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Mémoires authentiques de Latude,

by Henri Masers de Latude · French · Gutenberg #33745 · 471,222 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Mémoires authentiques de Latude,
    
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Title: Mémoires authentiques de Latude,

Author: Henri Masers de Latude


        
Release date: September 18, 2010 [eBook #33745]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/33745

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
        Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
        produced from images available at the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES AUTHENTIQUES DE LATUDE, ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)









[Illustration]

ÉDITION ILLUSTRÉE PRIX: 1 fr. 50 net.

MÉMOIRES ET SOUVENIRS

publiés sous la direction de

F. FUNCK-BRENTANO

MÉMOIRES AUTHENTIQUES

DE

LATUDE

ÉCRITS PAR LUI AU DONJON DE VINCENNES ET A CHARENTON

Publiés d'après le manuscrit de SAINT-PÉTERSBOURG

_Avec une Introduction_

PAR

F. FUNCK-BRENTANO.

ARTHÈME FAYARD, ÉDITEUR

18-20, RUE DU SAINT-GOTHARD 18-20

PARIS




MÉMOIRES AUTHENTIQUES
DE
LATUDE

[Illustration: LE DOCTEUR QUESNAY

(Fondateur de la doctrine des physiocrates et médecin de Mme de
Pompadour)

(Peint par Chevallier (1745), gravé par Will) (Bibl. de l'Arsenal)]

[Illustration: MÉMOIRES AUTHENTIQUES

de

LATUDE

ÉCRITS PAR LUI AU DONJON DE VINCENNES ET À CHARENTON

_Publiés d'après le manuscrit_

de

SAINT PETERSBOURG

AVEC UNE INTRODUCTION

par

F. FUNCK-BRENTANO]

[Illustration: M. Masers dit Latude

    Victime du pouvoir injust et criminel,
    Masers dans le Cahots eût terminé sa vie,
    Si l'art du despotisme, aussi fin que cruel,
    Avoit pu dans ses fers enchaînés son genie

Des. et Gravé avec le Phisionotrace par Quesndey, rue Croix des petits
Champs 11º 1º à Paris

JEAN HENRY, DIT DANRY, DIT MASERS DE LATUDE

(Bibl. nat., estampes)

Au témoignage des contemporains ce portrait est le plus ressemblant de
ceux qui ont été faits du célèbre prisonnier.]

[Illustration]




LA VIE DE LATUDE


Peu de figures historiques ont pris dans l'imagination populaire une
plus grande place que Masers de Latude. Le célèbre prisonnier semble
avoir résumé dans sa vie de souffrances les iniquités d'un gouvernement
arbitraire. Les romanciers et les dramaturges du XIXe siècle ont fait
de lui un héros, les poètes ont drapé ses malheurs de crêpes étoilés,
nos plus grands historiens lui ont consacré leurs veilles, de nombreuses
éditions de ses _Mémoires_ se sont succédé jusqu'à nos jours. Les
contemporains de Latude le regardaient déjà comme un martyr, et la
postérité n'a pas découronné sa tête blanchie dans les prisons de cette
lumineuse auréole. Sa légende Latude l'a formée lui-même. Lorsqu'en 1790
il racontera l'histoire de sa vie, il se servira de son imagination
méridionale plus que de ses souvenirs. Mais à la Bibliothèque impériale
de Saint-Pétersbourg sont conservés les mémoires qu'il écrivit dans sa
prison avec une sincérité qui fait défaut à ceux qu'il dictera plus tard
à l'usage du public: nous les imprimons plus loin. D'autre part, les
documents qui composaient son dossier dans les Archives de la Bastille
sont conservés à l'Arsenal, à Carnavalet. Il est, grâce à eux, facile de
rétablir la vérité.


I

Le 23 mars 1725, à Montagnac, en Languedoc, une pauvre fille, Jeanneton
Aubrespy, mettait au monde un enfant qui fut baptisé trois jours plus
tard. Jean Bonhour et Jeanne Boudet, les parrain et marraine, donnèrent
au nouveau-né les prénoms de Jean-Henri. Quant à un nom de famille, le
pauvret n'en avait pas, enfant d'un père inconnu.

Jeanneton venait de passer la trentaine. Elle était de famille
bourgeoise et demeurait près de la porte de Lom, dans une petite maison
qui semble lui avoir appartenu. Plusieurs de ses cousins occupaient des
grades dans l'armée. Mais, du jour où elle fut devenue mère, sa famille
la repoussa. Son existence devint misérable. Femme vaillante, cousant et
filant, elle éleva son gamin, qui poussait intelligent, vif, très
ambitieux. Elle parvint à lui faire donner quelque instruction, et nous
trouvons Jean-Henri, à l'âge de dix-sept ans, garçon chirurgien dans
l'armée du Languedoc. Au XVIIIe siècle, les chirurgiens n'étaient
pas, à vrai dire, de grands personnages: leurs fonctions consistaient
surtout à faire la barbe, à arracher les dents et à pratiquer les
saignées. Néanmoins la place était bonne. «Les garçons chirurgiens des
armées, écrit l'exemple du guet Saint-Marc, qui ont travaillé de leur
profession, ont gagné beaucoup d'argent.» Dès cette époque, ne voulant
pas porter le nom de sa mère, le jeune homme avait ingénieusement
transformé son double prénom en Jean Danry. C'est ainsi qu'il est déjà
désigné dans un passeport à destination de l'Alsace, délivré le 25 mars
1743 par le commandant des armées royales en Languedoc. Danry suivit, en
cette année 1743, les troupes du maréchal de Noailles dans leurs
opérations sur le Main et le Rhin et, vers la fin de la saison, le
maréchal lui donna un certificat attestant qu'il l'avait bien et
fidèlement servi.

En 1747, Danry est à Bruxelles employé dans l'hôpital ambulant des
armées de Flandre, aux appointements de 50 livres par mois. Il assista
au fameux assaut de Berg-op-Zoom, que les colonnes françaises enlevèrent
avec tant de bravoure sous le commandement du comte de Lœwendal. Mais
la paix d'Aix-la-Chapelle fut signée, les armées furent licenciées et
Danry vint à Paris. Il avait en poche une recommandation pour le
chirurgien du maréchal de Noailles, Descluzeaux, et un certificat signé
par Guignard de la Garde, commissaire des guerres, qui témoignait de la
bonne conduite et des capacités «du nommé Dhanry, garçon chirurgien».
Ces deux certificats composaient le plus clair de sa fortune.

Danry arriva à Paris à la fin de l'année 1748. On le voyait se promener
les après-midi au Tuileries en habit gris et veste rouge, portant bien
ses vingt-trois ans. De moyenne taille, un peu fluet, ses cheveux bruns
«en bourse», il avait l'œil vif et la physionnomie intelligente.
Peut-être aurait-il été joli garçon si des traces de petite vérole
n'eussent grêlé sa figure. Une pointe d'accent gascon assaisonnait son
langage, et nous voyons, par l'orthographe de ses lettres, que, non
seulement il n'avait guère d'éducation littéraire, mais qu'il parlait à
la manière du peuple. Néanmoins, actif, habile dans son métier, bien vu
de ses chefs, il était en passe de se faire une situation honorable et
d'arriver à soutenir sa mère, qui vivait délaissée à Montagnac
concentrant sur lui dans son abandon, son affection et tout son espoir.

Paris, retentissant et joyeux, éblouit le jeune homme. La vie brillante
et luxueuse, les robes de soie et de dentelles le faisaient rêver. Il
trouvait les Parisiennes charmantes. Il leur donnait de son cœur sans
compter et, de sa bourse, sans compter aussi. Le cœur était riche: la
bourse l'était moins. Danry eut bientôt dépensé ses modestes économies
et tomba dans la misère. Il fit de mauvaises connaissances. Son meilleur
ami, un nommé Binguet, garçon apothicaire, partage avec lui un taudis,
cul-de-sac du Coq, chez Charmeleux, qui tient chambres garnies. On ne
trouverait pas plus grands coureurs, libertins et mauvais sujets que nos
deux amis. Danry, colère, fanfaron, batailleur, s'est rapidement fait
connaître de tout le quartier. Mourant de faim, menacé d'être jeté à la
porte du logement dont il ne paie pas les termes, il écrit à sa mère
pour demander quelque argent; mais à peine la pauvre fille peut-elle se
suffire à elle-même.

Nous sommes loin, comme on voit, du bel officier de génie que chacun a
dans sa mémoire, loin aussi du brillant tableau que Danry tracerait plus
tard de ces années de jeunesse pendant lesquelles il aurait reçu, «par
les soins du marquis de la Tude, son père, l'éducation d'un gentilhomme
destiné à servir sa patrie et son roi.»

Dénué de toute ressource, Danry imagina qu'au siège de Berg-op-Zoom des
soldats l'avaient dépouillé tout nu, hors la simple chemise, et volé de
678 livres. Il fit une lettre à l'adresse de Moreau de Séchelles,
intendant des armées de Flandre, espérant la faire signer par Guignard
de la Garde, commissaire des guerres, sous lequel il avait servi. Danry
demandait à être indemnisé de ces pertes qu'il aurait faites tandis
qu'il s'exposait, sous le feu de l'ennemi, à soigner des blessés. Mais
nous lisons, dans les _Mémoires_ écrit plus tard par Danry, que, loin
d'avoir été, à Berg-op-Zoom, «dépouillé tout nu et volé de 678 livres»,
il y acheta une quantité considérable d'effets de tout genre qui se
vendirent à bas prix au pillage de la ville. Quoi qu'il en soit, la
tentative ne réussit pas. Danry était homme de ressources; à peine
quelques jours étaient-ils passés, qu'il avait imaginé un autre
expédient.

Chacun parlait de la lutte entre le ministre et la marquise de
Pompadour. Celle-ci venait de triompher, Maurepas partait en exil; mais
on le croyait homme à tirer vengeance de son ennemie. La favorite
elle-même avouait sa crainte d'être empoisonnée. Une lueur se fit dans
l'esprit du garçon chirurgien: il se vit tout à coup, lui aussi, en
habit doré, roulant carrosse sur la route de Versailles.

Le 27 avril 1749, sous l'arcade du Palais-Royal attenant le grand
escalier, il acheta à un marchand, qui étalait en cet endroit, six de
ces petites bouteilles, appelées larmes bataviques, dont s'amusaient les
enfants. C'étaient des bulles de verre fondu qui, jetées dans l'eau
froide, y avaient pris la forme de petites poires. Elles éclatent avec
bruit quand on en brisait la queue en crochet. Il en disposa quatre dans
une boîte de carton et en relia les petites queues par une ficelle fixée
au couvercle. Il répandit par-dessus de la poudre à poudrer, qu'il
recouvrit d'un lit de poussière de vitriol et d'alun. Le paquet fut
entouré d'une double enveloppe. Sur la première il écrivit: «Je vous
prie, madame, d'ouvrir le paquet en particulié»; et, sur la seconde, qui
recouvrait la première: «A Mme la marquise de Pompadour, en cour».

Puis il courut jeter son paquet, le 28 avril, à huit heures du soir, à
la grand'poste, et partit immédiatement pour Versailles. Il espérait
parvenir jusqu'à la favorite, mais fut arrêté par son premier valet,
Gourbillon. D'une voix émue, Danry conta une histoire effrayante: il
s'était trouvé aux Tuilleries et avait aperçu deux hommes qui causaient
avec animation; il s'était approché et les avait entendus proférer
contre Mme de Pompadour des menaces effroyables; les hommes levés, il
les avait suivis; ils s'en étaient allés droit à la grand'poste, où ils
avaient jeté un paquet dans la grille. Quels étaient ces hommes? quel
était ce paquet?--Il ne pouvait le dire. Mais, dévoué aux intérêts de la
marquise, il était accouru immédiatement pour révéler ce qu'il avait
vu.

[Illustration: COUVERCLE DE LA BOITE ENVOYÉE PAR LATUDE A LA MARQUISE DE
POMPADOUR, LE 28 AVRIL 1749

(Les lignes _Signée et paraphée au désir de la déclaration du sr Jean
Danry de ce jour d'huy quatorze juin mil sept cent quarante-neuf_,
signé: Berryer lieut. de Police et Danry ont été ajoutées lors de
l'interrogatoire)

(Bibl. de l'Arsenal, archives de la Bastille, nos 11.692-11.693)]

Pour comprendre l'impression produite par la dénonciation du jeune
homme, il faut se rappeler l'état ou les esprits étaient en ce moment à
la cour. Maurepas, le ministre enjoué et spirituel que Louis XV, l'homme
ennuyé, aimait pour le charme qu'il savait donner à l'expédition des
affaires, venait d'être exilé à Bourges. «Pontchartrain, lui mandait le
roi, est trop près.» La lutte entre le ministre et la favorite avait été
d'une violence extrême. Maurepas chansonnait la fille montée sur les
marches du trône, la poursuivait de ses réparties hautaines et cruelles.
Sa muse ne reculait pas devant les insultes les plus brutales. La
marquise ne ménageait pas davantage son adversaire, elle le traitait
ouvertement de menteur et de fripon et déclarait à tous qu'il cherchait
à la faire empoisonner. Aussi fallait-il qu'un chirurgien fût toujours
auprès d'elle, qu'elle eût toujours du contrepoison à portée de la main.
A table, elle ne mangeait rien la première; et, dans sa loge, à la
comédie, elle n'acceptait de limonade que si elle avait été préparée par
son chirurgien.

Le paquet, mis à la poste par Danry, arriva à Versailles le 29 avril.
Quesnay, médecin du roi et de la marquise,--le célèbre fondateur de la
doctrine des physiocrates--fut prié de l'ouvrir. Il le fit avec une
grande prudence, reconnut la poudre à poudrer, le vitriol et l'alun, et
déclara que toute cette machine n'avait rien de redoutable; que,
néanmoins, le vitriol et l'alun était matières pernicieuses, et qu'il
était possible que l'on se trouvât en face d'une tentative criminelle
maladroitement exécutée.

[Illustration: LE COMTE DE MAUREPAS, MINISTRE DE LA MAISON DU ROI

(Bibli. nat., estampes)]

Il n'est pas douteux que Louis XV et sa maîtresse aient été terrifiés.
D'Argenson, qui avait soutenu Maurepas contre la favorite, avait
lui-même grand intérêt a éclaircir au plus tôt cette affaire. Le premier
mouvement fut tout en faveur du dénonciateur. D'Argenson écrivit à
Berryer qu'il méritait récompense.

Aussitôt l'on chercha à découvrir les auteurs du complot. Le lieutenant
de police choisit le plus habile, le plus intelligent de ses officiers,
l'exempt du guet Saint-Marc et celui-ci se mit en rapport avec Danry.
Mais Saint-Marc n'avait pas passé deux jours en compagnie du garçon
chirurgien, qu'il rédigeait un rapport demandant son arrestation. «Il
n'est pas indifférent de remarquer que Danry est chirurgien et que son
meilleur ami est apothicaire. Je crois qu'il serait essentiel, sans
attendre plus longtemps, d'arrêter Danry et Binguet, en leur laissant
ignorer qu'ils ont tous deux arrêtés, et, en même temps, de faire
perquisition dans leurs chambres.»

Danry fut mené à la Bastille le 1er mai 1749; on s'était assuré de
Binguet le même jour. Saint-Marc avait pris la précaution de demander au
garçon chirurgien d'écrire le récit de son aventure. Il remit ce texte à
un expert, qui en compara l'écriture avec l'adresse du paquet envoyé à
Versailles: Danry était perdu. Les perquisitions opérées dans sa chambre
confirmèrent les soupçons. Enfermé à la Bastille, Danry ignorait ces
circonstances, et quand, le 2 mai, le lieutenant général de police vint
l'interroger, il ne répondit que par des mensonges.

Le lieutenant de police, Berryer, était un homme ferme, mais honnête et
bienveillant. «Il inspirait la confiance, écrit Danry lui-même, par sa
douceur et sa bonté.» Berryer se chagrinait de l'attitude que prenait
Danry, il lui montrait le danger auquel il s'exposait, le conjurait de
dire la vérité. Dans un nouvel interrogatoire Danry persista à mentir.
Puis, tout à coup, il changea de tactique et refusa de répondre aux
questions qu'on lui posait. «Danry, lui disait le lieutenant de police
pour lui donner du courage, ici nous rendons justice à tout le monde.»
Mais les prières ne firent pas mieux que les menaces; l'accusé gardait
un silence obstiné. D'Argenson écrivait à Berryer: «Cette affaire est
trop importante à éclaircir pour ne pas suivre toutes les indications
qui peuvent faire parvenir à cet objet».

Danry, par ses mensonges, puis par son silence, avait trouvé le moyen de
donner un air de complot ténébreux à une tentative d'escroquerie sans
grande conséquence.

Il ne se décida que le 15 juin à faire un récit à peu près exact, dont
le procès-verbal fut immédiatement envoyé au roi, qui le relut plusieurs
fois et «pocheta» toute la journée. Ce détail montre l'importance que
l'affaire avait prise. Les soupçons ne furent pas dissipés par la
déclaration du 15 juin. Danry avait altéré la vérité dans les deux
premiers interrogatoires, on avait lieu de croire qu'il l'altérait
également dans le troisième. Ce fut ainsi que son silence et ses
dépositions contradictoires le perdirent. Six mois plus tard, le 7
octobre 1749, le docteur Quesnay, qui avait témoigné beaucoup d'intérêt
au jeune chirurgien, fut envoyé auprès de lui à Vincennes afin qu'il lui
révélât le nom de celui qui l'avait poussé au crime. Au retour, le
docteur écrit à Berryer: «Mon voyage n'a été d'aucune utilité; je n'ai
vu qu'un hébété, qui cependant a toujours persisté à me parler
conformément à sa déclaration.» Et deux années se sont écoulées que le
lieutenant de police écrira encore à Quesnay: «25 février 1751.--Vous
feriez grand plaisir à Danry si vous vouliez lui rendre une visite, et
par cette complaisance vous pourriez peut-être l'engager à vous
découvrir entièrement son intérieur, et à vous faire un aveu sincère de
ce qu'il m'a voulu cacher jusqu'à présent.»

Quesnay se rend immédiatement à la Bastille, promet au prisonnier la
liberté. Danry se désespère, jure que «toutes ses réponses au lieutenant
de police sont conformes à la vérité». Quand le docteur a pris congé de
lui, il écrit au ministre: «M. Quesnay, qui m'est venu voir plusieurs
fois dans ma misère, m'a dit que Votre Grandeur croyait qu'il y avait
quelqu'un de complice avec moi quand j'ai commis mon péché, et que je ne
voulais pas le dire, et, par cette raison, que Monseigneur ne me voulait
point donner la liberté que je ne l'eusse dit. A cela, Monseigneur, je
souhaiterais du profond de mon cœur que votre croyance fût véritable,
en ce qu'il me serait bien plus avantageux de jeter ma faute sur un
autre, soit pour m'avoir induit à commettre mon péché, ou ne m'avoir pas
empêché de le commettre.»

[Illustration: LETTRE DE CACHET DATÉE DU 1er MAI 1769 QUI ENVOYA A LA
BASTILLE LATUDE (DANRY) ET SON AMI LE GARÇON APOTHICAIRE BINGUET

(Bibl. de l'Arsenal, archives de l'Arsenal, ms. 11.692)]

Dans la pensée des ministres, Danry, avait été l'agent d'un complot
contre la vie de la marquise de Pompadour dirigé par quelque grand
personnage; au dernier moment il aurait pris peur, ou bien, dans
l'espoir de tirer profit des deux côtés à la fois, il serait venu à
Versailles se dénoncer lui-même. Il faut tenir exactement compte de ces
faits pour comprendre la vraie cause de sa détention. Danry fut donc
maintenu à la Bastille. Il subit des interrogatoires dont les
procès-verbaux furent rédigés régulièrement et signés par le lieutenant
de police. Nous avons vu que celui-ci, sous l'ancien régime, était un
véritable magistrat--les documents de l'époque ne le désignent pas
autrement,--il rendait des arrêts et punissait au nom de la coutume qui,
à cette époque, comme aujourd'hui encore en Angleterre, faisait loi.

[Illustration: ENVELOPPE EXTÉRIEURE DE LA BOITE ENVOYÉE PAR LATUDE A
MADAME DE POMPADOUR, LE 28 AVRIL 1749

Les mots _Signé et paraphé au désir de la déclaration, etc._, ont été
ajoutés lors des interrogatoires, avec les signatures du lieutenant de
police Berryer, et de Latude (Danry) (Bibl. de l'Arsenal, arch. de la
Bastille, ms. 11.692-11.693)]

L'apothicaire Binguet avait été remis en liberté immédiatement après la
déclaration faite par Danry, le 14 juin. A la Bastille celui-ci ne
laissait pas d'être entouré d'égards. Les ordres de Berryer sur ce sujet
étaient formels. On lui avait donné livres, pipe et tabac; on lui
permettait de jouer de la flûte; et, comme il exprimait son ennui de
vivre seul, on lui donnait deux compagnons de chambre. Il recevait
chaque jour la visite des officiers du château. Le 25 mai, le
lieutenant du roi vint lui répéter les ordres du Magistrat: «On aurait
en conséquence bien soin de lui; s'il avait besoin de quelque chose, on
le priait de le dire, on ne le laisserait manquer de rien». Le
lieutenant de police espérait sans doute, à force de bontés, le
déterminer à dévoiler les auteurs du malheureux complot qu'il avait
imaginé lui-même.

Danry ne demeura pas longtemps dans la prison du faubourg Saint-Antoine;
dès le 28 juillet, Saint-Marc le transféra à Vincennes, et nous voyons,
par le rapport que l'exempt rédigea, combien le marquis Du Châtelet,
gouverneur du donjon, s'étonna «que la Cour se fût déterminée de lui
envoyer un pareil sujet». C'est que Vincennes était, comme la Bastille,
réservé aux prisonniers de bonne société: notre compagnon y fut mis par
faveur. Le chirurgien qui a soin de lui le lui répète pour le consoler.
«On ne met dans le donjon de Vincennes que des personnes nobles et de la
première distinction.» Danry est, en effet, traité comme un gentilhomme.
La meilleure chambre lui est réservée, il peut jouir du parc, où il se
promène chaque jour deux heures. Lors de son entrée à la Bastille, il
souffrait d'une infirmité, dont il attribua plus tard la cause à sa
longue détention. A Vincennes il s'en plaignit, il prétendit également
que le chagrin l'avait rendu malade. Un spécialiste et le chirurgien du
donjon le soignèrent.

[Illustration: GRILLE D'ENTRÉE DE LA BASTILLE

Croquis de l'architecte Palloy (Bibl. nat. ms. nouv. acq. franç. 3242)]

Cependant le lieutenant de police revenait le voir, lui renouvelait
l'assurance de sa protection et lui conseillait d'écrire directement à
Mme de Pompadour. Voici la lettre du prisonnier:

A Vincennes, 4 novembre 1749.

«Madame,

«Si la misère, pressé par la faim, m'a fait commettre une faute contre
votre chère personne, ça n'a point été dans le dessin de vous faire
aucun mal. Dieu m'est témoin. Si sa divine bonté voulait aujourd'hui, en
ma faveur, vous faire connaître mon âme repentante de sa très grande
faute et les larmes que je répands depuis cent quatre-vingt-huit jours,
à l'aspect des grilles de fer, vous auriez pitié de moi. Madame, au nom
de Dieu qui vous éclaire, que votre juste courroux daigne s'apaiser sur
mon repentir, sur ma misère, sur mes pleurs; un jour Dieu vous
récompensera de votre humanité. Vous pouvez tout, Madame. Dieu vous a
donné pouvoir auprès du plus grand roi de la terre, son bien-aimé: il
est miséricordieux, il n'est point cruel, il est chrétien. Si sa divine
puissance me fait la grâce d'obtenir de votre générosité la liberté, je
mourrais plutôt et mangerais que des racines, avant de l'exposer une
seconde fois. J'ai fondé toutes mes espérances sur votre charité
chrétienne, soyez sensible à ma prière, ne m'abandonnez point à mon
malheureux sort. J'espère en vous, Madame, et Dieu me fera la grâce que
toutes mes prières seront exaucées pour accomplir tous les désirs que
votre chère personne souhaite.

«J'ai l'honneur d'être, avec un repentir digne de grâce, Madame, votre
très humble et très obéissant serviteur.»

«DANRY.»

Nous avons cité cette lettre avec plaisir; elle se distingue
avantageusement de celles que le prisonnier écrirait plus tard et que
l'on a publiées. Il est vrai que Danry ne voulait pas attenter aux jours
de la favorite. Bientôt, devenant plus hardi, il écrira à Mme de
Pompadour que, s'il lui a adressé cette boîte à Versailles, c'était par
dévoûment pour elle, pour la mettre en garde contre les entreprises de
ses ennemis, «pour lui sauver la vie».

La lettre du prisonnier fut remise à la marquise, mais demeura sans
effet. Danry perdit patience, il résolut de se procurer lui-même la
liberté qu'on lui refusait: le 15 juin 1750, il s'était évadé.

[Illustration: PLAN DE LA BASTILLE]


II

Dans les _Mémoires_ publiés sous son inspiration à l'époque de la
Révolution, Danry a raconté cette première évasion du donjon de
Vincennes d'une manière aussi spirituelle que fantaisiste. Il échappa à
ses geôliers le plus simplement du monde. Etant descendu au jardin, à
l'heure de sa promenade, il y trouva un épagneul noir qui faisait des
bonds. Il arriva que le chien se dressa contre la porte d'entrée et la
poussa de ses pattes. La porte était ouverte. Danry sortit et courut
devant lui, «jusqu'à ce qu'il fût tombé par terre de fatigue, du côté de
Saint-Denis, vers les quatre après midi.»

Il resta dans cette situation jusqu'à neuf heures du soir. Puis il prit
le chemin de Paris et passa la nuit sur le bord de l'aqueduc du côté de
la porte Saint-Denis. Au point du jour il entra dans la ville.

Nous savons quelle importance la cour attachait à la détention du
prisonnier: elle espérait encore qu'il se déciderait à parler de ce
grave complot dont il possédait le secret. D'Argenson écrit
immédiatement à Berryer: «Rien n'est plus important ni plus pressé que
d'user de toutes les voies imaginables pour tâcher de rattraper le
prisonnier.» Et toute la police se met sur pied: le signalement du
fugitif est imprimé à grand nombre d'exemplaires. L'inspecteur Rulhière
l'envoie à toutes les maréchaussées.

Danry se logea chez Cocardon, au _Soleil d'or_; mais il n'osa demeurer
plus de deux jours dans la même auberge. Il pensa que son camarade lui
viendrait en aide; mais Binguet ne se soucie plus de la Bastille. C'est
une jolie fille, Anne Benoist, que Danry avait connue au temps où il
logeait chez Charmeleux, qui se dévoue à lui toute entière. Elle sait
qu'elle risque d'être mise en prison, et, déjà des inconnus de mauvaise
mine sont venus demander au _Soleil d'or_ qui elle était. Qu'importe!
elle trouve assistance chez des compagnes; les jeunes filles portent les
lettres, se mettent en quête d'un gîte sûr. En attendant, Danry va
passer la nuit sous les aqueducs; dès le lendemain il va s'enfermer dans
le logement que ces demoiselles lui ont choisi, il y demeure deux jours
sans sortir: Annette lui vient tenir compagnie. Mais le jeune homme n'a
plus d'argent, comment paiera-t-il son écot? «Que faire, que devenir?
dirait-il plus tard; j'étais sûr d'être découvert si je me montais, si
je fuyais je courais également des risques.» Il écrit au docteur
Quesnay, qui lui témoigna tant de bontés à Vincennes, mais la police a
vent de cette correspondance, et Saint-Marc vient saisir le fugitif dans
l'auberge où il est caché. Le malheureux est ramené à la Bastille.
Annette est arrêtée chez Cocardon au moment où elle demandait les
lettres venues pour Danry; elle est enfermée à la Bastille aussi. Les
porte-clés et les sentinelles de Vincennes, de service le jour de
l'évasion, sont jetés au cachot.

En se sauvant de Vincennes, Danry avait doublé la gravité de sa faute.
Les règlements voulaient qu'il fût descendu au cachot, réservé aux
prisonniers insubordonnés. «M. Berryer vint encore adoucir mes maux, au
dehors il demandait pour moi justice ou clémence, dans ma prison il
cherchait à calmer ma douleur, elle me paraissait moins vive quand il
m'assurait qu'il la partageait.» Le lieutenant de police ordonna que le
prisonnier fût nourri aussi bien que par le passé, qu'on lui laissât ses
livres, du papier, ses bibelots, et les deux heures de promenade dont il
jouissait à Vincennes. En retour de ces bontés, le garçon chirurgien
envoya au magistrat «un remède contre les accès de goutte». Il demandait
en même temps qu'on lui permît d'élever des petits oiseaux dont le
gazouillis et l'animation le distrairaient. La demande fut accordée;
Mais au lieu de prendre sa peine en patience, Danry s'irritait de jour
en jour, il se laissait aller à sa nature violente, faisait du vacarme,
criait, se démenait, à faire croire qu'il devenait fou. Sur les livres
de la bibliothèque de la Bastille, qui passaient de chambre en chambre,
il écrivait des poésies injurieuses contre la marquise de Pompadour. Il
prolongeait ainsi son séjour dans le cachot. Peu à peu ses lettres
changeaient de ton. «C'est un peu fort qu'on me laisse quatorze mois en
prison et une année entière qui finit aujourd'hui dans un cachot où je
suis encore.»

Cependant Berryer le remit dans une bonne chambre vers la fin de l'année
1751. En même temps, il lui donna, aux frais du roi, un domestique pour
le servir. Quant à Annette Benoit, elle avait été mise en liberté après
quinze jours de détention. Le domestique de Danry tomba malade; comme on
voulait pas que le prisonnier manquât de société, on lui donna un
compagnon de chambre. C'était un nommé Antoine Allègre, détenu depuis le
29 mai 1750. Les circonstances qui avaient déterminé son incarcération
avaient été à peu près les mêmes que celles qui avaient fait enfermer
Danry. Allègre était maître de pension à Marseille lorsqu'il apprit que
les ennemis de la marquise de Pompadour cherchaient à la faire périr. Il
imagina un complot où il mêla Maurepas, l'archevêque d'Albi et l'évêque
de Lodève, envoya la dénonciation de ce complot à Versailles, et, pour y
donner de la vraisemblance, adressa au valet de la favorite une lettre
d'une écriture contrefaite, qui commençait par ces mots: «Foy de
gentilhomme, il y a 100.000 écus pour vous si vous empoisonnez votre
maîtresse...» Il espérait obtenir par ce moyen un bon emploi ou la
réussite d'un projet qu'il avait fait sur le commerce.

Intelligents l'un et l'autre, instruits et entreprenants, Danry et
Allègre étaient faits pour s'entendre, d'autant mieux que le maître de
pension, très supérieur à son camarade, le dirigeait. Les années que
Danry passa en compagnie d'Allègre exercèrent sur toute sa vie une
influence si grande, que le lieutenant de police Lenoir pourrait dire un
jour: «Danry est le tome II d'Allègre». Les lettres de ce dernier qui
nous sont conservées en grand nombre, témoignent de l'originalité et de
la vivacité de son esprit: le style en est fin et rapide, du français le
plus pur, les idées exprimées ont de la distinction et sont parfois
singulières sans être extravagantes. Il travaillait sans cesse et fut,
tout d'abord, ennuyé d'avoir un compagnon. «Donnez-moi, je vous prie,
une chambre en particulier, écrit-il à Berryer, même sans feu; j'aime à
être seul, je me suffis à moi-même, parce que je sais m'occuper et semer
pour l'avenir.» C'était une nature mystique, mais de ce mysticisme froid
et amer que nous trouvons quelquefois chez les hommes de science, les
mathématiciens en particulier. Car Allègre étudiait principalement les
mathématiques, la mécanique, la science des ingénieurs. Le lieutenant de
police lui fit acheter des ouvrages traitant des fortifications, de
l'architecture civile, de la mécanique, des travaux hydrauliques. Le
prisonnier les consultait pour rédiger des mémoires sur les questions
les plus diverses, qu'il envoyait au lieutenant de police dans l'espoir
qu'ils lui procureraient sa liberté. Ces mémoires, que nous possédons,
montrent encore l'étendue de son intelligence et de son instruction.
Danry l'imita dans la suite, en cela comme en tout le reste, mais
grossièrement. Allègre était également très habile de ses doigts, dont
il faisait, disent les officiers du château, tout ce qu'il voulait.

[Illustration: PUITS PLACÉ DANS LA DERNIÈRE COUR DE LA BASTILLE, APPELÉ
DE CE FAIT: LA COUR DU PUITS, L'UNE DES HUIT TOURS DE LA BASTILLE EN
RECEVAIT ÉGALEMENT SON NOM.

(Croquis de l'architecte Palloy)

(Bibl. nat., ms. nouv. acq. fran. 3.241)]

Allègre était un homme dangereux: les porte-clés en avaient peur.
Quelque temps après son entrée à la Bastille il tomba malade; un garde
fut placé près de lui; les deux hommes firent mauvais ménage. Allègre
envoyait à la lieutenance de police plaintes sur plaintes. On fit une
enquête qui ne fut pas défavorable au garde-malade, et celui-ci fut
laissé auprès du prisonnier; lorsqu'un matin, le 8 septembre 1751, les
officiers de la Bastille entendirent dans la tour du Puits des cris et
du bruit. Ils montèrent en hâte et trouvèrent Allègre occupé à percer
d'un couteau son compagnon, qu'il tenait à la gorge, renversé dans son
sang, le ventre ouvert. Si Allègre n'avait été à la Bastille, le
Parlement l'aurait fait rouer en place de Grève; la Bastille le sauva;
mais il ne pouvait plus espérer que sa liberté fût prochaine.

Quant à Danry, il lassa à son tour la patience de ses gardiens. Le major
Chevalier, qui était la bonté même, écrivit au lieutenant de police: «Il
ne vaut pas mieux qu'Allègre, mais il est cependant, quoique plus
turbulent et colère, beaucoup moins à craindre, en tout genre que lui.»
Le médecin de la Bastille, le docteur Boyer, membre de l'Académie, écrit
également: «J'ai lieu de me méfier du personnage». Le caractère de Danry
s'aigrissait. Il injuriait ses porte-clés. Un matin, on est obligé de
lui enlever un couteau et des instruments tranchants qu'il a dérobés. Il
se sert du papier qu'on lui donne pour se mettre en relation avec
d'autres détenus et des personnes du dehors. Le papier est supprimé:
Danry écrit avec son sang sur des mouchoirs; le lieutenant de police lui
fait défendre de lui écrire avec du sang: Danry écrit sur des tablettes
de mie de pain qu'il fait presser furtivement entre deux assiettes.

L'usage du papier lui fut rendu, ce qui ne l'empêche pas d'écrire à
Berryer: «Monseigneur, je vous écris avec de mon sang sur du linge,
parce que messieurs les officiers me refusent d'encre et du papier;
voilà plus de six fois que je demande à leur parler inutilement.
Qu'est-ce donc, Monseigneur, avez-vous résolu? Ne me poussez pas à bout.
Au moins ne me forcez pas à être mon bourreau moi-même. Envoyez-moi une
sentinelle pour me casser la tête, c'est bien la moindre grâce que vous
puissiez m'accorder.» Berryer, surpris de cette missive, fait des
observations au major, qui lui répond: «Je n'ai pas refusé de papier à
Danry».

Ainsi le prisonnier faisait croire de plus en plus qu'il n'était qu'un
fou. Le 13 octobre 1753, il écrivait au docteur Quesnay pour lui dire
qu'il lui voulait grand bien, mais qu'étant trop pauvre pour lui rien
donner, il lui faisait cadeau de son corps, qui allait périr, dont il
pourrait faire un squellette. Au papier de la lettre, Danry avait cousu
un petit carré de drap et il ajoutait: «Dieu a donné aux habits des
martyrs la vertu de guérir toutes de maladies. Voilà cinquante-sept mois
qu'on me fait souffrir le martyr. Ainsi il est sans doute qu'aujourd'hui
le drap de mon habit fera des miracles: en voilà un morceau.» Cette
lettre revint à la lieutenance de police au mois de décembre, et nous y
trouvons une apostille de la main de Berryer: «Lettre bonne à garder,
elle fait connaître l'esprit du personnage». Or nous savons de quelle
façon on traitait encore les fous au XVIIIe siècle.

Mais subitement, au grand étonnement des officiers du château, nos deux
amis améliorent leur caractère et leur conduite. On n'entendait plus de
bruit dans leur chambre, et quand on leur venait parler ils répondaient
poliment. En revanche, ils étaient d'allure plus bizarre encore que par
le passé. Allègre se promenait dans sa chambre, à moitié nu, pour
ménager ses hardes, disait-il, et adressait lettres sur lettres à son
frère et au lieutenant de police pour qu'on lui envoyât des nippes, des
chemises surtout et des mouchoirs. Danry de même. «Ce prisonnier, mande
Chevalier au lieutenant de police, demande du linge; je ne vous écrirai
pas, parce qu'il a sept chemises très bonnes, dont quatre neuves; cet
article le met aux champs.» Mais pourquoi refuser à un prisonnier de lui
passer ses fantaisies? Et le commissaire de la Bastille fit
confectionner deux douzaines de chemises de prix--chacune revint à
vingt livres, plus de quarante francs de notre monnaie, et des mouchoirs
de la batiste la plus fine.

[Illustration: LETTRE DE LATUDE AU DOCTEUR QUESNAY, ÉCRITE A LA BASTILLE

LE 18 OCTOBRE 1753

Il lui envoie un morceau de son habit qui fera sans doute des miracles
étant donné que le propriétaire en est un martyr

(Bibl. nat., Archives de la Bastille, nº 11.692)]

[Illustration: ÉCHELLE DE CORDE FABRIQUÉE A LA BASTILLE PAR LATUDE ET
ALLÈGRE, ET A L'AIDE DE LAQUELLE ILS SE SAUVÈRENT DANS LA NUIT DU 25 AU
26 FÉVRIER 1756

(Musée Carnavalet)]

Si la lingère du château avait fait attention, elle aurait remarqué que
les serviettes et les draps qui entraient dans la chambre des deux
compagnons, en sortaient raccourcis dans tous les sens. Nos amis
s'étaient mis en rapport avec leurs voisins de prison, qui demeuraient
en-dessous et au-dessus d'eux, mendiant des ficelles et du fil, donnant
du tabac en échange. Ils étaient parvenus à desceller les barres de fer
qui empêchaient de grimper dans la cheminée; la nuit, ils montaient
jusque sur les plates-formes, d'où ils conversaient par les cheminées,
avec les prisonniers des autres tours. L'un de ces malheureux se croyait
prophète de Dieu: il entendit la nuit ce bruit de voix qui tombait sur
le foyer éteint; il révéla le prodige aux officiers qui le regardèrent
comme plus fou encore qu'auparavant. Sur la terrasse, Allègre et Danry
trouvèrent les outils que des maçons et des herbiers employés au château
y laissaient le soir. Ils se procurèrent ainsi un maillet, une tarière,
deux espèces de moufles et des morceaux de fer pris aux affûts des
canons. Ils cachaient le tout dans le tambour existant entre le plancher
de leur chambre et le plafond de la chambre inférieure.

Allègre et Danry se sauvèrent de la Bastille dans la nuit du 25 au 26
février 1756. Ils grimpèrent par la cheminée jusque sur la plate-forme
des tours et descendirent par la fameuse échelle de corde attachée à
l'affût d'un canon. Une muraille séparait le fossé de la Bastille de
celui de l'Arsenal. Ils parvinrent, à l'aide d'une barre de fer, à en
détacher une grosse pierre, et s'échappèrent par la haie ainsi
pratiquée. L'échelle de corde était une œuvre de longue patience et
de grande habileté. Plus tard, Allègre deviendrait fou, alors Danry
tirerait à lui tout le mérite de cette entreprise que son ami avait
conçue et dirigée.

Au moment de partir, Allègre avait écrit sur un chiffon de papier, pour
les officiers de la Bastille, la note suivante, qui marque bien son
caractère:

«Nous n'avons causé aucun dommage aux meubles de M. le gouverneur, nous
ne nous sommes servis que de quelques lambeaux de couvertures qui ne
pouvaient être d'aucune utilité, les autres sont dans leur entier. S'il
manque quelques serviettes, on les trouvera au-delà de l'eau, dans le
grand fossé, où nous les emportons pour essuyer nos pieds: «_Non nobis,
Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam!_»

«_Scilo cor nostrum et cognosce semitos nostras._»

«Ce n'est pas sur nous, Seigneur, ce n'est pas sur nous, mais sur ton
nom, qu'il faut répandre la gloire; regarde notre cœur et connais les
voies où nous marchons.»

Nos deux compagnons s'étaient pourvus d'un portemanteau, et ils
s'empressèrent de changer de vêtements dès qu'ils eurent franchi
l'enceinte du château. Un metteur en œuvre, Fraissinet, que Danry
connaissait, s'intéressa à eux et les conduisit chez le tailleur Rouit,
qui les logea quelque temps. Rouit prêta même à Danry 48 livres que
celui-ci s'engagea à renvoyer dès son arrivée à Bruxelles. Un mois
passé, nos deux amis étaient au-delà des frontières.

[Illustration]


III

Il nous est très difficile de savoir ce qu'il advient de Danry depuis le
moment où il quitta Rouit, jusqu'au moment de sa réintégration à la
Bastille. Il nous a, il est vrai, laissé deux relations de son séjour en
Flandre et en Hollande; mais ces relations diffèrent entre elles, et
elles diffèrent, l'une et l'autre, de quelques documents originaux que
nous avons conservés.

Allègre et Danry avaient jugé prudent de ne pas partir ensemble. Allègre
arriva le premier à Bruxelles, d'où il écrivit à Mme de Pompadour une
lettre injurieuse. Cette lettre le fit découvrir. A Bruxelles, Danry
apprit l'arrestation de son camarade. Il se hâta de gagner la Hollande,
vint à Amsterdam, où il entra en service chez un nommé Paulus Melenteau.
De Rotterdam il avait écrit à sa mère; la pauvre fille, réunissant ses
petites économies, lui envoya par la poste 200 livres. Mais Saint-Marc
s'était mis en route pour rejoindre le fugitif. «Les bourgmestres
d'Amsterdam accordèrent sans difficulté et avec plaisir la réquisition
que Saint-Marc fit au nom du roi, de la part de son ambassadeur, pour
l'arrêt et l'extradition de Danry.» Louis XV se contentait de réclamer
celui-ci comme un de ses sujets. Saint-Marc, déguisé en marchand
arménien, le découvrit dans sa retraite. Danry fut arrêté à Amsterdam le
1er juin, conduit dans un cachot de l'hôtel de ville, de là, ramené
en France et mis à la Bastille le 9 juin 1756. On mandait de Hollande:
«Saint-Marc est ici regardé sur le pied de sorcier».

Par cette nouvelle évasion, le malheureux avait achevé de rendre son cas
très grave, au XVIIIe siècle, l'évasion d'une prison d'Etat pouvait
être punie de mort. Les Anglais, grands apôtres de l'humanité, n'étaient
pas plus indulgents que nous; et l'on connaît le traitement infligé par
Frédéric II au baron de Trenck. Celui-ci ne devait rester en prison
qu'une année. Après sa seconde tentative d'évasion, il fut enchaîné dans
une casemate obscure; à ses pieds était la tombe où il devait être
enterré, on y avait gravé son nom et une tête de mort. Quant aux
hommes de la Révolution ils devaient par la loi du 23 ventôse an 11 (13
mars 1794), condamner à mort ceux qui seraient tentés de s'évader de
leurs geôles.

[Illustration: CACHOTS DE LA BASTILLE OU LES PRISONNIERS ÉTAIENT MIS PAR
PUNITION

(La gravure représente les vainqueurs du 14 Juillet découvrant le
célèbre comte de Larges qui n'a jamais existé) (Coll. Edm. de
Rothschild)]

Le gouvernement de Louis XV ne punissait pas avec une semblable rigueur.
L'évadé était simplement mis au cachot pour quelque temps. Les cachots
de la Bastille étaient des basses-fosses froides et humides. Danry
laisse dans les _Mémoires_ qu'il fera rédiger en 1790, une relation des
quarante mois passés en ce triste lieu, qui fait dresser les cheveux sur
la tête, mais son récit est rempli d'exagération. Danry dit qu'il passa
ces trois années les fers aux pieds et aux mains: dès le mois de
novembre 1756, Berryer lui offrit de lui faire ôter les fers des pieds
ou des mains, à son choix, et nous voyons, par une apostille du major
Chevalier, qu'on lui enleva les fers des pieds. Danry ajoute qu'il
coucha tout l'hiver sur la paille, sans couverture: il y avait si bien
des couvertures qu'il écrit à Berryer pour demander qu'on lui en donne
d'autres. A l'en croire, lors des crues de la Seine, l'eau lui serait
montée jusqu'à la taille: dès que l'eau menaça d'envahir le cachot, on
en fit sortir le prisonnier. Il dit encore qu'il passa ces quarante mois
dans une obscurité complète: la lumière de la prison n'était
certainement pas très vive, mais elle était suffisante pour permettre à
Danry de lire et d'écrire, et nous apprenons par les lettres que
celui-ci adressait au lieutenant de police, qu'il voyait de son cachot
tout ce qui se passait dans la cour de la Bastille. Enfin, il nous parle
d'un certain nombre d'infirmités qu'il aurait contractées à cette
époque, et cite à ce propos le rapport d'un occuliste qui vint lui
donner ses soins, mais, ce rapport, Danry l'a fabriqué lui-même et il a
inventé le reste à l'avenant.

Dans ce cachot, où il aurait été traité d'une manière si barbare, Danry
se montre d'ailleurs assez difficile. Nous en jugeons par les rapports
de Chevalier. «Danry est de fort mauvaise humeur: il nous envoie
chercher à huit heures du soir pour nous dire que nous envoyions son
porte-clés à la halle pour lui acheter du poisson, disant qu'il ne mange
point d'œufs, d'artichauts, ni d'épinards, et qu'il veut manger du
poisson absolument, et comme on ne le veut pas, il se met dans des
fureurs extrêmes.» Voilà pour les jours maigres, voici pour les jours
gras. «Danry a juré comme un diable, c'est-à-dire à son ordinaire et,
après la cérémonie faite, il dit: «Monsieur le major, au moins quand on
me donne de la volaille, qu'elle soit piquée». C'est qu'il n'était pas
lui, Danry, un homme du vulgaire, «de ces gens que l'on met à Bicêtre».
Et il prétendait qu'on la traitât d'une manière qui lui convînt.

Il en était de même pour les vêtements. On s'étonne devant les listes de
hardes que la lieutenance de police lui faisait confectionner. Pour le
satisfaire, l'administration ne reculait pas devant les dépenses les
plus déraisonnables, et ce fut en vendant ses effets que Danry se
procura, dans ses évasions, une partie de l'argent qui lui était
nécessaire. Il souffrait de rhumatismes, aussi lui est-il fourni des
robes de chambres doublées de peau de lapin, des vestes doublées de
peluches de soie, des gants et des bonnets fourrés et de bonnes culottes
en peau épaisse. Dans ses _Mémoires_ imprimés, Danry traite tout cela de
«lambeaux à moitié pourris». Le commissaire de Rochebrune, chargé des
fournitures aux prisonniers, ne sait comment le contenter: «Vous m'avez
chargé, écrit-il au major, de faire faire une robe de chambre au sieur
Danry, qui veut une calemande fond bleu à raies rouges. J'en ai fait
chercher chez douze marchands qui n'en ont point et qui se garderaient
bien d'en avoir parce que ces sortes de calamandes ne seraient point de
débit. Je ne vois point de raison de satisfaire les goûts fantasques
d'un prisonnier qui doit se contenter d'une robe de chambre chaude et
commode.» Une autre fois, c'est le major qui écrit: «Le nommé Danry n'a
jamais voulu, jusqu'à présent, recevoir la culotte que lui a fait faire,
M. de Rochebrune, qui est très bonne, doublée de peau excellente, avec
des jarretières de soie et conditionnée au mieux.» D'ailleurs Danry sait
se plaindre lui-même. «Je vous prie, mande-t-il au gouverneur, d'avoir
la bonté de dire mot pour mot à M. de Sartine, que les quatre mouchoirs
qu'il m'a envoyés sont bons pour donner à des galériens et que je n'en
veux point; mais que je le prie d'avoir la bonté de m'accorder six
mouchoirs d'indienne à fond bleu et grands et deux cravates de
mousseline.» Il ajoute: «S'il n'y a pas d'argent au trésor, qu'on en
demande à la marquise de Pompadour.»

Un jour Danry déclara qu'il avait une maladie. Grandjean, oculiste du
roi, vint le voir à plusieurs reprises, lui fit faire des fumigations
aromatiques, lui donna des baumes et des collyres; mais bientôt l'on
s'aperçut que le mal du prisonnier consistait dans le désir d'obtenir
des lunettes d'approche et de faire passer au dehors, par
l'intermédiaire du médecin, des mémoires et des billets.

Le 1er septembre 1759, Danry fut tiré du cachot et remis dans une
chambre aérée. Il écrivit aussitôt à Bertin pour le remercier et lui
annoncer qu'il lui envoyait deux colombes.

«Vous avez du plaisir à faire le bien, je n'en aurai pas moins que vous,
Monseigneur, si vous m'accordez le bonheur de recevoir cette faible
marque de ma grande reconnaissance.

«Tamerlan se laissa désarmer par un panier de figues que les habitants
d'une ville qu'il allait assiéger lui firent présent. Mme la marquise
de Pompadour est chrétienne, je vous supplie de me permettre de lui en
envoyer aussi à elle une paire, peut-être qu'elle se laissera toucher
par ces deux innocents pigeons.»

«Voici la copie de la lettre qui les accompagnera:

«Madame, deux pigeons venaient tous les jours manger le grain de ma
paille, je les pris, ils m'ont fait des petits. J'ose prendre la liberté
de vous en présenter cette paire, comme une marque de mon respect et de
mon amitié. Je vous supplie en grâce d'avoir la bonté de les recevoir
avec autant de plaisir comme j'en ai à vous les offrir. J'ai l'honneur
d'être, avec un très profond respect, madame, votre très humble et très
obéissant serviteur.

«Danry, à la Bastille depuis onze ans.»

Pourquoi Danry n'a-t-il pas toujours usé d'une manière aussi charmante
de la permission qu'on lui donnait d'écrire au ministre, au lieutenant
de police, à la marquise de Pompadour, au docteur Quesnay et à sa mère?
Il écrivait sans cesse et nous avons de ses lettres par centaines. Elles
sont bien différentes les unes des autres. Celles-ci sont suppliantes et
plaintives: «Par les larmes et le sang mon corps dépérit tous les jours,
je n'en puis plus.» Il écrit à la marquise de Pompadour: «Madame, je ne
vous ai jamais souhaité que du bien, soyez donc sensible à la voix des
larmes, de mon innocence et d'une pauvre mère désolée de soixante-six
ans. Madame, vous êtes instruite de mon martyre, je vous supplie au nom
de Dieu de m'accorder ma chère liberté, je n'en puis plus, je me meurs,
mon sang s'est tout brûlé à force de gémir, vingt fois dans la nuit je
suis obligé d'humecter ma bouche et mes narines pour pouvoir respirer.»
On connaît la célèbre lettre qui commence par ces mots: «Voilà cent
mille heures que je souffre!» Il écrit à Quesnay: «Je me présente devant
vous avec un charbon de feu ardent sur ma tête qui vous marque ma
pressante nécessité.» Les images dont il se sert ne sont pas toujours
aussi heureuses: «Écoutez, dit-il à Berryer, la voix des entrailles
équitables dont vous êtes revêtu.»

Dans d'autres lettres, le prisonnier change de ton. Aux plaintes
succèdent les cris de rage et de colère, «il trempe sa plume dans le
fiel dont son âme est abreuvée». Il ne supplie plus, il menace. On ne
saurait louer le style de ces épîtres, il est incorrect et vulgaire,
mais, par moments, vigoureux et coloré d'images vives. Il dit au
lieutenant de police: «Quand il faut punir dans cette maudite prison,
tout est en l'air, le tonnerre ne marche pas aussi vite que les
punitions; il s'agit de soulager un homme qui n'est pas heureux, je ne
vois que des écrevisses»; et il lui adresse ces vers de Voltaire:

    Périssent les cœurs durs et nés pour les forfaits
    Que les malheurs d'autrui n'attendrissent jamais.

Il prédit aux ministres, aux magistrats, à la marquise de Pompadour des
châtiments terribles. Il écrit à cette dernière: «Vous vous verrez un
jour comme ce hibou du parc de Versailles; tous les oiseaux lui jetaient
de l'eau pour l'étouffer, pour le noyer: si le roi venait à mourir, on
ne passerait pas deux heures sans mettre cinq ou six personnes à vos
trousses, vous iriez vous-même à la Bastille.» L'accusé se transforme
peu à peu en accusateur. Il écrit à Sartine: «Je ne suis ni un chien ni
un scélérat, mais un homme comme vous!» Et le lieutenant de police, qui
le prend en pitié, écrit au-dessus d'une de ces lettres envoyées au
ministre de Paris: «Lorsque Danry écrit ainsi, ce n'est pas qu'il soit
fol, mais désespéré de sa prison.» Le Magistrat conseille au prisonnier
«de ne pas mettre d'aigreur dans ses lettres, cela ne peut que lui
nuire». Bertin corrige de sa propre main les suppliques que Danry
adresse à la marquise de Pompadour, nous lisons en marge de l'une
d'elles: «Je croirais lui porter préjudice à lui-même et à son véritable
intérêt si je remettais à Mme la marquise de Pompadour une lettre où
il ose lui reprocher _d'avoir abusé de sa bonne foi et de sa
confiance_.» La lettre corrigée, le lieutenant de police la porta
lui-même à Versailles.

Loin que les années de captivité le rendent plus humble, abaissent son
orgueil, le prisonnier se redresse de plus en plus; de jour en jour son
audace grandit, il ne craint pas de parler aux lieutenants de police
eux-mêmes, qui connaissent son histoire, de sa fortune qu'on a ruinée,
de sa carrière brillante qu'on a entravée, de toute sa famille qu'on a
plongée dans le désespoir. Les premières fois, le Magistrat hausse les
épaules, insensiblement il se laisse gagner par ces affirmations d'une
fermeté inébranlable, par cet accent de conviction; il finit par croire,
lui aussi, à cette noblesse, à cette fortune, à ce génie, auxquels Danry
en est peut-être venu à croire lui-même. Et Danry s'élève encore: il
réclame non seulement sa liberté, mais des indemnités, des sommes
considérables et des honneurs. N'allez cependant pas penser que ce soit
par un sentiment de cupidité indigne de lui: «Si je propose un
dédommagement, monseigneur, ça n'est point pour avoir de l'argent, ça
n'est que pour aplanir toutes les difficultés qui peuvent s'opposer à
la fin de ma longue misère.»

Il veut bien, en retour, donner au lieutenant de police des conseils,
lui indiquer les moyens d'avancer dans sa carrière, lui enseigner
comment il doit s'y prendre pour se faire nommer secrétaire d'État et
lui composer le discours qu'il devra tenir au roi à la première
audience. Il ajoute: «Ce temps-cy, précisément, vous est extrêmement
favorable, c'est le quart d'heure du berger, profitez-en. Avant que de
monter à cheval, le jour qu'on va faire la réjouissance de la paix, vous
devez être conseiller d'Etat.»

Il veut bien, également, envoyer au roi les projets qu'il a conçus dans
sa prison pour le bien du royaume. Il s'agit de faire porter des fusils
aux sergents et aux officiers, les jours de bataille, en place de
spontons et de hallebardes, ce qui renforcerait les armées françaises de
vingt-cinq mille bons fusiliers. Il s'agit encore d'augmenter le port
des lettres, ce qui accroîtrait les ressources du Trésor de plusieurs
millions chaque année. Il conseille de créer dans les principales villes
des greniers d'abondance et dessine des plans de bataille qui donnent à
une colonne de trois hommes de profondeur une force inconnue. Nous en
passons et des meilleurs. Ces idées sont délayées dans un déluge de
mots, une abondance de phrases inimaginables, accompagnées de
comparaisons tirées de l'histoire de tous les temps et de tous les pays.
Les manuscrits sont illustrés de dessins à la plume. Danry les copie et
recopie sans cesse, les envoie à tout le monde, sous toutes les formes,
persuade aux sentinelles que ces hautes conceptions intéressent le salut
de l'État et lui procureront une fortune immense. Il détermine ainsi ces
braves gens, qui compromettent leur position, à les porter secrètement
aux ministres, aux membres du parlement, aux maréchaux de France, il les
jette par les fenêtres de sa chambre et du haut des tours enveloppés
dans des boules de neige. Ces mémoires sont l'œuvre d'un homme dont
l'esprit ouvert et actif, d'une activité incroyable, projette,
construit, invente, sans cesse ni repos.

Dans ces liasses de papiers, nous avons trouvé une lettre bien
touchante, elle est de la mère du prisonnier, Jeanneton Aubrespy, qui
écrivait à son fils, de Montagnac, le 14 juin 1759:

«Ne me faites pas l'injustice de croire que je vous ai oublié, mon cher
fils, mon tendre fils. Seriez-vous exclu de ma pensée, vous que je porte
dans mon cœur? J'ai toujours eu un grand désir de vous revoir, mais
aujourd'hui, j'en ai encore plus d'envie; je suis sans cesse occupée de
vous, je ne pense qu'à vous, je suis toute remplie de vous. Ne vous
chagrinez pas, mon cher fils, c'est la seule grâce que je vous demande.
Vos malheurs auront une fin et peut-être qu'elle n'est pas éloignée.
J'espère que Mme de Pompadour vous fera grâce, j'intéresse pour cela
le ciel et la terre. Le Seigneur veut encore éprouver ma soumission et
la vôtre pour mieux faire sentir le prix de ses faveurs. Ne vous
inquiétez pas, mon fils, j'espère d'avoir le bonheur de vous revoir et
de vous embrasser plus tendrement que jamais. Adieu, mon fils, mon cher
fils, mon tendre fils, je vous aime et je vous aimerai tendrement
jusqu'au tombeau. Je vous recommande de me donner des nouvelles de votre
santé. Je suis et serai toujours votre bonne mère,

«DAUBRESPI, _veuve_.»

Cette lettre n'est-elle pas belle dans sa douleur si simple? La réponse
faite par le fils, est émouvante également; mais, en la relisant, on
sent qu'elle devait passer sous les yeux du lieutenant de police; en
l'examinant de près, on voit entre les lignes grimacer les sentiments.

Nul n'a su, mieux que Danry, jouer de l'âme des autres, éveiller en eux,
à son gré, la pitié, la tendresse, l'étonnement, l'admiration. Nul ne
l'a surpassé dans l'art, difficile assurément, d'apparaître en héros, en
homme de génie et en martyr; rôle que nous le verrons soutenir pendant
vingt ans sans défaillance.

En 1759, était arrivé à la lieutenance de police un homme qui,
désormais, occupera Danry presque exclusivement,--Gabriel de Sartine.
C'était un fin sceptique, de caractère aimable et de manières
gracieuses. Il était aimé de la population parisienne, qui vantait ses
qualités d'administrateur et son esprit de justice. Il s'efforça à son
tour de rendre à Danry moins cruelles les années de captivité. «Il
m'accorda, écrit celui-ci, ce qu'aucun prisonnier d'État n'a jamais
obtenu: la promenade sur le haut des tours, au grand air, pour conserver
ma santé.» Il soutenait le prisonnier de bonnes paroles, l'engageait à
se bien conduire, à ne plus remplir ses lettres d'injures: «Votre sort,
lui disait-il, est entre vos mains». Il prenait connaissance de son
projet pour la construction de greniers d'abondance et, après l'avoir
lu: «Vraiment, il y a de bonnes choses, de très bonnes choses
là-dedans». Il le venait voir dans sa prison et lui promettait de faire
son possible pour obtenir sa liberté. Il remettait lui-même entre les
mains de la marquise de Pompadour le _Grand Mémoire_ que Danry avait
rédigé pour elle. Dans ce factum, le prisonnier disait à la favorite
qu'en retour d'un service qu'il lui avait rendu, en lui adressant un
«symbole hiéroglyphique» pour la mettre en garde contre les entreprises
de ses ennemis, elle l'avait fait souffrir pendant douze années
injustement. Aussi, à présent, n'accepterait-il la liberté qu'avec une
indemnité de «60.000 livres». Il ajoutait: «Soyez sur vos gardes!...
Quand vos prisonniers sortiront et qu'ils divulgueront vos cruautés, ils
vous rendront haïssable au ciel et à toute la terre.» On ne s'étonnera
pas que ce «grand mémoire» ait produit un médiocre effet. Sartine promit
au prisonnier de revenir à la charge: «Si malheureusement, lui écrit
Danry, vous trouviez quelque résistance aux prières que vous allez faire
pour moi, je prends la précaution de vous envoyer la copie du projet que
j'ai envoyé au roi,--c'était le mémoire qui proposait de donner des
fusils aux officiers et aux sergents. Or, le roi s'est servi de mon
projet pendant cinq années de suite et s'en servira encore
perpétuellement toutes les fois que nous serons en guerre.» Sartine se
rendit à Versailles, ce merveilleux projet en poche. Il le montra aux
ministres, parla en faveur de son protégé, qui, du fond des cachots, se
rendait utile à son pays. Mais, au retour, il écrivit au major de la
Bastille, pour Danry, une note où nous lisons: «On n'a point fait usage,
comme il le croit, de son projet militaire.»

Danry avait demandé plusieurs fois qu'on l'envoyât aux colonies. En
1763, le gouvernement s'occupait beaucoup de la colonisation de la
Désirade. Nous trouvons une lettre du 23 juin 1763 par laquelle Sartine
propose d'envoyer Danry à la Désirade «en le recommandant à l'officier
commandant». Ces tentatives demeurèrent infructueuses.

Danry chercha toute sa vie à réussir par les femmes. Il savait fort bien
tout ce qu'il y a de tendresse et de dévouement dans ces têtes légères
et qu'en elles le sentiment est toujours plus fort que la raison: «Je
cherchais surtout des femmes et je désirais les trouver jeunes, leur âme
aimante et douce est plus susceptible de pitié: l'infortune les émeut,
les intéresse plus vivement, leur sensibilité s'altère moins vite et les
rend capables de plus d'efforts.»

Tandis qu'il se promenait sur les tours de la Bastille, à l'air frais du
matin, il tentait de se mettre en relation, par signes et signaux, avec
les gens du voisinage. «Je remarquai deux jeunes personnes seules dans
une chambre, où elles travaillaient: leur physionomie me parut douce et
jolie, je ne me trompais pas. L'une d'elles, ayant jeté les yeux de mon
côté, je lui fis avec ma main un salut que je cherchai à rendre honnête
et respectueux; elle avertit d'abord sa sœur, qui me fixa
sur-le-champ. Je les saluai alors toutes les deux de la même manière et
elles me répondirent toutes les deux avec un air d'intérêt et de bonté.
Dès ce moment, nous établîmes entre nous une sorte de correspondance.»
C'étaient deux gentilles blanchisseuses, nommées Lebrun, filles d'un
perruquier. Et notre compère, pour mieux stimuler les petites folles à
le servir avec enthousiasme, frappait à la porte de leur jeune cœur
qui ne demandait qu'à s'ouvrir. Il leur parlait de jeunesse, de malheur
et d'amour et aussi de sa fortune, très grande, disait-il, et dont il
leur offrait la moitié. Remplies d'ardeur, les jeunes filles
n'épargnèrent pour lui ni leur temps, ni leurs peines, ni le peu
d'argent qu'elles pouvaient avoir.

Le prisonnier leur avait fait parvenir plusieurs de ses projets, entre
autres le projet militaire, avec des lettres pour quelques écrivains et
grands personnages, en outre, pour le roi, un mémoire «terrible» contre
la marquise de Pompadour, où «sa naissance et son opprobe, toutes ses
voleries, ses cruautés étaient exposés». Il pria les jeunes filles d'en
faire tirer plusieurs copies qu'elles enverraient aux adresses
indiquées. Bientôt de grandes croix noires sur une muraille du voisinage
apprennent au prisonnier que ses instructions sont exécutées. Danry
semble ne plus douter que ses maux vont prendre fin, les portes de la
Bastille vont s'ouvrir devant lui et, triomphalement, il sortira de la
prison pour entrer dans les palais de la fortune: _Parta victoria!_
s'écrie-t-il dans un mouvement de bonheur.

Nous arrivons ainsi à une des actions les plus surprenantes de cette vie
étrange.

En décembre 1763, la marquise de Pompadour tomba gravement malade.

«Un officier de la Bastille monta dans ma chambre et me dit: «Monsieur,
écrivez quatre paroles à Mme la marquise de Pompadour et vous pouvez
être certain qu'en moins de huit jours votre liberté vous sera rendue.»
Je répondis au major que les prières et les larmes ne faisaient
qu'endurcir le cœur de cette cruelle femme et que je ne voulais point
lui écrire. Cependant, il revint le lendemain et il me tint le même
langage, et moi je lui répondis les mêmes paroles que le jour
auparavant. A peine fut-il sorti que Daragon, mon porte-clés, entra dans
ma chambre en me disant: «Croyez M. le major, quand il vous dit qu'avant
huit jours votre liberté vous sera rendue; s'il vous le dit, c'est qu'il
en est bien certain.» Le surlendemain, cet officier revint encore pour
la troisième fois. «Pourquoi vous obstinez-vous?» Je remerciai cet
officier, c'est-à-dire M. Chevalier, major de la Bastille, pour la
troisième fois, en lui disant que j'aimerais mieux mourir que d'écrire
encore à cette implacable mégère.

«... Six ou huit jours après, mes deux demoiselles vinrent me saluer et,
en même temps, elles déployèrent un rouleau de papier où il y avait en
gros caractères ces mots: «Mme de Pompadour est morte.»--La marquise
de Pompadour mourut le 19 d'avril 1764, et deux mois après, c'est-à-dire
le 19 juin, M. de Sartine vint à la Bastille, m'accorda audience, et la
première parole qu'il me dit fut: de ne plus parler du passé et qu'au
premier jour il irait à Versailles et demanderait au ministre la justice
qui m'était due.» Et nous trouvons, en effet, à la date du 18 juin 1764,
dans les papiers du lieutenant de police, la note suivante: «M.
Duval--c'était l'un des secrétaires de la lieutenance--proposer la
liberté de Danry au premier travail, en l'exilant dans son pays.»

Rentré dans sa chambre, Danry réfléchit sur ce qui se passait: si le
lieutenant de police mettait tant d'empressement à le délivrer, c'est,
évidemment, qu'il avait peur de lui, que ses mémoires étaient arrivés à
destination et avaient produit leur effet. Mais lui, Danry, serait bien
sot de se contenter d'une simple mise en liberté: «100.000 livres»
devaient à peine suffire à lui faire oublier les injustices dont il
avait été accablé.

[Illustration: LE MARQUIS DE MARIGNY, FRÈRE DE LA MARQUISE DE POMPADOUR

(Dessin de Carmontelle) (Musée Condé à Chantilly)]

Il roula ces pensées dans sa tête durant plusieurs jours. Accepter la
liberté de la main de ses persécuteurs serait pardonner le passé, faute
qu'il ne commettrait jamais. La porte s'ouvrit, le major entra, il avait
à la main un billet écrit par Sartine. «Vous direz à la 4e Comté que
je travaille à le délivrer efficacement.» L'officier sortit. Danry se
mit immédiatement à sa table et écrivit au lieutenant de police une
lettre pleine d'expressions grossières, de menaces et d'injures.
L'original s'est perdu, nous avons une analyse faite par Danry lui-même.
Il terminait en laissant à Sartine «le choix ou de n'être qu'un fou ou
de s'être laissé corrompre comme un misérable par les écus du marquis de
Marigny, frère de la marquise de Pompadour».

Dès que Sartine eut reçu ma lettre, il m'en écrivit une que le major
vint me lire, où il y avait les propres paroles que voici:

«Que j'avais tort de l'accuser de la longueur de ma prison, que, s'il en
avait été le maître, il y aurait longtemps qu'il m'aurait rendu la
liberté, et il finissait sa lettre en me disant qu'il y avait des
petites maisons pour y mettre les fous. A quoi je dis au major: «Nous
verrons si dans quelques jours il aura le pouvoir de m'y mettre.» Il ne
m'ôta pas la promenade de dessus les tours; neuf jours après, il me mit
au cachot, au pain et à l'eau.» Mais Danry ne se laissait pas démonter
facilement. On ne voulait sans doute qu'éprouver son assurance. C'est en
chantant qu'il descendit au cachot, où il continua pendant quelques
jours à donner les marques de la gaîté la mieux assurée.

De ce moment le prisonnier se rendit insupportable à ses gardiens. Ce
n'étaient que cris et violences. Il remplissait la Bastille des éclats
de «sa voix de tonnerre». Le major Chevalier écrit à Sartine: «Le
prisonnier userait la patience du plus sage capucin»; une autre fois «Il
est rempli de fiel et d'amertume, c'est un venin tout pur»; ou bien
encore: «Ce prisonnier est enragé».

Le lieutenant de police proposa au ministre Saint-Florentin le transfert
de Danry au donjon de Vincennes. Le prisonnier y fut conduit dans la
nuit du 15 au 16 septembre 1764. Nous allons entrer dans une nouvelle
phase de sa vie. Nous le trouverons plus misérable encore que par le
passé, mais agrandissant encore ses exigences et ses prétentions;
d'ailleurs avec raison, puisque le voilà anobli. Il avait appris d'une
sentinelle de la Bastille la mort de Henri Vissec de la Tude,
lieutenant-colonel d'un régiment de dragons, décédé à Sedan le 31
janvier 1761. De ce jour il résolut qu'il était le fils de cet officier.
Quelles raisons avait-il pour cela? Vissec de la Tude était de son pays,
il était gentilhomme et riche, et il était mort. Danry trouvait ces
raisons excellentes. Il est d'ailleurs dans une ignorance complète de
tout ce qui concerne son père et sa nouvelle famille: il ignore jusqu'à
ce nom de «Vissec de la Tude», dont il fait «Masers de la Tude»; Masers
était le nom d'une terre appartenant au baron des Fontès, parent de
Henri de Vissec. Celui-ci n'était pas marquis, comme le croit Danry,
mais simplement chevalier; il mourut laissant six fils, tandis que Danry
le présente mourant sans postérité. Il va sans dire que tout ce que
notre héros raconte de son père dans ses _Mémoires_ est pure invention.
Le chevalier de la Tude ignora toujours l'existence du fils de Jeanneton
Aubrespy; et quand, plus tard, Danry demanda aux enfants de le
reconnaître pour leur frère naturel, ses prétentions furent repoussées.
Cependant notre homme signera désormais ses lettres et mémoires «Danry,
ou mieux Henri Masers d'Aubrespy», puis «de Masers d'Aubrespy», «puis de
Masers de la Tude». Lorsque Danry s'était mis une idée dans la tête, il
ne l'abandonnait plus. Il la répétait sans trêve jusqu'à ce qu'il l'eût
fait entrer dans la conviction de tous ceux qui l'entouraient: ténacité
qui doit faire notre admiration. Dans le brevet de 400 livres de pension
que Louis XVI donnera à Danry, en 1784, le roi appellera le fils de la
pauvre Jeanneton: Vicomte Masers de la Tude!

Comme bien on pense, le vicomte de la Tude ne pouvait plus accepter sa
liberté aux mêmes conditions que Danry. Celui-ci s'était contenté de
«60.000 livres»; le vicomte de la Tude exige «150.000 livres», plus la
croix de saint Louis. Il l'écrit au lieutenant de police. Quant à
Sartine, il était trop homme d'esprit pour tenir longtemps rigueur au
prisonnier de ses extravagances. «Je fus transféré dans le donjon de
Vincennes la nuit du 15 au 16 septembre 1764. Environ neuf heures après,
feu M. de Guyonnet, lieutenant de roi, vint me voir en compagnie du
major et des trois porte-clés, et il me dit: «M. de Sartine m'a ordonné
de venir vous dire, de sa part, que pourvu que vous fussiez un peu
tranquille, qu'il vous accorderait votre liberté. Vous lui avez écrit
une lettre extrêmement forte, il faut lui faire des excuses.» Danry
ajoute: «Au surplus, M. de Sartine me traitait bien». Il lui accordait
pour deux heures chaque jour «la promenade extraordinaire des
fossés».--«Quand un lieutenant de police, dit Danry, accordait cette
promenade à un prisonnier, c'était pour lui rendre promptement sa
liberté». Le 23 novembre 1765, Danry se promenait ainsi, en compagnie
d'une sentinelle, en dehors du donjon de Vincennes. Le brouillard était
intense. Il se retourna tout à coup vers son gardien: «Comment
trouvez-vous ce temps ci?--Fort mauvais.--Et moi je le trouve fort bon
pour m'échapper». Il n'avait pas fait cinq pas qu'il était hors de vue.
«Je me suis échappé du donjon de Vincennes, écrit Danry, sans malice, un
bœuf en aurait fait autant que moi». Mais, dans le discours qu'il
prononcerait plus tard à l'Assemblée nationale, la scène changerait de
caractère. «Regardez, s'écrie-t-il, l'infortuné Latude, dans sa
troisième évasion de la tour de Vincennes, poursuivi par plus de vingt
soldats, s'arrêter et désarmer à leur vue la sentinelle qui l'avait mis
en joue!»

[Illustration]


IV

Lorsque Latude fut en liberté, il se trouva sans ressource, comme lors
sa première évasion. «Je m'étais échappé avec des pantoufles à mes pieds
et pas un sou dans ma poche; j'étais dénué de tout.» Ses jeunes amies,
les demoiselles Lebrun, lui donnèrent asile.

Il retrouva chez elles une partie de ses papiers, plans et projets,
mémoires et dissertations, dont il envoya «un panier» au maréchal de
Noailles; il le priait de lui continuer l'honneur de sa protection et
lui faisait part de «quatre grandes découvertes qu'il venait de faire:
la première, la véritable cause du flux et du reflux de l'Océan; la
deuxième, la cause des montagnes, sans lesquelles le globe de la terre
serait immobilisé et en peu de temps vitrifié; la troisième, la cause
qui fait tourner sans cesse le même globe; la quatrième, la cause de la
salure des eaux de toutes les mers». Il écrivit également au duc de
Choiseul, ministre de la guerre, afin d'obtenir la récompense de son
projet militaire; il écrivit à Sartine pour lui faire des propositions
de paix: en retour de 10.000 écus, avancés sur les 150.000 livres qui
lui étaient dues, il oublierait le passé: «J'étais, dit-il, résolu de
jouer le tout pour le tout». En réponse, il reçut une lettre qui lui
désignait une maison où il trouverait 1.200 livres obtenues pour lui par
le docteur Quesnay. Il se rendit à l'adresse indiquée, où il fut saisi.

Il fut aussitôt ramené à Vincennes. Danry avoue qu'il allait être mis en
liberté au moment où il s'évada: c'était une nouvelle détention à
recommencer. Nous ne raconterons pas ici le détail de l'existence qu'il
va mener. On en trouvera le récit dans les mémoires imprimés ci-après.
Matériellement, il continue d'être bien traité, mais son esprit tourne
à la folie, ses colères deviennent de plus en plus violentes, en
arrivent au paroxysme de la fureur. Voici quelques extraits des lettres
et mémoires envoyés à Sartine: «Par tous les diables, cela est un peu
fort de café! Il est vrai, monsieur, qu'à ne vous vanter que
médiocrement, on pourrait défier les plus scélérats diables de tout
l'enfer de vous donner des leçons de cruauté.» Il écrit une autre fois;
«Notre crime à nous tous est d'être instruits de vos friponneries: il
faut que nous périssions! quelle joie pour vous si l'on venait vous
apprendre que nous nous sommes étranglés dans nos cachots!» Danry
rappelle au lieutenant de police les supplices d'Enguerrand de Marigni,
et il ajoute: «Sachez qu'on en a rompu plus de mille au milieu de la
place de grève de Paris qui n'avaient pas commis la centième partie de
vos crimes».--«Il ne se trouverait pas une seule personne d'étonnée en
te voyant écorcher tout vif, tanner ta peau et jeter ton corps à la
voirie pour être dévoré par les chiens.»--«Mais monsieur se rit de tout,
monsieur ne craint ni Dieu, ni le roi, ni le diable, monsieur avale les
crimes comme du petit-lait!»

Latude écrivait dans sa prison des mémoires qu'il remplissait de
calomnies sur les ministres et la Cour. Ces mémoires étaient composés
sur le ton le plus dramatique, avec un accent de sincérité inimitable.
On savait que le prisonnier trouvait mille moyens de les faire passer à
l'extérieur, et on craignait qu'ils ne se répandissent dans la foule où
les esprits--nous sommes en 1775--commençaient à être excités. Latude
venait d'être descendu au cachot à la suite d'une nouvelle algarade à
ses geôliers. «Le 19 de ce mois de mars 1775, le lieutenant de roi
entra, accompagné du major et de trois porte-clés, il me dit:--J'ai
obtenu qu'on vous fît sortir du cachot, mais à la condition que vous me
remettiez vos papiers.

«--Que je vous remette mes papiers! Sachez, monsieur, que j'aimerais
mieux crever dans ce cachot que de faire une pareille lâcheté!

«--Votre malle est là-haut, dans votre chambre, il ne dépend que de moi
d'en faire sauter les cachets que vous y avez mis et de prendre vos
papiers.

«Je répliquai:--Monsieur, il y a des formalités de justice auxquelles
vous devez vous conformer, et il ne vous est point permis de faire de
pareilles violences.

«Il sort cinq ou six pas hors du cachot, et, comme je ne le rappelais
pas, il rentre en me disant:--Remettez-les-moi tant seulement pour dix
jours pour les examiner, et je vous donne ma parole d'honneur qu'au bout
de ce temps je vous les ferai rapporter dans votre chambre.

«Je lui répliquai:--Je ne vous les livrerai pas tant seulement pour deux
heures.

«--Hé bien! me dit-il, puisque vous ne voulez point me les confier, vous
n'avez qu'à rester ici.»

Latude raconte dans ces _Mémoires_, avec grande indignation, l'histoire
d'une flûte qu'il s'était faite, dont il jouait, c'était sa seule
distraction durant les longues heures de solitude; ses geôliers eurent
la barbarie de lui enlever. Le gouverneur du donjon, par compassion,
offrit de la lui rendre. «Mais ce ne sera qu'à la condition que vous
n'en jouerez point la nuit, et rien que le jour.» A cet article, écrit
Latude dans ses _Rêveries_, je ne pus éviter de le tourner en ridicule,
en lui disant: «Mais y pensez-vous, monsieur? il suffit que ça me soit
défendu pour m'en donner envie[1].»

Aussi à Vincennes, comme à Paris en vint-on à considérer Danry comme un
fou. Parmi les livres qu'on lui donnait pour le distraire, il s'en
trouva quelques-uns traitant de sorcellerie. Il les lut et relut, et vit
plus dès lors, dans sa vie, que la perpétuelle intervention des démons
évoqués par la magicienne Pompadour et son frère le magicien, marquis de
Marigny.

Sartine revint voir le prisonnier le 8 novembre 1772. Danry le pria de
lui envoyer un exempt, pour prendre copie d'un mémoire qu'il avait
composé pour sa justification; de lui envoyer également un avocat pour
l'aider de ses conseils, et un médecin, pour examiner l'état de sa
santé.

L'exempt arriva le 24. Le 29, il écrivit au lieutenant de police: «J'ai
l'honneur de vous rendre compte qu'en conséquence de vos ordres je me
suis rendu au château de Vincennes, le 24 courant, pour entendre ce que
Danry prétend intéresser le ministre, et il n'est pas possible
d'entendre chose qui l'intéresse si peu. Il a débuté par me dire qu'il
fallait, pour que j'écrive tout ce qu'il avait à me dire, que je reste
trois semaines avec lui. Il doit me faire l'histoire de cent
quatre-vingts ensorcellements et me faire copier cette histoire, d'après
lui, dans un tas de papiers qu'il a tirés d'un sac, dont le caractère
est indéchiffrable.»

Nous savons par Danry comment se passa la visite de l'avocat. Celui-ci
entra dans la chambre du prisonnier sur le midi.

Danry lui présente les deux mémoires qu'il a rédigés et lui en explique
le contenu. «Sur-le-champ, il me coupa court, en me disant: «Monsieur,
je ne crois point du tout aux ensorcellements.»

«Je ne perdis point courage, et je lui dis: «Monsieur, il ne m'est point
possible de vous faire voir le corps du démon, mais je suis très certain
de vous convaincre, par le contenu de ce mémoire, que feu la marquise de
Pompadour était une magicienne, et que le marquis de Marigny, son frère,
est encore aujourd'hui même en commerce avec les démons.»

A peine l'avocat eut-il lu quelques pages, qu'il s'arrêta tout court,
posa le cahier sur la table et me dit, comme s'il s'était éveillé d'un
profond sommeil: «N'est-ce pas que vous voudriez sortir de prison?» Je
repris: «Cela n'est point douteux.--Et comptez-vous rester dans Paris ou
retourner chez vous?--«Quand je serai libre, je retournerai chez
moi.--Mais avez-vous de quoi?» A ce mot, je le pris par la main et je
lui dis: «Monsieur l'avocat, je vous prie de ne pas vous fâcher des
paroles que je vais vous dire.--Parlez, me dit-il, dites tout ce qu'il
vous plaira, je ne me fâcherai point.--Hé bien, c'est que je me suis
aperçu très distinctement que le démon s'est déjà emparé de vous.»

La même année, Malesherbes fit sa célèbre inspection des prisons. «Ce
ministre vertueux vint me voir dans le commencement du mois d'août 1775,
il m'écouta avec le plus vif intérêt.» L'historien qui a le mieux connu
tout ce qui se rapporte à la Bastille, François Ravaisson, a cru que
Malesherbes laissa le malheureux en prison par égard pour son collègue
Maurepas. «On aurait dit que le premier acte de Maurepas, en reprenant
le ministère, avait été de faire sortir son ancien complice.» Une
lettre de Malesherbes au gouverneur de Vincennes détruit cette
supposition: «Je m'occupe, monsieur, de l'examen des pièces qui
concernent vos différents prisonniers. Danry, Thorin et Maréchal sont
tout à fait fols suivant les notes qu'on m'a données, et les deux
premiers en ont donné des marques indubitables en ma présence.»

Danry fut, en conséquence, transféré à Charenton le 27 septembre 1774,
«pour cause de dérangement de tête, en vertu d'un ordre du Roy du 23
dudit mois, contresigné de Lamoignon (Malesherbes). Le Roy paiera sa
pension.» Au moment d'entrer dans sa nouvelle demeure, Latude prit la
précaution de changer de nom une troisième fois et signa sur les
registres «Danger».

En passant du donjon de Vincennes dans la maison de Charenton, Danry ne
jugea pas inutile de s'élever encore en dignité. Aussi le voyons-nous
s'intituler dorénavant «ingénieur, géographe, pensionnaire du roi à
Charenton.» Sa situation s'améliora sensiblement. Il parle des bontés
qu'avaient pour lui les Pères de la Charité. Il avait des compagnons
dont la société lui plaisait. Des salles où l'on jouait au billard, au
trictrac, aux cartes, étaient mises à la disposition des pensionnaires.
Il prenait ses repas et se promenait en compagnie. Il revit Allègre, son
ancien confrère de captivité, qu'il retrouva dans les catacombes parmi
les forcenés: on l'avait fait sortir, en 1763, de la Bastille où il
cassait et brisait tout. A présent Allègre se croyait Dieu. Quant à
Danry, il était si bien entré dans son rôle de gentilhomme, qu'à voir
son air de noblesse et d'aisance, à entendre sa conversation pleine de
souvenirs de famille et de jeunesse, nul ne pouvait douter qu'il n'eût
été, en effet, ce brillant officier du génie, tombé, dans la fleur de
l'âge, victime des intrigues de la favorite. Il fréquentait la partie
aristocratique de la société de Charenton, et se lia intimement avec un
de ses compagnons, le chevalier de Moyria, fils d'un lieutenant-colonel,
chevalier de saint Louis.

Cependant le Parlement, qui envoyait chaque année une commission faire
l'inspection de la maison de Charenton, commission devant laquelle Danry
comparut à deux reprises différentes, ne jugea pas qu'il dût être mis en
liberté. Mais, un beau jour du mois de septembre 1776, le Père prieur,
qui s'intéressait tout particulièrement au sort de son pensionnaire, le
rencontrant dans le jardin, lui dit brusquement: «Nous attendons la
visite de M. le lieutenant de police, préparez un discours court et
bon». Le lieutenant de police, Lenoir, vit Danry, l'écouta
attentivement, et comme le Père prieur ne donnait que de bons
témoignages, le magistrat promit la liberté. «Alors le Père Prudence,
directeur, qui était derrière moi, me tira par le bras pour me faire
sortir, par crainte que, par quelque parole indiscrète, je ne gâtasse le
bien qui avait été résolu.» C'est un trait charmant tout à l'honneur du
Père Prudence.

Mais, réflexion faite, il parut dangereux de rejeter ainsi, du jour au
lendemain, dans la société un homme qui ne saurait comment y vivre,
n'ayant ni parents ni fortune, n'ayant plus les moyens de gagner sa vie,
et dont on n'avait d'ailleurs que trop de raisons de se défier. Le Noir
fit demander si le prisonnier trouverait, une fois en liberté, de quoi
assurer son existence, s'il avait quelque bien, s'il pouvait donner les
noms de quelques personnes prêtes à répondre de lui.

Comment, s'il avait quelque bien! comment, s'il trouverait des personnes
prêtes à répondre de lui! Lui, Maser de Latude! Mais toute sa famille,
quand la marquise de Pompadour le fit embastiller, occupait une
situation brillante! Mais sa mère, dont il avait eu la douleur
d'apprendre la mort, il avait laissé une maison et des biens-fonds
considérables! Latude prit la plume et, sans hésiter, écrivit à M.
Caillet, notaire royal à Montagnac:

[Illustration: J.-CH. P. LE NOIR, LIEUTENANT GÉNÉRAL DE POLICE

(Bibl. de l'Arsenal)]

«Mon cher ami, je parierais dix contre un que tu me crois mort, vois
comme tu t'es trompé!... Il ne dépend que de toi qu'avant ce carnaval
passé nous mangions un bon levraut ensemble.»

Et il parle à son ami le notaire de la fortune laissée par sa mère, de
toute sa famille qui ne peut manquer de s'intéresser à lui. Latude ne
fut peut-être pas très étonné de ne pas recevoir de réponse à cette
épître, mais elle devait passer sous les yeux du lieutenant de police.

Le nouvel ami de Latude, le chevalier de Moyria, était en liberté depuis
quelque temps déjà. Le prisonnier s'empressa de lui envoyer la copie de
sa lettre au notaire.

«La réponse se faisait attendre, M. Caillet était mort sans doute. Que
devenir? ces vingt-huit années de captivité avaient compromis sa
fortune, lui avaient fait perdre ses amis; comment retrouver les débris
de sa famille dispersée? Heureusement qu'il lui restait une amitié, une
amitié jeune encore, mais déjà forte, en laquelle il mettait sa
confiance.

«Chevalier, il ne dépendrait que de vous de me délivrer, en engageant
votre bonne maman à écrire à M. Le Noir. «Le chevalier de Moyria
répondit aimablement, Danry écrivit une nouvelle lettre plus pressante
et fit si bien que, non seulement la mère du chevalier, mais encore un
vieil ami de la famille de Moyria, Mercier de Saint-Vigor, chef
d'escadre, contrôleur général de la maison de la reine, intervinrent,
firent des démarches à Versailles. «Le 5 du moi de juin 1777, le roi
Louis XVI me rendit ma liberté, j'ai l'ordre de sa main dans ma poche!»

[Illustration: LA CHAPELLE DE LA BASTILLE]


V

En sortant de Charenton, Danry avait signé l'engagement de partir
immédiatement pour le Languedoc, engagement qu'il n'eut garde de tenir.
Paris était la seule ville de France où un homme comme lui pouvait se
pousser. Il avait alors cinquante-deux ans, mais se trouvait jeune
encore, plein d'entrain et de vigueur; ses cheveux, aussi abondants que
dans sa jeunesse, n'avaient pas blanchi. Bientôt il eut trouvé le moyen
d'emprunter de l'argent, et le voilà en campagne, s'efforçant
d'approcher les ministres, gagnant la protection du prince de Beauvau,
distribuant des mémoires où il réclame la récompense de grands services
rendus, où il se répand en invectives contre ses oppresseurs, contre
Sartine en particulier. Le ministre Amelot le fit appeler, et, d'une
voix sévère, lui intima l'ordre de partir sur-le-champ. Latude ne se le
fit pas répéter. Il se trouvait à Saint-Bris, à quarante-trois lieues de
la capitale, quand il se vit appréhendé par l'exempt Marais. Ramené à
Paris, il fut écroué au Châtelet le 16 juillet 1777, et, le 1er août,
conduit à Bicêtre. A peine en liberté, il s'était introduit chez une
dame de qualité et lui avait extorqué de l'argent par des menaces.
L'exempt le trouva porteur d'une somme assez forte.

Bicêtre n'était plus une prison d'État comme la Bastille et Vincennes,
ou une maison de santé comme Charenton: c'était la prison des voleurs.
Danry prit la précaution, en y entrant, de changer de nom une quatrième
fois, il se fit appeler Jedor. Il a d'ailleurs soin de nous donner dans
ses _Mémoires_ la raison de cette nouvelle métamorphose: «Je ne voulais
pas souiller le nom de mon père en le mettant sur le registre de ce lieu
infâme». De ce jour commence pour lui une existence vraiment misérable:
confondu avec les scélérats, au pain et à l'eau, il a un cabanon pour
demeure. Mais son long martyre est terminé: voici l'heure de
l'apothéose!

Louis XVI règne depuis plusieurs années et la France est devenue la
nation la plus _sensible_ de l'univers. Tout le monde pleure et à tout
propos. Est-ce la littérature sentimentale mise à la mode par J.-J.
Rousseau qui a amené ce résultat touchant, ou bien, au contraire, cette
littérature a-t-elle eu du succès parce qu'elle était dans le goût du
jour? Quoi qu'il en soit, Latude venait à son moment. Sa récente
mésaventure n'était pas faite pour le décourager. Au contraire, c'est
avec une énergie plus grande, une plus poignante émotion et des cris
plus déchirants qu'il reprend l'histoire de son interminable souffrance.
Victime d'oppresseurs cruels, de lâches ennemis qui ont intérêt à
étouffer sa voix, les mauvais traitements ne courberont pas sa tête, il
restera fier, sûr de lui, debout devant ceux qui le chargent de fers.

Lors de la naissance du dauphin, Louis XVI voulut faire partager sa
joie aux misérables et prononcer un grand nombre de grâces. Une
commission spéciale, présidée par le cardinal de Rohan, composée de huit
conseillers au Châtelet, vint siéger à Bicêtre. Danry comparut devant
elle le 17 mai 1782. Ses nouveaux juges, comme il en témoigne,
l'écoutèrent avec intérêt. Mais la décision de la commission ne lui fut
pas favorable. Cela ne l'étonna pas autant que nous pourrions le croire.
«Le souffle impur du vice, écrit-il au marquis de Conflans, n'a jamais
gâté mon cœur; mais il y a des magistrats qui aiment mieux faire
grâce en pardonnant à des hommes coupables, que de s'exposer au reproche
mérité d'avoir commis l'injustice la plus révoltante, en retenant
l'innocence pendant trente-trois ans dans les fers.»

Pour donner carrière à l'incroyable activité de son cerveau, il compose
à Bicêtre de nouveaux projets, mémoires et relations de ses malheurs. Il
envoie au marquis de Conflans un projet de presse hydraulique, «hommage
d'un gentilhomme infortuné qui a vieilli dans les fers»; il fait porter
des mémoires par le porte-clés à toutes les personnes qui pouvaient
s'intéresser à lui. La première qui le prit en compassion est un prêtre,
l'abbé Legal, de la paroisse de Saint-Roch, vicaire de Bicêtre. Il vint
le voir, le consoler, lui donner des soins et de l'argent. Le cardinal
de Rohan lui témoigna également beaucoup d'intérêt, il lui envoya des
secours par son secrétaire. Nous arrivons enfin à Mme Legros. Cette
merveilleuse histoire est connue, nous la conterons brièvement. Un
porte-clés ivre perd l'un des mémoires de Latude au coin d'une borne de
la rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois; une femme, une petite
mercière, le ramasse, elle l'ouvre: son cœur se serre à la lecture de
ces souffrances horribles décrites en traits de feu. Elle fait partager
son émotion à son mari[2], tous les soins de ces braves gens vont tendre
à la délivrance de l'infortuné, et Mme Legros se consacre à la tâche
entreprise avec une ardeur, un courage, un dévoûment infatigables.
«Grand spectacle, s'écrie Michelet, de voir cette femme pauvre, mal
vêtue, qui s'en va de porte en porte, faisant la cour aux valets pour
entrer dans les hôtels, plaider sa cause devant les grands, leur
demander leur appui!» En bien des maisons elle trouve bon accueil, le
président de Gourgues, le président de Lamoignon, le cardinal de Rohan,
l'aident de leur influence. Sartine lui-même fait des démarches en
faveur du malheureux. Deux avocats du parlement de Paris, Lacroix et
Comeyras, se dévouent à la cause. Des copies sont tirées des mémoires du
prisonnier, elles se répandent dans tous les salons, elles pénètrent
jusque dans le cabinet de la reine. Tous les cœurs s'émeuvent aux
accents de cette voix déchirante.

Le marquis de Villette, devenu célèbre par l'hospitalité qu'il donna à
Voltaire mourant, se prend de passion pour l'infortuné; il envoie son
intendant à Bicêtre offrir à Latude une pension de 600 livres, à la
seule condition que le prisonnier lui laissera l'honneur de le délivrer.
Latude reçut cette singulière proposition comme il le devait. «Voilà
deux ans qu'une pauvre femme se dévoue à ma délivrance, je serais un
ingrat en ne laissant pas mon sort entre ses mains.» Il savait que cette
pension ne lui échapperait pas, et ce n'est pas pour 600 livres qu'il
aurait consenti à laisser dépouiller son histoire du caractère
romanesque et touchant qu'elle prenait de plus en plus.

Voici du reste l'Académie française qui intervient. D'Alembert est feu
et flammes. Et c'est dorénavant dans la prison infâme un flot de
visiteurs de la plus haute distinction. Enfin, le roi lui-même est amené
à s'occuper de l'affaire. Il se fait apporter le dossier, il l'examine
soigneusement. Avec quelle anxiété on attend sa décision! Mais Louis
XVI, qui connaît à présent l'affaire, répondit que Latude ne sortira
_jamais_. A cet arrêt, qui paraît sans appel, tous les amis du
prisonnier perdent courage, excepté Mme Legros. La reine et Mme
Necker sont avec elle. En 1783, Breteuil, l'homme de la reine, arrive au
pouvoir; le 24 mars 1784, la mise en liberté est signée. Le vicomte de
Latude reçoit une pension de 400 livres, mais il est exilé dans son
pays. Nouvelles instances, nouvelles démarches: on obtient enfin que
Latude vivra libre à Paris!

Voici la plus belle époque de la vie d'un grand homme. Latude occupe, au
quatrième, un appartement modeste, mais propre et bien rangé. Il vit
entre ses deux bienfaiteurs, M. et Mme Legros, choyé, entouré de
mille gâteries. La duchesse de Beauvau a obtenu de Calonne pour Mme
Legros, sur les fonds destinés à soutenir les gentilshommes tombés dans
la misère, une pension de 600 livres; la duchesse de Kingston lui fait
une autre pension de 600 livres également; outre la pension royale,
Latude reçoit 500 livres par an du président Dupaty et 300 du duc
d'Agen. De plus, une souscription publique a été ouverte, elle s'est
couverte des plus grands noms de France. Une agréable aisance est
assurée aux époux Legros et à leur fils d'adoption. Dans la séance du 24
mars, l'Académie française a décerné solennellement à la vaillante
mercière le prix Montyon. «La dame Legros est venue recevoir la médaille
aux acclamations de toute l'assemblée.»

Le nom de Latude est sur toutes les lèvres, on l'admire, on le plaint.
Les dames de la plus haute société ne craignent pas de monter les quatre
étages, accompagnées de leurs filles, pour apporter à l'infortuné «avec
leurs larmes des secours en argent». C'est une affluence dont le héros
nous a laissé avec complaisance la description: duchesses, marquises,
grands d'Espagne, croix de saint Louis, présidents au Parlement, se
rencontrent chez lui. Il y a quelquefois six et huit personnes dans sa
chambre. Chacun entend son histoire, lui prodigue les témoignages de la
plus tendre compassion, et nul ne manque, avant de sortir, «de laisser
une marque de sa sensibilité». Les maréchales de Luxembourg et de
Beauvau, la duchesse de la Rochefoucauld, la comtesse de Guimont, sont
parmi les plus zélées. «D'ailleurs, dit notre homme, il me serait
extrêmement difficile de pouvoir connaître laquelle de ces comtesses,
marquises, duchesses et princesses a le cœur le plus humain, le plus
compatissant.»

Latude devient ainsi l'une des illustrations de Paris: les étrangers
affluent à son logis, les maîtresses de maison se l'arrachent. A table,
quand il parle, c'est un silence empreint de déférence et de respect; au
salon, près de la cheminée où flambent les grandes bûches, il est assis
dans un fauteuil doré, au milieu d'un bouquet de robes claires et
soyeuses qui frissonnent, pressées autour de lui. Le chevalier de
Pougens, fils du prince de Conti, lui demande avec insistance de lui
faire le plaisir de venir demeurer dans sa maison; Latude veut bien y
consentir. L'ambassadeur des États-Unis, l'illustre Jefferson, le prie à
dîner.

Latude a décrit lui-même cette vie enchantée: «Depuis ma sortie de
prison, les plus grands seigneurs de France m'ont fait l'honneur de
m'inviter à venir manger chez eux, mais je n'ai pas trouvé une seule
maison, excepté celle de M. le comte d'Angevillier, où l'on rencontre
les gens d'esprit et de science par douzaines, et toutes sortes
d'honnêtetés de la part de Mme la comtesse, et celle de M. Guillemot,
intendant des bâtiments du roi, l'une des plus charmantes familles que
l'on puisse trouver dans Paris,--où l'on soit plus à son aise que chez
le marquis de Villette.

«Quand on a, comme moi, éprouvé la rage de la faim, on commence toujours
par parler de la bonne chère. Le marquis de Villette a toujours un
cuisinier qui peut aller de pair avec le plus habile de son art,
c'est-à-dire en deux mots que sa table est excellente. A celle des ducs
et pairs et des maréchaux de France, c'est un cérémonial éternel, on n'y
parle que par sentences, au lieu qu'à celle du marquis de Villette[3],
fondamentalement il y a toujours des personnes d'esprit et de science.
Tous les musiciens de la première classe ont un couvert mis à sa table,
et de six jours de la semaine il y en a au moins trois où il y a un
petit concert.»

Le 26 août 1788, mourut une des bienfaitrices de Latude, la duchesse de
Kingston; elle ne manqua pas de faire à son protégé une bonne place dans
son testament, et nous voyons celui-ci assister pieusement à la vente
qui se fit des meubles et effets ayant appartenu à la bonne dame. Il
acheta même quelques objets et donna en paiement un louis d'or. Mais,
l'huissier-audiencier, M. de Villeneuve, le lui rendit: la pièce était
fausse. Le lendemain à une seconde vacation Latude ayant donné à nouveau
la même pièce, M. de Villeneuve la lui rendit pour la seconde fois en
lui faisant remarquer assez vivement, que la pièce était
fausse.--«Fausse? Hé! prenait-on le vicomte de Latude pour un escroc? La
pièce était fausse! Et qui donc avait l'audace d'émettre «une pareille
inculpation attentatoire à son honneur et à sa réputation»? Latude élève
la voix, l'huissier menace de le faire sortir de la salle. L'insolent!
«On met à la porte un polisson et non un gentilhomme!» Mais l'huissier
envoie chercher la garde à cheval, qui met «le sieur de la Tude
ignominieusement dehors». Celui-ci sortit avec calme, et, le jour même,
22 novembre 1788, attaqua l'huissier devant le tribunal du Châtelet
«pour avoir une réparation aussi authentique que la diffamation avait
été publique[4]».

L'année suivante (1789), Latude fit un voyage en Angleterre. Il avait
entrepris de poursuivre devant les tribunaux Sartine, Le Noir et les
héritiers de Mme de Pompadour, afin d'obtenir les indemnités qui lui
étaient dues. En Angleterre, Latude rédigea un mémoire à l'adresse de
Sartine, dans lequel il fait connaître à l'ancien lieutenant de police
les conditions auxquelles il se désisterait de ses poursuites. «M. de
Sartine, voulez-vous me donner, en forme de réparation de tous les
maux, dommages, que vous m'avez fait souffrir injustement, la somme de
900.000 livres; M. Le Noir, 600.000 livres, et les héritiers de feu la
marquise de Pompadour et du marquis de Menars 100.000 écus, ces trois
sommes ensemble font 1.800.000 livres», c'est-à-dire 4 millions
d'aujourd'hui.

[Illustration: LA BASTILLE VUE DU JARDIN DU GOUVERNEUR]


VI

La révolution éclata. Si l'époque de Louis XVI, tendre et compatissante,
avait été favorable à notre homme, la Révolution semble avoir été faite
pour lui. Le peuple se souleva contre le despotisme des rois; les tours
de la Bastille furent renversées. Latude, victime des rois, victime de
la Bastille et des ordres arbitraires, allait apparaître dans tout son
éclat.

Il s'empressa de jeter aux orties sa perruque poudrée et son habit de
vicomte; écoutez le révolutionnaire farouche, intègre, indomptable,
absolu: «Français! j'ai acquis le droit de vous dire la vérité; et, si
vous êtes libres, vous devez aimer à l'entendre.

«Je méditais depuis trente-cinq ans, dans les cachots, sur l'audace et
l'insolence des despotes; j'appelais à grands cris la vengeance, lorsque
la France, indignée, s'est levée tout entière, par un mouvement sublime,
et a écrasé le despotisme. Pour qu'une nation soit libre, il faut
qu'elle veuille le devenir, et vous l'avez prouvé. Mais, pour conserver
la liberté, il faut s'en rendre digne; et voilà ce qu'il vous reste à
faire!»

Au Salon de peinture de 1789, on vit deux portraits de Latude et la
fameuse échelle de cordes. Au bas de l'un de ces portraits[5], par
Vestier, membre de l'Académie royale, on avait gravé ces vers:

    Instruit par ses malheurs et sa captivité,
    A vaincre des tyrans les efforts et la rage,
    Il apprit aux Français comment le vrai courage
          Peut conquérir la liberté.

Dès l'année 1787, le marquis de Beaupoil-Saint-Aulaire avait écrit, sous
l'inspiration du martyr, l'histoire de sa captivité. Il parut de ce
livre, la même année, deux éditions différentes. En 1789, Latude publia
le récit de son évasion de la Bastille, ainsi que son _Grand Mémoire_ à
la marquise de Pompadour; enfin, en 1790, parut le _Despotisme dévoilé,
ou Mémoires de Henri Masers de Latude_, rédigé par un avocat nommé
Thierry[6].

Le livre est dédié à Lafayette. On voit, en première page, le portrait
du héros, la figure fière et énergique, une main sur l'échelle de corde,
l'autre étendue vers la Bastille, que des ouvriers sont occupés à
démolir. «Je jure, dit l'auteur en commençant, que je ne rapporterai pas
un fait qui ne soit une vérité.» L'ouvrage est un tissu de calomnies et
de mensonges; et, ce qui affecte de la manière la plus pénible, c'est de
voir cet homme renier sa mère, oublier les privations qu'elle a
supportées par amour pour son fils, et faire honneur du peu que la
pauvre fille a pu faire pour son enfant, à un marquis de la Tude,
chevalier de saint Louis, lieutenant-colonel au régiment
d'Orléans-dragons!

[Illustration: PRISE DE LA BASTILLE

(Coll. Edm. de Rothschild)]

Mais le livre vibrait d'un incomparable accent de sincérité et de cette
émotion profonde que Latude savait communiquer à tous ceux qui
l'approchaient. Le succès fut prodigieux. En 1793, vingt éditions
étaient épuisées, l'ouvrage était traduit en plusieurs langues; les
journaux n'avaient pas assez d'éloges pour l'audace et le génie de
l'auteur, le _Mercure de France_ proclamait que, désormais, le devoir
des parents était d'apprendre à lire à leurs enfants dans cette œuvre
sublime; un exemplaire en était envoyé à tous les départements,
accompagné d'une réduction de la Bastille par l'architecte Palloy, et
c'est avec raison que Latude pouvait s'écrier dans l'Assemblée
nationale: «Je n'ai pas peu contribué à la révolution et à l'affermir.»

Latude n'était pas homme à négliger des circonstances aussi favorables.
Il chercha tout d'abord à faire augmenter sa pension et présenta à la
Constituante une pétition qui fut appuyée par le représentant Bouche.
Mais Camus, l'«âpre Camus», président de la commission chargée
d'examiner l'affaire, conclut au rejet; et, dans la séance du 13 mars
1791, le député Voidel prononça un discours très vif: selon lui, la
Nation avait à soulager des malheureux plus dignes d'intérêt qu'un homme
de qui la vie avait commencé par une escroquerie et une lâcheté.
L'Assemblée se rangea à cet avis: non seulement la pension de Latude ne
fut pas augmentée, mais la délibération de la Constituante lui fit
supprimer la pension que lui avait accordée Louis XVI.

[Illustration: LES PRISONNIERS DE LA BASTILLE DÉLIVRÉS LE 14 JUILLET
1789

Dessiné par J. Bulthuis, gravé par Vinkeles et Vrydag (Musée
Carnavalet)]

Horreur et infamie! «Quelle démence s'est emparée de l'esprit des
représentants de la plus généreuse nation de l'univers!... Assassiner un
malheureux dont l'aspect seul éveille la pitié et échauffe la
sensibilité la moins expansive... car la mort n'est pas aussi terrible
que la perte de l'honneur!» Le vaillant Latude ne restera pas sous le
coup d'un pareil affront. Bientôt il a amené Voidel à se rétracter: il
gagne, au sein de l'Assemblée, un défenseur influent, le maréchal de
Broglie. L'Assemblée législative remplace la Constituante, Latude
revient à la charge. Il est admis à la barre le 26 janvier 1792;
l'affaire est renvoyée et examinée une seconde fois, le 25 février. Nous
voudrions pouvoir citer tout au long le discours que Latude composa
lui-même pour son rapporteur, voici un fragment de la péroraison:

«Qu'un homme, sans aucun secours étranger, ait pu s'échapper trois fois,
une fois de la Bastille et deux fois de la tour de Vincennes; oui,
messieurs, j'ose dire qu'il n'a pu en venir à bout que par un miracle
ou que Latude a un génie plus qu'extraordinaire. En effet, jetez les
yeux sur cette échelle de corde et de bois et sur tous les autres
instruments que Latude a fabriqués avec un simple briquet, que voilà au
milieu de cette chambre. J'ai voulu vous faire voir cet objet de
curiosité qui fera sans cesse l'admiration des gens d'esprit. Pas un
seul étranger ne vient dans Paris qui n'aille voir ce chef-d'œuvre
d'esprit et de génie, de même que sa généreuse libératrice, Mme
Legros. Nous avons voulu vous ménager, messieurs, le plaisir de voir
cette femme célèbre, qui, pendant quarante mois, sans relâche, a bravé
le despotisme, qu'elle a vaincu à force de vertu. La voilà à la barre
avec M. de Latude, voilà cette femme incomparable, que sans cesse elle
fera la gloire et l'ornement de son sexe!...»

[Illustration: TÊTES DU GOUVERNEUR DE LA BASTILLE ET DU MAJOR DE LOSME
PORTÉES LE 14 JUILLET 1789 PLACE DE GRÈVE

(Extrait des _Révolutions de Paris_)]

Ne nous étonnons pas que l'Assemblée législative se soit laissé émouvoir
par cette harangue éloquente et cette exhibition aussi touchante que
variée. Elle vota d'une seule voix une pension de 2.000 livres, sans
préjudice de la pension de 400 livres précédemment accordée. Désormais,
Latude pourra dire: «La Nation tout entière, m'a adopté.»

D'ailleurs, la petite mésaventure au sein de l'Assemblée constituante
devait être le seul échec que Latude essuya au cours de sa glorieuse
carrière de martyr. Présenté à la Société des «Amis de la
Constitution», il en fut nommé membre par acclamation, et la Société
envoya une délégation de douze membres porter a Mme Legros la
couronne civique. Le chef de la députation dit, d'une voix émue: «Ce
jour est le plus beau jour de ma vie.» Une délégation des principaux
théâtres de Paris offrit à Latude l'entrée gratuite à tous les
spectacles «afin qu'il pût aller souvent oublier les jours de sa
douleur». Une haute considération l'entourait et les plaideurs le
priaient d'appuyer leurs causes devant les tribunaux de l'autorité
morale que lui avait donnée sa vertu. Il en profita pour porter
définitivement en justice ses réclamations contre les héritiers de la
marquise de Pompadour. Le citoyen Mony plaida la cause une première fois
au tribunal du VIe arrondissement, le 16 juillet 1793; le 11
septembre, l'affaire revint devant les magistrats; les citoyens
Chaumette, Laurent et Legrand avaient été désignés par la Commune de
Paris comme défenseurs officieux, et toute la Commune vint assister à
l'audience. Latude obtint 60.000 livres, dont 10.000 furent payées en
espèces.

[Illustration: LA DÉMOLITION DE LA BASTILLE APRÈS LA PRISE

Dessiné par Tetar, gravé par Campion (Musée Carnavalet)]

A partir de ce moment, sa vie devint plus calme. Mme Legros
continuait à l'entourer de ses soins. Les 50.000 livres qui lui
restaient dues par les héritiers de la marquise lui furent payées en
bonnes métairies sises en Beauce, dont il touchait les revenus.

Il éprouvait du plaisir à aller dans les maisons d'arrêt, visiter les
prisonniers des comités révolutionnaires. Au Luxembourg il trouve
l'ancien ministre Amelot avec lequel il avait correspondu durant sa
détention à Vincennes. «A présent, écrit miss Williams, Latude goûtait
les douceurs de la liberté et, jusqu'au moment où les visites dans les
prisons furent interdites, il y vint fréquemment voir l'un de ses amis,
dans la chambre même où l'ancien ministre était enfermé».

Ajoutons que la France ne trouva pas en Latude un enfant ingrat. La
situation critique, dans laquelle le pays se débattait, le peinait
profondément. Il cherchait les moyens d'y porter remède et fit paraître,
en 1799, _un Projet d'évaluation des quatre-vingts départements de la
France pour sauver la République en moins de trois mois_, ainsi qu'un
_Mémoire sur les moyens de rétablir le crédit public et l'ordre dans les
finances de la France_.

Lorsque les biens ayant appartenu à la marquise de Pompadour furent
séquestrés, les métairies données à Latude lui furent enlevées; mais il
se les fit restituer par le Directoire. Il fut moins heureux dans une
demande de concession de théâtre et de maison de jeu. Il s'en consola.
Les secours qu'il ne cessait d'extorquer de droite et de gauche, le
revenu de ses métairies, la vente de ses livres et l'argent que lui
rapportait l'exhibition de son échelle, promenée par un imprésario dans
les différentes villes de France et d'Angleterre, lui procuraient une
large aisance.

La Révolution passa. Latude salua Bonaparte à son aurore, et quand
Bonaparte devint Napoléon, Latude acclama l'Empereur. Nous avons une
lettre bien curieuse dans laquelle il trace à Napoléon 1er les lignes
de conduite qu'il devra suivre pour son bien et celui de la France, elle
commence par ces mots:

«Sire,

«J'ai été enterré cinq fois tout vivant, et je connais le malheur. Pour
avoir un cœur plus compatissant que le général des hommes, il faut
avoir souffert de grands maux... J'ai eu la douce satisfaction, du temps
de la Terreur, d'avoir sauvé la vie à vingt-deux malheureux...
Solliciter Fouquet d'Étinville pour des royalistes, c'était le persuader
que j'en étais un moi-même. Que si j'ai bravé la mort pour sauver la vie
à vingt-deux citoyens, juge, grand Empereur, si mon cœur peut éviter
de s'intéresser pour toi, qui est le sauveur de ma chère patrie.»

D'autre part, il réclame de l'argent à Godoï, prince de la Paix,
ministre de Charles IV, sous prétexte qu'il est l'inventeur d'une sorte
de hallebarde en usage dans l'armée espagnole.

Nous avons des détails sur la fin de la vie de Latude par les _Mémoires_
de son ami le chevalier de Pougens et par les _Mémoires_ de la duchesse
d'Abrantès. Le chevalier nous dit qu'à l'âge de soixante-quinze ans il
était encore en bonne santé, «vif, enjoué, paraissant jouir avec
transport des charmes de l'existence. Chaque jour, il faisait de longues
courses dans Paris sans éprouver la moindre fatigue. On s'étonnait de ne
trouver en lui _aucun vestige_ des cruelles souffrances qu'il avait
éprouvées dans les cachots pendant trente-cinq années de détention[7].»
L'Empire ne lui avait pas fait perdre de sa faveur. Junot lui faisait
une pension sur des fonds dont il disposait. Un jour, il le présenta à
sa femme, avec Mme Legros, que Latude ne quittait plus.

«Lorsqu'il arriva, nous dit la duchesse d'Abrantès, je fus au-devant de
lui avec un respect et un attendrissement vraiment édifiants. Je le pris
par la main, je le conduisis à un fauteuil, je lui mis un coussin sous
les pieds; enfin, il aurait été mon grand-père que je ne l'aurais pas
mieux traité. A table, je le mis à ma droite.» Mais, ajoute la duchesse,
«mon enchantement dura peu. Il ne parlait que de ses aventures avec une
loquacité effrayante.»

Agé de quatre-vingts ans, le 25 juin 1804, quelques mois avant sa mort,
Latude écrit à son protecteur le chevalier de Pougens, membre de
l'Institut, qu'il tutoie: «Or, je viens te déclarer à haute et
intelligible voix que si, d'aujourd'hui, 11 messidor, en dix jours, tu
n'es pas rendu dans Paris, avec tout ton bétail (le chevalier de Pougens
était dans ses terres, à la campagne), que je partirai le lendemain, que
je porterai une faim démesurée et une soif de cocher de fiacre, et quand
j'aurai mis vos provisions et votre cave à sec, vous me verrez jouer le
second acte de la comédie de _Jocriste_: vous verrez voler les
assiettes, les plats, les marmites, les bouteilles--bien entendu,
vides--et jeter tous les meubles par la fenêtre!»

Le 20 juillet 1804, Latude rédigea encore une circulaire adressée aux
souverains de l'Europe, au roi de Prusse, au roi de Suède, au roi de
Danemark, à l'archiduc Charles, frère de l'empereur, ainsi qu'au
président des États-Unis. A chacun, il envoyait un exemplaire de ses
_Mémoires_ accompagné du célèbre projet qui avait fait remplacer par des
fusils les hallebardes dont les sergents étaient armés. Il expliquait à
chacun de ces souverains que, comme la nation qu'il gouvernait profitait
de ce projet, enfant de son génie, il était juste qu'il en reçût la
récompense.

Jean Henri, dit Danry, dit Danger, dit Jedor, dit Masers d'Aubrespy, dit
de Masers de la Tude, mourut à Paris, le 11 nivôse an XIII (1er
janvier 1805), d'une fluxion de poitrine, à l'âge de quatre-vingts ans.

[Illustration]


VII

Nous venons de dire le peu de confiance que doivent inspirer les
Mémoires que Latude fit rédiger au début de la Révolution, par l'avocat
Thierry qu'il publia en 1790. A la bibliothèque impériale de
Saint-Pétersbourg, est conservé un manuscrit autographe de Latude[8],
rédigé par lui dans sa prison, à Vincennes, puis à Charenton de 1775 à
1777. Ce manuscrit faisait partie des anciennes archives de la Bastille;
il y fut pris, avec d'autres papiers, lors du pillage du 14 juillet. Il
parvient entre les mains d'un amateur russe, d'où il passa dans la
bibliothèque du tzar. Ce mémoire offre infiniment plus de garanties de
sincérité et d'exactitude que le texte rédigé par Thierry. Latude le
destinait aux ministre et magistrats appelés à décider de son sort:
c'est une manière de plaidoyer, où les faits sont naturellement
présentés par l'auteur de la manière qui lui est la plus favorable; mais
où il entre dans les détails les plus circonstanciés, et où il lui
était relativement difficile de s'écarter de la vérité, son œuvre
étant destinée à des juges placés à même de la contrôler.

Du manuscrit de Saint-Pétersbourg la Bibliothèque de l'Arsenal a acquis
une copie en 1886 (Bibl. de l'Arsenal, ms. 12727, f. 618-837); d'après
laquelle a été établi le texte qui suit.

Le début de ces mémoires faisant défaut dans le manuscrit de
Saint-Pétersbourg, nous l'avons remplacé par la partie correspondante
des mémoires rédigés par Thierry: il s'agit des deux premiers chapitres.

Les mémoires rédigés par Thierry comprennent ce que l'on peut appeler
les deux détentions de Latude; la première du 1er mai 1749 au 5 juin
1777, ayant été occasionnée par l'envoi de la boîte explosive à Mme
de Pompadour, et la seconde, du 17 juillet 1776 au 24 mai 1784, par le
chantage à main armée, dont le héros s'était rendu coupable vis-à-vis
d'une dame de qualité. La relation de Saint-Pétersbourg publiée ici
s'arrête à la fin de sa première détention (juin 1771). Nous ne croyons
pas devoir réimprimer pour la suite, la relation Thierry. La fin de la
vie de Latude est racontée ci-dessus, dans l'introduction, d'après des
correspondances et des pièces d'archives, dont le témoignage est plus
exact que celui de notre «martyr» trop intéressé, quand il mettait sa
plume entre les mains de l'avocat Thierry, à tromper ses contemporains.

FRANTZ FUNCK-BRENTANO.

Montfermeil, novembre 1910.

[Illustration]

[Illustration:

PLAN EXACT DE LA BASTILLE TEL QU'IL FUT LEVÉ LE 16 JUILLET 1789,

DEUX JOURS APRÈS LA PRISE.

(Bibl. nat., manuscrits).]




MÉMOIRES AUTHENTIQUES DE LATUDE




I

MON INCARCÉRATION A LA BASTILLE

(1er mai 1749).


Je suis né, le 23 mars 1725, au château de Craiseih, près de Montagnac
en Languedoc, dans une terre appartenant au marquis de Latude, mon père,
chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis,
lieutenant-colonel du régiment d'Orléans-Dragons, mort, depuis,
lieutenant de roi à Sedan[9]. Je n'entrerai point dans le détail de mes
premières années: la véritable histoire de ma vie n'est que celle de mes
malheurs. J'avais annoncé quelques dispositions et un goût décidé pour
les mathématiques: mes parents s'appliquèrent à les cultiver, et
favorisèrent mon inclination, qui me portait à entrer dans le génie. A
l'âge de vingt-deux ans, mon père m'adressa à M. Dumai, son ami,
ingénieur en chef à Berg-op-Zoom. Celui-ci m'accueillit, me reçut en
qualité de surnuméraire, et me fit prendre l'uniforme. J'allais être en
pied, lorsque, malheureusement pour moi, la paix de 1748 fut conclue
[traité d'Aix-la-Chapelle]. Mon père voulut que je misse à profit cet
instant de repos: il m'envoya à Paris pour suivre mes cours de
mathématiques et achever mon éducation. J'étais jeune, j'avais toute
l'activité de mon âge, et j'éprouvais sans cesse le tourment qu'elle
cause à ceux qui veulent jouer un rôle, et qui prennent pour du talent
l'agitation de leur esprit. J'aurais accepté, à quelque prix que ce fût,
le bonheur de parvenir; mais, pour cela, il fallait des protecteurs. Je
les voulais puissants, mon amour-propre les cherchait dans les premiers
rangs, ou plutôt l'amour de la gloire, car pourquoi dégrader cette
passion qui, dans un jeune homme, est toujours un sentiment noble et
digne de quelque estime? Quoi qu'il en soit, je n'étais pas connu, je
voulais l'être, et pour en chercher les moyens, je ne pris conseil que
de mon imagination.--Voici celui qu'elle me suggéra.

La marquise de Pompadour régnait alors. Cette femme impérieuse expiait
par la haine universelle le crime d'avoir fait perdre au roi le respect
et l'amour de son peuple; elle venait d'y ajouter celui d'avoir sacrifié
à sa vengeance un ministre chéri, dont elle avait puni une plaisanterie
ingénieuse par la disgrâce et l'exil. On ne prononçait son nom qu'avec
un mépris mêlé d'horreur, et l'on trouvait dans toutes les bouches
l'expression d'un sentiment qui remplissait tous les cœurs.

Un jour du mois d'avril 1749, j'étais aux Tuileries; deux hommes assis à
côté de moi se livraient, contre elle, à l'indignation la plus vive. Le
feu qui paraissait les enflammer échauffa mon esprit qui, toujours
dirigé vers le but auquel tendaient toutes mes méditations, crut trouver
dans un projet qu'il enfanta alors un moyen sûr d'opérer mon avancement
et d'assurer ma fortune. Il ne me paraissait pas suffisant d'avertir la
marquise de Pompadour de l'opinion publique: sans doute je ne lui aurais
rien appris qu'elle ne sût ou dont elle ne se doutât; j'imaginai de
signaler davantage mon zèle, et de l'intéresser à mon sort par la
reconnaissance. Après avoir jeté à la poste une petite boîte de carton à
son adresse, dans laquelle j'avais mis une poudre qui ne pouvait causer
aucun mal, je courus à Versailles: je lui racontai ce que j'avais
entendu; j'exagérai le désir que ces deux particuliers avaient montré de
disputer à d'autres la gloire d'en délivrer la France, et j'ajoutai que
je les avais suivis jusqu'à la grande poste où ils avaient porté un
paquet que, d'après leur discours, je devais soupçonner être pour elle,
et renfermer quelque poison très subtil.

Le premier mouvement de la marquise fut de m'exprimer la sensibilité la
plus vive, et de m'offrir une bourse pleine d'or, que je refusai en lui
disant que j'osais prétendre à une récompense plus digne d'elle et de
moi, d'après la connaissance que je lui donnai de mon état et de ma
bonne volonté[10].

Soupçonneuse et défiante, comme le sont les tyrans, elle voulut avoir de
mon écriture; et, sous prétexte de retenir et de conserver mon adresse,
elle me fit mettre à son bureau pour la lui donner. L'ivresse que me
causait la réussite de mon projet, la vivacité de mon caractère, ne me
permirent pas d'apercevoir le piège, et je ne réfléchis pas qu'en
traçant avec la même main les caractères des deux adresses, j'allais me
découvrir. Je revins chez moi fier de mon ouvrage, et calculant déjà
tous les degrés de ma grandeur future.

La marquise reçut le paquet. Elle fit faire sur divers animaux l'essai
de la poudre qu'on y trouva: voyant qu'elle n'avait rien de malfaisant,
et reconnaissant, à la vue des deux adresses, que c'était la même main
qui les avait écrites, elle regarda comme un outrage sanglant, ou plutôt
comme un crime, cette étourderie, et donna contre moi les ordres les
plus rigoureux.

Le 1er mai suivant, pendant que je me livrais aux rêveries les plus
brillantes, un exempt nommé Saint-Marc, suivi de quelques archers, vint
interrompre ce doux sommeil. J'étais alors dans un hôtel garni du
cul-de-sac du Coq où je logeais. On me jeta dans un fiacre, et je fus
conduit vers les huit heures du soir à la Bastille.

Je fus introduit dans une salle basse, appelée _chambre du conseil_, où
je trouvai tous les officiers du château qui m'attendaient. Je fus
fouillé de la tête aux pieds; on me dépouilla de tous mes vêtements, on
me prit tout ce que j'avais sur moi, argent, bijoux, papiers; on me
revêtit d'infâmes haillons, qui sans doute avaient été déjà imprégnés
des larmes d'une foule d'autres malheureux. Cette cérémonie, empruntée
de l'Inquisition et des voleurs de grand chemin, s'appelait à la
Bastille _faire l'entrée d'un prisonnier_. On me fit écrire sur un
registre que je venais d'entrer à la Bastille; ensuite on me conduisit
dans une chambre de la tour nommée _la Tour du coin_. On ferma sur moi
deux portes épaisses, et on me laissa seul sans m'avoir appris quel
était mon crime et quel allait être mon sort. Le lendemain, M. Berryer,
alors lieutenant de police, vint m'interroger. J'aurai plus d'une fois à
parler de ce magistrat respectable, et je dois en faire le portrait. Il
est heureux, quand on fatigue la compassion des hommes par le récit de
tant d'infortunes, de pouvoir s'arrêter un moment à l'idée d'un être
estimable, dont la touchante sensibilité les a adoucies quelquefois; je
n'aurai pas souvent à jouir de ce triste avantage.

M. Berryer inspirait la confiance par sa douceur et sa bonté. Il osait,
pour faire le bien, se mettre au-dessus des préjugés, et ne consultait
jamais, dans l'exercice de ses fonctions, que son cœur et son devoir.
Il est peu connu aujourd'hui. On ne doit pas en être surpris, il ne
l'était alors que des malheureux. Un pareil homme était déplacé dans la
Cour de la marquise.

Je ne lui dissimulai ni ce que j'avais fait ni le but que je m'étais
proposé. Ma candeur l'intéressa; il ne vit dans cette action qu'un trait
de jeunesse, excusable peut-être par son objet, digne au plus, en tout
cas, d'une légère correction. Il me promit d'être auprès de Mme de
Pompadour mon protecteur, et de lui demander ma liberté. Mais un homme
qui osait contrarier sa passion et ne pas venger sévèrement ses injures
jouissait d'un bien faible crédit sur son esprit. Il la trouva
inexorable, et fut obligé de me l'avouer.

Qu'on juge de mon état à cette nouvelle: seul, livré à mon imagination,
sans espoir, sans ressources, cherchant sans cesse à démêler dans
l'avenir quel serait mon sort, et n'y découvrant qu'un abîme affreux! M.
Berryer chercha à me procurer tous les soulagements qui dépendaient de
lui; il donna des ordres pour qu'on ne me laissât manquer de rien, et
m'envoya un compagnon d'infortune. Cet homme, nommé Joseph Abuzaglo,
juif, était à Paris l'agent secret du roi d'Angleterre. Ses lettres,
ouvertes à la poste, le trahirent, et il fut mis à la Bastille. Il avait
de l'esprit, et, dans toute autre situation, j'aurais trouvé de
l'agrément dans sa société et de la douceur à me lier avec lui; mais,
loin de nous soulager mutuellement, chacun de nous semblait accroître
ses maux et son désespoir de ceux de son ami. Abuzaglo avait une femme
et des enfants qu'il chérissait tendrement, et dont on avait la cruauté
d'intercepter toutes les lettres et de ne lui donner aucune nouvelle,
selon le régime atroce de la Bastille. Il supportait sa captivité avec
moins de courage et de force que moi. Il pouvait cependant concevoir
quelques espérances; il avait été recommandé d'une manière spéciale à M.
le prince de Conti, qui l'avait accueilli avec trop de bonté pour qu'il
ne se flattât pas qu'il s'emploierait pour lui obtenir sa liberté. Il
m'en promit aussi la protection, et nous jurâmes que le premier qui
sortirait s'occuperait, avant tout et sans relâche, de la délivrance de
l'autre. Déjà nous nous repaissions volontiers de cette idée, et elle
commençait à nous consoler; mais il n'entrait pas dans le plan de mes
persécuteurs de me laisser jouir même de l'espérance de voir changer mon
sort.

J'ignorais alors qu'une des fonctions principales des porte-clés était
d'épier les discours des prisonniers. Sans doute on eût désiré qu'ils
pussent pénétrer aussi dans leur âme et y lire leurs pensées. Je crois
être certain qu'on avait ouï les promesses qu'Abuzaglo m'avait faites et
comme il ne m'avait pas exagéré son crédit, et qu'infailliblement le
premier usage de sa liberté, qu'il ne tarda pas à recouvrer, eût été de
chercher à me procurer la mienne on résolut de nous séparer et de nous
tromper.

Dans le courant de septembre 1749, quatre mois environ après ma
détention, trois porte-clés entrèrent dans notre chambre, et l'un d'eux,
s'adressant à moi, me dit que l'ordre de mon élargissement venait
d'arriver. Abuzaglo se jeta à mon cou, m'embrassa tendrement, et me pria
de me souvenir de nos promesses. Je doute si mon premier sentiment alors
ne fut pas la joie de pouvoir briser ses fers; mais, hélas! cette
sensation délicieuse devait bientôt être elle-même un tourment de plus.

A peine eus-je passé le seuil de la porte de ma prison, que l'on
m'apprit que j'allais être transferé à Vincennes. Qu'on se peigne mon
désespoir à cette nouvelle, d'après l'horreur qu'elle inspire! O vous
qui me lisez! n'épuisez pas encore cette sensation, ce n'est là que le
prélude des horreurs que l'on n'a cessé d'accumuler pour me faire
souffrir. Les bourreaux ordinaires de cette inquisition étaient des
portes-clés, espèces de gens dignes de pareils emplois, et presque
toujours au-dessous de leurs fonctions par leurs procédés. Leur présence
était un supplice. Ils ne répondaient à la foule de questions qu'on leur
faisait que par un silence accablant ou par des mensonges. J'ai su
depuis qu'Abuzaglo avait obtenu, peu de temps après, son élargissement;
mais, me croyant libre, apprenant d'ailleurs que je ne m'étais nullement
occupé de lui, il chercha peu à s'informer de ce que je pouvais être
devenu, et sans doute il ne me crut digne que de l'oubli dont il
m'accusait lui-même.

On concevra facilement que je tombai malade dans ma nouvelle prison. Le
bon M. Berryer vint encore me consoler. Il fut indigné de la conduite
qu'on avait tenue envers moi; mais il ne pouvait changer ni le régime de
ces lieux ni l'âme de ceux qui étaient préposés pour le faire suivre. Il
me fit donner l'appartement le plus commode du donjon. Je jouissais
d'une superbe vue; mais que pouvait ce soulagement? l'idée que ma
translation devait me faire craindre une captivité très longue,
peut-être éternelle, eût empoisonné seule les jouissances les plus
douces. Mon courage ne se soutint que par l'espoir que je pourrais un
jour me procurer ma liberté: je conçus que je ne devais l'attendre que
de moi-même. Dès lors je ne m'occupai que des moyens d'y parvenir.

Je voyais tous les jours un ecclésiastique âgé se promener dans un
jardin qui fait partie du donjon. J'appris qu'il y était enfermé depuis
longtemps, pour cause de jansénisme. L'abbé de Saint-Sauveur, fils d'un
ancien lieutenant de roi, à Vincennes, avait la liberté de causer avec
lui dans ce jardin, et il en profitait souvent. Notre janséniste
d'ailleurs enseignait à lire aux enfants de plusieurs officiers du
château; l'abbé et les enfants allaient et venaient sans qu'on y fît
beaucoup d'attention. L'heure à laquelle se faisaient ces promenades
était à peu près celle à laquelle on me menait dans un jardin voisin,
qui est aussi dans l'enclos du château. M. Berryer avait ordonné qu'on
m'y laissât deux heures par jour, pour prendre l'air et rétablir ma
santé. Deux porte-clés venaient me prendre et me conduisaient.
Quelquefois le plus âgé allait m'attendre au jardin, et le plus jeune
venait seul ouvrir les portes de ma prison. Je l'habituai pendant
quelque temps à me voir descendre les escaliers plus vite que lui, et,
sans l'attendre, je rejoignais son camarade. Arrivé au jardin, il me
trouvait toujours avec ce dernier.

Un jour, résolu, à quelque prix que ce fût, de m'échapper, il eut à
peine ouvert la porte de ma chambre que je m'élançai sur l'escalier.
J'étais en bas avant qu'il eût pensé à me suivre. Je fermai au verrou
une porte qui s'y trouve, pour rompre toute communication entre les deux
porte-clés, pendant que j'exécuterais mon projet. Il y avait quatre
sentinelles à tromper; la première était à une porte qui conduisait hors
du donjon, et qui était toujours fermée; je frappe, la sentinelle ouvre,
je demande l'abbé de Saint-Sauveur avec vivacité: «_Depuis deux heures_,
dis-je, _notre prêtre l'attend au jardin, je cours après lui de tous
côtés sans pouvoir le rencontrer, mais, morbleu, il me paiera ma
course_.» En disant cela je continuais toujours à marcher avec la même
vitesse; à l'extrémité de la voûte qui est au-dessous de l'horloge, je
trouve une seconde sentinelle: je lui demande s'il y avait longtemps que
l'abbé de Saint-Sauveur était sorti; elle me répond qu'elle n'en sait
rien, et me laisse passer; même question à la troisième, qui était de
l'autre côté du pont-levis, et qui m'assure qu'elle ne l'a pas vu. «_Je
l'aurai bientôt trouvé_» m'écriai-je. Transporté de joie, je cours, je
saute comme un enfant; j'arrive dans cet état devant une quatrième
sentinelle, qui, bien éloignée de me soupçonner un prisonnier, ne trouve
pas plus surprenant que les autres de me voir courir après l'abbé de
Saint-Sauveur: je franchis le seuil de la porte, je m'élance, je me
dérobe à leurs regards, je suis libre.

C'est le 25 juin 1750, après neuf mois ou environ de détention à
Vincennes, que je fus assez heureux pour m'évader.

[Illustration:

NICOLAS-RENÉ BERRYER, LIEUTENANT GÉNÉRAL DE POLICE.

Peint par De Lyen, gravé par Wille. (Bibl. de l'Arsenal)]

Je courus à travers les champs et les vignes, en m'écartant le plus que
je le pouvais du grand chemin; je vins m'enfermer à Paris dans un hôtel
garni, et jouir enfin du bonheur de me retrouver libre, après quatorze
mois de captivité.

Ce premier moment fut délicieux, mais il ne dura pas longtemps;
l'inquiétude vint troubler bientôt ce calme heureux, il fallait prendre
parti; que faire, que devenir? Je ne doutais pas qu'on ne dût me
chercher, et que, dans le cas où je tomberais de nouveau entre les mains
desquelles je venais de m'échapper, on ne me punît de m'être soustrait à
la tyrannie d'une femme qui ne pardonnait pas. J'étais sûr d'être
découvert, si je me montrais; si je fuyais, je courais également des
risques. D'ailleurs mon état, mes goûts me retenaient dans la capitale;
fallait-il donc briser tous les liens qui m'enchaînaient? ou fallait-il
me soustraire à tous les regards, et me condamner moi-même à une
captivité plus cruelle que celle d'où je sortais?

J'ai dit que jusqu'à ce moment je n'avais pris conseil que de ma tête;
je devais m'en défier, et pour cette fois je consultai mon cœur; mais
il ne fut pas un guide plus heureux: jusque-là trop de vivacité ne
m'avait fait faire que des sottises; trop de candeur cette fois me
perdit et me replongea dans l'abîme. Je m'avisai de juger la marquise de
Pompadour d'après moi-même; je crus intéresser sa délicatesse en lui
montrant quelque confiance, ou au moins en ne paraissant pas la craindre
et douter de ses bontés: j'attendais mon pardon, parce que je sentais
qu'à sa place je l'aurais accordé; j'ignorais alors que les sentiments
et les passions diffèrent comme ceux qui les éprouvent, selon qu'ils se
meuvent dans une âme honnête, ou qu'ils agitent une âme corrompue.

Je rédigeai un mémoire, que j'adressai au roi; j'y parlai de Mme de
Pompadour avec respect, et de ma faute envers elle avec repentir; je
demandais qu'elle se contentât de la punition que j'avais subie, ou, en
tout cas, si on pensait que quatorze mois de prison n'avaient pas
suffisamment expié mes torts, j'osais implorer la clémence de celle que
j'avais offensée, et la miséricorde de mon roi. Je terminais ce mémoire
par indiquer l'asile que j'avais choisi, avec une ingénuité qui peignait
bien la franchise de mon caractère, et qui seule eût dû obtenir le
pardon d'un crime si j'en eusse été coupable.

J'avais connu au château de Vincennes le Dr Quesnay, médecin du roi
et de la marquise; il m'avait alors témoigné quelque intérêt et offert
ses services: je fus le trouver; je lui confiai mon mémoire, qu'il me
promit de remettre. Il n'a que trop tenu sa parole. Je ne doute pas que
le roi n'eût été touché de ma confiance en sa bonté, mais il lui
arrivait si rarement de suivre les impulsions de son âme; aurais-je dû
penser qu'il ne consulterait qu'elle, quand il s'agissait d'un fait qui
intéressait la femme à laquelle il rapportait toutes ses idées et ses
affections? et ne devais-je pas croire bien plutôt que celle-ci, irritée
de ce que je ne m'étais pas adressé à elle-même directement, ou
peut-être de ce que je l'exposais à rougir devant son souverain en
dévoilant son injustice et son atrocité envers moi, saurait venger son
orgueil si cruellement blessé? Mais, encore une fois, j'étais jeune, je
connaissais peu le cœur des hommes, bien moins encore celui des
tyrans; et j'étais loin d'imaginer que cette femme, dont l'âme devait
être épuisée chaque jour par tant de sensations diverses, aurait
conservé une haine assez active pour me poursuivre sans cesse, et punir
par tant de tourments une légère offense. J'ai payé bien cher ma funeste
inexpérience.

J'avais indiqué dans mon mémoire le lieu de ma retraite; on vint m'y
trouver, et on me reconduisit à la Bastille. A la vérité, dans le
premier moment on me dit que l'on ne m'arrêtait que pour savoir de
quelle manière je m'étais sauvé du donjon de Vincennes, parce qu'il
importait beaucoup d'ôter aux autres prisonniers les moyens de m'imiter,
ou de s'assurer de la fidélité de ceux qui veillaient à la garde de ce
château, s'ils avaient facilité mon évasion.

Sans doute on n'eût jamais arraché de moi ce dernier aveu, mais je ne
devais qu'à moi seul ma délivrance, et je racontai ingénument de quelle
manière je me l'étais procurée. J'attendais après ce récit l'effet de la
parole qu'on venait de me donner, que mon élargissement serait le prix
de ma véracité; je ne savais pas encore que toutes ces fausses
promesses étaient un protocole d'usage, dont on se servait envers tous
les prisonniers qu'on replongeait dans les fers; sans doute pour
froisser leur âme plus cruellement et jouir du plaisir de multiplier les
coups dont on l'accable; cet usage, auquel dans la suite on m'a habitué,
entrait dans le régime de la Bastille. Pour cette fois, loin de me
rendre la liberté dès que j'eus satisfait à la condition à laquelle elle
était attachée, on me jeta dans un cachot, et on me fit éprouver des
traitements affreux que jusque-là je n'avais pas connus. Mais,
n'anticipons pas sur les faits.

Mon ancien consolateur, M. Berryer, vint encore adoucir mes maux. Au
dehors il demandait pour moi justice ou clémence; dans ma prison, il
cherchait à calmer ma douleur: elle me paraissait moins vive quand il
m'assurait qu'il la partageait. Ses exhortations étaient si douces, que
sa voix semblait ouvrir un passage à son cœur.

Puissiez-vous concevoir, vous qui remplissez cet auguste ministère,
combien il vous serait facile de diminuer le poids des fers que ces
malheureux portent avec tant de peine! un mot peut-être ranimerait leurs
espérances et tarirait leurs larmes. Il vous en coûterait si peu de
leurs paraître des dieux! pourquoi donc n'êtes-vous si souvent à leurs
yeux que des bourreaux?

Mon protecteur, ne pouvant changer l'ordre qui était donné, me laissa
dans mon cachot; mais il veilla à ce que ma nourriture fût la même que
celle que j'avais auparavant, et comme il entrait par une meurtrière un
peu de jour dans mon souterrain, il ordonna qu'on me fournît, quand j'en
demanderais, des livres, des plumes, de l'encre et du papier.

Longtemps j'usai de ce remède pour distraire mes ennuis; mais au bout de
six mois il devint insuffisant contre le désespoir qui s'empara de moi.
Mon esprit révolté me rappelait sans cesse l'idée de ma persécutrice, et
ne la retraçait qu'avec horreur. Quoi! il ne devait donc plus y avoir de
terme à mes maux ni à sa vengeance! cette incertitude affreuse, le plus
intolérable de tous les tourments, troublait ma raison et déchirait mon
cœur. J'éprouvais dans tous mes sens la fermentation d'une rage trop
longtemps étouffée; et dans les accès de ce délire, mon premier besoin
était d'exhaler la trop juste indignation qui m'agitait; elle me dicta
quelques mauvais vers. J'eus l'imprudence d'écrire ceux-ci sur la marge
d'un des livres qu'on m'avait prêtés:

            Sans esprit et sans agréments,
            Sans être ni belle ni neuve,
    En France on peut avoir le premier des amants:
            La Pompadour en est la preuve.

J'étais loin de croire qu'on trouverait ces vers; j'avais assez déguisé
mon écriture pour qu'à l'avenir on ne pût découvrir quelle était la main
qui l'avait tracée. J'ignorais qu'un des ordres les plus impérieux et
les mieux exécutés à la Bastille, était de feuilleter avec la plus
scrupuleuse exactitude tous les livres qui sortaient des mains d'un
prisonnier: mon porte-clés, en faisant la visite de celui sur lequel
était écrit ce qu'on vient de lire, fut le montrer au gouverneur. Sans
doute cet homme, nommé Jean Lebel [Jean Baisle], pouvait facilement
supprimer toutes les traces de ce fait, et plaindre un malheureux, assez
aigri par ses maux pour ne pas sentir à quoi l'exposait une pareille
imprudence; le moindre mouvement d'humanité devait l'y porter sans
doute; mais comment attendre ce sentiment d'un gouverneur de la
Bastille, d'un être qui, par état, complice de toutes les atrocités qui
s'y commettent, doit nécessairement, par caractère, être insensible et
peut-être féroce? Car quel est l'homme honnête et généreux qui pourrait
consentir à repaître ses yeux toute sa vie du spectacle affreux de
l'infortune? Jean Lebel, digne sous tous les rapports de son emploi, fut
chercher près de Mme de Pompadour, en lui portant ce livre, la
récompense de son zèle et de sa fidélité; sans doute aussi il n'était
pas fâché de s'assurer qu'il jouirait plus longtemps de ma détention.
C'était le moindre calcul que se permissent tous ses collègues.
Intéressés à voir augmenter le nombre de leurs prisonniers, ils
n'avaient que la ressource de retenir ceux qu'on leur confiait, et ils
n'usaient que trop des facilités qu'ils avaient d'y parvenir.

D'après ce qu'on a vu du caractère de la marquise de Pompadour, qu'on
juge de sa fureur à la vue de cette insolence. Quoi! dans les fers,
accablé de sa haine et de sa vengeance, j'osais encore la braver et
l'insulter. Elle mande M. Berryer, lui montre mes vers, et, en bégayant
de rage, elle lui dit: «Connaissez votre protégé; osez encore solliciter
ma clémence.»

On conçoit que cet événement ne diminua rien à l'horreur de ma
situation; mais comme il était difficile qu'elle augmentât, cela ne
servit qu'à la prolonger. Je restai dix-huit mois au cachot. Ce ne fut
qu'au bout de ce temps que M. Berryer crut pouvoir prendre sur lui de
m'en faire sortir pour me placer dans une chambre. Il m'offrit aussi de
me procurer ce qu'on peut appeler dans cet enfer une consolation bien
douce, l'avantage d'avoir un domestique.

J'ai dit plus haut que les porte-clés ne répondent jamais à aucune des
questions qu'on leur fait; leur visage est toujours morne et leur langue
glacée; il leur est défendu expressément de proférer une seule parole,
excepté lorsqu'on veut tromper le malheureux prisonnier; mais alors on
compte les mots qu'ils sont chargés de prononcer, et chacun d'eux est
une bassesse et un mensonge. C'est donc une faveur bien précieuse que
d'obtenir la permission d'avoir dans sa chambre un homme à qui on puisse
parler de ses peines et confier sa douleur. Celui qui y trouverait, dans
un serviteur fidèle et sensible, un consolateur, un ami, pourrait au
moins goûter une jouissance bien douce; mais comment espérer ce bonheur?
j'éprouvai, au contraire, que ce que je croyais devoir me procurer
quelque adoucissement n'était qu'un tourment de plus.

Je profitai de l'offre généreuse de M. Berryer. Mon malheureux père, qui
gémissait autant que moi de mon infortune aurait sacrifié tout pour la
diminuer: il consentit avec joie à payer les gages et la pension d'un
domestique[11]. On me donna un nommé Cochar, natif de Rosny. Cet homme
eût été pour moi ce que j'ambitionnais de rencontrer; il était bon,
compatissant; il gémissait avec moi de mes maux, il les partageait, il
les diminuait. Je crus sentir un moment que mon cœur, moins oppressé,
pourrait, à la fin, abuser mon imagination, et que je finirais, au moyen
de ce secours, par être moins malheureux. Mais je conservai peu les
erreurs qui pouvaient adoucir mon sort. Le pauvre Cochar ne soutint pas
longtemps tout l'ennui de sa captivité: il était père, il avait une
femme et plusieurs enfants qu'on ne lui permettait pas de voir; il
pleurait, il gémissait et finit par tomber malade. Quand un domestique
entrait au service d'un prisonnier, à la Bastille, il s'attachait à son
sort, ne pouvait obtenir son élargissement qu'avec lui, ou mourait à ses
côtés dans la prison. Cet infortuné jeune homme n'avait besoin que de
respirer un air libre pour être rendu à la vie; et mes prières, les
siennes, nos gémissements ne purent obtenir son salut de nos assassins.
On voulut me rassasier du spectacle atroce des angoisses de ce
malheureux, expirant près de moi et pour moi; on ne l'ôta de ma chambre
qu'à l'instant où il allait rendre le dernier soupir. L'Inquisition
a-t-elle jamais entassé tant d'horreurs?...

O vous qui donnez au sort de cet infortuné des larmes et une pitié trop
légitimes, réfléchissez un moment sur le mien. Je n'étais pas plus
criminel que lui; il fut victime de sa cupidité, je l'étais de
l'injustice et d'une odieuse persécution. Sans doute le sentiment que
cette idée m'inspirait devait bien plus agiter et tourmenter mon âme: il
n'était pas libre, il est vrai, mais d'ailleurs rien ne lui manquait;
son esprit était calme, ses sens étaient tranquilles. Et moi, fatigué du
poids accablant de la haine j'éprouvais, à chaque aspiration de ma
poitrine, un supplice nouveau; ma sensibilité s'altérait, mon sang
s'aigrissait dans mes veines, et je sentais chaque jour mon existence se
dénaturer et s'anéantir. Cet homme cependant n'a pu supporter trois mois
de cette situation, et je l'ai dévorée pendant trente-cinq ans; que
dis-je, cette situation? Eh! ces mêmes trois mois ont été les plus
tranquilles de ceux que j'ai passés dans ma prison. Alors, au moins, je
n'étais pas enchaîné dans un cachot, étendu sur une paille infecte et
pourrie; alors je n'étais pas réduit à disputer aux animaux une
nourriture dégoûtante; alors mon corps n'était pas la pâture des
insectes qui l'ont rongé depuis...

L'incertitude du sort de l'infortuné Cochar m'avait accablé; j'étais
prêt à succomber à mes tourments. M. Berryer employa pour me distraire,
la ressource dont il avait déjà usé: il me donna pour compagnon un jeune
homme de mon âge à peu près, plein d'activité, d'esprit et de feu;
coupable du même crime que moi, et victime de la même persécution. Il
avait écrit à la marquise de Pompadour; dans sa lettre il lui parlait de
l'opinion publique, et lui traçait la marche qu'elle devait suivre pour
la reconquérir et conserver la confiance de son roi; et, puisque enfin
la nation était attachée à son char, il l'invitait à se rendre digne de
son estime et lui en indiquait les moyens.

Ce jeune homme, nommé d'Allègre, natif de Carpentras, déplorait depuis
trois ans, à la Bastille, le malheur d'avoir donné ces conseils: cette
orgueilleuse prostituée lui avait voué une haine aussi implacable qu'à
moi, et lui en faisait ressentir les mêmes effets.

D'Allègre avait aussi inspiré un tendre intérêt au compatissant Berryer;
nous lui montrions tous deux la même impatience, nous l'accablions de
lettres, de placets, sans jamais le lasser; il nous instruisait de ses
démarches, de ses efforts, et quelquefois de ses espérances. Enfin un
jour il vint nous donner l'affreuse nouvelle que notre persécutrice,
fatiguée de nos plaintes et des siennes, avait juré que sa vengeance
serait éternelle et avait défendu qu'on lui parlât de nous davantage; il
ne nous dissimula pas, lui-même, que la disgrâce ou la mort de cette
furie pouvait seule mettre un terme à nos maux.

Mon compagnon se laissa abattre par sa douleur; la mienne produisit en
moi un effet bien différent, elle me donna le courage et l'énergie du
désespoir. Il ne devait, dans de semblables circonstances, rester à des
jeunes gens que deux partis: mourir ou se sauver. Pour tout homme qui a
eu la plus légère idée de la situation de la Bastille, de son enceinte,
de ses tours, de son régime, et des précautions incroyables que le
despotisme avait multipliées pour y enchaîner plus sûrement ses
victimes, le projet, l'idée seule de s'en échapper ne peut paraître que
le fruit du délire, et semble n'inspirer que la pitié pour le malheureux
assez dénué de sens pour oser le concevoir. J'étais cependant maître de
mes esprits en m'y arrêtant, et l'on va juger qu'il fallait une âme peu
commune, et peut-être une tête bien forte pour méditer, concevoir,
exécuter un semblable projet.

Il ne fallait pas penser une minute à s'évader de la Bastille par les
portes, toutes les impossibilités physiques se réunissaient pour rendre
cette voie impraticable; restait donc la ressource des airs. Nous avions
bien dans notre chambre une cheminée dont le tuyau aboutissait au haut
de la tour; mais, comme toutes celles de la Bastille, elle était pleine
de grilles, de barreaux, qui, en plusieurs endroits, laissaient à peine
un passage libre à la fumée. Fussions-nous arrivés au sommet de la tour,
nous avions sous les pas un abîme de près de deux cents pieds de
hauteur; au bas un fossé dominé par un mur très élevé, qu'il fallait
encore franchir. Nous étions seuls, sans outils, sans matériaux, épiés à
chaque instant du jour et de la nuit; surveillés, d'ailleurs, par une
multitude de sentinelles qui entouraient la Bastille, et qui semblaient
l'investir.

Tant d'obstacles, tant de dangers ne me rebutèrent pas; je voulus
communiquer mon idée à mon camarade, il me regarda comme un insensé et
retomba dans son engourdissement. Il fallut donc m'occuper seul de ce
dessein, le méditer, prévoir la foule épouvantable d'inconvénients qui
s'opposaient à son exécution, et trouver les moyens de les lever tous.
Pour y parvenir, il fallait grimper au haut de la cheminée, malgré les
grilles de fer multipliées qui nous en empêchaient; il fallait, pour
descendre du haut de la tour dans le fossé une échelle de quatre-vingts
pieds au moins; une seconde, nécessairement de bois, pour en sortir; il
fallait, dans le cas où je me procurerais des matériaux, les dérober à
tous les regards; travailler sans bruit, tromper la foule de mes
surveillants, enchaîner tous leurs sens, et, pendant plusieurs mois
entiers, les empêcher de voir et d'entendre; que sais-je! il fallait
prévoir et arrêter la foule d'obstacles sans cesse renaissants qui
devaient tous les jours, et à chaque instant du jour, se succéder,
naître les uns des autres, arrêter et traverser l'exécution de ce plan,
un des plus hardis peut-être que l'imagination ait pu concevoir et
l'industrie humaine conduire à sa fin. Lecteur, voilà ce que j'ai fait;
encore une fois, je le jure, je ne vous dis que la plus exacte vérité.
Entrons dans le détail de toutes mes opérations.

Le premier objet dont il fallait s'occuper était de découvrir un lieu où
nous pussions soustraire à tous les regards nos outils et nos matériaux,
dans le cas où nous serions assez adroits pour nous en procurer. A force
de rêver, je m'arrêtai à une idée qui me parut fort heureuse. J'avais
habité plusieurs chambres diverses à la Bastille, et toutes les fois que
celles qui se trouvaient au-dessus et au-dessous de moi étaient
occupées, j'avais parfaitement distingué le bruit que l'on faisait dans
l'une et dans l'autre; pour cette fois j'entendais tous les mouvements
du prisonnier qui était au-dessus, et rien absolument de celui qui était
au-dessous; j'étais sûr cependant qu'il y en avait un. A force de
calculs, je crus entrevoir qu'il pourrait bien y avoir un double
plancher, séparé peut-être par quelque intervalle. Voici le moyen dont
j'usai pour m'en convaincre.

[Illustration: PORTE DE LA BASTILLE

Aquarelle de l'architecte Palloy (Bibl. nat., Ins. nouv. acq. franç.
3242)]

Il y avait à la Bastille une chapelle où tous les jours on disait la
messe et le dimanche trois. Dans cette chapelle étaient situés quatre
petits cabinets disposés de manière que le prêtre ne pouvait jamais voir
aucun prisonnier, et ceux-ci, à leur tour, au moyen d'un rideau qu'on
n'ouvrait qu'à l'élévation, ne voyaient jamais le prêtre en face. La
permission d'assister à la messe était une faveur spéciale que l'on
n'accordait que très difficilement. M. Berryer nous en faisait jouir,
ainsi que le prisonnier qui occupait la chambre nº 3, c'est-à-dire celle
au-dessous de la nôtre.

[Illustration:

PORTE DE LA BASTILLE

Aquarelle de l'architecte Palloy (Bibl. nat., ins. nouv. acq. franç.
3242)]

Je résolus de profiter, au sortir de la messe, d'un moment où celui-ci
ne serait pas encore renfermé, pour jeter un coup d'œil sur sa
chambre. J'indiquai à d'Allègre un moyen de me faciliter cette visite:
je lui dis de mettre son étui dans son mouchoir, et quand nous serions
au second étage, de tirer son mouchoir, de faire en sorte que l'étui
tombât le long des degrés, et de dire au porte-clés d'aller le ramasser.
Cet homme se nomme Daragon, il vit encore. Tout ce petit manège se
pratiqua à merveille. Pendant que Daragon courait après l'étui, je monte
vite au numéro 3, je tire le verrou de la porte, je regarde la hauteur
du plancher, je remarque qu'il n'avait pas plus de dix pieds et demi de
hauteur; je referme la porte, et, de cette chambre à la nôtre, je compte
trente-deux degrés; je mesure la hauteur de l'un d'eux et, par le
résultat de mon calcul, je trouve qu'il y avait, entre le plancher de
notre chambre et le plafond de celle au-dessous, un intervalle de cinq
pieds et demi. Il ne pouvait être comblé ni par des pierres ni par du
bois, le poids aurait été énorme. J'en conclus qu'il devait y avoir un
tambour, c'est-à-dire un vide de quatre pieds entre les deux planchers.
On nous renferme, on tire les verrous: je saute au cou de d'Allègre;
ivre de confiance et d'espoir, je l'embrasse avec transport. «Mon ami,
lui dis-je, de la patience et du courage; nous sommes sauvés.» Je lui
fais part de mes calculs et de mes observations. Nous pouvons cacher nos
cordes et nos matériaux; «C'est tout ce qu'il me fallait, continuai-je,
nous sommes sauvés.--Quoi! me dit-il, vous n'avez donc pas abandonné
vos rêveries; des cordes, des matériaux, où sont ils, où nous en
procurerons-nous?--Des cordes! nous en avons plus qu'il ne nous en faut;
cette malle (en lui montrant la mienne) en contient plus de mille
pieds.» Je lui parlais avec feu. Plein de mon idée, du transport que me
donnaient mes nouvelles espérances, je lui paraissais inspiré; il me
regarde fixement et, avec le ton le plus touchant et du plus tendre
intérêt il me dit: «Mon ami, rappelez vos sens, tâchez de calmer le
délire qui vous agite. Votre malle, dites-vous, renferme plus de mille
pieds de corde? je sais comme vous ce qu'elle contient: il n'y en a pas
un seul pouce.--Eh quoi! n'ai-je pas une grande quantité de linge, douze
douzaines de chemises, beaucoup de serviettes, de bas, de coiffes et
autres choses? ne pourront-ils pas nous en fournir? nous les effilerons,
et nous en aurons des cordes.»

[Illustration:

PORTE DE LA BASTILLE

Aquarelle de l'architecte Palloy (Bibl. nat., nouv. aq. franç. 3242)]

D'Allègre, frappé comme d'un coup de foudre, saisi sur-le-champ
l'ensemble de mon plan et de mes idées; l'espérance et l'amour de la
liberté ne meurent jamais dans le cœur de l'homme et ils n'étaient
qu'engourdis dans le sien. Bientôt je l'échauffai, je l'embrasai du même
feu. Mais il n'était pas encore si avancé que moi; il fallut combattre
la foule de ses objections et guérir toutes ses craintes. «Avec quoi, me
disait-il, arracherons-nous toutes ces grilles de fer qui garnissent
notre cheminée? où prendrons-nous des matériaux pour l'échelle de bois
qui nous sera nécessaire? où prendrons-nous des outils pour faire toutes
ces opérations? Nous ne possédons pas l'art heureux de créer.

--Mon ami, lui dis-je, c'est le génie qui crée, et nous avons celui que
donne le désespoir; il dirigera nos mains: encore une fois, nous serons
sauvés.»

Nous avions une table pliante, soutenue par deux fiches de fer: nous
leur fîmes un taillant en les repassant sur un carreau du plancher; d'un
briquet nous fabriquâmes en moins de deux heures, un bon canif avec
lequel nous fîmes deux manches à ces fiches, dont le principal usage
devait être d'arracher toutes les grilles de fer de notre cheminée.

Le soir, après que toutes les visites de la journée furent faites, nous
levâmes au moyen de nos fiches, un carreau du plancher, et nous nous
mîmes à creuser de telle sorte qu'en moins de six heures de temps nous
l'eûmes percé; nous vîmes alors que toutes mes conjectures étaient
fondées, et nous trouvâmes entre les deux planchers un vide de quatre
pieds. Nous remîmes le carreau, qui ne paraissait pas avoir été levé.

Ces premières opérations faites, nous décousîmes deux chemises et leurs
ourlets, et nous en tirâmes les fils l'un après l'autre; nous les
nouâmes tous, et nous en fîmes un certain nombre de pelotons que nous
réunîmes ensuite en deux grosses pelotes; chacune avait cinquante filets
de soixante pieds de longueur; nous les tressâmes, ce qui nous donna une
corde de cinquante-cinq pieds de long environ, avec laquelle nous fîmes
une échelle de vingt pieds, qui devait nous servir à nous soutenir en
l'air pendant que nous arracherions dans la cheminée toutes les barres
et les pointes de fer dont elle était armée. Cette besogne était la plus
pénible et la plus embarrassante: elle nous demanda six mois d'un
travail dont l'idée fait frémir. Nous ne pouvions y travailler qu'en
pliant le corps et en le torturant par les postures les plus gênantes;
nous ne pouvions résister plus d'une heure à cette situation, et nous ne
descendions jamais qu'avec les mains ensanglantées. Ces barres de fer
étaient clouées dans un ciment extrêmement dur, que nous ne pouvions
amollir qu'en soufflant de l'eau avec notre bouche dans les trous que
nous pratiquions.

Qu'on juge de tout ce que cette besogne avait de pénible, en apprenant
que nous étions satisfaits quand, dans une nuit entière, nous avions
enlevé l'épaisseur d'une ligne de ce ciment. A mesure que nous
arrachions une barre de fer, il fallait la replacer dans son trou pour
que, dans les fréquentes visites que nous essuyions, on ne s'aperçût de
rien, et de manière à pouvoir les enlever toutes au moment où nous
serions dans le cas de sortir.

Après six mois de ce travail opiniâtre et cruel, nous nous occupâmes de
l'échelle de bois qui nous était nécessaire pour nous monter du fossé
sur le parapet, et de ce parapet dans le jardin du gouverneur. Il lui
fallait vingt à vingt-cinq pieds de longueur. Nous y consacrâmes le bois
qu'on nous donnait pour nous chauffer: c'étaient des bûches de dix-huit
à vingt pouces. Il nous fallait aussi des moufles et beaucoup d'autres
choses pour lesquelles il était indispensable de nous procurer une scie;
j'en fis une avec un chandelier de fer, au moyen de la seconde partie du
briquet dont j'avais transformé la première en canif ou petit couteau.
Avec ce morceau de briquet, cette scie et les fiches, nous
dégrossissions nos bûches; nous leur faisions des charnières et des
tenons pour les emboîter les unes dans les autres, avec deux trous à
chaque charnière et à son tenon pour y passer un échelon, et deux
chevilles pour l'empêcher de vaciller. Nous ne fîmes à cette échelle
qu'un bras; nous y mîmes vingt échelons de quinze pouces chacun. Le bras
avait trois pouces de diamètre; par conséquent chaque échelon excédait
ce bras de six pouces de chaque côté. A chaque morceau de cette échelle,
nous avions attaché son échelon à sa cheville avec une ficelle, de
manière à pouvoir la monter facilement pendant la nuit. A mesure que
nous avions achevé et perfectionné un de ces morceaux, nous le cachions
entre les deux planchers.

C'est avec ces outils que nous garnîmes notre atelier; nous nous
procurâmes compas, équerre, règle, dévidoir, moufles, échelons, etc.,
tout cela, comme on le conçoit, toujours soigneusement caché dans notre
magasin. Il y avait un danger qu'il avait fallu prévoir, et auquel nous
ne pouvions nous soustraire qu'avec les précautions les plus attentives.
J'ai déjà prévenu qu'indépendamment des visites très fréquentes, que
faisaient les porte-clés et divers officiers de la Bastille au moment
ou l'on s'y attendait le moins, un des usages du lieu était d'épier les
actions et les discours des prisonniers. Nous pouvions nous soustraire
aux regards en ne faisant que la nuit nos principaux ouvrages, et en
évitant avec soin d'en laisser apercevoir les moindres traces, car un
copeau, le moindre débris pouvait nous trahir; mais il fallait tromper
aussi les oreilles de nos espions. Nous nous entretenions nécessairement
sans cesse de notre objet; il fallait donc éviter de donner des
soupçons, ou les détourner au moins, en confondant toutes les idées de
ceux qui nous auraient ouïs. Pour cela nous nous fîmes un dictionnaire
particulier, en donnant un nom à tous les objets dont nous servions.
Nous appelions la scie _faune_ le dévidoir _anubis_, les fiches
_tubalcaïn_, du nom du premier homme qui trouva l'art de se servir du
fer; le trou que nous avions fait à notre plancher pour cacher nos
matériaux dans le tambour, _polyphème_, par allusion à l'antre de ce
fameux cyclope; l'échelle de bois _jacob_, ce qui rappelait l'idée de
celle dont l'Ecriture sainte fait mention; les échelons, _rejetons_; nos
cordes, des _colombes_, à cause de leur blancheur; un peloton de fil,
_le petit frère_; le canif, le _toutou_, etc. Si quelqu'un entrait dans
notre chambre et que l'un des deux aperçût quelque chose qui ne fût pas
serré, il en prononçait le nom, _faune_, _anubis_, _jacob_, etc.:
l'autre jetait dessus son mouchoir ou une serviette, et faisait
disparaître cet objet.

Nous étions sans cesse sur nos gardes, et nous fûmes assez heureux pour
tromper la surveillance de tous nos argus.

[Illustration]




II

MON ÉVASION AVEC ALLÈGRE (25 février 1756)


Les premières opérations, dont j'ai parlé, étant achevées, nous nous
occupâmes de la grande échelle; elle devait avoir au moins cent
quatre-vingts pieds de longueur. Nous nous mîmes à effiler tout notre
linge, chemises, serviettes, coiffes, bas, caleçons, mouchoirs, tout ce
qui pouvait nous fournir du fil ou de la soie. A mesure que nous avions
fait un peloton, nous le cachions dans _Polyphème_; et lorsque nous en
eûmes une quantité suffisante, nous employâmes une nuit entière à
tresser cette corde; je défierais le cordier le plus adroit d'en
fabriquer une avec plus d'art.

Autour de la Bastille, à la partie supérieure, était un bord saillant de
trois ou quatre pieds, ce qui nécessairement devait faire flotter et
vaciller notre échelle pendant que nous descendrions; c'était plus qu'il
n'en eût fallu pour troubler et bouleverser la tête la mieux organisée.
Pour obvier à cet inconvénient et prévenir qu'un de nous tombât ou
s'écrasât en descendant, nous fîmes une seconde corde d'environ trois
cent soixante pieds de longueur. Cette corde devait être passée dans un
moufle, c'est-à-dire une espèce de poulie sans roue, pour éviter que
cette corde ne s'engrenât entre la roue et les côtés de la poulie et que
celui qui descendrait ne se trouvât suspendu en l'air sans pouvoir
descendre davantage. Après ces deux cordes, nous en fîmes plusieurs
autres de moindre longueur, pour attacher notre échelle à un canon et
pour d'autres besoins imprévus.

Quand toutes ces cordes furent faites, nous les mesurâmes; il y en avait
quatorze cents pieds; ensuite, nous fîmes deux cent huit échelons, tant
pour l'échelle de corde que pour celle de bois. Un autre inconvénient
qu'il fallait prévoir était le bruit que causerait le frottement des
échelons sur la muraille au moment où nous descendrions. Nous leur fîmes
à tous un fourreau avec les doublures de nos robes de chambre, de nos
vestes et de nos gilets.

Nous employâmes dix-huit mois entiers d'un travail continuel pour tous
ces préparatifs; mais ce n'était pas tout encore: nous avions bien
pourvu aux moyens d'arriver au haut de la tour et de descendre dans le
fossé; pour en sortir, nous avions deux moyens: l'un, de monter sur le
parapet, de ce parapet dans le jardin du gouverneur, et de là descendre
dans le fossé de la porte Saint-Antoine; mais ce parapet, qu'il nous
fallait traverser, était toujours garni de sentinelles. Nous pouvions
choisir une nuit très obscure et pluvieuse; alors, les sentinelles ne se
promènent pas et nous serions parvenus à leur échapper; mais il pouvait
pleuvoir à l'instant où nous monterions dans notre cheminée et le temps
devenir calme et serein au moment où nous arriverions sur le parapet;
nous pouvions nous rencontrer avec les rondes-majors qui, à chaque
instant, le visitent; il nous eût été impossible alors de nous cacher, à
cause des lumières qu'elles ont toujours, et nous étions perdus à
jamais.

[Illustration:

CLÉS DE LA BASTILLE

(Musée Carnavalet)]

L'autre parti augmentait les difficultés, mais il était moins dangereux;
il consistait à nous faire un passage à travers la muraille qui sépare
le fossé de la Bastille de celui de la porte Saint-Antoine; je réfléchis
que, dans la multitude des débordements de la Seine qui, dans ce cas,
remplissait ce fossé, l'eau avait dû dissoudre le sel contenu dans le
mortier et le rendre moins difficile à briser; que, par ce moyen, nous
pourrions parvenir à percer la muraille. Pour cela, il nous fallait une
virole au moyen de laquelle nous ferions des trous dans ce mortier pour
engrener les pointes des deux barres de fer que nous pourrions prendre
dans notre cheminée; avec ces deux barres, nous pouvions arracher des
pierres et nous faire un passage. Il fut décidé que nous préférerions ce
parti. Nous fîmes donc une virole avec la fiche d'un de nos lits, à
laquelle nous attachâmes un manche en forme de croix.

Le lecteur qui nous a suivis dans le détail de ces intéressantes
opérations partage sans doute tous les sentiments qui nous agitaient.
Oppressé comme nous par la crainte et l'espérance, il hâte l'instant où
nous pourrons enfin tenter notre fuite; nous la fixâmes au mercredi 25
février 1756, veille du jeudi gras. Alors, la rivière était débordée; il
y avait quatre pieds d'eau dans le fossé de la Bastille et dans celui de
la porte Saint-Antoine, où nous devions chercher notre délivrance. Je
remplis un portemanteau de cuir que j'avais d'un habillement complet
pour chacun de nous afin de pouvoir nous changer si nous étions assez
heureux pour nous sauver.

A peine nous eût-on servi notre dîner, que nous montâmes notre grande
échelle de corde, c'est-à-dire que nous y mîmes les échelons; nous la
cachâmes sous nos lits afin que le porte-clés ne pût l'apercevoir dans
les visites qu'il devait nous rendre encore pendant la journée.

Nous accommodâmes ensuite notre échelle de bois en trois morceaux, nous
mîmes nos barres de fer, nécessaires pour percer la muraille, dans leur
fourreau, pour empêcher qu'elles ne fissent du bruit. Nous nous munîmes
d'une bouteille de scubac [eau-de vie de grain], pour nous réchauffer et
nous rendre des forces quand nous aurions à travailler dans l'eau
jusqu'au cou pendant plus de neuf heures. Toutes ces précautions prises,
nous attendîmes l'instant où on nous aurait apporté notre souper. Il
arriva enfin.

Je montai le premier dans la cheminée. J'avais un rhumatisme au bras
gauche, mais j'écoutai peu cette douleur. J'en éprouvai bientôt une
autre plus aiguë. Je n'avais employé aucune des précautions que prennent
les ramoneurs; je faillis être étouffé par la poussière de la suie. Ils
garantissent leurs coudes et leurs genoux au moyen de défensives de
cuir, je n'en avais pas pris. Je fus écorché jusqu'au vif dans tous ces
membres; le sang ruisselait sur mes mains et sur mes jambes: c'est dans
cet état que j'arrivai au haut de la cheminée. Dès que j'y fus parvenu,
je fis couler une pelote de ficelle dont je m'étais muni; d'Allègre
attacha à l'extrémité le bout d'une corde à laquelle tenait mon
portemanteau; je le tirai à moi, je le déliai et je le jetai sur la
plate-forme de la Bastille. Nous montâmes de la même manière l'échelle
de bois, les deux barres de fer et tous nos autres paquets, nous finîmes
par l'échelle de corde, dont je laissai descendre une extrémité pour
aider Allègre à monter, pendant que je soutenais le reste au moyen d'une
grosse cheville que nous avions préparée exprès; je la fis passer dans
la corde et la posai en croix sur le tuyau de la cheminée, par ce moyen,
mon compagnon évita de se mettre en sang comme moi. Cela fini, je
descendis du haut de la cheminée, où je me trouvais dans une posture
fort gênante, et nous nous trouvâmes tous deux sur la plate-forme de la
Bastille.

Arrivés là, nous disposâmes tous nos effets; nous commençâmes par faire
un rouleau de notre échelle de corde, ce qui fit une masse de quatre
pieds de diamètre et d'un pied d'épaisseur. Nous la fîmes rouler sur la
tour, appelée _la Tour du Trésor_, qui nous avait paru la plus favorable
pour faire notre descente; nous attachâmes un des bouts de l'échelle à
une pièce de canon et nous la fîmes couler doucement le long de la tour,
ensuite nous attachâmes notre moufle et nous y passâmes la corde qui
avait trois cent soixante pieds de longueur; je m'attachai autour du
corps la corde passée dans la moufle, d'Allègre la lâchait à mesure que
je descendais; malgré cette précaution, je voltigeais dans l'air à
chaque mouvement que je faisais; qu'on juge de ma situation d'après le
frissonnement que cette idée seule fait éprouver. Enfin, j'arrivai, sans
aucun accident, dans le fossé. Sur-le champ, d'Allègre me descendit mon
portemanteau et tous les autres objets; je trouvai heureusement une
petite éminence qui dominait l'eau dont le fossé était rempli et je les
y plaçai. Ensuite, mon compagnon fit la même chose que moi, mais il eut
un avantage de plus; je tins de toutes mes forces le bout de l'échelle,
ce qui l'empêcha de vaciller autant. Arrivés tous deux au bas, nous ne
pûmes nous défendre d'un léger regret d'être hors d'état d'emporter avec
nous notre corde et les matériaux dont nous nous étions servis,
monuments rares et précieux de l'industrie humaine et des vertus
peut-être auxquelles peut conduire l'amour de la liberté.

Il ne pleuvait pas, nous entendions la sentinelle qui se promenait à six
toises au plus de nous; il fallait donc renoncer à monter sur le parapet
et à nous sauver par le jardin du gouverneur; nous prîmes le parti de
nous servir de nos barres de fer et de tenter le second moyen que j'ai
indiqué plus haut. Nous allâmes droit à la muraille qui sépare le fossé
de la Bastille de celui de la porte Saint-Antoine et, sans relâche, nous
nous mîmes au travail. Dans cet endroit précisément était un petit fossé
d'une toise de largeur et d'un pied et demi de profondeur, ce qui
augmentait la hauteur de l'eau. Partout ailleurs, nous n'en aurions eu
que jusqu'au milieu du corps, là, nous en avions jusque sous les
aisselles. Il dégelait seulement depuis quelques jours, en sorte que
l'eau était encore pleine de glaçons; nous y restâmes pendant neuf
heures entières, le corps épuisé par un travail excessivement difficile
et les membres engourdis par le froid.

A peine avions-nous commencé que je vis venir, à douze pieds au-dessus
de nos têtes, une ronde-major, dont le falot éclairait parfaitement le
lieu où nous étions; nous n'eûmes pas d'autre ressource, pour éviter
d'être découverts, que de faire le plongeon; il fallut recommencer cette
manœuvre toutes les fois que nous reçûmes cette visite, c'est-à-dire
à chaque demi-heure. On me pardonnera de raconter un autre événement du
même genre, qui, dans le premier moment, me causa une frayeur mortelle
et qui finit par me paraître plaisant. Je ne le rapporte que pour être
fidèle à la promesse que j'ai faite de ne passer sous silence aucun
détail; mon objet ne peut être que d'égayer ce récit et d'arracher un
sourire.

Une sentinelle qui se promenait à très peu de distance de nous, sur le
parapet, vint jusqu'à l'endroit où nous étions et s'arrêta tout court
au-dessus de ma tête; je crus que nous étions découverts et j'éprouvais
un saisissement affreux; mais bientôt j'entendis qu'elle ne s'était
arrêtée que pour lâcher de l'eau, ou plutôt je le sentis, car je n'en
perdis pas une goutte sur la tête et sur le visage; dès qu'elle se fut
retirée, je fus forcé de jeter mon bonnet et de laver mes cheveux.

Enfin, après neuf heures de travail et d'effroi, après avoir arraché les
pierres les unes après les autres avec une peine que l'on ne peut
concevoir, nous parvînmes à faire, dans une muraille de quatre pieds et
demi d'épaisseur, un trou assez large pour pouvoir passer; nous nous
traînâmes tous deux à travers. Déjà notre âme commençait à s'ouvrir à la
joie, lorsque nous courûmes un danger que nous n'avions pas prévu et
auquel nous faillîmes succomber. Nous traversions le fossé Saint-Antoine
pour gagner le chemin de Bercy; à peine eûmes-nous fait vingt-cinq pas
que nous tombâmes dans l'aqueduc qui est au milieu, ayant dix pieds
d'eau au-dessus de nos têtes et deux pieds de vase qui nous empêchaient
de nous mouvoir et de marcher pour gagner l'autre bord de l'aqueduc, qui
n'a que six pieds de largeur. D'Allègre se jeta sur moi et faillit me
faire tomber; nous étions perdus: il ne nous fût plus resté assez de
forces pour nous relever et nous périssions dans le bourbier. Me sentant
saisir, je lui donnai un coup de poing violent qui lui fit lâcher prise,
et du même mouvement je m'élançai et parvins à sortir de l'aqueduc;
j'enfonçai alors mon bras dans l'eau, je saisis d'Allègre par les
cheveux et le tirai de mon côté; bientôt nous fûmes hors du fossé, et au
moment où cinq heures sonnaient, nous nous trouvâmes sur le grand
chemin.

Transportés du même sentiment, nous nous précipitâmes dans les bras l'un
de l'autre; nous nous tînmes étroitement serrés et tous deux nous nous
prosternâmes pour exprimer au Dieu, qui venait de nous arracher à tant
de périls, notre vive reconnaissance. On conçoit de pareils mouvements,
mais on ne doit pas chercher à les décrire.

Ce dernier devoir rempli, nous pensâmes à changer de vêtements; c'est
alors que nous vîmes combien il était heureux d'avoir pris la précaution
de nous munir d'un portemanteau, qui en contenait de secs; l'humidité
avait engourdi nos membres et, ce que j'avais prévu, nous sentîmes le
froid bien plus que nous l'avions fait pendant les neuf heures
consécutives que nous avions passées dans l'eau et dans la glace; chacun
de nous eût été hors d'état de s'habiller et de se déshabiller lui-même
et nous fûmes obligés de nous rendre mutuellement ce service. Nous nous
mîmes enfin dans un fiacre et nous nous fîmes conduire chez M. de
Silhouette, chancelier de M. le duc d'Orléans; je le connaissais
beaucoup et j'étais sûr d'en être bien reçu; malheureusement, il était à
Versailles.

[Illustration:

CANONS PLACÉS SUR LE HAUT DES TOURS DE LA BASTILLE

(Dessin de l'architecte Palloy) (Bibl. nat. ms. nouv. acq. franç, 3422)]

Nous nous réfugiâmes chez un honnête homme, que je connaissais
également; c'était un orfèvre, nommé Fraissinet, natif de Béziers. Il
m'apprit qu'un sieur Dejean, natif comme moi de Montagnac, et notre ami
commun, était à Paris avec son épouse: cette nouvelle acheva de me
rendre à la vie. Dejean était fils d'un homme vénéré dans tout le
Languedoc par les protestants, qui le regardaient comme leur chef; mon
ami avait hérité des vertus de son père. J'éprouvai bientôt qu'elles lui
étaient communes avec son épouse. Ils s'occupèrent peu des dangers
qu'ils couraient en réfugiant deux hommes échappés de la Bastille,
échappés surtout à la vengeance de la favorite d'un roi; seulement, ils
prirent la précaution de nous loger chez leur tailleur, nommé Rouit,
parce qu'il demeurait à l'Abbaye Saint-Germain, où l'on était plus à
l'abri des recherches de la police. Là, Dejean et sa femme venaient tous
les jours nous secourir, nous consoler d'Allègre et moi. Chacun d'eux
fournissait à nos besoins et, ce qui est admirable, chacun d'eux nous
demandait de taire à l'autre ses bienfaits envers nous. Il semble que
cette famille respectable ait été destinée à adoucir toute ma vie les
amertumes dont elle n'a que trop été remplie, ou, dans des jours plus
heureux, à embellir mon existence. Dejean avait une fille âgée alors de
douze ans, épouse aujourd'hui du citoyen Arthur, homme respectable et
justement respecté, artiste célèbre, et tous deux amis sensibles et
généreux. Que ne puis-je laisser échapper ici le secret de mon âme
envers eux! Mais Arthur est Anglais, il pourrait lire cette page; il
croirait que je le loue et je dois craindre de l'offenser.

C'était trop pour la marquise de Pompadour de perdre à la fois deux
victimes; et puisque son cœur éprouvait un tel besoin de nous
tourmenter, elle dut ressentir une colère bien vive en apprenant que
nous venions, par notre fuite, de lui enlever cette précieuse
jouissance. Elle devait craindre, d'ailleurs, les effets de notre juste
ressentiment; nous pouvions dévoiler au public toutes les horreurs
qu'elle avait commises envers nous et dont tant d'autres malheureux
étaient encore les victimes; nous pouvions rendre tous nos concitoyens
confidents de nos peines et la France entière eût partagé nos
transports. Elle le savait; aussi n'a-t-elle jamais rendu, à ce que l'on
assure, la liberté à aucun de ceux qu'elle a précipités dans les fers;
elle concentrait à jamais dans l'enceinte des cachots leurs soupirs et
leur rage.

Instruits de ses craintes et des précautions ordinaires qu'elle
employait pour les calmer, nous ne doutions pas que l'on ne mît bien des
soins à nous découvrir. Je n'étais plus tenté, cette fois, de m'aller
jeter à ses pieds et je n'hésitai pas à m'expatrier, mais il eût été
trop imprudent de nous exposer dans ces premiers moments: nous restâmes
cachés près d'un mois sous la garde de l'amitié; il fut décidé que nous
ne partirions pas tous deux ensemble, afin que si l'un des deux était
découvert, son malheur pût profiter à l'autre.

D'Allègre partit le premier, déguisé en paysan, et se rendit à
Bruxelles, où il eut le bonheur d'arriver sans accident: il me l'apprit
de la manière dont nous étions convenus; alors, je me mis en route pour
le rejoindre.

Je pris l'extrait de baptême de mon hôte, qui était à peu près de mon
âge: je me munis des mémoires imprimés et des pièces d'un vieux procès,
pour pouvoir, dans le cas où j'aurais à rendre compte de mon voyage,
justifier un prétexte plausible.

Je m'habillai en domestique, je sortis de nuit de Paris et fus attendre,
à quelques lieues, la diligence de Valenciennes; il y avait une place,
je la pris; plusieurs fois, je fus fouillé, interrogé par des cavaliers
de maréchaussée; j'annonçais que j'allais à Amsterdam, porter au frère
du maître dont j'avais emprunté le nom les pièces dont j'étais muni, et
au moyen de toutes les précautions que j'avais prises, j'échappai à la
surveillance de tous ceux qui étaient chargés de m'arrêter.

Cependant, je ne me tirai pas toujours de ce pas avec autant de
facilité: à Cambrai, le brigadier qui m'interrogeait m'ayant demandé
d'où j'étais, sur la réponse que je lui fis que j'étais de Digne en
Provence, lieu indiqué sur l'extrait de baptême que j'avais emprunté, il
me reprit qu'il y avait vécu dix ans.

Je vis bien qu'il allait entamer, à ce sujet, une conversation dont les
suites pourraient me devenir fâcheuses; je conservai toute ma présence
d'esprit et, pour détourner les soupçons, je le prévins moi-même par
quelques questions relatives aux agréments dont on jouit dans ce pays et
à la gaîté presque constante de tous ses habitants. Mais, malgré toute
mon adresse, je ne pus échapper au danger que je redoutais; mon prétendu
compatriote me parla de quelques personnes fort remarquables du lieu et
dont il était difficile de n'avoir pas eu connaissance; mon embarras
retraça à mon esprit la fable du dauphin, sur le dos duquel un singe
avait cherché un asile au moment d'un naufrage. L'animal marin demanda à
l'autre s'il connaissait le Pirée; celui-ci répondit avec effronterie
que le Pirée était un de ses meilleurs amis: à ce mot le dauphin leva la
tête et, voyant qu'il ne portait qu'un singe, il le jeta à la mer. Je
profitai de cette leçon et, sans rien répondre de positif, je parus
chercher dans ma mémoire les noms des personnes dont mon interrogateur
me parlait, je montrai une grande surprise de ne pas les connaître. «Au
surplus, lui dis-je, de quel temps me parlez-vous?--De dix-huit ans», me
répondit-il. Ce mot me mit parfaitement à mon aise; je lui observai
qu'alors je n'étais qu'un enfant et que, sans doute, depuis longtemps
ces personnes étaient mortes. Cet homme me fit encore d'autres
questions; mais, craignant qu'il ne les portât trop loin, je saisis la
première occasion qui se présenta de rompre cet entretien, qui
commençait à me peser de plus en plus; j'appelai notre conducteur, que
je vis passer, et, sous prétexte de terminer avec lui quelques affaires,
je pris congé de cet homme et lui tirai ma révérence.




III

SÉJOUR EN BELGIQUE ET EN HOLLANDE

(mars-juin 1756)


Arrivé à Valenciennes, je pris le carrosse de Bruxelles. Entre cette
première ville et Mons, il y a sur le grand chemin un poteau où sont
d'un côté les armes de la France et de l'autre celles de l'Autriche,
c'est la limite des Etats. J'étais à pied quand nous y passâmes, je ne
pus résister au mouvement qui me précipita sur cette terre, que je
baisai avec transport. Je pouvais enfin, ou je croyais du moins respirer
en paix. Mes compagnons de voyage, étonnés de cette action, m'en
demandèrent la cause; je prétextai qu'à pareil instant, une des années
précédentes, j'avais échappé à un grand malheur et que je ne manquais
jamais, au moment même, d'en exprimer à Dieu toute ma reconnaissance.

Le lendemain, au soir, j'arrivai enfin à Bruxelles. J'avais passé, en
1747, un quartier d'hiver dans cette ville, je la connaissais déjà; je
fus descendre au Coffi, place de l'Hôtel-de-Ville, où d'Allègre m'avait
donné rendez-vous. Je le demandai[12] à l'aubergiste.

Sa femme me répondit: «Je ne sais où il est.» Je repris: «C'est moi qui
l'ai envoyé loger ici, et il n'y a pas encore huit jour qu'il m'a écrit
à Paris et chargé de votre part d'aller voir Lecour, ciseleur du roi,
pour lui demander l'argent qu'il vous doit. Vous ne devez pas me faire
un mystère de me dire où est d'Allègre.» A quoi elle me répondit: «Il
est bien: à bon entendeur demi-mot.» Par ces paroles, je compris bien
qu'il avait été arrêté. Cependant je ne fis pas semblant de m'apercevoir
de ce malheur. Je lui demandai s'il avait payé sa dépense. Elle me
répondit: «Tout est bien payé.» Alors l'hôte me demanda si je ne logerai
point chez lui? Je repris: «Cela n'est point douteux: vous n'avez qu'à
me préparer à souper et je reviendrai vers les neuf heures et demie, car
j'ai à voir plusieurs personnes.» «Cela suffit, me dit-il, je vais faire
écrire votre nom à l'hôtel de ville.» Je sortis vite de chez lui, bien
résolu de ne plus y retourner. Je ne fus voir qu'un de mes amis, nommé
l'avocat Scoüin, qui ne voulut pas croire que le prince Charles eût
consenti à l'enlèvement de d'Allègre. Je le chargeai d'aller le
lendemain s'informer de cela et de retirer mon portemanteau de la
diligence, et en le quittant je fus attendre le départ de la barque
d'Anvers qui partait à neuf heures du soir. Malheureusement pour moi, il
se trouva dans cette barque un Savoyard ramoneur, habillé en dimanche,
qui s'approcha de moi en me disant: «A votre air, je connais que vous
êtes Français: Allez-vous à Anvers?» Je lui répondis que j'allais à
Rotterdam. «Et moi aussi, me dit-il, nous ferons le voyage ensemble.»
Arrivés à Anvers, il me dit: «Il vous faut acheter des vivres pour cinq
à six jours, crainte que le vent ne devienne contraire.» Il vint
m'accompagner pour en faire l'achat. Cela fait il me dit: «Venez avec
moi. Je veux vous faire voir les beaux tableaux qu'il y a dans la grande
église.» Je le suivis et y étant entré, il vint me dire en confidence:
«Monsieur, il y a environ cinq jours qu'on a enlevé un Français dans
Bruxelles: c'était un homme comme il faut et de grand esprit. Il s'était
échappé d'une prison royale avec un autre prisonnier, et pour n'être pas
reconnu en chemin, il s'était habillé en pauvre, et il demandait
l'aumône. Arrivé dans Bruxelles, il s'était logé au Coffi, et
l'Aman--c'est le nom d'un officier de justice, c'est-à-dire une espèce
de prévôt qui arrête le monde--et l'Aman, sous prétexte d'écrire son
nom, l'avait mené dans sa maison, et enfermé dans une chambre; et le
lendemain on l'a mis dans une chaise de poste et reconduit en France, et
il n'y a que moi dans tout Bruxelles qui sache cette nouvelle; et c'est
le domestique de l'Aman, qui est mon bon ami, qui me l'a apprise et bien
défendu de la dire à personne.» Je repris: «A-t-on arrêté l'autre?

--Pas encore, me dit-il, mais on ne le manquera pas.»

J'ai l'esprit assez présent; or, je dis en moi-même: «Si le prince
Charles a donné les mains à cet enlèvement, que je reconnus bien que
c'était celui de d'Allègre, vu qu'on a écrit ton nom à l'hôtel de ville
et que tu n'es point allé coucher au Coffi, ni dans aucune auberge de la
ville, les personnes qui sont à l'affût pour t'arrêter ne manqueront pas
de croire et de se dire qu'il faut que tu te sois mis dans la barque
d'Anvers pour passer de là en Hollande. Présentement il n'est pas encore
huit heures du matin et la barque ne doit partir qu'à trois heures
précises du soir, et il ne faut que quatre heures de temps en poste pour
venir de Bruxelles aussi. Par conséquent, l'Aman peut avoir le temps de
venir t'arrêter avant que la barque de Hollande parte.» Or, pour éviter
ce malheur, je demandai si notre barque ne passait pas à Berg-op-Zoom.
Il me dit que non. Je fis l'étonné, quoique je le susse aussi bien que
lui, en lui disant qu'il fallait absolument que je passasse à
Berg-op-Zoom pour y recevoir le paiement d'une lettre de change, et en
même temps je lui dis: «Je vous fais présent de toutes les victuailles
que j'ai achetées.» C'est de quoi il fut fort content. Il me remercia
fort gracieusement et, en reconnaissance, il voulut m'accompagner
jusqu'au dehors de la ville.

[Illustration:

JEUNE SAVOYARD

(A. de St-Aubin del J.-B. Tillard sc.) (Coll. Rothschild)]

En moins de huit heures, j'arrivai dans Berg-op-Zoom. Y entrant, je
rencontrai un Suisse qui parlait français, et je le priai de m'enseigner
une petite auberge où je pourrais loger à bon marché, parce que l'argent
commençait à me manquer. En arrivant à Bruxelles, il ne me restait
qu'environ un louis d'or, et je comptais d'en toucher dans cette ville
par le moyen des lettres de change de d'Allègre, ou de celles que ma
mère devait m'y envoyer et qui nous furent enlevées par Saint-Marc,
exempt, et il me fallait encore au moins douze francs pour payer les
barques. Ce Suisse me logea chez La Salle, déserteur français, qui
s'était établi dans cette ville. Je me trouvai logé chez lui avec un
gagne petit et un guzas [un gueux], qui avait fait deux pèlerinages à
Rome, et prêt à en faire un troisième. Il se disait être arracheur de
dents. Il était tout déguenillé. Ses bas étaient tout percés, de sorte
qu'on lui voyait la chair de partout. C'était un homme âgé de
cinquante-cinq ans, et tout bouffi. Ce jour-là le curé avait fait dire à
La Salle de lui venir parler et ce guzas lui dit: «Je vous prie de ne
pas partir sans moi, car j'ai à parler à M. le curé», et je ne doute pas
que ce n'était que pour lui demander quelque aumône.

Dans Berg-op-Zoom, il y a toujours plusieurs régiments, et, dans chacun,
il y a un chirurgien major, et en outre il y a les maîtres chirurgiens
de la ville, et je crois qu'on aura lieu d'être étonné que le gouverneur
de cette ville, ce jour-là, eut eu recours à ce vilain pour lui arracher
des dents. Il lui fit présent d'un ducat, et c'est avec ce ducat que ce
guzas avalait de l'eau-de-vie, comme si elle n'avait été que de l'eau
simple. Etant ivre, il se mit à parler d'une aubergiste que l'hôte
connaissait. Elle demeurait dans un village à quelques lieues de
Rotterdam. Puis, tout d'un coup, il se lève de bout, appuyant ses deux
points sur ses côtés, et il se mit à dire en branlant la tête.

«Il faut que j'écrive à cette femme! Il faut que j'écrive à cette femme!
Oui, parbleu, il faut que je lui écrive!» Et puis, s'adressant à moi, il
me dit: «Monsieur, savez-vous écrire?» Je lui répondis que oui: «Oh! me
dit-il, je vous en prie, écrivez-moi cette lettre.--Avec plaisir, lui
dis-je alors.» L'hôte mit sur la table une feuille de papier, plume et
encre, et ce guzas me dicta les paroles que voici:

«Madame, je suis à Berg-op-Zoom, et je me porte très bien. Au premier
jour je viendrai vous voir. Faites mes compliments à votre mari. Je suis
votre, etc...»

[Illustration: JEUNE SAVOYARD

(A. de St-Aubin del J.-B. Tillard sc.) (Coll. Rothschild).]

J'ai oublié le nom de ce guzas et celui de la femme à laquelle il
écrivait; mais, après avoir cacheté sa lettre, il me dicta cette
adresse: «A Madame... Madame N..., à la poste restante, à Rotterdam.»
Mais je lui dis: «Cela n'est point ainsi que l'on adresse une lettre; il
faut mettre le nom du village où elle demeure, sans quoi cette lettre ne
lui sera point rendue.» Il me répondit: «Cela ne fait rien: quand elle
ira à Rotterdam, elle l'ira chercher à la poste.»

[Illustration: LA VILLE DE BRUXELLES]

[Illustration: LA VILLE BRUXELLES

(d'après une estampe conservée à la Bibliothèque nationale)]

Quant à moi, qui attendais d'être arrivé à Amsterdam pour envoyer mon
adresse à ma mère, je fus charmé de l'expédient que me suggérait
inconsciemment ce guzas, parce que j'avais grand besoin d'argent; et,
pour en avoir dix à douze jours plus tôt, sur-le-champ j'écrivis à ma
mère de m'envoyer une lettre de change et d'adresser ainsi ma lettre: «A
Monsieur d'Aubrespy, à la poste restante, à Amsterdam», et, par la
malédiction du démon, c'est là que cette lettre fut interceptée. Mais il
est certain que ce malheur ne me serait point arrivé, sans cet
ivrognasse qui fut cause que je fus arrêté, parce que je n'aurais écrit
à ma mère que d'Amsterdam, et je lui aurais dit, comme je fis dans la
seconde que je lui envoyai, d'adresser ma lettre à M. Clerque, ou enfin,
si je n'avais pas trouvé Clerque, je lui aurais dit d'adresser mes
lettres sous enveloppe à mon hôte, et par ce moyen je n'aurais point été
arrêté.

Le 13 d'avril 1756, j'arrivai dans Berg-op-Zoom, et je fus entraîné de
rester huit jours pour attendre une barque, qui partit le 18, jour de
Pâques, et j'arrivai le lendemain à Rotterdam, et, à midi, je me mis
dans une autre barque, et le lendemain matin j'arrivai dans Amsterdam,
qui était le 20 avril. Je me mis à chercher les adresses des gens de
chez moi. On me dit que M. Elie Angely, négociant, était diacre de
l'église wallonne, et qu'il avait chez lui un registre qui contenait les
noms et les adresses de tous les Français qui étaient établis dans cette
ville et qu'il demeurait tout auprès de l'hôtel de ville. Je fus chez
lui, et je le priai d'avoir la bonté de me donner les adresses des
personnes de Montagnac. Il me répondit: «Nous avons ici Cazelles,
Lardat, Clerque.» Je repris: «Je connais toutes ces personnes, et elles
me connaissent aussi.» Alors il me demanda si j'étais venu pour rester
dans cette ville ou si je ne faisais que passer. Je lui dis que j'y
étais venu jusqu'à ce que j'eusse accommodé une affaire qui m'était
arrivée en France. Il me demanda ce que c'était que cette affaire, et si
je ne pouvais l'en instruire. «Vous me paraissez être un honnête homme,
lui dis-je, et je n'ai rien de caché pour vous»; et je lui racontai tout
ce qui m'était arrivé et à d'Allègre aussi.

[Illustration: GAGNE-PETIT

par Duplessi-Bertaux (Coll. Georges Hartmann)]

Après avoir ouï tout, il me demanda si je n'avais point de lettres de
recommandation. Je lui répondis qu'ayant échappé de la Bastille, je
n'avais point osé aller voir aucun de mes amis, excepté un bijoutier de
Montagnac qui demeurait à Paris et que c'était lui qui m'avait prêté de
l'argent pour sortir du royaume de France. Alors il me dit: «Si celui-là
voulait m'écrire en votre faveur, non seulement nous nous emploierions
pour vous, mais même nous vous accorderions un secours d'argent.» Je
repartis: «Je suis bien certain que celui qui m'a prêté de l'argent vous
écrira en ma faveur, mais même qu'il vous priera très fortement de me
rendre service.»--«Eh bien, me dit-il, voilà mon adresse; vous n'avez
qu'à la lui envoyer.» Je la pris et en même temps je le priai de nouveau
de me donner les adresses de Cazelles, de Lardat et de Clerque. Il me
répondit: «Ces gens-là ne sont pas à leur aise.» A quoi je lui dis:
«Monsieur, je ne suis pas un homme à être à charge à personne, j'ai un
peu de bien en fonds, et quand j'aurais eu le malheur de perdre ma mère,
mes parents ne manqueraient point de me secourir avec mon propre bien,
et je suis très certain qu'avant que le mois prochain soit passé, ils ne
manqueront pas de m'envoyer des lettres de change qui pourront
m'acquitter des services qu'on m'aura rendus, et en outre je vous dirai
que j'ai plusieurs talents qui peuvent me tirer d'affaire: je sais les
mathématiques, c'est-à-dire que je puis être ingénieur où je veux, ou
architecte; je sais l'arpentage, la division des champs. J'entends un
peu la médecine, la chirurgie, et j'ai encore beaucoup de commis qui
peignent plus mal que moi. Quant à l'arithmétique, il n'y a aucune sorte
de règles que je ne fasse sur-le-champ, c'est-à-dire que je sais
l'addition, la soustraction, la multiplication, la division, la règle de
trois ou la règle d'or. Je sais les parties aliquotes et les fractions
des fractions, les règles inverses, l'extraction de la racine quarrée et
de la racine cube, les décimales et l'algèbre.

«Or, avec tous ces talents, par le moyen des personnes que vous venez de
me nommer, qu'il y a fort longtemps qu'elles sont ici, qu'elles doivent
connaître beaucoup de monde, je pourrai trouver à me placer et à me
tirer d'affaire sans les incommoder. Mais aujourd'hui je suis dans un
état pitoyable; c'est pourquoi je vous supplie en grâce de me donner
l'adresse d'un de mes pays.» Il me répondit: «Je ne vous donnerai
l'adresse d'un de vos pays que lorsque j'aurai reçu la lettre de Paris,
et avec un secours d'argent; que si quelque chose se tramait contre vous
aux Etats, j'en aurai vent et je vous en avertirai.» Je repris: «Mais
monsieur, il faut au moins quinze jours avant que de pouvoir recevoir
cette réponse; et comment puis-je passer tout ce temps-là? Il ne me
reste plus pour toute ressource que deux misérables sols, et je ne sais
où donner de la tête.» Il me répliqua: «Vous n'avez qu'à faire comme
vous pourrez, et je ne vous donnerai ces adresses qu'après avoir reçu la
lettre de recommandation de Paris.» Je sortis de sa maison, mais
intérieurement j'enrageais comme tous les diables contre lui d'un refus
si cruel.

[Illustration: ESCAMOTEURS ET ARRACHEURS DE DENTS

par Duplessi-Bertaux (Coll. Georges Hartmann)]

Dans cette grande perplexité je me ressouvins de Fraissinet, et je
pensai qu'il ne me serait point difficile de le trouver, étant banquier.
Effectivement, en peu de temps je trouvai son adresse au marché aux
fleurs. J'y fus, et ayant trouvé sa maison je frappai à sa porte. Un
jeune homme, que je croyais être son fils, vint m'ouvrir. Je lui
demandai si M. Fraissinet y était: Il me répondit que oui. «Je vous
prie, lui dis-je, de m'y faire parler.--Et que voulez-vous lui dire?» Je
repris: «Comme il est de Montpellier, je ne doute pas qu'il ne connaisse
Cazelles, Clerque et Lardat, qui sont de Montagnac comme moi, et je
viens le prier d'avoir la bonté de me donner une de ces adresses.» A
quoi il me répondit brutalement: «Hé! il a bien d'autres affaires qu'à
vous donner des adresses», et il me ferma rudement la porte au nez. Or,
voyant le refus injuste d'Elie Angely et la brutalité de ce commis, et
n'ayant pour toute ressource que deux misérables sols, et dans une ville
éloignée de plus de trois cents lieues de chez moi, il est vrai que si
Dieu ne m'avait retenu je me serais jeté dans un canal la tête la
première.

[Illustration: ROTTERDAM: GRANDE PLACE AVEC LA STATUE D'ERASME

Gravé par P. Schenk (Bibl. de l'Arsenal)]

Enfin, ne sachant où donner de la tête, je fus implorer la miséricorde
d'un Hollandais, avec qui j'étais venu de Berg-op-Zoom jusqu'à
Amsterdam. C'était un petit aubergiste qui demeurait dans une cave. Ce
réduit était composé de deux chambres: dans l'une il y avait trois
lits--c'était là où il faisait la cuisine--et dans l'autre un lit où il
couchait avec sa femme. Il s'appelait Jean Teerhoorst et avait pour
enseigne: _à la Villa de Groningue_. Il entendait quelques mots de
français; je fus donc le trouver et le priai de me faire le plaisir de
me prendre chez lui et de me faire crédit, et que bientôt je le paierais
bien. En lui disant ces paroles, les larmes qu'il vit couler de mes yeux
lui touchèrent le cœur; il me prit la main, il me la serra en me
disant: «Moi avoir pitié d'un chien et encore plus avoir pitié d'un
homme. Pour vous, venez, venez toujours manger ici. Moi connaître que
vous avez un bon cœur; mais tous mes lits sont pris. Pour vous,
cherchez à coucher, et venez manger ici.» Je mis ma main à ma poche, et
je lui fis voir que je n'avais que deux sous et que je ne savais où
aller chercher un lit. «Pour vous, me dit-il, vouloir coucher à mes
pieds et de ma femme, moi le veux bien.» Je lui répondis: «Moi être
content de coucher sur une chaise ou sur une table.--Eh bien, moi bien
vouloir que vous restiez ici... etc.» Enfin ce fut cet honnête homme qui
eut pitié de moi: il me fabriqua un lit d'une espèce d'armoire, et il me
donna à manger jusqu'à ce que j'eusse trouvé M. Clerque, c'est-à-dire
pendant plus d'un mois. Dans cet intervalle, c'est-à-dire vingt-trois
jours après avoir écrit à Paris, M. Élie Angely m'envoya chercher, et il
me dit qu'il avait reçu une lettre du bijoutier, et en même temps il me
fit présent de quinze florins, c'est-à-dire d'environ trente-une livres
de France.

[Illustration: ROTTERDAM: LES QUAIS

Gravé par P. Schenk (Bibl. de l'Arsenal)]

Je pris cet argent-là, que je rendrai bien vite, d'abord que je serai
sorti de prison, avec les intérêts. En même temps, il me remit une
lettre que ce bijoutier m'avait mise dans la sienne et me donna
l'adresse de Lardat, chirurgien, en me disant qu'il me mènerait chez mes
autres pays. Je fus donc chez Lardat, natif de Saint-Pargoire. Il me
dit: «Feu mon épouse était de Montagnac: elle était une Gelly. Je
connais toute votre famille, et je ne doute pas que cela ne fasse un
très sensible plaisir à M. Clerque de vous voir. Allons, mettons-nous à
table, et après dîner nous irons le voir. Cela fait le plus honnête
homme du monde et Dieu le bénit: il le comble de biens.» Le lendemain,
je fus encore chez Lardat, qui me proposa de retourner chez Clerque. Je
lui répondis que, dans le misérable état où je me trouvais, je craignais
qu'il ne crût que j'allais moins pour le voir que pour lui demander
quelque service, et que d'abord que j'aurais reçu l'argent que
j'attendais, nous l'irions voir ensemble. Il me répliqua que Clerque
était un fort galant homme, qu'il avait un esprit bien fait. Je repris:

«Deux ou trois jours sont bientôt passés.

--Comme il vous plaira, me dit-il.»

[Illustration: ROTTERDAM: QUAIS SUR LE MARCHÉ AUX POISSONS

(Gravé par P. Schenk) (Bibl. de l'Arsenal)]

Nous passâmes la demi-journée ensemble et il ne voulut pas me permettre
de sortir sans avoir soupé. Le lendemain j'y retournai, et je lus la
gazette qu'on lui portait tous les jours. Il voulut encore me retenir à
souper, mais je lui dis:

«Monsieur, je m'estime trop heureux de la bonté que vous avez de
souffrir que je vienne passer tous les jours deux ou trois heures chez
vous, et je prendrai pour une marque de votre ennui si vous me priez
encore de dîner ou de souper.

--Comment, me dit-il, je ne m'attendais point à un pareil compliment de
votre part. Et pourquoi voulez-vous me priver d'avoir le plaisir de vous
donner à manger?»

Je repris:

«Que je mange ou que je ne mange pas, je paie toujours de même à mon
auberge, et c'est à cause de cela que, sans aucune nécessité, je ne veux
pas vous être à charge.

--Si ce n'est que cela, me dit-il, plus de mauvais compliments:
mettons-nous à table.»

Cependant cinq à six jours après il rencontre Clerque et il lui dit:

«Il est arrivé ici un de vos pays, Masers d'Aubrespy.

--Où est-il?»

[Illustration: LA HAYE, VUE DE LA POISSONNERIE

Gravé par Anna Beck (Bibl. de l'Arsenal)]

Lardat lui répondit:

«Je sais où il loge, mais il vient me voir tous les jours chez moi, et
tel jour nous fûmes chez vous, mais vous étiez sorti.

--Oh! lui dit-il, je vous en prie, d'abord qu'il viendra menez-le-moi,
et si je suis sorti, vous n'avez qu'à m'attendre.»

Impatient de me voir, il fut le lendemain chez Lardat. Il dîna chez lui
et m'attendit jusqu'à neuf heures du soir. Le lundi je fus encore chez
Lardat; il me raconta ce qui s'était passé: «Allons, me dit-il, allons
vite le voir: il meurt d'impatience de vous embrasser.» Nous y fûmes et,
en entrant chez lui, il vint me sauter au cou, comme si j'eusse été son
frère ou son fils, et, croyant que je crevais de soif, il fallut boire à
la hollandaise. Il ne m'avait jamais vu; je me mis à lui parler de ma
famille: «Mais, me dit-il, nous sommes parents du côté de votre mère, et
ne saviez-vous pas ma maison?» Je lui répondis qu'il y avait neuf jours
que je la savais. «Et pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt me voir?»
Je repris: «Dans le misérable état où je me trouve, je n'ai pas osé,
crainte que vous ne crussiez que je venais moins pour vous voir que pour
vous demander quelque service. Mais j'attendais de l'argent et alors je
n'aurais pas manqué de vous venir voir.--Comment! me dit-il, c'est bien
quand vous n'auriez plus eu besoin de rien qu'il fallait attendre de
venir me voir!» et, en jetant les yeux sur ma chemise qui était fort
noire, il me fit monter dans une belle chambre bien étoffée, pavée de
marbre à compartiment bleu et blanc, et me fit mettre une de ses
chemises. Il me mena chez son chapelier et me fit présent d'un chapeau
fin et de tous mes autres besoins, et il ne voulut plus absolument que
je retournasse dans mon auberge. Il me donna une chambre chez lui, et
toute la différence que lui et son épouse faisaient de moi et de trois
enfants qu'ils avaient, c'est qu'ils leur laissaient demander leurs
besoins et qu'à moi ils prévenaient jusqu'aux moindres de mes
fantaisies.

[Illustration: MATELOT HOLLANDAIS

(Bibl. de l'Arsenal)]

Je ne fis point un mystère à Clerque, ni à Elie Angely, ni à Lardat de
l'affaire qui m'avait forcé de venir en Hollande; mais tous haussaient
les épaules en me disant que cela n'était rien. Pourtant la crainte de
retomber dans de nouveaux malheurs me fit avoir recours aux conseils de
plusieurs personnes sages, et je leur dis les paroles que voici:

«Messieurs, je vous prie de m'assister de vos conseils sur la
malheureuse affaire qui est cause que je suis sorti de France et venu me
réfugier dans Amsterdam, et de me dire librement ce que vous pensez, et
soyez certains que je vais vous dire la vérité. Car si je disais un seul
mensonge ou si je cherchais à m'excuser, je ne vous tromperais pas vous
autres, mais je me tromperais moi-même. Or, voici le fait:

«En 1749, il y eut une révolution à la Cour de France, et tous les
esprits étaient animés contre Mme la marquise de Pompadour, parce
qu'on croyait qu'elle en était la cause, et en même temps on disait que
ses ennemis cherchaient à s'en venger en l'envoyant à l'autre monde, et
ce bruit était si vrai qu'il se répandit jusque dans Marseille, où mon
compagnon d'infortune, M. d'Allègre, un an après moi, vint à peu près
sur le même prétexte se faire fourrer à la Bastille. Mais, pour revenir
à mon affaire à moi, à force d'entendre dire partout que les ennemis de
Mme de Pompadour cherchaient à l'envoyer à l'autre monde, je crus lui
rendre un grand service et lui sauver la vie en lui envoyant un symbole
hiéroglyphique instructif et relatif à ce que j'avais ouï dire, afin de
la faire rester sur ses gardes contre leurs entreprises.

«Mon symbole hiéroglyphique était une boîte de carton, où j'avais mis
une poudre grotesque, que j'avais composée moi-même, qui n'avait aucune
vertu nuisible; ce qui fut prouvé par plusieurs expériences; et, en
outre, je m'offris sur-le-champ à en faire toutes sortes d'épreuves sur
moi-même. Cette boîte ayant été mise à la poste le 27 avril 1749, je fus
à Versailles dire ces propres paroles à Mme la marquise de Pompadour:
Qu'il y avait environ quatre heures qu'en me promenant aux Tuileries
deux personnes s'étaient rencontrées tout auprès de moi et qu'elles
s'étaient dit tout bas: «Eh bien, est-ce fait?» et que l'autre avait
répondu: «Je t'assure que demain elle ne couchera pas avec le roi», et
que, m'étant douté qu'il se passait quelque chose de mauvais contre
elle, je les avais suivies et vues mettre un paquet à la poste, et que
je venais l'avertir de se tenir sur ses gardes contre toutes sortes de
paquets. Ma boîte étant arrivée, je fus grandement remercié. L'on me
présenta un présent d'argent, mais je le refusai; je ne voulus pas le
recevoir absolument. Je dis à Mme de Pompadour que je m'estimais trop
récompensé d'avoir eu le bonheur de lui rendre service et en même temps
je lui recommandai fortement de se tenir sur ses gardes contre toutes
sortes de paquets. Je fus prié d'aller rendre compte de tout cela à M.
le comte d'Argenson [ministre de la Guerre, avec le département de
Paris], et elle me donna le sieur Quesnay, son médecin, pour m'y
accompagner. Après que je lui eus fait mon compte rendu, ce ministre
m'envoya à M. Berryer, lieutenant général de police, et celui-ci
m'envoya à la Bastille, où je lui déclarai tout ce qui s'était passé.
Quatre mois après, je fus transféré de la Bastille dans le donjon de
Vincennes, et quatorze mois après je m'échappai de cette prison, le 25
juin 1750, à une heure après midi, sans faire aucune fracture,
c'est-à-dire qu'ayant trouvé toutes les portes ouvertes je m'enfuis, et
au bout

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