Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, tome premier
by active 16th century seigneur de La Mothe-Fénelon Bertrand de Salignac · French · Gutenberg #35262 · 868,377 chars · public domain (US)
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Title: Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, tome premier
Author: active 16th century seigneur de La Mothe-Fénelon Bertrand de Salignac
Release date: February 15, 2011 [eBook #35262]
Language: French
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chiffre romain signifie que le chiffre doit être multiplié
respectivement par cent et par mille.
CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE DE
BERTRAND DE SALIGNAC DE LA MOTHE FÉNÉLON,
AMBASSADEUR DE FRANCE EN ANGLETERRE
DE 1568 A 1575,
PUBLIÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS
sur les manuscrits conservés aux Archives du Royaume.
TOME PREMIER
ANNÉES 1568 ET 1569.
PARIS ET LONDRES.
1838.
RECUEIL DES
DÉPÊCHES, RAPPORTS, INSTRUCTIONS ET MÉMOIRES
Des Ambassadeurs de France
EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE PENDANT LE XVIe SIÈCLE
Conservés aux Archives du Royaume,
A la Bibliothèque du Roi, etc., etc.
ET PUBLIÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS
_Sous la Direction_
DE M. CHARLES PURTON COOPER.
PARIS ET LONDRES.
1838.
DÉPÊCHES, RAPPORTS, INSTRUCTIONS ET MÉMOIRES
DES AMBASSADEURS DE FRANCE EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE
PENDANT LE XVIe SIÈCLE.
LA MOTHE FÉNÉLON.
Paris.--Imprimerie PANCKOUCKE, rue des Poitevins, 14.
AU TRÈS-NOBLE HENRI RICHARD FOX-VASSAL LORD HOLLAND
CHANCELIER DE SA MAJESTÉ BRITANNIQUE
POUR LE DUCHÉ DE LANCASTRE.
CE VOLUME LUI EST DÉDIÉ
PAR
SON TRÈS-DÉVOUÉ ET TRÈS-RECONNAISSANT SERVITEUR
CHARLES PURTON COOPER.
[Illustration: blason]
BERTRAND DE SALIGNAC
DE LA MOTHE FÉNÉLON,
Chevalier des deux Ordres du Roi, Conseiller d'État de Sa Majesté,
Vicomte de Saint Julien de Lanpont et Baron de Lobert, Gentilhomme
ordinaire de la Chambre, et Capitaine de cinquante hommes d'armes des
Ordonnances, né en 1523, fut le septième des enfants de Hélie de
Salignac, et de Catherine de Ségur Théobon. Il était «de ceux de
Salignac en Périgort, qui est une grande famille bien ancienne et bien
noble de Barons, au pays de Guyenne, lesquels ont toujours porté d'or
à trois bandes de sinople pour escusson de leurs armes[1].» Cette
illustre famille, qui a donné à la France dans le siècle suivant
l'Archevêque de Cambrai, reconnaissait pour chef Athon de Salignac
(Salagnac ou Salaignac) qui vivait vers la fin du Xe siècle; son
origine se perd dans la nuit des temps, mais depuis cette époque on en
suit assez facilement la filiation; Bertrand de Salignac et ses frères
étaient les descendants directs au quatorzième degré d'Athon de
Salignac. Les surnoms de La Mothe (ou La Motte) et de Fénélon
(Félénon, Fénellon ou Fénelon) furent pris par l'une des branches de
la famille dans le cours du XVe siècle[2].
[1] Mémoire contenant les preuves de noblesse faites par Bertrand
de Salignac pour être reçu Chevalier de l'Ordre du Saint Esprit
en 1579. (_Archives du Royaume_, Cartons des Rois, K. 96.)--Les
auteurs de _Gallia Christiana_ citent un grand nombre d'Évêques
et d'Archevêques de cette Maison; ils disent en parlant de Boson,
Archevêque de Bordeaux en 1296. «Ex vetustâ et nobili gente
Baronum _de Salignaco_ in Petrocoriis oriundus,» et d'Hélie,
aussi Archevêque de Bordeaux en 1361: «Hic Archiepiscopus
cognominabatur _de Salignac_, quæ gens in pago Petracoricensi est
antiquissima et nobilissima.» (_Gal. christ_., t. II, p. 828 et
837. Parisiis, 1720, in-folio.)
[2] _14e Ascendant_, =ATHON DE SALAGNAC= (vivait en 997).--13e,
GEOFROY (1031).--12e, AYMERY I.--11e, _Boson_.--10e, MALVIN
(1151).--9e; AYMERY II (1163).--8e, AYMERY III (1186).--7e,
AYMERY IV (1244).--6e, HÉLIE I (1260).--5e, MAINFROY (1314).--4e,
JEAN I (1324).--3e, RAYMOND (1444).--«Il fut du nombre des
seigneurs qui, sur la fin du règne de Charles VI, soutinrent le
parti du Dauphin au delà de la Loire, et il le servit sans solde,
pendant plusieurs années, avec dix neuf escuyers sous sa
bannière.»--_2e ascendant_, JEAN II DE SALAGNAC, _qui a fait la
branche de_ FÉNÉLON,--marié, en 1473, à CATHERINE DE LAUZIÈRE DE
THÉMINES.--_1er ascendant_, HÉLIE II DE SALAGNAC, leur troisième
fils,--marié, en 1510, à CATHERINE DE SÉGUR THÉOBON.
De ce mariage sont issus douze enfants:
1º Armand;--2º François;--3º Pons;--4º Jean III;--5º Agnet ou
Odet;--6º Louis;--7º =BERTRAND=;--8º Jean IV;--9º Poncet;--10º
Catherine;--11º Jeanne;--12º Magdelène.
L'Archevêque de Cambrai fut l'arrière-petit-neveu de Bertrand de
Salignac au sixième degré. Il remontait en ligne directe à son
frère aîné Armand, qui eut pour descendants:--_1er degré_,
Jean;--2e, François Ier;--3e, Pons;--4e, François II;--5e,
François III;--6e, _François IV de Salignac de La Mothe Fénélon_,
Archevêque duc de Cambrai. (_Archives du Royaume_, M. 675.)
«Nourry[3] à la vertu prez feu, de louable mémoire, Monsieur de
Biron[4], de qui il était prochain parant, Bertrand de Salignac de La
Mothe Fénélon a cheminé jeune par luy à servir le Roy Henry second ez
légations de Flandres et de Portugal; et depuis employé souvent ez
guerres qui furent entreprinses pour recouvrer Boulogne et saulver
l'Escosse, et remettre l'Allemaigne et les princes de l'Empire en
liberté, et au siège de Metz, et à la bataille de Ranty, et aux armées
de Champagne et Picardie; et dépêché, après la mort du Roy Henry, pour
la confirmation des traittez en Angleterre, et après depputé par la
Noblesse de son pays de Périgord aux États Généraux d'Orléans, du
règne du Roy François second; et encore depuis, député par toute la
Noblesse de Guyenne aux États qui furent réunis à Saint Germain en
l'an IIe du règne du Roy Charles, et par la Reine sa mère pour grandes
affaires en Guyenne; et plusieurs fois dépêché avec beaucoup de
danger, après les batailles et combats advenus ez troubles de la
religion, devers le Roy Catholique et devers la princesse de Parme et
le duc d'Albe en Flandre; fait Gentilhomme de la Chambre du Roy, avec
charge de recevoir les ambassadeurs et les grands personnages
étrangers qui venoient devers Sa Majesté, et depuis Chevalier de son
Ordre après la bataille de Saint Denis, et envoyé arbitre pour le Roy
pour composer la guerre que les seigneurs et gentilshommes catholiques
de la Basse Navarre[5] avoient émue pour la deffense de leur religion;
et après, ambassadeur résidant l'espace de sept ans près la Royne
d'Angleterre, avec charge, entre les choses de la paix et de
l'entrecours des deux royaumes, de tretter le mariage d'elle avec les
deux frères du Roy l'un après l'aultre, de soutenir la cause de la
Royne d'Escosse et de signer, durant sa légation, _Conseiller du
Conseil Privé du Roy_; et, icelle dignement achevée, après le trépas
du dict Roy Charles, rappellé près du Roy, à présent régnant, n'estant
encores les guerres de la religion assouppies, ès quelles il a été
employé plusieurs fois, et plusieurs fois a été député avec la Royne,
mère du Roy, et avec monsieur le duc de Montpensier et autres princes,
et principaux seigneurs du royaume, pour tretter la pacification; élu
par le Roy un des quinze Gentilshommes de robe courte en la réduction
de son Conseil d'État et un de ses Chevalliers en l'institution de son
présent Ordre du Benoist Saint Esprit, toujours très constant et loyal
gentilhomme à mettre sa personne, sa vie et ses biens pour le service
du Roy et pour la religion catholique, de laquelle il est, et de
n'admettre aucun autre party; parvenu au cinquante septième an de son
âge et au trente troisième de son loyal service vers Sa Majesté et sa
Couronne, sans aucun reproche.»
[3] Extrait du Mémoire déjà cité contenant les preuves de
noblesse de Bertrand de Salignac.
[4] Jean de Gontaut, Baron de Biron, seigneur de Montaut, de
Montferrand et de Puybeton, Gentilhomme de la Chambre du
Roi.--«Il fut employé en ambassades et négociations vers l'empereur
Charles Quint et le roi de Portugal; se trouva aux batailles de
la Bicoque en 1522 et de Pavie en 1525, où il fut blessé et resta
prisonnier, servit au siège de Metz et mourut à Bruxelles,
prisonnier du seigneur de Mansfeld, des blessures qu'il avoit
reçues à la journée de Saint Quentin, le 10 août 1557.» (MORÉRI,
_Dictionnaire historique_, t. II, p. 481. Paris, 1759,
in-folio.)--Gaston de Gontaut, son aïeul, avait épousé, en 1456,
Catherine de Salignac, fille de Raymond; et, en 1545, Armand de
Gontaut, son frère, épousa Jeanne de Salignac, petite-fille de
Raymond, et dernière héritière de la branche aînée de la famille;
de ce mariage sont sortis les _Gontaut-Salignac_. Par suite de
l'extinction des enfants mâles, le droit d'aînesse avait passé,
vers 1542, à la branche de Fénélon.
[5] En septembre 1568, _V._ MÉZERAY, t. X, p. 499. Paris, 1830,
in-8º.
Bertrand de Salignac, «officier distingué dans la paix et dans la
guerre[6]», se fit principalement remarquer en 1552 au siège de Metz,
dont il a laissé une relation[7] qui est citée partout avec le plus
grand éloge. En 1554 il accompagnait le Roi Henri dans la guerre des
Pays-Bas, et déjà il avait mérité la haute protection de Catherine de
Médicis, dont il fut toute sa vie l'un des serviteurs les plus
dévoués. Le cardinal de Ferrare avait exigé que Salignac lui rendît
compte des opérations de la campagne. Quatre lettres[8] qui furent
publiées cette année même, avec une dédicace à la Reine, contiennent
l'histoire de cette guerre. Bertrand de Salignac donna de nouvelles
preuves de courage à la bataille de Saint Quentin en 1557, à celle de
Dreux en 1562, et, en 1567, à celle de Saint-Denis, après laquelle,
comme on vient de le voir, il fut nommé Chevalier de l'Ordre de Saint
Michel. Catherine de Médicis, qui avait reconnu en lui toutes les
qualités de l'homme d'état, le désigna au Roi, l'année suivante, pour
être son ambassadeur en Angleterre[9], emploi qu'il a conservé
jusqu'en 1575, c'est à dire au milieu des événements si graves qui ont
signalé la fin du règne de Charles IX et le commencement de celui de
Henri III. Il s'acquitta de cette charge importante avec un talent et
une habileté dont le témoignage se trouve écrit dans chacune des
Dépêches que nous publions aujourd'hui. Le compte que l'ambassadeur a
rendu lui-même du résultat de ses Négociations et des motifs
particuliers qui dûrent l'engager à demander son rappel, nous dispense
d'entrer ici dans de plus grands détails. Nous ne pouvions mieux faire
pour compléter cette Notice, que de publier le résumé préparé par
l'ambassadeur lui-même pour être remis au Roi à son retour
d'Angleterre[10].
[6] «Bertrandus Salignacus Mota Fenelonius, et bello et pace
clarus.» (DE THOU, t. IV, lib. LXXXVII, p. 459. Lond., 1733,
in-folio.)
[7] _Le Siege de Mets en l'an MDLII._ Paris, Charles Estienne,
1553, in-8º.--Metz, 1665, in-4º, et collection _Petitot_, 1re
série, t. XXXII.--Traduit en italien, sous le titre: _Mets difesa
da Francesco di Lorena, Duca di Ghiza, tradotta dalla lingua
francese, in Firenze, Franc. Onofri_, 1643, in-4º.
[8] _Le voyage du Roy au Pays Bas de l'Empereur en l'an MDLIIII,
brefvement récité par lettres missiues que B. de Salignac,
gentilhomme françois, escripuoit du camp du Roy à Monseigneur le
Cardinal de Ferrare._--Paris, Charles Estienne, 1554,
in-4º.--Rouen par Florent Valentin, 1555, in-8º.--C'est le titre
exact que nous avons vérifié sur les exemplaires qui se trouvent
à la Bibliothèque royale et à celle de l'Arsenal.--Le Père
Lelong, et après lui tous les bibliographes, parlent de cet
ouvrage sous deux titres différents: _Lettres au Cardinal de
Ferrare_, etc. Paris, Estienne, 1554, in-4º, et _le Voyage du Roy
aux Pays Bas_, etc. Paris et Lyon, 1554.--_V._ la _Biblioth.
historique_, t. II, p. 228. Paris, 1769, in-folio, et le _Dict.
historique_ de Prosper Marchand, art. SALIGNAC, t. II, p. 182.
Lahaye, 1758, in-folio.--Ce dernier mentionne les éditions
publiées à Lyon par Thibault Payen en 1554, in-4º; à Paris par
Charles Estienne en 1554, in-4º; et à Rouen, par Florent Valentin
en 1555, in-8º.
[9] Bertrand de Salignac succédait, en 1568, dans l'ambassade
d'Angleterre, à Bochetel de La Forêt, et il eut lui-même pour
successeur, au mois de septembre 1575, Castelnau de La
Mauvissière.
[10] _Voir_ à la suite de cette Notice, p. XXV.
Non moins dévoué aux intérêts du Roi et de la Reine Mère qu'à la
religion catholique, Bertrand de Salignac, dans les circonstances
difficiles où il s'est trouvé, ne pouvait démentir le caractère de
toute sa vie; mais il ne devait pas non plus méconnaître les devoirs
de sa charge. La relation connue jusqu'à présent par la correspondance
de Walshingham[11], de l'audience qui a suivi les massacres de la
Saint-Barthélemy, avait besoin des rectifications qui se trouvent dans
les Dépêches que nous mettons au jour. Après une exécution aussi
terrible, l'ambassadeur de France ne pouvait pas se présenter en
suppliant devant la Reine d'Angleterre; il ne pouvait pas lui demander
grâce pour le Roi son Maître, il a su tenir une conduite plus digne.
La CCLXXIVe Dépêche, en date du 14 septembre 1572, dans laquelle il
est rendu compte de cette audience, prouve que Bertrand de Salignac,
ambassadeur de France, ne s'est jamais oublié jusqu'à dire: _Je rougis
d'être Français!_ Il n'a pas non plus adressé à Charles IX la
_vertueuse_ réponse que lui prêtent tous les biographes. Mais nous
croyons que sa gloire ne perdra rien à la manifestation de la vérité;
car il y avait plus de vrai courage dans l'attitude qu'il sut prendre
vis-à-vis du Roi de France et de la Reine d'Angleterre, que dans les
paroles au moins indiscrètes qui lui sont attribuées. A Charles IX il
ne déguisa rien de l'horreur qu'avait dû inspirer en Angleterre une
telle exécution, et il sut forcer Élisabeth à convenir qu'elle avait
pu être nécessaire.
[11] Voir _The compleat Ambassador_, p. 246. London, 1655, fº;
l'art. consacré dans la _Biographie universelle_ (Michaud) à
Bertrand de Salignac au mot _Fénélon_, t. XIV, p. 285. Paris,
1815, in-8º, et la Notice insérée dans la Collection _Petitot_ en
tête du _Siège de Metz_, 1re, t. XXXII, p. 241. Paris, 1823,
in-8º.
Les plaintes de Bertrand de Salignac, qui restait entièrement oublié
de la Cour malgré ses services, furent enfin entendues: il fit partie,
en 1578, de la première promotion des Chevaliers de l'Ordre du
Saint-Esprit. Depuis lors on le retrouve à toutes les époques, soit
dans les négociations, soit dans les armées, faisant toujours preuve
de courage et de fidélité. Déjà en 1580, au milieu des troubles
civils, il avait préservé la ville de Sarlat, dans laquelle il devait
acquérir huit ans plus tard une gloire nouvelle[12]. En 1581, il
accompagnait en Angleterre les trois Princes du sang qui se rendirent
auprès d'Élisabeth pour conclure son mariage avec le duc d'Anjou, et
il apposait sa signature au contrat arrêté le 11 juin[13]. En 1582 il
fut choisi avec Menneville pour se rendre en Écosse afin d'obtenir la
délivrance du Roi Jacques, alors détenu par les conjurés de Ruthven.
Il devait s'efforcer surtout de ménager un traité entre ce Prince et
Marie Stuart, qui consentait à associer son fils à la couronne[14];
mais les prédications violentes des ministres écossais et l'influence
toute-puissante d'Élisabeth lui apprirent bientôt que toute
négociation était inutile, et il ne tarda pas à rentrer en France.
[12] Ce fait d'armes, qui se rapporte à l'année où le maréchal de
Biron tenait la campagne en Guyenne (_V._ DAVILA, t. I, lib. VI,
p. 331. Paris, 1644, in-folio; et son traducteur, t. II, p. 91.
Amsterdam, 1757, in-4º), a été l'occasion de la lettre suivante
dans laquelle le Roi adresse à M. de La Mothe Fénélon ses
félicitations et ses remercîments.
LETTRE DU ROI.
--du 1er d'octobre 1580.--
(_Archives du Royaume_, Cartons des Rois, K. 101.)
Monsieur de La Mothe, j'ay été bien ayse de sçavoir de voz
nouvelles et ce qui se passe en voz quartiers par la lettre que
vous m'avez escripte du VIIIe de ce moys[12-A]. Je suis très certain
que, en quelque endroict et estat que vous vous trouviez, je y ay
un très fidelle et soingneux ministre et serviteur, qui veille et
pourvoit à ce qui est nécessaire pour le bien et advantage de mon
service; ce dont me rand tesmoignage le bon ordre que vous avez
donné à la tuition des villes de Sarlat, Gourdon, Domme et vostre
propre maison, comme il est porté par vostre dicte lettre; et suis
bien ayse que les habitans de la première ayent demandé vostre
nepveu de Gaulejac, et que mon cousin, le maréchal de Biron, [le]
leur ayt accordé pour ayder à vostre autre nepveu à conserver la
dicte ville soubz mon obéissance; où il avoit jà si bien oppéré
que noz adversaires n'y avoient peu rien gagner avecques leurs
machines et engins extraordinaires. Je vous diray, monsieur de La
Mothe, que s'ilz me servent bien de ce costé là, que le Sr. de La
Mothe, qui est icy, ne s'en acquicte pas avecques moins de
fidellité et vertu, dont je vous assure que je suis très contant,
et semblablement de l'heureux acheminement, que mon dict cousin a
donné à mes affaires de pardelà avecques les gens de bien qui
l'assistent.
[12-A] _Lisez_ du mois dernier.
Je vous advise que Dieu ne me favorise pas moins partout ailleurs
où la guerre ce faict. Mon cousin le Duc du Mayne a nestoyé en
Dauphiné la rivière de l'Ysère, y ayant repris cinq ou six fortz
de grande importance. Il est a présent devant la Mure, dont
j'espère qu'il viendra bientost à bout. Les sieurs de Tournon et
de Sainct Vidal ont repris, en Vivaretz, la ville de Sainct
Agrone. Le marquis de Canillac a nestoyé le hault pays d'Auvergne;
et j'ay repris de deçà la ville de la Fère, envoyant maintenant à
mon dict cousin le maréchal les forces et munitions qui en sont
demeurées de reste pour lui donner plus de moyen de poursuivre ses
coups; lesquelz je suis tout résolu de n'intermètre que par effect
l'on ne m'ayt randu l'obéissance qui m'a esté promise, faisant mon
dict édict de paciffication.
J'ay adverty mon dict cousin et le sieur de Bordeille de pourveoir
à Domme et ay donné moyen à cestuy cy de ce faire, lui ayant
envoyé commission pour lever dedans sa Séneschaussée la solde de
sept ou huict cens hommes de pied. Advertissez moy de l'ordre
qu'il y aura mis, car cette place m'est de telle importance que je
n'en puis estre trop jaloux, ainsy que je vous prie continuer à
estre, tant que vous serez pardelà. Je vous envoye aussy trois
lettres en blanc pour adresser à ceulx que vous jugerez estre plus
à propoz. Je ne vous répèteray rien par la présente de la
substance d'icelles, mais je vous assureray bien que je suis tout
résolu d'aller toute ma vye audevant de ceulx qui se voudront
recongnoistre, et porter respect et obéissance à mes édictz. Je
prie Dieu, monsieur de La Mothe, vous maintenir en sa saincte
garde.--Escript à Fontainebleau, le premier jour d'octobre
1580.--Henry.--_De Neufville_.
[_Au dos est écrit_]:
A Monsieur de La Mothe Fénellon, Chevallier de mon
Ordre et Conseiller en mon Conseil Privé.
[13] _Voir_ les pièces relatives à cette négociation, qui ont été
publiées par Le Laboureur dans ses _Additions aux Mémoires de
Michel Castelnau_, t. I, p. 674 et 678. Bruxelles, 1731,
in-folio.
[14] Ces instructions, traduites en anglais, ont été publiées par
Robertson, qui les a jointes aux pièces justificatives de son
_Histoire d'Écosse_ (append. no VIII du vol. II, p. 419. London,
1781, 8º). Elles sont tirées de _Calderw MS. history_, vol. XXXI,
p. 208. Campenon les a retraduites d'anglais en français, t. III,
p. 419. Paris, 1821, in-8º.--Ce fut Bertrand de Salignac qui
porta la parole devant les États d'Écosse, le 22 janvier 1583.
Son discours, qui trouvera sa place dans le Recueil des Dépêches
concernant les ambassades en Écosse, est conservé MS. (_Archives
du Royaume_, Cartons des Rois, K. 101).--_Voir_, au sujet de
cette mission, ROBERTSON, t. II, p. 96; SPOTSWOOD, p. 324.
London, 1677, folio; WILLIAM MAITLAND, t. II, p. 1169. London,
1757, folio; GILBERT STUART, t. II, p. 178. London, 1784, 8º.
Après un laps de quelques années, lorsque les guerres civiles, à la
fin de 1587, se renouvelèrent avec une fureur toujours plus violente,
Bertrand de Salignac se jeta dans la ville de Sarlat, devant laquelle
le vicomte de Turenne vint mettre le siége. Il soutint bravement
l'assaut et conserva la ville sous l'obéissance du Roi. Catherine de
Médicis et Henri III témoignèrent, dans plusieurs lettres que nous
joignons à cette Notice, toute leur gratitude pour un service aussi
important, qui fut consacré à Sarlat par des cérémonies publiques
dont la tradition s'est conservée jusqu'à nos jours[15]. L'année
suivante, lorsque la ville de Domme fut surprise, Bertrand de
Salignac se renferma dans le château qu'il espérait conserver; mais,
après une attaque de vive force dans laquelle périt un de ses
neveux[16], il dut abandonner la place aux assiégeants[17].
[15] Le président de Thou, à l'endroit déjà cité, t. IV, lib.
LXXXVII, p. 459, fait le récit du siége et de l'assaut que
Bertrand de Salignac eut à soutenir. La délivrance de la ville
fut célébrée par une fête religieuse qui a laissé des traces
profondes dans l'histoire du pays. M. de Bausset, dans son
_Histoire de Fénélon_ (Paris, 1808, in-8º), rappelle qu'à cette
occasion des actions de grâce furent instituées pour consacrer
l'anniversaire de la levée du siége.--«La ville de Sarlat,
dit-il, était dans l'usage, jusqu'à ces derniers temps, de
célébrer l'anniversaire d'un événement qui l'avait préservée de
tous les désastres trop communs dans les guerres civiles. On
faisait toujours entrer dans le sermon qui se prononçait le jour
de cette fête, l'éloge de la Maison de Fénélon, pour attester
éternellement la reconnaissance des habitants de la ville de
Sarlat» (t. Ier, p. 504).--Ces souvenirs ne sont pas entièrement
effacés, car on était aussi dans l'usage de faire ce jour-là une
procession publique, qui a lieu encore maintenant.--Du reste, M.
de Bausset s'est trompé en attribuant cet acte à Jean de
Salignac, qui fut tué, la même année, à l'attaque de Domme
(_voyez_ ci-après p. XVII, _note_ 1); il en a seulement partagé
la gloire avec son oncle Bertrand de Salignac, à qui ce fait
appartient. Il ne peut y avoir le moindre doute sur ce point,
car, à l'autorité du président de Thou, nous pouvons ajouter les
propres lettres qui furent écrites par le Roi et la Reine Mère à
Bertrand de Salignac pour lui témoigner toute leur reconnaissance
d'un service aussi important. Elles sont conservées en original
aux _Archives du Royaume_, Cartons des Rois, K. 101.
I. LETTRE DE LA REINE MÈRE.
--du Ve de janvier 1588.--
Monsieur de La Mothe Fénélon, vous avez faict, avecques voz
nepveux, ung très notable et agréable service au Roy, monsieur mon
Fils, et à Vostre party par la deffense de la ville de Sarlat, qui
a esté préservée par vostre prudence, et par la vertu et valleur
de voz dicts nepveux, contre les forces de ceulx du party
contraire, qui auront receu ce coup de baston avecques celluy de
la deffaicte entière de leur armée estrangère advenue par la
singullière grâce de Dieu et par la bonne conduite et le bon heur
du Roy, mon dict sieur et Fils. Je me resjouys grandement du bon
debvoir que vous avez faict en ceste occasion, tant pour
l'advantage que en recepvra le service du Roy, mon dict sieur et
Fils, que pour l'affection particullière que je vous porte et à
tous les vostres, pour lesquelz je seray tousjours preste à
m'employer, quand l'occasion de ce faire s'en présentera. Atant je
prye Dieu, monsieur de La Mothe Fénellon, qu'il vous ayt en sa
saincte garde.--Escript de Paris, le Ve jour de janvier
1588.--CATERINE.--_De Neufville_.
[_Au dos est écrit_]:
A Monsieur de La Mothe Fénélon, Chevalier des Ordres du Roy,
monsieur mon Fils, et Conseiller en son Conseil d'Estat.
II. LETTRE DU ROI.
--du XIIe de febvrier 1588.--
Monsieur de La Mothe, vous et voz nepveux, accompaignez de voz bons
parens et amys et de la fidélité des habitans de ma ville de Sarlat,
m'avez faict ung très signalé et utile service de m'avoir si bien et
heureusement deffendu et conservé la dicte ville contre l'effort et la
puissance des perturbateurs du repoz publicq de mon royaulme; en quoy
vous avez acquis une très grande gloire et de moy ung gré éternel et
perdurable, et suis très marry de ce que l'estat présent de mes
affaires ne me permect de le recognoistre à ceste heure envers voz
dictz nepveux et les dictz habitans selon leur mérite et mon desir;
mais j'espère les récompenser à l'advenir de façon qu'ilz serviront
d'exemple aux aultres et auront toute occasion de s'en louer. Quoy
attendant, je vous prié, et eulx aussi, vous contanter de ma bonne
volonté, et continuer à vous emploier pour la conservation de la dicte
ville, et à maintenir en debvoir et obéissance mes subjectz, tant de
la noblesse que aultres, qui vous sont voisins, leur faisant sçavoir
que j'ay dellibéré de m'approcher d'eulx pour les dellivrer des maulx
qu'ilz souffrent, et, en chastiant les meschans, recognoistre et
gratiffier les bons tant qu'il me sera possible, et y commencer, dès
la présente année, pour ne discontinuer ny cesser jamais que je n'aye
mis à bout ung si bon oeuvre; vous priant, et eux pareillement, de
vous tenir prestz pour m'y accompagner et servir, et au reste croire
que j'ay eu à grand plaisir de veoir le sieur de Gaulejac, vostre
nepveu, lequel m'a rendu très bon compte de tout ce qui s'est passé au
siège du dict Sarlat, et s'est en toute chose comporté très sagement.
Je prie Dieu, monsieur de La Mothe, vous avoir en sa saincte et digne
garde.
Escript à Paris le XIIe jour de febvrier 1588.--HENRY.--_De
Neufville_.
[_Au dos est écrit_]:
A Monsieur de La Mothe Fénélon, Chevalier de mes Ordres et
Conseiller en mon Conseil d'Estat.
III. LETTRE DE LA REINE MÈRE.
--du XIIIe de febvrier 1588.--
Monsieur de La Mothe Fénélon, le Roy, monsieur mon Fils, est non
seullement très bien informé du bon debvoir que l'évesque de Sarlat et
voz autres nepveux ont faict en la conservation de la dicte ville,
mais il recognoist aussy que le bon succez qui en est arrivé est
deub à vostre soing et prévoyance, qui aviez si bien donné ordre
à toutes choses, auparavant que l'on y eust mis le siège, que cela
a grandement aydé à repousser les ennemys. Or, il vous en sçait
le bon gré que mérite ung si notable et utile service, et vous
asseure que, se présentant occasion de le recognoistre en vostre
endroict et de voz dictz nepveux, vous sentirez par effect le
contentement qu'il en a; en quoy je le conforteray tousjours,
aultant qu'il me sera possible, vous voulant bien dire que le Sr.
de Gaulejac, présent porteur, s'est très bien acquitté de la charge
que vous luy aviez donnée; priant Dieu, monsieur de La Mothe Fénélon,
qu'il vous ayt en sa saincte et digne garde.--Escript à Paris le
XIIIe jour de febvrier 1588.--CATERINE.--_De Neufville_.
[_Au dos est écrit_]:
A Monsieur de La Mothe Fénélon, Chevalier des Ordres du Roy,
monsieur mon Fils, et Conseiller en son Conseil d'Estat.
[16] _Jean_ de Salignac, fils d'Armand. Il s'était distingué au
siége de La Fère, en Picardie, à la bataille de Coutras et au
siége de Sarlat. Il fut tué à l'âge de trente ans, le 6 novembre
1588, à l'attaque de la ville de Domme, après avoir déjà forcé
deux barricades. Il était venu au secours du château de Domme, où
son oncle se trouvait assiégé.
[17] Les deux lettres suivantes du Roi se rapportent à ce dernier
événement. Elles se trouvent en original aux _Archives du
Royaume_, Cartons des Rois, K. 101.
I. LETTRE DU ROI.
--Du IVe de novembre 1588.--
Monsieur de La Mothe, j'ay entendu que voiant la surprinse que les
ennemys ont faicte de la ville de Dome, vous vous estes geté dans
le chasteau pour le conserver soubz mon obéissance, dont je vous
sçay le bon gré que mérite le tesmoignage que avez en cela donné
de vostre dévotion à mon service, et vous veulx bien asseurer que,
aux occasions de vous gratiffier, vous me trouverez d'autant plus
favorable à vostre avancement, j'envoye par delà le sieur de
Gaulegeac avec dépesche fort expresse affin d'y faire donner tout
le secours qui se pourra, non seulement pour la conservation du
dict chasteau, mais aussi pour le recouvrement de la ville, s'il
est possible, comme il y a occasion d'espérer, si les ennemys sont
promptement serrez et assailliz sans leur donner temps de s'y
fortiffier et pourveoir de munitions. Je m'asseure que tous mes
bons serviteurs s'y emploieront si vertueusement qu'ilz
délivreront le pays de ceste incommodité, et moy du regret que
j'en porte, priant Dieu, monsieur de La Mothe, vous avoir en sa
saincte garde.--Escript à Bloys le IIIe jour de novembre
1588.--HENRY.--_Revol._
[_Au dos est écrit_]:
A Monsieur de La Mothe Fénélon, Gentilhomme ordinaire de ma
Chambre.
II. LETTRE DU ROI.
--du XXVIIe de novembre 1588.--
Monsieur de La Mothe, j'ay receu vostre lettre du XIIe de ce mois,
contenant le discours de ce qui est passé au faict de Domme, dont je
suis très marry que le succez n'ait esté meilleur pour mon service et
le bien du pays; et particulièrement je regrette fort la perte que je
y ay faicte d'un si bon et affectionné serviteur que m'estoit le feu
sieur de La Mothe, vostre nepveu, et quoy que l'effort qui y a esté
faict n'ait apporté le fruit que je desirois, si ne laissè je de vous
sçavoir autant bon gré du devoir que vous y avez rendu de vostre part,
et ay tant d'asseurance de vostre dévotion au bien de mon dict service
que, en toutes occasions qui s'en présenteront, vous y apporterez tous
les bons effects qui peuvent dépendre de vous. Je adviseray à ce qui
se pourra faire sur cest accident de Domme et y donneray tout l'ordre
et remède que l'estat de mes affaires pourra porter; priant Dieu qu'il
vous ait, monsieur de La Mothe, en sa saincte et digne garde.--Escript
à Bloys le XXVIIe jour de novembre 1588.--HENRY.--_Revol._
[_Au dos est écrit_]:
A Monsieur de La Mothe Fénélon, Chevalier de mes Ordres,
Conseiller en mon Conseil d'Estat et Cappitaine de cinquante
hommes d'armes de mes Ordonnances.
Peut-être a-t-il passé ensuite quelques années dans le repos.
Catherine de Médicis, sa protectrice, était morte le 5 janvier 1589;
Henri III périssait lui-même le 2 mai, quatre mois après. Les guerres
de la ligue commençaient et portaient le champ de bataille loin du
Périgord. Il est à présumer que Bertrand de Salignac, déjà avancé en
âge, ne prit pas une part bien active à ces nouveaux événements. Il
est toutefois certain qu'il fut du nombre des catholiques qui se
rallièrent aussitôt à Henri IV, mais on peut douter qu'il se soit mis
en campagne. Nous n'avons pu recueillir aucun document bien précis sur
cette époque de sa vie. Nous voyons seulement par les papiers de la
famille, que, le 29 septembre 1594, il faisait son testament au
château de Fénélon en Périgord[18]. N'ayant pas d'enfant, car il ne
s'est pas marié, il institua pour héritier universel son petit-neveu
François de Salignac, qui fut le trisaïeul de l'archevêque de Cambrai.
[18] «Testament fait au château de Fénélon en Périgord, le jour
de la feste de Saint Michel, 29 de septembre 1594, par Haut et
Puissant Messire Bertrand de Salaignac de La Mothe Fénélon,
Chevalier des deux Ordres du Roy, Conseiller d'Estat de Sa
Majesté, Sr Vicomte de Saint Julien de Lanpont et Baron de
Lobert, par lequel il demande d'être inhumé dans le tombeau de
ses pères dans la forme des obsèques et funérailles accoutumés
pour un chrestien de sa qualité en l'église catholique et
romaine;--charge son héritier de raporter dans l'année de sa mort
son grand colier de l'Ordre du Saint Esprit au Roy avec le
respect et révérence qu'il convient, selon le statut de cet
Ordre;--lègue une coupe d'argent doré à son très honoré et très
cher nepveu révérend père en Dieu, messire Loys de Salaignac
Évesque de Sarlat;--trois autres coupes pareilles à
mesdemoiselles de Gaulejac, et de Fonpiton, veuves de ses très
chers frères et à madame de La Mothe Fénélon, veuve de son bien
aimé nepveu;--cinq mil écus à son très cher nepveu messire Armand
de Salaignac, chevalier, seigneur de Gaulejac;--trois mil trois
cens trente trois escus un tiers à son très cher nepveu noble
Pierre de Salaignac Sr. de Fonpiton;--cinquante escus à chacune
de ses bien aimées nièces, filles de feu messire Armand de
Salaignac, très honoré frère aîné du testateur, comme de feue
damoiselle Caterine de Salaignac dame de Lostanges sa très chère
soeur;--trois mil trois cens trente trois escus un tiers à sa
bien aimée nièce Caterine de Salaignac femme du Sr. de Clarens,
en considération de ce qu'elle est chargée d'affaires et
d'enfans;--mil escus à son très cher nepveu noble Pons de
Salaignac de Fonpiton.
«Institue son _héritier universel_ son très cher et bien aimé
petit nepveu Noble François de Salaignac, fils de feu son très
aimé nepveu messire Jean de Salaignac, chevalier, Capitaine de
cinquante hommes d'armes, et petit fils de feu messire Armand de
Salaignac, chevalier de l'Ordre du Roy, frère aîné du testateur,
(arrière fils) de feu messire Hélie de Salaignac chevalier, père
du testateur, et bisayeul du dict héritier universel, avec
substitution graduelle et à l'infini de masle en masle par ordre
de primogéniture, et apelle les filles après l'extinction de tous
les mâles de son nom.
«Lègue encore deux mil écus à chacune des soeurs de son dict
héritier universel, nommées Marguerite, Jeanne et Antoinette de
Salaignac, et nomme pour exécuteurs de son testament son dict
nepveu Évesque de Sarlat, et Haut et Puissant Messire Pons de
Thémines et de Cardaillac son très honoré cousin, chevalier,
Capitaine de cinquante hommes d'armes, Séneschal et Gouverneur de
Quercy;--ce testament receu par de Cazalès notaire.»--_Preuves de
noblesse_ faites en 1739 par Gabriel Jacques de Salignac de La
Mothe Fénélon, p. 30.--_Archives du Royaume_, Cartons des Rois, K.
101.
Cependant, et malgré son grand âge, il devait encore être appelé à
prendre part aux affaires publiques. Henri IV, digne appréciateur de
son mérite, le choisit en 1598 pour lui confier la plus importante de
toutes les ambassades. Le traité de paix avec Philippe II avait été
signé à Vervins, le 2 mai 1598; Bertrand de Salignac, nommé
ambassadeur de France en Espagne, ne put refuser ce dernier honneur;
il dut céder à l'invitation toute bienveillante du Roi[19]; il se
rendait à Madrid l'année suivante, auprès de Philippe III, lorsqu'il
tomba malade pendant le voyage. Forcé de s'arrêter à Bordeaux, il
mourut dans cette ville le 13 août 1599, étant âgé de soixante-seize
ans.
[19] Henri IV offrit cette ambassade à Bertrand de Salignac dans
des termes tellement flatteurs, qu'un refus devenait impossible.
Les deux lettres suivantes, qui sont conservées en original aux
_Archives du Royaume_, Cartons des Rois, K. 105, témoignent de la
profonde estime du Roi pour Bertrand de Salignac.
I. LETTRE DU ROI.
--du XIe d'avril 1599.--
Monsieur de La Mothe Fénélon; je sçay bien que vostre eage et voz
services méritent repoz et rémunérations plustost que une
surcharge d'occupations et d'affaires, mesmement hors de vostre
maison et patrie. Toutesfois voullant faire eslection d'ung
personnage propre et capable pour me servir d'ambassadeur auprès
du Roy d'Espagne, après avoir jetté les yeux sur plusieurs, je
n'en ay point trouvé de plus digne d'ouvrir le pas de ceste
légation que vous, par ceque toutes les bonnes qualités
nécessaires, pour ce faire comme il appartient, se rencontrent et
concourent en vous quasi à l'envy l'une de l'aultre et selon mon
desir, de sorte que, si elles estoient accompagnées de pareille
force et santé, j'aurois trouvé mon compte en vous pour remplir
dignement et à mon gré ceste place qui est de présent des plus
importantes à mon estat; et au lieu d'envoier sçavoir quelle est
vostre disposition, je vous envoierois dès à présent mes dépesches
pour me faire ce service, car vous cognoissant comme je fais, je
suis très asseuré que vous embrasseriez et effectueriez volontiers
mon commandement: mais estant incertain de la disposition de
vostre personne, et par conséquent si je puis recevoir ce service
là de vous, je vous fais la présente par ce lacquais, que je vous
envoie exprez, pour en estre esclaircy, vous priant vous résoudre
d'entreprendre ceste légation, si vostre santé le vous peut
permectre. Ce ne sera que pour tant de temps que vous voudrez, car
ce me sera assez que vous enseigniez ce chemin à d'aultres. Je
pourrois, ce faisant, vous faire tenir où vous estes les dépesches
et deniers nécessaires, pour de là vous acheminer en Espagne, sans
avoir la peine de venir icy les prendre, et aurois tel soing de
vous que vous auriez occasion de vous en louer. En tout cas je
n'ay voullu adresser ce commandement à ung aultre que à vostre
reffuz, tant je prise vostre vertu et les moiens que vous avez de
me servir. Renvoiez moy doncques ce lacquais incontinant avec
vostre délibération, et je prieray Dieu, monsieur de La Mothe
Fénélon, qu'il vous ayt en sa saincte garde.--Escrit à
Fontainebleau le XIe jour d'avril 1599.--HENRY.--_De Neufville._
[_Au dos est écrit_]:
A Monsieur de La Mothe Fénélon, Chevalier de mes Ordres,
Capitaine de cinquante hommes d'armes de mes Ordonnances, et
Conseiller en mon Conseil d'Estat.
II. LETTRE DU ROI.
--du IIe de may 1599.--
Monsieur de La Mothe Fénélon, je n'attendois pas, de vostre ancienne
et esprouvée affection au bien publicq de mon royaulme et à mon
service et contentement particullier, aultre response à la prière que
je vous ay faicte d'entreprendre la légation d'Espagne que celle que
vous m'avez faicte par vostre lettre du XXIe du mois passé, que j'ay
receue par le lacquais que je vous avois envoié; dont je n'ai voullu
différer daventage à vous faire sçavoir que j'en ay receu très grand
plaisir et contentement, espérant que Dieu vous donnera aultant de
santé et de force que je vous en desire pour accompagner et mettre en
oeuvre vostre bonne volonté et cappacité à me servir en telle et
toutes aultres occasions. Au moien de quoy je vous prie de donner
ordre, à voz affères domestiques, et ceulx de mon Conseil pourveoiront
aux instructions et deniers nécessaires et accoustumez pour vostre
expédition, affin que le tout vous soit envoyé à propos pour pouvoir
partir dans la Sainct Jehan, qui est le temps que vous avez escript au
Sr. de Villeroy, que vous pourrez estre prest à ce faire; priant Dieu,
monsieur de La Mothe Fénélon, qu'il vous tienne en sa saincte et digne
garde.--Escript à St. Germain en Laye le IIe jour de may
1599.--HENRY.--_De Neufville._
[_Au dos est écrit_]:
A Monsieur de La Mothe Fénélon, Chevalier de mes Ordres,
Conseiller en mon Conseil d'Estat.
Henri IV prit soin lui-même de faire l'éloge funèbre de Bertrand de
Salignac, dans les instructions remises au comte de La Rochepot, qui
lui fut donné pour successeur.
Il le chargea de dire au Roi d'Espagne[20] «que si la mort n'eust
prévenu et surpris le feu sieur de La Mothe Fénélon, que Sa Majesté
avoit désigné et dépesché pour l'aller trouver, et la servir auprès de
lui en cette charge, lequel trespassa par les chemins, Sa dicte
Majesté luy eust témoigné il y a longtemps combien elle desire luy
correspondre en toutes sortes de devoirs et offices de bon frère et
amy, de quoy ce gentilhomme, qui estoit des plus sages et
expérimentez du royaume, se fust si bien acquitté que Sa dicte Majesté
s'asseure qu'il en fust demeuré content, mais Dieu n'avoit voulu
permettre que le dict sieur de La Mothe Fénélon ait fait ces services
à Leurs Majestez.»
[20] _Mémoire historique concernant la négociation de la paix
traitée à Vervins, l'an 1598_, t. II, p. 430. Paris, 1667, in-12.
DISCOURS
DRESSÉ EN JUILLET 1575
POUR LE DIRE AU ROI, RETOURNANT D'ESTRE SON AMBASSADEUR EN
ANGLETERRE[21].
[21] _Archives du Royaume_, Cartons des Rois, K. 96.
SIRE,
Je loue Dieu de la grâce qu'il me faict aujourd'huy que je puis baiser
très humblement les mains et voir la face de Vostre Majesté, chose que
j'ay infiniment desirée; et parce qu'en quelle sorte qu'il advienne à
un gentilhomme de recevoir bienfaict de son Roy et de son Maistre, il
l'en doit remercier, je veus rendre très humbles grâces à Vostre
Majesté pour le bien qu'elle m'a faict maintenant de me retirer de
cette tant longue et ennuyeuse absence de six ans et deux mois que
j'ay esté continuèlement en Angleterre; là où je vous promets bien,
Sire, que pour mon particulier je n'y ay faict autre acquest que d'y
estre devenu vieus, maladif et pauvre, et n'y ai rencontré que perte
et dommage. Mais, si pour le bien de voz affaires, il est advenu que
Dieu m'ayt faict la grâce d'y avoir ainsi conduict ma Négociation, que
Vostre Majesté la deigne maintenant approuver et l'avoir agréable, et
qu'il vous reste quelque contantement du service que je vous y ay
faict, je réputerai toutes mes pertes et mes maus et moy mesme très
heureus.
Et vous supplie très humblement, Sire, de considérer que dès l'heure
que j'arrivai par delà jusques à ce que j'en suis parti, j'ay
tousjours rencontré, outre les anciennes querelles des Anglois, trois
fort grandes difficultés en teste, qui se sont tousjours opposées et
se sont rendues formèlement contraires au service de Vostre Majesté.
La première a esté celle de la nouvelle religion et de la guerre de
vos subjects, en quoy du commencement, le cardinal de Chastillon,
Cavaignes, Du Doict, Sainct Simon, Pardailhan, Chastellier Pourtault,
les agens du prince d'Orenge, ceux des princes protestans d'Allemagne,
avec l'ayde des évesques, et plusieurs du Conseil d'Angleterre, et une
tourbe des plus aspres ministres qui fussent en France: et, après eux,
le comte de Montgomery, monsieur le Vidame, M. de Languillier, et
dernièrement M. de Méru, m'y ont donné tant d'affaires que je dois
estre aucunement excusé si je n'ay pu faire réuscir proprement toutes
choses par delà sellon vostre desir et contantement.
La seconde difficulté a esté du faict de la Royne d'Escosse et des
Escossois, qui onques ne fut veue cause en nul estat de la Chrestienté
plus plène de soubçon et de jalousie, ny qui ayt eu tant d'ennemys, ny
où il soit intervenu plus de dangers qu'en celle là; car se trouvant
la Royne d'Angleterre contredicte en la propre qualité de sa personne
d'estre bastarde, et en la qualité de son estat d'estre illégitime
Royne, et là dessus une grosse élévation dans son royaume par les
Catholiques, et une pratique d'y introduire les Espagnols et une
conjuration contre sa propre vie, avec une crainte extrême d'estre
assaillie du costé d'Escosse par les François plus que de nulle autre
part du monde, et le tout imputé à la Royne d'Escoce, l'on ne cessoit,
à toutes les délibérations du Conseil d'Estat et par toutes celles du
général Parlement du royaume, de presser la Royne d'Angleterre de
faire mourir, comment que ce fût, la Royne d'Escosse sa cousine, et se
saisir de son royaume et de la personne de son fils durant sa
minorité, pendant que la France estoit soymesmes bien empeschée; de
sorte qu'il est de merveille et un miracle évident comme il a pleu à
Dieu m'ouvrir les moyens d'y remédier.
La troisième difficulté, encore plus grande que les deux aultres, a
esté la compétance d'Espagne, et les menées, qui ont esté faictes, de
ce costé là, avec deniers contans et avec grands présans et avec
moyens secrets et ouverts par les pensionnaires du Roy d'Espagne et
par les partisans de Bourgogne, qui sont en grand nombre en ceste
cour, pour cuider faire déclarer leur Royne et le royaume contre la
France, afin de donner plus de solagement aus Païs Bas, et pour
traverser l'amitié et l'alliance qui se trettèrent par le feu Roy avec
la Royne d'Angleterre; et, encore dernièrement, pour empescher que le
renouvellement de la ligue ne succédât avec Vostre Majesté, de sorte
qu'à dire vray il n'a pas fallu estre trop paresseus ny endormi; et
grâces à Dieu, lorsque l'ambassadeur d'Espagne et le duc d'Alve, et
mesme tous leurs partisans, se sont le plus efforcés de vous y nuire,
c'est lors que je me suis trouvé le plus audessus de ce que j'y ay
prétendu pour vostre service, et l'ambassadeur d'Espagne a esté enfin
déchassé du pays et déboutté de sa charge, et moi confirmé en la
mienne; et son Maistre et ses affaires ont esté trop pirement traittés
que les vostres; et mesmes, s'il est sorti quelque chose d'Angleterre
à vostre préjudice, je vous supplie, Sire, très humblement de croire
qu'il y en a eu mille fois plus de préparé contre vous qui a esté
interrompu et destourné, et, possible, une partie en est allé au
préjudice du Roy d'Espagne, et que le peu qui s'en est adressé contre
la France a esté ce que, par nul ordre ny moyen, encore que je m'y
sois opposé comme à la mort, il ne m'a esté possible de l'empescher;
et si, me semble que Vostre Majesté en doit tenir la Royne
d'Angleterre aulcunement excusée, car c'est ce qu'elle n'a pu contre
tant de poursuites, de persuasions et de grandes sollicitations,
bonement dénier à sa religion.
A présent, Sire, vous estes avec elle et avec son royaume en une
intelligence, non du tout si bonne ny si parfaite comme je l'ay
quelquefois vue, et mesmement ès sept premiers mois de l'an 1572, car
lors, le feu Roy, vostre frère, eut pu plènement jouir de l'Angleterre
aussi bien que de son propre duché de Bretagne; mais au moins y estes
vous en une condition de bonne paix et d'amitié et de confédération,
de sorte que Vostre Majesté et voz subjects n'avés à espérer que
bien, et ne craindre guière de mal, de ce costé là; car, pour le faict
de la religion, la Royne d'Angleterre et les siens se contanteront
assés qu'ils ne soient poinct inquiettés en la leur, sans trop
s'entremettre de celle de voz subjects, si leur en accordés peu ou
prou, pourveu que ne la leur ostiés du tout et ne les en veuilliés
priver par la force.
Quant à ses prétentions de Callais et aultres ce n'est sur elle que la
conqueste en a esté faicte, ce ne sera aussi elle qui se formalisera
de les reconquérir. Elle est femme nourrie à la paix et repos, n'a
poinct d'enfans, ny de successeur à qui elle ayt d'affection, veut
jouir son estat tant qu'elle vivra sans guerre ny trouble, et ses
conseillers encore plus qu'elle, lesquels, à dire vray, le jouissent
avec non guières moins d'authorité et de crédit et de profit que leur
propre Maistresse, et la guerre leur osteroit tout cela; et ne devés
craindre, selon ce qu'on peut juger, qu'elle permette jamais que la
Royne d'Escosse ayt autre mal entre ses mains que d'estre détenue, et
mesme elle la faict estre assés bien selon sa fortune, et si ay
opinion qu'elle ne pert rien là où elle est, ains y acquiert la
couronne d'Angleterre, et là se confirme contre tous ses compétiteurs,
après la mort de sa cousine, avec trop plus de seuretté et de bons
moyens, que si elle estoit hors du royaume, et qu'elle fût en peine
lors d'y entrer.
Au regard de l'Escosse, pourveu qu'elle n'y voye poinct faire d'entrée
de François ny d'estrangers, elle n'y remuera rien, elle n'y altèrera
point vostre alliance, tout le païs est ès mains des Escossois, elle
n'y possède rien. Il y a un héritier nay et desjà recognu pour Roy.
L'on la sollicite bien de se saisir de la personne de ce jeune Prince
et de s'attribuer la protection de lui et de son royaume, durant sa
minorité, et de le déclarer son successeur après elle; mais ce sont
choses qu'elle craint luy estre de trop grand préjudice et trop
dangereuses, et ne les faira pas tant qu'elle pourra. Mais cela faira
elle, si elle peut, que le dict jeune Prince et les Escossois
protestans entreront en la ligue généralle des aultres princes et
peuples protestans de la Chrestienté pour la deffance de leur
religion. Et quant à s'aliéner elle de vostre amitié pour s'unir à
celle du Roy d'Espagne, elle n'y a pas d'inclination, et aulcuns de
ses principaus conseillers sont assés contraires aus Espagnols, mesmes
les partisans de Bourgogne, qui voyant bien que le Roy d'Espagne n'est
pour vous mouvoir maintenant la guerre, ny pour luy ayder à elle, si
elle la vous voulloit mouvoir, font semblant d'approuver plus que nuls
autres la confédération qu'elle a avec Vostre Majesté, et au moins
n'osent ils conseiller de la rompre, de façon, Sire, que je pense
avoir laissé cette Princesse et les Anglois en une telle disposition
que vous n'aurés la guerre de leur costé que quand vous voudrés, et
n'en recevrés desplaisir ny injure que quand vous commencerés de leur
en faire.
Le moyen de retenir cette nation en vostre intelligence seroit
d'attirer leur traffic en vostre royaume et l'y establir sellon le
traitté de la ligue, car qui aura leur traffic les possèdera
entièrement, parce que leur principal revenu et celluy de l'Estat et
de la Noblesse est fondé ou bien dépend du commerce, mais les
recherches, les impôts extraordinaires, l'incompatibilité des nations,
le peu de foy, et surtout le deffaut de justice qu'ils disent estre en
France, les destourne de voulloir assoyr leur estape par deçà avec ce,
que l'obstacle de la religion, et ce qu'ils ont veu advenir à cause
d'icelle, les retient en quelque peur, bien que, sur la parolle de
Vostre Majesté, s'ils la peuvent cognoistre certaine, et que veuillés
bien tenir la main à l'administration de la justice, ils s'y pourront
à la fin confier; et aussi que veuillés user d'aulcuns honestes
entretiens ordinairement vers cette Princesse, et luy envoyer de
petites gracieusetés et la gratifier quelquefois en des choses qu'elle
vous demandera pour aulcuns de ses subjects, sellon que du costé
d'Espagne l'on luy octroye très libéralement ce qu'elle veut demander;
et envoyés tous les ans quelques présans à aulcuns de ses espéciaus
conseillers, ainsy que le Roy d'Espagne n'y espargne rien de son
costé, et [comme] voz prédécesseurs, Sire, qui ont tousjours faict
courir de l'argent; et quand on pèsera bien les considérations que voz
prédécesseurs ont eu en cela, et celles que Vostre Majesté doit encore
avoir plus qu'eux, soit pour le faict du dedans de vostre royaume, ou
pour les affères qui vous peuvent venir du dehors, ou pour voz
prétentions et entreprinses ailleurs, il ne pourroit estre rien
employé mieus à propos que quelques deniers par delà aussi bien que
aus Suisses ou aus Allemans.
* * * * *
Pour mon regard, Sire, je vous supplie très humblement de n'estre
point marri si je vous ay faict instance de me retirer d'Angleterre,
car ce n'a esté pour refouyr, là ny en quelqu'autre part qui soit au
monde, vostre service, estant plus prest que je ne fus onques
d'employer de fort bon coeur ce qui me reste de vie pour très
humblement vous en faire. Mais Vostre Majesté considèrera, s'il lui
plait, qu'après beaucoup de temps et de travail, que j'avois déjà
employé au service des feus Roys, je fus commandé, au mois d'octobre
de l'an 1568, d'aller encore pour deus ans en ceste charge
d'Angleterre, et qu'au retour je serois avancé et récompencé.
J'y allai volontiers, et entrepris d'un grand courage d'y faire
service au feu Roy, vostre frère, et à Vostre Majesté, non sans y
rencontrer beaucoup de contrariettés et d'empeschemens qui ont esté,
grâces à Dieu, combattus et surmontés, et n'a tenu qu'à Voz Majestés
Très Chrestiennes que n'ayés pour la pluspart tousjours emporté ce que
monstriés desirer de delà; et toutes les pratiques et entreprinses qui
s'y sont dressées contre la France et contre l'Escosse, et qui
s'estendoient encore plus avant contre voz affaires, ont esté
tousjours ou interrompues, ou diverties, ou si bien diminuées, que
Voz Majestés n'en ont senti guières de mal, et ne me doit estre mal
séant d'oser dire qu'il a pleu à Dieu de conduire aussi bien, et par
adventure plus heureusement pour le temps, ceste mienne Négociation,
que nulle autre qui se soit faicte en la Chrestienté; et a faict qu'il
en est réusci un soulagement assés opportun en voz affaires, et tel,
possible, que deus millions d'escus ny beaucoup de voz forces n'y
eussent peu fournir; et m'a faict encore la grâce que je m'y suis
tousjours entretenu avec la dignité et bonne estime, et avec aultant
de despance pour honorer vostre service, que si j'eusse esté un des
plus avancés et des plus riches gentilshommes de vostre cour.
Dont je ay espéré, je le confesse, et me semble que non iniquement ny
sans raison, d'en debvoir tirer quelque avancement et récompanse de
Vostre Majesté, au moins si, par nul honeste et honorable travail, et
par diligence, et par une singulière loyauté, et par un bon succès des
choses, il est possible à un gentilhomme de pouvoir bien mériter du
service de son Prince; mais ne voyant rien venir de cela, ains qu'au
contraire je demeurois tousjours oublié et confiné, de temps en temps,
jusques au nombre de sept années en ceste charge, loing de la présance
de Vostre Majesté, et que ce pendant trois de mes frères m'estoient
morts[22], et que tous mes affaires estoient demeurés en arrière; que
des partis les plus honnestes et commodes que j'eusse peu desirer
auprès des miens, lesquels m'avoient attendu deus ans entiers,
estoient perdus; qu'après que l'un de mes frères avoit esté tué en
vous faisant service[23], lequel me tenoit une abbaye qu'un de mes
parans m'avoit laissée, l'on me l'avoit ostée, et m'avoit on osté avec
l'abbaye le moyen de me pouvoir plus entretenir honestement à vostre
service, car je suis au demeurant fort pauvre, puyné de ma maison; et
que cependant je suis devenu vieus, ruyné et maladif, avec ce, que ma
Négociation estoit si achevée qu'il n'y restoit rien plus que faire à
présant, et que si, d'avanture, il y survient quelque chose
d'importance, où il fût besoing de travailler, je me sentois si
consommé de mal et d'ennuy que je n'eusse pu satisfaire à mon debvoir
ny à vostre service, et demeurant au reste de fonds en comble du tout
perdu, il n'est de merveille si j'ay esté pressant de mon congé vers
Vostre Majesté.
[22] _Armand_, fils aîné d'Hélie de Salignac; _Pons_, le
troisième des enfants, et _Agnet_ ou _Odet_, le cinquième.
[23] _Pons_, abbé de Nesle, qui périt en 1574 à Sarlat, étant
grand archidiacre de son frère François de Salignac, Évêque de
cette ville.--Le registre généalogique déjà cité contient à ce
sujet la mention suivante, p. 30.--Armand de Salagnac compta
parmi ses frères «François de Salagnac, Évesque de Sarlat, depuis
1567 jusqu'en 1578, qui se démit de cet évesché en faveur de
Louis de Salagnac son nepveu, après avoir souffert pour la
religion tous les mauvais traitemens que la fureur des Huguenots
leur inspiroit, et avoir perdu son frère Pons de Salagnac, son
grand archidiacre, et abbé de Nesle, lequel fut tué par les
religionnaires dans la ville de Sarlat en 1574.»--_Jean_, le
huitième des enfants, avait également péri dans les guerres: il
fut tué jeune au siége de Perpignan, l'an 1542.
Mais, Sire, voicy ce que devant toutes aultres choses je demande
maintenant à Dieu, c'est qu'il luy plaise faire en sorte que Vostre
Majesté reste contante et bien satisfaicte de mon service, et que pour
marque de vostre contantement il vous plaise me faire quelque bien et
récompance, afin qu'entre les anciens loyaus et fidelles serviteurs de
Vostre Majesté je ne demeure seul oublié et mesprisé, et que, si mon
service vous a esté agréable par le passé, me veuilliés commander de
vous en faire encore tout le reste de ma vie, car, possible, me
trouverai je plus sain ailleurs que je ne faisois à présant en
Angleterre, et je serai prest, après que j'aurai un peu mis ordre à
mes affaires, de dédier tout le restant de mes jours à très humblement
vous en faire.
Il y a traise ans que j'ay esté faict Gentilhomme de la Chambre du feu
Roy, et douse que j'ay esté mis en la pension de douse cens livres par
an, ce qui ne m'a esté despuis augmenté ny diminué, et deux ans qu'il
m'a faict de son Conseil Privé et m'en a envoyé le brevet. A ceste
heure, Sire, je supplie très humblement Vostre Majesté de commander à
monsieur le Chancellier qu'il reçoive mon serment pour estre admis en
vostre Conseil Privé, non par ambition d'en estre, mais pour vous
faire, en y estant, le plus de service qu'il me sera possible, et pour
éviter la honte de n'en estre point, puisque les aultres mes
semblables en sont, ou d'en avoir esté exclu y ayant esté desjà mis;
et qu'il vous plaise, Sire, me faire tant de bien et d'honneur que de
mettre mon nepveu, fils unique de mon frère ayné, en ma place de la
Chambre, et mon autre nepveu, qui est aussi fils d'un aultre mon
frère, escuyer de la grand escuyerie, qui sont tous deus seigneurs de
leurs maisons[24], et desquels je veus vous respondre de ma vie que
vous en serés fort loyalement et fort fidèlement et très agréablement
servi, sellon que je les cognois gentilshommes de bon sçavoir, nourris
à la vertu et à la craincte de Dieu, et que s'ils n'abondent de
beaucoup de grandes perfections, ils sont au moins aussi peu entachés
de vices que gentilshommes que j'aye guières jamais veus.
[24] _Jean_ de Salignac, seigneur de La Mothe Fénélon, et
_Armand_ de Salignac, seigneur de Gaulejac.--Ils furent nommés
tous deux gentilshommes ordinaires de la Chambre; et, par lettres
du 2 janvier 1582, une partie de la pension que Bertrand de
Salignac avait sur la caisse de l'Épargne leur fut attribuée.--La
nomination de Jean de Salignac remonte à l'année du retour de
l'ambassadeur.--On trouve en effet dans le même registre
généalogique les mentions suivantes:
1º. «_Lettres de retenue_ en la charge de gentilhomme ordinaire de
la chambre du Roy, accordées par Sa Majesté au sieur Jean de
Salagnac, tant en considération des services rendus par son amé et
féal le sieur de La Mothe Fénélon, chevalier de son Ordre,
conseiller en son conseil privé, aux feus Rois et à Sa Majesté en
plusieurs belles, honorables et importantes charges, et en dernier
lieu, dans son ambassade d'Angleterre, que de ceux de son dict
nepveu pendant la même ambassade. Ces lettres données à Paris le
15 décembre 1575, signées HENRY, et plus bas, _par le Roy_, signé
_Pinart_ et scellées; avec l'acte de serment fait le même jour par
le dict sieur de Salagnac entre les mains du duc de Mayenne, Grand
Chambellan.» (P. 28.)
2º. «_Brevet du 2 janvier 1582_, le Roy étant à Paris, portant que
Sa Majesté, à la supplication du sieur de La Mothe Fénélon,
conseiller en son conseil privé et d'Estat, chevalier de ses
Ordres, consent que de sa pension de 1333 écus 1/3 sur l'Espargne,
les sieurs de La Mothe Fénélon le jeune et de Gaulejac, ses
nepveux, gentilshommes ordinaires de la Chambre de Sa Majesté,
jouissent chacun de 400 écus par an. Signé HENRY, et plus bas, _De
Neufville._» (P. 26.)
_Jean_ de Salignac fut tué à l'attaque de Domme l'an 1588 (_voyez_
note 1, ci-dessus p. XVII).--Un autre des neveux de Bertrand, qui
est nommé dans son testament, _Pons_ de Salignac, second fils de
Louis, seigneur de Fonpiton, fut tué au siége de Montauban en
1621; il était lieutenant de la compagnie des gendarmes du
maréchal de Thémines.
OBSERVATIONS
SUR LE MANUSCRIT.
Le manuscrit des Dépêches de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon,
conservé aux Archives du Royaume (_Section historique_, série K.
Cartons des Rois, nos 95 et 96), forme cinq volumes petit in-folio
d'une écriture cursive, assez régulière, et dont la lecture, malgré de
nombreuses abréviations, présente peu de difficulté. Ce sont les
registres originaux de l'ambassadeur écrits en entier par La Vergne,
l'un de ses secrétaires chargé spécialement de ce travail[25]. Ils
contiennent quatre cent soixante-neuf dépêches; la première datée du
26 novembre 1568, la dernière du 20 septembre 1575.
[25] C'est ce qui résulte de la XXIe Dépêche, t. I, p. 215.
Ces registres, dont l'authenticité ne saurait être contestée, existent
aux Archives du Royaume depuis l'origine de cet établissement; ils y
ont été remis très-probablement par le bureau du triage des titres
avec d'autres papiers appartenant à la famille Fénélon. Ces papiers se
divisent en deux parties bien distinctes; les uns, exclusivement
relatifs à Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, se rapportent
principalement à son ambassade en Angleterre; les autres se composent
de titres purement généalogiques, et surtout des preuves faites par
Gabriel Jacques de Salignac de La Mothe Fénélon, marquis de Fénélon,
lorsqu'il fut reçu chevalier et commandeur des ordres du roi en
février 1739[26]. C'est dans ces titres classés aux Archives du
Royaume, (série M, nos 674 et 675) que nous avons puisé les principaux
éléments de la Notice biographique, imprimée en tête de ce volume.
[26] Il était lieutenant général, et fut tué à la bataille de
Raucoux, le 11 octobre 1746. Les registres que nous publions
portent sur leur couverture une mention indiquant qu'il en était
propriétaire. Il se trouvait en effet par représentation
l'héritier direct de Bertrand de Salignac, dont il était
l'arrière-petit-neveu.
Les papiers relatifs à Bertrand de Salignac, ambassadeur en
Angleterre, se composent, outre ses registres d'ambassade, d'un assez
grand nombre de pièces diplomatiques, de plusieurs lettres originales
de Catherine de Médicis, de Charles IX, de Henri III et de Henri IV;
enfin d'une série de copies, sur lesquelles nous allons donner
quelques détails, parce qu'elles nous fourniront une addition
importante aux Dépêches de l'ambassadeur.
L'écriture de ces copies est de la fin du XVIIe siècle; elles
comprennent non-seulement les Dépêches de l'ambassadeur, mais aussi
les lettres qui lui étaient adressées par la Cour. L'ordre dans lequel
ces pièces sont disposées, les chiffres qui les distinguent et de
nombreuses annotations marginales prouvent que cette copie avait été
préparée pour l'impression. Le premier travail du copiste, comme nous
l'avons vérifié sur ceux des originaux que nous avions entre les
mains, était exécuté avec la plus grande exactitude et soigneusement
collationné; mais il était ensuite soumis à la révision d'une autre
personne qui, pour se conformer à l'usage du temps, retravaillait le
texte primitif, et le défigurait en voulant l'abréger et le rajeunir.
Au reste, l'entreprise fut abandonnée. Il semble résulter d'une note
inscrite sur la copie, que l'auteur de cette révision était un abbé de
Fénélon, résidant à Carennac. Or, on sait que François de Fénélon,
archevêque duc de Cambrai, porta d'abord le titre d'abbé de Fénélon et
fut ensuite doyen de Carennac. Ces rapprochements et la ressemblance
qui existe entre l'écriture des notes et celle de l'archevêque de
Cambrai, permettraient de lui attribuer avec quelque vraisemblance ce
projet de publication qu'il aurait conçu dans sa jeunesse. Nous devons
ajouter cependant que l'archevêque avait un frère d'un premier lit qui
portait comme lui le titre d'abbé de Fénélon, et qui a pu résider
aussi à Carennac[27].
[27] L'un des cahiers de cette copie, qui fut envoyé sous la
forme d'un paquet cacheté, porte l'adresse suivante: _A Monsieur
Fallit à Peyrac, pour faire tenir promptement à Monsieur l'abé de
La Mothe Fénélon à Carennac._--L'abbé de Fénélon, en modifiant la
copie textuelle, se contentait de passer sur les mots un léger
trait d'encre qui permet de les lire comme s'il n'y avait aucune
rature. Il ne manque à ce second manuscrit que quelques cahiers
que nous espérons retrouver dans les archives de Poitiers. C'est
là un renseignement que nous devons à l'obligeance de M. de La
Fontenelle de Vaudoré, conseiller à la Cour royale de Poitiers.
Cette copie nous était tout à fait inutile pour le texte même des
Dépêches, puisque nous avions entre les mains leur transcription
originale et authentique, mais elle nous a fourni plusieurs pièces
importantes omises dans les registres, et surtout nous en avons
extrait les lettres adressées par la Cour à M. de Fénélon, pour réunir
en un volume supplémentaire toutes celles qui sont inédites,
c'est-à-dire, celles qui précèdent le mois de décembre 1572. En effet,
à partir de cette époque, elles ont été publiées par Le Laboureur dans
ses additions aux Mémoires de Castelnau (t. III, p. 265 et suiv.)[28]
d'après un manuscrit de Saint-Germain-des-Prés, conservé aujourd'hui à
la Bibliothèque royale (fonds de Saint-Germain, no 769). Quoique la
copie que nous avons entre les mains rectifie souvent et complète
toujours le texte publié par Le Laboureur, ces corrections ne sont pas
assez importantes pour nous déterminer à nous écarter de la règle que
nous nous sommes imposée, de publier seulement des textes inédits.
[28] _Nouvelles additions aux Mémoires de Michel de Castelnau,
contenant plusieurs pièces très-intéressantes, qui servent de
preuves auxdits Mémoires, tirées d'un MS. de la Bibliotèque de
l'Abbaye royale de Saint Germain des Prez à Paris, et qui n'ont
jamais esté imprimées jusques à présent._ Brux., 1731, in-fº.
Ainsi se trouvera complétée une série de documents diplomatiques qui
nous semble destinée à répandre un jour nouveau sur une des phases les
plus intéressantes de l'histoire moderne. Toutefois hâtons-nous de
dire que ces documents n'étaient pas restés jusqu'ici entièrement
inconnus. Au milieu du siècle dernier, le baron de Fénélon,
ambassadeur à la Haie, communiqua les cinq registres des Dépêches de
Bertrand de Salignac à Thomas Carte, qui travaillait alors à son
troisième volume de l'Histoire d'Angleterre[29]. Cet historien les
cite souvent, mais à nos yeux il est bien loin d'en avoir tiré tout le
parti possible; il nous serait même facile de prouver que s'il a
souvent consulté ces documents, il ne les a pas toujours compris[30].
Gaillard, mademoiselle de Kéralio, Robertson et Gilbert Stuart sont
les seuls auteurs qui, d'après Carte, citent les Dépêches de La Mothe
Fénélon; mais aucun d'eux ne les connaissait textuellement, et Carte
lui-même n'a jamais eu entre les mains les lettres de la Cour, qui en
forment le complément nécessaire.
[29] Carte a averti ses lecteurs de cette communication dans la
préface jointe à ce volume, qui a paru en 1752. Il s'exprime
ainsi à cet égard:--«A great part of the transactions, in the
succeeding reign, relative to Mary queen of Scotland, during her
captivity, are taken from the dispatches of Mr de La Mothe
Fénélon, a minister of great virtue, abilities, and integrity,
who was embassador at this court from A. D. 1568 to A. D. 1576.
His dispatches in five volumes folio were communicated to me by
the late Mr de Fénélon, who was for several years embassador at
the Hague, and are now in the hands of his heir.»--Ce sont ces
mêmes volumes qui se trouvent aujourd'hui aux Archives du
Royaume.
[30] Carte, qui a consacré à peine quatre-vingts pages à
l'Histoire générale d'Angleterre pendant les sept années qu'a
duré l'ambassade de La Mothe Fénélon, a dû consulter rapidement
ces registres, dont l'écriture et la langue déjà vieillies
offraient pour un étranger de graves difficultés. Il n'est donc
pas surprenant qu'il ait commis des erreurs. Nous nous bornerons
à une seule citation qui s'applique à un fait important.
Carte a dit (t. III, p. 486), et l'on a répété d'après lui, que
lors du projet de mariage formé entre le duc de Norfolk et Marie
Stuart, _le contrat de mariage avait été dressé devant
l'ambassadeur de France et remis en dépôt entre ses mains_.
Il a tiré cette assertion de la 55e Dépêche, datée du 1er
septembre 1569, et renfermant une lettre confidentielle dont il a
voulu traduire une phrase, mais il n'en a pas saisi le véritable
sens.
Pour que l'on puisse en juger, voici les deux passages que nous
mettons en regard:
CARTE (t. III, p. 486).--«M. de Fénélon laboured so earnestly in
the matter, that the two parties, queen Mary, by the bishop of
Ross, and the duke, in person, _declared their mutual consent_ to
the marriage, on supposition of her restitution to her crown, and
of his restoring her; _and the contract was entrusted to the
keeping of the French embassador_.--_Dépêche_ 55, september 1.»
LA MOTHE FÉNÉLON (55e _Dépêche_, du 1er septembre 1569, t. II, p.
194).--«Madame, je n'ay plus tost entendu vostre desir sur les
propoz d'entre la Royne d'Escoce et le duc de Norfolc, que je
n'aye incontinent miz peine de l'advancer par tous les moyens que
j'ay peu, et ay si bien conduict l'affaire que luy, en personne,
et elle, par l'évesque de Roz, _m'ont déclairé y avoir_ (soubz
l'espérance de la restitution d'elle à sa coronne et promesse de
luy qu'il l'y restituera) _ung mutuel consentement de mariage
entre eulx_: DE QUOI LUY S'EST FRANCHEMENT COMMIZ A MOY, et m'a
dict avoir lettre d'elle pour s'y commettre.»
Carte a donc annoncé qu'il y avait eu _déclaration_ devant
l'ambassadeur d'un mariage conclu et _remise du contrat_ entre ses
mains.
C'est là une double erreur, car il n'y avait qu'un simple projet et la
seule chose qui ait été _confiée_ à l'ambassadeur, c'est l'aveu des
intentions réciproques de Marie Stuart et du duc de Norfolk, _de quoy
luy s'est franchement commiz à moy_.
Cette faute de traduction a trompé Robertson et Gilbert Stuart, qui
n'ont pas hésité à reproduire l'assertion de Carte.
ROBERTSON (t. I, p. 504).--«A _contract_ to this purpose was
signed, and entrusted _to the keeping_ of the embassador.
_Carte_, vol. III, p. 486.»
GILBERT STUART (t. I, p. 455).--«The _marriage contract_ was
actually entrusted _to the keeping_ of M. Fénélon the French
embassador. _Fénélon_, _dépêche_ 55; _ap. Carte_, vol. III, p.
486.»
Sans insister davantage sur l'importance des documents historiques que
nous publions aujourd'hui, et que nos lecteurs sauront bien apprécier,
nous nous contenterons d'exposer en peu de mots le système
d'impression que nous avons adopté, et que nous suivrons toujours
fidèlement.
Nous nous sommes appliqué à transcrire de la manière la plus exacte le
texte authentique que nous avions sous les yeux, nous faisant une loi
d'observer scrupuleusement jusqu'à l'orthographe des noms propres, et
d'en reproduire toutes les variations. L'avantage de cette méthode est
aujourd'hui reconnu par les critiques les plus compétents, et nous
n'avons pas besoin de la justifier. Lorsqu'un oubli du copiste, un
accident survenu au manuscrit ou une erreur évidente nous ont forcé
d'indiquer quelques rares corrections, nous avons toujours eu soin de
les placer entre crochets. Toutefois nous ne dissimulerons pas qu'une
grave difficulté se présentait dans notre manuscrit. L'ambassadeur,
qui cite continuellement des noms anglais, les écrit non pas
conformément à l'orthographe anglaise, mais conformément à la
prononciation, qui souvent s'en éloigne beaucoup. Nous ne pouvions pas
reconstruire l'orthographe de ces noms, puisque c'était manquer au
principe que nous avons adopté et substituer à l'autorité du texte une
interprétation quelquefois arbitraire, surtout pour les noms peu
connus. Nous ne pouvions pas non plus surcharger notre texte de notes
qu'il aurait fallu répéter toutes les fois que le même nom se serait
représenté. Nous avons donc pensé qu'il valait mieux réunir tous les
éclaircissements dans les tables alphabétiques et raisonnées qui
termineront notre publication.
Cependant, tout en nous astreignant à reproduire avec la plus grande
exactitude le texte du manuscrit, nous n'avons rien négligé pour en
rendre la lecture plus facile; nous avons donc marqué les accents et
les apostrophes, complété ou rectifié la ponctuation: ces
modifications, qui n'altèrent pas le texte, sont les seules que nous
nous soyons permises.
SOUVERAINS
QUI ONT RÉGNÉ EN EUROPE DE 1568 A 1575,
PENDANT L'AMBASSADE
DE LA MOTHE FÉNÉLON.
ALLEMAGNE Maximilien II.
ANGLETERRE Élisabeth.
DANEMARK Frédéric II.
ÉCOSSE Jacques VI.--_Marie Stuart._
ESPAGNE Philippe II.
ÉTATS DE L'ÉGLISE Pie V.--Depuis le 13 mai 1572,
Grégoire XIII.
FRANCE Charles IX.--Depuis le 30 mai 1574,
Henri III.
PORTUGAL Sébastien.
RUSSIE Iwan Wasilejevitch.
SUÈDE Jean III.
TURQUIE Sélim II.--Depuis le 13 déc. 1574,
Amurath III.
DÉPÊCHES DE LA MOTHE FÉNÉLON
Ire DÉPESCHE
--du XVIe novembre 1568.--
(_Mise dans le paquet de M. de La Forest._)
Arrivée de l'ambassadeur en Angleterre.--Son audience de
réception. Notification de la mort de la reine d'Espagne, fille
de France.
AU ROY.
Sire, ayant, le septiesme de ce mois, et non plutôt, trouvé à Calais
le passaige bon pour Angleterre, j'arrivay, le Xe ensuyvant, en ceste
ville de Londres, où je fus receu, de monsieur de La Forest, avec
autant d'honneur que se peut faire à un votre serviteur venant pour la
charge qu'il vous a pleu me commander par deçà. Et ayant, le
lendemain, envoyé demander audiance à ceste Royne, elle la luy accorda
pour le XIIIIe de ce mois à Hantoncourt, où le conte d'Hormond et
milord Havard, fils du milord Chamberlan, furent ordonnez pour venir
au devant de nous, qui nous menèrent, sur les deux heures après mydy,
en la sale de présence, et la dite Dame nous y receut fort
humainement, et nous fit toute la gracieuse et familière démonstracion
que se peut desirer pour honorer voz ministres et serviteurs. Le dit
sieur de La Forest me présenta à elle avec plusieurs graves et
vertueux propos concernans l'accomplissement de sa charge, et
l'élection que Votre Majesté avoit faict de moy pour y succéder, et
adjouxta ce que lui sembla bon de ma recommandacion pour authoriser
davantage ma négociacion, et y rendre ceste princesse bien disposée.
Sur quoy, elle voulut bien monstrer qu'il ne pouvoit estre qu'elle
n'eust quelque regrêt à ce changemant, ayant veu le dit sieur de La
Forest, tant qu'il a esté par deçà, traiter toujours avec grand
dignité et modéracion les choses apartenans à la comune amytié,
intelligence et confédéracion d'entre Voz Majestez, ce que lui donnoit
occasion de desirer qu'il continuât longuement ceste charge; mais
puisqu'il vous avoit pleu, Sire, lui ottroyer maintenant son retour
pour s'aller reposer après avoir bien travaillé, elle estoit très
contante que ce fût moy que Votre Majesté ait ainsi ordonné pour le
venir relever. Et sur ce, je lui présentay voz lettres, et celles de
la Royne, avec les cordiales et très affectueuses recommandacions de
Voz Majestez, et luy fis entendre, par les plus exprès et convenables
propos, qu'il me fut possible, qu'estant votre desir de demeurer en la
foy et aux promesses et trettez que vous aviez avec la dite Dame, vous
m'avez commandé d'establir là dessus tout le fondemant de ma
négociacion, cognoissant qu'il y avoit aussi en elle beaucoup
d'intégrité et de constance pour y persévérer de son cousté, ainsi
qu'elle en avoit faict déjà plusieurs bonnes démonstracions, mêmes
avoit usé d'aucungs bien honnestes déportemans sur les troubles
suscitez, l'année passée, en votre royaume; ce qui vous faisoit
espérer qu'elle continueroit aussi de vous porter faveur et assistance
sur ceux qu'on y avoit naguères renouvelés, et qu'elle adjouxteroit à
la première obligacion ceste segonde, que vous n'estimeriez moings
importante, et pour les quèles deux je la pouvois asseurer que vous,
Sire, en garderiez, dedans votre cueur, la juste recognoissance q'ung
prince, bien né et généreus comme vous estes, en debvra avoir pour
l'effectuer envers elle et envers sa grandeur et estatz, quand il
plairoit à Dieu que l'ocasion s'en présentât: et qu'en cela, elle
avoit monstré qu'elle estoit vrayment Royne, fille de Roy, et seur de
Roy, et de toute royale extraction, selon qu'il avoit esté toujours
cognu despuis que Dieu avoit mis sceptres et couronnes ès mains des
hommes; qu'il y avoit grand différance des bons et légitimes princes,
légitimemant béniz par approbacion de Dieu, aux meschans et iniques
tirans suscitez seulemant pour mal fère; que les bons et légitimes
princes avoient droictemant, et en bonne consciance, toujours procédé
en affaires des autres princes, leurs voisins et aliez, et avoient
procuré le bien et évité le mal, loyaument, les uns des autres, quant
ils l'avoient pu fère, là où les meschans n'avoient jamais faict que
guetter l'occasion de nuyre, et l'avoient exécutée par injustes
guerres, par fraudes et machinacions, lors mesmemant qu'ilz avoient
veu leurs voisins plus ampeschez en leurs affaires et estatz. Mais
c'estoient traitz qu'on avoit incontinant descouvers; car l'affligé
sentoit bien tôt ung nouveau mal, et les gens de bien en tel temps
avoient les yeux ouvers pour remarquer les actions des princes et
potentatz de la terre, et Dieu surtout, qui les regardoit de près,
affin de les juger droictemant, tout ainsi qu'il ne laissoit sans
récompencer les bons par beaucoup de prospéritez et bénédictions,
jusques à establir et perpétuer leurs couronnes, aussi ne laissoit-il
eschaper les meschans sans grandes et évidantes punitions, jusques à
esteindre bien tôt eux et leur mémoire, et renverser et dissiper
leurs estatz: que je réputois à grand heur d'estre envoyé de la part
d'ung grand Roy à une grande Royne, qui fesoient, tous deux,
profession de reconoitre tenir de Dieu ceste souveraine authorité,
ceste puissance et grandes forces que vous aviez, et comme vous les
ayant données pour repoulser hardimant les torts et injures qu'on
voudroit fère à vous et aux vôtres; mais pour n'en fère jamais à
autruy. Aussi certes ceste saison, plus que nulle autre, qui eut esté
depuis mile ans en çà, advertissoit les princes de s'abstenir
d'injures et de violances entre eux, et plus tost de se bien unyr, par
intelligeance et mutuels secours, affin de se maintenir, les uns les
autres, en leurs légitimes estatz contre les licentieuses entreprinses
qu'on voyoit passer de païs en païs, et qui avoient déjà trop pénétré
au cueur et en l'opinion des subjectz; et avions à rendre grâces à
Dieu qu'en ce temps, si dangereux et si suspect à l'authorité des
grandz princes, il n'avoit laissé aucune juste occasion de guerre
entre eulx en toute la chrétienté.
La dite Dame receut de fort bonne part lesdits propos, qui lui furent
la plus part dictz à la suyte des siens; et ses principales responses
furent; qu'èle avoit ung grand plésir et contentemant d'entendre votre
bonne et droicte intantion, et de la Royne votre mère, sur
l'entretènemant de la paix et des bons trettez que Voz Majestez aviez
avecques elle, et avec ses païs et estatz; à quoy vous ne la
trouveriez, de son cousté, jamais deffaillante, ains mectroit peyne de
fortefier et accroître ceste amytié, par tous les bons moyens qu'èle
pourroit, priant monsieur de La Forest de vous tesmoigner au vray
comme elle en avoit usé pendant qu'il a esté par deçà; par où
cognoitriez qu'elle méritoit bien le grand mercys que Votre Majesté
luy en avoit faict dire, et pouviez croire certainemant qu'èle
persévèreroit en ceste délibéracion, si elle n'estoit provoquée du
contraire; en quoy elle creignoit qu'on vous en eût déjà donné quelque
persuasion, et qu'èle estoit de race de lion, qui s'adoulcissoit bien
tost s'il n'estoit rudoyé, mais estant provoqué, il s'irritoit
incontinant. Bien disoit desirer, de bon cueur, que vous fussiez aussi
bien servy de voz subjectz par le devoir de leur obligacion, comme
vous le serez d'elle par le devoir de votre comune amytié; et vous
prioyt de croire qu'elle réputoit votre cause, qui estez Roy, lui
toucher beaucoup à elle, qui estoit Royne: me voulant, au reste,
donner cest advertissemant que je ne faillisse de bien examiner les
bruytz qui courroient, et les advis qu'on me donroit plutôt que de les
croire, affin de ne vous en donner alarme ny vous fère prendre aucune
deffiance d'elle mal à propoz; car encor que le sexe duquel elle
estoit fût estimé léger, je la trouverois toutesfois ung rocher qui ne
se plieroyt à tous vens.
Je la remercyai grandement de ces louables propos, et de sa vertueuse
et constante délibéracion envers vous; que je ne faisois doubte que
quelquefois elle n'eust esté sollicitée de ne perdre les occasions qui
sembloient se présenter propres pour entreprendre, sur les païs de
Votre Majesté, comme elle disoit aussi qu'èle craignoit que vous
eussiez esté sollicité d'entreprendre sur les siens; mais Dieu lui
avoit faict cognoitre que ceux qui luy donnoient telz conseilz
tendoient plus de la fère servyr à leurs passions, à leurs querelles
et vengeances, que non pas à son bien, à sa grandeur ny à sa
réputacion; et qu'èle, de son cousté, comme vous aussy, Sire, du
vôtre, aviez estimé trop meilleur et plus louable de vous conjoindre
de cueur et d'affection à fère ce qui plus pourroit contanter et
satisfère l'ung ez affères et païs de l'autre, que de vous y
traverser; comme aussy c'estoit le vray chemin de la gloire, du
proffit et de l'honneur de Voz Majestez.
Elle répliqua que je la trouverois toujour bien preste et disposée de
vous segonder en toutes les bonnes volontez et actions dont useriez
envers elle, avec tèle amytié et sincérité de vrayement bonne seur;
qu'encor qu'on vous eust rapporté, ainsi qu'èle avoit entendu, qu'il
n'y avoit en elle que bonnes paroles mais mauvais effectz, que
toutefois je ne cognoitrois de sa part rien qui ne fût pour me donner
lieu et facilité par deçà d'employer à bon escient voz commandemans,
et ceste même bonne volonté que je lui avois déclairée.
Le dit Sieur de La Forest et moy monstrâmes avoir contantemant de ses
bonnes paroles et d'autres plusieurs qu'elle nous tint bien
convenables à votre comune amytié, ainsi qu'il vous les représentera,
quant il vous ira bien tôt trouver. Cepandant je regarderay si elle y
rendra conformes ses actions, et baiseray, en cet endroit, très
humblement les mains de Votre Majesté, supliant le Créateur qu'il vous
doint, Sire, en parfaicte santé, très heureuse et très longue vie, et
toute la grandeur et prospérité que vous desire.
De Londres ce XVIe de novembre 1568.
A LA ROYNE.
Madame, par ce que, par la lettre du Roy, Votre Majesté verra commant,
et en quèle façon, j'ay esté receu de ceste Royne, ensemble les
principales particularitez de ce qu'èle m'a dict, et que je luy ay
répondu, je ne vous ennuyeray de redite; seulemant, j'adjouxteray,
icy, qu'èle a monstré me fère de tant plus favorable réception qu'èle
a sceu que vous en aviez faicte l'élection, et que vous m'aviez
toujours tenu et me teniez pour très certain et bien fidèle serviteur
de Voz Majestez. Elle tesmoigna ung honnête regrès sur le partemant de
monsieur de La Forest à cause que sa manière de négocier, qui a esté
toujours accompaigniée d'honneur et de prudance, et plaine d'ung
incroiable desir à l'entretènemant de la paix, l'avoit beaucoup
contantée, mais n'a laissé pourtant de m'accepter avec beaucoup de
gracieuseté en ceste charge, espérant que je continueray les mesmes
offices qu'il faisoit pour l'entretènemant de la paix. En quoy, je
mectray peine, Madame, d'observer diligemmant ce qu'il vous a pleu, et
qu'il vous pléray cy après, me commander; et par ce qu'après avoir
baillé les lettres du Roy, et vôtres, et faict voz recommandacions à
la dite Dame, elle me demanda de voz nouvelles, je luy voulus bien
dire que, sçachantz, Voz Majestez, qu'elle auroit agréable d'en
sçavoir, vous m'aviez commandé l'assurer, touchant votre santé, que
grâce à Dieu vous estiez tous deux en fort bon estat et disposition,
et que le Roy, depuis estre relevé de sa dernière maladie, s'estoit si
bien fortifié qu'il ne se sentoit plus de l'avoir heue: et, quant à
voz affères, encor qu'il y en eut aucungs qui vous pressassent, Dieu
vous avoit donné de si bons et assurez moyens d'en sortir que vous
n'en craignez aucun dangereux évènement. Il estoit vray que, ces jours
passez, vous aviez esté visitez d'ung douloureux accidant de la mort
de la royne d'Espaigne, fille et seur de Voz Majestez[31], qui vous
avoit apporté plus de regrêt qu'on ne pourroit exprimer, et dont la
douleur vous en dureroit longtems; et qu'on pouvoit croire que l'habit
de deuil, que le Roy, et Vous, et toute votre cour, aviez prins, et
avec lequel je me présentois encores devant elle, n'estoit pour ung
simple acquit, ains pour tesmoigner à bon escient que nous sentions
vrayemant ce grand deuil qui convenoit à la grand perte que nous, et
toute la chrétienté avions faicte. A quoy ne faisois double que la
dite Dame ne participât, tant pour ce que ceste princesse estoit seur
du Roy, son bon frère, et votre fille, que pour avoir esté femme du
Roy d'Espaigne, en l'endroit duquel elle avoit mis peyne, tant qu'èle
avoit vescu, d'entretenir l'intelligence qu'il avoit avec la dite
Royne d'Angleterre aussi bien que cèle qu'il avoit avec Voz Majestez.
[31] Élisabeth de France, fille de Henri II et de Catherine de
Médicis, née le 13 avril 1545, mariée le 26 juin 1559, à Philippe
II, roi d'Espagne, décédée le 3 octobre 1568.
La dicte Dame me répondit qu'èle se réjouyssait grandemant du bon
portemant et santé de Voz Majestez, et qu'èle avoit beaucoup creint la
dernière maladie du Roy, dont rendoit graces à Dieu qu'il en fût si
bien relevé; que Dieu sçavoit les regrêtz qu'èle avoit aux travaulx de
votre royaume, et qu'èle y voudroit remédier de tout son pouvoir, mais
qu'on n'avoit bien prins sa bonne intantion ny ses bons offices, qui
toutefois ne seroient jamais que bien fort convenables à la bonne
amytié qu'èle porte au bien de vos affères. Et quant à l'inconveniant
de la Royne d'Espaigne, qu'èle la regrétoit de tout son cueur, et en
portoit deuil comme si c'eust esté sa propre seur, et sentoit encores
celuy de Voz Majestez qu'èle sçavoit certainement estre très grand, et
dont elle prioit Dieu vous vouloir récompencer de quelqu'autre bonne
consolacion, et qu'èle n'avoit esté encores advertie de cest accidant
de la part du Roy d'Espaigne, ny de son ambassadeur; car elle en eut
déjà faict célébrer les obsèques, aussy bien qu'on les a célébrées
ailleurs. Sur quoy je vous suplye, Madame, au cas que les ambassadeurs
fussent convyés à ceste manière d'obsèques, me commander s'il vous
plait que j'y assiste; et si l'on n'y convyoit que l'ambassadeur
d'Espaigne, si je dois fère instance de n'y estre point oblyé, attandu
que c'est de la fille et seur de Voz Majestez, et surtout commant je
debvray user en l'endroit du dict ambassadeur d'Espaigne.
Je n'ay encores receu la lettre que voulez escrire de votre main à
ceste Royne, il semble qu'il sera bon que je l'aye bien tôt et croy
qu'èle ne sera sans qu'èle porte quelque fruict au service de Voz
Majestez. Je ne me puys que bien fort louer de la franche et ouverte
bonne volonté, dont monsieur de La Forest meit peyne de m'instruyre et
de me laisser ceste négociacion en si bon estat, que je la puysse bien
continuer à votre contantemant. Je laisseray à luy de rendre compte à
Voz Majestez, tant qu'il sera icy, des choses qu'il a entamées et
qu'il a commancé de négotier, ensemble de toutes autres qui
surviendront jusques à son partemant, lequel il espère qu'il sera dans
cinq ou six jours. Je vous suplie bien humblemant, Madame, que j'aye
souvant de voz dépêches, affin d'estre toujour instruit de ce que
j'auray ordinairement à fère; et je suplieray Dieu, après avoir très
humblement baisé les mains de Votre Majesté, qu'il vous doint, Madame,
en parfaite santé, très longue vie et toute la prospérité que vous
desire.
De Londres ce XVIe de novembre 1568.
IIe DÉPESCHE
--du XXIIe de novembre 1568.--
(_Envoyée par le lacquay Jehan Pigon jusques à Calais._)
Armement qui semble destiné à secourir La Rochelle.--Convocation
d'une assemblée pour les affaires de la reine
d'Écosse.--Situation de Marie-Stuart.
AU ROY.
Sire, par la première dépesche, que je vous ay faicte de ce lieu de
Londres, du XVIe de ce mois, et par cèle de monsieur de La Forest du
mesme jour et lieu, Votre Majesté aura vu de quèle gracieuse et
favorable démonstracion il a esté licencié, et moi receu, de ceste
Royne, et comme les responses qu'elle nous a faictes ont esté en
substance de vouloir garder et observer, inviolablemant, la paix et
amytié qu'elle, et ses païs, ont avecques Vous et les vostres, ainsi
que plus au long il vous plaira l'entendre par le dict Sieur de La
Forest, qui s'achemina hier à ses journées, pour vous aller trouver.
Et cepandant affin que Votre Majesté ne soit longtems sans sçavoir
nouvelles de deçà, je vous diray, Sire, en continuant les derniers
advis que ledict sieur de La Forest vous a donnez touchant les quatre
ou cinq navyres que ceste Royne a armés, qu'encores hier ils
n'estaient guères esloignez de la coste de deçà, et semble que ce
retardemant n'a tant esté par faute de vent, car le nord-est a couru,
comme pour quelqu'autre occasion qui, possible, a tenu leur
entreprinse en suspens. Il est vray qu'on a remis autant de vivres
dans lesdicts navyres comme il en a esté gasté durant ce séjour, affin
d'y parfournir l'avitaillement de deux mois entiers qu'ils font estat
que pourra durer leur expédition. Aucungs, de ceux qui sont estimés
entendre assez de leurs entreprinses, disent que cest armemant n'a
esté fait pour aller à la Rochelle, ains pour tenter quelque chose en
Normandie ou en Bretaigne, nomméement à Caen ou à Belisle, affin de
fère diversion de la guerre et vous contraindre, Sire, d'envoyer gens
vers ces endroitz là, pour d'autant soulager l'armée du prince de
Condé. Mais où que ceste occasion, ou bien que quelqu'autre les meuve,
je n'ay advis qu'il se face, pour encores, aucungs plus grandz
préparatif de guerre pardeçà que desdictz quatre ou cinq navyres,
ainsi fournys de six gros canons, de quelque quantité de poudres,
d'ung nombre de corseletz, et de six centz soldatz, comme monsieur de
La Forest vous a mandé, sans qu'on y en ait voulu recepvoir davantage,
bien qu'on a adverty ceux qui s'y sont présentés de se tenir pretz
pour XI autres navyres qu'ilz font bruyt qui suyvront bientôt ceux cy;
mais il ne sera cepandant malaysé de résister à l'effort que pourront
fère ces premiers, pourveu, Sire, que faciez tenir vos costes
adverties. Chatelier Portault a obtenu passeport et congé de ramener
les mesmes navyres et marchandises, qu'il avoit emmenées à Plemmue, en
payant les impostz accoustumez, et se présume qu'il se joindra avec
lesdictz navyres de ceste Royne, et qu'incontinant après, tous feront
voyle.
La dicte Dame convoque demain à Hantoncourt les ducs de Norfoc, et les
contes et principaulx barons de sa court, attandant la générale
assemblée de la noblesse de ce royaume qui a esté mandée en cette
ville de Londres pour la fin de ce mois; et c'est pour résouldre
cepandant, ainsi qu'on dict, les affères de la Royne d'Escoce. Je ne
sçay si l'on y en traitera d'autres, car j'entans que le conseiller
Cavagnies ne cesse guyères ses poursuytes, et la présence de Mr. le
Cardinal de Chatillon, nonobstant la modestie dont l'on dict qu'il use
en cet endroit, est pour donner toujours quelque chaleur à ceux cy d'y
entendre. Vray est qu'ilz ne sentent leurs affères si accommodez, ny
les vôtres si discommodés, qu'ilz puyssent prendre assez de seureté
pour ozer rien faire, craignans que vous en auriez bien tôt la
revanche; et certes l'on void qu'ilz règlent et changent, d'heure à
autres, leurs délibéracions selon qu'ilz entendent que la guerre de
France et celle du Païs Bas va succédant. Les députez, qui estoient
assemblés à Yorc pour le faict de la Royne d'Escoce sont déjà à
Hantoncourt; et le duc de Chatèleraut aussy, où se représentera demain
à ceste Royne ce qui résulte de ceste conférence d'Yorc, et semble que
les choses seront pour estre plutôt prolongées que mises en termes de
prochaine conclusion. Le conte de Mora y est aussy, lequel semble
avoir grand haste de s'en retourner en Escoce pour la souspeçon d'une
entreprinse qu'on l'a adverty que le conte d'Arguil avoit sur
Estrelin, qui est le chateau où se norrit le petit Roy d'Escoce, mais
aucungs pensent que c'est une invention de ceux de l'intelligence
d'Angleterre, qui veulent, par telle occasion, mettre en avant que ce
petit prince soyt conduyt par deçà, pour estre eslevé sous la
protection de cette Royne: mais la meilleure partie des Escoçoys ne
veut consantir qu'on le sorte hors du pays, bien qu'aucungs, comme on
dict, ont d'ailleurs mis en avant qu'il seroit bon de le passer en
France pour estre norry près de Votre Majesté. Le dict conte de Mora,
et ses adhérans, semblent pourchasser qu'on ait à remuer la Royne
d'Escoce en ung lieu qui soyt plus avant dans l'Angleterre que celuy
où elle a esté jusques à présent[32], souz prétexte qu'il y a beaucoup
de catholiques en icelle contrée, qui pourroient, à cause de ceste
princesse, attempter quelque rébellion dans le pays. Mais la dicte
Dame a senty qu'en effet c'est pour la fère venir ès mains d'aucungs,
avec lesquelz ilz ont telle pratique et intelligence qu'elle
n'estimeroit estre de rien mieux que si on la consignoit entre les
leurs propres, dont elle a adverty l'évesque de Ros et le mylord
Heyreies, qui sont icy ses depputez, d'y prendre garde, et qu'ilz
remonstrent à la Royne d'Angleterre que, si tant est que de puissance
absolue elle la veuille plus longuement retenir en ses terres, il luy
plaise aumoings que ce soyt en lieu non suspect, où elle puysse avoir
les honnestes libertez et les moyens de se récréer, qui ne doibvent
estre reffuzées à une telle princesse comme elle est, qui est entrée
en son pays sous l'assurance d'y estre trettée comme sa propre seur. A
quoy, si la Royne d'Angleterre ne veut entendre, elle mande à ses
dictz depputez qu'ils m'ayent à appeller, comme estant icy votre
ambassadeur, et l'ambassadeur du Roy d'Espaigne pour tesmoings de la
violance qu'on fera à sa liberté, affin que, si par mauvais
trettement, ou pour crainte de sa personne, elle venoit cy après à
fère ou dire chose qui préjudiciât à son estat et authorité, il soit
manifeste à Vos Majestez que ce aura esté par force. J'entendz qu'on a
desja mené des provisions au château de Thitbery qui est vers le pays
d'Ouest soubz le gouvernemant du conte de Hontiton qu'on dit estre
bien fort passionné pour la religion nouvèle. Je creins que ce soit
pour y remuer la dicte Dame.
[32] Le château de Bolton, dans l'Yorkshire.--Marie-Stuart
s'était réfugiée en Angleterre le 16 mai 1568; débarquée à
Workington, elle avait été conduite avec honneur à Carlîle, et
presque aussitôt enfermée à Bolton.
Je mettray peyne, Sire, d'apprandre quelque chose de la susdicte
convocation de demain, pour en donner advis, par mes premières, à
Votre Majesté, à laquèle je baise très humblemant les mains et prie
Dieu qu'il vous doint, Sire, en très parfaicte santé toujour
prospérité et très longue vie.
De Londres ce XXIIe de novembre 1568.
A LA ROYNE.
Madame, de ce peu qui est icy survenu de noveau despuis la première
dépesche que je fis à Vos Majestez, après avoir esté favorablement
receu de ceste Royne, monsieur de La Forest en a faict le recueil,
lequel partit hier mattin pour vous aller trouver. Il s'en va bien
fort contant de ce qu'il vous rapporte encore la paix de ce cousté, et
a opinion que ceux-cy pourront bien attempter prou choses au préjudice
d'icelle, mais qu'ilz ne la rompront point du tout, ce qui sera
encores quelque bien qu'ilz ne nous facent tant de mal comme,
possible, ilz nous en veulent. Et d'autant que le dict Sieur de La
Forest s'achemine à ses journées, j'ay advisé, pour ne vous fère trop
longuemant estre sans avoir nouvèles de deçà, d'escripre à Voz
Majestez les particularitez qu'il vous plaira voir en la lettre du
Roy, ausquèles j'adjouxteray seulemant, Madame, que, sur la fin de ma
première audiance, je pryai ceste Royne de m'en donner bien tost une
segonde, pour lui fère entendre aucunes choses que vous m'aviez
commandé luy dire, et lesquèles il estoit besoing qu'èle sceût affin
de ne se laisser tromper sur les affères qui se passoient maintenant
en France, èsquelz Vos Majestez avoient en partie procédé par
l'exemple mesmes de ce qu'èle avoit usé en son royaume, que vous aviez
estimé digne d'estre imyté. A quoy la dicte Dame me respondit qu'èle
voudroit, de bon cueur, qu'il fût ung peu plus d'heure pour ne remètre
ung tel discours à une autre fois, mais puis qu'il estoit desjà nuyt,
et que notre retraicte estoit assez loing, je pourroys revenir, à tel
autre jour qu'il me plairoit, pour le luy achever; que je seroys
tousjours le bien venu. Despuys j'ay envoyé la supplier pour la dicte
audiance, et elle m'a mandé que je l'excusasse pour ces deux prochains
jours seulemant, parce qu'elle avoit promis d'ouyr les députez
d'Escoce et de les dépescher, mais qu'incontinant après elle
envoyeroit vers moy pour m'assigner le jour que je la pourroys aller
trouver. Il semble, Madame, qu'on mène ici les affères de la Royne
d'Escoce avec tant d'artifice que je ne puys espérer qu'on y face
guyères rien à son proffit, et, pour le présent, tous les grandz sont
si occupez à y vaquer, que mesmes l'on pense que les propositions du
conseiller Cavagnies en demeurent en quelque suspens, bien qu'on m'a
présentemant adverty qu'il y a lettres d'Anvers par lesquèles l'on
escript avoir esté, au nom de ceste Royne, forny de l'argent au duc de
Casimyr[33] pour luy ayder à fère la levée qu'il promect, de VII ou
VIII mille Reistres, en faveur du prince de Condé, ce que je ne croy
aiséemant, veu la considération qu'on dict qu'a ceste princesse de ne
vouloir jamais advancer ses deniers en entreprinse mal asseurée. Tant
y a que je n'ai voulu différer de le vous mander, et mettray peine de
le sçavoir plus au vray et d'avoir l'oeil sur tout ce qui concernera
icy le service du Roy et celuy de Votre Majesté, à laquèle baisant, en
cest endroit, très humblement les mains, je prieray Dieu qu'il vous
doint,
Madame, en parfaicte santé très longue vie, et tout le bien et
prospérité que vous desire.
De Londres ce XXIIe de novembre 1568.
[33] Jean Casimir, fils du comte Palatin du Rhin.
IIIe DÉPESCHE
--du XXIXe novembre 1568.--
(_Envoyée par Pierre de Chassac dict Bourdillon._)
Assemblée d'Hamptoncourt.--Conférence d'York évoquée à
Londres.--Danger de Marie-Stuart, dont on sollicite la mise en
jugement.--Avis sur ce qu'il y aurait à faire dans son intérêt.
AU ROY.
Sire, par mes précédentes du XXIIe de ce mois je donnoys advis à Votre
Majesté de l'assemblée des grandz et principaulx de ce Royaume, que
ceste Royne convoquoit, pour le lendemain XXIII, en sa mayson
d'Antoncourt, sur les affères de la Royne d'Escoce, et m'estant
despuys diligemment enquis si l'on y traictoit autres matierres
d'importance, j'ai sceu, Sire, qu'encor qu'il y ait esté proposé
plusieurs choses touchant la guerre et les armes, que ceulx cy voyent
prinses tout à l'entour et bien près d'eulx, et touchant la provision
qu'aucuns remonstroient y debvoir de leur costé estre mise de bonne
heure, affin de ne se trouver surprins, et nonobstant aussy que, le
segond jour de la dicte assemblée, Mr. le Cardinal de Chatillon soyt
allé trouver ceste Royne aux champs, où elle estoit sortie à la
volerye, et qu'ilz ayent conféré ensemble l'espace d'une heure en une
maison où elle descendit, il n'y a heu toutes fois, pour le regard des
choses de la guerre, encores rien ordonné en la dicte assamblée; que
seulement du faict de Me. Huynter pour la charge qu'on luy a donné de
quatre ou cinq navyres, dont Mr. de La Forest et moy vous avons cy
devant escript amplement; auquel Huynter l'on a, à ce que j'entens,
enfin délivré six mille livres esterlin, qui sont environ XX mille
escuz, outre l'artillerie, poudres et autres munitions, qui ont esté
chargées dans lesdictz navyres. Et parce que Chatellier Portault a
esté licentié quasi en mesme temps, et que le cappitaine Sores, et
luy, sont après, à ce qu'on dict, d'équiper en guerre aucungs de ces
navyres marchans qu'ilz ont prins, l'on estime que le dict Huynter et
luy pourront fère voyle ensemble, et aller à mesmes entreprinse; mais
j'espère, Sire, qu'ilz trouveront voz portz et frontières si bien
pourveues qu'ilz n'auront où exécuter la mauvaise intantion qu'ilz
pourroient avoir.
Et quant à la Royne d'Escoce, j'estime, Sire, que Voz Majestez, et
touz les autres princes de la chrétienté, avez quelque intérest que
ses affères n'aillent par là, où aucungs, bien artificieusemant,
s'esforcent de les fère passer; d'autant que l'exemple seroit d'assez
de préjudice pour ceulx qui ont suprême authorité: car ceulx, qui font
parti à la dicte Dame, voyans qu'ilz ne pouvoient espérer jugemant, ni
déclaration, assez criminèle contre elle, par les commissaires
assamblez à Yorc, qui n'estoient depputez que pour entendre simplement
les différands, et moyéner une reconciliation d'entre elle et ses
subjectz, affin de la remectre en son estat, et qu'il leur a semblé
que le duc de Norfoc, qui estoit le principal desdictz depputez, en ne
se montrant assez contraire à la dicte Dame, estoit pour pratiquer,
maintenant qu'il est veufve, de se marier avecques elle, dont en ont
donné quelque soupçon à la Royne d'Angleterre. Ilz ont tant faict que
ceste conférance d'Yorc a esté évoquée icy, pour estre continuée et
parachevée en la présence de la dicte Royne d'Angleterre, souz
prétexte qu'il y alloit trop de temps, trop de peyne, et trop de
fraiz, à tretter ceste matière de si loing. De quoy semble que le dict
duc de Norfoc ne demeure guyères contant, se voyant par là privé de
l'authorité et cognoissance de ceste grand cause, en laquelle il avoit
esté desjà commis, comme présidant en la dicte conférance d'Yorc.
Néanmoings il n'a laissé d'assister, toutz ces jours, à la dicte
assamblée d'Antoncourt en laquèle j'entendz qu'il a esté desjà résolu
de renvoyer ceste matière aux principaulx de ce conseil, et à certains
principaulx juges de ce royaume, pour estre terminée pardevant eulx,
en ceste ville de Londres, au lieu où l'on a acoustumé de tenir la
justice, dans le lougis de Oesmestre. Et suys adverty qu'aucungs
prétendent monstrer que la dicte Dame est, à bon et juste droict,
prisonière de la Royne d'Angleterre, pour avoir entré en son païs,
sans passeport, ny congé, au préjudice des trettés d'entre les deux
royaumes; et qu'estant ainsi venue en sa puyssance, la Royne
d'Angleterre a authorité et jurisdiction sur elle; et qu'elle peult et
doibt cognoistre des cas qu'on luy imposera, comme estant sa
justiciable; et par ainsi, fère raison au comte et comtesse de Lenos
qui, chascung jour, à genoulx, luy requièrent justice de l'excès
qu'ilz prétendent qu'èle a commis en la personne du feu Roy d'Escoce
son mary, qui estoit leur filz; mesmemant que lesdictz de Lenos sont
Anglois, et leur filz estoit né tel, lequel, encores quil fust devenu
prince souverain, et fust monté à semblable dignité royale qu'est la
Royne d'Angleterre, elle, toutesfois, n'a pu perdre son droict de
préhéminance sur luy, par argumant de cellui qui, estant né serf de
condition, ne peult, par aucung moyen, amoindrir celle de son maître.
Et puys que la Royne d'Escoce, et ceulx qui luy font partye, se
retrouvent de présent en esgalle condition d'estre sujectz et
justiciables de la Royne d'Angleterre, ils concluent que ceste
princesse doibt estre jugée par les loix et coustumes que la Royne
d'Angleterre faict observer en son pays, et que, si elle reffuze de
respondre, et subir jugemant au throsne de justice d'Angleterre, et
par devant les juges, qui luy seront commis par authorité royalle
dudict pays, qu'il pourra, lors, estre procédé contre elle par
contumaces, comme désobéyssante et rebelle à justice. Et sont sesdictz
parties entrés en espérance de gaigner ce point, lequel s'ilz
obtiennent, et qu'il leur soyt baillé voye de poursuyvre, icy, la
dicte Dame par justice, disent qu'ilz ont une présente et prompte
preuve, qui porte entière vérifficacion du cas et crime qu'ilz luy
imposent, par lettres escriptes et signées de sa main[34]. Vray est
qu'ilz creignent que ceulx, qui tiennent le party de la dicte Dame,
veuillent maintenir de faulx les dictes lettres, et dire que ceulx
mesmes qui les produysent les ont supposées et contrefaites, et que,
puisque leur malice et subtilité a esté si grande que d'avoir peu
déposséder une Royne légitime de sa couronne, qu'ilz ont bien eu
l'invention aussy de contrefaire sa main, et que l'on pourra aussi
alléguer que, quant bien la dicte Dame auroit attempté quelque chose
en cest endroict, ce qu'èle ne fit oncques, le comte Boudoel l'y
auroit induicte et contrainte par force d'enchantemant et
d'ensorcèlemant, comme il en sçait bien le mestier, n'ayant faict plus
grande proffession, du temps qu'il estoit aux escolles, que de lire et
estudier en la négromancie et magie deffendue. Et parce qu'en la
vérifficacion des dictes lettres gist principalemant l'intention de
ceux qui font partye à la dicte Dame, ilz sont après à cercher par
quel moyen ilz pourront monstrer qu'èles ne sont faulces, ny
controuvées.
[34] Ces lettres sont imprimées dans la collection de Jebb.
Londres 1725, t. 1, p. 333 et suiv.
La dicte Dame m'a escript, du XXe de ce mois, pour fère envers ceste
Royne les offices, dont ses depputez me requerront: en quoy je
m'employeray sellon qu'il vous a pleu me le commander, et mectray
peyne de regarder de prez à tout ce qui concernera icy votre service,
et d'en tenir, le plus souvant que je pourray, Votre Majesté advertye,
à laquelle baysant, en cest endroict, très humblement les mains, je
prieray Dieu qu'il vous doint, etc.
De Londres ce XXIXe de novembre 1568.
A LA ROYNE.
Madame, avec les particularitez, que j'escris présentemant au Roy, de
ceste convocation des grandz et principaulx de ce royaulme, qui a esté
faicte ces jours passez à Antoncourt, pour les affères de la Royne
d'Escoce, il sera bon que Votre Majesté sçache le jugemant que
ceulx-cy font des troubles et affères de France; car par là se
descovre assez de leur intantion, et ce qu'ilz peuvent avoir volonté
de fère. Ilz estiment, Madame, que le prince d'Orange prend le chemin
de France, non pour aucunemant se retirer de devant le duc d'Alve, car
ilz disent qu'il n'est ny foible, ni mal pourveu, pour s'en aller;
mais qu'il le faict par l'intelligence de ceulx de la nouvelle
religion, qui ont prins résolution d'establir premièremant leurs
affères en France, comme au plus grand et principal lieu, et, par
après, il leur sera bien aysé de les establir au Pays-Bas; et qu'en
cela ilz s'assurent que tous ceulx de leur opinion concorront, et
d'affection, et de secours, pour leur donner moyen qu'ilz en puissent
venir à bout, et jugent d'ailleurs qu'estans Voz Majestez bien
pourveues de forces, la guerre sera pour durer si longtems dans votre
royaume, qu'ilz auront loysir de considérer et de choisir le party
qu'ilz auront à prendre. Et affin que cepandant les catholiques de
deçà n'ayent à bien espérer de la prospérité, qu'ilz pourroient
entendre de voz affères, et des affaires du duc d'Alve, ilz desguysent
toutes les nouvelles qui en viennent, et mesmes tiennent gens apostez
pour aller publier, par les contrées, que lesdictz de la nouvelle
religion ont l'avantage de la guerre, et que le prince de Condé a
faict une grand dilligence de venir, de Périgort jusques prez de
Chatelleraut, pour présenter la batailhe à Monsieur, qui ne l'a voulue
accepter; ains qu'il a faict rompre ung pont devant luy pour l'éviter,
ce que voyant le dict prince, et qu'il ne le pouvoit contraindre au
combat, s'est acheminé, à grandz journées, vers Bourges, et vers le
Loire, pour surprendre quelque passaige de la rivière, affin de se
joindre au dict prince d'Orange. Et, l'ung des principaulx d'entre
eulx a dict à un de mes gens que lesdictz deux princes iroient
régenter cest yver à Paris, et que le duc d'Alve avoit eu une
estrette[35], pres de Beins où il avoit perdu quatre ou cinq mille
hommes, entre autres, Julian Rovero avec tout son tercero y avoit
esté deffaict, et ung dom Louys Henriques, et cinq ou six autres
Espaignolz de qualité, thuez, desquelz on réservoit les corps pour les
rapporter ensepvelir en Espaigne; et mectent, par telles inventions,
toute la peyne qu'ilz peuvent d'abbatre le cueur des catholiques, et
d'anymer toutjour ceulx du contraire party. Mesmes je crains qu'ilz
s'esforcent par là de mectre quelques espérances dans le cueur de
ceste princesse, dont semble, Madame, estre assez requis qu'il vous
plaise me fère entendre commant vont les choses de delà, et comme il
vous plait qu'elles soient dictes, et représentées icy, affin d'en
satisfère la dicte Dame et ceulx des siens qu'envoyent assez souvant
devers moy pour en sçavoir.
[35] Escarmouche.
Elle m'a mandé, par ung des clercz de son conseil, que je la pourray
aller trouver demain à Antoncourt, sur les deux heures aprez mydy,
pour l'audiance que je luy avois demandée, où je ne faudray de luy
bien exprimer le discours qu'il vous a pleu me commander luy fère,
affin que doresenavant elle sçache bien juger de l'intantion dont Voz
Majestez avez toujours droictemant procédé en l'endroict de voz
subjectz, pour cuyder obvyer aux troubles; ce que n'ayant pu fère,
vous avez esté contraintz de chercher les moyens d'y remédier et en
avez prins aulcungs de l'exemple de ceulx dont elle a usé en son
royaume. Et luy toucheray ung mot de ces navires de guerre qu'èle a
dépeschez, affin de sonder, s'il m'est possible, à quelle entreprinse
elle les envoye, et n'oblieray ce que la Royne d'Escoce m'a escript,
et dont ces depputez, qui sont icy, m'ont advisé de luy dire, bien
qu'il faut que je vous dye, Madame, qu'il me semble qu'on n'a jusques
icy assez considéréement advisé aux affères de la dicte Dame, ny
assez préveu combien il luy sera dommageable et pernicieux d'avoir
commancé de procéder et d'entrer en cause devant ceulx cy, qui veulent
maintenant si bien acrocher la matière que ce soyt à eulx d'en faire
le jugemant. En quoy ne fault doubter qu'on n'essaye de toucher, s'il
est possible, à la réputation et à l'estat, et, possible, à la vie de
cette princesse; dont j'ay soigneusement adverty ses depputez qu'ilz
ayent à pourvoir que, par récusations ou par autres moyens
déclinatoires, ils rompent maintenant ce coup, espérant que le temps
admènera quelque chose de mieulx, et, possible, portera quelque bon
remède. Je croys que, pour le présent, ce luy seroit quelque secours
qu'on peult envoyer icy un sçavant et éloquant personnaige, qui
sceût déduyre bien vivemant, de parole et par escript, devant
lesdictz commissères, ce qui est requis, pour les garder qu'ilz
n'entrepreignent plus grand cognoissance qu'ilz ne doibvent sur ceste
princesse, et qu'ilz sçachent que le tort qu'on luy pourra fère ne
sera sans estre examiné pardevant Voz Majestez, et pardevant les
autres princes de la chrétienté. Comme il me semble que les argumans
qu'ilz veulent prendre sont assez légers, et bien fort inpertinans,
dont monsieur le cardinal de Lorrayne pourra, à cest effect, fère
ellection de quelque bon advocat de Paris, et l'instruyre amplemant de
ce qu'il estimera convenir au bien, et grandeur, et dignité de la
dicte Royne d'Escoce, sa niepce. De ma part, Madame, je métray peyne
qu'il ne luy deffaille rien de l'office qu'il vous a pleu me commander
fère icy pour son service, et auray toutjour l'oeil à tout ce qui
concernera celuy du Roy, et de Votre Majesté; à laquelle baysant très
humblement les mains, je prieray Dieu qu'il vous doint, Madame, en
parfaite santé très longue vie, et tout le bien et prospérité que vous
desire.
De Londres ce XXVIIIe de novembre 1568.
IVe DÉPESCHE
--du Ve de décembre 1568.--
(_Envoyée par Jehan Vallet._)
Nouvelles encore incertaines du combat de Jaseneuil.--Lettres de
marque délivrées contre les Bretons.--Première entrevue de
l'Ambassadeur et d'Élisabeth, dans laquelle sont discutées les
affaires de France.
AU ROY.
Sire, en ceste segonde audiance, que la Royne d'Angleterre m'a donnée,
je luy ay bien particulièrement récité les mesmes propos, que Voz
Majestez, en me dépeschant de deçà, m'aviez commandé luy dire, et ay
tiré d'elle les bonnes responses que verrez par la lettre, que sur ce
j'escriptz présentemant à la Royne, ayant opinion que ceste princesse
m'a, en aucunes choses, parlé assez ouvertemant pour pouvoir
conjecturer que les présentes occasions, s'il n'en vient de meilleures
et plus approuvées d'elle, ne seront pour luy fère, de son mouvemant,
comancer la guerre, et mesmes qu'elle résistera assez à ceulx qui la
luy conseilleront; bien que je ne foys doubte qu'on ne luy persuade de
fère quelques démonstracions assez expresses en faveur de ceulx de sa
religion, et, possible, de leur prêter quelque secrêt secours, comme
des six canons, pouldres et munitions qu'èle a faict charger ès dictz.
quatre navyres, dont cy devant vous ay escript; car ilz sont partis
de Haruich dès le XXVIe du passé, et sont allez relascher à Derthemmue
en la coste de Cornaille, où ilz doibvent prendre quelques vivres et
parfournir le nombre qui leur deffailloit de mariniers; et se dict
qu'ilz passeront du premier jour à Fallamue, qui est tout à la pointe
de Cornailhe; d'où n'y a qu'ung traject de XXIIII heures jusques à la
Rochelle, et que néanmoings Me. Ouynter a commandemant de temporiser
la délivrance desdictes monitionz tant qu'il luy sera possible, et de
ne la fère sans bonne seurté du payemant.
Or, Sire, ce à quoy ceulx cy aspirent maintenant le plus, et où ilz
dressent principalemant leurs entreprinses, est l'Escoce, comme il
leur semble qu'ilz ont à ceste heure dans la main les moyens de s'en
prévaloir, et sont aprez, tant qu'ilz peuvent, à retirer le petit Roy
d'Escoce en ce pays; bien qu'il me semble que les expédians qu'ilz
cuydoient avoir desjà trouvez pour parvenir à cela, et pour procéder
sur les faictz de la Royne sa mère, se vont enveloupant en plus de
difficultez qu'il n'y en a heu ung moys y a, tant à cause qu'ilz ne
sont bien d'accord, entre eulx, comme ilz y doibvent procéder, que
pour ne trouver ny l'une ny l'autre partye des Escouçoys bien disposés
à leur intantion; de sorte que cecy sera pour prendre encores ung long
trêt, et se sont les dictes difficultez augmantées davantage par une
nouvelle qui est venue, que, Dieu, par les mains de Monsieur, frère de
Votre Majesté, vous avoit donné une grand victoyre[36] sur monsieur le
prince de Condé, laquelle nouvelle, encor qu'on ne la tieigne icy pour
bien certayne, n'a layssé pourtant de pourter quelque faveur et
relasche aulx affères de la Royne d'Escoce, et a beaucoup esmeu ceste
court et tout ce pays, monstrans les catholiques d'en avoir grand
plaisir dans le cueur, et au contraire ceulx de la nouvelle religion
en demeurent fort estonnez, qui amoindrissent tant qu'ilz peuvent la
dicte victoire, publians que ce n'est qu'ung rencontre où n'y a heu
que cinq ou six cens hommes de pied desfaictz d'ung chacun costé. Il
vous pléra, Sire, commander qu'il me soye faict ung mot sur ce bon
succez, affin que cela serve de relever toutjours vos affères par
deçà.
[36] Combat de Jaseneuil, livré le 17 novembre 1568.
J'entans que certains Anglois, nommez les Michelz de Plemmue, ont
obtenu lettres de marque de ceste Royne sur les Bretons pour revanche
de quelques déprédations, que lesdictz Bretons leur ont faictes,
desquèles ilz remonstrent n'avoir peu avoir justice en France. Il sera
bon, Sire, qu'il soyt donné promptemant advis de leur entreprinse en
la coste de Bretaigne, car ilz dilligentent fort d'équiper en guerre
deux vaisseaulx de L ou LX tonneaulx, qu'ilz veulent mectre du premier
jour hors de la rivière de Londres, et me commander si j'auray à fère
instance qu'on ait à révoquer lesdictes lettres de marque. Dom Johan
de Castilla, cavallier espaignol, est arrivé icy avec L ou LX soldatz,
qui n'a voulu se rembarquer pour aller trouver le duc d'Alva sans
sauf-conduyt de cette Royne, laquelle s'est excusée quelques jours de
le luy bailler, disant qu'il pouvoit passer oultre sans cela, mais
enfin l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, le luy a faict délivrer.
Sur ce je prye Dieu, etc.
De Londres ce Ve de décembre 1568.
A LA ROYNE.
Madame, le jour après la datte de mes dernières, qui sont du XXIXe du
passé, j'allay trouver ceste Royne à Antoncourt, laquelle, encore que
fust en quelque indisposition de sa santé, je la trouvay néanmoings
bien disposée de m'ouyr fort volontiers dans sa chambre privée, où,
aprez aulcungs privez propoz, qu'il lui pleut me tenir, de la douleur
qu'elle sentoit à son cousté pour s'y estre heurtée quelques jours
auparavant, en ung coche où elle alloit ung peu trop viste, je luy
récitay bien à loysir le propos que m'aviez commandé luy tenir,
touchant les présens affères de France, quasi aux propres termes que
m'aviez ordonné le luy dire, et dressay principalemant mon discours à
luy fère voir que, non seulemant Voz Majestez avoient mis grand peyne
et dilligence d'obvier aux premiers troubles, et d'éviter aussy les
segondz, mais encores de ne venir jamais, s'il vous eust été possible,
à ces troiziesmes, ayans cerché du commancemant d'accorder le
différand de la religion pour satisfère à aulcungs qui sembloient
estre meues de scrupuls de consciance en ceste cause. Mais n'ayans peu
pour cella empescher que les armes ne fussent prinses, vous leur aviez
dès lors ottroyé, affin qu'ilz les posassent, l'exercice de leur
relligion par toutes les provinces de votre royaulme avec grand soing
que les inimitiez particulières qui pouvoient rester de ceste première
guerre, demeurassent estaintes. Et encores despuys, n'ayans eulx
layssé pour cella d'attempter ce que la dicte Dame avoit entendu de la
journée de Meaulx l'année passée[37], et de recommancer une guerre qui
n'avoit esté de peu de danger pour les personnes et pour l'estat de
Voz Majestez, ny de peu de dommage à votre royaulme, Voz Majestez
néantmoings, pour n'hazarder ung si grand nombre qu'il y avoit de
votre noblesse aulx deux armées, et affin d'espargner le sang de voz
subjectz, avoient de rechef condescendu à leur confirmer, et mesmes
amplifier, le libre exercice de leur relligion, espérant que de là
viendroit quelque repoz à votre royaulme. Mais maintenant que vous
avez trop de preuves que, pour le moindre souspeçon du monde, et à la
plus légère occasion qui leur pouvoit venir, ilz recourront
incontinant aux armes, sans qu'on les en peult aucunemant divertir,
comme j'en pouvois en partye estre tesmoing pour avoir à cest effect
esté dépéché devers la Royne de Navarre et devers Mr. le prince de
Condé; et que par le moyen de leurs consistoires, et de la forme de
procéder de leur relligion, ilz faisoient assemblée d'hommes, d'armes,
de munitions de guerre, levées de deniers, et soublevoient en une
heure, quant ilz vouloient, les provinces, et surprenoient les villes
de votre royaulme, Voz Majestez avoient bien voulu, outre le moyen de
la force, essayer encores d'autres remèdes propres pour interrompre et
empescher leurs entreprinses, et pour ceste cause, aviez faict publier
votre édict, du XXVe de septembre, pourtant interdiction de n'y avoir
autre exercice de religion dans votre royaulme que de la catholique,
de laquelle Voz Majestez faisiez proffession, ayant en cela suivy
l'exemple de la dicte Dame, qui, à son advènemant à la couronne, avoit
seulemant laissé en ses païs le seul exercice de la sienne et mesmes
n'avoit craint d'oster aux catholiques la leur, bien qu'ilz fussent en
plus grand nombre et des plus grands de son royaulme, vous ayant ung
de voz ambassadeurs, qui avoit résidé près de la dicte Dame, lequel je
luy nommay, rapporté que elle mesmes luy avoit dict avoir esté meue et
conseillée de ce fère pour esviter la division de ses subjectz, et
garder que l'ung ny l'autre party peût fère pratiques ny menées contre
son authorité. Ce que le Roy et Vous, Madame, luy aviez bien voulu
fère représenter à part comme ung affère qui touche la grandeur des
personnes de sa qualité, et dont ne pouvoit estre, si elle se
souvenoit d'estre Royne, qu'èle n'en eust quelque ressentimant, et
aulmoings qu'elle ne fust bien ayse que Dieu vous eust donné les bons
moyens, que vous aviez, de demeurer les maitres; que pouviez fère
estat de plus de XXIII mile hommes de cheval, et de plus de deux centz
enseignes de gens de pied, pour vous en servir ès endroicts où vous
aviez besoing de forces dans votre royaulme, avec grand regrêt,
touteffois, que fussiez contrains de venir à ceste preuve, mais
c'estoit pour ne voir qu'en puyssiez essayer de plus gracieuse; car
cognoissiez la portée de votre estat, et aviez le soing de la
conserver comme elle ne debvoit autremant juger du debvoir de Vos
Majestez à aymer, ou estre bien aymez de voz subjectz, que de celuy
dont elle avoit toujour uzé à bien vouloir et estre bien voulu des
siens.
[37] Le 29 septembre 1567, la cour se trouvant près de Meaux, les
protestants avaient formé le projet d'enlever le roi et la
reine-mère, qui se retirèrent en toute hâte à Paris. Ce fut le
signal d'une nouvelle prise d'armes.
La dicte Dame me respondit qu'elle prenoit pour ung grand tesmoignage
de votre amytié, et de l'estime que vous aviez de la sienne, de luy
avoir faict donner si bon compte de vos présentes et plus importantes
actions, de quoy elle vous mercyoit de tout son cueur, et qu'elle
estimoyt que c'estoit encores des restes de la négociation de Mr. de
Rênes, par lequel elle pensoyt toutesfois vous avoir mandé une si
bonne response sur ce qui n'avoit esté bien entendu du message qu'elle
vous avoit faict fère par son ambassadeur, qu'elle s'assuroit que vous
en seriez demeurés contans, et qu'elle me vouloit franchemant dire
que, dans son cueur, elle justifyoit Voz Majestez sur tout ce que,
pour maintenir votre authorité, et pour avoir l'obéyssance qui vous
est deue, vous avez entreprins en votre royaulme, estimant que vous
portiez à votre estat et à vos subjectz la mesmes affection qu'elle
avoit au sien et aux siens; et qu'elle ne vouloit tant présumer de la
façon, dont elle avoit uzé à gouverner son estat, que vous en eussiez
rien voulu imiter au vôtre; car encor que, du commancemant, estant
meue du seul zèle de l'honneur de Dieu, et de sa consciance, elle eust
estably, sans aulcung contradict, le règlemant de sa religion dedans
son royaulme, souz lequel ses subjectz avoient despuys vescu en grand
repoz, sans rien sentir de ces orages qui s'estoient eslevez tout à
l'entour d'eulx, si ne pouvoit, à son advis, quadrer son exemple à
celui dont Voz Majestez aviez présentemant uzé, car ne luy estoit
jamais advenu de changer ces édictz, ny en la relligion, ny en autre
chose, là où il sembloit que, pour contanter d'autres princes, vous
n'aviez maintenant faict de difficulté d'abatre l'authorité des
vôtres. Puys, bayssant la parolle, continua me dire qu'elle croyoit
certainemant que les feuz roys, voz prédécesseurs et siens, et les
autres princes et potentatz, qui avoient cy devant régy la chrétienté,
avoient cognu, aussy bien que ceulx qui régnoient maintenant, que
l'églize et la religion avoient heu, de leur temps, besoing de
réformacion, mais n'y avoient voulu toucher, prévoyans que, quant cela
viendroit, il admèneroit les troubles que nous voyons, et que, si son
advis eust esté digne d'être receu de Voz Majestez, elle vous eust, du
commancemant, conseillé que, puys que Dieu estoit invoqué en l'une et
en l'autre relligion, que vous n'en eussiez jamais permis que l'une,
mais puysque déjà vous aviez au proffit et instance d'ung grand nombre
de voz subjectz ottroyé les deux, elle avoit opynion que, sellon le
dire des anciens, encor que la loy en fust ung peu dure, que vous la
debviez néanmoings avoir supportée quelque temps, et ne la rompre
ainsi à l'appétit des ungs, sans avoir premièremant pourveu à
l'intéretz des autres, mesmes en temps que les armes estoient desjà
prinses, qui semblent, par là, estre maintenant dressées contre tous
ceulx qui font proffession de mesmes relligion, et qu'elle ne le
disoit toutesfois pour pourter davantage le faict de ceulx cy, car
elle n'avoit obligation à eulx, ny espérance en leurs forces,
s'appuyant seulemant sur la faveur de Dieu et de l'estat qu'èle tenoit
de luy, et sur la bienvueillance que, par bienfaictz et bons
trettemans, elle s'estoit acquise de ses subjectz, ny ne vouloit aussi
par là taxer en rien l'ordre et sage conduicte de voz affères, ayant
respondu à quelques ungs, qui disoient desirer que la France fust
aussi bien governée qu'estoit l'Angleterre, qu'elle tenoit votre
prudance pour trop plus esprouvée que la sienne, et que, si
quelqu'autre prince, quel qu'il soyt, en la chrétienté, non que une
simple femme, comme elle est, heust heu à démesler de telles
difficultez que vous, il s'y fust possible, trouvé plus empesché, et,
possible, fust tombé en plus d'inconvénians qu'il n'en estoit advenu à
Voz Majestez, qui, pour toutes ces sublévations, guerres et doubteux
combatz, n'aviez encores perdu un seul pied de terre; mais qu'elle
m'avoit tout ouvertemant voulu dire son opynion sur ce que je luy
avois proposé, bien qu'estant Royne, comme elle est, elle ne pouvoit
en rien se sentir si conjointe ne si intéressée en la cause des
autres, comme elle faisoit en celle de Vos Majestez, en laquelle vous
pryoit croire qu'elle procèderoit, avec autant de bonne intantion et
de droicteure, comme si elle avoit l'honneur d'estre une segonde mère
du Roy.
Je ne vouluz entrer en reppliques, parce qu'ayant la dicte Dame faict
son parler assez long, j'eusse outrepassé la mesure d'une audiance;
seulemant la pryai de croyre que vous n'aviez prins les armes, ny
faict votre édict, à l'appétit d'autres princes, et moings à
l'instance d'aulcungs particuliers, mais que cela estoit procédé du
seul mouvemant de Voz Majestez, qui ne prétandés autre chose par là,
avec l'honneur de Dieu, que de restablir votre royaulme, et recouvrer
l'obéyssance de voz subjectz, l'assurant, au reste, qu'elle trouveroit
toute correspondance de bonne et ferme amytié en Voz Majestez. Et
affin d'y procéder plus clairemant, je la supplioys qu'elle vous
voulût fère entendre à quelle entreprinse elle dépeschoit ces quatre
ou cinq navyres de guerre qu'elle avoit naguères faict armer.
Elle me respondit qu'elle ne faisoit doubte qu'on ne vous eust faict
plusieurs rapportz là dessus, mais elle vous prioyt de croire que
c'estoit seulemant pour l'occasion des marchandises, que ses subjectz
avoient à porter et rapporter de Flandres, et pour la flotte qu'ilz
avoient envoyée pour les vins à Bourdeaux, qui estimoient le tout
estre en danger à cause des pirates, et Portugais, et de tant de gens
de guerre, qui passent et repassent maintenant en ceste mer, dont
n'avoit peu fère de moings que d'accorder à sesdictz subjectz quatre
de ses navyres pour rendre la navigation assurée, et que ce n'estoit
pour vous porter aulcung dommage.
De faict, Madame, la patante, qui a esté dépeschée à mestre Oynter
visadmiral, pour la charge desdictz navyres, ne porte autre chose que
cella. Bien ay je entendu qu'on luy a baillé une autre commission, à
part, qui est seulemant signée de la main de la dicte Dame, en faveur
de ceulx de la Rochelle.
Pour la fin, je dis à la dicte Dame, que je ne voulois conclurre mon
audiance sans une très expresse recommandacion, que Vos Majestez
m'aviez commandé luy fère, pour la Royne d'Escoce, et pour ses
affères; ny sans la remercyer, de votre part, du secours qu'elle luy
avoit prommis, si bon et si grand qu'elle n'auroit besoing d'en
demander à nul autre prince, pour estre remise en son estat, dont la
pryoys vouloir accomplir, par oeuvre, ce qu'elle luy avoit promis de
parole; affin que ceste princesse eust occasion de louer Dieu de la
confiance et refuge, qu'elle auroit trouvé en la dicte Dame.
A quoy elle me respondit qu'elle délibéroit certaynemant donner tout
le secours, qu'en bonne consciance et sans la maculer, elle pourroit à
la Royne d'Escoce, et qu'elle ne voudroit, pour chose du monde, que
ses paroles en cela vinssent à estre démentyes de ces effectz, et
qu'elle accompliroit les promesses qu'elle luy avoit faictes, dont
estoit après à fère voir le discours de son faict aux plus grandz et
plus notables personnaiges de son royaulme, affin que, s'ilz la
jugeoient estre en bonne cause, il ne luy fust rien espargné, de ce
qui seroit en son moyen et puissance, pour la remètre en son estat.
Aussy s'ils trouvoient qu'il ne fust ainsy, qu'on l'excusât si elle ne
luy donnoit la consolation que son honneur et sa consciance ne luy
pourroient permètre, et qu'elle supplyoit Voz Majestez de n'adjouxter
foy à aulcung rapport qu'on vous fist de cest affère jusques à ce que,
par son ambassadeur ou par quelque autre gentilhomme qu'elle
envoyeroit exprès devers vous, elle le vous feroit entendre, estant la
qualité de la personne et de la cause, dont il estoit question, si
grandes qu'elles ne debvoient passer sans l'advis et approbation des
plus grandz princes de la chrétienté.
Sur ce, en prenant congé de la dicte Dame, je luy dis que les yeux de
toutz les gens de bien du monde estoient tournez sur les déportemans
dont elle useroit au soulagemant des afflictions et adversités de
ceste princesse, que Dieu avoit humiliée souz le reffuge de la bonté
et humanité qu'elle avoit espéré trouver en elle. Et comme, en sortant
de la chambre, je saluois le duc de Norfoc, elle le fit appeller, et
les sieurs commissaires de cest affère, qui estoient venuz ce mattin
de Londres, pour leur remonstrer quelque chose là dessus, lesquelz
elle dépescha, le soyr mesmes, dont despuis ilz ont vacqué deux jours
à leur commission.
J'ai bien voulu, Madame, vous rendre cest ample compte des propoz de
ceste princesse, quasi au mesmes paroles et mesmes ordre qu'elle me
les a dictz, affin que vous cognoissiez que je n'ay failli à voz
commandemantz, et que puyssiez juger par iceulx ce qu'elle peult avoir
en son intantion. Cepandant je prendray garde, tant quil me sera
possible, à ses effectz; et prieray Dieu, etc.
De Londres ce Ve de décembre 1568.
Ve DÉPESCHE
--du Xe de décembre 1568.--
(_Envoyée par Jean Pigon, dict le Tourne._)
Victoires remportées en France par Monsieur, frère du roi, et par
le duc d'Aumale.--Remontrances présentées à Élisabeth au nom de
la reine d'Écosse.
AU ROY.
Sire, par voz lettres à monsieur de La Forest mon prédécesseur, du
XXIIIe du passé, lesquèles il a receues en chemin, et me les a
envoyées icy, j'ay heu confirmation de la bonne nouvelle de ces deux
victoires qu'il a pleu à Dieu vous donner, l'une en Guyenne par les
mains de Monsieur, frère de Votre Majesté, et l'autre en Lorrayne, par
les mains de Mr. d'Aumalle, toutes deux bien à propoz pour rellever
voz affères en votre royaume, et pour leur donner repputation envers
les estrangers. Je les ay représentées à ceste Royne en la mesme
vérité de voz lettres, non du tout semblable à plusieurs autres récitz
que je sçay qu'on luy en avoit faict, et luy ay dict qu'estimant Votre
Majesté ceste journée n'apartenir à vous seul ains estre au commung
proffit des autres légitimes princes de la terre, vous en aviez
incontinant voulu fère part à elle, comme à votre principale alliée et
confédérée bonne seur, ayant opynion qu'elle en recepvroit plaisir,
tant pour la bonne affection qu'elle pourtoit à la prospérité de vos
affères, que pour voir qu'il plaisoit à Dieu monstrer, à ceste heure,
ung juste jugemant sur l'équité de votre cause contre aulcungs de voz
subjectz, dont espériez que l'exemple en serviroit aussy à contenir
les siens. A quoy la dicte Dame m'a respondu qu'elle louera toujour
Dieu des bons et heureux succez de voz affères, mesmes en ce qui
reviendra à la conservation de votre grandeur et authorité sur voz
subjetz, qui ne pouvoit estre que cecy ne servyst aulcunemant à
establir et confirmer l'obéyssance des autres princes sur les leurs,
bien que pour son regard elle n'estoit en aulcune peyne ny deffiance
des siens, et qu'elle vous mercyoit grandemant du soing que Votre
Majesté avoit heu de lui en fère entendre le discours, qui ne
l'eussiez peu mander à personne de ce monde qui en receût plus de
plaisir qu'elle faysoit, bien qu'elle ne vouloit laisser de me dire,
qu'encore qu'elle n'eust aucune pratique ny cognoissance en France, si
avoit elle tant ouy parler de la beauté de ce royaulme, et des
illustres races et grand noblesse d'icelluy, qu'elle avoit ung très
grand regrêt d'en entendre ainsi la désolation et les grandz meurtres
que s'i commettoient; et qu'elle heust voulu de bon cueur que Vos
Majestez heussent bien prins la bonne intantion dont elle avoit uzé à
procurer la paix: mais ce seroit quant il plairoit à Dieu, qui en la
fin y feroit venir, comme elle espéroit, beaucoup de bien de tant de
maulx que les hommes y commettoient. Je luy ay reppliqué que Voz
Majestez avoient essayé toutz autres moyens pour cuyder esviter ceulx
cy, mais qu'enfin vous aviez esté contraintz de recourir à ces
extrêmes remèdes, lesquelz espériez que seroient salutaires à vous et
à votre royaulme.
Or, Sire, le seul bruyt qui estoit desjà venu, bien qu'incertain, de
ces victoires, le XXe du passé, avoit engendré je ne sçay quel
changemant aux volontés et délibérations de ceulx cy, qui
commençoient, en aulcunes choses, procéder plus considéréemant ez
affères de la Royne d'Escoce, et aller, en d'autres, plus retenuz
envers le conseiller Cavagnies, qu'ilz n'avoient encores faict. Ce que
sentans, de leur costé, les parties adverses de la dicte Royne
d'Escoce, ils ont uzé d'une extrême sollicitation et dilligence, ces
jours passez, envers leurs commissères, pour fère déterminer aucungs
pointz qui seroient de grand préjudice à la dicte Dame, s'ilz se
résolvoient par l'opynion de ceulx qui ne veulent son bien. Et le dict
Cavaignes ayant mis grand peyne d'amoindrir, tant qu'il a peu, voz
victoires, pour soustenir la réputation des affères de monsieur le
prince de Condé, a vifvemant procuré que certain eschange de séel,
qu'il a offert pour des pouldres et salpêtres se conclûd; mais ny
l'ung ny l'autre n'a encores obtenu sa demande, bien que je ne fays
doubte que bien tost ilz n'y parviènent, parce que ceulx qui ont icy
plus d'authorité portent grandemant leur faict. Et Mr. le cardinal de
Chastillon a esté le IIIe de ce mois à Antoncourt pour tretter de ces
choses de France, et aussy de Flandres, avec ceste Royne, laquelle
estant sortye, ce jour, à la volerye, il l'alla trouver aux champs, et
le principal propos, qu'à ce que j'entends, il luy tinst, fust de la
persuader qu'elle ne voulût se descourager, ny mal espérer de la fin
de ceste guerre, et qu'elle print confiance de l'équité de la cause,
de la valleur et prudance de ceulx qui la conduysent, et des bons
moyens qu'ilz ont de la soustenir. Je croy que tout cella n'esmeuvera
davantage ceste princesse, et qu'elle attandra aulx évènemans et
effectz, que le temps et les armes conduyront.
Mestre Oynter, avec les IIIJ grandz navires de la dicte Dame, estoit
encores, le VIe du présent, à Plemmue. L'on m'a dict que Chatellier
Portault en estoit party le VII, avec VI vaisseaulx équippez en
guerre, et qu'il manda à ceulx qui luy ont presté de l'argent pour les
armer, qu'il les payeroit bien tost des prinses qu'il feroit en ce
voyage. J'entendz qu'il a esté rapporté à ceste Royne qu'aucungs de
ces gentilshommes anglois, qui estoient allez pour leur plaisir
trouver monsieur le prince de Condé, avoient esté prins en quelque
rencontre, et qu'on les avoit faict pendre, de quoy elle estoit si
marrye qu'elle avoit dict qu'elle s'en vengeroit. Je mettray peyne de
sçavoir mieulx la vérité de ce propoz. L'on a faict en ceste court,
parmy les seigneurs, une cueilhète de cent livres esterlin, qui sont
environ trois centz trente trois escus, pour l'entretènemant des
ministres estrangers, qui sont passez de France, et de Flandres, en ce
pays, et les deniers ont esté mis ez meins de trois, nommez Cousin,
Roches et Meynier, pour les distribuer aux autres.
Les depputez de la Royne d'Escoce, ayant veu la presse et instance que
les parties adverses, comme j'ay dict cy dessus, ont faict, toutz ces
jours, pour fère recepvoir les faictz par eulx proposés contre elle,
affin d'estre admis à les vériffier, ont craint qu'ilz fussent en
cella pourtez par aulcungs des commissères plus principaulx, et, à
ceste cause, ont présenté une remonstrance par escript à la Royne
d'Angleterre, pourtant deux chefs, l'ung qu'elle, estant Royne sur
beaucoup de subjectz, ne souffrît que des subjectz levassent ainsi des
calompnies contre leur Royne, mesmes qu'elle avoit prommis à la Royne
d'Escoce de n'escouter jamais ses rebelles que, premièremant elles
deux n'eussent parlé ensemble. En quoy sembloit que la dicte Royne
d'Escoce avoit occasion de se plaindre de ce que si favorablemant elle
les avoit desjà ouys, mesmes que leur dicte maitresse ne leur avoit
baillé aulcung pouvoir de respondre à leurs dictes calompnies, ny
d'entrer en rien de connivant avecques eulx. Et que la dicte Royne
d'Angleterre, pour le debvoir de sa royale grandeur envers celle de la
Royne d'Escoce, qui estoit de semblable qualité et sa proche parante,
voulût fère arrester prisonniers lesdictz adversaires, comme
crimineulx de lèze majesté, pour avoir trop dict, et trop escript, et
trop prononcé de mal contre leur souverayne. L'autre chef de leur
dicte remonstrance portoit, qu'estant question du faict apartenant à
la repputation, et à l'estat de leur Royne et Maitresse, ilz
requerroient que la Royne d'Angleterre luy donnât lieu et moyen de
venir en ceste ville de Londres pour tretter, et comuniquer, en
personne, avecques elle de ses affères, comme avec sa bonne seur, sans
approuver toutesfois que la cognoissance d'elle, ny de ses dictes
affères, apartînt en rien à la dicte Royne d'Angleterre, bien que,
pour plus grand esclarcissemant de son innocence, elle n'auroit que
bien agréable que toute la noblesse d'Angleterre, et les ambassadeurs
de France et d'Espaigne, y fussent présens. A laquelle remonstrance
ayant la dicte Dame, d'elle mesmes, voulu fère quelques responses de
reffuz, et luy ayant l'évesque de Ros vivemant incisté par raison de
droict et de justice, elle enfin luy a dict, qu'ayant esté toutjour
son intantion de procéder en l'endroict de la Royne d'Escoce, sa bonne
seur, comme elle pryoit Dieu de procéder envers elle, elle remettoit à
ceulx de son conseil la dicte remonstrance comme ung affère très
important, avec commandemant que la raison et équité y fussent
entièremant suyvies. Et ainsi, les commissères se sont rassamblés
trois fois despuys huyct jours, et ont envoyé aulx advocatz, et gens
de loi de ceste ville, entre autres au conseiller Cavagnies, des
articles qu'ilz ont tiré de la dicte remonstrance, affin d'en avoir
leur advis; et, par lesdictz articles ilz prétandent inférer que la
dicte Royne d'Escoce demande estre ouye, en personne, devant la Royne
d'Angleterre, n'aprouvant toutesfois sa juridiction, et que ce soyt en
la présence de la noblesse d'Angleterre, et des ambassadeurs de France
et d'Espaigne, en ceste ville de Londres. Sur lesquelz articles
j'entendz que lesdictz advocatz ont escript aucunes raisons de droict
pour attribuer la juridiction de la personne, et de la matière, à la
dicte Royne d'Angleterre, et estiment ceste volontaire offre de la
dicte Royne d'Escoce d'estre ouye si importante qu'ilz sont d'advis
qu'on luy concède tout ce qu'elle requiert, pourveu que ne soyt au
préjudice de la grandeur et authorité de la dicte Royne d'Angleterre,
affin qu'on n'ait que dire de la façon qu'on aura procédé en ceste
affère, tant y a qu'on obtiendra mal aysémant que la dicte Dame
vieigne tretter, icy, en personne, de ses affères. Ses depputez
s'employent à deffendre vertueusemant sa cause, mesmemant l'évesque de
Ros, Milhor Herys et le sieur de Bethon, et heust esté bon, comme j'ay
escript par mes précédantes, que quelque suffizant advocat heust esté
icy pour leur ayder à desduyre encores mieulx ses droictz, affin de
garder que les commissères n'entreprinssent plus avant sur iceulx
qu'il n'est loysible de le fère; mais semble qu'il ne seroit plus à
temps d'en envoyer à ceste heure, ung de Paris, car les parties, des
deux costez, pressent d'avoir l'expédition de ceste conférance dans
VIII jours, mesmes qu'il s'entand que, pendant leur absance par deçà,
la guerre s'est renouvellée en Escoce, ayant le secong filz du duc de
Chatèlerault surprins quelques chateaus et se préparans les contes
d'Arguil et de Hontèle, et le sieur de Seton, qui est despuys
naguyères sorty du chateau de Lislebourg, à quelques nouvelles
entreprinses, à quoy le comte de Mora se haste d'aller remédier, s'il
peust. Il semble qu'on n'ait trouvé, icy, le comte de Mora si facile
qu'il ait voulu condescendre à chose qui peult torner à la diminution
de la couronne d'Escoce, ny au préjudice du petit prince du pays, ny
contre l'alliance qu'ilz ont avecques la couronne de France. Je
prendray garde à ce qui surviendra à ceste affère, et autres, qui
toucheront icy votre service, affin d'en donner ordinairement advis à
Votre Majesté, à laquèle je bayse très humblemant les mains et prye
Dieu, etc.
De Londres ce Xe de décembre 1568.
Ainsi que je fermois la présente, l'on m'est venu advertir que Me.
Oynter estoit party dès hier mattin de la coste de deçà, et avoit
prins la route de la Guyenne. Je mectray peyne d'en sçavoir le
certain.
A LA ROYNE.
Madame, par mes précédantes, du Ve du présent, Voz Majestez auront veu
les responses que ceste Royne m'a faictes sur ce que m'avez commandé
luy dire, et comme elle a monstré, en toutz ses propoz, de n'avoir
rien moings en volonté que de vous commancer ouvertemant la guerre,
dont je ne fays doubte que les deux victoires, qu'il a pleu à Dieu
vous donner, l'une par le bonheur et conduicte de Monsieur, filz et
frère de Voz Majestez, et l'autre par celles de monsieur d'Aumalle, ne
la facent encores mieux résouldre de persévérer en la paix, que Dieu
luy a donnée avec Voz Majestez. Elle receut la nouvelle desdictes
victoires par ung des gens de son ambassadeur, qui est en France,
lorsque j'estois encore dans sa chambre; mais elle, ny pas ung de ces
seigneurs, ne m'en firent ung seul mot, tant que je fus à Antoncourt:
bien sembla que le dict ambassadeur luy en heust escript assez à
l'incertain, car aucungs des siens envoyèrent despuys devers moy pour
sçavoir si j'en avois lettre, dont ay esté très ayse d'avoir en main
tenant de quoy pouvoir fère le vray discours du tout à la dicte Dame,
sellon le contenu de voz dernières, laquelle a monstré, et en paroles,
et en contenance, qu'elle en estoit bien fort ayse, et qu'elle ne
pouvoit par ce bon commancemant que bien espérer de l'yssue de vos
affères, donnant beaucoup de louanges à Monsieur, et projettant
beaucoup de grandeur et plusieurs hautes entreprinses de luy à
l'advenir; et j'ay adjouxté à sa valeur aux armes, la perfection des
autres dons et grâces, dont Dieu avoit voulu orner et embellir
l'esprit et la personne de mon dit Sieur, ce qu'elle a escouté fort
volontiers. Et a respondu toutes choses à sa louange, comme je
l'escrips à mon dit Sieur, vous suppliant très humblemant, Madame,
commander que la lettre luy soyt envoyée, en laquelle je luy fays
aussy mention que ceste nouvelle a assez esmeu ceste court, et tout ce
païs, n'ayans peu les bons, qui désirent la prospérité de Voz
Majestez, se garder qu'ilz ne luy en ayent avecques joye donné mille
bénédictions, et au contraire, ceux qui veulent notre ruyne en sont
demeurez bien estonnez, qui célébroient auparavant l'armée de monsieur
le prince de Condé estre si forte, et les cappitaines qui y commandent
si vaillans et expérimantez, que rien ne pourroit durer à eulx, et que
ce ne seroit peu, à leur dire, que d'oser attandre mesmes en lieu bien
avantageux sa venue, non que d'affronter son armée comme Monseigneur a
faict, rompre ses gens de pied et luy oster son lougis. Et à ce que
aulcungs, pour luy amoindrir sa victoire, avoient faict courre ung
bruyt que ce n'estoit qu'ung rencontre, où il estoit mort environ V
cens hommes de pied des leurs et bien IIIe des nôtres, j'ay pryé la
dicte Dame de croyre que non seulemant ce que je luy en avoys dict
estoit très véritable, mais que bien tost elle verroit, soubz votre
bonne conduicte et souz la bonne fortune du Roy et bon heur de mon dit
Sieur, advenir tant d'autres bons succez que ceulx qui les déguysoient
seroient en fin contraintz de les croyre, et nous d'en louer Dieu.
Aucungs personnages de discours, voz serviteurs, qui sont icy,
craignent que certaine entreprinse, qu'ilz ont entendu avoir esté
exécutée par les soldats de Metz sur une ville et chateau du duc de
Deux Pontz, ne soyt prinse à mal de tout l'estat de l'Empire, n'ayant
le duc d'Alva voulu entreprendre de poursuyvre sa première victoire,
qu'il a heue contre le conte Louys de Naussau, un seul pas dans les
terres impériales, et estiment qu'il sera bon de n'attempter rien,
pour encores, de ce costé, et qu'on remette à ung autre temps la
vangeance des tortz que les Allemans nous font, affin de n'attirer
plus de guerre de ne mètre les princes de l'Empire contre Vous, qui
sont toutzjours ligués à la deffence les ungs des autres. Une partye
de l'argent qu'on envoyoit d'Espaigne au duc d'Alva est arrivée, à
saulvemant, en Anvers, et le reste est encores en quelques navires qui
sont à Plemmue, pour la seure conduicte desquelz ceste Royne a mandé à
aulcungs de ses cappitaines de mer qu'ilz ayent à leur fère escorte,
quant ilz seront prêts à partir. Je bayse très humblemant les mains de
Votre Majesté, et prye Dieu, etc.
De Londres ce Xe de décembre 1568.
VIe DÉPESCHE
--du XVe de décembre 1568.--
(_Envoyée par Robert Vauquelin jusques à Dièpe._)
Départ d'une expédition maritime.--Conseil dans lequel a été
agitée la question de la guerre contre la
France.--_Consultation_ sur six articles prétendus tirés des
remontrances de la reine d'Écosse.
AU ROY.
Sire, pour vériffier ce que, par postille, j'ay adjouxté à mes
dernières, du Xe du présent, touchant Me. Oynter visadmiral
d'Angleterre, j'ay, despuis, envoyé sçavoir, au vray, s'il estoit
encores party de la coste de deçà: et m'a esté rapporté, Sire, que,
pour certain, il a faict voile avec les iiij grandz navires de ceste
Royne, et disent aulcungs que c'est vers la Guyenne droict à la
Rochelle, pour consigner au prince de Condé les canons, poudres et
munitions, dont cy devant je vous ay amplemant escript. Autres disent
qu'il est allé relascher derechef vers le cap de Cornaille à Falamue,
d'où n'y a qu'ung traject jusques à la Rochelle. Autres veulent
présumer qu'il est allé à Blaye. Quoy que soit, Chatelier Portault
estoit, de bien peu de temps, party devant luy de Plemmue, avec six
petitz vaisseaulx équippez en guerre, où il y a de quatre à cinq cens,
que François, que Flammens, et peuvent estre, en tout, tant de
mariniers qu'autres, en ceste flotte, environ mille ou XIe hommes;
mais n'y a assez d'Anglois pour mectre en terre, ny mesmes suffizant
nombre pour la garde et conduicte desdictz grandz navires. Je n'ay
encores descouvert davantage de leur entreprinse que ce que je vous en
ai mandé, le XXIXe du passé, tant y a que plusieurs argumans me
confirment de croire que ceste Royne n'entreprandra, pour encores, de
vous fère ouvertemant la guerre; premièremant, pour ce qu'elle a ung
meilleur object où adresser ses entreprises dedans ceste mesmes isle,
trop plus aysé et moings dangereux pour elle que ne seroit cestuy cy,
qui est l'Escoce, où elle et les siens monstrent avoir grand affection
d'y fère, sur la présente occasion de leurs troubles, leurs besoignes.
Puis il semble que le principal chef Onniel[38], lequel a esté
déclairé nasguières successeur de l'autre grand chef Onniel dernier
décédé, apreste à la dicte Dame en quoy entendre en Irlande, ayant
desjà faict amas de gens pour rebeller le païs, de sorte que d'icy
l'on envoye gens à mylor Sidene, gouverneur d'Irlande, pour y
remédier, et le comte d'Ormont s'apreste pour y passer du premier
jour. Il est vrai que ceulx cy ne font grand cas de ceste révolte,
mais le principal argumant où je me fonde est que j'ay entendu,
d'assez bon lieu, qu'après que le conseiller Cavagnies et les
messagers du conte Palatin, du duc de Deux Pontz et du prince
d'Orange, ont esté ensemblemant et séparéemant ouys, et qu'ilz ont heu
pressé ceste Royne, et ceulx de son conseil, de se déclairer en la
cause desditz princes, remonstrans qu'elle et eulx avoient double
intérest de s'y joindre; premièremant pour leur religion qu'ilz
avoient commune, et dont la conscience les obligoit toutz ensemble de
la deffendre, et puis pour chasser les Espaignolz des Païs Bas,
lesquelz, s'ilz y prènent une fois pied, et y establissent leur
domination, ne seront moings molestes à l'Angleterre que au reste de
la basse Germanye, et n'y laisseront les privilèges des Anglois si
entiers comme s'ilz en estoient déhors.
[38] Les seigneurs de Shane O'Neale, famille très-puissante dans
le nord.
Il a esté proposé en ce conseil si l'on debvoit ouvertemant commancer
la guerre à la France, ou bien demeurer en la paix qu'on a avec elle;
car, quant aux Païs Bas, ceulx cy trouvent assez d'excuses de n'y
toucher aucunemant. Sur quoy aulcungs ont remonstré qu'à cause des
empeschemans que le prince de Condé, et ceulx qui luy viennent
d'Allemagne, pourront donner à Votre Majesté dans le pays, il ne
pourra estre que vos costes et frontières de mer de deçà ne demeurent
aucunemant despourveues, de sorte qu'il leur sera aysé d'empourter
quelque place, laquelle, possible, leur fera ravoir Callais; et qu'au
moings, on debvoit promptemant armer toutz les grandz navires de la
dicte Dame pour se fère maistres de ceste mer, par où l'on pourrait
pourter faveur à ceulx de la nouvelle relligion, qui menoient la
guerre quasi sur le bord d'icelle, et se revancher au moings des maulx
et prinses que les François leur ont faictes, et qu'il y avoit
plusieurs particuliers qui forniroient deniers, et armeroient à cest
effect des navires à leurs despans. Mais Me. Cecile, encor qu'il
favorise extrêmemant ceulx de la nouvelle relligion, a respondu qu'il
failloit bien pezer une telle entreprinse, et, avant fère à bon
escient l'ouverture de cette guerre, regarder si la cause en seroit
légitime, et si l'on auroit moyen de la maintenir, estant besoing,
avant toutes choses, de bien justifier l'ung, et avoir faict tout à
loysir de bons préparatifs pour l'autre; avec ce, qu'il estoit à
craindre que commanceant, à ceste heure, une guerre bien que utille et
bien fondée contre la France, il ne leur en vînt encores une autre sur
le bras du costé d'Espaigne, et qu'il ne sembloit qu'en France, ny en
Flandres, les choses allassent en façon que la Royne, leur maitresse,
deût estre guyères conviée de s'en mesler, ny d'entrer pour ce regard
plus avant en despence, bien estoit d'advis qu'elle usast par
parolles, et autres moyens, d'aucunes bonnes démonstrations, pour
favoriser ceulx de sa religion, et tenir les autres, qui portent les
armes contraires, en quelque suspens. Laquelle opinion a été suyvie
des contes de Leyster et de Pemtrot; conforme, à mon advis, à
l'intantion de la dite Dame; et ainsi, le dict Cavaignes et les
messagers des princes sont demeurez sans résolution, avec seulement
quelqu'espérance que leurs maitres ne seront abandonnez de ce qui se
pourra faire pour eulx par deçà, que j'estime sera de quelque crédit
de ceste Royne, et de ce que, secrètement, et sans se déclairer, elle
pourra aider leurs entreprinses.
Aussi estoit advenu peu auparavant qu'un sire Jehan Paulard, tenant
propos en une des principales tables de ceste court, du voyage qu'ung
Me. Henry Chambrenant, son parant, fils du visadmiral de Cornaille,
personnage assez estimé de deçà, avec d'autres gentilsomes anglois
avoient faict, pour leur plésir, en ceste guerre de France devers le
prince de Condé, dict qu'il n'avoit voulu laisser passer une si belle
entreprinse, et si digne de gens de leur relligion, comme celle du
prince de Condé, sans y aller acquérir de la repputation aux armes,
pour sçavoir quelque jour fère meilleur service à leur maitresse; et
ung des grands, qui estoit là, voulant couvrir le dit voyage, luy
respondit qu'il ne sçavoit bien la cause pourquoi ces gentilshommes
anglois avoient abordé en France, que ce n'avoit esté que par force de
temps, et ne s'y estoient arrestez que pour refère leurs vaisseaulx,
et pour fère, pendant qu'ils estoient sur le lieu, quelque provision
de bon vin pour eulx et pour leurs amys. Et comme, ce soir mesmes,
eust esté rapporté à ceste Royne qu'aucungs des dicts Anglois avoient
été prins en ung rencontre, et qu'on les avoit incontinent faict
pendre, dont elle avoit dict en colère que ce n'estoit acte de gens de
guerre, ains de borreaulx, et qu'elle s'en vengeroit; deux des
principaulx de son conseil luy respondirent qu'elle debvoit mettre
cela sous le pied, sans en fère semblant, parce que les trettés de
paix permettoient à Votre Majesté d'en user ainsi, et qu'on ne debvoit
penser que vous les feissiez moins rigoureusement tretter que les
subjects naturelz, qui portent les armes pour le prince de Condé,
desquels ne faillioit doubler qu'on n'en feît autant pendre qu'il s'en
pourroit attraper: à quoy elle acquiessa aysément. Qui sont toutz
argumans qui me font juger que ceulx ci n'ont aucung dessain de guerre
ouverte, pour le présent, contre Votre Majesté; et qu'ilz attandront
quelque bonne occasion pour eulx de la vous commancer, ne faisant
doubte, si voz affères alloient fort mal, que la mauvaise affection
que, possible, ils nous portent ne leur en fît bientost trouver
quelcune.
L'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, avec lequel j'ay bonne
intelligence, m'a mandé, ce matin, qu'il s'en alloit trouver ceste
Royne, pour, entre autres choses, luy fère une bien vifve remonstrance
de la part du Roy Catholique, son maitre, qu'elle n'ait à vous
travailler, ny molester, en façon du monde, durant ceste guerre, que
vous avez avec vos subjets; et que desjà, de lui mesmes, avant que son
maitre luy en eust rien mandé, il avoit faict cest office, et, à son
retour, il me fera entendre la response de la dicte Dame; laquelle,
avec tout ce qui sera survenu de nouveau, je vous feray entendre par
mes premières, ensemble ce qui surviendra d'Escoce, ayant quelque
advis, bien que non encores assez certain, que les contes d'Arguil,
d'Haran le jeune, d'Hontele, d'Atel, et mylor de Seton se sont jointz
contre le conte de Mora, lequel est ici, et qu'ils l'ont desjà faict
publier traitre et rebelle, et ont prins ses maysons. Sur ce, etc.
De Londres ce XVe de décembre 1568.
A LA ROYNE.
Madame, je ne vous ennuyeray de redite sur les particularitez que
j'escrips présentement en la lettre du Roy, et feray ceste cy de tant
plus briesve qu'il ne s'offre, pour ceste heure, autre chose que cela,
qui soyt digne d'en rendre compte à Vos Majestés, seulement
adjouxteray que les propos, que m'avez faict tenir à ceste Royne,
semblent l'avoir rendue aucunement bien disposée en l'endroit de vos
présente affères, et j'en ay fait part du tout au conte de Leyster,
qui m'a monstré ne porter en son cueur le faict de ceulx qui ne vous
rendent toute obéyssance. Vous pouvez penser, Madame, que ces
messagers des princes, dont je fais mencion en la lettre du Roi, ne
cessent de presser et solliciter vivemant ceste Royne en faveur de
ceulx qui les ont envoyés, et que la présence de Mr. le cardinal de
Chastillon leur est une grand assistance pour impétrer d'elle ce
qu'ils demandent, dont semble estre assez requis qu'il vous plaise me
fère administrer de quoy pouvoir plus souvant demander audiance à la
dite Dame, que je n'ay argumant de moy mesmes de l'ozer fère, ou soyt
pour luy rendre compte de ce qui succède chascung jour en France, ou
de ce qui survient d'ailleurs, ou bien d'autres occasions, affin
qu'avec ces entretènemens, qui certes sont deuz à la paix et amytié
qui est entre Vos Majestez, je la puisse toutjours contenir de ne se
déclairer plus avant qu'elle ne doibt pour l'entreprinse des autres;
car despuys que suys icy je n'ay heu ung seul mot de lettre de Voz
Majestez, ny mesmes aucung adviz si avez receu cinq dépesches, que je
vous ay faictes du XVIe de novembre en çà, en quoy, oultre que les
choses sur lesquelles je vous ay requis de me faire entendre votre
commandement restent imparfaictes, je demeure encore sans adviz, et
comme assez confuz des autres affaires que je debvrois, d'heure en
heure, négocier pour votre service, bien que je ne me rende pour cela
ny moings diligent ni plus paresseux en icelles.
Au surplus, Madame, entendant que ceulx de ce conseil avoient envoyé
devers les advocatz et gens de lettre de ceste ville pour avoir leur
adviz sur le faict de la Royne d'Escoce, j'ay mis peyne de sçavoir en
quoy ils prétendent terminer ses affaires, et ay trouvé, par les
raisons du droict, que les dicts advocatz ont données, qu'ilz se
veulent attribuer beaucoup plus de jurisdiction sur ceste princesse
qu'ilz ne doibvent, comme verrez par les dictes raisons, les quelles
je vous envoye, bien que je pence que ceste procédure demeurera
interrompue à cause de certayne remonstration que les depputez de la
dicte Dame ont faict de nouveau; et aussi, parce que les armes, à ce
que j'entendz, sont desjà si aspremant reprinses en Escoce, que le
comte de Mora n'aura loysir de parachever icy la poursuite.
Il y a icy ung françois, nommé le Sr. de Perlan, qui est des gardes du
Roy de la compaignie de Mr. de Cossé, lequel Mr. le maréchal de
Dampville a envoyé par deçà avec des montures pour le comte de
Leyster, qui vous supplye très humblement le faire excuser de son
service pendant sa demeure par deçà, le retenant le dict comte pour
renvoyer quelques bestes, qu'il attend d'Irlande, audit sieur
Maréchal, et par ce qu'il mect peyne d'estre cependant utile en tout
ce qu'il peult au service de Voz Majestez, je vous supplye le
gratiffier en sa requête, et je prieray, etc.
De Londres, ce XVe de décembre 1568.
CONSULTATION.
DE LA PROPOSITION que les depputez de la Royne d'Escoce ont
présenté, au nom de leur Maitresse, à la Royne d'Angleterre, et
la quelle elle a renvoyé aux Seigneurs de son conseil, iceulx
Seigneurs ont tiré six articles par les quels semble qu'ilz
prétendent attribuer la jurisdiction du faict à leur Maitresse,
et ont demandé sur ce l'advis des advocatz et gens de lettre de
ceste ville.
LES DICTZ SIX ARTICLES SONT:
1. Que la Royne d'Escoce demande estre ouye personnellement en sa
cause;
2. N'advouant toutesfois qu'autre que Dieu ayt jurisdiction sur
elle;
3. Et qu'elle puysse desduyre son faict devant la Royne
d'Angleterre, sa bonne soeur;
4. En présence de la noblesse du dict pays d'Angleterre;
5. A ce assistans les ambassadeurs de France et d'Espaigne;
6. En ceste ville de Londres.
L'ADVIS DES ADVOCATZ EST:
Quant au premier, qu'il est très raysonnable que chascung soit
ouy en sa cause, nonobstant la constitution du droict canon par
la quelle le juge, qui a entière et certaine vérification du
faict, et qui estime que le criminel n'a que dire au contraire,
le peult condempner absant; et nonobstant aussy l'authorité que
le pape s'est attribuée de pouvoir juger et dispenser les absans;
car cella est contre tout droict divin et humain, n'ayant Dieu
mesmes voulu condempner Adam ny Eve, ni ceulx de Gomorre, absens,
sans les ouyr, encor que leurs délitz luy fussent par trop cognus
et manifestes:
Mais que la protestation, quant au segond, est ridicule, car
cella n'a jamais lieu sinon quant ung criminel, par peur de
prison ou d'autre supplice, craint d'estre contrainct de
respondre devant un juge; mais en ce faict, où le criminel
demande volontairement estre ouy, il admet et approuve
taysiblement la jurisdiction de celuy par devant qui il demande
estre ouy et respondre. Autrement cela serait semblable à une
comédye sur ung théatre, que, la contestation de la cause ouye,
jugemant ne s'en peult ensuyvre, et vaudroit autant proposer la
question de Thiestes et Orestes.
Le troizième semble fort raysonnable, car ce n'est d'aujourd'huy
que les Roys se sont assis pour juger, ains anciennemant les Rois
et Empereurs estoyent les vrays juges ez matières mesmemant qui
concernoient d'autres Roys, comme est ceste cy, ainsi que
Dejotarius voulut estre jugé par Cæsar mesme, et non par autre;
et n'inporte que le sexe semble excuser de tel office la Royne
d'Angleterre, car estant Royne héréditaire elle a authorité et
puyssance de Roy, mesmes en la justice, ainsy que Dethbora, Royne
des Israélites, l'exemple de la quelle suffize sans en admener
d'autres, mesmes que la Royne d'Angleterre est ornée de sçavoir,
de piété et de plusieurs autres grands dons de Dieu, par les
quelz elle régit et modère paysiblement son estat avec admiration
de tout le monde. Mais s'il est ainsi, diront aulcungs, qu'elle
ait à juger ceste cause, elle ne peult honestement dényer à la
Royne d'Escoce sa requeste, qu'elle puysse venir desduyre sont
faict devant elle; mais à ceulx là peult estre briefvement
respondu qu'estant la dicte Royne d'Angleterre dame souveraine en
son païs, ne dépendant de personne, elle peut dényer et accorder
ce que bon luy semblera, et encores de tant que pour son
honnesteté et vertu elle a coustume ne rien fère que par advis de
son conseil affin qu'il soyt approuvé d'un chascung, son dict
conseil sera d'advis, sellon droict et raison, qu'elle garde en
cella la coustume de son royaulme, par laquelle, de tout temps,
l'on a veu observer que le Roy na jamais esté juge ès causes
criminèles; ains a toutjour constitué juges ayant plaine liberté
de consciance pour juger sellon icelle: avec ce, que la Royne
d'Escoce ne demande que la Royne d'Angleterre soyt juge en ceste
cause, mais seulement spectateur d'icelle, sans authorité d'en
décider, ce que, encor qu'il soyt ridicule, néanmoings la Royne
d'Angleterre a juste occasion par là de s'excuser, si bon luy
semble, d'y assister en personne, et suyvre en ce jugement, comme
ez autres, l'ancienne façon de son royaulme et de ses
prédécesseurs, ou bien uzer comme le Roy de France, le quel,
quant il ordonne des juges en cas de grand importance, en
matière de crimes, il veult voir la sentence ou arrést avant
estre prononcé, affin de l'approuver, ou changer, ou dimynuer en
quelques pointz, sellon qu'il luy semblera, ou qu'il trouvera,
par l'advis de la cour où il le communiquera, se debvoir faire.
N'y a raison au quatrième article de requérir que la noblesse du
païs soit présente, car ny de coustume, ny de loy, les seigneurs
sont accoustumez d'assister à tel jugemans, et de tant que
l'affaire sera de longueur grande, il reviendroit à une peyne et
fascherie inestimable de retenir si long temps ce grand nombre de
seigneurs de tant de divers et loingtain païs. Bien pourra la
dicte noblesse, à la requête de la dicte Royne d'Escoce, eslire
certain nombre d'entre eulx pour assister à ceste cause ez lieux
deuz et comodes, car d'assister par tout, il seroit absurde de le
requérir par ce que, de droict, les juges peuvent et doibvent se
retirer, quelquefois et souvant, à part entre eux, pour aucunes
particulières occasions.
Aussi peu de raison a le cinquième article que les ambassadeurs
assistent à l'affaire, car cela est en vain et superflu, de tant
qu'en tout jugemant de cause il n'y a que le demandeur, le
deffendeur, le juge, le greffier et les tesmoings. Or, ne
sont-ilz ne l'ung ne l'autre, et n'y peuvent estre appellez, pour
occasion que soyt, que comme un infinité d'autres, c'est
assavoir, espectateurs de la fable, au quel cas on leur pourra
permètre s'y trouver en lieu, où publiquemant chacun sera
souffert.
Touchant ce que, par le VIe article, elle desire que ce soyt à
Londres, sa demande n'est inpertinante d'autant que c'est
l'ancien pallais des Roys et siège de la justice, et d'aller
ailleurs luy seroit suspect, aussy qu'en ce lieu elle aura
comodité de gens de sçavoir et de conseil, comme est requis en
cas de telle inportance, et n'est lieu récusable à nulle des
parties. Il est vray que le dict lieu est à estre observé en la
prononciation de la sentence diffinitive, mais n'inporte où
l'instruction du procès soyt faicte, car la Royne d'Escoce
pourra, pour ce regard, appeller les gens de sçavoir et de
conseil de Londres ailleurs, et le bruyt de peste pourra servir
d'occasion légitime de donner autre lieu pour la procédure, si
ainsi semble bon.
PUIS EST ADJOUXTÉ:
Nous estimons ceste volontaire offre d'estre ouye si importante
que sommes d'advis qu'on luy concède tout ce qu'elle demande; ne
contrevenant en rien à la Royne d'Angleterre, et ne préjudiciant
à Sa Majesté, affin que personne n'ait que dire de la façon de
procéder qu'on aura tenu en cette affaire.
VIIe DÉPESCHE
--du XXIe de décembre 1568.--
(_Envoyée par Jehan Vallet à Calais._)
Détails sur l'expédition maritime.--Déclaration d'Élisabeth à
l'ambassadeur d'Espagne à l'égard de la France.--Affaires
d'Écosse.
AU ROY.
Sire, je n'ay receu, jusques au XVIIIe du présent, celles qu'il vous a
pleu me faire du Ve, à cause que le passage a esté empesché, six ou
sept jours durant, par les neiges et broillardz, que nul ne s'est ozé
mettre en mer, et croy que cella aussi aura esté cause que Votre
Majesté n'aura si tost receu les miènes dernières, du XVe de ce mesme
mois, par les quelles je vous donnois certain advis du partemant de
quatre grands navires de ceste Royne soubz Me. Oynter, et de six
autres petitz vaysseaulx équippez en guerre souz Chatellier Portault
et souz le cappitaine Sores; aux quelz j'ay entendu, Sire, s'estre
despuis joint ung pirate anglois, nommé Bos, avec quatre autres petitz
navires de guerre; et que certain pirate, aussi Anglois, nommé
Forbouche, s'apreste pour le suyvre, mais le nombre tant de François,
Flammans que Anglois, qui sont en toute ceste flotte ne monte à plus,
comprins les mariniers, que à mille ou XII{c} hommes, et de ceulx là n'y
a point d'Anglois pour mettre en terre. Les officiers de Plemmue se
sont mis en debvoir, ainsi qu'on m'a dict, de faire bailler pleige au
dict Bos, et en demandent aussi au dict Forbouche, à la requête des
marchands de ce païs, qui monstrent estre fort desplaisans de ces
pilleries, qui se font sur voz subjectz, ayant entendu que leur
flotte, qu'ilz avoient envoyée à Bourdeaulx pour le vin, a esté bien
receue, et qu'elle s'en revient sans empeschement avec la provision
des dicts vins. Dont une autre flotte, d'envyron LXX navires,
entendant cella, est partie en équipage seulement de marchans, souz la
conserve des dicts grandz navyres de ceste Royne, pour aller aussi
charger du vin au dict Bourdeaux; faisant par là démonstration, le
dict Me. Oynter, qu'il est seulemant en mer pour asseurer la
navigation aux subjectz de sa Maitresse. Aussi m'a l'on rapporté,
despuys hier, que le dict Chatellier et les autres pirates vont
séparez de luy, et se tiennent à l'escart, sans esloigner guyères la
coste d'Angleterre, et que les lettres de marque que les Michelz de
Plemmue avoient pourchassées contre aulcungs Bretons, comme j'ay cy
devant escript, ont esté révoquées et arrestées, leur ayant esté
respondu qu'ilz se pourveussent d'eulx mesmes, le mieulx qu'ilz
pourroient, par autres moyens.
L'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, m'a dict qu'ayant faict
vivemant l'office que son Maistre luy avoit commandé d'admonester
ceste Royne de ne vous travailler ny molester aucunement pendant ceste
guerre, que vous avez contre le prince de Condé et aulcungs de voz
subjectz, qu'elle luy avoit respondu estre tout entièremant votre
bonne et grande amye, desirant la prospérité et establissemant de voz
affaires, et qu'elle n'avoit garde de nuyre ny se déclairer contre
vous; mais qu'elle ne pouvoit abbandonner ceulx de Chatillon, qui, dès
long temps, estoient ses amys; et luy vouloit bien dire aussi qu'elle
tenoit ceulx de la maison de Guise pour si déclérés ennemys d'elle et
de son estat, qu'elle ne se pouvoit assurer, voyant qu'ilz avoient
grand authorité tant aux armes que au conseil en France, mesmes qu'il
estoit eschappé à quelcung de votre conseil de dire, qu'après que vous
auriez appaysé et remis les choses de la relligion en votre royaulme,
vous entendriez incontinent faire le mesmes en Angleterre, et qu'elle
aymoit mieulx prévenir qu'estre prévenue. De quoy, Sire, je luy
toucheray ung mot en ma première audiance, qu'elle m'a accordée à
mercredy prochain, et luy remonstreray doulxemant que le debvoir de
votre mutuelle amytié l'oblige de s'adjoindre à voz présentes
intantions, sans mectre en aulcung compte ny l'amytié ny la ayne
qu'elle pourroit avoir à aulcungs de voz subjectz, mesmes que vous
n'avez prétendu ny prétandiez rien de particulier en ceste guerre pour
eulx, ny autre chose quelconque, que de recouvrer l'obéyssance de voz
subjectz, et de mètre votre estat en repos: dont ce qu'elle me
respondra et autres occurrances, je vous donray advis par mes
premières, aydant le Créateur, au quel je supplie, après avoir, etc.
De Londres ce XXIe de décembre 1568.
Le dict ambassadeur d'Espaigne escript à don Francès cest office,
qu'il a faict pour Votre Magesté envers ceste Royne, et la response de
la dicte Dame, de quoy, Sire, le porriez gratiffier de quelque bonne
parolle de mercyement quant le dict don Francès vous en parlera.
A LA ROYNE.
Madame, ce que j'ay à dire à Votre Magesté, oultre le contenu en la
lettre du Roy, est que ne faudray d'obéyr à ce que me commandés par la
vôtre, du Ve du présent, de faire instance que je soys semond aux
obsèques qui se feront, icy, pour la Royne, votre fille, de quoy n'y a
encores guières grand commancemant d'aprest. Et, en ce qui concerne
les affaires de la Royne d'Escoce, vous sçavez, Madame, combien j'ay
toujours estimé inporter à la grandeur du Roy, et Vôtre, et à la
réputation de votre couronne, qu'elle ne soit abbandonnée de Voz
Magestez en ceste sienne fortune, dont j'ay mis peyne, despuis que
suys icy, de recouvrer touz les adviz, que j'ay peu, concernant la
dicte Dame, pour les communiquer à ses depputez, et continueray, avec
toute affection et diligence, de m'employer en ses dictes affaires,
comme Voz Magestez me le commandent, et ainsi que ses depputez m'en
advertiront. J'entendz qu'il survient, tous les jours, nouvelles
difficultez en son faict, à cause que les commissaires ne s'accordent
bien de ce que s'i doibt faire, et n'y a encores rien d'ordonné sur ce
que ses dictz depputez ont requis qu'elle viengne tretter en personne
ses dictes affaires avec ceste Royne, comme avecques sa bonne soeur.
Car, encores qu'aulcungs de ses commissaires en soyent d'advis, les
autres y contredisent le plus du monde, et se dict que le comte de
Mora aura, cependant, congé d'aller en Escoce, laissant icy milhor de
Morthon, Ledinthon et quelques autres, pour continuer la vériffication
de ce qu'ilz ont proposé. Les depputez de la dicte Dame ne sont encore
bien résoluz s'ilz doibvent aussi demander leur congé, et rompre,
pour leur regard, ceste conférance. J'entendz que le chateau de
Donbertran a esté tenu quelques jours fort à l'estroit, tant du costé
de la mer que de la terre, par ceulx du party du comte de Mora, de
sorte que, par faulte de vivres, il sera pour se rendre bien tost, si
le comte d'Arguil et les Ameltons, qu'on dict estre desjà en
campaigne, ne le secourrent, dont s'estime qu'il y aura bientost
quelque rencontre par delà sur l'occasion de lever le siège de ce
chateau. Ung personnaige de bonne qualité m'a adverty que ceulx, qui
sont icy de la part du prince de Condé, du comte Palatin, du duc de
Deux Ponts et du prince d'Orange, pourchassent d'estre accomodez, par
le crédit de ceste Royne, de certain payemant de Jocondalles, en
Allemaigne, sur les polices des marchans italiens qui sont en ceste
ville. Je suis après d'en descouvrir la vérité pour vous en donner,
par mes premières, plus grand certitude, et sur ce, etc.
De Londres ce XXIe de décembre 1568.
VIIIe DÉPESCHE.
--du XXVIIIe décembre 1568.--
(_Par M. Vassal._)
Saisie par les Anglais du trésor d'Espagne envoyé au duc d'Albe
dans les Pays-Bas.--Entrevue de la reine et de
l'ambassadeur.--Déclaration d'Élisabeth, qu'elle ne prendra
parti dans les guerres civiles de France, que s'il y a ligue
formée contre sa religion.--_Lettre secrète à la
reine-mère._--Projets de mariage entre la seconde fille de
l'empereur et le roi de France, entre le roi de Portugal et
Madame, soeur de Charles IX.--Projet d'une coalition pour
renverser sir William Cécil.--Proposition faite par
l'ambassadeur d'Espagne d'établir un blocus continental contre
le commerce d'Angleterre, afin de forcer ce royaume à revenir à
la religion catholique.--_Mémoire_ remis au sieur Vassal envoyé
exprès en France pour faire connaître au roi et à la reine le
véritable état des affaires.--_Déclaration_ faite au nom de la
reine d'Écosse, qu'elle demande à être personnellement
entendue.--_Réponse_ d'Élisabeth, contenant les motifs de son
refus.
AU ROY.
Sire, entendant la saysie qu'on a faicte, ces jours passez, aux portz
de deçà, de cinq navyres biscayns, qui portoient bon nombre de réales
d'Espaigne, en Envers, et le désembarquement des réales, nonobstant
qu'on heût desjà délivré passeport, à l'ambassadeur d'Espaigne, pour
les fère passer en Flandres, et voyant d'ailleurs les grandes
sollicitations que faisoient à ceste Royne ceulx, qui sont icy pour
les quatre princes, que je vous ay plusieurs fois nommez, et qu'elle
assambloit souvant son conseil pour leur respondre, creignant qu'en
fin ilz la pressassent de se joindre à l'entreprinse de leurs Maitres,
ou de faire quelque démonstration en leur faveur, qui fust
préjudiciable au bien de voz affaires, je l'allay visiter, mercredy
dernier, sur l'occasion de luy compter de la retraite du prince
d'Orange ce que m'en avez mandé par les vôtres, du cinquième du
présent. Et après luy avoir fait voir le bon succez que Dieu vous
avoit donné contre le dict prince, et comme, à ceste heure, vous
délibériez marcher droict à l'autre, et reprendre votre chemin vers
votre camp, y menant le renfort que vous aviez préparé contre cestuy
cy, avec espérance que Dieu vous feroit avoir bien tost la raison de
ceulx qui, sans rayson, s'estoient eslevez en votre royaulme, je la
suppliay qu'elle ne voulût participer à une si mauvaise entreprinse,
et si contraire à l'authorité des Roys, comme estoient celles qu'ilz
poursuyvoient, luy remonstrant assez rondemant, sans excéder toutes
foys la forme des gracieulx et privez propos, qu'il luy plaisoit me
tenir, que, si elle condescendoit à leur bailler quelque apparant
secours, ny mesmes leur prester aulcung support, que, oultre la
contrevention qu'elle feroit aulx trettez de paix, elle seroit en
danger d'estre par tous les roys chrestiens estimée une Royne alliée
de ceulx qu'ilz repputent désobéissans à leur Roy, et vous feroit,
Sire, qui estes son amy, devenir, possible, son ennemy. Dont
m'assurant qu'elle voudroit esviter l'ung et l'autre, je la supplioys,
de rechef, de ne prendre aucunemant le party de ceulx cy, et
qu'encores feroit elle mieulx, si elle vouloit prendre le vôtre, qui
estiés son allié et confédéré, contre ceulx qui n'eurent oncques ny
alliance ny confédération avecques elle, ny n'en pouvoient avoir, de
pays à pays, car ilz n'avoient point de pays, ny de personne à
personne, car sa grandeur estoit assez différante de leur qualité, là
où elle avoit desjà l'ung avecques vous; et adjouxtay qu'elle y
pouvoit encores avoir l'autre avecques ce, qu'elle commanceroit par
là une loy, avec ung tel allié comme vous luy estes, qui pourroit, ung
jour, tourner plus à son dommage qu'au vôtre, si jamais les troubles
advenoient en son royaulme.
Elle me respondit que, pour le regard du prince d'Orange, Dieu l'avoit
justement puny, car il n'avoit aucung raisonnable tiltre, de son chef,
d'entrer, à main armée, en France, n'estant point François; et puys
qu'il s'en estoit retourné en Allemaigne, que jamais n'i peult il pour
semblable occasion revenir, me demandant assez curieusement si aviez
dressé nouvelle armée contre luy, ou si avez esté contraint de faire
approcher celle de Monsieur, frère de Votre Magesté, et que cependant
le prince de Condé en eust esté d'autant soulagé; aussi par quelles
forces vous avez faict combatre le dict prince d'Orange, qu'il en eust
esté contraint d'ainsi s'en aller; à quoy luy ayant satisfaict, comme
je le pouvois entendre, elle continua me dire que, quant à prendre le
party de leur entreprinse, qu'elle n'avoit rien en si grand horreur,
en ce monde, que de voir ung corps s'esmouvoir contre sa teste; et
qu'elle n'avoit garde de s'adjoindre à ung tel monstre, me pryant de
vous escripre, et à la Royne, que vous la trouveriez ferme en la bonne
amytié et confédération qu'elle avoit avecques Voz Magestez, et
qu'elle ne se déclaireroit, ny ne se montreroit contraire à rien
qu'elle cognût torner au préjudice de voz intantions. Bien vous
vouloit advertir que là où elle entendroit se faire quelque partye
contre la relligion de la quelle elle est, qu'elle estoit déjà
déclairée pour la deffence d'icelle, et de prévenir, par toutz les
moyens que Dieu luy avoit donnez, le danger, qu'elle et ses subjectz
en pourroient encourir.
Je luy reppliquay qu'on luy pourroit, possible, persuader là dessus
beaucoup de choses, pour le regard de la France, sur l'inpression
qu'elle avoit desjà d'aulcungs particuliers, ainsi que l'ambassadeur
d'Espaigne me l'avoit dict, l'ayant ainsi comprins en la dernière
audience, qu'elle luy avoit donnée, où elle luy avoit faict mencion de
messieurs de Guyse comme de ses ennemys, et de ceulx de Chatillon
comme de ses amys: sur quoy je luy voulois bien dire qu'elle ne
debvoit considérer les ungs ny les autres, que comme voz subjectz, et
que là où il estoit question de l'entretènemant des trettés d'entre
Voz Magestez, elle ne debvoit mettre en aulcung compte, ny leur
amytié, ny leur ayne, et se fier tant en votre amytiez, que vous
garderiez toutjour que nul de voz subjectz ne l'offenceroit; et quant
il le feroit, et qu'elle vous en fist demander justice, que vous
seriez toujour prest de la luy rendre, et que, si ces seigneurs
avoient quelque querelle entre eulx, vous seul, Sire, en debviez
demeurer l'arbitre, estant leur Maitre et leur Roy, sans qu'ilz
recourussent à nul autre prince, ny que nul autre prince les deût
recepvoir, et que vous ne prétendiez, par ceste guerre, rien de
particulier pour les ungs, ny rien contre les autres, ny autre chose
quelconque que de recouvrer l'obéyssance de voz subjectz, et remètre
votre royaulme en repos.
A cella la dicte Dame me respondit qu'elle n'avoit nommé ny ceulx de
Guyse, ny ceulx de Chatillon, à l'ambassadeur d'Espaigne, mais que,
possible, il l'avoit ainsi comprins de son dire, et me récita au long
les propos qu'ilz avoient heu ensemble: puis, continua me dire qu'elle
ne craignoit les ungs ny n'espéroit aulx autres, bien qu'elle sçavoit
les différentes volontez qu'ilz avoient envers elle, et puys que Votre
Magesté ne cherchoit par ceste guerre que de ravoir l'obéyssance de
voz subjectz, elle prioyt Dieu de vous donner tout bon et heureulx
succez en votre entreprinse, estimant qu'elle feroit contre sa
conscience de vous y nuyre, et que Dieu la pourroit justement punyr
par là où elle auroit offencé.
Or, Sire, le docteur Junyus, qui estoit icy pour le comte Palatin, et
les messaigers du duc de Deux Pontz et du prince d'Orange, s'en sont
retournez, et je présume qu'ilz ont rapporté une semblable résolution
que j'ay heue à ceste audiance; c'est que ceste Royne ne se déclarera
ouvertemant contre Votre Magesté, ny contre le Roi d'Espaigne, mais
que s'il se faict ligue contre sa relligion, elle entrera volontiers à
la deffence d'icelle. Tant y a que ce n'a esté peu, à eulx et au
conseiller Cavaignes, d'avoir peu persuader à la dite Dame d'ozer
mettre la main sur ces réales d'Espaigne, car la somme, à ce que
j'entendz, est de plus de 450,000 ducatz, et l'ambassadeur d'Espaigne
s'en va demain, pour ceste occasion, à Antoncourt; remettant, Sire, à
ce gentilhomme, présent pourteur, vous faire entendre toutes autres
particularitez concernans icy votre service, et je prieray Dieu, etc.
De Londres ce XXVIIIe de décembre 1568.
J'ay esté en peyne de sçavoir de quoy ceulx cy avoient esté fachés
despuis cinq jours, et cuydois qu'ilz heussent heu nouvelles de
quelque autre deffaicte de ceulx de leur relligion en France, mais
j'ay sceu, ce mattin, que c'estoit pour ung navyre qui, sur le crédit
de ceste Royne, avoit esté naguyères chargé d'ung grand nombre de
pouldres et de corseletz, en Anvers, pour le conduyre, comme on m'a
dict, à la Rochelle, et qu'il est venu fondre en certains sables, qui
sont à trois lieues de Douvres, d'où l'on n'a peu rien retirer que
quelque tonneau de corseletz, et toutes les poudres ont esté gastées
et perdues.
A LA ROYNE.
Madame, il vous plaira voir, par les lettres du Roy, aucunes bonnes
responces, que ceste Royne m'a faictes en ma dernière audiance,
n'ayant point cognu qu'elle, ny ceulx de son conseil ayent, pour ceste
heure, l'intention contraire à ce qu'elle m'a dict, bien est vray
qu'elle est toujours en souspeçon que ceste guerre soyt entreprinse
contre sa religion, et qu'il y ait ligue faicte pour cella, dont dict
ouvertemant qu'elle est preste de se déclarer, aussitôt qu'elle en
aura cognoissance. J'ay mis peyne de l'assurer du contraire, et me
semble qu'elle a assez bien prins mes remonstrances. Au reste, je luy
ay dict que Voz Magestez luy sçaviez un grand gré, du regrêt qu'elle
monstroit avoir à la mort de la Royne votre fille, et de ce qu'elle
luy vouloit faire célébrer ses honneurs où me commandiez d'assister,
de tant qu'elle avoit esté soeur de l'ung et fille de l'autre; dont la
prioys que, quant les dicts honneurs se feroient, je ne fusse oblyé.
Elle m'a respondu que toute la chrétienneté avoit occasion de pleurer
ceste princesse, ayant, par une dame angloyse de la comtesse de Feria,
qui est naguyères venue d'Espaigne, ouy avec larmes réciter tant de
bien de ses grandes vertuz, qu'elle croyoit fermement qu'elle estoit
ung très clair ange au ciel, ainsi qu'elle avoit vescu une très
saincte Royne en la terre, et me prioyt fort expressément vous
escripre qu'il y avoit plus d'ung mois qu'elle avoit comandé l'ordre
des dicts obsèques, mais que l'ambassadeur d'Espaigne luy avoit
seulement monstré une lettre de secrétaire soubz signée à la vérité
_Yo el Rey_, où l'on luy faisoit ung article de la mort de la dicte
Dame, et qu'il heût à la luy notiffier; sur quoy elle avoit dict au
dict ambassadeur que la coustume estoit de faire entendre ung tel
accidant par lettre expresse, ou mesmes par gentilhomme exprès. Luy
ayant le dict ambassadeur respondu qu'il estimoit que le duc d'Alve
heût desjà la dicte lettre en ses mains, elle luy reppliqua en riant
que, possible, le Roy d'Espaigne ne luy avoit voulu escripre, ou bien
le duc avoit retenu la lettre, estimant qu'il n'estoit bien décent
que, si tost après la mort de la Royne sa femme, le dict Roy
d'Espaigne envoyât lettres à une fille à marier comme elle estoit,
mais qu'elle attandroit encores quelques jours, et, quant les dicts
obsèques se feroient, j'en serois adverty. Je la remerciay, et
adjouxtay seulement, que le dict Roy Catholique estoit encores assez
jeune pour uzer une quatrième femme.
Puis, pour la fin de mon audiance, je luy recommanday, de la part de
Voz Magestez, la personne et les affaires de la Royne d'Escoce avec
quelque mercyement de la peyne qu'elle avoyt prins d'y faire vacquer
toutz ces jours son conseil, et y vacquer elle mesme, adjouxtant
davantaige, ainsi que l'évesque de Ros m'avoit pryé de faire, que Voz
Magestez la supplyés de luy donner bien tost le secours qu'elle luy
avoit promis, pour la remettre en son estat, et que, quant vous
verriez que celuy là luy deffaudroit, qu'encores parmy les grandz
affaires où vous estes, Voz Magestez s'efforceront de luy en bailler.
Elle m'a respondu qu'elle avoit advisé de faire entendre à la dicte
Dame tout ce qui avoit esté faict en ses affaires jusques icy, et ce
que les seigneurs d'Escoce avoient proposé contre elle, et attandre là
dessus sa responce pour faire, puys après, tout ce qu'elle pourroit
en bonne consciance au bien et proffit de la dicte Dame, et qu'il n'y
avoit personne, souz le ciel, qui heust tant de soing de la personne,
de l'estat et de la réputation d'elle, qu'elle avoit, estant de son
sang et sa niepce, et qu'elle avoit de bon cueur oblyé toutes les
querelles, qui avoient esté entre elles, n'ayant garde de s'en venger
maintenant qu'elle estoit venue à recours en son royaulme, et feroit
plus pour elle que si elle estoit ailleurs, et donroit ordre qu'elle
n'auroit besoing d'autre secours que du sien, et que toute la
procédure seroit communiquée à Voz Magestez, et autres princes
chrétiens, et espéroit qu'elle seroit approuvée de toutz. Je vous
envoye ce que j'ay pu recouvrer de la dicte procédure, et entendrés,
s'il vous plait, plus amplement de ce faict et autres particularitez
de deçà par ce gentilhomme, présent pourteur, qu'à cest effect
j'envoye exprès devers Votre Majesté, à la quelle, etc.
De Londres ce XXVIIIe de décembre 1568.
LETTRE SECRÈTE.
Madame, encor que ceste lettre soyt ung peu longue et mal escripte, je
vous suplye néanmoins la lire entièrement, et à part, estimant qu'il
suffira que Votre Magesté voye ce qui y est contenu, et que, sur ce
que je demande avoir advis, vous seule me le donniez. L'ambassadeur
d'Espaigne, qui est icy, m'a dict avoir eu lettres de Vienne, de Mr.
de Chantonay, d'assez vieille datte, par les quelles il luy mande que
l'Empereur avoit gracieusement licencié le Sr. de Montmoryn, avec
démonstration d'avoir bien prins, et receu à bien grand honneur, ce
que le Roy luy avoit faict entendre de son bon desir envers sa fille
aisnée, pour l'avoir en mariage, et de vouloir à cest effect luy
envoyer ses ambassadeurs pour la demande. A quoy toutes fois il
n'avoit faict entière responce, ains avoit remis au Roy Catholique, et
à son frère l'archiduc Carlos, qui l'alloit trouver, de la fère, et de
résouldre en Espaigne ceste affaire, quant ilz seroient ensemble. Et
adjouxtoit le dict Sr. Chantonnay que le dict Sr. Empereur n'estimoit
rien moings que d'avoir donné ses deux filz aisnés, et encores plus
expressément sa fille aisnée, au dict Roy Catholique, pour en ordonner
à son plaisir, et qu'il tenoit comme assuré que ses dicts deux filz
espouseront les deux infantes d'Espaigne, dont ceste grande succession
seroit pour leur advenir quelque fois; et disoit aussi que le mariage
de l'archiduc Carlos avecques la princesse de Portugal se feroit pour
demeurer toutz deux gouverneurs en Espaigne, pendant que le Roy
Catholique viendroit en Flandres establir ses affères, et effectuer
les autres mariages, et qu'il estoit le plus à propos du monde que le
Roy espousât la segonde[39] de l'Empereur, estant les âges bien
convenables, affin que l'alliance et bonne intelligence de ces trois
grands princes se continuât au bien de la chrétienneté, voulant, à mon
advis, inférer que l'aisnée estoit desdyée ailleurs. J'ay répondu que
je ne sçavois quelle charge avoit eu le Sr. de Monmorin devers
l'Empereur, mais que si le Roy avoit demandé la fille aisnée en
mariage, l'on pouvoit penser que ce n'avoit esté, sans qu'il y heût
quelque affection, et qu'il estoit bien mal aysé de la luy faire
changer.
[39] Anne, fille aînée de l'empereur Maximilien II, était alors
promise à don Carlos: elle a épousé Philippe II. Élisabeth, sa
seconde fille, née en 1554, fut en effet mariée à Charles IX le
26 novembre 1570.
Environ cinq ou six jours après, l'ambassadeur de Portugal me vint
visiter, et, entre ses autres propos, il me dit que le Roy don
Philippe, et la Royne de Portugal sa tante, avoient trouvé moyen de
faire escripre un brief au cardinal de Portugal, par le quel le pape
luy mandoit qu'il eût à se déporter de l'administration du royaume de
Portugal, et laysser ces choses séculières aux séculiers pour
s'astreindre et vacquer à celles de son évesché, et aux charges
spirituelles du royaume, ce qu'il avoit faict pour l'esloigner du Roy,
son petit nepveu, qui l'aymoit et honoroit grandement, affin de
disposer, puys après, de luy et de son estat à leur volonté, et
principalement pour le marier à leur poste, s'estant le cardinal
toujours opposé au party que la grand mère, la mère et le dict Roy
Catholique luy avoient pourchassé de la segonde de l'Empereur, pour
entendre à celluy de Madame[40], et avoit tiré l'affection de tous les
subjectz à son opinion, et que, pendant que le cardinal estoit encores
à se résouldre s'il se debvoit retirer ou non, parce que les estatz du
païs estoient sur le point d'envoyer suplier le pape de luy permètre
la dicte administration jusques à ce que le Roy, son nepveu, soyt en
âge de l'exercer par luy mesmes, me remonstroit le dict ambassadeur
que, si Votre Magesté vouloit effectuer ce party de son Maitre pour
Madame, comme il en avoit desjà parlé, qu'il estoit temps que le
propos s'en remît sus, et qu'il fust poursuyvy ung peu chaudemant;
car, si l'occasion présente de l'authorité et bonne affection du
cardinal se passoit, et que ce prince revînt ez mains de la grand
mère, il estoit danger de ne s'effectuer jamais, et que sur ce je
vous voulusse faire promptement une dépesche. Je luy répondis, après
le mercyement de sa bonne voulonté, que Votre Magesté avoit toujour
beaucoup estimé le party du Roy son Maitre, mais qu'il sçavoit bien
que l'advantaige estoit deu aux dames de n'aller point requérir, ains
qu'on vînt devers elles pour estre requises, par ainsi failloit que
cecy commençât de leur costé. Il me reppliqua qu'ilz avoient déjà
parlé, et, s'ilz estoient assurez de votre volonté, qu'il avoit
opynion qu'on continueroit, et que si je luy en pouvois faire entendre
quelque mot avant son retour, il en solliciteroit sur le lieu si
vivement les affères que bien tost vous en orriez des nouvelles, et
que, pour ceste occasion, il laisseroit aller ceste première flotte de
navyres, où il avoit délibéré s'embarquer, pour temporiser la responce
de ce négoce, jusques à la my janvier que les navyres vénitiens
partiroient. Je luy promis que je vous en escriprois, mais, s'il n'en
avoit sitôt responce comme il desiroit, qu'il vous excusât sur voz
autres présans et plus urgens empeschemans, à quoy il ne se peut tenir
qu'il n'adjouxtât que, sur une telle matière et en telle conjonction
comme se retrouvoit à présent le Roy, son Maitre, et son royaulme,
l'on ne debvoit uzer de délay. Car le temps pouvoit si bien enpourter
l'occasion qu'elle ne reviendroit, possible, jamais plus.
[40] Marguerite, fille de Henri II, qui fut mariée au roi de
Navarre, depuis Henri IV. Lorsque Sébastien, alors roi de
Portugal, fut tué dans son expédition d'Afrique le 4 août 1578,
il était âgé de vingt-quatre ans, et n'était pas encore marié. Le
cardinal Henri, son oncle, lui succéda.
Despuys, est venu le susdict ambassadeur d'Espaigne traitter avecques
moy de ce qui pouvoit concerner, icy, le service commung de noz
maitres, et m'a mis en avant deux choses, les quelles il estime bien
importantes, et quasi nécessaires à la chrétienneté: l'une est que, ne
cognoissant, à ce qu'il dict, aucung plus grand hérétique, en ce
monde, ny plus adversaire de la relligion catholique qu'est Me.
Cecile, qu'il est besoing que, de mon costé, au nom de Voz Magestez
Très Chrétiennes, comme aussi, luy du sien, au nom du Roy Catholique,
travaillions de luy faire perdre ce lieu, ceste faveur et crédit,
qu'il a auprès de la Royne, sa métresse. A quoy j'ay répondu que je
seray toujour prest de servir à la cause de la religion catholique, en
tout ce qu'il me sera possible, et que failloit regarder par où l'on
commanceroit ceste besoigne; car la dicte Dame avoit uniquement commis
tous ses affères au dit Cecile, et que difficilement ung prince
vouloit changer d'ung tel privé ministre, quant il s'en trouvoit bien.
Il m'a répliqué que déjà il avoit comancé d'y donner une bonne main,
ayant procuré qu'une partie de ses affaires s'expédie par autre
secrétaire que par luy, et que je n'obliasse de frapper mon coup,
quant j'en verray la comodité.
La segonde particularité est, que, si Voz Magestez Très Chrestiennes
et Catholique vous accordés de remonstrer vivemant à ceste Royne une
conjoincte résolution d'interdire à ses subjectz tout traficque et
commerce en France, Flandres et Espaigne, s'ilz ne reviennent à la
religion catholique et à l'obéyssance de l'église romayne, la dicte
Dame sera contrainte d'y réduire elle et son royaume, d'autant que
toutz les deniers de son estat sont prins sur les entrées, et yssues
des marchandises de ce royaume, et le principal revenu des seigneurs
et gentilshommes est en choses qui se transportent dehors, et celle du
peuple en manifactures et trafficqs, quoy cessant, sera impossible à
ses subjectz de se maintenir, dont estant les catholiques encores en
plus grand nombre dans le pays que les autres, ilz contraindront, par
la force de cette nécessité, tout le royaume de retourner à la
religion catholique, et que déjà il en avoit escript bien chaudement
au Roy Catholique, son Maitre, du quel il espéroit avoir responce du
premier jour, et ne seroit, à son advis, sans qu'il vous fît quelque
instance de me commander d'intervenir, et me joindre avecques luy, son
ambassadeur, pour en faire conjoinctement la déclaration requise à
ceste Royne, m'adjouxtant que, mesmes, il faudra que je parle le
premier, d'environ huict jours, devant luy, affin qu'il soyt veu
traitter ung peu moins rudement que moy ceste princesse, à cause de la
plus estroicte alliance que son Maistre a avecques elle; mais qu'il
viendra après confirmer de telle sorte la besoigne qu'elle sera
contrainte d'obéyr. Je luy ay répondu que je l'escriprois à Voz
Magestez affin d'avoir sur ce votre commandement, et que d'autres
personnes de bon entendement m'en avoient déjà parlé, comme à la
vérité, Madame, aucungs Italiens m'ont faict une si expresse
démonstration là dessus qu'il semble n'estre sans apparant fondement.
Votre Magesté considèrera ces quatre choses, dont les deux premières
qui concernent les mariages, du Roy et de Madame, vous atouchent de si
prez que je desire que la conclusion vous en demeure toujours en la
main, sans permettre que nul autre prince s'en empare tant qu'il le
puysse manyer à sa discrétion; car pouvez penser que nul, si non vous,
la mesnagera, sans y considérer son proffit, et sans y observer ses
heures, et ses momentz, pour s'en authoriser, luy et ses affères, au
monde, sans se soucyer beaucoup comant les vôtres, et ceulx du Roy, et
de Messeigneurs voz enfans, aillent; et, possible, en vous attendant
d'effectuer ung party, vous perdrés les deux, dont sera bon d'en avoir
si certaynes et pressantes ares qu'on ne vous y puisse plus uzer de
desfaictes et remises.
Touchant à Me. Cecile, l'on dict, à la vérité, qu'il est fort passioné
pour la nouvelle religion, et qu'il seroit bon qu'ung plus modéré tînt
ce lieu prez de sa Maitresse; mais je ne voy pas qu'il soyt aisé de
l'en oster, avec ce, qu'on m'a dict, qu'il dissuade la guerre de
France à sa Maitresse, et est bien fort uny avec le comte de Leyster,
qui faict profession de vous estre tout serviteur.
Quant à deffendre aux Anglois le traficque en France, il semble qu'il
sera bon que le Roy Catholique face ceste ouverture de le leur
interdire, premièrement, en Flandres et en Espaigne, parce qu'ilz ont
là leur plus grand commerce, et, si l'on void que cella serve à
remettre la religion catholique en ce royaulme, Voz Magestez en
feroient, incontinent après, faire leur déclaration; car, de commancer
en votre nom, cela pourroit divertir tout le traficque, que ceulx cy
ont en votre royaulme, pour le transporter ailleurs, qui est, à ce que
j'entendz, de plus de deux millions d'or de proffit, touz les ans, et
si, n'auriez, possible, rien advancé pour la relligion catholique.
Encores sera il bon de regarder si conjointement vous en debvez faire
la dicte déclaration avec le Roy Catholique; car il y a si estroicte
alliance de ceste princesse avecques lui, et entre leurs pays, qu'ilz
s'accorderont toujours ayséemant, et le Roy demeureroit, possible,
seul intéressé. Mais Votre Magesté me commandera son intention sur le
tout, et je métray peyne de la suyvre si exactement qu'elle cognoistra
que je n'ay rien en la mienne qu'ung parfaict desir de trez humblement
vous obéyr.
Ce gentilhomme, présent pourteur, est certain et fidelle et si secrêt
que luy pouvez commettre tout ce qu'il vous plaira, mesmes ce que
j'auray à dire à l'ambassadeur de Portugal, qui me presse de
respondre. Sur ce je prye Dieu, etc.
De Londres ce XXVIIIe de décembre 1568.
Despuis la présente escripte, le susdict ambassadeur de Portugal m'est
venu retrouver, avec une lettre qu'il a fraichement receue de
Lisbonne, du XIIIIe du passé, en la quelle il m'a faict voir ung
article qui contient que le Roy, son Maitre, s'en alloit à Almerin,
affin d'y attandre et recepvoir le comte de Feria, que le Roy
Catholique y envoyoit pour remètre en bon mesnage le dict Roy de
Portugal et la Royne sa grand mère, qui se pourtoient comme mal
contans, l'ung envers l'autre, à cause du mariage du Roy, qu'elle a
tousjour procuré le faire en la maison d'Hongrie, là où il le veut,
avec l'approbation du cardinal son oncle, et de tout son peuple, de la
mayson de France; et que les estatz de Portugal seroient bien tôt
convoquées pour le marier à la voix et contantement des
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