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Le diable boiteux, tome I

by Alain René Le Sage · French · Gutenberg #35019 · 316,782 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Le diable boiteux, tome I
    
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Title: Le diable boiteux, tome I

Author: Alain René Le Sage

Editor: Pierre Jannet


        
Release date: January 20, 2011 [eBook #35019]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/35019

Credits: Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
        Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
        book was produced from scanned images of public domain
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE BOITEUX, TOME I ***




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LE DIABLE BOITEUX

PAR LE SAGE

_seule édition complète_

suivie de l'Entretien des cheminées de Madrid

et d'Une Journée Des Parques

PAR LE MEME AUTEUR

ET PRÉCÉDÉE D'UNE NOTICE

PAR M. PIERRE JANNET


TOME I

PARIS

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

27, PASSAGE CHOISEUL, 29

M DCCC LXXVI




PRÉFACE.


Je n'entrerai pas dans de grands détails sur la vie de Le Sage. Ce
qu'on en sait a été dit tant de fois et si bien, que je ne puis
mieux faire, dans l'intérêt du lecteur, que de le renvoyer aux
travaux de mes devanciers[1], en me bornant à rappeler ici quelques
faits et quelques dates. Alain-René Le Sage naquit à Sarzeau, petite
ville de la presqu'île de Rhuys, près de Vannes, le 8 mai 1668. Il
était fils unique de Claude Le Sage, notaire royal, et de Jeanne
Brenugat. Resté de bonne heure orphelin, il se trouva placé sous la
tutelle d'un oncle par qui sa fortune fut dissipée. Il fit ses
études chez les Jésuites de Vannes, vint les terminer à Paris et se
fit recevoir avocat. En 1694, il épouse une femme sans fortune,
fille d'un menuisier de la rue de la Mortellerie. A vingt-sept ans
il était père de famille, et la profession qu'il exerçait n'était
pas lucrative. Il demanda des ressources à la littérature. Sur les
conseils de Danchet, son ancien condisciple au collége de Vannes, il
fit une traduction des _Lettres d'Aristenète_, qui parut en 1695 et
n'eut aucun succès. Heureusement l'abbé de Lyonne s'intéressa à Le
Sage. Il lui procura quelques ressources et sut lui faire partager
le goût très-vif qu'il avait pour la littérature espagnole. Cette
littérature, après avoir été en grande faveur chez nous, y était
alors fort négligée. Elle devint bientôt familière à Le Sage, qui
trouva là le champ où devait se développer et mûrir son talent. Il
commença par traduire quelques pièces de théâtre: _Le Traître puni_,
de Roxas, imprimé en 1700; _Don Félix de Mendoce_, de Lope de Vega;
_Le Point d'honneur_, de Rojas, qui fut joué en 1702. Puis il fit
une traduction ou plutôt une imitation des _Nouvelles Aventures de
Don Quichote_, d'Avellaneda, qui parut en 1704, et une comédie en
cinq actes et en prose, tirée de Calderon, _Don César Ursin_, qui
réussit à la cour et fut sifflée à la ville.

[Note 1: Voir notamment la _Vie de Le Sage_ (par Ch. Jos.
Mayer), suivie d'une lettre du comte de Tressan, en tête de
l'édition des _OEuvres choisies de Le Sage_, Paris, 1782; la Notice
de Beuchot, en tête de l'édition des _OEuvres choisies_, Paris,
1818; La Notice de François de Neufchateau en tête de son édition de
Gil Blas, Paris, 1820; Spence, Anecdotes, London, 1820; Audiffret,
_Notice historique sur Le Sage_, Paris, 1822; Patin, _Éloge de Le
Sage_, Paris, 1822; Malitourne, _Éloge de Le Sage_, Paris, 1822; W.
Scott, _Miscellaneous Works_, Paris, 1837, t. III; Villemain,
_Littérature française du dix-huitième siècle_, t. I; Sainte-Beuve,
_Causeries du lundi_, t. II; Jules Janin, _Notice sur Le Sage_, en
tête du _Diable Boiteux_, Paris, Bourdin, 1840, gr. in-8;
_Biographie Didot_, article Le Sage; Ticknor, _Histoire de la
Littérature espagnole_. (Je me sers de la traduction allemande de N.
H. Julius, Leipzig, 1852, 2 vol. in-8.)]

Tout cela n'avait pas fait beaucoup pour la gloire et la fortune de
Le Sage; mais le moment du triomphe approchait. En 1707, l'année la
plus heureuse de sa vie, il obtint deux succès magnifiques, au
théâtre avec _Crispin rival de son maître_, dans le roman avec _le
Diable boiteux_.

En 1709, Le Sage fit jouer _Turcaret_. En 1715, il publia les deux
premiers volumes de _Gil Blas_, son chef-d'oeuvre et le
chef-d'oeuvre du genre. Puis, obligé de travailler pour vivre,
mécontent des Comédiens français, il se mit à travailler pour le
théâtre de la Foire, auquel il donna, dans l'espace de vingt-cinq
ans, seul ou en collaboration, près d'une centaine de pièces. Il fit
paraître encore quelques romans, et finit par se retirer à Boulogne,
auprès de son fils le chanoine, où il mourut dans sa
quatre-vingtième année, en 1747.

M. Ticknor, dans son _Histoire de la Littérature espagnole_, a peint
le développement du talent de Le Sage d'une façon heureuse: «Le
Sage, dit-il, procéda comme romancier exactement de la même façon
que comme auteur dramatique, et il obtint dans les deux cas des
résultats remarquablement semblables. Dans le drame, il commença par
des traductions et imitations de l'espagnol, telles que _le Point
d'honneur_, tiré de Roxas, et _Don César Ursin_, emprunté de
Calderon; mais plus tard, lorsqu'il connut mieux ses forces et que
le succès lui eut donné de la confiance en lui-même, il donna son
_Turcaret_, pièce entièrement originale, qui est bien meilleure que
celles auxquelles il s'était essayé jusqu'alors, et qui montre
combien il avait mal employé ses facultés en s'attachant à des
imitations. Il procéda exactement de la même manière pour le roman.
Il commença par traduire le _Don Quichote_ d'Avellaneda et par
étendre et transformer le _Diable boiteux_ de Guevara; mais _Gil
Blas_, le meilleur de ses romans, qu'il composa lorsqu'il était en
possession de tout son talent, lui appartient, pour ce qui le
caractérise, aussi complètement que son _Turcaret_.»

Le _Diable boiteux_ a cela de particulier qu'il procède visiblement
des deux manières de Le Sage. Le titre et la donnée fondamentale
appartiennent à Guevara. Les deux premiers chapitres du livre
français sont une traduction presque fidèle du premier chapitre du
livre espagnol. Sur quinze histoires racontées dans le chapitre III,
sept sont tirées du _Diablo cojuelo_. A partir de ce moment, Le Sage
abandonne complétement son modèle, plan et détails. Tout le reste du
livre lui appartient en propre, à deux historiettes près.


Le livre dont s'inspira Le Sage, _El Diablo cojuelo_, fut imprimé
pour la première fois à Madrid en 1641, in-8. L'auteur, Don Luis
Velez de Guevara, né en 1570 à Ecija, mourut à Madrid en 1644, après
avoir composé, dit-on, 400 pièces de théâtre et quelques autres
ouvrages. La donnée de son _Diablo cojuelo_ est ingénieuse, et
l'ouvrage est semé de traits satiriques assez piquants, de tableaux
de moeurs qui ne sont pas dépourvus d'intérêt. Mais deux choses
rendent la lecture de ce livre fastidieuse: le style d'abord, d'un
gongorisme outré; puis la persistance monotone avec laquelle
l'auteur amène des éloges sans nombre et sans fin, comme s'il
voulait racheter par des adulations personnelles quelques traits
d'une satire générale qui n'offrait certes pas de dangers. On est
surpris de voir ces éternelles louanges dans la bouche d'un démon,
et l'on finit par ne plus s'intéresser à ce pauvre diable, qui
paraît exclusivement préoccupé de jouer des tours de page et de se
faire des protecteurs à la cour. Comme ce livre n'a jamais été
traduit, j'en donne une analyse à la suite de cette préface.


Le _Diable boiteux_ parut pour la première fois, comme je l'ai déjà
dit, en 1707. Il eut un grand succès et fut réimprimé plusieurs fois
la même année. On raconte que deux gentilshommes se disputèrent
l'épée à la main la possession du dernier exemplaire de la seconde
édition.

Cet engouement était légitime. Le Sage avait trouvé dans le plan de
Guevara un cadre commode, dans lequel il avait enchâssé, sans
compter, les traits spirituels et satiriques, les peintures du coeur
humain où il excellait, des historiettes intéressantes et vivement
contées. Qu'il dût à son imagination seule le sujet de toutes ces
nouvelles, c'est ce que je n'ai garde d'affirmer. Sous ce rapport,
il n'avait pas emprunté beaucoup à Guevara; mais il ne serait pas
impossible de trouver dans la littérature espagnole le sujet de
plusieurs de ses récits. On ne lui a pas ménagé les accusations de
plagiat, et ces accusations seraient certainement méritées s'il
n'avait eu soin d'avouer hautement ses emprunts. Il était de ceux
qui prennent leur bien où ils le trouvent, et, comme il l'a dit
lui-même, il lui semblait tout aussi naturel de mettre à
contribution Lope de Vega ou Calderon, qu'Horace ou Virgile[2].

[Note 2: Voy. Tome II, page 198.]

Il est une autre source où il ne se faisait pas faute de puiser: il
racontait volontiers, sous un voile transparent, les anecdotes
parisiennes, et c'était un moyen de succès de plus. Ce garçon de
famille qui devait trente pistoles à sa blanchisseuse et qui aime
mieux l'épouser que la payer, c'est Dufresny; la veuve allemande qui
se fait des papillotes avec la promesse de mariage de son amant,
c'est Ninon; le comédien métamorphosé en figure de décoration, c'est
Baron[3]. Les contemporains reconnaissaient bon nombre d'autres
masques. Parfois Le Sage usait du même artifice pour décerner des
éloges. Le grand juge de police dont il parle avec tant de
vénération, et une vénération méritée (T. II, p. 146), c'est le
Lieutenant de police d'Argenson.


[Note 3: Je trouve ces indications dans la Notice de Mayer.]


Dix-neuf ans après la première publication du _Diable boiteux_, Le
Sage donna de cet ouvrage une nouvelle édition, revue, remaniée, et
augmentée de quatre-vingt-dix-neuf historiettes, qui ne le cèdent
pas en intérêt à celles qui figuraient dans la première édition. En
outre, il retoucha plusieurs passages, et à la conclusion primitive,
qui n'était pas satisfaisante, il substitua un dénouement des plus
heureusement trouvés.

C'est donc en 1726 que Le Sage donna au _Diable boiteux_ sa forme
définitive. C'est l'édition de 1726[4] que je reproduis[5]. Mais,
chose qu'on n'avait pas remarquée, en même temps qu'il ajoutait un
grand nombre d'historiettes nouvelles, il en retranchait plusieurs,
si bien que la première édition en contient, en définitive,
trente-neuf qui ne se retrouvent pas dans celle de 1726 ni dans
celles qu'on a faites depuis. Ne pouvant m'expliquer ces
suppressions d'une façon satisfaisante[6], j'ai pris le parti de
donner en appendice les passages retranchés.

[Note 4: Quelques exemplaires portent la date de 1727.]

[Note 5: Les notes qu'on trouvera sous le texte sont de Le
Sage.]

[Note 6: La plupart des historiettes retranchées sont tout aussi
intéressantes que celles qui ont été conservées. La suppression de
celles qui touchent à des sujets littéraires, et qui sont au nombre
de sept, peut s'expliquer, à la rigueur, par le succès de Le Sage,
que le bonheur rendait indulgent; on comprend aussi qu'il ait rejeté
quelques traits satiriques un peu trop vifs; mais cela n'explique
pas tout. Pourquoi, par exemple, retrancher les critiques dirigées
contre les comédiens, dont il avait à se plaindre, et avec qui
jamais il ne se réconcilia?]

Je donne également en appendice les dédicaces de Le Sage à Guevara,
et une Table analytique dans laquelle on trouvera les indications
nécessaires pour se rendre compte des emprunts que Le Sage a faits à
l'auteur espagnol et des additions faites en 1726.

Enfin, j'ai reproduit les _Entretiens des cheminées de Madrid_ et
_Une Journée des Parques_, deux pièces qui par leur genre se
rattachent au _Diable boiteux_, et qui, bien qu'elles lui soient
inférieures en mérite, ne sont pas indignes de revoir le jour.

P. J.




ANALYSE DU DIABLO COJUELO


Le premier _tranco_ (enjambée) raconte comment l'écolier Don
Cléofas, surpris chez doña Tomasa, se sauve sur les toits, arrive
dans la mansarde du magicien et délivre le Diable boiteux, qui le
transporte sur la tour de San Salvador. Traduit avec de légers
changements, il a fourni à Le Sage la matière de ses deux premiers
chapitres.

Le _tranco_ suivant contient le détail des observations nombreuses
et diverses que font, du haut de la tour, l'écolier et le Diable
boiteux. Le Sage a pris dans ce chapitre les histoires de Doña
Fabula en mal d'enfant, du vieux qui va au sabbat, du différend du
Diable boiteux avec un de ses confrères, des deux voleurs qui
s'introduisent chez un banquier (ici c'est chez un étranger), du
souffleur, du marquis à l'échelle de soie, du vieux galant et du
vicomte aragonais.

Cependant le jour arrive. Le boiteux et l'écolier descendent dans la
rue. Le _tranco III_ raconte leur visite au marché des noms nobles,
au marché des parents, au marché où l'on acquiert la qualification
de _Don_, puis à la maison des fous, fondation pieuse en faveur des
gens atteints de folies qui ne sont pas regardées comme telles, et à
la friperie des ancêtres. Le Sage n'a pris dans ce chapitre que le
grammairien (chap. IX) et l'homme aisé qui se fait domestique (chap.
X).

Le _tranco IV_ raconte que le magicien s'est aperçu de la
disparition du Diable boiteux. Les démons se réunissent et chargent
l'un d'entr'eux, Cienllamas, de poursuivre le fugitif.

Cependant le boiteux et l'écolier déjeunent dans une auberge. Puis
ils se sauvent par la fenêtre sans payer leur écot, et s'en vont à
Visagra. Le boiteux laisse l'écolier à l'auberge et part pour
Constantinople, où il soulève le sérail. L'écolier soupe et se
couche. Aventures burlesques d'un poëte tragique.

_Tranco V._ Le boiteux revient le matin et raconte ses exploits. Il
annonce à l'écolier qu'ils sont poursuivis, le boiteux par
Cienllamas, et l'écolier par Doña Tomasa et un soldat de ses amis.
Ils partent pour l'Andalousie--par la fenêtre et sans
payer.--Aventures qui leur arrivent en chemin.

_Tranco VI._ Suite du voyage. Longue kyrielle d'éloges. Querelles,
combats, malices. Ils s'arrêtent dans un champ pour passer la nuit.
Un grand bruit les réveille.

_Tranco VII._ C'est le bruit que font en passant dans les airs la
Fortune et sa suite. Description. Le jour vient. Ils arrivent à
Séville. Ils voient Cienllamas qui entre par la porte de Carmona, et
se cachent dans une auberge. De leur balcon, ils voient les
habitants. Eloges sans fin.

_Tranco VIII._ Toujours à leur balcon, ils voient dans un miroir
magique la _Calle mayor_ de Madrid, ce qui fournit au boiteux
l'occasion de donner carrière à son penchant pour l'adulation.

_Tranco IX._ L'Académie de Séville. Le diable et l'écolier en sont
reçus membres, celui-ci sous le nom de _el Engañado_ (le Trompé),
celui-là sous le nom de _el Engañador_ (le Trompeur). Visite au
séjour des gueux. Le mendiant appelé le Diable boiteux. Cienllamas
arrive, et l'emmène croyant avoir affaire au démon de ce nom.

_Tranco X._ Arrivée de Tomasa. Le boiteux et l'écolier se sauvent
dans une autre auberge. Séance de l'académie. Discours de Don
Cléofas. Statuts singuliers proposés par lui. Plan d'un _Pronostico
y lunario_. Entrée imprévue de Tomasa et des alguazils. Arrestation
de Don Cléofas. Il donne cent écus au sergent, qui le laisse
échapper. Désappointement du sergent, dont les écus se changent en
charbon. Arrestation du Diable boiteux par Cienllamas. Tomasa passe
aux Indes avec son soldat, et Don Cléofas retourne à ses études.




LE DIABLE BOITEUX




CHAPITRE PREMIER

_Quel diable c'est que le diable boiteux. Où, et par quel hasard don
Cléofas Léandro Perez Zambullo fit connaissance avec lui._


Une nuit du mois d'octobre couvrait d'épaisses ténèbres la célèbre
ville de Madrid: déjà le peuple, retiré chez lui, laissait les rues
libres aux amants qui voulaient chanter leurs peines ou leurs
plaisirs sous les balcons de leurs maîtresses: déjà le son des
guitares causait de l'inquiétude aux pères et alarmait les maris
jaloux: enfin, il était près de minuit, lorsque don Cléofas Léandro
Perez Zambullo, écolier d'Alcala, sortit brusquement par une lucarne
d'une maison, où le fils indiscret de la déesse de Cythère l'avait
fait entrer. Il tâchait de conserver sa vie et son honneur en
s'efforçant d'échapper à trois ou quatre spadassins qui le suivaient
de près pour le tuer, ou pour lui faire épouser par force une dame
avec laquelle ils venaient de le surprendre.

Quoique seul contre eux, il s'était défendu vaillamment, et il
n'avait pris la fuite que parce qu'ils lui avaient enlevé son épée
dans le combat. Ils le poursuivirent quelque temps sur les toits;
mais il trompa leur poursuite à la faveur de l'obscurité. Il marcha
vers une lumière qu'il aperçut de loin, et qui, toute faible qu'elle
était, lui servit de fanal dans une conjoncture si périlleuse. Après
avoir plus d'une fois couru risque de se rompre le cou, il arriva
près d'un grenier d'où sortaient les rayons de cette lumière, et il
entra dedans par la fenêtre, aussi transporté de joie qu'un pilote
qui voit heureusement surgir au port son vaisseau menacé du
naufrage.

Il regarda d'abord de toutes parts, et, fort étonné de ne trouver
personne dans ce galetas, qui lui parut un appartement assez
singulier, il se mit à le considérer avec beaucoup d'attention. Il
vit une lampe de cuivre attachée au plafond, des livres et des
papiers en confusion sur une table, une sphère et des compas d'un
côté, des fioles et des cadrans de l'autre; ce qui lui fit juger
qu'il demeurait au-dessous quelque astrologue qui venait faire ses
observations dans ce réduit.

Il rêvait au péril que son bonheur lui avait fait éviter, et
délibérait en lui-même s'il demeurerait là jusqu'au lendemain ou
s'il prendrait un autre parti, quand il entendit pousser un long
soupir auprès de lui. Il s'imagina d'abord que c'était quelque
fantôme de son esprit agité, une illusion de la nuit; c'est
pourquoi, sans s'y arrêter, il continua ses réflexions.

Mais ayant ouï soupirer pour la seconde fois, il ne douta plus que
ce ne fût une chose réelle; et bien qu'il ne vît personne dans la
chambre, il ne laissa pas de s'écrier: «Qui diable soupire
ici?--C'est moi, seigneur écolier, lui répondit aussitôt une voix
qui avait quelque chose d'extraordinaire; je suis depuis six mois
dans une de ces fioles bouchées. Il loge en cette maison un savant
astrologue, qui est magicien: c'est lui qui, par le pouvoir de son
art, me tient enfermé dans cette étroite prison.--Vous êtes donc un
esprit? dit don Cléofas, un peu troublé de la nouveauté de
l'aventure.--Je suis un démon, répartit la voix: vous venez ici fort
à propos pour me tirer d'esclavage. Je languis dans l'oisiveté, car
je suis le diable de l'enfer le plus vif et le plus laborieux.»

Ces paroles causèrent quelque frayeur au seigneur Zambullo; mais
comme il était naturellement courageux, il se rassura, et dit d'un
ton ferme à l'esprit: «Seigneur diable, apprenez-moi, s'il vous
plaît, quel rang vous tenez parmi vos confrères: si vous êtes un
démon noble ou roturier.--Je suis un diable d'importance, répondit
la voix, et celui de tous qui a le plus de réputation dans l'un et
l'autre monde.--Seriez-vous par hasard, répliqua don Cléofas, le
démon qu'on appelle Lucifer?--Non, répartit l'esprit, c'est le
diable des charlatans.--Êtes-vous Uriel, reprit l'écolier?--Fi donc,
interrompit brusquement la voix, c'est le patron des marchands, des
tailleurs, des bouchers, des boulangers, et des autres voleurs du
tiers-état.

--Vous êtes peut-être Belzébut, dit Léandro.--Vous moquez-vous?
répondit l'esprit. C'est le démon des duègnes et des écuyers.--Cela
m'étonne, dit Zambullo; je croyais Belzébut un des plus grands
personnages de votre compagnie.--C'est un de ses moindres sujets,
répartit le démon. Vous n'avez pas des idées justes de notre enfer.

--Il faut donc, reprit don Cléofas, que vous soyez Léviatan,
Belfegor ou Astaroth.--Oh! pour ces trois-là, ce sont des diables du
premier ordre. Ce sont des esprits de cour. Ils entrent dans les
conseils des princes, animent les ministres, forment des ligues,
excitent les soulèvements dans les états, et allument les flambeaux
de la guerre. Ce ne sont point là des maroufles, comme les premiers
que vous avez nommés.--Eh! dites-moi, je vous prie, répliqua
l'écolier, quelles sont les fonctions de Flagel?--Il est l'âme de la
chicane et l'esprit du barreau, répartit le démon. C'est lui qui a
composé le protocole des huissiers et des notaires. Il inspire les
plaideurs, possède les avocats et obsède les juges.

«Pour moi, j'ai d'autres occupations: je fais des mariages
ridicules: j'unis des barbons avec des mineures, des maîtres avec
leurs servantes, des filles mal dotées avec de tendres amants qui
n'ont point de fortune. C'est moi qui ai introduit dans le monde le
luxe, la débauche, les jeux de hasard et la chimie. Je suis
l'inventeur des carrousels, de la danse, de la musique, de la
comédie, et de toutes les modes nouvelles de France. En un mot, je
m'appelle Asmodée, surnommé le diable boiteux.

--Hé quoi! s'écria don Cléofas, vous seriez ce fameux Asmodée, dont
il est fait une si glorieuse mention dans Agrippa et dans la
Clavicule de Salomon? Ah! vraiment, vous ne m'avez pas dit tous vos
amusements. Vous avez oublié le meilleur. Je sais que vous vous
divertissez quelquefois à soulager les amants malheureux. A telles
enseignes que l'année passée, un bachelier de mes amis obtint, par
votre secours, dans la ville d'Alcala, les bonnes grâces de la femme
d'un docteur de l'université.--Cela est vrai, dit l'esprit; je vous
gardais celui-là pour le dernier. Je suis le démon de la luxure, ou,
pour parler plus honorablement, le dieu Cupidon; car les poëtes
m'ont donné ce joli nom, et ces messieurs me peignent fort
avantageusement. Ils disent que j'ai des ailes dorées, un bandeau
sur les yeux, un arc à la main, un carquois plein de flèches sur les
épaules, et avec cela une beauté ravissante. Vous allez voir tout à
l'heure ce qui en est, si vous voulez me mettre en liberté.

--Seigneur Asmodée, répliqua Léandro Perez, il y a longtemps, comme
vous savez, que je vous suis entièrement dévoué: le péril que je
viens de courir en peut faire foi. Je suis bien aise de trouver
l'occasion de vous servir; mais le vase qui vous recèle est sans
doute un vase enchanté. Je tenterais vainement de le déboucher ou de
le briser. Ainsi, je ne sais pas trop bien de quelle manière je
pourrai vous délivrer de prison. Je n'ai pas un grand usage de ces
sortes de délivrances; et, entre nous, si, tout fin diable que vous
êtes, vous ne sauriez vous tirer d'affaire, comment un chétif mortel
en pourra-t-il venir à bout?--Les hommes ont ce pouvoir, répondit le
démon. La fiole où je suis retenu n'est qu'une simple bouteille de
verre facile à briser. Vous n'avez qu'à la prendre et qu'à la jeter
par terre, j'apparaîtrai tout aussitôt en forme humaine.--Sur ce
pied-là, dit l'écolier, la chose est plus aisée que je ne pensais.
Apprenez-moi donc dans quelle fiole vous êtes; j'en vois un assez
grand nombre de pareilles, et je ne puis la démêler.--C'est la
quatrième du côté de la fenêtre, répliqua l'esprit. Quoique
l'empreinte d'un cachet magique soit sur le bouchon, la bouteille ne
laissera pas de se casser.

--Cela suffit, reprit don Cléofas. Je suis prêt à faire ce que vous
souhaitez; il n'y a plus qu'une petite difficulté qui m'arrête:
quand je vous aurai rendu le service dont il s'agit, je crains de
payer les pots cassés.--Il ne vous arrivera aucun malheur, répartit
le démon; au contraire, vous serez content de ma reconnaissance. Je
vous apprendrai tout ce que vous voudrez savoir; je vous instruirai
de tout ce qui se passe dans le monde; je vous découvrirai les
défauts des hommes; je serai votre démon tutélaire, et, plus éclairé
que le génie de Socrate, je prétends vous rendre encore plus savant
que ce grand philosophe. En un mot, je me donne à vous avec mes
bonnes et mauvaises qualités; elles ne vous seront pas moins utiles
les unes que les autres.

--Voilà de belles promesses, répliqua l'écolier; mais vous autres,
messieurs les diables, on vous accuse de n'être pas fort religieux à
tenir ce que vous nous promettez.--Cette accusation n'est pas sans
fondement, répartit Asmodée. La plupart de mes confrères ne se font
pas un scrupule de vous manquer de parole. Pour moi, outre que je ne
puis trop payer le service que j'attends de vous, je suis esclave de
mes serments, et je vous jure par tout ce qui les rend inviolables,
que je ne vous tromperai point. Comptez sur l'assurance que je vous
en donne; et ce qui doit vous être bien agréable, je m'offre à vous
venger, dès cette nuit, de dona Thomasa, de cette perfide dame qui
avait caché chez elle quatre scélérats pour vous surprendre et vous
forcer à l'épouser.»

Le jeune Zambullo fut particulièrement charmé de cette dernière
promesse. Pour en avancer l'accomplissement, il se hâta de prendre
la fiole où était l'esprit; et sans s'embarrasser davantage de ce
qu'il en pourrait arriver, il la laissa tomber rudement. Elle se
brisa en mille pièces, et inonda le plancher d'une liqueur noirâtre,
qui s'évapora peu à peu, et se convertit en une fumée, laquelle,
venant à se dissiper tout à coup, fit voir à l'écolier surpris une
figure d'homme en manteau, de la hauteur d'environ deux pieds et
demi, appuyée sur deux béquilles. Ce petit monstre boiteux avait des
jambes de bouc, le visage long, le menton pointu, le teint jaune et
noir, le nez fort écrasé; ses yeux, qui paraissaient très-petits,
ressemblaient à deux charbons allumés: sa bouche excessivement
fendue était surmontée de deux crocs de moustache rousse, et bordée
de deux lippes sans pareilles.

Ce gracieux Cupidon avait la tête enveloppée d'une espèce de turban
de crépon rouge, relevé d'un bouquet de plumes de coq et de paon. Il
portait au cou un large collet de toile jaune, sur lequel étaient
dessinés divers modèles de colliers et de pendants d'oreilles. Il
était revêtu d'une robe courte de satin blanc, ceinte par le milieu
d'une large bande de parchemin vierge, toute marquée de caractères
talismaniques. On voyait peints sur cette robe plusieurs corps à
l'usage des dames, très-avantageux pour la gorge; des écharpes, des
tabliers bigarrés et des coiffures nouvelles, toutes plus
extravagantes les unes que les autres.

Mais tout cela n'était rien en comparaison de son manteau, dont le
fond était aussi de satin blanc. Il y avait dessus une infinité de
figures peintes à l'encre de la Chine, avec une si grande liberté de
pinceau et des expressions si fortes, qu'on jugeait bien qu'il
fallait que le diable s'en fût mêlé. On y remarquait, d'un côté, une
dame espagnole, couverte de sa mante, qui agaçait un étranger à la
promenade; et de l'autre, une dame française qui étudiait dans un
miroir de nouveaux airs de visage, pour les essayer sur un jeune
abbé qui paraissait à la portière de sa chambre avec des mouches et
du rouge. Ici des cavaliers italiens chantaient et jouaient de la
guitare sous les balcons de leurs maîtresses; et là, des Allemands,
déboutonnés, tout en désordre, plus pris de vin et plus barbouillés
de tabac que des petits-maîtres français, entouraient une table
inondée des débris de leurs débauches. On apercevait dans un endroit
un seigneur musulman sortant du bain, et environné de toutes les
femmes de son sérail, qui s'empressaient à lui rendre leurs
services; on découvrait, dans un autre, un gentilhomme anglais qui
présentait galamment à sa dame une pipe et de la bière.

On y démêlait aussi des joueurs merveilleusement bien représentés:
les uns, animés d'une joie vive, remplissaient leurs chapeaux de
pièces d'or et d'argent, et les autres, ne jouant plus que sur leur
parole, lançaient au ciel des regards sacriléges, en mangeant leurs
cartes de désespoir. Enfin, l'on y voyait autant de choses curieuses
que sur l'admirable bouclier que le dieu Vulcain fit à la prière de
Thétis; mais il y avait cette différence entre les ouvrages de ces
deux boiteux, que les figures du bouclier n'avaient aucun rapport
aux exploits d'Achille, et qu'au contraire celles du manteau étaient
autant de vives images de tout ce qui se fait dans le monde par la
suggestion d'Asmodée.




CHAPITRE II

_Suite de la délivrance d'Asmodée._


Ce démon, s'apercevant que sa vue ne prévenait pas en sa faveur
l'écolier, lui dit en souriant: «Hé bien, seigneur don Cléofas
Léandro Perez Zambullo, vous voyez le charmant dieu des amours, ce
souverain maître des coeurs. Que vous semble de mon air et de ma
beauté? Les poëtes ne sont-ils pas d'excellents
peintres?--Franchement, répondit don Cléofas, ils sont un peu
flatteurs. Je crois que vous ne parûtes pas sous ces traits devant
Psyché.--Oh! pour cela non, répartit le diable. J'empruntai ceux
d'un petit marquis français pour me faire aimer brusquement. Il faut
bien couvrir le vice d'une apparence agréable, autrement il ne
plairait pas. Je prends toutes les formes que je veux, et j'aurais
pu me montrer à vos yeux sous un plus beau corps fantastique; mais
puisque je me suis donné tout à vous, et que j'ai dessein de ne vous
rien déguiser, j'ai voulu que vous me vissiez sous la figure la plus
convenable à l'opinion qu'on a de moi et de mes exercices.

--Je ne suis pas surpris, dit Léandro, que vous soyez un peu laid.
Pardonnez, s'il vous plaît, le terme; le commerce que nous allons
avoir ensemble demande de la franchise. Vos traits s'accordent fort
mal avec l'idée que j'avais de vous; mais apprenez-moi, de grâce,
pourquoi vous êtes boiteux?

--C'est, répondit le démon, pour avoir eu autrefois en France un
différend avec Pillardoc, le diable de l'intérêt. Il s'agissait de
savoir qui de nous deux posséderait un jeune manceau qui venait à
Paris chercher fortune. Comme c'était un excellent sujet, un garçon
qui avait de grands talents, nous nous en disputâmes vivement la
possession. Nous nous battîmes dans la moyenne région de l'air.
Pillardoc fut le plus fort, et me jeta sur la terre de la même façon
que Jupiter, à ce que disent les poëtes, culbuta Vulcain. La
conformité de ces aventures fut cause que mes camarades me
surnommèrent le diable boiteux. Ils me donnèrent en raillant ce
sobriquet, qui m'est resté depuis ce temps-là. Néanmoins, tout
estropié que je suis, je ne laisse pas d'aller bon train. Vous serez
témoin de mon agilité.

«Mais, ajouta-t-il, finissons cet entretien. Hâtons-nous de sortir
de ce galetas. Le magicien y va bientôt monter pour travailler à
l'immortalité d'une belle sylphide qui le vient trouver ici toutes
les nuits. S'il nous surprenait, il ne manquerait pas de me remettre
en bouteille, et il pourrait bien vous y mettre aussi. Jetons
auparavant par la fenêtre les morceaux de la fiole brisée, afin que
l'enchanteur ne s'aperçoive pas de mon élargissement.

--Quand il s'en apercevrait après notre départ, dit Zambullo, qu'en
arriverait-il?--Ce qu'il en arriverait? répondit le boiteux; il
paraît bien que vous n'avez pas lu le livre de la _contrainte_.
Quand j'irais me cacher aux extrémités de la terre ou de la région
qu'habitent les salamandres enflammés; quand je descendrais chez les
gnomes ou dans les plus profonds abîmes des mers, je n'y serais
point à couvert de son ressentiment. Il ferait des conjurations si
fortes, que tout l'enfer en tremblerait. J'aurais beau vouloir lui
désobéir, je serais obligé de paraître, malgré moi, devant lui, pour
subir la peine qu'il voudrait m'imposer.

--Cela étant, reprit l'écolier, je crains fort que notre liaison ne
soit pas de longue durée. Ce redoutable nécromancien découvrira
bientôt votre fuite.--C'est ce que je ne sais point, répliqua
l'esprit, parce que nous ne savons pas ce qui doit
arriver.--Comment, s'écria Léandro Perez, les démons ignorent
l'avenir?--Assurément, répartit le diable; les personnes qui se
fient à nous là-dessus sont de grandes dupes. C'est ce qui fait que
les devins et les devineresses disent tant de sottises et en font
tant faire aux femmes de qualité qui vont les consulter sur les
événements futurs. Nous ne savons que le passé et le présent.
J'ignore donc si le magicien s'apercevra bientôt de mon absence;
mais j'espère que non. Il y a plusieurs fioles semblables à celle où
j'étais enfermé: il ne soupçonnera pas qu'elle y manque. Je vous
dirai de plus que je suis dans son laboratoire comme un livre de
droit dans la bibliothèque d'un financier: il ne pense point à moi;
et quand il y penserait, il ne me fait jamais l'honneur de
m'entretenir, c'est le plus fier enchanteur que je connaisse. Depuis
le temps qu'il me tient prisonnier, il n'a pas daigné me parler une
seule fois.

--Quel homme! dit don Cléofas. Qu'avez-vous donc fait pour vous
attirer sa haine?--J'ai traversé un de ses desseins, répartit
Asmodée. Il y avait une place vacante dans certaine académie: il
prétendait qu'un de ses amis l'eût; je voulais la faire donner à un
autre. Le magicien fit un talisman composé des plus puissants
caractères, de la cabale; moi, je mis mon homme au service d'un
grand ministre, dont le nom l'emporta sur le talisman.»

Après avoir parlé de cette sorte, le démon ramassa toutes les pièces
de la fiole cassée, et les jeta par la fenêtre: «Seigneur Zambullo,
dit-il ensuite à l'écolier, sauvons-nous au plus vite: prenez le
bout de mon manteau et ne craignez rien.» Quelque périlleux que
parût ce parti à don Cléofas, il aima mieux l'accepter que de
demeurer exposé au ressentiment du magicien, et il s'accrocha le
mieux qu'il put au diable, qui l'emporta dans le moment.




CHAPITRE III

_Dans quel endroit le diable boiteux transporta l'écolier, et des
premières choses qu'il lui fit voir._


Asmodée n'avait pas vanté sans raison son agilité. Il fendit l'air
comme une flèche décochée avec violence, et s'alla percher sur la
tour de San-Salvador. Dès qu'il eût pris pied, il dit à son
compagnon: «Hé bien, seigneur Léandro, quand on dit d'une rude
voiture que c'est une voiture de diable, n'est-il pas vrai que cette
façon de parler est fausse?--Je viens d'en vérifier la fausseté,
répondit poliment Zambullo; je puis assurer que c'est une voiture
plus douce qu'une litière, et avec cela si diligente, qu'on n'a pas
le temps de s'ennuyer sur la route.

--Oh ça, reprit le démon, vous ne savez pas pourquoi je vous amène
ici? je prétends vous montrer tout ce qui se passe dans Madrid; et
comme je veux débuter par ce quartier-ci, je ne pouvais choisir un
endroit plus propre à l'exécution de mon dessein. Je vais par mon
pouvoir diabolique enlever les toits des maisons, et, malgré les
ténèbres de la nuit, le dedans va se découvrir à vos yeux.» A ces
mots, il ne fit simplement qu'étendre le bras droit, et aussitôt
tous les toits disparurent. Alors l'écolier vit comme en plein midi
l'intérieur des maisons, de même, dit Luis Velez de Guévara[7],
qu'on voit le dedans d'un pâté dont on vient d'ôter la croûte.

[Note 7: L'auteur du diable boiteux espagnol.]

Le spectacle était trop nouveau pour ne pas attirer son attention
toute entière. Il promena sa vue de toutes parts, et la diversité
des choses qui l'environnaient eut de quoi occuper longtemps sa
curiosité. «Seigneur don Cléofas, lui dit le diable, cette confusion
d'objets que vous regardez avec plaisir est, à la vérité, très
agréable à contempler; mais ce n'est qu'un amusement frivole. Il
faut que je vous le rende utile; et pour vous donner une parfaite
connaissance de la vie humaine, je veux vous expliquer ce que font
toutes ces personnes que vous voyez. Je vais vous découvrir les
motifs de leurs actions, et vous révéler jusqu'à leurs plus secrètes
pensées.

«Par où commencerons-nous? Observons d'abord dans cette maison, à
main droite, ce vieillard qui compte de l'or et de l'argent. C'est
un bourgeois avare. Son carrosse, qu'il a eu presque pour rien à
l'inventaire d'un _alcalde de corte_, est tiré par deux mauvaises
mules qui sont dans son écurie, et qu'il nourrit suivant la loi des
douze tables, c'est-à-dire qu'il leur donne tous les jours à chacune
une livre d'orge. Il les traite comme les Romains traitaient leurs
esclaves. Il y a deux ans qu'il est revenu des Indes, chargé d'une
grande quantité de lingots qu'il a changés en espèces. Admirez ce
vieux fou, avec quelle satisfaction il parcourt des yeux ses
richesses: il ne peut s'en rassasier. Mais prenez garde en même
temps à ce qui se passe dans une petite salle de la même maison. Y
remarquez-vous deux jeunes garçons avec une vieille femme?--Oui,
répondit Cléofas. Ce sont apparemment ses enfants.--Non, reprit le
diable, ce sont ses neveux qui doivent en hériter, et qui, dans
l'impatience où ils sont de partager ses dépouilles, ont fait venir
secrètement une sorcière, pour savoir d'elle quand il mourra.

«J'aperçois dans la maison voisine deux tableaux assez plaisants:
l'un est une coquette surannée qui se couche, après avoir laissé ses
cheveux, ses sourcils et ses dents sur sa toilette: l'autre un
galant sexagénaire qui revient de faire l'amour. Il a déjà ôté son
oeil et sa moustache postiches, avec sa perruque qui cachait une
tête chauve. Il attend que son valet lui ôte son bras et sa jambe de
bois, pour se mettre au lit avec le reste.

--Si je m'en fie à mes yeux, dit Zambullo, je vois dans cette maison
une grande et jeune fille faite à peindre. Qu'elle a l'air
mignon!--Hé bien, reprit le boiteux, cette jeune beauté qui vous
frappe est soeur aînée de ce galant qui va se coucher. On peut dire
qu'elle fait la paire avec la vieille coquette qui loge avec elle.
Sa taille, que vous admirez, est une machine qui a épuisé les
mécaniques. Sa gorge et ses hanches sont artificielles, et il n'y a
pas longtemps qu'étant allée au sermon, elle laissa tomber ses
fesses dans l'auditoire. Néanmoins, comme elle se donne un air de
mineure, il y a deux jeunes cavaliers qui se disputent ses bonnes
grâces. Ils en sont même venus aux mains pour elle. Les enragés! il
me semble que je vois deux chiens qui se battent pour un os.

«Riez avec moi de ce concert qui se fait assez près de là, dans une
maison bourgeoise, sur la fin d'un souper de famille. On y chante
des cantates. Un vieux jurisconsulte en a fait la musique, et les
paroles sont d'un _alguasil_[8] qui fait l'aimable, d'un fat qui
compose des vers pour son plaisir et pour le supplice des autres.
Une cornemuse et une épinette forment la symphonie. Un grand
flandrin de chantre à voix claire fait le dessus, et une jeune fille
qui a la voix fort grosse fait la basse.--O la plaisante chose!
s'écria don Cléofas en riant: quand on voudrait donner exprès un
concert ridicule, on n'y réussirait pas si bien.

[Note 8: Un alguasil est ce que sont en France les commissaires,
excepté qu'il porte l'épée.]

--Jetez les yeux sur cet hôtel magnifique, poursuivit le démon; vous
y verrez un seigneur couché dans un superbe appartement. Il a près
de lui une cassette remplie de billets doux. Il les lit pour
s'endormir voluptueusement, car ils sont d'une dame qu'il adore, et
qui lui fait faire tant de dépense, qu'il sera bientôt réduit à
solliciter une vice-royauté.

«Si tout repose dans cet hôtel, si tout y est tranquille, en
récompense on se donne bien du mouvement dans la maison prochaine à
main gauche. Y démêlez-vous une dame dans un lit de damas rouge?
c'est une personne de condition. C'est dona Fabula, qui vient
d'envoyer chercher une sage femme, et qui va donner un héritier au
vieux don Torribio son mari, que vous voyez auprès d'elle.
N'êtes-vous pas charmé du bon naturel de cet époux? Les cris de sa
chère moitié lui percent l'âme: il est pénétré de douleur; il
souffre autant qu'elle. Avec quel soin et quelle ardeur il
s'empresse à la secourir!--Effectivement, dit Léandro, voilà un
homme bien agité; mais j'en aperçois un autre qui paraît dormir d'un
profond sommeil dans la même maison, sans se soucier du succès de
l'affaire.--La chose doit pourtant l'intéresser, reprit le boiteux,
puisque c'est un domestique qui est la cause première des douleurs
de sa maîtresse.

«Regardez un peu au-delà, continua-t-il, et considérez dans une
salle basse cet hypocrite qui se frotte de vieux oing pour aller à
une assemblée de sorciers, qui se tient cette nuit entre
Saint-Sébastien et Fontarabie. Je vous y porterais tout à l'heure
pour vous donner cet agréable passe-temps, si je ne craignais d'être
reconnu du démon qui fait le bouc à cette cérémonie.

--Ce diable et vous, dit l'écolier, vous n'êtes donc pas bons
amis?--Non parbleu, reprit Asmodée. C'est ce même Pillardoc dont je
vous ai parlé. Ce coquin me trahirait: il ne manquerait pas
d'avertir de ma fuite mon magicien.--Vous avez eu peut-être encore
quelque démêlé avec ce Pillardoc.--Vous l'avez dit, reprit le démon:
il y a deux ans que nous eûmes ensemble un nouveau différend pour un
enfant de Paris qui songeait à s'établir. Nous prétendions tous deux
en disposer; il en voulait faire un commis, j'en voulais faire un
homme à bonnes fortunes; nos camarades en firent un mauvais moine
pour finir la dispute. Après cela on nous réconcilia; nous nous
embrassâmes, et depuis ce temps-là nous sommes ennemis mortels.

--Laissons là cette belle assemblée, dit don Cléofas; je ne suis
nullement curieux de m'y trouver; continuons plutôt d'examiner ce
qui se présente à notre vue. Que signifient ces étincelles de feu
qui sortent de cette cave?--C'est une des plus folles occupations
des hommes, répondit le diable. Ce personnage qui, dans cette cave,
est auprès de ce fourneau embrasé, est un souffleur. Le feu consume
peu à peu son riche patrimoine, et il ne trouvera jamais ce qu'il
cherche. Entre nous, la pierre philosophale n'est qu'une belle
chimère que j'ai moi-même forgée, pour me jouer de l'esprit humain,
qui veut passer les bornes qui lui ont été prescrites.

«Ce souffleur a pour voisin un bon apothicaire qui n'est pas encore
couché. Vous le voyez qui travaille dans sa boutique avec son épouse
surannée et son garçon. Savez-vous ce qu'ils font? le mari compose
une pilule prolifique pour un vieil avocat qui doit se marier
demain. Le garçon fait une tisane laxative, et la femme pile dans un
mortier des drogues astringentes.

--J'aperçois dans la maison qui fait face à celle de l'apothicaire,
dit Zambullo, un homme qui se lève et s'habille à la
hâte.--Malepeste! répondit l'esprit, c'est un médecin qu'on appelle
pour une affaire bien pressante. On vient le chercher de la part
d'un prélat qui, depuis une heure qu'il est au lit, a toussé deux ou
trois fois.

«Portez la vue au-delà sur la droite, et tâchez de découvrir dans un
grenier un homme qui se promène en chemise à la sombre clarté d'une
lampe.--J'y suis, s'écria l'écolier, à telles enseignes que je
ferais l'inventaire des meubles qui sont dans ce galetas. Il n'y a
qu'un grabat, un placet et une table, et les murs me paraissent tout
barbouillés de noir.--Le personnage qui loge si haut est un poëte,
reprit Asmodée; et ce qui vous paraît noir, ce sont des vers
tragiques de sa façon, dont il a tapissé sa chambre, étant obligé,
faute de papier, d'écrire ses poëmes sur le mur.

--A le voir s'agiter et se démener, comme il fait en se promenant,
dit don Cléofas, je juge qu'il compose quelque ouvrage
d'importance.--Vous n'avez pas tort d'avoir cette pensée, répliqua
le boiteux; il mit hier la dernière main a une tragédie intitulée:
_Le Déluge universel_. On ne saurait lui reprocher qu'il n'a point
observé l'unité de lieu, puisque toute l'action se passe dans
l'arche de Noé.

«Je vous assure que c'est une pièce excellente; toutes les bêtes y
parlent comme des docteurs. Il a dessein de la dédier; il y a six
heures qu'il travaille à l'épître dédicatoire; il en est à la
dernière phrase en ce moment; on peut dire que c'est un
chef-d'oeuvre que cette dédicace: toutes les vertus morales et
politiques, toutes les louanges qu'on peut donner à un homme
illustre par ses ancêtres et par lui-même, n'y sont point épargnées:
jamais auteur n'a tant prodigué l'encens.--A qui prétend-il adresser
un éloge si magnifique, reprit l'écolier?--Il n'en sait rien encore,
répartit le diable; il a laissé le nom en blanc. Il cherche quelque
riche seigneur qui soit plus libéral que ceux à qui il a déjà dédié
d'autres livres; mais les gens qui payent des épîtres dédicatoires
sont bien rares aujourd'hui; c'est un défaut dont les seigneurs se
sont corrigés; et par là ils ont rendu un grand service au public,
qui était accablé de pitoyables productions d'esprit, attendu que la
plupart des livres ne se faisaient autrefois que pour le produit des
dédicaces.

«A propos d'épîtres dédicatoires, ajouta le démon, il faut que je
vous rapporte un trait assez singulier. Une femme de la cour, ayant
permis qu'on lui dédiât un ouvrage, en voulut voir la dédicace avant
qu'on l'imprimât; et ne s'y trouvant pas assez bien louée à son gré,
elle prit la peine d'en composer une de sa façon, et de l'envoyer à
l'auteur pour la mettre à la tête de son ouvrage.

--Il me semble, s'écria Léandro, que voilà des voleurs qui
s'introduisent dans une maison par un balcon.--Vous ne vous trompez
point, dit Asmodée; ce sont des voleurs de nuit. Ils entrent chez un
banquier: suivons-les de l'oeil; voyons ce qu'ils feront. Ils
visitent le comptoir; ils fouillent partout; mais le banquier les a
prévenus; il partit hier pour la Hollande avec tout ce qu'il avait
d'argent dans ses coffres.

--Examinons, dit Zambullo, un autre voleur qui monte par une échelle
de soie à un balcon.--Celui-là n'est pas ce que vous pensez,
répondit le boiteux; c'est un marquis qui tente l'escalade pour se
couler dans la chambre d'une fille qui veut cesser de l'être. Il lui
a juré très-légèrement qu'il l'épousera, et elle n'a pas manqué de
se rendre à ses serments; car, dans le commerce de l'amour, les
marquis sont des négociants qui ont grand crédit sur la place.

--Je suis curieux, reprit l'écolier, d'apprendre ce que fait certain
homme que je vois en bonnet de nuit et en robe de chambre. Il écrit
avec application, et il y a près de lui une petite figure noire qui
lui conduit la main en écrivant.--L'homme qui écrit, répond le
diable, est un greffier qui, pour obliger un tuteur
très-reconnaissant, altère un arrêt rendu en faveur d'un pupille; et
la petite figure noire qui lui conduit la main est Griffaël, le
démon des greffiers.--Ce Griffaël, répliqua don Cléofas, n'occupe
donc cet emploi que par _intérim_? Puisque Flagel est l'esprit du
barreau, les greffes, ce me semble, doivent être de son
département?--Non, répartit Asmodée; les greffiers ont été jugés
dignes d'avoir leur diable particulier, et je vous jure qu'il a de
l'occupation de reste.

«Considérez dans une maison bourgeoise, auprès de celle du greffier,
une jeune dame qui occupe le premier appartement. C'est une veuve;
et l'homme que vous voyez avec elle est son oncle, qui loge au
second étage. Admirez la pudeur de cette veuve: elle ne veut pas
prendre sa chemise devant son oncle: elle passe dans un cabinet pour
se la faire mettre par un galant qu'elle y a caché.

«Il demeure chez le greffier un gros bachelier boiteux, de ses
parents, qui n'a pas son pareil au monde pour plaisanter. Volumnius,
si vanté par Cicéron pour les traits piquants et pleins de sel,
n'était pas un si fin railleur. Ce bachelier, nommé par excellence
dans Madrid le bachelier Donoso, est recherché de toutes les
personnes de la cour et de la ville qui donnent à manger; c'est à
qui l'aura. Il a un talent tout particulier pour réjouir les
convives; il fait les délices d'une table; aussi va-t-il tous les
jours dîner dans quelque bonne maison, d'où il ne revient qu'à deux
heures après minuit. Il est aujourd'hui chez le marquis d'Alcazinas,
où il n'est allé que par hasard.--Comment, par hasard, interrompit
Léandro?--Je vais m'expliquer plus clairement, répartit le diable.
Il y avait ce matin, sur le midi, à la porte du bachelier, cinq ou
six carrosses qui venaient le chercher de la part de différents
seigneurs. Il a fait monter leurs pages dans son appartement et leur
a dit, en prenant un jeu de cartes: «mes amis, comme je ne puis
contenter tous vos maîtres à la fois, et que je n'en veux point
préférer un aux autres, ces cartes en vont décider. J'irai dîner
chez le roi de trèfle.»

--Quel dessein, dit don Cléofas, peut avoir, de l'autre côté de la
rue, certain cavalier qui se tient assis sur le seuil d'une porte?
Attend-il qu'une soubrette vienne l'introduire dans la maison?--Non,
non, répondit Asmodée; c'est un jeune castillan qui file l'amour
parfait: il veut, par pure galanterie, à l'exemple des amants de
l'antiquité, passer la nuit à la porte de sa maîtresse. Il racle de
temps en temps une guitare en chantant des romances de sa
composition; mais son infante, couchée au second étage, pleure, en
l'écoutant, l'absence de son rival.

«Venons à ce bâtiment neuf qui contient deux corps de logis séparés:
l'un est occupé par le propriétaire, qui est ce vieux cavalier qui
tantôt se promène dans son appartement, et tantôt se laisse tomber
dans un fauteuil.--Je juge, dit Zambullo, qu'il roule dans sa tête
quelque grand projet. Qui est cet homme-là? Si l'on s'en rapporte à
la richesse qui brille dans sa maison, ce doit être un grand de la
première classe.--Ce n'est pourtant qu'un contador, répondit le
démon. Il a vieilli dans des emplois très-lucratifs; il a quatre
millions de bien. Comme il n'est pas sans inquiétude sur les moyens
dont il s'est servi pour les amasser, et qu'il se voit sur le point
d'aller rendre ses comptes dans l'autre monde, il est devenu
scrupuleux; il songe à bâtir un monastère; il se flatte qu'après une
si bonne oeuvre, il aura la conscience en repos. Il a déjà obtenu la
permission de fonder un couvent; mais il n'y veut mettre que des
religieux qui soient tout ensemble chastes, sobres et d'une extrême
humilité. Il est fort embarrassé sur le choix.

«Le second corps de logis est habité par une belle dame qui vient de
se baigner dans du lait, et de se mettre au lit tout à l'heure.
Cette voluptueuse personne est veuve d'un chevalier de
Saint-Jacques, qui ne lui a laissé pour tout bien qu'un beau nom;
mais heureusement elle a pour amis deux conseillers du conseil de
Castille, qui font à frais communs la dépense de la maison.

--Oh! oh! s'écria l'écolier, j'entends retentir l'air de cris et de
lamentations. Viendrait-il d'arriver quelque malheur?--Voici ce que
c'est, dit l'esprit: deux jeunes cavaliers jouaient ensemble aux
cartes dans ce tripot où vous voyez tant de lampes et de chandelles
allumées. Ils se sont échauffés sur un coup, ont mis l'épée à la
main, et se sont blessés tous deux mortellement: le plus âgé est
marié, et le plus jeune est fils unique; ils vont rendre l'âme. La
femme de l'un et le père de l'autre, avertis de ce funeste accident,
viennent d'arriver; ils remplissent de cris tout le voisinage.
«Malheureux enfant, dit le père, en apostrophant son fils qui ne
saurait l'entendre, combien de fois t'ai-je exhorté à renoncer au
jeu? Combien de fois t'ai-je prédit qu'il te coûterait la vie? Je
déclare que ce n'est pas ma faute si tu péris misérablement.» De son
côté, la femme se désespère; quoique son époux ait perdu au jeu tout
ce qu'elle lui a apporté en mariage; quoiqu'il ait vendu toutes les
pierreries qu'elle avait et jusqu'à ses habits, elle est
inconsolable de sa perte: elle maudit les cartes qui en sont la
cause; elle maudit celui qui les a inventées; elle maudit le tripot
et tous ceux qui l'habitent.

--Je plains fort les gens que la fureur du jeu possède, dit don
Cléofas; ils ont souvent l'esprit dans une horrible situation.
Grâces au ciel, je ne suis point entiché de ce vice-là.--Vous en
avez un autre qui le vaut bien, reprit le démon. Est-il plus
raisonnable, à votre avis, d'aimer les courtisanes, et n'avez-vous
pas couru risque ce soir d'être tué par des spadassins? J'admire
messieurs les hommes: leurs propres défauts leur paraissent des
minuties; au lieu qu'ils regardent ceux d'autrui avec un microscope.

«Il faut encore, ajouta-t-il, que je vous présente des images
tristes. Voyez dans une maison, à deux pas du tripot, ce gros homme
étendu sur un lit: c'est un malheureux chanoine qui vient de tomber
en apoplexie. Son neveu et sa petite nièce, bien loin de lui donner
du secours, le laissent mourir et se saisissent de ses meilleurs
effets, qu'ils vont porter chez des recéleurs; après quoi ils auront
tout le loisir de pleurer et de lamenter.

«Remarquez-vous près de là deux hommes que l'on ensevelit? Ce sont
deux frères; ils étaient malades de la même maladie, mais ils se
gouvernaient différemment; l'un avait une confiance aveugle en son
médecin, l'autre a voulu laisser agir la nature; ils sont morts tous
deux: celui-là, pour avoir pris tous les remèdes de son docteur;
celui-ci, pour n'avoir rien voulu prendre.--Cela est fort
embarrassant, dit Léandro. Eh! que faut-il donc que fasse un pauvre
malade?--C'est ce que je ne puis vous apprendre, répondit le diable;
je sais bien qu'il y a de bons remèdes, mais je ne sais s'il y a de
bons médecins.

«Changeons de spectacle, poursuivit-il; j'en ai de plus
divertissants à vous montrer. Entendez-vous dans la rue un
charivari? Une femme de soixante ans a épousé ce matin un cavalier
de dix-sept. Tous les rieurs du quartier se sont ameutés pour
célébrer ces noces par un concert bruyant de bassins, de poëles et
de chaudrons.--Vous m'avez dit, interrompit l'écolier, que c'était
vous qui faisiez les mariages ridicules; cependant vous n'avez point
de part à celui-là.--Non vraiment, répartit le boiteux, je n'avais
garde de le faire, puisque je n'étais pas libre; mais quand je
l'aurais été, je ne m'en serais pas mêlé. Cette femme est
scrupuleuse; elle ne s'est remariée que pour pouvoir goûter sans
remords des plaisirs qu'elle aime. Je ne forme point de pareilles
unions; je me plais bien davantage à troubler les consciences qu'à
les rendre tranquilles.

--Malgré le bruit de cette burlesque sérénade, dit Zambullo, un
autre, ce me semble, frappe mon oreille.--Celui que vous entendez,
en dépit du charivari, répondit le boiteux, part d'un cabaret où il
y a un gros capitaine flamand, un chantre français et un officier de
la garde allemande, qui chantent en _trio_. Ils sont à table depuis
huit heures du matin, et chacun d'eux s'imagine qu'il y va de
l'honneur de sa nation d'enivrer les deux autres.

«Arrêtez vos regards sur cette maison isolée, vis-à-vis celle du
chanoine; vous verrez trois fameuses Galiciennes qui font la
débauche avec trois hommes de la cour.--Ah! qu'elles me paraissent
jolies! s'écria don Cléofas; je ne m'étonne pas si les gens de
qualité les courent. Qu'elles font de caresses à ceux-là! il faut
qu'elles soient bien amoureuses d'eux!--Que vous êtes jeune!
répliqua l'esprit: vous ne connaissez guère ces sortes de dames;
elles ont le coeur encore plus fardé que le visage. Quelques
démonstrations qu'elles fassent, elles n'ont pas la moindre amitié
pour ces seigneurs: elles en ménagent un pour avoir sa protection,
et les deux autres pour en tirer des contrats de rente. Il en est de
même de toutes les coquettes. Les hommes ont beau se ruiner pour
elles, ils n'en sont pas plus aimés; au contraire, tout payeur est
traité comme un mari: c'est une règle que j'ai établie dans les
intrigues amoureuses; mais laissons ces seigneurs savourer des
plaisirs qu'ils achètent si cher, pendant que leurs valets, qui les
attendent dans la rue, se consolent dans la douce espérance de les
avoir _gratis_.

--Expliquez-moi, de grâce, interrompit Léandro Perez, un autre
tableau qui se présente à mes yeux. Tout le monde est encore sur
pied dans cette grande maison à gauche. D'où vient que les uns rient
à gorge déployée, et que les autres dansent? On y célébre quelque
fête apparemment?--Ce sont des noces, dit le boiteux; tous les
domestiques sont dans la joie; il n'y a pas trois jours que dans ce
même hôtel on était dans une extrême affliction. C'est une histoire
qu'il me prend envie de vous raconter: elle est un peu longue, à la
vérité; mais j'espère qu'elle ne vous ennuiera point.» En même temps
il la commença de cette sorte.




CHAPITRE IV

_Histoire des amours du comte de Belflor et de Léonor de Cespédes._


Le comte de Belflor, un des plus grands seigneurs de la cour, était
éperdument amoureux de la jeune Léonor de Cespédes. Il n'avait pas
dessein de l'épouser; la fille d'un simple gentilhomme ne lui
paraissait pas un parti assez considérable pour lui. Il ne se
proposait que d'en faire une maîtresse.

«Dans cette vue, il la suivait partout, et ne perdait pas une
occasion de lui faire connaître son amour par ses regards; mais il
ne pouvait lui parler ni lui écrire, parce qu'elle était
incessamment obsédée d'une duègne sévère et vigilante, appelée la
dame Marcelle. Il en était au désespoir, et, sentant irriter ses
désirs par les difficultés, il ne cessait de rêver aux moyens de
tromper l'argus qui gardait son Io.

«D'un autre côté, Léonor, qui s'était aperçue de l'attention que le
comte avait pour elle, n'avait pu se défendre d'en avoir pour lui;
et il se forma insensiblement dans son coeur une passion qui devint
enfin très-violente. Je ne la fortifiais pourtant pas par mes
tentations ordinaires, parce que le magicien qui me tenait alors
prisonnier m'avait interdit toutes mes fonctions; mais il suffisait
que la nature s'en mêlât. Elle n'est pas moins dangereuse que moi;
toute la différence qu'il y a entre nous, c'est qu'elle corrompt peu
à peu les coeurs, au lieu que je les séduis brusquement.

«Les choses étaient dans cette disposition, lorsque Léonor et son
éternelle gouvernante, allant un matin à l'église, rencontrèrent une
vieille femme qui tenait à la main un des plus gros chapelets qu'ait
fabriqués l'hypocrisie. Elle les aborda d'un air doux et riant, et,
adressant la parole à la duègne: «Le ciel vous conserve, lui
dit-elle; la sainte paix soit avec vous: permettez-moi de vous
demander si vous n'êtes pas la dame Marcelle, la chaste veuve du feu
seigneur Martin Rosette?» La gouvernante répondit que oui. «Je vous
rencontre donc fort à propos, lui dit la vieille, pour vous avertir
que j'ai au logis un vieux parent qui voudrait bien vous parler. Il
est arrivé de Flandres depuis peu de jours; il a connu
particulièrement, mais très-particulièrement, votre mari, et il a
des choses de la dernière conséquence à vous communiquer. Il aurait
été vous les dire chez vous, s'il ne fût pas tombé malade; mais le
pauvre homme est à l'extrémité; je demeure à deux pas d'ici. Prenez,
s'il vous plaît, la peine de me suivre.»

«La gouvernante, qui avait de l'esprit et de la prudence, craignant
de faire quelque fausse démarche, ne savait à quoi se résoudre; mais
la vieille devina le sujet de son embarras, et lui dit: «Ma chère
madame Marcelle, vous pouvez vous fier à moi en toute assurance. Je
me nomme la Chichona. Le licencié Marcos de Figueroa et le bachelier
Mira de Mesqua vous répondront de moi comme de leurs grands-mères.
Quand je vous propose de venir à ma maison, ce n'est que pour votre
bien. Mon parent veut vous restituer certaine somme que votre mari
lui a autrefois prêtée.» A ce mot de restitution, la dame Marcelle
prit son parti. «Allons, ma fille, dit-elle à Léonor, allons voir le
parent de cette bonne dame; c'est une action charitable que de
visiter les malades.»

«Elles arrivèrent bientôt au logis de la Chichona, qui les fit
entrer dans une salle basse, où elles trouvèrent un homme alité, qui
avait une barbe blanche, et qui, s'il n'était pas fort malade,
paraissait du moins l'être. «Tenez, cousin, lui dit la vieille en
lui présentant la gouvernante, voici cette sage dame Marcelle à qui
vous souhaitez de parler, la veuve du feu seigneur Martin Rosette,
votre ami.» A ces paroles, le vieillard, soulevant un peu la tête,
salua la duègne, lui fit signe de s'approcher, et, lorsqu'elle fut
près de son lit, lui dit d'une voix faible: «Ma chère madame
Marcelle, je rends grâces au ciel de m'avoir laissé vivre jusqu'à ce
moment; c'était l'unique chose que je désirais: je craignais de
mourir sans avoir la satisfaction de vous voir, et de vous remettre
en main propre cent ducats que feu votre époux, mon intime ami, me
prêta pour me tirer d'une affaire d'honneur que j'eus autrefois à
Bruges. Ne vous a-t-il jamais entretenu de cette aventure?

--Hélas! non, répondit la dame Marcelle, il ne m'en a point parlé:
devant Dieu soit son âme! il était si généreux, qu'il oubliait les
services qu'il avait rendus à ses amis; et, bien loin de ressembler
à ces fanfarons qui se vantent du bien qu'ils n'ont pas fait, il ne
m'a jamais dit qu'il eût obligé personne.--Il avait l'âme belle
assurément, répliqua le vieillard, j'en dois être plus persuadé
qu'un autre; et pour vous le prouver, il faut que je vous raconte
l'affaire dont je suis heureusement sorti par son secours; mais
comme j'ai des choses à dire qui sont de la dernière importance pour
la mémoire du défunt, je serais bien aise de ne les révéler qu'à sa
discrète veuve.

--Hé bien, dit alors la Chichona, vous n'avez qu'à lui faire ce
récit en particulier: pendant ce temps-là nous allons passer dans
mon cabinet, cette jeune dame et moi.» En achevant ces paroles, elle
laissa la duègne avec le malade, et entraîna Léonor dans une autre
chambre, où, sans chercher de détours, elle lui dit: «Belle Léonor,
les moments sont trop précieux pour les mal employer. Vous
connaissez de vue le comte de Belflor: il y a longtemps qu'il vous
aime et qu'il meurt d'envie de vous le dire; mais la vigilance et la
sévérité de votre gouvernante ne lui ont pas permis, jusqu'ici,
d'avoir ce plaisir. Dans son désespoir, il a eu recours à mon
industrie; je l'ai mise en usage pour lui. Ce vieillard que vous
venez de voir est un jeune valet de chambre du comte, et tout ce que
j'ai fait n'est qu'une ruse que nous avons concertée pour tromper
votre gouvernante et vous attirer ici.»

«Comme elle achevait ces mots, le comte, qui était caché derrière
une tapisserie, se montra, et, courant se jeter aux pieds de Léonor:
«Madame, lui dit-il, pardonnez ce stratagème à un amant qui ne
pouvait plus vivre sans vous parler. Si cette obligeante personne
n'eût pas trouvé moyen de me procurer cet avantage, j'allais
m'abandonner à mon désespoir.» Ces paroles, prononcées d'un air
touchant par un homme qui ne déplaisait pas, troublèrent Léonor.
Elle demeura quelque temps incertaine de la réponse qu'elle y devait
faire; mais enfin, s'étant remise de son trouble, elle regarda
fièrement le comte, et lui dit: «Vous croyez peut-être avoir
beaucoup d'obligation à cette officieuse dame qui vous a si bien
servi; mais apprenez que vous tirerez peu de fruit du service
qu'elle vous a rendu.»

«En parlant ainsi, elle fit quelques pas pour rentrer dans la salle.
Le comte l'arrêta: «Demeurez, dit-il, adorable Léonor; daignez un
moment m'entendre. Ma passion est si pure qu'elle ne doit point vous
alarmer. Vous avez sujet, je l'avoue, de vous révolter contre
l'artifice dont je me sers pour vous entretenir; mais n'ai-je pas
jusqu'à ce jour inutilement essayé de vous parler? il y a six mois
que je vous suis aux églises, à la promenade, aux spectacles. Je
cherche en vain partout l'occasion de vous dire que vous m'avez
charmé. Votre cruelle, votre impitoyable gouvernante a toujours su
tromper mes désirs. Hélas! au lieu de me faire un crime d'un
stratagème que j'ai été forcé d'employer, plaignez-moi, belle
Léonor, d'avoir souffert tous les tourments d'une si longue attente,
et jugez par vos charmes des peines mortelles qu'elle a dû me
causer.»

«Belflor ne manqua pas d'assaisonner ce discours de tous les airs de
persuasion que les jolis hommes savent si heureusement mettre en
pratique; il laissa couler quelques larmes. Léonor en fut émue; il
commença, malgré elle, à s'élever dans son coeur des mouvements de
tendresse et de pitié. Mais, loin de céder à sa faiblesse, plus elle
se sentait attendrir, plus elle marquait d'empressement à vouloir se
retirer. «Comte! s'écria-t-elle, tous vos discours sont inutiles. Je
ne veux point vous écouter; ne me retenez pas davantage; laissez-moi
sortir d'une maison où ma vertu est alarmée, ou bien je vais par mes
cris attirer ici tout le voisinage, et rendre votre audace
publique.» Elle dit cela d'un ton si ferme, que la Chichona, qui
avait de grandes mesures à garder avec la justice, pria le comte de
ne pas pousser les choses plus loin. Il cessa de s'opposer au
dessein de Léonor. Elle se débarrassa de ses mains, et, ce qui
jusqu'alors n'était arrivé à aucune fille, elle sortit de ce cabinet
comme elle y était entrée.

«Elle rejoignit promptement sa gouvernante. Venez, ma bonne, lui
dit-elle, quittez ce frivole entretien: on nous trompe; sortons de
cette dangereuse maison.--Qu'y a-t-il, ma fille, répondit avec
étonnement la dame Marcelle? quelle raison vous oblige à vouloir
vous retirer si brusquement?--Je vous en instruirai, répartit
Léonor. Fuyons; chaque instant que je m'arrête ici me cause une
nouvelle peine.» Quelque envie qu'eût la duègne de savoir le sujet
d'une si brusque sortie, elle ne put s'en éclaircir sur-le-champ; il
lui fallut céder aux instances de Léonor. Elles sortirent toutes
deux avec précipitation, laissant la Chichona, le comte et son valet
de chambre aussi déconcertés tous trois que des comédiens qui
viennent de représenter une pièce que le parterre a mal reçue.

«Dès que Léonor se vit dans la rue, elle se mit à raconter avec
beaucoup d'agitation à sa gouvernante tout ce qui s'était passé dans
le cabinet de la Chichona. La dame Marcelle l'écouta fort
attentivement, et lorsqu'elles furent arrivées au logis: «Je vous
avoue, ma fille, lui dit-elle, que je suis extrêmement mortifiée de
ce que vous venez de m'apprendre. Comment ai-je pu être la dupe de
cette vieille femme? J'ai fait d'abord difficulté de la suivre. Que
n'ai-je continué? je devais me défier de son air doux et honnête;
j'ai fait une sottise qui n'est pas pardonnable à une personne de
mon expérience. Ah! que ne m'avez-vous découvert chez elle cet
artifice! je l'aurais dévisagée, j'aurais accablé d'injures le comte
de Belflor, et arraché la barbe au faux vieillard qui me contait des
fables. Mais je vais retourner sur mes pas porter l'argent que j'ai
reçu comme une véritable restitution; et si je les retrouve
ensemble, ils ne perdront rien pour avoir attendu.» En achevant ces
mots, elle reprit sa mante qu'elle avait quittée, et sortit pour
aller chez la Chichona.

«Le comte y était encore; il se désespérait du mauvais succès de son
stratagème. Un autre en sa place aurait abandonné la partie; mais il
ne se rebuta point. Avec mille bonnes qualités, il en avait une peu
louable: c'était de se laisser trop entraîner au penchant qu'il
avait à l'amour. Quand il aimait une dame, il était trop ardent à la
poursuite de ses faveurs; et quoique naturellement honnête homme, il
était alors capable de violer les droits les plus sacrés pour
obtenir l'accomplissement de ses désirs. Il fit réflexion qu'il ne
pourrait parvenir au but qu'il se proposait sans le secours de la
dame Marcelle, et il résolut de ne rien épargner pour la mettre dans
ses intérêts. Il jugea que cette duègne, toute sévère qu'elle
paraissait, ne serait point à l'épreuve d'un présent considérable,
et il n'avait pas tort de faire un pareil jugement. S'il y a des
gouvernantes fidèles, c'est que les galants ne sont pas assez riches
ou assez libéraux.

«D'abord que la dame Marcelle fut arrivée, et qu'elle aperçut les
trois personnes à qui elle en voulait, il lui prit une fureur de
langue; elle dit un million d'injures au comte et à la Chichona, et
fit voler la restitution à la tête du valet de chambre. Le comte
essuya patiemment cet orage; et, se mettant à genoux devant la
duègne, pour rendre la scène plus touchante, il la pressa de
reprendre la bourse qu'elle avait jetée, et lui offrit mille
pistoles de surcroît, en la conjurant d'avoir pitié de lui. Elle
n'avait jamais vu solliciter si puissamment sa compassion; aussi ne
fut-elle pas inexorable; elle eut bientôt quitté les invectives, et,
comparant en elle-même la somme proposée avec la médiocre récompense
qu'elle attendait de don Luis de Cespédes, elle trouva qu'il y avait
plus de profit à écarter Léonor de son devoir qu'à l'y maintenir.
C'est pourquoi, après quelques façons, elle reprit la bourse,
accepta l'offre des mille pistoles, promit de servir l'amour du
comte, et s'en alla sur-le-champ travailler à l'exécution de sa
promesse.

«Comme elle connaissait Léonor pour une fille vertueuse, elle se
garda bien de lui donner lieu de soupçonner son intelligence avec le
comte, de peur qu'elle n'en avertît don Luis son père; et, voulant
la perdre adroitement, voici de quelle manière elle lui parla à son
retour. «Léonor, je viens de satisfaire mon esprit irrité; j'ai
retrouvé nos trois fourbes; ils étaient encore tout étourdis de
votre courageuse retraite. J'ai menacé la Chichona du ressentiment
de votre père et de la rigueur de la justice, et j'ai dit au comte
de Belflor toutes les injures que la colère a pu me suggérer.
J'espère que ce seigneur ne formera plus de pareils attentats, et
que ses galanteries cesseront désormais d'occuper ma vigilance. Je
rends grâce au ciel que vous ayez, par votre fermeté, évité le piége
qu'il vous avait tendu; j'en pleure de joie. Je suis ravie qu'il
n'ait tiré aucun avantage de son artifice; car les grands seigneurs
se font un jeu de séduire de jeunes personnes. La plupart même de
ceux qui se piquent le plus de probité ne s'en font pas le moindre
scrupule, comme si ce n'était pas une mauvaise action que de
déshonorer des familles. Je ne dis pas absolument que le comte soit
de ce caractère, ni qu'il ait envie de vous tromper: il ne faut pas
toujours juger mal de son prochain; peut-être a-t-il des vues
légitimes. Quoiqu'il soit d'un rang à prétendre aux premiers partis
de la cour, votre beauté peut lui avoir fait prendre la résolution
de vous épouser. Je me souviens même que, dans les réponses qu'il a
faites à mes reproches, il m'a laissé entrevoir cela.

--Que dites-vous, ma bonne? interrompit Léonor; s'il avait formé ce
dessein, il m'aurait déjà demandée à mon père, qui ne me refuserait
point à un homme de sa condition.--Ce que vous dites est juste,
reprit la gouvernante; j'entre dans ce sentiment; la démarche du
comte est suspecte, ou plutôt ses intentions ne sauraient être
bonnes; peu s'en faut que je ne retourne encore sur mes pas pour lui
dire de nouvelles injures.--Non, ma bonne, répartit Léonor; il vaut
mieux oublier ce qui s'est passé, et nous venger par le mépris.--Il
est vrai, dit la dame Marcelle, je crois que c'est le meilleur
parti; vous êtes plus raisonnable que moi; mais, d'un autre côté, ne
jugerions-nous point mal des sentiments du comte? que savons-nous
s'il n'en use pas ainsi par délicatesse? avant que d'obtenir l'aveu
d'un père, il veut peut-être vous rendre de longs services, mériter
de vous plaire, s'assurer de votre coeur, afin que votre union ait
plus de charmes. Si cela était, ma fille, serait-ce un grand crime
que de l'écouter? Découvrez-moi votre pensée; ma tendresse vous est
connue; vous sentez-vous de l'inclination pour le comte, ou
auriez-vous de la répugnance à l'épouser?»

«A cette malicieuse question, la trop sincère Léonor baissa les yeux
en rougissant, et avoua qu'elle n'avait nul éloignement pour lui;
mais comme sa modestie l'empêchait de s'expliquer plus ouvertement,
la duègne la pressa de nouveau de ne lui rien déguiser. Enfin elle
se rendit aux affectueuses démonstrations de la gouvernante. «Ma
bonne, lui dit-elle, puisque vous voulez que je vous parle
confidemment, apprenez que Belflor m'a paru digne d'être aimé. Je
l'ai trouvé si bien fait, et j'en ai ouï parler si avantageusement,
que je n'ai pu me défendre d'être sensible à ses galanteries.
L'attention infatigable que vous avez à les traverser m'a souvent
fait beaucoup de peine, et je vous avouerai qu'en secret je l'ai
plaint quelquefois, et dédommagé par mes soupirs des maux que votre
vigilance lui a fait souffrir. Je vous dirai même qu'en ce moment,
au lieu de le haïr, après son action téméraire, mon coeur, malgré
moi, l'excuse, et rejette sa faute sur votre sévérité.

--Ma fille, reprit la gouvernante, puisque vous me donnez lieu de
croire que sa recherche vous serait agréable, je veux vous ménager
cet amant.--Je suis très-sensible, répartit Léonor en
s'attendrissant, au service que vous me voulez rendre. Quand le
comte ne tiendrait pas un des premiers rangs à la cour, quand il ne
serait qu'un simple cavalier, je le préférerais à tous les autres
hommes; mais ne nous flattons point: Belflor est un grand seigneur,
destiné sans doute pour une des plus riches héritières de la
monarchie. N'attendons pas qu'il se borne à la fille de don Luis,
qui n'a qu'une fortune médiocre à lui offrir. Non, non,
ajouta-t-elle, il n'a pas pour moi des sentiments si favorables: il
ne me regarde pas comme une personne qui mérite de porter son nom;
il ne cherche qu'à m'offenser.

--Eh! pourquoi, dit la duègne, voulez-vous qu'il ne vous aime pas
assez pour vous épouser? L'amour fait tous les jours de plus grands
miracles. Il semble, à vous entendre, que le ciel ait mis entre le
comte et vous une distance infinie. Faites-vous plus de justice,
Léonor: il ne s'abaissera point en unissant sa destinée à la vôtre;
vous êtes d'une ancienne noblesse, et votre alliance ne saurait le
faire rougir. Puisque vous avez du penchant pour lui,
continua-t-elle, il faut que je lui parle; je veux approfondir ses
vues, et si elles sont telles qu'elles doivent être, je le flatterai
de quelque espérance.--Gardez-vous-en bien, s'écria Léonor; je ne
suis point d'avis que vous l'alliez chercher; s'il me soupçonnait
d'avoir quelque part à cette démarche, il cesserait de
m'estimer.--Oh! je suis plus adroite que vous ne pensez, répliqua la
dame Marcelle; je commencerai par lui reprocher d'avoir eu dessein
de vous séduire. Il ne manquera pas de vouloir se justifier; je
l'écouterai; je le verrai venir. Enfin, ma fille, laissez-moi faire,
je ménagerai votre honneur comme le mien.»

«La duègne sortit à l'entrée de la nuit. Elle trouva Belflor aux
environs de la maison de don Luis. Elle lui rendit compte de
l'entretien qu'elle avait eu avec sa maîtresse, et n'oublia pas de
lui vanter avec quelle adresse elle avait découvert qu'il en était
aimé. Rien ne pouvait être plus agréable au comte que cette
découverte; aussi en remercia-t-il la dame Marcelle dans les termes
les plus vifs; c'est-à-dire qu'il promit de lui livrer dès le
lendemain les mille pistoles, et il se répondit à lui-même du succès
de son entreprise, parce qu'il savait bien qu'une fille prévenue est
à moitié séduite. Après cela, s'étant séparés fort satisfaits l'un
de l'autre, la duègne retourna au logis.

«Léonor, qui l'attendait avec inquiétude, lui demanda ce qu'elle
avait à lui annoncer. «La meilleure nouvelle que vous puissiez
apprendre, lui répondit la gouvernante: j'ai vu le comte. Je vous le
disais bien, ma fille, ses intentions ne sont pas criminelles; il
n'a point d'autre but que de se marier avec vous; il me l'a juré par
tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes. Je ne me suis pas
rendue à cela, comme vous pouvez penser. «Si vous êtes dans cette
disposition, lui ai-je dit, pourquoi ne faites-vous pas auprès de
don Luis la démarche ordinaire?--Ah! ma chère Marcelle, m'a-t-il
répondu, sans paraître embarrassé de cette demande,
approuveriez-vous que, sans savoir de quel oeil me regarde Léonor,
et ne suivant que les transports d'un aveugle amour, j'allasse
tyranniquement l'obtenir de son père? Non, son repos m'est plus cher
que mes désirs, et je suis trop honnête homme pour m'exposer à faire
son malheur.»

«Pendant qu'il parlait de la sorte, continua la duègne, je
l'observais avec une extrême attention, et j'employais mon
expérience à démêler dans ses yeux s'il était effectivement épris de
tout l'amour qu'il m'exprimait. Que vous dirai-je? il m'a paru
pénétré d'une véritable passion; j'en ai senti une joie que j'ai
bien eu de la peine à lui cacher; néanmoins, lorsque j'ai été
persuadée de sa sincérité, j'ai cru que, pour vous assurer un amant
de cette importance, il était à propos de lui laisser entrevoir vos
sentiments. «Seigneur, lui ai-je dit, Léonor n'a point d'aversion
pour vous; je sais qu'elle vous estime, et, autant que j'en puis
juger, son coeur ne gémira pas de votre recherche.--Grand Dieu!
s'est-il alors écrié tout transporté de joie, qu'entends-je! Est-il
possible que la charmante Léonor soit dans une disposition si
favorable pour moi? Que ne vous dois-je point, obligeante Marcelle,
de m'avoir tiré d'une si longue incertitude? je suis d'autant plus
ravi de cette nouvelle, que c'est vous qui me l'annoncez; vous qui,
toujours révoltée contre ma tendresse, m'avez tant fait souffrir de
maux; mais achevez mon bonheur, ma chère Marcelle, faites-moi parler
à la divine Léonor; je veux lui donner ma foi, et lui jurer devant
vous que je ne serai jamais qu'à elle.»

«A ce discours, poursuivit la gouvernante, il en a ajouté d'autres
encore plus touchants. Enfin, ma fille, il m'a priée d'une manière
si pressante de lui procurer un entretien secret avec vous, que je
n'ai pu me défendre de le lui promettre.--Eh! pourquoi lui avez-vous
fait cette promesse? s'écria Léonor avec quelque émotion; une fille
sage, vous me l'avez dit cent fois, doit absolument éviter ces
conversations, qui ne sauraient être que dangereuses.--Je demeure
d'accord de vous l'avoir dit, répliqua la duègne, et c'est une
très-bonne maxime; mais il vous est permis de ne la pas suivre dans
cette occasion, puisque vous pouvez regarder le comte comme votre
mari.--Il ne l'est point encore, répartit Léonor, et je ne le dois
pas voir que mon père n'ait agréé sa recherche.»

«La dame Marcelle, en ce moment, se repentit d'avoir si bien élevé
une fille dont elle avait tant de peine à vaincre la retenue.
Voulant toutefois en venir à bout à quelque prix que ce fût: «Ma
chère Léonor, reprit-elle, je m'applaudis de vous voir si réservée.
Heureux fruit de mes soins! vous avez mis à profit toutes les leçons
que je vous ai données. Je suis charmée de mon ouvrage; mais, ma
fille, vous avez enchéri sur ce que je vous ai enseigné. Vous outrez
ma morale; je trouve votre vertu un peu trop sauvage. De quelque
sévérité que je me pique, je n'approuve point une farouche sagesse
qui s'arme indifféremment contre le crime et l'innocence. Une fille
ne cesse pas d'être vertueuse pour écouter un amant, quand elle
connaît la pureté de ses désirs, et alors elle n'est pas plus
criminelle de répondre à sa passion que d'y être sensible.
Reposez-vous sur moi, Léonor; j'ai trop d'expérience et je suis trop
dans vos intérêts pour vous faire faire un pas qui puisse vous
nuire.

«--Eh! dans quel lieu voulez-vous que je parle au comte? dit
Léonor.--Dans votre appartement, répartit la duègne; c'est l'endroit
le plus sûr. Je l'introduirai ici demain pendant la nuit.--Vous n'y
pensez pas, ma bonne, répliqua Léonor; quoi! je souffrirai qu'un
homme....--Oui, vous le souffrirez, interrompit la gouvernante; ce
n'est pas une chose si extraordinaire que vous vous l'imaginez. Cela
arrive tous les jours, et plût au ciel que toutes les filles qui
reçoivent de pareilles visites eussent des intentions aussi bonnes
que les vôtres! D'ailleurs, qu'avez-vous à craindre? ne serai-je pas
avec vous?--Si mon père venait nous surprendre? reprit
Léonor.--Soyez en repos là-dessus, répartit la dame Marcelle. «Votre
père a l'esprit tranquille sur votre conduite; il connaît ma
fidélité; il a une entière confiance en moi.» Léonor, si vivement
poussée par la duègne, et pressée en secret par son amour, ne put
résister plus longtemps; elle consentit à ce qu'on lui proposait.

«Le comte en fut bientôt informé. Il en eut tant de joie, qu'il
donna sur-le-champ à son agente cinq cents pistoles, avec une bague
de pareille valeur. La dame Marcelle, voyant qu'il tenait si bien sa
parole, ne voulut pas être moins exacte à tenir la sienne. Dès la
nuit suivante, quand elle jugea que tout le monde reposait au logis,
elle attacha à un balcon une échelle de soie que le comte lui avait
donnée, et fit entrer par là ce seigneur dans l'appartement de sa
maîtresse.

«Cependant cette jeune personne s'abandonnait à des réflexions qui
l'agitaient vivement. Quelque penchant qu'elle eût pour Belflor, et
malgré tout ce que pouvait lui dire sa gouvernante, elle se
reprochait d'avoir eu la facilité de consentir à une visite qui
blessait son devoir. La pureté de ses intentions ne la rassurait
point. Recevoir la nuit dans sa chambre un homme qui n'avait pas
l'aveu de son père, et dont elle ignorait même les véritables
sentiments, lui paraissait une démarche non-seulement criminelle,
mais digne encore des mépris de son amant. Cette dernière pensée
faisait sa plus grande peine, et elle en était fort occupée lorsque
le comte entra.

«Il se jeta d'abord à ses genoux, pour la remercier de la faveur
qu'elle lui faisait. Il parut pénétré d'amour et de reconnaissance,
et il l'assura qu'il était dans le dessein de l'épouser; néanmoins,
comme il ne s'étendait pas là-dessus autant qu'elle l'aurait
souhaité: «Comte, lui dit-elle, je veux bien croire que vous n'avez
pas d'autres vues que celles-là; mais, quelques assurances que vous
m'en puissiez donner, elles me seront toujours suspectes, jusqu'à ce
qu'elles soient autorisées du consentement de mon père.--Madame,
répondit Belflor, il y a longtemps que je l'aurais demandé, si je
n'eusse pas craint de l'obtenir aux dépens de votre repos.--Je ne
vous reproche point de n'avoir pas encore fait cette démarche,
reprit Léonor: j'approuve même sur cela votre délicatesse; mais rien
ne vous retient plus, et il faut que vous parliez au plus tôt à don
Luis, ou bien résolvez-vous à ne me revoir jamais.

«--Hé! pourquoi, répliqua-t-il, ne vous verrais-je plus, belle
Léonor? Que vous êtes peu sensible aux douceurs de l'amour! Si vous
saviez aussi bien aimer que moi, vous vous feriez un plaisir de
recevoir secrètement mes soins, et d'en dérober, du moins pour
quelque temps, la connaissance à votre père. Que ce commerce
mystérieux a de charmes pour deux coeurs étroitement liés!--Il en
pourrait avoir pour vous, dit Léonor; mais il n'aurait pour moi que
des peines. Ce raffinement de tendresse ne convient point à une
fille qui a de la vertu. Ne me vantez plus les délices de ce
commerce coupable. Si vous m'estimiez, vous ne me l'auriez pas
proposé; et si vos intentions sont telles que vous voulez me le
persuader, vous devez au fond de votre âme me reprocher de ne m'en
être pas offensée. Mais, hélas! ajouta-t-elle, en laissant échapper
quelques pleurs, c'est à ma seule faiblesse que je dois imputer cet
outrage; je m'en suis rendue digne en faisant ce que je fais pour
vous.

«--Adorable Léonor, s'écria le comte, c'est vous qui me faites une
mortelle injure! votre vertu trop scrupuleuse prend de fausses
alarmes. Quoi! parce que j'ai été assez heureux pour vous rendre
favorable à mon amour, vous craignez que je ne cesse de vous
estimer? quelle injustice! non, Madame, je connais tout le prix de
vos bontés: elles ne peuvent vous ôter mon estime, et je suis prêt à
faire ce que vous exigez de moi. Je parlerai dès demain au seigneur
don Luis; je ferai tout mon possible pour qu'il consente à mon
bonheur; mais, je ne vous le cèle point, j'y vois peu
d'apparence.--Que dites-vous! reprit Léonor avec une extrême
surprise; mon père pourra-t-il ne pas agréer la recherche d'un homme
qui tient le rang que vous tenez à la cour?

«--Eh! c'est ce même rang, répartit Belflor, qui me fait craindre
ses refus. Ce discours vous surprend: vous allez cesser de vous
étonner.

«Il y a quelques jours, poursuivit-il, que le roi me déclara qu'il
voulait me marier. Il ne m'a point nommé la dame qu'il me destine;
il m'a seulement fait comprendre que c'est un des premiers partis de
la cour, et qu'il a ce mariage fort à coeur. Comme j'ignorais quels
pouvaient être vos sentiments pour moi, car vous savez bien que
votre rigueur ne m'a pas permis jusqu'ici de les démêler, je ne lui
ai laissé voir aucune répugnance à suivre ses volontés. Après cela
jugez, Madame, si don Luis voudra se mettre au hasard de s'attirer
la colère du roi en m'acceptant pour gendre.

«--Non, sans doute, dit Léonor; je connais mon père. Quelque
avantageuse que soit pour lui votre alliance, il aimera mieux y
renoncer que de s'exposer à déplaire au roi. Mais quand mon père ne
s'opposerait point à notre union, nous n'en serions pas plus
heureux; car, enfin, comte, comment pourriez-vous me donner une main
que le roi veut engager ailleurs?--Madame, répondit Belflor, je vous
avouerai de bonne foi que je suis dans un assez grand embarras de ce
côté-là. J'espère néanmoins qu'en tenant une conduite délicate avec
le roi, je ménagerai si bien son esprit, et l'amitié qu'il a pour
moi, que je trouverai moyen d'éviter le malheur qui me menace. Vous
pourriez même, belle Léonor, m'aider en cela, si vous me jugiez
digne de m'attacher à vous.--Eh! de quelle manière, dit-elle,
puis-je contribuer à rompre le mariage que le roi vous a
proposé?--Ah! Madame, répliqua-t-il d'un air passionné, si vous
vouliez recevoir ma foi, je saurais bien me conserver à vous sans
que ce prince m'en pût savoir mauvais gré.

«Permettez, charmante Léonor, ajouta-t-il en se jetant à ses genoux,
permettez que je vous épouse en présence de la dame Marcelle; c'est
un témoin qui répondra de la sainteté de notre engagement. Par là,
je me déroberai sans peine aux tristes noeuds dont on veut me lier;
car si après cela le roi me presse d'accepter la dame qu'il me
destine, je me jetterai aux pieds de ce monarque: je lui dirai que
je vous aimais depuis longtemps, et que je vous ai secrètement
épousée. Quelque envie qu'il puisse avoir de me marier avec une
autre, il est trop bon pour vouloir m'arracher à ce que j'adore, et
trop juste pour faire cet affront à votre famille.

«Que pensez-vous, sage Marcelle, ajouta-t-il en se tournant vers la
gouvernante, que pensez-vous de ce projet que l'amour vient de
m'inspirer?--J'en suis charmée, dit la dame Marcelle; il faut avouer
que l'amour est bien ingénieux!--Et vous, adorable Léonor, reprit le
comte, qu'en dites-vous? votre esprit, toujours armé de défiance,
refusera-t-il de l'approuver?--Non, répondit Léonor, pourvu que vous
y fassiez entrer mon père; je ne doute pas qu'il n'y souscrive, dès
que vous l'en aurez instruit.

«--Il faut bien se garder de lui faire cette confidence, interrompit
en cet endroit l'abominable duègne; vous ne connaissez pas le
seigneur don Luis: il est trop délicat sur les matières d'honneur
pour se prêter à de mystérieuses amours. La proposition d'un mariage
secret l'offensera; d'ailleurs, sa prudence ne manquera pas de lui
faire appréhender les suites d'une union qui lui paraîtra choquer
les desseins du roi. Par cette démarche indiscrète, vous lui
donnerez des soupçons; ses yeux seront incessamment ouverts sur
toutes nos actions, et il vous ôtera tous les moyens de vous voir.

«--J'en mourrais de douleur! s'écria notre courtisan. Mais, madame
Marcelle, poursuivit-il en affectant un air chagrin, croyez-vous
effectivement que don Luis rejette la proposition d'un hymen
clandestin?--N'en doutez nullement, répondit la gouvernante; mais je
veux qu'il l'accepte: régulier et scrupuleux comme il est, il ne
consentira point que l'on supprime les cérémonies de l'église; et si
on les pratique dans votre mariage, la chose sera bientôt divulguée.

«--Ah! ma chère Léonor, dit alors le comte, en serrant tendrement la
main de sa maîtresse entre les siennes, faut-il, pour satisfaire une
vaine opinion de bienséance, nous exposer à l'affreux péril de nous
voir séparés pour jamais? Vous n'avez besoin que de vous-même pour
vous donner à moi. L'aveu d'un père vous épargnerait peut-être
quelques peines d'esprit; mais, puisque la dame Marcelle nous a
prouvé l'impossibilité de l'obtenir, rendez-vous à mes innocents
désirs. Recevez mon coeur et ma main; et lorsqu'il sera temps
d'informer don Luis de notre engagement, nous lui apprendrons les
raisons que nous avons eues de le lui cacher.--Hé bien! comte, dit
Léonor, je consens que vous ne parliez pas si tôt à mon père. Sondez
auparavant l'esprit du roi; avant que je reçoive en secret votre
main, parlez à ce prince; dites-lui, s'il le faut, que vous m'avez
secrètement épousée: tâchons par cette fausse confidence.....--Oh!
pour cela, non, Madame, répartit Belflor; je suis trop ennemi du
mensonge pour oser soutenir cette feinte; je ne puis me trahir
jusque-là. De plus, tel est le caractère du roi, que, s'il venait à
découvrir que je l'eusse trompé, il ne me le pardonnerait de sa
vie.»

«Je ne finirais point, seigneur don Cléofas, continua le diable, si
je vous répétais mot pour mot tout ce que Belflor dit pour séduire
cette jeune personne. Je vous dirai seulement qu'il lui tint tous
les discours passionnés que je souffle aux hommes en pareille
occasion; mais il eut beau jurer qu'il confirmerait publiquement, le
plus tôt qu'il lui serait possible, la foi qu'il lui donnait en
particulier; il eut beau prendre le ciel à témoin de ses serments;
il ne put triompher de la vertu de Léonor, et le jour qui était prêt
à paraître l'obligea malgré lui à se retirer.

«Le lendemain la duègne, croyant qu'il y allait de son honneur, ou,
pour mieux dire, de son intérêt de ne point abandonner son
entreprise, dit à la fille de don Luis: «Léonor, je ne sais plus
quel discours je dois vous tenir; je vous vois révoltée contre la
passion du comte, comme s'il n'avait pour objet qu'une simple
galanterie. N'auriez-vous point remarqué en sa personne quelque
chose qui vous en eût dégoûtée?--Non, ma bonne, lui répondit Léonor;
il ne m'a jamais paru plus aimable, et son entretien m'a fait
apercevoir en lui de nouveaux charmes.--Si cela est, reprit la
gouvernante, je ne vous comprends pas. Vous êtes prévenue pour lui
d'une inclination violente, et vous refusez de souscrire à une chose
dont on vous a représenté la nécessité?

«--Ma bonne, répliqua la fille de don Luis, vous avez plus de
prudence et plus d'expérience que moi; mais avez-vous bien pensé aux
suites que peut avoir un mariage contracté sans l'aveu de mon
père?--Oui, oui, répondit la duègne, j'ai fait là-dessus toutes les
réflexions nécessaires, et je suis fâchée que vous vous opposiez
avec tant d'opiniâtreté au brillant établissement que la Fortune
vous présente. Prenez garde que votre obstination ne fatigue et ne
rebute votre amant. Craignez qu'il n'ouvre les yeux sur l'intérêt de
sa fortune, que la violence de sa passion lui fait négliger.
Puisqu'il veut vous donner sa foi, recevez-la sans balancer. Sa
parole le lie: il n'y a rien de plus sacré pour un homme d'honneur;
d'ailleurs, je suis témoin qu'il vous reconnaît pour sa femme; ne
savez-vous pas qu'un témoignage tel que le mien suffit pour faire
condamner en justice un amant qui oserait se parjurer?»

«Ce fut par de semblables discours que la perfide Marcelle ébranla
Léonor, qui, se laissant étourdir sur le péril qui la menaçait,
s'abandonna de bonne foi, quelques jours après, aux mauvaises
intentions du comte. La duègne l'introduisait toutes les nuits par
le balcon dans l'appartement de sa maîtresse, et le faisait sortir
avant le jour.

«Une nuit qu'elle l'avait averti un peu plus tard qu'à l'ordinaire
de se retirer, et que déjà l'aurore commençait à percer l'obscurité,
il se mit brusquement en devoir de se couler dans la rue; mais par
malheur il prit si mal ses mesures, qu'il tomba par terre assez
rudement.

«Don Luis de Cespédes, qui était couché dans l'appartement au-dessus
de sa fille, et qui s'était levé ce jour-là de très grand matin,
pour travailler à quelques affaires pressantes, entendit le bruit de
cette chute. Il ouvrit sa fenêtre pour voir ce que c'était. Il
aperçut un homme qui achevait de se relever avec beaucoup de peine,
et la dame Marcelle sur le balcon, occupée à détacher l'échelle de
soie, dont le comte ne s'était pas si bien servi pour descendre que
pour monter. Il se frotta les yeux, et prit d'abord ce spectacle
pour une illusion; mais après l'avoir bien considéré, il jugea qu'il
n'y avait rien de plus réel, et que la clarté du jour, toute faible
qu'elle était encore, ne lui découvrait que trop sa honte.

«Troublé de cette fatale vue, transporté d'une juste colère, il
descend en robe de chambre dans l'appartement de Léonor, tenant son
épée d'une main et une bougie de l'autre. Il la cherche, elle et sa
gouvernante, pour les sacrifier à son ressentiment. Il frappe à la
porte de leur chambre, ordonne d'ouvrir: elles reconnaissent sa
voix; elles obéissent en tremblant. Il entre d'un air furieux, et,
montrant son épée nue à leurs yeux éperdus: «Je viens, dit-il, laver
dans le sang d'une infâme l'affront qu'elle fait à son père, et
punir en même temps la lâche gouvernante qui trahit ma confiance.»

«Elles se jetèrent à genoux devant lui l'une et l'autre, et la
duègne prenant la parole: «Seigneur, dit-elle, avant que nous
recevions le châtiment que vous nous préparez, daignez m'écouter un
moment.--Hé bien! malheureuse, répliqua le vieillard, je consens de
suspendre ma vengeance pour un instant; parle, apprends-moi toutes
les circonstances de mon malheur; mais que dis-je? toutes les
circonstances! je n'en ignore qu'une: c'est le nom du téméraire qui
déshonore ma famille.--Seigneur, reprit la dame Marcelle, le comte
de Belflor est le cavalier dont il s'agit.--Le comte de Belflor!
s'écria don Luis. Où a-t-il vu ma fille? par quelles voies l'a-t-il
séduite? ne me cache rien.--Seigneur, répartit la gouvernante, je
vais vous faire ce récit avec toute la sincérité dont je suis
capable.»

«Alors elle lui débita avec un art infini tous les discours qu'elle
avait fait accroire à Léonor que le comte lui avait tenus: elle le
peignit avec les plus belles couleurs: c'était un amant tendre,
délicat et sincère. Comme elle ne pouvait s'écarter de la vérité au
dénoument, elle fut obligée de la dire; mais elle s'étendit sur les
raisons que l'on avait eues de faire, à son insu, ce mariage secret,
et elle leur donna un si bon tour, qu'elle apaisa la fureur de don
Luis. Elle s'en aperçut bien; et pour achever d'adoucir le
vieillard: «Seigneur, lui dit-elle, voilà ce que vous vouliez
savoir. Punissez-nous présentement; plongez votre épée dans le sein
de Léonor. Mais qu'est-ce que je dis? Léonor est innocente, elle n'a
fait que suivre les conseils d'une personne que vous avez chargée de
sa conduite; c'est à moi seule que vos coups doivent s'adresser;
c'est moi qui ai introduit le comte dans l'appartement de votre
fille; c'est moi qui ai formé les noeuds qui les lient. J'ai fermé
les yeux sur ce qu'il y avait d'irrégulier dans un engagement que
vous n'autorisiez pas, pour vous assurer un gendre dont vous savez
que la faveur est le canal par où coulent aujourd'hui toutes les
grâces de la cour; je n'ai envisagé que le bonheur de Léonor, et
l'avantage que votre famille pourrait tirer d'une si belle alliance;
l'excès de mon zèle m'a fait trahir mon devoir.»

«Pendant que l'artificieuse Marcelle parlait ainsi, sa maîtresse ne
s'épargnait point à pleurer; et elle fit paraître une si vive
douleur, que le bon vieillard n'y put résister. Il en fut attendri;
sa colère se changea en compassion; il laissa tomber son épée, et
dépouillant l'air d'un père irrité: «Ah! ma fille, s'écria-t-il les
larmes aux yeux, que l'amour est une passion funeste! hélas! vous ne
savez pas toutes les raisons que vous avez de vous affliger; la
honte seule que vous cause la présence d'un père qui vous surprend
excite vos pleurs en ce moment. Vous ne prévoyez pas encore tous les
sujets de douleur que votre amant vous prépare peut-être. Et vous,
imprudente Marcelle, qu'avez-vous fait? dans quel précipice nous
jette votre zèle indiscret pour ma famille! j'avoue que l'alliance
d'un homme tel que le comte a pu vous éblouir, et c'est ce qui vous
sauve dans mon esprit; mais, malheureuse que vous êtes, ne
fallait-il pas vous défier d'un amant de ce caractère? Plus il a de
crédit et de faveur, plus vous deviez être en garde contre lui. S'il
ne se fait pas un scrupule de manquer de foi à Léonor, quel parti
faudra-t-il que je prenne? Implorerai-je le secours des lois? une
personne de son rang saura bien se mettre à l'abri de leur sévérité.
Je veux bien que, fidèle à ses serments, il ait envie de tenir
parole à ma fille: si le roi, comme il vous l'a dit, a dessein de
lui faire épouser une autre dame, il est à craindre que ce prince ne
l'y oblige par son autorité.

«--Oh! pour l'y obliger, seigneur, interrompit Léonor, ce n'est pas
ce qui doit nous alarmer. Le comte nous a bien assuré que le roi ne
fera pas une si grande violence à ses sentiments.--J'en suis
persuadée, dit la dame Marcelle: outre que ce monarque aime trop son
favori pour exercer sur lui cette tyrannie, il est trop généreux
pour vouloir causer un déplaisir mortel au vaillant don Luis de
Cespédes, qui a donné tous ses beaux jours au service de l'État.

«--Fasse le ciel, reprit le vieillard en soupirant, que mes craintes
soient vaines! je vais chez le comte lui demander un éclaircissement
là-dessus; les yeux d'un père sont pénétrants: je verrai jusqu'au
fond de son âme; si je le trouve dans la disposition que je
souhaite, je vous pardonnerai le passé; mais, ajouta-t-il d'un ton
plus ferme, si dans ses discours je démêle un coeur perfide, vous
irez toutes deux dans une retraite pleurer votre imprudence le reste
de vos jours.» A ces mots, il ramassa son épée, et, les laissant se
remettre de la frayeur qu'il leur avait causée, il remonta dans son
appartement pour s'habiller.»

Asmodée, en cet endroit de son récit, fut interrompu par l'écolier,
qui lui dit: «Quelque intéressante que soit l'histoire que vous me
racontez, une chose que j'aperçois m'empêche de vous écouter aussi
attentivement que je le voudrais. Je découvre dans une maison une
femme qui me paraît gentille, entre un jeune homme et un vieillard.
Ils boivent tous trois apparemment des liqueurs exquises; et tandis
que le cavalier suranné embrasse la dame, la friponne par derrière
donne une de ses mains à baiser au jeune homme, qui sans doute est
son galant.--Tout au contraire, répondit le boiteux, c'est son mari,
et l'autre son amant. Ce vieillard est un homme de conséquence; un
commandeur de l'ordre militaire de Calatrava. Il se ruine pour cette
femme, dont l'époux a une petite charge à la cour: elle fait des
caresses par intérêt à son vieux soupirant, et des infidélités en
faveur de son mari, par inclination.

--Ce tableau est joli, répliqua Zambullo. L'époux ne serait-il pas
Français?--Non, répartit le diable, il est espagnol. Oh! la bonne
ville de Madrid ne laisse pas d'avoir aussi dans ses murs des maris
débonnaires; mais ils n'y fourmillent pas comme dans celle de Paris,
qui, sans contredit, est la cité du monde la plus fertile en pareils
habitants.--Pardon, seigneur Asmodée, dit don Cléofas, si j'ai coupé
le fil de l'histoire de Léonor: continuez-la, je vous prie; elle
m'attache infiniment; j'y trouve des nuances de séduction qui
m'enlèvent.» Le démon la reprit ainsi.




CHAPITRE V

_Suite et conclusion des amours du comte de Belflor._


Don Luis sortit de bon matin, et se rendit chez le comte, qui, ne
croyant pas avoir été découvert, fut surpris de cette visite. Il
alla au-devant du vieillard, et après l'avoir accablé d'embrassades:
«Que j'ai de joie, dit-il, de voir ici le seigneur don Luis!
viendrait-il m'offrir l'occasion de le servir?--Seigneur, lui
répondit don Luis, ordonnez, s'il vous plaît, que nous soyons
seuls.»

«Belflor fit ce qu'il souhaitait. Ils s'assirent tous deux; et le
vieillard prenant la parole: «Seigneur, dit-il, mon bonheur et mon
repos ont besoin d'un éclaircissement que je viens vous demander. Je
vous ai vu ce matin sortir de l'appartement de Léonor. Elle m'a tout
avoué: elle m'a dit....--Elle vous a dit que je l'aime, interrompit
le comte, pour éluder un discours qu'il ne voulait pas entendre;
mais elle ne vous a que faiblement exprimé tout ce que je sens pour
elle; j'en suis enchanté; c'est une fille tout adorable; esprit,
beauté, vertu, rien ne lui manque. On m'a dit que vous avez aussi un
fils qui achève ses études à Alcala: ressemble-t-il à sa soeur? S'il
en a la beauté, et pour peu qu'il tienne de vous d'ailleurs, ce doit
être un cavalier parfait; je meurs d'envie de le voir, et je vous
offre tout mon crédit pour lui.

«--Je vous suis redevable de cette offre, dit gravement don Luis;
mais venons à ce que....--Il faut le mettre incessamment dans le
service, interrompit encore le comte; je me charge de sa fortune: il
ne vieillira point dans la classe des officiers subalternes; c'est
de quoi je puis vous assurer.--Répondez-moi, comte, reprit
brusquement le vieillard, et cessez de me couper la parole.
Avez-vous dessein ou non de tenir la promesse......?--Oui, sans
doute, interrompit Belflor pour la troisième fois, je tiendrai la
promesse que je vous fais d'appuyer votre fils de toute ma faveur:
comptez sur moi, je suis homme réel.--C'en est trop, comte, s'écria
Cespédes en se levant: après avoir séduit ma fille, vous osez encore
m'insulter! mais je suis noble, et l'offense que vous me faites ne
demeurera pas impunie.» En achevant ces mots, il se retira chez lui,
le coeur plein de ressentiment, et roulant dans son esprit mille
projets de vengeance.

«Dès qu'il y fut arrivé, il dit avec beaucoup d'agitation à Léonor
et à la dame Marcelle: «Ce n'était pas sans raison que le comte
m'était suspect; c'est un traître dont je veux me venger. Pour vous,
dès demain vous entrerez toutes deux dans un couvent; vous n'avez
qu'à vous y préparer; et rendez grâce au ciel que ma colère se borne
à ce châtiment.» En disant cela, il alla s'enfermer dans son
cabinet, pour penser mûrement au parti qu'il avait à prendre dans
une conjoncture aussi délicate.

«Quelle fut la douleur de Léonor, quand elle eut entendu dire que
Belflor était perfide! Elle demeura quelque temps immobile; une
pâleur mortelle se répandit sur son visage; ses esprits
l'abandonnèrent, et elle tomba sans mouvement entre les bras de sa
gouvernante, qui crut qu'elle allait expirer. Cette duègne apporta
tous ses soins pour la faire revenir de son évanouissement. Elle y
réussit. Léonor reprit l'usage de ses sens, ouvrit les yeux, et
voyant sa gouvernante empressée à la secourir: «Que vous êtes
barbare! lui dit-elle en poussant un profond soupir; pourquoi
m'avez-vous tirée de l'heureux état où j'étais? je ne sentais pas
l'horreur de ma destinée. Que ne me laissiez-vous mourir! Vous qui
savez toutes les peines qui doivent troubler le repos de ma vie,
pourquoi me la voulez-vous conserver?»

«Marcelle essaya de la consoler, mais ne fit que l'aigrir davantage.
«Tous vos discours sont superflus, s'écria la fille de don Luis; je
ne veux rien écouter: ne perdez pas le temps à combattre mon
désespoir; vous devriez plutôt l'irriter, vous qui m'avez plongée
dans l'abîme affreux où je suis: c'est vous qui m'avez répondu de la
sincérité du comte; sans vous je ne me serais pas livrée à
l'inclination que j'avais pour lui; j'en aurais insensiblement
triomphé: il n'en aurait jamais du moins tiré le moindre avantage.
Mais je ne veux pas, poursuivit-elle, vous imputer mon malheur, et
je n'en accuse que moi: je ne devais pas suivre vos conseils, en
recevant la foi d'un homme sans la participation de mon père.
Quelque glorieuse que fût pour moi la recherche du comte de Belflor,
il fallait le mépriser, plutôt que de le ménager aux dépens de mon
honneur; enfin, je devais me défier de lui, de vous et de moi. Après
avoir été assez faible pour me rendre à ses serments perfides, après
l'affliction que je cause au malheureux don Luis et le déshonneur
que je fais à ma famille, je me déteste moi-même, et, loin de
craindre la retraite dont on me menace, je voudrais aller cacher ma
honte dans le plus horrible séjour.»

«En parlant de cette sorte, elle ne se contentait pas de pleurer
abondamment: elle déchirait ses habits, et s'en prenait à ses beaux
cheveux de l'injustice de son amant. La duègne, pour se conformer à
la douleur de sa maîtresse, n'épargna pas les grimaces: elle laissa
couler quelques pleurs de commande, fit mille imprécations contre
les hommes en général, et en particulier contre Belflor. «Est-il
possible, s'écria-t-elle, que le comte, qui m'a paru plein de
droiture et de probité, soit assez scélérat pour nous avoir trompées
toutes deux! Je ne puis revenir de ma surprise, ou plutôt je ne puis
encore me persuader cela.

«--En effet, dit Léonor, quand je me le représente à mes genoux,
quelle fille ne se serait pas fiée à son air tendre, à ses serments
dont il prenait si hardiment le ciel à témoin, à ses transports qui
se renouvelaient sans cesse? Ses yeux me montraient encore plus
d'amour que sa bouche ne m'en exprimait; en un mot, il paraissait
charmé de ma vue. Non, il ne me trompait point; je ne puis le
penser. Mon père ne lui aura pas parlé peut-être avec assez de
ménagement; ils se seront piqués tous deux, et le comte lui aura
moins répondu en amant qu'en grand seigneur. Mais je me flatte aussi
peut-être! Il faut que je sorte de cette incertitude: je vais écrire
à Belflor, et lui mander que je l'attends ici cette nuit; je veux
qu'il vienne rassurer mon coeur alarmé, ou me confirmer lui-même sa
trahison.»

«La dame Marcelle applaudit à ce dessein: elle conçut même quelque
espérance que le comte, tout ambitieux qu'il était, pourrait bien
être touché des larmes que Léonor répandrait dans cette entrevue, et
se déterminer à l'épouser.

«Pendant ce temps-là, Belflor, débarrassé du bon homme don Luis,
rêvait dans son appartement aux suites que pourrait avoir la
réception qu'il venait de lui faire. Il jugea bien que tous les
Cespédes, irrités de l'injure, songeraient à la venger; mais cela ne
l'inquiétait que faiblement. L'intérêt de son amour l'occupait bien
davantage. Il pensait que Léonor serait mise dans un couvent, ou du
moins qu'elle serait désormais gardée à vue; que selon toutes les
apparences il ne la reverrait plus. Cette pensée l'affligeait, et il
cherchait dans son esprit quelque moyen de prévenir ce malheur,
lorsque son valet de chambre lui apporta une lettre que la dame
Marcelle venait de lui mettre entre les mains; c'était un billet de
Léonor, conçu en ces termes:


_Je dois demain quitter le monde, pour aller m'ensevelir dans une
retraite. Me voir déshonorée, odieuse à ma famille et à moi-même,
c'est l'état déplorable où je suis réduite pour vous avoir écouté.
Je vous attends encore cette nuit. Dans mon désespoir, je cherche de
nouveaux tourments: venez m'avouer que votre coeur n'a point eu de
part aux serments que votre bouche m'a faits, ou venez les justifier
par une conduite qui peut seule adoucir la rigueur de mon destin.
Comme il pourrait y avoir quelque péril dans ce rendez-vous, après
ce qui s'est passé entre vous et mon père, faites-vous accompagner
par un ami. Quoique vous fassiez tout le malheur de ma vie, je sens
que je m'intéresse encore à la vôtre._

    Léonor.

«Le comte lut deux ou trois fois cette lettre, et se représentant la
fille de don Luis dans la situation où elle se dépeignait, il en fut
ému. Il rentra en lui-même: la raison, la probité, l'honneur, dont
sa passion lui avait fait violer toutes les lois, commencèrent à
reprendre sur lui leur empire. Il sentit tout d'un coup dissiper son
aveuglement; et comme un homme sorti d'un violent accès de fièvre
rougit des paroles et des actions extravagantes qui lui sont
échappées, il eut honte de tous les lâches artifices dont il s'était
servi pour contenter ses désirs.

«Qu'ai-je fait, dit-il, malheureux! Quel démon m'a possédé? J'ai
promis d'épouser Léonor: j'en ai pris le ciel à témoin: j'ai feint
que le roi m'avait proposé un parti: mensonge, perfidie, sacrilége,
j'ai tout mis en usage pour corrompre l'innocence. Quelle fureur! ne
valait-il pas mieux employer mes efforts à détruire mon amour, qu'à
le satisfaire par des voies si criminelles? Cependant voilà une
fille de condition séduite; je l'abandonne à la colère de ses
parents que je déshonore avec elle, et je la rends misérable pour
prix de m'avoir rendu heureux: quelle ingratitude! Ne dois-je pas
plutôt réparer l'outrage que je lui fais? Oui, je le dois, et je
veux, en l'épousant, dégager la parole que je lui ai donnée. Qui
pourrait s'opposer à un dessein si juste? ses bontés doivent-elles
me prévenir contre sa vertu? non, je sais combien sa résistance m'a
coûté à vaincre. Elle s'est moins rendue à mes transports qu'à la
foi jurée... Mais d'un autre côté, si je me borne à ce choix, je me
fais un tort considérable. Moi qui puis aspirer aux plus nobles et
aux plus riches héritières de l'État, je me contenterai de la fille
d'un simple gentilhomme, qui n'a qu'un bien médiocre! Que
pensera-t-on de moi à la cour? On dira que j'ai fait un mariage
ridicule.»

«Belflor, ainsi partagé entre l'amour et l'ambition, ne savait à
quoi se résoudre; mais quoiqu'il fût encore incertain s'il
épouserait Léonor ou s'il ne l'épouserait point, il ne laissa pas de
se déterminer à l'aller trouver la nuit prochaine, et il chargea son
valet de chambre d'en avertir la dame Marcelle.

«Don Luis, de son côté, passa la journée à songer au rétablissement
de son honneur. La conjoncture lui paraissait fort embarrassante.
Recourir aux lois civiles, c'était rendre son déshonneur public,
outre qu'il craignait, avec grande raison, que la justice ne fût
d'une part et les juges de l'autre: il n'osait pas non plus s'aller
jeter aux pieds du roi. Comme il croyait que ce prince avait dessein
de marier Belflor, il avait peur de faire une démarche inutile; il
ne lui restait donc que la voie des armes, et ce fut à ce parti
qu'il s'arrêta.

«Dans la chaleur de son ressentiment, il fut tenté de faire un appel
au comte; mais, venant à considérer qu'il était trop vieux et trop
faible pour oser se fier à son bras, il aima mieux s'en remettre à
son fils, dont il jugea les coups plus sûrs que les siens. Il envoya
donc un de ses domestiques à Alcala avec une lettre, par laquelle il
mandait à son fils de venir incessamment à Madrid, venger une
offense faite à la famille des Cespédes.

«Ce fils, nommé don Pèdre, est un cavalier de dix-huit ans,
parfaitement bien fait, et si brave, qu'il passe, dans la ville
d'Alcala, pour le plus redoutable écolier de l'université; mais vous
le connaissez, ajouta le diable, et il n'est pas besoin que je
m'étende sur cela.--Il est vrai, dit don Cléofas, qu'il a toute la
valeur et tout le mérite que l'on puisse avoir.

--Ce jeune homme, reprit Asmodée, n'était point alors à Alcala,
comme son père se l'imaginait. Le désir de revoir une dame qu'il
aimait l'avait amené à Madrid. La dernière fois qu'il y était venu
voir sa famille, il avait fait cette conquête au Prado. Il n'en
savait point encore le nom; on avait exigé de lui qu'il ne ferait
aucune démarche pour s'en informer, et il s'était soumis, quoique
avec beaucoup de peine, à cette cruelle nécessité. C'était une fille
de condition qui avait pris de l'amitié pour lui, et qui, croyant
devoir se défier de la discrétion et de la constance d'un écolier,
jugeait à propos de le bien éprouver avant de se faire connaître.

«Il était plus occupé de son inconnue que de la philosophie
d'Aristote, et le peu de chemin qu'il y a d'ici à Alcala était cause
qu'il faisait souvent, comme vous, l'école buissonnière, avec cette
différence, que c'était pour un objet qui le méritait mieux que
votre dona Thomasa. Pour dérober la connaissance de ses amoureux
voyages à don Luis son père, il avait coutume de loger dans une
auberge à l'extrémité de la ville, où il avait soin de se tenir
caché sous un nom emprunté. Il n'en sortait que le matin à certaine
heure, qu'il lui fallait aller à une maison où la dame qui lui
faisait si mal faire ses études avait la bonté de se rendre,
accompagnée d'une femme de chambre. Il demeurait donc enfermé dans
son auberge pendant le reste du jour; mais, en récompense, dès que
la nuit était venue, il se promenait partout dans la ville.

«Il arriva qu'une nuit, comme il traversait une rue détournée, il
entendit des voix et des instruments qui lui parurent dignes de son
attention. Il s'arrêta pour les écouter: c'était une sérénade; le
cavalier qui la donnait était ivre et naturellement brutal. Il n'eut
pas si tôt aperçu notre écolier, qu'il vint à lui avec
précipitation, et sans autre compliment: «Ami, lui dit-il d'un ton
brusque, passez votre chemin: les gens curieux sont ici fort mal
reçus.--«Je pourrais me retirer, répondit don Pèdre choqué de ces
paroles, si vous m'en aviez prié de meilleure grâce; mais je veux
demeurer pour vous apprendre à parler.--Voyons donc, reprit le
maître du concert, en tirant son épée, qui de nous deux cédera la
place à l'autre.»

«Don Pèdre mit aussi l'épée à la main, et ils commencèrent à se
battre. Quoique le maître de la sérénade s'en acquittât avec assez
d'adresse, il ne put parer un coup mortel qui lui fut porté, et il
tomba sur le carreau. Tous les acteurs du concert, qui avaient déjà
quitté leurs instruments et tiré leurs épées pour accourir à son
secours, s'avancèrent pour le venger. Ils attaquèrent tous ensemble
don Pèdre, qui, dans cette occasion, montra ce qu'il savait faire.
Outre qu'il parait avec une agilité surprenante toutes les bottes
qu'on lui portait, il en poussait de furieuses, et occupait à la
fois tous ses ennemis.

«Cependant ils étaient si opiniâtres et en si grand nombre, que,
tout habile escrimeur qu'il était, il n'aurait pu éviter sa perte,
si le comte de Belflor, qui passait alors par cette rue, n'eût pris
sa défense. Le comte avait du coeur et beaucoup de générosité: il ne
put voir tant de gens armés contre un seul homme sans s'intéresser
pour lui. Il tira son épée, et, courant se ranger auprès de don
Pèdre, il poussa si vivement avec lui les acteurs de la sérénade,
qu'ils s'enfuirent tous, les uns blessés, et les autres de peur de
l'être.

«Après leur retraite, l'écolier voulut remercier le comte du secours
qu'il en avait reçu; mais Belflor l'interrompit: «Laissons là ces
discours, lui dit-il; n'êtes-vous point blessé?--Non, répondit don
Pèdre.--Eloignons-nous d'ici, reprit le comte: je vois que vous avez
tué un homme; il est dangereux de vous arrêter plus longtemps dans
cette rue: la justice vous y pourrait surprendre.» Ils marchèrent
aussitôt à grands pas, gagnèrent une autre rue, et quand ils furent
loin de celle où s'était donné le combat, ils s'arrêtèrent.

«Don Pèdre, poussé par les mouvements d'une juste reconnaissance,
pria le comte de ne lui pas cacher le nom du cavalier à qui il avait
tant d'obligation. Belflor ne lui fit aucune difficulté de le lui
apprendre, et il lui demanda aussi le sien; mais l'écolier, ne
voulant pas se faire connaître, répondit qu'il s'appelait don Juan
de Matos, et l'assura qu'il se souviendrait éternellement de ce
qu'il avait fait pour lui.

«Je veux, lui dit le comte, vous offrir dès cette nuit une occasion
de vous acquitter envers moi. J'ai un rendez-vous qui n'est pas sans
péril; j'allais chercher un ami pour m'y accompagner: je connais
votre valeur; puis-je vous proposer, don Juan, de venir avec
moi?--Ce doute m'outrage, répartit l'écolier; je ne saurais faire un
meilleur usage de la vie que vous m'avez conservée, que de l'exposer
pour vous. Partons, je suis prêt à vous suivre.» Ainsi Belflor
conduisit lui-même don Pèdre à la maison de don Luis, et ils
entrèrent tous deux par le balcon dans l'appartement de Léonor.»

«Don Cléofas, en cet endroit, interrompit le diable: «Seigneur
Asmodée, lui dit-il, comment est-il possible que don Pèdre ne
reconnût point la maison de son père?--Il n'avait garde de la
reconnaître, répondit le démon; c'était une nouvelle demeure: don
Luis avait changé de quartier, et logeait dans cette maison depuis
huit jours, ce que don Pèdre ne savait pas: c'est ce que j'allais
vous dire lorsque vous m'avez interrompu. Vous êtes trop vif: vous
avez la mauvaise habitude de couper la parole aux gens:
corrigez-vous de ce défaut-là.

«Don Pèdre, continua le boiteux, ne croyait donc pas être chez son
père: il ne s'aperçut pas non plus que la personne qui les
introduisait était la dame Marcelle, puisqu'elle les reçut sans
lumière dans une antichambre, où Belflor pria son compagnon de
rester, pendant qu'il serait dans la chambre de sa dame. L'écolier y
consentit, et s'assit sur une chaise, l'épée nue à la main, de peur
de surprise. Il se mit à rêver aux faveurs dont il jugea que l'amour
allait combler Belflor, et il souhaitait d'être aussi heureux que
lui: quoiqu'il ne fût pas maltraité de sa dame inconnue, elle
n'avait pas encore pour lui toutes les bontés que Léonor avait pour
le comte.

«Pendant qu'il faisait là-dessus toutes les réflexions que peut
faire un amant passionné, il entendit qu'on essayait doucement
d'ouvrir une porte qui n'était pas celle des amants, et il vit
paraître de la lumière par le trou de la serrure. Il se leva
brusquement, s'avança vers la porte qui s'ouvrit, et présenta la
pointe de son épée à son père: car c'était lui qui venait dans
l'appartement de Léonor pour voir si le comte n'y serait point. Le
bonhomme ne croyait pas, après ce qui s'était passé, que sa fille et
Marcelle eussent osé le recevoir encore; c'est ce qui l'avait
empêché de les faire coucher dans un autre appartement: il s'était
toutefois avisé de penser que, devant entrer le lendemain dans un
couvent, elles auraient peut-être voulu l'entretenir pour la
dernière fois.

«Qui que tu sois, lui dit l'écolier, n'entre point ici, ou bien il
t'en coûtera la vie.» A ces mots, don Luis envisage don Pèdre, qui
de son côté le regarde avec attention. Ils se reconnaissent. «Ah!
mon fils, s'écrie le vieillard, avec quelle impatience je vous
attendais! Pourquoi ne m'avez-vous pas fait avertir de votre
arrivée? Craigniez-vous de troubler mon repos? Hélas! je n'en puis
prendre dans la cruelle situation où je me trouve!--O mon père! dit
don Pèdre tout éperdu, est-ce vous que je vois? mes yeux ne sont-ils
point déçus par une trompeuse ressemblance?--D'où vient cet
étonnement, reprit don Luis? N'êtes-vous pas chez votre père? ne
vous ai-je pas mandé que je demeure dans cette maison depuis huit
jours?--Juste ciel, répliqua l'écolier, qu'est-ce que j'entends? je
suis donc ici dans l'appartement de ma soeur?»

«Comme il achevait ces paroles, le comte, qui avait entendu du
bruit, et qui crut qu'on attaquait son escorte, sortit l'épée à la
main de la chambre de Léonor. Dès que le vieillard l'aperçut, il
devint furieux, et, le montrant à son fils: «Voilà, s'écria-t-il,
l'audacieux qui a ravi mon repos, et porté à notre honneur une
mortelle atteinte. Vengeons-nous. Hâtons-nous de punir ce traître.»
En disant cela, il tira son épée, qu'il avait sous sa robe de
chambre, et voulut attaquer Belflor; mais don Pèdre le retint.
«Arrêtez, mon père, lui dit-il; modérez, je vous prie, les
transports de votre colère...--Quel est votre dessein, mon fils?
répondit le vieillard; vous retenez mon bras! vous croyez sans doute
qu'il manque de force pour nous venger. Hé bien! tirez donc raison
vous-même de l'offense qu'on nous a faite; aussi bien est-ce pour
cela que je vous ai mandé de revenir à Madrid. Si vous périssez, je
prendrai votre place; il faut que le comte tombe sous nos coups, ou
qu'il nous ôte à tous deux la vie, après nous avoir ôté l'honneur.

«--Mon père, reprit don Pèdre, je ne puis accorder à votre
impatience ce qu'elle attend de moi. Bien loin d'attenter à la vie
du comte, je ne suis venu ici que pour la défendre. Ma parole y est
engagée; mon honneur le demande. Sortons, comte, poursuivit-il en
s'adressant à Belflor.--Ah! lâche, interrompit don Luis, en
regardant don Pèdre d'un oeil irrité, tu t'opposes toi-même à une
vengeance qui devrait t'occuper tout entier! Mon fils, mon propre
fils est d'intelligence avec le perfide qui a suborné ma fille! mais
n'espère pas tromper mon ressentiment; je vais appeler tous mes
domestiques; je veux qu'ils me vengent de sa trahison et de ta
lâcheté.

«--Seigneur, répliqua don Pèdre, rendez plus de justice à votre
fils; cessez de le traiter de lâche; il ne mérite point ce nom
odieux. Le comte m'a sauvé la vie cette nuit. Il m'a proposé, sans
me connaître, de l'accompagner à son rendez-vous. Je me suis offert
à partager les périls qu'il y pouvait courir, sans savoir que ma
reconnaissance engageait imprudemment mon bras contre l'honneur de
ma famille. Ma parole m'oblige donc à défendre ici ses jours: par-là
je m'acquitte envers lui; mais je ne ressens pas moins vivement que
vous l'injure qu'il nous a faite, et dès demain vous me verrez
chercher à répandre son sang avec autant d'ardeur que vous m'en
voyez aujourd'hui à le conserver.»

«Le comte, qui n'avait point parlé jusque-là tant il avait été
frappé du merveilleux de cette aventure, prit alors la parole: «Vous
pourriez, dit-il à l'écolier, assez mal venger cette injure par la
voie des armes: je veux vous offrir un moyen plus sûr de rétablir
votre honneur. Je vous avouerai que jusqu'à ce jour je n'ai pas eu
dessein d'épouser Léonor; mais ce matin j'ai reçu de sa part une
lettre qui m'a touché, et ses pleurs viennent d'achever l'ouvrage;
le bonheur d'être son époux fait à présent ma plus chère envie.--Si
le roi vous destine une autre femme, dit don Luis, comment vous
dispenserez-vous...?--Le roi ne m'a proposé aucun parti, interrompit
Belflor en rougissant. Pardonnez, de grâce, cette fable à un homme
dont la raison était troublée par l'amour. C'est un crime que la
violence de ma passion m'a fait commettre, et que j'expie en vous
l'avouant.

«--Seigneur, reprit le vieillard, après cet aveu qui sied bien à un
grand coeur, je ne doute plus de votre sincérité: je vois que vous
voulez en effet réparer l'affront que nous avons reçu; ma colère
cède aux assurances que vous m'en donnez: souffrez que j'oublie mon
ressentiment dans vos bras.» En achevant ces mots, il s'approcha du
comte, qui s'était avancé pour le prévenir. Ils s'embrassèrent tous
deux à plusieurs reprises; ensuite Belflor, se tournant vers don
Pèdre: «Et vous, faux don Juan, lui dit-il, vous qui avez déjà gagné
mon estime par une valeur incomparable et par des sentiments
généreux, venez, que je vous voue une amitié de frère.» En disant
cela, il embrassa don Pèdre, qui reçut ses embrassements d'un air
soumis et respectueux, et lui répondit: «Seigneur, en me promettant
une amitié si précieuse, vous acquérez la mienne. Comptez sur un
homme qui vous sera dévoué jusqu'au dernier moment de sa vie.»

«Pendant que ces cavaliers tenaient de semblables discours, Léonor,
qui était à la porte de sa chambre, ne perdait pas un mot de tout ce
que l'on disait. Elle avait d'abord été tentée de se montrer et de
s'aller jeter au milieu des épées, sans savoir pourquoi. Marcelle
l'en avait empêchée; mais lorsque cette adroite duègne vit que les
affaires se terminaient à l'amiable, elle jugea que la présence de
sa maîtresse et la sienne ne gâteraient rien. C'est pourquoi elles
parurent toutes deux le mouchoir à la main, et coururent en pleurant
se prosterner devant don Luis. Elles craignaient, avec raison,
qu'après les avoir surprises la nuit dernière, il ne leur sût
mauvais gré de la récidive; mais il fit relever Léonor, et lui dit:
«Ma fille, essuyez vos larmes, je ne vous ferai point de nouveaux
reproches; puisque votre amant veut garder la foi qu'il vous a
jurée, je consens d'oublier le passé.

«--Oui, seigneur don Luis, dit le comte, j'épouserai Léonor; et pour
réparer encore mieux l'offense que je vous ai faite, pour vous
donner une satisfaction plus entière, et à votre fils un gage de
l'amitié que je lui ai vouée, je lui offre ma soeur Eugénie.--Ah!
seigneur, s'écria don Luis avec transport, que je suis sensible à
l'honneur que vous faites à mon fils! Quel père fut jamais plus
content? Vous me donnez autant de joie que vous m'avez causé de
douleur.»

«Si le vieillard parut charmé de l'offre du comte, il n'en fut pas
de même de don Pèdre: comme il était fortement épris de son
inconnue, il demeura si troublé, si interdit, qu'il ne put dire une
parole; mais Belflor, sans faire attention à son embarras, sortit,
en disant qu'il allait ordonner les apprêts de cette double union,
et qu'il lui tardait d'être attaché à eux par des chaînes si
étroites.

«Après son départ, don Luis laissa Léonor dans son appartement, et
monta dans le sien avec don Pèdre, qui lui dit avec toute la
franchise d'un écolier: «Seigneur, dispensez-moi, je vous prie,
d'épouser la soeur du comte: c'est assez qu'il épouse Léonor. Ce
mariage suffit pour rétablir l'honneur de notre famille.--Hé quoi!
mon fils, répondit le vieillard, auriez-vous de la répugnance à vous
marier avec la soeur du comte?--Oui, mon père, répartit don Pèdre;
cette union, je vous l'avoue, serait un cruel supplice pour moi, et
je ne vous en cacherai point la cause. J'aime, ou, pour mieux dire,
j'adore depuis six mois une dame charmante: j'en suis écouté; elle
seule peut faire le bonheur de ma vie.

«--Que la condition d'un père est malheureuse! dit alors don Luis;
il ne trouve presque jamais ses enfants disposés à faire ce qu'il
désire; mais quelle est donc cette personne qui a fait sur vous une
si forte impression?--Je ne le sais point encore, lui répondit don
Pèdre: elle a promis de me l'apprendre lorsqu'elle sera satisfaite
de ma constance et de ma discrétion; mais je ne doute pas que sa
maison ne soit une des plus illustres d'Espagne.

«--Et vous croyez, répliqua le vieillard en changeant de ton, que
j'aurai la complaisance d'approuver votre amour romanesque? Je
souffrirai que vous renonciez au plus glorieux établissement que la
fortune puisse vous offrir, pour vous conserver fidèle à un objet
dont vous ne savez pas seulement le nom? N'attendez point cela de ma
bonté. Etouffez plutôt les sentiments que vous avez pour une
personne qui est peut-être indigne de vous les avoir inspirés, et ne
songez qu'à mériter l'honneur que le comte veut vous faire.--Tous
ces discours sont inutiles, mon père, répartit l'écolier; je sens
que je ne pourrai jamais oublier mon inconnue: rien ne sera capable
de me détacher d'elle. Quand on me proposerait une
infante....--Arrêtez, s'écria brusquement don Luis, c'est trop
insolemment vanter une constance qui excite ma colère. Sortez, et ne
vous présentez plus devant moi que vous ne soyez prêt à m'obéir.»

«Don Pèdre n'osa répliquer à ces paroles de peur de s'en attirer de
plus dures. Il se retira dans une chambre, où il passa le reste de
la nuit à faire des réflexions autant tristes qu'agréables. Il
pensait avec douleur qu'il allait se brouiller avec toute sa famille
en refusant d'épouser la soeur du comte; mais il en était tout
consolé, lorsqu'il venait à se représenter que son inconnue lui
tiendrait compte d'un si grand sacrifice. Il se flattait même
qu'après une si belle preuve de fidélité, elle ne manquerait pas de
lui découvrir sa condition, qu'il s'imaginait égale pour le moins à
celle d'Eugénie.

«Dans cette espérance, il sortit dès qu'il fut jour, et alla se
promener au Prado, en attendant l'heure de se rendre au logis de
dona Juana: c'est le nom de la dame chez qui il avait coutume
d'entretenir tous les matins sa maîtresse. Il attendit ce moment
avec beaucoup d'impatience; et quand il fut venu, il courut au
rendez-vous.

«Il y trouva l'inconnue, qui s'y était rendue de meilleure heure
qu'à l'ordinaire; mais il la trouva qui fondait en pleurs avec dona
Juana, et qui paraissait agitée d'une vive douleur. Quel spectacle
pour un amant! Il s'approcha d'elle tout troublé, et, se jetant à
ses genoux: «Madame, lui dit-il, que dois-je penser de l'état où je
vous vois? quel malheur m'annoncent ces larmes qui me percent le
coeur?--Vous ne vous attendez pas, lui répondit-elle, au coup fatal
que j'ai à vous porter. La fortune cruelle va nous séparer pour
jamais: nous ne nous verrons plus.»

«Elle accompagna ces paroles de tant de soupirs, que je ne sais si
don Pèdre fut plus touché des choses qu'elle disait, que de
l'affliction dont elle paraissait saisie en les disant: «Juste ciel,
s'écria-t-il avec un transport de fureur dont il ne fut pas maître,
peux-tu souffrir que l'on détruise une union dont tu connais
l'innocence! Mais, Madame, ajouta-t-il, vous avez pris peut-être de
fausses alarmes. Est-il certain qu'on vous arrache au plus fidèle
amant qui fut jamais? suis-je en effet le plus malheureux de tous
les hommes?--Notre infortune n'est que trop assurée, répondit
l'inconnue: mon frère, de qui ma main dépend, me marie aujourd'hui;
il vient de me le déclarer lui-même.--«Eh! quel est cet heureux
époux? répliqua don Pèdre avec précipitation. Nommez-le moi, Madame;
je vais, dans mon désespoir....--Je ne sais point encore son nom,
interrompit l'inconnue; mon frère n'a pas voulu m'en instruire; il
m'a dit seulement qu'il souhaitait que je visse le cavalier
auparavant.

«--Mais, Madame, dit don Pèdre, vous soumettrez-vous sans résistance
aux volontés d'un frère? Vous laisserez-vous entraîner à l'autel
sans vous plaindre d'un si cruel sacrifice? Ne ferez-vous rien en ma
faveur? Hélas, je n'ai pas craint de m'exposer à la colère de mon
père pour me conserver à vous: ses menaces n'ont pu ébranler ma
fidélité, et, avec quelque rigueur qu'il puisse me traiter, je
n'épouserai point la dame qu'on me propose, quoique ce soit un parti
très-considérable.--Et qui est cette dame, dit l'inconnue?--C'est la
soeur du comte de Belflor, répondit l'écolier.--Ah! don Pèdre,
répliqua l'inconnue, en faisant paraître une extrême surprise, vous
vous méprenez sans doute; vous n'êtes point sûr de ce que vous
dites. Est-ce en effet Eugénie, la soeur de Belflor, que l'on vous a
proposée?

«--Oui, Madame, répartit don Pèdre; le comte lui-même m'a offert sa
main.--Hé quoi! s'écria-t-elle, il serait possible que vous fussiez
ce cavalier à qui mon frère me destine?--Qu'entends-je! s'écria
l'écolier à son tour, la soeur du comte de Belflor serait mon
inconnue!--Oui, don Pèdre, répartit Eugénie; mais peu s'en faut que
je ne croie plus l'être en ce moment, tant j'ai de peine à me
persuader du bonheur dont vous m'assurez.»

«A ces mots, don Pèdre lui embrassa les genoux: ensuite il lui prit
une de ses mains, qu'il baisa avec tous les transports que peut
sentir un amant qui passe subitement d'une extrême douleur à un
excès de joie. Pendant qu'il s'abandonnait aux mouvements de son
amour, Eugénie, de son côté, lui faisait mille caresses, qu'elle
accompagnait de mille paroles tendres et flatteuses. «Que mon frère,
disait-elle, m'eût épargné de peines, s'il m'eût nommé l'époux qu'il
me destine! Que j'avais déjà conçu d'aversion pour cet époux! Ah!
mon cher don Pèdre! que je vous ai haï!--Belle Eugénie,
répondait-il, que cette haine a de charmes pour moi! Je veux la
mériter en vous adorant toute ma vie.»

«Après que ces deux amants se furent donné toutes les marques les
plus touchantes d'une tendresse mutuelle, Eugénie voulut savoir
comment l'écolier avait pu gagner l'amitié de son frère. Don Pèdre
ne lui cacha point les amours du comte et de sa soeur, et lui
raconta tout ce qui s'était passé la nuit dernière. Ce fut pour elle
un surcroît de plaisir d'apprendre que son frère devait épouser la
soeur de son amant. Dona Juana prenait trop de part au sort de son
amie pour n'être pas sensible à cet heureux événement: elle lui en
témoigna sa joie aussi bien qu'à don Pèdre, qui se sépara enfin
d'Eugénie après être convenu avec elle qu'ils ne feraient pas
semblant tous deux de se connaître quand ils se verraient devant le
comte.

«Don Pèdre s'en retourna chez son père, qui, le trouvant disposé à
lui obéir, en fut d'autant plus réjoui qu'il attribua son obéissance
à la manière ferme dont il lui avait parlé la nuit. Ils attendaient
des nouvelles de Belflor, lorsqu'ils reçurent un billet de sa part.
Il leur mandait qu'il venait d'obtenir l'agrément du roi pour son
mariage et pour celui de sa soeur, avec une charge considérable pour
don Pèdre; que dès le lendemain ces deux mariages se pourraient
faire, parce que les ordres qu'il avait donnés pour cela
s'exécutaient avec tant de diligence, que les préparatifs étaient
déjà fort avancés. Il vint l'après-dînée confirmer ce qu'il leur
avait écrit, et leur présenter Eugénie.

«Don Luis fit à cette dame toutes les caresses imaginables, et
Léonor ne se lassait point de l'embrasser. Pour don Pèdre, de
quelques mouvements d'amour et de joie qu'il fût agité, il se
contraignit pour ne pas donner au comte le moindre soupçon de leur
intelligence.

«Comme Belflor s'attachait particulièrement à observer sa soeur, il
crut remarquer, malgré la contrainte qu'elle s'imposait, que don
Pèdre ne lui déplaisait pas. Pour en être plus assuré, il la prit un
moment en particulier, et lui fit avouer qu'elle trouvait le
cavalier fort à son gré. Il lui apprit ensuite son nom et sa
naissance, ce qu'il n'avait pas voulu lui dire auparavant, de peur
que l'inégalité des conditions ne la prévînt contre lui, et ce
qu'elle feignit d'entendre comme si elle l'eût ignoré.

«Enfin, après beaucoup de compliments de part et d'autre, il fut
résolu que les noces se feraient chez don Luis. Elles ont été faites
ce soir et ne sont point encore achevées; voilà pourquoi l'on se
réjouit dans cette maison. Tout le monde s'y livre à la joie. La
seule dame Marcelle n'a point de part à ces réjouissances: elle
pleure en ce moment, tandis que les autres rient; car le comte de
Belflor, après son mariage, a tout avoué à don Luis, qui a fait
enfermer cette duègne _en el monasterio de las arrepentidas_, où les
mille pistoles qu'elle a reçues pour séduire Léonor serviront à lui
en faire faire pénitence le reste de ses jours.»




CHAPITRE VI

_Des nouvelles choses que vit don Cléofas, et de quelle manière il
fut vengé de dona Thomasa._


Tournons-nous d'un autre côté, poursuivit Asmodée: parcourons de
nouveaux objets. Laissez tomber vos regards sur l'hôtel qui est
directement au-dessous de nous; vous y verrez une chose assez rare.
C'est un homme chargé de dettes qui dort d'un profond sommeil.--Il
faut donc que ce soit une personne de qualité, dit
Léandro.--Justement, répondit le démon. C'est un marquis de cent
mille ducats de rente, et dont pourtant la dépense excède le revenu.
Sa table et ses maîtresses le mettent dans la nécessité de
s'endetter; mais cela ne trouble point son repos; au contraire,
quand il veut bien devoir à un marchand, il s'imagine que ce
marchand lui a beaucoup d'obligation. «C'est chez vous, disait-il
l'autre jour à un drapier, c'est chez vous que je veux désormais
prendre à crédit; je vous donne la préférence.»

«Pendant que ce marquis goûte si tranquillement la douceur du
sommeil qu'il ôte à ses créanciers, considérez un homme
qui...--Attendez, seigneur Asmodée, interrompit brusquement don
Cléofas; j'aperçois un carrosse dans la rue: je ne veux pas le
laisser passer sans vous demander ce qu'il y a dedans.--Chut! dit le
boiteux, en baissant la voix comme s'il eût craint d'être entendu:
apprenez que ce carrosse recèle un des plus graves personnages de la
monarchie. C'est un président qui va s'égayer chez une vieille
Asturienne dévouée à ses plaisirs. Pour n'être pas reconnu, il a
pris la précaution que prenait Caligula, qui mettait, en pareille
occasion, une perruque pour se déguiser.

«Revenons au tableau que je voulais offrir à vos regards quand vous
m'avez interrompu. Regardez tout au haut de l'hôtel du marquis, un
homme qui travaille dans un cabinet rempli de livres et de
manuscrits.--C'est peut-être, dit Zambullo, l'intendant, qui
s'occupe à chercher les moyens de payer les dettes de son
maître.--Bon! répondit le diable, c'est bien à cela vraiment que
s'amusent les intendants de ces sortes de maisons! Ils songent
plutôt à profiter du dérangement des affaires qu'à y mettre ordre.
Ce n'est donc pas un intendant que vous voyez. C'est un auteur: le
marquis le loge dans son hôtel pour se donner un air de protecteur
des gens de lettres.--Cet auteur, répliqua don Cléofas, est
apparemment un grand sujet.--Vous en allez juger, répartit le démon.
Il est entouré de mille volumes, et il en compose un où il ne met
rien du sien. Il pille dans ces livres et ces manuscrits; et
quoiqu'il ne fasse qu'arranger et lier ses larcins, il a plus de
vanité qu'un véritable auteur.

«Vous ne savez pas, continua l'esprit, qui demeure à trois portes
au-dessous de cet hôtel? C'est la Chichona, cette même femme dont
j'ai fait une si honnête mention dans l'histoire du comte de
Belflor.--Ah! que je suis ravi de la voir, dit Léandro. Cette bonne
personne si utile à la jeunesse est sans doute une de ces deux
vieilles que j'aperçois dans une salle basse. L'une a les coudes
appuyés sur une table, et regarde attentivement l'autre, qui compte
de l'argent. Laquelle des deux est la Chichona?--C'est, dit le
démon, celle qui ne compte point. L'autre, nommée la Pébrada, est
une honorable dame de la même profession: elles sont associées, et
elles partagent en ce moment les fruits d'une aventure qu'elles
viennent de mettre à fin.

«La Pébrada est la plus achalandée; elle a la pratique de plusieurs
veuves riches, à qui elle porte tous les jours sa liste à
lire.--Qu'appellez-vous la liste? interrompit l'écolier.--Ce sont,
répartit Asmodée, les noms de tous les étrangers bien faits qui
viennent à Madrid, et surtout des Français. D'abord que cette
négociatrice apprend qu'il en est arrivé de nouveaux, elle court à
leurs auberges s'informer adroitement de quel pays ils sont, de leur
naissance, de leur taille, de leur air et de leur âge; puis elle en
fait son rapport à ses veuves, qui font leurs réflexions là-dessus;
et si le coeur en dit aux dites veuves, elle les abouche avec
lesdits étrangers.

--Cela est fort commode, et juste en quelque façon, répliqua
Zambullo en souriant; car enfin, sans ces bonnes dames et leurs
agentes, les jeunes étrangers qui n'ont point ici de connaissances
perdraient un temps infini à en faire. Mais dites-moi s'il y a de
ces veuves et de ces maquignonnes dans les autres pays?--Bon! s'il y
en a, répondit le boiteux: en pouvez-vous douter? je remplirais bien
mal mes fonctions si je négligeais d'en pourvoir les grandes villes.

«Donnez votre attention au voisin de la Chichona, à cet imprimeur
qui travaille tout seul dans son imprimerie. Il y a trois heures
qu'il a renvoyé ses garçons; il va passer la nuit à imprimer un
livre secrétement.--Eh! quel est donc cet ouvrage? dit Léandro.--Il
traite des injures, répondit le démon. Il prouve que la religion est
préférable au point d'honneur, et qu'il vaut mieux pardonner que
venger une offense.--Oh! le maraud d'imprimeur! s'écria l'écolier;
il fait bien d'imprimer en secret son infâme livre. Que l'auteur ne
s'avise pas de se faire connaître: je serais le premier à le
bâtonner. Est-ce que la religion défend de conserver son honneur?

--N'entrons pas dans cette discussion, interrompit Asmodée avec un
souris malin. Il paraît que vous avez bien profité des leçons de
morale qui vous ont été données à Alcala: je vous en félicite.--Vous
direz ce qu'il vous plaira, interrompit à son tour don Cléofas: que
l'auteur de ce ridicule ouvrage fasse les plus beaux raisonnements
du monde, je m'en moque; je suis Espagnol: rien ne me semble si doux
que la vengeance, et puisque vous m'avez promis de punir la perfidie
de ma maîtresse, je vous somme de me tenir parole.

--Je cède avec plaisir au transport qui vous agite, dit le démon.
Que j'aime ces bons naturels qui suivent tous leurs mouvements sans
scrupule! je vais vous satisfaire tout à l'heure; aussi bien le
temps de vous venger est arrivé: mais je veux auparavant vous faire
voir une chose très-réjouissante. Portez la vue au-delà de
l'imprimerie, et observez bien ce qui se passe dans un appartement
tapissé de drap musc.--J'y remarque, répondit Léandro, cinq ou six
femmes qui donnent, comme à l'envi, des bouteilles de verre à une
espèce de valet, et elles me paraissent furieusement agitées.

--Ce sont, reprit le boiteux, des dévotes qui ont grand sujet d'être
émues. Il y a dans cet appartement un inquisiteur malade. Ce
vénérable personnage, qui a près de trente-cinq ans, est couché dans
une autre chambre que celle où sont ces femmes. Deux de ses plus
chères pénitentes le veillent: l'une fait ses bouillons, et l'autre,
à son chevet, a soin de lui tenir la tête chaude, et de lui couvrir
la poitrine d'une couverture composée de cinquante peaux de
moutons.--Quelle est donc sa maladie? répliqua Zambullo.--Il est
enrhumé du cerveau, répartit le diable, et il est à craindre que le
rhume ne lui tombe sur la poitrine.

«Ces autres dévotes que vous voyez dans son antichambre accourent
avec des remèdes, sur le bruit de son indisposition: l'une apporte,
pour la toux, des sirops de jujube, d'althéa, de corail et
tussilage; l'autre, pour conserver les poumons de Sa Révérence,
s'est chargée de sirops de longue-vie, de véronique, d'immortelle et
d'élixir de propriété; une autre, pour lui fortifier le cerveau et
l'estomac, a des eaux de mélisse, de cannelle orgée, de l'eau divine
et de l'eau thériacale, avec des essences de muscade et d'ambre
gris. Celle-ci vient offrir des confections anacardines et
bézoardiques; et celle-là, des teintures d'oeillets, de corail, de
mille-fleurs, de soleil et d'émeraudes. Toutes ces pénitentes zélées
vantent au valet de l'inquisiteur les choses qu'elles apportent:
elles le tirent à part tour à tour; et chacune, lui mettant un ducat
dans la main, lui dit à l'oreille: «Laurent, mon cher Laurent, fais
en sorte, je te prie, que ma bouteille ait la préférence.»

--Parbleu, s'écria don Cléofas, il faut avouer que ce sont d'heureux
mortels que ces inquisiteurs.--Je vous en réponds, reprit Asmodée;
peu s'en faut que je n'envie leur sort: et de même qu'Alexandre
disait un jour qu'il aurait voulu être Diogène, s'il n'eût pas été
Alexandre, je dirais volontiers que, si je n'étais pas diable, je
voudrais être inquisiteur.

«Allons, seigneur écolier, ajouta-t-il, allons présentement punir
l'ingrate qui a si mal payé votre tendresse.» Alors Zambullo saisit
le bout du manteau d'Asmodée, qui fendit une seconde fois les airs
avec lui et alla se poser sur la maison de dona Thomasa.

Cette friponne était à table avec les quatre spadassins qui avaient
poursuivi Léandro sur les gouttières: il frémit de courroux en les
voyant manger deux perdreaux et un lapin qu'il avait payés, et fait
porter chez la traîtresse avec quelques bouteilles de bon vin. Pour
surcroît de douleur, il s'apercevait que la joie régnait dans ce
repas, et jugeait, aux démonstrations de dona Thomasa, que la
compagnie de ces malheureux était plus agréable que la sienne à
cette scélérate. «Oh! les bourreaux, s'écria-t-il d'un ton furieux!
les voilà qui se régalent à mes dépens! quelle mortification pour
moi!

--Je conviens, lui dit le démon, que ce spectacle n'est pas fort
réjouissant pour vous; mais quand on fréquente les dames galantes,
on doit s'attendre à ces aventures: elles sont arrivées mille fois
en France aux abbés, aux gens de robe et aux financiers.--Si j'avais
une épée reprit don Cléofas, je fondrais sur ces coquins, et
troublerais leurs plaisirs.--La partie ne serait pas égale, répartit
le boiteux, si vous les attaquiez tout seul; laissez-moi le soin de
vous venger; j'en viendrai mieux à bout que vous. Je vais mettre la
division parmi ces spadassins, en leur inspirant une fureur
luxurieuse: ils vont s'armer les uns contre les autres; vous allez
voir un beau vacarme.»

A ces mots, il souffla, et il sortit de sa bouche une vapeur
violette qui descendit en serpentant comme un feu d'artifice, et se
répandit sur la table de dona Thomasa. Aussitôt un des convives,
sentant l'effet de ce souffle, s'approcha de la dame, et l'embrassa
avec transport. Les autres, entraînés par la force de la même
vapeur, voulurent lui arracher la grivoise: chacun demande la
préférence; ils se la disputent: une jalouse rage s'empare d'eux;
ils viennent aux mains; ils tirent leurs épées et commencent un rude
combat: cependant dona Thomasa pousse d'horribles cris; tout le
voisinage est bientôt en rumeur; on crie à la justice; la justice
vient; elle enfonce la porte; elle entre et trouve deux de ces
bretteurs étendus sur le plancher; elle se saisit des autres et les
mène en prison avec la courtisane. Cette malheureuse avait beau
pleurer, s'arracher les cheveux et se désespérer: les gens qui la
conduisaient n'en étaient pas plus touchés que Zambullo, qui en
faisait de grands éclats de rire avec Asmodée.

«Hé bien! dit ce démon à l'écolier, êtes-vous content?--Non,
répondit don Cléofas. Pour me donner une entière satisfaction,
portez-moi sur les prisons. Que j'ai de plaisir d'y voir enfermer la
misérable qui s'est jouée de mon amour! Je me sens pour elle plus de
haine, en ce moment, que je n'ai jamais eu de tendresse.--Je le veux
bien, lui répliqua le diable; vous me trouverez toujours prêt à
suivre vos volontés, quand elles seraient contraires aux miennes et
à mes intérêts, pourvu que ce soit pour votre bien.»

Ils volèrent tous deux sur les prisons, où bientôt arrivèrent les
deux spadassins, qui furent logés dans un cachot noir. Pour Thomasa,
on la mit sur la paille avec trois ou quatre autres femmes de
mauvaise vie qu'on avait arrêtées le même jour, et qui devaient être
transférées le lendemain au lieu destiné pour ces sortes de
créatures.

«Je suis à présent satisfait, dit Zambullo; j'ai goûté une pleine
vengeance; ma mie Thomasa ne passera pas la nuit aussi agréablement
qu'elle se l'était promis. Nous irons où il vous plaira continuer
nos observations.--Nous sommes ici dans un endroit propre à cela,
répondit l'esprit. Il y a dans ces prisons un grand nombre de
coupables et d'innocents: c'est un séjour qui sert à commencer le
châtiment des uns, et à purifier la vertu des autres. Il faut que je
vous montre quelques prisonniers de ces deux espèces, et que je vous
dise pourquoi on les retient dans les fers.»




CHAPITRE VII

_Des prisonniers._


Avant que j'entre dans ce détail, observez un peu les guichetiers
qui sont à l'entrée de ces horribles lieux. Les poëtes de
l'antiquité n'ont mis qu'un Cerbère à la porte de leurs enfers; il y
en a ici bien davantage, comme vous voyez. Ces guichetiers sont des
hommes qui ont perdu tout sentiment humain. Le plus méchant de mes
confrères pourrait à peine en remplacer un. Mais je m'aperçois,
ajouta-t-il, que vous considérez avec horreur ces chambres, où il
n'y a pour tous meubles que des grabats: ces cachots affreux vous
paraissent autant de tombeaux. Vous êtes justement étonné de la
misère que vous y remarquez, et vous déplorez le sort des malheureux
que la justice y retient: cependant ils ne sont pas tous également à
plaindre; c'est ce que nous allons examiner.

«Premièrement, il y a dans cette grande chambre à droite quatre
hommes couchés dans ces deux mauvais lits; l'un est un cabaretier,
accusé d'avoir empoisonné un étranger, qui creva l'autre jour dans
sa taverne. On prétend que la qualité du vin a fait mourir le
défunt; l'hôte soutient que c'est la quantité, et il sera cru en
justice, car l'étranger était Allemand.--Eh! qui a raison du
cabaretier ou de ses accusateurs? dit don Cléofas.--La chose est
problématique, répondit le diable. Il est bien vrai que le vin était
frelaté; mais, ma foi, le seigneur allemand en a tant bu, que les
juges peuvent en conscience remettre en liberté le cabaretier.

«Le second prisonnier est un assassin de profession, un de ces
scélérats qu'on appelle _valientes_, et qui, pour quatre ou cinq
pistoles, prêtent obligeamment leur ministère à tous ceux qui
veulent faire cette dépense pour se débarrasser de quelqu'un
secrètement. Le troisième, un maître à danser qui s'habille comme un
petit-maître, et qui a fait faire un mauvais pas à une de ses
écolières. Et le quatrième, un galant qui a été surpris, la semaine
passée, par la _ronda_, dans le temps qu'il montait, par un balcon,
à l'appartement d'une femme qu'il connaît, et dont le mari est
absent. Il ne tient qu'à lui de se tirer d'affaire, en déclarant son
commerce amoureux; mais il aime mieux passer pour un voleur, et
s'exposer à perdre la vie, que de commettre l'honneur de sa dame.

--Voilà un amant bien discret, dit l'écolier; il faut avouer que
notre nation l'emporte sur les autres en fait de galanterie. Je vais
parier qu'un Français, par exemple, ne serait pas capable, comme
nous, de se laisser pendre par discrétion.--Non, je vous assure, dit
le diable; il monterait plutôt exprès à un balcon pour déshonorer
une femme qui aurait des bontés pour lui.

«Dans un cabinet auprès de ces quatre hommes, poursuivit-il, est une
fameuse sorcière, qui a la réputation de savoir faire des choses
impossibles. Par le pouvoir de son art, de vieilles douairières
trouvent, dit-on, des jeunes gens qui les aiment but à but; les
maris deviennent fidèles à leurs femmes, et les coquettes
véritablement amoureuses des riches cavaliers qui s'attachent à
elles. Mais il n'y a rien de plus faux que tout cela. Elle ne
possède point d'autre secret que celui de persuader qu'elle en a, et
de vivre commodément de cette opinion. Le Saint-Office réclame cette
créature-là, qui pourra bien être brûlée au premier Acte de foi.

«Au-dessous du cabinet, il y a un cachot noir, qui sert de gîte à un
jeune cabaretier.--Encore un hôte de taverne! s'écria Léandro; ces
sortes de gens-là veulent-ils donc empoisonner tout le
monde?--Celui-ci, reprit Asmodée, n'est pas dans le même cas. On
arrêta ce misérable avant-hier, et l'Inquisition le réclame aussi.
Je vais, en peu de mots, vous dire le sujet de sa détention.

«Un vieux soldat, parvenu par son courage, ou plutôt par sa
patience, à l'emploi de sergent dans sa compagnie, vint faire des
recrues à Madrid. Il alla demander un logement dans un cabaret. On
lui dit qu'il y avait à la vérité des chambres vides, mais qu'on ne
pouvait lui en donner aucune, parce qu'il revenait toutes les nuits
dans la maison un esprit qui maltraitait fort les étrangers, quand
ils avaient la témérité d'y vouloir coucher. Cette nouvelle ne
rebuta point le sergent. «Que l'on me mette, dit-il, dans la chambre
qu'on voudra: donnez-moi de la lumière, du vin, une pipe et du
tabac, et soyez sans inquiétude sur le reste: les esprits ont de la
considération pour les gens de guerre qui ont blanchi sous le
harnais.»

«On mena le sergent dans une chambre, puisqu'il paraissait si
résolu, et on lui porta tout ce qu'il avait demandé. Il se mit à
boire et à fumer. Il était déjà plus de minuit, que l'esprit n'avait
point encore troublé le profond silence qui régnait dans la maison:
on eût dit qu'effectivement il respectait ce nouvel hôte; mais entre
une heure et deux le grivois entendit tout à coup un bruit horrible,
comme de ferrailles, et vit bientôt entrer dans sa chambre un
fantôme épouvantable, vêtu de drap noir, et tout entortillé de
chaînes de fer. Notre fumeur ne fut pas autrement ému de cette
apparition: il tira son épée, s'avança vers l'esprit, et lui en
déchargea du plat sur la tête un assez rude coup.

«Le fantôme, peu accoutumé à trouver des hôtes si hardis, fit un
cri, et, remarquant que le soldat se préparait à recommencer, il se
prosterna très-humblement devant lui, en disant: «De grâce, seigneur
sergent, ne m'en donnez pas davantage: ayez pitié d'un pauvre diable
qui se jette à vos pieds pour implorer votre clémence; je vous en
conjure par saint Jacques, qui était comme vous un grand
spadassin.--Si tu veux conserver ta vie, répondit le soldat, il faut
que tu me dises qui tu es, et que tu me parles sans déguisement, ou
bien je vais te fendre en deux, comme les chevaliers du temps passé
fendaient les géants qu'ils rencontraient.» A ces mots, l'esprit,
voyant à qui il avait affaire, prit le parti d'avouer tout.

«Je suis, dit-il au sergent, le maître garçon de ce cabaret: je
m'appelle Guillaume; j'aime Juanilla, qui est la fille unique du
logis, et je ne lui déplais pas; mais comme son père et sa mère ont
en vue une alliance plus relevée que la mienne, pour les obliger à
me choisir pour gendre, nous sommes convenus, la petite fille et
moi, que je ferais toutes les nuits le personnage que je fais; je
m'enveloppe le corps d'un long manteau noir, et je me pends au cou
une chaîne de tourne-broche, avec laquelle je cours toute la maison,
depuis la cave jusqu'au grenier, en faisant tout le bruit que vous
avez entendu. Quand je suis à la porte de la chambre du maître et de
la maîtresse, je m'arrête et m'écrie: _N'espérez pas que je vous
laisse en repos que vous n'ayez marié Juanilla avec votre maître
garçon_.

«Après avoir prononcé ces paroles d'une voix que j'affecte grosse et
cassée, je continue mon carillon, et j'entre ensuite par une fenêtre
dans un cabinet où Juanilla couche seule, et je lui rends compte de
ce que j'ai fait. Seigneur sergent, continua Guillaume, vous jugez
bien que je vous dis la vérité: je sais qu'après cet aveu vous
pouvez me perdre, en apprenant à mon maître ce qui se passe; mais si
vous voulez me servir, au lieu de me rendre ce mauvais office, je
vous jure que ma reconnaissance....--Eh! quel service peux-tu
attendre de moi? interrompit le soldat.--Vous n'avez, reprit jeune
homme, qu'à dire que vous avez vu l'esprit, et qu'il vous a fait si
grand peur....--Comment, ventrebleu, grand peur! interrompit encore
le grivois; vous voulez que le sergent Annibal Antonio Quebrantador
aille dire qu'il a eu peur! J'aimerais mieux que cent mille diables
m'eussent....--Cela n'est pas absolument nécessaire, interrompit à
son tour Guillaume; et après tout, il m'importe peu de quelle façon
vous parliez, pourvu que vous secondiez mon dessein: lorsque j'aurai
épousé Juanilla, et que je serai établi, je promets de vous régaler
tous les jours pour rien, vous et tous vos amis.--Vous êtes
séduisant, monsieur Guillaume, s'écria le grivois; vous me proposez
d'appuyer une fourberie; l'affaire ne laisse pas d'être sérieuse;
mais vous vous y prenez d'une manière qui m'étourdit sur les
conséquences. Allez, continuez de faire du bruit et d'en rendre
compte à Juanilla: je me charge du reste.»

«En effet, dès le lendemain matin, le sergent dit à l'hôte et à
l'hôtesse: «J'ai vu l'esprit, je l'ai entretenu; il est
très-raisonnable. «Je suis, m'a-t-il dit, le bisaïeul du maître de
ce cabaret. J'avais une fille que je promis au père du grand-père de
son garçon: néanmoins, au mépris de ma foi, je la mariai à un autre,
et je mourus peu de temps après: je souffre depuis ce temps-là; je
porte la peine de mon parjure, et je ne serai point en repos que
quelqu'un de ma race n'ait épousé une personne de la famille de
Guillaume: c'est pourquoi je reviens toutes les nuits dans cette
maison: cependant j'ai beau dire que l'on marie ensemble Juanilla et
le maître garçon, le fils de mon petit-fils fait la sourde oreille,
aussi bien que sa femme; mais dites-leur, s'il vous plaît, seigneur
sergent, que s'ils ne font au plus tôt ce que je désire, j'en
viendrai avec eux aux voies de fait. Je les tourmenterai l'un et
l'autre d'une étrange façon.»

«L'hôte est un homme assez simple: il fut ébranlé de ce discours, et
l'hôtesse, encore plus faible que son mari, croyant déjà voir le
revenant à ses trousses, consentit à ce mariage, qui se fit le jour
suivant. Guillaume, peu de temps après, s'établit dans un autre
quartier de la ville: le sergent Quebrantador ne manqua pas de le
visiter fréquemment, et le nouveau cabaretier, par reconnaissance,
lui donna d'abord du vin à discrétion, ce qui plaisait si fort au
grivois qu'il menait tous ses amis à ce cabaret; il y faisait même
ses enrôlements, et y enivrait la recrue.

«Mais enfin l'hôte se lassa d'abreuver tant de gosiers altérés. Il
dit sur cela sa pensée au soldat, qui, sans songer qu'effectivement
il passait la convention, fut assez injuste pour traiter Guillaume
de petit ingrat. Celui-ci répondit, l'autre répliqua, et la
conversation finit par quelques coups de plat d'épée que le
cabaretier reçut. Plusieurs passants voulurent prendre le parti du
bourgeois; Quebrantador en blessa trois ou quatre, et n'en serait
pas demeuré là si tout à coup il n'eut été assailli par une foule
d'archers, qui l'arrêtèrent comme un perturbateur du repos public.
Ils le conduisirent en prison, où il a déclaré tout ce que je viens
de vous dire; et sur sa déposition, la justice s'est aussi emparée
de Guillaume. Le beau-père demande que le mariage soit cassé; et le
Saint-Office, informé que Guillaume a de bons effets, veut connaître
de cette affaire.

--Vive Dieu, dit don Cléofas, la sainte Inquisition est bien alerte!
Sitôt qu'elle voit le moindre jour à tirer quelque
profit!...--Doucement, interrompit le boiteux; gardez-vous bien de
vous lâcher contre ce tribunal: il a des espions partout; on lui
rapporte jusqu'à des choses qui n'ont jamais été dites; je n'ose en
parler moi-même qu'en tremblant.

«Au-dessus de l'infortuné Guillaume, dans la première chambre à
gauche, il y a deux hommes dignes de votre pitié: l'un est un jeune
valet de chambre que la femme de son maître traitait en particulier
comme un amant. Un jour le mari les surprit tous deux. La femme
aussitôt se met à crier au secours, et dit que le valet de chambre
lui a fait violence. On arrêta ce pauvre malheureux, qui, selon
toutes les apparences, sera sacrifié à la réputation de sa
maîtresse.

«Le compagnon du valet de chambre, encore moins coupable que lui,
est sur le point de perdre aussi la vie: il est écuyer d'une
duchesse à qui l'on a volé un gros diamant: on l'accuse de l'avoir
pris; il aura demain la question, où il sera tourmenté jusqu'à ce
qu'il confesse avoir fait le vol; et toutefois la personne qui en
est l'auteur est une femme de chambre favorite, qu'on n'oserait
soupçonner.

--Ah! seigneur Asmodée, dit Léandro, rendez, je vous prie, service à
cet écuyer: son innocence m'intéresse pour lui; dérobez-le par votre
pouvoir aux injustes et cruels supplices qui le menacent: il mérite
que...--Vous n'y pensez pas, seigneur écolier, interrompit le
diable: pouvez-vous demander que je m'oppose à une action inique, et
que j'empêche un innocent de périr? c'est prier un procureur de ne
pas ruiner une veuve ou un orphelin.

«Oh! s'il vous plaît, ajouta-t-il, n'exigez pas de moi que je fasse
quelque chose qui soit contraire à mes intérêts, à moins que vous
n'en tiriez un avantage considérable. D'ailleurs, quand je voudrais
délivrer ce prisonnier, le pourrais-je?--Comment donc, répliqua
Zambullo, est-ce que vous n'avez pas la puissance d'enlever un homme
de la prison?--Non certainement, répartit le boiteux. Si vous aviez
lu l'Enchiridion ou Albert le Grand, vous sauriez que je ne puis,
non plus que mes confrères, mettre un prisonnier en liberté.
Moi-même, si j'avais le malheur d'être entre les griffes de la
justice, je ne pourrais m'en tirer qu'en finançant.

«Dans la chambre prochaine, du même côté, loge un chirurgien
convaincu d'avoir, par jalousie, fait à sa femme une saignée comme
celle de Sénèque: il a eu aujourd'hui la question, et, après avoir
confessé le crime dont on l'accusait, il a déclaré que depuis dix
ans il s'est servi d'un moyen assez nouveau pour se faire des
pratiques. Il blessait la nuit les passants avec une bayonnette, et
se sauvait chez lui par une petite porte de derrière; cependant le
blessé poussait des cris qui attiraient les voisins à son secours:
le chirurgien y accourait lui-même comme les autres; et trouvant un
homme noyé dans son sang, il le faisait porter dans sa boutique, où
il le pansait de la même main dont il l'avait frappé.

«Quoique ce chirurgien cruel ait fait cette déclaration et qu'il
mérite mille morts, il ne laisse pas de se flatter qu'on lui fera
grâce; et c'est ce qui pourra fort bien arriver, parce qu'il est
parent de madame la remueuse de l'Infant; outre cela, je vous dirai
qu'il a chez lui une eau merveilleuse, que lui seul sait composer,
une eau qui a la vertu de blanchir la peau, et de faire d'un visage
décrépit une face enfantine; et cette eau incomparable sert de
fontaine de jouvence à trois dames du palais, qui se sont jointes
ensemble pour le sauver. Il compte si fort sur leur crédit, ou, si
vous voulez, sur son eau, qu'il s'est endormi tranquillement, dans
l'espérance qu'à son réveil il recevra l'agréable nouvelle de son
élargissement.

--J'aperçois sur un grabat dans la même chambre, dit l'écolier, un
autre homme qui dort, ce me semble, aussi d'un sommeil paisible: il
faut que son affaire ne soit pas bien mauvaise.--Elle est fort
délicate, répondit le démon. Ce cavalier est un gentilhomme biscaïen
qui s'est enrichi d'un coup d'escopète, et voici comment: Il y a
quinze jours que, chassant dans une forêt avec son frère aîné, qui
jouissait d'un revenu considérable, il le tua, par malheur, en
tirant sur des perdreaux.--L'heureux _quiproquo_ pour un cadet!
s'écria don Cléofas en riant.--Oui, reprit Asmodée; mais les
collatéraux, qui voudraient bien s'approprier la succession du
défunt, poursuivent en justice son meurtrier, qu'ils accusent
d'avoir fait le coup pour devenir unique héritier de sa famille. Il
s'est de lui-même constitué prisonnier, et il paraît si affligé de
la mort de son frère, qu'on ne saurait s'imaginer qu'il ait eu
intention de lui ôter la vie.--Et n'a-t-il effectivement rien à se
reprocher là-dessus que son peu d'adresse? répliqua Léandro.--Non,
répartit le boiteux; il n'a pas eu une mauvaise volonté; mais
lorsqu'un fils aîné possède tout le bien d'une maison, je ne lui
conseille pas de chasser avec son cadet.

«Examinez bien ces deux adolescents, qui, dans un petit réduit
auprès du gentilhomme de Biscaïe, s'entretiennent aussi gaiement que
s'ils étaient en liberté. Ce sont deux véritables _picaros_. Il y en
a principalement un qui pourra donner quelque jour au public un
détail de ses espiégleries; c'est un nouveau Guzmann d'Alfarache;
c'est celui qui a un pourpoint de velours brun et un plumet à son
chapeau.

«Il n'y a pas trois mois qu'il était dans cette ville page du comte
d'Onate, et il serait encore au service de ce seigneur sans une
fourberie qui est la cause de sa prison, et que je veux vous conter.

«Ce garçon, nommé Domingo, reçut un jour, chez le comte, cent coups
de fouet, que l'écuyer de salle, autrement le gouverneur des pages,
lui fit rudement appliquer, pour certain tour d'habileté qui le
méritait. Il eut longtemps sur le coeur cette petite correction-là,
et il résolut de s'en venger. Il avait remarqué plus d'une fois que
le seigneur don Côme, c'est le nom de l'écuyer, se lavait les mains
avec de l'eau de fleur d'orange, et se frottait le corps avec des
pâtes d'oeillets et de jasmin; qu'il avait plus de soin de sa
personne qu'une vieille coquette, et qu'enfin c'était un de ces fats
qui s'imaginent qu'une femme ne saurait les voir sans les aimer.
Cette remarque lui fournit une idée de vengeance, qu'il communiqua à
une jeune soubrette de son voisinage, de laquelle il avait besoin
pour l'exécution de son projet, et dont il était tellement ami,
qu'il ne pouvait le devenir davantage.

«Cette suivante, appelée Floretta, pour avoir la liberté de lui
parler plus aisément, le faisait passer pour son cousin dans la
maison de dona Luziana sa maîtresse, dont le père était alors
absent. Le malin Domingo, après avoir instruit sa fausse parente de
ce qu'elle avait à faire, entra un matin dans la chambre de don
Côme, où il trouva cet écuyer qui essayait un habit neuf, se
regardait avec complaisance dans un miroir, et paraissait charmé de
sa figure. Le page fit semblant d'admirer ce Narcisse, et lui dit
avec un feint transport: «En vérité, seigneur don Côme, vous avez la
mine d'un prince. Je vois tous les jours des grands superbement
vêtus; cependant, malgré leurs riches habits, ils n'ont pas votre
prestance. Je ne sais, ajouta-t-il, si, étant votre serviteur autant
que je le suis, je vous considère avec des yeux trop prévenus en
votre faveur: mais, franchement, je ne vois point à la cour de
cavalier que vous n'effaciez.»

«L'écuyer sourit à ce discours, qui flattait agréablement sa vanité,
et répondit en faisant l'aimable: «Tu me flattes, mon ami, ou bien
il faut en effet que tu m'aimes, et que ton amitié me prête des
grâces que la nature m'a refusées.--Je ne le crois pas, répliqua le
flatteur; car il n'y a personne qui ne parle de vous aussi
avantageusement que moi. Je voudrais que vous eussiez entendu ce que
me disait encore hier une de mes cousines, qui sert une fille de
qualité.»

«Don Côme ne manqua pas de demander ce que cette cousine avait dit.
«Comment! reprit le page; elle s'étendit sur la richesse de votre
taille, sur l'agrément qu'on voit répandu dans toute votre personne;
et ce qu'il y a de meilleur, c'est qu'elle me dit confidemment que
dona Luziana, sa maîtresse, prenait plaisir à vous regarder au
travers de sa jalousie, toutes les fois que vous passiez devant sa
maison.

«--Qui peut être cette dame, dit l'écuyer, et où
demeure-t-elle?--Quoi! répondit Domingo, vous ne savez pas que c'est
la fille unique du mestre de camp don Fernando, notre voisin?--Ah!
je suis à présent au fait, reprit don Côme. Je me souviens d'avoir
ouï vanter le bien et la beauté de cette Luziana; c'est un excellent
parti. Mais serait-il possible que je me fusse attiré son
attention?--N'en doutez pas, répartit le page; ma cousine me l'a
dit: quoique soubrette, ce n'est point une menteuse, et je vous
réponds d'elle comme de moi-même.--Cela étant, dit l'écuyer, il me
prend envie d'avoir une conversation particulière avec ta parente,
de la mettre dans mes intérêts par quelques petits présents, suivant
l'usage; et si elle me conseille de rendre des soins à sa maîtresse,
je tenterai la fortune. Pourquoi non? Je conviens qu'il y a de la
distance de mon rang à celui de don Fernando; mais je suis
gentilhomme une fois, et je possède cinq cents bons ducats de rente.
Il se fait tous les jours des mariages plus extravagants que
celui-là.»

«Le page fortifia son gouverneur dans sa résolution, et lui ménagea
une entrevue avec la cousine, qui, trouvant l'écuyer disposé à tout
croire, l'assura que sa maîtresse avait du goût pour lui. «Elle m'a
souvent interrogée sur votre chapitre, lui dit-elle, et ce que je
lui ai répondu là-dessus ne doit pas vous avoir nui. Enfin, seigneur
écuyer, vous pouvez vous flatter justement que dona Luziana vous
aime en secret. Faites-lui hardiment connaître vos légitimes
intentions: montrez-lui que vous êtes le cavalier de Madrid le plus
galant, comme vous en êtes le plus beau et le mieux fait: donnez-lui
surtout des sérénades, rien ne lui sera plus agréable; de mon côté,
je lui ferai bien valoir vos galanteries, et j'espère que mes bons
offices ne vous seront pas inutiles.» Don Côme, transporté de joie
de voir la soubrette entrer si chaudement dans ses intérêts,
l'accabla d'embrassades, et lui mettant au doigt une bague de peu de
valeur qu'il avait apportée exprès pour lui en faire présent: «Ma
chère Floretta, lui dit-il, je ne vous donne ce diamant que pour
faire connaissance avec vous: j'ai dessein de reconnaître par une
plus solide récompense les services que vous me rendrez.»

«On ne saurait être plus satisfait qu'il le fut de son entretien
avec la suivante. Aussi, non-seulement il remercia Domingo de le lui
avoir procuré, il le gratifia d'une paire de bas de soie et de
quelques chemises garnies de dentelles, lui promettant d'ailleurs de
ne laisser échapper aucune occasion de lui être utile. Ensuite, le
consultant sur ce qu'il avait à faire: «Mon ami, lui dit-il, quel
est ton sentiment? me conseilles-tu de débuter par une lettre
passionnée et sublime à dona Luziana?--C'est mon avis, répondit le
page: faites-lui une déclaration d'amour en haut style; j'ai un
pressentiment qu'elle ne le recevra point mal.--Je le crois de même,
reprit l'écuyer; je vais à tout hasard commencer par là.» Aussitôt
il se mit à écrire, et après avoir déchiré pour le moins vingt
brouillons, il parvint à faire un billet doux auquel il s'arrêta. Il
en fit la lecture à Domingo, qui, l'ayant écouté avec des gestes
d'admiration, se chargea de le porter sur-le-champ à sa cousine. Il
était conçu dans ces termes fleuris et recherchés:

    _Il y a longtemps, charmante Luziana, que, sur la foi de
    la renommée qui publie partout vos perfections, je me suis
    laissé enflammer d'un ardent amour pour vous. Néanmoins,
    malgré les feux dont je suis la proie, je n'ai osé hasarder
    aucun acte de galanterie, mais comme il m'est revenu que
    vous daignez arrêter vos regards sur moi quand je passe
    devant la jalousie qui dérobe aux yeux des hommes votre
    beauté céleste, et même que, par une influence de votre
    astre très-heureuse pour moi, vous inclinez à me vouloir du
    bien, je prends la liberté de vous demander la permission
    de me consacrer à votre service. Si je suis assez fortuné
    pour l'obtenir, je renonce à toutes les dames passées,
    présentes et à venir._

    Don Come de la Higuera.


«Le page et la suivante ne manquèrent pas de s'égayer aux dépens du
seigneur don Côme, et de se divertir de sa lettre. Ils n'en
demeurèrent pas là: ils composèrent à frais communs un billet
tendre, que la femme de chambre écrivit de sa main, et que Domingo
rendit le jour suivant à l'écuyer, comme une réponse de dona
Luziana. Il contenait ces paroles:

    _J'ignore qui peut vous avoir si bien instruit de mes
    sentiments secrets. C'est une trahison que quelqu'un m'a
    faite; mais je la lui pardonne, puisqu'elle est cause que
    vous m'apprenez que vous m'aimez. De tous les hommes que je
    vois passer dans ma rue, vous êtes celui que je prends le
    plus de plaisir à regarder, et je veux bien que vous soyez
    mon amant. Peut-être ne devrais-je pas le vouloir, et
    encore moins vous le dire. Si c'est une faute que je fais,
    votre mérite me rend excusable._

    Dona Luziana.

«Quoique cette réponse fût un peu trop vive pour la fille d'un
mestre de camp, car les auteurs n'y avaient pas regardé de si près,
le présomptueux don Côme ne s'en défia point; il s'estimait assez
pour s'imaginer qu'une dame pouvait oublier pour lui les
bienséances. «Ah! Domingo, s'écria-t-il d'un air triomphant, après
avoir lu à haute voix la lettre supposée, tu vois, mon ami, si la
voisine en tient: je serai bientôt gendre de don Fernand, ou je ne
suis pas don Côme de la Higuera.

«--Il n'en faut pas douter, dit le bourreau de confident; vous avez
fait sur sa fille une furieuse impression. Mais à propos,
ajouta-t-il, je me souviens que ma parente m'a bien recommandé de
vous dire que dès demain, tout au plus tard, il était nécessaire que
vous donnassiez une sérénade à sa maîtresse, pour achever de la
rendre folle de votre seigneurie.--Je le veux bien, dit l'écuyer. Tu
peux assurer ta cousine que je suivrai son conseil, et que demain,
sans faute, elle entendra dans sa rue, au milieu de la nuit, un des
plus galants concerts qu'on ait jamais entendus à Madrid.» En effet,
il alla trouver un habile musicien, et après lui avoir communiqué
son projet, il le chargea du soin de l'exécution.

«Tandis qu'il était occupé de sa sérénade, Floretta, que le page
avait prévenue, voyant sa maîtresse en bonne humeur, lui dit:
«Madame, je vous apprête un agréable divertissement.» Luziana lui
demanda ce que c'était. «Oh! vraiment, reprit la soubrette en riant
comme une folle, il y a bien des affaires. Un original, nommé don
Côme, gouverneur des pages du comte d'Onate, s'est avisé de vous
choisir pour la dame souveraine de ses pensées, et doit demain au
soir, afin que vous n'en ignoriez, vous régaler d'un admirable
concert de voix et d'instruments.» Dona Luziana, qui naturellement
était fort gaie, et qui d'ailleurs croyait les galanteries de
l'écuyer sans conséquence pour elle, bien loin de prendre son
sérieux, se fit par avance un plaisir d'entendre sa sérénade. Ainsi
cette dame, sans le savoir, aidait à confirmer don Côme dans une
erreur dont elle se serait fort offensée, si elle l'eût connue.

«Enfin, la nuit du jour suivant, il parut devant le balcon de
Luziana deux carrosses, d'où sortirent le galant écuyer et son
confident, accompagnés de six hommes, tant chanteurs que joueurs
d'instruments, qui commencèrent leur concert. Il dura fort
longtemps. Ils jouèrent un grand nombre d'airs nouveaux, et
chantèrent plusieurs couplets de chansons, qui roulaient tous sur le
pouvoir que l'amour a d'unir des amants d'une inégale condition; et
à chaque couplet, dont la fille du mestre de camp se faisait
l'application, elle riait de tout son coeur.

«Lorsque la sérénade fut finie, don Côme renvoya les musiciens chez
eux, dans les mêmes carrosses qui les avaient amenés, et demeura
dans la rue avec Domingo, jusqu'à ce que les curieux que la musique
avait attirés se furent retirés. Après quoi il s'approcha du balcon,
d'où bientôt la suivante, avec la permission de sa maîtresse, lui
dit par une petite fenêtre de la jalousie: «Est-ce vous, seigneur
don Côme?--Qui me fait cette question? répondit-il d'une voix
doucereuse.--C'est, répliqua la soubrette, dona Luziana qui souhaite
de savoir si le concert que nous venons d'entendre est un effet de
votre galanterie?--Ce n'est, répartit l'écuyer, qu'un échantillon
des fêtes que mon amour prépare à cette merveille de nos jours, si
elle veut bien les recevoir d'un amant sacrifié sur l'autel de sa
beauté.»

«A cette expression figurée, la dame n'eut pas peu d'envie de rire;
elle se retint toutefois, et, se mettant à la petite fenêtre, elle
dit à l'écuyer, le plus sérieusement qu'il lui fut possible:
«Seigneur don Côme, il paraît bien que vous n'êtes pas un galant
novice: c'est de vous que les cavaliers amoureux doivent apprendre à
servir leurs maîtresses. Je suis très-contente de votre sérénade, et
je vous en tiendrai compte: mais, ajouta-t-elle, retirez-vous: on
peut nous écouter; une autre fois nous aurons un plus long
entretien.» En achevant ces mots elle ferma la fenêtre, laissant
l'écuyer dans la rue, fort satisfait de la faveur qu'elle venait de
lui faire, et le page bien étonné de la voir jouer un rôle dans
cette comédie.

«Cette petite fête, en y comprenant les carrosses et la prodigieuse
quantité de vin bu par les musiciens, coûta cent ducats à don Côme;
et deux jours après son confident l'engagea dans une nouvelle
dépense; voici de quelle manière: ayant appris que Floretta devait,
la nuit de la Saint-Jean, nuit si célébrée dans cette ville, aller
avec d'autres filles de son espèce _à la fiesta del sotillo_[9],
entreprit de leur donner un déjeuner magnifique aux dépens de
l'écuyer.

[Note 9: Sorte de danse particulière aux Espagnols.]

«Seigneur don Côme, lui dit-il la veille de la Saint-Jean, vous
savez quelle fête c'est demain. Je vous avertis que dona Luziana se
propose d'être à la pointe du jour sur les bords du Mançanarez pour
voir le _sotillo_; je crois qu'il n'est pas besoin d'en dire
davantage au coriphée des cavaliers galants: vous n'êtes pas homme à
négliger une si belle occasion; je suis persuadé que votre dame et
sa compagnie seront demain bien régalées.--C'est de quoi je puis te
répondre, lui dit son gouverneur; je te rends grâce de l'avis: tu
verras si je sais prendre la balle au bond.» Effectivement, le
lendemain de grand matin, quatre valets de l'hôtel, conduits par
Domingo, et chargés de toutes sortes de viandes froides, accommodées
de différentes façons, avec une infinité de petits pains et de
bouteilles de vins délicieux, arrivèrent sur le rivage du
Mançanarez, où Floretta et ses compagnes dansaient comme des nymphes
au lever de l'aurore.

«Elles n'eurent pas peu de joie quand le page vint interrompre leurs
danses légères pour leur offrir un solide déjeuner de la part du
seigneur don Côme. Elles s'assirent aussitôt sur l'herbe, et
commencèrent à faire honneur au festin, en riant sans modération de
la dupe qui le donnait; car la charitable cousine de Domingo n'avait
pas manqué de les mettre au fait.

«Comme elles étaient toutes en train de se réjouir, on vit paraître
l'écuyer, monté sur une haquenée des écuries du comte, et richement
vêtu. Il vint joindre son confident et saluer la compagnie, qui,
s'étant levée pour le recevoir plus poliment, le remercia de sa
générosité. Il cherchait des yeux parmi les filles dona Luziana,
pour lui adresser la parole, et lui débiter un beau compliment qu'il
avait composé en chemin; mais Floretta, le tirant à part, lui dit
qu'une indisposition avait empêché sa maîtresse de se trouver à la
fête. Don Côme se montra très-sensible à cette nouvelle, et demanda
quel mal avait sa chère Luziana. «Elle est fort enrhumée, répondit
la soubrette, et cela pour avoir passé sans voile sur son balcon
presque toute la nuit de votre sérénade à me parler de vous.»
L'écuyer, consolé d'un accident qui venait d'une si belle cause,
pria la suivante de lui continuer ses bons offices auprès de sa
maîtresse, et regagna son hôtel, en s'applaudissant de plus en plus
de sa bonne fortune.

«Dans ce temps-là, don Côme reçut une lettre de change, et toucha
mille écus d'or qu'on lui envoyait d'Andalousie, pour sa part de la
succession d'un de ses oncles mort à Séville. Il compta cette somme,
et la mit dans un coffre en présence de Domingo, qui fut fort
attentif à cette action, et si violemment tenté de s'approprier ces
beaux écus d'or, qu'il résolut de les emporter en Portugal. Il fit
confidence de sa tentation à Floretta, et lui proposa même d'être du
voyage. Quoique la proposition méritât bien d'être pesée, la
soubrette, aussi friponne que le page, l'accepta sans balancer.
Enfin une nuit, tandis que l'écuyer, enfermé dans un cabinet,
s'occupait à composer une lettre emphatique pour sa maîtresse,
Domingo trouva moyen d'ouvrir le coffre où étaient les écus d'or: il
les prit, gagna promptement la rue avec sa proie, et s'étant rendu
sous le balcon de Luziana, il se mit à contrefaire un chat qui
miaule. La suivante, à ce signal, dont ils étaient convenus tous
deux, ne le fit pas longtemps attendre; et, prête à le suivre
partout, elle sortit avec lui de Madrid.

«Ils comptaient bien qu'ils auraient le temps d'arriver en Portugal
avant qu'on pût les atteindre, si on les poursuivait; mais, par
malheur pour eux, don Côme, dès la nuit même, s'étant aperçu du
larcin et de la fuite de son confident, eut aussitôt recours à la
justice, qui dispersa de toutes parts ses limiers pour découvrir le
voleur. On l'attrapa près de Zebreros avec sa nymphe. On les ramena
l'un et l'autre; la soubrette a été renfermée _aux Repenties_, et
Domingo dans cette prison.

--Apparemment, dit don Cléofas, que l'écuyer n'a pas perdu ses écus
d'or; ils lui auront sans doute été rendus.--Oh! que non, répondit
le diable: ce sont les pièces qui prouvent le vol; la justice ne
s'en dessaisira point; et don Côme, dont l'histoire s'est répandue
dans la ville, demeure volé, et raillé de tout le monde.

«Domingo et cet autre prisonnier qui joue avec lui, continua le
boiteux, ont pour voisin un jeune Castillan qui a été arrêté pour
avoir, en présence de bons témoins, donné un soufflet à son père.--O
ciel! s'écria Léandro, que m'apprenez-vous? Quelque mauvais que soit
un fils, peut-il lever la main sur son père?--Oh qu'oui, dit le
démon; cela n'est pas sans exemple, et je veux vous en citer un
assez remarquable. Sous le règne de don Pèdre I, surnommé le Juste
et le Cruel, huitième roi de Portugal, un garçon de vingt ans fut
mis entre les mains de la justice pour le même fait. Don Pèdre,
surpris comme vous de la nouveauté du cas, voulut interroger la mère
du coupable, et il s'y prit si adroitement, qu'il lui fit avouer
qu'elle avait eu cet enfant d'une discrète _Révérence_. Si les juges
du castillan interrogeaient aussi sa mère avec la même adresse, ils
pourraient en arracher un pareil aveu.

«Descendons de l'oeil dans un grand cachot au-dessous de ces trois
prisonniers que je viens de vous montrer, et considérons ce qui s'y
passe. Y voyez-vous ces trois malheureux? Ce sont des voleurs de
grands chemins. Les voilà qui vont se sauver; on leur a fait tenir
une lime sourde dans un pain, et ils ont déjà limé un gros barreau
d'une fenêtre, par où ils peuvent se couler dans une cour qui les
conduira dans la rue. Il y a plus de dix mois qu'ils sont en prison,
et il y en a plus de huit qu'ils devraient avoir reçu la récompense
publique qui est due à leurs exploits; mais, grâce à la lenteur de
la justice, ils vont encore massacrer des voyageurs.

«Suivez-moi dans cette salle basse où vous apercevez vingt ou trente
hommes couchés sur la paille: ce sont des filous, des gens de toutes
sortes de mauvais commerces. En remarquez-vous cinq ou six qui
houspillent une espèce de manoeuvre qui a été emprisonné aujourd'hui
pour avoir blessé un archer d'un coup de pierre?--Pourquoi ces
prisonniers battent-ils ce manoeuvre? dit Zambullo.--C'est, répondit
Asmodée, parce qu'il n'a pas encore payé sa bienvenue. Mais,
ajouta-t-il, laissons là tous ces misérables: éloignons-nous même de
cet horrible lieu; allons ailleurs arrêter nos regards sur des
objets plus réjouissants.»




CHAPITRE VIII

_Asmodée montre à don Cléofas plusieurs personnes et lui révèle les
actions qu'elles ont faites dans la journée._


Ils laissèrent là les prisonniers, et s'envolèrent dans un autre
quartier. Ils firent une pause sur un grand hôtel, où le démon dit à
l'écolier: «Il me prend envie de vous apprendre ce qu'ont fait
aujourd'hui toutes ces personnes qui demeurent aux environs de cet
hôtel; cela pourra vous divertir.--Je n'en doute pas, répondit
Léandro. Commencez, je vous prie, par ce capitaine qui se botte: il
faut qu'il ait quelque affaire de conséquence qui l'appelle loin
d'ici.--C'est, répartit le boiteux, un capitaine prêt à sortir de
Madrid. Ses chevaux l'attendent dans la rue; il va partir pour la
Catalogne, où son régiment est commandé.

«Comme il n'avait point d'argent, il s'adressa hier à un usurier:
«Seigneur Sanguisuela, lui dit-il, ne pourriez-vous pas me prêter
mille ducats?--Seigneur capitaine, répondit l'usurier d'un air doux
et benin, je ne les ai pas; mais je me fais fort de trouver un homme
qui vous les prêtera, c'est-à-dire qui vous en donnera quatre cents
comptant; vous ferez votre billet de mille, et sur lesdits quatre
cents que vous recevrez, j'en toucherai, s'il vous plaît, soixante
pour le droit de courtage. L'argent est si rare
aujourd'hui!...--Quelle usure, interrompit brusquement l'officier!
demander six cent soixante ducats pour trois cent quarante! quelle
friponnerie! il faudrait pendre des hommes si durs.

«--Point d'emportement, Seigneur capitaine, reprit d'un grand
sang-froid l'usurier: voyez ailleurs. De quoi vous plaignez-vous?
est-ce que je vous force à recevoir les trois cent quarante ducats?
il vous est libre de les prendre ou de les refuser.» Le capitaine,
n'ayant rien à répliquer à ce discours, se retira; mais, après avoir
fait réflexion qu'il fallait partir, que le temps pressait, et
qu'enfin il ne pouvait se passer d'argent, il est retourné ce matin
chez l'usurier, qu'il a rencontré à sa porte en manteau noir, en
rabat et en cheveux courts, avec un gros chapelet garni de
médailles. «Je reviens à vous, seigneur Sanguisuela, lui a-t-il dit;
j'accepte vos trois cent quarante ducats; la nécessité où je suis
d'avoir de l'argent m'oblige à les prendre.--Je vais à la messe, a
répondu gravement l'usurier; à mon retour, venez, je vous compterai
la somme.--Hé, non, non, répliqua le capitaine; rentrez chez vous,
de grâce; cela sera fait dans un moment: expédiez-moi tout à
l'heure; je suis fort pressé.

«--Je ne le puis, répart Sanguisuela; j'ai coutume d'entendre la
messe tous les jours avant que je commence aucune affaire; c'est une
règle que je me suis faite, et que je veux observer religieusement
toute ma vie.»

«Quelque impatience qu'eût l'officier de toucher son argent, il lui
a fallu céder à la règle du pieux Sanguisuela: il s'est armé de
patience, et même, comme s'il eût craint que les ducats ne lui
échappassent, il a suivi l'usurier à l'église. Il a entendu la messe
avec lui; après cela, il se préparait à sortir; mais Sanguisuela,
s'approchant de son oreille, lui a dit: «Un des plus habiles
prédicateurs de Madrid va prêcher; je ne veux pas perdre son
sermon.»

Le capitaine, à qui le temps de la messe n'avait déjà que trop duré,
a été au désespoir de ce nouveau retardement: il est pourtant encore
demeuré dans l'église. Le prédicateur paraît, et prêche contre
l'usure. L'officier en est ravi, et, observant le visage de
l'usurier, dit en lui-même: «Si ce juif pouvait se laisser toucher!
S'il me donnait seulement six cents ducats, je partirais content de
lui.» Enfin le sermon finit; l'usurier sort. Le capitaine le joint,
et lui dit: « Hé bien, que pensez-vous de ce prédicateur? Ne
trouvez-vous pas qu'il a prêche avec beaucoup de force? Pour moi,
j'en suis tout ému.--J'en porte même jugement que vous, répond
l'usurier; il a parfaitement traité sa matière; c'est un savant
homme; il a fort bien fait son métier: allons-nous-en faire le
nôtre.»

--Hé! qui sont ces deux femmes qui sont couchées ensemble, et qui
font de si grands éclats de rire? s'écria don Cléofas; elles me
paraissent bien gaillardes.--Ce sont, répondit le diable, deux
soeurs qui ont fait enterrer leur père ce matin. C'était un homme
bourru, et qui avait tant d'aversion pour le mariage, ou plutôt tant
de répugnance à établir ses filles, qu'il n'a jamais voulu les
marier, quelques partis avantageux qui se soient présentés pour
elles. Le caractère du défunt était tout à l'heure le sujet de leur
entretien. «Il est mort enfin, disait l'aînée; il est mort, ce père
dénaturé, qui se faisait un plaisir barbare de nous voir filles; il
ne s'opposera plus à nos voeux.

«--Pour moi, ma soeur, a dit la cadette, j'aime le solide; je veux
un homme riche, fût-il d'ailleurs une bête, et le gros don Blanco
sera mon fait.--Doucement, ma soeur, a répliqué l'aînée; nous aurons
pour époux ceux qui nous sont destinés; car nos mariages sont écrits
dans le ciel.--Tant pis, vraiment! a réparti la cadette; j'ai bien
peur que mon père n'en déchire la feuille.» L'aînée n'a pu
s'empêcher de rire de cette saillie, et elles en rient encore toutes
deux.

«Dans la maison qui suit celle des deux soeurs, est logée en chambre
garnie une aventurière aragonaise. Je la vois qui se mire dans une
glace, au lieu de se coucher: elle félicite ses charmes sur une
conquête importante qu'ils ont faite aujourd'hui: elle étudie des
mines, et elle en a découvert une nouvelle qui fera demain un grand
effet sur son amant. Elle ne peut trop s'appliquer à le ménager;
c'est un sujet qui promet beaucoup: aussi a-t-elle dit tantôt à un
de ses créanciers qui lui est venu demander de l'argent: «Attendez,
mon ami, revenez dans quelques jours; je suis en terme
d'accommodement avec un des principaux personnages de la douane.»

--Il n'est pas besoin, dit Léandro, que je vous demande ce qu'a fait
certain cavalier qui se présente à ma vue; il faut qu'il ait passé
la journée entière à écrire des lettres. Quelle quantité j'en vois
sur sa table!--Ce qu'il y a de plaisant, répondit le démon, c'est
que toutes ces lettres ne contiennent que la même chose. Ce cavalier
écrit à tous ses amis absents: il leur mande une aventure qui lui
est arrivée cet après-midi; il aime une veuve de trente ans, belle
et prude: il lui rend des soins qu'elle ne dédaigne pas; il propose
de l'épouser; elle accepte la proposition. Pendant qu'on fait les
préparatifs des noces, il a la liberté de l'aller voir chez elle: il
y a été cette après-dînée; et comme par hasard il ne s'est trouvé
personne pour l'annoncer, il est entré dans l'appartement de la
dame, qu'il a surprise dans un galant déshabillé, ou, pour mieux
dire, presque nue sur un lit de repos. Elle dormait d'un profond
sommeil. Il s'approche doucement d'elle pour profiter de l'occasion;
il lui dérobe un baiser; elle se réveille et s'écrie en soupirant
tendrement: «Encore! ah! je t'en prie, Ambroise, laisse-moi en
repos!» Le cavalier, en galant homme, a pris son parti sur-le-champ:
il a renoncé à la veuve; il est sorti de l'appartement; il a
rencontré Ambroise à la porte: «Ambroise, lui a-t-il dit, n'entrez
pas; votre maîtresse vous prie de la laisser en repos.»

«A deux maisons au-delà de ce cavalier, je découvre dans un petit
corps-de-logis un original de mari qui s'endort tranquillement aux
reproches que sa femme lui fait d'avoir passé la journée entière
hors de chez lui. Elle serait encore plus irritée si elle savait à
quoi il s'est amusé.--Il aura sans doute été occupé de quelque
aventure galante, dit Zambullo.--Vous y êtes, reprit Asmodée; je
vais vous la détailler.

«L'homme dont il s'agit est un bourgeois nommé Patrice; c'est un de
ces maris libertins qui vivent sans souci, comme s'ils n'avaient ni
femmes ni enfants: il a pourtant une jeune épouse aimable et
vertueuse, deux filles et un fils, tous trois encore dans leur
enfance. Il est sorti ce matin de sa maison, sans s'informer s'il y
avait du pain pour sa famille, qui en manque quelquefois. Il a passé
par la grande place, où les apprêts du combat des taureaux qui s'est
fait aujourd'hui l'ont arrêté. Les échafauds étaient déjà dressés
tout autour, et déjà les personnes les plus curieuses commençaient à
s'y placer.

«Pendant qu'il les considérait les uns et les autres, il aperçoit
une dame bien faite et proprement vêtue, qui laissait voir en
descendant d'un échafaud une belle jambe bien tournée, couverte d'un
bas de soie couleur de rose, avec une jarretière d'argent: il n'en a
pas fallu davantage pour mettre notre faible bourgeois hors de
lui-même. Il s'est avancé vers la dame, qu'accompagnait une autre
qui faisait assez connaître par son air qu'elles étaient toutes deux
des aventurières: «Mesdames, leur a-t-il dit, si je puis vous être
bon à quelque chose, vous n'avez qu'à parler, vous me trouverez
disposé à vous servir.--Seigneur cavalier, a répondu la nymphe au
bas couleur de rose, votre offre n'est pas à rejeter: nous avions
déjà pris nos places; mais nous venons de les quitter pour aller
déjeuner: nous avons eu l'imprudence de sortir ce matin de chez nous
sans prendre notre chocolat; puisque vous êtes assez galant pour
nous offrir vos services, conduisez-nous, s'il vous plaît, à quelque
endroit où nous puissions manger un morceau; mais que ce soit dans
un lieu retiré: vous savez que les filles ne peuvent avoir trop de
soin de leur réputation.»

«A ces mots, Patrice, devenant plus honnête et plus poli que la
nécessité, mène ces princesses à une taverne de faubourg, où il
demande à déjeuner. «Que voulez-vous? lui dit l'hôte. J'ai de reste
d'un grand festin qui s'est donné hier chez moi des poulets de
grain, des perdreaux de Léon, des pigeonneaux de la Castille
vieille, et plus de la moitié d'un jambon d'Estramadure.--En voilà
plus qu'il ne nous en faut, dit le conducteur des vestales.
Mesdames, vous n'avez qu'à choisir: que souhaitez-vous?--Ce qu'il
vous plaira, répondent-elles; nous n'avons point d'autre goût que le
vôtre.» Là-dessus le bourgeois commande qu'on serve deux perdreaux
et deux poulets froids, et qu'on lui donne une chambre particulière,
attendu qu'il est avec des dames très-délicates sur les bienséances.

«On le fait entrer lui et sa compagnie dans un cabinet écarté, où un
moment après on leur apporte le plat ordonné, avec du pain et du
vin. Nos Lucrèces, comme dames de haut appétit, se jettent avidement
sur les viandes, tandis que le benêt qui devait payer l'écot s'amuse
à contempler sa Luisita: c'est le nom de la beauté dont il était
épris; il admire ses blanches mains, où brillait une grosse bague
qu'elle a gagnée en la courant; il lui prodigue les noms d'étoile et
de soleil, et ne saurait manger, tant il est aise d'avoir fait une
si bonne rencontre. Il demande à sa déesse si elle est mariée: elle
répond que non, mais qu'elle est sous la conduite d'un frère: si
elle eût ajouté «du côté d'Adam», elle aurait dit la vérité.

«Cependant les deux harpies, non-seulement dévoraient chacune un
poulet, elles buvaient encore à proportion qu'elles mangeaient.
Bientôt le vin manque: le galant en va chercher lui-même pour en
avoir plus promptement. Il n'est pas hors du cabinet, que Jacinte,
la compagne de Luisita, met la griffe sur les deux perdreaux qui
restaient dans le plat, et les serre dans une grande poche de toile
qu'elle a sous sa robe. Notre Adonis revient avec du vin frais, et,
remarquant qu'il n'y a plus de viande, il demande à sa Vénus si elle
ne veut rien davantage? «Qu'on nous donne, dit-elle, de ces
pigeonneaux dont l'hôte nous a parlé, pourvu qu'ils soient
excellents; autrement un morceau de jambon d'Estramadure suffira.»
Elle n'a pas prononcé ces paroles, que voilà Patrice qui retourne à
la provision, et fait apporter trois pigeonneaux avec une forte
tranche de jambon. Nos oiseaux de proie recommencent à becqueter; et
tandis que le bourgeois est obligé de disparaître une troisième fois
pour aller demander du pain, ils envoient deux pigeonneaux tenir
compagnie aux prisonniers de la poche.

«Après le repas, qui a fini par les fruits que la saison peut
fournir, l'amoureux Patrice a pressé Luisita de lui donner les
marques qu'il attendait de sa reconnaissance; la dame a refusé de
contenter ses désirs; mais elle l'a flatté de quelque espérance, en
lui disant qu'il y avait du temps pour tout, et que ce n'était pas
dans un cabaret qu'elle voulait reconnaître le plaisir qu'il lui
avait fait: puis, entendant sonner une heure après midi, elle a pris
un air inquiet, et dit à sa compagne: «Ah! ma chère Jacinte, que
nous sommes malheureuses! nous ne trouverons plus de places pour
voir les taureaux.

«--Pardonnez-moi, a répondu Jacinte; ce cavalier n'a qu'à nous
remener où il nous a si poliment abordées, et ne vous mettez pas en
peine du reste.»

«Avant que de sortir de la taverne, il a fallu compter avec l'hôte,
qui a fait monter la dépense à cinquante réales. Le bourgeois a mis
la main à la bourse; mais, n'y trouvant que trente réales, il a été
obligé de laisser en gage pour le reste son rosaire chargé de
médailles d'argent; ensuite il a reconduit les aventurières où il
les avait prises, et les a placées commodément sur un échafaud dont
le maître, qui est de sa connaissance, lui a fait crédit.

«Elles ne sont pas plus tôt assises, qu'elles demandent des
rafraîchissements: «Je meurs de soif, s'écrie l'une; le jambon m'a
furieusement altérée.--Et moi de même, dit l'autre; je boirais bien
de la limonade.» Patrice, qui n'entend que trop ce que cela veut
dire, les quitte pour aller leur chercher des liqueurs; mais il
s'arrête en chemin, et se dit à lui même: «Où vas-tu, insensé? ne
semble-t-il pas que tu aies cent pistoles dans ta bourse ou dans ta
maison? tu n'as pas seulement un _maravedi_. Que ferai-je?
ajouta-t-il; retourner vers la dame sans lui porter ce qu'elle
désire, il n'y a pas d'apparence: d'un autre côté, faut-il que
j'abandonne une entreprise si avancée? je ne puis m'y résoudre.»

«Dans cet embarras, il aperçoit parmi les spectateurs un de ses
amis, qui lui avait souvent fait des offres de services, que par
fierté il n'avait jamais voulu accepter. Il perd toute honte en
cette occasion. Il le joint avec empressement et lui emprunte une
double pistole, avec quoi reprenant courage, il vole chez un
limonadier, d'où il fait porter à ses princesses tant d'eaux
glacées, tant de biscuits et de confitures sèches, que le doublon
suffit à peine à cette nouvelle dépense.

«Enfin la fête finit avec le jour, et notre homme va conduire sa
dame chez elle, dans l'espérance d'en tirer un bon parti. Mais
lorsqu'ils sont devant une maison où elle dit qu'elle demeure, il en
sort une espèce de servante qui vient au-devant de Luisita, et lui
dit avec agitation: «Hé! d'où venez-vous à l'heure qu'il est? il y a
deux heures que le seigneur don Gaspard Héridor, votre frère, vous
attend en jurant comme un possédé.» Alors la soeur, feignant d'être
effrayée, se tourne vers le galant, et lui dit tout bas en lui
serrant la main: «Mon frère est un homme d'une violence
épouvantable; mais sa colère ne dure pas; tenez-vous dans la rue et
ne vous impatientez point: nous allons l'apaiser; et comme il va
tous les soirs souper en ville, d'abord qu'il sera sorti, Jacinte
viendra vous en avertir, et vous introduira dans la maison.»

«Le bourgeois, que cette promesse console, baise avec transport la
main de Luisita, qui lui fait quelques caresses pour le laisser sur
la bonne bouche; puis elle entre dans la maison avec Jacinte et la
servante. Patrice, demeuré dans la rue, prend patience: il s'assied
sur une borne à deux pas de la porte, et passe un temps
considérable, sans s'imaginer qu'on puisse avoir dessein de se jouer
de lui: il s'étonne seulement de ne pas voir sortir don Gaspard, et
craint que ce maudit frère n'aille pas souper en ville.

«Cependant il entend sonner dix, onze heures, minuit: alors il
commence à perdre une partie de sa confiance, et à douter de la
bonne foi de sa dame. Il s'approche de la porte, il entre et suit à
tâtons une allée obscure, au milieu de laquelle il rencontre un
escalier: il n'ose monter; mais il écoute attentivement, et son
oreille est frappée du concert discordant que peuvent faire ensemble
un chien qui aboie, un chat qui miaule, et un enfant qui crie. Il
juge enfin qu'on l'a trompé; et ce qui achève de l'en persuader,
c'est qu'ayant voulu pousser jusqu'au fond de l'allée, il s'est
trouvé dans une autre rue que celle où il a si longtemps fait le
pied de grue.

«Il regrette alors son argent, et retourne au logis en maudissant
les bas couleur de rose. Il frappe à sa porte: sa femme, le chapelet
à la main et les larmes aux yeux, lui vient ouvrir, et lui dit d'un
air touchant: «Ah! Patrice, pouvez-vous abandonner ainsi votre
maison, et vous soucier si peu de votre épouse et de vos enfants?
Qu'avez-vous fait depuis six heures du matin que vous êtes sorti?»
Le mari, ne sachant que répondre à ce discours, et d'ailleurs tout
honteux d'avoir été la dupe de deux friponnes, s'est déshabillé et
mis au lit sans dire un mot. Sa femme, qui est en train de
moraliser, lui fait un sermon qui l'endort dans ce moment.

«Jetez la vue, poursuivit Asmodée, sur cette grande maison qui est à
côté de celle du cavalier qui écrit à ses amis la rupture de son
mariage avec la maîtresse d'Ambroise: n'y remarquez-vous pas une
jeune dame couchée dans un lit de satin cramoisi, relevé d'une
broderie d'or?--Pardonnez-moi, répondit don Cléofas, j'aperçois une
personne endormie, et je vois, ce me semble, un livre sur son
chevet.--Justement, reprit le boiteux. Cette dame est une jeune
comtesse fort spirituelle, et d'une humeur très-enjouée: elle avait
depuis six jours une insomnie qui la fatiguait extrêmement: elle
s'est avisée aujourd'hui de faire venir un médecin des plus graves
de sa faculté. Il arrive: elle le consulte: il ordonne un remède
marqué, dit-il, dans Hippocrate. La dame se met à plaisanter sur son
ordonnance. Le médecin, animal hargneux, ne s'est nullement prêté à
ses plaisanteries, et lui a dit, avec la gravité doctorale: «Madame,
Hippocrate n'est point un homme à devoir être tourné en
ridicule.--Ah! seigneur docteur, a répondu la comtesse d'un air
sérieux, je n'ai garde de me moquer d'un auteur si célèbre et si
docte; j'en fais un si grand cas, que je suis persuadée qu'en
l'ouvrant seulement je me guérirai de mon insomnie: j'en ai dans ma
bibliothèque une traduction nouvelle du savant Azero; c'est la
meilleure: qu'on me l'apporte.» En effet, admirez le charme de cette
lecture: dès la troisième page la dame s'est endormie profondément.

«Il y a dans les écuries de ce même hôtel un pauvre soldat manchot,
que les palefreniers, par charité, laissent la nuit coucher sur la
paille. Pendant le jour il demande l'aumône, et il a eu tantôt une
plaisante conversation avec un autre gueux, qui demeure auprès du
Buen-Retiro, sur le passage de la cour. Celui-ci fait fort bien ses
affaires: il est à son aise, et il a une fille à marier, qui passe
chez les mendian

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