Gutenberg · eo1.org

← catalogue

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)

by duc de Raguse Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont · French · Gutenberg #33807 · 645,394 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)

Author: duc de Raguse Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont


        
Release date: September 24, 2010 [eBook #33807]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/33807

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
        Online Distributed Proofreaders Europe at
        http://dp.rastko.net. This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT, DUC DE RAGUSE (4/9) ***




Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)









MÉMOIRES
DU MARÉCHAL MARMONT
DUC DE RAGUSE
DE 1792 A 1841

IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR
Avec
LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT
CELUI DU DUC DE RAGUSE
ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR
NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE


TOME QUATRIÈME


PARIS
PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR 41, RUE FONTAINE-MOLIÈRE, 41



L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.


1857




MÉMOIRES
DU MARÉCHAL
DUC DE RAGUSE




LIVRE QUINZIÈME

1811--1812

SOMMAIRE--Situation du théâtre de la guerre.--Erreurs de
Napoléon.--Entrée des Français en Espagne.--Envahissement du
Portugal.--Insuccès du maréchal Soult.--Prise de Saragosse.--Incapacité
de Joseph.--Masséna envoyé en Portugal.--Force des sixième et huitième
corps.--Prises d'Astorga, de Rodrigo, d'Almeida.--Bataille de
Busaco.--Retraite des Anglais sur Coïmbre.--Leur système de
défense.--Épuisement de l'armée française.--Retraite de Masséna.--Combat
de Fuentes-de-Oñore.--Le duc de Raguse prend le commandement de l'armée
dite du Portugal.--Situation de cette armée.--Parallèle avec l'armée
anglaise.--Marche sur Badajoz.--Positions occupées par l'armée du
Portugal.--Moulins à bras.--Embarras financiers.--Mauvais vouloir de
Joseph.--Ravitaillement de Ciudad-Rodrigo.--Combat d'El-Bodon.--L'armée
anglaise repasse la Goa.--Le quartier général à Talavera.--Excursion à
Madrid.--Conversation avec Joseph.--Catastrophe arrivée à la division
Girard, de l'armée du Midi.--Le duc de Raguse à Valladolid.--Entrée en
campagne de l'armée anglaise.--Prise de Rodrigo.--Le général
Barrée.--Prise de Valence.--Anecdote.--Ordres de l'Empereur.--Lettre du
duc de Raguse.--Singulières paroles de l'Empereur au colonel
Jardet.--Mouvement de l'armée sur l'Aguada.--Entrée au Portugal.--Combat
de Larda.--Belle charge conduite par le colonel Denis de
Damrémont.--Prise de Badajoz par les Anglais.--Opérations offensives des
Anglais.--Reddition de Salamanque.--La division Bonnet évacue les
Asturies pour se porter sur le Duero.--Refus de secours du général
Caffarelli et du roi Joseph.--Nécessités de prendre
l'offensive.--Passage du Duero.--Précipitation du général
Mancune.--L'armée prend position à Nava del Rey.--Passage de la
Guareña.--Position des deux armées le 22.--Le duc de Raguse grièvement
blessé.--Bataille de Salamanque.--Retraite sur le Duero.--Secours
tardifs.--L'armée de Portugal prend position à Burgos.--Singulière
consolation du colonel Loverdo.--Arrivée du duc de Raguse à
Bayonne.--Enquête ordonnée par l'Empereur.--Entrevue avec l'Empereur à
son retour de Russie.

Avant de commencer le récit des opérations militaires de l'armée de
Portugal sous mon commandement, il convient de jeter un coup d'oeil
rapide sur la situation du théâtre de la guerre et de faire un exposé
succinct des événements qui s'y étaient passés.

L'Espagne, dont l'affranchissement dans le moyen âge fut le résultat de
si longs et de si héroïques efforts, avait dû sa grandeur au caractère
du peuple qui l'habite, à son amour inné pour l'indépendance et pour la
liberté. L'Espagne avait, sous plusieurs de ses princes, joué le premier
rôle en Europe, et acquis dans le monde entier la puissance la plus
formidable; mais, depuis deux siècles, elle ne faisait plus que
décroître. Sous Charles V, les institutions qui réglaient l'exercice de
la puissance du monarque disparurent en grande partie, et ce fut à ce
prix qu'elle paya l'éclat que ce règne glorieux jeta sur le nom
espagnol. Le sombre Philippe II imprima à son règne son caractère
propre; mais le pouvoir royal, en acquérant encore une plus grande
intensité, fut dépouillé du brillant que la gloire lui avait donné. La
puissance du clergé, ses richesses, le pouvoir temporel que lui avait
donné l'inquisition, les proscriptions qui en furent la suite,
modifièrent le caractère espagnol. Cet esprit d'aventures, qui lui était
propre, fit place à une disposition à la crainte, à la gravité, à la
tristesse et à l'habitude du silence qu'il n'a jamais perdue depuis. Les
mauvais règnes qui suivirent, en faisant disparaître toute espèce
d'ordre dans l'administration, engendrèrent partout la misère et
l'anarchie. Enfin cette puissante monarchie cessa de jouer un rôle en
Europe.

La maison de Bourbon, appelée, par le testament de Charles II et les
droits qu'elle tenait de son sang, à recueillir cet héritage, finit par
l'obtenir presque tout entier. On sait quels sacrifices la longue guerre
qu'il occasionna imposa à la France; mais l'Espagne, traversée, tour à
tour et dans tous les sens, par les armées belligérantes, ravagée et
appauvrie, devint le théâtre de dévastations dont les traces existent
encore aujourd'hui.

Philippe V, paisiblement établi sur son trône, fit disparaître les
dernières traces de liberté dans la Péninsule, et l'Aragon, qui,
jusqu'alors, avait triomphé des efforts des princes autrichiens, perdit
ses franchises. A l'enthousiasme religieux qui, pendant plusieurs
siècles, avait été l'âme de l'inquisition, fut substitué un esprit
étroit et méticuleux qui isolait l'Espagne du reste de l'Europe et
empêchait les lumières et l'esprit d'amélioration d'y pénétrer. Enfin la
faiblesse des princes qui se succédèrent sur le trône amena par degrés
un empire riche et puissant à un état inconnu de misère et de faiblesse.
Un seul règne, celui de Charles III, suspendit momentanément les maux
qui pesaient sur l'Espagne, et sembla devoir rendre la vie à ce pays. De
sages ministres rétablirent l'ordre dans l'administration et firent
exécuter des travaux utiles; mais leur action fut passagère. Le faible
Charles IV déposa son pouvoir entre les mains d'un favori ignorant et
corrompu, Emmanuel Godoy, et cet événement mit le comble aux maux qui,
depuis deux cents ans, avaient accablé l'Espagne.

Godoy, simple garde du corps, fut choisi par la reine pour l'un de ses
amants. La passion qu'il lui inspira le porta rapidement aux premiers
emplois, et, en cinq ans, il avait parcouru tous les degrés qui mènent
aux premières dignités de l'ordre social. Il acquit sur l'esprit de
Charles IV un ascendant encore supérieur à celui qu'il exerçait sur
celui de la reine. Ainsi, amant de Marie-Louise, favori du roi, il fut
le dépositaire du pouvoir le plus absolu. Aucune disposition salutaire
ne marqua son administration, et la puissance de l'Espagne retomba
promptement au-dessous du point d'où Charles III l'avait tirée.

La guerre éclata en 1793 entre la France et l'Espagne. Charles IV, après
avoir employé tous les moyens d'influence en son pouvoir pour sauver la
vie du malheureux Louis XVI, crut de son devoir et de sa dignité de
venger sa mort. En ce moment, les moyens de la France pour résister à
l'Espagne étaient nuls, ceux de l'Espagne pour attaquer étaient faibles;
mais le gouvernement fut puissamment secondé par l'énergie et le
patriotisme du peuple espagnol, et soixante-treize millions de dons
patriotiques furent versés dans les caisses du roi d'Espagne. Godoy ne
sut ni remplir la noble mission qu'il recevait du peuple espagnol, ni
utiliser les ressources qui lui étaient prodiguées, ni relever l'éclat
de la couronne de son maître, ni honorer le nom espagnol, impatient de
renaître. Des succès éphémères, suivis de prompts revers, remplirent
deux campagnes, terminées par une paix avantageuse pour la France, et
qui valut, comme récompense nationale, à Godoy le titre de prince de la
Paix. Le même esprit, la même faiblesse, amenèrent une alliance et un
grand scandale. Le _Pacte de famille_, ouvrage immortel de Charles III,
fait dans l'intérêt des Bourbons, fut invoqué et rétabli entre les
Bourbons d'Espagne et les meurtriers du chef de leur maison.

Cet état de choses dura pendant la République; mais l'alliance devint
beaucoup plus lourde pour l'Espagne à l'avènement de Bonaparte au
pouvoir; car, dès ce moment, la France ne mit aucune borne à ses
exigences.

Napoléon, quoique accoutumé à voir tout céder devant lui, conçut du
mépris pour le peuple espagnol, qu'il voyait si soumis. Il confondait la
nation avec son gouvernement, et rien ne se ressemblait moins: le
gouvernement était arrivé aux limites du possible en fait de corruption
et de faiblesse; mais le peuple espagnol, sous le joug le plus
avilissant, n'avait rien perdu de sa fierté ni de ses vertus. C'était un
souverain détrôné qui, dans le malheur et dans les fers, avait conservé
sa grandeur morale et sa dignité.

Napoléon, causant un jour avec M. de Hervas, bon Espagnol, et depuis
connu sous le nom de marquis d'Almenara, lui dit: «Avec trente mille
hommes, je ferais, si je le voulais, la conquête de l'Espagne.--Vous
vous trompez, lui répondit Hervas. S'il est question de soumettre le
gouvernement espagnol, les trente mille hommes sont inutiles: une lettre
de vous et un courrier suffisent. Si c'est la nation que vous voulez
soumettre, trois cent mille hommes ne vous suffiront pas.» L'avenir a
prouvé qu'il avait dit vrai.

Cette nation, fière, brave et sensible à la gloire, admirait l'Empereur
plus qu'aucune autre. C'est dans ce pays, bien plus qu'en France, qu'il
était l'objet d'un enthousiasme universel. Le peuple rongeait son frein
et gémissait de la dépendance abjecte dans laquelle il était plongé;
mais, comme sa fidélité religieuse envers le souverain, le culte qu'il
rendait à ses princes, s'opposaient à toute résistance, il désirait être
délivré du prince de la Paix, et il l'attendait de l'influence de
Napoléon.

C'est à ce titre que la présence de l'Empereur était désirée en Espagne.
Quand la levée de boucliers du prince de la Paix, pendant la campagne de
Prusse, motiva l'envoi de troupes sur la frontière, les Espagnols n'en
furent point alarmés; et, lorsque plus tard les discussions entre
Charles IV et Ferdinand appelèrent l'intervention de l'Empereur, et que
celui-ci annonça un voyage à Madrid, il y était attendu avec impatience,
et des arcs de triomphe s'élevèrent dans tous les lieux où il devait
passer. On voyait en lui un libérateur, le seul homme assez puissant
pour renverser le prince de la Pais; mais, lorsque plus tard la
révolution d'Aranjuez eut fait tomber le favori, Napoléon n'était plus
appelé par l'opinion. Aussi, quand ses troupes se présentèrent sous
prétexte de protéger son passage, on se demanda ce qu'il venait faire,
et les inquiétudes s'emparèrent des esprits. Murat, à son arrivée à
Madrid, ayant pris sous sa protection spéciale l'objet de la haine
publique, toute l'horreur se dirigea contre l'Empereur. On conclut que
le prince de la Paix était son agent et n'avait agi qu'à son profit. Si
Murat, au lieu de protéger le prince de la Paix, l'eût abandonné à la
justice du pays, et que ce misérable eût payé de sa tête ses crimes
politiques, tout était dit. Son salut fut notre perte. Voilà la première
cause de la haine des Espagnols contre nous. Les événements de Bayonne y
mirent le comble. Un peuple honnête et brave a horreur de la perfidie et
du mépris; et, en cette circonstance, jamais nation ne fut traitée avec
une perfidie plus insultante et un pareil mépris.

Si Napoléon avait compris l'Espagne, il pouvait la rendre l'auxiliaire
le plus utile à sa puissance, et son influence y eût été durable et sans
bornes. La faiblesse du monarque assurait son obéissance, tandis que les
sentiments de fidélité de la nation envers son souverain garantissaient
son concours empressé à seconder toutes ses entreprises. Le vieux roi,
esclave d'un favori, ne pouvait plus régner; mais Ferdinand était
l'objet de la confiance publique, et sur sa tête reposaient toutes les
espérances de l'avenir. Ce prince sollicitait, comme la plus insigne
faveur, d'épouser une nièce de Napoléon. Dès lors, il s'unissait
intimement à la nouvelle dynastie, et se consacrait à la servir. Une
action plus ou moins directe de Napoléon eût contribué à régulariser
l'administration et à rendre à cette monarchie une vie et une puissance
qui eussent été employées à son profit. Une idée funeste s'empara de son
esprit, et il fit bien plus que de réaliser la fable de la _Poule aux
oeufs d'or_; car ce ne fut pas seulement une source de richesses qu'il
tarit, mais un torrent de maux qu'il fit surgir. Les intérêts d'un frère
dont il voulait faire un esclave, et qui résista ouvertement à ses
volontés, l'incertitude d'un avenir sombre et chargé de tempêtes,
l'emportèrent sur un ordre de choses tout fait, dont les fruits étaient
assurés et prêts à être récoltés. Il brisa lui-même, de ses propres
mains, les liens qui lui attachaient le peuple espagnol et le livraient
à sa merci. Enfin, en lui enlevant son souverain, il ouvrit devant lui
un vaste champ où ce peuple brave put se livrer à ses inspirations
généreuses et patriotiques. Avec une politique habile, une conduite
loyale, Napoléon eût eu la possession des trésors des Indes, la
disposition de vaisseaux et de nombreux soldats, qui, associés à nos
destinées et soumis au mouvement de l'époque, seraient devenus dignes de
figurer dans nos rangs. Au lieu de cela, l'Espagne a donné aux peuples
l'exemple de la résistance, est devenue le tombeau d'armées
innombrables, et la cause principale de notre ruine et des revers qui
nous ont accablés. Mais, après avoir, comme à plaisir, créé cette
résistance qui devait nous être si funeste, Napoléon n'a rien fait pour
la vaincre, et, au contraire, a semblé se livrer aux soins de diminuer
les chances d'y parvenir. L'extrême division des commandements, à
laquelle il n'a jamais voulu renoncer, les rivalités de toutes espèces
qu'il n'a jamais su réprimer, son absence d'un théâtre où seul il
pouvait faire le bien, son refus habituel d'accorder les secours et les
moyens les plus indispensables, son obstination constante à fermer les
yeux à la lumière, et les oreilles à la vérité; enfin, la manie, à
laquelle il n'a jamais voulu renoncer, de diriger de Paris les
opérations dans un pays qu'il n'a voulu ni étudier ni comprendre, ont
complété la masse de maux dont les meilleures armées de l'Europe
devaient être enfin les victimes. J'en dévoilerai bientôt le tableau.

L'arrivée de Joseph à Madrid sous des auspices si funestes, avec un
petit nombre de troupes, ne pouvait guère imposer. Par une fatalité
toute particulière, ces troupes, uniquement composées de corps
provisoires formés de conscrits pris dans tous les dépôts avec de vieux
officiers, ne correspondaient en aucune manière à l'idée que les
Espagnols s'étaient faite de cette armée française victorieuse de
l'Europe, et ils eurent bientôt pour celle qu'on leur montrait une sorte
de mépris. Un détachement envoyé sur Valence, sous les ordres du
maréchal Moncey, et qui fut battu à cette énorme distance de Madrid, fut
obligé de revenir précipitamment. Enfin, le désastreux événement de
Baylen, où l'incapacité dans la conduite des troupes fut encore
surpassée par la lâcheté, le pillage et le brigandage, tout cela
produisit une commotion dans les esprits, dont les effets se firent
sentir aux extrémités de l'Espagne. Le peuple espagnol, passionné de sa
nature, affranchi des langes dans lesquels il avait gémi si longtemps,
livré à lui-même, s'abandonna aux élans d'un patriotisme brûlant qui lui
donnait, pour ainsi dire, l'occasion de se réhabiliter aux yeux de
l'Europe. On connaît sa fierté poussée jusqu'à l'excès et au ridicule;
on conçoit l'effet produit sur lui par des succès universels qui
faisaient triompher les sentiments les plus nobles et les plus
légitimes; dès ce moment, on eut à combattre toute une nation.

Joseph évacua Madrid et se retira sur l'Ebre, où il dut attendre du
secours. L'Empereur parut à la tête de la grande armée, la même qui
avait donné des lois à l'Europe. Excepté le corps de Davoust, resté en
Allemagne, l'armée d'Italie et celle de Dalmatie, c'était toute l'armée
française. On eut bientôt battu l'armée espagnole à Burgos et à Tudela;
on marcha sur Madrid, on attaqua Saragosse, on couvrit en un moment tout
le nord de l'Espagne de troupes, et tout rentra dans la soumission.

Junot avait été dirigé, dès le mois d'octobre 1807, sur le Portugal.
Cette opération, faite de concert avec l'Espagne, avait pour objet
apparent un partage; on devait faire des Algarves un royaume pour le
prince de la Paix. Ce n'était qu'un piège; la suite l'a prouvé. Junot,
entré à Lisbonne sans coup férir, le 24 novembre, le jour même où le
prince régent en était parti pour se rendre au Brésil, envoya en France
une partie de l'armée portugaise, sous le commandement du marquis
d'Alorna, le général le plus distingué du pays.

Junot, institué gouverneur du Portugal, y établit, suivant l'ordre de
l'Empereur, de fortes contributions. La forme suivie blessa le peuple
portugais plus encore que l'énormité de l'impôt. Le décret impérial
fixait cent millions pour le rachat des terres; comme si un peuple qui
avait reçu l'armée française au nom de l'amitié et de l'alliance pouvait
se considérer comme en état d'esclavage et avoir perdu ses propriétés et
ses biens. Mais des actes de cette nature procuraient à Napoléon des
moyens d'entretenir nos immenses armées, et aussi des satisfactions
d'amour-propre, auxquelles il était sensible avant tout.

Lorsque les insurrections éclatèrent en Espagne, le Portugal resta
tranquille; mais une armée anglaise, plus forte que l'armée française,
vint à son secours et débarqua. Junot lui livra bataille à Vimieiro; il
fut battu, et la convention de Cintra ramena l'armée française en
France, où elle fut débarquée.

L'armée anglaise, commandée par sir John Moore, après avoir reconquis
Lisbonne, déboucha du Portugal et marcha sur Salamanque. L'Empereur,
après avoir battu et détruit l'armée espagnole à Tudela et à
Sommo-Sierra, était entré à Madrid. Informé pendant une revue du
mouvement de l'armée anglaise, il se mit le soir même en marche pour
aller la combattre; mais, à son approche, elle se retira, repassa
l'Esla, et fit sa retraite sur la Corogne. Ces événements se passèrent
dans le courant de janvier 1809. Pendant cette poursuite de l'armée
anglaise, l'Empereur reçut de Paris les renseignements les plus positifs
sur les préparatifs des Autrichiens et leur prochaine entrée en campagne
contre nous. Napoléon se décida à revenir en France immédiatement, afin
de tout disposer pour leur résister, et il chargea le maréchal duc de
Dalmatie de poursuivre les Anglais à la tête du deuxième corps d'armée,
et de les forcer à opérer leur rembarquement.

L'armée anglaise, dont la composition et l'organisation n'ont aucun
rapport avec celles de l'armée française, dont les moyens
d'administration sont si étendus, que jamais elle n'éprouve la moindre
privation, forcée à une marche rapide dans les montagnes pendant
l'hiver, lorsque rien n'avait pu être préparé pour satisfaire à ses
besoins, aurait été détruite si elle eût été poursuivie avec vigueur. On
se contenta de la suivre; on n'osa pas l'attaquer sérieusement en avant
de la Corogne, où elle avait pris position, et elle échappa comme par
miracle à une destruction presque assurée.

L'armée anglaise, embarquée, fut transportée de nouveau à Lisbonne; elle
s'y réorganisa et pourvut à la défense du Portugal, que Soult eut ordre
d'envahir par le littoral. C'était une marche difficile; arrivé à
Oporto, après avoir battu des milices portugaises, il s'arrêta. Enfin,
attaqué par les Anglais sur le Duero, et surpris, ayant perdu sa
principale et meilleure communication avec l'Espagne, il évacua
précipitamment le Portugal, n'emmenant avec lui que les débris de son
armée et abandonnant la totalité de son matériel.

Le maréchal Ney, de son côté, à la tête du sixième corps, avait envahi
les Asturies; informé de la catastrophe de Soult, il accourut en Galice
à son secours pour le recueillir.

Pendant ces événements, la place de Saragosse, assiégée, s'était rendue.
Sans vouloir diminuer le mérite de cette défense, elle a cependant été
trop vantée. Une immense population fanatique s'y était jetée;
abondamment pourvue de tout, elle comptait plus de soixante mille
défenseurs, tandis que l'armée assiégeante, sur les deux rives de
l'Èbre, ne s'est jamais élevée à trente mille hommes. Cette garnison
avait plus d'hommes qu'elle ne pouvait en employer; ainsi les pertes
journalières lui importaient peu; et, si on pense aux ressources que
donnaient, pour des fortifications improvisées, les vastes couvents
d'Espagne, si on réfléchit aux prédications journalières qui soutenaient
le fanatisme uni à un patriotisme naturel aux Espagnols, on expliquera
facilement cette résistance, dont le terme fut cependant un grand
soulagement pour l'armée française.

Les événements dont je viens de faire une revue rapide nous amènent
naturellement à l'époque où Wellington marcha sur Talavera. En ce
moment, une armée espagnole, commandée par Cuesta, venait de la Manche
et menaçait Madrid. L'Empereur, en pleine opération en Allemagne, avait,
pour imprimer plus d'ensemble aux opérations en Espagne, donné le
commandement de trois corps, les deuxième, cinquième et sixième, qui
faisaient la principale force de l'armée, au maréchal Soult. On a vu
plus haut le récit du mouvement opéré sur le Tage, en passant par le col
de Baños et traversant la Tietar, le danger couru par l'armée anglaise
prise à dos, et la facilité qu'avait eue Soult de lui causer un désastre
semblable à celui qu'il venait d'éprouver; il pouvait, en passant le
Tage, lui enlever tout son matériel, la poursuivre à outrance et la
détruire, entrer à Lisbonne et finir la guerre: mais il manqua à sa
destinée. La fortune de la France pâlit devant celle de Wellington.
Celui-ci échappa comme par miracle au plus imminent péril.

Soult attendait avec une grande anxiété des nouvelles de l'Empereur. Il
redoutait tout à la fois et la manière dont il envisagerait son équipée
d'Oporto, et le jugement qu'il porterait sur le misérable parti qu'il
avait tiré de si grandes forces mises entre ses mains, et dans des
circonstances si favorables. Napoléon garda le silence; la clémence lui
parut préférable à la sévérité et à l'éclat. Toutefois il donna à Soult
les fonctions de major général de Joseph, ce qui annulait son pouvoir.
Mais cet arrangement ne faisait pas le compte de Soult; l'intérêt de son
avenir lui commandait d'occuper les esprits par de nouvelles
entreprises. Dans le courant de janvier 1810, il persuada à Joseph
d'envahir le midi de l'Espagne et de passer la Sierra Morena, conseil
funeste, entreprise désastreuse en ce moment! Joseph céda à la pensée de
voir accroître ses ressources et de lever des contributions. Quant à
Soult, il calculait qu'après avoir pris ce grand pays, il serait
nécessaire de l'y laisser pour commander. Une considération toute
personnelle fit donc entreprendre cette déplorable expédition, comme,
dit-on, la fenêtre de Trianon détermina Louvois à faire déclarer la
guerre aux Hollandais par Louis XIV.

L'armée française, toute nombreuse qu'elle était, se trouvait à peine
suffisante pour combattre l'armée anglaise et conserver en même temps la
portion de l'Espagne qu'elle avait d'abord envahie, et dont toute la
population était ouvertement hostile. Suchet, successeur de Lannes en
Aragon, après la prise de Saragosse, avait à pacifier le pays, à
conquérir les places de la Catalogne et du royaume de Valence. Joseph,
avec l'armée du Centre, avait battu l'armée espagnole à Ocaña; mais les
forces ennemies, dans la Manche, se rétablissaient peu après avoir été
dispersées. En occupant le reste de l'Espagne, on étendait l'armée
française comme un faible réseau sans force, sur une surface immense, et
le moindre choc pouvait le rompre et le détruire. C'était substituer la
faiblesse à la force, et ajouter des embarras de toute espèce à des
difficultés déjà assez grandes.

Cette opération aurait pu être justifiée si elle eût donné la possession
de Cadix, ville importante, foyer de la résistance nationale. Elle était
imprenable pour nous, qui n'étions pas les maîtres de la mer, à moins
d'une surprise; mais cette opération fut si mal conduite, menée si
mollement, avec si peu de prévoyance et d'activité, que le duc
d'Albuquerque eut le temps d'aller l'occuper avec les troupes de
l'Estramadure, pendant que Joseph recevait des hommages à Séville. Le
général espagnol entra à Cadix la veille même du jour où les Français se
présentèrent à ses portes. Ensuite, par un faux calcul, on voulut la
menacer d'un siége; on accumula dans le voisinage des travaux de
fortification et des batteries de gros calibre, qui attachèrent sur la
rive, en face de cette ville, un corps d'armée considérable. Dès ce
moment, ce corps d'armée ne bougea plus et devint étranger aux
opérations et à la guerre proprement dite, jusqu'à ce qu'enfin une série
de revers, amenés en partie par cette occupation inopportune, força à
évacuer d'abord cette partie de l'Espagne, et, bientôt après, tout le
reste.

C'est pendant la campagne de 1809, si célèbre par les batailles de
Ratisbonne et de Wagram, et au commencement de 1810, qu'eurent lieu ces
derniers événements en Espagne, c'est-à-dire l'évacuation du Portugal,
la bataille de Talavera et la conquête de l'Andalousie jusqu'aux portes
de Cadix.

L'incapacité de Joseph dans la direction des affaires militaires étant
démontrée depuis longtemps, et un centre de direction étant nécessaire,
l'Empereur reconnut la nécessité de sa présence pour frapper un grand
coup, entrer à Lisbonne et chasser les Anglais de la Péninsule. En
conséquence, de grands renforts furent envoyés à tous les corps d'armée;
et, au printemps, l'armée de Junot, qui avait évacué le Portugal, après
avoir été réorganisée et considérablement augmentée, retourna en Espagne
et rentra en ligne sous le nom du huitième corps. En aucun temps et
nulle part, la présence de l'Empereur n'avait été aussi urgente. La
quantité des troupes appelées à concourir aux opérations; les
prétentions de ceux qui les commandaient; la présence de Joseph, qui
n'était jamais un appui, mais toujours un obstacle et un embarras toutes
les fois qu'il entrait en contact avec les troupes actives; enfin les
difficultés qui résultaient de la nature du pays où l'on devait
combattre; l'inimitié du peuple; la valeur et les moyens matériels de
l'armée anglaise, toutes ces considérations devaient faire passer
par-dessus les motifs qui l'éloignaient de l'Espagne, et le décider à
venir diriger lui-même cette campagne.

Il en fut cependant tout autrement. Son divorce prononcé donna lieu à un
nouveau mariage; et ce mariage, contracté avec une archiduchesse, devint
bientôt le précipice, le gouffre où s'engloutit la fortune de Napoléon.
D'abord il l'empêcha de commander pendant cette campagne; ensuite il
exalta chez lui un orgueil qui, depuis longtemps, dépassait cependant
les bornes de la raison. Une folle confiance en fut la suite; et,
s'étant mis, en 1812, à la discrétion de l'Autriche, on sait ce qui en
résulta.

L'Empereur se décida donc à rester à Paris, et, en retirant tous les
pouvoirs militaires à Joseph, il choisit Masséna pour le remplacer. J'ai
déjà dit que la première qualité d'un général d'armée est d'inspirer la
confiance à ses troupes, et, sous ce rapport, le choix de Masséna était
bon pour le début: mais le choix ne doit pas être fait pour un seul
jour; car, si le général qui électrise les soldats à son arrivée n'est
pas capable de la conduite d'une guerre, si ses opérations ne répondent
pas à l'opinion qu'on a de lui, la confiance disparaîtra bientôt.
Masséna, véritable général de bataille et sublime le jour de l'action,
n'était point un général de manoeuvres, ni un général capable
d'administrer, de calculer ou de prévoir. Jamais il n'avait eu ces
qualités, et déjà il n'était plus lui-même. Ce choix était donc mauvais.
Après les premières opérations, chaque jour en apporta de nouvelles
preuves.

Masséna, nommé dans le courant d'avril 1810, se rendit immédiatement à
l'armée. L'Empereur mit sous son autorité tout le nord de l'Espagne, les
troupes d'occupation chargées de la conservation de ces provinces, et,
en outre, l'armée active, composée des deuxième, sixième et huitième
corps d'armée, commandés par le général Régnier, le maréchal duc
d'Elchingen et le duc d'Abrantès. Le deuxième corps, qui était alors sur
la rive gauche du Tage, dut y rester jusqu'à nouvel ordre, et les
sixième et huitième corps formèrent, pour le moment, les forces dont il
disposait.

Ces deux corps se composaient de soixante-douze bataillons et de
quarante-six escadrons, formant cinquante-neuf mille six cent
soixante-cinq hommes, dont dix mille cent quatre-vingt-dix-huit de
cavalerie. L'artillerie et les équipages avaient cinq mille neuf cent
quarante-deux chevaux et mille dix-neuf voitures de toute espèce.

Les instructions données à Masséna furent de menacer le Portugal et de
préparer son invasion en s'emparant de Rodrigo, Astorga et Almeida; de
tenir en échec l'armée anglaise sur la Coa, et de la suivre dans le cas
où elle passerait sur la rive gauche du Tage et irait se joindre à la
deuxième division, détachée sous Elvas. Pour remplir la première partie
de ces instructions, Masséna fit assiéger Astorga par le huitième corps.
Cette place se rendit. Les Espagnols insurgés furent rejetés en Galice,
et ce débouché se trouva observé et gardé. Le sixième corps fit le siége
de Rodrigo. Cette place capitula le 10 juillet, après vingt-cinq jours
de tranchée ouverte et seize jours de feu. L'armée anglaise, qui était
en présence, campée sur la Coa, n'osa pas tenter de la secourir. Après
avoir réparé Rodrigo et disposé l'équipage d'artillerie pour un nouveau
siége, l'armée française se porta sur Almeida. Les Anglais prirent
position en arrière, et la tranchée s'ouvrit contre cette place. Après
deux jours de feu, l'explosion du magasin à poudre ayant désorganisé sa
défense, elle capitula. L'armée française en prit possession le 27 août.
L'armée anglaise, qui, pendant le siége, était restée à portée, fit,
après la reddition, sa retraite sur Celorico.

Le même jour, 15 septembre, le sixième corps se mettait en mouvement
pour se porter également sur Celorico, et, le 16, le huitième corps,
suivi de la cavalerie de réserve, passait la Coa pour se porter sur
Pinell et suivre le mouvement général. Pendant ce temps, le deuxième
corps, fort de quinze mille hommes, s'était réuni à l'armée. L'ennemi, à
l'approche de l'armée française, fit sa retraite sans combattre; il se
dirigea sur Viseu et Coïmbre. Sur cette route, lorsqu'on a traversé la
montagne d'Alcoba, on trouve, à quelques lieues de distance, le chemin
barré par la montagne de Busaco, montagne ardue, escarpée par sa droite
et d'une grande hauteur, et contre-fort de la montagne d'Alcoba. Le 16
septembre, on y rencontra l'armée anglaise. Cette position menaçante
étant mal reconnue, on ignora les circonstances qui en diminuaient la
force. Or cet escarpement de la partie méridionale de la montagne
au-dessus duquel la droite de l'armée anglaise était postée se continue
un certain temps sur son front, puis il diminue et finit par
disparaître, la gauche de la montagne se liant par d'autres contre-forts
avec l'Alcoba, et le vallon s'élevant insensiblement et aboutissant à un
plateau, qui se trouve de niveau avec la montagne même de Busaco, sur
laquelle l'armée anglaise était postée. Cette position n'avait donc
qu'une force apparente, puisque le plus léger mouvement de flanc, fait à
droite, tournait toutes les difficultés et faisait arriver sur l'ennemi
sans rencontrer ni escarpement, ni obstacle.

L'Empereur avait ordonné d'attaquer franchement les Anglais, et de
profiter de la supériorité numérique de l'armée française pour les
détruire; mais il n'avait sans doute pas ordonné de les attaquer dans
une position qui, par sa force, rétablissait et au delà l'équilibre
entre les deux armées, et donnait même une supériorité évidente à
l'ennemi. Ce fut cependant cette position, telle qu'elle se présentait
au premier aperçu, que Masséna se décida à attaquer le 27 septembre,
sans l'avoir reconnue, sans l'avoir étudiée, et sans s'être informé des
moyens d'éviter les grandes difficultés qu'elle présentait.

Le général Régnier fut chargé, avec le deuxième corps d'armée qu'il
commandait, de l'attaque de gauche, attaque principale et précisément
dans le lieu le plus escarpé et le plus fort. La division Merle, formée
en colonnes serrées par division, et précédée d'une nuée de tirailleurs,
gravit cette montagne: son point de départ était à droite de la Venta de
San Antonio; le 31e léger, faisant partie de la deuxième division,
commandée par le général Heudelet, la flanquait à gauche: il était
soutenu par une brigade de la deuxième division, commandée par le
général Foy. Le sixième corps, placé à droite du deuxième, devait
soutenir son attaque, et y concourir aussitôt que le deuxième serait
arrivé sur la hauteur, et le huitième corps était en réserve.
L'artillerie des deuxième et sixième corps, placée sur le revers des
montagnes opposées, battait le flanc de la montagne de Busaco, et devait
protéger la retraite des troupes françaises si elles étaient repoussées.
Ainsi l'armée française, très-forte en cavalerie, allait combattre sur
un champ de bataille où pas un seul cheval ne pouvait se trouver. Elle
était très-forte en artillerie, et son artillerie ne pourrait plus
servir, quand nos troupes, arrivées sur le plateau, rencontreraient les
masses de l'ennemi toutes formées, fraîches, et disposées pour
combattre.

Les troupes du deuxième corps s'ébranlèrent, repoussèrent les
tirailleurs ennemis qu'elles trouvèrent au milieu de la montagne, et,
après une marche dont les difficultés ne peuvent s'exprimer, au milieu
des rochers et des arbustes qu'il fallait traverser, et un combat de
plus d'une heure au pas de charge, elles arrivèrent sur la sommité. Là,
elles trouvèrent l'ennemi tout formé. Un premier effort culbuta sa
première ligne. Les troupes sont grandies, à leurs propres yeux, de tous
les obstacles qu'elles ont vaincus. Mais il y a des limites qu'on ne
peut dépasser, et on les rencontra ici. La deuxième ligne anglaise
avança, soutenue de toute l'artillerie, et les troupes françaises furent
écrasées; généraux, colonels, chefs de bataillon, capitaines de
grenadiers, tous furent tués ou blessés, et, au bout d'un quart d'heure,
il fallut rétrograder. Cette montagne, qu'on avait mis une heure à
gravir, fut parcourue, en descendant, en moins de dix minutes. Le
sixième corps s'étant faiblement engagé, fit des pertes moindres; mais,
en somme, l'armée reçut là un rude échec: elle eut huit mille hommes
hors de combat; et elle perdit, plus que cela, la confiance aveugle qui
jusque-là l'avait animée.

Le lendemain, un malheureux paysan que l'on rencontra, dit, de lui-même,
qu'en marchant par la droite, l'on arriverait sur le plateau sans
obstacle, et l'on tournerait la position. On suivit son conseil, et
l'armée anglaise, sans perdre un moment, fit sa retraite sur Coïmbre.
Cette anecdote fut connue, et les soldats appelèrent ce mouvement la
manoeuvre du paysan. Cette bataille de Busaco, si légèrement donnée, et
livrée d'une manière si extravagante, sera un objet de critique éternel
pour Masséna et pour les généraux qui dirigèrent cette opération. On
n'est pas digne de commander d'aussi braves soldats quand on en fait un
si mauvais usage et quand on les emploie si inconsidérément. On assure
même que Masséna fut, pendant cette journée, occupé et pour ainsi dire
absorbé par d'autres soins indignes d'un vieux soldat comme lui.

Arrivé devant Coïmbre, on rencontra une arrière-garde qui, après un
léger combat, évacua cette ville. L'armée anglaise continua son
mouvement pour aller occuper les lignes qu'elle avait fait construire
pour couvrir la ville de Lisbonne. L'armée française la suivit, après
avoir laissé dans Coïmbre une faible garnison, et ses blessés qui
étaient en grand nombre. Mais la route ouverte par l'armée se refermait
après son passage. Des corps francs, des milices, avaient pris les
armes, et, guidées par des officiers anglais, elles interrompaient déjà
nos communications avec l'Espagne; elles enlevaient les détachements et
les hommes isolés: aussi arriva-t-il que, à peine l'armée éloignée, les
milices reprirent Coïmbre, et firent prisonniers les blessés et les
troupes de la garnison. C'était le commencement de tous les maux et de
tous les désastres qui attendaient l'armée française.

De tout temps, le système de défense des Portugais a été d'évacuer leurs
habitations à l'approche de l'ennemi. Leur organisation militaire, qui
exerce son action sur toute la population, est très-favorable à cette
mesure. Déjà, dans l'invasion de 1762, ils avaient agi ainsi. En 1810,
pas un seul individu ne fut trouvé dans les villes; la désolation et le
silence de la mort précédaient partout l'armée française. On arriva
enfin devant les lignes de Lisbonne; on s'établit en face à portée de
canon, la gauche à Villafranca, le centre à Alenquer, la droite à Atto,
et le quartier général à Alenquer. L'effectif ne s'élevait plus qu'à
quarante mille hommes d'infanterie et huit mille chevaux.

Pendant ces mouvements, le maréchal duc de Dalmatie, qui n'avait plus
d'Anglais devant lui (Wellington avait rappelé le général Hill), reçut
ordre de prendre l'offensive avec vivacité et de faire diversion pour
empêcher les Espagnols, commandés par général la Romana, de suivre le
même mouvement; mais il n'en tint compte pour le moment. Le corps de la
Romana se rendit à Lisbonne.

Le général Caffarelli vint à Vitoria prendre le commandement des forces
de Navarre et de Biscaye. Le général Drouet, avec le neuvième corps,
composé de régiments de marche appartenant à ceux de l'armée de Portugal
et du midi de l'Espagne, et fort de dix-huit mille hommes environ, vint
s'établir à Salamanque, Rodrigo et Almeida, et plus tard il se plaça en
échelons entre la frontière et l'armée, et rouvrit la communication avec
l'armée de Portugal, qui était interceptée par dix mille hommes de
milice réunis à Coïmbre, et occupant cette ville et les bords du
Mondego.

Masséna trouva les lignes de Torres-Vedras terminées, garnies d'une
immense artillerie et de troupes très-nombreuses. Toute l'armée
portugaise y était réfugiée avec l'armée anglaise, et les forces étaient
encore augmentées des milices de Lisbonne.

Masséna crut impossible d'y entrer de vive force. Il se contenta de les
observer de très près. Peut-être que, sans l'échauffourée de Busaco, il
aurait pu tenter la fortune; mais l'ardeur des troupes était calmée et
la confiance détruite, circonstances opposées au succès d'une pareille
entreprise.

Dans cette situation, Masséna avait plusieurs partis à prendre:

1° Attaquer les lignes;

2° Se retirer sur la frontière du Portugal et s'établir sur Almeida et
Rodrigo;

3° Se porter à Oporto et s'établir sur la rive droite du Duero;

4° Passer le Tage, se porter dans l'Alentejo et occuper l'embouchure du
Tage en face de Lisbonne.

On a vu que le premier parti ne présentait aucune chance de succès. Par
le second, il abandonnait son opération; mais il conservait intacte son
armée, couvrait l'Espagne, et attendait, sans fatigues, des
circonstances plus favorables pour agir contre les Anglais; la confiance
qu'ils auraient prise aurait pu les faire naître. Par le troisième, il
conservait une sorte d'offensive, vivait aux dépens de l'ennemi,
profitait des ressources que présentait l'importante ville d'Oporto,
organisait quelque chose de régulier, tenait ses troupes dans le repos,
couvertes par le Duero, et cependant gardait des moyens d'offensive en
faisant construire des têtes de pont sur la rive gauche de cette
rivière. Mais tout cela n'amenait rien de décisif, attendu que le
Portugal entier sans Lisbonne ne vaut pas Lisbonne sans le Portugal.
C'est cette ville qui en fait un État de quelque importance. Lisbonne
est la tête d'un corps dont le Portugal proprement dit n'est qu'une
partie; c'est la tête de la puissance dont les éléments se trouvent à la
fois en Europe, en Amérique et en Asie. Ainsi c'était à posséder
Lisbonne que tous les efforts devaient tendre. Par le quatrième, il
serait entré dans un pays neuf, l'Alentejo, et y aurait trouvé beaucoup
de ressources. Manoeuvrant dans un pays facile qui convenait à sa
nombreuse cavalerie, il prenait poste en face de Lisbonne, gênait
l'entrée du Tage et la navigation au moyen de fortes batteries qu'il
aurait établies. Placée derrière lui, l'armée du midi de l'Espagne
formait sa réserve, et cette partie de l'Estramadure espagnole, qui est
fort riche, lui donnait de grands moyens de subsistance. En faisant
faire à son arrivée un détachement sur Abrantès, il s'en serait emparé,
et ce point, facilement rendu inexpugnable, assurait le passage du Tage
et le retour.

Quand plus tard son armée aurait été renforcée, il serait revenu sur la
rive droite, en laissant une partie de ses forces sur la rive gauche
pour occuper et défendre les ouvrages construits à l'embouchure du Tage
et en face de Lisbonne. Arrivé devant les lignes, il aurait construit un
pont en face d'Alenquer; et, pourvu de tout ce qu'il lui fallait pour
vivre, enveloppant Lisbonne, l'armée et l'immense population qui s'y
était réfugiée, il eût bien fallu que cette ville se rendit; cette
grandes question était ainsi décidée.

Au lieu de choisir un de ces quatre partis, Masséna en prit un cinquième
qui n'offrait aucune chance de succès, aucun avantage, et qui, en
faisant courir chaque jour les risques les plus éminents à son armée,
devait amener au bout d'un certain temps sa destruction. Il résolut de
ne faire aucun mouvement, et garda sa position.

J'ai dit que toute la population des pays traversés avait fui à
l'approche de l'armée française, emmenant ses bestiaux dans les bois et
les montagnes, et cachant tout ce qu'elle possédait, vivres, effets,
etc. Le pays occupé par l'armée restait donc entièrement désert. Il n'y
avait aucun moyen d'administrer régulièrement les ressources qu'il
pouvait renfermer. Les habitants n'étant pas là pour obéir à la voix de
l'administration et apporter des vivres, les troupes durent aller les
chercher, et, comme tout le monde éprouvait les mêmes besoins, chacun de
son côté se mit en campagne. Des détachements d'hommes armés et sous
armes se formèrent dans chaque régiment, pour explorer le pays et
enlever tout ce qu'ils trouveraient. Rencontraient-ils un Portugais, ils
le saisissaient et le mettaient à la torture pour obtenir de lui des
indications et des révélations sur le lieu où étaient cachées les
subsistances. On pendait _au rouge_, c'était une première menace; on
pendait _au bleu_, et puis la mort arrivait. Un pareil ordre de choses
amena des désordres de tous les genres, et des soldats ainsi livrés à
eux-mêmes employèrent bientôt les mêmes violences pour se procurer de
l'argent. D'abord ces recherches et cette maraude s'exercèrent à peu de
distance de l'armée; mais bientôt, les ressources s'épuisant, on fut
forcé de s'éloigner. Toute cette partie du Portugal fut livrée
journellement à un pillage général et systématique. Les soldats
s'éloignaient jusqu'à quinze et vingt lieues. Plus d'un tiers de l'armée
se trouvait ainsi constamment dispersé et loin des drapeaux, tandis que
le reste semblait être à la discrétion de l'ennemi. J'ai ouï dire au
général Clausel qu'il avait vu des bataillons placés en face de l'armée
anglaise, à portée de canon, n'avoir pas cent hommes au camp, tandis que
les armes étaient aux faisceaux. L'ennemi eût pu, sans courir le plus
léger risque, venir s'en emparer. Des hommes isolés étant chaque jour
massacrés par les paysans, et des détachements enlevés les pertes
devinrent immenses; mais ce qui menaçait davantage encore l'existence de
l'armée, c'est que, toute discipline ayant disparu, elle présentait au
plus haut degré le spectacle de la confusion et du désordre.

L'armée française, arrivée dans la position de Villafranca le 12
octobre, y resta jusqu'au 14 novembre; une circonspection sans exemple
du général anglais pendant tout cet intervalle de temps la sauva de la
destruction.

Le 14 novembre, Masséna se décida à faire un mouvement rétrograde pour
se rapprocher des provinces qui avaient encore quelques ressources. Il
porta une partie de l'armée sur le Zezere, et laissa tout le reste en
avant de Santarem. Les Anglais le suivirent, mais respectèrent les
nouvelles positions prises. Masséna fit construire des bateaux et tout
préparer sur le Zezere pour effectuer le passage du Tage; mais il ne
tenta rien, et fit plus tard brûler ses bateaux. Enfin, au commencement
de mars, son armée étant réduite de plus d'un tiers, il se décida à
rentrer en Espagne en passant par Pombal, Redinha, Miranda, Ponte
Marcella, Guarda, Sabugal et Alfaiatès. Cette retraite de vingt-sept
jours, embarrassée de quinze ou vingt mille ânes, cette retraite faite
avec des troupes arrivées à un degré de désordre, de mécontentement et
de découragement dont rien ne peut donner l'idée, fut cependant
l'occasion de divers combats glorieux, livrés par le maréchal Ney, qui
arrêta avec vigueur plusieurs fois l'ennemi au moment où il pressait
trop vivement son arrière-garde.

Il y avait un tel désaccord dans les opérations d'Espagne, que c'était
précisément le moment où Masséna était en pleine retraite que le
maréchal Soult avait choisi pour entrer en campagne et faire le siége de
Badajoz.

Masséna arriva le 31 à Alfaiatès. Son artillerie ne se composait plus
que de dix pièces de canon. Les équipages militaires étaient détruits;
sa cavalerie démontée, ou composée de chevaux exténués. Il dut repasser
la Coa, et venir prendre des cantonnements en Espagne. Pendant cette
retraite, Wellington avait détaché le général Hill sur la rive gauche du
Tage. Ce qui lui restait de troupes était plus que suffisant pour
combattre et vaincre les débris que Masséna avait ramenés. Il passa la
Coa, investit Almeida et vint prendre position sur le ruisseau qui coule
à Fuentes-de-Oñore. Bessières, commandant dans le nord de l'Espagne,
envoya à Masséna des subsistances, et vint à son secours avec de
l'artillerie et de la cavalerie de la garde impériale. On attaqua, le 4
et le 5 mai, les Anglais dans leur position de Fuentes-de-Oñore; et,
quoique le début de l'attaque eût promis des succès, que la cavalerie
eût culbuté la droite des Anglais, comme rien ne fut exécuté d'ensemble,
le résultat du combat fut contre nous. Le général Brenier, qui
commandait à Almeida, n'espérant plus être secouru, exécuta, par suite
des instructions qu'il avait reçues, une des plus vigoureuses
résolutions qui furent jamais prises, et un grand bonheur en accompagna
l'exécution.

Il fit une large brèche à la place au moyen d'une mine, détruisit en
grande partie l'artillerie; et, profitant de l'espace que lui ménageait
un investissement mal fait, il traversa l'armée ennemie, et rejoignit
l'armée française sur l'Aguada, en passant par San-Felices.

Deux jours après l'affaire de Fuentes-de-Oñore, l'armée étant sous
Rodrigo, Masséna me remit le commandement. On vient de voir par combien
de vicissitudes, de chances bonnes et mauvaises, on en était arrivé à la
plus déplorable situation. Le pays était ruiné et par la guerre et par
le pillage exercé par les chefs comme par les soldats. Des griefs privés
sans nombre étaient ajoutés aux malheurs des temps et aux torts
politiques qu'on avait à nous reprocher. Les Espagnols défendaient leur
souverain, leurs lois, leur honneur, leur propriété, et vengeaient leurs
injures et leur ruine. La terre, les rochers, l'air, tout nous était
hostile. D'un autre côté, l'armée française, accoutumée pendant si
longtemps à la victoire, à la gloire, à l'éclat, à l'abondance des
moyens, était bien déchue aux yeux du peuple et à ses propres yeux. Ses
revers accumulés, ses désastres, n'étaient pas accompagnés de ces
circonstances qui relèvent quelquefois le vaincu à la hauteur du
vainqueur par l'éclat du courage et l'énergie de la résistance.

Un pays épuisé et dévasté, l'indiscipline dans les troupes, le mépris de
l'autorité, un mécontentement universel, et un désir immodéré de rentrer
en France de la part des généraux; une artillerie détruite en entier et
dénuée de munitions; une cavalerie réduite à peu de chose et en mauvais
état; l'infanterie diminuée de près de moitié: tels étaient tout à la
fois le pays dans lequel je devais agir, et l'instrument dont il m'était
donné de me servir.

L'armée anglaise, pendant son séjour dans les lignes de Torres-Vedras,
s'était reposée, recrutée, et son moral avait beaucoup gagné.
L'infanterie portugaise, combinée avec elle, organisée avec des cadres
anglais, avait acquis la même valeur que l'infanterie anglaise. Cette
armée, alors presque le double de celle qui lui était opposée, et dans
les circonstances les plus favorables, a toujours eu, pendant tout le
temps que j'ai commandé l'armée française, une supériorité numérique,
sur celle-ci, de dix mille hommes au moins, et des moyens matériels à
discrétion.

Je ne puis me refuser à mettre ici en opposition la situation respective
des deux armées, et à faire ressortir les facilités accordées à l'une,
et les difficultés qui étaient le partage de l'autre.

L'armée anglaise, ainsi que je l'ai dit, a toujours eu au moins une
supériorité de dix mille hommes. En ce moment, elle était de vingt
mille. Elle avait six mille chevaux de bonne cavalerie: jamais l'armée
de Portugal n'en a eu plus de trois mille. L'armée anglaise avait sa
solde à jour; l'armée française ne recevait pas un sol. L'armée anglaise
avait des magasins de vivres en abondance, et jamais le soldat anglais
n'a eu besoin de s'en procurer lui-même; l'armée française ne vivait que
par l'industrie de ceux qui la composaient. Dans les temps ordinaires,
chaque cantonnement fournissait d'abord la subsistance journalière, et,
de plus, ce qu'il fallait pour former une réserve. Dans d'autres
circonstances, les soldats faisaient eux-mêmes la moisson, battaient le
blé, allaient au moulin, etc. L'armée anglaise avait six mille mulets de
transport pour ses seuls vivres; l'armée française n'avait d'autres
moyens de transport que le dos des soldats, et jamais, pendant le temps
que j'ai commandé cette armée, elle ne s'est mise en opération
qu'auparavant les soldats n'eussent reçu des vivres pour quinze,
dix-huit et vingt jours, qu'ils portaient sur eux. La cavalerie
anglaise, couverte par les guérillas, n'avait aucun service
d'avant-postes à faire; la cavalerie française en était écrasée. Les
courriers, les officiers du général anglais, marchaient seuls et
librement; il fallait des escortes de cinquante hommes à tous les
nôtres, même pour communiquer entre les cantonnements d'un même
régiment.

Le général anglais, ayant la faveur du pays et les guérillas à sa
disposition, était informé promptement de tout ce qui se passait, tandis
que nous ignorions tout; et sans doute il est arrivé plus d'une fois à
Wellington de savoir plus tôt que moi ce qui s'était passé à deux lieues
de mon quartier général. Enfin les soldats anglais n'avaient autre chose
à faire qu'à marcher et à combattre; les soldats français avaient leurs
facultés absorbées par d'autres devoirs, et les combats étaient la
récompense et le prix de leurs fatigues. Enfin le général anglais,
commandant seul sur la frontière, libre de ses mouvements, disposait
sans contestations, suivant ses calculs et ses combinaisons, des moyens
puissants qui lui étaient confiés par son gouvernement: la régence
portugaise, présidée par un de ses compatriotes, était à ses ordres; les
ressources en hommes et en argent du Portugal étaient à sa disposition.
Les armées espagnoles, quelque misérables qu'elles fussent, entraient
dans son système d'opérations et concouraient au but qu'il se proposait
d'atteindre.

Le général français, au contraire, ne commandait qu'une partie des
troupes destinées à combattre l'armée anglaise. Obligé de concerter ses
mouvements avec ses voisins, dont les sentiments étaient plutôt hostiles
que bienveillants, il se trouvait dépendre de leurs caprices et de leur
inimitié. Le roi, qui dormait tranquillement à Madrid, à l'ombre de nos
baïonnettes, était en guerre ouverte avec les armées françaises. Loin de
faciliter leurs opérations, il les contrariait sans cesse; il mettait
obstacle à leurs mouvements; il leur enlevait les vivres dont elles
avaient besoin, et faisait argent des ressources qui leur étaient
destinées.

J'estime l'armée anglaise ce qu'elle vaut, et surtout l'infanterie;
c'est, de toute infanterie de l'Europe, celle dont le feu est le plus
meurtrier. L'armée anglaise, si chère et si bien outillée, si redoutable
quand rien ne lui manque, est une machine bien faite. Tant qu'elle est
en bon état, quand rien n'est dérangé, elle remplit bien son objet,
peut-être mieux qu'une autre, et elle vaut plus que le nombre de ses
soldats ne l'indique. Mais, que l'ordre soit détruit, elle se
désorganise d'elle-même. Je suis convaincu que, si, pendant un mois, les
soldats anglais avaient dû faire le métier que les soldats français ont
fait pendant quatre ans, avant la fin du second mois et sans combats,
l'armée anglaise eût cessé d'exister.

Honneur donc à ces soldats héroïques qui ont su résister à de si grandes
difficultés, et qui n'exigeaient que deux conditions pour être toujours
victorieux et l'objet de l'admiration du monde: avoir des chefs dignes
de leur confiance, et ne pas être mis en présence d'obstacles supérieurs
aux forces humaines!

C'est dans les circonstances dont je viens de faire le tableau que je
pris le commandement et que je commençai la campagne dont je vais
raconter la conduite et les détails.

Je rentrai à Salamanque le 13 mai avec la plus grande partie de mes
troupes, que j'établis dans un rayon de douze lieues. Je les étendis
assez pour qu'elles pussent vivre convenablement. J'annonçai que je
prendrais les dispositions nécessaires pour pourvoir à leurs besoins. Je
défendis, sous les peines les plus sévères, la moindre exaction: et,
comme le langage le plus éloquent a toujours été l'exemple, j'exagérai
pour moi-même la réserve de ma conduite, et au delà même des usages
consacrés par la guerre. Ordinairement, en pays conquis, on est nourri
pour rien, et personne, en Allemagne, par exempte, n'a jamais imaginé
d'agir autrement. Je déclarai que je payerais rigoureusement tout ce qui
me serait fourni. Cette déclaration parut si extraordinaire, que les
Espagnols n'y crurent pas. Je tins cependant ma parole, et je ne me suis
jamais écarté de cette résolution pendant tout mon séjour en Espagne;
mais je tolérai que les généraux en agissent autrement. Mon but, par
cette sévérité personnelle, était de faire bien comprendre que je ne
souffrirais pas de désordres proprement dits, et la levée illicite de
contributions. J'eus l'occasion de montrer ma volonté en faisant des
actes de grande sévérité envers des officiers que, cependant, j'aimais
beaucoup.

Je détruisis l'organisation des troupes en corps d'armée. Cette
organisation, indispensable pour mouvoir de grandes armées, est funeste
pour les moyennes, attendu qu'elle met trop de distance entre le général
en chef et les troupes, ralentit l'exécution des ordres généraux par la
superfétation des grades et des emplois qu'elle consacre; elle amène en
outre beaucoup de consommations inutiles. Je fis cesser en un moment le
dégoût universel, la passion du retour en France, en annonçant que tout
officier, général ou supérieur, qui voudrait quitter l'armée, était
libre de le faire, et que j'avais pouvoir de lui donner l'autorisation
nécessaire. Un petit nombre de généraux profita de cette autorisation;
les autres se piquèrent d'honneur, et leur caractère se trouva ainsi
retrempé.

Je formai tous mes bataillons à un complet de sept cents hommes, et je
renvoyai tous les cadres qui par suite de cette mesure se trouvaient
sans soldats. Je divisai les chevaux de toute la cavalerie et de
l'artillerie en deux classes: ce qui était disponible, et ce qui
pourrait se refaire. La première partie me donna un escadron par
régiment, c'est-à-dire, en tout, de quatorze à quinze cents chevaux. On
eut un soin tout particulier des chevaux à refaire; et, en quinze jours,
au moyen de quelques secours en chevaux d'artillerie, j'eus deux mille
cinq cents chevaux de cavalerie, et trente-six bouches à feu attelées.
On vieux couvent de Salamanque, mis à l'abri d'un coup de main, devint
un fort où furent placés en dépôt tous les embarras de l'armée, et des
vivres de réserve. On répara et on arma de même les forts de Zamora et
de Toro.

J'organisai l'armée en six divisions. Elles s'élevaient, après la
réorganisation, au bout de quinze jours de commandement, à vingt-huit
mille hommes. Je gardai avec moi le général Régnier, comme mon
lieutenant, afin de lui donner, en cas de séparation, le commandement de
la portion de l'armée avec laquelle je ne serais pas.

Le rôle qui m'était imposé était défensif. Je devais empêcher l'armée
anglaise de pénétrer en Espagne, soit par l'Estramadure, soit par la
Castille. Je n'avais pas les forces nécessaires pour combattre seul;
mais je les obtiendrais en combinant mes mouvements, soit avec l'armée
du nord de l'Espagne, soit avec celle du midi. Ma place naturelle
d'attente, d'après cette donnée, devait être dans la vallée du Tage.

Au moment de la retraite de Masséna, Wellington avait détaché la
division Hill au secours de Badajoz, que Soult assiégeait; mais, quand
il arriva, Badajoz avait capitulé. Les Anglais résolurent alors de
l'assiéger sans retard, et de profiter de l'état de désorganisation ou
était l'armée française de Portugal pour reprendre cette place. En
conséquence, après l'affaire de Fuentes-de-Oñore, l'évacuation
d'Almeida, et notre retour sur la Tormès, Wellington partit avec deux
divisions pour se porter sur la rive gauche, laissant le reste de son
armée sur la Coa.

Soult, pris au dépourvu, rassembla à la hâte tout ce qu'il put, et, avec
dix-sept à dix-huit mille hommes, il marcha au secours de Badajoz. Lord
Beresford, qui commandait toutes les troupes opposées, prit position sur
l'Albuhera pour couvrir le siége. Soult l'attaqua dans cette position.
Ses troupes, formées en colonnes, firent plier la première ligne et
occupèrent la sommité; mais, arrivées là, exposées à un feu vif, il
fallait répondre à ce feu par du feu et se mettre en bataille. Soult,
qui, cette fois, comme toujours, était de sa personne à plus d'une
portée de canon de l'ennemi, quand ses troupes soutenaient une vive
fusillade, ne put leur ordonner de se déployer. Les généraux qui les
commandaient n'eurent pas l'intelligence de le leur prescrire, et, après
avoir éprouvé d'assez grandes pertes, les troupes plièrent, et la
bataille fut perdue, quand évidemment, sous tout autre général, elle eût
été gagnée. Soult m'écrivit pour me faire part de sa détresse et me
demander du secours.

L'armée de Portugal n'avait pas encore achevé sa réorganisation, et
l'Empereur, redoutant l'excès de mon zèle, m'avait donné l'ordre de ne
faire aucun mouvement, à moins de pouvoir emmener soixante pièces de
canon attelées et approvisionnées. Cependant rien ne m'annonçait que je
dusse les avoir bientôt. Bessières, peu touché des lamentations de
Soult, ne me donnait aucun secours. En agissant avec une extrême
vitesse, et couvrant bien mon mouvement par une démonstration sur la
Beira, je pensai pouvoir faire ma jonction avec Soult sans que l'ennemi
put s'y opposer, et sauver ainsi Badajoz.

Certes, il y avait de la générosité à moi; car je connaissais assez le
caractère de Soult et les passions qui l'animaient pour être bien
convaincu qu'en circonstance pareille il ne viendrait pas à mon secours.
Étant mon ancien, la réunion des deux armées me mettrait nécessairement
sous ses ordres; mais il y allait, pour moi, du devoir, et de la gloire
des armes françaises. Mes intérêts d'amour-propre n'étant rien, comparés
à d'aussi grandes considérations, je me décidai à exécuter mon
mouvement.

Depuis douze jours, prévoyant cette opération, j'avais écrit au général
Belliard, commandant à Madrid en l'absence de Joseph, en ce moment à
Paris, pour lui demander d'envoyer à Talavera, à ma disposition, un
équipage de pont qui lui était inutile, six cent mille rations de
biscuit, et des munitions de guerre.

Le 5 juin, je me mis en marche à la tête de ma première division et de
ma cavalerie légère. Je me portai sur Rodrigo. Sous la protection de
cette marche, je fis arriver dans la place un convoi de vivres.
J'arrivai le 5, et je débouchai le 6.

La division légère du général Crawfort, cantonnée à peu de distance, se
retira pendant la nuit. Je trouvai seulement de la cavalerie, que je fis
poursuivre sur Alfaiatès. On s'empara de deux magasins de subsistances.

Pendant ce mouvement, destiné à tromper l'ennemi et à couvrir la marche
de l'armée, toutes les autres divisions se portaient sur le Tage, en
passant par le col de Baños et Placencia. Le général Regnier, commandant
mon avant-garde, composée de deux divisions et de mille chevaux, avait
l'ordre de faire construire un pont à Almaroz, au moyen des bateaux
attendus de Madrid, et de prendre position en avant du Tage, sur la
hauteur de Miravete. Il devait y arriver le 10, l'armée y être le 12, et
mon arrière-garde le 13. Après avoir ainsi tout réuni, je pouvais
marcher sur la Guadiana. Mon mouvement devant être rapide, les troupes
anglaises restées dans la Beira, en supposant qu'elles fissent un
mouvement parallèle aussitôt qu'elles seraient informées du mien, ne
pouvaient pas arriver à temps pour mette obstacle à ma jonction avec
l'armée du Midi. Les bateaux, vivres et munitions attendus de Madrid
n'arrivèrent qu'en partie et peu exactement, ce qui retarda notre
passage d'un jour. Cependant, le 17, la jonction était faite. Mon
avant-garde arrivait à Merida, et, le 18, j'y entrais de ma personne
avec toute mon armée.

Là, je trouvai Soult, qui, peu accoutumé à cette conduite de bon
camarade, malheureusement si rare en Espagne, était dans l'ivresse de la
joie et de la reconnaissance. On verra plus tard comment, peu de jours
après, il tenta de me la prouver. Nous nous concertâmes pour attaquer
l'ennemi s'il restait devant Badajoz; mais, ayant trop peu de monde pour
oser tenter de résister, il leva le siége, et nous fîmes notre entrée
dans cette place le 20 juin. Les moments pressaient; trois brèches étant
praticables, le général Philippon, son gouverneur, n'avait plus que peu
de jours à se défendre. Cette armée de Portugal, un mois auparavant si
désorganisée, si découragée, si peu capable d'agir, avait retrouvé déjà
sa vigueur, son élan et sa confiance. Si elle eût eu à combattre, je ne
doute pas qu'elle n'eût fait des prodiges.

Cette levée du siége de Badajoz, obtenue dans des circonstances
difficiles, et lorsque l'Empereur était si loin de croire à la
possibilité, pour l'armée de Portugal, de se mouvoir et d'agir, fut un
grand service rendu. La rapidité extrême avec laquelle ce mouvement fut
opéré en fit disparaître tout le danger. Le maréchal Soult et moi, nous
convînmes de faire l'un et l'autre, avec notre cavalerie, des
reconnaissances sur l'armée anglaise. Il se porta sur Elvas, et moi sur
Campo-Maior. Nous ramenâmes quelques prisonniers. L'infanterie se retira
à notre approche. Trois divisions anglaises seules étaient en présence;
mais j'acquis la certitude que toute la partie de l'armée restée dans la
Beira, sous le commandement de lord Spencer, arrivait en toute hâte pour
passer sur la rive gauche, et se réunir aux troupes qui s'y trouvaient
déjà.

Cette disposition de l'ennemi me décida à rester sur la Guadiana tout le
temps nécessaire pour assurer l'approvisionnement de Badajoz, et en
réparer les brèches. Mes troupes furent réparties sur les deux côtés de
la rivière, et mon quartier général établi à Merida. J'imposai à chacun
des régiments de mon armée l'obligation de récolter et de transporter à
Badajoz une quantité de blé déterminée, ce qui, réuni aux autres moyens
employés par l'administration, compléta dans un temps assez court
l'approvisionnement de cette place.

J'avais, sur le caractère du maréchal Soult, la conviction commune et
conforme à sa réputation; ainsi j'avais peu de confiance dans sa
loyauté. Junot, avec lequel j'ai toujours été très-lié depuis ma
première jeunesse, et qui avait un véritable et profond attachement pour
moi, m'avait dit, au moment où nous nous séparions en Castille: «Tu vas
avoir de fréquents rapports avec Soult. Vos points de contact seront
multipliés. Défie-toi de lui; agis avec prudence; prends tes
précautions; car, je t'en donne l'assurance, s'il peut, à quelque prix
que ce soit, appeler sur toi de grands malheurs, il n'y manquera pas!
C'est parce que j'ai eu l'occasion de le bien connaître que je t'en
avertis.»

Nous étions à Badajoz depuis quatre jours lors que Soult vint un matin
chez moi. Il m'annonça qu'il venait de recevoir des lettres d'Andalousie
qui lui donnaient de vives inquiétudes; des partisans, sortis des
montagnes de Ronda, avaient menacé Séville; il allait partir pour y
retourner, et ne pouvait se dispenser d'emmener ses troupes, comptant
sur moi pour veiller sur Badajoz et pourvoir aux besoins de cette place.
Cette nouvelle inopinée, que rien n'avait fait pressentir, cette crainte
de guérillas si ridicule, le ton dont ce récit me fut fait, tout me
frappa, et à l'instant même l'avis de Junot revint à mon esprit, et je
me dis: «Voilà un homme qui, pour prix du service que je lui ai rendu,
veut me mettre dans la position la plus critique, me réduire à me faire
battre par l'armée anglaise, et à voir tomber Badajoz sous mes yeux.» Je
lui répondis:

«Monsieur le maréchal, je partage vos sollicitudes pour l'Andalousie;
mais les événements qui vous y appellent me paraissent moins pressants
que ce qui se passe devant nous. Allez, si vous le croyez utile, à
Séville; mais laissez vos troupes ici. Vous le savez, l'armée anglaise
tout entière se rassemble, et l'armée que je commande n'a pas une force
suffisante pour la combattre seule. La réunion de nos moyens est
indispensable. Il faut que le cinquième corps et la cavalerie de l'armée
du Midi soient réunis à l'armée de Portugal pour établir la balance.
Laissez donc à mes ordres ces deux corps, et je resterai avec l'armée de
Portugal sur la Guadiana jusqu'au moment où Badajoz sera réparé,
approvisionné et complètement en état de se défendre; mais, si vous
emmenez ces troupes, et je vais envoyer des officiers résider dans leurs
cantonnements pour être informé de ce qui se passera, si elles partent,
à l'instant même je repasse le Tage: comptez sur la vérité de ma
déclaration et sur ma résolution invariable.»

Le calcul odieux de Soult fut ainsi déjoué. Par arrangement, il emmena
seulement une brigade de cavalerie légère.

Je remplis les engagements que j'avais pris; je pourvus avec le plus
grand soin aux besoins de Badajoz; et, cette tâche remplie, j'allai
prendre, dans les premiers jours de juillet, une position centrale, pour
être à même de défendre à la fois les provinces du midi et celles du
nord de l'Espagne.

J'établis mon quartier général à Navalmoral, mauvais petit village de la
vallée du Tage, à l'embranchement des routes qui de Placentia et de
Truxillo vont à Madrid.

Je fis fortifier par une double tête de pont le passage du Tage à
Almaraz. La tête de pont de la rive gauche, plus grande que l'autre,
embrassait une assez grande hauteur, sur laquelle était un réduit. Tout
fut revêtu en maçonnerie, fraisé et palissadé. On entrait dans le réduit
seulement par un pont-levis. Comme le plateau de l'Estramadure, à ce
point, est très-élevé, et qu'il faut gravir au milieu des rochers
pendant fort longtemps pour y parvenir, je fis faire deux ouvrages en
maçonnerie pour défendre le col de Miravete, par où il faut déboucher.
Un premier; très-voisin du col, battait par son artillerie le seul
passage praticable pour les voitures; un autre, composé seulement d'une
tour placée sur un pic, couvrait contre l'action des hauteurs voisines
les batteries inférieures. Ces deux postes fermés, approvisionnés de
vivres et d'eau, pouvaient être conservés, quoique enveloppés par
l'ennemi. Leur objet principal était de servir de poste avancé à la tête
de pont et de l'empêcher d'être attaquée à l'improviste avec du canon.

J'établis ma première division à Truxillo, avec ma cavalerie légère. Ce
poste voyait tout ce qui se passait dans l'Estramadure. L'ennemi se
présentant en force, elle devait se rapprocher, et au besoin dépasser le
Tage.

J'occupai la vallée du Tage et la Verra de Placencia avec trois
divisions. La deuxième division occupait la province d'Avila; la
sixième, Placencia, et le pied des montagnes jusques et y compris
l'entrée de la Sierra de Gata et le col de Baños. Ainsi, par ma droite,
j'observais ce qui se passait dans la Vieille-Castille et sur la Tormès,
et mon front était couvert par l'Alagon, et une avant-garde placée à
Gallisteo. Les cantonnements des troupes étaient assez étendus pour
qu'elles pussent bien vivre.

J'observais un front immense, et, cependant, en peu de marches, toute
mon armée pouvait être rassemblée pour combattre, soit devant le
débouché de Coria, soit en Vieille-Castille, soit en Estramadure. Enfin
une bonne tête de pont, construite sur le Tietar, devait m'assurer les
moyens de passer cette rivière et de manoeuvrer sur l'une et l'autre de
ses rives.

Pendant mon séjour sur les bords de la Guadiana, j'eus la première
pensée des moulins portatifs, que, plus tard, je fis donner à l'armée.
Nous avions du grain en abondance; les moissons étaient sur pied; des
magasins, trouvés à Almendralejo, se trouvaient encore remplis, et
cependant l'armée souffrait de la disette par l'insuffisance des moyens
de monture. Je fus obligé de régler moi-même la manière dont les moulins
seraient répartis et le temps pendant lequel chacun pourrait en
disposer. L'idée des moulins portatifs me vint à l'esprit; et, aidé d'un
excellent ouvrier, fort habile mécanicien, appelé Gindre, armurier du
50e régiment, je fis faire une série d'expériences en prenant pour point
de départ les moulins à café. Le problème à résoudre était celui-ci:

1° Faire des moulins à bras assez légers pour qu'au besoin un soldat
puisse les porter;

2° Le moulin devait pouvoir être tourné par un seul homme;

3° Il devait donner de la belle farine et suffire, par un travail de
quatre heures, aux besoins d'une compagnie.

Après beaucoup d'essais et de tâtonnements, on finit par obtenir une
solution satisfaisante. Toutes les conditions imposées furent remplies.
Les moulins, du poids de trente livres, donnaient trente livres de
farine par heure. Un seul homme pouvait les manoeuvrer. J'en fis
construire à raison d'un par compagnie. Dans le cas où les moyens de
transport des régiments auraient manqué, on devait consacrer un homme
par compagnie à les transporter en le faisant sortir des rangs. Le jour
où l'armée a eu les moulins, elle a vécu avec beaucoup moins de
difficultés; mais on n'était pas parvenu à donner aux meules la dureté
nécessaire, et elles s'usaient promptement. Depuis, ces moulins ont été
perfectionnés; les meules sont à l'épreuve d'un long usage et peuvent
être facilement remplacées. Le modèle en existe au Conservatoire des
arts et métiers.

Je veux entrer ici dans quelques détails sur l'importance qu'il y aurait
à adopter l'usage des moulins portatifs pour toute l'armée, en temps de
paix comme en temps de guerre, et des immenses bienfaits qui en
résulteraient pour l'art de la guerre.

Quand la main-d'oeuvre est rare et chère, il y a de l'avantage à se
servir de machines puissantes dans les manufactures et à centraliser les
travaux. Quand la main-d'oeuvre est surabondante et ne coûte rien, il
vaut mieux suivre un système absolument opposé. En reportant les travaux
du centre à la circonférence, on les rend plus faciles, et, en chargeant
chacun du travail dont le résultat lui est applicable, on est sûr de son
exactitude et de son zèle à l'exécuter.

Cela posé, il est évident que l'on peut disposer de la main-d'oeuvre des
soldats sans inconvénient, et qu'il y a avantage pour eux en leur
donnant, en indemnité, le prix qu'il en coûte aujourd'hui pour faire le
travail dont ils seraient chargés. Pourquoi, en campagne, les soldats ne
manquent-ils jamais de soupe quand ils ont à leur disposition du pain,
de la viande et des marmites? C'est qu'ils la font eux-mêmes. Si un
intendant avait imaginé de s'en charger par économie et pour toute une
division; si même un colonel avait eu la même idée pour tout son
régiment, jamais, dans les mouvements, les soldats ne pourraient en
manger. Je veux appliquer au pain le principe de la soupe, et le soldat
n'en manquera jamais. A une objection que, les ordonnances ayant
prescrit une extraction du son, cette opération complique la
fabrication, je réponds que les expériences faites m'ont prouvé
l'inutilité de l'extraction du son, avec du blé même de médiocre
qualité. Pourvu que celui-ci soit pur et propre, le pain est toujours
bon. Quand l'administration donne du mauvais pain, le soldat doit
nécessairement l'accepter et le manger, sous peine de mourir de faim,
parce que le moment de la consommation est immédiat. Quand on lui donne
du blé rempli de poussière et mêlé avec toute autre chose, on peut le
nettoyer avant de s'en servir, et le soldat mangera alors toujours de
bon pain. Ainsi, sous ce rapport, sa condition sera améliorée. Elle le
sera encore par l'indemnité de travail qu'il recevra, soit en argent,
soit en augmentation des rations; mais voyez quel sera le sort de
l'administration: la simplification, et, en temps de guerre même, la
facilité de son service.

Un général en chef aujourd'hui fait plus d'efforts d'esprit pour assurer
la subsistance de ses troupes que pour toute autre chose, et sans cesse
ses combinaisons sont contrariées et détruites, faute de distribution de
pain faites à temps. Dans une guerre défensive, une administration
habile peut, jusqu'à un certain point, pourvoir à un service régulier;
mais, dans une guerre d'invasion, dans une guerre offensive, cela est
impossible, et remarquez comme tout devient aisé dans mon système. On ne
fait généralement pas la guerre dans un désert, et, quand cela a lieu,
on prend des dispositions extraordinaires; mais, dans les circonstances
ordinaires, c'est dans un pays habité. Eh bien, là où il y a des
habitants, il y a des greniers, et, si les soldats portent avec eux les
moyens de mouture, ils ont constamment, par leurs soins seuls, leur
subsistance assurée dans tous leurs mouvements, car on vit avec de la
farine; mais ce n'est pas tout: on a trouvé le moyen de faire, en quatre
heures, dans toute espèce de terre, des fours qui, deux heures après,
peuvent servir à cuire du pain, et voilà la fabrication du pain assurée.
Ainsi, dans chaque bivac, on peut faire de la farine en quantité
suffisante pour la consommation journalière, et, dans chaque repos et
séjour, on peut faire des fours et cuire du pain.

Dès ce moment, la nourriture d'une armée a lieu d'elle-même, et n'occupe
pas plus l'administration dans ses détails que chaque homme n'est occupé
d'assurer la circulation de son sang. C'est la conséquence d'un
principe. En temps de paix, le gouvernement aurait ses magasins de blé
qu'il distribuerait aux troupes. Dans une guerre défensive, il en serait
de même. Dans une guerre d'invasion, chaque régiment recevrait
journellement de l'administration du pays qu'il parcourt, ou prendrait
dans les greniers des habitants, le blé qui lui serait nécessaire.

Mais il faut que ce soit une habitude contractée et suivie pendant la
paix; car, en principe, les usages de la paix doivent se rapprocher,
autant que possible, de ceux de la guerre, et cette vérité est surtout
incontestable quand il est question de l'introduction d'un nouvel usage.

L'armée, établie comme je l'ai dit plus haut, ne recevait aucun argent
pour faire face au besoin de son administration, et les revenus du pays
qu'elle occupait ne lui étaient pas dévolus. Chose vraiment bizarre que
cette contradiction continuelle dans laquelle l'Empereur tombait déjà
constamment, de vouloir la fin sans calculer et fournir les moyens!
Après mille réclamations sans cesse renouvelées, on me donna, pour faire
vivre, pourvoir à tous les besoins (sauf la solde) d'une armée de près
de quarante mille hommes, la province de la Talavera de la Reyna, celle
d'Avila, de Placencia, et l'entrée de cet horrible désert que présente
l'Estramadure jusques et au delà de Truxillo, c'est-à-dire ce qui aurait
été insuffisant pour une armée de quinze mille hommes; mais c'était une
déception qui, pendant tout mon séjour en Espagne, ne s'est pas démentie
un seul jour.

Au moment où j'exécutai le mouvement sur la rive gauche du Tage, qui
sauva Badajoz, l'armée comptait un grand nombre de malades, de
convalescents et d'hommes faibles ou malingres. Ma marche devant être
sans embarras et rapide pour être sans danger, je laissai en Castille
tout ce qui n'était pas en état de suivre, et je fis former un petit
dépôt par chaque régiment pour réunir tout ce qui lui appartenait. Ces
dépôts, organisés en divisions, furent mis sous l'autorité d'un officier
supérieur. Cette mesure de conservation rallia beaucoup de soldats; mais
le profit n'en fut pas pour nous.

Je réclamai l'envoi de ces détachements pendant longtemps sans les
obtenir. Le duc d'Istrie me les refusa. Plus tard, le général Dorsenne,
qui lui succéda, me les refusa de même, et en abusait de toutes les
manières, pour les charger de toutes les corvées pénibles.

En général, l'esprit régnant en Espagne était destructeur des armées, et
voici ce qui se passait constamment. Un détachement formé, ainsi que je
viens de le dire, ou bien un régiment de marche, composé de soldats
appartenant au corps de l'armée de Portugal, et destiné à la rejoindre,
arrivait dans le nord de l'Espagne. Le général qui y commandait, sous le
prétexte de besoins urgents, retenait le régiment. Puis, parce que ce
régiment ne devait pas lui rester, et se trouvait accidentellement et
passagèrement sous ses ordres, il l'accablait de détachements, de
services et de corvées.

Ce corps, composé d'hommes pris au dépôt, commandé par des officiers
fatigués et de peu de choix, sous les ordres d'un chef provisoire qui
n'avait ni la capacité ni l'autorité d'un véritable chef, était bientôt
désorganisé. Les régiments provisoires, n'ayant point d'administration,
point de masses, point de secours, tombaient promptement dans un
délabrement et une misère à faire horreur. On obligeait les soldats à
marcher sans souliers, pieds nus. Les malheureux, bientôt blessés,
entraient à l'hôpital pour y végéter et y mourir. Les secours envoyés
aux armées de Portugal et du Midi se fondaient ainsi, et les soldats
périssaient sans utilité et par milliers; résultat infaillible de la
division des commandements en Espagne, de l'anarchie qui régnait partout
et des incroyables aberrations dans lesquelles l'Empereur était tombé.

L'état de pénurie dans lequel nous étions décida cependant l'Empereur à
ajouter à l'arrondissement de l'armée de Portugal la province de Tolède.
Cette province, fertile et riche, avait été ménagée. Il s'y trouvait de
grands magasins de blé provenant des dîmes. Dans la circonstance, et en
égard à la position de l'armée de Portugal, à la mission qu'elle avait à
remplir, ces magasins étaient d'un prix inestimable; mais Joseph, bien
plus occupé de ses intérêts et de ses jouissances du moment que du grand
résultat qui devait être le prix de nos efforts, Joseph, dont la
sécurité à Madrid dépendait du succès de nos opérations, refusa d'abord
de me remettre cette province. Pendant plus de trois mois, une lutte
continuelle et une espèce de guerre exista à cette occasion entre lui et
moi. Enfin, forcé de céder par Napoléon, il fit vider et vendre les
magasins, comme si, par un traité, il eût dû remettre cette province aux
Anglais.

Joseph avait, il est vrai, d'étranges illusions; car il prétendait que
nous seuls l'empêchions de régner en Espagne, et que, sans nous, les
Espagnols lui obéiraient avec plaisir. Je voulus envoyer les ouvriers de
l'armée à Madrid, seule ville à portée offrant quelques ressources pour
leurs travaux; mais il leur fut refusé d'y travailler, et on les
renvoya. Telles étaient nos divisions en Espagne. La grande étendue du
pays nécessaire à l'armée pour vivre, l'éloignement des grandes villes
favorables aux grands établissements, enfin les souvenirs de ce qui
m'avait si bien réussi en Dalmatie, me déterminèrent à la formation
d'hôpitaux régimentaires. Je divisai le plus possible les malades, et
nulle part il n'y eut d'encombrement. Placé le plus près possible de
leurs corps, ils reçurent tous les soins que comportaient les
circonstances. Une exception cependant fut faite pour la première
division occupant Truxillo. Cette division tout à fait en l'air devait
être toujours prête à marcher et à se retirer, et le pays qu'elle
occupait étant extraordinairement malsain, elle reçut l'ordre de diriger
tous ses malades sur la Verra de Placencia, l'un des pays les plus sains
du monde.

J'ordonnai, d'une manière réitérée, de faire dans tous les cantonnements
des approvisionnements de vivres, et, pour y arriver plus vite, de
mettre, s'il le fallait, momentanément les soldats à la demi-ration,
afin d'avoir quinze jours en biscuit. Dès ce moment, et constamment,
cette réserve ne cessa d'être conservée ou remplacée, et l'armée fut
toujours en état de se mouvoir au moins pendant quelques jours.

Sans cette précaution et sans l'obligation imposée aux soldats de se
charger du transport, il eût été impossible de faire aucune opération,
aucun rassemblement. Cette disposition était pénible; mais avec des
soldats tels que ceux d'alors on pouvait tout exiger, on pouvait tout
obtenir. Ils avaient expérience, zèle, et dévouement. Ils se prêtaient
sans murmures à tout ce qui avait le caractère de l'utilité.

Au commencement d'août, l'armée anglaise repassa le Tage en presque
totalité, et vint s'établir sur la Coa, ne laissant qu'une division dans
l'Alentejo. Les bandes espagnoles de Ballesteros et du comte de Penna,
ainsi que de Castaños, prirent poste à Cacerès pour observer la première
division, occupant Truxillo.

L'armée anglaise poussa une avant-garde sur la rive droite de l'Aguada,
ses avant-postes jusqu'à Tenebron, et bloqua ainsi Rodrigo. Divers
bruits coururent alors: les uns annoncèrent qu'elle allait marcher sur
Salamanque; d'autres, quelle allait faire le siége de Rodrigo; des
approvisionnements de siége commencés donnèrent crédit à cette dernière
nouvelle. Dans le premier cas, mon devoir était d'aller au secours de
l'armée du Nord; dans le second cas, il fallait marcher sans retard, de
concert avec elle, au secours de cette place; enfin, dans le cas d'un
simple blocus, je devais préparer et combiner une manoeuvre pour la
ravitailler. Mais alors le mouvement devait être subordonné à la réunion
des approvisionnements que l'armée du nord de l'Espagne devait y faire
conduire.

Dans tous les cas, des dispositions préliminaires à un mouvement étaient
convenables. Je portai ma sixième division au col de Baños, afin de
pouvoir déboucher dans le bassin de la Tormès. Je plaçai aussi la plus
grande partie de ma cavalerie, avec le général Montbrun, sur ce point,
en le chargeant de pousser de forts partis sur Tamamès et sur
Salamanque, et d'entretenir mes communications libres avec cette
dernière ville.

J'envoyai un officier de confiance à Valladolid pour concerter avec le
général Dorsenne le mouvement à opérer. Je donnai ordre au général Foy
d'éloigner et de disperser, par un mouvement brusque de quelques jours,
les troupes espagnoles qui étaient à sa portée, et, après les avoir
intimidées et maltraitées, de rentrer à Truxillo et de se tenir prêt à
repasser le Tage. Je fis faire un mouvement en avant à toutes mes
troupes, que je serrai sur la sixième division et Placencia, et j'allai
établir mon quartier général, le 20 août, à Elvillor, village situé
entre le col de Baños et Placencia.

Enfin, je demandai au roi d'Espagne de faire relever dans la vallée du
Tage mes troupes par quelques détachements de l'armée du Centre, afin de
garder les communications; mais, selon son usage, il n'en fit rien, et
il fallut, pour la conservation des villes, des hôpitaux et des
magasins, affaiblir l'armée de Portugal des forces nécessaires à cet
objet.

Tous les renseignements qui me parvinrent me firent connaître que
l'ennemi ne s'occupait que d'un simple blocus de Rodrigo. En
conséquence, je devais attendre l'arrivée des troupes du général
Dorsenne pour marcher, et la réunion de son convoi, le but de notre
mouvement étant seulement de porter de grands approvisionnements dans
cette place et de faire relever la garnison, composée de troupes
appartenant à l'armée de Portugal, par des troupes de l'armée du nord de
l'Espagne.

Je restai dans cette position pendant toute la première quinzaine de
septembre. Informé de la marche du général Dorsenne avec son convoi
escorté par douze mille hommes d'infanterie et deux mille chevaux;
sachant de plus que ce convoi et cette escorte devaient se présenter en
face de l'armée anglaise, qui pouvait faire un mouvement offensif avant
son arrivée à Rodrigo, je mis l'armée de Portugal en mouvement pour le
soutenir. Toute l'armée se plaça entre le Tage et le col de Baños. La
première division repassa le Tage et vint prendre position à Placencia,
occupa Gallisteo et les bords de l'Alagon par une avant-garde; et toute
l'armée déboucha, passa le col et prit la route de Rodrigo. Ma cavalerie
et une division d'infanterie arrivèrent le 22 septembre à Tamamès, et,
le même jour, l'armée du Nord et le convoi campèrent à Samoños. Je me
concertai immédiatement avec le général Dorsenne. Il fut convenu que je
me porterais, avec ma cavalerie et une division d'infanterie, à
Moras-Verdès pour couvrir le convoi contre une division anglaise placée
dans la Sierra de Gata, sur la rive droite de l'Aguada, et que s'il le
fallait, l'armée appuierait ce mouvement aussitôt que la communication
avec Rodrigo serait établie.

Ce mouvement s'exécuta le 25; la communication fut ouverte avec Rodrigo,
et le convoi, qui portait des vivres pour huit mois à la garnison de
Rodrigo, entra dans la place.

Ce ravitaillement, opéré en présence de l'armée anglaise, ne répondait
guère aux espérances des Espagnols, aux promesses qui leur avaient été
faites de l'empêcher et d'assurer par un blocus la chute de cette place.

Nous savions l'armée anglaise dans le voisinage; mais rien n'indiquait
sa position précise. Il était important de s'assurer si elle avait fait
des approvisionnements pour le siége de Rodrigo. Je me décidai à
exécuter deux fortes reconnaissances dans les deux directions de
Fuenteguinaldo et d'Espeja. Je proposai au général Dorsenne d'envoyer le
général Vathier avec sa cavalerie sur Espeja, tandis que je me porterais
avec la mienne dans la direction de Fuenteguinaldo. Toute mon infanterie
était restée en arrière et en échelons. Une seule division de l'armée du
Nord, très-faible, forte de quatre mille hommes environ, commandée par
le général Thiébaud, était entrée dans Rodrigo avec le convoi, et je
demandai au général Dorsenne de lui donner l'ordre de me soutenir.

Arrivés en face d'El-Bodon, nous vîmes sur la hauteur des troupes
anglaises se former. L'infanterie se composait seulement de deux
brigades, et la cavalerie de sept à huit cents chevaux. Les deux
brigades, fort distantes entre elles, ne pouvaient se prêter aucun
appui. Comme la position des Anglais était très-dominante, je ne pouvais
juger quelles forces ils avaient en arrière, et il était possible que
ces premières troupes fussent soutenues par d'autres à peu de distance.
Ne voulant pas risquer un engagement sérieux en la faisant attaquer par
la seule division d'infanterie qui fût à portée. Je pris le parti de
n'employer à cette attaque que de la cavalerie et de l'artillerie. Si
l'ennemi était en force, elle en serait quitte pour se retirer, et il ne
pouvait en résulter aucun inconvénient grave.

Le général Montbrun enleva cette position avec intrépidité, prit quatre
pièces de canon à l'ennemi, et mit en fuite la cavalerie. L'infanterie
anglaise reçut la cavalerie sans se déconcerter, fit un mouvement de
quelques toises en avant, reprit ses pièces, et se mit en retraite. Je
la fis poursuivre par la cavalerie et par l'artillerie. Elle marcha à
grands pas, mais sans se désunir, et deux fois repoussa des charges. Il
est vrai qu'un pays assez difficile gênait les mouvements de notre
cavalerie. Cette infanterie se dirigeait à tire-d'aile sur
Fuenteguinaldo, où l'on voyait d'autres corps se rendre pour occuper des
retranchements construits d'avance.

Si j'avais eu en ce moment huit ou dix mille hommes d'infanterie sous la
main, c'en était fait de l'armée anglaise. Elle n'était pas rassemblée,
et Fuenteguinaldo, point de sa réunion, serait tombé en notre pouvoir.
Je demandai au général Dorsenne de faire arriver la division Thiébaud en
toute hâte; mais l'ordre, envoyé lentement, fut exécuté plus lentement
encore, et cette division, qui aurait pu nous joindre deux heures avant
la nuit, n'arriva qu'à nuit close. Elle aurait suffi pour enlever, dans
le premier moment de confusion, le village où se trouvait le noeud des
routes menant aux divers cantonnements de l'armée anglaise, et cette
faible troupe même, arrivée avant la nuit, rendait sa position critique
et sa réunion difficile. La division légère, commandée par le général
Crawfort, placée sur la rive droite de l'Aguada, rassemblée à Martiago,
isolée, tournée, enveloppée par l'armée française, eût été perdue, et il
est impossible de calculer quelles eussent été les conséquences d'un
pareil succès.

A l'instant où je fis demander la division Thiébaud, j'envoyai l'ordre à
toute l'armée d'arriver à marche forcée, afin de me mettre à même de
faire plus tard ce que les circonstances comporteraient. L'armée du Nord
en fit autant, et, dans le courant de la journée du lendemain, je me
trouvai à la tête de près de quarante mille hommes, à une portée de
canon de l'armée anglaise; mais celle-ci n'avait pas perdu un moment
pour se réunir, sinon en totalité, au moins en très-grande partie, et
occupait des positions retranchées. J'étais bien tenté de profiter de la
réunion des deux armées pour obtenir un succès sur l'armée anglaise, et
je passai la journée à étudier sa position. Les attaques improvisées
pendant les campagnes précédentes avaient assez mal réussi pour empêcher
d'agir inconsidérément; mais une opposition formelle à une bataille de
la part du général Dorsenne, qui n'était sous mes ordres
qu'accidentellement et par sa volonté, rendait encore l'entreprise plus
délicate: entreprise au surplus sans objet, car nous n'étions pas en
mesure de profiter d'un succès et de suivre en Portugal l'armée anglaise
battue: aussi dus-je enfin renoncer à l'idée de combattre.

L'armée du Nord se mit en marche avant le jour pour se rapprocher de
Rodrigo, et je commençais à suivre le mouvement, quand j'appris que
l'armée anglaise, dès le milieu de la nuit, avait décampé et opérait sa
retraite par trois routes. J'arrêtai mes troupes et je me décidai à
employer la journée à la reconduire jusqu'à la Coa. Je mis à sa
poursuite le général Montbrun, soutenu par un corps d'infanterie appuyé
de forces plus considérables, en suivant la route de Casillas de Florès,
tandis que le général Wathier se dirigea, avec sa cavalerie et une
division d'infanterie de l'armée du Nord, par Albergaria. A cinq heures
du soir, on rencontra l'ennemi en force près d'Aldeaponte; là s'engagea
un combat assez vif, qui se termina à notre avantage. Le général
Montbrun, ayant quitté brusquement la route d'Alfaiates et marché sur
Aldeaponte, l'ennemi, dans la nuit, repassa la Coa, tandis que le
général Foy, que j'avais laissé sur les bords de l'Alagon, et auquel
j'avais donné l'ordre de faire une diversion, opérait sa jonction avec
nous en passant par le col de Peralès.

L'ennemi, dans ces différentes affaires, eut de cinq à six cents hommes
hors de combat. Notre perte fut moindre de beaucoup. Rarement une armée
a couru d'aussi grands risques que l'armée anglaise dans cette
circonstance. Ce qui l'a sauvée, c'est, d'un côté, la pensée où j'étais
qu'un général tel que le duc de Wellington ne ferait pas la faute de
laisser son armée ainsi éparpillée à l'arrivée de l'armée française,
dont il connaissait et voyait la marche: d'un autre côté, la division du
commandement, qui fit arriver beaucoup trop tard la division Thiébaud,
dans un moment où une heure faisait le destin de la journée et le sort
de cette courte campagne. Notre attaque inopinée causa un tel désordre
dans l'armée anglaise, que le premier aide de camp de Wellington, lord
Manners, prit des escadrons français pour des troupes anglaises, et vint
demander au général Dejean, qui les commandait, où était le duc de
Wellington. Le général Dejean n'eut pas la présence d'esprit de le faire
prisonnier, et l'avertit de sa méprise en lui répondant en fureur: «Que
me voulez-vous?» Cet officier dut son salut à la vitesse de son cheval.
Au milieu de cette confusion chez les Anglais, un autre aide de camp de
Wellington, Gordon, officier investi de sa confiance, tué depuis à
Waterloo, vint en parlementaire, sous un vain prétexte d'échange de
quelques prisonniers. Ne voulant pas lui donner l'occasion de faire des
rapports utiles à son générai, je le retins trois jours à mon quartier
général. Nous trouvâmes, à portée de Rodrigo, de grands
approvisionnements de gabions, fascines, saucissons, dont j'ordonnai la
destruction.

Cette opération terminée, l'armée du Nord rentra à Salamanque et à
Valladolid, et je retournai dans la vallée du Tage. J'occupai par ma
plus forte division (la seconde, commandée par le général Clausel) la
province d'Avila, qui me fournissait une grande partie de mes
ressources. Cette province, bien administrée, devait pourvoir aux
besoins de cette division et donner de grands secours à celles qui
occupaient la vallée du Tage. La sixième division, commandée par le
général Brenier, et ma cavalerie légère, furent chargées d'observer
l'Alagon, et devaient se retirer, en cas d'attaque de l'ennemi, sur le
Tietar.

Mes postes à Miravete et à Lugar-Nuevo suffisaient pour assurer, en cas
de besoin, un débouché en Estramadure, et de grands approvisionnements
de vivres, aussi considérables que le comportaient nos moyens, y furent
placés. La première division, ayant beaucoup souffert par les maladies,
fut envoyée à Tolède pour se rétablir. Le reste de l'armée cantonna dans
la vallée du Tage, et mon quartier général fut fixé à Talavera. Dans ces
nouvelles positions, tout annonçait des quartiers d'hiver tranquilles.
Je me décidai à aller passer quelques jours à Madrid, visiter cette
capitale, que je ne connaissais pas, et revoir Joseph. Depuis mon
arrivée en Espagne, je l'avais aperçu seulement un moment en route, se
rendant à Paris, lorsque je rejoignais l'armée.

On sait à quel point l'atmosphère des cours agit puissamment sur ceux
qui les habitent; mais Joseph m'en donna un exemple extraordinaire. Je
trouvai en lui toujours le même esprit, la même amabilité; mais on ne
peut se figurer à quel point étaient arrivées son insouciance et la
mollesse de ses moeurs. Son penchant pour la volupté le dominait tout
entier. Oubliant son origine, ne sentant pas le besoin de justifier par
des efforts la faveur dont la fortune l'avait comblé, il semblait né sur
le trône et uniquement occupé des jouissances qu'il procure. Enfin on
l'aurait pris pour le rejeton affaibli d'une dynastie usée. Il avait
fait bien du chemin, celui qui, il y avait à peine sept ans, regardait
comme une perfidie l'offre qui lui fut faite de prendre le titre de roi.

La possibilité de se livrer à toutes les jouissance dégrade promptement
les caractères les meilleurs; et les flatteurs, en exaltant
l'amour-propre des souverains, les font bientôt tomber dans les plus
étranges aberrations. Joseph, homme d'esprit d'ailleurs, s'abandonnait à
de telles illusions, qu'il se crut un grand homme de guerre, lui qui
n'avait ni le goût ni l'instinct du métier, lui qui en ignorait les
premiers éléments et qui n'était pas à la hauteur des plus simples
applications de l'art de la guerre. Il m'entretint souvent de ses
talents militaires, et osa me dire que l'Empereur lui avait retiré le
commandement général en Espagne, parce qu'il était jaloux de lui. Ces
propres paroles sortirent plus d'une fois de sa bouche, et les
observations gaies et légères que je lui fis à cette occasion ne
suffirent pas pour lui faire sentir le ridicule de sa supposition. Il se
plaignait beaucoup de son frère, en critiquant sa politique, ses
contradictions, l'anarchie qu'il laissait régner dans les armées
françaises en Espagne. Il avait raison; mais il était curieux de
l'entendre ajouter, lui qui ne pouvait dormir tranquille qu'à l'ombre
des drapeaux français: «Sans l'armée, sans mon frère, je serais
paisiblement roi d'Espagne et reconnu de toute cette immense monarchie.»
Il est donc dans la nature de l'homme de ne pouvoir supporter la
prospérité et la puissance, puisque des personnes sorties des simples
rangs de la société avaient perdu si vite le souvenir de leur point de
départ: et n'est-il pas juste d'avoir alors quelque indulgence pour ceux
que la flatterie et les illusions ont entourés dès leur berceau!

Au surplus, Joseph me traitait personnellement très-bien; il avait un
fond d'amitié pour moi; ses moeurs étaient éminemment douces, et je
trouvai du plaisir à passer quelques moments avec lui. C'est la seule
fois que j'aie vu Madrid. Cette ville, située au milieu d'un désert, que
rien n'annonce, et qu'on dirait tombée du ciel, n'est point une
capitale, mais une simple résidence. Une capitale est l'ouvrage du
temps, le résultat des besoins du pays, et Madrid leur est tout à fait
étranger. Madrid pourrait cesser d'exister, et l'Espagne ne serait ni
plus ni moins ce qu'elle est. Après avoir passé cinq jours à Madrid et
vu le peu de choses curieuses que cette ville renferme, je revins à
Talavera retrouver les ennuis et les soucis toujours renaissants que les
besoins et la misère de l'armée ne cessaient de me donner.

Napoléon avait ordonné à Junot, à l'époque où il prit possession du
Portugal, d'envoyer en France toute la partie disponible de l'armée
portugaise. Ces troupes, formant une division sous les ordres du marquis
d'Alorna, le seul général un peu distingué qu'eût le Portugal, avaient
combattu en Allemagne en 1809, et nous avions eu des Portugais dans nos
rangs à Wagram. Quand Masséna prit le commandement, on lui donna un
certain nombre de ces officiers et le marquis d'Alorna lui-même, pour
lui fournir des renseignements et exercer de l'influence dans le pays.
Le général Pamplona, qui a depuis joué un rôle en Portugal et a été
ministre de la guerre, le marquis de Ponte-Lima, le marquis de Valence,
allié à la famille royale, étaient de ce nombre. Ces officiers se
trouvaient ainsi les auxiliaires d'étrangers qui dévastaient leur patrie
et les témoins de ses désastres; triste situation, sans doute, la pire
et la plus cruelle au monde! Quand je remplaçai Masséna, le marquis
d'Alorna me demanda à rentrer en France, et je l'y autorisai. Les autres
restèrent attachés à mon état-major. Je les comblai de soins et
d'égards.

Les marquis de Valence et de Ponte-Lima faisaient près de moi les
fonctions d'aides de camp. Pendant mon séjour à Madrid, ces deux
officiers quittèrent furtivement mon quartier général, et passèrent en
Portugal. Ils auraient mieux fait de refuser d'être employés et de
demander à être envoyés en France, ce que je leur aurais accordé comme
au marquis d'Alorna; mais je compatis à leur situation, et ne pris
aucune mesure de rigueur contre eux, les trouvant assez malheureux
d'avoir fait par violence, pendant plus d'une année, un métier si opposé
à leurs sentiments et à leurs devoirs envers leur pays.

Je ne sais si j'ai peint avec assez de force les embarras de subsistance
de l'armée et les contrariétés de toute espèce qui compliquaient ma
situation; mais je ne saurais revenir trop souvent sur un ordre de
choses sans exemple nulle part, et surtout pendant aussi longtemps.
Joseph m'avait promis des secours considérables en grains fournis par la
Manche; mais rien n'arriva. Il a fallu une espèce de miracle pour, dans
de telles conditions, pourvoir aux besoins du service; et la lecture de
toute la correspondance de cette époque pourrait seule donner une idée
des difficultés qu'il y eut à surmonter.

Une autre complication du commandement se trouvait dans les obstacles
toujours renaissants à l'arrivée des détachements destinés à l'armée de
Portugal ou à la rentrée de ses dépôts, établis précédemment sur des
territoires qui ne lui appartenaient plus. Les détachements venant de
France étaient arrêtés ou par le général de l'armée du nord de
l'Espagne, ou par les autorités de l'armée du centre. En outre, Joseph
s'était formé une garde composée de Français. L'Empereur n'ayant point
autorisé un recrutement régulier de cette garde par l'armée française,
des embaucheurs venaient séduire les soldats, les enlever, et porter
ainsi la désorganisation dans les corps; et cela avec l'assentiment et
par les ordres du frère de Napoléon.

A mon retour de Madrid, j'appris la catastrophe arrivée à la division du
général Girard, appartenant à l'armée du midi de l'Espagne.

La partie de l'Estramadure la plus voisine du Tage, les arrondissements
de Truxillo et de Cacerès, étaient compris dans le territoire de l'armée
de Portugal. Je pouvais donc y lever des contributions. J'avais évacué
Truxillo devenu un lieu pestilentiel. D'après cela, je ne pouvais
occuper Cacerès, poste très-rapproché du Portugal, et qui se serait
trouvé isolé et sans soutien. Je me bornai à décider que, d'époque en
époque, on y ferait des incursions pour y percevoir les impôts. Dans
aucun cas, les troupes de l'armée de Portugal, en s'y rendant, ne
pouvaient être compromises, parce que leur retraite était sur les
ouvrages d'Almaraz, c'est-à-dire du côté absolument opposé à celui par
lequel l'ennemi pouvait se présenter.

Le maréchal Soult, voyant Cacerès sans garnison, voulut mettre cette
ville à contribution. En conséquence, il dirigea de Merida le général
Girard avec une petite division de trois mille hommes, et par une marche
parallèle à la frontière ennemie. Le général Girard, ayant eu de la
peine à obtenir des habitants la somme demandée, et, d'ailleurs, se
trouvant bien dans cette ville, y resta plus de quinze jours. Le 27
octobre, il en partit sans défiance, sans précaution, et sans se faire
éclairer par sa cavalerie légère. Arrivé à Arroyo-Molinos, une forte
pluie détermina chacun à chercher un abri. Le relâchement dans le
service et l'imprévoyance du général étant portés à leur comble,
personne ne fut averti de l'arrivée de la division Hill, qui se présenta
devant la division Girard par le chemin de Merida. Plus de la moitié des
soldats, l'artillerie, les bagages, et l'argent furent surpris et
enlevés. Ainsi cette opération, mauvaise en elle-même, devint honteuse
par la manière dont elle fut exécutée. Mais, chose curieuse! le maréchal
Soult prétendit que ce mouvement, ordonné par lui, avait eu pour objet
de faire une diversion en faveur de l'armée de Portugal, pendant son
mouvement sur Rodrigo. Or il est bon de remarquer que cette prétendue
diversion n'était pas un mouvement offensif sur l'ennemi, mais seulement
une promenade hors de la ligne d'opération, dont le résultat était
d'amener ce petit corps dans un cul-de-sac, et que ce mouvement,
commencé le 10 octobre et terminé le 27, s'accordait si peu avec ceux de
l'armée de Portugal, que celle-ci avait quitté Rodrigo le 29 septembre
et était rentrée dans ses quartiers le 7 octobre, c'est-à-dire trois
jours avant le commencement du mouvement du général Girard.

L'époque où nous sommes arrivés est celle où le maréchal Suchet, après
la prise des places d'Aragon, était entré dans le royaume de Valence.
Sagonte s'était rendue. Il fallait maintenant compléter le succès de
cette campagne par la prise de Valence, où les restes de l'armée
espagnole commandée par Blake étaient réunis. Cette opération, regardée
comme importante, pouvait rencontrer des difficultés. Elle était l'objet
de la sollicitude très-vive et de Joseph et de Napoléon. Lors de mon
voyage à Madrid, Joseph me parla de l'utilité qu'il y aurait à faire un
détachement sur Valence pour seconder l'opération de Suchet. Je lui
répondis que, s'il voulait y employer les troupes de l'armée du Centre,
je les ferais momentanément remplacer dans les postes qu'elles
occupaient par des troupes sous mes ordres.

Le 11 novembre, Joseph m'écrivit pour me demander de mettre à exécution
cette disposition, et trois mille hommes, qu'il retira de la Manche,
furent remplacés dans cette province par la première division de l'armée
de Portugal. A cet effet elle se mit en marche de Tolède le 22 novembre.

Le 8 décembre, je reçus le rapport que l'armée anglaise s'était
rassemblée sous Rodrigo et menaçait cette place, tandis que, de son
côté, Hill avait fait une démonstration à Campo-Maior, et à Portalègre,
à peu de distance de Badajoz.

Le 10, les troupes anglaises repassèrent l'Aguada et l'armée rentra dans
ses cantonnements qui paraissaient devoir être définitifs pour l'hiver.

A la même époque, je reçus l'ordre de l'Empereur de faire un détachement
sur Valence qui, joint aux troupes de l'armée du Centre, s'éleva à une
force de quinze mille hommes, et de placer, en outre, une division
intermédiaire entre ce détachement et le reste de l'armée afin de le
soutenir. Je pris mes dispositions en conséquence, et je proposai au roi
d'en prendre moi-même le commandement. La première et la quatrième
division, avec la cavalerie légère, jointes aux troupes de l'armée du
Centre, devaient le composer, et une autre division de l'armée de
Portugal devait suivre à plusieurs marches. Par suite de ces
dispositions, je laissais au général Clausel le commandement des trois
autres divisions placées: une à Avila, en arrière du Tietar, dans la
vallée du Tage; une à Talavera; et je faisais inviter, par le roi, le
général Dorsenne à tenir disponibles, à Salamanque, dix-huit mille
hommes de l'armée du Nord, et le maréchal Soult à porter un corps à
Merida, pendant le temps que durerait cette opération.

Le 29, je reçus des ordres définitifs de l'Empereur pour le détachement
à faire sur Valence; mais en même temps un grand mouvement de troupes
allait s'exécuter dans le nord de l'Espagne. Cette frontière m'était
assignée, et la garde impériale quittait l'Espagne pour rentrer en
France. En conséquence, mon premier projet de marcher en personne sur
Valence fut changé. Je donnai le commandement du détachement, composé
des première et quatrième divisions et de la cavalerie légère, au
général Montbrun, officier d'une haute capacité et de la plus grande
distinction.

Voici quelles étaient les dispositions générales de l'Empereur pour
l'armée. Il retirait toute la jeune garde et un détachement de la
vieille garde qui se trouvait en Espagne, ainsi que cinq régiments
polonais. Par là il affaiblissait de quinze mille hommes les troupes
dans la Péninsule, dont le nombre était cependant insuffisant en raison
du pays immense occupé. Il plaçait mon quartier général à Valladolid et
me donnait pour territoire les provinces du nord de l'Espagne,
exclusivement jusqu'à celle de Burgos, c'est-à-dire les provinces
d'Astorga, Benavente, Zamora, Placencia, Salamanque, Toro, Avila, et la
vallée désolée sur la rive droite du Tage jusqu'à l'Alberche. Il me
chargeait de l'administration de ces divers pays et ajoutait à l'armée
deux divisions, celle du général Souham, et celle du général Bonnet,
venant de Burgos et des Asturies, composées chacune de douze bataillons.
Je devais me mettre en marche immédiatement pour prendre mes nouvelles
positions, relever les troupes qui partaient et m'établir sur cette
nouvelle frontière. Comme la force de mes troupes n'était pas jugée
suffisante pour combattre l'armée anglaise, il était ordonné par les
dispositions générales que, dans le cas de l'offensive prise par le duc
de Wellington dans le Nord, l'armée du Centre fournirait quatre mille
hommes d'infanterie et sa cavalerie à l'armée de Portugal, et l'armée du
Nord toute sa cavalerie, son artillerie, et douze mille hommes
d'infanterie; que le maréchal duc de Dalmatie tiendrait en échec le
corps de Hill en rassemblant le cinquième corps sur la Guadiana, et que
ce corps passerait sur la rive droite du Tage pour suivre Hill, et
concourir aux opérations, si celui-ci se réunissait à Wellington.

On peut voir combien ces dispositions étaient compliquées et difficiles
dans leur exécution. Il fallait supposer que toutes ces troupes,
auxiliaires à l'armée de Portugal, seraient toujours rassemblées et
prêtes à marcher, que les généraux à qui elles appartenaient seraient
toujours disposés et empressés à s'en dessaisir, chose fort opposée à
l'esprit régnant alors en Espagne, comme on l'a vu, et enfin qu'on leur
appliquerait d'avance toutes les prévisions constamment nécessaires en
Espagne pour opérer le moindre mouvement, en raison des mille
difficultés créées par la force des choses.

On verra plus tard comment, quand le moment fut venu, tous ces
arrangements furent exécutés.

L'Empereur choisissait, pour affaiblir les armées d'Espagne, et pour
opérer le grand mouvement qui les disloquait momentanément, précisément
l'instant où il augmentait l'éparpillement de l'armée de Portugal par le
détachement de douze mille hommes sur Valence. Cependant il savait, à
n'en pas douter, que l'armée anglaise avait des cantonnements assez
serrés sur l'Agueda, la Coa et le Mondego; mais il la supposait, on ne
sait pourquoi, hors d'état d'entrer en campagne, et, dans chaque lettre,
il en répétait l'assurance. En conséquence des dispositions ci-dessus,
le mouvement de mes troupes commença dans les premiers jours de janvier
pour se porter dans la Vieille-Castille, et je me mis en marche de ma
personne, le 5. Je laissai la sixième division, commandée par le général
Brenier, dans la vallée du Tage, avec mission d'observer ce qui se
passerait en Estramadure, d'avoir l'oeil sur les forts de Miravete et de
Lugar-Nuevo, et, dans le cas où l'ennemi s'y présenterait, d'aller à
leur secours. Le général Brenier devait correspondre avec le général
Clausel, qui, avec la deuxième division, occupait Avila.

Dans le cas où le général Brenier devrait agir, le général Clausel était
chargé de l'appuyer, et, si les événements de la guerre forçaient à
rassembler l'armée française dans le bassin du Duero, le général Brenier
devait se joindre au général Clausel et le suivre dans son mouvement, en
passant par le chemin de Montebeltro; mais, comme cette communication
n'est pas propre aux voitures, il devait venir seulement avec son
infanterie, sa cavalerie et ses chevaux d'artillerie, et prendre un
second matériel préparé pour lui et déposé à Avila. Ma division de
dragons, mon artillerie et les équipages se mirent en marche pour le
Guadarrama, et les troisième et cinquième divisions passèrent, des
points où elles se trouvaient, par les chemins les plus directs pour se
rendre sur le Duero. Les première et quatrième divisions, et la
cavalerie légère, étaient en opération sur Valence. Enfin, la septième
division, nouvellement donnée à l'armée et que commandait le général
Souham, occupait Salamanque, et la huitième, commandée par le général
Bonnet, était encore dans les Asturies. Je dirigeai ma marche par Avila
où je m'arrêtai, et j'arrivai à Valladolid le 11 janvier.

Je m'occupais de tous les détails qui devaient précéder le départ des
troupes de la garde, et des arrangements à prendre avec le général
Dorsenne pour relever ses différents postes, lorsque, le 15, un
officier, expédié de Salamanque, arriva en m'apportant la nouvelle de
l'entrée en campagne subite de l'armée anglaise. Le 8, elle s'était
rassemblée; le 10, elle avait passé l'Aguada, formé l'investissement de
Rodrigo, et commencé le siége immédiatement. A cette nouvelle
inattendue, j'envoyai des officiers au-devant de toutes les colonnes en
marche, afin de les diriger sur Médina del Campo et Salamanque.
J'appelai sur ce point les deuxième et sixième divisions. Je demandai au
générai Dorsenne son concours, et il mit en marche, pour le même point
de rassemblement, une division de la jeune garde, forte de six mille
hommes, de la cavalerie, et de l'artillerie.

Enfin, j'appelai à moi la division des Asturies, et j'envoyai l'ordre au
général Foy, que le général Montbrun avait laissé en échelon, de rentrer
avec sa division, et au général Montbrun de revenir à marches forcées
avec la quatrième division, et sa cavalerie.

Par ces dispositions, je devais avoir, du 26 au 27, trente-deux mille
hommes réunis en présence de l'armée anglaise sur l'Aguada, et, du 1er
au 2, quarante mille hommes. J'arrivai de ma personne le 21 à
Fuente-El-Sauco, où j'établis mon quartier général, et j'appris en ce
moment l'étonnante nouvelle de la prise de Rodrigo.

La ville de Rodrigo, défendue par les Espagnols et attaquée par le
sixième corps, commandé par le maréchal Ney, avait résisté pendant
vingt-cinq jours de tranchée ouverte, et nous avait coûté beaucoup
d'hommes et de munitions. Cette place, dans un bon état de défense,
était augmentée d'un ouvrage extérieur, d'une lunette sur le plateau du
grand tesson, au-dessus de la ville, devant lequel l'ennemi devait
ouvrir la tranchée. J'avais fait arranger, comme poste, un grand couvent
situé dans le faubourg et destiné à soutenir cette lunette; les calculs
les plus modérés devaient faire compter sur une défense de trois
semaines de tranchée ouverte.

Mais le général Dorsenne, de qui cette place dépendait, en avait confié
le commandement au général Barié, détestable officier, sans résolution
et sans surveillance. La garnison, composée de ses moins bonnes troupes,
n'était forte que de deux mille hommes, et le général Dorsenne avait mis
lui-même une si grande négligence dans la garde de la frontière, qu'il y
avait deux mois qu'il n'avait reçu de rapports de Rodrigo, sans en être
inquiet, sans avoir fait aucun mouvement pour s'en procurer; et
cependant un simple détachement de trois cents chevaux aurait pu lui en
donner avec la plus grande facilité. Le général Barié, attaqué, ne fit
aucune disposition raisonnable. Le couvent fortifié, qui avait joué un
grand rôle entre les mains des Espagnols, et devait, dans la
circonstance, concourir si puissamment à la défense, ne fut pas occupé,
et l'ennemi y entra sans combattre. La lunette fut enlevée de vive
force, sans aucune perte, le soir même du jour de l'investissement. Dès
le 16, l'artillerie avait commencé son feu. Le 18, la brèche étant
faite, dans la nuit l'assaut fut donné. On défendit la brèche avec
succès; mais une fausse attaque par escalade réussit, et la ville fut
emportée. Jamais opération pareille n'a été conduite avec une plus
grande activité. Ainsi, en huit jours, à dater du moment de l'approche
devant la place, les Anglais avaient atteint le but qu'ils s'étaient
promis. Avec une défense si misérable, si peu en rapport avec tous les
calculs, il n'y avait pas eu une chance pour arriver à temps au secours
de cette place.

Cet événement changeait toutes mes combinaisons. Mes forces n'étaient
pas réunies, et je ne pouvais pas aller chercher l'armée anglaise,
appuyée à Rodrigo. Je laissai cependant arriver mes troupes pour être en
mesure d'attaquer les Anglais si, après le siége, ils s'étaient portés
sur la Tormès: mais je reçus, deux jours après, la nouvelle que les
Anglais avaient repassé l'Aguada et repris leur cantonnement. Pendant
cette opération, le corps de Hill, étant sorti de l'Alentejo, s'était
présenté sur la Guadiana et bloquait Badajoz. Le maréchal Soult avait
jeté les hauts cris et demandé du secours[1]; mais la réunion de l'armée
anglaise sur la Coa m'avait rassuré sur les dangers de Badajoz, et ce
blocus, simple démonstration, ne dura que quelques jours. Cependant, une
fois Rodrigo pris, je crus devoir être très attentif à ce qui se
passerait en Estramadure; car cette province devait, d'après les
probabilités, devenir bientôt le théâtre des opérations des Anglais. En
conséquence, dans les premiers jours de février, le détachement du
général Montbrun m'ayant rejoint, je laissai les première et quatrième
divisions dans la vallée du Tage avec cinq cents chevaux. Je plaçai
également la sixième division à portée, dans des cantonnements sur le
revers des montagnes à Montebeltro, et toutes ces troupes furent mises
sous les ordres du général Foy.

[Note 1: Pièces justificatives.]

J'arrêtai, dans la province de Léon, la huitième division, qui resta là
en observation. J'établis une bonne avant-garde, avec autant de
cavalerie légère que possible, à Salamanque, aux ordres du général
Montbrun, et le reste de l'armée fut établi sur le Duero et dans la
province d'Avila.

Le mouvement du général Montbrun dans la Manche avait été superflu, et
la défense des Espagnols devant Valence misérable. La prétendue
bataille, livrée pour cerner la ville, se composa de deux charges de
cavalerie faites par le 4e de hussards et le 13e de cuirassiers. Toute
l'armée de Blake se débanda, et la ville de Valence ouvrit ses portes
après avoir soutenu un simulacre de siége.

A cette occasion, je raconterai une anecdote peignant le caractère
espagnol avec vérité et montrant d'une manière plaisante cette
bouffissure qui lui est propre, ainsi que le besoin de titres poussé
jusqu'au ridicule, sans cependant vouloir lui ôter ses grandes vertus,
parmi lesquelles sont, avant tout, un patriotisme ardent et un grand
amour de la vérité.

Les armées espagnoles n'ont rien fait de bien nulle part, excepté dans
la défense des places et des villes, et j'en expliquerai la cause
ailleurs. L'armée de Blake avait, je ne sais dans quelle occasion, fait
un peu moins mal que les autres, et les Cortès, pour récompense, avaient
donné à ces troupes, par un décret, le surnom de _Los Mas Vallentes_.
Ces soldats s'en étaient fait comme un nom propre. Dans sa marche,
Montbrun trouva des nuées de ces soldats qui rentraient chez eux. On les
arrêtait et on leur demandait qui ils étaient, et tous répondaient
constamment en prononçant ces mots qui, assurément, étaient bien
impropres: _Los Mas Vallentes desertores_.

Montbrun aurait pu arrêter son mouvement beaucoup plus tôt; mais, quand
un général est abandonné momentanément à lui-même et jouit de sa
liberté, souvent il en abuse. Montbrun trouva amusant de faire le
conquérant, et peut-être aussi de jouir des avantages que donnent
ordinairement les conquêtes. Il marcha jusqu'à Alicante dont les portes
restèrent fermées, et revint sur ses pas. Il rejoignit l'armée dans les
derniers jours de janvier.

Au commencement de février, l'armée était donc postée ainsi: deux
divisions dans la vallée du Tage; une troisième sur le versant des
montagnes; une division à Avila; une forte avant-garde sur la Tormès; et
le reste de l'armée, c'est-à-dire trois divisions (la huitième division
m'avait été enlevée pour rentrer à l'armée du Nord) sur le Duero, et en
arrière sur l'Esla. Mon quartier général restait à Valladolid. La place
d'Astorga, qui était occupée, fermait le débouché de la Galice. Enfin
j'avais des têtes de pont sur le Duero, à Zamora et à Toro.

Persuadé qu'un nouveau mouvement en Estramadure deviendrait nécessaire,
je voulais le faciliter par des approvisionnements considérables dans
les forts du Tage; mais, comme les approvisionnements ne pouvaient se
faire qu'avec des secours de Madrid, jamais ils ne purent être complets.

Au moyen de ces dispositions, je pouvais, au moment où cela deviendrait
nécessaire, jeter avec facilité, et une promptitude extrême, quatre
divisions d'infanterie sur la rive gauche du Tage, en attendant le reste
de l'armée; et, en même temps, au moyen du matériel d'artillerie déposé
à Avila, en double, pour plusieurs divisions, toute l'armée pouvait être
réunie, en moins de dix jours, sur le Duero ou la Tormès.

La perte de Rodrigo découvrait la frontière. Je cherchai les moyens de
créer à Salamanque un point de résistance. Les couvents en Espagne, si
considérables, bâtis si solidement, peuvent, avec quelques arrangements,
devenir d'excellents postes. J'en choisis trois qui, par leurs
dispositions en triangle, se soutenaient et comprenaient un assez vaste
emplacement. On se servit des murs des cloîtres, après avoir défoncé les
voûtes, comme de revêtements de l'escarpe, et de la contrescarpe, et les
cloîtres devinrent les fossés. On ménagea des galeries à feu de revers
sous les remblais de décombres qui formèrent les glacis, et ces remblais
s'élevèrent assez pour donner aux fossés au moins quinze pieds de
profondeur. Ces travaux furent conduits avec la plus grande activité
possible. Des magasins considérables pour la garnison et pour l'armée y
furent placés, et ces postes devinrent défensifs.

Dans le courant de février, le duc de Wellington porta successivement,
d'abord deux, ensuite trois, et enfin une quatrième division, des bords
de la Coa sur le Tage, prêtes à opérer sur la rive gauche.

Le 22 février, je fus informé que l'ennemi s'était porté sur la
Guadiana, formait l'investissement de Badajoz, et tout annonçait
l'intention formelle de faire le siége de cette place. Je donnai l'ordre
au général Foy de commencer son mouvement, de porter une avant-garde sur
Jaraicejo, et de placer en arrière les trois divisions à ses ordres. Je
me mis en route de ma personne pour le joindre et l'appuyer avec la
seconde division. Je laissai le commandement sur la Tormès au général
Bonnet, avec deux divisions, et j'établis le général Souham, avec sa
division, sur le Duero et l'Esla. Ces forces étaient supérieures à
celles que l'ennemi pouvait présenter sur cette frontière; aucune
entreprise de sa part n'était donc à redouter. Ces dispositions,
assurant d'une manière positive mon concours prompt et certain avec
l'armée du Midi, empêcha pendant longtemps le siége de Badajoz.

Le duc de Wellington, dont les projets n'étaient pas équivoques, dont
les moyens étaient tous rassemblés, suspendit toute entreprise, jusqu'au
moment où, comme je vais le dire, des ordres impératifs de l'Empereur
vinrent détruire tout le système défensif établi avec sagesse, et le
changea en une offensive absurde, ridicule, impuissante, qui ne pouvait
avoir aucun résultat utile, et n'en eut aucun, ainsi que je l'avais
annoncé, et dont la perte de Badajoz fut la conséquence.

La contradiction continuelle des ordres venant de Paris, et la
difficulté toujours croissante où je me trouvais de rien faire de bien,
par suite des obstacles de tout genre que je rencontrais de la part de
Joseph et du général de l'armée du nord de l'Espagne, me déterminèrent à
demander avec instance mon changement et mon rappel.

J'envoyai mon aide de camp de confiance, le colonel Jardet, à Paris pour
le solliciter et remettre une longue lettre où je démontrais l'absurdité
du système suivi. Cette lettre développait d'une manière si détaillée la
situation dans laquelle je me trouvais, les obstacles insurmontables
résultant de l'organisation adoptée par l'Empereur au succès des
opérations, que je prends le parti de la consigner ici.


AU PRINCE DE NEUFCHATEL.

«Valladolid, le 23 février 1812.

«Monseigneur,

«J'ignore si Sa Majesté a daigné accueillir d'une manière favorable la
demande que j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Altesse pour supplier
l'Empereur de me permettre de faire sous ses yeux la campagne qui va
s'ouvrir; mais, quelle que soit sa décision, je regarde comme mon devoir
de lui faire connaître, au moment où il semble prêt à s'éloigner, la
situation des choses dans cette partie de l'Espagne. D'après les
derniers arrangements arrêtés par Sa Majesté, l'armée de Portugal n'a
plus le moyen de remplir la tâche qui lui est imposée, et je serais
coupable si en ce moment je cachais la vérité.

«La frontière se trouve très-affaiblie par le départ des troupes
rappelées après la prise de Rodrigo; l'ennemi est, par suite de cette
diminution de force, à même d'entrer dans te coeur de la Castille en
commençant un mouvement offensif, et l'immense étendue de pays occupé
nécessairement par l'armée rendra toujours son rassemblement lent et
difficile, tandis qu'il y a peu de temps elle était toute réunie et
disponible.

«Ses huit divisions s'élèveront, lorsqu'elle aura reçu les régiments de
marche annoncés, à quarante-quatre mille hommes d'infanterie environ. Il
faut au moins cinq mille hommes pour occuper les points fortifiés, et
les communications indispensables à conserver libres; il faut à peu près
même force pour observer l'Esla et se couvrir contre l'armée de Galice,
qui évidemment, dans le cas d'un mouvement offensif des Anglais, se
porterait à Benavente et à Astorga. Ainsi, en supposant toute l'armée
réunie entre le Duero et la Tormès, sa force ne peut s'élever à plus de
trente-trois ou trente-quatre mille hommes, tandis que l'ennemi peut
présenter aujourd'hui une masse de près de soixante mille hommes, dont
plus de moitié Anglais, bien organisés et bien pourvus de toutes choses.
Cependant diverses chances peuvent faire rester les divisions du Tage en
arrière, empêcher de les rallier promptement, et les tenir séparées de
l'armée pendant les moments les plus importants de la campagne; alors la
masse de nos forces réunies ne s'élèverait pas à plus de vingt-cinq
mille hommes.

«Sa Majesté suppose, il est vrai, que dans ce cas l'armée du Nord
soutiendrait l'armée de Portugal par deux divisions; mais l'Empereur
peut-il croire, dans l'ordre des choses actuelles, que ces troupes
arriveront promptement et à temps.

«L'ennemi parait en offensive; destiné à le combattre, je prépare mes
moyens; mais celui qui doit agir hypothétiquement attend sans inquiétude
et laisse écouler en pure perte un temps précieux. L'ennemi marche à
moi, je réunis mes troupes d'une manière méthodique et prévue; je sais
le moment, à un jour près, où le plus grand nombre doit être en ligne, à
quelle époque les autres seront à portée, et, d'après cet état de
choses, je me détermine à agir ou à temporiser; mais je ne puis faire
les calculs que pour les troupes purement et simplement sous mes ordres;
pour celles qui n'y sont pas, combien de lenteur, d'incertitude et de
temps perdu! J'annonce la marche de l'ennemi et je demande des secours;
on me répond par des observations. Ma lettre est parvenue lentement,
parce que les communications dans ce pays sont difficiles. La réponse et
ma réplique iront de même, et l'ennemi sera sur moi. Mais comment
pourrais-je d'avance faire des calculs raisonnables sur les mouvements
de troupes dont je ne connais ni la force ni l'emplacement, lorsque je
ne sais rien de la situation du pays ni de ses besoins? Je puis
raisonner seulement sur ce qui est à mes ordres, et, puisque d'autres
troupes me sont cependant nécessaires pour combattre et sont comptées
comme faisant partie de mes forces, je suis en fausse position, car je
n'ai les moyens de rien faire méthodiquement et avec connaissance de
cause.

»Si on considère combien il faut de prévoyance pour exécuter le plus
petit mouvement en Espagne, on doit se convaincre de la nécessité de
donner d'avance mille ordres préparatoires, sans lesquels les mouvements
rapides sont impossibles. Ainsi, les troupes du Nord m'étant étrangères
habituellement, et m'étant cependant indispensables pour résister à
l'ennemi, le succès de toutes mes opérations est dépendant du plus ou
moins de prévoyance ou d'activité d'un autre chef. Je ne puis donc pas
être responsable des événements.

«Mais il ne faut pas considérer seulement l'état des choses pour la
défensive du Nord, il faut le considérer pour celle du Midi. Si lord
Wellington porte six divisions sur la rive gauche du Tage, le duc de
Dalmatie a besoin d'un puissant secours, et dans ce cas, si l'armée du
Nord ne fournit pas de troupes pour relever l'armée de Portugal dans
quelques-uns des postes qu'alors elle doit évacuer, mais qu'on ne peut
cesser de tenir, et pour la sûreté du pays, et pour observer les deux
divisions ennemies qui, placées sur l'Aguada, feraient sans doute
quelques démonstrations offensives; si, dis-je, l'armée du Nord ne vient
pas à son aide, l'armée de Portugal, trop faible, ne pourra pas faire un
détachement convenable, et Badajoz tombera. Certes il faut pouvoir
donner des ordres positifs pour obtenir de l'armée du Nord un mouvement
dans cette hypothèse; et, si on s'en tient à des propositions et à des
négociations, le temps utile pour agir s'écoutera en pure perte et en
vaines discussions.

«Je suis autorisé à croire à ce résultat.

«L'armée de Portugal est en ce moment la principale armée d'Espagne
contre les entreprises des Anglais. Pour pouvoir manoeuvrer, il faut
qu'elle ait des points d'appui, des places, des forts, des têtes de
pont, etc. Elle a besoin dans cet objet d'un grand matériel
d'artillerie, et je n'ai à y appliquer ni canons ni munitions, tandis
que les établissements de l'armée du Nord en sont remplis: j'en
demanderai, on m'en promettra; mais en résultat je n'obtiendrai rien.

«Après avoir discuté la question militaire, je dirai un mot de
l'administration. Le pays donné à l'armée de Portugal a des produits
présumés, le tiers de ceux des cinq gouvernements; l'armée de Portugal
est beaucoup plus nombreuse que l'armée du Nord; le pays qu'elle occupe
est insoumis; on n'arrache rien qu'avec la force, et les troupes de
l'armée du Nord ont semblé prendre à tâche, en l'évacuant, d'en enlever
toutes les ressources. Les autres gouvernements, malgré les guérillas,
sont encore dans la soumission et acquittent les contributions sans
qu'il soit besoin de contrainte. D'après cela, il y a une immense
différence entre le sort de l'une et de l'autre armée, et, comme tout
doit tendre au même but, et que partout ce sont les soldats de
l'Empereur, que tous les efforts doivent avoir pour objet le succès des
opérations, ne serait-il pas juste que les ressources de tous ces pays
fussent partagées proportionnellement aux besoins de chacun, et comment
y parvenir sans une autorité unique?

«Je crois avoir démontré que, pour une bonne défensive du Nord, le
général de l'armée de Portugal doit avoir toujours à ses ordres les
troupes et le territoire de l'armée du Nord, puisque ces troupes sont
appelées à combattre sous ses ordres, et que les ressources de ce
territoire doivent être en partie consacrées à les entretenir.

«Je passe maintenant à ce qui regarde le midi de l'Espagne. Une des
tâches de l'armée de Portugal est de soutenir l'armée du Midi, d'avoir
l'oeil sur Badajoz et de couvrir Madrid, et, pour cela, un corps assez
nombreux doit occuper la vallée du Tage; mais ce corps ne pourra
subsister et préparer des ressources pour d'autres corps destinés à le
soutenir s'il n'a pas un territoire productif, et ce territoire, quel
autre peut-il être que celui de l'armée du Centre? quelle ville peut
offrir des ressources et des moyens dans la vallée du Tage si ce n'est
Madrid? Cependant aujourd'hui l'armée de Portugal ne possède sur le bord
du Tage qu'un désert sans produits d'aucune nature ni pour les hommes ni
pour les chevaux, et elle ne rencontre, de la part des autorités de
Madrid, que haine et animosité.

«L'armée du Centre n'est rien, et elle possède à elle seule un terrain
plus fertile et plus étendu que celui accordé pour toute l'armée de
Portugal. Cette armée ne peut l'exploiter faute de troupes, et tout le
monde s'oppose à ce que nous en tirions des ressources. Cependant, si
les bords du Tage étaient évacués par suite de la disette, personne à
Madrid ne voudrait en apprécier la véritable raison, et on accuserait
l'armée de Portugal de découvrir cette ville.

«Il existe, il faut le dire, une inimitié, une haine envers les Français
impossible à exprimer dans le gouvernement espagnol. Si les subsistances
employées à de fausses consommations dans cette ville eussent été seules
consacrées à former un magasin de réserve pour l'armée de Portugal, les
troupes qui sont sur le Tage seraient dans l'abondance et pourvues pour
longtemps. On consomme vingt-deux mille rations par jour à Madrid, et il
n'y a pas trois mille hommes. On donne et on laisse prendre à tout le
monde, excepté à ceux qui servent; mais, bien plus, je le répète, c'est
un crime d'aller prendre ce que l'armée du Centre ne peut elle-même
ramasser. Il paraît, il est vrai, assez naturel, quand les ministres du
roi habillent et arment chaque jour des soldats, qui, au bout de deux
jours, désertent et vont se joindre à nos ennemis, lorsqu'ils semblent
avoir consacré ainsi un mode régulier de recrutement des bandes que nous
avons sur les bras, qu'ils s'occupent aussi de leur réserver des moyens
de vivre à nos dépens.

«La seule communication carrossable entre la gauche et l'armée de
Portugal est par la province de Ségovie, et le mouvement des troupes et
des convois ne peut avoir lieu avec facilité, parce que, quoique ce pays
soit excellent et plein de ressources, les autorités de l'armée du
Centre refusent de prendre aucune disposition pour leur subsistance.

«Si l'armée de Portugal peut être affranchie du devoir de secourir le
Midi, de couvrir Madrid, elle peut se concentrer dans la
Vieille-Castille, et elle s'en trouvera bien; alors la tâche devient
facile; mais, si elle doit, au contraire, remplir un double objet, elle
ne peut se dispenser d'occuper la vallée du Tage, et dans cette vallée
elle doit, pour pouvoir y vivre, y manoeuvrer et préparer des moyens
suffisants pour toutes les troupes à y envoyer; elle doit, dis-je,
posséder tout l'arrondissement de l'armée du Centre et Madrid, et il
faut laisser à ce territoire les troupes qui l'occupent à présent pour
dispenser l'armée, en marchant à l'ennemi, de laisser du monde en
arrière. L'armée, au contraire, doit être à même d'en tirer quelques
secours pour sa communication; elle a besoin, surtout d'être délivrée
des obstacles que fait naître sans cesse un gouvernement véritablement
ennemi des armées françaises. Sans doute les intentions du roi sont
bonnes, mais probablement il ne peut rien contre l'intérêt et les
passions de ceux qui l'environnent; car, jusqu'à présent, ses efforts
ont été impuissants pour arrêter les désordres de Madrid et faire cesser
l'anarchie qui règne à l'armée du Centre. Il peut y avoir de grandes
raisons politiques pour faire résider le roi à Madrid; mais il y a mille
raisons positives, et de sûreté relative aux armées françaises, qui
sembleraient devoir lui faire choisir un autre séjour. En effet: ou le
roi est général et commandant des armées, et, dans ce cas, il doit être
au milieu des troupes, voir leurs besoins, pourvoir à tout et être
responsable; ou il est étranger à toutes les opérations, et alors, et
pour sa tranquillité personnelle, et pour laisser plus de liberté dans
les opérations, il doit s'éloigner du pays qui en est le théâtre et des
lieux servant de points d'appui aux mouvements de l'armée.

«La guerre d'Espagne est difficile dans son essence; mais cette
difficulté est augmentée de beaucoup par la division des commandements,
le peu d'accord des commandants, et par la grande diminution de troupes:
cette division rend encore notre affaiblissement plus funeste; si elle a
déjà tant fait de mal lorsque l'Empereur, étant à Parts, s'occupant sans
cesse de ses armées de la Péninsule, pouvait en partie y remédier, on
doit frémir du résultat infaillible de ce système suivi, avec diminution
de moyens, au montent où l'Empereur s'éloigne de trois cents lieues.

«Monseigneur, je vous ai exposé toutes les raisons qui semblent
démontrer jusqu'à l'évidence la nécessité de réunir sous la même
autorité toutes les troupes et tout le pays depuis Bayonne jusques et y
compris Madrid et la Manche; en cela, je n'ai été guidé que par mon
amour ardent pour le service de l'Empereur, pour la gloire des ses
armes, et par ma conscience. Si l'Empereur ne trouvait pas convenable
d'adopter ce système, j'ose le supplier de me donner un successeur dans
le commandement qu'il m'avait confié. J'ai la confiance et le sentiment
de pouvoir faire autant qu'un autre; mais, tout restant dans la
situation actuelle, la change est au-dessus de mes forces.

«Quelque flatteur que soit un grand commandement, il n'a de prix à mes
yeux qu'accompagné des moyens de bien faire; et, lorsque ceux-ci me sont
enlevés, alors tout me paraît préférable. Mon ambition se réduit, dans
ce cas, à servir l'Empereur en soldat; ma vie lui appartient, et je la
lui donnerai sans regrets; mais je ne puis rester dans la cruelle
position de n'avoir pour tout avenir, et pour résultat de mes efforts et
de mes soins constants, que la triste perspective d'attacher mon nom à
des événements fâcheux et peu dignes de la gloire de nos armes.»

Chose vraiment inexplicable! l'Empereur oublia complétement l'état de la
question, les ordres donnés, la situation de l'Espagne, les embarras des
subsistances, et les impossibilités qui en résultaient pour une
multitude de choses. La mission du colonel Jardet fut sans résultat. Des
conversations nombreuses et longues avec l'Empereur eurent d'abord l'air
de le convaincre; mais elles n'apportèrent aucun changement aux
dispositions prises, aux ordres donnés. Seulement ces conversations
donnèrent lieu à une réflexion de Napoléon, qui, en raison des
événements postérieurs et de la catastrophe arrivée plus tard, a quelque
chose de prophétique et de surnaturel. Jardet me le raconta à son
retour.

Après avoir traité toutes ces questions, l'Empereur dit à Jardet: «Voilà
Marmont qui se plaint de manquer de beaucoup de choses, de vivres,
d'argent, de moyens, etc. Eh bien, moi, je vais m'enfoncer avec des
armées nombreuses au milieu d'un grand pays qui ne produit rien.» Et
puis, après une pause suivie d'un silence de quelques minutes, il eut
l'air de sortir brusquement d'une profonde méditation, et, regardant
Jardet en face, il lui dit: «Mais comment tout ceci finira-t-il?»
Jardet, confondu de cette demande, répondit en riant: «Fort bien, je
pense, Sire.» Mais il sortit d'auprès de lui avec une vive impression,
effet naturel de cette inspiration si singulière.

J'ai expliqué comment, avec la faiblesse des moyens mis à ma
disposition, une défensive serrée, accompagnée d'une surveillance
active, pouvait seule assurer la conservation de Badajoz en me donnant
la faculté de combiner mes troupes avec celles du Midi. Wellington
l'avait si bien senti, qu'il suspendit son entreprise pendant tout le
temps où je conservai quatre divisions à portée de passer le Tage au
premier ordre, et tant que j'eus une tête de colonne en avant du
débouché. Malgré mes répétitions, l'Empereur ne voulut jamais me
comprendre. Les lettres du prince de Neufchâtel, écrites sous sa dictée,
combattaient mes arguments et blâmaient mon système. Je tins bon
longtemps, en raison de la persuasion où j'étais qu'il n'y avait pas
autre chose à faire; mais enfin une lettre fort dure, renfermant des
ordres impératifs, m'imposa l'obligation de me conformer à ses volontés
et de prendre dans la Beira une offensive dépourvue de moyens, qui,
n'ayant rien de sérieux, ne pouvait tromper l'ennemi. J'eus grand tort
de m'y soumettre. Ma conviction étant intime, j'aurais dû abandonner mon
commandement et donner ma démission, plutôt que de me résoudre à
entreprendre une opération, dont je connaissais d'avance les résultats
funestes. Sans cette opération, le siége de Badajoz eût été ajourné
d'une manière indéfinie, et la guerre eût pris une tout autre direction.

Je retirai donc mes troupes de la vallée du Tage pour les rassembler sur
la Tormès. Je fis des efforts inouïs pour me pourvoir quinze jours
d'avance de vivres, et j'établis mon quartier général à Salamanque.
Mais, pour que rien ne manquât, en fait de contradictions et
d'absurdités, dans le système de l'Empereur; je recevais aussi l'ordre
impératif de réoccuper les Asturies. Je ne pouvais le faire avec sûreté
qu'en y employant une de mes plus fortes divisions, et je fus même
obligé de la porter à huit mille hommes. Ainsi la force dont je pouvais
disposer contre les Anglais fut diminuée d'autant, et réduite à trente
et un mille hommes d'infanterie et deux mille cinq cents de cavalerie,
dépourvus de vivres, de transports et de grosse artillerie. Au moment
même où je retirais les troupes de la vallée du Tage, et quand elles se
mettaient successivement en mouvement, le duc de Wellington, bien
informé, retirait les troupes anglaises et portugaises qui étaient
encore devant moi. Les dernières, la cinquième division, partit le 12
mars; elles furent remplacées à Rodrigo et sur la frontière par des
troupes espagnoles et des milices portugaises.

La première division, placée dans la vallée du Tage, devait se mettre en
marche après l'arrivée des troupes de l'armée du Centre; mais, ces
troupes ne l'ayant pas relevé, elle fut obligée d'y rester. Alors, pour
la faire concourir à la diversion qui m'était ordonnée, je la portai sur
Placencia avec ordre de faire une démonstration sur le col de Peralès en
même temps que je passerais l'Aguada, comme si elle devait se joindre à
l'armée. A la fin de mars, je quittai les bords de la Tormès avec cinq
divisions formant vingt-cinq mille hommes d'infanterie, et ma cavalerie
légère, forte de quinze cents chevaux. Le 31, j'arrivai sur l'Aguada.

Aucun Anglais, excepté de la cavalerie hanovrienne, n'était à portée. Je
passai la rivière, et l'investis Rodrigo. Une sommation faite pour la
forme, une menace d'escalade sans résultats, et quelques obus jetés la
nuit, furent la seule opération possible contre cette ville. Je laissai
un corps d'observation devant cette place et devant Almeida pour les
bloquer, et des forces suffisantes pour garder mes ponts. Je marchai sur
Fuenteguinaldo. Je portai la plus grande partie de l'armée sur
Alfaiatès, Sabugal et Fundao, aux sources du Zezere, à Penamacor et
Idanha-Nova, poussant des reconnaissances et des partis sur
Castel-Branco.

Instruits que les milices portugaises, sous les ordres de Sylveyra et
fortes de vingt-trois bataillons, s'étaient portées sur Guarda, je
marchai contre elles avec la cinquième division et une brigade de la
quatrième. Elles se retirèrent à mon approche et descendirent le
Mondego. Je les fis poursuivre par le 13e de chasseurs et deux cents
hommes d'élite, composant mon escorte. Une grande pluie ayant rendu les
armes à feu inutiles, cette cavalerie, sous les ordres du colonel
Denis[2], mon aide de camp, les chargea, les mit en déroute, fit quinze
cents prisonniers, prit cinq drapeaux. Trois mille hommes se sauvèrent
en jetant leurs armes.

[Note 2: Depuis, général Denis de Damrémont, gouverneur général de
l'Algérie, tué d'un boulet de canon sous les murs de Constantine
quelques heures avant la prise de cette ville. (_Note de l'Éditeur._)]

Ces mouvements déterminèrent l'ennemi à brûler les magasins
considérables qui existaient à Castel-Branco et à Celorico. Bref, je fis
courir le bruit que je marchais sur Lisbonne; mais cette nouvelle était
trop absurde pour inspirer la moindre inquiétude sur cette ville; car,
si j'y étais entré, peut-être en vérité eût-il été difficile d'en
sortir. Le siége de Badajoz fut entrepris et continué pendant ces
mouvements. Badajoz tomba, et l'armée anglaise se mit en marche
immédiatement après pour repasser le Tage; alors je rentrai en Espagne
et revins sur la Tormès.

Les Anglais, connaissant mes forces, savaient bien qu'elles ne me
permettaient d'entreprendre aucune opération sérieuse dans le coeur du
Portugal. Sans moyens de transport, ayant des subsistances en
très-petite quantité, comment l'armée aurait-elle vécu dans sa marche,
en traversant un pays stérile, abandonné de ses habitants? Wellington ne
pouvait s'y tromper. Enfin ce mouvement intempestif, exécuté dans la
saison des pluies, était entravé par le débordement des rivières, et
aucune végétation ne favorisait encore la nourriture du bétail. Aussi,
hommes, chevaux et matériel souffrirent-ils beaucoup pendant cette
courte campagne d'un mois environ. Nous rentrâmes à Salamanque le 25
avril.

Voici quelles furent les dispositions prises, au retour, pour
l'établissement de l'armée, dans le double objet d'obtenir la plus
grande concentration en conservant cependant les moyens de subsister:

        La première division, dans la vallée du Tage;
        La deuxième, à Avila;
        La troisième, à Valladolid et sur le Duero;
        La quatrième, à Toro;
        La cinquième, à Salamanque;
        La sixième, à Médina del Campo;
        La septième, à Zamora;
        La huitième, aux Asturies;
        La cavalerie légère, entre la Tormès et le Duero;
        Les dragons, à Rio-Secco.

Par ces dispositions, l'armée pouvait vivre; et, sauf les huitième et
première divisions, être rassemblée à Salamanque en cinq jours.

L'étendue du pays à occuper, le besoin d'avoir des lieux de dépôt, des
postes fortifiés et de protection dans quelques villes, et des points de
passage assurés sur les grandes rivières, rendaient indispensables la
mise en état de défense et la construction d'un certain nombre de forts
dans la Péninsule.

Voici quels étaient ceux dépendant de l'armée de Portugal, avec la force
des garnisons jugées nécessaires:

        Salamanque, mille hommes[3];
        Alba-sur-Tormès, cinquante hommes;
        Avila, cinq cents hommes;
        Zamora, cinq cents hommes;
        Toro, cent cinquante hommes;
        Léon, cinq cents hommes;
        Benavente, cent cinquante hommes;
        Astorga, quinze cents hommes;
        Palencia, cinq cents hommes;
        Ponte-Lougusto, soixante hommes.
        Total: quatre mille neuf cent dix hommes.

[Note 3: Ce fort reçut une extension qui le fit devenir une petite
place.]

Ainsi, il fallait défalquer de la force disponible de l'armée de
Portugal, pour les garnisons, quatre mille neuf cent dix hommes;

La huitième division, destinée à garder toujours les Asturies, d'après
les dispositions impératives de l'Empereur, huit mille hommes.

Et la communication indispensable avec Burgos, deux mille hommes.

Total, quatorze mille neuf cent dix hommes.

Quinze mille hommes de l'infanterie de l'armée devaient donc être
enlevés de son effectif, pour connaître la force réelle à présenter en
ligne. En opposition à cet état de choses l'armée anglaise n'avait pas
l'emploi d'un seul soldat hors du camp. Des Espagnols et des milices
portugaises, chargés de tout le service extérieur et des garnisons,
fournissaient encore, au besoin, des forces auxiliaires à l'armée
active.

A mon arrivée à Salamanque, je reçus le rapport qu'un corps anglais
assez nombreux s'était porté sur Jaraicejo. Ce corps menaçait les
établissements sur le Tage d'Almaraz et Lugar-Nuevo, et les postes de
Miravete, qui les dominent et en ferment l'accès. Il était important
pour l'ennemi de les prendre et de les détruire. Ces postes, établissant
la liaison et assurant la communication entre les armées du Midi et du
Nord, donnaient, suivant les circonstances, les moyens de combiner les
mouvements nécessaires à la défense, soit de l'Andalousie, soit de la
Castille.

Le poste de Lugar-Nuevo, c'est-à-dire la tête de pont de la rive gauche,
se composait d'un bon fort revêtu, et d'un réduit ou donjon également
revêtu. D'après tous les calculs, un siége régulier devait être
nécessaire pour s'en emparer. Une garnison suffisante, composée, il est
vrai, d'assez mauvaises troupes, l'occupait; mais un brave officier
piémontais, le major Aubert, en avait le commandement. Enfin, avant de
commencer le siége, il fallait s'emparer des postes avancés de Miravete,
fermant le Puerto, par lequel seul l'ennemi pouvait arriver et descendre
avec du canon. Ces considérations et ces faits fondaient ma sécurité.

Cinq divisions de l'armée anglaise vinrent s'établir dans leur ancien
cantonnement sur la Coa et sur l'Aguada; et cependant le bruit courait
que son intention était d'envahir l'Andalousie. Ce bruit, adopté par le
maréchal Soult avec empressement, retentit à Madrid, et avait persuadé
le roi. Cependant rien n'était plus absurde; car, indépendamment de ce
mouvement rétrograde des cinq huitièmes de l'armée, il y avait diverses
considérations qui décidaient la question aux yeux d'un homme
raisonnable. Les Anglais, sans aucun doute, se préparaient à
l'offensive; mais était-ce dans le Midi ou dans le Nord que leur intérêt
leur commandait d'agir? La moindre réflexion, le plus simple calcul,
devaient lever tous les doutes.

1° En attaquant le Midi et y portant leurs principales forces, ils
découvraient Lisbonne que les troupes du Nord pouvaient envahir.

2° En conquérant le Midi par des combats successifs, ils n'auraient
acquis que l'espace parcouru; et l'armée française, en évacuant ce pays,
augmentait chaque jour de force en se concentrant. Ainsi ses revers
devaient naturellement être suivis de succès.

3° Enfin c'était l'occupation du Midi qui nous avait affaiblis sur tous
les points. Il fallait donc bien se garder de provoquer le changement de
cet état de choses avant d'avoir obtenu ailleurs un avantage décisif.

4° En attaquant le Nord, Lisbonne n'était pas découverte, parce que la
ville est située sur la rive droite du Tage.

5° En attaquant l'armée de Portugal et obtenant un succès important,
non-seulement le fruit de la conquête était le pays qu'elle occupait,
mais encore Madrid et le Midi qu'il fallait nécessairement évacuer.

6° Enfin, en agissant dans le Nord, elle se trouvait à portée des
ressources que le Portugal, la province de Galice, et l'armée espagnole,
qui occupait cette province et les ports de cette côte, pouvaient lui
fournir.

Malgré l'évidence de ces raisons, Joseph, endoctriné par Soult, croyait
fermement à une prochaine offensive dans le Midi; et, comme l'Empereur
lui avait donné le commandement général de toutes les armées en Espagne
en partant pour la Russie, il m'envoya l'ordre de lui fournir trois
divisions de l'armée de Portugal, que son intention était de conduire,
par la Manche, au secours de Soult, en se portant jusqu'à la Sierra
Morena. Dans l'hypothèse même de l'offensive des Anglais dans le Midi,
cette disposition ne valait rien. Il était bien plus simple, bien plus
raisonnable, bien plus militaire, de former un corps d'armée nombreux et
bien pourvu de vivres dans la vallée du Tage, destiné à déboucher par
Miravele. Quand Wellington serait arrivé aux frontières de l'Andalousie,
ce corps, en prenant à revers l'armée anglaise, l'aurait forcé à
rétrograder. Par cette combinaison, rien n'était découvert dans le Nord,
tout était ensemble, et toutes les forces pouvaient toujours, au besoin,
s'y rassembler. Je cherchai donc à éclairer Joseph sur la vérité, et
j'obtins, quoique avec peine, la suspension de l'exécution d'une mesure
dont les résultats ne pouvaient manquer d'être funestes. Mais, dans tous
les cas, et, quel que fût le système offensif que voulait prendre
l'ennemi, la destruction des forts établis à Almaraz et du pont servant
au passage était pour lui une chose utile, un préliminaire important,
promettant de grands avantages.

Il s'y résolut, et, le 14, douze mille hommes, avec un équipage
d'artillerie, se présentèrent sur la montagne. Les forts de Miravete
fermant le passage, l'artillerie ne put pénétrer dans la vallée; mais,
le succès de l'opération dépendant de la promptitude de l'exécution, les
Anglais prirent la résolution d'enlever de vive force le fort de
Lugar-Nuevo. En conséquence, une partie de ces troupes descendit, dans
la journée du 18, dans la vallée par des chemins détournés, et, le 19, à
trois heures du matin, ils donnèrent l'assaut à ces forts.
Malheureusement la garnison était composée en grande partie de mauvaises
troupes, connues sous le nom de régiment prussien. A la vue de ce parti
décidé, une vive inquiétude s'empara des soldats. Le major Aubert,
voulant leur donner de la confiance, monte sur le parapet pour mieux
diriger la défense; mais, peu après, il est tué. Le désordre se met dans
les troupes. Bientôt la terreur est au comble, et elles s'enfuient sur
la rive droite, abandonnant dans le donjon des sapeurs et des canonniers
français qui y sont pris ou tués, les ponts-levis du donjon que les
fuyards avaient baissés n'ayant pas eu le temps d'être levés. L'ennemi
passa sans peine sur la rive droite, et tous les forts tombèrent ainsi
en son pouvoir. Il les dégrada sans les détruire, brisa l'artillerie,
coula les bateaux et se retira sans avoir rien entrepris sur Miravete,
qui ainsi fut conservé. A la première nouvelle, qu'en reçut le général
Foy, il se mit en marche avec sa division pour porter secours. Si la
défense eût duré trente-six heures, il arrivait à temps pour donner de
la confiance à la garnison et rendre les forts imprenables. Le général
Clausel, de son côté, se mit en mesure de l'appuyer, et, en cinq jours,
il y aurait eu treize mille hommes réunis sur ce point, et la tentative
des Anglais aurait échoué.

Cet événement démontre combien il y a d'inconvénients à charger de
mauvaises troupes de la défense de postes militaires de quelque
importance. Un général éprouvera toujours une grande répugnance à
affaiblir de bons corps; mais il vaut mieux s'y résoudre, pour une
partie de la garnison au moins, que de risquer de voir ainsi
disparaître, en un moment, les points d'appui sur lesquels il a compté,
et qui, comme dans la circonstance actuelle, étaient de véritables
pivots d'opération. Comme ces postes étaient de nature à être rétablis
et réoccupés, le général Foy, que les circonstances devaient amener dans
le bassin du Duero, demanda avec instance, mais toujours
infructueusement, au général d'Armagnac, de l'armée du Centre, d'y
former une nouvelle garnison, d'y placer des approvisionnements et d'y
faire rétablir un passage. Au surplus, les événements se succédèrent
rapidement et empêchèrent de rien terminer à cet égard.

Les opérations des Anglais dans le Nord devenaient de jour en jour plus
probables; l'opinion s'en établissait sur toute notre frontière, et
cependant Soult prétendait toujours être menacé. Joseph finit par
concevoir des doutes en faveur de mon opinion. Les Anglais, bien pourvus
de vivres, devaient hâter leur entrée en campagne; car, comme nous en
manquions par suite de la disette de l'année précédente, notre situation
serait devenue tout autre si la campagne se fût ouverte seulement après
la moisson.

Dès le 30 mai, j'écrivis au général Caffarelli, successeur du général
Dorsenne dans le commandement de l'armée du nord de l'Espagne, pour lui
rappeler les instructions fondamentales données par l'Empereur, fixant
d'une manière invariable le contingent à fournir par l'armée du Nord à
l'armée de Portugal en cas d'offensive décidée de l'armée anglaise. En
lui annonçant les événements probables et prochains, je lui demandais
avec instance de tout préparer d'avance pour remplir les devoirs qui lui
étaient imposés. Le général Caffarelli me répondit par les meilleures
assurances, et en me faisant les promesses les plus positives de me
secourir de tous ses moyens quand le moment serait arrivé. Il me réitéra
constamment ces promesses; mais tout en resta là, et, quand il fut
question de combattre, jamais son artillerie, sa cavalerie et les deux
divisions qui devaient me joindre ne parurent. Deux régiments de troupes
légères seulement nous rejoignirent, et encore après la bataille.

Le duc de Wellington, en préparant son offensive, avait pris des
dispositions nécessaires pour établir de prompts moyens de communication
entre le corps de Hill et l'armée principale. A cet effet, un passage
régulier du Tage avait été établi à Alcantara, dont le pont en pierre
avait été coupé antérieurement. Alors, suivant les circonstances, il
pourrait appeler à lui ce corps, fort de douze mille hommes. Enfin il
donna l'impulsion aux milices portugaises pour agir sur l'Esla vers
Benavente, et à l'armée de Galice pour qu'elle eût à déboucher et à
faire le blocus d'Astorga.

Les Anglais firent, le 3 juin, une première démonstration offensive. Une
division passa l'Aguada, battit la campagne, et repassa cette rivière
quelques jours après.

A cette occasion, je resserrai mes cantonnements, voulant préparer la
prompte réunion de mes troupes quand l'ennemi se mettrait en marche pour
s'avancer sur moi.

Le 8, la position de l'armée était celle-ci:

        Première division, Avila et Arevalo;
        Deuxième, Peñaranda et Fontiveros;
        Troisième, Valladolid;
        Quatrième, Toro;
        Cinquième et sixième, Salamanque;
        Septième, Zamora;
        Huitième, les Asturies;
        Cavalerie légère, Salamanque;
        Dragons, Toro, Benavente;
        Quartier général, Salamanque.

Le 10 juin, la totalité de l'armée anglaise était réunie, entre la Coa
et l'Aguada, avec tous ses moyens, et l'armée de Galice sur la
frontière.

Le 12, les Anglais commencèrent leur mouvement. J'en fus instruit le 14.
Ce jour-là même l'armée reçut l'ordre de se rassembler. Le point de
réunion fut indiqué à Bleines, en arrière de Salamanque, et j'envoyai
l'ordre à la huitième division de quitter les Asturies et de venir me
joindre à marches forcées.

Le 15, j'écrivis au général Caffarelli, au roi, à tous ceux qui, d'après
les instructions de l'Empereur, devaient donner à l'armée de Portugal,
par leur concours, la force nécessaire pour combattre l'armée anglaise.
Je demandais avec la plus vive instance que les secours fussent mis en
marche sans perdre un seul moment.

Les Anglais arrivèrent devant Salamanque le 16, dans l'après-midi.

Après avoir mis les forts de Salamanque dans le meilleur état possible,
complété les garnisons, donné les instructions nécessaires, je disposai
tout pour la retraite. Elle s'effectua dans la nuit du 16 au 17, et
j'allai prendre position à Bleines, point indiqué pour le rassemblement
des troupes.

L'armée anglaise, le 17, prit position sur la rive droite de la Tormès,
occupa la position de San-Christoval qui couvre Salamanque, et commença
l'attaque des forts.

Des tentatives d'escalade furent repoussées et coûtèrent cher à
l'ennemi. Il se mit en mesure alors d'employer la grosse artillerie.

Le 20, cinq divisions étant rassemblées, les deuxième, troisième,
quatrième, cinquième et sixième, je marchai en avant, et vins prendre
une position offensive à une petite portée de canon de l'armée anglaise.

Le siége commencé fut suspendu, et toute l'armée ennemie se rassembla
sur le plateau de San-Christoval.

Mon mouvement avait étonné l'ennemi, mais la position que j'avais prise,
dans le but de simuler le prélude d'une attaque, ne pouvant pas être
défendue, il eût été dangereux de l'occuper longtemps. Aussi, le 23 au
matin, je me retirai à deux milles pour occuper la position
d'Aldea-Rubia, qui domine et se trouve en arrière du gué de Huerta sur
la Tormès. Alors le siége fut recommencé, et le feu nous l'indiqua. Je
reçus dans cette position une lettre du général Caffarelli, en date du
10, qui m'annonçait qu'il allait se mettre en mouvement pour se
rapprocher de moi, et me porter secours avec toute sa cavalerie,
vingt-deux pièces de canon et sept mille hommes d'infanterie.

Le 27, des signaux m'annoncèrent que les forts pouvaient tenir encore
cinq jours. Je ne pouvais raisonnablement attaquer l'armée anglaise
avant la réunion de toutes mes forces. Je me disposai à opérer sans me
compromettre et à faire une diversion. Le fort d'Alba-sur-Tormès étant
en mon pouvoir, le passage de la Tormès m'était assuré en retraite, si,
après l'avoir franchi au gué de Huerta, il fallait faire un mouvement
rétrograde. En conséquence, je disposai tout pour exécuter le passage de
la rivière dans la nuit du 28 au 29, et me placer de manière à menacer
les communications de l'ennemi, dont la liberté lui était indispensable
pour pouvoir subsister.

Mais, le 27 même, un incendie épouvantable avait détruit tous les
approvisionnements et bâtiments du fort principal de Salamanque; et,
bien que deux assauts eussent été repoussés et que l'ennemi eût perdu
plus de quinze cents hommes, la confusion était devenue telle, que la
garnison dut se rendre à discrétion et sans capitulation.

Cet événement changeait complétement l'état des choses.

Je devais alors prendre une position qui me permît d'attendre sans
danger, et de recevoir avec sûreté les renforts promis. En conséquence,
je mis en marche l'armée le 28, et elle se porta sur la Guareña, le 29
sur la Trabanjos, où elle séjourna le 30 juin. L'ennemi ayant suivi avec
toutes ses forces, l'armée continua son mouvement de retraite, et, le
1er juillet, vint prendre position sur le Zapardiel, et, le 2 juillet,
repassa le Ducro à Tordesillas.

Ce jour-là, le mouvement s'étant exécuté un peu tard, et les Anglais
ayant commencé le leur de grand matin, il y eut à Bueda un combat
d'arrière-garde à soutenir dans des circonstances désavantageuses, mais
aucune conséquence fâcheuse et aucun désordre n'en résultèrent. Le
meilleur ordre fut observé en repassant la rivière. L'ennemi prit
position sur le Duero. La deuxième division fut placée sur la rive
gauche de cette rivière, et en arrière de la Daga, son affluent.

Le 3 juillet, l'ennemi, ayant fait une tentative sur le gué de Pollos,
fut repoussé. Les dispositions de détail étant prises pour assurer la
défense de cette ligne, je me décidai à attendre dans cette position les
secours annoncés, et sur lesquels j'avais droit de compter.

J'ai déjà dit combien ma cavalerie était faible; elle ne s'élevait pas à
plus de deux mille chevaux, et l'ennemi avait près de six mille hommes
de cavalerie anglaise, et une nuée de guérillas qui le dispensait de
toute espèce de détachement et de service de troupes légères. Je pris la
résolution de faire enlever tous les chevaux de selle existant dans les
lieux occupés par les troupes. Cette opération, faite partout
simultanément, augmenta de huit cents chevaux la force de ma cavalerie
on dix jours de temps.

Le général Bonnet, avant d'avoir reçu mes ordres, instruit du mouvement
de l'armée anglaise et isolé dans les Asturies avec très-peu de
munitions, prit la sage résolution d'évacuer cette province, dont la
sortie pouvait être difficile si l'ennemi se fût mis en mesure de s'y
opposer. Ayant pris position à Reynosa, il put exécuter promptement
l'ordre qui lui fut donné de se rendre sur le Duero.

Les milices portugaises se montrèrent sur l'Esla, à l'embouchure de
cette rivière et vers Benavente; mais de simples démonstrations
suffirent pour les contenir. Pendant ce temps, l'armée de Galice avait
formé le blocus d'Astorga.

Ainsi, en face d'une armée qui avait douze mille hommes d'infanterie et
deux mille cinq cents chevaux de plus que moi, qui pouvait recevoir d'un
jour à l'autre le corps de Hill, composé de douze mille hommes, je
voyais encore mon flanc droit et mes derrières menacés.

J'accablais le général Caffarelli de mes lettres et de mes demandes; je
le sommais d'exécuter les dispositions arrêtées par l'Empereur; mais,
après m'avoir fait de magnifiques promesses, il baissait chaque jour de
ton et trouvait toujours de nouveaux prétextes pour ne faire aucun
effort en ma faveur.

Il m'écrivit que les bandes de Reguovales, Pinta et Longa étaient en
mouvement. Il y avait pitié de sa part à mettre ainsi en balance les
intérêts de l'Espagne avec ceux de la tranquillité de son
arrondissement. Je lui mandai de les laisser faire, de venir à mon
secours avec tous ses moyens, et qu'après avoir battu les Anglais je lui
donnerais autant de troupes qu'il en voudrait pour tout mettre chez lui
promptement à la raison. Plus tard, enfin, il m'annonça que des
bâtiments s'étaient montrés sur la côte et menaçaient d'un débarquement.
C'était me faire connaître de toutes les manières sa résolution de ne
pas me seconder.

Je crus que le roi connaîtrait mieux ses devoirs et les intérêts de la
défense qui lui était confiée, et je m'adressai à lui avec persévérance.

L'armée du Centre pouvait former une division de cinq à six mille hommes
d'infanterie. Elle avait une forte cavalerie, belle et instruite, entre
autres, une division commandée par le général Treilhard, qui était
inoccupée dans la vallée du Tage. Après mille sollicitations, mille
prières, mille demandes motivées sur des faits qui n'étaient pas
susceptibles de discussions, il me fit répondre, par le maréchal
Jourdan, une lettre ainsi conçue:


«Monsieur le maréchal,

«Le roi m'a chargé de vous dire qu'il n'a pas reçu de vos nouvelles
depuis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14 du
courant. Depuis lors, il a circulé ici des bruits de toute espèce; mais
ce qu'on a pu conclure au milieu de tous ces rapports contradictoires,
c'est que l'armée anglaise est en position sur la Tormès et que vous
avez réuni la vôtre sur le Duero. Vous sentez, monsieur le maréchal, que
Sa Majesté est fort impatiente de recevoir de vos nouvelles. On dit ici
que l'armée ennemie est forte d'environ cinquante mille hommes, parmi
lesquels on ne compte que dix-huit mille Anglais. Le roi pense que, si
cela est vrai, vous êtes en état de battre cette armée, et le roi
désirerait bien connaître les motifs qui vous ont empêché d'agir. Il me
charge donc de vous inviter à lui écrire par des exprès.

«Le roi me charge en même temps de vous communiquer les nouvelles qu'il
a reçues d'Andalousie. Les dernières lettres de M. le duc de Dalmatie
sont du 16 courant, et la dernière lettre de M. le comte d'Erlon est du
18. A cette époque, le général Hill, qui est toujours resté sur la
Guadiana avec un corps de quinze mille hommes et trois à quatre mille
Espagnols, s'était avancé sur Zafra, et même sur la Serena.

«Des troupes de l'armée du Midi sont en marche pour se réunir au général
Drouet, et ce général doit être en opération, depuis le 20, contre le
général Hill. Le roi a réitéré au duc de Dalmatie l'ordre de diriger le
général Drouet sur la vallée du Tage, si lord Wellington appelle à lui
le général Hill; mais, comme il serait possible, le cas arrivant, que
cet ordre ne fût pas exécuté assez promptement, Sa Majesté désirerait
que vous profitassiez du moment où lord Wellington n'a pas toutes ses
forces réunies pour le combattre. Le roi a aussi demandé des troupes au
général Suchet; _mais ces troupes n'arriveront pas. Ainsi tout ce que Sa
Majesté a pu faire, c'est d'envoyer un renfort de troupes dans la
province de Ségovie, et d'ordonner au général Estève, gouverneur de
cette province, de secourir, au besoin, la garnison d'Avila et de lui
envoyer des vivres._

«Le maréchal de l'empire, chef de l'état-major de Sa Majesté Catholique,

«Signé: JOURDAN.

«Madrid, le 30 juin 1812.»

Cette lettre du maréchal Jourdan, du 30 juin, me parvint le 12 juillet
par duplicata.

Ainsi, l'armée du Centre refusait tout secours, officiellement.

L'armée du Nord refusait également, d'une manière moins positive, à là
vérité; mais il n'y avait pas à en espérer davantage.

En ajournant l'offensive, ma position ne pouvait pas s'améliorer,
puisqu'aucun secours ne devait venir me joindre; mais, au contraire, il
était probable qu'elle allait empirer beaucoup. Le corps de Hill
pouvait, à chaque moment, joindre lord Wellington et augmenter sa force
de douze mille hommes, et j'étais bien sûr que, dans ce cas, le duc de
Dalmatie n'enverrait pas à mon secours le cinquième corps comme cela
était prescrit; et, quand il l'eût fait, ce secours n'aurait eu aucune
efficacité, puisque Hill serait arrivé en six ou sept jours par
Alcantara, tandis qu'il en aurait fallu vingt au cinquième corps, en
passant par la Manche, tout moyen de passer le Tage, dans cette partie
de son cours, étant enlevé alors aux armées françaises. D'un autre côté,
l'armée de Galice et les milices portugaises pouvaient, à chaque
instant, occuper un pays sans défense, et s'approcher assez pour me
forcer à faire un détachement contre elles.

Enfin, la garnison d'Astorga n'avait de vivres que jusqu'au 1er août.
Passé ce terme, elle devait se rendre. Il fallait donc ravitailler cette
place, et, pour y parvenir, m'affaiblir devant l'armée anglaise, qui,
pendant ce temps, m'aurait attaqué avec plus d'avantage.

En me décidant à prendre l'offensive sur l'armée anglaise, j'avais
l'espoir de la battre, ou même sans la battre, de la forcer à se retirer
en Portugal. Dans l'un et l'autre cas, je pouvais alors, sans
inconvénient, faire un détachement momentanément sur Astorga.

Ainsi donc, après avoir analysé ma position et calculé les conséquences
des conditions dans lesquelles j'étais placé, je me décidai à tenter le
passage du Duero.

Mon projet avait toujours été de déboucher par Tordesillas, et de
marcher par la ligne la plus courte sur Salamanque. Les localités sont
favorables pour exécuter le passage, et, en suivant cette direction,
jamais ma retraite ne pouvait être compromise. Mais il fallait éviter de
combattre en débouchant. En conséquence, je préparai des moyens de
passage à Toro. Je fis rétablir le pont, et je plaçai la masse de mes
troupes entre Toro et Tordesillas. Par cet arrangement, je pouvais me
décider, suivant les mouvements de l'ennemi, à passer par Toro ou par
Tordesillas; et des marches et contre-marches, faites sur la rive
droite, pouvant être vues et observées facilement de la rive gauche,
furent exécutées pour tenir l'ennemi dans l'incertitude. Le duc de
Wellington n'arrêta d'avance aucun projet positif de défense. Le 16, mon
parti pris de déboucher par Tordesillas, je mis en mouvement, d'une
manière très-ostensible, des forces considérables qui descendirent
quelque temps le fleuve et revinrent sur leurs pas pendant la nuit.
Wellington envoya son premier aide de camp à Tordesillas sous un vain
prétexte, afin de savoir si j'étais sur ce point. On répondit que je n'y
étais pas, et il me crut en route pour Toro; alors la plus grande partie
des forces anglaises se rapprocha pendant la nuit de ce débouché.

Le passage effectué par Tordesillas offrait des avantages importants;
mais il n'était pas sans inconvénients.

Le passage immédiat de la rivière ne pouvait pas être empêché; mais, si
l'ennemi occupait la position de Rueda, fort belle et dans le genre de
celle où les Anglais combattent de préférence, il fallait livrer
bataille pour déboucher.

Le plateau de Rueda est précédé par un immense glacis pendant lequel
celui qui vient du fleuve est exposé au feu de l'ennemi, tandis que
celui-ci peut se mettre en partie à couvert. Ce plateau se prolonge par
la droite et vient aboutir au Duero, en suivant circulairement la rive
gauche et la Daga jusqu'au confluent de cette rivière. En conséquence,
comme disposition d'attaque, j'avais décidé que le mouvement offensif se
ferait par notre gauche, de manière à protéger notre centre et à
attaquer la droite de l'ennemi en se portant sur lui par un terrain
d'égale hauteur; et, comme ce mouvement, en cas de revers, pouvait faire
couper notre gauche du pont de Tordesillas, je fis préparer un pont de
chevalet pour la Daga, et ces ponts furent montés sur cette rivière en
même temps que les troupes passaient le pont de Tordesillas, de manière
que la gauche devait avoir toujours sa retraite par ces ponts, et de là
sur Puente-Duero que j'avais fortifié en faisant créneler l'église.

Ces dispositions prises et aussitôt la nuit venue, la cinquième
division, étant à Tordesillas, passa le pont du Duero, et successivement
quatre divisions suivirent dans l'ordre de leur arrivée et prirent les
places qui d'avance leur avaient été assignées. Un étang situé à quelque
distance de la rivière occupe le milieu de la plaine dans la direction
de Rueda. Les troupes devaient se réunir derrière cet étang en attendant
le moment où je déterminerais le mode de leur mise en action.

Au jour, je me rendis sur le point où la cinquième division, qui formait
la tête de colonne, devait être stationnée; mais elle ne s'y trouva pas,
et, après des recherches remplies d'inquiétude, je la trouvai à une
demi-lieue en avant, dans la position même de Rueda, de manière que, si
l'ennemi eût occupé cette position, elle aurait été détruite sans avoir
pu combattre. Heureusement rien de tout cela n'eut lieu, et nous
occupâmes Rueda sans difficulté. L'ennemi n'y avait que des troupes
d'observation en petit nombre, et il l'évacua à notre approche.

Je témoignai au général Maucune mon extrême mécontentement de sa
désobéissance; mais il était dans son caractère de se laisser emporter à
l'instant où il marchait à l'ennemi. Quelques jours plus tard, cette
disposition de son esprit eut les plus funestes résultats, puisqu'elle
fut la cause de la bataille de Salamanque, engagée dans un moment
inopportun et contre ma volonté formelle. Ce jour-là, c'était une espèce
d'avertissement dont j'aurais dû faire mon profit pour l'avenir, en ne
plaçant jamais le général Maucune en face de l'ennemi qu'au moment où il
fallait agir et tomber sur lui. L'armée prit position, le soir du 17, à
Nava del Rey.

L'ennemi, en pleine marche sur Toro, ne put nous présenter que tard une
partie de ses forces. Il porta rapidement deux divisions avec beaucoup
de cavalerie sur Tordesillas de la Orden, et le reste de l'armée,
rappelé, reçut l'ordre de prendre position en arrière sur la Guareña. Le
18 au matin, nous trouvâmes ces deux divisions en position. Comme elles
ne croyaient pas avoir affaire à toute l'armée, elles pensèrent pouvoir
gagner du temps sans grand péril; mais, quand elles virent déboucher nos
masses, elles s'empressèrent d'opérer leur retraite sur un plateau qui
domine le village de Tordesillas de la Orden, et vers lequel nous
marchions. Déjà nous les avions débordées. Si j'avais eu une cavalerie
supérieure ou au moins égale à celle de l'ennemi, ces deux divisions
étaient détruites. Nous ne les poursuivîmes pas moins avec toute la
vigueur possible, et, pendant trois heures de marche, elles furent
accablées par le feu de notre artillerie, que je fis porter en queue et
en flanc, et auquel elles pouvaient difficilement répondre. Protégées
par une nombreuse cavalerie, elles se divisèrent en remontant la Guareña
pour passer cette rivière avec plus de facilité. Si, malgré mon
infériorité numérique de cavalerie, j'eusse eu avec moi le général
Montbrun, nous aurions tiré un grand parti de la circonstance; mais il
m'avait quitté depuis deux mois pour prendre un commandement à la grande
armée, et je n'avais pour commander ma cavalerie que des officiers de la
plus grande médiocrité.

Arrivé sur les hauteurs de la rive droite de la vallée de la Guareña, je
vis une grande portion de l'armée anglaise formée sur la rive gauche.
Dans cet endroit, la vallée a une largeur médiocre, et les hauteurs qui
la forment sont fort escarpées. Soit que le besoin d'eau et l'excessive
chaleur eussent fait rapprocher les troupes de la rivière, soit pour
toute autre raison, le général anglais avait placé la plus grande partie
de son armée dans le fond, à une petite demi-portée de canon des
hauteurs dont nous étions les maîtres. En arrivant, je fis mettre
quarante bouches à feu en batterie. Dans un moment, elles eurent forcé
l'ennemi à se retirer, après avoir laissé un assez grand nombre de morts
et de blessés sur la place.

L'infanterie de l'armée marchait sur deux colonnes, et j'avais donné le
commandement de la colonne de droite, distante de celle de gauche de
trois quarts de lieue, au général Clausel. Arrivé à sa destination, le
général Clausel, ayant peu de monde devant lui, crut pouvoir s'emparer
des plateaux de la rive gauche de la Guareña et les conserver; mais
cette attaque, faite avec des forces trop peu considérables, avec des
troupes fatiguées et à peine formées, ne réussit pas. L'ennemi marcha
sur les plus avancées, et les força à la retraite. Dans un combat d'une
courte durée, nous éprouvâmes quelque perte. La division de dragons, qui
soutenait l'infanterie de la colonne de droite, chargea avec vigueur la
cavalerie anglaise; mais le général Carrié, un peu trop éloigné du
peloton d'élite du 15e régiment, tomba au pouvoir de l'ennemi, et cette
cavalerie se trouva tout à coup sans commandant.

L'armée resta dans cette position toute la soirée du 18 et toute la
journée du 19. L'extrême chaleur et la fatigue éprouvée pendant celle du
18 rendaient nécessaire ce repos pour rassembler les traîneurs. A quatre
heures du soir, l'armée prit les armes et marcha par sa gauche pour
remonter la Guareña et prendre position en face de l'Olmo. Mon intention
était de menacer tout à la fois les communications de l'ennemi et de
continuer à remonter la Guareña, afin de la passer, ma gauche en tête,
avec facilité, ou bien, si l'ennemi se portait en force sur la haute
Guareña, de revenir, par un mouvement rapide, sur la position qu'il
aurait abandonnée.

L'ennemi suivit mon mouvement. Le 20, l'armée était, avant le jour, en
marche pour remonter la Guareña. L'ennemi, comme depuis me l'a dit
plusieurs fois le duc de Wellington, voulait en empêcher le passage et
tomber sur les premiers corps qui la franchiraient. L'avant-garde la
passa rapidement là où cette rivière n'est qu'un ruisseau, et occupa en
force, avec beaucoup d'artillerie, le commencement d'un plateau immense
qui continue sans ondulations jusqu'à peu de distance de Salamanque.
L'ennemi se présenta pour occuper le même plateau, mais il ne put y
parvenir. L'armée, bien formée, les rangs serrés, marchait sur deux
colonnes parallèles, la gauche en tête, par peloton, à distance entière:
deux lignes pouvaient être formées en un instant par un _à droite en
bataille_.

Le duc de Wellington m'a dit, depuis, que ses projets avaient été
déjoués parce que toute l'armée avait marché comme un seul régiment.
Effectivement, l'armée présentait l'ensemble le plus imposant. L'ennemi
suivit alors un plateau parallèle au mien, offrant partout une position,
dans le cas où j'aurais voulu l'attaquer et l'aborder. Les deux armées
marchaient ainsi à peu de distance l'une de l'autre avec toute la
célérité compatible avec le maintien du bon ordre et de la conservation
de leur formation.

L'ennemi essaya de nous devancer au village de Cantalpino, et dirigea
une colonne sur ce village, dans l'espoir d'être avant nous sur le
plateau qui le domine, et vers lequel nous nous portions; mais son
attente fut trompée. La cavalerie légère, que j'y envoyai avec la
huitième division en tête de colonne, marcha si rapidement, que l'ennemi
fut forcé d'y renoncer. Bien mieux: la portion praticable de l'autre
plateau se rapprochant beaucoup du nôtre et se trouvant plus bas,
quelques pièces de canon placées à propos incommodèrent beaucoup
l'ennemi. Une bonne portion de son armée fut obligée de défiler sous ce
canon, et le reste dut faire un détour derrière la montagne pour
l'éviter. Enfin je mis les dragons sur la piste que suivait l'ennemi.
L'énorme quantité de traîneurs qu'il laissait en arrière nous aurait
donné le moyen de faire trois mille prisonniers, s'il y eût eu plus de
rapport entre la force de ma cavalerie et la sienne, et si surtout la
nôtre eût été mieux commandée. Mais la cavalerie anglaise, disposée pour
arrêter notre poursuite, occupée à presser la marche des hommes à pied à
coups de plat de sabre, à transporter même des fantassins qui ne
pouvaient plus marcher, nous en empêcha. Cependant il tomba entre nos
mains trois ou quatre cents hommes et quelques bagages. Le soir, l'armée
campa sur les hauteurs d'Aldea-Rubia, ayant ses postes sur la Tormès, et
l'ennemi reprit sa position de San-Christoval.

Ce passage de la Guareña, en présence d'un ennemi tout formé et aussi
nombreux, comme aussi cette marche de toute une journée de deux armées à
portée de canon, ont été approuvés des militaires et présentèrent un
coup d'oeil dont je n'ai joui que cette seule fois dans toute ma vie.

Le 21, informé que l'ennemi n'occupait pas Alba-Tormès, je jetai un
détachement dans le château. Ce même jour, je passai la rivière sur deux
colonnes, prenant ma direction sur la lisière des bois et établissant
mon camp entre Alba-Tormès et Salamanque. Le 22 au matin, je me portai
sur les hauteurs de Calvarossa de Arriba, pour reconnaître l'ennemi. Une
division venait d'arriver en face; d'autres étaient en marche pour s'y
rendre. Un combat de tirailleurs s'engagea pour disputer quelques postes
d'observation, dont nous restâmes respectivement les maîtres. Tout
annonçait dans l'ennemi l'intention d'occuper la position de Tejarès,
située à une lieue en arrière. Il se trouvait alors à une lieue et demie
en avant de Salamanque. Cependant il rassembla successivement beaucoup
de forces sur ce point; et, comme son mouvement sur Tejarès pouvait
devenir difficile si toute l'armée française était en présence, je crus
devoir la réunir et la concentrer devant lui, pour être à même de faire
ce que les circonstances commanderaient et permettraient. Il y avait,
entre nous et les Anglais, deux mamelons isolés appelés les Arapilès. Je
donnai l'ordre au général Bonnet de faire occuper celui qui appartenait
à la position que nous devions prendre, et ses troupes s'y établirent
avec promptitude et dextérité. L'ennemi fit occuper le sien; mais le
nôtre le dominait à la distance de deux cent cinquante toises.

Je le destinai, dans le cas où il y aurait un mouvement général par la
gauche, à être le pivot sur lequel je tournerais et qui deviendrait
ainsi le point d'appui de droite de toute l'armée. La première division
eut ordre d'occuper et de défendre le plateau de Calvarossa de Arriba,
précédé et défendu par un ravin large et profond. La troisième en
seconde ligne était destinée à la soutenir. Les deuxième, quatrième,
cinquième et sixième divisions se trouvaient à la tête des bois, en
masse, derrière la position des Arapilès, pouvant se porter également de
tous les côtés, tandis que la septième division occupait, à la gauche du
bois, un mamelon extrêmement âpre, d'un difficile accès, et que je fis
garnir de vingt pièces de canon.

La cavalerie légère fut chargée d'éclairer la gauche et de se placer en
avant de la septième division. Les dragons restèrent en seconde ligne à
la droite de l'armée. Telles étaient les dispositions faites à dix
heures du matin.

L'ennemi avait ses troupes parallèlement à moi, prolongeant sa droite et
se liant à la montagne de Tejarès, qui paraissait toujours être son
point de retraite.

A onze heures du matin, j'entendis un roulement de tambour général dans
l'armée anglaise; les troupes prirent les armes, et plusieurs corps se
mirent rapidement en mouvement pour se rapprocher. Du haut de notre
Arapilès, je pus juger qu'une attaque était immédiate. J'en descendis et
fus jeter un dernier coup d'oeil sur les troupes pour les encourager;
mais le mouvement de l'ennemi, commencé, s'arrêta. J'ai su depuis, par
le duc de Wellington, qu'effectivement l'attaque allait avoir lieu quand
lord Beresford vint à lui et dit qu'il venait de reconnaître avec soin
et en détail l'armée française, qu'elle lui paraissait si bien postée,
qu'il serait imprudent de l'attaquer.

Wellington l'accompagna sur le plateau en face de ma gauche, et vit tout
par lui-même. Ses propres observations l'ayant convaincu, il renonça à
combattre; mais dès ce moment il fallait tout préparer pour se retirer;
car, s'il fût resté dans sa position, j'aurais dès le lendemain menacé
ses communications en continuant à marcher par ma gauche. Sa retraite
commença vers midi. Quand deux armées sont aussi près l'une de l'autre,
un mouvement de retraite est chose difficile à opérer, et il demande à
être préparé avec le plus grand soin, pour être exécuté avec succès. Il
allait se retirer par sa droite, et, par conséquent, c'était sa droite
qu'il devait d'abord beaucoup renforcer.

En conséquence il dégarnit sa gauche et accumula ses troupes à sa
droite. Ensuite les troupes les plus éloignées et les réserves
commencèrent leur mouvement et vinrent successivement prendre position à
Tejarès.

L'intention des Anglais était facile à reconnaître. Je comptais que nos
positions respectives amèneraient non une bataille, mais un bon combat
d'arrière-garde, dans lequel, agissant avec toutes mes forces à la fin
de la journée, contre une partie seulement de l'armée anglaise, je
devais probablement avoir l'avantage.

L'ennemi ayant porté à sa droite la plus grande partie de ses forces, je
dus renforcer ma gauche, afin de pouvoir agir avec promptitude et
vigueur sans nouvelles dispositions, quand le moment serait venu de
tomber sur l'arrière-garde anglaise.

Ces dispositions furent ordonnées vers les deux heures.

En avant du plateau occupé par l'artillerie, il existait un autre vaste
plateau facile à défendre et qui avait une action immédiate sur les
mouvements de l'ennemi.

La possession de ce plateau me donnait en outre les moyens, dans le cas
où j'aurais voulu manoeuvrer vers la soirée, de m'emparer des
communications de l'ennemi avec Tamamès. Ce poste, d'ailleurs bien
occupé, était inexpugnable, et cet espace devait servir naturellement au
nouveau placement des troupes, dont la gauche devait être renforcée. En
conséquence, je donnai l'ordre à la cinquième division d'aller prendre
position à l'extrémité droite du plateau dont le feu se liait
parfaitement avec celui de l'Arapilès; à la septième division, de se
placer en seconde ligne pour la soutenir; à la seconde division, de se
tenir en réserve derrière celle-ci; à la sixième, d'occuper le plateau
de la tête du bois, où se trouvait encore un grand nombre de pièces de
canon. Je donnai l'ordre au général Bonnet de faire occuper par le 122e
un mamelon intermédiaire entre le grand plateau et le mamelon
d'Arapilès, qui défendait le débouché du village; enfin, j'ordonnai au
général Boyer, commandant les dragons, de laisser un régiment pour
éclairer la droite du général Foy, et de porter les trois autres
régiments en avant du bois, sur le flanc de la deuxième division. La
plupart de ces mouvements s'exécutèrent avec assez d'irrégularité. La
cinquième division, après avoir pris le poste indiqué, s'étendit par sa
gauche sans motif et sans raison. La septième division, qui avait ordre
de la soutenir et de se placer en seconde ligne, se plaça à sa hauteur.
Enfin la deuxième division se trouvait encore en arrière.

Je m'aperçus de toutes ces fautes, et, pour y remédier aussi vite que
possible, je donnai l'ordre aux troisième et quatrième divisions de se
rapprocher de ma gauche en suivant la lisière du bois, afin de pouvoir
en disposer au besoin.

En ce moment, le général Maucune me fit prévenir que l'ennemi se
retirait. Il demandait à l'attaquer. Je voyais mieux que lui ce qui se
passait, et je pouvais juger que, le mouvement de l'ennemi étant
seulement préparatoire, nous n'étions point encore arrivés au moment
d'attaquer avec avantage. Aussi lui fis-je dire de se tenir tranquille.
Mais le général Maucune, homme de peu de capacité, quoique très-brave
soldat, ne pouvait se contenir quand il était en présence de l'ennemi.
C'était le même général, qui, au passage du Duero, cinq jours
auparavant, aurait si fort compromis l'armée par sa désobéissance si
l'ennemi eut été en position, comme on pouvait le supposer. La fatalité
voulut que, contre la résolution prise de ne jamais le placer en tête de
colonne, il se trouva, par hasard, par l'arrangement naturel des
troupes, dans cette position. Le général Maucune fit bien plus: il
descendit du plateau et alla se rapprocher de l'ennemi, sans ordre. Je
m'en aperçus et lui envoyai l'ordre d'y remonter. Me fiant peu à sa
docilité, je me déterminai à m'y rendre moi-même, et, après avoir jeté
un dernier coup d'oeil, du haut de l'Arapilès, sur l'ensemble des
mouvements de l'armée anglaise, je venais de replier ma lunette et me
mettais en marche pour joindre mon cheval, quand un seul coup de canon,
tiré de l'armée anglaise, de la batterie de deux pièces que l'ennemi
avait placée sur l'autre Arapilès, me fracassa le bras, et me fit deux
larges et profondes blessures aux côtes et aux reins, et me mit ainsi
hors de combat. Je prêtais le flanc gauche à l'ennemi, et le boulet
creux dont la pièce avait été chargée ayant éclaté, après m'avoir
dépassé, le bras droit et le côté droit furent blessés.

Il était environ trois heures du soir.

Cet événement, dans le moment où il n'y avait pas une minute à perdre
pour réparer les sottises faites, fut funeste. Le commandement passa
d'abord au général Bonnet, qui, peu après, fut blessé, puis au général
Clausel; de manière que, pour dire la vérité, cette succession rapide de
commandants divers fit qu'il n'y eut plus de commandement. D'un autre
côté, le duc de Wellington, voyant de si étranges dispositions, un
pareil décousu dans une armée qui, jusque-là, avait été conduite avec
méthode et ensemble, revint à ses premières idées de combattre. Il
engagea peu après, sur les quatre heures, ses troupes contre celles du
général Maucune qui, n'étant pas soutenues, furent bientôt culbutées.

La cavalerie tomba sur la septième division, étendue hors de mesure,
contre toute règle du bon sens, et sur la cavalerie légère qui, aussi,
ayant participé à cette aberration, se trouvait en l'air; elle était
d'ailleurs commandée par un officier général de peu de mérite sur le
champ de bataille. En moins d'une heure, tout devint confusion sur le
plateau, d'où j'avais espéré que partiraient plus tard des efforts
vigoureux et bien coordonnés, destinés à faire éprouver de grandes
pertes à l'ennemi.

Après avoir fait évacuer le plateau, nouvellement occupé, l'ennemi
dirigea une attaque furieuse contre l'Arapilès; mais le brave 120e
régiment le reçut de la manière la plus brillante, et les Anglais, ayant
échoué sur ce point, laissèrent huit cents morts sur la place. Chacun
fit de son mieux, et chaque division, chaque régiment fit des efforts
extraordinaires; mais il n'y avait ni ensemble ni direction; la retraite
devant se faire sur Alba, le général Foy fit un mouvement par sa gauche,
et, comme sa division n'avait que peu combattu, elle fut chargée de
l'arrière-garde; elle arrêta au commencement du bois, tout net, l'ennemi
dans sa poursuite, et la retraite se fit ensuite sans être troublée et
sans éprouver de perte.

La cavalerie anglaise, persuadée que nous devions nous retirer par le
chemin par lequel nous étions arrivés, nous suivit sur la route de
Huerta, où elle ne rencontra personne, toute l'armée s'étant retirée par
la route d'Alba-Tormès.

Telle est la relation exacte de la bataille de Salamanque. Notre perte
en tués, blessés et prisonniers ne s'éleva pas au-dessus de six mille
hommes, et celle de l'ennemi, publiée officiellement, se trouva être à
peu près de la même force. L'armée fit sa retraite sur le Duero, et, le
23, partit d'Alba-Tormès, en prenant la route de Peñaranda. L'ennemi
suivit et attaqua l'arrière-garde, composée de la première division. La
cavalerie qui la soutenait l'ayant abandonnée, cette division forma ses
carrés et résista aux différentes charges qui furent faites, à
l'exception du carré du 6e léger, qui fut enfoncé et éprouva d'assez
grandes pertes. L'ennemi ramassa aussi quelques soldats éparpillés,
occupés à chercher des vivres.

On a vu les motifs décisifs qui m'avaient déterminé à prendre
l'offensive et à passer le Duero. Je n'avais à compter sur aucun
secours, et j'en avais reçu l'assurance de toute part. Cependant Joseph
avait changé d'avis sans m'en prévenir et avait réuni huit mille hommes
d'infanterie, trois mille chevaux, environ douze mille combattants, pour
venir me joindre. Si j'eusse été informé de ces nouvelles dispositions,
j'aurais modifié les miennes. On a supposé que, instruit de sa marche,
c'est avec connaissance de cause que j'ai précipité mon mouvement, afin
de ne pas me trouver sous ses ordres le jour de la bataille. C'est
étrangement méconnaitre mon caractère, et, je le dis avec confiance et
orgueil, mon amour du bien public et le sentiment de mes devoirs.

Je n'ai absolument rien su; j'ai complétement ignoré sa marche, et j'ai
gémi de l'aveuglement de Joseph, qui refusait son concours à mon
opération, sur le succès de laquelle son salut était fondé. Si j'avais
eu ce secours, c'étaient de grandes chances de succès de plus; et, si
j'avais été victorieux, quoique Joseph fût présent, je ne pense pas que
ma gloire eût été moindre.

Le 23, à midi, étant en marche, je reçus une lettre du maréchal Jourdan,
qui m'annonçait le mouvement de l'armée du Centre; et, ce jour-là même,
Joseph, avec ses troupes, se trouvait à Arrevalo.

D'un autre côté, Caffarelli, qui m'avait bercé d'espérances trompeuses,
avait fini par m'envoyer le 1er régiment de hussards et le 31e de
chasseurs, formant six cents chevaux, et huit pièces de canon. Cette
faible brigade rejoignit le même jour (23) l'armée, et servit à
renforcer l'arrière-garde.

Nous passâmes le Duero à Aranda. Valladolid fut évacuée; et l'armée,
ayant pris position à quelques lieues en avant de Burgos, resta d'abord
en observation.

Wellington agit contre l'armée du Centre, entra à Madrid, ensuite revint
sur celle de Portugal, et commença le siège du château de Burgos. Il
échoua dans le siège; ses attaques furent mal conduites, et le général
Dubreton, en défendant le château, montra de la vigueur et du talent.

Plus tard, un mouvement général s'opéra dans l'armée française en
Espagne, et l'évacuation de l'Andalousie porta les troupes disponibles à
une force double de l'armée anglaise. Alors celle-ci se retira, et l'on
n'osa pas essayer de l'entamer.

Soult, qui commandait l'armée française sous Joseph, se trouva, deux
mois après la bataille de Salamanque, sur le même terrain où j'avais
combattu. L'armée anglaise occupait, avec deux divisions, Alba de
Tormès, Calvarossa de Arriba avec une division, et le reste était devant
Salamanque. Soult avait quatre-vingt-dix mille hommes d'infanterie, dix
mille chevaux et cent vingt pièces de canon. Il était à Huerta, et n'osa
rien entreprendre avec de pareils moyens. L'armée anglaise, si l'armée
française avait été mieux commandée, aurait dû y périr en entier.
Celle-ci se retira derrière l'Aguada; mais il n'est plus en mon pouvoir
de parler de la suite des opérations, y étant resté tout à fait
étranger.

Mes blessures étaient extrêmement graves. Cependant mes forces morales
n'en furent nullement altérées. Au moment où je fus atteint, les
chirurgiens du 120e régiment me donnèrent les premiers secours. Je leur
demandai s'il fallait me couper le bras. Ils hésitèrent à me répondre.
Je m'en offensai et leur dis qu'il fallait me faire connaître la vérité.
Ils déclarèrent que cela était indispensable. Alors je fis appeler le
chirurgien en chef, le docteur Fabre, homme du plus grand mérite et mon
ami, venu uniquement par attachement pour moi en Espagne et pour m'y
suivre. Je lui dis que, sans doute, il allait m'amputer. Il me répondit:
«J'espère que non.» Je crus qu'il me trompait; et il me répondit: «Je ne
sais pas si je n'y serai pas forcé; mais, je vous le répète, j'espère
que non; et, dans tous les cas, ce ne sera pas dans ce moment.»

Ces paroles me furent une grande consolation. On m'emporta au moment où
les Anglais faisaient leur attaque contre l'Arapilès; et j'eus la
satisfaction de les voir repousser; et, en m'en allant, je prononçai, à
haute voix, ce vers de Racine, dans _Mithridate_:

        «Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.»

On voit que mon esprit n'était pas abattu.

Le lendemain, de grand matin, le colonel Loverdo, commandant le 59e
régiment, vint me trouver et me témoigner son intérêt. Nous causâmes
quelque temps de la bataille. En me quittant, il me dit: «Soyez assuré,
monsieur le maréchal, que, si nous avons le malheur de vous perdre,
personne ne vous regrettera plus que le 59e régiment, et surtout son
colonel.»

C'eût été un coup terrible pour un esprit faible. Cette sotte phrase
m'eût paru une indiscrétion faite par un homme maladroit qui répétait ce
qu'il avait entendu dire dans l'antichambre; mais je répondis sans
émotion: «Ce sera comme remplacement, et non autrement, que vous me
perdrez, mon cher Loverdo.»

Avant de partir d'Alba-Tormès, je questionnai Fabre sur ce qui me
concernait, et le mis positivement sur la sellette. Il savait qu'il
fallait me parler sans hésiter et me connaissait capable d'entendre la
vérité. Il me tint ces propres paroles: «Si je vous coupe le bras, vous
ne mourrez pas; et dans six semaines vous serez à cheval, mais vous
n'aurez qu'un bras pendant toute votre vie. Si je ne vous coupe pas le
bras, vous aurez de longues souffrances, beaucoup de chances de mort;
mais vous êtes courageux, fort et bien constitué, et je crois qu'il faut
courir ces chances afin de ne pas être estropié pendant le reste de vos
jours.» Je lui répondis: «Je me fie à vos conseils et m'en rapporte à
vous. Tant pis pour vous si je meurs!»

En effet, si ma mort était survenue, comme les chirurgiens avaient été
de l'avis de l'amputation, Fabre eût été perdu de réputation comme homme
de l'art. Il fallait ses connaissances et le courage dévoué que donne
l'amitié pour prendre la responsabilité dont il se chargea. Honneur et
reconnaissance mille fois à l'homme le plus excellent, le plus capable
et le plus digne d'estime et d'amitié que j'aie jamais connu!

Je fus transporté à bras jusqu'au Duero. A Aranda, on organisa une
litière portée par des mulets. Les soldats de mon escorte, deux cents
hommes de cavalerie d'élite, me portèrent et m'accompagnèrent. Jamais
jeune femme en couche n'a été soignée avec plus de ménagement par sa
garde-malade que moi par ces vieux soldats, et j'ai pu voir combien un
sentiment vrai et profond peut donner d'instinct et d'adresse aux
individus qui en paraissent le moins susceptibles.

A mon arrivée à Burgos, je fus reçu par le général qui y commandait,
comme depuis à Vittoria et à Bayonne, avec tous les honneurs dus à ma
dignité, spectacle imposant, présenté par l'entrée avec pompe d'un
général d'armée, mutilé sur le champ de bataille, porté avec respect
devant les troupes, entrant au bruit du canon et accompagné de tout son
état-major. Je fis la plaisanterie de dire que j'avais pendant ce voyage
assisté plusieurs fois à l'enterrement de Marlborough.

De Burgos, j'écrivis au ministre de la guerre, au prince de Neufchâtel
et à l'Empereur, pour leur faire mon rapport. Le capitaine Fabvier le
porta à l'Empereur. Il fit une telle diligence, que, parti de Burgos le
5 août, il rejoignit la grande armée le 6 septembre, combattit et fut
blessé à la bataille de la Moskowa, le 7.

Vers les premiers jours de novembre, j'arrivai à Bayonne, où je restai
jusqu'au moment où l'état de mes blessures me permit de me rendre à
Paris.

J'éprouvai combien les longues souffrances affaiblissent le moral. On a
vu comment j'avais envisagé ma situation personnelle à l'époque où je
reçus mes blessures. Quatre-vingt-dix jours s'étaient écoulés, et on
essaya de me faire sortir de mon lit. Des accidents survinrent, et il
fallut suspendre les essais tentés. J'en fus fort affligé. Le préfet de
Salamanque, Casa-Secca, Espagnol, qui m'était fort attaché, et s'était
retiré à Bayonne, avait fait une course à Bordeaux. A son retour, il
vint me voir, et 

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/33807