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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12

by Baron George Gordon Byron Byron · French · Gutenberg #33744 · 646,000 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12
    
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Title: Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12

Author: Baron George Gordon Byron Byron

Annotator: Thomas Moore

Translator: Paulin Paris


        
Release date: September 17, 2010 [eBook #33744]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/33744

Credits: Produced by Keith J Adams, Mireille Harmelin, Rénald
        Lévesque and the Online Distributed Proofreaders Europe
        at http://dp.rastko.net. This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON, TOME 12 ***




Produced by Keith J Adams, Mireille Harmelin, Rénald
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de France (BnF/Gallica)









OEUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON,

AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.




Traduction Nouvelle

PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.



TOME DOUZIÈME.

PARIS.
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIB., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis._

1831.




LETTRES
DE LORD BYRON,
ET
MÉMOIRES SUR SA VIE,
PAR THOMAS MOORE.




MÉMOIRES
SUR LA VIE
DE LORD BYRON.




LETTRE CCCXLI.

A. M. HOPPNER.


22 octobre 1819.

«Je suis bien aise d'apprendre votre retour; mais je ne sais trop
comment vous en féliciter, à moins que votre opinion sur Venise ne soit
plus d'accord avec la mienne, et n'ait changé de ce qu'elle était
autrefois. D'ailleurs, je vais vous occasionner de nouvelles peines, en
vous priant d'être juge entre M. E*** et moi, au sujet d'une petite
affaire de péculat et de comptes irréguliers dont ce phénix des
secrétaires est accusé. Comme je savais que vous ne vous étiez pas
séparés amicalement, tout en refusant pour moi personnellement tout
autre arbitrage que le vôtre, je lui offris de choisir le moins fripon
des habitans de Venise pour second arbitre; mais il s'est montré si
convaincu de votre impartialité, qu'il n'en veut pas d'autre que vous;
cela prouverait en sa faveur. Le papier ci-inclus vous fera voir en quoi
ses comptes sont défectueux. Vous entendrez son explication, et en
déciderez comme vous voudrez; je n'appellerai pas de votre jugement.

»Comme il s'était plaint que ses appointemens n'étaient pas suffisans,
je résolus de faire examiner ses comptes, et vous en voyez ci-joint le
résultat. C'est tout barbouillé de documens, et je vous ai dépêché
Fletcher pour expliquer la chose, si toutefois il ne l'embrouille pas.

»J'ai reçu beaucoup d'attentions et de politesses de M. Dorville pendant
votre voyage, et je lui en ai une obligation proportionnée.

»Votre lettre m'est arrivée au moment de votre départ[1], et elle m'a
fait peu de plaisir, non que les rapports qu'elle contient ne puisent
être véritables et qu'elle n'ait été dictée par une intention
bienveillante, mais vous avez assez vécu pour savoir combien toute
représentation est et doit être à jamais inutile quand les passions sont
en jeu. C'est comme si vous vouliez raisonner avec un ivrogne entouré de
ses bouteilles; la seule réponse que vous en tirerez, c'est qu'il est à
jeun et que vous êtes ivre.

[Note 1: M. Hoppner, avant son départ de Venise pour la Suisse,
avait écrit à Lord Byron avec tout le zèle d'un véritable ami, pour le
supplier de quitter Ravenne tandis qu'il avait encore sa peau, et le
presser de ne pas compromette sa sûreté et celle d'une personne à
laquelle il paraissait si sincèrement attaché, pour la satisfaction
d'une passion éphémère qui ne pouvait être qu'une source de regrets pour
tous les deux. M. Hoppner l'informait en même tems de quelques rapports
qu'il avait entendu faire dernièrement à Venise, et qui, bien que
peut-être sans fondement, avaient de beaucoup augmenté son inquiétude au
sujet des résultats de la liaison dans laquelle il se trouvait engagé.]

»Désormais, si vous le voulez bien, nous garderons le silence sur ce
sujet; tout ce que vous pourriez me dire ne ferait que m'affliger sans
aucun fruit, et je vous ai trop d'obligations pour vous répondre sur le
même ton; ainsi, vous vous rappellerez que vous auriez aussi cet
avantage sur moi. J'espère vous voir bientôt.

»Je présume que vous avez su qu'il a été dit à Venise que j'étais arrêté
à Bologne comme carbonaro, histoire aussi vraie que l'est, en général,
leur conversation. Moore est venu ici; je l'ai logé chez moi, à Venise,
et je suis venu l'y voir tous les jours; mais, dans ce moment-là, il
m'était impossible de quitter tout-à-fait la Mira. Vous et moi avons
manqué de nous rencontrer en Suisse. Veuillez faire agréer mon profond
respect à Mme Hoppner, et me croire à jamais et très-sincèrement,

»Votre, etc.

»_P. S._ Allegra est ici en bonne santé et fort gaie; je la garderai
avec moi jusqu'à ce que j'aille en Angleterre, ce qui sera peut-être au
printems. Il me vient maintenant à l'idée qu'il ne vous plaira peut-être
pas d'accepter l'office d'arbitre entre M. E*** et votre très-humble
serviteur; naturellement, comme le dit M. Liston (je parle du comédien
et non de l'ambassadeur), c'est à vous à _hopter_[2]. Quant à moi, je
n'ai pas d'autre ressource. Je désire, si cela se peut, ne pas le
trouver fripon, et j'aimerais bien mieux le croire coupable de
négligence que de mauvaise foi. Mais voici la question: Puis-je, oui ou
non, lui donner un certificat de probité? car mon intention n'est pas de
le garder à mon service.»

[Note 2: Allusion à la manière dont Liston, l'acteur le plus comique
qu'il y ait en Angleterre, aspire ce mot en le prononçant.]




LETTRE CCCXLII.

À M. HOPPNER.


25 octobre 1819.

«Vous n'aviez pas besoin de me faire d'excuses au sujet de votre lettre;
je n'ai jamais dit que vous ne dussiez et ne pussiez avoir raison; j'ai
seulement parlé de mon état d'incapacité d'écouter un tel langage dans
ce moment et au milieu de telles circonstances. D'ailleurs, vous n'avez
pas parlé d'après votre propre autorité, mais d'après les rapports qui
vous ont été faits. Or, le sang me bout dans les veines quand j'entends
un Italien dire du mal d'un autre Italien, parce que, quoiqu'ils mentent
en particulier, ils se conforment généralement à la vérité en parlant
mal les uns des autres; et quoiqu'ils cherchent à mentir, s'ils n'y
réussissent pas, c'est qu'ils ne peuvent rien dire d'assez noir l'un de
l'autre qui ne puisse être vrai, d'après l'atrocité de leur caractère
depuis si long-tems avili[3].

[Note 3: Ce langage est violent, dit M. Hoppner dans quelques
observations sur cette lettre, mais c'est celui des préjugés, et il
était naturellement porté à exprimer ses sensations du moment, sans
réfléchir si quelque chose ne lui en ferait pas bientôt changer. Il
était à cette époque d'une si grande susceptibilité au sujet de Mme
G***, que c'était seulement parce que quelques personnes avaient
désapprouvé sa conduite, qu'il déclamait ainsi contre toute la nation:
«Je n'ai jamais aimé Venise, continue M. Hoppner, elle m'a déplu dès le
premier mois de mon arrivée; cependant j'y ai trouvé plus de
bienveillance qu'en tout autre pays; et j'y ai vu des actes de
générosité et de désintéressement que j'ai rarement remarqués
ailleurs.»]

»Quant à E***, vous vous apercevrez bien de l'exagération monstrueuse de
ses comptes, sans aucun document pour les justifier. Il m'avait demandé
une augmentation de salaire qui m'avait donné des soupçons. Il
favorisait un train de dépense extravagant, et fut mécontent du renvoi
du cuisinier. Il ne s'en plaignit jamais, comme son devoir l'y
obligeait, pendant tout le tems qu'il me vola. Tout ce que je puis dire,
c'est que la dépense de la maison, comme il en convient lui-même, ne
monte maintenant qu'à la moitié de ce qu'elle était alors. Il m'a compté
dix-huit francs pour un peigne qui n'en avait en effet coûté que huit.
Il m'a aussi porté en compte le passage de Fusine ici, d'une personne
nommée Jambelli, qui l'a payé elle-même, comme elle le prouvera s'il est
nécessaire. Il s'imagine ou se dit être la victime d'un complot formé
contre lui par les domestiques; mais ses comptes sont là et les prix
déposent contre lui; qu'il se justifie donc en les détaillant d'une
manière plus claire. Je ne suis pas prévenu contre lui, au contraire; je
l'ai soutenu contre sa femme et son ancien maître, qui s'en
plaignaient, à une époque où j'aurais pu l'écraser comme un ver de
terre. S'il est un fripon, c'est le plus grand des fripons, car il joint
l'ingratitude à la friponnerie. Le fait est qu'il aura cru que j'allais
quitter Venise, et qu'il avait résolu de tirer de moi tout ce qu'il
pourrait. Maintenant, le voilà qui présente mémoire sur mémoire, comme
s'il n'avait pas eu toujours de l'argent en main pour payer. Vous savez,
je crois, que je ne voulais pas qu'on fît chez moi des mémoires de plus
d'une semaine. Lisez-lui cette lettre je vous prie; je ne veux rien lui
cacher de ce dont il peut se défendre.

»Dites-moi comment va votre petit garçon, et comment vous allez
vous-même. Je ne tarderai pas à me rendre à Venise, et nous épancherons
notre bile ensemble. Je déteste cette ville et tout ce qui lui
appartient.

»Votre, etc.»




LETTRE CCCXLIII.

À M. HOPPNER.


28 octobre 1819.

....................................................................

J'ai des remercîmens à vous faire de votre lettre et de votre compliment
sur _Don Juan_; je ne vous en avais pas parlé, attendu que c'est un
sujet chatouilleux pour le lecteur moral, et qu'il a causé beaucoup
d'esclandre; mais je suis bien aise qu'il vous plaise. Je ne vous dirai
rien du naufrage; cependant j'espère qu'il vous a paru aussi
nautiquement technique que la mesure octave des vers le permettait.

»Présentez, je vous prie, mes respects à Mme N***, et ayez bien soin de
votre petit garçon. Toute ma maison a la fièvre, excepté Fletcher;
Allegra, et moi-même, et les chevaux, et Mutz, et Moretto. J'espère
avoir le plaisir de vous voir au commencement de novembre, peut-être
plus tôt. Aujourd'hui j'ai été trempé par une pluie d'orage, et mon
cheval, celui de mon domestique et le domestique lui-même, enfoncés dans
la boue jusqu'à la ceinture, au milieu d'une route de traverse. À midi
nous étions dans l'été, et, à cinq heures, nous avions l'hiver; mais
l'éclair nous a peut-être été envoyé pour nous avertir que l'été n'est
pas fini. C'est un singulier tems pour le 27 octobre.

»Votre, etc.»




LETTRE CCCXLIV.

À M. MURRAY.


Venise, 29 octobre 1819.

«Votre lettre du 15 est arrivée hier. Je suis fâché que vous ne me
parliez pas d'une grosse lettre que je vous ai adressée de Bologne, il y
a deux mois, pour lady Byron; l'avez-vous reçue et envoyée?

»Vous ne me dites rien non plus du vice-consulat que je vous ai demandé
pour un patricien de Ravenne, d'où je conclus que la chose ne se fera
pas.

»J'avais écrit à peu près cent stances d'un troisième chant de _Don
Juan_; mais la réception des deux premiers n'est pas faite pour nous
donner, à vous et à moi, beaucoup d'encouragement à le continuer.

»J'avais aussi écrit environ six cents vers d'un poème intitulé _la
Vision_ (ou _Prophétie_) _du Dante_; il a pour sujet une revue de
l'Italie depuis les premiers siècles jusqu'à celui-ci. Dante est supposé
parler lui-même avant sa mort, et il embrasse tous les sujets d'un ton
prophétique, comme la Cassandre de Lycophron. Mais cet ouvrage, ainsi
que l'autre, en sont restés là pour le moment.

»J'ai donné à Moore, qui est allé à Rome, ma _Vie_ manuscrite en
soixante-dix-huit feuilles, jusqu'à l'année 1816. Mais, je lui ai remis
ceci entre les mains, afin qu'il le gardât, ainsi que d'autres
manuscrits, tel qu'un journal écrit en 1814, etc. Rien de tout cela ne
doit être publié de mon vivant; mais quand je serai froid, vous en ferez
ce que vous voudrez. En attendant, si vous êtes curieux de les lire,
vous le pouvez, et vous pouvez aussi les montrer à qui vous voudrez,
cela m'est indifférent.

»Ma _Vie_ est un _memoranda_, et non des confessions. J'ai supprimé
toutes mes liaisons amoureuses, c'est-à-dire que je n'en parle que d'une
manière générale, et un grand nombre des faits les plus importans, afin
de ne pas compromettre les autres; mais vous y trouverez beaucoup de
réflexions et quelquefois de quoi rire.--Vous y verrez aussi un récit
détaillé de mon mariage et de ses résultats, aussi véridique que peut le
faire une partie intéressée, car je présume que nous sommes tous sous
l'influence des préventions.

»Je n'ai jamais relu cette _Vie_ depuis qu'elle est écrite, de sorte que
je ne me rappelle pas bien exactement ce qu'elle peut contenir ou
répéter. Moore et moi nous avons passé quelques joyeux momens ensemble.

»Je retournerai probablement en Angleterre, à cause de mes affaires,
dans le but de m'embarquer pour l'Amérique.--Dites-moi, je vous prie,
avez-vous reçu une lettre pour Hobhouse, qui vous en aura communiqué le
contenu? On dit que les commissaires de Vénézuela ont ordre de traiter
avec les étrangers qui voudraient émigrer.--Or, l'envie m'est venue d'y
aller; je ne ferais pas un mauvais colon américain, et si j'y vais
former un établissement, j'emmènerai ma fille Allegra avec moi. J'ai
écrit assez longuement à Hobhouse, pour qu'il prenne des renseignemens
auprès de Perry, qui, je suppose, est le premier topographe et la
meilleure trompette des nouveaux républicains. Écrivez-moi, je vous
prie.

»Tout à vous.

»_P. S._ Moore et moi avons passé tout notre tems à rire.--Il vous
mettra au fait de toutes mes allures et de toutes mes actions: jusqu'à
ce moment, tout est comme à l'ordinaire. Vous devriez veiller à ce que
l'on ne publie pas de faux _Don Juan_, surtout n'y mettez pas mon nom,
parce que mon intention est de couper R...ts par quartiers comme une
citrouille, dans ma préface, si je continue le poème.»




LETTRE CCCXLV.

À M. HOPPNER.


29 octobre 1819.

«L'histoire de Ferrare est du même calibre que tout ce qui sort de la
fabrique vénitienne; vous pouvez en juger. Je ne me suis arrêté là que
pour y changer de chevaux, depuis que je vous écrivis, après ma visite
au mois de juin dernier. Un couvent! un enlèvement! une jeune fille! Je
voudrais bien savoir, vraiment, qu'est-ce qui a été enlevé, à moins que
ce ne soit mon pauvre individu. J'ai été enlevé moi-même plus souvent
que qui que ce soit, depuis la guerre de Troie; mais quant à
l'arrestation et à son motif, l'une est aussi vraie que l'autre, et je
ne puis m'expliquer l'invention d'aucune des deux. Je présume qu'on aura
confondu l'histoire de la F*** avec celle de Mme Guiccioli et une
demi-douzaine d'autres; mais il est inutile de chercher à démêler une
trame qui n'est bonne qu'à être foulée aux pieds. Je terminerai avec
E***, qui paraît très-soucieux de votre indécision, et jure qu'il est le
meilleur mathématicien de l'Europe; et ma foi! je suis de son avis, car
il a trouvé le moyen de nous faire voir que deux et deux font cinq.

»Vous me verrez peut-être la semaine prochaine. J'ai un et même deux
chevaux de plus (cela fait cinq en tout), et j'irai reprendre possession
du Lido. Je me lèverai plus matin, et nous irons tous deux comme
autrefois, si vous voulez, secouer notre bile sur le rivage, en faisant
retentir de nouveau l'Adriatique des accens de notre haine pour cette
coquille d'huître vide et privée de sa perle, qu'on appelle la ville de
Venise.

»J'ai reçu hier une lettre de Murray. Des falsificateurs viennent de
publier deux nouveaux troisièmes chants de _Don Juan_.--Que le diable
châtie l'impudence de ces coquins de libraires! Peut-être ne me suis-je
pas bien expliqué.--Il m'a dit que la vente avait été forte: douze cents
_in-quarto_ sur quinze cents, je crois; ce qui n'est rien, selon moi,
après avoir vendu treize mille exemplaires du _Corsaire_, dans un seul
jour. Mais il ajoute que les meilleurs juges, etc., etc., disent que
cela est très-beau, très-spirituel, que la pureté du langage et la
poésie en sont surtout remarquables, et autres consolations de ce genre,
qui, pour un libraire, n'ont pas la valeur d'un seul exemplaire; et moi,
comme auteur, naturellement je suis d'une colère de diable du mauvais
goût du siècle, et je jure qu'il n'y a rien à attendre que de la
postérité, qui, bien certainement, doit en savoir plus que ses
grands-pères. Il existe un onzième commandement, qui défend aux femmes
de le lire; et, ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'il paraît
qu'elles ne l'ont pas violé.--Mais de quelle importance cela peut-il
être pour ces pauvres créatures, lire ou ne pas lire un livre,
ne--................................................

»Le comte Guiccioli vient à Venise la semaine prochaine, et je suis prié
de lui remettre sa femme, ce qui sera fait. Ce que vous me dites de la
longueur des soirées à la Mira ou à Venise, me rappelle ce que Curran
disait à Moore.--Eh bien! vous avez donc épousé une jolie femme, et qui
plus est, une excellente femme, à ce que j'ai su.--Mais... Hem!
dites-moi, je vous prie, comment passez-vous vos soirées? C'est une
diable de question que celle-là, et peut-être est-il aussi difficile d'y
répondre avec une maîtresse qu'avec une femme.

»Si vous allez à Milan, laissez-nous, du moins, je vous prie, un
vice-consul, le seul vice qui manquera jamais à Venise. Dorville est un
bon enfant; mais il faudra que vous veniez avec moi en Angleterre, au
printems, et vous laisserez Mme Hoppner à Berne avec ses parens, pendant
quelques mois.--J'aurais voulu que vous eussiez été ici, à Venise,
s'entend, quand Moore y est venu.--Nous nous sommes bien amusés, et
passablement grisés. Je vous dirai, en passant, qu'il détestait Venise
et jurait que c'était un triste lieu[4].

[Note 4: Je prends la liberté d'observer ici que les propres
sensations de Lord Byron lui font exagérer un peu mon opinion sur
Venise. (_Note de Moore_.)]

»Ainsi donc, il y a danger de mort pour Mme Albrizzi.--Pauvre
femme!.................................................
.......................................................

»Moore m'a dit qu'à Genève on avait fait une histoire du diable sur
celle de la Fornaretta.--On parle d'une jeune personne séduite, puis
abandonnée, et qui s'est jetée dans le Grand-Canal, et en a été repêchée
pour être mise dans l'hôpital des fous.--Je voudrais bien savoir quel
est celui qui a été le plus près de devenir fou? Que le diable les
emporte tous! cela ne me donne-t-il pas à vos yeux l'aspect intéressant
d'un personnage fort maltraité? J'espère que votre petit garçon va bien!
Ma petite Allegra est vermeille comme la fleur d'un grenadier.

»Tout à vous.»




LETTRE CCCXLVI.

À M. MURRAY.


Venise, 8 novembre 1819.

«Il y a huit jours que je suis malade d'une fièvre tierce gagnée pendant
un orage qui m'a surpris à cheval. Hier j'ai eu mon quatrième
accès;--les deux derniers ont été assez violens. Le premier et le
dernier avaient été précédés de vomissemens. C'est une fièvre attachée
au lieu et à la saison. Je me sens affaibli, mais non malade dans les
intervalles, et ne souffre que du mal de tête et de lassitude.

»Le comte Guiccioli est arrivé à Venise. Il a présenté à son épouse (qui
l'y avait précédée depuis deux mois pour le bénéfice de sa santé et des
ordonnances du docteur Aglietti) un papier écrit, renfermant des
conditions et règles de conduite quant à l'emploi de son tems et pour le
bien de ses moeurs, etc., etc. Il persiste à vouloir l'y faire
consentir, et elle insiste sur son refus.--Comme préliminaire
indispensable de ce traité, il paraît que je suis entièrement
exclus.--Ils sont donc dans de grandes discussions, et je ne sais pas
trop comment cela finira, et d'autant moins qu'ils consultent leurs
amis.

»Ce soir la comtesse Guiccioli remarqua que je parcourais _Don Juan_,
elle y jeta les yeux, et tombant par hasard sur la cent trente-septième
stance du premier chant, elle me demanda ce que cela voulait dire--Rien,
dis-je, voilà votre mari; comme je prononçais ces mots en italien et
avec quelque emphase, elle se leva tout effrayée en s'écriant: Ô mon
Dieu! est-il vrai que ce soit lui. Croyant que je parlais du sien, qui
était ou devait être au théâtre. Vous imaginez à quel point nous rîmes,
quand je lui expliquai sa méprise. Cela vous amusera autant que moi. Il
n'y a pas trois heures que cela s'est passé.

»Je ne sais pas si ma fièvre me permettra de continuer _Don Juan_ et _la
Prophétie_.--La fièvre tierce, dit-on, dure long-tems. Je l'ai eue à mon
retour de Malte, et j'avais eu la fièvre _malaria_ en Grèce, l'année
d'avant. Celle de Venise n'est pas très-dangereuse, cependant elle m'a
donné le délire une de ces nuits, et en reprenant mes esprits, j'ai
trouvé Fletcher, qui sanglotait d'un côté de mon lit, et la comtesse
Guiccioli[5], qui pleurait de l'autre; vous voyez que je ne manquais pas
de garde-malades. Je n'ai pas encore eu recours aux médecins: en effet,
quoique je les croie utiles dans les maladies chroniques telles que la
goutte, etc., etc., (de même qu'il faut des chirurgiens pour remettre
les os et panser les blessures), cependant les fièvres me semblent
tout-à-fait au-dessus de leur art, et je n'y vois de remède que la diète
et la nature.

[Note 5: Voici sur ce délire quelques détails curieux, rapportés par
Mme Guiccioli. «Au commencement de l'hiver, le comte Guiccioli vint de
Ravenne pour me chercher. Lorsqu'il arriva, Lord Byron était malade
d'une fièvre qui lui était survenue à la suite d'un violent orage qui
l'avait surpris pendant qu'il se promenait à cheval, et durant lequel il
avait été trempé jusqu'aux os. Il eut le délire toute la nuit, et je ne
cessai de veiller à côté de son lit. Pendant ce délire, il composa
beaucoup de vers, et ordonna à son domestique de les écrire sous sa
dictée. Le rhythme de ces vers était exact, et la poésie elle-même ne
semblait pas être le produit d'un esprit en délire. Il les conserva
quelque tems après son rétablissement, puis finit par les jeter au
feu.»]

»Je n'aime pas le goût du quinquina, cependant je présume qu'il me
faudra bientôt en prendre.

»Dites à Rose qu'il y a quelqu'un à Milan (c'est un Autrichien, à ce que
dit M. Hoppner) qui répond à son livre. William Bankes est en
quarantaine à Trieste. Je n'ai pas eu de vos nouvelles depuis long-tems.
Excusez ce chiffon: c'est du grand papier que j'ai raccourci pour
l'occasion actuelle. Quelle folie de mettre Carlile en jugement!
Pourquoi donc lui donner les honneurs du martyre? cela ne servira qu'à
faire connaître les ouvrages en question.

»Votre, etc.

»_P. S._ L'affaire Guiccioli est sur le point d'en venir à un éclat
quelconque; et j'ajouterai que, sans chercher à influencer la résolution
de la comtesse, ce que je dois faire moi-même en dépend en grande
partie. Si elle se réconcilie avec son mari, vous me verrez peut-être en
Angleterre plus tôt que vous n'imaginez; dans le cas contraire, je me
retirerai avec elle en France ou en Amérique, je changerai de nom, et
mènerai tranquillement la vie de province.--Tout ceci peut vous sembler
étrange; mais comme j'ai mis la pauvre femme dans l'embarras, et qu'elle
ne m'est inférieure ni par la naissance, ni par le rang, ni par
l'alliance qu'elle a contractée, l'honneur me prescrit de ne pas
l'abandonner.--D'ailleurs c'est une très-jolie femme,--demandez plutôt à
Moore, et elle n'a pas vingt-et-un ans.

»Si elle se tire de là, et que moi je me tire de ma fièvre tierce, il
n'est pas impossible que vous me voyiez entrer quelque beau jour dans
Albemarle-Street, en allant chez Bolivar.»




LETTRE CCCXLVII.

À M. BANKES.


Venise, 29 novembre 1819.

«Une fièvre tierce qui me tourmente depuis quelque tems et
l'indisposition de ma fille m'ont empêché de répondre à votre lettre,
qui n'en a pas été moins bien venue. Je n'ignorais ni vos voyages ni vos
découvertes, et j'espère que votre santé n'aura pas souffert de vos
travaux. Vous pouvez compter que vous trouverez tout le monde en
Angleterre empressé d'en recueillir les fruits; et comme vous avez fait
plus que les autres hommes, j'aime à croire que vous ne vous bornerez
pas à parler d'une manière qui ne rendrait pas justice au tems et aux
talens que vous avez employés dans cette dangereuse entreprise. La
première phrase de ma lettre vous aura expliqué pourquoi je ne puis vous
rejoindre à Trieste. J'étais sur le point de partir pour l'Angleterre,
avant d'apprendre votre arrivée, quand la maladie de ma fille et la
mienne nous ont mis tous deux à la merci d'un _proto-medico_ vénitien.

»Il y a maintenant sept ans que vous et moi nous ne nous sommes vus, et
vous avez employé ce tems d'une manière plus utile aux autres et plus
honorable pour vous que je ne l'ai fait.

»Vous trouverez en Angleterre des changemens considérables, tant publics
que particuliers.--Vous verrez quelques-uns de nos anciens camarades de
collége qui sont devenus lords de la trésorerie, de l'amirauté, etc.;
d'autres qui se sont faits réformateurs et orateurs; d'autres encore qui
se sont établis dans le monde, suivant la phrase banale, et d'autres
enfin qui en ont pris congé. De ce nombre sont (je ne veux plus parler
de nos camarades de collége) Shéridan, Curran, lady Melbourne,
Lewis-le-Moine, Frédéric Douglas, etc., etc.;--mais vous retrouverez M.
*** vivant, ainsi que toute sa famille, etc. ........................

»Si vous veniez de ce côté et que j'y fusse encore, je n'ai pas besoin
de vous assurer du plaisir que j'aurais à vous voir. Il me tarde
d'apprendre de vous quelque chose de ce que j'espère sous peu voir
publier. Enfin, vous avez eu plus de bonheur qu'aucun voyageur qui ait
tenté la même entreprise (excepté Humboldt), puisque vous voilà revenu
sans accident; et après le sort des Brown, des Mungo-Park, des
Buckhardt, il y a presque autant d'étonnement que de satisfaction à vous
voir de retour.

»Croyez-moi à jamais votre très-affectueusement dévoué,

BYRON.




LETTRE CCCXLVIII.

À M. MURRAY.


Venise, 4 décembre 1819.

«Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, mais vous allez tenter une
épreuve désespérée. Eldon décidera contre moi, par cela seul que mon
nom se trouve sur le mémoire. Vous devez vous rappeler aussi que s'il y
a un jugement contre la publication, d'après le chef dont vous parlez,
pour cause de licence et d'impiété, je perds tous mes droits à la
tutelle et à l'éducation de ma fille, enfin toute mon autorité
paternelle et tout rapport avec elle, excepté.......................

On en décida ainsi dans l'affaire de Shelley, parce qu'il avait fait _la
Reine Mab_, etc., etc.;--cependant vous pouvez consulter les avocats, et
faire comme vous voudrez.--Quant au prix du manuscrit, il serait dur que
vous payassiez quelque chose de nul; je vous le rembourserai donc, ce
que je suis très en état de faire, n'en ayant encore rien dépensé, et
nous serons quittes dans cette affaire. La somme est entre les mains de
mon banquier.

»Je ne puis pas juger de la loi du chancelier, mais prenez _Tom Jones_
et lisez sa Mrs Waters et Molly Seagrim; ou le _Hans Carvel_ et le
_Paulo Purganti_ de Prior.--Dans le _Roderick Random_ de Smollett, le
chapitre de lord Strutwell et plusieurs autres;--dans _Peregrine Pickle_
la scène de la Fille Mendiante; et pour les expressions obscènes, le
_Londres_ de Johnson où se trouvent ces mots..... Enfin prenez Pope,
Prior, Congreve, Dryden, Fielding, Smollett, et que le Conseil y cherche
des passages; que deviendra leur droit d'auteur, si cette décision à la
Wat-Tyler doit servir d'autorité! Je n'ai rien de plus à ajouter.--Il
faut que vous soyez juge vous-même dans votre propre cause.

Je vous ai écrit il y a quelque tems. J'ai eu une fièvre tierce, et ma
fille Allegra a été malade aussi. De plus, je me suis vu sur le point
d'être forcé de fuir avec une femme mariée; mais avec quelques
difficultés et beaucoup de combats intérieurs, je l'ai réconciliée avec
son mari, et j'ai guéri la fièvre de mon enfant avec du quinquina, et la
mienne avec de l'eau froide. Je compte partir pour l'Angleterre dans
quelques jours en prenant la route du Tyrol; ainsi je désire que vous
adressiez votre première à Calais. Excusez-moi de vous écrire si fort à
la hâte, mais il est tard, ou plutôt matin, comme il vous plaira de le
prendre. Le troisième chant de _Don Juan_ est achevé; il a environ deux
cents stances; et il est très-décent, je crois du moins, mais je n'en
sais rien, et il est inutile d'en discourir avant de savoir si le poème
peut ou non devenir une propriété.

»Ma résolution actuelle de quitter l'Italie était imprévue, mais j'en ai
expliqué les raisons dans des lettres à ma soeur et à Douglas Kinnaird
il y a une semaine ou deux: mes mouvemens dépendront des neiges du Tyrol
et de la santé de mon enfant, qui est maintenant entièrement
rétablie.--Mais j'espère m'en tirer heureusement.

»Votre très-sincèrement, etc.

»_P. S._ Bien des remercîmens de vos lettres. Celle-ci n'est pas
destinée à leur servir de réponse, mais seulement à vous en accuser
réception.»

On voit par la lettre précédente que la situation dans laquelle j'avais
laissé Lord Byron n'avait pas tardé à en venir à une crise après mon
départ. Le comte Guiccioli, à son arrivée à Venise, insista, comme nous
l'avons vu, pour que sa femme retournât avec lui; et après quelques
négociations conjugales dont Lord Byron ne paraît pas s'être mêlé, la
jeune comtesse consentit avec répugnance à accompagner son mari à
Ravenne, après avoir accédé à la condition que toute communication
cesserait à l'avenir entre elle et son amant.

«Quelques jours après, dit M. Hoppner dans quelques renseignemens qu'il
a bien voulu me donner sur notre noble ami, Lord Byron revint à Venise,
très-abattu du départ de Mme Guiccioli et de mauvaise humeur contre tout
ce qui l'entourait. Nous reprîmes nos promenades au Lido, et je fis de
mon mieux pour ranimer son courage, lui faire oublier sa maîtresse
absente, et l'entretenir dans son projet d'aller en Angleterre. Il
n'allait dans aucune société; et ne se sentant plus de goût pour ses
occupations ordinaires, son tems, lorsqu'il n'écrivait pas, lui
paraissait fort long et fort pesant.

»La promesse que les amans avaient faite de ne plus entretenir de
correspondance, fut, comme on aurait dû le présumer, bientôt violée; et
les lettres que Lord Byron adressa à son amie à cette époque,
quoiqu'écrites dans une langue qui n'était pas la sienne, s'élevaient
quelquefois jusqu'à l'éloquence par la force seule du sentiment qui le
dominait, sentiment qui ne pouvait pas être uniquement allumé par
l'imagination, puisque, après une longue jouissance de la réalité, cette
flamme brûlait encore. Je prendrai sur moi, en vertu du pouvoir
discrétionnaire dont je fus investi, de donner au lecteur un ou deux
courts extraits de la lettre du 25 novembre, non-seulement comme objet
de curiosité, mais à cause de la preuve évidente qu'on y trouve des
combats que se livraient en lui la passion et le sentiment du bien.

«Tu es, dit-il, et seras toujours ma première pensée; mais dans ce
moment je suis dans un état affreux et ne sais à quoi me décider.--D'un
côté je crains de te compromettre à jamais par mon retour à Ravenne et
ses résultats; et de l'autre je tremble de te perdre, toi et moi-même et
tout ce que j'ai jamais connu ou goûté de bonheur, si je ne dois plus te
revoir. Je te prie, je te supplie de te calmer et de croire que je ne
puis cesser de t'aimer qu'avec la vie.»--Il dit dans un autre endroit:
«Je pars pour te sauver, et je laisse un pays qui m'est devenu
insupportable sans toi. Tes lettres à la F... et même à moi font injure
à mes motifs, mais avec le tems tu reconnaîtras ton injustice.--Tu
parles de douleur, je la sens, mais les paroles me manquent pour
l'exprimer. Ce n'est pas assez qu'il me faille te quitter pour des
motifs qui t'avaient persuadée il n'y a pas long-tems; ce n'est pas
assez d'abandonner l'Italie le coeur déchiré, après avoir passé tous mes
jours, depuis ton départ, dans la solitude, le corps et l'ame malades;
mais je dois encore supporter tes reproches sans y répondre et sans les
mériter. Adieu, dans ce mot est compris la mort de mon bonheur.»

Tous ses préparatifs de départ pour l'Angleterre étaient faits; il avait
même déjà fixé le jour, lorsqu'il reçut de Ravenne les nouvelles les
plus alarmantes sur la santé de la comtesse; le chagrin de cette
séparation avait fait de tels ravages en elle, que ses parens eux-mêmes,
effrayés des résultats, avaient cessé de s'opposer à ses voeux, et
maintenant, avec le consentement du comte Guiccioli lui-même, ils
écrivaient à son amant pour le prier de se rendre promptement à Ravenne.
Comment devait-il se conduire dans cette position difficile? Déjà il
avait annoncé son arrivée à plusieurs de ses amis en Angleterre, et il
sentait que la prudence et cette fermeté de résolution dont un homme
doit donner l'exemple lui prescrivaient également le départ. Tandis
qu'il flottait entre le devoir et la passion, le jour qu'il avait fixé
pour quitter l'Italie arriva. Une amie de Mme Guiccioli qui le vit dans
cette circonstance, trace d'après nature, le tableau suivant des
irrésolutions de Lord Byron: «Il était tout habillé pour le voyage,
ayant son bonnet et son manteau, et même sa petite canne à la main. On
n'attendait plus que de le voir descendre, son bagage étant déjà déposé
dans sa gondole. En ce moment Lord Byron, qui cherchait un prétexte,
déclare que si une heure sonnait avant que tout fût prêt (ses armes
étaient la seule chose qui ne le fût pas encore entièrement), il ne
partirait pas ce jour-là. L'heure sonne et il reste!»

La même dame ajoute: «Il est évident que le courage de partir lui
manqua. Les nouvelles qu'il reçut de Ravenne le lendemain décidèrent son
sort; et lui-même, dans une lettre à la comtesse, lui annonce la
victoire qu'elle a remportée.

«F*** t'aura déjà dit, avec sa _sublimité ordinaire_, que l'amour a
triomphé. Je n'ai pu recueillir assez de courage pour quitter le pays
que tu habites sans du moins te voir encore une fois. Il dépendra
peut-être de toi-même que nous ne nous séparions plus. Quant au reste,
nous en parlerons en nous revoyant. Tu dois à présent savoir ce qui est
le plus nécessaire à ton bonheur, de ma présence ou de mon éloignement.
Pour moi, je suis citoyen du monde, et tous les pays me sont
indifférens.

»Tu as toujours été, depuis que je t'ai connue, le seul objet de mes
pensées. J'avais cru que le meilleur parti que je pusse prendre pour ton
repos et celui de ta famille était de partir et de m'éloigner de toi,
puisqu'en restant ton voisin, il m'était impossible de ne pas te voir;
cependant tu as décidé que je dois revenir à Ravenne, j'y reviendrai
donc, et je ferai, je serai tout ce que tu peux souhaiter. Je ne puis
davantage.»

En quittant Venise, il prit congé de M. Hoppner par une lettre courte,
mais pleine de cordialité. Avant de la rapporter, je crois ne pouvoir
lui donner de meilleure préface qu'en transcrivant les paroles dont cet
excellent ami du noble lord en accompagna la communication. «Je n'ai pas
besoin de dire avec quel sentiment pénible je vis le départ d'un homme
qui, dès les premiers jours de notre connaissance, m'avait témoigné une
bienveillance invariable, qui plaçait en moi une confiance que mes plus
grands efforts ne pouvaient parvenir à mériter, et qui, m'admettant à
une intimité à laquelle je n'avais aucun droit, écoutait avec patience
et avec la plus grande bonté les observations que je me permettais de
lui faire sur sa conduite.




LETTRE CCCXLIX.


MON CHER HOPPNER,

«Les adieux ont toujours, quoiqu'on fasse, quelque chose d'amer, c'est
pourquoi je ne me hasarderai pas à vous en faire de nouveaux. Présentez,
je vous prie, mes respects à Mrs. Hoppner, et assurez-la de ma constante
vénération pour la bonté remarquable de son coeur: elle ne reste pas
sans récompense, même dans ce monde; car ceux qui sont peu disposés à
croire aux vertus humaines, en découvriraient assez en elle pour prendre
meilleure opinion de leurs semblables, et ce qui est plus difficile
encore, d'eux-mêmes, comme appartenant à la même espèce, quelque
inférieurs qu'ils soient à un si noble modèle. Excusez-moi aussi le
mieux que vous pourrez pour avoir mis de côté la cérémonie des adieux.
Si nous nous revoyons, je tâcherai d'obtenir mon pardon; sinon,
rappelez-vous tous les bons souhaits que je forme pour vous, et oubliez,
s'il se peut, toute la peine que je vous ai donnée.

»Votre, etc.»




LETTRE CCCL.

À M. MURRAY.


Venise, 10 décembre 1819.

«Depuis ma dernière lettre, j'ai changé de résolution, et je n'irai pas
en Angleterre. Plus je réfléchis sur cette idée, plus j'éprouve
d'éloignement pour ce pays et pour la perspective d'y retourner. Vous
pouvez donc m'adresser vos lettres ici comme de coutume, quoique j'aie
l'intention de me rendre dans une autre ville. J'ai fini le troisième
chant de _Don Juan_; mais ce que j'ai lu et entendu m'a tout-à-fait
découragé au sujet de la publication, du moins pour le moment. Vous
pouvez essayer de faire plaider l'affaire; mais vous la perdrez. Il n'y
a qu'une voix, c'est à qui criera au scandale. Je ne ferai aucune
difficulté à vous rendre le prix du manuscrit, et j'ai écrit à M.
Kinnaird à ce sujet par ce même courrier: parlez-lui-en.

»J'ai remis à Moore, et pour Moore seul, qui a aussi mon Journal, mes
Mémoires écrits à dater de 1816, et je lui ai permis de les montrer à
qui bon lui semble, mais non pas de les publier pour rien au monde. Vous
pouvez les lire et les laisser lire à W***, si cela lui plaît, non que
je me soucie de son opinion publique, mais de son opinion particulière;
car j'aime l'homme et m'embarrasse fort peu de son _Magazine_. Je
désirerais aussi que lady B*** elle-même pût les lire, afin qu'elle eût
la faculté de marquer ou de relever les méprises ou les choses mal
représentées; car, comme ces Mémoires paraîtront probablement après ma
mort, il serait bien juste qu'elle les vît, c'est-à-dire si elle le
désire.

»Peut-être ferai-je un voyage chez vous au printems; mais j'ai été
malade, et je suis indolent et irrésolu, parce que peu d'objets
m'intéressent. On m'a d'abord maltraité à cause de mon humeur sombre, et
maintenant on est furieux parce que je suis ou cherche à être plaisant.
J'ai un tel rhume et un si violent mal de tête, que je vois à peine ce
que je griffonne: les hivers ici sont perçans comme des aiguilles. Je
vous ai écrit assez longuement sur mes affaires italiennes; aujourd'hui
je ne vous dirai autre chose, sinon que vous en apprendrez sous peu
davantage.

»Votre _Blackwood_ m'accuse de traiter les femmes durement: cela se
peut; mais j'ai été leur martyr; ma vie entière a été sacrifiée à elles
et par elles. Je compte quitter Venise sous peu de jours: mais vous
adresserez vos lettres ici comme à l'ordinaire. Quand je m'établirai
autre part, je vous le ferai savoir.»

Peu de tems après cette lettre à M. Murray, il partit pour Ravenne, d'où
fut datée sa correspondance pendant les dix-huit mois suivans. À son
arrivée, il alla demeurer dans un hôtel, où il resta quelques jours;
mais le comte Guiccioli ayant consenti à lui louer une enfilade
d'appartemens dans le palais Guiccioli même, il se trouva encore une
fois logé sous le même toit que sa maîtresse.




LETTRE CCCLI.

À M. HOPPNER.


Ravenne, 31 décembre 1821.

«Il y a une semaine que je suis ici, et le soir même de mon arrivée,
j'ai été obligé de me mettre sous les armes, pour aller chez le marquis
Cavalli, où il y avait deux ou trois cents personnes de la meilleure
compagnie que j'aie vue en Italie. Plus de beauté, plus de jeunesse et
plus de diamans qu'il n'en a paru depuis cinquante ans dans cette Sodome
de la mer[6]. Je n'ai jamais vu une telle différence entre deux endroits
sous la même latitude (ou, si vous voulez, platitude). La musique, la
danse et le jeu, tout était dans la même salle. Le but de la G***
paraissait être de faire parade autant que possible de son amant
étranger, et, ma foi! si elle semblait se glorifier de ce scandale, ce
n'était pas à moi d'en être honteux. Personne n'avait l'air surpris;
toutes les femmes, au contraire, paraissaient comme enchantées d'un si
excellent exemple. Le vice-légat et tous les autres vices étaient de la
plus grande politesse; et moi, qui m'étais tenu d'abord sur la réserve,
je fus bien obligé de prendre enfin ma dame sous le bras et de jouer le
rôle de sigisbé aussi bien qu'il me fut possible avec si peu de tems
pour m'y préparer, sans parler de l'embarras d'un chapeau à cornes et
d'une épée, que je trouvai beaucoup plus formidables qu'ils ne le
paraîtront jamais à l'ennemi.

[Note 6: Géhenne des eaux; ô toi, Sodome de la mer! MARINO FALIERO]

»Je vous écris en grande hâte, mettez-en autant à me répondre. Je
n'entends pas grand'chose à tout cela; mais on dirait que la Guiccioli
aurait passé dans le public pour avoir été _plantée là_, et qu'elle
était décidée à montrer que ce n'était pas; car être _plantée là_ est
ici la plus grande des calamités morales. Au surplus, ce n'est qu'une
conjecture; je ne sais rien de ce qui en est, excepté que tout le monde
lui fait beaucoup d'accueil et se montre fort poli avec moi. Le père et
tous les parens ont l'air agréable et satisfait.

»Votre à jamais.

»_P. S._ Mes très-humbles respects à Mrs. H***.

»Je vous ferais bien les complimens de la saison; mais la saison
elle-même, avec ses pluies et ses neiges, est si peu complimenteuse, que
j'attendrai les rayons du soleil.»




LETTRE CCCLIII[7].

A M. HOPPNER.


Ravenne, 20 janvier 1820.

«Je n'ai encore rien décidé au sujet de mon séjour à Ravenne; j'y puis
rester un jour, une semaine, un an, toute ma vie, tout cela dépend de ce
que je ne puis deviner ni prévoir. Je suis venu parce que j'ai été
demandé, et je partirai dès que je m'apercevrai que mon départ est
convenable. Mon attachement n'a ni l'aveuglement d'un amour naissant, ni
la clairvoyance microscopique qui termine ces sortes de liaisons; mais
le tems et l'événement décideront du parti que je prendrai. Je ne puis
encore en rien dire, parce que je n'en sais guère plus que ce que je
vous en ai dit.

[Note 7: La lettre 352e, adressée à Moore, a été supprimée.]

»Je vous ai écrit par le dernier courrier au sujet de mes meubles; car
il n'y a pas moyen de trouver ici un logement avec une table et une
chaise; et comme j'ai déjà à Bologne des objets de ce genre, que je
m'étais procurés l'été dernier pour ma fille, j'ai donné ordre qu'on les
transportât ici, et je désire qu'il en soit de même de ceux de Venise,
afin que je puisse sortir de l'_albergo imperiale_, qui est impériale
dans toute l'étendue du mot. Que Buffini soit payé de son poison. J'ai
oublié de vous remercier, ainsi que Mme Hoppner, pour tout un trésor de
joujoux envoyés à Allegra avant notre départ; c'est bien bon à vous, et
nous vous en sommes bien reconnaissans.

»Votre triage de la société du gouverneur est fort amusant. Si vous ne
comprenez pas les exceptions consulaires, je les comprends, moi; et il
est juste qu'un homme d'honneur et une femme vertueuse en jugent ainsi,
surtout dans un pays où il n'y a pas dix personnes de bien. Quant à la
noblesse, il n'y a pas en Angleterre de réellement nobles que les pairs;
les fils de pairs même n'ont pas de titre; quoiqu'on leur en accorde un
par courtoisie. Il n'y a pas de chevaliers de la jarretière, à moins
qu'ils n'appartiennent à la pairie, de sorte que Castlereagh lui-même
aurait de la peine à subir l'examen d'un généalogiste étranger avant la
mort de son père.

»La neige a ici un pied d'épaisseur. Il y a un théâtre et un Opéra. On
nous donne _le Barbier de Séville_. Les bals commencent. Veuillez payer
mon portier, quoique ce soit pour ne rien faire. Expédiez-moi mes
meubles, et faites-moi savoir par vous-même ou par Cartelli comment vont
mes procès; mais ne payez Cartelli qu'en proportion du succès.
Peut-être, si vous allez en Angleterre, nous y reverrons-nous ce
printems. Je vois que H*** s'est mis dans un embarras qui ne me plaît
guère; il n'aurait pas dû s'avancer autant avec ces gens-là sans
calculer les conséquences. Je me croyais autrefois le plus imprudent de
tous mes amis et de toutes mes connaissances; mais maintenant je
commence presque à en douter.




LETTRE CCCLIV.

A M. HOPPNER.


Ravenne, 31 janvier 1820.

«Vous vous serez donné beaucoup de peine pour le déménagement de mes
meubles, mais Bologne est le lieu le plus près où l'on puisse s'en
procurer, et j'ai été obligé d'en avoir pour les appartemens que je
destinais à recevoir ici ma fille durant l'été. Les frais de transport
seront au moins aussi grands; ainsi vous voyez que c'était par nécessité
et non par choix. Ici on fait tout venir de Bologne, excepté quelques
petits articles de Forli ou de Faënza.

»Si Scott est de retour, rappelez-moi, je vous prie, à son souvenir, et
dites-lui que la paresse seule est cause que je ne lui ai pas
répondu:--c'est une terrible entreprise que d'écrire une lettre. Le
carnaval est ici moins bruyant, mais nous avons des bals et un théâtre.
J'y ai mené Bankes, et il a, je crois, emporté une impression beaucoup
plus favorable de la société de Ravenne que de celle de
Venise:--rappelez-vous que je ne parle que de la société _indigène_.

»Je suis très-sérieusement en train d'apprendre à doubler un schall, et
je réussirais jusqu'à me faire admirer, si je ne le doublais pas
toujours dans le mauvais sens, et quelquefois je confonds et emporte
deux, en sorte que je déconcerte tous les _serventi_[8], laissant
d'ailleurs au froid leurs _servite_[9], jusqu'à ce que chacun rentre
dans sa propriété. Mais c'est un pays terriblement moral, car vous ne
devez pas regarder d'autre femme que celle de votre voisin.--Si vous
allez à une porte plus loin, vous êtes décrié, et soupçonné de perfidie.
Ainsi, une _relazione_[10] ou _amicizia_[11] semble être une affaire
régulière de cinq à quinze ans, qui, s'il survient un veuvage, finit par
un _sposalizio_[12]; et en même tems elle est soumise à tant de règles
spéciales, qu'elle n'en vaut guère mieux. Un homme devient par le fait
un objet de propriété féminine.--Ces dames ne laissent leurs _serventi_
se marier que lorsqu'il y a vacance pour elles-mêmes. J'en connais deux
exemples dans une seule famille.

[Note 8: Le lecteur a déjà dû remarquer, et à son défaut nous
remarquerons une fois pour toutes, que nous laissons dans notre
traduction les expressions italiennes dont Lord Byron aimait à se
servir.]

[Note 9: Femme qui a un _cavaliere servente_.]

[Note 10: Liaison.]

[Note 11: Amitié.]

[Note 12: Mariage.
(_Notes du Trad._)]

»Hier soir il y eut une loterie ****[13] après l'opéra; c'est une
burlesque cérémonie. Bankes et moi nous prîmes des billets, et
plaisantâmes ensemble fort gaîment. Il est allé à Florence. Mrs J***
doit vous avoir envoyé mon _postscriptum_; il n'y a pas eu d'occasion de
vous attaquer en personne. Je n'interviens jamais dans les querelles
particulières,--elle peut vous égratigner elle-même la figure.

[Note 13: Il y a dans le texte anglais un mot illisible, parce qu'il
se trouvait sous le cachet. (_Note de Moore_.)]

»Le tems ici a été épouvantable,--plusieurs pieds de neige--un
_fiume_[14] a brisé un pont, et inondé Dieu sait combien de _campi_[15];
puis la pluie est venue,--et le dégel dure encore,--en sorte que mes
chevaux de selle ont une sinécure jusqu'à ce que les chemins deviennent
plus praticables. Pourquoi Léga a-t-il donné le bouc? Le sot.--Il faut
que j'en reprenne possession.

[Note 14: Fleuve.]

[Note 15: Champs. (_Notes du Trad._)]

»Voulez-vous payer Missiaglia et le Buffo Buffini de la Gran-Bretagna?
J'ai reçu des nouvelles de Moore, qui est à Paris; je lui avais
auparavant écrit à Londres, mais apparemment il n'a pas encore reçu ma
lettre. Croyez-moi, etc.»




LETTRE CCCLV.

A M. MURRAY.


Ravenne, 7 février 1820.

»Je n'ai point reçu de lettre de vous depuis deux mois; mais depuis que
je suis arrivé ici, en décembre 1819, je vous ai envoyé une lettre pour
Moore, qui est Dieu sait _où_,--à Paris ou à Londres, à ce que je
présume. J'ai copié et coupé _en deux_ le troisième chant de _Don Juan_,
parce qu'il était trop long; et je vous dis cela d'avance, parce qu'en
cas de règlement entre vous et moi, ces deux chants ne compteront que
pour _un_, comme dans leur forme originelle; et, en effet, les deux
ensemble ne sont pas plus longs qu'un des premiers: ainsi souvenez-vous
que je n'ai pas fait cette division pour _vous_ imposer une rétribution
_double_, mais seulement pour supprimer un motif d'ennui dans l'aspect
même de l'ouvrage. Je vous aurais joué un joli tour si je vous avais
envoyé, par exemple, des chants de cinquante stances chaque.

»Je traduis le premier chant du _Morgante Maggiore_ de Pulci, et j'en ai
déjà fait la moitié; mais ces jours de carnaval brouillent et
interrompent tout. Je n'ai pas encore envoyé les chants de _Don Juan_,
et j'hésite à les publier; car ils n'ont pas la verve des premiers. La
criaillerie ne m'a pas effrayé, mais elle m'a _blessé_, et je n'ai plus
écrit dès-lors _con amore_. C'est très-décent, toutefois, et aussi
triste que _la dernière nouvelle comédie_.

»Je crois que mes traductions de Pulci vous ébahiront; il faut les
comparer à l'original, stance par stance, et vers par vers; et vous
verrez ce qui était permis à un ecclésiastique dans un pays catholique,
et dans un siècle dévot, sur le compte de la religion;--puis parlez-en à
ces bouffons qui m'accusent d'attaquer la liturgie.

»J'écris dans la plus grande hâte, c'est l'heure du Corso, et je dois
aller folâtrer avec les autres.

Ma fille Allegra vient d'arriver avec la comtesse G***, dans la voiture
du comte G***; plus six personnes pour se joindre à la cavalcade, et je
dois les suivre avec tout le reste des habitans de Ravenne. Notre vieux
cardinal est mort, et le nouveau n'est pas encore nommé; mais la
mascarade continue de même, le vice-légat étant un bon gouverneur. Nous
avons eu des gelées et des neiges hideuses, mais tout s'est radouci.

»Votre, etc.»




LETTRE CCCLVI.

À M. BANKES.


Ravenne, 19 février 1820.

«J'ai ici une chambre pour vous dans ma maison comme à Venise, si vous
jugez à propos d'en faire usage; mais ne vous attendez pas à trouver la
même enfilade de salles tapissées. Ni les dangers, ni les chaleurs
tropicales ne vous ont jamais empêché de pénétrer partout où vous aviez
résolu d'aller; et pourquoi la neige le ferait-elle aujourd'hui?--La
neige italienne!--fi donc!--Ainsi, je vous en prie, venez. Le coeur de
Tita soupire après vous, et peut-être après vos grands écus d'argent; et
votre camarade de jeux, le singe, est seul et inconsolable.

»J'ai oublié si vous admirez ou tolérez les cheveux rouges, en sorte que
j'ai peur de vous montrer ce qui m'approche et m'environne dans cette
ville. Venez néanmoins,--vous pourrez faire à Dante une visite du
matin, et je réponds que Théodore et Honoria seront heureux de vous voir
dans la forêt voisine. Nous aussi, Goths de Ravenne, nous espérons que
vous ne mépriserez pas notre _archi-Goth_ Théodoric. Je devrai laisser
ces illustres personnages vous faire les honneurs de la première moitié
du jour, vu que je n'en ai point du tout ma part,--l'alouette qui me
tire de mon sommeil étant oiseau d'après-midi. Mais je revendique vos
soirées, et tout ce que vous pourrez me donner de vos nuits.--Eh bien!
vous me trouverez mangeant de la viande, comme vous-même ou tout autre
cannibale, excepté le vendredi. De plus, j'ai dans mon pupitre de
nouveaux chants (et je les donne au diable) de ce que le lecteur
bénévole, M. S***, appelle contes de carrefour, et j'ai une légère
intention de vous les confier pour les faire passer en Angleterre;
seulement je dois d'abord couper les deux chants susdits en trois, parce
que je suis devenu vil et mercenaire, et que c'est un mauvais précédent
à laisser à mon Mécène Murray, que de lui faire retirer de son argent un
trop gros bénéfice. Je suis aussi occupé par _Pulci_,--je le
traduis;--je traduis servilement, stance par stance, et vers par
vers,--deux octaves par nuit,--même tâche qu'à Venise.

»Voudrez-vous passer chez votre banquier, à Bologne, et lui demander
quelques lettres qu'il a pour moi, et les brûler?--Ou bien je le
ferai,--ainsi ne les brûlez pas, mais apportez-les, et croyez-moi
toujours,

»votre très-affectionné, etc.

»_P. S._ Je désire particulièrement entendre de votre bouche quelque
chose sur Chypre;--ainsi, je vous en prie, rappelez-vous tout ce que
vous pourrez là-dessus.--Bonsoir.»




LETTRE CCCLVII.

À M. MURRAY.


Ravenne, 21 février 1820.

«Les _bull-dogs_ me seront très-agréables. Je n'ai que ceux de ce pays,
lesquels, quoique bons, n'ont pas autant de ténacité dans la mâchoire et
de stoïcisme dans la souffrance, que mes compatriotes d'espèce canine:
envoyez-moi-les donc, je vous prie, par la voie la plus prompte;--par
mer sera peut-être le mieux. M. Kinnaird vous remboursera, et fera
déduction du montant de vos avances sur votre compte ou celui du
capitaine Tyler.

»Je vois que le bon vieux roi est allé à son dernier gîte. On ne peut
s'empêcher d'être chagrin, quoique la perte de la vue, la vieillesse et
la démence, soient supposées être autant de rabais sur la félicité
humaine; mais je ne suis point du tout sûr que la dernière infirmité au
moins n'ait pas pu le rendre plus heureux qu'aucun de ses sujets.

»Je n'ai pas la moindre pensée d'aller au couronnement. J'aimerais
cependant à en être témoin, et j'ai droit d'y jouer un rôle de
marionnette; mais mon différend avec lady Byron, en tirant une ligne
équinoxiale entre moi et les miens sous tout autre rapport, m'empêchera
aussi, en cette occasion, d'être dans la même procession...............
.......................................................................

»J'ai fini une traduction du premier chant de _Morgante Maggiore_ de
Pulci; je la transcrirai et vous l'enverrai. C'est le père non-seulement
de Whistlecraft, mais de toute la poésie badine d'Italie. Vous devez
l'imprimer en regard du texte italien, parce que je désire que le
lecteur juge de ma fidélité: c'est traduit stance pour stance, et vers
pour vers, sinon mot pour mot. Vous me demandez un volume de moeurs,
etc., sur l'Italie. Peut-être suis-je en état d'avoir là-dessus plus de
connaissances que beaucoup d'Anglais, parce que j'ai vécu parmi les
nationaux, et dans des localités où des Anglais n'ont jamais encore
résidé (je parle de la Romagne, et particulièrement de cet endroit-ci);
mais il y a plusieurs raisons pour lesquelles je ne veux rien imprimer
sur un tel sujet. J'ai vécu dans l'intérieur des maisons et dans le sein
des familles, tantôt simplement comme _amico di casa_[16], et tantôt
comme _amico di cuore_[17] de la dame, et dans l'un et l'autre cas je ne
me sens pas autorisé à faire un livre sur ces gens-là. Leur morale
n'est pas votre morale, leur vie n'est pas votre vie; vous ne les
comprendriez pas; ce ne sont ni des Anglais, ni des Français, ni des
Allemands, que vous comprendriez tous. Chez eux, l'éducation de couvent,
l'office des _cavaliers servans_, les habitudes de pensée et de vie sont
entièrement différentes de nos moeurs; et plus vous vivez dans
l'intimité, plus la différence est frappante, de telle sorte que je ne
sais comment vous faire concevoir un peuple qui est à-la-fois modéré et
libertin, sérieux par caractère, et bouffon dans ses amusemens, capable
d'impressions et de passions tout à-la-fois «soudaines» et «durables»
(ce que vous ne trouverez dans aucune autre nation), et qui actuellement
n'a point de société (ou de ce que vous nommeriez ainsi), comme vous
pouvez le voir par ses comédies: il n'a point de comédie réelle, pas
même dans Goldoni, et cela parce qu'il n'y a point de société qui en
puisse être la source.

[Note 16: Ami de la maison.]

[Note 17: Ami de coeur. (_Notes du Trad._)]

»Les _conversazioni_ ne constituent point du tout une véritable société.
On va au théâtre pour parler, et en compagnie pour tenir sa langue en
repos. Les femmes s'asseoient en cercle, et les hommes se rassemblent en
groupes, ou l'on joue au triste _faro_ ou au _lotto reale_, et l'on joue
petit jeu. À l'académie il y a des concerts comme chez nous, avec une
meilleure musique et plus d'étiquette. Ce qu'il y a de mieux, ce sont
les bals et les mascarades du carnaval, quand tout le monde devient fou
pour six semaines. Après le dîner ou le souper, on improvise des vers
et on se plaisante mutuellement; mais c'est avec une verve de bonne
humeur où vous ne pourriez jamais vous mettre, vous autres gens du Nord.

»Dans l'intérieur de la maison, c'est bien mieux. Je dois en savoir
quelque chose, ayant assez joliment acquis par expérience une
connaissance générale du beau sexe, depuis la femme du pêcheur jusqu'à
la _Nobil Dama_ que je sers. Ces dames ont un système qui a ses règles,
ses délicatesses et son décorum, qui peut ainsi être réduit à une sorte
de discipline ou de chasse faite aux coeurs, d'où l'on ne doit se
permettre que fort peu d'écarts, à moins qu'on ne désire perdre la
partie. Elles sont extrêmement tenaces, et, jalouses comme des furies,
elles ne permettent pas même à leurs amans de se marier si elles peuvent
les en empêcher, et les gardent toujours, autant que possible, près
d'elles en public comme en particulier. Bref, elles transportent le
mariage dans l'adultère, et chassent du sixième commandement la
particule _non_. La raison en est qu'elles se marient pour leurs parens,
et qu'elles aiment pour elles-mêmes. Elles exigent d'un amant la
fidélité comme une dette d'honneur, tandis qu'elles paient leur mari
comme un homme de commerce, c'est-à-dire pas du tout. Vous entendez
éplucher le caractère des personnes de l'un ou l'autre sexe, non par
rapport à leur conduite envers leurs maris ou leurs femmes, mais envers
leurs maîtresses ou leurs amans. Si j'écrivais un in-quarto, je ne
sache pas que je puisse faire plus qu'amplifier ce que je viens de noter
ici. Il est à remarquer que, malgré tout ceci, les formes extérieures du
plus grand respect sont accordées aux maris, non-seulement par les
femmes, mais par leurs _serventi_,--surtout si le mari ne sert lui-même
aucune dame (ce qui d'ailleurs n'est pas le cas ordinaire);--en sorte
que souvent vous prendriez pour parens le mari et le _servente_,--celui-ci
faisant la figure d'un homme adopté dans la famille. Quelquefois les
dames montent un petit cheval, et s'évadent ou se séparent, ou font une
scène; mais c'est un miracle, en général, et quand elles ne voient rien
de mieux à faire ou qu'elles tombent amoureuses d'un étranger, ou qu'il
y a quelque autre anomalie pareille, et cela est toujours réputé inutile
et extravagant.

»Vous vous informez de la _Prophétie du Dante_; je n'ai pas fait plus de
six cents vers, mais je prophétiserai à loisir.

»Je ne sais rien du buste. Aucun camée ou cachet ne peut être ici ou
ailleurs, que je sache, taillé dans le bon style. Hobhouse doit écrire
lui-même à Thorwaldsen. Le buste a été fait et payé il y a trois ans.

»Dites, je vous prie, à Mrs. Leigh de supplier lady Byron de presser le
transfert des fonds. J'ai écrit à ce sujet à lady Byron par ce
courrier-ci, à l'adresse de M. D. Kinnaird.»




LETTRE CCCLVIII.

À M. BANKES.


Ravenne, 26 février 1820.

«Pulci et moi nous vous attendons avec impatience; mais je suppose que
nous devons laisser agir quelque tems l'attraction des galeries
bolonaises. Je ne connais rien en peinture, et m'en soucie presque aussi
peu que je m'y connais; mais pour moi il n'y a rien d'égal à la peinture
vénitienne,--surtout à Giorgione. Je me rappelle très-bien son _Jugement
de Salomon_, dans les Mariscalchi, à Bologne. La vraie mère est belle,
parfaitement belle. Achetez-la, en employant tous les moyens possibles,
et emportez-la avec vous: mettez-la en sûreté; car soyez assuré qu'il se
brasse des troubles pour l'Italie; et comme je n'ai jamais pu me tenir
hors de rang dans ma vie, ce sera mon destin; j'ose dire, que de m'y
enfoncer jusqu'à en avoir par-dessus la tête et les oreilles; mais peu
importe, c'est un motif plus fort pour que vous veniez me voir bientôt.

»J'ai encore de nouveaux romans de Scott (car sûrement ils sont de
Scott) depuis que nous ne nous sommes vus, et j'y trouve plaisir de plus
en plus. Je crois que je les préfère même à sa poésie, que je lus (soit
dit en passant), pour la première fois de ma vie, dans votre chambre, au
collége de la Trinité.

»On conserve ici quelques commentaires curieux sur Dante, que vous
devrez voir.

»Croyez-moi toujours, etc.»




LETTRE CCCLIX.

À M. MURRAY.


Ravenne, 1er mars 1820.

«Je vous ai envoyé par le dernier courrier la traduction du premier
chant du _Morgante Maggiore_, et je désire que vous vous informiez
auprès de Rose du mot _sbergo_, c'est-à-dire _usbergo_, que j'ai traduit
par _cuirasse_; je soupçonne qu'il veut dire aussi un _casque_.
Maintenant, s'il en est ainsi, lequel des deux sens s'accorde le mieux
avec le texte? J'ai adopté la cuirasse; mais je serai facile à me rendre
aux bonnes raisons. Parmi les nationaux, les uns disent d'une façon, les
autres de l'autre; mais on n'est pas fort sur le toscan dans la Romagne.
Toutefois, j'en parlerai demain à Sgricci (le fameux improvisateur), qui
est natif d'Arezzo. La comtesse Guiccioli, qui passe pour une jeune dame
fort instruite, et le dictionnaire, interprètent le mot par _cuirasse_.
J'ai donc écrit _cuirasse_; mais le _casque_ me trotte néanmoins dans la
tête,--et je le mettrai fort bien dans le vers: le faut-il? voilà le
point principal. J'en parlerai aussi à la Sposa Spina Spinelli, fiancée
florentine du comte Gabriel Rusponi, récemment arrivée de Florence, et
je tirerai de quelqu'un le véritable sens.

»Je viens de visiter le nouveau cardinal, qui est arrivé avant-hier dans
sa légation. Il paraît être un bon vieillard, pieux et simple, et
tout-à-fait différent de son prédécesseur, qui était un bon vivant dans
le sens mondain du mot.

»Je vous envoie ci-joint une lettre que j'ai reçue de Dallas il y a
quelque tems. Elle s'expliquera elle-même. Je n'y ai pas répondu. Voilà
ce que c'est que de faire du bien aux gens. En différentes fois (y
compris les droits d'auteur), cet homme a eu environ 1,400 livres
sterling de mon argent, et il écrit ce qu'il appelle une oeuvre posthume
sur mon compte, et une plate lettre où il m'accuse de le maltraiter,
quand je n'ai jamais rien fait de pareil. Il est vrai que j'ai
interrompu avec lui ma correspondance, comme je l'ai fait presque avec
tout le monde; mais je ne puis découvrir comment par-là je me suis mal
comporté envers lui.

»Je regarde son épître comme une conséquence de ce que je ne lui ai pas
envoyé 100 autres livres sterling, pour lesquelles il m'écrivit il y a
environ deux ans, et que je jugeai à propos de garder, parce qu'à mon
sens il avait eu sa part de ce dont je pouvais disposer en faveur
d'autres personnes.

»Dans votre dernière, vous me demandez ce dont j'ai besoin pour mon
usage domestique: je crois que c'est comme à l'ordinaire; ce sont des
_bull-dogs_, de la magnésie, du _soda-powder_, de la poudre dentifrice,
des brosses, et toutes choses de même genre qu'on ne peut se procurer
ici. Vous demandez encore que je retourne en Angleterre: hélas! à quel
propos? Vous ne savez pas ce que vous réclamez; je dois probablement
revenir un jour ou l'autre (si je vis), tôt ou tard; mais ce ne sera
point par plaisir, et cela ne pourra finir en bien. Vous vous informez
de ma santé et de mon HUMEUR en grosses lettres. Ma santé ne peut être
très-mauvaise; car je me suis guéri moi-même en trois semaines, par le
moyen de l'eau froide, d'une rude fièvre tierce qui n'avait pas quitté
durant des mois entiers mon plus vigoureux gondolier, malgré tout le
quinquina de l'apothicaire;--chose fort surprenante pour le docteur
Aglietti, qui disait que c'était une preuve de la force des fibres,
surtout dans une saison si épidémique. Je l'ai fait par dégoût pour le
quinquina, que je ne puis supporter, et j'ai réussi, contrairement aux
prophéties de tout le monde, en me bornant à ne prendre rien du tout.
Quant à l'_humeur_ elle est inégale, tantôt haut, tantôt bas, comme chez
les autres personnes, je suppose, et dépend des circonstances.

»Envoyez-moi, je vous prie, les nouveaux romans de Walter Scott. Quels
en sont les noms et les personnages? Je lis quelques-unes de ses
premiers, au moins une fois par jour, pendant une heure ou à-peu-près.
Les derniers sont faits trop à la hâte: Scott oublie le nom de
Ravenswood, et l'appelle tantôt _Edgar_, et tantôt _Norman_; et Girder,
le tonnelier, est écrit tantôt _Gilbert_, et tantôt _John_. Il n'y en a
pas assez sur Montrose, mais Dalgetty est excellent, ainsi que Lucy
Ashton et sa chienne de mère. Qu'est-ce que c'est qu'_Ivanhoe_? et
qu'appelez-vous son autre roman? Est-ce qu'il y en a _deux_?
Faites-lui-en écrire, je vous prie, au moins deux par an: il n'est
aucune lecture que j'aime autant.

»L'éditeur du _Télégraphe de Bologne_ m'a envoyé un numéro qui contient
des extraits de l'_Athéisme réfuté_ de M. Mulock (ce nom me rappelle
toujours Muley Moloch de Maroc), où se trouve un long éloge de ma poésie
et une grande compassion pour mon malheur. Je n'ai jamais pu comprendre
quel est le but de ceux qui m'accusent d'irréligion: toutefois ils
peuvent aller leur train. Cet homme-ci paraît être mon grand admirateur,
ainsi je prends en bonne part ce qu'il dit, comme il a évidemment une
intention charitable, à laquelle je ne m'accuse pas moi-même d'être
insensible.

»Tout à vous.»




LETTRE CCCLX.

À M. MURRAY.


Ravenne, 5 mars 1820.

«Au cas que, dans votre pays, vous ne trouviez pas aisément sous votre
main le _Morgante Maggiore_, je vous envoie le texte original du premier
chant, pour le mettre en regard de la traduction que je vous envoyai il
y a quelques jours. Il est tiré de l'édition de Naples in-quarto,
1732,--datée _Florence_, néanmoins, par un tour du _métier_, que vous,
un des souverains alliés de la profession, comprendrez parfaitement
sans plus grande _spiegazione_[18].

[Note 18: Explication.]

»Il est étrange que personne ici ne comprenne la signification précise
de _sbergo_ ou _usbergo_[19], vieux mot toscan que j'ai traduit par
_cuirasse_ (mais je ne suis pas sûr qu'il ne veuille pas dire _casque_).
J'ai interrogé au moins vingt personnes, savans et ignorans, hommes et
femmes, y compris poètes et officiers civils et militaires. Le
dictionnaire dit _cuirasse_, mais ne cite aucune autorité; et une dame
de mes amies dit positivement _cuirasse_, ce qui me fait douter du fait
encore plus qu'auparavant. Ginguené dit _bonnet de fer_ avec l'aplomb
superficiel d'un Français, en sorte que je ne le crois point. Choisir
entre le dictionnaire, la femme italienne et le critique français!--On
ne peut pas se fier à leur autorité. Le texte même, qui devrait décider,
admet également l'un ou l'autre sens, comme vous le verrez. Interrogez
Rose, Hobhouse, Merivale et Foscolo, et votez avec la majorité. Frere
est-il bon Toscan? S'il l'est, consultez-le aussi. J'ai tenté, comme
vous voyez, d'être aussi exact que j'ai pu. Ceci est ma troisième ou
quatrième lettre ou paquet depuis vingt jours.»

[Note 19: _Usbergo_ en italien; _hauberk_, _habergeon_, en anglais;
_haubert_, _haubergeon_, en français, viendraient, suivant une note de
Moore, de l'allemand _hals-berg_, mot-à-mot, montagne du cou.
L'étymologie serait donc pour le sens de _casque_, armure qui surmonte
et défend le cou; mais comme les dérivés anglais et français ont pris,
par une _catachrèse-synecdoque_, le sens de _cuirasse_, il n'est pas
improbable que le dérivé italien ait reçu la même extension. Le doute
n'est donc pas résolu.
(_Notes du Trad._)]




LETTRE CCCLXI.

À M. MURRAY.


Ravenne, 14 mars 1820.

«Je vous envoie ci-joint la _Prophétie du Dante_[20]: nommez-la
d'ailleurs _Vision_ ou autrement, peu importe. Là où j'ai donné plus
d'une leçon (ce que j'ai fait souvent), vous adopterez celle que
Gifford, Frere, Rose, Hobhouse, et les autres membres de votre sénat
toscan jugeront la meilleure ou la moins mauvaise. La préface expliquera
tout ce qui est explicable. Ce ne sont là que les quatre premiers
chants: s'ils sont bien accueillis, je continuerai. Soignez, je vous
prie, l'impression, et confiez la correction des citations italiennes à
quelque homme instruit dans la langue.

[Note 20: Il y avait primitivement dans ce poème trois vers d'une
force et d'une sévérité remarquables, qui ne furent pas publiés, parce
que le poète italien contre qui ils étaient dirigés vivait encore. Je
les donnerai ici de mémoire.

        The prostitution of his muse and wife,
        Both beautiful, and both by him debased,
        Shall salt his bread and give him means of life.

«La prostitution de sa muse et de sa femme, belles toutes deux, toutes
deux déshonorées par lui, salera son pain et le fera vivre.
(_Note de Moore_.) ]

»Il y a quatre jours, j'ai versé en voiture découverte, entre la rivière
et une chaussée escarpée.--Nous avons eu nos roues mises en pièces,
quelques légères meurtrissures, un étroit passage pour nous échapper, et
voilà tout; mais il n'y a point eu de mal, quoique le cocher, le jockey,
les chevaux et le carrosse fussent tous entremêlés comme des macaronis.
Cet accident, suivant moi, est dû au cocher, qui a mal mené; mais
celui-ci jure que c'est par une surprise des chevaux. Nous heurtâmes
contre une borne sur le bord d'une chaussée escarpée, et nous
dégringolâmes. Je sors ordinairement de la ville en voiture, et trouve
mes chevaux de selle vers le pont: c'est dans ce trajet que nous avons
échoué; mais je fis ma promenade à cheval, comme à l'ordinaire, après
l'accident. On dit ici que nous sommes redevables à saint Antoine de
Padoue (sans plaisanter, je vous assure),--qui fait treize miracles par
jour,--de ce que nous n'avons pas eu plus de mal. Je ne fais aucune
objection à ce que cela soit son quatorzième miracle dans les
vingt-quatre heures. Ce saint préside, à ce qu'il paraît, aux voitures
versées, et au salut des voyageurs en ce cas; on lui dédie des tableaux,
etc., comme faisaient autrefois les marins à Neptune, d'après _la grande
mode romaine_.

»Je me hâte de me dire votre tout dévoué.»




LETTRE CCCLXII.

À M. MURRAY.


Ravenne, 20 mars 1820.

«Je vous ai envoyé par le dernier courrier les quatre premiers chants de
la _Vision du Dante_. Vous trouverez ci-joint, _vers pour vers_, en
_terza rima_[21], mètre dont vos polissons de lecteurs bretons ne
connaissent rien encore, l'épisode de _Françoise de Rimini_. Vous savez
qu'elle naquit ici, se maria et fut tuée par son mari, d'après Cary,
Boyd et autres autorités pareilles. J'ai fait cela, vers pour vers et
rime pour rime, pour essayer la possibilité d'un pareil tour de force
dans la poésie anglaise. Vous ferez bien de le joindre aux poèmes que je
vous ai déjà envoyés par les trois derniers courriers. Je ne vous
permets pas de me jouer le tour que vous fîtes l'an dernier, en mettant
en _postscriptum_, à la suite de _Mazeppa_, la prose que je vous avais
envoyée, et dont je ne voulais pas la publication, sinon dans un ouvrage
périodique, et vous, vous l'adjoignîtes là sans un mot d'explication. Si
ce morceau est publié, publiez-le _en regard de l'original_, et avec la
traduction de Pulci ou l'imitation de Dante. Je suppose que vous avez
maintenant ces deux pièces et le _Don Juan_ depuis long-tems[22].»

[Note 21: Voyez la note insérée dans notre édition, au bas de la
préface de _la Prophétie du Dante_, tome IV, page 93.]

[Note 22: Suit cette traduction de l'épisode de _Françoise de
Rimini_, tiré du cinquième chant de _l'Enfer_ du Dante; elle ne peut
offrir d'intérêt qu'en anglais même, comme objet de comparaison entre
les deux poètes et les deux langues. Nous n'avons pas dû, comme nous
l'avons déjà remarqué, traduire une traduction: nous n'avons fait
exception que pour le _Morgante Maggiore_. Voir tome IV. (_Notes du
Trad._) ]




LETTRE CCCLXIV[23].

À M. MURRAY.


Ravenne, 28 mars 1820.

Je vous envoie ci-jointe une _Profession de foi_ dont vous voudrez bien
vous donner la peine d'accuser réception par le plus prochain courrier.
M. Hobhouse doit être chargé d'en surveiller l'impression. Vous pouvez
d'ailleurs montrer préalablement la pièce à qui vous voudrez. Je désire
savoir ce que sont devenues mes deux épîtres de saint Paul (traduites de
l'arménien il y a trois ans ou même davantage), et de la lettre à R--ts,
écrite l'automne dernier? Vous n'y avez donné aucune attention. Il y a
deux paquets avec ceci.

»_P. S._ J'ai quelque idée de publier les _Essais imités d'Horace_,
composés il y a dix ans,--si Hobhouse peut les déterrer parmi les
paperasses laissées chez son père,--sauf quelques retranchemens et
changemens à faire quand je verrai les épreuves.»

[Note 23: La lettre 363e a été supprimée, parce qu'elle est à peu de
chose près la répétition des lettres précédentes adressées à M. Murray,
sur _Don Juan_, le _Morgante_, _la Prophétie_. (_Note du Trad._) ]




LETTRE CCCLXV.

À M. MURRAY.


Ravenne, 29 mars 1820.

«Vous recevrez ci-jointe une note sur Pope; j'ai enfin perdu toute
patience à entendre l'atroce et absurde jargon que nos présens ***
débitent par torrens sur le compte de Pope, et je suis déterminé à y
tenir tête, autant qu'il est possible à un seul individu, tant en prose
qu'en vers; et du moins la bonne volonté ne me manquera pas. Il n'y a
pas moyen de supporter cela plus long-tems; et, si l'on continue; on
détruira le peu qui reste de bon style et de goût parmi nous. J'espère
qu'il y a encore quelques hommes de goût pour me seconder; sinon je
combattrai seul, convaincu que c'est dans l'intérêt de la littérature
anglaise.

Je vous ai envoyé dernièrement tant de paquets, vers et prose, que vous
serez fatigué d'en payer le port, sinon de les lire. J'ai besoin de
répondre à quelques passages de votre dernière lettre, mais je n'ai pas
le tems, car il faut me botter et monter en selle, parce que mon
capitaine Craigengelt (officier de la vieille armée italienne de
Napoléon) attend, ainsi que mon groom et ma bête.

Vous m'avez prodigué la métaphore et je ne sais quoi encore sur le
compte de Pulci, sur les moeurs, sur l'usage «d'aller sans vêtemens,
comme nos ancêtres saxons.» D'abord, les Saxons «n'allaient pas sans
vêtemens;» et, en second lieu, ils ne sont ni mes ancêtres, ni les
vôtres; car les miens étaient Normands, et les vôtres, je le sais par
votre nom, étaient _Galliques_. Et puis, je diffère d'opinion avec vous
sur le «raffinement» qui a banni les comédies de Congreve. Les comédies
de _Sheridan_ ne sont-elles pas jouées pour les banquettes? Je _sais_,
(en qualité d'_ex-commissaire du théâtre_) que l'_École du Scandale_[24]
était la plus mauvaise pièce du répertoire, en fait de recette. Je sais
aussi que Congreve cessa d'écrire, parce que Mrs. Centlivre fit déserter
ses comédies. Ainsi, ce n'est pas la décence, mais la stupidité qui fait
tout cela, car Sheridan est un écrivain aussi _décent_ qu'il faut être,
et Congreve n'est pas pire que Mrs. Centlivre, dont Wilkes (l'acteur) a
dit:[25] «Non-seulement son théâtre doit être damné; mais elle-même
aussi.» Il faisait allusion à _Un coup hardi pour avoir femme_. Mais
enfin, et pour revenir au sujet, Pulci n'est _point_ un écrivain
_indécent_,--au moins dans son premier chant, comme vous devez à présent
en être assuré par vos propres yeux.

[Note 24: C'est ainsi que l'on traduit généralement le titre du
chef-d'oeuvre de Shéridan (_School for Scandal_), mais le sens est
_l'École de la Calomnie_.]

[Note 25: Comédie de Mrs. Centlivre. (_Notes du Trad._)]

»Vous parlez de _raffinement_:--Êtes-vous tous _plus_ moraux? êtes-vous
_aussi_ moraux? Pas du tout. Je sais, _moi_, ce que c'est que le monde
en Angleterre, pour avoir connu moi-même, par expérience, le
meilleur,--du moins le plus élevé; et je l'ai peint partout comme on le
trouve en tous lieux.

»Mais revenons. J'aimerais à voir les _épreuves_ de ma réponse, parce
qu'il y aura quelque chose à retrancher ou à changer. Mais, je vous en
prie, faites-la imprimer avec soin. Répondez-moi, quand vous le pourrez
commodément. Tout à vous.»




LETTRE CCCLXVI.

A M. HOPPNER.


Ravenne, 31 mars 1820.

.....................................................................

«Ravenne continue le même train que je vous ai déjà décrit.
_Conversazioni_ durant tout le carême, et beaucoup plus agréables qu'à
Venise. Il y a de petits jeux de hasard, c'est-à-dire le _faro_, où l'on
ne peut mettre plus d'un schelling ou deux,--des tables pour d'autres
jeux de cartes, et autant de caquet et de café qu'il vous plaît; tout le
monde fait et dit ce qu'il lui plaît, et je ne me rappelle aucun
événement désagréable, si ce n'est d'avoir été trois fois faussement
accusé de boutade, et une fois volé de six pièces de six _pence_ par un
noble de la ville, un comte----. Je ne soupçonnai pas l'illustre
délinquant; mais la comtesse V---- et le marquis L---- m'en avertirent
directement, et me dirent que c'était une habitude qu'il avait de
gripper l'argent quand il en voyait devant lui: mais je ne l'_actionnai_
pas pour le remboursement, je me contentai de lui dire que s'il
recommençait, je préviendrais moi-même la loi.

»Il doit y avoir un théâtre en avril et une foire, et un opéra,--puis un
autre opéra en juin, outre le beau tems, don de la nature, et les
promenades à cheval dans la forêt de pins. Mes respects les plus plus
profonds à Mrs. Hoppner, et croyez-moi, etc.

»_P. S._ Pourriez-vous me donner une note de ce qui reste de livres à
Venise? Je n'en ai _pas_ besoin, mais je veux savoir si le peu qui ne
sont pas ici sont là-bas, et n'ont pas été perdus en route. J'espère, et
j'aime à croire que vous avez reçu votre vin en bon état, et qu'il est
buvable. Allégra est, je crois, plus jolie, mais aussi obstinée qu'une
mule et aussi goulue qu'un vautour. Sa santé est bonne, à en juger par
son teint,--son caractère tolérable, sauf la vanité et l'entêtement.
Elle se croit belle, et veut tout faire comme il lui plaît.»




LETTRE CCCLVII.

A M. MURRAY.


Ravenne, 9 avril 1820.

«Au nom de tous les diables de l'imprimerie, pourquoi n'avez-vous pas
accusé réception du second, troisième et quatrième paquets; savoir, de
la traduction et du texte de Pulci, des poésies _Dantiques_[26], des
observations, etc.? Vous oubliez que vous me laissez dans l'eau
bouillante, jusqu'à ce que je sache si ces compositions sont arrivées,
ou si je dois avoir l'ennui de les recopier...........................
......................................................................

[Note 26: Il y a dans le texte _danticles_, mot forgé par Byron pour
désigner ses imitations et traductions du Dante: nous nous sommes permis
une licence analogue. (_Note du Trad._) ]

»Avez-vous reçu la crème des traductions, _Françoise de Rimini_, épisode
de l'_Enfer_? Quoi! je vous ai envoyé un magasin de friperie le mois
dernier; et vous n'éprouvez aucune sorte de sentiment! Un pâtissier
aurait eu une double reconnaissance, et m'aurait remercié au moins pour
la quantité.

»Pour rendre la lettre plus lourde, j'y renferme pour vous la circulaire
du cardinal-légat (notre Campéius) pour sa _conversazione_ de ce soir.
C'est l'anniversaire du _tiare_-ment[27] du pape, et tous les chrétiens
bien élevés, même ceux de la secte luthérienne, doivent y aller et se
montrer civils. Et puis il y aura un cercle, une table de _faro_ (pour
gagner ou perdre des schelings, car on ne permet pas de jouer gros jeu),
et tout le beau sexe, la noblesse et le clergé de Ravenne. Le cardinal
lui-même est un bon petit homme, evêque de Muda, et ici légat,--honnête
croyant dans toutes les doctrines de l'église. Il garde sa gouvernante
depuis quarante ans....... mais il est réputé pour homme pieux et moral.

[Note 27: _Tiara-tion_: mot forgé par analogie au mot _coronation_,
couronnement; nous avons donc formé un mot selon l'esprit du texte
anglais.]

»Je ne suis pas tout-à-fait sûr que je ne serai point parmi vous cet
automne; car je trouve que l'affaire ne va pas--entre les mains des
fondés de pouvoir et des légistes--comme elle devrait aller _avec une
célérité raisonnée_. On diffère sur le compte des investitures en
Irlande.

        Entre le diable et la profonde mer,
        Entre le légiste et le fondé de pouvoir[28],

je me trouve fort embarrassé; et il y a une si grande perte de tems
parce que je ne suis pas sur le lieu même, avec les réponses, les
délais, les dupliques, qu'il faudra peut-être que je vienne jeter un
coup-d'oeil là-dessus: car l'un conseille d'agir, l'autre non, en sorte
que je ne sais quel moyen prendre; mais peut-être pourra-t-on terminer
sans moi.

»Votre, etc.

»_P. S._ J'ai commencé une tragédie sur le sujet de Marino Faliero, doge
de Venise; mais vous ne la verrez pas de six ans, si vous n'accusez
réception de mes paquets avec plus de vitesse et d'exactitude. Écrivez
toujours, au moins une ligne, par le retour du courrier, quand il vous
arrive autre chose qu'une pure et simple lettre.

»Adressez directement à Ravenne; cela économise une semaine de tems et
beaucoup de port.»

[Note 28: Ce sont deux vers dans le texte. (_Notes du Trad._) ]




LETTRE CCCLVIII.

A M. MURRAY.


Ravenne, 16 avril 1820.

«Les courriers se succèdent sans m'apporter de vous la nouvelle de la
réception des différens paquets (le premier excepté) que je vous ai
envoyés pendant ces deux mois, et qui tous doivent être arrivés depuis
long-tems; et comme ils étaient annoncés dans d'autres lettres, vous
devriez au moins dire s'ils sont venus ou non. Je n'espère pas que vous
m'écriviez de fréquentes et longues lettres, vu que votre tems est fort
occupé; mais quand vous recevez des morceaux qui ont coûté quelque peine
pour être composés, et un grand embarras pour être copiés, vous devriez
au moins me mettre hors d'inquiétude, en en accusant immédiatement
réception, par le retour du courrier, à l'adresse _directe_ de
_Ravenne_. Sachant ce que sont les _postes_ du continent, je suis
naturellement inquiet d'apprendre qu'ils sont arrivés; surtout comme je
hais le métier de copiste, à un tel point que s'il y avait un être
humain qui pût copier mes manuscrits raturés, il aurait pour sa peine
tout ce qu'ils peuvent jamais rapporter. Tout ce que je désire, ce sont
deux lignes, où vous diriez: «tel jour, j'ai reçu tel paquet.» Il y en a
au moins six que vous n'avez pas accusés: c'est manquer de bonté et de
courtoisie.

»J'ai d'ailleurs une autre raison pour désirer de vous prompte réponse:
c'est qu'il se brasse en Italie quelque chose qui bientôt détruira toute
sécurité dans les communications, et fera fuir nos Anglais-voyageurs
dans toutes les directions, avec le courage qui leur est ordinaire dans
les tumultes des pays étrangers. Les affaires d'Espagne et de France ont
mis les Italiens en fermentation; et il ne faut pas s'en étonner, ils
ont été trop long-tems foulés. Ce sera un triste spectacle pour votre
élégant voyageur, mais non pour le résident, qui naturellement désire
qu'un peuple se relève. Je resterai, si les nationaux me le permettent,
pour voir ce qu'il en adviendra, et peut-être pour prendre rang avec
eux, comme Dugald Dalgetty et son cheval, en cas d'affaire: car je
regarderai comme le spectacle le plus intéressant du monde, le moment où
je verrai les Italiens renvoyer les barbares de toute nation dans leurs
cavernes. J'ai vécu assez long-tems parmi eux pour les aimer comme
nation plus qu'aucun autre peuple dans le monde; mais ils manquent
d'union, ils manquent de principes, et je doute de leur succès.
Toutefois, ils essaieront probablement, et s'ils le font, ce sera une
bonne cause. Nul Italien ne peut haïr un Autrichien plus que je ne le
fais; si ce ne sont les Anglais, les Autrichiens me semblent être la
plus mauvaise race sous les cieux. Mais je doute, s'il se fait quelque
chose, que tout se passe aussi tranquillement qu'en Espagne.
Certainement les révolutions ne doivent pas se faire à l'eau-rose, là où
les étrangers sont maîtres.

»Écrivez tandis que vous le pouvez, car il ne tient qu'à un fil qu'il
n'y ait pas un remue-ménage qui retarde bientôt la malle-poste.

»Votre, etc.»




LETTRE CCCLXIX.

A M. HOPPNER.


Ravenne, 18 avril 1820.

«J'ai fait écrire à Siri et à Willhalm pour qu'ils m'envoient avec
Vincenza, dans une barque, les lits de camp et les épées que je confiai
à leurs soins lors de mon départ de Venise. Il y a aussi plusieurs
livres de _bonne poudre de Manton_ dans une boîte en vernis du Japon;
_mais à moins que_ je fusse sûr de les recevoir de V---- sans crainte de
saisie, je ne voudrais pas l'aventurer. Je _puis_ la _faire entrer ici_,
par le moyen d'un employé des douanes, qui m'a offert de la mettre à
terre pour moi; mais j'aimerais à être assuré qu'elle ne courra aucun
risque en sortant de Venise. Je ne voudrais pas la perdre pour son poids
en or:--il n'y en a pas de pareille en Italie.

»Je vous ai écrit il y a environ une semaine, et j'espère que vous êtes
en bonne santé et bonne humeur. Sir Humphrey Davy[29] est ici, et il
était hier soir chez le cardinal. Comme j'y avais été le dimanche
précédent, et qu'il faisait chaud hier, je n'y suis point allé, ce que
j'eusse fait si j'avais pensé y rencontrer l'homme de la chimie. Il m'a
fait visite ce matin, et j'irai le chercher à l'heure du _corso_. Je
crois qu'aujourd'hui lundi, nous n'avons pas grande _conversazione_,
mais seulement la réunion de famille chez le marquis Cavalli, où je vais
quelquefois comme _parent_, de sorte que si sir Davy ne demeure pas ici
un jour ou deux, nous nous rencontrerons difficilement en public. Le
théâtre doit ouvrir en mai, pour la foire, s'il n'y a pas un
remue-ménage dans toute l'Italie à cette époque.--Les affaires
d'Espagne ont excité une fièvre constitutionnelle, et personne ne sait
comment cela finira:--il est nécessaire qu'il y ait un commencement.

»Votre, etc.

»_P. S._ Mes bénédictions à Mrs. Hoppner. Comment va votre petit garçon?
Allegra grandit, et elle a cru en bonne mine et en obstination.»

[Note 29: Célèbre chimiste anglais. (_Note du Trad._)]




LETTRE CCCLXX.

A M. MURRAY.


Ravenne, 23 avril 1820.

«Les épreuves ne contiennent pas les _dernières_ stances du second
chant[30], mais finissent brusquement par la 105e stance.

[Note 30: Il est question de _Don Juan_. (_Note du Trad._)]

»Je vous ai dit, il y a long-tems, que les nouveaux chants _n'étaient
pas bons_, et _je vous en ai donné la raison_. Songez que je ne vous
oblige pas à les publier; vous les supprimerez si vous voulez, mais je
ne puis rien changer. J'ai biffé les six stances sur ces deux
imposteurs,---- (ce qui, je suppose, vous causera un grand plaisir),
mais je ne puis faire davantage. Je ne puis ni rien ajouter, ni rien
remplacer; mais je vous donne la liberté de tout mettre au feu, si vous
le voulez, ou de _ne pas_ publier, et je crois que c'est assez.

»Je vous ai dit que je continuais à écrire sans bonne volonté;--que
j'avais été, non _effrayé_, mais _blessé_ par la criaillerie, et que
d'ailleurs, quand j'écrivais en novembre dernier, j'étais malade de
corps, et dans une très-grande peine d'esprit à propos de quelques
affaires particulières. Mais _vous vouliez_ avoir l'oeuvre: aussi vous
l'envoyai-je; et pour la rendre plus légère, je la _coupai_ en deux
parts,--mais je ne saurais la rapiécer. Je ne puis saveter...........
...............................................................
--Finissons, car il n'y a pas de remède; mais je vous laisse absolument
libre de supprimer le tout à votre gré.

»Quant au _Morgante Maggiore, je n'en supprimerai pas un vers_. Il peut
être mis en circulation ou non; mais toute la critique du monde
n'atteindra pas un vers, à moins que ce ne soit pour _vice_ de
traduction. Or vous dites, et je dis, et d'autres personnes disent que
la traduction est bonne; ainsi donc il faut qu'elle soit mise sous
presse telle qu'elle est. Pulci doit répondre de sa propre irréligion:
je ne réponds que de la traduction.....................................
.......................................................................

»Faites, je vous prie, revoir la prochaine fois par M. Hobhouse les
_épreuves_ du texte _italien_: cette fois-ci, tandis que je griffonne
pour vous, elles sont corrigées par une femme qui passe pour la plus
jolie de la Romagne et même des Marches jusqu'à Ancône.

»Je suis content que vous aimiez ma réponse à vos questions sur la
société italienne. Il est convenable que vous aimiez _quelque chose_,
et le diable vous emporte.

»Mes amitiés à Scott. J'ai une opinion plus haute du titre de chevalier
depuis qu'il en a été décoré. Soit dit en passant, c'est le premier
poète qui ait été anobli pour son talent dans la Grande-Bretagne: cela
n'était arrivé auparavant que chez l'étranger; mais sur le continent,
les titres sont universels et sans valeur. Pourquoi ne m'envoyez-vous
pas _Ivanhoe_ et le _Monastère_? Je n'ai jamais écrit à sir Walter, car
je sais qu'il a mille choses à faire, et moi rien; mais j'espère le voir
à Abbotsford avant peu, et je ferai couler son vin clairet avec lui,
quoique, devenu abstème en Italie, je n'aie plus qu'une cervelle peu
intéressante pour une réunion écossaise _inter pocula_. J'aime Scott et
Moore, et tous les bons frères; mais je hais et j'abhorre cette cohue
bourbeuse de sangsues que vous avez mise dans votre troupe.

»Votre, etc.

»_P. S._ Vous dites qu'_une moitié_ est très-bonne: vous avez _tort_;
car, s'il en était ainsi, ce serait le plus beau poème du monde. _Où_
donc est la poésie dont la _moitié_ soit bonne? Est-ce l'_Énéide_?
Sont-ce les vers de Milton? de Dryden? De qui donc, hormis Pope et
Goldsmith, dont tout est bon? et encore ces deux derniers sont les
poètes que vos poètes de marais voudraient fronder. Mais si, dans votre
opinion, la moitié des deux nouveaux chants est bonne, que diable
voulez-vous de plus? Non, non--nulle poésie n'est _généralement_
bonne:--ce n'est jamais que par bonds et par élans,--et vous êtes
heureux de trouver un éclair çà et là. Vous pourriez aussi bien demander
_toutes les étoiles_ en plein minuit que la perfection absolue en vers.

»Nous sommes ici à la veille d'un _remue-ménage_. La nuit dernière, on a
placardé sur tous les murs de la ville: _Vive la république!_ et _Mort
au pape!_ etc., etc. Ce ne serait rien à Londres, où les murs sont
privilégiés; mais ici, c'est autre chose: on n'est pas accoutumé à de si
terribles placards politiques. La police, est sur le _qui-vive_, et le
cardinal paraît pâle à travers sa pourpre.»


24 avril 1820, huit heures du soir.

«La police a été tout le jour à la recherche des auteurs des placards,
mais elle n'a rien pris encore. On doit avoir passé toute la nuit à
afficher; car les _Vive la république!_--_Mort au pape et aux prêtres!_
sont innombrables, et collés sur tous les palais: le nôtre en a une
abondante quantité. Il y a aussi: _A bas la noblesse!_ Quant à cela,
elle est déjà assez bas. Vu la violence de la pluie et du vent qui sont
survenus, je ne suis pas sorti pour _battre le pays_; mais je monterai à
cheval demain, et prendrai mon galop parmi les paysans, qui sont
sauvages et résolus, et chevauchent toujours le fusil en main. Je
m'étonne qu'on ne soupçonne pas les donneurs de sérénades; car on joue
ici de la guitare toute la nuit, comme en Espagne, sous les fenêtres de
ses maîtresses.

»Parlant de politique, comme dit Caleb Quotem, regardez, je vous prie,
la _conclusion_ de mon _Ode sur Waterloo_, écrite en 1815; et, la
rapprochant de la catastrophe du duc de Berry en 1820, dites-moi si je
n'ai pas un assez bon droit au titre de _vates_[31], dans les deux sens
du mot, comme Fitzgerald et Coleridge.

        «Des larmes de sang couleront encore[32].»

»Je ne prétends pas prévoir à cette distance ce qui arrivera parmi vous
autres Anglais, mais je prophétise un mouvement en Italie: dans ce cas,
je ne sais pas si je n'y mettrai pas la main. Je déteste les
Autrichiens, et crois les Italiens scandaleusement opprimés; et si l'on
donne le signal, pourquoi pas? Je recommanderai «l'érection d'un petit
fort à Drumsnab,» comme Dugald Dalgetty.»

[Note 31: _Vates_, en latin, signifie à-la-fois poète et prophète.]

[Note 32: Vers de l'Ode sur Waterloo:

        Crimson tears will follow yet.
                   (_Notes du Trad._)]




LETTRE CCCLXXI.

A M. MURRAY.


Ravenne, 8 mai 1820.

«Comme vous ne m'avez pas r'écrit, intention que votre lettre du 7
courant indiquait, je dois présumer que la _Prophétie du Dante_ n'a pas
été jugée meilleure que les pièces qui l'avaient précédée, aux yeux de
votre illustre synode. En ce cas, vous éprouvez un peu d'embarras. Pour
y mettre fin, je vous répète que vous ne devez pas vous considérer comme
obligé ou engagé à publier une composition, par cela seul qu'elle est de
_moi_, mais toujours agir conformément à vos vues, à vos opinions ou à
celles de vos amis; et demeurez sûr que vous ne m'offenserez en aucune
façon en refusant _l'article_, pour me servir de la phrase technique.
Quant aux observations en _prose_ sur l'attaque de John Wilson, je
n'entends point les faire publier à présent; et j'envoie des vers à M.
Kinnaird (je les écrivis l'an dernier en traversant le Pô), vers qu'il
_ne faut pas_ qu'il publie. Je mentionne cela, parce qu'il est probable
qu'il vous en donnera une copie. Souvenez-vous-en, je vous prie, attendu
que ce sont de purs vers de société, relatifs à des sentimens et des
passions privés. De plus, je ne puis consentir à aucune mutilation ou
omission dans l'oeuvre de Pulci: le texte original en a toujours été
exempt dans l'Italie même, métropole de la chrétienté, et la traduction
ne le serait pas en Angleterre, quoique vous puissiez regarder comme
étrange qu'on ait permis une telle liberté au _Morgante_ pendant
plusieurs siècles, tandis que l'autre jour on a confisqué la traduction
entière du premier chant de _Childe-Harold_, et persécuté Leoni, le
traducteur.--Lui-même me l'écrit, et je le lui aurais dit s'il m'avait
consulté avant la publication. Ceci montre combien la politique
intéresse plus les hommes dans ces contrées que la religion. Une
demi-douzaine d'invectives contre la tyrannie font confisquer
_Childe-Harold_ en un mois, et vingt-huit chants de plaisanteries contre
les moines, les chevaliers et le gouvernement de l'église, sont laissés
en liberté pendant des siècles: je transcris le récit de Leoni.

«Non ignorerà forse che la mia versione del 4º canto del _Childe-Harold_
fu confiscata in ogni parte; ed io stesso ho dovuto soffrir vessazioni
altrettanto ridicole quanto illiberali, ad arte che alcuni versi fossero
esclusi dalla censura. Ma siccome il divieto non fa d'ordinario che
accrescere la curiosità, così quel carme sull'Italia è ricercato più che
mai, e penso di farlo ristampare in Inghilterra senza nulla escludere.
Sciagurata condizione di questa mia patria! se patria si può chiamare
una terra così avvilita dalla fortuna, dagli uomini, da se
medesima[33].»

[Note 33: «Vous n'ignorez peut-être pas que ma traduction du
quatrième chant de _Childe-Harold_ a été confisquée partout, et moi-même
j'ai dû souffrir des vexations aussi ridicules qu'illibérales, parce que
la censure a trouvé quelques vers à retrancher. Mais comme la défense ne
fait d'ordinaire qu'accroître la curiosité, ce poème est plus que jamais
recherché en Italie, et je songe à le faire réimprimer en Angleterre
sans rien retrancher. Malheureuse condition de ma patrie! si l'on peut
nommer patrie une terre avilie par la fortune, par les hommes et par
elle-même.»]

»Rose vous traduira cela. A-t-il eu sa lettre? je l'ai envoyée dans une
des vôtres, il y a quelques mois. Je dissuaderai Leoni de publier ce
poème, ou bien il peut lui arriver de voir l'intérieur du château
Saint-Ange. La dernière pensée de sa lettre est le commun et pathétique
sentiment de tous ses compatriotes.

Sir Humphrey Davy était ici la dernière quinzaine, et j'ai joui de sa
société chez une fort jolie Italienne de haut rang, qui, pour déployer
son érudition en présence du grand chimiste, décrivant sa quatorzième
visite au mont Vésuve, demanda «s'il n'y avait pas un semblable volcan
en _Irlande_.» Le seul volcan irlandais que je connusse était le lac de
Killarney, que je pensai naturellement être désigné par la dame; mais
une seconde pensée me fit deviner qu'elle voulait parler de l'Islande et
de l'Hécla:--et il en était ainsi, quoiqu'elle ait soutenu sa
topographie volcanique pendant quelque tems avec l'aimable opiniâtreté
du beau sexe. Elle se tourna bientôt après vers moi, et m'adressa
diverses questions sur la philosophie de sir Humphrey, et j'expliquai
aussi bien qu'un oracle le talent qu'il avait déployé dans la
construction de la lampe de sûreté contre le gaz inflammable, et dans la
restauration des manuscrits de Pompéïa. «Mais comment l'appelez-vous?
dit-elle.--Un grand chimiste, répondis-je.--Que peut-il faire?
reprit-elle.--Presque tout, lui dis-je.--Oh! alors, _mio caro_,
demandez-lui, je vous prie, qu'il me donne quelque chose pour teindre
mes sourcils en noir. J'ai essayé mille choses, et toutes les couleurs
s'en vont; et d'ailleurs, mes sourcils ne croissent pas: peut-il
inventer quelque chose pour les faire croître?» Tout cela fut dit avec
le plus grand empressement; et ce dont vous serez surpris, c'est que la
jeune Italienne n'est ni ignorante ni sotte, mais vraiment bien élevée
et spirituelle. Mais toutes parlent comme des enfans quand elles
viennent de quitter leurs couvens; et, après tout, elles valent mieux
qu'un bas-bleu anglais. Je n'ai pas parlé à sir Humphrey de ce dernier
morceau de philosophie, ne sachant pas comment il le prendrait. Davy
était fort épris de Ravenne et de l'_italianisme_ PRIMITIF du peuple,
qui est inconnu aux étrangers; mais il ne s'est arrêté qu'un jour.

»Envoyez-moi des romans de Scott et quelques nouvelles.

»_P. S._ J'ai commencé et poussé jusqu'au second acte une tragédie sur
la conspiration du doge, c'est-à-dire sur l'histoire de Marino Faliero;
mais mes sentimens actuels sont si peu encourageans sur ce point, que je
commence à croire que j'ai usé mon talent, et je continue sans grande
envie de trouver une veine nouvelle.

»Je songe quelquefois (si les Italiens ne se soulèvent pas) à retourner
en Angleterre dans l'automne, après le couronnement (où je ne voudrais
point paraître, à cause du schisme de ma famille); mais je ne puis rien
décider encore. Le pays doit être considérablement changé depuis que je
l'ai quitté, il y a déjà plus de quatre ans.»




LETTRE CCCLXXII.

A M. MURRAY.


Ravenne, 20 mars 1820.

«Mon cher Murray, mes respects à Thomas Campbell, et indiquez-lui de ma
part, avec bonne-foi et amitié, trois erreurs qu'il doit rectifier dans
ses _Poètes_. Premièrement, il dit que les personnages du _Guide de
Bath_ d'Anstey sont pris de Smollett; c'est impossible:--_le Guide_ fut
publié en 1766 et _Humphrey Clinker_ en 1771;--_dunque_, c'est Smollett
qui est redevable à Anstey. Secondement, il ne sait pas à qui Cowper
fait allusion quand il dit «qu'il y eut un homme qui _bâtit une église à
Dieu, puis blasphéma son nom_.» C'était VOLTAIRE dont veut parler ce
calviniste maniaque et poète manqué. Troisièmement, il cite de travers
et gâte un passage de Shakspeare.

        «Dorer l'or fin, et peindre le lis, etc.[34].»

[Note 34: To gild refined gold and paint lily.

»Pour _lis_, il met _rose_, et manque en plus d'un mot toute la
citation.]

»Or, Tom est un bon garçon, mais il doit être correct: car la première
faute est une _injustice_ (envers Anstey), la seconde un _manque de
savoir_, la troisième une _bévue_. Dites-lui tout cela, et qu'il le
prenne en bonne part; car j'aurais pu recourir à une Revue et le
frotter;--au lieu que j'agis en chrétien.

»Votre, etc.»




LETTRE CCCLXXIII.

A M. MURRAY.


Ravenne, 20 mars 1820.

»D'abord, et avant tout, vous deviez vous hâter de remettre à _Moore_ ma
lettre du 2 janvier, que je vous donnais le pouvoir d'ouvrir, mais que
je désirais être remise en _hâte_. Vous ne devriez réellement pas
oublier ces petites choses, parce que de ces oublis naissent les
désagrémens entre amis. Vous êtes un homme excellent, un grand homme, et
vous vivez parmi les grands hommes, mais songez, je vous prie, à vos
amis et auteurs absens.

»En premier lieu, j'ai reçu _vos paquets_; puis une lettre de Kinnaird,
sur la plus urgente affaire: une autre de Moore, concernant une
importante communication à lady Byron; une quatrième de la mère
d'Allegra; et cinquièmement, à Ravenne, la comtesse G---- est à la
veille du divorce.--Mais le public italien est de notre côté,
particulièrement les femmes,--et les hommes aussi, parce qu'ils disent
qu'il n'avait que faire de prendre la chose à coeur après un an de
tolérance. Tous les parens de la comtesse (qui sont nombreux, haut
placés et puissans) sont furieux contre lui à cause de sa conduite. Je
suis prévenu de me tenir sur mes gardes, parce qu'il est fort capable
d'employer les _sicarii_.--Ce mot est aussi latin qu'italien, ainsi vous
pouvez le comprendre; mais j'ai des armes, et je ne songe point à ses
gueux, persuadé que je pourrai les poivrer s'ils ne viennent pas à
l'improviste, et que, dans le cas contraire, on peut finir aussi bien de
cette façon qu'autrement; et cela d'ailleurs vous servirait
d'avertissement.

        «On peut échapper à la corde ou au fusil,
        Mais celui qui prend femme, femme, femme, etc.»

»_P. S._ J'ai jeté les yeux sur les épreuves, mais Dieu sait comment.
Songez à ce que j'ai en main, et que le courrier part demain.--Vous
souvenez-vous de l'épitaphe de Voltaire?

        «Ci-git l'enfant gâté, etc.

»L'original est dans la correspondance de Grimm et Diderot, etc., etc.»




LETTRE CCCLXXIV.

A M. MOORE.


Ravenne, 24 mars 1820.

«Je vous ai écrit il y a peu de jours. Il y a aussi pour vous une lettre
de janvier dernier chez Murray; elle vous expliquera pourquoi je suis
ici. Murray aurait dû vous la remettre depuis long-tems. Je vous envoie
ci-joint une lettre d'une de vos compatriotes résidant à Paris, qui a
ému mes entrailles. Vous aurez, si vous pouvez, la bonté de vous
enquérir si cette femme m'a dit vrai, et je l'aiderai autant qu'il me
sera possible,--mais non pas suivant l'inutile mode qu'elle propose. Sa
lettre est évidemment non étudiée, et si naturelle, que l'orthographe
même est aussi dans l'état de nature. C'est une pauvre créature, malade
et isolée, qui songe pour dernière ressource à nous traduire, vous ou
moi, en français! A-t-on jamais eu pareille idée? Cela me semble le
comble du désespoir. Prenez, je vous prie, des informations, et
faites-les moi connaître; et si vous pouvez tirer _ici_ sur moi un
billet de quelques centaines de francs, chez votre banquier, j'y ferai
honneur comme de raison,--c'est-à-dire, si cette femme n'en impose
pas[35]. En ce cas, faites-le moi savoir, afin que je puisse vous faire
rembourser par mon banquier Longhi de Bologne, car je n'ai pas moi-même
de correspondant à Paris; mais dites à cette femme qu'elle ne nous
traduise pas;--si elle le fait, ce sera la plus noire ingratitude.

[Note 35: Suivant le désir de Byron, j'allai chez la jeune dame,
avec un rouleau de quinze ou vingt napoléons, pour le lui présenter de
la part de sa seigneurie; mais, avec une fierté honorable, ma jeune
compatriote refusa le présent, en disant que Lord Byron s'était mépris
sur l'objet de sa demande, qui avait pour but d'obtenir qu'il lui donnât
quelques pages de ses ouvrages avant leur publication, la mît ainsi à
même de préparer de nouvelles traductions pour les libraires français,
et lui fournît le moyen de gagner sa vie. (_Note de Moore._) ]

»J'ai reçu une lettre (non pas du même genre, mais en français et dans
un sens de flatterie), de Mme Sophie Gail, de Paris, que je prends pour
l'épouse d'un Gallo-Grec[36] de ce nom. Qui est-elle? et qu'est-elle? et
comment a-t-elle pris intérêt à ma poésie et à l'auteur? Si vous la
connaissez, offrez-lui mes complimens, et dites-lui que, ne faisant que
_lire_ le français, je n'ai pas répondu à sa lettre, mais que je
l'aurais fait en italien, si je n'eusse craint qu'on n'y trouvât quelque
affectation. Je viens de gronder mon singe d'avoir déchiré le cachet de
la lettre de Mme Gail, et d'avoir abîmé un livre où je mets des feuilles
de rose. J'avais aussi une civette ces jours derniers; mais elle s'est
enfuie après avoir égratigné la joue de mon singe, et je suis encore à
sa recherche. C'était le plus farouche animal que j'eusse jamais vu, et
semblable à---- en mine et en manières.

[Note 36: Plaisanterie de Lord Byron pour désigner l'helléniste
français. (_Note du Trad._) ]

»J'ai un monde de choses à vous dire; mais comme elles ne sont pas
encore parvenues au dénouement je ne me soucie pas d'en commencer
l'histoire avant qu'elle ne soit achevée. Après votre départ, j'eus la
fièvre; mais je recouvrai la santé sans quinquina. Sir Humphrey Davy
était ici dernièrement, et il a beaucoup goûté Ravenne. Il vous dira
tout ce que vous pourrez désirer savoir sur ce lieu et sur votre humble
serviteur.

»Vos appréhensions (dont Scott est la cause) ne sont pas fondées. Il n'y
a point de dommages-intérêts dans ce pays, mais il y aura probablement
une séparation, comme la famille de la dame, puissante par ses
relations, est fort déclarée contre _le mari_ à cause de toute sa
conduite;--lui est vieux et obstiné;--elle est jeune, elle est femme, et
déterminée à tout sacrifier à ses affections. Je lui ai donné le
meilleur avis; savoir, de rester avec lui;--je lui ai représenté l'état
d'une femme séparée (car les prêtres ne laissent les amans vivre
ouvertement ensemble qu'avec la sanction du mari), et je lui ai fait les
réflexions morales les plus exquises,--mais sans résultat. Elle dit: «Je
resterai avec lui, s'il vous laisse près de moi. Il est dur que je doive
être la seule femme de la Romagne qui n'ait pas son _amico_; mais, s'il
ne veut pas, je ne vivrai point avec lui, et quant aux conséquences,
l'amour, etc., etc., etc.» Vous savez comme les femmes raisonnent en ces
occasions. Le mari dit qu'il a laissé aller la chose jusqu'à ce qu'il ne
pût plus se taire. Mais il a besoin de la garder et de me renvoyer; car
il ne se soucie pas de rendre la dot et de payer une pension
alimentaire. Les parens de la dame sont pour la séparation; parce qu'ils
le détestent,--à la vérité comme tout le monde. La populace et les
femmes sont, comme d'ordinaire, pour ceux qui sont dans leur tort,
savoir, la dame et son amant. Je devrais me retirer; mais l'honneur, et
un érysipèle qui l'a prise, m'en empêchent,--pour ne point parler de
l'amour, car je l'aime complètement, toutefois pas assez pour lui
conseiller de tout sacrifier à une frénésie. Je vois comment cela
finira; elle sera la seizième Mrs. Shuffleton.

»Mon papier est fini, et ma lettre doit l'être.

»Tout à vous pour toujours.

B.

»_P. S._ Je regrette que vous n'ayez pas complété les _Italian Fudges_.
Dites-moi, je vous prie, comment êtes-vous encore à Paris? Murray a
quatre ou cinq de mes compositions entre les mains:--le nouveau _Don
Juan_, que son synode d'arrière-boutique n'admire pas;--une traduction
_excellente_ du premier chant de _Morgante Maggiore_ de Pulci;--une
_dito_ fort brève de Dante, moins approuvée;--la _Prophétie de Dante_,
grand et digne poème, etc.;--une furieuse Réponse en prose aux
Observations de Blackwood sur _Don Juan_, avec une rude défense de
Pope,--propre à faire un remue-ménage. Les opinions ci-dessus signalées
sont de Murray et de son stoïque sénat;--vous formerez la vôtre, quand
vous verrez les pièces.

»Vous n'avez pas grande chance de me voir, car je commence à croire que
je dois finir en Italie.--Mais si vous venez dans ma route, vous aurez
un plat de macaronis. Parlez-moi; je vous prie, de vous et de vos
intentions.

»Mes fondés de pouvoir vont prêter au comte Blessington soixante mille
livres sterling (à six pour cent), sur une hypothèque à Dublin. Songez
seulement que je vais devenir légalement un _absentee_ d'Irlande.»




LETTRE CCCLXXV.

A M. HOPPNER.


«Un Allemand nommé Ruppsecht m'a envoyé, Dieu sait pourquoi, plusieurs
gazettes allemandes dont je ne déchiffre pas un mot ni une lettre. Je
vous les envoie ci-jointes pour vous prier de m'en traduire quelques
remarques, qui paraissent être de Goëthe, sur _Manfred_;--et si j'en
puis juger par deux points d'admiration (que nous plaçons généralement
après quelque chose de ridicule), et par le mot _hypochondrisch_, elles
ne sont rien moins que favorables. J'en serais fâché, car j'eusse été
fier d'un mot d'éloge de Goëthe; mais je ne changerai pas d'opinion à
son égard, si rude qu'il puisse être. Me pardonnerez-vous la peine que
je vous donne, et aurez-vous cette bonté?--Ne songez pas à rien
adoucir.--Je suis un littérateur à l'épreuve,--ayant entendu dire du
bien et du mal de moi dans la plupart des langues modernes.

»Croyez-moi, etc.»




LETTRE CCCLXXVI.

A M. MOORE.


Ravenne, 1er juin 1820.

«J'ai reçu une lettre parisienne de W. W. à laquelle j'aime mieux
répondre par votre entremise, si ce digne personnage est encore à Paris,
et un de vos visiteurs, comme il le dit. En novembre dernier il
m'écrivit une lettre bienveillante, où, d'après des raisons à lui
propres, il établissait sa croyance à la possibilité d'un rapprochement
entre lady Byron et moi. J'y ai répondu comme j'ai coutume; et il m'a
écrit une seconde lettre, où il répète son dire, à laquelle lettre je
n'ai jamais répondu, ayant mille autres choses en tête. Il m'écrit
maintenant comme s'il croyait qu'il m'eût offensé en touchant ce sujet;
et je désire que vous l'assuriez que je ne le suis pas du tout,--mais
qu'au contraire je suis reconnaissant de sa bonne disposition. En même
tems montrez-lui que la chose est impossible. Vous savez cela aussi bien
que moi,--et finissons-en.

»Je crois que je vous montrai son épître l'automne dernier. Il me
demande si j'ai entendu parler de _mon lauréat_[37] à Paris,--de
quelqu'un qui a écrit une «épître sanglante» contre moi; mais est-ce en
français ou en allemand? sur quel sujet? je n'en sais rien, et il ne me
le dit pas,--hors cette remarque (pour ma propre satisfaction) que c'est
la meilleure pièce du volume de l'individu. Je suppose que c'est quelque
chose dans le genre accoutumé;--il dit qu'il ne se rappelle pas le nom
de l'auteur.

[Note 37: Lamartine.]

»Je vous ai écrit il y a environ dix jours, et j'attends une réponse de
vous quand il vous plaira.

»L'affaire de la séparation continue encore, et tout le monde y est
mêlé, y compris prêtres et cardinaux. L'opinion publique est furieuse
contre _lui_, parce qu'il aurait dû couper court à la chose dès l'abord,
et ne pas attendre douze mois pour commencer. Il a essayé d'arriver à
l'évidence, mais il ne peut rien produire de suffisant; car ce qui
ferait cinquante divorces en Angleterre, ne suffit pas ici,--il faut les
preuves les plus décisives........... ............................

»C'est la première cause de ce genre soulevée à Ravenne depuis deux
cents ans; car, quoiqu'on se sépare souvent, on déclare un motif
différent. Vous savez que les incontinens du continent sont plus
délicats que les Anglais, et n'aiment pas à proclamer leurs couronnes en
plein tribunal, même quand il n'y a pas de doute.

»Tous les parens de la dame sont furieux contre lui. Le père l'a
provoqué en duel,--valeur superflue, car cet homme ne se bat pas,
quoique soupçonné, de deux assassinats,--dont l'un est celui du fameux
Monzoni de Forli. Avis m'a été donné de ne pas faire de si longues
promenades à cheval dans la forêt des Pins, sans me tenir sur mes
gardes; aussi je prends mon _stiletto_[38] et une paire de pistolets
dans ma poche durant mes courses quotidiennes.

[Note 38: Poignard italien.]

»Je ne bougerai pas du pays jusqu'à ce que le procès soit terminé de
manière ou d'autre. Quant à _elle_, elle a autant de fermeté féminine
que possible, et l'opinion est à tel point contre l'homme, que les
avocats refusent de se charger de sa cause, en disant qu'il est bête ou
coquin;--bête s'il n'a pas reconnu la liaison jusqu'à présent; coquin
s'il la connaissait, et qu'il ait, dans une mauvaise intention, retardé
de la divulguer. Bref, il n'y a rien eu de pareil dans ces lieux, depuis
les jours de la famille de Guido di Polenta.

»Si l'homme m'escofie, comme Polonius, dites qu'il a fait une bonne fin
de mélodrame. Ma principale sécurité est qu'il n'a pas le courage de
dépenser vingt _scudi_[39],--prix courant d'un _bravo_ à la main
preste;--autrement il n'y a pas faute d'occasions, car je me promène à
cheval dans les bois chaque soir, avec un seul domestique, et
quelquefois un homme de connaissance qui depuis peu fait une mine un peu
drôle dans les endroits solitaires et garnis de buissons.

»Bonjour.--Écrivez à votre dévoué, etc.»

[Note 39: Écus.]




LETTRE CCCLXXVII.

À M. MURRAY.


Ravenne, 7 juin 1820.

«Vous trouverez ci-joint quelque chose qui vous intéressera, l'opinion
du plus grand homme de l'Allemagne--peut-être de l'Europe--sur un des
grands hommes de vos prospectus (tous fameux fiers-à-bras, comme Jacob
Tonson avait coutume de nommer ses salariés);--bref, une critique de
Goëthe sur _Manfred_. Vous avez à-la-fois l'original et deux
traductions, l'une anglaise, l'autre italienne; gardez tout dans vos
archives, car les opinions d'un homme tel que Goëthe, favorables ou non,
sont toujours intéressantes,--et le sont beaucoup plus quand elles sont
favorables. Je n'ai jamais lu son _Faust_, car je ne sais pas
l'allemand; mais Mathieu Lewis-le-Moine, en 1816, à Coligny, en a
traduit la plus grande partie _viva voce_[40], et naturellement j'en fus
très-frappé: mais c'est le Steinbach, la Yungfrau et autres choses
pareilles qui me firent écrire _Manfred_. La première scène, néanmoins,
et celle de _Faust_, se ressemblent beaucoup. Accusez réception de cette
lettre.

»Tout à vous à jamais.

»_P. S._ J'ai reçu _Ivanhoe_;--c'est bon. Envoyez-moi, je vous prie, de
la poudre pour les dents et de la teinture de myrrhe de Waite, etc.
_Ricciardetto_[41] aurait dû être traduit littéralement, ou ne pas
l'être du tout. Quant au succès de _Whistlecraft_, il n'est pas
possible; je vous dirai quelque jour pourquoi. Cornwall est un poète,
mais gâté par les détestables écoles du siècle. Mrs. Hemans est poète
aussi,--mais trop guindée et trop amie de l'apostrophe,--et dans un
genre tout à-fait mauvais. Des hommes sont morts avec calme avant et
après l'ère chrétienne, sans l'aide du christianisme; témoins les
Romains, et récemment Thistlewood, Sand et Louvel:--«hommes qui auraient
dû succomber sous le poids de leurs crimes, même s'ils avaient cru.» Le
lit de mort est une affaire de nerfs et de constitution, et non pas de
religion. Voltaire s'effraya, et non Frédéric de Prusse: les chrétiens
pareillement sont calmes ou tremblans, plutôt selon leur force que selon
leur croyance. Que veut dire H*** par sa stance! qui est une octave
faite dans l'ivresse ou dans la folie. Il devrait avoir les oreilles
frappées par le marteau de Thor pour rimer si drôlement.»

[Note 40: De vive voix.]

[Note 41: Poème de Fortiguerra.]

Ce qui suit est l'article tiré du _Kunst und Altertum_[42] de Goëthe,
renfermé dans la lettre précédente. La confiance sérieuse avec laquelle
le vénérable critique rapporte les créations de son confrère en poésie à
des personnes et à des événemens réels, sans faire même la moindre
difficulté pour admettre un double meurtre à Florence, et donner ainsi
des bases à sa théorie, offre un exemple plaisant de la disposition,
prédominante en Europe, à peindre Byron comme un homme de merveilles et
de mystères, aussi bien dans sa vie que dans sa poésie. Ce qui a sans
doute considérablement contribué à donner de lui ces idées exagérées et
complètement fausses, ce sont les nombreuses fictions qui ont dupé le
monde sur le compte de ses voyages romanesques et de ses miraculeuses
aventures dans des lieux qu'il n'avait jamais vus[43]; et les relations
de sa vie et de son caractère, répandues sur tout le continent, sont à
un tel point hors de la vérité et de la nature, que l'on peut mettre en
question si le héros réel de ces pages, l'homme de chair et de
sang,--l'esprit sociable et pratique, enfin le Lord Byron _Anglais_,
avec toutes ses fautes et ses actes excentriques,--ne risque pas de ne
paraître, aux imaginations exaltées de la plupart de ses admirateurs
étrangers, qu'un personnage ordinaire, non romantique, mais prosaïque.

[Note 42: L'art et l'antiquité.]

[Note 43: De ce genre sont les relations pleines de toute sorte de
circonstances merveilleuses touchant sa résidence dans l'île de
Mitylène, ses voyages en Sicile et à Ithaque avec la comtesse Guiccioli,
etc., etc. Mais le plus absurde, peut-être, de tous ces mensonges, c'est
l'histoire racontée par Fouqueville sur les religieuses conférences du
poète dans la cellule du père Paul à Athènes; c'est la fiction encore
plus déraisonnable que Rizo s'est permise, en donnant les détails d'une
prétendue scène théâtrale qui eut lieu (suivant ce poétique historien)
entre Lord Byron et l'archevêque d'Arta, à la tombe de Botzaris, à
Missolonghi. (_Note de Moore_.)]


OPINION DE GOETHE SUR MANFRED.

«La tragédie de Byron, intitulée _Manfred_, a été pour moi un phénomène
surprenant, qui m'a très-vivement intéressé. Ce poète, d'un caractère
intellectuel si extraordinaire, s'est approprié mon _Faust_, et en a
tiré le plus vif aliment pour son humeur hypocondriaque. Il a fait usage
des principaux ressorts suivant son propre système, pour ses propres
desseins, en sorte qu'aucun d'eux n'est resté le même, et c'est
particulièrement sous ce rapport que je ne puis assez admirer son génie.
Le tout a, de cette manière, pris une forme si nouvelle, que ce serait
une tâche intéressante pour la critique que de remarquer, non-seulement
les changemens que l'auteur a faits, mais leur degré de ressemblance ou
de dissemblance avec le modèle original: à propos de quoi je ne puis
nier que la sombre ardeur d'un désespoir illimité et excessif finit par
nous fatiguer. Cependant le mécontentement que nous ressentons est
toujours lié à l'estime et à l'admiration.

»Nous trouvons ainsi dans cette tragédie la quintessence du plus
merveilleux génie né pour être son propre bourreau. Lord Byron, dans sa
vie et dans sa poésie, se laisse difficilement apprécier avec justice et
équité. Il a assez souvent avoué ce qui le tourmente. Il en a fait
plusieurs fois le tableau; et à peine éprouve-t-on quelque compassion
pour cette intolérable souffrance, que sans cesse il rumine
laborieusement. Ce sont, à proprement parler, deux femmes dont les
fantômes l'obsèdent à jamais, et qui, dans cette pièce encore, jouent
les principaux rôles,--l'une sous le nom d'Astarté, l'autre sans forme
ou plutôt absente, et réduite à une simple voix. Voici l'horrible
aventure qu'il eut avec la première. Lorsqu'il était un jeune homme
hardi et entreprenant, il gagna le coeur d'une dame florentine. Le mari
découvrit cet amour, et assassina sa femme; mais le meurtrier fut la
même nuit trouvé mort dans la rue, et il n'y eut personne sur qui le
soupçon put se fixer. Lord Byron s'éloigna de Florence, et ces spectres
l'obsédèrent désormais toute sa vie.

»Cet événement romanesque est rendu fort probable par les innombrables
allusions que le poète y fait dans ses oeuvres; comme, par exemple,
lorsque tournant sur lui-même ses sombres méditations, il s'applique la
fatale histoire du roi de Sparte. Or voici cette histoire:--Pausanias,
général lacédémonien, acquiert beaucoup de gloire par l'importante
victoire de Platée, mais ensuite perd la confiance de ses concitoyens
par son arrogance, par son obstination, et par de secrètes intrigues
avec les ennemis de son pays. Cet homme porte avec lui un crime qui pèse
sur lui jusqu'à la dernière heure: il a versé le sang innocent; car,
lorsqu'il commandait dans la mer Noire la flotte des Grecs confédérés,
il s'est épris d'une violente passion pour une jeune fille byzantine.
Après avoir éprouvé une longue résistance, il l'obtient enfin de ses
parens, et la jeune fille doit lui être livrée le soir même; elle désire
par modestie que l'esclave éteigne la lampe, et tandis qu'elle marche à
tâtons dans les ténèbres, elle la renverse. Pausanias se réveille en
sursaut, dans la crainte d'être attaqué par des assassins,--il saisit
son épée, et tue sa maîtresse. Cet horrible spectacle ne le quitte plus.
L'ombre de cette vierge le poursuit sans cesse, et il appelle en vain à
son aide les dieux et les exorcismes des prêtres.

»Certes, un poète a le coeur déchiré quand il choisit une telle scène
dans l'antiquité, qu'il se l'approprie, et en charge son tragique
portrait. Le monologue suivant, qui est surchargé de tristesse et
d'horreur pour la vie, devient intelligible à l'aide de cette remarque.
Nous le recommandons comme un excellent exercice à tous les amis de la
déclamation. Le monologue d'Hamlet semble là s'être encore
perfectionné[44].»

[Note 44: Suit la citation de ce monologue.]




LETTRE CCCLXXVIII.

A M. MOORE.


Ravenne, 9 juin 1820.

«Galignani vient de m'envoyer l'édition parisienne de vos oeuvres (que
je lui avais demandée), et je suis content de voir mes vieux amis avec
un visage français. J'en ai tantôt effleuré la surface ou pénétré les
profondeurs comme l'hirondelle, et j'ai été aussi charmé que possible.
C'est la première fois que je voyais les _Mélodies_ sans musique; et, je
ne sais pourquoi, je ne puis lire dans un livre de musique:--les notes
confondent les mots dans ma tête, quoique je me les rappelle
parfaitement pour les chanter. La musique assiste ma mémoire par
l'oreille et non par les yeux; je veux dire que ses croches
m'embarrassent sur le papier, mais sont des auxiliaires quand on les
entend. Ainsi j'ai été content de voir les mots sans les robes
d'emprunt;--à mon sens, ils n'ont pas plus mauvaise mine dans leur
nudité.

»Le biographe a gâché votre vie; il appelle votre père un vénérable et
vieux gentilhomme, et parle d'Addison et des comtesses douairières. Si
ce diable d'homme devait écrire ma vie, certainement je lui ôterais la
sienne. Puis, au dîner de Dublin, vous avez fait un discours (vous en
souvenez-vous, chez Douglas K***? «monsieur, il me fit un
discours»),--trop complimenteur pour les poètes vivans, et sentant
quelque peu l'intention de louer tout le monde. Je n'y suis que trop
bien traité, mais .....................................................

»Je n'ai reçu de vous aucunes nouvelles poétiques ou personnelles.
Pourquoi n'achevez-vous pas un tour italien _des Fudges_? Je viens de
jeter les yeux sur _Little_[45], que j'appris par coeur en 1803, étant
alors dans mon quinzième été. Hélas! je crois que tout le mal que j'ai
jamais causé ou chanté a été dû à ce damné livre que vous fîtes.

[Note 45: Nom d'un recueil de poésies de Moore.]

»Dans ma dernière, je vous parlais d'une cargaison de poésie que j'ai
envoyée à M***, d'après son désir et ses instances;--et maintenant
qu'il l'a reçue, il en fait fi, et la traîne en longueur. Peut-être
a-t-il raison. Je n'ai pas une haute opinion d'aucun des articles de mon
dernier envoi, sauf une traduction de Pulci, faite mot pour mot et vers
pour vers.

»Je suis au troisième acte d'une tragédie, mais je ne sais pas si je la
finirai; je suis, en ce moment, trop occupé par mes propres passions
pour rendre justice à celles des morts. Outre les vexations mentionnées
dans ma dernière, j'ai encouru une querelle avec les carabiniers ou
gendarmes du pape, qui ont fait une pétition au cardinal contre ma
livrée, comme trop semblable à leur pouilleux uniforme. Ils réclament
surtout contre les épaulettes, que tout le monde chez nous a dans les
jours de gala. Ma livrée a des couleurs qui sont conformes à mes armes,
et ont été celles de ma famille depuis l'an 1066.

»J'ai fait une réponse tranchante, comme vous pouvez supposer, et j'ai
donné à entendre que si quelques hommes de ce respectable corps
insultent mes gens, j'en agirai de même près de leurs braves commandans,
et j'ai ordonné à mes _bravos_, qui sont au nombre de six, et sont
passablement farouches, de se défendre en cas d'agression; et, les jours
de fête et de cérémonies, j'armerai toute la bande, y compris moi-même,
en cas d'accidens ou de perfidie. Je m'escrimais autrefois assez
joliment à l'épée, chez Angelo; mais j'aimerais mieux le pistolet,
l'arme nationale de nos flibustiers, quoique j'en aie perdu maintenant
la pratique. Toutefois, «je puis regarder et dégainer mon fer.» Cela me
fait penser (comme toute l'affaire d'ailleurs) à _Roméo et Juliette_:

        «Maintenant, Grégorio, souviens-toi de ton coup de maître.»

Toutes ces discussions, néanmoins, avec le cavalier pour sa femme, et
avec les soldats pour ma livrée, sont fatigantes pour un homme paisible
qui fait de son mieux pour plaire à tout le monde, et soupire après
l'union et la bonne amitié. Écrivez-moi, je vous prie.

»Je suis votre, etc.»




LETTRE CCCLXXIX.

À M. MOORE.


Ravenne, 13 juillet 1820.

«Pour chasser ou accroître votre anxiété irlandaise[46] sur mon
embarras, je réponds sur-le-champ à votre lettre; vous faisant d'avance
observer que, comme je suis un auteur de l'embarras, je peux m'en tirer.
Mais, avant tout, un mot sur le Mémoire;--je n'ai aucune objection à
faire; je voudrais qu'une copie correcte en fût dressée et déposée dans
des mains honorables, en cas d'accidens arrivés à l'original; car vous
savez que je n'en ai pas, que je ne l'ai pas relu, ni même lu ce que
j'ai alors écrit; je sais bien que j'écrivis cela avec la ferme
intention d'être sincère et vrai dans mon récit, mais non pas d'être
impartial;--non, par Dieu! je n'ai pas cette prétention quand je suis
ému. Mais je désire donner à toutes les parties intéressées l'occasion
de me contredire ou de me rectifier.

[Note 46: Cette épithète fait allusion à l'expression irlandaise
dont Moore s'était servi: _To be in a wisp_ pour _to be in a scrape_.
(_Note du Tr._)]

»Je ne m'oppose point à ce que l'on montre cet écrit à qui de
droit;--ceci, comme toute autre chose, a été écrit pour être lu, bien
que beaucoup d'écrits ne parviennent pas à ce but. Par rapport à mon
embarras, le pape a prononcé leur séparation. Le décret est arrivé hier
de Babylone;--c'étaient elle et ses amis qui le demandaient, en raison
de la conduite extraordinaire de son mari (le noble comte). Il s'y est
opposé de tout son pouvoir, à cause de la pension alimentaire qui a été
assignée, outre la restitution de tous les biens, meubles, voiture,
etc., appartenant à la dame. En Italie on ne peut divorcer. Il a insisté
pour qu'elle m'abandonnât, et promis de tout pardonner ensuite, même
l'adultère, qu'il jure être en pouvoir de prouver par de notables
témoins. Mais, dans ce pays, les cours de justice ont de telles preuves
en horreur, les Italiens étant d'autant plus délicats en public que les
Anglais, qu'ils sont plus passionnés en particulier.

»Les amis et les parens, qui sont nombreux et puissans, lui répliquent:
«Vous-même vous êtes un sot ou un gredin;--un sot si vous n'avez pas vu
les conséquences du rapprochement de ces deux jeunes gens;--un gredin,
si vous y avez prêté la main. Choisissez,--mais ne soulevez pas (après
douze mois de la plus étroite intimité, sous vos yeux et avec votre
sanction positive) un scandale qui ne peut que vous rendre ridicule en
la rendant malheureuse.»

»Il a juré avoir cru que notre liaison était purement amicale, et que
j'étais plus attaché à lui qu'à elle, jusqu'à ce qu'une triste
démonstration eût prouvé le contraire. À cela on répond que l'auteur de
cet embarras n'était pas un personnage inconnu, et que la _clamosa
fama_[47] n'avait pas proclamé la pureté de mes moeurs;--que le frère de
la dame lui avait écrit de Rome, il y a un an, pour l'avertir que sa
femme serait infailliblement égarée par ce feu follet, à moins que lui,
légitime époux, ne prît des mesures convenables, lesquelles il avait
négligé de prendre, etc., etc.

»Alors il dit qu'il a encouragé mon retour à Ravenne pour voir _in
quanti piedi di acqua siamo_[48], et qu'il en a trouvé assez pour se
noyer.

[Note 47: La criarde renommée.]

[Note 48: À combien de pieds d'eau nous sommes.]

                 Ce ne fut pas le tout; sa femme se plaignit.
      _Procès_.--La parenté se joint en excuses, et dit
                 Que du docteur venait tout le mauvais ménage;
                 Que cet homme était fou, que sa femme était sage.
                           On fit casser le mariage.

»Il n'y a qu'à laisser les femmes seules dans le conflit; car elles sont
sûres de gagner le champ de bataille. La comtesse retourne chez son
père, et je ne puis la voir qu'avec de grandes restrictions, telle est
la coutume du pays. Les parens se sont bien comportés;--j'ai offert une
donation, mais ils ont refusé de l'accepter, et juré qu'elle ne vivrait
pas avec G*** (puisqu'il avait essayé de la convaincre d'infidélité),
mais qu'il l'entretiendrait; et, dans le fait, un jugement a été rendu
hier à cet effet. Je suis, sans doute, dans une situation assez
mauvaise.

»Je n'ai plus entendu parler des carabiniers qui ont pétitionné contre
ma livrée. Ces soldats ne sont pas populaires, et l'autre nuit, dans une
petite échauffourée, l'un d'eux a été tué, un autre blessé, et plusieurs
mis en fuite par quelques jeunes Romagnols qui sont adroits et prodigues
de coups de poignards. Les auteurs du méfait ne sont pas découverts,
mais j'espère et crois qu'aucun de mes braves ne s'en est mêlé,
quoiqu'ils soient un peu farouches et portent des armes cachées comme la
plupart des habitans. C'est cette façon d'agir qui épargne quelquefois
beaucoup de procès.

»Il y a une révolution à Naples. Si elle se fait, elle laissera
probablement une carte à Ravenne, en faisant route jusqu'en Lombardie.

»Vos éditeurs semblent vous avoir traité comme moi. M*** a fait la
grimace, et presque insinué que mes dernières productions sont _sottes_.
Sottes, monsieur!--Dame, sottes! je crois qu'il a raison. Il demande
l'achèvement de ma tragédie sur _Marino Faliero_, dont rien n'est encore
parvenu en Angleterre. Le cinquième acte est presque achevé, mais il est
terriblement long;--quarante feuilles de grand papier, de quatre pages
chaque,--environ cent cinquante pages d'impression; mais tellement
pleines «de passe-tems et de prodigalités,» que je le crois ainsi.

»Envoyez-moi, je vous prie, et publiez votre _Poème_ sur moi; et ne
craignez point de trop me louer. J'empocherai mes rougeurs.

»_Non actionnable_!--Chantre d'enfer![49] par Dieu! c'est une
injure,--et je ne voudrais pas l'endurer. Le joli nom à donner à un
homme qui doute qu'il y ait un lieu pareil.

[Note 49: Nom que Lamartine donne à Byron dans un de ses poèmes.
(_Note du Trad._) ]

»Ainsi Mme Gail est partie,--et Mrs. Mahony ne veut pas mon argent. J'en
suis content.--J'aime à être généreux sans frais. Mais priez-la de ne
point me traduire.

»Oh! je vous en prie, dites à Galignani que je lui enverrai un sermon
s'il n'est pas plus ponctuel. Quelqu'un retient régulièrement deux et
quelquefois quatre de ses _Messagers_ dans la route. Priez-le d'être
plus exact. Les nouvelles valent de l'or dans ce lointain royaume des
Ostrogoths.

»Répondez-moi, je vous prie. J'aimerais beaucoup à partager votre
champagne et votre Lafitte, mais en général je suis trop Italien pour
Paris. Dites à Murray de vous envoyer ma lettre;--elle est pleine
d'épigrammes.

»Votre, etc.»

La séparation qui avait eu lieu entre le comte Guiccioli et sa femme,
s'était faite à la condition que la jeune dame habiterait, à l'avenir,
sous le toit paternel:--en conséquence, Mme Guiccioli quitta Ravenne le
16 juillet, et se retira dans une _villa_ appartenant au comte Gamba, et
située à environ quinze milles de cette ville. Lord Byron allait la voir
rarement,--une ou deux fois peut-être par mois,--et passait le reste de
son tems dans une solitude complète. Pour une ame comme la sienne, qui
avait tout son monde en elle-même, un tel genre de vie n'aurait
peut-être été ni nouveau ni désagréable; mais pour une femme jeune et
admirée, qui avait à peine commencé à connaître le monde et ses
plaisirs, ce changement, il faut l'avouer, était une expérience fort
brusque. Le comte Guiccioli était riche, et la comtesse, comme une jeune
épouse, avait acquis sur lui un pouvoir absolu. Elle était fière, et la
position de son mari la plaçait à Ravenne dans le rang le plus élevé. On
avait parlé de voyager à Naples, à Florence, à Paris;--bref, tout le
luxe que la richesse peut donner était à sa disposition.

Maintenant elle sacrifiait volontairement et irrévocablement tout cela
pour Lord Byron. Sa splendide maison abandonnée,--tous ses parens en
guerre ouverte avec elle,--son bon père se bornant à tolérer par
tendresse ce qu'il ne pouvait approuver:--elle vécut alors avec une
pension de deux cents livres sterling par an, et n'eut loin du monde,
pour toute occupation, que la tâche de se donner à elle-même une
éducation digne de son illustre amant, et pour toute récompense, que les
rares et courtes entrevues que permettaient les nouvelles restrictions
imposées à leur liaison. L'homme qui put inspirer et faire durer un
dévoûment si tendre, on peut le dire avec assurance, n'était pas tel
qu'il s'est représenté lui-même dans les accès de son humeur fantasque;
et d'autre part, l'histoire entière de l'affection de la jeune dame
montre combien une femme italienne, soit par nature, soit par suite de
sa position sociale, est portée à intervertir le cours ordinaire que
suivent chez nous les faiblesses semblables, et comment, faible pour
résister aux premières attaques de la passion, elle réserve toute la
force de son caractère pour déployer ensuite tant de constance et de
dévoûment.




LETTRE CCCLXXX.

À M. MURRAY.


Ravenne, 17 juillet 1820.

«J'ai reçu des livres, des numéros de la _Quarterly_[50], et de la
_Revue d'Édimbourg_, ce dont je suis très-reconnaissant; c'est là tout
ce que je connais de l'Angleterre, outre les nouvelles du journal de
Galignani.

[Note 50: _Quarterly Review._]

»La tragédie est achevée, mais maintenant vient le travail de la copie
et de la correction. C'est un ouvrage fort long (quarante-deux feuilles
de grand papier, de quatre pages chaque), et je crois qu'il formera plus
de cent quarante ou cent cinquante pages d'impression, outre plusieurs
extraits et notes historiques que je veux y joindre en forme
d'appendice. J'ai suivi exactement l'histoire. Le récit du docteur Moore
est en partie faux, et, somme toute, c'est un absurde bavardage. Aucune
des chroniques (et j'ai consulté Sanuto, Sandi, Navagero, et un siége
anonyme de Zara, outre les histoires de Laugier, Daru, Sismondi, etc.),
ne porte ou même ne fait entendre que le doge demanda la vie; on dit
seulement qu'il ne nia pas la conspiration. Ce fut un des grands hommes
de Venise.--Il commanda le siége de Zara,--battit quatre-vingt mille
Hongrois, en tua huit mille, et en même tems ne quitta pas la ville
qu'il tenait assiégée;--prit Capo-d'Istria;--fut ambassadeur à Gênes, à
Rome, et enfin doge; c'est dans cette magistrature qu'il tomba pour
trahison, en entreprenant de changer le gouvernement; fin que Sanuto
regarde comme l'accomplissement d'un jugement, parce que Faliero,
plusieurs années auparavant (quand il était podesta et capitaine de
Trévise), avait renversé un évêque qui était trop lent à porter le
Saint-Sacrement dans une procession. Il «le bâte d'un jugement», comme
Thwacum fit Square; mais il ne mentionne pas si Faliero avait été
immédiatement puni pour un acte qui paraîtrait si étrange même
aujourd'hui, et qui doit le paraître bien plus dans un âge de puissance
et de gloire papale. Il dit que pour ce soufflet le ciel priva le doge
de sa raison, et le poussa à conspirer. _Però fu permesso che il Faliero
perdette l'intelletto_, etc.[51].

»Je ne sais ce que vos commensaux penseront du drame que j'ai fondé sur
cet événement extraordinaire. La seule histoire semblable que l'on
trouve dans les annales des nations, est celle d'Agis, roi de Sparte,
prince qui se ligua avec les communes[52] contre l'aristocratie, et
perdit la vie pour cela. Mais je vous enverrai la tragédie quand elle
sera copiée.» .......................................................

[Note 51: Il fut donc permis que Faliero perdît l'esprit.]

[Note 52: C'est Byron qui est coupable de cet anachronisme de style;
il a employé le mot _commons_. (_Notes du Trad._) ]




LETTRE CCCLXXXI.

À M. MURRAY.


Ravenne, 31 août 1820.

«J'ai donné mon ame à la tragédie (comme vous en même cas); mais vous
savez qu'il y a des ames condamnées tout comme des tragédies. Songez que
ce n'est pas une pièce politique, quoiqu'elle en ait peut-être l'air;
elle est strictement historique. Lisez l'histoire et jugez. «Le portrait
d'Ada est celui de sa mère. J'en suis content. La mère a fait une bonne
fille. Envoyez-moi l'opinion de Gifford, et ne songez plus à
l'archevêque. Je ne puis ni vous envoyer promener ni vous donner cent
pistoles ou un meilleur goût: je vous envoie une tragédie, et vous me
demandez de «facétieuses épîtres»; vous faites un peu comme votre
prédécesseur, qui conseillait au docteur Prideaux de mettre «tant soit
peu plus d'_humour_[53]» dans sa _Vie de Mahomet_.

[Note 53: Mot anglais presque intraduisible; il signifie cette sorte
d'esprit moitié bouffon, moitié sérieux, propre au caractère
britannique. (_Note du Trad._) ]

»Bankes est un homme étonnant. Il y a à peine un seul de mes camarades
d'école ou de collége qui ne se soit plus ou moins illustré. Peel,
Palmerston, Bankes, Hobhouse, Tavistock, Bob Mills, Douglas Kinnaird,
etc., etc., ont tous parlé, et fait parler d'eux.....................

»Nous sommes ici sur le point de nous battre un peu le mois prochain, si
les Huns traversent le Pô, et probablement aussi s'ils ne le font. S'il
m'arrive mésaventure, vous aurez dans mes manuscrits de quoi faire un
livre posthume; ainsi, je vous prie, soyez civil. Comptez là-dessus; ce
sera une oeuvre sauvage, si l'on commence ici. Le Français doit son
courage à la vanité, l'Allemand au phlegme, le Turc au fanatisme et à
l'opium, l'Espagnol à l'orgueil, l'Anglais au sang-froid, le Hollandais
à l'opiniâtreté, le Russe à l'insensibilité, mais l'Italien à la colère;
aussi vous verrez que rien ne sera épargné.»




LETTRE CCCLXXXII.

À M. MOORE.


Ravenne, 31 août 1820.

«Au diable votre _mezzo cammin_[54]:--«La fleur de l'âge» eût été une
phrase plus consolante. D'ailleurs, ce n'est point exact; je suis né en
1788, et, par conséquent, je n'ai que trente-deux ans. Vous vous êtes
mépris sur un autre point: la _boîte à sequins_ n'a jamais été mise en
réquisition, et ne le sera pas très-probablement. Il vaudrait mieux
qu'elle l'eût été; car alors un homme n'a pas d'obligation, comme vous
savez. Quant à une réforme, je me suis réformé,--que voudriez-vous? «La
rébellion était dans son chemin et il la trouva.» Je crois vraiment que
ni vous ni aucun homme d'un tempérament poétique ne peut éviter une
forte passion de ce genre: c'est la poésie de la vie. Qu'aurais-je connu
ou écrit, si j'avais été un politique paisible et mercantile, ou un lord
de la chambre? Un homme doit voyager et s'agiter, ou bien il n'y a pas
d'existence. D'ailleurs, je ne voulais être qu'un _cavalier servente_,
et n'avais pas l'idée que cela tournerait en roman, à la mode anglaise.

[Note 54: Je l'avais félicité d'être arrivé à ce que Dante appelle
le _mezzo cammin_ (le milieu de la route) de la vie, l'âge de
trente-trois ans. (_Note de Moore_.) ]

»Quoi qu'il en soit, je soupçonne connaître en Italie une ou deux
choses--de plus que lady Morgan n'en a recueillies en courant la poste.
Qu'est-ce que les Anglais connaissent de l'Italie, hors les musées et
les salons,--et quelque beauté mercenaire _en passant_[55]? Moi, j'ai
vécu dans le coeur des maisons, dans les contrées les plus vierges et
les moins influencées par les étrangers;--j'ai vu et suis devenu (_pars
magna fui_[56]) une partie des espérances, des craintes et des passions
italiennes, et je suis presque inoculé dans une famille: c'est ainsi que
l'on voit les personnes et les chose telles qu'elles sont.

[Note 55: En français dans le texte.]

[Note 56: Æn. lib. II.]

»Que pensez-vous de la reine? J'entends dire que M. Hoby prétend «qu'il
pleure en la voyant, et qu'elle lui rappelle Jane Shore.»

        Sieur Hoby le bottier a la coeur déchiré,
        Car en voyant la reine il songe à Jane Shore,
        En vérité...................................[57].

[Note 57: Il y a là une suppression de Thomas Moore, dont la pudeur
pédantesque a partout supprimé les phrases et les mots un peu trop
lestes pour les chastes ladies. (_Note du Trad._) ]

»Excusez, je vous prie, cette gaillardise. Où en est votre poème?
....................................................................

»Votre, etc.

»Est-ce vous qui avez fait ce brillant morceau sur Peter Bell? C'est
assez spirituel pour être de vous, et presque trop pour être de tout
autre homme vivant. C'était dans Galignani l'autre jour.»




LETTRE CCCLXXXIII.

À M. MURRAY.


Ravenne, 7 septembre 1820.

«En corrigeant les épreuves, il faut les comparer au manuscrit, parce
qu'il y a diverses leçons. Faites-y attention, je vous prie, et
choisissez ce que Gifford préférera. Écrivez-moi ce qu'il pense de tout
l'ouvrage.

»Mes dernières lettres vous ont averti de compter sur une explosion par
ici; l'on a amorcé et chargé, mais on a hésité à faire feu. Une des
villes s'est séparée de la ligue. Je ne puis m'expliquer davantage pour
mille raisons. Nos pauvres montagnards ont offert de frapper le premier
coup, et de lever la première bannière, mais Bologne est demeurée en
repos; puis c'est maintenant l'automne, et la saison est à moitié
passée. «Ô Jérusalem, Jérusalem!» Les Huns sont sur le Pô; mais une fois
qu'ils l'auront passé pour faire route sur Naples, toute l'Italie sera
derrière eux. Les chiens!--les loups!--puissent-ils périr comme l'armée
de Sennachérib! Si vous désirez publier la _Prophétie du Dante_, vous
n'aurez jamais une meilleure occasion.»




LETTRE CCCLXXXIV.

À M. MURRAY.


Ravenne, 11 septembre 1820.

..................................................................

«Ce que Gifford dit du premier acte est consolant. L'anglais, le pur
anglais sterling[58] est perdu parmi vous, et je suis content de
posséder une langue si abandonnée; et Dieu sait comme je la conserve: je
n'entends parler que mon valet, qui est du Nottinghamshire, et je ne
vois que vos nouvelles publications, dont le style n'est pas une langue,
mais un jargon; même votre *** est terriblement guindé et affecté... Oh!
si jamais je reviens parmi vous, je vous donnerai une _Baviade et
Méviade_, non aussi bonne que l'ancienne, mais mieux méritée. Il n'y a
jamais eu une horde telle que vos mercenaires (je n'entends pas
seulement les vôtres, mais ceux de tout le monde). Hélas! avec les
cockneys[59], les lakistes[60], et les imitateurs de Scott, Moore et
Byron, vous êtes dans la plus grande décadence et dégradation de la
littérature. Je ne puis y songer sans éprouver les remords d'un
meurtrier. Je voudrais que Johnson fût encore en vie pour fustiger ces
maroufles!»

[Note 58: C'est-à-dire de bon aloi. Nous avons conservé le trope
national du texte.]

[Note 59: Nom national des badauds anglais, appliqué aux imitateurs
citadins des lakistes.]

[Note 60: Poètes de l'école des lacs. (_Notes du Trad._) ]




LETTRE CCCLXXXV.

À M. MURRAY.


Ravenne, 14 septembre 1820.

«Quoi! pas une ligne? Bien, prenez ce système.

»Je vous prie d'informer Perry que son stupide article[61] est cause que
tous mes journaux sont arrêtés à Paris. Les sots me croient dans votre
infernal pays, et ne m'ont pas envoyé leurs gazettes, en sorte que je ne
sais rien du sale procès de la reine.

»Je ne puis profiter des remarques de M. Gifford, parce que je n'ai reçu
que celles du premier acte.

»Votre, etc.»

»_P. S._ Priez les éditeurs de journaux de dire toutes les sottises
qu'il leur plaira, mais de ne pas me placer au nombre de ceux dont ils
signalent l'arrivée. Ils me font plus de mal par une telle absurdité que
par toutes leurs insultes.»

[Note 61: Sur le retour de Byron en Angleterre. (_Note du Trad._) ]




LETTRE CCCLXXXVI.

À M. MURRAY.


Ravenne, 21 septembre 1820.

«Ainsi, vous revenez à vos anciens tours. Voici le second paquet que
vous m'avez envoyé, sans l'accompagner d'une seule ligne de bien, de mal
ou de nouvelles indifférentes. Il est étrange que vous ne vous soyez pas
empressé de me transmettre les observations de Gifford sur le reste.
Comment changer ou amender, si je ne reçois plus aucun avis? Ou bien ce
silence veut-il dire que l'oeuvre est assez bonne telle qu'elle est, ou
qu'elle est trop mauvaise pour être réparée? Dans le dernier cas,
pourquoi ne le dites-vous pas sur-le-champ, et ne jouez-vous pas franc
jeu, quand vous savez que tôt ou tard vous devrez déclarer la vérité.

»_P. S._--Ma soeur me dit que vous avez envoyé chez elle demander où
j'étais, dans l'idée que j'étais arrivé, conduisant un cabriolet, etc.,
etc., dans la cour du Palais. Me croyez-vous donc un fat ou un fou, pour
ajouter foi à une telle apparition? Ma soeur ma mieux connu, et vous a
répondu qu'il n'était pas possible que ce fût moi. Vous auriez pu tout
aussi bien croire que je fusse entré sur un cheval pâle, comme la mort
dans l'_Apocalypse_.»




LETTRE CCCLXXXVII.

A M. MURRAY.


Ravenne, 23 septembre 1820.

«Demandez à Hobhouse mes _Imitations d'Horace_, et envoyez m'en une
épreuve (avec le latin en regard). Cet ouvrage a satisfait complètement
au _nonum prematur in annum_[62] pour être mis maintenant au jour: il a
été composé à Athènes en 1811. J'ai idée qu'après le retranchement de
quelques noms et de quelques passages, il pourra être publié; et je
pourrais mettre parmi les notes mes dernières observations pour Pope,
avec la date de 1820. La versification est bonne; et quand je jette en
arrière un regard sur ce que j'écrivais à cette époque, je suis étonné
de voir combien peu j'ai gagné. J'écrivais mieux alors qu'aujourd'hui,
mais c'est que je suis tombé dans l'atroce mauvais goût du siècle. Si je
puis arranger cet ouvrage pour la publication actuelle, en sus des
autres compositions que vous avez de moi, vous aurez un volume ou deux
de variétés; car il y aura toutes sortes de rhythmes, de styles, de
sujets bons ou mauvais. Je suis inquiet de savoir ce que Gifford pense
de la tragédie; écrivez-moi sur ce point. Je ne sais réellement pas ce
que je dois moi-même en penser.

[Note 62: Précepte de l'_Art poétique_. Horace conseille aux poètes
de conserver leurs oeuvres neuf ans dans le portefeuille avant de les
produire. (_Note du Trad._) ]

»Si les Allemands passent le Pô, ils seront servis d'une messe selon le
bréviaire du cardinal de Retz. *** est un sot, et ne pourrait comprendre
cela: Frere le comprendra. C'est un aussi joli jeu de mots que vous
puissiez en entendre un jour d'été.

Personne ici ne croit à un mot d'évidence contre la reine. Les hommes du
peuple poussent eux-mêmes un cri général d'indignation contre leurs
compatriotes, et disent que pour moitié moins d'argent que le procès
n'en a coûté, on ferait venir d'Italie tous les témoignages possibles.
Vous pouvez regarder cela comme un fait: je vous l'avais dit auparavant.
Quant aux rapports des voyageurs, qu'est-ce que c'est que les voyageurs?
Moi, j'ai vécu parmi les Italiens;--je n'ai pas seulement couru
Florence, Rome, les galeries et les conversations pendant quelques mois,
puis regagné mon pays:--mais j'ai été de leurs familles, de leurs
amitiés, de leurs haines, de leurs amours, de leurs conseils et de leur
correspondance, dans la région de l'Italie la moins connue des
étrangers,--et j'ai été parmi les gens de toutes classes, depuis le
_comte_ jusqu'au _contadino_, et vous pouvez être sûr de ce que je vous
dis.»




LETTRE CCCLXXXVIII.

À M. MURRAY.

Ravenne, 28 septembre 1820.

«Je croyais vous avoir averti, il y a long-tems, que la tragédie n'avait
jamais été conçue ou écrite le moins du monde pour le théâtre: je l'ai
même dit dans la préface. C'est trop long et trop régulier pour votre
théâtre; les personnages y sont trop peu nombreux, et l'unité trop
observée. C'est plutôt dans le genre d'Alfieri que dans vos habitudes
dramatiques (soit dit sans prétendre à égaler ce grand homme); mais il y
a de la poésie, et ce n'est pas au-dessous de _Manfred_, quoique je ne
sache quelle estime on a pour _Manfred_.

»Je suis absent d'Angleterre depuis un tems aussi long que celui durant
lequel j'y suis resté alors que je vous voyais si fréquemment. Je revins
le 14 juillet 1811, et repartis le 25 avril 1816, en sorte qu'au 28
septembre 1820, il ne s'en faut que de quelques mois que la durée de mon
absence n'égale celle de mon séjour. Ainsi, je ne connais le goût et les
sentimens du public que par ce que je peux glaner dans les lettres,
etc., etc., etc. Au reste, goût et sentimens, tout me semble aussi
mauvais que possible.

»J'ai trouvé _Anastasius_ excellent: ne l'ai-je pas dit? le journal de
Matthews excellentissime; cela, et Forsyth, et des morceaux de Hobhouse,
voilà tout ce que nous avons de vrai et de sensé sur l'Italie. La
_Lettre à Julia_ est, certes, fort bonne. Je ne méprise pas ***; mais si
elle eût tricoté des bas bleus au lieu d'en porter, c'eût été bien
mieux. Vous êtes déçus par ce style faux, guindé et plein de friperies,
mélange de tous les styles du jour, qui sont tous ampoulés (je n'en
excepte pas le mien:--nul n'a plus que moi contribué par négligence à
corrompre la langue); mais ce n'est ni de l'anglais ni de la poésie, le
tems le prouvera.

»Je suis fâché que Gifford n'ait pas poussé ses remarques au-delà du
premier acte: trouve-t-il l'anglais d'aussi bon aloi dans les autres
actes qu'il l'a trouvé dans le premier? Vous avez eu raison de m'envoyer
les épreuves: j'étais un sot, mais je hais réellement la vue des
épreuves; c'est une absurdité, mais elle vient de la paresse.

»Vous pouvez glisser sans bruit dans le monde les deux chants de _Don
Juan_, annexés aux autres. Le drame comme vous voudrez,--le Dante aussi;
mais quant au Pulci, j'en suis fier: c'est superbe; vous n'avez pas de
traduction pareille. C'est la meilleure chose que j'aie faite en ma vie
.......................................................................
.......................................................................

»_P. S._ La politique ici est toujours farouche et incertaine.
Toutefois, nous sommes tous dans nos buffleteries pour «joindre les
montagnards s'ils traversent le Forth[63]», c'est-à-dire pour crosser
les Autrichiens, s'ils passent le Pô. Les gredins!--et ce chien de L--l,
ne dit-il pas que leurs sujets sont heureux! Si je reviens jamais, je
travaillerai quelques-uns de ces ministres[64].»

[Note 63: Rivière d'Écosse.]

[Note 64: Byron a ajouté à cette lettre du 28 septembre un appendice
du 29, que nous avons supprimé comme peu intéressant. (_Notes du Trad._)]




LETTRE CCCLXXXIX.

À M. MURRAY.


Ravenne, 6 octobre 1820.

«Vous devez avoir reçu tous les actes de _Marino Faliero_, revus et
corrigés. Ce que vous dites du pari de 100 guinées fait par quelqu'un
qui dit m'avoir vu la semaine dernière, me rappelle une aventure de
1810. Vous pouvez aisément constater le fait, qui est vraiment bizarre.

»À la fin de 1811, je rencontrai un soir chez Alfred mon ancien camarade
d'école et de classe, le secrétaire irlandais Peel. Il me raconta qu'en
1810 il avait cru me rencontrer dans Saint-James-Street, mais que nous
avions tous deux passé outre sans nous parler. Il parla de cette
rencontre, qui fut niée comme chose impossible, puisque j'étais alors en
Turquie. Un jour ou deux après, il montra à son frère une personne à
l'autre côté de la rue, en disant: «Voici l'homme que j'ai pris pour
Byron.» Son frère répondit sur-le-champ: «Comment! c'est Byron, et non
pas un autre.» Mais ce n'est pas tout:--quelqu'un m'a vu écrire mon nom
parmi ceux qui venaient s'informer de la santé du roi alors attaqué de
folie. Or, à cette époque, j'étais à Patras, en proie à une fièvre
violente que j'avais gagnée de la _malaria_ dans les marais près
d'Olympia. Si j'étais mort alors, c'eût été pour vous une nouvelle
histoire de revenant. Vous pouvez facilement vous assurer de
l'exactitude du fait par le témoignage de Peel lui-même qui me l'a
raconté en détail. Je suppose que vous serez de l'opinion de Lucrèce,
qui nie l'immortalité de l'ame, mais--affirme que «les surfaces ou
cases où les corps sont renfermés, s'en séparent quelquefois comme les
pellicules d'un oignon, et peuvent être vues dans un état de parfaite
intégrité, en sorte que les formes et les ombres des vivans et des morts
apparaissent réquemment.»
........................................................................

»Votre, etc.

»_P. S._ L'an dernier (en juin 1819), je rencontrai chez le comte Mosti,
à Ferrare, un Italien qui me demanda «si je connaissais Lord Byron.»--Je
lui dis que non (personne ne se connaît, comme vous savez).--«Eh bien,
dit-il, je le connais, moi; je l'ai vu à Naples l'autre jour.»--Je tirai
ma carte, et lui demandai si c'était ainsi que le nom était écrit; il me
répondit: «Oui.» Je soupçonne que c'était un mauvais chirurgien de la
marine, qui suivait une jeune dame en voyage, et se faisait passer pour
un lord dans les maisons de poste.»..............




LETTRE CCCXC.

À M. MURRAY.


Ravenne, 8 octobre 1820.

.....................................................................

«La lettre de Foscolo est précisément la chose nécessaire; premièrement,
parce que Foscolo est un homme de génie, et puis, parce qu'il est
Italien, et par conséquent le meilleur juge des compositions relatives
à l'Italie. En outre,

        «Il est plutôt un antique Romain qu'un Danois,»

c'est-à-dire, il ressemble plus aux anciens Grecs qu'aux modernes
Italiens. Quoi qu'il soit «un peu,» comme dit Dugald Dalgetty, «trop
sauvage et trop farouche» (ainsi que Ronald du Brouillard), c'est un
homme merveilleux, et mes amis Hobhouse et Rose ne jurent tous deux que
par lui, et ils sont bons juges des hommes, et des humanités italiennes.

»Voilà en tout deux voix considérables déjà gagnées. Gifford dit que
c'est du bon et pur anglais sterling, et Foscolo dit que les caractères
sont vraiment vénitiens. Shakspeare et Otway ont eu un million
d'avantages sur moi, outre le mérite incalculable d'être morts depuis un
ou deux siècles, et d'être nés tous deux de rien (ce qui exerce une
telle attraction sur les aimables lecteurs vivans). Il faut au moins que
je conserve le seul avantage qui puisse m'appartenir:--celui d'avoir été
à Venise, et d'être entré plus avant dans la couleur locale; je ne
réclame rien de plus.

»Je sais ce que Foscolo veut dire relativement à Calendaro, crachant
contre Bertram; cela est national,--je parle de l'objection. Les
Italiens et les Français, avec ces «étendards d'abomination,» ou
mouchoirs de poche, crachent çà et là, et partout,--presque à votre
face, et par conséquent objectent que c'est une action trop familière
pour être transportée sur le théâtre. Mais nous, qui ne crachons nulle
part--hors à la face d'un homme quand nous devenons furieux--nous ne
pouvons sentir cela: rappelez-vous _Massinger_ et le _Sir Giles
Overreach_ de Kean.

        «Seigneur! ainsi je crache contre toi et ton conseil.»

»D'ailleurs, Calendaro ne crache pas à la face de Bertram; il crache
contre lui, comme j'ai vu les Musulmans le faire quand ils sont dans un
accès de colère. De plus, il ne méprise pas, dans le fond, Bertram,
quoiqu'il l'affecte,--comme nous faisons tous lorsque nous sommes
irrités contre quelqu'un que nous regardons comme notre inférieur. Il
est en colère qu'on ne le laisse pas mourir naturellement (quoiqu'il
n'ait pas peur de la mort); et souvenez-vous qu'il soupçonnait et
haïssait Bertram dès le commencement. D'autre part, Israël Bertuccio est
un individu plus froid et plus concentré; il agit par principe et par
impulsion; Calendaro par impulsion et par exemple.

»Il y a aussi un argument pour vous.

»Le doge répète;--c'est vrai, mais c'est parce que la passion le
possède, parce qu'il voit différentes personnes, et qu'il est toujours
obligé de recourir au motif prédominant dans son esprit. Ses discours
sont longs;--c'est encore vrai, mais j'ai écrit pour le cabinet, et sur
le patron français et italien plutôt que sur le vôtre, dont je n'ai pas
une haute opinion: car tous vos vieux dramaturges, Dieu sait qu'ils
sont assez longs:--regardez tel d'entre eux qu'il vous plaira.

»Je vous rends la lettre de Foscolo, parce qu'elle parle aussi de ses
affaires particulières. Je suis fâché de voir un tel homme dans la gêne,
parce que je connais ce que c'est ou plutôt ce que c'était. Je n'ai
jamais rencontré que trois hommes qui auraient étendu le doigt pour moi;
l'un fut vous-même, l'autre William Bankes, et l'autre un noble
personnage mort depuis long-tems; mais de ces trois hommes le premier
fut le seul qui me fit des offres lorsque j'étais réellement bisogneux;
le second le fit de bon coeur,--mais je n'avais pas besoin des secours
de Bankes, et dans le cas contraire je ne les aurais même pas acceptés
(quoique j'aie de l'amitié et de l'estime pour lui); et le
troisième..........................................................
...................................................................[65]

»Ainsi vous voyez que j'ai vu d'étranges choses dans mon tems. Quant à
votre offre, c'était en 1815, lorsque je n'étais pas sûr de demeurer
avec cinq livres sterling. Je la refusai, mais je ne l'ai pas oubliée,
quoique probablement vous l'ayiez oubliée vous-même.

[Note 65: Suppression de Moore.]

»_P. S._ Le _Ricciardo_ de Foscolo a été prêté, sans avoir eu ses
feuilles coupées, à quelques Italiens, maintenant en _villeggiatura_, en
sorte que je n'ai pas eu l'occasion d'écouter leur avis ou de lire
moi-même l'ouvrage. Ils s'en sont emparés, et parce que c'était de
Foscolo, et en raison de la beauté du papier et de l'impression. Si je
trouve qu'il prend, je le ferai réimprimer ici. Les Italiens ont de
Foscolo une aussi haute opinion que de qui que ce soit au monde, tout
divisés et misérables qu'ils sont, sans loisirs à consacrer à la
lecture, et n'ayant de tête ni de coeur que pour juger les extraits des
journaux français et de la gazette de Lugano.

»Nous nous entre-regardons tous les uns les autres, comme des loups à la
poursuite de leur proie, n'attendant que la première occasion pour faire
des choses inexprimables. C'est un grand monde dans le chaos, ou ce sont
des anges en enfer, tout comme il vous plaira: mais du chaos est sorti
le paradis, et de l'enfer--je ne sais quoi; mais le diable est entré
ici, et c'est un rusé compagnon, vous savez.

»Vous n'avez pas besoin de m'envoyer d'autres ouvrages périodiques que
la _Revue d'Édimbourg_ et la _Quarterly_, et de tems en tems un
_Blackwood-Magazine_ ou une _Monthly Review_. Quant au reste, je ne me
sens jamais assez de curiosité pour porter mon regard au-delà des
couvertures.......................................................
..................................................................

»Songez que si vous mettiez mon nom à _Don Juan_ dans ces jours
d'hypocrisie, les hommes de loi pourraient faire opposition auprès de la
chancellerie à mon droit de tutelle sur ma fille, en articulant que
c'est une _parodie_:--tels sont les dangers d'une folle plaisanterie. Je
n'ai pas su cela d'abord, mais vous pourrez, je crois, en constater
l'exactitude, et soyez sûr que les Noël ne laisseraient pas échapper
cette occasion. Or, je préfère mon enfant à un poème, et vous feriez
vous-même ainsi, quoique vous en ayez une demi-douzaine............
...................................................................

»Si vous feuilletez les premières pages de l'_Histoire de la Pairie_
d'Huntingdon, vous verrez combien Ada fut un nom commun dans les
premiers tems des Plantagenet. J'ai trouvé ce nom dans ma propre lignée,
sous les règnes de Jean et de Henri, et l'ai donné à ma fille. C'était
aussi celui de la soeur de Charlemagne. Il est dans un des premiers
chapitres de _la Genèse_, comme nom de la femme de Lamech, et je suppose
qu'Ada est le féminin d'Adam. Il est court, ancien, sonore, et a été
dans ma famille; voilà pourquoi je l'ai donné à ma fille.»




LETTRE CCCXCI.

A M. MURRAY.


Ravenne, 12 octobre 1820.

«Par terre et par mer une quantité considérable de livres est arrivée,
et je vous en ai obligation et reconnaissance; mais

                               _Medio de fonte leporum
        Surgit amari aliquid_, etc.[66]

Ce qui, par interprétation, veut dire:

»Je suis reconnaissant de vos livres, mon cher Murray, mais pourquoi ne
m'envoyez-vous pas _le Monastère_ de Scott, le seul livre d'auteur
vivant en quatre volumes que je voudrais voir au prix d'un _baioccolo_,
plus les autres ouvrages du même auteur, et quelques _Revues
d'Édimbourg_ et _Quarterly Review_, comme chroniques concises des tems.
Au lieu de cela, voici la ***, poésie de Johnny Keats, et trois romans,
par Dieu sait qui, excepté que l'un d'eux porte le nom de Peg***,--fille
que je croyais avoir été renvoyée à sa quenouille. Crayon est fort bon;
les _Nouvelles de Hogg_ sont dures, mais de _haut-goût_, et bien venues.

[Note 66: Vers d'Horace:

_Du sein des jouissances il s'élève quelque chose d'amer_. (_Note du
Trad._) ]

»Les livres de voyage coûtent cher, et je n'en ai pas besoin, ayant
déjà voyagé moi-même; d'ailleurs ils mentent. Remerciez l'auteur
(masculin ou féminin) du _Profligate_[67] pour son présent. Ne m'envoyez
plus, je vous prie, en fait de poésie, que ce qui est rare et décidément
bon. Il y a sur mes bureaux une telle friperie de Keats et autres
semblables, que j'ai honte d'y jeter les regards. Je ne dis rien contre
vos révérends ecclésiastiques, votre S**s et votre C**s,--c'est fort
beau, mais dispensez-moi, je vous prie, du plaisir. Au lieu de poésie,
si vous voulez me favoriser d'un peu de _soda-powder_, je serai
enchanté; mais toute espèce de prose (moins les voyages et les romans
qui ne sont pas de Scott), sera bienvenue, surtout les _Contes de mon
Hôte_, de Scott, etc. Dans les notes de _Marino Faliero_, il peut être à
propos de dire que Benintende n'était pas réellement des _Dix_, mais
seulement _grand-chancelier_, office séparé (quoique important); ç'a été
une altération arbitraire de ma part. De plus, les doges furent tous
enterrés dans l'église Saint-Marc avant Faliero. Il est étrange qu'à la
mort de son prédécesseur, André Dandolo; les Dix décrétèrent que tous
les doges futurs seraient enterrés avec leurs familles dans leurs
propres églises;--décret que l'on croirait inspiré par une sorte de
pressentiment. Ainsi donc, tout ce que je dis des doges ses ancêtres,
comme enterrés à Saint-Jean et Saint-Paul, est contraire au fait,
puisqu'ils l'avaient été à Saint-Marc. Faites une note de ceci, et
signez-la _Éditeur_.

[Note 67: _L'Homme perdu_.]

»Comme j'ai de grandes prétentions à l'exactitude, je n'aimerais pas à
être plaisanté, même sur de telles bagatelles, sous ce rapport. Quant au
drame, on en peut gloser comme on voudra; mais non pas de mon _costume_
et de mes _dramatis personæ_[68], qui ont eu une existence réelle.

»Dans les notes j'ai omis Foscolo sur ma liste des illustres Vénitiens
vivans; je le considère comme un auteur italien en général, et non comme
un pur provincial ainsi que les autres; et en tant qu'Italien, il a eu
son mot dans la préface du quatrième chant de _Childe-Harold_.

»Quant à la traduction française de mes oeuvres,--_oimè_!
_oimè_[69]!--Pour la traduction allemande, je ne la comprends pas, ni la
longue dissertation annexée à la fin sur les Faust. Excusez-moi de me
hâter. Quant à la politique, il n'est pas prudent d'en parler, mais rien
n'est encore décidé.

[Note 68: Formule latine adoptée en anglais pour désigner les
personnages.]

[Note 69: Hélas! hélas! (_Notes du Trad._) ]

»Je suis fort en colère de ne pas avoir _le Monastère_ de Scott. Vous
êtes trop libéral de vos envois en fait de quantité, et vous inquiétez
trop peu de la qualité. J'avais déjà tous les numéros de la _Quarterly_
(au nombre de quatre), et douze de la _Revue d'Édimbourg_; mais peu
importe, nous en aurons de nouveaux bientôt. Plus de Keats, je vous en
conjure:--déchirez-le tout vivant; si quelqu'un d'entre vous ne le fait
pas, je l'écorcherai moi-même. Il n'y a pas moyen de supporter les
niaises stupidités de ce vain idiot.

»Je ne me sens pas disposé à m'occuper encore de _Don Juan_. Que
croyez-vous que disait l'autre jour une jolie Italienne? Elle l'avait lu
en français, et m'en faisait ses complimens avec les restrictions de
rigueur. Je répondis que ce qu'elle disait était vrai, mais que je
soupçonnais que _Don Juan_ vivrait plus long-tems que _Childe-Harold_.--«Ah!
(dit-elle) j'aimerais mieux la renommée de _Childe-Harold_ pour trois
ans, qu'une immortalité due à _Don Juan_!».--La vérité est que c'est
trop vrai, et les femmes détestent maintes choses qui arrachent les
oripeaux du sentiment; et elles ont raison, puisqu'elles seraient
dépouillées de leurs armes. Je n'ai point connu de femme qui n'eût en
horreur les _Mémoires du chevalier de Grammont_, pour la même raison;
même lady *** avait coutume de les calomnier.

»Je n'ai pas reçu l'ouvrage de Rose. Il a été saisi à Venise. Tel est le
libéralisme des Huns, avec leur armée de deux cent mille hommes, qu'ils
n'osent pas laisser circuler un volume tel que celui de Rose.»




LETTRE CCCXCII.

À M. MURRAY.


Ravenne, 16 octobre 1820.

«_L'abbé_[70] vient d'arriver; mille remercîmens, ainsi que pour _le
Monastère_,--quand vous me l'enverrez!!!

[Note 70: Roman de Walter Scott. (_Note du Trad._)]

»_L'Abbé_ sera pour moi d'un intérêt plus qu'ordinaire, car un de mes
ancêtres maternels, sir J. Gordon de Gight, le plus bel homme de son
siècle, mourut sur l'échafaud à Aberdeen, pour sa fidélité à Marie
Stuart, dont il était le parent, et dont on le prétendait aussi l'amant.
Son histoire a été longuement traitée par les chroniques du tems. Si je
ne me trompe, il fut mêlé à l'évasion de la reine du château Loch-Leven,
ou à sa captivité dans ce même château-fort. Mais vous savez cela mieux
que moi.

»Je me rappelle Loch-Leven comme un souvenir d'hier. Je le vis en allant
en Angleterre en 1798, à l'âge de dix ans. Ma mère, qui était aussi
orgueilleuse que Lucifer d'appartenir à une branche des Stuarts, et de
descendre en ligne directe des vieux Gordons, non des Seyten-Gordons,
comme elle nommait avec dédain la branche ducale, me raconta l'histoire,
en me rappelant toujours combien les Gordons, ses aïeux, étaient
supérieurs aux Byrons du Sud,--nonobstant notre descendance normande et
toujours perpétuée de mâle en mâle, sans tomber jamais en quenouille,
comme a fait la lignée de ces Gordons dans la propre personne de ma
mère.

»Je vous ai depuis peu si souvent écrit, que cette courte lettre sera
sans doute bien venue.»

»Votre, etc.»




LETTRE CCCXCIII.

À M. MURRAY.


Ravenne, 17 octobre 1820.

«Je vous envoie ci-joint la dédicace de _Marino Faliero_ à Goëthe.
Informez-vous s'il a ou non le titre de baron. Je crois que oui.
Faites-moi connaître votre opinion.

»_P. S._ Faites-moi savoir ce que M. Hobhouse et vous avez décidé sur
les deux lettres en prose et leur publication.

»Je vous envoie aussi un abrégé italien de l'appendix du traducteur
allemand de Manfred, où vous verrez cité ce que Goëthe dit du corps
entier des poètes anglais (et non de moi en particulier.) C'est
là-dessus que la dédicace se fonde, comme vous le verrez, quoique j'y
eusse songé auparavant; car je regarde Goëthe comme un grand homme.»

La singulière dédicace envoyée avec cette lettre n'a pas encore été
publiée, ni n'est parvenue, que je sache, entre les mains de l'illustre
Allemand. Elle est écrite dans le style le plus fantasque et le plus
ironique que le poète ait jamais manié; et la sévérité immodérée avec
laquelle il y traite les objets favoris de sa colère et de sa moquerie,
me force de priver le lecteur de quelques passages fort amusans[71].

[Note 71: Le lecteur aura encore ici une grande reconnaissance pour
la réserve de M. Moore!!! (_Note du Trad._)]


DÉDICACE AU BARON GOETHE.

«Monsieur,

»Dans l'appendix d'un ouvrage anglais, traduit depuis peu en allemand et
publié à Leïpsik, un jugement de vous sur la poésie anglaise est cité
dans les termes suivans: «Dans la poésie anglaise, on trouve un grand
génie, une puissance universelle, un sentiment de profondeur, avec assez
de tendresse et de force; mais ces qualités ne constituent pas
tout-à-fait le poète.»

»Je regrette de voir un grand homme tomber dans une grande erreur. Une
telle opinion de votre part prouve seulement que le _Dictionnaire des
dix mille auteurs anglais vivans_, n'a pas été traduit en allemand. Vous
aurez lu, dans la version de votre ami Schlegel, le dialogue de
_Macbeth_:

        Ils sont dix mille!

        MACBETH.

        Dix mille _oies_, coquin?

        _Réponse_.

        Dix mille _auteurs_, seigneur.

»Or, sur ces dix mille auteurs, il y a présentement dix-neuf cent
quatre-vingt-sept poètes, tous vivans en ce moment, quels que soient
devenus leurs ouvrages, ce que leurs libraires savent bien; et parmi
eux il y en a plusieurs qui possèdent une bien plus grande réputation
que la mienne, quoique considérablement moindre que la vôtre. C'est à la
négligence de vos traducteurs allemands que vous devez de ne pas
soupçonner les oeuvres................................................
......................................................................
Il y en a encore un autre nommé.......................................

»Je mentionne ces poètes par forme d'exemple, pour vous éclairer. Ils ne
constituent que deux briques de notre Babel (briques de Windsor, soit
dit en passant), mais ils peuvent servir comme spécimen de l'édifice.

»Vous avancez, de plus, «que ce caractère dominant de l'ensemble de la
poésie anglaise actuelle, est le dégoût et le mépris de la vie.» Mais je
soupçonne plutôt que, par un seul ouvrage en prose, vous, oui,
vous-même, avez excité un plus grand mépris pour la vie que tous les
volumes anglais de poésie qui aient été jamais écrits. Mme de Staël dit
«que Werther a occasioné plus de suicides que la plus belle femme», et
je crois réellement qu'il a mis plus d'individus hors de ce monde que
Napoléon lui-même,--excepté dans l'exercice de sa profession. Peut-être,
illustre baron, le jugement acrimonieux porté par un célèbre journal du
Nord sur vous en particulier, et sur les Allemands en général, vous a
autant indisposé contre la poésie que contre la critique de
l'Angleterre. Mais vous ne devez pas avoir égard à nos critiques, qui
sont au fond de bons vivans,--et vu leurs deux professions,--car ils
font la loi, et puis l'appliquent. Personne ne peut déplorer leur
jugement précipité et injuste à votre égard, plus que je ne le fais
moi-même; et j'ai exprimé mes regrets à votre ami Schlegel, en 1816, à
Coppett.

»Dans l'intérêt de mes dix mille frères vivans, et dans le mien propre,
j'ai pris ainsi en considération une opinion relative à la poésie
anglaise en général, opinion qui méritait d'être remarquée, puisqu'elle
était de vous.

»Mon principal but en m'adressant à vous, a été de témoigner mon sincère
respect et mon admiration pour un homme qui, pendant un demi-siècle, a
conduit la littérature d'une grande nation, et qui passera à la
postérité comme le premier caractère littéraire de son tems.

»Vous avez été heureux, monsieur, non-seulement par les écrits qui ont
illustré votre nom, mais par ce nom même, suffisamment musical pour être
articulé par la postérité. En ceci vous avez l'avantage sur quelques-uns
de vos compatriotes, dont les noms seraient peut-être immortels
aussi,--si l'on pouvait les prononcer. On pourrait peut-être supposer,
d'après ce ton apparent de légèreté, que j'ai l'intention de vous
manquer de respect; mais ce serait une erreur; je suis toujours
égrillard en prose. Vous considérant, comme je le fais, avec une
conviction réelle et ardente, tant dans votre propre pays que chez la
plupart des autres nations, comme la plus haute supériorité littéraire
qui ait existé en Europe depuis la mort de Voltaire, j'ai senti et sens
encore le désir de vous dédier l'ouvrage suivant,--non comme tragédie ou
comme poème (car je ne puis prononcer s'il doit avoir l'une ou l'autre
qualification, ou même n'avoir ni l'une ni l'autre), mais comme marque
d'estime et d'admiration de la part d'un étranger envers un homme qui a
été salué en Allemagne le Grand Goëthe.

»J'ai l'honneur d'être, avec le plus sincère respect, votre
très-obéissant et très-humble serviteur.

BYRON.

Ravenne, 14 octobre 1820.

»_P. S._ Je m'aperçois qu'en Allemagne ainsi qu'en Italie, il y a un
grand débat sur ce qu'on nomme le _classique_ et le _romantique_,--termes
qui n'étaient point des objets de classification en Angleterre, du moins
quand je l'ai quittée, il y a quatre ou cinq ans. Quelques écrivassiers
anglais, il est vrai, ont outragé Pope et Swift, mais la raison en est
qu'ils ne savaient eux-mêmes écrire ni en prose ni en vers; mais on ne
les a pas crus dignes de former une secte. Peut-être quelque distinction
de ce genre est-elle née depuis peu, mais je n'en ai pas beaucoup
entendu parler, et ce serait la preuve d'un si mauvais goût, que je
serais fâché d'y croire.»




LETTRE CCCXCIV.

À M. MOORE.


Ravenne, 17 octobre 1820.

«Vous me devez deux lettres,--acquittez-vous. Je désire savoir ce que
vous faites. L'été est passé, et vous retournerez à Paris. À propos de
Paris, ce n'était pas Sophie _Gail_, mais Sophie _Gay_,--le mot anglais
_Gay_[72],--qui était entrée en correspondance avec moi[73]. Pouvez-vous
me dire qui elle est, comme vous le fîtes de défunte ***?

[Note 72: _Gay_ qui est le même mot que _Gai_ en français. (_Note du
Trad._) ]

[Note 73: Je m'étais mépris[A] sur le nom de la dame dont Byron
s'informait, et lui avais répondu qu'elle était morte. Mais en recevant
cette lettre-ci, je découvris qu'il s'agissait de Mme Sophie Gay, mère
d'une personne aussi célèbre par sa poésie que par sa beauté, Mlle
Delphine Gay. (_Note de Moore_.) ]

[Note A: C'était Byron et non Moore qui s'était mépris. _Voir_ la
lettre 294. (_Note du Trad._)]

»Avez-vous continué votre poème? J'ai reçu la traduction française du
mien. Pensez seulement à être traduit dans une langue étrangère sous un
si abominable travestissement!!!....................

»Avez-vous fait copier mon Mémoire? J'en ai commencé une continuation.
Vous l'enverrai-je telle qu'elle est maintenant?

»Je ne puis rien vous dire sur l'Italie, car le gouvernement me regarde
ici d'un oeil soupçonneux, comme j'en suis bien informé. Pauvres
gens!--comme si moi, étranger solitaire, je pouvais leur faire quelque
mal. C'est parce que j'aime avec passion le tir de la carabine et du
pistolet; car ils ont pris l'alarme à la quantité de cartouches que je
consommais,--les benêts!

»Vous ne méritez pas une longue lettre,--pas même la moindre lettre, à
cause de votre silence. Vous avez un nouveau Bourbon, ce me semble, que
l'on a baptisé _Dieu-Donné_[74].--Peut-être l'honneur du présent est
susceptible de contestation..........................................
.....................................................................

[Note 74: On sait que ce mot composé, traduit du latin _Deodatus_,
veut dire, à proprement parler, _donné par Dieu_. (_Note du Trad._)]

»La reine a fourni un joli thème aux journaux. Publia-t-on jamais
pareille évidence? C'est pire que _Little_ ou _Don Juan_. Si vous ne
m'écrivez bientôt, je vous ferai une querelle.»




LETTRE CCCXCV.

À M. MURRAY.


Ravenne, 25 octobre 1820.

«Pressez, je vous prie, la remise du paquet ci-joint à lady Byron. C'est
pour affaires.

»En vous remerciant pour _l'Abbé_, j'ai commis quatre grandes erreurs.
Sir John Gordon n'était pas de Gight, mais de Bogagight; il périt non
pour sa fidélité, mais dans une insurrection. Il n'eut aucun rapport
avec les événemens de Loch-Leven; car il était mort quelque tems avant
l'époque de l'emprisonnement de la reine: et quatrièmement je ne suis
pas sûr qu'il ait été ou non l'amant de la reine; car Robertson n'en dit
rien, tandis que Walter Scott place Gordon dans la liste qu'à la fin de
_l'Abbé_ il donne des admirateurs de Marie (comme ayant tous été
malheureux.)

»J'ai dû commettre toutes ces méprises en me rappelant le récit de ma
mère sur ce sujet, quoiqu'elle fût plus exacte que je ne suis, et se
piquât de précision sur les points de généalogie, comme toute
l'aristocratie écossaise..................

»Votre, etc.

»_P. S._ Vous avez bien fait de ne pas publier la prose destinée aux
_Blackwood's_ et _Robert's Magazines_, excepté ce qui concerne
Pope;--vous avez laissé le tems se passer.»


Le pamphlet en réponse au _Blackwood's Magazine_, dont il est ici
question, fut occasioné par un article inséré dans cet ouvrage
périodique, sous le titre de _Remarques sur Don Juan_, et, quoique mis
sous presse par M. Murray, ne fut jamais publié. L'auteur de l'article
ayant, à propos de certains passages de _Don Juan_, pris occasion
d'exprimer quelques censures sévères sur la conduite conjugale du poète,
Lord Byron, dans sa réplique, entre dans quelques détails sur ce pénible
sujet; et les extraits suivans de sa défense, si l'on doit nommer
défense une réponse à des griefs qui n'ont jamais été définis,--seront
lus avec un vif intérêt.


»Mon savant confrère poursuit: «C'est en vain, dit-il, que Lord Byron
essaierait de justifier sa conduite dans cette affaire; et aujourd'hui
qu'il a si publiquement et si audacieusement appelé l'enquête et le
reproche, nous ne voyons pas pourquoi il ne serait point clairement
averti par la voix de ses concitoyens.» Jusqu'à quel point la publicité
d'un poème anonyme, et l'audacieuse fiction d'un caractère imaginaire,
que le rédacteur suppose avoir été créé en vue de lady Byron,
peuvent-elles mériter cette formidable dénonciation _de leurs douces
voix_? je ne le sais ni ne m'en soucie. Mais quand il dit que je ne puis
justifier ma conduite dans cette affaire, j'acquiesce à cette assertion,
parce qu'on ne peut se justifier tant qu'on ne sait pas de quoi l'on est
accusé; et je n'ai jamais eu,--Dieu le sait,--qu'un désir, celui
d'obtenir une accusation--des charges spéciales quelconques, qui me
fussent soumises, sous une forme tangible, par ma partie adverse, non
par des tiers,--à moins qu'on ne prenne pour telles les atroces
calomnies de la rumeur publique, et le mystérieux silence des
conseillers officiels de milady. Mais le rédacteur n'est-il pas content
de ce qu'on a déjà dit et fait? Le cri général de ses concitoyens
n'a-t-il pas prononcé sur ce sujet--une sentence sans débats, et une
condamnation sans charges? N'ai-je pas été exilé par l'ostracisme,
hormis que les écailles sur lesquelles on écrivait ma proscription
étaient anonymes? Le rédacteur ignore-t-il l'opinion et la conduite du
public à cette occasion? S'il l'ignore, je ne l'ignore pas; le public
même l'oubliera long-tems avant que je cesse de m'en souvenir.

»L'homme qui est exilé par une faction a la consolation de penser qu'il
est un martyr; il est soutenu par l'espérance, et par la dignité de la
cause, réelle ou imaginaire, qu'il a embrassée. Celui qui se retire pour
dettes peut se reposer dans l'idée que le tems et la prudence relèveront
ses affaires; celui qui est condamné par la loi n'a qu'un bannissement à
terme, et en rêve l'abréviation, ou bien, peut-être, il connaît ou
suppose quelque injustice dans la loi, ou dans l'application de la loi à
son égard. Mais celui qui est proscrit par l'opinion générale, sans
l'intermède d'une politique ennemie, d'un jugement illégal, ou
d'affaires embarrassées, doit, innocent ou coupable, supporter toute
l'amertume de l'exil, sans espoir, sans orgueil, sans allégement. Ce
dernier cas fut le mien. Sur quels motifs le public fonda-t-il son
opinion? je l'ignore; mais cette opinion fut générale et décisive. On ne
savait rien de moi, sinon que j'avais composé ce qu'on appelle de la
poésie, que j'étais noble, que je m'étais marié, que j'étais devenu
père, et que j'avais eu des différends avec ma femme et ses parens, on
ne savait pourquoi, puisque les personnes plaignantes refusaient
d'articuler leurs griefs. Le monde _fashionable_[75] se divisa en
partis, et mon parti ne consista qu'en une très-faible minorité; le
monde raisonnable se rangea naturellement du plus fort côté, qui se
trouva être celui de lady Byron. La presse fut active et ignoble; et
telle fut la rage du tems, que la malheureuse publication de deux pièces
de vers, plutôt louangeuses que défavorables à l'égard des personnes qui
en étaient le sujet, fut métamorphosée en une espèce de crime par la
torture de l'interprétation. Je fus accusé des vices les plus monstrueux
par la rumeur publique et la rancune particulière: mon nom, qui avait
été un nom chevaleresque et noble depuis que mes pères avaient aidé
Guillaume-le-Normand dans la conquête de son royaume, mon nom, dis-je,
fut taché. Je sentis que si ce qu'on chuchotait, grommelait et
murmurait, était vrai, je n'étais plus bon pour l'Angleterre; que si
c'était faux, l'Angleterre n'était plus bonne pour moi. Je me retirai:
mais ce n'était pas assez. Dans d'autres pays, en Suisse, à l'ombre des
Alpes, et près de l'azur profond des lacs, je fus poursuivi et atteint
par le même fléau. Je franchis les montagnes, mais ce fut la même chose;
alors j'allai un peu plus loin, et m'établis près des flots de
l'Adriatique, comme le cerf aux abois s'enfuit dans les eaux.

[Note 75: Nous avons conservé le terme anglais, qui commence déjà à
se naturaliser dans notre langue. Nous aurions d'ailleurs fort bien pu
dire: _Le beau monde_, le monde du bel air, etc. (_Note du Trad._)]

»Si j'en puis juger par les rapports du petit nombre d'amis qui se
groupèrent autour de moi, le cri de réprobation dont je parle
outrepassa tout précédent, toute circonstance analogue, même les cas où
des motifs politiques ont animé la calomnie et doublé l'inimitié. Je fus
averti de ne point paraître dans les théâtres, de crainte que je ne
fusse sifflé, ni d'aller exercer mes droits dans le parlement, de
crainte que je ne fusse insulté dans la route. Le jour même de mon
départ, mon plus intime ami m'a dit ensuite qu'il était dans
l'appréhension de voies de fait de la part du peuple qui pourrait
s'assembler à la porte de la voiture. Toutefois, ces conseils ne
m'empêchèrent pas de voir Kean dans ses meilleurs rôles, ni de voter
conformément à mes principes; et quant aux troisièmes et dernières
appréhensions de mes amis, je ne pouvais les partager, parce que je n'ai
pu en comprendre l'étendue que quelque tems après avoir traversé la
Manche. D'ailleurs, je ne suis pas de nature à être très-impressionné
par la colère des hommes, quoique je puisse me sentir blessé par leur
aversion. Contre tout outrage individuel, je pouvais moi-même m'assurer
protection et vengeance; et contre les outrages de la foule, j'aurais
été probablement capable de me défendre, avec l'assistance d'autrui,
comme en diverses occasions semblables.

»Je quittai mon pays, en voyant que j'étais l'objet du blâme général. Je
n'imaginai pas, à la vérité, comme Jean-Jacques Rousseau, que tout le
genre humain était en conspiration contre moi, quoique j'eusse peut-être
d'aussi bons motifs qu'il en eut jamais pour une telle chimère; mais je
m'aperçus que j'étais à un point extraordinaire devenu personnellement
odieux en Angleterre, peut-être par ma faute, mais le fait était
incontestable. Le public, en général, aurait été difficilement excité
jusqu'à un tel point contre un homme plus populaire, sans accusation du
moins ou sans charge quelconque positivement exprimée ou spécifiée: car
je puis à peine concevoir que l'accident commun et quotidien d'une
séparation entre mari et femme ait pu de lui-même produire une si grande
fermentation. Je n'élèverai pas les plaintes usuelles de préjugé, de
condamnation par avance, d'injustice, de partialité, etc., monnaie
ordinaire des personnes qui ont eu ou doivent subir un procès; mais je
fus un peu surpris de me trouver condamné sans acte d'accusation, et de
m'apercevoir que, dans l'absence de ces griefs monstrueux, si énormes
qu'ils pussent être, tout crime possible ou impossible était substitué
en leur place par la rumeur publique, et tenu pour accordé. Cela ne
pouvait arriver qu'à l'égard d'une personne fort peu aimée, et je ne
connaissais aucun remède, ayant déjà usé de tous les moyens que je
pouvais avoir de plaire à la société. Je n'avais point de parti dans le
monde, quoiqu'on m'ait dit le contraire dans la suite;--mais je ne
l'avais pas formé, et je n'en connaissais donc pas l'existence:--point
en littérature:--et en politique j'avais voté avec les whigs, avec cette
importance qu'un vote whig possède dans ces jours de torysme, sans autre
liaison personnelle avec les meneurs des deux chambres que celle que
sanctionnait la société où je vivais, sans droit ou prétention au
moindre témoignage d'amitié de la part de qui que ce fût, excepté
quelques camarades de mon âge, et quelques hommes plus avancés dans la
vie, que j'avais eu le bonheur de servir dans des circonstances
difficiles. C'était, en effet, être seul; et je me souviens que quelque
tems après Mme de Staël me dit en Suisse: «Vous n'auriez pas dû entrer
en guerre avec le monde:--c'est trop fort pour un seul individu; je l'ai
essayé moi-même dans ma jeunesse, mais cela ne mène à rien.» J'acquiesce
complètement à la vérité de cette remarque; mais le monde m'a fait
l'honneur de commencer la guerre, et assurément, si la paix ne peut être
obtenue qu'en le courtisant et lui payant tribut, je ne suis pas propre
à obtenir sa faveur. Je pensai, avec Campbell:

        Allons; épouse une destinée d'exil,
        Et si le monde ne t'a pas aimé,
        Tu peux supporter l'isolement.

.....................................................................

»J'ai entendu dire, et je crois, qu'il y a des êtres humains constitués
de manière à être insensibles aux injures; mais je crois que le meilleur
moyen de s'abstenir de la vengeance est de se placer hors de la
tentation. J'espère n'en avoir jamais d'occasion; car je ne suis point
sûr de pouvoir me retenir, ayant reçu de ma mère quelque chose du
_perfervidum ingenium Scotorum_[76]. Je n'ai point cherché, ni ne
chercherai la vengeance, et peut-être elle ne viendra jamais sur mon
chemin. Je n'entends point ici parler de ma partie adverse, qui pouvait
avoir tort ou raison, mais de plusieurs personnes qui ont donné cette
cause pour prétexte à leur propre inimitié............................
......................................................................

[Note 76: Bouillant caractère des Écossais.]

»Le rédacteur parle de la voix générale de ses concitoyens; je parlerai
de quelques-uns en particulier.

»Au commencement de 1817, il parut dans la _Quarterly-Review_ un article
écrit, je crois, par Walter-Scott, article qui lui fit grand honneur, et
qui fut loin d'être déshonorant pour moi, quoique, sous le double
rapport du talent poétique et du caractère personnel, il fût plus
favorable qu'il ne fallait à l'ouvrage et à l'auteur dont il traitait.
Il fut écrit à une époque où un égoïste n'eût pas voulu et un lâche
n'eût pas osé dire un mot en faveur de l'un ou de l'autre; il fut écrit
par un homme à qui l'opinion publique m'avait donné un moment pour
rival,--distinction haute et peu méritée, mais qui ne nous empêcha
point, moi de l'aimer, lui de répondre à cette amitié. L'article en
question fut écrit sur le troisième chant de _Childe-Harold_; et, après
plusieurs observations qu'il ne me serait pas plus convenable de répéter
que d'oublier, il finissait par exprimer l'espoir de mon retour en
Angleterre. Comment ce voeu fut-il accueilli en Angleterre? je ne sais
pas; mais il offensa grièvement les dix ou vingt mille respectables
voyageurs anglais alors réunis à Rome. Je ne visitai Rome que quelque
tems après, en sorte que je n'eus pas l'occasion de connaître par
moi-même le fait; mais je fus informé long-tems après, que la plus
grande indignation avait été manifestée dans le cercle anglais de cette
année, où se trouvaient--parmi un levain considérable de Welbeck-Street
et de Devonshire-Place--plusieurs familles réellement bien nées et bien
élevées, qui n'en participèrent pas moins aux sentimens de la
circonstance. «Pourquoi retournerait-il en Angleterre?» fut
l'exclamation générale.--Je réponds; _pourquoi_? C'est une question que
je me suis quelquefois posée à moi-même, et je n'ai jamais pu y donner
une réponse satisfaisante. Je n'avais alors aucune pensée de retour, et
si j'en ai aujourd'hui, c'est une pensée d'affaires et non de plaisir.
De tous ces liens qui ont été mis en pièces, il y a quelques anneaux
encore entiers, quoique la chaîne elle-même soit brisée. J'ai des
devoirs et des relations qui peuvent un jour requérir ma présence,--et
je suis père. J'ai encore quelques amis que je désire rencontrer, et,
peut-être, un ennemi. Ces causes, et les minutieux détails d'intérêt que
le tems accumule durant l'absence de tout homme dans ses affaires et sa
propriété, me rappelleront probablement en Angleterre; mais j'y
retournerai avec les mêmes sentimens que lors de mon départ, à l'égard
du pays lui-même, quoique j'aie pu en changer relativement aux
individus, suivant que j'ai été depuis plus ou moins bien informé de
leur conduite: car c'est bien long-tems après mon départ que j'ai connu
leurs procédés et leur langage dans toute leur réalité et leur
plénitude. Mes amis, comme font tous les amis, par des motifs
conciliatoires, m'ont caché tout ce qu'ils ont pu, et même certaines
choses qu'ils auraient dû dévoiler. Toutefois, ce qui est différé n'est
pas perdu,--mais il n'a pas tenu à moi qu'il n'y ait eu rien de différé.

»J'ai rappelé la scène qu'on a dit s'être passée à Rome, pour montrer
que le sentiment dont j'ai parlé n'était pas borné aux Anglais
d'Angleterre, et c'est une partie de ma réponse au reproche lancé contre
ce qu'on appelle mon exil égoïste et volontaire. Volontaire, oui; car
quel homme voudrait demeurer parmi un peuple nourrissant une haine si
vive contre lui? Jusqu'à quel point ai-je été égoïste: c'est ce que j'ai
déjà expliqué.»

Les passages suivans du même pamphlet ne seront pas trouvés moins
curieux, sous un point de vue littéraire.

«Ici je désire dire quelques mots sur l'état actuel de la poésie
anglaise. Peu de personnes douteront que ce ne soit l'âge de déclin de
la poésie anglaise, quand elles auront envisagé le sujet avec calme. La
présence d'hommes de génie parmi les poètes actuels ne contredit que peu
le fait, parce qu'on a très-bien dit que, «après celui qui forme le goût
de sa nation, le plus grand génie est celui qui le corrompt.» Personne
n'a contesté le génie à Marino, qui corrompit, non-seulement le goût de
l'Italie, mais celui de toute l'Europe pour près d'un siècle. La grande
cause de l'état déplorable de la poésie anglaise doit être attribuée à
cette absurde et systématique dépréciation de Pope, pour laquelle il y a
eu, pendant ces dernières années, une sorte de concurrence épidémique.
Les hommes des opinions les plus opposées se sont unis sur ce point.
Warton et Churchill ont commencé, ayant probablement tiré cette idée des
héros de la _Dunciade_, et de l'intime conviction que leur propre
réputation ne serait rien tant que le plus parfait et le plus harmonieux
des poètes ne serait pas rabaissé à ce qu'ils regardaient comme son
juste niveau; mais même ils n'osèrent pas le descendre au-dessous de
Dryden. Goldsmith, Rogers et Campbell, ses plus heureux disciples, et
Hayley qui, tout faible qu'il est, a laissé un poème[77] qu'on ne
laissera pas volontiers périr, ont conservé la réputation de ce style
pur et parfait; et Crabbe, le premier des poètes vivans, a presque égalé
le maître. .....................................................

[Note 77: _The Triumph of Temper_.]

»Mais ces trois personnages, S***, W*** et C***[78], eurent tous une
antipathie naturelle pour Pope, et je respecte en eux ce seul sentiment
ou principe primitif qu'ils aient imaginé de conserver. Puis se sont
joints à eux ceux qui ne les ont joints qu'en ce point seul: les
réviseurs d'Édimbourg, la masse hétérogène des poètes anglais vivans
(excepté Crabbe, Rogers, Gifford et Campbell), qui, par préceptes et par
pratique, a prononcé son adhésion, et moi-même enfin, qui ai
honteusement dévié dans la pratique, mais qui ai toujours aimé et honoré
la poésie de Pope de toute mon ame, et espère le faire jusqu'à ma
dernière heure. J'aimerais mieux voir tout ce que j'ai écrit servir de
doublure au même coffre où je lis actuellement le onzième livre d'un
moderne poème épique publié à Malte en 1811 (je l'ouvris pour prendre de
quoi me changer après le paroxysme d'une fièvre tierce, pendant
l'absence de mon domestique, et je le trouvai paré en dedans du nom du
fabricant Eyre, Cockspur-Street, et de la poésie épique ci-dessus
mentionnée); oui, j'aimerais mieux cela, que sacrifier ma ferme croyance
dans la poésie de Pope comme type orthodoxe de la poésie anglaise......
.......................................................................

[Note 78: Probablement _Southey_, _Wordsworth_ et _Coleridge_.
(_Notes du Trad._) ]

»Néanmoins, je n'irai pas si loin que *** qui, dans son _postscriptum_,
prétend que nul grand poète n'obtint jamais une renommée immédiate:
cette assertion est aussi fausse qu'elle est absurde. Homère a dû sa
gloire à sa popularité; il récitait ses vers,--et sans la vive
impression du moment, comment l'_Iliade_ eût-elle été apprise par coeur,
et transmise par la tradition? Ennius, Térence, Plaute, Lucrèce, Horace,
Virgile, Eschyle, Sophocle, Euripide, Sappho, Anacréon, Théocrite, tous
les grands poètes de l'antiquité firent les délices de leurs
contemporains. Un poète, avant l'invention de l'imprimerie, ne devait
son existence même qu'à sa popularité actuelle. L'histoire nous apprend
que les meilleurs nous sont parvenus. La raison en est évidente; les
plus populaires trouvèrent le plus grand nombre de copistes, et dire que
le goût de leurs contemporains était corrompu, c'est une thèse que
peuvent difficilement soutenir les modernes, dont les plus puissans ont
à peine approché des anciens. Dante, Pétrarque, Arioste, le Tasse
furent tous les favoris des lecteurs contemporains. Dante acquit la
célébrité long-tems avant sa mort; et, peu après, les états négocièrent
pour ses cendres, et disputèrent touchant les lieux où il avait composé
la _Divina Comedia_. Pétrarque fut couronné au Capitole. Arioste fut
respecté par les voleurs qui avaient lu l'_Orlando furioso_... Le Tasse,
malgré les critiques des _Cruscanti_, aurait été couronné au Capitole,
sans sa mort prématurée.

»Il est aisé de prouver la popularité immédiate des principaux poètes de
la seule nation moderne d'Europe qui ait une langue poétique, de la
nation italienne. Chez nous, Shakspeare, Spenser, Johnson, Waller,
Dryden, Congreve, Pope, Young, Shenstone, Thomson, Goldsmith, Gray
furent tous aussi populaires durant leur vie que depuis leur mort.
L'élégie de Gray a plu sur-le-champ, et plaira éternellement. Ses odes
n'eurent pas le même succès, mais elles ne sont pas non plus aujourd'hui
aussi agréables que son élégie. La carrière politique de Milton nuisit à
son succès; mais l'épigramme de Dryden, et le débit même du _Paradis
perdu_, relativement au moindre nombre des lecteurs à l'époque de sa
publication, prouvent que Milton fut honoré par ses contemporains....

»On peut demander pourquoi--ayant cette opinion sur l'état actuel de la
poésie anglaise, et ayant eu long-tems comme écrivain l'oreille du
public,--je n'ai pas adopté un plan différent dans mes propres
compositions, ou tâché de corriger plutôt que d'encourager le goût du
jour? À cela je répondrai qu'il est plus aisé de voir la mauvaise route
que de suivre la bonne, et que je n'ai jamais entretenu la perspective
de remplir une place permanente dans la littérature de mon pays. Ceux
qui me connaissent le savent et savent aussi que j'ai été grandement
étonné du succès temporaire de mes ouvrages, n'ayant flatté aucune
personne ni aucun parti, et ayant exprimé des opinions contraires à
celles de la généralité des lecteurs. Si j'avais pu prévoir le degré
d'attention qui m'a été accordé, assurément j'aurais étudié davantage
pour le mériter. Mais j'ai vécu dans des contrées étrangères et
lointaines, ou dans ma patrie, au milieu d'un monde agité qui n'était
pas favorable à l'étude ou à la réflexion; en sorte que presque tout ce
que j'ai écrit a été pure passion,--passion, il est vrai de différentes
sortes, mais toujours passion: car chez moi (si ce n'est point parler en
Irlandais que parler ainsi), mon indifférence était une sorte de
passion, résultat de l'expérience, et non pas la philosophie de la
nature. Écrire devient une habitude, comme la galanterie chez une femme.
Il y a des femmes qui n'ont point eu d'intrigue, mais fort peu qui n'en
aient eu qu'une; ainsi il y a des millions d'hommes qui n'ont jamais
écrit un livre, mais peu qui n'en aient écrit qu'un. Donc, ayant écrit
une fois, je continuai d'écrire, encouragé sans doute par le succès du
moment, mais n'en prévoyant aucunement la durée, et, j'oserai le dire,
en concevant à peine le désir.........................................

»J'ai ainsi exprimé publiquement sur la poésie du jour l'opinion que
j'ai depuis long-tems exprimée à tous ceux qui me l'ont demandée, et
même à quelques personnes qui auraient mieux aimé ne pas l'entendre,
comme à Moore, à qui je disais dernièrement: «Nous sommes tous dans la
mauvaise voie, excepté Rogers, Crabbe et Campbell.» Sans être vieux
d'années je suis trop vieilli pour sentir en moi assez de verve pour
entreprendre une oeuvre qui montrât ce que je tiens pour bonne poésie,
et je dois me contenter d'avoir dénoncé la mauvaise. Il y a, j'espère,
de plus jeunes talens qui s'élèvent en Angleterre, et qui, échappant à
la contagion, rappelleront dans leur patrie la poésie aujourd'hui exilée
de notre littérature, et la rétabliront telle qu'elle fut autrefois et
qu'elle peut encore être.

»En même tems, le meilleur signe d'amendement sera le repentir, et de
nouvelles et fréquentes éditions de Pope et de Dryden.

»On trouvera dans l'_Essai sur l'Homme_ une métaphysique aussi
confortable et dix fois plus de poésie que dans l'_Excursion_. Si vous
cherchez la passion, où la trouverez-vous plus vive que dans l'_Épître
d'Héloise à Abailard_, ou dans _Palamon et Arcite_? Souhaitez-vous de
l'invention, de l'imagination, du sublime, des caractères? cherchez cela
dans _le Vol de la Boucle de cheveux_, dans les _Fables_ de Dryden, dans
l'_Ode sur la fête de sainte Cécile_, dans _Absalon et Achitophel_. Vous
découvrirez dans ces deux poètes seuls toutes les qualités dont vous ne
saisiriez pas une ombre en secouant une quantité innombrable de vers et
Dieu sait combien d'écrivains de nos jours,--plus, l'esprit, dont ces
derniers n'ont pas. Je n'ai point toutefois oublié Thomas Brown le
jeune, ni la famille Fudge, ni Whistlecraft; mais ce n'est pas de
l'esprit,--c'est de l'_humour_[79]. Je ne dirai rien de l'harmonie de
Pope et de Dryden, en comparaison des poètes vivans, dont pas un
(excepté Rogers, Gifford, Campbell et Crabbe) ne saurait écrire un
couplet héroïque. Le fait est que l'exquise beauté de leur versification
a détourné l'attention publique de leurs autres mérites, comme l'oeil
vulgaire se fixera plus sur la splendeur de l'uniforme que sur la
qualité des troupes. C'est cette harmonie même, surtout dans Pope, qui a
soulevé contre lui ce vulgaire et abominable bavardage:--parce que sa
versification est parfaite, on affirme que c'est sa seule perfection;
parce que ses pensées sont vraies et claires, on avance qu'il n'a pas
d'invention; et parce qu'il est toujours intel

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