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Paris

by Émile Zola · French · Gutenberg #34451 · 1,105,963 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Paris
    
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Title: Paris

Author: Émile Zola


        
Release date: November 26, 2010 [eBook #34451]
                Most recently updated: August 25, 2017

Language: French

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Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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LES TROIS VILLES

PARIS

PAR

ÉMILE ZOLA

QUATRE-VINGT-TROISIÈME MILLE

PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS

11, RUE DE GRENELLE, 11

1898

Tous droits réservés.




PARIS




LIVRE PREMIER




I


Ce matin-là, vers la fin de janvier, l'abbé Pierre Froment, qui avait
une messe à dire au Sacré-Coeur de Montmartre, se trouvait dès huit
heures sur la butte, devant la basilique. Et, avant d'entrer, un instant
il regarda Paris, dont la mer immense se déroulait à ses pieds.

C'était, après deux mois de froid terrible, de neige et de glace, un
Paris noyé sous un dégel morne et frissonnant. Du vaste ciel, couleur de
plomb, tombait le deuil d'une brume épaisse. Tout l'est de la ville, les
quartiers de misère et de travail, semblaient submergés dans des fumées
roussâtres, où l'on devinait le souffle des chantiers et des usines;
tandis que, vers l'ouest, vers les quartiers de richesse et de
jouissance, la débâcle du brouillard s'éclairait, n'était plus qu'un
voile fin, immobile de vapeur. On devinait à peine la ligne ronde de
l'horizon, le champ sans bornes des maisons apparaissait tel qu'un chaos
de pierres, semé de mares stagnantes, qui emplissaient les creux d'une
buée pâle, et sur lesquelles se détachaient les crêtes des édifices et
des rues hautes, d'un noir de suie. Un Paris de mystère, voilé de nuées,
comme enseveli sous la cendre de quelque désastre, disparu à demi déjà
dans la souffrance et dans la honte de ce que son immensité cachait.

Pierre regardait, maigre et sombre, vêtu de sa soutane mince, lorsque
l'abbé Rose, qui semblait s'être abrité derrière un pilier du porche,
pour le guetter, vint à sa rencontre.

--Ah! c'est vous enfin, mon cher enfant. J'ai quelque chose à vous
demander.

Il semblait gêné, inquiet. D'un regard méfiant, il s'assura que personne
n'était là. Puis, comme si la solitude ne suffisait pas à le rassurer,
il l'emmena à quelque distance, dans la bise glaciale qui soufflait, et
qu'il paraissait ne pas sentir.

--Voici, c'est un pauvre homme dont on m'a parlé, un ancien ouvrier
peintre, un vieillard de soixante-dix ans, qui naturellement ne peut
plus travailler, et qui est en train de mourir de faim, dans un taudis
de la rue des Saules... Alors, mon cher enfant, j'ai songé à vous, j'ai
pensé que vous consentiriez à lui porter ces trois francs de ma part,
pour qu'il ait au moins du pain pendant quelques jours.

--Mais pourquoi n'allez-vous pas lui faire votre aumône vous-même?

De nouveau, l'abbé Rose s'inquiéta, s'effara, avec des regards peureux
et confus.

--Oh! non, oh! non, je ne peux plus, moi, après tous les ennuis qui me
sont arrivés. Vous savez qu'on me surveille et qu'on me gronderait
encore, si l'on me surprenait à donner ainsi, sans bien savoir à qui je
donne. Il est vrai que, pour avoir ces trois francs, j'ai dû vendre
quelque chose... Je vous en supplie, mon cher enfant, rendez-moi ce
service.

Le coeur serré, Pierre considérait le bon prêtre tout blanc, avec sa
grosse bouche de bonté, ses yeux clairs d'enfant, dans sa face ronde et
souriante. Et l'histoire de cet amant de la pauvreté lui revenait en un
flot d'amertume, la disgrâce où il était tombé, pour sa candeur sublime
de saint homme charitable. Son petit rez-de-chaussée de la rue de
Charonne, dont il faisait un asile, où il recueillait toutes les misères
de la rue, avait fini par devenir une cause de scandale. On y abusait de
sa naïveté, de son innocence, et des abominations se passaient chez lui,
sans qu'il les soupçonnât. Des filles y allaient, lorsqu'elles n'avaient
pas trouvé d'hommes pour les emmener. D'infâmes rendez-vous s'y
donnaient, toute une promiscuité monstrueuse. Enfin, une belle nuit, la
police y avait fait une descente, pour y arrêter une fillette de treize
ans, accusée d'infanticide. Très émue, l'autorité diocésaine avait forcé
l'abbé Rose à fermer son asile, et l'avait déplacé de l'église
Sainte-Marguerite, en l'envoyant à Saint-Pierre de Montmartre, où il
avait retrouvé sa place de vicaire. Ce n'était pas une disgrâce, mais un
simple éloignement. On l'avait grondé, on le surveillait, comme il le
disait lui-même, et il était très honteux, très malheureux de ne pouvoir
plus donner qu'en se cachant, tel qu'un prodigue écervelé qui rougit de
ses fautes.

Pierre prit les trois francs.

--Je vous promets, mon ami, de faire votre commission, ah! de tout mon
coeur.

--Allez-y après votre messe, n'est-ce pas? Il s'appelle Laveuve, il
habite la rue des Saules, une maison avec une cour, avant d'arriver à la
rue Marcadet. Vous trouverez bien... Et, si vous étiez gentil, vous
viendriez me rendre compte de votre visite, ce soir, vers cinq heures,
à la Madeleine, où j'irai entendre la conférence de monseigneur Martha.
Il a été si bon pour moi!... N'y viendrez-vous pas l'entendre vous-même?

Pierre répondit d'un geste évasif. Monseigneur Martha, évêque de
Persépolis, très puissant à l'archevêché, depuis qu'il s'était employé à
décupler les souscriptions pour le Sacré-Coeur, en propagandiste
vraiment génial, avait en effet soutenu l'abbé Rose; et c'était lui qui
avait obtenu qu'on le laissât à Paris, en le replaçant à Saint-Pierre de
Montmartre.

--Je ne sais si je pourrai assister à la conférence, dit Pierre. En tout
cas, j'irai sûrement vous y retrouver.

La bise soufflait, un froid noir les pénétrait tous deux, sur ce sommet
désert, dans le brouillard qui changeait la grande ville en un océan de
brume. Mais un pas se fit entendre, et l'abbé Rose, repris de méfiance,
vit un homme passer, très grand, très fort, chaussé en voisin de
galoches, et la tête nue, d'épais cheveux blancs, coupés ras.

--N'est-ce point votre frère? demanda le vieux prêtre.

Pierre n'avait pas eu un mouvement. Il répondit d'une voix tranquille:

--C'est mon frère Guillaume, en effet. Je l'ai retrouvé, depuis que je
viens parfois ici, au Sacré-Coeur. Il possède là, tout près, une
maison qu'il habite depuis plus de vingt ans, je crois. Quand je le
rencontre, nous nous serrons la main. Mais je ne suis pas même allé chez
lui... Ah! tout est bien mort entre nous, rien ne nous est plus commun,
des mondes nous séparent.

Le sourire si tendre de l'abbé Rose reparut, et il eut un geste de la
main, comme pour dire qu'il ne fallait jamais désespérer de l'amour.
Guillaume Froment, un savant d'intelligence haute, un chimiste qui
vivait à l'écart, en révolté, était maintenant son paroissien; et il
devait rêver de le reconquérir à Dieu, lorsqu'il passait près de la
maison qu'il occupait avec ses trois grands fils, bourdonnante de
travail.

--Mais, mon cher enfant, reprit-il, je vous tiens là, dans ce froid
noir, et vous n'avez pas chaud... Allez dire votre messe. A ce soir, à
la Madeleine.

Puis, suppliant, s'assurant de nouveau que personne ne les écoutait, il
ajouta de son air d'enfant toujours en faute:

--Et pas un mot à personne de ma petite commission. On dirait encore que
je ne sais pas me conduire.

Pierre le regarda s'éloigner dans la direction de la rue Cortot, où le
vieux prêtre habitait un rez-de-chaussée humide, qu'un bout de jardin
égayait. La cendre de désastre qui noyait Paris semblait s'épaissir,
sous les rafales de la bise glacée. Et il entra enfin dans la basilique,
le coeur ravagé, débordant de l'amertume que venait d'y remuer cette
histoire, cette banqueroute de la charité, l'ironie affreuse du saint
homme puni pour avoir donné, se cachant pour donner toujours. Rien ne
calma la cuisson de la blessure rouverte en lui, ni la paix tiède dans
laquelle il pénétrait, ni la solennité muette du large et profond
vaisseau, d'une nudité de pierres neuves, sans tableaux, sans décoration
d'aucune sorte, la nef à demi barrée par la charpente qui bouchait la
coupole du dôme, encore en construction. A cette heure matinale, sous la
lumière grise que laissaient tomber les hautes et minces baies, des
messes de supplication étaient déjà dites à plusieurs autels, des
cierges d'imploration brûlaient au fond de l'abside. Et il se hâta
d'aller, à la sacristie, revêtir les vêtements sacrés, pour dire sa
messe à la chapelle de Saint-Vincent-de-Paul.

Mais les souvenirs venaient d'être lâchés, Pierre n'était plus qu'à sa
détresse, tandis que, machinalement, il accomplissait les rites, faisait
les gestes professionnels. Depuis son retour de Rome, depuis trois ans,
il vivait dans la pire angoisse où puisse tomber un homme. D'abord, pour
retrouver la croyance perdue, il avait tenté une première expérience, il
était allé à Lourdes chercher la foi naïve de l'enfant qui s'agenouille
et qui prie, la primitive foi des peuples jeunes, courbés sous la
terreur de leur ignorance; et il s'était révolté davantage devant la
glorification de l'absurde, la déchéance du sens commun, convaincu que
le salut, la paix des hommes et des peuples d'aujourd'hui ne saurait
être dans cet abandon puéril de la raison. Ensuite, repris du besoin
d'aimer, tout en faisant la part intellectuelle de cette raison
exigeante, il avait joué sa paix dernière dans une seconde expérience,
il était allé à Rome voir si le catholicisme pouvait se renouveler,
revenir à l'esprit du christianisme naissant, être la religion de la
démocratie, la foi que le monde moderne, bouleversé, en danger de mort,
attendait pour s'apaiser et vivre; et il n'y avait trouvé que des
décombres, que le tronc pourri d'un arbre incapable d'un nouveau
printemps, il n'y avait entendu que le craquement suprême du vieil
édifice social, près de crouler. C'était alors, rendu au doute immense,
à la négation totale, qu'il était revenu à Paris, rappelé par l'abbé
Rose, au nom de leurs pauvres, pour s'oublier, pour s'immoler, pour
croire en eux, puisque eux seuls restaient, avec leurs effroyables
souffrances; et c'était alors qu'il s'était heurté, depuis trois ans, à
cet effondrement, cette banqueroute de la bonté elle-même, la charité
dérisoire, la charité inutile et bafouée.

Ces trois années, Pierre venait de les vivre dans une tourmente sans
cesse accrue, où son être entier avait fini par sombrer. Sa foi était
morte à jamais, son espérance même était morte d'utiliser la foi des
foules pour le salut commun. Il niait tout, il n'attendait plus que la
catastrophe finale, inévitable, la révolte, le massacre, l'incendie,
qui devaient balayer un monde coupable et condamné. Prêtre sans croyance
veillant sur la croyance des autres, faisant chastement, honnêtement son
métier, dans la tristesse hautaine de n'avoir pu renoncer à son
intelligence, comme il avait renoncé à sa chair d'amoureux et à son rêve
de sauveur des peuples, il restait quand même debout, d'une grandeur
solitaire et farouche. Et ce négateur désespéré, qui avait touché le
fond du néant, gardait une attitude si haute et si grave, parfumée d'une
bonté si pure, qu'il avait, dans sa paroisse de Neuilly, acquis la
réputation d'un jeune saint, aimé de Dieu, dont la prière obtenait des
miracles. Il était la règle, il n'avait plus que le geste du prêtre,
sans l'âme immortelle, tel qu'un sépulcre vide où ne restait pas même la
cendre de l'espoir; et des femmes douloureuses, des paroissiennes en
larmes l'adoraient, baisaient sa soutane, et c'était une mère torturée,
ayant un enfant au berceau en danger de mort, qui l'avait supplié de
venir demander la guérison à Jésus, certaine que Jésus la lui
accorderait, dans ce sanctuaire de Montmartre, où flambait le prodige de
son coeur incendié d'amour.

Cependant, Pierre, revêtu des vêtements sacrés, avait gagné la chapelle
de Saint-Vincent-de-Paul. Il y monta le degré de l'autel, il commença la
messe; et, quand il se retourna, les mains élargies, pour bénir, il
apparut avec sa face creusée, sa bouche de douceur amincie d'amertume,
ses yeux de tendresse devenus noirs de souffrance. Ce n'était plus le
jeune prêtre, au visage brûlé de fièvre tendre allant à Lourdes, au
visage illuminé d'apôtre partant pour Rome. Sa double hérédité en
éternelle lutte, son père dont il tenait la tour inexpugnable de son
front, sa mère qui lui avait donné ses lèvres altérées d'amour,
continuaient le combat, toute la bataille humaine du sentiment et de la
raison, dans cette face aujourd'hui ravagée, où montait aux minutes
d'oubli le chaos de la détresse intérieure. Les lèvres avouaient encore
la soif inassouvie d'aimer, de se donner et de vivre, qu'il croyait bien
ne devoir plus contenter jamais; tandis que le front solide, la
citadelle dont il souffrait, s'entêtait à ne point se rendre, sous les
assauts de l'erreur. Mais il se raidissait, cachait l'épouvante du vide
où il se débattait, demeurait superbe, taisait les gestes, disait les
paroles, souverainement. Et la mère qui était là, parmi les quelques
femmes agenouillées, la mère qui attendait de lui une intercession
suprême, qui le croyait en colloque avec Jésus pour le salut de son
enfant, le voyait rayonner au travers de ses larmes, d'une beauté
d'ange, messager des grâces divines.

Après l'Offertoire, lorsque Pierre découvrit le calice, il se prit en
dédain. L'ébranlement était trop profond, il pensait quand même à ces
choses. Quel enfantillage, dans ses deux expériences, à Lourdes et à
Rome, quelle naïveté de pauvre être éperdu, dévoré du besoin d'aimer et
de croire! S'être imaginé que la science actuelle, en lui, allait
s'accommoder avec la foi de l'an mille, et surtout avoir eu la sottise
d'espérer que lui, petit prêtre, allait faire la leçon au pape, le
déterminer à être un saint et à changer la face du monde! Il en était
plein de honte, comme on avait dû rire de lui! Puis, c'était aussi son
idée d'un schisme qui le faisait rougir. Il se revoyait à Rome, rêvant
d'écrire un livre, où il se séparerait violemment du catholicisme, pour
prêcher la religion nouvelle des démocraties, l'Evangile épuré, humain
et vivant. Quelle ridicule folie! Un schisme! il avait connu à Paris un
abbé de grand coeur et de grand esprit, qui avait tenté de
l'accomplir, ce fameux schisme annoncé, attendu. Ah! le pauvre homme, la
triste et dérisoire besogne, au milieu de l'incrédulité universelle, de
l'indifférence glacée des uns, des moqueries et des injures des autres!
Si Luther revenait de nos jours, il finirait à un cinquième des
Batignolles, oublié et mourant de faim. Un schisme ne peut réussir dans
un peuple qui ne croit plus, qui s'est désintéressé de l'Eglise, pour
mettre ailleurs son espoir. C'était tout le catholicisme, c'était même
tout le christianisme qui allait être emporté, car l'Evangile, en dehors
de quelques maximes morales, n'était plus un code social possible. Et
cette certitude augmentait son tourment, les jours où la soutane pesait
plus lourde à ses épaules, où il finissait par se mépriser, de célébrer
ainsi le mystère divin de cette messe, qui était devenue pour lui le
geste d'une religion morte.

Pierre, qui avait empli le calice à demi du vin des burettes, se lava
les mains et aperçut de nouveau la mère, avec son visage d'ardente
supplication. Alors, il pensa que c'était pour elle, dans une pensée
charitable d'homme lié par un serment, qu'il était resté prêtre, prêtre
sans croyance nourrissant du pain de l'illusion la croyance des autres.
Mais cette héroïque attitude, ce devoir hautain où il s'enfermait,
n'allait plus pour lui sans une angoisse croissante. La simple probité
ne lui commandait-elle pas de jeter la soutane, de retourner parmi les
hommes? Sa situation fausse, à certaines heures, l'emplissait du dégoût
de son héroïsme inutile, et il se demandait de nouveau s'il n'était pas
lâche et dangereux de laisser vivre les foules dans leur superstition.
Certes, le mensonge d'un Dieu de justice et de vigilance, d'un paradis
futur où étaient rachetées toutes les souffrances d'ici-bas, avait
longtemps semblé nécessaire aux misères des pauvres hommes; mais quel
leurre, quelle exploitation tyrannique des peuples, et combien il serait
plus viril d'opérer les peuples brutalement, en leur donnant le courage
de vivre la vie réelle, même dans les larmes! Déjà, s'ils se
détournaient du christianisme, n'était-ce pas qu'ils avaient le besoin
d'un idéal plus humain, d'une religion de santé et de joie, qui ne
serait pas une religion de la mort? Le jour où l'idée de charité
croulerait, le christianisme croulerait avec elle, car il 'était bâti
sur la charité divine corrigeant l'injustice fatale, ouvrant les
récompenses futures à qui aurait souffert en cette vie. Et elle
croulait, les pauvres n'y croyaient plus, se fâchaient devant ce paradis
menteur dont la promesse avait si longtemps entretenu leur patience,
exigeaient qu'on ne les renvoyât pas au lendemain du tombeau, pour le
règlement de leur part de bonheur. Un cri de justice montait de toutes
les lèvres, la justice sur cette terre, la justice pour ceux qui ont
faim, que l'aumône est lasse de secourir depuis dix-huit siècles
d'Evangile, et qui n'ont toujours pas de pain à manger.

Lorsque, les coudes sur la table de l'autel, Pierre eut vidé le calice,
après y avoir brisé l'hostie, il se sentit tomber à une détresse plus
grande. Ainsi donc, c'était une troisième expérience qui commençait pour
lui, ce combat suprême de la justice contre la charité, où allaient se
débattre son coeur et sa raison, dans ce grand Paris, si voilé de
cendre, si plein d'un terrible inconnu? Le besoin du divin luttait
encore en lui contre l'intelligence dominatrice. Comment contenterait-on
jamais, chez les foules, la soif du mystère? En dehors de l'élite, la
science suffirait-elle pour apaiser le désir, bercer la souffrance,
rassasier le rêve? Et qu'allait-il devenir lui-même, dans la banqueroute
de cette charité qui, seule, depuis trois ans, le tenait debout, en
occupant toutes ses heures, en lui donnant l'illusion de se dévouer,
d'être utile aux autres? D'un coup, la terre manquait sous ses pieds, il
n'entendait plus que le cri du peuple, du grand muet, demandant justice,
grondant et menaçant de reprendre sa part, qu'on détenait par la force
et la ruse. Plus rien ne pouvait retarder la catastrophe inévitable, la
guerre fratricide des classes qui emporterait le vieux monde, condamné à
disparaître sous l'amas de ses crimes. A chaque heure, il en attendait
l'effondrement, Paris noyé de sang, Paris en flamme, dans une tristesse
affreuse. Et son horreur de la violence le glaçait, il ne savait où
prendre la croyance nouvelle qui devait conjurer le péril, ayant bien
conscience que le problème social et religieux ne faisait qu'un, était
seul en question dans l'effroyable et quotidien labeur de Paris, mais
trop troublé lui-même, trop mis à l'écart par la prêtrise, trop déchiré
de doute et d'impuissance, pour dire encore où était la vérité, la
santé, la vie. Ah! être sain, vivre, contenter enfin sa raison et son
coeur, dans la paix, dans la besogne certaine, simplement honnête, que
l'homme est venu accomplir sur la terre!

La messe était dite, et Pierre descendait de l'autel, quand la mère en
larmes, près de laquelle il passait, saisit de ses mains tremblantes un
coin de la chasuble et la baisa éperdument, comme on baise la relique du
saint dont on attend le salut. Elle le remerciait du miracle qu'il avait
dû faire, certaine de retrouver son enfant guéri. Il fut profondément
ému de cet amour, de cette foi brûlante, malgré la brusque détresse
qu'il éprouva plus affreuse, à n'être pas le ministre souverain que
cette femme croyait, capable d'obtenir un sursis de la mort. Mais il la
renvoyait consolée, raffermie, et ce fut d'un voeu ardent qu'il
supplia la Force ignorée et consciente, s'il en existait une, de venir
en aide à la pauvre créature. Puis, lorsqu'il se fut dévêtu, dans la
sacristie, et qu'il se retrouva dehors, devant la basilique, fouetté par
la bise d'hiver, un frisson mortel le reprit et le glaça, tandis qu'il
regardait, au travers de la brume, si l'ouragan de colère et de justice
n'avait pas balayé Paris, la catastrophe attendue qui devait l'engloutir
un matin, en ne laissant, sous le ciel de plomb, que le marais empesté
de ses décombres.

Tout de suite, Pierre voulut faire la commission de l'abbé Rose. Il
suivit la rue de Norvins, sur la crête de Montmartre, gagna la rue des
Saules, dont il descendit la pente raide, entre des murs moussus, de
l'autre côté de Paris. Les trois francs qu'il tenait dans sa main, au
fond de la poche de sa soutane, l'emplissaient à la fois d'une émotion
attendrie et d'une sourde colère contre l'inutile charité. Mais, à
mesure qu'il dévalait, par les raidillons, par les étages d'escaliers
interminables, des coins de misère entrevus le reprenaient, une infinie
pitié lui serrait le coeur. Il y avait là tout un quartier neuf en
construction, le long des larges voies ouvertes, depuis les grands
travaux du Sacré-Coeur. De hautes et bourgeoises maisons se dressaient
déjà, au milieu des jardins éventrés, parmi des terrains vagues,
entourés encore de palissades. Et, avec leurs façades cossues, d'une
blancheur neuve, elles ne faisaient que rendre plus sombres, plus
lépreuses, les vieilles bâtisses branlantes restées debout, des
guinguettes louches aux murs sang de boeuf, des cités de souffrance
aux bâtiments noirs et souillés, où du bétail humain s'entassait. Ce
jour-là, sous le ciel bas, la boue noyait le pavé défoncé par les
charrois, le dégel trempait les murs d'une humidité glaciale, tandis
qu'une tristesse atroce montait de tant de saleté et de souffrance.

Pierre, qui était allé jusqu'à la rue Marcadet, revint sur ses pas. Il
entra, rue des Saules, certain de ne pas se tromper, dans la cour d'une
sorte de caserne ou d'hôpital, que trois bâtiments irréguliers
entouraient. Cette cour était un cloaque, où les ordures avaient dû
s'amasser pendant les deux mois de terrible gelée; et tout fondait
maintenant, une abominable odeur s'exhalait du lac de fange immonde. Les
bâtiments croulaient à demi, des vestibules béants s'ouvraient comme des
trous de cave, des taies de papier bariolaient les vitres crasseuses,
des loques pendaient infâmes, telles que des drapeaux de mort. Au fond
de l'échoppe qui servait de loge au concierge, Pierre n'aperçut qu'un
homme infirme, roulé dans le lambeau sans nom d'une ancienne couverture
de cheval.

--Vous avez ici un vieil ouvrier du nom de Laveuve. Quel escalier, quel
étage?

L'homme ne répondit pas, arrondit des yeux inquiets d'idiot qui
s'effare. Sans doute la concierge était dans le voisinage. Un instant,
le prêtre attendit; puis, apercevant une petite fille au fond de la
cour, il se hasarda, traversa le cloaque sur la pointe des pieds.

--Mon enfant, connais-tu, dans la maison, un vieil ouvrier qui s'appelle
Laveuve?

La petite fille, dont le maigre corps n'était vêtu que d'une robe de
toile rose, en guenilles, grelottait, les mains couvertes d'engelures.
Elle leva son fin visage, joli sous les morsures du froid.

--Laveuve, non, sais pas, sais pas...

Et, de son geste inconscient de mendiante, elle tendit l'une de ses
pauvres mains, gourdes et massacrées. Puis, lorsqu'il lui eut donné une
petite pièce blanche, elle se mit à galoper, telle qu'une chèvre
joyeuse, au travers de la boue, en chantant d'une voix aiguë:

--Sais pas, sais pas, sais pas...

Il prit le parti de la suivre. Elle avait disparu dans un des vestibules
béants, et il monta derrière elle un escalier sombre et fétide, aux
marches à demi rompues, rendues si glissantes par des épluchures de
légumes, qu'il dut s'aider de la corde graisseuse, grâce à laquelle on
se hissait. Mais toutes les portes étaient closes, il frappa inutilement
à plusieurs, il n'obtint à la dernière que des grognements étouffés,
comme si quelque animal désespéré était enfermé là. Redescendu dans la
cour, il hésita, puis s'engagea dans un autre escalier. Et, cette fois,
il fut assourdi par des cris perçants, des cris d'enfant qu'on égorge.
Il monta au bruit, il finit par se trouver devant une chambre grande
ouverte, dans laquelle un enfant, laissé seul, attaché sur sa petite
chaise, sans doute pour qu'il ne tombât pas, hurlait sans reprendre
haleine. Il redescendit de nouveau, bouleversé, le sang glacé par tant
de dénuement et d'abandon.

Mais une femme rentrait, rapportant trois pommes de terre dans son
tablier; et, comme il la questionnait, elle regarda sa soutane avec
méfiance.

--Laveuve, Laveuve, je ne peux pas dire. Si la concierge était là, elle
vous dirait peut-être... Vous comprenez, il y a cinq escaliers, on ne se
connaît pas tous, et puis ça change si souvent... Voyez tout de même là,
au fond.

Cet escalier du fond était plus abominable que les autres, les marches
déjetées, les murs gluants, comme trempés d'une sueur d'angoisse. A
chaque palier, les plombs soufflaient une haleine de peste, et de chaque
logement sortaient des plaintes, des querelles, un affreux dégoût de
misère. Une porte battit, un homme apparut, traînant une femme par les
cheveux, pendant que trois mioches pleuraient. A l'étage supérieur, ce
fut, dans une pièce entrevue, la vision d'une fille chétive et toussant,
la gorge flétrie déjà, qui promenait violemment un poupon, pour le faire
taire, désespérée de n'avoir plus de lait. Puis, ce fut encore, dans un
logement d'à côté, la vue poignante de trois êtres, à demi vêtus de
haillons, sans sexe ni âge, qui, au milieu de la nudité absolue de la
chambre, mangeaient gloutonnement, à la même terrine, une pâtée dont les
chiens n'auraient pas voulu. Ils levèrent à peine la tête, grondèrent,
ne répondirent pas aux questions.

Pierre allait redescendre, lorsque, tout en haut, à l'entrée d'un
couloir, il tenta une dernière fois de frapper à une porte. Une femme
ouvrit, dont les cheveux dépeignés grisonnaient déjà, bien qu'elle ne
dût pas avoir plus de quarante ans; et ses lèvres pâlies, ses yeux
meurtris, dans sa face jaune, exprimaient une lassitude extrême, un air
d'effacement et de continuelle crainte, sous l'acharnée misère. Elle se
troubla, à la vue de la soutane, elle balbutia, inquiète:

--Entrez, entrez, monsieur l'abbé.

Mais un homme, que Pierre n'avait pas vu d'abord, un ouvrier d'une
quarantaine d'années aussi, grand, maigre, chauve, un roux décoloré, les
moustaches et la barbe rares, eut un geste de violence, la sourde menace
de jeter le prêtre à l'a porte. Il se calma, s'assit près d'une table
boiteuse, affecta de tourner le dos. Et, comme il y avait là encore une
fillette blonde, de onze à douze ans, la figure longue et douce, avec
cet air intelligent et un peu vieux que la grande misère donne aux
enfants, il l'appela, la tint entre ses genoux, sans doute pour la
protéger du contact de la soutane.

Pierre, le coeur serré par cet accueil, sentant le profond dénuement
de cette famille, à la pièce nue et sans feu, à la détresse morne de ces
trois êtres, se décida pourtant à poser sa question.

--Madame, vous ne connaissez pas dans la maison un vieil ouvrier du nom
de Laveuve?

La femme, tremblante maintenant de l'avoir fait entrer, puisque cela
paraissait déplaire à son homme, essaya d'arranger les choses,
timidement.

--Laveuve, Laveuve, non... Dis, Salvat, tu entends? Est-ce que tu
connais, toi?

Salvat se contenta de hausser les épaules. Mais la petite fille ne put
tenir sa langue.

--Ecoute donc, maman Théodore... C'est peut-être le Philosophe.

--Un ancien ouvrier peintre, continua Pierre, un vieillard malade, qui
ne peut plus travailler.

Madame Théodore, du coup, fut renseignée.

--Alors, c'est ça, c'est bien ça... Nous l'appelons le Philosophe, un
surnom qu'on lui a donné dans le quartier. Tout de même, rien n'empêche
qu'il ne s'appelle Laveuve.

D'un de ses poings levés au plafond, vers le ciel, Salvat sembla
protester contre l'abomination d'un monde et d'un Dieu qui laissaient
crever de faim les vieux travailleurs, tels que des chevaux fourbus.
Mais il ne parla pas, il retomba dans un silence sauvage et lourd, dans
la sorte de méditation affreuse où il se trouvait, lorsque le prêtre
avait paru. Il était mécanicien, et il regardait obstinément, posé sur
la table, son sac à outils, un petit sac de cuir, où quelque chose
faisait bosse, une pièce à reporter sans doute. Il devait songer au long
chômage, à sa recherche vaine d'un travail quelconque, pendant ces deux
derniers mois de terrible hiver. Ou peut-être songeait-il aux
représailles prochaines et sanglantes des meurt-de-faim, dans la rêverie
incendiaire qui allumait ses grands yeux bleus, singuliers, vagues et
brûlants. Tout d'un coup, il s'aperçut que sa fille avait pris le sac,
tâchait de l'ouvrir, pour voir. Il eut un frémissement, et enfin il
parla, la bouche bonne et amère, cédant à la brusque émotion qui le
pâlissait.

--Céline, veux-tu bien laisser ça! Je t'ai défendu de toucher aux
outils.

Il prit le sac, le déposa derrière lui, contre le mur, avec de grandes
précautions.

--Alors, madame, demanda Pierre, ce Laveuve habite à cet étage?

Madame Théodore, d'un regard craintif, consulta Salvat. Elle n'était pas
pour qu'on bousculât les curés, quand ils se donnaient la peine de
venir, parce qu'il y avait parfois à gagner des sous avec eux. Et,
lorsqu'elle comprit que Salvat, retombé dans sa noire rêverie, la
laissait agir à sa guise, elle s'offrit tout de suite.

--Si monsieur l'abbé le veut bien, je vais le conduire. C'est justement
au fond du corridor. Mais il faut savoir, parce qu'il y a encore des
marches à monter.

Céline, voyant là un amusement, s'échappa des genoux de son père,
accompagna le prêtre, elle aussi. Et Salvat resta seul dans la chambre
de pauvreté et de souffrance, d'injustice et de colère, sans feu, sans
pain, hanté de son rêve ardent, les yeux de nouveau fixés sur le sac,
comme s'il y avait eu là, avec les outils, la guérison du monde.

En effet, il fallut gravir quelques marches; et, derrière madame
Théodore et Céline, Pierre se trouva dans une sorte d'étroit grenier,
sous le toit, une soupente de quelques mètres carrés, où l'on ne pouvait
se tenir debout. Le jour n'entrait que par une lucarne à tabatière;
mais, comme la neige bouchait la vitre, on dut laisser la porte grande
ouverte, pour y voir clair. Ce qui entrait, c'était le dégel, la neige
qui fondait et qui, goutte à goutte, coulait, inondait le carreau. Après
ces longues semaines de froid intense, la noire humidité noyait tout de
son frisson. Et là, sans une chaise, sans même un bout de planche, dans
un coin du carreau nu, sur un tas de loques immondes, Laveuve gisait,
tel qu'une bête à demi crevée parmi un tas d'ordures.

--Tenez! dit Céline de sa voix chantante, le voilà, c'est le Philosophe!

Madame Théodore s'était penchée, pour écouter s'il vivait toujours.

--Oui, il respire, je crois qu'il dort. Oh! s'il mangeait seulement tous
les jours, il se porterait bien. Mais, que voulez-vous? il n'a plus
personne, et quand on marche sur ses soixante-dix ans, le mieux serait
d'aller se jeter à l'eau. Dans son métier de peintre en bâtiment, dès
cinquante ans parfois, on ne peut plus travailler sur les échelles. Lui,
d'abord, a trouvé des travaux de plain-pied à faire. Puis, il a eu la
chance d'avoir des chantiers à garder. Et c'est fini, on l'a congédié de
partout, voici deux mois qu'il est venu tomber dans ce coin, pour y
mourir. Le propriétaire n'a point osé encore le jeter à la rue, bien que
ce ne soit pas l'envie qui lui en manque... Nous autres, n'est-ce pas?
nous lui apportons parfois un peu de vin, des croûtes. Mais, quand on
n'a rien soi-même, comment voulez-vous qu'on donne à un autre?

Epouvanté, Pierre regardait cet effroyable reste, ce que cinquante
années de travail et de misère, d'injustice sociale, avaient fait d'un
homme. Il finissait par distinguer la tête blanche, usée, déprimée,
déformée. Toute la débâcle du travail sans espoir sur une face humaine.
La barbe inculte, embroussaillant les traits, l'air d'un vieux cheval
qu'on ne tond plus, avec les mâchoires de travers, depuis que les dents
étaient tombées. Des yeux vitreux, un nez qui sombrait dans la bouche.
Et surtout cet aspect de bête déjetée par les fatigues du métier,
éclopée, écroulée, bonne uniquement pour l'abattoir.

--Ah! le pauvre être! murmura le prêtre frémissant. Et on le laisse
mourir de faim, tout seul, sans une aide! et pas un hospice, pas un
asile ne l'a recueilli!

--Dame! reprit madame Théodore de sa voix dolente et résignée, les
hôpitaux sont faits pour les malades, et il n'est pas malade, il
s'achève simplement, à bout de forces. Puis, il n'est pas toujours
commode, on est venu encore dernièrement, pour le mettre dans un asile;
mais il ne veut pas être enfermé, il répond grossièrement à ceux qui le
questionnent, sans compter qu'il a la mauvaise réputation de boire et de
mal parler des bourgeois... Ah! Dieu merci, il sera délivré bientôt!

Pierre s'était penché, en voyant les yeux de Laveuve s'ouvrir tout
grands, et il lui parla avec tendresse, il raconta qu'il venait de la
part d'un ami lui apporter quelque argent, pour s'acheter ce dont il
aurait le plus besoin. D'abord, à la vue de la soutane, le vieillard
avait grondé de gros mots. Mais, tout de même, dans son extrême
faiblesse, il gardait la goguenardise de l'ouvrier parisien.

--Je boirai volontiers un coup alors, dit-il d'une voix distincte, et
avec un bout de pain, s'il y a de quoi, car voilà deux jours que je n'en
connais plus le goût.

Céline s'offrit, et madame Théodore l'envoya chercher un pain et un
litre de vin, avec l'argent de l'abbé Rose. Puis, en attendant, elle dit
à Pierre comment Laveuve avait dû entrer à l'Asile des Invalides du
travail, une bonne oeuvre dont les dames patronnesses étaient
présidées par la baronne Duvillard; mais l'enquête réglementaire avait
abouti sans doute à un tel rapport, que l'affaire en était restée, là.

--La baronne Duvillard, je la connais, je vais aller la voir
aujourd'hui! s'écria Pierre, dont le coeur saignait. Il est impossible
qu'on laisse plus longtemps un homme dans une situation pareille.

Et, comme Céline revenait avec le pain et le litre, ils installèrent à
eux trois Laveuve, le remontèrent sur son tas de loques, le firent boire
et manger, puis laissèrent près de lui le reste du vin et du pain, un
grand pain de quatre livres, en lui recommandant d'attendre pour le
finir, s'il ne voulait pas étouffer.

--Monsieur l'abbé devrait me donner son adresse, dans le cas où j'aurais
quelque chose à lui faire savoir, dit madame Théodore, lorsqu'elle se
retrouva devant sa porte.

Pierre n'avait pas de carte de visite, et tous trois rentrèrent, dans la
chambre. Mais Salvat n'y était plus seul. Debout, il causait bas, très
vite, de très près, bouche à bouche, avec un jeune homme d'une vingtaine
d'années. Celui-ci, fluet, brun, les cheveux taillés en brosse et la
barbe naissante, avait des yeux clairs, un nez droit, des lèvres minces,
dans une face pâle de vive intelligence, semée de quelques taches de
rousseur. Sous sa jaquette usée, il grelottait, le front dur et têtu.

--C'est monsieur l'abbé qui veut me laisser son adresse, pour l'affaire
du Philosophe, expliqua madame Théodore doucement, contrariée de trouver
là du monde.

Les deux hommes avaient regardé le prêtre, puis s'étaient regardés,
l'air terrible. Brusquement, ils ne dirent plus un mot, dans le froid de
glace qui tombait du plafond.

Salvat, avec de nouvelles et grandes précautions, alla prendre son sac à
outils, contre le mur.

--Alors, tu descends, tu vas encore chercher du travail?

Il ne répondit pas, il n'eut qu'un geste de colère, comme pour dire
qu'il ne voulait plus du travail, puisque le travail, depuis si
longtemps, n'avait plus voulu de lui.

--Tout de même, tâche de rapporter quelque chose, car tu sais qu'il n'y
a rien... A quelle heure rentreras-tu?

D'un nouveau geste, il sembla répondre qu'il rentrerait quand il
pourrait, jamais peut-être. Et, des larmes, malgré son effort
d'héroïsme, étant montées à ses vagues yeux bleus, où brûlait une
flamme, il saisit sa fille Céline, l'embrassa violemment, éperdument,
puis s'en alla, son sac sous le bras, suivi de son jeune compagnon.

--Céline, reprit madame Théodore, donne ton crayon à monsieur l'abbé, et
tenez! monsieur, mettez-vous là, vous serez mieux pour écrire.

Puis, lorsque Pierre se fut installé devant la table, sur la chaise que
Salvat avait occupée:

--Il n'est pas méchant, continua-t-elle pour excuser son homme de n'être
guère poli, mais il a eu trop d'embêtements dans l'existence, ça l'a
rendu un peu braque. C'est comme ce jeune homme que vous venez de voir,
monsieur Victor Mathis, en voilà encore un qui n'est pas heureux, un
jeune homme très bien élevé, très instruit, et dont la mère, une veuve,
a juste de quoi manger du pain. Alors, on comprend, n'est-ce pas? que ça
leur tourne sur la tête et qu'ils parlent de faire sauter tout le monde.
Moi, ce ne sont pas mes idées, mais je leur pardonne, oh! bien
volontiers.

Troublé, intéressé par tout ce qu'il sentait d'inconnu et d'effrayant
autour de lui, Pierre ne se hâta pas d'écrire l'adresse, écoutant,
poussant aux confidences.

--Si vous saviez, monsieur l'abbé, ce pauvre Salvat! un enfant
abandonné, sans père ni mère, qui a couru les chemins, qui a dû faire
d'abord tous les métiers pour vivre. Puis, il est devenu mécanicien, et
un très bon ouvrier, je vous assure, très adroit, très travailleur. Mais
il avait déjà ses idées, il se querellait, voulait embaucher les
camarades, si bien qu'il ne pouvait rester nulle part. Enfin, à trente
ans, il a fait la bêtise de partir pour l'Amérique avec un inventeur,
qui l'a exploité là-bas, à ce point qu'au bout de six ans il est revenu
malade et sans un sou... Il faut vous dire qu'il avait épousé ma soeur
cadette, Léonie, et qu'elle était morte, avant son départ pour
l'Amérique, en lui laissant la petite Céline âgée d'un an. Moi, j'étais
alors avec mon mari Théodore Labitte, un maçon; et ce n'est pas pour me
vanter, mais j'avais beau me tuer les yeux à la couture, il me battait à
me laisser morte sur le carreau. Il a fini par me planter là, en filant
avec une jeunesse de vingt ans, ce qui m'a causé plus de plaisir que de
peine... Et, naturellement, quand Salvat, à son retour d'Amérique, m'a
retrouvée seule, avec sa petite Céline, qu'il m'avait confiée à son
départ et qui m'appelait maman, nous nous sommes mis ensemble par la
force des choses. Nous ne sommes pas mariés, mais, n'est-ce pas?
monsieur l'abbé, c'est tout comme.

Elle avait pourtant éprouvé une gêne, et elle reprit, pour montrer
qu'elle n'était point sans parents convenables:

--Moi, je n'ai pas eu de chance, mais j'ai une autre soeur, Hortense,
qui a épousé un employé, monsieur Chrétiennot, et qui habite un joli
appartement du boulevard Rochechouart. Nous étions trois, d'un second
lit, Hortense, la plus jeune, Léonie qui est morte, et moi, l'aînée, qui
m'appelle Pauline... Et j'ai encore, du premier lit, un frère, Eugène
Toussaint, plus âgé que moi de dix ans, mécanicien lui aussi, qui
travaille depuis la guerre dans la même maison, l'usine Grandidier, à
cent pas d'ici, rue Marcadet. Le malheur est qu'il a eu une attaque
dernièrement... Moi, j'ai perdu les yeux, je me les suis brûlés à
travailler pendant des dix heures par jour à la couture. Maintenant, je
ne puis seulement faire un raccommodage sans que des larmes m'aveuglent.
J'ai cherché des ménages, et je n'en trouve plus, la mauvaise chance
s'acharne contre nous. Alors, voilà, nous manquons de tout, une misère
noire, souvent des deux et trois jours sans manger, une vie de chien qui
se nourrit au hasard de ce qu'il rencontre; et, avec ça, ces deux
derniers mois de gros froids qui nous ont gelés, à croire des fois, le
matin, que nous ne nous réveillerions plus... Que voulez-vous? moi, je
n'ai jamais été heureuse, battue d'abord, à présent finie, balayée dans
un coin, vivant je ne sais même pas pourquoi.

Sa voix s'était mise à trembler, ses yeux rouges se mouillaient, et
Pierre la sentit ainsi pleurante dans l'existence, brave femme sans
volonté, comme effacée déjà de la vie, en ménage sans amour, au hasard
des événements.

--Oh! je ne me plains pas de Salvat, dit-elle encore. C'est un brave
homme, il ne rêve que le bonheur de tous; et il ne boit pas, il
travaille quand il peut... Seulement, il est certain que, s'il
s'occupait moins de politique, il travaillerait davantage. On ne peut
discuter avec les camarades, aller dans les réunions, et être à
l'atelier. Il est fautif en cela, c'est évident... Ça n'empêche qu'il a
raison de se plaindre, on ne s'imagine pas un pareil acharnement du
malheur, tout s'est abattu sur lui, tout l'a écrasé. Un saint lui-même
en deviendrait fou, et l'on comprend qu'un pauvre, qu'un malchanceux
finisse par en être enragé... Depuis deux mois, il n'a rencontré qu'un
bon coeur, un savant, installé là-haut, sur la butte, monsieur
Guillaume Froment, qui lui a donné quelque travail, de quoi avoir
parfois de la soupe.

Très surpris d'entendre le nom de son frère, Pierre voulut poser
certaines questions; puis, un sentiment singulier, un malaise de
discrétion et de peur, le fit se taire. Il regarda Céline, qui avait
écouté, debout devant lui, muette, de son air grave et chétif. Et madame
Théodore, en le voyant sourire à l'enfant, eut une dernière réflexion.

--Tenez! c'est surtout l'idée de cette petite qui le jette hors de lui.
Il l'adore, il tuerait tout le monde, quand il la voit se coucher sans
souper. Elle est si gentille, elle apprenait si bien, à l'école
communale! Maintenant, elle n'a plus même de chemise pour y aller.

Pierre, qui avait enfin écrit son adresse, glissa une pièce de cinq
francs dans la main de la fillette; et, désirant couper court aux
remerciements, il se hâta de dire:

--Vous saurez où me trouver, si vous avez besoin de moi, pour Laveuve.
Mais je vais m'occuper de son affaire dès cet après-midi, et j'espère
bien que, ce soir, on viendra le chercher.

Madame Théodore n'écoutait pas, se confondait en bénédictions; tandis
que Céline, saisie de voir cent sous dans sa main, murmurait:

--Oh! ce pauvre papa, qui est parti à la chasse des sous! Si l'on
courait lui dire qu'il y a de quoi pour aujourd'hui?

Et le prêtre, déjà dans le couloir, entendit la femme répondre:

--Il est loin, s'il marche toujours. Il reviendra bien peut-être.

Comme Pierre s'échappait de l'affreuse et douloureuse maison, la tête
bourdonnante, le coeur ravagé de tristesse, il eut l'étonnement de
revoir Salvat et Victor Mathis, arrêtés et debout, dans un coin de la
cour immonde, aux odeurs pestilentielles de cloaque. Ils étaient
descendus continuer là l'entretien interrompu dans la chambre. Ils
causaient de nouveau bas et très vite, bouche à bouche, tout à la
violence dont leurs yeux brûlaient. Mais ils entendirent le bruit des
pas, ils reconnurent l'abbé; et, soudainement froids et calmes, sans
ajouter un mot, ils échangèrent une rude poignée de main. Victor remonta
vers Montmartre. Salvat hésita, de l'air d'un homme qui consulte le
destin. Puis, allant au hasard farouche, redressant sa taille maigre de
travailleur las et affamé, il tourna dans la rue Marcadet, marcha vers
Paris, son sac à outils sous le bras.

Un instant, Pierre eut l'envie de courir, de lui crier que sa fillette
le rappelait, en haut. Mais le même malaise l'avait repris, de la
discrétion, de la peur, la sourde certitude que rien n'arrêterait la
destinée. Et lui-même n'était plus calme, n'avait plus sa détresse
glacée et désespérée du matin. En se retrouvant dans le brouillard
frissonnant de la rue, il sentit sa fièvre, la flamme de charité que la
vue de l'effroyable misère, toujours renaissante, venait de rallumer en
lui. Non, non! c'était trop de souffrance, il voulait lutter encore,
sauver Laveuve, rendre un peu de joie à tant de pauvres gens.
L'expérience nouvelle se posait avec ce Paris qu'il avait vu si voilé
de cendre, si mystérieux et si troublant, sous la menace de l'inévitable
justice. Et il rêvait d'un grand soleil de santé et de fécondité, qui
ferait de la ville l'immense champ de fertile moisson, où pousserait le
monde meilleur de demain.




II


Il y avait, ce matin-là, comme presque tous les jours, déjeuner intime
chez les Duvillard, quelques amis qui s'invitaient plus qu'on ne les
invitait. Et, dans la glaciale journée de dégel et de brume, le royal
hôtel de la rue Godot-de-Mauroy, près du boulevard de la Madeleine,
était fleuri des fleurs les plus rares, la passion de la baronne, qui
changeait les hautes pièces somptueuses, encombrées de merveilles, en
serres tièdes et odorantes, où le triste jour blême de Paris devenait
une caresse d'une infinie douceur.

Les grands appartements de réception étaient au rez-de-chaussée, sur la
vaste cour, précédés d'un petit jardin d'hiver qui servait de vestibule
vitré, et dans lequel deux laquais en livrée gros vert et or se tenaient
constamment. Une célèbre galerie de tableaux, évaluée à des millions,
occupait tout le côté nord. Et l'escalier d'honneur, d'une richesse
également fameuse, montait à l'appartement occupé d'habitude par la
famille, un grand salon rouge, un petit salon bleu et argent, un cabinet
de travail aux murs recouverts de vieux cuirs, une salle à manger tendue
de vert pâle, meublée à l'anglaise, sans compter les chambres à coucher,
ni les cabinets de toilette. L'hôtel, bâti sous Louis XIV, avait gardé
toute une grandeur de noblesse, comme conquis et asservi au goût
jouisseur de la bourgeoisie triomphante, régnant depuis un siècle par la
toute-puissance nouvelle de l'argent.

Midi n'était pas sonné, le baron Duvillard se trouva, contre son
habitude, être le premier, en avance, dans le petit salon bleu et
argent. C'était un homme de soixante ans, grand et solide, au nez fort,
aux joues épaisses, à la bouche large, charnue, avec des dents de loup
restées belles. Mais il était devenu chauve de bonne heure, il teignait
ses rares cheveux, il se rasait complètement, depuis que sa barbe avait
blanchi. Ses yeux gris disaient son audace, son rire sonnait sa
conquête. Et toute sa face exprimait la possession de cette conquête, la
royauté du maître sans scrupule, qui usait et abusait du pouvoir volé et
gardé par sa caste.

Il fit quelques pas, s'arrêta devant une merveilleuse corbeille
d'orchidées, près de la fenêtre. Sur la cheminée, sur la table, des
touffes de violettes embaumaient; et il vint s'asseoir, s'allonger au
fond d'un des fauteuils de satin bleu, lamé d'argent, dans
l'assoupissement de ce parfum, du grand silence chaud qui semblait
tomber des tentures. Il avait tiré un journal de sa poche, il se mit à
relire un article, tandis que l'hôtel entier, autour de lui, évoquait sa
fortune immense, son pouvoir devenu souverain, toute l'histoire du
siècle qui avait fait de lui le maître. Son grand-père, Jérôme
Duvillard, fils d'un petit avocat du Poitou, était venu à Paris, comme
clerc de notaire, en 1788, à l'âge de dix-huit ans; et, très âpre,
intelligent, affamé, il avait gagné les trois premiers millions, d'abord
dans l'agio sur les biens nationaux, plus tard comme fournisseur des
armées impériales. Son père, Grégoire Duvillard, le fils de Jérôme, né
en 1805, le véritable grand homme de la famille, celui qui avait régné
le premier rue Godot-de-Mauroy, après que le roi Louis-Philippe lui eut
concédé le titre de baron, restait un des héros de la finance moderne
par ses gains scandaleux sous la monarchie de Juillet et sous le second
empire, dans tous les vols célèbres des spéculations, les mines, les
chemins de fer, Suez. Et lui, Henri, né en 1836, ne s'était mis
sérieusement aux affaires qu'à trente-cinq ans, au lendemain de la
guerre, à la mort du baron Grégoire, mais avec une telle rage d'appétit,
qu'il avait encore doublé la fortune en un quart de siècle. Il était le
pourrisseur, le dévorateur, corrompant, engloutissant tout ce qu'il
touchait; et il était le tentateur aussi, l'acheteur des consciences à
vendre, ayant compris les temps nouveaux, en face de la démocratie à son
tour affamée et impatiente. Inférieur à son père et à son grand-père,
ayant la tare du jouisseur, moins de la conquête, et plus de la curée;
mais un terrible homme tout de même, un triomphateur gras, opérant à
coup sûr, ramenant des millions à chaque coup de râteau, traitant de
plain-pied avec les gouvernements, pouvant mettre, sinon la France, du
moins un ministère dans sa poche. En un siècle d'histoire, en trois
générations, la royauté s'était incarnée en lui, déjà menacée, ébranlée
par la tempête de demain. Et la figure, par moments, grandissait,
débordait, devenait la bourgeoisie elle-même, qui, dans le partage de
89, a tout pris, qui s'est engraissé de tout, aux dépens du quatrième
Etat, et qui ne veut rien rendre.

L'article que le baron relisait, dans un journal à un sou,
l'intéressait. _La Voix du Peuple_ était une feuille de vacarme qui,
sous le prétexte de défendre la justice et la morale outragées, lançait
chaque matin un scandale nouveau, dans l'espoir de faire monter son
tirage. Et, ce matin-là, en gros caractères, s'y étalait ce titre:
l'Affaire des Chemins de fer africains, un pot-de-vin de cinq millions,
deux ministres vendus, trente députés et sénateurs compromis. Puis, dans
un article, d'une violence odieuse, le rédacteur en chef, le fameux
Sanier, annonçait qu'il possédait et qu'il publierait la liste des
trente-deux parlementaires, dont le baron Duvillard avait acheté les
voix, lors du vote des Chambres sur les Chemins de fer africains. Toute
une histoire romanesque se mêlait à cela, les aventures d'un certain
Hunter, que le baron avait employé comme rabatteur, et qui était en
fuite. Très calme, le baron reprenait les phrases, pesait chaque mot;
et, bien qu'il fût seul, il haussa les épaules, en parlant à voix haute,
dans la tranquille certitude d'un homme qui est couvert, trop puissant
pour être inquiété.

--L'imbécile! il en sait encore moins qu'il n'en dit!

Mais, justement, un premier convive arrivait, un garçon de trente-quatre
ans à peine, mis élégamment, joli homme brun, aux yeux rieurs, au nez
fin, la barbe et les cheveux frisés, avec quelque chose d'étourdi,
d'envolé dans l'allure, l'air d'un oiseau. Ce matin-là, par exception,
il paraissait nerveux, inquiet, le sourire effaré.

--Ah! c'est vous, Dutheil, dit le baron en se levant. Vous avez lu?

Et il lui montra _la Voix du Peuple_, qu'il repliait, pour la remettre
dans sa poche.

--Mais oui, j'ai lu. C'est insensé!... Comment Sanier a-t-il pu avoir la
liste des noms? Il y a donc eu quelque traître?

Le baron le regardait paisiblement, amusé de son angoisse secrète. Fils
d'un notaire d'Angoulême, presque pauvre et très honnête, envoyé par
cette ville à Paris comme député, fort jeune encore, grâce au bon renom
de son père, il y faisait la fête, il avait repris sa vie de paresse et
de plaisir d'autrefois, quand il y était étudiant; mais son aimable
garçonnière de la rue de Surêne, ses succès de joli homme dans le
tourbillon de femmes où il vivait, lui coûtaient gros; et, gaiement,
sans le moindre sens moral, il avait glissé déjà à tous les compromis, à
toutes les déchéances, en homme léger et supérieur, en charmant garçon
inconscient qui ne donnait aucune importance à ces sortes de vétilles.

--Bah! dit enfin le baron, Sanier l'a-t-il seulement, la liste? J'en
doute, car il n'y a pas eu de liste, Hunter n'a pas commis la bêtise
d'en dresser une... Et puis, quoi? l'affaire est courante, il ne s'y est
fait que ce qu'on a toujours fait dans les affaires semblables.

Anxieux pour la première fois de sa vie, Dutheil l'écoutait, avec le
besoin d'être rassuré.

--N'est-ce pas? s'écria-t-il. C'est ce que je me suis dit, il n'y a pas
dans tout cela un chat à fouetter.

Il tâchait de retrouver son rire, et il ne savait plus au juste comment
il avait pu toucher une dizaine de mille francs dans l'aventure, à titre
de vague prêt, ou sous le prétexte d'une publicité fictive, car Hunter
s'était montré très adroit pour ménager la pudeur des consciences, même
des moins virginales.

--Pas un chat à fouetter, répéta Duvillard que la tête de Dutheil
amusait décidément; et, d'ailleurs, mon bon ami, c'est connu, les chats
retombent toujours sur leurs pattes... Vous avez vu Silviane?

--Je sors de chez elle, je l'ai trouvée furieuse contre vous... Ce
matin, elle a su que son affaire de la Comédie était dans l'eau.

Brusquement, un flot de colère empourpra la face du baron. Lui si calme,
si goguenard devant la menace du scandale des Chemins de fer africains,
perdait pied, le sang en tempête, dès qu'il s'agissait de cette fille,
la passion dernière, impérieuse de ses soixante ans.

--Comment, dans l'eau! mais, avant-hier encore, aux Beaux-Arts, on
m'avait donné une promesse presque formelle!

C'était un caprice têtu de cette Silviane d'Aulnay, qui n'avait eu
jusque-là, au théâtre, que des succès de beauté, et qui s'obstinait à
entrer à la Comédie-Française, pour y débuter dans le rôle de Pauline,
de _Polyeucte_, un rôle qu'elle étudiait avec acharnement depuis des
mois. Cela semblait fou, tout Paris en riait, car la demoiselle avait
une renommée de perversion abominable, tous les vices, tous les goûts.
Mais elle, superbement, s'affichait, exigeait le rôle, certaine de
vaincre.

--C'est le ministre qui n'a pas voulu, expliqua Dutheil.

Le baron étranglait.

--Le ministre, le ministre! ah! ce que je vais le faire sauter, ce
ministre-là!

Il dut se taire, la baronne Duvillard entrait dans le petit salon. A
quarante-six ans, elle était fort belle encore. Très blonde, grande, un
peu engraissée seulement, des épaules et des bras restés admirables,
toute une peau de soie sans une tare, elle n'avait que le visage qui
s'abîmât, une flétrissure légère, des rougeurs envahissantes; et c'était
là son tourment, sa préoccupation de toutes les heures. Son origine
juive se trahissait dans la face un peu longue, au charme étrange, aux
yeux bleus d'une douceur voluptueuse. Indolente comme une esclave
d'Orient, détestant se mouvoir, marcher, même parler, elle semblait
faite pour le harem, en continuels soins de sa personne. Ce jour-là,
elle était tout en blanc, une toilette de soie blanche, d'une délicieuse
et éclatante simplicité.

L'air ravi, Dutheil la complimenta, lui baisa la main.

--Ah! madame, vous me remettez un peu de printemps dans l'âme. Paris est
si noir, si boueux, ce matin!

Mais un second convive arrivait, un grand et bel homme de trente-cinq à
trente-six ans, et le baron, que sa passion agitait, en profita pour
s'échapper. Il emmena Dutheil dans son cabinet, qui était voisin, en
disant:

--Venez donc, mon cher. J'ai encore un mot à vous dire sur l'affaire en
question... Monsieur de Quinsac va tenir un instant compagnie à ma
femme.

Et, dès qu'elle fut seule avec le nouveau venu, qui lui avait, lui
aussi, baisé la main très respectueusement, elle le regarda en silence,
longuement, tandis que ses beaux jeux tendres s'emplissaient de larmes.
Dans le grand silence un peu gêné qui s'était fait, elle finit par dire
très bas:

--Mon Gérard, que je suis heureuse de me trouver un moment seule avec
vous! Voici plus d'un mois que vous ne m'avez donné ce bonheur.

La façon dont Henri Duvillard avait épousé la fille cadette de Justus
Steinberger, le grand banquier juif, était toute une histoire restée
légendaire. Comme les Rothschild, les Steinberger étaient au début
plusieurs frères, quatre, Justus à Paris, les trois autres à Berlin, à
Vienne, à Londres, ce qui donnait à leur secrète association un pouvoir
formidable, une souveraineté internationale et toute-puissante sur les
marchés financiers de l'Europe. Justus était cependant le moins riche
des quatre, et il avait, dans le baron Grégoire, un redoutable
adversaire, contre lequel il devait lutter, devant toutes les grandes
proies. Et c'était à la suite d'une rencontre terrible entre eux, après
l'âpre partage du butin, que l'idée profonde lui était venue de donner
en mariage, comme épingles, Eve, sa fille cadette, au fils du baron,
Henri. Jusque-là, celui-ci n'avait passé que pour un aimable garçon,
homme de cheval, homme de club; et le calcul de Justus était sans doute,
à la mort du redouté baron, condamné déjà, de mettre la main sur la
banque rivale, s'il ne restait en face de lui qu'un gendre facile à
vaincre. Justement, Henri s'était pris pour la beauté blonde d'Eve,
alors éclatante, d'une violente passion. Il l'avait voulue, et le père,
qui connaissait son fils, avait consenti, très amusé au fond de
l'affaire exécrable que faisait Justus. Elle devint en effet désastreuse
pour ce dernier, lorsque, chez Henri, succédant à son père, l'homme de
proie apparut sous l'homme de plaisir, et qu'il se tailla sa grosse
part, dans l'exploitation des appétits déchaînés de la démocratie
bourgeoise, maîtresse enfin du pouvoir. Non seulement, Eve n'avait pas
mangé Henri, devenu à son tour le banquier tout-puissant, le baron
Duvillard, maître plus que jamais du marché; mais c'était le baron qui
avait mangé Eve, qui l'avait dévorée en moins de quatre ans. Après lui
avoir fait coup sur coup une fille et un garçon, il s'était brusquement
éloigné d'elle, pendant sa dernière grossesse, comme s'il en avait eu le
dégoût, dans l'ardeur qu'il avait mise à la posséder, telle qu'un fruit
dont on est rassasié et qu'on rejette. D'abord, elle était restée
surprise et désolée de l'aventure, en apprenant qu'il retournait à sa
vie de garçon et qu'il aimait ailleurs. Puis, sans récriminations
d'aucune sorte, sans colère, sans même trop chercher à le reconquérir,
elle avait de son côté pris un amant. Elle ne pouvait vivre sans être
aimée, elle n'était née sûrement que pour être belle, plaire, passer les
jours dans des bras d'adoration et de caresse. L'amant qu'elle avait
choisi, à vingt-cinq ans, elle le garda pendant plus de quinze ans, elle
lui fut parfaitement fidèle, comme elle aurait été fidèle à son mari.
Et, lorsqu'il mourut, ce fut pour elle une grande tristesse, un
véritable veuvage. Et, six mois plus tard, ayant rencontré le comte
Gérard de Quinsac, elle ne put résister de nouveau à son besoin de
tendresse, elle se donna.

--Mon bon Gérard, reprit-elle, de son air de maternité amoureuse, en
voyant le jeune homme embarrassé, avez-vous donc été souffrant, me
cachez-vous quelque contrariété?

Elle avait dix ans de plus que lui; et, cette fois, c'était en
désespérée qu'elle s'attachait à ce dernier amour, adorant ce beau
garçon de tout son être révolté de vieillir, prête à lutter pour le
garder quand même.

--Non, je ne vous cache rien, je vous assure, répondit le comte. Ma mère
m'a beaucoup retenu, ces jours-ci.

Elle continuait à le regarder avec une passion inquiète, le trouvant de
si grande et de si noble mine, la face régulière, les moustaches et les
cheveux bruns, toujours très soignés. Il appartenait à une des plus
vieilles familles de France, il habitait avec sa mère, veuve, ruinée par
un mari d'esprit aventureux, et qui gardait son rang, un rez-de-chaussée
de la rue Saint-Dominique, où elle vivait d'une quinzaine de mille
francs au plus. Lui, n'avait jamais rien fait, s'était contenté de son
année de service obligatoire, renonçant aux armes, ainsi qu'il renonçait
à la carrière diplomatique, la seule qui lui fût dignement ouverte. Il
passait ses jours dans cette oisiveté si occupée des jeunes hommes qui
mènent l'existence de Paris. Et sa mère elle-même, d'une sévérité
hautaine, semblait l'en excuser, comme si elle eût jugé que, sous une
république, un homme de son sang devait, par protestation, se tenir à
l'écart. Mais sans doute elle avait des raisons d'indulgence plus
intimes, plus angoissantes. A sept ans, elle avait failli le perdre
d'une fièvre cérébrale. A dix-huit, il s'était plaint du coeur, et les
médecins recommandaient de le ménager en toutes choses. Derrière la
noble façade de la race, cette grande taille, cette mine fière, elle
savait donc quel était le mensonge. Il n'était que cendre, toujours
menacé de la maladie et de l'écroulement. Au fond de sa virilité
apparente, il n'y avait qu'un abandon de fille, un être faible et bon,
capable de toutes les déchéances. C'était, pendant une visite faite avec
sa mère, très pieuse, à l'Asile des Invalides du travail, qu'il avait
rencontré Eve pour la première fois. Elle l'avait pris en se donnant, il
continuait à fréquenter chez elle, parce qu'il la trouvait désirable
encore et qu'il ne savait comment la quitter; et sa mère fermait les
yeux sur cette liaison coupable, dans un monde qu'elle méprisait, comme
elle les avait fermés déjà sur tant d'autres sottises, qu'elle lui
pardonnait ainsi qu'à un enfant malade. Puis, Eve avait fait sa conquête
par un acte qui venait de stupéfier le monde. Brusquement, on avait
appris que monseigneur Martha l'avait convertie au catholicisme. Ce
qu'elle n'avait pas accordé au mari légitime, elle venait de le faire,
afin de s'assurer à jamais l'amour d'un amant. Et tout Paris était
encore ému de la magnificence déployée, à la Madeleine, pour le baptême
de cette Juive de quarante-cinq ans, dont la beauté et les larmes
avaient bouleversé les coeurs.

Gérard restait flatté de cette grande tendresse touchante. Mais la
lassitude venait, il avait tenté de rompre, en esquivant les
rendez-vous; et il comprenait bien ce qu'elle lui demandait, de ses yeux
suppliants.

--Je vous assure, répéta-t-il faiblissant déjà, ma mère ne m'a pas
laissé un jour. Naturellement, j'aurais été si heureux...

Sans une parole, elle continuait de l'implorer, et des larmes parurent
au bord de ses paupières. Depuis un grand mois, il ne l'avait plus reçue
dans la petite chambre où ils se rencontraient, rue Matignon, au fond
d'une cour. Et, bon et faible comme elle, désespéré de cette minute de
solitude où on les avait laissés, il céda, incapable de se refuser
davantage.

--Eh bien! cet après-midi, si vous voulez. A quatre heures, comme
d'habitude.

Il avait baissé la voix, mais un léger bruit lui fit tourner la tête,
avec le tressaillement d'un homme pris en faute. C'était Camille, la
fille de la baronne, qui entrait. Elle n'avait rien entendu, mais au
sourire des deux amants, au frémissement même de l'air, elle venait de
tout comprendre: un rendez-vous encore, là-bas, dans la rue qu'elle
soupçonnait, et pour le jour même. Il y eut une gêne, un échange
d'inquiets et mauvais regards.

Camille, à vingt-trois ans, était une petite personne très brune, à demi
contrefaite, l'épaule gauche plus haute que la droite. Elle n'avait rien
de son père, ni de sa mère: un de ces accidents imprévus, dans
l'hérédité d'une famille, qui fait qu'on se demande d'où ils peuvent
venir. Sa seule fierté était ses beaux yeux noirs et sa chevelure noire
admirable, qui, dans sa petite taille, disait-elle, aurait suffi à la
vêtir. Mais le nez était long, la face déviée à gauche, avec des traits
heurtés et un menton pointu. La bouche fine, spirituelle, méchante,
disait la rancune amassée, la colère perverse, qu'il y avait au fond de
cette laide, enragée de l'être. Sûrement, la créature qu'elle exécrait
le plus au monde était sa mère, cette amoureuse si peu mère, qui ne
l'avait jamais aimée, ne s'était jamais occupée d'elle, après l'avoir
dès le berceau abandonnée aux soins de servantes. De sorte qu'une
véritable haine avait grandi entre ces deux femmes, muette et froide
chez l'une, active et passionnée chez l'autre. La fille haïssait la mère
parce qu'elle la trouvait belle et qu'elle l'accusait de ne pas l'avoir
faite à son image, belle de cette beauté dont elle l'écrasait. Sa
souffrance de chaque jour était de ne pas être désirée, de sentir tous
les désirs aller encore à sa mère. Comme elle était d'une méchanceté
amusante, on l'écoutait, on riait; seulement, les regards de tous les
hommes, même des plus jeunes, surtout des plus jeunes, retournaient
ensuite à cette mère triomphante qui ne voulait pas vieillir. Et c'était
alors qu'elle avait décidé, dans sa volonté féroce, de lui prendre son
dernier amant, de se faire épouser par ce Gérard, dont la perte la
tuerait sans doute. Grâce à ses cinq millions de dot, elle ne manquait
pas d'épouseurs; mais, peu flattée, elle avait coutume de dire, avec son
rire mauvais: «Pardi! pour cinq millions, ils iraient en choisir une à
la Salpêtrière.» Puis, elle s'était mise elle-même à aimer Gérard, qui
se montrait gentil à l'égard de cette demi-infirme, par bonté d'âme. Il
souffrait de la voir délaissée, il s'abandonnait peu à peu à la
tendresse reconnaissante qu'elle lui témoignait, heureux, lui, bel
homme, d'être le dieu, d'avoir cette esclave; et, dans sa tentative de
rupture avec la mère, devenue lourde à ses bras, il entrait
certainement la pensée de se laisser épouser par la fille, ce qui était
en somme une fin très douce, bien qu'il ne l'avouât pas encore, honteux,
gêné par son nom illustre, par toutes les complications, toutes les
larmes qu'il prévoyait.

Le silence continua. Camille, de son regard aigu, meurtrier comme un
couteau, avait dit à sa mère qu'elle savait; puis, elle s'était plainte
à Gérard, d'un autre regard douloureux. Et celui-ci, pour rétablir
l'équilibre entre les deux femmes, ne trouva qu'un compliment.

--Bonjour, Camille... Ah! cette robe havane! C'est étonnant comme les
couleurs un peu sombres vous habillent!

Camille jeta un coup d'oeil sur la robe blanche de sa mère, puis
regarda sa robe foncée, qui laissait voir à peine son cou et ses
poignets.

--Oui, répondit-elle en riant, je ne suis passable que lorsque je ne
m'habille pas en jeune fille.

Eve, mal à l'aise, soucieuse de sentir grandir une rivalité, à laquelle
elle ne voulait pas croire encore, changea la conversation.

--Est-ce que ton frère n'est pas là?

--Mais si, nous sommes descendus ensemble.

Hyacinthe, qui entrait, serra la main de Gérard, d'un air de lassitude.
Il avait vingt ans, il tenait de sa mère ses pâles cheveux blonds, sa
face allongée d'orientale langueur, et de son père, ses yeux gris, sa
bouche épaisse d'appétits sans scrupules. Ecolier exécrable, il avait
décidé de ne rien faire, dans un mépris égal de toutes les professions;
et, gâté par son père, il s'intéressait à la poésie et à la musique, il
vivait au milieu d'un monde extraordinaire d'artistes, de filles, de
fous et de bandits, fanfaron lui-même de vices et de crimes, affectant
l'horreur de la femme, professant les pires idées philosophiques et
sociales, allant toujours aux plus extrêmes, tour à tour collectiviste,
individualiste, anarchiste, pessimiste, symboliste, même sodomiste, sans
cesser d'être catholique, par suprême bon ton. Au fond, il était
simplement vide et un peu sot. En quatre générations, le sang vigoureux
et affamé des Duvillard, après les trois belles bêtes de proie qu'il
avait produites, tombait tout d'un coup, comme épuisé par
l'assouvissement, à cet androgyne avorté, incapable même des grands
attentats et des grandes débauches.

Camille, qui était trop intelligente pour ne pas sentir ce néant chez
son frère, le plaisantait; et elle reprit, en le regardant, pincé dans
la longue redingote à plis, une résurrection romantique qu'il exagérait:

--Maman te demande, Hyacinthe... Viens donc lui montrer ta jupe. C'est
toi qui serais joli en fille.

Mais il s'esquiva, sans répondre. Il avait une peur sourde de sa
soeur, son aînée, bien qu'ils vécussent dans une intimité de
confidences perverses, se disant tout, essayant en vain de s'étonner
l'un l'autre. Et il donna un regard de dédain à la corbeille
merveilleuse d'orchidées, de mode usée, devenue bourgeoise. Il avait
traversé les lis, il en était à la renoncule, la fleur de sang.

Les deux derniers convives attendus arrivèrent presque ensemble. Ce fut
d'abord le juge d'instruction Amadieu, un intime de la maison, un petit
homme de quarante-cinq ans, qu'une récente affaire anarchiste venait de
mettre en évidence. Il avait une face plate et régulière de magistrat, à
gros favoris blonds, qu'il tâchait de rendre aiguë, en se servant d'un
monocle, derrière lequel son oeil pétillait. D'ailleurs, très mondain,
il était de la nouvelle école, psychologue distingué, auteur d'un livre
en réponse aux abus de la physiologie criminaliste, d'une ambition
tenace, amoureux de publicité, guettant toujours l'occasion des affaires
retentissantes qui donnent la gloire. Enfin, parut le général de
Bozonnet, l'oncle maternel de Gérard, un vieillard grand et sec, au nez
en bec d'aigle, que ses rhumatismes avaient forcé récemment à prendre sa
retraite. Fait colonel après la guerre, en récompense de sa belle
conduite à Saint-Privat, il avait gardé à Napoléon III la foi jurée,
malgré ses attaches profondément monarchistes. On lui passait, dans son
monde, cette sorte de bonapartisme militaire, pour l'amertume qu'il
mettait à accuser la république d'avoir tué l'armée. Et, brave homme,
adorant sa soeur, madame de Quinsac, il semblait surtout obéir à un
désir secret de celle-ci, en acceptant les invitations de la baronne,
comme pour rendre plus naturelle et plus excusable la continuelle
présence chez elle de Gérard.

Mais le baron et Dutheil revenaient du cabinet, en riant très haut, d'un
rire exagéré, sans doute afin de faire croire à la parfaite liberté de
leur esprit. Et l'on passa dans la salle à manger, où brûlait un grand
feu, dont les flammes joyeuses luisaient telles qu'un rayon de
printemps, au milieu des fins meubles anglais d'acajou clair, chargés
d'argenterie et de cristaux. La pièce, d'un vert mousse tendre, avait un
charme discret sous le jour pâle, et la table, au centre, avec la
richesse de son couvert et la blancheur de son linge, orné d'un point de
Venise, semblait avoir miraculeusement fleuri, toute une floraison de
grosses roses thé, d'admirables fleurs pour la saison, et d'un parfum
délicieux.

La baronne fit asseoir le général à sa droite, Amadieu à sa gauche. Le
baron prit à sa droite Dutheil, à sa gauche Gérard. Puis, les enfants se
placèrent aux deux bouts, Camille entre Gérard et le général, Hyacinthe
entre Dutheil et Amadieu. Et, tout de suite, dès les oeufs brouillés
aux truffes, la conversation s'engagea, familière et gaie, cette
conversation des déjeuners de Paris, où défilent les événements grands
et petits de la veille et de la matinée, les vérités ainsi que les
mensonges de tous les mondes, le scandale financier, l'aventure
politique, le roman paru, la pièce jouée, les histoires qui ne peuvent
se dire qu'à l'oreille, et qu'on raconte tout haut. Et, sous la légèreté
de l'esprit qui se dépense, sous les rires qui sonnent souvent faux,
chacun garde sa tourmente, sa débâcle intérieure, une détresse parfois
qui va jusqu'à l'agonie.

Bravement, avec sa tranquille impudence habituelle, le baron parla le
premier de l'article de _la Voix du Peuple_.

--Dites donc, vous avez lu l'article de Sanier, ce matin. C'est un de
ses bons, il a de la verve, mais quel fou dangereux!

Cela mit tout le monde à l'aise, car cet article aurait sûrement pesé
sur le déjeuner, si personne n'en avait soufflé mot.

--Encore le Panama qui recommence! cria Dutheil. Ah! non, nous en avons
assez!

--L'affaire des Chemins de fer africains, reprit le baron, mais elle est
claire comme de l'eau de roche! Tous ceux que Sanier menace peuvent
dormir bien tranquilles... Non, voyez-vous, c'est un coup pour jeter
Barroux à bas de son ministère. Il y aura pour sûr tantôt une demande
d'interpellation, vous allez voir le beau tapage.

--Cette presse de diffamation et de scandale, dit posément Amadieu, est
un dissolvant qui achèvera la France. Il faudrait des lois.

Le général eut un geste de colère.

--Des lois, à quoi bon? puisqu'on n'a pas le courage de les appliquer!

Il y eut un silence. D'un pas discret, le maître d'hôtel présentait des
rougets grillés. Le service silencieux, dans la douceur tiède et
embaumée de la pièce, ne laissait pas même entendre un bruit de
vaisselle. Et, sans qu'on sût comment, la conversation avait brusquement
changé, une voix demanda:

--Alors, la reprise de la pièce est reculée?

--Oui, dit Gérard, j'ai su ce matin que _Polyeucte_ ne passerait pas
avant avril, au plus tôt.

Camille, muette jusque-là, occupée du jeune homme, s'efforçant de le
reconquérir, regarda sa mère et son père de ses yeux luisants. Il
s'agissait de la reprise où Silviane s'entêtait à débuter. Mais le baron
et la baronne gardèrent une sérénité parfaite, n'ayant plus depuis
longtemps rien à ignorer l'un de l'autre. Eve était si heureuse du
rendez-vous obtenu pour l'après-midi! Elle songeait uniquement à ce
bonheur, l'imagination déjà là-bas, dans le nid d'amour, tandis qu'elle
souriait d'une façon inconsciente à ses convives. Et le baron était bien
trop occupé de la nouvelle démarche qu'il comptait faire en tempête aux
Beaux-Arts, pour emporter de haute lutte l'engagement. Il se contenta de
dire:

--Comment voulez-vous qu'ils remontent les pièces, à la Comédie? Ils
n'ont plus de femmes.

--Oh! reprit simplement la baronne, hier, dans cette pièce du
Vaudeville, Delphine Vignot avait une robe exquise, et il n'y a qu'elle
pour savoir se coiffer.

Alors, Dutheil raconta, en gazant un peu, à cause de Camille, l'aventure
de Delphine et d'un sénateur bien connu. Puis, ce fut un autre scandale,
la mort d'une amie de la maison, opérée trop brutalement par un
chirurgien, affaire qui avait failli échouer entre les mains d'Amadieu;
et le général en profita, sans transition d'ailleurs, pour placer son
amertume, sa sortie accoutumée contre l'organisation imbécile de l'armée
actuelle. Le vieux bordeaux luisait comme un sang vermeil dans le fin
cristal des verres, un filet de chevreuil aux truffes venait de mêler
son fumet un peu âpre au parfum mourant des roses, lorsque des asperges
apparurent, une primeur, si rare autrefois, et qui n'étonnait même
plus.

--Maintenant, dit le baron avec un geste désenchanté, il y en a tout
l'hiver.

--Alors, demandait au même moment Gérard, c'est cette après-midi, la
matinée de la princesse de Harth?

Camille vivement intervint.

--Oui, cet après-midi. Irez-vous?

--Non, je ne pense pas, je ne pourrai pas, répondit le jeune homme gêné.

--Ah! cette petite princesse, s'écria Dutheil, elle est décidément
toquée. Vous n'ignorez pas qu'elle se dit veuve. La vérité serait que
son mari, un vrai prince, allié à une famille royale, et beau comme le
jour, voyagerait par le monde en compagnie d'une cantatrice. Elle, avec
sa tête de gamin vicieux, a préféré venir régner à Paris, dans cet hôtel
de l'avenue Kléber, qui est bien l'arche la plus extraordinaire, où le
cosmopolitisme pullule en pleine extravagance.

--Taisez-vous, mauvaise langue, interrompit doucement la baronne. Ici,
nous aimons beaucoup Rosemonde, qui est une charmante femme.

--Mais certainement, reprit de nouveau Camille, elle nous a invités, et
nous irons tantôt chez elle, n'est-ce pas, maman?

La baronne, pour ne pas répondre, affecta de n'avoir pas entendu,
pendant que Dutheil, qui paraissait très renseigné, continuait à
s'égayer sur la princesse et sur la matinée qu'elle donnait, où elle
devait produire des danseuses espagnoles, d'une mimique si lascive, que
tout Paris, averti, allait s'écraser chez elle. Et il ajouta:

--Vous savez qu'elle a lâché la peinture, elle s'occupe de chimie. C'est
plein d'anarchistes, à présent, dans son salon... Il m'a semblé qu'elle
vous poursuivait, mon cher Hyacinthe.

Jusque-là, Hyacinthe n'avait pas desserré les lèvres, comme détaché de
tout.

--Oh! elle m'assomme, daigna-t-il répondre. Si je vais à sa matinée,
c'est dans l'espoir d'y rencontrer mon ami, le jeune lord Elson, qui m'a
écrit de Londres pour m'y donner rendez-vous. J'avoue que c'est le seul
salon où je trouve avec qui causer.

--Ainsi, demanda ironiquement Amadieu, vous voilà passé à l'anarchie?

Imperturbable, de son air de haute élégance, Hyacinthe fit sa profession
de foi.

--Mais, monsieur, il me semble qu'en ces temps de bassesse et
d'ignominie universelles, un homme de quelque distinction ne saurait
être qu'anarchiste.

Un rire courut autour de la table. On le gâtait beaucoup, on le trouvait
très drôle. Son père surtout s'amusait à l'idée d'avoir, lui! un fils
anarchiste; et le général, dans ses heures de rancune, parlait de
chambarder une société assez bête pour se laisser mener par quatre
polissons. Seul, le juge d'instruction, qui était en train de se faire
une spécialité des affaires anarchistes, lui tint tête, défendit la
civilisation menacée, donna des détails terrifiants sur ce qu'il
appelait l'armée de la dévastation et du massacre. Mais les autres
convives continuaient de sourire, en mangeant d'un pâté de foies de
canard vraiment délicieux, que passait le maître d'hôtel. Il y avait
tant de misère, il fallait tout comprendre, les choses finiraient par
s'arranger. Le baron lui-même déclara d'un air conciliant:

--C'est certain, on pourrait faire quelque chose. Quoi? personne ne le
sait au juste. Les revendications sages, oh! je les accepte d'avance.
Par exemple, améliorer le sort de l'ouvrier, créer de bonnes oeuvres,
tenez! comme notre Asile des Invalides du travail, dont nous avons
raison d'être fiers. Mais il ne faut pas qu'on nous demande
l'impossible.

Au dessert, il se fit un moment de brusque silence, comme si, dans le
papotage des conversations, sous l'étourdissement du copieux déjeuner,
la préoccupation, la détresse de chacun serrait de nouveau les coeurs,
reparaissait sur les faces effarées. Et l'on vit renaître l'inconscience
inquiète de Dutheil, menacé de délation, la colère anxieuse du baron, se
demandant comment il allait pouvoir contenter Silviane. Cette fille
était sa tare, à lui, si solide, si puissant, le mal secret qui finirait
peut-être par le ronger et le détruire. Et l'on vit surtout passer
l'affreux drame sur les visages de la baronne, de Camille et de Gérard,
cette rivalité haineuse de la mère et de la fille, se disputant l'homme
qu'elles aimaient. Les lames de vermeil pelaient délicatement les
fruits, il y avait des grappes de raisin dorées, d'une admirable
fraîcheur, et des sucreries, des gâteaux défilèrent, une infinité de
friandises, où s'attardaient complaisamment les appétits repus.

Puis, comme on servait les rince-bouches, un valet vint se pencher à
l'oreille de la baronne, qui répondit à demi-voix:

--Eh bien! faites-le entrer au salon. Je vais l'y retrouver.

Et, plus haut, aux convives:

--C'est monsieur l'abbé Froment qui est là et qui insiste pour être
reçu. Il ne nous gênera pas, je crois que vous le connaissez tous. Oh!
un véritable saint, pour lequel j'ai beaucoup de sympathie!

On s'oublia quelques minutes encore autour de la table, et l'on quitta
enfin la salle à manger, tout odorante des mets, des vins, des fruits et
des roses, toute chaude des grosses bûches qui étaient tombées en
braise, dans la gaieté un peu en déroute des cristaux et de
l'argenterie, sous le jour pâle et fin éclairant la débandade du
couvert.

Au milieu du petit salon, bleu et argent, Pierre était resté debout. Il
regrettait maintenant d'avoir insisté, en voyant, sur une table, le
plateau où le café et les liqueurs étaient servis. Puis, son embarras
augmenta, lorsque les convives entrèrent un peu bruyamment, les yeux
brillants et les joues roses. Mais sa flamme de charité s'était rallumée
en lui si ardente, qu'il vainquit cette gêne. Et il ne lui resta que le
sourd malaise d'apporter l'effroyable matinée de misère qu'il avait
vécue, tant de noir et de froid, tant de saleté et de faim, dans cette
richesse si claire, si tiède, si parfumée, débordante d'inutile et de
superflu, au milieu de ces gens qui semblaient très gais d'avoir bien
déjeuné.

Tout de suite, la baronne s'avança avec Gérard, car c'était par
celui-ci, dont il connaissait la mère, que le prêtre avait été présenté
aux Duvillard, à l'époque de la fameuse conversion. Et, comme il
s'excusait de se présenter à cette heure:

--Mais vous êtes toujours le bienvenu, monsieur l'abbé... Vous permettez
que je m'occupe de mes hôtes, je suis à vous dans un instant.

Elle retourna près du plateau, pour servir le café et les liqueurs,
aidée de sa fille. Gérard demeura, et justement il entretint Pierre de
l'Asile des Invalides du travail, où tous deux s'étaient rencontrés
récemment, à l'occasion d'une cérémonie, la pose de la première pierre
d'un nouveau pavillon, que l'on bâtissait grâce au don superbe de cent
mille francs, fait à l'oeuvre par le baron Duvillard. L'oeuvre ne
comptait encore que quatre pavillons, et le projet primitif en prévoyait
douze, sur le vaste terrain donné par la Ville, dans la presqu'île de
Gennevilliers; de sorte que la souscription restait ouverte et qu'il se
menait un grand bruit de cet effort charitable, réponse retentissante et
péremptoire aux mauvais esprits qui accusaient la bourgeoisie repue de
ne rien faire pour les travailleurs. La vérité était qu'une magnifique
chapelle, érigée au milieu du terrain, avait absorbé les deux tiers des
fonds réunis. Des dames patronnesses, prises dans tous les mondes,
madame la baronne Duvillard, madame la comtesse de Quinsac, madame la
princesse Rosemonde de Harth, vingt autres, avaient la charge de faire
vivre l'oeuvre, à l'aide de quêtes et de ventes de charité. Mais,
surtout, le succès était venu de l'heureuse idée d'avoir débarrassé ces
dames des gros soucis de l'organisation, en choisissant pour
administrateur général le rédacteur en chef du _Globe_, le député
Fonsègue, un brasseur d'affaires prodigieux. Et _le Globe_ faisait une
propagande continue, répondait aux attaques des révolutionnaires par
l'inépuisable charité des classes dirigeantes; et, lors des dernières
élections, l'oeuvre avait ainsi servi d'arme électorale triomphante.

Camille se promenait, une petite tasse fumante à la main.

--Monsieur l'abbé, prenez-vous du café?

--Non, merci, mademoiselle.

--Un petit verre de chartreuse alors?

--Non, merci.

Et, tout le monde étant servi, la baronne revint, pour demander
aimablement:

--Voyons, monsieur l'abbé, que désirez-vous de moi?

Pierre commença presque à voix basse, la gorge serrée, envahi d'une
émotion qui lui faisait battre le coeur.

--Je viens, madame, m'adresser à votre grande bonté. J'ai vu, ce matin,
dans une affreuse maison de la rue des Saules, derrière Montmartre, un
spectacle qui m'a bouleversé l'âme... Vous n'avez point idée d'une
pareille maison de misère et de souffrance, les familles sans feu, sans
pain, les hommes réduits au chômage, les mères n'ayant plus de lait pour
leurs nourrissons, les enfants à peine vêtus, toussant et grelottant...
Et, parmi tant d'horreurs, j'ai vu la pire, la plus abominable, un
vieil ouvrier terrassé par l'âge, mourant de faim, tombé sur un tas de
loques, dans un réduit dont un chien ne voudrait pas.

Il tâchait d'y mettre le plus de discrétion possible, épouvanté des mots
qu'il disait, des choses qu'il racontait, dans ce milieu de grand luxe
et de jouissance, devant ces heureux comblés des joies de ce monde; car
il sentait bien qu'il détonnait d'une façon discourtoise. Quelle étrange
idée d'être venu à l'heure où l'on finit de déjeuner, lorsque l'arôme du
café brûlant caresse les digestions ravies! Pourtant, il continuait, il
finissait même par élever la voix, cédant à la révolte qui le soulevait
peu à peu, allant jusqu'au bout de son récit terrible, nommant Laveuve,
précisant l'injuste abandon, demandant au nom de la pitié humaine aide
et secours. Et tous les convives s'étaient approchés pour l'écouter, il
voyait devant lui le baron, et le général, et Dutheil, et Amadieu, qui
buvaient à petites gorgées leur café, silencieux, sans un geste.

--Enfin, madame, conclut-il, j'ai pensé qu'on ne pouvait pas laisser une
heure de plus ce vieil homme dans cette effroyable position, et que, dès
ce soir, vous auriez la grande bonté de le faire admettre à l'Asile des
Invalides du travail, où sa place me semble marquée tout naturellement.

Des larmes avaient mouillé les beaux yeux d'Eve. Elle était consternée
d'une si triste histoire, tombant dans la joie qu'elle se promettait
pour l'après-midi. Très molle, sans initiative, trop occupée de sa
personne, elle n'avait accepté la présidence du comité qu'à la condition
de se décharger sur Fonsègue de tous les soucis administratifs.

--Ah! monsieur l'abbé, murmura-t-elle, vous me fendez le coeur. Mais
je ne puis rien, rien du tout, je vous assure... Ce Laveuve, d'ailleurs,
je crois bien que nous avons déjà examiné son affaire. Vous savez que,
chez nous, les admissions sont entourées des garanties les plus
sérieuses. On nomme un rapporteur qui doit nous renseigner... Et
n'est-ce pas vous, monsieur Dutheil, qui vous étiez chargé de ce
Laveuve?

Le député achevait un petit verre de chartreuse.

--Mais oui, c'est moi... Monsieur l'abbé, ce gaillard-là vous a joué une
comédie. Il n'est pas malade du tout, et, si vous lui avez laissé de
l'argent, il sera descendu le boire, derrière votre dos. Car il est
toujours ivre, et avec ça l'esprit le plus exécrable, criant du matin au
soir contre les bourgeois, disant que, s'il avait encore des bras, ce
serait lui qui ferait sauter la boutique... D'ailleurs, il ne veut pas y
entrer, à l'Asile, une vraie prison où l'on est gardé par des béguines
qui vous forcent à entendre la messe, un sale couvent dont on ferme les
portes à neuf heures du soir! Et il y en a tant comme cela, qui
préfèrent leur liberté, avec le froid, la faim et la mort!... Que les
Laveuve crèvent donc dans la rue, puisqu'ils refusent d'être avec nous,
d'avoir chaud et de manger, dans nos Asiles!

Le général et Amadieu approuvèrent d'un hochement de tête. Mais
Duvillard se montrait plus généreux.

--Non, non, un homme est un homme, il faut le secourir malgré lui.

Eve, tout à fait désespérée à l'idée qu'on allait lui prendre son
après-midi, se débattit, trouva des raisons.

--Je vous assure que j'ai les mains absolument liées. Monsieur l'abbé ne
doute ni de mon coeur ni de mon zèle. Mais comment veut-on que je
réunisse avant quelques jours le comité de ces dames, sans lequel je
tiens formellement à ne prendre aucune décision, surtout dans une
affaire déjà examinée et jugée?

Et, brusquement, elle eut une solution.

--Ce que je vous conseille de faire, monsieur l'abbé, c'est d'aller
voir tout de suite monsieur Fonsègue, notre administrateur. Dans un cas
pressant, il peut seul agir, car il sait que ces dames ont en lui une
confiance sans bornes et qu'elles approuvent tout ce qu'il fait.

--Vous trouverez Fonsègue à la Chambre, ajouta Dutheil en souriant;
seulement, la séance va être chaude, je doute que vous puissiez
l'entretenir à l'aise.

Pierre, dont le coeur s'était serré davantage, n'insista pas, tout de
suite résolu à voir Fonsègue, à obtenir quand même avant le soir
l'admission du misérable, dont l'atroce image le hantait. Et il resta là
quelques minutes encore, retenu par Gérard, qui, obligeamment, lui
indiquait le moyen de convaincre le député, en alléguant le mauvais
effet d'une pareille histoire, si elle s'ébruitait dans les journaux
révolutionnaires. D'ailleurs, les convives commençaient à partir. Le
général, avant de se retirer, vint demander à son neveu s'il le verrait
l'après-midi, chez sa mère, madame de Quinsac, dont c'était le jour:
question à laquelle le jeune homme se contenta de répondre d'un geste
évasif, lorsqu'il s'aperçut qu'Eve et Camille le regardaient. Puis, ce
fut le tour d'Amadieu, qui se sauva, en disant qu'une grave affaire le
réclamait au Palais. Et bientôt Dutheil le suivit, pour se rendre à la
Chambre.

--De quatre à cinq chez Silviane, n'est-ce pas? lui dit le baron en le
reconduisant. Venez m'y raconter ce qui se sera passé à la Chambre, à la
suite de cet article odieux de Sanier. Il faut pourtant que je sache...
Moi, j'irai aux Beaux-Arts, pour arranger l'affaire de la Comédie; et
puis, j'ai des courses, des entrepreneurs à voir, une grosse affaire de
publicité à régler.

--Entendu, de quatre à cinq, chez Silviane, comme d'habitude, dit le
député, qui partit, repris d'un vague malaise, inquiet de la façon dont
tournerait cette vilaine histoire des Chemins de fer africains.

Et tous déjà avaient oublié Laveuve, le misérable qui agonisait, et
tous couraient à leurs soucis, à leurs passions, ressaisis par
l'engrenage, retombés sous la meule, dans cette ruée de Paris dont la
fièvre les charriait, les heurtait en une ardente bousculade, à qui
arriverait le premier, en passant sur le corps des autres.

--Alors, maman, demanda Camille, qui continuait à dévisager sa mère et
Gérard, tu vas nous mener à la matinée de la princesse?

--Tout à l'heure, oui... Seulement, je ne pourrai y rester avec vous,
j'ai reçu ce matin une dépêche de Salmon, pour mon corsage, et il faut
absolument que j'aille l'essayer, à quatre heures.

La jeune fille fut certaine du mensonge, au léger tremblement de la
voix.

--Tiens! je croyais que l'essayage n'était que pour demain... Alors,
nous irons te reprendre chez Salmon, avec la voiture, en sortant de la
matinée?

--Ah! pour cela, non, ma chère! On ne sait jamais quand on est libre;
et, d'ailleurs, si j'ai un moment, je passerai chez la modiste.

Une sourde rage fit monter une flamme meurtrière aux yeux noirs de
Camille. Le rendez-vous était évident. Mais elle ne pouvait, elle
n'osait pousser les choses plus loin, dans son besoin passionné
d'inventer un obstacle. Elle avait vainement tenté d'implorer Gérard,
qui détournait la tête, debout pour partir. Et Pierre, au courant de
bien des choses, depuis qu'il fréquentait la maison, eut conscience, à
les sentir si frémissants, de l'inavouable drame silencieux.

Allongé dans un fauteuil, achevant de croquer une perle d'éther, la
seule liqueur qu'il se permît, Hyacinthe éleva la voix.

--Moi, vous savez que je vais à l'Exposition du Lis. Tout Paris s'y
écrase. Il y a surtout là un tableau, le viol d'une âme, qu'il faut
absolument avoir vu.

--Eh bien! mais, je ne refuse pas de vous y conduire, reprit la baronne.
Avant d'aller chez la princesse, nous pouvons passer par cette
Exposition.

--C'est cela, c'est cela! dit vivement Camille, qui plaisantait durement
d'ordinaire les peintres symbolistes, mais qui devait projeter
d'attarder sa mère, avec l'espoir encore de lui faire manquer le
rendez-vous.

Puis, s'efforçant de sourire:

--Vous ne vous risquez pas au Lis avec nous, monsieur Gérard?

--Ma foi, non! répondit le comte, j'ai besoin de marcher. Je vais
accompagner monsieur l'abbé Froment jusqu'à la Chambre.

Et il prit congé de la mère et de la fille, en leur baisant la main à
toutes deux. Pour attendre quatre heures, il venait de songer qu'il
monterait un instant chez Silviane, où il avait ses petites entrées, lui
aussi, depuis qu'il y était resté un soir à coucher. Dans la cour vide
et solennelle, il dit au prêtre:

--Ah! ça fait du bien, de respirer un peu d'air froid. Ils chauffent
trop, chez eux, et toutes ces fleurs portent à la tête.

Pierre s'en allait étourdi, la fièvre aux mains, les sens lourds de tout
ce luxe, qu'il laissait là, comme le rêve d'un brûlant paradis embaumé,
où ne vivaient que des élus. Son besoin nouveau de charité s'y était
d'ailleurs exaspéré, il ne réfléchissait qu'au moyen d'obtenir de
Fonsègue l'admission de Laveuve, sans écouter le comte qui lui parlait
très tendrement de sa mère. Et, la porte de l'hôtel était retombée, ils
avaient fait quelques pas dans la rue, lorsque la conscience d'une
brusque vision lui revint. N'avait-il pas vu, au bord du trottoir d'en
face, regardant cette porte monumentale, close sur de si fabuleuses
richesses, un ouvrier arrêté, attendant, cherchant des yeux, dans lequel
il avait cru reconnaître Salvat, avec son sac à outils, cet affamé
parti le matin en quête de travail? Vivement, il se retourna, inquiet
d'une telle misère devant tant de possession et de jouissance. Mais
l'ouvrier, dérangé dans sa contemplation, craignant peut-être aussi
n'avoir été reconnu, s'éloignait d'un pas traînard. Et, à ne plus
l'apercevoir que de dos, Pierre hésita, finit par se dire qu'il s'était
trompé.




III


Quand l'abbé Froment voulut entrer au Palais-Bourbon, il réfléchit qu'il
n'avait pas de carte; et il allait se décider à faire demander
simplement Fonsègue, bien qu'il ne fût pas connu de lui, lorsque, dans
le vestibule, il aperçut Mège, le député collectiviste, avec lequel il
s'était lié, autrefois, pendant ses journées de charité militante, à
travers la misère du quartier de Charonne.

--Tiens! vous ici? Vous ne venez pas nous évangéliser?

--Non, je viens voir monsieur Fonsègue pour une affaire pressée, un
malheureux qui ne peut attendre.

--Fonsègue, je ne sais pas s'il est arrivé... Attendez.

Et, arrêtant un jeune homme qui passait, petit et brun, d'un air de
souris fureteuse:

--Dites donc, Massot, voici monsieur l'abbé Froment qui désire parler
tout de suite à votre patron.

--Le patron, mais il n'est pas là. Je viens de le laisser au journal, où
il en a encore pour un grand quart d'heure. Si monsieur l'abbé veut bien
attendre, il le verra ici sûrement.

Alors, Mège fit entrer Pierre dans la salle des Pas perdus, vaste et
froide, avec son Laocoon et sa Minerve de bronze, ses murs nus, que les
hautes portes-fenêtres, donnant sur le jardin, éclairaient du pâle et
triste jour d'hiver. Mais, en ce moment, elle était pleine et comme
chauffée par toute une agitation fiévreuse, des groupes nombreux qui
stationnaient, des allées et venues continuelles de gens qui
s'empressaient, se lançaient au travers de la cohue. Il y avait là des
députés surtout, des journalistes, de simples curieux. Et c'était un
brouhaha grandissant, de sourdes et violentes conversations, des
exclamations, des rires, au milieu d'une gesticulation passionnée.

Le retour de Mège, dans ce tumulte, parut y redoubler le bruit. Il était
grand, d'une maigreur d'apôtre, assez mal soigné de sa personne, déjà
vieux et usé pour ses quarante-cinq ans, avec des yeux de brûlante
jeunesse, étincelants derrière les verres du binocle qui ne quittait
jamais son nez mince, en bec d'oiseau. Et il avait toujours toussé, la
parole déchirée et chaude, ne vivant que par l'âpre volonté de vivre, de
réaliser le rêve de société future dont il était hanté. Fils d'un
médecin pauvre d'une ville du Nord, tombé jeune sur le pavé de Paris, il
avait vécu sous l'empire de bas journalisme, de besognes ignorées, il
s'était fait une première réputation d'orateur dans les réunions
publiques; puis, après la guerre, devenu le chef du parti collectiviste
par sa foi ardente, par l'extraordinaire activité de son tempérament de
lutteur, il avait réussi enfin à entrer à la Chambre; et, très
documenté, il s'y battait pour ses idées avec une volonté, une
obstination farouche, en doctrinaire qui avait disposé du monde selon sa
foi, réglant à l'avance, pièce à pièce, le dogme du collectivisme.
Depuis qu'il émargeait comme député, les socialistes du dehors ne
voyaient plus en lui qu'un rhéteur, un dictateur au fond, qui ne
s'efforçait de refondre les hommes que pour les conquérir à sa croyance
et les gouverner.

--Vous savez ce qui se passe? demanda-t-il à Pierre. Hein? encore une
propre aventure!... Que voulez-vous? nous sommes dans la boue jusqu'aux
oreilles.

Il s'était pris autrefois d'une véritable sympathie pour ce prêtre,
qu'il voyait si doux aux souffrants, si désireux d'une régénération
sociale. Et le prêtre lui-même avait fini par s'intéresser à ce rêveur
autoritaire, résolu à faire le bonheur des hommes malgré eux. Il le
savait pauvre, cachant sa vie, vivant avec une femme et quatre enfants
qu'il adorait.

--Vous pensez bien que je ne suis pas avec Sanier, reprit-il. Mais,
enfin, puisqu'il a parlé ce matin, en menaçant de publier la liste des
noms de tous ceux qui ont touché, nous ne pouvons cependant pas avoir
l'air d'être complices davantage. Voici longtemps déjà qu'on se doute
des sales tripotages dont cette affaire louche des Chemins de fer
africains a été l'occasion. Et le pis est que deux membres du cabinet
actuel se trouvent visés; car, il y a trois ans, lorsque les Chambres
s'occupèrent de l'émission Duvillard, Barroux était à l'Intérieur et
Monferrand aux Travaux publics. Maintenant que les voilà revenus,
celui-ci à l'Intérieur, l'autre aux Finances, avec la présidence du
Conseil, est-il possible de ne pas les forcer à nous renseigner sur
leurs agissements de jadis, dans leur intérêt même?... Non, non! ils ne
peuvent plus se taire, j'ai annoncé que j'allais les interpeller
aujourd'hui même.

C'était cette annonce d'une interpellation de Mège qui bouleversait
ainsi les couloirs, à la suite du terrible article de _la Voix du
Peuple_. Et Pierre restait un peu effaré de toute cette histoire tombant
dans sa préoccupation unique de sauver un misérable de la faim et de la
mort. Aussi écoutait-il sans bien comprendre les explications
passionnées du député socialiste, tandis que la rumeur grandissait et
que des rires disaient l'étonnement de voir ce dernier en conversation
avec un prêtre.

--Sont-ils bêtes! murmura-t-il, plein de dédain. Est-ce qu'ils croient
que je mange une soutane, chaque matin, à mon déjeuner?... Je vous
demande pardon, mon cher monsieur Froment. Tenez! asseyez-vous sur cette
banquette, pour attendre Fonsègue.

Lui-même se lança dans la tourmente, et Pierre comprit que le mieux, en
effet, était de tranquillement s'asseoir. Le milieu le prenait,
l'intéressait, il oubliait Laveuve pour se laisser envahir par la
passion de la crise parlementaire, dans laquelle il se trouvait jeté. On
sortait à peine de l'effroyable aventure du Panama, il en avait suivi le
drame avec l'angoisse d'un homme qui attend chaque soir le coup de
tocsin sonnant l'heure dernière de la vieille société en agonie. Et
voilà qu'un petit Panama recommençait, un nouveau craquement de
l'édifice pourri, l'aventure fréquente dans les parlements de tous les
temps, pour toutes les grandes affaires d'argent, mais qui empruntait
une gravité mortelle aux circonstances sociales où elle se produisait.
Cette histoire des Chemins de fer africains, ce petit coin de boue
remuée, exhalant d'inquiétantes odeurs, soulevant brusquement à la
Chambre cette émotion, ces craintes, ces colères, ce n'était en somme
qu'une occasion à bataille politique, un terrain où allaient s'exaspérer
les appétits voraces des divers groupes; et il ne s'agissait, au fond,
que de renverser un ministère pour le remplacer par un autre. Seulement,
derrière ce rut, cette poussée continue des ambitions, quelle lamentable
proie s'agitait, le peuple tout entier, dans sa misère et dans sa
souffrance!

Pierre s'aperçut que Massot, le petit Massot comme on le nommait,
s'était assis près de lui, sur la banquette. L'oeil éveillé, l'oreille
ouverte, écoutant et enregistrant tout, se glissant partout de son air
de furet, il n'était pas là comme chroniqueur parlementaire, il avait
simplement flairé une grosse séance et il était venu voir s'il ne
trouverait pas quelque article à glaner. Sans doute, ce prêtre perdu au
milieu de cette cohue l'intéressait.

--Ayez un peu de patience, monsieur l'abbé, dit-il, avec une gaieté
aimable de jeune monsieur qui se moquait de tout. Le patron ne peut
manquer de venir, il sait que le four va chauffer ici... Vous n'êtes
point un de ses électeurs de la Corrèze, n'est-ce pas?

--Non, non, je suis de Paris, je viens pour un pauvre homme que je
voudrais faire entrer tout de suite à l'Asile des Invalides du travail.

--Ah! très bien. Moi aussi, je suis un enfant de Paris.

Et il en riait. Un enfant de Paris, en effet: fils d'un pharmacien du
quartier Saint-Denis, un ancien cancre du lycée Charlemagne, qui n'avait
pas même fini ses études. Il avait tout raté, il s'était trouvé jeté
dans la presse, vers dix-huit ans, à peine avec l'orthographe
suffisante; et, depuis douze ans déjà, comme il le disait, il roulait sa
bosse à travers les mondes, confessant les uns, devinant les autres. Il
avait tout vu, s'était dégoûté de tout, ne croyait plus aux grands
hommes, disait qu'il n'y avait pas de vérité, vivait en paix de la
méchanceté et de la sottise universelles. Il n'avait naturellement
aucune ambition littéraire, il professait même le mépris raisonné de la
littérature. Au demeurant, ce n'était point un sot, il écrivait
n'importe quoi dans n'importe quel journal, sans conviction ni croyance
aucune, affichant avec tranquillité ce droit qu'il avait de tout dire au
public, à condition de l'amuser ou de le passionner.

--Alors, vous connaissez Mège, monsieur l'abbé? Hein? quel bon type! En
voilà un grand enfant, un rêveur chimérique, dans la peau du plus
terrible des sectaires! Oh! je l'ai beaucoup pratiqué, je le possède à
fond... Vous savez qu'il vit dans la perpétuelle certitude qu'avant six
mois il aura mis la main sur le pouvoir et qu'il réalisera, du soir au
matin, sa fameuse société collectiviste qui doit succéder à la société
capitaliste, comme le jour succède à la nuit... Et, tenez! avec son
interpellation d'aujourd'hui, le voici convaincu qu'il va renverser le
cabinet Barroux pour hâter son tour. C'est son système, user ses
adversaires. Que de fois je l'ai entendu faire son calcul, user
celui-ci, user celui-là, puis cet autre, pour régner enfin! Toujours
dans six mois, au plus tard... Le malheur est que, sans cesse, il en
pousse d'autres, et que son tour ne vient jamais.

Le petit Massot s'égayait librement. Puis, il baissa un peu la voix.

--Et, Sanier, le connaissez-vous? Non... Voyez-vous cet homme roux, à
cou de taureau, qui a l'air d'un boucher... Là-bas, celui qui cause dans
un petit groupe de redingotes râpées.

Pierre l'aperçut enfin. Il avait de larges oreilles écartées, une bouche
lippue, un nez fort, de gros yeux ternes, à fleur de tête.

--Celui-là aussi, je puis dire que je le possède à fond. J'ai été avec
lui, à _la Voix du Peuple_, avant d'être au _Globe_, avec Fonsègue... Ce
que personne ne sait au juste, c'est d'où il sort. Longtemps il a traîné
dans les bas-fonds de la presse, journaliste sans éclat, enragé
d'ambition et d'appétits. Vous vous rappelez peut-être son premier coup
de tintamarre, cette affaire assez malpropre d'un nouveau Louis XVII,
qu'il essaya de lancer et qui fit de lui l'extraordinaire royaliste
qu'il est resté. Puis, il s'avisa d'épouser la cause du peuple, il
afficha un socialisme catholique vengeur, dressant le procès de la libre
pensée et de la république, dénonçant les abominations de l'époque, au
nom de la justice et de la morale, pour les guérir. Il avait débuté par
des portraits de financiers, un ramassis d'ignobles commérages, sans
contrôle, sans preuves, qui auraient dû le conduire en police
correctionnelle, et qui, réunis en volume, ont eu l'étourdissant succès
que vous savez. Et il a continué, et il continue dans _la Voix du
Peuple_, qu'il a lancée, au moment du Panama, à coups de délations et de
scandales, et qui est aujourd'hui la bouche d'égout vomissant les
ordures contemporaines, en inventant dès que le flot se tarit, pour
l'unique besoin des grands tapages dont vivent son orgueil et sa
caisse.

Il ne se fâchait pas, le petit Massot, et il s'était remis à rire, ayant
au fond, sous sa cruauté insouciante, du respect pour Sanier.

--Oh! un bandit, mais tout de même un homme fort! Vous ne vous imaginez
pas la vanité débordante du personnage. Dernièrement, vous avez vu qu'il
s'est fait acclamer par la populace, car il joue au roi des Halles.
Peut-être bien qu'il s'est pris lui-même à sa belle attitude de
justicier et qu'il finit par croire qu'il sauve le peuple, qu'il aide à
la vertu... Ce qui m'émerveille, moi, c'est sa fertilité dans la
dénonciation et dans le scandale. Pas un matin ne se passe, sans qu'il
découvre une horreur nouvelle, sans qu'il livre de nouveaux coupables à
la haine des foules. Non! jamais le flot de boue ne s'épuise, il y
ajoute sans cesse une moisson imprévue d'infamies, c'est un redoublement
d'imaginations monstrueuses, chaque fois que le public écoeuré donne
des marques de lassitude... Et, voyez-vous, monsieur l'abbé, c'est là
qu'est le génie, car il sait parfaitement que le tirage monte dès qu'il
lance, comme aujourd'hui, la menace de tout dire, de publier les noms
des vendus et des traîtres... Voilà sa vente assurée pour plusieurs
jours.

Pierre écoutait cette gaie parole qui se moquait, et il comprenait mieux
des choses dont le sens exact, jusque-là, lui avait échappé. Il finit
par lui poser des questions, surpris que tant de députés fussent ainsi
dans les couloirs, lorsque la séance était ouverte. Ah! la séance, on
avait beau y discuter la plus grave des affaires, une loi d'intérêt
général, tous les membres la désertaient, sous cette brusque nouvelle
d'une interpellation qui pouvait emporter le ministère! Et la passion
qui s'agitait là, c'était la colère contenue, l'inquiétude grandissante
des clients du ministère au pouvoir, craignant d'être délogés, d'avoir à
céder la place à d'autres; et c'était aussi l'espoir subit, la faim
impatiente et vorace de tous ceux qui attendaient, les clients des
ministères possibles du lendemain.

Massot montra Barroux, le chef du cabinet, qui avait pris les Finances,
bien qu'il y fût dépaysé, pour rassurer l'opinion par son intégrité
hautement reconnue, après la crise du Panama. Il causait à l'écart avec
le ministre de l'Instruction publique, le sénateur Taboureau, un vieil
universitaire, l'air effacé et triste, très probe, mais d'une ignorance
totale de Paris, qu'on était allé chercher au fond d'une Faculté de
province. Barroux était, lui, très décoratif, grand, avec une belle
figure rasée, dont un nez trop petit gâtait la noblesse. A soixante ans,
il avait des cheveux bouclés, d'un blanc de neige, qui achevaient de lui
donner une majesté un peu théâtrale, dont il usait à la tribune. D'une
vieille famille parisienne, riche, avocat, puis journaliste républicain
sous l'empire, il était arrivé au pouvoir avec Gambetta, honnête et
romantique, tonitruant et un peu sot, mais très brave, très droit, d'une
foi restée ardente aux principes de la grande Révolution. Le jacobin en
lui se démodait, il devenait un ancêtre, un des derniers soutiens de la
république bourgeoise, dont commençaient à sourire les nouveaux venus,
les jeunes politiques aux dents longues. Et, sous l'apparat de sa tenue,
sous la pompe de son éloquence, il y avait un hésitant, un attendri, un
bon homme qui pleurait en relisant les vers de Lamartine.

Ensuite, ce fut Monferrand, le ministre de l'Intérieur, qui passa et qui
prit Barroux à part, pour lui glisser quelques mots dans l'oreille. Lui,
au contraire, âgé de cinquante ans, était court et gros, l'air souriant
et paterne; mais sa face ronde, un peu commune, entourée d'un collier de
barbe brune encore, avait des dessous de vive intelligence. On sentait
l'homme de gouvernement, des mains aptes aux rudes besognes, qui jamais
ne lâchaient la proie. Ancien maire de Tulle, il venait de la Corrèze,
où il possédait une grande propriété. C'était sûrement une force en
marche, dont les observateurs suivaient avec inquiétude la montée
constante. Il parlait simplement, avec une tranquillité, une puissance
de conviction extraordinaires. Sans ambition apparente, d'ailleurs, il
affectait un complet désintéressement, sous lequel grondaient les plus
furieux appétits. Un voleur, écrivait Sanier, un assassin qui avait
étranglé deux de ses tantes, pour hériter d'elles. En tout cas, un
assassin qui n'était point vulgaire.

Et puis, ce fut encore un des personnages du drame qui allait se jouer,
le député Vignon, dont l'entrée agita les groupes. Les deux ministres le
regardèrent, tandis que lui, tout de suite très entouré, leur souriait
de loin. Il n'avait pas trente-six ans, mince et de taille moyenne, très
blond, avec une belle barbe blonde, qu'il soignait. Parisien, ayant fait
un chemin rapide dans l'administration, un moment préfet à Bordeaux, il
était maintenant la jeunesse, l'avenir à la Chambre, ayant compris qu'il
fallait en politique un nouveau personnel, pour accomplir les plus
pressées des réformes indispensables; et, très ambitieux, très
intelligent, sachant beaucoup de choses, il avait un programme, dont il
était parfaitement capable de tenter l'application, au moins en partie.
Il ne montrait du reste aucune hâte, plein de prudence et de finesse,
certain que son jour viendrait, fort de n'être encore compromis dans
rien, ayant devant lui le libre espace. Au fond, il n'était qu'un
administrateur de premier ordre, d'une éloquence nette et claire, dont
le programme ne différait de celui de Barroux que par le rajeunissement
des formules, bien qu'un ministère Vignon à la place d'un ministère
Barroux apparût comme un événement considérable. Et c'était de Vignon
que Sanier écrivait qu'il visait la présidence de la république, quitte
à marcher dans le sang pour arriver à l'Elysée.

--Mon Dieu! expliquait Massot, il est très possible que, cette fois,
Sanier ne mente pas et qu'il ait trouvé une liste de noms sur un carnet
de Hunter, qui serait tombé entre ses mains... Dans cette affaire des
Chemins de fer africains, pour obtenir certains votes, je sais
personnellement depuis longtemps que Hunter a été le racoleur de
Duvillard. Mais, si l'on veut comprendre, on doit d'abord établir de
quelle manière il procédait, avec une adresse, une sorte de délicatesse
aimable, qui sont loin des brutales corruptions, des marchandages
salissants qu'on suppose. Il faut être Sanier pour imaginer un parlement
comme un marché ouvert, où toutes les consciences sont à vendre, où
elles s'adjugent au plus offrant, avec impudence. Ah! que les choses se
sont passées autrement, et qu'elles sont explicables, excusables même
parfois!... Ainsi, l'article vise surtout Barroux et Monferrand, qui,
sans y être nommés, y sont désignés de la façon la plus claire. Vous
n'ignorez pas qu'au moment du vote Barroux était à l'Intérieur et
Monferrand aux Travaux publics, de sorte que les voilà accusés d'être
des ministres prévaricateurs, le plus noir des crimes sociaux. Je ne
sais dans quelle combinaison politique Barroux a pu entrer, mais je jure
bien qu'il n'a rien mis dans sa poche, car il est le plus honnête des
hommes. Quant à Monferrand, c'est une autre affaire, il est homme à se
faire sa part; seulement, je serais très surpris s'il s'était mis dans
un mauvais cas. Il est incapable d'une faute, surtout d'une faute bête,
comme celle de toucher de l'argent, en en laissant traîner le reçu.

Il s'interrompit, il indiqua d'un mouvement de tête Dutheil, l'air
fiévreux et souriant quand même, parmi un groupe qui venait de se former
autour des deux ministres.

--Tenez! ce jeune homme là-bas, le joli brun qui a une barbe si
triomphante.

--Je le connais, dit Pierre.

--Ah! vous connaissez Dutheil. Eh bien! en voilà un qui a sûrement
touché. Mais c'est un oiseau. Il nous est arrivé d'Angoulême pour mener
la plus aimable des existences, et il n'a pas plus de conscience ni de
scrupules que les gentils pinsons de son pays, toujours en fête d'amour.
Ah! pour celui-là, l'argent de Hunter a été comme une manne qui lui
était due, et il ne s'est pas même dit qu'il se salissait les doigts.
Soyez sûr qu'il s'étonne qu'on puisse donner à ça la moindre importance.

De nouveau, il désigna un député, dans le même groupe, un homme
d'environ cinquante ans, malpropre, l'air éploré, d'une hauteur de
perche, et la taille un peu courbée par le poids de sa tête, qu'il avait
longue et chevaline. Ses cheveux jaunâtres, rares et plats, ses
moustaches tombantes, toute sa face noyée, éperdue, exprimait une
continuelle détresse.

--Et Chaigneux, le connaissez-vous? Non... Regardez-le, et demandez-vous
s'il n'est pas tout naturel aussi que celui-ci ait touché... Il est
débarqué d'Arras. Il avait là-bas une étude d'avoué. Lorsque sa
circonscription l'a envoyé ici, il s'est laissé griser par la politique,
il a tout vendu pour venir faire fortune à Paris, où il s'est installé
avec sa femme et ses trois filles. Alors, vous vous imaginez son
désarroi au milieu de ces quatre femmes, des femmes terribles, toujours
dans les chiffons, les courses, les visites à recevoir et à rendre, sans
compter la chasse aux épouseurs qui fuient. C'est la malchance acharnée,
l'échec quotidien du pauvre homme médiocre, qui a cru que sa situation
de député allait lui faciliter les affaires, et qui s'y noie... Et vous
ne voulez pas que Chaigneux ait touché, lui qui est toujours en
souffrance d'un billet de cinq cents francs! J'admets qu'il ne fût pas
un malhonnête homme. Il l'est devenu, voilà tout.

Massot était lancé, il continua ses portraits, la série qu'il avait un
instant rêvé d'écrire, sous le titre de «Députés à vendre». Les naïfs
tombés dans la cuve, les exaspérés d'ambition, les âmes basses cédant à
la tentation des tiroirs ouverts, les brasseurs d'affaires se grisant et
perdant pied, à remuer de gros chiffres. Mais il reconnaissait
volontiers qu'ils étaient relativement peu nombreux et que ces quelques
brebis galeuses se retrouvaient dans tous les parlements du monde. Le
nom de Sanier revint encore, il n'y avait que Sanier pour faire de nos
Chambres des cavernes de voleurs.

Et Pierre, surtout, s'intéressait à la tourmente que la menace d'une
crise ministérielle soulevait devant lui. Autour de Barroux et de
Monferrand, il n'y avait pas que les Dutheil, que les Chaigneux, pâles
de sentir le sol trembler, se demandant s'ils n'iraient pas coucher le
soir à Mazas. Tous leurs clients étaient là, tous ceux qui tenaient
d'eux l'influence, les places, et qui allaient s'effondrer, disparaître
dans leur chute. Aussi fallait-il voir l'anxiété des regards, l'attente
livide des figures, au milieu des conversations chuchotantes, des
renseignements et des commérages qui couraient. Puis, dans le groupe d'à
côté, autour de Vignon très calme, souriant, c'était l'autre clientèle,
celle qui attendait de monter à l'assaut du pouvoir, pour tenir enfin
l'influence, les places. Les yeux y luisaient de convoitise, on y lisait
une joie encore à l'état d'espérance, une surprise heureuse de
l'occasion brusque qui se présentait. Aux questions trop directes de ses
amis, Vignon évitait de répondre, affirmait seulement qu'il
n'interviendrait pas. Et son plan était évidemment de laisser Mège
interpeller, renverser le ministère, car il ne le craignait pas, et il
n'aurait ensuite, croyait-il, qu'à ramasser les portefeuilles tombés.

--Ah! Monferrand, disait le petit Massot, en voilà un gaillard qui prend
le vent! Je l'ai connu anticlérical, mangeant du prêtre, monsieur
l'abbé, si vous me permettez de m'exprimer ainsi; et ce n'est pas pour
vous être agréable, mais je crois pouvoir vous annoncer qu'il s'est
réconcilié avec Dieu... Du moins, on m'a conté que monseigneur Martha,
un grand convertisseur, ne le quitte plus. Cela fait plaisir, par les
temps nouveaux d'aujourd'hui, lorsque la science a fait banqueroute et
que, de tous côtés, dans les arts, dans les lettres, dans la société
elle-même, la religion refleurit en un délicieux mysticisme.

Il se moquait, comme toujours; mais il avait dit cela d'un air si
aimable, que le prêtre dut s'incliner. D'ailleurs, un grand mouvement
s'était produit, des voix annonçaient que Mège montait à la tribune; et
ce fut une hâte générale, tous les députés rentrèrent dans la salle des
séances, ne laissant que les curieux et quelques journalistes dans la
salle des Pas perdus.

--C'est étonnant, reprit Massot, que Fonsègue ne soit pas arrivé. Ça
l'intéresse pourtant, ce qui se passe. Mais il est si malin, qu'il y a
toujours une raison, quand il ne fait pas ce qu'un autre ferait...
Est-ce que vous le connaissez?

Et, sur la réponse négative de Pierre:

--Une tête et une vraie puissance, celui-là!... Oh! j'en parle
librement, je n'ai guère la bosse du respect, et mes patrons, n'est-ce
pas? c'est encore les pantins que je connais le mieux et que je démonte
le plus volontiers... Fonsègue est, lui aussi, désigné clairement dans
l'article de Sanier. Il est, d'ailleurs, le client ordinaire de
Duvillard. Qu'il ait touché, cela ne fait aucun doute, car il touche
dans tout. Seulement, il est toujours couvert, il touche pour des
raisons avouables, la publicité, les commissions permises. Et, si j'ai
cru le voir troublé tout à l'heure, s'il tarde à être là comme pour
établir un alibi moral, c'est donc qu'il aurait commis la première
imprudence de sa vie.

Il continua, il raconta tout Fonsègue, un Corrézien encore, qui s'était
mortellement fâché avec Monferrand à la suite d'histoires inconnues, un
ancien avocat de Tulle venu à Paris pour le conquérir, et qui l'avait
réellement conquis, grâce au grand journal du matin, _le Globe_, dont il
était le fondateur et le directeur. Maintenant, il occupait, avenue du
Bois de Boulogne, un luxueux hôtel, et pas une entreprise ne se lançait,
sans qu'il s'y taillât royalement sa part. Il avait le génie des
affaires, il se servait de son journal comme d'une force incalculable,
pour régner en maître sur le marché. Mais quel esprit de conduite,
quelle longue et adroite patience, avant d'arriver à son solide renom
d'homme grave, gouvernant avec autorité le plus vertueux, le plus
respecté des journaux! Ne croyant au fond ni à Dieu ni à Diable, il
avait fait de ce journal le soutien de l'ordre, de la propriété et de la
famille, républicain conservateur depuis qu'il y avait intérêt à l'être,
mais resté religieux, d'un spiritualisme qui rassurait la bourgeoisie.
Et, dans sa puissance acceptée, saluée, il avait une main au fond de
tous les sacs.

--Hein? monsieur l'abbé, voyez où mène la presse. Voilà Sanier et
Fonsègue, comparez-les un peu. En somme, ce sont des compères, ils ont
chacun une arme, et ils s'en servent. Mais quelle différence dans les
moyens et dans les résultats! La feuille du premier est vraiment un
égout, qui le roule, qui l'emporte lui-même au cloaque. Tandis que la
feuille de l'autre est certainement du meilleur journalisme qu'on puisse
faire, très soignée, très littéraire, un régal pour les gens délicats,
un honneur pour l'homme qui la dirige... Et, grand Dieu! au fond, quelle
identité dans la farce!

Massot éclata de rire, heureux de cette moquerie dernière. Puis,
brusquement:

--Ah! voici Fonsègue enfin.

Et il présenta le prêtre, très à l'aise, en riant encore.

--Monsieur l'abbé Froment, mon cher patron, qui vous attend depuis plus
de vingt minutes... Moi, je vais voir un peu ce qui se passe là dedans.
Vous savez que Mège interpelle.

Le nouveau venu eut une légère secousse.

--Il y a une interpellation... Bon, bon! j'y vais.

Pierre le regardait. Un petit homme d'une cinquantaine d'années, maigre
et vif, resté jeune, avec toute sa barbe noire encore. Des yeux
étincelants, une bouche perdue sous les moustaches et qu'on disait
terrible. Avec cela, un air d'aimable compagnon, de l'esprit jusqu'au
bout du petit nez pointu, un nez de chien de chasse toujours en quête.

--Monsieur l'abbé, en quoi puis-je vous être agréable?

Alors, Pierre, brièvement, présenta sa requête, conta sa visite du matin
à Laveuve, donna tous les détails navrants, demanda l'admission
immédiate du misérable à l'Asile.

--Laveuve? mais est-ce que son affaire n'a pas été examinée?... C'est
Dutheil qui nous a présenté un rapport là-dessus, et les faits nous ont
paru tels, que nous n'avons pu voter l'admission.

Le prêtre insista.

--Je vous assure, monsieur, que, si vous aviez été avec moi, ce matin,
votre coeur se serait fendu de pitié. Il est révoltant qu'on laisse
une heure de plus un vieillard dans cet effroyable abandon. Ce soir, il
faut qu'il couche à l'Asile.

Fonsègue se récria.

--Oh! ce soir, c'est impossible, absolument impossible. Il y a toutes
sortes de formalités indispensables. Et moi, d'ailleurs, je ne puis
prendre seul une pareille décision, je n'ai pas ce pouvoir. Je ne suis
que l'administrateur, je ne fais qu'exécuter les ordres du comité de nos
dames patronnesses.

--Mais, monsieur, c'est justement madame la baronne Duvillard qui m'a
envoyé à vous, en m'affirmant que vous seul aviez l'autorité nécessaire
pour décider une admission immédiate, dans un cas exceptionnel.

--Ah! c'est la baronne qui vous envoie, ah! que je la reconnais bien là,
incapable de prendre un parti, trop soucieuse de sa paix pour accepter
jamais une responsabilité!... Pourquoi veut-elle que ce soit moi qui aie
des ennuis? Non, non, monsieur l'abbé, je n'irai à coup sûr pas contre
tous nos règlements, je ne donnerai pas un ordre qui me fâcherait
peut-être avec toutes ces dames. Vous ne les connaissez pas, elles
deviennent terribles, dès qu'elles sont en séance.

Il s'égayait, il se défendait d'un air de plaisanterie, très résolu, au
fond, à ne rien faire. Et, brusquement, Dutheil reparut, se précipita,
nu-tête, courant les couloirs pour racoler les absents, intéressés dans
la grave discussion qui s'ouvrait.

--Comment, Fonsègue, vous êtes encore là? Allez, allez vite à votre
banc! C'est grave.

Et il disparut. Le député ne se hâta pourtant pas, comme si l'aventure
louche qui passionnait la salle des séances ne pût le toucher en rien.
Il souriait toujours, bien qu'un léger mouvement fébrile fît battre ses
paupières.

--Excusez-moi, monsieur l'abbé, vous voyez que mes amis ont besoin de
moi... Je vous répète que je ne puis absolument rien pour votre protégé.

Mais Pierre ne voulut pas encore accepter cette réponse comme
définitive.

--Non, non! monsieur, allez à vos affaires, je vais vous attendre ici...
Ne prenez pas un parti, sans y réfléchir mûrement. On vous presse, je
sens que vous ne m'écoutez pas avec assez de liberté. Tout à l'heure,
quand vous reviendrez et que vous serez tout à moi, je suis certain que
vous m'accorderez ce que je demande.

Et, bien que Fonsègue, en s'éloignant, lui affirmât qu'il ne pouvait
changer d'avis, il s'entêta, il se rassit sur la banquette, quitte à y
rester jusqu'au soir. La salle des Pas perdus s'était presque
complètement vidée, et elle apparaissait plus morne et plus froide, avec
son Laocoon et sa Minerve, ses murs nus, d'une banalité de gare, où la
bousculade du siècle passait, sans échauffer le haut plafond. Jamais
clarté plus blême, plus indifférente, n'était entrée par les grandes
portes-fenêtres, derrière lesquelles on apercevait le petit jardin
endormi, avec ses maigres gazons d'hiver. Et pas un bruit n'arrivait des
tempêtes de la séance voisine, il ne tombait du lourd monument qu'un
silence de mort, dans un sourd frisson de détresse, venu de très loin
sans doute, du pays entier.

C'était cela, maintenant, qui hantait la songerie de Pierre. Toute la
plaie ancienne, envenimée, s'étalait avec son poison, dans sa virulence.
La lente pourriture parlementaire avait grandi, s'attaquait au corps
social. Certes, au-dessus des basses intrigues, de la ruée des ambitions
personnelles, il y avait bien la haute lutte supérieure des principes,
l'histoire en marche, déblayant le passé, tâchant de faire dans l'avenir
plus de vérité, plus de justice et de bonheur. Mais, en pratique, à ne
voir que l'affreuse cuisine quotidienne, quel déchaînement d'appétits
égoïstes, quel unique besoin d'étrangler le voisin et de triompher seul!
On ne trouvait là, entre les quelques groupes, qu'un incessant combat
pour le pouvoir et pour les satisfactions qu'il donne. Gauche, droite,
catholiques, républicains, socialistes, les vingt nuances des partis,
n'étaient que les étiquettes qui classaient la même soif brûlante de
gouverner, de dominer. Toutes les questions se rapetissaient à la seule
question de savoir qui, de celui-ci, de celui-là ou de cet autre, aurait
en sa main la France, pour en jouir, pour en distribuer les faveurs à
la clientèle de ses créatures. Et le pis était que les grandes
batailles, les journées et les semaines perdues pour faire succéder
celui-ci à celui-là, et cet autre à celui-ci, n'aboutissaient qu'au plus
sot des piétinements sur place, car tous les trois se valaient, et il
n'y avait entre eux que de vagues différences, de sorte que le nouveau
maître gâchait la même besogne que le precédent avait gâchée, forcément
oublieux des programmes et des promesses, dès qu'il régnait.

Invinciblement, la songerie de Pierre retournait à Laveuve, qu'il avait
un instant oublié, qui maintenant le reprenait, d'un frisson de colère
et de mort. Ah! qu'importait au vieux misérable, crevant de faim sur ses
haillons, que Mège renversât le ministère Barroux, et qu'un ministère
Vignon arrivât au pouvoir! A ce train, il faudrait cent ans, deux cents
ans, pour qu'il y eût du pain dans les soupentes où râlent les éclopés
du travail, les vieilles bêtes de somme fourbues. Et, derrière Laveuve,
c'était toute la misère, tout le peuple des déshérités et des pauvres
qui agonisaient, qui demandaient justice, pendant que la Chambre, en
grande séance, se passionnait pour savoir à qui la nation serait, et qui
la dévorerait. La boue coulait à pleins bords, la plaie hideuse,
saignante et dévorante, s'étalait impudemment, tel que le cancer qui
ronge un organe, gagnant le coeur. Et quel dégoût, quelle nausée à ce
spectacle, et quel désir du couteau vengeur qui ferait de la santé et de
la joie!

Pierre n'aurait pu dire depuis combien de temps il était enfoncé dans
cette rêverie, lorsqu'un brouhaha, de nouveau, remplit la salle. Des
gens revenaient, gesticulaient, formaient des groupes. Et il entendit
brusquement le petit Massot qui s'écriait, à côté de lui:

--Il n'est pas par terre, mais il n'en vaut guère mieux. Je ne ficherais
pas quatre sous de son existence.

Il parlait du ministère. D'ailleurs, il conta la séance à un confrère
qui arrivait. Mège avait très bien parlé, avec une fureur d'indignation
extraordinaire contre la bourgeoisie pourrie et pourrisseuse; mais,
comme toujours, il avait dépassé le but, effrayant la Chambre par sa
violence même. De sorte que, lorsque Barroux était monté à la tribune
pour demander l'ajournement de l'interpellation à un mois, il n'avait eu
qu'à s'indigner, très sincèrement du reste, plein d'une hautaine colère
contre les infâmes campagnes que menait une certaine presse. Est-ce que
les hontes du Panama allaient renaître? Est-ce que la représentation
nationale allait se laisser intimider par de nouvelles menaces de
délation? C'était la république elle-même que ses adversaires essayaient
de noyer sous un flot d'abominations. Non, non! l'heure était venue de
se recueillir, de travailler en paix, sans permettre aux affamés de
scandales de troubler la paix publique. Et la Chambre, impressionnée,
craignant à la longue la lassitude des électeurs, devant ce débordement
continu d'ordures, avait ajourné l'interpellation à un mois. Seulement,
quoique Vignon eût évité d'intervenir en prenant la parole, tout son
groupe avait voté contre le ministère, si bien que la majorité obtenue
par celui-ci n'était que de deux voix, une majorité dérisoire.

--Mais alors, demanda une voix à Massot, ils vont donner leur démission.

--Oui, le bruit en court. Pourtant, Barroux est bien tenace... En tout
cas, s'ils s'obstinent, ils seront par terre avant huit jours, d'autant
plus que Sanier, furieux, déclare qu'il va publier demain la liste des
noms.

Et l'on vit passer, en effet, Barroux et Monferrand, qui se hâtaient,
l'air affairé et soucieux, suivis de leurs clients inquiets. On disait
que tout le cabinet était en train de se réunir, pour aviser et prendre
un parti. Et ce fut ensuite Vignon qui reparut, au milieu d'un flot
d'amis.

Lui était radieux, d'une joie qu'il s'efforçait de cacher, calmant sa
troupe, ne voulant pas chanter victoire trop tôt; mais les yeux de la
bande luisaient, toute une meute à l'heure prochaine de la curée. Et il
n'était pas jusqu'à Mège qui ne triomphât. A deux voix près, il avait
renversé le ministère. Encore un usé! et il userait celui de Vignon! et
il gouvernerait enfin!

--Diable! murmura le petit Massot, Chaigneux et Dutheil ont des mines de
chiens battus. Et, tenez! il n'y a encore que le patron. Regardez-le,
est-il beau, ce Fonsègue!... Bonsoir, je file.

Il serra la main de son confrère, il ne voulut pas rester, bien que la
séance continuât, une nouvelle question d'affaire, très importante, et
qui se discutait devant les bancs vides.

Chaigneux était allé s'accouder près de la grande Minerve, de son air
éploré; et jamais détresse besogneuse ne l'avait plié davantage, sous
l'angoisse continue de sa malchance. Dutheil, lui, pérorait quand même
au centre d'un groupe, affectait une insouciance moqueuse; mais un tic
nerveux plissait son nez, tirait sa bouche, toute sa face de joli homme
suait la peur. Et il n'y avait réellement que Fonsègue tranquille et
brave, toujours le même, dans sa petite taille remuante, avec ses yeux
étincelants d'esprit, voilés à peine d'une ombre de malaise.

Pierre s'était levé, pour renouveler sa demande. Mais Fonsègue le
prévint, lui dit avec vivacité:

--Non, non, monsieur l'abbé, je vous répète que je refuse de prendre sur
moi une telle infraction à nos règlements. Il y a eu rapport, et il y a
chose jugée. Comment voulez-vous que je puisse passer outre?

--Monsieur, dit douloureusement le prêtre, il s'agit d'un vieillard qui
a faim, qui a froid et qui va mourir, si l'on ne vient pas à son
secours.

D'un geste désespéré, le directeur du _Globe_ sembla prendre les murs à
témoin qu'il n'y pouvait rien. Sans doute craignait-il quelque mauvaise
histoire pour son journal, où il avait abusé de l'OEuvre des Invalides
du travail, comme arme électorale. Peut-être aussi la terreur secrète où
la séance venait de le jeter, lui durcissait-elle le coeur.

--Je ne puis rien, je ne puis rien... Mais, naturellement, je ne demande
pas mieux que vous me fassiez forcer la main par ces dames du comité.
Vous avez déjà madame la baronne Duvillard, ayez-en d'autres.

Résolu à lutter jusqu'au bout, Pierre vit là une suprême tentative.

--Je connais madame la comtesse de Quinsac, je puis aller la voir tout
de suite.

--C'est cela! excellent, la comtesse de Quinsac! Prenez une voiture et
allez voir aussi madame la princesse de Harth. Elle se remue beaucoup,
elle devient très influente... Ayez l'approbation de ces dames,
retournez chez la baronne à sept heures, obtenez d'elle une lettre qui
me couvre, et venez alors me trouver au journal. A neuf heures, votre
homme couchera à l'Asile.

Il y mettait, maintenant, une sorte de rondeur joyeuse, n'ayant plus
l'air de douter du succès, du moment qu'il ne risquait plus de se
compromettre. Le prêtre fut repris d'un grand espoir.

--Ah! monsieur, je vous remercie, c'est une oeuvre de salut que vous
allez faire.

--Mais vous pensez bien que je ne demande pas mieux. Si nous pouvions,
d'un mot, guérir la misère, empêcher la faim et la soif...
Dépêchez-vous, vous n'avez pas une minute à perdre.

Ils se serrèrent la main, et Pierre se hâta de sortir. Ce n'était point
chose facile, les groupes avaient grandi, les colères et les angoisses
de la séance refluaient là, en un tumulte trouble, de même qu'une pierre
jetée au milieu d'une mare remue la vase du fond, fait remonter à la
surface les décompositions cachées. Il dut jouer des coudes, s'ouvrir un
passage au travers de cette cohue, de la lâcheté frissonnante des uns,
de l'audace insolente des autres, des tares salissantes du plus grand
nombre, dans l'inévitable contagion du milieu. Mais il emportait un
nouvel espoir, et il lui semblait que, s'il sauvait ce jour-là une vie,
s'il faisait un heureux, ce serait le commencement du rachat, un peu de
pardon sur les sottises et sur les fautes de ce monde politique, égoïste
et dévorant.

Dans le vestibule, un dernier incident arrêta Pierre une minute encore.
Il y régnait une émotion, à la suite d'une querelle entre un homme et un
huissier, qui l'avait empêché d'entrer, après avoir constaté que la
carte qu'il présentait était une carte ancienne et dont on avait gratté
la date. L'homme, d'abord brutal, n'avait pas insisté, comme saisi d'une
timidité soudaine. Et Pierre eut la surprise de reconnaître, dans cet
homme mal vêtu, Salvat, l'ouvrier mécanicien qu'il avait vu partir le
matin en quête de travail. Cette fois, c'était bien lui, grand, maigre,
ravagé, avec ses yeux de flamme et de rêve, incendiant sa face blême de
meurt-de-faim. Il n'avait plus son sac à outils, son veston en loques
était boutonné, gonflé sur le flanc gauche par une grosseur, sans doute
quelque morceau de pain caché là. Et, repoussé par les huissiers, il se
remit en marche, il prit le pont de la Concorde, lentement, au hasard,
de l'air d'un homme qui ne sait où il va.




IV


Dans le vieux salon fané, un salon Louis XVI aux boiseries grises,
madame la comtesse de Quinsac était assise près de la cheminée, à sa
place habituelle. Elle ressemblait singulièrement à son fils, la figure
longue et noble, le menton un peu sévère, avec de beaux yeux encore,
sous la neigé des cheveux fins, coiffée à la mode surannée de sa
jeunesse. Et, dans sa froideur hautaine, elle savait être aimable, d'une
bonne grâce parfaite.

Elle reprit après un long silence, avec un petit geste de la main, en
s'adressant au marquis de Morigny, assis à l'autre coin de la cheminée,
où il occupait le même fauteuil depuis tant d'années:

--Ah! mon ami, vous avez bien raison, le bon Dieu nous a oubliés dans
une abominable époque.

--Oui, nous avons passé à côté du bonheur, dit-il lentement, et c'est
votre faute, c'est sans doute la mienne aussi.

Elle le fit taire d'un nouveau geste, avec un triste sourire. Et le
silence retomba, pas un bruit ne venait de la rue, dans ce sombre
rez-de-chaussée, au fond de la cour d'un vieil hôtel, situé rue
Saint-Dominique, presque à l'angle de la rue de Bourgogne.

Le marquis était un vieillard de soixante-quinze ans, de neuf ans plus
âgé que la comtesse. Petit et sec, il avait pourtant grand air, avec sa
face rasée, aux profondes rides correctes. Il appartenait à une des plus
antiques familles de France, et il restait un des derniers légitimistes
sans espoir, très pur, très haut, gardant sa foi à la monarchie morte,
dans l'écroulement de tout. Sa fortune, estimée encore à des millions,
se trouvait comme immobilisée, par son refus de la faire fructifier, en
la mettant au service des travaux du siècle. Et l'on savait qu'il avait
aimé discrètement la comtesse, du vivant même de M. de Quinsac, et qu'il
s'était offert, après la mort de celui-ci, lorsque la veuve, âgée au
plus de quarante ans, était venue se réfugier dans cet humide
rez-de-chaussée, avec une quinzaine de mille francs de rente, sauvés à
grand'peine. Mais elle adorait son fils Gérard, alors dans sa dixième
année, d'une santé délicate. Elle lui avait tout sacrifié, par une sorte
de pudeur de mère, par une crainte superstitieuse de le perdre, si elle
remettait une autre tendresse et un autre devoir dans sa vie. Et le
marquis, qui s'était incliné, avait continué à l'adorer de toute son
âme, lui faisant la cour comme au premier soir où il l'avait vue,
empressé et discret après un quart de siècle de fidélité absolue. Il n'y
avait jamais rien eu entre eux, pas même un baiser.

A la voir si triste, il craignit de lui avoir déplu, il ajouta:

--Je vous aurais voulue plus heureuse, mais je n'ai pas su, et la faute
n'en est sûrement qu'à moi... Est-ce que Gérard vous donnerait des
inquiétudes?

Elle dit non de la tête. Puis, tout haut:

--Tant que les choses resteront où elles en sont, nous ne saurions nous
en plaindre, mon ami, puisque nous les avons acceptées.

Elle parlait de la liaison coupable de son fils avec la baronne
Duvillard. Toujours elle s'était montrée faible pour cet enfant qu'elle
avait eu tant de peine à élever, sachant elle seule l'épuisement, la
lamentable fin de race qui se cachait en lui, sous le beau dehors de sa
mine fière. Elle tolérait sa paresse, son oisiveté, le dégoût d'homme de
plaisir qui l'avait écarté des armes et de la diplomatie. Que de fois
elle avait réparé des sottises, payé des petites dettes, en les taisant,
en refusant l'aide pécuniaire du marquis, qui n'osait même plus offrir
ses millions, tant elle s'entêtait à vivre héroïquement des débris de sa
fortune! Et c'était ainsi qu'elle avait fini par fermer les yeux sur le
scandale des amours de son fils, se doutant bien comment les choses
s'étaient passées, par abandon, par inconscience, l'homme qui ne sait se
reprendre, la femme qui le tient et le garde, en se donnant. Le marquis,
lui, n'avait pardonné que le jour où Eve s'était faite chrétienne.

--Vous savez, mon ami, que Gérard est si bon, reprit la comtesse. C'est
ce qui fait sa force et sa faiblesse. Comment voulez-vous que je le
gronde, quand il pleure avec moi?... Il se lassera de cette femme.

M. de Morigny hocha la tête.

--Elle est encore très belle... Et puis, il y a la fille. Ce serait plus
grave, il l'épouserait.

--Oh! la fille, une infirme!

--Oui, et vous entendez ce qu'on dirait: un Quinsac épousant un monstre
pour ses millions.

C'était leur terreur à tous deux. Ils n'ignoraient rien de ce qui se
passait chez les Duvillard, l'amitié émue entre la disgraciée Camille et
le beau Gérard, l'idylle attendrissante sous laquelle se cachait le plus
atroce des drames. Et ils protestaient de toute leur indignation.

--Oh! ça, non, non, jamais! déclara la comtesse. Mon fils dans cette
famille, non! jamais je ne donnerai mon autorisation!

Justement le général de Bozonnet entra. Il adorait sa soeur, il venait
lui tenir compagnie, les jours où elle recevait, car l'ancien cercle
s'était peu à peu éclairci, ils n'étaient plus que quelques fidèles à se
risquer dans ce salon gris et morne, où l'on se serait cru à des
milliers de lieues du Paris actuel. Tout de suite, pour l'égayer, il
conta qu'il venait de déjeuner chez les Duvillard, nomma les convives,
dit que Gérard était là. Il savait qu'il faisait plaisir à sa soeur,
en allant dans cette maison, dont il lui rapportait des nouvelles, qu'il
décrassait un peu par le grand honneur de sa présence. Et lui ne s'y
ennuyait pas, gagné au siècle depuis longtemps, très accommodant sur
tout ce qui n'était pas l'art militaire.

--Cette pauvre petite Camille adore Gérard, dit-il. A table, elle le
dévorait des yeux.

Le marquis de Morigny intervint gravement.

--Là est le danger, un mariage serait une chose absolument monstrueuse,
à tous les points de vue.

Le général parut s'étonner.

--Pourquoi donc? Elle n'est pas belle, mais si l'on n'épousait que les
belles filles! Et il y a aussi ses millions: notre cher enfant en serait
quitte pour en faire un bon usage... Et puis, c'est vrai, il y a encore
la liaison avec la mère. Mon Dieu! l'aventure est si commune
aujourd'hui!

Révolté, le marquis eut un geste de souverain dégoût. Pourquoi discuter,
quand tout sombrait? Que répondre à un Bozonnet, au dernier vivant de
cette illustre famille, lorsqu'il en arrivait à excuser les moeurs
infâmes de la république, après avoir renié son roi et servi l'empire,
en s'attachant d'une passion fidèle à la fortune, à la mémoire de César?
Mais la comtesse elle-même s'indignait.

--Oh! mon frère, que dites-vous? Jamais je n'autoriserai un tel
scandale. J'en faisais tout à l'heure le serment.

--Ma soeur, ne jurez pas! s'écria le général. Moi, je voudrais notre
Gérard heureux, voilà tout. Et il faut bien convenir qu'il n'est pas bon
à grand'chose. Qu'il ne se soit pas fait soldat, je le comprends, car
c'est un métier aujourd'hui perdu. Mais qu'il ne soit pas entré dans la
diplomatie, qu'il n'ait pas accepté une occupation quelconque, je le
comprends moins. Sans doute il est beau de taper sur le temps actuel, de
déclarer qu'un homme de notre monde ne saurait y faire une besogne
propre. Seulement, il n'y a plus, au fond, que les paresseux qui disent
cela. Et Gérard n'a qu'une excuse, son peu d'aptitude, son manque de
volonté et de force.

Des larmes étaient montées aux yeux de la mère. Elle tremblait toujours,
elle savait bien le mensonge de la façade: un coup de froid aurait
emporté son fils, tout grand et solide qu'il paraissait. Et n'y avait-il
pas là le symbole de cette noblesse, d'apparence encore si haute et si
fière, et qui, au fond, n'était que cendre?

--Enfin, continua le général, il a trente-six ans, il retombe sans cesse
à votre charge, et il faudra bien qu'il fasse une fin.

Mais elle le fit taire, elle se tourna vers le marquis.

--Mon ami, n'est-ce pas? confions-nous à Dieu. Il est impossible qu'il
ne vienne pas à mon aide, car je ne l'ai jamais offensé.

--Jamais! répondit le marquis, en mettant dans ce simple mot toute sa
peine, toute sa tendresse, tout son culte, pour cette femme qu'il
adorait depuis tant d'années, sans qu'ils eussent péché ni l'un ni
l'autre.

Un nouveau fidèle entrait, et la conversation changea. M. de
Larombardière, vice-président à la cour, était un grand vieillard de
soixante-cinq ans, maigre, chauve, rasé, ne portant que de minces
favoris blancs; et ses yeux gris, sa bouche pincée, très écartée du nez,
son menton carré et têtu, donnaient à sa longue face une grande
austérité. Le désespoir de sa vie était qu'affligé d'un zézaiement un
peu enfantin, il n'avait pu, dans la magistrature debout, remplir son
mérite, car il se piquait d'être un grand orateur. Ce tourment secret le
rendait morose. En lui s'incarnait la vieille France royaliste et
boudeuse, servant la république à contre-coeur, l'ancienne
magistrature, sévère, fermée à toute évolution, à tout sens nouveau des
choses et des êtres. Et, d'une petite noblesse de robe, légitimiste
rallié à l'orléanisme, il se croyait l'homme de sagesse et de logique,
dans ce salon, où il était très fier de rencontrer le marquis.

On causa des derniers événements. Les conversations politiques,
d'ailleurs, s'épuisaient vite, se résumaient dans l'amère condamnation
des hommes et des faits, tous les trois se trouvant d'accord sur les
abominations du régime républicain. Ils n'étaient là que des ruines, les
restes des vieux partis, réduits à l'impuissance presque absolue. Le
marquis, lui, planait dans son intransigeance totale, fidèle à une
morte, un des derniers de cette noblesse riche encore, haute et entêtée,
qui mourait sur place. Le magistrat, qui avait au moins un prétendant,
comptait sur un miracle, en démontrait la nécessité, si la France ne
voulait tomber aux plus graves malheurs, à la disparition prochaine et
complète. Et, quant au général, il ne regrettait des deux empires que
les grandes guerres, il laissait de côté le maigre espoir d'une
restauration bonapartiste, pour déclarer qu'en ne s'en tenant pas aux
armées impériales, qu'en décrétant le service obligatoire, la nation en
armes, la république avait tué la guerre, et tué la patrie.

Lorsque le domestique vint demander à la comtesse si elle voulait bien
recevoir monsieur l'abbé Froment, celle-ci parut un peu surprise.

--Que me veut-il? Faites entrer.

Elle était très pieuse, et elle l'avait connu dans des oeuvres de
charité, touchée de son zèle, édifiée par le renom de jeune saint que
lui faisaient ses paroissiennes de Neuilly.

Lui, tout à sa fièvre, se sentit intimidé, dès le seuil du salon.
D'abord, il n'y distingua rien, il crut entrer dans un deuil, une ombre
où des formes semblaient se fondre, où des voix chuchotaient. Puis,
lorsqu'il eut reconnu les personnes qui étaient là, il fut dépaysé
davantage, en les trouvant si lointaines et si tristes, si à l'écart du
monde d'où il venait, où il retournait. Et, la comtesse l'ayant fait
asseoir près d'elle, devant la cheminée, ce fut à voix basse qu'il lui
conta l'histoire lamentable de Laveuve, en lui demandant son appui pour
le faire entrer à l'Asile des Invalides du travail.

--Ah! oui, cette OEuvre dont mon fils a désiré que je fusse... Mais,
monsieur l'abbé, je n'ai jamais mis les pieds aux séances du comité.
Comment voulez-vous que j'intervienne, n'ayant à coup sûr aucune
influence?

De nouveau, les figures unies de Gérard et d'Eve venaient de se dresser
devant elle, car la rencontre première des deux amants avait eu lieu à
l'Asile. Et déjà elle faiblissait, dans sa maternité toujours
souffrante, bien qu'elle eût le regret d'avoir donné son nom, pour une
de ces entreprises charitables à grand tapage, dont elle réprouvait les
abus intéressés.

--Madame, insista Pierre, il s'agit d'un pauvre vieillard qui meurt de
faim. Ayez pitié, je vous en supplie.

Bien que le prêtre eût parlé bas, le général s'approcha.

--C'est encore pour votre vieux révolutionnaire que vous courez. Vous
n'avez donc pas réussi près de l'administrateur?... Dame! il est
difficile de s'attendrir sur des gaillards, qui, s'ils étaient les
maîtres, nous balayeraient tous, comme ils disent.

M. de Larombardière approuva d'un hochement du menton. Depuis quelque
temps, il était hanté par le péril anarchiste.

Et Pierre recommença son plaidoyer, navré et frémissant. Il dit
l'affreuse misère, les logis sans nourriture, les femmes et les enfants
grelottant de froid, les pères battant le boueux Paris d'hiver, en quête
d'un morceau de pain. Ce qu'il demandait, ce n'était qu'un mot sur une
carte de visite, un mot bienveillant de la comtesse, qu'il porterait
tout de suite à la baronne Duvillard, pour la décider à passer
par-dessus les règlements. Et ses paroles, tremblantes de larmes
étouffées, tombaient une à une, dans le salon morne, comme venues de
très loin et se perdant dans un monde mort, sans écho désormais.

Madame de Quinsac se tourna vers M. de Morigny. Mais il semblait s'être
désintéressé. Il regardait fixement le feu, de son air hautain
d'étranger, indifférent aux choses et aux êtres, parmi lesquels une
erreur des temps le forçait à vivre. Cependant, il releva la tête, en
sentant sur lui ce regard de la femme adorée; et leurs yeux se
rencontrèrent, avec une infinie douceur, la douceur si triste de leur
héroïque tendresse.

--Mon Dieu! dit-elle, je sais vos mérites, monsieur l'abbé, et je ne
veux pas me refuser à une de vos bonnes oeuvres.

Elle quitta le salon un moment, elle y revint, tenant une carte, où elle
avait écrit qu'elle était de tout son coeur avec monsieur l'abbé
Froment, dans les démarches qu'il faisait. Et celui-ci la remercia, les
mains frémissantes de gratitude, et il s'en alla ravi, comme s'il
emportait un nouvel espoir de salut, en sortant de ce salon, où,
derrière lui, un flot d'ombre et de silence sembla retomber, sur cette
vieille dame et ses derniers fidèles, au coin de leur feu, tout un monde
en train de disparaître.

Dehors, Pierre remonta allègrement dans son fiacre, après avoir donné
l'adresse de la princesse de Harth, avenue Kléber. S'il obtenait de même
une approbation de celle-ci, il ne doutait plus de réussir. Mais le pont
de la Concorde était obstrué d'un tel encombrement, que le cheval dut
aller au pas. Et, là, sur le trottoir, il revit Dutheil, qui, correct et
charmant, le cigare aux lèvres, riait à la foule, dans son aimable
insouciance d'oiseau, heureux de retrouver le pavé sec et le ciel bleu,
au sortir de l'anxieuse séance de la Chambre. En l'apercevant si gai,
si triomphant, il eut une inspiration brusque, il se dit qu'il devrait
conquérir, mettre avec lui ce garçon, dont le rapport avait eu un effet
si désastreux. Justement, la voiture ayant dû s'arrêter tout à fait, le
député venait de le reconnaître et lui souriait.

--Où allez-vous donc, monsieur Dutheil?

--Mais à côté, aux Champs-Elysées.

--Je passe par là, et comme je désire vous entretenir un instant, vous
seriez bien aimable de prendre place près de moi. Je vous poserai où
vous voudrez.

--Très volontiers, monsieur l'abbé. Ça ne vous gêne pas que j'achève mon
cigare?

--Oh! pas du tout.

Le fiacre se dégagea, traversa la place, pour monter les Champs-Elysées.
Et Pierre, songeant qu'il avait quelques minutes à peine, entreprit
Dutheil sans tarder, prêt à lutter pour le convaincre. Il se souvenait
de la sortie que le jeune homme avait faite contre Laveuve, chez le
baron. Aussi fut-il étonné de l'entendre l'interrompre, pour dire
gentiment, la mine ragaillardie par le clair soleil qui se remettait à
luire:

--Ah! oui, votre vieil ivrogne! Alors, vous n'avez donc pas arrangé son
affaire, avec Fonsègue? Et qu'est-ce que vous voulez? qu'on le fasse
entrer là-bas aujourd'hui?... Moi, vous savez, je ne m'y oppose pas.

--Mais il y a votre rapport.

--Mon rapport, oh! mon rapport, les questions changent selon les points
de vue... Et, si vous y tenez, à votre Laveuve, je ne refuse pas de vous
aider, moi!

Pierre le regardait, saisi, très heureux au fond. Il n'eut plus même
besoin de parler.

--Vous avez mal pris l'affaire, continua Dutheil en se penchant, d'un
air de confidence. Chez lui, c'est le baron qui est le maître, pour des
raisons que vous sentez, que vous connaissez sans doute; la baronne
fait tout ce qu'il demande, sans même discuter; et, ce matin, au lieu de
vous lancer dans des courses inutiles, vous n'aviez qu'à vous faire
appuyer par lui, d'autant plus qu'il paraissait dans d'excellentes
dispositions. Aussitôt, elle aurait cédé.

Il se mit à rire.

--Alors, vous ne savez pas ce que je vais faire?... Eh bien! je vais
gagner le baron à votre cause. Oui, je me rends précisément dans une
maison où il est, une maison où l'on est certain de le trouver tous les
jours, à cette heure-ci...

Et il riait plus haut.

--Enfin, la maison que vous n'ignorez peut-être pas non plus, monsieur
l'abbé. Quand il est là, on est sûr qu'il ne refuse rien... Je vous
promets de lui faire jurer que, ce soir, il exigera de sa femme
l'admission de votre homme. Seulement, il sera un peu tard.

Puis, soudain, frappé d'une idée:

--Mais pourquoi ne venez-vous pas avec moi? Vous obtenez un mot du baron
et, tout de suite, sans perdre une minute, vous vous mettez à la
recherche de la baronne... Ah! oui, la maison vous gêne un peu, je
comprends. Voulez-vous n'y voir que le baron? Vous l'attendrez dans un
petit salon du bas, je vous l'y amènerai.

Cette proposition acheva de l'égayer, tandis que Pierre, ahuri,
hésitait, à l'idée d'être introduit de la sorte chez Silviane d'Aulnay.
Ce n'était guère sa place. Pourtant, il serait allé chez le diable, et
il y était allé parfois déjà, avec l'abbé Rose, dans l'espoir de
soulager une misère.

Dutheil, qui se méprenait, baissa encore la voix, pour une suprême
confidence.

--Vous savez qu'il a tout payé là dedans. Oh! vous pouvez venir sans
crainte.

--Mais, certainement, je vais avec vous, dit le prêtre, qui ne put
s'empêcher de sourire à son tour.

Le petit hôtel de Silviane d'Aulnay, très luxueux, d'un luxe délicat et
un peu galant de temple, était situé avenue d'Antin, près de l'avenue
des Champs-Elysées. La prêtresse de ce sanctuaire, où les orfrois des
vieilles dalmatiques luisaient sous le reflet mauve des vitraux, venait
d'avoir vingt-cinq ans, petite et mince, d'une beauté brune adorable; et
tout Paris connaissait son délicieux visage de vierge, le doux ovale
allongé, le nez fin, la bouche petite, avec des joues candides et un
menton naïf, sous les bandeaux de ses cheveux noirs, qu'elle portait
épais et lourds, cachant le front bas. La raison de sa célébrité était
précisément cet air étonné et joli, cette infinie pureté de ses yeux
bleus, toute cette innocence pudique, quand elle voulait, faisant
contraste avec l'abominable fille qu'elle était au fond, de la
perversité la plus monstrueuse, avouée, affichée, telle qu'il en pousse
dans le terreau des grandes villes. On racontait sur ses goûts, sur ses
fantaisies, des choses extraordinaires. Les uns la disaient fille d'une
concierge, les autres d'un médecin. En tout cas, elle avait dû se faire
une instruction et une éducation, car elle ne manquait, à l'occasion, ni
d'esprit, ni de style, ni de tenue. Elle roulait dans les théâtres
depuis dix ans, applaudie pour sa beauté, et elle avait même fini par
obtenir de gentils succès, dans les rôles de jeunes filles très pures,
de jeunes femmes aimantes et persécutées. Mais, depuis qu'il était
question de son entrée à la Comédie-Française, pour y jouer le rôle de
Pauline, dans _Polyeucte_, des gens s'indignaient, d'autres s'égayaient,
tellement l'idée paraissait saugrenue, attentatoire à la majesté de la
tragédie classique. Elle, tranquille et têtue, voulait cette chose, et
la voulait bien, certaine de l'obtenir, avec l'insolence de la fille à
qui les hommes n'avaient jamais rien pu refuser.

Ce jour-là, dès trois heures, Gérard, qui ne savait comment tuer son
temps, avant d'aller attendre Eve, rue Matignon, avait eu l'idée de
monter patienter dans le voisinage, chez Silviane. Celle-ci était un
ancien caprice, il était resté un des intimes du petit hôtel, il s'y
oubliait même encore parfois, quand la jolie fille s'ennuyait. Mais il
venait de la trouver furieuse, et il était là, en simple ami, allongé
dans un des profonds fauteuils du salon vieil or, en train d'écouter sa
plainte. Elle, debout, en toilette blanche, toute blanche, comme Eve
était elle-même, au déjeuner, parlait avec passion, achevait de le
convaincre, gagné à tant de jeunesse et de beauté, la comparant
inconsciemment à l'autre, déjà las du rendez-vous qu'il attendait, et
envahi d'une telle paresse morale et physique, qu'il aurait préféré
demeurer au fond de ce fauteuil.

--Tu entends, Gérard, s'écria-t-elle enfin, en s'oubliant jusqu'à le
tutoyer, pas ça! je ne lui accorderai pas ça! tant qu'il ne m'apportera
pas ma nomination.

Le baron Duvillard entrait. Elle se fit tout de suite de glace, elle le
reçut en jeune reine offensée, qui attend des explications; tandis que
lui, prévoyant l'orage, apportant d'ailleurs des nouvelles désastreuses,
souriait, mal à l'aise. Elle était la tare, chez cet homme si solide et
si puissant encore, dans le déclin de sa race. Elle était aussi le
commencement de la justice et du châtiment, reprenant à mains pleines
l'or amassé, vengeant par ses cruautés ceux qui avaient froid et faim.
Et cela faisait pitié que de voir cet homme redouté, adulé, sous lequel
les Etats tremblaient, pâlir là d'inquiétude, se plier très humble,
retomber à l'enfance sénile et zézayante du désir.

--Ah! ma chère amie, si vous saviez comme j'ai couru! Un tas d'affaires
ennuyeuses, des entrepreneurs à voir, une grosse question de publicité à
régler. J'ai cru que jamais je ne pourrais vous venir baiser la main.

Il la lui baisa, mais elle laissa retomber son bras froid et
indifférent, elle se contentait de le regarder, attendant ce qu'il
avait à lui dire, l'embarrassant à un tel point, qu'il suait, bégayait,
ne trouvait plus les mots.

--Sans doute, je me suis aussi occupé de vous, je suis allé aux
Beaux-Arts, où l'on m'avait fait une promesse formelle... Oh! ils sont
toujours très chauds en votre faveur, aux Beaux-Arts!... Seulement,
imaginez-vous, c'est cet imbécile de ministre, ce Taboureau, un vieux
professeur de province, ignorant tout de notre Paris, qui s'est
formellement opposé à votre nomination, en disant que, lui régnant,
jamais vous ne débuteriez à la Comédie.

Elle ne dit qu'un mot, toute droite et rigide.

--Alors?

--Eh bien! alors, ma chère amie, que voulez-vous que je fasse?... On ne
peut pourtant pas renverser un ministère pour que vous jouiez Pauline.

--Pourquoi pas?

Il affecta de rire, mais sa face se congestionnait, tout son grand corps
s'agitait d'angoisse.

--Voyons, ma petite Silviane, ne vous entêtez pas. Vous êtes si
gentille, quand vous voulez... Lâchez donc l'idée de ce début. Vous-même
y risquez gros jeu, car quels seraient vos ennuis, si vous alliez
échouer. Vous pleureriez toutes les larmes de votre corps... Et puis,
vous pouvez me demander tant d'autres choses, que je serai si heureux de
vous donner. Allons, là, tout de suite, faites un souhait, et je le
réaliserai sur l'heure.

En plaisantant, il cherchait à lui reprendre les mains. Mais elle se
recula, très digne. Et elle le tutoya, comme elle avait tutoyé Gérard.

--Tu entends, mon cher, plus rien, pas ça! tant que je n'aurai pas joué
Pauline.

Il avait compris, c'était l'alcôve fermée, même les petits jeux, les
petits baisers sur la nuque défendus; et il la connaissait assez, pour
savoir avec quelle rigueur elle le sèvrerait. Sa gorge étranglée ne
laissa échapper qu'une sorte de grognement, tandis qu'il continuait à
vouloir prendre la chose en plaisanterie.

--Est-elle méchante aujourd'hui! reprit-il en se tournant vers Gérard.
Qu'est-ce que vous lui avez donc fait, pour que je la trouve dans un
état pareil?

Mais le jeune homme, qui se tenait coi, par crainte des éclaboussures,
resta mollement allongé, sans répondre.

Alors, la colère de Silviane déborda.

--Il m'a fait, qu'il m'a plainte d'être à la merci d'un homme tel que
vous, si égoïste, si insensible aux injures dont on m'abreuve. Est-ce
que vous ne devriez pas bondir d'indignation le premier? Est-ce que vous
n'auriez pas dû exiger mon entrée à la Comédie comme une réparation
d'honneur? Car, enfin, c'est un échec pour vous, et si l'on me juge
indigne, vous êtes atteint en même temps que moi... Alors, une fille,
n'est-ce pas? dites tout de suite que je suis une fille, qu'on chasse
des maisons qui se respectent!

Elle continua, en arriva aux gros mots, aux paroles abominables, qui
finissaient toujours par repousser sur ses lèvres si pures, dans la
colère. Vainement, le baron, sachant bien qu'une simple phrase de lui
amènerait un dégorgement plus fangeux, implorait-il du regard
l'intervention du comte. Celui-ci, dont le désir de paix les
réconciliait parfois, ne bougeait pas, trop somnolent pour s'en mêler.
Et, tout d'un coup, elle reprit le tutoiement, elle conclut, par son
coup de hache, coupant toute faveur:

--Enfin, mon cher, arrange-toi, fais-moi débuter, ou plus rien, tu
entends! pas même le bout de mon petit doigt!

--Bon! bon! murmura Duvillard, ricanant et désespéré, nous arrangerons
cela.

Mais, à ce moment, un domestique entra, disant que monsieur Dutheil
était en bas et demandait monsieur le baron dans le fumoir. Ce dernier
fut surpris, car Dutheil d'ordinaire montait comme chez lui. Puis, il
pensa que le député lui apportait sans doute, de la Chambre, des
nouvelles graves, qu'il désirait lui apprendre tout de suite, à part. Et
il suivit le domestique, laissant ensemble Gérard et Silviane.

Dans le fumoir, une pièce qui ouvrait directement sur le vestibule par
une baie, dont la portière était relevée, Pierre, debout, attendait avec
son compagnon, en regardant curieusement autour de lui. Ce qui le
frappait, c'était le recueillement presque religieux de cette entrée,
les lourdes draperies, les clartés mystiques des vitraux, les meubles
anciens baignant dans une ombre de chapelle, aux parfums épars de myrrhe
et d'encens. Très gai, Dutheil tapait du bout de sa canne, sur le divan
bas, lit d'amour autant que lit de repos.

--Hein? elle est joliment meublée. Oh! une fille qui sait son affaire!

Le baron entrait, encore bouleversé, l'air inquiet. Et, sans même
apercevoir le prêtre, il voulut savoir.

--Qu'ont-ils fait, là-bas? les nouvelles sont donc graves?

--Mège a interpellé, en demandant l'urgence, pour renverser Barroux.
Vous voyez d'ici son discours.

--Oui, oui! contre les bourgeois, contre moi, contre vous. C'est
toujours le même... Et alors?

--Alors, ma foi, l'urgence n'a pas été votée; mais Barroux, malgré une
très belle défense, n'a eu qu'une majorité de deux voix.

--Deux voix, fichtre! il est par terre, c'est un ministère Vignon pour
la semaine prochaine.

--Tout le monde le disait dans les couloirs.

Le baron, les sourcils froncés, comme s'il eût pesé ce qu'un tel
événement pouvait apporter au monde de bon ou de mauvais, eut un geste
mécontent.

--Un ministère Vignon... Diable! ce ne serait guère meilleur. Ces jeunes
démocrates s'avisent de poser pour la vertu, et ce ne serait pas encore
un ministère Vignon qui ferait entrer Silviane à la Comédie.

Il n'avait d'abord rien vu d'autre, dans la catastrophe dont tremblait
le monde politique. Aussi, le député ne put-il s'empêcher de laisser
percer sa propre anxiété.

--Eh bien! et nous autres là dedans, qu'est-ce que nous devenons?

Cette parole ramena Duvillard à la situation. Avec un nouveau geste,
superbe cette fois, il dit sa belle et insolente confiance.

--Nous autres, mais nous restons ce que nous sommes, nous n'avons jamais
été en péril, je pense! Ah! je suis bien tranquille, Sanier peut publier
sa fameuse liste, dans le cas où cela l'amuserait. Si nous n'avons pas
acheté depuis longtemps Sanier et sa liste, c'est que Barroux est un
parfait honnête homme, et que, moi, je n'aime pas jeter mon argent par
la fenêtre... Je vous répète que nous ne craignons rien.

Puis, comme il reconnaissait enfin l'abbé Froment, resté dans l'ombre,
Dutheil lui expliqua le service que celui-ci attendait de lui. Et, dans
l'émotion où il se trouvait, le coeur encore meurtri par la rigueur de
Silviane, il dut avoir le sourd espoir qu'une bonne action lui porterait
chance, il consentit immédiatement à s'entremettre, pour l'admission de
Laveuve. Ayant sorti de son carnet une carte de visite et un crayon, il
s'approcha de la fenêtre.

--Mais tout ce que vous voudrez, monsieur l'abbé, je serai bien heureux
d'être de moitié dans cette bonne oeuvre... Tenez! voici ce que
j'écris. «Ma chère amie, faites donc ce que monsieur l'abbé Froment
demande en faveur de ce malheureux, puisque notre ami Fonsègue n'attend
qu'un mot de vous pour agir.»

A ce moment, Pierre, par la baie ouverte, aperçut Gérard que Silviane
accompagnait, jusque dans le vestibule, calmée, curieuse sans doute de
savoir ce que Dutheil venait faire. Et l'apparition de la jeune femme le
frappa d'étonnement, tellement elle lui sembla simple et douce, dans sa
candeur immaculée de vierge. Jamais, au jardin de l'innocence, il
n'avait rêvé un lis d'une plus délicieuse et plus discrète floraison.

--Alors, continua Duvillard, si vous voulez remettre cette carte tout de
suite à ma femme, il faut que vous alliez chez madame la princesse de
Harth, où il y a une matinée.

--J'y allais, monsieur le baron.

--Très bien... Vous y trouverez certainement ma femme, elle doit y
conduire les enfants.

Il s'interrompit, il venait aussi d'apercevoir Gérard, qu'il appela.

--Dites donc, Gérard, ma femme a bien dit qu'elle allait à cette
matinée, vous êtes certain que monsieur l'abbé l'y trouvera?

Le jeune homme, qui se décidait à se rendre rue Matignon, pour y
attendre Eve, répondit très naturellement:

--Si monsieur l'abbé se dépêche, je crois bien qu'il l'y trouvera, car
elle doit y aller en effet, avant son essayage, chez Salmon.

Et il baisa la main de Silviane, il s'en alla, de son air de bel homme
indolent et sans malice, que le plaisir lui-même lassait.

Un peu gêné, Pierre dut se laisser présenter à la maîtresse de la maison
par Duvillard. Il s'inclina en silence, tandis qu'elle, muette aussi,
lui rendait son salut, avec une pudique réserve, un tact approprié à la
circonstance, dont aucune ingénue n'était alors capable, même à la
Comédie. Et, pendant que le baron accompagnait le prêtre jusqu'à la
porte, elle rentra dans le salon avec Dutheil. A peine derrière une
portière, il lui avait passé un bras à la taille, il voulait la baiser
aux lèvres. Mais elle se défendait encore, elle le savait si peu
sérieux, et puis il fallait auparavant qu'il se montrât gentil.

Lorsque Pierre, convaincu maintenant du succès, arriva devant l'hôtel de
la princesse de Harth, avenue Kléber, toujours avec sa voiture, il
retomba dans un grand embarras. L'avenue était obstruée d'équipages,
amenés par la matinée musicale, et la porte de l'hôtel, garnie d'une
sorte de tente de réception, aux lambrequins de velours rouge, lui parut
inabordable, tellement le flot des arrivants s'y pressait. Comment
allait-il pouvoir entrer? comment surtout, avec sa soutane, pourrait-il
voir la princesse et demander à entretenir un instant la baronne
Duvillard? Dans sa fièvre, il n'avait point songé à ces difficultés. Et
il prenait le parti de gagner la porte à pied, il se demandait de quelle
façon il se glisserait parmi la foule, inaperçu, lorsqu'une voix joyeuse
le fit se tourner.

--Eh! monsieur l'abbé, est-ce possible? voilà que je vous retrouve ici!

C'était le petit Massot. Lui allait partout, faisait dix spectacles en
un jour, séance parlementaire, enterrement, mariage, fête ou deuil
quelconque, lorsqu'il était en mal de chronique, ainsi qu'il disait.

--Comment! monsieur l'abbé, vous venez chez notre aimable princesse voir
danser les Mauritaines!

Et il se moquait, car ces Mauritaines étaient une troupe de six
danseuses espagnoles, qui faisaient alors courir tout Paris aux
Folies-Bergère, par la sensualité brûlante de leurs déhanchements. Le
ragoût était que ces filles réservaient pour les salons des danses plus
libres encore, d'un tel abandon charnel, qu'on ne les aurait
certainement pas autorisées dans un théâtre. Et le beau monde se ruait
chez les maîtresses de maison hardies, les excentriques, les étrangères,
telles que la princesse, qui ne reculaient devant aucune attraction.

Lorsque Pierre eut expliqué au petit Massot qu'il courait toujours pour
la même affaire, celui-ci, très obligeant, offrit tout de suite de le
piloter. Il connaissait le logis, il le fit passer par une porte de
derrière, l'amena par un couloir dans un coin du vestibule, à l'entrée
même du grand salon. De hautes plantes vertes garnissaient ce vestibule,
on était là à peu près caché.

--Ne bougez pas, mon cher abbé. Je vais, si je puis, vous déterrer la
princesse. Et vous saurez si la baronne Duvillard est arrivée déjà.

Ce qui surprenait Pierre, c'était l'hôtel entièrement clos, les fenêtres
fermées, les moindres fentes bouchées pour que le jour n'entrât pas, et
toutes les pièces flambant de lampes électriques, dans une intensité
surnaturelle de lumière. La chaleur était déjà très forte, des senteurs
violentes de fleurs et de femmes alourdissaient l'air. Et il semblait à
Pierre, aveuglé, étouffé, qu'il entrait dans l'au-delà luxurieux d'un de
ces antres de la chair, tel que le Paris du plaisir en réalise le rêve.
Maintenant, en se haussant sur la pointe des pieds, il distinguait, par
la porte ouverte du salon, les dos des femmes déjà assises, des rangées
de nuques blondes ou brunes. Sans doute, les Mauritaines dansaient une
première fois. Il ne les voyait pas, mais il pouvait suivre l'ardeur
lascive de leur danse, dans le frisson de toutes ces nuques, qui
s'agitaient comme sous un grand vent. Puis, ce furent des rires, une
tempête de bravos, tout un tumulte pâmé.

--Impossible de mettre la main sur la princesse, il faut que vous
attendiez un peu, revint dire Massot. J'ai rencontré Janzen, et il a
promis de me l'amener... Vous ne connaissez pas Janzen?

Et il se mit à commérer, par métier et par plaisir. La princesse était
une de ses bonnes amies. C'était lui qui avait rendu compte de sa
première soirée, l'année d'auparavant, lorsqu'elle avait débuté dans cet
hôtel, dès son installation à Paris. La vraie vérité sur son compte, il
la connaissait, autant qu'on pouvait la connaître. Riche, elle l'était
peut-être, car elle dépensait énormément. Mariée, elle avait dû l'être,
et à un véritable prince; sans doute même l'était-elle encore, malgré
son histoire de veuvage, car il semblait certain que son mari, d'une
beauté d'archange, voyageait avec une cantatrice. Mais quant à être une
bonne toquée, une folle, cela était hors de discussion, prouvé,
éclatant. Très intelligente d'ailleurs, elle avait des sautes
continuelles et brusques. Incapable d'un effort prolongé, elle allait
d'une curiosité à une autre, sans se fixer jamais. Et c'était ainsi
qu'après s'être occupée ardemment de peinture, elle venait de se
passionner pour la chimie. A présent, elle se laissait envahir par la
poésie.

--Alors, vous ne connaissez pas Janzen?... C'est Janzen qui l'a jetée
dans la chimie, dans l'étude des explosifs surtout; car, pour elle, vous
vous doutez bien que la chimie a l'unique intérêt d'être anarchique...
Elle, je la crois vraiment Autrichienne, bien qu'il faille en douter,
dès qu'elle affirme une chose. Quant à Janzen, il se dit Russe, mais il
doit être Allemand... Oh! l'homme le plus discret, le plus énigmatique,
sans logis, sans nom peut-être, un terrible monsieur au passé inconnu, à
la vie ignorée. Personnellement, j'ai des preuves qui me font penser
qu'il a participé à l'effroyable attentat de Barcelone. En tout cas,
voici près d'un an que je le rencontre à Paris, surveillé sans doute par
la police. Et rien ne m'ôtera de l'idée qu'il n'a consenti à être
l'amant de notre toquée de princesse, que pour dépister les agents. Il
affecte de vivre ici dans les fêtes, il y a introduit des gens
extraordinaires, des anarchistes de toutes nationalités et de tous
poils, tenez! un Raphanel, ce petit homme rond et gai, là-bas, un
Français celui-là, dont les compagnons feront bien de se méfier! un
Bergaz, un Espagnol, je crois, vague coulissier à la Bourse, dont
l'épaisse bouche de jouisseur est si inquiétante! et d'autres, et des
aventuriers, et des bandits, venus des quatre coins du monde!... Ah! les
colonies étrangères, quelques beaux noms sans tache, quelques grandes
fortunes réelles, et par-dessous quelle tourbe!

C'était le salon même de Rosemonde, des titres retentissants, de vrais
milliardaires, puis, dessous, le plus extravagant mélange des mensonges
et des bas-fonds internationaux. Et Pierre songeait à cet
internationalisme, à ce cosmopolitisme, au vol d'étrangers qui, de plus
en plus dense, s'abat sur Paris. Certainement, il y venait pour en
jouir, comme à une ville d'aventures et de joie, et il le pourrissait un
peu davantage. Etait-ce donc nécessaire, cette décomposition des grandes
cités qui ont gouverné le monde, cet afflux de toutes les passions, de
tous les désirs, de tous les assouvissements, ce terreau accumulé,
apporté du globe entier, où s'épanouit en beauté et en intelligence la
fleur de la civilisation?

Mais Janzen arrivait, un grand garçon maigre d'une trentaine d'années,
très blond, les yeux gris, pâles et durs, la barbe en pointe, les
cheveux bouclés et longs, allongeant encore le visage blême, comme noyé
de brume. Il parlait assez mal le français, à voix basse, sans un geste.
Et il dit que la princesse était introuvable, il venait de la chercher
partout. Peut-être, si quelqu'un lui avait déplu, était-elle montée
s'enfermer dans sa chambre et se coucher, laissant ses invités s'amuser
librement chez elle, à leur guise.

--Eh! la voici! dit tout d'un coup Massot.

Rosemonde était là, en effet, dans le vestibule, guettant, comme si elle
eût attendu quelqu'un. Petite, mince, plutôt étrange que jolie, avec son
visage fin, aux yeux vert de mer, au nez léger et frémissant, à la
bouche un peu forte et trop saignante, montrant d'admirables dents,
elle avait ce jour-là une robe bleu de ciel pailletée d'argent, des
bracelets d'argent, un cercle d'argent dans ses cheveux cendrés, dont la
toison pleuvait en boucles, en frisons, en mèches folles, comme envolée
sous un continuel coup de vent.

--Mais tout ce que vous voudrez! monsieur l'abbé, dit-elle à Pierre, dès
qu'elle connut le motif de sa démarche. Si on ne vous le prend pas à
notre Asile, votre vieillard, envoyez-le-moi donc, je le prends, moi! je
le coucherai ici quelque part.

Elle restait agitée, regardait toujours la porte. Et, quand le prêtre
lui demanda si madame la baronne Duvillard était arrivée déjà:

--Eh! non, cria-t-elle. Vous m'en voyez toute surprise. Elle doit amener
ses deux enfants... Hier, Hyacinthe m'a formellement promis de venir.

Son nouveau caprice était là. Si la passion de la chimie, en elle,
laissait place à un goût naissant pour la poésie décadente et
symbolique, c'était qu'elle avait, un soir, en causant occultisme avec
Hyacinthe, découvert en lui une extraordinaire beauté, la beauté astrale
de l'âme voyageuse de Néron. Du moins, disait-elle, les signes étaient
certains.

Brusquement, elle quitta Pierre.

--Ah! enfin, murmura-t-elle, soulagée, heureuse.

Et elle se précipita. Hyacinthe entrait avec sa soeur Camille. Mais,
dès le seuil, il venait de rencontrer l'ami pour lequel il venait, le
jeune lord Elson, un éphèbe languide et pâle, à la chevelure de fille;
et ce fut à peine s'il daigna remarquer l'accueil tendre de Rosemonde;
car il professait que la femme était une bête impure et basse,
salissante pour l'intelligence comme pour le corps. Désolée de cette
froideur, elle suivit les deux jeunes gens, elle rentra derrière eux
dans la vivante odeur, dans l'aveuglante fournaise du salon.

Massot avait eu l'obligeance d'arrêter Camille, pour l'amener à Pierre,
qui, dès les premiers mots, se désespéra.

--Comment! mademoiselle, madame votre mère ne vous a pas accompagnée
jusqu'ici?

La jeune fille, vêtue, à son habitude, d'une robe sombre, bleu paon,
était nerveuse, les yeux mauvais, la voix sifflante. Et, dans le
redressement rageur de sa petite taille, sa difformité s'accusait
davantage, l'épaule gauche plus haute que la droite.

--Non, elle n'a pas pu... Elle avait un essayage chez son couturier.
Nous nous sommes attardés à l'Exposition du Lis, elle nous a forcés de
la mettre à la porte de Salmon, en nous rendant ici.

C'était elle qui, habilement, avait fait traîner la visite, au Lis,
espérant encore empêcher le rendez-vous de sa mère, rue Matignon. Et sa
rage venait de l'aisance avec laquelle celle-ci s'était quand même
débarrassée d'elle, grâce à ce mensonge d'un essayage.

--Mais, dit Pierre ingénument, si j'allais tout de suite chez ce Salmon,
peut-être pourrais-je faire passer ma carte?

Elle eut un rire aigu, tant l'idée lui parut drôle.

--Oh! qui sait si vous l'y trouveriez! Elle avait un autre rendez-vous
pressé, elle y est sans doute déjà.

--Alors, mon Dieu! je vais l'attendre ici. Elle viendra sûrement vous y
chercher, n'est-ce pas?

--Nous chercher, oh! non! puisque je vous dis qu'elle a des affaires, un
autre rendez-vous très important. La voiture doit nous ramener seuls,
mon frère et moi.

Et sa douloureuse ironie s'empoisonnait d'une amertume croissante. Il ne
comprenait donc pas, ce prêtre, avec ses questions naïves, qui lui
retournaient le couteau dans le coeur! Il devait savoir pourtant,
puisque tout le monde savait.

--Ah! que je suis contrarié, reprit-il, si chagrin, en effet, que les
larmes lui en montaient aux yeux. C'est toujours pour ce pauvre vieil
homme, dont je m'occupe depuis ce matin. J'ai un mot de monsieur votre
père, et monsieur Gérard m'avait dit...

Là, il se troubla, il vit clair tout d'un coup, dans la divine
insouciance où il était du monde, l'esprit hanté de sa seule passion
charitable.

--Oui, je viens de revoir monsieur votre père avec monsieur de
Quinsac...

--Je sais, je sais, dit-elle, de son air souffrant et railleur de fille
qui n'ignorait rien. Eh bien! monsieur l'abbé, si vous êtes allé
relancer papa, et si vous avez un mot de lui pour maman, il faudra que
vous attendiez que maman ait fini son affaire... Elle est longue, des
fois. Vous pouvez venir à l'hôtel vers six heures, mais je doute que
vous la trouviez, pour peu que son affaire la retienne.

Ses yeux meurtriers luisaient, chacun de ses mots prenait une férocité
de moquerie affreuse, ainsi que des couteaux dont elle aurait voulu
trouer la gorge, si adorable encore, de sa mère. Jamais certainement
elle ne l'avait exécrée à ce point, dans l'envie de sa beauté, de sa
joie, du bonheur qu'elle goûtait à être aimée. Et son ironie, sortie de
ses lèvres de vierge, devant ce prêtre innocent, était comme un flot de
boue cachée, dont elle cherchait à la noyer.

Mais Rosemonde revint, fébrile, dans son éternel coup de vent. Elle
emmena Camille.

--Ah! ma chère, arrivez donc! Elles sont extraordinaires, délicieuses,
enivrantes!

Janzen et le petit Massot suivirent la princesse. Tous les hommes
accouraient des pièces voisines, se bousculaient, s'engouffraient dans
le salon, à la nouvelle que les Mauritaines venaient d'y reprendre leurs
danses. Cette fois, ce devait être le galop dont chuchotait Paris,
cette ruée frénétique où elles bondissaient, hennissaient comme des
cavales, sous le fouet du grand rut; car Pierre vit osciller et se
tordre les rangées de têtes, les nuques blondes, les nuques brunes, sur
lesquelles sembla passer un vent lourd. Fenêtres closes, l'incendie des
lampes électriques allumait un brasier, fumant d'une odeur de chair. Et
ce fut une pâmoison, des rires encore, des bravos, une volupté, une
débauche qui débordait.

Lorsque Pierre se retrouva sur le trottoir, il resta un moment ahuri,
les paupières battantes, étonné de retomber dans le plein jour. La demie
de quatre heures allait sonner, il avait près de deux heures à attendre,
avant de se présenter à l'hôtel de la rue Godot-de-Mauroy. Qu'allait-il
faire? Il paya son cocher, préférant descendre à pied les
Champs-Elysées, doucement, puisqu'il avait du temps à perdre. Cela,
peut-être, calmerait la fièvre qui lui brûlait les mains, dans cette
passion de charité qui, peu à peu, depuis le matin, l'avait envahi de
nouveau, à mesure qu'il rencontrait des obstacles, sans cesse
renaissants. Maintenant, il n'avait plus qu'une hâte, achever sa bonne
oeuvre, qu'il croyait enfin certaine. Et il s'efforçait d'attarder son
pas, de prendre une allure de promenade, le long de l'avenue magnifique,
que le clair soleil venait de sécher et qu'une foule égayait, sous le
ciel redevenu bleu, d'un bleu léger de printemps.

Près de deux heures à perdre, pendant que le misérable Laveuve, là-bas,
sur ses loques, dans son taudis glacé, agonisait. De brusques révoltes,
des flots d'irrésistible impatience, remontaient chez Pierre, le
secouaient d'un besoin de courir, de trouver à l'instant la baronne
Duvillard, pour obtenir d'elle l'ordre sauveur. Il se doutait bien
qu'elle était par là, dans une de ces rues discrètes, et quel trouble en
lui, quelle colère désolée d'avoir à attendre de la sorte, pour sauver
une existence, qu'elle eût fini cette affaire, dont sa fille parlait
avec des regards assassins! Il lui semblait entendre un craquement
formidable, la famille bourgeoise qui s'effondrait: le père chez une
fille, la mère aux bras d'un amant, le frère et la soeur sachant tout,
l'un glissant aux perversités imbéciles, l'autre enragée, rêvant de
voler cet amant à sa mère pour en faire un mari. Et les équipages
descendaient au grand trot la triomphale avenue, et la foule coulait
avec son luxe le long des contre-allées, et tout ce monde était joyeux
et superbe, sans paraître se douter qu'il y avait au bout, quelque part,
un gouffre béant, où ils allaient tous culbuter et s'anéantir.

Comme Pierre arrivait à la hauteur du Cirque d'été, il eut la surprise
de reconnaître de nouveau, sur un banc, Salvat. L'ouvrier devait être
venu là s'échouer, après bien des recherches vaines, terrassé par la
fatigue et la faim. Pourtant, sous son veston, on voyait toujours une
bosse, le morceau de pain, sans doute, qu'il rapportait au logis. Et,
adossé, les bras abandonnés, il regardait de ses yeux de rêve jouer de
tout petits enfants, qui, devant lui, faisaient laborieusement des tas
de sable, avec des pelles, puis qui, à coups de pied, les détruisaient.
Ses paupières rougies se mouillaient, un sourire d'une infinie douceur
était sur ses pauvres lèvres décolorées. Cette fois, Pierre, envahi
d'une inquiétude, voulut l'aborder, le questionner. Mais Salvat,
méfiant, se leva, s'en alla du côté du Cirque, dans lequel s'achevait un
concert; et il rôda devant la porte de ce monument de fête, où deux
mille heureux, entassés, écoutaient de la musique.




V


Comme il arrivait à la place de la Concorde, Pierre se rappela
brusquement le rendez-vous que l'abbé Rose lui avait donné, vers quatre
heures, à la Madeleine, et qu'il oubliait, au milieu de la fièvre de ses
démarches. Il était en retard, il hâta le pas, heureux de ce rendez-vous
qui allait l'occuper et le faire patienter.

Quand il entra dans l'église, il fut surpris d'y trouver la nuit tombée
presque entièrement. Quelques cierges seuls brûlaient, de grandes ombres
avaient envahi la nef; et, au milieu de ces demi-ténèbres, une voix très
haute, très claire, parlait d'un flot continu, sans qu'on distinguât
d'abord rien autre chose du nombreux auditoire, que la masse pâle et
confuse des têtes, immobiles d'attention. C'était monseigneur Martha,
qui, en chaire, achevait sa troisième conférence sur l'Esprit nouveau.
Les deux premières avaient eu un grand retentissement. Et tout Paris
était là, des femmes du monde, des hommes politiques, des écrivains,
séduits par l'art de l'orateur, une diction adroite et chaude, des
gestes amples de grand comédien.

Pierre ne voulut pas troubler cette attention recueillie, ce silence
frissonnant où sonnait seule la parole du prêtre. Et il attendit pour
chercher l'abbé Rose, il se tint debout près d'un pilier. Un reste de
jour, la lueur oblique et mourante d'une fenêtre éclairait justement le
conférencier, grand et fort dans la blancheur de son surplis, à peine
grisonnant, bien qu'il eût dépassé la cinquantaine. Il avait de beaux
traits, des yeux noirs et vifs, un nez plein d'autorité, un menton
surtout et une bouche du dessin le plus ferme. Mais ce qui frappait, ce
qui gagnait les coeurs, c'était l'effort de sympathie, l'expression
constante d'extrême amabilité, qui détendait et noyait l'impérieuse
autorité du visage.

Autrefois, Pierre l'avait connu curé de Sainte-Clotilde. Il devait être
d'origine italienne, né à Paris d'ailleurs, sorti de Saint-Sulpice avec
les meilleures notes, esprit très intelligent, très ambitieux, d'une
activité qui avait même commencé par inquiéter ses supérieurs. Puis,
nommé évêque de Persépolis, il avait disparu, était allé passer cinq ans
à Rome, dans des besognes restées obscures. Et, depuis son retour, il
émerveillait Paris par son heureuse propagande, s'occupant des affaires
les plus multiples, très aimé à l'archevêché, où il était devenu
tout-puissant. Mais surtout il s'employait, avec une miraculeuse
efficacité, à décupler les souscriptions pour l'achèvement de la
basilique du Sacré-Coeur. Rien ne lui coûtait, ni les voyages, ni les
conférences, ni les quêtes, ni les démarches chez les ministres, et
jusque chez les Juifs et les francs-maçons. Dans les derniers temps, il
avait encore élargi la sphère d'action où il opérait, il en était à
réconcilier la science avec le catholicisme, à rallier toute la France
chrétienne à la république, prêchant partout la politique de Léon XIII,
pour le triomphe définitif de l'Eglise.

Malgré les avances de cet homme influent et aimable, Pierre ne l'aimait
guère. Il ne lui gardait qu'une reconnaissance, celle d'avoir fait
nommer le bon abbé Rose vicaire à Saint-Pierre de Montmartre, sans doute
afin d'empêcher le scandale d'un vieux prêtre menacé d'être puni pour
s'être montré trop charitable. Et, à le retrouver, à l'entendre ainsi,
dans cette chaire retentissante de la Madeleine, poursuivant sa campagne
de conquête, il venait de le revoir, chez les Duvillard, au printemps
dernier, lorsqu'il y avait mené à bien, avec son ordinaire maîtrise, la
conversion d'Eve au catholicisme, son plus beau triomphe. Le baptême
avait eu lieu dans cette même église, une cérémonie d'une extraordinaire
pompe, un véritable gala, donné au public de tous les grands événements
parisiens. Gérard, agenouillé, était ému aux larmes; tandis que le baron
triomphait, en bon mari, heureux de voir la religion établir enfin
l'harmonie parfaite en son ménage. On racontait, dans les groupes, que
la famille d'Eve, le vieux Justus Steinberger, son père, n'était pas au
fond trop fâché de l'aventure, ricanant, disant qu'il connaissait assez
sa fille pour la souhaiter à son pire ennemi. En banque, il est des
valeurs qu'on aime à voir escompter chez les rivaux. Sans doute, avec
l'espoir entêté du triomphe de sa race, se consolant de l'échec de son
premier calcul, se disait-il qu'une femme comme Eve était un bon
dissolvant dans une famille chrétienne, dont l'action aiderait à faire
tomber aux mains juives tout l'argent et toute la puissance.

Mais la vision disparut, la voix de monseigneur Martha s'élevait avec
une ampleur croissante, célébrant, au milieu du frémissement de
l'auditoire, les bienfaits de l'esprit nouveau, qui allait enfin
pacifier la France, lui rendre son rang et sa force. Est-ce que, de
toutes parts, des signes certains n'annonçaient pas cette résurrection?
L'esprit nouveau, c'était le réveil de l'idéal, la protestation de l'âme
contre le bas matérialisme, le triomphe du spiritualisme sur la
littérature fangeuse; c'était aussi la science acceptée, mais remise en
sa place, réconciliée avec la foi, du moment qu'elle ne prétendait plus
empiéter sur le domaine sacré de celle-ci; et c'était encore la
démocratie accueillie paternellement, la république légitimée, reconnue
à son tour comme la bien-aimée fille de l'Eglise. Un souffle d'idylle
passait, l'Eglise ouvrait son coeur à tous ses enfants, il n'y aurait
plus que concorde et que joie, si le peuple, obéissant à l'esprit
nouveau, se donnait au maître d'amour comme il s'était donné à ses rois,
reconnaissait l'unique pouvoir de Dieu, souverain absolu des corps et
des âmes.

Maintenant, Pierre écoutait avec attention, et il se demandait où il
avait entendu déjà des paroles presque identiques. Et, brusquement, il
se souvint, il croyait de nouveau entendre, à Rome, monsignor Nani, dans
la dernière conversation qu'ils avaient eue ensemble. Il retrouvait là
le rêve d'un pape démocrate, lâchant les monarchies compromises,
s'efforçant de conquérir le peuple. Puisque César était abattu, le pape
ne pouvait-il réaliser l'ambition séculaire, être empereur et pontife,
le Dieu souverain, universel? C'était le rêve que lui-même, dans sa
naïveté humanitaire d'apôtre, avait fait autrefois, en écrivant sa _Rome
nouvelle_, et dont la Rome réelle l'avait si rudement guéri. Au fond,
simple politique d'hypocrite mensonge, et rien de plus, cette politique
de prêtre qui a les siècles pour elle, tenace, s'acharnant à la conquête
avec une extraordinaire souplesse, résolue à profiter de tout. Et quelle
évolution, l'Eglise venant à la science, aux démocraties, aux
républiques, convaincue qu'elle les dévorera, si on lui en laisse le
temps! Ah! oui, l'esprit nouveau, l'antique esprit de domination qui
sans cesse se renouvelle, toujours avec la même faim de vaincre et de
posséder le monde!

Parmi l'auditoire, Pierre croyait reconnaître certains des députés qu'il
avait vus à la Chambre. N'était-ce pas une créature de Monferrand, ce
grand monsieur à la barbe blonde, qui écoutait d'un air dévot? On disait
que Monferrand, autrefois mangeur de prêtres, était à présent en
coquetterie souriante avec le clergé. Toute une évolution sourde
commençait dans les sacristies, des mots d'ordre venus de Rome
couraient, il s'agissait de se rallier au gouvernement nouveau et de
l'absorber en l'envahissant. La France était toujours la fille aînée de
l'Eglise, la seule grande nation assez saine, assez forte, pour rétablir
un jour le pape en sa royauté temporelle. Il fallait donc l'avoir à soi,
elle méritait qu'on l'épousât, même républicaine. Dans cette lutte âpre
d'ambitions, entre diplomates, l'évêque se servait du ministre, qui
croyait avoir intérêt à s'appuyer sur l'évêque. Et qui des deux finirait
par manger l'autre? Et à quel rôle tombait la religion, arme électorale,
appoint de voix dans les majorités, raison décisive et secrète pour
obtenir ou pour conserver un portefeuille! La divine charité était
absente, une amertume noya le coeur de Pierre, au souvenir de la mort
récente du cardinal Bergerot, le dernier des grands saints, des purs
esprits de l'épiscopat français, où il ne semblait plus y avoir,
désormais, que des intrigants et des sots.

Cependant, la conférence s'achevait. Monseigneur Martha, dans une chaude
péroraison, qui évoquait la basilique du Sacré-Coeur, là-haut, sur le
mont sacré des Martyrs, dominant Paris du symbole sauveur de la croix,
montrait ce grand Paris redevenu chrétien, maître du monde, grâce à la
toute-puissance morale que lui donnait le divin souffle de l'esprit
nouveau. L'auditoire, ne pouvant applaudir, eut un murmure de
ravissement approbateur, heureux de cette fin miraculeuse, qui rassurait
les intérêts et les consciences. Puis, monseigneur Martha quitta
noblement la chaire, pendant qu'un grand bruit de chaises troublait la
paix noire de l'église, à peine éclairée par les quelques cierges,
luisant tels que les premières étoiles au ciel crépusculaire. Tout un
flot de foule, d'ombres vagues et chuchotantes, s'en alla. Seules, des
femmes restèrent, agenouillées et priant.

Pierre, immobile, se haussait, cherchait à reconnaître l'abbé Rose,
lorsqu'une main le toucha. C'était le vieux prêtre, qui l'avait aperçu
de loin.

--J'étais là-bas, près de la chaire, et je vous ai bien vu, mon cher
enfant. Seulement, j'ai préféré attendre, pour ne déranger personne...
Quel beau discours, comme monseigneur a parlé!

Il paraissait en effet très ému. Mais c'était de la tristesse qui
navrait sa bouche de bonté, ses yeux clairs d'enfant, dont le sourire
d'habitude éclairait sa douce figure ronde, toute blanche.

--J'avais peur que vous ne repartiez sans m'avoir vu, car j'avais une
chose à vous dire... Vous savez, ce pauvre vieil homme, près de qui je
vous ai envoyé ce matin, et auquel je vous ai prié de vous intéresser...
Eh bien! en rentrant chez moi, j'ai trouvé une dame qui m'apporte
parfois un peu d'argent pour mes pauvres. Alors, j'ai songé que les
trois francs que je vous avais remis, étaient vraiment un trop maigre
secours; et, comme cette pensée me tourmentait, ainsi qu'un remords, je
n'ai pas pu résister, je suis allé cet après-midi rue des Saules...

Il baissait la voix par respect, afin de ne pas troubler le profond
silence sépulcral de l'église. Une sourde honte aussi le rendait
bégayant, la honte d'être retombé dans son péché de charité imprudente,
aveugle, comme le lui reprochaient ses supérieurs. Il acheva très bas,
frissonnant.

--Alors, mon enfant, imaginez-vous ma peine... J'avais cinq francs à
remettre au pauvre homme, et je l'ai trouvé mort.

Pierre frémit, dans une brusque secousse. Il ne voulait pas comprendre.

--Comment, mort? Ce vieillard est mort, ce Laveuve est mort!

--Oui, je l'ai trouvé mort, oh! dans quelle affreuse misère! tel qu'une
vieille bête qui est allée finir sur un tas de loques, au fond d'un
trou. Aucun voisin ne l'avait assisté, il s'était simplement tourné vers
le mur. Et quelle nudité, quel froid! et quel abandon, quel déchirement
pour un pauvre être de partir ainsi, sans une caresse! Ah! mon coeur
en a bondi, et il en saigne encore!

Dans son saisissement, Pierre n'eut d'abord qu'un geste de révolte
contre l'imbécile cruauté sociale. Etait-ce donc le pain, laissé près de
ce malheureux, et que celui-ci avait achevé trop goulûment peut-être,
après de longs jours d'abstinence? N'était-ce pas plutôt le dénouement
fatal d'une existence finie, usée par le travail et les privations?
Qu'importait, d'ailleurs, la cause? La mort était venue, avait délivré
le misérable.

--Ce n'est pas lui que je plains, murmura-t-il enfin, c'est nous autres,
nous tous qui assistons à cela, qui sommes coupables de cette
abomination.

Mais, déjà, le bon abbé Rose se résignait, ne voulait que du pardon et
de l'espérance.

--Non, non! mon enfant, la rébellion est mauvaise. Si nous sommes tous
coupables, nous ne pouvons qu'implorer Dieu, pour qu'il oublie nos
fautes... Je vous avais donné rendez-vous ici, espérant une bonne
nouvelle, et c'est moi qui viens vous y apprendre cette chose
affreuse... Faisons pénitence, prions.

Et il s'agenouilla sur les dalles, près du pilier, derrière les femmes
qui étaient là en prière, noires, indistinctes dans l'ombre. Sa tête
blanche s'était courbée, il s'humilia longuement.

Mais Pierre ne pouvait prier, tant la révolte grondait en lui. Il ne
plia pas même les genoux, debout et frémissant. Son coeur était comme
broyé, ses yeux ardents n'avaient pas une larme. Laveuve mort, là-bas,
étendu sur son fumier de guenilles, les mains crispées, dans le désir
têtu de se retenir à sa vie de torture, pendant que lui, repris de sa
flamme de charité, brûlé d'un zèle d'apôtre, battait Paris afin de lui
trouver un lit propre et sauveur pour le soir! Ah! l'atroce ironie de
cela! Il devait être chez les Duvillard, dans le tiède salon bleu et
argent, pendant que le vieil homme mourait; et c'était pour ce misérable
mort qu'il avait couru ensuite à la Chambre, chez madame de Quinsac,
chez cette Silviane et chez cette Rosemonde; et c'était pour ce libéré
de la vie, cet évadé de la misère, qu'il avait fatigué les gens, troublé
les égoïsmes, inquiété la paix des uns, menacé les plaisirs des autres!
A quoi bon courir de la caverne parlementaire au froid salon où se
glaçait la poussière du passé, aller de la débauche bourgeoise à
l'extravagance cosmopolite, puisqu'on arrivait toujours trop tard,
sauvant les gens quand ils étaient morts? Quel ridicule, que de s'être
laissé embraser de nouveau par cette flambée de charité, un dernier
incendie dont il ne sentait plus en lui que la cendre! Cette fois, il se
crut mort lui-même, il n'était plus qu'un sépulcre vide.

Et tout cet affreux vide, ce néant qu'il avait éprouvé le matin, au
Sacré-Coeur, après sa messe, se creusait plus profond, désormais
insondable. Avec la charité illusoire, inutile, l'Evangile croulait, la
fin du Livre était prochaine. Après des siècles d'obstinées tentatives,
la rédemption par le Christ échouait, il fallait un autre salut au
monde, en face du besoin exaspéré de justice qui montait des peuples
dupés et misérables. Ils ne voulaient plus du paradis menteur dont on
berçait depuis si longtemps l'iniquité sociale, ils exigeaient qu'on
remît sur la terre la question du bonheur. Comment? par quel culte
nouveau? par quelle entente heureuse entre le sentiment du divin et la
nécessité d'honorer la vie, dans sa souveraineté et sa fécondité? Là
commençait l'angoisse, le problème torturant où il achevait de sombrer,
lui prêtre, avec ses voeux d'homme chaste et de ministre de l'absurde,
mis à l'écart des autres hommes.

Mais la constatation n'en était que plus redoutable: il cessa de croire
à l'efficacité de l'aumône, être charitable ne suffisait pas, il
s'agissait désormais d'être juste. Avant tout, être juste, et
l'effrayante misère disparaîtrait, sans qu'il fût besoin d'être
charitable. Certes, ce n'étaient pas les bons coeurs qui manquaient
dans ce Paris douloureux, les oeuvres de charité y pullulaient comme
les feuilles vertes aux premières tiédeurs du printemps. Il y en avait
pour tous les âges, pour tous les dangers, pour toutes les infortunes.
On secourait les enfants, avant qu'ils fussent nés, en s'inquiétant des
mères; puis, venaient les crèches, les orphelinats, prodigués aux
diverses classes; puis, après s'être occupé de l'adulte, on suivait
l'homme dans la vie, on s'empressait surtout dès qu'il vieillissait,
multipliant les Asiles, les Hospices, les Refuges. Et c'étaient encore
toutes les mains tendues aux abandonnés, aux déshérités, aux criminels
même, toutes sortes de Ligues pour protéger les faibles, de Sociétés
pour prévenir les crimes, de Maisons pour recueillir les repentirs.
Propagation du bien, patronage, sauvetage, assistance, union, il aurait
fallu des pages et des pages, si l'on avait voulu énumérer seulement
cette extraordinaire végétation de la charité qui pousse entre les pavés
de Paris, dans un bel élan, où la bonté d'âme se mêle à la vanité
mondaine. Qu'importait d'ailleurs? la charité rachetait, purifiait tout.
Mais quel terrible argument, l'inutilité absolue, dérisoire, de cette
charité! Après tant de siècles de charité chrétienne, pas une plaie ne
s'était fermée, la misère n'avait fait que grandir, que s'envenimer
jusqu'à la rage. Le mal, aggravé sans cesse, arrivait à ne pouvoir être
toléré un jour de plus, du moment que l'injustice sociale n'en était ni
guérie, ni même diminuée. Et, du reste, ne suffisait-il pas qu'un
vieillard mourût de froid et de faim, pour que s'effondrât l'échafaudage
d'une société bâtie sur l'aumône? Une seule victime, et cette société
était condamnée.

Pierre sentit un tel flot d'amertume déborder en lui, qu'il ne put
rester davantage dans cette église, où l'ombre lente continuait à
pleuvoir, noyant les sanctuaires, les grands Christs pâles, cloués sur
les croix. Tout allait sombrer, et il n'entendait plus que le murmure
mourant des prières, une plainte des femmes qui priaient là,
agenouillées, disparues au fond des ténèbres.

Cependant, il hésitait à s'éloigner, sans dire un mot à l'abbé Rose,
dont l'imploration de foi naïve s'en remettait au bon vouloir de
l'invisible, pour la félicité et la paix des hommes. Il craignait de le
déranger, il se décidait à partir, lorsque l'abbé, de lui-même, releva
la tête.

--Ah! mon enfant, qu'il est difficile d'être bon, sagement! Monseigneur
Martha m'a encore grondé, et sans Dieu qui me pardonne, je tremblerais
pour mon salut.

Un instant, Pierre s'arrêta sous le portique de la Madeleine, en haut du
vaste perron qui domine la place, par-dessus les grilles. Devant lui, il
avait la rue Royale qui s'enfonçait, jusqu'aux étendues de la place de
la Concorde, où s'érigeaient l'obélisque et les deux fontaines
jaillissantes; et, plus loin encore, la colonnade pâlie de la Chambre
des députés fermait l'horizon. C'était une perspective d'une souveraine
grandeur, sous le ciel clair, envahi par le lent crépuscule, qui
élargissait les voies, reculait les monuments, leur donnait l'au-delà
tremblant et envolé du rêve. Aucune ville au monde n'avait ce décor de
faste chimérique et de grandiose magnificence, à l'heure vague où la
nuit commençante apporte aux villes un air de songe, l'infini de
l'immensité humaine.

Immobile, hésitant en face de ces espaces qui s'ouvraient, Pierre se
demandait avec détresse où il allait maintenant, dans le brusque
écroulement de tout ce qu'il avait passionnément voulu depuis le matin.
Etait-ce donc toujours à l'hôtel Duvillard qu'il se rendait, rue
Godot-de-Mauroy? Il ne savait plus. Puis, l'irritant souvenir revenait,
avec sa cruelle ironie. A quoi bon, puisque Laveuve était mort? à quoi
bon tuer le temps, battre le pavé, pour attendre six heures? L'idée
qu'il avait une demeure, que le plus simple était d'y rentrer, ne se
présentait même pas à son esprit. Il lui semblait qu'une chose
considérable lui restait à faire, sans qu'il lui fût possible de dire
laquelle. C'était partout et très loin, si confus, si pénible, qu'il n'y
arriverait certainement jamais. Et, les pieds lourds, le crâne empli de
tumulte, il descendit le perron, il s'entêta un moment à parcourir le
marché aux fleurs, un marché de fin d'hiver, où les premières azalées
s'épanouissaient frileusement. Des femmes achetaient des violettes et
des roses de Nice. Il les regarda, comme s'il se fût intéressé à ce luxe
embaumé, tendre et délicat. Puis, il en eut une soudaine horreur, et il
s'en alla, il s'engagea sur les boulevards.

Là, Pierre marcha devant lui, sans savoir où, sans savoir pourquoi.
L'ombre qui tombait, le surprenait, ainsi qu'un phénomène inattendu. Il
avait levé les yeux vers le ciel, il s'étonnait de le voir pâlir, très
doux, rayé à l'infini par les minces tuyaux noirs des cheminées; et
c'était aussi pour lui une singularité que de découvrir, à tous les
balcons, les grandes lettres d'or des enseignes, dans lesquelles se
mourait le jour. Jamais il n'avait remarqué le bariolage des façades,
les glaces peintes, les stores, les trophées, les affiches violentes,
les magasins magnifiques, d'une indiscrétion de salons et d'alcôves,
ouverts à la pleine lumière. Puis, sur la chaussée, le long des
trottoirs, entre les colonnes et les kiosques, bleus, rouges, jaunes,
quel encombrement, quelle cohue extraordinaire! Les voitures roulaient
avec un grondement de fleuve; et, de toutes parts, la houle des fiacres
était sillonnée par les manoeuvres lourdes des grands omnibus,
semblables à d'éclatants vaisseaux de haut bord; tandis que le flot des
piétons ruisselait sans cesse, des deux côtés, à l'infini, et jusque
parmi les roues, dans une hâte conquérante de fourm

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