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Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon

by baron Agathon-Jean-François Fain · French · Gutenberg #33796 · 581,870 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon
    
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Title: Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon

Author: baron Agathon-Jean-François Fain


        
Release date: September 22, 2010 [eBook #33796]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/33796

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
        Online Distributed Proofreaders Europe at
        http://dp.rastko.net. This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MANUSCRIT DE MIL HUIT CENT QUATORZE, TROUVÉ DANS LES VOITURES IMPÉRIALES PRISES À WATERLOO, CONTENANT L'HISTOIRE DES SIX DERNIERS MOIS DU RÈGNE DE NAPOLÉON ***




Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)








MÉMOIRES
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LIBRAIRE DE S. A. S. MONSEIGNEUR LE DUC d'ORLÉANS,
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       *       *       *       *       *

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MÉMOIRES
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POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE FRANCE,
ET PRINCIPALEMENT A CELLE
DE LA RÉPUBLIQUE ET DE L'EMPIRE.

Deuxième livraison.

SECONDE ÉDITION.


PARIS,
BOSSANGE FRÈRES, LIBRAIRES,
RUE DE SEINE, Nº 12.

1824.





MANUSCRIT
DE
MIL HUIT CENT QUATORZE,
TROUVÉ DANS LES VOITURES IMPÉRIALES PRISES A WATERLOO,
CONTENANT
L'Histoire des six derniers mois du règne de NAPOLÉON

Par le Baron FAIN,

SECRÉTAIRE DU CABINET A CETTE ÉPOQUE,
MAÎTRE DES REQUÊTES, ETC.




AVERTISSEMENT
DES ÉDITEURS.


Cet ouvrage, terminé au commencement de 1815, avait été perdu avec
beaucoup d'autres papiers dans les voitures impériales prises à
Waterloo; et c'est sous le titre anonyme de _Manuscrit de mil huit cent
quatorze, trouvé à Waterloo_, qu'il nous a été présenté.

Occupés d'en donner une édition, nous avons mis tous nos soins à
chercher quel en était l'auteur, et voici ce que nous avons appris d'une
manière certaine.

Napoléon, en quittant Fontainebleau pour se rendre à l'île d'Elbe, avait
chargé le baron Fain, son secrétaire du cabinet, de préparer sur les
dernières années un relevé de faits et de dates qui pût lui servir de
canevas, selon son usage, lorsqu'il voudrait dicter cette partie de son
histoire. C'est en voulant s'acquitter de cette tâche que M. Fain a
rédigé le manuscrit perdu quelque temps après à Waterloo. Nous publions
cet ouvrage tel qu'il est sorti des mains de l'auteur à l'époque que
nous venons de citer. Cependant quelques aperçus qui ne sont qu'indiqués
dans le texte ont depuis été confirmés par des écrivains qu'on ne
saurait taxer d'être au nombre des partisans de Napoléon; et nous avons
cru devoir citer _en notes_ certains passages de leurs écrits, qui,
pouvant être considérés comme l'aveu de la partie adverse, sont de
nature à dissiper des incertitudes toujours fatigantes pour le lecteur.

Nous donnons à la fin de chaque partie un SUPPLÉMENT composé de pièces
que nous avons puisées dans des portefeuilles riches en matériaux
historiques, et qui complètent cet ouvrage dans les détails les plus
importants.




PRÉFACE.


Aussitôt après la chute du gouvernement impérial, les vainqueurs se sont
empressés de raconter les événements à leur manière. Toutes les
trompettes ont sonné pour eux: c'est l'usage!

Cependant les armées françaises avaient fait leur devoir, et la patrie
reconnaissante élevait la voix en leur honneur; mais celui qui pouvait
seul faire le juste partage de la louange et du blâme n'était plus là! A
son défaut, bien des gens ont cru devoir faire les parts eux-mêmes. On
s'est mis à l'ouvrage. Chacun a fait de l'histoire pour son compte;
chacun a voulu fixer l'attention du public sur le point où il s'est
trouvé. L'épisode est devenu le sujet principal; les papiers
d'état-major, les états de situation, ont été déployés, et tout le
fatras de la controverse militaire n'a fourni que trop de volumes! Sous
cette masse de détails, les grands traits de l'histoire courent risque
de disparaître, ou de n'être plus éclairés que par un faux jour! Mais
le temps roule dans sa marche sur les petites combinaisons de
l'amour-propre et de l'esprit de parti; il écrase avec indifférence les
pygmées comme les grains de sable, et ne laisse à la postérité que des
vestiges dignes d'elle!

De toutes les apologies auxquelles la grande catastrophe de 1814 pouvait
donner naissance, une seule eût été digne de passer aux siècles à venir:
elle manque, et ce sera la plus grande lacune de l'histoire de nos
jours. Ainsi, tout le monde a parlé, excepté celui qu'on avait besoin
d'entendre!

Il faut pourtant suppléer, s'il est possible, à son silence. En
attendant qu'une plume fidèle et exercée entreprenne cette tâche, les
faits parlent: ils suffisent déjà. On veut seulement essayer, dans
l'écrit qu'on soumet ici au lecteur, de rétablir les événements dans
leur ordre et dans leur véritable proportion.

L'auteur écrit dépourvu de matériaux; mais il était auprès de Napoléon:
le souvenir _de ce qu'il a vu, de ce qu'il a entendu et de ce qu'il a
senti_, sera son guide. Il a suivi les marches du grand quartier
général; il a été témoin des événements principaux; la position où il
était lui a permis de voir, du point le plus élevé, l'ensemble des
affaires et de les juger dans le rapport qu'elles avaient entre elles...
Il aura atteint le but qu'il se propose, s'il parvient à mettre un
moment le lecteur dans la même position.




  TABLE DES CHAPITRES.


  PREMIÈRE PARTIE.

  SÉJOUR DE NAPOLÉON A PARIS.

  Chap. Ier. Arrivée de Napoléon à Paris.--Ses premières dispositions 1
  Chap. II. Propositions de Francfort. 5
  Chap. III. Les alliés reprennent l'offensive. 12
  Chap. IV. Un parti d'opposition éclate à Paris.--Napoléon renvoie le
      corps législatif.--Conspiration intérieure. 17
  Chap. V. Invasion du territoire français. 25
  Chap. VI. Projets de Napoléon pour l'ouverture de la
      campagne.--Formation des réserves.--Coup d'oeil sur nos autres
      armées. 30
  Chap. VII. Reprise des négociations.--Progrès de l'invasion
      étrangère. 41
  Chap. VIII. Dernières dispositions.--Départ de Napoléon pour l'armée. 46
  Supplément à la première partie. 49

  DEUXIÈME PARTIE.

  JOURNAL DE LA CAMPAGNE.

  Chap. Ier. Arrivée de Napoléon à Châlons-sur-Marne. 83
  Chap. II. L'armée reprend l'offensive.--Bataille de Brienne. 88
  Chap. III. Retraite de l'armée française.--Conditions dictées par le
      congrès. 102
  Chap. IV. Seconde expédition contre le maréchal Blücher.--Combat de
      Champaubert.--Bataille de Montmirail.--Combats de Château-Thierry et
      de Fauchas. 113
  Chap. V. Retour sur la Seine.--Combats de Nangis et de
      Montereau.--Poursuite des Autrichiens jusqu'au-delà de Troyes. 125
  Chap. VI. L'armée française rentre dans Troyes.--Second séjour de
      Napoléon dans cette ville.--Négociation de l'armistice à Lusigny. 148
  Chap. VII. Troisième expédition contre le maréchal Blücher.--Retour de
      Napoléon sur la Marne. 160
  Chap. VIII. Excursion au-delà de l'Aisne.--Bataille de Craonne.--Combats
      de Laon et de Reims. 176
  Chap. IX. Napoléon ramène l'armée sur la Seine.--Combat d'Arcis. 196
  Chap. X. Marches et contre-marches entre Vitry, Saint-Dizier et
      Doulevent. 212
  Chap. XI. Retour sur Paris. 224
  Supplément à la deuxième partie. 235

  TROISIÈME PARTIE.

  SÉJOUR DE L'EMPEREUR A FONTAINEBLEAU.

  Chap. Ier. L'armée se range autour de Fontainebleau.--Nouvelles de
      Paris.--Succès du parti royaliste. 355
  Chap. II. Suite des nouvelles qu'on reçoit de Paris. 563
  Chap. III. Influence des événements de Paris sur Fontainebleau. 569
  Chap. IV. Suites de la défection du duc de Raguse. 379
  Chap. V. Traité du 11 avril. 390
  Chap. VI. Dispersion de la famille impériale. 398
  Supplément à la troisième partie. 408




MANUSCRIT
DE
MIL HUIT CENT QUATORZE.

       *       *       *       *       *




PREMIÈRE PARTIE.


SÉJOUR DE NAPOLÉON A PARIS.

(Du 9 novembre 1813 au 24 janvier suivant.)

        Bellum parare simul et ærario parcere, cogere ad
        militiam eos quos nolis offendere, domi forisque omnia
        curare, et ea agere inter invidos, occursantes et factiosos,
        opinione asperius est.

        SALLUST., Jugurtha

[Illustration: Fac similé de l'abdication de Napoléon. Voyez page 389.

«Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur était le seul
obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur, fidèle à
son serment, déclare qu'il renonce pour lui et ses enfants aux trônes de
France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice, même celui de la
vie, qu'il ne soit prêt à faire aux intérêts de la France.»

Calqué sur l'original et gravé par Pierre Tardieu.]




MANUSCRIT
DE
MIL HUIT CENT QUATORZE.

PREMIÈRE PARTIE.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE Ier.

ARRIVÉE DE NAPOLÉON A PARIS.--SES PREMIÈRES DISPOSITIONS.

(Novembre 1813.)


On venait de perdre l'Allemagne; il ne restait plus qu'à sauver la
France, ou à succomber avec elle.

Napoléon est de retour à Paris le 9 novembre 1813. Il met toute son
activité à tirer parti des moyens qui lui restent.

Ses premiers mots au sénat sont ceux-ci: «Toute l'Europe marchait avec
nous il y a un an; toute l'Europe marche aujourd'hui contre nous.»

Une levée de trois cent mille hommes est aussitôt décrétée.

Des ingénieurs sont envoyés sur les routes et dans les places du nord.
Ils sont chargés de relever les vieilles murailles qui servaient de
remparts à l'ancienne France, de tracer des redoutes sur les hauteurs
propres à servir de point de ralliement dans nos retraites, de fortifier
les défilés où le courage national pourra disputer le passage; enfin de
tout préparer pour la coupure des digues et des ponts qu'il faudra
abandonner.

Des commandes sont faites aux dépôts de remontes, aux fonderies, aux
manufactures d'armes, aux ateliers d'habillement; partout.

Mais il faut de l'argent: la trésorerie n'en a plus. Napoléon en fait
prendre dans son trésor privé. En vain on propose de réserver cette
ressource pour des placements secrets qui assureraient le sort de sa
famille contre les grands revers dont elle est menacée: ces conseils
sont rejetés comme trop personnels, et le baron de La Bouillerie,
trésorier de la couronne, est chargé de porter trente millions en écus
dans les caisses de la trésorerie. Ce secours ranime le crédit. Tous les
services reprennent leur activité.

Des conseils d'administration, des conseils de guerre, des conseils de
finances, se succèdent d'heure en heure aux Tuileries. Les journées sont
trop courtes; mais Napoléon a la ressource des nuits. Il consacre ses
veilles à lire ce que les ministres n'ont pas eu le temps de lui dire, à
signer ce qui n'a pu être expédié dans la journée, et à méditer ses
plans.

L'armée d'Allemagne vient de rentrer dans nos limites par les ponts de
Mayence. Il faut lui assigner une position où elle puisse prendre le
repos dont elle a besoin. Dans ce moment, elle forme sa ligne derrière
le Rhin, et cette ligne, qu'elle prolonge chaque jour davantage, va
bientôt s'étendre depuis Huningue jusqu'aux sables de la Hollande; mais
l'affaiblissement de nos régiments et l'épuisement de nos magasins ne
permettent guère de penser à défendre un front de cette étendue. Déjà
ceux qui ne voient que la question militaire s'alarment de ce que nos
troupes vont être disséminées. Nous ne pouvons sérieusement songer à
défendre le Rhin: dès lors ils voudraient qu'on se hâtât de
l'abandonner. Napoléon se décide par d'autres considérations: nous
sommes faibles, mais cette faiblesse est un secret qu'il faut garder le
plus long-temps possible. Les alliés, étonnés de nous avoir vaincus,
viennent de s'arrêter à l'aspect de notre territoire, si long-temps
sacré pour eux. De son côté, la France semble avoir conservé, de la
longue habitude de vaincre, un reste de confiance qui la soutient contre
l'excès de ses revers. Il faut bien se garder de porter atteinte à ces
illusions protectrices. Quand l'ennemi attaquera, il sera temps de
reculer. Notre armée reçoit donc l'ordre de conserver ses quartiers le
long du Rhin. L'ennemi va respecter cette barrière assez long-temps pour
justifier la hardiesse qui s'y confie; et le prestige de nos aigles,
encore debout sur la rive gauche, prêtera un dernier appui aux
négociations qui vont être renouées.




CHAPITRE II.

PROPOSITIONS DE FRANCFORT.

(Suite de novembre.)


Des ouvertures pour la paix venaient d'être faites.

Le 5 novembre, le prince régent d'Angleterre avait déclaré dans le
parlement «qu'il n'était ni dans l'intention de l'Angleterre, ni dans
celle des puissances alliées, de demander à la France aucun sacrifice
incompatible avec son honneur et ses justes droits.»

Le 14 novembre, le baron de Saint-Aignan arrive à Paris, chargé par les
alliés de faire des communications qui confirment ces dispositions
pacifiques. M. de Saint-Aignan, écuyer de l'empereur,[1] était dans ces
derniers temps ministre de France à la cour de Weimar. Une bande de
partisans l'avait enlevé de sa résidence; mais sa réputation
personnelle, son alliance avec le duc de Vicence, et l'intérêt que lui
portait la cour de Weimar, avaient concouru à sa délivrance. M. de
Metternich avait pensé à profiter de son retour en France pour faire
parvenir des propositions à Napoléon. Il avait donc appelé M. de
Saint-Aignan à Francfort. Le 9 novembre, dans un entretien confidentiel,
auquel assistaient M. de Nesselrode, ministre de Russie, et lord
Alberdeen, ministre d'Angleterre, M. de Metternich avait posé les bases
d'une pacification générale; et M. de Saint-Aignan les avait recueillies
sous sa dictée. Ce sont ces bases que M. de Saint-Aignan apporte à
Napoléon[1].

[Note 1: Les pièces de cette négociation ont été imprimées dans le
numéro du Moniteur qui devait paraître le 20 janvier 1814, et qui a été
retiré après l'impression. Ces pièces sont dans le supplément de la
première partie.]

Les alliés offraient la paix à condition que la France abandonnerait
l'Allemagne, l'Espagne, la Hollande, l'Italie, et se retirerait derrière
_ses frontières naturelles_ des Alpes, des Pyrénées et du Rhin.

Après les conditions proposées à Prague quatre mois auparavant,
celles-ci devaient paraître bien dures. Abandonner l'Allemagne, ce
n'était que se soumettre à ce que les derniers événements de la guerre
avaient à peu près décidé; abandonner l'Espagne, ce n'était que
convertir en obligation formelle la disposition volontaire où l'on
était déjà de céder à la résistance des Espagnols: mais renoncer à la
Hollande, que nous possédions encore tout entière, et qui semblait nous
offrir tant de ressources; mais abdiquer la souveraineté de l'Italie,
qui était encore intacte, et dont les forces suffisaient pour faire
diversion à toute la puissance autrichienne, c'étaient des sacrifices
immenses, que Napoléon ne pouvait faire qu'à une paix prompte, franche,
et qui préservât la France de toute invasion étrangère. Cependant ce
n'était pas la cessation des hostilités qui était offerte à Napoléon
pour prix de son adhésion aux bases proposées; c'était seulement
l'ouverture d'une négociation. Ce point est important et mérite qu'on
veuille bien y faire attention. En effet, un dernier article dicté à M.
de Saint-Aignan portait que si ces bases étaient admises, on proposait
d'ouvrir la négociation dans une des villes des bords du Rhin, mais que
_la négociation ne suspendrait pas les opérations militaires_. Ainsi
Napoléon, en renonçant à l'Allemagne et à l'Espagne, en détachant de sa
cause la Hollande et toute l'Italie, n'obtenait pas même la certitude de
préserver la France d'une invasion; la paix définitive n'en restait pas
moins incertaine et flottante dans l'avenir des opérations militaires.

Ces propositions, apportées par M. de Saint-Aignan, étaient donc non
seulement dures et humiliantes, mais encore d'une franchise suspecte.
Cependant on ne les rejette pas.

Le 16 novembre, M. le duc de Bassano écrit à M. de Metternich qu'une
paix qui aura pour base l'indépendance de toutes les nations, tant sous
le point de vue continental que sous le point de vue maritime, est
l'objet constant des voeux et de la politique de Napoléon, et qu'il
accepte la réunion d'un congrès à Manheim.

Mais à Francfort on ne trouve pas que cette réponse soit assez précise.
M. de Metternich répond qu'on ne pourra négocier que lorsqu'on saura
avec plus de certitude que le cabinet des Tuileries admet les bases
précédemment communiquées.

Voilà donc le mois de novembre perdu en préliminaires! Certains salons
de Paris veulent en rejeter tout le blâme sur le duc de Bassano: on
l'accuse d'avoir répondu à Francfort d'une manière trop vague, et l'on
affecte de désespérer du succès de toute négociation tant que ce
ministre restera aux affaires étrangères. Ceci tient à des intrigues qui
commençaient à agiter la haute société, et qui n'ont eu que trop
d'influence sur les événements de 1814.

Quel que fût le crédit personnel du duc de Bassano, il n'allait pas
jusqu'à résoudre des difficultés d'une nature aussi grave; et dans de
telles circonstances, l'opinion du ministre devait toujours céder à la
détermination d'un prince «qui se servait des hommes de mérite sans les
associer à son autorité, qui leur demandait plus d'obéissance que de
conseils[2],» et dont tout le monde célèbre ou blâme l'immuable volonté.
Le duc de Bassano, «distingué par son mérite non moins que par son
intégrité, joignait à une fidélité incorruptible l'heureux talent d'ôter
à la vérité ce qu'elle avait de désagréable, sans jamais la
déguiser[3].» De son côté, Napoléon, loin de craindre la vérité,
l'attirait à lui par les voies les plus contradictoires, et par les
correspondances les plus confidentielles. On ne pouvait lui rien cacher;
on ne lui cachait rien.

[Note 2: Duclos.]

[Note 3: Portrait du ministre de Julien, par Gibbon, tome IV, chap. XIX,
pag. 351.]

Napoléon n'ignore pas que c'est contre sa personne que se dirigent les
censures qui semblent ne s'adresser qu'à son ministre; mais, dédaignant
d'approfondir les secrètes intentions des frondeurs, et ne voulant y
voir que les préventions d'un parti qu'on peut ménager, il croit devoir
y céder, et, par cette concession faite au retour de la confiance, il
prélude aux concessions plus importantes qu'il veut faire à la
pacification générale. Le 20 novembre, il rappelle le duc de Bassano au
ministère de la secrétairerie-d'état, et, dans le choix de celui qui le
remplace aux affaires étrangères, il donne une nouvelle preuve de ses
intentions conciliantes. Le duc de Vicence a mérité, dans sa brillante
ambassade de Pétersbourg, l'estime de l'empereur Alexandre; c'est lui
que l'empereur Alexandre et l'empereur d'Autriche semblent demander pour
négociateur; c'est à lui que Napoléon croit devoir confier son
portefeuille des relations extérieures.

Le nouveau ministre est chargé de rassurer entièrement les alliés sur
les dispositions pacifiques de Napoléon. Le 2 décembre, il écrit à M. de
Metternich que Napoléon adhère très positivement aux bases générales et
sommaires communiquées par M. de Saint-Aignan.

Le corps législatif était convoqué pour le 2 décembre; on l'ajourne au
19, dans l'espérance qu'à cette époque tous les délais préliminaires
seront épuisés, et même que le congrès de Manheim sera ouvert: mais
douze jours s'écoulent sans que la négociation fasse aucun progrès. On
reçoit enfin une lettre de M. de Metternich; elle est du 10 décembre, et
contient la nouvelle inattendue que les alliés ont jugé à propos de
consulter l'Angleterre, et que leur décision dépend de sa réponse.

La gazette de Francfort, du 7 décembre, avait déjà publié une
proclamation datée du 1er, qui aurait dû faire pressentir un changement
dans les intentions des alliés. On y faisait sérieusement un crime à
Napoléon des levées d'hommes qui avaient lieu dans toute la France:
parce que les souverains du Nord avaient parlé de paix, il semblait que
le gouvernement français n'eût plus de dispositions défensives à
prendre. A la suite de ces récriminations peu pacifiques, les alliés
promettaient ironiquement à la France de ne mettre bas les armes
qu'après avoir abattu sa prépondérance.

L'espoir d'une négociation franche et loyale s'affaiblissait donc de
plus en plus.

Le jour fixé définitivement pour l'ouverture du corps législatif
arrive..., et, dans son discours d'ouverture, Napoléon n'a rien à dire
sur la négociation qui est le sujet de l'attente générale, si ce n'est
que «rien ne s'oppose de sa part au rétablissement de la paix.»




CHAPITRE III.

LES ALLIÉS REPRENNENT L'OFFENSIVE.

(Décembre 1813.)


Il devient chaque jour plus évident que des changements sont survenus,
vers la fin de novembre, dans la politique des alliés.

C'était assez pour la Russie et pour l'Autriche de nous confiner
derrière le Rhin; mais cela ne pouvait suffire à l'Angleterre, qui ne
voulait pas nous laisser maîtres d'Anvers et de la côte Belgique.

Les Anglais sont bien informés du découragement contre lequel Napoléon
lutte à Paris, de la défection qu'il va éprouver en Hollande, et de la
vaste conspiration qui couve en France et travaille déjà les principaux
corps de l'état. Ils ont donc conçu l'espoir d'un succès plus complet
que celui dont on paraît vouloir se contenter à Francfort. En attendant
que l'inexorable histoire révèle les causes secrètes qui ont suggéré de
nouvelles prétentions aux alliés, contentons-nous de remarquer que
c'est bien certainement dans le court intervalle de temps écoulé entre
les ouvertures faites à M. de Saint-Aignan et la réponse définitive du
duc de Vicence que cette révolution s'est opérée... Tout-à-coup les
alliés se décident à reprendre l'offensive et à aller dicter au coeur de
la France la paix qu'ils avaient d'abord eu l'intention de négocier sur
les bords du Rhin.

Quels que soient cependant les encouragements et même les assurances que
donne l'Angleterre, il reste encore aux alliés une telle idée de nos
ressources, qu'ils pensent ne pouvoir entreprendre l'invasion du
territoire français qu'à l'aide d'un développement de forces immenses.
La seule opération du passage du Rhin les intimide au point qu'ils ne
voient d'autre parti à prendre que d'éluder la difficulté, en violant la
neutralité des Suisses.

Dès le 18 novembre, la diète helvétique avait réclamé le respect dû à
son territoire. Elle avait envoyé des députés extraordinaires porter à
Paris et à Francfort sa protestation contre toute violence qui lui
serait faite sur ses limites; elle avait placé des bataillons qui
formaient un cordon que M. de Watteville commandait...: mais M. Senft de
Pilsac était à Zurich, préparant au nom des alliés la révolution qui
devait _délivrer_ la Suisse, c'est-à-dire l'enlever à l'influence de la
France, pour la placer sous celle de la coalition. L'agent de M. de
Metternich n'était que trop secondé par l'impatience qu'avaient les
anciennes familles oligarchiques de rentrer dans la possession exclusive
du pouvoir.

Le 20 décembre au matin, le général Bubna n'hésite plus à se présenter
sur la frontière des Suisses; il est à la tête de cent soixante mille
hommes. Il déclare que cette armée va passer le Rhin dans la nuit, entre
Rhinfeld et Bâle. Aussitôt les bataillons du général Watteville se
replient; le mouvement général des alliés se démasque, et les opérations
militaires de la campagne commencent.

Trois grandes armées se présentent pour entrer en France.

C'est d'abord celle du prince de Schwartzenberg, qui vient de pénétrer
par la Suisse, sous la conduite du général Bubna: elle est composée
d'Autrichiens, de Bavarois et de Wurtembergeois; les gardes impériales
d'Autriche et de Russie s'y trouvent. On l'appelle _la grande armée_.
Les généraux Barclay de Tolly, Witgenstein, de Wrede, le prince de
Wurtemberg, le général Bubna, le prince de Hesse-Hombourg, les généraux
Gyulay, Bianchi, Colloredo, et le prince Lichtenstein, y ont les
principaux commandements. L'empereur Alexandre, le roi de Prusse et
l'empereur d'Autriche, suivent en personne les mouvements de cette
armée, qui doit commencer par envahir l'Alsace et la Franche-Comté.

La seconde armée est commandée par le maréchal Blücher: c'est l'armée
prussienne de Silésie; des divisions russes et saxonnes y ont été
ajoutées. Ces troupes, rassemblées autour de Francfort, attendent sur
les bords du Rhin que le prince de Schwartzenberg ait réussi dans son
entreprise sur la Suisse. Du moment que le maréchal Blücher recevra la
nouvelle que les Autrichiens ont surpris le passage du Rhin, il tentera
de son côté le passage à Manheim et se jettera sur la Lorraine.

Les généraux Saint-Priest, Langeron, York, Saken et Kleist, sont les
lieutenants de Blücher.

La troisième armée, composée des troupes du prince de Suède, des Russes
du général Voronzof et du général Wintzingerode, et des Prussiens du
général Bulow, vient de traverser le Hanovre et la Hesse; elle a détruit
le royaume de Westphalie. Renforcée par les Anglais du général Graham,
elle est destinée à prendre la Hollande, et doit ensuite pénétrer en
Belgique.

Il est convenu qu'on ne s'arrêtera pas devant les places de guerre, et
qu'on passera par-dessus toutes nos anciennes lignes de défense. C'est
un _hourra_ général qu'il s'agit de faire sur Paris.

Le 21 décembre, à Loerach, les souverains alliés publient les
proclamations qui donnent le signal des hostilités.




CHAPITRE IV.

UN PARTI D'OPPOSITION ÉCLATE A PARIS.--NAPOLÉON RENVOIE LE CORPS
LÉGISLATIF.--- CONSPIRATION INTÉRIEURE.

(Fin de décembre 1815.)


La nouvelle de l'entrée du prince Schwartzenberg en Suisse arrive à
Paris peu de jours après l'ouverture du corps législatif. Dès ce moment,
tout espoir de paix est perdu. Devant le développement de tant de
forces, le prestige des nôtres tombe; et désormais ce n'est plus qu'à
force de soumissions... ou d'énergie qu'on pourra sauver la France. Se
soumettre à tout, ou tout risquer! dans cette rigoureuse alternative, le
choix de Napoléon ne pouvait être douteux. Bien des gens ont regretté
qu'on n'eût pas cédé: bien des gens auraient regretté qu'on ne se fût
pas défendu. _Ne vaut-il pas mieux périr que de se soumettre au joug de
l'étranger?_[4] Est-ce d'ailleurs un moyen d'arrêter l'ennemi que de
montrer à quel point de faiblesse on est tombé? Enfin les souverains
resteront-ils sur nos frontières pour nous écouter, s'ils apprennent de
notre bouche même qu'ils sont les maîtres de venir dicter la loi dans
Paris?

[Note 4: Le sénateur Lambrechts, _Principes politiques_, 1815.]

Un beau désespoir peut encore nous secourir. Tout est donc mis en oeuvre
par le gouvernement pour porter les esprits à de grandes résolutions.
«Entourée de débris, la France lève une tête encore menaçante: elle
était moins puissante, moins forte, moins riche, moins féconde en
ressources en 1792, quand ses levées en masse délivrèrent la
Champagne!... en l'an VII, quand la bataille de Zurich arrêta une
nouvelle invasion de toute l'Europe!... en l'an VIII, quand la bataille
de Marengo acheva de sauver la patrie[5]!» Napoléon tient dans ses mains
les mêmes ressorts; mais, il faut en convenir, ils ont perdu leur trempe
républicaine. La plupart de nos chefs sont fatigués; cependant le feu
sacré anime toujours la jeunesse française et brille encore sur quelques
fronts chauves consacrés à la gloire: c'est le dernier espoir de la
patrie!

[Note 5: Discours du comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely au corps
législatif.]

Napoléon veut, avant tout, se concilier la confiance des députés des
départements. Il n'a pu leur annoncer la paix, il veut du moins les
convaincre qu'il a fait ce qui dépendait de lui pour la négocier: mais
sa parole ne suffit plus; il se croit obligé de communiquer les pièces à
une commission tirée du sénat et de la chambre des députés. MM. de
Lacépède, Talleyrand, Fontanes, Saint-Marsan, Barbé-Marbois et
Beurnonville, sont les commissaires du sénat; MM. le duc de Massa,
Raynouard, Lainé, Gallois, Flaugergues et Maine de Biran, sont les
commissaires du corps législatif. Ils se réunissent, le 4 décembre, chez
l'archichancelier; les conseillers d'état Regnault de Saint-Jean-d'Angely
et d'Hauterive leur communiquent les pièces.

En prouvant que le gouvernement avait fait tout ce qu'il pouvait faire
pour négocier, Napoléon avait espéré qu'un cri d'honneur en appellerait
aux armes: mais le sénat, sur le rapport de ses commissaires, le prie de
faire un dernier effort pour obtenir la paix. «C'est le voeu de la
France et le besoin de l'humanité. Si l'ennemi persiste dans ses refus,
ajoute le sénat, eh bien! nous combattrons pour la patrie, entre les
tombeaux de nos pères et les berceaux de nos enfants!»

Dans sa réponse au sénat, Napoléon cherche à expliquer de nouveau ses
véritables dispositions: «Il n'est plus question, dit-il, de recouvrer
les conquêtes que nous avons perdues. Je ferai sans regret les
sacrifices qu'exigent les bases préliminaires proposées par l'ennemi, et
que j'ai acceptées; mais si l'ennemi ne signe pas la paix sur les bases
qu'il a lui-même offertes, il faut le combattre!»

Le corps législatif se prête encore moins que le sénat à donner son
assentiment au parti extrême vers lequel Napoléon semble pencher. Sur la
proposition du député Lainé, qui est rapporteur des commissaires,
l'assemblée exige que le gouvernement se lie pour l'avenir par des
engagements qui sont la censure du passé. On ne peut refuser ouvertement
de combattre pour l'intégrité du territoire; mais on profite de
l'urgence des besoins pour demander des garanties de liberté et de
sûreté individuelle, demande qui n'était autre chose qu'une accusation
indirecte de tyrannie.

Ainsi donc, au lieu d'un concert de zèle et de dévouement contre
l'ennemi commun, Napoléon n'entend que des murmures et des reproches!...
On savait que l'Angleterre pratiquait des intelligences dans nos
provinces, notamment à Bordeaux, et qu'elle s'efforçait de réveiller
partout les espérances des vieux partisans de la maison de Bourbon. Ces
renseignements rendaient l'opposition inopinée du corps législatif plus
grave et plus embarrassante. Le temps, qui éclaircit tout, et l'ivresse
du succès, qui est toujours indiscrète, nous révèleront un jour cette
conjuration[6]; alors la police ne la connaissait qu'imparfaitement.
Néanmoins Napoléon ne peut s'empêcher de reconnaître dans ce qui se
passe autour de lui une intrigue liée par des factieux. Cédant à ses
soupçons, il prend le parti de dissoudre le corps législatif; et, dans
l'audience de congé qu'il donne aux députés, il laisse échapper
l'expression de son vif mécontentement: «Je vous avais appelés pour
m'aider, leur dit-il, et vous êtes venus dire et faire ce qu'il
fallait pour seconder l'étranger: au lieu de nous réunir, vous nous
divisez. Ignorez-vous que, dans une monarchie, le trône et la personne
du monarque ne se séparent point? Qu'est-ce que le trône? Un morceau de
bois couvert d'un morceau de velours; mais, dans la langue monarchique,
le trône, c'est moi! Vous parlez du peuple; ignorez-vous que c'est moi
qui le représente par-dessus tout? On ne peut m'attaquer sans attaquer
la nation elle-même. S'il y a quelques abus, est-ce le moment de me
venir faire des remontrances, quand deux cent mille Cosaques
franchissent nos frontières? Est-ce le moment de venir disputer sur les
libertés et les sûretés individuelles, quand il s'agit de sauver la
liberté politique et l'indépendance nationale? Vos idéologues demandent
des garanties contre le pouvoir: dans ce moment, toute la France ne m'en
demande que contre l'ennemi... Vous avez été entraînés par des gens
dévoués à l'Angleterre; et M. Lainé, votre rapporteur, est un méchant
homme[7].»

[Note 6: Voici les détails qui ont été publiés à cet égard:

Depuis le mois de mars 1813, une confédération royaliste s'était
organisée au centre de la France. Les ducs de Duras, de La Trémouille et
de Fitz-James, MM. de Polignac, Ferrand, Adrien de Montmorency, Sosthène
de La Rochefoucauld, de Sesmaisons, et Laroche-Jaquelain, en étaient
l'âme. On se réunissait au château d'Ussé, en Touraine, chez M. de
Duras. Le préfet de Nantes lui-même était de ces conciliabules
(_Histoire de_ 1814, par M. Beauchamp, tom. II, pag. 45). La perte de la
bataille de Leipsick et l'évacuation de l'Allemagne avaient donné un
nouvel essor aux projets des royalistes de l'ouest et du midi. Le comte
Suzannet avait pris secrètement le commandement du Bas-Poitou, Charles
d'Autichamp s'était chargé du commandement d'Angers, le duc de Duras de
celui d'Orléans et de Tours, le marquis de Rivière de celui du Berry
(Voyez même histoire, tom. II, pag. 50). Sur ces entrefaites, le duc
d'Angoulême débarquait à Saint-Jean-de-Luz, et se rendait au quartier
général de Wellington. Toute la confédération de l'ouest devait se
déclarer au premier signal du duc de Berry, qu'on attendait impatiemment
à Jersey. M. Tassard de Saint-Germain était à Bordeaux à la tête d'une
association composée d'un grand nombre de personnes de toutes les
classes... M. le chevalier de Gombaut était aussi à la tête d'une
association pieuse qui avait le même but politique. Le marquis de
Laroche-Jaquelain était plus particulièrement attaché à l'association du
chevalier de Gombaut. L'ordre fut donné de l'arrêter: averti par le
comte de Lynck, maire de Bordeaux, il échappa aux recherches en se
réfugiant dans sa famille... Le comte de Lynck avait fait en 1813
(novembre) un voyage à Paris. Après s'être concerté avec M. Labarthe,
autrefois à la tête d'une association royaliste, et avec MM. de
Polignac, il était reparti pour Bordeaux, plein de la ferme volonté d'y
servir puissamment le roi... Depuis long-temps cette secrète intention
germait dans le coeur du comte de Lynck. (Voyez le même ouvrage, pag.
50.) Le député Lainé, lié avec le comte de Lynck, avait reçu ses
confidences et partageait ses projets (_Ibid_., tom. II, pag. 86 et
87).]

[Note 7: Tandis que Napoléon se livrait à cette conversation animée, un
auditeur était là, qui avait la prétention de la dérober pour
l'histoire. Ainsi des phrases échappées d'abondance, des expressions
hasardées dans la vivacité du dialogue, sont devenues des documents
authentiques, au gré de la mémoire d'un individu anonyme, ou plutôt au
gré de la partialité des écrivains. Quoi qu'il en soit, les pensées
grandes et fortes qui rendent cette conversation si remarquable n'ont pu
être entièrement dénaturées: elles percent dans le libelle à travers les
expressions triviales sous lesquelles l'affectation du mot à mot les a
travesties.]

Quelque vif que soit cet éclat, le député Lainé retourne dans ses
foyers, aussi libre que ses collègues.




CHAPITRE V.

INVASION DU TERRITOIRE FRANÇAIS.

(Janvier 1814.)


L'année 1814 commence au milieu de ces graves dissensions.

Les nouvelles les plus alarmantes arrivent des divers points de notre
frontière: le prince Schwartzenberg, maître des passages de la Suisse, a
d'abord jeté le gros de son armée sur Huningue et Béfort. Sa droite, qui
a voulu s'étendre trop vite dans la vallée d'Alsace, a éprouvé, le 24
décembre, un échec à Colmar; il a dirigé son aile gauche, à travers la
Suisse, jusque sur Genève. Cette place était une des portes de l'empire,
et de puissants renforts lui arrivaient de Grenoble; mais au premier
moment du danger le général Jordy, commandant la garnison, frappé d'un
coup de sang, tombe mort subitement sur la place d'armes: le préfet
Capelle prend la fuite; et les Genevois, devenus maîtres de leur
conduite, abaissent aussitôt leurs ponts-levis devant l'avant-garde
autrichienne. Le général Bubna a pris possession de Genève le 28
décembre. Les dernières dépêches annoncent que le prince Schwartzenberg,
après avoir laissé en arrière quelques détachements pour masquer
Huningue et Béfort, pousse ses colonnes du centre sur Épinal, Vesoul et
Besançon.

Le duc de Bellune est accouru de Strasbourg avec une armée qui n'est pas
de dix mille hommes! Il désespère d'arrêter les Autrichiens dans les
défilés des Vosges. Le 4 janvier, l'ennemi entre à Vesoul; le 9 janvier,
Besançon est investi.

De son côté, le maréchal Blücher a effectué le passage du Rhin dans la
nuit du 1er janvier, et sur trois points différents. Au centre, les
corps de Langeron et d'York ont passé le Rhin à Caub; arrivé sur la rive
française, le corps de Langeron s'est détaché pour aller bloquer
Mayence, et le corps d'York a pris la direction de Creutznach. Le corps
de Saint-Priest, formant la droite de l'armée de Silésie, a passé le
Rhin à Neuwied et vient d'occuper Coblentz. Enfin à l'aile gauche, les
corps de Sacken et de Kleist, qui ont passé le Rhin devant Manheim,
s'avancent sur le duc de Raguse. Celui-ci, qui n'a que les cadres d'une
armée, recule sur les places de la Sarre et de la Moselle.

Nos troupes sont en pleine retraite. Napoléon ne s'était pas flatté de
l'espoir d'arrêter long-temps les alliés sur la frontière: forcé de les
laisser s'avancer dans l'intérieur, il ne pense plus qu'à mettre de
l'ensemble dans nos mouvements rétrogrades, qu'il veut concentrer de
manière à couvrir Paris.

Il ordonne au duc de Bellune de disputer pied à pied les passages des
Vosges. Il lui envoie le duc de Trévise avec une division de la garde,
pour le soutenir sur la route de Langres. Il recommande au duc de Raguse
de s'appuyer le plus long-temps qu'il pourra sur les glacis des
nombreuses forteresses de la Lorraine. Enfin, le duc de Tarente, qui est
du côté de Liège, occupé à pourvoir à la sûreté des places du Bas-Rhin
et de la Meuse, a ordre de rentrer dans la vieille France par la porte
des Ardennes. Une instruction commune à tous les maréchaux leur
prescrit, à mesure qu'ils se retirent, de jeter dans les places les
soldats fatigués et ceux de nouvelles levées qui ne sont pas encore
habillés. On laisse donc partout de nombreuses garnisons que Napoléon se
réserve de réunir en corps d'armée, sur les derrières de l'ennemi.

Toutes les troupes ont ordre d'acculer leurs retraites sur la Champagne.
C'est aussi sur la Champagne qu'on va diriger les renforts qui arrivent
du fond de la France, et dont les maréchaux Kellermann et Oudinot sont
chargés de former de nouveaux bataillons.

Des commissaires extraordinaires sont envoyés dans les départements pour
présider aux levées d'hommes et aux mesures de défense. On distingue
parmi ces commissaires les sénateurs de Semonville, de Beurnonville,
Boissy-d'Anglas, etc. «Français,» dit Napoléon dans la proclamation dont
ces commissaires étaient porteurs, «Français, un dernier effort!
J'appelle ceux de Paris, de la Bretagne et de la Normandie, de la
Champagne, de la Bourgogne et des autres départements, au secours de
leurs frères de la Lorraine et de l'Alsace! A l'aspect de tous ces
peuples en armes, l'étranger fuira ou signera la paix.»

L'empereur ne veut négliger aucun moyen pour intimider l'ennemi dans sa
marche. Il connaît de longue main l'extrême circonspection des généraux
qui lui sont opposés, et il a deviné leurs irrésolutions. Il multiplie
les revues militaires dans la cour des Tuileries; et le lendemain les
journaux doublent ou triplent le nombre des troupes qui ont été passées
en revue. En moins d'un mois, plus de deux cent mille hommes sont
comptés comme ayant traversé Paris pour se rendre à l'armée.

Négligeons ces ruses de gazettes, et revenons à la vérité[8].

[Note 8: Quelques écrivains qui trouvent commode pour leur métier de
n'avoir à puiser les matériaux de l'histoire que dans les journaux, ne
peuvent pardonner à Napoléon de s'être servi des gazettes pour tromper
l'ennemi. Ils crieraient volontiers au sacrilège! Cependant les mêmes
écrivains conviennent que _les alliés, étonnés de la jactance de nos
journalistes, redoutaient une guerre nationale et même une bataille_.]




CHAPITRE VI.

PROJETS DE NAPOLÉON POUR L'OUVERTURE DE LA CAMPAGNE.--FORMATION DES
RÉSERVES.--COUP D'OEIL SUR NOS AUTRES ARMÉES.

(Janvier 1814.)


Quelque activité que Napoléon mette dans la réorganisation de l'armée,
il ne peut pas espérer d'entrer en campagne avant la fin de janvier, et
il ne peut compter sur plus de cent mille combattants. Cependant
l'ennemi développe autour de nous un cercle de plus de six cent mille
hommes. On en annonce même le double; mais ce dernier calcul est moins
celui des forces que les alliés ont amenées sur nos frontières, que
l'aperçu complaisant de toutes celles qu'ils pourraient faire arriver
peu à peu. Certes, quelque audace qu'on lui suppose, Napoléon n'aurait
pas entrepris de lutter contre de telles forces si elles avaient dû se
présenter à la fois; mais son oeil exercé a toisé le _géant_ qui
s'avance, et, dans son énorme stature, il a reconnu quelques parties
disjointes qui peuvent servir de point de mire à nos coups.

Les forces de la coalition sont échelonnées sur trois lignes principales
de communication, qui, de Berlin, de Varsovie et de Vienne, aboutissent
au Rhin. Ce n'est que successivement que les colonnes en marche peuvent
arriver et peser dans la balance des événements. D'ailleurs, ces forces
ne sont pas toutes mobiles; un grand nombre est arrêté dans la route par
des obstacles ou par des opérations qui ne peuvent cesser tout d'un
coup. Napoléon calcule que l'ennemi, qui dans trois mois aura cinq cent
mille hommes au centre de la France, n'a pu commencer les opérations de
cette campagne qu'avec deux cent cinquante mille hommes au plus; encore
ces forces sont-elles diminuées par de nombreux blocus, et se
trouvent-elles séparées sur différentes routes. Napoléon est donc fondé
à croire qu'en manoeuvrant avec vivacité au centre de leurs marches, il
pourra rencontrer les corps d'armée ennemis isolés les uns des autres.
Il médite de réunir ses troupes dans les plaines de Châlons-sur-Marne,
avant que les colonnes des ennemis puissent se joindre; de remédier de
cette façon à l'extrême disproportion du nombre, et de se ménager ainsi
quelque occasion brillante, où la victoire sera d'autant plus décisive
que l'ennemi se trouvera engagé plus avant au fond de nos provinces.
Tels sont ses projets pour le début de la campagne.

En même temps que l'on compose à la hâte une armée avec tout ce qu'on
pourra réunir à Châlons d'ici à la fin de janvier, on pense aussi à se
procurer des réserves pour soutenir les événements ultérieurs de la
campagne. Mais Napoléon peut-il rappeler à lui toutes les troupes qui
sont encore au dehors? Avant de considérer les immenses sacrifices et
les graves difficultés qu'un pareil parti comporte, jetons d'abord un
coup d'oeil sur les armées françaises dispersées loin du théâtre où la
lutte principale va s'engager.

Au nord, le maréchal Gouvion Saint-Cyr, chargé de défendre Dresde avec
un corps de vingt mille hommes, avait fini par capituler le 4 novembre,
sous la condition de ramener ses troupes en France. Les alliés se
trouvant les plus forts ont cru que la bonne foi n'était plus
nécessaire, et ne se sont fait aucun scrupule de violer la capitulation
de Dresde. Gouvion Saint-Cyr et ses vingt mille hommes, retenus
prisonniers en Bohême, ne peuvent donc plus compter dans nos ressources;
mais, indépendamment de ce corps, plus de cinquante mille hommes restent
encore à Napoléon sur les bords de l'Elbe, depuis Dresde jusqu'à
Hambourg.

Le général Dutaillis, successeur du général Narbonne, défend la
forteresse de Torgau assiégée par le général prussien Taentzien.

Le général Lapoype et sa garnison se couvrent de gloire derrière les
pieux et les buttes de sable que le général prussien Dotschütz assiège à
Wittemberg: le général Lemarrois, avec deux divisions, est inattaquable
dans Magdebourg. Le prince d'Eckmühl tient son quartier général à
Hambourg; il y commande quatre divisions; les ordres de se retirer sur
la Hollande, qui lui avaient été expédiés pendant la retraite de
Leipsick, n'ont pu lui parvenir. Isolé aux bouches de l'Elbe, il a
réussi, à force de travaux et de fermeté, à convertir les comptoirs de
Hambourg en citadelles. Il résiste à la fois aux attaques combinées des
Suédois et des Russes, au ressentiment des habitants, et à la défection
de nos alliés les Danois. Au centre de l'Allemagne, nous avons encore,
sur les hauteurs d'Erfurt, des garnisons qui menacent à chaque instant
d'intercepter la grande route du nord. Une division des troupes alliées
est restée stationnaire devant Erfurt, pour en bloquer les deux
citadelles. Quant à la Hollande, depuis le mois de novembre nous
l'avons perdue. L'approche des corps d'armée de Bülow et de
Wintzingerode, qui, après avoir occupé le Hanovre et la Westphalie,
s'étaient avancés sur Munster, Wesel et Dusseldorf, avait fait éclater
subitement une révolution en Hollande. Les insurrections d'Amsterdam et
de La Haye, et la défection des bataillons étrangers qui composaient la
division du général Molitor, n'avaient laissé aux autorités françaises
aucun moyen de résistance; mais, tandis que Wintzingerode s'avançait sur
le Wahal, passait le Mordick, et que des troupes anglaises réunies aux
Bataves s'emparaient des bouches de l'Escaut, quelques troupes fidèles
s'étaient jetées dans les places de Devinter et de Naarden. L'amiral
Verhuel n'avait pas voulu oublier qu'il tenait son commandement de la
confiance de Napoléon; il avait refusé de recevoir les ordres des
partisans du prince d'Orange: son pavillon avait été abattu sur les
vaisseaux; il l'avait relevé sur les forts du Helder. Le sénateur Rampon
s'est renfermé avec une garnison de gardes nationales françaises dans
les digues de Gorcum. L'apparition des alliés devant Gertruydenberg et
Breda avait produit un moment de désordre, et l'on avait évacué trop
précipitamment Willemstadt et Breda; les ennemis en ont habilement
profité: le général Graham a débarqué les troupes anglaises à
Willemstadt; et dans les premiers jours de janvier, le général prussien
Bülow est venu se réunir, dans les environs de Breda, aux troupes du
général Wintzingerode. Après avoir ainsi franchi le Wahal et la Meuse,
les alliés n'ont plus qu'un pas à faire pour attaquer Anvers.

Au midi, Wellington a pénétré en France par la Navarre. Sa nombreuse
armée, composée d'Anglais, d'Espagnols et de Portugais, avait d'abord
forcé la Bidassoa et occupé Saint-Jean de Luz; mais pendant un mois
notre armée l'avait tenu arrêté devant les lignes de la Nivelle. Le 9
novembre, Wellington avait enfin forcé l'armée française à se replier
sur le camp retranché de Bayonne. Dans cette seconde position, nos
troupes avaient tenu encore pendant un mois les alliés en échec.
Cependant le 9 décembre, l'ennemi avait effectué le passage de la Nive;
mais, après quatre jours de bataille, et nonobstant la désertion des
troupes allemandes, qui, le 11 décembre au soir, ont passé en masse de
notre camp dans les lignes espagnoles, Wellington avait encore été
obligé de s'arrêter au pied des glacis de Bayonne. C'est ainsi que les
talents du maréchal Soult et la bravoure française opposent aux
étrangers, sur les bords de l'Adour, une barrière plus forte que n'a
été celle des Pyrénées.

Le duc d'Albuféra est le seul de nos maréchaux que l'adversité n'ait pas
encore atteint. Il s'est arrêté sur le Lobrégat, en Catalogne, étonné de
voir l'Espagne prendre une attitude victorieuse, et ne pouvant se
résoudre à reculer davantage devant un ennemi qu'il a toujours battu.
Son quartier général est à Barcelone.

En Italie, Rome est encore la seconde ville de l'empire français. Les
Autrichiens n'ont pu forcer le passage de l'Adige. Le prince Eugène est
à Vérone avec quatre-vingt mille hommes français et italiens, qu'il
oppose à l'armée autrichienne du général Bellegarde. Nos réserves se
réunissent à Alexandrie. En général, les peuples de l'Italie
septentrionale se montrent bien disposés pour nous. Si le roi de Naples
veut se rallier au prince Eugène, non seulement l'Italie est sauvée,
mais une imposante diversion peut descendre encore une fois du sommet
des Alpes juliennes jusqu'à Vienne.

Les intrigues et les séductions de l'ennemi semblent nous menacer de ce
côté de plus de dangers que ses armées. Des insinuations ont été faites
au prince Eugène, et n'ont pu l'ébranler. Les mêmes attaques assiègent
la vanité du roi de Naples. Les troupes dont il nous promet le secours
vont arriver à Bologne; Napoléon et le prince Eugène ne peuvent croire
que c'est un nouvel ennemi qui s'avance[9][10]!

[Note 9: Voir au supplément de la première partie, nº 13, la lettre de
M. La Besnadière, relative aux dépêches apportées par M. de Carignan.]

[Note 10: C'est le 11 janvier 1814 que le roi de Naples, Joachim Murat,
a signé son alliance offensive et défensive avec l'Autriche; mais cette
puissance lui a fait attendre la ratification jusqu'après la prise de
Paris. Voir le traité dans le _Recueil_ de Martens, tom. II (XII de
l'ouvrage), pag. 660, et dans le _Recueil_ de Schoels, tom. VI, pag.
332.]

Deux cent mille Français sont donc ainsi dispersés: cinquante mille sur
l'Elbe, cent mille au pied des Pyrénées, et cinquante mille au-delà des
Alpes. S'ils ne peuvent concourir à l'action principale, du moins
font-ils des diversions qu'on ne peut considérer comme inutiles. Sur
l'Elbe, nos troupes retiennent Benigsen et les réserves russes, ainsi
que les Suédois, le corps prussien de Tauentzien et de Dobschutz, et
toutes les milices insurgées de la Hesse et du Hanovre. En Hollande, nos
garnisons occupent les Anglais, impatients d'établir la maison d'Orange
d'une manière plus solide. Du côté des Pyrénées, nos deux armées
empêchent deux cent mille Espagnols, Anglais et Portugais, de déborder
sur nos départements du midi pour les mettre au pillage; et le prince
Eugène, sur l'Adige, oblige quatre-vingt mille Autrichiens de s'y
arrêter. Les armées lointaines retiennent dans notre alliance des
auxiliaires qui seront contre nous, du moment que nous sortirons des
places où nous les tenons renfermés avec nous. D'ailleurs les
négociations ne se nourrissent que de restitutions, de concessions et
d'échanges: peut-être ce qui nous reste de la possession de l'Europe
entrera-t-il en déduction des sacrifices qu'il nous faut faire à la
paix?

Maintenant il n'est plus possible d'évacuer les places de l'Elbe: depuis
deux mois, toutes communications nous sont interdites avec ces
garnisons. Peut-être serait-il temps encore de prendre le parti
rigoureux d'évacuer l'Italie, d'abandonner les places du Rhin, et de
tout concentrer sur Paris: Napoléon craint que les troupes ne soient
compromises dans leur retraite; qu'elles n'arrivent qu'après
l'événement, et qu'à des calculs militaires incertains on ne sacrifie
des compensations qui deviennent de jour en jour plus précieuses. On se
contente de demander des divisions d'infanterie et de cavalerie au
maréchal Soult et au prince Eugène: dans le second mois de la campagne,
nous verrons ces renforts entrer successivement en ligne. Pour se
ménager ces ressources, Napoléon a fait franchement le sacrifice des
prétentions qui, depuis quatre ans, ont nourri ses querelles avec le
pape et avec le prince Ferdinand d'Espagne. En calmant ainsi les
inimitiés du midi de l'Europe, il pense pouvoir, avec moins
d'inconvénients, affaiblir ses armées d'Italie et des Pyrénées. Le pape
n'est donc plus retenu à Fontainebleau; rendu à l'Italie, il est en
route pour remonter sur son siége épiscopal de Rome[11]. Quant au prince
Ferdinand d'Espagne, dès les premiers jours de décembre M. le comte de
La Forêt s'était rendu auprès de lui de la part de Napoléon; le 11
décembre, un traité avait été signé, dans lequel on n'exigeait du
prince, pour prix de son retour en Espagne, que trois choses, savoir, 1º
qu'il paierait exactement la pension du roi son père; 2º qu'il nous
rendrait nos prisonniers, échange qui assurait à l'Espagne la
restitution des siens, vingt fois plus nombreux que les nôtres; 3º
enfin, que, libre du joug de la France, il n'irait pas se mettre sous le
joug de l'Angleterre[12].

[Note 11: C'est le 23 janvier que le pape a quitté Fontainebleau pour
retourner en Italie.]

[Note 12: Voir le traité de Valençay, dans Martens, tom. V du
supplément, XII de l'ouvrage, pag. 654.]

Ferdinand avait souscrit avec empressement à ces conditions. Après avoir
écrit de sa main une lettre de remerciements à Napoléon, il s'était mis
en route pour la Catalogne. Le maréchal Suchet avait protégé sa marche
jusqu'aux avant-postes espagnols, et le 6 janvier il était arrivé à
Madrid.

Quelque tardive que puisse être cette satisfaction donnée aux troubles
de l'église et au ressentiment des Espagnols, deux avantages importants
sont le moins qui puisse en résulter: le retour du pape à Rome doit
préserver l'Italie méridionale de devenir la proie des Autrichiens, et
la restauration de Ferdinand doit mettre un terme à l'influence de
Wellington à Madrid.




CHAPITRE VII.

REPRISE DES NÉGOCIATIONS.--PROGRÈS DE L'INVASION ÉTRANGÈRE.

(Suite de janvier.)


Tandis que Napoléon passe les jours et les nuits à se créer une armée, à
se préparer des réserves et à diminuer le nombre de ses ennemis, il n'en
poursuit pas moins avec empressement les chances qui lui restent pour un
accommodement. Au milieu de tant d'adversités, le rôle commode, c'est de
conseiller la paix; le difficile, c'est de la faire.

Les négociations, qui avaient été interrompues pendant tout le mois de
décembre, avaient paru, au commencement de janvier, prêtes à se ranimer.
Lord Castlereagh, ministre des affaires étrangères d'Angleterre, avait
quitté Londres pour aller se réunir aux ministres des autres cabinets:
débarqué le 6 janvier près de La Haye, il avait aussitôt continué sa
route pour le quartier général des alliés. De son côté, Napoléon avait
pris le parti d'envoyer le duc de Vicence auprès des souverains[13];
mais notre ministre, retenu aux avant-postes ennemis depuis le 6
janvier, attendait avec inquiétude les passe-ports qu'il avait demandés
à M. de Metternich.

[Note 13: Voir les instructions du duc de Vicence, notamment la lettre
de l'empereur du 4 janvier. (Supplément de la première partie, nº 8.)]

Nous sommes arrivés à l'époque où commencent la dernière négociation et
la dernière campagne.

De jour en jour la situation de la France devenait plus critique.

Les alliés, en se décidant à entrer en France, avaient bien calculé que
l'immense supériorité de leur nombre devait les mettre suffisamment en
force contre les débris de nos armées; mais l'animosité avec laquelle
les paysans de l'Alsace et des Vosges disputent chaque village à leurs
détachements commence à leur faire craindre de rencontrer en France les
dangers d'une guerre d'insurrection; ils cherchent donc à désarmer
l'opinion. L'empereur de Russie fait une proclamation, le prince de
Schwartzenberg en fait une, Blücher en fait une troisième, de Wrede veut
faire la sienne: le général Bubna fait faire de son côté des
proclamations par le colonel Simbschen et par le comte de Sonnas. Chaque
commandant inférieur suit cet exemple. Jamais on n'a fait tant de
proclamations pacifiques au bruit du canon; jamais on n'a vu
l'infidélité des peuples provoquée par tant de souverains.

Mais tandis que les généraux font des harangues, les soldats pillent,
violent et tuent sans pitié; ces barbaries ont excité au plus haut degré
la résistance du peuple des campagnes, et le prince Schwartzenberg voit
qu'il n'est pas moins nécessaire d'intimider que de séduire: il menace
de la potence tout paysan français qui sera pris les armes à la main, et
du feu tout village qui résistera.

Ce que l'ennemi craint et défend est précisément ce que l'on doit
s'obstiner à faire. Napoléon ordonne la levée en masse des départements
de l'est. Le général Berckeim est donné pour commandant à ses
compatriotes de l'Alsace. Les Lorrains et les Francs-Comtois montrent le
même dévouement que les Alsaciens. Des corps de partisans s'organisent
dans les Vosges et s'annoncent par des succès. Sur les bords de la
Saône, les Bourguignons montrent la même assurance que si des armées
étaient derrière eux pour les soutenir. Les habitants de Châlons coupent
leur pont, et les Autrichiens disséminés dans la Bresse sont forcés de
s'arrêter.

Cependant l'alarme s'est répandue jusqu'au fond des vallées des Alpes:
Bubna a intercepté la route du Simplon, le Valais est enlevé à la
France, la Savoie est menacée d'être rendue au roi de Sardaigne.

De ce côté, c'est le duc de Castiglione qui est chargé d'organiser la
défense; il se rend à Lyon, où vont arriver les troupes qu'on tire à la
hâte de l'armée de Catalogne et des dépôts des Alpes. Le général Desaix
pourvoit pour quelque temps à la sûreté de Chambéry, et le général
Marchand organise les levées en masse du Dauphiné.

Bientôt l'invasion ennemie fait tant de progrès qu'il devient urgent d'y
opposer la présence de Napoléon. Schwartzenberg a forcé les passages des
Vosges; les combats de Rambervilliers, de Saint-Dié et de Charmes, ont
ensanglanté sa marche, mais n'ont pu l'arrêter: il étend sa gauche le
long de la Saône; il avance son centre sur Langres, et dirige sa droite
vers Nancy, qui est un rendez-vous assigné aux Prussiens. Blücher n'a
pas tardé à paraître au milieu des places de la Lorraine. York se
présente devant Metz, et Sacken arrive à Nancy. Depuis le 13 janvier,
les souverains alliés sont sur le territoire français; leur quartier
général suit la marche de l'armée autrichienne.

Le duc de Raguse, qui s'était arrêté sous le canon de Metz, se voyant
serré de trop près, vient d'abandonner ce boulevard de la France à ses
propres forces. Le général Durutte en a pris le commandement; et le
général Rogniat, l'un de nos plus habiles ingénieurs, s'y est renfermé.

Le 14 janvier, le prince de la Moskowa avait évacué Nancy; le 16, le duc
de Trévise avait évacué Langres; le 19, le duc de Raguse était en
retraite sur Verdun.




CHAPITRE VIII.

DERNIÈRES DISPOSITIONS.--DÉPART DE NAPOLÉON POUR L'ARMÉE.

(Fin de janvier.)


Avant de quitter Paris, Napoléon jette un dernier coup d'oeil sur la
Belgique.

Il avait organisé de ce côté une nouvelle armée du nord, et en avait
donné le commandement au général Maisons, que l'on distinguait déjà
parmi les jeunes généraux auxquels la succession des vieux maréchaux
était réservée. Le premier exploit du nouveau commandant en chef avait
été de dégager l'Escaut. Cette opération, soutenue le 11, le 12 et le 13
janvier, par une suite de combats honorables, avait procuré quelques
délais nécessaires pour perfectionner la défense de cette frontière.
Mais le général russe Wintzingerode, qui vient de passer le Rhin à
Dusseldorf, amène un nouveau corps d'armée contre nos provinces du nord.
Ainsi les Prussiens de Bülow, les Anglais de Graham, et les Russes de
Voronsof et de Wintzingerode, sont autant de corps d'armée que le
général Maisons doit contenir. Pour remédier à l'infériorité du nombre,
Napoléon confie Anvers au général Carnot.

Quant aux places de Wesel, de Juliers, de Maestricht et de Vanloo, le
duc de Tarente y a jeté des garnisons, en abandonnant la Basse-Meuse,
pour se replier sur les Ardennes. Le 18 janvier, ce maréchal était de sa
personne à Namur: Napoléon lui envoie courrier sur courrier pour qu'il
accélère sa marche sur Châlons.

A Paris, tous les hommes que les dépôts militaires environnants ont
habillés et armés, tous ceux que les garnisons de l'ouest et des côtes
du nord ont équipés, tous les détachements que les gardes nationales de
Bretagne et de Normandie, peuvent fournir, sont à mesure qu'ils
arrivent, passés en revue par Napoléon lui-même et dirigés aussitôt du
Carrousel sur Châlons.

Pour annoncer sa prochaine arrivée aux troupes, Napoléon fait partir le
prince de Neufchâtel: ce prince quitte Paris le 20 janvier[14].

[Note 14: Dans le nombreux état-major qui accompagne le prince de
Neufchâtel, on distingue le lieutenant-général Bailly de Monthion, le
maréchal de camp Alexandre Girardin, les colonels Alfred de Montesquiou,
Arthur de Labourdonnaye, Fontenille, Lecouteux, le commissaire
ordonnateur Leduc, secrétaire particulier du prince, et le capitaine
Salomon, chargé du détail du mouvement des troupes.]

Enfin, dans une dernière audience aux Tuileries, Napoléon rassemble les
chefs qu'il vient de donner à la garde nationale de la capitale. Il
reçoit le serment de MM. de Brancas, de Fraguier, de Brevannes, Acloque,
et de tant d'autres. «Je pars avec confiance, leur dit-il; je vais
combattre l'ennemi, et je vous laisse ce que j'ai de plus cher:
l'impératrice et mon fils!»

Le 23 janvier, Napoléon signe les lettres-patentes qui confèrent la
régence à l'impératrice; le 24, il lui adjoint le prince Joseph, sous le
titre de lieutenant-général de l'empire. Dans la nuit il brûle ses
papiers les plus secrets; il embrasse sa femme et son fils[15]; et le
25, à trois heures du matin, il monte en voiture.

[Note 15: Pour la dernière fois!...]

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.




SUPPLÉMENT A LA PREMIÈRE PARTIE.




PIÈCES HISTORIQUES.


(Nº 1.) _Rapport de M. le baron de Saint-Aignan_[16].

[Note 16: Extrait du Moniteur supprimé.]

Le 26 octobre, étant depuis deux jours traité comme prisonnier à Weimar,
où se trouvaient les quartiers généraux de l'empereur d'Autriche et de
l'empereur de Russie, je reçus ordre de partir le lendemain avec la
colonne des prisonniers que l'on envoyait en Bohême. Jusqu'alors je
n'avais vu personne, ni fait aucune réclamation, pensant que le titre
dont j'étais revêtu réclamait de lui-même, et ayant protesté d'avance
contre le traitement que j'éprouvais. Je crus cependant, dans cette
circonstance, devoir écrire au prince Schwartzenberg et au comte de
Metternich pour leur représenter l'inconvenance de ce procédé. Le
prince Schwartzenberg m'envoya aussitôt le comte de Parr, son premier
aide de camp, pour excuser la méprise commise à mon égard et pour
m'engager à passer soit chez lui, soit chez M. de Metternich. Je me
rendis aussitôt chez ce dernier, le prince de Schwartzenberg venant de
s'absenter. Le comte de Metternich me reçut avec un empressement marqué;
il me dit quelques mots seulement sur ma position, dont il se chargea de
me tirer, étant heureux, me dit-il, de me rendre ce service, et en même
temps de témoigner l'estime que l'empereur d'Autriche avait conçue pour
le duc de Vicence; puis il me parla du congrès, sans que rien de ma part
eût provoqué cette conversation. «Nous voulons sincèrement la paix, me
dit-il, nous la voulons encore, et nous la ferons; il ne s'agit que
d'aborder franchement et sans détours la question. La coalition restera
unie. Les moyens indirects que l'empereur Napoléon emploierait pour
arriver à la paix ne peuvent plus réussir; que l'on s'explique
franchement, et elle se fera.»

Après cette conversation, le comte de Metternich me dit de me rendre à
Toeplitz, où je recevrais incessamment de ses nouvelles, et qu'il
espérait me voir encore à mon retour. Je partis le 27 octobre pour
Toeplitz; j'y arrivai le 30, et le 2 novembre je reçus une lettre du
comte de Metternich, en conséquence de laquelle je quittai Toeplitz le 3
novembre et me rendis au quartier général de l'empereur d'Autriche à
Francfort, où j'arrivai le 8. Je fus le même jour chez M. de
Metternich. Il me parla aussitôt des progrès des armées coalisées, de la
révolution qui s'opérait en Allemagne, de la nécessité de faire la paix.
Il me dit que les coalisés, long-temps avant la déclaration de
l'Autriche, avaient salué l'empereur François du titre d'empereur
d'Allemagne; qu'il n'acceptait point ce titre insignifiant, et que
l'Allemagne était plus à lui de cette manière qu'auparavant; qu'il
désirait que l'empereur Napoléon fût persuadé que le plus grand calme et
l'esprit de modération présidaient au conseil des coalisés; qu'ils ne se
désuniraient point, parce qu'ils voulaient conserver leur activité et
leur force, et qu'ils étaient d'autant plus forts qu'ils étaient
modérés; que personne n'en voulait à la dynastie de l'empereur Napoléon;
que l'Angleterre était bien plus modérée qu'on ne pensait; que jamais le
moment n'avait été plus favorable pour traiter avec elle; que si
l'empereur Napoléon voulait réellement faire une paix solide, il
éviterait bien des maux à l'humanité et bien des dangers à la France, en
ne retardant pas les négociations; qu'on était prêt à s'entendre; que
les idées de paix que l'on concevait devaient donner de justes limites à
la puissance de l'Angleterre, et à la France toute la liberté maritime
qu'elle a droit de réclamer, ainsi que les autres puissances de
l'Europe; que l'Angleterre était prête à rendre à la Hollande
indépendante ce qu'elle ne lui rendrait pas comme province française;
que ce que M. de Mervelot avait été chargé de dire de la part de
l'empereur Napoléon pouvait donner lieu aux paroles qu'on me prierait
de porter; qu'il ne me demandait que de les rendre exactement, sans y
rien changer; que l'empereur Napoléon ne voulait point concevoir la
possibilité d'un équilibre entre les puissances de l'Europe; que cet
équilibre était, non seulement possible, mais même nécessaire; qu'on
avait proposé à Dresde de prendre en indemnité des pays que l'empereur
ne possédait plus, tels que le grand duché de Varsovie; qu'on pouvait
encore faire de semblables compensations dans l'occurrence actuelle.

Le 9, M. de Metternich me fit prier de me rendre chez lui à neuf heures
du soir. Il sortait de chez l'empereur d'Autriche, et me remit la lettre
de sa majesté pour l'impératrice. Il me dit que le comte Nesselrode
allait venir chez lui, et que ce serait de concert avec lui qu'il me
chargerait des paroles que je devais rendre à l'empereur. Il me pria de
dire au duc de Vicence qu'on lui conservait les sentiments d'estime que
son noble caractère a toujours inspirés.

Peu de moments après, le comte Nesselrode entra; il me répéta en peu de
mots ce que le comte Metternich m'avait déjà dit sur la mission dont on
m'invitait à me charger, et ajouta qu'on pouvait regarder M. de
Hardemberg comme présent et approuvant tout ce qui allait être dit.
Alors M. de Metternich explique les intentions des coalisés, telles que
je devais les rapporter à l'empereur. Après l'avoir entendu, je lui
répondis que, ne devant qu'écouter et point parler, je n'avais autre
chose à faire qu'à rendre littéralement ses paroles, et que pour en
être plus certain, je lui demandais de les noter pour moi seul et de les
lui remettre sous les yeux. Alors le comte Nesselrode ayant proposé que
je fisse cette note sur-le-champ, M. de Metternich me fit passer seul
dans un cabinet, où j'écrivis la note ci-jointe. Lorsque je l'eus
écrite, je rentrai dans l'appartement. M. de Metternich me dit: «Voici
lord Aberdeen, ambassadeur d'Angleterre; nos intentions sont communes,
ainsi nous pouvons continuer à nous expliquer devant lui.» Il m'invita
alors à lire ce que j'avais écrit; lorsque je fus à l'article qui
concerne l'Angleterre, lord Aberdeen parut ne l'avoir pas bien compris;
je le lus une seconde fois. Alors il observa que les expressions
_liberté du commerce_ et _droits de la navigation_ étaient bien vagues;
je répondis que j'avais écrit ce que le comte de Metternich m'avait
chargé de dire. M. de Metternich reprit qu'effectivement ces expressions
pouvaient embrouiller la question, et qu'il valait mieux en substituer
d'autres. Il prit la plume et écrivit que l'Angleterre ferait les plus
grands sacrifices _pour la paix fondée sur ces bases_ (celles énoncées
précédemment).

J'observai que ces expressions étaient aussi vagues que celles qu'elles
remplaçaient; lord Aberdeen en convint, et me dit «qu'il valait autant
rétablir ce que j'avais écrit; qu'il réitérait l'assurance que
l'Angleterre était prête à faire les plus grands sacrifices; qu'elle
possédait beaucoup, qu'elle rendrait à pleines mains.» Le reste de la
note ayant été conforme à ce que j'avais entendu, on parla de choses
indifférentes.

Le prince Schwartzenberg entra, et on lui répéta ce qui avait été dit.
Le prince Nesselrode, qui s'était absenté un moment pendant cette
conversation, revint, et me chargea, de la part de l'empereur Alexandre,
de dire au duc de Vicence qu'il ne changerait jamais sur l'opinion qu'il
avait de sa loyauté et de son caractère, et que les choses
s'arrangeraient bien vite s'il était chargé d'une négociation.

Je devais partir le lendemain matin, 10 novembre; mais le prince de
Schwartzenberg me fit prier de différer jusqu'au soir, n'ayant pas eu le
temps d'écrire au prince de Neufchâtel.

Dans la nuit, il m'envoya le comte Voyna, un de ses aides de camp, qui
me remit sa lettre, et me conduisit aux avant-postes français. J'arrivai
à Mayence le 11 au matin.

_Signé_ SAINT-AIGNAN.

       *       *       *       *       *


(Nº 2.) _Note écrite à Francfort, le 9 novembre, par le baron
Saint-Aignan_[17].

[Note 17: Extrait du Moniteur supprimé.]

M. le comte de Metternich m'a dit que la circonstance qui m'a amené au
quartier général de l'empereur d'Autriche pouvait rendre convenable de
me charger de porter à S. M. l'empereur la réponse aux propositions
qu'elle a fait faire par M. le comte de Mervelot. En conséquence, M. le
comte de Metternich et M. le comte de Nesselrode m'ont demandé de
rapporter à S. M.:

Que les puissances coalisées étaient engagées par des liens
indissolubles, qui faisaient leur force, et dont elles ne dévieraient
jamais;

Que les engagements réciproques qu'elles avaient, contractés leur
avaient fait prendre la résolution de ne faire qu'une paix générale; que
lors du congrès de Prague, on avait pu penser à une paix continentale,
parce que les circonstances n'auraient pas donné le temps de s'entendre
pour traiter autrement; mais que, depuis, les intentions de toutes les
puissances et celles de l'Angleterre étaient connues; qu'ainsi il était
inutile de penser, soit à un armistice, soit à une négociation qui n'eût
pas pour premier principe une paix générale;

Que les souverains coalisés étaient unanimement d'accord sur la
puissance et la prépondérance que la France doit conserver dans son
intégrité, et en se renfermant dans ses limites naturelles, qui sont le
Rhin, les Alpes et les Pyrénées;

Que le principe de l'indépendance de l'Allemagne était une condition
_sine quâ non_; qu'ainsi la France devait renoncer, non pas à
l'influence que tout grand état exerce nécessairement sur un état de
force inférieure, mais à toute souveraineté sur l'Allemagne; que
d'ailleurs c'était un principe que S. M. avait posé elle-même, en disant
qu'il était convenable que les grandes puissances fussent séparées par
des états plus faibles;

Que du côté des Pyrénées, l'indépendance de l'Espagne et le
rétablissement de l'ancienne dynastie étaient également une condition
_sine quâ non_;

Qu'en Italie, l'Autriche devait avoir une frontière qui serait un objet
de négociation; que le Piémont offrait plusieurs lignes que l'on
pourrait discuter, ainsi que l'état de l'Italie, pourvu toutefois
qu'elle fût, comme l'Allemagne, gouvernée d'une manière indépendante de
la France, ou de toute autre puissance prépondérante;

Que de même l'état de Hollande serait un objet de négociation, en
partant toujours du principe qu'elle devait être indépendante;

Que l'Angleterre était prête à faire les plus grands sacrifices pour la
paix fondée sur ces bases, et à reconnaître la liberté du commerce et de
la navigation, à laquelle la France a droit de prétendre;

Que si ces principes d'une pacification générale étaient agréés par S.
M., on pourrait neutraliser, sur la rive droite du Rhin, tel lieu qu'on
jugerait convenable, où les plénipotentiaires de toutes les puissances
belligérantes se rendraient sur-le-champ, sans cependant que les
négociations suspendissent le cours des opérations militaires.

_Signé_ SAINT-AIGNAN.



A Francfort, le 9 novembre 1813.

(Nº 3.) _Lettre de M. le duc de Bassano_

_A M. le comte de Metternich_[18].

[Note 18: Extrait du Moniteur supprimé.]

Paris, le 16 novembre 1813.


MONSIEUR,

M. le baron de Saint-Aignan est arrivé hier lundi, et nous a rapporté,
d'après les communications qui lui ont été faites par votre excellence,
que l'Angleterre a adhéré à la proposition de l'ouverture d'un congrès
pour la paix générale, et que les puissances sont disposées à
neutraliser, sur la rive droite du Rhin, une ville pour la réunion des
plénipotentiaires. S. M. désire que cette ville soit celle de Manheim.
M. le duc de Vicence, qu'elle a désigné pour son plénipotentiaire, s'y
rendra aussitôt que votre excellence m'aura fait connaître le jour que
les puissances auront indiqué pour l'ouverture du congrès. Il nous
paraît convenable, monsieur, et d'ailleurs conforme à l'usage, qu'il n'y
ait aucune troupe à Manheim, et que le service soit fait par la
bourgeoisie, en même temps que la police y serait confiée à un bailli
nommé par le grand duc de Bade. Si l'on jugeait à propos qu'il y eût des
piquets de cavalerie, leur force devrait être égale de part et d'autre.
Quant aux communications du plénipotentiaire anglais avec son
gouvernement, elles pourraient avoir lieu par la France et par Calais.

Une paix sur la base de l'indépendance de toutes les nations, tant sous
le point de vue continental que sous le point de vue maritime, a été
l'objet constant des désirs et de la politique de l'empereur.

S. M. conçoit un heureux augure du rapport qu'a fait M. de Saint-Aignan
de ce qui a été dit par le ministre d'Angleterre.

J'ai l'honneur d'offrir à votre excellence l'assurance de ma haute
considération.

_Signé_ le duc de BASSANO.

       *       *       *       *       *



(Nº 4.) _Réponse de M. le prince de Metternich_

_A M. le duc de Bassano_[19].

[Note 19: Extrait du Moniteur supprimé.]


MONSIEUR LE DUC,

Le courrier que votre excellence a expédié de Paris le 16 novembre est
arrivé ici hier.

Je me suis empressé de soumettre à LL. MM. II., et à S. M. le roi de
Prusse, la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'adresser.

LL. MM. ont vu avec satisfaction que l'entretien confidentiel avec M.
de Saint-Aignan a été regardé par S. M. l'empereur des Français comme
une preuve des intentions pacifiques des hautes puissances alliées.
Animées d'un même esprit, invariables dans leur point de vue, et
indissolubles dans leur alliance, elles sont prêtes à entrer en
négociation, dès qu'elles auront la certitude que S. M. l'empereur des
Français admet les bases générales et sommaires que j'ai indiquées, dans
mon entretien avec le baron de Saint-Aignan.

Dans la lettre de votre excellence, cependant, il n'est fait aucune
mention de ces bases. Elle se borne à exprimer un principe partagé par
tous les gouvernements de l'Europe, et que tous placent dans la première
ligne de leurs voeux. Ce principe, toutefois, ne saurait, vu sa
généralité, remplacer des bases. LL. MM. désirent que S. M. l'empereur
Napoléon veuille s'expliquer sur ces dernières, comme seul moyen
d'éviter que, dès l'ouverture des négociations, d'insurmontables
difficultés n'en entravent la marche.

Le choix de la ville de Manheim semble ne pas présenter d'obstacles aux
alliés. Sa neutralisation, et les mesures de police, entièrement
conformes aux usages, que propose votre excellence, ne sauraient en
offrir dans aucun cas.

Agréez, monsieur le duc, les assurances de ma haute considération.

_Signé_ le prince de METTERNICH.



Francfort, le 25 novembre 1813.

(Nº 5.) _Déclaration de Francfort._

Francfort, le 1er décembre 1813.


Le gouvernement français vient d'arrêter une nouvelle levée de trois
cent mille conscrits. Les motifs du sénatus-consulte renferment une
provocation aux puissances alliées. Elles se trouvent appelées à
promulguer de nouveau à la face du monde les vues qui les guident dans
la présente guerre, les principes qui font la base de leur conduite,
leurs voeux et leurs déterminations.

Les puissances alliées ne font point la guerre à la France, mais à cette
prépondérance hautement annoncée, à cette prépondérance que, pour le
malheur de l'Europe et de la France, l'empereur Napoléon a trop
long-temps exercée hors des limites de son empiré.

La victoire a conduit les armées alliées sur le Rhin. Le premier usage
que LL. MM. II. et RR. en ont fait a été d'offrir la paix à S. M.
l'empereur des Français. Une attitude renforcée par l'accession de tous
les souverains et princes d'Allemagne n'a pas eu d'influence sur les
conditions de la paix. Ces conditions sont fondées sur l'indépendance de
l'empire français comme sur l'indépendance des autres états de l'Europe.
Les vues des puissances sont justes dans leur objet, généreuses et
libérales dans leur application, rassurantes pour tous, honorables pour
chacun.

Les souverains alliés désirent que la France soit grande, forte et
heureuse, parce que la puissance française, grande et forte, est une des
bases fondamentales de l'édifice social. Ils désirent que la France soit
heureuse, que le commerce français renaisse, que les arts, ces bienfaits
de la paix, refleurissent, parce qu'un grand peuple ne saurait être
tranquille qu'autant qu'il est heureux. Les puissances confirment à
l'empire français une étendue de territoire que n'a jamais connue la
France sous ses rois, parcequ'une nation valeureuse ne déchoit pas pour
avoir, à son tour, éprouvé des revers dans une lutte opiniâtre et
sanglante où elle a combattu avec son audace accoutumée.

Mais les puissances aussi veulent être libres, heureuses et tranquilles.
Elles veulent un état de paix qui, par une sage répartition des forces,
par un juste équilibre, préserve désormais les peuples des calamités
sans nombre qui depuis vingt ans ont pesé sur l'Europe.

Les puissances alliées ne poseront pas les armes sans avoir atteint ce
grand et bienfaisant résultat, ce noble objet de leurs efforts. Elles ne
poseront pas les armes avant que l'état politique de l'Europe ne soit de
nouveau raffermi, avant que des principes immuables n'aient repris leurs
droits sur de vaines prétentions, avant que la sainteté des traités
n'ait enfin assuré une paix véritable à l'Europe[20].

[Note 20: «Personne ne fut entraîné ou séduit par cette proclamation de
Francfort, qui déclarait la guerre à une métaphysique appelée
prépondérance: aussi l'effet de cette proclamation fut-il manqué.»
Beauchamp, tom. I, liv. VIII, pag. 323.]



(Nº 6.) _Lettre de M. le duc de Vicence_
_Au prince de Metternich_[21].

[Note 21: Extrait du Moniteur supprimé.]

Paris, 2 décembre 1813.


PRINCE,

J'ai mis sous les yeux de S. M. la lettre que votre excellence adressait
le 25 novembre à M. le duc de Bassano.

En admettant sans restriction, comme base de la paix, l'indépendance de
toutes les nations, tant sous le rapport territorial que sous le rapport
maritime, la France a admis en principe ce que les alliés paraissent
désirer. S. M. a, par cela même, admis toutes les conséquences de ce
principe, dont le résultat final doit être une paix fondée sur
l'équilibre de l'Europe, sur la reconnaissance de l'intégrité de toutes
les nations dans leurs limites naturelles, et sur la reconnaissance de
l'indépendance absolue de tous les états, tellement qu'aucun ne puisse
s'arroger, sur un autre quelconque, ni suzeraineté, ni suprématie, sous
quelque forme que ce soit, ni sur terré ni sur mer.

Toutefois, c'est avec une vive satisfaction que j'annonce à votre
excellence que je suis autorisé par l'empereur, mon auguste maître, à
déclarer que S. M. adhère aux _bases générales et sommaires_ qui ont été
communiquées par M. de Saint-Aignan. Elles entraîneront de grands
sacrifices de la part de la France; mais S. M. les fera sans regret, si,
par des sacrifices semblables, l'Angleterre donne les moyens d'arriver à
une paix générale et honorable pour tous, que votre excellence assure
être le voeu, non seulement des puissances du continent, mais aussi de
l'Angleterre.

Agréez, prince, etc.

_Signe_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *



(Nº 7.) _Réponse de M. le prince de Metternich_
_A M. le duc de Vicence_[22].

[Note 22: Extrait du Moniteur supprimé.]


MONSIEUR LE DUC,

L'office que votre excellence m'a fait l'honneur de m'adresser le 2
décembre m'est parvenu de Cassel, par nos avant-postes. Je n'ai pas
différé de le soumettre à LL. MM. Elles y ont reconnu avec satisfaction
que S. M. l'empereur des Français avait adopté des bases essentielles au
rétablissement d'un état d'équilibre et à la tranquillité future de
l'Europe. Elles ont voulu que cette pièce fût portée sans délai à la
connaissance de leurs alliés. LL. MM. II. et RR. ne doutent point
qu'immédiatement après la réception des réponses, les négociations ne
puissent s'ouvrir.

Nous nous empresserons d'avoir l'honneur d'en informer votre excellence,
et de concerter alors avec elle les arrangements qui nous paraîtront les
plus propres à atteindre le but que nous nous proposons.

Je la prie de recevoir les assurances, etc.

_Signé_ le prince de METTERNICH.

Francfort, le 10 décembre 1813.


       *       *       *       *       *


(Nº 8.) _Lettre de Napoléon_
_Au duc de Vicence, ministre des relations extérieures._

Paris, le 4 janvier 1814.


Monsieur le duc de Vicence, j'approuve que M. de La Besnardière soit
chargé du portefeuille. Je pense qu'il est douteux que les alliés soient
de bonne foi, et que l'Angleterre veuille la paix: moi je la veux, mais
solide, honorable. La France sans ses limites naturelles, sans Ostende,
sans Anvers, ne serait plus en rapport avec les autres états de
l'Europe. L'Angleterre et toutes les puissances ont reconnu ces limites
à Francfort. Les conquêtes de la France en-deçà du Rhin et des Alpes ne
peuvent compenser ce que l'Autriche, la Russie, la Prusse, ont acquis en
Pologne, en Finlande, ce que l'Angleterre a envahi en Asie. La politique
de l'Angleterre, la haine de l'empereur de Russie, entraîneront
l'Autriche. J'ai accepté les bases de Francfort, mais il est plus que
probable que les alliés ont d'autres idées. Leurs propositions n'ont été
qu'un masque. Les négociations une fois placées sous l'influence des
événements militaires, on ne peut prévoir les conséquences d'un tel
système. Il faut tout écouter, tout observer. Il n'est pas certain qu'on
vous reçoive au quartier général: les Russes et les Anglais voudront
écarter d'avance tous les moyens de conciliation et d'explication avec
l'empereur d'Autriche. Il faut tâcher de connaître les vues des alliés,
et me faire connaître jour par jour ce que vous apprendrez, afin de me
mettre dans le cas de vous donner des instructions que je ne saurais sur
quoi baser aujourd'hui. Veut-on réduire la France à ses anciennes
limites? c'est l'avilir...............................................
......................................................................
....................... On se trompe si on croit que les malheurs de la
guerre puissent faire désirera la nation une telle paix. Il n'est pas un
coeur français qui n'en sentît l'opprobre au bout de six mois, et qui ne
la reprochât au gouvernement assez lâche pour la signer. L'Italie est
intacte, le vice-roi a une belle armée. Avant huit jours j'aurai réuni
de quoi livrer plusieurs batailles, même avant l'arrivée de mes troupes
d'Espagne. Les dévastations des Cosaques armeront les habitants, et
doubleront nos forces. Si la nation me seconde, l'ennemi marche à sa
perte. Si la fortune me trahit, mon parti est pris; je ne tiens pas au
trône. Je n'avilirai ni la nation ni moi, en souscrivant à des
conditions honteuses. Il faut savoir ce que veut Metternich. Il n'est
pas de l'intérêt de l'Autriche de pousser les choses à bout; encore un
pas, et le premier rôle lui échappera. Dans cet état de choses, je ne
puis rien vous prescrire. Bornez-vous pour le moment à tout entendre, et
à me rendre compte. Je pars pour l'armée. Nous serons si près, que vos
premiers rapports ne seront pas un retard pour les affaires. Envoyez-moi
fréquemment des courriers. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa
sainte garde.

Paris, le 4 janvier 1814.

_Signé_ NAPOLÉON.



(Nº 9.) _Lettre de M. le duc de Vicence_
_A M. le prince de Metternich_[23].

[Note 23: Extrait du Moniteur supprimé.]

Lunéville, le 6 janvier 1814.


PRINCE,

La lettre que votre excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 10 du
mois dernier m'est parvenue.

L'empereur ne veut rien préjuger sur les motifs qui ont fait que son
adhésion pleine et entière aux bases que votre excellence a proposées
d'un commun accord avec les ministres de Russie et d'Angleterre, et de
l'aveu de la Prusse, ait eu besoin d'être communiquée aux alliés avant
l'ouverture du congrès. Il est difficile de penser que lord Aberdeen ait
eu des pouvoirs pour proposer des bases, sans en avoir pour négocier. S.
M. ne fait point aux alliés l'injure de croire qu'ils aient été
incertains et qu'ils délibèrent encore; ils savent trop bien que toute
offre conditionnelle devient un engagement absolu pour celui qui l'a
faite, dès que la condition qu'il y a mise est remplie. Dans tous les
cas, nous devions nous attendre à avoir, le 6 janvier, la réponse que
votre excellence nous annonçait le 10 décembre. Sa correspondance et les
déclarations réitérées des puissances alliées ne nous laissent point
prévoir de difficultés, et les rapports de M. de Talleyrand, à son
retour de Suisse, confirment que leurs intentions sont toujours les
mêmes.

D'où peuvent donc provenir les retards? S. M., n'ayant rien plus à coeur
que le prompt rétablissement de la paix générale, a pensé qu'elle ne
pouvait donner une plus forte preuve de la sincérité de ses sentiments à
cet égard, qu'en envoyant auprès des souverains alliés son ministre des
relations extérieures, muni de pleins pouvoirs. Je m'empresse donc,
prince, de vous prévenir que j'attendrai à nos avant-postes les
passe-ports nécessaires pour traverser ceux des armées alliées, et me
rendre auprès de votre excellence.

Agréez, etc.

_Signé_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *


(Nº 10.) _Réponse du prince de Metternich_
_A M. le duc de Vicence_[24].

[Note 24: Extrait du Moniteur supprimé.]

Fribourg, en Brisgau, le 8 janvier 1814.


MONSIEUR LE DUC,

J'ai reçu aujourd'hui la lettre que votre excellence m'a fait l'honneur
de m'adresser de Lunéville le 6 de ce mois.

Le retard qu'éprouve la communication que le gouvernement français
attendait, en suite de mon office du 10 décembre, résulte de la marche
que devaient tenir entre elles les puissances alliées. Les explications
confidentielles avec M. le baron de Saint-Aignan ayant conduit à des
ouvertures officielles de la part de la France, LL. MM. II. et RR. ont
jugé que la réponse de votre excellence, du 2 décembre, était de nature
à devoir être portée à la connaissance de leurs alliés. Les suppositions
que votre excellence admet, que ce soit lord Aberdeen qui ait proposé
des bases, et qu'il ait été muni de pleins pouvoirs à cet effet, ne sont
nullement fondées.

La cour de Londres vient de faire partir pour le continent le secrétaire
d'état ayant le département des affaires étrangères. S. M. I. de toutes
les Russies se trouvant momentanément éloignée d'ici, et lord
Castlereagh étant attendu d'un moment à l'autre, l'empereur, mon auguste
maître, et S. M. le roi de Prusse me chargent de prévenir votre
excellence qu'elle recevra le plus tôt possible une réponse à sa
proposition de se rendre au quartier général des souverains alliés.

Je prie votre excellence, etc.

_Signé_ le prince DE METTERNICH.


Hier, 18 janvier, c'est-à-dire dix jours après la réponse de M. le
prince de Metternich, M. le duc de Vicence était encore aux
avant-postes.

       *       *       *       *       *


(Nº 11.) _Lettre de M. de la Besnardière_
_A M. le duc de Vicence._

Paris, le 13 janvier 1814.


MONSEIGNEUR,

S. M. m'ordonne d'annoncer à votre excellence qu'elle a reçu votre
dépêche du 12, apportée par le courrier Simiame. Elle a daigné me
remettre cette dépêche et les pièces qui y étaient jointes, le rapport
de M. Cham excepté.

S. M. approuve que votre correspondance lui soit directement adressée;
mais son intention est d'y répondre par la voie du cabinet, auquel elle
veut remettre tout ce qui sera de l'essence de la négociation, et toutes
les pièces qui en constateront l'état à toutes les époques. Elle désire
en conséquence que toutes les dépêches de votre excellence soient
divisées en _officielles_ ou ostensibles, et en _confidentielles_, mot
dont elle autorise votre excellence à se servir pour les dépêches qui
contiendront des faits ou des particularités que S. M. devrait seule
connaître.

S. M. a recommandé que toutes les gazettes anglaises vous soient
envoyées; elle a ordonné au ministre de la police générale de les
adresser au ministère dans les vingt-quatre heures de leur arrivée à
Paris, et de manière à ce qu'il ne manque à votre excellence que celles
qui ne seraient pas arrivées ici.

S. M. approuve le parti que votre excellence a pris de rester à
Lunéville en attendant l'arrivée de lord Castlereagh à Fribourg; comme
il a mis à la voile le premier de ce mois, il est probable qu'il est
arrivé, ou sur le point d'arriver, à l'heure qu'il est.

S. M. m'ordonne encore d'informer votre excellence que la lettre de
l'empereur d'Autriche à son auguste fille est à peu près dans le sens de
celle de M. de Metternich; que l'empereur proteste de nouveau que, quels
que soient les événements, il ne séparera jamais la cause de sa fille et
de son petit-fils de celle de la France. Comme cela peut avoir trait à
des projets conçus par d'autres puissances en faveur des Bourbons, il
importe de ne montrer à cet égard aucune crainte, et de faire entendre
que les Bourbons, mis en avant, ne serviraient qu'à réveiller des
sentiments bien opposés aux espérances de leurs partisans, et que, si un
parti pouvait se former en France, ce serait uniquement celui de la
révolution, vulgairement appelé des _jacobins_.

Daignez, monsieur le duc, agréer l'hommage de mon respect.

_Signé_, LA BESNARDIÈRE.


       *       *       *       *       *


(Nº 12.) _Lettre de M. de la Besnardière_
_A M. le duc de Vicence._

Paris, le 16 janvier 1814.


MONSEIGNEUR,

S. M., après avoir dicté la lettre ci-jointe, et l'avoir relue et
corrigée elle-même, m'a ordonné de vous l'envoyer pour être écrite par
votre excellence au prince de Metternich.

Cependant S. M. subordonne cette démarche au jugement que vous en
porterez. «Envoyez, m'a-t-elle dit, cette lettre à M. le duc de Vicence,
pour qu'il l'écrive s'il l'approuve.» Ce sont ses propres expressions.
Daignez, etc.

_Signé_ LA BESNARDIÈRE.


       *       *       *       *       *


(Nº 12bis.) _Lettre dictée par S. M., pour être écrite par M. le duc de
Vicence_.
_Au prince de Metternich_[25].

[Note 25: Voir cette lettre telle qu'elle a été refaite par le duc de
Vicence, supplément de la seconde partie, nº 2.]


PRINCE,

Les retards qu'éprouve la négociation ne sont du fait ni de la France
ni de l'Autriche, et ce sont néanmoins la France et l'Autriche qui en
peuvent le plus souffrir. Les armées alliées ont déjà envahi plusieurs
de nos provinces; si elles avancent, une bataille va devenir inévitable,
et sûrement il entre dans la prévoyance de l'Autriche de calculer et de
peser les résultats qu'aurait cette bataille, soit qu'elle fût perdue
par les alliés, soit qu'elle le fût pour la France.

Écrivant à un ministre aussi éclairé que vous l'êtes, je n'ai pas besoin
de développer ces résultats; je dois me borner à les faire entrevoir,
sûr que leur ensemble ne saurait échapper à votre pénétration.

Les chances de la guerre sont journalières: à mesure que les alliés
avancent, ils s'affaiblissent, pendant que les armées françaises se
renforcent; et ils donnent, en avançant, un double courage à une nation
pour qui, désormais, il est évident qu'elle a ses plus grands et plus
chers intérêts à défendre. Or les conséquences d'une bataille perdue par
les alliés ne pèseraient sur aucun d'eux autant que sur l'Autriche,
puisqu'elle est en même temps la puissance principale entre les alliés
et l'une des puissances centrales de l'Europe.

En supposant que la fortune continue d'être favorable aux alliés, il
importe sans doute à l'Autriche de considérer avec attention quelle
serait là situation de l'Europe le lendemain d'une bataille perdue par
les Français au coeur de la France, et si un tel événement
n'entraînerait point des conséquences diamétralement opposées à cet
équilibre que l'Autriche aspire à établir, et tout à la fois à sa
politique et aux affections personnelles et de famille de l'empereur
François.

Enfin l'Autriche proteste qu'elle veut la paix; mais n'est-ce pas se
mettre en situation de ne pouvoir atteindre ou de dépasser ce but, que
de continuer les hostilités, quand de part et d'autre on veut arriver à
une fin?

Ces considérations m'ont conduit à penser que, dans la situation
actuelle des armées respectives et dans cette rigoureuse saison, une
suspension d'armes pourrait être réciproquement avantageuse aux deux
partis.

Elle pourrait être établie par une convention en forme, ou par un simple
échange de déclarations entre V. Exc. et moi.

Elle pourrait être limitée à un temps fixe, ou indéfinie, avec la
condition de ne la pouvoir faire cesser qu'en se prévenant tant de jours
d'avance.

Cette suspension d'armes me semble dépendre entièrement de l'Autriche,
puisqu'elle a la direction principale des affaires militaires; et j'ai
pensé que, dans l'une et l'autre chance, l'intérêt de l'Autriche était
que les choses n'allassent pas plus loin et ne fussent pas poussées à
l'extrême.

C'est surtout cette persuasion qui me porte à écrire confidentiellement
à V. Exc.

Si je m'étais trompé, si telles n'étaient point l'intention et la
politique de votre cabinet, si cette démarche absolument confidentielle
devait rester sans effet, je dois prier V. Exc. de la regarder comme non
avenue.

Vous m'avez montré tant de confiance personnelle dans votre dernière
lettre, et j'en ai moi-même une si grande dans la droiture de vos vues
et dans les sentiments qu'en toute circonstance vous avez exprimés, que
j'ose espérer qu'une lettre que cette confiance a dictée, si elle ne
peut atteindre son but, restera à jamais un secret entre V. Exc. et moi.

Agréez, etc.

       *       *       *       *       *


(Nº 13.) _Lettre de M. de la Besnardière_
_A M. le duc de Vicence._

Paris, le 19 janvier 1814.


MONSEIGNEUR,

Après m'avoir dicté pour votre excellence la lettre qu'elle recevra avec
celle-ci, S. M., qui avait du loisir, m'a fait l'honneur de m'entretenir
fort long-temps de la paix future. Je rapporterai à votre excellence,
aussi fidèlement que ma mémoire le permettra et aussi brièvement que je
le pourrai, la substance de cet entretien. La chose sur laquelle S. M. a
le plus insisté et _est revenue le plus souvent_, c'est la nécessité
que la France conserve ses limites naturelles. C'était là, m'a-t-elle
dit, une condition _sine quâ non_. Toutes les puissances et l'Angleterre
même avaient reconnu ces limites à Francfort. La France, réduite à ses
limites anciennes, n'aurait pas aujourd'hui les deux tiers de la
puissance relative qu'elle avait il y a vingt ans; ce qu'elle a acquis
du côté des Alpes et du Rhin ne compense point ce que la Russie, la
Prusse et l'Autriche, ont acquis par le seul démembrement de la Pologne;
tous ces états se sont agrandis. Vouloir ramener la France à son état
ancien, ce serait la faire déchoir et l'avilir. La France, sans les
départements du Rhin, sans la Belgique, sans Ostende, sans Anvers, ne
serait rien. Le système de ramener la France à ses anciennes frontières
est inséparable du rétablissement des Bourbons; parcequ'eux seuls
pourraient offrir une garantie du maintien de ce système: et
l'Angleterre le sentait bien: avec tout autre, la paix sur une telle
base serait impossible et ne pourrait durer. Ni l'empereur, ni la
république, si des bouleversements la faisaient renaître, ne
souscriraient jamais à une telle condition. Pour ce qui est de S. M., sa
résolution était bien prise, elle était immuable. Elle ne laisserait pas
la France moins grande qu'elle ne l'avait reçue. Si donc les alliés
voulaient changer les bases acceptées et proposer les limites anciennes,
elle ne voyait que trois partis: ou combattre et vaincre, ou combattre
et mourir glorieusement, ou enfin, si la nation ne la soutenait pas,
abdiquer. Elle ne tenait pas aux grandeurs, elle n'en achèterait jamais
la conservation par l'avilissement. Les Anglais pouvaient désirer de lui
ôter Anvers; mais ce n'était pas l'intérêt du continent, car la paix
ainsi faite ne durerait pas trois ans. Elle sentait que les
circonstances étaient critiques, mais elle n'accepterait jamais une paix
honteuse. En acceptant les bases proposées, elle avait fait tous les
sacrifices absolus qu'elle pouvait faire; s'il en fallait d'autres, ils
ne pouvaient porter que sur l'Italie et la Hollande: elle désirait
sûrement exclure le stathouder; mais la France conservant ses limites
naturelles, tout pourrait s'arranger, rien ne ferait un obstacle
insurmontable. S. M. a aussi parlé de Kehl et de Cassel: sans ces deux
têtes de pont, a-t-elle dit, Strasbourg et Mayence deviendraient nuls;
mais elle croit que les ennemis n'y attacheront pas une extrême
importance.

Monsieur le duc de Carignan est venu tantôt m'apporter une lettre du
roi, que j'ai portée à l'empereur. Cette lettre est remplie de
protestations de reconnaissance et de regrets, mais annonce que le roi
est forcé, par la nécessité, d'accepter les propositions de l'Autriche
et de l'Angleterre. La date de cette lettre est du 3; les traités
n'étaient pas alors signés: ils ne l'étaient pas encore le 6, mais M. de
Carignan ne dissimule pas qu'il croit qu'ils le sont maintenant. Le
vice-roi va se reporter sur les Alpes. Mantoue et les places fortes
seront gardées par les Italiens.

J'écris à la hâte, à traits de plume; il est minuit. Je prie votre
excellence de vouloir bien agréer, etc.

_Signé_ LA BESNARDIÈRE.

_P. S._ Victor vient d'arriver, et me remet le paquet de votre
excellence. J'envoie sa dépêche pour l'empereur, au cabinet. Une partie
de ses incertitudes est maintenant fixée; j'ose espérer que le reste
arrivera aussi à bien.

       *       *       *       *       *


(Nº 14.) _Lettre de M. de la Besnardière_
_A M. le duc de Vicence._

Paris, le 19 janvier 1814.


MONSEIGNEUR,

Une lettre du prince de Metternich, adressée à votre excellence, datée
de Bâle le 14, et venue je ne sais par quelle route, a été portée à S.
M., qui vous en envoie une copie par une estafette extraordinaire
expédiée ce matin à dix heures. S. M. m'ordonne d'en envoyer une autre
copie certifiée à votre excellence, qui la trouvera ci-jointe.

Votre excellence a maintenant la lettre que S. M. me dicta le 16 pour
elle, et qui s'est croisée avec celle qu'elle a elle-même écrite à S. M.
le 17.

Elle a vu que l'empereur sentait le besoin d'un armistice. Quant aux
conditions auxquelles il peut être conclu, S. M. m'ordonne de faire
connaître à votre excellence que, quelles que soient les circonstances,
elle ne consentira jamais à aucune condition déshonorante; et qu'elle
regarderait comme déshonorant au plus haut degré, de remettre aucune
place française ou de payer aucune somme d'argent quelconque: mais que
pour racheter de l'occupation de l'ennemi une portion quelconque du
territoire français, elle consentirait à remettre en Italie Venise et
Palma-Nova, et en Allemagne Magdebourg et Hambourg; bien entendu que les
garnisons reviendraient libres en France, et que les magasins,
l'artillerie que S. M. a mise dans ces places, et les vaisseaux de
guerre qui sont sa propriété, lui seraient réservés.

S. M. m'ordonne d'ajouter qu'elle n'a jamais exigé d'argent pour prix,
soit d'un armistice, soit de la paix: qu'elle a seulement exigé, en
signant la paix, le solde des contributions qu'elle avait frappées sur
les pays qu'elle avait occupés par ses armées; ce que l'ennemi ne
saurait demander, puisqu'il n'a point frappé de contributions en France.

Quant au traité de paix, l'empereur me charge de dire à votre excellence
que la France devra conserver ses limites naturelles sans restriction ni
diminution quelconque, et que c'est là une condition _sine quâ non_ dont
il ne se départira jamais.

Daignez agréer, etc.

_Signé_ LA BESNARDIÈRE.

       *       *       *       *       *


(Nº 15.) _Lettre du prince de Metternich_
_A M. le duc de Vicence._

Bâle, le 14 janvier 1814.


MONSIEUR LE DUC,

Lord Castlereagh étant sur le point d'arriver et LL. MM. II. et RR.
désirant éviter tout retard, elles me chargent de proposer à votre
excellence de se rapprocher dès à présent de l'endroit où, dans les
circonstances actuelles, il sera le plus convenable d'établir le siége
des négociations; c'est en conséquence sur Châtillon-sur-Seine que je
prie votre excellence de se diriger; je ne doute pas que lorsqu'elle y
sera arrivée, je ne sois à même de lui indiquer le jour et le lieu où
les négociateurs pourront se réunir.

_Signé_ le prince de METTERNICH.





SECONDE PARTIE.


JOURNAL DE LA CAMPAGNE.

(Du 24 janvier 1814 au 31 mars suivant.)

        Acer et indomitus, quò spes, quòque ira vocasset
        Ferre manum, et nunquam temerando parcere ferro,
        Successus urgere suos, instare favori
        Numinis....

        LUCAIN, Pharsale.




SECONDE PARTIE.




CHAPITRE Ier.

ARRIVÉE DE NAPOLÉON A CHÂLONS-SUR-MARNE.

(Fin de janvier 1814.)


Le comte Bertrand monte dans la voiture de Napoléon et prend place à
côté de lui; il réunit, en l'absence du duc de Vicence, les fonctions de
grand écuyer à celles du grand maréchal, et tous les services de voyage
sont sous ses ordres[26].

[Note 26: Les aides de camp qui accompagnent Napoléon sont les généraux
Drouot, Flahaut, Corbineau, Dejean.

Le général Drouot fait les fonctions de major général de la garde. Aux
aides de camp il faut ajouter les officiers d'ordonnance Gourgaud,
Mortemart, Montmorency, Caraman, Pretet, Laplace, Lariboissière,
Lamezan, et Desaix.

Les chefs des différents services de la maison impériale sont, pour
cette campagne:

  Le comte de Turenne, premier chambellan, et maître de la garde-robe;
  Le baron de Canouville, maréchal des logis;
  Le baron Mesgrigny, écuyer;
  Le baron Fain, maître des requêtes, premier secrétaire du cabinet;
  Le général Bacler-d'Albe, directeur du cabinet topographique;
  Et le baron Yvan, premier chirurgien.

On distingue encore parmi les autres personnes de la maison les
auditeurs Jouanne et Rumigny, premiers commis du cabinet; l'auditeur
Lelorgne-d'Ideville, secrétaire interprète; le lieutenant-colonel du
génie Athalin, et l'ingénieur-géographe Lameau, attachés au cabinet
topographique; les chevaliers Fourreau et Vareliand, médecin et
chirurgien de quartier; enfin les fourriers du palais Deschamps et
Jongbloëdt.

Le service personnel de l'empereur se réduit aux valets de chambre
Constant, Pelart et Hubert, au mameluck Roustan, au piqueur Jardin, et
au contrôleur de la bouche Colin, qui sont des hommes de confiance.

Presque tous se sont rendus d'avance à Châlons.]

Napoléon n'a avec lui que cinq voitures de poste. Il déjeûne à
Château-Thierry, et le soir du jour de son départ il arrive à Châlons
pour dîner.

L'approche de l'ennemi avait jeté sur la route une espèce de stupeur,
que le passage de Napoléon a suspendue tout-à-coup; c'est l'effet
ordinaire de sa présence. Dans le danger commun, son arrivée à l'armée
offre les seuls moyens de salut auxquels l'imagination des peuples
puisse se confier. A chaque relai, les femmes et les enfants se
groupaient autour des voitures; les hommes, formés à la hâte en garde
nationale, s'ajustaient de leur mieux sous les armes, et peignaient plus
vivement que tous les discours à quelles extrémités on était réduit.
Bientôt une confiance naïve et bruyante a succédé à l'inquiétude; et les
vignerons de Dormans, de Château-Thierry et d'Épernay, ne craignent plus
d'ajouter aux cris mille fois répétés de _vive l'empereur!_ cet autre
cri qui laisse échapper leurs voeux les plus secrets: _à bas les droits
réunis!_

Le quartier impérial à Châlons était marqué chez le préfet: en
descendant de la voiture, Napoléon fait appeler le prince de Neufchâtel,
le duc de Valmy, le duc de Reggio, le maire, etc. Le prince de
Neufchâtel arrive des avant-postes pour rendre compte de l'état dans
lequel il a trouvé l'armée; vingt ans auparavant le duc de Valmy a gagné
le titre de son duché dans ces mêmes plaines où nos bataillons vont
manoeuvrer de nouveau contre les Prussiens; le duc de Reggio connaît
parfaitement le pays, il est de Bar-sur-Ornain. Napoléon emploie donc la
plus grande partie de la soirée à recueillir, dans la conversation des
personnes qui l'entourent, les renseignements dont il a besoin.

Voici le résumé de ce qu'il apprend: la grande armée autrichienne du
prince Schwartzenberg, descendue des Vosges par plusieurs routes, dirige
sa plus forte colonne sur Troyes; elle pousse devant elle le corps de
vieille garde dont le duc de Trévise a le commandement. Celui-ci dispute
le terrain pied à pied; et, malgré les désavantages d'une retraite, les
combats de Colombey-les-deux-églises et de Bar-sur-Aube ont conservé
l'honneur de la garde dans tout son lustre; mais la ville de Troyes n'en
court pas moins un pressant danger.

Du côté des Prussiens, le maréchal Blücher a dépassé la Lorraine; il
vient d'occuper Saint-Dizier, et s'avance diagonalement sur l'Aube.

Le duc de Vicence, au milieu de ces grands mouvements de troupes, n'a pu
parvenir jusqu'au quartier général des alliés. Retenu d'abord à
Lunéville par les avant-postes qui lui barraient le chemin, il a été
forcé de rétrograder avec nos troupes jusqu'à Saint-Dizier; mais enfin,
dans cette dernière ville, les lettres du prince de Metternich lui
étaient parvenues: Châtillon-sur-Seine lui était indiqué comme lieu de
réunion du congrès, et aussitôt il avait quitté Saint-Dizier pour se
rendre à Châtillon.

Quant à nos troupes, elles sont autour de Châlons. Le duc de Bellune et
le prince de la Moskowa, après avoir évacué Nancy, se sont retirés par
Void, Ligny et Bar, sur Vitry-le-Français; le duc de Raguse est derrière
la Meuse, entre Saint-Michel et Vitry.

Nos avant-postes sont donc à Vitry. Déjà les fuyards commençaient à
paraître dans les rues de Châlons; mais ils s'y croisent avec les
troupes qui arrivent de Paris. Ces soldats, qui naguère étaient
disséminés le long du Rhin, depuis Huningue jusqu'à Cologne, après vingt
jours de retraite sur tant de routes différentes, se reconnaissent tous
dans la même plaine, ne formant plus qu'une seule armée réunie autour de
Napoléon. Aussitôt le mouvement rétrograde cesse, et l'ordre rentre dans
les rangs.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE II.

L'ARMÉE REPREND L'OFFENSIVE.--BATAILLE DE BRIENNE.


C'est d'abord sur l'ennemi qui est le plus près que Napoléon veut
marcher; il ordonne dans la nuit que toute l'armée prenne la route de
Vitry.

Le duc de Valmy reste à Châlons pour y réunir les traînards et recevoir
le duc de Tarente, dont la marche a été retardée dans les Ardennes. Le
vainqueur de Valmy doit encore une fois défendre les gorges de l'Argonne
et la route de Paris.

Napoléon ne s'est pas arrêté plus de douze heures à Châlons: les
équipages de sa maison ont filé dans la nuit avec la garde impériale, et
le lendemain 26 janvier le quartier général s'établit de bonne heure à
Vitry.

Vitry est donc redevenu place frontière; on a relevé à la hâte les
brèches de ses vieilles murailles, et quelques canons protègent les
barricades qu'on a plantées devant les portes.

Napoléon, impatient de voir clair dans les mouvements qui
l'environnent, faisait courir de tous côtés aux nouvelles. A peine
arrivé à Vitry, il interroge le sous-préfet, le maire, le juge de paix,
l'ingénieur, les notables de la ville. On lui amène successivement tous
les gens de la campagne qui rentrent dans Vitry; quand ce n'est pas
Napoléon lui-même qui les questionne, c'est le général Bertrand:
Bacler-d'Albe et Athalin tiennent note de chaque rapport, et couvrent la
feuille de Cassini d'épingles qui indiquent les différents points de
l'horizon où les coureurs de l'ennemi se font voir. Le duc de Reggio
envoie par la traverse des émissaires à Bar-sur-Ornain sous prétexte de
savoir ce qui se passe chez lui. Le maire, le sous-préfet, envoient
d'autres émissaires dans la plaine qui s'étend entre la Marne et l'Aube.

On apprend que le duc de Trévise et la vieille garde se retirent de
Troyes par la route d'Arcis-sur-l'Aube: des officiers d'ordonnance sont
aussitôt envoyés de ce côté pour aviser ce maréchal de la marche de
Napoléon. Un pont est rapidement jeté sur la Marne à Vitry, et facilite
ces différentes communications.

Pendant la nuit nos troupes ont marché: le 27, au point du jour, elles
rencontrent, entre Vitry et Saint-Dizier, la tête des colonnes de
l'ennemi. Le général Duhesme engage le combat contre le général russe
Lanskoï; Napoléon y accourt, et, dès huit heures du matin, il rentre à
Saint-Dizier à la tête des premières troupes.

Cette ville n'avait été occupée que peu de jours par l'ennemi; mais,
dans ce court intervalle, les habitants n'avaient eu que trop le temps
d'apprendre, par les fanfaronnades des alliés, toute l'étendue des
dangers que courait la patrie. Ils avaient entrevu le cercle qui se
développait autour de la capitale; les maux que l'ennemi leur avait
apportés s'aggravaient encore par le désespoir du salut et de la
vengeance... Soudain ces mêmes alliés, la veille encore si confiants, se
retirent avec précipitation; ils fuient en criant que l'empereur
Napoléon les poursuit, qu'il arrive derrière eux, qu'il est là! A cette
nouvelle, les malheureux habitants de Saint-Dizier sortent de leur
abattement. Napoléon leur apparaît: ils ne peuvent en croire leurs yeux;
ils se précipitent autour de son cheval pour le toucher; la foule le
porte jusqu'à la maison du maire, où son logement est marqué. Désormais
c'est à qui poursuivra l'étranger, qu'on ne veut plus craindre;
l'enthousiasme gagne de proche en proche, et se répand dans les villages
du Barrois et de la forêt du Der. Partout les paysans déterrent leurs
armes, courent sur l'ennemi, et font à l'envi des prisonniers, qu'ils
amènent eux-mêmes à Napoléon.

Les déclarations des habitants et des prisonniers sont unanimes: le
corps ennemi auquel l'avant-garde française vient d'avoir affaire
appartient à l'armée prussienne; le maréchal Blücher et le corps du
général Sacken ont passé les jours précédents, et doivent être en ce
moment du côté de Brienne, marchant sur Troyes pour y donner la main aux
Autrichiens. Le corps du général Lanskoï, qui est celui que l'on vient
de combattre, suivait le corps de Sacken; enfin les troupes du général
York, restées un moment en arrière pour contenir la garnison de Metz,
étaient attendues à Saint-Dizier après celles du général Lanskoï. Tels
sont les renseignements que Napoléon recueille en mettant pied à terre.
Ainsi sa première marche a surpris l'armée de Blücher au moment où elle
passait de Lorraine en Champagne, et l'a coupée en deux parties.

Continuerons-nous notre route sur la Lorraine pour tenir tête à
l'arrière-garde prussienne? ou bien, traversant les colonnes de Blücher,
pousserons-nous jusqu'à Chaumont et Langres, pour couper aussi la marche
du prince de Schwartzenberg? ou bien enfin redescendrons-nous vers
Troyes, pour nous mettre sur les traces du maréchal Blücher?

Napoléon s'arrête à ce dernier parti, qui doit prévenir la jonction des
Prussiens avec l'armée autrichienne; qui peut sauver Troyes, et qui,
dans tous les cas, va faire tomber nos premiers coups sur l'ennemi le
plus acharné.

Le chemin le plus court, de Saint-Dizier à Troyes, est par la forêt de
Der; mais c'est une traverse très difficile en tous temps, et dans
laquelle il n'est pas présumable qu'une armée s'engage au mois de
janvier. Puisque cette route est à la fois la plus courte et la moins
prévue, Napoléon la préfère. D'ailleurs le trajet de Saint-Dizier à
Brienne par la forêt n'est que de deux marches, et à Brienne on
retrouvera la chaussée; l'armée est fraîche et animée, l'artillerie est
bien attelée, et le temps promet de la gelée.

Dans la soirée du 27, les têtes de colonnes qui s'étaient avancées
au-delà de Saint-Dizier se replient. La nuit, l'armée passe la Marne;
et, continuant ce mouvement rétrograde, se jette à droite dans la forêt
du Der. On ne laisse à Saint-Dizier qu'une faible arrière-garde pour
couvrir notre marche; et des officiers sont envoyés à Arcis-sur-Aube au
duc de Trévise, pour qu'il revienne sur Troyes, et concoure ainsi avec
sa vieille garde au mouvement que l'armée va faire de ce côté.

Le 28, il ne gèle pas; il pleut, et l'armée a grande peine à continuer
sa route; mais la joie des habitants, qui se croient sauvés en voyant
nos troupes sur les pas de l'ennemi, fait diversion à ces premières
fatigues et soutient les espérances. Napoléon s'arrête au petit bourg
d'Éclaron, pendant que les sapeurs en rétablissent le pont; les
habitants l'entourent; ils ont pris des Cosaques dans la nuit, ils
remettent leurs prisonniers à nos troupes; ils portent tout ce qui leur
reste de provisions sur le passage du soldat, et de tous côtés ils
allument des feux pour le sécher. En s'éloignant de ces braves gens,
Napoléon leur accorde des fonds pour le rétablissement de leur église,
et donne la croix de la légion au chirurgien du pays, qui a fait la
campagne d'Égypte.

L'armée s'enfonce de plus en plus dans les boues de la forêt. On arrive
très tard à Montier-en-Der. Le quartier général s'y établit chez le
lieutenant-général Vincent, retiré dans cette ville depuis plusieurs
années.

Napoléon passe la nuit à recevoir les habitants des environs qui
viennent lui apporter des nouvelles de l'ennemi. Il lui en arrive de
toutes les directions. Un habitant de Chavange se distingue par tant de
zèle et d'intelligence, que Napoléon veut en faire un notaire, et crée
pour lui un second notariat dans le canton. De leurs différents rapports
il résulte que Blücher a été retenu à Brienne par la nécessité de
rétablir le pont de Lesmont-sur-l'Aube, et que son arrière-garde n'est
qu'à trois lieues de nous. Au point du jour, on reprend le chemin de
Brienne; et le 29, dès huit heures du matin, la cavalerie du général
Milhaud rencontre l'ennemi dans les bois de Maiziéres. On délogeait les
hussards prussiens de ce village, lorsque le curé s'en échappe et vient
se jeter à la botte de Napoléon, qui retrouve en lui un de ses anciens
maîtres de quartier du collége de Brienne. Napoléon le prend aussitôt
pour guide; Roustan le mameluck met pied à terre, et cède son cheval au
curé.

A mesure qu'on approche de Brienne, le combat s'engage plus vivement.

Le maréchal Blücher, averti de notre marche, avait réuni ses forces;
quelque diligence que nous eussions faite, il était déjà en
communication avec les Autrichiens par Bar-sur-Aube. Il voulait tenir
dans la position de Brienne jusqu'à leur arrivée; et, dans tous les cas,
il avait fait ses dispositions pour se ménager une retraite vers eux
s'il y était forcé... Il occupait fortement la colline sur laquelle la
ville de Brienne est bâtie; ses troupes d'élite étaient rangées sur les
belles terrasses du château qui dominent la ville; les Russes, commandés
par le général Alsufief, étaient chargés de défendre les rues basses de
Brienne.

C'est sur les terrasses du parc que notre attaque la plus vigoureuse se
dirige; le général Château, chef d'état major, et gendre du duc de
Bellune, conduit les troupes. Il enlève la position si vivement, que le
feld-maréchal Blücher et son état major ont à peine le temps d'en
sortir. Sur ces entrefaites, le contre-amiral Baste forçait l'entrée de
la ville basse, au pied de la montée du château; il y reçoit la mort;
ses troupes n'en soutiennent pas moins vigoureusement le combat. En
montant la rue du château, nos tirailleurs se trouvent tête à tête avec
un groupe d'officiers prussiens, qui descendaient en toute hâte dans la
ville; on fait main-basse sur plusieurs: dans le nombre des prisonniers
se trouve le jeune d'Hardemberg, neveu du chancelier de Prusse; et l'on
apprend par lui qu'il vient d'être pris au milieu de l'état major
général prussien, à côté du maréchal Blücher lui-même. Notre vieil
ennemi l'a échappé belle! Ce n'est pas la dernière faveur de ce genre
que la fortune lui réserve dans cette campagne.

Le gros de l'armée ennemie sort enfin de Brienne pour se porter, sur la
route de Bar-sur-Aube, à la rencontre des Autrichiens; mais
l'arrière-garde prussienne, qui reste maîtresse d'une partie de la
ville, s'obstine à reprendre le château. Nos troupes s'y défendent avec
la même obstination, et la nuit qui survient ne peut mettre fin au
combat.

Tandis que cette position nous était ainsi disputée, l'armée française
établissait ses bivouacs dans la plaine qui est entre Brienne et les
bois de Maizières. Nos convois d'artillerie filaient dans la grande
avenue, pour aller prendre les positions qui leur étaient assignées; et
Napoléon, après avoir donné ses derniers ordres, retournait par cette
même avenue à son quartier général de Maizières; il précédait ses aides
de camp de quelques pas, écoutant le colonel Gourgaud, qui lui rendait
compte d'une manoeuvre; les généraux de sa maison suivaient, enveloppés
dans leurs manteaux. Le temps était très noir, et, dans la confusion de
ce campement de nuit, on ne pouvait guère se reconnaître que de loin en
loin, à la lueur de quelques feux. Dans ce moment, une bande de
Cosaques, attirée par l'appât du butin et le bruit de nos caissons, se
glisse à travers les ombres du camp, et parvient jusqu'à la route. Le
général Dejean se sent pressé brusquement, il se retourne, et crie _Aux
Cosaques!_ En même temps il veut plonger son sabre dans la gorge de
l'ennemi qu'il croit tenir; mais celui-ci échappe, et s'élance sur le
cavalier en redingote grise qui marche en tête. Corbineau se jette à la
traverse; Gourgaud a fait le même mouvement, et, d'un coup de pistolet à
bout portant, il abat le Cosaque aux pieds de Napoléon. L'escorte
accourt, on se presse, on sabre quelques Cosaques; mais le reste de la
bande, se voyant reconnu, saute les fossés et disparaît.

Il est dix heures du soir quand Napoléon est de retour à Maizières. Le
prince de Neufchâtel arrive après tout le monde. On le ramène couvert de
boue: il était tombé dans un fossé. Le curé de Maizières était également
méconnaissable sous la boue qui couvrait sa soutane; il avait eu son
cheval tué d'une balle derrière Napoléon.

Le 30, à la pointe du jour, l'armée française se trouve entièrement
maîtresse de la position de Brienne, et les Prussiens sont en pleine
retraite sur Bar-sur-Aube.

Tandis que nos forces se concentrent à Brienne, le duc de Trévise, qui
est revenu à Troyes, a ordre de couvrir cette ville, en se portant en
avant sur la route de Vandoeuvres.

C'est dans ce moment que le duc de Bassano, parti de Paris quelques
jours après Napoléon, rejoint le quartier impérial[27]. On venait de se
loger au château de Brienne: cette belle habitation était saccagée; les
balles avaient cassé toutes les vitres; les souterrains servaient encore
de retraite aux principaux habitants, que le concierge y avait cachés.

[Note 27: Il est accompagné de MM. Monnier et Benoît, chefs de division
de la secrétairerie d'état.]

Napoléon, élevé à Brienne, ne peut échapper aux souvenirs que ce lieu
lui rappelle; il reconnaît les principaux points de vue de la campagne,
et les retrouve en proie aux désastres de la guerre: il cherche du
moins, à force de libéralités sur sa cassette, à soulager les nombreuses
infortunes qui l'environnent. La dévastation du château et l'incendie de
la ville l'affligent au-delà de toute expression. Le soir, retiré dans
son appartement, il fait le projet de rebâtir la ville; d'acheter le
château, d'y fonder, soit une résidence impériale, soit une école
militaire, soit l'une et l'autre: le sommeil vient le surprendre dans
les calculs et les illusions de ce projet!

Cependant, à la nouvelle du combat de Brienne, le prince Schwartzenberg
était accouru à Bar-sur-Aube avec toutes ses forces, et la jonction de
la grande armée autrichienne avec celle du maréchal Blücher venait de se
faire. D'un autre côté, le général York était venu précipitamment à
Saint-Dizier pour rétablir sa communication avec son général en chef.

Le 31 janvier, le prince Schwartzenberg et le maréchal Blücher font
avancer leurs armées réunies, et viennent présenter la bataille dans la
plaine qui est entre Bar-sur-Aube et Brienne. Il ne dépend guère de nous
de la refuser: le pont de Lesmont, qui doit être notre principal moyen
de retraite, est rompu; il a été coupé pour arrêter Blücher lorsqu'il
marchait sur Troyes: cet obstacle nous arrête à notre tour dans les
manoeuvres que nous voudrions faire pour repasser l'Aube. On demande
encore vingt-quatre heures pour achever de le rétablir: nos sapeurs
redoublent d'activité; mais, en attendant, il faut se préparer à
recevoir l'ennemi. Le reste de la journée se passe de part et d'autre en
dispositions.

Nous sommes enfin à la veille d'un événement décisif; mais combien le
début de la campagne est déjà différent de celui qu'on s'était promis!
Au moment où nous croyions surprendre Blücher, coupé de son
arrière-garde et réduit à moitié de ses forces, il nous échappe, trouve
le secours de la grande armée autrichienne, revient sur nous, et c'est
lui qui nous engage dans une bataille où nos cinquante mille hommes vont
en avoir au moins cent mille à combattre.

La bataille se donne le 1er février: sur notre gauche, à Morvilliers,
est le duc de Raguse; il a devant lui les Bavarois, qui arrivent de
Joinville. Entre le duc de Raguse et le centre est le corps du duc de
Bellune, qui occupe Chaumenil et la Gibérie; il combat contre les
Wurtembergeois et le corps de Sacken.

La jeune garde impériale est au centre, à la Rothière; les troupes
d'élite du maréchal Blücher et de l'armée autrichienne, ainsi que la
garde russe, lui sont opposées.

Enfin sur notre droite, vers la rivière, est le corps du général Gérard,
qui défend le village de Dienville contre les attaques du corps
autrichien de Giulay.

Nos troupes ne sont pour la plupart que de nouvelles levées, conduites
par des vétérans; mais partout elles soutiennent le combat avec
intrépidité. C'est au centre, vers la Rothière, qu'on est le plus
acharné; Napoléon y commande, les souverains alliés y sont aussi. La
nuit seule met fin à l'action, et retrouve notre armée à peu près dans
les mêmes positions qu'elle occupait le matin; mais nous n'avons pu
enlever la victoire: l'ennemi a une supériorité marquée; plus d'audace
le rendrait entièrement maître du champ de bataille.

A huit heures du soir Napoléon revient au château, et de là il ordonne
la retraite sur Troyes par le pont de Lesmont, dont la réparation est à
peine terminée. Tandis que l'armée effectue ce mouvement à la faveur de
l'obscurité, Napoléon n'est pas sans crainte que l'ennemi, profitant de
ses avantages, ne fasse une attaque de nuit et ne vienne mettre de la
confusion dans nos marches. A chaque instant il demande s'il n'y a rien
de nouveau; il va lui-même à la fenêtre, d'où l'oeil domine sur toute la
ligne des bivouacs du champ de bataille. Les coups de fusil avaient
entièrement cessé; nos feux brûlaient tels que nous les avions allumés à
la fin de la bataille; l'ennemi ne faisait aucun mouvement; les collines
dont le rideau couvre la vallée de l'Aube, en arrière de Brienne,
masquaient parfaitement notre retraite, et ce n'est que le lendemain à
la pointe du jour que l'ennemi reconnaît l'abandon de nos lignes.
Napoléon avait quitté le château de Brienne à quatre heures du matin.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE III.

RETRAITE DE L'ARMÉE FRANÇAISE.--CONDITIONS DICTÉES PAR LE CONGRÈS.

(Commencement de février 1814.)


Le 2 février, à onze heures du matin, l'armée française avait repassé
l'Aube; et le pont de Lesmont, coupé encore une fois, nous séparait de
l'ennemi; mais le duc de Raguse, resté sur l'autre rive pour protéger
notre mouvement, se trouvait dans une situation difficile. Le général
Wrède, à la tête des Bavarois, s'était chargé de le tourner et de lui
couper toute retraite: c'est la même entreprise, la même manoeuvre, le
même ennemi qu'à Hanau. Ce souvenir de Hanau ranime le courage des
troupes françaises: elles trouvent l'ennemi barrant le passage de la
Voire au village de Rosnay; le duc de Raguse met aussitôt l'épée à la
main; à sa voix, les braves s'élancent la baïonnette en avant; et tout
le corps d'armée passe sur le ventre des vingt-cinq mille Bavarois! Si,
de temps à autre, la muse de l'histoire croit devoir arracher quelques
feuillets de son livre, qu'elle conserve du moins pour l'honneur du duc
de Raguse la page où le combat de Rosnay se trouve inscrit! Cette
journée suffira pour justifier la confiance que Napoléon mettait dans
l'intrépidité de Marmont.

Tandis que ce maréchal effectue victorieusement sa retraite par la rive
droite de l'Aube vers Arcis, le gros de l'armée continue la sienne par
la rive gauche, sur la grande route de Troyes.

On couche au village de Piney. Le 3, de bonne heure, l'armée arrive à
Troyes: la vieille garde, commandée par le duc de Trévise, est sortie de
la ville pour venir au-devant de nous; elle prend position sur la route,
devient notre arrière-garde, et d'une main ferme arrête l'ennemi au
moment où il croyait entrer derrière nous dans Troyes.

Napoléon loge au centre de la ville, dans la maison d'un négociant nommé
Duchâtel-Berthelin: il y trouve quelques moments de repos dont il
profite pour lire ses courriers.

Depuis le départ de Paris, on n'avait pas encore envoyé de bulletin de
l'armée; l'espérance de débuter par une victoire avait fait différer le
départ des nouvelles jusqu'après l'issue de la marche entreprise contre
le maréchal Blücher. On ne peut plus retarder cet envoi davantage mais
la chance a tourné de telle manière que c'est le récit de la bataille
perdue à Brienne qui commence la série des bulletins de cette campagne.
Les premiers courriers qui partent de Troyes pour Paris en sont
porteurs.

Moins les événements militaires étaient favorables, plus on désirait
avoir des nouvelles du duc de Vicence: on en reçoit enfin; le congrès va
se tenir à Châtillon-sur-Seine, il doit s'ouvrir le 4 février: le comte
Stadion y représentera l'Autriche; le comte Razumowski, la Russie; le
baron de Humboldt, la Prusse; et lord Castlereagh, l'Angleterre. De
combien de délais cette forme de négociation nous menace encore!
Napoléon voudrait les abréger; il apprend que le sieur La Besnardière,
premier commis des affaires étrangères, arrive de Paris et va rejoindre
le ministre à Châtillon; il profite aussitôt de cette occasion pour
faire connaître au duc de Vicence les modifications que le mauvais début
de la campagne doit apporter à ses instructions. M. de La Besnardière se
remet en route dans l'après-midi même du 3 février; le 5, de nouvelles
instructions sont encore envoyées à Châtillon: ce dernier courrier porte
_définitivement carte blanche_ au duc de Vicence. Napoléon lui donne
tout pouvoir _pour conduire la négociation à une heureuse issue, sauver
la capitale et éviter une bataille où sont les dernières espérances de
la nation._

Les seules nouvelles de l'intérieur qui soient un peu rassurantes
viennent des bords de la Saône. Les Lyonnais ont fait bonne contenance
devant les troupes que le général autrichien Bubna avait fait avancer
jusqu'aux barrières de la ville; ils ont donné le temps à nos troupes du
Dauphiné d'arriver à leur secours, et l'armée autrichienne s'est repliée
sur la Bresse.

Après avoir donné au repos de l'armée les journées du 3, du 4 et du 5
février, Napoléon se décide à évacuer Troyes: les vieilles murailles de
cette ancienne capitale de la Champagne, et les nombreux canaux entre
lesquels la Seine y divise son cours, nous offraient à la vérité de
grands moyens pour tenir tête à l'ennemi; mais les alliés pouvaient
tourner cette position, et s'avancer de toutes parts sur Paris. Le temps
devenait trop précieux pour le perdre en opérations défensives; et une
résistance obstinée sur ce point pouvait n'avoir d'autres résultats que
l'incendie et la ruine de Troyes, dont toutes les maisons sont en bois.
D'ailleurs, les secours attendus des Pyrénées approchaient: la première
division, commandée par le général Leval, devait être le 8 à Provins: en
continuant sa retraite pour se rapprocher de Paris, l'armée allait en
même temps au-devant d'un précieux renfort.

Jusqu'au dernier moment, nos troupes ont fait une telle contenance en
avant de Troyes, que l'ennemi croit devoir se préparer à une seconde
bataille. Le corps de Lichtenstein, qui s'était avancé le 3 jusqu'au
pont de Cléry, y avait été battu par le duc de Trévise; le 4 février,
les généraux Colloredo, Nostiz et Bianchi, avaient été repoussés dans
une attaque qu'ils avaient risquée contre les ponts de la Barce; le
général Colloredo y avait été blessé. Enfin, le 5 février, Napoléon
ayant fait faire au-delà de la Barce une forte démonstration pour donner
le change à l'ennemi sur le mouvement de retraite que nous devions faire
le lendemain, les alliés avaient cru voir toute l'armée française
débouchant pour reprendre l'offensive; ils avaient aussitôt reculé d'une
marche, et leur quartier général, établi le 4 à Lusigny près
Vandoeuvres, avait été reporté, le 5 au soir, à Bar-sur-Aube.

Cette vigueur dans de simples opérations d'avant-poste est remarquable
après une bataille perdue. Ceux qui ont porté à quatre mille prisonniers
et à soixante-neuf pièces de canon les trophées de l'ennemi à Brienne,
et jusqu'à vingt mille le nombre des déserteurs de l'armée française
dans cette retraite, ont-ils réfléchi que plus ils exagéraient nos
pertes, plus ils augmentaient la gloire des chefs qui savaient lutter
avec cette énergie contre de telles circonstances?

Le 6, l'armée quitte Troyes et prend la route de Paris: après son
départ, les autorités municipales ne tiennent leurs portes fermées que
le temps nécessaire pour obtenir de l'ennemi la garantie d'une
capitulation.

Napoléon couche au hameau des Grès, qui est à moitié chemin de Troyes à
Nogent.

L'abandon de Troyes et la prolongation de notre retraite dissipaient nos
dernières espérances: le soldat marchait dans une tristesse morne qu'on
ne saurait décrire. _Où nous arrêterons-nous?_ Cette question était dans
toutes les bouches.

Le 7, on arrive à Nogent: on fait créneler les maisons qui donnent sur
la campagne; on prépare ce qu'il faut pour faire sauter le pont si l'on
est forcé dans la ville; en peu d'heures, Nogent est mis à l'abri d'un
coup de main. Pour plus de célérité, Napoléon a fait, de sa cassette,
l'avance des fonds nécessaires aux travaux. Dans cette position, on
s'arrête pour disputer le passage de la Seine au prince Schwartzenberg.

Les courriers qui viennent nous rejoindre à Nogent continuent
d'apporter des nouvelles défavorables: du côté du nord, les ennemis ont
occupé Aix-la-Chapelle et Liége, aussitôt après le départ du duc de
Tarente; l'armée anglo-prussienne bloque Anvers, mais le général Carnot
est arrivé à temps pour en prendre le commandement: il y est entré le 2
février, au moment où les portes se fermaient devant l'ennemi. Le
général Bulow, après avoir tenté une vaine attaque sur la place, y a
laissé en observation les Anglais et les Saxons; avec ses Prussiens et
ses Russes, il s'avance sur la Flandre: le 2, son avant-garde est entrée
à Bruxelles; la Belgique est perdue. Le général Maison effectue sa
retraite sur notre ancienne frontière.

Les lettres de Paris, et les aides de camp du duc de Tarente, viennent
annoncer un danger encore plus pressant: c'est la marche du maréchal
Blücher, qui s'avance sur la capitale par la grande route de Châlons.

Après la bataille de Brienne, Blücher s'est aussitôt séparé de l'armée
autrichienne; il a rallié à lui, entre Arcis-sur-Aube et Châlons, les
diverses parties de son armée, dont il avait été un moment coupé par
notre excursion de Saint-Dizier; et, toutes ses forces réunies, il s'est
chargé de descendre la Marne, tandis que les Autrichiens descendront la
Seine. Le général York est entré à Châlons le 5 février. Le corps du duc
de Tarente s'y trouvait, arrivant du pays de Liége; mais ce maréchal,
poussé par toute l'armée prussienne, n'avait pu opposer qu'une faible
résistance. Il se retirait sur Épernay, sans prévoir où il pourrait
s'arrêter, et demandait des ordres et des secours. Ainsi l'ennemi est
maître de Châlons et peut-être d'Épernay.

Ces nouvelles ajoutent à la stupeur qui s'est emparée des esprits;
Napoléon lui-même ne paraît pas inaccessible à l'inquiétude générale.
C'est dans ce moment qu'il reçoit de Châtillon le protocole du 7,
contenant[28] les conditions que les alliés prétendent lui dicter; elles
ne se ressentent que trop de l'influence des événements de Brienne. «Les
alliés disconviennent des bases proposées à Francfort... Pour obtenir la
paix, il faut rentrer dans les anciennes limites de la France.»

[Note 28: Voir au Supplément de la seconde partie, nº 14.]

Napoléon, après avoir lu ses dépêches, se renferme dans sa chambre et
garde le plus morne silence. Le prince de Neufchâtel et le duc de
Bassano arrivent jusqu'à lui, il leur tend le papier qu'on lui envoie de
Châtillon; ils lisent: un nouveau silence succède à cette pénible
lecture. Cependant il faut une réponse pour le duc de Vicence, les
alliés la demandent catégorique et prompte; le courrier l'attend!
Napoléon persistant à ne faire aucune réponse, le prince de Neufchâtel
et le duc de Bassano réunissent leurs instances; l'oeil humide, ils
parlent de la nécessité de céder... Napoléon est enfin forcé de
s'expliquer. «Quoi! leur dit-il avec vivacité, vous voulez que je signe
un pareil traité, et que je foule aux pieds mon serment[29]! Des revers
inouïs ont pu m'arracher la promesse de renoncer aux conquêtes que j'ai
faites; mais que j'abandonne aussi celles qui ont été faites avant moi;
que je viole le dépôt qui m'a été remis avec tant de confiance; que,
pour prix de tant d'efforts, de sang et de victoires, je laisse la
France plus petite que je ne l'ai trouvée: jamais! Le pourrais-je sans
trahison ou sans lâcheté?... Vous êtes effrayés de la continuation de la
guerre, et moi je le suis de dangers plus certains que vous ne voyez
pas. Si nous renonçons à la limite du Rhin, ce n'est pas seulement la
France qui recule, c'est l'Autriche et la Prusse qui s'avancent!... La
France a besoin de la paix; mais celle qu'on veut lui imposer entraînera
plus de malheurs que la guerre la plus acharnée! Songez-y. Que serai-je
pour les Français quand j'aurai signé leur humiliation? Que pourrai-je
répondre aux républicains du sénat, quand ils viendront me redemander
leurs barrières du Rhin!... Dieu me préserve de tels affronts!...
Répondez à Caulaincourt, puisque vous le voulez; mais dites-lui que je
rejette ce traité. Je préfère courir les chances les plus rigoureuses de
la guerre!»

[Note 29: Le serment que Napoléon avait prononcé à son couronnement
était ainsi conçu: «Je jure de maintenir l'intégrité du territoire de la
république... et de gouverner dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur
et de la gloire du peuple français.» (Art. 53 du sénatus-consulte du 28
floréal an XII.)]

Après ce premier mouvement, Napoléon se jette sur un lit de camp, le duc
de Bassano reste auprès de lui, il passe une partie de la nuit debout, à
son chevet; et, profitant d'un moment plus calme, il obtient enfin la
permission d'écrire au duc de Vicence dans des termes qui lui permettent
de continuer la négociation[30].

[Note 30: Napoléon était à Nogent-sur-Seine: le grand maréchal Bertrand
et le duc de Bassano, qui se trouvaient près de lui, le pressèrent
d'accéder à la demande du duc de Vicence, en le laissant toutefois libre
de s'écarter de ses instructions, et d'user de la carte blanche qui lui
avait été donnée. Napoléon, rentré dans son cabinet, eut, avec son
ministre, une conférence qui dura fort avant dans la nuit. Il fut décidé
qu'on ne devait pas hésiter à abandonner la Belgique, et même la rive
gauche du Rhin, si l'on ne pouvait avoir la paix qu'à ce prix; mais que,
s'il était possible de traiter au moyen d'une seule de ces concessions,
il fallait commencer par l'abandon de la Belgique, quelque désir qu'eût
Napoléon de conserver cette belle province, parce que les ministres
anglais, dont le but principal aurait été atteint, pourraient craindre
d'exposer un résultat aussi national pour eux, en soutenant les autres
concessions qui seraient demandées, et que, d'un autre côté, dans des
temps plus prospères, on pourrait reprendre la Belgique, en ne
s'exposant qu'à une guerre maritime qui ne compromettrait pas le sort de
l'empire, tandis qu'on ne tenterait pas de reconquérir la rive gauche du
Rhin sans exciter une guerre continentale. Les instructions du
plénipotentiaire furent rédigées dans ce sens: offrir d'abord l'abandon
de la Belgique, ensuite celui de la rive gauche du Rhin, s'il était
reconnu indispensable. L'Italie, le Piémont, Gênes, l'état de possession
à établir en Allemagne, même les colonies, étaient des sacrifices faits
d'avance.]

Au surplus, Napoléon veut que les conditions de l'ennemi soient envoyées
à Paris; que tous les membres du conseil privé se réunissent pour en
prendre communication; que chacun donne son avis motivé, et qu'un procès
verbal recueille avec soin toutes les opinions.




CHAPITRE IV.

SECONDE EXPÉDITION CONTRE LE MARÉCHAL BLÜCHER.--COMBAT DE
CHAMPAUBERT.--BATAILLE DE MONTMIRAIL.--COMBAT DE CHÂTEAU-THIERRY ET DE
VAUCHAMPS.

(Du 9 au 15 février.)


La marche de Blücher à travers la Champagne avait jeté l'alarme dans la
capitale. D'heure en heure, les estafettes les plus inquiétantes
arrivaient de Paris. Blücher était entré dans la Brie champenoise; il
s'avançait à marches forcées; le duc de Tarente se retirait sur la
Ferté-sous-Jouarre; les fuyards arrivaient à Meaux.

Cette audacieuse incursion de l'ennemi ranime Napoléon; il veut du moins
faire payer cher aux Prussiens leur témérité, et il prend la résolution
de tomber sur leurs flancs à l'improviste. Napoléon était encore étendu
sur ses cartes, les parcourant le compas à la main, lorsque le duc de
Bassano se présente avec les dépêches qu'il a passé le reste de la nuit
à préparer pour Châtillon. «Ah! vous voilà, lui dit Napoléon. Il s'agit
maintenant de bien d'autres choses! Je battais Blücher de l'oeil; et je
le tiens s'il avance par la route de Montmirail: je pars; je le battrai
demain, je le battrai après-demain; si ce mouvement a le succès qu'il
doit avoir, l'état des affaires va entièrement changer, et nous verrons
alors! En attendant, laissez Caulaincourt avec les pouvoirs qu'il a.»

Aucune route de poste n'établit de communication entre la grande route
de Troyes, où se trouve l'armée française, et celle de Châlons, que les
troupes du maréchal Blücher parcourent avec tant d'assurance. Les vastes
plaines de la Brie champenoise séparent ces deux avenues de la capitale;
et de Nogent à Montmirail, par Sezanne, on ne compte pas moins de douze
grandes lieues de traverse, que les gens du pays s'accordent à regarder
comme très difficiles en cette saison. Un tel obstacle n'est pas
suffisant pour arrêter Napoléon. Il laisse à Nogent le général Bourmont,
sous les ordres du duc de Bellune; il laisse au pont de Bray-sur-Seine
le duc de Reggio; il leur recommande de retenir les Autrichiens le plus
long-temps qu'ils pourront au passage de la Seine; et aussitôt se
dérobant, avec l'élite de l'armée, derrière le rideau que forme notre
arrière-garde, il entreprend sa seconde expédition contre l'armée
prussienne. Dès le 8 au soir, la garde impériale avait fait une marche
vers Villenoxe; le 9, Napoléon part de Nogent, et va coucher, avec le
gros de ses troupes, à Sezanne.

Ce soir même, nos coureurs rencontrent quelques cavaliers prussiens sur
les bords de la rivière du Petit-Morin, entre Sezanne et Champaubert.

Les nouvelles des habitants sont que le duc de Tarente est en retraite
sur Meaux; que les Prussiens couvrent les routes depuis Châlons jusqu'à
la Ferté et au-delà; qu'ils marchent dans une sécurité parfaite.

Nous n'avons plus que quatre lieues à faire pour les surprendre! mais
les coups de sabre qu'on vient de se donner aux avant-postes peuvent
avoir averti l'ennemi; l'escarpement de la vallée du Petit-Morin, les
marais de Saint-Gond, les bois et les défilés qui s'y trouvent, vont
peut-être offrir de grands obstacles à une armée embourbée, que
l'artillerie ne peut rejoindre... La vivacité et la hardiesse de notre
mouvement maîtrisent les hasards qui nous auraient été défavorables.
Nous ne trouvons devant nous qu'un petit corps de troupes, qui se garde
mal, et qui a pris nos sabreurs de la veille pour des maraudeurs
égarés.

Cependant le duc de Raguse, qui commande l'avant-garde, a trouvé les
chemins trop mauvais: il revient sur ses pas.........................
Napoléon le force aussitôt à recommencer son mouvement; on requiert des
chevaux de tous côtés, on double les attelages, et la volonté du maître
s'exécute...

Le 10 au matin, le duc de Raguse passe les défilés de Saint-Gond sous
les yeux de Napoléon, et enlève à l'ennemi le village de Baye. Dans
l'après-midi, l'armée parvient au village de Champaubert, débouche sur
la grande route de Châlons, et y bat à plate couture les colonnes que le
général Alsufief (le même qui défendait Brienne) a ralliées trop tard
contre nous. La déroute est telle que les forces de l'ennemi se
séparent: les uns fuient du côté de Montmirail, et sont poursuivis par
la cavalerie du général Nansouty, les autres fuient sur Étoges et
Châlons, et sont poursuivis par le duc de Raguse.

Maître de Champaubert, Napoléon s'y loge dans une chaumière qui est sur
la route, au coin de la grande rue du village. C'est là qu'on lui amène
les généraux ennemis qui viennent d'être pris: il les fait dîner avec
lui.

Depuis l'ouverture de la campagne nous avions toujours été malheureux;
avec quelle joie nous voyons enfin briller sur nos armes cette première
lueur de succès! Napoléon sent renaître bien des espérances. L'armée
prussienne, coupée encore une fois dans sa marche, n'oppose plus que
deux tronçons dont il compte tirer bon parti; et déjà il craint que le
duc de Vicence, usant de la latitude que lui donnent les pouvoirs qui
lui ont été expédiés de Troyes, ne mette trop d'empressement à signer le
traité. Il lui fait écrire qu'un changement brillant est survenu dans
nos affaires, que de nouveaux avantages se préparent, et que le
plénipotentiaire de la France peut prendre au congrès une attitude moins
humiliée.

Le maréchal Blücher, de sa personne, n'avait pas encore dépassé
Champaubert; il était avec son arrière-garde aux Vertus, entre nous et
Châlons. Le duc de Raguse reste chargé de le contenir, tandis que
Napoléon va se mettre sur les traces des généraux York et Sacken, qui
sont entre nous et la capitale.

C'était à qui seraient les premiers à Paris, des soldats de Blücher, et
de ceux de Schwartzenberg. Les Prussiens s'efforçaient de prendre les
devants sur tous; déjà le général York voyait les clochers de Meaux. Le
général russe Sacken, qui le soutenait, était à la Ferté. Deux marches
encore, et ils bivouaquaient au pied de Montmartre! Tout-à-coup les
Prussiens s'arrêtent; les Russes les rappellent à grands cris; la
nouvelle du combat de Champaubert leur est arrivée avec la rapidité de
la foudre; et toutes ces colonnes, reployées en grande hâte les unes sur
les autres, ne pensent plus qu'à se rouvrir un passage vers leur général
en chef. Notre armée, qui s'avançait au-devant d'elles, les rencontre le
11 au matin; notre avant-garde sortait de Montmirail par la route de
Paris; elle les arrête, et le combat s'engage aussitôt: il est sanglant.
A trois heures après midi le duc de Trévise, qui était resté en arrière
avec la vieille garde, rejoint l'armée par la route directe de Sezanne à
Montmirail. Napoléon ordonne alors une attaque générale et décisive. A
droite de la route, en regardant Paris, le maréchal Ney et le duc de
Trévise se mettent à la tête de la garde, et enlèvent la ferme des
Grénaux[31], autour de laquelle l'ennemi s'était établi en force; à
gauche, le général Bertrand et le duc de Dantzick vont mettre fin au
combat que le général Ricard soutient depuis le commencement de la
bataille au village de Marchais. Les Russes et les Prussiens renoncent
alors au projet de forcer le passage par Montmirail; ils se retirent à
travers champs sur Château-Thierry, dans l'espoir de rentrer en
communication avec le maréchal Blücher par la seconde route de Châlons,
qui côtoie la Marne.

[Note 31: Le bulletin dit: «La ferme de l'Épine-aux-Bois;» c'est une
erreur qui a été vérifiée. _La ferme des Grénaux_ autour de laquelle on
s'est tant battu, et où Napoléon a couché, appartenait à M. Paré, ancien
ministre de l'intérieur.]

Napoléon couche sur le champ de bataille, dans cette même ferme des
Grénaux où le combat a été si opiniâtre. Les valets de pied enlèvent les
morts de deux petites pièces où le quartier impérial s'établit; et ce
qui reste de paille et d'abri dans cette ruine est consacré à
l'ambulance.

Le 12, on poursuit les vaincus; notre cavalerie les disperse et les
sabre jusque dans les avenues de Château-Thierry; on leur coupe la
retraite sur laquelle ils comptaient par la route de Châlons: ils n'ont
alors d'autre parti à prendre que de se jeter dans la ville. Ils veulent
couper le pont, afin de mettre la Marne entre eux et nous; mais nos
troupes pénètrent pêle-mêle avec eux dans le faubourg de
Château-Thierry. Le duc de Trévise les poursuit au-delà du pont, sur la
route de Soissons. Pendant le combat, Napoléon arrive sur les hauteurs
qui dominent la vallée; il y passe la nuit dans une petite maison de
campagne isolée, qui dépend du village de Nesle.

Le 13 au matin, Napoléon descend à Château-Thierry, et prend son
logement dans le faubourg de Châlons, à l'auberge de la poste. Sept
Prussiens s'étaient cachés dans cette maison; on en trouve six; le
septième, blotti dans un grenier à linge, n'a été découvert que trois
jours après le départ du quartier impérial.

Les alliés s'étaient horriblement conduits à Château-Thierry; aussi,
dans leur retraite, l'acharnement des habitants contre eux était-il
extrême. La joie d'être délivrés, la présence presque magique de
Napoléon au milieu d'eux, tandis qu'ils le croyaient du côté de Troyes,
le tumulte du combat qui venait de se livrer dans les rues de la ville,
la confusion inséparable de tels événements, toutes ces circonstances
avaient jeté dans l'esprit des habitants une exaltation qui tenait du
délire: les hommes ne parlaient que par imprécations et par menaces; les
femmes riaient et pleuraient à la fois; on en a vu, dit-on, sacrifiant à
leur vengeance des blessés prussiens tombés sur le pont, et les jetant à
la rivière.

Les récits qu'on fait à Napoléon se ressentent de cette émotion
générale; ils sont fort exagérés. L'ignorance de la langue allemande, et
des marques distinctives des grades chez l'ennemi, ajoute encore aux
méprises; chacun, dans la déroute qu'il a vue sur le pont, voit encore
la destruction totale des alliés; chacun, dans sa liste particulière des
morts et des blessés, transforme innocemment les capitaines en colonels,
les colonels en généraux; et quiconque a logé un général blessé n'hésite
pas, d'après la consommation des domestiques, à croire que c'est le
général en chef.

Débarrassé pour le moment de cette partie de l'armée prussienne,
Napoléon songe aussitôt à se retourner contre l'autre, qu'il a laissée
entre Champaubert et Châlons. Le maréchal Blücher, contenu de ce côté,
avait appelé à son secours les corps de Kleist et de Langeron, que de
nouvelles troupes avaient relevés devant Mayence et devant les places de
la Lorraine; le duc de Raguse ne pouvait plus barrer le chemin à des
forces aussi disproportionnées.

Dans l'après-midi du 13, l'armée quitte Château-Thierry pour aller
rétablir l'équilibre de ce côté. Napoléon reste encore quelques heures
sur la Marne; il donne ses dernières instructions au duc de Trévise, qui
est sur la route de Soissons, poursuivant dans cette direction les
fuyards des corps de Sacken et d'York; il fait compléter l'armement des
gardes nationales de la vallée avec les fusils prussiens, dont les
routes sont couvertes; des officiers sont détachés pour réunir ces
braves gens en partisans; d'autres ont ordre d'établir des postes
d'observation le long de la rivière jusqu'à Épernay; des travaux
défensifs sont tracés à Château-Thierry, sur les hauteurs de l'ancien
château, qui dominent le pont; enfin, le brave général Vincent reste
chargé du commandement de cet arrondissement. Après avoir ainsi pourvu à
la défense de la Marne, Napoléon monte à cheval à minuit, pour suivre le
mouvement de sa garde, et rejoindre le duc de Raguse. Les demandes de
secours deviennent d'heure en heure plus pressantes de la part de ce
maréchal; il vient d'évacuer la position de Champaubert, et recule
encore.

Le 14 au matin, le maréchal Blücher était au moment d'arriver à
Montmirail, lorsque le duc de Raguse fait faire tout-à-coup volte-face à
son corps d'armée, et prend position dans la plaine de Vauchamps. Nos
troupes de Château-Thierry arrivaient; bientôt l'ennemi aperçoit
derrière le duc de Raguse toute l'armée française se déployant pour
livrer bataille. A huit heures du matin, les cris des soldats signalent
la présence de l'empereur lui-même, et la bataille commence.

Dans le premier moment, le maréchal Blücher avait voulu éviter le
combat; mais il n'était plus temps. En vain sa retraite est protégée par
d'habiles manoeuvres d'infanterie; les charges de notre cavalerie
culbutent tous les carrés qui nous sont opposés; chaque pas rétrograde
accélère la retraite de l'ennemi, et bientôt ce n'est plus qu'une fuite.
Dans la soirée, le maréchal Blücher, enveloppé plusieurs fois avec son
état major, ne parvient à se dégager qu'à coups de sabre, et ne nous
échappe qu'à la faveur de l'obscurité, qui n'a pas permis de le
reconnaître. Le duc de Raguse le poursuit toute la nuit.

Du champ de bataille de Vauchamps, Napoléon revient coucher au château
de Montmirail.

Six jours se sont à peine écoulés depuis qu'il a quitté Nogent; mais le
prince de Schwartzenberg, mettant à profit son absence, est parvenu à
passer la Seine; il est urgent de revenir de ce côté. Napoléon abandonne
donc les Prussiens aux ducs de Trévise et de Raguse; il se fait suivre
par son infatigable garde, et par le corps d'armée du duc de Tarente.
Tandis qu'on va chercher du côté de Meaux une route pavée qui nous
ramène plus facilement dans la vallée de la Seine, des officiers
d'ordonnance courent à franc étrier prévenir les ducs de Bellune et de
Reggio que le lendemain 16 Napoléon débouchera derrière eux par
Guignes.

Le quartier impérial arrive en effet le 15 au soir à Meaux, mais très
tard; et l'on ne s'établit que pour quelques heures à l'évêché.

Depuis le départ de Troyes, la rapidité des opérations militaires
n'avait pas permis d'envoyer à Paris des nouvelles officielles; la
proximité où l'on se trouve de la capitale permet de rendre aux
communications toute leur activité. On en profite pour expédier dans la
nuit les trois bulletins de cette glorieuse semaine; et bientôt on les
fait suivre par une colonne de huit mille prisonniers russes et
prussiens, que tout Paris voit défiler sur les boulevards.




CHAPITRE V.

RETOUR SUR LA SEINE.--COMBATS DE NANGIS ET DE MONTEREAU.--POURSUITE DES
AUTRICHIENS JUSQU'AU DELA DE TROYES.

(Du 16 au 23 février.)


Ces victoires, ces convois de prisonniers, ne peuvent plus rassurer les
Parisiens; de nouveaux sujets d'alarmes occupent les esprits. C'est
maintenant la grande armée autrichienne qu'on redoute: jamais
inquiétudes n'ont été mieux fondées.

L'armée de Schwartzenberg, après avoir forcé les ponts de Nogent, de
Bray et de Montereau, s'avançait sur Nangis. Les Bavarois du général
Wrède, et les Russes du général Vitgenstein formaient l'avant-garde
ennemie qui entrait dans la Brie; de l'autre côté de la Seine, Sens,
malgré la belle résistance du général Alix, avait été forcé. Le corps
autrichien de Bianchi marchait sur Fontainebleau, et les Cosaques de
Platow répandaient la désolation entre l'Yonne et la Loire.

Le 16 au matin, Napoléon quitte Meaux et se dirige sur Guignes, à
travers la Brie, par le chemin de Crécy et de Fontenay. Cette route est
couverte aussitôt de charrettes sur lesquelles les habitants des
villages voisins font doubler les étapes à nos soldats harassés. Le
bruit du canon se fait entendre du côté vers lequel on marche, et
redouble les efforts qu'on fait pour arriver. Notre artillerie court la
poste.

Depuis midi l'on se bat dans la plaine de Guignes. Les ducs de Bellune
et de Reggio, poussés toujours par l'ennemi, lui opposaient toujours la
plus vive résistance, cherchant à conserver jusqu'au soir le chemin de
Chaulnes, par lequel Napoléon a promis d'arriver; mais lorsque les têtes
de nos colonnes se présentent à Chaulnes, elles y trouvent les
tirailleurs de l'ennemi. Les bagages, pour parvenir plus sûrement
jusqu'à Guignes, sont forcés de faire un détour, et de descendre la
petite rivière d'_Yeres_ jusqu'au pont des _Seigneurs_; une heure plus
tard, la jonction de nos forces eût été compromise.

L'arrivée de Napoléon rend à l'armée de la Seine toute son énergie.

Dans cette première soirée, on se contente d'arrêter les alliés devant
Guignes; le quartier impérial passe la nuit dans ce village, toutes les
troupes qui le suivent défilent jusqu'au jour; et au même moment les
dragons du général Treillard, tirés de l'armée d'Espagne, se présentent
par la route de Paris; ce renfort de cavalerie ne pouvait arriver plus à
propos.

Pendant la nuit, les courriers se multiplient pour porter à Paris des
nouvelles rassurantes; ils entrent dans les faubourgs, escortés d'une
foule de curieux que l'inquiétude avait réunis à Charenton, autour des
voitures du grand parc; car les gros équipages du duc de Bellune et du
duc de Reggio avaient été poussés jusqu'à cette dernière position!

Le 17 au matin, toute l'armée quitte Guignes et se reporte en avant; par
la vigueur du choc, les alliés apprennent que Napoléon est de retour, et
tout cède à l'impulsion que donne sa présence. L'infanterie du général
Gérard, l'artillerie du général Drouot, la cavalerie de l'armée
d'Espagne, font des merveilles. Les colonnes de l'ennemi sont culbutées
les unes sur les autres, et leur déroute couvre les chemins de morts et
de débris, depuis Mormans jusqu'à Provins.

Les Russes se retirent sur Nogent, poursuivis par le duc de Reggio et le
comte de Valmy; le duc de Tarente poursuit l'ennemi dans la direction de
Bray, le général Gérard pousse les Bavarois l'épée dans les reins par
delà Villeneuve-le-Comte et Donne-Marie; enfin, le duc de Bellune
s'avance dans la direction de Montereau, avec ordre de s'emparer le soir
même du pont... La garde impériale bivouaque autour de Nangis.
L'empereur couche au château.

Dans la soirée, le prince de Neufchâtel vient lui annoncer qu'un
officier autrichien se présente de la part du prince de Schwartzenberg.
C'est le comte de Parr: sa mission a pour objet d'obtenir une suspension
des hostilités, et il attend réponse aux avant-postes. Napoléon,
encouragé par les avantages militaires qu'il vient d'obtenir, conçoit
l'espoir d'échapper enfin aux lenteurs d'un congrès; l'envoi d'une
lettre de l'impératrice à son père, et cette mission du comte de Parr,
lui offrent l'occasion d'écrire lui-même directement à l'empereur
d'Autriche: il la saisit. Le conseil privé, consulté à Paris sur les
propositions de Châtillon, a été unanimement de l'avis de s'y
soumettre[32]; mais Napoléon croit que le moment est venu de mettre de
côté des prétentions que notre échec de Brienne a pu seul inspirer aux
alliés. Dans cette lettre qu'il écrit lui-même de Nangis à l'empereur
d'Autriche, il parle vivement du désir qu'il a d'entrer promptement en
accommodement; mais il fait entendre qu'après les changements favorables
survenus dans l'état de ses affaires, il compte bien être traité sur des
bases plus conciliantes que celles qui ont été posées à Châtillon.
Napoléon fait écrire en même temps au duc de Vicence que, quand on lui a
donné carte blanche, c'était pour sauver la capitale, et que Paris est
sauvé; que c'était aussi pour éviter une bataille, mais que cette
bataille a eu lieu; qu'ainsi ses pouvoirs extraordinaires n'ont plus
d'objet, qu'on les révoque, et que désormais la négociation devra suivre
la marche ordinaire.

[Note 32: A une seule voix près, celle du comte Lacuée de Cessac, ancien
ministre de l'administration de la guerre.]

On voit que toutes les pensées de Napoléon se sont tournées entièrement
vers la négociation directe qu'il venait d'entamer avec son beau-père...
De nouveaux succès militaires vont encore ajouter à ses espérances...

Le 18 au matin, Napoléon, apprenant que le pont de Montereau n'est pas
encore occupé par le duc de Bellune, se porte aussitôt de ce côté; les
gardes nationales bretonnes, et la cavalerie du général Pajol, reçoivent
en même temps l'ordre d'arriver sur Montereau par la route de Melun.

Le duc de Bellune s'était présenté le matin devant Montereau; mais il
était déjà trop tard, les Wurtembergeois s'y étaient établis dans la
nuit. Pendant ce temps, le corps autrichien de Bianchi, avancé de
l'autre côté de la Seine jusqu'à Fontainebleau, et craignant de se
trouver compromis par les progrès de l'avant-garde française, s'était
hâté de rétrograder sur Fossard, Villeneuve-la-Guyard et Sens; les
Wurtembergeois couvraient ce mouvement.

Le duc de Bellune fait de vains efforts pour leur enlever la position.
Son gendre, le brave général Château, est mortellement blessé dans cette
première attaque. Cependant le général Gérard arrive à temps pour
soutenir le combat: bientôt après Napoléon arrive lui-même pour décider
la victoire.

On s'empare des hauteurs de Surville, qui dominent le confluent de la
Seine et de l'Yonne; on y place en batterie l'artillerie de la garde,
qui foudroie les Wurtembergeois dans Montereau. Napoléon pointe lui-même
les pièces, commande lui-même les décharges; l'ennemi fait de vains
efforts pour démonter nos batteries, ses boulets sifflent sur le plateau
de Surville comme les vents déchaînés: mais le soldat murmure de ce que
Napoléon, cédant à l'attrait de son ancien métier, reste ainsi exposé
aux coups de l'ennemi: c'est dans cette circonstance qu'il leur dit
gaiement ce mot que tous les canonniers de l'armée ont retenu: «Allez,
mes amis, ne craignez rien; le boulet qui me tuera n'est pas encore
fondu.»

Le feu de nos pièces redouble, et pas une des vitres du petit château de
Surville ne résiste à la commotion. Protégées par cette redoutable
artillerie, les gardes nationales bretonnes s'emparent du faubourg de
Melun; et le général Pajol enlève le pont par une charge de cavalerie
tellement vive, que l'ennemi n'a pas même le temps de faire sauter une
arche. Les Wurtembergeois appellent en vain les Autrichiens à leur
secours; entassés dans Montereau, ils y sont écharpés. Ce combat est un
des plus brillants de la campagne.

Tandis que nos succès réjouissent la constance infatigable des soldats,
redoublent l'ardeur civique des habitants des campagnes, et portent
jusqu'à l'exaltation le dévouement de nos jeunes officiers, on remarque
avec inquiétude qu'un retour d'espérance n'a pas encore pénétré dans le
coeur de la plupart des chefs de l'armée. Plus les événements viennent
de nous être favorables, plus ils craignent l'avenir. Chez eux, la
prudence a grandi avec la fortune: les plus pauvres sont au contraire
les plus confiants. Cette différence dans la résolution avec laquelle
chacun mesure ainsi les événements offre des contrastes pénibles pour le
_bienfaiteur_, et il en ressent toute l'amertume.

Il a se plaindre des plus braves!... Au combat de Nangis, un mouvement
de cavalerie, qui aurait été fatal aux Bavarois, a manqué, et on en a
fait reproche à un général connu par son intrépidité, le général
L'Héritier. La nuit dernière, l'ennemi nous a surpris quelques pièces
d'artillerie au bivouac, et elles étaient sous la garde du brave général
Guyot, commandant les chasseurs à cheval de la garde! A Surville, au
moment le plus chaud du combat, les batteries ont manqué de munitions;
et cette négligence, qui est un crime selon les lois rigoureuses de
l'artillerie, semble retomber sur un de nos officiers d'artillerie les
plus distingués, sur le général Digeon! La forêt de Fontainebleau vient
d'être abandonnée sans résistance aux Cosaques; et le général qu'on
accuse de n'avoir tiré aucun avantage, ni d'une pareille position, ni de
tels adversaires, c'est Montbrun! Enfin, peut-être le combat de
Montereau n'aurait-il pas été nécessaire, et tant de sang répandu
aurait-il été épargné, si la veille on eût marché assez vite pour
surprendre le pont; mais la fatigue a empêché d'arriver; et c'est le
duc de Bellune, autrefois l'infatigable Victor, qui a le malheur d'avoir
à donner cette excuse!

Napoléon ne peut plus contenir son mécontentement. Rencontrant en route
le général Guyot, il lui reproche, à la face des troupes, d'avoir si mal
gardé son artillerie. Non moins violent envers le général d'artillerie
Digeon, il ordonne qu'on le fasse juger par un conseil de guerre; enfin,
il envoie au duc de Bellune la permission de se retirer chez lui, et il
donne aussitôt son commandement au général Gérard, dont l'activité sait
surmonter toutes les difficultés de cette pénible campagne. C'est ainsi
que Napoléon s'abandonne à une sévérité qui l'étonne lui-même, mais
qu'il croit nécessaire dans des circonstances aussi impérieuses.

Le général Sorbier, commandant l'artillerie de l'armée, laisse passer le
premier mouvement de vivacité, et vient ensuite rappeler les bons et
anciens services du général Digeon. Napoléon l'écoute, et déchire
lui-même l'ordre qu'il avait dicté pour le jugement par un conseil de
guerre.

Le duc de Bellune a reçu avec la plus vive douleur la permission de
quitter l'armée. Il monte à Surville, et, les larmes aux yeux, il vient
réclamer contre cette décision. En le voyant, Napoléon donne un libre
cours à son mécontentement; il en accable le malheureux maréchal. Il lui
reproche de servir de mauvaise grâce, de fuir le quartier impérial, de
ne pas même dissimuler une secrète opposition, qui sied mal dans un
camp. Les plaintes s'adressent à la maréchale elle-même: elle est dame
du palais, et elle s'éloigne de l'impératrice, que la nouvelle cour
semble abandonner.

En vain le duc de Bellune veut répliquer; la vivacité de Napoléon lui en
ôte les moyens. Cependant le maréchal parvient à élever la voix pour
protester de sa fidélité. Il rappelle à Napoléon qu'il est un de ses
plus anciens compagnons, et qu'à ce titre il ne peut quitter l'armée
sans déshonneur. Les souvenirs d'Italie ne sont pas invoqués en vain; la
conversation se radoucit. Napoléon ne parle plus au duc que du besoin
qu'il semble avoir d'un peu de repos. Ses nombreuses blessures, et ses
souffrances, suites inévitables de tant de campagnes, ne lui permettent
peut-être plus l'activité de l'avant-garde, ni les privations des
bivouacs, et forcent trop souvent ses fourriers à s'arrêter de
préférence aux lieux où l'on trouve un lit.

Mais c'est inutilement que Napoléon entreprend de déterminer le maréchal
à se retirer. Celui-ci insiste pour rester, et paraît ressentir plus
vivement les reproches à mesure qu'ils sont plus adoucis. Il veut même
entamer sa justification sur les lenteurs de la veille: mais aussitôt
ses larmes l'interrompent; s'il a fait une faute militaire, il la paie
bien chèrement par le coup qui a frappé son malheureux gendre... Au nom
du général Château, Napoléon l'interrompt avec la plus vive émotion; il
s'informe si l'on conserve encore quelque espoir de le sauver; il
n'écoute plus que la douleur du maréchal, et la ressent tout entière. Le
duc de Bellune, reprenant confiance, proteste de nouveau qu'il ne
quittera pas l'armée: «Je vais prendre un fusil, dit-il; je n'ai pas
oublié mon ancien métier: Victor se placera dans les rangs de la garde.»
Ces derniers mots achèvent de vaincre Napoléon: «Eh bien, Victor,
restez, dit-il en lui tendant la main. Je ne puis vous rendre votre
corps d'armée puisque je l'ai donné à Gérard, mais je vous donne deux
divisions de la garde; allez en prendre le commandement, et qu'il ne
soit plus question de rien entre nous...»

Le lecteur vient d'assister à une de ces terribles scènes dont il a été
tant question dans les libelles. C'est ainsi que Napoléon se fâchait;
c'est ainsi qu'on l'apaisait.

On retrouve dans le bulletin daté de Montereau la teinte des sentiments
dont Napoléon vient d'être affecté. Les fautes des généraux L'Héritier
et Montbrun y sont consignées. Le passage relatif à la blessure mortelle
du général Château est surtout remarquable après ce que nous venons de
raconter: «Le général Château mourra! il mourra du moins accompagné des
regrets de toute l'armée! mort bien préférable pour un militaire à une
existence dont il n'aurait acheté la prolongation qu'en survivant à sa
réputation, ou en étouffant les sentiments que l'honneur français
inspire dans les circonstances où nous sommes!»

Napoléon couche le 18 au soir au petit château de Surville; il y passe
la journée du 19. Tous les maires des environs accourent au quartier
impérial; la plupart sortent des bois où ils se sont réfugiés, et parmi
eux on distingue M. Soufflot de Mercy, qui fait une vive peinture du
pillage auquel le prince de Wurtemberg laisse ses gens s'abandonner.
Bientôt on voit autour de Napoléon presque autant d'écharpes tricolores
que d'épaulettes. Une députation de Provins vient encore augmenter le
nombre des fonctionnaires fidèles qui s'empressent d'apporter à l'armée
des ressources de tous genres, et à Napoléon des renseignements
importants sur la fuite de l'ennemi.

La journée du 19 est employée à expédier des ordres pour que, sur toutes
les routes, les différentes colonnes de l'ennemi soient harcelées sans
relâche dans leur retraite, et qu'un mouvement général des nôtres les
poursuive sur Troyes. Le général Gérard se met en marche sur les pas de
la colonne autrichienne échappée de Fontainebleau, qui se sauve par la
route de Sens. La garde impériale chasse devant elle, entre la Seine et
l'Yonne, ce qui reste des corps ennemis qui ont défendu Montereau. Les
ducs de Tarente et de Reggio s'avancent sur Bray et Nogent, et nettoient
la rive droite de la Seine.

Napoléon pense que le moment est venu de faire entrer l'armée de Lyon
dans les combinaisons militaires. C'est cette armée qui doit achever la
campagne; elle peut couper la retraite à l'ennemi, et rendre nos
derniers succès décisifs. Désormais les espérances de Napoléon vont
reposer sur elle.

Déjà les levées en masse du Dauphiné sont venues au secours de celles de
la Savoie; elles combattent sous les ordres des généraux Marchand,
Desaix, Seras, et viennent de rétablir l'importante communication du
Mont-Cenis.

Le général Bubna a évacué Montluel et les environs de Lyon. Les rives de
la Saône sont libres; et les Autrichiens, réduits à garder la défensive,
se concentrent sur Genève. Après de tels commencements, obtenus par des
levées en masse, que ne doit-on pas attendre d'une armée de troupes de
ligne? Napoléon ordonne au duc de Castiglione de remonter la Saône, de
culbuter tous les détachements qu'il trouvera devant lui, de pénétrer
dans les Vosges, de s'y établir sur les derrières de l'ennemi; de faire
une guerre acharnée à ses convois, à ses bagages, à ses détachements
isolés; de soulever tous les habitants des campagnes, et de porter enfin
l'alarme chez les alliés, en menaçant leur ligne d'opérations et leur
route de retraite.

Mais cette armée de Lyon, qui doit se composer principalement de troupes
tirées de l'Italie et de la Catalogne, ne sera pas aussi nombreuse que
Napoléon l'avait d'abord calculé. Ce qui se passe en Italie dérange
cette importante combinaison. Le roi de Naples vient de lever le masque.
«Quoique uni à Napoléon par les liens du sang, et lui devant tout, il se
déclare contre lui: et dans quel moment? lorsque Napoléon est moins
heureux!» Ces reproches semblent échappés à la plume de l'histoire; ce
sont les dernières paroles d'une proclamation du prince Eugène; elles
retentissent dans toute l'Europe: Le jeune vice-roi, environné
d'ennemis, développe un caractère égal au danger; combat les Autrichiens
sur le Mincio, les Napolitains sur le Taro, et fait face à tout...; mais
il ne peut plus envoyer à Lyon les troupes promises, qui devaient donner
une supériorité décisive à l'armée du maréchal Augereau. C'est un
malheur; cependant la vigueur peut quelquefois suppléer au nombre: déjà
le maréchal Augereau a sous ses ordres deux divisions aguerries, venues
de Catalogne, et commandées par les généraux Musnier et Pannetier. On
espère que le duc de Castiglione, électrisé par l'importance du rôle
qu'il est appelé à jouer, retrouvera son ancienne audace, et fera
quelque exploit digne de son âge héroïque. Napoléon ne veut négliger
aucun moyen de stimuler l'énergie de son ancien compagnon; il charge
l'impératrice elle-même d'aller voir la jeune duchesse de Castiglione,
et de l'engager à concourir au salut public par toute l'influence
qu'elle a sur le coeur de son mari.

Pendant les vingt-quatre heures qu'on a passées au château de Surville,
on n'a cessé de rassurer Paris, où le canon de Montereau avait retenti.
D'abord des estafettes ont porté les premières nouvelles de nos succès;
aux estafettes a succédé le départ d'un bulletin; ce dernier envoi est
suivi de près par M. de Mortemart, l'un des officiers d'ordonnance les
plus distingués, qui va porter à l'impératrice les drapeaux de Nangis et
de Montereau.

Dans la journée du 20, Napoléon avec le gros de ses troupes remonte la
rive gauche de la Seine par la route de Montereau à Nogent; il déjeune à
Bray, dans la maison que l'empereur de Russie a quittée la veille; et le
20 au soir il se retrouve à Nogent, avec le corps d'armée du duc de
Reggio, qui arrive par la route de Provins. Nogent avait cruellement
souffert. Le général Bourmont et les braves troupes qu'il commandait y
avaient disputé, pendant les journées du 10, du 11 et du 12, le passage
de la Seine à toute l'armée du prince de Schwartzenberg; ils n'avaient
cédé qu'à la dernière extrémité. Aussi la ville n'offre-t-elle plus que
des débris d'incendie, des murs percés par des créneaux et des boulets,
et çà et là quelques habitants qui n'ont plus que la vie à perdre! Au
milieu de ce désastre, les soeurs de la charité de Nogent étaient
restées dans leur hôpital; elles avaient recueilli les blessés! Le
dévouement imperturbable de ces bonnes soeurs leur avait valu l'estime
et le respect des généraux ennemis, et nos blessés s'en étaient
ressentis. Napoléon veut voir les soeurs et le curé; il les fait
appeler, les remercie au nom de la patrie, et leur accorde, sur sa
cassette, un premier secours de cent napoléons.

Le 21, on envoie à Paris un nouveau bulletin, pour satisfaire, autant
que possible, à l'avidité avec laquelle on attend les résultats des
derniers combats. Napoléon passe la journée à faire avancer les troupes
qui défilent; et le 22 au matin, il se remet en marche pour suivre
l'ennemi vers Troyes. La retraite des alliés se changeait en déroute à
mesure que leurs colonnes venaient aboutir sur le grand chemin:
l'accroissement de leur masse dans ce défilé, au lieu de réunir plus de
forces, donnait lieu à plus d'encombrement et de désordre; l'effroi se
propage dans toutes les directions. La peur a des ailes, et bientôt les
routes des Vosges se couvrent de voitures, de charretiers, de blessés et
de fuyards, qui reculent jusqu'au Rhin! Cent mille hommes fuient devant
Napoléon, qui n'a pas quarante mille Français pour les poursuivre.

Cependant, sur la gauche, entre la Seine et l'Aube, un corps ennemi se
présente, qui ne paraît pas entraîné dans la retraite générale des
alliés. L'avant-garde de cette troupe vient se présenter aux portes de
la petite ville de Méry, au moment même que les fourriers y entraient
pour faire le logement du quartier impérial. Le général Boyer s'y porte
aussitôt avec une division de la garde; mais il trouve au pont une
résistance à laquelle il était loin de s'attendre. L'ennemi soutient
notre attaque pendant le reste du jour et une partie de la nuit. Il ne
se décide à abandonner la position qu'après que l'acharnement du combat
a réduit cette malheureuse ville en cendres.

Quel est cet ennemi si obstiné? D'abord on s'imagine que c'est
Witgenstein; qu'il veut rallier les Russes dans la presqu'île du
confluent de l'Aube, et que, dans ce dessein, il attache une grande
importance à rester maître du pont de Méry; mais pendant le combat on
apprend que c'est aux Prussiens qu'on a affaire, et ce n'est pas sans
quelque surprise qu'on retrouve si promptement les troupes du maréchal
Blücher. Les rapports étaient vagues. Ce mouvement de l'armée prussienne
semble n'être qu'une forte reconnaissance que Blücher inquiet a fait
faire pour savoir ce que devenait Schwartzenberg. Maintenant que les
Prussiens n'ont plus à douter du mauvais état de l'armée autrichienne,
on conjecture qu'ils vont s'abandonner à ce mouvement général de
retraite que leurs échecs de Montmirail et de Vauchamps ont commencé, et
que les combats de Nangis et de Montereau viennent de rendre également
nécessaire pour Schwartzenberg. On se garde donc bien de se laisser
détourner, par cette rencontre, du parti qu'on a pris de poursuivre les
Autrichiens à outrance. On se contente de faire observer les troupes de
Blücher dans leur retraite: bientôt on est certain qu'elles ont repassé
l'Aube à Baudemont et à Anglure. On croit qu'elles ne font ce détour que
pour reprendre plus sûrement la route de Châlons, et l'on ne pense plus
qu'à arriver promptement à Troyes.

Le quartier impérial, n'ayant pu s'établir à Méry, était revenu sur la
grande route, et s'était arrêté au hameau de Châtres. Napoléon y avait
passé la nuit du 22 au 23 dans la chaumière d'un charron.

Le 23 au matin, le prince Wenszel-Lichtenstein se présente de la part du
prince Schwartzenberg, dont il est aide de camp. Napoléon le reçoit
entre les quatre murs du charron. Cet envoyé apporte la réponse à la
lettre que Napoléon a écrite le 17, de Nangis, à son beau-père. Son
langage est pacifique. Il ne dissimule pas combien les plans des alliés
viennent d'être dérangés. Il avoue qu'on a reconnu de nouveau Napoléon
aux coups qu'il portait, et c'est de la bouche même de cet ennemi que
sortent les premiers éloges, peut-être les seuls que cette campagne
mémorable ait valus personnellement à son auteur! Napoléon, mettant à
profit les formes conciliantes que montre l'aide de camp autrichien,
engage avec lui une conversation assez longue. Il lui parle des bruits
qui se répandent depuis quelque temps sur un nouveau système qu'on prête
aux alliés: il lui demande s'il est vrai que la querelle que nous fait
l'Europe ait en effet changé de nature; si c'est maintenant à sa
personne, à sa dynastie qu'on en veut; et si, conformément au plan
favori de l'Angleterre, c'est maintenant de la famille des Bourbons
qu'on s'occupe. Le prince Lichtenstein rejette vivement ces bruits,
comme n'étant pas fondés: mais Napoléon lui fait sentir qu'ils n'ont que
trop de consistance par la présence du duc d'Angoulême au quartier
général des Anglais dans le midi; par l'arrivée du duc de Berry à
Jersey, dans le voisinage de nos départements de l'ouest; et surtout par
le voyage du comte d'Artois, qui est déjà en Suisse, et qui s'annonce
comme devant continuer sa route à la suite du quartier général des
alliés.

Napoléon témoigne combien il lui répugne de croire que son beau-père
puisse entrer dans de pareils projets: M. de Lichtenstein continue de
répondre par les protestations les plus tranquillisantes. Il ne veut
considérer le rôle qu'on fait jouer aux Bourbons que comme un moyen de
guerre, à l'aide duquel on espère opérer quelques diversions dans nos
provinces; mais il assure qu'il n'y a rien de sérieux à cet égard; que
l'Autriche d'ailleurs ne s'y prêterait pas;....
..........................................................
..................; et qu'enfin on n'en veut ni à l'existence de
l'empereur ni à sa dynastie; qu'on désire la paix, et que la preuve en
est dans la mission qu'il vient remplir.

Napoléon prévient M. de Lichtenstein qu'il compte coucher le soir même à
Troyes, et le congédie, en promettant d'envoyer dès le lendemain un
général français aux avant-postes pour négocier l'armistice.

Ces pourparlers sont l'heureux présage de la cessation prochaine des
hostilités; ils nous promettent une négociation plus franche, et des
conditions meilleures qu'à Châtillon: ils doivent réjouir tout le monde,
et cependant les flatteuses espérances, qui déjà se répandent dans
l'armée, ne dissipent pas les inquiétudes de ceux qui approchent
Napoléon! C'est peut-être l'effet d'une circonstance dont nous allons
rendre compte.

Le baron de Saint-Aignan, le même qui, au mois de novembre précédent,
avait été chargé des propositions de Francfort, venait d'arriver de
Paris. Napoléon le reçoit immédiatement après l'aide de camp autrichien,
et dès les premiers mots laisse échapper la confiance que cette démarche
des alliés lui inspire. M. de Saint-Aignan se trouvait chargé par divers
personnages de présenter à Napoléon le tableau vrai des angoisses que la
capitale éprouve encore. Les victoires de Montmirail et de Vauchamps
n'ont pas rassuré; celles de Nangis et de Montereau ne rassurent pas
davantage. On redoute de nouveaux revers; on redoute également de
nouveaux succès; on craint que, dans l'un et l'autre cas, Napoléon ne se
confie trop facilement à son épée; et ce qu'on voudrait surtout, c'est
qu'il employât davantage la voie des négociations. M. de Saint-Aignan
vient donc l'entretenir des voeux que l'on forme à Paris pour qu'il se
décide à des concessions. Une pareille conversation allait faire un
contraste assez brusque avec la précédente; mais cette considération,
loin d'arrêter M. de Saint-Aignan, l'encourage au contraire à parler,
puisqu'il va être entendu dans un moment décisif: il s'acquitte de sa
mission avec toute la franchise et toute la loyauté qui le distinguent.
Rien n'est négligé par lui pour faire sentir que, dans l'état actuel des
affaires, il y a nécessité de tout sacrifier à la conclusion de la paix.
«Sire, s'écrie en terminant M. de Saint-Aignan, la paix sera assez
bonne, si elle est assez prompte!--Elle arrivera assez tôt si elle est
honteuse!» réplique Napoléon. Son front se rembrunit, et M. de
Saint-Aignan est brusquement congédié. Bientôt ces derniers mots se
répètent. On monte à cheval, et chacun suit en silence la route de
Troyes[33].

[Note 33: _Lettre de Napoléon au duc de Feltre, du_ 22 _février_ 1814.

«Quant au conseil que vous me donnez de faire la paix, c'est trop
ridicule. C'est en s'abandonnant à de pareilles idées qu'on gâte
l'esprit public. C'est au reste me supposer bien fou ou bien bête, que
de croire que, si je pouvais faire la paix, je ne la ferais pas.

»C'est à cette opinion qu'on a propagée, que je peux faire la paix
depuis quatre mois, mais que je ne la veux pas, que sont dus tous les
malheurs de la France. Je pensais mériter qu'on m'épargnât au moins la
démonstration de pareils sentiments.»]

       *       *       *       *       *




CHAPITRE VI.

L'ARMÉE FRANÇAISE RENTRE DANS TROYES.--SECOND SÉJOUR DE NAPOLÉON DANS
CETTE VILLE.--NÉGOCIATION DE L'ARMISTICE A LUSIGNY.

(Du 23 au 27 février.)


L'armée arrive devant Troyes dans l'après-midi du 23 février; mais elle
trouve les portes fermées et barricadées. Les Russes, qui n'ont pas
entièrement évacué la ville, prétendent nous la disputer pour quelques
heures, et le combat s'engage. Cependant la nuit survient; l'ennemi en
profite pour demander, par un aide de camp, que la remise des portes
soit différée jusqu'au lendemain matin, à la pointe du jour. Napoléon
préfère le salut de Troyes à toute considération militaire; il fait
suspendre l'attaque, consent à l'arrangement proposé, et se retire, avec
ses principaux officiers, dans une maison du faubourg des Noues.

Malgré cette espèce de trève, le canon continue de se faire entendre de
temps en temps; les troupes, qui se sont répandues de nuit dans les
faubourgs de la route de Paris, dévastent les habitations et les
jardins; du côté opposé, l'ennemi met le feu au faubourg par lequel il
effectue sa retraite; plusieurs villages brûlent dans la campagne, et
l'horizon n'est éclairé de toutes parts que par la lueur des bivouacs et
des incendies. Dans l'intérieur de la ville, le départ nocturne de cette
foule de soldats de diverses nations donne un libre cours aux scènes de
désordre et de violence.

Le jour paraît enfin; l'avant-garde de l'armée française prend
possession des postes, et Napoléon entre avec les premières troupes dans
la ville. Avant de se rendre à son logement, il veut faire le tour des
murs, reconnaître en quel état la ville lui est rendue, faire occuper
les postes les plus importants, et présider lui-même au bon ordre,
pendant que l'armée traverse les rues; mais il peut à peine se faire
passage dans la foule qui se précipite autour de lui; on l'accueille par
les acclamations les plus vives; c'est à qui pressera ses bottes et
baisera ses mains: on dirait que la paix est signée, que tous les maux
de la guerre sont finis, et que Troyes, désormais affranchi de toute
crainte, improvise un triomphe à son libérateur!

Cependant, au milieu de l'expansion générale, des plaintes s'élèvent: on
parle de traîtres, on dénonce des coupables; et ces cris ne sont pas
seulement ceux du peuple, ils sont répétés par des personnes qui
paraissent appartenir aux classes les plus honorables du commerce et de
la bourgeoisie.

Les habitants de Troyes venaient de passer dix-huit jours sous le joug
des armées ennemies: quelque adoucissement que la présence des
souverains alliés eût apporté parmi eux au poids de la guerre, une telle
situation avait paru affreuse à de paisibles citoyens, pour lesquels
elle était si nouvelle et si imprévue. Ce peuple, exaspéré par les
violences et les humiliations, avait vu d'un oeil mécontent que quelques
uns de ses compatriotes ne partageassent pas son ressentiment contre les
étrangers; il allait jusqu'à comprendre dans ses soupçons ceux que des
circonstances particulières avaient mis dans le cas de reconnaître, par
des respects, les qualités personnelles des souverains alliés. La haine
publique poursuivait surtout quelques habitants qui, désavouant les
couleurs sous lesquelles la France combattait, avaient osé arborer la
cocarde blanche. L'indignation publique n'avait attendu que le retour de
nos troupes pour éclater. Napoléon, forcé par la foule de s'arrêter à
chaque pas, apprend ainsi, au milieu des rues, du haut de son cheval, et
de la bouche des principaux habitants dont il est entouré, le sujet du
mécontentement qui agite le peuple; il partage ce mécontentement, promet
hautement de faire prompte justice; et à peine est-il descendu à son
logement, que, jetant ses gants sur la table, et le fouet encore à la
main, il ordonne qu'on réunisse un conseil de guerre.

La tentative que quelques royalistes venaient de se permettre à Troyes
se rattachait aux menées secrètes par lesquelles les partisans de la
maison de Bourbon voulaient rappeler à la fois sur elle l'attention des
Français et celle des souverains alliés: des Français, en accréditant
dans nos provinces l'opinion que les couleurs blanches pouvaient seules
désarmer l'inimitié des alliés; des souverains, en leur présentant cette
ombre d'un parti royaliste comme un parti réel, et ces couleurs sous
lesquelles un petit nombre de gens intimidés couraient se réfugier,
comme un appel de l'opinion publique en faveur de l'ancienne famille. Ce
que la peur avait ainsi commencé dans quelques départements malgré les
peuples, une influence ennemie semblait vouloir l'achever malgré les
alliés eux-mêmes. Quoi qu'en ait dit le prince de Lichtenstein,
l'Angleterre avait entrepris sérieusement la restauration des Bourbons,
et de tous côtés les intrigues de ses agents prenaient un caractère plus
grave. Il devenait urgent d'intimider leur audace, en déployant contre
eux la sévérité des lois. Dans de pareilles circonstances, l'autorité,
toujours ombrageuse, punit quelquefois jusqu'aux apparences; dans
celle-ci, un prince faible ou cruel n'aurait eu que trop de prétextes
pour faire couler des flots de sang!.... Mais Napoléon s'était
jusqu'alors refusé à sévir, tant le remède des supplices lui inspirait
de dégoût! La raison d'état parle enfin si haut qu'il est forcé de
l'entendre. On vient d'apprendre l'entrée du comte d'Artois en
Franche-Comté. Non seulement ce prince et ses fils, placés sur les
frontières les plus opposées, semblent se présenter pour agiter la
France d'une extrémité à l'autre; mais le chef de leur maison, Louis
XVIII lui-même, est parvenu à faire circuler dans Paris ses paroles, ses
insinuations, ses pardons, et ses promesses. Du fond de sa retraite de
Hartwell, en Angleterre, il a écrit aux principaux fonctionnaires de
l'empire, aux sénateurs, aux membres du conseil et de la magistrature:
ses lettres viennent d'arriver mystérieusement à leur adresse; et déjà
quelques uns de ceux qui les ont reçues rêvent aux chances d'une
révolution nouvelle[34]! Des rumeurs souterraines commencent à se faire
entendre dans la capitale, tandis que la conjuration éclate dans les
provinces occupées par l'ennemi, et surtout dans le midi... Telle est la
substance des derniers rapports qu'on reçoit de toutes parts. Cet état
de choses n'aggrave que trop l'affaire des royalistes de Troyes. Il faut
se décider à punir; et peut-être, pour qu'on prenne ce parti, n'est-ce
pas trop de l'influence du champ de bataille qui nous environne. Chaque
jour, à chaque instant, quelques uns des nôtres tombent sous les coups
de l'ennemi: au milieu de cette destruction continuelle, la vie d'un
obscur conjuré pèse à peine dans les balances sanglantes de la guerre.
Parmi les noms des coupables que la clameur publique vient de désigner,
on a retenu ceux de deux anciens émigrés, que toute la ville accuse, non
seulement d'avoir porté la cocarde blanche et repris la croix de
Saint-Louis, mais encore d'avoir fait publiquement des démarches auprès
de l'empereur de Russie en faveur de la cause des Bourbons. Ce sont les
sieurs Gouaut et Vidranges; ce dernier s'est réfugié à Chaumont, mais
Gouaut est resté; la foudre qu'il a voulu braver tombe sur lui: il est
traduit au conseil de guerre, et servira d'exemple.[35]

[Note 34: Extrait d'une déclaration datée de Buckingham, le 1er janvier
1814.

«Une destinée glorieuse appelle le sénat à être le premier instrument du
grand bienfait qui deviendra la plus solide comme la plus honorable
garantie de son existence et de ses prérogatives...» (_Voir dans
l'ouvrage du sénateur Lambretchs_, pag. 69.)]

[Note 35: Il résulte de la note que M. Vidranges a fait insérer dans
l'ouvrage de M. Beauchamp, tome Ier, page 241 et suivantes, que «la
présence des alliés dans l'ancienne capitale de la Champagne avait
ranimé l'espoir des partisans des Bourbons; que l'un d'eux, M. de
Vidranges, gentilhomme lorrain, _résolut d'entraîner cette ville_; qu'il
fut secondé par M. Gouaut, chevalier de Saint-Louis; que le comte de
Rochechouart, et le colonel Rapatel, leur ayant donné la nouvelle de
l'arrivée des princes sur le continent, et leur ayant dit qu'il était
temps de se prononcer, ils s'étaient sentis électrisés; qu'ils avaient
rattaché la croix de Saint-Louis à leur boutonnière; que le prince de
Wurtemberg les ayant encouragés à s'adresser à l'empereur de Russie,
_ils étaient allés trouver ce prince au nom des principaux royalistes de
Troyes_, et qu'ils lui avaient présenté une adresse dans laquelle _ils
sollicitaient le rétablissement des Bourbons sur le trône de France_.»
M. de Vidranges finit par un aveu encore plus remarquable: c'est que
l'empereur de Russie ne put s'empêcher de leur dire «_qu'il trouvait
leur démarche un peu prématurée; que les chances de la guerre étaient
incertaines; et qu'il serait fâché de les voir sacrifiés..._»]

L'affaire de l'armistice emploie le reste de la matinée. Un autre aide
de camp du prince de Schwartzenberg arrive de Bar-sur-Aube, où le
quartier général des alliés s'est d'abord retiré. Il vient proposer le
village de Lusigny, près Vandoeuvres, pour la réunion des généraux qui
auront à négocier l'armistice. Il annonce que le général Duca est nomme
commissaire pour l'Autriche; que les autres commissaires sont, pour la
Russie, le général Schouvaloff, et, pour la Prusse, le général Rauch.

Napoléon de son côté désigne le général Flahaut, son aide de camp; il
s'occupe aussitôt de le faire partir, dicte ses instructions, et les lui
remet à la suite d'un long entretien.

Après le départ du général Flahaut, Napoléon, harassé de fatigues,
venait de se retirer dans sa chambre, lorsque la famille éplorée de
Gouaut se présente aux portes pour demander grâce. Napoléon ne savait
pas résister à ces cris de miséricorde; des rémissions éclatantes et
nombreuses attestent assez sa clémence: mais cette fois, déterminé à ne
pas se laisser fléchir, il avait pris des précautions contre lui-même,
et n'avait trouvé d'autres moyens que de ne pas se laisser approcher.
Cependant l'écuyer de service est des environs de Troyes, c'est
Mesgrigny. Il veut servir ses compatriotes; tout ce qui est de service
avec lui le seconde. A peine Napoléon est réveillé que le placet de
Gouaut est présenté; mais est-il encore temps de sauver ce malheureux.
On court à l'état major; le prince de Neuchâtel répond que la sentence
doit être exécutée. Napoléon veut du moins qu'on s'en assure. Un
officier d'ordonnance y court. Bientôt cet officier revient: il est trop
tard. Napoléon garde un long silence, et le rompt enfin en disant: «La
loi le condamnait!»

Pendant les journées des 25 et 26, l'attention est entièrement
concentrée sur les conférences de Lusigny. On reste dans une alternative
continuelle de craintes et d'espérances. Des courriers, des ordonnances,
des aides de camp, se succèdent incessamment sur la chaussée de
Vandoeuvres. Tantôt on croit voir arriver la nouvelle de la cessation
des hostilités, tantôt on entend parler de nouveaux combats. Le 27 au
matin, aucune nouvelle décisive n'était encore arrivée de la part du
général Flahaut: Cependant la question militaire était trop simple en
elle-même pour présenter de grandes difficultés; mais la politique
s'était emparée de la négociation et l'avait singulièrement compliquée.

Dans ces pourparlers, l'ennemi ne se proposait qu'une suspension
d'armes; mais Napoléon, portant ses vues plus loin, cherchait à profiter
de l'occasion pour poser les bases de la paix définitive. Il désirait
garder Anvers et les côtes de la Belgique: c'était le prix qu'il se
promettait de ses derniers succès. Mais Anvers était pour l'Angleterre
la négociation toute entière; et, par l'influence anglaise, cette
concession devait être obstinément refusée au congrès de Châtillon. Il
était dès lors indispensable de faire traiter ce point sur un autre
terrain. Anvers devait perdre de son importance aux yeux désintéressés
des généraux russes, autrichiens et prussiens: Napoléon s'était donc
proposé de faire préjuger la question dans la conférence militaire de
Lusigny; mais tant qu'elle serait indécise, il ne voulait pas se priver,
par une trêve prématurée, des avantages que la poursuite des Autrichiens
semblait lui promettre pour compléter la défaite des alliés. Aussi
l'armée française n'avait-elle pas cessé un moment de pousser les
Autrichiens l'épée dans les reins. Le quartier général ennemi
rétrogradait jusqu'à Colombey; la garde russe était en retraite sur
Langres; le corps de Lichtenstein, sur Dijon. Les souverains alliés
s'étaient retirés à Chaumont en Bassigny; nos troupes s'emparaient de
Lusigny au moment où les commissaires pour l'armistice s'y réunissaient.
Cette occupation militaire de Lusigny avait même donné lieu à des
difficultés dès les premiers pourparlers; mais de plus graves obstacles
s'étaient élevés bientôt après, lorsqu'on en était venu à disputer la
ligne de l'armistice.

Les généraux ennemis avaient proposé le _statu quo_ des deux armées.

Le général Flahaut, conformément à ses instructions, avait demandé que
la ligne s'étendît depuis Anvers, où nous avions le général Carnot,
jusqu'à Lyon, où nous avions le duc de Castiglione. Cette ligne devait
placer les forces de la France sur un seul front, depuis l'Escaut
jusqu'aux Alpes. Les commissaires russe et prussien, affectant de se
mettre hors de l'influence des derniers événements, trouvaient que
c'était payer trop cher quelques délais dont l'armée autrichienne avait
besoin pour reposer ses colonnes. Le général autrichien était plus
conciliant; mais, par suite de la forme diplomatique que les conférences
avaient prise, chaque commissaire s'était trouvé dans la nécessité de
demander de nouvelles instructions, et le temps se perdait à les
attendre.

Ce sont pourtant des moments bien précieux que ceux qui s'écoulent
ainsi: notre horizon s'est tout-à-coup chargé de nuages sombres qu'un
armistice seul aurait pu dissiper. Nous sommes arrivés à l'époque
critique de la campagne.




CHAPITRE VII.

TROISIÈME EXPÉDITION CONTRE LE MARÉCHAL BLÜCHER.--RETOUR DE NAPOLÉON SUR
LA MARNE.

(Fin de février.)


Lorsque Napoléon dictait ses prétentions au commissaire qu'il envoyait à
Lusigny, la suspension d'armes demandée par les alliés était
généralement considérée comme ne pouvant être profitable qu'à l'armée
autrichienne, dont elle aurait arrêté la déroute. On était loin de
penser que l'armistice pouvait offrir à l'armée française un avantage
équivalent, en suspendant les opérations du maréchal Blücher. On apprend
enfin, mais trop tard, la diversion que les Prussiens ont entreprise, et
dont il nous reste à rendre compte.

Pour conserver la liaison des faits, nous reviendrons un moment sur nos
pas.

Après le combat de Vauchamps, nous avons laissé le maréchal Blücher
séparé de ses lieutenants, battu comme eux, faisant en toute hâte
retraite vers Châlons-sur-Marne, et ne sachant trop où cette déroute
pourra le mener. La fortune ne lui a pas tenu long-temps rigueur. Dès le
lendemain, Napoléon, rappelé vers Nangis et Montereau, a cessé de peser
sur lui. Blücher n'a plus été poursuivi que par le duc de Raguse, et
bientôt ce dernier a été obligé lui-même de lâcher prise, pour revenir
sur Montmirail combattre un corps de troupes que le prince
Schwartzenberg avait fait avancer de ce côté au secours des Prussiens.
Tandis que le duc de Raguse, occupé à poursuivre cette troupe, est allé
prendre position à Sezanne, Blücher a mis les moments à profit, en
ralliant à lui les corps de Sacken et d'York.

Ceux-ci avaient échappé de leur côté à la poursuite du duc de Trévise,
par un concours de circonstances non moins heureuses que celles qui
avaient débarrassé leur général en chef. Les corps prussiens de Bülow et
les divisions russes de Wintzingerode et de Woronzoff, après avoir pris
possession de la Belgique, avaient franchi notre ancienne frontière du
nord. Leur avant-garde, pénétrant à travers les Ardennes, s'était
avancée jusqu'aux portes de Soissons. A défaut de bonnes murailles et
d'une nombreuse garnison, Soissons avait le général Rusca pour
commandant; mais ce brave officier avait été tué d'une des premières
décharges, et sa mort avait promptement livré la place au général
Wintzingerode. Les Russes y étaient entrés le 13 février, précisément
pour recueillir les fuyards de Sacken et d'York, qui s'échappaient du
combat livré la veille à Château-Thierry. Ces troupes ayant appris, en
se ralliant à Soissons, que leur général en chef, Blücher, ralliait
lui-même ses forces du côté de Châlons, s'étaient aussitôt mises en
marche pour aller le rejoindre par la route de Reims. Les Russes
auraient voulu se conserver la possession importante de Soissons; mais
dès le 19 février le duc de Trévise avait repris cette ville.

Le maréchal Blücher, peu de jours après ses défaites, était donc parvenu
à réunir toutes ses forces, et se voyait au moment d'en recevoir de
nouvelles qui lui arrivaient par les routes du nord et de la Lorraine.
Le 18 février, il s'était trouvé en état de courir à son tour au secours
de Schwartzenberg; des bords de la Marne, il était venu camper avec
cinquante mille hommes au confluent de l'Aube et de la Seine; il avait
reçu en route, le 19, au bivouac de Sommesous, un nouveau renfort de
neuf mille hommes appartenant au corps de Langeron: il espérait qu'une
réunion générale de toutes les forces des alliés en ayant de Troyes
arrêterait Napoléon, et produirait les mêmes résultats qu'à Brienne. Ce
n'était donc pas seulement un détachement de l'armée de Silésie que nous
avions rencontré à Méry, ainsi que nous l'avions cru pendant quelques
jours; c'était l'avant-garde de toute cette armée. Blücher s'était
trouvé de sa personne au combat du pont de Méry; il y avait été blessé à
la jambe. Il n'avait pris le parti de la retraite qu'après s'être
convaincu de ses propres yeux qu'il était impossible de rallier l'armée
de Schwartzenberg en avant de Troyes, et que la réunion projetée était
désormais inutile. Dès lors il s'était décidé à repasser l'Aube; mais sa
retraite cachait un des plus hardis projets de la campagne. Encouragé
par les renforts qui ne cessaient de lui arriver, soit qu'il eût reçu
des ordres de son cabinet, soit qu'il n'eût pris conseil que de son
audace, Blücher avait résolu de s'avancer encore une fois sur Paris,
pour tenter une grande diversion en faveur de l'armée autrichienne.
Ainsi, pendant que le gros de l'armée française était autour de Troyes,
occupée d'armistice et de paix, les troupes prussiennes descendaient
rapidement sur les deux rives de la Marne. Le duc de Raguse, forcé le 24
d'abandonner Sezanne, se retirait, par la Ferté-Gaucher, sur la
Ferté-sous-Jouarre. De l'autre côté de la Marne, le duc de Trévise,
après avoir laissé garnison dans Soissons, se retirait également sur la
Ferté-sous-Jouarre.

Napoléon ne reçoit ces nouvelles que dans la nuit du 26 au 27; en peu
d'heures, elles ont changé tous ses plans. Le 27 au matin, il quitte
Troyes précipitamment pour se porter, par Arcis-sur-Aube et Sezanne, sur
les traces de l'armée prussienne. Il ne laisse en avant de Troyes que
deux corps d'armée, celui du duc de Reggio et celui du duc de Tarente;
c'est le duc de Tarente qui commandera en chef. Au moment où ces deux
maréchaux sont ainsi abandonnés à eux-mêmes, le premier est engagé dans
un combat très vif sur les hauteurs de Bar-sur-Aube, le second est en
marche vers Châtillon. Mais il ne s'agit plus de poursuivre les
Autrichiens; désormais les troupes qui restent opposées à celles de
Schwartzenberg doivent borner leurs efforts à les contenir, et surtout à
masquer le grand mouvement que notre armée fait sur Blücher. Dans cette
intention, le duc de Reggio et le général Gérard, qui sont aux prises
avec l'ennemi, font faire sur toute la ligne les acclamations qui
signalent ordinairement l'arrivée de Napoléon. Ces cris sont entendus de
la ligne opposée; et tandis que Napoléon s'éloigne de Troyes à marche
forcée, Schwartzenberg croit qu'il est arrivé devant lui.

Le 27 février, Napoléon arrive vers midi à Arcis-sur-Aube; il s'y arrête
quelques heures dans le château de M. de La Briffe, son chambellan, pour
donner le temps aux troupes 

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