Mémoires de madame de Rémusat (2/3)
by Madame de Rémusat · French · Gutenberg #33894 · 521,234 chars · public domain (US)
The Project Gutenberg eBook of Mémoires de madame de Rémusat (2/3)
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Mémoires de madame de Rémusat (2/3)
Author: Madame de Rémusat
Editor: Paul de Rémusat
Release date: October 31, 2010 [eBook #33894]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/33894
Credits: Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT (2/3) ***
Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)
MÉMOIRES
DE
MADAME DE RÉMUSAT
1802-1808
PUBLIÉS PAR SON PETIT-FILS
PAUL DE RÉMUSAT
SÉNATEUR DE LA HAUTE-GARONNE
II
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1880
Droits de reproduction et de traduction réservés.
MÉMOIRES
DE
MADAME DE RÉMUSAT
LIVRE PREMIER
(Suite.)
CHAPITRE VIII.
(1804.)
Procès du général Moreau.--Condamnation de MM. de Polignac, de Rivière,
etc.--Grâce de M. de Polignac.--Lettre de Louis XVIII.
La création de l'Empire avait distrait les esprits de la procédure du
général Moreau, que l'on continuait d'instruire cependant. Les accusés
avaient comparu plusieurs fois devant le tribunal; mais plus on
avançait, plus on perdait l'espoir de la condamnation de Moreau,
condamnation qui chaque jour devenait plus nécessaire. J'ai l'intime
conviction que l'empereur n'eût point laissé couler son sang. Moreau
condamné et pardonné lui eût suffi; mais il avait besoin de répondre par
un jugement positif à ceux qui l'accusaient d'avoir mis de la
précipitation et de l'animosité personnelle dans cette affaire.
Tous ceux qui ont apporté quelque froideur dans l'examen de cet
événement se sont accordés à trouver que Moreau avait montré de la
faiblesse et une assez grande médiocrité d'esprit sur le banc des
accusés; il n'eut ni l'importance ni la grandeur auxquelles on
s'attendait. Il ne parut point, comme Georges Cadoudal, un homme
déterminé qui convenait fièrement des hauts projets qui l'avaient animé,
ni comme un innocent indigné d'une accusation qu'il n'a point méritée.
Il tergiversa dans quelques-unes de ses réponses; il atténua un peu
l'intérêt qu'il inspirait; mais, même alors, Bonaparte ne gagnait rien à
cet affaiblissement de l'enthousiasme, et l'esprit de parti, et
peut-être aussi la raison, n'en blâmait pas moins hautement un éclat
qu'on attribuait toujours à la haine personnelle.
Enfin, le 30 mai, l'acte d'accusation en forme parut dans _le Moniteur_.
Il était accompagné de lettres de Moreau écrites en 1795, avant le 18
fructidor, qui prouvaient qu'à cette époque ce général, ayant été
convaincu que Pichegru entretenait des correspondances secrètes avec les
princes, l'avait dénoncé au Directoire. Et quand, dans cette seconde
conspiration, Moreau, pour se justifier, s'appuyait sur ce qu'il n'avait
pas cru qu'il fût convenable de révéler au premier consul le secret d'un
complot dans lequel il avait refusé d'entrer, on ne pouvait s'empêcher
de demander pourquoi Moreau agissait, cette fois, d'une manière si
différente de la première.
Le 6 juin, on publia les interrogatoires de tous les accusés. Il y en
avait parmi eux qui déclaraient positivement qu'en Angleterre les
Princes ne doutaient point qu'ils ne dussent compter sur Moreau. Ils
disaient que c'était sur cette espérance que Pichegru avait passé en
France, et que les deux généraux avaient eu ensemble, conjointement avec
Georges, quelques entrevues. Ils allaient même jusqu'à affirmer qu'à la
suite de ces entretiens Pichegru s'était montré fort mécontent, se
plaignant que Moreau ne le secondait qu'à moitié, et qu'il semblait
vouloir profiter pour son compte du coup qui frapperait Bonaparte. Un
nommé Rolland alla même jusqu'à lui prêter ces paroles: «qu'il fallait,
préalablement à tout, faire disparaître le premier consul».
Moreau, interrogé à son tour, répondit que Pichegru, lorsqu'il était en
Angleterre, lui avait fait demander s'il le servirait dans le cas où il
voudrait obtenir sa rentrée en France, et qu'il avait promis de l'aider
au succès de ce projet. On pourrait bien s'étonner que Pichegru, dénoncé
quelques années auparavant par Moreau lui-même, s'adressât à lui pour
demander sa radiation. Pichegru, interrogé, nia ces démarches, mais, en
même temps, il nia aussi qu'il eût vu Moreau, quoique Moreau en convînt,
et il ne voulut jamais appuyer sa venue en France que sur l'aversion que
lui inspiraient les pays étrangers, et sur le désir qu'il éprouvait de
rentrer dans sa patrie. Peu de temps après, il fut trouvé étranglé dans
sa prison, sans qu'on ait jamais pu avérer les circonstances qui
causèrent sa mort, ni comprendre les motifs qui auraient pu la rendre
nécessaire[1]. Moreau convint donc d'avoir reçu chez lui Pichegru qui,
disait-il, était venu le surprendre; mais, en même temps, il déclara
qu'il avait positivement refusé d'entrer dans un projet qui remettrait
la Maison de Bourbon sur le trône, puisque son retour devait
compromettre la propriété des biens nationaux; et il ajouta que, pour ce
qui le regardait personnellement, il avait répondu que ces prétentions
seraient insensées, car il faudrait, pour qu'elles réussissent, qu'on
eût fait disparaître le premier consul, les deux autres consuls, le
gouverneur de Paris, et la garde. Il déclara n'avoir vu Pichegru qu'une
fois, quoique d'autres accusés assurassent qu'il y avait eu plusieurs
entrevues, et il demeura toujours sur ce système de défense, ne pouvant
nier cependant qu'il avait découvert assez tard que Fresnières, son
secrétaire intime, eût beaucoup de relations avec les conjurés. Ce
secrétaire, dès le commencement de l'affaire, avait pris la fuite.
[Note 1: Il semble que l'auteur, ici comme dans un
chapitre précédent, ne soit pas assez précis sur la cause de
la mort du général Pichegru. C'était une opinion, fort
répandue alors, de douter de son suicide, et l'empereur
expiait la mort du duc d'Enghien. Depuis ce crime, on était
prompt à lui en prêter d'autres qu'auparavant ses plus grands
ennemis n'auraient osé lui imputer. Il est pourtant certain
qu'on n'a jamais établi l'intérêt qu'aurait eu Napoléon à ce
que l'accusé ne parût point devant ses juges. M. Thiers a
très fortement démontré que sa présence aux débats était
nécessaire. Toutes les dépositions des accusés de tous les
partis l'accablaient également, son crime légal était
certain, et il ne pouvait manquer d'être condamné, et de
paraître mériter sa condamnation. L'homme à redouter, c'était
Moreau. On a dit, il est vrai, qu'un rapport de gens de l'art
existe à la faculté de médecine, établissant l'impossibilité
du suicide dans les conditions où l'on disait qu'il s'était
passé, avec une cravate de soie dont il avait fait une corde
et une cheville de bois dont il avait fait un levier. Mais la
médecine légale, il y a plus de soixante-dix ans, était une
science bien conjecturale, et des travaux récents ont
démontré combien le suicide par strangulation est facile et
demande peu d'efforts et de temps. (P. R.)]
Georges Cadoudal répondit que son projet était d'attaquer de vive force
le premier consul; qu'il n'avait pas douté que, dans Paris même, il ne
se présentât des ennemis du régime actuel qui l'aideraient dans son
entreprise; qu'il eût tenté de tout son pouvoir de remettre Louis XVIII
sur son trône. Mais il nia qu'il connût ni Pichegru, ni Moreau; il
termina ses réponses par ces paroles: «Vous avez assez de victimes; je
n'en veux pas augmenter le nombre.»
Bonaparte parut frappé de la fermeté de ce caractère, et nous dit à
cette occasion: «S'il était possible que je pusse sauver quelques-uns de
ces assassins, ce serait à Georges que je ferais grâce.»
M. de Polignac, l'aîné, répondit qu'il n'était venu secrètement en
France que pour s'assurer positivement de l'opinion publique et des
chances qu'elle pouvait offrir, que lorsqu'il s'était aperçu qu'il était
question d'un assassinat, il avait pensé à se retirer, et qu'il serait
sorti de France, s'il n'eût pas été arrêté.
M. de Rivière répondit de la même manière; et Jules de Polignac prouva
qu'il avait seulement suivi son frère.
Enfin, le 10 juin, vingt des accusés furent déclarés convaincus, et
condamnés à la peine de mort. À leur tête était Georges Cadoudal, et
parmi eux, le marquis de Rivière et le duc de Polignac.
Le jugement portait que Jules de Polignac Louis Léridan, Moreau et
Rolland, étaient coupables d'avoir pris part à la conspiration, mais
qu'il résultait de l'instruction et des débats des circonstances qui les
rendaient excusables, et que la cour réduisait la peine encourue par les
susnommés à une punition correctionnelle.
J'étais à Saint-Cloud, quand cette nouvelle y arriva. Tout le monde en
fut atterré. Le grand juge s'était témérairement engagé vis-à-vis du
premier consul à la condamnation _à mort_ de Moreau, et Bonaparte
éprouva un tel mécontentement, qu'il ne fut pas maître d'en dissimuler
les effets. On a su avec quelle véhémente fureur, à sa première audience
publique du dimanche, il accueillit le juge Lecourbe, frère du général,
qui avait parlé au tribunal avec beaucoup de force pour l'innocence de
Moreau. Il le chassa de sa présence en l'appelant _juge prévaricateur_,
sans qu'on pût deviner quelle signification, dans sa colère, il donnait
à cette expression, et, peu après, il le destitua.
Je revins à Paris, fort abattue des impressions que je rapportais de
Saint-Cloud, et je trouvai dans la ville, chez un certain parti, une
joie insultante pour l'empereur du dénouement de cet événement. Mais la
noblesse était affligée de la condamnation de M. le duc de Polignac.
J'étais avec ma mère et mon mari, déplorant les tristes effets de ces
procédures et les nombreuses exécutions qui allaient suivre, quand on
m'annonça tout à coup madame de Polignac, femme du duc, et sa tante
madame Dandlau, fille d'Helvétius, que j'avais souvent rencontrée dans
le monde. Toutes deux étaient en larmes. La première, grosse de quelques
mois, m'attendrit vivement. Elle venait me demander de l'aider à
parvenir jusqu'aux pieds de l'empereur; elle voulait obtenir la grâce de
son époux; elle n'avait aucun moyen d'arriver dans l'intérieur de
Saint-Cloud, et se flattait que je lui en procurerais. M. de Rémusat, ma
mère et moi, nous sentîmes tous trois les difficultés de l'entreprise;
mais, tous trois, nous pensâmes, en même temps, qu'elles ne devaient
point m'arrêter; et, comme nous avions quelques jours, à cause de
l'appel que les condamnés avaient fait de leur jugement, j'engageai ces
deux dames à se rendre le lendemain matin à Saint-Cloud; je promis de
les précéder de quelques heures, et de décider madame Bonaparte à les
recevoir.
En effet, je retournai à Saint-Cloud le lendemain, et il ne me fut pas
difficile d'obtenir de mon excellente impératrice d'accueillir une si
malheureuse personne. Mais elle me montra un peu d'effroi d'aborder
l'empereur dans un moment où il était si mécontent.
«Si Moreau, me dit-elle, eût été condamné, je serais plus sûre de notre
succès; mais il est dans une si grande colère, que je crains qu'il ne
nous repousse, et qu'il ne vous sache mauvais gré de la démarche que
vous allez me faire faire.» J'étais trop émue de l'état et des larmes de
madame de Polignac pour qu'une pareille considération m'arrêtât, et je
fis de mon mieux à l'impératrice la peinture de l'impression que ces
jugements avaient produite à Paris. Je lui rappelai la mort du duc
d'Enghien; je lui représentai son élévation au trône impérial tout
environnée d'exécutions sanglantes, et l'effroi général qui serait
apaisé par un acte de clémence que, du moins, on pourrait citer à côté
de tant de sévérités.
Tandis que je lui parlais ainsi avec toute la chaleur dont j'étais
capable, et sans pouvoir retenir mes larmes, l'empereur entra tout à
coup dans la chambre, arrivant, selon sa coutume, par une terrasse
extérieure, qui lui servait souvent le matin à venir ainsi se reposer
près de sa femme. Il nous trouva toutes deux fort émues. Dans un autre
moment, sa présence m'eût rendue interdite; mais, le profond
attendrissement que j'éprouvais l'emportant sur toutes considérations,
je répondis à ses questions par l'aveu de ce que j'avais osé faire, et,
comme l'impératrice vit son visage devenir fort sévère, elle n'hésita
point à me soutenir, en lui déclarant qu'elle avait consenti à recevoir
madame de Polignac.
L'empereur commença par nous refuser de l'entendre, et par se plaindre
que nous allions le mettre dans l'embarras d'une position qui lui
donnait l'attitude de la cruauté. «Je ne verrai point cette femme, me
dit-il, je ne puis faire grâce; vous ne voyez pas que ce parti royaliste
est plein de jeunes imprudents qui recommenceront sans cesse, si on ne
les contient par une forte leçon. Les Bourbons sont crédules, ils
croient aux assurances que leur donnent certains intrigants qui les
trompent sur le véritable esprit public de la France, et ils m'enverront
ici une foule de victimes.»
Cette réponse ne m'arrêta point; j'étais exaltée à l'excès, et par
l'événement même, et peut-être aussi par le petit danger que je courais
d'avoir déplu à ce maître redoutable. Je ne voulais pas avoir à mes
propres yeux le tort de reculer par considération personnelle, et ce
sentiment me rendit courageuse et tenace. Je m'échauffai beaucoup, au
point que l'empereur, qui m'écoutait en se promenant à pas précipités
dans la chambre, s'arrêta tout à coup devant moi, et, me regardant
fixement: «Quel intérêt prenez-vous donc à ces gens-là? me dit-il. Vous
n'êtes excusable que s'ils sont vos parents.»
«Sire, repris-je avec le plus de fermeté que je pus trouver au dedans de
moi, je ne les connais point, et, jusqu'à hier matin, je n'avais jamais
vu madame de Polignac.--Eh bien, vous plaidez ainsi la cause des gens
qui venaient pour m'assassiner!--Non, sire, mais je plaide celle d'une
malheureuse femme au désespoir, et, je dirai plus, la vôtre même.» Et,
en même temps, emportée par mon émotion, je lui répétai tout ce que
j'avais dit à l'impératrice. Celle-ci, attendrie comme moi, me seconda
beaucoup; mais nous ne pûmes rien obtenir dans ce moment, et l'empereur
nous quitta de mauvaise humeur, en nous défendant de l'étourdir
davantage.
Ce fut peu d'instants après qu'on vint me prévenir que madame de
Polignac arrivait. L'impératrice alla la recevoir dans une pièce écartée
de son appartement; elle lui cacha le premier refus que nous avions
éprouvé, et lui promit de ne rien épargner pour obtenir la grâce de son
époux.
Dans le cours de cette matinée qui fut certainement une des plus agitées
de ma vie, deux fois l'impératrice pénétra jusque dans le cabinet de son
mari, et elle fut obligée d'en sortir deux fois, toujours repoussée.
Elle me revenait découragée, et moi-même je commençais à l'être et à
frémir de la dernière réponse qu'il faudrait donner à madame de
Polignac. Enfin, nous apprîmes que l'empereur travaillait seul avec M.
de Talleyrand. Je l'engageai à une dernière démarche, pendant que M. de
Talleyrand, s'il en était témoin, pourrait bien contribuer à déterminer
l'empereur. En effet, il la seconda sur-le-champ, et enfin Bonaparte,
vaincu par des sollicitations si redoublées, consentit à ce que madame
de Polignac fût introduite chez lui. C'était tout promettre; car il
n'était pas possible de prononcer un _non_ cruel devant une telle
présence. Madame de Polignac, introduite dans le cabinet, s'évanouit en
tombant aux pieds de l'empereur. L'impératrice était en larmes; un petit
article rédigé par M. de Talleyrand, qui parut le lendemain dans ce
qu'on appelait alors le _Journal de l'Empire_, a rendu fort bien compte
de cette scène, et la grâce du duc de Polignac fut obtenue.
Quand M. de Talleyrand sortit du cabinet de l'empereur, il me trouva
dans le salon de l'impératrice, et il me conta tout ce qui venait de se
passer; et, au travers des larmes qu'il me faisait répandre et de
l'émotion que lui-même avait éprouvée, il me fit sourire par le récit
d'une petite circonstance ridicule que son esprit malin n'avait eu garde
de laisser échapper. La pauvre madame Dandlau, qui accompagnait sa
nièce, et qui voulait aussi produire son petit effet, tout en relevant
et soignant madame de Polignac, qui avait peine à reprendre ses sens,
ne cessait de s'écrier: «Sire, je suis la fille d'Helvétius!»--« Et,
avec ces paroles vaniteuses, disait M. de Talleyrand, elle a pensé nous
refroidir tous.»
La peine du duc de Polignac fut commuée en quatre années de prison qui
devaient être suivies de la déportation. On le réunit à son frère. Ils
ont tous deux été gardés depuis, et, après les avoir renfermés dans une
forteresse, on les retint dans une maison de santé, d'où ils
s'échappèrent pendant la campagne de 1814. À cette époque, on a
soupçonné le duc de Rovigo, alors ministre de la police, d'avoir
favorisé leur évasion, pour s'ouvrir la faveur d'un parti qu'il voyait
près de triompher.
Sans chercher à me faire valoir dans cette occasion plus que je ne le
mérite, je puis cependant convenir que les circonstances s'arrangèrent
alors de manière à permettre que je rendisse à la famille Polignac un
service très réel, et il paraîtrait assez naturel qu'elle en eût
conservé quelque souvenir. Cependant, depuis le retour du roi en France,
j'ai été à portée de comprendre à quel point l'esprit de parti, et
surtout dans les gens de cour, efface les sentiments qu'il réprouve,
quelque justes qu'ils soient.
Après cet événement, madame de Polignac se crut obligée de me faire
quelques visites; mais peu à peu, nos relations étant assez différentes,
nous nous perdîmes de vue pendant les années qui s'écoulèrent, jusqu'à
l'instant de la Restauration. À cette époque, le roi envoya le duc de
Polignac à la Malmaison pour y remercier l'impératrice Joséphine, en son
nom, du zèle qu'elle avait montré pour sauver les jours de M. le duc
d'Enghien. M. de Polignac profita de cette occasion pour lui offrir en
même temps l'expression de sa propre reconnaissance. L'impératrice, qui
me conta cette visite, me dit que, sans doute, le duc passerait aussi
chez moi, et, je le confesse, je m'attendais à quelque marque de son
attention. Mais je n'en reçus aucune, et, comme il n'était pas dans mon
caractère d'aller chercher à échauffer par des paroles une
reconnaissance à laquelle je n'eusse attaché quelque prix que si elle
eût été volontaire, je me tins paisible chez moi, sans essayer de
rappeler un événement qu'on paraissait vouloir oublier. Un soir, le
hasard me fit rencontrer madame de Polignac chez M. le duc d'Orléans. Ce
prince recevait ce jour-là, chacun s'y faisait présenter, il y avait un
monde énorme. Le Palais-Royal était décoré avec le plus grand luxe;
toute la noblesse française s'y trouvait réunie, et les grands seigneurs
et les gentilshommes à qui la Restauration semblait, au premier moment,
rendre leurs droits, s'abordaient avec cette assurance et ces manières
satisfaites et aisées que l'on reprend toujours avec le succès.
Au milieu de cette foule brillante, j'aperçus la duchesse de Polignac.
Après une longue suite d'années, je la retrouvais remise à son rang,
recevant toutes les félicitations qui lui étaient dues, environnée d'un
monde qui se pressait autour d'elle; je me rappelais l'état où elle
m'était apparue pour la première fois, ses larmes, son effroi, l'air
dont elle m'avait abordé quand je la vis entrer dans ma chambre et
tomber presque à mes genoux. Je me sentais émue de cette comparaison.
Étant seulement à quelques pas d'elle, entraînée par un mouvement assez
vif, qui tenait à l'intérêt qu'elle m'avait inspiré, je m'approchai
d'elle et je lui adressai, d'un ton de voix réellement attendri, une
sorte de compliment sur cette situation si différente où je la voyais
dans cet instant. Je ne lui aurais demandé qu'un mot de souvenir qui eût
répondu à l'émotion qu'elle me faisait éprouver. Cette émotion fut
promptement glacée par l'air indifférent et gêné avec lequel elle reçut
mes paroles. Elle ne me reconnut point, ou parut ne point me
reconnaître; je dus me nommer; son embarras s'accrut. Dès que je m'en
aperçus, je m'éloignai d'elle promptement, emportant une impression
pénible, parce qu'elle refoulait vivement les réflexions que sa présence
m'avait inspirées, et que j'avais cru d'abord qu'elle aurait faites avec
le même attendrissement que moi.
La manière dont l'impératrice avait obtenu la grâce de M. de Polignac
fit beaucoup de bruit à Paris, et devint une nouvelle occasion de
célébrer sa bonté, à laquelle on rendait justice très généralement.
Aussitôt, les femmes, les mères ou les soeurs des autres condamnés
assiégèrent le palais de Saint-Cloud, et tâchèrent d'être admises en sa
présence, pour parvenir aussi à l'attendrir. On s'adressa en même temps
à sa fille, et l'une et l'autre obtinrent de l'empereur d'autres
commutations de peine. Il s'apercevait des sombres couleurs que tant
d'exécutions multipliées allaient jeter sur son avènement au trône, et
se montrait accessible aux demandes qui lui étaient adressées. Ses
soeurs, qui ne partageaient nullement la bienveillance publique
qu'inspirait l'impératrice, jalouses d'en obtenir, s'il était possible,
quelques marques pour elles-mêmes, firent avertir les femmes des
condamnés qu'elles pouvaient aussi s'adresser à elles. Elles les
conduisirent à Saint-Cloud dans leur voiture, avec une sorte d'apparat,
pour solliciter la grâce de leurs époux. Ces démarches sur lesquelles
l'empereur, je crois, avait été consulté d'avance, eurent quelque chose
de moins naturel que celles de l'impératrice, parce qu'elles parurent
trop bien concertées. Mais, enfin, elles servirent à conserver la vie à
un certain nombre d'individus. Murat, qui, par sa conduite violente et
son animadversion contre Moreau, avait excité une indignation
universelle, voulut aussi se réhabiliter par une démarche de ce genre,
et obtint la grâce du marquis de Rivière. Il apporta, en même temps, une
lettre de Georges Cadoudal adressée à Bonaparte dont j'entendis la
lecture. Cette lettre était ferme et belle, telle qu'un homme résigné à
son sort peut l'écrire, quand il est animé par l'opinion, que les
démarches qu'il a faites, et qui l'ont perdu, ont été dictées par des
devoirs généreux et des résolutions invariablement prises. Bonaparte fut
assez frappé de cette lettre, et montra encore du regret de ne pouvoir
comprendre Georges dans ses actes de clémence.
Ce véritable chef de la conspiration mourut avec un froid courage. Sur
les vingt condamnés, sept virent leur arrêt de mort changé en une
détention plus ou moins prolongée. Voici leurs noms:
Le duc de Polignac.--Le marquis de
Rivière.--Russillon.--Rochelle.--D'Hozier.--Lajollais.--Gaillard.
Les autres furent exécutés, et le général Moreau fut conduit à Bordeaux,
pour être embarqué sur un vaisseau qui devait le mener aux États-Unis.
Sa famille vendit ses biens par ordre; l'empereur en acheta une partie,
et donna la terre de Gros-bois au maréchal Berthier.
Quelques jours après, on mit dans _le Moniteur_ une protestation de
Louis XVIII contre l'avènement de Napoléon. Cette protestation fut
publiée le 1er juillet 1804, et produisit peu d'effet. La conspiration
de Georges avait peut-être encore refroidi les sentiments, déjà si
faibles, que l'on conservait à peine pour l'ancienne dynastie. Elle
avait été, au fait, si mal ourdie, elle paraissait appuyée sur une telle
ignorance de l'état intérieur de la France et des opinions qui la
partageaient, les noms ou les caractères des conspirateurs excitaient
si peu de confiance, et surtout on craignait si généralement les
nouveaux troubles que de grands changements eussent entraînés, qu'en
exceptant un certain nombre de gentilshommes, intéressés au retour d'un
ordre de choses détruit, il n'y eut point en France de regrets de ce
dénouement qui affermissait le système qu'on voyait s'établir. Soit par
conviction, ou besoin de repos, ou soumission à la fortune imposante du
nouveau chef de l'État, les adhésions à son élévation furent nombreuses,
et la France prit, dès cette époque, une assiette paisible et ordonnée.
Le découragement se mit dans les partis opposés, et, comme cela arrive
communément, ce découragement fut suivi de tentatives secrètes que
chacun des individus qui les composaient fit pour rattacher son
existence aux chances qui s'ouvraient avec tant d'innovations.
Gentilshommes et plébéiens, royalistes et libéraux, tous commencèrent
leurs démarches pour être employés; les ambitions et les vanités
éveillées sollicitèrent de tous côtés, et Bonaparte vit briguer
l'honneur de le servir par ceux sur lesquels il aurait dû le moins
compter.
Cependant, il ne se pressa pas dans son choix, et il attendit
longtemps, afin d'entretenir les espérances et d'augmenter le nombre des
aspirants. Pendant ce répit, je quittai la cour pour aller respirer à la
campagne; je demeurai un mois dans la vallée de Montmorency chez madame
d'Houdetot, dont j'ai déjà parlé; la vie douce que j'y menai me reposa
des émotions pénibles que je venais d'éprouver presque sans
interruption. J'avais besoin de cette retraite; ma santé qui, depuis, a
toujours été plus ou moins faible, commençait à s'altérer; elle me
donnait quelque tristesse qui s'augmentait encore des impressions
nouvelles que je recevais, par les découvertes que je faisais peu à peu
et sur les choses en général, et sur quelques personnages en
particulier. Le voile doré dont Bonaparte disait que les yeux sont
couverts dans la jeunesse commençait pour moi à perdre de son éclat, et
je m'en apercevais avec une surprise qui fait toujours plus ou moins
souffrir, jusqu'à ce que l'expérience en ait amorti les premiers
effets.
CHAPITRE IX.
(1804.)
Organisation de la flotte de Boulogne.--Article du _Moniteur_.--Les
grands officiers de la Couronne.--Les dames du palais.--L'anniversaire
du 14 juillet.--Beauté de l'impératrice.--Projets de
divorce.--Préparatifs du couronnement.
Peu à peu les différentes flottilles construites dans nos ports venaient
toutes se réunir à celle de Boulogne. Quelquefois, dans le trajet, elles
essuyaient des échecs, car les vaisseaux anglais croisaient incessamment
sur les côtes pour s'opposer à ces jonctions. Les camps de Boulogne, de
Montreuil et de Compiègne offraient le coup d'oeil le plus imposant, et
l'armée devenait de jour en jour plus nombreuse et plus redoutable.
Sans doute ces préparatifs excitèrent de l'inquiétude en Europe, de même
que les discours qu'ils faisaient tenir à Paris, car on inséra dans les
journaux un article qui ne produisit pas alors un grand effet, mais
qu'il m'a paru assez important de conserver, parce qu'il est un récit
exact de tout ce qui a été fait depuis.
Cet article parut dans _le Moniteur_, le 10 juillet 1804, le même jour
que l'on y rendit compte de l'audience que l'empereur donna à tous les
ambassadeurs, qui venaient de recevoir de nouvelles lettres de créance
auprès de lui; quelques-unes étaient accompagnées de paroles flatteuses
des souverains étrangers sur son avènement au trône. Voici l'article:
«De tout temps, la capitale a été le pays des _on dit_. Chaque jour fait
naître une nouvelle que le lendemain voit démentir. Quoiqu'on ait
remarqué récemment plus d'activité et une certaine direction dans les
_on dit_ dont s'amuse la crédulité des oisifs, on serait disposé à
penser qu'il faut s'en remettre au temps à cet égard, et que le silence
est, de toutes les réponses qu'on peut faire, la meilleure et la plus
sensée. Quel est, d'ailleurs, le Français, homme de sens, qui, mettant
quelque intérêt à découvrir la vérité, ne parvienne bientôt à
reconnaître, dans les bruits qui se répandent, le résultat d'une
malignité plus ou moins intéressée à les propager? Dans un pays où tant
d'hommes savent ce qui est, et peuvent juger ce qui n'est pas, si
quelqu'un croit trouver dans les _on dit_ des sujets d'inquiétudes
réelles, si la crédule confiance trompe les spéculations de son commerce
ou ses intérêts intérieurs, son erreur n'est pas durable, ou bien il
doit s'en prendre à son défaut de réflexion.
«Mais les étrangers, les personnes attachées aux missions diplomatiques,
n'ayant ni les mêmes moyens d'arrêter leurs jugements, ni la même
connaissance du pays, sont souvent abusés. Quoiqu'ils aient eu lieu
d'observer, depuis longtemps, avec quelle constance les événements se
jouent des bruits qui circulent, ils ne les propagent pas moins dans les
pays étrangers, et leurs récits font naître sur la France les idées les
plus fausses. Nous croyons, en conséquence, qu'il n'est pas hors de
propos de dire dans ce journal quelques mots sur les _on dit_.
«_On dit_ que l'empereur va réunir sous son gouvernement, la république
italienne, la république ligurienne, la république de Lucques, le
royaume d'Étrurie, les états du saint-père, et, par une suite
nécessaire, Naples et la Sicile. _On dit_ que la Suisse et la Hollande
auront le même sort; _on dit_ que le pays de Hanovre offrira à
l'empereur, par sa réunion, le moyen de devenir membre du Corps
germanique.
«On tire plusieurs conséquences de ces suppositions, et la première qui
se présente, c'est que le pape abdiquera, et que le cardinal Fesch ou le
cardinal Ruffo occupera le trône pontifical.
«Nous avons déjà dit, et nous répétons, que, si la France devait influer
sur des changements relatifs au souverain pontife, ce serait plutôt pour
influer d'autant sur le bonheur du saint-père, et pour accroître la
considération du saint-siège et ses domaines, au lieu de les diminuer.
«Quant au royaume de Naples, les agressions de M. Acton, et son système
constamment hostile, auraient autrefois donné à la France assez de
motifs légitimes pour faire la guerre, qu'elle n'eût jamais entreprise
avec le projet de réunir les deux Siciles à l'Empire français.
«Les républiques italienne et ligurienne, et le royaume d'Étrurie ne
cesseront pas d'exister comme États indépendants, et il est assurément
peu vraisemblable que l'empereur méconnaisse en même temps les devoirs
attachés au pouvoir qu'il tient des comices, et la gloire personnelle
qu'il a acquise en rendant deux fois à l'indépendance des États qu'il
avait deux fois conquis.
«On peut se demander, à l'égard de la Suisse, qui a empêché sa réunion à
la France avant l'acte de médiation? Cet acte, résultat immédiat des
soins et des pensées de l'empereur, a rendu la tranquillité à ces
peuples, est la garantie de leur indépendance et de leur sûreté, tant
qu'eux-mêmes ne briseront point cette égide, en substituant aux éléments
dont elle est formée les volontés d'un des corps constitués ou d'un des
partis.
«Si la France eût voulu réunir la Hollande, la Hollande serait française
comme la Belgique. Si elle est puissance indépendante, c'est que la
France a senti à l'égard de ce pays, ainsi que pour la Suisse, que ces
localités exigeaient une existence individuelle et une organisation
particulière.
«Le Hanovre est l'objet d'une supposition qui a quelque chose de plus
ridicule. La réunion de cette province serait le présent le plus funeste
qu'on pût faire à la France, et il ne fallait pas de longues méditations
pour s'en apercevoir. Le Hanovre deviendrait un sujet de rivalité entre
le peuple français et le prince qui s'est montré l'allié et l'ami de la
France dans un temps où l'Europe était conjurée contre elle.
»Le Hanovre, pour être conservé, exigerait un état militaire dont les
dépenses seraient hors de toute proportion avec quelques millions qui
constituent tous les revenus de ce pays. Le gouvernement, qui a sacrifié
aux principes de la nécessité d'une ligne de frontières simple et
continue jusqu'aux fortifications mêmes de Strasbourg et de Mayence, sur
la rive droite, serait-il assez peu éclairé pour vouloir l'incorporation
du Hanovre? Mais on dit qu'à cette possession est attaché l'avantage
d'être membre du Corps germanique. Le titre seul d'empereur des Français
répond à cette singulière idée. Le Corps germanique se compose de rois,
d'électeurs, de princes, et n'admet, relativement à lui, qu'une seule
dignité impériale. Ce serait, d'ailleurs, mal connaître la noble vanité
de notre pays que de croire possible qu'il consentît à entrer comme
élément dans un corps particulier. Si telle chose eut été compatible
avec la dignité nationale, qui eût empêché la France de conserver ses
droits au cercle de Bourgogne et ceux que lui donnait la possession du
Palatinat? Nous le disons même, avec le sentiment d'un juste orgueil
que personne ne pourra blâmer, qui a empêché la France de garder une
partie des États de Bade et du territoire de la Souabe?
»Non, la France ne passera jamais le Rhin, et ses armées ne le
franchiront plus, à moins qu'il ne faille garantir l'empire germanique
et ses princes, qui lui inspirent tant d'intérêt par leur affection pour
elle, et par leur utilité pour l'équilibre de l'Europe.
»Si ces _on dit_ sont nés de l'oisiveté, nous y avons assez répondu.
»S'ils doivent leur origine à l'inquiète jalousie de quelques puissances
habituées à crier sans cesse que la France est ambitieuse, pour masquer
leur propre ambition, il est une autre réponse: Grâce aux deux
coalitions successivement formées contre nous, et aux traités de
Campo-Formio et de Lunéville, la France n'a, à la proximité de son
territoire, aucune province qu'elle doive désirer de garder, et, si,
dans les événements passés, elle a fait preuve d'une modération sans
exemple dans l'histoire moderne, il en résulte pour elle cet avantage
qu'elle n'aura plus désormais besoin de prendre les armes.
»Sa capitale est située au centre de son empire; ses frontières sont
environnées de petits États qui complètent son système politique; elle
n'a géographiquement rien à désirer de ce qui appartient à ses voisins,
elle n'est donc en inimitié naturelle avec personne, et, comme il
n'existe pour elle ni une autre Finlande, ni d'autres lignes de l'Inn,
elle se trouve dans une situation qui n'est celle d'aucune autre
puissance.
«Parallèlement à ces _on dit_ ayant pour but de faire croire que la
France a une ambition démesurée, on en fait circuler d'une autre espèce.
«Tantôt la révolte est dans nos camps; avant-hier, trente mille Français
ont refusé de s'embarquer à Boulogne; hier, nos légions se battaient dix
contre dix, trente contre trente, drapeaux contre drapeaux. On disait
aux quatre départements du Rhin que nous allions les rendre à leur
ancienne domination.
«Aujourd'hui, _on dit_ peut-être que le Trésor public est sans argent,
que les travaux ont cessé, que la discorde est partout, et que les
contributions ne se payent nulle part. Si l'empereur part pour les
camps, on dira peut-être qu'il court y apaiser des troubles.
«Enfin qu'il reste à Saint-Cloud, qu'il aille aux Tuileries, qu'il
demeure à la Malmaison, ce sera autant de sujets de propos tous plus
ridicules les uns que les autres.
»Et si ces bruits, simultanément colportés dans les pays étrangers,
avaient à la fois pour but d'alarmer sur l'ambition de l'empereur et de
s'enhardir, en donnant quelque espoir sur la faiblesse de son
administration, à des démarches inconvenantes et erronées, nous ne
pourrions que répéter ce qu'un ministre a été chargé de dire en quittant
la cour: «L'empereur des Français ne veut la guerre avec qui ce soit, il
ne la redoute avec personne. Il ne se mêle pas des affaires de ses
voisins, et il a droit à une conduite réciproque. Une longue paix est le
désir qu'il a constamment manifesté; mais l'histoire de sa vie
n'autorise pas à penser qu'il soit disposé à se laisser outrager ou
mépriser.»
Cependant, après m'être reposée quelque temps à la campagne, je revins,
et je rentrai dans le tourbillon de notre cour, où le mal de la vanité
semblait de jour en jour s'emparer davantage de nous. L'empereur nomma
alors les grands officiers de la maison. Le général Duroc fut grand
maréchal du palais; Berthier, grand veneur; M. de Talleyrand, grand
chambellan; le cardinal Fesch, grand aumônier; M. de Caulaincourt, grand
écuyer; et M. de Ségur, grand maître des cérémonies. M. de Rémusat reçut
le titre de premier chambellan. Il marchait immédiatement après M. de
Talleyrand, qui, paraissant devoir être occupé par les affaires
étrangères, abandonnerait à mon mari la plus grande partie des
attributions de sa place. Cela fut en effet réglé ainsi d'abord; mais,
peu après, l'empereur fit des chambellans ordinaires; parmi eux étaient
le baron de Talleyrand, neveu du grand chambellan, des sénateurs, des
Belges distingués par leur naissance, un peu plus tard aussi des
gentilshommes français. Avec eux commencèrent les petites prétentions de
préséance, les mécontentements des distinctions qui n'étaient pas pour
eux. M. de Rémusat se trouva en butte à leur jalousie perpétuelle, et
dans un certain état de guerre qui me causa des chagrins dont je rougis
aujourd'hui, quand je me les rappelle. Mais, quelle que soit la cour
qu'on fréquente, et celle-là en était devenue une bien véritable, il est
impossible de n'y pas donner de l'importance à tous ces riens qui en
composent les éléments. Un honnête homme, un homme raisonnable a souvent
honte, vis-à-vis de lui-même, des joies ou des peines que lui fait
éprouver le métier de courtisan, et cependant il ne peut guère échapper
aux unes et aux autres. Un cordon, une légère différence dans un
costume, le passage d'une porte, l'entrée de tel ou tel salon; voilà des
occasions, chétives en apparence, d'une foule d'émotions toujours
renaissantes. En vain on voudrait pourtant s'endurcir contre elles.
L'importance qu'un grand nombre de gens y attachent vous force, malgré
vous, de les apprécier. En vain l'esprit, la raison se dressent contre
un tel emploi des facultés humaines; tout mécontent de soi qu'on est, il
faut s'apetisser avec tout le monde, et fuir la cour tout à fait, ou
consentir à prendre sérieusement toutes les niaiseries dont est composé
l'air qu'on y respire.
L'empereur ajouta encore aux inconvénients attachés aux usages des
palais ceux de son caractère. Il ordonna l'étiquette avec la sévérité de
la discipline militaire. Le cérémonial s'exécutait comme s'il était
dirigé par un roulement de tambour; tout se faisait, en quelque sorte,
au pas de charge; et cette espèce de précipitation, cette crainte
continuelle qu'il inspirait, jointes au peu d'habitude des formes d'une
bonne moitié de ses courtisans donna à sa cour un aspect plutôt triste
que digne, et marqua sur tous les visages une impression d'inquiétude
qui se retrouvait au milieu des plaisirs et des magnificences dont, par
ostentation, il voulut sans cesse être entouré.
La nouvelle impératrice eut pour dame d'honneur sa cousine, madame de la
Rochefoucauld, et pour dame d'atours madame de la Valette. On leur nomma
douze dames du palais. Peu à peu leur nombre fut augmenté, et nous y
vîmes appeler des grandes dames de tous les pays, des personnes fort
étonnées de se trouver ainsi rapprochées. Mais, sans entrer ici dans
aucun détail, aujourd'hui fort inutile, combien ne vis-je pas à cette
époque de demandes faites par des personnes qui, maintenant, affectent
une sévérité de royalisme peu compatible avec les tentatives qu'elles
essayèrent alors! Disons-le franchement: toutes les classes voulurent
dans ce moment prendre leur part de ces nouvelles créations, et je pus
remarquer, à part moi, nombre de gens qui, après m'avoir blâmée d'être
arrivée à cette cour par suite d'une ancienne amitié, n'épargnèrent rien
pour s'y placer par ambition. Quant à l'impératrice, elle était
enchantée de se voir environnée d'une suite nombreuse et qui plaisait à
sa vanité. La victoire qu'elle avait remportée sur madame de la
Rochefoucauld en l'attachant à sa personne, le plaisir de compter M.
d'Aubusson de la Feuillade parmi ses chambellans, mesdames d'Arberg, de
Ségur, et des maréchales parmi les dames du palais, l'enivrait un peu;
mais il faut convenir que sa joie toute féminine n'ôtait rien à sa bonne
grâce accoutumée; elle eut toujours une adresse infinie pour conserver
la supériorité de son rang, tout en montrant une sorte de déférence
polie envers ceux ou celles qui, par l'éclat de leurs noms, y ajoutaient
un lustre nouveau.
Dans le même temps, le ministère de la police générale fut recréé, et
Fouché y fut, de nouveau, nommé. L'époque du couronnement fut fixée
d'abord au 18 brumaire, et, en attendant, pour montrer qu'on ne perdait
pas de vue les époques révolutionnaires, le 14 juillet de cette année,
l'empereur se rendit en grande pompe aux Invalides, et, après avoir
entendu la messe, il y distribua les croix de la Légion d'honneur à une
foule considérable composée de toutes les classes qui formaient le
gouvernement, l'armée et la cour. Comme on doit s'attendre à retrouver
dans ces souvenirs, de temps en temps, des particularités qui
rappellent qu'ils sont dictés par une mémoire féminine, je ne négligerai
pas, à cette occasion, de dire à quel point l'impératrice sut, par le
goût de sa parure et l'habileté de sa recherche, paraître jeune et
agréable en tête d'un nombre considérable de jeunes et jolies femmes
dont, pour la première fois, elle se montrait entourée. Cette cérémonie
se fit à l'éclat d'un soleil brillant. On la vit, au grand jour, vêtue
d'une robe de tulle rose, semée d'étoiles d'argent, fort découverte
selon la mode du moment; couronnée d'un nombre infini d'épis de
diamants, et cette toilette fraîche et resplendissante, l'élégance de sa
démarche, le charme de son sourire, la douceur de ses regards
produisirent un tel effet, que j'ai ouï dire à nombre de personnes qui
assistèrent à la cérémonie qu'elle effaçait tout le cortège qui
l'environnait.
Peu de jours après, l'empereur partit pour le camp de Boulogne, et, si
l'on en croit les bruits publics qui se répandirent, les Anglais
commencèrent à redouter réellement la tentative de la descente. Pendant
plus d'un mois, il parcourut les côtes, passa en revue les différents
corps de son armée, alors si nombreuse, si florissante et si animée. Il
assista à plusieurs engagements qui eurent lieu entre les vaisseaux qui
nous bloquaient et nos flottilles, qui prenaient un aspect redoutable.
Tout en se livrant à ces occupations militaires, il rendit plusieurs
décrets qui tendaient à fixer les préséances, et le rang des diverses
autorités qu'il venait de créer. Sa préoccupation atteignait tout à la
fois. Il avait déjà conçu le projet secret d'appeler le pape à son
couronnement, et, pour y parvenir, il ne négligeait ni la puissance de
sa volonté, qu'il lui manifestait de manière à ne point éprouver de
refus, ni l'adresse avec laquelle il pouvait espérer de le gagner. Il
envoya la croix de la Légion d'honneur au cardinal Caprara, légat du
pape. Cette distinction fut accompagnée de paroles flatteuses pour le
souverain pontife, et consolantes pour le rétablissement de la religion.
On les publia dans _le Moniteur_.
Quand il communiqua cependant au conseil d'État son projet d'appuyer son
élévation d'une telle pompe religieuse, il eut à soutenir la résistance
d'une partie de ses conseillers d'État effarouchés de ce saint appareil.
Treilhard, entre autres, s'y opposa fortement. L'empereur le laissa
parler, et lui répondit ensuite: «Vous connaissez moins que moi le
terrain sur lequel nous sommes; sachez que la religion a bien moins
perdu de sa puissance que vous ne pensez. Vous ignorez tout ce que je
viens à bout de faire par le moyen des prêtres que j'ai su gagner. Il y
a en France trente départements assez religieux pour que je ne voulusse
pas être obligé d'y lutter de pouvoir contre le pape. Ce n'est qu'en
compromettant successivement toutes les autorités que j'assurerai la
mienne, c'est-à-dire celle de la Révolution que nous voulons tous
consolider.»
Tandis que l'empereur parcourait les ports, l'impératrice partit pour
prendre les eaux d'Aix-la-Chapelle. Elle y fut accompagnée d'une partie
de sa nouvelle maison. M. de Rémusat[2] eut ordre de la suivre, pour
attendre l'empereur qui devait la rejoindre dans cette ville. Je fus
assez contente de ce nouveau répit; je ne pouvais pas trop me dissimuler
que tant de nouveaux venus effaçaient un peu de la valeur que m'avait
donnée pendant les premières années l'impossibilité des comparaisons,
et, quoique jeune encore sur les expériences du monde, je compris qu'un
peu d'absence me serait utile pour reprendre ensuite, non la première
place, mais celle que je choisirais.
[Note 2: Il venait d'être nommé premier chambellan de
l'empereur. (P. R.).]
L'impératrice emmena donc madame de la Rochefoucauld[3]. C'était une
femme d'environ trente-six à quarante ans, petite, bossue, d'une
physionomie assez piquante, d'un esprit ordinaire, mais dont elle tirait
bon parti, hardie comme les femmes mal faites qui ont eu quelques succès
malgré leur difformité, gaie et nullement méchante. Elle affichait
toutes les opinions de ce qu'on appelait les _aristocrates_ pendant la
Révolution; et, comme elle eût été embarrassée de les allier avec sa
situation présente, elle prenait son parti d'en rire, et ses
plaisanteries retombaient sur elle-même avec assez de bonne grâce. Elle
plut à l'empereur, parce qu'elle était légère, sèche et incapable
d'intrigue. Au reste, soit sagesse, heureux hasard, ou impossibilité,
jamais cour aussi nombreuse par les femmes n'offrit moins de chances
pour aucune espèce d'intrigue. Les affaires de l'État se concentraient
dans le seul cabinet de l'empereur; on les ignorait, et on savait que
personne n'eût pu s'en mêler; de faveur, personne, non plus, ne pouvait
se flatter d'en avoir. Le petit nombre de ceux que l'empereur
distinguait, habituellement suspendus à l'exécution de sa volonté,
étaient inabordables sur tout. Duroc, Savary, Maret ne laissaient
échapper aucune parole inutile, et s'appliquaient à nous communiquer
immédiatement les ordres qu'ils recevaient. Nous ne leur apparaissions,
et nous ne nous apparaissions nous-mêmes, en faisant uniquement la chose
qui nous était ordonnée, que comme de vraies machines à peu près
pareilles, ou peu s'en fallait, aux meubles élégants et dorés dont on
venait d'orner les palais des Tuileries et de Saint-Cloud.
[Note 3: «Une personne de haute naissance, a dit M.
Thiers (tome V, livre XIX, p. 124), madame de la
Rochefoucauld, privée de beauté mais non d'esprit, distinguée
par son éducation et ses manières, autrefois fort royaliste,
et riant maintenant avec assez de grâce de ses passions
éteintes, fut destinée à être dame d'honneur de Joséphine.»
(P. R.)]
Une remarque que je fis dans ce temps, et qui m'amusait assez, fut qu'à
mesure que les grands seigneurs d'autrefois arrivèrent à cette cour, ils
éprouvèrent tous, quelle que fût la différence de leurs caractères, un
petit désappointement assez curieux à observer. Quand ils apparaissaient
pour la première fois, en se retrouvant dans quelques-unes des
habitudes de leur première jeunesse, en respirant de nouveau l'air des
palais, en revoyant des distinctions, des cordons, des salles du trône,
en reprenant les locutions ordinaires dans les demeures royales, ils
cédaient assez vite à l'illusion et croyaient pouvoir apporter la
manière d'être qui leur avait réussi dans ces mêmes palais, où le maître
seul était changé. Mais, bientôt, une parole sévère, une volonté
cassante et neuve, les avertissait tout à coup, et durement, que tout
était renouvelé dans cette cour unique au monde. Alors il fallait voir
comme, gênés et contraints sur toutes leurs futiles habitudes, et
sentant le terrain se mouvoir sous leurs pas, ils perdaient tout aplomb,
malgré leurs efforts. Déroutés de leurs usages, trop vains ou trop
faibles pour les remplacer par une gravité étrangère aux moeurs qu'ils
s'étaient faites dès longtemps, ils ne savaient quel langage tenir. Le
métier de courtisan auprès de Bonaparte était nul. Comme il ne menait à
rien, il n'avait aucune valeur; il y avait du risque à rester _homme_ en
sa présence, c'est-à-dire à conserver l'exercice de quelques-unes de ses
facultés intellectuelles; il fut donc plus court et plus facile pour
tout le monde, ou à peu près tout le monde, de se donner l'attitude de
la servitude, et, si j'osais, je dirais bien à quelle espèce d'individus
ce parti parut le moins coûter; mais, en m'étendant davantage sur ce
sujet, je donnerais à ces mémoires la couleur d'une satire, et cela
n'est pas dans mes goûts, ni dans mon esprit.
Pendant que l'empereur était à Boulogne, il envoya à Paris son frère
Joseph, qui fut harangué, ainsi que sa femme, par tous les corps du
gouvernement. Il faisait ainsi, peu à peu, la place de chacun, et
dictait la suprématie des uns comme la servitude des autres. Vers le 3
septembre, il rejoignit sa femme à Aix-la-Chapelle; il y demeura
quelques jours, y tenant une cour fort brillante et recevant les princes
d'Allemagne, qui commençaient à venir remettre leurs intérêts dans ses
mains. Pendant ce séjour, M. de Rémusat eut ordre de faire venir à
Aix-la-Chapelle le second théâtre français de Paris, dirigé alors par
Picard, et on donna, en présence des Électeurs, quelques fêtes assez
belles, quoiqu'elles n'approchassent point encore de la magnificence de
celles que nous avons vu donner plus tard. L'électeur archichancelier de
l'empire germanique et l'électeur de Bade firent à nos souverains une
cour assidue. L'empereur et l'impératrice visitèrent Cologne et
remontèrent le Rhin jusqu'à Mayence, où ils trouvèrent encore une foule
de princes et d'étrangers distingués qui les attendaient.
Ce voyage dura jusqu'au mois d'octobre. Le 11 de ce mois, madame Louis
Bonaparte accoucha d'un second fils[4]; l'empereur arriva à Paris peu de
jours après. Cet événement causait une grande joie à l'impératrice; elle
en tirait des conséquences flatteuses pour la certitude de son avenir,
et cependant, dans ce moment même, il se tramait contre elle un nouveau
complot qu'elle ne parvint à déjouer qu'après beaucoup d'efforts et
d'inquiétudes.
[Note 4: Ce second fils de la reine Hortense était
Napoléon-Louis, mort subitement pendant l'insurrection des
États pontificaux contre le pape, à laquelle il prenait part,
en 1831. Le troisième fils de la reine, Napoléon III, est né
le 20 avril 1808. (P. R.)]
Depuis que l'on avait appris que le pape viendrait à Paris pour le
couronnement, la famille de l'empereur était fort empressée à empêcher
que madame Bonaparte n'eût sa part d'une si grande cérémonie. La
jalousie de nos princesses s'était fort échauffée sur cet article. Il
leur semblait qu'un pareil honneur mettrait trop de différence entre
elles et leur belle-soeur, et, d'ailleurs, la haine n'a pas besoin d'un
motif d'intérêt qui lui soit personnel pour être blessée de ce qui
satisfait l'objet haï. L'impératrice désirait vivement son couronnement;
il devait à ses yeux consolider son rang, et elle s'inquiétait du
silence de son époux. Il paraissait hésiter sur ce point. Joseph
Bonaparte n'épargnait rien pour l'engager à ne faire de sa femme qu'un
témoin de la cérémonie du sacre. Il allait même jusqu'à renouveler la
question du divorce; il conseillait de profiter de l'événement qu'on
préparait pour s'y déterminer. Il démontrait l'avantage de s'allier à
quelque princesse étrangère, ou, au moins, à quelque héritière d'un
grand nom en France; il présentait habilement l'espoir qu'un autre
mariage donnerait d'une succession directe, et il se faisait d'autant
mieux écouter sur ce point qu'en même temps il faisait valoir le
désintéressement avec lequel il poussait à une détermination qui devait
personnellement l'éloigner du trône.
L'empereur, harcelé sans cesse par sa famille, semblait prêter l'oreille
à ces discours, et quelques paroles qui lui échappaient jetaient sa
femme dans un trouble extrême. L'habitude qu'elle avait de me confier
ses peines me rendit toutes ses confidences. J'étais assez embarrassée à
lui donner un bon conseil, et je craignais d'être un peu compromise dans
un si grand démêlé. Un incident inattendu pensa hâter le coup que nous
redoutions. Depuis un temps, madame Bonaparte croyait s'apercevoir d'un
redoublement d'intimité entre son époux et madame ***. En vain je la
conjurais de ne point fournir à l'empereur le prétexte d'une querelle
dont on tirerait parti contre elle; trop animée pour se montrer
prudente, elle épiait, malgré mes avis, l'occasion de se convaincre de
ce qu'elle soupçonnait. À Saint-Cloud, l'empereur occupait l'appartement
qui donne sur le jardin et qui est de plain-pied avec lui. Au-dessus de
cet appartement, il avait fait meubler un petit logement particulier qui
communiquait avec le sien par un escalier dérobé; l'impératrice avait
quelque raison de craindre la destination de cette retraite mystérieuse.
Un matin qu'il se trouvait assez de monde dans son salon (madame ***
étant établie depuis quelques jours à Saint-Cloud), l'impératrice, la
voyant sortir tout à coup de l'appartement, se lève peu d'instants après
son départ, et, me prenant dans l'embrasure d'une fenêtre: «Je vais, me
dit-elle, éclaircir tout à l'heure mes soupçons; demeurez dans ce salon
avec tout mon cercle, et, si on cherche ce que je suis devenue, vous
direz que l'empereur m'a demandée.» J'essayai de la retenir, mais elle
était hors d'elle-même, et ne m'écouta point; elle sortit au même
moment, et je demeurai très inquiète de ce qui allait se passer. Au bout
d'une demi-heure d'absence, elle rentra brusquement par la porte de son
appartement opposée à celle par où elle était sortie; elle paraissait
fort émue et pouvait à peine se contraindre; elle se rassit à un métier
qui était dans le salon. Je me tenais loin d'elle, occupée de quelque
ouvrage, et évitant de la regarder; mais je m'apercevais facilement de
son trouble à la précipitation de tous ses mouvements, habituellement si
doux.
Enfin, comme elle était incapable de garder en silence une forte émotion
quelle qu'elle fût, elle ne put demeurer longtemps dans cette
contrainte, et, m'appelant à haute voix, elle m'ordonna de la suivre,
et, dès qu'elle fut dans sa chambre: «Tout est perdu! me dit-elle; ce
que j'avais prévu n'est que trop avéré. J'ai été chercher l'empereur
dans son cabinet, et il n'y était point; alors je suis montée par
l'escalier dérobé dans le petit appartement; j'en ai trouvé la porte
fermée, et, à travers la serrure, j'ai entendu la voix de Bonaparte et
de madame ***. J'ai frappé fortement en me nommant. Vous concevez le
trouble que je leur ai causé; ils ont fort tardé à m'ouvrir, et, quand
ils l'ont fait, l'état dans lequel ils étaient tous deux, leur désordre,
ne m'a pas laissé le moindre doute. Je sais bien que j'aurais dû me
contraindre; mais il ne m'a pas été possible, j'ai éclaté en reproches.
Madame *** s'est mise à pleurer. Bonaparte est entré dans une colère si
violente, que j'ai eu à peine le temps de m'enfuir pour échapper à son
ressentiment. En vérité, j'en suis encore tremblante, car je ne sais à
quel excès il l'aurait porté. Sans doute, il va venir, et je m'attends à
une terrible scène.»
L'émotion de l'impératrice excita la mienne, comme on peut bien le
penser. «Ne faites pas, lui dis-je, une seconde faute; car l'empereur ne
vous pardonnerait pas d'avoir mis qui que ce soit dans votre confidence.
Laissez-moi vous quitter, madame. Il faut l'attendre; qu'il vous trouve
seule, et tâchez de l'adoucir et de réparer une si grande imprudence.»
Après ce peu de mots, je la quittai et je rentrai dans le salon, où je
trouvai madame *** qui lança sur moi des yeux inquiets. Elle était fort
pâle, ne parlait que par mots entrecoupés, et cherchait à deviner si
j'étais instruite. Je me remis à mon ouvrage le plus tranquillement que
je pus; mais il était assez difficile que madame ***, en me voyant
sortir de cet appartement, ne comprît pas que je venais d'y recevoir une
confidence. Tout le monde dans ce salon se regardait et ne comprenait
rien à ce qui se passait.
Peu de moments après, nous entendîmes un grand bruit dans l'appartement
de l'impératrice, et je compris que l'empereur y était, et quelle scène
violente se passait. Madame *** avait demandé ses chevaux et elle partit
pour Paris. Cette absence subite ne devait point adoucir l'orage. J'y
devais retourner dans la soirée. Avant mon départ, l'impératrice me fit
appeler, et m'apprit, avec beaucoup de larmes, que Bonaparte, après
l'avoir outragée de toutes manières, et avoir brisé dans sa fureur
quelques-uns des meubles qui s'étaient rencontrés sous sa main, lui
avait signifié qu'il fallait qu'elle se préparât à quitter Saint-Cloud,
et que, fatigué d'une surveillance jalouse, il était décidé à secouer un
pareil joug et à écouter désormais les conseils de sa politique, qui
voulait qu'il prît une femme capable de lui donner des enfants. Elle
ajouta qu'il avait envoyé à Eugène de Beauharnais l'ordre de venir à
Saint-Cloud, pour régler les circonstances du départ de sa mère, et
qu'elle se voyait perdue sans ressources. Elle m'ordonna d'aller voir sa
fille dès le lendemain à Paris, et de lui faire le récit de tout ce qui
s'était passé.
En effet, je me rendis chez madame Louis Bonaparte. Elle venait de voir
son frère, qui arrivait de Saint-Cloud. L'empereur lui avait signifié sa
résolution de divorcer, qu'Eugène avait reçue avec sa soumission
accoutumée, et en refusant tous les dédommagements personnels qui lui
avaient été offerts comme consolation, déclarant qu'il n'accepterait
rien, au moment où un tel malheur allait tomber sur sa mère, et qu'il la
suivrait dans la retraite qu'on lui donnerait, fût-ce à la Martinique
même, sacrifiant tout au besoin qu'elle aurait d'une pareille
consolation. Bonaparte avait paru frappé de cette résolution généreuse,
et l'avait écouté dans un farouche silence. Je trouvai madame Louis
moins émue de cet événement que je ne m'y étais attendue. «Je ne puis me
mêler de rien, me dit-elle; car mon mari m'a positivement défendu la
moindre démarche. Ma mère a été bien imprudente; elle va perdre une
couronne, mais au moins elle aura du repos. Ah! croyez-moi, il y a des
femmes plus malheureuses.» Elle prononça ces mots avec une tristesse qui
faisait deviner toute sa pensée; mais, comme elle ne permettait jamais
un mot sur sa situation personnelle, je n'osai pas lui répondre de
manière à lui prouver que je l'eusse comprise. «Au reste, me dit-elle,
en finissant, s'il y a une chance de raccommodement dans cette affaire,
cette chance se trouvera dans l'empire que la douceur et les larmes de
ma mère exercent sur Bonaparte; il faut les laisser à eux-mêmes, éviter
de se trouver entre eux, et je vous conseille de ne point aller à
Saint-Cloud, d'autant que madame *** vous a nommée, et croit que vous
donneriez des conseils violents.»
Et voilà, pour le dire en passant, comme il est assez souvent impossible
d'être mieux comprise dans les cours, et comme des circonstances,
puériles en apparence, nous mettent dans une évidence dont on n'est pas
maître de se débarrasser.
Je demeurai deux jours sans me montrer à Saint-Cloud, pour suivre les
avis de madame Louis Bonaparte; et, le troisième, j'allai retrouver mon
impératrice dont le sort m'inquiétait profondément.
Elle était hors d'une partie de ses angoisses. Ses larmes et sa
soumission avaient, en effet, désarmé Bonaparte; il n'était plus
question de son courroux, ni de ce qui l'avait causé. Mais, après un
tendre raccommodement, l'empereur venait de mettre sa femme dans une
nouvelle agitation, en lui montrant de quelle importance le divorce
était pour lui. «Je n'ai pas le courage, lui disait-il, d'en prendre la
dernière résolution, et, si tu me montres trop d'affliction, si tu ne
fais que m'obéir, je sens que je ne serai jamais assez fort pour
t'obliger à me quitter; mais j'avoue que je désire beaucoup que tu
saches te résigner à l'intérêt de ma politique, et que, toi-même, tu
m'évites tous les embarras de cette pénible séparation.» En parlant
ainsi, l'impératrice ajoutait qu'il avait répandu beaucoup de larmes.
Tandis qu'elle me parlait, je me souviens encore que je concevais
intérieurement pour elle le plan d'un grand et généreux sacrifice.
Croyant alors le sort de la France irrévocablement attaché à celui de
Napoléon, je pensais qu'il y aurait une véritable grandeur d'âme à se
dévouer à tout ce qui devait l'affermir, et que, si j'avais été la
femme à qui on eût adressé un pareil discours, j'aurais été fortement
tentée d'abandonner ce poste si brillant où l'on ne me voyait qu'avec
une sorte de regret, pour me retirer dans une solitude où j'aurais vécu
paisiblement, et satisfaite de mon sacrifice. Mais, en considérant le
trouble dont les paroles impériales avaient laissé les traces sur le
visage de madame Bonaparte, je me rappelai, ce que j'avais souvent
entendu dire à ma mère, que, pour donner un conseil utile, il fallait
toujours le mesurer au caractère de la personne à qui on l'adressait. Je
jugeai en même temps de l'effroi que la retraite inspirerait à
l'impératrice, à son goût pour le luxe et l'éclat, à l'ennui qui la
dévorerait, quand elle aurait rompu avec le monde; et alors, revenant du
sentiment exalté qui s'était emparé de moi un moment, je lui dis que je
ne voyais pour elle que deux partis à prendre: ou se dévouer avec
dignité et résolution à ce qu'on exigeait d'elle, et dans ce cas, dès le
lendemain matin, partir pour la Malmaison, d'où elle écrirait à
l'empereur qu'elle lui rendait sa liberté; ou bien, si elle voulait
demeurer, se montrer incapable de rien décider de son sort, toujours
prête à obéir, mais déclarer bien positivement qu'elle attendrait des
ordres directs pour descendre du trône où on l'avait fait monter.
Ce dernier conseil fut celui qu'elle adopta, et, avec une douceur
adroite et tendre, prenant toute l'attitude d'une victime soumise, elle
parvint à émousser, encore pour cette fois, les traits que la jalousie
de sa famille avait lancés contre elle. Triste, complaisante,
entièrement soumise, mais adroite à profiter de l'ascendant qu'elle
exerçait sur son époux, elle le réduisit à un état d'agitation et
d'incertitude dont il ne pouvait sortir.
Enfin, harcelé un peu trop vivement par ses frères, et s'apercevant de
la joie que les Bonapartes laissèrent voir en se croyant arrivés au but
de leurs voeux, touché de la comparaison intérieure qu'il fit de la
conduite de sa femme et de ses enfants, et, autant que je puis m'en
souvenir, blessé de l'air de triomphe des siens, qui eurent l'imprudence
de se vanter de l'avoir amené à leurs fins, éprouvant un secret plaisir
à déjouer le plan qu'il voyait ourdi autour de lui, après une longue
hésitation pendant laquelle l'impératrice se livrait à de mortelles
inquiétudes, tout à coup, il lui déclara un soir que le pape allait
arriver, qu'il les couronnerait tous les deux, et qu'elle pouvait
s'occuper sérieusement des préparatifs de cette cérémonie.
On peut se représenter la joie causée par un pareil dénouement et la
mauvaise humeur des Bonapartes, et de Joseph particulièrement; car
l'empereur, fidèle à ses habitudes, ne manqua point de dire à sa femme
toutes les tentatives qu'on avait faites pour le déterminer, et on
conçoit que ces révélations ajoutèrent encore à la haine secrète entre
les deux partis.
Ce fut à cette occasion que l'impératrice me confia que, depuis
longtemps, elle désirait affermir encore son mariage par la cérémonie
religieuse qui avait été négligée à l'époque où il fut conclu. Elle en
parlait quelquefois à l'empereur, qui n'y montrait aucune répugnance,
mais qui répondait qu'en faisant même venir un prêtre chez lui, ce ne
pourrait jamais être avec assez de mystère pour qu'on n'apprît pas par
là que, jusqu'alors, il n'avait point été marié devant l'Église; et,
soit que ce fût sa vraie raison, soit qu'il voulût garder pour l'avenir
cette facilité de rompre son mariage, quand il le croirait vraiment
utile, il repoussait toujours, mais avec douceur, les demandes de sa
femme à cet égard. Elle se détermina à attendre l'arrivée du pape, se
flattant avec raison qu'en pareille occasion, il entrerait facilement
dans ses intérêts.
À ce moment, toute la cour se livra sans relâche aux apprêts des
cérémonies du couronnement, et l'impératrice s'entoura des meilleurs
artistes de Paris et des marchands les plus fameux. Aidée de leurs
conseils, elle détermina la forme du nouvel habit de cour et son costume
particulier. On pense bien qu'il ne fut pas question de reprendre le
panier, mais seulement d'ajouter à nos vêtements ordinaires ce long
manteau qu'on a conservé lors du retour du roi, et une collerette de
blonde, appelée _chérusque_, qui montait assez haut derrière la tête,
était attachée sur les deux épaules, et rappelait le costume de
Catherine de Médicis. On l'a supprimée depuis, quoique, à mon avis, elle
donnât de la grâce et de la dignité à tout l'habit. L'impératrice avait
déjà des diamants pour une somme considérable. L'empereur en ajouta
encore à sa parure. Il mit dans ses mains ceux qu'on possédait au trésor
public, et voulut qu'elle les portât ce jour-là. On lui monta un diadème
brillant qui devait être surmonté de la couronne fermée que l'empereur
lui poserait sur la tête. On fit secrètement des répétitions de cette
cérémonie, et le peintre David, qui devait en faire ensuite le tableau,
dirigea les positions de chacun. Il y eut d'abord de grandes discussions
sur le couronnement particulier de l'empereur. La première idée était
que le pape placerait cette couronne de ses propres mains; mais
Bonaparte se refusait à l'idée de la tenir de qui que ce fût, et il dit
à cette occasion ce mot que madame de Staël a rappelé dans son ouvrage:
«J'ai trouvé la couronne de France par terre, je l'ai ramassée.» Il eût
pu ajouter: «Avec la pointe de mon épée.»
Enfin, après de longues délibérations, on détermina que l'empereur se
couronnerait lui-même, et que le pape donnerait seulement sa
bénédiction. Rien ne fut négligé pour l'éclat des fêtes. L'affluence
devint nombreuse à Paris; une partie des troupes y fut appelée; toutes
les autorités principales des provinces, l'archichancelier de d'empire
germanique et une foule d'étrangers y arrivèrent aussi. Quelles que
fussent les opinions particulières, on se laissa aller, dans la ville,
au plaisir et à la curiosité qu'inspirait un événement si nouveau et la
vue d'un spectacle que tout annonçait devoir être magnifique. Les
marchands fort occupés, les ouvriers de tout genre employés se
réjouissaient d'une telle occasion de gain pour eux; la population de la
ville semblait doublée; le commerce, les établissements publics, les
théâtres y trouvaient leur profit, et tout paraissait actif et content.
On invita les poètes à célébrer ce grand événement; Chénier eut ordre de
composer une tragédie qui en consacrât le souvenir, il prit Cyrus pour
son héros. L'Opéra prépara ses ballets. Dans l'intérieur du palais nous
reçûmes de l'argent pour les dépenses que nous avions à faire, et
l'impératrice fit à ses dames du palais de beaux présents en diamants.
On régla aussi le costume des hommes autour de l'empereur; il était beau
et allait très bien. L'habit français de couleurs différentes pour les
services qui dépendaient du grand maréchal, du grand chambellan et du
grand écuyer; une broderie d'argent pour tous; le manteau sur une
épaule, en velours et doublé de satin; l'écharpe, le rabat de dentelle
et le chapeau retroussé sur le devant garni d'un panache. Les princes
devaient porter cet habit en blanc et or; l'empereur en habit long,
ressemblant assez à celui de nos rois, un manteau de pourpre semé
d'abeilles, et sa couronne formée d'une branche de laurier comme celle
des Césars.
Je crois encore rappeler un rêve, mais un rêve qui tient un peu des
contes orientaux, quand je me retrace quel luxe fut étalé à cette
époque, et quelle était en même temps l'agitation des préséances, des
prétentions de rangs des réclamations de chacun. L'empereur voulut que
les princesses portassent le manteau de l'impératrice; on eut bien de la
peine à les déterminer à y consentir; et je me souviens même qu'elles
s'y prêtèrent de si mauvaise grâce, qu'on vit le moment où
l'impératrice, emportée par le poids de ce manteau, ne pourrait point
avancer, tant ses belles-soeurs le soulevaient faiblement. Elles
obtinrent que la queue de leur habit serait portée par leurs
chambellans, et cette distinction les consola un peu de l'obligation qui
leur était imposée[5].
[Note 5: Les mémoires du comte Miot de Mélito renferment
des renseignements précieux sur l'intérieur de la cour du
premier consul et de l'empereur, et sur les querelles de
celui-ci avec ses frères à propos de l'hérédité du trône et
de l'adoption du jeune fils de Louis Bonaparte, et racontent
en détail la grande question du manteau de l'impératrice.
C'est après une orageuse discussion entre l'archichancelier,
l'architrésorier, le ministre de l'intérieur, le grand
chambellan, le grand écuyer et le grand maréchal de la cour,
les princes Louis et Joseph, présidés par l'empereur, que
l'on renonça à donner à ces derniers princes le grand manteau
d'hermine, «attribut, disait-on, de la souveraineté», et que
l'on se décida à employer dans le procès-verbal les mots
_soutenir le manteau_, au lieu de _porter la queue_.
(_Mémoires du comte Miot de Mélito_, t. II, p. 323 et suiv.).
(P. R.)]
Cependant, on avait appris que le pape avait quitté Rome le 2 novembre.
La lenteur de son voyage et l'immensité des préparatifs firent reculer
le couronnement jusqu'au 2 décembre, et, le 24 novembre, la cour se
rendit à Fontainebleau pour y recevoir Sa Sainteté, qui y arriva le
lendemain.
Avant de clore ce chapitre, je veux rappeler une circonstance qui me
paraît bonne encore à conserver. L'empereur, ayant renoncé pour ce
moment au divorce, mais toujours pressé du désir d'avoir un héritier,
demanda à sa femme si elle consentirait à en accepter un qui
n'appartiendrait qu'à lui, et à feindre une grossesse avec assez
d'habileté pour que tout le monde y fût trompé. Elle était loin de se
refuser à aucune de ses fantaisies à cet égard. Alors Bonaparte, faisant
venir son premier médecin, Corvisart, en qui il avait une confiance
étendue et méritée, lui confia son projet: «Si je parviens, lui dit-il,
à m'assurer de la naissance d'un garçon qui sera mon fils à moi, je
voudrais que, témoin du feint accouchement de l'impératrice, vous
fissiez tout ce qui serait nécessaire pour donner à cette ruse toutes
les apparences d'une réalité.» Corvisart trouva que la délicatesse de sa
probité était compromise par cette proposition; il promit le secret le
plus inviolable, mais il refusa de se prêter à ce qu'on voulait exiger
de lui. Ce n'est que longtemps après, et depuis le second mariage de
Bonaparte, qu'il m'a confié cette anecdote en m'attestant la naissance
légitime du roi de Rome, sur laquelle on avait essayé d'exciter des
doutes parfaitement injustes.
CHAPITRE X.
(DÉCEMBRE 1804.)
Arrivée du pape à Paris.--Plébiscite.--Mariage de l'impératrice
Joséphine.--Le couronnement.--Fêtes au Champ-de-Mars, à l'Opéra,
etc.--Cercles de l'impératrice.
Il est vraisemblable qu'on ne détermina le pape à venir en France qu'en
lui présentant les avantages et les concessions qu'il retirerait pour le
rétablissement de la religion d'une pareille complaisance. Il arriva à
Fontainebleau, déterminé à se prêter à tout ce qu'on exigerait de lui et
qu'il pourrait se permettre; et, malgré la supériorité que pensait avoir
sur lui le vainqueur qui l'avait contraint à ce grand déplacement, et le
peu de dispositions que toute cette cour eût à éprouver du respect pour
un souverain qui ne comptait point l'épée au nombre de ses ornements
royaux, il imposa à tout le monde par la dignité de ses manières et la
gravité de son maintien.
L'empereur alla au-devant de lui de quelques lieues, et, quand les
voitures se rencontrèrent, il mit pied à terre ainsi que Sa Sainteté.
Tous deux s'embrassèrent, et remontèrent dans le même carrosse,
l'empereur montant le premier pour donner la droite au pape (dit _le
Moniteur_ de ce jour), et ils revinrent ensemble au château.
Le pape était arrivé un dimanche[6], à midi. Après avoir pris quelque
repos dans son appartement, où l'avaient conduit le grand chambellan
(c'est-à-dire M. de Talleyrand), le grand maréchal et le grand maître
des cérémonies, il alla faire une visite à l'empereur, qui le reçut en
dehors de son cabinet, et qui, au bout d'un entretien d'une demi-heure,
le reconduisit jusqu'à la salle dite alors des grands officiers.
L'impératrice avait reçu l'ordre de le faire asseoir à sa droite.
[Note 6: 25 novembre 1804, ou 4 frimaire an XIII.
(P. R.)]
Après ces visites, le prince Louis, les ministres, l'archichancelier et
l'architrésorier, le cardinal Fesch et les grands officiers qui se
trouvaient à Fontainebleau furent présentés au pape. Il reçut tout le
monde avec bonté et politesse. Il dîna ensuite avec l'empereur, et se
retira de bonne heure pour prendre du repos.
Le pape, à cette époque, était âgé de soixante-deux ans. Sa taille parut
assez haute, sa figure belle, grave et bienveillante. Il était entouré
d'un nombreux cortège de prêtres italiens qui furent loin d'imposer
comme lui, et dont les manières vives, communes et étranges ne pouvaient
entrer en comparaison avec la bonne tenue ordinaire au clergé français.
Le château de Fontainebleau offrait en ce moment un aspect bizarre, par
le mélange de personnages variés dont il était habité: souverains,
princes, militaires, prêtres, femmes, tout était à peu près pêle-mêle,
dans les différents salons où l'on se réunissait, à des heures
indiquées. Dès le lendemain, Sa Sainteté reçut toutes les personnes de
la cour qui se présentèrent chez elle. Nous fûmes tous admis à l'honneur
de lui baiser la main, et de recevoir sa bénédiction. Sa présence, en
pareil lieu et pour une si grande occasion, me causa une assez forte
émotion.
Ce même lundi, les visites entre les souverains recommencèrent. Quand le
pape fut venu pour la seconde fois chez l'impératrice, celle-ci exécuta
le plan secret qu'elle avait formé, et lui confia qu'elle n'était point
mariée à l'église. Sa Sainteté, après l'avoir félicitée des actes de
bonté auxquels elle employait sa puissance, et l'appelant toujours du
nom de _sa fille_, lui promit d'exiger de l'empereur qu'il fît précéder
son couronnement d'une cérémonie nécessaire à la légitimité de son union
avec elle, et, en effet, l'empereur se trouva forcé de consentir à ce
qu'il avait éludé jusqu'alors. Ce fut au retour à Paris que le cardinal
Fesch le maria, comme je le dirai tout à l'heure.
Dans la soirée du lundi, on avait fait venir quelques chanteurs pour
exécuter un concert dans les appartements de l'impératrice. Mais le pape
refusa d'y assister, et se retira au moment où on allait commencer.
À cette époque, le goût de l'empereur pour madame de X... commença à se
faire sentir au dedans de lui. Soit que la satisfaction qu'il éprouvait
du succès des projets qu'il avait formés lui donnât une joie qui
éclaircissait son humeur, soit que son amour naissant lui inspirât
quelque désir de plaire, il parut, durant le petit voyage de
Fontainebleau, serein et d'un abord plus facile que de coutume. Quand le
pape était retiré, il demeurait chez l'impératrice, et causait de
préférence avec les femmes qui s'y trouvaient. Sa femme, frappée de son
changement, et très avisée sur tout ce qui pouvait éveiller sa
jalousie, soupçonna que quelque nouvelle fantaisie en était la cause;
mais elle ne put encore découvrir le véritable objet de sa préoccupation
parce qu'il mit assez d'adresse à s'occuper de nous toutes, tour à tour;
et madame de X..., montrant une extrême réserve, ne parut pas voir, dans
ce moment, si elle était le but caché de cette galanterie générale que
l'empereur affecta assez bien de partager entre nous. Quelques personnes
eurent même l'idée que la maréchale Ney allait recevoir ses hommages.
Elle est fille de M. Auguié, ancien receveur général des finances, et de
madame Auguié, femme de chambre de la dernière reine. Elle avait été
élevée par madame Campan, sa tante, et se trouvait par cela même
compagne et amie de madame Louis Bonaparte. Elle avait alors vingt-deux
ou vingt-trois ans; son visage et sa personne étaient assez agréables,
quoiqu'un peu trop maigres. Elle avait peu d'usage du monde, une extrême
timidité, et elle ne pensait nullement à attirer les regards de
l'empereur, dont elle avait une extrême peur.
Pendant notre séjour à Fontainebleau, parut dans _le Moniteur_ le
sénatus-consulte qui, vu la vérification faite par une commission du
Sénat des registres des votes émis sur la question de l'empire,
reconnaissait Bonaparte et sa famille comme appelés au trône de France.
Le total général des votants se montait à 3,574,898. Pour le _oui_,
3,572,329; pour le _non_, 2,569.
La cour retourna à Paris le jeudi 29 novembre. L'empereur et le pape
revinrent dans la même voiture, et Sa Sainteté fut logée au pavillon de
Flore, l'empereur ayant nommé une partie de sa maison pour le servir.
Dans les premiers jours de sa présence à Paris, le pape ne trouva pas
dans les habitants le respect auquel on devait s'attendre. Une vive
curiosité poussait la foule sur son passage, quand il visitait les
églises, et sous son balcon, aux heures où il s'y montrait pour donner
sa bénédiction. Mais, peu à peu, les récits que faisaient ceux qui
l'approchaient de la dignité de ses manières, quelques paroles nobles et
touchantes qu'il prononça en diverses occasions et qui furent répétées,
et l'aplomb avec lequel il soutenait une situation si étrange pour le
chef de la chrétienté, produisirent un changement marqué, même chez les
classes inférieures du peuple. Bientôt la terrasse des Tuileries se vit
couverte, durant toutes les matinées, d'un monde immense qui l'appelait
à grands cris, et qui s'agenouillait devant sa bénédiction. On avait
permis que la galerie du Louvre se remplît à certaines heures de la
journée, et alors le pape la parcourait et y bénissait ceux qui s'y
trouvaient. Nombre de mères lui présentaient leurs enfants, qu'il
accueillait avec une bienveillance particulière. Un jour, un homme,
connu par ses opinions antireligieuses, se trouvait dans cette galerie,
et, voulant satisfaire seulement une vaine curiosité, se tenait à
l'écart comme pour éviter d'être béni. Le pape, s'approchant de lui et
devinant sa secrète et hostile intention, lui adressa ces paroles d'un
ton doux: «Pourquoi me fuir, monsieur? La bénédiction d'un vieillard
a-t-elle quelque danger?»
Bientôt tout Paris retentit des louanges du pape, et bientôt aussi
l'empereur commença à en être jaloux. Il prit quelques arrangements qui
obligèrent Sa Sainteté à se refuser à l'empressement trop vif des
fidèles, et le pape, qui pénétra l'inquiétude dont il était l'objet,
redoubla de réserve, sans jamais laisser paraître la moindre apparence
du plus petit orgueil humain.
Deux jours avant le couronnement, M. de Rémusat, qui en même temps que
premier chambellan était aussi maître de la garde-robe, et qui, par
cette raison, se trouvait chargé de tous les préparatifs des costumes
impériaux, allant porter à l'impératrice son élégant diadème qui venait
d'être achevé, la trouva dans un état de satisfaction qu'elle avait
peine à dissimuler publiquement. Prenant mon mari à part, elle lui
confia que, dans la matinée de cette journée, un autel avait été préparé
dans le cabinet de l'empereur, et que le cardinal Fesch l'avait mariée
en présence de deux aides de camp. Après la cérémonie, elle avait exigé
du cardinal une attestation par écrit de ce mariage. Elle la conserva
toujours avec soin, et jamais, quelques efforts que l'empereur ait faits
pour l'obtenir, elle n'a consenti à s'en dessaisir.
On a dit, depuis, que tout mariage religieux qui n'a point pour témoin
le curé de la paroisse où il est célébré renferme, par cela même, une
cause de nullité, et que c'est à dessein qu'on se réserva ce moyen de
rupture pour l'avenir. Il faudrait, dans ce cas, que le cardinal
lui-même eût consenti à cette fraude. Cependant la conduite qu'il tint
dans la suite ne le donne point à penser, car, lors des scènes assez
vives auxquelles le divorce a donné lieu, l'impératrice alla quelquefois
jusqu'à menacer son époux de publier l'attestation qu'elle avait entre
les mains, et le cardinal Fesch, consulté alors, répondait toujours
qu'elle était en bonne forme, et que sa conscience ne lui permettrait
pas de nier que le mariage n'eût été consacré de manière qu'on ne
pouvait le rompre que par un acte arbitraire d'autorité.
Après le divorce, l'empereur voulut ravoir encore cette pièce dont je
parle; le cardinal conseilla à l'impératrice de ne pas s'en dessaisir.
Ce qui prouvera à quel point était poussée la défiance entre tous les
personnages de cette famille, c'est que l'impératrice, tout en profitant
d'un conseil qui lui plaisait, me disait alors qu'il lui arrivait
quelquefois de croire que le cardinal ne le lui donnait que de concert
avec l'empereur, qui eût voulu la pousser à quelque éclat, afin d'avoir
une occasion de la renvoyer de France. Cependant l'oncle et le neveu
étaient brouillés alors, par suite des affaires du pape.
Enfin, le 2 décembre, la cérémonie du couronnement eut lieu. Il serait
assez difficile d'en décrire toute la pompe et d'entrer dans les
détails de cette journée. Le temps était froid, mais sec et beau; les
rues de Paris pleines de monde; le peuple plus curieux qu'empressé; la
garde sous les armes et parfaitement belle.
Le pape précéda l'empereur de plusieurs heures, et montra une patience
admirable, en demeurant longtemps assis sur le trône qui lui avait été
préparé dans l'église, sans se plaindre du froid ni de la longueur des
heures qui se passèrent avant l'arrivée du cortège. L'église Notre-Dame
était décorée avec goût et magnificence. Dans le fond de l'église, on
avait élevé un trône pompeux pour l'empereur, où il pouvait paraître
entouré de toute sa cour. Avant le départ pour Notre-Dame, nous fûmes
introduites dans l'appartement de l'impératrice. Nos toilettes étaient
fort brillantes, mais leur éclat pâlissait devant celui de la famille
impériale. L'impératrice, surtout, resplendissante de diamants, coiffée
de mille boucles comme au temps de Louis XIV, semblait n'avoir que
vingt-cinq ans[7]. Elle était vêtue d'une robe et d'un manteau de cour
de satin blanc, brodés en or et en argent mélangés. Elle avait un
bandeau de diamants, un collier, des boucles d'oreilles et une ceinture
du plus grand prix, et tout cela était porté avec sa grâce ordinaire.
Ses belles-soeurs brillaient aussi d'un nombre infini de pierres
précieuses, et l'empereur, nous examinant toutes les unes après les
autres, souriait à ce luxe, qui était, comme tout le reste, une création
subite de sa volonté.
[Note 7: Elle avait quarante et un ans, étant née à la
Martinique, le 23 juin 1763. (P. R.)]
Lui-même aussi portait un costume brillant. Ne devant revêtir qu'à
l'église ses habits impériaux, il avait un habit français de velours
rouge brodé en or, une écharpe blanche, un manteau court semé
d'abeilles, un chapeau retroussé par devant avec une agrafe de diamants
et surmonté de plumes blanches, le collier de la Légion d'honneur en
diamants. Toute cette toilette lui allait fort bien. La cour entière
était en manteau de velours brodé d'argent. Nous nous faisions un peu
spectacle les uns aux autres, il faut en convenir; mais ce spectacle
était réellement beau.
L'empereur monta, dans une voiture à sept glaces toute dorée, avec sa
femme et ses deux frères, Joseph et Louis. Chacun, ensuite, se rendit à
la voiture qui lui était désignée, et ce nombreux cortège alla, au pas,
jusqu'à Notre-Dame. Les acclamations ne manquèrent pas sur notre
passage. Elles n'avaient point cet élan d'enthousiasme qu'aurait pu
désirer un souverain jaloux de recevoir les témoignages d'amour de ses
sujets; mais elles pouvaient satisfaire la vanité d'un maître
orgueilleux et point sensible.
Arrivé à Notre-Dame, l'empereur demeura quelque temps à l'archevêché
pour y revêtir ses grands habits, qui paraissaient l'écraser un peu. Sa
petite taille se fondait sous cet énorme manteau d'hermine. Une simple
couronne de laurier ceignait sa tête; il ressemblait à une médaille
antique. Mais il était d'une pâleur extrême, véritablement ému, et
l'expression de ses regards paraissait sévère et un peu troublée.
Toute la cérémonie fut très imposante et belle. Le moment où
l'impératrice fut couronnée excita un mouvement général d'admiration,
non pour cet acte en lui-même, mais elle avait si bonne grâce, elle
marcha si bien vers l'autel, elle s'agenouilla d'une manière si élégante
et en même temps si simple, qu'elle satisfit tous les regards. Quand il
fallut marcher de l'autel au trône, elle eut un moment d'altercation
avec ses belles-soeurs qui portaient son manteau avec tant de
répugnance, que je vis l'instant où la nouvelle impératrice ne pourrait
point avancer. L'empereur, qui s'en aperçut, adressa à ses soeurs
quelques mots secs et fermes qui mirent tout le monde en mouvement.
Le pape, durant toute cette cérémonie, eut toujours un peu l'air d'une
victime résignée, mais résignée noblement par sa volonté et pour une
grande utilité.
Vers deux ou trois heures, nous reprîmes en cortège le chemin des
Tuileries, et nous n'y rentrâmes qu'à la nuit, qui vient de bonne heure
au mois de décembre, éclairés par les illuminations et par un nombre
infini de torches qui nous accompagnaient. Nous dînâmes au château, chez
le grand maréchal, et, après, l'empereur voulut recevoir un moment les
personnes de la cour qui ne s'étaient point retirées. Il était gai et
charmé de la cérémonie; il nous trouvait toutes jolies, se récriait sur
l'agrément que donne la parure aux femmes, et nous disait en riant:
«C'est à moi, mesdames, que vous devez d'être si charmantes.» Il n'avait
point voulu que l'impératrice ôtât sa couronne, quoiqu'elle eût dîné en
tête à tête avec lui, et il la complimentait sur la manière dont elle
portait le diadème; enfin il nous congédia.
Quand je rentrai chez moi, je trouvai un assez grand nombre de mes amis
et de personnes de ma connaissance, qui, demeurant étrangers à toutes
ces brillantes nouveautés, s'étaient rassemblés pour se donner
l'amusement de me voir dans mes nouveaux atours. Dans le détail comme
dans l'ensemble de cette journée, tout ce qui se passa servit de
spectacle à la ville de Paris; mais on applaudit en général, parce qu'il
faut convenir que la représentation fut magnifique.
Pendant un mois, un nombre infini de fêtes et de réjouissances
suivirent. Le 5 décembre, l'empereur se rendit au Champ-de-Mars avec le
même cortège que celui du 2, et il distribua les aigles à nombre de
régiments. L'enthousiasme des soldats fut bien plus vif que celui du
peuple. Le mauvais temps nuisit à cette seconde journée; il pleuvait à
verse; une foule de monde couvrait cependant les gradins du
Champ-de-Mars. «Si la situation des spectateurs était pénible, il n'en
est pas un qui ne trouvât un dédommagement dans le sentiment qui l'y
faisait demeurer, et dans l'expression des voeux que ses acclamations
manifestaient de la manière la plus éclatante.» Voilà comme M. Maret
rendait compte de cette pluie dans _le Moniteur_.
Une des flatteries les plus communes dans tous les temps, quoiqu'elle
soit la plus ridicule, c'est celle qui tend à faire croire que le besoin
qu'un roi a du soleil arrive à avoir de l'influence sur sa présence.
J'ai vu, au château des Tuileries, l'opinion comme établie que
l'empereur n'avait qu'à déterminer une revue ou une chasse à tel ou tel
jour, et que le ciel, ce jour-là, ne manquerait pas d'être serein. On
remarquait avec assez de bruit chaque fois que cela arrivait, et on
glissait sur les temps de brouillard et de pluie. On voit au reste que
c'était la même chose sous Louis XIV. Je voudrais, pour l'honneur des
souverains, qu'ils reçussent avec tant de froideur, je dirais presque de
dégoût, cette puérile flatterie, que personne ne s'avisât plus d'en
essayer l'effet. Il ne fut pourtant pas possible de dire qu'il n'avait
pas plu au Champ-de-Mars pendant la distribution des aigles; mais
combien ai-je vu de gens qui assuraient, le lendemain, que la pluie ne
les avait pas mouillés!
On avait élevé pour la famille impériale et sa suite un grand
échafaudage, sur lequel était le trône recouvert du mieux qu'on avait
pu, à cause du mauvais temps. Les toiles et les tentures furent
promptement percées. L'impératrice fut forcée de se retirer avec sa
fille, qui relevait de couches, et leurs belles-soeurs, à l'exception de
madame Murat, qui demeura courageusement exposée au mauvais temps,
quoique légèrement vêtue. Elle s'accoutumait dès lors «à supporter,
disait-elle en riant, les contraintes inévitables du trône».
Ce même jour, il y eut aux Tuileries un banquet somptueux. Dans la
galerie de Diane, sous un dais éclatant, on dressa une table pour le
pape, l'empereur, l'impératrice et le prince archichancelier de l'empire
germanique. L'impératrice avait l'empereur à sa droite et le pape à sa
gauche. Ils étaient servis par les grands officiers. Plus bas, une table
pour les princes, parmi lesquels était le prince héréditaire de Bade;
une autre, pour les ministres; une, pour les dames et les officiers de
la maison impériale; le tout servi avec un grand luxe; une belle musique
pendant le repas; ensuite un cercle nombreux, un concert auquel le pape
voulut bien assister, et un ballet exécuté au milieu du grand salon des
Tuileries par les danseurs de l'Opéra. À l'instant où commença le
ballet, le pape se retira. On joua à la fin de la soirée, et l'empereur,
en se retirant, donna le signal du départ de tout le monde.
Le jeu à la cour de l'empereur entrait seulement dans le cérémonial. Il
ne voulut jamais qu'on jouât d'argent chez lui; on faisait des parties
de whist et de loto; on se mettait à une table pour avoir une
contenance; mais, le plus souvent, on tenait les cartes sans les
regarder, et on causait. L'impératrice aimait à jouer, même sans argent,
et faisait réellement un whist. Sa partie, ainsi que celle des
princesses, était établie dans le salon qu'on appelait le cabinet de
l'empereur, et qui précède la galerie de Diane. Elle jouait avec les
plus grands personnages qui se trouvaient dans le cercle, étrangers,
ambassadeurs, ou français. Les deux dames de semaine du palais
demeuraient assises derrière elle, un chambellan près de son fauteuil.
Tandis qu'elle jouait, toutes les personnes qui remplissaient les salons
venaient, les unes après les autres, lui faire une révérence. Les soeurs
et les frères de Bonaparte jouaient et faisaient inviter à leurs parties
par leurs chambellans; de même sa mère, qu'on appela Madame Mère, qu'on
fit princesse, et à qui on donna une maison. Tout le reste de la cour
jouait dans les autres salons. L'empereur se promenait partout, parlait
à droite et à gauche, précédé de quelques chambellans qui annonçaient
sa présence. Quand il approchait, il se faisait un grand silence, on
demeurait sans bouger, les femmes se levaient et attendaient les paroles
insignifiantes, et assez souvent peu obligeantes, qu'il allait leur
adresser. Il ne se souvenait jamais d'un nom, et presque toujours la
première question était: «Comment vous appelez-vous?» Il n'y avait pas
une femme qui ne fût charmée de le voir s'éloigner de la place où elle
était.
Ceci me rappelle une assez jolie anecdote relative à Grétry. Comme
membre de l'Institut, il se rendait souvent aux audiences du dimanche,
et il était arrivé déjà plus d'une fois à l'empereur, qui s'était
accoutumé à reconnaître son visage, de s'approcher de lui presque
machinalement en lui demandant son nom. Un jour, Grétry, fatigué de
cette éternelle question, et peut-être un peu blessé de n'avoir pas
produit un souvenir plus durable, à l'instant où l'empereur lui disait
avec la brusquerie ordinaire de son interrogation: «Et vous, qui
êtes-vous donc?» Grétry répondit avec un peu d'impatience: «Sire,
toujours Grétry.» Depuis ce temps, l'empereur le reconnut parfaitement.
L'impératrice, au contraire, avait une mémoire admirable pour les noms
et les petites circonstances particulières de chacun.
Les cercles se passèrent longtemps comme je viens de le conter. Plus
tard, on y ajouta des concerts et des ballets, tels que ceux qu'on avait
imaginés à l'occasion du couronnement, et ensuite des spectacles; je
dirai tout cela dans son temps. Dans ces brillantes assemblées,
l'empereur voulut qu'on donnât aux dames du palais des places
particulières; ces petites préséances excitèrent de petites humeurs qui
enfantèrent de grandes haines, comme il arrive dans les cours. La vanité
est toujours, de toutes les faiblesses humaines, celle qui reprend le
plus vite son métier.
À cette époque, l'empereur ne s'épargna aucune cérémonie; il les aimait,
surtout parce qu'elles faisaient partie de ses créations; il les
compliquait toujours un peu par sa précipitation naturelle, dont il
avait peine à se défendre, et par la crainte extrême qu'on éprouvait que
tout ne se fît point à sa fantaisie. Un jour, placé sur son trône,
environné des grands officiers, des maréchaux et du Sénat, il reçut les
révérences de tous les préfets et de tous les présidents des collèges
électoraux. Dans une seconde audience qu'il donna aux premiers, il leur
recommanda fortement d'exécuter la conscription: «Sans elle, leur dit-il
(et ses paroles furent insérées dans _le Moniteur_), il ne peut y avoir
ni puissance ni indépendance nationales.» Il nourrissait sans doute dès
lors le projet de placer sur sa tête la couronne d'Italie, et sentait
que ses projets devaient finir par allumer la guerre. D'ailleurs
l'impossibilité de la descente en Angleterre, quoiqu'on en continuât les
préparatifs, lui était démontrée, et bientôt il lui faudrait employer
son armée, dont la présence pouvait être un poids pour la France. Il eut
au milieu de cela une petite occasion d'humeur contre les Parisiens. Il
avait ordonné à Chénier une tragédie qui pût être donnée à l'occasion du
couronnement. Chénier avait traité le sujet de Cyrus, et le cinquième
acte de son ouvrage représentait assez fidèlement, en effet, le
couronnement de ce prince et la cérémonie de Notre-Dame. La pièce était
médiocre, les applications commandées et trop indiquées. Le parterre
parisien, toujours indépendant, siffla l'ouvrage et se permit même de
rire au moment de l'installation sur le trône. L'empereur fut mécontent;
il bouda mon mari, chargé de l'administration de ce théâtre, comme s'il
eût dû lui répondre de l'approbation du public, et, dès lors, ce même
public apprit par quel côté faible il pourrait se venger, au théâtre, du
silence qui, partout ailleurs, lui était rigoureusement imposé.
Le Sénat donna aussi une belle fête; plus tard, le Corps législatif
l'imita. Le 16, on en célébra une magnifique qui endetta la ville de
Paris pour plusieurs années. Grand festin, feu d'artifice, bal, service
de vermeil, et toilette de vermeil aussi, offerts à l'empereur et à
l'impératrice, harangues, légendes flatteuses à outrance inscrites
partout. On a beaucoup parlé des éloges prodigués à Louis XIV sous son
règne; je suis sûre qu'en les réunissant tous ils ne feraient pas la
dixième partie de ceux qu'a reçus Bonaparte. Je me rappelle que, dans
une autre fête donnée encore à l'empereur par la ville quelques années
après, comme on était à bout d'inscriptions, on inventa de mettre en
lettres d'or, au-dessus du trône où il devait s'asseoir, ces paroles de
l'Écriture: «Ego sum qui sum!» et personne ne s'en montra scandalisé.
La France, aussi, fut dévouée pendant ce temps aux fêtes et aux
réjouissances, on frappa des médailles qui furent distribuées avec
profusion. Enfin les maréchaux donnèrent aussi leur fête, dans la salle
de l'Opéra. Cette fête coûta dix mille francs à chaque maréchal. On
avait mis le théâtre de plain-pied avec la salle; les loges étaient
décorées de gaze d'argent, éclairées de lustres brillants et ornées de
femmes très parées; la famille impériale sur une estrade; on dansait
dans cette grande enceinte. La profusion des fleurs et des diamants, la
richesse des costumes, la magnificence de la cour donnèrent à cette fête
beaucoup d'éclat. Il n'est pas une d'entre nous qui ne fît de grandes
dépenses pour toutes ces cérémonies. On accorda aux dames du palais dix
mille francs pour les en dédommager; cet argent fut loin de nous
suffire. Les dépenses du couronnement se montèrent à quatre millions.
Les princes et les étrangers de marque qui se trouvaient à Paris
faisaient une cour assidue à nos souverains, et, de son côté, l'empereur
mettait assez de grâce à leur faire les honneurs de Paris. Le prince
Louis de Bade était alors fort jeune, assez embarrassé de sa personne,
et se mettant peu en évidence. Le prince primat était un homme de plus
de soixante ans, aimable, gai, un tant soit peu bavard, connaissant bien
la France et Paris, qu'il avait habité dans sa jeunesse, amateur des
lettres, et lié avec les anciens académiciens. Ils étaient admis, et
quelques autres encore, aux petits cercles qui se tenaient chez
l'impératrice. Durant cet hiver, une ou deux fois par semaine, on
invitait une cinquantaine de femmes et un bon nombre d'hommes à souper
aux Tuileries. On s'y rendait à huit heures, dans une toilette
recherchée, mais sans habit de cour. On jouait dans le salon du
rez-de-chaussée qui est aujourd'hui celui de Madame. Quand Bonaparte
arrivait, on passait dans une salle où des chanteurs italiens donnaient
un concert qui durait une demi-heure; ensuite on rentrait dans le salon
et on reprenait les parties; l'empereur allant et venant, causant ou
jouant, selon sa fantaisie. À onze heures, on servait un grand et
élégant souper; les femmes seules s'y asseyaient. Le fauteuil de
Bonaparte demeurait vide; il tournait autour de la table, ne mangeait
rien, et, le souper fini, il se retirait. À ces petites soirées étaient
toujours invités les princes et princesses, les grands officiers de
l'Empire, deux ou trois ministres et quelques maréchaux, des généraux,
des sénateurs et des conseillers d'État avec leurs femmes. Il y avait là
de grands assauts de toilettes; l'impératrice y paraissait toujours,
ainsi que ses belles-soeurs, avec une parure nouvelle, et beaucoup de
perles et de pierreries. Elle a eu dans son écrin pour un million de
perles. On commençait alors à porter beaucoup d'étoffes lamées en or et
en argent. Pendant cet hiver, la mode des turbans s'établit à la cour;
on les faisait avec de la mousseline, blanche ou de couleur, semée d'or
ou bien avec des étoffes turques très brillantes. Les vêtements peu à
peu prirent aussi une forme orientale; nous mettions sur des robes de
mousseline richement brodées, de petites robes courtes, ouvertes par
devant, en étoffe de couleur, les bras, les épaules et la poitrine
découverts. Souvent, pendant cette saison, il arriva que l'empereur, de
plus en plus amoureux comme je le dirai plus bas, et cherchant à
dissimuler sa préférence en s'occupant de toutes les femmes, semblait
n'être à l'aise qu'au milieu d'elles; et chacun des hommes de la cour,
s'apercevant que sa présence le gênait, se retirait dans un autre salon
voisin de celui où on se tenait. Alors nous pouvions assez bien figurer
un harem; j'en fis un soir la plaisanterie à Bonaparte; il était en
belle humeur et s'en amusa; mais cela ne plut nullement à l'impératrice.
Pendant ce temps, le pape, qui vivait fort retiré le soir, employait ses
matinées à visiter les églises, les hôpitaux et les établissements
publics. Il alla officier à Notre-Dame, et une foule considérable fut
admise à lui baiser les pieds. Il parcourut Versailles, les environs de
Paris, fut reçu d'une manière touchante aux Invalides, et c'est alors
qu'il commença à produire plus d'effet que l'empereur ne l'eût voulu.
J'entendais dire à cette époque que Sa Sainteté désirait fort de
retourner à Rome. Je ne sais pourquoi l'empereur le retenait toujours,
je n'en n'ai pas pu éclaircir le motif.
Le pape était toujours vêtu de blanc; il avait une robe de moine, parce
que d'abord il avait été moine. Cette robe était de laine, et,
par-dessus, une sorte de camisole en mousseline garnie de dentelle qui
faisait un assez étrange effet. Sa calotte était de laine blanche.
À la fin de décembre, le Corps législatif fut ouvert en grande
cérémonie; on s'y évertua en discours sur l'importance et le bonheur du
grand événement qui venait de se passer; et on y fit encore un rapport
beau et vrai de l'état prospère de la France.
Cependant, les demandes se multipliaient pour obtenir des places à la
nouvelle cour; l'empereur accéda à quelques-unes. Il prit aussi des
sénateurs parmi les présidents des collèges électoraux. Il fit Marmont
colonel général des chasseurs à cheval, et il distribua le grand cordon
de la Légion d'honneur à Cambacérès, à Lebrun, aux maréchaux, au
cardinal Fesch, à MM. Duroc, de Caulaincourt, de Talleyrand, de Ségur,
et à plusieurs ministres, au grand juge, à M. Gaudin et à M. Portalis,
ministre des cultes. Ces nominations, ces faveurs, ces promotions
tenaient tout le monde en haleine. Dès ce moment, le mouvement fut
donné; on s'accoutuma à désirer, à attendre, à voir incessamment quelque
nouveauté; chaque jour produisit un petit incident, inattendu dans le
détail, mais prévu par l'habitude que nous prîmes tous de voir toujours
quelque chose. Depuis, l'empereur a étendu à toute la nation, à toute
l'Europe, ce système d'éveiller sans cesse l'ambition, la curiosité et
l'espérance; ce n'a pas été un des secrets les moins habiles de son
gouvernement.
CHAPITRE XI.
(1807.)
L'empereur amoureux.--Madame de X...--Madame de Damas.--Confidences de
l'impératrice.--Intrigues de palais.--Murat est élevé au rang de prince.
L'impératrice ne pouvait s'empêcher de se plaindre secrètement
quelquefois, en voyant que son fils n'avait aucune part aux promotions
qui se faisaient journellement; mais elle avait le très bon goût de
renfermer son mécontentement à cet égard, et Eugène conservait au milieu
de cette cour une attitude naturelle et paisible qui lui faisait
honneur, et qui contrastait avec la jalouse impatience de Murat.
L'épouse de celui-ci harcelait sans cesse l'empereur, pour qu'il donnât
enfin à son mari un rang qui le tirât de pair d'avec les maréchaux,
parmi lesquels il s'irritait de se voir confondu. Pendant l'hiver, ce
ménage sut habilement profiter de la faiblesse de l'empereur, et acquit
des droits à ses dons en le servant soigneusement, comme nous allons le
voir, dans ses nouvelles amours.
J'ai dit déjà qu'Eugène était assez occupé de madame de X... Cette jeune
femme, alors âgée de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, était blonde et
blanche; ses yeux bleus avaient toutes les impressions qu'elle voulait
leur donner, hors celle de la franchise, parce que je crois que les
habitudes de son caractère la portaient à une assez grande
dissimulation. Son nez aquilin était un peu long, sa bouche charmante,
ornée de belles dents qu'elle montrait beaucoup. Sa taille moyenne avait
de l'élégance, mais manquait un peu d'embonpoint; son pied était petit,
et elle dansait à merveille. Elle ne montrait pas un esprit bien
remarquable, mais elle ne manquait point de finesse; elle était calme,
un peu sèche, et difficile à émouvoir, et encore plus à troubler.
L'impératrice avait commencé par la traiter avec beaucoup de
distinction; elle louait sa figure, approuvait toujours sa toilette, la
cajolait de préférence à d'autres, à cause de son fils, et contribua
peut-être à la faire remarquer à son époux. Celui-ci s'en occupa dès le
voyage de Fontainebleau. Madame Murat, qui devina la première le goût
naissant de son frère, chercha à s'emparer de la confiance de cette
jeune femme, et elle y réussit assez pour la mettre promptement en
défiance de l'impératrice. Murat, par suite, je crois, d'un arrangement
très intérieur, feignait d'être amoureux de madame de X..., et donna
ainsi le change pendant quelque temps aux observations de la cour.
L'impératrice, qui ne doutait pas de la nouvelle préoccupation de
l'empereur, mais qui n'en pouvait deviner l'objet, soupçonna d'abord,
comme je l'ai dit, la maréchale Ney, à qui, en effet, il adressait assez
souvent la parole; et, pendant quelques jours, la pauvre maréchale
devint l'objet des regards et de la mauvaise humeur de sa patronne. Je
recevais, comme de coutume, la confidence de cette jalouse inquiétude,
et je ne voyais rien encore qui la justifiât.
L'impératrice se plaignait à madame Louis Bonaparte de ce qu'elle
appelait _la perfidie_ de la maréchale; cette dernière fut sermonnée et
interrogée; et, après avoir assuré qu'elle n'éprouvait réellement qu'une
sorte de peur vis-à-vis de l'empereur, elle avoua qu'il avait paru
quelquefois s'occuper d'elle, et que madame de X... lui avait fait son
compliment sur la grande conquête qu'elle était au moment de faire. Ce
récit éclaira tout à coup l'impératrice. Plus attentive, elle vit la
vérité, découvrit que Murat ne feignait de l'amour que pour se charger
de porter les déclarations de l'empereur. Elle trouva, dans la déférence
qu'elle vit à Duroc pour madame de X..., une preuve des sentiments de
son maître, et dans la conduite de madame Murat un plan assez bien ourdi
contre sa propre tranquillité. Dès lors, on vit l'empereur plus souvent
dans l'appartement de sa femme. Presque tous les soirs, il redescendait
au rez-de-chaussée, et ses regards et quelques paroles instruisirent
également et l'impératrice et l'objet de sa préférence. Si sa femme se
rendait au spectacle dans une petite loge, car l'empereur n'aimait point
qu'elle parût en public sans lui, il venait l'y joindre tout à coup; et,
de jour en jour moins maître de lui, il paraissait plus occupé. Madame
de X... conservait une apparence froide, mais elle usait de toutes les
ressources de la coquetterie féminine. Sa toilette était de plus en plus
recherchée, son sourire plus fin, ses regards plus manégés, et bientôt
il fut assez facile de deviner tout ce qui se passait. L'impératrice
soupçonna que madame Murat avait favorisé chez elle de secrètes
entrevues. Elle m'assura un peu plus tard qu'elle en avait la certitude.
Alors elle éclata en plaintes et en larmes selon sa coutume, et je me
vis encore une fois obligée de recevoir des confidences qui me
compromettaient, et de recommencer des sermons qui n'étaient guère
écoutés.
L'impératrice voulut tenter des explications qui furent très mal reçues.
Son mari prit de l'humeur, la traita durement, lui reprocha de s'opposer
à ses moindres distractions, lui imposa silence, et, tandis qu'en public
elle dévorait ses peines et paraissait triste et abattue, lui, gai,
ouvert, animé plus que nous ne l'avions vu encore, s'occupait de nous
toutes, et nous prodiguait les expressions de sa sauvage galanterie.
Dans ces réunions chez l'impératrice dont j'ai parlé tout à l'heure, il
paraissait en vrai sultan. Il se plaçait à une table de jeu, faisait
appeler pour sa partie assez ordinairement sa soeur Caroline, madame de
X... et moi; et, tenant à peine les cartes, il commençait avec nous des
dissertations, sentimentales à sa manière, où il mettait plus d'esprit
que de sensibilité, quelquefois du mauvais goût, mais assez
d'exaltation. Dans ces entretiens, madame de X..., fort réservée et
craignant peut-être que je ne la découvrisse, ne répondait que par
monosyllabes. Madame Murat y prenait peu d'intérêt, marchant à son but
et se souciant peu du détail. Quant à moi, ces conversations
m'amusaient, et j'y répondais avec toute la liberté d'esprit dont
j'avais l'avantage sur ces trois autres personnes plus ou moins
préoccupées. Quelquefois, sans nommer qui que ce fût, Bonaparte
commençait à disserter sur la jalousie, et alors il était facile de voir
quelles applications il voulait faire à sa femme; je le comprenais et je
la défendais de mon mieux, gaiement, et en évitant de la désigner; et
alors je voyais assez clairement que madame de X... et madame Murat m'en
savaient mauvais gré.
Dans ces soirées, madame Bonaparte, jouant assez tristement à un autre
bout du salon, nous regardait de loin, et souffrait de ces entretiens
qui l'inquiétaient toujours. Quoiqu'elle eût bien des raisons de compter
sur moi, comme elle était naturellement défiante, quelquefois elle
craignait que je ne la sacrifiasse à l'envie de plaire à l'empereur, et,
du moins, elle me savait mauvais gré de ne pas témoigner un blâme pour
sa conduite. Tantôt elle me demandait d'aller le trouver et de lui
parler fortement sur le tort qu'elle prétendait que sa nouvelle liaison
lui faisait dans le monde; tantôt elle m'engageait à faire épier madame
de X... dans sa propre maison, où elle savait que Bonaparte se rendait
quelquefois le soir; ou bien elle me faisait écrire, en sa présence, des
lettres anonymes pleines de reproches, que je composais devant elle pour
lui plaire, et pour qu'elle ne les fît pas faire à d'autres, et que
j'avais soin de brûler, après l'avoir assurée que je les avais envoyées.
Ses domestiques affidés étaient employés à découvrir les preuves de ce
qu'elle cherchait. Des ouvriers de marchands favoris étaient dans sa
confidence, et je souffrais d'autant plus de ces imprudences, que
j'appris peu après que madame Murat mettait sur mon compte les
découvertes que faisait l'impératrice, et m'accusait d'un assez vilain
métier, dont assurément je n'étais nullement capable.
Madame Bonaparte souffrait d'autant plus que son fils éprouvait un
chagrin assez vif de ce qui se passait. Madame de X..., qui, d'abord,
par coquetterie, goût ou vanité, l'avait assez bien écouté, depuis sa
nouvelle et plus éclatante conquête, évitait jusqu'aux moindres
apparences d'aucune relation avec lui. Peut-être se vantait-elle à
l'empereur de l'amour qu'elle inspirait à Eugène. Ce qui est certain,
c'est que ce dernier était froidement traité par son beau-père.
L'impératrice s'en montrait irritée; madame Louis s'en affligeait, mais
dissimulait ses secrètes impressions, Eugène souffrait et se renfermait
dans une apparence calme qui donnait heureusement peu de prise sur lui.
On voit que, dans tout cela, se retrouvait encore la haine éternelle des
Bonapartes et des Beauharnais, dans laquelle il était de ma destinée,
quelque modérée que je fusse, de me voir toujours froissée. J'ai bien
fait cette expérience, c'est que tout, ou presque tout, est hasard dans
les cours. La prudence humaine n'est point de force à s'y défendre, et
je ne sais pas de moyens d'échapper aux interprétations, à moins que le
souverain lui-même ne se montre point accessible aux soupçons; mais,
loin de là, l'empereur accueillait tous les rapports, et même avait une
sorte de crédulité pour accepter tous ceux qui étaient malveillants, de
quelque genre qu'ils fussent. Le plus sûr moyen d'acquérir sa faveur
était de lui conter tous les _on dit_, de lui dénoncer toutes les
conduites; voilà pourquoi M. de Rémusat, placé très près de lui, ne l'a
jamais obtenue; c'est qu'il s'est refusé à ce métier que Duroc lui
indiquait souvent.
Un soir, l'empereur, outré d'une scène violente qu'il avait eue avec sa
femme et dans laquelle, poussée à bout, celle-ci lui avait déclaré
qu'elle finirait par défendre à madame de X... l'entrée de son
appartement, s'adressa à M. de Rémusat et se plaignit de ce que je
n'employais pas le crédit que j'avais sur elle à modérer la vivacité de
ses imprudences. Il finit par lui dire qu'il voulait m'entretenir en
particulier, et que je n'avais qu'à lui demander une audience. M. de
Rémusat me rendit cet ordre, et, en effet, dans la journée du lendemain,
je demandai l'audience qui fut fixée à la matinée suivante.
On avait préparé une grande chasse pour ce jour-là. L'impératrice était
partie d'avance avec les princes étrangers et attendait l'empereur au
bois de Boulogne; j'arrivai comme l'empereur allait monter en voiture,
sa suite était toute rassemblée; il rentra dans son cabinet pour me
recevoir, au grand étonnement de la cour, pour qui tout faisait
événement.
Il commença par se plaindre amèrement du trouble de son intérieur, il
se déchaîna contre les femmes en général, et contre la sienne surtout.
Il me reprocha de favoriser son espionnage, et m'accusa de mille faits
qui m'étaient étrangers, suite des rapports qu'on lui avait faits. Je
reconnus dans ses récits les mauvais offices de madame Murat, et ce qui
me fit le plus de peine, c'est que je démêlai aussi que l'impératrice,
pour appuyer ses plaintes, m'avait quelquefois nommée et, m'avait prêté
ce qu'elle avait dit ou pensé. Cela, et les paroles de l'empereur,
m'émut un peu, et les larmes me vinrent aux yeux. L'empereur, qui s'en
aperçut, repoussa rudement la peine qu'il me faisait, avec cette phrase
qui lui était ordinaire et que j'ai déjà citée: «Les femmes ont toujours
deux moyens habiles de faire effet: le rouge et les larmes.» Dans ce
moment, ces paroles prononcées avec un ton ironique, et dans l'intention
de me déconcerter, produisirent l'effet contraire; elles m'irritèrent et
me donnèrent la force de lui répondre: «Non, sire, il arrive aussi que,
lorsqu'on est injustement accusée, on ne peut s'empêcher de pleurer
d'indignation.»
Il faut rendre cette justice à l'empereur, c'est qu'il n'était guère
frappé d'une manière fâcheuse pour vous quand on lui montrait quelque
fermeté, soit que, n'en rencontrant pas souvent dans les autres, il fût
moins préparé à y répondre, soit que la justesse de son esprit approuvât
ce qu'on avait ressenti justement.
Le sentiment un peu vif que j'éprouvais ne lui déplut pas. «Si vous
n'approuvez point, me dit-il, l'inquisition qu'exerce contre moi
l'impératrice, comment n'avez-vous pas assez de crédit sur elle pour la
retenir? Elle nous humilie tous deux par l'espionnage dont elle
m'environne; elle fournit des armes à ses ennemis. Puisque vous êtes
dans sa confidence, il faut que vous m'en répondiez, et je me prendrai à
vous de toutes ses fautes.» Il s'égaya un peu en prononçant ces mots;
alors je lui représentai que j'aimais tendrement l'impératrice, que
j'étais incapable de la guider dans une route inconvenante; mais qu'on
ne pouvait guère avoir de crédit sur une personne passionnée. Je lui dis
encore qu'il ne mettait nulle adresse dans sa manière d'agir avec elle,
que soit qu'elle le soupçonnât à tort ou à raison, il la brusquait, et
la traitait trop rudement.
Je n'osais pas blâmer l'impératrice dans ce que sa conduite avait de
réellement blâmable, parce que je savais qu'il ne manquerait pas de
rapporter à sa femme tout ce que j'aurais dit. Je finis par l'assurer
que, pendant quelque temps, je me tiendrais à l'écart du palais, et
qu'il verrait si les choses en iraient mieux. Alors, il entreprit de me
prouver «qu'il n'était ni ne pouvait être amoureux, qu'il n'avait-pas
plus regardé madame de X... qu'une autre; que l'amour était fait pour
des caractères autres que le sien, que la politique l'absorbait tout
entier; qu'il ne voulait nullement dans sa cour de l'empire des femmes,
qu'elles avaient fait tort à Henri IV et à Louis XIV; que son métier, à
lui, était bien plus sérieux que celui de ces princes, et que les
Français étaient devenus trop graves pour pardonner à leur souverain des
liaisons affichées et des maîtresses en titre».
Il parla un peu légèrement de la conduite passée de sa femme, ajoutant
qu'elle n'avait pas le droit de se montrer sévère. Je crus pouvoir
l'arrêter sur ce discours, et il ne s'en fâcha point. Enfin il me
questionna sur les gens qui servaient d'espions à l'impératrice; je lui
répondis toujours que je n'en connaissais point. Là-dessus, il me
reprocha de ne pas lui être assez dévouée. J'essayai de lui prouver que
je lui étais plus sincèrement attachée que ceux qui lui rapportaient
tant de petites choses peu dignes d'être écoutées. Cette conversation se
termina mieux qu'elle n'avait commencé; je crus voir que je lui avais
laissé une assez bonne impression sur moi.
L'entretien avait été fort long. L'impératrice, qui s'ennuyait au bois
de Boulogne, avait envoyé un valet à cheval pour savoir ce qui arrêtait
son époux. On lui avait rapporté qu'il était enfermé avec moi. Son
inquiétude devint très vive; elle revint aux Tuileries; et, comme elle
ne m'y trouva plus, elle envoya chez moi madame de Talhouet, chargée de
s'informer de ce qui s'était passé. Pour obéir aux ordres de l'empereur,
je répondis qu'il n'avait été question que de demandes relatives à M. de
Rémusat.
Le soir, le général Savary donnait un petit bal où l'empereur avait
promis d'assister. Pendant cet hiver, il cherchait toutes les occasions
de réunions; il s'y montrait gai, et même y dansait un peu, et assez
gauchement. J'arrivai chez madame Savary, un peu avant la cour; je vis
venir au-devant de moi le grand maréchal Duroc, qui me donna le bras
jusqu'à ma place; le maître de la maison me fit nombre de politesses. La
longue audience que j'avais eue le matin donnait à penser; on me
soignait comme une personne en faveur, ou dans les grandes confidences.
Je souriais intérieurement de ces précautions de courtisans. L'empereur
arriva avec sa femme; en parcourant le cercle, il s'arrêta devant moi,
et me parla d'une manière obligeante. L'impératrice avait les yeux sur
nous, et mourait d'inquiétude; madame Murat paraissait surprise, madame
de X..., un peu troublée. Tout cela m'amusait; je ne prévis pas ce qui
allait en résulter. Le lendemain, l'impératrice me fit mille questions
auxquelles je n'eus garde de répondre; elle se blessa, prétendit que je
la sacrifiais à l'empereur, que j'allais du côté du crédit, que je ne
l'aimais pas mieux qu'une autre; elle m'affligea profondément. Je
rapportais à mon excellente mère tous mes secrets chagrins; j'acquérais
une pénible expérience, et j'étais encore assez jeune pour que ce ne fût
pas sans verser des larmes. Ma mère me consolait et me conseillait de me
tenir à l'écart, ce que je fis; mais cela ne me servit guère. L'empereur
ne manqua point de me faire parler, et de s'appuyer des opinions qu'il
me prêta, en reprochant à sa femme ses imprudences; l'impératrice me
traita froidement; je vis qu'elle évitait de me parler, et, de mon
côté, je crus ne pas devoir chercher ses confidences.
L'empereur, qui aimait à brouiller, voyant notre refroidissement, ne
m'en traita que mieux; mais madame de X..., à qui on avait persuadé
qu'elle ne devait pas m'aimer, inquiète de cette petite faveur dans
laquelle je paraissais être, peut-être me faisant l'honneur d'un peu de
jalousie, chercha les moyens de me nuire, et, comme toutes les choses de
ce monde ne s'arrangent que trop bien, quand il s'agit du mal, elle en
trouva une occasion qui lui réussit parfaitement.
D'un autre côté, Eugène et madame Louis se persuadèrent que j'avais
trahi leur mère en la dénonçant, et cela par suite de l'ambition de mon
mari, qui aimait mieux la faveur du maître que celle de la maîtresse. M.
de Rémusat se tenait fort étranger à toutes ces manoeuvres, mais, en
fait d'ambition, auprès des habitants des cours, ce qui est
vraisemblable est toujours vrai. Eugène, qui avait de l'amitié pour mon
mari, s'éloigna de lui. Comme courtisans, notre situation n'eût pas été
mauvaise, mais nous n'étions qu'honnêtes gens, nous prîmes, l'un et
l'autre, du chagrin, et nous ne voulûmes faire aucun profit honteux.
Il me reste à dire comment madame de X... parvint à frapper le dernier
coup. Parmi les personnes avec lesquelles, ma mère et moi, nous étions
liées était madame la comtesse Charles de Damas, dont la fille mariée au
comte de Vogué était l'amie de ma soeur, et en assez intime relation
avec moi. Madame de Damas avait des opinions royalistes fort exaltées;
elle les énonçait assez imprudemment, et même on l'avait accusée, après
l'événement du 3 nivôse (la machine infernale), d'avoir caché des
chouans qui se trouvaient compromis. Dans l'automne de 1804, madame de
Damas ayant été dénoncée pour quelques mauvais propos, fut exilée à
quarante lieues de Paris. Cette sévérité mit au désespoir la mère et la
fille près d'accoucher. Témoin de leurs larmes et partageant leur peine,
je portai à l'impératrice mon chagrin; elle en parla à son mari, qui
voulut bien m'écouter, et qui finit par m'accorder la révocation de son
arrêt. Madame de Damas, vive et tendre, proclama le service que je lui
avais rendu, et enchaînée par la reconnaissance qu'elle devait à
l'impératrice, effrayée du danger qu'elle avait couru, devint plus
prudente dans ses paroles. Elle ne me parlait jamais des affaires
publiques, et ménageait ma situation, comme je respectais ses
sentiments. Il se trouva qu'elle avait une ennemie dans la marquise
de..., celle qui avait fait tant de bruit à la cour et dans le monde
d'autrefois par la vivacité de ses reparties. Madame de... était bien
avec madame de X... Elle parvint à pénétrer sa liaison avec l'empereur;
elle en arracha la confidence, et son esprit actif et un peu intrigant
voulut diriger madame de X... dans la conduite que devait tenir la
maîtresse d'un souverain. Il fut question de moi entre elles; et madame
de..., voyant éternellement les intrigues de Versailles dans les
incidents de la cour de l'empereur, s'imagina vraisemblablement que
j'avais le projet de supplanter la nouvelle favorite. Comme on
m'accordait un peu d'esprit dans le monde, et que la réputation de ma
mère sur ce point paraît fort la mienne, on en conclut que je devais
être portée à l'intrigue. Madame de..., voulant jouer un tour à madame
de Damas et me faire tort tout en même temps, parla d'elle à madame de
X... comme d'une personne plus exaltée que jamais dans son royalisme,
prête à entretenir des correspondances secrètes, et profitant de
l'indulgence qu'on lui avait témoignée pour agir contre l'empereur
autant qu'elle le pourrait. Ma liaison avec elle fut présentée comme
plus intime encore qu'elle ne l'était. Tous ces discours, rapportés à
l'empereur, l'aigrirent contre moi; il cessa de m'appeler à son jeu et
de me parler; il ne me fit inviter à aucune des chasses ou des parties
de la Malmaison qu'on faisait de temps en temps, et je fus bientôt en
disgrâce, sans pouvoir deviner quelle en était la cause; car j'avais
vécu assez renfermée et solitaire, ma santé s'altérant beaucoup. Mon
mari et moi, nous étions trop unis pour que la défaveur ne fût pas pour
l'un comme pour l'autre, et, maltraités tous deux, nous ne comprenions
rien à ce qui nous arrivait.
Le refroidissement de l'empereur me rendit la confiance de sa femme, qui
me reprit avec la même légèreté qu'elle m'avait quittée, et sans
explications. Je commençais à la connaître assez pour en comprendre
l'inutilité. Elle me découvrit le secret de l'humeur de l'empereur, et
sut de lui-même que c'était par madame de... et madame de X... que ces
dénonciations lui étaient arrivées. Il en était venu au point d'avouer à
sa femme qu'il était amoureux, et de lui signifier qu'on le laissât
tranquille dans sa liaison, ajoutant, pour la tranquilliser, que ce
serait une fantaisie passagère qu'on irriterait en la tourmentant, et
qui durerait d'autant moins qu'on la laisserait aller.
L'impératrice avait donc pris, à peu près, le parti de la résignation;
seulement elle n'adressait point la parole à madame de X..., mais
celle-ci ne s'en souciait guère, et voyait avec une indifférence un peu
impudente les troubles dont elle était la cause. D'ailleurs, dirigée par
madame Murat, elle satisfaisait les goûts de l'empereur en lui disant
beaucoup de mal d'une infinité de personnes. Sa faveur a fait assez de
victimes, et a encore aigri le caractère si naturellement soupçonneux de
l'empereur.
Je pris le parti de le voir, quand je sus le nouveau tort dont j'étais
accusée; mais, cette fois, toute sa manière fut sévère avec moi. Il me
reprocha de n'être liée qu'avec ses ennemis, d'avoir soutenu les
Polignac, de me faire l'agent des aristocrates. «Je voulais faire de
vous, me dit-il, une grande dame, élever très haut votre fortune; mais
tout cela ne peut être le prix que d'un dévouement absolu. Il faut que
vous rompiez avec vos anciennes liaisons, que, la première fois que
madame de Damas sera chez vous, vous la fassiez mettre à la porte de
votre salon, en lui signifiant que vous ne pouvez vivre avec mes
ennemis, et, alors, je croirai à votre attachement.» Je n'essayai point
de lui démontrer combien cette manière d'agir était étrangère à mes
habitudes; mais je m'engageai à voir moins souvent madame de Damas, dont
j'entrepris pourtant de justifier la conduite, du moins depuis la grâce
qu'elle avait obtenue. Il me traita fort mal, il était profondément
prévenu. Je vis que je ne pouvais espérer que du temps qu'il fût
détrompé.
Peu de jours après, madame de Damas fut de nouveau exilée. Elle était
assez malade et au lit; l'empereur lui envoya Corvisart pour avérer si,
en effet, elle ne pouvait pas être transportée. Corvisart était mon ami,
et il se prêta à répondre comme je le désirais; mais, enfin, sa santé se
remit, et elle quitta Paris. Elle n'a pu y revenir que longtemps après.
Je n'allai plus chez elle, elle ne vint plus chez moi; mais elle m'a
toujours conservé de l'amitié, et comprit fort bien les motifs de la
conduite que je fus forcée de tenir avec elle. Le comte Charles de
Damas, rentré des pays étrangers, loyal, simple, et moins imprudent que
sa femme, ne fut jamais tourmenté par la police, qui surveilla toujours
madame de Damas. Mais, quelques années plus tard, l'empereur fit
signifier à madame de Vogué qu'elle devait se faire présenter; ce fut
sous le règne de l'archiduchesse.
Cependant les Bonapartes triomphaient; Eugène, l'objet de leur
perpétuelle jalousie, était réellement maltraité, et donnait une secrète
inquiétude à l'empereur. Tout à coup, vers la fin de janvier, par le
temps le plus rigoureux, il reçut l'ordre de partir pour l'Italie avec
son régiment. Cet ordre devait être exécuté dans les vingt-quatre
heures. Eugène ne douta point que sa disgrâce ne fût complète. Madame
Bonaparte la crut l'ouvrage de madame de X...; elle pleura beaucoup,
mais son fils exigea d'elle positivement qu'elle ne fît aucune
réclamation. Il prit congé de l'empereur qui le traita froidement, et,
le lendemain, nous apprîmes que le régiment des guides de la garde était
parti, son colonel en tête, marchant avec lui, malgré la saison, à
petites journées.
Madame Louis Bonaparte, me parlant de cette rigueur, jouissait pourtant
de la soumission de son frère. «Si l'empereur, me disait-elle, avait
exigé pareille chose d'un des siens, vous verriez le bruit et les
réclamations; mais, ici, il n'a été prononcé aucune parole, et je crois
que Bonaparte sera frappé de cette obéissance.» Il le fut en effet, et
surtout de la maligne joie de ses frères et soeurs. Il aimait à déjouer;
il avait éloigné son beau-fils dans un mouvement de jalousie, mais il
voulut aussitôt récompenser sa bonne conduite, et, le 1er février 1805,
le Sénat reçut deux lettres de l'empereur.[8] Dans l'une, il annonçait
l'élévation du maréchal Murat au rang de prince, grand amiral de
l'Empire; c'était la récompense de ses complaisances récentes, et le
résultat des fréquentes intercessions de madame Murat. Dans l'autre
lettre, qui était affectueuse et flatteuse pour le prince Eugène,
celui-ci était créé archichancelier d'État; c'était encore une des
grandes charges de l'Empire. Eugène apprit cette promotion à quelques
lieues de Lyon, où le courrier le trouva à cheval, devant son régiment,
couvert de la neige qui tombait par torrents.
[Note 8: Voici les deux messages que l'empereur
adressait, le même jour, 12 pluviôse an XIII (1er février
1805) au Sénat conservateur: «Sénateurs, nous avons nommé
grand amiral de l'Empire notre beau-frère, le maréchal Murat.
Nous avons voulu reconnaître, non seulement les services
qu'il a rendus à la patrie et l'attachement particulier qu'il
a montré à notre personne dans toutes les circonstances de sa
vie, mais rendre aussi ce qui est dû à l'éclat et à la
dignité de notre couronne, en élevant au rang de prince une
personne qui nous est de si près attachée par les liens du
sang.--Sénateurs, nous avons nommé notre beau-fils, Eugène
Beauharnais, archichancelier d'État de l'Empire. De tous les
actes de notre pouvoir, il n'en est aucun qui soit plus doux
à notre coeur. Élevé par nos soins et sous nos yeux, depuis
son enfance, il s'est rendu digne d'imiter, et, avec l'aide
de Dieu, de surpasser, un jour, les exemples et les leçons
que nous lui avons donnés. Quoique jeune encore, nous le
considérons, dès aujourd'hui, par l'expérience que nous en
avois faite dans les plus grandes circonstances, comme un des
soutiens de notre trône et un des plus habiles défenseurs de
la patrie. Au milieu des sollicitudes et des amertumes du
haut rang où nous sommes placé, notre coeur a eu besoin de
trouver des affections douces dans la tendresse et la
consolante amitié de cet enfant de notre adoption;
consolation nécessaire sans doute à tous les hommes, mais
plus éminemment à nous, dont tous les instants sont dévoués
aux affaires des peuples. Notre bénédiction paternelle
accompagnera ce jeune prince dans toute sa carrière, et,
secondé par la Providence, il sera un jour digne de
l'approbation de la postérité.» (P. R.)]
Avant de parler du grand événement qui nous donna un spectacle nouveau,
et qui, sans doute, fut la cause de la guerre qui éclata dans l'automne
de cette année, l'adjonction de la couronne d'Italie à celle de France,
je veux terminer tout ce qui a rapport à madame de X...
Elle paraissait de plus en plus l'objet de la préoccupation de
l'empereur, et, à mesure qu'elle était plus sûre de son empire, elle
négligeait davantage d'observer sa conduite à l'égard de l'impératrice,
et semblait s'amuser de ses peines. La cour fit un petit voyage à la
Malmaison, où la contrainte fut plus que jamais mise de côté.
L'empereur, au grand étonnement de ceux qui le voyaient, se promenait
dans les jardins avec madame de X... et la jeune madame Savary, dont on
ne craignait ni les rapports, ni la surveillance, et donnait à ses
affaires moins de temps que de coutume. L'impératrice demeurait dans sa
chambre, répandant beaucoup de larmes, dévorée d'inquiétude, ne rêvant
plus que _maîtresses en titre_, que disgrâce, oubli d'elle-même, et
peut-être à la fin _divorce_, objet toujours renaissant de ses
inquiétudes. Elle n'avait plus la force de faire des scènes inutiles;
mais seulement sa tristesse déposait pour sa souffrance secrète et finit
par toucher son époux. Soit qu'elle réveillât la tendresse qu'il lui
portait, soit que son amour satisfait s'affaiblît peu à peu, soit enfin
qu'il fût honteux du pouvoir que ce sentiment exerçait sur lui, il
arriva enfin ce que précisément il avait prévu lui-même. Tout à coup, se
trouvant seul avec sa femme, un jour, et la voyant prête à pleurer sur
quelques mots qu'il lui adressait, il reprit avec elle le ton
affectueux qu'il avait quelquefois, et, la mettant dans la plus intime
confidence de tout ce qui s'était passé, il lui avoua qu'il avait été
fort amoureux, mais que cela était fini. Il ajouta qu'il croyait
s'apercevoir qu'on avait voulu le gouverner; il lui confia que madame de
X... lui avait fait une foule de révélations assez malignes; il poussa
ses aveux jusqu'à des confidences intimes qui manquaient à toutes les
lois de la plus simple délicatesse, et finit par demander à
l'impératrice de l'aider à rompre une liaison qui ne lui plaisait plus.
L'impératrice n'était nullement vindicative; cette justice lui doit être
rendue. Dès qu'elle vit qu'elle n'avait plus rien à craindre, son
courroux s'éteignit. Charmée, d'ailleurs, d'être hors de son inquiétude,
elle ne s'avisa d'aucune sévérité envers l'empereur, et redevint pour
lui cette épouse facile et indulgente qui lui pardonnait toujours à si
bon marché. Elle s'opposa à ce qu'aucun éclat fût fait à cette occasion,
et même assura son mari que, s'il allait changer de manières avec madame
de X..., elle, de son côté, en changerait aussi, et s'efforcerait de la
soutenir, et de couvrir le tort qu'un tel éclat pourrait lui faire dans
le monde. Elle se réserva seulement le droit d'un entretien avec elle.
Et, en effet, la faisant venir, elle lui parla assez sincèrement, lui
représenta le risque qu'elle avait couru, voulut mettre sur le compte de
sa jeunesse et de son imprudence les apparences de sa légèreté, et, lui
recommandant plus de prudence à l'avenir, elle lui promit l'oubli du
passé.
Dans cette conversation, madame de X... se montra parfaitement maîtresse
d'elle-même; niant avec sang-froid qu'elle méritât de pareils
avertissements, ne laissant voir aucune émotion, encore moins aucune
reconnaissance, et, devant toute la cour qui eut pendant quelque temps
les yeux sur elle, elle conserva une attitude froide et contenue, qui
prouva que son coeur n'était pas fortement intéressé à la liaison qui
venait de se rompre, et aussi qu'elle avait un empire remarquable sur
ses secrètes impressions, car il est bien difficile de ne pas croire
qu'au moins sa vanité ne fût profondément blessée. L'empereur, qui, je
l'ai déjà dit, craignait pour lui les apparences du moindre joug, mit
une sorte d'affectation à faire paraître que celui sous lequel il avait
plié un moment, était rompu. Il oublia, à l'égard de madame de X...,
jusqu'aux démonstrations de la politesse; il ne la regardait plus,
parlait d'elle légèrement, soit à madame Bonaparte qui ne pouvait se
refuser au plaisir de répéter ce qu'il disait, soit à quelques-uns des
hommes qui étaient dans son intimité, s'appliquant à présenter ses
sentiments comme une fantaisie passagère, dont il racontait les
différentes phases avec une sincérité peu décente. Il rougissait d'avoir
été amoureux, parce que c'était avouer qu'il avait été soumis à une
puissance supérieure à la sienne.
Cette conduite me convainquit de cette vérité que souvent j'avais
adressée à l'impératrice pour la consoler: c'est qu'il pouvait être beau
et satisfaisant d'être la femme d'un tel homme, et que, du moins,
l'orgueil y trouvait des occasions de jouissances, mais qu'il serait
toujours pénible et infructueux d'être sa maîtresse, et qu'il n'était
pas de nature à dédommager une femme faible et sensible des sacrifices
qu'elle lui ferait, ou à laisser à une femme ambitieuse les moyens
d'exercer son pouvoir.
Avec madame de X..., tomba encore, pour ce moment, le crédit des
Bonapartes et de Murat; car l'empereur, rendu à sa femme, reprit sa
confiance en elle, et alors il apprit d'elle toutes les petites
intrigues dont elle avait été la victime, et dont lui-même avait été
l'objet. Je regagnai quelque chose à ce changement; cependant
l'impression donnée ne s'effaça point tout à fait, et il conserva
toujours l'idée que M. de Rémusat et moi étions incapables de cette
sorte de dévouement qu'il exigeait, et qui demande le sacrifice des
goûts et des convenances. Peut-être avait-il raison de prétendre à celui
des goûts, et faudrait-il renoncer à vivre dans une cour, lorsqu'on n'y
apporte pas l'intention d'en faire le cercle unique de ses pensées et de
ses actions. Mais ni mon mari ni moi n'avions en nous-mêmes ce qui donne
une telle disposition. J'ai toujours eu besoin de m'attacher par les
sentiments là où je suis forcée de vivre, et mon coeur, à cette époque,
était déjà trop froissé pour que je ne trouvasse pas de la contrainte
aux devoirs qui m'étaient imposés. L'empereur commençait à n'être plus
pour moi l'homme que j'avais rêvé; il m'inspirait déjà plus de crainte
que d'intérêt, et, à mesure que j'étais plus attentive à lui obéir, je
sentais que mon âme blessée se repliait sur des illusions détruites, et
souffrait d'avance des vérités qu'elle pressentait. Le mouvement du sol
sur lequel nous marchions nous troublait, M. de Rémusat et moi, et lui
surtout se voyait avec résignation, mais avec dégoût, dévoué à une vie
qui lui déplaisait extrêmement.
Quand je me rappelle ces agitations, combien je me trouve heureuse,
aujourd'hui, de voir mon mari, paisible et satisfait, à la tête de
l'administration d'une belle province, remplissant dignement les devoirs
d'un bon citoyen, utile à son pays[9]! Quel plus digne emploi des
facultés d'un homme éclairé dans son esprit, noble dans ses sentiments!
quel contraste avec ce métier si dangereux, si minutieux, si près du
ridicule, qu'il faut exercer dans les cours, et cela sans se donner un
instant de relâche! Et je dis _dans les cours_, car elles se ressemblent
toutes. Sans doute, la différence du caractère des souverains influe sur
l'existence des gens qui l'entourent; il y a des nuances entre le
service exigé par Louis XIV, notre roi Louis XVIII, l'empereur
Alexandre, ou Bonaparte. Mais, si les maîtres diffèrent, les courtisans
sont partout les mêmes; les passions restent semblables, puisque la
vanité en est toujours le secret mobile. Les jalousies, le désir de
supplanter, la crainte de se voir arrêter dans son chemin, les
préférences, tout cela donne et donnera toujours les mêmes agitations,
et je suis intimement convaincue, pour le passé comme pour l'avenir,
qu'un homme, vivant dans un palais, qui veut y conserver les facultés de
penser et de sentir, y doit être presque continuellement malheureux.
[Note 9: Dans le moment où j'écris, au mois de septembre
1818, mon mari est préfet du département du Nord.]
Vers la fin de cet hiver, notre cour fut encore augmentée. Un nombre
infini de personnes, parmi lesquelles j'en pourrais nommer qui se
montrent aujourd'hui très implacables envers ceux qui ont servi
l'empereur, se pressaient alors pour obtenir sa faveur. L'impératrice,
M. de Talleyrand et M. de Rémusat recevaient des demandes et
présentaient à Bonaparte des listes considérables, qui le faisaient
sourire, quand il voyait sur la même colonne les noms de certains hommes
jusque-là libéraux dans leurs opinions, de militaires qui avaient paru
jaloux de son élévation, et de gentilshommes qui, après s'être moqués de
ce qu'ils appelaient nos parades royales, sollicitaient tous la
préférence, pour en faire partie. On accéda à quelques demandes.
Mesdames de Turenne, de Montalivet, de Bouillé, Devaux et Marescot
furent nommées dames du palais; MM. Hédouville, de Croÿ, de Mercy
d'Argenteau, de Tournon et de Bondy, chambellans de l'empereur; MM. de
Béarn, de Courtomer, et le prince de Gavre, chambellans de
l'impératrice; M. de Canisy, écuyer; M. de Beausset, préfet du palais,
etc.
Cette cour nombreuse se trouva bientôt composée d'éléments étrangers les
uns aux autres, mais tous nivelés par la crainte du maître. Il y avait
peu de rivalités entre les femmes; elles ne se connaissaient point, ne
se liaient point entre elles; madame Bonaparte les traitait toutes
également; madame de la Rochefoucauld, légère et facile, ne se montrait
jalouse d'aucun crédit. La dame d'atours n'était que bonne et
silencieuse. Je reculais de jour en jour devant l'amitié un peu
dangereuse de l'impératrice, et il faut en convenir, en général, la
partie de la cour qui l'environnait, grâce à l'égalité de son caractère
et à l'aménité de ses manières, n'a guère éprouvé de troubles et de
jalousies.
Il n'en fut pas de même autour de l'empereur; mais c'est que lui-même
cherchait à entretenir l'inquiétude. Par exemple, M. de Talleyrand,
après avoir un peu nui à la position de M. de Rémusat, non par aucune
intention personnelle, mais pour satisfaire les nouveaux venus à qui mon
mari inspirait de la jalousie, se trouvant ensuite en relation avec lui,
commença à l'apprécier ce qu'il valait, et à lui montrer quelque
intérêt. Bonaparte s'en aperçut, et, comme l'ombre d'une liaison
l'effarouchait, et que, sur ce point, ses précautions étaient
minutieuses, prenant une fois avec mon mari un ton de bonhomie qui ne
lui était pas ordinaire:
«Prenez-y garde, lui dit-il, M. de Talleyrand semble se rapprocher de
vous; mais j'ai la certitude qu'il vous veut du mal.--Et pourquoi M. de
Talleyrand me voudrait-il du mal?» me disait mon mari, en me rapportant
ces paroles. Et cependant, sans en comprendre les motifs, cela nous
mettait en défiance, et c'est tout ce qu'on avait voulu.
Voilà donc, à peu près, l'état de la cour de l'empereur au printemps de
1805. Maintenant, je vais revenir sur mes pas, et rendre compte des
grandes déterminations prises, relativement à la couronne d'Italie.
LIVRE II
(1805-1808.)
CHAPITRE XII.
(1805.)
Ouverture de la session du Sénat.--Rapport de M. de Talleyrand.--Lettre
de l'empereur au roi d'Angleterre.--Réunion de la couronne d'Italie à
l'Empire.--Madame Bacciochi devient princesse de
Piombino.--Représentation d'_Athalie_.--Voyage de l'empereur en
Italie.--Mécontentement de l'empereur.--M. de Talleyrand.--Projets de
guerre avec l'Autriche.
Le 4 février de cette année 1805, on apprit en France, par _le
Moniteur_, que le discours du roi au parlement d'Angleterre, lors de son
ouverture le 16 janvier, avait donné à entendre que l'empereur avait
fait de nouvelles propositions d'accommodement, et que la réponse du
ministère avait été qu'on ne pourrait convenir de rien, avant d'en avoir
conféré avec les puissances étrangères du continent, et particulièrement
avec l'empereur Alexandre.
Selon la coutume, des notes assez vives servaient de commentaires à ce
discours, et, en présentant un tableau de notre bonne intelligence, du
moins apparente, avec les souverains de l'Europe, ces notes avouaient
cependant quelque refroidissement entre l'empereur de Russie et celui de
France, et l'attribuaient à l'intrigue de MM. de Marcoff et de
Woronzoff, tous deux dévoués à la politique anglaise. Le message du roi
d'Angleterre annonçait aussi la guerre entre l'Angleterre et l'Espagne.
Ce même jour, 4 février, le Sénat ayant été réuni, M. de Talleyrand
présenta un rapport très habilement fait, dans lequel il développa le
système de conduite qu'avait suivi Bonaparte à l'égard des Anglais. Il
le montra faisant toujours des démarches pour la paix, tout en ne
craignant point la guerre, fort des préparatifs qui menaçaient les côtes
anglaises, ayant plusieurs flottilles équipées et prêtes dans les ports,
une armée considérable et animée. Il rendit compte des moyens de se
défendre que l'ennemi avait réunis sur ses côtes, ce qui prouvait qu'il
ne regardait point la descente comme impossible, et, après avoir donné
de grands éloges à la conduite de l'empereur, il lut au Sénat assemblé
cette lettre que celui-ci avait adressée, le 2 janvier, au roi
d'Angleterre:
«Monsieur mon frère, appelé au trône de France par la Providence et par
les suffrages du Sénat, du peuple et de l'armée, notre premier sentiment
est un voeu de paix.
«La France et l'Angleterre usent leur prospérité; elles peuvent lutter
des siècles. Mais leurs gouvernements remplissent-ils bien le plus sacré
de leurs devoirs? et tant de sang versé, inutilement et sans la
perspective d'aucun but, ne les accuse-t-il pas dans leur propre
conscience? Je n'attache point de déshonneur à faire le premier pas.
J'ai assez, je pense, prouvé au monde que je ne redoute aucune des
chances de la guerre. Elle ne m'offre d'ailleurs rien que je doive
redouter. La paix est le voeu de mon coeur; mais la guerre n'a jamais
été contraire à ma gloire. Je conjure Votre Majesté de ne pas se refuser
au bonheur de donner elle-même la paix au monde. Qu'elle ne laisse pas
cette douce satisfaction à ses enfants! Car, enfin, il n'y eut jamais de
plus belle circonstance, ni de moment plus favorable, pour faire taire
toutes les passions et écouter uniquement le sentiment de l'humanité et
de la raison. Ce moment une fois perdu, quel terme assigner à une guerre
que tous mes efforts n'auraient pu terminer? Votre Majesté a plus gagné
depuis dix ans en territoires et en richesses que l'Europe n'a
d'étendue; sa nation est au plus haut point de prospérité. Que veut-elle
espérer de la guerre? Coaliser quelques puissances du continent? Le
continent restera tranquille. Une coalition ne ferait qu'accroître la
prépondérance et la grandeur continentale de la France. Renouveler dès
troubles intérieurs? Les temps ne sont plus les mêmes. Détruire nos
finances? Des finances fondées sur une bonne agriculture ne se
détruisent jamais. Enlever à la France ses colonies? Les colonies sont
pour la France un objet secondaire, et Votre Majesté n'en possède-t-elle
pas déjà plus qu'elle n'en peut garder? Si Votre Majesté veut elle-même
y songer, elle verra que la guerre est sans but, sans aucun résultat
présumable pour elle. Eh! quelle triste perspective de faire battre des
peuples pour qu'ils se battent!
«Le monde est assez grand pour que nos deux nations puissent y vivre, et
la raison a assez de puissance pour qu'on trouve le moyen de tout
concilier, si de part et d'autre on en a la volonté. J'ai toutefois
rempli un devoir saint et précieux à mon coeur. Que Votre Majesté croie
à la sincérité des sentiments que je viens de lui exprimer, et à mon
désir de lui en donner des preuves. Sur ce, etc....
Paris, 12 nivôse an XIII (2 janvier 1805).
NAPOLÉON.»
Après avoir présenté cette lettre, au fond assez remarquable, comme une
preuve éclatante de l'amour de Bonaparte pour les Français, de son désir
de la paix, et de sa modération généreuse, M. de Talleyrande donna
communication de la réponse que lui avait faite lord Mulgrave, ministre
des affaires étrangères. La voici:
«Sa Majesté a reçu la lettre qui lui a été adressée par le chef du
gouvernement français, datée du deuxième jour de ce mois.»
«Il n'y a aucun objet que Sa Majesté ait plus à coeur que de saisir la
première occasion de procurer de nouveaux à ses sujets les avantages
d'une paix fondée sur des bases qui ne soient pas incompatibles avec la
sûreté permanente et les intérêts essentiels de ses États. Sa Majesté
est persuadée que ce but ne peut être atteint que par des arrangements
qui puissent, en même temps, pourvoir à la sûreté et à la tranquillité
à venir de l'Europe, et prévenir le renouvellement des dangers et des
malheurs dans lesquels elle s'est trouvée enveloppée. Conformément à ce
sentiment, Sa Majesté sent qu'il lui est impossible de répondre plus
particulièrement à l'ouverture qui lui a été faite, jusqu'à ce qu'elle
ait eu le temps de communiquer avec les puissances du continent, avec
lesquelles elle se trouve engagée par des liaisons et des rapports
confidentiels, et particulièrement avec l'empereur de Russie, qui a
donné les preuves les plus fortes de la sagesse et de l'élévation des
sentiments dont il est animé, et du vif intérêt qu'il prend à la sûreté
et à l'indépendance de l'Europe.
»14 janvier 1805.»
Le caractère vague et indéterminé de cette réponse, toute diplomatique,
donnait un grand avantage à la lettre de l'empereur plus ferme, et, en
apparence, portant toutes les marques d'une magnanime sincérité. Elle
fit donc un assez grand effet, et les différents rapports de ceux qui
furent chargés de la porter aux trois grands corps de l'État, la
présentèrent plus ou moins habilement dans le jour qui devait lui être
le plus favorable.
Le rapport de Régnault de Saint-Jean d'Angely, envoyé comme conseiller
d'État au Tribunat, est très remarquable, et encore intéressant
aujourd'hui. Les louanges données à l'empereur, quoique poussées à
l'extrême, y ont de la grandeur; le tableau de l'Europe est habilement
tracé; celui du mal que la guerre doit faire à l'Angleterre est au moins
spécieux, et, enfin, la peinture de nos prospérités à cette époque est
imposant, et peu ou point exagéré.
«La France, dit-il, n'a rien à demander au ciel, sinon que le soleil
continue à luire, que la pluie continue à tomber sur nos guérets, et la
terre à rendre les semences fécondes.»
Et, alors, tout cela était vrai, et une sage administration, un
gouvernement modéré, une constitution libérale donnée à la France,
eussent à jamais consolidé cette prospérité! Mais les idées
constitutionnelles n'entraient nullement dans le plan de Bonaparte. Soit
que réellement il crût, comme il le disait souvent, que le caractère
français et la position continentale de la France fussent en opposition
avec les lenteurs d'un gouvernement représentatif; soit que, se sentant
fort et habile, il ne pût consentir à faire à l'avenir de la France le
sacrifice des avantages qu'il croyait nous donner par la puissance seule
de sa volonté, il ne laissait guère échapper les occasions de
discréditer la forme du gouvernement de nos voisins.
«La situation malheureuse dans laquelle vous avez mis votre peuple,
disait-il dans les notes du _Moniteur_, en s'adressant aux ministres
anglais, ne peut s'expliquer que par le malheur d'un État dont la
politique intérieure est mal assise, et d'un gouvernement jouet
misérable des factions parlementaires, et des mouvements d'une puissante
oligarchie.»
Cependant, il se doutait bien, quelquefois, qu'il résistait aux
tendances générales du siècle, mais il croyait avoir la force de les
contenir. Un peu plus tard, il lui est arrivé de dire: «Tant que je
vivrai, je régnerai comme je l'entends; mais mon fils sera forcé d'être
libéral.» Et, en attendant, il ne rêvait que des créations féodales. Il
pensait pouvoir les faire accepter, et les préserver de la critique, qui
commençait à décrier les anciennes institutions, en les établissant sur
une si grande échelle, qu'elles intéressaient notre orgueil, et
imposaient silence à la raison. Il croyait pouvoir encore une fois,
comme l'histoire des siècles en avait déjà présenté l'exemple, soumettre
le monde à la puissance d'un peuple-roi, puissance à la vérité toute
représentée dans sa personne. Un mélange d'institutions orientales,
romaines, et offrant aussi quelques ressemblances avec les temps de
Charlemagne, devait faire de tous les souverains de l'Europe de grands
feudataires de celui de l'Empire français, et peut-être que, si la mer
n'eût pas irrévocablement préservé l'Angleterre de notre invasion, ce
gigantesque projet eût été exécuté.
Peu de temps après, on eut l'occasion de voir jeter par l'empereur les
fondements d'un plan qu'il roulait dans le secret de ses pensées. Je
veux parler de la réunion de la couronne de Fer à celle de France.
Le 17 mars, M. de Melzi, vice-président de la république italienne,
accompagné des principaux membres de la Consulte d'État, et d'une
nombreuse députation de présidents de collèges électoraux, de députés du
Corps législatif et de personnages importants, vint apporter à
l'empereur, placé sur son trône, le voeu de la Consulte, qui demandait
qu'il voulût bien régner aussi sur la république ultramontaine. «On ne
peut nous conserver, disait M. de Melzi, le gouvernement actuel, parce
qu'il nous arrière de l'époque où nous vivons. La monarchie
constitutionnelle est indiquée partout, par le progrès des lumières. La
république italienne demande un roi, et son intérêt veut que ce roi soit
Napoléon, à cette condition que les deux couronnes ne seront réunies que
sur sa tête, et qu'il se nommera lui-même un successeur pris dans sa
descendance, dès que la mer Méditerranée aura recouvré la liberté.»
À ce discours, l'empereur répondit qu'il avait toujours travaillé pour
l'intégrité de l'Italie, que, dans ce but, il acceptait la couronne,
parce qu'il concevait que le partage serait dans ce moment funeste à son
indépendance. Il promit enfin de placer la couronne de Fer plus tard,
avec plaisir, sur une plus jeune tête, prêt à se sacrifier toujours pour
les intérêts des États sur lesquels il était appelé à régner.
Le lendemain 18, il se rendit au Sénat en grande cérémonie, et il
annonça le voeu de la Consulte, et son acceptation. M. de Melzi et tous
les Italiens lui prêtèrent serment; et le Sénat d'approuver et
d'applaudir comme de coutume. L'empereur termina son discours en
déclarant «qu'en vain le génie du mal chercherait à remettre en guerre
le continent, que ce qui avait été réuni à l'Empire demeurerait réuni.»
Sans doute, il prévoyait alors que ce dernier événement serait la cause
d'une guerre prochaine, au moins avec l'empereur d'Autriche; mais il
était loin de la redouter. L'armée se fatiguait de son inaction; trop de
périls étaient attachés à la descente; on pouvait espérer qu'un temps
favorable en faciliterait, à toute force, l'exécution; mais comment se
maintenir ensuite dans un pays où il ne serait guère possible de se
recruter? Et quelles chances pour la retraite, en cas de mauvais succès?
On peut observer dans l'histoire de Bonaparte qu'il a toujours évité, du
moins autant qu'il l'a pu, et surtout pour sa personne, les situations
désespérées. Une guerre devait donc lui rendre le service de le tirer
des embarras de ce projet de descente, devenu ridicule le jour où il
renonçait à le tenter.
Dans cette même séance, l'État de Piombino fut donné à la princesse
Élisa. En annonçant cette nouvelle au Sénat, Bonaparte déclarait que
cette principauté avait été mal administrée depuis plusieurs années,
qu'elle intéressait le gouvernement français par la facilité qu'elle
offrait pour communiquer avec l'île d'Elbe et la Corse, que ce don
n'était donc point l'effet d'une tendresse particulière, mais une chose
conforme à la saine politique, à l'éclat de la couronne et à l'intérêt
des peuples.
Et ce qui prouve à quel point les donations de l'empereur avaient cette
forme de fiefs dont je parlais tout à l'heure, c'est que le décret
impérial portait que les enfants de madame Bacciochi, en succédant à
leur mère, recevraient l'investiture de l'empereur des Français, qu'ils
ne pourraient se marier sans son consentement, et que le mari de la
princesse, qui devait prendre le titre de prince de Piombino,
prononcerait le serment suivant:
«Je jure fidélité à l'empereur; je promets de secourir de tout mon
pouvoir la garnison de l'île d'Elbe; et je déclare que je ne cesserai de
remplir, dans toutes les circonstances, les devoirs d'un bon et fidèle
sujet envers Sa Majesté l'empereur des Français.»
Peu de jours après, le pape baptisa en grande cérémonie le second fils
de Louis Bonaparte, tenu par lui-même et par sa mère. Cette pompe eut
lieu à Saint-Cloud. Le parc fut illuminé à raison de cet événement et
semé de jeux publics pour le peuple. Le soir, il y eut un cercle
nombreux et une première représentation d'_Athalie_ au théâtre de
Saint-Cloud.
Cette tragédie n'avait point été donnée depuis la Révolution.
L'empereur, qui avoua que la lecture de cet ouvrage ne l'avait jamais
bien frappé, fut très intéressé par la représentation, et répéta encore
à cette occasion qu'il désirait fort qu'une pareille tragédie fût faite
pendant son règne. Il consentit à ce qu'elle fût représentée à Paris;
et, à dater de cette époque, on commença à pouvoir remettre sur notre
théâtre la plupart de nos chefs-d'oeuvre, que la prudence
révolutionnaire en avait écartés. Ce ne fut pas, cependant, sans en
retrancher quelques vers dont on craignait les applications. Luce de
Lancival, l'auteur d'_Hector_ et d'_Achille à Scyros_, et, peu après,
Esménard, auteur du poème de _la Navigation_, furent chargés de corriger
Corneille, Racine et Voltaire. Mais, n'en déplaise à cette précaution
d'une police trop minutieuse, les vers retranchés, comme les statues de
Brutus et de Cassius, étaient d'autant plus marquants qu'on les avait
fait disparaître.
À la suite de ces grandes déterminations prises à l'égard de l'Italie,
l'empereur annonça qu'il y ferait un prochain voyage et fixa son sacre à
Milan, pour le mois de mai. Il convoqua, en même temps, le Corps
législatif italien pour la même époque, et il fit paraître nombre de
décrets et d'arrêtés relatifs aux nouveaux usages qu'il établissait dans
ce pays. Il donna aussi des dames et des chambellans à sa mère, entre
autres M. de Cossé-Brissac, qui avait sollicité cette faveur. Dans le
même temps, le prince Borghèse fut déclaré citoyen français; et nous
eûmes parmi les dames du palais une nouvelle compagne, madame de Canisy,
une des plus belles femmes de cette époque.
Madame Murat accoucha dans ce temps; elle occupait alors l'hôtel
Thélusson, situé au bout de la rue d'Artois. On vit, à cette occasion,
combien le luxe de ces nouvelles princesses allait toujours croissant,
et cependant il n'était point encore arrivé au point où il est parvenu
depuis. Elle avait imaginé, pour le temps de ses couches, de tendre sa
chambre en satin rose, les rideaux de son lit et ceux des fenêtres, de
la même étoffe, tous garnis en dentelle très haute et très fine, au lieu
de franges.
Bientôt on ne s'occupa plus que des préparatifs du départ, qui fut fixé
au 2 avril, ainsi que celui du pape; et, quelques jours avant, M. de
Rémusat partit pour Milan, chargé d'y porter les insignes, ornements
royaux et diamants de la couronne qui devaient servir au couronnement.
Ce voyage commença pour moi un chagrin nouveau, qui devait se reproduire
pendant quelques années. Jamais encore je ne m'étais séparée de mon
mari, et j'avais pris l'habitude de jouir si vivement et si intimement
des douceurs de mon intérieur, que j'eus beaucoup de peine à supporter
cette pénible privation. Cette peine contribua encore à jeter un voile
assez sombre sur la vie de cour à laquelle je me trouvais forcée; et
elle coûta beaucoup aussi à mon mari, qui eut, ainsi que moi, le tort de
le laisser deviner. Je l'ai déjà dit, la vie d'un courtisan est manquée
lorsqu'il veut conserver l'habitude de sentiments qui sont toujours une
dangereuse distraction aux devoirs minutieux dont cette vie est
composée.
Mon inquiétude en voyant mon mari partir pour un voyage qui me
paraissait si long, et presque dangereux, tant mon imagination
s'exaltait sur tout ce qui le regardait, me fit désirer qu'il emmenât
avec lui un ancien officier de marine de nos amis, appelé Salembeni,
pauvre, et vivant d'une petite place obscure, et de quelque argent que
M. de Rémusat lui donnait, en l'employant comme secrétaire. Je lui
confiai le soin de la santé de mon mari. Cet homme avait de l'esprit;
mais il était un peu difficile, assez malin, d'une humeur chagrine. Il
nous causa plus d'une peine, et c'est pour cela que j'en fais mention
ici[10].
Ma santé devenait trop mauvaise pour qu'on songeât à me mettre du
voyage. L'impératrice parut me regretter; quant à moi, j'étais au fond
contente de me reposer de cette vie orageuse que j'avais menée, et de
demeurer avec ma mère et mes enfants[11].
[Note 10: M. Salembeni, qui aimait à écrire, écrivit
assez librement d'Italie plutôt sur la chronique scandaleuse
de la cour que sur la politique. Les lettres étaient ouvertes
et montrées à l'empereur qui lui ordonna de partir dans les
vingt-quatre heures, comme on le verra plus loin. Cette
disgrâce causa quelques ennuis à mon grand-père. Quoique dans
la correspondance de l'auteur de ces mémoires avec son mari
on sente quelque gêne, et que bien des phrases s'y trouvent
destinées à satisfaire un maître jaloux, il est probable que
les lettres du mari et de la femme étaient aussi considérées
comme trop libres. (P. R.)]
[Note 11: Ma grand'mère, toujours faible de santé,
commençait à devenir tout à fait malade, et impropre à toute
activité. Son caractère s'en ressentit. Elle ne perdit rien
de sa douceur, mais elle perdit du calme, de la sérénité, de
la gaieté. Elle eut de fréquents maux de nerfs qui, joints à
sa vivacité naturelle d'imagination, la rendirent plus
accessible à l'inquiétude et à la mélancolie. Le voyage de
son mari, si différent cependant des expéditions dangereuses
des hommes de ce temps, qui était presque un voyage de
plaisirs, la troubla plus qu'on ne le peut croire
aujourd'hui, et son chagrin étonnait même les femmes les plus
romanesques de ces temps si éloignés de nous. La vie du
monde, et surtout celle de la cour, lui devint de plus en
plus difficile. (P. R.)]
Mesdames de la Rochefoucauld, d'Arberg, de Serrant et Savary
accompagnèrent l'impératrice; un assez grand nombre de chambellans, les
grands officiers, enfin une cour assez nombreuse et assez jeune, fut du
voyage. L'empereur partit le 2 avril, et le pape le 4 du même mois.
Celui-ci reçut partout, jusqu'à son arrivée à Rome, de grandes marques
de respect, et, alors, il croyait sans doute dire adieu à la France pour
jamais.
Murat restait gouverneur de Paris, et chargé d'une surveillance exacte
qu'il étendait à tout, mais ne faisant pas, je crois, des rapports
toujours désintéressés. Fouché, plus libéral dans sa police, si on peut
se servir de cette expression, ayant acquis le droit de se croire
nécessaire, dirigeait les choses d'un peu haut, ménageant toujours tous
les partis, selon son système, afin de se rendre utile à tous.
L'archichancelier Cambacérès demeurait pour la direction du Conseil
d'État, dont il s'acquittait bien, et pour faire les honneurs de Paris.
Il recevait beaucoup de personnes, qu'il accueillait avec une politesse
mêlée d'une certaine morgue qui donnait à sa manière une teinte de
ridicule.
Au reste, Paris et la France étaient alors dans le plus grand repos;
tout semblait s'entendre pour marcher vers l'ordre, et demeurer dans la
soumission. L'empereur commença son voyage par la Champagne. Il alla à
Brienne, et passa un jour dans le beau château de ce nom, pour visiter
le berceau de sa jeunesse. Madame de Brienne faisait profession d'un
extrême enthousiasme pour lui, et, comme il savait gré de l'adoration,
il fut très aimable chez elle. Il y avait alors quelque chose d'amusant
à voir, à Paris, quelques-uns des parents de madame de Brienne recevoir
les lettres animées qu'elle écrivait sur ce séjour impérial. Cependant,
comme elles rapportaient des faits, ces lettres produisirent bon effet
dans ce qu'on appelle chez nous _la bonne compagnie_. Le succès est
chose facile aux puissants de ce monde; il faut qu'ils soient ou bien
malveillants ou bien maladroits, quand ils ne parviennent pas à nous
plaire.
Peu de jours après ces grands départs, l'article suivant parut dans _le
Moniteur_:
«Monsieur Jérôme Bonaparte est arrivé à Lisbonne sur un bâtiment
américain, sur lequel étaient inscrits comme passagers «monsieur et
mademoiselle Patterson». M. Jérôme a pris aussitôt la poste pour Madrid.
Monsieur et mademoiselle sont rembarqués. On les croit retournés en
Amérique.»[12]
[Note 12: Voici comment l'empereur annonçait le retour de
son frère au ministre de la marine, le vice-amiral Decrès:
«Milan, 23 floréal an XIII (13 mai 1805).
»Monsieur Decrès, M. Jérôme est arrivé. Mademoiselle
Patterson est retournée en Amérique. Il a reconnu son erreur
et désavoue cette personne pour sa femme. Il promet de faire
des miracles. En attendant, je l'ai envoyé à Gênes pour
quelque temps.» (P. R.)]
Je crois qu'ils passèrent alors en Angleterre.
Ce M. Patterson n'était autre chose que le beau-père de Jérôme.
Celui-ci, devenu amoureux en Amérique de la fille d'un négociant
américain, l'avait épousée, se flattant d'obtenir, après quelque
mécontentement, le pardon de son frère. Mais Bonaparte, qui rêvait dès
lors d'autres projets pour sa famille, montra le plus grand courroux,
cassa le mariage, et força son frère à une séparation subite. Jérôme se
rendit en Italie, et le joignit à Turin; il fut fort maltraité, et reçut
l'ordre de se rendre sur l'une de nos flottes qui croisait dans la
Méditerranée; il demeura en mer pendant un assez long temps, et ne
rentra en grâce que plusieurs mois après.
L'empereur fut accueilli dans toute la France avec un enthousiasme réel.
Il séjourna à Lyon, où il s'attacha les commerçants par des ordonnances
qui leur étaient favorables; enfin, il passa le mont Cenis, et demeura
quelques jours à Turin.
Cependant, M. de Rémusat était arrivé à Milan, où il avait trouvé le
prince Eugène, qui le reçut avec cette cordialité qui lui est si
naturelle. Ce prince questionna mon mari sur ce qui s'était passé à
Paris depuis son départ, et parvint à tirer de lui quelques-unes des
particularités relatives à madame de X... qui blessèrent ses anciens
sentiments. M. de Rémusat me mandait qu'il menait une vie assez
paisible, en attendant la cour. Il parcourait Milan, qui lui parut une
triste ville, ainsi que le palais. Les habitants montraient peu
d'empressement aux Français; les nobles se tenaient renfermés chez eux,
sous prétexte qu'ils n'étaient point assez riches pour faire
convenablement les honneurs de leur maison. Le prince Eugène s'efforçait
de les attirer autour de lui, mais il avait peine à y réussir. Les
Italiens, encore en suspens, ne savaient s'ils devaient se réjouir de la
destinée nouvelle qu'on leur imposait.
M. de Rémusat m'a écrit, à cette époque, des détails curieux sur le
genre de vie des Milanais. Leur ignorance de tous les agréments de la
société, ce manque absolu des jouissances de la vie de famille, les
maris étrangers à leurs femmes laissant un _cavaliere servante_ les
soigner; la tristesse des spectacles; l'obscurité des salles, qui permet
à chacun de s'y rendre sans toilette et de s'occuper souvent à toute
autre chose, dans les loges presque closes, qu'à écouter l'opéra; le peu
de diversité des représentations; la comparaison des coutumes de ce pays
avec les usages de la France; tout cela donnait à M. de Rémusat matière
à des observations toutes à l'avantage de notre aimable patrie, et
ajoutait à son désir de s'y retrouver près de moi.
Pendant ce temps, l'empereur parcourait les lieux de ses premières
victoires. Il fit une revue considérable sur le champ de bataille de
Marengo même, et y distribua des croix.
Les troupes qu'on avait réunies sous prétexte de cette revue, et qu'on
tint ensuite dans le voisinage de l'Adige, furent une des raisons, ou
des prétextes, pour lesquelles le cabinet autrichien accrut encore la
ligne de défense déjà considérable qui avait ordre de se tenir derrière
ce fleuve; et, par suite, la politique française s'effaroucha de ces
précautions.
Le 9 mai, l'empereur arriva à Milan. Sa présence donna à cette ville un
grand mouvement, et les circonstances du couronnement y éveillèrent les
ambitions, comme il était arrivé à Paris. Les plus grands seigneurs
milanais commencèrent à souhaiter les nouvelles distinctions et les
avantages qui y étaient attachés; on parlait d'indépendance et d'unité
de gouvernement aux Italiens, et ils se livrèrent aux espérances qu'il
leur fut permis de concevoir.
Dès l'arrivée de notre cour à Milan, je fus frappée du ton de tristesse
des lettres de M. de Rémusat, et, bientôt après, je fus informée qu'il
avait à souffrir du mécontentement subit que son maître éprouvait contre
lui, un peu injustement. Les lettres étaient assez soigneusement
ouvertes; cet officier[13] dont j'ai parlé, spectateur caustique de ce
qui se faisait à Milan, s'imagina d'écrire à Paris des récits assez
gais, et un peu railleurs, de ce qui se passait sous ses yeux. M. de
Rémusat reçut l'ordre de le faire repartir pour Paris, sans qu'on lui
expliquât d'abord pourquoi, et ce ne fut que plus tard qu'il apprit la
cause d'une pareille injonction. Le mécontentement de Bonaparte ne
s'arrêta point sur le secrétaire, et retomba encore sur celui qui
l'avait amené.
[Note 13: M. Salembeni (P. R.)]
En outre, le prince Eugène laissa échapper quelques-unes des
particularités qu'il avait obtenues de la confiance de mon mari, et,
enfin, on vit dans nos lettres, comme je l'ai déjà dit, des sentiments
qui prouvaient que toutes nos pensées n'étaient pas entièrement
concentrées dans les intérêts de notre situation. Tous ces motifs réunis
suffisaient pour donner de l'humeur à un maître naturellement irascible,
et il arriva que, selon sa coutume, qui était d'employer toujours les
hommes à son profit, quand ils lui étaient utiles, quelle que fût sa
disposition à leur égard, il exigea de mon mari un service d'une
exactitude rigoureuse, parce que l'ancienneté de M. de Rémusat dans le
palais lui donnait une plus grande habitude sur un cérémonial qui
devenait tous les jours plus minutieux, et auquel l'empereur mettait de
plus en plus de l'importance. Mais, en même temps, il le traitait avec
sécheresse et dureté, répétant toujours à ceux qui, avec raison, lui
vantaient les qualités estimables et distinguées de mon mari: «Tout cela
peut être, mais il n'est pas à moi comme je voudrais qu'il fût.» Ce
reproche a été continuel dans sa bouche pendant toutes les années que
nous avons passées près de lui, et peut-être y a-t-il quelque mérite à
n'avoir pas cessé de le mériter.
Cette vie animée, et pourtant oisive, d'une cour, donnèrent à M. de
Talleyrand et à M. de Rémusat l'occasion de se connaître un peu
davantage, et jetèrent les premiers fondements d'une liaison qui, plus
tard, m'a causé bien des émotions diverses.
Le tact fin et naturellement droit de M. de Talleyrand démêla l'esprit
juste et observateur de mon mari; ils s'entendirent sur une multitude de
choses, et ces deux caractères si opposés n'empêchèrent point qu'ils ne
trouvassent du charme à l'échange de leurs idées. Un jour, M. de
Talleyrand dit à M. de Rémusat: «Vous n'êtes pas, je le vois, sans
quelque défiance de moi. Je sais d'où elle vous vient. Nous servons un
maître qui n'aime pas les liaisons. En nous voyant attachés tous deux à
un même service, il a prévu des relations entre nous. Vous êtes un homme
d'esprit, et c'est assez pour lui faire souhaiter que vous et moi
demeurions isolés. Il vous a donc prévenu, il a cherché aussi par je ne
sais quels rapports à me mettre en défiance, et il ne tiendrait pas à
lui que nous ne demeurassions en réserve vis-à-vis l'un de l'autre.
C'est une de ses faiblesses qu'il faut reconnaître, ménager et excuser,
sans s'y soumettre entièrement.» Cette manière naturelle de parler,
accompagnée de cette bonne grâce que M. de Talleyrand sait si bien
prendre quand il veut, plut à mon mari, qui trouva dans cette liaison,
d'ailleurs, un dédommagement à l'ennui de son métier[14].
[Note 14: Cette défiance préparée et entretenue par
l'empereur entre son grand chambellan et son premier
chambellan, a été lente à s'effacer, et, malgré la bonne
volonté et le bon esprit de tous deux, l'intimité n'est venue
que plus tard, l'année suivante, pendant le voyage
d'Allemagne. Après les premières avances de M. de Talleyrand,
mon grand-père écrivait encore à sa femme dans une lettre
datée de Milan, le 17 floréal an XIII (7 mai 1805): «M. de
Talleyrand est ici depuis huit jours. Il ne tient qu'à moi de
le croire mon meilleur ami. Il en a tout le langage. Je vais
assez chez lui; il prend mon bras partout où il me trouve,
cause avec moi à l'oreille pendant deux ou trois heures de
suite, me dit des choses qui ont toute la tournure de
confidences, s'occupe de ma fortune, m'en entretient, veut
que je sois distingué de tous les autres chambellans. Dites
donc, ma chère amie, est-ce que je serais en crédit? Ou bien,
plutôt, aurait-il quelque tour à me jouer?». Peu de temps
après, le langage devient tout différent, et la liaison fut
très intime et bien affectueuse des deux côtés. (P. R.)]
M. de Rémusat s'aperçut à cette époque que M. de Talleyrand, qui avait
sur Bonaparte tout le crédit que donnent des talents vraiment utiles,
éprouvait une grande jalousie du crédit de Fouché, qu'il n'aimait point,
et qu'il nourrissait intérieurement un véritable mépris pour M. Maret,
mépris que, dès cette époque, il satisfaisait par ces railleries
mordantes qui lui sont familières, et auxquelles il est difficile
d'échapper. Sans aucune illusion sur l'empereur, il le servait bien
cependant, mais en s'efforçant de lier ses passions par les situations
dans lesquelles il essayait de le mettre, soit à l'égard des étrangers,
soit en France, en l'engageant à créer certaines institutions qui
devaient, en effet, le contraindre. L'empereur, qui, comme je l'ai dit,
aimait à créer, et qui d'ailleurs comprenait vite et saisissait
promptement ce qui lui paraissait neuf et imposant, adoptait facilement
les conseils de M. de Talleyrand, et jetait avec lui les premiers
fondements de ce qui était utile. Mais, ensuite, son esprit de
domination, sa défiance, sa crainte d'être enchaîné lui faisaient
redouter la puissance de ce qu'il avait créé, et, par un caprice
inattendu, il sortait tout à coup de la route où il était entré, et
suspendait ou brisait lui-même le travail commencé. M. de Talleyrand
s'en irritait; mais, naturellement indolent et léger, il ne trouvait pas
en lui la force et la suite qui lutte dans le détail, et finissait par
négliger et abandonner une entreprise qui aurait demandé une
surveillance fatigante pour lui. La suite des événements expliquera tout
cela mieux que je ne fais dans ce moment; il me suffit d'indiquer ce que
M. de Rémusat commença dès lors à apercevoir quoiqu'un peu confusément.
Cependant, la guerre s'allumait entre l'Angleterre et l'Espagne; nous
faisions journellement des tentatives sur mer; quelques-unes nous
réussirent assez bien. Une flotte, sortie de Toulon, trouva moyen de
joindre l'escadre espagnole. On fit dans les journaux beaucoup de bruit
de ce succès[15].
Le 23 mai, Bonaparte fut couronné roi d'Italie.
[Note 15: Il s'agit ici de l'heureuse sortie de l'amiral
Villeneuve, qui, ayant mis à la voile le 30 mars, avait pu
quitter le port de Toulon sans rencontrer la flotte anglaise.
(P. R.)]
La cérémonie fut belle, et pareille à celle qui avait eu lieu à Paris.
L'impératrice y assista dans une tribune. M. de Rémusat me conta que le
frémissement avait été général dans l'église, au moment où Bonaparte,
saisissant la couronne de Fer et la plaçant sur sa tête, prononça d'une
voix menaçante la formule antique: _Il cielo me la diede, guai a chi la
toccherà!_ Le reste du temps qu'on demeura à Milan fut employé en fêtes
d'une part, et, de l'autre, en décrets qui réglèrent la situation et
l'administration du nouveau royaume. Des réjouissances eurent lieu sur
tous les points de la France pour cet événement. Cependant il inquiétait
un assez grand nombre de gens, qui présageaient que la guerre avec
l'Autriche en deviendrait la suite.
Le 4 juin, on vit arriver à Milan le doge de Gênes, qui venait demander
la réunion de sa république à l'Empire. Cette démarche, concertée ou
commandée d'avance, fut accueillie avec une grande cérémonie; et,
aussitôt, cette portion de l'Italie fut partagée en nouveaux
départements. Peu après, la nouvelle constitution fut offerte au Corps
législatif italien, et le prince Eugène fut déclaré vice-roi du royaume.
On créa l'ordre de la couronne de Fer, et, les distributions étant
faites, l'empereur quitta Milan, et fit un voyage qui, en apparence,
semblait une course d'agrément, et qui n'était qu'une reconnaissance des
forces autrichiennes sur la ligne de l'Adige.
Par le traité de Campo-Formio, Bonaparte avait abandonné à l'empereur
d'Autriche les États vénitiens, et cela rendait celui-ci voisin
redoutable du royaume d'Italie. Arrivé à Vérone, que l'Adige partage en
deux, il reçut la visite du baron de Vincent, qui commandait la garnison
autrichienne, dans la partie de la ville de Vérone qui appartenait à son
souverain. Le baron parut chargé de s'informer de l'état des forces que
nous avions en Italie; l'empereur, de son côté, observa celles de
l'étranger. En parcourant les rives de l'Adige, il comprit qu'il
faudrait construire des forts qui pussent défendre le fleuve; mais,
calculant le temps et la dépense nécessaires, il lui échappa de dire
qu'il serait plus court et mieux entendu d'éloigner la puissance
autrichienne de cette frontière; et, dès cet instant, on peut croire
qu'intérieurement il résolut la guerre qui éclata quelques mois après.
D'ailleurs, l'empereur d'Autriche ne pouvait voir avec indifférence, de
son côté, la puissance que la France venait d'acquérir en Italie; et le
gouvernement anglais, qui s'efforçait de nous susciter une guerre
continentale, profita habilement des inquiétudes de l'empereur
d'Autriche et des mécontentements qui refroidirent peu à peu nos
relations avec la Russie. Les journaux anglais se hâtèrent de publier
que l'empereur n'avait passé la revue de ses troupes en Italie que pour
les mettre sur le pied d'une armée redoutable; on commença aussi à faire
marcher quelques corps autrichiens, et les apparences de paix qui furent
encore observées jusqu'à la rupture ne servirent qu'aux préparatifs des
deux empereurs, devenus à cette époque ennemis presque déclarés.
CHAPITRE XIII.
(1805.)
Fêtes de Vérone et de Gênes.--Le cardinal Maury.--Ma vie retirée à la
campagne.--Madame Louis Bonaparte.--_Les Templiers_.--Retour de
l'empereur.--Ses amusements.--Mariage de M. de Talleyrand.--La guerre
est déclarée.
L'empereur, dans sa tournée, visita Crémone, Vérone, Mantoue, Bologne,
Modène, Parme, Plaisance, et vint à Gênes, où il fut reçu avec
enthousiasme. Il fit venir dans cette dernière ville l'architrésorier Le
Brun, à qui il confia le soin de surveiller la nouvelle administration
qu'il y établissait. Là aussi il se sépara de sa soeur Élisa, qui
l'avait accompagné dans son voyage, et à qui il donna encore la petite
république de Lucques, qu'il joignit aux États de Piombino. On commença
à revoir, à cette époque, les Français décorés des croix et cordons
étrangers. Des ordres prussiens, bavarois et espagnols furent envoyés à
l'empereur pour qu'il les distribuât à son gré. Il les partagea entre
ses grands officiers, quelques-uns de ses ministres, et une partie de
ses maréchaux.
À Vérone, on donna à l'empereur le spectacle d'un combat de chiens et de
taureaux, dans l'ancien amphithéâtre qui contenait quarante mille
spectateurs. À son arrivée, un cri général d'applaudissement s'étant
élevé, il fut véritablement ému de ces acclamations, imposantes par leur
nombre et le lieu où il se voyait appelé à les recevoir; mais les fêtes
données à Gênes furent réellement magiques. On avait construit des
jardins flottants sur de vastes barques; ces jardins aboutissaient tous
à une sorte de temple, flottant aussi, qui, s'étant approché du rivage,
reçut Bonaparte et sa cour. Alors toutes ces barques liées entre elles
s'étant éloignées dans le port, l'empereur se trouva au milieu d'une île
charmante d'où il put contempler la ville de Gênes, illuminée avec soin
et comme embrasée par des feux d'artifice tirés de plusieurs endroits en
même temps.
Tandis qu'on était à Gênes, M. de Talleyrand eut un petit plaisir qui se
trouva complètement dans son goût, car il s'amusait partout où il
pouvait découvrir et faire apercevoir un ridicule. Le cardinal Maury,
retiré à Rome depuis son émigration, y jouissait de la réputation que
l'ardeur de ses opinions lui avait acquise dans notre fameuse Assemblée
constituante. Il avait cependant le désir de rentrer en France. M. de
Talleyrand lui écrivit de Gênes et le détermina à venir se présenter à
l'empereur. Il arriva, et prenant aussitôt cette attitude obséquieuse
que nous lui avons vu garder exactement depuis, il entra dans Gênes en
répétant à haute voix qu'il venait voir le grand homme. Il obtint une
audience; le grand homme le jugea vite, et tout en l'estimant ce qu'il
valait, se complut dans l'idée de lui faire donner un démenti à sa
conduite passée. Il le gagna facilement, en le caressant un peu,
l'attira en France, où nous lui avons vu jouer un rôle passablement
ridicule. M. de Talleyrand, chez lequel les souvenirs de l'Assemblée
constituante ne s'étaient point effacés, trouva bien des occasions
d'exercer ses petites vengeances sur le cardinal, en donnant à la
sottise de ses flatteries l'évidence la plus maligne.
À Gênes, M. l'abbé de Broglie fut nommé évêque d'Acqui.
Tandis que l'empereur allait ainsi, parcourant l'Italie et y consolidant
sa puissance, que tout le monde autour de lui se fatiguait de la
représentation continuelle dans laquelle il retenait sa cour, que
l'impératrice, heureuse de l'élévation de son fils, et pourtant affligée
de s'en voir séparée, s'amusait de toutes ces fêtes dont elle était
l'objet, et des exhibitions magnifiques qu'elle faisait de toutes ses
pierreries et de ses plus élégantes toilettes, je menais une vie
paisible et agréable dans la vallée de Montmorency, chez madame
d'Houdetot dont j'ai déjà parlé. Les souvenirs de cette aimable femme me
reportaient vers le temps qu'elle se plaisait à conter; je m'amusais à
l'entendre parler de ces fameux philosophes qu'elle avait tant connus,
et dont elle redisait fort bien les habitudes et les conversations. Tout
animée par les confessions de Jean-Jacques Rousseau, je m'étonnais
quelquefois de la trouver refroidie sur son compte; et je dirai en
passant que l'opinion de madame d'Houdetot, qui semblerait avoir dû
conserver plus d'indulgence qu'une autre pour Rousseau, n'a pas peu
contribué à me mettre en défiance sur le caractère de cet homme qui, je
crois, n'a eu d'élévation que dans le talent[16].
[Note 16: Ma grand'mère était, comme on le voit et comme
je l'ai dit dans la préface de cet ouvrage, très liée avec
madame d'Houdetot, malgré la différence des âges, des
sentiments et des situations. On ne lira donc pas sans
intérêt ce qu'elle écrivait à son mari, durant le séjour
qu'elle faisait, en ce moment même, chez cette femme célèbre,
par les confessions de Rousseau, et par les mémoires de
madame d'Épinay: «Sannois, 22 floréal an XIII (12 mai 1805).
Ce matin, après les leçons de Charles, j'ai été voir madame
d'Houdetot dans son petit cabinet. Elle m'a trouvée digne
d'être admise à de petites confidences sentimentales, que
j'ai d'autant mieux reçues que ma pensée habituelle, tournée
vers toi, et devenue un peu mélancolique par l'absence, me
rend très accessible à entrer dans toutes les émotions de
coeur. Elle m'a montré des vers qu'elle avait faits pour son
ancien ami (M. de Saint-Lambert), m'a fait voir trois
portraits qu'elle avait de lui, et m'a parlé de ses
jouissances passées, de ses souvenirs et de ses regrets, avec
une sorte de naïveté et d'ignorance du mal, si je puis parler
ainsi, qui la rendait touchante et excusable à mes yeux. Mon
ami, je suis convaincue que la société de cette femme serait
dangereuse pour une femme faible, ou malheureuse dans son
choix. Celle qui hésiterait encore entre son coeur et la
vertu ferait bien de la fuir, cent fois plus promptement
encore qu'elle ne s'éloignerait d'une personne corrompue.
Elle est si calme, si heureuse, si peu inquiète de son sort
futur! Il semble enfin qu'elle se repose sur cette parole de
l'Évangile qui paraît faite pour elle: «Beaucoup de péchés
lui seront remis, parce qu'elle a beaucoup aimé!»
»N'allez pas croire, pourtant, que ce spectacle d'une
vieillesse paisible après une jeunesse un peu égarée, dérange
mes principes. Je ne me fais pas plus forte qu'une autre, mon
cher ami, et je sens surtout ma vertu bien solide, parce
qu'elle est appuyée sur le bonheur et sur l'amour Je réponds
de moi, parce que je t'aime et que je te suis chère. Douze
années d'expérience m'ont assez prouvé que mon coeur t'était
uniquement destiné, mais, ta sévérité dût-elle s'en alarmer,
je n'aurais pas été si sûre si tu n'avais pas été mon mari.»
Quelques années plus tard, vers la fin du mois de janvier
1813, madame d'Houdetot mourait à l'âge de quatre-vingt-trois
ans, et ma grand'mère traçait d'elle ce portrait que je
retrouve dans un de ses cahiers. «Madame d'Houdetot vient de
mourir après une heureuse et longue carrière. Au milieu des
orages publics, sa vieillesse a été paisible, sa mort douce
et calme. Est-ce donc la puissance d'une raison exercée,
est-ce le courage d'une âme forte, est-ce enfin le concours
des événements qui ont donné à sa vie un aspect si égal, à
ses derniers moments un repos si touchant? Non, sans doute.
Son caractère ne devait pas la prémunir contre les choses qui
heurtent la vie, mais il a dû l'empêcher de les rencontrer.
Semblable à ces enfants aimables qu'un heureux instinct fait
passer à côté de l'écueil sans l'avoir prévu ni en être
froissés, elle a traversé le monde avec cette confiance qui
n'accompagne ordinairement que la jeunesse, et qu'on est
accoutumé de respecter, parce qu'on sait qu'en essayant de
l'avertir, on serait bien plus sûr d'attrister que d'éclairer
sa touchante ignorance.
»Madame d'Houdetot était née dans une époque heureuse et
brillante de notre monarchie. Les hommes de génie qui
avaient, en quelque sorte, illuminé le règne de Louis XIV,
laissaient après eux en s'éteignant une trace de lumière
prolongée qui suffisait encore pour échauffer l'esprit de
leurs successeurs. La longue et pacifique administration du
cardinal de Fleury donnait aux arts et aux talents le temps
de se développer. Madame d'Houdetot put rencontrer
facilement, dès sa jeunesse, les occasions de satisfaire les
goûts qu'elle apporta dans le monde. Mariée comme on mariait
alors, elle tint d'abord dans la société la place qu'on y
voit tenir à presque toutes les jeunes personnes. Depuis
quinze ans jusqu'à vingt les femmes se ressemblent à peu
près. Élevées dans les mêmes habitudes, formées par la même
éducation, leur jeunesse se montre, avec plus ou moins
d'agréments, mais toujours avec les mêmes apparences des
qualités absolument nécessaires à l'éloge qu'on doit pouvoir
faire d'une fille à marier. Aussi, la plupart du temps, se
marient-elles qu'on ignore encore, même leurs parents, même
elles-mêmes, les qualités ou les défauts qui dirigeront leur
conduite.
»Il arrive de là que leurs premières actions dans la vie sont
moins le résultat de leurs penchants que celui de la seconde
éducation qu'elles reçoivent du monde et de l'époux qui les a
choisies. Combien de femmes qui ne se sont connues qu'après
avoir triomphé de leurs sentiments, ou cédé à leurs
faiblesses! Combien se sont ignorées, faute d'événements qui
eussent développé leurs secrètes dispositions! Celle d'entre
les femmes qui apporte d'avance des principes établis, qui
les conserve encore même dans ses fautes, qui sait enfin les
retrouver après, celle-là est sans doute d'une trempe forte
et particulière. Madame d'Houdetot, dont cette digression ne
nous a pas autant écartés qu'on pourrait d'abord le supposer,
ne peut pas être assurément comprise dans cette classe.
Cependant la couleur d'affection qu'elle a su donner à
chacune des actions de sa vie, lui mérite une place
particulière que justifie cette touchante uniformité. »Madame
d'Houdetot fut donc élevée comme ses contemporaines. Des
incidents particuliers la placèrent dans une société qui
professait des opinions qui la séduisirent, sans l'égarer.
Entourée de gens de lettres, elle aima leur esprit, apprécia
leurs talents, mais elle ne partagea point leurs passions.
Liée surtout avec ceux qu'on appelait alors _les philosophes_
ou _les académiciens_, sa jeune et riante imagination
s'amusait de la forme piquante qu'ils savaient donner à la
censure. Leur philanthropie générale, qu'on a vue s'alimenter
souvent aux dépens des affections individuelles, plaisait à
son coeur. Elle s'attachait aux principes d'une secte qui
prêchait l'amour de l'humanité, et qui n'avait pas prévu, ou
peut-être n'avait pas voulu prévoir, que les nouvelles
institutions qu'ils voulaient fonder, ne pouvant s'élever que
sur les ruines des anciennes, il en résulterait un moment
d'anarchie sociale, seule partie de leur plan qui ait été
exécutée. Des voix amies prêchaient à madame d'Houdetot une
doctrine nouvelle, embellie du prestige de l'esprit et
quelquefois du talent. Empressée de jouir, elle donnait peu
de temps à la réflexion. Pour écouter les avertissements de
la raison, il faut soumettre le plaisir à quelques moments
d'interrègne, qui auraient attristé madame d'Houdetot. Si la
nature de ses liaisons l'a quelquefois entraînée, si quelque
ami sincère en a gémi, je doute qu'il ait jamais tenté de la
détromper. Son erreur était celle du coeur; le moyen de
détruire une semblable illusion?
»On ne peut guère porter plus loin que madame d'Houdetot, je
ne dirai pas la bonté, mais la bienveillance. La bonté
demande un certain discernement du mal; elle le voit et le
pardonne. Madame d'Houdetot ne l'a jamais observé dans qui
que ce soit. Nous l'avons vue souffrir à cet égard, souffrir
réellement, lorsqu'on exprimait le moindre blâme devant elle,
et dans ces occasions elle imposait silence d'une manière qui
n'était jamais désobligeante, car elle montrait tout
simplement la peine qu'on lui faisait éprouver. Cette
bienveillance a prolongé la jeunesse de ses sentiments et de
ses goûts. L'habitude du blâme aiguise peut-être l'esprit,
beaucoup plus qu'elle ne l'étend, mais, à coup sûr, elle
dessèche le coeur, et produit un mécontentement anticipé qui
décolore la vie. Heureux celui qui meurt sans être détrompé!
Le voile clair et léger, qui sera demeuré sur ses yeux,
donnera à tout ce qui l'environne une fraîcheur et un charme
que la vieillesse ne ternira point. Aussi madame d'Houdetot
disait-elle souvent: «Les plaisirs m'ont quittée, mais je
n'ai pas à me reprocher de m'être dégoûtée d'aucun.» Cette
disposition la rendait indulgente dans l'habitude de la vie,
et facile avec la jeunesse. Elle lui permettait de jouir des
biens qu'elle avait appréciés elle-même, et dont elle aimait
le souvenir, car son âme conservait une sorte de
reconnaissance pour toutes les époques de sa vie.
»Par une suite du même caractère, elle avait éprouvé de bonne
heure un goût très vif pour la campagne. Avide de jouir de
tout ce qui s'offrait à ses impressions, elle s'était bien
gardée de ne pas connaître celles que peut inspirer la vue
d'un beau site et d'une riante verdure. Elle demeurait en
extase devant un point de vue qui lui plaisait, elle écoutait
avec ravissement le chant des oiseaux, elle aimait à
contempler une belle fleur, et tout cela jusque dans les
dernières années de sa vie. Jeune, elle eût voulu tout aimer,
et ceux de ses goûts qu'elle avait pu garder sur le soir
de ses ans, embellissaient encore sa vieillesse, comme ils
avaient concouru à parer cette heureuse époque qui nous permet
d'attacher un plaisir à chacune de nos sensations.
»Madame d'Houdetot, qui aimait passionnément les vers, en
faisait elle-même de fort jolis. En les publiant, elle eût
acquis facilement une célébrité qu'elle était loin de
souhaiter, car toute espèce de vanité fut étrangère à son
caractère. Elle se fit un amusement de son talent; ce talent
fut aussi dirigé par son coeur, et ajouta encore à ses
plaisirs.
»Sur l'automne de sa vie, elle fut exposée, comme une autre,
aux tristes impressions produites par les mouvements
politiques. Mais son aimable caractère sut encore la secourir
à cette funeste époque. Pendant le règne de la Terreur, elle
vécut à la campagne; sa retraite y fut respectée; ses parents
s'y pressaient autour d'elle. Il se pourrait bien qu'elle
n'eût conservé de ce temps que le souvenir de l'obligation,
imposée alors, de se rapprocher les uns des autres, pour
vivre dans cette intimité de famille et d'affection à
laquelle le danger et l'inquiétude donnaient un prix dont on
ne se fût pas douté dam un temps de repos et de plaisirs.
»Rentrée dans le monde, quand nos troubles cessèrent, elle y
rapporta sa bienveillance accoutumée, et chercha à jouir
encore des biens qui ne pouvaient lui échapper. Le besoin
d'aimer, qui fut toujours le premier de ses besoins, la
conduisit à faire succéder à des amis qu'elle avait perdus,
d'autres amis plus jeunes qu'elle choisit avec goût, et dont
la nouvelle affection la trompait sur ses pertes. Elle
croyait honorer encore ceux qu'elle avait aimés, et dont elle
se voyait privée, en cultivant dans un âge avancé les
facultés de son coeur. Trop faible pour se soutenir dans sa
vieillesse par ses seuls souvenirs, elle ne crut pas qu'il
fallût cesser d'aimer avant de cesser de vivre. Une
providence indulgente la servit encore en préservant ses
dernières années de l'isolement qui les accompagne
ordinairement. Des soins assidus et délicats embellirent ses
vieux jours de quelques-unes des couleurs qui avaient égayé
son printemps; une amitié complaisante consentit à prendre
avec elle la forme qu'elle était accoutumée de donner à ses
sentiments. La raison, austère et détrompée, pouvait
quelquefois sourire de cette éternelle jeunesse de son coeur,
mais ce sourire était sans malignité, et, sur la fin de sa
vie, madame d'Houdetot trouva encore dans le monde cette
indulgence affectueuse que l'enfance aimable paraît avoir
seule le droit de réclamer.
»D'ailleurs, elle a prouvé, par le courage et le calme
qu'elle a montrés dans ses derniers moments, que l'exercice
prolongé des facultés du coeur n'en affaiblit point
l'énergie. Elle a senti qu'elle mourait, et cependant, en
quittant une vie si heureuse, elle n'a laissé échapper que
l'expression d'un regret aussi tendre que touchant, «Ne
m'oubliez pas,» disait-elle à ses parents et à ses amis en
pleurs autour de son lit de mort, «j'aurais plus de courage
s'il ne fallait pas vous quitter, mais du moins que je vive
dans votre souvenir!» C'est ainsi qu'elle ranimait encore par
le sentiment une vie prête à s'éteindre, et ces seuls mots:
_J'aime!_ ont été le dernier accent que son âme en s'exhalant
ait porté vers la Divinité.» (P. R.)]
Paris était, pendant cette absence, solitaire et paisible. La famille
impériale vivait dispersée à la campagne. Je voyais quelquefois madame
Louis Bonaparte à Saint-Leu que son mari avait acheté. Louis paraissait
exclusivement occupé des embellissements de son jardin. Sa femme était
solitaire, malade, et toujours craintive de laisser échapper un mot qui
lui déplût. Elle n'avait osé ni se réjouir de l'élévation du prince
Eugène, ni pleurer son absence qui devenait indéfinie. Elle écrivait
peu, car elle ne croyait pas que le secret de ses lettres fût respecté.
Dans une des visites que je lui fis, elle m'apprit que le bruit s'était
répandu que MM. de Polignac, enfermés au château de Ham, avaient fait
des tentatives pour s'échapper, qu'on les avait transférés au Temple,
qu'on accusait madame Bonaparte d'y prendre, par moi, un assez grand
intérêt.
Cette accusation, dont madame Louis soupçonnait Murat d'être l'auteur,
n'avait assurément aucun fondement; madame Bonaparte ne pensait plus à
ces deux prisonniers, et, moi, j'avais entièrement perdu de vue la
duchesse de Polignac.
Je m'appliquai à vivre fort retirée, afin de pouvoir répondre par ma
solitude aux discours que l'on essayerait de tenir sur ma conduite; mais
je fus, de plus en plus, affligée de ces précautions, et surtout de ne
pouvoir profiter de la place où je me trouvais, pour être utile autant
que je l'aurais désiré, soit à l'empereur lui-même, soit aux
personnes qui voulaient obtenir de lui, par moi, quelques grâces.
Il y a dans mon humeur généralement assez de bienveillance; de plus, je
mettais un peu d'amour-propre qui, je crois, n'était pas mal entendu, à
servir ceux qui, dans le début, m'avaient blâmée, et à imposer silence à
leurs critiques de ma conduite, par une foule de services qui n'auraient
pas été sans générosité. Enfin, je croyais encore que l'empereur
s'attacherait des personnes rétives, par la permission qu'il
m'accorderait d'apporter jusqu'à lui leurs sollicitations et leurs
besoins; et, comme je l'aimais encore, quoiqu'il m'inspirât plus de
crainte que par le passé, je souhaitais toujours qu'il se fit aimer.
Mais il fallut bien m'apercevoir que, mon plan n'étant pas toujours
approuvé par lui, je pourrais m'en trouver dupe. Il fallut songer à me
défendre, plutôt que chercher à protéger les autres. Je faisais sur tout
cela des réflexions qui m'affligeaient; puis, dans d'autres moments,
prenant mon parti, je m'arrangeais des inégalités de ma situation, me
déterminant à n'en regarder que le côté agréable. J'avais dans le monde
une petite considération qui me plaisait, de l'aisance, pourtant
accompagnée d'un peu de gêne, comme il arrive toujours aux gens dont la
fortune est peu solide, et dont les dépenses sont obligées. Mais j'étais
jeune, et je ne pensais pas beaucoup à l'avenir. La société qui
m'entourait était agréable, ma mère parfaite, mon mari aimable et bon,
mon fils aîné charmant[16a]; je vivais intimement avec ma soeur bonne et
spirituelle. Tout cela détournait mes pensées de la cour, et m'en
faisait supporter les inconvénients. Ma santé seule me donnait des
inquiétudes de tous les moments; car elle était mauvaise, et,
visiblement, une vie agitée l'affaiblissait encore. Au reste, je ne
saurais trop dire pourquoi je me suis oubliée à parler de moi dans ce
détail; si jamais tout ceci doit être lu par un autre que mon fils,
assurément il ne faudrait pas hésiter à le supprimer. Pendant le séjour
de l'empereur en Italie, il y eut à la Comédie Française deux succès:
_le Tartuffe de moeurs_, traduit ou plutôt imité de l'_École du
scandale_ de Sheridan, par M. Chéron, et _les Templiers._ Ce M. Chéron
était un homme d'esprit qui avait été député à l'Assemblée législative;
il avait épousé une nièce de l'abbé Morellet; j'étais extrêmement liée
avec eux. L'abbé avait écrit à l'empereur pour qu'il donnât une place à
M. Chéron.[16b] Au retour de ce voyage, le _Tartuffe de moeurs_ fut joué
devant Bonaparte; il s'en amusa tellement, qu'après s'être informé près
de M. de Rémusat de ce qu'était l'auteur, et avoir appris de lui qu'il
méritait qu'on l'employât, dans un moment de facilité et de
bienveillance, il l'envoya préfet à Poitiers. Malheureusement pour sa
famille, il y mourut au bout de trois ans de séjour; sa femme est une
personne de beaucoup de mérite et d'esprit.
[Note 16a: Les lettres de ma grand'mère, et ce n'en est pas
le moindre prix, sont remplies de récits sur l'esprit, la
grâce, les heureuses dispositions de ce jeune enfant. On me
pardonnera d'en citer un exemple. Dans une lettre du 29
floréal an XIII (19 mai 1805), après quelques éloges de la
facilité de son fils à apprendre et à comprendre, elle
ajoute: «Je ne sais si, tout paternel que vous êtes, vous ne
sourirez pas de ce portrait que ma tendresse trace ainsi,
mais je vous assure que je n'exagère rien, et si vous ne me
croyez pas, consultez sa grand'mère (madame de Vergennes).
Elle a une partie de surveillance sur lui dont elle
s'acquitte avec une exactitude qui ne doit vous laisser
aucune inquiétude. Le petit couche près d'elle, et, excepté à
l'heure de ses leçons, où on me l'envoie, il reste près
d'elle, ou dans le jardin, à jouer sous ses yeux. Il la
réveille un peu matin, mais il me semble que cela l'amuse, et
c'est ordinairement dans ce moment de la journée qu'elle lui
donne ce qu'elle app
Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/33894