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Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2

by Anatole France · French · Gutenberg #33693 · 731,310 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2
    
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Title: Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2

Author: Anatole France


        
Release date: September 10, 2010 [eBook #33693]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/33693

Credits: Produced by wagner, Mireille Harmelin, Christine P. Travers
        and the Online Distributed Proofreaders at
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[Note au lecteur de ce fichier digital:

Les lettres supérieures inhabituelles sont encadrées par des
parenthèses.

Ainsi que dans le livre original, les références de quelques notes de
fin de page sont incomplètes.]




ANATOLE FRANCE

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE


VIE

DE

JEANNE D'ARC


II


PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3




_Published march twenty fifth, nineteen hundred and eight. Privilege
of copyright in the United States reserved under the Act approved
March third nineteen hundred and five by Manzi, Joyant et Cie._


Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y
compris la Hollande.




VIE DE JEANNE D'ARC




CHAPITRE PREMIER

L'ARMÉE ROYALE DE SOISSONS À COMPIÈGNE.--POÈME ET PROPHÉTIE.


Le 22 juillet, le roi Charles, descendant l'Aisne avec son armée,
reçut en un lieu nommé Vailly les clefs de la ville de Soissons[1].

[Note 1: _Chronique de la Pucelle_, pp. 323-324.--Perceval de
Cagny, pp. 160-161.--_Journal du siège_, p. 115.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 98.--Morosini, t. III, p. 196.]

Cette ville faisait partie du duché de Valois indivis entre la maison
d'Orléans et la maison de Bar[2]. De ses ducs, l'un était prisonnier
des Anglais; l'autre tenait au parti français par son beau-frère le
roi Charles et au parti bourguignon par son beau-père le duc de
Lorraine. Il y avait là de quoi troubler dans leurs sentiments de
fidélité les habitants qui, foulés par les gens de guerre, pris et
repris à tout moment, chaperons rouges et chaperons blancs,
risquaient tour à tour d'être jetés dans la rivière. Les Bourguignons
mettaient le feu aux maisons, pillaient les églises, justiciaient les
plus gros bourgeois; puis les Armagnacs saccageaient tout, faisaient
grande occision d'hommes, de femmes et d'enfants, violaient nonnes,
prudes femmes et bonnes pucelles, tant que les Sarrazins n'eussent
fait pis[3]. On avait vu les dames de la cité coudre des sacs pour y
mettre les Bourguignons et les noyer dans l'Aisne[4].

[Note 2: _Ordonnances des rois de France_, t. IX, p. 71.--H.
Martin et Lacroix, _Histoire de la ville de Soissons_, Soissons, 1837,
in-8º, II, pp. 283 et suiv.]

[Note 3: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 53 et _passim_.]

[Note 4: _Ibid._, p. 103.]

Le roi Charles fit son entrée le samedi 23 au matin[5]. Les chaperons
rouges se cachèrent. Les cloches sonnèrent, le peuple cria «Noël» et
les bourgeois présentèrent au roi deux barbeaux, six moutons et six
setiers de «bon suret», s'excusant du peu: la guerre les avait
ruinés[6]. Comme ceux de Troyes, ils refusèrent leurs portes aux gens
d'armes, en vertu de leurs privilèges et parce qu'ils n'avaient pas de
quoi les nourrir. L'armée campa dans la plaine d'Amblény[7].

[Note 5: _Chronique de la Pucelle_, pp. 323-324.--Perceval de
Cagny, p. 160.--Monstrelet, t. IV, p. 339.]

[Note 6: C. Dormay, _Histoire de la ville de Soissons_, Soissons,
1664, t. II, pp. 382 et suiv.--H. Martin et Lacroix, _Histoire de
Soissons_, t. II, p. 319.--Pécheur, _Annales du diocèse de Soissons_,
t. IV, p. 513.--Félix Brun, _Jeanne d'Arc et le capitaine de Soissons
en 1430_, Soissons, 1904, p. 34.]

[Note 7: Berry, dans _Procès_, t. IV, pp. 49-50.--Le P. Daniel,
_Histoire de la milice française_, t. I, p. 356.--Félix Brun, _Jeanne
d'Arc et le capitaine de Soissons_, pp. 26, 39.]

Il semble que les chefs de l'armée royale eussent alors l'intention
de marcher sur Compiègne. Aussi bien importait-il d'enlever au duc
Philippe cette ville qui était pour lui la clef de l'Île-de-France, et
il y avait lieu d'agir avant que le duc eût amené une armée. Mais dans
toute cette campagne le roi de France était résolu à reprendre ses
villes par adresse et persuasion et non point de force. Du 22 au 25
juillet, il somma par trois fois les habitants de Compiègne de se
rendre. Ceux-ci négocièrent, voulant gagner du temps et se donner
l'apparence d'être contraints[8].

[Note 8: De L'Épinois, _Notes extraites des archives communales de
Compiègne_, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, t. XXIX, p.
483.--Sorel, _Prise de Jeanne d'Arc_, pp. 101-102.]

Partie de Soissons, l'armée royale fut le 29 devant Château-Thierry.
Elle attendit tout le jour que la ville ouvrît ses portes. Au soir le
roi y fit son entrée[9].

[Note 9: Perceval de Cagny, p. 160.--Monstrelet, t. IV, p. 340.]

Coulommiers, Crécy-en-Brie, Provins se soumirent[10].

[Note 10: Monstrelet, t. IV, p. 340.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 323.--Félix Bourquelot, _Histoire de Provins_, Provins, t. IV, pp.
79 et suiv.--Th. Robillard, _Histoire pittoresque topographique et
archéologique de Crécy-en-Brie_, 1852, p. 42.--L'abbé C. Poquet,
_Histoire de Château-Thierry_, 1839, t. I, pp. 290 et suiv.]

Le lundi 1er août, le roi passa la Marne sur le pont de
Château-Thierry et prit ce même jour son gîte à Montmirail. Le
lendemain il atteignit Provins à portée du passage de la Seine et des
routes du centre[11]. L'armée avait grand'faim et ne trouvait rien à
manger dans ces campagnes ravagées, dans ces villes pillées. On
s'apprêtait, faute de vivres, à faire retraite et à regagner le
Poitou. Mais les Anglais contrarièrent ce dessein. Pendant qu'on
réduisait des villes sans garnison, le régent d'Angleterre avait
rassemblé une armée. Elle s'avançait maintenant sur Corbeil et Melun.
Les Français, à son approche, gagnèrent la Motte-Nangis, à cinq lieues
de Provins, où ils s'établirent sur un de ces terrains bien plats et
bien unis qui convenaient aux batailles telles qu'elles se donnaient
en ce temps-là. Ils y demeurèrent rangés tout un jour. Les Anglais ne
vinrent point les attaquer[12].

[Note 11: Perceval de Cagny, pp. 160-161.]

[Note 12: _Chronique de la Pucelle_, pp. 324, 325.--_Journal du siège_,
p. 115.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 98-99.--Perceval de
Cagny, p. 161.--Rymer, _Foedera_, juin-juillet 1429.--_Proceedings_, t.
III, pp. 322 et suiv.--Morosini, t. IV, annexe XVII.]

Cependant les habitants de Reims reçurent nouvelles que le roi Charles
quittait Château-Thierry avec son armée et voulait passer la Seine. Se
voyant abandonnés, ils craignirent que les Anglais et les Bourguignons
ne leur fissent payer cher le sacre du roi des Armagnacs; et de fait
ils étaient en grand danger. Ils décidèrent, le 3 août, d'envoyer un
message au roi Charles pour le supplier de ne pas abandonner les cités
mises en son obéissance. Le héraut de la ville partit aussitôt. Le
lendemain, ils avertirent leurs bons amis de Châlons et de Laon, que
le roi Charles, comme ils l'avaient entendu dire, prenait son chemin
vers Orléans et Bourges et qu'ils lui avaient envoyé un message[13].

[Note 13: Jean Chartier, _Chronique_, t. 1, p. 98.--Varin,
_Archives législatives de la ville de Reims_, Statuts, t. I (annot. du
doc. nº XXI), p. 741.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, pièce
justificative nº 19, p. 118.]

Le 5 août, tandis que le roi est encore à Provins[14] ou aux
alentours, Jeanne adresse à ceux de Reims une lettre datée du camp,
sur le chemin de Paris. Elle y promet à ses chers et bons amis de ne
pas les abandonner. Elle n'a point l'air de soupçonner que la retraite
sur la Loire est décidée. C'est donc que les magistrats de Reims ne le
lui ont pas écrit et qu'elle est tenue en dehors du conseil royal.
Elle est instruite pourtant que le roi a conclu une trêve de quinze
jours avec le duc de Bourgogne et elle les en avertit. Cette trêve ne
lui plaît pas; elle ne sait encore si elle la gardera. Si elle ne la
rompt pas, ce sera seulement pour garder l'honneur du roi; encore ne
faut-il pas que ce soit une duperie. Aussi tiendra-t-elle l'armée
royale rassemblée et prête à marcher au bout de ces quinze jours. Elle
termine en recommandant aux habitants de Reims de faire bonne garde et
de l'avertir s'ils ont besoin d'elle.

[Note 14: Perceval de Cagny, p. 160.]

Voici cette lettre:

     Mes chiers et bons amis les bons et loiaulx Franczois de la cité
     de Rains, Jehanne la Pucelle vous fait assavoir de ses nouvelles
     et vous prie et vous requiert que vous ne faictes nulle doubte en
     la bonne querelle que elle mayne pour le sang roial; et je vous
     promect et certiffi que je ne vous abandonneray point tant que je
     vivray. Et est vray que le Roy a fait treves au duc de Bourgoigne
     quinze jours durant, par ainsi qu'il ly doit rendre la cité de
     Paris paisiblement au chieff de quinze jours. Pourtant ne vous
     donner nulle merveille si je ne y entre si brieffvement, combien
     que des treves qui ainsi sont faictes je ne suy point contente
     et ne scey si je les tendray; maiz si je les tiens, ce sera
     seulement pour garder l'onneur du Roy; combien aussi que ilz ne
     cabuseront[15] point le sang roial, car je tendray et mantendray
     ensemble l'armée du Roy pour estre toute preste au chieff desdits
     quinze jours, si ilz ne font la paix. Pour ce, mes très chiers et
     parfaiz amis, je vous prie que vous ne vous en donner malaise
     tant comme je vivray; maiz vous requiers que vous faictes bon
     guet et garder la bonne cité du Roy; et me faictes savoir se il y
     a nulz triteurs[16] qui vous veullent grever[17] et au plus
     brieff que je porray, je les en osteray; et me faictes savoir de
     voz nouvelles. À Dieu vous commans[18] qui soit garde de vous.

     Escript ce vendredi, Ve jour d'aoust, enprès Provins[19] un
     logeiz sur champs ou chemin de Paris.

     _Sur l'adresse:_ Aux loyaux Francxois de la ville de Rains[20].

[Note 15: Jusqu'à présent on a lu _rabuseront_. Notre lecture ne
paraît pas douteuse. _Cabuser_, dans l'ancienne langue, signifie:
tromper par une imposture. Il est plutôt d'un emploi populaire. Cf.
Godefroy, _Lexique_, ad. verb.]

[Note 16: Traîtres.]

[Note 17: La minute originale porte en surcharge les mots: _qui
vous veullent grever_.]

[Note 18: Devant le mot _commans_ on lit _ma_ rayé.]

[Note 19: Ce nom de lieu manque dans la copie de Rogier.]

[Note 20: _Procès_, t. V, pp. 139-140 et Varin, _loc. cit._,
Statuts, t. I, p. 603, d'après la copie de Rogier.--H. Jadart, _Jeanne
d'Arc à Reims_, pièce justificative, XIV, p. 104-105, et fac-similé de
la minute originale autrefois aux archives municipales de Reims et
maintenant chez M. le comte de Maleissye.]

Nul doute que le religieux qui tenait la plume n'ait écrit fidèlement
ce qui lui était dicté, et conservé le langage même de la Pucelle, au
dialecte près, car enfin Jeanne parlait lorrain. Elle était alors
parvenue au plus haut degré de la Sainteté héroïque. Dans cette lettre
elle s'attribue un pouvoir surnaturel auquel doivent se soumettre le
roi, ses conseillers, ses capitaines. Elle se donne le droit de seule
reconnaître ou dénoncer les traités; elle dispose entièrement de
l'armée. Et, parce qu'elle commande au nom du Roi des cieux, ses
commandements sont absolus. Il lui arrive ce qui arrive nécessairement
à toute personne qui se croit chargée d'une mission divine, c'est de
se constituer en puissance spirituelle et temporelle au-dessus des
puissances établies et fatalement contre ces puissances. Dangereuse
illusion qui produit ces chocs où le plus souvent se brisent les
illuminés. Vivant et conversant tous les jours de sa vie avec les
anges et les saintes, dans les splendeurs de l'Église triomphante,
cette jeune paysanne croyait qu'en elle était toute force et toute
prudence, toute sagesse et tout conseil. Ce qui ne veut pas dire
qu'elle manquait d'esprit: elle s'apercevait très justement au
contraire que le duc de Bourgogne amusait le roi avec des ambassades
et que l'on était joué par un prince qui enveloppait beaucoup de ruse
dans beaucoup de magnificence. Non pas que le duc Philippe fût ennemi
de la paix; il la désirait au contraire, mais il ne voulait pas se
brouiller tout à fait avec les Anglais. Sans savoir grand'chose des
affaires de Bourgogne et de France, elle en jugeait bien. Elle avait
des idées très simples assurément, mais très justes sur la situation
du roi de France à l'égard du roi d'Angleterre, entre lesquels il ne
pouvait y avoir d'accommodement puisqu'ils se querellaient pour la
possession du royaume, et sur la situation du roi de France à l'égard
du duc de Bourgogne, son grand vassal, avec lequel une entente était
non seulement possible et désirable, mais nécessaire. Elle s'est
expliquée là-dessus sans ambages: «Il y a la paix avec les
Bourguignons et la paix avec les Anglais. Pour ce qui est du duc de
Bourgogne, je l'ai requis par lettres et par ambassadeurs qu'il y eût
paix entre le roi et lui. Quant aux Anglais, la paix qu'il faut c'est
qu'ils aillent en leur pays, en Angleterre[21].»

[Note 21: _Procès_, t. I, pp. 233-234.]

Cette trêve qui lui déplaisait tant, nous ignorons quand elle fut
conclue, et si ce fut à Soissons, à Château-Thierry, le 30 ou le 31
juillet, à Provins entre le 2 et le 5 août[22]. Il paraît qu'elle
devait durer quinze jours, au bout desquels le duc s'engageait à
rendre Paris au roi de France. La Pucelle avait grandement raison de
se méfier.

[Note 22: Morosini, t. III, pp. 202-203, note 2.]

Le roi Charles, devant qui le Régent s'était dérobé, reprit avec
empressement son dessein de rentrer en Poitou. De la Motte-Nangis, il
envoya des fourriers à Bray-sur-Seine, qui venait de faire sa
soumission. Cette ville, située au-dessus de Montereau, à quatre
lieues au sud de Provins, avait un pont sur la rivière, que l'armée
royale devait passer le 5 août ou le 6 au matin; mais les Anglais y
arrivèrent de nuit, détroussèrent les fourriers et gardèrent le pont;
l'armée royale, à qui la retraite était coupée, rebroussa chemin[23].

[Note 23: _Chronique de la Pucelle_, p. 325.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, pp. 99-100.--_Journal du siège_, pp.
119-120.--Gilles de Roye, p. 207.]

Il existait dans cette armée, qui ne s'était pas battue et qui mourait
de faim, un parti des ardents, conduit par ce que Jeanne nommait avec
amour le sang royal[24]. C'était le duc d'Alençon, le duc de Bourbon,
le comte de Vendôme; c'était aussi le duc de Bar, qui revenait de la
guerre de la hottée de pommes. Ce jeune fils de madame Yolande, avant
de rimer des moralités et de peindre des tableaux, faisait beaucoup la
guerre. Duc de Bar et héritier de Lorraine, il lui avait fallu
s'allier aux Anglais et aux Bourguignons; beau-frère du roi Charles,
il devait se réjouir que celui-ci fût victorieux, car sans cela il
n'aurait jamais pu se mettre du parti de la reine sa soeur, et il en
aurait eu regret[25]. Jeanne le connaissait; elle l'avait demandé
naguère à Nancy au duc de Lorraine, pour l'accompagner en France[26].
Il fut, dit-on, de ceux qui la suivirent volontiers jusqu'à Paris. De
ceux-là encore étaient les deux fils de madame de Laval, Gui, l'aîné,
à qui elle avait offert le vin à Selles-en-Berry et promis de lui en
faire bientôt boire à Paris, et André, qui fut depuis le maréchal de
Lohéac[27]. C'était l'armée de la Pucelle: de très jeunes hommes,
presque des enfants, qui joignaient leur bannière à la bannière d'une
fille plus jeune qu'eux, mais plus innocente et meilleure.

[Note 24: _Procès_, t. III, p. 91.]

[Note 25: _Chronique du doyen de Saint-Thibaut de Metz_, dans D.
Calmet, _Histoire de Lorraine_, t. V, Pièces justificatives, col.
XLI-XLVII.--Villeneuve-Bargemont, _Précis historique de la vie du roi
René_, Aix, 1820, in-8º.--Lecoy de la Marche, _Le roi René_, Paris,
1875, 2 vol., in-8º.--Vallet de Viriville, dans _Nouvelle Biographie
générale_, 1866, XLI, pp. 1009-15.]

[Note 26: _Procès_, t. II, p. 444.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à
Domremy_, p. CXCIX.--Morosini, t. III, p. 156, note 3.]

[Note 27: _Procès_, t. V, pp. 105, 111.]

On dit qu'en apprenant que la retraite était coupée, ces petits
princes furent bien contents et joyeux[28]. Vaillance et bon vouloir,
mais étrange et fausse position de cette chevalerie qui voulait
guerroyer quand le conseil du roi voulait traiter et qui se
réjouissait que les ennemis aidassent à la prolongation de la campagne
et que l'armée royale fût rencognée par les Godons. Malheureusement il
n'y avait pas de très habiles hommes dans ce parti de la guerre et
l'heure favorable était passée: on avait laissé au Régent le temps de
rassembler des forces et de faire face aux dangers les plus
pressants[29].

[Note 28: _Chronique de la Pucelle_, Jean Chartier, _Journal du
siège_, _loc. cit._]

[Note 29: _Monstrelet_, t. IV, pp. 340, 344.]

Sa retraite coupée, l'armée royale se rejeta en Brie. Le dimanche 7,
au matin, elle était à Coulommiers; elle repassa la Marne à
Château-Thierry[30]. Le roi Charles reçut un message des habitants de
Reims qui le suppliaient de se rapprocher encore d'eux[31]. Il était
le 10 à La Ferté, le 11 à Crépy en Valois[32].

[Note 30: Perceval de Cagny, p. 161.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, p. 100.--_Chronique de la Pucelle_, p. 325.]

[Note 31: Varin, _Archives législatives de la ville de Reims_,
Statuts, t. I, p. 742.]

[Note 32: Perceval de Cagny, p. 161.]

Dans une des étapes de cette marche sur La Ferté et sur Crépy, la
Pucelle chevauchait en compagnie du roi, entre l'archevêque de Reims
et monseigneur le Bâtard. Voyant le peuple accourir au-devant du roi
en criant «Noël!» elle se prit à dire:

--Voici de bonnes gens! je n'ai vu nulle part gens si réjouis de la
venue du gentil roi[33]...

[Note 33: _Procès_, t. III, pp. 14, 15.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 326.]

Ces paysans du Valois et de France, qui criaient «Noël» à la venue du
roi Charles, en criaient autant sur le passage du Régent ou du duc de
Bourgogne. Ils étaient moins joyeux sans doute qu'il ne semblait à
Jeanne et si la petite sainte avait écouté aux portes de leurs maisons
démeublées, voici, à peu près, ce qu'elle aurait entendu:

«Que ferons-nous? Mettons tout en la main du diable. Il ne nous chaut
de ce que nous allons devenir, car, par mauvais gouvernement et
trahison, il nous faut renier femmes et enfants, et fuir dans les
bois, comme bêtes sauvages. Et il n'y a pas un an ou deux, mais déjà
quatorze ou quinze ans que cette danse douloureuse commença. Et la
plus grande partie des seigneurs de France sont morts par glaive ou
par poison, par traîtrise, sans confession, enfin de quelque mauvaise
mort contre nature. Mieux nous vaudrait servir les Sarrazins que les
chrétiens. Autant vaut faire du pis qu'on peut comme du mieux. Faisons
du pis que nous pourrons. Aussi bien ne nous peut-il arriver que
d'être pris ou tués[34].»

[Note 34: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 164.]

On ne cultivait alors la terre qu'aux alentours des villes ou proche
des lieux forts et des châteaux, dans le rayon que, du haut d'une tour
ou d'un clocher, le guetteur pouvait parcourir du regard. À la venue
des gens d'armes, il sonnait de la cloche ou du cor, pour avertir les
vignerons et les laboureurs de se mettre en sûreté. En maint endroit
la sonnerie d'alarme était si fréquente que les boeufs, les moutons et
les porcs, dès qu'ils l'entendaient, s'en allaient d'eux-mêmes vers le
lieu de refuge[35].

[Note 35: Thomas Basin, _Histoire de Charles VII_, ch. VI.--A.
Tuetey, _Les écorcheurs sous Charles VII_, Montbéliard, 1874, 2 vol.
in-8º, _passim_.--H. Lepage, _Épisodes de l'histoire des routiers en
Lorraine_ (1362-1446), dans _Journal d'Archéologie lorraine_, t. XV,
pp. 161 et s.--Le P. Denifle, _La Désolation des églises_,
_passim_.--H. Martin et Lacroix, _Histoire de Soissons_, p. 318 et
_passim_.--G. Lefèvre-Pontalis, _Épisodes de l'invasion anglaise. La
guerre de partisans dans la Haute-Normandie_ (1424-1429), dans
_Bibliothèque de l'École des Chartes_, t. LIV, pp. 475-521; t. LV, pp.
258-305; t. LVI, pp. 432-508.]

Dans les pays de plaine surtout, d'un accès facile, les Armagnacs et
les Anglais avaient tout détruit. À quelque distance de Beauvais, de
Senlis, de Soissons, de Laon, ils avaient changé les champs en
jachères, et, par endroits, s'étendaient largement la brousse, les
buissons et les arbrisseaux.

--Noël! Noël.

Par tout le duché de Valois, les paysans abandonnaient le plat pays et
se cachaient dans les bois, les rochers et les carrières[36].

[Note 36: Lettre de rémission du roi d'Angleterre Henri VI à un
habitant de Noyant, dans Stevenson, _Letters and papers_, t. I, pp.
23, 31.--F. Brun, _Jeanne d'Arc et le capitaine de Soissons_, note
III, p. 41.]

Beaucoup, pour vivre, faisaient comme Jean de Bonval, couturier à
Noyant, près Soissons, qui, bien qu'il eût femme et enfants, se mit
d'une bande bourguignonne qui allait par toute la contrée pillant et
dérobant, et, à l'occasion, enfumant les gens dans les églises. Un
jour, Jean et ses compagnons prennent deux muids de grains, un jour
six ou sept vaches; un jour une chèvre et une vache, un jour une
ceinture d'argent, une paire de gants et une paire de souliers; un
jour un ballot de dix-huit aunes de drap pour faire des huques. Et
Jean de Bonval disait qu'à sa connaissance plusieurs bons prudhommes
en faisaient autant[37].

[Note 37: Stevenson, _Letters and papers_, t. I, pp. 23, 31.]

--Noël! Noël!

Les Armagnacs et les Bourguignons avaient pris aux pauvres paysans
jusqu'à leur cotte et leur marmite. Il n'y avait pas loin de Crépy à
Meaux. Tout le monde, dans la contrée, connaissait l'arbre de Vauru.

À une des portes de la ville de Meaux était un grand orme où le bâtard
de Vauru, gentilhomme gascon du parti du dauphin, faisait pendre les
paysans qu'il avait pris et qui ne pouvaient payer leur rançon. Quand
il n'avait point le bourreau sous la main, il les pendait lui-même.
Avec lui vivait un sien parent, le seigneur Denis de Vauru, qu'on
appelait son cousin, non parce qu'il l'était en effet, mais pour faire
entendre que l'un valait l'autre[38]. Au mois de mars de l'année 1420,
le seigneur Denis, en l'une de ses chevauchées, rencontra un jeune
paysan, qui travaillait la terre. Il le prit à rançon, le lia à la
queue de son cheval, le mena battant jusqu'à Meaux et, par menaces et
tortures, lui fit promettre de payer trois fois plus qu'il n'avait.
Tiré de la géhenne à demi mort, le vilain fit demander à sa femme,
qu'il avait épousée dans l'année, d'apporter la somme exigée par le
seigneur. Elle était grosse et près de son terme; pourtant, comme elle
aimait bien son mari, elle vint, espérant adoucir le coeur du seigneur
de Vauru. Elle n'y réussit point et messire Denis lui dit que si, tel
jour, il n'avait pas la rançon, il pendrait l'homme à l'orme. La
pauvre femme s'en alla tout en pleurs, recommandant bien tendrement
son mari à Dieu. Et son mari pleurait de la pitié qu'il avait d'elle.
À grand effort, elle recueillit la rançon exigée, mais ne put si bien
faire qu'elle ne dépassât le jour fixé. Quand elle revint devant le
seigneur, son mari avait été pendu, sans délai ni merci, à l'arbre de
Vauru. Elle le demanda en sanglotant et tomba épuisée du long chemin
qu'elle avait fait à pied, près de son terme. Ayant repris
connaissance, elle le réclama de nouveau; on lui répondit qu'elle ne
le verrait point tant que la rançon ne serait point payée.

[Note 38: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp.
170-171.--Monstrelet, t. IV p. 96.--_Livre des trahisons_, pp.
167-168.]

Tandis qu'elle se tenait devant le seigneur, elle vit amener plusieurs
gens de métiers mis à rançon qui, ne pouvant payer, étaient aussitôt
envoyés pendre ou noyer. À leur vue, elle prit grand'peur pour son
mari; néanmoins, l'amour la tenant au coeur, elle paya la rançon.
Sitôt que les gens du duc eurent compté les écus, ils la renvoyèrent
en lui disant que son mari était mort comme les autres vilains. À
cette cruelle parole, émue de douleur et de désespoir, elle éclata en
invectives et en imprécations. Comme elle ne voulait point se taire,
le bâtard de Vauru la fit frapper à coups de bâton et mener à son
orme.

Elle fut mise nue jusqu'au nombril et attachée à l'arbre où de
quarante à cinquante hommes étaient branchés, les uns haut, les autres
bas, qui lui venaient toucher la tête quand le vent leur donnait le
branle. À la tombée de la nuit, elle poussa de tels cris qu'on les
entendait de la ville. Mais quiconque serait allé la détacher aurait
été un homme mort. La frayeur, la fatigue, ses efforts, hâtèrent sa
délivrance. Attirés par ses hurlements, les loups vinrent lui arracher
le fruit qui sortait de son ventre, et puis ils dépecèrent tout vif
le corps de la malheureuse créature.

Mais en l'an 1422, la ville de Meaux ayant été prise par les
Bourguignons, le bâtard de Vauru et son cousin furent pendus à l'arbre
où ils avaient fait périr indignement un si grand nombre d'innocentes
gens[39].

[Note 39: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 170.--D'après
_Monstrelet_ (t. IV, p. 96), Denis de Vauru, cousin du Bâtard, aurait
été décapité aux Halles de Paris.]

Pour les pauvres paysans de ces malheureuses contrées, armagnacs ou
bourguignons c'était bonnet blanc et blanc bonnet: ils ne gagnaient
rien à changer de maître. Pourtant il est possible qu'en voyant le
roi, issu de saint Louis et de Charles le Sage, ils reprissent un peu
de confiance et d'espoir, tant cette illustre maison de France avait
renom de justice et de miséricorde.

Ainsi, chevauchant au côté de l'archevêque de Reims, la Pucelle
regardait amicalement les paysans qui criaient: «Noël!» Après avoir
dit qu'elle n'avait vu nulle part gens si réjouis de la venue du
gentil roi, elle soupira:

--Plût à Dieu que je fusse assez heureuse, quand je finirai mes jours,
pour être inhumée en cette terre[40]!

[Note 40: _Procès_, t. III, pp. 14-15.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 326.]

Peut-être le seigneur archevêque était-il curieux de savoir si elle
avait reçu de ses Voix quelque révélation sur sa fin prochaine. Elle
disait souvent qu'elle durerait peu. Sans doute il connaissait une
prophétie fort répandue à cette heure, annonçant que la Pucelle
mourrait en terre sainte après avoir reconquis avec le roi Charles le
tombeau de Notre-Seigneur. Plusieurs attribuaient cette prophétie à la
Pucelle elle-même qui avait dit à son confesseur qu'elle devait mourir
à la bataille contre les Infidèles et qu'après elle viendrait de par
Dieu une pucelle de Rome, qui prendrait sa place[41]. Et l'on comprend
que messire Regnault ait voulu savoir ce qu'il fallait penser de ces
choses. Enfin, pour cette raison, ou pour toute autre, il demanda:

--Jeanne, en quel lieu avez-vous l'espoir de mourir?

[Note 41: Eberhard Windecke, pp. 108-109, 188-189.]

À quoi elle répondit:

--Où il plaira à Dieu. Car je ne suis sûre ni du temps ni du lieu, et
je n'en sais pas plus que vous.

On ne pouvait répondre plus dévotement. Monseigneur le Bâtard, présent
à l'entretien, crut se rappeler, bien des années plus tard, que Jeanne
avait aussitôt ajouté:

--Mais je voudrais bien qu'il plût à Dieu que maintenant je me
retirasse, laissant là les armes, et que j'allasse servir mon père et
ma mère, en gardant les brebis avec mes frères et ma soeur[42].

[Note 42: _Procès_, t. III, pp. 14-15. C'est Dunois qui témoigne,
et le texte porte: _In custodiendo oves ipsorum, cum sorore et
fratribus meis, qui multum gauderent videre me._ Mais nous avons lieu
de croire qu'elle n'avait eu qu'une soeur et qu'elle l'avait perdue
avant de venir en France. Quant à ses frères, il y en avait deux près
d'elle.--La déposition de Dunois semble avoir été rédigée par un clerc
étranger aux événements. Le caractère hagiographique de ce passage est
manifeste.]

Si vraiment elle parla de la sorte, ce fut sans doute parce qu'elle
avait de sombres pressentiments. Depuis quelque temps, elle se croyait
trahie[43]. Peut-être soupçonnait-elle le seigneur archevêque de Reims
de mauvais vouloir à son égard. Qu'il pensât dès lors à la rejeter,
après l'avoir utilement employée, ce n'est pas croyable. Il avait
dessein, au contraire, de se servir encore d'elle, mais il ne l'aimait
pas, et elle le sentait. Il ne la consultait pas, ne l'informait
jamais de ce qui avait été décidé en conseil. Et elle souffrait
cruellement du peu de cas qu'il faisait des révélations dont elle
abondait. Ce souhait, ce soupir, qu'elle fit entendre devant lui,
n'était-ce pas un reproche délicat et voilé? Sans doute, elle avait le
regret de sa mère absente. Toutefois, elle s'abusait étrangement
elle-même en croyant qu'elle pourrait désormais supporter la vie
tranquille d'une fille au village. À Domremy, dans son enfance, elle
n'allait guère aux champs avec les moutons; elle s'occupait plus
volontiers du ménage[44]; mais si, après avoir chevauché avec le roi
et les seigneurs, il lui avait fallu retourner au pays et garder les
troupeaux, elle n'y serait pas restée six mois. Désormais il lui
aurait été bien impossible de vivre autrement qu'en cette chevalerie
où elle croyait que Dieu l'avait appelée. Tout son coeur s'y était
pris et elle en avait bien fini avec ses fuseaux.

[Note 43: _Procès_, t. II, p. 423.]

[Note 44: _Ibid._, t. I, pp. 51, 66.]

Pendant cette marche sur La Ferté et sur Crépy, le roi Charles reçut
du Régent, alors à Montereau avec sa noblesse, un cartel l'assignant à
tel endroit qu'il désignerait[45].

[Note 45: Monstrelet, t. IV, pp. 340, 344.]

«Nous qui désirons de tout coeur, disait le duc de Bedford,
l'achèvement de la guerre, nous vous sommons et requérons, si vous
avez pitié et compassion du pauvre peuple chrétien qui, si longtemps,
pour votre cause, a été inhumainement traité, foulé et opprimé, de
désigner, soit au pays de Brie où nous sommes tous deux, soit en
l'Île-de-France, un lieu convenable. Nous nous y rencontrerons. Et, si
vous avez quelque proposition de paix à nous faire, nous l'écouterons,
et nous aviserons en bon prince catholique[46].»

[Note 46: _Ibid._, t. IV, p. 342.]

Cette lettre injurieuse et pleine d'arrogance, le Régent ne l'avait
pas écrite dans le désir et l'espoir de la paix, mais pour rendre,
contre toute raison, le roi Charles seul responsable des misères et
des souffrances que la guerre causait au pauvre peuple.

Dès le début, s'adressant au roi sacré dans la cathédrale de Reims, il
l'interpelle de cette dédaigneuse sorte: «Vous qui aviez coutume de
vous nommer dauphin de Viennois et qui maintenant, sans cause, vous
dites roi.» Il déclare qu'il veut la paix, et il ajoute aussitôt:
«Non pas une paix feinte, corrompue, dissimulée, violée, parjurée,
comme celle de Montereau, dont, par votre coulpe et consentement,
s'ensuivit le terrible et détestable meurtre, commis contre loi et
honneur de chevalerie, en la personne de feu notre très cher et très
amé père, le duc Jean de Bourgogne[47].»

[Note 47: Monstrelet, t. IV, pp. 342-343.]

Monseigneur de Bedford avait épousé une des filles du duc Jean,
traîtreusement assassiné en paiement de la mort du duc d'Orléans.
Mais, en vérité, c'était mal préparer la paix que de reprocher si
impitoyablement la journée de Montereau à Charles de Valois qui y
avait été traîné enfant, en avait gardé un trouble de tout son corps
et l'épouvante de passer sur un pont[48].

[Note 48: Georges Chastelain, fragments publiés par J. Quicherat
dans la _Bibliothèque de l'École des Chartes_, 1re série, t. IV, p.
78.]

Pour le présent, le plus lourd grief que le duc de Bedford fasse peser
sur le roi Charles, c'est d'être accompagné de la Pucelle et du frère
Richard. «Vous faites séduire et abuser le peuple ignorant, lui
dit-il, et vous vous aidez de gens superstitieux et réprouvés, comme
d'une femme désordonnée et diffamée, étant en habit d'homme et de
gouvernement dissolu, et aussi d'un frère mendiant apostat et
séditieux, tous deux, selon la Sainte Écriture, abominables à Dieu.»

Pour mieux faire honte au parti ennemi de cette fille et de ce
religieux, le duc de Bedford s'y prend à deux fois. Et au plus bel
endroit de sa lettre, quand il cite Charles de Valois à comparoir
devant lui, il s'attend ironiquement à le voir venir sous la conduite
de la femme diffamée et du moine apostat[49].

[Note 49: Monstrelet, t. IV, pp. 341-342.]

Voilà comment écrivait le régent d'Angleterre, qui pourtant était un
esprit fin, mesuré, gracieux, bon catholique au reste et croyant à
toutes les diableries et à toutes les sorcelleries.

Quand il se montrait scandalisé que l'armée de Charles de Valois
marchât commandée par un moine hérétique et par une sorcière, il était
sincère assurément, et il pensait habile de publier cette honte. Sans
doute il n'y avait que trop de gens disposés à croire, comme il le
croyait lui-même, que la Pucelle des Armagnacs était idolâtre,
hérétique et adonnée aux arts magiques. Pour beaucoup de prudes et
sages hommes bourguignons, un prince perdait l'honneur à se mettre en
pareille compagnie. Et si vraiment Jeanne était sorcière, quel
scandale! Quelle abomination! Les fleurs de Lis restaurées par le
diable! Tout le camp du dauphin en sentait le roussi. Cependant
monseigneur de Bedfort, en répandant ces idées, n'était pas aussi
adroit qu'il s'imaginait.

Jeanne, nous le savons de reste, avait bon coeur et ne ménageait pas
sa peine: en donnant l'idée aux hommes de son parti qu'elle portait
chance elle affermissait beaucoup leur courage[50]; toutefois les
conseillers du roi Charles savaient à quoi s'en tenir sur elle et ne
la consultaient point; elle-même sentait qu'elle ne durerait pas[51].
Qui donc en faisait un grand chef de guerre, une puissance
surnaturelle? Son ennemi.

[Note 50: _Procès_, t. II, p. 324; t. III, p. 130; Monstrelet, t.
IV, p. 388.]

[Note 51: _Ibid._, t. III, p. 99.]

On voit par cette lettre comment les Anglais avaient transformé une
enfant innocente en une créature surhumaine, terrible, épouvantable,
en une larve sortie de l'enfer et devant qui les plus braves
pâlissaient. Le Régent crie lamentablement: au diable! à la sorcière!
Et il s'étonne après cela si ses gens d'armes tremblent devant la
Pucelle, désertent de peur de la rencontrer[52]!

[Note 52: _Ibid._, t. IV, pp. 206, 406, 444, 470, 472.--Rymer,
_Foedera_, t. IV, p. 141.--G. Lefèvre-Pontalis, _La panique
anglaise_.]

De Montereau, l'armée anglaise s'était repliée sur Paris. Maintenant,
elle allait de nouveau à la rencontre des Français. Le samedi 13 août,
le roi Charles tenait les champs entre Crépy et Paris et la Pucelle
put voir, des hauteurs de Dammartin, la butte Montmartre avec ses
moulins à vent et les brumes légères de la Seine sur cette grande cité
de Paris, que ses Voix, trop écoutées, lui avaient promise[53]. Le
lendemain dimanche, le roi et son armée vinrent loger en un village
nommé Barron, sur la rivière de la Nonnette qui, à deux lieues en
aval, baigne Senlis[54].

[Note 53: _Ibid._, t. I, pp. 246, 298; Lettre d'Alain Chartier,
dans _Procès_, t. V, pp. 131 et suiv.]

[Note 54: Monstrelet, t. IV, pp. 344-345.--Perceval de Cagny, pp.
161-162.]

Senlis était en l'obéissance des Anglais[55]. On apprit que le Régent
s'en approchait en grande compagnie de gens d'armes, commandés par le
comte de Suffolk, le sire de Talbot, le bâtard de Saint-Pol. Il menait
avec lui les croisés du cardinal de Winchester oncle du feu roi, de
trois mille cinq cents à quatre mille hommes payés par l'argent du
pape pour aller combattre les hussites de Bohême et que le cardinal
jugeait bon d'employer contre le roi de France, très chrétien à la
vérité, mais dont les armées étaient commandées par un apostat et par
une sorcière[56]. Il se trouvait dans le camp des Anglais, à ce que
l'on rapporte, un capitaine avec quinze cents hommes d'armes vêtus de
blanc, qui arboraient un étendard blanc, sur lequel était brodée une
quenouille d'où pendait un fuseau; et dans le champ de l'étendard,
cette légende était brodée en fines lettres d'or: «Ores, vienne la
Belle[57]!» Par là, ces hommes d'armes voulaient faire entendre que,
s'ils rencontraient la Pucelle des Armagnacs, ils lui donneraient du
fil à retordre.

[Note 55: Flammermont, _Histoire de Senlis pendant la seconde
partie de la guerre de cent ans_ (1405-1441), dans _Mémoires de la
Société de l'Histoire de Paris_.]

[Note 56: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp.
101-102.--_Chronique de la Pucelle_, p. 328.--_Journal du siège_, p.
118.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 453.--Morosini, t. III,
pp. 188-189, t. IV, annexe XVII.--Rymer, _Foedera_, juillet
1429.--Raynaldi, _Annales ecclesiastici_, pp. 77, 88.--S. Bougenot,
_Notices et extraits de manuscrits intéressant l'histoire de France
conservés à la Bibliothèque impériale de Vienne_, p. 62.]

[Note 57: _Le Livre des trahisons de France_, éd. Kervyn de
Lettenhove dans la _Collection des Chroniques belges_, 1873, p. 198.]

Le capitaine Jean de Saintrailles, frère de Poton, observa les Anglais
au moment où, tirant sur Senlis, ils passaient un gué de la Nonnette,
si étroit qu'on y pouvait mettre à peine deux chevaux de front. Mais
l'armée du roi Charles qui descendait la Nonnette n'arriva pas à temps
pour les surprendre[58]; elle passa la nuit en face d'eux, près de
Montepilloy.

[Note 58: Perceval de Cagny, p. 162.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, p. 102.--_Chronique de la Pucelle_, p. 329.--_Journal du siège_,
p. 119-120.]

Le lendemain lundi, 15 août, dès l'aube, les gens d'armes entendirent
la messe dans les champs et mirent leur conscience en aussi bon état
qu'ils purent, car pour grands pillards et paillards qu'ils étaient,
ils ne renonçaient pas à gagner le Paradis au terme de leur vie.
C'était fête chômée; à cette date, l'Église commémore solennellement
le jour où la Vierge Marie, au témoignage de saint Grégoire de Tours,
fut enlevée au ciel en corps et en âme. Les clercs enseignaient qu'il
convient de garder les fêtes de Notre-Seigneur et de la Sainte-Vierge
et que c'est gravement offenser la glorieuse Mère de Dieu que de
livrer bataille aux jours qui leur sont consacrés. Personne dans le
camp du roi Charles ne pouvait soutenir un avis contraire, puisque
tout le monde y était chrétien, de même que dans le camp du Régent.
Cependant aussitôt après le _Deo gratias_ chacun alla prendre son rang
de combat[59].

[Note 59: Perceval de Cagny, p. 161.]

L'armée, selon les règles établies, était divisée en plusieurs corps:
avant-garde, archers, corps de bataille, arrière-garde et trois
ailes[60]. De plus, on avait formé, en application des mêmes règles,
une compagnie destinée à faire des escarmouches, à secourir et à
renforcer au besoin les autres corps; elle était commandée par le
capitaine La Hire, monseigneur le Bâtard et le sire d'Albret,
demi-frère du sire de La Trémouille. La Pucelle prit place dans cette
compagnie. Le jour de Patay, malgré ses prières, il lui avait fallu se
tenir à l'arrière-garde; cette fois, elle chevauchait avec les plus
hardis et les plus habiles, parmi ces escarmoucheurs ou coureurs qui
avaient charge, dit Jean de Bueil[61], de repousser les coureurs
adverses et d'observer le nombre et l'ordonnance des ennemis[62]. On
lui rendait justice; on lui donnait la place qu'elle méritait par son
adresse à monter à cheval et son courage à combattre; pourtant elle
hésitait à suivre ses compagnons. Elle était là, au rapport d'un
chevalier chroniqueur du parti de Bourgogne, «toujours ayant diverses
opinions, une fois voulant combattre, une autre fois non[63]».

[Note 60: _Le Jouvencel_, _passim_.]

[Note 61: _Chronique de la Pucelle_, p. 329.--_Journal du siège_,
p. 121.]

[Note 62: _Le Jouvencel_, t. II, p. 35.]

[Note 63: Monstrelet, t. IV, p. 346.]

Son trouble nous est bien concevable. La petite sainte ne pouvait se
résoudre ni à chevaucher le jour d'une fête de Notre-Dame ni à se
croiser les bras à l'heure de guerroyer. Ses Voix entretenaient son
incertitude. Elles ne lui enseignaient ce qu'elle devait faire que
lorsqu'elle le savait elle-même. Enfin, elle accompagna les gens
d'armes, dont aucun, ce semble, ne partageait ses scrupules. Les deux
partis étaient à un jet de couleuvrine l'un de l'autre[64]. Elle
s'avança avec quelques-uns des siens jusqu'aux fossés et aux charrois
derrière lesquels les Anglais étaient retranchés. Plusieurs Godons et
Picards sortirent de leur camp et combattirent, les uns à pied, les
autres à cheval, contre un nombre égal de Français. Il y eut de part
et d'autre morts, blessés et prisonniers. Les corps à corps durèrent
toute la journée; au coucher du soleil eut lieu la plus grosse
escarmouche, autour de laquelle la poussière était si épaisse, qu'on
ne voyait plus rien[65]. Il en fut, ce jour-là, comme il en avait été,
le 17 juin, entre Beaugency et Meung. Avec l'armement et les habitudes
d'alors, il était bien difficile de forcer à sortir un ennemi
retranché dans son camp. Le plus souvent, pour engager la bataille, il
fallait que les deux partis fussent d'accord, et que, après avoir
envoyé et accepté le gage du combat, ils eussent fait aplanir, chacun
de moitié, le terrain où ils voulaient en venir aux mains.

[Note 64: Perceval de Cagny, p. 162.]

[Note 65: Jean Chartier, _Chronique de la Pucelle_, _Journal du
siège_, Monstrelet, _loc. cit._]

À la nuit close les escarmouches cessèrent et les deux armées
dormirent à un trait d'arbalète l'une de l'autre. Puis le roi Charles
s'en fut à Crépy, laissant les Anglais libres d'aller secourir la
ville d'Évreux, qui s'était rendue à terme pour le 27 août. Avec cette
ville, le Régent sauvait toute la Normandie[66].

[Note 66: _Chronique de la Pucelle_, p. 332.--Perceval de Cagny,
p. 165.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 106.--Cochon, p.
457.--G. Lefèvre-Pontalis, _La panique anglaise_, Paris, 1894, in-8º,
p. 10, 11.--Morosini, t. III, p. 215, note 3.--Ch. de Beaurepaire, _De
l'administration de la Normandie sous la domination anglaise aux
années 1424, 1425, 1429_, p. 62 [_Mémoires de la Société des
Antiquaires de Normandie_, t. XXIV.]]

Voilà ce que coûtait aux Français la procession royale du sacre, cette
marche militaire, civile et religieuse de Reims. Si après la victoire
de Patay on avait couru tout de suite sur Rouen, la Normandie était
reconquise et les Anglais jetés dans la mer; si de Patay on avait
poussé jusqu'à Paris, on y serait entré sans résistance. Il ne faut
pas se hâter pourtant de condamner cette solennelle promenade des Lis
en Champagne. Peut-être que le voyage de Reims assura au parti
français, à ces Armagnacs décriés pour leurs cruautés et leurs
félonies, au petit roi de Bourges compromis dans un guet-apens infâme,
des avantages plus grands, plus précieux que la conquête du comté du
Maine et du duché de Normandie, et que l'assaut donné victorieusement
à la première ville du royaume. En reprenant sans effusion de sang ses
villes de Champagne et de France, le roi Charles se fit connaître à
son avantage, se montra bon et pacifique seigneur, prince sage et
débonnaire, ami des bourgeois, vrai roi des villes. Et enfin, en
terminant cette campagne de négociations honnêtes et heureuses par les
cérémonies augustes du sacre, il apparaissait tout à coup légitime et
très saint roi de France.

       *       *       *       *       *

Une dame illustre, issue de nobles bolonais et veuve d'un gentilhomme
de Picardie, versée dans les arts libéraux, qui avait composé nombre
de lais, de virelais et de ballades, qui écrivait en prose et en vers
d'une haute façon et pensait noblement; qui, amie de la France et
champion de son sexe, n'avait rien plus à coeur que de voir les
Français prospères et les dames honorées, Christine de Pisan, en son
vieil âge, cloîtrée dans l'abbaye de Poissy où sa fille était
religieuse, acheva, le 31 juillet 1429, un poème en soixante et un
couplets, comprenant chacun huit vers de huit syllabes, à la louange
de la Pucelle et qui, dans une langue affectée et dans un rythme dur,
exprimait la pensée des âmes les plus religieuses, les plus doctes,
les plus belles sur l'ange de guerre envoyé par le Seigneur au dauphin
Charles[67].

[Note 67: Le Roux de Lincy et Tisserand, _Paris et ses
historiens_, pp. 426 et suiv.]

Elle commence par dire, en cet ouvrage, qu'elle a pleuré onze ans dans
un cloître. Et vraiment, cette dame de grand coeur pleurait les
malheurs du royaume dans lequel elle était venue enfant, où elle
avait grandi, où les rois et les princes lui avaient fait accueil, les
doctes et les poètes l'avaient honorée, et dont elle parlait
précieusement le langage. Après onze années de deuil, les victoires du
dauphin furent sa première joie.

«Enfin, dit-elle, le soleil recommence à luire et se lèvent les beaux
jours verdoyants. Cet enfant royal, longtemps méprisé et offensé, le
voici venir, portant la couronne et chaussé d'éperons d'or. Crions:
Noël! Charles, septième de ce haut nom, roi des Français, tu as
recouvré ton royaume par le moyen de la Pucelle.»

Madame Christine rappelle la prophétie concernant un roi Charles, fils
de Charles, surnommé le Cerf-Volant[68], lequel devait être empereur.
De cette prophétie nous ne savons rien, sinon que l'écu du roi Charles
VII était supporté par deux cerfs ailés et que dans une lettre d'un
marchand italien, écrite en 1429, se trouve l'annonce obscure du
couronnement du dauphin à Rome[69].

[Note 68: Le Cerf-Volant désigne allégoriquement le roi. Froissart
rapporte ainsi son origine. Avant de partir pour les Flandres, en
1382, Charles VI avait rêvé que son faucon s'était envolé. Un cerf
ailé lui apparut, l'enleva sur son dos et lui permit d'atteindre son
oiseau favori. Froissart, liv. II, chap. CLXIV; liv. IV, chap.
I.--Selon Juvénal des Ursins, Charles VI aurait rencontré, en 1380,
dans la forêt de Senlis, un cerf avec un collier d'or portant cette
inscription: _Hoc me Cæsar donavit_ (Paillot, _Parfaite Science des
Armoiries_, Paris, 1660, in-fº, p. 595).--On rencontre très souvent
chez Eustache Deschamps cette même allégorie pour désigner le roi
(Eustache Deschamps, _oeuvres_, éd. G. Raynaud, t. II, p. 57).]

[Note 69: Morosini, t. III, pp. 66-67.]

«Je prie Dieu, poursuit madame Christine, que tu sois celui-là, que
Dieu te donne de vivre pour voir tes enfants grandir, que par toi, par
eux, la France soit en joie et que, servant Dieu, tu n'y fasses point
la guerre à outrance. J'ai espoir que tu seras bon, droit, ami de la
justice, plus grand qu'aucun autre, sans que l'orgueil assombrisse tes
beaux faits, doux et propice à ton peuple et craignant Dieu qui t'a
choisi pour le servir.

»Et toi, Pucelle bien heureuse, tant honorée de Dieu, tu as délié la
corde qui enserrait la France. Te pourrait-on louer assez, toi qui à
cette terre humiliée par la guerre as donné la paix.

»Jeanne, née à la bonne heure, béni soit ton créateur! Pucelle envoyée
de Dieu, en qui le Saint-Esprit mit un rayon de sa grâce et qui de lui
reçus et gardes abondance de dons: jamais il ne refusa ta requête. Qui
t'aura jamais assez de reconnaissance?»

La Pucelle, sauvant le royaume, madame Christine la compare à Moïse,
qui tira Israël de la terre d'Égypte:

«Qu'une pucelle tende son sein pour que la France y suce douce
nourriture de paix, voilà bien chose qui passe la nature!

»Josué fut grand conquérant. Quoi d'étrange à cela, puisque c'était un
homme fort? Or, voici qu'une femme, une bergère montre plus de
prud'homie qu'aucun homme. Mais tout est facile à Dieu.

»Par Esther, Judith et Déborah, précieuses dames, il restaura son
peuple opprimé. Et je sais qu'il fut des preuses. Mais Jeanne est la
nonpareille. Dieu a, par elle, opéré maints miracles.

»Par miracle elle fut envoyée; l'ange de Dieu la conduisit au roi.

»Avant qu'on la voulût croire, elle fut menée devant des clercs et des
savants et bien examinée. Elle se disait venue de par Dieu et l'on
trouva dans les histoires que c'était véritable, car Merlin, la
Sibylle et Bède l'avaient vue en esprit. Ils la mirent dans leurs
livres comme remède à la France et l'annoncèrent dans leurs
prophéties, disant: «Elle portera bannière aux guerres françaises.»
Enfin ils disent de son fait toute la manière.»

Que madame Christine connût les chants sibyllins, ce n'est pas pour
nous surprendre, car on sait qu'elle était versée dans les écrits des
anciens. Mais on voit que la prophétie fraîchement tronquée de Merlin
l'Enchanteur et le chronogramme apocryphe de Bède le Vénérable lui
étaient parvenus. Les carmes et vaticinations des clercs armagnacs
volaient partout avec une merveilleuse rapidité[70].

[Note 70: _Procès_, t. III, pp. 133, 338, 340 et suiv.; t. IV, pp.
305, 480; t. V, p. 12.]

Le sentiment de madame Christine sur la Pucelle s'accorde avec celui
des docteurs du parti français et le poème qu'elle composa dans son
cloître ressemble, en beaucoup d'endroits, au traité de l'archevêque
d'Embrun.

Il y est dit:

«La bonne vie qu'elle mène montre que Jeanne est en la grâce de Dieu.

»Il y a bien paru, quand le siège était à Orléans et que sa force s'y
montra. Jamais miracle ne fut plus clair. Dieu aida tellement les
siens, que les ennemis ne s'aidèrent pas plus que chiens morts. Ils
furent pris ou tués.

»Honneur du sexe féminin, Dieu l'aime. Une fillette de seize ans à qui
les armes ne pèsent point, encore qu'elle soit nourrie à la dure,
n'est-ce pas chose qui passe la nature? Les ennemis devant elle
fuient. Maints yeux le voient.

»Elle va recouvrant châteaux et villes. Elle est premier capitaine de
nos gens. Telle force n'eut Hector ni Achille. Mais tout est fait par
Dieu qui la mène.

»Et vous, gens d'armes qui souffrez dure peine et exposez votre vie
pour le droit, soyez constants: vous aurez au ciel gloire et los, car
qui combat pour droite cause gagne le Paradis.

»Sachez que par elle les Anglais seront mis bas, car Dieu le veut, qui
entend la voix des bons qu'ils ont voulu accabler. Le sang de ceux
qu'ils ont occis crie contre eux.»

Dans l'ombre de son cloître, madame Christine partage la commune
espérance des belles âmes; elle attend de la Pucelle l'accomplissement
de tous les biens qu'elle souhaite. Elle croit que Jeanne fera
renaître la concorde dans l'Église chrétienne, et, comme les esprits
les plus doux rêvaient alors d'établir par le fer et le feu l'unité
d'obédience et que la charité chrétienne n'était pas la charité du
genre humain, la poétesse s'attend, sur la foi des prophéties, à ce
que la Pucelle détruise les mécréants et les hérétiques, c'est-à-dire
les Turcs et les Hussites.

«Elle arrachera les Sarrazins comme mauvaise herbe, en conquérant la
Terre-Sainte. Là, elle mènera Charles, que Dieu garde! Avant qu'il
meure, il fera tel voyage. Il est celui qui la doit conquérir. Là,
elle doit finir sa vie. Là sera la chose accomplie.»

Il apparaît que la bonne dame Christine avait terminé de la sorte son
poème, quand elle apprit le sacre du roi. Elle y ajouta alors treize
strophes pour célébrer le mystère de Reims et prophétiser la prise de
Paris[71].

[Note 71: _Procès_, t. V, pp. 3 et suiv.--R. Thomassy, _Essai sur
les écrits politiques de Christine de Pisan, suivi d'une notice
littéraire et de pièces inédites_, Paris, 1838, in-8º.]

Ainsi, dans l'ombre et le silence d'un de ces cloîtres où pénétraient
adoucis les bruits du monde, cette vertueuse dame assemblait et
exprimait en rimes tous les rêves que faisaient sur une enfant le
royaume et l'Église.

Dans une ballade assez belle, composée à l'époque du sacre, pour
l'amour et l'honneur

  Du beau jardin des nobles fleurs de lis

et l'exaltation de la croix blanche, le roi Charles VII est désigné
d'un nom mystérieux, que nous venons de trouver dans le poème de
madame Catherine, «le noble cerf». L'auteur inconnu de la ballade y
dit que la Sibylle, fille du roi Priam, prophétisa les malheurs de ce
cerf royal, ce dont on sera moins surpris, si l'on songe que, Charles
de Valois étant issu de Priam de Troye, Cassandre, en découvrant la
destinée du cerf-volant ne faisait que suivre à travers les siècles
les vicissitudes de sa propre famille[72].

[Note 72: Le texte de cette ballade inédite m'a été gracieusement
communiqué par M. Pierre Champion, qui l'a trouvée dans le Ms. de
Stockholm, français LIII, fol. 238. Voici le titre que lui donna le
copiste du ms., vers 1472: _Ballade faicte quant le Roy Charles VIIme
fut couronne a Rains du temps de Jehanne daiz dicte la pucelle._]

Les rimeurs du parti français célébraient les victoires inespérées de
Charles et de la Pucelle comme ils savaient, de façon un peu vulgaire,
en quelque poème à forme fixe, vêtement étriqué d'une maigre poésie.

Toutefois, la ballade[73] d'un poète dauphinois qui commence par ce
vers:

  Arrière, Englois coués[74], arrière!

est touchante par l'accent religieux qui la traverse. L'auteur,
quelque pauvre clerc, y montre pieusement la bannière anglaise abattue

  Par le vouloir dou roy Jésus
  Et Jeanne la douce Pucelle.

[Note 73: P. Meyer, _Ballade contre les Anglais_ (1429), dans
_Romania_, XXI, (1892), pp. 50, 52.]

[Note 74: Sur les _Coués_ ou t. I, p. 25, note 2.]

Les prophéties de Merlin l'Enchanteur et du vénérable Bède avaient
accrédité la Pucelle dans le peuple[75]. À mesure que les actions de
cette jeune fille étaient connues, on découvrait des prophéties qui
les avaient annoncées. On trouva notamment que le sacre de Reims avait
été connu d'avance par Engélide, fille d'un vieux roi de Hongrie[76].
On attribuait en effet à cette vierge royale une prédiction rédigée en
langue latine et dont voici la traduction littérale:

[Note 75: Sur la légende Cf. _Merlin, roman en prose du XIIIe
siècle_, éd. G. Paris et J. Ulrich, 1886, 2 vol. in-8º,
introduction.--_Premier volume de Merlin_, Paris, Vérard, 1498,
in-fol.--Hersart de la Villemarqué, _Myrdhin ou l'enchanteur Merlin,
son histoire, ses oeuvres, son influence_, Paris, 1862, in-12.--La
Borderie, _Les véritables prophéties de Merlin; examen des poèmes
bretons attribués à ce barde_ dans _Revue de Bretagne_, t. LIII
(1883).--D'Arbois de Jubainville, _Merlin est-il un personnage réel ou
les origines de la légende de Merlin_ dans _Revue des Questions
Historiques_, t. V (1868), pp. 559, 568.]

[Note 76: _Procès_, t. III, p. 340.--Lanéry d'Arc, _Mémoires et
consultations_, p. 402.]

«Ô Lis insigne, arrosé par les princes et que le semeur mit, en pleine
campagne, dans un verger délectable, immortellement ceint de fleurs et
de roses bien odorantes. Mais, ô stupeur du Lis, effroi du verger! Des
bêtes diverses, les unes venues du dehors, les autres nourries dans le
verger, se soudant cornes à cornes, ont presque étouffé le Lis, comme
alangui par sa propre rosée. Elles le foulent longuement, en
détruisent presque toutes les racines et le veulent flétrir sous leurs
souffles empoisonnés.

»Mais, par la vierge venue des contrées d'où s'est répandu le brutal
venin les bêtes seront honteusement chassées du verger. Elle porte
derrière l'oreille droite un petit signe écarlate, parle avec douceur,
a le cou bref. Elle donnera au Lis des fontaines d'eau vive, chassera
le serpent, dont le venin sera par elle à tous révélé. D'un laurier
non fait d'une main mortelle elle laurera heureusement à Reims le
jardinier du Lis, nommé Charles, fils de Charles. Tout alentour les
voisins turbulents se soumettront, les sources frémiront, le peuple
criera: «Vive le Lis! Loin la bête! Fleurisse le verger!» Il accédera
aux champs de l'île, en ajoutant une flotte aux flottes, et là nombre
de bêtes périront dans la défaite. La paix s'établira pour plusieurs.
Les clés en grand nombre reconnaîtront la main qui les avait forgées.
Les citoyens d'une illustre cité seront punis de leur parjure par la
défaite, se remémorant maints gémissements et à l'entrée [de Charles?]
de hauts murs crouleront. Alors le verger du Lis sera... (?) et il
fleurira longtemps[77].»

[Note 77: _Procès_, t. III, pp. 344-345.]

Cette prophétie, attribuée à la fille inconnue d'un roi lointain, nous
apparaît comme l'ouvrage d'un clerc français et armagnac. La royauté
de France y est désignée par ce lis du verger délectable, autour
duquel combattent des bêtes nourries dans le verger et des bêtes
étrangères, c'est-à-dire les Bourguignons et les Anglais. Le roi
Charles de Valois y est nommé par son nom et par le nom de son père et
la ville du sacre désignée en toutes lettres. La reddition de
plusieurs villes à leur légitime seigneur est exprimée de la façon la
plus claire. La prophétie fut faite sans nul doute au moment même du
couronnement; elle mentionne avec lucidité les faits alors accomplis
et elle annonce en termes obscurs les événements qu'on attendait et
qui tardèrent beaucoup à venir, ou ne vinrent point de la manière
attendue, ou ne vinrent jamais, la prise de Paris après un terrible
assaut, une descente des Français en Angleterre, la conclusion de la
paix.

Il est grandement à croire qu'en disant que la libératrice du verger
serait reconnaissable à la brièveté de son cou, à la douceur de son
parler et à un petit signe écarlate, la fausse Engélide indiquait
soigneusement ce qu'on remarquait en Jeanne elle-même. Nous savons
d'ailleurs que la fille d'Isabelle Romée parlait d'une douce voix de
femme[78]; un cou large et fortement ramassé sur les épaules s'accorde
bien avec ce qu'on sait de son aspect robuste[79]; et la feinte fille
du roi de Hongrie n'a pas, sans doute, imaginé l'envie derrière
l'oreille droite[80].

[Note 78: Philippe de Bergame, dans _Procès_, t. IV, p. 523; t. V,
p. 108, 120.]

[Note 79: _Procès_, t. III, p. 100.--Philippe de Bergame, _De
claris mulieribus_, dans _Procès_, t. IV, p. 323.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 271.--Perceval de Boulainvilliers, _Lettre au duc de
Milan_, dans _Procès_, t. V, p. 119-120.]

[Note 80: J. Bréhal, dans _Procès_, t. III, p. 345.]




CHAPITRE II

PREMIER SÉJOUR DE LA PUCELLE À COMPIÈGNE.--LES TROIS
PAPES.--SAINT-DENYS.--LES TRÊVES.


De Crépy, après le départ de l'armée anglaise pour la Normandie, le
roi Charles envoya le comte de Vendôme, les maréchaux de Rais et de
Boussac avec leurs gens d'armes à Senlis. Les habitants lui donnèrent
à savoir qu'ils désiraient les fleurs de lis[81]. La soumission de
Compiègne était désormais assurée. Le roi somma les bourgeois de le
recevoir; le mercredi 18, les clés de la ville lui furent apportées;
le lendemain il fit son entrée[82]. Les attournés (c'était le nom des
échevins)[83] lui présentèrent messire Guillaume de Flavy qu'ils
avaient élu capitaine de leur ville comme le plus expérimenté et
fidèle qui fût au pays. Ils demandaient que, suivant leur privilège,
le roi, sur leur présentation, le confirmât et admît, mais le sire de
la Trémouille prit pour soi la capitainerie de Compiègne, déléguant la
lieutenance à messire Guillaume de Flavy, que néanmoins les habitants
tinrent pour leur capitaine[84].

[Note 81: _Chronique de la Pucelle_, p. 328.--_Journal du siège_,
p. 18.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 106.--Perceval de Cagny,
pp. 163-164.--Morosini, pp. 212-213.--Flammermont, _Senlis pendant la
seconde période de la guerre cent ans_, dans _Mémoires de la Société
de l'Histoire de Paris_, t. V, 1878, p. 241.]

[Note 82: Perceval de Cagny, p. 164.--Monstrelet, p. 352.--De
l'Épinois, _Notes extraites des Archives communales de Compiègne_, pp.
483-484.--A. Sorel, _Séjours de Jeanne d'Arc à Compiègne, maisons où
elle a logé en 1429 et 1430_, Paris, 1889, in-8º de 20 pages.]

[Note 83: La Curne, au mot: _Attournés_.--_Procès_, t. V, p. 174.]

[Note 84: _Chronique de la Pucelle_, p. 331.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 106.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc devant
Compiègne_, Paris, 1889, in-8º, pp. 117-118.--Duc de la Trémoïlle,
_Les La Trémoïlle pendant cinq siècles_, Nantes, 1890, in-4º, t. I,
pp. 185 et 212.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, capitaine de
Compiègne, Paris, 1906, in-8º, Pièce justificative, XIII, p. 137.]

Le roi recouvrait une à une ses bonnes villes. Il enjoignit à ceux de
Beauvais de le reconnaître pour leur seigneur. En voyant les fleurs de
lis, que portaient les hérauts, les habitants crièrent: «Vive Charles
de France!» Le clergé chanta un _Te Deum_ et il se fit de grandes
réjouissances. Ceux qui refusèrent de reconnaître le roi Charles
furent mis hors de la ville avec licence d'emporter leurs biens[85].
L'évêque et vidame de Beauvais, messire Pierre Cauchon, grand aumônier
de France pour le roi Henri, négociateur d'importantes affaires
ecclésiastiques, voyait à contre-coeur sa ville retourner aux
Français[86]; c'était à son dommage, mais il ne put l'empêcher. Il
n'ignorait pas qu'il devait pour une part cette disgrâce à la Pucelle
des Armagnacs, qui faisait beaucoup pour son parti et avait la
réputation de tout faire. Étant bon théologien, il soupçonna, sans
doute, que le diable la conduisait et il lui en voulut tout le mal
possible.

[Note 85: _Chronique de la Pucelle_, p. 327.--_Journal du siège_,
p. 118.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 106.--Monstrelet, t. IV,
pp. 353-354.--Morosini, t. III, pp. 214-215.]

[Note 86: A. Sarrazin, _Pierre Cauchon, juge de Jeanne d'Arc_,
Paris, 1901, in-8º, pp. 49 et suiv.]

À ce moment l'Artois, la Picardie, cette Bourgogne du Nord se
débourgognisait. Si le roi Charles était allé à Saint-Quentin, à
Corbie, à Amiens, à Abbeville et dans les autres fortes villes et
châteaux de Picardie, il y aurait été reçu par la plupart des
habitants comme leur souverain[87]. Mais pendant ce temps ses ennemis
lui auraient repris ce qu'il venait de gagner dans le Valois et
l'Île-de-France.

[Note 87: Monstrelet, t. IV, p. 354.]

Entrée à Compiègne avec le roi, Jeanne logea à l'hôtel du Boeuf chez
le procureur du roi. Elle couchait avec la femme du procureur, Marie
Le Boucher qui était parente de Jacques Boucher, trésorier
d'Orléans[88].

[Note 88: A. Sorel, _Séjours de Jeanne d'Arc à Compiègne_, p. 6.]

Il lui tardait de marcher sur Paris, qu'elle était sûre de prendre,
puisque ses Voix le lui avaient promis. On conte qu'au bout de deux ou
trois jours, n'y pouvant tenir, elle appela le duc d'Alençon et lui
dit: «Mon beau duc, faites appareiller vos gens et ceux des autres
capitaines», et qu'elle s'écria: «Par mon martin! je veux aller voir
Paris de plus près que je ne l'ai vu[89].» Les choses n'ont pu se
passer ainsi; la Pucelle ne donnait pas d'ordres aux gens de guerre.
La vérité c'est que le duc d'Alençon prenait congé du roi avec une
belle compagnie de gens et que Jeanne devait l'accompagner. Elle était
prête à monter à cheval quand le lundi 22 août un messager du comte
d'Armagnac lui apporta une lettre qu'elle se fit lire[90]. Voici ce
que contenait cette missive:

     Ma très chière dame, je me recommande humblement à vous et vous
     supplie pour Dieu que, actendu la division qui en présent est en
     sainte Église universal, sur le fait des papes (car il i a trois
     contendans du papat: l'un demeure à Romme, qui se fait appeler
     Martin quint, auquel tous les rois chrestiens obéissent; l'autre
     demeure à Paniscole, au royaume de Valence, lequel se fait
     appeller pape Climent VIIe; le tiers en ne sect où il demeure, se
     non seulement le cardinal de Saint-Estienne et peu de gens avec
     lui, lequel se fait nommer pape Benoist XIIIIe; le premier qui se
     dit pape Martin, fut esleu à Constance par le consentement de
     toutes les nacions des chrestiens; celui qui se fait appeler
     Climent fut esleu à Paniscole, après la mort du pape Benoist
     XIIIe, par trois de ses cardinaulx; le tiers, qui se nomme pape
     Benoist XIIIIe, à Paniscole fut esleu secrètement, mesmes par le
     cardinal de Saint-Estienne): Veuillez supplier à Nostre Seigneur
     Jhésuscrit que, par sa miséricorde infinite, nous veulle par
     vous déclarier, qui est des trois dessusdiz, vray pape, et auquel
     plaira que on obéisse de ci en avant, ou à cellui qui se dit
     Martin, ou à cellui qui se dit Climent, ou à celui qui se dit
     Benoist; et auquel nous devons croire, si secrètement ou par
     aucune dissimulation ou publique manifeste; car nous serons tous
     pretz de faire le vouloir et plaisir de Nostre Seigneur
     Jhésuscrit.

     Le tout vostre conte D'ARMIGNAC[91]

[Note 89: Perceval de Cagny, pp. 164-165.--_Chronique de Tournai_,
t. III du _Recueil des chroniques de Flandre_, éd. de Smedt, p. 414.]

[Note 90: _Procès_, t. I, pp. 82-83.]

[Note 91: _Procès_, t. I, pp. 245-246.]

C'était un grand vassal de la Couronne qui écrivait de la sorte,
appelait Jeanne sa très chère dame et se recommandait humblement à
elle, non à la vérité en s'abaissant soi-même, mais comme qui dirait
aujourd'hui avec affabilité.

Elle n'avait jamais vu ce seigneur, et sans doute elle n'avait jamais
entendu parler de lui. Fils du connétable de France, tué en 1418,
l'homme le plus cruel du royaume, Jean IV, alors âgé de trente-trois
ou trente-quatre ans, possédait l'Armagnac noir et l'Armagnac blanc,
le pays des Quatre-Vallées, les comtés de Pardiac, de Fesenzac,
l'Astarac, la Lomagne, l'Île-Jourdain; il était le plus puissant
seigneur de Gascogne après le comte de Foix[92].

[Note 92: A. Longnon, _Les limites de la France et l'étendue de la
domination anglaise à l'époque de la mission de Jeanne d'Arc_, Paris,
1875, in-8º.--Vallet de Viriville, dans _Nouvelle Biographie
générale_, III, col. 255-257.]

Tandis que son nom demeurait aux partisans du roi Charles et qu'on
disait les Armagnacs pour désigner ceux qui étaient contraires aux
Anglais et aux Bourguignons, Jean IV n'était lui-même ni Français ni
Anglais, mais seulement Gascon. Il se disait comte par la grâce de
Dieu, quitte à se reconnaître vassal du roi Charles pour recevoir des
dons de son suzerain, qui pouvait n'avoir pas toujours de quoi payer
ses houseaux, mais à qui ses grands vassaux coûtaient fort cher.
Cependant Jean IV ménageait les Anglais, protégeait un aventurier à la
solde du Régent et donnait des emplois dans sa maison à des gens qui
portaient la croix rouge. Il était aussi féroce et perfide qu'aucun
des siens. S'étant, contre tout droit, emparé du maréchal de Séverac,
il lui extorqua la cession de ses biens et le fit ensuite
étrangler[93].

[Note 93: _Chronique de Mathieu d'Escouchy_, t. I, p. 68 et
Preuves, pp. 126, 128, 139-140.--Dom Vaissette, _Histoire générale du
Languedoc_, t. IV, p. 469-470.--De Beaucourt, _Histoire de Charles
VII_, t. II, p. 151.--Vallet de Viriville, dans _Nouvelle Biographie
générale_, 1861, t. III, pp. 255-257.--Le P. Ayroles, _La vierge
guerrière_, p. 66.]

Ce meurtre était alors tout frais. Voilà le fils docile de la sainte
Église qui montrait tant de zèle à découvrir son vrai père spirituel.
Il semble bien pourtant qu'il eût déjà son opinion faite à ce sujet et
qu'il sût à quoi s'en tenir sur ce qu'il demandait. En réalité, le
long schisme, qui avait déchiré la chrétienté, n'existait plus depuis
douze ans, depuis que le conclave, ouvert le 8 novembre 1417, à
Constance, dans la Maison des Marchands, avait proclamé pape, le 11 du
même mois, jour de la Saint-Martin, le cardinal diacre Otto Colonna,
qui prit le nom de Martin V. Martin V portait dans la Ville Éternelle
la tiare sur laquelle Lorenzo Ghiberti avait ciselé huit figurines
d'or[94], et l'habile Romain s'était fait reconnaître par l'Angleterre
et même par la France, qui renonçait désormais à l'espoir d'avoir un
pape français. Et si le conseil de Charles VII était en désaccord avec
Martin V sur la question du concile, un édit de 1425 restituait au
pape de Rome la jouissance de tous ses droits dans le royaume; Martin
V était vrai pape et seul pape. Cependant, Alphonse d'Aragon, fort
irrité de ce que Martin V soutenait contre lui les droits de Louis
d'Anjou sur le royaume de Naples, imagina d'opposer un pape de sa
façon au pape de Rome. Il avait précisément sous la main un chanoine
qui se disait pape; et voici sur quel fondement: l'antipape Benoît
XIII, réfugié à Peñiscola, avait, en mourant, nommé quatre cardinaux,
dont trois désignèrent à sa place un chanoine de Barcelone, Gilles
Muñoz, qui prit le nom de Clément VII. C'est ce Clément, emprisonné
dans le château de Peñiscola, sur une morne pointe de terre, battue de
trois côtés par la mer, que le roi d'Aragon avait imaginé d'opposer à
Martin V[95].

[Note 94: _Annales juris pontificis_ (1872-1875), VII, 385.--E.
Muntz, _La tiare pontificale du VIIIe au XVIe siècle_, dans _Mém.
Acad. Inscript. et Belles-Lettres_, t. XXVI, I, pp. 235-324, fig.;
_les Arts à la cour des papes pendant les XVe et XVIe siècles_, dans
_Bibl. des Écoles françaises d'Athènes et Rome_, t. IV.]

[Note 95: Baluze, _Vitæ paparum Avenionensium_, 1693, I, pp. 1182
et suiv.--Fabricius, _Bibliotheca medii ævi_, 1734, I, p. 1109.]

Le pape Martin excommunia l'Aragonais, puis il ouvrit des
négociations avec lui. Le comte d'Armagnac suivit le parti du roi
d'Aragon. Il faisait venir de Peñiscola, pour baptiser ses enfants, de
l'eau bénite par Benoît XIII. Il fut pareillement frappé
d'excommunication. Ces foudres étaient tombées sur lui en cette même
année 1429, et depuis un certain nombre de mois Jean IV était privé de
la participation aux sacrements et aux prières publiques, ce qui ne
laissait pas de lui causer des difficultés temporelles, sans compter
qu'il avait peut-être peur du diable.

D'ailleurs la situation devenait intenable pour lui. Son grand allié,
le roi Alphonse, cédait et sommait lui-même Clément VIII de se
démettre. Quand il adressait sa requête à la Pucelle de France,
l'Armagnac ne songeait plus évidemment qu'à quitter l'obéissance d'un
antipape manqué, renonçant lui-même à la tiare, ou bien près d'y
renoncer; car Clément VIII se démit à Peñiscola le 26 juillet. Ce ne
peut être longtemps avant cette date que le comte dicta sa lettre, et
il est possible que ce soit après. Dans tous les cas, en la dictant,
il savait à quoi s'en tenir sur le souverain pontificat de Clément
VIII.

Quant au troisième pape qu'il mentionnait dans sa missive, c'était un
Benoît XIV, dont il n'avait pas de nouvelles et qui aussi ne faisait
pas de bruit. Son élection au saint-siège avait eu cela de singulier
qu'un seul cardinal y avait procédé. Benoît XIV tenait tous ses droits
d'un cardinal créé par l'antipape Benoît XIII dans sa promotion de
1409, Jean Barrère, Français, bachelier es lois, prêtre, cardinal du
titre de Saint-Étienne _in Coelio monte_. Ce n'est pas à l'obédience
de Benoît XIV que l'Armagnac pensait se ranger; évidemment, il avait
hâte de faire sa soumission à Martin V.

On ne voit pas bien, dès lors, pourquoi il demandait à Jeanne de lui
désigner le vrai pape. Sans doute, c'était l'usage, en ce temps-là, de
consulter sur toutes choses les saintes filles que Dieu favorisait de
révélations. Telle se montrait la Pucelle et sa renommée de
prophétesse s'était, en peu de jours, partout répandue. Elle
découvrait les choses cachées, elle annonçait l'avenir. On se rappelle
ce capitoul de Toulouse qui, trois semaines environ après la
délivrance d'Orléans, fut d'avis de demander à la Pucelle un remède à
l'altération des monnaies. Bonne de Milan, mariée à un pauvre
gentilhomme de la reine Ysabeau sa cousine, lui présentait une requête
à fin d'être remise dans le duché qu'elle prétendait tenir des
Visconti[96]. Il était tout aussi expédient de l'interroger sur le
pape et l'antipape. La difficulté est, en cette affaire, de découvrir
les raisons qu'avait le comte d'Armagnac de consulter la sainte fille
sur un point dont il paraît bien qu'il était suffisamment éclairci.
Voici ce qui semble le plus probable.

[Note 96: D'après Le Maire, _Histoire et antiquités de la ville et
duché d'Orléans_, p. 197, la suscription de cette supplique était
ainsi conçue: «À très honorée et très dévote Pucelle Jeanne, envoyée
du Roi des cieux pour la réparation et extirpation des Anglais
tyrannisans la France».--_Procès_, t. V, p. 253.--Vallet de Viriville,
_Histoire de Charles VII_, t. II, p. 131.]

Disposé à reconnaître le pape Martin V, Jean IV cherchait les moyens
de donner à cette soumission un tour honorable. C'est alors que l'idée
lui vint de se faire dicter sa conduite par Jésus-Christ lui-même
parlant en une sainte Pucelle. Encore fallait-il que la révélation
s'accordât avec ses calculs. Sa lettre y tâche clairement. Il prend
soin dans cette lettre de préparer lui-même à Jeanne et, par
conséquent, à Dieu, la réponse convenable. Il y marque avec force que
Martin V, qui vient de l'excommunier, fut élu à Constance par le
consentement de toutes les nations chrétiennes, qu'il demeure à Rome
et qu'il est obéi de tous les rois chrétiens. Il signale au contraire
les circonstances qui infirment l'élection de Clément VIII, due à
trois cardinaux seulement, et l'élection plus ridicule encore de ce
Benoît, dont un seul cardinal composa tout le conclave[97].

[Note 97: Noël Valois, _La France et le Grand Schisme d'Occident_,
t. IV (1902), in-8º, _passim_.]

Sur ce seul exposé comment hésiter à reconnaître que le pape Martin
est le vrai pape? Cette malice fut perdue; Jeanne n'y vit rien. La
lettre du comte d'Armagnac, qu'elle se fit lire en montant à cheval,
ne dut pas lui paraître claire[98]. Les noms de Benoît, de Clément et
de Martin lui étaient inconnus. Mesdames sainte Catherine et sainte
Marguerite, qui conversaient avec elle à tout moment, ne lui firent
pas de révélations sur le pape. Elles ne lui parlaient guère que du
royaume de France, et Jeanne avait d'ordinaire la prudence de ne
prophétiser que sur le fait de la guerre. C'est ce qu'un clerc
allemand signala comme une chose singulière et notable[99]. Mais cette
fois, bien que pressée par le temps, elle consentit à répondre à Jean
IV pour soutenir sa renommée prophétique ou parce que ce nom
d'Armagnac était une grande recommandation pour elle. Elle lui manda
qu'à cette heure elle ne lui pouvait désigner le vrai pape, mais
qu'elle lui dirait plus tard auquel des trois il faudrait croire,
selon ce qu'elle trouverait d'elle-même, par le conseil de Dieu.
Enfin, elle faisait un peu comme les devineresses qui remettent leur
oracle au lendemain.

[Note 98: _Procès_, t. I, p. 82.]

[Note 99: _Procès_, t. III, pp. 466-467.]

  JHESUS + MARIA

     Conte d'Armignac, mon très chier et bon ami, Jehanne la Pucelle
     vous fait savoir que vostre message est venu par devers moy,
     lequel m'a dit que l'aviès envoié pardeçà pour savoir de moy
     auquel des trois papes, que mandez par mémoire, vous devriés
     croire. De laquelle chose ne vous puis bonnement faire savoir au
     vray pour le présent, jusques à ce que je soye à Paris ou
     ailleurs, à requoy; car je suis pour le présent trop empeschiée
     au fait de la guerre: mais quand vous sarez que je seray à Paris,
     envoiez ung message par devers moy, et je vous feray savoir tout
     au vray auquel vous devrez croire, et que en aray sceu par le
     conseil de mon droiturier et souverain seigneur, le roy de tout
     le monde, et que en aurez à faire, à tout mon pouvoir. À Dieu
     vous commans; Dieu soit garde de vous. Escript à Compiengne, le
     XXIIe jour d'aoust[100].

[Note 100: _Procès_, t. I, pp. 245-246.]

Certes, avant de faire cette réponse, Jeanne ne consulta ni le bon
frère Pasquerel, ni le bon frère Richard, ni aucun des religieux qui
se tenaient en sa compagnie; ils lui auraient appris que le vrai pape
était le pape de Rome, Martin V. Peut-être aussi lui auraient-ils
représenté qu'elle faisait peu de cas de l'autorité de l'Église, en
s'en rapportant à une révélation de Dieu sur le pape et les antipapes;
Dieu, sans doute, lui auraient-ils dit, confie parfois à de saintes
personnes des secrets sur son Église, mais il est téméraire de
s'attendre à recevoir un si rare privilège.

Jeanne échangea quelques propos avec le messager qui lui avait apporté
la missive; l'entretien fut court. Ce messager n'était pas en sûreté
dans la ville, non que les soldats voulussent lui faire payer les
crimes et les félonies de son maître, mais le sire de la Trémouille
était à Compiègne; il savait que le comte Jean IV, allié, pour lors,
au connétable de Richemont, méditait quelque entreprise contre lui. La
Trémouille n'était pas aussi méchant que le comte d'Armagnac;
toutefois, il s'en fallut de peu que le pauvre messager ne fût jeté
dans l'Oise[101].

[Note 101: _Ibid._, t. I, p. 83.]

Le lendemain, mardi 23 août, la Pucelle et le duc d'Alençon prirent
congé du roi et partirent de Compiègne avec une belle compagnie de
gens. Avant de marcher sur Saint-Denys en France, ils allèrent à
Senlis rallier partie des hommes d'armes que le roi y avait
envoyés[102]. La Pucelle y chevaucha parmi ses religieux, à sa
coutume. Le bon frère Richard, qui annonçait la fin du monde, s'était
mis de la procession. Il avait, ce semble, pris le pas sur les autres
et même sur frère Pasquerel, le chapelain. C'est à lui que la Pucelle
se confessa sous les murs de Senlis. En ce même lieu, elle communia
deux jours de suite avec les ducs de Clermont et d'Alençon[103].
Assurément elle était entre les mains de moines qui faisaient un très
fréquent usage de l'Eucharistie.

[Note 102: Perceval de Cagny, p. 165.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 331.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 106.--Morosini, t. III,
pp. 212-213.--Compte de Hémon Raguier, dans _Procès_, t. IV, p. 24.]

[Note 103: _Procès_, t. II, p. 450.]

Le seigneur évêque de Senlis se nommait Jean Fouquerel. Il avait été
jusque-là du parti des Anglais et tout à la dévotion du seigneur
évêque de Beauvais. Homme de précaution, Jean Fouquerel, à l'approche
de l'armée royale, s'en était allé à Paris cacher une grosse somme
d'argent. Il tenait à son bien. Quelqu'un de l'ost lui prit sa
haquenée pour la donner à la Pucelle. Elle lui fut payée deux cents
saluts d'or en une assignation sur le receveur de Senlis et sur le
grainetier de la ville. Le seigneur évoque ne l'entendit pas ainsi et
réclama sa bête. La Pucelle, ayant appris qu'il était malcontent, lui
fit écrire qu'il pouvait ravoir sa haquenée, s'il eu avait envie,
qu'elle ne la voulait point, ne la trouvant pas assez endurante pour
des gens d'armes. On envoya le cheval au sire de La Trémouille en
l'avisant de le faire remettre au seigneur évêque, qui ne le reçut
jamais[104].

[Note 104: _Procès_, t. I, p. 104.--Extraits du 13e compte de
Hémon Raguier, dans _Procès_, t. V, p. 267.--E. Dupuis, _Jean
Fouquerel, évêque de Senlis_, dans _Mémoires du Comité archéologique
de Senlis_, 1875, t. I, p. 93.--Vatin, _Combat sous Senlis entre
Charles VII et les Anglais_, dans _Comité archéologique de Senlis,
Comptes rendus et Mémoires_, 1866, pp. 41, 54.]

Quant à l'assignation sur le receveur et sur le grainetier, il se peut
qu'elle ne valût rien, et probablement révérend père en Dieu Jean
Fouquerel n'eut ni la bête ni l'argent. Jeanne n'était point fautive,
et pourtant le seigneur évêque de Beauvais et les clercs de
l'Université devaient bientôt lui montrer quel sacrilège c'est que de
toucher à une haquenée d'Église[105].

[Note 105: _Procès_, t. I, p. 264.]

Saint-Denys s'élevait au nord de Paris, à deux lieues environ des murs
de la grande ville. L'armée du duc d'Alençon y arriva le 26 août, et y
entra sans résistance, bien que la ville fût forte[106]. Ce lieu était
célèbre par son abbaye, très antique, très riche et très illustre.
Voici de quelle manière on en rapportait la fondation: Dagobert, roi
des Français conçut dès son enfance une vive dévotion pour saint
Denys. Et aussitôt qu'il craignait la colère de son père, le roi
Clotaire, il se réfugiait dans l'église du saint martyr. Lorsqu'il fut
mort, un homme pieux eut un songe dans lequel il vit Dagobert cité au
tribunal de Dieu; un grand nombre de saints l'accusaient d'avoir
dépouillé leurs églises; et les démons allaient l'entraîner en enfer
lorsque monseigneur saint Denys survint et, par son intercession,
l'âme du roi fut délivrée et échappa au châtiment. Le fait était tenu
pour véritable, et l'on supposait que l'âme du roi revint animer son
corps et qu'il fit pénitence[107].

[Note 106: Perceval de Cagny, p. 165.--Le 25, selon le _Journal
d'un bourgeois de Paris_, p. 243.]

[Note 107: J. Doublet, _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys en
France, contenant les antiquités d'icelle, les fondations,
prérogatives et privilèges_, Paris, 1625, 2 vol. in-4º, t. I, chap. XX
et XXIV.--Des Rues, _Les antiquités, fondations et singularités des
plus célèbres villes_, pp. 84 et 85.]

Quand la Pucelle occupa Saint-Denys avec l'armée, les trois portails,
les parapets crénelés, la tour de l'église abbatiale, élevés par
l'abbé Suger, dataient déjà de trois siècles. C'est là que les rois de
France avaient leur sépulture; c'est là qu'ils prenaient l'oriflamme.
Quatorze ans en ça, le feu roi Charles l'y était venu prendre, et nul
depuis lors ne l'avait levée[108].

[Note 108: J. Doublet, _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys_, t.
I, chap. XXXI, XXXIV.]

On rapportait beaucoup de merveilles touchant cet étendard royal, et
il fallait que La Pucelle en eût entendu quelque chose, si, comme on
l'a dit, elle avait, lors de sa venue en France, donné au dauphin
Charles le surnom d'oriflamme, en gage et promesse de victoire[109].
On conservait à Saint-Denys le coeur du connétable Bertrand Du
Guesclin[110]. Le bruit d'une si haute renommée était venu aux
oreilles de Jeanne; elle avait offert le vin au fils aîné de madame de
Laval et envoyé à son aïeule, qui avait été la seconde femme de sire
Bertrand, un petit anneau d'or, en s'excusant du peu, et par
révérence, pour la veuve d'un si vaillant homme[111].

[Note 109: Thomassin, _Registre Delphinal_, dans _Procès_, t. IV,
p. 304.--Voyez le _Glossaire_ de Du Cange, au mot: _Auriflamme_.]

[Note 110: J. Doublet, _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys_, t.
I, chap. XXII.--D. Michel Félibien, _Histoire de l'abbaye royale de
Saint-Denys en France_, Paris, in-folio, 1706, pp. 229, 320.--Vallet
de Viriville, _Notice du manuscrit de P. Cochon_, à la suite de la
_Chronique de la Pucelle_, p. 360.--_Chronique de Du Guesclin_, éd.
Francisque-Michel, pp. 452 et suiv.]

[Note 111: _Procès_, t. V, pp. 107, 109.]

Les religieux de Saint-Denys conservaient de précieuses reliques,
notamment un morceau du bois de la vraie croix, les langes de l'enfant
Jésus, un tesson d'une cruche où l'eau s'était changée en vin aux
noces de Cana, une barre du gril de saint Laurent, le menton de sainte
Madeleine, une tasse de bois de tamaris dont saint Louis s'était servi
pour se préserver du mal de rate. On y montrait aussi le chef de
monseigneur saint Denys. Il est vrai qu'on le montrait en même temps
dans l'église cathédrale de Paris; et le chancelier Jean Gerson
traitant, peu de jours avant sa mort, de Jeanne la Pucelle, disait
qu'il en était d'elle comme du chef de monseigneur saint Denys,
lequel était objet d'édification et non point objet de foi, et
néanmoins devait être vénéré pareillement dans l'un et l'autre lieu
pour que l'édification ne se tournât point en scandale[112].

[Note 112: D. M. Félibien, _op. cit._, chap. II, pp. 528 et suiv.,
_planches_.--J. Doublet, _op. cit._, t. I, chap. XLIII,
XLVI.--_Procès_, t. III, p. 301.--_Gallia Christiana_, t. VII, col.
142.]

Tout dans cette abbaye proclamait la dignité, les prérogatives et
l'excellence de la maison de France. Jeanne dut admirer bien
joyeusement les insignes, les symboles, les images de la royauté des
Lis amassés en ce lieu[113], si toutefois ses yeux, remplis de visions
célestes, pouvaient encore apercevoir les choses sensibles, et si les
Voix qui parlaient à ses oreilles lui laissaient un moment de répit.

[Note 113: _Religieux de Saint-Denis_, pp. 154, 156, 226.]

Monseigneur saint Denys était un grand saint, puisqu'on ne doutait pas
que ce ne fût saint Denys l'Aréopagite lui-même[114], mais depuis
qu'il avait laissé prendre son abbaye, on ne l'invoquait plus comme le
patron des rois de France; les partisans du dauphin l'avaient remplacé
par le bienheureux archange Michel, dont l'abbaye, près de la cité
d'Avranches, résistait victorieusement aux Anglais. C'était saint
Michel, non saint Denys, qui avait apparu à Jeanne dans le courtil de
Domremy; mais elle savait que saint Denys était le cri de France[115].

[Note 114: Estienne Binet, _La vie apostolique de saint Denys
l'Aréopagite, patron et apostre de la France_, Paris, 1624, in-12.--J.
Doublet, _Histoire chronologique pour la vérité de Saint Denys
l'Aréopagite, apôtre de France et premier évêque de Paris_, Paris,
1646, in-4º, et _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys en France_, p.
95.--J. Havet, _Les origines de Saint-Denis_, dans les _Questions
mérovingiennes_.]

[Note 115: _Procès_, t. I, p. 179.]

Dans cette riche abbaye, ruinée par la guerre, les religieux,
affranchis de toute discipline, menaient une existence misérable et
déréglée[116]. Armagnacs et Bourguignons venaient les uns après les
autres piller et ravager tout alentour villages et cultures et ne
laissaient rien de ce qui se pouvait emporter. La foire du Lendit, une
des plus belles de la chrétienté, se tenait à Saint-Denys. Les
marchands n'y venaient plus. Au Lendit de l'an 1418 on n'avait vu que
trois échoppes de souliers de Brabant dans la grande rue de
Saint-Denys, près des Filles-Dieu; puis il n'y avait plus eu de foire
jusqu'en l'an 1426, où s'était tenue la dernière[117].

[Note 116: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 179, note 5.]

[Note 117: _Ibid._, pp. 101, 209, note 1.]

À la nouvelle que les Armagnacs s'approchaient de Troyes, les paysans
avaient scié leurs blés avant qu'ils fussent mûrs et les avaient
apportés à Paris. Quand ils entrèrent à Saint-Denys, les gens d'armes
du duc d'Alençon trouvèrent la ville abandonnée. Les gros bourgeois
s'étaient réfugiés à Paris[118]. Il y restait encore quelques pauvres
familles. La Pucelle y tint deux nouveau-nés sur les fonts[119].

[Note 118: _Ibid._, pp. 241-242.--Monstrelet, t. IV, p. 354.]

[Note 119: _Procès_, t. I, p. 103.]

Instruits des baptêmes de Saint-Denys, ses ennemis l'accusèrent
d'avoir fait allumer des cierges qu'elle penchait sur la tête des
nouveau-nés pour lire leur destinée dans la cire fondue. Ce n'était
pas la première fois, paraît-il, qu'elle se livrait à de telles
pratiques. Quand elle venait dans une ville, de petits enfants,
disait-on, lui offraient à genoux des cierges qu'elle recevait comme
une oblation agréable. Puis elle faisait tomber sur la tête de ces
innocents trois gouttes de cire ardente, annonçant que, par la vertu
d'un tel acte, ils ne pouvaient plus être que bons. Les clercs
bourguignons discernaient en ces oeuvres idolâtrie et sortilège
impliqué d'hérésie[120].

[Note 120: _Procès_, t. I, p. 304.--Noël Valois, _Un nouveau
témoignage sur Jeanne d'Arc_, dans _Annuaire-bulletin de la Société de
l'Histoire de France_, Paris, 1907, in-8º, tirage à part, pp. 17-18.]

À Saint-Denys encore, elle distribua des bannières aux gens d'armes;
les clercs du parti anglais la soupçonnaient véhémentement de mettre
des charmes sur ces bannières, et comme il n'y avait personne alors
qui ne crût aux enchantements, on n'attirait pas sur soi sans danger
un pareil soupçon[121].

[Note 121: _Procès_, t. I, p. 236.]

La Pucelle et le duc d'Alençon ne perdirent pas de temps. Dès leur
arrivée à Saint-Denys ils allèrent escarmoucher aux portes de Paris.
Ils faisaient de ces escarmouches deux et trois fois par jour,
notamment au moulin à vent de la porte Saint-Denys et au village de
la Chapelle. Chose à peine croyable et pourtant certaine, car elle est
attestée par un des seigneurs de l'armée, dans ce pays tant de fois
pillé et ravagé, les gens de guerre trouvaient encore quelque bien à
prendre. «Tous les jours y avait butin», dit messire Jean de
Bueil[122].

[Note 122: _Le Jouvencel_, t. II, p. 281.]

Par révérence pour le septième commandement de Dieu, la Pucelle
défendait aux gens de sa compagnie de faire le moindre vol; si on lui
offrait des vivres qu'elle sût acquis par pillerie, jamais elle n'en
voulait user. En fait, tout comme les autres, elle ne vivait que de
maraude; mais elle l'ignorait. Un jour, un Écossais lui donnant à
entendre qu'elle venait de manger d'un veau dérobé, elle se fâcha
contre cet homme et voulut le battre: les saintes ont de ces
emportements[123].

[Note 123: _Procès_, t. III, p. 81.]

On a dit que Jeanne observait les murs de Paris et cherchait le
meilleur endroit où donner l'assaut[124]. La vérité est que sur ce
point comme sur tous les autres elle s'en rapportait à ses Voix. Au
reste, elle passait de beaucoup tous les hommes de guerre en courage
et bonne volonté. De Saint-Denys, elle envoyait au roi message sur
message, le pressant de venir prendre Paris[125]. Mais le roi et son
conseil négociaient à Compiègne avec les ambassadeurs du duc de
Bourgogne, savoir: Jean de Luxembourg, seigneur de Beaurevoir, Hugues
de Cayeux, évêque d'Arras, David de Brimeu, et le seigneur de
Charny[126].

[Note 124: Perceval de Cagny, p. 166.]

[Note 125: _Ibid._, p. 166.]

[Note 126: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,
p. 112.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp.
404-408.--Morosini, t. III, p. 192; t. IV, annexe XVIII.]

La trêve de quinze jours, que nous ne connaissons que par ce qu'en a
écrit la Pucelle aux habitants de Reims, était expirée. Selon Jeanne,
le duc de Bourgogne s'était engagé à rendre la ville au roi de France,
le quinzième jour[127]. S'il avait pris cet engagement, c'était à des
conditions que nous ne connaissons pas, et dont nous ne saurions dire
si elles ont été remplies ou non. La Pucelle ne se fiait pas à cette
promesse, et elle avait bien raison; mais elle ne savait pas tout, et
le jour même où elle se plaignait de cette trêve aux habitants de
Reims, le duc Philippe recevait des mains du Régent le gouvernement de
Paris et se trouvait dès lors en droit de disposer en quelque manière
de cette ville[128]. Le duc Philippe ne pouvait voir en face Charles
de Valois qui avait été sur le pont de Montereau au moment du meurtre,
mais il détestait les Anglais et les souhaitait au diable ou dans leur
île. Il avait trop de vins à récolter et de laines à tisser pour ne
pas désirer la paix. Il ne voulait pas être roi de France; on pouvait
traiter avec lui, encore qu'il fût avide et dissimulé. Toutefois le
quinzième jour était passé et la ville de Paris demeurait aux Anglais
et aux Bourguignons non amis, mais alliés.

[Note 127: _Procès_, t. V, p. 140.]

[Note 128: _Chronique de la Pucelle_, p. 332.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 106.--P. Cochon, p. 457.--Perceval de Cagny, p.
165.]

À la date du 28 août, une trêve fut conclue, qui devait courir jusqu'à
la Noël et comprenait tout le pays situé au nord de la Seine, de Nogent
à Harfleur, excepté les villes ayant passage sur le fleuve. En ce qui
concernait la ville de Paris, il était dit expressément: «Notre Cousin
de Bourgogne pourra, durant la trêve, s'employer, lui et ses gens, à la
défense de la ville et à résister à ceux qui voudraient y faire la
guerre ou porter dommage[129].» Le chancelier Regnault de Chartres, le
sire de la Trémouille, Christophe d'Harcourt, le Bâtard d'Orléans,
l'évêque de Séez, et aussi de jeunes seigneurs fort portés pour la
guerre, tels que les comtes de Clermont et de Vendôme et le duc de Bar,
tous les conseillers du roi et tous les princes du sang royal qui
conclurent cette trêve et signèrent cet article, donnaient en apparence
à leur ennemi des verges pour les battre et semblaient s'interdire toute
entreprise sur Paris. Mais ces gens-là n'étaient pas tous des sots; le
Bâtard d'Orléans avait l'esprit fin et le seigneur archevêque de Reims
était tout autre chose qu'un Olibrius. Ils avaient bien sans doute leur
idée, en reconnaissant au duc de Bourgogne des droits sur Paris. Le duc
Philippe, nous le savons, était, depuis le 13 août, gouverneur de la
grand'ville. Le Régent la lui avait cédée, pensant que Bourgogne pour
contenir les Parisiens vaudrait mieux qu'Angleterre qui était parmi eux
faible en nombre et haïe comme étrangère. Quel avantage le roi Charles
trouvait-il à reconnaître les droits de son cousin de Bourgogne sur
Paris? Nous ne le voyons pas bien clairement; mais en fait, cette trêve
n'était ni meilleure ni pire que les autres. Certes elle ne donnait pas
Paris au roi; mais elle n'empêchait pas non plus le roi de le prendre.
Est-ce que les trêves empêchaient jamais les Armagnacs et les
Bourguignons de se battre quand ils en avaient envie? Est-ce que de ces
trêves sempiternelles une seule fut gardée[130]? Le roi, après avoir
signé celle-là, s'avança jusqu'à Senlis. Le duc d'Alençon par deux fois
l'y vint trouver. Charles arriva le mercredi 7 septembre à
Saint-Denys[131].

[Note 129: Monstrelet, t. IV, pp. 352, 353.--_Journal d'un
bourgeois de Paris_, pp. 247-248.--D. Félibien, _Histoire de Paris_,
t. II, p. 813 et preuves, t. IV, p. 591.--Morosini, t. III, pp. 208,
209, 224, note 2; t. IV, annexe XVIII, pp. 343-344.]

[Note 130: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, chap.
VII: _La diplomatie de Charles VII jusqu'au traité d'Arras._]

[Note 131: Perceval de Cagny, p. 166.]




CHAPITRE III

L'ATTAQUE DE PARIS.


Au temps où le roi Jean était prisonnier des Anglais, les habitants de
Paris, voyant les ennemis au coeur du royaume, craignirent que leur
ville ne fût assiégée et se hâtèrent de la mettre en état de défense;
ils l'entourèrent de fossés et de contre-fossés. Les fossés, sur la
rive gauche de la Seine, furent creusés au pied des murs de l'ancienne
enceinte. De ce côté, qui était celui de l'université, les faubourgs
restaient ainsi sans défense; ils étaient petits et lointains: on les
brûla. Mais sur la rive droite, les faubourgs, beaucoup plus gros,
touchaient presque la cité. Les fossés qu'on creusa, en renfermèrent
une partie. Quand la paix fut faite, Charles, régent du royaume,
entreprit d'entourer le nord de la ville d'une muraille crénelée,
flanquée de tours carrées, avec terrasses et créneaux, un chemin de
ronde et des degrés pour les courtines. Le fossé était simple ou
double suivant les endroits. L'ouvrage fut conduit par Hugues Aubriot,
prévôt de Paris, qui fit aussi bâtir la Bastille Saint-Antoine,
achevée sous le roi Charles VI[132]. Cette nouvelle enceinte
commençait, au levant, sur la rivière, à la hauteur des Célestins;
elle enfermait dans son cercle le quartier Saint-Paul, la Culture
Sainte-Catherine, le Temple, Saint-Martin, les Filles-Dieu,
Saint-Sauveur, Saint-Honoré, les Quinze-Vingts, qui avaient été
jusque-là dans les faubourgs, et découverts, et elle atteignait la
rivière en aval du Louvre, qui se trouvait de la sorte réuni à la
ville. La clôture était percée de six portes, savoir: en commençant
par l'est, la porte Baudet ou Saint-Antoine, la porte Saint-Avoye ou
du Temple, la porte des Peintres ou de Saint-Denis, la porte
Saint-Martin ou de Montmartre, la porte Saint-Honoré et la porte de
Seine[133].

[Note 132: Le Roux de Lincy, _Hugues Aubriot, prévôt de Paris sous
Charles V_, Paris, 1862, in-8º, _passim_.--_Paris et ses historiens au
XIVe et XVe siècle_, par Le Roux de Lincy et Tisserand, Paris, in-fol.
[_Hist. générale de Paris_].]

[Note 133: Delamare, _Traité de la police_, Paris, 1710, in-fol.,
t. I, p. 79.--A. Bonnardot, _Dissertation archéologique sur les
enceintes de Paris, suivie de recherches sur les portes fortifiées qui
dépendaient des enceintes de Paris_, 1851, in-4º, plan; _Études
archéologiques sur les anciens plans de Paris_, 1853, in-4º;
_Appendice aux études archéologiques sur les anciens plans de Paris et
aux dissertations sur les enceintes de Paris_, Paris, 1877, in-4º;
_Étude sur Gilles Corrozet, suivie d'une notice sur un manuscrit de la
Bibliothèque des ducs de Bourgogne, contenant une description de Paris
en 1432, par Guillebert de Metz_, Paris, 1846, in-8º de 56
p.--Kausler, _Atlas des plus mémorables batailles_, Carlsruhe, 1831,
pl. 34.--H. Legrand, _Paris en 1380_, plan de restitution, Paris,
in-fol., 1868, p. 58.--A. Guilaumot, _Les portes de l'enceinte de
Paris sous Charles V_, Paris, 1879.--Rigaud, _Chronique de la Pucelle,
campagne de Paris, cartes et plans_, Bergerac, 1886, in-8º.]

Les Parisiens n'aimaient pas les Anglais et ils les enduraient à
grand'peine. Quand, après les funérailles du feu roi Charles VI, le
duc de Bedford fit porter devant lui l'épée du roi de France, le
peuple murmura[134]. Mais il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher.
Si les Parisiens n'aimaient pas les Anglais, ils admiraient le duc
Philippe, seigneur de bonne mine et le plus riche prince de la
chrétienté. Pour ce qui était du petit roi de Bourges, de triste
figure et pauvre, véhémentement soupçonné de félonie à Montereau, il
n'avait rien pour plaire; on le méprisait et ses partisans inspiraient
l'épouvante et l'horreur. Depuis dix ans ils faisaient des courses
autour de la ville, rançonnant et pillant. Sans doute, les Anglais et
les Bourguignons n'en usaient pas d'une autre manière. Lorsqu'au mois
d'août 1423 le duc Philippe vint à Paris, ses hommes d'armes
ravagèrent toutes les cultures aux alentours, et c'étaient des amis et
des alliés. Mais ils ne firent que passer[135]; les Armagnacs
battaient sans cesse les campagnes, ils volaient sempiternellement
tout ce qu'ils trouvaient, incendiaient les granges et les églises,
tuaient femmes et enfants, violaient pucelles et religieuses,
pendaient les hommes par les pouces. En 1420, ils se jetèrent comme
diables déchaînés sur le village de Champigny et brûlèrent à la fois
avoine, blé, brebis, vaches, boeufs, enfants et femmes. Ils firent de
même et pis encore à Croissy[136]. Un clerc disait que par eux plus
de chrétiens avaient été martyrisés que par Maximien et
Dioclétien[137].

[Note 134: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 180.]

[Note 135: _Ibid._, p. 189.]

[Note 136: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 136-137.]

[Note 137: _Ibid._, p. 107.--_Document inédit relatif à l'état de
Paris en 1430_, dans _Revue des Sociétés savantes_, 1863, p. 203.]

On aurait pu toutefois, en 1429, découvrir dans la ville des partisans
du dauphin, et même un assez grand nombre. Madame Christine de Pisan,
très attachée à la maison de Valois, disait: «Il y a dans Paris
beaucoup de mauvais. Il y a aussi beaucoup de bons, fidèles à leur
roi. Mais ils n'osent parler[138].»

[Note 138: Christine de Pisan, dans _Procès_, t. V, strophe 56, p.
20.--Le Roux de Lincy et Tisserand, _Paris et ses historiens_, p.
426.]

Il se trouvait dans le parlement, au su de tout le monde, et jusque
dans le chapitre de Notre-Dame, des gens qui avaient des intelligences
avec les Armagnacs[139].

[Note 139: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 251.--A. Longnon,
_Paris pendant la domination anglaise (1420-1436), documents extraits
des registres de la chancellerie de France_, Paris, 1877, in-8º,
introduction, p. xiij.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles
VII_, t. II, p. 116, note 1.]

Ces terribles Armagnacs, au lendemain de leur victoire de Patay,
n'avaient qu'à marcher tout de suite sur la ville pour la prendre. On
s'attendait à ce qu'ils y entrassent un jour ou l'autre. Le Régent la
leur abandonnait d'avance. Il alla s'enfermer dans son château de
Vincennes avec le peu d'hommes qui lui restaient[140]. Trois jours
après la déconfiture des Anglais, le mardi devant la Saint-Jean,
grand émoi dans la ville. On disait: «Les Armagnacs entreront cette
nuit.» Pendant ce temps, les Armagnacs attendaient à Orléans l'ordre
de se rassembler à Gien pour gagner ensuite Auxerre. À cette nouvelle
le duc de Bedford dut pousser un grand soupir de soulagement; et tout
aussitôt il s'occupa de pourvoir à la défense de Paris et à la sûreté
de la Normandie[141].

[Note 140: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 248.--_Chronique
de la Pucelle_, p. 297.--Morosini, t. III, p. 79, note.]

[Note 141: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p.
257.--Fauquembergue dans _Procès_, t. IV, p. 453.--Morosini, t. III,
p. 198.]

La première émotion passée, la grand'ville redevenait de coeur, sinon
anglaise (elle ne l'avait jamais été), du moins bourguignonne. Son
prévôt, messire Simon Morhier, qui avait fait une terrible occision de
Français, le jour des Harengs, tenait ferme pour le Léopard[142]. Au
contraire, on soupçonnait l'échevinage de tendre volontiers l'oreille
aux propositions du roi Charles. Le 12 juillet, les Parisiens élurent
un nouveau corps de ville composé des plus zélés Bourguignons qui se
pussent trouver dans le négoce et le change. Ils désignèrent comme
prévôt des marchands l'argentier Guillaume Sanguin, à qui le duc de
Bourgogne devait plus de sept mille livres tournois et qui avait en
garde les joyaux du Régent[143]. Ce changement s'opérait au plus grand
dommage du roi Charles qui, pour reprendre ses bonnes villes,
préférait la douceur à la violence et comptait beaucoup plus sur un
accord avec les bourgeois que sur les pierres de ses canons.

[Note 142: _Journal du siège_, p. 38.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, pp. 106-107.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 454.]

[Note 143: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 239, note 2.--Le
Roux de Lincy et Tisserand, _Paris et ses historiens_, pp. 340 et
suiv.]

Très à point, le Régent céda la ville de Paris au duc Philippe, non
sans regretter assurément de lui avoir refusé naguère la ville
d'Orléans. Il sentait bien que la cité principale du royaume,
redevenue ainsi française, se défendrait de meilleure volonté contre
les dauphinois. Le magnifique duc y vint réchauffer la vieille amitié
que lui gardaient les Parisiens et rallumer la haine qu'ils portaient
au fils déshérité de madame Ysabeau. Il lut au Palais un récit de la
mort de son père, entrecoupé de plaintes sur la paix enfreinte et la
trahison des Armagnacs; il fit crier le sang de Montereau[144]: les
assistants jurèrent d'être bons et loyaux à lui et au Régent. Le même
serment fut prêté, les jours suivants, par le clergé séculier et
régulier[145].

[Note 144: 14 juillet 1429. _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp.
240-241.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 240.--Morosini, t.
III, p. 186.]

[Note 145: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 241.]

Mais plus encore que l'amour du beau duc, le souvenir de la cruauté
armagnaque affermissait les bourgeois dans la résistance. Ce bruit
courait parmi eux et trouvait créance, que messire Charles de Valois
avait abandonné à ses soudoyers la ville et les habitants grands et
petits, de tous états, hommes et femmes, et qu'il se promettait de
faire passer la charrue sur l'emplacement de Paris. C'était le
connaître très mal: il se montrait en toute occasion pitoyable et
débonnaire; son Conseil réduisait prudemment la campagne du Sacre à
une promenade armée et pacifique. Mais les Parisiens ne pouvaient
juger sainement des intentions du roi de France et ils ne savaient que
trop que, leur ville une fois prise, rien n'empêcherait les Armagnacs
de la mettre à feu et à sang[146].

[Note 146: Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 356.]

Un fait accrut encore leur aversion et leur effroi. Quand ils surent
que le frère Richard, dont naguère ils avaient entendu si pieusement
les sermons, chevauchait avec les gens du dauphin et leur gagnait par
sa langue bien pendue de bonnes villes comme Troyes en Champagne, ils
appelèrent sur lui la malédiction de Dieu et des saints. Ils
arrachèrent de leur chapeau les médailles d'étain au saint nom de
Jésus, que le bon frère leur avait données et, en haine de lui, ils
reprirent aussitôt dés, boules, dames, et tous les jeux auxquels ils
avaient renoncé sur ses exhortations. La Pucelle ne leur inspirait pas
moins d'horreur. On contait qu'elle faisait la prophétesse et parlait
de cette sorte: «Telle chose adviendra pour vrai.» Ils disaient: «Une
créature en forme de femme est avec les Armagnacs. Ce que c'est, Dieu
le sait!» On l'appelait ribaude[147]. Parmi ces ennemis, pires à leur
sentiment que les païens et les Sarrazins, voilà ce qui leur
paraissait le plus horrible: un moine et une jeune fille. Ils prirent
tous la croix de Saint-André[148].

[Note 147: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 242.]

[Note 148: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 243.]

Pendant que le dauphin s'en allait à son sacre, une armée venait
d'Angleterre en France. Le Régent la destina à couvrir la Normandie;
il la dirigea en personne sur Rouen, laissant la garde et la défense
de Paris à Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, chancelier de
France pour les Anglais, au sire de l'Isle-Adam, maréchal de France,
capitaine de Paris, à deux mille hommes d'armes et aux milices
parisiennes qui avaient la garde des remparts et le gouvernement de
l'artillerie et étaient commandées par vingt-quatre bourgeois, dits
quarteniers, pour les vingt-quatre quartiers de la ville. Dès la fin
de juillet la place se trouvait à l'abri d'une surprise[149].

[Note 149: Rymer, _Foedera_, mai.--_Chronique de la Pucelle_, p.
332.--Monstrelet, t. IV, p. 355.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I,
pp. 106-107.--Wallon, _Jeanne d'Arc_, t. I, p. 290, note 1.--G.
Lefévre-Pontalis, _La panique anglaise_, p. 9.--Morosini, t. III, p.
216, n. 5, t. IV, annexe XVIII.]

Le 10 août, vigile de Saint-Laurent, tandis que les Armagnacs
campaient à La Ferté-Milon, la porte Saint-Martin, flanquée de quatre
tourelles avec un double pont-levis, fut fermée et défense faite à
quiconque d'aller à Saint-Laurent en procession ou à la foire, comme
les précédentes années[150].

[Note 150: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 243.]

Le 28 du même mois, l'armée royale vint occuper Saint-Denys. À partir
de ce jour personne n'osa plus sortir pour vendanger, ni aller rien
cueillir dans les potagers qui couvraient la plaine, au nord de la
ville. Tout enchérit aussitôt[151].

[Note 151: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 243.--Perceval de
Cagny, p. 166.--_Chronique des cordeliers_, fol., 486 vº.]

Dans les premiers jours de septembre les quarteniers, chacun en son
endroit, firent redresser les fossés et affûter les canons aux
murailles, aux portes et aux tours. Les tailleurs de pierres pour
l'artillerie, mandés par l'échevinage, firent des milliers de
boulets[152].

[Note 152: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 243.]

Les magistrats reçurent de monseigneur le duc d'Alençon des lettres
commençant ainsi: «À vous, prévôt de Paris et prévôt des marchands et
échevins...» Il les nommait par leurs noms et les saluait en beau
langage. Ces lettres furent considérées comme un artifice pour rendre
les échevins suspects au peuple et exciter les habitants les uns
contre les autres. Il fut répondu à ce seigneur de ne plus gâter son
papier à de telles malices[153].

[Note 153: _Ibid._, pp. 243-244.]

Le chapitre de Notre-Dame fit célébrer des messes pour le salut
commun. Le 5 septembre, trois chanoines furent autorisés à prendre des
dispositions pour la garde du cloître. Les fabriciens avisèrent à
mettre les reliques et le trésor à l'abri des soldats armagnacs. Ils
vendirent, pour le prix de deux cents saluts d'or, le corps de
monseigneur saint Denys, mais on garda le pied, qui était d'argent, le
chef et la couronne[154].

[Note 154: Registre des délibérations du Chapitre de Notre-Dame
(_Arch. Nat._, LL 716, pp. 173-174) dans le _Journal d'un bourgeois de
Paris_, _loc. cit._--Le P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. III,
pp. 530, 531, pièces justificatives, J. p. 639.--Le P. Denifle et
Châtelain, _Le procès de Jeanne d'Arc et l'Université de Paris_,
Nogent-le-Rotrou, 1898, in-8º.]

Le mercredi 7 septembre, vigile de la nativité de la Vierge, une
procession fut faite à Sainte-Geneviève-du-Mont pour remédier à la
malice des temps et calmer l'animosité des ennemis. Les chanoines du
Palais y portèrent la Vraie Croix[155].

[Note 155: Registre des délibérations du Chapitre de Notre-Dame,
dans Tuetey, notes du _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 241, note
1.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 456.--Le P. Ayroles, _La
vraie Jeanne d'Arc_, t. III, pièces justificatives, p. 640.]

Ce même jour, l'armée du duc d'Alençon et de la Pucelle escarmoucha
sous les murs. Elle se retira le soir, et les habitants s'endormirent
tranquilles, car le lendemain, le peuple chrétien célébrait la
Nativité de la Sainte-Vierge[156].

[Note 156: Registre des délibérations du Chapitre de Notre-Dame,
_loc. cit._--_Chronique de la Pucelle_, p. 332.--_Journal d'un
bourgeois de Paris_, p. 244.--Monstrelet, t. IV, p. 354.--Martial
d'Auvergne, _Vigiles_, éd. Coustelier, t. I, p. 113.--Perceval de
Cagny, p. 166.--_Chronique des cordeliers_, fol. 486 vº.--Le P.
Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. III, p. 531.]

C'était une grande fête et très ancienne. Voici comment on en
rapportait l'origine. Un jour, un saint homme, qui vivait dans la
contemplation, se remémorant que depuis bien des années, à la date du
8 septembre, il entendait une merveilleuse musique d'anges dans les
airs, pria Dieu de lui révéler l'occasion de ce concert d'instruments
et de voix célestes. Il obtint pour réponse que c'était le jour
anniversaire de la naissance de la glorieuse Vierge Marie, et il reçut
l'ordre d'en instruire les fidèles, afin qu'ils s'unissent dans la
solennité de ce jour aux choeurs des anges. La chose fut rapportée au
Souverain Pontife et aux autres chefs de l'Église, qui, après avoir
prié, jeûné et consulté les témoignages et les traditions de l'Église,
décrétèrent que désormais le jour du 8 septembre serait
universellement consacré à la naissance de la Vierge Marie[157].

[Note 157: Voragine, _Legenda aurea_.--Anquetil, _La Nativité,
miracle extrait de la Légende dorée_ dans _Mém. Soc. Agr. de Bayeux_,
1883, t. X, p. 286.--Douhet, _Dictionnaire des Mystères_, 1854, p.
545.]

En ce jour, on lisait à la messe les paroles du prophète Isaïe: «Il
sortira un rejeton de la tige de Jessé et une fleur naîtra de sa
racine.»

Les habitants de Paris pensaient que les Armagnacs eux-mêmes ne
feraient oeuvre de leurs dix doigts pendant une si grande fête, et
garderaient le troisième commandement de Dieu.

Ce jeudi 8 septembre, vers huit heures du matin, la Pucelle, les ducs
d'Alençon et de Bourbon, les maréchaux de Boussac et de Rais, le comte
de Vendôme, les sires de Laval, d'Albret, de Gaucourt, qui s'étaient
logés avec leurs gens au nombre de dix mille et plus, dans le village
de la Chapelle, à mi-chemin sur la route de Saint-Denys à Paris, se
mirent en marche et parvinrent à l'heure de la grand'messe, entre onze
heures et midi, sur la butte des Moulins, au pied de laquelle se
tenait le marché aux Pourceaux[158]. Il y avait là un gibet.
Cinquante-six ans auparavant, une femme, de vie édifiante aux yeux du
peuple, mais reconnue hérétique et turlupine par les saints
inquisiteurs, avait été brûlée vive sur cette place du marché[159].

[Note 158: Perceval de Cagny, pp. 166, 168.--_Chronique de la
Pucelle_, pp. 333-334.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 107,
109.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, pp. 456, 458.--_Journal
d'un bourgeois de Paris_, pp. 244-245.--_Chronique des cordeliers_,
fol. 486 vº. P. Cochon, éd. de Beaurepaire, p. 307.--Morosini, t. III,
p. 210.]

[Note 159: Gaguin, _Hist. Francorum_, Francfort, 1577, liv. VIII,
chap. II, p. 158.--Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition en
France_, p. 121.--Lea, _Histoire de l'inquisition au moyen âge_, trad.
S. Reinach, t. II, p. 148.]

Pourquoi les gens du roi se présentaient-ils devant les murailles du
nord, celles de Charles V, qui étaient les plus fortes? On n'en sait
rien. Quelques jours auparavant, ils avaient jeté un pont sur la
rivière, en amont de Paris[160], ce qui donnerait à croire qu'ils
voulaient assaillir la vieille enceinte et pénétrer par la rive
universitaire. Se proposaient-ils d'opérer simultanément les deux
attaques? C'est probable. Y renoncèrent-ils d'eux-mêmes, ou contre
leur gré? On l'ignore.

[Note 160: Perceval de Cagny, p. 161.--Vallet de Viriville,
_Histoire de Charles VII_, t. II, p. 120, nº 1.--G. Lefèvre-Pontalis,
_Un détail du siège de Paris, par Jeanne d'Arc_, dans _Bibliothèque de
l'École des Chartes_, t. XLVI, 1885, pp. 5 et suiv.]

Ils amenaient sous les murs de Charles V une abondante artillerie,
canons, couleuvrines, veuglaires et traînaient dans des charrettes à
bras des bourrées pour combler les fossés, des claies pour les rendre
praticables, et sept cents échelles; matériel de siège fort copieux,
bien qu'on eût, ainsi que nous l'allons voir, oublié le plus
utile[161]. Ils ne venaient donc pas escarmoucher ni faire quelques
vaillantises d'armes; ils venaient tenter l'escalade en plein jour et
donner l'assaut à la plus vaste, à la plus illustre, à la plus
populeuse ville du royaume; opération de très grande importance,
proposée et décidée, sans aucun doute, en conseil et à laquelle, par
conséquent, le roi n'était ni contraire, ni étranger, ni
indifférent[162]. Charles de Valois voulait reprendre Paris. Il reste
à savoir s'il comptait pour cela sur les gens d'armes seulement et les
échelles.

[Note 161: Délibération du Chapitre de Notre-Dame, _loc.
cit._--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 245.--Fauquembergue, dans
_Procès_, t. IV, p. 457.]

[Note 162: _Procès_, t. I, pp. 240, 246, 298; t. III, pp. 425,
427; t. V, pp. 97, 107, 130, 140.]

La Pucelle n'était pas, à ce qu'il semble, informée des résolutions
prises[163]; on ne la consultait jamais, et on ne l'avertissait guère
de ce qu'on avait décidé. Mais elle était aussi sûre d'entrer ce
jour-là dans la ville que d'aller en Paradis après sa mort. Depuis
plus de trois mois, ses Voix la tympanisaient avec l'assaut de Paris.
Ce qui pourrait surprendre c'est que, toute sainte qu'elle était, elle
eût consenti à s'armer et à guerroyer le jour de la Nativité,
contrairement à ce qu'elle avait fait le 5 mai, jour de l'Ascension
de Notre-Seigneur, et au mépris de ce qu'elle avait dit le 8 du même
mois: «Pour l'amour et honneur du saint dimanche, ne commencez point
la bataille[164].» Il est vrai qu'ensuite elle avait escarmouché, à
Montepilloy, le jour de l'Assomption, au grand scandale des maîtres de
l'Université. Elle agissait sur le conseil de ses Voix et ses
déterminations dépendaient du moindre bruit qui se faisait dans ses
oreilles. Rien de plus inconstant et de plus contradictoire que les
inspirations de ces visionnaires, jouets de leurs rêves. Ce qui est
certain du moins, c'est que Jeanne, cette fois comme toujours, croyait
bien faire et ne point pécher[165]. Rangés sur la butte des Moulins,
devant Paris et sa ceinture grise, les Français avaient devant eux un
premier fossé, étroit et sec, de seize ou dix-sept pieds environ de
profondeur, qu'un dos d'âne séparait d'un second fossé large presque
de cent pieds, profond et plein d'eau, qui baignait la muraille. Tout
proche, à leur droite, le chemin du Roule finissait à la Porte
Saint-Honoré, qu'on appelait aussi Porte des Aveugles, parce qu'elle
était proche des Quinze-Vingts. Elle s'ouvrait sous un châtelet
flanqué de tourelles et avait pour défenses avancées un boulevard clos
de barrières de bois, semblable à ceux d'Orléans[166].

[Note 163: _Ibid._, t. I, pp. 57, 146, 168, 250.]

[Note 164: _Journal du siège_, p. 89.]

[Note 165: _Procès_, t. I, pp. 147-148.]

[Note 166: Le Roux de Lincy et Tisserand, _Paris et ses
historiens_, pp. 205 et 231, note 4.--Adolphe Berty, _Topographie
historique du vieux Paris, région du Louvre et des Tuileries_, p. 180
et app. VI, p. IX.--E. Eude, _L'attaque de Jeanne d'Arc contre Paris_,
1429, _Cosmos_, nouv. série, XXIX (1894), pp. 241-244.]

Les Parisiens ne s'attendaient pas à être attaqués en ce saint
jour[167]. Pourtant les remparts n'étaient pas déserts, et l'on voyait
sur les murs s'agiter des étendards et particulièrement une grande
bannière blanche avec une croix de Saint-André vermeille[168].

[Note 167: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 246.]

[Note 168: _Chronique de la Pucelle_, pp. 332, 333.--Jean
Chartier, _Chronique_, t. I, p. 108.]

Les Français s'établirent un peu en arrière de la butte des Moulins, à
l'abri des plombées et des pierres que commençait à cracher
l'artillerie des remparts. Là ils mirent en place leurs veuglaires,
leurs couleuvrines et leurs canons, pour tirer sur les murs de la
ville. Le gros de l'armée se tint sur cette position, observant la
plus vaste étendue possible de murailles. Conduits par messire de
Saint-Vallier, dauphinois, plusieurs capitaines et gens d'armes
s'approchèrent de la porte Saint-Honoré et mirent le feu aux
barrières. La garnison de cette porte s'étant retirée dans l'enceinte
et nul ennemi ne sortant par quelque autre issue, la compagnie du
maréchal de Rais s'avança avec les claies, les bourrées, les échelles,
jusque sous les remparts. La Pucelle chevauchait à la tête de la
compagnie. Ils mirent pied à terre entre la porte Saint-Denys et la
porte Saint-Honoré, plus près de cette dernière, et descendirent dans
le premier fossé qu'il n'était pas difficile de franchir. Mais ils se
trouvèrent ensuite exposés, sur le dos d'âne, aux flèches et aux
viretons qui pleuvaient dru du haut des murs[169]. Jeanne, comme aux
Tourelles d'Orléans, faisait tenir sa bannière par un vaillant homme.

[Note 169: Perceval de Cagny, p. 167.]

Quand elle fut sur le dos d'âne, elle cria à ceux de Paris:

--Rendez la ville au roi de France[170].

[Note 170: _Procès_, t. I, p. 148.]

Les Bourguignons entendirent qu'elle disait aussi:

--Rendez-vous de par Jésus à nous tôt. Car si vous ne vous rendez
avant qu'il soit la nuit, nous y entrerons par force, que vous le
veuilliez ou non et tout sera mis à mort sans merci[171].

[Note 171: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 245.]

Elle restait sur le dos d'âne, sondant avec sa lance le grand fossé,
qu'elle ne s'attendait pas à trouver si profond ni si plein. Il y
avait pourtant onze jours qu'elle faisait avec les gens d'armes des
reconnaissances sous les murs et cherchait avec eux l'endroit où
donner l'assaut. Qu'elle ne s'entendît pas à préparer une attaque,
rien de plus naturel. Mais que penser de ces hommes de guerre qui,
pris au dépourvu, se tenaient là, sur le dos d'âne, aussi empêchés
qu'elle, tout ébaubis de voir tant d'eau, si près de la Seine, qui
était haute? Reconnaître les défenses d'une place forte, c'était l'_a
b c_ du métier. Capitaines et routiers ne se risquaient jamais sous
une muraille sans s'être assurés d'avance s'il y avait eau, bourbe ou
ronces; et ils se munissaient d'engins différents selon l'occurrence.
Quand le fossé contenait beaucoup d'eau, ils y lançaient des bateaux
de cuir transportés à dos de cheval[172]. Les gens d'armes du maréchal
de Rais et de monseigneur d'Alençon en savaient moins que les plus
chétifs coureurs d'aventures. Qu'eût pensé d'eux le bon La Hire? Tant
d'ineptie et de négligence parut incroyable et l'on supposa que ces
hommes de guerre connaissaient la profondeur du fossé, mais qu'ils ne
dirent rien à la Pucelle, souhaitant qu'il lui arrivât mal[173]. En ce
cas, pour nuire à cette enfant ils se nuisaient à eux-mêmes et
s'engeignaient croyant l'engeigner, car ils restaient là sans avancer
ni reculer.

[Note 172: _Le Jouvencel_, t. I, p. 67.]

[Note 173: _Chronique de la Pucelle_, p. 333.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 109.--_Journal du siège_, p. 127.--Martial
d'Auvergne, _Vigiles_, éd. Coustelier, 1724, t. I, p. 113.]

Quelques-uns jetaient inutilement des bourrées dans le fossé.
Cependant les défenseurs, assaillis par une multitude de traits,
disparaissaient les uns après les autres[174]. Mais vers quatre heures
du soir, les bourgeois arrivèrent en foule. Les canons de la porte
Saint-Denys grondaient. On échangeait du haut en bas des flèches et
des invectives. Les heures passaient, le soleil déclinait. La Pucelle
ne cessait de tâter le fossé du bois de sa lance et de crier aux
Parisiens qu'ils se rendissent.

[Note 174: Perceval de Cagny, p. 167.--Monstrelet, t. IV, pp.
355-356.--Morosini, t. III, note 3.--E. Eude, _L'attaque de Jeanne
d'Arc contre Paris_, dans _Cosmos_, 22 sept. 1894, t. XXIX.--P. Marin,
_Le génie militaire de Jeanne d'Arc_, dans _Grande Revue de Paris et
de Saint-Pétersbourg_, 2e année, t. I, 1889, p. 142.]

--Voire paillarde! ribaude! lui cria un Bourguignon.

Et, d'un trait de son arbalète à hausse pied, il lui déchira son
harnais de jambe et lui entailla la cuisse. Un autre Bourguignon tira
sur l'homme d'armes qui portait l'étendard de la Pucelle et lui perça
le pied d'un vireton. Le blessé souleva la visière de son heaume pour
voir d'où venait le coup; aussitôt un trait l'atteignit entre les deux
yeux. La Pucelle et le duc d'Alençon eurent grand regret de cet homme
d'armes[175].

[Note 175: _Procès_, t. I, p. 57, 246.--_Journal d'un bourgeois de
Paris_, p. 245.--Délibération du Chapitre de Notre-Dame, _loc.
cit._--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 457.--Perceval de
Cagny, Jean Chartier, _Journal du siège_, Monstrelet, Morosini, _loc.
cit._]

Blessée, Jeanne criait plus fort que chacun approchât des murs et que
la place serait prise. On la mit à l'abri des traits contre
l'épaulement du petit fossé. De là, elle pressait les gens d'armes de
jeter des bourrées dans l'eau pour se faire un pont. Vers dix ou onze
heures du soir, le sire de la Trémouille enjoignit aux combattants de
se retirer. La Pucelle ne voulait point quitter la place. Sans doute
elle entendait ses Saintes et voyait autour d'elle des milices
célestes. Le duc d'Alençon l'envoya chercher; le vieux sire de
Gaucourt[176] l'emporta avec l'aide d'un capitaine picard nommé
Guichard Bournel, qui ne lui fit point plaisir ce jour-là et qui
devait, six mois plus tard, lui causer, par sa félonie, un plus grand
déplaisir[177]. Si elle n'avait pas été blessée, elle eût résisté
davantage[178]. Elle céda à regret, disant:

--En nom Dieu! la place eût été prise[179].

[Note 176: _Procès_, t. I, p. 298.]

[Note 177: _Procès_, t. I, p. 111, 273.--Berry, dans _Procès_, t.
IV, p. 50.--F. Brun, _Jeanne d'Arc et le capitaine de Soissons_, pp.
31 et suiv.]

[Note 178: _Procès_, t. I, p. 57.]

[Note 179: Le jurement «Par mon martin» est une invention du clerc
qui rédigea la Chronique dite de Perceval de Cagny, p. 168.]

Ils la mirent à cheval; elle put ainsi suivre l'armée. Le bruit courut
qu'elle avait une cuisse et même les deux cuisses traversées, mais sa
blessure était légère[180].

[Note 180: _Chronique de la Pucelle_, p. 334.--_Journal du siège_,
p. 128.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 109.--Monstrelet, t. IV,
pp. 355-356.]

Les Français regagnèrent la Chapelle d'où ils étaient partis le matin.
Ils emmenaient leurs blessés sur quelques-unes des charrettes qui leur
avaient servi à transporter les bourrées et les échelles. Ils
laissaient à l'ennemi trois cents charrettes à bras, six cent soixante
échelles, quatre mille claies et les grandes bourrées dont ils
n'avaient employé qu'une petite partie[181]. Leur retraite fut assez
précipitée, car en passant devant la Grange des Mathurins, près des
Porcherons, ils abandonnèrent leur bagage et y mirent le feu. On
rapporta avec horreur qu'ils avaient jeté là dans les flammes, leurs
morts, comme les païens de Rome[182]. Pourtant les Parisiens
n'osèrent les poursuivre. À cette époque, les gens d'armes qui
savaient leur métier ne se retiraient pas sans tendre un piège à
l'adversaire. Ils plaçaient une grosse troupe en embuscade sur le
chemin de leur retraite, prête à surprendre les coureurs lancés à leur
poursuite[183]. Craignant une embûche de ce genre, ceux de Paris
laissèrent les Armagnacs gagner tranquillement leur gîte à la
Chapelle-Saint-Denys[184].

[Note 181: Délibération du Chapitre de Notre-Dame, _loc. cit._]

[Note 182: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 245.]

[Note 183: _Le Jouvencel_, t. I, p. 142.]

[Note 184: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 245-246.]

En somme, si l'on ne regarde qu'à l'action militaire, les Français
avaient mal conduit les choses et ne les avaient pas poussées très
énergiquement. Aussi bien n'était-ce pas sur l'action militaire que
l'on comptait le plus. Ceux qui menaient la guerre, le roi et son
Conseil, avaient bien l'idée qu'on entrerait ce jour-là dans Paris.
Mais comment? Comme on était entré à Châlons, comme on était entré à
Reims, comme on était entré dans toutes les villes depuis Troyes
jusqu'à Compiègne. Le roi Charles s'était montré résolu à reprendre
ses bonnes villes par le moyen des habitants: il se comportait envers
Paris comme envers les autres villes.

Durant le voyage du sacre, il avait des intelligences avec les évêques
et les bourgeois des cités champenoises; il avait de même des
intelligences à Paris[185]. Il était en rapport avec des religieux,
et notamment avec les carmes de Melun, dont le prieur, frère Pierre
d'Allée, s'employait pour lui[186]. Des hommes stipendiés guettaient
depuis quelque temps l'occasion de jeter le trouble par la ville et de
faire entrer l'ennemi en un moment d'épouvante et de confusion.
Pendant l'assaut, ils travaillèrent pour lui dans les rues. On ouït,
l'après-midi, des deux côtés des ponts, les cris de «Sauve qui peut!
les ennemis sont entrés! tout est perdu!» Ceux des bourgeois qui
entendaient le sermon coururent s'enfermer chez eux. Et d'autres qui
étaient dehors, se réfugiaient dans les églises. Mais la commotion
s'arrêta court. Des hommes sensés, comme le greffier au Parlement,
eurent bien l'impression que ce n'était qu'un semblant d'assaut et que
Charles de Valois, pour prendre la ville, comptait, non sur la force
des armes, mais sur un mouvement du peuple[187].

[Note 185: Sur la situation des esprits dans Paris, voyez divers
actes de Henri VI, des 18 et 25 sept. 1429. (Ms. Fontanieu,
115.)--Sauval, _Antiquités de Paris_, t. III, p. 586 et _circ._]

[Note 186: A. Longnon, _Paris pendant la domination anglaise_, p.
302.]

[Note 187: Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, pp. 456, 458.]

Quelques-uns des religieux qui servaient à Paris d'espions au roi
Charles l'allèrent trouver à Saint-Denys, et l'avisèrent que le coup
était manqué. Selon eux, il s'en était fallu de peu qu'il ne
réussît[188].

[Note 188: _Relation du greffier de La Rochelle_, p. 344.]

On rapporte que le sire de la Trémouille ordonna la retraite, par
crainte des massacres, les Français étant capables, une fois dedans,
de tout tuer et tout brûler[189].

[Note 189: _Chronique de Normandie_, dans _Procès_, t. IV, pp.
342-343.]

Le lendemain vendredi 9, la Pucelle, debout dès l'aube, malgré sa
blessure, demanda au duc d'Alençon de faire sonner la chevauchée,
voulant à toutes forces retourner devant Paris et jurant de n'en
partir tant qu'elle n'aurait la ville[190]. Cependant les capitaines
français envoyèrent à Paris un héraut chargé de demander un
sauf-conduit pour enlever les morts qu'ils avaient laissés en assez
grand nombre[191].

[Note 190: Perceval de Cagny, p. 168.]

[Note 191: Perceval de Cagny, p. 168.--_Chronique Normande_ dans
la _Chronique de la Pucelle_, p. 465.--Vallet de Viriville, _Histoire
de Charles VII_, t. II, p. 120, note 1.]

En dépit d'un si cruel dommage, après une retraite tranquille, à la
vérité, mais désastreuse, et la perte de tout le matériel de siège,
plusieurs chefs de guerre étaient d'avis, comme la Pucelle, de tenter un
nouvel assaut. D'autres n'en voulaient pas entendre parler. Tandis
qu'ils en disputaient, ils virent venir à eux un seigneur accompagné de
cinquante gentilshommes; c'était le sire de Montmorency, premier baron
chrétien de France, ce qui voulait dire le premier des anciens vassaux
de la crosse de Paris. Il quittait la croix de Saint-André et s'offrait
aux fleurs de Lis[192]. Sa venue donna aux gens du roi courage et bonne
volonté de retourner devant la ville. L'armée s'y rendait, quand le
comte de Clermont et le duc de Bar vinrent arrêter la marche, par ordre
du roi, et ramener la Pucelle à Saint-Denys[193].

[Note 192: Duchesne, _Histoire de la maison de Montmorency_, p.
232.--Perceval de Cagny, p. 168.--Vallet de Viriville, _Histoire de
Charles VII_, t. II, pp. 118, 119.]

[Note 193: G. Lefèvre-Pontalis, _Un détail du siège de Paris_,
dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, t. XLVI, 1885, p. 12.]

Le samedi 10, au petit jour, le duc d'Alençon se présenta avec un peu
de chevalerie sur la berge, en amont de la ville, à l'endroit où,
quelques jours auparavant, un pont avait été jeté sur la Seine. La
Pucelle, toujours prompte au danger, accompagnait ces aventureux.
Mais, prudemment, le roi avait, la nuit, fait démonter le pont, et la
petite troupe dut rebrousser chemin[194]. Ce n'est pas que le roi
renonçât à prendre Paris; il songeait plus que jamais à ravoir sa
grand'ville; mais il la pensait ravoir sans assauts, avec la
connivence de plusieurs bourgeois.

[Note 194: Perceval de Cagny, pp. 168-169.--Morosini, t. III, p.
219, note 4.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,
p. 120, note 1.--G. Lefèvre-Pontalis, _Un détail du siège de Paris_,
_loc. cit._]

Il advint à Jeanne, en ce même lieu de Saint-Denys, une mésaventure
qui, ce semble, fit impression sur ses compagnons et diminua,
peut-être, la confiance qu'ils avaient en son bonheur à la guerre. Des
filles, en grand nombre, comme de coutume, suivaient l'armée; chacun
avait la sienne; on les nommait les amiètes. Jeanne ne pouvait les
souffrir parce qu'elles y causaient des désordres, et surtout parce
qu'elle avait horreur de l'état de péché où elles vivaient. On en
faisait sur le moment même des contes comme celui-ci qui courut jusque
dans les Allemagnes:

Il était au camp un homme qui avait sa mie près de lui, laquelle
chevauchait en armes, pour n'être point reconnue. Or, la Pucelle dit
aux seigneurs et capitaines: «Il y a une femme parmi nos gens.» Ils
répondirent qu'ils n'en connaissaient point. Alors, la Pucelle fit
assembler l'armée et s'étant approchée de la femme: «La voici,»
dit-elle.

Et parlant à cette ribaude:

--Tu es de Gien et tu es grosse d'enfant. Et n'était cela, je te
ferais mettre à mort. Tu as déjà laissé mourir un enfant, et n'en
feras pas de même de celui-ci.

Quand la Pucelle eut ainsi parlé, les valets prirent la ribaude, la
ramenèrent chez elle et la tinrent en garde jusqu'à sa délivrance
d'enfant. Et elle confessa que la Pucelle avait dit vrai.

Après quoi, la Pucelle dit encore: «Il y a des femmes dans le camp.»
Et deux ribaudes qui n'appartenaient pas à l'armée et qu'elle en avait
déjà chassées, entendant ces paroles, décampèrent à cheval. Mais la
Pucelle courut après elles en leur criant: «Vous, folles filles, je
vous ai interdit ma compagnie.» Et elle tira son épée et frappa une
des filles par la tête, si bien que celle-ci mourut[195].

[Note 195: Eberhard Windecke, pp. 184, 186.]

Le conte disait vrai, Jeanne ne pouvait souffrir les ribaudes. Chaque
fois qu'elle en rencontrait une, elle lui donnait la chasse. C'est ce
qu'elle fit précisément à Gien, en voyant que de folles femme
retardaient les gens du roi[196]. À Château-Thierry, elle avisa une
amiète, qu'un homme d'armes menait en croupe, et courut après elle,
l'épée à la main, et, l'ayant atteinte, elle l'avertit, sans la
frapper, de ne plus se trouver désormais en la société des hommes
d'armes:

--Sinon, ajouta-t-elle, je te ferai déplaisir[197].

[Note 196: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 90.]

[Note 197: _Procès_, t. III, p. 73.]

À Saint-Denys, étant en compagnie du duc d'Alençon, elle poursuivit
encore une de ces jouvencelles. Cette fois, elle ne se contenta pas de
remontrances ni de menaces. Elle brisa sur elle son épée[198].
Était-ce l'épée de Sainte-Catherine? On le crut et non, sans doute, à
tort[199]. Dans ce temps-là les esprits étaient pleins de tout ce que
les romans rapportent des Joyeuse et des Durandal. Il parut que
Jeanne, en perdant son épée, perdait sa force. On conta, en changeant
un peu les circonstances, que le roi, lorsqu'il apprit l'aventure de
l'épée rompue, en eut déplaisir et dit à la Pucelle: «Vous deviez
prendre un bâton et frapper avec, sans risquer votre épée venue
divinement[200].» On contait aussi que l'épée avait été remise à
l'armurier pour en rejoindre les morceaux et qu'il n'avait jamais pu y
réussir, et l'on voyait là une preuve qu'elle était fée[201].

[Note 198: _Ibid._, t. III, p. 99.]

[Note 199: _Ibid._, t. I, p. 76.]

[Note 200: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 90.]

[Note 201: _Ibid._, t. I, pp. 122-123.]

Avant de partir, le roi laissa dans le pays le comte de Clermont comme
chef militaire, avec plusieurs lieutenants: les seigneurs de Culant,
Boussac, Loré, Foucault. Il institua une lieutenance générale
composée, conjointement avec les comtes de Clermont et de Vendôme, des
seigneurs Regnault de Chartres, Christophe d'Harcourt et Jean Tudert.
Regnault de Chartres demeura dans la ville de Senlis, siège de la
lieutenance. Ces dispositions prises, le roi quitta Saint-Denys le 13
septembre[202]. La Pucelle le suivit à contre-coeur; pourtant elle
avait congé de ses Voix[203]. Elle déposa son harnais de guerre devant
l'image de Notre-Dame et le précieux corps de monseigneur saint
Denys[204]. Ce harnais était blanc, c'est-à-dire sans armoiries[205].
Elle suivait ainsi la coutume des hommes d'armes, qui, après qu'ils
étaient grevés d'une blessure, s'ils n'en mouraient point, offraient,
en action de grâces, à Notre-Dame ou aux saints leur armure. Aussi
voyait-on, en ces temps de guerres, des chapelles qui, comme celle de
Notre-Dame de Fierbois, ressemblaient à des arsenaux. La Pucelle
joignit à son harnais une épée qu'elle avait gagnée devant Paris[206].

[Note 202: Perceval de Cagny, p. 169.--_Chronique de la Pucelle_,
pp. 335 et suiv.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 112 et
suiv.--Monstrelet, t. IV, p. 356.--_Journal d'un bourgeois de Paris_,
p. 246.--Berry, dans _Procès_, t. IV, p. 48.--Gilles de Roye, p. 208.]

[Note 203: _Procès_, t. I, p. 260.]

[Note 204: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 109.--Perceval de
Cagny, p. 170.--Martial d'Auvergne, _Vigiles_, t. I, p. 114.--Jacques
Doublet, _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys_, pp. 13-14.]

[Note 205: La Curne, au mot: _Blanc_. Le harnais blanc était la
marque des écuyers, le doré des chevaliers.--Bouteiller, dans sa
_Somme Rurale_ donne encore le «harnaz doré» aux chevaliers. Cf. Du
Tillet, _Recueil des Rois de France_, ch. Des chevaliers, p. 431.--Du
Cange, _Observations sur les établissements de la France_, p. 373.]

[Note 206: _Procès_, t. I, p. 179.]




CHAPITRE IV

PRISE DE SAINT-PIERRE-LE-MOUSTIER.--LES FILLES SPIRITUELLES DE FRÈRE
RICHARD.--LE SIÈGE DE LA CHARITÉ.


Le roi coucha le 14 septembre à Lagny-sur-Marne, traversa la Seine à
Bray, et l'Yonne à un gué, près de Sens, passa par Courtenay,
Châteaurenard, Montargis; arrivé à Gien le 21 septembre, il licencia
l'armée qu'il ne pouvait payer, et chacun s'en fut chez soi. Le duc
d'Alençon se retira dans sa vicomté de Beaumont-sur-Oise[207].

[Note 207: _Journal du siège_, p. 130.--Perceval de Cagny, pp.
170-171.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 246-247.--Berry, dans
_Procès_, t. IV, p. 79.--Morosini, t. III, p. 219.]

Apprenant que la reine venait à la rencontre du roi, Jeanne prit les
devants et vint la saluer à Selles-en-Berry[208]. Elle fut conduite
ensuite à Bourges, où le seigneur d'Albret, frère utérin du sire de la
Trémouille, l'envoya loger chez messire Régnier de Bouligny, alors
général sur le fait et gouvernement de toutes finances, l'un de ceux
dont l'Université, en 1408, avait demandé la destitution comme
inutiles et coupables de tout le mal. Il s'attacha au service du
dauphin, passa de l'administration du domaine à celle des aides et
atteignit le plus haut rang dans le gouvernement des finances[209]. Sa
femme, ayant accompagné la reine à Selles, y vit la Pucelle et s'en
émerveilla comme d'une créature envoyée de Dieu pour relever le roi et
les Français fidèles au roi. Il lui souvenait du temps encore récent
où elle avait vu le dauphin et son mari tirer le diable par la queue.
Elle se nommait Marguerite La Touroulde, et elle était demoiselle et
non dame, grosse bourgeoise sans plus[210].

[Note 208: _Procès_, t. III, p. 86.--De Beaucourt, _Histoire de
Charles VII_, t. II, p. 265.--P. Lanéry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne
d'Arc en Berry, avec des documents et des éclaircissements inédits_,
Paris, 1892, in-12, chap. VI.]

[Note 209: _Procès_, t. III, p. 85, note 1.--De Beaucourt,
_Histoire de Charles VII_, t. I, p. 418, note 7.]

[Note 210: _Procès_, t. III, p. 85.]

Durant trois semaines, Jeanne demeura dans l'hôtel du général des
finances. Elle y couchait, buvait et mangeait. Presque toutes les
nuits, demoiselle Marguerite La Touroulde couchait avec elle: la
civilité le voulait ainsi. On ne portait point de linge de nuit; on
couchait nu dans de très grands lits. Il paraît que Jeanne n'aimait
pas à coucher avec de vieilles femmes[211]. Demoiselle La Touroulde,
sans être bien vieille, avait l'âge d'une matrone[212]; elle en avait
aussi l'expérience et même elle prétendait, comme il y paraîtra tout
à l'heure, en savoir plus que les matrones n'en savent. Diverses fois
elle mena Jeanne au bain et aux étuves[213]. Cela encore était dans
les règles du savoir-vivre; on n'eût pas fait grande chère aux
personnes qu'on recevait si on ne les avait fait baigner. Les princes
donnaient l'exemple de cette politesse; quand le roi et la reine
soupaient dans l'hôtel de quelqu'un de leurs serviteurs et officiers,
on leur préparait de beaux bains richement ornés où ils se mettaient
avant de manger[214]. Demoiselle Marguerite La Touroulde n'avait pas
chez elle, sans doute, ce qu'il fallait; elle mena Jeanne dehors au
bain et aux étuves. Ce sont ses propres expressions qui peuvent
s'entendre du bain de vapeur[215] plutôt que du bain d'eau chaude.

[Note 211: _Ibid._, t. III, pp. 81, 86.]

[Note 212: Lanéry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne d'Arc en Berry_, pp.
72-73.]

[Note 213: «In balneo et stuphis», _Procès_, t. III, p. 88.]

[Note 214: _L'amant rendu cordelier à l'observance d'amour_, poème
attribué à Martial d'Auvergne, éd. A. de Montaiglon, Paris, 1881,
in-8º, v. 1761-1776 et note p. 184.--A. Franklin, _La vie privée
d'autrefois_, t. II, Les soins de la toilette, Paris, 1887, in-18º,
pp. 20 et suiv.--A. Lecoy de la Marche, _Le bain au moyen âge_, dans
_Revue du Monde catholique_, t. XIV, pp. 870-881.]

[Note 215: _Livre des métiers_ d'Étienne Boileau, éd. de
Lespinasse et F. Bonnardot, Paris, 1879, pp. 154-155 et note.--G.
Bayle, _Notes pour servir à l'histoire de la prostitution au moyen
âge_, dans _Mémoires de l'Académie de Vaucluse_, 1887, pp.
241-242.--Dr P. Pansier, _Histoire des prétendus statuts de la reine
Jeanne_, dans le _Janus_, 1902, p. 14.]

À Bourges, les étuves étaient dans le quartier d'Auron, au bas de la
ville, près de la rivière[216]. Jeanne pratiquait une exacte dévotion,
mais elle n'était pas soumise aux règles de la vie conventuelle; elle
pouvait bien se baigner, comme la chaste Suzanne; et elle devait en
avoir grand besoin après avoir couché à la paillade[217]. Ce qui est
plus singulier, c'est que demoiselle Marguerite La Touroulde jugea,
pour l'avoir vue au bain, que Jeanne, selon toute apparence, était
vierge[218].

[Note 216: Lanéry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne d'Arc en Berry_, pp.
76-77.]

[Note 217: _Procès_, t. III, p. 100.]

[Note 218: _Ibid._, t. III, p. 88.]

Dans l'hôtel de messire Régnier de Bouligny, ainsi que partout où elle
logeait, elle menait une vie de béguine, sans austérités excessives.
Elle se confessait très souvent. Maintes fois, elle demanda à son
hôtesse de l'accompagner à Matines. Les Matines se chantaient tous les
jours à la cathédrale et dans les collégiales, entre quatre et six
heures du soir, au moment où le soleil descendait à l'horizon.
Demoiselle La Touroulde l'y mena plusieurs fois. Fréquemment elles
causaient toutes deux ensemble; la femme du général des finances la
trouvait bien simple et bien ignorante. Elle s'apercevait avec
surprise que cette jeune fille ne savait absolument rien[219].

[Note 219: _Ibid._, t. III, pp. 85, 89.--Lanéry d'Arc et L. Jeny,
_Jeanne d'Arc en Berry_, pp. 73-74.]

Jeanne lui conta, entre autres choses, sa visite au vieux duc de
Lorraine, et comment elle l'avait repris sur sa mauvaise conduite;
elle parla aussi des examens que lui avaient fait subir les maîtres de
Poitiers[220]. Elle était persuadée que ces clercs l'avaient
interrogée avec une extrême sévérité et croyait de bonne foi qu'elle
avait triomphé de leur mauvais vouloir. Hélas! elle devait connaître
avant peu des clercs moins accommodants.

[Note 220: _Ibid._, t. III, pp. 86-87.]

Demoiselle Marguerite lui dit un jour:

--Si vous ne craignez point d'aller aux assauts, c'est que vous savez
bien que vous ne serez point tuée.

À quoi Jeanne répondit:

--Je n'en suis pas plus sûre que les autres gens de guerre.

Fréquemment des femmes venaient à l'hôtel de Bouligny, apportant des
patenôtres et de menus objets de piété pour les faire toucher par la
Pucelle.

Et Jeanne disait, en riant, à son hôtesse:

--Touchez-les vous-même. Ils seront aussi bons par votre toucher que
par le mien[221].

[Note 221: _Procès_, t. III, pp. 86-88.]

En entendant cette répartie, demoiselle Marguerite dut bien
s'apercevoir que Jeanne, pour ignorante qu'elle était, montrait
parfois dans ses propos du bon sens et de la bonne grâce.

Cette dame, qui trouvait la Pucelle de toute façon une innocente,
l'estimait, au contraire, experte dans les armes. Soit qu'elle jugeât
par elle-même du savoir-faire de la sainte en gendarmerie, soit
qu'elle en parlât par ouï dire, comme il semble, elle déclara plus
tard que cette jeune fille «montait à cheval et maniait la lance comme
l'eût fait le meilleur chevalier et que l'armée en était dans
l'admiration[222]». Les capitaines d'alors n'en savaient pas davantage
pour la plupart.

[Note 222: _Procès_, t. III, p. 88.]

Il est croyable qu'il y avait des dés et des cornets dans l'hôtel de
Bouligny, sans quoi Jeanne n'aurait pas eu l'occasion de montrer cette
horreur du jeu de dés que remarqua son hôtesse. À cet égard, elle
pensait de même que frère Richard, son compagnon, et que toute
personne de bonne vie et doctrine[223].

[Note 223: _Ibid._, t. III, p. 87.]

Jeanne distribuait en aumônes l'argent qu'elle avait. Elle disait:
«J'ai été envoyée pour la consolation des pauvres et des
indigents[224].»

[Note 224: _Ibid._, t. III, pp. 87-88.]

De tels propos, répandus dans la foule, inspiraient au peuple la
croyance que cette pucelle de Dieu n'avait pas été suscitée seulement
pour la gloire des Lis, et qu'elle venait guérir les maux dont souffrait
le royaume, tels que meurtres, pilleries et grièves offenses à Dieu. Les
âmes mystiques espéraient d'elle la réforme de l'Église et le règne de
Jésus-Christ en ce monde. Elle était invoquée comme une sainte et l'on
voyait, dans les provinces fidèles au dauphin, ses images peintes et
taillées offertes à la vénération des fidèles, en sorte qu'elle
jouissait, vivante, des privilèges de la béatification[225].

[Note 225: Noël Valois, _Un nouveau témoignage sur Jeanne d'Arc_,
dans _Annuaire-bulletin de la Société de l'Histoire de France_, Paris,
1907, in-8º, pp. 8 et 18 (tirage à part).]

Cependant, au nord de la Seine, Anglais et Bourguignons
recommençaient la danse. Le duc de Vendôme se repliait avec sa
compagnie sur Senlis, les Anglais se ruaient sur la ville de
Saint-Denys et la saccageaient à nouveau. Ils trouvèrent dans l'église
abbatiale l'armure de la Pucelle et, sur l'ordre de l'évêque de
Thérouanne, chancelier d'Angleterre, l'enlevèrent, ce qui fut
considéré par le clergé français comme un sacrilège manifeste, pour
cette raison qu'ils ne donnèrent rien en échange aux moines de
l'abbaye.

Le roi se tenait alors à Mehun-sur-Yèvre, tout proche la ville de
Bourges, en un château, l'un des plus beaux du monde, qui s'élevait
sur un rocher et regardait la ville. Le feu duc Jean de Berry, grand
amateur de bâtiments, l'avait fait construire avec le soin et l'amour
qu'il donnait à toutes choses d'art. Mehun était le séjour préféré du
roi Charles[226].

[Note 226: _Procès_, t. III, p. 217.--De Beaucourt, _Histoire de
Charles VII_, t. II, p. 265.--A. Buhot de Kersers, _Histoire et
statistique du département du Cher, canton de Mehun_, Bourges, 1891,
in-4º, pp. 261 et suiv.--A. de Champeaux et P. Gauchery, _Les travaux
d'art exécutes pour Jean de France, duc de Berry_, Paris, 1894, in-4º,
pp. 7, 9 et la miniature des _Grandes Heures_ du duc Jean de Berry, à
Chantilly.]

Le duc d'Alençon, qui attendait des gens pour entrer en Normandie par
les Marches de Bretagne et du Maine, pensant ravoir son duché, fit
demander au roi qu'il lui plût lui donner la Pucelle. «Beaucoup,
disait le duc, se mettront en sa compagnie, qui ne bougeront de chez
eux si elle ne vient pas.» C'était donc qu'elle n'était pas trop
décriée pour sa déconfiture sous Paris. Le sire de la Trémouille
s'opposa à ce qu'elle fût remise au duc d'Alençon, dont il se défiait,
non sans quelque apparence de motif. Il la remit à son frère utérin,
le sire d'Albret, lieutenant du roi en son pays de Berry[227].

[Note 227: Perceval de Cagny, pp. 170-171.--Berry, dans _Procès_,
t. IV, p. 48.--Lettre du sire d'Albret aux habitants de Riom, dans
_Procès_, t. V, pp. 148-149.--Martin Le Franc, _Champion des Dames_,
dans _Procès_, t. V, p. 71.]

Le Conseil royal estimait nécessaire de recouvrer la ville de La
Charité, qu'on avait laissée aux mains des Anglais quand on était
parti pour le voyage du sacre[228]; mais il décida qu'on se porterait
d'abord sur Saint-Pierre-le-Moustier qui commandait les approches du
Bec-d'Allier[229]. Cette petite ville était occupée par une garnison
d'Anglais et de Bourguignons qui, de là, se répandaient dans le Berry
et le Bourbonnais et pillaient les villages, ravageaient les
campagnes. C'est à Bourges que se rassembla l'armée chargée de cette
expédition. Elle était sous les ordres de monseigneur d'Albret[230];
le bruit public en attribuait le commandement à Jeanne. Le commun
peuple, les bourgeois des villes, les habitants d'Orléans surtout ne
connaissaient qu'elle.

[Note 228: _Chronique de la Pucelle_, p. 310.--_Journal du siège_,
p. 107.--Morosini, t. II, p. 229, note 4.--Perceval de Cagny, p. 172.]

[Note 229: _Procès_, t. III, p. 217.--Jaladon de la Barre, _Jeanne
d'Arc à Saint-Pierre-le-Moustier et deux juges nivernais à Rouen_,
Nevers, 1868, in-8º, chap. IX et suiv.]

[Note 230: _Procès_, t. V, p. 356.--Lanéry d'Arc et L. Jeny,
_Jeanne d'Arc en Berry_, p. 89.]

Après quelques jours de siège, les gens du roi donnèrent l'assaut.
Mais ils furent repoussés par ceux du dedans. L'écuyer Jean d'Aulon,
intendant de la Pucelle, qui avait reçu quelque temps auparavant une
blessure au talon, et ne marchait qu'avec des béquilles, s'était
retiré comme les autres[231]. Il se retourna et vit Jeanne demeurée
presque seule au bord du fossé. De crainte qu'il ne lui arrivât mal,
il sauta à cheval, tira vers elle et lui cria:

--Que faites-vous ainsi seule? Pourquoi ne vous retirez-vous pas comme
les autres?

[Note 231: _Procès_, t. III, p. 217.]

Jeanne ôta sa salade de dessus sa tête et lui répondit:

--Je ne suis pas seule. J'ai en ma compagnie cinquante mille de mes
gens. Et je ne partirai point d'ici jusqu'à ce que j'aie pris la
ville.

Messire Jean d'Aulon, écarquillant les yeux, ne voyait autour de la
Pucelle que quatre ou cinq hommes.

Il lui cria de plus belle:

--En allez-vous d'ici, et retirez-vous comme les autres font.

En guise de réponse, elle demanda qu'on lui apportât des fagots et des
claies pour combler le fossé. Et aussitôt elle appela à haute voix:

--Aux fagots et aux claies, tout le monde! afin de faire un pont.

Les gens d'armes accoururent, le pont fut fait incontinent et la ville
prise d'assaut sans grande difficulté. Du moins c'est ainsi que le bon
écuyer Jean d'Aulon conta l'affaire[232]. Il n'était pas très éloigné
de croire que les cinquante mille fantômes de la Pucelle s'étaient
emparés de Saint-Pierre-le-Moustier.

[Note 232: _Procès_, t. III, p. 218.]

       *       *       *       *       *

À ce moment, il se trouvait auprès de la petite armée de la Loire
plusieurs saintes femmes qui menaient, ainsi que Jeanne, une vie
singulière et communiquaient avec l'Église triomphante. C'était, pour
ainsi dire, un béguinage volant, qui suivait les gens d'armes. L'une
de ces femmes se nommait Catherine de La Rochelle; deux autres étaient
de la Bretagne bretonnante[233].

[Note 233: _Ibid._, t. I, p. 106.--_Journal d'un bourgeois de
Paris_, pp. 259-260, 271-272.--Nider, _Formicarium_, dans _Procès_, t.
IV, pp. 503-504.--J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, pp. 74 et
suiv.--N. Quellien, _Perrinaïc, une compagne de Jeanne d'Arc_, Paris,
1891, in-8º.--Mme Pascal-Estienne, _Perrinaïk_, Paris, 1893,
in-8º.--J. Trévedy, _Histoire du roman de Perrinaïc_, Saint-Brieuc,
1894, in-8º.--_Le roman de Perrinaïc_, Vannes, 1894, in-8º.--A. de la
Borderie, _Pierronne et Perrinaïc_, Paris, 1894, in-8º.]

Elles avaient toutes des visions merveilleuses; Jeanne voyait
monseigneur saint Michel en armes et mesdames sainte Catherine et
sainte Marguerite portant des couronnes[234]; la Pierronne voyait Dieu
long vêtu d'une robe blanche avec une huque vermeille[235]; Catherine
de La Rochelle voyait une dame blanche, habillée de drap d'or, et, au
moment de la consécration, on ne sait quelles merveilles du haut
secret de Notre-Seigneur lui étaient révélées[236].

[Note 234: _Procès_, t. V, à la table analytique aux mots:
_Catherine_, _Michel_, _Marguerite_.]

[Note 235: _Ibid._, t. I, p. 106.]

[Note 236: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 271-272.]

Frère Jean Pasquerel demeurait auprès de Jeanne en qualité de
chapelain[237]; il comptait mener sa pénitente à la croisade contre
les hussites, car c'est surtout à ces infidèles que le bon frère en
voulait. Mais le cordelier qui depuis Troyes s'était joint aux
mendiants de la première heure, frère Richard, l'avait entièrement
supplanté; il conduisait à sa volonté la petite troupe des inspirées.
On disait que c'était leur beau père; il les endoctrinait[238]. Ses
desseins sur ces filles n'étaient pas très différents de ceux du bon
frère Pasquerel: il se proposait de les conduire dans ces guerres pour
le triomphe de la Croix qui devaient, selon lui, précéder la fin
prochaine du monde[239].

[Note 237: _Procès_, t. III, pp. 104 et suiv.]

[Note 238: _Ibid._, t. II, p. 450.--_Journal d'un bourgeois de
Paris_, pp. 271-272.]

[Note 239: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 235.]

En attendant, il s'efforçait de les faire vivre entre elles en bonne
intelligence; et il y avait grand'peine, ce semble, si habile prêcheur
qu'il fût. Sans cesse naissaient dans la confrérie les soupçons et les
querelles. Jeanne, qui fréquentait avec Catherine de La Rochelle à
Montfaucon en Brie et à Jargeau, flaira une rivale et se mit tout de
suite en défiance[240]. Elle n'avait peut-être pas tort. On pouvait,
d'un moment à l'autre, se servir de ces Bretonnes et de cette
Catherine comme on s'était servi d'elle[241]. Une inspirée alors était
bonne à tout, à l'édification du peuple, à la réforme de l'Église, à
la conduite des gens d'armes, à la circulation des monnaies, à la
guerre, à la paix; dès qu'il en paraissait une, chacun la tirait à
soi. Il semble bien qu'après avoir mis en oeuvre la pucelle Jeanne
pour délivrer Orléans, les conseillers du roi pensaient maintenant
mettre en oeuvre cette dame Catherine pour faire la paix avec le duc
de Bourgogne. On trouvait opportun d'appliquer à cette tâche une
sainte moins chevalière que Jeanne. Catherine était mariée, mère de
famille. Il ne fallait pas s'étonner pour cela qu'elle fût favorisée
de visions: si le don de prophétie est particulièrement réservé aux
vierges, on voit, par l'exemple de Judith, que le Seigneur peut
susciter des femmes fortes pour le salut de son peuple.

[Note 240: _Procès_, t. I, p. 106.]

[Note 241: _Procès_, t. I, p. 107.]

À croire, comme son surnom l'indique, qu'elle venait de La Rochelle,
son origine donnait confiance aux Armagnacs. Les habitants de La
Rochelle, tous plus ou moins corsaires, faisaient trop bonne et
profitable chasse aux navires anglais pour quitter le parti du
dauphin, qui récompensait d'ailleurs leur fidélité par de beaux
privilèges pour le trafic des marchandises[242]. Ils envoyèrent des
dons d'argent à ceux d'Orléans et lorsque, au mois de mai, ils
apprirent que la cité du duc Charles était délivrée, ils instituèrent
une fête publique en mémoire de cet heureux événement.

[Note 242: Arcère, _Histoire de La Rochelle_, 1756, in-4º, t. I,
p. 271.--_Procès_, t. V, p. 104, note.--Vallet de Viriville, _Histoire
de Charles VII_, t. II, pp. 24, 75 et suiv., 219, 279.]

Le premier emploi, ce semble, que tenait une sainte dans l'armée,
c'était l'emploi de quêteuse. Jeanne demandait à tous moments, par
lettres missives, de l'argent ou des engins de guerre aux bonnes
villes, les bourgeois lui promettaient toujours et s'acquittaient
quelquefois de leur promesse. Catherine de La Rochelle paraît avoir eu
des révélations spéciales en matière de finances, et s'être donné une
mission trésorière, comme Jeanne s'était donné une mission guerrière.
Elle annonçait qu'elle irait vers le duc de Bourgogne pour conclure la
paix[243]. À en juger par le peu qu'on en sait, les inspirations de
cette sainte dame n'étaient ni très hautes, ni très ordonnées, ni très
profondes.

[Note 243: _Procès_, t. I, pp. 107-108.]

À Montfaucon en Berry (ou à Jargeau), rencontrant Jeanne, elle lui
parla de la sorte:

--Il est venu à moi une dame blanche, vêtue de drap d'or, qui m'a dit:
«Va par les bonnes villes et que le roi te donne des hérauts et
trompettes pour faire crier: «Quiconque a or, argent ou trésor caché,
qu'il l'apporte à l'instant.»

Dame Catherine ajouta:

--Ceux qui en auront de caché et ne feront point ainsi, je les
connaîtrai bien et saurai trouver leurs trésors.

Elle jugeait nécessaire de combattre les Anglais et semblait croire
que Jeanne eût mission de les chasser, puisqu'elle lui offrit
obligeamment le produit de ses recettes miraculeuses:

--Ce sera, dit-elle, pour payer vos gens d'armes.

Mais la Pucelle lui répondit avec mépris:

--Retournez à votre mari faire votre ménage et nourrir vos
enfants[244].

[Note 244: _Procès_, t. I, p. 107.]

Les disputes des saintes sont très âpres d'ordinaire. Jeanne
n'admettait pas qu'il y eût dans le fait de cette rivale autre chose
que folie et néant. Pourtant, elle ne jugeait pas impossible qu'on
reçût la visite d'une dame blanche, elle vers qui se rendaient chaque
jour autant de saints et de saintes, d'anges et d'archanges qu'on n'en
peignit jamais sur les pages des livres et sur les murs des moutiers.
Pour en avoir le coeur net, elle prit le bon moyen. Un docteur peut
raisonner sur l'objet et la substance, l'origine et la forme des
idées, la naissance des images dans l'entendement; une gardeuse de
moutons prendra un parti plus sûr: elle s'en rapportera à ses yeux.

Jeanne demanda à Catherine si cette dame blanche venait toutes les
nuits et, apprenant qu'oui:

--Je coucherai avec vous, dit-elle.

Le soir arrivé, elle se mit dans le lit de Catherine, veilla jusqu'à
minuit, ne vit rien et s'endormit, car elle était jeune et avait grand
besoin de sommeil.

Le matin, à son réveil, elle demanda:

--Est-elle venue?

--Elle est venue, répondit Catherine. Vous dormiez et je n'ai pas
voulu vous éveiller.

--Ne viendra-t-elle point demain?

Catherine lui promit qu'elle viendrait sans faute.

Cette fois, Jeanne, ayant dormi le jour pour pouvoir mieux veiller,
coucha le soir encore dans le lit de Catherine et garda les yeux
ouverts.

Souvent, elle demandait:

--Viendra-t-elle point?

Et Catherine répondait:

--Oui, tout à l'heure.

Mais Jeanne ne vit rien[245].

[Note 245: _Procès_, t. I, pp. 108-109.]

Elle tint la preuve pour bonne. Pourtant, la dame blanche, habillée de
drap d'or, lui trottait encore dans la tête. Quand madame sainte
Catherine et madame sainte Marguerite vinrent la voir, ce qui ne tarda
guère, elle leur parla de cette dame blanche et leur demanda ce qu'il
en fallait penser. La réponse fut telle que Jeanne l'attendait.

--Dans le fait de cette Catherine, il n'y a, dirent-elles, que folie
et néant[246].

[Note 246: _Ibid._, t. I, p. 107.]

Et Jeanne dut s'écrier:

--C'était bien ce que je pensais!

La lutte entre les deux prophétesses fut courte, mais acharnée. Jeanne
prenait toujours le contre-pied de ce que disait Catherine. Comme
celle-ci voulait aller voir le duc de Bourgogne pour faire la paix,
Jeanne lui dit:

--Il me semble qu'on n'y trouvera point de paix si ce n'est par le
bout de la lance[247].

[Note 247: _Procès_, t. I, p. 108.]

Il y eut un sujet tout au moins où la dame blanche fut plus habile
prophétesse que les conseillères de la Pucelle: ce fut le siège de La
Charité. Lorsque Jeanne voulut aller délivrer cette ville, Catherine
lui conseilla de n'en rien faire.

--Il fait trop froid, dit-elle, je n'irai point[248].

[Note 248: _Ibid._, p. 108.]

La raison que donnait Catherine n'était point haute; pourtant, il est
vrai que Jeanne aurait mieux fait de ne pas aller au siège de La
Charité.

La Charité, enlevée au duc de Bourgogne par le dauphin en 1422, avait
été reprise en 1424 par Perrinet Gressart[249], fortuné capitaine,
devenu, d'apprenti maçon, panetier du duc de Bourgogne et seigneur de
Laigny, de par le roi d'Angleterre[250]. Le 30 décembre 1425, le sire
de La Trémouille, qui se rendait auprès du duc Philippe pour une de
ces négociations sempiternelles, fut arrêté par les gens de Perrinet,
et renfermé pendant plusieurs mois dans cette place dont son ravisseur
était capitaine. Il lui fallut payer une rançon de quatorze mille écus
d'or, et, bien qu'il eût pris cette somme dans le trésor royal[251],
il devait garder rancune à Perrinet, et l'on peut penser que, s'il
envoyait des gens d'armes à La Charité, c'était pour prendre tout de
bon la ville et non dans quelque noir dessein contre la Pucelle.

[Note 249: «Perrinet Crasset, machon et capitaine de gens
d'armes», _Chronique des cordeliers_, fol. 446 vº.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 117.--Monstrelet, t. IV, p. 174.--Vallet de
Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 328.]

[Note 250: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. CCLXXVIII.--A. de
Villaret, _Campagne des Anglais_, p. 109.--Le P. Ayroles, _La vraie
Jeanne d'Arc_, t. III, pp. 20, 21, 373 et suiv.--J. de Fréminville,
_Les écorcheurs en Bourgogne_ (1435-1445); _Étude sur les compagnies
franches au XVe siècle_, Dijon, 1888, in-8º--P. Champion, _Guillaume
de Flavy_, pièce justificative XXX.]

[Note 251: Sainte-Marthe, _Histoire généalogique de la maison de
la Trémoïlle_, 1668, in-12, pp. 149 et suiv.--L. de La Trémoïlle, _Les
La Trémoïlle pendant cinq siècles_, Nantes, 1890, t. I, p. 165.]

L'armée qui allait contre ce capitaine bourguignon, grand détrousseur
de pèlerins, n'était pas composée de gens de rien. Ses chefs étaient
Louis de Bourbon, comte de Montpensier, et Charles II, sire d'Albret,
frère utérin de La Trémouille et compagnon de Jeanne à l'armée du
sacre. Sans doute elle manquait de matériel et d'argent[252].
Condition ordinaire des armées d'alors. Quand le roi voulait attaquer
une place tenue par ses ennemis, il fallait qu'il s'adressât à ses
bonnes villes, pour obtenir d'elles les ressources nécessaires. La
Pucelle, qui était une sainte et une guerrière, avait bonne grâce à
mendier des armes; mais peut-être se faisait-elle illusion sur les
ressources des villes qui avaient déjà tant donné.

[Note 252: _Procès_, t. V, p. 149.--Jean Chartier, _Chronique_, t.
III.--_Journal du siège_, p. 129.--Monstrelet, t. V, chap. LXXII.--A.
de Villaret, _Campagne des Anglais_, p. 108.]

Le 7 novembre, elle signa avec monseigneur d'Albret une lettre par
laquelle elle demandait à ceux de Clermont en Auvergne, de la poudre,
des traits et de l'artillerie. Les messieurs d'Église, les élus et les
habitants envoyèrent deux quintaux de salpêtre, un quintal de soufre,
deux caisses de traits; ils y joignirent une épée, deux dagues, et une
hache d'armes pour la Pucelle, et ils chargèrent messire Robert
Andrieu de présenter cet envoi à Jeanne et à monseigneur
d'Albret[253].

[Note 253: _Procès_, t. V, p. 146.--F. Perot, _Un document inédit
sur Jeanne d'Arc_, dans _Bulletin de la Société archéologique de
l'Orléanais_, t. XII, 1898-1901, p. 231.]

Le 9 novembre, la Pucelle était à Moulins en Bourbonnais[254]. Qu'y
faisait-elle? On ne sait. Alors se trouvait dans cette ville une très
sainte abbesse et très vénérée, Colette Boilet, qui s'était attiré les
plus hautes louanges et les plus bas outrages en travaillant avec un
zèle merveilleux à la réforme des filles de sainte Claire. Colette
habitait le couvent de clarisses qu'elle venait de fonder en cette
ville. On a supposé que la Pucelle était allée à Moulins afin de s'y
rencontrer avec elle. Il faudrait d'abord savoir si ces deux saintes
avaient de l'inclination l'une pour l'autre; elles faisaient toutes
deux des miracles, et des miracles parfois assez semblables[255]; ce
n'était pas une raison pour qu'elles prissent le moindre plaisir à se
trouver ensemble. L'une était nommée la Pucelle, l'autre la Petite
Ancelle; mais, sous ces noms d'une égale humilité, bien différentes
d'habit et de moeurs, celle-ci cheminait sur les routes enveloppée de
haillons comme une mendiante, celle-là chevauchait en huque d'or entre
les seigneurs. Rien ne donne à croire que Jeanne, qui vivait parmi des
franciscains soustraits à toute règle, éprouvât de la vénération pour
la réformatrice des clarisses; rien ne dit que la pacifique Colette,
très attachée à la maison de Bourgogne[256], ait désiré s'entretenir
avec l'ange exterminateur des Anglais[257].

[Note 254: _Procès_, t. V, pp. 147-150.--Lanéry d'Arc et L. Jeny,
_Jeanne d'Arc en Berry_, ch. VIII.]

[Note 255: _Acta SS._, Mars, I, 554, col. 2, nº 61.--Abbé
Bizouard, _Histoire de sainte Colette_, pp. 35, 37.--S[ilvere],
_Histoire chronologique de la bienheureuse Colette_, Paris, 1628,
in-8º.]

[Note 256: _Histoire chronologique de la bienheureuse Colette_,
pp. 168-200.]

[Note 257: S. Luce, _Jeanne d'Arc et les ordres mendiants_ dans
_Revue des Deux Mondes_, 1881, t. XLV, p. 90.--L. de Kerval, _Jeanne
d'Arc et les franciscains_, Vanves, 1893, pp. 49-51.--S. Luce, _Jeanne
d'Arc à Domremy_, pp. CCLXXVIII et s.--F. Perot, _Jeanne d'Arc en
Bourbonnais_, Orléans, in-8º, 26 p., 1889.--F. André, _La vérité sur
Jeanne d'Arc_, in-8º, 1895, pp. 308 et suiv.]

De cette ville de Moulins, Jeanne dicta une lettre par laquelle elle
avertissait les habitants de Riom que Saint-Pierre-le-Moustier était
pris et leur demandait, comme à ceux de Clermont, du matériel de
guerre[258].

[Note 258: _Procès_, t. V, p. 146-148.]

Voici cette lettre:

     Chers et bons amis, vous savez bien comment la ville de Saint
     Pere le Moustier a esté prinse d'assault; et, à l'aide de Dieu,
     ay entencion de faire vuider les autres places qui sont
     contraires au roy; mais pour ce que grant despense de pouldres,
     trait et autres habillemens de guerre a esté faicte devant ladite
     ville, et que petitement les seigneurs qui sont en ceste ville et
     moy en sommes pourveuz pour aler mectre le siège devant La
     Charité, où nous alons prestement; je vous prie, sur tant que
     vous aymez le bien et honneur du roy et aussi de tous les autres
     de par deçà, que vueillez incontinant envoyer et aider pour ledit
     siège de pouldres, salepestre, souffre, trait, arbelestres
     fortes, et d'autres habillemens de guerre. Et en ce faictes tant
     que par faulte desdictes pouldres et autres habillemens de
     guerre, la chose ne soit longue, et que on ne vous puisse dire en
     ce estre negligens ou refusans. Chers et bons amis, Nostre Sire
     soit garde de vous. Escript à Molins, le neuf{me} jour de
     novembre.

     JEHANNE.

     _Sur l'adresse_: À mes chiers et bons amis, les gens d'église,
     bourgois et habitans de la ville de Rion[259].

[Note 259: _Procès_, t. V, pp. 146, 148.--Fac-similé dans le
_Musée des archives départementales_, p. 124.]

Les consuls de Riom s'engagèrent, par lettres scellées de leur sceau,
à donner à Jeanne la Pucelle et à monseigneur d'Albret une somme de
soixante écus; mais quand les gouverneurs de l'artillerie pour le
siège vinrent leur réclamer cette somme, les consuls ne donnèrent pas
une maille[260].

[Note 260: F. Perot (_Bulletin de la Société archéologique de
l'Orléanais_, t. XII, p. 231).]

Désireux, au contraire, de voir réduire une place qui interceptait le
cours de la Loire à trente lieues en amont de leur ville, les
habitants d'Orléans, cette fois encore, se montrèrent zélés et
magnifiques. On les doit tenir pour les vrais sauveurs du royaume;
sans eux, au mois de juin, on n'aurait pas pu prendre Jargeau ni
Beaugency. Tout au commencement de juillet, alors qu'ils croyaient à
la continuation de la campagne de la Loire, ils avaient fait conduire
à Gien leur grosse bombarde, la Bougue. Ils y joignirent des
munitions, des vivres, et, dans les premiers jours de décembre, sur la
demande du roi aux procureurs de la ville, ils dirigèrent sur La
Charité toute l'artillerie ramenée de Gien; quatre-vingt-neuf soldats
de la milice urbaine, portant la huque aux couleurs du duc d'Orléans,
la croix blanche sur la poitrine, trompette en tête, commandés par le
capitaine Boiau; des ouvriers de tous états, maçons et manoeuvres,
charpentiers, forgerons; les couleuvriniers Fauveau, Gervaise Lefèvre,
et frère Jacques, religieux du couvent des cordeliers d'Orléans[261].
Que fit-on de cette grosse artillerie et de ces braves gens?

[Note 261: A. de Villaret, _Campagne des Anglais_, p. 107, pièce
justificative XVII, pp. 159, 168.--_Procès_, t. V, pp. 268, 270,
d'après les cédules originales de la Bibliothèque d'Orléans.]

Le 24 novembre, le sire d'Albret et la Pucelle, se trouvant sous les
murs de La Charité en grande détresse, sollicitèrent semblablement la
ville de Bourges. Au reçu de leur lettre, les bourgeois décidèrent
d'envoyer treize cents écus d'or. Pour se procurer cette somme ils
employèrent un moyen usuel, auquel notamment ceux d'Orléans avaient eu
recours quand, en vue de fournir à Jeanne, quelque temps auparavant,
des munitions de guerre, ils achetèrent d'un habitant une certaine
quantité de sel qu'ils firent mettre à l'enchère au grenier de la
ville. Les habitants de Bourges firent vendre à la criée la ferme
annuelle du treizième du vin vendu en détail dans la ville. Mais
l'argent qu'ils se procurèrent ainsi n'arriva pas à destination[262].

[Note 262: La Thaumassière, _Histoire du Berry_, p.
161.--_Procès_, t. V, pp. 356-357.--Lanéry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne
d'Arc en Berry_, pp. 105 et suiv.--A. de Villaret, _Campagne des
Anglais_, pp. 111, 112.]

Il y avait sous La Charité une brillante chevalerie; outre Louis de
Bourbon et le sire d'Albret, il s'y trouvait le maréchal de Boussac,
Jean de Bouray, sénéchal de Toulouse, Raymon de Montremur, baron
dauphinois, qui y fut tué[263]. Il faisait un froid cruel et les
assiégeants ne réussissaient à rien. Après un mois, Perrinet Gressart,
qui connaissait plus d'un tour, les fit tomber dans on ne sait quelle
embûche. Ils levèrent le siège, laissant l'artillerie des bonnes
villes, les beaux canons payés des deniers des bourgeois
économes[264]. Et ce qui rendait leur cas peu louable, c'est que la
ville, n'étant pas secourue et ne pouvant l'être, devait capituler un
jour ou l'autre. Ils alléguaient en leur faveur que le roi n'avait
envoyé ni vivres ni argent[265]; mais ce ne parut point une excuse et
leur fait fut jugé honteux. Un chevalier expert en l'honneur des armes
a dit: «On ne doit jamais assiéger une place que premièrement on ne
soit sûr de vivres et de solde. Car trop grande honte est à un ost,
spécialement quand il y a roi ou lieutenant du roi, d'assiéger une
place et puis de s'en lever[266].»

[Note 263: _Mémoires de la Société des Antiquaires du Centre_, t.
IV, 1870-72, pp. 211, 239.]

[Note 264: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,
p. 126.--Lanéry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne d'Arc en Berry_, p. 89.]

[Note 265: Perceval de Cagny, p. 172.]

[Note 266: _Le Jouvencel_, t. II, pp. 216-217.]

Le 13 décembre, un moine dominicain, frère Hélie Boudant, pénitencier
du pape Martin pour la ville et diocèse de Limoges, s'étant rendu dans
la ville de Périgueux, y prêcha le peuple; il prit pour texte de son
sermon les grands miracles accomplis en France par l'intervention
d'une Pucelle qui était venue trouver le roi de par Dieu. À cette
occasion le maire et les consuls entendirent une messe chantée et
firent mettre deux cierges. Or, frère Hélie était depuis deux mois
sous le coup d'un mandat d'amener lancé par le parlement de
Poitiers[267]. On ignore l'accusation qui pesait sur lui. Les moines
mendiants se montraient alors, pour la plupart, déréglés dans leurs
moeurs et faillibles dans leur foi. Le frère Richard lui-même ne
laissait pas d'inspirer parfois des soupçons sur la pureté de sa
doctrine.

[Note 267: Extrait du livre des comptes de la ville de Périgueux,
dans _Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord_,
t. XIV, janvier-février 1887.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_,
preuve CCXVII, p. 252.--Le P. Chapotin, _La guerre de cent ans et les
dominicains_, pp. 74 et suiv.]

À la Noël de cette année 1429, le béguinage volant étant réuni à
Jargeau[268], ce bon frère dit la messe et donna la communion trois
fois à Jeanne la Pucelle et deux fois à cette Pierronne, de la
Bretagne bretonnante, avec qui Notre-Seigneur causait comme un ami
avec un ami. Et l'on pouvait voir là, sinon une transgression formelle
des lois de l'Église, du moins un abus condamnable du sacrement[269].
Un formidable orage théologique s'amassait dès lors, prêt à fondre sur
les filles spirituelles du frère Richard. Peu de jours après l'attaque
de Paris, la très vénérable Université avait fait composer, ou plutôt
transcrire un traité _De bono et maligno spiritu_, en vue,
probablement, d'y trouver des arguments contre le frère Richard et sa
prophétesse Jeanne, venus tous deux de compagnie avec les Armagnacs
devant la grand'ville[270].

[Note 268: _Procès_, t. I, p. 106.]

[Note 269: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 271.]

[Note 270: Morosini, t. III, pp. 232-233.--Le P. Denifle et
Châtelain, _Cartularium Univ. Paris._, t. IV, p. 515.]

Vers le même temps, un clerc de la faculté des décrets avait lancé une
réponse sommaire au mémoire du chancelier Gerson sur la Pucelle. «Il
ne suffit pas, y disait-il, que quelqu'un nous affirme bonnement qu'il
est envoyé de Dieu: tout hérétique le prétend; mais il importe qu'il
prouve cette mission invisible par opération miraculeuse ou
témoignage spécial de l'Écriture.» Le clerc de Paris nie que la
Pucelle ait fait cette preuve, et à la juger sur sa conduite, il la
croit plutôt envoyée par le diable. Il lui fait grief de porter un
habit interdit aux femmes, sous peine d'anathème, et rejette les
excuses alléguées sur ce point par Gerson. Il lui reproche d'avoir
excité, entre les princes et le peuple chrétiens, plus grande guerre
que n'était auparavant. Il la tient pour idolâtre, usant de sortilèges
et de fausses prophéties; il l'incrimine d'avoir entraîné les hommes à
se rendre homicides pendant les deux fêtes principales de la très
sainte Vierge, l'Assomption et la Nativité: «offenses que l'Ennemi du
genre humain a infligées au Créateur et à sa très glorieuse Mère, par
le moyen de cette femme. Et bien qu'il en ait résulté quelques
meurtres, grâce à Dieu, ils n'ont pas répondu aux intentions de cette
ennemie.

»Tout cela manifestement, ajoute ce fils dévoué de l'Université,
contient erreur et hérésie». Il en conclut que cette Pucelle doit être
traduite devant l'évêque et l'inquisiteur et termine en invoquant ce
texte de saint Jérôme: «Il faut tailler les chairs pourries; il faut
chasser la brebis galeuse du bercail[271].»

[Note 271: Noël Valois, _Un nouveau témoignage sur Jeanne d'Arc_,
Paris, 1907, in-8º de 19 pages.]

Tel était le sentiment unanime de l'Université de Paris sur celle en
qui les clercs français reconnaissaient un ange du Seigneur. Au mois
de novembre, le bruit courait à Bruges, recueilli par des religieux,
que la fille aînée des rois avait envoyé à Rome, près du pape, des
députés pour dénoncer la Pucelle comme fausse prophétesse, abuseresse,
ainsi que ceux qui croyaient en elle; nous ignorons le véritable objet
de cette ambassade[272]. Sans nul doute les docteurs et maîtres
parisiens étaient dès lors résolus, s'ils tenaient un jour cette
fille, à ne pas la laisser échapper et à ne point l'envoyer juger à
Rome où elle courait chance de s'en tirer avec une pénitence et même
d'être engagée dans les soudoyers du Saint-Père[273].

[Note 272: Morosini, t. III, p. 232.]

[Note 273: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 354-355.]

En pays anglais et bourguignons elle était regardée comme hérétique,
non seulement par les clercs, mais par la multitude des gens de toute
condition. Et ceux qui, peu nombreux dans ces contrées, l'estimaient
bonne, devaient s'en taire soigneusement. Après la retraite de
Saint-Denys il restait peut-être en Picardie et notamment à Abbeville
quelques personnes favorables à la prophétesse des Français; il ne
fallait pas parler en public de ces gens-là.

Colin Gouye, surnommé le Sourd, et Jehannin Daix, surnommé Petit,
natif d'Abbeville, l'apprirent à leurs dépens. En cette ville, vers la
mi-septembre, le Sourd et Petit, se trouvant contre la forge d'un
maréchal, en compagnie de plusieurs bourgeois et habitants, notamment
d'un héraut, parlèrent des faits de cette Pucelle qui menait si grand
bruit dans la chrétienté. À un propos que tint le héraut sur elle,
Petit répliqua vivement:

--Bren! bren! Chose que dit et fait cette femme n'est qu'abusion.

Le Sourd parla dans le même sens:

--À cette femme, dit-il, l'on ne doit ajouter foi. Ceux qui croient en
elle sont fols et sentent la persinée.

Il entendait par là qu'ils sentaient la grillade au persil, le roussi,
étant déjà, autant dire, sur le feu du bûcher.

Et il eut le malheur d'ajouter:

--Il y a en cette ville plusieurs autres qui sentent la persinée.

C'était diffamer les habitants d'Abbeville et les rendre suspects. Le
maire et les échevins, ayant eu connaissance de ce propos, firent
mettre le Sourd en prison. Sans doute Petit avait dit quelque chose de
semblable, car il fut envoyé pareillement en prison[274].

[Note 274: Du Cange, _Glossaire_, au mot: _Persina_.--Lettre de
rémission pour le Sourd et Jehannin Daix, dans _Procès_, t. V, pp.
142-145.]

En disant que plusieurs de leurs concitoyens sentaient la persinée, le
Sourd les mettait en grand danger d'être recherchés par l'ordinaire et
l'inquisiteur comme hérétiques et sorciers notoirement diffamés. Quant
à la Pucelle, en quelle odeur de persinée elle était, puisqu'il
suffisait de prendre son parti pour sentir le roussi!

Pendant que le frère Richard et ses filles spirituelles se voyaient
ainsi menacés de faire une mauvaise fin, s'ils tombaient aux mains des
Anglais et des Bourguignons, de grands troubles agitaient la
confrérie. Jeanne, au sujet de Catherine, entra en lutte ouverte avec
son bon père. Frère Richard voulait qu'on mît en oeuvre la sainte dame
de La Rochelle. Jeanne, craignant que ce conseil ne fût suivi, écrivit
à son roi ce qu'il devait faire de cette femme, c'est-à-dire qu'il la
devait certes renvoyer à son mari et à ses enfants.

Quand elle alla vers le roi, elle n'eut rien de plus pressé que de lui
dire:

--C'est tout folie et tout néant du fait de Catherine.

Frère Richard laissa voir à la Pucelle son profond
mécontentement[275]. Il était fort bien en cour, et c'est sans doute
avec l'agrément du Conseil royal qu'il essayait de mettre en oeuvre
cette dame Catherine. La Pucelle avait réussi; on pensait qu'une autre
voyante réussirait de même.

[Note 275: _Procès_, t. I, p. 107.]

Ce qui ne veut pas dire que, dans le Conseil on renonçât aux services
que Jeanne rendait à la cause française. Même après les mauvaises
journées de Paris et de La Charité bien des gens lui attribuaient
comme autrefois une puissance surnaturelle et il y a lieu de croire
que plusieurs, à la Cour, comptaient l'employer encore[276].

[Note 276: _Procès_, t. III, p. 84; t. IV, p. 312 et _passim_.--A.
de Villaret, _loc. cit._, Pièces justificatives.]

Et quand même on eût voulu la rejeter, elle se tenait trop près des
Lis pour qu'on pût désormais négliger ses honneurs sans offenser en
même temps l'honneur des Lis. Le 29 décembre 1429, à Mehun-sur-Yèvre,
le roi lui donna des lettres de noblesse scellées du grand sceau de
cire verte, sur double queue, en lés de soie rouge et verte[277].

[Note 277: _Procès_, t. V, pp. 150-153.--J. Hordal, _Heroinæ
nobilissimæ Joannæ Darc, lotharingæ, vulgo aurelianensis puellæ
historia_..., Ponti-Mussi, 1612, petit in-4º.--C. du Lys, _Traité
sommaire tant du nom et des armes que de la naissance et parenté de la
Pucelle, justifié par plusieurs patentes et arrêts, enquêtes et
informations_... Paris, 1633, in-4º.--De la Roque, _Traité de la
noblesse_, Paris, 1678, in-4º, chap. XLIII.--Lanéry d'Arc, _Jeanne
d'Arc en Berry_, chap. X.]

L'anoblissement concernait Jeanne, ses père, mère, frères, même au cas
où ils ne fussent pas de condition libre, et toute leur postérité mâle
et féminine. Clause singulière, répondant aux services singuliers
rendus par une femme.

Dans ces lettres, elle est nommée _Johanna d'Ay_, sans doute parce que
le nom de son père fut recueilli à la chancellerie royale sur les
lèvres des Lorrains qui le prononçaient ainsi d'un accent lent et
sourd; mais que ce nom soit Ay ou Arc, on ne le lui donnait guère; on
l'appelait communément Jeanne la Pucelle[278].

[Note 278: Voir à la table analytique du _Procès_, t. V, au mot:
_Pucelle_.]




CHAPITRE V

LES LETTRES AUX HABITANTS DE REIMS.--LA LETTRE AUX HUSSITES.--LE
DÉPART DE SULLY.


Les habitants d'Orléans étaient reconnaissants à la Pucelle de ce
qu'elle avait accompli pour eux. Sans lui faire un grief de la déroute
par laquelle s'était terminé le siège de La Charité, ils la reçurent
dans leur ville avec la même joie et lui firent aussi bonne chère
qu'auparavant. Le 19 janvier 1430, ils offrirent à elle, à maître Jean
de Velly et à maître Jean Rabateau un repas où ne manquaient ni
chapons, ni perdrix, ni lièvres, où même un faisan était dressé[279].
Ce Jean de Velly, qui fut festoyé avec elle, ne nous est pas connu.
Quant à Jean Rabateau, ce n'était pas moins qu'un conseiller du roi,
avocat général au Parlement de Poitiers, depuis 1427[280]. Il avait
été l'hôte de la Pucelle dans cette ville. Sa femme avait souvent vu
Jeanne agenouillée dans l'oratoire de l'hôtel[281]. Les habitants
d'Orléans présentèrent le vin à l'avocat du roi, à Jean de Velly et à
la Pucelle. Beau festoiement, certes, et cérémonieux. Les bourgeois
aimaient et honoraient Jeanne, mais, dans le repas, ils ne
l'observèrent pas finement; car, lorsqu'une aventurière, dans huit
ans, se donnera pour elle, ils s'y tromperont et lui offriront le vin
de la même manière; et ce sera le même varlet de la ville, Jacques
Leprestre, qui le présentera[282].

[Note 279: _Procès_, t. V, p. 270.]

[Note 280: _Ibid._, t. III, pp. 19, 74, 203.--H. Daniel Lacombe,
_L'hôte de Jeanne d'Arc à Poitiers, Maître Jean Rabateau, président du
Parlement de Paris_, dans _Revue du Bas-Poitou_, 1891, pp. 48, 66.]

[Note 281: _Procès_, t. III, pp. 88 et suiv.]

[Note 282: Extrait des comptes de la ville d'Orléans, dans
_Procès_, t. V, p. 331.]

Un peintre, nommé Hamish Power, avait imagé, à Tours, cet étendard que
la Pucelle aimait plus encore que l'épée de sainte Catherine. Quand
elle apprit que Power mariait sa fille Héliote, Jeanne demanda, par
lettre, aux élus de la ville de Tours une somme de cent écus pour le
trousseau de la mariée. La cérémonie nuptiale était fixée au 9 février
1430. Les élus se réunirent par deux fois pour délibérer sur la
demande de celle qu'ils nommaient avec honneur, mais non sans
prudence: «la Pucelle venue en ce royaume vers le roi, pour le fait de
guerre et se donnant à lui comme envoyée de par le roi du Ciel contre
les Anglais». Ils refusèrent de rien payer, pour cette raison qu'il
convenait d'employer les deniers qu'ils administraient à l'entretien
de la ville et non autrement; mais ils décidèrent que, pour l'amour et
honneur de la Pucelle, les gens d'Église, bourgeois et habitants de la
ville assisteraient à la bénédiction nuptiale et feraient faire des
prières à l'intention de la mariée, et qu'ils lui offriraient le pain
et le vin. Ils en furent quittes pour quatre livres dix sous[283].

[Note 283: Vallet de Viriville, _Un épisode de la vie de Jeanne
d'Arc_, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, t. IV (première
série), p. 488.--_Procès_, t. V, pp. 154-156.]

À une époque qu'on ne peut déterminer précisément, la Pucelle acheta
une maison à Orléans. Pour parler avec plus d'exactitude, elle
contracta un bail à vente[284]. Le bail à vente était une sorte de
convention par laquelle le propriétaire d'une maison ou d'un héritage
en transférait la propriété au preneur moyennant une pension annuelle
en fruits ou en argent. On contractait ces baux, de coutume, pour une
durée de cinquante-neuf ans. L'hôtel que Jeanne acquit de la sorte
appartenait au Chapitre de la cathédrale; il était situé au milieu de
la ville, sur la paroisse Saint-Malo, proche de la chapelle
Saint-Maclou, contre la boutique d'un marchand d'huile nommé Jean Feu,
dans la rue des Petits-Souliers, où lors du siège, un boulet de pierre
de cent soixante-quatre livres était tombé au milieu de cinq convives
attablés, sans faire de mal à personne[285]. À quel prix la Pucelle
s'en rendit-elle acquéreur? Ce fut vraisemblablement pour la somme de
six écus d'or fin (à soixante écus le marc), versés annuellement aux
termes de la Saint-Jean et de Noël, durant cinquante-neuf années. En
outre, elle dut s'engager, conformément à la coutume, à tenir la
maison en bon état et à payer de ses propres deniers les tailles
d'Église, ainsi que les taxes établies pour le puits et le pavé et
toutes autres impositions. Comme il lui fallait une caution, elle prit
pour répondant un certain Guillot de Guyenne, de qui nous ne savons
pas autre chose[286].

[Note 284: Jules Doinel, _Note sur une maison de Jeanne d'Arc_,
dans _Mémoires de la Société archéologique et historique de
l'Orléanais_, t. XV, pp. 491-500.]

[Note 285: _Journal du siège_, pp. 15 16.]

[Note 286: Jules Doinel, _Note sur une maison de Jeanne d'Arc_,
_loc. cit._]

Que la Pucelle se soit elle-même occupée de ce contrat, rien n'empêche
de le croire. Toute sainte qu'elle était, elle n'ignorait pas ce que
c'est que de posséder du bien. À cet égard elle avait de qui tenir:
son père était l'homme de son village le plus entendu aux
affaires[287]; elle-même, bonne ménagère, gardait ses vieilles nippes
et, même en campagne, savait les retrouver pour en faire des présents
à ses amis. Elle prisait son avoir, armes et chevaux, l'évaluait à
douze mille écus, et se faisait, à ce qu'il semble, une idée assez
juste de la valeur des choses[288]. Mais à quelle intention
prenait-elle cette maison? Était-ce pour l'habiter? Pensait-elle
revenir à Orléans, après la guerre, y avoir pignon sur rue, et y
vieillir doucement? N'était-ce pas plutôt pour loger ses parents,
quelque oncle Vouthon, ou ses frères, dont l'un, très besogneux, se
faisait donner alors un pourpoint par les citoyens d'Orléans[289]?

[Note 287: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. 360.]

[Note 288: _Procès_, t. I, p. 295.]

[Note 289: Compte de forteresse, dans _Procès_, t. V, pp.
259-260.]

Le 3 mars, elle suivit le roi Charles à Sully[290]. Le château où elle
logea près du roi appartenait au sire de la Trémouille, qui le tenait
de sa mère, Marie de Sully, fille de Louis Ier de Bourbon. Il avait
été repris aux Anglais après la délivrance d'Orléans[291]. Lieu fort,
qui commandait la plaine entre Orléans et Briare et le vieux pont de
vingt arches, Sully, au bord de la Loire, sur la route qui va de Paris
à Autun, reliait le centre de la France à ces provinces du Nord dont
Jeanne était revenue à regret et où elle désirait de tout son coeur
retourner pour de nouvelles chevauchées et de nouveaux assauts.

[Note 290: _Procès_, t. V, p. 159.]

[Note 291: Perceval de Cagny, p. 173.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 258.--_Berry_, dans Godefroy, p. 376.--Morosini, t. III, p 294,
notes 4, 5.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, pp.
139, 163.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 144.]

En la première quinzaine de mars, elle reçut des habitants de Reims un
message dans lequel ils lui confiaient leurs craintes qui n'étaient
que trop fondées[292]. Le Régent venait de donner (8 mars) les comtés
de Champagne et de Brie au duc de Bourgogne, à charge pour lui de les
aller prendre[293]. Des Armagnacs et des Anglais, c'était à qui
offrirait les plus gros et les meilleurs morceaux à ce duc Gargantua;
les Français ne pouvant, malgré leur promesse, lui livrer Compiègne
qui ne voulait pas être livrée, lui offraient à la place
Pont-Sainte-Maxence[294]. Mais c'est Compiègne qu'il voulait. Les
trêves, fort mal observées d'ailleurs, qui devaient d'abord expirer à
la Noël, prorogées une première fois jusqu'au 15 mars, l'avaient été
ensuite jusqu'à Pâques, qui tombait en 1430 le 16 avril. Le duc
Philippe n'attendait que cette date pour mettre une armée en
campagne[295].

[Note 292: Monstrelet, t. IV, p. 378.--D. Plancher, _Histoire de
Bourgogne_, t. IV, p. 137.--Morosini, t. III, p. 268.]

[Note 293: Du Tillet, _Recueil des rois de France_, t. II, p. 39
(éd. 1601-1602).--Rymer, _Foedera_, mars, 1430.]

[Note 294: P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pp. 35, 152.]

[Note 295: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp.
351, 389.]

La Pucelle répondit aux habitants de Reims d'une parole animée et
brève:

     Très chiers et bien amés et bien desiriés à veoir, Jehenne la
     Pucelle ey reçue vous letres faisent mancion que vous vous
     doptiés d'avoir le sciege. Vulhés savoir que vous n'arés point,
     si je les puis rencontrer bien bref; et si ainsi fut que je ne
     les rencontrasse, ne eux venissent devant vous, si vous fermés
     vous pourtes, car je serey bien brief vers vous; et ci eux y
     sont, je leur feray chausier leurs espérons si à aste qu'il ne
     saront pas ho les prandre, et lever, c'il y est, si brief que ce
     cera bien tost. Autre chouse que ne vous escri pour le présent,
     mès que soyez toutjours bons et loyals. Je pri à Dieu que vous
     ait en sa guarde. Escrit à Sulli le xvje jour de mars.

     Je vous mandesse anquores auqunes nouvelles de quoy vous sériés
     bien joyeux[296]; mais je doubte que les letres ne feussent
     prises en chemin et que l'on ne vit les dictes nouvelles.

     _Signé_: JEHANNE.

     _Sur l'adresse_: À mes très chiers et bons amis, gens d'église,
     bourgois et autres habitans de la ville de Rains[297].

[Note 296: La minute originale, jadis aux archives municipales de
Reims, et maintenant en la possession de M. le comte de Maleissye,
paraît avoir d'abord porté le mot _chyereux_ raturé. Faut-il y voir un
mot populaire, formé sur _chiere_, prononcé par Jeanne et corrigé tout
de suite par le scribe? Avait-il mal entendu ce qu'elle dictait?]

[Note 297: _Procès_, t. V, p. 160, d'après une copie de
Rogier.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, pièce justificative,
XV.--Fac-similé dans Wallon, édit. 1876, p. 200.--On possède
l'original de cette lettre; on possède également l'original de la
lettre adressée le 9 novembre 1429 aux habitants de Riom. Ces deux
lettres, écrites à cent vingt-six jours de distance, ne sont pas d'un
même scribe. Quant à la signature de l'une comme de l'autre, elle ne
saurait être attribuée à la main qui traça le corps de la lettre. Les
sept caractères du nom de _Jehanne_ semblent avoir été tracés
péniblement par une personne dont on tenait les doigts, ce qui ne peut
nous surprendre, puisque la Pucelle ne savait pas écrire. Mais quand
on compare ces deux signatures, on s'aperçoit qu'elles sont
entièrement semblables l'une à l'autre. La hampe du J a même direction
et même longueur; le premier _n_, par suite d'une surcharge, a trois
jambages au lieu de deux; le second jambage du second _n_, visiblement
tracé à deux reprises, descend trop bas; enfin les deux signatures
sont exactement superposables. Il faut croire que, après avoir une
fois obtenu le seing de la Pucelle en lui conduisant la main, on en
prit un calque qui servit de modèle pour toutes les autres lettres. À
juger par les deux missives du 9 novembre 1429 et du 16 mars 1430, ce
calque était reproduit avec la plus scrupuleuse fidélité.--Cf. p. 133,
note 5.]

Pour cette lettre, nul doute que le scribe n'ait écrit fidèlement sous
la dictée de la Pucelle et pris sa parole au vol. Dans sa hâte, elle a
oublié des mots, des phrases entières; mais on comprend tout de même.
Et quel élan! «Vous n'aurez pas de siège si je rencontre vos ennemis.»
Et son langage cavalier qu'on retrouve! Elle avait demandé la veille
de Patay: «Avez-vous de bons éperons[298]?» Ici elle s'écrie: «Je leur
ferai chausser leurs éperons!» Elle annonce qu'elle sera bientôt en
Champagne, qu'elle va partir. Dès lors, est-il possible de croire
qu'elle était dans le château de la Trémouille comme dans une cage
dorée[299]? En terminant, elle avertit ses amis de Reims qu'elle ne
leur écrit pas tout ce qu'elle voudrait, de peur que sa lettre ne soit
prise en chemin. Elle avait de la prudence; elle mettait quelquefois
sur ses lettres une croix pour avertir ceux de son parti de ne pas
tenir compte de ce qu'elle leur écrivait, dans l'espoir que la missive
fût interceptée et l'ennemi trompé[300].

[Note 298: _Procès_, t. III, p. 11.]

[Note 299: Perceval de Cagny, p. 172.]

[Note 300: _Procès_, t. I, p. 83.]

C'est de Sully, le 23 mars, que fut expédiée, par le frère Pasquerel à
l'empereur Sigismond, une lettre destinée aux Hussites de Bohême[301].

[Note 301: _Ibid._, t. V, p. 156.]

À cette époque, les Hussites faisaient l'exécration et l'épouvante de
la chrétienté. Ils réclamaient la libre prédication de la parole de
Dieu, la communion sous les deux espèces, le retour de l'Église à
cette vie évangélique qui ne connut ni le pouvoir temporel des papes,
ni les richesses des prêtres. Ils voulaient que le péché fût puni par
les magistrats civils, ce qui est l'état d'une société excessivement
sainte. Aussi étaient-ils des saints. Hérétiques, d'ailleurs, autant
qu'on peut l'être. Le pape Martin tenait pour salutaire la destruction
de ces méchants, et c'était l'avis de tous les bons catholiques. Mais
comment venir à bout de cette hérésie en armes, qui brisait toutes les
forces de l'Empire et du Saint-Siège? Les Hussites culbutaient,
écrasaient cette antique chevalerie usée de la chrétienté, chevalerie
allemande, chevalerie française, qu'il n'y avait plus qu'à jeter au
rebut comme une vieille ferraille. Et c'est ce que les villes du
royaume de France faisaient en mettant une paysanne au-dessus des
seigneurs[302].

[Note 302: Monstrelet, t. IV, pp. 24, 86, 87.--J. Zeller,
_Histoire d'Allemagne_, t. VII, _La réforme_, Paris, 1891, pp. 78 et
suiv.--E. Denis, _Jean Hus et la guerre des Hussites_ (1879); _Les
origines de l'Unité des Frères Bohêmes_, Angers, 1885, in-8º, pp. 5 et
suiv.]

À Tachov, en 1427, les croisés bénis par le Saint-Père s'étaient
enfuis au seul bruit des chariots de Procope. Le pape Martin ne savait
plus où trouver des défenseurs de l'Église une et sainte. Il avait
payé l'armement de cinq mille croisés anglais, que le cardinal de
Winchester devait conduire chez ces Bohêmes démoniaques; mais le
Saint-Père éprouvait de ce fait une cruelle déconvenue: ces cinq
mille croisés, à peine descendus en France, le Régent d'Angleterre les
avait détournés de leur route et dirigés sur la Brie pour donner du
fil à retordre à la Pucelle des Armagnacs[303].

[Note 303: L. Paris, _Cabinet Historique_, t. I, 1855, pp.
74-76.--Rogier, dans _Procès_, t. IV, p. 294.--Morosini, t. III, pp.
132-133, 136-137, 168-169, 188-189; t. IV, Annexe XVII.]

Depuis sa venue en France, Jeanne parlait de la croisade comme d'une
oeuvre bonne et méritoire. Dans la lettre dictée avant l'expédition
d'Orléans, elle conviait les Anglais à s'unir aux Français pour aller
ensemble combattre les ennemis de l'Église. Et, plus tard, écrivant au
duc de Bourgogne, elle invitait le fils du vaincu de Nicopolis à faire
la guerre aux Turcs[304]. Ces idées de croisade, qui donc les mettait
dans la tête de Jeanne, sinon les mendiants qui la gouvernaient? Tout
de suite après la délivrance d'Orléans, on disait qu'elle conduirait
le roi Charles à la conquête du Saint-Sépulcre et qu'elle mourrait en
Terre-Sainte[305]. Dans le même moment on semait le bruit qu'elle
ferait la guerre aux Hussites. Au mois de juillet 1429, quand le
voyage du sacre était à peine commencé, on publiait en Allemagne, sur
la foi d'une prophétesse de Rome, que, par la prophétesse de France,
serait récupéré le royaume de Bohême[306].

[Note 304: _Procès_, t. I, p. 240; t. V, p. 126.]

[Note 305: Morosini, t. III, pp. 82-85.--Christine de Pisan, dans
_Procès_, t. V, p. 416.--Eberhard Windecke, pp. 60-63.]

[Note 306: Eberhard Windecke, pp. 108, 115, 188.]

Déjà portée sur la croisade contre les Turcs, la Pucelle se porta
pareillement sur la croisade contre les Hussites. Turcs et Bohêmes,
c'était tout un pour elle; elle ne connaissait ceux-ci, comme ceux-là,
que par les récits pleins de diableries que lui en faisaient les
mendiants de sa compagnie. On rapportait touchant les Hussites des
choses qui n'étaient pas toutes vraies, mais que Jeanne devait croire
et qui n'étaient certes pas pour lui plaire; on disait qu'ils
adoraient le diable et qu'ils l'appelaient «celui à qui l'on a fait
tort»; on disait qu'ils accomplissaient comme oeuvres pies toutes
sortes de fornications; on disait que dans chaque Bohémien il y avait
cent démons; on disait qu'ils tuaient les clercs par milliers; on
disait encore, et cette fois sans fausseté, qu'ils brûlaient églises
et moutiers. La Pucelle croyait au Dieu qui ordonna à Israël
d'exterminer les Philistins. Il s'était trouvé naguère des Cathares
pour penser que le Dieu de l'_Ancien Testament_ était en réalité
Lucifer ou Luciabel, auteur du mal, menteur et meurtrier. Les Cathares
abhorraient la guerre; ils se refusaient à verser le sang humain;
c'étaient des hérétiques; on les avait massacrés, il n'en restait
plus. La Pucelle croyait de bonne foi que l'extermination des Hussites
était agréable à Dieu. Des hommes plus savants qu'elle, non adonnés
comme elle à la chevalerie, et de moeurs douces, des clercs, comme le
chancelier Jean Gerson, le croyaient aussi[307]. Elle pensait de ces
Bohêmes hérétiques ce que tout le monde en pensait: elle avait l'âme
des foules; ses sentiments étaient faits des sentiments de tous. Aussi
haïssait-elle les Hussites avec simplicité, mais elle ne les craignait
pas, parce qu'elle ne craignait rien, et qu'elle se croyait, Dieu
aidant, capable de pourfendre tous les Anglais, tous les Turcs et tous
les Bohêmes du monde. Au premier coup de trompette elle était prête à
foncer. Le 23 mars 1430, frère Pasquerel envoya à l'empereur Sigismond
une lettre écrite au nom de la Pucelle et destinée aux Hussites de
Bohême. Cette lettre était rédigée en latin. En voici le sens:

[Note 307: Lea, _Histoire de l'inquisition au moyen âge_, t. II,
p. 578, trad. S. Reinach.]

     JÉSUS + MARIE

     Depuis longtemps le bruit, la renommée m'est parvenue que, de
     vrais chrétiens que vous étiez, devenus hérétiques, et pareils
     aux Sarrazins, vous avez aboli la vraie religion et le culte, que
     vous avez adopté une superstition infecte et funeste, et que,
     dans votre zèle à la soutenir et à l'étendre, il n'est honte ni
     cruauté que vous n'osiez. Vous souillez les sacrements de
     l'Église, vous lacérez les articles de la foi, vous renversez les
     temples; ces images qui furent faites pour de saintes
     commémorations, vous les brisez et les jetez au feu; enfin, les
     chrétiens qui n'embrassent pas votre foi, vous les massacrez.
     Quelle fureur ou quelle folie, quelle rage vous agite? Cette foi
     que le Dieu tout puissant, que le Fils, que le Saint-Esprit
     suscitèrent, instituèrent, exaltèrent, et que de mille manières,
     par mille miracles, ils illustrèrent, vous la persécutez, vous
     vous efforcez de la renverser et de l'exterminer.

     C'est vous, vous, qui êtes les aveugles et non ceux à qui
     manquent la vue et les yeux. Croyez-vous rester impunis?
     Ignorez-vous que, si Dieu n'empêche pas vos violences impies,
     s'il souffre que vous soyez plongés plus longtemps dans les
     ténèbres et l'erreur, c'est qu'il vous prépare une peine et des
     supplices plus grands? Quant à moi, pour vous dire la vérité, si
     je n'étais occupée aux guerres anglaises, je serais déjà allée
     vous trouver. Mais vraiment, si je n'apprends que vous vous êtes
     amendés, je quitterai peut-être les Anglais et je vous courrai
     sus, afin que j'extermine par le fer, si je ne le puis autrement,
     votre vaine et fougueuse superstition et que je vous ôte ou
     l'hérésie ou la vie. Toutefois, si vous préférez revenir à la foi
     catholique et à la primitive lumière, envoyez-moi vos
     ambassadeurs, je leur dirai ce que vous avez à faire. Si, au
     contraire, vous vous obstinez et voulez regimber sous l'éperon,
     souvenez-vous de tout ce que vous avez perpétré de forfaits et de
     crimes et attendez-vous à me voir venir avec toutes les forces
     divines et humaines pour vous rendre tout le mal que vous avez
     fait à autrui.

     Donné à Sully, le 23 de mars, aux Bohêmes hérétiques.[308]

     _Signé_: PASQUEREL.

[Note 308: Th. de Sickel, _Lettre de Jeanne d'Arc aux Hussites_
dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, 3e série, t. II, p.
81.--Une fausse date est donnée dans la traduction allemande utilisée
par Quicherat (_Procès_, t. V, pp. 156-159).]

Telle est la lettre qui fut expédiée à l'empereur. Qu'avait dit Jeanne
en langage français et champenois? Il n'est pas douteux que le bon
frère ne lui ait terriblement embelli sa lettre. On ne s'attendait
pas à ce que la Pucelle cicéronisât de la sorte; et l'on a beau dire
qu'une sainte alors était propre à tout faire, prophétisait sur tout
sujet et avait le don des langues, une si belle épître contient
beaucoup trop de rhétorique pour une fille que les capitaines
armagnacs eux-mêmes jugeaient simplette. Et pourtant, si l'on va au
fond, on retrouvera dans cette missive, du moins en la seconde moitié,
ces naïvetés un peu rudes, cette assurance enfantine qui se remarquent
dans les vraies missives de Jeanne, et particulièrement dans sa
réponse au comte d'Armagnac[309], et l'on reconnaîtra en plus d'un
endroit le tour habituel de la sibylle villageoise. Ceci, par exemple,
est tout à fait dans la manière de Jeanne: «Si vous rentrez dans le
giron de la croyance catholique, adressez-moi vos envoyés; je vous
dirai ce que vous avez à faire.» Et sa menace coutumière:
«Attendez-moi avec la plus grande puissance humaine et divine[310].»
Quant à cette phrase: «Si je n'apprends bientôt votre amendement,
votre rentrée au sein de l'Église, je laisserai peut-être les Anglais
et me tournerai contre vous», on peut soupçonner le moine mendiant,
que les affaires de Charles VII intéressaient beaucoup moins que
celles de l'Église, d'avoir prêté à la Pucelle plus de hâte à partir
pour la croisade qu'elle n'en avait réellement. Pour bon et salutaire
qu'elle crût de prendre la croix, elle n'y aurait pas consenti, telle
que nous la connaissons, avant d'avoir chassé les Anglais du royaume
de France. C'était sa mission, à ce qu'elle croyait, et elle mit à
l'accomplir un esprit de suite, une constance, une fermeté vraiment
admirables. Il est très probable qu'elle dicta au bon frère une phrase
comme celle-ci: «Quand j'au

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