Quelques créatures de ce temps
by Edmond de Goncourt · French · Gutenberg #35223 · 352,016 chars · public domain (US)
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Title: Quelques créatures de ce temps
Author: Edmond de Goncourt
Jules de Goncourt
Release date: February 9, 2011 [eBook #35223]
Most recently updated: January 7, 2021
Language: French
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NOUVELLES
DE
EDMOND ET JULES DE GONCOURT
QUELQUES
CRÉATURES
DE
CE TEMPS
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
G. CHARPENTIER, ÉDITEUR
13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13
1878
Tous droits réservés.
ROMANS DES MÊMES AUTEURS
PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume
GERMINIE LACERTEUX.
MADAME GERVAISAIS.
RENÉE MAUPERIN.
MANETTE SALOMON.
CHARLES DEMAILLY.
SOEUR PHILOMÈNE.
IDÉES ET SENSATIONS.
EDMOND DE GONCOURT
LA FILLE ÉLISA.
Paris.--Imp. E. CATIOMONT et V. RENAULT, 6, rue des Poitevins.
PRÉFACE
Ce livre, publié à très-petit nombre et épuisé depuis des années, a paru
portant sur sa couverture: _Une Voiture de Masques_. Je réédite ce livre
aujourd'hui sous un titre qui me semble mieux le nommer.
Ce volume complète l'OEuvre d'imagination des deux frères. Il montre,
lors de notre début littéraire, la tendance de nos esprits à déjà
introduire dans l'invention la réalité du document humain, à faire
entrer dans le roman, un peu de cette histoire individuelle, qui dans
l'Histoire, n'a pas d'historien.
EDMOND DE GONCOURT.
Août 1876
QUELQUES
CRÉATURES DE CE TEMPS
L'ORNEMANISTE P...
Dans un coin,--chez Michéli,--en fouillant, peut-être êtes-vous tombé
sur des mauves enroulées? Ce devait être un plat, la guirlande devait
courir tout autour; mais ce n'est qu'un morceau, et les derniers
bouquets appellent vainement ceux qui devaient suivre. Un tesson, rien
qu'un tesson; mais les feuilles incisées et lobées sont d'un rendu si
vrai, elles courent en spirales ou s'épanouissent si harmonieusement,
elles se joignent, se nouent, se marient et se dénouent d'une si
gracieuse façon; il est si heureux et si spirituel ce retour à la flore
ornementée du moyen âge,--que les gens du métier vous diront: c'est une
oeuvre. Cela et un pan de coffre,--encore un fragment,--qu'on a essayé de
couler en bronze et dont la fonte n'a pas réussi,--rien ne devait lui
réussir, même après sa mort,--est tout ce qu'a laissé, ou à peu près,
P...
Les pieds au feu, un grog bien chaud sur la cheminée, à portée de la
main,--voilà ce qu'on nous a conté.
L'atelier de P... était rue Notre-Dame-des-Champs, au rez-de-chaussée.
Il était divisé en deux compartiments: le premier,--celui où on
entrait,--n'était que maquettes, tabourets, ébauches de cire, projets et
instruments de travail; aux murs, une collection de feuilles moulées sur
nature et un beau jour du nord, bien net là dedans,--le nécessaire de la
vie d'un artiste. Le second compartiment, séparé du premier par une
grande draperie et plus petit, était tout garni--à ne pas y jeter une
épingle--de petits meubles, de petits objets. C'était moelleux, soyeux
et douillet, un vrai nid... et tapissé! Même au plafond, P... avait mis
une tapisserie,--un de ces grands bois où courent des chasseurs en
veste Louis XV, une vieille tapisserie harmonisée en ses tons verdâtres,
et que P... avait relevée de baguettes dorées.--Là dedans, au fond,
était un lit, un bon lit, et une femme, sa maîtresse.
Clou à clou, il lui avait fait ce réduit. Le petit chiffonnier de bois
de rose et l'ancienne pendule signée Leroy, tout cela était venu peu à
peu,--commande à commande,--sou à sou.
Un des premiers, P... avait compris l'ornementation moderne et ce
qu'elle doit être. Comme tous les commençants, exploité d'abord par ces
gens arrivés dont la signature est un bon à vue sur le public, il avait
vendu un temps ses modèles,--des chefs-d'oeuvre,--pour des quinze francs,
pour des vingt francs. Puis la confiance lui était venue. Il était allé
lui-même aux fabricants. Lampes, flambeaux, vide-poches,
serre-papiers,--il ennoblit par de charmantes créations toutes ces
choses usuelles qui maintenant sont des objets d'art chez tout le monde,
ou à peu près,--faisant de grandes imaginations pour ces petits riens
abandonnés de tout goût et de toute grâce depuis bien des années, et
toujours pensant aux Grecs, ce peuple béni des arts, qui mettait
jusqu'aux tuiles de ses maisons les arabesques de sa fantaisie.
Entre autres charmants emprunts à la flore,--de deux feuilles de
violette il fit une coupe. Les deux feuilles simples, opposées, font le
creux de la coupe, et les deux stipules, croisées l'une sur l'autre,
forment le pied. Cette coupe a été offerte, nous croyons, à M. le baron
Taylor.
Puis il tentait un projet de vase,--un vase épique dont la base était la
création du monde. Sur l'ove marchaient les successions de générations;
l'histoire de l'humanité se déroulait d'étape en étape, et finissait à
une grande figure de la civilisation, debout et couronnant le vase
symbolique.
Enhardi, P... songea à se mettre un peu hors de page. Il fit un coffret
en forme de châsse. De petites figurines veillaient à chaque angle. Les
pieds du coffret disparaissaient sous un fouillis de plantes marines,
d'algues et de feuilles lancéolées courant l'une après l'autre, où
fourmillaient scarabées, bêtes à bon Dieu, sauterelles émaillées en leur
couleur. Le coffret fini, P... alla le porter à madame la duchesse
d'Orléans. Madame la duchesse d'Orléans, en qui revivait cette
intelligente protection des arts familière à Ferdinand d'Orléans,
accueillit l'artiste et l'offrande. C'est dire que la femme fut
gracieuse autant que la princesse fut généreuse.
Vinrent les mauvais jours, les privations, les gênes quotidiennes; puis
les caprices de sa maîtresse amenèrent la vraie misère, les dîners
incertains, la vie glanée au jour le jour.
P... souffrait depuis quelque temps. D'où? il ne savait. C'était une
organisation bien faible et déjà bien éprouvée par la maladie.--Un beau
jour, il fit apporter chez lui de la glaise, une grande table, et se mit
à modeler avec une assiduité âpre, n'écoutant ni conseils ni fatigue. Il
ébauchait un grand Christ en croix de dix-huit pieds de haut.
P... n'avait ni le genre ni l'habitude d'une pareille machine. Il
travaillait avec rage, s'emportant après la glaise rebelle, remettant,
ôtant, remaniant et revenant, et toujours à faire oeuvre de son ébauchoir
enfiévré. Le Christ ne venait pas, ne sortait pas. Ses amis haussaient
les épaules. Ils ne comprenaient pas que ce Christ était une envie de
mourant, et que les artistes ressemblent aux femmes qui, avant de
mourir, commencent toujours quelque tapisserie de longue haleine.
P... travailla ainsi une quinzaine de jours, ne quittant son travail que
pour manger. Il dînait alors avec des oeufs durs.
Un dimanche,--le samedi P... avait eu quelques amis,--c'était le
choléra;--on avait ri de lui parce qu'il avait comme la peur du
pressentiment;--sur les neuf heures, en rentrant, P... fut pris du
choléra. Sa maîtresse était couchée. Comme il sentait l'épidémie en lui,
il arracha de dessus la glaise les toiles mouillées, jeta ça par terre
et se roula dedans. Les atroces douleurs lui étaient venues; et lui,
écartant le rideau de l'autre chambre, les yeux et le visage tendus vers
cette femme, lui voulait sourire et lui souriait pour qu'elle ne
s'inquiétât pas.
La femme s'endormit.
Le lendemain matin, en entrant, on vit P...,--dont les veines s'étaient
cavées dans la nuit, --toujours une main à lever le rideau, toujours le
visage tendu vers la femme.
La femme eut peur; elle courut emménager chez celui que le mourant
appelait son meilleur ami.
P... fut porté à l'hôpital.
Du mort, il ne reste qu'un peu de cire et de plâtre, et le nom de Possot
qui vit encore dans la mémoire de quelques amis.
VICTOR CHEVASSIER
3 juin 1836.--Je suis arrivé aujourd'hui à la maison. Maman m'avait fait
faire un pantalon et un habit noirs. A midi, j'ai été au convoi de mon
père. Le cimetière était plein: hommes, femmes et les enfants qu'on
traînait par la main, tout le village, et encore des gens de Damblin et
de Fresnoy. J'ai eu du réconfort à voir cette foule.--Maman pleure.--Je
me suis fait installer un lit dans la bibliothèque.--Mon rêve est fini.
Maman est trop âgée, elle a maintenant la tête trop affaiblie et le
corps trop malingre, pour que je la laisse toute aux soins d'une
servante;--et elle s'est trop envieillie en cette vie de campagne, et
elle a trop vécu en la maison de mon père pour que j'essaye de la tirer
d'ici, et que je l'emmène à Nancy.--J'envoie ma démission.
4 juin.--Il fait du soleil. J'ouvre la fenêtre. L'orme du cimetière,
plein d'oiseaux, a sa feuillée toute frissonnante. A deux pas de l'orme
s'élève un peu de terre fraîchement remuée.--J'ai refermé la fenêtre. Je
me suis mis dans mes livres. J'ai retrouvé le Bodin. J'ai vu quelques
livres que je ne connaissais pas. J'ai trouvé un Calvin avec la
signature de Marie d'Écosse, 1584: elle était alors en prison.--Il m'a
fallu descendre: les fermiers venaient pour renouveler leurs baux. Ils
m'ont tenu deux heures. Je les ai fait attabler. Ils m'ont demandé une
diminution. Ils disent que le chemin vicinal a tranché sur le terrage
aboutissant à la pâture de M. Lourdel, et que c'est un dommage de quatre
bichets de blé. Je me suis défendu d'eux le mieux que j'ai pu: mais je
crains bien qu'ils n'aient percé mon ignorance, et ils ont dû s'en aller
en se disant qu'ils auraient meilleur marché du fils que du père.--Ils
apportaient à maman le beurre de la redevance. Il a fallu fondre le
beurre; et puis, on va faire la lessive. Maman a mis tremper tout le
linge dans le cuveau de la chambre à four. Tout cela a fait comme une
distraction à sa douleur.
20 juin. On est tout en l'air pour l'élection du maire en remplacement
de mon père. Le maître d'école est venu me consulter. Il m'a dit qu'un
bon choix ce serait M. Michaux, qui commande les pompiers.--Je ne
connais guère personne ici. Bien des vieilles gens, chez qui j'ai joué,
sont mortes. Les quelques amis de ma première jeunesse,--André, avec qui
je volais des _couèches_, et Robert, qui avait imaginé de mettre des
hameçons dans du pain pour pêcher les poules de la mère Langlumé,--et
les autres, sont loin finissant leur droit ou leur médecine.
2 juillet.--Je me suis installé tout à fait dans la bibliothèque; je
suis là avec mes vieux livres rustiques et mal vêtus, mais qui me
semblent mieux amis pour cela même. Je me mets à ne plus lire, mais à
relire. Je me suis retiré en une société petite, mais choisie.--Maman
m'a laissé mettre sur la cheminée les terres cuites de Rousseau et de
Voltaire, que j'ai achetées à mon voyage à Paris. Il n'y a pas eu moyen
d'obtenir qu'elle retirât deux timbales d'argent sur lesquelles sont
deux oranges. Elle m'a dit que c'était comme cela du temps de mon père.
J'ai sur le chambranle des portes des coloquintes qui sèchent et des
lions en bois blanc à crinière farouche. Maman ne peut comprendre
combien ces lions et ces coloquintes me sont désagréables.--Blangin m'a
écrit qu'il regrettait d'autant plus vivement ma retraite du _Phare_,
qu'il va fonder à Paris un nouveau journal d'opposition, dont il
comptait me donner la rédaction en chef. Cette lettre est restée toute
la nuit ouverte sur la table autour de laquelle je me promenais.--Après
tout, c'est cinq ans, dix ans peut-être d'étude. Ma pensée se trempera
aux amertumes de la solitude, et sortira plus aguerrie et plus virile
pour la lutte. J'apporterai aux âpres polémiques une verve mûrie, et
toute une jeunesse condensée et impatiente.
25 juillet.--Allons! il n'y a pas décidément un homme avec lequel on
puisse causer. Sortez ces hommes-là du prix des «paires» et des fauchées
de pré, ils perdent la pensée.--Rien n'est pour eux en dehors de
cela.--Ils mangent bien parce que le gibier et le poisson sont
abondants. Ils sont buveurs parce qu'ils sont vignerons.--De ce que je
n'ai pas six pieds et le teint rouge, ils me regardent comme
poitrinaire.--«Vous allez nous en tuer de ces perdreaux, monsieur
Victor, avec les bons fusils de votre père,--m'a dit le père Jansiau en
regardant les trois fusils accrochés au manteau de la cheminée.--Je ne
chasse pas», lui ai-je dit. Ç'a été un étonnement quand Jansiau leur a
dit que je ne chassais pas.--Ils auraient bien envie de me traiter de
séminariste, comme j'ai toujours le nez dans mes livres; mais ils savent
que j'ai écrit dans les journaux contre le gouvernement, ce qui
contribue encore beaucoup à me faire regarder comme quelqu'un
d'étrange.--Il faut tout penser en soi, en cette terre abdéritaine. Pas
une oreille digne de vous.--Les petits châtelains des environs sont des
paysans de la pire espèce.--Véritablement, je suis comme dans un pays
dont je ne saurais pas la langue. Il y a des jours où je me tâte, me
demandant si je ne suis pas fou, tant tout ce qui m'entoure a une autre
façon de tête que moi.--Après souper, ma mère se met à son orgue
portatif, elle en tourne deux ou trois airs, et puis je monte me
coucher.
30 juillet.--Les fermiers ont apporté ce matin des poulets maigres.
Maman m'a envoyé chercher le bail, et quand elle a vu que je n'y avais
pas inséré «dix chapons gras, vifs, emplumés, la queue en faucille», les
reproches ont commencé, et duré du dîner au souper: que je n'avais aucun
soin de nos affaires, que ce n'était pas la peine d'avoir un fils qui ne
sût pas mettre tout ce qu'il faut dans un bail...--J'ai écrit à Paris
pour avoir un portrait d'Armand Carrel.
Septembre.--Cette allée du jardin est tout étroite et longue. Elle a
deux pieds de large avec une bordure de buis mangée par place. Elle est
garnie de petits cailloux criants. Je vais jusqu'à la porte qui s'ouvre
sur la route de l'Ermitage; je reviens au bâtiment de l'écurie; je
retourne jusqu'au bout, et toujours ainsi. Je la sais par coeur cette
allée droite, et elle est dessinée aussi nettement dans mon cerveau que
dans le jardin.--Je ne sais pourquoi je m'y promène, mais je m'y promène
à présent toute l'après-dînée; et quand il vient quelqu'un pour me
parler et que je suis dans le jardin, maman dit: «Victor?... il fait du
sable.»--Cette allée, et les deux bouts de terrain qui l'accompagnent,
ont l'air de trois rubans juxtaposés. D'un côté, des choux, des
groseilliers et des carottes; de l'autre, de l'herbe où des pommiers
mettent leurs ombres grêles.--Des haies de fagots me séparent à droite
du verger de la fabrique de limes; à gauche, du verger des
Nantouillet.--Une vingtaine de rosiers régulièrement distancés de vingt
pas en vingt pas, comme des sentinelles, sont sur le bord de l'allée, et
je pourrais dire, tant je les ai vus de fois, la forme de chacun, et le
dessin des bouquets de feuilles, et celui qui a sur son petit tronc une
ligature de soie bleue pour une bouture, je pense.--Je sais tout de
cette allée, et le banc au bout usé et noirci par la pluie, et la
tonnelle auprès des deux cornouillers de l'entrée. Rien n'est monté
après cette tonnelle, et elle est là, tendant l'épaule, pour que quelque
chose y grimpe.--Un peu de distraction me vient quelquefois du gros
poirier de rousselet, où des frelons, grands comme la moitié du doigt,
ont installé leur nid, faisant des envolées furieuses. Dans la bande
d'herbe, de l'autre côté, je vais voir le réservoir. Entre les pierres
de revêtement poussent de petits saules. Quand il fait beau, deux petits
poissons viennent jouer à la surface de l'eau.--Je ne puis dire combien
cette allée m'irrite et m'ennuie. Elle est inexorable comme une ligne
droite.--Par hasard, j'ouvre la porte. Je vais une demi-heure, une heure
dans la campagne. Un pays plat à perte de vue, des champs coupés à la
règle. Des paysans passent sur des voitures de foin, dormant les yeux
ouverts. Puis le cri des roues dans les essieux diminue et finit. Le
paysage est immobile comme un décor, et j'en veux à la campagne de son
calme et de son silence. Je prends la fièvre à voir cette nature qui ne
me répond rien.--La maison aussi me semble avoir pour moi un méchant
sourire, comme une vieille.--La servante, à qui ma mère donne les
ordres, ne m'écoute pas quand je lui parle.--Les dindons de la cour
courent après moi quand je vais au jardin.
Mars 1837.--L'hiver a été long, froid, pluvieux. J'ai lu.--Le portrait
de Carrel est accroché dans ma bibliothèque. Je suis tombé l'autre jour
sur ce passage de Plutarque: «... Marcellus fut enterré par ses ennemis
qui l'avaient fait mourir. Son sort est grand et glorieux; car l'ennemi
qui admire et honore la vertu qu'il redoutait, fait bien plus que l'ami
qui témoigne sa reconnaissance à la vertu dont il a reçu des
bienfaits.»--Ce portrait est sur le mur du fond. Le soleil l'éclaire en
se couchant.
Voilà les huit plus longs jours que j'aie vécu. On a cuit des poires au
four. Maman m'a pris la bibliothèque pour les faire sécher sur des
claies. Il pleut. Je me tiens en bas, regardant par les carreaux la
pluie, et forcé de recevoir qui vient.
A soi la publicité! Chaque matin éveiller Paris avec son idée! Avoir le
journal qui fait la parole ailée! Tous les jours battre la charge,
renvoyer le sarcasme comme un volant, attaquer, riposter et tenir la
France suspendue à sa plume! Donner sa fièvre à ce grand public,
l'agiter de sa passion, le pousser à la brèche, à l'ennemi! Se réjouir
l'oreille au bruit des flèches barbelées qu'on lance et qui sifflent!
Être quelque chose à l'intelligence de tous! La lutte, la lutte
quotidienne! Vaincre tout un jour! Se coucher, ses adversaires sabrés!
Se montrer brutal comme la logique! Reposer, ne jamais dormir! Répondre
aux ennemis qui se démasquent, aux hostilités qui surgissent, aux
arguments qui se relayent! Être prêt le jour, être prêt le lendemain,
être prêt à toutes les heures de cette vie militante! La guerre de la
tête enfin! Oh! les belles fatigues!--Le journal de Blangin est fondé.
Le premier numéro, à ce qu'il m'écrit, a fait un certain tapage.
J'avais envoyé la carcasse du programme.
L'esprit de maman se dérange, mais sa santé s'améliore. Elle a des
absences et semble par moment troublée en sa raison. Elle ne garde sa
tête que pour tout ce qui est affaire. Elle me reproche souvent mon
humeur casanière. La vieille femme devient de jour en jour plus aigre et
plus montée contre ce qu'elle appelle ma paresse et mon insouciance.
Il naît en moi des idées de découragement et de dégoût de la vie. Être
ainsi enterré dans un village! Contre cette solitude d'esprit, mon
cerveau tiendra-t-il? Il me prend des terreurs de ne pouvoir plus rien
quand la liberté me viendra.--J'ai fait le compte de ce que nous
possédons, à nous deux maman; avec le petit bois de la Charbonnière,
nous avons bien 100 000 fr.; mais au taux de la terre, cela ne rapporte
guère que 2000 fr. Il est donc impossible d'aller habiter Paris. Du
reste, ma mère ne voudrait jamais y consentir. C'est par moment des
voeux impies...
Je me suis désabonné à mon journal. Je ne veux plus rien savoir de ce
qui ce passe là-bas.
Maman veut que je me marie. Elle m'a parlé de la fille de Capron, des
soeurs Cadet, de la petite Noémi. Je lui ai répondu par un _non_ formel.
Nous sommes allés au chef-lieu aujourd'hui.
Au théâtre, maman m'a présenté à M. et madame Langot et à leur fille.
Nous avions deux places dans leur loge. Bocage était de passage. Il
jouait _Antony_. Au moment où Antony demande une chaise de poste et
jette sur la table de l'auberge une bourse sans compter ce qu'il y a
dedans, un individu aux premières loges s'est mis à dire tout haut,
qu'on n'achetait pas une voiture comme cela; on l'examinait, on la
marchandait et l'on comptait son argent. Tout le monde, dans la salle,
paraissait du sentiment de l'individu.--M. Langot est un gros homme qui
paraît inoffensif. Je n'ai pu tirer de mademoiselle Langot que des oui
et des non. Elle n'est pas jolie. Elle a l'air doux. Ma mère m'a dit
qu'elle chantait au piano, et qu'elle devait avoir deux cent mille
francs à la mort de son père.--Au fait, maintenant que ma vie est
terminée... Et puis, peut-être, un enfant cela vous rattache-t-il à
vivre?
Je me suis marié. Ma femme est nulle. Elle a le coeur sec, le jugement
petit et étroit de la province, l'avarice passée dans le sang des
familles terriennes. Mon beau-père est vain, braillard, insupportable,
poussant l'ignorance au delà du permis, le ridicule au delà du croyable.
J'ai eu toutes les peines du monde à le faire revenir sur l'idée qu'il
avait d'illuminer la tombe de sa mère le jour de mon mariage avec sa
fille. L'autre jour il m'a dit: Vous aimez les antiquailles? je vous
donnerai une pipe romaine qu'a trouvée un de mes ouvriers dans mon bois
de...--Aristophane aurait fait une belle comédie avec cette idée et sous
ce titre: «Prométhée, gendre de Plutus.»--Journellement, pour les riens
du ménage, ce sont des scènes entre maman et ma femme; maman me
reproche de ne pas la faire respecter par ma femme; ma femme me dit que
je donne toujours raison à maman. Je suis ballotté entre ces deux
jalousies. Elles boudent, et lorsqu'elles se raccommodent, elles
s'allient et se tournent toutes deux contre moi.--Mon beau-père vient
passer ici des huit jours, et quand il est là, toujours parlant avec sa
grosse voix, je n'ai plus même à moi le silence du calme.
J'ai un fils. Tant qu'il sera petit, je le ferai jouer dans le jardin;
quand il sera grand, je lui mettrai une blouse et lui achèterai un bout
de champ; et puis aille la charrue!
Je me suis rencontré hier avec le monsieur de Paris qui est venu faire
de l'agriculture à la ferme de Levecourt. Je l'ai salué, nous nous
sommes mis à causer. Depuis neuf ans, c'est la première conversation que
j'aie eue. Il m'a invité à venir le voir.
M. Dumont, de Levecourt, est mieux qu'une ressource; il a un charme de
rapports et d'esprit, et des façons cordiales, qui me poussent de jour
en jour à son amitié.--C'est un ancien garde du corps; et quoique nous
différions entièrement de manière de voir politique, nous discutons sans
disputer.--Il est venu souvent cet hiver souper à la maison.
Voilà quinze jours que je n'ai vu M. Dumont.--Ma femme aurait dit, la
dernière fois qu'il a soupé à la maison, devant son domestique, qui
mettait le cheval à la voiture, que «je ne pouvais pas continuer à
manger ma fortune, en tenant table ouverte».
7 juillet 1845.--Mon petit garçon s'en est allé, le croup l'a emporté.
Il était beau et souriant vendredi encore... Des gens du pays qui ne
m'aiment pas ont jeté le soir, par-dessus la haie de mon jardin, un
petit cochon de lait mort...
10 décembre 1847.--Ma femme a vendu 17 fr. 50 cent. les paires de
Colombey, à Jangeneux, marchand de blé à Gray, payable au 1er avril.
26 février 1848.--Le percepteur vient de m'arrêter sur la place; il m'a
lu son journal. Une révolution...
BUISSON
C'est un livre, un gros livre dans un cuir de Russie bien grenu et de
sauvage odeur. Il y a aux quatre coins des plats quatre pensées; il y a
entre les nervures du dos cinq pensées, et au milieu de toutes ces
fleurs de souvenir dorées de bel or fin se lit: _Jules Buisson, Essais
d'eaux-fortes_.
Ce livre unique où une main amie a rangé, comme des reliques, toutes les
pièces, a réuni tous les _états_, mettant devant ces chères images les
vers explicatifs gravés eux aussi à l'eau-forte et faisant choix des
tirages, et les échelonnant l'un après l'autre,--ce livre tient l'OEuvre
d'un artiste. Feuilletez-le en ses pages; et vous aurez le recueil des
imaginations de Buisson, de son premier à son dernier jour,--du jour où
il fit une planche entre une leçon de M. Ducauroy et une leçon de M.
Valette, au jour où il dit à sa pointe: Adieu, paniers! vendanges sont
faites! et jeta aux champs ses bouteilles de vernis.
Buisson entra dans la vie positive à une belle sortie de collége. Il fit
comme tout le monde, et alla s'asseoir sur les bancs de l'École de
droit. Mais en son chemin, il rencontrait mille accidents de la vie,
mille petites scènes animées qui sollicitaient coup d'oeil et obtenaient
souvenir. Au Luxembourg il voyait de beaux petits enfants rieurs qui
jouaient près des bassins, puis s'asseyaient sur les bonnes de pierre,
tout rouges de courir, laissant voir leurs mollets dodus. Souvent, dans
les rues de la montagne Sainte-Geneviève, il laissait complaisamment
tomber le regard sur des dogues muselés, rognés d'oreille et de queue,
les bajoues piquées de poils rudes comme des soies de porc, le museau
plissé et relevé pour montrer de petits crocs blancs, incisifs et
entêtés, chiens tout nerfs et chair, sanglés dans leur peau, et les
rognons et le train de derrière puissants comme chez certains monstres
assyriens. Par les rues, il se cognait parfois à des habits grotesques,
à des faces étranges, à des échappés d'un conte fantastique, des
docteurs Pyramide ou des Pasquale Capuzzi. Lors son ami Prarond le poëte
lui disait, aux heures des rimes conseillères:
J'ai trouvé des Goya cachés sous vos Pandectes,
Ami! j'ai dépisté parmi de longs discours,
Entre autres notes fort suspectes,
Que sur Papinien vous recueillez aux cours,
En marge et grimaçant dans des cadres fantasques,
Bien des nez de travers et bien des fronts cornus,
Bien des figures bergamasques,
Et des ânes prêtant ou réclamant leurs masques
A des visages bien connus.
Buisson oublia d'être juge, et se mit à dessiner des bouledogues. Et si
bien il en dessina, si bien il en moula, si bien il en sculpta, qu'il
eut à l'Exposition de 1842 «deux dogues», tableau acquis par la Société
des amis des arts. Son tableau acheté, envie lui prit de graver son
tableau, et il se trouva avoir et la pointe libertine de Chaplin, et la
manière grasse et ressentie d'Hédouin dans son _Étable_, et la science
du _vernis mou_ de Marvy. Que si vous ouvrez le volume, et que vous
passiez la garde de papier _peigne_, vous rencontrez tout d'abord ces
deux chiens, l'un couché, l'autre debout sur ses pattes de devant et
l'oreille inquiète, tous deux solidement accentués et étalant des
contours comme tracés par une plume de roseau qui aurait poché
victorieusement les ombres. Le sol, les murs, les accessoires du chenil,
dans un certain _brut_ pittoresque, viennent à l'oeil dignes presque des
bassets de Decamps.
Puis, il s'abandonna à rêver. Au réalisme de sa première oeuvre succèdent
les pensées tournées vers les créations imaginatives, les aspirations,
les songeries par les champs de l'inconnu, les contours ondoyants et à
peine entrevus, la recherche de l'idéal; à la réalité rigoureuse succède
le dédain des pensées trop écrites. Une effacée réminiscence d'un
tableau italien du musée de Tournai lui tourmente la main, et sur le
cuivre, dans les griffonnages à toute bride d'un paysage de Cythère,
s'enlèvent discrètement le beau corps et la gorge milésienne d'une
jeune Muse endormie. Les Amours ont volé ses vêtements, ils les ont
livrés au Zéphyre,
Zéphyre court de fleurs en fleurs,
Et l'on n'attrape point Zéphyre.
Par les fonds incertains, ce sont de mystérieuses envolées d'Amours, et
les vagues des vêtements flottant dans l'air,--un rêve antique qui
remonte au ciel sur le premier rayon de soleil.
Cet homme à la façon des soldats de Salvator, une toque à plume sur la
tête, torse à moitié nu, se caressant sa longue barbe avec sa main, est
Finsonius:
_Belga Brugensis hic est, sed Parthenopensis amore
Artis Finsonius sceptra jocosa gerens._
--Une figure de peintre provincial retrouvée par un ami de
l'aquafortiste, Philippe de Chennevières.
Buisson se plaisait à ces illustrations d'ouvrages écrits par des plumes
qui lui étaient chères et de préférence aimées. Ils étaient quatre en
ce temps heureux de la gaie jeunesse, qui pensaient ensemble, et se
parlaient et se répondaient l'un à l'autre en tout: prose, rimes ou
dessins. Aussi, presque toujours, Buisson se fait écho de la poésie et
de l'amitié; et Prarond et Levavasseur chantent tour à tour sous sa
pointe, à moins que les _Contes normands_ ne lui donnent l'idée de
dessiner une vieille Normande, le nez crochu, le bonnet de coton en
révolte, une bouteille sous le bras, trouvant que le vent est rude,
l'équilibre difficile, et le pont étroit, et chantant son _Ave_
d'ivrognesse:
Ma bonne Vierge, laissez-mai passer
Je n'berai pus quand il fera ner.
Et tout après le «Chenil», le frontispice des fables de l'ami Prarond.
Préault voulait exécuter ce frontispice en marbre. Des Amours entourent,
avec la grâce perdue du XVIIIe siècle, un rustique médaillon de
mademoiselle de la Sablière, jeté dans les feuilles. Au bas, les Amours
jouent avec des fleurs, puis ils volent et s'asseyent et se renvolent,
et le premier arrivé tend le bras et met une couronne de fleurs des
champs sur la tête de l'hôtesse du fablier.--Et vraiment c'était un
Clodion.
Mais Levavasseur a dit quelque part:
La rime est une esclave
Qui de dame Raison
Fait le ménage et lave
La petite maison.
La maîtresse est hargneuse,
Et du soir au matin
La vieille besogneuse
Met de l'eau dans son vin.
La servante est folâtre
Et dérobe au tonneau
Le vin de la marâtre
Qu'elle met dans son eau.
Vite du giron de la servante décolletée, les épaules au vent, la chemise
aux hanches, monte avec la fumée blanchâtre des fagots une ronde
d'effrontés parpaillots qui embrassent et cajolent la servante, et
grimpent boire le vin jusque sur le manteau de la cheminée. Bientôt
voilà Buisson qui enfourche le balai, comme Penguilly; le fantastique
le visite; et voilà les eaux-fortes de minuit. Tantôt c'est un cavalier
fort maigre, et vêtu de noir, qui chante des séguedilles à la nymphe de
l'Arnette; tantôt c'est un burg au haut d'un mont, soutenu par des
consoles humaines; deux petits bonshommes grotesquement accoutrés
sonnant de l'olifant, poussent avec leurs montures jusqu'au château
magnifique, et dans un coin est accroupi, les coudes aux genoux et les
mains aux oreilles, un petit Belzébuth cornu, grand comme
l'ongle.--Eaux-fortes étranges, d'un ton roux qui rappelle l'encre
rougie par le temps des dessins à la plume du Guerchin et du Vinci.
Que Levavasseur, après avoir lu une parade de Dominique, fasse _Pierrot
couveur et roi_, Buisson regarde une image de Watteau, et lui fait deux
Pierrots: Pierrot pendu, la lune le regardant:
Je n'aurais cru d'avance
Qu'on pût être si bien au bout d'une potence.
Que de sots préjugés on a sur terre, hélas
Quand on voit en passant ces choses--là d'en bas!
Puis Pierrot en collerette, son serre-tête noir un peu passant sous sa
coiffe blanche, et faisant à deux mains un mémorable pied de nez; ceci
est pour l'épilogue:
Tes dix doigts allongeant ton nez original
Nargueront le public dans un lazzi final.
Levavasseur raconte-t-il, en bon Normand, la vie de Corneille, Buisson
ne manque, comme vous imaginez, si belle occasion de portrait.
Ici le fabuliste Prarond a le _Cavalier et le cheval_ à faire sauter un
fossé. Buisson se rappelle les fuites rapides, les croupes qui
s'effacent, les cavaliers couchés à l'avant, les queues droites à
l'horizon, les chevauchées tempétueuses, toute cette _furia_ équestre
qu'il livrait en ses heures de fièvre à des panneaux oubliés; il enlève
d'un bond la fable de Prarond, et, la tête échauffée, sur un coin de la
même planche, il jette pour l'ami Levavasseur une houle impétueuse de
cavalerie tournoyante avec le mouvementé d'un Maturino dans un défilé du
Guaspre. Dans ce _griffonnis_ le Cid fait rage de la vieille épée de
Murdora le Castillan. Écoutez le _Romancero_: «Il défit tous les Mores,
prit les cinq rois, leur fit lâcher la grande prise et les gens qui
allaient captifs.»
Buisson est allé en Normandie. Il a rapporté de la lande de Laugé de
solides études, de véritables études normandes; il a rapporté «les
chemins verts, les mares perdues dans l'ombre du soir, les ciels verts,
la prime verdure d'avril sur les haies et sous les futaies, les nappes
vertes des prés déroulées sous les bois, les tons bleus et violets si
légers des arbres qui vont ouvrir leurs premiers bourgeons». Mais le
pays de Goya l'appelle, et en l'automne de l'an 1845 son ami Levavasseur
lui écrit:
_Monsieur_
_Buisson, peintre français, fonda de las Naranjas, calle de Jovellanos._
C'est donc vrai, le soleil a des rayons étranges
Qui naturellement font mûrir les oranges!
Vous qui n'en aviez vu comme moi qu'au bazar,
--Enfants emmaillottés dans un papier de soie,
Vous en avez cueilli dans votre folle joie
Aux orangers de l'Alcazar,
Il court les Espagnes; il s'enivre de soleil, il s'enivre de haillons
drapés avec un air de pourpre, de couleurs chatoyantes, d'ombres
rousses, de terrains brûlés, d'horizons en incendie et de firmaments
zébrés; il dessine le mendiant s'épouillant, et la manola alerte, et le
_presidio_ lézardé, et tout le peuple bariolé. Il essaye de fixer en des
pages d'album cette lumière d'or, cette misère splendide. Il croque des
brigands, lazaroni à fusils, se chauffant au crépuscule dans une gorge
morne. Il court ce qu'on voit et ce qu'on montre, les Murillo de la rue
et du _Museo del Rey_. Il s'éprend des vieux et des terribles, de
Correa, d'Alonzo Beruguete, de Liaño, de Gaspar Becerra, de Dominique
Théotocopuli.
D'Espagne, il rapporte un tableau: une cour au bas d'une église, au bas
d'un énorme Christ en bois peinturluré, hommes et femmes bigarrés
d'écharpes, de mantes, de chapeaux mahonnais, les uns poussant devant
eux des troupeaux de cochons truites de rose; les autres, des ânes se
pressant et se bousculant et tintinnabulant d'alcarazas. Le ciel est
vert sombre avec des filets violets; un coloris brutal, un dessin
violent; mais sous les crudités de ton et les inhabiletés de brosse, une
riche palette, une méritante audace.
D'Espagne il rapporte une petite eau-forte, une carte de visite. Devant
un terrain qui fuit à perte de vue, caillouteux et désolé comme les
Alpujuras, près d'une source tarie, au pied du squelette d'une
broussaille exfoliée, une tête coupée, les yeux clos, les lèvres
entr'ouvertes, les veines du col bavant sur le sol une mare rouge; un
souvenir des deux Sévillains pantelants, Valdès et Montanès.
Mais tournez la page des Valdès, des cauchemars, de l'école
_terrifique_, et venez vite voir les beaux enfants, les méplats charnus,
les faisceaux de plis aux jarrets, le potelé, le grassouillet, le dessin
rebondi de l'enfance. Une statuette de Flamand, un Giotto enfant, lui
donnent, celle-ci une étude, celui-là un succès. Une petite fille vue de
dos lui livre un chef-d'oeuvre. Il y a là les caresses de l'artiste, et,
dit-on, du parent. Comme toutes les courbes sont pleines! comme la
pointe lutine! comme elle rondit le long de ce galbe douillet! la
réjouissante graisse étoilée de fossettes!
Salut, madame la Fable! Elle est vue de dos, laissant pendre un coin de
draperie et se regardant dans un miroir:
Même quand elle prend, par un beau jour d'été
Au bord d'un fleuve ou sur le sable,
L'uniforme charmant de dame Vérité,
A certain regard effronté,
A cet air nonchalant, au miroir emprunté,
On reconnaît toujours la Fable.
Cette eau-forte, publiée par _l'Artiste_, est la gravure, moins trois
Amours dans le ciel, d'un tableau de Buisson, qui joua de malheur. Il
fut reçu à l'Exposition de 1848, le 23 février. Le lendemain, tout le
monde exposait de droit. Un instant Buisson avait dû arriver vraiment au
public: on avait parlé de lui pour illustrer _l'Âne mort_ de Jules
Janin.
1848 a dispersé le cénacle et mis un écriteau à la porte de l'atelier
hospitalier. Mais Buisson n'a laissé partir ses amis qu'après qu'un
chacun a eu un beau portrait à mettre en tête de ses oeuvres. Il a gravé
d'une pointe onctueuse la tête bien en chair du fabuliste; il a gravé
avec la pointe fine d'Henriquel le profil élégant de Levavasseur; il a
gravé la barbe de l'ami Philippe; et quand il les a eu tous
_pourtraicts_, il n'a pas voulu que ces visages qui s'étaient fait face
si longtemps fussent séparés. En mémoire des années qui ne reviennent
pas, il les a tous réunis dans le frontispice du livre de M. de
Chennevières, faisant de l'un une cariatide nue, sortant d'une gaine
l'habit de l'autre, appuyant sa fantaisie architecturale sur la tête de
celui-ci et la couronnant de son portrait:
Avec les cheveux en broussaille,
Le front saillant et les yeux creux,
Dent qui mord et bouche qui raille!
Et maintenant Jules Buisson plante ses choux près de Castelnaudary. Il
ne grave plus, il ne peint plus. Il est marié; il cause engrais avec ses
fermiers. Rarement il lit cette _Comédie humaine_ que Balzac lui avait
donnée pour avoir aidé à la décoration de son petit hôtel du faubourg
du Roule. Il s'est retiré en un coin de grasse terre, oublieux de son
talent passé; et si parfois du ciseau qu'il vient de se faire envoyer,
il dégrossit une tête d'animal dans un tronc de poirier, c'est pour
mettre au-dessus de la porte de ses étables.
NICHOLSON
+-------------------------------------+
| Come and see |
| |
| THE LORD CHIEF BARON NICHOLSON. |
| |
| At the Coal Hole tavern. |
| |
| STRAND[1]. |
+-------------------------------------+
L'affiche est ornée d'une énorme tête de Nicholson en perruque et en
rabat.
En bas, à la _bar_[2] de la taverne, vous payez un schelling; montez
l'escalier, et entrez dans la salle. La salle est un rectangle recouvert
jusqu'au plafond d'un papier couleur bois. Aux deux côtés de sa longueur
sont figurées quatre cheminées surmontées de glaces dans des cadres de
chêne, décorés d'arabesques en bronze. La salle est coupée de longues
tables d'acajou; les tables sont entourées de bancs recouverts d'une
moquette rouge jaspée de noir. Sur la table il y a des verres, des
carafes, des bols de verre bleu qui servent de sucriers. Huit becs de
gaz éclairent la salle. Aux murs est appendu le prospectus colorié d'une
école de natation d'hiver; aux murs est accrochée à un clou une plaque
de verre noir portant en lettres de cuivre le mot: _Beds_[3]. Dans le
fond de la salle, le plancher ressaute d'un pied; et au centre de
l'estrade s'élève, réservée au chef baron, une petite table où brûlent
deux bougies. A côté des bougies, au-dessus d'un étain bien luisant, «la
bonne vieille boisson écossaise, richement brune, mousse par-dessus les
bords en glorieuse écume», comme dit Burns.
[Note 1: Venez et voyez le grand juge Nicholson à la
taverne du _Trou au charbon_, dans le Strand.]
[Note 2: Comptoir.]
[Note 3: Il y a des lits ici]
Aux pieds de Nicholson, sur un canapé au dossier de jonc, sont assis le
greffier, le conducteur du conseil, l'avocat. Une petite barre en bois
blanc, où viennent déposer les témoins, se dresse à la gauche du
tribunal. Dans l'enceinte réservée est encore un grand piano à queue qui
accompagne les chansons grivoises chargées de faire attendre le procès.
La table la plus rapprochée du tribunal reçoit le jury, jury qui se
recrute parmi les buveurs de «gin» de bonne volonté. Un appel de noms
imaginaires est fait. Chaque juré prend la Bible entre le pouce et
l'index de la main droite, jure de juger d'après sa conscience, baise la
Bible, et la passe à son voisin, qui fait de même, et la baise, et la
repasse. Nicholson demande un cigare. L'huissier appelle la cause. Le
conducteur du conseil, connu sous le nom du _savant sergent_, et qui
s'est occupé avec succès du génie dramatique chez les anciens et les
modernes, lit l'acte d'accusation. L'avocat, qui est un habile étudiant
en droit, présente la défense. On appelle un témoin, puis un autre, puis
un autre. Tantôt il vient une vieille fille les cheveux gris lui
battant sur les joues, lunettes sur le nez, robe rosâtre à volants,
mantelet de soie grise, chapeau avec des bouquets de bluets; la démarche
intimidée, la voix mince et fluette, l'accent pudibond, croisant les
bras sur la poitrine; une personnification femelle du _shoking_; puis
c'est un garçon coiffeur qui entre «comme le torrent de la Moréna», qui
monte à la barre comme on monte à l'assaut, qui frappe du poing, qui a
un toupet jaune ébouriffé, qui se dépêche, qui crie, qui bredouille, qui
répond avant qu'on l'interroge, qui raconte quand on lui dit de se
taire, qui se démène, qui cherche machinalement et fiévreusement son
tablier de sa main, qui s'essouffle, qui se mouche dans son tablier, les
yeux hors la tête, la voix glapissante, haletant, prolixe, bavard et
bavardant, toujours exubérant, toujours parlant;--et ce coiffeur et
cette Anglaise, et ce _blackguard_ et cette lady, c'est un homme, un
seul homme, le même homme! Cet éternel témoin, le chef baron n'a-t-il
pas raison de l'appeler «le plus comique dessinateur de types comiques,
depuis la splénétique vieille fille jusqu'au garçon coiffeur avec son
tablier à bavette»?
Mais Nicholson a un peu avancé la tête. Il a adressé une question au
témoin, et toute la salle est partie d'un éclat de rire.
Nicholson est petit, apoplectique. D'énormes favoris noirs encadrent sa
figure carrée et massive, comme la figure d'un financier d'Hogarth. Ses
traits sont pleins et ronds; il a le teint frais; il a de petits yeux
qu'il rapetisse encore en clignant et en plissant la paupière; et ce
manége leur donne une indicible chafouinerie. Rominagrobis faisant le
mort devait avoir cet oeil demi-fermé, narquois et guetteur. Il a la
grande perruque poudrée de chef baron à grands anneaux, tirant sur le
front une ligne droite comme faite à la règle, et trouée au sommet par
un petit trou qui laisse échapper la chaleur de la tête. Il a le rabat
blanc, les manchettes et la grande robe noire. Nicholson ne rit jamais;
il parle lentement; il a dans toute la physionomie comme une bonhomie
bridoisonne, et comme une sournoiserie de vieux juge. Souvent, il fait
avancer sa lèvre inférieure sur sa lèvre supérieure en homme de mauvaise
humeur qui boude un mauvais argument. Il joue de façon exquise et de
bonne comédie le perpétuel demi-sommeil d'un tribunal.
Nicholson se complaît aux causes d'adultère; il a fait son domaine des
infortunes conjugales: tout le scandaleux judiciaire est bien venu de
lui. En ces causes, les grasses façons de dire ont leurs coudées
franches; les équivoques, les allusions, les demi-gros mots ont beau jeu
dans ces libres plaisanteries, dont l'histoire du marron de Sterne est
comme le type. C'est en plein croustillant que Nicholson excelle à faire
les mille et une confusions de «l'Avocat patelin», à jeter au beau
milieu d'une plaidoirie une interrogation cynique, à déchirer d'une
phrase les gazes de pudeur de la défense; et pour peu que les tribunaux
anglais aient évoqué quelque belle «conversation criminelle», aussitôt
la parodie est prête, juge, avocat, greffier se donnant la main. Les
causes s'improvisent, à peu près comme ces drôleries de la comédie
italienne où les acteurs, avant d'entrer en scène, lisaient sur une
pancarte accrochée dans les coulisses le canevas de leurs lazzis. Et
cela dure tout autant qu'une petite pièce de nos boulevards: une
vingtaine de jours, un mois. Nous avons vu toute une soirée débattre la
vraisemblance d'un adultère en cab, avec des: Comment? que vous ne
pourriez imaginer.--L'Anglais, qui aime à boire, va se coucher sur un
verre de grog, et sur un résumé du chef baron de la plus impartiale
salauderie.
Quelquefois la cour de justice du Trou à charbon évoque une cause
politique réelle ou fictive; alors elle se met à être comme la face
grotesque des haines anglaises. Tout Londres se rappelle le succès
récent qu'obtint Nicholson avec son fameux procès: «Haynau et les
ouvriers de la brasserie Barclay-Perkins.»
Licence singulière et sans précédent dans les moeurs d'un peuple! Parodie
unique et surprenante! Le jury, et le juge, et l'accusé, et les témoins,
et la défense, et l'accusation,--la Justice! abandonnés à tout l'humour
d'un Swift de taverne, traduisant en libertines railleries l'amère
parole de Shakspeare sur la jugeaillerie humaine: «L'homme, cet être
vain et superbe, revêtu d'une autorité passagère, lui qui connaît le
moins ce dont il est le plus certain, son existence fragile comme le
verre, se plaît, comme un singe en fureur, à exercer les jeux de sa
puérile et ridicule puissance à la face du ciel, et contriste les
anges.» Et chez ce peuple religieux de sa loi, où les plus grands
criminels baissent la tête sous la baguette du constable, cette farce
quotidienne des assises anglaises! là, dans cette salle, un coquin de
Rose-Mary-Lane que l'attorney enverra peut-être dans un mois à
Botany-Bay, vient rire à cette répétition comique des vengeances
sociales! Étrange comédie que cette comédie du _Chief baron_, où la
Bible, et les balances, et le glaive sont chaque jour de l'année bafoués
et traînés dans les éclats du rire! Étrange peuple où toute moquerie
permise n'ôte rien au respect! où la caricature ne fait pas une
rébellion! où, dans le fond d'une allée, au-dessus d'une _bar_ à
liqueurs, un homme peut, tous les soirs, toléré par la police anglaise,
être l'Aristophane de la loi anglaise!
Nous ne voulons pas essayer une biographie de Benton Nicholson; c'est
une célébrité que nous amenons sur le continent, et le public n'aime à
entendre longuement parler que des gens qu'il connaît. Tout au plus,
nous essayons quelques traits du Falstaff juge. «Les peintres, dit le
vieil anecdotier, prennent la ressemblance de leurs portraits dans les
yeux et les traits du visage où le naturel éclate plus sensiblement, et
négligent le reste.» Ainsi faisons-nous, ne tentant qu'une animée
silhouette et un buste rieur du _Chief baron_.
Nicholson a été rédacteur de quatre grands journaux; il a donné des
articles au _Times_; il est l'auteur de _Dombay et sa fille_, roman dans
la manière de Dickens. Après le succès de _Gavarni in London_, il a
publié un journal périodique, sorte de Tintamarre anglais, intitulé _Don
Giovanni in London_. Une chose que l'on ne sait guère, même en
Angleterre, c'est que peu s'en est fallu que Nicholson ne fondât le
_Punch_. Ce fut dans la chambre de Nicholson, alors prisonnier pour
dettes, que fut discutée et résolue la venue au monde du drôlatique
journal. M. A. Henning avait apporté _le Charivari_ de Paris. Les
questions matérielles du _Charivari_ de Londres réglées, le bureau du
journal fut ainsi composé: M. Nicholson, rédacteur; M. Landell,
graveur; M. Last, imprimeur. Mais Nicholson ne put sortir de prison
aussi vite qu'il le désirait, et MM. Last et Landell, privés du concours
de Nicholson, appelèrent à la rédaction M. Gilbert Beckett, M. Henri
Mayhew, M. Grattan, et M. Mark Lémon, qui fut le parrain du journal; et
l'appela de ce bienheureux nom: _Punch_.
Nicholson commença son rôle sur une scène médiocre à la _Tête de
Garrick_; mais il n'était alors qu'un juge d'occasion. Ce fut sous lord
Melbourne que Nicholson fut élevé à la dignité de chef baron, et
représenté dans une colossale peinture avec la robe d'hermine «de son
feu regrettable confrère Jenterden». La première foi qu'il porta cette
fameuse robe, il eut la visite de Jean Adolphus, le père du barreau
anglais «qui joignait à l'esprit, à la sagesse, à la légale sagacité, le
génie non encore vu de faire naître un scandale d'un scandale».
Depuis lors, sa réputation ne fit que grandir; il n'eut plus seulement
des oisifs, ou de jeunes avocats venant apprendre «à cette mimique du
_Forum_» la repartie vive et l'ironie improvisée, il eut des membres du
parlement; que dis-je? il les fit jouer dans sa grave parade, et les fit
s'asseoir comme jurés à son banc plaisant.
Ce fut un de ces jours-là sans doute que Nicholson, mis en verve par son
public, prononça cette burlesquement sérieuse apologie de sa _Mimic
Court_:
«Ce n'est pas, messieurs du jury, que je veuille médire du talent ou de
la sagesse des cours inférieures, _Courts of Chancery_, _Court of
Queen's Bench Exchequer_, _Common-Pleas_, _Old-Bayley_; non, messieurs,
ils ont le génie, ils ont la science; mais, messieurs, il leur manque ce
qui ne manque pas au savant conseil; il leur manque ce que nous avons:
une _bar_ au-dessous de la _bar_[4]. La _bar_ du dessous donne
l'inspiration, l'esprit, l'énergie à la _bar_ du dessus. Messieurs du
jury, croyez-vous que les arguments de sir William Follet perdraient de
leur à-propos arrosés d'eau-chaude et de rhum? ou encore que les
métaphores ingénieuses de L. Charles Phillips perdraient toute leur
grâce pour tremper leurs lèvres à un verre de whiski? Songez encore,
messieurs du jury, quel allégement ce serait à mon savant confrère
Denman s'il pouvait seulement allumer un cigare et prendre un grog au
gin. Messieurs du jury, la panacée des timidités, le coup de fouet de
l'éloquence, le générateur de l'argument, le médecin de la raison, c'est
un verre de champagne. Voltaire l'a dit:
[Note 4: Jeu de mots sur le mot _bar_, qui signifie
comptoir de marchand de vin, et barre de la justice.]
«L'homme devient éloquent sous l'influence des grandes passions ou des
grands intérêts. Mon grand intérêt, c'est l'excitant; ma grande passion,
c'est le verre de champagne; et je suis appuyé par ce philosophe dans
mon opinion que l'homme parle et argumente mieux sous l'impression des
excitants que lorsqu'une sage sobriété siége seule, en son chagrin, sur
le trône de l'intelligence.»
Nicholson est un homme de _sport_; c'est un parieur distingué. Un
rédacteur du _London-News_ nous disait qu'il avait une façon
particulière de juger les chevaux à l'oreille. Il se fait remplacer
pendant la saison des courses, où à Epsom, à Ascot, à Hampton, escortée
de sa tente monstre en toile, sa seigneurie fatigue une salade, coupe
une tranche de rosbeef, remplit un verre d'ale, «offrant le premier
exemple du premier juge qui ait jamais vendu du boeuf à une course de
chevaux».
Nicholson a un petit lever. Les boxeurs, les maquignons, quelques
acteurs viennent lui faire leur cour. La ruelle est le rendez-vous des
nouvelles du _Ring_; c'est l'endroit de Londres où on sait le mieux et
le plus tôt combien de _rounds_ a donnés Harry-Broome.
Ses occupations sévères de chef baron ne l'empêchent pas de revenir
quelquefois à la littérature. Le grave emperruqué met alors à son esprit
«des bas couleur de rose». Une fable s'échappe de sa plume entre deux
résumés de la taverne:
L'AMOUR ET LA MORT
«L'Amour et la Mort convinrent de voyager ensemble. La Discorde les
surprit au milieu de leur sommeil et mêla leurs flèches. C'est ainsi que
l'Amour, quand il se propose de frapper les jeunes d'une tendre passion,
tue souvent, et que la Mort, quand elle lance sur les vieux la flèche
fatale, allume un doux attachement.»
Ne dirait-on pas le goût d'une odelette d'Anacréon?--Nicholson dit
plaisamment, à propos de ses oeuvres rimées, «qu'il est le plus pesant
barde d'Angleterre, un barde de 266 livres».
Mais, après sa fable, vite il remonte à son siége, il retourne à sa
baronnie; il recommence, applaudi, sa farce étonnante. Il sait que toute
sa gloire est dans sa toge risible, et il se résume ainsi lui-même dans
l'autobiographie de sa main qu'il nous a envoyée: «Je vous livre ceci,
non comme une sérieuse archive, mais comme un satirique souvenir, mon
objet étant toujours d'exciter un rire dans mon auditoire par ma
moqueuse grandeur.»
UNE PREMIÈRE AMOUREUSE[5]
La Haye, avril 1845
Me voici établie ici, ma chère mignonne. J'ai un très-joli appartement
qui donne sur la place du Marché. Ma chambre à coucher est tendue en
rose; j'ai des jardinières en bambou avec des tulipes qui coûtent
très-cher, à ce qu'il paraît; la petite cage chinoise que nous avons
achetée ensemble au Havre, et dedans des oiseaux bleus et rouges, sur ma
fenêtre:--et vous savez mon nid par coeur. Les indigènes sont
très-curieux de moi. J'arrose mes tulipes. Je ne vis pas beaucoup.
C'est le mieux. Si vous étiez ici, chère belle, je crois vraiment que je
ne regretterais rien de Paris.
[Note 5: Nous ne sommes guère qu'éditeurs des lettres qui
suivent.]
Dites à Élisa que je ne puis rien pour elle en ce moment; j'ai été assez
malade; mon entretien ici est coûteux. En deux mots, je suis à sec.
Qu'elle prenne patience. J'ai de fort belles robes, que je ne puis
vendre puisqu'elles me sont nécessaires pour le théâtre; un bracelet qui
ne me quitte jamais, et auquel je ne toucherais pas pour nourrir ma
mère. Vous savez, chère amie, que ce n'est pas le coeur qui me manque;
mais je suis au fond de ma bourse en ce moment, je vous assure. Que
deviennent Edgar et Léon? Que devient Paris? Je n'ai rien à vous dire.
Je vous écris absolument pour que vous me répondiez. Au revoir, ma chère
Louise; je vous embrasse comme autrefois.
MATHILDE.
Dijon, décembre 1846.
Enfin, ma chère Louise, une bonne et grande lettre de vous! J'en ai été
toute surprise, et j'en suis toute réjouie. Votre lettre me rejoint à
Dijon, où je compte passer l'hiver, attachée au théâtre, vous pensez
bien. Il y a si longtemps que nous n'avons causé ensemble, et tant de
fortunes diverses me sont arrivées depuis, que je pourrais facilement
vous envoyer un in-octavo sur les impressions par moi éprouvées depuis
huit mois. Qu'il vous suffise de savoir, pour le moment, que j'ai été
heureuse à la Haye au delà de ce que je pourrais vous dire! que ce pays
maussade, brumeux, sans soleil ni éclat, garde pourtant mes plus
précieux souvenirs, mes plus chères ivresses; que je l'ai quitté
désespérée, éperdue de chagrin, y laissant désormais tout l'amour et le
vrai bonheur que je puis avoir en ce monde! Je vous expliquerai tout
plus tard; j'ai voulu vous répondre immédiatement pour vous dire que je
vous remercie d'avoir songé à moi, et que je suis aise de votre lettre
et de vous avoir retrouvée.
Je suis contente que vous ayez rompu avec Théodore: un vilain nom
d'abord! et puis il doit aimer comme son ami Edouard, qui prend ses
maîtresses à proximité du café où il déjeune. Gustave fait-il toujours
des vers? Le brave garçon! il est ennuyeux comme un album. Embrassez-le
de ma part.--Camille est ruiné? Je le crois bien. Il faut avoir trop
d'oncles pour hériter tous les ans. Je me rappelle quand nous avons été
déjeuner au pavillon d'Henri IV, au sortir d'un bal de l'Opéra, et qu'il
voulait allumer son cigare à un réverbère, vous souvenez-vous?
Que ne vous mettez-vous au théâtre? vous feriez merveille. C'est une vie
animée, pleine de péripéties, de détails émouvants et grotesques, et de
dîners de carton qui donnent à manger. Le théâtre ici manque de femmes;
on n'exige ni talent ni habitude: de la grâce et de la beauté, voilà
tout! Si vous le vouliez je vous y ferais entrer avec moi. Quelque
chose, quelqu'un vous retient-il à Paris?--J'ai mille choses à vous
dire; mais on m'attend chez un correspondant. Je vous quitte. Je vous
embrasse.
MATHILDE.
Dijon, janvier 1847.
Mon réengagement est signé d'hier. Je ne veux pas tarder, chère belle, à
vous écrire cette bonne nouvelle, sachant toute la part que vous y
prendrez. J'ai eu affaire à un directeur presque amoureux: c'est vous
dire que j'ai tiré à moi la couverture. Comme je ne suis pas
d'aujourd'hui au théâtre, et que je sais sur le bout du doigt tout le
sous-entendu de ces messieurs, j'ai tout précisé. Je ne dois jouer que
trois fois par semaine; et j'ai, de plus, un congé de quinze jours à
prendre quand il me plaira. Vous concevez, ma mignonne, que j'attendrai
un succès, et que le lendemain je me ferai racheter mes quinze jours ce
que je voudrai.
Encore une fois, que ne vous mettez-vous au théâtre? Votre idée de
Conservatoire est puérile: vous y entrerez très-difficilement; puis, ce
que vous gagnerez vous permettra au plus d'acheter des bouquets de
violettes. Le théâtre, à la bonne heure! Si vous avez quelque chance de
faire fortune, c'est là, uniquement là. Vous savez que si vous avez du
talent, cela sera un accessoire fort généreux de votre part, c'est la
dernière chose qu'on vous demandera. Pourvu que vous ayez la jambe bien
tournée et l'oeil bien fendu, directeur et public seront satisfaits; or
vous avez cela, et, en plus, une jolie voix, et vous êtes musicienne.
Venez ici, je vous fais engager au théâtre. J'ai le directeur dans mon
bas, ou peu s'en faut. Pour ce qui est de vos débuts, ne vous en faites
pas un monstre d'avance. C'est une des nombreuses choses de la vie
auxquelles il ne faut songer que le lendemain. L'habitude du public vous
viendra peu à peu, ma chère, comme toutes les habitudes. Vous concevez
bien que mes conseils et mes exhortations ne vous donneront pas du
courage si vous n'en avez pas. Ceci, vous le sentez, est une condition
toute physique. Mais, rassurez-vous; tout le monde est ému le premier
jour; les débuts sont toujours pleins de troubles et d'émotions, et le
public, je vous jure, le public de province surtout, ne songe pas à se
formaliser de voir une jolie fille embarrassée d'être regardée et qui
rougit sous son rouge. Mais vous ne voulez pas quitter Paris; vous
tenez à votre Prosper. Passons.
Je vous envoie une lettre pour M. ***, rue...; vous lui direz qu'il vous
fasse entrer au Vaudeville; il sera enchanté de vous recevoir. Puis il
faut voir rue..., nº 9, je crois: en prenant par la rue Montmartre,
c'est la sept ou huitième maison à droite; il y avait des portraits au
daguerréotype à la porte. Vous demanderez M. ***. C'est un charmant
garçon qui a été mon amant pendant deux ans. Il fait des pièces de
théâtre. On l'a joué. Il m'a passionnément aimée; ceci sans fatuité. Je
l'ai rendu un peu malheureux parfois, en sorte qu'il ne m'aura pas
oubliée. Vous lui écrirez qu'il vienne chez vous prendre des nouvelles
de Mathilde ***. Il viendra, c'est sûr. Songez au théâtre.
MATHILDE.
Dijon, mars 1847.
De soir en soir, je remets depuis quinze jours, ma chère Louise, pour
vous répondre une longue lettre bien bavarde et bien paresseuse en même
temps, de ces causeries à bâtons rompus, à branches cassées, dans
lesquelles l'esprit se pose sans durée et s'arrête sans choix. Depuis
votre dernière lettre, j'ai été occupée d'une façon absolue, excessive.
J'en ai été malade. On a été forcé de faire venir une seconde amoureuse
pour me seconder. Chère petite, quelles fatigues le public nous paye en
bravos! Vous ne sauriez croire à quel point le théâtre est un maître
exigeant, capricieux; comme il vous envahit la vie! C'est un amant qui a
bien besoin de faire plaisir quelque peu pour qu'on le supporte. Enfin
j'attrape au vol une heure de liberté franche et de flânerie: je viens à
vous. J'ai toujours été égoïste. Bah! c'est toujours quelque chose de
bien choisir ses défauts et ses victimes.
Ma chère mignonne, votre lettre est triste et toute vibrante d'une foule
d'inquiétudes non avouées, et que j'ai bien comprises. Malheureusement,
je ne puis en cela vous venir en aide. Un seul argument peut vous
toucher, et celui-là précisément me manque. Ne doutez pas de ma bonne
volonté et de mes généreuses pensées à votre égard. Croyez à mon
impuissance. Je viens de jouer ces jours-ci un rôle Jenny-Vertpré dans
_Madame Pinchon_. J'ai été rappelée avec deux autres personnes. C'était
la première fois, depuis la Haye, que je revenais ainsi glorieusement
devant le public. Eh bien! aucune jouissance d'amour-propre ne m'a fait
battre le coeur. Ce coeur, cet amour-propre sont si complétement usés que
rien maintenant ne les active, ne les réveille. Quand je ne dédaigne
pas, je suis indifférente. C'est que, voyez-vous, aucun résultat, de
quelque nature que ce soit, ne vaut les peines, les fatigues, les
emplois de force et de pensées qu'on a donnés pour l'obtenir, et ce
qu'on a désiré est toujours au-dessus de ce qu'on possède. Aussi, bien
pénétrée à présent de cette vérité, je ne cours fougueusement au-devant
de rien ici-bas. Si j'ai à portée de ma main des choses désirables et
qui tentent quelque partie sensuelle ou très-délicate de mon individu,
je les prends sans impatience, je les consomme le plus vite possible
afin d'être débarrassée de la fantaisie que j'en ai eue. Si, au
contraire, ces choses sont éloignées et d'un abord difficile, je fouille
mon souvenir, et j'y trouve des joies et des sensations comme il ne me
sera jamais plus possible d'en éprouver, et qui cependant ne valaient
pas mes rêves..... excepté une époque et un amour que je veux
oublier!--Je ne fais plus de course à l'aventure. Je me suis assise en
mon indifférence comme en une stalle commode pour voir la vie.
Je sais bien que tout ce que je vous dis là n'est guère pratique pour
vous, ma chère belle. Vos illusions sont encore bleues comme des
pervenches ouvertes le matin; vous faites un poëme intitulé: «Misère et
Amour», et vous ne vous effrayez pas du dernier chapitre, qui est
«Misère» seulement. Voyez, moi, j'ai été aimée, idolâtrée, pardonnée et
gâtée comme Manon le fut à peine par Desgrieux. J'ai dormi sur des coeurs
jeunes, forts et valeureux qui ne battaient que pour moi, sur des
poitrines qui bondissaient d'ivresse et d'amour au toucher de ma main,
dans des bras qui étaient toujours amoureux pour m'enlacer, toujours
levés et tendus pour me soutenir, toujours prêts à me défendre; si ma
bouche ne s'est pas usée sous les baisers délirants qu'elle a reçus,
c'est que Dieu l'avait créée sans doute pour cela. Pendant cinq ans,
cette vie fêtée, choyée, enveloppée de mailles brillantes, de dentelles,
de velours, inondée de parfums et de soleil, cette vie a duré sans
relâche; puis, un beau jour, je me suis trouvée seule, toute seule! Mes
oiseaux, qui gazouillaient si bien et si passionnément dans les rideaux
transparents de mon alcôve, se sont envolés l'un après l'autre, me
laissant beaucoup de souvenirs--et autant de dettes..... Tous ces hommes
qui m'avaient sincèrement aimée, qui avaient animé près de moi leur
triomphante jeunesse, qui avaient bu à mes lèvres les ivresses
généreuses de la force, de la liberté, du plaisir réunis, cédaient à la
froide et implacable logique de la vie, à l'inexorable cours des
événements rationnels. Celui-ci s'est marié. Celui-là s'est rangé. On a
fait un préfet de l'un. L'autre, un adorable et séduisant garçon s'il en
fut, élève des bestiaux maintenant, je ne sais où. Enfin chacun
poursuivait son ambition, sa chimère, son intérêt; laissant derrière
eux, et presque sans regret, les ingrats! le nid chaud, parfumé et
joyeux de leurs vraies, de leurs heureuses, de leurs indépendantes
amours!..... Et moi, que m'est-il resté de tout cela? Un coeur usé,
vieilli par ces abandons et ces désenchantements successifs;
l'impuissance d'aimer; une vie incertaine, jetée au hasard de la faim et
de la maladie! Rien dans mon existence, plus rien dans mon coeur: voilà
le résultat des plus belles et plus heureuses amours qu'il ait été
possible d'avoir en ce monde. Si cet exemple vous sert, tant mieux! Mais
j'en doute. Si vous suiviez un bon conseil, vous quitteriez votre Paris,
votre Prosper, et prendriez un engagement pour la province. Vous vous y
formeriez à la scène. Vos études seraient bonnes, parce qu'elles
pourraient être suivies. Au bout de deux ou trois ans, vous auriez
peut-être du talent, et à coup sûr une routine aisée, suffisante. Vous
retourneriez à Paris dans de bonnes conditions, et votre existence
matérielle serait au moins assurée.
MATHILDE.
Dijon, septembre 1847.
Chère bien-aimée, avez-vous cru que je vous abandonnais? Non, n'est-ce
pas? Notre liaison n'est pas une de ces liaisons ordinaires qu'un
silence fait défiantes. Vous me connaissez assez pour ne pas entrer en
doute sur mon compte pour une paresse de plume. C'est sur l'intelligence
de votre coeur que je compte pour ne pas me condamner sur les apparences,
et pour croire que, malgré mon silence inqualifiable, je vous aime
toujours, et que vous êtes toujours tout près de toutes mes pensées.
Trop de charmants souvenirs lient mon souvenir au vôtre pour que je
puisse oublier.
Si donc aucun message de moi n'a volé vers vous, accusez-en, chère
petite, ces mille accablements de l'esprit découragé, ces riens qui se
définissent difficilement, qui vous taquinent la pensée et la vie, ces
ennuis de toute sorte qui, malgré leur vulgarité et leur insuffisance,
ramènent à eux des facultés portées vers un point plus élevé et plus
sympathique, en les isolant forcément de leur centre choisi. D'abord
j'ai été accablée de répétitions et de lectures. Puis j'ai eu, non un
amour, mais une liaison très-mouvementée,--comme disent MM. les
romantiques: un père prudent, qui s'est jeté entre son fils éperdu et
fou de passion, dont l'âme et la vie étaient fatalement livrées à cette
sirène dangereuse que je suis, disent MM. les Dijonnais, et qui l'a
arraché aux séductions bien émoussées, hélas! de votre désenchantée
Mathilde. Cet incident m'a pris du temps et quelques préoccupations. Ce
jeune homme, le seul qui vaille la peine qu'on s'occupe un peu de lui
dans tout le département, a été malade de chagrin; mais il a engagé à sa
famille sa parole d'honneur que tout était à jamais fini entre nous; et
malgré tout, il tient sa parole! C'est beau!... mais j'enrage! Le
malheureux est chaque soir au théâtre. Si je suis en scène, il me mange
des yeux; quand je suis dans ma loge, il rôde autour comme autour d'une
chandelle un papillon. Les jeunes gens de Dijon, une sotte et cancanière
engeance! sont vivement émus, et suivent avec une fièvre de curiosité
les phases de ce petit roman provincial; il y a des paris d'engagés. Au
milieu de cette effervescence, je suis d'un calme splendide, en
apparence; car au fond je suis animée d'une colère assez colorée envers
le père; et j'ai pour le fils un âpre regret, fruit de l'amour-propre et
de l'entêtement. Avouez qu'il est difficile de se disséquer avec une
meilleure grâce.
Et vous, cher ange, que devenez-vous? Comment menez-vous ces bienheureux
drôles qui ont le droit de vous aimer et l'adresse de vous le prouver?
Quelle génération éclopée et infime! Ces petits jeunes gens-là ont l'air
de sortir de nourrice. Quel rien, et quelle fatuité! Ils sont poussifs
comme des danseuses, et bêtes comme des écuyers. Ils n'ont que deux
talents: celui de s'essuyer les lèvres, comme s'ils venaient de boire du
madère, celui de marcher comme s'ils venaient de monter à cheval. Ah!
les amusants petits bonshommes, avec leurs vices à bon marché, leurs
ostentations, leur manque d'esprit, leur manque d'argent, apitoyant tout
le monde,--et nous-mêmes,--des efforts qu'ils se donnent à paraître
riches; commanditant à plusieurs les caprices d'une femme; subsistant de
petites caresses et de grosses lâchetés! Amoureux de papier mâché, gris
d'un doigt de vin, sur les dents d'une nuit blanche, fatigués, usés,
blasés, finis! Ils se mettent à trois pour parier un louis sur un cheval
qui appartient à un de leurs amis; ils fument leur cigare à la portière
quand ils sont en coupé de louage, et on les rencontre au bal masqué
avec leur papa!
Au revoir, ma belle mignonne. Je baise vos beaux yeux qui, je l'espère,
ne m'envoient pas de grands vilains regards de courroux. Ah! si j'étais
là-bas, je ne m'inquiéterais guère; mais de si loin, on a si peu de
moyens de conviction!
Au revoir et mille baisers.
MATHILDE.
Marseille, décembre 1847.
Vous ririez bien de me voir vous écrire, ma chère Louise, sur un coin de
toilette, tout encombrée de pommades et de peignes à bandeaux. Je vous
écris de ma loge pendant un acte où je ne parais pas; mon encrier est
tout près de mon rouge végétal; j'ai pour tabouret un carton à chapeau.
Mon habilleuse dort ou à peu près. J'ai encore une demi-heure avant
d'entendre la sonnette au foyer. Causons.
Dimanche prochain, le public de Marseille va être appelé à décider du
renvoi ou de l'admission des artistes. La soirée sera, dit-on, des plus
orageuses.--Comme dans beaucoup de villes de province soucieuses de
ressembler à Paris, se montrer fantasque et irraisonnable est une preuve
de haut goût et d'exigences motivées. Puis les jeunes gens et les
officiers, toujours peu alliés, jugent la femme bien plus que l'actrice,
et profitent souvent du tumulte et des discussions théâtrales pour vider
des querelles de rivalité ou d'amour. Quant à moi, j'ai ici une
réputation d'esprit qui me nuit auprès des négociants, seuls individus
qui par leur position financière soient acceptables. Je suis pour eux un
charme dangereux, une attraction malfaisante, un feu follet séduisant,
mais qu'il faut bien se garder de suivre, car il vous entraînerait sur
des routes pleines d'abîmes. Le soir, sur le quai, tous ces honnêtes
richards du négoce, qui guettent leurs arrivages de coton et d'indigo,
se pressent autour de moi, me regardent et m'écoutent; les plus osés me
suivent jusqu'à ma porte, mais ils s'arrêtent à l'antre de la
louve!--J'ai à la tête de mon parti un officier de marine dont vous
seriez amoureuse, j'en suis sûre: un bon et brave garçon, gai et crâne,
ami de mes amis, qui m'aime comme un niais, c'est-à-dire sérieusement et
qui va se faire quelque affaire fâcheuse dimanche, j'en ai peur. Déjà
hier, j'avais deux rôles pour ma soirée, et on avait dit dans la ville
que quelques jeunes gens devaient commencer les hostilités contre les
artistes. Mon officier s'en va, en grande tenue, l'épée au côté, se
planter au milieu du parquet, deux de ses amis un peu plus loin pour le
soutenir. Là, avant le lever du rideau, il fait grand tapage, et jure
par tous les saints du paradis que le premier qui sifflera la perle du
théâtre, madame Mathilde, sera souffleté par lui. Aussi ai-je été bien
accueillie à mon entrée en scène. Il est vrai que mes costumes m'ont été
envoyés par Babin, et qu'hier précisément j'avais de très-belles
toilettes. Enfin nous verrons la décision de dimanche. Mon coeur est
toujours le même, rempli du souvenir d'Alphonse, inaccessible à tout
amour nouveau! Je n'ai pas encore d'amant et n'en prendrai que par
intérêt: c'est ignoble! mais c'est ainsi!
Et vous, chère enfant, quelle nouvelle de bourse ou de coeur? Avez-vous
trouvé un filon? Croyez-moi, presque tous les hommes n'ont bien
réellement qu'une valeur d'utilité. Êtes-vous toujours aussi remplie
d'Octave? Celui-là est au moins un loyal et excellent coeur; et il offre
à l'amour des circonstances atténuantes.
Envoyez-moi quelques notes de l'archet éblouissant de Musard. Cela me
rappellera des jours de joyeuses folies, et d'ardentes fêtes, et de
radieuses jouissances, jours que je ne regrette pas d'avoir vécu, que je
ne regrette pas de ne plus vivre.--Mon entrée arrive.
Adieu, aimez-moi.
MATHILDE.
Marseille, décembre 1847.
Je ne veux pas manquer à votre découragement, ma pauvre chère amie. Si
vous étiez heureuse, gaie, je serais moins empressée. Mais vous êtes
triste, accablée de soucis, je me dois donc à vous.
Hélas! je comprends votre situation, je la sais d'expérience, dans
chacune de ses phases, dans la plus mystérieuse de ses douleurs! Moi
aussi j'ai passé par là! moi aussi j'ai supporté les gênes
journalières, les privations silencieuses, les anxiétés résignées, les
inquiétudes du lendemain, pour garder un amour en lequel ma folie avait
foi, et qui empruntait surtout à mon imagination et à mes propres
délires ses attraits les plus séduisants, ses formes les plus
charmantes! L'amour m'a quittée et la misère m'est restée. Ceci m'a été
une déception profitable; car j'ai compris l'égoïsme des hommes ou leur
insuffisance. On ne me reprendra plus aujourd'hui à avoir des transports
d'ivresse dans une mansarde, à préférer une étoile à un diamant! à
porter des robes d'indienne vertueuses, à négliger d'avoir des bas de
soie!--Bien entendu que je ne parle pas d'Alphonse: son amour a été ma
seule réalité vraiment enivrante, vraiment sincère et divine, sans
désenchantement, sans rien qui soit venu faire réfléchir mon esprit ni
glacer ma tendresse! Toute femme, quelque dépravée qu'elle soit devenue,
porte en elle, dans un sanctuaire réservé, un nom, un souvenir, une
rêverie, une croyance! Choses saintes et bénies qu'elle garde en elle,
comme des perles au fond des vagues! qu'elle préserve des souillures et
des atteintes honteuses de sa vie vagabonde et maudite! vers lesquelles
elle se retourne aux heures du recueillement et de la pensée régénérée,
et qui sont la religion de son esprit sans foi ni respect!--Alphonse est
tout cela pour moi. Il est à part de ma vie, de mes froids
raisonnements, de mes implacables dédains pour tout ce qui tient aux
amours et aux amants.--Ceci posé, revenons à vous.
Je vous porte, chère enfant, un intérêt sympathique; je voudrais vous le
prouver d'une victorieuse façon. Mais l'impuissance est là.
Devant la passion, l'esprit le plus clairvoyant n'a aucun succès. Je ne
veux pas ergoter avec vous comme un pédagogue et chercher à vous
extirper la folie amoureuse qui envahit aujourd'hui tout votre être; je
n'y réussirais pas, je le sais d'avance; à quoi bon alors? Seul, le
temps guérit d'aimer. Mais il nous est donné de souffrir, de souffrir
longtemps avant de guérir. Les illusions tombent une à une, et si
lentement qu'on est bien vieille quand le coeur en est vide. C'est un
débarras qui ne se fait pas tout d'un coup. Mais le mieux, croyez-moi,
se fait tous les jours. Tous les jours, sans que vous vous en doutiez,
vous venez à moi.
Et l'on a beau faire, il y a toujours des choses qui reviennent!--Je ne
sais l'autre jour, dans quel méchant vaudeville où je jouais, il y avait
un couplet sur cet air triste qu'il aimait tant et qu'il chantait à ses
heures de gaieté. Je me mis à me ressouvenir... Nous étions tous les
deux dans une brasserie, aux portes de la Haye,--un petit jardin planté
d'acacias; mes genoux touchaient ses genoux: rien ne nous venait aux
lèvres à nous dire... Il m'a cueilli en route un gros bouquet de toutes
sortes de vilaines fleurs; et j'étais à bout de bras de les porter.--La
nuit venue, nous voulûmes revenir à travers champs. Il y avait de petits
fossés avec de l'eau. Il me donnait la main pour sauter; à chaque fossé,
c'était une histoire! Je mouillais mes bottines; et lui, riait.
Mais au nom de notre amitié, ne parlez jamais à Amédée de la confidence
que je vous ai faite. S'il vous en parle, bien! mais ne prenez pas
l'initiative. Alphonse est marié à présent; je ne veux pas que son ami
me croie capable de le compromettre, en mettant son nom en villanelle,
et l'histoire de nos amours en rondes que je chanterais à tue-tête sur
les chemins.--Je compte sur vous.
MATHILDE.
Marseille, décembre 1847.
Aussitôt cette lettre reçue, ma belle amie, vous irez chez Bethmont, au
coin de la rue Louis-le-Grand, et vous lui demanderez pourquoi il ne m'a
pas envoyé mes bas rouges. Il me les faut absolument d'ici à mercredi.
Je vous écris toute triste. Mon officier de marine a été tué avant-hier
par un jeune homme de la ville. Cela a eu du retentissement, de sorte
qu'on me regarde un peu ici comme un phénomène.
Je vous recommande mes bas. J'en ai absolument besoin pour la semaine
prochaine. Je ne comprends rien à ce retard. Le messager était payé.
Toute à vous.
MATHILDE.
Marseille, janvier 1848.
Que voulez-vous, ma bien chère Louise! la vie est une chose railleuse et
hostile qu'il faut énormément de dépravation pour braver, ou une force
de dédain philosophique plus énorme encore pour dominer. Les
intelligences fortes et arrogantes y succombent souvent; comment nous,
pauvres femmes, avec nos esprits délicats et frissonnants, nos coeurs
peureux et faibles, pourrions-nous trouver la lutte victorieuse, la
vaillance persévérante, la résignation pleine de grandeur et de courage?
Vraiment, vos ennuis sont une injustice de la Providence, un manque de
goût du hasard; et si j'étais à leur place, vous n'auriez qu'à envier un
peu de noir à votre ciel pour en changer l'azur éternel. Par malheur je
ne suis ni la Providence ni le hasard; et je ne puis que vous prêcher
une théorie peu élevée. Ce n'est pas la théorie de la conscience haute
et fière, qui ne trouvant pas d'issue ici-bas transporte plus haut ses
valeurs méconnues et ses blessures sans récompenses; c'est tout
prosaïquement de l'épicurisme d'oeuvres, et de l'étourdissement moral.
Pour moi, je ne m'étourdis plus. A force de s'être soûlée à toutes les
coupes des rêves et des erreurs de la vie, mon imagination a une si
forte tête qu'elle ne peut plus se griser; et quant à mes sens... vous
savez le respectueux silence que je garde aux morts...
Que vous dire! Tenir tête à l'orage, c'est de la folie présomptueuse; se
laisser aller au courant, c'est de la lâcheté. Que faire alors?--Allez,
ma pauvre enfant, comme les condamnés qui, en faveur de leur arrêt
impitoyable, trouvent partout autour d'eux l'accomplissement matériel de
leurs funèbres et derniers désirs, nous qui sommes condamnées, de par
les préjugés du monde, à un différent supplice, demandons aussi à la vie
notre poulet et notre vin de Bordeaux.
Votre chambre est prête. Je vous attends.
Votre amie.
MATHILDE
CALINOT[6]
Pauvre innocente vie que cette vie de Calinot, qui semble écrite tout
entière pour une parade des Funambules; écoulée doucement sans peur,
sans reproche, sans haine, sans remords, sans regrets; innocente comme
une parade où Pierrot,--Pierrot le mime, Pierrot le muet,--où Pierrot
parlerait!
[Note 6: Calinot, à l'heure présente, est une figure
très-populaire. Théodore Barrière en a fait une pièce, et
chaque jour le petit journal augmente d'une naïveté nouvelle
le chapitre des naïvetés de ce petit-fils de Lapalisse. Mais
en 1852, lorsque nous avons pour la première fois biographié
Calinot, ce n'était encore qu'une légende flottante dans la
_blague_ des ateliers.]
C'est une parade, si bien une parade, que, lorsque Camille, le metteur
en scène, le souffleur de toutes ces naïvetés, n'est plus là pour lui
donner la réplique, l'histoire et la légende prêtent toujours à Calinot
pour partners de ses janotades deux autres drolatiques. Vous savez ce
seigneur de la légende allemande entre deux chevaliers qui chevauchent à
côté de lui, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche? Eh bien! comme le
seigneur allemand Calinot chevauchait entre deux chevaliers: V... et
L...--V..., c'était la phrase française en habit de marquis;--L...,
c'était une mémoire qui toujours restait court, qui sans cesse buttait
contre le mot propre, qui jamais ne le trouvait. C'est V... qui disait:
«Il me semble que le crépuscule s'annonce, je vais mettre mon _peplum_;
et encore, après avoir chaviré: «Je jure Dieu de ne plus mettre le pied
dans cette caravelle!» C'est L... qui annonçait au piquet: «J'ai une
tierce... en ce que tu sais bien, une quinte en ce que tu m'as dit, et
un quatorze... en ce que tu viens de me dire.» Et ainsi il croissait, le
bon Calinot, en grâces et en joyeux devis, entre ce lexique des
_Précieuses ridicules_ et cet incurable oublieur, entre ce purisme et
cette paralysie!
Parades!--races perdues! ô vieux pitres! tout ce cortége de Momus
populaire, les rires larges et les grosses bêtises, les paternelles
niaiseries! Pantalons et Cassandres, vieux faiseurs de gaieté qu'on
ressuscitait tout à l'heure,--ô Lapalisse! aïeul des naïvetés,--je vous
le dis: Bobèche revivait en cet homme.
Et l'atelier, qui s'ennuyait de Jocrisse, s'est mis à compiler
l'_enchiridion_ de Calinot, avec un culte de philologue, et l'a
augmenté, et l'a enrichi, et l'a pourléché, et s'est mis à déclamer
ainsi ornée, cette rapsodie du théâtre de la Foire, pour faire suite à
celle que chantait Dancourt en sortant du cabaret de la _Cornemuse_, en
sorte que les écouteurs ont fini par être aussi incrédules à l'endroit
de l'existence de Calinot qu'à l'endroit de l'archevêque Turpin.
Et pourtant il a si bien vécu, ce mortel désopilant,--qu'un jour il est
mort--du choléra.
L'existence de Calinot a toutes sortes de tableaux: Calinot
restaurateur,--Calinot logeur,--Calinot commis,--Calinot garde
national. S'il fut tout cela, nul ne l'a jamais bien su. Le savait-il
lui même? Il était de si bonne composition et faisait si peu de
résistance à laisser mettre la main à ses souvenirs à y laisser
ajouter!--Un beau jour, Camille lui persuada qu'il avait été marin; et,
depuis ce jour-là, Calinot se rappelait tout au moins une fois par mois
ses impressions de la _Tremblante_.
Un grand corps monté sur des jambes d'échassier; là-dessus, une tête
blonde, chauve, inculte; de la barbe; les yeux bonasses; la tête ballant
en avant; dans la pose, quelque chose comme le profil d'une canne à bec
de corbin; une voix pleine d'embarras, obstruée de bredouillements,
notée tout au long de notes innotables;--c'est ainsi fait qu'il a
traversé la vie avec des vêtements trop larges sur son corps maigre,
faisant rire tout le monde, et s'amusant de voir rire tout le monde.
Les tréteaux du Pont-Neuf ont eu leurs sténographes; pourquoi
laisserait-on perdre ce monument de la _bêtise_ française?
A côté de cette épopée de cynisme, toute sanglante, de cet «Allons-y
gaiement!» de _l'Abbaye de Monte-à-regret_,--Jean Hiroux,--Calinot a
sa place: c'est un lever de rideau avant la grande pièce.
Enfant, Calinot, en revenant de l'école, se bat avec un camarade, et
attrape une grande écorchure au front. Au dîner, son père lui dit:
Qu'est-ce que tu as là?--Papa, j'ai rien.--Mais si, tu as quelque
chose.--Je me suis mordu au front!--Imbécile! est-ce qu'on se mord au
front?--Tiens! je suis monté sur une chaise.
*
* *
Moi, j'aime bien mieux la lune que le soleil. Le soleil, à quoi ça sert?
Il vient quand il fait jour, ce feignant-là! Au lieu que la lune, ça
sert à quelque chose: ça éclaire.
*
* *
CAMILLE.--Veux-tu me mesurer ce tableau?
CALINOT.--Avec quoi?
CAMILLE.--Prends le mètre, il est sur la table.
CALINOT, mesurant:--Un mètre... heu... heu...
CAMILLE.--Eh bien! combien a-t-il?
CALINOT.--J'sais pas: le mètre n'est pas assez long.
*
* *
CAMILLE.--Prends garde à ta pie, voilà le chat.
CALINOT.--Laisse donc! une pie, ça vit cent ans!
*
* *
«Monsieur,
«Envoyez-moi les deux Boissieu que je vous ai demandés.....» Ici le
marchand de tableaux meurt. Calinot finit la lettre: «Je vous écris le
reste par la main de Calinot, mon premier commis, vu que je viens de
mourir d'une attaque d'apoplexie.»
*
* *
CAMILLE.--Que tu es bête!
CALINOT.--C'est pas malin si je suis bête, on m'a changé en nourrice!
*
* *
Calinot voit un moineau dans le jardin de Camille; il l'ajuste. Il
n'était pas bien pour le tirer; il remonte l'escalier à pas de loup; il
ouvre bien doucement la porte de Camille, bien doucement la fenêtre de
Camille qui dormait.--Pan!
CAMILLE, se réveillant en sursaut.--Hé?..... hein? quoi?
CALINOT.--Tiens! j'avais tiré tout doucement.
*
* *
«Moi, d'abord, je n'aime pas les lâchetés. Quand j'écris une lettre
anonyme, je la signe toujours.»
*
* *
_A M. le maître d'hôtel du Cheval blanc, à Rouen_ (Seine-Inférieure).
«Monsieur,
»Je vous prie de me renvoyer mon couteau-poignard que j'ai oublié sous
mon traversin dans la chambre nº 23.
»Votre dévoué,
»CALINOT.»
En cachetant la lettre, Calinot retrouve son couteau-poignard.
«_Post-scriptum._--Ne vous donnez pas la peine de chercher mon
couteau-poignard; je l'ai retrouvé.»
CAMILLE.--Tu es bête!... puisque tu l'as retrouvé...
CALINOT.--C'est trop fort! Tu veux donc que cet homme s'échine à
chercher mon couteau-poignard?
*
* *
«Sont-ils bêtes ces gens qui donnent une lettre à un commissionnaire!
ils se figurent qu'il la porte; il ne la porte jamais. Moi, quand je
veux être sûr, je vais toujours avec le commissionnaire.»
*
* *
On proposait un parti à Calinot:
--Que diable veux-tu que je l'épouse, elle a le double de mon âge.
CAMILLE.--Qu'est-ce que ça te fait?
CALINOT.--Songe donc! quand j'aurai cinquante ans, elle sera centenaire.
*
* *
CAMILLE.--Tâche donc de me rapporter des allumettes qui aillent.
Calinot remonte avec des allumettes.
CAMILLE.--Cré mâtin! elles ne vont pas tes allumettes!
CALINOT.--C'est bien drôle, ça; je les ai toutes essayées!
*
* *
CALINOT, logeur.--Oh! monsieur, à tous les prix: dix, quinze,
vingt-cinq. Voyez: la chambre est bien; c'est propre; il y a des
rideaux, une table de nuit...
--Qu'est-ce que c'est que ça?
--C'est une truelle.
--Et ça?
--Du plâtre et du verre pilé.
--Tiens! pourquoi donc?
--C'est très-commode. Figurez-vous, monsieur, que la maison est infestée
de rats. Quand vous en voyez un, vous sautez sur la truelle et vous
bouchez le trou. Dans les chambres à quinze francs, ils vous mangeraient
le nez: on vous donne un masque en verre.
*
* *
Dans son jardin de Romainville, Calinot avait un tas de gravois.
CAMILLE.--Fais un trou, tu mettras ça dedans.
Calinot n'avait plus de gravois, mais il avait un tas de terre. «C'est
que je ne l'ai pas fait assez grand!»
*
* *
Calinot disait: «Napoléon!... un ambitieux! S'il était resté capitaine
d'artillerie et mari de Joséphine, il administrerait encore la France!»
*
* *
Calinot, capitaine instructeur: «Eh! là-bas, qu'est-ce qui lève les deux
jambes?»
*
* *
Calinot, aux journées de juin: «Si je fais arriver mes hommes tous de
front, les malheureux, ils vont tous être mitraillés!... Si je faisais
tête de colonne à droite, tête de colonne à gauche?--» Il commande:
«Tour droite! tour gauche!» Tout le monde fait tour complet. Une
fusillade terrible part de la barricade. La compagnie de Calinot est
criblée. Le général arrive bride abattue: «Imbécile! vous faites tuer
tous vos hommes!--Ah! taisez-vous donc! ça fait bien moins de mal que
dans la poitrine!»
*
* *
Calinot était à deviner un rébus du _Charivari_ dans un café.--Le gazier
sonne pour prévenir qu'il va éteindre. Au bout de cinq minutes, Calinot,
toujours à son rébus, dit: Eh ben! a-t-il éteint, cet imbécile?
*
* *
CALINOT.--Je viens de rendre service à un vieux camarade de la
_Tremblante_. Ce pauvre diable! il n'avait pas mangé depuis deux jours.
Je l'ai fait entrer dans une allée, je lui ai donné mes bottes.
CAMILLE.--Et toi, comment t'es-tu en allé?
CALINOT.--Ah! tu demandes toujours des explications.
*
* *
CAMILLE.--Mon escalier est noir comme le diable. Prends ce bout de
bougie.
CALINOT, au bas de l'escalier.--Les artistes sont si pauvres! Il en
reste encore un grand bout.--Calinot remonte la bougie.
*
* *
CALINOT au Salon.--Ducornet... né sans bras... Qu'éque ça fait, s'il a
des mains?
*
* *
CAMILLE.--Eh bien! tu ne viens pas à l'enterrement de mademoiselle Mars?
tous les artistes y seront.
CALINOT.--Je ne vais à l'enterrement des gens que quand ils viennent au
mien.
*
* *
Camille donne à Calinot une canne avec une très-belle pomme de Saxe. La
canne est trop grande pour Calinot.--Calinot la rogne de la pomme.
CAMILLE.--Pourquoi ne l'as-tu pas rognée du bas?
CALINOT.--C'était en haut qu'elle me gênait.
*
* *
CALINOT malade, se plaignant de la sonnerie des cloches, qui lui brise
la tête:--Pourquoi qu'on n'a pas mis de la paille dans la rue?
*
* *
CALINOT, mourant du choléra.--Je meurs comme le Christ, à quarante-trois
ans.
CAMILLE.--Tu te trompes, mon ami, il est mort à trente-trois ans.
CALINOT.--Eh ben! il est mort dix ans trop tôt.
ÉDOUARD OURLIAC
En ce temps-là, c'était le beau temps, le beau temps et l'âge d'or du
roman. Par ces années de grâce littéraire, il y avait beaucoup de gens
qui faisaient des livres, et il y avait, de gens qui en lisaient, plus
encore que de gens qui en faisaient. Le lecteur de 1830 était un lecteur
dévoué, incomparable, héroïque, inassouvi: il lisait tout. Que le livre
eût un titre un peu affriandeur, le livre était enlevé. En ce temps, les
maîtresses de cabinet de lecture, à ficeler les paquets de leurs
abonnés, avaient les doigts comme des maîtresses de maison qui couvrent
leurs confitures.
Aux vitrines, les lithographies pleines de meurtres, de femmes
renversées par terre, de mares de sang, de lumières de coups de
pistolets, de malédictions paternelles, s'étouffaient l'une l'autre. Ces
lithographies étaient d'un _faire_ féroce. Elles étaient plus hautes en
couleur, et plus énergiquement crayonnées, et plus tirant l'oeil les unes
que les autres: on aurait dit des saltimbanques qui se disputent la
foule à renfort de tapage.--Édouard Ourliac fit son entrée dans le monde
littéraire à coups de lithographies; la première annonçait _l'Archevêque
et la Protestante_ (1832); celle qui suivit, _Jeanne la Noire_ (1833).
L'éditeur était Lachapelle, cet audacieux d'alors qui imprimait à peu
près tout ce qu'on lui apportait, à la condition qu'on lui donnerait
gratis un second roman, si le premier faisait son bout de chemin. Madame
Cardinal, de la rue des Canettes, la bibliothécaire du roman moderne,
vous dira qu'Ourliac lui recommandait de passer sous silence ces deux
péchés de jeunesse, à qui lui demanderait son oeuvre.
La voie d'Ourliac, Balzac l'a définie d'un mot, Ourliac retournait
l'ironie de Candide contre la philosophie de Voltaire; et de l'ironie
il essaya toujours de faire une arme d'Église. Il se moqua au nom du
Christ. Là est l'originalité du talent d'Ourliac. Ne lui demandez ni une
forme neuve, ni un cadre bien original. Il a un peu lu, et
malheureusement il a beaucoup retenu. Mais où il est bien lui, comme
mode d'idées, c'est dans ces nouvelles où il exhorte à la religion en
raillant le siècle, et paradoxant _ad majorem Dei gloriam_. Cette façon
singulière de faire servir à la maison du Seigneur les étais de la
maison du diable, marquait un esprit osé, décidé à faire flèche de tout
bois. Elle parut sans doute de bon aloi à de plus casuistes que nous; et
Ourliac fit école de Rabelais de sacristie.
Peut-être bien, en ces baliverneries sérieuses et de consciences, y
a-t-il un grain de trop gros paradoxe, et le réquisitoire du chrétien
pourrait-il être moins partial. Peut-être bien y a-t-il exagération à
mettre comme dans _l'Épicurien_, toujours l'indigestion à côté du
souper, l'hôpital après l'amour, la santé à côté du jeûne et des
macérations. Mais cela est sauvé par l'intention.--Puis, ces rieuses
morsures d'un esprit antirévolutionnaire, il en use à toute outrance
contre le journal, dans le conte humoristique des _Phillophages_. Les
colères qui s'allument, les pavés qui se remuent, les gamins qui
deviennent des héros, les révolutions qui mijotent, toutes les
catastrophes privées et sociales, il porte tout cela au compte de ce
carré de papier qu'on passe sous les portes le matin. La presse est pour
lui «une correspondance bien réglée entre quelques gens qui ne pensent
guère, et beaucoup qui ne pensent pas».--Là, dans le _Bien des pauvres_,
c'est une ménippée, le rire aux lèvres, contre les hôpitaux, ou pour
mieux parler contre la charité constitutionnelle Ourliac dit tous les
biens de l'administration des hôpitaux et hospices civils de la ville de
Paris. Il s'étend sur les difficultés de résoudre le problème d'obtenir
entrée dans un hôpital sans être tout à fait mort. Il montre le médecin
plus ami de la science que du malade. Il fait les infirmiers ivres, la
miséricorde et la sollicitude nulles en cette maison des pauvres; et
comme le conte approche de la fin, un curé entre en scène, qui argumente
contre les réconforts laïques, appelant les hôpitaux «une voirie», et
recommence le procès aux spoliateurs du clergé. Mais le pauvre Ourliac
devait mourir dans une manière d'hôpital, et on ne peut guère lui en
vouloir de s'être vengé par avance.
Ourliac était un petit homme imberbe comme un acteur, et pâle. Son teint
était bilieux, son oeil pétillant. Des lèvres minces et faites à point
pour le persiflage complétaient un remarquable masque d'ironie. «Il
n'avait rien,--dit-il quelque part de lui, sans se nommer,--il n'avait
rien qui prévînt en sa faveur; point de cet air de franchise et
d'étourderie qui sied à un jeune homme; une tenue circonspecte, peu de
taille, un teint maladif, un visage désagréable, qui frappait pourtant;
des traits mobiles, expressifs quand il s'animait, et un sourire qui
n'était pas sans grâce.» Quand il avait bu, de pâle Ourliac passait
blême; et alors, dans les dandinements et l'excitation de l'ivresse, son
esprit mal d'aplomb entre la fièvre de tête et le mal de coeur, son
esprit «mal réglé, peu choisi, tourné au sarcasme, mais fort plaisant»,
éclatait en pantagruéliques gaudisseries. Facétiant comme un Triboulet
de lettres, il jetait au hasard ses joyeusetés intarissables. Il
semblait qu'il tirât au sort dans une casquette les mots et les idées;
et des phrases insolites, les plus étranges défis à la grammaire, des
lazzis en dehors de toute syntaxe, toute une langue tordue comme un
kriss malais, toute une littérature à lui, macaronique et inimitable,
s'envolait de sa bouche crispée par les tournoiements de l'ébriété. Au
milieu des rires qui accueillaient ses saillies, il restait grave et
blême, presque humilié d'une galerie, comme un Debureau sur une chaise
curule. Et, chose étonnante, de ce Pierrot dont il avait si bien la
face, il avait aussi les mignons vices; il eût très-bien passé par les
sept compartiments d'un dessin allemand des sept péchés capitaux. Il
était voluptueux, goinfre, ladre, et, prudent; si prudent qu'il
persuadait souvent le soir à un de ses amis qui s'en retournait de la
rue d'Alger rue des Petits-Champs, que son plus court était de passer
par les Batignolles. Ainsi, Ourliac se faisait reconduire jusque chez
lui; mais il faut dire qu'il payait la reconduite de C... et charmait le
chemin par des romans, récits, histoires, propos, bons contes,
pantalonnades à dérider même un critique de livres ou un habitué de
théâtres.
Quand, rompant sa chaîne de famille, et parti tout un jour de la maison
paternelle, Ourliac courait les cabarets autour de Paris avec une bande
d'amis, des artistes et des écrivains de son âge,--qui maintenant, sont
d'aucuns des gens décorés et d'autres des maris,--Ourliac lâchait toute
bride à sa verve. Il improvisait des chansons burlesques que les joyeux
faisaient redire à tous les échos de la route du retour:
Le père de la demoiselle,
Un monsieur fort bien,
En culotte de peau,
Qui voulait tout savoir!
Sa licence, en ces parties de campagne, passait celle de tous autres;
elle s'égayait jusqu'aux extrêmes crudités du cynisme; puis, quand sa
farce de l'après-dîner avait tout à fait sombré dans l'ivresse, et qu'on
le jetait dans une voiture, Ourliac, à qui le vin «reprochait», comme
lui disait son ami Henri Monnier, était pris de terreurs et de remords.
Des réminiscences religieuses l'assaillaient. Les souvenirs de son
enfance passée chez les jésuites lui revenaient dans la conscience; et
comme un évadé du purgatoire menacé d'une extradition, le glorieux
paillard de tout à l'heure, étourdi, se persuadant que l'omnibus allait
sur lui-même comme un toton, Ourliac disait à demi-voix, d'un ton
effrayé: «Voilà sept fois que ce cocher fait tourner la voiture; et
cependant je ne l'ai pas mérité!»
A ces petites fêtes sous les treille de la banlieue, quand il s'agissait
de payer l'écot, Ourliac n'avait jamais que quarante sous dans sa poche.
C'était le «_nec plus ultra_» de son appoint. On parfaisait le compte et
tout était dit pour les amis d'Ourliac, mais non pour Ourliac. Il
prenait de ces petites générosités subies, dont il ne devait rancune
qu'à son avarice, une amertume et une âcreté de ressentiment qui devait
plus tard éclater dans _Collinet_. Écoutez avec quelle vivacité et quel
fiel amassé il met certains souvenirs dans son héros: «Il se sentait à
certains égards au-dessous de ces jeunes gens bien vêtus qui lui
faisaient politesse. Il se crut, du moins, obligé de les divertir. Il
les défrayait du reste par des bouffonneries qu'il savait bien lui-même
affectées de mauvais goût... Il plaisantait parce qu'il était pauvre, et
que ces jeunes gens étaient riches; parce qu'il n'avait pas soupé, et
qu'ils soupaient; parce qu'il était triste, affamé, parasite, indiscret;
il plaisantait pour qu'on lui pardonnât, pour qu'on ne lui fît pas
affront; lui qui avait du talent et de l'esprit, il plaisantait pour un
déjeuner.»
Mais si vous voulez entrer en intime connaissance avec le fond de
l'homme, lisez _Suzanne_. C'est le «moi» d'Ourliac se confessant
lui-même, que ce livre. Tout le mauvais qu'il portait en lui, il se
l'avoue, se souciant peu que ses amis le reconnaissent au visage, et
faisant l'autopsie de ses misères morales avec un détail patient et une
brutale franchise. La peinture de ces défaillances, de ce travail de
l'envie, de ces exagérations poétiques, de cette sécheresse de coeur, de
ce lyrisme aposté, de ces élans calculés, de ce despotisme d'égoïsme, de
cette inquiétude de cerveau, de cette paresse de résolution et d'oeuvre,
de ces expansions épistolaires qui prenaient Ourliac à ses réveils
d'orgie, de cette vanité sans entrailles, de cette intuition un peu
obtuse du sentiment de l'honneur en l'attente du frein religieux, toutes
ces maladies de l'esprit analysées à la loupe, et impartialement
rapportées, donnent à _Suzanne_ l'intérêt d'une dissection sur le vif.
Quand M. d'Hautberchamp viendra lui demander raison, Lareynie ne rougira
pas d'avouer qu'il a peur. Il ne tournera pas sa lâcheté en paradoxe
nouveau: il jouera une merveilleuse scène de Tartuffe couard. Quand
Lareynie a fait que mademoiselle des Ilets l'aime, il faut voir jusqu'au
bout l'agonie de cette malheureuse, tuée à coups d'épingle, et les
jalousies sans amour de Lareynie et les froides insultes. Il y a dans ce
caractère un venin d'envie, un ragoût d'hypocrisie et de cruauté. Puis
mademoiselle des Ilets martyrisée longuement, sciemment,
impitoyablement, une fois morte de par lui, lorsqu'une révolution
soudaine s'est faite en ce Lareynie, lorsqu'il s'est jeté à la religion,
quand toute cette mauvaise instinctivité, toute cette méchante vie, ce
méchant coeur, et ce cabotinage, il les a eu cachés sous une soutane,
même chrétien, Lareynie ne s'humilie pas. Le vieil homme reparaît avec
le vieux levain; et s'en prenant à l'état de la société et au temps, aux
approches d'un an Mil social, d'avoir été le bourreau d'une femme, il
jette au siècle son restant d'hypocondrie: «Je devais rester et mourir
dans la condition où j'étais né. Mais dans quel malheureux temps
vivons-nous? Quelle tempête a soulevé la lie de la société? Quelle
politique insensée a rompu toute barrière et déchaîné toute passion?
Quel anathème pèse sur cette jeunesse sans frein, sans principes, sans
tradition, déshéritée, desséchée dans sa fleur comme une moisson
maudite?»
_Suzanne_ est l'oeuvre capitale d'Ourliac. C'est une des plus
consciencieuses, des plus fidèles, des plus habiles, des plus
remarquables analyses de caractère qui nous aient été données depuis
1830.
Malheureusement, il faut revenir à cela: chez Ourliac, les ressouvenirs
de style, d'intrigue et d'inventions épisodiques percent le fond presque
partout. _Collinet_,--_Collinet_ duquel la _Revue parisienne_
prophétisait: «c'est une puissante et belle comédie dont on tirera
peut-être quelque misérable vaudeville»,--_Collinet_ contient,
déshabillée en prose, toute une scène du _Roi s'amuse_. _Psyllé_ est du
Perrault battu avec du Swift. _Les Noces d'Eustache Plumet_ se
ressentent du compagnonnage de Monnier. La _Légende apocryphe_ emprunte
au grand humoriste du XVIe siècle sa phrase énumératoire et chargée de
mots. Dans SUZANNE, on l'a dit, mademoiselle des Ilets est un calque de
mademoiselle Delachaux de _Ceci c'est pas un conte_, de Diderot. Peters
est parent de Krespel; cette scène fraîche du violon aux Champs-Élysées
dans _Geneviève_, on la retrouve encore dans _Suzanne_. Dans la
_Confession de Nazarille_, vous vous choquerez à des réminiscences
flagrantes d'Eugène Sue, à des profils visiblement dessinés sur les deux
profils de Ruy Blas et de don Salluste. Au reste, sur cette dernière
oeuvre, Ourliac n'avait pas grande illusion: «Je l'ai écrite en
courant,--écrivait-il,--sans copie; je n'en ai point corrigé les
épreuves, et j'en suis sur les épines. Ces morceaux si courts ne font
jamais grand bien, quel que soit leur mérite; mais ils suffisent souvent
à donner une idée parfaite de la pauvreté de l'auteur. C'est
compromettant, comme on dit. Je crains que celui-là ne soit de ce
dernier genre.»
En dehors de sa verve de partisan catholique, Ourliac a la recherche du
coeur humain poussée jusqu'à l'infinitésimal psychologique, l'observation
épigrammatique, le tour vif et relevé de saillies. S'il avait eu moins
de mémoire, un procédé de style plus fertile et plus varié, nul doute
qu'il n'eût fait sa place grande. Je ne citerai comme exemple de son
talent débarrassé des préoccupations polémiques que cette _Physiologie
de l'écolier_, un petit chef-d'oeuvre, où laissant venir à lui, comme
Jésus, les petits enfants, il a narré finement, joliment, curieusement,
les moeurs et les allures de ces petites âmes qui apprennent
l'espièglerie mieux que toute autre chose. Là, son analyse est
charmante. Elle est comme une récréation dans une cour de pension.
Mais ce qui fit le plus pour la réputation d'Ourliac, ce fut un petit
volume in-18, publié rue Cassette. L'exemplaire que j'en ai là porte par
hasard, comme revêtement de sa garde, «la Cloche, l'Encensoir et la
Rose,» chapitre 53 de quelque livre poétiquement mystique édité chez
Waille.
Les _Contes du Bocage_, où vous avez lu cette belle supercherie filiale
de mademoiselle de la Charnaye faisant accroire au vieux marquis aveugle
les succès continus des chouans, alors que les bleus, enfin vainqueurs,
traquent de buissons en buissons les obscurs Philopémens de la Vendée;
les _Contes du Bocage_, tout ardents de l'esprit royaliste, valurent à
Ourliac les chaudes sympathies de la presse religieuse.
Ourliac s'était marié. La Bruyère dit quelque part: «L'on ne voit point
faire de voeux ni de pèlerinages pour obtenir d'un saint d'avoir l'esprit
plus doux, l'âme plus reconnaissante, d'être plus équitable et moins
malfaisant, d'être guéri de la vanité, de l'inquiétude et de la mauvaise
raillerie.»--Le mariage ne fut pas heureux. Toutefois, on en était
encore aux années de miel, et Ourliac, sur les bords de la Loire,
veillait paternellement, l'esprit détendu et reposé, au succès de son
petit volume. Il écrivait alors: «15 août 1843... Nous avons tous les
soirs ici des nuits d'Opéra, une belle et pleine lune de l'autre côté
de la rivière qui s'épanouit à travers nos feuillages comme une bombe
lumineuse. De tous les coins de notre terrasse, le paysage fait
tableau... Je suis entouré de belles choses à quatre ou cinq lieues de
distance; j'ai visité avant-hier le château d'Azay sur l'Indre. J'ai
toutes les peines du monde à croire que Chenonceaux soit plus beau: une
vraie vignette anglaise, de la renaissance toute pure! et un parc! et
des eaux! La vallée d'Azay est celle du _Lys dans la vallée_. Les
habitants sont furieux contre l'auteur qui a trouvé leurs femmes
laides... Je pêche à la ligne sans aller bien loin et avec succès. Je
n'ai qu'à me baisser pour en prendre. Je pêche les ablettes par
soixantaine. Je trouve à ce prix que tout ce qu'on a dit là-dessus sont
des calomnies. C'est une belle chose que Paris; mais je n'en persiste
pas moins à croire que nous ferions bien, sur le retour, de nous en
venir par ici planter nos choux avec quatre ou cinq amis sensés. La
nourriture saine, le bon vin, le repos, les jardins, le loisir, ont bien
leur mérite. J'ajouterai qu'il y a ici de certains vins qui valent le
champagne.» Cet apaisement de l'idée, ce calme, cet accommodement de
l'esprit aux jouissances terrestres, ce souffle d'Horace, cette pente à
une honnête «humerie» ne tinrent guère contre les avances et les
engagements du parti catholique; et à quelque temps de là, Ourliac
remerciait un rédacteur du _National_ d'un compte rendu favorable, en
essayant de le convertir, quatre pages de lettre durant.
Dès lors Ourliac appartenait à _l'Univers_, où il apporta les qualités
de son esprit. Mais de ce corps malingre, épuisé, travaillé de longue
main par les agitations et les anxiétés morales, une maladie de poitrine
eut bon marché; et Ourliac, encore bien jeune, mourut à la maison de
Saint-Jean-de-Dieu, rue Plumet.
BÉNÉDICT
Il habitait un divan vert quand je l'ai connu. Il avait pour draps un
rideau en percaline lorsque les draps étaient à la blanchisseuse, et
pour couverture un manteau d'Ojibewas en peau, tatoué en rouge de mille
figures qui avaient peut-être l'intention de représenter une chasse aux
bisons.
Le grand-père de Bénédict avait été un peintre de genre connu, et un
vignettiste couru au temps où les journaux de mode recommandaient aux
élégantes les _casques à la romaine_ en satin jaune, les _robes à
l'anglaise_, et les _sabots chinois_ garnis de falbalas roses.
Son père était un mathématicien distingué.
A dix-sept ans, Bénédict, qui se destinait à Saint-Cyr, entra à l'école
préparatoire de M. Loriol.--Il y passa un an, et y apprit le cornet à
piston.
Bénédict revint chez son père, et se mit à travailler pour passer son
baccalauréat.
Le père de Bénédict était attaqué de la poitrine. Il partit pour la
Touraine. Dix jours après son départ, il reçut une lettre de son fils,
qui lui demandait 300 fr. pour acheter un canot. Le bonhomme, qui
n'avait plus grande force pour refuser, envoya l'argent.
Le canot de Bénédict lui amena des amis, et entre autres un jeune homme
nommé Armand, entrepreneur des peintures au Jardin des plantes où son
père était gardien en chef. Armand avait obtenu de dresser un petit
théâtre dans une des serres; et les amis d'Armand répétaient là, avec
leurs maîtresses, quelques petits vaudevilles qu'ils avaient l'ambition
de jouer à Chantereine. Deux ou trois femmes dépareillées s'étaient
jointes à la troupe bénévole. Gaillardement on détonnait le couplet. Les
Finettes et les Nérines avaient cette volubilité de langue nécessaire
pour traduire les Regnards du Palais-Royal. Presque tous les soirs, les
répétitions avaient lieu au Jardin des plantes. Les acteurs étaient bien
près de se prendre au sérieux, et les actrices jouaient pour sourire. Le
public prié était indulgent comme un public qui ne paye pas; et M. de
Saint-Albine eût reconnu que ce n'était pas demander l'impossible à ces
comédiens de la prime jeunesse, que d'exiger «quand ils jouaient
ensemble des scènes tendres, qu'ils fussent, pour ce moment, épris l'un
de l'autre.» Et si bien ils l'étaient, qu'une belle blonde qui répondait
au nom de Jenny, et qui avait pour 4000 fr. de meubles rue de Richelieu,
prit Bénédict en affection.
Aux beaux jours, ils firent rouler tout aux environs de Paris leur
chariot de Thespis. Ils jouèrent partout,--les beaux fils et les belles
filles,--sur des planches posées sur des tonneaux, avec des lustres
faits d'une herse où l'on plantait des bougies, quelquefois au profit
d'eux-mêmes, souvent au profit des pauvres.--Bénédict passa l'été à
apprendre dans la journée ses rôles pour le soir, par tous les sentiers
de Chatou et de Saint-Cloud, sa Jenny au bras: il lui donnait le ton de
ses couplets, elle lui donnait la réplique de son amour.
Mais voilà qu'il n'y a plus d'argent chez mademoiselle Jenny. Les
meubles s'en vont. L'oreiller tout passequillé de rubans bleus, et le
lit, et le tapis, et les chauffeuses, tout cela s'envole.--Bénédict
n'hésita pas. Il prit sa maîtresse avec lui, dans l'appartement le son
père. Les 125 fr. par mois qu'il touchait pour ses dépenses de poche ne
lui suffisant plus, il réfléchit qu'il y avait trois pendules dans
l'appartement, et que trois pendules cela faisait deux redites. Il mit
deux pendules au mont-de-piété. Il réfléchit encore qu'un Voltaire en 95
volumes était une édition gênante, et en quatre voyages, aidé de sa
maîtresse, il le déménagea chez madame Mansut.
Un matin, le portier de la maison entra tout effaré dans la chambre de
Bénédict, et lui dit: «Monsieur, votre père qui est en bas!»--Bénédict
descendit.--«Je sais tout,--lui dit son père.--Je vous donne huit jours
pour que cette créature quitte la maison. Je reviendrai dans huit
jours.»
Le jour même, Bénédict alla louer une petite chambre faubourg du Temple.
Un ami le mena chez un juif du quai de la Tournelle, qui, moyennant des
billets payables à sa majorité, lui fournit un mobilier en noyer de 700
fr. Bénédict s'installa là-dedans avec Jenny.
L'argent du père s'arrêta; et la misère frappa, brutale, au logis. La
femme qui jadis ne fatiguait ses doigts qu'à porter des bouquets, se mit
à piquer des selles de luxe et à colorier des images, se levant au matin
pour ne cesser de travailler que l'aiguille ou le pinceau lui tombant
des mains de fatigue, à onze heures ou minuit. Bénédict trouva à occuper
sa journée au télégraphe qu'essayait alors de monter l'abbé Gonon. Il
gagnait cent sous par jour, et le soir il pliait des enveloppes qui lui
étaient payées 3 fr. le mille. Pourtant, en cette dure vie, et en cette
chambre ouvrière, l'amour mettait des chansons. Un ou deux de leurs
anciens camarades venaient encore le soir, et alors on se contait, à un
petit feu avare de cotrets, quelques souvenirs des anciennes comédies
qu'on répétait sur l'herbe. Souvent une actrice du Vaudeville, morte
depuis, madame B..., qui connaissait Jenny, venait voir le jeune couple,
traversant comme une fée leurs ennuis journaliers, les égayant à ses
grâces d'oiseau, à ses chants de fauvette; et sachant que leur tirelire
fuyait, hélas! elle les emmenait dîner avec elle, ne voulant pas de leur
écot, et leur disant qu'ils payeraient la prochaine fois.
«Bénédict,--dit un jour Jenny, nous avons assez mangé de misère comme
ça. Il serait temps de nous retourner. On m'offre 1800 fr. pour aller à
Limoges.
--Qui ça?
--Le directeur donc, M. Carrier de Richaux. Tu peux encore t'arranger
avec ton père. C'est un service que je te rends en m'en allant là-bas.
Je t'écrirai, d'ailleurs.»
A vingt-quatre heures de là, Bénédict frappait à la porte de la maison
de santé du docteur Hoffmann, avenue Fortuné. C'était là qu'était venu
habiter son père. La maladie l'avait gagné, et il sentait qu'elle ne
devait plus s'en aller qu'avec lui.
«Mon père,--dit Bénédict, quand il fut en face du vieillard, je vais me
faire comédien.»
Le vieillard pâlit soudainement, et porta son mouchoir à sa bouche. Il
ne répondit pas.
«J'ai un engagement de premier comique pour Limoges, à 1500 fr. par an;
mais je n'ai rien pour m'acheter des perruques et des costumes, et j'ai
compté sur vous.»
Le vieillard dit à Bénédict: «Revenez demain.»
Le lendemain, le père était au lit. Il prit un billet de cinq cents
francs dans un portefeuille sur sa table de nuit, le tendit à Bénédict,
avec ce seul mot: «Partez.»
Bénédict descendit l'escalier, se jeta dans un cabriolet, et fondit en
larmes.
Le jour où le théâtre de Limoges fit son ouverture, il arriva à Bénédict
une chose assez romanesque. Le spectacle commençait par une sorte de
prologue pot-pourri, où tous les personnages de la troupe paraissaient
successivement, Bénédict fut placé dans l'avant-scène de droite. C'était
là qu'il devait jouer son fragment de rôle. L'avant-scène de droite
avait été louée pour madame la générale de R... et ses deux filles. Mais
le directeur avait obtenu d'elle qu'elle voulût bien permettre qu'un
étranger de passage dans la ville prît place dans sa loge. Voici donc
Bénédict installé dans la loge de la générale, en habit noir et ganté
frais. Il avait encore une tournure de fils de famille, et ses gestes,
et les mille riens de la pose et du regard disaient un homme bien né. La
conversation s'engagea entre madame de R... et Bénédict, madame de R...
lui demandant «s'il croyait à une bonne troupe», et lui, répondant
«qu'il n'avait pas grande confiance dans ces cabotins de province; et
madame de R.***.--«Vous êtes de passage?--Quelques jours
seulement...--Jolie actrice que cette blonde...--Peuh!--Et où
habitez-vous? A l'hôtel de la Promenade, madame.--C'est le
meilleur.--C'est le seul, m'a-t-on dit.» La conversation allait le même
train que le prologue quand, à ces mots de l'actrice en scène: «Et pas
de premier comique!» Bénédict, soudain levé et comme entrant dans la
voix d'Arnal: «Le premier comique demandé voilà!»--Puis il acheva son
bout de rôle, le public riant, madame de R... toute rouge, et ses filles
se retournant pour voir.--«Oh! madame.--dit Bénédict en s'inclinant bien
bas, quand il eut fini,--que d'excuses!--Cela n'en vaut vraiment pas la
peine, monsieur», répondit madame de R..., d'un ton piqué.
Deux mois se passèrent.--Un soir où Bénedict jouait _Babiole et Joblot_,
à sa sortie, à la deuxième scène, il reçut une lettre qui portait ceci:
«Monsieur, votre père vient de mourir. Veuillez venir à Paris le plus
tôt possible, et passer à mon étude pour y régler les affaires de la
succession.»--Bénédict suffoquait. La réplique venait. Le directeur le
poussa. Il finit la pièce. Il avait des larmes plein la voix. On crut à
un nouveau moyen comique. On applaudit.
A Paris, les tristes démarches et les tristes cérémonies faites,
Bénédict apprit qu'il lui revenait 125 000 fr., plus 10 000 fr. de bons
du Trésor.--Il acheta à Jenny des cadeaux.
En diligence, mille pensées lugubres l'assaillirent d'abord. Il lui
sembla revoir son père, comme il l'avait vu la dernière fois son
mouchoir sur la bouche, et la face maigre. Son dernier mot: «Partez»,
lui revibrait douloureusement dans la conscience, avec son accent
précis... Puis, par un de ces jeux ironiques et irrespectueux où se
plaît la pensée, son imagination sauta du cercueil de son père à sa
maîtresse; et il songea au bonheur qu'elle allait avoir à se parer de
tout ce qu'il lui rapportait; et tout songeant, il s'endormit.
--Monsieur,--dit le conducteur,--nous sommes à Limoges.--Bénédict
abaissa la glace de la portière, et levant machinalement les yeux, il
aperçut à une fenêtre du rez-de-chaussée de l'hôtel de la Promenade, sur
une table, un bol de punch qui flambait et trois hommes attablés autour.
Il descendit. Une main lui frappa sur l'épaule, c'était Alexis, l'un de
ses camarades.--«Nous vous attendions, venez.»--Bénédict trouva près du
bol de punch, Carini, le père noble, et de Richaux, le directeur.--«Et
Jenny? dit Bénédict.--Nous avons une mauvaise nouvelle à vous apprendre,
dit Carini.--Malade?... morte?... et la voix de Bénédict se
strangula.--Rassurez-vous, reprit Carini, elle n'est ni morte, ni
malade; seulement, en votre absence, elle ne s'est pas conduite... Elle
vous a trompé.--Veut-elle se remettre avec moi?--Carini hocha la
tête.--Et qui? dit Bénédict.--C'est moi, monsieur,--dit de Richaux en
s'avançant. Bénédict prit une bouteille de champagne par le goulot, et
leva le bras; Carini le retint.--Monsieur, dit froidement de Richaux,
elle vous a aimé, elle ne vous aime plus. Quand nous nous battrions, je
ne vois pas ce que cela changerait à votre position et à la mienne.--Que
je la voie deux heures seulement,--fit Bénédict,--et...--On va vous
mener chez elle»--dit de Richaux.
Jenny était sur son lit, les cheveux épars, dans une pose tragique. Elle
s'était faite pâle avec de la poudre de riz.--«Ma mère! ma mère!
s'écria-t-elle en voyant Bénédict amené par Carini qui se retira, dites
que je suis une misérable!--Monsieur, ne me touchez pas!» et Bénédict se
laissa prendre à cette scène de drame qu'il avait vu jouer cent fois à
sa maîtresse sur les planches.
Au matin, Jenny reprit la promesse qu'elle avait faite à Bénédict de
retourner avec lui à Paris. Jenny ne voulut plus partir. Bénédict la
menaça de se tuer. Jenny promit encore pour retirer sa promesse peu
après. Quatre ou cinq jours durant ce furent des reproches et des
apaisements, des génuflexions et des révoltes, des jalousies et des
miséricordes, des larmes et des trêves qui ne valent pas un récit, parce
que cette déchirante bataille d'un amour vivant avec un amour mort est
toujours la même. Enfin, lassée de ses obsessions, et pour avoir la
paix, Jenny jura d'aller le retrouver dans huit jours.
Bénédict partit, le remords au coeur. Pour cette femme, il n'avait pas
fermé les yeux de son père.
De retour à Paris, il reçut deux lettres de Jenny, à huit jours de
distance. Dans la première elle lui demandait 200 francs pour faire le
voyage. La seconde était ainsi conçue: «Cher enfant, je suis indigne de
vous. Que diriez-vous de moi si je retournais avec vous maintenant que
je suis déshonorée? Ah! vous penseriez peut-être que je veux profiter de
la fortune qui vous est tombée. Adieu! Je vous renvoie les 200 francs
que vous m'avez envoyés. Celle qui vous aime toujours.» Seulement--dit
gravement Bénédict quand il raconte cette histoire,--les 200 francs n'y
étaient pas.
Alors commença une noce énorme et royale. Entre les dix doigts de
Bénédict l'argent coula comme l'eau. Ce fut un gala de trois ans, une
table ouverte, une Cocagne, un festin toujours recommencé. Tous venants
étaient accueillis; tous accueillis mangeaient. Les connaissances des
amis arrivaient-elles au dessert, on relayait le dîner qui repartait de
plus belle, et de la cave le vin remontait. C'était une auberge, une
auberge et un mont-de-piété, cet appartement de la rue
Notre-Dame-de-Lorette. Quand vous aviez mangé trois fois chez Bénédict,
cela vous faisait un droit tout naturel à lui emprunter vingt francs.
Bénédict avait cela d'agréable que ses habits allaient à toutes les
tailles, que ses bottes allaient à presque tous les pieds, et que ses
gants allaient à presque toutes les mains;--en sorte que ses habits, que
ses bottes et que ses gants diminuèrent. Et puis, il paraît encore que
son argent allait à toutes les poches, et comme il en laissait parfois
sur sa cheminée, son argent fit comme ses habits. La troupe de Limoges
s'étant débandée, Carini et Ernest, le second comique, dédoublèrent son
lit et lui empruntèrent ses pantoufles. L'hôtel Bénédict prit vogue, et
comme l'on soupait au homard, tous les drolatiques à jeun y abondèrent.
«Onc ne vis maison de plaisantes gens si largement remplie.» Toutes les
nuits l'on dansait, les refrains grivois battaient de l'aile contre les
vitres jusqu'à l'aube!--Aux jours de soleil, la Seine, l'île Séguin, les
matelottes chez Gentil ou à la Maison rouge, et encore les chansons sur
l'eau.
Les billets de mille francs s'effeuillaient à tous les vents d'orgie:
Bénédict les regardait s'en aller. Le bohémien Trimalcion s'était fait
une vie à voir la face contente de tous les invités; et comme en une
forêt de Bondy, il s'était tranquillement endormi en l'amitié de tous
ces parasitismes.
--Bah! dit une fois Bénédict en se levant, si j'allais en Italie?--Je te
suivrai, Bénédict, dit Carini.--Moi, je garde ton appartement, dit un
nommé Vielleux, un ami de collége.--Et moi aussi, dit Ernest.
Ils partirent, Bénédict, Carini et la maîtresse de Bénédict. Le voyage
n'eut rien de curieux, si ce n'est qu'à chaque ville Bénédict mettait
deux louis dans le gilet de Carini pour qu'un homme de sa société fît
figure; et qu'à chaque table d'hôte, la maîtresse de Bénédict descendait
décolletée, en toilette de bal, avec des fleurs dans les cheveux.
A Milan, Bénédict avait dépensé trois mille francs. Il faut dire que
Carini avait changé de gilet presque aussi souvent que la maîtresse de
Bénédict avait changé de robe.
Bénédict partait pour Florence, quand un petit mot d'Ernest le rappela à
Paris. Son mobilier saisi allait être vendu.
En partant, Bénédict avait laissé 200 francs à Vielleux pour payer un
billet. Vielleux avait mangé les 200 francs, n'avait pas payé, et avait
disparu.--Bénédict sauta du fiacre qui le ramenait des diligences,
arracha les affiches jaunes qui annonçaient sa vente pour le lendemain,
et courut payer chez le commissaire priseur.--Ernest lui dit que
Vielleux avait très-mal agi, en abusant de l'argent qu'il lui avait
confié; que, pour lui, il s'était occupé d'économie politique, et
qu'ayant eu besoin de livres, il devait lui avouer qu'il avait mis au
clou quelque chose de sa garde-robe. Si tu veux,--dit-il en
terminant,--je te lirai cette nuit le livre que j'ai fait. C'est un
travail sur les _Enfants trouvés_.--Bénédict l'en dispensa: il y avait
trois nuits qu'il n'avait dormi.
Bénédict alla chez son notaire demander de l'argent. Le notaire mit sous
les yeux de Bénédict quatre ou cinq pages de chiffres bien alignés.
Bénédict passa à la dernière page, et y vit un total qui s'étalait sur
six colonnes. Ce total fit réfléchir Bénédict. Il donna congé, vendit
une partie de ses meubles, et s'assit résolûment devant son piano, dans
un plus modeste appartement, rue des Martyrs.--Aux heures rêveuses,
Bénédict avait laissé s'envoler quelques mélodies qui couraient la ville
_incognito_, et avaient leur petite part de gaz et de célébrité aux
cafés chantants et aux petits théâtres des boulevards. Bénédict,
installé rue des Martyrs, ses amis se retirèrent peu à peu de lui,
comme les rats d'une maison qui craque, lui laissant tous ses loisirs.
Bénédict fit de sérieuses études d'harmonie; et dix romances dans un
carton, il se rendit chez Leduc. L'éditeur trouva la musique charmante;
mais, toute charmante qu'il déclarât la trouver, il répondit à Bénédict
que cette musique «ne rentrait pas dans son cadre».
Bénédict apprit dans la journée qu'il venait de perdre ses quinze
derniers mille francs dans une faillite.--Il est vrai qu'il vendit le
même jour cinq francs une de ses romances à un de ses amis. L'ami
l'exécuta le soir chez un oncle de Bénédict, et il eut le plus grand
succès.
Il ne jugea pas utile de dire qu'il l'avait achetée à Bénédict. Il
déclara même que ce pauvre Bénédict n'avait pas le sentiment musical,
qu'il ne ferait rien de bon de sa vie. Du salon de l'oncle de Bénédict
la romance passa dans un salon, puis dans un autre; en sorte que l'ami
de Bénédict fut obligé d'acheter une seconde, une troisième, une
quatrième romance, pour se continuer en son talent; et l'ami de Bénédict
fut pendant l'hiver de l'année 1847 l'un des hommes les plus heureux de
Paris.
Bénédict n'avait pas payé son terme. L'ami le recueillit chez lui
généreusement; mais quand l'album de Bénédict eut défilé, et que
Bénédict un peu découragé trouva moins, l'ami dit à Bénédict qu'il était
obligé de manger dans sa famille; de façon que Bénédict se vit menacé de
perdre l'habitude de dîner.
Bénédict était comme le Centurion de la pièce espagnole: il aurait pu
sauter trois fois sans qu'un maravédis tombât de sa poche. Il se
ressouvint qu'il avait prêté. Il se mit à faire tous les jours la battue
des obligés, arrachant ce qu'on lui devait, tantôt quarante sous, tantôt
cent sous, et subsistant ainsi. Mais l'alarme donnée de proche en proche
sur ce créancier qui demandait l'aumône, on évita Bénédict.
A Noël, Bénédict réveillonna rue de Laval, dans un atelier où l'avait
conduit Ernest, et gagna 3 francs au lansquenet. Le lendemain, avec ses
3 francs, Bénédict fit monter un sac de pommes de terre chez son ami. Il
s'agissait d'attendre le jour de l'an, où la tante de Bénédict lui
donnait 40 francs d'étrennes. Il attendait ainsi, se couchant quand il
eut trop faim, la nouvelle année.
Au commencement de janvier, Bénédict alla rendre visite à l'atelier de
la rue de Laval. Il y resta dix-huit mois.
C'était, en cet atelier, le phalanstère le plus étrange qu'on puisse
voir. Ils étaient là, cinq qui campaient, tous jeunes, et d'une
confiance effrontée en la Providence. Édouard et Paul étaient peintres;
Maxence attendait pour savoir ce qu'il serait, et Alfred faisait les
commissions.--Bénédict habitait, comme je vous ai dit, un divan vert
au-dessous d'une panoplie. Paul logeait sur quatre planches et un
matelas. Maxence et Édouard couchaient dans quelque chose que l'on
appelait un lit, et Alfred faisait en sorte de dormir sur les quatre
oreillers du divan de Bénédict rangés sur un grand coffre à bois. Tous
les matins, il faisait faim à l'atelier. Avant déjeuner, Maxence
préparait les terrains d'un panneau; Édouard, pendant ce temps, sabrait
le ciel; et quand ils avaient fini, Paul en imaginait le motif à toute
brosse. Le panneau fini, Alfred le descendait chez le propriétaire,
brocanteur singulier, qui avait un magasin de chaussure à vis rue
Montmartre, et un magasin de tableaux rue Notre-Dame-de-Lorette. Le
propriétaire donnait d'ordinaire cent sous du panneau; et l'on avait de
quoi dîner et déjeuner chez Tisserant, au haut de la barrière
Pigale.--Bénédict avait déterré quelques leçons de solfége et apportait,
par-ci par-là, ses quarante sous à la caisse. Au beau milieu de cette
vie de hasard, il composait ses deux belles marches.--Un moment Paul
faillit faire dîner régulièrement toute la société. Picot, le marchand
de la rue du Coq-Saint-Honoré, lui payait vingt sous pièce des cartes de
visite avec des emblèmes à l'aquarelle. Tout le monde s'y mit, même
Bénédict. Mais cela ne fut qu'une lueur, et le propriétaire ayant été
_brûlé_ au deux cent quatorzième panneau, on tomba à dîner _Au
Désespoir_, à sept sous par tête.
Puis, cela finit comme tous les phalanstères qui ne payent pas leur
terme, par une envolée de chacun et par une saisie d'huissier.
Bénédict est devenu... J'allais, Dieu me pardonne! vous le nommer.
LA REVENDEUSE DE MACON
En remontant la rue qui débouche sur le pont de la Saône à Macon, vous
trouvez à gauche une vieille maison en bois.
La maison est trouée de petites fenêtres carrées qui bâillent,
étranglées pendant deux étages, entre des colonnes cannelées, striées,
imbriquées, losangées, chacune d'un dessin différent de sa voisine. Sur
les colonnettes s'appuient des frises peuplées de satyres et de femmes
nues, celles-ci attaquant ceux-là à travers les guirlandes de fleurs en
ronde-bosse,--naïve représentation mythologique, que les Mâconnaises ne
peuvent regarder qu'en échappade. Quelques petites lucarnes aux toits
pointus, sans volets, laissent entrer au grenier le vent l'hiver, le
soleil l'été. Le bois, qui a vieilli et pris les teintes rubiacées de
l'acajou, est marqueté d'écriteaux numérotant toutes les industries qui
se sont casernées dans cette gigantesque façade de bahut. Une tripière,
un chaudronnier, un marchand de cartons, une fruitière, une
blanchisseuse, se sont établis entre les piliers de bois. Les mous
rose-rouge, les malles de carton aux arabesques jaunes, où les filles de
la campagne apportent leur bagage quand elles viennent à Paris entrer en
service, les linges blancs, les camisoles foncées, pendues comme une
enseigne au-dessus des cuvées de savon, les carottes, les potirons
éventrés, les chaudronneries cuivrées ou toutes noires de fumée, tout
cela fait un tapage de tons et de devantures guenilleuses au pied de la
maison de bois. Entre la tripière et le cartonnier est une fenêtre
hermétiquement fermée dont une persienne est rabattue et l'autre
seulement entr'ouverte; vous apercevez, sur le rebord de la fenêtre,
quelques poteries de Chine ébréchées; vous apercevez, collée à la
vitre, une feuille de papier sur laquelle est écrit: «Madame Javet,
marchande en vieux», dans le fond de la pièce obscurée des
scintillements de vieil or, et comme dans un kaléidoscope plein
d'ombres, les mille couleurs de quelque chose pendu aux murs.
Que si l'amour du rococo vous fait pousser une porte à côté de la
fenêtre, vous entrez de plain-pied dans le domaine sombre et fantastique
de Goya.
Dans la demi-nuit au milieu de laquelle jouait une étroite filtrée de
lumière, juchée plutôt qu'assise sur un grand coffre semblable à ceux
des Moresques, apparaissait dans le rayon lumineux une vieille petite
femme vêtue, des pieds à la tête, de noir, et propre comme pourrait
l'être une sorcière hollandaise. Deux mèches grises couraient sous le
madras autour de tempes desséchées; ses yeux sans couleur s'éveillaient
parfois comme les yeux d'un fiévreux; ses sourcils étaient mitan blancs,
mitan noirs. Elle n'avait pas de lèvres. Elle était ainsi, tricotant un
bas de laine noire, et talonnant son coffre, la diabolique petite
créature!
--Que veut monsieur?--Elle avait déjà fiché son épingle à tricoter dans
ses cheveux, et était déjà à bas de son coffre.
Elle me fit voir, en trottinant de-ci, de-là, comme une souris, des
fragments de retable en bois doré, bon nombre de saints dépossédés de
leur nez, un gilet pailleté d'argent qu'elle attribuait à Louis XV, un
torse à la Vierge du XIIe siècle au bouton du sein saillant de la robe,
des pendules de Boule délabrées, de petits calvaires en chenille
magnifiquement encadrés; puis, en me tendant un petit plat de faïence:
Un Bernard Palissy!--me dit-elle. Je souris.--Tous les Bernard Palissy,
madame Javet, ont un craquelé.....--Ah! vous savez cela!--Elle jeta le
plat sur un paquet de hardes, décrocha un tableau, ouvrit une armoire,
et me présenta un coquetier, charmant enroulement de plantes grimpantes,
signées de la grâce, du goût, du faire de l'admirable «inventeur des
rustiques figulines du roy».--Combien en voulez-vous?--Et ça?--fit-elle
sans répondre, en fouillant dans ce petit coin où j'entrevoyais une
dizaine de merveilles respectées des siècles, la fine fleur de la
curiosité, dix bijoux de l'art!--Et ça?--C'était une assiette de cristal
de roche aux chiffres d'Henri II.--Et ça encore?--Un étui en émail de
Saxe, à semis de tulipes, enchâssé dans quatre baguettes de vermeil,
tombé de la poche d'une reine le jour d'une révolution.
Elle épiait de l'oeil les objets dans mes mains; elle les suivait, elle
avançait à tous moments vers eux ses doigts crochus.
Je demandai le prix de quelques-uns. Elle me fit des prix fabuleux; elle
semblait heureuse de me les voir admirer, inquiète de me les voir tenir.
Je marchandai longuement, elle me remontrant, me retirant les
_mirolifiques_, les replaçant, puis voulant refermer son armoire et nous
jetant le regard du libraire espagnol assassin de l'amateur qui venait
de lui acheter son plus précieux livre. Je lui offris enfin de son étui
le prix qu'elle voulait. Elle toussa, prit l'étui, l'ouvrit, le
retourna.--Je me suis trompée, j'avais oublié. Il est vendu de ce matin.
Vous aimez la dentelle?--fit la singulière femme en faisant disparaître
l'étui; et, sans me donner le temps de répondre, elle ouvrit le coffre
sur lequel elle était assise, et fouillant à pleines mains, elle
retirait des merveilles arachnéennes.--«Mes
dentelles!--disait-elle.--Hein! monsieur, elles sont belles?--J'ai un
fils;--voyez ce picot-là!--mon petit «l'Éveillot», un gamin de dix
ans.--Allons! venez un peu au jour, mesdemoiselles! anciennes, monsieur,
tout cela!--L'Éveillot! Il va bien, cet enfant-là! Je lui ai acheté un
pantalon blanc! il sert la messe dans tous les couvents d'ici et des
environs, et quand il revient, il me dit ce qu'a la nappe d'autel,
combien d'aunes, et s'il y a des trous, si on peut la repiquer. Il aime
les dentelles, l'Éveillot.--Tenez, j'ai attendu dix ans une mort pour
avoir cette gueuse de valencienne-là!--Il est comme sa mère.»--La
guipure, les dentelles de Venise, de Gênes, les beaux points d'Alençon
du XVIIIe siècle, les malines brodées, les réseaux microscopiques de
Bruxelles passaient sous mes yeux; la marchande s'exaltait et se grisait
à parler tracé, bride, couchure, bouclure, rempli, mode, points gaze,
mignon, brode.--«Vous ne savez pas ce que c'est, vous autres! Je me
relève la nuit pour les voir!»--Et elle déployait les dentelles, les
déroulait des cartons bleus, les montrait au jour, les jetait l'une sur
l'autre, les entassait, les mêlait, leur riait, leur souriait! Elle
sortait toutes ces richesses comme du fond d'une caisse magique ne
s'épuisant jamais, et les plus belles et les plus magnifiques venant les
dernières.
Enfin elle retirait une jupe semblable à cette triomphante jupe de Marie
de Médicis que possédait le marquis de l'Escalopier. De cette jupe,
madame de Lamartine avait offert quinze cents francs; et des grande
dames du département, des mille et des douze cents. Il y a longtemps, au
reste, que les Mâconnaises aiment la dentelle. La chronique du pays
raconte qu'à l'entrée de Charles IX, le père Émot, gardien des
Cordeliers, fut envoyé près du roi, réclamer certaine nappe manquant à
son couvent. Il trouva en entrant chez le roi madame de Tavannes parée
des ornements de la sacristie, dont son mari, gouverneur de la ville,
lui avait fait don. «Le pauvre moine se mit d'abord à genoux devant
madame, et dit hautement que l'on ne fût pas surpris de l'honneur qu'il
rendait à cette vertugale, puisqu'elle était faite d'une nappe qui
avait servi si souvent à l'office divin.» La dame, en colère, lui
appliqua un soufflet; le roi rit; les réclamations en restèrent là.
Et la marchande causait avec moi de l'hôtel Bullion et des collections
particulières, comme pourrait en causer Gansberg ou Manheim. Des «Lucca
della Robbia» de M. R... aux bijoux de la renaissance de M. de B...,
elle savait par coeur tout le Paris amateur.
--Et M. Sauvageot, madame Javet?
--Une jolie collection. C'est dommage qu'il lui manque... Elle s'arrêta
et regarda en face.--Oh! rien, rien, reprit-elle.
Comme je sortais et que je regardais encore la maison de bois:--Elle
n'est pas dans l'alignement,--entendis-je derrière moi. Je me retournai.
Un membre du conseil général de Saône-et-Loire de ma connaissance me
tendait la main.--Ah! tenez, puisque vous aimez les antiquités, il faut
que je vous mène chez une vieille dame qui demeure en face, madame L...
Madame L... me promena à travers trois pièces remplies d'orfévrerie, de
ferronnerie, de marqueterie, de verrerie, d'ivoires, de Saxe, de
Sèvres, de Faenza; je ne regardai qu'un petit chef-d'oeuvre de la
serrurerie du XVIe siècle,--une souricière--unique.
La mère Javet me guettait sur sa porte.
--Vous avez vu?
--Quoi?
--La souricière, la souricière,--reprit-elle deux ou trois fois en
hochant la tête.
Quelques jours après, j'allai faire mes adieux à madame L... et à sa
collection. Le marché se tenait dans la rue. Les boeufs du Charolais
traînaient pesamment leurs charrettes. Les Mâconnaises, avec leurs
petits puffs noirs sur le côté de la tête, et leurs chapelets d'oignons
rouges pendus au bras, criaient et riaient. On me frappa sur
l'épaule.--Madame L... est très-malade,--me dit le monsieur qui nous
avait introduits chez elle, elle a fait une chute avant-hier en voulant
épousseter ses diables d'étagères!
J'étais à la porte de madame Javet. J'entrai. Elle était à sa fenêtre et
ne se retourna pas. Il y avait près d'elle un charmant petit bonhomme
aux cheveux blonds frisés, qui se haussait sur les pieds et
tambourinait des doigts sur les vitres, recommençant sa chanson à mesure
qu'elle finissait:
Grand papa va mourir,
J'aurai sa belle tasse bleue
Qui est sur sa cheminée.
La marchande, le cou tendu, était collée à la vitre, et son regard fixe
allait de la fenêtre de la malade au bout de la rue. Je me penchai
derrière elle. C'était un prêtre qui débouchait et qui s'avançait vers
la maison de madame L..., apportant l'extrême-onction. Madame Javet eut
un sourire qui montra une rangée de petites dents jaunes et déchaussées.
Elle marmotta, comme si elle grignotait ses mots: Ma souricière!
L'enfant chantonnait toujours:
Grand papa va mourir,
J'aurai sa belle tasse bleue
Qui est sur sa cheminée.
HIPPOLYTE
La fée Guignolant, berceuse de la duchesse de Mazarin, avait été sa
marraine. La fée Guignolant lui avait fait le tronc et la vue trop
courts, les jambes, le cou, le nez trop longs,--surtout le nez,--les
oreilles et les pieds trop grands, les yeux rouges, et encore l'esprit
fol. Enfant, la fée Guignolant lui avait donné une peau tendre, des
verges dures, des versions difficiles, des camarades batteurs, et des
tartines qui se laissaient toujours choir à terre du côté des
confitures. Une fois grand, la fée Guignolant chercha, chercha,--et le
fit poëte. Puis par là-dessus, elle le fit bureaucrate.
Dans une de ces grandes casernes civiles où d'avoir été vingt ans assis,
cela donne des droits, et, trente ans, la croix,--au ministère de
l'agriculture, si je ne me trompe, Hippolyte fut parqué avec un
vieillard appelé chef de bureau, homme sans préjugés, qui tout au milieu
de ses verts cartons faisait et refaisait sa cuisine, faisait et
refaisait sa barbe. Le poêle où mijotait la cuisine du chef recuisait le
vieil air du vieux bureau, et des senteurs rances, des empuantissements
de brûlé ou de sauce épandue sur un fumeron, montèrent tous les jours au
nez d'Hippolyte, qui ne put jamais, de ces odeurs, se faire une
habitude. Puis c'était la barbe; et dans quelque verre, le sien ou bien
l'autre, le vieillard mettait un morceau de savon et sur un vieux
papier, tout près d'Hippolyte, déposait les poils grisâtres et
blanchâtres, tout hachés menus dans la mousse blanche. Ce qu'Hippolyte,
crispé et nerveux, souffrit, pour deux pauvres mille francs, de cette
vie en famille, nul ne pourrait le dire; ce qui n'empêcha pas beaucoup
de gazettes du temps de le traiter, lui et trois cent mille autres, de
_budgétivore_.
Hippolyte avait fait deux parts de son argent: les pipes et les vieux
livres; et trois parts de sa vie: les pipes, les vieux livres et les
femmes.
Les pipes!--c'était le long d'un des murs de sa chambre le plus beau
musée de _belges_ et de _marseillaises_ culottées: toutes les variations
de ton de la terre et de l'écume de mer, la gamme la plus merveilleuse
de la nuance café au lait à l'ébène, et du pâle à l'intense, et de
l'estompé au cerné! Culots nets et dessinés comme la petite calotte du
gland des bois;--le tuyau, cacheté de cire rouge;--deux clous tenant
chaque pipe à la gorge et pendue.--Hippolyte laissait aller ses yeux sur
elles, avant d'en choisir une, comme un général qui avant une affaire
hésite sur le régiment qu'il enverra à la gloire; ou plutôt c'était le
pacha dont le mouchoir est attendu, et qui s'amuse à le faire
attendre.--Lente affaire, et studieuse besogne, qu'une première pipe!
Les regards amoureux, et le pouce polisseur qui se promènent sur la
suée! La pipe qui commence à se teinter!--Hippolyte était très-beau de
pose et d'attente patiente, quand il fumait cette première pipe.
D'habitude, en cette grave occurrence, une fois assis, il tournait et
nouait sa grande jambe droite autour de sa grande jambe gauche, comme un
sarment autour d'un échalas.--Et quel déboire, quand par malheur la pipe
était rebelle!--comme celle à propos de laquelle un mauvais plaisant lui
dit: «Ce n'est pas étonnant: tu fumes dans un courant d'air.»--Hippolyte
courut fermer la fenêtre.
Les livres!--Bibliophile, bibliomane, Hippolyte était; et bon vent il
faisait alors aux bibliophiles. Sur les quais c'étaient souvent
trouvailles: manuscrits de Bossuet dans un rayon à 15 sous; et les
épiciers enveloppaient leurs chandelles dans ces chartes de 1400.--Oh!
de ce côté, la mauvaise fée Guignolant avait été battue par la fée des
fureteurs, l'Occasion, bonne fée qui avait souri à Hippolyte tout le
long de la Seine. Dans sa bibliothèque d'acajou, Hippolyte tenait
presque tout son vieux XVIe siècle, disant: bonjour! aux vieux poëtes à
tout réveil, et: bonsoir! à tout coucher.--Et le dimanche, grandes
joies, jour de revue! Le torse ceint d'un gilet de tricot, Hippolyte est
tout à ses amis, à les décrasser, éponger, gratter, rempâter. Aux
feuilles jaunies, un bain de chlore; une tache de rousseur qui commence
à moucheter: vite l'acide oxalique. Si une vilaine larme de graisse en
un beau feuillet: la poudre minérale infaillible. Il les pare, il les
lave, il les fait beaux, le coeur souriant aux grandes marges, aux pages
immaculées, oubliant l'heure, le monde, et son ministère,--et parfois
aussi son pantalon.
Pour l'Amour,--Hippolyte l'aima presque autant que ses pipes et que ses
livres. Ce qu'il dépensa pour les femmes, de vers, est considérable.
Mais de toutes ses Laures, la plus célébrée, celle envers laquelle
Hippolyte se montra le plus généreux de rimes, ce fut la première par
ordre de date: Émilie V..., une actrice, soeur de cette autre actrice qui
a épousé un préfet. Émilie V... était alors la Contat de l'Odéon.
Hippolyte la vit dans _la Famille Cauchois_ de M. Alexis de Longpré,
«désespérante de beauté et de talent». Et tout aussitôt portier de la
ville et portier du théâtre de n'être occupés qu'à monter chez
«l'adorable actrice» petits papiers, petits rondeaux: «C'est un rondeau
redoublé qu'entre vos mains, madame, on m'a dit de remettre.» Tantôt
cela débutait:
V..., vous êtes belle entre toutes les femmes!
Tantôt c'était une _idylle_ de Théocrite:
J'ai gravé sur le hêtre à Vénus consacré,
Gracieuse V...! votre nom adoré!
Mon intuition pour chiffre y met ce signe:
Une âme de colombe avec un corps de cygne!
Puis un _lamento_:
Toujours vous, ô V...!
Et le lendemain un cantique à la Régnier:
Et ce corps amoureux plein d'exquises saveurs!
Cela était devenu si habituel chez mademoiselle V..., que sa femme de
chambre ne regardait même plus dans les lettres dont l'adresse annonçait
l'écriture d'Hippolyte. La déesse chantée, mademoiselle V..., qui avait
entendu dire que les vers sont de certains mots qu'on met un certain
temps à ranger, et qui d'ailleurs ne lisait guère la signature, se fit
cette illusion que tout le public de l'Odéon était devenu amoureux
d'elle,--et poëte; ce qui fit qu'Hippolyte, après trois encriers vidés,
ne recevant pas de réponse, cessa un beau jour d'envoyer à
l'indifférente le journal rimé de son coeur.
A peine guéri de mademoiselle V..., Hippolyte eut une rechute, et se
remit à soupirer pour une baronne, douée des cheveux d'une comtesse
d'Amaégui, et du teint d'un drame moderne.--Ici, je crois le moment bon
pour vous prévenir que le pauvre poëte avait pris au sérieux la poésie
des autres. Par toutes les oeuvres des chanteurs d'alors ce n'étaient
qu'Espagne et qu'Italie, que galantes folies des siècles romanesques,
qu'amours d'escalade, et que rendez-vous au clair de la lune; le poëte
s'était mis à ne pas vivre la vie, mais à la lire. Il croyait aux romans
comme à une expérience. Et voilà que dans cette cervelle de bonne foi
ainsi retournée par les livres et le théâtre du temps, l'amour prit un
chemin étrange et insolite: le chemin des toits. Encore tout chaud
d'_Antony_, Hippolyte veut prendre sa maîtresse d'assaut.--Si elle me
reçoit, c'est qu'elle m'aime, je l'épouse; si elle ne m'aime
pas...»--Hippolyte ne poussait jamais plus loin le dilemme. Sa
résolution prise, Hippolyte songea à l'exécution; et il arriva--ceci est
historique--qu'en l'une des prosaïques années du dernier règne, ce
romantique consciencieux demanda à un de ses amis une lanterne sourde et
une échelle de corde. De cette demande sérieuse, les romanciers devaient
faire plus tard des charges charmantes,--et l'ami n'eut pas pitié. Il
n'éclata pas de rire. Il joua avec cette folie burlesque.--«Comment! tu
n'as pas une lanterne sourde et une échelle de corde... à ton âge?...
Cela n'est pas possible!... Mais tout le monde a une lanterne sourde et
une échelle de corde!»
Hippolyte dînait à cette époque à une table d'hôte du boulevard des
Poissonniers. Il y rencontra Cinthie Fiocardo. Lui et elle, ils
dînèrent, ils se virent, ils se plurent, la baronne fut oubliée, et
Cinthie devint Philis sous la plume de l'amant:
O bien-aimée!
Étoile de ma vie, adorable clarté!
Du soir où je te vis mon coeur fut habité,
Et sa porte sur toi, ma Philis, s'est fermée!
Cinthie Fiocardo avait été chanteuse au théâtre de Pau. Il lui restait
de sa voix--une guitare.
Allons! prends ta guitare,
lui disait Hippolyte dans la langue des dieux,
Et redis-moi ce chant
Que la nuit j'aime tant
En fumant mon cigare!
Cinthie prenait sa guitare, et elle apprenait à Hippolyte la romance:
Fleur des champs,
Brune moissonneuse!
Hippolyte n'était pas encore de la force de Figaro sur la guitare quand
il s'aperçut, comme par une révélation subite, que Cynthie Fiocardo
avait cinquante ans,--et de plus qu'elle était maigre. Hippolyte chassa
Cinthie, et fit le rondeau:
Je sais fort bien qu'en ce fatal mystère,
La faute en est à monsieur votre père,
Et j'ai honte à vous dire bas:
Vous êtes maigre!
Pour vengeance, Cinthie mit en lettres incendiaires tous les romans de
madame Sand, menaçant en post-scriptum l'ingrat de poignard et de
vitriol; ce qui coûta maintes fois quatre sous au poëte,--et des
insomnies.
Ce fut à partir de ce, qu'Hippolyte fit contre la maigreur un serment
d'Annibal. Il arbora l'enthousiasme de la graisse. Un poëte--qui est
maintenant un académicien--venait de chanter «_la femme de lit_». La
glorification régnait des robustes appas; l'on recommençait les
épigrammes du vieux Maynard:
Catherine ne me plaît point;
Elle est sèche comme cannelle,
On ne saurait trouver sur elle
Pour quatre deniers d'embonpoint.
Toutes les plumes jeunes chantaient la Vénus dodue. Un souffle de
paganisme flamand semblait descendu chaud et lourd sur la Poésie. Les
plus timides essayaient un compromis entre le Toucher et l'Idéal. Un de
ceux-là qui voulaient greffer Jordaëns sur Memmeling,--un jeune homme
d'alors,--M. Marc Fournier, écrivait: «Chez les disciples du dogme
nouveau, la femme est chrétienne, même un peu mystique jusqu'à la
ceinture, mais païenne de là jusqu'au talon... Je te salue, Vénus pleine
de grâce!»--Mais ceux-là étaient traités de vieillards. Les enfants
terribles chantaient de plus belle:
Des seins fermes et lourds, au moins c'est positif!
Et Hippolyte faisait chorus. Il s'était sacré le Juvénal de l'étisie.
Écoutez plutôt:
Au nombre des fléaux que sur notre hémisphère
Dieu fit pleuvoir dans un jour de colère,
Il en est encore un qu'on leur doit ajouter:
En Égypte, aussi bien qu'à Saint-Germain en Laye
Comme à Paris, partout où la chair peut tenter,
--A mon avis, si je sais bien compter,
La _femme maigre_ est la huitième plaie.
Ainsi chantant, il advint qu'Hippolyte aperçut aux vitres d'un magasin
de la rue de Richelieu son idéal--un idéal de beaucoup de kilos, vous
imaginez bien. La forte jeune personne était magnifiquement en chair.
L'ayant vue, Hippolyte se prit à rabâcher à tous ses amis les charmes
de l'intérieur qu'il rêvait: «De joufflus enfants barbouillés enfournant
de longues tartines..., au nez deux belles chandelles..., la mère une
camisole ouverte, les plis mal rangés, écrasant un de ses seins robustes
sur la face du dernier né..., les langes souillés qui sèchent au feu, un
air tiède là-dedans, une atmosphère de poêle..., l'avant-dernier marmot
qu'on nettoie dans le fond..., tout ce que Rabelais et Ostade mettent de
prose et d'humanité autour des joies maritales!»--L'avenir entrevu de
cette grasse façon, Hippolyte, qui demeurait au faubourg Saint-Germain,
se mit à passer rue de Richelieu, pour aller au ministère de
l'agriculture.
Quelques mots sur l'écrivain.
Dans cette grande poussée de 1830, entre toutes ces jeunesses et ces
fougues qui se cherchaient une originalité, Hippolyte avait la sienne
propre. Parfois bien, sa muse n'était qu'une spirituelle à la suite, une
suivante du _Mardoche_. Elle chantait:
Je suis las de toujours voir la lune qui cogne
Son nez à la lucarne; on dirait un blanc d'oeuf
Collé sur du drap bleu: tableau d'épicier veuf,
Ami de la campagne et du bois de Boulogne!
Parfois bien c'était les désespérances à la mode, et dans lesquelles les
plus gras et les plus gais garçons d'alors se drapaient à l'Hamlet:
......... Et plus rien ne me luit
Qu'un repos lourd, inerte, où mon corps par avance
Est comme un soliveau pur de toute souffrance.
Matériel et sec, comme lui gros et rond,
Et couché sur le dos, n'ayant plus rien de l'homme
Qu'une masse quelconque, une chose qu'on nomme
Soit dans l'arbre ou le corps du même nom: le _tronc_.
Il ne s'était pas garé mieux qu'un autre des ballades à la Lune, qu'il
appelait _dame Luna_, et à qui il dédiait force madrigaux intitulés: _La
lune qui va au bal_.
Ce qui le faisait original, ce n'était pas cette admiration du Maître
poussée jusqu'au culte:
Hugo! maître divin, resplendissant génie,
Qu'à l'égal de Dieu même en mon coeur je chéris!
cette idolâtrie courait alors les rues.
Ce n'était pas une petite brochure portant pour titre: _Espérance_, et
dirigée contre le suicide, qu'il appelait «le fléau de l'humanité».
Ce n'était pas non plus nombre de vers emportés de couleur; et cet assez
baroque portrait de l'hiver:
... Des rameaux crochus les turbulents squelettes
Qui dansent par les airs en se cassant les doigts,
Simulent un combat de portiers en goguettes
S'éreintant à coups de balais!
Chaque jour de ce temps apportait de ces images frénétiques et
nouvelles.
Ce qui faisait l'originalité d'Hippolyte, c'était l'amour et le respect
des grands poëtes du XVIe siècle et ce certains du XVIIe. Ses goûts de
bibliophile étaient passés dans ses goûts d'homme de lettres. Il
trouvait à tout écrivain français un ancêtre, en ce vrai grand siècle.
Il donnait à cette passion de retrouver ces gloires anciennes sous les
gloires plus modernes tout le charme d'un paradoxe vraisemblable. Le sel
et l'agrément de cette langue toute riche l'avaient pris et le tenaient.
Toutes ces célébrités, tombées en jachère, lui faisaient sa compagnie
d'esprit; et «il vivait, et il couchait, s'il se peut dire, avec elles
dans toute la religion d'un cher et pur silence.» Dans les sublimes
beautés des _Tragiques_, beautés que Corneille n'égala pas, il
retrouvait un accent du _Roi s'amuse_. Il révérait les oubliés des
anciens siècles comme les pères du nôtre. Là, il avait un arsenal pour
la polémique parlée; et il en savait par coeur toutes les armes. En son
exclusivisme, aux Boileau il vous répondait par les Régnier; aux Piron
par les Scarron et les Saint-Amand; aux Jean-Baptiste Rousseau par les
Théophile; aux Delille par les Vauquelin de la Fresnaye; aux Parny, aux
Bertin par les Marot, les Saint-Gelais, les Desportes; aux Malherbe par
les Ronsard; aux Ducis, aux Chénier par les Alexandre Hardy, les Mairet,
les Robert Garnier; aux Voltaire, aux Crébillon par les Cyrano de
Bergerac, les du Ryer, les Tristan; aux Racine même il répondait par les
Nérée et les Pradon, et aux Corneille par les Rotrou.--Ne s'avisa-t-il
pas de rimer toutes ces opinions biscornues en vers libres, de les faire
imprimer en façon de _canard_!
De par saint George et sainte Thècle,
Ce fut un grand passé que le seizième siècle,
et le _canard_, imprimé chez Beaudoin, rue des Boucheries-Saint-Germain,
n'eut-il pas l'idée de vouloir le jeter lui-même et en personne du haut
du paradis de l'Odéon!--Au Jean Journet littéraire on eut grand'peine à
faire entendre raison. Il ne se rendit que sur cette observation amicale
«que cela pourrait mettre le feu au lustre».
Lorsque Hippolyte envoya son volume de vers, _les Amours_, à ses
confrères, les confrères lui répondirent, ceux-ci: «Vous avez du génie»,
et ceux-là: «Ce n'est pas moi qui suis poëte, c'est vous.» Hippolyte eut
la naïveté de ne pas prendre cela pour de l'eau bénite de littérature.
Hippolyte était très-simple.--Longtemps Henry Monnier se donna auprès de
lui comme un homme sans relations, désirant se produire; et c'était une
comédie charmante, qu'Hippolyte lui proposant de le présenter à deux ou
trois pauvres petites célébrités à lui connues.
Deux de ses amis firent d'Hippolyte, l'un le portrait, l'autre la charge
en plâtre. Hippolyte dans sa charge n'avait pas un nez. Il avait une
trompe. La mère d'Hippolyte mit le portrait d'Hippolyte je ne sais où;
et la charge d'Hippolyte sur la cheminée de sa chambre, disant que
«c'était mieux son portrait que l'autre».--C'est cette charge qu'un
jour, où toute une joyeuse société s'était abattue chez Hippolyte, le
diabolique Ourliac fit respirer devant Hippolyte, à une femme évanouie,
qui aspirait de confiance.
Hippolyte ne s'habillait comme personne. Il s'habillait comme lui-même
pour ainsi parler.--A un bal de noces, on la vit en habit noir, avec un
gilet à carreaux rouges, et des gants couleur de chair.--Sur
l'observation qu'on lui fit de l'étrangeté d'un pareil gilet en pareille
circonstance, Hippolyte boutonna son habit; et ainsi, son gilet passant
entre le noir de l'habit et le noir du pantalon, il semblait porter une
ceinture de flanelle rose.
Hippolyte avait si fort chanté--de Paris--_les purs baumes de l'air_,
_des oiseaux le chant clair_, l'_herbe qui s'emplit de fleurs_ et les
_jeunes moissons qui recouvrent du vallon la gorge en__core frileuse_;
il avait, dis-je, si bien chanté, qu'il lui prit envie d'aller vérifier
la nature. Il partit pour Fontainebleau. A Fontainebleau, il alla dans
un grand chemin de la forêt. Rien que des arbres de chaque côté. Peur
lui vint. Il retourna à la ville, entra dans un cabinet de lecture, et
s'attabla à un roman si intéressant qu'il passa trois jours à le lire,
et regagna Paris au bout des trois jours, fort édifié, et de plus belle
épris des «parfums du ciel» et des «chansons de l'arbre».
Tellement quellement, ainsi que je viens de vous narrer, doué et pourvu,
le poëte se maria,--avec la permission de M. le maire cette fois. La loi
et l'église firent de la demoiselle de boutique de la rue Richelieu sa
moitié légitime. A sa noce, Hippolyte eut un témoin ventriloque; le
lendemain, il trouva sa femme à balayer toute sa correspondance
amoureuse, et cette collection de mèches de cheveux qui lui étaient si
chères! Il prit un logement pour s'établir en ménage. La chambre tirait
le jour par des fenêtres au ras du plancher qui vous éclairaient
par-dessous comme une rampe de théâtre. Un enfant lui vint. Il
déménagea en un autre logement. Celui-ci était tellement en pente que
le berceau de l'enfant placé le soir près du lit, se trouvait le matin
contre la porte. Il déménagea encore. Il se trouva logé place
Saint-Jacques--juste en face la guillotine. Une fois là, Hippolyte se
mit à être malade, et à se laisser mourir--crainte d'un coup de
bistouri.
Hippolyte mort,--ne croyez pas que la fée Guignolant lâche encore sa
proie.--Les amis réunis à l'église attendent une heure, deux heures...
Rien ne vient. On va fumer une cigarette au Luxembourg. De joyeux
croque-morts passent. On les aborde. On leur demande, croyant
plaisanter, s'ils cherchent quelqu'un. On était tombé juste. Les joyeux
croque-morts cherchaient Hippolyte. L'adresse avait été mal donnée. Ils
étaient allés rue Saint-Jacques au lieu d'aller faubourg
Saint-Jacques.--Enfin les joyeux croque-morts mettent la main sur M.
Hippolyte... Bon! la bière est trop petite.--On retourne, on cherche, on
trouve; ah! celle-ci va au corps.--On charge, on fouette, on arrive à
l'église, on décharge, on pose sur les tréteaux.--Tous les amis étaient
partis.--On chante, on bourdonne, on asperge, on recharge, on remporte,
on refouette;--et derrière le corbillard marche tout seul l'enfant
d'Hippolyte, mordant une belle pomme verte.
LE PASSEUR DE MAGUELONNE
Le Lez est une jolie rivière avec ses iris jaunes. Suivez-le une heure
en sortant de Montpellier, et vous entrerez en un pays étrange. Passé
les saules du hameau de Lattes, il n'y a plus d'arbres, il n'y a plus
d'ombre. Ici finit la terre de France. Il se déroule devant vous une
lande sans borne toute coupée de flaques d'eau. Ce ne sont plus, jusqu'à
la Méditerranée, que des étangs envahis d'herbes et de steppes
marécageuses où le ciel, en se reflétant, laisse tomber de loin en loin
un morceau de lapis. Les joncs, les tamaris, les ronces, jettent leur
manteau vert sur les eaux qui fermentent. Les touffes de soude et de
varech tachent de longues langues de sable. En ce désert lézardé par la
mer envahissante, semé d'îlots de terre brûlée, et propice au mirage
comme le Sahara, quelques cavales blanches filent à l'horizon comme des
flèches d'argent. Pour un passant qui passe, des troupes de taureaux
s'effarent. Dans les canaux encaissés qui traversent le marais, de
lourds bateaux à dragues dorment, leurs roues à godets immobiles. Plus
les chants, plus les cris, plus les joyeux appels de la Provence! Il
fait silence. Le sol vermineux pullule de scorpions. L'air charrie des
nuées de moustiques et de moucherons. Par le paysage d'or pâle volent
des milliers d'oiseaux aquatiques; et même parfois les flamants
navigateurs, rangés en file, frôlent les plus hauts roseaux, déployant
au soleil leurs ailes flamboyantes, joyeux de cette Égypte retrouvée.
Auprès d'une hutte conique en joncs, wigham de Huron trempant dans la
boue, s'évase une mare où gît, sombrée, la carcasse d'un vieux bateau.
Au bord de la mare, pieds nus, jupe rouge et jupe bleue, deux petites
filles, l'une accroupie, l'autre à genoux, font de grands jeux dans
l'eau. Leurs petits cheveux blonds leur courent gentiment sur la tête;
leurs petites jupes carrées et tombant droit des brassières à la moitié
de leurs petites jambes brunies, reluisent au clair soleil qui s'amuse à
jeter sur les plis de la vieille cotonnade des pointes de bel outre-mer
et de beau vermillon. Le soleil remonte tout le long et mord aux petites
filles un bout de cou hâlé, et ces petits cheveux follets, qui marquent
sur la nuque des enfants de la campagne comme une petite ligne blanche.
La lumière les inonde toutes deux, met à ce groupe la couleur tapageuse
d'une aquarelle de Lessore. Les deux enfants se penchent vers la mare,
allongeant les bras, sans grand souci de se mouiller les poignets. Elles
lancent à l'eau un petit poisson mort, et le petit poisson se retourne
et se met sur le flanc à la surface. Elles le rattrapent, elles le
rejettent pour voir s'il nagera mieux; et ce sont grandes joies et
félicités d'enfants, à ces petites, de souffler l'eau morte pour faire
un peu aller le cadavre d'argent, et de le pousser du doigt, la plus
petite se mouillant encore plus que la plus grande.
Derrière les enfants, à l'ombre de la hutte, sur une chaise recouverte
d'une vieille tapisserie, est assise une jeune femme en costume de
mariée, une couronne de fleurs blanches sur la tête, un bouquet au côté.
La jeune mariée regarde insouciamment la ruine de Maguelonne qui se
dresse dans la mer en face d'elle.
Maguelonne! le long passé! Maguelonne! la croisade prêchée par Urbain
II! Maguelonne! Alexandre III sur la haquenée blanche, encombrant de son
cortège pontifical le pont d'une lieue! Maguelonne! la chanoinerie de
doulce beuverye! Maguelonne! le _convivium generale_, et le bon vin
clairet, et les crespets à l'hypocras! le _convivium generale_ avec la
sauce au poivre de la Saint-Michel à Pâques et la sauce au verjus de
Pâques jusques à la Saint-Michel! Maguelonne! le manuscrit d'Apicius _in
re coquinaria_, retrouvé sous les cuisines du monastère! Maguelonne! la
ville! Maguelonne! la forteresse! Maguelonne! l'évêché! Maguelonne! la
cathédrale! Maguelonne! la déserte! Maguelonne! une ferme! Maguelonne!
les goëlands sur la plage! Maguelonne! les sabots des chevaux sur les
tombes épiscopales!
Le soleil tourne la hutte; la tête de la jeune femme est encore blottie
dans l'ombre; mais le soleil va la gagner. Un homme à barbe noire, à
membres robustes, sort prendre un vieux morceau de voile, il le jette
au-dessus de la tête de la mariée, sur des pieux qui servent à sécher
les filets.
Pauvre femme, pauvre homme et pauvres enfants!
Dans un faubourg d'Arles,--c'était un soir de noce. La gaieté disait:
noce de petites gens; le heurt des verres disait: noce de braves gens;
les chansons disaient: noces de jeunes gens.--Ils étaient en beaux
habits; elle était en belle robe. On porta des santés de la soupe au
dessert; il avait vingt ans, elle en avait seize. Le marié regardait la
mariée; la mariée regardait le marié: ils se souriaient en
l'avenir.--Une chanson, le marié! Une chanson à la mariée!
Et lui se leva; elle rougit. Il chanta:
La belle coumé lou printemps
Nous rebiscoule et nous counsolou,
N'a qu'a paraisse, et tout d'un temps
Dé plési lou cor nous trémolou!
--Dé plési lou cor nous trémoulou! reprirent-ils en choeur, et de fait la
belle Rosalie valait bien tout le patois du monde. Le riant sourire et
les blanches dents, les noirs cheveux et les noirs yeux, les longs cils
et le joli nez droit, le front bombé et la peau dorée, la grande taille
et les petits pieds; la jolie mariée et le beau marbre grec! Au dernier
lundi de Pâques, sur la promenade, les filles d'Arles, en leurs plus
riches atours, en leur plus bel orgueil, ont couronné Rosalie reine de
la beauté. Un Marseillais, qui avait un grand café sur la Cannebière,
lui a proposé mariage pour la mettre dans son comptoir; un riche
confiseur de Lyon a suivi le cafetier marseillais. De Nîmes, de
Toulouse, sont venus des cafetiers, des confiseurs, des pâtissiers, des
saucissotiers; elle les a refusés tous comme ceux d'Arles. Des jeunes
gens lui ont fait des bouquets et ont glissé des lettres dedans. Rosalie
a donné les bouquets à ses amies, et a jeté les lettres au feu. Un
grand jeune homme, renommé trompeur, menant bonne guerre aux jolies
filles, a tourné autour d'elle longtemps; elle lui a fait les cornes; et
l'autre est revenu à ses amis la lèvre pincée et l'oreille basse comme
un homme qui pense à quelque chose de mal.
Son amoureux n'a guère grand'chose: un petit clos et une maisonnette.
Mais quoi! c'est son amoureux.
Les lumières de la table dansaient sur les haies du petit clos, et la
maisonnette, de la cave au grenier, chantait l'amour.--La mariée était
montée à sa chambre; elle était déjà couchée: en bas elle entendait les
derniers refrains et les paroles d'adieu. Voilà que la fenêtre s'ouvrit,
et elle regarda... La peur la prit; elle poussa un cri. Son mari, qui
venait d'entrer, la trouva évanouie, et vit comme un homme qui sautait
par-dessus la haie de l'enclos. La mariée eut le transport toute la
nuit.--Le lendemain on trouva dans le jardin une tête de mort et un drap
de lit.--Le mari comprit; il devina qui s'était vengé.
La malade fut trois jours entre la vie et la mort; quand elle se reprit
à vivre,--Rosalie était idiote. Le mari songea à l'abandonnée créature,
s'il venait à mourir, lui; il ne dit mot à l'assassin; mais, comme il le
rencontrait tous les jours, de peur d'un malheur, il se décida à quitter
la ville. Et puis il y a des gens méchants qui prennent plaisir à rire
des pauvres affolés, les montrant au doigt et éclatant en moqueries peu
chrétiennes. Sa maison vendue, un fusil sur l'épaule, quelques écus de
cent sous dans sa bourse de cuir, le mari vint droit à ce désert, bâtit
sa hutte lui-même, acheta un bateau avec lequel il passe les étrangers
qui vont visiter Maguelonne. Il chasse la macreuse; il pêche le poisson
que la tempête jette en ces bourbeuses lagunes; il ramasse sur le sable
les insectes, portant ses curieuses trouvailles aux entomologistes
d'alentour, et faisant souvent affaires avec M. Crespon.
Cet argent qu'il gagne ainsi, ce sont les fleurs blanches, c'est la robe
blanche, c'est le voile blanc, c'est le costume de mariée que, dans sa
douce folie, Rosalie n'a pas voulu quitter et veut porter tous les
jours. Toute l'ambition du passeur est que ce costume soit toujours
renouvelé, toujours blanc, toujours frais comme au matin de leur union;
et la femme passe ainsi ses journées entières dans sa robe blanche, à
regarder la mer bleue.
Tout misérable qu'il est, le passeur a tout tenté pour la guérir; la
médecine a été impuissante. Elle lui a fait espérer un moment que la
naissance d'un enfant pourrait amener une crise; Rosalie a eu deux
enfants, et la crise n'est pas venue.
Une fois il l'a prise dans sa barque, et comme il a trouvé une lueur de
plaisir dans ses yeux, souvent il l'emmène en mer; et les pêcheurs, à
voir passer cette femme vêtue de blanc, assise, immobile, une main
traînante dans l'eau, saluent comme un présage cette madone de la
Méditerranée, et se disent: Bonne mer et bonne pêche!
PETERS
HENRI.
Dis donc, Albert, si nous allions passer l'été aux environs de la
France?
ALBERT.
Trouve-moi un trou où il y ait du caporal et où il n'y ait pas de sites
à aller voir,--je suis ton homme.
HENRI.
Je chercherai.--Si nous allions à Londres?
ALBERT.
Merci. Un pays où il y a presque autant d'Anglais qu'à Naples! Ils ont
tout mis en deuil, ces diables d'Anglais! même le vin: leur vin, c'est
du _porter_.
THOMAS.
Allez en Suisse.
ALBERT.
Une république d'aubergistes!
THOMAS.
Allez à Constantinople.
ALBERT.
Allez au diable.
ADOLPHE.
Ah çà, toi, Albert, est-ce que tu ne reviens pas de quelque part?
ALBERT.
Je crois que oui, d'Allemagne... Des paysans qui fument des pipes de
porcelaine; beaucoup de diplomates: une bouteille de bière sur un volume
de Schiller; et un soleil que le bon Dieu mouche bien trois fois par
an..... C'est la patrie des conseillers auliques, des redingotes à
brandebourgs et des lits non bordés... Voilà mes impressions de voyage.
CHARLES.
Tu étais l'année dernière à Saint-Pétersbourg?
ALBERT.
Et il y a deux ans au Caire.--Croirais-tu que _Bonino Crétin_, c'est
écrit sur la petite pyramide?
THOMAS.
Pourquoi diable voyagez-vous?
ALBERT.
Je ne me le suis jamais demandé.--Parbleu! pour être revenu!
CHARLES.
Sais-tu, Albert, que tu ferais un gros livre de tes voyages?
ALBERT.
Oui,--si je n'avais pas lu d'Alembert: _Les voyageurs sont les livres
des convalescents: ils bercent doucement le lecteur._
THOMAS.
Qui vient à la campagne dimanche?
CHARLES.
L'adresse de l'idylle?
THOMAS.
On y va par une barrière... Un rustique cabaret, coiffé de verdure comme
un Bacchus antique!--Une hospitalité, un accueil, une habitude! Quand
vous êtes deux,--bottes contre bottines,--on ne vous donne qu'un verre.
ALBERT.
C'est très-joli cela, dans les romans... Quelque bouchon, son cabaret!
Un rendez-vous d'amours qui mangent à la gamelle!
ADOLPHE.
Eh là! passez-moi un cigare.
THOMAS.
Es-tu retourné chez madame de S...?
ALBERT.
Non. C'est composé comme une table d'hôte. Il y a des gens qui lisent...
on m'a dit que c'était des vers. Elle lit aussi. Je crois qu'elle va
publier quelque chose.
CHARLES.
Son acte de naissance?
THOMAS.
Ses trente-cinq ans sont discrets comme une femme de chambre du Marais.
HENRI.
Qui a vu la féerie?
ALBERT.
Un pauvre vaudeville!--J'ai toujours rêvé de faire une féerie, moi.
C'est le diable, une féerie, savez-vous? Il faut être un poëte
d'impossibilités, chimérique à toute bride, bête comme un rêve, et fou
comme un cauchemar... Il faudrait deux, trois costumiers qui
s'appelleraient Callot, Goya...
THOMAS.
Pardon, Albert.--Et ta Lydie, Charles?
CHARLES.
Une femme pour qui j'ai poussé l'amour jusqu'à lui apprendre à faire des
bâtons, parole d'honneur!--Messieurs, Lydie s'est jetée à l'eau, d'amour
pour moi...
ALBERT.
Dans la Garonne?
CHARLES.
... Et elle m'a écrit, me demandant deux cents francs pour se sécher.
HENRI.
Tu lui as répondu?
CHARLES.
Je lui ai répondu que j'étais déménagé.
THOMAS.
As-tu vu le platonique Ernest ces jours-ci?
HENRI.
Oui. Il marche toujours sur du Pétrarque.
THOMAS.
Et René?
ALBERT.
Il est toujours content de lui comme une épithète neuve.
HENRI.
Est-ce que Samuel est mort? On ne le voit plus.
CHARLES.
On le disait marié l'autre jour.
THOMAS.
Des deux mains?
CHARLES.
Des deux mains...--Une veuve qui a un grain de beauté, l'âge d'une
veuve, et voiture.
ADOLPHE.
Diavolo!
HENRI.
Où l'avait-il rencontrée, cette veuve?
ALBERT.
Chez Foy.
CHARLES.
A propos, j'y pense. Albert, veux-tu te marier?... 150 000 fr. de dot.
ALBERT.
Aimes-tu les jardins dessinés par le Nôtre?
CHARLES.
Hein?... justement le parc du papa est une de ses créations.
ALBERT.
Il y a, n'est-ce pas, de grandes allées à angle droit?... Les arbres
sont taillés à pic, de vrais murs... C'est de la géométrie
pittoresque... Les gens qui vaguent dans les allées les mouvements de
terrain, les réduits verts, les lignes de buis, la pièce d'eau, toute
votre promenade, vous la savez par coeur du haut du perron... Hélas! mon
cher, j'aime encore, encore un peu le jardin anglais, les échappades
d'horizon, les surprises et les rencontres, un voile vert au détour
d'une allée, les massifs qu'on ne devinait pas, le parc qui a l'air de
s'être dessiné tout seul, l'imprévu d'une végétation libre... ce qui
fait que je te remercie, et que je me garde garçon.
HENRI.
Dis donc, j'ai voyagé avant-hier en chemin de fer avec un monsieur qui
faisait des noeuds à son mouchoir pour se rappeler les points de vue!
CHARLES.
Ah! vous savez que Rodrigue est revenu de Californie?
THOMAS.
Qu'est-ce qu'il a rapporté?
CHARLES.
Deux pièces de cent sous en or.
HENRI.
Et son amour, est-ce fini?
CHARLES.
C'est fermé. Mais je crains bien que ça ne se rouvre.
THOMAS.
Venez-vous ce soir au boulevard?
ADOLPHE.
Qu'est-ce qu'il y a à voir?
CHARLES.
Un drame très-beau!... Cent cinq représentations, mon cher!
HENRI.
_Jocko_ en a eu deux cents.
THOMAS.
J'ai rencontré Berthold hier.
CHARLES.
Eh bien?
THOMAS.
Il va toujours dans le monde.
ALBERT.
Songer qu'il y a à Paris dix mille jeunes gens qui se font la barbe le
matin, qui achètent des gants, qui s'habillent, qui sortent de chez eux
à dix heures, quelque froid qu'il fasse, qui saluent, qui dansent six
heures durant, qui causent avec leurs danseuses, et qui font ce métier
huit mois de l'année sur douze... tout cela pour attraper et manger
debout, le chapeau dans une main, gênés, foulés, le coude poussé, un
morceau de galantine truffée d'une dizaine de sous;--et penser que si
ces dix mille jeunes gens cessaient d'avoir envie de ce morceau de
galantine truffée, les boutiques fermeraient, le commerce chômerait,
cela ferait la crise commerciale la plus épouvantable qu'on ait vue!
CHARLES.
Qui a vu _le Vampire_?
ADOLPHE.
Moi.
CHARLES.
Qui en rend compte?
ALBERT.
Moi.--Adolphe, raconte-moi la pièce.
ADOLPHE.
Mon cher,--le Vampire, cadavre suceur, poursuit cruellement de son amour
exsangue la jeune héritière de Tiffaugel,--créature grasse et jolie. Il
a le visage suffisamment vert,--vert comme le serpent diabolique qui
nous a volé le Paradis où paissaient les panthères, où le vin de
Champagne,--miracle inouï,--se servait de lui-même...
CHARLES.
Très-bien, Adolphe.--Est-ce un succès, Henri?
HENRI.
Un succès de chair de poule!--Le Vampire est un minotaure du
Walpurgis...
THOMAS.
Messieurs, est-ce que vous ne croyez pas aux vampires?
CHARLES.
Ah! ah!
THOMAS.
Là, sérieusement?
ALBERT.
Je croirai si vous voulez aux abonnés du journal de la carrosserie, à
l'esprit de monsieur un tel, au succès d'une pièce littéraire, à ma
nomination à l'Académie, aux dettes qu'Arthur se donne, aux maîtresses
que Félix se prête, à l'orthographe de mademoiselle X..., à ma
conscience de journaliste, à l'amitié de mes amis, et encore à l'école
du bon sens... mais pour les vampires, je suis le _Credo_ de Voltaire:
je crois aux agioteurs, aux traitants et aux gens d'affaires!
THOMAS.
C'est tout bonnement, messieurs, que vous n'avez jamais été en Dalmatie;
c'est que vous n'avez pas vu des paysans qui n'ont pas lu dom Calmet,
certes! se couper les jarrets avec une faux, et recommander au pope de
traverser, quand on les enterrera, leur coeur avec un pieu.
ADOLPHE.
Moi, je crois aux vampires; je crois bien à Peters.
CHARLES.
Nous y voilà! gare les contes!
HENRI.
Peters, le peintre?
ADOLPHE.
Oui.
ALBERT.
Est-ce qu'il dîne à minuit, sur le pouce, au cimetière Montmartre?
ADOLPHE.
Je n'en sais rien.--Tenez, à la pièce d'hier, il paraît au couloir de
l'orchestre, il me voit, il me salue..... Une chose qui n'est jamais
arrivée!--qu'on emporte, de tragédie à autre, un apoplectique, sombré
dans sa stalle, cela est dans l'ordre, et n'a pas même de quoi
interrompre une tirade... mais qu'à l'instant où il me regarde, un
parapluie,--notez qu'il faisait une soirée superbe, un ciel qui
promettait d'être sec au moins huit jours,--qu'un parapluie tombe du
cintre d'une façon homicide et perpendiculaire, et manque de m'empaler à
rebours, de me tuer net... cela est d'un inouï et d'un extravagant à
convertir tous les Voltaires de la _jettatura_!
ALBERT.
Adolphe, mon cher, vous voulez nous faire croire qu'une nourrice
napolitaine vous a bercé.
ADOLPHE.
Et remarquez que la comédie cheminait doucement vers les convenances du
dénoûment. Les acteurs disaient proprement la chose. Galamment, le
public écoutait; bénévolement, les critiques jugeottaient. Grandement
s'allongeaient les figures des ennemis de l'auteur. Les hémistiches
marchaient d'un petit pas sûr et tranquille, comme des mulets de
montagne, dans un silence de bonne composition... Mon Peters jette le
regard sur la scène; zac! un coup de baguette d'une mauvaise fée! La
pièce se décolore. La peinture devient grisaille. On salue ce vers-ci et
celui-là, et cette idée, et cette scène, comme de vieilles
connaissances. Un monsieur se mouche. La grande actrice se prend les
pieds dans sa robe. Le souffleur souffle trop haut. Les critiques du
balcon se mettent à lorgner dans la salle. Madame de R..... entre. Les
femmes se renversent au fond de leurs loges. Le silence de tout à
l'heure se met à bavarder. La toile baisse sur une déroute.--Peters sort
au quatrième acte. L'attention est reprise au pas de course. Les
critiques écoutent. La grande actrice met des frissons dans la salle.
Succès sur toute la ligne. Peters rentre au cinquième acte. Chute
complète. (_Entre Robert._)
HENRI.
Tiens! Robert.
CHARLES.
D'où sortez-vous?
ROBERT.
De déjeuner rue des Poteries. Verdier nous avait invités.
CHARLES.
Bah!
ROBERT.
Oui... un déjeuner à l'ail! des perdreaux truffés d'ail... Je n'ai plus
de langue... Une soif!... Nous l'avons arrosée!--On ne te voit plus,
Adolphe.--Venez-vous ce soir au bal de B... Très-amusant, mon cher! J'ai
perdu vingt louis l'autre soir.--De quoi parliez-vous?
HENRI.
De Peters.
ROBERT.
De Peters? diantre!
CHARLES.
Mon cher, ils sont tous ici superstitieux comme des ballades. Ils
disent...
ADOLPHE.
N'est-ce pas que c'est un jettator?
ROBERT.
Si c'en est un?... Mais aussi vrai que je vous attends tous à dîner
mercredi, je suis sûr de fumer toute la journée de mauvais cigares, de
rencontrer des créanciers au Luxembourg, et des connaissances au
mont-de-piété, de renouer avec une maîtresse qui n'a pas rajeuni, de
manger de la poitrine de mouton à mon dîner, d'aller aux _Variétés_ le
soir, de souper à côté d'Anglais, et d'être gris à ma seconde bouteille
de Champagne!... Ah çà, qu'est-ce qui en a parlé, de ce Peters? Est-ce
qu'il vient ici? Qu'est-ce qu'il veut?--C'est très-malsain, parole
d'honneur! de parler de cet homme-là!
ADOLPHE.
C'est ce fou de Charles, qui veut lui faire faire son portrait.
ROBERT.
Mon cher, cet homme fait votre portrait, bon. Rappelez-vous ce que je
vais vous dire. Je suppose que vous ayez un oncle à héritage, votre
oncle, dans les six mois, épouse sa cuisinière; je suppose que vous ayez
un attachement, cet attachement deviendra une chaîne; je suppose que
vous ayez un chien de Terre-Neuve, on vous le volera; un frère de lait,
il sera condamné aux galères; un cheval, il boitera; une stalle aux
Italiens, on jouera la _Sonnambula_ toute la saison; des amis, ils vous
emprunteront de l'argent; des fermiers, il grêlera; du vin de Volney, il
se piquera; du trois pour cent, il tombera à rien; des bottes vernies,
elles se couperont; une maladie, elle vous commencera; un médecin, il
vous finira!--Peters! messieurs, mais la tabatière de cet homme-là...
HENRI.
Ah çà, comment est-il votre homme? l'oeil Antony...
CHARLES.
L'air de Delaistre quand il joue les traîtres...
ALBERT.
Le grand manteau de Méry, une voix de caverne, le cheveu noir et le
sourcil circonflexe?
ROBERT.
Peters? Mais, messieurs, quand on ne le connaît pas, jamais...
ADOLPHE.
Les voilà bien! ils n'ont jamais étudié l'espèce; mon Peters n'a rien de
truculent. Il ne sent pas le mélodrame, foi de gentilhomme! Mon
jettator! Il a la tournure d'un honnête homme de bourgeois, les allures
placides et quasi timides, la physionomie douceâtre, la parole
mielleuse, le geste onctueux: pas de grand manteau! Albert, une
redingote qui tourne à la coupe paternelle de la douillette. Des cheveux
jaunes, mon ami, oui, jaunes, des cheveux jaunes. Et puis l'oeil rond et
saillant, l'oeil bleu, l'oeil à fleur de tête, et comme lentement roulant
sur un pivot. Il est avec tout cela, le monstre, très-doux, obséquieux,
avenant, allant au-devant de vous, toujours vous reconnaissant, vous
abordant, vous saluant. Il a une petite voix, et au bout de toutes ses
phrases, il fait un petit: hi! hi!--qui est comme un tic d'ironie. Il
vous rencontre; il dit en vous donnant une petite tape sur le ventre:
Vous n'avez jamais été malade, vous? Vous rentrez, et vous êtes six
mois au lit. Demandez à F... Quand vous me donneriez vingt actions du
Crédit foncier, vous ne me feriez pas aborder Peters sans avoir l'index
et le petit doigt en arrêt... Je ne vais plus au spectacle sans une
petite main de corail... Ali, le bijoutier de la rue du Mont-Blanc,
depuis qu'on connaît son mauvais oeil, en vend des boisseaux, comme
celle-là, tous les jours.
ROBERT.
Et si vous saviez ce qu'il peint!... Un Rembrandt de cauchemar! Je n'ai
vu qu'un tableau de lui, je ne sais plus où? ça représente une fenêtre
de la Clinique où des foetus étaient rangés. Un chat en avait empoigné
un, et se sauvait, le brinqueballant comme un morceau de mou... Holbein
est un Watteau auprès de ce coquin-là!--Il paraît qu'il a une collection
de têtes de suppliciés admirable... C'est macabre! Il y a surtout, m'a
dit Alfred, une tête de Fieschi... Elle marche sur vous.--Mais, le
diable m'emporte! vous connaissez de Montgeron, vous, Charles?
Parlez-lui du nommé Peters.
CHARLES.
Qu'est-ce qu'il lui a fait encore à celui-là?
ROBERT.
L'an dernier, au steeple-chase, Montgeron montait _Trilby_. La rivière
franchie, Montgeron passe _Emilius_ qui était premier. Au mur en pierres
sèches, Peters dit: «M. de Montgeron saute bien.» _Trilby_ tombe et se
couronne; Montgeron se casse la jambe;--une bête de 500 louis!
CHARLES.
Allons, bien, c'est le bouc émissaire, votre Peters! On tombe de cheval,
c'est la faute à Peters; une pièce chute, c'est Peters; il pleut, c'est
Peters; il fait froid à Longchamp, c'est Peters; vous vous découvrez des
cheveux blancs, c'est Peters; vous trouvez l'omnibus complet, c'est
Peters; on s'ivrogne, c'est Peters; on se met au lit, Peters; on y
reste, Peters; votre notaire vous écrit une lettre de quatre pages,
c'est Peters; votre journal se met à publier une série d'articles sur la
production agricole, c'est Peters; vous êtes rencontré en bonne fortune
dans une baignoire à l'Odéon, c'est Peters; vous recevez un billet de
garde, c'est Peters; vous entendez une traduction au piano des contes
d'Hoffmann, c'est Peters...
ALBERT.
Les soufflets qui se donnent, les sauces qui tournent, les portefeuilles
qui déménagent en Belgique, les abricots qui manquent, Voltaire qui se
réimprime, les pommes de terre qui sont malades, les baleines et les
porcelaines de Saxe qui deviennent rares, les hommes de lettres et les
originaux de Raphaël qui deviennent trop nombreux, les giboulées de
mars, les pipes qui se bouchent, les femmes qui pleurent, les sonnettes
qui cassent, le sel qu'on renverse, les livres qui ne se vendent pas,
les notes d'apothicaire, Peters! Peters! toujours le mauvais oeil de
Peters!--Pour un peu, quand M. Peters regarde les pavés, vous feriez
croire qu'il pousse des barricades!
ROBERT.
Ne rions pas de cela, s'il vous plaît.--Et permettez-moi, monsieur, un
conseil d'amitié; si jamais vous parlez, dans le journal, de Peters,
n'ayez pas tant d'esprit.
CHARLES.
Est-ce qu'il me fera souper avec une femme grêlée?
ROBERT.
Il viendra tous les matins se poster en face de votre porte, et vous
regardera sortir, et vous verrez avant quinze jours la tuile qui vous
tombera! Attendez-vous à tout, à être brûlé vif comme mademoiselle B...,
la jolie, la charmante mademoiselle B...! Peters sortait de donner une
leçon de dessin à mademoiselle B... Mademoiselle B... s'approche de la
cheminée pour secouer son tablier sali par le crayon. Le feu saute après
le tablier; mais on a le temps de se jeter sur la jeune fille et de la
rouler dans un tapis. Peters, au cri que mademoiselle B... avait jeté,
remonte; il pousse la porte: la flamme, comme arrosée d'huile, reprend
et court; mademoiselle B... était brûlée avant qu'on ait pu l'éteindre.
ADOLPHE.
Enfin, messieurs, ce maudit n'a servi de témoin que dans un duel: les
deux adversaires ont fait coup fourré.
LE GARÇON DE BUREAU, _entrant_.
Il y a là quelqu'un qui demande à vous parler.
CHARLES.
Demandez-lui son nom.
LE GARÇON.
M. Peters.
ROBERT.
M. Peters!
ALBERT.
Voilà une entrée bien amenée!
ADOLPHE.
Si ce philistin entre ici, messieurs, demain la rédaction sera mise à
deux sous la ligne, je me brûlerai la cervelle par amour, ou les écus de
la caisse se changeront en feuilles sèches!
CHARLES.
Dites-lui... hum... dites-lui que je n'y suis pas.
LE PERE THIBAUT
Avril est fini.
Les feuilles poussent.
Les froids s'en vont.
Sur les ruisselets flottent encore les couvercles des boîtes à fromages,
avec leurs petits bouts de chandelle éteints, lancées par les enfants,
le soir du vendredi saint.
Les jours s'allongent; et les paysans se lèvent à l'aube et taillent
melons et concombres, et découvrent les artichauts et les oeilletonnent.
Dès le grand matin, âme ne chôme; on fait dans le jardin du maire de
nouveaux plants de fraisiers et les coeurs s'enlacent.
Dans le sentier vraiment les rouges-gorges s'éveillent; et même on
entend une voix douce et chevrotante, et ironique un peu, qui chante
plus haut que les rouges-gorges.
Sur le chemin où passait la chanson, Minette était montée sur l'échalier
pour ouvrir la barrière à ses bêtes; et Pierre quasi l'entr'aidait,
appuyant contre elle par manoeuvre, et la pressant sans paraître, de fine
force d'accolade. A la chanson, saut de chatte, sabots passés aux pieds,
bêtes entrées, Minette rouge, et révérence: Bien le bonjour, monsieur
Thibaut.
Les veillées se noient,
Les toits gouttent,
Pâques revient,
C'est un grand bien
Pour les chats et les chiens,
Et toutes les gens
En même temps.
Il marche au bon pas, le père Thibaut. Il n'est pas plus vieux que
l'année dernière. Il a sa grande balle sur son dos, son bâton, et ses
mêmes bretelles. Il faut que le père Thibaut ait de l'huile de bras pour
porter depuis le temps ce qu'il porte là. Dieu merci! il n'a pas plu,
et ses souliers lacés sont propres et nets comme s'il venait d'une
petite promenade sur la route aux Gendarmes.
Et de clos en clos, par-dessus les haies et buissonnets, à la chanson
qu'il dit, les fillettes actives, et tous les paysans, lèvent le nez du
travail: C'est le père Thibaut.
Il arrive chez Collot, son compère. Collot fait une croix blanche à sa
cheminée par façon de joie de le revoir et de bon accueil. Le père
Thibaut met sur la table ses soixante livres pesants;--c'est dur au dos
du vieil homme, savez-vous? De franc gosier, il lape le verre de vin
frais tiré. Il ouvre sa grande boîte à deux battants; et elle brille
comme le triptyque de l'église que le curé a fait redorer. Il prend sa
prise.
Chez Collot, le village entre, et s'empresse, guigne et reguigne la
grande boîte. Même ceux qui cueillaient des salades pour le soir, ont
dit aux salades: «Attendez,» et sont venus.
Le père Thibaut sourit de l'oeil à tous les vieux visages. Il tâche à se
rappeler les plus jeunes et derniers venus. Et puis, prise humée, vin
lampé:--«Eh! eh! vous m'attendiez, nem'? Un peu plus tôt, un peu plus
tard, que voulez-vous? c'est affaire du temps qu'il fait, plutôt que
péché de mes deux jambes, qui ne m'abandonnent pas encore trop, quand je
ne suis pas à l'heure du cadran de votre place.--Ne faut pas que les
demoiselles regardent si fort là-dedans, avec de petits yeux de c'te
façon-là, ça userait les affiquets!--C'est-y beau ce que j'ai
aujourd'hui! et ça reluit, et ça pare, et ça requinque, et les blanches
et les brunettes! Voyons, Manon, cette année-ci, plus d'excuses, que je
t'accommode, ma fille, c'est-y pour toi qu'il fleurit ce beau bouquet
d'imitation, là, dans le fond, que l'on dirait une gentille aubépine
poussée par miracle? Tiens! toi, la Grande, qui manges ta pomme, veux-tu
que je te dise la première lettre du nom de ton galant? Jette ta pelure
par-dessus ton épaule: je lirai tout courant. Mesdames les demoiselles,
je suis arrangeur à cette heure, et de compte rond; c'est-il ça, ou ça
qui vous fait affaire? le père Thibaut est là pour la réponse. Pour un
demi-écu, fichus rouges à ramageures, et comme en ont des filles de
ville; Lucienne, à toi, Lucienne! et d'un beau rouge qui se lave, rouge
comme soleil couchant sur bois.--A toi, Roussette, le tour de cou à
fleurs jaunes!--A toi, bonne caquetière, qui trouves toujours le mot
quand on joue aux _devinottes_, nem'? quarante épingles pour un sou, et
de bonnes épingles qui surnageront si vous allez les jeter dans la
fontaine de Sainte-Sabine à la forêt de Fossard, pour voir si vous aurez
des épouseux;--deux liards l'aune, la tresse! des peignes, père Milon,
que votre bru peigne vos chérubins de petits filiots!»
Le père Thibaut reprend haleine, et refait son verre plein, et le refait
vide en moins de temps que ne part une volée de perdreaux. De lui verser
chacun se peine et prend hâte. Ses sourcils sont blancs, sa bouche
grande, sa veste bleue. Son gilet croisé a des boutons de cuivre. Les
bretelles de sa balle sont de cuir. Ses bas sont des bas bleus à côtes.
Sa voix, sans être aussi belle et redondante que celle des charlatans en
habit rouge, avec des épaulettes d'or, qui battent la caisse pour
étourdir le pauvre monde, et les souffrants de dents, et paraître
grands savants,--sa voix est encore bonne, et prend les gens à sa
caresse. Une gaie fleur de verte santé rit dans son bon vieux visage. Il
a toutes ses dents, le père Thibaut.
--«V'là les collerettes, cousine Mariotte, et des fines plissures! Ça a
l'air du fichu blanc autour du cou des marguerites.--Alliances
poinçonnées et luisantes à se regarder dedans, Ninette! Si vous avez un
soupireux, il a bien des piécettes en sa poche; il n'y a pas besoin de
lui dire de vous en donner une, nem'?--Des piéges à taupes qui vous
feront grand ouvrage et tuerie, père Fleury!--Ah! ah! n'allez pas par
là, c'est pas pour vous Jean-Pierre; c'est des choses de paresse: de
l'encre et des plumes, à c'te fin qu'il y ait aussi de quoi pour M. le
curé et le maître d'école... De la belle toile, nem'? et qui n'est pas
d'usure! faites passer à ça deux nuits à la rosée: c'est une soie sur le
corps.--Je sais bien que la moisson n'est pas sur le feu; tout de même,
je vous apporte des pierres à aiguiser des faux.--Voulez-vous des
rigoles de buis pour vos futailles? C'est-y des pommades avec une fleur
dorée dessus? des tabatières de bouleau qui fraîchissent?--Il vous faut
des mouchoirs bleus à petits carreaux.--Chut! chut! je serais à l'amende
comme fraudeur: c'est du tabac... de là-bas... suisse, pour les vieilles
pipes d'ici. Si je courais avec tout ça au dos, ça ferait carillon,
hein? tous ces chapelets et médailles de la Vierge pour le cou de vos
petits poupinets et poupinettes!--Et des petites croix de cire bénites,
à mettre sur les ruches, crainte que les abeilles ne
s'ensauvent.--Tenez, je retrouve des couteaux, beaux manches jaunes à
fleurettes, comme des bêtes à bon Dieu.--Une belle jupe pour la danse et
les assemblées! A toi, Marie-Jeanne, un casaquin couleur de bois qui ne
se salit pas. Tu te rouleras des ans au coin de ton feu, que pas une
tache ne marquera.--Du savon à détacher la laine, et qui savonne en un
clin d'oeil,--et de beaux miroirs à serrer en poche; miroirs d'étain qui
se referment, avec un joli drap sur la glace, qui vous diront vos
vérités, Jeannette; mais n'allez point par chaque minute à c'te
confesse-là, coquette!--Et du fil, et des boutons, toutes les
cognandises pour les ménagères qui ont homme à pourvoir et
maintenir;--et des ceintures, et des rubans,--ceux-là bleus, comme quand
il fait beau, nem'? Eh! eh! ruban bleu, mes enfants, c'est jarretière de
mariée.»
Automne amène hiver.
Voilà qu'on laboure et qu'on taille les arbres.
Aux _tendues_, dans les bois, il n'y a plus de passage d'oiseaux. A
peine si, de loin en loin, près des places à charbon, une bécasse se
prend dans un lacet abandonné.
Les feuilles se rouillent.
Les fumées des sabotteries se voient à travers les futaies moins vêtues;
on a mangé le pain de Noël, le _Rama_, garni de quartiers de noix et de
poires sèches. Dans les nuits longues les chiens hurlent à la mort.
Pourtant, sur les feuilles du chemin de la commune, un pas crépite et
s'approche; et dans le taillis sans musique à présent, une chanson vole,
vole de branche noire en branche noire.
Dieu a gardé vos bêtes
Et les yeux de vos têtes,
Et des larrons, vion, vion!....
La petite Saint-Sauvé, vite donc! vite donc!
C'est le père Thibaut.
--«Oui-dà, mes enfants, c'est le vieux père Thibaut.»--Il déroidit un
peu ses doigts bleus, s'asseyant sur une chaise dans le grand âtre de la
cheminée, à côté d'un jambon pendu. Il lui faut maintenant toquer à
chaque porte, et aller s'asseoir à chaque cheminée; car les portes sont
bien closes à présent; même le trou où passe le chat familier, on l'a
bouché; et les vieilles femmes filent près du feu.
--«Ne m'ayez pas rancune, les amis, si je vous apporte neige, mauvais
froids, vilains ciels, toutes les colères, du bon Dieu; je vous apporte
aussi du chaud et du doux: c'est-y vous, la Colombey, qui voudriez que
votre homme eût froid? A ne pas lui acheter de ces bas aussi chauds
qu'haleine de four, et qui chaussent les genoux comme des bottes de
marais, vous n'auriez pas un gentil coeur. Une bénédiction, ces bas, pour
le labour d'avant le jour, quand la terre est roide gelée!--Ça, nem'?
des petits chaussons pour mettre aux fanfans qui ne tiennent pas au
feu, et vont s'éjouir à la neige.--C'est-y pas toi, Jean les-bé-jambes,
qu'a toujours un regret de douleur dans les épaules? Prends-moi de c'te
boule-là; c'est de la santé en barre, mes agneaux!--Ne montre pas tes
dents, la grosse Jeannette: il n'est pas beau de rire comme ça contre la
marchandise du père Thibaut, parce qu'on a été en condition à la
ville;--une vraie boule de Nancy, à mettre dans de l'eau, à s'en frotter
le rhumatisme, et qui vous remet une foulure mieux que tous les
rebouteux!»
Il entre chez le père Valence.--«Bonjour, mère Valence! v'là votre eau
qui bout sur le feu. Vous savez ce qu'on dit à Cornimont: que c'est âme
du purgatoire qui prend un bain? Faudrait avoir pitié.»
Le père Valence rentre. Pour ne pas les perdre, il était allé donner aux
bestiaux qu'il a achetés hier une tartine beurrée tournée trois fois
autour de la crémaillère.
--«Bonjour, père Valence, je ne vous ai pas mis dans les oublis, père
Valence. Les yeux, comment que ça va? Le blé a grainé cette année; le
diable n'a pas chevillé les moulins; l'argent n'est pas cher; c'est pas
une pièce de vingt sous de plus ou de moins... Des lunettes à tous yeux,
bien montées de fer-blanc, qu'on marcherait dessus sans qu'elles
cassent,--un bel étui, là;--et qui vous feront lire dans votre vieux
livre de messe, comme dans du tout neuf.--Et votre enfant, le malingre,
ça lui irait-il pas, un tricot comme ça? ça le sauvera de l'hiver, c'te
enfant; tâtez, virez, c'est du soleil dans le dos, qu'un tricot calibré
de c'te épaisseur. Des bonnets de coton doubles de Troyes qui vous
enfournent jusqu'aux oreilles, et que la bise siffle en démon, que les
carreaux le matin soient tout blancs, vous ne prendrez pas de ces
vilains rhumes qui ne se détachent pas.»
Le père Thibaut va plus loin à la ferme. Les marmots qui étaient à
l'écurie, à fouailler les poules avec le grand fouet, l'entendant
arriver, rentrent pêle-mêle, les cheveux pleins de paille, dans la
grande chambre.--«Les petiots! les petiots! c'est toujours des
alouettes, monsieur Landry; les petiots, ne sautez pas après mes images,
que vous me les déchireriez. L'_Histoire du Juif-Errant_, _Sainte
Geneviève de Brabant_, les _Hussards français à pied_; voyez, il ne
m'en reste plus qu'une de cette belle-là.»
Les marmots prennent d'assaut les épaules du père Thibaut pour regarder
l'image. L'image a une légende en français et en espagnol. Elle porte à
l'un de ses coins: _Dubreuil, rue Zacharie, 8_. Il y a un catafalque
jaune, coupé de guirlandes vertes avec des Renommées roses, adossées aux
angles, des brûle-parfums jetant au premier plan des fumées bleues et
violettes, des horizons de drapeaux tricolores, des groupes de lustres,
dont le rayonnement est fait par le blanc épargné du papier, des femmes
en robes rouges, des messieurs en habit bleu cobalt; et un groupe
principal composé d'une femme en chapeau vert-pois, un boa au cou, un
châle bleu de ciel, avec des franges oranges, et une robe rouge, d'une
femme ainsi vêtue qui donne la main à un jeune enfant en redingote
polonaise avec un collant et des bottes à la hussarde.
--«Et puis que je vous souhaite bonne année, récolte bonne! Savez-vous
que v'là bientôt à Saint-Sylvestre, et v'là encore une gueuse d'année de
finie? Bien des maux, une année! Faut que vous sachiez le temps, est-ce
pas? et donnez-vous un almanach! Bleu, vert, jaune, la couleur n'y fait
rien. Le _Grand Messager boiteux des cinq parties du monde_, le
_Messager à la Girafe_ ou le _Postillon lorrain_, monsieur Landry; vous
trouverez là tout ce qui vous est d'utilité et d'avantage, à savoir: le
comput ecclésiastique, l'horoscope de vos caractères, les remèdes contre
la rage et les remèdes contre le piétain, le crapaud, le fourchet et les
autres. Faites emplette, monsieur Landry; les routes s'embourbent; je ne
viens pas tous les huit jours; qui ne m'achète, regrette; et puis ça me
délourdit de ma charge pour m'en aller. Vous retournez à mon image? Une
fois, deux fois, monsieur Landry, ça vous va-t-il? topez là pour l'image
et le _Liégeois_!»
Partout et toujours, dans toute la chaîne des Vosges, trottinant,
marchant, ouvrant sa balle et la refermant avec toutes sortes de bonnes
et gaies paroles,--ici l'été, là l'hiver,--à Pompierre, venant comme
avril vient, à Allarmont, arrivant comme janvier arrive,--toujours
chanson voltigeant aux lèvres, appétit en poche, et coeur content,
oui-dà, c'est le père Thibaut.--Du bisaïeul au grand-père, du
grand-père au père, du père au fils, le petit commerce s'est légué; et
bien sûr, mes amis, que c'était un Thibaut qui colportait de village en
village, tout par là, dans les vieux temps passés, le vieux _Kalendrier
des bergiers_, qui tant contenait: _Tables des festes mobiles. Tables
pour congnoistre chacun iour en quel signe la lune est. Figures des
éclipses de lune et de soleil et les jours, heures, minutes. Larbre et
branches des vices. Les peines denfer, le liure du salut de lame.
Lanothomye du cors humain. Lart de fleubothomye des veines. Le régime de
santé du corps humain. Lastrologie des bergiers. Des quatre complexions.
Les iugements de phizonomie. La division des eages. Les dits des
oyseauls. Les méditations sur la passion. Dictiez et epitaphes des
morts. Loraison que bergiers font à notre dame. Et plusieurs autres
choses._
UN VISIONNAIRE
--Des contes à mourir de peur! dit Madame ***.
--Madame,--répondit Frantz avec un sourire,--il faut bien s'amuser à
quelque chose, à la campagne.
--Et vous laissez refroidir votre thé?--lui dit Édouard.
--Madame, c'est une autre histoire que je veux vous conter. Cassio
Burroughs était le plus beau garçon de Londres. Ajoutez qu'il était
bretteur. Il eût tué tout le monde, si tout le monde avait voulu se
battre en duel avec lui.--En sorte qu'il avait pour maîtresse une
grande dame, une Italienne. Comme elle était à son lit de mort, elle lui
fit jurer de ne jamais dire ce qu'il y avait eu entre elle et lui.
Cassio pleura. La femme mourut. Un soir à la taverne,--Cassio buvait,
madame,--Cassio but et parla. Depuis lors, à toutes ses orgies, à côté
de lui vint s'asseoir la belle Italienne. Le matin de son dernier duel,
l'Italienne vint le prendre par la main et le conduisit jusqu'au
terrain.
--Ah! le beau drame!--fit Hector.
--Je ne l'ai pas fait.--Et Frantz s'inclina froidement.
--Voulez-vous encore une tasse, ma luguore Schéhérazade?--Et madame ***
s'apprêtait à servir Frantz.
--Mille remercîments.
--Et vous croyez aux apparitions?
--Si j'y crois?.... Madame, si j'y croyais, je serais fou.
--Et vous ne l'êtes pas?--dit Hector en riant.
--Je n'en sais rien, monsieur.--Ah! madame, il y a peut-être un monde
que nos yeux ne voient pas, et que nos oreilles n'entendent
pas.--Blake, qu'on nommait _le Voyant_, causait avec Michel-Ange, dînait
avec Moïse, soupait avec Sémiramis. Il vous disait: «Vous n'avez pas
rencontré Marc-Antoine? il sort d'ici.»--Ou bien encore: «Ah! voilà
Richard III. Ne faites pas de bruit, il pose.» Et il prenait ses
crayons,--car c'était un artiste,--et il dessinait, devant vous le
Richard III.
--Eh bien oui!--dit Amédée en remuant le fond de sa tasse de thé avec la
petite cuiller de ver
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