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Mémoires de madame de Rémusat (1/3)

by Madame de Rémusat · French · Gutenberg #33893 · 504,561 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Mémoires de madame de Rémusat (1/3)
    
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Title: Mémoires de madame de Rémusat (1/3)

Author: Madame de Rémusat

Editor: Paul de Rémusat


        
Release date: October 30, 2010 [eBook #33893]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/33893

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
        Online Distributed Proofreaders Europe at
        http://dp.rastko.net. This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT (1/3) ***




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de France (BnF/Gallica)








MÉMOIRES
DE
MADAME DE RÉMUSAT

1802-1808




PUBLIÉS AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES
PAR SON PETIT-FILS
PAUL DE RÉMUSAT
SÉNATEUR DE LA HAUTE-GARONNE.


I


Douzième édition



PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
À LA LIBRAIRIE NOUVELLE

MDCCCLXXX

[Illustration]




PRÉFACE




I.


Mon père m'a laissé, avec le devoir de le publier, le manuscrit des
Mémoires de ma grand'mère, dame du palais de l'impératrice Joséphine. Il
attachait à cet ouvrage une importance extrême pour l'histoire des
premières années de ce siècle. Sans cesse il a songé à le publier
lui-même, sans cesse il a été retenu par des travaux, des devoirs, ou
des scrupules. Sa vraie raison, pour retarder le moment où le public
connaîtrait ces précieux souvenirs sur une époque si récente et si mal
connue de la génération nouvelle, était précisément que cette époque
était récente, et qu'un grand nombre des personnages vivaient encore.
Quoique l'auteur ne puisse être accusé d'une malveillance systématique,
la liberté de ses jugements sur les personnes et sur les choses est
absolue. On doit aux vivants, et même aux fils des morts, des égards
dont l'histoire ne s'accommode pas toujours. Les années ont passé
cependant, et les raisons de silence diminuaient avec les années.
Peut-être, dans les environs de 1848, mon père se fût-il décidé à
publier ce manuscrit; mais bientôt l'Empire et l'empereur revenaient, et
le livre eût pu être considéré soit comme une flatterie à l'adresse du
fils de la reine Hortense, qui y est fort ménagée, soit, sur d'autres
points, comme un outrage direct à la dynastie. Les circonstances eussent
ainsi donné un caractère de polémique ou d'actualité, comme on dit, à un
ouvrage qui ne doit être pris que comme une histoire désintéressée. On
aurait transformé en un acte politique le simple récit d'une femme
distinguée, racontant avec élévation et sincérité ce qu'elle a vu du
règne et de la cour, et ce qu'elle a pensé de la personne de l'empereur
Napoléon. Dans tous les cas, il est probable que le livre aurait été
poursuivi, et que la publication en eût été interdite. Ajouterai-je,
pour ceux qui ne trouveraient pas suffisantes ces raisons délicates, que
mon père, qui a volontiers livré sa politique, ses opinions et sa
personne aux discussions des journaux et des critiques, qui vivait au
milieu de la publicité la plus éclatante, ne hasardait cependant qu'avec
une extrême réserve devant le public les noms qui lui étaient chers. Il
redoutait pour eux la moindre sévérité, le blâme le plus léger. Pour sa
mère et pour son fils, il était timide. Sa mère avait été la grande
passion de sa vie. Il lui rapportait et le bonheur des premières années
de sa jeunesse, et tous les mérites, tous les succès de son existence
entière. Il lui tenait autant par l'esprit que par le coeur, par la
ressemblance des idées que par les liens de l'affection filiale. Ses
pensées, son souvenir, ses lettres prenaient dans sa vie une place que
peu de gens ont pu soupçonner, car il parlait rarement d'elle,
précisément parce qu'il pensait sans cesse à elle, et qu'il craignait de
ne point trouver chez autrui une sympathie suffisante d'admiration. Qui
ne connaît ces passions farouches qui nous unissent à jamais à un être
qui n'est plus, auquel on songe sans relâche, que l'on interroge à tout
instant, dont on rêve les conseils ou les impressions, que l'on sent
mêlé à la vie de tous les jours comme à celle des grands jours, à toutes
ses actions personnelles ou publiques, et pourtant dont on ne saurait
parler aux autres, même aux amis les plus chers, dont on ne peut même
entendre prononcer le nom sans une inquiétude ou une douleur? Bien
rarement la douceur des louanges accordées à ce nom par un ami, ou par
un étranger, parvient à rendre supportable ce trouble profond.

Si une réserve délicate et naturelle porte à ne point publier des
mémoires avant qu'un long temps se soit écoulé, il ne faut pas non plus
trop tarder. Mieux vaut que la publication n'arrive point en un jour où
rien ne reste plus des faits racontés, des impressions ressenties, ni
des témoins oculaires. Pour que l'exactitude, ou tout au moins la
sincérité, n'en soit pas contestée, le contrôle des souvenirs de chaque
famille est nécessaire, et il est bon que la génération qui les lit
procède directement de celle que l'on y dépeint. Il est utile que les
temps racontés ne soient pas tout à fait devenus des temps historiques.
C'est un peu notre cas en ce moment, et ce grand nom de Napoléon est
encore livré aux querelles des partis. Il est intéressant d'apporter un
élément nouveau aux discussions qui s'agitent autour de cette ombre
éclatante. Quoique les mémoires sur l'époque impériale soient nombreux,
jamais on n'a parlé avec détail et indépendance de la vie intérieure du
palais, et il y avait de bonnes raisons pour cela. Les fonctionnaires ou
les familiers de la cour de Bonaparte, même empereur, n'aimaient pas à
dévoiler avec une sincérité absolue les misères du temps qu'ils avaient
passé près de lui. La plupart d'entre eux, devenus légitimistes après la
Restauration, se trouvaient quelque peu humiliés d'avoir servi
l'usurpateur, surtout en des fonctions qui, aux yeux de bien des gens,
ne peuvent être ennoblies que par la grandeur héréditaire de celui qui
les donne. Leurs descendants eux-mêmes auraient été parfois embarrassés
pour publier de tels manuscrits, s'ils leur avaient été laissés par
leurs auteurs. Peut-être trouverait-on difficilement un éditeur, un
petit-fils, qui fût plus libre que celui qui écrit ces lignes de publier
un tel ouvrage. Je suis bien plus touché du talent de l'écrivain et de
l'utilité de son livre que de la différence entre les opinions de ma
grand'mère et celles de ses descendants. La vie de mon père et sa
renommée, les sentiments politiques qu'il m'a laissés comme son plus
précieux héritage, me dispensent d'expliquer comment, et pour quelles
raisons, je ne partage point toutes les idées de l'auteur de ces
Mémoires. Il serait au contraire facile de rechercher dans ce livre les
premières traces de l'esprit libéral qui devait animer mes
grands-parents dans les premiers jours de la Restauration, et qui s'est
transmis et développé chez leur fils d'une façon si heureuse. C'était
presque être libéral déjà que de n'avoir pas pris en haine les principes
de la liberté politique à la fin du dernier siècle, lorsque tant de gens
faisaient remonter jusqu'à elle les crimes qui ont souillé trop de jours
de la Révolution, et de juger librement, malgré tant de reconnaissance
et de franche admiration, les défauts de l'empereur et les misères du
despotisme.

Cette impartialité si précieuse et si rare chez les contemporains du
grand empereur, nous ne l'avons même pas rencontrée de nos jours chez
les serviteurs d'un souverain qui devait moins éblouir ceux qui
l'approchaient. Mais un tel sentiment est facile aujourd'hui. Les
événements se sont chargés de mettre la France entière dans un état
d'esprit propre à tout accueillir, à tout juger avec équité. Nous avons
vu changer plusieurs fois l'opinion sur les premières années de ce
siècle. Il n'est pas nécessaire d'être très avancé dans la vie pour
avoir connu un temps où la légende de l'empire était admise même par ses
ennemis, où l'on pouvait l'admirer sans danger, où les enfants croyaient
en un empereur, grandiose et bon homme à la fois, à peu près semblable
au bon Dieu de Béranger, qui a pris d'ailleurs ces deux personnages pour
les héros de ses odes. Les plus sérieux adversaires du despotisme, ceux
qui devaient plus tard éprouver les persécutions d'un nouvel empire,
ramenaient sans scrupule la dépouille mortelle de Napoléon le Grand, ses
_cendres_, comme on disait alors, en donnant une couleur antique à une
cérémonie toute moderne. Plus tard, même pour ceux qui ne mettent point
de passion dans la politique, l'expérience du second empire a ouvert les
yeux sur le premier. Les désastres que Napoléon III a attirés sur la
France en 1870 ont rappelé que l'autre empereur avait commencé cette
oeuvre funeste, et peu s'en faut qu'une malédiction générale ne vienne
sur les lèvres à ce nom de Bonaparte, prononcé naguère avec un
respectueux enthousiasme. Ainsi flotte la justice des nations! Il est
cependant permis de dire que la justice de la France d'aujourd'hui est
plus près d'être la vraie justice qu'au temps où elle prenait ses
considérants dans le goût du repos et l'effroi de la liberté, trop
heureuse quand elle se laissait aller seulement à la passion de la
gloire militaire. Entre ces deux extrêmes combien d'opinions se sont
placées, ont eu des années de vogue et de déclin! On reconnaîtra, je
pense, que l'auteur de ces Mémoires, arrivant jeune à la cour, n'avait
nul parti pris sur les problèmes qui s'agitaient alors, qui s'agitent
encore, et que le général Bonaparte pensait avoir résolus. On
reconnaîtra que ses opinions se sont formées peu à peu comme celles de
la France elle-même, bien jeune aussi en ce temps-là. Elle a été
enthousiaste et enivrée par le génie; puis elle a, peu à peu, repris son
jugement et son sang-froid, soit à la lueur des événements, soit au
contact des caractères et des personnes. Plus d'un de nos contemporains
retrouvera dans ces Mémoires l'explication de la conduite ou de l'état
d'esprit de quelqu'un des siens, dont le bonapartisme ou le libéralisme
à des époques diverses lui paraissaient inexplicables. On y retrouvera
également, et ce n'en est point le moindre mérite à mes yeux, les
premiers germes d'un talent distingué, qui, chez son fils, devait
devenir un talent supérieur.

Un précis de la vie de ma grand'mère ou du moins des temps qui ont
précédé son arrivée à la cour est nécessaire pour bien comprendre les
impressions et les souvenirs qu'elle y apportait. Mon père avait souvent
conçu le plan et préparé quelques parties d'une vie très complète de ses
parents. Il n'a laissé rien d'achevé sur ce point; mais un grand nombre
de notes et de fragments écrits par lui-même et sur les siens, sur les
opinions de son jeune âge et sur les personnes qu'il avait connues,
rendent facile de raconter avec exactitude l'histoire de la jeunesse de
ma grand'mère, des sentiments qu'elle apportait à la cour, des
circonstances qui l'ont déterminée à écrire ses Mémoires. Il est même
possible d'y joindre quelques jugements portés sur elle par son fils,
qui la font connaître et aimer. Mon père souhaitait fort que le lecteur
éprouvât ce dernier sentiment, et il est difficile en effet de ne pas le
ressentir en lisant ses souvenirs, et plus encore sa correspondance, qui
sera publiée plus tard.




II.


Claire-Élisabeth-Jeanne Gravier de Vergennes, née le 5 janvier 1780,
était fille de Charles Gravier de Vergennes, conseiller au parlement de
Bourgogne, maître des requêtes, puis intendant d'Auch, et enfin
directeur des vingtièmes. Mon arrière-grand-père n'était donc pas, quoi
qu'on dise dans les biographies, le ministre si connu sous le nom de
comte de Vergennes. Ce ministre avait un frère aîné qu'on appelait _le
marquis_, le premier de la famille, je pense, qu'on ait titré ainsi. Ce
marquis avait quitté la magistrature pour entrer dans la carrière
diplomatique. Il était ministre en Suisse en 1777, lorsque les traités
de la France avec la République helvétique furent renouvelés. Il eut
plus tard le titre d'ambassadeur. Son fils Charles Gravier de Vergennes,
né à Dijon en 1751, avait épousé Adélaïde-Françoise de Bastard, née vers
1760, d'une famille originaire de Gascogne, dont une branche s'était
établie à Toulouse, et distinguée au barreau, dans l'enseignement du
droit et dans la magistrature. Son père même, Dominique de Bastard, né à
Lafitte (Haute-Garonne), avait été conseiller au parlement, et il est
mort doyen de sa compagnie. Son buste est au Capitole dans la salle des
Illustres. Il avait pris une part active aux mesures du chancelier
Maupeou[1]. Le mari de sa fille, M. de Vergennes, ne portait point de
titre, ainsi qu'il était d'usage dans l'ancien régime, étant de robe.
C'était, dit-on, un homme d'un esprit ordinaire, aimant à se divertir
sans beaucoup de choix dans ses plaisirs, d'ailleurs sensé, bon
fonctionnaire, et appartenant à cette école administrative dont MM. de
Trudaine étaient les chefs.

     [Note 1: On peut consulter sur la famille Bastard
     l'ouvrage intéressant intitulé: _Les Parlements de France_,
     essai historique sur leurs usages, leur organisation et leur
     autorité, par le vicomte de Bastard-d'Estang, ancien
     procureur général près la cour impériale de Riom, conseiller
     à la cour de Paris, 2 vol. in-8°; Paris, Didier, 1857.]

Madame de Vergennes était une personne plus originale, spirituelle et
bonne, dont mon père parlait souvent. Tout enfant, il était en confiance
avec elle, comme il arrive des petits-fils aux grand'mères. Dans sa
propre gaieté, si douce et si facile, moqueuse avec bienveillance, il
retrouvait quelques-uns de ses traits, comme dans sa voix juste et
prompte à retenir les airs et les couplets de vaudeville, son habitude
de fredonner les ponts-neufs de l'ancien régime. Elle avait les idées
de son temps, un peu de philosophie n'allant point jusqu'à
l'incrédulité, et quelque éloignement pour la cour, avec beaucoup
d'attachement et de respect pour Louis XVI. Son esprit gai et positif,
vif et libre, était cultivé, sa conversation était piquante et
quelquefois hasardée, suivant l'usage de son siècle. Elle n'en donna pas
moins à ses deux filles, Claire et Alix[2], une éducation sévère et un
peu solitaire, car la mode voulait que les enfants vissent peu leurs
parents. Les deux soeurs travaillaient à part du reste de la maison,
dans une chambre sans feu, sous la direction d'une gouvernante, tout en
cultivant les arts qu'on peut appeler frivoles: la musique, le dessin,
la danse. On les menait rarement au spectacle, parfois cependant à
l'Opéra, et de temps en temps au bal.

     [Note 2: Mademoiselle Alix de Vergennes a épousé quelques
     années plus tard le général de Nansouty.]

M. de Vergennes n'avait ni prévu ni désiré la Révolution. Il n'en fut
cependant ni trop mécontent, ni trop effrayé. Ses amis et lui-même
faisaient partie de cette bourgeoisie, ennoblie par les emplois publics,
qui semblait être la nation même, et il ne devait point se trouver trop
déplacé parmi ceux qu'on appelait les électeurs de 89. Aussi fut-il élu
chef de bataillon dans la garde nationale et membre du conseil de la
commune. M. de Lafayette, dont son petit-fils devait quarante ans plus
tard épouser la petite-fille, M. Royer-Collard, que ce petit-fils devait
remplacer à l'Académie française, le traitaient comme un des leurs. Ses
opinions suivirent plutôt celles du second de ces politiques que du
premier, et la Révolution l'eut bientôt dépassé. Il ne se sentit
pourtant nul penchant à émigrer. Son patriotisme, autant que son
attachement à Louis XVI, le portaient à rester en France. Aussi ne
put-il éviter le sort qui menaçait en 1793 ceux qui avaient la même
situation et les mêmes sentiments que lui. Très faussement accusé
d'émigration par l'administration du département de Saône-et-Loire, qui
mit le séquestre sur ses biens, il fut arrêté à Paris rue Saint-Eustache
où il habitait depuis 1788. Celui qui l'arrêta n'avait d'ordre du comité
de sûreté générale que pour son père. Il se saisit du fils parce que
celui-ci vivait avec le père, et tous deux moururent sur le même
échafaud, le 6 thermidor an II (24 juillet 1794), trois jours avant la
chute de Robespierre[3].

     [Note 3: Voici le texte de l'arrêt du père et du fils:

     «Du sixième jour de thermidor de l'an second de la République
     française une et indivisible.

     »Par jugement rendu ledit jour en audience publique à
     laquelle siégeaient: Sellier, vice-président, Foucault,
     Garnier, Launay et Barbier, juges, qui ont signé la minute du
     jugement avec Tavernier, commis greffier.

     »Sur la déclaration du jury de jugement, portant que Jean
     Gravier, dit Vergennes, père, ex-comte, âgé de
     soixante-quinze ans, né à Dijon, département de la Côte-d'Or,
     demeurant à Paris, rue Neuve-Eustache, n°4, Charles Gravier,
     dit Vergennes, âgé de quarante-deux ans, ex-noble, né à
     Dijon, département de la Côte-d'Or, demeurant chez son père,
     et autres, sont convaincus de s'être rendus les ennemis du
     peuple et d'avoir conspiré contre sa souveraineté en
     entretenant des intelligences et correspondances avec les
     ennemis de l'intérieur et de l'extérieur de la République, en
     leur fournissant des secours en hommes et en argent pour
     favoriser le succès de leurs armes sur le territoire
     français, en participant aux complots, trames et assassinats
     du tyran et de sa femme contre le peuple français, notamment
     dans les journées du 28 février 1791 et du 10 août 1792, en
     conspirant dans la maison d'arrêt, dite Lazare, à l'effet de
     s'évader et ensuite dissoudre par le meurtre et l'assassinat
     des représentants du peuple, et notamment des membres des
     comités de salut public et de sûreté générale, le
     gouvernement républicain, et rétablir la royauté, enfin, en
     voulant rompre l'unité et l'indivisibilité de la République.

     »L'accusateur public entendu sur l'application de la loi,
     appert le tribunal avoir condamné à la peine de mort Jean
     Gravier, dit Vergennes, père, et Charles Gravier, dit
     Vergennes, fils, conformément aux articles 4, 5 et 7 de la
     loi du 22 prairial dernier, et déclaré leurs biens acquis à
     la République.

     »De l'acte d'accusation dressé par l'accusateur public le 5
     thermidor, présent mois, contre les nommés Vergennes, père et
     fils, et autres, a été littéralement extrait ce qui suit:

     »Qu'examen fait des pièces adressées à l'accusateur public,
     il en résulte que Dillon, Roussin, Chaumette et Hébert
     avaient des agents et des complices de leurs conspirations et
     perfidies dans toutes les maisons d'arrêt, pour y suivre
     leurs trames et en préparer l'exécution. Depuis que le glaive
     de la loi a frappé ces grands coupables, leurs agents,
     devenus chefs à leur tour, ont tout tenté pour parvenir à
     leurs fins et exécuter leurs trames liberticides.

     »Vergennes, père et fils, ont toujours été les instruments
     serviles du tyran et de son comité autrichien, et n'ont paru
     se couvrir du masque du patriotisme que pour diriger dans les
     places qu'ils occupaient la Révolution au profit du
     despotisme et de la tyrannie. Ils étaient d'ailleurs en
     relation avec Audiffret, complice de la conspiration de
     Lusignan; des pièces trouvées chez ce dernier établissent
     leurs intelligences criminelles et liberticides.

     »Pour extraits conformes délivrés gratis par moi dépositaire
     archiviste soussigné,

     »DERRY OU ARRY?»]

M. de Vergennes, en mourant, quittait sa femme et ses deux filles
malheureuses, isolées, et même gênées d'argent; car il avait, peu de
temps auparavant, vendu son domaine de Bourgogne, dont le prix fut
touché par la nation. Il leur laissait pourtant un protecteur, sans
puissance, mais de bonne volonté et de bonne grâce. Dans les premiers
temps de la Révolution, il avait fait connaissance avec un jeune homme
dont la famille avait eu autrefois quelque importance dans le commerce
et l'échevinat de Marseille, de sorte que les enfants commençaient à
entrer dans la magistrature et dans l'armée, parmi les privilégiés en un
mot. Ce jeune homme, Augustin-Laurent de Rémusat, était né à Valensoles
en Provence, le 28 août 1762. Après avoir fait d'excellentes études à
Juilly, ancien collège d'oratoriens qui existe encore près de Paris, il
avait été nommé, à vingt ans, avocat général à la cour des aides et
chambre des comptes réunies de Provence. Mon père a retracé le portrait
de ce jeune homme, son arrivée à Paris, sa vie au milieu de la société
nouvelle. Cette note explique mieux que je ne le saurais faire comment
M. de Rémusat a aimé et épousé mademoiselle Claire de Vergennes:

«La société d'Aix, ville de noblesse et de parlement, était assez
brillante. Mon père y vécut beaucoup dans le monde. Il avait une figure
agréable, une certaine finesse dans l'esprit, de la gaieté, des manières
douces et polies, une galanterie assez distinguée. Il y chercha et y
obtint les succès qu'un jeune homme peut le plus désirer. Cependant il
s'occupa de son état qu'il aimait, et il épousa mademoiselle de Sannes,
fille du procureur général de sa compagnie (1783). Ce mariage fut de
courte durée, et donna naissance à une petite fille qui, je crois,
mourut en naissant, et que sa mère suivit de près.

»La Révolution éclata. Les cours souveraines furent supprimées. Le
remboursement de leurs charges fut pour elles une assez grande affaire,
et, pour cette grande affaire, la cour des aides députa à Paris. Mon
père fut un de ces délégués. Il m'a souvent dit qu'il eut alors occasion
de voir pour son affaire M. de Mirabeau, député d'Aix, et, malgré ses
préventions de parlementaire, il fut charmé de sa politesse un peu
pompeuse. Jamais il ne m'a raconté en détail la manière dont il vivait.
J'ignore encore quelle circonstance le conduisit chez mon grand-père
Vergennes. Seul et inconnu dans Paris, il y passa sans inquiétude
personnelle les mauvaises années de la Révolution. La société n'existait
plus. Son commerce n'en fut que plus agréable et même plus utile à ma
grand'mère (madame de Vergennes) au milieu de ses anxiétés, et bientôt
de ses malheurs. Mon père m'a souvent dit que mon grand-père était un
homme assez ordinaire, mais il apprécia bientôt ma grand'mère, qui prit
de son côté un certain goût pour lui. Ma grand'mère était une femme
raisonnable, sage, sans illusions, sans préjugés, sans entraînement,
défiante de tout ce qui était exagéré, détestant l'affectation, mais
touchée des qualités solides, des sentiments vrais, et préservée par la
clairvoyance d'un esprit pénétrant, positif et moqueur, de tout ce qui
n'était ni prudent ni moral. Son esprit ne fut jamais la dupe de son
coeur; mais, ayant un peu souffert de quelques négligences d'un mari à
qui elle était supérieure, elle avait du penchant à prendre
l'inclination et le choix pour la règle des mariages.

»Lors donc qu'après la mort de mon grand-père un décret enjoignit aux
nobles de quitter Paris, elle se retira à Saint-Gratien, dans la vallée
de Montmorency, avec ses deux filles, Claire et Alix, et permit à mon
père de la suivre. Sa présence leur était précieuse. Mon père était
d'une humeur égale, d'un caractère facile, attentif et soigneux pour eux
qu'il aimait. Il avait du goût pour la vie intime et calme, pour la
campagne, pour la retraite, et son esprit cultivé était une ressource
pour un intérieur composé de personnes intelligentes, et où se
poursuivaient deux éducations. Je regarde comme difficile que ma
grand'mère n'eût pas prévu de bonne heure et accepté par avance ce qui
allait arriver, en supposant même qu'il n'y eût dès lors rien à lire
dans le coeur de sa fille. Ce qui est certain (ma mère le dit dans
plusieurs de ses lettres), c'est que, bien qu'elle fût une enfant, son
esprit sérieux avant le temps, son coeur prompt à l'émotion, son
imagination vive, enfin la solitude, l'intimité et le malheur, toutes
ces causes réunies lui inspirèrent pour mon père un intérêt qui eut dès
l'abord tous les caractères d'un sentiment exalté et durable. Je ne
crois pas avoir rencontré de femme qui réunît plus que ma mère la
sévérité morale à la sensibilité romanesque. Sa jeunesse, son extrême
jeunesse, fut comme prise entre d'heureuses circonstances qui
l'enchaînèrent au devoir par la passion, et lui assurèrent l'union
singulière et touchante de la paix de l'âme avec l'agitation du coeur.

»Elle n'était pas très grande, mais bien faite et bien proportionnée.
Elle était fraîche et grasse, et l'on craignait qu'elle ne tournât trop
à l'embonpoint. Ses yeux étaient beaux et expressifs, noirs comme ses
cheveux, ses traits réguliers, mais un peu trop forts. Sa physionomie
était sérieuse, presque imposante, quoique son regard animé d'une
bienveillance intelligente tempérât cette gravité avec beaucoup
d'agrément. Son esprit droit, appliqué, fécond même, avait quelques
qualités viriles fort combattues par l'extrême vivacité de son
imagination. Elle avait du jugement, de l'observation, du naturel
surtout dans les manières et même dans l'expression, quoiqu'elle ne fût
pas étrangère à une certaine subtilité dans les idées. Elle était
foncièrement raisonnable, avec une assez mauvaise tête. Son esprit était
plus raisonnable qu'elle. Jeune, elle manquait de gaieté, et
probablement de laisser aller. Elle put paraître pédante parce qu'elle
était sérieuse, affectée parce qu'elle était silencieuse, distraite, et
indifférente à presque toutes les petites choses de la vie courante.
Mais avec sa mère, dont elle embarrassait parfois l'humeur enjouée, avec
son mari, dont elle n'inquiéta jamais le goût simple et l'esprit facile,
elle n'était ni sans mouvement, ni sans abandon. Elle avait même son
genre de gaieté, qui se développa avec l'âge. Dans sa jeunesse, elle
était un peu absorbée; en avançant dans la vie, elle prit plus de
ressemblance avec sa mère. J'ai souvent pensé que, si elle avait assez
vécu pour respirer dans l'intérieur où j'écris aujourd'hui, elle eût été
la plus gaie de nous tous.»

Mon père écrivait cette note en 1857 à Lafitte (Haute-Garonne), où tous
ceux qu'il aimait étaient alors près de lui, heureux et gais. Cette
citation devance d'ailleurs les temps, car il parle de sa mère comme
d'une femme et non comme d'une jeune fille, et c'était une très jeune
fille que Claire de Vergennes, lorsqu'elle se mariait au commencement de
l'année 1796, ayant seize ans à peine.

Mon grand-père et ma grand'mère, ou plutôt M. et Mme de Rémusat, car les
termes de parenté uniquement employés donneraient quelque obscurité au
récit, demeuraient tantôt à Paris, tantôt à Saint-Gratien dans une
maison de campagne fort modeste. Les environs en étaient agréables, et
par la beauté du site, et par le charme du voisinage. Les plus proches
et les plus aimables des voisins étaient les hôtes de Sannois avec
lesquels madame de Vergennes était fort liée. Les _Confessions_ de
Jean-Jacques Rousseau, les _Mémoires_ de madame d'Épinay, et cent écrits
du siècle dernier ont fait connaître les lieux et les personnes. Madame
d'Houdetot (Sophie de Lalive) avait paisiblement traversé la Révolution
dans cette maison de campagne où elle réunissait sur ses vieux jours son
mari, M. d'Houdetot, et M. de Saint-Lambert[4]. La célébrité de ce lien
et sa durée permettent de prendre ici les libertés de l'ancien régime.
Entre les habitants de Sannois et ceux de Saint-Gratien, l'intimité fut
bientôt complète, au point que, cette dernière propriété ayant été
vendue, mes grands-parents louèrent une maison plus rapprochée de leurs
amis, et les jardins communiquaient par une entrée particulière.
Pourtant, de plus en plus, M. de Rémusat venait à Paris, et, les temps
devenant plus tranquilles, il songeait à sortir de l'obscurité, et,
pourquoi ne le dirait-on pas? de la gêne où la confiscation des biens de
M. de Vergennes plaçait la femme, et où la privation de son emploi dans
la magistrature réduisait le mari. Naturellement, comme il arrive
toujours dans notre pays, c'est aux fonctions publiques que l'on pensa.
Sans avoir nul rapport avec le gouvernement, ni même avec M. de
Talleyrand, alors ministre des relations extérieures, c'est à ce
département qu'il fut attaché. Il y obtint sinon une place, du moins une
occupation devant donner lieu à une place, dans le contentieux du
ministère.

     [Note 4: Voici comment madame d'Épinay s'exprime d'abord
     sur le mari de sa belle-soeur, puis sur M. de Saint-Lambert:

     «Mimi se marie, c'est une chose décidée. Elle épouse M. le
     comte d'Houdetot, jeune homme de qualité, mais sans fortune,
     âgé de vingt-deux ans, joueur de profession, laid comme le
     diable et peu avancé dans le service; en un mot ignoré, et,
     suivant toute apparence, fait pour l'être. Mais les
     circonstances de cette affaire sont trop singulières, trop
     au-dessus de toute croyance pour ne pas tenir une place dans
     ce journal. Je ne pourrais m'empêcher d'en rire si je ne
     craignais que le résultat de cette ridicule histoire ne fût
     de rendre ma pauvre Mimi malheureuse. Son âme est si belle;
     si franche, si sensible... C'est aussi ce qui me rassure, il
     faudrait être un monstre pour se résoudre à la
     tourmenter.»--«Le marquis de Croismare, qui nous est arrivé
     hier (par parenthèse plus gai, plus aimable, plus _lui_ que
     jamais), a fait tête à tête une promenade avec la comtesse
     (d'Houdetot), qui n'a fait que l'entretenir à mots couverts,
     plus clairs que le jour, de sa passion pour le marquis de
     Saint-Lambert. M. de Croismare l'a mise fort à son aise, et,
     au bout d'un quart d'heure, elle lui a confié que Rousseau
     avait pensé se brouiller avec elle dès l'instant qu'elle lui
     avait parlé sans détour de ses sentiments pour Saint-Lambert.
     La comtesse y met un héroïsme qui n'a pu rendre Rousseau
     indulgent sur sa faiblesse. Il a épuisé toute son éloquence
     pour lui faire naître des scrupules sur cette liaison qu'il
     nomme criminelle; elle est très loin de l'envisager ainsi;
     elle en fait gloire et ne s'en estime que davantage. Le
     marquis m'a fait un narré très plaisant de cette effusion de
     coeur.» _Mémoires et Correspondance de madame d'Épinay_, tome
     I, page 112, et tome III, page 82.]

À côté de la relation purement agréable et intellectuelle de Sannois,
les habitants de Saint-Gratien avaient noué des liens moins intimes,
mais qui devaient avoir une plus grande influence sur leur destinée,
avec madame de Beauharnais, qui, en 1796, devenait madame Bonaparte.
Lorsque celle-ci devint puissante par la toute-puissance de son mari,
madame de Vergennes lui demanda son appui pour son gendre, qui désirait
entrer au conseil d'État, ou dans l'administration. Mais le premier
consul, ou sa femme, eurent une autre idée: la considération dont
jouissait madame de Vergennes, sa situation sociale, son nom qui
appartenait à la fois à l'ancien régime et aux idées nouvelles,
donnaient alors un certain prix à la relation du palais consulaire avec
sa famille. On y avait en ce temps peu de rapports avec la société de
Paris, et, tout à l'improviste, M. de Rémusat fut nommé, en 1802, préfet
du palais. Peu après, madame de Rémusat devenait _dame pour accompagner_
madame Bonaparte, ce qui s'appela bientôt _dame du palais_.





III.


On n'avait nul sacrifice à faire, quand on pensait comme M. et Mme de
Rémusat, pour se rallier au nouveau régime. Ils n'avaient ni les
sentiments exaltés des royalistes, ni l'austérité républicaine. Sans
doute ils étaient plus proches de la première opinion que de la seconde;
mais leur royalisme se réduisait à une vénération pleine de piété pour
le roi Louis XVI. Les malheurs de ce prince rendaient son souvenir
touchant et sacré, et sa personne était dans la famille de M. de
Vergennes l'objet d'un respect particulier; mais on n'avait pas encore
inventé la légitimité, et ceux qui déploraient le plus vivement la chute
de l'ancien régime, ou plutôt de l'ancienne dynastie, ne se sentaient
nulle obligation de penser que ce qui se faisait en France sans les
Bourbons fût nul en soi. On avait une admiration sans nuages pour le
jeune général, revenu tout couvert de gloire, qui rétablissait avec
éclat l'ordre matériel, sinon moral, dans une société tout autrement
troublée qu'elle n'a été plus tard lorsque tant de sauveurs indignes se
sont présentés. Les fonctionnaires d'ailleurs avaient conservé cette
opinion, très naturelle dans l'ancien régime, qu'un fonctionnaire n'est
responsable que de ce qu'il fait, et non point de l'origine ni des actes
du gouvernement. Le sentiment de la solidarité n'existe pas dans les
monarchies absolues. Le régime parlementaire nous a rendus heureusement
plus délicats, et les honnêtes gens admettent qu'une responsabilité
collective existe entre tous les agents d'un pouvoir. On ne saurait
servir qu'un gouvernement dont on approuve la tendance et la politique
générale. Il en était autrement en ce temps-là, et voici comment mon
père, plus libre que personne d'être sévère en ces matières, et qui
devait peut-être quelque peu de son exquise délicatesse politique à la
situation difficile où il avait vu ses parents dans son enfance, entre
leurs impressions et leurs devoirs officiels, voici, dis-je, comment il
a expliqué ces nuances dans une lettre inédite, écrite par lui à M.
Sainte-Beuve auquel il voulait donner quelques détails biographiques
pour une étude de la _Revue des Deux Mondes_:

«Ce ne fut point par pis aller, nécessité, faiblesse, tentation ou
expédient provisoire que mes parents s'attachèrent au nouveau régime. Ce
fut librement et avec confiance qu'ils crurent lier leur fortune à la
sienne. Si vous y ajoutez tous les agréments d'une position facile et en
évidence, au sortir d'un état de gêne ou d'obscurité, la curiosité et
l'amusement de cette cour d'une nouvelle sorte, enfin l'intérêt
incomparable du spectacle d'un homme comme l'empereur, à une époque où
il était irréprochable, jeune et encore aimable, vous concevrez aisément
l'attrait qui fit oublier à mes parents ce que cette nouvelle situation
pouvait avoir au fond de peu conforme à leurs goûts, à leur raison, et
même à leurs vrais intérêts. Au bout de deux ou trois ans, ils connurent
bien qu'une cour est toujours une cour, et que tout n'est pas plaisir
dans le service personnel d'un maître absolu, lors même qu'il plaît et
qu'il éblouit. Mais cela n'empêcha pas que pendant assez longtemps ils
ne fussent satisfaits de leur sort. Ma mère surtout s'amusait
extrêmement de ce qu'elle voyait; ses rapports étaient doux avec
l'impératrice, dont la bonté était extrêmement gracieuse, et elle
s'exaltait sur l'empereur, qui d'ailleurs la distinguait. Elle était à
peu près la seule femme avec qui il causât. Ma mère disait quelquefois à
la fin de l'Empire:

        «Va, je t'ai trop aimé pour ne point te haïr!»

Les impressions que la nouvelle dame du palais recevait de la nouvelle
cour ne nous sont pas parvenues. On se défiait fort de la discrétion de
la poste, madame de Vergennes brûlait toutes les lettres de sa fille, et
la correspondance de celle-ci avec son mari ne commence que quelques
années plus tard, pendant les voyages de l'empereur en Italie et en
Allemagne. On voit cependant dans les Mémoires, quoique peu abondants en
détails personnels, combien tout était nouveau et curieux pour une très
jeune femme, transplantée tout à coup dans ce palais, et assistant de
près à la vie intime du chef glorieux d'un gouvernement inconnu. Elle
était sérieuse comme on l'est dans la jeunesse, quand on n'est pas très
frivole, et disposée à beaucoup regarder, à beaucoup réfléchir. Elle ne
paraît avoir nul amour-propre sur les choses du dehors, nul goût de
dénigrement, nul empressement à briller ou à parler. Que pensait-on
d'elle en ce temps-là? Nous ne le savons guère, quoiqu'on ait la preuve,
par quelques passages de lettres ou de mémoires, qu'on lui trouvait de
l'esprit, et qu'on la craignait un peu. Il est probable pourtant que ses
amies ou ses compagnes devaient la croire plutôt pédante que dangereuse.
Elle réussit bien, surtout dans les premiers temps, la cour étant alors
peu nombreuse, les distinctions ou les faveurs à briguer presque nulles,
les rivalités peu ardentes. Mais peu à peu cette société devint une cour
véritable. Or les courtisans craignent fort l'esprit, et surtout cette
disposition des gens d'esprit qu'ils ne comprennent guère, à
s'intéresser d'une manière désintéressée, pour ainsi dire, à savoir les
choses et à juger les caractères, sans même chercher un emploi
profitable de cette science. Ils sont disposés à toujours soupçonner un
but caché à tout jugement. Les personnes distinguées sont très vivement
prises par le spectacle des choses humaines, même lorsqu'elles ne
veulent que regarder. Elles aiment à se mêler même de ce qui ne les
regarde pas, comme on dit en mauvaise part, et on a bien tort. Cette
faculté est la moins comprise de toutes par ceux qui en sont dépourvus,
et qui en attribuent les effets à quelque arrière-pensée personnelle, à
quelque calcul d'intérêt. Ils supposent un dessein, ils soupçonnent
l'intrigue ou le ressentiment toutes les fois qu'ils aperçoivent du
mouvement quelque part, et ne savent ce que c'est que l'activité
spontanée et gratuite de l'esprit. Tout le monde a été exposé aux
défiances de ce genre, plus redoutables lorsqu'il s'agit d'une femme
douée d'une faculté un peu maladive d'imagination, entraînée à
participer par l'intelligence aux choses qui ne sont pas de son ressort.
Beaucoup de gens, surtout dans ce monde un peu grossier, devaient
trouver au moins de la prétention et de l'amour-propre dans sa
conversation et dans sa vie, et parfois l'accuser indûment d'ambition.

D'intrigue ou d'ambition, son mari en devait paraître tout à fait
exempt. La situation que lui donnait la faveur du premier consul ne lui
convenait guère, et il eût sans doute préféré quelque fonction
laborieuse et administrative. Il ne trouvait là l'emploi que de sa bonne
grâce et de sa douceur. Tel que le représentent ses lettres, les
Mémoires, et les récits de mon père, il avait de la bonhomie et de la
finesse, de l'esprit de conduite et de l'égalité d'humeur, assez du
moins pour ne se point faire d'ennemis. Il n'en aurait jamais eu, si une
certaine sauvagerie, qui paraît s'allier si mal avec l'agrément de la
conversation et des relations, et qui ne l'exclut pas toujours, le goût
du repos, et un fond de paresse et de timidité ne l'eussent de plus en
plus porté à la retraite et à l'isolement. Lorsqu'on ne leur déplaît pas
précisément par des côtés rudes et inaccessibles, les hommes ne
pardonnent pas la négligence ou l'indifférence. Il avait un mélange de
modestie et d'amour-propre qui, sans le rendre insensible aux honneurs
du rang qu'il avait obtenu, le portait quelquefois à rougir des vétilles
solennelles auxquelles ce rang même dévouait sa vie. Il croyait mériter
mieux que cela, et n'aimait pas à poursuivre péniblement ce qui ne lui
venait pas de soi-même. Il prenait peu de plaisir à faire usage de
l'art, qui peut-être ne lui était pas refusé par le sort, de traiter
avec les hommes. Il n'aimait pas à se mettre en avant, et le laisser
aller convenait à son indolence. Il a été plus tard un préfet laborieux,
mais c'était un courtisan négligent et inactif. Il n'employa son
savoir-faire qu'à éviter les collisions, à remplir ses fonctions avec
goût et avec mesure. Après avoir eu beaucoup d'amis et de relations, il
laissa tomber ses amitiés, ou du moins ne parut rien faire pour les
retenir. Si l'on n'en prend grand soin, les liens se relâchent, les
souvenirs s'effacent, les rivalités se forment, et toutes les chances
d'ambition s'échappent. Il n'avait aucun goût à jouer un rôle, à former
des liaisons, à ménager des rapprochements, à faire naître les occasions
de fortune ou de succès. Il ne paraît pas l'avoir jamais regretté. Je
pourrais très aisément en développer les causes, et peindre en détail ce
caractère, ses défauts, ses ennuis, et même ses souffrances. C'était mon
grand-père.

La première épreuve très cruelle qui attendait M. et Mme de Rémusat dans
leur nouvelle situation est le meurtre du duc d'Enghien. Voir tout à
coup se couvrir d'un sang innocent celui que l'on admirait et que l'on
s'efforçait d'aimer comme la plus pure image du pouvoir et du génie,
comprendre qu'une telle action n'était que le résultat d'un calcul froid
et inhumain, devait causer une douleur profonde dont on verra les
témoignages dans ce récit. Il est même remarquable que l'impression
qu'en ressentirent les honnêtes gens de la cour dépassa ce qu'on éprouva
au dehors. Il semble qu'on fût un peu blasé sur les crimes de ce genre.
Même chez les royalistes absolument ennemis du gouvernement, cet
événement causa plus de douleur que d'indignation, tant en matière de
justice politique et de raison d'État les idées étaient perverties! Où
les contemporains en eussent-ils appris les principes? Est-ce la Terreur
ou l'ancien régime qui les eussent instruits? Peu de temps après, le
souverain pontife venait à Paris, et, parmi les raisons qui le faisaient
hésiter à sacrer le nouveau Charlemagne, il est fort douteux que ce
motif ait été un moment mis dans la balance. La presse était muette, et,
même pour s'indigner, les hommes ont besoin qu'on les prévienne.
Espérons que la civilisation a fait tant de progrès, que le retour de
pareils événements soit impossible. Ce que nous avons vu de nos jours
nous défend d'être, sur ce point, trop optimistes.

Les Mémoires qui suivent retracent précisément la vie de l'auteur en ce
temps-là et l'histoire des premières années de ce siècle. Il n'y faut
donc pas insister. On y verra quels changements l'établissement de
l'Empire apporta à la cour, et combien la vie et les relations y
devinrent plus difficiles, combien peu à peu diminuait le prestige de
l'empereur, à mesure qu'il abusait de ses dons, de ses forces, de ses
chances. Les mécomptes, les revers, les défaillances se multiplient. En
même temps l'adhésion des premiers admirateurs devient moins précieuse,
et la manière de servir se ressent de la manière de penser. Par leurs
sentiments naturels, par leur famille, par leurs relations, M. et Mme
de Rémusat, entre les deux partis qui se disputaient la faveur du
maître, les Beauharnais et les Bonaparte, étaient comptés comme
appartenant au premier. Leur situation se ressentit par conséquent de la
disgrâce et du départ de l'impératrice Joséphine. Mais déjà tout était
bien changé, et, lorsque sa dame du palais la suivit dans sa retraite,
l'empereur paraît avoir fait peu d'instances pour la retenir. Peut-être
était-il aise d'avoir auprès de sa délaissée, et un peu imprudente
épouse, une personne de sens et d'esprit; mais aussi, depuis longtemps,
la mauvaise santé de ma grand'mère, le goût du repos et le dégoût des
fêtes, l'avaient rendue presque étrangère à la vie de la cour.

Son mari, dégoûté, ennuyé, cédait davantage chaque jour à son humeur, à
sa répugnance à se produire, à se ménager auprès des grandeurs froides
ou hostiles. Il se désintéressa surtout de ses fonctions de chambellan
pour se renfermer dans ses devoirs d'administrateur des théâtres, qu'il
mena singulièrement bien. Une grande part des règlements actuels du
Théâtre-Français lui est due. Mon père, né en 1797, et bien jeune
assurément quand son père était chambellan, mais dont la curiosité et la
raison étaient dès l'enfance très éveillées, avait un souvenir très
précis de ces temps de découragement et d'ennui. Il m'a raconté qu'il
voyait souvent son père revenir de Saint-Cloud accablé, excédé du joug
que la puissance et l'humeur de l'empereur faisaient peser sur tout ce
qui l'approchait. Ses plaintes s'exhalaient devant son enfant dans ces
moments où la sincérité est manifeste; car, reprenant son sang-froid, il
tentait à d'autres jours de se représenter comme satisfait de son maître
et de son service, et de laisser son fils dans l'ignorance de ses
mécomptes. Peut-être était-il plus fait pour servir le Bonaparte simple,
serein, sobre, spirituel, et encore nouveau aux plaisirs de la
souveraineté, que le Napoléon blasé, enivré, qui apporta plus de
mauvais goût dans sa représentation, et se montrait chaque jour plus
exigeant en fait de cérémonial et de démonstrations adulatrices.

Une circonstance, futile en apparence, dont les intéressés ne comprirent
pas tout de suite la gravité, augmenta les difficultés de cette
situation et hâta un éclat inévitable. Quoique l'histoire en soit un peu
puérile, on ne la lira pas sans intérêt, et sans mieux connaître ce
temps, heureusement loin de nous, et que les Français ne verront pas
renaître, s'ils ont quelque mémoire.

L'illustre Lavoisier était fort lié avec M. de Vergennes. Il mourut,
comme on sait, sur l'échafaud, le 19 floréal an II (9 mai 1794). Sa
veuve, mariée en secondes noces avec M. de Rumford, savant allemand ou
du moins industriel visant à la science, inventeur des cheminées à la
prussienne et du thermomètre qui porte son nom, était restée dans les
relations les plus étroites avec madame de Vergennes et ses enfants. Ce
second mariage n'avait pas été heureux, et c'est du côté de la femme
que, très justement, se tourna la compassion du monde. Elle eut besoin
d'invoquer l'autorité pour échapper à des tyrannies, à des exigences
tout au moins intolérables. M. de Rumford étant étranger, la police
pouvait prendre des renseignements sur lui dans son pays, lui adresser
des remontrances sévères, même l'obliger à quitter la France. C'est, je
crois, ce qui fut fait. M. de Talleyrand et M. Fouché s'y étaient
employés à la demande de ma grand'mère. Madame de Rumford voulut
remercier les deux premiers, et voici comment mon père raconte les
résultats de cette reconnaissance:

«Ma mère consentit à donner à dîner à madame de Rumford avec M. de
Talleyrand et M. Fouché. Ce n'était pas un acte d'opposition que d'avoir
à sa table le grand chambellan et le ministre de la police. C'est
cependant cette rencontre assez naturelle, assez insignifiante par son
motif, mais qui, j'en conviens, était insolite et ne s'est point
renouvelée, qui fut représentée à l'empereur, dans les rapports qu'il
reçut jusqu'en Espagne, comme une conférence politique, et la preuve
d'une importante coalition. Que Talleyrand ou Fouché s'y soient prêtés
avec un empressement qu'ils n'auraient pas eu dans un autre temps,
qu'ils aient profité de l'occasion pour causer ensemble, que même ma
mère, entrevoyant la disposition respective de ces deux personnages, ou
mise sur la voie par quelque propos de M. de Talleyrand, ait cru
l'occasion plus favorable pour provoquer une entrevue qui l'amusait, et
qui était en même temps utile à une de ses amies, je ne le contesterai
pas comme impossible, quoique je n'aie aucune raison de le supposer. Je
suis au contraire parfaitement sûr d'avoir entendu mon père et ma mère,
revenant sur cet incident après quelques années, le citer comme un
exemple de l'importance inattendue que pouvait prendre une chose
insignifiante et fortuite, et dire en souriant que madame de Rumford ne
savait pas ce qu'elle leur avait coûté.

»Ils ajoutaient qu'on avait prononcé à cette occasion, autant par haine
que par dérision, le mot de _triumvirat_, et ma mère disait en riant:
«Mon ami, j'en suis fâchée, mais votre lot ne pouvait être que celui de
Lépide.» Mon père disait encore que des personnes de la cour, point
ennemies, lui en avaient quelquefois parlé comme d'une chose positive,
et lui avaient dit sans hostilité: «Enfin, maintenant que cela est
passé, dites-moi donc ce qui en était, et que prétendiez-vous faire?»

Ce récit donne un exemple des tracasseries des cours, et fait connaître
l'intimité de mes grands-parents avec M. de Talleyrand. Quoique l'ancien
évêque d'Autun ne semble pas avoir apporté dans cette intimité le genre
de préoccupation qui lui était le plus ordinaire avec les femmes, il
avait beaucoup de goût, d'admiration même pour celle dont je publie les
Mémoires, et j'en trouve une preuve assez piquante dans le portrait
qu'il a tracé d'elle, sur le papier officiel du Sénat, pendant
l'oisiveté d'une séance de scrutin qu'il présidait en qualité de
vice-grand-électeur, probablement en 1811:

SÉNAT CONSERVATEUR.

«Luxembourg, le 29 avril.

»J'ai envie de commencer le portrait de Clari.--Clari n'est point ce que
l'on nomme une beauté; tout le monde s'accorde à dire qu'elle est une
femme agréable. Elle a vingt-huit ou vingt-neuf ans; elle n'est ni plus
ni moins fraîche qu'on ne doit l'être à vingt-huit ans. Sa taille est
bien, sa démarche est simple et gracieuse. Clari n'est point maigre;
elle n'est faible que ce qu'il faut pour être délicate. Son teint n'est
point éclatant; mais elle a l'avantage particulier de paraître plus
blanche à proportion de ce qu'elle est éclairée d'un jour plus
brillant. Serait-ce l'emblème de Clari tout entière, qui, plus connue,
paraît toujours meilleure et plus aimable?

»Clari a de grands yeux noirs; de longues paupières lui donnent un
mélange de tendresse et de vivacité, qui est sensible même quand son âme
se repose et ne veut rien exprimer. Mais ces moments sont rares.
Beaucoup d'idées, une perception vive, une imagination mobile, une
sensibilité exquise, une bienveillance constante sont exprimées dans son
regard. Pour en donner une idée, il faudrait peindre l'âme qui s'y peint
elle-même, et alors Clari serait la plus belle personne que l'on pût
connaître. Je ne suis pas assez versé dans les règles du dessin pour
assurer si les traits de Clari sont tous réguliers. Je crois que son nez
est trop gros; mais je sais qu'elle a de beaux yeux, de belles lèvres et
de belles dents. Ses cheveux cachent ordinairement une grande partie de
son front, et c'est dommage. Deux fossettes formées par son sourire le
rendent aussi piquant qu'il est doux. Sa toilette est souvent négligée;
jamais elle n'est de mauvais goût, et toujours elle est d'une grande
propreté. Cette propreté fait partie du système d'ordre ou de décence
dont Clari ne s'écarte jamais. Clari n'est point riche; mais, modérée
dans ses goûts, supérieure aux fantaisies, elle méprise la dépense;
jamais elle ne s'est aperçue des bornes de sa fortune que par
l'obligation de mettre des restrictions à sa bienfaisance. Mais, outre
l'art de donner, elle a mille autres moyens d'obliger. Toujours prête à
relever les bonnes actions, à excuser les torts, tout son esprit est
employé en bienveillance. Personne autant que Clari ne montre combien la
bienveillance spirituelle est supérieure à tout l'esprit et à tout le
talent de ceux qui ne produisent que sévérité, critique et moquerie.
Clari est plus ingénieuse, plus piquante dans sa manière favorable de
juger, que la malignité ne peut l'être dans l'art savant des
insinuations et des réticences. Clari justifie toujours celui qu'elle
défend, sans offenser jamais celui qu'elle réfute. L'esprit de Clari est
fort étendu et fort orné; je ne connais à personne une meilleure
conversation; lorsqu'elle veut bien paraître instruite, elle donne une
marque de confiance et d'amitié.--Le mari de Clari sait qu'il a à lui un
trésor, et il a le bon esprit d'en savoir jouir. Clari est une bonne
mère, c'est la récompense de sa vie... La séance est finie; la suite aux
élections de l'année prochaine.»

L'empereur voyait avec déplaisir cette intimité entre le grand
chambellan et le premier chambellan, et l'on trouvera dans ces Mémoires
la preuve qu'il chercha plus d'une fois à les désunir. Il réussit même
assez longtemps à les mettre en défiance l'un de l'autre. Mais
l'intimité était parfaite précisément au moment où M. de Talleyrand
tombait en disgrâce. On sait quels motifs honorables pour celui-ci
avaient amené entre lui et son maître une scène violente en janvier
1809, au moment de la guerre d'Espagne, commencement des malheurs de
l'Empire, et conséquence des fautes de l'empereur. MM. de Talleyrand et
Fouché avaient exprimé, ou du moins fait pressentir, l'opinion publique
en voie de désapprobation et de défiance: «Dans tout l'Empire, a dit M.
Thiers[5] la haine commençait à remplacer l'amour.» Ce changement
s'opérait dans l'âme des fonctionnaires comme dans celle des citoyens.
M. de Montesquiou d'ailleurs, membre du Corps législatif, qui succédait
à M. de Talleyrand dans sa place de cour, était un personnage moins
considérable que celui-ci, lequel laissait au premier chambellan ce que
ses fonctions avaient de pénible, mais aussi d'agréable ou
d'honorifique. C'était une diminution de position que de perdre un
supérieur dont la grande importance relevait celui qui venait après lui.
En vérité, cette époque est étrange.

     [Note 5: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. XI, p.
     312.]

Ce même Talleyrand, disgracié comme ministre et comme titulaire d'une
des grandes charges de cour, n'avait pas perdu la confiance de
l'empereur. Celui-ci l'appelait par accès auprès de lui, lui livrant
avec sincérité le secret de la question ou de la circonstance sur
laquelle il voulait ses conseils. Ces consultations se renouvelèrent
jusqu'à la fin, même aux époques où il parlait de le mettre à Vincennes.
En revanche, M. de Talleyrand, entrant dans ses vues, le conseillait
loyalement, et tout se passait entre eux comme si de rien n'était.

La politique et la grandeur de sa situation donnaient à M. de Talleyrand
des privilèges et des consolations que ne pouvaient avoir un chambellan
et une dame du palais. En s'attachant au pouvoir absolu d'une façon si
étroite, on ne prévoit pas qu'un jour viendra où les sentiments
entreront en lutte avec les intérêts, et les devoirs avec les devoirs.
On oublie qu'il y a des principes de gouvernement, et que des garanties
constitutionnelles doivent les protéger; on cède au désir naturel
d'être quelque chose dans l'État, de servir le pouvoir établi; on ne
regarde pas à la nature et aux conditions de ce pouvoir. Pourvu qu'il
n'exige rien de contraire à la conscience, on le sert dans la sphère où
l'on est par lui placé. Mais il arrive un moment où, sans qu'il exige de
vous rien de neuf, il a poussé si loin l'extravagance, la violence et
l'injustice, qu'il en coûte de le servir, même en choses innocentes, et
qu'on reste obligé aux devoirs de l'obéissance, en ayant dans l'âme
l'indignation, la douleur, et bientôt peut-être le désir de sa chute. Il
y a, dira-t-on, un parti fort simple à prendre: qu'on donne sa
démission. Mais on craint d'étonner, de scandaliser, de n'être ni
compris ni approuvé par l'opinion. D'ailleurs nulle solidarité ne lie le
serviteur de l'État à la conduite du chef de l'État. N'ayant point de
droits, il semble qu'on n'ait point de devoirs. On ne saurait rien
empêcher, on ne craint pas d'avoir rien à expier. C'est ainsi qu'on
pensait sous Louis XIV et qu'on pense dans une grande partie de
l'Europe; c'est ainsi qu'on pensait sous Napoléon, qu'on penserait
encore peut-être... Honte et malheur au pouvoir absolu! Il retranche de
vrais scrupules et de vrais devoirs aux honnêtes gens.




IV.


On entrevoit, en germe tout au moins, dans la correspondance de M. et de
Mme de Rémusat, une partie de ces sentiments, et tout contribuait à leur
ouvrir les yeux. Les rapports directs avec l'empereur devenaient de plus
en plus rares, et sa séduction, encore puissante, atténuait moins les
impressions que donnait sa politique. Le divorce rendit aussi à madame
de Rémusat une partie de la liberté de son temps et de son jugement.
Elle suivait l'impératrice Joséphine dans sa disgrâce, ce qui n'était
point fait pour relever son crédit à la cour. Son mari même quitta
bientôt une de ses places, celle de grand-maître de la garde-robe, dans
une circonstance que ces Mémoires racontent, et la froideur s'en accrut.
J'emploie à dessein ce mot de _froideur_; car on a allégué, dans des
libelles écrits contre mon père, que sa famille eut alors des torts
sérieux dont l'empereur fut très irrité. Il n'en est rien, et la
meilleure preuve est que, cessant d'être grand-maître, M. de Rémusat
resta chambellan et surintendant des théâtres. Il n'abandonnait que la
plus minutieuse et la plus assujettissante de ses charges. Il est vrai
qu'il perdait ainsi la confiance et l'intimité qu'amène la vie commune
de tous les jours. Mais il y gagnait d'être plus libre, de vivre
davantage dans le monde et dans sa famille, et cette vie nouvelle, moins
renfermée dans les salons des Tuileries et de Saint-Cloud, donna à la
femme et au mari plus de clairvoyance et d'indépendance pour juger la
politique de leur souverain. Il leur devint plus facile, avant les
derniers désastres, les conseils et les pronostics de M. de Talleyrand
demandait, de prévoir la chute de l'Empire, et de choisir par la pensée
entre les solutions possibles du problème posé par les faits. On ne
pouvait espérer que l'empereur se contenterait d'une paix humiliante
pour lui plus que pour la France; l'Europe n'était même plus d'humeur à
lui accorder la faveur d'un pareil affront. On songeait donc
naturellement à la rentrée des Bourbons, malgré les inconvénients dont
on se rendait imparfaitement compte. Les salons de Paris n'étaient pas
précisément royalistes, mais contre-révolutionnaires. En ce temps-là, on
n'avait pas encore inventé de faire des Bonaparte les chefs du parti
conservateur et catholique. C'était assurément prendre une bien grande
résolution que de revenir aux Bourbons, et on ne le faisait pas sans des
déchirements, des inquiétudes, des anxiétés de toute espèce. Mon père
avait gardé du spectacle que présentait en 1814 sa famille si simple, si
honnête, si modeste au fond, un souvenir cruel qu'il considérait comme
la plus grande leçon politique, et cet enseignement a contribué, autant
que ses propres réflexions, à le décider en faveur des situations
simples et des convictions fondées sur le droit.

Voici d'ailleurs comment il a décrit et jugé les sentiments qu'il
trouvait autour de lui au moment de la chute de l'Empire:

«C'était la pure politique qui avait amené ma famille à la Restauration.
Mon père, entre autres, ne me parut pas un seul moment dans une autre
disposition que celle d'un homme qui fait une chose nécessaire, et qui
en accepte volontairement les conséquences. Ces conséquences, il eût été
puéril de se les dissimuler et de prétendre les éviter entièrement;
seulement on aurait pu les mieux combattre, ou tâcher de les atténuer
davantage. Ma mère, un peu plus émue en sa qualité de femme, un peu plus
accessible au sentimentalisme bourbonien, se laissait plus aller au
mouvement du moment. Il y a, dans tout grand mouvement politique,
quelque chose d'entraînant qui commande la sympathie, à moins qu'on
n'en soit préservé par une inimitié de parti. Cette sympathie
désintéressée, jointe au goût de la déclamation, est pour une bonne part
dans les platitudes qui déshonorent tous les changements de
gouvernement. Cette même sympathie fut cependant, dès l'origine,
combattue chez ma mère par le spectacle de l'exagération des sentiments,
des opinions et des paroles... Le côté humiliant, insolent, de la
Restauration, et de toute restauration, est ce qui m'en choque le plus;
mais, si les royalistes n'en avaient abusé, on le leur aurait passé en
grande partie. Ce qu'en ce genre ont supporté de très honnêtes gens est
étrange. Je sais encore bon gré à mon père d'avoir, dès les premiers
jours, relevé assez vivement une personne qui, dans notre salon,
soutenait dans toute son âpreté la pure doctrine de la légitimité.
Cependant il fallait bien l'accepter, au moins sous une forme plus
politique. Le mot même fut, je crois, accrédité, surtout par M. de
Talleyrand, et de là un cortège inévitable de conséquences qui ne
tardèrent pas à se dérouler.»

Ce n'est pas là seulement de la part de mon père un jugement historique;
il commençait dès lors, tout jeune qu'il était, à penser par lui-même et
à diriger, tout au moins à éclairer les opinions de ses parents. Il me
sera donné de publier bientôt les souvenirs de sa jeunesse, de sorte
qu'il n'est pas nécessaire d'y insister ici. Il faut pourtant un peu
parler de lui à propos des Mémoires de sa mère, auxquels il n'a pas été
si étranger qu'on le pourrait croire. Dans ce bref récit, je n'ai point
parlé d'un des traits caractéristiques et touchants de celle dont je
raconte la vie. Elle était une mère admirable, soigneuse et tendre. Son
fils Charles, né le 24 ventôse an V (14 mars 1797), paraît lui avoir
donné dès le premier jour les espérances qu'il a tenues, et lui
inspirait le goût qu'il ressentit lui-même, à mesure que l'âge et la
raison lui venaient. Elle avait eu un second fils, Albert, né cinq ans
plus tard, mort en 1830, et dont le développement et les facultés ont
toujours été incomplets. Il est resté enfant jusqu'à sa fin. Elle avait
pour celui-ci une tendre pitié, et ces soins constants qu'on doit
admirer, même chez une mère. Mais la vraie passion était pour l'aîné, et
jamais affection filiale ou maternelle n'a été fondée sur des analogies
plus évidentes dans la nature de l'esprit et la façon de sentir. Ses
lettres sont remplies des expressions de la plus ingénieuse et de la
plus spirituelle tendresse. Il n'est pas inutile, pour expliquer ce qui
va suivre, de donner ici une des lettres qu'elle écrivait à ce fils,
alors âgé de seize ans. Il me semble qu'on en concevra une opinion
favorable à tous deux:

«Vichy, 15 juillet 1813.

«J'ai été assez souffrante d'un violent mal de gorge depuis quelques
jours, et je me suis fort ennuyée, mon enfant; aujourd'hui, je me
trouve un peu mieux, et je vais m'amuser à vous écrire. Aussi bien vous
me grondez de mon silence, et vous me jetez à la tête vos quatre lettres
depuis trop longtemps. Je ne veux plus être en reste avec vous, et
celle-ci, je crois, me mettra en état de vous gronder à mon tour, si
l'occasion s'en présente.

»Mon cher ami, je vous suis pas à pas dans vos travaux, et je vous vois
bien occupé dans ce mois de juillet, tandis que je mène une vie si
monotone. Je sais aussi à peu près tout ce que vous dites et faites les
jeudis et les dimanches. Madame de Grasse[6] me raconte ses petites
causeries avec vous, et m'amuse de tout cela. Par exemple, elle m'a
conté que, l'autre jour, vous lui aviez dit du bien de moi, et que,
lorsque nous causons ensemble, vous êtes quelquefois tenté de me
trouver trop d'esprit. En vérité, ce n'est pas cette crainte qui doit
vous arrêter, parce que vous avez assurément au moins, mon cher enfant,
autant d'esprit que moi; je vous le dis franchement, parce que cet
avantage, tout avantage qu'il est, a besoin ordinairement d'être appuyé
sur beaucoup d'autres choses, et que, dans ce cas, en vous le disant,
c'est plutôt vous avertir que vous louer. Si ma conversation tourne
souvent avec vous un peu gravement, prenez-vous-en à mon métier de mère,
que j'achève encore avec vous; à quelques bonnes pensées que je crois
découvrir dans ma tête, et que je veux faire passer dans la vôtre; au
bon emploi que je veux faire du temps que je vois courir, et prêt à vous
emporter loin de moi. Quand je croirai être arrivée au moment de
l'abdication de tous les avertissements, alors nous causerons mieux
ensemble l'un et l'autre pour notre plaisir, échangeant nos réflexions,
nos remarques, nos opinions sur les uns et les autres, et cela
franchement, sans craindre de se fâcher mutuellement, enfin dans toutes
les formes d'une amitié fort sincère et tout unie de part et d'autre;
car je me figure qu'elle peut très bien exister entre une mère et son
fils. Il n'y a pas entre votre âge et le mien un assez long espace pour
que je ne comprenne votre jeunesse, et que je ne partage quelques-unes
de vos impressions. Les têtes de femme demeurent longtemps jeunes, et
dans celles des mères il y a toujours un côté qui se trouve avoir
justement l'âge de leur enfant.

     [Note 6: Madame de Grasse était la veuve d'un émigré qui
     demeurait dans la maison de ma grand'mère, et qui était fort
     liée avec elle. Son fils, le comte Gustave de Grasse, a été
     lieutenant-colonel dans la garde royale, et a toujours vécu
     dans la plus étroite intimité avec mon père jusqu'à sa mort
     en 1859, malgré de grandes différences dans les opinions et
     les habitudes.]

»Madame de Grasse m'a dit aussi que vous aviez quelque envie pendant ces
vacances de vous amuser à écrire quelques-unes de vos impressions sur
bien des choses. Je trouve que vous avez raison; cela vous divertira à
revoir dans quelques années. Votre père dira que je veux vous rendre
_écrivassier_ comme moi, car il est sans façon, monsieur votre père;
mais cela m'est égal. Il me semble qu'il n'y a nul mal à s'accoutumer à
rédiger ses idées, à écrire seulement pour soi, et que le goût et le
style se forment de cette manière. Parce qu'il est, lui, un maudit
paresseux qui n'écrit qu'une lettre en huit jours..., il est vrai
qu'elle est bien aimable, mais enfin c'est peu,... suffit! qu'il ne me
fasse pas parler.

»Dans ma retraite, j'ai eu, moi, la fantaisie de faire votre portrait,
et, si je n'avais pas eu mal à la gorge, je l'aurais essayé. Je crois
qu'en y pensant, et en trouvant que, pour n'être point fade, et enfin
pour être vraie, il fallait bien indiquer quelques défauts, le mal que
j'étais obligée de dire de vous m'a prise au gosier, et que c'est là ce
qui m'a donné une esquinancie, parce que je n'ai jamais pu le mettre au
dehors. En attendant ce portrait, et en vous dévidant avec soin, je vous
ai trouvé bien des qualités tout établies, quelques-unes qui commencent
à poindre, et puis de petits engorgements qui empêchent certains biens
de paraître. Je vous demande pardon de me servir d'un style de
médecine: c'est que je suis dans un pays où il n'est question que
d'engorgements, et du moyen de les faire passer. Je vous défilerai tout
cela un jour que je serai en train, et seulement aujourd'hui je ne
toucherai qu'à un point. Voici ce qu'il me semble par rapport avec ce
que vous êtes vis-à-vis des autres: Vous avez de la politesse, même plus
qu'on n'en a souvent, à votre âge, et beaucoup de bonne grâce dans
l'accueil, dans les formes, dans la manière d'écouter. Conservez cela.
Madame de Sévigné dit que le silence approbatif annonce toujours
beaucoup d'esprit dans la jeunesse. «Mais, ma mère, où en voulez-vous
venir? Vous m'avez promis un défaut, et, jusqu'à présent, je ne vois
rien qui y ressemble. Tout père frappe à côté. Allons donc, ma mère, au
fait!» En un moment, mon fils, m'y voici: Vous oubliez que j'ai mal à la
gorge, et que je ne puis parler que doucement. Enfin, vous êtes donc
poli. Si on vous _invite_ à saisir l'occasion de faire quelque chose qui
doive plaire à ceux que vous aimez, vous y consentez volontiers. Si on
vous _montre_ cette occasion, une certaine paresse, un certain amour de
vous-même vous fait un peu balancer, et enfin _à vous tout seul_ vous ne
cherchez guère cette occasion, parce que vous craignez de vous gêner.
Entendez-vous bien ces subtilités? Tant que vous êtes un peu sous ma
main, je vous pousse, je vous parle; mais bientôt il faudra que vous
parliez tout seul, et je voudrais que vous parlassiez un peu des autres,
malgré le bruit que vous fait votre jeunesse, qui, en effet, a bien le
droit de crier un peu haut. Je ne sais si ce que je vous ai dit est
clair. Comme mes idées passent au travers d'un mal de tête, de trois
cataplasmes dont je suis entourée, et que je n'ai point aiguisé mon
esprit avec Albert depuis quatre jours, il se pourrait qu'il y eût un
peu d'esquinancie dans mes discours. Vous vous en tirerez comme vous
pourrez. Enfin, le fait est que vous êtes fort poli extérieurement, et
que je voudrais que vous le fussiez aussi _intérieurement_, c'est-à-dire
bienveillant. La bienveillance est la politesse du coeur. Mais en voilà
assez...


»Votre petit frère figure joliment au bal. Il devient tout champêtre
ici. Il pêche le matin, se promène, connaît mieux que vous les arbres et
les différentes cultures, et, le soir, il figure avec de grosses
bergères d'Auvergne auxquelles il fait toutes les petites mines que vous
savez.

»Adieu, cher enfant; je vous quitte parce que mon papier finit, car je
m'amusais de toutes ces pauvretés qui me tirent un peu de mon ennui;
mais il faut cependant ne pas vous assommer en vous en donnant trop à la
fois. Veuillez bien présenter mes hommages respectueux à Griffon[7];
faites bien tous mes compliments à M. Leclerc.»

     [Note 7: Griffon est un petit chien.--M. Leclerc est le
     membre de l'Institut, doyen de la faculté des lettres, mort
     il y a peu d'années. Il était alors professeur au lycée
     Napoléon, et donnait des répétitions à mon père.]

C'est sur ce ton de confiance, de tendresse et de goût que s'écrivaient
la mère et le fils, bien jeune encore. Un an plus tard, en 1814,
celui-ci sortait du collège, tenait ce que son jeune âge avait promis,
et prenait naturellement une plus grande place dans la vie et les
occupations de ses parents. Ses opinions mêmes devaient de plus en plus
agir sur les leurs, et d'autant mieux que rien ne les séparait d'une
manière absolue.

Il était seulement plus positif et plus hardi qu'eux, moins gêné par des
souvenirs ou des affections. Il ne regrettait pas l'empereur, et, si
touché qu'il fût par les souffrances de l'armée française, il voyait la
chute de l'Empire avec indifférence, sinon avec joie. C'était pour lui,
comme pour la plupart des jeunes gens distingués de sa génération, une
délivrance. Il saisissait avec avidité les premières idées d'ordre
constitutionnel qui faisaient leur rentrée avec les Bourbons. Mais
l'apparition des royalistes de salon le frappait par le ridicule;
beaucoup de choses et de mots qu'on remettait en honneur[8] lui
semblaient des niaiseries; les injures contre l'empereur et les hommes
de l'Empire le révoltaient, mais ni ses parents ni lui, encore qu'un peu
défiants du nouveau régime, n'avaient une malveillance systématique
contre ce qui se passait. Les malheurs, ou du moins les ennuis
personnels qui en étaient la conséquence: la privation des emplois, la
nécessité de vendre, et fort mal, une bibliothèque qui était la joie de
mon grand-père, et qui a laissé une trace dans la mémoire des amateurs,
mille autres contrariétés, ne les empêchaient point de se sentir
délivrés. Ils étaient tout près de réaliser une parole célèbre de
l'empereur. Celui-ci, en pleine puissance, demandait aux personnes qui
se trouvaient autour de lui ce qu'on dirait après sa mort, et chacun
s'empressait à un compliment ou à une flatterie. Il les interrompit en
disant: «Comment! vous êtes embarrassés pour savoir ce qu'on dira? On
dira: «Ouf!»

     [Note 8: Dans une autre publication, les impressions et
     les sentiments de mon père seront décrits par lui-même, de
     sorte qu'il est inutile d'insister ici. On me permettra
     toutefois de donner, comme exemple de ce qu'il pensait alors,
     de ce qu'il a pensé toujours, une des chansons qu'il faisait
     en ce temps-là, car ce n'est un secret pour personne qu'il
     écrivait et chantait de jolies chansons qui avaient grand
     succès dans le monde. Ceux qui ont l'habitude ou le talent de
     ces compositions savent combien les auteurs en sont sincères,
     et plus qu'en tout autre écrit peut-être, on voit là sous une
     forme piquante, le fond même des idées d'un écrivain. Mon
     père a lui-même écrit quelque part que l'on retrouverait dans
     le recueil de ses chansons le germe, sinon le développement,
     de la plupart de ses idées. Il en est qui répondaient à un
     sentiment si intime, qu'il ne les chantait qu'à lui-même, et
     ne les montrait à personne. La poésie, légère ou sérieuse,
     est une confidente à laquelle on ne peut rien cacher quand
     l'habitude est prise de se confier à elle. Voici donc une de
     ses chansons politiques du commencement de la Restauration.
     Je ne la donne point, comme une des meilleures au point de
     vue de l'art, mais comme un renseignement. Et pourtant il est
     difficile de n'en pas remarquer le tour aisé et la finesse,
     rares pour un jeune homme de dix-huit ans:

     LA MARQUISE OU L'ANCIEN RÉGIME

     AIR: _Croyez-moi, buvons à longs traits_.

        Ainsi parlait une marquise,
        Une marquise d'autrefois,
        Qui fit sa première sottise
        En mil sept cent cinquante-trois.
        «Ah! disait-elle, quand j'y pense,
        Je voudrais m'y revoir encor:
        C'était vraiment le siècle d'or,
        Moins le costume et l'innocence.

        Croyez-moi, c'était le bon temps:
        Que je vous plains d'avoir vingt ans!

        Mise au couvent selon l'usage,
        Grâce aux leçons du tentateur,
        De mes questions avant l'âge
        J'effrayais notre directeur.
        Un frère de soeur Cunégonde,
        Le marquis, venait au parloir.
        Il m'apprit ce qu'il faut savoir
        Pour se présenter dans le monde.

        Croyez-moi, c'était le bon temps:
        Que je vous plains d'avoir vingt ans!

        Il fit tant que, par convenance,
        À m'épouser il fut réduit.
        Je n'ai pas gardé souvenance
        D'avoir vu son bonnet de nuit

        «Vous n'avez pas vu le bon temps;
        Que je vous plains d'avoir vingt ans!»
        C'était un seigneur à la mode.
        Pour lui je n'avais aucun goût,
        Et lui ne m'aimait pas du tout....
        Je n'ai rien vu de si commode.

        Mes enfants, c'était le bon temps:
        Que je vous plains d'avoir vingt ans!

        Ce que j'ai vu ne peut se rendre.
        Ah! les hommes sont bien tombés.
        Tenez, je ne puis pas comprendre
        Comment on se passe d'abbés.
        Que j'ai vu d'âmes bien conduites
        Par leur galante piété!
        Sans eux j'aurais bien regretté
        Qu'on ait supprimé les jésuites.

        Mes enfants, c'était le bon temps:
        Que je vous plains d'avoir vingt ans!

        C'est un sot métier, sur mon âme,
        Que d'être jolie aujourd'hui.
        Je vois plus d'une jeune femme
        Sécher de sagesse et d'ennui.
        Plus d'un grand mois après la noce,
        J'ai vu, certes j'en ai bien ri,
        J'ai vu ma nièce et son mari
        Tous deux dans le même carrosse!
        Vous n'avez pas vu le bon temps:
        Que je vous plains d'avoir vingt ans!

        Hélas! des plaisirs domestiques
        Ignorant la solidité,
        Petits esprits démocratiques,
        Vous radotez de liberté.
        Cette liberté qu'on encense
        N'est rien qu'un rêve dangereux.
        Ah! de mon temps, pour être heureux
        C'était assez de la licence.

        Croyez-moi, c'était le bon temps:
        Que je vous plains d'avoir vingt ans!

        Mais, sous un règne légitime,
        Dédaignant de vaines clameurs,
        Reprenez à l'ancien régime
        Ses lois, afin d'avoir ses moeurs.
        Alors, comme dans ma jeunesse,
        Un chacun sera bon chrétien.
        Vous voyez, je m'amusais bien,
        Et n'ai jamais manqué la messe.

        Croyez-moi, c'était le bon temps!
        Que je vous plains d'avoir vingt ans!]




V.


Il était difficile de songer aux intérêts personnels, et de ne pas être
occupé ou distrait uniquement par le spectacle que donnaient la France
et l'Europe. La curiosité devait prévaloir sur l'ambition dans la
famille telle qu'on la peut concevoir. Mon grand-père pensait pourtant à
entrer dans l'administration, et reprenait ses projets, toujours déçus,
du conseil d'État; mais il y mettait la même négligence ou indifférence.
S'il y fût entré, il n'aurait fait qu'imiter la plupart des anciens
fonctionnaires de l'Empire, car l'opposition bonapartiste n'a commencé
que vers la fin. Les membres mêmes de la famille impériale avaient des
relations suivies et amicales avec le nouveau régime, ou plutôt avec
l'ancien régime restauré. L'impératrice Joséphine fut traitée avec
égards, et l'empereur Alexandre la venait voir souvent à la Malmaison.
Elle désirait se faire une situation digne et convenable, confiait à sa
dame du palais qu'elle voulait demander pour son fils Eugène le titre de
connétable, ce qui était peu connaître l'esprit de la Restauration. La
reine Hortense, qui devait plus tard être l'ennemie acharnée des
Bourbons, et entrer dans de nombreuses conspirations, obtint le duché de
Saint-Leu, dont elle voulut remercier le roi Louis XVIII. Tous les
projets de ce genre d'ailleurs furent bientôt abandonnés; car
l'impératrice Joséphine fut subitement enlevée par un mal de gorge
gangreneux en mai 1814, et le dernier lien qui rattachait les miens à la
famille Bonaparte fut à jamais rompu.

Les Bourbons toutefois semblèrent prendre à tache d'irriter, de
décourager ceux que leur gouvernement aurait dû rallier, et peu à peu
s'établissait l'opinion que leur règne serait peu durable, et que la
France, alors surtout plus passionnée pour l'égalité que pour la
liberté, demanderait à reprendre ce joug que l'on croyait brisé, et que
les jours reviendraient d'éclat et de misère. Ce ne fut donc pas avec
autant d'étonnement qu'on le pourrait croire que mon grand-père revint
un jour chez lui, annonçant qu'il venait d'apprendre d'un de ses amis
que l'empereur, échappé de l'île d'Elbe, avait débarqué à Cannes. Les
événements historiques étonnent plus ceux qui en entendent le récit que
les témoins. Il semble qu'une sorte de pressentiment s'ajoute à toutes
les inductions de la logique. Ceux-là surtout qui avaient vu de près ce
grand homme le devaient croire capable de venir mettre de nouveau en
péril, par une égoïste et grandiose fantaisie, et les Français et la
France. C'était pourtant une grande aventure, et qui obligeait chacun à
songer non seulement à l'avenir politique, mais encore à l'avenir
personnel. Même ceux qui n'avaient, comme M. de Rémusat, témoigné
d'aucune façon publique de leurs sentiments, et qui ne demandaient que
le repos et l'obscurité, pouvaient avoir tout à craindre, et devaient
tout prévoir. L'incertitude ne fut pas longue, et, avant même que
l'empereur fût entré dans Paris, M. Réal venait annoncer à M. de Rémusat
qu'il était exilé avec douze ou quinze personnes, au nombre desquelles
se trouvait M. Pasquier.

Un événement plus grave que l'exil, et qui a laissé dans le souvenir de
mon père une trace plus profonde, s'était passé entre la nouvelle du
débarquement de Napoléon et son arrivée aux Tuileries. Le lendemain même
du jour où ce débarquement était public, madame de Nansouty était
accourue chez sa soeur, tout effrayée et troublée des récits qu'on lui
faisait, des persécutions auxquelles seraient exposés les ennemis de
l'empereur, vindicatif et tout-puissant. Elle lui dit qu'on allait
exercer toutes les inquisitions d'une police rigoureuse, que M.
Pasquier craignait d'être inquiété, et qu'il fallait se débarrasser de
tout ce que la maison pouvait contenir de suspect. Ma grand'mère, qui
d'elle-même peut-être n'y eût pas pensé, se troubla en songeant que chez
elle on trouverait un manuscrit tout fait pour compromettre son mari, sa
soeur, son beau-frère, ses amis. Elle poursuivait en effet dans le plus
grand secret depuis bien des années, peut-être depuis son entrée à la
cour, des Mémoires écrits chaque jour sous l'impression des événements
et des conversations. Elle y racontait presque tout ce qu'elle avait vu
et entendu. À Paris, à Saint-Cloud, à la Malmaison, elle avait pris,
depuis douze ans, l'habitude de tracer des éphémérides où, mêlés avec
les événements, les mouvements du caractère et de l'esprit tenaient la
plus grande place. Ce journal avait la forme d'une correspondance
intime. C'était une série de lettres écrites de la cour à une amie à
laquelle on ne cachait rien. L'auteur sentait tout le prix de cet
ouvrage, ou plutôt ces lettres fictives lui rappelaient sa vie tout
entière, ses plus chers et ses plus douloureux souvenirs. Comment
risquer, pour ce qui pouvait ne paraître qu'un amour-propre littéraire
ou sentimental, le repos, la liberté, la vie même de tous les siens?
Personne ne connaissait l'existence de cet écrit, sauf son mari et
madame Chéron, femme du préfet de ce nom, très ancienne et fidèle amie.
Elle songea à celle-ci, qui avait déjà gardé ce dangereux manuscrit, et
courut la chercher. Malheureusement madame Chéron était absente, et ne
devait de longtemps rentrer. Que faire? Ma grand'mère rentra tout émue
et, sans réflexion ni délai, jeta dans le feu tous ses cahiers. Mon père
entra dans la chambre tandis qu'elle brûlait les dernières feuilles avec
quelque lenteur afin que la flamme ne fût pas trop vive. Il avait alors
dix-sept ans, et m'a souvent raconté cette scène, dont le souvenir lui
était très pénible. Il crut d'abord que ce n'était là qu'une copie des
Mémoires qu'il n'avait point lus, et que l'original précieux restait
caché quelque part. Il lança lui-même le dernier cahier dans les flammes
sans y attacher une grande importance: «Peu de gestes, me disait-il,
quand j'ai su la vérité, ont laissé de plus cruels regrets dans une
âme.»

Ces regrets dès le premier moment furent si vifs chez l'auteur et chez
son fils, car ils comprirent immédiatement que ce sacrifice cruel était
inutile, que, durant des années, ils n'en purent parler même entre eux,
ni surtout à mon grand-père. Celui-ci prit très philosophiquement son
exil, qui ne lui interdisait pas le séjour de la France, mais seulement
Paris et les environs. Il décida que tous iraient passer l'orage en
Languedoc. Il avait là une terre rachetée par lui aux héritiers de M. de
Bastard, aïeul de sa femme, et dont l'administration était depuis
longtemps négligée. Ils partirent donc tous pour Lafitte, où mon père
devait vivre plus tard tant de mois, tant d'années, tantôt au milieu de
l'agitation politique, tantôt y retrouvant une vie laborieuse et douce,
tantôt s'y reposant d'un nouvel exil, car le mal que devait faire le
pouvoir absolu aux bons citoyens ne devait point se borner à cette année
1815, et les Napoléon sont revenus en France de plus loin que de l'île
d'Elbe.

Mon grand-père partit le 13 mars pour Lafitte, où sa famille le
rejoignit peu de jours après. C'est là qu'ils passèrent les trois mois
de ce règne plus court, mais plus funeste encore que l'autre, et que
l'on a appelé les _Cent-Jours_; c'est là que mon père a commencé sa
carrière d'écrivain, ne composant pas encore des oeuvres personnelles,
mais traduisant Pope, Cicéron et Tacite. Ses seuls écrits originaux
étaient ses chansons. Ils vivaient tranquilles, unis, presque heureux,
attendant la fin de cette tragédie dont le dénouement était prévu, et la
nouvelle de la bataille de Waterloo vint les y trouver. En même temps
que l'abdication de Napoléon, ils apprenaient que M. de Rémusat était
nommé préfet de la Haute-Garonne, par ordonnance du 12 juillet 1815. Cet
emploi convenait parfaitement au mari, en le faisant rentrer dans
l'administration qu'il aimait, sans l'obliger à la parade des cours,
mais plaisait moins à la femme, qui regrettait Paris et ses amitiés, et
redoutait les agitations de la ville de Toulouse livrée à la violence du
royalisme du Midi, à la terreur blanche, comme on disait alors. Le
nouveau préfet s'y rendit aussitôt, et y apprit en arrivant l'assassinat
du général Hamel, qui avait pourtant arboré le drapeau blanc au
Capitole. Tant est grande l'injustice et la violence des partis, même
triomphants, surtout triomphants! Mais, si intéressant que soit cet
épisode de nos troubles civils, il n'est pas nécessaire d'y insister. Il
s'agit ici non du préfet, mais surtout de madame de Rémusat. Celle-ci,
un peu inquiète des événements, et, peut-être, craignant la vivacité des
opinions de son fils, médiocrement compatibles avec une situation
officielle, permit à celui-ci de revenir à Paris, ce qui lui convenait
fort. Alors commença entre eux une correspondance qui les fera tous deux
mieux connaître, et en apprendra peut-être plus sur l'auteur de ces
Mémoires que ces Mémoires mêmes.

C'est pourtant de cet ouvrage seulement qu'il s'agit ici, et il n'est
pas nécessaire de raconter en détail les mois, même les années qui
suivirent cette année 1815. Inaugurée dans un jour sanglant,
l'administration du département fut très difficile pendant dix-neuf
mois. Tandis qu'à Paris, le fils, vivant dans une société très libérale,
arrivait à un royalisme constitutionnel très avancé, qui n'était plus
guère que tolérant envers les Bourbons, le père subissait d'une société
fort différente un effet tout semblable, et, par ses actes et ses
propos, se plaçait au premier rang parmi les fonctionnaires les moins
royalistes, les plus libéraux, du gouvernement royal. Il était modéré,
ami des lois, équitable, point déclamateur, point aristocrate, point
dévot. La ville de Toulouse était à peu près le contraire de tout cela;
il y réussit cependant, et y a laissé de bons souvenirs qui
disparaissent peu à peu avec les hommes, mais dont mon père a plus d'une
fois retrouvé la trace. Ces premiers temps de liberté constitutionnelle,
même en une province peu destinée à en pratiquer hardiment les théories,
sont curieux. À la lueur de cette liberté s'éclairait ce que l'Empire
avait laissé dans l'ombre. Tout renaissait: les opinions, les
sentiments, les rancunes, les passions, la vie enfin. Le gouvernement
des Bourbons était représenté par un prêtre marié, M. de Talleyrand, et
un jacobin régicide, M. Fouché, mais ce n'était pas encore assez pour
résister à la faction réactionnaire de ce temps-là, et la politique
libérale ne triompha que par l'avènement du ministère de MM. Decazes,
Pasquier, Molé et Royer-Collard, et par l'ordonnance célèbre du 5
septembre. Cette politique nouvelle devait naturellement profiter à ceux
qui l'avaient pratiquée d'avance, et l'on ne sut pas mauvais gré au
préfet de l'échec des libéraux dans les élections de la Haute-Garonne.
Dès que le ministère se fut consolidé, et que M. Lainé eut succédé à M.
de Vaublanc, mon grand-père fut nommé préfet de Lille, et voici comment
mon père, dans une lettre déjà citée, rapporte les effets de ces
événements sur les opinions de ma grand'mère:

«La nomination de mon père à Lille ramena ma mère au sein du grand
mouvement de l'esprit public, mouvement qui allait bientôt se prononcer
comme il ne l'avait point fait peut-être depuis 1789. Son esprit, sa
raison, tous ses sentiments et toutes ses croyances allaient faire un
grand pas. L'Empire, après lui avoir donné d'abord la curiosité et
l'intelligence des grandes affaires de ce monde, lui avait donné plus
tard le principe d'un mouvement propre vers un but moral, en lui
inspirant l'horreur de la tyrannie. De là un goût vague pour un
gouvernement régulier fondé sur la loi, la raison et l'esprit national;
de là une certaine acceptation des formes de la constitution
d'Angleterre. Son séjour à Toulouse et la réaction de 1815 lui donnèrent
une connaissance des réalités sociales qu'on n'acquiert jamais dans les
salons de Paris, l'intelligence des résultats et même des causes de la
Révolution, l'instinct des besoins et des sentiments de la nation. Elle
comprit d'une manière générale où étaient l'appui solide, la force, la
vie, le droit. Elle sut qu'il existait une France nouvelle, et quelle
elle était, et que c'était pour cette France et par elle qu'il fallait
gouverner.»




VI.


Le séjour à Lille fut interrompu par quelques voyages à Paris, où ma
grand'mère retrouvait son fils, qui préludait par des plaisirs de
société aux succès plus littéraires qu'il devait obtenir quelques mois
plus tard. C'était d'ailleurs déjà écrire et composer que d'envoyer
sans cesse à sa mère des lettres de politique et de littérature.
Celle-ci avait plus de loisirs à Lille qu'à Paris, et, quoique sa santé
fût toujours faible, elle reprit le goût des travaux de l'esprit.
Jusque-là, elle n'avait guère écrit que ses Mémoires brûlés, et à peine
s'était-elle essayée à quelques courtes nouvelles ou petits articles.
Elle tenta, dans l'oisiveté de la province, un roman par lettres
intitulé: _les Lettres espagnoles, ou l'Ambitieux_. Tandis qu'elle y
travaillait avec goût et succès, en 1818, parurent les _Considérations
sur la révolution française_, ouvrage posthume de madame de Staël, et
elle en ressentit la plus vive impression. Après soixante ans écoulés,
on se rend mal raison de l'effet extraordinaire d'un tel ouvrage,
conversation éloquente sur les principes de la Révolution. Les opinions
de l'auteur, très nouvelles alors, ne sont plus pour nous que
d'excellents et nobles lieux communs, dont la vérité est partout admise.
Il n'en était pas de même au lendemain de l'Empire. Tout était nouveau
alors, et les fils, troublés par vingt ans de tyrannie, avaient besoin
d'apprendre ce que savaient si bien leurs pères de 1789. Ce qui frappa
surtout ma grand'mère, ce sont les pages véhémentes où l'auteur se livre
à sa haine un peu déclamatoire contre Napoléon. Elle éprouvait bien
quelques sentiments analogues; mais elle ne pouvait oublier qu'elle
avait pensé d'une façon tant soit peu différente. Les personnes qui
aiment à écrire sont bien aisément tentées d'expliquer sur le papier
leur conduite et leurs sentiments. C'est une manière de les mieux
comprendre. Elle fut prise du désir de porter le jour dans ses
souvenirs, d'exposer ce qu'avait été l'Empire pour elle, comment elle
l'avait aimé et admiré, puis jugé et redouté, puis suspecté et haï, puis
enfin abandonné. Les Mémoires qu'elle avait détruits en 1815 auraient
été la plus naïve et la plus exacte exposition de cette succession de
faits, de situations et de sentiments. On ne pouvait songer à les
reproduire; mais il était possible d'en faire d'autres auxquels une
mémoire fidèle et une conscience honnête pouvaient donner autant de
sincérité. Tout animée à ce projet, elle écrivait à son fils, le 27 mai
1818:

«J'ai été prise hier d'une lubie nouvelle. Vous saurez maintenant que je
m'éveille tous les jours à six heures, et que j'écris depuis lors très
exactement jusqu'à neuf heures et demie. J'étais donc sur mon séant,
avec tous les cahiers de mon _Ambitieux_ autour de moi. Mais quelques
chapitres de madame de Staël me trottaient par l'esprit. Tout à coup je
jette le roman de côté, je prends un papier blanc; me voilà mordue du
besoin de parler de Bonaparte; me voilà contant la mort du duc
d'Enghien, cette terrible semaine que j'ai passée à la Malmaison; et,
comme je suis une personne d'émotion, au bout de quelques lignes, il me
semble que je suis encore à ce temps; les faits et les paroles me
reviennent comme d'eux-mêmes; j'ai écrit vingt pages entre hier et
aujourd'hui, cela m'a assez fortement remuée.»

La même occasion qui réveillait les impressions de la mère, éveillait
les opinions et les goûts littéraires du fils, et, tandis qu'il publiait
dans les _Archives_[9] un article sur le livre de madame de Staël, le
premier qu'il ait imprimé, il écrivait à sa mère les lignes qui suivent,
le même jour 27 mai 1818. Les deux lettres se sont croisées en route,
comme on dit.

     [Note 9: _Archives philosophiques, politiques et
     littéraires_, t. V. Paris, 1818. Mon père a réimprimé cet
     article dans le recueil intitulé: _Critiques et Études
     littéraires, ou Passé et Présent_, par Ch. de Rémusat, 2 vol.
     in-18. Paris, 1857.]

«Honneur aux gens de bonne foi! Ce livre, ma mère, a réveillé très
vivement mon regret que vous ayez brûlé vos Mémoires; mais je me suis
dit aussi qu'il faut y suppléer. Vous le devez, à vous, à nous, à la
vérité. Relisez d'anciens almanachs, prenez le _Moniteur_ page à page,
relisez et redemandez vos anciennes lettres écrites à vos amis, et
surtout à mon père. Tâchez de retrouver, non pas les détails des
événements, mais surtout vos impressions à propos des événements.
Replacez-vous dans les opinions que vous n'avez plus, dans les
illusions que vous avez perdues; retrouvez vos erreurs mêmes.
Montrez-vous, comme tant de personnes honorables et raisonnables,
indignée et dégoûtée des horreurs de la Révolution, entraînée par une
aversion naturelle mais peu raisonnée, séduite par un enthousiasme, au
fond très patriotique, pour un homme. Dites que nous étions tous alors
devenus comme étrangers à la politique. Nous ne redoutions nullement
l'empire d'un seul, nous courions au-devant. Montrez ensuite l'homme de
ce temps-là se corrompant, ou se découvrant, à mesure qu'il croissait en
puissance. Faites voir par quelle triste nécessité, à mesure que vous
perdiez une illusion sur lui, vous tombiez davantage dans sa dépendance,
et comment moins vous lui obéissiez de coeur, plus il a fallu lui obéir
de fait; comment enfin, après avoir cru à la justesse de sa politique
parce que vous vous trompiez sur sa personne, une fois désabusée sur
son caractère, vous avez commencé à l'être sur son système, et comment
l'indignation morale vous a conduite peu à peu à ce que j'appellerai une
haine politique. Voilà ce que je vous demande en grâce de faire, ma
mère. Vous m'entendrez, n'est-ce pas? et vous le ferez.»

Deux jours après, le 30 mai, ma grand'mère répondait à son fils:

«N'admirez-vous pas comme nous nous entendons? Je lis donc ce livre; je
suis frappée comme vous; je regrette ces pauvres Mémoires sur nouveaux
frais, et je me mets à écrire sans trop savoir où cela me mènera; car,
mon cher enfant, c'est une entreprise réellement un peu forte que celle
qui me tente, et que vous me prescrivez. Je vais donc voir cependant à
me rappeler certaines époques, d'abord sans ordre ni suite, comme les
choses me reviendront. Vous pouvez vous fier à moi pour être vraie.
Hier, j'étais seule devant mon secrétaire. Je cherchais dans mon
souvenir les premiers moments de mon arrivée près de ce malheureux
homme. Je sentais de nouveau une foule de choses, et ce que vous appelez
si bien _ma haine politique_ était toute prête à s'effacer pour faire
place à mes illusions premières.»

Quelques jours plus tard, le 8 juin 1818, elle insistait sur les
difficultés de sa tâche:

«Savez-vous que j'ai besoin de tout mon courage pour faire ce que vous
m'avez prescrit? Je ressemble un peu à une personne qui aurait passé dix
ans aux galères, et à qui on demanderait le journal de la manière dont
elle y employait son temps. Aujourd'hui, mon imagination se flétrit
quand elle revient sur tous ces souvenirs. J'éprouve quelque chose de
pénible et de mes illusions passées, et de mes sentiments présents. Vous
avez raison de dire que j'ai l'âme vraie; mais il s'ensuit que je ne
sens pas impunément comme tant d'autres, et je vous assure que, depuis
huit jours, je sors toute mélancolique de ce bureau où vous et madame de
Staël m'avez placée. Je ne pourrais, du reste, dire à un autre que vous
mes secrètes impressions. On ne m'entendrait pas, et on se moquerait de
moi.»

Enfin, le 28 septembre et le 8 octobre de la même année, elle écrivait à
son fils:

«Si j'étais homme, bien certainement je donnerais une part de ma vie à
étudier _la Ligue_; mais, comme je ne suis qu'une femme, je me borne à
brocher des paroles sur celui que vous savez. Quel homme! quel homme,
mon fils! Il m'épouvante à retracer; c'est un malheur pour moi que
d'avoir été trop jeune, quand je vivais auprès de lui. Je ne pensais pas
assez sur ce que je voyais, et, aujourd'hui que nous avons marché, mon
temps et moi, mes souvenirs me remuent davantage que ne faisaient les
événements.--Si vous venez... vous trouverez, je crois, que je n'ai pas
trop perdu mon temps cet été. J'ai bien écrit déjà près de cinq cents
pages, et j'en écrirai bien davantage; la besogne s'allonge à mesure que
je m'y mets. Il faudrait ensuite beaucoup de temps et de patience pour
ordonner tout cela; je n'aurai jamais peut-être ni l'un ni l'autre; ce
sera votre affaire quand je ne serai plus de ce monde...»

«Votre père, écrivait-elle encore, dit qu'il ne connaît personne à qui
je puisse montrer ce que j'écris. Il prétend que personne ne pousse plus
loin que moi le talent d'être _vraie_, c'est son expression. Or donc, je
n'écris pour personne. Un jour, vous trouverez cela dans mon inventaire,
et vous en ferez ce que vous voudrez.»--«Mais savez-vous (8 octobre
1818) une réflexion qui me travaille quelquefois? Je me dis: «S'il
arrivait qu'un jour mon fils publiât tout cela, que penserait-on de
moi?» Il me prend une inquiétude qu'on ne me crût mauvaise, ou du moins
malveillante. Je sue à chercher des occasions de louer. Mais cet homme a
été si _assommateur_ de la vertu, et nous, nous étions si abaissés, que
bien souvent le découragement prend à mon âme, et le cri de la vérité me
presse.»

On voit, par ces fragments de lettres, sous l'empire de quels sentiments
les Mémoires ont été conçus et écrits. Ce n'a été ni un passe-temps
littéraire, ni un plaisir d'imagination, ni l'effet d'une prétention
d'écrivain, ni l'essai d'une apologie intéressée; mais la passion de la
vérité, le spectacle politique que l'auteur avait sous les yeux,
l'influence d'un fils chaque jour mieux affermi dans les opinions
libérales qui devaient faire le charme et l'honneur de sa vie, lui ont
donné le courage de poursuivre cette oeuvre pendant plus de deux années.
Elle avait compris cette noble politique qui place les droits des hommes
au-dessus des droits de l'État. Ce n'est pas tout. Comme il arrive aux
personnes fortement attachées à une oeuvre intellectuelle, tout
s'animait et s'éclairait à ses yeux, et jamais elle n'avait mené une vie
si active. À travers les maux d'une santé chancelante, elle venait sans
cesse de Lille à Paris, jouait le rôle d'Elmire, du _Tartufe_, à
Champlâtreux chez M. Molé, s'occupait d'un ouvrage sur les femmes du
XVIIe siècle, qui est devenu son _Essai sur l'éducation des femmes_,
donnait des notes à Dupuytren pour un éloge de Corvisart, publiait même
une nouvelle dans le _Lycée français_[10].

     [Note 10: _Lycée français ou Mélange de littérature et de
     critique_, t. III, p. 281 (1820).]

Au milieu du bonheur complet que lui donnaient le repos de la vie et
l'activité d'esprit, les succès administratifs de son mari, et les
succès littéraires de son fils, sa santé fut gravement atteinte, d'abord
par une maladie des yeux, qui, sans menacer absolument la vue, devint
pénible et gênante, puis par une irritation générale dont la muqueuse de
l'estomac était le principal siège; après quelques alternatives de
crises et de bien-être, son fils la ramena à Paris le 28 novembre 1821,
très troublée, très souffrante, dans un état inquiétant pour ceux qui
l'aimaient, mais qui ne paraissait pas aux médecins présenter un danger
prochain. Broussais seul était sombre sur l'avenir, et frappa dès ce
jour mon père par cette puissance d'induction à laquelle il a dû ses
découvertes et ses erreurs. Les premiers temps de son retour furent
pourtant occupés par elle aux travaux de littérature et d'histoire, aux
conversations politiques qui réunissaient près d'elle un grand nombre
d'hommes d'État. Elle put encore s'intéresser à la chute du ministère du
duc Decazes, et prévoir que l'arrivée aux affaires de M. de Villèle,
c'est-à-dire des ultras, des réactionnaires, comme on dirait
aujourd'hui, rendrait impossible à son mari de conserver la préfecture
de Lille. Celui-ci fut en effet révoqué le 9 janvier 1822. Mais avant ce
jour, elle était morte subitement dans la nuit du 16 décembre 1821, à
l'âge de quarante et un ans.

Elle a laissé à son fils une douleur qui ne s'est jamais effacée, à ses
amis le souvenir d'une femme très distinguée et très bonne. Nul d'entre
eux ne survit aujourd'hui, et nous avons vu disparaître les derniers: M.
Pasquier, M. Molé, M. Guizot, M. Leclerc. En me conformant au désir, à
la volonté de mon père, je lui rends aujourd'hui le meilleur hommage,
par la publication de ces Mémoires inachevés, qu'à l'exception de
quelques chapitres elle n'a pu revoir ni corriger. L'ouvrage devait se
diviser en cinq parties correspondant à cinq époques. Elle n'en a traité
que trois, qui remplissent l'intervalle de 1802 au commencement de 1808,
c'est-à-dire depuis son entrée à la cour jusqu'au début de la guerre
d'Espagne. Les parties qui manquent auraient décrit le temps qui
s'écoula entre cette guerre et le divorce (1808-1809), et enfin les cinq
années suivantes, terminées par la chute de l'empereur. Il serait puéril
de ne pas prévoir qu'une telle publication peut attirer à l'auteur et à
l'éditeur des insinuations, des désobligeances, ou des violences
politiques. Au lieu de s'intéresser à l'analogie des opinions de trois
générations qui s'y peuvent retrouver, et de remarquer la différence des
temps, on relèvera les contradictions apparentes. On s'étonnera qu'on
puisse être chambellan, ou dame du palais, et si peu servile, si libéral
et si peu froissé par le 18 brumaire, si patriote et si peu
bonapartiste, si séduit par le génie et si sévère pour ses fautes, si
clairvoyant sur la plupart des membres de la famille impériale, si
indulgent ou si aveugle pour d'autres qui n'ont pourtant pas laissé une
trace moins funeste dans notre histoire nationale. Il sera difficile
pourtant de ne pas rendre justice à la sincérité, à l'honnêteté, à
l'esprit de l'auteur. Il sera impossible de ne pas devenir en le lisant
plus sévère pour le pouvoir absolu, moins dupe de ses sophismes et de
son apparente prospérité! C'est, quant à moi, ce que j'en veux surtout
retenir, et il aurait suffi pour toute préface à ce récit d'écrire ces
mots que disait mon père, il y a soixante ans, lorsqu'il lisait madame
de Staël, et demandait à sa mère de raconter ces années cruelles:
«Honneur aux gens de bonne foi!»

PAUL DE RÉMUSAT.




MÉMOIRES
DE
MADAME DE RÉMUSAT




INTRODUCTION

PORTRAITS ET ANECDOTES.


Au moment où je commence ces Mémoires, je crois devoir les faire
précéder de quelques observations sur le caractère de l'empereur et des
différents personnages de sa famille. Il me semble qu'elles m'aideront
dans la tâche assez difficile que j'entreprends, et qu'elles me
serviront à me retrouver au milieu de tant d'impressions si diverses que
j'ai reçues depuis l'espace de douze années. Je commencerai par
Bonaparte lui-même. Je suis loin de l'avoir toujours vu sous le même
aspect où il m'apparaît aujourd'hui: mes opinions _ont fait route_ avec
lui; mais je sens mon esprit si loin des atteintes d'une récrimination
personnelle, qu'il ne me paraît pas possible de m'écarter de la mesure
que doit toujours garder la vérité.


NAPOLÉON BONAPARTE.

Bonaparte est de petite taille, assez mal proportionné, parce que son
buste trop long raccourcit le reste de son corps. Il a les cheveux rares
et châtains, les yeux gris bleu; son teint, jaune tant qu'il fut maigre,
devint plus tard d'un blanc mat et sans aucune couleur. Le trait de son
front, l'enchâssement de son oeil, la ligne du nez, tout cela est beau
et rappelle assez les médailles antiques. Sa bouche, un peu plate,
devient agréable quand il rit, ses dents sont régulièrement rangées; son
menton est un peu court et sa mâchoire lourde et carrée; il a le pied et
la main jolis; je le remarque, parce qu'il y apportait une grande
prétention.

Son attitude le porte toujours un peu en avant; ses yeux, habituellement
ternes, donnent à son visage, quand il est en repos, une expression
mélancolique et méditative. Quand il s'anime par la colère, son regard
devient facilement farouche et menaçant. Le rire lui va bien, il
désarme et rajeunit toute sa personne. Il était alors difficile de ne
pas s'y laisser prendre, tant il embellissait et changeait sa
physionomie. Sa toilette a toujours été fort simple, il portait
habituellement l'un des uniformes de sa garde. Il avait de la propreté
plus par système que par goût; il se baignait souvent, quelquefois au
milieu de la nuit, parce qu'il croyait cette habitude utile à sa santé.
Mais, hors de là, la précipitation avec laquelle il faisait toute chose
ne permettait guère que ses vêtements fussent placés sur lui avec soin,
et, dans les jours de gala et de grand costume, il fallait que ses
valets de chambre s'entendissent entre eux pour saisir le moment de lui
ajuster quelque chose. Il ne savait bien porter aucun ornement; la
moindre gêne lui a toujours paru insupportable. Il arrachait ou brisait
tout ce qui lui causait le plus léger malaise, et quelquefois le pauvre
valet de chambre qui lui avait attiré cette passagère contrariété
recevait une preuve violente et positive de sa colère.

J'ai dit qu'il y avait une sorte de séduction dans le sourire de
Bonaparte; mais, durant tout le temps que je l'ai vu, il ne l'employait
pas fréquemment. La gravité était le fond de son caractère; non celle
qui vient de la noblesse et de la dignité des habitudes, mais celle que
donne la profondeur des méditations. Dans sa jeunesse, il était rêveur;
plus tard, il devint triste, et, plus tard encore, tout cela se changea
en mauvaise humeur presque continuelle. Quand je commençai à le
connaître, il aimait fort tout ce qui porte à la rêverie: Ossian, le
demi-jour, la musique mélancolique. Je l'ai vu se passionner au murmure
du vent, parler avec enthousiasme des mugissements de la mer, être tenté
quelquefois de ne pas croire hors de toute vraisemblance les apparitions
nocturnes; enfin, avoir du penchant pour certaines superstitions.
Lorsque, en quittant son cabinet, il rentrait le soir dans le salon de
madame Bonaparte, il lui arrivait quelquefois de faire couvrir les
bougies d'une gaze blanche; il nous prescrivait un profond silence, et
se plaisait à nous faire ou à nous entendre conter des histoires de
revenants; ou bien il écoutait des morceaux de musique lents et doux,
exécutés par des chanteurs italiens, accompagnés seulement d'un petit
nombre d'instruments légèrement ébranlés. On le voyait alors tomber dans
une rêverie que chacun respectait, n'osant ni faire un mouvement, ni
bouger de sa place. Au sortir de cet état qui semblait lui avoir procuré
une sorte de détente, il était ordinairement plus serein et plus
communicatif. Il aimait alors assez à rendre compte des sensations qu'il
avait reçues. Il expliquait l'effet de la musique sur lui, préférant
toujours celle de Paesiello, «parce que, disait-il, elle est monotone,
et que les impressions qui se répètent sont les seules qui sachent
s'emparer de nous». Les habitudes géométriques de son esprit l'ont
toujours porté à analyser jusqu'à ses émotions. Bonaparte est l'homme
qui a le plus médité sur les _pourquoi_ qui régissent les actions
humaines. Incessamment tendu dans les moindres actions de sa vie, se
découvrant toujours un secret motif pour chacun de ses mouvements, il
n'a jamais expliqué ni conçu cette nonchalance naturelle qui fait qu'on
agit parfois sans projet et sans but. C'est ainsi que, jugeant toujours
les autres d'après lui, il s'est si souvent trompé, et que ses
conclusions et les actions qui s'ensuivaient ont donné à faux plus d'une
fois.

Bonaparte manque d'éducation et de formes; il semble qu'il ait été
irrévocablement destiné à vivre sous une tente, où tout est égal, ou sur
un trône, où tout est permis. Il ne sait ni entrer ni sortir d'une
chambre; il ignore comment on salue, comment on se lève ou s'asseoit.
Ses gestes sont courts et cassants, de même sa manière de dire et de
prononcer. Dans sa bouche, j'ai vu l'italien perdre toute sa grâce.
Quelle que fût la langue qu'il parlât, elle paraissait toujours ne lui
être pas familière; il semblait avoir besoin de la forcer pour exprimer
sa pensée. D'ailleurs, toute règle continue lui devient une gêne
insupportable, toute liberté qu'il prend lui plaît comme une victoire,
et jamais il n'eût voulu céder quelque chose même à la grammaire.

Il racontait que, dans sa jeunesse, il avait aimé les romans, en même
temps que les sciences exactes. Peut-être que son esprit se ressentait
de ce premier mélange. Mais il paraît qu'il est malheureusement tombé
sur les plus mauvais de ces sortes de livres, et il a gardé un tel
souvenir du plaisir qu'ils lui ont fait, que, lorsqu'il eut épousé
l'archiduchesse, il lui donna _Hippolyte, comte de Douglas_ et _les
Contemporaines_[11], «pour qu'elle prît une idée, disait-il, de la
délicatesse des sentiments et des usages de la société».

     [Note 11: _Les Contemporaines_ sont un roman ou plutôt
     une série de petits romans ou de portraits par Rétif de la
     Bretonne. Je ne sais quel est ce _Comte de Douglas_. (P. R.)]

Quand on veut essayer de peindre Bonaparte, il faudrait, en suivant les
formes analytiques pour lesquelles il a tant de goût, pouvoir séparer en
trois parts fort distinctes son âme, son coeur et son esprit, qui ne se
fondaient presque jamais les uns avec les autres.

Quoique très remarquable par certaines qualités intellectuelles, rien de
si rabaissé, il faut en convenir, que son âme. Nulle générosité, point
de vraie grandeur. Je ne l'ai jamais vu admirer, je ne l'ai jamais vu
comprendre une belle action. Toujours il se défiait des apparences d'un
bon sentiment; il ne fait nul cas de la sincérité et n'a pas craint de
dire qu'il reconnaissait la supériorité d'un homme au plus ou moins
d'habileté avec laquelle il savait manier le mensonge; et, à cette
occasion, il se plaisait à rappeler que l'un de ses oncles, dès son
enfance, avait prédit qu'il gouvernerait le monde, parce qu'il avait
coutume de toujours mentir. «M. de Metternich, disait-il encore, est
tout près d'être un homme d'État, il ment très bien.»

Tous les moyens de gouverner les hommes ont été pris par Bonaparte
parmi ceux qui tendent à les rabaisser. Il redoutait les liens
d'affection, il s'efforçait d'isoler chacun, il n'a vendu ses faveurs
qu'en éveillant l'inquiétude, pensant que la vraie manière de s'attacher
les individus est de les compromettre, et souvent même de les flétrir
dans l'opinion. Il ne pardonnait à la vertu que lorsqu'il avait pu
l'atteindre par le ridicule.

On ne peut pas dire qu'il ait vraiment aimé la gloire, il n'a pas hésité
à lui préférer toujours le succès; aussi, véritablement audacieux dans
la fortune, et la poussant aussi loin qu'elle peut aller, on l'a vu
constamment timide et troublé quand le malheur a pesé sur sa tête. Tout
courage généreux semble lui être étranger, et, sur ce point, on
n'oserait pas le dévoiler autant qu'il l'a fait lui-même par l'un de ses
aveux, consacré dans une anecdote que je n'ai jamais oubliée.

Un jour,--c'était après sa défaite de Leipzig et lorsque, de retour à
Paris, il s'occupait à rassembler les débris de son armée pour défendre
nos frontières,--il parlait à M. de Talleyrand du mauvais succès de la
guerre d'Espagne et des embarras où elle le plongeait à cette époque. Il
s'ouvrait sur sa propre situation, non pas avec ce noble abandon qui ne
craint pas de convenir d'une faute, mais avec ce sentiment hautain de la
supériorité qui permet de ne rien dissimuler. C'est même dans cet
entretien qu'au milieu de ses épanchements, M. de Talleyrand lui disant
tout à coup: «Mais, à propos, vous me consultez comme si nous n'étions
plus brouillés?» Bonaparte lui répondit: «Ah! aux circonstances, les
circonstances. Laissons le passé et l'avenir, et voyons votre avis sur
le moment présent.

--Eh bien, reprit M. de Talleyrand, il ne vous reste qu'un parti à
prendre: vous vous êtes trompé. Il faut le dire, et tâcher de le dire
noblement. Proclamez donc que, roi par le choix des peuples, élu des
nations, votre dessein n'a jamais été de vous dresser contre elles; que,
lorsque vous avez commencé la guerre d'Espagne, vous avez cru seulement
délivrer les peuples du joug d'un ministre odieux, encouragé par la
faiblesse de son prince; mais que, en y regardant de plus près, vous
vous apercevez que les Espagnols, quoique éclairés sur les torts de leur
roi, n'en sont pas moins attachés à sa dynastie; que vous allez donc la
leur rendre, pour qu'il ne soit pas dit que vous vous soyez opposé à
aucun voeu national. Après cette proclamation, rendez la liberté au roi
Ferdinand, et retirez vos troupes. Un pareil aveu pris de si haut et
quand les étrangers sont encore hésitants sur notre frontière, ne peut
que vous faire honneur, et vous êtes encore trop fort pour qu'il soit
pris pour une lâcheté.

--Une lâcheté? reprit Bonaparte; eh! que m'importe; sachez que je ne
craindrais nullement d'en faire une, si elle m'était utile. Tenez, au
fond, il n'y a rien de noble ni de bas dans ce monde; j'ai dans mon
caractère tout ce qui peut contribuer à affermir le pouvoir, et à
tromper ceux qui prétendent me connaître. Franchement, _je suis lâche,
moi, essentiellement lâche_; je vous donne ma parole que je
n'éprouverais aucune répugnance à commettre ce qu'ils appellent dans le
monde une action déshonorante. Mes penchants secrets, qui sont après
tout ceux de la nature, opposés à certaines affectations de grandeur
dont il faut que je me décore, me donnent des ressources infinies pour
déjouer les croyances de tout le monde. Il s'agit donc seulement
aujourd'hui de voir si ce que vous me conseillez s'accorde avec ma
politique présente, et de chercher encore (ajouta-t-il avec un sourire
de Satan, disait M. de Talleyrand) si vous n'avez point quelque intérêt
secret à m'entraîner dans cette démarche.»

Dussé-je prolonger ce portrait au delà des bornes ordinaires, je ne me
refuserai point à y insérer les différentes anecdotes que je ne saurais
rattacher ailleurs, et qui doivent servir à prouver ce que j'avance. En
voici une autre qui ne me paraît point déplacée en cet endroit.
Bonaparte était sur le point de partir pour l'Égypte; il alla voir M. de
Talleyrand, alors ministre des affaires étrangères du Directoire.
«J'étais dans mon lit assez malade (disait M. de Talleyrand); Bonaparte
s'assit près de moi, m'abandonna les rêveries de sa jeune imagination,
et m'intéressa par l'activité de son esprit, et aussi par les obstacles
qu'il devait rencontrer dans les ennemis secrets que je lui connaissais.
Il me parla de l'embarras où il se trouvait faute d'argent, et me dit
qu'il ne savait où en prendre. «Tenez, lui dis-je, ouvrez mon
secrétaire, vous y trouverez cent mille francs qui m'appartiennent; ils
sont à vous pour ce moment, vous me les rendrez à votre retour.»
Bonaparte me sauta au col, et j'éprouvai réellement un sentiment doux de
sa joie. Quand il fut consul, il me rendit l'argent que je lui avais
prêté; puis il me demanda un jour: «Quel intérêt pouviez-vous donc
avoir à me prêter cet argent? Je l'ai cent fois cherché dans ma tête
alors, et je ne me suis jamais bien expliqué quel avait pu être votre
but.--C'est, lui répondis-je, que je n'en avais point. Je me sentais
très malade; je pouvais fort bien ne vous revoir jamais; mais vous étiez
jeune, vous me causâtes une impression vive et pénétrante, et je fus
entraîné à vous rendre ce service sans la moindre arrière-pensée.--Dans
ce cas, reprit Bonaparte, et si c'était réellement sans prévision, vous
faisiez une action de dupe.»

En adoptant l'ordre que j'ai indiqué, je devrais parler maintenant du
coeur de Bonaparte. Mais, s'il était possible de croire qu'un être, sur
tout autre point semblable à nous, fût cependant privé de cette portion
de notre organisation qui nous donne le besoin d'aimer et d'être aimés,
je dirais qu'à l'instant de sa création, son coeur pourrait fort bien
avoir été oublié, ou bien peut-être était-il venu à bout de le comprimer
complètement. Il s'est toujours fait trop de bruit à lui-même pour être
arrêté par un sentiment affectueux, quel qu'il fût. Il ignore à peu près
les liens du sang, les droits de la nature; je ne sais même si la
paternité n'eût pas échoué devant lui. Il semblerait du moins qu'elle ne
lui apparaissait point comme la première de ses relations avec son fils.

Un jour, à son déjeuner, pendant lequel il avait admis Talma, ce qui lui
arrivait assez fréquemment, on lui amena le jeune Napoléon. L'empereur
le prend sur ses genoux, et, loin de lui faire aucune caresse, il
s'amuse à le frapper, mais à la vérité légèrement; puis, se retournant
vers Talma: «Talma, lui dit-il, dites-moi ce que je fais là.» Talma,
comme on le pense bien, était un peu embarrassé de sa réponse. «Vous ne
le voyez pas? reprend l'empereur; je fouette un roi!»

Malgré cette sécheresse habituelle, Bonaparte n'est pas cependant sans
avoir quelquefois éprouvé de l'amour. Mais quelle manière de le sentir,
bon Dieu! D'ailleurs, comme la dévotion, on sait que l'amour prend
toutes les nuances du caractère. Chez un être sensible, il se transforme
presque entièrement dans l'objet aimé, tandis que, chez un homme de la
trempe de Bonaparte, il ne tend qu'à exercer un despotisme de plus.

L'empereur méprise les femmes; ce n'est pas le moyen d'apprendre à les
aimer. Leur faiblesse lui apparaît une preuve sans réplique de leur
infériorité, et le pouvoir qu'elles ont acquis dans la société lui
semble une usurpation insupportable, suite et abus des progrès de cette
civilisation, toujours un peu son _ennemie personnelle_, selon
l'expression de M. de Talleyrand. Par ce côté, Bonaparte a éprouvé toute
sa vie une sorte de gêne avec les femmes; et, comme toute espèce de gêne
lui donne de l'humeur, il les a toujours abordées de mauvaise grâce, ne
sachant guère comment il faut leur parler. À la vérité, il n'a vu qu'un
bien petit nombre de celles qui auraient pu redresser ses idées. On peut
présumer de quelle nature furent ses liaisons dans sa première jeunesse;
il a trouvé en Italie cet abandon complet des moeurs dont la présence de
l'armée française augmentait la licence, et, quand il revint en France,
la société se trouvait entièrement dispersée. Le cercle corrompu qui
environnait le Directoire, ces femmes vaines et frivoles des gens
d'affaires et des fournisseurs: voilà quelles Parisiennes il fut admis à
connaître, et, quand il parvint au consulat et qu'il fit marier les
généraux et les aides de camp, ou qu'il appela leurs épouses à la cour,
il ne vit près de lui que de très jeunes personnes craintives et
silencieuses, ou bien les femmes de ses compagnons d'armes, tirées tout
à coup de leur très obscur réduit par la fortune de leurs maris, fortune
un peu trop subite pour qu'elles en pussent supporter l'évidence.

Je serais tentée de croire que Bonaparte, presque toujours exclusivement
occupé de politique, n'a guère été éveillé sur l'amour que par la
vanité. Il ne faisait cas d'une femme que lorsqu'elle était belle, ou au
moins jeune. Il aurait peut-être assez volontiers opiné pour que, dans
un pays bien organisé, on nous tuât comme certains insectes voués à une
mort prompte par la nature, lorsqu'ils ont accompli l'oeuvre de la
maternité. Et cependant Bonaparte a eu quelque affection pour sa
première femme; et, en effet, s'il s'est ému quelquefois, nul doute que
ce n'ait été et pour elle et par elle. On a beau être Bonaparte, on ne
peut pas échapper complètement à toutes les influences, et le caractère
se compose, non de ce qu'on est toujours, mais de ce que l'on est le
plus souvent.

Bonaparte était jeune quand il connut madame de Beauharnais; elle avait,
par le nom qu'elle portait et l'extrême élégance de ses manières, une
grande supériorité sur le cercle où il la démêla. Elle s'attacha à lui,
flatta son orgueil; elle lui valut un grade élevé; il s'accoutuma à
joindre l'idée de son influence à ce qui lui arrivait d'heureux. Cette
superstition, qu'elle entretenait fort habilement, a eu longtemps un
grand pouvoir sur lui; elle a même retardé plus d'une fois l'exécution
de ses projets de divorce. En épousant madame de Beauharnais, Bonaparte
crut s'être allié à une très grande dame; c'était donc une conquête de
plus. Je parlerai avec plus de détail du charme qu'elle sut exercer sur
lui, quand je traiterai plus particulièrement d'elle.

Malgré la préférence qu'il lui accordait, je l'ai pourtant vu amoureux
deux ou trois fois; et c'est alors qu'il donnait la mesure du despotisme
de son caractère. Combien il s'irritait du moindre obstacle! Comme il
repoussait rudement les jalouses inquiétudes de sa femme! «Vous devez,
lui disait-il, vous soumettre à toutes mes fantaisies, et trouver tout
simple que je me donne de pareilles distractions. J'ai le droit de
répondre à toutes vos plaintes par un éternel _moi_. Je suis à part de
tout le monde, je n'accepte les conditions de personne.» Mais cette même
autorité dont il accablait ainsi celle qu'il dédaignait momentanément,
il s'en fallait de bien peu qu'il ne voulût encore l'exercer sur l'objet
de sa préférence passagère. Étonné de l'ascendant qui semblait vouloir
le dominer, il s'irritait, ne se soumettait qu'en passant, brusquait sa
victoire autant qu'il lui était possible, et, promptement distrait après
l'avoir obtenue, il s'en affranchissait en livrant au public la
confidence de son succès.

L'esprit de l'empereur est la partie de lui-même la plus singulièrement
remarquable. Il serait difficile, je pense, d'en avoir un plus étendu.
L'instruction n'y avait guère ajouté; car, au fond, il est ignorant,
n'ayant que très peu lu, et toujours avec précipitation. Mais il s'est
emparé vivement du peu qu'il a appris, et son imagination le développe
d'une manière qui a pu en imposer souvent.

La capacité de sa tête semble immense par le nombre de choses qui
peuvent y entrer et s'y classer facilement, sans qu'il se fatigue. Chez
lui, une seule idée en enfante mille autres, et le moindre mot
transporte sa conversation dans des régions toujours élevées, où la
saine logique ne l'accompagne pas toujours, mais où l'esprit ne cesse de
se faire remarquer.

C'était toujours pour moi un grand plaisir que de l'entendre causer, ou
plutôt parler, car son entretien se composait le plus souvent de longs
monologues; non qu'il ne permît la réplique, quand il était en bonne
humeur, mais on comprendra que, pour quantité de raisons, il n'était pas
toujours très facile de la donner. Sa cour, pendant si longtemps
toujours militaire, avait coutume d'écouter ses moindres discours avec
la déférence que l'on doit à la consigne, et, plus tard, elle devint
trop nombreuse pour qu'on se souciât de se donner en spectacle, en
entreprenant de le réfuter, ou de lui servir comme de compère.

J'ai dit qu'il parlait mal, mais son langage est ordinairement animé et
brillant; ses irrégularités grammaticales lui donnent même souvent une
force inattendue, parfaitement soutenue par l'originalité de ses idées.
Il n'a pas besoin de second pour s'échauffer. Dès le moment où il entre
en matière, il part rapidement pour aller très loin, attentif cependant
à regarder s'il est suivi, et sachant gré à qui le comprend et
l'applaudit. Autrefois, savoir l'écouter était un moyen assez sûr et
fort commode de lui plaire. À peu près semblable à un acteur qui s'anime
par l'effet qu'il produit, Bonaparte jouissait de l'approbation qu'il
cherchait avec soin dans les regards de son auditoire. Je me souviens
que, par la raison qu'il m'intéressait fort lorsqu'il parlait, et que je
l'écoutais avec plaisir, il me proclama une femme d'esprit, que je ne
lui avais pas encore adressé peut-être deux phrases qui eussent un peu
de suite.

Il aimait beaucoup à parler de lui, se racontait lui-même et se jugeait
sur quelques points comme un autre aurait pu le juger. Pour tirer parti
de tout son caractère, il semblait quelquefois qu'il n'eût pas craint de
le soumettre à la plus exacte analyse. Il disait souvent que l'homme
vraiment politique sait calculer jusqu'aux moindres profits qu'il peut
faire de ses défauts; et M. de Talleyrand poussait encore plus loin
cette réflexion. Je l'ai entendu, un jour, s'écrier avec une sorte
d'humeur: «Ce diable d'homme trompe sur tous les points. Ses passions
mêmes vous échappent; car il trouve encore le moyen de les feindre,
quoiqu'elles existent réellement.»

Il me revient à la pensée une scène qui montrera en effet à quel point,
quand il le croyait utile, il savait passer du plus grand calme à la
plus grande colère.

Peu de temps avant notre dernière rupture avec l'Angleterre, le bruit se
répandit fortement tout à coup que la guerre allait se renouveler, et
que l'ambassadeur, lord Withworth, se préparait à partir. Une fois par
mois, le premier consul avait coutume de recevoir le matin, chez madame
Bonaparte, les ambassadeurs et leurs femmes. Cette audience se donnait
avec beaucoup de pompe. Les étrangers se rangeaient dans un salon, et,
lorsqu'ils y étaient réunis, on avertissait le premier consul, qui
paraissait accompagné de sa femme, tous deux suivis d'un préfet et d'une
dame du palais. On leur nommait à l'un et à l'autre les ambassadeurs et
leurs femmes, madame Bonaparte s'asseyait un moment, le premier consul
soutenait la conversation plus ou moins longtemps, et se retirait
ensuite après une légère révérence.

Peu de jours avant la rupture de la paix, le corps diplomatique fut donc
réuni aux Tuileries comme de coutume. Pendant qu'il attendait,
j'arrivai jusqu'à l'intérieur de l'appartement de madame Bonaparte, et
j'entrai dans le cabinet où elle achevait sa toilette. Le premier
consul, assis à terre, se jouait fort gaiement avec le petit Napoléon,
fils aîné de son frère Louis.

En même temps, il s'amusait à contrôler la parure de sa femme et la
mienne, nous donnant son avis sur chacune des parties de notre
ajustement: Il semblait de la meilleure humeur du monde; je le
remarquai, et je lui dis que vraisemblablement les lettres des
ambassadeurs expédiées après cette audience s'accorderaient pour ne
parler que de paix et de concorde, tant il allait leur paraître serein.
Bonaparte se mit à rire, et continua ses jeux avec l'enfant.

Tout à coup, on vint l'avertir que le cercle était formé. Alors, se
relevant brusquement et la gaieté disparaissant de ses lèvres, je fus
frappée de l'expression sévère qui la remplaça subitement, son teint
parut presque pâlir à sa volonté ses traits se contractèrent, et tout
cela en moins de temps que je ne mets à le conter. En prononçant d'une
voix émue ces seuls mots: «Allons, mesdames!» il marcha précipitamment,
entra dans le salon, et, ne saluant personne, il s'avança vers
l'ambassadeur d'Angleterre. Alors il commença à se plaindre amèrement
des procédés de son gouvernement. Sa colère semblait s'accroître de
moment en moment; elle fut bientôt portée à un point qui terrifia
l'assemblée: les paroles les plus dures, les menaces les plus violentes
sortaient entre-choquées de ses lèvres tremblantes. On n'osait faire un
mouvement. Madame Bonaparte et moi, nous nous regardions muettes
d'étonnement, et chacun réellement frémissait plus ou moins autour de
lui. Le flegme de l'Anglais en fut même déconcerté, et il eut beaucoup
de peine à trouver des paroles pour lui répondre.

Une autre anecdote, assez étrange à raconter, mais très caractéristique,
peut encore prouver à quel point, lorsqu'il le voulait, il savait se
rendre maître de lui[12].

     [Note 12: L'abbé de Pradt racontait qu'une fois, après
     une scène violente, l'empereur s'approcha de lui et lui dit:
     «Vous m'avez cru bien en colère? Détrompez-vous: chez moi, la
     colère n'a jamais passé ça.» Et il fit glisser sa main devant
     son cou, indiquant par là que les mouvements de sa bile
     n'arrivaient jamais jusqu'à troubler sa tête. (P. R.)]

Quand il faisait quelque voyage ou même quelque campagne, il lui
arrivait de ne point négliger un genre de distraction qu'il plaçait
dans les courts répits de ses affaires ou de ses batailles. Son
beau-frère Murat, ou son grand maréchal Duroc étaient chargés de
s'informer pour lui des moyens de satisfaire ces fantaisies passagères.
Lors de la première entrée en Pologne, Murat, qui l'avait précédé à
Varsovie, reçut l'ordre de chercher pour l'empereur, qui allait arriver,
une femme jeune et jolie, et de la prendre de préférence dans la
noblesse. Il s'acquitta adroitement de cette commission, et détermina à
cet acte de complaisance une jeune et noble Polonaise, mariée à un vieux
mari. On ne sait quels moyens il employa et quelles furent ses
promesses; mais enfin elle consentit à tout arrangement, et même à
partir un soir pour le château voisin de Varsovie où l'empereur s'était
arrêté.

Voilà donc cette belle personne expédiée et arrivant assez tard au lieu
de sa destination. Elle a conté elle-même cette aventure, avouant (ce
que l'on croira facilement) qu'elle arriva émue et tremblante.
L'empereur était renfermé dans son cabinet. On lui annonça la nouvelle
venue; sans se déranger, il ordonne qu'on la conduise à l'appartement
qui lui est destiné, et qu'on lui propose un bain et à souper, ajoutant
qu'après elle sera libre de se mettre au lit. Cependant il continue son
travail jusqu'à une heure assez avancée dans la nuit.

Enfin, ses affaires étant terminées, il se rend à l'appartement où il
était attendu depuis longtemps, et se présente tout à coup avec toutes
les apparences d'un maître qui dédaigne l'inutile des préparations;
puis, sans perdre un seul instant, il entame la plus singulière
conversation sur la situation politique de la Pologne, interrogeant
cette jeune femme comme il eût fait d'un agent de police, et lui
demandant des notes fort circonstanciées sur tous les grands seigneurs
polonais qui se trouvaient alors à Varsovie. Il s'informa soigneusement
de leurs opinions, de leurs intérêts présents, et prolongea longtemps ce
bizarre interrogatoire.

On se figure l'étonnement d'une femme de vingt ans qui ne s'était point
préparée à un semblable début. Elle satisfit à tout de son mieux, et,
lorsqu'elle n'eut plus rien à répondre, alors seulement il parut se
souvenir que Murat avait au moins promis en son nom quelques paroles
d'un genre plus doux.

Quoiqu'il en soit, apparemment que cette façon d'agir n'empêcha point la
jeune Polonaise de s'attacher à lui, car cette liaison s'est prolongée
pendant plusieurs campagnes. Plus tard, elle est venue à Paris; elle y
mit au monde un fils, objet des espérances des Polonais qui plaçaient
sur sa tête l'espoir de leur indépendance future. J'ai vu la mère
présentée à la cour impériale, exciter d'abord la jalousie de madame
Bonaparte, et, après le divorce, devenir au contraire à la Malmaison la
compagne assez intime de l'impératrice répudiée à qui elle amenait
souvent son fils.

On a assuré que, fidèle à l'empereur dans son malheur, elle le visita
plus d'une fois à l'île d'Elbe; il la retrouva en France quand il fit sa
dernière et funeste apparition. Mais, après sa seconde chute (je ne sais
à quelle époque elle était devenue veuve), elle se maria et elle est
morte à Paris cette année même 1818. Je tiens ces détails de M. de
Talleyrand.

Achevons ce portrait commencé.

Bonaparte pousse à un tel point la personnalité qu'il n'est pas facile
de l'émouvoir sur ce qui ne le regarde point. Cependant, quelquefois, on
l'a vu comme surpris par certains mouvements de sensibilité, mais ils
étaient fort passagers et finissaient toujours par lui donner de
l'humeur. Il n'est pas rare de le voir ému jusqu'à répandre quelques
larmes; il semble qu'elles soient le résultat d'une sorte d'irritation
nerveuse dont alors elles deviennent la crise. «J'ai, disait-il, des
nerfs fort intraitables, et, dans cette disposition, si mon sang ne
battait avec une continuelle lenteur, je courrais risque de devenir
fou.» Je tiens, en effet, de Corvisart que ses artères donnent un peu
moins de pulsations que le terme moyen ordinaire chez les hommes.
Bonaparte n'a jamais éprouvé ce qu'on appelle vulgairement un
étourdissement, et il prétendait ne pouvoir attacher aucune idée à cette
expression, _la tête me tourne_.

Non seulement, par la complaisance avec laquelle il cédait à ses
premiers mouvements, il laissait échapper souvent des paroles dures et
embarrassantes pour ceux à qui elles étaient adressées, mais encore il a
paru toujours trouver un secret plaisir à exciter la crainte et à
froisser les individus plus ou moins tremblants devant lui. Il pense que
l'inquiétude stimule le zèle; aussi a-t-il souvent évité de se montrer
content des choses et des personnes. Admirablement servi, toujours obéi
à la minute, il se plaignait encore, et laissait volontairement planer
une petite terreur de détail dans l'intérieur le plus intime de son
palais. Si l'entraînement de sa conversation établissait momentanément
une aisance modérée, on s'apercevait tout à coup qu'il en craignait
l'abus, et, par un mot dur et impérieux, il remettait à sa place,
c'est-à-dire dans sa crainte, celui qu'il avait accueilli et encouragé.
Il a l'air de haïr sans cesse le repos, et pour lui et pour les autres.
Quand M. de Rémusat lui avait donné quelqu'une de ces fêtes magnifiques
où tous les arts étaient appelés pour contribuer à ses plaisirs, il ne
m'arrivait jamais de demander si l'empereur était content, mais s'il
avait plus ou moins grondé. Son service était la chose la plus pénible
du monde; aussi lui est-il arrivé de dire dans un de ces moments où la
puissance de la conviction apparemment le pressait fortement: «L'homme
vraiment heureux est celui qui se cache de moi au fond d'une province,
et, quand je mourrai, l'univers fera un grand _ouf!_»

J'ai dit que Bonaparte est étranger à toute générosité; et cependant ses
dons ont été immenses, et les récompenses qu'il a accordées
gigantesques. Mais, quand il payait un service, il faisait trop sentir
qu'il croyait en acheter un autre, et on demeurait toujours dans une
inquiétude vague sur les conditions du marché. Il y avait bien aussi
quelquefois de la fantaisie dans ses largesses; aussi est-il rare que
ses bienfaits aient enchaîné la reconnaissance. D'ailleurs, il exigeait
que l'argent qu'il distribuait fût exactement dépensé; il aimait assez
qu'on fît des dettes, parce qu'elles entretenaient la dépendance. Sa
femme lui donnait une satisfaction étendue sur cet article; il n'a
jamais voulu remettre ses affaires en ordre, afin de conserver des
occasions de l'inquiéter.

À une certaine époque, il assura à M. de Rémusat un revenu considérable,
en exigeant que nous eussions ce qu'on appelle _une maison_, et que nous
réunissions beaucoup d'étrangers. Nous fîmes très exactement les
premières dépenses que demande un grand établissement. Peu de temps
après,  de perdre ma mère, et je fus forcée de fermer ma
maison. L'empereur alors nous retira subitement tous ses dons, puisque,
disait-il, nous ne pouvions tenir l'engagement que nous avions pris, et
nous laissa durement dans un véritable état de gêne, que ses largesses
passagères et onéreuses avaient seules causé.

Je m'arrête ici. Si j'exécute le projet que j'ai formé, peu à peu ma
mémoire attentivement consultée me fournira d'autres anecdotes qui
compléteront cette ébauche. Elle doit suffire à donner une idée du
caractère de celui auprès duquel les circonstances ont attaché les plus
belles années de ma vie.


LA MÈRE DE BONAPARTE.

Madame Bonaparte, la mère (Ramolini de son nom), avait épousé, en 1767,
Charles Bonaparte, dont la famille était comptée, ou fut inscrite, au
rang des familles nobles de l'île de Corse. On a prétendu qu'il avait
existé une liaison entre elle et M. de Marbeuf, gouverneur de cette île,
et même on allait jusqu'à dire que Napoléon en était le fruit. Il est
bien certain qu'il a toujours eu des égards pour la famille Marbeuf.
Quoi qu'il en soit, le gouverneur fit comprendre Napoléon Bonaparte dans
le nombre des enfants nobles qui devaient être envoyés de Corse en
France pour être élevés à l'école militaire. Il fut placé à celle de
Brienne.

Les Anglais s'étant rendus maîtres de la Corse, en 1793, madame
Bonaparte, veuve et riche, se retira à Marseille avec ses autres
enfants. Leur éducation avait été fort négligée, et, s'il en faut croire
les souvenirs des Marseillais, les jeunes filles n'y montrèrent point
qu'elles eussent été élevées dans la sévérité d'une morale fort
scrupuleuse. L'empereur, au reste, n'a jamais pardonné à la ville de
Marseille d'avoir été témoin du peu d'importance que les siens y avaient
à cette époque, et des anecdotes fâcheuses, imprudemment rappelées par
quelques Provençaux, ont constamment nui près de lui aux intérêts de
toute la Provence.

Madame Bonaparte, la mère, s'établit à Paris lors de l'élévation de son
fils. Elle vivait assez à l'écart, amassant de l'argent autant qu'elle
le pouvait; elle ne se mêlait nullement des affaires, n'avait ni ne
cherchait aucun crédit. Son fils lui imposait à elle comme à tout le
monde. C'est une femme d'un esprit fort médiocre, et qui, malgré le rang
où les événements l'ont portée, n'a pu prêter à aucun éloge. Depuis la
chute de son fils, elle s'est retirée à Rome, où elle vit avec son
frère, le cardinal Fesch.

On assure que celui-ci, lors de la première campagne d'Italie, se
montra fort avide de profiter des chances qui se présentaient pour
fonder sa fortune. Il acquit, reçut, ou prit même, dit-on, une assez
grande quantité de tableaux, statues et choses précieuses qui, depuis,
ont servi à décorer ses différentes résidences. Plus tard, devenu
archevêque de Lyon et cardinal, il eut le bon esprit de se pénétrer des
devoirs de ses deux dignités, et il finit par acquérir dans le clergé
une réputation assez honorable. Il résista souvent à l'empereur, quand
ses différends avec le pape éclatèrent, et ne fut pas un des moindres
obstacles à l'exécution de ses volontés, lors de l'essai maladroit que
l'on fit d'un concile à Paris. Soit par politique, soit par esprit de
religion, il apporta quelque résistance au divorce, du moins madame
Joséphine Bonaparte le croyait ainsi. J'entrerai plus tard dans quelques
détails à ce sujet. Le cardinal a trouvé, depuis sa retraite à Rome, une
protection utile et soutenue auprès du pape[13].

     [Note 13: Madame Bonaparte, née en 1750, est morte en
     1839. Le cardinal Fesch, né à Ajaccio le 3 janvier 1763, est
     mort à Rome le 13 mai 1839. (P. R.)]


JOSEPH BONAPARTE.

Joseph, né en 1768, avec une jolie figure et un goût décidé pour les
femmes, a toujours été distingué par des manières plus douces que celles
de ses frères. Mais il a comme eux la même affectation de fausseté; son
ambition, quoique moins développée que celle de Napoléon, s'est fait
voir aussi dans quelques circonstances; son esprit a toujours été
au-dessous des situations, difficiles à la vérité, où on l'a porté. En
1805, Bonaparte voulut faire Joseph roi d'Italie, en exigeant qu'il se
déclarât étranger à la succession au trône de France: il s'y refusa. Il
a toujours montré une grande ténacité à conserver ce qu'il appelait ses
droits, il se croyait appelé à reposer les Français de l'agitation où
les mettait l'activité de son frère; il entendait mieux que lui la
manière de réussir par des formes affables, mais il ne savait point
inspirer de confiance. Il a de la facilité dans la vie intime; il n'a eu
d'habileté ni sur le trône de Naples, ni sur celui d'Espagne. Il est
vrai qu'il ne lui était permis de régner qu'à la façon d'un lieutenant
de Napoléon. Dans ces deux pays, il n'a inspiré ni estime ni animosité
qui lui fût personnelle[14].

     [Note 14: Joseph Bonaparte est mort à Florence le 28
     juillet 1844. (P. R.).]

Sa femme, fille d'un négociant de Marseille nommé Clary, est la plus
simple et la meilleure personne du monde. Laide, chétive, timide et
silencieuse, elle n'a joué aucun rôle soit à la cour de l'empereur, soit
lorsqu'elle a successivement porté deux couronnes que vraisemblablement
elle a perdues sans regrets. De cette union sont nées deux filles. Toute
cette famille est établie maintenant dans l'Amérique septentrionale.

La soeur de madame Joseph Bonaparte avait épousé le général Bernadotte,
aujourd'hui roi de Suède. Celle-ci, dont le caractère avait quelque
originalité, s'étant prise, avant son mariage, d'un sentiment très vif
pour Napoléon, parut en conserver toujours le souvenir. On a cru que les
restes de cette passion mal éteinte furent la cause de son refus obstiné
de quitter la France. Elle demeure encore à Paris dans ce moment, où
elle vit très incognito[15].

     [Note 15: La reine de Suède est morte il y a peu
     d'années, après avoir longtemps habité à Paris, rue
     d'Anjou-Saint-Honoré. (P. R.)]


LUCIEN BONAPARTE.

Lucien Bonaparte a beaucoup d'esprit. Le goût des arts et d'une certaine
littérature se développa chez lui de bonne heure. Député de la Corse,
quelques-uns de ses discours au conseil des Cinq-Cents furent alors
remarqués, entre autres celui qu'il prononça le 22 septembre 1798,
anniversaire de la fondation de la République. Il y proclama le voeu que
chacun des membres du conseil devait former: de conserver le dépôt de la
constitution et de la liberté, et proféra un violent anathème contre
tout Français qui tâcherait de rétablir la royauté. Le général Jourdan,
exprimant alors quelques craintes relatives aux bruits qui circulaient
d'un bouleversement prochain dont les conseils étaient menacés, Lucien
rappela qu'il existait un décret qui prononçait _la mise hors la loi_ de
quiconque oserait porter atteinte à l'inviolabilité de la représentation
nationale. Toutefois il est plus que probable que, d'accord avec son
frère, il surveillait déjà le moment où ils pourraient tous deux jeter
les fondements de l'élévation de leur famille. Il y avait pourtant
quelques idées constitutionnelles dans la tête de Lucien, et peut-être
que, s'il eût conservé de l'influence sur son frère, il eût mis des
obstacles à l'accroissement indéfini de son pouvoir arbitraire.
Cependant il parvint à lui faire arriver jusqu'en Égypte des nouvelles
de la situation des choses en France, pressa ainsi son retour, et l'aida
ensuite fortement, comme chacun sait, dans la révolution du 18 brumaire
1799.

Depuis cette époque, Lucien fut d'abord ministre de l'intérieur, puis
ambassadeur en Espagne, et devint partout un objet d'ombrage pour le
premier consul. Bonaparte n'aimait guère le souvenir des services qu'on
lui avait rendus, et Lucien avait coutume de les rappeler avec humeur
dans leurs fréquentes altercations.

Durant son séjour en Espagne, il se lia intimement avec le prince de la
Paix, et contribua au traité de Badajoz[16], qui, pour cette fois, sauva
le Portugal de l'invasion. Il reçut en récompense des sommes
considérables, soit en argent, soit en diamants, que l'on a portées
jusqu'à cinq cents millions. Il eut aussi à cette époque le projet de
marier Bonaparte à une infante d'Espagne; mais celui-ci, soit par
affection pour sa femme, soit dans la crainte de se rendre suspect aux
républicains qu'il ménageait encore, repoussa l'idée de ce mariage qu'on
eût conclu au moyen du prince de la Paix.

     [Note 16: Le 6 juin 1801. (P. R.)]

En 1790, Lucien, garde-magasin des subsistances militaires près de
Toulon, avait épousé la fille d'un aubergiste qui lui donna deux filles
et mourut au bout de quelques années. L'aînée de ses deux filles fut
rappelée en France plus tard par l'empereur qui, lorsqu'il vit ses
affaires se gâter en Espagne, eut envie de traiter de la paix avec le
prince des Asturies, et de lui faire épouser cette fille de Lucien. Mais
cette jeune personne, logée chez sa grand'mère, écrivit trop franchement
à son père les impressions qu'elle recevait à la cour de son oncle; elle
se moqua des personnages les plus importants, et ses lettres ayant été
ouvertes, elles irritèrent l'empereur, qui la renvoya en Italie.

En 1803, Lucien, veuf, et livré à une vie de galanterie qui pourrait
même recevoir un autre nom, devint tout à coup amoureux de madame
Jouberthon, femme d'un agent de change qu'on envoya à Saint-Domingue, où
il mourut. Cette femme, belle et adroite, parvint à se faire épouser,
malgré l'opposition du premier consul. La mésintelligence des deux
frères éclata à ce dernier événement, et Lucien quitta la France au
printemps de 1804, et s'établit à Rome.

On a su comment, depuis, il s'attacha aux intérêts du pape et sut
adroitement s'assurer sa protection; si bien qu'aujourd'hui même encore,
après avoir été rappelé ici lors de la funeste entreprise de 1815, après
le second retour du roi, il put encore retourner dans les États romains,
et vivre tranquille avec la portion de sa famille qui s'y est retirée.
Lucien est né en 1775[17].

     [Note 17: Lucien Bonaparte est mort à Viterbe le 29 juin
     1840. (P. R.)]


LOUIS BONAPARTE.

Louis Bonaparte, né en 1778, est un homme sur lequel les opinions ont
été fort diverses. Une certaine hypocrisie de quelques vertus, des
moeurs plus régulières que celles de sa famille, des opinions bizarres,
appuyées plutôt cependant sur des théories hasardées que sur des
principes solides, ont abusé beaucoup de monde, et séparé sa réputation
de celle de ses frères.

Avec beaucoup moins d'esprit que Napoléon et Lucien, il a pourtant
quelque chose de romanesque dans l'imagination qu'il a su allier à une
complète sécheresse de coeur. Les habitudes d'une mauvaise santé ont
flétri sa jeunesse et ajouté à la tristesse âcre de son caractère. Je ne
sais si livré à lui-même, cette ambition si naturelle à toute sa famille
se fût aussi développée en lui, mais il a montré dans plusieurs
occasions qu'il croyait devoir profiter des chances que les
circonstances lui ont offertes.

On lui a su gré d'avoir voulu gouverner la Hollande dans les intérêts de
ce pays, au mépris des volontés de son frère, et son abdication, causée
par un caprice plutôt que par un sentiment généreux, lui a cependant
fait honneur. Elle est au fond la meilleure action de sa vie.

Louis Bonaparte est essentiellement égoïste et défiant. La suite de ces
Mémoires servira à le faire mieux connaître. Bonaparte disait un jour de
lui: «Ses feintes vertus me donnent autant d'embarras que les vices de
Lucien.» Il s'est retiré à Rome depuis la chute de sa famille.


MADAME JOSÉPHINE BONAPARTE ET SA FAMILLE.

Le marquis de Beauharnais, père du général premier époux de madame
Bonaparte, avait été employé militairement à la Martinique. Il s'y
attacha à une tante de cette même madame Bonaparte avec laquelle il
revint en France et qu'il épousa dans sa vieillesse. Cette tante fit
venir en France sa nièce, Joséphine de la Pagerie. Elle la fit élever,
et profita de l'ascendant qu'elle avait sur un vieux mari pour la marier
à l'âge de quinze ans au jeune Beauharnais son beau-fils. Celui-ci se
maria malgré lui; cependant il est à croire qu'à une certaine époque il
conçut quelque attachement pour sa femme, car j'ai lu de lui des lettres
fort tendres, qu'il avait écrites lorsqu'il était en garnison, et
qu'elle conservait avec soin.

De ce mariage naquirent Eugène et Hortense. Quand la Révolution
commença, je crois que l'intimité de ce mariage était refroidie. Dans le
commencement de la Terreur, M. de Beauharnais commandait encore les
armées françaises, et n'avait plus guère de relations avec sa femme.

J'ignore quelles circonstances la lièrent avec certains députés de la
Convention, mais elle avait quelque crédit sur eux, et, comme elle était
bonne et obligeante, elle s'employait à rendre autant de services qu'il
lui était possible. Dès lors, sa réputation de conduite était fort
compromise; mais celle de sa bonté, de la grâce et de la douceur de ses
manières ne se contestait point. Elle fut plus d'une fois utile à mon
père, auprès de Barrère et de Tallien, et ce fut ce qui mit ma mère en
relation avec elle. En 1793, un hasard la plaça dans un village des
environs de Paris où, comme elle, nous passâmes l'été. Ce voisinage de
campagne amena quelque intimité. Je me souviens encore que la jeune
Hortense, moins âgée que moi de trois ou quatre ans, venait me rendre
visite dans ma chambre, et, s'amusant à faire l'inventaire de quelques
petits bijoux que je possédais, me témoignait souvent que toute son
ambition pour l'avenir se bornerait à être maîtresse d'un pareil trésor.
Cette malheureuse femme a été depuis surchargée de bijoux et de
diamants, et combien n'a-t-elle pas gémi sous le poids du brillant
diadème qui semblait l'écraser!

Dans ces temps où chacun fut forcé de chercher une retraite pour
échapper à la persécution qui poursuivit toutes les classes de la
société, nous perdîmes de vue madame de Beauharnais. Son mari, étant
devenu suspect aux jacobins, fut amené dans les prisons de Paris, et
condamné à mort par le tribunal révolutionnaire. Incarcérée aussi, elle
échappa cependant à la hache qui frappait tout le monde sans aucune
distinction. Liée avec la belle madame Tallien, elle fut introduite dans
la société du Directoire et protégée particulièrement par Barras. Madame
de Beauharnais avait peu de fortune, et son goût pour la parure et le
luxe la rendit dépendante de ceux qui pouvaient l'aider à le satisfaire;
sans être précisément jolie, toute sa personne possédait un charme
particulier. Il y avait de la finesse et de l'accord dans ses traits;
son regard était doux; sa bouche, fort petite, cachait habilement de
mauvaises dents; son teint, un peu brun, se dissimulait à l'aide du
rouge et du blanc qu'elle employait habilement; sa taille était
parfaite, tous ses membres souples et délicats; le moindre de ses
mouvements était aisé et élégant; on n'eût jamais mieux appliqué qu'à
elle ce vers de la Fontaine:

        Et la grâce plus belle encor que la beauté.

Elle se mettait avec un goût extrême, embellissait ce qu'elle portait;
et, avec ces avantages et la recherche constante de sa parure, elle a
toujours trouvé le moyen de n'être point effacée par la beauté et la
jeunesse d'un si grand nombre de femmes dont elle s'est entourée.

À tous ces avantages, j'ai déjà dit qu'elle joignait une extrême bonté;
de plus, une égalité d'humeur remarquable, beaucoup de bienveillance, et
de la facilité pour oublier le mal qu'on avait voulu lui faire.

Ce n'était point une personne d'un esprit transcendant. Créole et
coquette, son éducation avait été assez négligée; mais elle sentait ce
qui lui manquait, et ne compromettait point sa conversation. Elle
possédait un tact naturel assez fin, elle trouvait aisément à dire les
choses qui plaisent; sa mémoire était obligeante, c'est une qualité
utile pour ceux qui sont placés dans les hauts rangs. Malheureusement,
elle manquait de gravité dans les sentiments, et d'élévation d'âme. Elle
a préféré exercer sur son mari le charme de ses agréments à l'empire de
quelques vertus. Elle a poussé pour lui la complaisance à l'excès, et
n'assurait son crédit que par des facilités qui contribuaient peut-être
à fortifier cette sorte de mépris que les femmes lui inspiraient. Elle
eût pu lui donner parfois d'utiles leçons; mais elle le craignait, et
recevait au contraire de lui la plupart de ses impressions. D'ailleurs,
légère, mobile, facile à émouvoir et à calmer, incapable d'une émotion
prolongée, d'une attention soutenue, d'une réflexion sérieuse, si la
grandeur ne lui tourna pas la tête, elle ne l'instruisit pas non plus.
Le penchant de son caractère la portait à consoler les malheureux; mais
elle ne sut porter ses regards que sur des peines partielles, et ne
pensa point aux maux de la France. Le génie de Bonaparte d'ailleurs lui
imposait; elle ne le jugeait que dans ce qui la regardait
personnellement, et, sur tout le reste, respectait ce qu'il avait appelé
lui-même l'entraînement de sa destinée. Il eut sur elle quelques
influences funestes; car il lui inspira le mépris d'une certaine morale,
une assez grande défiance, et l'habitude du mensonge que tous deux
employaient habilement tour à tour.

On a dit qu'elle avait été le prix du commandement de l'armée d'Italie;
elle m'a assuré qu'à cette époque Bonaparte était réellement amoureux
d'elle. Elle hésita entre lui, le général Hoche et M. de Caulaincourt,
qui l'aimaient aussi. L'ascendant de Bonaparte l'emporta. Je sais que ma
mère, retirée alors à la campagne, s'étonna dans sa retraite que la
veuve de M. de Beauharnais eût épousé un homme si peu connu.

Quand je l'interrogeais sur les manières d'être de Bonaparte dans sa
jeunesse, elle me contait qu'il était alors rêveur, silencieux,
embarrassé avec les femmes, mais passionné et entraînant, quoique assez
étrange dans toute sa personne. Elle accusait fort le voyage d'Égypte
d'avoir changé son humeur, et développé ce despotisme journalier dont
elle a tant souffert depuis.

J'ai vu des lettres de Napoléon à madame Bonaparte, lors de la première
campagne d'Italie. Elle l'y avait suivi; mais quelquefois il la laissait
sur les derrières de l'armée, jusqu'à ce que la sûreté du chemin eût été
assurée par la victoire. Ces lettres sont très singulières: une écriture
presque indéchiffrable, une orthographe fautive, un style bizarre et
confus. Mais il y règne un ton si passionné, on y trouve des sentiments
si forts, des expressions si animées et en même temps si poétiques, un
amour si à part de tous les amours, qu'il n'y a point de femme qui ne
mît du prix à avoir reçu de pareilles lettres. Elles formaient un
contraste piquant avec la bonne grâce élégante et mesurée de celles de
M. de Beauharnais. D'ailleurs, quelle circonstance pour une femme que de
se trouver (dans un temps où la politique décidait des actions des
hommes) comme un des mobiles de la marche triomphante de toute une
armée! À la veille d'une de ses plus grandes batailles, Bonaparte
écrivait: «Me voici loin de toi! Il semble que je sois tombé dans les
plus épaisses ténèbres; j'ai besoin des funestes clartés de ces foudres
que nous allons lancer sur nos ennemis, pour sortir de cette obscurité
où m'a jeté ton absence. Joséphine, tu pleurais quand je t'ai quittée.
Tu pleurais! À cette idée, tout mon être frémit; va, calme-toi; Wurmser
payera cher les larmes que je t'ai vue répandre.» Et, le lendemain,
Wurmser était battu.

L'enthousiasme avec lequel le général Bonaparte fut reçu dans cette
belle Italie, la magnificence des fêtes, l'éclat des victoires, la
richesse des trésors que chaque officier y put acquérir, le luxe sans
mesure qui en fut la suite, accoutumèrent dès lors madame Bonaparte à
toutes les pompes dont elle a été environnée, et, de son aveu, rien n'a
pu égaler pour elle les impressions qu'elle reçut à cette époque, où
l'amour venait, ou semblait venir déposer journellement à ses pieds, une
conquête de plus sur un peuple enivré de son vainqueur. Cependant on
peut conclure de ces lettres mêmes que, malgré ce prestige de gloire et
d'amour, madame Bonaparte, dans cette vie de triomphes, de victoires et
de licence, donna quelquefois des inquiétudes à cet époux vainqueur.
Elles décèlent les agitations d'une jalousie tantôt sombre, tantôt
menaçante. Alors on y trouve des réflexions mélancoliques, une sorte de
dégoût des illusions si passagères de la vie. Peut-être que ces
mécomptes qui froissèrent les premiers sentiments un peu vifs que
Bonaparte se fût encore avisé d'éprouver, eurent sur lui quelque
influence qui parvint à le dessécher peu à peu. Peut-être qu'il eût valu
davantage s'il eût été plus et surtout mieux aimé.

Lorsque, au retour de cette brillante campagne, le général vainqueur fut
obligé de s'exiler en Égypte, pour échapper à l'inquiétude du
Directoire, la situation de madame Bonaparte devint précaire et
difficile. Son époux emportait contre elle des soupçons alimentés par
Joseph et Lucien, qui craignaient l'empire que sa femme pouvait
prendre. Madame Bonaparte, isolée, privée de son fils, qui avait suivi
Bonaparte, entraînée par ses goûts à des dépenses désordonnées,
tourmentée par des dettes, se rapprocha de Barras au moyen de madame
Tallien, son amie, et chercha des appuis auprès des directeurs, et de
Rewbel surtout. Bonaparte lui avait enjoint, en partant, d'acheter une
terre; le voisinage de Saint-Germain, où on élevait sa fille, la
détermina pour la Malmaison. Ce fut là que nous la retrouvâmes, parce
que nous habitions pour quelques mois le château de l'un de nos
amis[18], situé à peu de distance de celui qu'elle venait d'acquérir.
Madame Bonaparte, naturellement expansive et même souvent un peu
indiscrète, n'eut pas plus tôt retrouvé ma mère, qu'elle lui livra un
grand nombre de confidences sur son époux absent, sur ses beaux-frères,
enfin sur tout un monde qui nous était absolument étranger. On croyait
presque Bonaparte perdu pour la France; on négligeait sa femme; ma mère
eut pitié d'elle, nous lui donnâmes quelques soins, elle n'en a jamais
perdu le souvenir. À cette époque, j'avais dix-sept ans, et j'étais
mariée depuis un an.

     [Note 18: Madame de Vergennes était très liée avec M.
     Chanorier, qui habitait à Croissy sur les bords de la Seine,
     homme riche et intelligent qui a introduit en France un des
     premiers troupeaux de moutons mérinos. C'est de là qu'elle
     fit, avec ses filles, quelques visites de voisinage à la
     Malmaison, et renoua avec madame Bonaparte sa liaison avec
     madame de Beauharnais. (P. R.)]

Ce fut à la Malmaison que madame Bonaparte nous montra cette prodigieuse
quantité de perles, de diamants et de camées qui composaient dès lors
son écrin, digne déjà de figurer dans les contes des _Mille et une
Nuits_, et qui pourtant devait tant s'augmenter depuis. L'Italie,
envahie et reconnaissante, avait concouru à toutes ces richesses, et
particulièrement le pape, touché des égards que lui témoigna le
vainqueur, en se refusant au plaisir de planter ses drapeaux sur les
murs de Rome. Les salons de la Malmaison étaient somptueusement décorés
de tableaux, de statues, de mosaïques, dépouilles de l'Italie, et chacun
des généraux qui figurèrent dans cette campagne pouvait étaler un pareil
butin.

À côté de toutes ces richesses, madame Bonaparte manquait souvent des
moyens de payer ses moindres dépenses, et, pour se tirer d'affaire, elle
cherchait à vendre le crédit qu'elle avait sur les gens puissants de
cette époque, et se compromettait par d'imprudentes relations. Rongée
de soucis, plus mal que jamais avec ses beaux-frères, ne prêtant que
trop à leurs accusations contre elle, ne comptant plus sur le retour de
son époux, elle fut tentée de donner sa fille au fils du directeur
Rewbel; mais cette jeune personne n'y voulut point consentir, et, par sa
résistance, rompit un projet dont l'exécution eût sans doute déplu
fortement à Bonaparte.

Cependant, tout à coup, le bruit de son arrivée à Fréjus se répand. Il
revient l'âme bourrelée des rapports que Lucien lui a faits dans ses
lettres. Sa femme, dès qu'elle apprend son débarquement, prend la poste
pour le joindre; elle le manque, retourne sur ses pas et revient dans sa
maison de la rue Chantereine, quelques heures après lui. Elle descend de
voiture avec empressement, suivie de sa fille et de son fils, qu'elle a
retrouvé; elle monte l'escalier qui conduit à sa chambre; mais quelle
est sa surprise d'en voir la porte fermée! Elle appelle Bonaparte, le
presse d'ouvrir; il lui répond au travers de cette porte qu'elle ne
s'ouvrira plus pour elle. Alors elle pleure, tombe à genoux, supplie en
son nom et en celui de ses deux enfants; mais tout garde un profond
silence autour d'elle, et plusieurs heures de la nuit se passent dans
cette terrible anxiété. Enfin, vaincu par ses cris et sa persévérance,
vers quatre heures du matin, Bonaparte ouvre cette porte, et paraît, je
le tiens de madame Bonaparte elle-même, avec un visage sévère, et qui
montrait cependant qu'il avait beaucoup pleuré. Il lui reproche
amèrement sa conduite, son oubli, tous les torts réels ou inventés dont
Lucien avait surchargé ses récits, et finit par annoncer une séparation
éternelle. Puis, se retournant vers Eugène de Beauharnais, qui pouvait
bien avoir vingt ans à cette époque: «Quant à vous, lui dit-il, vous ne
porterez point le poids des torts de votre mère. Vous serez toujours mon
fils, je vous garderai près de moi.--Non, mon général, répond Eugène, je
dois partager la triste fortune de ma mère, et, dès ce moment, je vous
fais mes adieux.»

Ces paroles commencèrent à ébranler la fermeté de Bonaparte; il ouvrit
ses bras à Eugène en pleurant; sa femme et Hortense embrassaient ses
genoux, et peu après tout fut pardonné. Dans l'explication, madame
Bonaparte parvint à se justifier des accusations envenimées de son
beau-frère, et Bonaparte, voulant alors la venger, envoya chercher
Lucien dès sept heures du matin; et, sans l'avoir prévenu, il ordonna
qu'il fût introduit dans la chambre où les deux époux, entièrement
raccommodés, occupaient dans ce moment le même lit.

Depuis ce temps, Bonaparte exigea que sa femme rompît avec madame
Tallien et toute la société directoriale. Le 18 brumaire détruisit
encore mieux ces relations. Elle m'a raconté que, la veille de cette
journée importante, elle avait vu avec surprise Bonaparte charger deux
pistolets et les mettre auprès de son lit. Sur ses questions, il lui
répondit qu'il pouvait arriver dans la nuit tel événement qui rendît
cette précaution nécessaire, et, après cette seule parole, il se coucha
et s'endormit profondément jusqu'au lendemain matin.

Parvenu au consulat, il tira un grand parti des qualités douces et
gracieuses de sa femme, pour attirer à sa cour ceux que sa rudesse
naturelle aurait effarouchés; il lui laissa le soin du retour des
émigrés. Presque toutes les radiations passèrent par les mains de madame
Bonaparte; elle fut le premier lien qui rapprocha la noblesse française
du gouvernement consulaire. Nous le verrons avec plus de détail dans
plusieurs chapitres de ces Mémoires.

Eugène de Beauharnais, né en 1780, a traversé toutes les phases d'une
vie tantôt orageuse et tantôt brillante, en ne cessant de conserver des
droits à l'estime générale. Sa conduite prouva que c'est moins l'étendue
de l'esprit qui donne de l'aplomb aux actions et qui les coordonne entre
elles, qu'un certain accord dans les qualités du caractère. Le prince
Eugène, tantôt à l'armée près de son père, tantôt dans l'intérieur oisif
et élégant de sa mère, n'a, à vrai dire, été élevé nulle part; son
instinct naturel qui le porte vers ce qui est droit, l'école de
Bonaparte qui le façonna sans l'égarer, les leçons des événements, voilà
ce qui le forma. Madame Bonaparte était incapable de donner un conseil
fort; aussi son fils, qui l'aimait beaucoup, s'aperçut de bonne heure
qu'il ne devait jamais la consulter. Il y a des caractères qui vont
naturellement à la raison.

La figure du prince Eugène ne manque point d'agréments. Sa tournure a de
l'élégance; très adroit dans tous les exercices du corps, il tient de
son père cette bonne grâce de l'ancien gentilhomme français dont M. de
Beauharnais a pu lui donner les premières leçons. Il joint à cet
avantage de la simplicité et de la bonhomie; il n'a ni vanité ni
présomption; il est sincère sans indiscrétion, silencieux quand il le
faut; il a peu d'esprit naturel, son imagination est ténue, et son coeur
a quelque sécheresse. Il a toujours montré une grande soumission à son
beau-père, et quoiqu'il l'appréciât fort bien, et qu'il fût sans
illusion sur son compte, jamais il n'hésita à lui garder, même contre
ses propres intérêts, une fidélité religieuse. On ne lui surprit en
aucune occasion la moindre marque de mécontentement, soit lorsque
l'empereur, comblant d'honneurs sa propre famille, semblait l'oublier
comme à dessein, soit lorsqu'il répudiait sa mère. À l'époque du
divorce, Eugène eut une attitude fort noble.

Eugène, colonel d'un régiment, se fit aimer de ses soldats. En Italie,
aux armées, on le distingua partout. Les souverains de l'Europe
l'estiment, et tout le monde a vu avec plaisir que sa fortune avait
survécu à celle de sa famille.

Il a eu le bonheur d'épouser une princesse charmante qui n'a pas cessé
de l'adorer, et qu'il a rendue heureuse. Il possède parfaitement toutes
les qualités qui font le bonheur de la vie intime: de l'égalité dans
l'humeur, de la douceur, une gaieté naturelle qui survit à tout.
Peut-être est-ce bien un peu parce qu'il ne s'émeut profondément de
rien; mais, quand cette sorte d'indifférence pour tout ce qui intéresse
les autres se retrouve encore dans les tribulations qui nous sont
personnelles, on peut bien prétendre à ce qu'elle soit décorée du nom de
philosophie.

La soeur du prince Eugène, plus jeune que lui de trois ans (née en
1783), a été, je crois, la plus malheureuse personne de ce temps et la
moins faite pour l'être. Indignement calomniée par la haine des
Bonapartes, enveloppée dans les accusations que le public se plaisait à
intenter contre tout ce qui tenait à cette famille, elle ne s'est pas
trouvée assez forte pour lutter avec avantage, et résister à l'effet des
mensonges qui ont flétri sa vie[19].

     [Note 19: On sera peut-être surpris en lisant dans ces
     Mémoires les pages relatives à la reine Hortense. Ma
     grand'mère a vécu et est morte dans la conviction qu'en
     parlant ainsi, elle rendait hommage à la vérité. L'opinion
     contraire a pourtant prévalu, et semble consacrée par son
     fils l'empereur Napoléon III, qui a rendu de grands honneurs
     à M. le duc de Morny. Il est possible, comme il arrive
     souvent, que tout soit vrai suivant les époques. Dans la
     jeunesse, l'innocence et la douleur, un peu plus tard, la
     consolation. Il n'est pas nécessaire de dire que je ne
     modifie pas le texte des Mémoires, tels qu'ils sont écrits de
     la main même de l'auteur. J'ai cru seulement devoir, et dans
     cet avant-propos et dans quelques chapitres, retrancher des
     observations d'une nature toute contraire sur quelques femmes
     de la cour. Mon père tenait à ce que le texte des Mémoires de
     sa mère fût absolument respecté. Il m'a paru cependant que,
     sur ce point, je devais manquer au devoir d'un éditeur
     austère. Les habitudes, les goûts, les convenances se
     modifient avec le temps, et ce qu'il semblait très naturel
     d'écrire à une femme d'esprit et de bonne compagnie, pourrait
     causer aujourd'hui une sorte de scandale. Elle pensait bien
     que son ouvrage serait imprimé, mon père n'a jamais été
     maintenu dans sa réserve par ce trait qui nous paraît
     scabreux. Et pourtant j'ai cru remarquer que quelques
     lecteurs étaient choqués par des détails que l'on trouvait
     autrefois aussi naturels à écrire qu'à savoir. Y a-t-il là
     quelque habitude d'ancien régime, ou notre temps est-il
     devenu plus prude? On ne le croirait guère à lire les romans
     et les journaux. Mais peut-être la licence des productions
     légères nous a-t-elle rendus plus sévères pour les oeuvres
     sérieuses. J'ai dû respecter cette disposition, et ne pas
     user de tous les privilèges de l'historien. (P. R.)]

Madame Louis Bonaparte n'a pas, non plus que sa mère et son frère, un
esprit remarquable; mais, comme eux, elle possède un tact droit, et son
âme a quelque chose de plus élevé, ou, si l'on veut, de plus exalté que
la leur. Livrée à elle-même dans sa jeunesse, elle échappa aux exemples
dangereux dont elle était entourée. Dans la pension élégante de madame
Campan, elle acquit plus de talents que d'instruction. Dans sa jeunesse,
une grande fraîcheur, des cheveux d'une couleur charmante, une fort
belle taille la rendaient agréable; ses dents se sont gâtées de bonne
heure, et la maladie et les chagrins ont altéré ses traits.

Son penchant naturel la porte vers la vertu; mais, absolument ignorante
du monde, trop étrangère à cette partie de la morale qui s'applique aux
usages de la société, pure et sage pour elle-même seulement, livrée
presque entièrement à des opinions idéales prises dans une sphère
qu'elle s'est créée, elle n'a pas su rattacher sa vie à ces convenances
sociales qui ne préservent pas la vertu des femmes, mais qui,
lorsqu'elles sont accusées, leur procurent un appui dont on ne peut
guère se passer dans le monde, et que l'approbation de la conscience ne
remplace pas; car, au milieu des hommes, il ne suffit pas de se bien
conduire pour paraître vertueuse, il faut encore se conduire dans les
règles qu'ils ont imposées. Madame Louis, aux prises avec des situations
difficiles, s'est toujours trouvée sans guide; elle jugeait parfaitement
sa mère, et n'osait avoir confiance en elle. Sévère dans les principes
qu'elle s'était faits, ou, si l'on veut, dans les sentiments que lui
créait son imagination, elle fut d'abord très surprise des écarts
qu'elle découvrit chez les femmes dont elle était environnée, et plus
surprise encore que ces mêmes écarts ne fussent pas toujours la suite
des tendresses du coeur. Dépendante par son mariage du plus tyran des
maris, victime résignée et découragée d'une persécution continuelle et
outrageante, son âme se flétrit sous le poids de ses peines; elle s'y
abandonna sans oser se plaindre, et il fallut qu'elle fût sur le point
d'en mourir, pour qu'on les devinât. J'ai vu madame Louis Bonaparte de
très près, j'ai fini par connaître tous les secrets de son intérieur, et
elle m'a toujours apparu la plus pure comme la plus infortunée des
femmes.

La seule consolation qui lui ait été accordée fut dans la tendre amitié
qu'elle a pour son frère. Elle jouissait de son bonheur, de ses succès,
de son aimable humeur. Combien de fois lui ai-je entendu dire ces
touchantes paroles: «Je ne vis que de la vie d'Eugène.»

Elle refusa le fils de Rewbel, et ce refus raisonnable fut le résultat
d'une des erreurs de son imagination, qui rêva dès sa première jeunesse
qu'une femme qui voulait être sage et heureuse ne pouvait épouser que
l'homme qu'elle aimerait passionnément. Un peu plus tard, elle résista
encore à sa mère, qui voulait la marier au comte de Mun, aujourd'hui
pair de France.

M. de Mun avait émigré, madame Bonaparte venait d'obtenir sa radiation;
il retrouvait une fortune considérable, et demandait en mariage
mademoiselle de Beauharnais. Bonaparte, alors premier consul, avait peu
de penchant vers cette union; cependant madame Bonaparte l'eût emporté,
sans la résistance opiniâtre de sa fille. On s'avisa de dire devant
celle-ci que M. de Mun avait été amoureux en Allemagne de madame de
Staël; cette femme célèbre apparaissait à l'imagination de cette jeune
fille comme une sorte de monstre bizarre. M. de Mun lui devint odieux,
et manqua cette grande fortune et la chute éclatante qui eût suivi.
C'est un assez étrange accident de la destinée que d'avoir failli être
prince, peut-être roi, et ensuite roi détrôné.

Peu de temps après, Duroc, alors aide de camp du consul, et déjà
distingué par lui, devint amoureux d'Hortense. Elle y fut sensible, et
crut avoir trouvé cette moitié d'elle-même qu'elle cherchait. Bonaparte
se montra favorable à leur union, mais madame Bonaparte à son tour fut
inflexible: «Il faut, disait-elle, que ma fille épouse un gentilhomme ou
un Bonaparte.» On pensa alors à Louis. Il n'avait aucun goût pour
Hortense, il détestait les Beauharnais, et méprisait souverainement sa
belle-soeur; mais, comme il était silencieux, on le crut doux; comme il
se montrait sévère, on ne douta point qu'il ne fût honnête homme. Madame
Louis m'a dit, depuis, qu'à la nouvelle de cet arrangement, elle éprouva
une douleur violente; non seulement on lui défendait de penser à l'homme
qu'elle aimait, mais on allait la donner à un autre qui lui inspirait
une défiance secrète. Cependant ce mariage convenait à sa mère; il
devait resserrer utilement les liens de famille; il pouvait servir à
l'avancement de son frère; elle s'y dévoua en victime, soumise, et même
elle fit plus. Son imagination s'exaltant sur les devoirs qui lui
étaient imposés, elle se prescrivit les sacrifices les plus minutieux à
l'égard d'un mari qu'elle avait le malheur de ne pas aimer. Trop vraie,
et d'ailleurs trop peu communicative pour feindre des sentiments qu'elle
n'éprouvait pas, elle fut parfaitement douce, soumise, pleine de
déférence, et plus attentive à lui plaire peut-être, que si elle l'eût
aimé. Louis Bonaparte, défiant et faux, prit pour l'affectation de la
coquetterie les attentions de sa femme. «Elle s'exerce sur moi d'abord,
disait-il, pour me tromper.» Il crut que cette conduite, suivie avec
une exagération de vertu et une vivacité de dévouement que la prudence
ne modérait pas, était dirigée par les conseils d'une mère expérimentée;
il repoussa les soins qu'on voulait lui rendre, et se montra plus d'une
fois dur et méprisant. Il fit plus: il se permit d'éclairer madame Louis
sur toutes les faiblesses qu'on prêtait à sa mère; et, après avoir
poussé ce récit aussi loin qu'il pouvait aller, il signifia qu'il
voulait que toutes les confidences fussent supprimées entre sa femme et
une pareille mère. Il ajouta encore: «Vous êtes à présent une Bonaparte;
nos intérêts doivent être les vôtres, ceux de votre famille ne vous
regardent plus.» Enfin il accompagna cette déclaration de menaces
insultantes, appuyées sur l'opinion méprisante qu'il avait des femmes;
il annonça toutes les précautions qu'il était déterminé à prendre «pour
échapper au sort commun, disait-il, à tous les maris», et déclara qu'il
ne serait dupe ni des entreprises qu'on tenterait pour lui échapper, ni
des ruses d'une feinte douceur qui essayerait de le gagner.

Qu'on se représente l'effet d'un pareil discours sur une jeune femme
toute nourrie d'illusions, éclairée malgré elle sur les mécomptes
qu'elle n'avait point prévus! Elle se montra cependant épouse
obéissante, et, pendant plusieurs années, sa tristesse et l'altération
de sa santé trahirent seules ses souffrances. Son époux, sec et
capricieux, personnel comme tous les Bonapartes, rongé et aigri de plus
par un mal âcre et grave, qui, dès l'Égypte, avait corrompu sa jeunesse,
ne mit aucune mesure à ses exigences. Comme il craignait son frère, et
qu'il voulait cependant tenir sa femme loin de Saint-Cloud, il ordonna
qu'elle s'attribuât la volonté de n'y point paraître souvent, de n'y
demeurer jamais la nuit, quelques instances que lui fît sa mère. Madame
Louis devint grosse très peu de temps après son mariage; les Bonapartes,
et surtout madame Murat, qui avaient vu cet hymen avec humeur, parce
que, Joseph n'ayant que des filles, on prévoyait que le premier garçon
de Louis, petit-fils en même temps de madame Bonaparte, serait l'objet
d'un grand intérêt, les Bonapartes répandirent le bruit outrageant que
cette grossesse était le résultat d'une liaison intime du premier consul
avec sa belle-fille, favorisée par la mère elle-même. Le public
accueillit volontiers ce soupçon. Madame Murat en fit part à Louis,
qui, soit qu'il l'adoptât ou non, s'en servit pour augmenter et
justifier ses surveillances. Le récit de sa tyrannie envers sa femme
m'entraînerait trop loin en ce moment, j'y reviendrai plus tard.
Espionnage prescrit aux valets, ouverture des moindres lettres, défense
de toute liaison, jalousie contre Eugène lui-même, scènes violentes
renouvelées sans cesse, rien ne fut épargné. Le premier consul s'aperçut
facilement de cette mésintelligence; mais il sut gré à madame Louis de
son silence, qui le mettait à l'aise, et lui permettait de ne point
prendre parti. Lui qui n'estimait guère les femmes, il a toujours fait
profession de vénération pour Hortense, et la manière dont il parlait
d'elle et dont il agissait envers elle dément bien formellement les
accusations dont elle a été l'objet. Devant elle, ses paroles étaient
toujours plus mesurées et plus décentes. Il l'appelait souvent comme
juge entre sa femme et lui; et recevait d'elle des leçons qu'il n'eût
pas écoutées patiemment d'une autre. «Hortense, disait-il quelquefois,
me force de croire à la vertu.»




LIVRE PREMIER




CHAPITRE PREMIER.

(1802-1803.)


Détails de famille.--Ma première soirée à Saint-Cloud.--Le général
Moreau.--M. de Rémusat est nommé préfet du palais, et je deviens dame du
palais.--Habitudes du premier consul et de madame Bonaparte.--M. de
Talleyrand.--La famille du premier consul.--Mesdemoiselles Georges et
Duchesnois.--Jalousie de madame Bonaparte.


Malgré la date de l'année où j'entreprends ce récit[20], je ne
chercherai point à excuser les motifs qui portèrent mon mari à
s'attacher à la personne de Bonaparte; mais je les expliquerai
simplement. En politique, les justifications ne valent rien. Un certain
nombre de personnes revenues seulement depuis trois ans, ou n'ayant pris
part aux affaires publiques que depuis cette époque, ont jeté une sorte
d'anathème sur ceux de nos concitoyens qui, pendant ces dernières vingt
années, ne se sont point tenus complètement à l'écart des événements.
Quand on leur dit qu'on ne juge pas s'ils ont eu raison ou tort dans
leur sommeil prolongé, et qu'on leur demande de demeurer aussi neutres
sur une pareille question, ils repoussent cet accommodement de toute la
puissance des avantages de leur situation présente; ils lancent le blâme
sans aucune générosité, car il n'y a nul risque à proclamer aujourd'hui
les devoirs sur lesquels ils s'appuient. Et cependant, en révolution,
qui peut se flatter d'avoir toujours suivi la voie droite? Qui d'entre
nous ne doit pas rapporter à différentes circonstances une part de sa
conduite? Qui, enfin, jettera la première pierre, sans craindre de la
voir retomber du même élan sur le bras qui l'aurait lancée? Plus ou
moins froissés des coups dont ils se frappent, les citoyens d'un même
pays devraient mieux s'épargner entre eux, ils sont plus solidaires les
uns envers les autres qu'ils ne pensent, et, lorsqu'un Français poursuit
sans pitié un autre Français, qu'il y prenne garde, presque toujours il
prête à l'étranger qui les juge des armes contre tous les deux.

     [Note 20: 1818. (P. R.)]

Au reste, ce n'est point un des moindres malheurs des temps de troubles,
entre gens du même pays, que cette amère critique de l'esprit de parti
qui produit une défiance inévitable, et peut-être le mépris de ce qu'on
appelle _opinion publique_. Le choc des passions permet alors à chacun
de la dénier. Cependant les hommes vivent pour la plupart tellement en
dehors d'eux-mêmes, qu'ils ont peu d'occasions de consulter leur
conscience. Dans les siècles paisibles, pour les actions ordinaires et
communes, les jugements du monde la remplacent assez bien; mais le moyen
de s'y soumettre quand on les voit incessamment prêts à frapper de mort
qui voudrait les consulter? Le plus sûr est donc de s'en tenir à cette
conscience qu'on n'interroge jamais impunément. Celle de mon mari, la
mienne, ne nous reprochent rien. La perte entière de sa fortune,
l'expérience des faits, la marche des événements, le désir modéré et
permis du bien-être, portèrent M. de Rémusat à chercher, en 1802, une
place, quelle qu'elle fût. Alors jouir du repos que Bonaparte donnait à
la France, et se fier aux espérances qu'il permettait de concevoir,
c'était sans doute se tromper, mais c'était se tromper avec le monde
entier. La sûreté de la prévision est donnée à un bien petit nombre; et
que Bonaparte, après son second mariage, eût maintenu la paix et
employé la partie de l'armée qu'il n'eût pas licenciée à border nos
frontières, qui est-ce qui alors eût osé douter de la durée de sa
puissance et de la force de ses droits? Ils paraissaient à cette époque
avoir conquis leur légitimité. Bonaparte a régné sur la France de son
propre consentement. C'est un fait que la haine aveugle ou la puérilité
de l'orgueil peuvent seules nier aujourd'hui. Il a régné pour notre
malheur et pour notre gloire; l'alliance de ces deux mots est plus
naturelle, dans l'état de société, qu'on ne pense, du moins quand il
s'agit de la gloire militaire. Lorsqu'il arriva au consulat, on respira;
d'abord il s'empara de la confiance; peu à peu, des chances se
rouvrirent pour l'inquiétude, mais on était engagé. Il fit frémir enfin
les âmes généreuses qui avaient cru en lui, et il amena peu à peu les
vrais citoyens à souhaiter sa chute, au risque même des pertes qu'ils
prévoyaient pour eux. Voilà notre histoire, à M. de Rémusat et à moi;
elle n'a rien d'humiliant, car il est encore honorable de s'être rassuré
quand la patrie respirait, et d'avoir ensuite désiré sa délivrance, de
préférence à tout.

Personne ne saura jamais ce que j'ai souffert durant les dernières
années de tyrannie de Bonaparte. Il me serait impossible de peindre la
bonne foi désintéressée avec laquelle j'ai souhaité le retour du roi,
qui devait, dans mon idée, nous rendre le repos et la liberté. Je
pressentais toutes mes pertes particulières, M. de Rémusat les prévoyait
encore mieux que moi; par nos souhaits, nous renversions la fortune de
nos enfants; mais cette fortune, qu'il fallait payer du sacrifice des
plus nobles sentiments, ne nous a pas causé une plainte, les plaies de
la France criaient trop haut alors; honte à qui ne les entendait pas!

Quoi qu'il en soit, nous avons donc servi Bonaparte, nous l'avons même
aimé et admiré; soit orgueil, soit aveuglement, cet aveu ne me coûte
point à faire. Il me semble qu'il n'est jamais pénible de convenir d'un
sentiment vrai; je ne suis point embarrassée de mes opinions d'un temps
qu'on oppose à celles d'un autre. Mon esprit n'est point de force à ne
se jamais tromper; je sais que ce que j'ai senti, je l'ai toujours senti
sincèrement; cela me suffit pour Dieu, pour mon fils, pour mes amis,
pour moi. Cependant j'entreprends aujourd'hui une tâche assez difficile;
car il me faut recourir après une foule d'impressions fortes et vives à
l'époque où je les ai reçues, mais qui, pareilles à ces monuments brisés
qu'on rencontre dans les champs et dévastés par un incendie, n'ont plus
de bases ni de rapports entre elles. Et, en effet, quoi de plus dévasté
qu'une imagination active, longtemps aux prises avec des émotions
profondes, devenues si complètement étrangères tout à coup? Sans doute,
il serait plus sage, et surtout plus commode, d'assister aux événements
seulement avec une froide curiosité; qui ne s'émeut point se trouve
toujours prêt pour tous les changements. Mais on n'est pas maître de
n'avoir point souffert; on a bien la liberté de détourner la tête, on ne
peut répondre que le regard ne soit pas blessé par les objets sur
lesquels tant de circonstances imprévues l'ont forcé de s'arrêter.

Ce que j'ai observé depuis vingt ans m'a convaincue que, de toutes les
faiblesses de l'humanité, l'égoïsme est celle qui dirige avec le plus de
prudence la conduite. Il ne choque guère le monde, assez disposé à
s'arranger de ce qui est égal et terne, il prévient d'ordinaire
l'incohérence des actions; le cercle dans lequel il se meut est si
étroit, qu'il serait assez singulier qu'il n'en connût pas bien vite
toutes les chances; aussi parvient-il assez facilement à emprunter pour
ceux qui le voient agir les livrées de la raison. Et pourtant quel coeur
généreux voudrait acheter son repos à ce prix? Non, non, il vaut mieux
courir le risque d'être froissé, ébranlé même dans tout son être! Il
faut se résigner aux jugements hasardés que les hommes lancent en
passant. Quelle consolation dans ces paroles qu'on doit travailler à
pouvoir se dire incessamment: «Si des erreurs entraînantes m'ont égaré,
du moins mon propre intérêt ne m'a point séduit, et je n'ai voulu de la
fortune que lorsqu'elle ne coûtait pas un soupir à mon pays.»

En commençant ces Mémoires, je passerai le plus succinctement qu'il me
sera possible sur ce qui nous a été personnel jusqu'à notre introduction
à la cour du premier consul. Après, il m'arrivera peut-être de revenir
davantage sur mes impressions. On ne peut pas attendre d'une femme un
récit de la vie politique de Bonaparte. S'il était mystérieux pour tout
ce qui l'entourait, au point qu'on ignorait souvent dans le salon qui
précédait le sien ce qu'on apprenait un peu en rentrant dans Paris, et
ce qu'on eût mieux su encore en se transportant hors de France, à plus
forte raison, moi, si jeune lorsque je fis mon entrée à Saint-Cloud, et
pendant les premières années que j'y demeurai, n'ai-je pu saisir que des
faits isolés, et à de longs intervalles. Je dirai du moins ce que j'ai
vu, ou cru voir, et ce ne sera pas ma faute si mes récits ne sont pas
toujours aussi vrais que sincères.

J'avais vingt-deux ans lorsque je fus nommée dame du palais de madame
Bonaparte. Mariée depuis l'âge de seize ans, heureuse jusque-là par les
jouissances d'une vie douce et pleine d'affections, les crises de la
Révolution, la mort de mon père tombé en 1794 sous la hache
révolutionnaire, la perte de notre fortune, et les goûts d'une mère très
distinguée, me tenaient loin du monde, que je ne connaissais guère et
dont je n'avais nul besoin. Tirée tout à coup de cette paisible solitude
pour être lancée sur le plus étrange théâtre, sans avoir placé entre eux
l'intermédiaire de la société, je fus fortement frappée d'une si
violente transition; mon caractère s'est toujours ressenti de
l'impression qu'il en reçut. Près d'un mari et d'une mère chèrement
aimés, j'avais pris l'habitude de me livrer entièrement aux mouvements
de mon coeur, et plus tard, avec Bonaparte, je me suis accoutumée à ne
m'intéresser qu'à ce qui me remuait fortement. Toute ma vie a été et
demeurera constamment étrangère aux oisivetés de ce qu'on appelle le
grand monde.

Ma mère m'avait élevée avec soin; mon éducation s'acheva solidement avec
un mari éclairé, instruit et plus âgé que moi de seize ans. J'étais
naturellement sérieuse, ce qui s'allie toujours chez les femmes avec une
certaine disposition à se passionner un peu. Aussi, dans les premiers
temps de mon séjour auprès de madame Bonaparte et de son époux, ne
manquais-je pas de m'animer sur les sentiments que je croyais leur
devoir. D'après ce qu'on sait d'eux, et d'après aussi ce que j'ai écrit
précédemment de leur manière d'être la plus intime, c'était me préparer
à beaucoup de mécomptes, et certes ils ne m'ont pas manqué.

J'ai déjà dit quelles relations nous avions eues avec madame Bonaparte
pendant l'expédition en Égypte. Depuis, nous la perdîmes de vue,
jusqu'au moment où ma mère, ayant formé le projet de marier ma soeur
avec un de nos parents[21], rentré secrètement et encore compris sur la
liste des émigrés, s'adressa à elle pour obtenir sa radiation. L'affaire
fut terminée en peu de temps. Madame Bonaparte, dont la bienveillante
adresse s'efforçait alors de rapprocher de son époux les personnes d'une
certaine classe encore en regard devant lui, engagea ma mère et M. de
Rémusat à se rendre un soir chez elle pour remercier le premier consul.
Il n'était pas possible de songer à s'en excuser. Un soir donc, nous
nous rendîmes aux Tuileries; c'était peu de temps[22] après le jour où
Bonaparte avait cru devoir s'y établir, jour où j'ai su depuis, de sa
femme même, qu'au moment de se coucher il lui dit en riant: «Allons,
petite créole, venez vous mettre dans le lit de vos maîtres.»

     [Note 21: Ce parent émigré était M. Charles de Ganay,
     fils d'une soeur de M. Charles Gravier de Vergennes, et
     cousin germain de l'auteur de ces Mémoires. Il a été député
     et colonel dans la garde royale sous la Restauration. Je ne
     sais quelle raison fit manquer son mariage avec mademoiselle
     Alix de Vergennes, qui épousa, peu de temps après, le général
     Nansouty. Les liens de bonne amitié entre les deux branches
     de la famille n'en subsistèrent pas moins et se sont très
     heureusement perpétués. (P. R.)]

     [Note 22: C'est le 19 février 1800 (30 pluviôse an VIII)
     que le premier consul prit possession des Tuileries, un peu
     plus tôt par conséquent qu'on ne le dit ici. (P. R.)]

Nous le trouvâmes dans le grand salon de l'appartement du
rez-de-chaussée; il était assis sur un canapé; à ses côtés, je vis le
général Moreau, avec lequel il paraissait en grande conversation.

L'un et l'autre à cette époque cherchaient encore à vivre bien ensemble.
On citait même un mot de Bonaparte fort aimable, dans un genre de bonne
grâce qui ne lui était pas très familier. Il avait fait faire une paire
de pistolets très riches, sur lesquels on avait gravé en or les noms de
toutes les batailles de Moreau.--«Pardonnez, lui dit Bonaparte en les
lui donnant, si on ne les a pas plus ornés; les noms de vos victoires
ont pris toute la place.»

Il y avait dans ce salon des ministres, des généraux, des femmes presque
toutes jeunes et jolies: madame Louis Bonaparte[23], madame Murat, qui
venait de se marier et qui me parut charmante; madame Maret, qui faisait
sa visite de noces, alors parfaitement belle. Madame Bonaparte tenait
tout ce cercle avec une grâce charmante; elle était mise avec recherche
et dans cette sorte de goût qui se rapproche de l'antique. C'était la
mode de ce temps, où les artistes avaient un assez grand crédit sur les
usages de la société.

     [Note 23: Hortense de Beauharnais avait épousé Louis
     Bonaparte le 4 janvier 1802. (P. R.)]

Le premier consul se leva pour recevoir nos révérences, et, après
quelques mots vagues, se rassit, pour ne plus s'occuper des femmes qui
étaient dans le salon. J'avoue que, cette première fois, je fus moins
occupée de lui que du luxe et de l'élégance magnifique dont mes yeux
étaient frappés pour la première fois.

Nous prîmes, dès ce moment, l'habitude de faire de temps en temps
quelques visites aux Tuileries. Peu à peu, on nous donna et nous reçûmes
l'idée de voir M. de Rémusat remplir quelque place qui pût nous rendre
quelque chose de l'aisance dont la perte de nos biens nous privait. M.
de Rémusat, ayant été magistrat avant la Révolution, eût désiré rentrer
dans un état grave. La crainte de m'affliger en me séparant de ma mère
et en m'éloignant de Paris, le portait à demander une place au conseil
d'État et à éviter les préfectures. Mais alors nous ne connaissions
guère tout ce qui composait le gouvernement. Ma mère avait parlé de
notre situation à madame Bonaparte. Celle-ci prit peu à peu du goût pour
moi; elle trouvait à mon mari des manières agréables; elle conçut tout à
coup l'idée de nous rapprocher d'elle. À peu près dans le même temps, ma
soeur, qui n'avait point épousé le parent dont j'ai parlé, fut mariée à
M. de Nansouty, général de brigade, neveu de madame de Montesson, et
très estimé à l'armée et dans le monde. Ce mariage multiplia nos
relations avec le gouvernement consulaire, et, un mois après, madame
Bonaparte prévint ma mère qu'elle espérait qu'il ne se passerait pas
longtemps sans que M. de Rémusat fût nommé préfet du palais. Je passerai
sous silence les diverses agitations que cette nouvelle causa dans ma
famille. J'en fus pour mon compte très effarouchée. M. de Rémusat se
résigna plutôt qu'il ne se réjouit, et, sitôt après sa nomination qui
suivit bientôt, comme il est parfaitement un homme de conscience, il
s'appliqua avec sa droiture ordinaire à tous les minutieux détails de
son nouvel emploi.

Peu de temps après, je reçus cette lettre du général Duroc, gouverneur
du palais:

«Madame,

»Le premier consul vous a désignée pour faire auprès de madame Bonaparte
les honneurs du palais.

»La connaissance personnelle qu'il a de votre caractère et de vos
principes lui donne l'assurance que vous vous en acquitterez avec la
politesse qui distingue les dames françaises et la dignité qui convient
au gouvernement. Je suis heureux d'être chargé de vous annoncer ce
témoignage de son estime et de sa confiance.

«Agréez, madame, l'hommage de mon respect.»

C'est ainsi que nous nous trouvâmes installés dans cette singulière
cour. Quoique Bonaparte eût montré de la colère à cette époque, si l'on
se fût avisé de ne point croire à la sincérité de ses paroles, qui
étaient alors toutes républicaines, cependant chaque jour il inventait
quelques nouveautés dans sa manière de vivre, qui donnèrent bientôt au
lieu qu'il habitait de grandes ressemblances avec le palais d'un
souverain. Son goût le portait assez vers une sorte de représentation,
pourvu qu'elle ne gênât point ses allures particulières; aussi
faisait-il peser sur ceux qui l'entouraient la charge du cérémonial.
D'ailleurs, il était convaincu qu'on séduit les Français par l'éclat des
pompes extérieures. Très simple sur sa personne, il exigeait des
militaires un grand luxe d'uniformes. Il avait déjà mis une distance
marquée entre lui et les deux autres consuls; et de même que, dans les
actes du gouvernement, après avoir employé ce protocole: _Par arrêté
des consuls, etc._, on ne voyait à la fin que sa signature seule, de
même il tenait seul sa cour, soit aux Tuileries, soit à Saint-Cloud,
recevait les ambassadeurs avec les cérémonies usitées chez les rois, ne
paraissait en public qu'accompagné d'une garde nombreuse, ne permettait
à ses collègues que deux grenadiers devant leur voiture, et enfin
commençait à donner à sa femme un rang dans l'État.

Au premier instant, nous nous trouvâmes dans une position assez délicate
qui avait pourtant quelques avantages. La gloire militaire et les droits
qu'elle donne parlaient haut aux oreilles des généraux et des aides de
camp qui entouraient Bonaparte. Ils étaient portés à croire que toutes
les distinctions devaient leur appartenir exclusivement. Cependant le
consul, qui appréciait toutes les conquêtes, et qui avait pour plan
secret de gagner chacune des classes de la société, contrariait peu à
peu les idées de ses gens d'épée, en attirant par des faveurs ceux qui
tenaient à d'autres états. De plus, M. de Rémusat, homme d'esprit, d'une
instruction remarquable, entendant à merveille, sachant très bien
répondre, supérieur par sa conversation à ses collègues, fut
promptement distingué de son maître, habile à découvrir dans chacun ce
qui lui était utile. Bonaparte aimait assez qu'on sût pour lui ce qu'il
ignorait. Il trouva dans mon mari la connaissance de certains usages
qu'il voulait rétablir, un tact sûr de toutes les convenances, les
habitudes de la bonne compagnie; il indiquait rapidement ses projets, il
était entendu sur-le-champ et tout aussi promptement servi. Cette
manière inusitée de lui plaire donna d'abord quelque ombrage aux
militaires; ils pressentirent qu'ils ne seraient plus les seuls
favorisés, et qu'on exigerait d'eux qu'ils corrigeassent cette rudesse
de formes acquise sur les champs de bataille; notre présence les
inquiéta. De mon côté, quoique jeune, j'étais beaucoup plus formée que
leurs femmes; la plupart de mes compagnes, assez ignorantes du monde,
craintives et silencieuses, ne se trouvaient qu'avec ennui ou crainte en
présence du premier consul. Pour moi, comme je l'ai déjà dit, animée et
vive aux impressions, facilement émue par la nouveauté, assez sensible
aux plaisirs de l'esprit, attentive au spectacle que me donnaient tant
de personnages inconnus, je plus assez facilement à mon nouveau
souverain, parce que, ainsi que je l'ai dit ailleurs, je pris
promptement plaisir à l'écouter. D'ailleurs madame Bonaparte m'aimait
comme la femme de son choix; elle était flattée d'avoir conquis sur ma
mère, qu'elle estimait, l'avantage d'attacher à elle une personne tenant
à une famille considérée. Elle me témoignait de la confiance. Je lui
vouai un tendre attachement. Bientôt elle me livra ses secrets
intérieurs, que je reçus avec une complète discrétion. Quoique j'eusse
pu être sa fille[24], souvent j'étais en état de lui donner de bons
conseils, parce que l'habitude d'une vie solitaire et morale fait
envisager de bonne heure le côté sérieux de la conduite. Nous fûmes
aussitôt, mon mari et moi, dans une assez grande évidence qu'il fallut
nous faire pardonner. Nous y parvînmes à peu près, en conservant des
manières simples, en nous tenant dans la mesure de la politesse, et en
évitant tout ce qui pouvait faire croire que nous voulussions faire de
notre faveur du crédit.

     [Note 24: L'impératrice Joséphine est née à la Martinique
     en 1763. Elle avait épousé M. de Beauharnais en 1779 et
     s'était séparée de lui en 1783. Après la mort de son mari,
     elle épousa civilement le général Bonaparte, le 9 mars 1796,
     et elle est morte le 29 mai 1814. (P. R.)]

M. de Rémusat vécut au milieu de cette cour _hérissée_ avec simplicité
et bonhomie. Pour moi, je fus assez heureuse pour me rendre promptement
justice, et ne point montrer les prétentions qui blessent le plus les
femmes. La plupart de mes compagnes étaient plus belles que moi,
quelques-unes très belles; elles étalaient un grand luxe; mon visage,
que la jeunesse seule rendait agréable, la simplicité habituelle de ma
toilette, les avertirent qu'elles l'emporteraient sur moi de plusieurs
côtés; et bientôt il sembla que nous eussions fait tacitement cette
sorte de pacte, qu'elles charmeraient les yeux du premier consul quand
nous serions en sa présence, et que, moi, je me chargerais du soin de
plaire à son esprit, autant qu'il serait en moi. Et j'ai déjà dit que,
pour cela, il ne s'agissait guère que de savoir l'écouter.

Il n'entre que bien peu d'idées politiques dans une tête de femme de
vingt-deux ans. J'étais donc à cette époque sans aucune espèce d'esprit
de parti. Je ne raisonnais point sur le plus ou moins de droits que
Bonaparte avait au pouvoir, dont j'entendais dire partout qu'il faisait
un digne emploi. M. de Rémusat, se fiant à lui avec presque toute la
France, se livrait aux espérances qu'il était alors permis de concevoir.
Chacun, indigné et dégoûté des horreurs de la Révolution, sachant gré
au gouvernement consulaire de nous préserver de la réaction des
jacobins, envisageait sa fondation comme une ère nouvelle pour la
patrie. Les essais qu'on avait faits de la liberté à plusieurs reprises
inspiraient contre elle une sorte d'aversion naturelle, mais peu
raisonnée; car, au vrai, elle avait toujours disparu, lorsqu'on abusait
de son nom, pour varier seulement les genres de tyrannie. Mais, en
général, on ne désirait plus en France que le repos et le pouvoir
d'exercer librement son esprit, de cultiver quelques vertus privées, et
de réparer peu à peu les pertes, communes à tous, de la fortune. Je ne
puis m'empêcher de songer avec un vrai serrement de coeur aux illusions
que j'éprouvais alors. Je les regrette comme on regrette les riantes
pensées du printemps de la vie, de ce temps où, pour me servir d'une
comparaison familière à Bonaparte lui-même, _on regarde toutes choses au
travers d'un voile doré qui les rend brillantes et légères. Peu à peu_,
disait-il, _ce voile s'épaissit en avançant jusqu'à ce qu'il devienne à
peu près noir_. Hélas! lui-même n'a pas tardé à rendre sanglant celui au
travers duquel la France se plaisait à le contempler.

Ce fut donc dans l'automne de 1802 que je m'établis pour la première
fois à Saint-Cloud, où était alors le premier consul. De quatre dames
que nous étions[25], nous passions, chacune l'une après l'autre, une
semaine auprès de madame Bonaparte. Il en était de même pour ce qu'on
appelait le service des préfets du palais, des généraux de la garde, et
des aides de camp. Le gouverneur du palais, Duroc, habitait Saint-Cloud;
il tenait toute la maison avec un ordre extrême; nous dînions chez lui.
Le consul mangeait seul avec sa femme; il faisait inviter deux fois par
semaine des personnages du gouvernement; une fois par mois, il avait aux
Tuileries de grands dîners de cent couverts qu'on donnait dans la
galerie de Diane, après lesquels on recevait tout ce qui avait une place
ou un grade un peu important soit dans le militaire, soit dans le civil,
et aussi les étrangers de marque. Pendant l'hiver de 1803, nous étions
encore en paix avec l'Angleterre. Cela avait amené un grand nombre
d'Anglais à Paris; comme on n'avait pas coutume de les y voir, ils
excitaient une grande curiosité.

     [Note 25: Mesdames de Talhouet, de Luçay, Lauriston et
     moi.]

Dans ces brillantes réunions, on étalait un extrême luxe. Le premier
consul aimait que les femmes fussent parées, et, soit calcul, soit goût,
il y excitait sa femme et ses soeurs. Madame Bonaparte et mesdames
Bacciochi et Murat (madame Leclerc, depuis princesse Pauline, était à
Saint-Domingue) se montraient donc resplendissantes. On donnait des
costumes aux différents corps, les uniformes étaient riches, et cette
pompe, qui succédait à un temps où l'affectation de la saleté presque
dégoûtante s'était jointe à celle d'un civisme incendiaire, semblait
encore une garantie contre le retour du funeste régime dont on n'avait
point perdu le souvenir.

Il me semble que le costume du premier consul à cette époque mérite
d'être rapporté. Dans les jours ordinaires, il portait un des uniformes
de sa garde; mais il avait été réglé, pour lui et ses deux collègues,
que, dans les grandes cérémonies, ils revêtiraient tous trois un habit
rouge brodé d'or, en velours l'hiver,

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