Barnave
by Jules Gabriel Janin · French · Gutenberg #33734 · 676,909 chars · public domain (US)
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Title: Barnave
Author: Jules Gabriel Janin
Release date: September 15, 2010 [eBook #33734]
Language: French
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BARNAVE
DU MÊME AUTEUR
_Format in-8:_
La Religieuse de Toulouse 2 vol.
Les Gaîtés champêtres 2 ----
_Format grand in-18:_
Histoire de la Littérature dramatique, 2e édition 6 vol.
Les Contes du Chalet 1 ----
Le Chemin de Traverse, nouvelle édition 1 ----
L'Ane mort, nouvelle édition 1 ----
Contes littéraires, nouvelle édition 1 ----
Contes fantastiques, nouvelle édition 1 ----
La Confession, nouvelle édition 1 ----
Un Coeur pour deux Amours, nouvelle édition 1 ----
BARNAVE
PAR
M. JULES JANIN
NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS
1860
Tous droits réservés
Ce livre est un des péchés de ma jeunesse: il fut _écrit_, disons
mieux, il fut improvisé le lendemain des trois journées, un temps si
loin de nous, hélas! Tout tremblait, tout espérait, tout se
débattait avec courage, avec espoir, et pendant que S. M. le roi
Charles X était reconduit, en grand honneur, par messieurs ses
gardes du corps jusqu'au vaisseau de Cherbourg, sur cet Océan
éternellement étonné de se voir traverser, _dans des appareils si
divers, et pour des causes si différentes_, quelques vieillards qui
pleuraient _le Roi_, quelques jeunes gens qui avaient été, de bonne
heure, accoutumés à l'entourer de leurs respects, profitant des
libertés que leur accordaient tant de grands esprits, réunis autour
du nouveau trône, se montraient impatients d'accompagner ce bon
prince, l'honneur même, uni à tout ce que la majesté royale a de
clémence et de bonté, d'une suite d'élégies, de respects, de
sympathies et de consolations que S. M. le roi Charles X entendit,
en effet, sur son passage. Il disait si bien, ce bon roi, lorsque,
naguères, il accomplissait son dernier voyage à travers la France,
aux courtisans qui l'entouraient et qui lui témoignaient un peu
d'inquiétude:--«Allons! retirez-vous de mon soleil; faites qu'on me
voie, et rassurez-vous, vous ne savez pas encore l'autorité d'un roi
de France!» Et véritablement, dans les derniers moments de sa
fortune royale, il lui avait suffi de se montrer, pour voir accourir
tout son peuple, autour de son visage radieux.
C'était un roi affable, généreux, bienveillant, loyal, d'une
clémence inépuisable, et qui se voyait respecté même par l'émeute.
(En ce temps-là, elle n'allait jamais plus loin que la porte
Saint-Denis, l'émeute, et l'ombre auguste du château des Tuileries
lui faisait peur). Certes, ce bon roi ne pouvait pas se douter qu'un
jour viendrait, si cruellement et si vite, avec tant d'ardeur, qui
briserait ce trône excellent, qui renverserait cette admirable
monarchie! Il ne s'en doutait guère, et, quand vint la tempête, il
se trouva sans défense et sans peur. Son départ fut semblable au
voyage d'un roi! Les peuples, sur les routes, accouraient et lui
disaient adieu! Les vieillards le montraient à leurs petits enfants,
comme un triste objet de leurs regrets, plus tard! Pas un cri qui ne
fût une sympathie, et pas un salut qui ne fût un adieu respectueux!
M. Théodore Anne, un digne garde du corps du roi Charles X, a
raconté, dans un récit plein de coeur, de vérité, de dévouement,
plein d'honneur, ce voyage de Cherbourg, qu'il accomplissait avec
les gardes du corps, ses dignes camarades, et comment, en les
quittant, le roi les avait décorés de son ordre et de son souvenir.
Rien n'est plus sympathique et plus touchant que cette page
éloquente, et l'on y retrouve, à souhait, l'intime et glorieux
contentement qui surgit de ces pages fidèles et loyales, où ce n'est
pas le vaincu et le détrôné qu'il faut plaindre, où le vainqueur
seul est le digne objet d'une intelligente pitié. Ainsi, rien ne
vous a manqué, ô Majesté touchante! ô protecteur de notre enfance et
des premières années de notre jeunesse! O grâce et bonté
souveraines! Sacre éternel que Lamartine a chanté!
Viens donc, élu du ciel que sa force accompagne,
Viens!--Par la Majesté du divin Charlemagne,
La valeur de Martel ou du soldat d'Ivri!
Par la vertu du roi qu'a couronné l'Église!
Par la noble franchise
Du quatrième Henri!
Par les brillants surnoms de cette race auguste!
_Le Sage, le Vainqueur, le Bon, le Saint, le Juste..._
La grâce de Philippe ou de François premier!
Par l'éclat de ce roi dont l'ascendant suprême
Imposa son nom même
Au siècle tout entier!
Régne! juge! combats! venge! punis! pardonne...!
Par ce martyr des rois, qui mourut pour nos crimes,
Par le sang consacré de cent mille victimes!
Par ce pacte éternel qui rajeunit tes droits!
Par le nom de Celui dont tout sceptre relève!
Par l'amour qui t'élève
Sur ce nouveau pavois!...
Conduis! règle! soutiens! commande! impose! ordonne!
Par la vertu d'en haut sois couronné, sois roi!
Ta main, dès cet instant, peut frapper, peut absoudre;
Ton regard est la foudre
Ta parole est la loi!
Que la terre et les cieux et la mer te bénissent!
Qu'au choeur des Chérubins les Séraphins s'unissent
Pour célébrer le Dieu, le Dieu qui nous sauva!
Saint! saint! saint est son nom! Que la foudre le gronde!
Que le vent le murmure, et l'abîme réponde:
Jéhovah! Jéhovah!
Qu'il gouverne à jamais son antique héritage!
Sur les fils de nos fils qu'il règne d'âge en âge;
Nos cris l'ont invoqué, sa foudre a répondu!
De toute majesté c'est la source et le père!
Le peuple qui l'attend, le siècle qui l'espère,
N'est jamais confondu!
Qu'il est rare, ô mon Dieu! que ta main nous accorde
Ces temps, ces temps de grâce et de miséricorde,
Où l'homme peut jeter ce long cri de bonheur,
Sans qu'un soupir, faussant le cantique d'ivresse,
Vienne en secret mêler aux concerts d'allégresse
L'accent d'une douleur...
Voilà pourtant comme on en parlait, et voilà comme on lui parlait, à
ce roi calme et bienfaisant qui était au niveau de toutes les
louanges: or cette louange était l'admiration sincère d'un grand
poëte; elle eut un rapide écho dans toute la France; elle trouva
l'Europe attentive; elle était le présage heureux d'une grande
conquête et d'une victoire illustre entre toutes, une victoire dont
M. le duc d'Orléans, M. le duc d'Aumale, M. le duc de Nemours, le
général Lamoricière et le général Cavaignac devaient sortir.
Ce beau règne! il était annoncé dans l'Écriture: «_Orietur in diebus
ejus justitia et abundantia pacis._» Un autre poëte, aussi grand que
le premier, la plus superbe et la plus vive inspiration de notre
âge, un grand homme, un héros, lorsqu'il évoque à son tour la
royauté d'autrefois, rien n'est plus splendide et plus touchant que
ses paroles à propos du roi martyr et de l'enfant-roi, tué à coups
de pied dans la prison du temple:
C'était un bel enfant qui fuyait de la terre.
Son oeil bleu du malheur portait le signe austère.
Ses blonds cheveux flottaient sur ses traits pâlissants,
Et les vierges du ciel, avec des chants de fête,
Aux palmes du martyre unissaient sur sa tête
La couronne des innocents.
--Où donc ai-je régné? demandait la jeune ombre.
La France entière pleurait à ces charmants souvenirs! La France
entière a répété ces cantiques en l'honneur de tant de misères
passées, et de tant d'espérances présentes:
O Français! louez Dieu, vous voyez un roi juste!
s'écriait l'auteur des _Contemplations_, le jour glorieux où reparut
le roi Henri IV sur son piédestal:
O juge! O triomphe! O mystère!
Il est né, l'enfant glorieux...
s'écriait le poëte, à la naissance de Mgr. le duc de Bordeaux.
Et toi, que le Martyr aux combats eût guidée,
Sors de ta douleur, ô Vendée!
Un roi naît pour la France, un soldat naît pour toi!
Voilà pourtant les premiers vers que nous avons entendus retentir à
nos oreilles charmées! Enfants que nous étions encore, voilà nos
émotions, voilà nos exemples, voilà nos rêves! Lui-même, quand il
passait par sa ville en deuil, le roi Louis XVIII, ce dernier roi
qui ait eu l'honneur d'entrer mort en son église royale de
Saint-Denis, il fut salué par un vrai poëte; Victor Hugo, jeune
homme, ajoutait sa douleur impérissable au _De profundis_ de la
ville... _où jamais la couronne ne tombe_, disait l'ode inspirée au
tombeau des rois; Victor Hugo, lui aussi, écrivit une ode éclatante,
au sacre du roi Charles X, et voici la prière que ses cantiques
adressaient au Tout-Puissant, agenouillés à ses autels:
O Dieu! garde à jamais ce roi qu'un peuple adore!
Romps de ses ennemis les flèches et les dards;
Qu'ils viennent du couchant, qu'ils viennent de l'aurore,
Sur des coursiers ou sur des chars!
Charles, comme au Sina, t'a pu voir face à face!
Du moins qu'un long bonheur efface
Ses bien longues adversités!
Qu'ici-bas des élus il ait l'habit de fête;
Prête à son front royal deux rayons de ta tête;
Mets deux anges à ses côtés.
Rappelez-vous aussi, le jour même où 1830 accomplissait sa
révolution soudaine, ce vieillard couronné de sa gloire et de ses
cheveux blancs, le poëte du _Christianisme_ et le chantre inspiré
_des Martyrs_, entraîné dans la foule victorieuse, et proclamé par
elle, au dernier moment des trois jours, à la même heure où le
nouveau roi va chercher à l'Hôtel-de-Ville les pouvoirs que
l'Hôtel-de-Ville a brisés. Qu'elle était éloquente, et qu'elle était
écoutée avec respect, la voix de M. de Chateaubriand! Quelle majesté
dans ces adieux suprêmes, du haut de la tribune, où les pairs de
France écoutaient, pleins d'attendrissement, de respect..., de
remords peut-être, ces plaintes libérales, ces accents prophétiques!
Et comment donc, à la même heure, quand les plus grands poëtes de
l'âge ancien et des temps présents se mettent à pleurer la royauté
qui s'en va, un écrivain de vingt-cinq ans, docile à toutes ces
impressions surnaturelles, eût-il négligé de mêler sa douleur et son
deuil à cette louange unanime, à ce deuil reconnaissant?
Pouvait-il oublier, lui, enfant de la presse libre et de la libre
parole, un prince qui s'était écrié, le jour de son avénement au
trône de ses ancêtres: _Plus de censure!_ et qui avait renvoyé dans
leurs cavernes les honteux mutilateurs de la presse honnête et
libérale? Et de même que le roi Charles X avait dit: _Plus de
censure!_ en montant sur le trône, il avait répondu aux vieux poëtes
de l'empire qui, dans une pétition célèbre, le sollicitaient, ô
honte incroyable! contre les poëtes naissants: «Je n'ai que ma place
au parterre!» Il avait fait, il avait dit aussi bien, le jour où il
fit appeler l'auteur de _Marion Delorme_, en le priant de laisser en
repos l'ombre de son aïeul, le roi Louis XIII. La date est certaine;
elle est consacrée à tout jamais, aux royales Tuileries, dans ce
beau livre intitulé: _les Rayons et les Ombres_, le digne pendant
des _Feuilles d'Automne_ et des _Contemplations_:
Seuls dans un lieu royal, côte à côte marchant,
Deux hommes, par endroits du coude se touchant,
Causaient. Grand souvenir qui dans mon coeur se grave!
Le premier avait l'air fatigué, triste et grave,
Comme un front trop petit qui porte un lourd projet;
Une double épaulette à couronne chargeait
Son uniforme vert à ganse purpurine,
Et l'Ordre et la Toison faisaient sur sa poitrine,
Près du large cordon moiré de bleu changeant,
Deux foyers lumineux, l'un d'or, l'autre d'argent.
C'était un roi, vieillard à la tête blanchie,
Penché du poids des ans et de la monarchie.
L'autre était un jeune homme, étranger chez les rois,
Un poëte, un passant, une inutile voix.
Ils se parlaient tous deux, sans témoins, sans mystère,
Dans un grand cabinet, simple, nu, solitaire...
Or, entre le poëte et le vieux roi courbé,
De quoi s'agissait-il?...
Le poëte voulait faire, un soir, apparaître
Louis Treize, ce roi sur qui régnait un prêtre;
--Tout un siècle, marquis, bourreaux, fous, bateleurs,--
Et que la foule vînt, et qu'à travers des pleurs,
Par moments, dans un drame étincelant et sombre,
Du pâle cardinal on crût voir passer l'ombre...
Le vieillard hésitait:--Que sert de mettre à nu
Louis Treize, ce roi chétif et mal venu?
À quoi bon remuer un mort dans une tombe?
Que veut-on? Où court-on? Sait-on bien où l'on tombe?
Tout n'est-il pas déjà croulant de tout côté?
Tout ne s'en va-t-il pas sous trop de liberté?...
Puis il niait l'histoire, et, quoi qu'il en puisse être,
À ce jeune rêveur disputait son ancêtre,
L'accueillant bien, d'ailleurs, bon, royal, gracieux,
Et le questionnant sur ses propres aïeux!
Tel il nous est apparu, et dans sa vie et dans son règne, le roi
Charles X, ce roi excellent que nous perdions! Tel nous le montrait
la poésie, en attendant que l'histoire eût adopté cette image
vraiment royale! Il avait laissé parmi nous, les uns et les autres,
tant de traces bienveillantes! Il avait été au-devant même de ses
insulteurs, le coeur tout rempli de pitié, les mains toutes pleines
de pardon! Je suis peu de chose, et je n'ai jamais été rien en toute
ma vie... Une seule fois, il me semble aujourd'hui que je fus un
homme important. Je me souviens, en effet, que j'eus l'honneur, au
nom du roi, de porter des paroles de pitié et de pardon à M. Fontan,
enfermé à Poissy pour avoir insulté à la majesté royale! Le roi
demandait à peine une excuse, et tout de suite il pardonnait... M.
Fontan ne voulut pas s'incliner devant ce pardon qui tombait de si
haut! Tout au fond de l'abîme, il défiait encore. Ah! je suis sûr
que M. Fontan eut un vif regret de son obstination malséante... et
courageuse, lorsque un mois après notre ambassade à Poissy (Frédéric
Soulié en était):
Holyrood! le vieux roi, demandait à ton ombre
Cette hospitalité mélancolique et sombre
Qu'on reçoit, et qu'on rend de Bourbons à Stuarts...
Donc ce livre, aujourd'hui réimprimé, parce qu'enfin je ne pouvais
pas le laisser disparaître, et reparaître un jour, sans le
commentaire et sans l'explication qui désormais lui serviront
d'excuse, était tout à fait, dans mon ambition juvénile, et qui de
rien ne doute, un suprême adieu à la monarchie expirée, une élégie
au roi que nous perdions. Dieu soit loué, qui m'a mis au rang des
honnêtes gens qui se plaisent à célébrer les causes vaincues! Ils
n'attendent rien de la fortune; ils n'ont rien à espérer du pouvoir;
ils se tiennent à l'ombre, à l'écart, cédant la place à qui veut
passer avant eux! Passez! La place est libre!... Arrivez, ambitieux!
Emparez-vous des rumeurs populaires! Tenez-vous du côté des
puissants de ce matin! Soyez forts avec les forts, puissants avec
les tout-puissants; oubliez la veille, et contemplez le lendemain!
Hâtez-vous! qui vous gêne? Hâtez-vous! qui vous arrête? Hâtez-vous!
foulez à vos pieds victorieux ce que vous adoriez avec crainte, et
le foulez avec joie! Il est si beau de crier, dans la foule, avec la
foule!
Il est si bon, si charmant de suivre, au pas de course, un
triomphateur! Ceux qui, de loin, vous voient passer s'imaginent que
vous êtes une part du triomphe, un fragment de la conquête, un
capitaine, un général!... Hâtez-vous bien fort, et prêtez aux
nouveaux venus de ce soir les serments que vous avez prêtés aux
vainqueurs de la veille... Hâtez-vous!... pendant que dans l'ombre,
et d'une voix calme, il y a de bonnes gens qui s'obstinent à crier
au roi qui part: «Adieu, Sire! Adieu Majesté! Rappelez-vous ceux qui
vous pleurent! Bénissez-les! Bénissez-nous!» Et puis, si l'on savait
combien c'est facile, et quel honneur inespéré on en retire,
aussitôt que l'on rencontre un de ces pauvres idiots obstinés à la
fidélité, qui se souviennent du serment, et qui n'ont pas voulu des
sentiers nouvellement frayés!
Ceci dit, reprenons la préface même de l'an de grâce 1830; cette
préface de _Barnave_, aujourd'hui, après tant d'années et tant
d'oublis, nous la réimprimons telle qu'elle fut écrite, au moment où
la France entière interrogeait l'avenir des successeurs du roi
Charles X. La voilà! Je ne changerai pas un mot à cette préface, un
instant fameuse... Elle disait tout à fait, en ce temps-là, ce que
je voulais dire; elle était toute ma pensée; elle appartenait à mes
regrets, à ma sympathie, à mes respects pour le roi de
Chateaubriand, de M. Bertin l'aîné, de Victor Hugo, de Lamartine!
Et bientôt, lorsqu'il apparut que le roi Louis-Philippe était un
grand prince, un esprit ferme et libéral, un vrai roi, père heureux
d'une famille de grands capitaines, d'honnêtes femmes et d'un
véritable artiste, la princesse Marie, à l'heure éclatante et libre,
entre toutes, où la France entrait à pleines voiles dans des
prospérités inconnues, comme un homme d'État, un ministre du roi
Louis-Philippe me disait:--Monsieur, nous voilà bien loin,
convenez-en, de la préface de Barnave?
--À coup sûr, lui dis-je, et j'en conviens d'autant mieux, que nous
voilà bien loin, très-loin du prince de Polignac, bien près du roi
Charles X... et du ministère de M. de Châteaubriand.
PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION.
«Si vous me demandez quel est ce livre; à quel genre de littérature
il appartient, et quelles conséquences en va tirer le lecteur, je
vous répondrai ingénument que je suis fort empêché de vous répondre.
La chose est ainsi cependant.
«En ce siècle ingénu des classifications, où, jusqu'à la
littérature, tout est numéroté par ordre et divisé par familles, ce
n'est pas, je l'avoue, un médiocre inconvénient que de publier un
ouvrage indécis, qui ne puisse absolument se placer dans un rayon
certain de la bibliothèque, sans en troubler la savante harmonie, et
sans faire mentir la commune étiquette de tant de beaux livres
obéissant à la loi des bibliothécaires de profession. Tels sont
cependant ces nombreux chapitres à propos de Marie-Antoinette, de
Mirabeau, de Barnave, du duc d'Orléans, en un mot, de tout ce qui a
illustré, bouleversé, ennobli, souillé la dernière période du
dernier siècle. L'idéal, le faux, l'impossible, et surtout
l'impossible, se rencontrent trop souvent dans mes récits pour
qu'ils aillent grossir la case des historiens; en même temps, les
faits y sont quelquefois si vrais, si réels, incontestables à ce
point que, parmi les oeuvres de pure imagination, ils sembleraient
une disparate.
«Pourquoi cependant? Il est si peu d'ouvrages de pure invention où
la vérité ne se mêle au mensonge, il est si peu d'histoires où le
mensonge ne s'allie à la vérité! Aujourd'hui surtout où l'histoire
est embarrassée de tant de systèmes, de contradictions, de passions
opposées! Oui, je conçois l'histoire, mais comme la faisaient
Xénophon, Thucydide et Tite-Live. Alors la tradition était une; le
fait arrivait de bouche en bouche à l'historien, qui l'enregistrait
sans l'examiner; et quand il était paré des grâces d'un style
élégant, ce fait même aussitôt devenait irrécusable. Le pauvre
annaliste n'était pas occupé à mettre d'accord des mémoires qui se
démentaient l'un l'autre. L'écuyer de Cyrus, le secrétaire de
Périclès, la femme de chambre de Cornélie, ne s'étaient pas mis aux
gages du libraire Ladvocat; ils n'avaient pas laissé de gros
volumes, remplis de mesquins détails. Tout se bornait à l'événement
principal que l'écrivain racontait avec sa bonne foi et sa passion,
que le lecteur croyait avec simplicité! Cette franchise et ce bon
sens valaient mieux cent fois, que l'examen sans cesse et sans fin;
cette bonhomie et cette façon de croire à l'historien qui raconte,
étaient cent fois préférables à cette critique dont nous sommes si
fiers.
«Mais l'histoire contemporaine! Il n'y a plus moyen de l'écrire,
depuis qu'elle appartient à tout le monde! Dans ce labyrinthe où
tant de fils viennent se croiser, comment reconnaître le fil qui
peut vous guider et vous conduire à la lumière? En qui donc
aurez-vous foi, je vous prie? À Dumouriez, à M. de Bezenval! à
Prudhomme ou à Mme Campan! Les uns et les autres, ils ont vu, «ce
qui s'appelle vu!» les mêmes événements, et tous, d'une manière
différente, ils les ont arrangés, séparés, défigurés, au gré de
leurs haines, de leurs opinions, de leurs intérêts. Lisez, par
exemple (et je vous plains!), tout ce que les amis et les ennemis de
M. de Lafayette ont écrit à sa honte, à sa louange, dans les
premières années de la révolution, et, s'il se peut, formez-vous de
cet homme une idée complète et bien arrêtée. Ce que je dis ici d'un
homme, on le pourrait dire de tous les autres.
«Je l'avouerai, mon humble esprit ne savait où se prendre au milieu
de tant d'incertitudes. Plus j'allais à la vérité, plus elle prenait
soin de me fuir. Enfin, désespérant de l'atteindre, j'ai vu qu'il me
serait impossible de reconstruire l'histoire, et comme il m'en
fallait une, j'en ai fait une à mon usage. Deux grands faits,
seulement, m'ont paru assez clairs et positifs: la plus vieille
monarchie de l'Europe s'écroulant en quelques jours, une tête de roi
tombant sur la place publique. En même temps l'infortune, le talent,
l'erreur, le crime, mêlés à cette étonnante catastrophe... et voilà
ce que j'ai voulu représenter en quelques personnages, résumer en
quelques noms propres.
«L'infortune, en mon livre, elle porte un nom qui fait courber les
têtes les plus hautes, elle a nom Marie-Antoinette. O l'héroïque et
très-haute image de cette monarchie encore belle et forte, mais
étourdie à la façon d'une jeune fille ignorante du monde et de ses
exigences; bienveillante à tous, et par tous abandonnée! À force de
bienfaits elle n'a créé autour d'elle que d'inutiles amitiés et
d'implacables haines. Que disons-nous? rien n'égale ses malheurs,
sinon le courage à les supporter.
«Mirabeau, c'est le talent, c'est le génie emporté dans tous les
excès, par tous les vents de l'orage et des révolutions. Il fut
l'inexplicable exemple de ce que peut un homme enivré de vice et
d'intelligence, quand chez lui l'orgueil et l'ambition conspirent
avec l'éloquence, pour tout détruire; roi par la parole, à qui ne
manque aucun genre de mépris, pas même le sien; il fait trembler
tous les trônes de l'Europe, il finit par reculer devant sa propre
conscience. Il meurt enfin quand sa mission de renverser est
achevée; homme incapable, ou, qui pis est, parfaitement indigne de
faire le bien, et de se repentir utilement.
«La vertu dans ces époques troublées, la vertu virile, eh bien!
j'avais choisi pour la représenter dans mon drame, mon héros même,
Barnave, homme de moeurs élégantes et de langage fleuri;
désintéressé au milieu de tant de corruptions; humain et charitable
au milieu de tant de férocité. Une fois seulement la sainte pitié le
trouvera insensible, et, la vapeur du sang montant jusqu'à son
faible cerveau, il calomniera la victime, au profit du meurtre
impitoyable. Oui, Barnave, en vain du haut de cette tribune
abominable où le paradoxe est maître, as-tu demandé, avec surprise,
si le sang des meurtriers valait la peine d'être déploré? Le sang
qui coule est toujours pur, quand il n'est pas versé par la loi pour
venger la société, et les remords du reste de ta vie expieront à
peine ces cruelles paroles.
«À mon sens, Barnave représente assez bien, par ses emportements
subits, par ses colères sans frein, par son muet repentir, par sa
mort atroce, et par la réhabilitation posthume qui fut faite autour
de son nom, cette belle part de la jeunesse condamnée à l'obscurité
par sa naissance, et qui consent de tout son coeur à l'obscurité, à
condition que personne, autour d'elle, ne s'élèvera au-dessus
d'elle. À des esprits ainsi faits, une révolution portera toujours
préjudice; cette révolution est, pour cette jeunesse, un grand
malheur: elle la rend ambitieuse; elle l'arrache à son repos; elle
l'entoure à l'improviste de grandeurs inouïes et volées; elle la
dégage en même temps de son premier serment, ce premier serment
solennel, le seul qui compte au tribunal de Dieu, au jugement du
genre humain, le serment qu'on ne fait qu'une seule fois. Il n'y a
qu'un serment, comme il n'y a qu'un baptême! Ajoutez à ces erreurs
de la jeunesse, aux temps cruels des révolutions, que la révolution
est féconde en parvenus du dernier étage, ce qui fait que nos jeunes
gens se regardent, et qu'ils se disent (chose étrange! ils se disent
cela tout haut): Nous valons pourtant mieux que cela! Alors, dans
ces malaises, l'usurpation devient une contagion morale, chacun
voulant usurper quelque chose en ce gaspillage politique. Barnave
aussi. Comme il vit que Mirabeau, roi dans le peuple, était
l'usurpateur de la couronne de Louis XVI, il a voulu être, à son
tour, l'usurpateur de Mirabeau. Quoi d'étonnant? Quand il n'y a plus
de frein pour quelqu'un, il faut qu'il n'y ait plus de frein pour
personne! Aussitôt que Mirabeau fut le maître, il n'y eut pas de
raison pour que Robespierre n'eût pas son tour. Seulement, dans
cette lutte haletante et misérable de pouvoirs éphémères qui
s'élèvent et qui tombent, dans ce nombre incroyable d'ambitions
niaises ou sanglantes, plaignons les ambitions honnêtes, plaignons
Barnave; il eut l'ambition d'un honnête homme dont on a dérangé la
voie. On s'égare, on s'étonne, on se perd, on est perdu.
«Pour figurer le crime (en cette histoire que je me faisais à
moi-même, et que j'arrangeais au gré de mon conte d'enfant mal
instruit, qui veut tout savoir en vingt-quatre heures, qui n'écoute
les conseils et les leçons de personne), il ne s'offrait à moi que
trop de modèles. J'ai pris le mien dans un palais, comme un
effrayant contraste, j'ai choisi, par une préférence qui lui était
due, et qui ne pouvait étonner personne, un prince affreux, tout
semblable à ce portrait que fait Tacite en parlant de ces neveux de
Tibère «qui commencent à se montrer les héritiers du maître, à force
de débauches secrètes et de forfaits ignorés!» Je l'avais sous la
main, et je m'en suis servi, comme on se sert d'un croquemitaine à
épouvanter les enfants. Ce brigand ténébreux, cet idiot, qui,
pouvant d'un mot racheter tous ses crimes, épouvanta les bourreaux
eux-mêmes de sa cynique imprécation contre cet infortuné, son parent
et son roi, dont la tête était en jeu dans cette réunion de
régicides, le voilà donc tel quel, et, s'il vous plaît, pouvais-je
trouver quelque part un exemple plus frappant de folie et de
méchanceté?»
* * * * *
Tel était mon exorde... et tels étaient, en effet, les divers
personnages de ce livre écrit sans patience, arrangé sans art,
conduit sans talent, plein de hasards et si mal disposé, qu'en le
relisant, à cette heure, et revenant sur ces pages oubliées, il me
semble en effet que j'assiste au rêve d'un malade. Où donc avais-je,
en effet, rencontré cet Allemand que j'affublais d'un très-grand nom
de l'Allemagne? Où donc avais-je imaginé cette fable où l'absurde et
le niais le disputent à l'impossible? En vain, même aujourd'hui, j'y
voudrais remettre un peu d'ordre, en vain je voudrais arranger,
réparer, réunir par un certain lien ces fictions malséantes, ce
serait entreprendre une oeuvre inextricable, et moi-même je me
demande, en ce moment, par quelle indulgence incroyable, et par
quelle fascination que je ne saurais expliquer, le public
contemporain de _Notre-Dame de Paris_, du _Vase étrusque_, des
premiers contes de Balzac, de _Volupté_, d'_Indiana_, et de tant de
belles oeuvres justement honorées, et populaires à bon droit, a pu
tolérer la lecture de cette oeuvre informe? Il faut donc que la
jeunesse ait un grand charme? Il faut que les innocents délires
portent en eux-mêmes une inexplicable excuse, pour que ce _Barnave_,
à savoir, ce monstrueux ensemble d'opinions contradictoires, de
colères mauvaises, d'admirations stupides, cet enchevêtrement
fabuleux des plus vulgaires accidents d'une si grande et si terrible
révolution, ait trouvé grâce un instant aux yeux de ces lecteurs
dont les pères avaient été les témoins, et quelques-uns les acteurs
de cette histoire que je défigurais à plaisir. Voilà ce qui
m'étonne, et, disons mieux, voilà ce qui m'épouvante, en ce moment
de zèle et de vérité avec moi-même, à l'heure où la fiction se
dépouille de ses oripeaux et de ses mensonges; à l'heure où la
vérité, toute nue, apparaît manifeste, irrésistible, et montrant, à
qui l'a outragée, un visage sévère et voisin du mépris. Voilà,
sincèrement, ce que je pense, à cette heure où je suis juste avec
moi-même, de ce fameux _Barnave_ et de sa fameuse préface, et s'il
était possible d'anéantir un livre qui a vécu même une minute, une
seule, à coup sûr je jetterais volontiers ce livre aux flammes
vengeresses, et de ses cendres inertes je ferais, sans peine, un
ridicule hommage aux quatre vents du ciel. Mais (voilà la peine et
le châtiment) j'ai beau me repentir; en vain je connais les fautes
et les crimes de ce livre imprudent, je ne saurais l'effacer; il
suffit qu'il ait vécu... dix minutes, pour qu'il soit acquis à
l'accusation qui m'a frappé du côté des gens de goût, des bons
esprits, des sages esprits, des prévoyants, des amis de la chose
honorable, honorée et faite avec art.
Il y a, dans Plutarque, un livre intitulé: _Des choses qui se
portent bien_... Heureux trois fois, et davantage, les livres sains,
vivants, vigoureux et bien portants! Honneur et gloire aux _livres
qui se portent bien_! Un livre en belle et bonne santé respire à
chaque page une suave odeur de contentement, de force et de calme!
Une passion bien portante est fière et forte; un vice même, _bien
portant_, n'est pas digne absolument de nos mépris. Voyez Harpagon,
voyez don Juan! Tu te portes bien, c'est-à-dire, ami, te voilà au
niveau de la renommée et de la gloire, au niveau de toutes les
fortunes! Tu te portes bien, c'est cela! Maître absolu de ton âme,
tu vas marcher dans les bons sentiers, tu vas exprimer les nobles
sentiments, tu vas parler la belle langue à l'accent grave,
intelligente, éloquente, au niveau des plus secrets penchants de
l'âme humaine.... Hélas! jamais histoire ou roman ne fut plus malade
que ce triste _Barnave_, enfant mal venu d'un si jeune homme! Il n'y
a rien de plus triste à voir, et de plus triste à suivre que ce
fantôme de Barnave! Il a la fièvre, il a le délire; il passe, et
coup sur coup, de l'exaltation sans cause au découragement sans
motif; c'est un accès de tétanos, un véritable _delirium tremens_!
Roman du vide et du néant! Marionnettes et polichinelles de
l'histoire! Un théâtre où rien ne se passe, ou pas un ne parle à la
façon bienséante, honorable et superbe de la force et de la santé.
Fausse éloquence et fausse admiration! Hormis le pieux respect dont
la reine Marie-Antoinette est entourée, hormis quelques pages
véhémentes à propos de Mirabeau, et peut-être aussi le _Retour de
Varennes_, tout est faux, absurde et trivial dans ce roman sans
forme; ici, le moindre bruit est le bruit d'une trompette; ici, le
silence est un râle! On n'a pas affaire à des hommes, tout au plus à
des fantômes. Je vis, un jour, dans l'ancienne salle des Doges, à
Gênes, un simulacre de statues recouvertes d'une toile blanche... on
les eût prises, de loin, pour des marbres... ce n'étaient que des
mannequins, remplaçant misérablement des statues mutilées.
Que vous dirais-je? On peut comparer ce vieux livre, oublié dans les
limbes, à cette lanterne, où tantôt la flamme envahit le verre
enfumé, où tantôt la flamme éteinte emplit de nuages et de nuit ces
verres magiques, sur lesquels devraient briller et resplendir:
Madame la Lune et Monsieur le Soleil... Voilà mon oeuvre! Hélas! il
n'y a rien de plus absurde et de plus mal fait. «Un fagot mal lié!»
me disait un jour M. Sainte-Beuve.... et je le trouve indulgent,
comme s'il n'y avait pas: _fagots et fagots!_
Je ferme ici ma parenthèse, et même il me semble que voilà bien
longtemps déjà qu'elle est ouverte. Ainsi nous reprendrons, s'il
vous plaît, la première préface à l'endroit même où nous l'avons
laissée il n'y a qu'un instant, mais cet instant de flagellation m'a
paru diablement long.
SUITE DE LA PREMIÈRE PRÉFACE.
«Arrivons maintenant à la question difficile, une question de
personnes et de noms propres, et d'autant plus dangereuse à traiter,
que j'ai été averti avec tout l'intérêt d'un père (M. Bertin
l'aîné), par un homme à qui j'ai voué le respect d'un fils, et qui
doit m'aimer un peu, je le sens aux respectueux dévouement que j'ai
pour lui.
«Mais comme à des conseils ainsi donnés, si paternellement et de si
haut, il n'y a que deux manières de répondre, l'obéissance ou le
sincère aveu d'une passion bien sentie, je ne répondrai pas,
publiquement, à ces conseils donnés dans l'intimité, et dont l'oubli
ne peut tomber que sur moi seul.
«Je n'ai à répondre ici qu'à ces questionneurs en titre, aux
trembleurs par métier, aux gens de sang-froid par tempérament, et
dont la fausse pitié ne manquera pas d'accourir au premier mot qui
leur semblera trop vif. Le monde est plein de ces esprits timides
qui voient un danger dans tout, qu'une vérité historique effraie
autant qu'une aventure impossible, et qui, pour sauver le présent,
vous font bon marché du passé. Je vois déjà un de ces peureux
arriver chez moi, tout alarmé, tout en désordre:--Ah! mon ami,
qu'avez vous fait? que vous êtes jeune! Y pensiez-vous quand vous
barbouilliez de honte un premier prince du sang?
«Ce prince, monsieur l'homme aux ménagements, ce prince, qui n'a
droit qu'à l'impartialité, et que j'ai représenté tel qu'il m'a
paru: avare et prodigue à la fois, débauché sans vergogne et sans
plaisir, qui ne laissa pas même au crime sa seule dignité,
l'énergie; un malheureux qui n'osa jamais regarder un homme en face,
et pas même le roi Louis XVI; ce prince est à moi, il m'appartient
par tous les droits de l'histoire. Ses lâchetés, ses vices, ses
orgies, ses fanfaronnades, sont de mon domaine, et je ne m'en puis
dessaisir, par un misérable calcul d'intérêt ou de peur. Je sais
bien quelles raisons vous allez me donner, entre autres raisons: que
la mémoire de ce prince est aujourd'hui à l'abri d'une couronne:
mais vos raisons ne sont pas les mêmes que les miennes. Ce prince
dont je m'empare, c'est ma révolution de 1830; c'est l'épave qui
m'est venue du grand naufrage. J'ai saisi corps à corps, dès que je
l'ai pu, en tout danger, cet étrange héros, si bien fait pour
l'auteur dramatique. Ce qui eût été lâcheté, il y a un an, est
devenu courage aujourd'hui; à chacun sa part du butin qu'on se
partage; au duc d'Orléans la couronne de France, à nous
Philippe-Égalité! Vous me demandez grâce pour lui: mais lui, a-t-il
fait grâce? A-t-il eu pitié de la plus belle des femmes, de la plus
malheureuse des reines, de la plus contristée des mères? J'attache
son nom au poteau infamant... N'a-t-il pas dressé l'échafaud où
Marie-Antoinette est montée, traînée à ces hauteurs sanglantes par
la haine et par la calomnie? Non, pour cet homme je ne mentirai pas
à la vérité.
«On ne me verra pas, historien paradoxal, réhabiliter sa mémoire et
faire pour lui ce qu'a fait Walpole pour Richard III; dans ma
galerie de tableaux il paraîtra en pied, je ne jetterai pas sur sa
laide figure le voile noir de Faliero: Faliero avait gagné des
batailles avant de trahir son pays.
«Et puis voyez, monsieur, jusqu'où nous conduirait ce système de
transactions avec l'histoire! Soit, j'y consens: je vais brûler mon
livre, car j'aime mieux l'anéantir que d'en arracher une page.
Allons, je ferai un autre livre, je peindrai une époque plus
reculée: la vieillesse de Louis XV avec ses prodigalités, ses
scandales, ses faiblesses; je montrerai la monarchie expirante de
luxe et d'impuissance dans les bras de la Dubarry. Cependant il me
faut d'autres personnages que Louis XV et Mme Dubarry. On ne fait
pas un roman à deux personnages, à moins de rencontrer Paul et
Virginie, ou Manon Lescaut et le chevalier Desgrieux. Donc je
prendrai nécessairement ceux qui approchaient le trône de plus près;
dans ce nombre, le plus élevé par sa naissance, ne saurait être
oublié. Aussi bien quelle figure à dessiner! quelle dépravation au
milieu de tant de dépravations! Ce prince, le fils de Henri IV, est
gros, épais, commun; le temps pèse à ses jours désoeuvrés; la chasse
seule occupe les facultés de son âme; sa force intellectuelle se
résume entre un contre-pied du cerf et un défaut de sa meute; s'il
pleut, si le soir il digère mal, ses courtisans et sa maîtresse
jouent la comédie pour le distraire: mais quelle comédie! Il faut
être un prince ou bien Mme de Montesson, sa maîtresse, ou tout au
moins quelqu'un des leurs, pour entendre pareille comédie sans
rougir. Déjà les polissonneries de Collé semblent trop voilées et
trop chastes à cette cour d'un goût délicat. Vadé seul, Vadé, son
langage des halles, ses jurons, ses ordures, ont le talent d'égayer
les tréteaux de Bagneux et de Sainte-Assise, d'arracher un sourire à
ce prince subalterne et à sa Maintenon du second ordre.--Ah!
monsieur, m'allez-vous dire, un peu d'indulgence, un peu de
ménagement pour celui-là, car, après tout, c'est notre aïeul.
«C'est notre aïeul! je me rends à cet argument. Remontons un peu
plus haut, j'espère que nous serons plus heureux.
«Louis XV est jeune encore, charmant, aimé, victorieux; Ses moeurs
faciles le poussent à l'amour, mais ses amours sont nobles et
élégantes. À ce brillant tableau vient s'opposer un contraste
singulier. Il n'est pas de romancier ou de poëte comique qui
consentît à se priver d'un si grotesque personnage. Louis d'Orléans,
libertin dans sa jeunesse, est devenu dévot, ou plutôt
superstitieux, dans son âge mûr. Entouré de livres ascétiques,
lui-même il compose des ouvrages de théologie, pour le malheur de
ses bons génovéfains, qu'il ennuie toute la journée de sa prose
sérénissime et de ses subtilités monacales. À cette folie religieuse
il joint une folie d'un autre genre. Il ne veut pas croire que l'on
puisse mourir, il nie la mort pour lui échapper, comme un médecin
nous conseillait de nier le choléra-morbus pour l'éviter. Un jour,
que son intendant lui soumettait les comptes du trimestre, il
remarqua quelques diminutions dans la dépense; il en demanda la
cause.--Monseigneur, plusieurs rentes viagères que vous payiez se
sont éteintes.--Comment?--Monseigneur, les rentiers sont morts.--Ce
n'est pas vrai, ce n'est pas possible. Vous êtes bien osé de me
tenir un pareil langage! Apprenez, monsieur, qu'on ne meurt plus
aujourd'hui. Arrangez-vous pour payer ces rentes, ou je vous
chasse.»
«Un tel personnage paraîtrait peut-être assez original dans mon
roman, mon livre, mon histoire, comme vous voudrez l'appeler. Mais
je vous vois venir.--Ah! monsieur, laissez ce pauvre fou, qui n'a
fait de mal à personne! Chacun a ses travers; celui-là, vous en
conviendrez, est le plus innocent de tous. Il vaut mieux payer des
créanciers morts que ne pas les payer vivants. Et puis enfin,
monsieur, c'est notre trisaïeul.
«--C'est notre trisaïeul! Je n'ai plus rien à dire. Paix à notre
trisaïeul! Remontons encore.
«Mais, hélas! je me trouve plus empêché que jamais. Nous voici
arrivés à la Régence. Au dehors, l'avilissement de notre dignité
nationale; au dedans, la banqueroute: partout la honte.
«De la Régence, le savez-vous, monsieur? datent tous nos malheurs.
Le caractère public de la nation s'efface ou plutôt disparaît:
l'antique bonne foi périt dans les calculs avides et insensés de
Law; les croyances religieuses tombent devant l'audace des
sceptiques. Les moeurs de la famille se corrompent pour imiter la
corruption de la cour. Dans cette cour, il n'est point de vice qui
ne soit représenté par quelque grand nom. Les plus illustres
exemples ne manquent pas aux désordres les plus criminels. L'inceste
les préside, une couronne en tête, un sceptre à la main.
«Ajoutez que la liberté civile ne gagne même pas à cette licence des
moeurs. Tandis que l'on affiche un insolent mépris de la religion,
au nom d'une abominable bulle les cachots se remplissent des
citoyens les plus innocents et les plus vertueux. Voltaire est
enfermé à la Bastille pour des vers qu'il n'a pas faits. Il est puni
comme s'il était l'auteur d'une Philippique, comme s'il s'était
écrié, avec Lagrange Chancel:
Nocher des rives infernales,
Apprête-toi sans t'effrayer
À passer les ombres royales
Que Philippe va t'envoyer.
«Vous me demandez si je crois à toutes ces accusations? J'aime à
douter du crime. Mais, s'il me prenait fantaisie d'écrire l'histoire
des Atrides, il me faudrait à toute force parler de meurtres et
d'adultères: de même, si j'écrivais l'histoire de la Régence,
l'inceste et le poison devraient trouver place dans mes récits.
«Sans doute ce n'est pas là votre compte, et vous m'allez dire
encore:--Ne troublons pas la mémoire de ce bon Régent! Je conviens
qu'il a eu quelques torts de famille, mais on exagère toujours; puis
il était brave, spirituel; à force d'indifférence il s'est montré
quelquefois clément; et, entre nous, c'est encore ce que nous avons
de mieux dans notre généalogie.
«Je cède à cet argument domestique. Volontiers, j'abandonne le
Régent et ses maîtresses. Je vais aller encore un peu plus haut,
car, je vous l'ai dit, il me faut un roman dont les personnages
soient pris dans les temps modernes. Assez de grands talents se sont
occupés du moyen âge et nous ont promenés dans les siècles
lointains.
«Voici Louis XIV entouré de toutes les pompes de son règne: à sa
voix, Versailles s'élève, le commerce renaît, les arts fleurissent:
à tout ce qu'il touche le Roi imprime un caractère de grandeur, ses
faiblesses mêmes sont ennoblies par je ne sais quel éclat de bon
goût.
«Dans cette cour où le grand Condé, Turenne, Corneille, Racine,
Molière, donnent au trône plus de force et en reçoivent plus de
dignité, dans cette cour brillante de tous les genres de splendeur,
un homme seul se rencontre comme pour la déparer; seul il reste
insensible à tant de merveilles. Immobile au milieu de cette
glorieuse activité, il s'habille en femme, Sardanapale aux genoux
d'une chambrière laide et intrigante; encore s'il ne s'abaissait pas
à d'autres amours, mais il en est que la nature réprouve autant que
la morale: ceux-là sont faits pour lui. Cet homme, ce prince, c'est
Monsieur, frère de Louis XIV et duc d'Orléans. Or, je vous le
demande, puis-je l'oublier, ou comment faut-il que j'en parle, si
j'en parle?
«Vous voyez donc qu'avec la meilleure volonté du monde, c'est là un
passé à ne pas défendre. L'histoire est une trop grande dame pour se
plier à toutes les fantaisies de courtisans nés d'hier. Laissons à
l'histoire sa libre allure, comme on laisse sa libre allure à la
flatterie. N'avez-vous pas vu, au dernier salon, un duc d'Orléans
qui se casse, en dansant, le tendon d'Achille? La flatterie, faute
de mieux, a fait de cet accident grotesque un grave portrait
d'histoire. Le peintre nous a représenté le duc au moment où il
tombe sur le plancher dans l'attitude d'un frotteur maladroit qui
cire un parquet. Le tableau existe; il deviendra peut-être de
l'histoire. S'il lui fallait un pendant, laissez faire la flatterie,
elle saura le trouver, ce pendant historique: elle fera un tableau
dans lequel nous verrons le cardinal Dubois, par exemple, le pied
levé, lui aussi, et déguisant son noble maître jusqu'à l'excès.
«Il y aura toujours assez de gens pour draper majestueusement même
un coup de pied au derrière. Laissez-nous donc être vrais, nous
autres, quand nous l'osons.
«Si j'ai un conseil à donner aux courtisans du nouveau régime, c'est
de prendre leur parti sur nos livres, comme nous avons pris notre
parti sur leurs tableaux d'histoire.
«À les entendre, et pour complaire à des vanités de famille, il
faudrait confisquer l'histoire d'un siècle et demi, et désormais la
plus adroite flatterie de ce qui est serait l'oubli de ce qui fut.
Mais ces accommodements peuvent-ils entrer dans un esprit droit et
libre? Est-ce ma faute, à moi, si vous êtes contraints de renier vos
aïeux, comme un parvenu de la veille désavoue son père le maltôtier?
Je ne sais ce que je gagnerais à cette complicité de mensonges, mais
je sais qu'elle ne servirait de rien à ceux que j'adulerais si
bassement. Qu'importe, en effet, quels furent leurs ancêtres? Quels
ils sont, voilà ce qu'on demande. Il se peut même que, loin de
perdre à ces souvenirs historiques, ils grandissent, au contraire,
par la comparaison: la vertu ainsi que la royauté commence avec eux
dans leur race. Leur héritage n'est grevé d'aucun de ces legs de
gloire qu'il est quelquefois difficile d'acquitter. Enfin, on les
louera davantage encore de n'avoir aucun des vices de leurs pères,
s'ils possèdent toutes les vertus qui leur ont manqué.»
* * * * *
Telle était cette fameuse préface; en voilà tout le côté venimeux!
De ces pages misérables, est venu à mon triste roman son petit
succès d'un instant. Et maintenant que je les relis de sang-froid,
et que je me rends compte des injustices et des cruautés que
contenaient ces lignes fatales, la rougeur m'en monte à la joue, et
je me demande en effet si c'est bien moi qui ai signé ces violences
misérables? Remarquez aussi la forfanterie, et comme elle était
bienséante, en effet.
C'était le meilleur, le plus libéral et le plus clément de tous les
rois, que j'attaquais sans peur... et sans danger dans cette préface
misérable; et la belle oeuvre, après tout, de l'injurier dans ses
ancêtres, et la belle ambition de ressembler à ces misérables petits
tribuns qui menacent, du poing, le soleil! Que c'était joli et bien
trouvé de me mettre à trembler, sous une loi qui nous laissait toute
liberté d'écrire, et que je faisais là de l'héroïsme à bon marché!
Et quand je disais que les avertissements ne m'avaient pas manqué,
je ne disais que la moitié de la leçon qui m'avait été faite par le
plus juste et le plus loyal des conseillers, M. Bertin l'aîné, mon
second père. Il venait de m'adopter, comme un des siens; il venait
de m'ouvrir, paternellement, le _Journal des Débats_ où, depuis
trente années, j'ai trouvé le travail et le pain de chaque jour; il
m'aimait déjà, comme un vieillard aime un jeune homme honnête et
laborieux, qui n'a pas d'autre ambition que l'ambition de l'heure
présente, et qui, déjà, se sent tout pénétré des exigences de la
terrible et décevante profession du journaliste. Moi, de mon côté,
le voyant affable et bon, de cette inépuisable bonté que je n'ai
jamais retrouvée en personne, avec tant de grâce et de douceur, je
lui disais toute chose; il était si bon, qu'il voulut relire les
épreuves de ce _Barnave_, une faveur qu'il avait faite à M. de
Chateaubriand pour les épreuves de l'_Itinéraire_ et des _Martyrs_.
Donc, obéissant à ses moindres désirs, qui étaient des ordres pour
moi, je portai triomphalement à M. Bertin, dans cette belle maison
des Roches (O jardins, ô douce vallée, où Victor Hugo conduisait sa
muse, sa femme et les quatre enfants dont les voix fraîches
remplissaient cet espace enchanté!), mon pauvre manuscrit de
_Barnave_. À me voir passer, la tête haute et le regard superbe, les
gens qui ne me connaissaient pas, auraient pensé que je portais avec
moi _Hernani_, _Marion Delorme_ ou _la Recherche de l'absolu_; je
devais avoir en ce moment quelque aspect du tribun, du ténor, du
capitaine, ou disons mieux, du matamore! «Tu portes César et sa
fortune!» Heureusement que j'avais affaire avec l'indulgence en
personne, et que M. Bertin me reçut et m'écouta le plus simplement
du monde. Il avait commencé par sourire; il devint sérieux; à la fin
de ma lecture impitoyable il était visiblement attristé, son bon
sens et sa prudence avaient subi une cruelle épreuve à la lecture de
ce pathos sentimental; il avait trouvé bien triste et bien épais, ce
nuage où brillaient quelques éclairs. Notez que j'avais commencé par
le livre, et que j'avais gardé la préface pour la fin, comme un
morceau d'une éloquence irrésistible. Ah! le brave homme!... Et
songer à quel point cette lecture a dû l'attrister!
Disons tout: mon enthousiasme et mon admiration pour cette belle
oeuvre, à peine étais-je arrivé à la fin de la première partie,
avaient déjà perdu à mes propres yeux beaucoup de sa force et de son
génie. À mesure que je lisais ce misérable roman, à ce grand juge,
et que je cherchais à deviner mes futurs destins sur ce noble et
sympathique visage, il me semblait que je descendais de mes
hauteurs. Parfois je m'arrêtais:--Continuez, me disait-il. Parfois
je hâtais mon récit qui m'impatientait moi-même:--Or çà n'allons pas
si vite, et modérez-vous, au moins, dans le débit, reprenait M.
Bertin. Puis il m'interrompait, tantôt en me disant:--Allons
déjeuner! Tantôt, sans mot dire, il se levait, et fermait mon livre,
avec un sourire assez voisin de l'ironie, et je le suivais dans les
belles allées de ce beau parc qu'il avait planté, sur les bords de
ces ruisseaux dociles à sa voix, sur les rives de ce lac qu'il avait
appelé au milieu des vertes pelouses. Et comme s'il eût voulu me
faire honte (il n'y pensait guère), chemin faisant, nous
rencontrions, oublié sur un banc de verdure, un volume de Voltaire,
un traité de Platon, un de ces chefs-d'oeuvre éternels dont il
faisait, tour à tour, la compagnie et l'enchantement de ses jardins.
Et lorsque enfin, après toutes ces haltes dans l'ennui, il eut subi
tout mon livre, il me prit à l'écart de trois ou quatre jeunes gens
qui devaient être, avec tant de courage et de talent l'honneur et la
popularité du _Journal des Débats_, et qui causaient en riant, dans
ces belles allées, de toutes les promesses de l'avenir:--Je vous ai
bien écouté, me dit-il; à votre tour, écoutez-moi, je verrai après,
si vous êtes sage, et si vous méritez un bon conseil.
Alors, de cette voix qui eût été toute-puissante à quelque tribune
libérale (il n'a jamais accepté un seul de ces honneurs trop
brûlants pour lui!), ce brave homme, et ce digne homme, entreprit de
convaincre un obstiné qui ne voulait rien entendre. Il représenta à
l'auteur de _Barnave_ qu'il était trop jeune, et trop inhabile à
toutes les choses sérieuses, pour se mêler sans ordre à ces grands
événements qui tenaient l'Europe inquiète et le monde attentif; que
le nouveau roi de cette France en proie aux disputes, lorsqu'il
acceptait cette couronne exposée à de si cruels périls, faisait une
action courageuse et d'un grand citoyen; donc celui-là sera un homme
injuste, un homme ingrat, qui s'attaquera si vite (avec si peu de
dangers pour soi-même) à ce courage, à cette prévoyance, à cette
patience, à ce grand talent d'attendre et de prévoir. Quoi donc!
voilà un prince éprouvé par toutes les vicissitudes les plus
cruelles et les plus inattendues de la fortune insolente, un père de
famille à peine remis des confiscations et des exils, qui s'occupe à
réparer les ruines de sa maison, à retrouver ce qu'il a perdu dans
l'orage, à élever royalement une famille bourgeoise, un homme ami de
la paix, indulgent à tous, sévère à lui-même, intelligent du temps
présent, plein de respect pour l'avenir, qui, nous trouvant tout
d'un coup tombés dans l'abîme, arrive au premier cri de ce peuple au
désespoir: «Seigneur! Seigneur! sauvez-nous! Nous périssons,
Seigneur!»
Il arrive, et dans cette balance où pèse,... implacable, une
révolution surnaturelle, il jette à l'instant ses biens, son nom,
ses enfants, ses chers enfants, sa femme elle-même, un ange, une
sainte, une mère, et la plus tendre aussi de toutes les
mères:--«Tout cela (dit-il) est à vous, à la France, à mon règne.
Allons, suivez-moi.»
Voilà ce qu'il dit à la France. Il appelle en même temps à l'aide,
au secours du nouveau trône et des libertés nouvelles les
historiens, les philosophes, avec les poëtes nouveaux, donnant sa
part à chacun d'eux dans cet établissement qui devait durer dix-huit
années, tout autant que les deux rois de la restauration, tout
autant que l'empereur, autant que le règne du cardinal de Richelieu
lui-même! Il a donc voulu régner avec les plus beaux esprits et les
plus libres penseurs de son temps; bien plus, il accepte, imprudent
sublime, une royauté difficile, inquiète, incomplète, agitée au
dedans, humble au dehors, pleine d'émeutes, de résistances, de
réclamations, et, pour lui-même, pleine d'escopettes et de
poignards!
Donc (c'est toujours M. Bertin qui parle à l'auteur de _Barnave_)
s'attaquer, de prime abord, à ce roi plein de justice, entouré
d'embûches et désarmé des remparts de la majesté royale, était chose
assez malséante. À quoi bon? De quel droit? Moi-même, l'auteur de ce
_Barnave_ déclamateur, n'avais-je pas salué, naguère, dans son
Palais-Royal, entouré de sa jeune et bienveillante famille, ce roi
Louis-Philippe, notre dernier espoir, notre dernier défenseur?
Laissons, croyez-moi, disait M. Bertin, les insulteurs de profession
tourmenter ce brave homme; au contraire, honorons sa bonté, son
travail, son zèle et sa royauté naissante!... Tel fut le conseil que
me donnait M. Bertin; à ces conseils, il ajouta celui-ci: «Respecter
le roi qui nous venait en aide, rassurer ces enfants qui seront
bientôt les princes légitimes de la jeunesse libérale, et, si je
voulais dire un adieu suprême au roi Charles X, le dire hautement,
sans colère et sans injure, à celui qui vient, proclamé par la reine
du monde et des révolutions... la Nécessité.»
Ceci dit, avec la plus sincère et la plus loyale conviction, mon
cher maître me suppliait de ne pas me fermer toute carrière, à mes
premiers pas dans la vie; il me disait que, nécessairement, dans les
sentiers que nous devions parcourir, les uns et les autres, d'un pas
ferme et sûr, je me rencontrerais avec quantité de bons et beaux
esprits, bien décidés à maintenir l'établissement d'hier, à
conserver ce qui n'avait pas péri dans le commun naufrage, et,
disons tout, si quelques-uns parmi les combattants d'hier
regrettaient d'avoir trop cruellement traité le roi qui partait,
c'était à ceux-là mêmes un motif excellent pour ménager le nouveau
roi, pour l'entourer de déférences, pour le défendre et pour
l'honorer.
Quant au livre en lui-même, ici mon admirable conseiller disait que
c'était une composition pleine de hâte et de malaise, indécise et
mal nouée; il n'y avait là ni commencement, ni milieu, ni dénoûment.
Pour quelques chapitres dans lesquels on reconnaît quelque talent
d'écrire, et quelques passages qui sentaient l'inspiration, que de
fautes contre la logique et le sens commun! En même temps, quels
affreux détails! Quels épisodes qui touchaient au délire! Où donc
étaient le calme et le sang-froid? Où donc allais-je, au hasard,
cheminant sans but et sans frein?--Bref, ce _Barnave_ était un livre
idiot dont on pourrait tout au plus sauver quelques bonnes pages....
et je ferai bien d'y renoncer.
Telle fut la conclusion de ce discours. Ceci fut dit avec une
énergie, une grâce, un accent irrésistibles. Qui que vous soyez,
vous connaissez M. Bertin l'aîné,... vous l'avez vu (quel
chef-d'oeuvre!) sur cette toile impérissable où M. Ingres, dans tout
l'éclat et toute la vérité de son génie, a représenté ce regard,
cette attitude et cette intelligence éloquente... Tel il était,
lorsqu'il parlait à coeur ouvert! Et le moyen de résister à cet
ordre ainsi donné?--Non! non! me disais-je à moi-même, il ne faut
pas pousser plus loin cette injustice, et malheur à moi, si je ne
suis pas convaincu que je viens d'écrire un mauvais livre! Ainsi, je
reviens à Paris, bien décidé à tout brûler.
Mais quoi! l'orgueil, la vanité, la fausse honte et les gens qui
vous disaient: «C'est superbe! Y pensez-vous, brûler un pareil
livre?» Ou bien, il y en a d'autres qui vous disaient: «Votre livre
est annoncé! On sait déjà ce qu'il renferme. Il est attendu par des
gens qui seront bien mécontents de votre manque de parole...» Et
voilà comme après une si bonne et si sage résolution, quand mon
penchant même était de jeter au feu ces gerbes sans épis, ces fleurs
mal liées, ces fagots d'un fagotier ignorant, il advint que le
fameux _Barnave_ fut publié, sans que j'eusse ôté même les fautes
les plus grossières, même les folies les plus inutiles!... M. Bertin
en eut certes un chagrin bien sincère... il ne m'a jamais dit un mot
de ce _Barnave_! Il ne l'a pas relu, j'en suis sûr, et, par un
châtiment sévère, il n'en fut pas dit un mot dans le _Journal des
Débats_.
Cela fit le bruit _d'une châtaigne qui pette au feu d'un fermier_...
eût dit Shakespeare. O justice! O bon sens! Après deux éditions de
ce _Barnave_, il n'en fut plus question dans ce monde lettré où j'ai
passé ma vie! À coup sûr, il en eût été fait plus de bruit, si je
l'avais brûlé d'une main délibérée. On eût dit: c'est dommage; et le
souvenir de ce livre anéanti par moi m'eût placé au rang des
écrivains qui se sont fait justice. Ils sont rares; on les compte.
Eh! que j'ai perdu là une admirable occasion de rivaliser avec eux,
M. Bertin attestant de ma modestie et de ma docilité.
Heureusement que s'il a été fâché contre mon oeuvre, il eut bien
vite oublié mon crime; et comme il me vit désormais uniquement voué
à ma tâche, attentif et plein de zèle à tout ce qui touche à mes
devoirs, devenu prudent par ma chute, et rendu juste aussi par le
spectacle assidu des grands services que nous rendaient, chaque
jour, ce bon roi, cette reine admirable et ces princes, leurs nobles
enfants, il oublia tout à fait ce malheureux _Barnave_. Ainsi, plus
nous suivions ce grand sage en son sillon lumineux, plus nous
écoutions sa parole, et plus nous nous sentions voisins de ce roi
juste, honorable et loyal. Jusqu'à la fin, nous l'avons écouté et
suivi; nous étions à son lit de mort où il attendait son heure
suprême avec le calme et la sérénité des âmes fortes.--«Ne me
pleurez pas, nous disait-il: j'ai vécu heureux; je meurs heureux,
c'est vous que je pleure, et c'est sur vous que je pleure!» Ah! M.
Bertin l'aîné! Il avait tant de prévoyance! Il savait si bien
l'avenir!
Et maintenant, si le lecteur voulait savoir pourquoi cette nouvelle
édition d'un si méchant livre, et pourquoi je rends aujourd'hui
cette vie éphémère à ces pages mortes depuis si longtemps?
J'ai voulu, dirais-je au lecteur, sauver de l'immense oubli la
partie honnête et vaillante de ce livre où j'avais jeté la première
inspiration de ma jeunesse. En même temps, je voulais témoigner de
mon châtiment, de mon repentir! Je voulais dire aussi que le jeune
homme imprudent qui publiait ce _Barnave_ il y a trente six ans,
(c'est un siècle!) a racheté sa faute à force de dévouement et de
respect, lorsqu'aux jours de 1848, quand la France eut perdu son
dernier roi, quand même son image était insultée, aux heures sombres
où le nom seul du roi était une récrimination violente, l'auteur de
_Barnave_ eut l'honneur de crier aux insulteurs de son roi: «_Vous
êtes des lâches!_» Puis, quand le roi mourut, en exil, l'auteur de
_Barnave_ eut l'honneur d'écrire au milieu de Paris l'oraison
funèbre de ce bon prince, et ces pages funèbres furent soudain comme
une consolation dans tout ce royaume en deuil! Ajoutons ceci que
l'auteur de _Barnave_ avait conservé le droit de défendre cette
royauté vaincue, à force de modestie et d'abnégation.
Cette royauté dans l'abîme, elle ne savait pas même le nom de son
défenseur, et, quand elle l'apprit par hasard, elle en eut une
certaine joie, en songeant qu'elle trouvait au moins justice et
reconnaissance dans un écrivain pour qui elle n'avait rien fait...
et qui ne lui avait rien demandé!
Qui que vous soyez, félicitez-vous d'un dévouement sans récompense!
Heureux les rois que vous aimez et que vous pleurez, uniquement pour
la part qu'ils vous ont faite dans la liberté commune et dans le
bonheur de tous! Ils peuvent se fier à des hommages qui les vont
chercher dans l'exil, et qui n'ont jamais eu rien de servile; leurs
enfants doivent, au fond de leur coeur, honorer un dévouement qui
les console au delà des océans.
Peut-être aussi les braves gens, voyant ma peine, et témoins de mon
travail de chaque jour, accepteront ce livre oublié comme un des
plus humbles témoignages de ce grand règne de dix-huit années, qui
supportait de si méchantes rapsodies, et qui contenait de si belles
oeuvres! O règne intelligent, clément, pacifique! Il a vu naître
_Hernani_ et les _Paroles d'un Croyant_; il contenait Armand Carrel
et M. de Balzac; il vit mourir Chateaubriand et venir au monde
Alfred de Musset! Il a vu, réunis à son ombre indulgente tant de
grands ouvrages et tant d'écrits éloquents, de M. de Lamartine à M.
Thiers, de M. Cousin à M. Villemain, de Béranger à M. Guizot! Ce
règne est un monde où tout passe, où tout brille, où tout meurt! Il
a produit dans les arts _Robert le Diable_ et les _Huguenots_, la
_Stratonice_, de M. Ingres; la _Jane Grey_, de Paul Delaroche, la
_Marguerite_, d'Ary Scheffer, et la _Jeanne d'Arc_ de la princesse
Marie; il a rempli la double tribune et le monde entier des voix les
plus éloquentes; il a fait du roman un poëme, et du journal qui
passe, un livre immortel! Il a ouvert même les tombeaux... ce
tombeau de Louis XIV, appelé le château de Versailles, étonné de
retrouver même une heure..., un instant, ses anciennes et royales
splendeurs.
BARNAVE
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE I
Je ne suis plus guère qu'un malheureux prince allemand, vivant dans
le passé, fort indifférent au temps présent, et surtout m'inquiétant
peu de l'avenir. Je ne tiens plus à rien, pas même aux gothiques
préjugés de ma maison. Cependant, tel qu'on pourrait me voir,
enfoncé dans mon fauteuil dont les armoiries s'effacent tous les
jours, j'ai été, bel et bien, Français et Parisien, aux instants les
plus dangereux du dernier siècle. Malgré moi, j'ai vu naître et
grandir ce qu'on appelle, en nos écoles, les _doctrines de la
Convention_. J'ai été le camarade innocent de tous ces terribles
pouvoirs des premiers temps de la révolution française; je les ai
connus, je les ai touchés; ils n'ont pas été plus à nu, pour leurs
concitoyens, valets de chambre, qu'ils ne l'ont été pour moi-même.
Aussi m'aurait-on bien étonné, si l'on m'eût dit ce que ces hommes
seraient un jour, à quelle fortune ils étaient destinés, et que
devant eux devait crouler la plus vieille et la plus éclatante
monarchie de l'univers.
Tout d'abord, je n'ai vu, dans ces hommes, que ce qu'ils étaient en
apparence, ou plutôt que ce qu'ils étaient réellement avant que le
sort les plaçât si haut: de jeunes et pétulants esprits, pleins
d'audace, obéissant au hasard, et se doutant peu qu'ils seraient un
jour de grands hommes. C'est ainsi qu'ils me sont apparus. Je les ai
quittés au moment où leur destinée d'hommes publics allait
s'accomplir; depuis, j'en ai entendu parler de tant de façons
différentes, on leur a prodigué tant de gloire, on les a couverts de
tant d'infamie, et cela, à si peu de distance, que je sais à peine
aujourd'hui ce que j'en dois penser, et que choisir dans ces
jugements si opposés. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas, à Dieu ne
plaise! une histoire que je veux écrire, c'est le frivole roman de
ma jeunesse. En ces pages malhabiles, il ne s'agira que de moi seul,
et non pas de trônes renversés et de sceptres brisés, au pied des
échafauds sanglants. Songez, je vous prie, en lisant ce futile
récit, que vous assistez aux souvenirs d'un vieillard ignorant et
fatigué, qui, par oisiveté, se fait jeune encore une fois avant la
mort; rappelez-vous que ce sont les écrits d'un homme incertain,
même de ses opinions; d'un Allemand et d'un grand seigneur, double
raison pour douter de la liberté. Ajoutez ceci: que je suis vieux,
que j'ai vu commencer la liberté chez nos voisins, que je l'entends
gronder chez nous d'une manière formidable, et que j'ai peur de
cette liberté moderne. Elle a brisé tant de grandes choses! Elle a
versé tant de sang!
Ainsi je veux être et je serai jeune encore, et tout un jour. Je
veux me parer des guirlandes fanées de ma jeunesse. Une révolution,
quand on a vingt ans, c'est un spectacle. Il y a de la passion et de
la vie en ces grands dérangements des peuples: c'est tout ce qu'il
faut au jeune homme. En même temps n'oubliez pas que j'ai appris la
vie au milieu du Paris de Louis XVI; que je suis venu assez à temps
à Versailles même, pour entendre les derniers soupirs de ces longues
voluptés royales, pour assister aux dernières victoires de cette
incrédulité moqueuse et toute française, dont l'Allemagne a fait
raison. C'est un grand spectacle une royauté qui se meurt. Quand la
vieille force et les vieux dieux s'en vont, il se rencontre en cette
double agonie un moment d'hésitation qui n'est plus l'ordre, et qui
n'est pas le désordre, auquel la curiosité humaine ne saurait
résister. À cet instant même j'étais en France, et ce moment
terrible, je ne l'ai pas compris, quand il était sous mes yeux; je
m'en souviens, à présent, comme si je l'avais parfaitement compris.
À peu d'exceptions près, le même accident attendait tous les hommes
de notre époque. Aussi bien leur plus grande et leur plus heureuse
occupation, dans ce siècle occupé, a-t-elle été de se souvenir.
Marchons donc en arrière, il le faut; revenons à l'aurore de 1789,
retournons au Versailles des trois rois... trois fantômes! Rallumons
ces flambeaux éteints, relevons ces palais en ruine, rendons à la
pierre élégante ses festons, ses guirlandes, ses peintures
mythologiques; rendons à ces jardins fameux leur symétrie et leurs
ombrages de l'autre monde. Ouvrez-vous, à tous vos battants, larges
portes de l'antique château! Montrez-vous dans la muraille
entr'ouverte, mystérieux boudoirs! Il en sera de mon livre, comme il
en est de ces drames qui pour être compris ont besoin de tout l'art
du machiniste. Que de fois, dans ces années supplémentaires, ne me
suis-je pas figuré mon propre château, habité soudain par le roi de
France et la reine Marie-Antoinette d'Autriche! Une cour étrange où
le temps qui fuit, se mêle au nouveau siècle; un pêle-mêle éclatant
de vertu et de faiblesse, de pur amour et de méprisables voluptés!
Grands noms, célébrités perdues, renommées fameuses, intrigants
subalternes, dévouement sublime, le joueur, la courtisane, le
guerrier, le héros, le lâche! O ciel! le plus faible et le plus
vertueux des monarques, la plus belle et la plus malheureuse des
reines!... tout était là.
Au dehors, la hideuse banqueroute, le déshonneur national, l'ardente
calomnie! Et chez le roi, dans son Paris, dans son Versailles, des
rivalités presque royales, et je ne sais combien de rois populaires
qui sortent de la foule, couronnés et brisés de ses mains! Cela fait
peur à penser! «Fermez la porte de mon château, monsieur le major!
Que mes fossés se remplissent jusqu'aux bords, que mon vieux
pont-levis se dresse sur toute sa hauteur. Obéissez aux consignes,
ne laissez pas entrer chez moi ces tempêtes et ces orages! Et
puisqu'il nous reste à peine un jour, qu'on me laisse au moins
mourir en paix.»
C'est cela, ferme ta porte, et dresse en haut ton pont criard!
Donnons le mot d'ordre aux sentinelles, et préparons toute chose
pour un long siége... Inutiles efforts! Ne vois-tu pas, monseigneur,
que tu agis comme un niais?
Eh! qui te parle, ami, de guerre, de bataille, d'assaut, de
surprise, de poudre à canon, de contrescarpes et de remparts?
La force n'est plus la même; elle a changé de place, elle n'est plus
au château fort, à l'arrêt du parlement, à la couronne du roi;
regardez à travers vos créneaux, au pied de la tour, le premier qui
passe et qui sait parler en plein vent.
Regardez le premier gentilhomme qui jette son titre à qui le
ramasse, et qui de sa pleine autorité se fait peuple... Ici la
féodalité va rendre enfin son dernier souffle. _Hic jacet!_ Ce qui
te reste à faire, ami, c'est de chanter, conséquemment: _De
profundis!_
CHAPITRE II
Pour juger de mon origine, il eût fallu entendre ma mère, une fois
qu'elle abordait ce chapitre-là. Ma mère était, après S. M.
l'impératrice, la plus grande dame de la cour de Marie-Thérèse; elle
savait à fond tout ce que nous avions été, nous autres, de Jules
César à l'empereur Joseph II, et ce que nous étions depuis tant de
siècles: princes de Wolfenbuttel, marquis de Ratzbourg, comtes de
Werdau, vicomtes d'Erlangen, barons de Reichenbach, burgraves
d'Undernach, hauts et puissants seigneurs d'Osterbourg, Gossnitz,
Altembourg et autres lieux. À tous ces titres, ma mère avait fait,
de l'étiquette, un devoir, que dis-je? une vertu, et j'aurais de la
peine à expliquer, moi-même, par quelle suite de révolutions j'ai
fini par oublier cette science auguste. Hélas! ce fut un grand
malheur pour les princes, quand cette barrière de l'étiquette fut
brisée, et qu'on les put approcher à la façon des autres hommes; ce
fut une vanité qu'ils payèrent bien cher, quand ils voulurent
ressembler à tout le monde. Ici, je reviens à ma mère: elle était
une excellente princesse, occupée uniquement de blason, de
généalogie, et qui savait par coeur, toute son antique famille. Elle
descendait en droite ligne, par les femmes, des princes de
Wolfenbuttel, illustre famille dont la branche cadette occupe
aujourd'hui le trône d'Angleterre, et qui a donné deux impératrices
à l'Allemagne.
Surtout, ce qui fit le bonheur et le juste orgueil de ma mère, c'est
qu'elle vit naître et grandir, et s'épanouir au souffle enchanté de
son quinzième printemps, cette jeune et brillante fleur,
Marie-Antoinette d'Autriche, qui languit et mourut si misérablement,
sous le beau ciel de France! En sa qualité de parente, elle avait
assisté à l'éducation de cette jeune princesse, dont les premières
années furent si complétement triomphantes, qu'il eût été impossible
aux plus terribles prophètes de prévoir ces affreux retours de la
fortune. Tout entière à sa passion pour la reine future, ma mère
avait semblé m'oublier moi-même, un Wolfenbuttel!
On ne sait plus guère aujourd'hui, même en Allemagne, élever des
princes à l'ancienne mode, et les plus grands seigneurs vont à
l'école des bourgeois; certes celui-là eût été bien malavisé qui eût
préparé pareille éducation pour Son Altesse sérénissime, le _Moi_,
que j'étais.
À ces causes, je fus élevé comme une créature à part dans la race
humaine; heureusement que je me suis élevé tout seul. Je suis mon
propre ouvrage, et je n'ai rien pris de personne. Il est vrai que
tout d'abord, je me fis une éducation si hautaine, que ma mère en
eût été fière, et si je ne suis pas devenu le plus insupportable des
hommes en général, et des Allemands en particulier, je le dois, en
fin de compte, à l'admiration extraordinaire qui me saisit pour
Frédéric II, le roi de Prusse, et qui renversa tous les plans de ma
mère et tous les projets de son fils. Admirer aujourd'hui le grand
Frédéric, c'est chose assez simple et naturelle, même en Allemagne.
Aux yeux de ses contemporains, tout au rebours, le roi de Prusse
était un révolutionnaire, un athée, un traître envers la royauté qui
pesait sur sa tête! À peine on convenait que c'était un grand roi,
un héros. Ses familières accointances avec M. de Voltaire avaient
perdu le roi de Prusse dans l'esprit des sages de sa nation. Les
courtisans blâmaient à outrance un roi descendu jusqu'à imprimer des
vers, qu'il avait faits lui-même. Il n'y avait, dans toute
l'Autriche (on les comptait), que certains esprits forts qui se
fussent permis de penser que le conquérant de la Silésie et l'ami de
Voltaire était le plus grand roi de son temps. Je me mis, un matin,
au nombre des esprits forts; je renonçai à ma vanité de grand
seigneur, pour admirer mon héros tout à mon aise. Alors, me voilà
pris de passion pour cet esprit libertin qui faisait affronter au
roi, mon héros, les dogmes les plus profonds, les préjugés les mieux
enracinés, les passions les plus gothiques. À mes yeux, Frédéric II
représentait, sur le trône, la philosophie elle-même. Il était le
roi philosophe... un révolutionnaire! eût dit ma mère;--un grand
homme, répliquait mon esprit révolté. Voilà comment peu à peu je
démentis ma brillante origine, et les espérances que tous les miens
avaient fondées sur mon orgueil.
En ce moment, si j'avais seulement soixante ans de moins, ou
soixante ans que je n'ai plus, je ne me ferais pas faute ici, à
propos de ma jeunesse, de quelques mots de poésie, et j'invoquerais
_l'idéal_ tout comme un autre. Oui, mais le mot n'était pas inventé
de mon temps, et nous ne connaissions guère cette race plaintive de
petits jeunes gens qui commencent la vie en regardant le ciel, les
eaux, les fleurs, avec des larmes dans les yeux. Fi de ces soupirs
étouffés, de ces élans vers le ciel, de ces tristesses indicibles...
mais le fait est que je n'ai jamais rien senti de ces extases.
J'étais vraiment jeune, actif, plein de passion, plein de tumultes;
je me parais, je dansais, je chantais, j'aimais à me produire au
milieu du monde, à parler du grand Frédéric, à passer pour un
philosophe. Un philosophe! Il a lu, bonté divine! _l'Homme Statue_
et Condillac! Il a lu Voltaire et Diderot! C'est ainsi qu'à dix-sept
ans j'avais déjà rempli de mon nom et de la hardiesse de mes
opinions toutes les petites cours d'Allemagne: j'étais redoutable à
nos grands-ducs, et l'Allemagne, indécise sur mon sort, se demandait
si j'irais voyager au dehors, ou si je resterais dans la principauté
de mon père, avec une épouse de mon choix? Grand sujet de
délibérations, même à la cour de Vienne, et sur lequel ma mère
n'avait garde de s'expliquer, comme il convenait à la majesté d'une
descendante des princesses de Wolfenbuttel.
Je ne saurais dire aujourd'hui ce que j'étais alors, non plus que la
nation à laquelle j'appartenais. Je n'étais ni rêveur, ni triste,
j'étais jeune et très-curieux de tout savoir. À un homme de ma
qualité, il n'était pas de proposition si haute à laquelle il ne pût
s'attendre, et véritablement j'étais déjà fort étonné que S. M.
l'empereur ne m'eût pas encore appelé à ses conseils.
Marie-Thérèse, ce grand roi, venait de mourir à Vienne agrandie par
ses soins, elle-même, cette impératrice, qui à peine avait trouvé
dans ses vastes États, une ville pour faire ses couches. Elle était
le dernier rejeton de la maison de Habsbourg, la dernière héritière
du bonheur de cette grande famille. Joseph II, plagiaire bourgeois
du roi de Prusse, venait de transporter dans sa nouvelle cour toute
la philosophie et tout le sans gêne qu'il put ramasser en ses
voyages. Que fis-je alors? J'imaginai de le traiter comme on traite
un philosophe, un sage, et cela me parut de bon goût d'aller voir,
sans être présenté, un empereur d'Autriche... un cousin. J'entrai
donc sans façon, avec la foule des courtisans et des sujets de
toutes les classes, dans le palais... disons mieux, dans le logis de
Sa Majesté.
La foule était grande; elle observait le plus profond respect. La
familiarité des sujets envers le souverain n'était pas encore une
habitude, le cérémonial et le silence régnaient aussi despotiquement
dans cette foule, que si Joseph II n'eût pas été un roi populaire.
Après le premier instant d'étonnement, je trouvai que l'heure était
lente, et je me mis à tuer le temps.
Je regardai les visages de mes compagnons, seigneurs et bourgeois,
et, dans ma suprême insolence, oubliant que j'étais un philosophe,
oubliant les respects que je devais à mon souverain, il me sembla
soudain que je n'étais pas à ma place, que l'empereur avait grand
tort de me faire attendre, et manquait véritablement à toute espèce
de convenances. En ce moment, le Wolfenbuttel l'emportait sur le
disciple de Voltaire, et sur le lecteur de l'Encyclopédie! En ce
moment l'humble maison qu'habitait mon maître me semblait
humiliante, autant pour moi que pour lui-même! Attendre autre part
qu'à l'OEil-de-Boeuf un autre souverain que le roi Louis XIV, quelle
dégradation pour un seigneur tel que moi!
Tant j'étais, dans le fond de mon âme, un véritable baron féodal!
Cependant chaque homme était appelé à son tour, à l'audience du
maître, et je les voyais sortir, l'un après l'autre, du cabinet de
l'empereur, celui-ci content, celui-là soucieux; l'un touchait la
terre à peine, et l'autre, on eût dit qu'il avait le Brooken sur les
épaules! Ils allaient ainsi du ciel à l'abîme, heureux, déconcertés,
radieux, triomphants, et s'inquiétant fort peu de la philosophie de
l'empereur.
De son côté, ma propre philosophie était en pleine déroute, et, pour
me rassurer quelque peu, moi-même contre l'égalité qui m'opprimait,
je regrettais sincèrement (vous m'allez prendre en pitié) de n'avoir
pas sous les yeux un vieil arbre généalogique des Wolfenbuttel, que
j'avais courageusement et philosophiquement dédaigné dans mes jours
d'indépendance et de liberté! Que n'aurais-je pas donné à cette
heure, pour contempler à mon bel aise, avec les yeux de la foi,
cette longue pancarte sur laquelle mille noms divers formaient comme
un vrai labyrinthe sans issue! Alors, que d'orgueil à contempler
dans leur cours, ce mince filet d'eau, ce torrent, ce fleuve immense
et cet océan d'enfants issus de même race, abbés, marquis, princes,
comtes et ducs, généraux, cardinaux, évêques, abbesses, duchesses et
novices! Pas un marchand pour entacher la noble souche, et tous ces
membres d'une race authentique, et qui remonte à Jules César,
étiquetés comme autant de vieilles bouteilles!... J'avais pourtant
dédaigné tout cela, ce matin même, avant ma triste visite à
l'empereur!
Je possédais aussi, comme pendant à ma généalogie, une carte de mes
domaines paternels, et j'avais naguère, comme un héros que j'étais,
poussé l'héroïsme à ce point que ces villes, ces châteaux, ces
prairies, ces étangs, ces parcs, ces pâturages, m'apparaissaient
comme un point dans l'espace... on appelait tout cela ma
_principauté_, et ma principauté me semblait ridicule. O vanité!
m'écriai-je, et trois fois vanité de ces possessions, représentées
par ces points dans l'espace! Ici, le printemps n'a plus de zéphyr,
l'été plus de beau soleil! «ma terre» est stérile! Pas un grain de
blé dans ces sillons! Pas une fleur dans ces jardins! Ainsi parlant,
je traitais ma noblesse impitoyablement, aussi bien que ma fortune.
... En ces moments superbes, je touchais à l'apothéose, ou tout au
moins au piédestal!... Voyez pourtant le changement de mon esprit!
Parce que l'empereur ne m'avait pas appelé tout de suite, et parce
qu'il faisait entrer chez lui, avant moi, un capitaine, un
magistrat, un poëte, eh! que dis-je? un laboureur,... je trouvai
qu'il agissait mal avec mes aïeux, mal avec mes domaines, mal avec
mon génie, et je me demandai si j'étais fait pour être ainsi traité,
moi un prince Wolfenbuttel!
«--Monseigneur, me dit un chambellan, S. M. vous attend. Elle ne
savait pas que vous vous étiez présenté chez elle; elle est fâchée
que vous ayez attendu...»
À ce mot Monseigneur, à ces excuses royales, je sentis remonter mes
bouffées d'orgueil; soudain, le courtisan redevint un philosophe,
et, dédaigneux de cette faveur enviée il n'y avait qu'un instant,
j'hésitais d'autant plus à entrer chez Sa Majesté, que cette foule
émerveillée ne savait pas comment je pouvais hésiter.
Sur l'entrefaite, une pauvre dame à l'air timide, au regard timide,
s'était levée, et se tenait debout contre la porte. Elle était
suppliante, et, sans nul doute, sa vie entière était en jeu, dans
cette minute formidable. Au moins, en ce moment, mon orgueil fit une
bonne action.--Faites-moi l'honneur de passer la première, madame,
lui dis-je avec respect: je viens de m'avouer à moi-même que je n'ai
rien à dire à l'empereur... Et la dame, à ces mots, se hâta si fort,
qu'elle oublia de me remercier, comme c'était sans doute son
intention.
Telle fut ma première, et mon unique audience à la cour de S. M.
impériale. On peut juger si ce fut un scandale énorme à cette cour,
obéissant encore aux lois les plus absolues de l'étiquette... mais,
chose étrange, incroyable, inouïe!... il arriva que ma conduite
obtint un sourire de ma mère; elle approuva, d'un signe de main, à
la façon d'un Jupiter Tonnant, cette énormité philosophique.--Oui
da! me dit-elle, notre maître a brisé le premier toutes les
barrières, et il appartenait peut-être à un Wolfenbuttel d'apprendre
au César, qu'on ne doit rendre au César que ce qui revient au César.
Vous voulez être honoré, Sire, honorez votre sceptre. Ainsi je vous
loue, et je vous dis sincèrement que vous avez bien fait, monsieur
mon fils.
CHAPITRE III
Naturellement je reçus de la cour le conseil officieux de voyager
longtemps, pour mon instruction, parce que, disait-on, j'avais
beaucoup à apprendre encore, et très-volontiers je m'inclinai devant
ce conseil, qui répondait à mes voeux de prince oisif et disgracié.
D'ailleurs, quel moment plus favorable à un voyage de longue
haleine? En ce moment solennel, où tout s'arrête, où rien ne
commence encore, l'Europe inquiète, et pressentant ses nouveaux
labeurs, prenait haleine pour les bouleversements à venir. La paix
de 1783, pesante à tous depuis déjà longtemps, tenait les peuples
sous un joug uniforme. Dans cette Europe que je voulais visiter,
tous étaient vaincus également: l'Angleterre avait perdu l'Amérique
du Nord, la France était ruinée d'argent et endettée comme un cadet
de bonne maison; Gibraltar avait épuisé les forces et l'orgueil de
la vieille Espagne; la Russie, accablée à la fois par le luxe de
l'Asie et la civilisation de l'Europe, ressemblait à un fruit pourri
avant d'être mûr; la Prusse et l'Autriche étaient incessamment
occupées, l'une à lier ses conquêtes, l'autre à courir, d'un pas
lourd et pesant, aux réformes hâtives que rêvait son empereur, et
surtout à maintenir les Pays-Bas, qui commençaient à remuer de
nouveau, lassés qu'ils étaient des furieuses leçons auxquelles on
les avait soumis. Ainsi, par lassitude ou par misère, par prudence
ou par nécessité, tous les États de l'Europe étaient en somnolence à
l'heure où j'entrepris mon voyage à Paris... Toute l'Europe était en
feu, à mon retour.
Voilà comment j'étais devenu la terreur de la vieille Allemagne, à
l'heure où j'étais jeune! Ah jeunesse! est-elle assez belle et
charmante! Mais qu'elle paraît plus belle encore aux heures sombres
des vieilles années. En ce moment, les moindres faits de ces temps
fabuleux sont présents à ma mémoire, et je me vois, moi-même,
prenant congé de l'Allemagne. C'était sur le perron de mon vieux
château, bâti par mes ancêtres les Burgraves; les arbres avaient
encore toutes leurs feuilles, la vigne était chargée du vermillon de
l'automne, mes vassaux étaient aux champs, mes chiens seuls me
dirent adieu par un hurlement plaintif. Une incomparable émotion
s'empara de mon âme; on eût dit le pressentiment des terribles
choses que j'allais voir, des malheurs dont je serais le témoin!--Je
partis en toute hâte, et je m'abandonnai à cette ardeur de courir à
travers la ville et le désert, à côtoyer tantôt la foule, et tantôt
le troupeau; à rêver, à prévoir, à deviner ce qui se passe au livre
des hasards d'ici bas.
Je n'avais pas vingt ans encore; en ce moment, la vie et ses fêtes
m'apparaissaient en pleine lumière; il n'y avait rien de si grand
qui m'étonnât, pas de si beau rêve qui ne fût une réalité pour mon
âme, encore enfant.
Au second jour de mon départ, j'avais déjà fait cinquante lieues, en
courant la nuit et le jour; mon esprit en avait fait cent mille, et
j'en étais arrivé à ma plus belle rêverie... En ce moment commençait
une de ces nuits limpides toutes remplies d'ineffables clartés;
j'étais placé dans cet état de calme intime que donne le mouvement:
sous vos yeux passe un monde, encore un pas... vous êtes au ciel!
Tout à coup l'essieu de ma voiture crie et se brise, et me voilà
retombé sur la terre, simple mortel.
Ainsi je me trouvai étendu sur la grande route, après avoir descendu
et remonté une ville française, située entre deux montagnes; le choc
m'avait jeté à dix pas, sur les bords de la chaussée, et je voyais
confusément l'onde couler comme un serpent qui glisse dans le gazon.
--Il paraît, me dis-je à moi-même, que j'allais vraiment trop vite;
un grain de sable m'a jeté brusquement dans l'immobilité:
profitons-en, reposons-nous. Celui-là est toujours arrivé qui ne
sait pas où il va!
--Vous cependant qui passez par ici, bons paysans, relevez un prince
allemand dont la voiture a versé dans vos ornières, et qui s'est
brisé la jambe droite, en rêvant qu'il escaladait le ciel.
Après une longue attente, on vint enfin à mon aide, et je fus
transporté, non loin de là, dans un calme et doux village flamand,
et dans la maison la plus hospitalière de cet aimable endroit. Cette
humble maison n'avait qu'un rez-de-chaussée; deux lits occupaient
cette chambre. L'un de ces lits était pour la vieille Marguerite, et
dans l'autre dormait sa jeune nièce, Fanchon.--Quoi! dites-vous,
elle avait nom Fanchon?--Vraiment oui, c'était le nom de mon ange
gardien, quand on m'apporta sous son toit, semblable au colombier de
Wolfenbuttel. De tous les accidents qui peuvent atteindre un jeune
homme, un bras fracturé, une jambe brisée, est le moindre accident,
sans nul doute.--Il peut prendre encore une pose héroïque et se
draper dans son manteau. Votre garde, en parlant de vous, dit
très-bien: _le blessé!_ beaucoup mieux qu'elle ne dirait: _le
malade!_ Elle vous traite en enfant...; vous auriez une fièvre
maligne, elle vous traiterait en vieillard; bientôt même elle
s'attache à vous par les soins qu'elle vous prodigue; elle veille,
et vous dormez; vous voyez sur vous, posé, tout le jour, ce doux
regard attentif qui vous calme et vous conseille: or, dans cette
cabane où j'étais si bien, j'avais deux gardes-malades, la
grand'mère et la petite-fille, l'hiver à ma droite et le printemps à
ma gauche.--Ami, me disait la vieille, ayez confiance et priez Dieu.
--Jeune homme, aie bon espoir, je veille sur toi, disait la
jeunesse.--Ah! ma petite Fanchon, votre mère m'a pansé, mais c'est
vous qui m'avez sauvé, ma Fanchon! Quand elle vint ainsi, confiante,
à mon aide, elle allait sur ses dix-huit ans; elle était une fille
vive et joyeuse, au charmant sourire, au regard plein de pitié. Il
était bien convenu qu'elle me veillerait, pendant le jour et que sa
grand'mère aurait soin de moi pendant la nuit, mais pendant la nuit
dormait la grand'mère, et Fanchon veillait, comme si elle eût dormi
tout le jour. Moi, cependant, je la laissais faire, et pour la
récompenser de tant de veilles, je m'efforçais de me guérir.
Pourtant je guéris lentement, Fanchon fut patiente. À la fin, quand
je pus me lever, elle m'offrit son bras, elle m'apprit de nouveau
comment l'enfant met un pied devant l'autre, et je fis durer les
leçons longtemps. Bientôt, ce fut entre elle et moi une conversation
suivie. Elle riait, elle pleurait, elle rêvait; elle avait des
gaietés sans cause et des larmes sans motif, et moi, je veillais sur
elle, à mon tour.
Seule pendant trois mois, elle occupa ma vie, et la remplit d'un
charme inconnu. En ce moment, je n'étais plus le sage, et le
philosophe allemand... j'étais un amoureux. Je l'aimais sans le
savoir; elle-même, elle ne savait pas comment je l'aimais, et qui
lui eût dit, là, tout d'un coup: Ma belle enfant, votre femme de
chambre est un des plus grands seigneurs de l'Allemagne, il ne l'eût
pas intimidée... Elle ne croyait pas qu'il y eût au monde un plus
grand seigneur que le bailli, qui demandait sa main tous les trois
mois, et qu'elle refusait tous les trois mois.
À tant de séductions ingénues, je résistais vainement. Chaque jour,
je me sentais vaincu par ce doux supplice.--Bonsoir, Fanchon, lui
disais-je; et chaque soir elle était endormie avant que j'eusse eu
le temps de lui dire encore une fois: Bonsoir!
Dieu! si les reines de Vienne ou de Paris m'avaient vu dans ce
village enfumé, plein de fileuses, et moi filant le parfait amour!
Que de rires! de sourires! que d'ironies! M. de Richelieu finissait
mieux que je ne commençais, sans nul doute. M. de Lauzun avait déjà
démontré aux marquises qu'il était le digne fils de son père, et
déjà, dans toute l'Europe élégante on racontait à son propos de
grandes histoires des petits appartements, qui portaient avec elles
l'incendie, et que m'avait apprises monsieur mon précepteur. Oui,
mais Fanchon était protégée et défendue par son innocence et par ma
loyauté. J'étais déjà philosophe en toute chose, et même en amour...
Disons tout et ne faisons pas le Scipion: ce qui protégeait Fanchon
presque autant que sa propre innocence, à coup sûr, c'était ma
timidité naturelle, et que je n'osais pas oser. Voilà comment les
hommes décorent leurs faiblesses des noms les plus sonores! Quand
j'avais honte, innocent et furieux contre moi-même, d'être un
amoureux si craintif, j'aimais mieux croire en effet que j'étais
retenu par la vertu.
Et si loin allait _ma vertu_, que je pensai sérieusement à épouser
Fanchon, elle-même. Ainsi le comte d'Olban épousait Nanine; il est
vrai que je valais cent fois le comte d'Olban, mais Fanchon, elle
valait mille fois Nanine. Et si, bouleversé par tant d'événements
extraordinaires dont je me faisais le héros, je finissais par
m'endormir, ce court sommeil était assiégé par mille fantômes. Je
voyais tous mes ancêtres féodaux s'élever contre moi; j'entendais
les clameurs de mes chevaleresques aïeux, armés de pied en cap, les
malédictions de mes nobles aïeules l'ironie à la lèvre, et le feu au
regard; toute cette noble foule d'inconnus était à mes genoux, me
priant, me suppliant les mains jointes, de ne pas déshonorer leur
race par une indigne mésalliance. Que vous m'avez coûté cher, ô
princes et princesses de Wolfenbuttel!
Un jour (le temps était mauvais, l'hiver commençait à se faire
sentir, et les oiseaux de la ferme étaient blottis tristement sous
les buissons chargés de neige), je me dis à moi-même:--Allons!
courage! et qu'importe, après tout, à l'Allemagne? Il faut en finir,
mon bonheur le veut; il faut que Fanchon sache enfin que je l'aime,
et que j'en veux faire au moins une margrave! Oui! Fanchon! loin
d'ici les vaines grandeurs! Loin de moi, même le sceptre! Et, que
l'Europe entière l'apprenne avec frémissement, j'abjure à tes pieds
toutes mes grandeurs... J'en étais là de mon héroïsme, et
très-étonné que la foudre n'eût pas éclaté dans le ciel offensé de
ma résolution sublime...
Survint Fanchon: elle était rêveuse et triste; elle s'approcha de
moi, et s'inclinant:--Voulez-vous poser mon chapeau sur ma tête,
monsieur Frédéric? me dit-elle.
J'obéis! Je posai le chapeau, un peu de côté, comme elle en avait
l'habitude. Je fus remercié par un sourire, et ce sourire
m'enhardit: pour la première fois, j'embrassai Fanchon; elle ne
retira pas ses lèvres: au contraire, s'approchant de moi avec un
regard caressant:
--Si je vous demande, me dit-elle, un rendez-vous, demain, puis-je
espérer que vous y viendrez, monseigneur?
--Certes, Fanchon, j'y viendrai: mais où donc allez-vous si vite?
«Il pleut, il pleut, bergère...» et c'est bien loin, demain, pour
notre rendez-vous!
--Il faut que je parte absolument, me répondit Fanchon. À demain,
sur le grand chemin, au banc de pierre, à côté de la fontaine. Elle
me tendit la joue, une seconde fois. Je l'embrassai de nouveau, et
elle partit, me laissant seul, en proie à mes belles résolutions.
Vint le lendemain! Il faisait encore plus froid que la veille. On
peut penser que j'arrivai le premier, au rendez-vous. Dans la nuit,
toute une révolution s'était opérée, et le froid, avait fait de la
pluie une neige abondante. Hélas! le banc de pierre était couvert de
neige; le vieil orme avait perdu ses dernières feuilles; on
n'entendait plus le murmure de la source, et les oiseaux ne
chantaient plus. Mon rendez-vous était devenu le rendez-vous de la
brise et du tourbillon; tout gelait, tout se taisait!... Je sentis
une petite main s'appuyer légèrement sur mon épaule: c'était sa
main!--Bonjour, Fanchon! et je me sentis plus heureux que je ne
l'avais jamais été près d'elle... Embrasse-moi donc, lui dis-je, en
la tutoyant pour la première fois.
Alors seulement je m'aperçus que Fanchon n'était pas seule: elle
donnait le bras à certain petit valet français nommé Julien, fifre
et tambour de son état, qui avait quitté, pour me suivre, un
terrible Allemand, le baron de Meindorff, qui le battait comme
plâtre, et qui ne lui payait pas ses gages... Que faites-vous ici,
Julien? lui dis-je assez mécontent de sa rencontre: allez m'attendre
à la maison!
Julien ne partit pas, Fanchon le retint. Avec quel sourire!... un
sourire qui lui disait: Julien, tu n'as plus de maître! Ainsi, elle
l'affranchit d'un regard, puis, sans autre précaution, et d'un ton
qui ne voulait pas de réplique:--«Ayez pitié de ce pauvre garçon,
monseigneur! Il est si brave et si modeste! Il va faire un si bon
mari pour votre petite Fanchon!» Disant ces mots, elle se retourna
vers Julien; elle le regarda, elle lui sourit de nouveau, elle ne
fut pas inquiète de ma réponse un seul instant. Quel changement,
grand Dieu! L'enfant joueur faisait place à la femme résolue; à
présent que je n'étais plus un malade, elle m'abandonnait comme on
quitte une tâche accomplie! O mes rêves! ô mon héroïsme! ô mes
résolutions!... Ma princesse était servante!... Or, telle fut, bien
avant d'avoir habité Paris, ma première leçon d'égalité! C'étaient
là mes premières amours: pensez donc si je les ai pleurées, pensez
aussi au ridicule qui m'attendait, si quelque beau de la cour de
France eût deviné mon idylle!... Ah! je suis vraiment un homme à qui
rien n'a manqué, sinon peut-être un brin de vice, un brin de fard,
pour faire un grand chemin à travers les grandes corruptions de son
temps!
Dans l'histoire de Phédime et d'Agénor, un des petits livres de ma
jeunesse, au temps du _Sopha_ et des _Bijoux indiscrets_, je me
rappelle une phrase qui me revenait bien souvent en mémoire: _Il
devait_, _dans la minute_, _la retrouver sur une fleur où il l'avait
laissée_... Imprudent! quand tu reviendras, Phédime à jamais sera
partie, et les fleurs seront fanées, qui lui servaient de lit
nuptial. Ainsi j'étais, cherchant à mes tristes amours, un dénoûment
où je ne fusse pas ridicule, lorsque, dans le lointain, bien au
loin, j'aperçus une voiture arrivant au galop de six chevaux.
C'était d'abord comme un point noir; bientôt je distinguai une
berline lourdement chargée, armoriée et fortifiée à l'avenant. Trois
laquais à cheval étaient lancés à la suite; un chien dogue était
assis sur le siége du carrosse... Au premier coup d'oeil, averti par
un vague instinct, je reconnus les armes et la livrée de ma mère.
Dans la circonstance où j'étais, incertain de ce que j'allais
devenir, honteux de moi-même, il me sembla que c'était le Ciel qui
venait à mon aide, et que le dénoûment de mon vilain petit drame ne
pouvait pas descendre d'une plus formidable machine: aussi bien la
voiture seigneuriale s'arrêta lourdement à mes pieds.
Je relevai la tête, et je vis ma mère, elle-même, étonnée... elle
qui ne s'étonnait de rien.
--Je ne m'attendais guère, monseigneur, à vous retrouver sur cette
route en chevalier errant, aux côtés de cette fillette?... Et que
faites-vous ici, s'il vous plaît?
L'aspect de ma mère aussitôt me rendit mon courage, et, cette fois,
mon parti fut pris sur-le-champ:--Vous le voyez, madame, répondis-je
en m'inclinant, je bénis le mariage de monsieur Julien avec
mademoiselle Fanchon!
En même temps, je pris la main de Fanchon, et, m'approchant de
Julien, que l'apparition de la princesse avait consterné:--Soyez
heureuse, Fanchon, lui dis-je d'une voix émue. Et parlant ainsi, je
serrais la main de Fanchon; sa main resta immobile et glacée! Ainsi,
cette enfant qui m'avait sauvé, que j'avais tant aimée, elle n'eut
pas un regard pour S. A. le prince de Wolfenbuttel, et pour ses
vingt ans!
Ma mère, au moment où je montais dans sa voiture, m'arrêta, et de
cette voix faite pour commander:
--Quand un homme de votre rang, me dit-elle, s'abaisse à bénir le
mariage de ses domestiques, il leur donne une dot!
--Vous avez raison, madame, et qu'il soit fait ainsi que vous
l'ordonnez. Puis me tournant vers Fanchon:
--Je vous donne, ô Fanchon! mon épée et mes pistolets, mon cordon
vert et mon habit brodé, mon chapeau et mon plumet, mes talons
rouges et mon point d'Alençon, mon _Candide_ et mon _Héloïse_, et
mon discours sur l'_Inégalité des conditions_.
Ceci dit, la berline, impatiente, obéissait au triple galop de ses
six chevaux.
Je ne m'étais jamais vu, de ma vie, aussi près de ma mère, et
j'étais fort troublé, je l'avoue, en pensant au compte que je lui
rendrais de ma conduite. Aussi bien je me laissai conduire sans
m'informer où nous allions. J'étais comme un homme à demi-éveillé
qui cherche à se rappeler un songe qu'il aurait fait, dans la nuit.
La voiture passa devant la cabane à Fanchon. Je revis ce toit de
chaume hospitalier, et la longue cheminée d'où s'élevait l'épaisse
fumée d'un feu allumé, sans doute, en l'honneur de mon retour. Alors
je revins à ma situation présente. Quelle différence entre ce jour
et celui d'hier! Hier, l'amour et l'espoir! Aujourd'hui, la honte et
le regret! Hier, j'étais le maître absolu de ma vie, et maintenant
j'avais retrouvé mon maître, une Wolfenbuttel qui était ma mère! Et
comme dans ce temps-là l'autorité des parents sur les fils restait
intacte, je ne songeai pas même un instant à me dérober à l'autorité
maternelle.
En ces temps, si loin de nous, le respect aux volontés paternelles
était non-seulement un devoir de fils, mais encore un devoir de
gentilhomme et de chrétien.
Je restai plusieurs jours dans cette position équivoque; nous
gardions le silence, ma mère et moi, elle irritée et moi revenant
par mille détours, à mes folles rêveries.
Quelle que fût cependant ma soumission, le lecteur aura compris que
j'étais fort mécontent de moi-même, et que je me plaignais
cruellement de ma chaîne. À la fin, lorsqu'à force de courir et de
franchir l'espace, il advint que je me sentis plus calme et bientôt
tout à fait calmé, alors je commençai à m'inquiéter du spectacle que
j'avais sous les yeux. Chaque heure alors nous rapprochait de Paris,
et déjà je reconnaissais que nous étions en France, à toutes les
misères, à toutes les lamentations du grand chemin. À chaque pas,
sur notre route, nous rencontrions des corvées, des receveurs, des
marchands de sel, des douaniers, des monastères, des châteaux
féodaux, force maréchaussée et force galériens se rendant à leur
bagne... évidemment, nous approchions de Paris. Je sentais mon coeur
s'agiter à chaque pas que nous faisions vers ces abîmes sans forme
et sans nom.
--Voyez-vous, madame, combien ces belles terres sont malheureuses,
combien ces paysans sont tristes, et quel silence affreux pèse sur
ces contrées! Ce ne sont pas là les joies de notre patrie, ce ne
sont point les plaisirs de nos bourgeois, la richesse de nos villes;
notre Allemagne est un beau pays!
Ma mère me répondit avec plus de douceur que je n'aurais pensé.
--Oui, l'Allemagne est un beau et riche pays, Frédéric, non pas que
je me sois attachée à étudier les moeurs bourgeoises, et à savoir si
le paysan est heureux ou malheureux, mais l'Allemagne est un vieux
et solide empire, elle compte des princes sans nombre, une noblesse
antique et sans mélange. Hélas! mon fils, je ne vous adresserai pas
de reproches inutiles; vous avez voulu montrer à l'empereur le
danger des familiarités du maître au sujet, c'était bien fait cela,
mais partir sans avoir imploré votre pardon! partir sans prendre
congé de votre maître! O mon fils! vous le voyez, cependant, votre
folle conduite m'a fait quitter cette cour superbe où je vivais en
reine d'Allemagne, et quand j'appris que vous étiez parti sans
équipage, avec un seul valet, comme un croquant, sans aucun titre et
dans la disgrâce de l'empereur, le propre frère de notre cousine la
reine de France...; en même temps, quand je me suis rappelé que vous
étiez un admirateur de M. de Voltaire, un abonné à l'Encyclopédie,
un enthousiaste de ce damné qu'on appelle Diderot, je me suis dit
que sans moi vous étiez perdu: alors j'ai quitté ma charge à la
cour, j'ai renoncé à mes emplois, à ma grandeur, et maintenant que
je vous ai retrouvé, me voilà résolue à demander à S. M. la reine
Marie-Antoinette, à notre jeune et bien-aimée archiduchesse, du
service à sa cour pour moi... et pour vous!
Ainsi parla ma mère. Dans mes idées de philosophe indépendant, ce
mot _service_! était assez malsonnant. J'avais adopté à ce sujet les
opinions nouvelles.--_Service?_ avez-vous dit, madame, eh! qui vous
y force? N'êtes-vous pas la souveraine de deux comtés? N'avez-vous
pas, à vous, assez de paysans pour faire la fortune de deux
puissantes maisons? Mon père ne vous a-t-il pas laissé, en douaire,
de vos biens propres, un château sur les bords du Rhin? Ou, si vous
aimez mieux habiter sur l'Oder, n'êtes-vous pas encore, de votre
chef, reine et maîtresse d'une terre presque royale? Que parlez-vous
d'aller prendre du _service_ à la cour de France?
J'aurais pu parler longtemps encore, la comtesse ne m'entendait
plus. Elle, abandonner la cour! ne plus hanter avec des rois et des
reines! elle, en un mot, ne plus servir! C'était l'exil que je lui
proposais, c'était la mort! Le plus grand philosophe, et Diderot
lui-même, Diderot, le premier, aurait eu pitié de cette douleur
muette, et de l'effroi qui se peignait sur la figure de cette
majesté désespérée! Elle ne voulait pas pleurer, mais ses yeux
étaient gonflés de larmes! À la fin, et parlant tout bas, sur un ton
solennel:
--Frédéric, me dit-elle, vous me ferez mourir de chagrin, avec ces
opinions et ces discours de l'autre monde. Ayez pitié, monsieur,
d'une mère au désespoir, qui vous aime et qui vous honore, en dépit
de tant d'affreux paradoxes dont vous m'assassinez. Je ne sais par
quelle fatalité les doctrines des philosophes ont gâté votre coeur,
mais votre coeur est gâté sans retour. Vous aussi, vous, un prince
de la confédération germanique, un Wolfenbuttel, vous rêvez
l'égalité sociale, vous méprisez votre couronne, vous êtes prêt à
renoncer au nom de vos aïeux, vous n'avez plus de foi à la royauté,
vous, le dernier descendant de tant de princes, dont la famille a
fourni des reines à deux trônes!
Sa voix, en ce moment, trahissait toutes les angoisses de la noble
dame; elle tomba dans un profond accablement; la désolation et la
terreur étaient gravées sur ces traits superbes: à l'aspect de ce
désespoir, je sentis toute ma faute, et j'attendis que ma mère
consentît à m'entendre, pour lui demander grâce et pardon!
--Hélas! hélas! reprenait-elle, mon propre fils m'a tuée sous le
déshonneur! Jetez-moi sous les pieds de mes chevaux, faites-moi
épouser un homme de finance, de roture ou de robe... Je suis perdue;
les rois me méprisent, les reines m'évitent, désormais je n'ai plus
qu'à vivre, abandonnée et sans crédit, au fond de mon manoir! Ainsi
elle parlait, désolée, et pourtant elle ne pleurait pas, elle serait
morte plutôt que de pleurer; mais elle priait tout bas le Dieu des
bons conseils et des sages consolations.
Ce noble coeur, dont l'orgueil même était une vertu, représentait
tout à fait ces obstinés sublimes qui ne comprendront jamais que le
monde a changé. Le monde entier peut s'écrouler, ils restent
immobiles sous les débris de l'univers.
Voilà comment, rêvant beaucoup et parlant peu, nous arrivâmes à
Paris, ma mère et moi, vers la fin de décembre, par une nuit
d'hiver, à l'instant même où toutes les petites maisons des
faubourgs profanes s'éclairaient, l'une après l'autre, de feux
mystérieux.
Quand je fus bien assuré d'être à Paris, je me sentis mieux. Un
somptueux hôtel était retenu pour ma mère, dans le beau quartier de
la ville, au faubourg Saint-Germain; c'est là que nous descendîmes.
Le lendemain de notre arrivée, la comtesse était déjà tout entière
aux longs préparatifs de sa présentation à la cour de Versailles;
moi, je sortis à pied, afin de m'orienter dans ce rendez-vous de
tous les étonnements.
Paris offrait alors un spectacle incroyable, un Paris tout neuf, et
qui pourtant n'a duré qu'un jour. C'étaient trois à quatre villes en
une seule; c'étaient plusieurs peuples sous un seul nom. Peuple
étrange et divers; en même temps emporté par une extrême jeunesse,
et frappé d'une horrible décrépitude; à la fois poussé en avant et
retenu dans l'ornière; indécis dans ses volontés, inconstant dans
son amour. Ce qu'il y avait de plus nouveau, de plus attrayant, de
plus repoussant, de plus louable et de plus joli dans cette cité des
merveilles et dans cette _cour des miracles_, c'étaient, aux deux
extrémités de la ville: le Palais-Royal et le faubourg
Saint-Antoine. Le nouveau propriétaire du Palais-Royal, qui, tout
d'abord, était le _Palais-Cardinal_, ne voulant plus se contenter
des apanages d'un prince, avait fait de son palais une boutique; il
avait caché sous ses vieux ombrages, un abominable assemblage de
boutiques et de maisons infâmes, consacrées au jeu et à la
prostitution. Le faubourg Saint-Antoine, enivré de révoltes, et
murmurant sa joie et sa menace aux murailles de la Bastille, avait
le pressentiment de sa prochaine délivrance. À la voir de près, la
Bastille tombait en ruines, et non-seulement la Bastille, avec ses
sept tours et ses canons de fer, mais encore les monuments les plus
solides et les plus consacrés dans cette ville souveraine: la
Sorbonne et l'Archevêché, Notre-Dame et le Louvre, tout ce qui se
tenait debout, depuis des siècles, était croulant, tout ce qui
vivait était mort! Ceux qui semblaient vivre encore... autant de
fantômes qui ont oublié de s'enfuir le matin, au premier chant du
coq. Entre ces vieux monuments qui croulaient, entre ces grands
hôtels chargés d'armoiries vermoulues, dans ces rues traversées de
tant d'équipages, duchesses se rendant à la cour, petits-maîtres
allant se battre à Vincennes, filles d'opéra qui ont dormi chez le
ministre, abbés de cour allant à l'Académie, un peuple entier vivait
d'une vie active, ardente, impitoyable, et l'on comprenait, à le
voir agir, que ce grand peuple était vraiment fait pour toutes les
conquêtes de l'avenir.
Le bourgeois de Paris, au temps dont je parle, il n'avait rien
conservé de l'ancien bourgeois de la Ligue; il était riche,
impassible, et tenant à ses franchises, mais dévoué et fidèle à son
roi. Le peuple de Paris, une heure avant 1789, était un beau jeune
homme en guenilles, oisif, moqueur, prêt à tout, terrible, habitué à
voir toutes les grandeurs, à les voir de très-près, et à les saler
au sel des chansons les moins équivoques. À un peuple ainsi fait, on
pouvait, sans craindre un refus, tout proposer.--Allons! peuple, et
portons à bras la chaise où se tient souriante Mme de Pompadour;
allons! bon peuple, et couvrons de boue et d'injures le cercueil de
ton maître. Ami-peuple, il s'agit de traîner Beaumarchais à
Saint-Lazare... et le lendemain, tu renverseras, tu pilleras, tu
briseras Saint-Lazare, et tu ouvriras ces cachots à la douce
lumière... O peuple! interrogé par tous les doctes, sollicité par
toutes les révoltes, plein de chefs-d'oeuvre et plein d'espérances!
Il était prêt à toutes les hardiesses, il était préparé à toutes les
réformes! Tout ce qu'on lui commandait (pour peu que l'on sût s'y
prendre), il l'exécutait sans remords, par plaisir ou par vanité. Il
se jouait également du temps présent et du temps passé; il sentait,
dans sa misère, que l'avenir appartenait à son génie; il ne
s'inquiétait ni d'opprobre, ni de gloire, il attendait. Il sentait
confusément que la ruine de ses maîtres était partout; que le trône
avait été miné sans retour, et il s'en remettait, sur une douzaine
de filles de joie et de malheur, dont il était le père et le
conseil, le fauteur et le complice, pour renverser le peu qui
restait debout en France: Église, Université, noblesse. Il était, ce
peuple, un roi déchu, qui se disait: demain je règne à mon tour!
Pourtant cette force irrésistible était encore une force ignorée!
Elle obéissait, somnolente, en attendant l'heure de sa révélation
suprême; elle obéissait (l'habitude!), au sceptre, au bâton, à la
crosse, à la corde, à la Bastille, au Châtelet, au bon plaisir; et
celui-là eût été, certes, un mortel prévoyant, qui eût compris et
deviné, sous cette obéissance inerte et de pur instinct, que cette
obéissance, en effet, cachait une révolution!
Ces premiers moments de mon étude et de ma curiosité, au milieu de
la ville, étaient pleins d'intérêt pour moi. J'aurais dit, à voir
tout ce mouvement, que chaque jour était un nouveau jour de fête; il
y avait pour chaque heure de la journée une nouvelle joie, un
divertissement tout nouveau: la fête commençait, dès le matin, au
premier rayon de beau soleil qui dorait les places publiques. On
riait, on chantait, on vendait, avec mille cris divers, mille
denrées diverses; on ne soupçonnait pas le travail, dans cette
capitale aux mille têtes sans cervelle, où le peuple était maître en
l'absence du roi. Versailles, en effet, a beaucoup travaillé pour la
liberté de Paris, pour la perte du trône de France. En ce Versailles
des mystères, la royauté s'était exilée, et elle ne comprit pas
qu'elle s'était exilée en même temps de la confiance et des respects
de la cité souveraine.--Et vraiment il n'y pas de roi, pas de
prince, et pas de poëte et pas d'artiste, et pas même une femme à la
mode et jalouse de sa beauté, qui se soient éloignés de Paris sans y
laisser un morceau de leur sceptre, un peu de leur génie, un peu de
leur gloire ou de leur beauté.
Ce que j'aimais surtout dans cette ville à tout glorifier, à tout
briser, c'était cette profusion d'ironie et de bel esprit que le
Parisien jette à pleines mains, à droite, à gauche, et sauve qui
peut! Dans chaque taverne, au coin de la rue, et partout où ce
peuple est oisif, vous rencontriez une assemblée éloquente,
intelligente et superbe de beaux esprits, d'artistes en chaussures
trouées, sans feu ni lieu, mal nourris, peu vêtus, qui se
consolaient de leur misère présente par la parole et par
l'espérance. Ils brisaient, ils renversaient toute chose, en leur
improvisation furibonde, et maintenant je ne comprends pas que la
royauté de France ait résisté si longtemps à ces Platon de tabagie,
à ces Montesquieu de café ou de cabaret, à ce pêle-mêle irrésistible
de législateurs en haillons, à ce peuple affamé de pauvres diables
vivant de leur génie, au jour le jour, sans inquiétude et sans
lendemain, barbouillant au hasard une toile ou une feuille de papier
pour payer leur hôtesse; hommes d'un sens profond, toutes les fois
qu'il s'agissait d'art et de poésie, intrépides railleurs du
pouvoir, ne croyant à rien, pas même à leurs doutes les mieux
prononcés; ces hommes-là représentaient, énergiques et passionnés,
le peuple éclairé, superbe et mécontent, un peuple à part, acceptant
un bienfait sans songer au bienfaiteur, à qui tout semblait dû, qui
ne devait rien à personne, et qui disait volontiers, dans son
orgueil et sa toute-puissance à venir: le sol que je foule est à
moi!
On les voyait ces sophistes, ces philosophes, ces déclamateurs que
l'éloquence attendait avec la liberté, déjà délivrés de l'épée et de
la perruque, de la poudre et des manchettes, et de la broderie à
l'habit, de la boucle au soulier, en bas de laine, en chapeau tout
uni, sans dentelle et sans jabot, s'asseoir insolemment à la table
des grands, occuper les premières places, s'emparer de la
conversation, parler de tout, décider de tout, commettre avec leurs
mépris, mal déguisés, mille insolences chez leurs imbéciles Mécènes,
puis, quand ils étaient bien repus, et que la dame de céans leur
avait donné un rendez-vous nocture, ils quittaient ces salons
serviles, ces maisons tremblantes de la peur que l'esprit inspirait,
sans saluer personne. À peine ils rendaient son salut au duc et
pair... En revanche, ils tutoyaient amicalement son maître
d'hôtel... Et voilà ce que le riche ou le noble avait gagné à faire,
du métier d'artiste et de la profession d'écrivain, un métier de
mendiant! On les forçait, ces pauvres diables, à plier le genou pour
dîner, mais une fois repus, le rôle changeait, et c'était au tour de
l'amphitryon à s'abaisser.
Croyez-moi, seigneurs, mes frères, respectons l'artiste, honorons
l'écrivain, et, qui que nous soyons, prenons garde à ces hommes si
disposés à prendre une rude et cruelle revanche! Hélas! je l'ai
appris, à Paris même, il n'en faut pas douter, le poëte est plus
fort que le ministre qui le gouverne, et l'artiste est le maître
absolu du riche qui le paye. Il est plus fort, parce qu'il est plus
patient. Voyez tout ce siècle, il flétrit, de toute sa force et de
tout son dédain, le poëte, l'artiste et le philosophe! Il en fait
son jouet, son esclave et son martyr! Ah! siècle idiot! royauté
insensée! et grands seigneurs stupides! Ces méprisés, ces
déshérités, ces mendiants, ces parasites, quelle revanche ils
sauront prendre! O mes frères, les seigneurs féodaux, croyez-moi,
n'humilions personne et surtout le talent, car il se venge!
Or, voilà ce que Louis XIV avait mis en pratique, voilà ce que le
fameux roi Louis XV n'avait jamais voulu comprendre; il ne l'a
jamais compris!
CHAPITRE IV
Ainsi mon instinct ne me trompait guère, lorsqu'il me poussait à
envisager tout d'abord, comme le plus digne objet de mes études, ce
monde à part de littérateurs et d'artistes qui a laissé tant de
traces. Aujourd'hui ces apparitions dansent autour de moi,
confusément enveloppées d'ombre et de lueurs.
Visions étranges! Que de misères! que d'envie! Eh! que de gloire et
que d'injures! Voyez tout ce siècle animé de ces tristesses
formidables, obéissant à ce suprême ennui! Le malheur a courbé sa
tête légère, la misère a chargé ce front riant de rides précoces;
mille tyrannies ridicules l'ont torturé à coups d'épingle, ce XVIIIe
siècle doué, à son berceau, des dons les plus heureux de la fée:
intelligence, esprit, courage, ardeur à tout comprendre et génie à
tout produire! Il est semblable à l'enfant flétri par la férule, à
l'esclave écrasé sous le joug, au mendiant couvert d'humiliations
par le premier gentilhomme, condamné à la gêne par le parlement, au
feu par l'archevêque! Alors, comment vouliez-vous qu'il ne se
vengeât pas? Ce beau siècle est occupé à tout souffrir! Souffrance
héroïque et pleine de fièvre! O misère et désespoir des grands
travailleurs, qui ont été l'honneur de cet illustre moment dans la
vie et dans le labeur de cette nation! J'en ferais, au besoin, un de
ces tableaux tout chargés de l'histoire et de ses principaux acteurs
que l'on expose aux regards du passant.
Ce tableau, le voici, vous le pouvez contempler tout à votre aise et
non pas sans d'intimes frissonnements.
Et pour commencer le tableau de ces misérables, savez-vous quel est
cet homme anéanti sous les mépris des gens de sa race et de sa
caste, qui suit le convoi de sa femme, seul et sans un ami pour
l'accompagner au cimetière, où la fosse commune attend cette
infortunée!.. Hélas! la pauvre femme était jeune et belle, elle
s'est noyée avant-hier, sans donner d'autre raison que l'ennui à son
suicide; son époux, qui la suit, n'est pas assez riche pour acheter
son deuil, c'est l'auteur de _Mélanie_ et de _Warwick_. Voyez, au
sommet de la rue Saint-Jacques, ce petit abbé qui s'échappe en riant
de ces murailles où il habitait un grenier qu'il appelait _sa
Chartreuse_... Allons, place à ce grand poëte... il fuit ces sombres
murs, sa mansarde et sa chartreuse bien aimée; il fuit sans
retourner la tête, et le voilà dans le grand monde, oracle du jour,
maître de la Comédie, applaudi au théâtre, enivré de gloire... Le
lendemain, honteux de ses incroyables succès, fatigué de sa gloire,
il se retire, en Parthe, de la vie active; il reprend les graves
fonctions du pédant, et il se flagelle enfin pour se châtier d'avoir
eu tant de grâce et tant d'esprit en vers français. Il avait nom
Gresset, cet homme-là, et sa gloire, un instant, inquiéta
Voltaire... Et cet autre, au sommet de cette maison, qui soupe à sa
fenêtre, à côté d'une ignoble servante!... Encore un peu, le monde
est à ses pieds! Chacune de ses paroles est un arrêt; chacune de ses
plaintes est une menace... Attendez qu'il soit repu de gloire! Il
s'empoisonne, un jour d'été, et sa femme légitime devient la Marton
d'un palefrenier! O quelle misère en tout ce monde littéraire, à la
fois si triste et si puissant! Diderot apporte en courant dix écus à
sa femme, et sa femme renvoie à l'instant ces dix écus au libraire:
elle a peur que le libraire ne soit volé. Marmontel invite à dîner
un ami très-pauvre, et, pour obtenir de la laitière un crédit
supplémentaire, il fait ce qu'il ne ferait pas pour Mme de
Pompadour, il adresse à la laitière une belle épître en vers
harmonieux. Celui-ci était né poëte, il comprenait et traduisait
Virgile, il s'appelait Malfilâtre!... Il meurt dans la misère, et
d'un mal honteux, en tendant la main.
Ce grabat qu'on transporte, et que deux soeurs de charité attendent
sur le seuil de l'Hôtel-Dieu... ô malheur à ces temps égoïstes,
malheur à ces crimes de lèse-poésie! Il était vraiment un poëte, un
vrai poëte, et le Juvénal de son temps, ce malheureux que l'on porte
à travers la rue, étendu sur cette civière abominable... il
s'appelait Gilbert. Voilà mes fantômes... En même temps
paraissaient, et sous mes yeux éblouis, que dis-je? épouvantés, dans
les phases diverses de leur fortune, tous les satellites subalternes
de cette gloire active, intelligente et remuante... à l'infini.
Voici Marmontel en sabots, voilà Marmontel dans le carrosse à Mlle
Clairon! Par la barrière d'Enfer entrait Grétry, nouveau venu
d'Italie, et portant ses pauvres hardes sur son dos; Rétif de la
Bretonne et Mercier se disputaient un coin de la borne où ils
écrivaient leurs tableaux de moeurs. M. Dorat, poudré, musqué,
porté, pomponné, saluait à droite à gauche, et les gens de qualité
ne lui rendaient pas son salut; dans une riche berline attelée de
deux excellents chevaux, Beaumarchais traversait la ville et brûlait
le pavé; on l'eût pris pour son patron lui-même, Pâris de
Montmartel. M. de Buffon croisait M. de Montesquieu; La Chaussée en
pleurant toujours, s'enivrait sans cesse avec Piron, qui riait
toujours. Écoutez ces pleurs, ces grincements, ces cris de joie, et
ces calomnies atroces, athéisme, ovations, clameurs étranges, joies
d'ivrogne, anathèmes et cantiques, odes et chansons, pots-pourris,
pont-neuf, stances, _Tristes Nuits_, scandales, chiffons,
persiflages de l'OEil-de-Boeuf, financiers, revendeuses à la
toilette, harengères, sages-femmes, appareilleuses, duchesses,
marquises, et danseuses, et Saint-Lazare et la petite maison, la
coulisse et les petites maisons, académiciens, cuisinières,
philosophes, racoleurs, coquines et coquins, bateleurs, joueurs,
maîtres d'armes, inventeurs, souffleurs, escamoteurs, magnétiseurs,
guérisseurs, dégraisseurs, comédiens, comédiennes, rapins,
bondrilles, franciscains, capucins, béguines, confesseurs, bouffons
et nouvellistes, journaux et bouts-rimés, Encyclopédie... et petits
livres, chez la petite Lolotte, à l'enseigne de _la Frivolité_,
c'est tout ce siècle! Il porte à la fois le sceptre et le crochet,
la hotte et l'éventail, la pourpre et la hure, il est ivre, il est
fou, il est... tout... il est l'abîme, et pire encore, hardi jusqu'à
la folie, insouciant jusqu'à la bêtise, avare à faire honte, égoïste
et prodigue à faire peur.
Et tout au pied du grand escalier de la grand'chambre, je vis
monsieur le bourreau en petit costume, allumant un joli petit bûcher
en miniature, où de sa main blanche il brûlait des _missels_, des
_oremus_, des thèses de théologie, aux lieux et place des livres que
le magistrat avait condamnés à être lacérés et brûlés vifs, le
magistrat lui-même ayant grand soin de sauver ces livres du bûcher,
et d'en parer les rayons de sa bibliothèque. O mensonge! ô flamme
absurde et ridicule! ô pensée impérissable et défiant la flamme et
le bûcher!
Pour l'observateur sans passion, c'était pitié de comparer la
violence de ces principes qui marchent, et la faiblesse des digues
qu'on leur oppose; c'était pitié de songer que ces lettrés, ces
hardis philosophes, persécutés à ce point-là qu'ils étaient devenus
populaires comme des rois, vont disparaître de la face du monde
réel, pour faire place à quelque chose dont la littérature n'avait
pas d'idée, à l'éloquence, à une autre force encore inconnue, à la
philosophie, à la politique! Or, ces deux forces, sorties tout
armées de la littérature, elles ont eu pour dernier résultat, la
libre pensée et la libre parole... un monde au delà des mondes
créés.
Eh bien, ce monde à part dont on n'a jamais vu le pareil, cet empire
absolu des fantaisies, des libertés, des rêves, des utopies, des
colères et des satires, si vaste et si grand, devait finir avec le
vieux marquis et frère capucin de Ferney, quand il rentra, le
sublime vieillard, riant d'un sourire ironique et triomphant dans ce
Paris, qui était aussi sa capitale. Il revenait pour mourir dans ce
Paris, sa proie et sa conquête, malgré la cour et malgré l'Église,
deux forces vaincues. Voltaire fut le dernier roi qui triompha de
Paris. Il entra dans sa bonne ville, en dépit du roi qui croyait
régner alors; il entra seul et l'arme au bras, content d'avoir gagné
la bataille à lui seul, que lui seul il avait livrée! Il arriva
donc, vainqueur comme vint Henri IV, mais sans entendre la messe: au
contraire, en brisant le prêtre et l'autel. Alors Paris s'est
prosterné sous les mains du vieillard, comme se prosterna le fils de
Franklin. «Dieu et la liberté!» disait Voltaire, et c'est pourquoi
depuis ce temps, Paris ne s'est plus prosterné devant personne, et
pas même devant le génie... Il avait adoré Voltaire, et désormais il
se crut dispensé de toute autre adoration.
Dans ce Paris, qui, vu de loin, est semblable à la fournaise, aux
temps dont je parle, il advint que le maître absolu, même avant le
roi, même avant M. de Voltaire, était, qui le croirait? un vieil et
fidèle ami du peuple français, le fameux Polichinelle, enfant de
l'Italie, et bourgeois de Paris, sur le Pont-Neuf. Si quelqu'un eut
jamais plus d'esprit que Voltaire, à coup sûr c'est Polichinelle.
Il riait de toute espèce de pouvoir, à commencer par le préfet de
police! Il jetait à pleines mains l'ironie et le mépris; il
annonçait confusément à ce peuple, voisin de tant de libertés
incroyables, la première de toutes les libertés, la parole! On
l'écoutait bouche béante, et chacun, lui voyant renverser le trône
et l'autel à coups de pied, se demandait si la Bastille était un
rêve, et si la lettre de cachet était encore en honneur dans ce pays
du bon plaisir? Quel tumulte en ce Polichinelle, et quelle orgie
incroyable de paradoxes, de railleries, de sarcasmes publics, dans
les carrefours, encore imprégnés du sel âcre et montant de la
comédie ancienne! Où donc était maintenant ce peuple obéissant à ses
rois, et qui, les voyant passer, se mettait à genoux comme pour le
bon Dieu? En même temps la halle et la place Maubert étaient
remplies de toutes sortes de tribuns sans nom, qui s'essayaient à
tous les bruits de l'émeute, aux tempêtes les plus terribles des
révolutions. Vous auriez dit une ville déchaînée, à la voir, à
l'entendre, et que Paris était déjà à cent lieues de Versailles,
tant l'abîme était vaste et profond qui séparait le roi du peuple,
et la cité de Voltaire du palais de Louis le Grand.
Tout autre à ma place eût été grandement épouvanté de ces fièvres et
de ces symptômes, mais, Dieu merci! j'étais un philosophe, un poëte,
un rêveur. La rêverie allemande m'a sauvé dans ce Paris du dernier
siècle; elle m'a rassuré dans les tristes angoisses dont j'ai été le
témoin et la victime. Ainsi grâce à mes rêves, toutes les visions
cruelles qui ont assailli mon âme, elles me sont arrivées émoussées
et sans force. Ainsi l'idéal m'a protégé longtemps, il est vrai;
mais j'ai pensé mourir, quand il m'a rejeté de ses bras. J'ai donc
porté ma rêverie en tout lieu, parmi le peuple, au palais du roi, au
milieu des enfants qui grandissent, imprévoyants de l'avenir.
Vraiment, tel était aussi ce grand-peuple en ses bouleversements; il
offrait un grand spectacle... horrible et charmant, aimable et
furieux.
Et le soir, après mes rêves du matin, je rêvais encore. J'allais au
théâtre en curieux: je m'abandonnais en poëte aux illusions de la
scène, et j'écoutais le vieux drame à la façon d'un homme de l'autre
siècle. Au fait, j'avais des rires et des larmes véritables, durant
ces représentations des vieux chefs-d'oeuvre. J'étais le seul qui
fût sérieux et attentif, car c'était la mode alors de ne plus
partager les émotions qui avaient fait la gloire des grands auteurs
du grand siècle. En effet, déjà la passion s'était pervertie, et le
drame avait changé de but. La déclamation remplaçait sur la scène
l'amour, la terreur, les larmes, tout ce qui faisait la tragédie au
temps de Corneille et de Racine. Je suis le dernier homme en France
qui se soit plu aux chefs-d'oeuvre nationaux. Je les ai regrettés,
je les regrette encore, malgré mes deux fameux compatriotes, Goethe
et Schiller.
Quelquefois, las d'être en dehors de la scène, j'arrivais sur le
théâtre au moment où le drame était à sa plus éclatante période, et
je me mêlais aux comédiens, à l'instant le plus vif de leur passion.
Les voilà tous! Silence à ces rois, et respect à ces héros!
Approchez-vous, entrez pleinement dans la vieille histoire ou dans
l'anecdote d'hier. Pendant trois heures vous avez sous les yeux une
reine, une ingénue; elle rentre en vain dans les coulisses, elle
vous parle encore en reine, en ingénue. Ah! que de fois cela m'est
arrivé, de prendre au sérieux cette passion de commande, et
d'écouter ces soupirs, de pleurer sur ces malheurs. Alors on n'eût
pas été le bien venu à me dire que tout cela était un jeu; non! non!
Cette illusion et cet enivrement ne pouvaient pas être une feinte,
quand j'étais près de ces grands talents d'autrefois, quand de cette
âme à moitié épanchée, je savourais le reste. Hélas! hélas! la toile
baissait aux applaudissements, aux murmures du parterre, et tout
était dit pour ce soir-là. Alors ma déesse devenait plus calme, sa
robe de reine faisait place à la robe vulgaire, ses bijoux
disparaissaient sous un chapeau fané, cette suite de serviteurs à
galons dorés la laissait dans le désert, elle renfermait dans sa
toilette le coloris de son visage, la blancheur de ses mains, la
majesté de sa taille, sa passion, son âme et tout elle-même.
Je la voyais partir avec dédain, et sans regret.
Ce Paris, mon charme et mon épouvante, était semblable à ces contes
des Mille et une Nuits, qui bercent notre enfance; on dirait une
ville de l'Orient, qui, le soir venu, ouvrirait soudain tous ses
harems. Croyez-moi, jeune homme, enivré du mystère de vos vingt ans,
attendez le soir, quand l'air est chargé de parfums, quand les
chanteurs des carrefours jettent l'harmonie à tous les vents, quand
mille lueurs solitaires, comme autant d'étoiles, nous font
comprendre que la vie est partout avec l'amour; alors, perdez-vous
dans cette foule, au milieu de ces piéges charmants, des rires et
des surprises: pour peu que vous ayez vingt ans vous la rencontrerez
la déesse errante et vivante, que le roi Louis XV emportait au
château de Luciennes, et faisait reine à son tour.
J'ai donc bien choisi mon heure et mon jour, en arrivant dans la
ville-maîtresse, au moment le plus dramatique de sa chute, au milieu
de cette émeute du passé contre l'avenir, dans cette rencontre
ardente de tout ce qui voulait vivre, opposée à tout ce qui devait
mourir.
Surtout, parmi ces souvenirs de ruine et de dévastation, je me
rappelle un jour (ce fut la première et la dernière fois) où j'eus
l'honneur de conduire ma mère au Théâtre-Français. On y devait
représenter un drame étrange, une incroyable comédie, et il fallut
de vives protections pour nous procurer une loge; nous fûmes rendus
au théâtre de bonne heure, c'était la première fois que ma mère
attendait. Quand nous entrâmes, la salle était remplie du parterre
au sommet, c'était une attente universelle. On eût dit les
Israëlites dans le désert, quand la baguette de Moïse demande au
rocher le fleuve qui va désaltérer tout un peuple.
Je vois d'ici ma mère, auguste, imposante, et que rien n'étonne. On
eût dit une reine, et quand la toile enfin se leva sur ces abîmes,
son regard impassible et clair ne témoigna ni surprise ni
étonnement,
Que vous dirais-je? Elle et moi nous assistâmes à un drame inouï que
nous n'avions pas soupçonné, même dans les songes de la fièvre.
Apparut d'abord à nos yeux incrédules un valet doré, fringant, beau
parleur, amoureux. Amoureux... un homme en galons! Ce valet parlait
de toute chose et se moquait de tout le monde, et de son maître plus
que de personne; il fronde, il intrigue, il ne respecte rien, pas
même sa maîtresse; effronté faiseur de quolibets de la plus vile
espèce, hâbleur, moraliste; libertin jovial, osant tout, prêt à
tout, même à l'adultère; orateur et poëte, diplomate et musicien,
ancien journaliste et médecin de cavalerie, toujours sautant, riant,
gambadant, le héros de la pièce, en un mot; une étoile, un sphinx...
Vous le menacez de la justice, il s'en moque, il rit au nez du
magistrat qui l'interroge en bégayant: Ah! le traître, et le
brigand! qu'il était gai, joli, jovial, ami de la joie, et serviteur
de toutes les licences! un philosophe! un enfant trouvé!
Cependant, ma mère attentive, épouvantée, osait à peine entendre et
comprendre! On aura changé, se disait-elle en rougissant sous son
rouge, la langue française, et les mots aujourd'hui n'ont plus le
sens d'autrefois.
Bientôt quand monseigneur le valet avait fait la roue, et papillonné
tout à son aise, monsieur son maître arrivait à sa suite. Or, ce
nouveau venu dans cette comédie, il n'était rien moins qu'un
imbécile! Au contraire, il était un grand seigneur, un Espagnol,
noble même pour un Espagnol, un bel esprit, élégant, affable et
sachant le prix d'une belle femme, excellent maître d'un excellent
château, ayant le droit de justice haute, et n'en abusant pas quand
il est sans passion, en un mot un bon seigneur. C'est justement ce
maître excellent qui va devenir un jouet, un bouffon sous la main de
son valet. Son valet l'attaque, le presse et le pousse, et le réduit
à rien; son valet lui dispute jusqu'à une servante dont le pauvre
homme a quelque envie, et sous ce bon prétexte que lui, le valet, il
est le fiancé de cette fillette. O temps! ô moeurs!--Quoi donc? à
entendre l'impertinent, vous n'avez eu _que la peine de naître_,
Monseigneur. _La peine de naître_... Quelle phrase, et quel
contre-sens pour une princesse de Wolfenbuttel!
Ma mère était hors d'elle-même... Et la soubrette aussi dédaigne
Monseigneur, la soubrette qui redit tout à son époux futur! Vassale
indocile, espiègle, insolente; élégante comme une dona, belle
parleuse aussi, folle d'amour et ne le cachant guère. Quelles moeurs
chez un grand d'Espagne, chez un seigneur de la Toison d'or! Quelle
maison, et comment tenue? Hélas! ma mère n'en revenait pas.
Mais son épouvante et sa profonde horreur furent portées à leur
comble, lorsqu'au milieu de l'intrigue elle vit arriver un grand
homme habillé de noir, en longue soutane, et coiffé d'un chapeau de
prêtre, le rabat blanc, l'oeil creux, l'air hébété, les cheveux
huileux, la tournure ignoble, le sourire méchant, la démarche
hypocrite, un petit-fils de ce Tartufe que ma mère appelait le crime
unique du grand roi Louis XIV... O ciel! (peu s'en fallait que ma
mère, ainsi parlant, ne fît un signe de croix), ils n'ont pas même
respecté leur Église, et les voilà qui traînent dans leurs gémonies
le dépositaire et le représentant de l'antique foi! Lui-même, ce
profane chapelain, ce prédicateur de salon, ce courtisan de toutes
les heures, le faiseur de bons mots du Maître, il est le complaisant
de Madame, le serviteur des valets de la maison, le flatteur en
titre, le compagnon du petit chien, le proxénète universel!... Au
même instant, léger et brillant, comme un papillon à son premier
vol, se posant à peine, insouciant et volage, un printemps qui
chante, une fleur qui s'ouvre, un rêve ignorant et naïf, ah! mon
Dieu! voilà un adolescent plus dépravé qu'un chambellan de
l'empereur, un enfant qui raconte aux nuages, aux arbres, aux
fleurs, à la source limpide, et même à une vieille femme les
premiers battements de son coeur.
Un enfant... dites-vous? Prenez garde à cet enfant, Mesdames!
Redoutez son premier feu, ses lèvres de flamme, ses caresses
incertaines; redoutez son sourire, son regard, sa voix, son geste et
sa vague passion. Voyez: la soubrette l'embrasse avec joie et
remords. Voyez madame la comtesse; une comtesse, une femme mariée à
un grand seigneur... elle le regarde en soupirant. Voyez, comme on
le dépouille, en hontoyant, dans le boudoir, comme on admire, avec
un grand soupir, sa main blanche et son bras charmant. Voyez, ce bel
enfant, on l'adore; il a des envieux, des ennemis, des jaloux, mais
on l'adore. Ah! ces femmes qu'il enveloppe, amoureuses, dans ses
naissantes amours, elles n'osent pas lui apprendre ce qu'il
apprendrait avec tant d'ardeur; mais aussi si tu savais cela,
Chérubin, _Chérubin d'amour_!
Cependant à côté de ce Chérubin il existe un être encore plus
ignorant, une petite fille qui ne sait rien, qui se laisse
instruire, et qui n'apprendrait rien toute seule. Avec toi, petite
Fanchette, avec toi, Chérubin répète hardiment les leçons qu'il
dérobe à Suzanne; avec Fanchette il est hardi comme un homme. Il
prend à celle-ci tous les baisers que celle-là lui refuse. Esprit,
chansons, rêves brûlants, tant de passions qui jasent et se taisent,
se montrant, se cachant tour à tour; hardies et craintives, ces
passions confondues, mêlées, pressées l'une contre l'autre, arrivent
enfin à ce que ma mère appelait _l'abomination de la désolation_.
C'était vraiment la fin du monde; il n'y avait plus rien, au delà,
que l'abîme! Allons! c'en est fait, plus de trône et plus d'autel.
Dans ce drame infernal, animé de la verve et des mépris de Satan
lui-même, et tout rempli de sa voix stridente et de son rire
affreux, tout l'édifice était ruiné de fond en comble, toutes les
vertus publiques et privées étaient vouées au plus affreux ridicule.
Ici, le valet est hostile à son maître; ici, le mari trahit
l'épouse, et l'épouse est la honte de l'époux. Le déshonneur, le
déshonneur complet, sans réplique et sans rémission, est l'hôte
assidu, féroce, implacable, de ces demeures mal hantées. Cette mère
et ce père ont exposé cet enfant, le triste fruit de leurs banales
amours; cependant la mère absolument veut épouser son fils, le fils,
de son côté, insulte à la fois son père et sa mère... Eh! dit-il
pour s'excuser: «C'est le bon sens, ma mère!» Dans cette débâcle
énorme le juge est vénal, le paysan raisonne, la petite fille fait
l'amour, le jeune enfant est libertin avant toute science du bien et
du mal, l'homme d'église est un entremetteur; dans cette Babel
immonde, chacun raisonne à la façon des démons de l'encyclopédie, et
chacun parle hautement de ses droits et de ses devoirs. Là, on se
tâtonne, on se coudoie, on se tutoie, on se prend au hasard dans la
nuit, on ne se choisit pas, on se saisit, on se mêle; il y a des
cabinets sombres, des bosquets nocturnes, des pères crédules, des
valets fourbes! Tout est mystère et confusion, pêle-mêle, hasard,
dilapidations; c'est tout le siècle agonisant! Tout se meurt, tout
se perd; tout est mort, tout est perdu! Maintenant la livrée est
régnante, et la seigneurie obéit au laquais. Ce sont les valets qui
font les passions et qui les font à leur usage; ils forment
pêle-mêle toutes sortes d'intrigues pour leur propre compte, avec
l'argent du maître et dans son habit... et si parfois quelqu'un de
ces bandits qui ont plus d'esprit que Voltaire, prend encore la
livrée, à coup sûr, c'est par orgueil!
Telle était la fête, horrible, abominable, impie, à laquelle ma mère
s'était conviée elle-même!... et pourtant, miracle étrange, la ville
et la cour applaudissaient à ce spectacle impossible. Le peuple,
auditeur actif et passionné, s'amusait, à en mourir de joie et
d'orgueil, de ce grand seigneur cruellement bafoué; le peuple était
heureux de voir enfin arriver sur le théâtre le tour, non plus de
l'avare, de l'hypocrite ou du misanthrope, du ridicule et du
vicieux, mais bien cette fois le tour du fort et du puissant. La
comédie avait fait de singuliers progrès, à cette époque. Elle
s'attaquait au trône, aux croyances, à la force, à la justice; elle
brisait, en se jouant, des sceptres et des couronnes; elle
renversait des châteaux forts; elle marquait ses victimes au fer
chaud, elle les marquait au front, afin de reconnaître, au besoin,
toutes ses victimes. Ainsi l'enseignement de tous était devenu la
flatterie adressée au pauvre aux dépens du riche, au faible aux
dépens du puissant; le peuple alors jouait le beau rôle; l'habit de
cour s'éclipsait devant l'habit bourgeois; le marquis, fustigé par
Molière, était frappé au coeur par Beaumarchais; mais aussi le
peuple applaudissait à outrance; il avait, à la fois, le fanatisme
et l'instinct de ses justes perversités contre le monde féodal; sa
joie était sérieuse à la façon d'une vengeance où d'un châtiment.
Hélas! c'est au pied de ce théâtre incendiaire que va s'ouvrir,
tantôt, ce sentier des révolutions qui mène à l'échafaud!
Qui le croirait? Pas une réclamation dans cette salle où vivait
Molière, pas une voix dans ces échos du passé ne se fit entendre en
faveur d'autrefois! Aux premières loges, les femmes étaient
attendries; elles suivaient, la bouche entr'ouverte, haletante, les
moeurs dissolues de ces cinq femmes, elles les accompagnaient de
leurs voeux. Les femmes de ce temps-là ne voyaient que l'amour;
l'amour était la grande affaire; et comme elles sentaient que la fin
des temps était proche, elles se hâtaient d'aimer.
Hâte immense! hâte incroyable! On eût dit ces villes dévastées par
l'Etna! Chacun se remue, afin d'échapper à la lave ardente,
emportant ce qu'il a de plus précieux. Ainsi, pendant que les femmes
se hâtaient sur les chemins de l'amour, l'ambitieux se hâtait sur le
chemin de l'ambition.--Allons! disaient les jeunes gens,
hâtons-nous, l'heure approche!--Hâtons-nous, disaient les
vieillards. Seul, le peuple était patient. Il savait confusément
pourquoi!
Le peuple disait tout bas, comme Figaro: _Et moi, morbleu!_
Les grands seigneurs, saignés à blanc, par ce barbier maudit,
imaginèrent de sourire à ces piqûres. Cela leur parut beau de ne pas
sentir le supplice; il est vrai que les petits marquis de Louis XIV,
plus prévoyants et plus sages, s'étaient plaints à outrance quand le
roi eut ordonné à Molière de les fustiger. Ainsi, par vanité, et
pour montrer qu'elle ne craignait rien des _petits esprits_ et des
_petites gens_, la cour se plaisait à ce spectacle, elle riait à
gorge déployée du comte Almaviva, plus spirituel, plus habile, plus
aimable et plus fin, à lui seul, que toute la cour. Voilà qui est
bien! Puis cette piquante réunion des plus jolies femmes de la
comédie ajoutait une grâce nouvelle à toutes ces licences. En ce
moment la fête était double, et pendant que les grandes dames des
premières loges s'obstinaient à faire, de Chérubin, un jeune homme,
le parant à loisir d'élégantes dentelles, de riches broderies, des
plumes légères et des éperons d'or d'un jeune page, les hommes du
parterre dépouillaient Chérubin de son habit de cour, ils voulaient
que don Chérubin ne fût qu'une femme. Ils lui rendaient, comme au
troisième acte, sa cornette, son jupon, sa couronne de fleurs, ses
fines dentelles attachées au bonnet de la nuit. Être double et
dangereux hermaphrodite, il peuplait la ville de Chérubins de quinze
ans, mais ceux-ci... _osaient oser_. Quant aux hommes, n'est-il pas
dit dans cette fameuse comédie: _Il n'y a que les petits hommes qui
s'effraient des petits écrits?_
On voyait aussi, étalés aux places les plus apparentes, et prenant
leur part de ces scandales, des abbés, des monseigneurs, des prélats
qui s'amusaient de Basile: en effet, le moyen de reconnaître
l'Église de France en ce cuistre abominable échappé, tout au plus,
des cuisines du cardinal de Rohan?
Ainsi, les uns et les autres, le prince et l'abbé, le seigneur et le
bourgeois, la duchesse et la grisette, ils s'enivraient de cette
poésie, ils tournaient sans peur autour de l'abîme, ô fantômes!
Seule en ce monde éperdu, ma noble mère était une créature
intelligente de ces tortures. Elle les sentait au fond de son coeur,
et jusqu'aux moelles. À chaque instant elle était sur le point de
crier: à l'incendie! au meurtre! Longtemps elle attendit une
réaction à tant d'infamies, une peine à tant de forfaits; longtemps
elle appela le spectre, emportant don Juan dans les flammes
vengeresses... le spectre ne vint pas. La pièce se termina par un
tranquille mariage, et par des chansons obscènes... Madame la
princesse de Wolfenbuttel cacha sa figure dans ses mains.
Elle pensait à ce que dirait l'Allemagne, si l'Allemagne venait à
savoir qu'elle était venue à ce spectacle, en pleine loge, et parée
de l'ordre de Marie-Thérèse, avec son jeune fils!
Puis elle me regardait en rougissant, avec un air indicible de
regret et de pitié. Son regard suppliant avait l'air de me dire:
Pardonnez-moi!
Elle attendit que la foule se fût retirée, avant de se retirer
elle-même. Elle qui marchait toujours le corps droit et la tête
haute, à la façon d'une noble dame, il me fallut l'entraîner hors de
la salle; on eût dit à son attitude humiliée, à l'indignation de ce
noble visage, qu'elle avait été insultée et que je ne l'avais pas
défendue; moi-même j'étais honteux de voir à ma mère tant de honte
sans pouvoir en demander raison à personne.
En rentrant chez elle, elle chassa son majordome qu'elle ne trouva
pas assez respectueux: elle tenait beaucoup à cet intendant.
Je la reconduisis, ce soir-là, jusque sur le seuil de sa chambre à
coucher, et je lui présentai mes plus humbles respects.
Elle ne me dit que ces mots, avec un soupir de terreur: «Je le dirai
à la reine; la reine le saura demain!»
En effet, je ne crois pas que jamais terreur ait eu une cause plus
juste que la terreur de ma mère... et j'ai vu où l'on arrivait, en
partant du _Mariage de Figaro_!
CHAPITRE V
Je sentais bien que j'étais en dehors de ce siècle, et que je ne le
comprenais pas. Je pensais souvent que la raison de ce désordre
était en deçà ou au delà de mon intelligence, et qu'à ce mouvement
terrible il devait y avoir une cause apparente ou cachée, et que
cette cause, il fallait la savoir! Quel était le héros, quels
étaient les dieux de ce chaos politique? Où se tenait véritablement
la cause de cette décadence? Je l'ignorais entièrement. Je n'étais
alors qu'un futile jeune homme, insouciant de ma nature, et fort peu
jaloux de creuser bien avant dans les choses humaines! Enfin je
m'inquiétais fort peu, quand je voyais marcher une machine, des fils
qui la faisaient se mouvoir. Pour moi ce monde était un spectacle
amusant, auquel cependant j'aurais préféré, si l'on m'eût donné à
choisir, une simple promenade avec Fanchon, sous notre arbre favori.
Voilà pourquoi je veux qu'on m'excuse, si, malgré le hasard qui m'a
favorisé au point de me jeter sur la voie des secrets politiques de
ces tempêtes sans égales, j'ai eu si peu d'intelligence des faits et
des hommes. Encore une fois, ceci n'est rien moins qu'une
histoire... à peine est-ce un vieux conte, à mon usage! Ces
événements qui représentent le chapitre le plus intéressant de ma
jeunesse, je les ai vus, bien plus que je ne les ai compris; ces
hommes dont je vais parler, je n'ai connu que leur visage; il m'a
fallu refaire et deviner le reste. Mon peu d'intelligence va
jusque-là, que je n'oserais pas les nommer tous, d'abord parce que
je tiens à faire un vrai conte, de la présente histoire, ensuite
parce que je suis l'homme de l'anachronisme et de l'erreur; je
serais très-malheureux s'il fallait me fatiguer à ne confondre aucun
nom, aucune date, aucun fait; je laisse toutes ces peines aux
écrivains de profession.
Le lendemain du jour funeste où ma mère avait été à la Comédie, elle
dormait profondément, fatiguée qu'elle était des pénibles émotions
de la veille. L'appartement, contre l'usage, donnait sur la rue, et
du côté opposé à ce logis provisoire était une joyeuse taverne où
naguère les jeunes gens à la mode avaient coutume de s'enivrer.
L'histoire de ce cabaret serait longue à écrire. Il avait commencé
par être un rendez-vous de beaux esprits. Il s'était fait, en ce
lieu, plus de poésie et de bons mots qu'on n'en fit jamais à
l'Académie! Après les gens d'esprit étaient venus les gens d'épée;
enfin, les philosophes avaient remplacé les soldats autour des brocs
écumants. Au temps où je parle, la politique avait envahi cette
maison, reine, à son tour, dans ces lieux hantés par tant de
pouvoirs souverains. Donc aujourd'hui le gai cabaret avait pris une
teinte sombre, un air superbe; il ne jasait plus, il déclamait;
l'éloquence avait remplacé la chanson joyeuse; où régnaient Collé et
Piron naguères, se montraient Puffendorf et le président de
Montesquieu. Ce cabaret était une humble image du royaume de France,
et je finis par trouver qu'il serait un digne sujet d'étude et de
curiosité.
Chaque soir, c'étaient, dans cette étrange maison, des cris joyeux,
des chansons bachiques, des propos d'amour, de cruelles médisances,
un jeu brutal..: voilà pour les buveurs! C'étaient des dissertations
sans fin, des projets inouïs, des accusations incroyables, des
républiques imaginaires, des utopies de toute espèce, une révolte
intelligente contre tout ce qui était l'autorité: voilà pour les
politiques! Plus d'une fois, que le club l'emportât sur le cabaret,
et, réciproquement, le cabaret sur le club, toutes ces disputes se
terminaient par des coups d'épée, et par l'intervention de la
maréchaussée! Ainsi, ma mère et moi, nous pouvions nous vanter d'un
voisinage assez fécond en tristes discordes, et en clameurs
insupportables aux amis de l'ordre et du repos. Pour ma part, le
voisinage ne me déplaisait pas; j'aimais ces bruits étranges, ces
subites clameurs, ces joies sans frein, ces dissertations lugubres
dont le bourdonnement arrivait à mes oreilles, comme l'écho d'un
canon d'alarme; j'aimais ces exercices oratoires, cette élégante
ivrognerie où perçait le bel esprit et le bon sens; même, plus d'une
fois, j'avais envié ces divertissements de chaque jour; mais ils
fatiguaient étrangement ma mère, et ils lui auraient été tout à fait
odieux, si d'ordinaire les matinées n'eussent pas été calmes, et
favorables au sommeil du quartier.
Donc, ce matin-là j'étais dans ma chambre, rêvant encore et
regrettant, dans mon rêve, mon Allemagne si tranquille et si réglée,
quand je fus réveillé par d'horribles clameurs qui partaient du
cabaret voisin. Au premier abord, le bruit était effrayant.
C'étaient des hurlements, plutôt que des cris. On jurait, on
chantait, on appelait à haute voix le maître de la maison; en un
instant, tout le repos du quartier fut troublé, les laquais
eux-mêmes se réveillèrent, comme au bruit d'une assemblée
nationale... Or, ces messieurs se réveillaient de trop bonne heure,
et ils se remirent paisiblement à dormir, quand ils se furent
assurés qu'il ne s'agissait guère que d'une dispute entre quelques
jeunes seigneurs pris de vin, et qui faisaient plus de bruit qu'ils
n'avaient le droit d'en faire, à six heures du matin.
Malgré le bruit, ma mère dormait encore. Elle avait si grand besoin
de repos, son sommeil était si précieux pour moi! J'envoyai donc un
de mes gens à la taverne, priant ces messieurs de faire, à leur
plaisir, un peu moins de tapage... une dame habitant dans l'hôtel
voisin; elle dormait, elle avait passé une mauvaise nuit, et son
fils priait ces messieurs d'avoir quelques égards pour son sommeil.
L'instant d'après mon messager rentrait effaré: son message avait
été reçu avec des cris de fureur: on l'avait rappelé _à l'ordre_! _à
l'ordre!_ Même il avait été menacé du bâton, s'il ne se retirait pas
sur-le-champ: c'était donc une insulte à ne pas supporter.
Je pris mon épée, et, sans quitter mon habit du matin, je me rendis
à la taverne; j'étais de sang-froid; je vois encore l'enseigne de ce
lieu. Elle représentait un trompette de régiment vidant sa bouteille
avec une fille de cabaret; au bas de l'enseigne étaient écrits ces
mots: _Au Trompette blessé_. J'entrai d'un pas très-calme dans la
chambre haute du _Trompette blessé_.
Naturellement, je m'attendais à trouver en ce lieu quelques jeunes
militaires de bonne volonté, et à terminer mon affaire à l'antique
façon: on se pique, on s'explique, et tout est dit... mais quel fut
mon étonnement!... Je cherchais des mousquetaires... je rencontrais
des législateurs! Je venais l'épée à la main, j'étais reçu par une
exorde en: _Quousque tandem?_ Mes spadassins étaient occupés à
reconstruire l'édifice social! Mon cabaret était une chambre des
députés! Bref, j'arrivais au beau milieu d'un combat de paroles
sonores, au moment où s'agitaient les plus terribles et les plus
brûlantes questions.
C'était la première fois, certes, que j'entendais parler avec tant
d'audace et de licence de ces choses à part que toute l'Europe était
encore habituée à respecter: du roi, de la reine, des nobles, des
prêtres, du gouvernement, de la Bastille, des lettres de cachet, de
la liberté moderne, de la lâcheté des anciens temps. Tout brûlait,
tout croulait dans ces discours de la ruine et de l'incendie. À
peine, au premier abord, mon apparition fut-elle aperçue, et j'eus
ainsi le temps de considérer cette réunion tout à mon aise. Or ce
fut un grand étonnement pour moi quand j'entendis parler, dans cette
France obéissant à tant de lois confirmées par tant d'années de
soumission et de respect, de tant d'institutions formidables, avec
toute cette véhémence haineuse, par les hommes audacieux en présence
desquels le hasard m'avait conduit.
Ces hommes nouveaux, ces porteurs de torches ardentes à travers les
gerbes, étaient jeunes, pour la plupart, et de conditions
très-différentes. Le plus grand nombre était vêtu très-simplement et
sans recherche. Il y en avait d'autres habillés à la façon de M. de
Lauzun lui-même, et qui ne songeaient guère plus à leur habit brodé
d'or, que ceux-ci à leur bure, à leur linge tout uni. Si bien qu'au
premier abord, il eût été difficile de dire à quel ordre de l'État
appartenaient ces gens-là. C'était à la fois l'air du commandement
et la raillerie éloquente des hommes faits pour obéir; il y avait
sur ces figures, animées de la même passion, le doute mêlé à la
croyance, l'espoir à la peur, le sentiment de la révolte et
l'épouvante même de ces émeutes; on les eût pris pour des
conspirateurs légaux, si je puis parler ainsi. Dans le nombre, il y
avait de douces figures et des physionomies terribles, puis
d'horribles faces partant de haut en bas, comme celui de la brute...
surtout celui qui présidait l'assemblée, avait une de ces têtes
pleines d'énergie et d'intelligence, et façonnées de telle façon
qu'elles vous poursuivent jusqu'au tombeau.
Je vivrais mille années que jamais je n'oublierais cet homme et son
premier aspect. Figurez-vous un gros corps assis à l'aise sur un
fauteuil de la taverne; il avait de grands bras, de larges mains,
une poitrine vaste et sonore, et sur les épaules d'un portefaix,
cette tête énorme, heureusement dessinée, une bouche où le sarcasme
avait posé ses tabernacles, un sourire à la Voltaire, des yeux
d'escarboucle étincelants de malice et de génie, le regard soucieux
d'un débauché, le front olympien d'un poëte! Déjà mille passions
avaient ravagé ce visage étrange; à ces ravages du corps et de
l'âme, la petite vérole avait ajouté sa grêle implacable; elle avait
sillonné dans tous les sens ce formidable ensemble de courage et de
vice, de despotisme et de liberté; tout était miracle, abîme,
épouvante en cet homme extraordinaire... Il était la lave ardente,
il était la fumée, il était le volcan. Sa voix retentissait comme un
tonnerre, et tout en l'écoutant parler vertu ou liberté, avec la
véhémente conviction de l'orateur, vous ne saviez pas ce que vous
deviez croire, ou de la probité de ses paroles, ou du vice et de la
dégradation superbe imprimés à tous ses traits.
Dieu merci! je le vis tout à mon aise, et, cloué sur le seuil de la
taverne par cet étonnement voisin de l'épouvante, il me fut permis
de comprendre à quel point s'embellissait ce visage intelligent, à
la clarté soudaine qui brillait sur ce front, sur ces lèvres, dans
ces yeux; son attitude même elle lui avait été révélée, et,
silencieux, il semblait parler encore. Ah! mystère! Il avait le
doigt appuyé sur son front, comme s'il eût voulu s'enfoncer le
crâne, et il disait en montrant sa tête, en secouant ses cheveux
semblables aux anciennes forêts de la Gaule dans les commentaires de
César: _Voilà une tête dans laquelle il y a de quoi réformer les
empires_... En même temps, il vida d'un geste énergique un grand
verre de vin de Champagne; et ses yeux noirs se tournèrent vers moi
avec un sourire où respirait tout ce que le grand seigneur, le bel
esprit et le titan pouvaient contenir d'ironie et de mépris.
--Messieurs, s'écria-t-il un air singulièrement effronté, regardez
la bonne fortune qui nous arrive, et rendons grâces au ciel de nous
divertir de si bon matin... À sa parole, ajoutez le geste et le
regard! Voyez-le, ce débraillé qui me toise et qui m'insulte, et moi
cherchant en vain une parole, un geste, un mépris... J'admirais!
--Holà! l'ami, reprit-il, en m'apostrophant, quel étrange accident
te pousse, et t'amène en nos conciliabules de la nuit? Qui es-tu?
D'où viens-tu? Que nous veux-tu, fantôme? Esprit d'autrefois,
Seigneur des temps féodaux, que diable viens-tu faire ici avec ta
casaque bariolée, ton ruban vert autour de la tête, et tes cheveux
dans ton bonnet, comme une fille de soixante ans? As-tu donc perdu
au jeu ton dernier justaucorps? As-tu entendu des voleurs à ton
chevet, ou bien, malheureux époux, viendrais-tu me redemander ta
femme à main armée? Ah fi!... Au moins, si tu veux qu'on te la
rende, telle qu'elle est et se comporte, dis-nous le nom de la
belle, et ton nom à toi-même, ombre immobile?... Ou plutôt,
reprit-il, en s'adressant à ses amis, j'imagine que c'est là un
avertissement d'en haut, Messieurs; un fantôme arrive tout exprès
des sombres bords, et des temps féodaux, pour nous avertir que nous
ne sommes plus jeunes, et qu'il faut mettre un terme à la vie
errante, aux songes lointains, aux vaines espérances, aux vastes
pensées. Néanmoins, si ce fantôme vous inquiète, qui de vous sait,
par hasard, en quelle écurie, en quel boudoir l'abbé Maury a couché
cette nuit? J'enverrai un garçon de cuisine lui emprunter son missel
à exorciser!
J'étais toujours immobile, écoutant, contemplant, attendant! J'avais
certes un grand intérêt à laisser tomber sans les relever ces
plaisanteries cruelles, et je me résignai au silence. Pendant un
moment ce silence eut son effet; j'étais livide; habillé d'une façon
bizarre, armé, je puis le dire, à la légère! Les pâles lueurs du
jour, jointes aux clartés vacillantes de la lampe, me jetaient dans
une fausse lumière qui me grandissait d'une coudée.... En ce moment,
je suis sûr qu'un visage moins hardi eût pâli, à me voir ce visage
de l'autre monde, et que plus d'un fidèle, aux alentours de
Saint-Merry, eût crié: _Vade retro!_ Je sentais bien que le Satan
qui m'interrogeait n'eut pas pris tant de peine, si je n'avais été
qu'un fantôme à ses yeux.
Quand il eut cessé de parler, je fis deux pas en avant, je pris
place à table sur un siége vacant, je plaçai mon épée entre mes deux
jambes, et je m'appuyai sur la poignée.... Au milieu de ces
mouvements, tout solennels qu'ils étaient, ma robe de chambre
s'était entr'ouverte, ma poitrine était nue, et l'homme pouvait voir
que si j'étais étonné, je n'étais pas un poltron.
Je m'inclinai d'un signe de tête:--Messieurs, leur dis-je, je suis
Allemand; on m'appelle encore avec respect, en tout lieu, Messieurs,
S. A. Sérénissime le prince Frédéric. Ma mère est cousine de la
reine de France, et descend des princes de Wolfenbuttel.
À ces grands noms, que je prononçai, j'en conviens, avec un peu
d'emphase, il me semblait que tout le monde allait au moins me
saluer.... J'étais loin de mon compte avec ces gens-là... ils me
regardèrent! Plus d'un même se prit à sourire, et le gros homme, en
frappant sur la table à tout briser:--Et nous autres donc, nous
prenez-vous pour des croquants, Monseigneur? Tope-là! je suis
Français; je m'appelle Gabriel Honoré. Mon père est marquis de
Sauveboeuf et de Biram, comte de Beaumont, vicomte de Saint-Mathieu
et premier baron du Limousin; mon frère est vicomte; moi, je suis
mieux que tout cela, je suis peuple. Encore une fois, fantôme, que
nous veux-tu?
Alors je me levai.--Monsieur, dis-je, tout à l'heure, ici même,
quand vos clameurs ont commencé, réveillant en sursaut toute la
ville, j'ai eu l'honneur de vous envoyer un de mes gens pour vous
prier, très-poliment, au nom de l'hospitalité la plus vulgaire, de
faire un peu moins de tapage, et de respecter le sommeil d'une dame
étrangère; non-seulement vous n'avez pas tenu compte de mon message,
mais encore vos cris ont redoublé avec plus de force, et vous avez
insulté mon domestique. Or, vous le savez, Messieurs, cette insulte
est la mienne. Je viens donc à vous, comme c'est le droit d'un
gentilhomme, vous demander raison de vos injures, et puisque c'est
vous qui m'avez interpellé le premier, M. Gabriel Honoré, fils de
marquis, de comte, de vicomte et de baron, je vous somme de me
rendre raison!
Mon homme ne se déconcerta pas:--Monsieur, me dit-il presque en
souriant, vous êtes un bon fils; on voit bien que votre père et
madame votre mère ne vous ont pas fait jeter seize fois de suite
dans les divers cachots du royaume. Le commandement de Dieu, _père
et mère honoreras_, vous portera bonheur, Monsieur, car si vous
n'étiez pas un étranger, vous sauriez que je ne me bats plus depuis
longtemps, et vous auriez honte de votre puéril et misérable défi.
Sachez donc, Monsieur le fils de prince allemand, que désormais le
peuple est mon père adoptif; je suis le frère du forgeron, le cousin
du tailleur de pierre, le commensal du porteur d'eau, le compère de
toutes les commères de la halle. Il n'y a pas une échoppe, une
taverne, une boutique, un charnier, une nippe, un comptoir, une
hotte, un éventaire, une flûte, une jupe, un violon, une trompette,
un pet-en-l'air, une charrette, un tombereau qui ne soient de ma
suite, et votre aimable épée, est-ce donc qu'elle daignerait toucher
mes crochets et mes écuelles? Çà, mon prince, on a d'autres chiens à
fouetter que de croiser le fer avec vous! Est-ce aussi notre faute,
si vous êtes logé au-dessus de nos révoltes? Réveiller une
Wolfenbuttel! dites-vous..., laissez-nous faire, on en réveillera
bien d'autres; tous les Bourbons, tous les Césars, tous les rois;
les trônes et les dominations, les baillis et les sergents, les
maréchaux de France et les maréchaux-ferrants, l'entendront avant
peu de temps, la trompette éclatante, la trompette du dernier
jugement. Jugez donc si cela nous inquiète et nous dérange,
réveiller une princesse en voyage! Enfin, si Monsieur veut se battre
absolument, s'il est friand de la lame, et qu'il en veuille à tout
prix, il peut s'adresser à monsieur mon frère, le comte de Mirabeau,
un grand coeur,... un estomac immense... une épée... un tonneau!...
Notre homme, à ces mots, frappa la table d'une voix délibérée en
criant: _la séance est levée!_ Alors sans me laisser le temps de lui
répondre, il me prit par le bras, avec un geste familier, charmant,
et qui touchait au respect.--Mon prince, me dit-il, rengaînez votre
épée et soyez indulgent pour un homme amoureux de popularité, un
gentilhomme écrasé longtemps par la force injuste, et qui se venge,
à la fois, de son père et de son roi! Rien qu'à me voir, vous avez
bien compris que je ne suis pas homme à éviter la lutte. Attendez,
et vous verrez si le comte de Mirabeau sait se battre! Attendez,
vous verrez un duel... qui n'aura pas assez des deux mondes, pour
parrains et pour témoins. Encore un jour, et je veux vous montrer
une rencontre à laquelle l'Europe entière servira de champ clos.
Cette fois, véritablement, ce sera l'arrêt de Dieu, quand descendu
dans la lice, armé de tous les droits du genre humain... moi, le
champion de la liberté, je me trouverai tout seul contre un
despotisme de tant de siècles. Ainsi, vous le voyez, j'attends, sans
remords et sans peur, tous les siècles féodaux pour les étouffer de
la main que voilà, pour les écraser du pied que voici. Croyez-moi,
cependant, ne portez pas si haut vos défis, et regardez à deux fois,
afin de savoir avec qui vous voulez vous battre. Eh quoi! à peine en
France, vous voulez vous battre en duel avec moi, le champion du
peuple? Allez, allez, Monseigneur! vous n'êtes pas ambitieux, en
vérité! Mais soyez tranquille, ce n'est pas de votre main, ce n'est
pas d'une main mortelle que je suis destiné à mourir. Si je meurs je
serai tué par une idée; si je suis vaincu, je serai vaincu par un
principe; si je succombe enfin, je succomberai sous des ruines
amoncelées par moi-même, et par moi seul. Encelade est mon nom de
guerre, et Typhée et Minas sont mes frères. Vous voyez qu'entre nous
deux la partie n'est pas égale, et que je suis invulnérable pour
tous les princes de la Confédération du Rhin. Donc votre défi est
ridicule, eh bien! faites-moi le plaisir de le retirer; faites plus,
faites mieux, soyez, s'il vous plaît, un de mes amis, ce sera,
quelque jour, un titre de gloire pour ceux qui osent l'être,
aujourd'hui surtout, Monsieur! Dans tous les cas, et quoi que vous
décidiez, cessez, à ma prière, de vous croire injurié, car les épées
et la bravoure vulgaire ne manqueraient pas ici; mais je n'aime
point cette espèce de sang. Soyez donc le porteur de nos regrets et
de nos respects à Son Altesse madame la princesse votre auguste
mère, et, ceci dit, rentrez dans le fourreau votre épée et votre
colère, placez votre petite main royale dans cette large main
plébéienne, et vous comprendrez, j'en suis sûr, que vous avez bien
agi.
Cet homme était à présent si différent de ce que je l'avais vu
d'abord, il y avait tant d'autorité dans sa voix, dans son geste,
avec tant de bienveillance en son regard, d'ailleurs l'assemblée
avait été si pleine de courtoisie et de réserve envers moi, que je
me sentis vaincu tout à fait. Je pris la main qu'on me tendit, nous
bûmes tous à ma santé, et tout fut oublié.
--Aussi bien, reprit l'homme à la grande voix avec le plus aimable
sourire, savez-vous, Messieurs, que c'est un charmant cavalier ainsi
accoutré. Ce costume est le dernier habit de ma seconde jeunesse
ignorée, ignorante, quand j'étais le jouet des lettres de cachet, la
victime des lieutenants de police, l'hôte le plus assidu des
Bastilles du royaume, et la terreur des usuriers et des maris. O mes
bonnes aventures en robe de chambre et léger vêtues, qu'êtes-vous
devenues? O mes pantoufles! O ma nudité nocturne, quand je fuyais
sur les toits, à la voix de l'exempt! Riantes vallées de Pontarlier,
bois épais du fort de Joux, bonnes filles, qui me cachiez tout
tremblant dans votre couche enrubanée! O Sophie! et vous toutes, mes
chères amours! Qu'est devenu tout cela? Mes amis! mes amis! bénissez
la robe de chambre, et la conservez mieux que la robe d'innocence et
la feuille de figuier! Vêtement doux, commode, heureux, usé si tôt,
quitté si vite! Hélas! moi qui vous parle, oui moi-même, autrefois
j'en avais une, et je l'avais achetée au petit-fils de M. Dimanche,
le tailleur de don Juan. Ce troisième Dimanche était fripier au
pilier des halles, non loin du pilier de Poquelin, l'historien de
don Juan.
Un jour que je me glissais, comme un serpent, à travers ces
boutiques ou se cache assez volontiers plus d'un trésor de grâce et
de beauté, je fus frappé par cette triste enseigne: _Au prince
déguenillé_, _Dimanche_, _fripier de la cour_. J'entre, et je trouve
un bonhomme accroupi dans son comptoir, sur le fauteuil du _malade
imaginaire_.--Holà!... Eh! m'écriai-je, est-ce vous, M. Dimanche, un
vrai Dimanche, héritier du nom et des armes du tailleur du seigneur
don Juan?--C'est moi-même, répondit une voix asthmatique... un petit
Dimanche; oui, c'est moi, un innocent ruiné par M. le duc de
Richelieu, comme mon grand-père avait été ruiné par le seigneur don
Juan. Je suis Dimanche, et mon grand-père était un grand tailleur!
Mon père ne fut plus qu'un ravaudeur, moi je suis à peine un
fripier; et, pour peu que M. de Lauzun soit à M. de Richelieu ce
qu'était don Juan à ce dernier, mon fils ne sera plus qu'un
chiffonnier! Ainsi parlait ce brave homme, et, parlant ainsi, ses
yeux étaient pleins de flamme... Il était furieux, mais sa colère
était impuissante; et bien vite, à l'aspect de ces loques, de ces
taches, de ces lambeaux, de ces friperies immondes, tristes jouets
des vents, il retomba dans son silence et dans sa méditation.
J'en eus pitié!--Voilà pourtant, me disais-je en moi-même, ce que
nos ancêtres, et nous autres, leurs pires enfants, avec cette rage
de vivre en pressurant nos vassaux, de ne pas payer nos dettes, et
d'abuser du crédit, nous avons fait du bourgeois de Paris! Louis XIV
en avait fait le roi de la bonne ville, et nous en avons fait un
paria. O fils de M. Dimanche!... et petit-fils de Mme Jourdain,
prends patience encore: un jour viendra, le jour des châtiments et
des vengeances... alors, ami Dimanche, alors tu prendras ta
revanche, alors tu verras les petits Lauzun, les petits Richelieu,
les petits don Juan entrer humblement dans ta boutique glorifiée,
et, le chapeau à la main, te demander ton suffrage, au nom même des
libertés populaires. Quels serments ils vont te faire, ami Dimanche,
et quels respects te prodiguer! Mais toi, leur rendant mépris pour
mépris:--Hors d'ici, hors d'ici, traîtres, félons et menteurs, je ne
veux pas de vous, pour représenter ma volonté suprême, et je donne
ma voix à Riquetti, mon confrère, à _Riquetti, marchand de draps_!
--Prenez garde, Monsieur le marchand, dis-je à Mirabeau, que vous
voilà déjà bien loin du vêtement dont vous me parliez tout à
l'heure, et permettez que je vous y ramène; on ne renonce pas si
vite à une histoire qui commençait si bien.
--Le fait est, reprit Mirabeau, que j'eus grand' pitié de ce
malheureux Dimanche:--Eh! lui dis-je, avez-vous au moins quelque
habit qui ait appartenu au seigneur don Juan?
--Je n'ai, reprit-il, qu'un habit du matin; il l'avait commandé à
mon grand-père, afin de s'en parer, pour célébrer ses noces avec
dona Elvire... Ah! le mécréant, l'habit n'était pas cousu que dona
Elvire avait changé de nom, et s'appelait l'_abandonnée_! Aussi bien
mon père fut cruellement puni, lorsqu'il apporta cet habit du matin
à don Juan.--Que diable veux-tu que j'en fasse à présent
(disait-il)? Dona Elvire aimait la couleur tannée, et la petite
Charlotte ne peut pas la souffrir. Et voilà comment cette relique
est restée entre les mains de mon père, qui la coucha sur son
mémoire, où elle dort depuis cent ans.
--Nous la réveillerons, dis-je à Dimanche IIIe, à coup sûr, nous la
réveillerons, et elle sera portée au compte définitif... Mais
cependant, ne voudriez-vous pas vous en défaire en ma faveur?
Or, le croyez-vous, Messieurs, Dimanche IIIe, quand il m'eut toisé
de la tête aux pieds, hésita à me confier cette guenille.--Hum!
disait-il, vous m'avez tout à fait l'air, monsieur le marchand de
draps mon confrère, d'appartenir à l'ancien régime, et je ne sais
pas si je dois vous accorder ce que j'ai refusé à M. Diderot. Je
sais bien que c'est un chiffon, cette robe à la don Juan, chiffon
tant que vous voudrez, mais c'est tout ce qui me reste de l'héritage
de mon grand-père... Enfin, soit, à la grâce de Dieu! Emportez le
laisse-tout-faire et l'habit de combat du seigneur don Juan!
Comme en ce moment l'éloquent nous vit encore attentifs, et fort
persuadés que son histoire avait une fin, qu'il ne disait pas.--Ah!
pauvre de moi (s'écria-t-il en se frappant le front)! malheureux
Dimanche et cruel Riquetti, je me rappelle, en ce moment, que je
n'ai pas payé à Dimanche IIIe la robe de chambre que Dimanche Ier
avait faite pour don Juan!
Ce qui prouve absolument, Messieurs, qu'il est impossible que nous
ne fassions pas une révolution!
C'est ainsi qu'il était tour à tour sublime et bouffon, gai jusqu'à
la folie, et triste jusqu'à la mort! Il allait de la naïveté même à
la rêverie, et sans cesse et sans fin il touchait aux extrémités les
plus violentes; il riait, il jurait, il pleurait, il s'enivrait, il
attirait, il repoussait, il charmait, il étonnait, il enchantait!
Pendant ces dissertations, de l'autre monde... et du monde à
venir... la ville entière était réveillée, et la rue, à chaque
instant, se peuplait... Je demandai à mon nouvel ami la permission
d'aller mettre un habit plus décent.--Allez! allez! disait-il, allez
vite; et moi, je vais me coucher. Criez-moi: _bonsoir!_ je vous
dirai: _bonjour!_ J'espère au moins que nous nous reverrons bientôt;
partout où _tu_ voudras, à l'Opéra, au cabaret, au bal, à la
taverne, au jeu, chez Mesmer, chez la Fillon!... Bref, il me
tutoyait.
Si bien qu'en me retirant, j'étais sur le point d'aimer cet homme,
que j'aurais tué de si bon coeur il n'y avait qu'un instant.
Je m'aperçus, en descendant l'escalier, que j'étais suivi; à vingt
pas de là, je m'entendis appeler par un jeune homme de cette société
joyeuse dont j'avais remarqué les yeux noirs, le beau visage, et la
taille élégante. Celui-là était un homme à coup sûr mieux élevé que
tous les membres de cette réunion politique.--Monsieur, me dit le
jeune homme, voulez-vous me permettre de vous reconduire jusqu'à
votre hôtel?
Arrivés à la porte:--Merci, Monsieur, lui dis-je, de ces bonnes
façons d'agir, et tenez-vous pour assuré que je saisirai volontiers
les occasions de me rencontrer avec vous.
CHAPITRE VI
À la fin, arriva le jour de notre présentation à la cour de la reine
Marie-Antoinette, ce jour impatiemment attendu par ma mère. Elle
s'était parée extraordinairement pour cette cérémonie imposante.
Jamais ses vastes paniers n'avaient été plus chargés de dentelles,
jamais elle n'avait poussé sa chevelure à de plus hauts sommets, et
rarement autant de perles et de diamants avaient brillé autour de sa
personne. En un mot, ma mère avait pris, ce jour-là, toute la
vieille parure allemande, avant Marie-Thérèse. Autant que je puis
m'en souvenir, c'est la dernière fois que j'ai vu ce noble et riche
costume en toute son ampleur: ainsi faite, et le visage
honorablement couvert de mouches et de rouge, une grande dame était
vraiment imposante. On eût dit une citadelle imprenable; à peine le
bras, à demi-nu, était-il libre d'agiter un éventail. Ma mère fut
longtemps à sa toilette, et rien n'y manquait, lorsqu'elle monta
dans son carosse, en me faisant toutes sortes de recommandations sur
la manière de me conduire à cette nouvelle cour.
--Votre fuite de Vienne, me disait-elle, m'a accablée de douleur; un
instant j'ai tremblé de n'avoir enfanté qu'un philosophe. Il faut
laisser, Monsieur, à plus grand que vous, ce funeste travers. Notre
empereur n'en est pas innocent, mais ce sont des folies d'empereur.
Pour nous, soyons les premiers à respecter notre rang, si nous
voulons qu'on nous respecte. N'assistons plus, sans protester de
toutes nos forces, au hideux spectacle de dégradation sociale que
nous avons trouvé partout en ce royaume, oublieux de l'ancienne
croyance et de l'ancien respect. C'est un crime... une impiété pour
un gentilhomme, de déchirer les titres de ses aïeux et de ses petits
enfants; ces titres sacrés représentent un dépôt inviolable dont
nous devons compte au passé, aussi bien qu'à l'avenir. Croyez-moi,
l'esprit d'égalité est une contagion funeste, et par respect pour ce
que nous sommes, gardons-nous d'imiter les malheureux qui se
dépouillent de leur dignité en échange d'une gloire populaire, sous
laquelle ils finiront par succomber.
Ma mère ajoutait: Enfin songez, Monsieur, que nous allons voir la
première cour du monde et le premier roi de l'Europe; songez surtout
que c'est à S. M. la reine Marie-Antoinette elle-même, que nous
allons présenter nos respects, à la fille de Marie-Thérèse et de
tant de rois!... On ne saurait imaginer toutes les recommandations
que me faisait ma mère. Au souvenir de mon irrévérence passée, elle
entrait en épouvante. Pour moi, bien résolu à ne plus lui déplaire,
effrayé de toute la philosophie à l'abandon que j'avais déjà
apprise, en ce plaisant pays de France, effrayé de l'égalité qui
débordait de toutes parts, je me sentais tout disposé à écouter
respectueusement ces sages conseils. Hélas! dans le doute où
j'étais, je m'abandonnais toujours à la dernière voix qui frappait
mon oreille, à la dernière pensée qu'entendait mon esprit, que
comprenait mon coeur. J'étais, tour à tour, dévoué aux droits du
peuple, aux privilèges du trône, homme indécis, s'il en fut. Ce qui
fait qu'en revenant aujourd'hui sur les opinions de ma jeunesse, je
me trouve assez souvent coupable d'avoir manqué tantôt d'espérance,
et tantôt de charité... comme si ce n'était pas assez d'être à
plaindre, et comme s'il dépendait de nous-mêmes d'avoir une opinion.
Que voulez-vous? Dans cette lutte ardente des pouvoirs qui
s'élèvent, contre les pouvoirs qui s'en vont, il arrive un instant
de gêne pendant lequel il est bien difficile de savoir où s'arrêter.
Retenu, d'un côté, par l'habitude et le souci des traditions,
emporté, d'autre part, à l'enthousiasme, à l'admiration, pour les
théories nouvelles et persécutées, il est bien difficile, en ces
années ignorantes du mal et du bien, du faux et du vrai, de choisir
entre le passé auquel on appartient, et le présent auquel on
voudrait appartenir. Ainsi j'étais. Ah! sur la route même de ce
grand Versailles, vis-à-vis de ma mère, si grande dame et si parée,
orné de mes ordres et paré fabuleusement de mon habit de cour,
vaincu comme je l'avais été déjà, deux fois, à mon premier amour,
par un valet, à ma première excursion dans le monde réel, par ce
hanteur de clubs, ce fauteur de révolutions et ce chercheur
d'utopies qui s'appelait tantôt Riquetti le marchand de draps,
tantôt le comte de Mirabeau, ou, plus fièrement: Mirabeau, et dont
le nom véritable était _Légion_..; honteux de ma nullité, à une
époque et dans un pays où chaque citoyen commençait à compter par sa
valeur réelle, je me surpris, plus d'une fois, regrettant, au fond
de l'âme, et Fanchon, et mon mariage avec elle, sur le banc couvert
de neige, sous le toit de chaume éclairé par la lune, dans une belle
nuit d'hiver.
La voiture allait lentement, mes réflexions étaient profondes.
--Et quel besoin, me disais-je, après tout, quel devoir pourrait
m'arracher à mon doute, à mon rêve, à ma curiosité de chaque jour?
De quel droit, irais-je interrompre violemment ce repos de mon âme,
cet innocent loisir de mon esprit dans lesquels j'ai vécu jusqu'à
présent? Que me font à moi, les révolutions étrangères? Suis-je
attaché à ces révolutions qui grondent? Suis-je un Parisien, ou
suis-je un Allemand qui voyage et veut s'instruire? Et si la route
enfin me paraît longue, n'ai-je pas, toujours le moyen de faire
verser ma chaise au milieu du chemin, à côté d'une chaumière, ou de
l'arrêter à la porte de mon château, sur les bords du Rhin, par
exemple, dans les grandes herbes qui les bordent, sous les arbres
qui l'ombragent?
Je me sentais tranquillisé, m'étant dit tout cela.
--Oui, me disais-je encore, et vraiment je serais une bonne dupe de
perdre ici mon plus beau privilège: un étranger qui voyage, et qui
n'a pris parti pour personne. Oui, j'aurais grand tort de
m'inquiéter, ici, d'ordre ou de désordre, et je n'irai point, non
certes, tirer l'épée contre des idées; je ne déclarerai point la
guerre à des faits, je ne m'intitulerai pas un héros, à propos de
systèmes politiques, je ne prendrai point mon rêve au sérieux, ou
tout au rebours. Club, taverne ou palais, que m'importe? Mon rôle, à
moi, c'est d'être un témoin futile, et ne jurer par aucun maître.
Avant tout, je suis le poursuivant de l'inconnu, sous toutes ses
formes, le hardi défenseur des passions innocentes, le chevalier
errant des petits faits de la vie humaine. Enfin, n'ai-je pas, pour
me guider, l'exemple de ma mère elle-même? Elle est impassible, elle
est calme, elle attend... Faisons comme elle, attendons. Tels
étaient mes raisonnements d'égoïste, et voilà par quels moyens je
m'éloignais de la vie active, en ces temps douteux, à l'heure où
plus que jamais c'était mon droit et mon devoir de me mêler
hautement et sans crier: Gare! aux passions de mon siècle, à ses
batailles, à ses hasards!
La voiture allait toujours: nous parcourions la route _éternelle_
(on le disait) qui conduit de Paris à Versailles. La route est
bordée, hélas, de chaumières, de masures, de petits jardins entre
deux remparts de boue, en hiver; entre quatre murailles de
poussière, en été. Voilà donc le chemin des géants? Voilà l'unique
sentier qui mène aux honneurs, au crédit, au pouvoir? Par ce sentier
mal pavé et plein d'abîmes, a passé tout le grand siècle. O grande
époque de l'histoire et du monde, vous avez foulé cette route
abominable dans tout l'éclat de la gloire des lettres et de la vertu
guerrière! O sentiers du soleil, traversés par tant de passions, par
tant de vertus, par tant de pouvoirs, par tant de revers! Voici
pourtant le chemin de Louis XIV et de madame de La Vallière, du
grand Condé et de Bossuet, de Jean Bart et de Racine!... Où donc
êtes-vous, trace auguste de tant de grandeurs? Demandez à cette
voie, à ce soleil, à cette poussière, à cette fange, combien a pesé
le grand siècle, et si la roue, en tournant, s'est brisée au contact
de la borne olympique?... Un seul arbre, un seul des grands ormes
qui avaient vu passer tant de merveilles dans leur plus splendide
appareil, restait debout sur la route.... Il avait été frappé de la
foudre, et de toutes les choses qu'il avait vues il avait perdu, le
souvenir.
Cette route où courait le tonnerre, où roulait la victoire, où se
jouait la fortune insolente, elle a été parcourue, à son tour, par
le siècle des philosophes: insouciants voyageurs, ils vont à pied,
ils dédaignent les chevaux fringants de la cour, ils marchent
lentement, toujours sûrs d'arriver. Alors, quand le XVIIe siècle eut
accompli sa tâche, et quand le roi Louis XV eut remplacé le régent
d'Orléans, le voyage à Versailles recommence avec le même ordre,
mais l'heure du voyage est changée, les voyageurs ne sont plus les
mêmes; et le but seul est resté le même but: fortune et pouvoir.
C'en est fait; le grand siècle a fini son voyage, il s'est arrêté
haletant sous la gloire et n'en pouvant plus, et maintenant nul ne
songe à voir que ce chemin sillonné d'éclairs soit le chemin de
Versailles. En ce moment la nuit succède au grand jour. Les
voyageurs se rapetissent, le poëte fait des vers à Chloris, le
prosateur écrit des contes, le chrétien dépouille la foi de ses
pères. Voyez! dans l'art tout est rose et joli. Qui reconnaîtrait ce
chemin de l'ancien Versailles, parcouru à grands pas par des géants?
Était-ce donc pour si peu, quand la royauté de France fit cette
halte misérable entre la vieillesse d'un roi et la jeunesse de
l'autre, que le régent d'Orléans avait donné à la France le temps de
réparer cette route effondrée? Quand Philippe se tenait à Paris,
fuyant Versailles, était-ce donc qu'il eût peur, ou qu'il respectât
le palais du grand roi, le trouvant trop difficile à remplir par sa
majesté viagère et d'un jour, majesté de second ordre et faite à sa
taille à lui, le spirituel rhéteur, le sceptique et l'audacieux qui
met en doute même la monarchie, et qui rit sur le volcan? En même
temps répondez: qu'êtes-vous devenues, passions françaises si
correctes, même dans vos écarts? Le siècle est là chancelant sous
l'ivresse! Il s'est gorgé d'esprit, de doute et de paradoxes sous
cet imprévoyant gouverneur, et sous son digne disciple, traîtres à
la royauté, tous les deux. Hélas! hélas! la France en est réduite à
se parodier elle-même. O honte! le Bossuet de ce temps perverti
entretient des filles d'Opéra; madame de Maintenon s'en va dans les
champs, la gorge haletante et les cheveux épars; Philippe et madame
de Parabère, Louis XV et madame de Pompadour, le duc de Richelieu et
le lieutenant de police ont infecté cette route consacrée par tant
de grands rois, de grands poëtes, où d'élégantes amours avaient
laissé leur trace honorable ou charmante. Ils ont indignement sali
les sentiers pleins de fleurs; ils les ont indignement jonchés de
honte, de terreur, d'égoïsme et de fausse gloire; ils les ont
dégradés de toute la force de leur caducité et de leur déshonneur!
Non, ce n'est pas le grand chemin, le sérieux chemin, le vrai chemin
de Versailles: je suis, tout au plus, sur le chemin de traverse à
l'usage des filles perdues, des ministres prévaricateurs, des
goujats et des voleurs. Voie immonde et funeste, entremêlée
horriblement de mille pas rétrogrades, et de mille sentiers qui se
croisent, et qui finissent par se rencontrer, au bord des abîmes!
Que d'âmes errantes sur ces bords! que de génies éplorés dans ces
forêts! Que la danse des morts doit être solennelle en ces
carrefours de chasse, où tous les vents se sont donné rendez-vous...
au sommet des grands arbres, à l'heure où l'étoile du soir jette en
silence sa pâle clarté sur les gazons desséchés, foulés par des
ombres muettes! Ainsi je rêvais, et cependant notre carrosse allait
toujours.
Les règnes qui finissent, les opinions que le temps abolit, les
croyances qui se détruisent, toutes choses immatérielles et sans
forme, laissent pour moi des ruines visibles et pleines d'intérêt;
je les vois, je les touche, et je les consacre aussi par mes regrets
et par mes larmes; bien plus, je les ranime à mon usage et pour moi
seul. Quand je le veux, aujourd'hui même, à soixante ans de
distance, je rends la vie aux palais, aux héros, au jeune roi, aux
jolies femmes, aux beaux jours d'autrefois. J'entends de nouveau le
son du cor dans les échos de la forêt, je revois la nymphe errante
sur son cheval, agaçant le roi des chasseurs; je me figure aussi la
prostituée arrachée à son boudoir mercenaire et sortant, souillée un
peu plus, du lit royal. Si je le veux, j'assiste à une prise de
voile, au banquet des noces, au carrousel des rois. Je réunis, à mon
bon plaisir, ces temps d'amour et ces temps de débauche, je me
promène à la fois entre les jets d'eau de Chantilly et les
malheureuses filles du Parc-aux-Cerfs. Parlez-moi des contrastes,
pour donner la toute-puissance aux souvenirs! Parlez-moi des longs
règnes et des saturnales de la royauté; des vieux palais, des
anciennes amours, des grands noms, voilà pour le passé; et si vous
joignez à ces poussières, à ces échos dans le temps présent, des
craintes folles, des inquiétudes sans cesse renaissantes, des
révolutions qui menacent, une jeune reine, belle et à ce point
malheureuse, certes, vous comprendrez quel fut mon premier voyage à
Versailles.
Une rencontre inattendue vint m'arracher à mes étranges réflexions.
CHAPITRE VII
Nous entrions dans la dernière avenue, à la nuit tombante. Le ciel
était sombre et pluvieux, et j'avais peine à distinguer, dans ces
longues rangées de maisons attristées, quelques-uns des hôtels de la
ville; la façade même du palais m'apparaissait comme une masse
imposante; à peine quelques lueurs arrivaient jusqu'à nous. Dans
cette circonstance de la nuit et de l'orage, le cocher avait retardé
sa course, cherchant du regard à quelle porte il devait se
présenter? Tout à coup un homme passe en courant, l'habit en
désordre et la tête nue; il était tout souillé de pluie; un instant
je le vis courir, bientôt sa course se ralentit, puis enfin je le
vis chanceler et tomber tout à coup dans un fossé... On eût dit
qu'il était mort. Aussitôt je m'élançai au secours du pauvre diable,
et bientôt je fus près de lui, malgré les exclamations de ma mère,
qui ne comprenait pas que l'on s'arrêtât pour si peu.
Quand j'arrivai près du fossé où l'inconnu était tombé, le digne
homme s'était déjà relevé, il souriait doucement; sa tête était
belle et calme; il était dans la force de l'âge, et dans son regard
il y avait pour le moins autant de passion que d'égarement; j'ai
entendu peu de voix d'un accent plus doux.
--Grand merci, Monsieur, me dit-il; grand merci de votre pitié; je
me suis trop hâté, j'ai couru, je suis tombé dans ce fossé; mais,
par le ciel! dites-moi donc si je suis près du château? Hélas!
hélas! il fait nuit, la promenade est sombre, et je ne verrai pas la
reine aujourd'hui, je suis venu trop tard.
Le malheureux se tordait les mains; désolé, il reprenait:
--Voyez-vous, quand ces arbres sont couverts de feuilles qui
frémissent, quand ces plates-bandes sont en fleurs, quand la mousse
est là, recouvrant de son manteau les blanches épaules de ces
statues, je n'arrive jamais trop tard; je dors où je suis, peu
m'importe, et partout, sous le ciel. Et le matin, tous les matins,
je vois de loin Marie-Antoinette; elle se lève avec l'aurore et
comme elle. Le soleil vient de ce côté toujours, moi je tourne le
dos au soleil, et je la vois, elle admirant le ciel empourpré. Mon
Dieu, je fais alors ma prière, à genoux devant elle, et je prie avec
ardeur pendant six mois de l'année. Hélas! jamais je ne prie en
hiver. Elle ne sort pas l'hiver; il n'y a pas de soleil et je ne
vois plus rien, pas un coin de sa robe ou de son chapeau. On dirait
que tout est mort, autour de ma reine qui n'est plus. Ah! tristesse!
Ah! terreur!
J'eus en pitié le pauvre fou; ma mère, en poursuivant sa route, me
fit signe qu'elle allait m'attendre au château; je pris mon fou sous
le bras, et le menai chez le concierge, qui le reconnut
sur-le-champ.
--Pauvre homme! dit le concierge. C'est l'amoureux de la reine,
Monsieur! La reine a bien défendu qu'on lui fît du mal!... Entrez,
Messieurs.
Nous entrâmes. Un grand feu éclairait l'appartement; tout était
reluisant et calme en cette demeure: un vrai royaume, moins les
chagrins, les douleurs et les veilles de la royauté.
Quand mon fou eut senti la douce chaleur du foyer domestique, et
qu'il eut repris quelque force à la table du concierge:--Oui, me
dit-il, en me regardant avec un profond sentiment de conviction, je
l'aime, et de toute la force de mon âme! J'ai tout perdu pour elle,
et ma raison, pour commencer. Quand je la vis, mon Dieu! mon Dieu,
quand je la vis pour la première fois, elle entrait dans une tente,
sur les frontières de l'Allemagne et de la France, vêtue en simple
Allemande;... elle sortit de l'autre côté, habillée en reine de
France! Elle a voulu rire de son fou, sans doute; et pourtant, quand
je pense qu'au milieu même de cet abri d'un instant, il y eut plus
qu'une archiduchesse d'Autriche, et plus qu'une reine de France, il
y eut une fiancée... Allons, allons, calmons-nous! Tout beau, mon
coeur!...
L'instant d'après, j'eus l'honneur de saluer S. M. la reine, à la
tête de ma compagnie. Eh! tel que vous me voyez, j'ai été magistrat,
j'ai porté la robe de magistrat; j'étais du parlement de Besançon,
c'est moi qui portai la parole, et, ne sachant comment l'appeler, je
l'appelai tout simplement: _Madame!_ Elle parut me sourire, et elle
me regarda;... elle me parla même, et la veille...
La veille de ce jour glorieux, j'avais condamné aux galères un
malheureux paysan qui avait tué un lapin dans une forêt
ecclésiastique. J'avais condamné ce malheureux: sa femme était venue
à mes pieds, me priant et me suppliant en grâce, en pitié, avec ses
enfants, ses tout petits enfants! Dans la nuit, nuit de remords et
de confusions, j'avais revu en songe le condamné, sa femme, ses
enfants, le lapin, le furet...; j'étais bourrelé; c'était ma
première sentence, et je pleurais, me sentant chargé d'un grand
crime. Ah! Dieu! si j'étais las à jamais de cette magistrature
abominable!... Eh bien! ma reine à moi, elle m'a absous de mon
crime, elle m'a délivré de mon remords, elle a dit à mon condamné:
Sois libre! À la femme: ayez confiance! Aux petits enfants: je vous
adopte! O grâce! ô bonté! Elle a donné un démenti à ma sentence, à
ma justice, à ma loi, voilà ce qu'elle a fait pour moi, cette reine,
à son premier instant de royauté. Depuis ce jour, je n'ai plus eu de
mauvais rêve, je n'ai plus vu de misérables pendant mon sommeil, je
n'ai plus porté de robe sanglante, je n'ai plus de remords. Aussi,
depuis ce jour de clémence et de pardon, je n'ai plus pensé qu'à la
reine, je n'ai plus appartenu qu'à la reine, je n'ai plus porté que
sa livrée, et je lui appartiens; si elle meurt, je meurs... Mon
Dieu, je l'aime tant!
Disant cela, il était calme et son front était radieux.
--Hélas! lui dis-je, Monsieur, quel dommage de porter si haut son
rêve et de mourir, jeune encore, d'un amour sans espoir!
Il me répondit ainsi, et je crois bien qu'en ce moment il avait
toute sa raison:--J'avoue, en effet, Monsieur, que voilà une
téméraire entreprise: aimer cette dame!... Eh! ne croyez pas que je
sois tombé, tout d'un coup, dans le gouffre. Au contraire, j'ai vu
le précipice, et j'en ai sondé toute la profondeur, avant d'y
tomber! Mais, plus j'ai réfléchi, plus j'ai vu que cet amour
impossible était ma vocation sur la terre. Que voulez-vous donc que
je fasse ici-bas, si je ne l'aime pas? Qui, moi? moi seul je serais
sage, quand tous sont insensés? moi seul je vivrais sans passion, en
ce siècle de passions sans bride et sans frein? Laissons aller le
siècle, et le laissons se ruer dans le néant. Allons, courage,
insensés, jouez sur une carte la fortune de vos pères! Insensés,
prostituez votre écusson au char de Phryné! Insensés, profanez le
saint ministère de Dieu dans vos orgies nocturnes! En même temps
refaites les lois du pays; jetez le trône dans la poudre, arrachez
de votre chapeau ducal la dernière plume qui le pare, épousez vos
servantes, et quand tout sera dit, brûlez-vous le crâne!... Or, dans
ce dévergondage universel, je serai tout d'un coup raisonnable à moi
tout seul?
N'avez-vous pas entendu dire aussi qu'il y avait chez nous des gens
qui faisaient la guerre à Dieu le fils; qui, de leur propre
autorité, retranchaient deux parts de la Trinité sainte, et qui
criaient: victoire! quand le Dieu était blessé?
Quoi donc! tout cela, moi vivant? On escalade, en blasphémant, le
ciel tombé de la nue, on tue à plaisir des dieux immortels, on
détrône, en hurlant, des rois, dont la race n'avait pas son égale
sous le soleil: à ce prix, on est un grand homme, on est promené
dans la ville aux acclamations du peuple, on est couronné au
théâtre, on meurt au milieu des hymnes solennels, et moi je suis un
fou... un fou, un pauvre fou!
Un fou, parce que je l'aime, et parce que j'ai fait mon bonheur de
l'entendre et de la voir, mon bonheur de suivre ses traces
charmantes, mon bonheur de la guetter à travers le bosquet chargé de
neige, à travers le buisson chargé de fleurs, mon bonheur de
prononcer son nom, tout bas, quand je suis seul, un nom qui me
charme et me fait pleurer, je suis un fou! Que vous êtes injustes,
vous autres, les hommes sensés. Vous défendez jusqu'à l'adoration!
Vous ne savez pas être superstitieux, vous n'osez pas; vous vous
tracez une ligne, et vous dites: Tout ce qui n'est pas nous, n'est
rien; tout ce qui passera au delà de cette ligne est folie!... Oh!
vous me faites pitié!
Voilà comme il me parla; cependant, il finit par se calmer aux
douteuses clartés de cette lune d'hiver qu'il avait prises pour le
crépuscule du matin.--Silence, dit-il, voici l'heure: elle se
lève... En même temps, il prêtait l'oreille et redoublait
d'attention:--Non, dit-il, elle n'ira pas dans la forêt ce matin;
elle va venir sur sa terrasse. Et, l'instant d'après:--Voici la
nuit, il fait nuit, elle va venir!... au bas du palais, vis-à-vis de
ces eaux qui murmurent, sur ces gazons peuplés de statues
immobiles... Déjà vous voyez la terrasse éclairée... Écoutez!
Entendez-vous, dans le feuillage, ces concerts invisibles, qui
viennent du ciel en chantant les louanges de la reine?... Oh! qui me
rendra ces nuits d'été, ces mystères vaporeux sous un ciel étoilé,
cet air chargé de parfums et d'harmonie, et tant de jeunes femmes,
silencieuses et ravies? Où êtes-vous, belles soirées d'autrefois,
quand pour moi toute femme pouvait être Marie-Antoinette elle-même?
J'étais, comme elle, sur cette terrasse, et moi, vivant comme elle,
et respirant le même air, écoutant les mêmes sons, sur ce banc,
adossé au _Gladiateur_; même une fois, j'étais si près d'elle...
elle a parlé... j'ai entendu sa voix, elle m'a parlé; elle m'a parlé
du ciel, des fleurs, des eaux jaillissantes, du calme de la nuit, de
quoi m'a-t-elle parlé? Puis, avant que j'eusse pu répondre un mot,
elle s'est levée, elle m'a salué, elle a repris sa promenade, et
tout... a disparu pour moi, la terre et le ciel!
Ce malheureux m'intéressait vivement:--Venez, me dit-il, en baissant
la voix, venez là-bas, à gauche, sur le bord de l'avenue, et vous
comprendrez ce que je souffre; j'ai un secret à vous dire, au _Bain
d'Apollon_; un grand secret, ajouta-t-il en mettant son doigt sur sa
bouche, et je ne le dirai qu'à vous; c'est mon secret et le sien,
c'est moi qui l'ai découvert, moi seul. Je vous dirai mon secret, ce
soir, après le soleil; ou demain avant le soleil, ne manquez pas de
venir... Vous êtes de son pays; eh bien! vous reverrez l'Allemagne
demain. Je vous conduirai dans les lacs, dans les montagnes de votre
nation... je sais un sentier qui y conduit, je vous guiderai dans
les gras pâturages de vos génisses; n'oubliez pas de venir...
Il me prit la main, il me dit adieu; je lui promis de me rendre à
son rendez-vous, il m'intéressait trop vivement pour que ma parole
ne fût pas sincère. Enfin, je me demandai si tout cela était un
mystère aussi simple que le mot _folie_?... Ainsi rêvant, je
rencontrai un _valet bleu_ apportant l'ordre que l'on m'ouvrit la
porte du château... Il était onze heures du soir, et ma mère, entrée
avant moi, avait été introduite aussitôt dans les petits
appartements.
CHAPITRE VIII
Ce palais de Versailles, ce _favori sans mérite_, au dire de M. le
duc de Saint-Simon, était pourtant, à le bien voir, un monument
digne du monarque auguste qui l'avait construit, pour y loger sa
monarchie. Il est difficile d'imaginer une profusion plus royale
d'or et de peintures; les plafonds en sont surchargés, les portes,
sculptées avec le soin d'un ouvrier chinois faisant une pagode,
représentent un entassement de chefs-d'oeuvre; les salons sont
vastes et pleins de magnificence; et partout sur les murs, sur les
corniches, sur le marbre et sur les cuivres, sur l'or, sur le fer,
sur le bois de cèdre et sur la laine des tapis, on retrouve à
profusion le soleil de Louis XIV. Certes, le grand roi vivait
encore, en ce palais de Sa Majesté, le jour où nous y fûmes admis ma
mère et moi. Tout était silence et repos, à cette heure. Au sommet
de l'escalier de marbre, un garde-du-corps du roi se promenait à pas
comptés; dans le grand salon, quelques seigneurs de la chambre du
roi se livraient à un jeu effréné; dans la salle des gardes, de
vieux officiers réunis autour de l'âtre immense parlaient de
batailles et de philosophie, et un peu plus loin, de jeunes gardes
cadençaient des vers, ou se promenaient l'arme au bras.
Alors nous traversâmes l'OEil-de-Boeuf, cette antichambre du grand
siècle où se pressait la plus belle cour de l'univers; en passant,
nous jetâmes un coup d'oeil dans la vaste galerie où Lebrun a
représenté tout le règne; la galerie était déserte, les ombres du
foyer s'alongeaient sur le mur attristé; les héros paraissaient se
battre encore; les tentes étaient agitées par le vent du nord; les
armes s'ébranlaient, et le Rhin, notre Rhin, enflait son onde
menaçante; la grande France allait, à grandes enjambées, enseignes
déployées, toute brodée et chargée à profusion de plumets et
d'ornements, comme à un tournoi. Voilà vraiment la bannière antique,
et voici les belles écharpes, les couleurs des dames, le bruit des
poëtes, la grâce accorte des comédiennes: Racine et Despréaux,
Molière et Mlle Béjart, les fantaisies et les poëtes qui courent les
camps, voilà le bel âge! Arrêté sur le seuil de cette vaste galerie,
il me semblait que tout à coup ces géants allaient descendre de la
muraille, que ces chevaliers et ces nobles dames allaient se mouvoir
de nouveau,... j'étais prêt à tomber à genoux!
À cette heure, autrefois si bruyante et qui résonnait de tout
l'esprit, de toutes les musiques, de toutes les ambitions de
Versailles, le nouveau roi disparaissait, la cour se taisait, le
bruit rentrait dans l'ombre, et cette vaste demeure était en proie
au silence! Ainsi quand j'eus réparé le désordre de ma toilette et
retrouvé ma mère:--Ah! mon fils, me dit ma mère, n'oubliez pas que
nous habitons le toit même de celui qui disait: «J'ai failli
attendre!...» Il est vrai que voilà bien longtemps qu'il est mort.
La reine était absente, et ma mère avait été introduite, par la
volonté de Sa Majesté, dans l'appartement même de la reine. C'était
une vaste chambre, un appartement royal. On y voyait le portrait de
l'infortuné roi Louis XVI, il était entouré de Mesdames, filles de
Louis XV; ces portraits étaient empreints d'une sévérité
inaccoutumée, et représentaient les princesses dans les habitudes de
leur vie, à l'ombre, en même temps que l'accessoire adoptait le goût
le plus moderne. Il y en avait une qui lisait un livre pieux appuyé
sur les ailes d'un amour, l'autre tenait entre ses genoux une lourde
basse dont elle paraissait jouer solennellement; il y avait dans les
autres portraits, des petits chiens et des vases de fleurs. Ma mère,
au moment où je vins la rejoindre, était occupée à considérer le
portrait de Marie-Antoinette. L'artiste avait placé cette aimable et
noble figure au fond d'une rose épanouie, élégant et diaphane
compliment à la Dorat.
C'était, dans ce beau lieu, une exquise élégance, une richesse
intelligente et pleine de goût. N'eût été l'aigle aux deux têtes de
la maison d'Autriche, et la couronne de France, qui éclataient de
toutes parts, on eût plutôt soupçonné dans ces retraites la jeune
femme que la reine. Ma mère, plus heureuse que moi, l'étiquette et
le respect me retenant sur le seuil de la chambre à coucher, put
contempler à son aise cet intérieur plus que royal. Ma mère se
souvenait encore, il y a vingt ans, de tous ces détails du coucher
de la reine; elle me les a racontés bien souvent. Chaque fois que
nous parlions de la reine, elle me racontait qu'elle avait vu, le
soir dont je parle, un spectacle inattendu, charmant et d'une
simplicité qui ne pouvait se pardonner qu'à une reine de cette grâce
exquise et de cette auguste beauté. En même temps, ma mère,
enchantée et chagrinée à la fois, racontait tout ce qu'elle avait
entrevu dans ces ténèbres éclairées: les simples préparatifs de la
toilette du soir, le manteau pour la nuit, la longue camisole
blanche et boutonnée du corsage au menton, simple et chaste vêtement
du sommeil, le simple mouchoir et la longue coiffe qui devaient
envelopper cette tête royale; au pied du lit, sur un tapis des
Gobelins représentant un paysage allemand deux pantoufles, dignes
d'une grande d
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