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Partie carrée

by Théophile Gautier · French · Gutenberg #34285 · 396,952 chars · public domain (US)

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Title: Partie carrée

Author: Théophile Gautier


        
Release date: November 11, 2010 [eBook #34285]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/34285

Credits: Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
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        by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PARTIE CARRÉE ***




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PARTIE CARRÉE

_Il a été tiré de cet ouvrage quinze exemplaires sur papier de
Hollande._




THÉOPHILE GAUTIER

PARTIE CARRÉE

PARIS

G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS

13, RUE DE GRENELLE, 13

1889




I


Une pâle aurore de novembre encore mal éveillée se frottait les yeux
derrière une courtine de nuages grisâtres, et déjà le digne hôtelier
Geordie se tenait debout sur le seuil de son auberge, les bras aussi
croisés que le permettait un abdomen plus que majestueux, qui témoignait
on ne peut plus favorablement de la cuisine du _Lion rouge_.

Il avait l'air profondément tranquille d'un aubergiste qui, étant
unique, se sent maître de la situation et ne craint pas que les
voyageurs puissent lui échapper; car le _Lion rouge_ était, en ce
temps-là, la seule hôtellerie de Folkstone.

Folkstone, au temps où se passait l'histoire que nous entreprenons de
raconter, n'était qu'un petit village dont les maisons de briques jaunes
et de planches goudronnées s'échelonnaient un peu au hasard sur la pente
qui, de la montagne, descend à la mer.

La maison de Geordie était une des plus belles, sinon la plus belle de
Folkstone. A l'angle du bâtiment, au bout d'une volute de fer élégamment
contournée, se balançait à la brise de mer le lion rouge découpé en
tôle, dont les vapeurs salines de l'Océan nécessitaient de raviver
fréquemment les couleurs, et qui, repeint depuis peu, flamboyait aussi
fièrement qu'un lion de _gueules_ sur champ d'or dans un manuel
héraldique.

Geordie rêvait, mais les rêves qu'il faisait n'avaient rien de poétique.
Il supputait dans sa tête les bénéfices du mois qui venait de s'écouler,
et, comme ils dépassaient de quelques guinées le gain des mois
précédents, Geordie pensait que, si cette augmentation se soutenait, il
pourrait, dans peu de temps, acheter cette pièce de terre dont il avait
si grande envie et qui faisait dans ses domaines un angle si
désagréable.

Il en était là de sa rêverie, lorsqu'un individu de mine assez farouche,
planté devant lui depuis quelques minutes, mais que sa préoccupation
l'empêchait d'apercevoir, ne trouvant sans doute pas d'autre moyen de se
faire remarquer, lui appliqua sur le ventre une de ces tapes que les
hommes osseux et maigres se plaisent à donner aux hommes obèses, par
ironie ou par vengeance.

Révolté de cette familiarité de mauvais goût, qui lui était
particulièrement désagréable et qu'il supportait à peine de ses intimes
et de ses plus riches pratiques, Geordie fit un saut en arrière avec une
assez grande légèreté pour un homme de sa corpulence; et, voyant son
agresseur couvert de vêtements qui étaient loin d'annoncer la richesse,
il fit ce calcul mental: «Voilà un drôle qui consommera tout au plus une
tranche de boeuf avec une pinte de demi-bière et un verre de wiskey,
et qui est insolent comme un seigneur soupant d'une fine poularde
arrosée de Clairet et de vin de Champagne. Je ne risque qu'un shilling
et quelques pence à lui dire son fait.»

--Eh bien, animal, butor, bête brute, homme sans éducation! s'écria
Geordie après le raisonnement que nous venons de transcrire, est-ce
ainsi que l'on entre en conversation avec des gens comme il faut? Je ne
fais pas mes compliments à ceux qui vous ont élevé.

--La, la, calmez-vous, gros homme! est-ce que je pouvais rester devant
vous fiché en terre comme un pieu jusqu'au jugement dernier? J'avais
toussé trois fois, je vous avais appelé deux fois par votre nom, maître
Geordie, et vous ne bougiez non plus qu'un muid; il fallait bien que je
fisse sentir ma présence, répondit l'individu qui venait de frapper sur
la panse à la Falstaff du digne hôtelier, d'un ton railleur où ne
perçaient nulle crainte et nul repentir.

--Vous pouviez vous faire apercevoir d'une façon plus délicate, reprit
maître Geordie d'un ton indigné encore, mais où la parole ferme et le
regard assuré de l'inconnu glissaient déjà une note plus timide.

--Allons, éléphant hospitalier, désobstruez votre seuil, si vous voulez
que je passe et que je pénètre dans la salle de l'hôtel du _Lion rouge_,
le meilleur et le seul de Folkstone.

Maître Geordie, qui connaissait le coeur humain et l'aspect piteux que
donne à la physionomie la conscience d'une bourse vide, jugea, à
l'aplomb de l'inconnu, à la liberté de ses manières, que, malgré ses
humbles vêtements, il devait posséder une certaine aisance et se faire
apporter une bouteille de vin de France ou tout au moins une rôtie au
vin de Canarie, et, faisant le sacrifice temporaire de sa dignité, il
s'effaça de son mieux et laissa entrer son agresseur dans la maison.

La salle à manger du _Lion rouge_, qu'éclairaient quatre de ces fenêtres
à châssis mus par des contre-poids, et appelées fenêtres à guillotine
depuis l'invention de ce philanthropique instrument, était divisée en
plusieurs compartiments de bois assez semblables à des cabinets
particuliers et rappelant la forme et la disposition des boxes d'écurie;
car l'Anglais aime tant à être isolé, qu'il se sent mal à l'aise sous
les regards et qu'il faut lui créer une séparation, une espèce de chez
lui, même sur le terrain neutre d'une salle commune de taverne.

--Entre ces deux rangs de boxes, s'allongeait une allée poudrée de fin
sablon jaune qui aboutissait à un comptoir triomphal de bois des îles
incrusté d'ornements de cuivre, sur lequel étincelaient des rangées de
mesures d'étain et de pots au couvercle de métal poli, clair comme de
l'argent.

Une glace étroite enfermée dans un cadre de bois miroitait derrière le
comptoir, où, à la portée de la main de l'hôtesse, venaient s'ajuster
une multitude de robinets terminant des tuyaux qui correspondaient dans
la cave à autant de tonneaux de bière et de liquides d'espèces
différentes.

Quelques gravures d'après Hogarth, entourées de noir, et représentant
les inconvénients d'un vice quelconque (celui de l'ivrognerie excepté),
complétaient la décoration de cette partie de la salle, qui était comme
l'autel et le sanctuaire de la maison.

Geordie se dirigea vers le comptoir, suivi de son hôte, qui paraissait
médiocrement ébloui de ces magnificences, et lui posa, d'un ton auquel
l'habitude de flatter la pratique donnait une apparence obséquieuse
peut-être plus marquée qu'il ne l'aurait voulu, cette question
sacramentelle:

--Que faut-il servir à Votre Honneur?

--Une calèche et quatre chevaux, répondit l'homme de l'air le plus
tranquille et le plus dégagé du monde.

A cette réplique incongrue, le maître du _Lion rouge_ prit une attitude
solennelle et souverainement méprisante; il se cambra, renversa la tête
en arrière, et dit:

--Monsieur, je n'aime pas plus les mauvaises plaisanteries que les
mauvais plaisants; vous m'avez déjà frappé sur le ventre d'une façon que
je ne veux pas qualifier, mais pour laquelle les épithètes de familière
et d'indécente ne me paraissent pas trop fortes. Nonobstant ce procédé
discourtois, je vous laisse pénétrer dans cet hôtel du _Lion rouge_,
connu, j'ose le dire, du monde entier; je vous amène près de ce
comptoir, qui distribue des boissons rafraîchissantes, toniques ou
spiritueuses, au goût des personnes; je vous demande avec politesse ce
qu'il faut servir à Votre Honneur, et vous me répondez par des
fariboles, des billevesées. «Une calèche et quatre chevaux» est une
phrase qui ne s'adapte nullement à ma question, et montre de votre part
une intention formelle de m'insulter.

--Ta ta, maître Geordie, comme vous dégoisez! Ne vous échauffez pas.
Tout à l'heure vous n'étiez que cramoisi, vous êtes passé au violet et
vous allez devenir bleu; calmez-vous; je n'eus jamais l'intention
d'offenser un particulier aussi respectable que vous paraissez l'être.
J'ai parlé sérieusement. J'ai, en effet, besoin d'une voiture, calèche,
berline, landau, chaise de poste, il n'importe, pourvu qu'elle soit
solide et roule bien. Avec la voiture, il me faut des chevaux, et, comme
j'aime à aller vite, j'en demande quatre et des meilleurs, qui aient
mangé l'avoine dans votre écurie. Il n'y a là rien de bien étonnant.

Ce raisonnement parut assez plausible à maître Geordie; cependant les
vêtements et la mine de son interlocuteur lui causaient encore une
méfiance que celui-ci devina sans doute; car il plongea sa main dans une
de ses poches et en tira une bourse assez rondelette qu'il fit sauter en
l'air et qui, en retombant, rendit un son métallique où l'oreille
exercée de Geordie reconnut un accord parfait de guinées, de souverains
et de demi-souverains, sans aucune dissonance de monnaie d'argent ou de
billon.

L'hôtelier, qui, jusque-là, ne s'était pas découvert, ôta son bonnet,
qu'il chiffonna pour se donner une contenance, car il était assez
embarrassé de la liberté avec laquelle il avait dit son fait à un homme
dont la bourse était aussi bien garnie. Mais qui eût pu deviner ce
détail, très peu indiqué par un vêtement de coupe vulgaire et d'étoffe
commune?

--Contre combien de ces ronds jaunes échangeriez-vous un de vos
carrosses? dit l'inconnu, que nous appellerons Jack ou John, pour la
commodité du récit; car, étant Anglais, il devait porter l'un ou l'autre
de ces noms.

Et il étala, en demi-cercle, sur la table, un nombre assez considérable
de pièces.

--Je pourrais vous vendre à bon compte la chaise à deux places; mais
elle a une roue cassée, et il faudrait du temps pour la raccommoder; ou
bien encore le landau, si le ressort de derrière n'était pas brisé, dit
l'hôtellier en se frottant l'aile du nez avec le doigt, tandis que, de
l'autre main, il se tenait le coude; attitude que, de tous les temps,
les sculpteurs et les peintres ont donnée à la perplexité méditative.

--Pourquoi, répliqua Jack, au lieu de ces affreux tombereaux
démantibulés, ne pas me proposer tout de suite votre berline vert-olive
doublée de drap de Lincoln, et qui a de si beaux stores de soie?

--Ma berline vert-olive, qui m'a coûté si cher! s'écria Geordie effrayé
de l'énormité de la proposition; y pensez-vous?

--J'y pense. Le prix n'est pas un obstacle; en vous la payant plus que
vous ne l'avez achetée, vous consentiriez sans doute à vous en défaire?

En disant ces mots, Jack, d'un air fort grand seigneur, laissa tomber
négligemment à côté des autres pièces une dizaine de guinées, de manière
à fermer presque entièrement le cercle d'or commencé.

--C'est un grand seigneur déguisé se dit intérieurement l'hôtelier en
faisant un signe d'acquiescement à la phrase péremptoire de Jack.

--Sans doute, à ces conditions-là, je pourrais consentir à m'en séparer,
continua-t-il à haute voix. Et quand Votre Honneur aura-t-elle besoin de
la berline?

--Sur-le-champ. Dites au postillon de s'habiller, et faites atteler le
plus promptement possible.

--Deux minutes pour sortir la voiture de la remise, dix minutes pour
harnacher les chevaux et les attacher au brancard, cela fait douze, et
trois à Little-John pour endosser sa veste, entrer dans ses bottes et
remettre une mèche neuve à son fouet; total, quinze minutes; et vous
roulerez sur le chemin du plus joli train du monde.

--Quinze minutes, mais pas une de plus, dit Jack en tirant de son
gousset une grosse montre d'argent, ou, par minute de retard, j'applique
sur votre précieux abdomen une de ces tapes qui vous mettent de si
mauvaise humeur.

Pour éviter un semblable inconvénient, maître Geordie sortit
précipitamment et donna les ordres nécessaires; puis il revint et
demanda à Jack, par une longue habitude de pousser à la consommation,
s'il ne prendrait pas quelque chose en attendant que la berline fût
attelée.

--Son Honneur désirerait-elle un verre de sherry ou de porto, ou de
punch à l'arack?

--Rien du tout, maître Geordie; ce n'est pas que je doute de
l'excellence de votre cave et de l'habileté de vos préparations.

--Est-ce que vous appartiendriez, par hasard, à une société de
tempérance? dit l'hôtelier surpris d'une telle sobriété.

--Je ne suis pas assez ivrogne pour cela, répondit Jack en riant, et je
n'ai pas besoin des sermons du père Matthews; mais j'ai fait serment de
ne rien prendre aujourd'hui.

--C'est quelque papiste sans doute, grommela Geordie, auquel un pareil
serment paraissait plus imprudent encore que celui de Jephté.

--Eh bien, j'avalerai du moins cette rasade à votre intention, ajouta
Geordie extrêmement affligé à cette idée qu'il ne se buvait rien.

--Je puis regarder boire sans fausser ma promesse, dit Jack, et même je
n'en ai que plus de mérite, puisque je résiste à la tentation. Votre vin
a une si belle couleur!

--Un vrai rubis liquide, monsieur; et quel bouquet! les violettes du
printemps n'en ont pas un plus fin, dit l'hôtelier, emporté par un
mouvement lyrique et portant son verre sous le nez de Jack.

Jack huma tout l'arome du vin par une aspiration profonde à laquelle
succéda une expiration modulée en soupir.

On eût cru qu'il allait céder à un vin dont il appréciait si bien le
mérite, et Geordie inclina le goulot de la bouteille sur le bord du
second verre; mais Jack était un gaillard bien trempé et d'une volonté
ferme. Il reprit possession de lui-même en un clin d'oeil, et, portant
à la figure du tavernier la montre qui marquait quatorze minutes et
demie, il étendit sa large main découpée en éclanche de mouton d'un air
de menace railleuse.

--Il y a encore trente secondes, cria Geordie d'une voix étranglée et
tâchant de changer en ligne concave la ligne convexe de sa panse, chose
difficile, pour ne pas dire impossible.

L'aiguille allait toucher la quinzième minute: déjà l'impitoyable Jack
balançait sa main pour lui donner plus de volée, et Geordie défendait
son embonpoint par des croisements de bras plus compliqués que ceux de
la Vénus pudique.

Par bonheur, le claquement de fouet de Little-John et le roulement de la
berline vert-olive qui sortait de la cour vint mettre fin à cette
situation embarrassante et pathétique. Jack laissa tomber sa main,
Geordie se redressa.

--J'avais dit quinze minutes, exclama Geordie avec l'enivrement de la
ponctualité satisfaite.

--Votre bedaine l'a échappé belle, dit Jack en montant dans la berline
et en s'asseyant sans la moindre déférence sur les coussins de drap vert
de Lincoln.

--Où allons-nous, maître? demanda le postillon.

--Sortons d'abord du village, et je vous dirai ensuite quelle route il
faut prendre, répondit Jack, qui ne se souciait sans doute pas de faire
savoir à maître Geordie et aux quelques oisifs amassés pour assister au
départ de la berline le véritable but de son voyage.

Quand on fut sorti du village, Little-John, se retournant vers la
berline, dit à Jack:

--Maître, faut-il prendre la route de Londres?

--Non pas, mon garçon, répondit Jack; vous allez me faire le plaisir de
longer la côte jusqu'à ce que je vous dise de vous arrêter.

Little-John, assez étonné, poussa ses chevaux dans cette direction sans
témoigner cependant sa surprise; car maître Jack, quoiqu'il fût
facétieux à ses heures, avait, il faut l'avouer, la mine en général
rébarbative et peu rassurante.

--Sans doute, se dit Little-John, il s'agit de l'enlèvement de quelque
jeune demoiselle qui, d'un château ou d'un cottage voisin, fera semblant
de venir regarder la mer et dessiner les horizons, et qui ne fera qu'un
saut de terre dans la voiture. J'aime beaucoup les enlèvements, car les
amoureux qui se sentent des parents ou des tuteurs aux trousses payent
en général fort bien; pourtant ce gaillard-ci n'a guère les apparences
d'un séducteur.

On suivit pendant quelques milles le rivage, sur lequel la mer déroulant
ses volutes uniformes apportait et remportait avec un bruit sourd les
galets polis par cette lente usure.

Non loin d'une falaise blanchâtre, assez escarpée et qui dominait
l'Océan, Jack cria: «Arrêtez!» sans qu'il y eût aucune raison apparente
de faire halte, car bien loin à la ronde on n'apercevait ni maison, ni
ferme, ni manoir, ni chemin tracé.

Jack descendit de voiture et se dirigea vers la falaise, qu'il gravit
avec la légèreté d'un chat, d'un marin ou d'un contrebandier, s'aidant
des moindres aspérités, s'accrochant aux touffes de fenouil et de
genévrier qui pendaient ça et là comme des barbes au menton raboteux du
rocher; il eut bientôt atteint le faîte, suivi par les regards étonnés
de Little-John, qui ne se serait jamais imaginé qu'on pût arriver là
sans poulie et sans échelle.

Lorsque Jack atteignit la plate-forme, un individu couché par terre sur
le ventre, de manière à ce qu'on ne l'aperçût point d'en bas, et qui
tenait une longue-vue dirigée vers la pleine mer, releva un peu la tête
et dit:

--Ah! c'est vous, Jack! La voiture est-elle prête?

--Oui, et attelée de quatre bons chevaux.

--C'est bien. Le vaisseau est en vue; je l'ai reconnu à la flamme rouge
et jaune qui est le signal arrêté entre nous.

En effet, on pouvait, même à l'oeil nu, discerner à l'horizon, du côté
où la Manche s'évase dans l'Océan, une petite voile blanche sur le
lapis-lazuli des eaux, semblable à une plume échappée de l'aile d'un
cygne.

--La brise le contrarie un peu dans ce moment-ci; mais, quand il aura
vent arrière, il filera sur l'eau comme une mouette, continua l'homme
couché, l'oeil appliqué à la longue-vue. Avec cela que le vent est
sud-ouest, un vent fait exprès comme si on l'avait acheté à une
sorcière, enfermé dans une outre.

S'allongeant à côté de son compagnon, Jack lui prit des mains la lunette
et se mit à regarder le vaisseau, qui émergeait des eaux graduellement
et dont on pouvait déjà discerner le corps.

Quand il tomba dans l'aire du vent, des flocons de toile s'abattirent le
long des mâts comme de blancs nuages.

--Ah! le voilà qui brasse plus de toile en une minute que dix tisserands
de Spithfield n'en pourraient faire dans leur année, dit Jack.

Dès que l'impulsion de l'air se fit sentir, le navire pencha un peu sur
le côté en inclinant gracieusement sa mâture comme pour son salut; puis
il frissonna deux ou trois fois, et, redressé par un coup de barre, il
reprit son aplomb, et une double frange d'écume argentée fila
rapidement le long de ses flancs noirs.

--Quel joli navire! s'écria Jack, emporté par son enthousiasme; c'est ça
qui doit filer crânement!

Apparemment que les gens qui montaient le navire ne partageaient pas les
idées de Jack sur la vitesse de sa marche, car la voile de perroquet se
déplia, et un foc installa son triangle à côté des deux autres focs déjà
tendus et gonflés par la brise.

--Regardez donc, Mackgill, dit Jack en passant la lunette à son
compagnon; il paraît qu'ils ne veulent pas perdre un souffle; avec tout
ce chanvre dehors, le diable m'emporte s'il ne file pas quinze noeuds
à l'heure.

Poussé par une fraîche brise, le navire avançait si rapidement, qu'au
bout de quelques minutes, il n'y avait plus besoin de la lunette pour en
discerner les détails.

--Ah ça! ils sont donc enragés, ou le capitaine a bu un muid de punch,
s'écrièrent à la fois Jack et Mackgill, en voyant les bonnettes basses
s'allonger avec les boute-hors à côté des voiles, et tremper leur
extrémité dans la vague comme des ailes de goëland.

--S'ils continuent, dit Mackgill, ils vont sortir de l'eau et voler en
l'air, ou chavirer la quille en dessus. Oh! le brave brick! il tient
bon; pas un mât ne fléchit, pas un cordage ne craque, poursuivit-il avec
admiration. Jamais contrebandier ayant à ses trousses un bâtiment de
l'État, jamais navire marchand chargé d'or et de cochenille, pourchassé
par un corsaire, ne décampa d'un train pareil. On dirait qu'il y va de
leur vie; et pourtant je ne vois pas d'autre voile à l'horizon.

--Le capitaine Peppercul connaît son affaire; et, s'il donne de l'éperon
à son navire, c'est qu'il est pressé ou payé grassement; il ne
risquerait pas pour rien de se coiffer avec ses toiles et de boire un
coup à la grande tasse salée de l'Océan. Il n'aime pas assez l'eau pour
cela, dit sentencieusement Jack, et ce n'est pas sans raison qu'on nous
a mis ici et qu'on m'a fait acheter une berline à ce damné Geordie.

--Dieu me pardonne, Jack, s'écria Mackgill, voilà qu'on met les pommes
de girouette à tous les mâts.

--Il n'y a plus maintenant sur _la Belle-Jenny_ de quoi se faire un
mouchoir de poche. Toute la toile est employée.

--Quoique, Dieu merci! je ne craigne pas l'eau, à l'extérieur du moins,
je préfère en ce moment avoir mis mes pieds sur ce roc que sur le pont
du capitaine Peppercul.

A ce surcroît de voiles, les mâts se courbèrent comme des arcs; le
taille-mer de la proue disparut presque entièrement sous la pression du
vent, et une longue fusée d'eau écumeuse jaillit sur le pont comme ces
rubans de bois qui s'élancent par le trou d'un rabot vigoureusement
poussé.

--Toute la mâture va tomber sur le bastingage, dit Mackgill intéressé au
plus haut point.

Rien ne bougea, et le navire, emporté comme un tourbillon, arriva tout
près de la falaise; et, déshabillé en un clin d'oeil de la toile qui
le couvrait, il s'arrêta, montrant à nu son gréement fin et délié.

Un canot se détacha des flancs de _la Belle-Jenny_, et en quelques coups
d'aviron amena à terre un homme qui paraissait en proie à la plus vive
impatience.

--Une demi-heure de retard, murmura-t-il en prenant terre et en
regardant sa montre. Où est la voiture?

Jack, qui était descendu ainsi que Mackgill, la fit avancer.

Quand le nouveau venu fut installé dans la berline, John renouvela sa
question:

--Maître, où allons-nous?

--A Londres, et au vol! Il y aura trois guinées pour toi.

La voiture partit comme la foudre; les roues flamboyaient comme celles
du char d'Élie.

Resté seul avec Mackgill, Jack formula cet apophthegme ingénieux:

--Voilà un particulier qui aime aller vite; il aurait été bien
malheureux s'il était né tortue.




II


Little-John, enthousiasmé au delà de toute expression par la promesse
d'un pourboire de trois guinées, fit exécuter à son fouet une série de
claquements, de pétarades et de détonations à faire croire à un
engagement de mousqueterie entre deux armées, car Little-John était un
virtuose en ce genre de musique.

Les chevaux, exaspérés par le pétillement de cette fusillade, et aussi
par la mèche du fouet, qui, dans ses arabesques vagabondes, leur
cinglait et leur piquait les oreilles, tiraient à plein collier et se
précipitaient dans l'espace avec une ardeur furibonde. Les roues
tournaient si vite, qu'elles semblaient des disques pleins: les rayons
avaient disparu dans le flamboiement de la rapidité.

L'inconnu s'était établi à l'angle de la voiture avec l'immobile
résignation et la fureur concentrée d'une volonté puissante rencontrant
des obstacles naturels et insurmontables, comme le temps et l'espace; sa
main, allongée sur son genou, tenait encadrée dans sa paume une montre
dont il suivait les aiguilles d'un oeil inquiet; puis, jetant son
regard à travers la portière sur les bords de la route, il mesurait la
vitesse avec laquelle disparaissaient les arbres dans l'étroit carreau.

--La demi-heure perdue sera bientôt regagnée si les chevaux soutiennent
ce train encore quelque temps, murmura le mystérieux personnage avec un
soupir de satisfaction.

Ce personnage si pressé d'arriver mérite bien qu'on en retrace la
physionomie en quelques coups de crayon.

Il était jeune, et sa figure régulière et froide, mais empreinte d'un
cachet de réflexion et de volonté, accusait tout au plus vingt-six ou
vingt-sept ans. Tout le bas du masque, coloré par des couches
successives de hâle, trahissait de nombreux voyages ou de longs séjours
dans l'Orient et les chaudes régions du tropique, car ce teint rembruni
ne lui était pas naturel; le front légèrement découvert, et floconné de
petites boucles de cheveux blonds très fins, avait des blancheurs
satinées, et, préservé des ardeurs du soleil par l'ombre du chapeau,
avait gardé tout l'éclat du sang septentrional.

Même après l'examen que nous venons de faire, il eût été difficile
d'assigner un rang quelconque ou une position sociale distincte à
l'individu assis sur les coussins de drap de Lincoln de la berline
vert-olive du maître Geordie, qui eût poussé assurément les plus
douloureuses interjections à voir la manière dont Little-John menait ses
chevaux et sa voiture de prédilection.

Ce n'était pas un militaire. Il n'avait pas cette roideur gourmée, ce
port de tête et cet effacement d'épaules qui fait reconnaître le fils de
Mars au premier coup d'oeil sous l'habit bourgeois. Ce n'était pas non
plus un ministre. Sa physionomie, quoique grave et réfléchie, n'avait
pas l'expression béate et l'aménité doucereuse qui sont propres aux gens
d'Église. Encore moins un négociant. Son front blanc et pur n'était rayé
par aucune de ces rides pleines de chiffres et de calculs sur les
probabilités de la hausse ou de la baisse des sucres. Ce n'était pas non
plus un dandy; mais on pouvait affirmer à coup sûr, en le regardant,
qu'on avait devant les yeux un parfait _gentleman_.

Quel intérêt si urgent le faisait galoper sur la route de Londres comme
si le salut de l'univers eût dépendu d'une minute de retard; fuyait-il
ou poursuivait-il? C'est ce que nous ne saurions encore décider.

Les chevaux commençaient à se fatiguer. Le frottement des harnais
faisait mousser et blanchir leur sueur en flocons d'écume; leur poitrail
se couvrait de bave argentine comme ceux des coursiers de la mer dans
les triomphes de Neptune ou de Galathée. De longs jets de fumée soufflés
par leurs naseaux et emportés par le vent se confondaient avec la brume
ardente qui s'exhalait de leurs flancs pantelants. La voiture roulait
dans un nuage comme un char de divinité classique.

Malgré toute son envie de gagner les trois guinées, Little-John sentit
cependant quelque scrupule de pousser ainsi des bêtes à outrance, et la
peur de les ramener fourbues à maître Geordie combattit quelques
instants le désir bien naturel de mériter le glorieux pourboire. Et puis
Little-John était Anglais, et son coeur de postillon commençait à
saigner en voyant Black, son cheval favori, haleter et ruisseler de
sueur. Un postillon français n'eût point eu de ces tendresses.

Aussi, pour mettre sa conscience à l'abri, Little-John se souleva un peu
sur sa selle, opéra une demi-conversion du côté de la voiture, et dit
en appuyant la main sur la croupe du cheval qui le portait:

--L'intention de Sa Grâce est-elle de crever les chevaux et d'en payer
le prix?

--Oui, répliqua l'inconnu ainsi interpellé.

--Très bien! répliqua Little-John. Les intentions de Sa Grâce vont être
remplies.

Et Little-John, se tassant dans ses bottes, s'assurant sur sa selle,
détacha un furieux coup de manche de fouet à son porteur, qui fit un
soubresaut, et, retrouvant dans sa douleur un reste d'énergie, se
précipita entraînant le reste de l'attelage. Ce train désespéré se
soutint, grâce à une crépitation perpétuelle de coups de fouet qui
aurait démanché un bras moins exercé que celui de Little-John.

L'oeil de l'inconnu était toujours fixé sur le cadran de sa montre, et
il ne faisait aucune attention aux jolis paysages doucement dorés par
l'automne, aux charmants cottages qui se révélaient le long de la route,
à travers les arbres éclaircis, dans l'intimité d'un déshabillé matinal,
et se montrait insensible à tous les gracieux détails de la nature
anglaise. Le pittoresque le préoccupait assurément fort peu,--en ce
moment-là,--quoiqu'il ne parût pas appartenir à la classe épaisse des
philistins et des bourgeois. Une idée unique, persistante, le possédait:
celle d'arriver.

Grâce à la nouvelle impulsion donnée à la marche de l'attelage par
Little-John, rassuré désormais sur l'éventualité d'un accident, le
voyageur pressé parut respirer plus à l'aise, son front se rasséréna, et
il remit la montre dans son gousset.

--Allons, dit-il à demi voix, j'arriverai à temps malgré le hasard
hostile qui, dans toute cette affaire, semblait prendre plaisir à
contrecarrer mes projets. Il ne sera pas dit que ma volonté aura été
obligée de plier devant un obstacle humain. Mais quelle série de
circonstances qu'on croirait combinées à plaisir pour me retarder: le
vaisseau qui portait la première lettre où l'on me donnait avis de la
chose qui m'intéresse à ce point de me faire quitter l'Inde subitement,
rencontre, près des îles Maldives, des pirates javanais qui l'attaquent
et le dépouillent! ce n'est donc que par le second courrier que j'ai pu
connaître ce qu'il m'importait tant de savoir. Je nolise le bâtiment le
plus fin voilier que je puis trouver libre à Calcutta; une tempête
abominable me fait perdre huit jours dans le détroit de Bab-el-Mandeb.

«La moitié de mon équipage sort de l'embouchure du Gange emportant le
choléra bleu, et crève le plus mal à propos du monde. Au fond de la mer
Rouge, je trouve la peste, et l'isthme de Suez barré par toute sorte de
quarantaines. J'écris sur la bosse d'un chameau, au brave Mackgill une
lettre qui a dû lui arriver déchiquetée en barbe d'écrevisse, parfumée
de vinaigre et de fumigations aromatiques, tatouée de vingt couleurs
comme une peau de Caraïbe, et transmise avec une respectueuse terreur
par les pincettes de toutes les _santés_.

«Au risque de me faire tirer des coups de fusil, je franchis les
obstacles des quarantaines, car la peste avait peur du choléra. Étrange
délicatesse! Heureusement, j'ai trouvé, flânant le long des côtes, non
loin d'Alexandrie, le brave capitaine Peppercul, homme sans préjugés
contagionistes, qui a bien voulu, moyennant une somme énorme, me prendre
à son bord et m'emmener en Angleterre en évitant avec soin les ports à
lazaret.

«Jamais je n'ai été plus nerveux que dans ce maudit voyage. Moi, si
calme d'ordinaire, j'étais comme une petite-maîtresse qui a ses vapeurs
parce que son mari lui refuse quelque chose de déraisonnable. Enfin me
voilà bientôt au terme. Ma lettre, arrivée un jour avant moi, a dû
donner le temps de tout préparer: il est neuf heures; dans deux heures,
je serai à Londres.

«Eh bien, postillon, dit-il comme pour résumer son monologue en
baissant la glace, il me semble que nous faiblissons.

--Milord, à moins d'atteler les griffons dont parle l'Écriture, on de
conduire le char de feu d'Élie, il n'est pas humainement possible
d'augmenter ce train: je défie quelque postillon que ce soit, fût-il
payé six guinées, d'extraire, à coups de fouet, une plus grande somme de
vitesse des jarrets de quatre pauvres bêtes, répondit majestueusement
Little-John, en tournant un peu la tête.

Cependant, par une concession polie au désir extravagant du voyageur,
Little-John, qui, dans ses relations avec le beau monde, avait acquis du
savoir-vivre, fit claquer son fouet deux ou trois fois; mais, comme il
l'avait bien prévu, ce stimulant était devenu inutile, et la mèche,
quoique adressée aux épaules des chevaux, n'obtenait pas même de leur
part un seul frémissement d'impatience ou de douleur.

Bientôt le cheval qui côtoyait le porteur, et qui râlait comme un
soufflet de forge, se couvrit d'écume; son poil se hérissa, sa tête
s'encapuchonna, ses pieds perdirent le rythme du galop; incertain et
chancelant, il s'appuya et s'épaula contre son compagnon de trait, puis
il s'abattit et tomba sur le flanc; l'attelage, lancé à fond, ne pouvant
s'arrêter, le pauvre animal fut emporté pondant un assez long espace de
temps, rayant de son corps la poussière du chemin. Little-John, ayant
maîtrisé ses chevaux, le tira violemment par la bride; lui appliqua les
plus énergiques coups de manche de fouet croyant seulement à une chute;
mais Black ne devait plus traîner de voyageurs dans cette vie: ses
flancs, trempés comme si les eaux du ciel et les flots de la mer les
eussent lavés, palpitèrent sous une suprême convulsion; il se releva
dans le délire de la douleur et fit quelques pas en tirant la voiture
hors la droite ligne; il avait l'air de ces fantômes de chevaux mornes
et mutilés qui se relèvent du milieu des tas de cadavres sur les champs
de bataille abandonnés.

Dominés par l'ascendant et la terreur de la mort qui s'approchait et
qu'ils sentaient avec leur admirable instinct, les autres chevaux,
malgré les efforts de Little-John, qui leur déchirait la bouche,
suivaient les titubations de leur pauvre camarade en proie à la noire
ivresse de l'agonie.

Au moment où la voiture, complètement déviée, allait verser sur le
rebord de la route, Black roula à terre comme si des couteaux invisibles
lui eussent coupé en même temps les quatre jarrets; son grand oeil
effaré se troubla, se couvrit d'une taie bleuâtre; un flot d'écume vint
mousser dans ses narines sanglantes, ses jambes s'allongèrent et se
roidirent comme des pieux.

C'en était fait de Black, un honnête cheval digne d'un meilleur sort!

Tout cela s'était passé en moins de temps qu'il n'en a fallu pour
l'écrire.

L'étranger sortit précipitamment de la voiture: sa figure portait les
traces de la contrariété la plus violente.

--Il ne manquait plus que cela! dit-il avec un accent de fureur
concentrée, en poussant du pied le cadavre de Black; cette misérable
rosse que voilà aplatie par terre comme une découpure de papier noir ne
pouvait-elle pas vivre dix minutes de plus? Allons, vite, ôtons cette
charogne d'entre les traits; j'aperçois là-bas la maison de la poste,
dépêchons-nous de la gagner.

Et l'étranger donna à Little-John, qui avait mis pied à terre, un coup
de main qui annonçait de sa part une connaissance profonde des choses de
l'écurie. Il défaisait les boucles sans hésiter, et se retrouvait à
merveille dans les complications des harnais embrouillés par les efforts
désespérés du pauvre Black. Le postillon, qui avait été d'abord
scandalisé du peu de sensibilité de l'inconnu à l'endroit du cheval
mort, se sentit pénétré pour lui d'une sincère admiration et lui accorda
son estime de palefrenier, la chose dont il était le plus avare au
monde.

--Quel dommage que vous soyez un lord! dit-il à l'étranger; vous auriez
joliment gagné votre vie dans notre état; mais peut-être vaut-il mieux
pour vous être lord. Pauvre Black! continua-t-il en lui ôtant la bride,
qui aurait dit ce matin que tu mangeais ta dernière mesure d'avoine? Ce
que c'est que de nous!

Telle fut l'oraison funèbre de Black; à défaut d'éloquence, l'émotion ne
manquait pas à l'orateur; une lueur humide brillait dans la prunelle de
Little-John, et, s'il n'eût porté à temps à ses paupières le revers usé
de sa manche, une larme eût peut-être coulé entre sa joue vergetée par
le froid et son nez rougi par le vin.

L'âme de Black, s'il survit quelque chose des animaux, dut être
satisfaite et pardonner à Little-John les coups de lanière qu'il avait
pu appliquer injustement au corps qu'elle habitait; car il n'était guère
prodigue de marques d'attendrissement, et c'était bien le postillon le
plus stoïque qui eût jamais lustré le fond d'une culotte de peau de
basane sur le troussequin d'une selle.

--En route! s'écria l'étranger d'un ton brusque.

Little-John enfourcha de nouveau son porteur, et la voiture recommença
à rouler, non plus si vite, mais d'un train encore fort raisonnable.

Le relais fut atteint en quelques minutes, et l'inconnu, ayant plongé sa
main dans sa poche, la retira pleine de guinées qu'il versa à la hâte
dans la main calleuse du postillon.

--Voilà, dit-il, pour ton pourboire et pour ta bête.

Little-John, ébloui commença une phrase de remercîment d'une
construction si compliquée, qu'il fut forcé de renoncer à la finir, et
s'écria brusquement au milieu de sa période suspendue, comme pris d'une
inspiration subite, en s'adressant à un garçon d'écurie qui rôdait
autour de la voiture:

--Eh! Smith, jette donc un seau d'eau sur les roues; elles sont
échauffées et pourraient prendre feu.

En effet, une fumée légère s'échappait des moyeux et prouvait que la
crainte exprimée par Little-John n'avait rien de chimérique.

Le rustre dit en voyant flotter la vapeur autour des essieux:

--Tiens, c'est vrai: il faut, Little-John, que tu aies mené d'un fier
train aujourd'hui; car, soit dit sans offenser, toi, ta voiture et ton
attelage, il y a longtemps que le feu n'a pris à tes roues. Le
particulier est donc généreux?

--Comme un lord maire le jour de son installation; mais, s'il est
généreux, il n'est guère endurant. Ainsi, dépêche-toi.

Smith courut en toute hâte plonger un seau dans une auge en pierre et
aspergea abondamment les moyeux. Pendant ce temps, les servants
d'écurie, aussi prompts qu'habiles, avaient agrafé à la voiture un
attelage plein d'impatience et de vigueur. Le postillon était en selle,
et un courrier bien monté avait pris l'avance pour faire préparer les
relais; car Jack, plus expert aux choses de la mer qu'à celles de la
terre, avait négligé cette précaution.

La voiture de maître Geordie reprit sa course, comme emportée par des
hippogriffes.

En ramenant les chevaux, Little-John ne put s'empêcher de s'arrêter
quelques minutes devant le cadavre de Black étendu sur la grande route.

--Hélas! soupira le postillon, il avait trop d'ardeur, c'est ce qui l'a
fait mourir. Il tirait tout à lui seul. Vous ne mourrez pas comme ça,
vous autres, tas de fainéants et de clampins! ajouta-t-il en faisant
voltiger sa mèche autour des croupes rebondies et pommelées des trois
survivants, qui répondirent par quelques ruades à cette moralité; il n'y
a pas de danger que vous vous miniez le tempérament.

Pour n'avoir plus à revenir à cet intéressant Little-John, et pouvoir
suivre à notre aise notre inconnu dans sa course furibonde, disons que
ce garçon, honnête et consciencieux à sa manière, donna à maître Geordie
la moitié de la somme qu'il avait reçue de l'étranger pour la perte de
Black. Des postillons moins vertueux eussent pu garder les deux tiers
pour eux avec une vraisemblance suffisante.

Aucun incident remarquable ne signala les autres postes. La voiture de
maître Geordie roulait avec une vélocité toujours soutenue sur ces
admirables routes anglaises, unies comme une table et mieux soignées que
ne le sont chez nous les allées des parcs royaux.

Déjà se balançait à l'horizon l'immense dais de vapeur toujours suspendu
sur la ville de Londres. La vue de cette brume fit plus de plaisir au
voyageur que l'aspect du plus splendide azur vénitien.

--Ah! voilà la fumée de la vieille chaudière du diable, dit l'étranger
en se frottant les mains d'un air de satisfaction profonde: nous
approchons!

Les cottages et les maisons, d'abord disséminés, commençaient à former
des masses plus compactes. Des ébauches de rue venaient s'embrancher sur
la route. Les hautes cheminées de briques des usines, pareilles à des
obélisques égyptiens, se dressaient au bord du ciel et dégorgaient
leurs flots noirs dans le brouillard gris. La flèche pointue de
Trinity-Church, le clocher écrasé de Saint-Olave, la sombre tour de
Saint-Sauveur avec ses quatre aiguilles, se mêlaient à cette forêt de
tuyaux qu'elles dominaient de toute la supériorité d'une pensée céleste
sur les choses et les intérêts terrestres.

Plus loin, derrière ce premier plan découpé en dents de scie par les
angles des édifices, se distinguait vaguement, à travers la brume
bleuâtre flottant sur le fleuve et les espars compliqués des navires, la
silhouette de la tour de Londres et le dôme gigantesque de Saint-Paul,
contrefaçon britannique de Saint-Pierre de Rome, qui, légèrement estompé
par le brouillard, ne faisait pas trop mauvaise figure à l'horizon.

Soit que cet aspect lui fût familier, soit que la préoccupation éteignît
en lui la curiosité, l'inconnu ne jetait les yeux sur les objets
qu'encadrait successivement la vitre de la portière que pour se rendre
compte du chemin parcouru.

La voiture traversa le pont de Southwark, faisant autant de bruit avec
ses roues que le chariot sur le pont d'airain de Salmonée, puis
s'engagea de l'autre côté du fleuve en remontant vers le Strand, dans
ce dédale de petites rues qui longent la Tamise, et s'arrêta au bout
d'un de ces passages connus à Londres sous le nom de _lane_, dans les
environs de l'église Sainte-Margareth.

L'étranger tira sa montre et parut délivré d'un grand poids.

L'aiguille marquait onze heures.

Une distance de vingt lieues avait été franchie en trois heures.

Il jeta du côté de Sainte-Margareth un regard qui parut le satisfaire;
puis il s'enfonça résolûment dans la petite ruelle, que l'ombre de
l'église et la hauteur des maisons rendaient encore plus obscure.

A peine eut-il fait quelques pas dans le lane, qu'un individu sembla se
détacher de la muraille où il se tenait collé, et avec laquelle se
confondait presque la couleur terne de ses vêtements, et s'avança vers
l'inconnu.

--Vous venez de là-bas pour la chose en question? murmura-t-il, en
passant près de lui.

--Oui, et je suis recommandé par Mackgill, Jack et le capitaine
Peppercul, répondit l'inconnu sur le même ton.

--Suivez-moi: tout est prêt.

Tous deux marchèrent jusqu'à une maison de mauvaise apparence, où leur
venue était sans doute guettée de l'intérieur, car la porte s'ouvrit
aussitôt et se referma sans bruit.

Pendant que la voiture vert-olive de maître Geordie roulait sur la route
de Londres avec la foudroyante impétuosité que nous avons décrite, _la
Belle-Jenny_ n'était pas non plus restée oisive. Après avoir pris à son
bord Mackgill et le camarade Jack, elle avait continué sa route
allègrement poussée par une jolie brise; le rocher de Shakespeare
doublé, elle avait passé devant Deale et Dorons, et, suivant la ligne
des blanches falaises, remonté jusqu'à Ramsgate; puis, entrant dans
l'embouchure du fleuve, elle s'était arrêtée à la hauteur de Gravesend,
à la tombée de la nuit, et avait jeté l'ancre derrière une flottille de
charbonniers de Hull, dont les voiles noires eussent pu faire mourir de
chagrin le père de Thésée, et, là, à voir son air débonnaire et
paisible, on eût dit un honnête navire attendant l'heure de la marée
pour remonter au pont de Londres et déposer devant Custom-House la plus
légitime cargaison de marchandises.

Pourtant la hauteur de ses deux mâts, la largeur de ses vergues, la
coupe évidée de sa coque, où la contenance avait été évidemment
sacrifiée à la légèreté de la marche, donnaient à _la Belle-Jenny_,
malgré sa mine hypocrite, un air leste et fripon que n'ont pas les
bâtiments dont l'unique occupation est de transporter de la mélasse. En
revanche, aucun capitaine n'aurait pu montrer des papiers mieux en règle
que ceux du capitaine Peppercul.




III


Bien que la maison devant laquelle nous avons conduit notre lecteur soit
d'une apparence médiocrement engageante, nous espérons qu'il voudra
bien, sous notre conduite, devancer de quelques pas l'inconnu et son
guide, et y pénétrer avec nous.

Au dehors, elle n'avait rien de particulièrement repoussant et
paraissait à peu près semblable aux autres maisons de la rue. Cependant
sa façade étroite et comprimée par les façades voisines, épanouies plus
largement, avait un air de gêne et de contrainte, comme un fripon en
bonne compagnie. Ses murailles de briques d'un jaune malsain
produisaient l'effet du teint aigre et blême d'un débauché à côté des
faces rougeaudes et bien portantes des édifices juxtaposés. Ce logis, de
peur d'être borgne ou louche, s'était fait aveugle. Toutes les fenêtres
étaient fermées, et rien de la maison ne regardait dans la rue pour
éviter la réciprocité.

Suivant l'usage de Londres, un petit fossé garni de grilles la séparait
de la rue; la grille, toute couverte de cette imperceptible poussière de
charbon que tamise perpétuellement le ciel anglais, était noire comme la
balustrade qui entoure une tombe, et prouvait, de la part des maîtres ou
des locataires, une profonde incurie du confort et de la propreté, si
toutefois cette maison était ordinairement habitée, car rien n'y
révélait la présence de l'homme. La cheminée n'y dégorgeait pas de
fumée, et le bouton de cuivre de la sonnette, tout couvert de poussière
et tout vert-de-grisé, ne semblait pas avoir été touché de longtemps;
rien ne vivait sur ces murailles endormies, mornes et délavées par la
pluie.

En étudiant un peu l'aspect extérieur de cette maison, dont la
devanture, à cause de son manque de largeur, ne pouvait admettre que
deux fenêtres de front et une chambre par étage, y compris la cage de
l'escalier, un observateur attentif eût compris que cette façade n'était
que le masque d'un autre édifice situé à une grande distance de la rue,
et à qui elle servait pour ainsi dire de couloir; car les angles des
marches de pierre du perron, élimées et arrondies au milieu,
témoignaient d'un passage plus fréquent que n'aurait pu le faire
supposer la médiocrité du taudis.

En effet, la porte s'ouvrait sur un long corridor obscur, humide, où
circulait avec peine un air rarement renouvelé, fétide et glacial: un
air de tombe, de cave ou de cachot; les parois de cet étroit boyau
miroitaient à hauteur d'homme, par les tâtonnements successifs des mains
grasses qui avaient cherché leur chemin dans son ombre. Le sol était
couvert d'un enduit de boue gluant par places, calleux dans d'autres,
qui témoignait du passage d'un grand nombre de semelles crottées. Au
bout de quelques pas, la lumière avare qui filtrait par les carreaux
jaunis de l'imposte s'éteignait, et il fallait marcher assez longtemps
dans la nuit la plus profonde. Le corridor traversait probablement des
maçonneries compactes et ne pouvait s'éclairer même par des jours de
souffrance; peut-être même, en de certains endroits, était-il
complètement souterrain, à en juger du moins par l'eau qui suintait des
pierres.

L'homme qui eût suivi ce couloir pour la première fois eût été bien vite
désorienté par les nombreux coudes qu'il faisait, et n'aurait pu en
deviner la direction.

L'inconnu, précédé du singulier personnage aux vêtements couleur de
muraille, marchait de ce pas ferme mais prudent, où un pied ne quitte la
terre que quand l'autre est bien appuyé: non qu'il pût redouter quelque
piège, quelque trappe à bascule, puisque le guide passait devant lui;
mais il ressentait cette appréhension vague qu'inspirent aux plus braves
l'obscurité et le froid sous une voûte basse entre deux murailles
étroites.

Par un mouvement instinctif, ses mains avaient cherché sous son manteau
si ses deux petits pistolets de poche étaient bien à leur place.

A une assez grande distance au fond de l'ombre, quelques raies
rougeâtres commençaient à se dessiner, indiquant une chambre éclairée,
dont les lumières filtraient à travers les ais d'une porte mal jointe.

Le guide poussa un piaulement bizarre,--signe convenu de reconnaissance.

Un grincement de verrous se fit entendre à l'intérieur, et la porte,
s'entre-bâillant, laissa tomber subitement dans le noir passage un rouge
flot de clarté.

Usant de nos privilèges de romancier, nous pénétrerons avant l'étranger
dans ce bouge étrange où il semblait attendu, quoique, à vrai dire, il
fût impossible de deviner quelle espèce de relations pouvaient exister
entre ce jeune homme à figure noble et pure et les hôtes bizarres de ce
taudis.

C'était une chambre assez grande où le principal objet qui saisît
d'abord les yeux était une cheminée de forme ancienne, où grésillait
dans une grille un feu très vif de charbon de terre, dont les reflets
flamboyants illuminaient la pièce; car il fallait compter pour rien ce
jour louche et douteux tombant d'une fenêtre dont les carreaux
inférieurs étaient soigneusement barbouillés de blanc d'Espagne, et qui
s'ouvrait sur un de ces puits sombres qu'on appelle des cours dans les
grandes villes; les deux vitres restées claires ne laissaient voir que
des auvents et des toits désordonnés de tuiles d'un ton criard, que des
tuyaux et des cages de planches noires, toutes les misères intérieures
d'une bâtisse ignoble et pauvre.

Les murailles, mises à nu par le frottement des épaules, dans les
portions inférieures, conservaient dans le haut quelques traces d'une
peinture d'un ton rouge sombre comme du sang vieilli. Sur ce fond, les
habitués du lieu avaient, dans leurs moments d'attente ou de loisir,
sculpté, avec la pointe d'un clou ou d'un couteau, une foule de dessins
et d'arabesques du plus haut caprice, dont les linéaments blancs
ressortaient comme les compositions des vases étrusques, et démontraient
un art non moins pur, non moins primitif.

Le thème favori de ces artistes inconnus, celui qui se reproduisait le
plus fréquemment à travers ces fantaisies ornementales, c'était, il faut
l'avouer, un gibet orné de son fruit. Ce choix trahissait-il des
préoccupations habituelles, ou ne venait-il que du joli effet produit
par les trois montants de la potence anglaise, réunis à leur sommité par
des traverses de bois formant triangle, et dont la silhouette
pittoresque séduisait les dessinateurs? C'est une question délicate à
résoudre.--Ces représentations, quelque grossières qu'elles fussent, se
recommandaient par la fidélité et l'exactitude technique. Malgré la
barbarie du dessin et les monstrueuses licences anatomiques, les
mouvements et les attitudes des petits personnages suspendus offraient
cette vérité saisissante que l'art le plus avancé n'atteint pas
toujours; les noeuds coulants étaient bien placés, et trahissaient des
spectateurs assidus du théâtre de Tiburn.

Ces grotesques esquisses, tracées avec une jovialité terrible, faisaient
rire et faisaient trembler. Plusieurs coupes, épures et élévations de la
prison de Newgate, alternaient avec cet aimable sujet, et, à défaut de
correction architecturale, attestaient une grande connaissance et un vif
souvenir des lieux. Des têtes du profil le plus bizarre, tenant des
pipes entre leurs dents, y faisaient la grimace à des lions couronnés et
autres bêtes apocalyptiques; des vaisseaux, plus fantastiques que ceux
de Della-Bella, s'y dandinaient sur des mers impossibles. Tout cela
était tracé à grands traits, et sans beaucoup de respect de la figure
voisine; des dates, des chiffres et des lettres d'une calligraphie
hasardée, compliquaient cet effroyable grimoire, où les seuls mots
lisibles étaient: paresse, vice et crime.

L'ornementation de la salle n'avait cependant pas été laissée tout
entière à ces fantaisistes de rencontre; un art plus cultivé se faisait
sentir dans les pancartes gravées sur bois et coloriées, représentant le
chandelier d'or aux sept branches mystiques, la chaste Suzanne et les
vieillards, le portrait de George III, le retour de l'Enfant prodigue,
les principales poses de la boxe, les exploits de Jack Sheppard et de
Jonathan Wild, ces Cid et ces Bernard de Carpio du romancero picaresque,
des combats de coqs et des _prises_ de bouledogues célèbres, des courses
d'Epsom et de New-Market, etc., etc.

Une atmosphère chaude, étouffante, chargée de miasmes de charbon de
terre, de fumée de tabac et de l'âcre parfum du wiskey, flottait dans
cette chambre et prouvait, de la part de ceux qui la pouvaient soutenir
des nerfs olfactifs bien robustes.

Pourtant, les trois ou quatre individus qui s'y tenaient ne semblaient
pas en souffrir. Au contraire, une sensation de grossier bien-être
épanouissait leurs faces plombées et communes.

Ils portaient des habits noirs, des gilets de satin et des chapeaux
ronds; mais, avant d'arriver à eux, ces habits, partis peut-être du beau
Brummel, avaient dû accomplir bien des pèlerinages et subir bien des
mésaventures. Ces vêtements délabrés, d'un drap jadis soyeux, d'une
coupe dont l'élégance se devinait encore, et qui, dans leur dégradation,
gardaient quelque chose du pli que leur avaient fait prendre leurs
premiers et fashionables possesseurs, formaient une caricature
tristement plaisante, un muet poème satirique plein de raillerie et de
dérision.

Un seul d'entre eux ne portait pas ce costume mondainement misérable.
Une chemise de laine rouge, une cotte de toile goudronnée, un chapeau de
cuir ayant pour jugulaire une ficelle, tel était son habillement, celui
d'un simple matelot.

Une expression d'audace relevait ce que ses traits pouvaient avoir de
trivial et de dur, et, dans ses yeux d'un bleu clair et froid comme
celui des océans polaires, brillait un rayon d'intelligence.

Les autres semblaient, du reste, lui parler avec une sorte de déférence,
quoiqu'il fût accoudé à la même table et se versât des rasades du même
pot de double bière.

--Eh bien, Saunders, dit l'un des hommes en habit noir au matelot en
vareuse rouge, l'heure approche où le gentleman pour qui nous devons
travailler va venir.

--Oui, répondit laconiquement Saunders, qui s'occupait, tout en buvant,
à pétrir dans le creux de sa main un corps noirâtre pressé entre deux
linges.

--Est-ce que vous le connaissez, Saunders, ce gentleman? continua
l'interlocuteur.

--Non, répliqua Saunders, décidément ami du style monosyllabique.

--Ah! ajouta, comme pour fermer la conversation, le personnage à l'habit
noir, en s'accoudant à la table d'un air méditatif.

Saunders se leva, et, se dirigeant du côté du foyer, présenta à la
flamme la substance brune, qu'il étala sur le linge coupé en forme de
masque.

--Est-ce que vous avez envie de vous déguiser et d'aller au bal masqué
avec la belle Nancy? reprit le parleur obstiné.

--J'ai une démangeaison furieuse, Noll, de te camper cette emplâtre sur
le museau et de te clore ainsi le bec, insupportable bavard! répondit
Saunders avec un grognement aussi agréable que celui d'un ours blanc
agacé sur une banquise par une gaffe de baleinier. Au lieu de me
questionner, va plutôt lever la trappe, et appelle, pour savoir si les
autres sont arrivés.

Noll se dirigea vers un coin de la pièce, déplaça une malle et quelques
paquets, saisi un anneau incrusté dans le plancher, et souleva, avec
l'aide de son camarade Bob, une trappe assez lourde.

Lorsque la trappe s'ouvrit, une bouffée d'air froid et chargé de vapeurs
d'eau s'engouffra dans la chambre.

Bob, roidissant ses bras, qui, bien que minces et décharnés, ne
manquaient pas de vigueur, soutint la trappe à demi entr'ouverte.

S'agenouillant sur le bord de la cavité, Noll plongea sa tête dans le
gouffre: le fond en était si obscur, qu'on n'y pouvait rien démêler;
cependant la force et la fraîcheur du courant d'air ne permettaient pas
de penser que cette trappe fût l'ouverture d'une cave, et, en prêtant
une oreille attentive, on eût discerné, dans le lointain, comme un
sourd clapotis d'eau.

--Je n'entends rien, dit Noll après quelques minutes d'auscultation; je
m'en vais faire le signal.

Et il poussa un cri modulé et guttural qui résonna dans les profondeurs
du souterrain, sans obtenir d'autre réponse que celle de l'écho.

--Au fait, dit Saunders, nous n'avons pas encore besoin d'eux, et il
n'est guère agréable de se morfondre sous cette voûte noire.--Il fera
nuit de bonne heure aujourd'hui, continua-t-il mentalement, en jetant
les yeux vers les deux barreaux par où l'on eût pu apercevoir le ciel,
si les flocons du brouillard, de plus en plus épais, ne l'avaient
complètement intercepté. Tant mieux, notre besogne en sera plus
facile...--Bob, le chariot chargé de marchandises qui doit obstruer le
bout de la ruelle, de peur qu'on ne nous dérange pendant cette
opération, est-il prêt à marcher?

--Oui, maître Saunders; Cuddy est à la tête de ses chevaux et vous fera
un embarras si compacte, qu'une belette ne pourrait s'introduire dans la
ruelle. Oh! le drôle est adroit. A le voir ainsi fagoté, on dirait qu'il
n'a fait autre chose de sa vie que de conduire des voitures; ce n'est
pourtant pas son métier, répondit Bob en riant et comme enchanté de
cette facétie. Vous travaillerez là comme dans un bois ou sur une plage
déserte.

--Vous avez trop d'esprit, Bob, répondit Saunders; vous ne vivrez pas
jusqu'à votre mort, prenez-y garde!

Pendant que ceci se passait dans la chambre historiée des merveilleux
gribouillages que nous avons décrits, une yole fine, légère, taillée en
poisson, et manoeuvrée par quatre rameurs qu'on aurait cru animés par
un mécanisme, tant leurs mouvements s'opéraient avec une précision
mathématique, remontait le cours de la Tamise sans paraître fatiguée de
l'agitation des vagues et du remous de la marée. Les avirons
s'enfonçaient dans l'eau sans en faire jaillir une goutte, s'ouvraient
et se fermaient avec la facilité d'un éventail de jolie femme.

Quoique la brume, qui s'épaississait toujours, rendît la navigation
difficile et multipliât les chances d'abordage dans ces rues de navires
qui forment une ville maritime en avant du pont de Londres, la yole se
faufilait en frétillant entre les obstacles avec une adresse et une
légèreté inouïes. On eût dit qu'elle portait à sa proue, tant était
grande sa sensibilité divinatrice, ces tentacules qui font pressentir
les objets à de certains insectes et qui sont comme la vue du toucher.

Quand elle eut dépassé le pont de Londres, dont les arches énormes,
s'ébauchant par de grandes masses noires sur le ciel grisâtre, formaient
un de ces effets à la Martynn que les Anglais appellent _babylonian_, et
qu'elle se trouva dans un bassin relativement plus libre, elle fila avec
une vélocité double. Elle eût, comme une truite, remonté une écluse de
moulin ou une cascade.

Bientôt elle dépassa successivement les ponts de Southwark, de
Blackfriars, et, serrant la rive de plus près, se mit à longer
Temple-Hall et Temple-Gardens; puis, rasant Somerset-House, elle se
glissa sous l'arche du pont de Waterloo la plus voisine de terre, se
rapprocha du bord, et vint s'engouffrer dans une arcade basse à demi
masquée par les saillies des avant-corps au milieu desquels elle était
pratiquée. Quelques bateaux chargés étaient amarrés autour, et ce
bâtiment, fait de briques et de planches, autant qu'on pouvait le
démêler à travers le brouillard, avait l'air d'un magasin ou d'un
entrepôt de marchandises.

L'embarcation pénétra sous cette voûte basse, qui s'étendait beaucoup
plus qu'on n'aurait pu le croire d'abord; un coude soudain, fait à peu
de distance de l'orifice, en dissimulait habilement la profondeur.

Après quelques minutes d'une nage prudente, les nageurs sortirent leurs
avirons de l'eau, et l'un d'eux, cherchant à tâtons un anneau scellé
dans le mur, après l'avoir rencontré, y passa une corde et attacha la
yole; puis, les uns après les autres, ils sautèrent sur la première
marche, à moitié couverte d'eau, d'un escalier que leur habitude des
localités leur fit trouver sur-le-champ, malgré la nuit qui les
enveloppait.

Une grille qu'un des matelots ouvrit barrait le passage à cet endroit.

L'escalier, après une trentaine de marches, aboutissait à un plafond que
le premier des matelots heurta assez fort de la tête.

--Au diable la distraction! j'ai mal compté, et je me suis trompé d'une
marche en montant. Ma punition est une bosse au front; heureusement que
j'ai le crâne plus dur qu'un bifteck à la taverne de l'_Artichaut
couronné_.

--Eh bien, Snuff, que vous arrive-t-il? qu'avez-vous à grommeler entre
vos dents, comme une vieille femme papiste qui égrène son chapelet, au
lieu de cogner au plancher et de faire le signal? Croyez-vous que nous
nous amusions là, derrière vous, sur cet escalier plus roide qu'une
échelle de potence?

--Je vais frapper contre le plafond, et en même temps pousser le cri.

Un coup sourd retentit dans le souterrain, bientôt suivi d'un
piaulement aigre et prolongé.

--Qui travaille là, sous le plancher? dit Saunders tressaillant à ce son
bien connu.

Et, frappant du talon sur la trappe:

--Paix là, vieille taupe! on y va! ajouta-t-il, parodiant à son usage le
mot d'Hamlet à l'Ombre; car Saunders avait vu récemment, au théâtre de
Drury-Lane, cette pièce du vieux Shakespeare, qui avait fait une vive
impression sur sa nature rude mais poétique.

La trappe s'ouvrit, et, rabattue sur ses charnières, laissa émerger
successivement du gouffre humide quatre gaillards qui, s'ils n'avaient
pas l'air précisément _convenable_, portaient du moins, sur leurs faces
rougies par les intempéries de l'air, une expression d'astuce et
d'audace significative de qualités énergiques dépensées peut-être en
dehors du cercle des choses permises.

--Y a-t-il encore du gin et du wiskey? s'écria le premier qui mit le
pied sur le plancher.

Et il courut aussitôt à la table vérifier si quelques gouttes des
précieuses liqueurs perlaient encore au fond des bouteilles.

--Oh! dit le second, quand Noll et Bob sont restés accoudés face à face
un quart d'heure, séparés par une bouteille, la pauvre petite se meurt
bientôt de consomption.

--Allons, ne pleure pas, Snuff, répondit Noll en tirant d'un coin une
bouteille pleine. Belzébuth se lécherait les lèvres s'il tâtait de cela.
C'est du vitriol pur, du feu liquide sans mélange de rien de fade. Es-tu
comme moi? plus je vais, plus je trouve le gin faible!

--C'est là vie, mon vieux: plus on va, plus on perd ses illusions. Nous
avons tous cru à la force du gin. Est-on simple quand on est jeune!
modula mélancoliquement Snuff, en versant une rasade philosophique de
_ruine bleue_.

Le conciliabule en était là lorsque l'étranger et son guide, après avoir
fait le signal de reconnaissance, pénétrèrent dans la salle.

Il promena son regard clair sur ces estimables canailles, qui,
involontairement, baissèrent les yeux, à l'exception de Saunders, dont
le visage paraissait un muffle parmi des museaux, une hure parmi des
groins. Il y avait en lui l'étoffe d'un crime. Les autres n'étaient
capables que de délits. C'était un pirate; ses camarades n'arrivaient
qu'au voleur.

L'étranger, avec cette délicatesse des âmes cultivées, devina tout de
suite que le moins ignoble de la bande était Saunders; d'un regard, il
en fit le chef, et ce fut à lui qu'il adressa la parole.

--Tout est-il disposé d'après le plan convenu? dit l'étranger d'un ton
impératif et calme.

--Oui, milord; nous n'attendons plus pour agir que le bon plaisir de
Votre Grâce, répondit Saunders poliment, mais sans basse obséquiosité.

--Bien; l'heure d'agir est arrivée.

--Allons, dit Noll à Bob, va dire à Cuddy de s'engager dans la ruelle
avec sa voiture.

Bob sortit après avoir essayé de donner avec sa manche usée un peu de
lustre à son feutre sans poil; car, disait-il, il fallait toujours avoir
l'air d'un homme du monde.

Saunder disposa son masque de poix dans le fond de sa main épaisse, et
s'apprêta à sortir.

--L'homme avec lequel j'entrerai dans la ruelle en causant est celui
qu'il faut enlever, dit l'inconnu; mais surtout pas de violences; pas de
brutalités!

--Soyez tranquille, milord: le gentilhomme sera manié délicatement,
comme une caisse où il y a écrit: «Fragile,» répondit Noll avec une
fatuité de contrebandier. Tous les hommes de la bande sortirent les uns
après les autres, pour ne pas donner de soupçons, et se mirent à flâner
le plus naturellement du monde dans ce lane désert.

L'étranger se dirigea seul du côté de l'église Sainte-Margareth.




IV


Usant des privilèges du romancier, nous allons sauter, sans transition
aucune, du sombre bouge que nous venons de décrire, dans une élégante
maison du West-End. Cet écart, loin de nous éloigner de notre histoire,
nous y ramène. La scène est bien différente; mais nous n'avons pas
cherché le contraste.

Les femmes de miss Amabel Vyvyan venaient de mettre la dernière main à
sa toilette de mariée, et Fanny, par surcroît de précaution, fixait par
aine nouvelle épingle enfoncée dans l'épaisse torsade de cheveux bruns
enroulés derrière la tête d'Amabel, un long voile de dentelle
d'Angleterre, qui retombait en plis transparents sur la blanche
toilette nuptiale.

Mary et Susannah, les deux autres caméristes, lorsqu'elles virent le
voile définitivement attaché, prirent deux flambeaux qui brûlaient sur
la table, et les tinrent élevés pour que leur jeune maîtresse pût se
contempler à son aise dans la glace; car, bien qu'il fût près de onze
heures du matin, à peine si un rayon livide de lumière pénétrait à
travers les vitres et les rideaux; un de ces brouillards jaunes, épais,
suffocants, si communs à Londres, pesait sur la ville et continuait dans
le jour les ombres de la nuit.

La tête, qui, illuminée de reflets soudains, se réfléchit comme entourée
d'une auréole sur le fond sombre de la glace, était d'une beauté à ne le
céder en rien aux plus pures créations de l'art grec.

Ce qui frappait surtout dans ce divin visage, c'était une blancheur
lactée, marmoréenne, éblouissante, lumineuse pour ainsi dire, où les
traits se dessinaient avec la transparence et la finesse de ceux d'une
statue d'albâtre oriental. Quoiqu'il soit dans l'habitude des jeunes
fiancées près de marcher à l'autel d'avoir les joues couvertes du voile
épais de la pudeur, celles d'Amabel étaient à peine colorées d'une
imperceptible teinte vermeille semblable à celle qui ravive le coeur
des roses blanches. Le sang d'azur de l'aristocratie veinait cette
chair délicate, fleur de serre chaude que n'avait jamais fatigué le
soleil ni la pluie, fine pulpe composée de sucs exquis et de purs
éléments où la rusticité plébéienne n'avait pas un atome à revendiquer.

L'absence des soucis matériels, les recherches d'un luxe héréditaire, la
confortabilité parfaite de la vie, l'habitation de vastes appartements
et de châteaux aux grands parcs pleins d'ombrages et d'eaux vives,
jointes à la pureté de la race, amènent souvent la beauté anglaise à une
perfection inimaginable. Le marbre vivant dans lequel sont sculptés ces
beaux corps n'a de rival dans aucun pays du monde, pour l'éclat, la
finesse et la transparence du grain. Les carrières de Paros et de
Pentélique humain se trouvent dans l'antique Albion, ainsi nommée plutôt
à cause de ses femmes que de ses falaises.

Amabel était la plus blanche fille de ce nid de cygnes arrêté au milieu
de l'Océan.

Deux fins sourcils noirs rejoignaient leurs arcs à la racine d'un nez
qu'une légère inflexion aquiline rendait plus noble que le nez grec,
sans lui rien ôter de sa correction, et couronnaient des yeux aux
prunelles d'un brun intense et chaud nageant sur un cristallin d'une
limpidité bleuâtre; une bouche d'un pourpre vif éclatait comme un
oeillet rouge au milieu de cette pâleur, qu'elle rendait plus sensible
et plus frappante.

Le long des belles joues d'Amabel se déroulaient deux molles spirales de
cheveux soyeux et lustrés dont elle corrigea le tour du bout du doigt.
Pour donner à sa toilette ce perfectionnement, elle mit en évidence une
main d'une forme charmante, étroite, un peu longue, aux doigts effilés
terminés par des ongles polis, brillants comme le jade, et d'une pureté
aristocratique irréprochable. De telles mains, le désespoir des
duchesses de la finance, ne s'obtiennent que par des siècles de vie
élégante et se transmettent, comme les diamants, de génération en
génération.

Apparemment, Amabel se trouva bien, car un léger sourire releva les
coins de sa bouche sérieuse, et, se tournant vers Fanny, elle lui dit
d'une voix harmonieuse comme de la musique:

--Fanny, vous vous êtes surpassée aujourd'hui. Je ne suis vraiment pas
mal.

--Mademoiselle, car je peux dire encore mademoiselle, n'est guère
difficile à parer. Elle va si bien à ses robes!

--Flatteuse! Mais quelle heure est-il?

--Onze heures vont sonner, répondit Fanny après avoir consulté de
l'oeil une pendule incrustée de burgau et posée sur un piédouche.

--Onze heures déjà! et ma tante lady Eleanor Braybrooke qui n'arrive
pas!

--Il me semble, répondit Fanny, que j'entends une voiture qui s'arrête
devant la porte. Ce doit être lady Eleanor.

Un tonnerre de coups de marteau retentit au bas de la maison comme Fanny
achevait sa phrase, présageant un personnage d'importance.

En effet, au bout de quelques minutes, un valet poudré et en bas de soie
annonça, en soulevant la portière:

--Lady Eleanor Braybrooke!

Une femme majestueuse et raide, ayant atteint cet âge si difficile à
fixer, qu'on appelle poliment un certain âge, entra dans la chambre avec
une roideur automatique, sans faire onduler le moins du monde son
épaisse robe de soie. On eût dit que des rouages intérieurs la faisaient
mouvoir et qu'elle s'avançait au moyen de roulettes de cuivre, comme ces
poupées qu'un mécanisme caché fait circuler autour d'une table.

Le corselet dans lequel se moulaient ses charmes, développés par
l'embonpoint de la quatrième jeunesse, eût préservé d'un coup de lance
aussi bien qu'une armure de Milan, tant il était bardé de baleines, de
lames d'aciers et autres engins compressifs. Comment la brave dame
avait-elle pu s'introduire dans cette gaine, c'est un mystère de
toilette que nous respecterons; mais elle avait dû subir une pression de
quarante atmosphères pour obtenir ce résultat.

Son visage, large et carré, était diapré de toutes les fleurs de la
couperose. Ses joues flambaient, son nez visait au charbon; son front
même était couleur de pralines. Cette physionomie incandescente
s'encadrait de cheveux d'un roux britannique férocement crépés, et qui
ressemblaient plutôt à des filaments de soie végétale qu'à des cheveux
humains. Ce visage eût été des plus communs sans deux prunelles d'un
gris dur et froid comme l'acier, qui en relevaient la trivialité par
quelque chose de dédaigneux et d'impératif; ce regard la signait grande
dame, femme de _high life_, malgré la bourgeoise épaisseur de ses formes
et l'enluminure de son teint.

Lady Eleanor Braybrooke était veuve et servait de chaperon à miss Amabel
Vyvyan, sa nièce, restée orpheline toute jeune, et maîtresse absolue
d'une assez grande fortune.

Dans la cérémonie importante qui allait avoir lieu, lady Braybrooke
devait servir de mère à sa nièce.

Miss Amabel, quoique la chose ne soit guère romanesque, épousait, sans
obstacle aucun, un jeune homme charmant, sir Benedict Arundell, qui
l'aimait et qu'elle aimait depuis bientôt deux ans.

Sir Benedict Arundell était jeune et beau, noble et riche; toutes les
convenances étaient donc réunies dans cette union, puisque la fiancée
possédait les mêmes qualités.

--Regardez donc, ma tante, quel affreux brouillard il fait, dit miss
Amabel en tournant ses beaux yeux vers la fenêtre.

--Au commencement de novembre, cela n'a rien d'étonnant dans la vieille
Angleterre, répondit lady Eleanor.

--Sans doute; mais j'aurais désiré pour ce jour, le plus beau de ma vie,
un ciel d'azur, un gai soleil, des parfums de fleurs et des chants
d'oiseaux.

--Chère petite, avec une chambre bien tapissée, des bougies, un bon feu
dans la grille, un flacon de mille fleurs et un piano d'Érard, on
remplace tout cela... Je ne m'occupe guère du temps qu'il fait, moi.

--Toujours positive, ma tante!

--Toujours poétique, ma nièce!

--Je voudrais que la nature s'associât davantage à nos impressions:
cette tristesse du ciel pèse à mon âme joyeuse.

--Enfant, si le bon Dieu, à ta requête, déchirait tout à coup les
voiles de la brume, la splendeur du soleil offenserait peut-être comme
une ironie quelque coeur blessé.

--C'est vrai, ma tante; mais je n'ai pu, ce matin, me défendre de cette
impression nerveuse.

--Bah! sir Benedict Arundell aura bientôt dissipé cette mélancolie,
répliqua lady Eleanor Braybrooke avec ce sourire équivoque et ridé dont
les personnes d'âge ne sont pas assez ménagères.

Un roulement de voiture se fit entendre sous la fenêtre, et, bientôt
après, sir Benedict Arundell parut.

Il était mis avec cette simplicité correcte, cette perfection exquise et
n'attirant jamais l'oeil qui caractérisent le parfait gentleman, et
dont les Anglais possèdent seuls le secret: il avait évité le ridicule
presque insurmontable de l'habit de noce, et cependant il n'y avait dans
son costume aucune infraction à la solennité de la circonstance.

Sir Benedict Arundell, suivant l'usage, ne portait ni barbe, ni
moustache, ni royale, ni aucun de ces ornements qui hérissent les
visages continentaux; seulement, sa figure lisse et polie était entourée
de favoris châtains et passés au fer, qu'un artiste, amant du
pittoresque, eût trouvés trop réguliers, mais qui eussent assurément
obtenu l'approbation de feu Brummel et du comte d'Orsay.

Il avait ces traits d'Atinoüs un peu allongés et refroidis que
présentent assez fréquemment les belles races d'Angleterre, et sa tête
semblait la copie de quelque dieu grec faite par Westmacott ou Chantrey.

On n'aurait pu rêver un couple mieux assorti.

Le nuage qui couvrait le front d'Amabel se dissipa à l'aspect de son
fiancé. Les yeux bleus de Benedict contenaient assez d'azur pour en
faire un ciel. Une joie pure illumina les traits charmants de la jeune
fille, qui tendit sa main aux lèvres de Benedict.

Les yeux gris de lady Eleanor Braybrooke pétillèrent à ce tableau, qui
rappelait sans doute une scène analogue où elle avait joué un rôle, mais
déjà enfoncée dans un passé si lointain, qu'il fallait assurément une
excellente mémoire pour s'en souvenir.

--Voilà pourtant comme nous étions, murmura lady Eleanor, ce brave sir
George-Alan Braybrooke et moi, il y a vingt ans, à peu près!

Cet à peu près était assez énigmatique; mais lady Eleanor n'aimait pas à
formuler précisément, même à part soi, des dates qui auraient donné le
chiffre exact de son âge. Ce rapprochement intérieur ne pouvait être
juste que pour la bonne dame; car, jeune, elle n'avait pas eu même la
beauté du diable, et sir George-Alan Braybrooke, long, sec, roide,
osseux, avec son menton carré, son nez à la Wellington, et sa bouche en
estafilade, n'avait jamais ressemblé, même dans le temps de ses amours,
à l'élégant Benedict Arundell.

--Allons, mes enfants, reprit lady Eleanor, il est temps de partir; le
chapelain a déjà dû revêtir son surplis, et les invités arrivent en
foule.

Elle monta dans sa voiture avec Amabel, et Benedict prit place dans la
sienne avec William Bautry, un de ses camarades.

Les cochers, poudrés, enrubanés, ornés d'énormes bouquets, la face
écarlate et cardinalisée par de nombreuses libations préalables à la
santé des futurs époux et de leur descendance, ajustèrent les guides
dans leurs mains avec un air de _maestria_ incomparable, clappèrent de
la langue, touchèrent leurs chevaux du bout de la mèche, et le cortège
partit pour l'église.

Le soleil avait fait d'inutiles efforts pour dissiper les vapeurs
rabattues par le vent d'ouest sur la ville de Londres, et son disque
pâli et sans rayons faisait à peine deviner la place qu'il occupait dans
le ciel par une tache livide plus semblable à la face malade de la lune
qu'au visage étincelant de l'astre du jour. Les lanternes où le gaz
attardé dardait encore ses jets versaient une lumière presque aussitôt
étouffée.

A quelque distance, les objets estompés se contournaient en formes
étranges et fantastiques, les voitures avaient l'air de léviathans et de
behemots, les passants incertains de géants et de fantômes, les
murailles sombres des édifices prenaient des apparences de babels et de
lylacqs, et il fallait toute l'habitude des cochers pour ne pas se
perdre dans cet air opaque où mouraient les vibrations sonores, et qui
semblait avoir ouaté les rues avec le duvet des nuages.

La chapelle où le mariage devait se célébrer était Sainte-Margareth,
édifice dans le style ogival normand, avec une tour carrée, de puissants
contre-forts, une immense fenêtre quadrilobée; construction lugubre
d'aspect, aux murailles noires comme de l'ébène, dont les nervures
lavées par la pluie, avaient l'air, en tout temps, d'être couvertes de
neige, assise au milieu d'un cimetière sans verdure et parsemé de tombes
dont la forme, rappelant vaguement celle du cadavre, avait quelque chose
de sinistre et d'horrible; une grille que la poussière du charbon de
terre, tamisée par les cent mille cheminées de Londres, avait rendue
plus enfumée que les soupiraux de l'enfer, entourait ce champ de repos
que l'agitation immédiate de la ville rendait encore plus morne.

La haute tour enfonçait dans la brume sa couronne de clochetons
invisibles et semblait décapitée; le porche, fuligineux et sombre comme
la voûte d'un four, ouvrant son arcade béante, avait l'air de la gueule
d'une orque ou de quelque autre bête démesurée soufflant de la fumée par
les mâchoires. Le brouillard, qui baignait l'arceau gigantesque,
produisait l'effet de l'haleine de ce monstre architectural.

Certes, sans être superstitieux, un jeune couple pouvait, à l'aspect de
cette église lugubre, concevoir quelques craintes pour son bonheur
futur. Le frisson vous tombait invinciblement sur les épaules en
franchissant cette voûte, plus obscure que celle de l'Érèbe, et qui ne
laissait trembloter au bout de sa profondeur aucun rayon de jour, aucune
étoile d'espérance.

Assurément, il eût été injuste de demander à une vieille et rigide
église protestante à Londres, à la fin de septembre, un jour de
brouillard, l'aspect heureux et gai d'un temple antique déroulant la
théorie de ses colonnes blondes sur l'azur d'un ciel athénien; mais, en
vérité, ce matin-là, Sainte-Magareth avait plus la mine d'une crypte
sépulcrale bonne à recevoir les morts que d'une église à bénir le
mariage de deux époux amoureux.

--Eh bien, disait dans la voiture sir William Bautry à son ami Benedict
Arundell, c'est donc vrai, tu te maries, à vingt-quatre ans, à la fleur
de l'âge, lorsqu'une si longue carrière de plaisirs et de fantaisies
était encore ouverte devant toi!

--A vingt-quatre ans, tu l'as dit, cher William; le mariage est une
folie qu'on ne doit faire que jeune.

--Je suis assez de ton avis, et, d'ailleurs, Amabel justifie une
résolution si prompte; mais, lorsque nous étions à l'université de
Cambridge, il n'était guère facile de prévoir que tu serais le premier
de notre joyeuse bande qui se laisserait prendre dans le traquenard de
l'hymen.

Pendant que sir William Bautry et sir Benedict Arundell s'entretenaient
ainsi en roulant vers l'église de Sainte-Margareth, un homme sorti de la
rue adjacente se glissa sous le porche sombre, et se tint adossé contre
la muraille entre deux colonnettes, comme la statue de pierre d'un
saint.

Cet homme était coiffé d'un chapeau à larges bords enfoncé jusqu'aux
yeux, et le pan d'un manteau de voyage rejeté sur l'épaule voilait le
bas de sa figure. Ce qu'on en pouvait distinguer annonçait des traits
réguliers brunis par le soleil d'autres cieux.

Au bout de quelques minutes d'immobilité rêveuse, il dégagea une main
des plis de son manteau, et, amenant une large montre plate à la portée
de sa vue, il se dit:

--C'est l'heure; ils vont bientôt venir!

Et il replongea la montre dans la profondeur de son gousset.

A qui pouvait s'appliquer cette phrase, murmurée avec un accent étrange?

Les voitures, détournant le coin d'une rue, arrivèrent devant le porche
de l'église.

Alors, l'homme que nos lecteurs ont déjà reconnu pour le voyageur si
pressé rejeta son manteau en arrière, et parut s'affermir sur ses
talons, comme quelqu'un qui touche à un moment suprême.

Le marchepied s'abattit. Amabel, s'appuyant légèrement sur la main de
Benedict, allait descendre et pénétrer sous le porche, lorsque
l'inconnu, ayant fait un profond salut à la fiancée, toucha le bras
d'Arundell, qui se retourna vivement, tout étonné d'une semblable
interruption dans un tel moment; car, tournant le dos à l'église, il
n'avait pas vu s'avancer l'homme au manteau.

--Sidney! s'écria Benedict revenu du premier étourdissement.

--Lui-même! répondit d'un ton grave l'homme ainsi nommé.

--Et moi qui vous accusais d'indifférence. Venir ainsi des Indes pour
assister à mon mariage! C'est donc à cause de cela que vous n'avez pas
répondu à mes lettres; vous vouliez me ménager cette surprise.

--Benedict, j'avais un mot à vous dire, et c'est pour ce mot que je suis
venu.

--Vous le direz plus tard. Tantôt je vous présenterai à ma femme, et, ma
foi! vous êtes déjà tout présenté. Lady Arundell, sir Arthur Sidney.

--Non, il faut que je vous parle sur-le-champ, seul à seul, ne fût-ce
qu'une minute.

Il y avait dans le regard de Sidney quelque chose de si ferme, dans sa
voix un accent si impérieux, que Benedict, hésitant et laissant tomber
la main d'Amabel, fit quelques pas du côté de son ami.

--Madame voudra bien pardonner mon insistance, dit Sidney en s'emparant
du bras de Benedict avec un sourire d'une grâce affectée; je n'ai qu'une
phrase à dire.

Et il entraîna Benedict jusqu'à l'angle de l'église, à l'entrée de la
petite rue qui longe un des bas côtés.

Amabel s'était rassise à côté de sa tante, lady Eleanor Braybrooke, qui
grommelait entre ses dents contre cette absurde interruption.

--Je vous demande un peu si cela a le sens commun: tomber ainsi des
Indes pour intercepter un marié au seuil de l'église! Le moment est bien
choisi pour débiter des balivernes!

--Sir Arthur Sidney est un original qui ne fait rien comme les autres,
répondit Amabel; Benedict m'a souvent parlé de ses singularités.

--Est-ce qu'un homme bien né doit avoir des originaux pour amis!
répliqua lady Braybrooke du ton le plus majestueusement dédaigneux.

Amabel sourit de l'indignation superbe de sa tante.

--Ce n'est pas moi, continua la douairière, qui de rouge était devenue
cramoisie par les flots de colère qui lui montaient à la face, qui
aurais permis à sir George-Alan Braybrooke de me planter là au moment de
marcher à l'autel, fût-ce pour l'empire du monde... Mais il paraît
qu'elle est longue, la phrase qu'avait à dire ce Sidney, que Dieu
confonde!

La réflexion de lady Braybrooke, Amabel l'avait déjà faite; car elle
penchait sa tête couronnée de fleurs virginales à la portière de la
voiture, pour voir si Benedict ne revenait pas.

Rien ne paraissait encore à l'angle de l'église, le point le plus
éloigné ou le brouillard permît à la vue de s'étendre.

La position devenait singulière et ridicule. Amabel et lady Braybrooke,
aidées par sir William Bautry, descendirent de voiture et s'abritèrent
sous le porche. Sir William s'offrit pour aller avertir Benedict et
Sidney de l'inconvenance d'un pareil entretien prolongé si longtemps.

Les invités firent cercle, déjà étonnés, autour de miss Amabel Vyvyan,
et l'engagèrent à pénétrer dans la nef. Les passants commençaient à
regarder avec surprise cette belle jeune fille vêtue de blanc, cette
fiancée sans époux, debout, sous cette voûte sombre.

En pénétrant dans l'église, Amabel sentit tomber sur ses épaules, à
peine abritées par un léger voile de dentelles, un froid humide et
claustral; il lui sembla être enveloppée pour toujours par la fraîcheur
du couvent et du sépulcre. Elle eut comme le pressentiment de passer de
la lumière dans l'ombre, du bruit dans le silence, de la vie dans la
mort. Elle crut entendre se briser dans sa poitrine le ressort de sa
destinée.

William Bautry revint pâle, consterné, ne sachant quelle expression
donner à sa figure.

Il avait parcouru dans toute sa longueur la ruelle où étaient entrés
Benedict et Sidney, fait le tour de l'église, fouillé les alentours...

Benedict et Sidney avaient disparu!




V


A peu près à la même heure où Amabel mettait la dernière main à sa
toilette, dans une autre maison de Londres, une autre jeune fille se
revêtait aussi, mais lentement et comme à regret, de ses voiles blancs
de mariée.

Elle était belle, mais d'une pâleur extrême; d'imperceptibles fibrilles
violettes marbraient ses paupières et accusaient des larmes récemment
versées, dont le coin d'un mouchoir trempé dans l'eau fraîche n'avait pu
faire disparaître complètement les traces; sa bouche contractée essayait
vainement un sourire; les coins de ses lèvres, remontés avec effort,
s'arquaient bientôt douloureusement. Une respiration saccadée et
pénible soulevait son corsage; et, quand la femme de chambre s'approcha
d'elle pour poser sur son front la couronne de fleurs d'oranger, une
légère rougeur couvrit ses joues décolorées.

Miss Édith Harley avait plutôt l'air d'une victime que l'on pare pour le
sacrifice que d'une jeune vierge marchant à l'autel pour faire un libre
serment d'amour et de fidélité. Pourtant Édith n'était pas opprimée par
des parents féroces. Un père barbare, une mère acariâtre ne forçaient
pas son choix. On ne mettait pas d'autorité sa main pure et fine dans
les griffes tordues par la goutte d'un vieillard obscène et monstrueux.
Celui qu'elle allait épouser était un jeune homme, M. de Volmerange,
beau, charmant et d'excellente famille, qui réunissait toutes les
conditions faites pour plaire aux parents les plus positifs et aux
jeunes filles les plus romanesques.

Elle avait même paru accepter volontairement les soins de M. de
Volmerange, et, dans les entrevues qui avaient précédé l'arrangement de
leur mariage, souvent ses yeux se tournaient vers le jeune comte avec
une indéfinissable expression de mélancolie et d'amour. Mais, en
général, la présence de M. de Volmerange causait à Édith un malaise et
une inquiétude visibles seulement pour l'observateur, qui ne
s'accordaient pas avec certains regards pleins d'un feu étrange pour une
jeune fille d'ailleurs si modeste en apparence.

Haïssait-elle, aimait-elle M. de Volmerange? C'était un mystère
difficile à pénétrer. Si elle ne l'aimait pas, pourquoi l'épousait-elle?
Si elle l'aimait, pourquoi cette pâleur, pourquoi ces larmes, pourquoi
cet abattement?

Édith, enfant unique, adorée de son père et de sa mère, n'avait qu'un
mot à dire pour rompre cet hymen s'il lui déplaisait. Qui l'empêchait de
dire ce mot? Tout autre mari proposé par elle eût été agréé de lord
Harley et de sa femme, qui n'avaient d'autre but que le bonheur de leur
fille chérie, et qu'aucun préjugé de caste n'eût décidé à la contrarier
dans ses inclinations. Ils eussent accepté même un poète.

Quand les femmes d'Édith se furent acquittées de leur service, rendu
plus long par l'inertie et la préoccupation de la jeune fille, qui se
prêtait à peine à leurs soins, elle leur fit signe qu'elle était
fatiguée et désirait rester seule quelques instants.

Aussitôt qu'elles se furent retirées, un coup porté discrètement avec le
doigt, et qu'on aurait pu prendre pour ce petit bruit que fait derrière
les tentures, en frappant la muraille de ses antennes, pour appeler sa
femelle, cet insecte vulgairement nommé l'horloge de la mort, crépita
dans l'angle de la chambre, à un endroit occupé par une porte condamnée.

En entendant ce bruit, qui devait être un signal, Édith tressaillit
comme si elle n'eût pas été prévenue. Une vive expression d'anxiété se
peignit sur sa figure, et elle se leva brusquement du fauteuil où elle
s'était jetée.

Un second coup un peu plus fort, mais pourtant retenu, résonna au bout
de quelques minutes.

La jeune fille fit quelques pas chancelants vers la porte, et appuya ses
mains sur son coeur, dont les battements l'étouffaient.

Un troisième coup, sec, impérieux, et où le dépit semblait l'emporter
sur la crainte d'être entendu d'une autre personne qu'Édith, annonça
l'impatience du visiteur mystérieux.

La pauvre Édith déplaça un petit meuble qui masquait à moitié la fausse
porte, et tira les verrous d'une main tremblante.

Une clef manoeuvrée du dehors grinça dans la serrure, et le battant
entre-bâillé et refermé aussitôt donna passage à un homme qui n'était
pas M. de Volmerange.

Le personnage introduit d'une façon si singulière et si secrète chez une
jeune fille qui, dans quelques heures, devait être la femme d'un autre,
avait une physionomie dont il eût été difficile de trouver d'abord le
caractère. Son teint légèrement olivâtre, d'un ton mat, faisait
ressortir deux yeux singulièrement mobiles et dont l'expression était
amortie à dessein; la bouche était bien coupée; mais les lèvres, minces
et serrées, semblaient garder un secret, et la lèvre inférieure,
fréquemment mordue, indiquait des élans comprimés et des soumissions
nécessaires acceptées par la volonté, mais non par le sang. Le nez, trop
fin dans son arête, trop pointu malgré sa correction, donnait au reste
de la figure une expression d'astuce. C'était une de ces têtes
auxquelles ou ne saurait reprocher aucun défaut, que l'on est forcé
d'avouer belles, et qui pourtant produisent un effet de répulsion dont
on ne peut se rendre compte. Cette figure attirait et repoussait à la
fois par une espèce de grâce dangereuse et de charme inquiétant. Les
couleurs qui brillent gaiement sur l'aile de l'oiseau prennent, sans
perdre de leur éclat, sur la peau tachetée du reptile, une nuance
malsaine et venimeuse qui fait qu'on admire et qu'on est effrayé.
L'homme à qui miss Édith venait d'ouvrir cette porte condamnée pour tous
était joli comme une vipère et charmant comme un tigre. Lui assigner un
âge eût été difficile. Son front lisse n'offrait aucune de ces rides,
aucun de ces plis au moyen desquels les dates s'écrivent sur la face
humaine; il aurait paru sorti à peine de l'adolescence sans cette
froideur glaciale et cette absence de spontanéité, signe d'une longue
dissimulation; ce n'était pas un visage, c'était un masque.

Son vêtement était noir et brun d'une teinte neutre, et, quoique soigné
dans un parti pris d'élégance austère, n'attirait l'oeil par aucun
détail visible et ne laissait dans la mémoire aucune trace.

Il y eut un moment de silence pénible; Édith, embarrassée, semblait
attendre que l'inconnu prît la parole; mais celui-ci ne paraissait pas
disposé à lui éviter cette peine. Son attitude était respectueuse plutôt
par habitude prise que par déférence réelle, et il laissait tomber
d'aplomb sur la jeune fille un regard de maître.

--Vous persistez donc, dit Édith en faisant un effort sur elle-même, à
vouloir que je sois la femme de M. de Volmerange?

--Ce n'est pas à présent que je changerais d'avis; ce mariage est plus
que jamais nécessaire.

--Vous savez cependant qu'il est impossible.

--Si peu impossible, que, dans deux heures, il sera fait.

--Écoutez, Xavier, il en est temps encore; ne me forcez pas à commettre
un mensonge devant Dieu et les hommes; je puis me jeter aux pieds de
mes parents, leur avouer tout, obtenir mon pardon... et le vôtre: mon
crime est grand, mais leur indulgence est sans bornes.

--Ne faites pas cela, je vous démentirais.

--Si je prenais toute la faute sur moi?

--Je soutiendrais que j'ai toujours été un étranger pour vous.

--Cependant j'ai là des preuves qui pourraient vous confondre, s'écria
Édith avec indignation en courant vers un petit coffret dont elle
souleva le double fond.

--Vous croyez! répondit Xavier, dont un sourire ironique crispa les
lèvres minces.

De ses mains convulsives, Édith fouilla violemment le coffret, d'où elle
retira quelques papiers que la façon dont ils étaient pliés indiquait
avoir été des lettres.

Elle en déplia une feuille et la jeta à terre: elle était blanche. Elle
en fit autant d'une seconde et d'une troisième.

Alors, elle laissa tomber le paquet, et ses bras découragés
s'affaissèrent le long de son corps.

Toute trace d'écriture avait disparu! Les lettres étaient redevenues de
simples feuilles de papier.

--Heureusement, votre encre, miss Édith, était de meilleure composition
que la mienne. Les menus caractères tracés par votre jolie main sont
encore parfaitement visibles sur les billets que vous avez daigné
m'écrire.

--Xavier, il y a dans tout ceci une énigme que je ne puis comprendre...
Je suis jeune, je suis belle; vous me l'avez dit sur plus de tons que le
serpent n'en prit pour séduire Ève; l'unique faute de ma vie a été
commise pour vous. Seul, vous avez le droit de me trouver innocente; ma
fortune est considérable; le nom de ma famille compte parmi les plus
honorables de l'Angleterre et n'a jamais été taché que par moi. Cette
souillure inconnue, d'un mot vous la pouvez laver. Vous n'avez d'autres
ressources que celles que vous donne votre instruction, qui vous rend
digne d'un rang supérieur à celui que vous occupez. En m'épousant, vous
voyez un monde nouveau s'ouvrir devant vous; de l'ombre, vous passez à
la lumière; votre existence s'agrandit; vous pouvez déployer dans une
vaste sphère les talents que vous possédez. Ce qui était chimère devient
désir raisonnable. La politique et la diplomatie n'ont rien de trop haut
pour vous.

A mesure qu'Édith parlait, la figure pâle de Xavier se colorait, ses
yeux, qu'il ne pensait plus à voiler, jetaient des étincelles. Il
suivait en esprit la Jeune fille dans les régions qu'elle lui montrait
comme pour le tenter et obtenir de l'ambition ce qu'elle n'avait pu
obtenir de l'amour; un moment même, il saisit la main d'Édith et la
serra avec force; mais ce mouvement d'enthousiasme n'eut pas de durée;
l'éclair de ses yeux s'éteignit, il ramena sur ses traits ce voile morne
qui dérobait les mouvements de son âme, et il reprit d'un ton glacé:

--Vous épouserez, tout à l'heure, M. de Volmerange.

--Votre inconcevable refus ne peut avoir qu'une cause: alors, mon
malheur n'a plus de remède; peut-être avez-vous déjà une femme en
France?

--Non..., répondit Xavier d'un ton singulier, ni en France ni ailleurs.
Je suis célibataire.

Édith, qui jusque-là avait supplié, se releva, et, de l'air le plus
digne et le plus majestueux, dit au jeune homme:

--Ce n'est pas par passion pour vous que j'ai mis tant d'insistance dans
mes prières: j'ai été fascinée, mais non séduite; vous avez produit sur
moi l'effet d'un philtre ou d'un poison, et je ne suis pas plus coupable
que si un breuvage m'eût rendue folle. Je ne vous ai jamais aimé, Dieu
merci! j'en suis fière, et ce m'est une consolation dans mon malheur.
Mes yeux, aveuglés un moment, se sont bien vite dessillés. Quand
j'entendis la vraie éloquence du coeur, quand je vis briller la flamme
céleste dans un regard sincère, je compris aussitôt que j'avais été la
proie et le jouet d'un démon, et j'aimai M. de Volmerange autant que je
vous hais; je l'estimai autant que je vous méprise; oui, je l'aime
éperdûment, de toutes les puissances de mon corps et de mon âme, ajouta
miss Édith Harley avec une insistance cruelle en voyant verdir le visage
blême de Xavier, et je voulais lui épargner cette honte d'épouser une
fille souillée par vous. Mais je lui dirai tout, il me pardonnera et me
vengera. Maintenant, monsieur, sortez, ou je sonne et je vous fais jeter
par la fenêtre! s'écria-t-elle d'un ton où éclatait la révolte de son
sang aristocratique.

En disant chaque mot, elle avançait un pas, et Xavier, comme foudroyé
par les effluves d'indignation qui sortaient des yeux d'Édith, reculait
en chancelant vers la porte, qu'elle referma violemment sur lui. Le
dernier regard du misérable fut celui d'un serpent qui sent entrer dans
son dos la griffe d'un lion.

Elle repoussa les verrous et remit le meuble en place, et le dernier pas
de Xavier résonnait encore sur l'escalier que lord et lady Harley
entrèrent dans la chambre.

La colère avait ramené les couleurs de la vie sur les joues d'Édith, et
le feu de l'indignation, caché toute trace de pleurs dans ses yeux
brûlants; le calme des résolutions suprêmes rassérénait son front.

Aussi, lady Harley, en attirant sa fille sur son coeur, lui dit-elle
d'une voix caressante:

--Édith, mon enfant, je suis charmée de te voir sortie de l'abattement
où tu étais plongée. Je craignais que ce mariage ne te déplût et qu'une
vaine crainte de revenir sur ta résolution au dernier moment ne
t'engageât seule à l'accomplir. Je n'aurais pas voulu qu'une
considération mondaine compromît le bonheur de ta vie. Lord Harley, bien
qu'il trouve dans M. de Volmerange toutes les qualités qu'on peut
souhaiter d'un gendre, était venu avec moi dans l'idée de t'engager à ne
pas former une union qui te trouble et t'agite à ce point. Au moment de
serrer avec ton respectable père le lien qui nous rassemble, je
n'éprouvai rien de pareil: une confiance inaltérable, une sérénité
céleste, une joie calme et pénétrante emplissaient mon âme. Tel doit
être le sentiment qui anime une jeune fille quand elle va s'unir à celui
qu'elle accompagnera jusqu'au tombeau et qu'elle retrouvera dans
l'éternité.

--Ma mère, répondit Édith en embrassant lady Harley, et vous, très cher
et très honoré père, je vous remercie avec une gratitude profonde de ce
que vous venez de dire, et je ne puis exprimer à quel point ces marques
d'intérêt me touchent, mais vos inquiétudes ne sont point fondées.
Rassurez-vous. Votre choix est le mien. Je trouve, comme vous, M. de
Volmerange parfaitement né, plein de sentiments nobles et généreux,
d'une élégance accomplie et d'une grâce parfaite. Je crois fermement
que, si un homme peut sur terre rendre une femme heureuse, c'est lui...

Ici, Édith ne put tout à fait comprimer un soupir en désaccord avec le
sens des paroles qu'elle proférait, et qui indiquait plutôt un regret
qu'une espérance.

--J'aime M. de Volmerange..., continua Édith; je puis le dire devant
vous, chers parents, et, au moment de marcher à l'autel, les larmes que
j'ai pu verser, les tristesses auxquelles je me suis laissée aller
n'étaient que des mélancolies de petite fille nerveuse, où il n'y avait
de véritable que le chagrin de vous quitter.

--Tant mieux s'il en est ainsi, chère Édith; j'avais craint qu'une
aversion secrète ne se cachât sous cette déférence à nos volontés.

--Donnez-moi un baiser, mon père, dit la jeune fille en présentant son
front aux lèvres du lord Harley, qui l'attira sur sa poitrine.

Puis elle saisit la main de se mère et se pencha dessus avec effusion.
Quelques sanglots étouffés firent tressaillir son corps; mais,
lorsqu'elle se releva, sa figure avait repris son expression de calme.

On annonça M. de Volmerange.

C'était un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, dont la
physionomie charmante saisissait d'abord par un charme étrange. Il était
né à Chandernagor, d'un père français et d'une mère indienne, et
mélangeait en lui les qualités des deux races. Ses yeux, du bleu le plus
pur, étaient entourés de cils très longs et très noirs, et surmontés de
sourcils d'ébène nettement dessinés sur un front d'une pâleur mate. Ce
contraste donnait à sa tête une grâce singulière. Le regard bleu nageant
entre deux sombres franges avait une teinte triste et douce que la
fermeté des tons voisins empêchait de devenir féminine. Lorsqu'une
émotion vive agitait M. de Volmerange, ses prunelles, ravivées par les
teintes chaudes des paupières, semblaient s'illuminer et passaient du
saphir à la turquoise. Ce désaccord du ton, tout agréable qu'il fût et
qu'un peintre coloriste eût étudié avec amour, était cause que cette
belle figure avait quelque chose de fatal, de mystérieux, de surnaturel
pour ainsi dire. Certains anges rêveurs et sinistres d'Albert Durer ont
ce regard immense comme le ciel, profond comme la mer, ou toutes les
mélancolies semblent s'être fondues dans une goutte d'eau d'azur. Bien
que la paix de l'âme, la franchise et la bonté respirassent sur cette
figure, aucun artiste ayant à peindre le bonheur ne l'aurait prise pour
modèle.

M. de Volmerange était grand, et, quoique svelte, annonçait une force
plus qu'ordinaire. Malgré l'élégance patricienne de sa taille, la
largeur de sa poitrine et les muscles de ses bras, visibles même sous le
drap de ses manches, démontraient une vigueur d'athlète.

Cette nature robuste, assouplie par l'élégance et la parfaite tenue du
gentilhomme, avait une grâce extrême, la grâce de la force.

On partit pour l'église...

Cette église se trouvait être celle de Sainte-Margareth, dans
Palace-Yard, et sous le porche de laquelle miss Amabel Vyvyan, pâle
comme une statue d'albâtre sur un tombeau, attendait son fiancé.

Les voiles d'Édith frôlèrent en passant l'épaule d'Amabel.

Quant à Volmerange, tout entier à son bonheur, il ne jeta pas même un
regard sur cette jeune fille inquiète arrêtée au seuil du temple et
cherchant à percer le brouillard de sa vue.

Et cependant deux destinées venaient de passer l'une à côté de l'autre.

Amabel ne fit pas la moindre attention à cet incident. Tout entière à la
pensée de Benedict, aux angoisses de l'anxiété, à l'embarras de cette
situation gênante, elle ne remarqua ni Édith ni Volmerange; aucun
tressaillement ne les avertit.

Ceux-ci entrèrent dans la noire église, et la cérémonie s'acheva au son
des rafales qui faisaient battre les portes et gémissaient dans les nefs
encombrées d'ombres; le brouillard se résolvait en pluie, et de larges
gouttes chassées par le vent cinglaient les vitres jaunes des grandes
vitrines protestantes.

Une lueur blafarde, éteinte à chaque instant par les tourbillons de la
tempête éclairait de reflets sinistres les fiancés, le prêtre et les
assistants. Le surplis prenait des aspects de suaire et le ministre des
lividités de spectre ou de nécroman faisant une conjuration. Les gestes
sacrés ressemblaient à des signes cabalistiques; les époux inclinés
paraissaient plutôt prier sur des tombes que se pencher, heureux et
ravis, sous la bénédiction nuptiale.

Près de la porte au loin, on entrevoyait une ombre blanche entourée
d'habits noirs et qu'on eût dit fixée au seuil de l'église par une
puissance infernale, âme malheureuse qu'un ange repousse du paradis.

Un sentiment de tristesse invincible s'était emparé de l'assistance:
une vague idée de malheur secouait ses ailes de chauve-souris sur tous
les fronts; un froid glacial, pénétrant qui figeait la moelle dans les
os, froid de cave, de sépulcre ou de prison, transissait les invités et
ajoutait à l'impression pénible. Les moins superstitieux, malgré leur
incrédulité, ne purent s'empêcher de dire en eux-mêmes: «Voilà un
mariage qui ne s'annonce guère bien; s'il est heureux, il faut avouer
que le bonheur a de tristes auspices.»

Le seul qui fût insensible à toute impression extérieure, c'était
Volmerange; il adorait Édith, et le jour où il recevait sa main eût-il
été plein de foudres et d'éclairs, de nuages et de trombes, lui eût paru
le plus pur et le plus serein. Qu'importent les nuages du ciel et les
brouillards de la terre, quand on a le soleil dans le coeur et l'azur
dans l'âme!

Quand le couple sortit de l'église, un homme d'un costume délabré et
d'une mine humble, qu'on pouvait prendre pour un pauvre honteux ou un
solliciteur spéculant sur le contentement qui porte un heureux à en
faire d'autres, tendit à M. de Volmerange une enveloppe cachetée qui
paraissait contenir quelques papiers, une supplique probablement et des
certificats à l'appui.

Volmerange prit le pli d'une main distraite et le mit dans sa poche
sans regarder l'individu qui le lui tendait.

Édith, à l'aspect de cet homme, tressaillit, mais ne fit aucune
observation.

Il était écrit là-haut que l'église de Sainte-Margareth ne verrait, ce
jour-là, s'accomplir heureusement aucun mariage.

Benedict Arundell avait disparu.

Et, vers le milieu de la nuit, dans la chambre nuptiale de Volmerange et
d'Édith, un gémissement profond et douloureux avait retenti à travers le
silence de la maison. Quelques domestiques l'avaient entendu; mais nul
n'avait osé pénétrer sans appel dans les mystères du thalamus. Était-ce
le cri de la pudeur effrayée, la dernière résistance de la vierge à
l'époux?

C'est ce que nul ne put résoudre.

Seulement, le matin, comme aucun bruit ne se faisait entendre dans la
chambre, qu'aucun coup de sonnette ne retentissait et qu'il était déjà
plus de midi, on se hasarda à ouvrir la porte.

La chambre était vide!




VI


Lady Eleanor Braybrooke, exaspérée de rage, avait pris un teint
d'apoplectique à remplir d'espérance ses héritiers et collatéraux, s'ils
avaient pu l'apercevoir dans ce moment-là. Elle piétinait sous ses jupes
et formait le plus parfait contraste avec la pâleur et l'immobilité
d'Amabel: c'était comme un charbon ardent à côté d'un flocon de neige,
et l'on pouvait s'étonner que le voisinage de ce teint allumé ne fît pas
fondre cette blanche figure.

--C'est inconcevable, dit William Bautry; je ne puis pas même former une
conjecture absurde sur cette disparition.

--Je trouve une raison, moi, répondit la colérique lady Braybrooke:
Benedict Arundell est le dernier des misérables; mais nous ne pouvons
rester toujours ici plantées comme des statues. Retournons chez vous, ma
nièce.

Et elle prit par le bras Amabel, qu'elle traîna jusqu'à sa voiture.

Quand elle se trouva seule avec sa tante, Amabel, jusque-là abîmée dans
une stupeur muette, fut saisie d'une crise nerveuse; ses jolis traits se
contractèrent, des sanglots violents soulevèrent sa poitrine, et, si
d'abondantes larmes n'eussent enfin jailli de ses yeux, sa douleur l'eût
étouffée.

--La perte de cinquante mille Arundell ne vaut pas une de ces perles qui
tombent de vos beaux yeux, chère petite! disait Eleanor en tâchant de
calmer miss Vyvyan.--Je vous avais bien dit, ma nièce, qu'un galant
homme ne quittait pas sa fiancée à la porte d'une église pour parler à
un ami. Ce n'est pas sir Alan Braybrooke qui eût jamais commis une
impropriété pareille. Quel peut être ce Sidney? Le frère de quelque
créature que ce gueux d'Arundell avait séduite et qui attendait dans
quelque taverne voisine, son poupon sur les bras.

--Ma tante, Sidney n'avait pas de soeur; sir Benedict me l'a dit
plusieurs fois, répondit Amabel à lady Braybrooke; votre supposition
tombe d'elle-même. D'ailleurs, sir Benedict Arundell est incapable...

--Bah! bah! vous autres jeunes filles, vous avez toujours des excuses
pour ces beaux jeunes gens à favoris frisés qui regardent la lune en
vous parlant le soir. Votre Benedict était poétique et poète. J'ai
toujours détesté ces caractères-là. Avec eux, l'on ne sait jamais sur
quel pied danser; ils vous ont des manières de voir incompréhensibles,
et une sorte de logique inverse qui leur fait prendre la résolution à
laquelle personne ne peut s'attendre; ils se font des bonheurs absurdes
et se créent des malheurs chimériques. Ce qu'il faut dans le mariage,
c'est un esprit positif... Sir Alan Braybrooke...

--Mais, ma tante, s'il était tombé victime de quelque guet-apens, si on
lui avait tendu quelque piège...

--Allons donc! un guet-apens à Londres, en plein jour, à vingt-cinq pas
d'une file de voitures, devant tout un monde de laquais et de policemen!

--Si Benedict n'est pas revenu, c'est qu'il est mort, répondit Amabel en
étouffant un soupir dans son mouchoir, que vint baigner un flot de
larmes.

Pendant quelques minutes, le corps de la jeune fille fut agité de
soubresauts convulsifs.

--Voyons, voyons, dit Eleanor inquiète du désespoir d'Amabel: de ce
qu'un fiancé se fait attendre pour une raison plus ou moins mystérieuse,
il ne s'ensuit pas de là qu'il n'est plus de ce monde.

--Oh! j'en suis sûre, je ne le reverrai plus. Mes pressentiments me le
disent: il est à jamais perdu pour moi.

--Chimères! billevesées! est-ce qu'il y a des pressentiments? Je n'en ai
pas, moi. Cela est bon en Écosse, au pays de la seconde vue; mais, à
Londres, dans le West-End, on ne prévoit pas l'avenir.

--Cette église avait un air si funèbre! Un frisson mortel m'a saisie en
dépassant le seuil.

--Pur effet des siècles et du charbon de terre, simple fantasmagorie
gothique. Si vous vous étiez choisi l'église neuve d'Hanover square,
imitée du Parthénon et peinte en blanc, où tout le monde élégant se
marie, vous n'auriez pas éprouvé cet effet prophétique, et votre avenir
eût cependant été le même.

--Ah! ma tante, que vous avez une raison cruelle! Je le sens, une main
violente vient de raturer, sur le livre du destin, la page où était
écrite sa vie future et la mienne.

--Mais, au lieu d'aller chercher des explications surnaturelles,
dussé-je affliger votre coeur, on pourrait trouver des motifs plus
plausibles; un autre amour...

--Y pensez-vous, ma tante! Oh! dans ce cas, je préférerais qu'il fût
mort! Sir Benedict Arundell est incapable de mensonge et de trahison, sa
bouche dit ce que son coeur pense, et son coeur est d'accord avec
ses yeux. D'ailleurs, est-ce possible de tromper? et pourquoi l'eut-il
fait? N'a-t-il pas un grand nom? n'est-il pas aussi riche que moi, aussi
jeune?

--Aussi beau, dites-le; à vous deux, vous formiez un couple charmant,
ajouta en soupirant lady Eleanor Braybrooke, qui ne pouvait s'empêcher
de reconnaître la justesse des raisonnements d'Amabel, et dont la colère
commençait à faire place à une inquiétude véritable.

Elle comprit que ce qu'elle avait pris pour une impropriété pourrait
bien être un malheur, et, du violet, son teint retomba à la pourpre,
puis au cramoisi, et enfin au rouge, ce qui était pour elle une pâleur
relative.

Au bout de quelques minutes, la voiture s'arrêta et miss Amabel Vyvyan
remonta seule, morne et désespérée, cet escalier qu'une heure auparavant
elle avait descendu la joie au coeur, le sourire sur les lèvres, et le
bout de ses gants blancs dans la main du bien-aimé.

La surprise de ses femmes fut extrême de la voir rentrer ainsi; mais
les exclamations de lady Braybrooke les eurent bientôt mises au fait,
et, bien qu'avec l'extrême réserve de la domesticité anglaise elles ne
se permissent aucune question ni aucun commentaire sur le malheur qui
venait d'arriver à leur jeune maîtresse, à l'altération de leurs traits,
à la manière pleine de précautions dont elles marchaient dans la
chambre, de peur d'importuner une si grande et si légitime douleur, on
pouvait voir la part qu'elles y prenaient dans l'infériorité de leur
sphère.

Miss Amabel s'était jetée anéantie sur un divan, en face de la glace
devant laquelle tout à l'heure elle avait mis la dernière main à sa
toilette nuptiale. Si les miroirs, malgré leur fidélité inconstante,
avaient le moindre sentiment des objets qu'ils reflètent sans en garder
aucun, celui-ci eût été étonné et touché de réfléchir si pâle, si
défaite et si désespérée la tête qui se dessinait, quelques instants
auparavant, dans les profondeurs d'acier bruni, si blanche, si fraîche,
si rayonnante de bonheur et d'espérance.

Hélas! les jolies roses-thé avaient perdu leurs nuances charmantes, et
c'est à peine si les lèvres gardaient un reflet vermeil presque effacé.
La beauté vivante était devenue une beauté morte, et la statue animée de
la joie, l'ange de la mélancolie pleurant sur un tombeau.

Le bouquet nuptial et les parures de fiancée que le vague regard
d'Amabel saisit au fond de la glace, dans leur blanche fraîcheur et leur
virginal éclat, lui parurent une odieuse ironie, une dérision cruelle.

--Déshabillez-moi, dit-elle à ses femmes. A quoi bon ces parures
mensongères? Je ne suis pas une fiancée, mais une veuve: donnez-moi une
robe noire.

--Bon! s'écria lady Eleanor, voilà encore une idée romanesque. Se mettre
en robe noire, c'est exorbitant: une robe de couleur brune eût suffi,
car, après tout, vous n'êtes pas mariée. Vous vous compromettez, miss
Amabel; cela pourra vous nuire plus tard. Benedict n'est pas le seul
époux qu'il y ait au monde.

--Si, ma tante; pour moi, c'est le seul.

--Propos de jeune fille amoureuse. Aucune perte n'est irréparable; tout
se remplace, et un homme en vaut un autre; croyez-en ma vieille
expérience, dit en se rengorgeant lady Eleanor, qui, grâce à ce qu'en
pareille matière le mot _expérience_ avait de flatteur, risqua
l'épithète _vieille_ pour donner plus de rondeur à la période et
d'autorité à la maxime.

De son côté, le pauvre William Bautry, ne sachant se rendre compte d'un
événement si bizarre, parcourait la rue pour la vingtième fois avec
cette obstination stupide que donne l'incompréhensible. Il croyait
trouver sir Benedict, à force d'allées et de venues; il entra à
plusieurs reprises dans les rares boutiques de la ruelle, et se fit
répéter à satiété par les honnêtes habitants de denrées des Indes
orientales et occidentales, par les hospitaliers propriétaires des
oyster-houses et des dépôts de spirit-wines, brandy et autres boissons
qui avoisinent ordinairement les poissonneries, qu'on n'avait vu passer
personne de semblable aux deux gentlemen dont il donnait la description.

Les policemen, interrogés, dirent n'avoir vu aucun promeneur, aucun
groupe à l'heure où sir Arundell avait disparu; que, d'ailleurs, le
brouillard qui régnait en ce moment empêchait de voir à plus de quatre
pas; mais que cependant, ils n'avaient pas entendu le moindre bruit, ni
cri, ni trépignement, ni le moindre symptôme de lutte, et que le
gentilhomme à la recherche duquel on était, s'était à coup sûr en allé
de son plein gré.

Où le chercher, dans une ville immense comme Londres, sans le moindre
indice qui pût guider les investigations qui eussent dû, d'ailleurs,
s'arrêter au seuil inviolable du foyer anglais, au cas où l'on eût
soupçonné la retraite qui le cachait? C'était de la folie. Sir William
Bautry alla cependant à la police, qui promit de s'occuper de la chose,
et répandit à travers la ville une cinquantaine de limiers, qui se
promenèrent par toute sorte de rues improbables, et revinrent le soir,
les semelles diminuées d'une sensible épaisseur, et crottés jusqu'au
collet, mais sans avoir trouvé rien qui eût le moindre rapport avec
Benedict ou Sidney.

Tout en se dirigeant à pied vers la maison de miss Amabel Vyvyan, car
l'agitation où il était lui faisait préférer la marche à la voiture, sir
William, dans un monologue que le flegme ordinaire des Anglais ne
l'empêchait pas d'entremêler de gestes qui eussent paru bizarres si, à
Londres, quelqu'un en regardait un autre, se posait une foule de
questions insolubles à l'endroit de l'événement arrivé le matin.

--Que diable! se disait sir William, nous avons beau mériter un peu la
réputation d'excentriques qu'on nous fait sur le continent, l'action de
mon ami Benedict dépasse toutes les bornes de l'originalité. Planter là,
sur le seuil d'une église, la plus belle fille des trois royaumes, c'est
une action sauvage et détestable. Benedict était assurément amoureux fou
de miss Amabel; ce n'était pas un caprice: depuis un an, il la voyait
presque tous les jours; il ne s'était donc pas enthousiasmé à la
légère. Miss Amabel a l'âme aussi charmante que le corps; elle est belle
au dedans comme au dehors. Qui peut avoir désenchanté si subiment
Benedict? A-t-il, au moment suprême, découvert quelque vice caché,
quelque cas rédhibitoire, pour parler la langue des maquignons?

«Cependant, en allant à l'église dans la voiture avec moi, il paraissait
radieux de bonheur, caressant des rêves d'avenir et ne méditant pas le
moindre projet de fugue. Il avait l'air de présenter sa tête de très
bonne grâce au joug de l'hymen, et personne n'aurait pu prévoir qu'il
allait secouer brusquement les oreilles et s'enfuir en hennissant comme
un poulain farouche. Il faut donc qu'au moment de la quitter, la vie de
garçon se soit peinte à ses yeux sous de bien séduisantes couleurs, ou
ce Sidney lui a fait sur le compte de miss Amabel une de ces révélations
terribles qui marquent comme un fer ronge et coupent comme une hache.
Mais qu'y a-t-il à dire sur cette vie pure, transparente, passée dans
une maison de cristal, et dont chaque heure en quelque sorte peut se
justifier, où la médisance et la calomnie ne trouveraient pas l'ombre
d'un prétexte? Quelle froide extravagance lui aura proposée ce Sidney?
un voyage au pôle arctique, une chasse au tigre ou à la panthère noire
dans ses possessions de Java? Ce serait de la folie, et Benedict n'est
pas fou; et, à moins que Sidney ne l'ait escamoté et mis dans sa poche
je n'y conçois rien.

En ce moment, une idée lumineuse traversa la cervelle de sir William
Bautry.

--Si j'allais voir à l'hôtel que possède Sidney dans Pall-Mall, et qu'il
occupait avant de partir pour l'Inde?

Les fenêtres de l'hôtel étaient fermées, et tout indiquait qu'il n'avait
pas été habité depuis longtemps.

William fit voltiger le marteau, et un domestique vint ouvrir après lui
avoir fait subir une attente assez longue.

Ce domestique, venu des parties les plus reculées de l'hôtel, témoigna,
à l'aspect de William Bautry, une surprise qui témoignait combien
l'apparition d'un visiteur était rare en ce logis désert.

--Sir Arthur Sidney est-il chez lui maintenant? demanda à tout hasard
William Bautry.

--Oui, milord, probablement.

--En ce cas, faites-moi parvenir à lui; voici ma carte, dit William en
gagnant du terrain.

--Oh pas ici, mais à Calcutta, rue de l'Éléphant-Bleu, 25; c'était
l'heure où il avait l'habitude de rentrer. Sir Arthur Sidney habite
l'Inde depuis deux ans.

--Et il n'est pas revenu?

--Pas que je sache, répondit le domestique poussant toujours William du
côté de la porte.

--Je viens cependant de le voir dans une rue près de l'église
Sainte-Margareth.

--Milord aura été abusé par une ressemblance; car sir Arthur, s'il était
à Londres, nous aurait prévenus de son arrivée, et serait très
vraisemblablement descendu à son hôtel, répondit le domestique d'un ton
de politesse ironique et en fermant au nez de William Bautry, qu'il
prenait évidemment pour un aigrefin, le battant de la porte dont il
n'avait pas abandonné le bouton pendant la durée de ce colloque.

Reprenant son chemin, sir William se dit en lui-même:

--Ou Sidney n'est réellement pas à Londres, ou ce drôle à reçu sa leçon.
J'ai pourtant bien reconnu Arthur, et Benedict lui a parlé en le
nommant. Si Benedict avait des dettes, je croirais qu'un recors s'est
grimé à la ressemblance de sir Arthur afin de l'entraîner à la prison
pour dettes. Après cela, je vais peut-être le trouver chez miss Amabel,
expliquant son incartade de la manière la plus naturelle du monde.

Sir Benedict Arundell n'était pas chez sa fiancée, à qui lady
Braybrooke, voyant son morne désespoir, tâchait de prouver que rien
n'était plus naturel que de disparaître au moment du mariage, et que sir
Alan Braybrooke, le plus galant des hommes, eût au besoin hasardé cette
facétie de bon goût.

Si Benedict ne reparaissait pas lui-même, il eût pu écrire; mais nulle
lettre, nul billet, rien qui expliquât cette conduite étrange!

Les recherches de la police avaient été infructueuses: le sort de
Benedict Arundell restait enveloppé des ténèbres les plus mystérieuses.
Croire à un assassinat, cela était difficile, puisque Sidney, élevé au
collège de Harrow avec Benedict, était son ami de coeur et n'avait
aucun motif d'inimitié contre lui. A un enlèvement, à une séquestration;
dans quel but, pour quel motif? Une jalousie d'amant rebuté? Mais Sidney
n'avait jamais vu miss Amabel et aucune rivalité ne pouvait exister
entre lui et Benedict.

Le soir venu, la pauvre fiancée rentra dans cette chambre virginale
dont, le matin, elle croyait avoir franchi le seuil pour la dernière
fois. Ses femmes la déshabillèrent et la placèrent comme un corps inerte
dans ce joli nid blanc où avaient voltigé tant de rêves heureux,
secouant leurs ailes roses sur le front d'ivoire de la jeune fille.

Elle resta là dans la position où on l'avait mise, sa tête noyée dans
ses cheveux, ruisselants comme les flots de l'urne d'un fleuve, sa joue
pâle appuyée sur son bras. On eut pu la croire morte, si de temps à
autre une larme n'eût roulé sur sa chair, comme une perle sur du marbre.

--Adieu, mon enfant, dit Eleanor Braybrooke voyant que sa nièce gardait
un mutisme obstiné; bon espoir.

Un imperceptible mouvement de dénégation fit frissonner les épaules
d'Amabel, dont la conviction était irrévocablement formée, et qui
jugeait que Benedict, n'étant pas revenu sur-le-champ, ne reviendrait
jamais.

Amabel n'avait pas cru un seul instant à une perfidie de la part de
Benedict; elle se sentait aimée de lui absent ou présent, dans cette vie
ou dans l'autre; elle possédait la foi inébranlable du premier amour.

Elle pleura ainsi toute la nuit, silencieusement, jusqu'à ce que le
sommeil pénible du matin vînt peser sur ses paupières meurtries; mais
ses rêves étaient aussi tristes que ses pensées, car à plusieurs
reprises des larmes s'échappèrent de ses yeux fermés.

C'est ainsi que se passa la première nuit de noces de la jeune fille qui
avait dû être lady Arundell.

Lord Harley et sa femme, accablés de douleur, se livraient, de leur
côté, aux mêmes recherches pour retrouver leur fille et leur gendre
perdus.

Le lit paraissait à peine foulé. Les bougies des flambeaux s'étaient
consumées paisiblement jusqu'aux bobèches.

Sur le guéridon, un papier froissé et brûlé à la flamme d'une des
bougies avait conservé sa forme, représentée par des cendres noires.

A terre gisait une enveloppe de lettre à l'adresse du comte de
Volmerange, sans timbre de poste, et dont la suscription était une
écriture évidemment contrefaite.

Lord Harley contemplait avidement cette ombre de lettre que le moindre
souffle faisait palpiter, et qui contenait peut-être, irritant mystère,
le secret de la fuite d'Édith et de Volmerange.

Il cherchait vainement à suivre, sur la mince pellicule carbonisée, les
quelques traces de lettres que le feu n'avait pas fait disparaître; mais
autant eût valu essayer de déchiffrer les hiéroglyphes, et des
hiéroglyphes frustes encore.

Le papier brûlé ne donna aucun renseignement, et pourtant il avait dû
jouer un rôle important et décisif dans cette nuit fatale; le soin même
qu'on avait mis à le détruire témoignait de sa valeur.

Une grande porte vitrée donnant sur le jardin avait été ouverte, et le
sol des allées, inspecté avec soin, montra quelques empreintes à peine
appuyées par un pied de femme petit et cambré; car l'orteil et le talon
se dessinaient seuls sur le sable humide. D'autres, plus grandes, plus
enfoncées, s'y mêlaient tumultueusement. Elles aboutissaient à une
terrasse qui terminait, en saut-de-loup, le jardin, du côté de la rue.

Édith et Volmerange avaient dû sortir par là. Du balcon au sol, la
distance était de six à sept pieds. Comment l'avaient-ils franchie, et
quelle supposition pouvait-on faire sur cette fuite inconcevable? Deux
jeunes mariés quitter la chambre nuptiale la première nuit de leurs
noces, comme des coupables, sans laisser un mot d'explication; plonger
une mère et un père dans le plus mortel désespoir; n'était-ce pas
affreux!

Lady Harley se rappelait l'air triste et préoccupé d'Édith, les jours
qui avaient précédé son mariage, et supposait quelque passion
contrariée; mais Édith n'avait-elle pas affirmé que son coeur était
libre, et Volmerange l'époux de son choix.

L'explication d'un enlèvement, d'un crime tombait d'elle-même. Aucune
empreinte de pas ne se dirigeait de la terrasse à la porte vitrée,
chemin qu'eussent dû prendre les malfaiteurs.

Le sol, détrempé par la tempête de la nuit, eût gardé leurs traces aussi
fidèlement que celles d'Édith et de Volmerange.

Un petit lambeau de mousseline, accroché au passage par une des griffes
de ces artichauts de fer qui hérissent le chaperon des murs qu'on veut
protéger, indiquait l'endroit par où la jeune femme s'était élancée dans
la rue.

Malheureusement, le pavé, souillé de boue et couvert de flaques de
pluie, n'avait gardé aucun vestige des fugitifs.

La tempête de la nuit avait rendu les rues désertes de bonne heure, et
personne n'avait rien vu.

--Peut-être, dit lord Harley, sont-ils allés à leur terre de Twickenham;
cependant Volmerange avait dit qu'il ne concevait rien à cette mode
d'enfouir son bonheur dans la caisse d'une chaise de poste et de faire
des postillons les confidents du plus pur amour. Envoyons un message à
Twickenham.

Le comte de Volmerange et sa femme n'avaient pas paru à leur château, et
l'intendant n'avait reçu aucun ordre à cet égard.

Cette réponse plongea lord et lady Harley dans la plus profonde douleur;
pendant le voyage du messager, ils s'étaient fait de si beaux
raisonnements pour prouver que leur fille était allée à Twickenham! Ils
s'étaient attachés à cette frêle broussaille d'espérance avec des ongles
si désespérés, que, lorsqu'elle leur vint aux mains, comme une touffe de
fenouil, ils roulèrent dans un abîme de malheur et crurent perdre leur
fille une seconde fois.

Les recherches les plus actives n'eurent aucun résultat, et la
disparition des deux époux resta enveloppée des plus profondes ténèbres.

La noire église Sainte-Margareth avait bien réalisé les tristes
pressentiments inspirés par son aspect glacial et funèbre, et justifié
le goût de lady Braybrooke pour le temple neuf d'Hanover square, en fait
de cérémonies de mariage. Cette fois-là, ce n'était pas à tort que la
bonne dame prétendait que les églises gothiques n'étaient bonnes qu'à se
faire enterrer.




VII


--Eh bien, Sidney, qu'aviez-vous de si important à me confier, dit
Benedict Arundell à son ami, en faisant quelques pas dans la ruelle
étroite que l'ombre de l'église et le brouillard rendaient noire comme
un corridor de l'enfer.

--Ce ne sera pas long, répondit Sidney en prenant Benedict par le bras
et l'amenant à peu près en face de la maison décrite dans un des
chapitres précédents, comme s'il ne se fût pas trouvé assez éloigné du
gros de la noce pour dire son secret.

En ce moment, une charrette attelée de quatre de ces chevaux énormes que
l'on ne voit qu'à Londres, et à qui leurs teintes grises et leurs
formes colossales donnaient des airs de jeunes éléphants, s'engagea dans
la rue qu'elle remplissait presque d'un bout à l'autre. Le conducteur,
qui se tenait à la tête de ses chevaux, n'était autre que l'ingénieux
Cuddy, ci-dessus mentionné.

Cette voiture, ainsi engagée, formait une barricade mouvante qui barrait
exactement la rue. Elle n'eût pas permis à Benedict de rétrograder, et
eût empêché les gens de venir à son secours.

Vu sa charge énorme, la voiture marchait très lentement et n'avait pas
encore dépassé la troisième ou quatrième maison de la rue.

Saunders rasait le mur du côté de Benedict, et son bras, pendant le long
de sa cuisse, ballottait ce masque auquel Noll avait fait des allusions
anacréontiques en le supposant destiné au joli visage de Nancy.

Quant à Noll, qui avait des prétentions à être un homme du monde,
prétentions que justifiaient à ses yeux une épingle en argent constellée
de fausses turquoises et fichée dans un lambeau de satin noir,
représentant la harpe de la verte Érin, et surtout une paire de gants
d'une couleur indescriptible, qui avaient pu être blancs aux temps
fabuleux, mais dont les doigts décousus laissaient passer des phalanges
rougies et des ongles bleus, il se dandinait gracieusement en mâchant
un bout de cigare éteint, et caressait l'os de sa jambe de héron du bout
d'une petite baguette à battre les habits simulant une cravache.

Bob, fidèle à son caractère, épelait sur la devanture d'une taverne
borgne l'emphatique et trompeuse nomenclature des vins de France et des
liqueurs étrangères: cette littérature lui paraissait supérieure à
toutes les poésies de la terre. Shakespeare et Milton n'étaient à ses
yeux que de bien médiocres grimauds, à côté du peintre en lettres qui
avait écrit cette triomphante liste, plus lyrique cent fois que les odes
de Pindare, un Grec que Bob eût assurément méprisé pour la strophe qui
commence ainsi:

    L'eau, à la vérité, est très bonne.

Quand Sidney, suivi de Benedict, passa près de Saunders, il lui fit un
imperceptible signe du coin de l'oeil.

Celui-ci comprit et se rapprocha de Benedict; Noll laissa tomber sa
baguette à terre et s'inclina, faisant semblant de la ramasser.--Bob,
qui en était au cognac, au rack, au rhum et au tafia, s'arracha à son
enivrante lecture.--Cuddy quitta la tête de ses chevaux, qui
s'arrêtèrent pacifiquement, et fit quelques pas vers le groupe...

Au même instant, Benedict reçut au visage une espèce de contusion molle
et sentit s'étaler sur sa face un masque épais, tiède et lourd, qui lui
enleva à la fois la vue, la respiration et la parole.

Un bras nerveux s'appuya sur ses reins comme une barre de fer; des mains
larges et osseuses, aux doigts fourmillants comme des pinces de crabe,
s'attachèrent à ses jambes et leur firent quitter le sol.

Cela fut fait avec la promptitude de l'éclair, et Benedict, dont les
bras étaient maintenus par des tenailles de chair pour l'empêcher de se
débarrasser de son masque, se sentit entraîner vers un but inconnu par
une force mystérieuse, comme dans ces horribles rêves où Smarra vous
emporte sur sa croupe monstrueuse.

La porte de la maison déserte s'ouvrit comme par enchantement, et la
troupe s'engagea dans le couloir sombre, suivie de sir Arthur Sidney.

Quand on se fut assez enfoncé dans l'étroit boyau pour que le jour
venant de la rue fût complètement éteint, Saunders fit cette judicieuse
réflexion qu'il n'était pas nécessaire d'étouffer ce gentleman, et
arracha avec beaucoup de dextérité le masque de poix qui couvrait la
figure de Benedict.

Celui-ci commençait à perdre connaissance, et les soubresauts furieux
qu'il faisait pour se débarrasser avaient sensiblement molli. Une
angoisse inexprimable lui serrait la poitrine. Ses tempes sifflaient, sa
gorge se gonflait pour une aspiration impossible, les oreilles lui
tintaient avec violence, et ses yeux aveuglés voyaient tourbillonner de
folles lueurs bleues, vertes et rouges.

Certes, l'air de ce couloir sombre, fétide et glacial, eût en toute
autre circonstance, soulevé le coeur de Benedict; mais jamais brise
alpestre, vierge de toute haleine humaine et chargée de tous les baumes
des solitudes fleuries, ne fut respirée à plus larges narines, à poumons
plus avides que cette atmosphère presque méphitique.

Cette gorgée d'air corrompu, c'était la vie que buvait Benedict. Son
immense bien-être se traduisit par un soupir profond, et un «Ah! mon
Dieu!» prolongé.

--Il paraît, dit Noll en lui-même, que le particulier commençait à
éprouver le besoin de mettre le nez à la fenêtre, et quoique Bob
prétende que rien n'est meilleur qu'une lampée de brandy, si ce n'est
deux lampées de rack, je crois que le gentleman eût préféré à tout une
simple gorgée d'air.

Benedict, revenu au sentiment de sa situation, voulut résister; mais
huit bras vigoureux le poussèrent dans la chambre que nous avons
décrite, et que les rameurs, redescendus dans leur barque par le passage
souterrain, avaient laissée vide.

La porte se ferma sur lui, et la clef grinça aigrement dans la serrure.

Encore tout chancelant, Benedict s'affaissa sur un coffre et s'accouda
dans une attitude désespérée à la table encombrée de verre et de pots,
restes de l'orgie de Noll et de Saunders.

Quelle transition étrange! quel renversement subit de destinée!

Il y avait quelques minutes à peine, sir Benedict Arundell se trouvait
dans une voiture luxueuse, en face d'une jeune fille adorable, bel ange
qui voulait bien descendre des cieux pour lui, entouré d'amis et de
connaissances, au milieu de l'éclat d'une assemblée aristocratique
tellement haut placée, que les chances humaines ne semblaient pas
pouvoir atteindre ceux qui la composaient; et maintenant, par une
perfidie inouïe, un guet-apens atroce, il était confiné dans un horrible
bouge, où l'attendait sans doute une mort affreuse.

Benedict regardait d'un oeil morne, à la lueur fauve du feu de charbon
de terre qui s'éteignait, ces murailles sanguinolentes, suant le crime
et le vice, où les gibets, les portraits d'assassins et de voleurs, les
scènes de meurtre et de débauche égratignés en blanc, légendes
obscènes, énigmatiques ou menaçantes, dansaient une sarabande sinistre
aux reflets intermittents de la cheminée.

L'élégance même du costume de Benedict rendait encore le contraste plus
frappant. Ce gant blanc si parfumé, si frais, appuyé sur cette table de
bois grossier, rayée de coups de couteau et luisante de graisse,
faisaient l'effet le plus pénible; un homme comme Benedict ne pouvait se
trouver dans un pareil endroit que par une combinaison monstrueuse et
scélérate.

Un peu revenu de l'étourdissement d'un coup si soudain, Benedict se
demanda quel but pouvait avoir cette étrange séquestration. Sir Arthur
Sidney avait-il voulu le livrer à des malfaiteurs, à des assassins
peut-être? était-ce une manière originale de le punir de ne pas avoir
attendu son arrivée? avait-il provoqué cet enlèvement, ou bien,
spectateur impuissant, était-il allé chercher du secours pour une lutte
inégale?--Il errait ainsi de conjectures en conjectures, sans pouvoir se
fixer. Puis il pensait avec désespoir aux inquiétudes mortelles, aux
transes affreuses de miss Amabel, lorsqu'elle ne verrait pas revenir
celui qu'elle avait choisi pour époux, et dont rien ne pourrait
expliquer la disparition. Cette idée le transportait de fureur; il
maudissait Sidney et tournait autour de la chambre avec l'obstination
machinale d'une bête fauve qui cherche une issue.

A plusieurs reprises, il essaya d'ébranler la porte; mais elle tenait
solidement sur ses vieux gonds rouillés, et les coups les plus rudes de
Benedict s'amortissaient sur ses planches épaisses.

La fenêtre, d'une hauteur inaccessible, était en outre grillée de
barreaux plats taillés en scie, et tellement serrés, qu'un sylphe
n'aurait pu se glisser dans l'interstice sans se déchirer les ailes.

Dans l'espoir d'être entendu de quelques-unes des maisons du voisinage,
dont les toits découpés en angles bizarres apparaissaient vaguement dans
le carreau supérieur, sir Benedict Arundell se mit à pousser des cris de
toute la force de ses poumons; pour lancer des sons plus loin, il essaya
d'imiter les portements de voix des marins qui ont besoin de dominer la
tempête, et des montagnards qui s'appellent du bord d'un abîme à
l'autre, séparés par un torrent.

Mais la chambre était sourde comme si elle eût été matelassée. La voix
de Benedict n'éveillait aucun écho, et lui revenait dans la gorge, comme
sur ces hautes cimes où l'air raréfié ôte leur vibration aux paroles.

Exaspéré, Benedict passa du cri au hurlement, tant qu'une écume
sanglante vint mousser aux commissures de ses lèvres; puis, honteux de
forcéneries inutiles, il se laissa retomber de fatigue sur le banc.

Le charbon, presque entièrement consumé, ne lançait plus que de rares
lueurs. Une petite flamme violette courait, près de s'envoler, sur les
monceaux de cendres; la nuit tombée avait rendu la fenêtre opaque, et
des ombres formidables s'entassaient dans les coins de la chambre, où
l'oeil de la peur eût vu aisément s'agiter et grouiller des formes
monstrueuses.

A coup sûr, Benedict était brave; mais à la fureur et au désespoir
d'être séparé de miss Amabel vint se joindre le sentiment de la
conservation personnelle, justement éveillé. Cette étrange et ténébreuse
aventure était bien faite pour inspirer des appréhensions au plus
courageux.

Enfermé seul, sans armes, sans aucun moyen de défense, dans une chambre
étouffée et sourde, dont la porte en s'ouvrant allait peut-être donner
passage à des assassins, Benedict se laissa aller à un découragement
profond. Une autre crainte encore plus terrible vint lui traverser
l'esprit: si les assassins ne venaient pas, si on allait l'abandonner
dans cette chambre hideuse, triviale oubliette à l'usage d'ignobles
meurtriers!

Cette idée de mourir là de faim ou de soif, comme un chien enragé, loin
du ciel et des hommes, se présenta si vivement à son esprit, qu'une
sueur froide lui ruissela subitement des tempes. Un assassin debout sur
le seuil de la porte ouverte lui eût paru un ange libérateur, car c'eût
été la mort rapide et sans torture, au lieu d'une agonie atroce, plus
affreuse encore que celle d'Ugolin.--Ugolin avait au moins ses sept fils
à manger.

Et il se mit à parcourir la chambre à grands pas, cherchant une issue,
sondant les murs; mais il n'existait dans la chambre aucune autre porte
que celle qu'il avait vainement essayé d'ébranler, ou du moins elle
était si habilement masquée, qu'il n'y avait aucun moyen de la
découvrir; et encore, en supposant qu'il l'eût découverte, à quoi cela
lui eût-il servi? Elle était sans doute fermée par quelque secret ou
quelque serrure compliquée, dont la clef avait dû être retirée d'avance.

Dans le paroxysme de son désespoir, Benedict maudissait Dieu et les
hommes; il leva le poing vers le plafond obscur, à défaut de voûte
céleste, et frappa violemment le plancher, ne pouvant conculquer plus
directement la face de la marâtre Cybèle.

Le plancher rendit un son sourd et caverneux, car Benedict trépignait
précisément sur la trappe dont nous avons parlé.

Une joie immense envahit son coeur en entendant résonner ainsi ses pas
sur le vide: l'espoir d'une évasion lui rendit sur-le-champ son énergie
et son sang-froid. Il s'agenouilla, et, tâtant le plancher avec les
mains, il se mit à chercher en tous sens s'il ne trouverait pas quelque
anneau, quelque bouton ou ressort qui fît jouer la trappe.

Il rencontra bientôt l'anneau, et, avec des effort inouïs, il parvint à
soulever la lourde planche.

L'air froid du souterrain lui fouetta la figure, et le gouffre lui
apparut vaguement, plus sombre que l'obscurité, et plus noir que la
nuit.

Où pouvait conduire cette ouverture? était-ce le commencement d'un
passage souterrain, ou bien un puits où l'on jetait le corps des
victimes? était-ce le magasin de cadavres d'une compagnie de _burkeurs_?
allait-il trébucher sur des ossements amoncelés ou sur les tables
garnies d'une morgue clandestine?

Un médecin capricieux avait eu peut-être la fantaisie anatomique de
disséquer un corps de gentleman, et de promener son scalpel dans les
fibres de l'aristocratie; et ses pourvoyeurs, ayant trouvé Benedict un
sujet convenable, s'en étaient emparés pour le livrer, contre un nombre
suffisant de guinées, à ce docteur délicat.

Mais comment s'expliquer que Sidney, son ami d'enfance, son camarade de
coeur au collège d'Harrow, eût joué un rôle dans cette épouvantable
machination, et le plus horrible, celui du boeuf privé qui conduit le
taureau sauvage dans le cirque ou à l'abattoir?

En allongeant le bras, Benedict sentit le commencement d'un escalier,
et, comme tous les hommes de coeur, aiment mieux aller au-devant de la
mort que de l'attendre morne et stupide, il glissa son corps à travers
l'entrebâillement de la trappe, qu'il n'avait pas pu renverser à cause
de son poids, et il commença à descendre les marches, faisant
arc-boutant de son bras, qui tremblait et qui fléchissait presque; puis,
jugeant qu'il avait assez descendu pour que la trappe ne lui écrasât pas
le crâne en se fermant, il abaissa la tête et retira sa main.

La trappe, abandonnée à elle-même, s'abattit avec un bruit lugubre,
comme le couvercle d'une bière qui retombe et se referme sur un mort.

L'écho obscur du souterrain rendit ce son encore plus sinistre et plus
lamentable.

Quelque intrépide que fût l'âme de Benedict, il se sentit froid dans la
moelle des os et il se dit en lui-même:

--Si l'oreille entend lorsque le corps est cousu dans son suaire, le son
de la terre roulant sur le cercueil ne doit pas être plus triste et plus
lugubre. Peut-être me suis-je enterré vivant et ce trou noir sera-t-il
mon caveau sépulcral!

Et il continua à descendre les marches, posant les pieds avec
précaution, les mains tendues devant lui.

--Pourvu que ce souterrain ait une issue, quand même elle devrait
déboucher dans un cénacle de bandits, dans un sanhédrin de sorcières!
disait le pauvre Benedict regrettant presque la chambre rouge.

Du reste, dans ces opaques ténèbres, nulle lueur, même livide, nulle
étoile, même sanglante; aucune raie de lumière aux interstices des
blocs. Rien que la nuit désespérante, épaisse et froide.

Ce malheureux jeune homme semblait avoir passé de la première à la
seconde pièce de son tombeau.

Le vent, engouffré sous la voûte humide, poussait de ces gémissements
qui ressemblent à des voix humaines, et par lesquels la nature, dans les
nuits d'ouragan, semble déplorer des pertes inconnues: lamentations
vagues, soupirs étouffés, sanglots qu'on dirait échappés d'une poitrine
qui se brise, hurlements de victimes qu'oppresse le genou du meurtrier.
L'orgue de la tempête joua pour ce pâle auditeur, tâtonnant dans
l'ombre, toute sa symphonie de tristesse et d'épouvante.

A mesure qu'il descendait, les marches devenaient humides et glissantes,
et de fins nuages de bruine, chassés par le vent, lui arrivaient à la
figure.

Un pesant clapotis d'eau se faisait entendre à travers les rumeurs de la
rafale, et le dernier repli d'une vague lancée plus loin que les autres
vint mouiller le pied de Benedict. Il en conclut que ce souterrain
aboutissait à la Tamise, et, comme en fait de nage, il eût pu lutter
avec lord Byron ou Enkhead, il crut son évasion assurée.

Effectivement, rien n'était plus facile pour un nageur comme lui que de
gagner l'ouverture de la voûte qui devait aboutir sur le fleuve, et de
là, remonter ou descendre vers la rive, selon le point où il se
trouverait.

Tout joyeux de cette espérance, il se croyait déjà assis près d'Amabel,
lui racontant cette aventure bizarre, et la priant de lui pardonner
l'inquiétude bien involontaire qu'elle lui avait causée; avec cette
rapidité inouïe qui caractérise la pensée, le fluide le plus véloce
après ou même avant l'électricité, mille tableaux charmants se
succédèrent dans sa tête pendant le court espace de temps qu'il mit à
franchir trois marches.--Il se vit à l'autel, pressant les doigts
délicats de miss Vyvyan, puis sur le seuil de la chambre nuptiale, et,
par un tableau d'une intuition plus lointaine, dans sa maison de
Richmond; il était debout à côté d'Amabel, sous la véranda du perron de
marbre, et regardait jouer avec un daim familier un bel enfant blond sur
le velours vert d'un boulingrin.

Ces beaux rêves s'écroulèrent subitement et furent remplacés par toutes
les visions, par toutes les hallucinations du désespoir.

La main étendue de Benedict avait rencontré une grille de fer.

Le chemin était barré de ce côté-là, et de l'autre le retour était
impossible. Les forces épuisées d'Arundell n'auraient pu suffire à
soulever cette lourde trappe.

--Que vous ai-je fait, mon Dieu, pour être damné vivant, s'écria
douloureusement Benedict, et quel crime inconnu dois-je expier ici? O
Amabel! quelque tristes que soient les suppositions où vous vous livrez
sans doute maintenant sur mon sort, elles ne peuvent approcher de la
réalité. Et, par un dernier effort de cette espérance vivace qui ne
peut abandonner l'homme, et que le condamné garde encore le col engagé
sous le couperet, Benedict secoua chacun des barreaux les uns après les
autres, essayant de les ébranler ou de les soulever; mais ils étaient
scellés d'une manière indéracinable, et la rouille soudait leurs
sertissures.

Vingt fois, ayant rencontré la serrure dans ses tâtonnements, le pauvre
Benedict se mit les doigts en sang pour en démonter les vis ou en faire
jouer les ressorts.

Pendant qu'il se livrait à ce travail inutile, car la serrure massive et
compliquée eût fait honneur à la porte d'un cachot de Newgate, une vague
l'enveloppa de sa caresse glaciale.

Benedict, transi, claquant des dents, ses vêtements de noce imprégnés
d'eau, remonta quelques marches pour se mettre à l'abri de l'atteinte
des flots, et s'assit sur un degré, comme une de ces sombres figures
accroupies dont le Dante Alighieri peuple les escaliers de ses enfers.

Il resta là ainsi, dans la morne résignation de la brute acculée, du
sauvage pris. Combien de temps? Une éternité ou une heure.--La
perception réelle des choses lui échappait, et la roue de la folie
commençait à lui tourner dans la tête.

A un certain instant de calme relatif, il voulut savoir l'heure, se
souvenant qu'il avait une montre à répétition dans la poche de son
gilet; mais sa main, engourdie par le froid, pressa la détente trop fort
ou maladroitement, et le ressort se rompit et rendit un son strident
sous l'or de la boîte.

Le pauvre Benedict se trouvait comme ces prisonniers des mines de
Sibérie, qu'on fait dormir deux heures et puis travailler deux heures
alternativement, pour qu'ils ne puissent savoir ce qui leur reste de
temps à faire; car, bien qu'ils ne voient jamais le soleil, la division
du travail et du repos leur permettrait de compter.

Attendre la mort dans l'ombre, sans savoir l'heure, quel supplice! Satan
l'a oublié.

...On n'entendit plus bientôt sous la voûte que le bruit sourd de la
yole, qui, balancée par la houle, frappait la berge du canal
souterrain.




VIII


Au bout d'un temps qui parut long comme une éternité à sir Arundell, et
qui, en réalité, ne dura guère qu'une heure, car le temps n'existe pas,
et le désespoir ou l'ennui peuvent faire tenir un siècle dans une
minute, un bruit de pas résonna sourdement sur la voûte, et quelques
filets de lumière dessinèrent la coupure de la trappe.

Bientôt le pesant couvercle se souleva; un rayon livide et tremblant
tomba dans la moite obscurité, et par l'étroite ouverture parut, à côté
d'une chandelle, la tête caractéristique de Saunders, présentant un de
ces effets rouge et jaune répétés à satiété par Scalken.

Arundell remonta précipitamment les marches, et, bien qu'il fût aussi
courageux que les preux chevaliers dont il descendait, ce ne fut pas
sans un vif sentiment de plaisir qu'il vit poindre à la voûte la tête de
Saunders. Un chérubin cravaté de ses ailes ne lui eût pas semblé plus
agréable, et cependant Saunders n'avait rien de particulièrement
céleste; mais Arundell éprouva à son aspect la même joie qu'un homme
enterré vivant qui voit lever la dalle de son tombeau et trouve le
hideux fossoyeur shakespearien un pur ange de lumière. Car, bien que les
héros de roman ne doivent être accessibles à aucune faiblesse humaine,
excepté à l'amour, il est souverainement désagréable de mourir de faim
et de froid en habit noir, en gants blancs et en bottes vernies, dans un
caveau glacé, sur un escalier envahi par la marée, la propre nuit de ses
noces avec une des plus jolies héritières de Londres.

--Ou diable sera-t-il allé? murmura Saunders avant qu'un rayon de sa
lumière eût rencontré Arundell dans l'ombre. Je suis pourtant bien sûr
d'avoir fermé la grille à double tour, et les barreaux sont assez
rapprochés les uns des autres pour que le plus mince gentleman, eût-il
mis un corset de femme, ne puisse passer à travers. Cependant il doit
être dans la chambre ou dans le caveau. Allons, descendons, et faisons
une visite complète.

A peine Saunders eut-il mis le pied sur la première marche de
l'escalier, qu'il se trouva face à face avec Arundell, qui remontait
précipitamment.

--Ah! vous voilà, milord! dit le matelot d'un air de cordialité rude et
de visible contentement. Vous trouvez la seconde pièce de votre
appartement un peu humide et froide, et vous regrettez la première.

Et il soutint de sa main rugueuse le coude de sir Benedict Arundell, qui
chancelait sur le rebord de la trappe.

Benedict se laissa tomber sur le banc près de la table. Saunders donna
quelques coups de pocket dans la masse à demi consumée du charbon de
terre, et en fit jaillir quelques flammes violettes. Arundell, ranimé
par l'air tiède de la pièce, et sûr au moins de ne pas mourir sans
explication, trouva presque agréable cet horrible bouge, chamarré de
dessins bizarres et sinistres, et éprouva un bien-être relatif. La
figure de Saunders, quoique rude, n'avait rien de repoussant, et
Benedict essaya de lier conversation avec lui.

--Que signifie, dit Arundell, cet enlèvement absurde? Veut-on me voler,
me faire signer des lettres de change, ou m'assassiner?

Saunders fit un geste de dénégation et répondit:

--Je crois plutôt que, si Votre Seigneurie avait besoin d'argent on lui
en donnerait.

--Mais, alors, que veut-on de moi?

--Je l'ignore, mais rien qui soit nuisible à Votre Grâce; car, au
contraire, les plus grands égards nous sont recommandés, et vous serez
traité aussi douillettement qu'un ballot renfermant des pendules ou des
verres de Bohême.

--Et connaissez-vous l'homme près de qui je marchais dans la ruelle, sir
Arthur Sidney?

--Je le voyais pour la première fois, répondit Saunders, dont les yeux
d'un bleu d'acier soutinrent imperturbablement le regard pénétrant de
Benedict.

--Sidney ne serait donc pour rien dans cette infernale trame? se dit
Benedict, heureux de pouvoir écarter un soupçon qui pesait
douloureusement sur son âme. Mais comment se fait-il qu'étant si près de
moi, il ne m'ait pas porté secours et n'ait pas crié à l'aide? reprit
aussitôt le doute.--Quel motif vous a poussé à cette action violente,
continua Arundell, et qui pourrait être sévèrement punie, si elle
parvenait à la connaissance des magistrats!

--J'ai suivi les ordres de ceux à qui je suis convenu d'obéir, et, quant
à la justice...

Ici, Saunders fit un mouvement d'épaules significatif, qui indiquait un
esprit des plus sceptiques à l'endroit de la perspicacité des policemen.

--Et ces gens à qui vous obéissez dans ces entreprises hasardeuses,
quels sont-ils?

--Je vous dirais leurs noms qu'ils ne vous apprendraient rien; aucun
rapport n'a jamais existé entre eux et vous.

--Eh! mais savez-vous qui je suis?

--Non; je ne sais ni vos noms ni vos titres. Je vois seulement, à votre
physionomie noble, à vos petites mains, à la finesse du drap de vos
habits et de votre linge, que vous appartenez à la haute vie.

--Si vous m'ouvriez cette porte et me reconduisiez dans la rue, je suis
assez riche, fit Arundell, pour vous assurer une petite fortune qui vous
permettrait de vivre à votre manière dans le pays qui vous plairait le
mieux.

A cette proposition, les joues hâlées de Saunders se couvrirent d'un
rouge de brique, et le bleu de mer de ses yeux pâles étincela dans son
masque devenu plus sombre; cependant il se remit vite et répondit avec
calme:

--Quoique le métier que je fais ne soit pas des plus délicats, je n'ai
pas l'habitude de trahir ceux qui ont mis leur confiance en moi, même
pour de mauvaises besognes. D'ailleurs, je voudrais à prix d'or vous
mettre en liberté, que je ne le pourrais pas. La porte est fermée en
dehors, et je suis aussi prisonnier que vous.

Un temps de silence mutuel suivit cette réponse.

Puis Saunders, dont les joues avaient repris leurs couleurs naturelles,
alla ouvrir une armoire, pratiquée dans le mur, et en tira un grand
morceau de boeuf salé, un fragment de pain et une mesure de bière dans
un pot d'étain; il plaça le tout sur le coin de la table en face
d'Arundell, et lui dit d'un air respectueusement jovial:

--Milord, vous devez avoir déjeuné ce matin de bonne heure; je ne pense
pas que vous ayez fait de _luncheon_ et l'heure du dîner est passée
depuis longtemps. Quelle que soit la contrariété que vous éprouviez, la
nature ne perd pas ses droits, et, malgré l'affliction de votre coeur,
votre estomac ne serait peut-être pas fâché d'avaler un morceau.

En dépit de son désespoir et de sa rage, Arundell, ou du moins la partie
la moins noble de lui--la bête, comme disait de Maistre,--reconnut la
justesse du raisonnement. Il s'approcha des mets servis par Saunders, et
se mit à manger d'un appétit désolé mais vif.

--La chair n'est pas délicate, dit Saunders; cependant ce boeuf salé a
été coupé dans la cuisse d'un des meilleurs élèves du Lancashire, et
cette bière, plus noire que la poix, que couronne une écume blonde comme
de l'or, est du porter double, le meilleur qui se soit brassé à Dublin
avec de l'orge et du houblon, et tel que l'on n'en trouverait pas de
meilleur dans la taverne la plus renommée de Londres.

Benedict reconnut implicitement la vérité des paroles de Saunders, en se
coupant plusieurs tranches du boeuf ainsi vanté, et en vidant jusqu'à
la dernière topaze le contenu de la mesure d'étain.




IX


A peine le frugal repas de sir Benedict Arundell était-il achevé, que la
trappe s'ouvrit, et que les quatre gaillards dont nous avons déjà décrit
l'entrée par le souterrain défilèrent silencieusement du trou.

L'un d'eux échangea avec Saunders quelques paroles dans une langue
bizarre, auxquelles Benedict ne put rien comprendre, et où les phrases
paraissaient composées d'un seul mot, comme les idiomes que l'on ne
possède pas. C'était du gaélique mêlé, pour plus d'obscurité, d'un
certain nombre de mots d'argot.

Deux des nouveaux venus s'approchèrent de la trappe, et Saunders,
s'avançant vers sir Benedict Arundell, lui dit:

--Si Votre Grâce avait la complaisance de nous suivre, je crois que
l'heure de partir est arrivée.

--De partir? s'écria Arundell en se reculant par un mouvement instinctif
à quelques pas de la trappe.

--J'espère, dit Saunders avec une insistance polie, que milord
comprendra qu'il vaut mieux venir avec nous sans résistance. Nous sommes
cinq, tous vigoureux, tous bien armés, il n'y a pas de lutte possible.
Il faut que nous exécutions les ordres qu'on nous a donnés; au besoin,
nous emploierions la force, avec tous les ménagements imaginables, car
nous ne voulons vous faire aucun mal.

--Je vous suis, répondit Arundell voyant bien qu'il n'y avait pas moyen
de faire autrement, et pensant, à part lui, qu'il aurait plus de chance
de s'échapper une fois dehors.

La petite troupe s'engloutit successivement dans la noire ouverture, où
Saunders disparut le dernier, conduisant Benedict momentanément résigné.

On descendit une vingtaine de marches, et l'on arriva à la grille qui
avait arrêté les projets d'évasion d'Arundell.

Là, Saunders dit au lord:

--Je vais être obligé de vous bâillonner, ce qui me fâcherait infiniment
à moins que vous me promettiez, sur votre parole d'honneur, de ne point
crier, de ne point appeler à l'aide; je ne voudrais pas vous museler
comme un veau qui pleure sa nourrice.

Comme en définitive le résultat devait être le même, rendu muet par un
bâillon ou par sa parole, Arundell promit le silence.

--Je ne vous demande pas de ne pas essayer de vous échapper, cela me
regarde, dit Saunders en remettant le bâillon dans sa poche et en tirant
la clef qui devait ouvrir la grille.

Un des matelots approcha la lanterne, et la clef, introduite dans la
serrure rouillée par l'humidité du lieu, eût eu peine à faire jouer les
ressorts intérieurs, maniée par une main moins vigoureuse que celle de
Saunders.

Elle fit les trois tours obligés, et la lourde grille, poussée par deux
matelots, grinça sur ses gonds avec un bruit enroué.

Les matelots s'assirent sur leurs bancs et posèrent leurs avirons sur
les bords de la yole, dans une symétrie parfaite, attendant le signal de
nage. Saunders s'assit au gouvernail ayant Benedict à son côté.

Au moment où la barque, cédant à l'impulsion des rames, se mettait en
mouvement, un rayon égaré de la lanterne ébaucha vaguement vers la
poupe de la yole une sombre figure enveloppée d'un manteau rejeté sur
l'épaule et coiffée d'un chapeau rabattu sur les yeux; mais Saunders
éteignit la lanterne et tout rentra dans l'ombre.

Au bout de quelques minutes, l'embarcation déboucha du sombre canal dans
les eaux de la Tamise.

Le brouillard, déchiré par le vent, fuyait en lambeaux comme une étoffe
que la tempête emporte, dans un ciel bas, écrasé et noir comme la voûte
d'un tombeau qu'enfument les torches des visiteurs; cette coupole
sinistre où des veines moins sombres figuraient les lézardes, semblait
près de s'écrouler par immenses blocs sur la ville endormie, dont la
silhouette d'ébène posée en scie de chaque côté du fleuve n'était plus
piquée que de rares étincelles de lumière.

C'était une nuit horrible que cette nuit.

La Tamise roulait des vagues comme une mer; les amarres des bateaux se
tendaient avec des craquements pénibles comme ceux des nerfs d'un
patient étiré sur un chevalet. Les embarcations s'entre-choquaient en
rendant des sons lugubres; et l'eau pesante retombait sur elle-même avec
un soupir d'oppression et d'épuisement, comme celui qui sort d'une
poitrine sur laquelle s'est assis le cauchemar. Le vent poussait des
plaintes semblables aux cris d'un enfant qu'égorgent des sorcières pour
leur oeuvre sans nom; et sur cet ensemble de bruits plaintifs,
indéfinissables et sinistres, planait, comme un tonnerre sourd, la
rumeur lointaine des vagues regagnant leur gîte.

Les édifices qui longent le fleuve, magasins, entrepôts, usines aux
longs obélisques panachés de flammes, débarcadères aux larges rampes,
églises élevant au-dessus des maisons leurs vieilles flèches normandes
ou leurs campaniles d'imitation classique, perdaient dans l'ombre ce que
le jour peut y faire trouver de mesquin et prenaient des proportions
cyclopéennes et colossales. Les toits devenaient des terrasses
orientales, les cheminées des obélisques et des phares; l'enseigne
gigantesque en lettres découpées faisait l'effet de la balustrade trouée
à jour d'un balcon aérien; et le tout, sombre, immense, confus, semblait
une Ninive sur quoi passait le nuage de la colère de Dieu.--Un graveur à
la manière noire en eût fait, avec quelques rayons de lumière livide,
une de ces effrayantes estampes bibliques où les Anglais excellent.

Sir Benedict Arundell, voyant la barque raser le bord d'assez près, et
sentant moins serrés les doigts dont Saunders lui entourait le bras
comme d'un anneau de fer, crut pouvoir tromper la surveillance de son
gardien, et fit un soubresaut si brusque, que la yole en faillit
chavirer; il avait presque franchi le bord, ses pieds touchaient la
surface de l'eau, et quelques brassées à peine le séparaient du rivage;
mais la main vigoureuse de Saunders, l'enserrant comme une tenaille de
fer, le ramena à sa place, et, par une pesée d'une force immense, le fit
rasseoir.

Pendant cet épisode rapide comme la pensée, l'inconnu, immobile et
silencieux à la proue, s'était levé, étendant les bras comme pour porter
secours à Saunders; les quatre rameurs n'étaient pas de trop pour lutter
contre le tourbillonnement des ondes et maintenir la yole en équilibre.

Dans ce mouvement, les plis de son manteau s'étaient dérangés, et
Benedict avait cru reconnaître les traits de son ami Sidney. Mais
l'homme ramena le pan de son manteau sur son épaule, de manière que le
pli supérieur lui cachât le nez. Les yeux étaient ensevelis dans la
pénombre projetée par les larges bords du chapeau, et l'identité du
personnage était de nouveau devenue impénétrable.

Cependant la tempête augmentait, le vent furieux semblait prendre des
filaments de pluie et les décocher de son arc en sifflant comme des
flèches glacées; une brume d'eau courait dans l'air, et l'écume des
vagues, arrachée par lanières, s'éparpillait phosphorescente à travers
l'obscurité. La houle était si forte, qu'elle dépassait souvent le
bordage de la barque, et que les rameurs, les pieds appuyés contre les
tasreaux, le corps renversé en arrière et pesant de tout leur poids sur
les avirons, avaient toute la peine du monde à maintenir l'esquif dans
sa direction.

Cachée entre deux énormes vagues, la yole passa inaperçue devant le
bureau de police, dont le fanal rouge semblait à moitié endormi, comme
un oeil aviné.

--Il vente à décorner Satan! murmura Saunders.

Et, voyant que Benedict frissonnait sous son mince habit noir, il lui
jeta sur le dos un coin de caban grossier qu'il ramassa avec son pied au
fond de la barque.

--Il est certain, reprit-il, qu'avec un temps pareil, nous ne
rencontrerons pas beaucoup de canots flânant sur la Tamise. Nous sommes
favorisés par le temps, et même un peu trop favorisés, ajouta-t-il en
recevant en plein dans la figure l'écume d'une vague qui déferlait.

Les passages des ponts étaient surtout effrayants. L'eau s'engouffrait
sous les arches en sombres cataractes avec un bruit terrible et un
rejaillissement épouvantable; la rafale qui soufflait en sens inverse
contrariait, sans pouvoir l'arrêter, la course furieuse des vagues
creusées en tourbillon et rendues folles par cette résistance dans
l'étroit passage des piles dont l'obstacle faisait refluer leurs masses.
Le vent mugissait, l'eau sifflait et grondait, et les échos humides des
arches répercutaient ces bruits en les rendant plus effrayants encore.

La barque, dirigée avec un tact miraculeux et une perspicacité presque
inconcevable à travers cette nuit profonde, enfilait juste au milieu de
l'arche la plus sûre, et se précipitait dans le gouffre comme une paille
emportée par la chute du Niagara ou le tourbillon du Maëlstrom; puis
elle ressortait de l'autre côté, pimpante, coquette et fière, et certes
elle en avait bien le droit.

Comme elle passait le pont de Blackfriars, une forme blanche venant d'en
haut traversa rapidement l'axe de l'arcade et vint tomber sur l'eau
comme une plume de cygne, à peu de distance de l'embarcation.

Ce flocon se débattit, et deux bras de femme s'agitèrent au-dessus d'une
jupe ballonnée par la chute. Lorsque la barque, suivant son impulsion,
passa près de ce pâle fantôme, flottant sur l'eau noire comme une elfe
ou une nixe des légendes allemandes, deux mains désespérées
s'accrochèrent au bordage avec une si grande force nerveuse, quoique
faibles et délicates, que leurs ongles d'agate entrèrent dans le bois
comme des griffes de fer.

Si quelqu'un dans la barque eût eu l'idée de relever les yeux, et
surtout si la nuit eût été moins opaque, on aurait pu entrevoir
vaguement une forme humaine penchée au parapet du pont.

La yole s'inclina subitement de ce côté, embarqua une lame, et eût
chaviré si les rameurs ne se fussent portés immédiatement de l'autre.

Une tête effarée et si pâle qu'on pouvait la discerner, malgré
l'épaisseur de la nuit, se montra sur le bord de la barque, à travers un
ruissellement de cheveux détrempés; ses deux prunelles dilatées
luisaient comme des globes d'argent bruni, et de ses lèvres violettes,
avec un accent inexprimable, jaillirent ces mots:

--Sauvez-moi! sauvez-moi!

--Que faire? dit Saunders. Si elle continue ainsi, elle va nous faire
tourner ou entraver notre marche; et pourtant ce serait dur de lui
couper les mains, car il n'y aurait pas d'autre moyen de la faire lâcher
et de lui replonger la tête dans cette vilaine eau noire qui lui fait si
grand'peur.

--Ce serait un crime abominable, dit Benedict en saisissant les bras de
l'infortunée et en s'efforçant de l'attirer dans le bateau.

Tous les rameurs se jetèrent à l'autre bord, et, comme l'homme
mystérieux placé à la poupe ne fit aucune observation, Saunders aida
Benedict dans l'opération du sauvetage; et bientôt, passée par-dessus le
bord, la femme entra dans la barque, et s'assit ou plutôt s'affaissa aux
pieds de Benedict.

La marche de la barque, un instant retardée par cet incident, fut
accélérée pour regagner le temps perdu, et bientôt on laissa en arrière
le pont de Londres, et la yole fila avec plus de rapidité que la flèche
au milieu des rangées de navires, dont les espars se heurtaient avec un
cliquetis lugubre, et dont les poulies, tracassées par le vent,
piaulaient comme des oiseaux de nuit.

Le silence le plus profond régnait dans la barque, les rameurs
semblaient retenir leur souffle, les rames garnies de linges entraient
dans l'eau muette, comme si elles se fussent baignées dans un
brouillard, et le seul bruit qu'on entendît, c'était le claquement des
dents de la pauvre femme qui frissonnait dans ses vêtements mouillés.

On sortit enfin de la ville de navires dont les quartiers se groupent à
partir du pont de Londres jusqu'à l'île des Chiens, et les rameurs
enfoncèrent avec plus de vigueur et moins de précaution leurs avirons
dans l'eau moins turbulente, car la fureur de l'orage s'était un peu
abattue.

Certes, Benedict, qui avait étendu un pan du surtout que lui avait prêté
Saunders sur les épaules de la malheureuse jeune femme vêtue seulement
de mousseline blanche, ne se doutait pas qu'il l'eût déjà vue une fois
dans la journée sous le porche de Sainte-Margareth, où la manche de son
habit avait effleuré le voile de dentelles qui la couvrait; et
certainement la pauvre Édith Harley--car c'était elle--n'aurait pas cru
que l'homme aux pieds duquel, par cette nuit glacée, elle se tordait en
sanglotant, était l'heureux Benedict Arundell.

Un étrange destin réunissait dans cette barque frêle, au milieu d'un
ouragan, le mari sans femme, la femme sans mari. Une combinaison
capricieuse, désunissant les couples que tout semblait assortir, en
faisait un autre de leurs parties brisées et disjointes.




X


La yole nagea encore quelque temps, jusqu'à la hauteur de Gravesend, à
peu près. La tempête s'était un peu apaisée, et le ciel, quoique
toujours menaçant, laissait entrevoir quelques étoiles dans le bleu noir
de la nuit, à travers les déchirures élargies des nuages. Les vagues,
remuées jusque dans leurs profondeurs, s'agitaient lourdement et
déferlaient en lames pesantes sur les berges du fleuve évasé en bras de
mer; le vent grommelait en s'éloignant, comme un chien hargneux et
poltron qui vient de recevoir un coup de pied.

Une coque noir, surmontée d'espars déliés comme des fils d'araignée,
sortit de l'eau, et se dessina vaguement dans l'obscurité.

C'était _la Belle-Jenny_ à l'ancre, et masquée jusque-là par un coude du
fleuve. Tout semblait dormir à son bord: les écoutilles étaient
soigneusement fermées; pas une lumière, pas un mouvement, rien que le
cri des poulies fouettées par les derniers souffles de la rafale; ce
sommeil était trop profond pour être naturel. En effet, _la Belle-Jenny_
ne dormait que d'un oeil, car la yole ne fut pas plus tôt dans ses
eaux, qu'une tête se leva au-dessus du bastingage, et, se penchant vers
le fleuve, murmura d'une voix basse mais distincte:

--Ohé! là-bas, de la yole! ohé! est-ce vous?

--Oui, répondit sur le même ton Saunders, et voici le mot de passe: «Le
crabe marche de travers, mais il arrive.»

--Sage maxime, ajouta Mackgill en se présentant au sommet de l'échelle.

Le canot s'était rangé tout à fait sur le flanc de _la Belle-Jenny_, et
Saunders, tenant toujours d'une main le bras d'Arundell, et de l'autre
empoignant une des cordes de tire-veille, commença à gravir l'échelle
escarpée. Arundell eut un instant l'idée de se laisser tomber; mais la
main de Saunders l'étreignait comme un étau, et, d'ailleurs, les autres
compagnons, montant immédiatement après lui, avaient les doigts à la
hauteur de ses talons, et l'eussent probablement retenu. Il eût pu
aussi rouler dans le canot resté en bas.

Toute tentative d'évasion était donc impossible; il continua son
ascension aussi lentement que s'il eût monté les échelons de la potence,
car il sentait que chaque pas qu'il faisait l'éloignait d'une immensité
de miss Amabel. Son transport, opéré avec tant de précaution et de
mystère sur un vaisseau qui semblait l'attendre, annonçait un projet
médité depuis longtemps; tous ces agents silencieux obéissaient à une
volonté dont le but restait impénétrable pour lui. Que voulait-on faire
de sa personne? l'emmener dans une région lointaine, le retenir en otage
pour une rançon de ses parents et de ses amis? Aurait-il été la victime
à Londres d'une de ces troupes de trabucaires qui emmènent leurs
prisonniers dans la montagne, sauf à envoyer à la ville une oreille du
captif en manière de sommation?

--Et la femme, qu'en allons-nous faire? dit Saunders, qui était resté
dans le canot, après avoir confié sir Benedict Arundell aux soins de
Jack et de Mackgill, à l'homme au manteau, toujours assis près de la
poupe. La rejeter à l'eau après l'avoir sauvée, ce serait dur.

--Qu'on la monte là-haut, répondit brièvement l'homme embossé dans sa
cape.

Édith avait écouté ce dialogue, où sa vie s'agitait, comme si la
question ne l'eût pas regardée; elle tremblait convulsivement, et les
bourdonnements de la folie passaient dans sa tête traversée
d'éblouissements fébriles; elle se laissa prendre et emporter comme un
enfant malade par sa nourrice.

Saunders, habitué à de plus lourds fardeaux, gravit l'échelle vacillante
avec la légèreté d'un chat, et eut bientôt déposé sur le pont miss
Édith, qu'il adossa contre le mât, car elle se soutenait à peine, et ses
membres inertes, n'étant plus guidés par aucune volonté, flottaient
comme au hasard. L'homme au manteau ordonna à Saunders de la conduire
sous l'entrepont, dans un endroit d'où elle ne pût rien voir et où elle
ne pût pas être vue.

L'ordre fut aussitôt exécuté, et le pont de _la Belle-Jenny_, redevenu
désert, ne résonna bientôt plus que sous les pas de l'homme au manteau,
qui se promenait sur le tillac, épiant la direction du vent; car
Benedict avait aussitôt été conduit dans la cabine d'arrière par Jack et
Mackgill, et soigneusement enfermé dans sa nouvelle prison.

Sa cabine était ornée avec assez d'élégance; le lit, caché par de courts
rideaux de damas s'enfonçait dans un cadre de bois des îles. Un divan de
crin noir, une table suspendue de manière que son niveau ne fût pas
dérangé par le roulis, une petite lampe enclavée au plafond en
formaient l'ameublement; mais la fenêtre, à laquelle Benedict courut
d'abord, était faite d'un rond de verre dépoli joint avec une précision
parfaite et d'une épaisseur à ne laisser ni transparence ni espoir
d'évasion. La porte paraissait également bien fermée.

Arundell, voyant que tout essai de fuite était impossible, alla
s'asseoir dans l'angle du divan et resta là sans pensée et sans rêve,
subissant son sort avec la patience morne du sauvage ou de l'animal
captif: des suppositions, il était las d'en faire; des projets, ils
étaient inutiles. Perspicacité, intelligence, résolution, rien ne
pouvait servir. Enveloppé d'inextricables réseaux, par un ennemi
inconnu, pauvre mouche prise dans la toile d'une araignée mystérieuse,
il ne pouvait, en se débattant, qu'enchevêtrer ses ailes encore
davantage, et que faire redoubler les fils qui le retenaient. Jouet d'un
guet-apens horrible ou d'une trahison infâme, il lui fallait attendre
son sort en silence. Fatigué des événements et des émotions de cette
journée terrible, malgré son désir de rester éveillé pour observer les
choses qui allaient se passer, il sentait malgré lui ses paupières
s'appesantir. Quoique son esprit veillât son corps dormait.

Pendant ce temps, la brise avait sauté, et le capitaine Peppercul, en
train de déguster à petites gorgées un gallon plein de rhum pour se
préserver du brouillard humide, interrompit cette douce occupation, et,
sur l'avis de l'inconnu au manteau noir, qui avait observé les rhumbs du
vent avec la sagacité d'un homme expérimenté aux choses de la mer, monta
sur le pont en chancelant un peu. Comme le brouillard était extrêmement
humide ce soir-là, en mortel plein de prudence, il s'était extrêmement
prémuni. Mais le digne capitaine Peppercul n'était pas un gaillard à
péricliter pour une mesure de spiritueux, et deux ou trois bouffées
d'air frais lui eurent bientôt rendu tout son sang-froid.

--Capitaine, la marée nous favorise, le vent a changé, il faut mettre le
cap sur la pleine mer; notre expédition en Angleterre est finie, dit
l'homme au manteau en voyant paraître Peppercul.

--Entendre, c'est obéir, répondit celui-ci en parodiant à son insu la
formule du dévouement oriental; car l'homme au manteau paraissait lui
inspirer un respect mélangé de crainte, quoique de sa nature le
capitaine Peppercul ne fût ni servile ni poltron.

L'ordre fut donné d'appareiller. Les barres d'anspect furent placées
dans l'arbre du cabestan, et les matelot pesant dessus de toute la force
de leurs bras et de leur poitrine, commencèrent leur manège circulaire
en poussant sur un rythme plaintif ce singulier gloussement composé de
la plainte du vent, du sanglot de la lame, du cri de la mouette, et dans
lequel l'inquiétude de la nature semble se mêler à l'effort humain.
L'ancre dérapait, et déjà, plusieurs tours de chaîne s'enroulaient au
tambour et mouillaient le pont de leur dégoût.

A ces piaulements bizarres, aux piétinements réguliers qui les
accompagnaient, Benedict qui déjà ébauchait un rêve plein de
catastrophes étranges et d'apparitions sinistres, vague image de ses
aventures de la journée, comprit qu'on levait l'ancre et qu'on allait
partir. Quoique ce détail n'aggravât pas beaucoup sa situation et qu'il
lui fût, au fond, assez indifférent d'être captif dans une prison
immobile ou dans une prison voyageuse, il se sentit pris d'une
incommensurable tristesse: être prisonnier en Angleterre, sur un sol
peuplé de ses amis qui le cherchaient, vivre dans l'air que respirait
Amabel, c'était encore une consolation; il ne pouvait plus compter sur
les efforts de ses parents et de ses connaissances pour le retrouver.
Comment suivre sa trace dans ce sillage qui se referme aussitôt en
tourbillonnant? Amabel était à jamais perdue pour lui!

Les cris singuliers continuaient toujours, et bientôt l'ancre relevée
fut attachée aux amures; les matelots, grimpés sur les huniers et sur
leurs vergues, déferlèrent les voiles, qui s'ouvrirent à la brise en
palpitant avec bruit, comme des ailes d'oiseau de mer qui voudraient
s'envoler; mais, retenues par les écoutes elles se creusèrent,
s'arrondirent, et, donnant leur impulsion à _la Belle-Jenny_, la firent
gracieusement pencher dans son sillage.

Mackgill, debout près de l'habitacle de la boussole, éclairée par une
lueur tremblotante, tenait la roue du gouvernail, et, guidant _la
Belle-Jenny_, aussi sensible à l'impulsion qu'un cheval à bouche
délicate à l'action du mors et de la bride, il la redressait,
l'infléchissait, évitant les rencontres des navires et des barques, que
les approches du jour commençaient à faire sortir de leur torpeur et qui
se croisaient en tous sens sur le large fleuve.

Le matin commençait à se lever; des lignes de lumière blafarde
sillonnaient les épais bancs de nuages. Les feux rouges de
bateaux-phares pâlissaient sensiblement, éteints par les lueurs du jour
naissant; les rives du fleuve, à peine visibles, reculaient à l'horizon,
et les eaux jaunes, bouillonnaient en larmes plus larges. L'approche de
la haute mer se faisait sentir, et _la Belle-Jenny_, bercée par le
roulis, enfonçait et relevait sa proue entourée d'un flot d'écume.

Benedict, à moitié assoupi, se tenait accoudé sur son oreiller de crin
lorsqu'un craquement de la porte le réveilla tout à fait.

Le panneau glissa dans la rainure, et l'homme au manteau noir parut sur
le seuil de la cabine.

La chambre était sombre, et Benedict ne put tout de suite distinguer les
traits de celui qui venait ainsi troubler sa solitude; l'ombre du grand
chapeau voilait encore sa figure, et les plis du manteau dissimulaient
sa taille.

Cependant l'intention du nouveau survenant ne parut pas être de
prolonger plus longtemps son incognito, car il s'avança sous la petite
lampe qui brûlait encore, jeta en arrière sa cape, ôta son chapeau, et
découvrit aux regards surpris d'Arundell la tête de sir Arthur Sidney.

Arundell ne put retenir un cri de surprise.

Sir Arthur Sidney resta parfaitement calme en face de son ami, et comme
s'il ne se fût rien passé d'extraordinaire. Les rayons de la lampe,
jouant sur les luisants satinés de son front lui faisaient, comme une
espèce d'auréole. Son regard était plein de calme, et ses traits
exprimaient la sérénité la plus parfaite.

--Quoi! c'est vous, sir Arthur!

--Moi, revenu ce matin des Indes.

--Que signifie tout ceci, Arthur? s'écria Benedict ne pouvant plus
douter de l'identité de Sidney.

--Cela signifie, répondit tranquillement Sidney, que je n'avais pas
donné mon consentement à ce mariage, et qu'il a bien fallu l'empêcher.
Voilà tout. Je vous demande pardon des moyens employés. Je n'en avais
pas d'autres, j'ai pris ceux-là.

--Quelle prétention étrange! répliqua Benedict, décontenancé par la
simplicité froide de la réponse. Êtes-vous mon père, mon oncle, mon
tuteur, pour vous arroger de tels droits sur moi?

--Je suis plus que tout cela, je suis votre ami, répondit gravement
Sidney.

--Singulière façon de le montrer, que de détruire le bonheur de ma vie
et de me plonger dans le plus affreux désespoir!

--Le chagrin passera, dit Arthur; les peines des amoureux ne sont pas de
longue durée, le vent les emporte comme des plumes de mouette sur la
mer. D'ailleurs, vous ne vous apparteniez pas, continua-il en tirant de
sa poche un papier qu'il déploya devant Benedict.

Ce papier déjà jauni semblait écrit depuis longtemps, il était cassé à
ses plis. L'écriture qu'il contenait avait dû changer de couleur; les
caractères en étaient roussâtres, on eût dit que, pour les tracer, le
sang avait servi d'encre.

A l'aspect de ce papier d'apparence cabalistique, et qui ne ressemblait
pas mal à la cédule d'un pacte avec le diable, sir Benedict Arundell
parut embarrassé et garda le silence.

--Est-ce bien là votre signature? dit Sidney en tenant le papier à la
hauteur des yeux de Benedict.

--Oui, c'est bien mon nom et mon parafe, répondit sir Benedict Arundell
d'un ton résigné.

--Avez-vous librement posé là votre nom de gentilhomme?

--Je ne puis dire qu'on m'ait forcé, répondit Arundell; oui, j'ai mis là
mon nom, plein d'enthousiasme et de foi.

--Et c'est un serment formidable que celui que renferme cette lettre.
Vous avez juré par tout ce qui peut lier sur cette terre où nous sommes,
par le Dieu qui créa les mondes, par le démon qui les veut détruire, par
le ciel et l'enfer, par l'honneur de votre père et la vertu de votre
mère, par votre sang de gentilhomme, par votre âme de chrétien, par
votre parole d'homme libre, par la mémoire des héros et des saints, sur
l'Évangile et sur l'épée, et, au cas où notre religion ne serait qu'une
erreur, par le feu et l'eau, sources de la vie, par les forces secrètes
de la nature, par les étoiles, mystérieuses régulatrices des destinées,
par Chronos et par Jupiter, par l'Achéron et par le Styx, qui autrefois
liait les dieux. S'il est au monde une formule plus irrévocable, je
l'ignore; mais quand vous avez écrit ces lignes, vous avez cherché tout
ce qu'il y a de plus redoutable et de plus sacré pour donner de la force
au serment que ce papier contient.

--C'est vrai, répondit Arundell.

--J'avais besoin de vous, continua Sidney, et, en vertu des droits que
cet écrit me donne, je suis venu vous chercher, puisque vous ne veniez
pas.

Benedict, comme accablé, baissa la tête et ne répondit point.

--Lorsque vous serez plus calme, continua Sidney, je vous dirai ce que
j'attends de vous et ce que vous avez à faire.

Cela dit, sir Arthur se retira, fermant après lui le panneau à
coulisses, et _la Belle-Jenny_, poussée par un bon vent, entra dans la
pleine mer.




XI


Nous profiterons de ce que _la Belle-Jenny_ s'avance, poussée par un bon
vent, et file dix noeuds à l'heure pour faire dans notre récit
quelques pas rétrogrades mais nécessaires. Nous devons expliquer comment
miss Édith se trouvait au milieu de la Tamise par cette nuit de tempête,
près d'être engloutie sous les eaux au lieu d'être dans l'ombre tiède et
parfumée de la chambre nuptiale, frémissante sous le baiser d'un époux
aimé.

On se rappelle sans doute qu'un homme d'apparence misérable avait remis
au comte de Volmerange un pli cacheté à la sortie de l'église.

Ce pli, le comte, tout entier à d'autres soins, l'avait laissé dans sa
poche, sans l'ouvrir, se réservant d'en prendre connaissance plus tard
et l'avait oublié dans les émotions de cette journée. Mais, le soir,
resté seul un instant, pendant que les femmes d'Édith la déshabillaient
et lui passaient son peignoir de nuit, il sentit craquer ce papier dans
sa poche, et, par un mouvement machinal, il le décacheta et le lut.

Au même moment, on vint lui dire qu'il pouvait entrer dans la chambre
d'Édith.--Il se leva tout d'une pièce comme la statue du Commandeur
interpellée par Lenorello pour le souper de don Juan. Son poing crispé
froissait le papier fatal, une pâleur mortelle couvrait son visage, où
luisaient dans un orbe ensanglanté ses prunelles d'un bleu dur, et ses
talons tombaient pesamment sur le parquet comme des talons de marbre;
alourdi sous le poids d'un malheur écrasant, il marquait ses pas comme
l'apparition sculptée.

Édith, protégée par l'ombre transparente des rideaux cachait à demi sa
tête dans son oreiller garni de dentelle. La craintive rougeur de la
vierge attendant l'époux ne colorait pas ses joues abandonnées par le
sang et d'une blancheur telle, qu'on pouvait à peine les distinguer de
la taie de batiste sur laquelle elles reposaient.

Elle flottait dans une perplexité terrible: la conscience de sa faute
l'agitait, et elle ne savait quelle résolution prendre. Vingt fois
l'aveu était venu sur le bord de ses lèvres, sans pouvoir les franchir.
Rien n'amenait cette confidence étrange. Cette liaison improbable,
résultat d'une fascination presque surnaturelle, était restée
profondément ignorée: tout le monde autour d'Édith avait une confiance
si sereine dans sa pureté, que parfois elle-même doutait de l'avoir
perdue. Aucune ouverture ne provoquait une pareille confidence: ses
rougeurs, ses pâleurs, ses silences étaient pris pour ces inquiétudes
virginales qui tourmentent les jeunes filles aux approches de leur
mariage; l'amour même légitime a ses troubles, et les larmes sont à
l'ordre du jour dans les yeux des jeunes fiancées.

Chaque jour elle se disait: «Il faut que je parle,» et le jour se
passait sans qu'elle eût parlé, les préparatifs s'avançaient sans
qu'elle osât s'y opposer, et la révélation devenait de plus en plus
impossible. Édith aimait Volmerange, et, bien que son caractère fût
d'une loyauté parfaite et que l'ombre d'une fausseté lui répugnât, elle
n'avait pas la force de porter elle-même ce coup de hache à sa félicité.
Elle s'était sentie lâche devant ce malheur. Et, comme tous les gens
perdus qui comptent sur un incident impossible pour les tirer d'une
situation désespérée, elle avait laissé les choses aller; maintenant,
le moment terrible était arrivé, et, comme une colombe tapie à terre qui
entend bruire autour d'elle le vol circulaire de l'autour, elle
attendait, palpitante d'inquiétude et de terreur. Il lui semblait alors
qu'elle aurait dû tout dire, repousser Volmerange, ne pas accepter ce
bonheur dont elle n'était pas digne. Mais il était trop tard.

Il faut dire aussi, pour la justification d'Édith, qu'elle était
coupable, mais non dégradée; elle avait une de ces natures que le mal
peut atteindre et ne saurait pénétrer, comme ces marbres que la boue
salit, mais ne tache pas, et qu'un flot du ciel fait paraître plus purs
et plus blancs que jamais. Sa chute n'avait que de nobles motifs. Xavier
avait joué près d'Édith la comédie du malheur; il s'était prétendu
opprimé, méconnu, forcé de rester dans son humble sphère par les
invincibles préjugés de l'aristocratie, et avait soutenu que la fille de
lord Harley ne pouvait aimer qu'un lord, pair d'Angleterre, à la mode et
jouissant d'une immense fortune. Ces choses, dites simplement, d'un air
résigné et froid, avec des yeux brûlant d'une passion contenue,
provoquaient la nature noble et chevaleresque d'Édith à quelque folie de
dévouement consolateur.

Elle avait voulu jouer le rôle de la Providence pour ce génie obscur,
pour cet ange exilé qui n'était qu'un démon; puis elle s'était donnée,
prenant de la pitié pour de l'amour: la passion vraie de Volmerange lui
avait bientôt fait sentir à quel point elle s'était trompée; et,
d'ailleurs, Xavier sûr de son triomphe, n'avait pas tardé à se
démasquer, et, loin de s'opposer, comme on aurait pu le croire, à
l'union d'Édith et de Volmerange, il l'avait en quelque sorte exigée de
celle-ci dans quelque dessein sinistre et ténébreux impossible à
comprendre. En outre, Volmerange était si éperdument amoureux d'Édith,
qu'un semblable aveu eût pu faire craindre pour sa raison. Édith,
jusqu'à un certain point, pouvait se croire encore digne d'être aimée
d'un homme d'honneur, et son silence n'était pas une perfidie.

Quand Volmerange entra, Édith comprit qu'elle était perdue; le comte
s'approcha du lit avec une lenteur automatique et tendit le papier au
visage de la jeune fille éperdue et pelotonnée dans ses couvertures par
un mouvement de crainte instinctif.

--Dites, s'écria le comte d'une voix étranglée et avec une espèce de
râle strident, dites que l'assertion contenue dans cette lettre est
fausse, et je vous croirai, dût la lumière m'aveugler les yeux.

La pauvre Édith, demi-folle de peur, s'était redressée, et, l'oeil
hagard, les lèvres tremblantes, les joues sans couleur, comme si on lui
eût présenté la tête de Méduse, regardait le papier où flamboyait sa
condamnation de ce regard vide et terne de la démence.

Dans le brusque mouvement qu'elle avait fait, le lien qui retenait ses
cheveux s'était rompu, et ses boucles noires pleuvaient sur ses épaules
et sur sa gorge, dont elles faisaient encore ressortir la blancheur
inanimée.

Desdémone ne dut pas se dresser plus effrayée et plus pâle sous la
question sinistre du More de Venise; et bien que Volmerange n'eût pas le
teint couleur de bistre, il n'en avait pas moins l'air terrible et
farouche.

Il y eut un moment de silence plein d'attente, d'angoisse et de terreur.

Au dehors, la tempête mugissait; des grains de pluie fouettaient les
vitres. Le vent semblait appuyer son genou sur la fenêtre et y faire des
pesées comme pour entrer, curieux d'assister à cette scène nocturne. La
maison, battue par l'orage, tremblait sur ses fondements, les portes
craquaient dans leurs chambranles, des plaintes confuses couraient dans
les corridors; la lampe à demi baissée pour les mystères de la nuit
nuptiale, se ravivait par instants et jetait des clartés blafardes. Tout
augmentait l'épouvante de la situation.

La pendule sonna deux heures. Son timbre, d'ordinaire si clair, si
argentin, résonnait lugubrement.

Volmerange se pencha sur le lit, grinçant des dents, l'oeil plein
d'éclairs, saisit le bras d'Édith avec une brutalité impérieuse, et
réitéra sa phrase d'un ton bref et fiévreusement saccadé. Une écume de
rage moussait à ses lèvres, qu'il avait mordues si fort pendant la
minute de silence, que le sang en avait jailli.

La jeune fille, en voyant si près d'elle ce visage dont la beauté
admirable ne pouvait s'effacer même dans les contractions de la fureur
et rappelait la face d'un archange irrité, sentit ses forces
l'abandonner, le vertige de l'évanouissement passa sur ses yeux, et elle
aurait perdu connaissance si une violente secousse ne l'eût fait revenir
à elle.

Il lui sembla que son bras, arraché, allait quitter son épaule.
Volmerange l'avait jetée à bas du lit.

Elle était au milieu de la chambre; un second choc la fit tomber à
genoux.

--C'est bien, dit Volmerange, vous allez mourir.

Et il se mit à courir comme un forcené autour de la chambre, cherchant
quelque arme pour exécuter sa menace.

--Oh! monsieur ne me faites pas de mal! murmura Édith d'une voix
agonisante.

Volmerange cherchait toujours;--une chambre nuptiale n'est pas
ordinairement fournie de poignards, pistolets, casse-têtes et autres
instruments de destruction.

--Tonnerre et sang! grinçait-il en tournant comme une bête fauve,
serai-je obligé de lui briser la cervelle à l'angle d'un meuble, de
l'étrangler de mes mains, de lui ouvrir les veines avec mes ongles, de
l'étouffer sous le matelas de mon lit de noces? Ah! ah! ce serait
charmant, continua-t-il avec un rire de démence. Jolie scène! très
dramatique, très shakespearienne, en vérité!

Et il s'avança vers Édith qui, toujours agenouillée, les bras pendants,
les mains ouvertes, la tête penchée sur sa poitrine, les cheveux
ruisselants, restait dans la position de la Madeleine de Canova. En
voyant se rapprocher ce furieux, mue par un suprême instinct de
conservation, la pauvre enfant se releva comme si elle eût été poussée
par un ressort, courut à la porte de glace qui donnait sur le jardin,
l'ouvrit avec cette adresse machinale des somnambules ou des gens dans
une position désespérée, et s'élança, portée par les ailes de la peur,
dans les noires allées du jardin, suivie de Volmerange.

Elle ne sentait pas sous ses pieds délicats et nus l'empreinte du
gravier et des coquillages; les branches, chargées de pluie,
fouettaient son visage et ses épaules nues, et semblaient vouloir la
retenir par les plis de son peignoir; le souffle ardent de Volmerange
haletait presque sur sa nuque, et plusieurs fois les mains du furieux
tendues l'avaient presque atteinte.

Elle arriva ainsi au parapet de la terrasse, qu'elle franchit, laissant
aux griffes de fer de l'artichaut de serrurerie posé là ce fragment de
mousseline, seul vestige laissé aux conjectures de lord et de lady
Harley.

Son mari fut presque aussitôt qu'elle dans la rue, et la poursuite
continua.

Les forces commençaient à manquer à la pauvre Édith. Ses genoux se
choquaient, ses artères sifflaient dans ses tempes, sa poitrine
haletait. Elle avait déjà parcouru, dans cette course de biche traquée,
une ou deux rues désertes à cause de l'heure avancée et de l'orage: et,
quand même un passant attardé se fût trouvé là, il ne lui aurait pas
porté secours, la prenant pour quelque fille de joie se sauvant après
une rixe de quelque orgie nocturne, ou poursuivie pour quelque vol.

Dans sa fuite, elle était arrivée près de la Tamise, au bout du pont de
Blackfriars, qu'elle se mit à traverser d'un pas essoufflé et ralenti.

A peu près au milieu, au bout de ses forces et de son haleine, les
pieds meurtris, son peignoir de nuit souillé de fange et collé à son
corps brûlant et transi par les derniers pleurs de la tempête, elle
s'arrêta et s'appuya contre le parapet, résolue à ne pas disputer plus
longtemps sa vie à la fureur de Volmerange. Après tout, c'était encore
une douceur de mourir par lui, puisqu'elle ne pouvait vivre pour lui.

Le comte, l'ayant rejointe, la saisit par les deux bras et lui dit:

--Jurez-moi que le contenu de la lettre est faux.

Édith, qui avait repris, après avoir cédé à ce mouvement de terreur
physique, toute sa dignité naturelle, répondit:

--La lettre a dit vrai. Je ne sauverai pas ma vie par un mensonge.

Volmerange la souleva comme une plume, la balança quelques secondes hors
du parapet sur le gouffre noir.

L'eau invisible rugissait et tourbillonnait sous l'arche; jamais nuit
plus épaisse n'avait pesé sur la Tamise.

--Sombre abîme, garde à toujours le secret du déshonneur de Volmerange!
dit le comte, le corps à moitié hors du pont.

Puis il ouvrit les mains...

Une plainte faible comme un soupir de colombe étouffée fut la dernière
prière d'Édith. Le vent poussa comme un long sanglot de désespoir, et
un léger flocon blanc descendit dans la brume épaisse, comme une plume
arrachée de l'aile d'un cygne, et tomba dans le fleuve, sans que, de
cette hauteur, l'on pût entendre le bruit de sa chute, couvert par le
murmure de l'eau, le craquement des barques, les jérémiades de la
rafale, et tous ces mille bruits par lesquels se plaint la nature dans
une nuit de tempête.

--A l'autre, maintenant!... dit Volmerange en retournant sur ses pas. Il
faut que je le trouve, fût-il caché au fond du dernier cercle de
l'enfer.

Et il s'enfonça dans le dédale des rues, d'un pas rapide et plein de
résolution.

Entraîné par la rapidité du récit, nous n'avons pas dit qu'un homme
qu'on aurait pu prendre pour une ombre portée se tenait collé à la
muraille de la maison du comte de Volmerange. Veillait-il là pour son
compte ou pour celui d'un autre? C'est ce que nous ne savons pas encore.
Était-ce un voleur, un amant ou un espion, un ennemi ou un ami?
Pressentait-il la catastrophe qui devait arriver, et avait-il voulu y
assister invisible témoin? Toutes ces questions, nous ne sommes pas
encore à même de les résoudre. Ce que nous pouvons dire, c'est que le
rôdeur nocturne vit Édith sauter la terrasse du jardin, Volmerange la
poursuivre et la jeter dans la Tamise, sans intervenir dans cette scène
affreuse, dont il s'était contenté d'être le spectateur lointain et
silencieux. Quand Volmerange, sa vengeance accomplie, rentra dans le
coeur de la ville, l'ombre le suivit de loin, réglant son pas sur le
sien, de façon à ne pas le perdre de vue et ne pas en être remarqué.

La tête perdue, le coeur plein de rage et de regrets, Volmerange
marcha ainsi jusqu'à Regent's-Park, où, accablé de fatigue, de douleur
et de désespoir, il se laissa tomber sur un banc, au pied d'un arbre,
dans l'état le plus complet de prostration; ses idées l'abandonnaient et
sa tête vacillait sur ses épaules; sa taille vigoureuse fléchissait; il
tomba dans ce morne assoupissement par lequel la nature, lasse de
souffrir, se refuse aux tortures morales ou physiques.

Pendant qu'il sommeillait, l'ombre noire s'approcha de lui d'un pas si
léger, si furtif, si souple, qu'elle ne déplaçait pas un grain de sable
et qu'elle ne courbait pas un brin de gazon; elle posa sur les genoux de
Volmerange un papier de forme bizarre et une enveloppe pleine de
lettres, puis se retira plus doucement encore et se cacha derrière les
arbres, avec lesquels elle se confondit bientôt.

Quelque léger qu'eut été le mouvement, il réveilla Volmerange, qui vit
le papier et l'enveloppe posés si mystérieusement sur ses genoux, et
courut sous une lanterne.

L'enveloppe contenait des lettres d'Édith prouvant sa faute. Le papier
était ainsi conçu:

«Je jure de ne jamais disposer de moi, de ne m'engager dans aucun lien,
ceux du mariage et autres et de me tenir toujours libre pour la junte
suprême: je le jure par le Dieu qui créa les mondes, par le démon qui
veut les détruire, par le ciel et l'enfer, par l'honneur de mon père et
la vertu de ma mère, par mon sang de gentilhomme, par mon âme de
chrétien, par ma parole d'homme libre, par la mémoire des héros et des
saints, par l'Évangile et par l'épée, et, au cas où notre religion ne
serait qu'une erreur, par le feu et par l'eau, sources de la vie, par
les forces secrètes de la nature, par les étoiles, mystérieuses
régulatrices des destinées, par Chronos et par Jupiter, par l'Achéron et
par le Styx qui autrefois liait les dieux.

    «Signé de mon sang,

    «VOLMERANGE.»




XII


Après cette lecture, le comte, fou de douleur et de rage, se mit à
parcourir le parc en tous sens, à la recherche de l'être mystérieux qui
avait, pendant son assoupissement, jeté sur ses genoux les lettres
d'Édith et la formule du pacte qui le liait à un pouvoir inconnu.

En vain il battit les allées, les contre-allées, les recoins de
bosquets, il ne put rien découvrir. Il est vrai que la nuit était sombre
et que de vagues reflets de lanternes éloignées le guidaient seuls dans
sa poursuite.

Las de cette course insensée, il sortit du parc, et se dirigea sans trop
savoir où il allait, du côté de Primerose-Hill.

Les maisons s'éclaircissaient, les champs commençaient à se mêler à la
ville, et bientôt il se trouva dans la campagne, gravissant les
premières pentes de la colline.

Toutes ces marches et contre-marches avaient pris du temps, et l'aurore
tardive de novembre jetait de vagues lueurs dans le ciel, que jonchaient
de grands nuages éventrés, gigantesques cadavres restés sur le champ de
bataille de la tempête. Rien ne ressemblait moins à l'Aurore aux doigts
de rose d'Homère que ce sinistre lever du soleil britannique.

Il se laissa tomber au pied d'un arbre qui frissonnait à l'aigre brise
du matin, déjà veuf de plus de la moitié de ses feuilles, et reprit dans
sa poche les lettres à moitié lacérées d'Édith, qu'il y avait plongées
par un mouvement machinal: tout en ne lui laissant aucun doute sur son
malheur, elles étaient d'un style contraint, et la passion ne s'y
exprimait qu'avec des formes embarrassées; on eût dit que la jeune femme
avait cédé plutôt à une fascination involontaire qu'à une sympathie.

Cette lecture envenimait encore les plaies de Volmerange; mais il avait
besoin de la faire pour légitimer sa vengeance à ses propres yeux; après
son action violente et terrible, un doute lui venait, non sur la
certitude de la faute, mais sur la légitimité de la punition; cette
forme blanche, descendant à travers l'ombre vers le gouffre noir du
fleuve, lui passait toujours devant les yeux comme un remords visible.
Il se demandait s'il n'avait pas outrepassé son droit d'époux et de
gentilhomme, en infligeant une mort affreuse à un être jeune et charmant
à peine au seuil de la vie. Quelque coupable que fût Édith, elle était
tellement punie, qu'elle devenait innocente.

Qui lui eût dit le matin que le soir il serait meurtrier, lui eût
produit l'effet d'un fou; et cependant il venait d'immoler
impitoyablement une femme sans défense, une femme dont il avait juré à
la face du ciel et des hommes d'être le protecteur. La terrible
exécution qu'il avait faite, bien que juste d'après les lois du point
d'honneur, l'épouvantait et lui apparaissait dans son horrible gravité;
et d'ailleurs, sa vengeance n'eût-elle pas dû commencer par le complice
d'Édith? Cédant à la colère aveugle, il s'était ôté, en tuant la
coupable, tout moyen de remonter à la source du crime. C'était l'infâme
séducteur dont il aurait dû arracher le nom à Édith et qu'il eût eu
plaisir à torturer lentement et avec la plus ingénieuse barbarie, car
une mort prompte n'eût pas assouvi sa vengeance.

Puis, songeant aux liens qui l'attachaient à l'association mystérieuse
dont nos lecteurs ont put voir la formule de serment, il s'indignait de
cette autorité revendiquée après plusieurs années de silence, et, bien
que le serment ne lui eût pas été extorqué il sentait son indépendance
se révolter contre cette prétention de disposer de lui.--Il avait juré,
il est vrai, mais dans l'enthousiasme de la jeunesse, de mettre toute
ses forces et toute son intelligence au service de l'idée commune; mais
fallait-il pour cela abjurer les sentiments de son coeur, cesser
d'être homme et devenir comme un bâton dans la main cachée?

Il lui semblait saisir une coïncidence étrange entre le déshonneur
d'Édith et ce rappel au serment prononcé. N'avait-on pas voulu, par ce
coup terrible, le détacher des choses humaines, et profiter de son
désespoir pour le jeter à corps perdu dans les entreprises impossibles?

Il se rappelait une phrase prononcée jadis par un des membres influents
de l'association: «Dieu a mis la femme sur la terre, de peur que l'homme
ne fît de trop grandes choses.» En lui découvrant l'indignité de celle
qu'il aimait, sans doute on avait pensé le convaincre, sans réplique, de
la maxime de Shakespeare: «Fragilité, c'est le nom de la femme,» et le
faire renoncer pour toujours à ses trompeuses amorces.

--Oh! disait-il dans sa pensée, à qui se fier désormais, si le front
ment comme la bouche, si la candeur trompe, si la pudeur n'est qu'un
masque, si l'étincelle céleste n'est qu'un reflet de l'enfer, si le
coeur de la rose est plein de poison, si la couronne virginale ceint
des cheveux dénoués par la débauche... Édith! Édith! oh! je t'avais
confié sans crainte et sans défiance l'honneur de mon antique maison;
j'aurais cru que tu aurais transmis pur le sang des vieux chevaliers et
le sang royal de l'Inde qui coule dans nos veines. Et cependant elle
m'aimait, j'en suis sûr, s'écria-t-il en frappant violemment son genou
avec son poing; non, son doux regard disait vrai; sa voix avait l'accent
de l'amour sincère; il y a là-dessous quelque machination horrible. Mais
a-t-elle nié l'accusation une seule fois? a-t-elle prononcé un mot pour
sa défense? Elle est coupable... coupable... coupable..., continua-t-il
en répétant le mot avec l'insistance monotone des gens qui sentent leurs
idées s'échapper et qui raccrochent à la dernière syllabe prononcée,
comme un rameau sauveur leur raison qui se noie.

Des larmes coulaient le long de ses joues une à une, silencieusement et
sans interruption; il ne pensait même pas à les essuyer, et répétait
d'un air fou et comme un vague refrain de ballade:

--Elle est coupable, coupable, coupable!

Le jour s'était levé tout à fait, et, des hauteurs de Primerose-Hill, la
vue s'étendait sur la ville de Londres, qui commençait à fumer comme une
chaudière en ébullition: c'était un spectacle plein de grandeur et de
magnificence. De larges traînées de brouillard bleuâtre indiquaient le
cours de la Tamise, et ça et là s'élançaient de la brume les flèches
pointues des églises indiquées par un rayon de lumière oblique.

Les deux tours de Westminster ébauchaient leurs masses noires presque en
ligne directe; le duc d'York posait, imperceptible poupée sur sa mince
colonne; puis, à gauche, le monument du feu élevait vers le ciel ses
flammes de bronze doré, la Tour groupait sa botte de donjons, Saint-Paul
arrondissait sa coupole flanquée de deux campaniles; l'ombre et le clair
jouaient sur ces vagues de maisons interrompues de loin en loin par
l'îlot verdâtre d'un parc ou d'un square avec une grandeur et une
majesté dignes de l'Océan; mais Volmerange,

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