Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2
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Title: Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2
Author: Anatole France
Release date: September 10, 2010 [eBook #33692]
Language: French
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ANATOLE FRANCE
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
VIE
DE
JEANNE D'ARC
I
PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3
_Published february fifth, copyright nineteen hundred and eight.
Privilege of copyright in the United States reserved under the Act
approved March third nineteen hundred and five by Manzi, Joyant et
Cie._
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y
compris la Hollande.
PRÉFACE
Mon premier devoir serait de faire connaître les sources de cette
histoire; mais L'Averdy, Buchon, J. Quicherat, Vallet de Viriville,
Siméon Luce, Boucher de Molandon, MM. Robillard de Beaurepaire, Lanéry
d'Arc, Henri Jadart, Alexandre Sorel, Germain Lefèvre-Pontalis, L.
Jarry et plusieurs autres savants, ont publié et illustré les
documents de toute sorte d'après lesquels on peut écrire la vie de
Jeanne d'Arc. Je m'en réfère à leurs travaux qui forment une opulente
bibliothèque[1] et, sans entreprendre une nouvelle étude littéraire de
ces documents, j'indiquerai seulement, d'une façon rapide et
générale, les raisons qui m'ont dirigé dans l'usage que j'ai cru
devoir en faire. Ces documents sont: 1º le procès de condamnation; 2º
les chroniques; 3º le procès de réhabilitation; 4º les lettres, actes
et autres pièces détachées.
[Note 1: Le P. Lelong, _Bibliothèque historique de la France_,
Paris, 1768 (5 vol. in fol.), II, n. 17172-17242.--Potthast,
_Bibliotheca medii oevi_, Berlin, 1895, in-8º, t. 1, pp. 643 et
suiv.--U. Chevalier, _Répertoire des sources historiques du Moyen
Âge_, Paris, in-8º, 1877, pp. 1247-1255; _Jeanne d'Arc,
biobibliographie_, Montbéliard, 1878 [Extrait]; _Supplément au
Répertoire_, Paris, 1883, pp. 2684-2686, in-8º.--Lanéry d'Arc, _Le
livre d'Or de Jeanne d'Arc, bibliographie raisonnée et analytique des
ouvrages relatifs à Jeanne d'Arc_, Paris, 1894, gr. in-8º et
supplément.--A. Molinier, _Les sources de l'histoire de France des
origines aux guerres d'Italie_, IV: _Les Valois_, 1328-1461, Paris,
1904, pp. 310-348.]
1º Le procès de condamnation[2] est un trésor pour l'historien. Les
questions des interrogateurs ne sauraient être étudiées avec trop de
soin: elles procèdent d'informations faites à Domremy et en divers
pays de France où Jeanne avait passé, et qui n'ont point été
conservées. Les juges de 1431, est-il besoin de le dire? ne
recherchaient en Jeanne que l'idolâtrie, l'hérésie, la sorcellerie et
les autres crimes contre l'Église; ils n'en examinèrent pas moins tout
ce qu'ils purent connaître de la vie de cette jeune fille, enclins,
comme ils l'étaient, à découvrir du mal dans chacun des actes et dans
chacune des paroles de celle qu'ils voulaient perdre pour déshonorer
son roi. Tout le monde sait le prix des réponses de la Pucelle; elles
sont d'une héroïque sincérité et, le plus souvent, d'une clarté
limpide. Cependant, il n'y faut pas tout prendre à la lettre. Jeanne,
qui ne regarda jamais l'évêque ni le promoteur comme ses juges,
n'était pas assez simple pour leur dire l'entière vérité. C'était
déjà, de sa part, beaucoup de candeur que de les avertir qu'ils ne
sauraient pas tout[3]. Il faut reconnaître aussi qu'elle manquait
étrangement de mémoire. Je sais bien qu'un greffier admirait qu'elle
se rappelât très exactement, au bout de quinze jours, ce qu'elle avait
répondu à l'interrogateur[4]. C'est possible, bien qu'elle variât
quelquefois dans ses dires. Il n'en est pas moins certain qu'il ne lui
restait, après un an, qu'un souvenir confus de certains faits
considérables de sa vie. Enfin, ses hallucinations perpétuelles la
mettaient le plus souvent hors d'état de distinguer le vrai du faux.
[Note 2: Jules Quicherat, _Procès de condamnation et de
réhabilitation de Jeanne d'Arc_, Paris, in-8º, 1841, t. I.]
[Note 3: _Procès_, t. I. p. 93 et _passim_.]
[Note 4: _Ibid._, t. III, pp. 89, 142, 161, 176, 178, 201.]
L'instrument du procès est suivi d'une information sur plusieurs
paroles dites par Jeanne _in articulo mortis_[5]. Cette information ne
porte pas la signature des greffiers. De ce fait la pièce est
irrégulière au point de vue de la procédure; elle n'en constitue pas
moins un document historique d'une authenticité certaine. Je crois que
les choses se sont passées à peu près comme ce procès-verbal
extra-judiciaire les rapporte. On y trouve exposée la seconde
rétractation de Jeanne et cette rétractation ne fait point de doute,
puisque Jeanne est morte administrée. Ceux mêmes qui ont, au procès de
réhabilitation, signalé l'irrégularité de cette pièce, n'en ont
nullement taxé le contenu de fausseté.
[Note 5: _Ibid._, t. I, pp. 478 et suiv.]
2º Les chroniqueurs d'alors, tant français que bourguignons, étaient
des chroniqueurs à gages. Tout grand seigneur avait le sien. Tringant
dit que son maître «ne donnoit point d'argent pour soy faire mettre ès
croniques»[6], et qu'il n'y fut pas mis à cause de cela. La plus
vieille chronique où il soit parlé de la Pucelle est celle de Perceval
de Cagny, serviteur de la maison d'Alençon, écuyer d'écurie du duc
Jean[7]. Elle fut rédigée en l'an 1436, c'est-à-dire six ans seulement
après la mort de Jeanne. Mais elle ne le fut pas par lui; il n'avait,
de son propre aveu, «le sens, mémoire, ne l'abillité de savoir faire
metre par escript ce, ne autre chose mendre de plus de la moitié[8]».
C'est l'ouvrage d'un clerc qui rédige avec soin. On n'est pas surpris
qu'un chroniqueur aux gages de la maison d'Alençon expose de la façon
la moins favorable au roi et à son conseil les différends qui
s'élevèrent entre le sire de la Trémouille et le duc d'Alençon au
sujet de la Pucelle. Mais on aurait attendu d'un scribe, qui est
censé écrire sous la dictée d'un domestique du duc Jean, un récit
moins inexact et moins vague des faits d'armes accomplis par la
Pucelle en compagnie de celui qu'elle appelait son beau duc. Bien que
cette chronique fût écrite à une époque où l'on n'imaginait pas que le
procès de 1431 pût être un jour révisé, la Pucelle y est considérée
comme opérant par des moyens surnaturels et ses actes y révèlent un
caractère hagiographique qui leur ôte toute vraisemblance. Au reste,
la portion de la chronique dite de Perceval de Cagny, qui traite de la
Pucelle, est brève: vingt-sept chapitres de quelques lignes chacun.
Quicherat croit que c'est la meilleure chronique qu'on ait sur Jeanne
d'Arc[9], et peut-être, en effet, que les autres valent moins encore.
[Note 6: Jean de Bueil, _le Jouvencel_, éd. C. Fabre et L.
Lecestre, Paris, 1887, in-8º, t. II, p. 283.]
[Note 7: Perceval de Cagny, _Chroniques_, publiées par H.
Moranvillé, Paris, 1902, in-8º.]
[Note 8: _Ibid._, p. 31.]
[Note 9: _Procès_, t. IV, p. 1.]
Gilles le Bouvier, roi d'armes du pays de Berry[10], qui avait
quarante-trois ans en 1429, est un peu plus judicieux que Perceval de
Cagny, et, bien qu'il brouille souvent les dates, mieux au fait des
opérations militaires. Mais il est trop sommaire pour nous apprendre
grand'chose.
[Note 10: _Ibid._, t. IV, pp. 40 à 50.--D. Godefroy, _Histoire de
Charles VII_, Paris, 1661, in-fol., pp. 369-474.]
Jean Chartier, chantre de Saint-Denys[11], exerçait l'office de
chroniqueur de France en 1449. C'est donc, comme on eût dit deux
siècles plus tard, un historiographe du roi. Il y paraît à la manière
dont il rapporte la fin de Jeanne d'Arc. Après avoir dit qu'elle fut
longtemps gardée en prison par les ordres de Jean de Luxembourg, il
ajoute: «Lequel Luxembourg la vendit aux Angloiz, qui la menèrent à
Rouen, où elle fut durement traictée; et tellement que, après grant
dillacion de temps, sans procez, maiz de leur voulenté indeue, la
firent ardoir en icelle ville de Rouen publiquement... qui fut bien
inhumainement fait, veu la vie et gouvernement dont elle vivoit, car
elle se confessoit et recepvoit par chacune sepmaine le corps de
Nostre Seigneur, comme bonne catholique[12].» Quand Jean Chartier dit
que les Anglais la brûlèrent sans procès, il entend apparemment que le
bailli de Rouen ne prononça pas de sentence. Pour ce qui est du procès
d'Église, pour ce qui est des deux causes de lapse et de relapse, il
n'en souffle mot, et c'est aux Anglais qu'il reproche d'avoir brûlé
sans jugement une bonne catholique. On voit, par cet exemple, dans
quel embarras la sentence de 1431 mettait le gouvernement du roi
Charles. Mais que penser d'un historien qui, gêné par le procès de
Jeanne, le supprime? Jean Chartier est un esprit extrêmement faible
et futile; il semble croire que l'épée de sainte Catherine était fée
et qu'en la rompant Jeanne perdit tout son pouvoir[13]; il recueille
les fables les plus puériles. Cependant le fait n'est pas sans intérêt
que le chroniqueur en titre des rois de France, écrivant vers 1450,
attribue à la Pucelle une grande part dans la délivrance d'Orléans, la
conquête des places sur la Loire et la victoire de Patay, rapporte que
le roi forma l'armée de Gien «par l'admonestement de ladite
Pucelle[14]», et dise expressément que Jeanne fut «cause» du
couronnement et du sacre[15]. C'était là sûrement l'opinion professée
à la cour de Charles VII, et il ne reste plus qu'à savoir si elle
était sincère et fondée en raison, ou si le roi de France ne jugeait
pas avantageux de devoir son royaume à la Pucelle, hérétique au regard
des chefs de l'Église universelle, mais de bonne mémoire pour le menu
peuple de France, plutôt qu'aux princes du sang et aux chefs de
guerre, dont il ne se souciait pas de vanter les services après la
révolte de 1440, cette praguerie, où l'on avait vu le duc de Bourbon,
le comte de Vendôme, le duc d'Alençon, que la Pucelle appelait son
beau duc, et jusqu'au prudent comte de Dunois, s'unir aux routiers
pour faire la guerre à leur souverain avec plus d'ardeur qu'ils ne
l'avaient jamais faite aux Anglais.
[Note 11: Jean Chartier, _Chronique de Charles VII, roi de
France_, publ. par Vallet de Viriville, Paris, 1858, 3 vol. in-18
(Bibliothèque Elzévirienne).]
[Note 12: Jean Chartier, _Chronique de Charles VII, roi de
France_, t. I, p. 122.]
[Note 13: Jean Chartier, _Chronique de Charles VII, roi de
France_, t. I, p. 121.]
[Note 14: _Ibid._, t. 1, p. 87.]
[Note 15: _Ibid._, t. I, p. 97.]
Le _Journal du siège_[16] fut sans doute tenu en 1428 et 1429, mais la
rédaction qui nous est parvenue date de 1467. Ce qui s'y rapporte à
Jeanne, antérieurement à sa venue à Orléans, est interpolé; et
l'interpolateur fut assez maladroit pour placer au mois de février
l'arrivée de Jeanne à Chinon, qui eut lieu le 6 mars, et pour assigner
la date du jeudi 10 mars au départ de Blois, qui ne s'effectua qu'à la
fin d'avril. Le journal, du 28 avril au 7 mai, est moins incertain
dans sa chronologie et les erreurs de calendrier qui s'y trouvent
encore peuvent être attribuées au copiste. Mais les faits rapportés à
ces dates, parfois en désaccord avec les pièces de comptabilité et
souvent empreints de merveilleux, témoignent d'un état avancé de la
légende. Il est impossible, par exemple, d'attribuer à un témoin du
siège l'erreur commise par le rédacteur relativement à la chute du
pont des Tourelles[17]. Ce qui est dit, à la page 97 de l'édition P.
Charpentier et C. Cuissart, des relations entretenues par les
habitants avec les hommes d'armes ne semble pas à sa place et pourrait
bien avoir été mis là pour effacer le souvenir des dissentiments
graves qui s'étaient produits dans la dernière semaine. À partir du 8
mai, le journal n'est plus du tout un journal; c'est une suite de
morceaux empruntés à Chartier, à Berry et au procès de réhabilitation.
L'épisode du grand et gros Anglais que maître Jean de Montesclère tue
au siège de Jargeau est visiblement tiré de la déposition que Jean
d'Aulon fit en 1456, et cet emprunt est fait au mépris de la vérité,
puisque Jean d'Aulon dit expressément que le grand et gros Anglais fut
tué aux Augustins[18].
[Note 16: _Journal du siège d'Orléans_ (1428-1429), publié par P.
Charpentier et C. Cuissart, Orléans, 1896, in-8º.]
[Note 17: _Ibid._, p. 81.--_Procès_, t. IV, p. 162, note.]
[Note 18: _Journal du siège_, p. 97.--_Procès_, t. III, p. 215.]
La chronique appelée _Chronique de la Pucelle_[19], comme si elle
était la chronique par excellence de l'héroïne, est extraite d'une
histoire intitulée _Geste des nobles François_, et qui remonte jusqu'à
Priam de Troye. Mais elle n'en fut pas tirée sans changements ni
additions. Ce travail fut opéré après 1467. Quand on aura démontré que
la _Chronique de la Pucelle_ est d'un Cousinot, enfermé dans Orléans
pendant le siège, ou même de deux Cousinot, oncle et neveu, selon les
uns, père et fils, selon les autres, il n'en restera pas moins vrai
qu'elle est en grande partie copiée du _Journal du siège_, de Jean
Chartier et du procès de réhabilitation. Cet ouvrage ne fait pas grand
honneur à son auteur, quel qu'il soit, car on ne peut pas beaucoup
vanter un faiseur d'histoires qui raconte deux fois les mêmes
événements avec des circonstances différentes et inconciliables, sans
paraître le moins du monde s'en apercevoir. La _Chronique de la
Pucelle_ s'arrête brusquement au retour du roi en Berry après l'échec
devant Paris.
[Note 19: _Chronique de la Pucelle_ ou _Chronique de Cousinot_,
publiée par Vallet de Viriville, Paris, 1859, in-16 (Bibliothèque
Gauloise).]
Il faut placer le _Mistère du siège_[20] parmi les chroniques. C'est,
en effet, une chronique dialoguée et rimée, qui présenterait un grand
intérêt, du moins pour son ancienneté, si l'on pouvait, comme on l'a
voulu, en faire remonter la composition à l'année 1435. Dans ce poème
de 20529 vers, les éditeurs et, à leur suite, plusieurs érudits ont
cru reconnaître «certain mistaire[21]» joué à Orléans lors du sixième
anniversaire de la délivrance. Mais de ce que le maréchal de Rais, qui
se plaisait à faire représenter magnifiquement des farces et des
mystères, soit demeuré du mois de septembre 1434 jusqu'au mois d'août
1435 dans la cité du duc Charles, faisant grande dépense[22], et que
la ville ait acheté de ses deniers, en 1439, «un estandart et bannière
qui furent à Monseigneur de Reys pour faire la manière de l'assault
comment les Tourelles furent prinses sur les Anglois[23]», on ne peut
tirer la preuve que, en 1435 ou en 1439, le 8 mai, une pièce de
théâtre fut représentée, ayant le Siège pour sujet et pour héroïne la
Pucelle. Si pourtant on veut faire de «la manière de l'assault comment
les Tourelles furent prises» un mystère, plutôt qu'une cavalcade ou
tout autre divertissement, et voir dans le «certain mistaire» de 1435
une représentation du Siège mis et levé par les Anglais, on obtiendra
de cette façon un mystère du siège. Encore faudra-t-il voir si c'est
celui dont nous possédons le texte.
[Note 20: _Mistère du siège d'Orléans_, publ. pour la première
fois d'après le manuscrit unique conservé à la bibliothèque du
Vatican, par MM. F. Guessard et E. de Certain, Paris, 1862,
in-4º.--Cf. _Étude sur le mystère du siège d'Orléans_, par H. Tivier,
Paris, 1868, in-8º.]
[Note 21: _Procès_, t. V, p. 309.]
[Note 22: L'abbé E. Bossard et de Maulde, _Gilles de Rais,
maréchal de France dit Barbe-Bleue_ (1404-1440), 2e édit., Paris,
1886, in-8º, pp. 94 à 113.]
[Note 23: _Mistère du siège_, p. viij.]
Comme parmi les cent quarante personnages parlants, de l'oeuvre qui
nous est parvenue, se trouve le maréchal de Rais, on a supposé que
l'ouvrage fut écrit et représenté antérieurement au procès qui se
termina par la sentence exécutée au-dessus des ponts de Nantes, le 20
octobre 1440. En effet, nous a-t-on dit, comment, après sa mort
ignominieuse, montrer aux Orléanais le vampire de Machecoul combattant
pour leur délivrance? Comment associer dans une action héroïque la
Pucelle et Barbe-Bleue? Il est embarrassant de répondre à une
semblable question, parce que nous ne savons pas ce que pouvait
supporter, en ce genre de choses, la rudesse des vieux âges. Notre
texte, convenablement interrogé, nous dira peut-être lui-même s'il est
antérieur ou postérieur à 1440.
Le bâtard d'Orléans fut fait comte de Dunois le 14 juillet 1439[24].
Les vers du _Mistère_, où on lui donne ce titre, ne peuvent donc être
plus anciens que cette date. Ils abondent et, par une singularité
qu'on n'explique pas, se trouvent tous dans le premier tiers de
l'ouvrage. Quand Dunois paraît ensuite, il redevient le Bâtard. De ce
fait, voilà cinq mille vers que les éditeurs de 1862 considèrent comme
ajoutés postérieurement au texte primitif, bien qu'ils ne se
distinguent des autres ni par la langue, ni par le style, ni par la
prosodie, ni par aucune qualité. Mais le reste du poème remonte-t-il à
1435 ou 39?
[Note 24: _Mistère du siège_, préface, p. X.]
Je n'en crois rien. Aux vers 12093 et 12094, la Pucelle annonce à
Talbot qu'il mourra par la main «des gens du roi». Cette prophétie n'a
pu être faite qu'après l'événement: elle constitue une manifeste
allusion à la fin de l'illustre capitaine, et ces vers sont sûrement
postérieurs à l'année 1453.
Un clerc Orléanais, six ans après le siège, n'aurait pas travesti
Jeanne en dame de haute naissance.
Aux vers 10199 et suivants du _Mistère du siège_ la Pucelle répond au
premier président du Parlement de Poitiers qui l'interroge sur sa
maison:
Quant est de l'ostel de mon père,
Il est en pays de Barois;
Gentilhomme et de noble afaire
Honneste et loyal François[25].
[Note 25: _Mistère du siège_, pp. 397-398.]
Pour qu'un clerc en arrivât à écrire de telles choses, il fallait que
la famille de Jeanne fût depuis très longtemps anoblie et la première
génération noble éteinte, ce qui advint en 1469; il fallait qu'il
pullulât des du Lys, dont on ménageait les prétentions ridicules. Ces
du Lys ne se contentaient point de remonter à leur tante; ils
rattachaient le bonhomme Jacquot d'Arc à la vieille noblesse barroise.
Bien que ces paroles de Jeanne sur «l'hôtel de son père» s'accordent
assez mal avec d'autres scènes du même mystère, ce long ouvrage paraît
être tout d'une venue.
Il fut vraisemblablement compilé sous le règne de Louis XI par un
orléanais qui possédait assez bien son sujet. Il y aurait intérêt à
étudier ses sources plus attentivement qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Ce
poète semble avoir connu un _Journal du siège_ très différent de celui
que nous possédons.
Son mystère fut-il représenté dans les trente dernières années du
siècle, aux fêtes instituées en commémoration de la prise des
Tourelles? Le sujet, le ton, l'esprit, tout y est parfaitement
approprié. Il semble toutefois étrange qu'un poème fait pour célébrer
à la date du 8 mai la délivrance d'Orléans, place expressément cette
délivrance à la date du 9. C'est ce que fait l'auteur du _Mistère du
siège_, quand il met ces vers dans la bouche de la Pucelle:
..... Ayez en souvenance...
Comment Orléans eult délivrance...
L'an mil iiijc xxix;
Faites en mémoire tous dis;
Des jours de may ce fut le neuf[26].
[Note 26: _Mistère du siège_, vers 14375-14381, p. 559.]
Voilà les principaux chroniqueurs du parti français qui ont écrit sur
la Pucelle. Je puis me dispenser de citer les autres qui sont plus
tardifs ou qui, traitant seulement de quelques épisodes de la vie de
Jeanne, ne peuvent être examinés avec utilité qu'au moment où l'on
entre dans le détail des faits. Dès à présent, sans nous inquiéter de
ce qu'il peut y avoir à prendre dans la _Chronique de l'établissement
de la fête_[27], dans la _Relation_ du greffier de La Rochelle[28], et
dans quelques autres textes contemporains, nous sommes à même de nous
apercevoir que, si nous ne savions de Jeanne d'Arc que ce qu'ont dit
d'elle les chroniqueurs français, nous la connaîtrions à peu près
comme nous connaissons Çakia Mouni.
[Note 27: _Procès_, t. V, pp. 285 et suiv.]
[Note 28: _Relation inédite sur Jeanne d'Arc, extraite du livre
noir de l'hôtel de ville de La Rochelle_, publ. par J. Quicherat,
Orléans, 1879, in-8º, et _Revue Historique_, t. IV, 1877, pp.
329-344.]
Ce ne sont pas les chroniqueurs bourguignons qui nous la peuvent
expliquer. Mais on trouve chez eux quelques renseignements utiles. De
ces chroniqueurs du parti de Bourgogne, le premier en date est le
clerc picard auteur d'une Chronique anonyme dite _des Cordeliers_[29],
parce que l'unique manuscrit qui la renferme provient d'un couvent de
ces religieux, à Paris. C'est une cosmographie qui va de la création
du monde à l'année 1431. M. Pierre Champion[30] a établi que
Monstrelet s'en est servi. Ce clerc picard a connu diverses choses et
vu certaines pièces diplomatiques. Mais il brouille étrangement les
faits et les dates. Ses informations sur la vie militaire de la
Pucelle sont de source française et populaire. On lui a accordé
quelque crédit pour son récit du saut de Beaurevoir qui, s'il était
exact, écarterait toute idée que Jeanne s'est jetée du haut du donjon
dans un accès de désespoir ou de folie[31]. Toutefois, ce récit ne
peut se concilier avec les déclarations de Jeanne.
[Note 29: Bibl. nat. fr., 23.018.--J. Quicherat, _Supplément aux
témoignages contemporains sur Jeanne d'Arc_, dans _Revue Historique_,
t. XIX, mai-juin 1882, pp. 72-83.]
[Note 30: Pierre Champion, _Guillaume de Flavy_, Paris, 1906,
in-8º, pp. xj et xij.]
[Note 31: _Chronique d'Antonio Morosini_, introd. et comm., par
Germain Lefèvre-Pontalis, texte établi par Léon Dorez, t. III, 1901,
p. 302 et t. IV, annexe xxj.]
Monstrelet[32], «plus baveux que ung pot de moutarde[33]» est une
fontaine de sapience au regard de Jean Chartier. S'il se sert de la
_Chronique des Cordeliers_, il la redresse, et présente les faits avec
ordre. Ce qu'il savait de Jeanne se réduisait à peu de chose. Il
croyait de bonne foi qu'elle avait été servante d'auberge. Il n'a
qu'un mot sur les indécisions de la guerrière à Montépilloy, mais ce
mot, qui ne se trouve nulle part ailleurs, nous a été extrêmement
précieux. Il l'a vue au camp de Compiègne, malheureusement il n'a pas
su ou il n'a pas voulu dire quelle impression elle avait produite sur
lui.
[Note 32: Enguerran de Monstrelet, _Chronique_, publ. par
Doüet-d'Arcq, Paris, 1857-1861, 6 vol. in-8º.]
[Note 33: Rabelais, _Pantagruel_, t. III, ch. XXIV.]
Wavrin du Forestel[34], qui rédigea des additions à Froissart, à
Monstrelet et à Mathieu d'Escouchy, était à Patay; il n'y vit point
Jeanne. Il ne la connaît que par ouï-dire et très mal. Nous n'avons
donc pas à tenir grand compte de ce qu'il rapporte de messire Robert
de Baudricourt, lequel, à l'en croire, endoctrina la Pucelle et lui
enseigna la manière de paraître «inspirée de la Providence
divine[35]». Par contre, il donne des renseignements précieux sur les
faits militaires qui suivirent la délivrance d'Orléans.
[Note 34: Jehan de Wavrin, _Anchiennes croniques d'Engleterre_,
éd. de mademoiselle Dupont, Paris, 1858-1863, 3 vol. in-8º.]
[Note 35: Additions de Wavrin à Monstrelet, dans _Procès_, t. IV,
p. 407.]
Le Fèvre de Saint-Remy, conseiller du duc de Bourgogne et roi d'armes
de la Toison-d'Or[36], était peut-être à Compiègne quand Jeanne fut
prise et il a parlé d'elle comme d'une vaillante fille.
[Note 36: _Chronique de Jean Le Fèvre, seigneur de Saint-Remy_,
publ. par François Morand, Taris, 1876-81, 2 vol. in-8º.]
Georges Chastellain copie Le Fèvre de Saint-Remy[37].
[Note 37: _Chronique des ducs de Bourgogne_, Paris, 1827, 2 vol.
in-8º, t. XLII et XLIII de la _Collection des Chroniques françaises_
de Buchon.--_Oeuvres de Georges Chastellain_, publiées par Kervyn de
Lettenhove, Bruxelles, 1863, 8 vol. in-8º.]
L'auteur du _Journal_ dit _d'un bourgeois de Paris_[38], en qui l'on
reconnaît un clerc cabochien, n'avait entendu parler de Jeanne que par
les docteurs et maîtres de l'Université de Paris. Aussi était-il fort
mal renseigné. C'est regrettable. Cet homme est unique dans son temps
pour l'énergie des passions et du langage, pour la vigueur de la
colère et de la pitié, pour son sens profondément populaire.
[Note 38: _Journal d'un bourgeois de Paris_ (1405-1449), publié
par A. Tuetey, Paris, 1881, in-8º.]
Je dois signaler un écrit qui n'est ni français ni bourguignon, mais
italien. Je veux parler de la _Chronique d'Antonio Morosini_, publié
par M. Germain Lefèvre-Pontalis avec des notes d'une admirable
érudition. Cette chronique ou pour mieux dire les courriers qu'elle
renferme, sont singulièrement précieux pour l'historien, non parce que
les actions attribuées à la Pucelle y sont vraies, mais au contraire
parce qu'elles y sont fausses, parce qu'elles sont toutes imaginaires
et fabuleuses. On ne trouve pas dans la _Chronique de Morosini_[39] un
fait, un seul fait, concernant Jeanne, qui soit présenté dans son
véritable caractère et sous un jour naturel. Et cependant les
correspondants de Morosini sont des hommes d'affaires, des Vénitiens
subtils et avisés. Il apparaît à les lire que, sur la «demoiselle»,
comme ils la nomment, à la fois fameuse et inconnue, courent par tout
le monde chrétien d'innombrables fictions imitées tantôt des romans de
chevalerie, tantôt de la _Légende dorée_.
[Note 39: _Chronique d'Antonio Morosini_, publ. par Léon Dorez et
Germain Lefèvre-Pontalis, Paris, 1900-1902, 4 vol. in-8º.]
Un autre texte, publié aussi par M. Germain Lefèvre-Pontalis avec
autant de conscience que de talent, le _Journal_ d'un négociant
allemand, nommé Eberhard de Windecke[40], présente le même phénomène.
Rien de ce qui y est rapporté de la Pucelle n'est probable ni
vraisemblable. Dès qu'elle paraît, un cycle de contes populaires se
forme sur son nom; Eberhard se plaît visiblement à les conter. Nous
devons ainsi à d'honnêtes marchands étrangers de savoir que, à aucun
moment de son existence, Jeanne ne fut connue autrement que par des
fables et que, si elle remua les foules, ce fut par le bruit des
innombrables légendes qui naissaient sur ses pas et volaient devant
elle. Et il y a lieu de réfléchir sur cette éclatante obscurité qui
dès le début enveloppa la Pucelle, ces nuages radieux du mythe qui, en
la cachant, la faisaient apparaître.
[Note 40: G. Lefèvre-Pontalis, _Les sources allemandes de
l'histoire de Jeanne d'Arc_, Eberhard Windecke, Paris, 1903, in-8º.]
3º Avec ses mémoires, ses consultations et ses cent quarante
témoignages, fournis par cent vingt-trois témoins, le procès de
réhabilitation[41] offre un riche recueil de documents. M. Lanéry
d'Arc a fort bien fait de publier intégralement les mémoires des
docteurs ainsi que le traité de l'archevêque d'Embrun, les
propositions de maître Henri de Gorcum et la _Sibylla Francica_[42].
Le procès de 1431 nous apprend de reste ce que les théologiens du
parti de l'Angleterre pensaient de la Pucelle; sans les consultations
de Théodore de Leliis et de Paul Pontanus et les opinions insérées au
procès posthume on ignorerait l'idée que se faisaient d'elle les
docteurs d'Italie et de France; et il importe de connaître les
sentiments de l'Église tout entière sur une fille qu'elle a condamnée
vivante, durant la puissance anglaise, et réhabilitée morte, après les
victoires des Français.
[Note 41: _Procès_, t. II à III, 1844-45. (Les tomes V et VI,
1846-47, contiennent les témoignages.)]
[Note 42: Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations en faveur de
Jeanne d'Arc_, Paris, 1889, in-8º.]
Quant aux cent vingt-trois témoins qui furent entendus à Domremy, à
Vaucouleurs, à Toul, à Orléans, à Paris, à Rouen, à Lyon, gens
d'Église, princes, capitaines, bourgeois, paysans, artisans, ils
apportent sans doute des clartés sur une multitude de points. Mais,
nous sommes obligés de le reconnaître, ils ne satisfont pas, tant s'en
faut, toutes nos curiosités, et cela pour plusieurs raisons. D'abord
ils répondaient à un questionnaire dressé en vue d'établir un certain
nombre de faits dans l'ordre de la justice ecclésiastique. Le sacré
inquisiteur qui conduisait le procès était curieux; il ne l'était pas
de la même manière que nous. C'est une première raison de
l'insuffisance des témoignages à notre sens[43].
[Note 43: _Procès_, t. II, pp. 378-463.]
Il y en a d'autres. Les témoins se montrent, pour la plupart, simples
à l'excès et sans discernement. Dans cette foule de gens de tout âge
et de toute condition on est attristé de trouver si peu d'esprits
judicieux et lucides. Il semble que les âmes fussent alors baignées
dans un demi-jour où rien ne paraissait distinct. La pensée comme la
langue avait d'étranges puérilités. On ne peut pénétrer un peu avant
dans cet âge obscur sans se croire parmi des enfants. Au long
d'interminables guerres, la misère et l'ignorance avaient appauvri les
esprits et réduit l'homme à une extrême maigreur morale. Le costume
des nobles et des riches, étriqué, déchiqueté, ridicule, trahit la
gracilité absurde du goût et la faiblesse de la raison[44]. Un des
caractères les plus saisissants de ces petites intelligences, c'est la
légèreté: elles sont incapables d'attention; elles ne retiennent rien.
Il faudrait n'avoir pas lu les écrits du temps pour n'être pas frappé
de cette infirmité presque générale.
[Note 44: J. Quicherat, _Histoire du costume_, Paris, 1875, gr.
in-8º, _passim_.--G. Demay, _Le costume au moyen âge d'après les
sceaux_, Paris, 1880, p. 121, fig. 76 et 77.]
Aussi tout n'est-il pas bien sérieux dans ces cent quarante
témoignages. La fille de Jacques Boucher, argentier du duc d'Orléans,
dépose en ces termes: «La nuit je couchais seule avec Jeanne. Je n'ai
jamais remarqué en elle rien de mal ni dans ses paroles ni dans ses
actes. Tout y était simplicité, humilité, chasteté[45].» Cette
demoiselle avait neuf ans lorsqu'elle s'aperçut, avec un discernement
précoce, que sa compagne de lit était simple, humble et chaste.
[Note 45: _Procès_, t. III, p. 34.]
Cela est sans conséquence. Mais pour montrer combien on est déçu
quelquefois par les témoins sur lesquels on devait compter le plus, je
citerai frère Pasquerel[46]. Frère Pasquerel est le chapelain de
Jeanne. Vous vous attendez à ce qu'il parle en homme qui a vu et qui
sait. Frère Pasquerel met l'examen de Poitiers avant l'audience que
donna le roi à la Pucelle dans le château de Chinon[47]. Oubliant que
l'armée de secours se trouvait tout entière dans Orléans depuis le 4
mai, il suppose que, dans la soirée du vendredi 6, on l'attendait
encore[48]. On peut juger par là de l'ordre qui règne dans la tête de
ce religieux. Le pis est qu'il invente des miracles; il veut faire
croire au monde que, lors de l'arrivée du convoi de vivres sous
Orléans, survint, par l'intervention de la Pucelle, pour renflouer les
chalands, une crue soudaine de la Loire, que personne n'a remarquée,
excepté lui[49].
[Note 46: _Procès_, t. III, p. 100.]
[Note 47: Il convient toutefois de remarquer que frère Pasquerel,
qui n'était ni à Chinon, ni à Poitiers, prend soin de dire qu'il ne
sait du séjour de Jeanne dans ces deux villes que ce qu'elle-même lui
a appris. Or, nous voyons, non sans surprise, qu'elle mettait aussi
l'examen de Poitiers avant l'audience de Chinon, puisqu'elle a dit
dans son procès, que, à Chinon, ayant montré un signe à son roi, les
clercs cessèrent de «l'arguer» (_Procès_, t. I, p. 146).]
[Note 48: _Expectando succursum regis_ (_Procès_, t. III, p.
109).]
[Note 49: _Procès_, t. III, p. 105.]
La déposition de Dunois[50] cause aussi quelque déception. On sait que
Dunois était un des hommes les plus intelligents et les plus avisés
de son temps et qu'il passait pour beau parleur. Il avait défendu, non
sans habileté, la ville d'Orléans et fait toute la campagne du sacre.
Il faut que sa déposition ait été bien maltraitée par le traducteur et
par les scribes. Sans cela on serait obligé de croire que le prudent
seigneur la fit faire par son chapelain. Il y parle du «grand nombre
des ennemis» en des termes plus convenables à un chanoine de la
cathédrale ou à un marchand drapier, qu'au capitaine chargé d'assurer
la défense et tenu de connaître les forces réelles des assiégeants.
Tout ce qui, dans cette pièce, a trait au transport des vivres, le 28
avril, est à peu près inintelligible. Et Dunois n'a pas pu dire que la
première étape de l'armée de Gien avait été Troyes. Rapportant un
propos que lui tint la Pucelle après le sacre, il la fait parler comme
si ses frères l'attendaient à Domremy, tandis qu'ils chevauchaient
près d'elle en France. Par une étrange maladresse, pour prouver que
Jeanne avait des visions, il conte une historiette qui, tout au
contraire, laisserait croire que cette jeune paysanne était une
simulatrice habile et donnait, à la demande des seigneurs, le
spectacle de l'extase, comme l'Esther du regretté docteur Luys[51].
[Note 50: _Ibid._, t. III, pp. 2 et suiv.]
[Note 51: _Procès_, t. III, p. 12.]
J'ai dit, dans cet ouvrage, à propos du procès de réhabilitation, ce
qu'il faut penser des dépositions des greffiers, de l'huissier
Massieu, du frère Isambard de la Pierre, du frère Martin Ladvenu[52]
et de tous ces brûleurs de sorcières et vengeurs de Dieu, qui
travaillèrent à la réhabilitation d'aussi bon coeur qu'ils avaient
travaillé à la condamnation.
[Note 52: _Procès_, t. II, pp. 15, 161, 329; t. III, pp. 41 et
_passim_.]
Dans bien des cas, au sujet d'événements considérables, les témoins
parlent tout à fait à l'encontre de la réalité. Un marchand drapier
d'Orléans, nommé Jean Luillier, vient devant les commissaires, hardi
comme l'archer de Bagnolet, et déclare que les habitants ni la
garnison ne pouvaient résister contre les ennemis assemblés en si
grand nombre[53]. Or, sur ce point important il est démenti par les
documents les plus sûrs, qui établissent que les Anglais étaient au
contraire bien faibles et bien dénués autour d'Orléans[54].
[Note 53: _Ibid._, t. III, p. 23.]
[Note 54: L. Jarry, _Le compte de l'armée anglaise au siège
d'Orléans_ (1428-1429). Orléans, 1892, in-8º.]
Si les témoignages du second procès sentent souvent l'artifice et
l'apprêt, s'ils sont parfois hors de toute vérité, ce n'est pas
seulement le tort de ceux qui les portèrent; c'est aussi le tort de
ceux qui les reçurent. Ceux-ci les avaient sollicités avec trop d'art.
Ces témoignages valent ce que valent les témoignages dans un procès
d'inquisition. Ils représentent en certains endroits la pensée des
juges autant, peut-être, que celle des témoins.
Ce que, en l'espèce, les juges s'efforçaient surtout d'établir,
c'était que Jeanne n'avait rien compris quand on lui avait parlé de
l'Église et du pape, et qu'elle avait refusé d'obéir à l'Église
militante parce qu'elle croyait que l'Église militante c'était messire
Cauchon et ses assesseurs. Enfin il fallait la montrer à peu près
idiote. C'était là un très utile expédient de procédure
ecclésiastique. Et il y avait encore une autre raison, une raison très
forte, de la faire passer pour une fille dénuée d'intelligence, une
innocente. Ce second procès, comme le premier, répondait à des
intentions politiques; il avait pour objet de faire connaître que
Jeanne était venue au secours du roi de France, non par suggestion
diabolique, mais par inspiration céleste. En conséquence, on s'efforça
de montrer qu'elle n'avait pas d'esprit, pour que l'Esprit Saint fût
plus manifeste en elle. Les interrogateurs s'y appliquèrent
constamment. Ils surent amener les témoins à dire à tout propos
qu'elle était simple, très simple. _Una simplex bergereta_[55], dit
l'un. _Erat multum simplex et ignorans_[56], dit l'autre.
Et puisque cette innocente était envoyée de Dieu pour délivrer ou
prendre des villes, pour conduire des gens d'armes, il fallait
qu'ignorante du reste, elle eût la science infuse de la guerre et
montrât dans les batailles la force et le conseil qu'elle tenait d'En
Haut. On dut donc obtenir des dépositions établissant qu'elle était
plus habile à guerroyer qu'aucun homme au monde.
Demoiselle Marguerite la Touroulde l'affirme[54a]. Le duc d'Alençon
déclare que la Pucelle était très experte tant à manier la lance qu'à
former une armée, à ordonner une bataille et à préparer l'artillerie,
et qu'elle étonnait les vieux capitaines par son art à mettre les
canons en place[54b]. Ce seigneur entend bien que c'était par miracle
et qu'il en faut rendre grâce à Dieu seul. Car, s'il eût fallu
rapporter le mérite des victoires à Jeanne elle-même, il n'en eût pas
tant dit.
[Note 54a: _Procès_, t. III, p. 85.]
[Note 54b: _Ibid._, t. III, p. 100.--Voir, par contre, la
déposition de Dunois (t. III, p. 16) «_licet dicta Johanna
aliquotiens jocose loqueretur de facto armorum, pro animante
armatos... tamen quando loquebatur seriose de guerra... nunquam
affirmative asserebat nisi quod erat missa ad levandum obsidionem
Aurelianensem._]
Et, puisque le Seigneur avait choisi la Pucelle pour accomplir un si
grand ouvrage, c'était donc qu'il avait reconnu en elle la vertu qu'il
préfère en ses vierges. Dès lors il ne suffisait pas qu'elle eût été
chaste; il était nécessaire qu'elle l'eût été miraculeusement; il
était nécessaire qu'elle eût poussé la chasteté et la sobriété dans le
boire et le manger jusqu'à la sainteté. Aussi les témoins viennent-ils
publier à l'envi: _Erat casta, erat castissima. Ille loquens non
credit aliquam mulierem plus esse castam quam ista Puella erat. Erat
sobria in potu et cibo. Erat sobria in cibo et potu_[54c].
[Note 54c: _Procès_, t. II, pp. 438, 457; t. III, pp. 100, 219.]
Il fallait enfin qu'une telle pureté manifestât par des privilèges
singuliers sa céleste origine. À cette nécessité répondent de nombreux
témoignages. De rudes hommes d'armes, Jean de Novelompont, Bertrand de
Poulengy, Jean d'Aulon, de hauts seigneurs, le comte de Dunois et le
duc d'Alençon, viennent affirmer, sur la foi du serment, que Jeanne ne
leur inspirait pas de désirs charnels. Ces vieux capitaines s'en
étonnent; ils vantent leur vigueur passée et s'émerveillent que leurs
jeunes ardeurs aient été une fois endormies par une pucelle. Cela ne
leur semble pas naturel, cela ne leur paraît pas humainement possible.
À les entendre décrire les effets que Jeanne produisait sur eux, on
croit voir sainte Marthe enchaînant la Tarasque. Dunois, très occupé
dans sa déposition de noter les miracles, ne manque pas de signaler
celui-là comme un des plus propres à confondre la raison. S'il n'a ni
convoité ni sollicité cette jeune fille, il ne voit qu'une explication
à ce fait unique, c'est que Jeanne était sacrée, _res divina_. Pour
exprimer leur soudaine continence, Jean de Novelompont et Bertrand de
Poulengy emploient l'un et l'autre identiquement les mêmes formes de
langage, affectées et contournées. Et voici qu'un écuyer de l'écurie
du roi, Gobert Thibaut, vient déclarer qu'on parlait beaucoup dans
l'armée de cette grâce divine spécialement dévolue aux Armagnacs[57]
et refusée aux Anglais et aux Bourguignons, si l'on en juge par les
entreprises amoureuses d'un gentilhomme de Picardie et de Jeannotin,
tailleur à Rouen[58].
[Note 55: _Procès_, t. III, p. 20.]
[Note 56: _Ibid._, t. III, p. 87.]
[Note 57: _Procès_, t. II, p. 438; t. III, pp. 15, 76, 100, 219 et
457.]
[Note 58: _Ibid._, t. III, pp. 89 et 121.]
Tout cela, comme on voit, répond à la pensée des juges, et ce sont, si
je puis dire, des vérités théologiques, plutôt que des vérités
naturelles.
Les dépositions, qui, comme celles de Jean de Novelompont et de
Bertrand de Poulengy, contiennent des passages rédigés en termes
identiques, abondent d'ordinaire dans les enquêtes inquisitoriales.
Elles sont rares, je dois le dire, dans le procès de réhabilitation,
peut-être parce que les témoins ont été entendus à de longs
intervalles de temps, dans diverses contrées, et sans doute aussi
parce que la cause de la Pucelle n'exigeait pas de grands efforts de
procédure, la partie adverse ayant fait défaut.
Il est fâcheux que toutes les dépositions recueillies dans cette
enquête, hors celle de Jean d'Aulon, aient été traduites en latin;
elles y ont perdu l'accent original et les nuances fines de la pensée.
Parfois le greffier se contente de dire que le témoin dépose comme le
précédent. C'est ainsi que tous les bourgeois déposent sur la
délivrance de la ville d'Orléans, comme le marchand drapier qui,
précisément, n'était pas très au fait des circonstances dans
lesquelles sa ville avait été délivrée. C'est ainsi encore que le sire
de Gaucourt, après une brève déclaration, dépose comme Dunois, qui
pourtant avait dit des choses bien particulières pour être ainsi
communes à deux témoins[59].
[Note 59: _Procès_, t. III, pp. 2 et 35.]
Certains témoignages, à ce qu'il semble, ont été tronqués. Celui de
frère Pasquerel s'arrête court à Paris, et l'on croirait que le bon
frère a quitté la Pucelle immédiatement après l'attaque de la Porte
Saint-Honoré, si l'on n'avait pas sa signature au bas de la lettre
latine aux Hussites. Ce n'est pas par hasard assurément, que, dans une
si longue suite de questions et de réponses, il n'est pas dit un mot
du départ de Sully ni de la campagne qui commença à Lagny et finit à
Compiègne[60].
[Note 60: _Ibid._, t. III, pp. 100 et suiv.]
On voit que cette abondante enquête doit être consultée avec prudence,
et qu'il ne faut pas s'attendre à y trouver des éclaircissements sur
toutes les circonstances de la vie de Jeanne.
4º Les livres de comptes, lettres, actes et autres pièces authentiques
de l'époque donnent seuls sur bien des points quelque précision à
l'histoire de la Pucelle. C'est par les pièces d'archives que publia
Siméon Luce et par le bail du château de l'Île que nous savons dans
quelles circonstances Jeanne a grandi[61]. Ni les deux procès, ni les
chroniques ne nous avaient révélé la situation horrible où se trouvait
le village de Domremy de 1412 à 1425.
[Note 61: Siméon Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy, recherches
critiques sur les origines de la mission de la Pucelle_, Paris, 1886,
in-8º; _La France pendant la guerre de cent ans: épisodes historiques
et vie privée aux XIVe et XVe siècles_, Paris, 1890, in-12.]
C'est par les comptes de forteresse tenus à Orléans[62] et par les
endentures de l'administration anglaise[63] que nous pouvons estimer
approximativement les forces respectives des défenseurs et des
assiégeants et rectifier à cet égard les assertions des chroniqueurs
et des témoins de la réhabilitation.
[Note 62: D. Lottin, _Recherches sur la ville d'Orléans_, Orléans,
7 vol. in-8º.--Boucher de Molandon, _Les comptes de ville d'Orléans
des XIVe et XVe siècles_, Orléans, 1880, in-8º.--Jules Loiseleur,
_Compte des dépenses faites par Charles VII pour secourir Orléans
pendant le siège de 1428_, Orléans, 1808, in-8º.--Louis Jarry, _Le
compte de l'armée anglaise au siège d'Orléans_, Orléans, 1892,
in-8º.--Couret, _Un fragment inédit des anciens registres de la
prévôté d'Orléans, relatif au règlement des frais du siège de
1428-1429_, Orléans, 1897, in-8º (extrait des _Mémoires de l'Académie
de Sainte Croix_).]
[Note 63: Rymer, _Foedera, conventiones..._ éd. tercia, Hagæ
Comitis, 1739-1745, 10 vol. in-fol.--Delpit, _Collection de documents
français qui se trouvent en Angleterre_, Paris, 1847, in-4º.--J.
Stevenson, _Letters and papers illustrative of the wars of the English
in France during the reign of Henry VI_, 1861-1864, 3 part., en 2 vol.
in-8º.--Charles Gross, _The sources and literature of English
history_, 1900, in-8º.]
C'est par les lettres qu'au XVIIe siècle copia Rogier dans les
archives de Reims que nous pouvons savoir comment Troyes, Châlons et
Reims se rendirent au roi et nous apercevoir que Jean Chartier ne
rapporte pas exactement, tant s'en faut, la capitulation de Troyes et
que Dunois est, à cet égard, pour un témoin tel que lui, d'une
insuffisance étrange[64].
[Note 64: Varin, _Archives législatives de la ville de Reims_, 2e
partie, _Statuts_, t. I, p. 596.--_Procès_, t. IV, pp. 284 et suiv.]
C'est à la faveur de quatre ou cinq documents d'archives que nous
discernons, çà et là, quelques vagues lueurs dans l'obscurité profonde
qui recouvre la malheureuse campagne de l'Aisne et de l'Oise.
C'est par les registres capitulaires de Rouen, les testaments des
chanoines et diverses autres pièces, que M. Robillard de Beaurepaire
sut trouver dans les archives de la Seine-Inférieure, qu'on peut
rectifier plusieurs erreurs des deux procès[65].
[Note 65: E. Robillard de Beaurepaire, _Recherches sur le procès
de condamnation de Jeanne d'Arc_, Rouen, 1869, in-8º; [_Précis des
travaux de l'Académie de Rouen_, 1867-1868, pp. 321-448]; _Notes sur
les juges et les assesseurs du procès de condamnation de Jeanne
d'Arc_, Rouen, 1890, in-8º; [_Précis des travaux de l'Académie de
Rouen_, 1888-89, pp. 375-504].]
Que d'autres pièces volantes je pourrais encore noter comme
précieuses à l'historien! Raison de plus pour se défier des pièces
fausses ou falsifiées, comme, par exemple, les lettres d'anoblissement
de Guy de Cailly[66].
[Note 66: _Procès_, t. V, pp. 342 et suiv.]
Si rapide qu'ait été cet examen des sources, je crois avoir dit
l'essentiel. En résumé, la Pucelle, de son vivant même, ne fut guère
connue que par des fables. Ses plus anciens chroniqueurs, bien
incapables de faire oeuvre de critiques, rapportèrent comme des
réalités les légendes de la première heure.
C'est dans le procès de Rouen et dans quelques pièces de comptabilité,
quelques lettres missives, quelques actes privés ou publics, que nous
trouverons le plus de vérité. Le procès de réhabilitation sera aussi
d'un grand secours pour l'histoire, à la condition qu'on n'oublie
jamais comment et pourquoi ce procès fut fait.
Au moyen de ces documents on peut se représenter, en somme, assez
précisément Jeanne d'Arc dans son caractère et dans sa vie.
Ce qui ressort surtout des textes, c'est qu'elle fut une sainte. Elle
fut une sainte avec tous les attributs de la sainteté au XVe siècle.
Elle eut des visions, et ces visions ne furent ni feintes ni
contrefaites; elle crut réellement entendre des voix qui lui parlaient
et qui ne sortaient pas d'une bouche humaine. Ces voix l'entretenaient
le plus souvent d'une façon distincte et intelligible pour elle. C'était
dans les bois qu'elle les entendait le mieux, ou quand sonnaient les
cloches. Elle voyait des figures en manière, a-t-elle dit, de choses
multiples et minimes, comme des étincelles perçues dans un
éblouissement. Sans nul doute, elle avait aussi des visions d'une autre
nature, puisque nous tenons d'elle qu'elle voyait saint Michel sous les
apparences d'un prud'homme, c'est-à-dire d'un bon chevalier, sainte
Catherine et sainte Marguerite, le front ceint d'une couronne. Elle les
voyait qui lui faisaient la révérence; elle les embrassait par les
jambes et sentait leur bonne odeur.
Qu'est-ce à dire sinon qu'elle avait des hallucinations de l'ouïe, de
la vue, du toucher et de l'odorat? Chez elle, de tous les sens, le
plus affecté c'est l'ouïe: elle dit que ses voix lui apparaissent;
elle les nomme parfois aussi son conseil; elle les entend très bien à
moins qu'on ne fasse du bruit autour d'elle. Le plus souvent elle leur
obéit; quelquefois elle leur résiste. Il est douteux que ses visions
fussent aussi distinctes. Soit qu'elle ne le voulût pas, soit qu'elle
ne le pût pas, elle n'en donna jamais aux juges de Rouen une
description bien nette ni bien précise. Ce qu'elle sut peindre le
mieux ce furent encore les anges porte-couronne qu'elle avoua ensuite
n'avoir jamais vus que dans son imagination.
À quel âge ces troubles lui vinrent-ils? On ne peut pas le dire avec
précision. Mais ce fut très probablement au sortir de l'enfance, et
nous sommes avertis par le témoignage de Jean d'Aulon, que Jeanne ne
sortit jamais tout à fait de l'enfance[67].
[Note 67: _Procès_, t. III, p. 219.]
Bien que, le plus souvent, il soit hasardeux de tirer d'une donnée
historique les éléments d'une étude clinique, plusieurs savants ont
tenté de définir l'état pathologique qui rendait cette jeune fille
apte à subir de fausses perceptions de l'ouïe et de la vue[68]. Comme
la psychiatrie a fait en ces dernières années de rapides progrès, je
me suis adressé à un savant éminent qui connaît l'état actuel de cette
science, à laquelle il a apporté lui-même d'importantes contributions.
J'ai demandé au docteur Georges Dumas, professeur à la Sorbonne, si la
science dispose d'éléments suffisants pour établir rétrospectivement
le diagnostic de Jeanne. Il m'a envoyé en réponse une lettre qu'on
lira dans l'appendice I de cet ouvrage[69].
[Note 68: Brière de Boismont, _De l'hallucination historique, ou
étude médico-psychique sur les voix et les révélations de Jeanne
d'Arc_, 1861, in-8º.--Le vicomte de Mouchy, _Jeanne d'Arc, étude
historique et psychologique_, Montpellier, 1868, in-8º, 67 p.]
[Note 69: T. II.]
Je n'ai pas qualité pour aborder ce sujet. Du moins puis-je, sans
sortir de ma compétence, présenter, relativement aux hallucinations de
Jeanne d'Arc, une observation qui m'a été suggérée par l'étude des
textes. Cette observation est d'une conséquence infinie; je la
contiendrai rigoureusement dans les limites que me tracent la nature
et l'objet de cet ouvrage.
Les visionnaires qui se croient investis d'une mission divine se
distinguent des autres illuminés par des caractères singuliers. Si
l'on étudie les mystiques de ce genre, si on les rapproche les uns des
autres, on s'apercevra qu'ils présentent entre eux des traits de
ressemblance qu'on peut suivre jusque dans des détails très menus,
qu'ils se répètent tous dans certaines de leurs paroles et dans
certains de leurs actes, et peut-être, en reconnaissant le
déterminisme étroit auquel sont soumis les mouvements de ces
hallucinés, éprouve-t-on quelque surprise à voir la machine humaine
fonctionner, sous l'action d'un même agent mystérieux, avec cette
uniformité fatale. Jeanne appartient à ce groupe religieux, et il est
intéressant de la comparer à cet égard à sainte Catherine de
Sienne[70], à sainte Colette de Corbie[71], à Yves Nicolazic, le
paysan de Kernanna[72], à Suzette Labrousse, l'inspirée de l'Église
constitutionnelle[73] et à tant d'autres voyants et voyantes de cet
ordre qui ont entre eux un air de famille. Trois visionnaires surtout
sont étroitement apparentés avec Jeanne. Le premier en date est un
vavasseur de Champagne, qui avait mission de parler au roi Jean. J'ai
suffisamment fait connaître ce saint homme dans le présent ouvrage. Le
second est un maréchal ferrant de Salon, qui avait mission de parler à
Louis XIV; le troisième, un paysan de Gallardon, nommé Martin, qui
avait mission de parler à Louis XVIII. On trouvera en appendice, des
notices sur ce maréchal et sur ce laboureur, qui tous deux eurent des
apparitions et montrèrent un signe au roi[74]. Les ressemblances que
ces trois hommes, malgré la contrariété des sexes, présentent avec
Jeanne d'Arc sont intimes et profondes, elles tiennent à leur nature
même; et les différences, qui semblent au premier aspect séparer si
largement Jeanne de ces visionnaires, sont d'ordre esthétique,
social, historique, par conséquent extérieures et contingentes. Sans
doute il y a d'eux à elle contraste d'apparence et de fortune; ils
présentent autant de disgrâce qu'elle exerce de charme et c'est un
fait qu'ils échouèrent misérablement tandis qu'elle grandit en force
et fleurit en légende. Mais c'est le propre de l'esprit scientifique
de reconnaître dans le plus bel individu et dans le plus misérable
avorton d'une même espèce des caractères communs, attestant l'identité
d'origine.
[Note 70: _Acta Sanctorum_, 1675, Avril, III, 851.]
[Note 71: _Ibid._, Mars, I, 532.]
[Note 72: Le Père Hugues de Saint-François, _Les grandeurs de sainte
Anne_, Rennes, 1657, in-8º.--L'abbé Max Nicol, _Sainte-Anne-d'Auray_,
Paris, Bruxelles, s. d. in-8º, pp. 37 et suiv.--M. le docteur G. de
Closmadeuc a bien voulu me communiquer son précieux travail inédit sur
Yves Nicolazic, dans lequel on retrouve la sûreté d'information et de
critique qui caractérise ses études d'histoire locale.]
[Note 73: _Recueil des ouvrages de la célèbre mademoiselle
Labrousse, du Bourg de Vauxains, en Périgord, canton de Ribeirac,
département de la Dordogne, actuellement prisonnière au château
Saint-Ange, à Rome_, Bordeaux, 1797, in-8º.--E. Lairtullier, _Les
femmes célèbres de 1789 à 1795_, Paris, 1842, in-8º, t. I, pp. 212 et
suiv.--Abbé Chr. Moreau, _Une mystique révolutionnaire, Suzette
Labrousse_, Paris, 1886, in-8º.--A. France, _Suzette Labrousse_,
Paris, 1907, in-12.]
[Note 74: T. II, appendices II et III.]
De notre temps, les libres penseurs, empreints pour la plupart de
spiritualisme, se refusent à reconnaître en Jeanne non seulement cet
automatisme qui détermine les actes d'une voyante comme elle, non
seulement les influences d'une hallucination perpétuelle, mais
jusqu'aux suggestions de l'esprit religieux. Ce qu'elle faisait par
sainteté et dévotion, ils veulent qu'elle l'ait fait par enthousiasme
raisonné. De telles dispositions se remarquent chez l'honnête et
savant Quicherat qui met, à son insu, beaucoup de philosophie
éclectique dans la piété de la Pucelle. Cette façon de voir ne fut pas
sans inconvénients. Elle amena les historiens de libre pensée à
exagérer jusqu'à l'absurde les facultés intellectuelles de cette
enfant, à lui attribuer ridiculement des talents militaires et à
substituer à la naïve merveille du XVe siècle un phénomène
polytechnique. Les historiens catholiques de notre temps sont plus
dans la nature et dans la vérité quand ils font de la Pucelle une
sainte. Par malheur, l'idée de la sainteté s'est beaucoup affadie dans
l'Église depuis le concile de Trente, et les historiens orthodoxes
sont peu disposés à rechercher les variations de l'Église catholique à
travers les âges. Aussi nous la rendent-ils béate et moderne. Si bien
que, pour trouver la plus étrangement travestie de toutes les Jeanne
d'Arc, on hésiterait entre leur miraculeuse protectrice de la France
chrétienne, patronne des officiers et des sous-officiers, modèle
inimitable des élèves de Saint-Cyr, et la druidesse romantique, la
garde nationale inspirée, la canonnière patriote des républicains,
s'il ne s'était trouvé un Père jésuite pour faire une Jeanne d'Arc
ultramontaine[75].
[Note 75: Le P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, 5 vol. grand
in-8º, Paris, 1894-1902. En parlant de ce livre dans une étude sur
l'_Abjuration de Jeanne d'Arc_ (Paris, 1902, pp. 7 et 8, note), le
chanoine Ulysse Chevalier, auteur d'un précieux _Répertoire des
sources du moyen âge_, s'exprime avec beaucoup de sens et de fermeté.
«Par les dimensions de ses cinq volumes, dit-il, cet ouvrage pourrait
faire l'illusion d'être la plus ample histoire de Jeanne d'Arc; il
n'en est rien. C'est un chaos de mémoires traduits ou mis en français
de notre temps, de réflexions et de controverses contre la libre
pensée, représentée par Michelet, H. Martin, Quicherat, Vallet de
Viriville, Sim. Luce et Jos. Fabre. Deux titres suffiront pour donner
une idée du ton. «Les pseudo-théologiens bourreaux de Jeanne d'Arc,
bourreaux de la Papauté» (t. I, p. 87). «L'Université de Paris et le
brigandage de Rouen» (p. 149). L'auteur juge trop souvent le XVe
siècle d'après les préoccupations du XIXe. Est-il sûr que, membre de
l'Université de Paris, en 1431, il eût pensé et jugé en faveur de
Jeanne d'Arc, à l'encontre de ses collègues?».]
Je n'ai pas soulevé de doutes sur la sincérité de Jeanne. On ne peut
la soupçonner de mensonge: elle crut fermement recevoir sa mission de
ses voix. Il est plus difficile de savoir si elle ne fut pas dirigée à
son insu. Ce que nous connaissons d'elle avant son arrivée à Chinon se
réduit à très peu de chose. On est porté à croire qu'elle avait subi
certaines influences; c'est le cas de toutes les visionnaires: un
directeur, qu'on ne voit pas, les mène. Il en dut être ainsi de
Jeanne. On l'entendit qui disait, à Vaucouleurs, que le dauphin avait
le royaume en _commende_[76]. Ce n'était pas les gens de son village
qui lui avaient appris ce terme. Elle récitait une prophétie qu'elle
n'avait pas inventée et qui, visiblement, avait été fabriquée pour
elle.
[Note 76: _Procès_, t. II, p. 456.]
Elle dut fréquenter des prêtres fidèles à la cause du dauphin Charles
et qui surtout souhaitaient la fin de la guerre. Les abbayes étaient
incendiées, les églises pillées, le service divin aboli[77]. Ces
pieuses gens qui soupiraient après la paix, voyant que le traité de
Troyes ne l'avait pu donner, l'attendaient seulement de l'expulsion
des Anglais. Et ce qu'il y eut de rare, d'extraordinaire et comme
d'ecclésiastique et de religieux en cette jeune paysanne, ce n'est pas
qu'elle se crût appelée à chevaucher et à guerroyer, c'est que dans
«sa grande pitié», elle annonçât la fin prochaine de la guerre, par la
victoire et le sacre du roi, alors que les seigneurs des deux pays et
les gens d'armes des deux partis n'avaient ni soupçon ni désir que la
guerre finît jamais.
[Note 77: Le P. Denifle, _La désolation des églises, monastères,
hôpitaux en France vers le milieu du XVe siècle_, Mâcon, 1897, in-8º.]
La mission dont elle se croyait chargée par l'ange et à laquelle elle
consacrait sa vie, était extraordinaire, sans doute, étonnante,
inouïe; mais non toutefois au-dessus de ce que des saints et des
saintes avaient déjà tenté dans l'ordre des affaires humaines. Jeanne
d'Arc fleurit au déclin des grands âges catholiques, alors que la
sainteté, qui s'accompagnait volontiers de toutes sortes de
bizarreries, d'illusions et de folies, était encore souverainement
puissante sur les âmes. Et de quels miracles n était-elle pas capable
quand elle agissait par la force du coeur et par les grâces de
l'esprit? Du XIIIe au XVe siècle, les serviteurs de Dieu accomplissent
des travaux merveilleux. Saint Dominique, pris d'une fureur sacrée,
extermine l'hérésie par le fer et le feu; saint François d'Assise
institue, pour un jour, la pauvreté sur le monde; saint Antoine de
Padoue défend les artisans et les marchands contre l'avarice et la
cruauté des seigneurs et des évêques; sainte Catherine ramène le Pape
à Rome. Était-il donc impossible à une sainte fille, avec l'aide de
Dieu, de rétablir dans le malheureux royaume de France le pouvoir
royal institué par Notre-Seigneur lui-même et de faire sacrer le
nouveau Joas échappé à la mort pour le salut du peuple saint?
C'est ainsi que les Français pieux, en 1428, concevaient la mission de
la Pucelle. Elle se donnait pour une dévote fille, inspirée de Dieu.
Il n'y avait rien d'incroyable à cela. En annonçant qu'elle avait
révélations de monseigneur saint Michel sur le fait de la guerre, elle
inspirait aux gens d'armes armagnacs et aux bourgeois d'Orléans autant
de confiance que pouvait en communiquer aux mobiles de la Loire, dans
l'hiver de 1871, un ingénieur républicain, inventeur d'une poudre sans
fumée ou d'un canon perfectionné. Ce qu'on attendait de la science en
1871 on l'attendait de la religion en 1428, de sorte que le Bâtard
d'Orléans put songer à employer Jeanne aussi naturellement que
Gambetta pensa à recourir aux connaissances techniques de M. de
Freycinet.
Ce qu'on ne remarque pas assez, c'est que le parti français la mit en
oeuvre très adroitement. Les clercs de Poitiers, tout en l'examinant
avec lenteur sur ses moeurs et sa foi, la faisaient valoir. Ces clercs
de Poitiers n'étaient pas des religieux étrangers au monde, c'était le
Parlement du roi légitime, c'étaient les exilés de l'Université, des
hommes très engagés dans les affaires du royaume, très compromis dans
les révolutions, dépouillés et ruinés, et fort impatients de rentrer
dans leurs biens; et le plus habile homme du Conseil, l'archevêque duc
de Reims, chancelier du royaume, les dirigeait. Par la durée et la
solennité de leurs interrogatoires, ils attiraient sur Jeanne la
curiosité, l'intérêt, l'espoir des âmes émerveillées[78].
[Note 78: O. Raguenet, _Les juges de Jeanne d'Arc à Poitiers,
membres du Parlement ou gens d'Église?_ dans _Lettres et mémoires de
l'Académie de Sainte-Croix d'Orléans_, VII, 1894, pp. 399-442.--D.
Lacombe, _L'hôte de Jeanne d'Arc à Poitiers, maître Jean Rabateau,
président au Parlement de Poitiers_, dans _Revue du Bas-Poitou_, 1891,
pp. 46-66.]
La ville d'Orléans avait, pour se défendre, des murs, des fossés, des
canons, des gens d'armes et de l'argent. Les Anglais n'avaient pu ni
l'enlever d'assaut ni l'investir. Entre leurs bastilles passaient des
convois, des compagnies. On fit entrer Jeanne dans la ville avec une
belle armée de secours. Elle amenait des troupeaux de boeufs, de
moutons et de porcs. Les habitants crurent recevoir un ange du
Seigneur. Cependant les assiégeants étaient épuisés d'hommes et
d'argent. Ils avaient perdu tous leurs chevaux. Loin de pouvoir tenter
désormais une nouvelle attaque, ils n'avaient pas la force de tenir
longtemps dans leurs bastilles. À la fin d'avril, il y avait quatre
mille Anglais devant Orléans, et peut-être moins, car il s'en partait,
comme on disait, tous les jours; et les déserteurs allaient par
troupes piller les villages. Dans le même temps, la ville était
défendue par six mille gens d'armes et gens de trait et plus de trois
mille hommes des milices bourgeoises. À Saint-Loup, il y eut quinze
cents Français contre quatre cents Anglais; aux Tourelles, cinq mille
Français contre quatre ou cinq cents Anglais. En se retirant, les
Godons abandonnaient à leur sort les petites garnisons de Jargeau, de
Meung et de Beaugency. On peut juger de l'état de l'armée anglaise par
la bataille de Patay, qui ne fut point une bataille, mais un massacre,
et où Jeanne n'arriva que pour gémir sur la cruauté des vainqueurs.
Néanmoins, les lettres du roi aux bonnes villes lui attribuèrent une
part de la victoire. C'était donc que le Conseil royal faisait
étendard de sa sainte Pucelle.
Au fond, que pensaient d'elle ceux qui l'employaient, les Regnault de
Chartres, les Robert Le Maçon, les Gérard Machet? Sans doute, ils
n'étaient pas en état de discerner l'origine des illusions dont elle
était enveloppée. Et, bien qu'il se trouvât alors des athées parmi les
gens d'Église, l'apparition de saint Michel archange n'était pas pour
étonner la plupart d'entre eux. Rien alors ne paraissait plus naturel
qu'un miracle. Mais de près les miracles ne se voient pas. Ils avaient
cette jeune fille sous les yeux; ils s'apercevaient que, pour sainte
et bonne qu'elle fût, elle n'exerçait point un pouvoir surhumain.
Tandis que les gens d'armes et tout le commun peuple l'accueillaient
comme la Pucelle de Dieu et l'ange envoyé du ciel pour le salut du
royaume, ces bons seigneurs ne songeaient qu'à profiter des sentiments
de confiance qu'elle inspirait et qu'ils ne partageaient guère. La
voyant ignorante au possible et la jugeant, sans doute, moins
intelligente qu'elle n'était, ils entendaient la conduire à leur idée.
Ils durent bientôt s'apercevoir que ce n'était pas toujours facile.
Elle était une sainte; les saintes sont intraitables. Quels furent au
vrai les rapports du Conseil royal avec la Pucelle? Nous l'ignorons et
c'est un secret qui ne sera jamais pénétré. Les juges de Rouen
croyaient savoir qu'elle recevait des lettres de saint Michel[79]. Il
est possible qu'on ait abusé quelquefois de sa simplicité. Nous avons
des raisons de croire que la marche sur Reims ne lui fut pas suggérée
en France; mais il est certain que le chancelier du royaume, messire
Regnault de Chartres, archevêque de Reims, avait grande envie d'être
rétabli sur le siège du bienheureux Remi et de jouir de ses bénéfices.
[Note 79: _Procès_, t. I, p. 146.]
Dans le fait, cette campagne du sacre ne fut qu'une suite de
négociations appuyées par des lances. On voulut montrer aux bonnes
villes un roi saint et pacifique. Si l'on avait eu envie de se
battre, on serait allé sur Paris ou en Normandie.
Cinq ou six témoins, capitaines, magistrats, ecclésiastiques et une
honnête veuve déposèrent à l'enquête de 1456 que Jeanne était entendue
au fait de guerre. Ils s'accordèrent à dire qu'elle montait à cheval
et maniait la lance mieux que personne. Un maître des requêtes révéla
qu'elle émerveillait l'armée par la longueur du temps qu'elle pouvait
rester en selle. Ce sont là des mérites qu'on ne saurait lui refuser
et l'on ne contestera pas non plus cette diligence, cette ardeur, que
Dunois vante en elle à l'occasion d'une démonstration faite, la nuit,
devant Troyes. Quant à l'opinion, que cette jeune fille était très
habile à rassembler et à conduire une armée et s'entendait surtout à
diriger l'artillerie, elle est plus difficile à partager et il en
faudrait un autre garant que ce pauvre duc d'Alençon qui ne passa
jamais pour un homme raisonnable[80]. Ce que nous venons de dire du
procès de réhabilitation fait suffisamment comprendre ces étranges
appréciations. Il était entendu que Jeanne recevait de Dieu ses
inspirations militaires. On ne craignait plus dès lors de les admirer
trop et on les vantait un peu à tort et à travers.
[Note 80: _Procès_, t. III, pp. 2 et suiv., p. 96.]
Le duc d'Alençon fut après tout bien modéré en faisant de la Pucelle un
artilleur distingué. Dès l'année 1429 un humaniste du parti de Charles
VII disait dans la langue de Cicéron qu'elle égalait et surpassait, pour
la gloire des armes, Hector, Alexandre, Hannibal et César. «_Non Hectore
reminiscat et gaudeat Troja, exultet Graecia Alexandro, Annibale Africa,
Italia Caesare et Romanis ducibus omnibus glorietur, Gallia etsi ex
pristinis multos habeat, hac tamen una Puella contenta, audebit se
gloriari et laude bellica caeteris nationibus se comparare, verum
quoque, si expediet, se anteponere_[81].»
[Note 81: Lettre d'Alain Chartier dans _Procès_, t. V, pp. 135,
136.--Capitaine P. Marin, _Jeanne d'Arc tacticien et stratégiste_,
Paris, 1889, 4 vol. in-12.--Le général Canonge, _Jeanne d'Arc
guerrière_, Paris, 1907, in-8º.]
Jeanne, toujours en prières et en extase, n'observait pas l'ennemi,
elle ne connaissait pas les chemins, elle ne tenait aucun compte des
effectifs engagés, ne se souciait ni de la hauteur des murs ni de la
largeur des fossés. On entend aujourd'hui des officiers discuter le
génie tactique de la Pucelle[82]. Elle n'avait qu'une tactique,
c'était d'empêcher les hommes de blasphémer le Seigneur et de mener
avec eux des ribaudes; elle croyait qu'ils seraient détruits pour
leurs péchés mais que, s'ils combattaient en état de grâce, ils
auraient la victoire. C'était là toute sa science militaire, hors
toutefois qu'elle ne craignait pas le danger. Elle montrait le plus
doux et le plus fier courage; elle était plus vaillante, plus
constante, plus généreuse que les hommes et digne en cela de les
conduire. Et n'est-ce pas une chose admirable et rare que de voir tant
d'héroïsme uni à tant d'innocence?
[Note 82: _Rossel et la légende de Jeanne d'Arc_, dans la _Petite
République_ du 15 juillet 1896.--_Jeanne d'Arc soldat_, par Art Roë,
dans le _Temps_ du 8 mai 1907.--Voyez aussi les ouvrages du capitaine
Marin, si recommandables d'ailleurs par le soin et la bonne foi.]
À vrai dire, certains chefs et notamment les princes du sang royal
n'en savaient pas beaucoup plus qu'elle. Pour faire la guerre, en ce
temps-là, il suffisait de monter à cheval. Il n'existait point de
cartes. On n'avait nulle idée de marches sur plusieurs lignes,
d'opérations d'ensemble, d'une campagne méthodiquement combinée, d'un
effort prolongé en vue de grands résultats. L'art militaire se
réduisait à quelques ruses de paysans et à certaines règles de
chevalerie. Les routiers, partisans et capitaines d'aventure, savaient
tous les tours du métier; mais ils ne connaissaient ni amis ni ennemis
et n'avaient de coeur qu'à piller. Les nobles montraient grand vouloir
d'acquérir honneur et louange; en fait, ils songeaient au gain. Alain
Chartier disait d'eux: «Ils crient aux armes, mais ils courent à
l'argent[83].»
[Note 83: Alain Chartier, _Oeuvres_, éd. André du Chesne, p. 412.]
La guerre devant durer autant que la vie, on la menait doucement. Les
gens d'armes, cavaliers et piétons, archers, arbalétriers, tant
Armagnacs qu'Anglais et Bourguignons se battaient sans beaucoup
d'ardeur. Ils étaient braves assurément; ils étaient prudents aussi et
l'avouaient sans nulle honte. Jean Chartier, chantre de Saint-Denys,
chroniqueur des rois de France, conte comment les Français
rencontrèrent une fois les Anglais près de Lagny et il ajoute: «Et y
ot très dure et aspre besongne, car les François n'estoient guères
plus que les Englois[84].» Ces gens simples avouaient qu'il est
chanceux de se battre un contre un, attendu qu'un homme en vaut un
autre. Ce n'étaient pas des esprits nourris de Plutarque comme les
hommes de la Révolution et de l'Empire. Et ils n'avaient pour leur
hausser le coeur ni les carmagnoles de Barrère, ni les hymnes de
Marie-Joseph Chénier, ni les bulletins de la grande armée. On se
demande bonnement pourquoi ces capitaines, ces gens d'armes allaient
se battre ici plutôt que là? Pour trouver à manger.
[Note 84: Jean Chartier, _Chronique de Charles VII_, t. I, p.
121.]
Ces guerres perpétuelles étaient peu meurtrières. Durant ce qu'on
appela la mission de Jeanne d'Arc, d'Orléans à Compiègne, les Français
perdirent à peine quelques centaines d'hommes. Les Anglais furent
beaucoup plus abîmés, parce qu'ils fuyaient et que c'était l'habitude
des vainqueurs de tuer dans les déroutes tout ce qui ne valait pas la
peine d'être pris à rançon. Mais les batailles étaient rares, partant
les défaites, et le nombre des combattants petit. Il n'y avait en
France qu'une poignée d'Anglais. On ne se battait, autant dire, que
pour piller. Ceux qui souffraient de la guerre, c'étaient ceux qui ne
la faisaient pas, les bourgeois, les religieux, les paysans. Les
paysans enduraient les maux les plus cruels, et il est concevable
qu'une paysanne ait tenu la campagne avec une fermeté, une
obstination, une ardeur inconnues à toute la chevalerie.
Ce n'est pas Jeanne qui a chassé les Anglais de France; si elle a
contribué à sauver Orléans, elle a plutôt retardé la délivrance en
faisant manquer, par la marche du Sacre, l'occasion de recouvrer la
Normandie. La mauvaise fortune des Anglais à partir de 1428 s'explique
très naturellement: tandis que dans la paisible Guyenne, où ils
faisaient la culture, le négoce, la navigation et administraient
habilement les finances, le pays, qu'ils rendaient prospère, leur
était très attaché; au contraire, sur les bords de la Seine et de la
Loire, ils ne prenaient pas pied; ils n'avaient jamais pu s'y
implanter, y mettre du monde en suffisance, y faire de solides
établissements. Enfermés dans les forteresses et les châteaux, ils ne
cultivaient pas assez le sol pour le conquérir: car on ne s'empare
vraiment de la terre que par le labour; ils la laissaient en friche et
l'abandonnaient aux partisans qui les harcelaient et les épuisaient.
Leurs garnisons ridiculement petites se trouvaient prisonnières dans
le pays de conquête. Ils avaient les dents longues; mais un brochet
n'avale pas un boeuf. On avait bien vu après Crécy, après Poitiers,
qu'ils étaient trop petits et la France trop grande. Pouvaient-ils
mieux réussir après Verneuil, sous le règne troublé d'un enfant, au
milieu des discordes civiles, manquant d'hommes et d'argent et quand
il leur fallait encore contenir le pays de Galles, l'Irlande et
l'Écosse? En 1428, ils n'étaient qu'une poignée en France et ne s'y
maintenaient que par le duc de Bourgogne qui dès lors les exécrait et
leur voulait tout le mal possible.
Les moyens leur manquaient également et de prendre de nouvelles
provinces et de pacifier celles qu'ils avaient prises. Le caractère
même de la souveraineté que revendiquaient leurs princes, la nature
des droits qu'ils faisaient valoir et qui reposaient entièrement sur
les institutions communes aux deux pays leur rendaient difficile
l'organisation de leur conquête sans le consentement et même, on peut
le dire, sans le concours loyal et l'amitié des vaincus. Le traité de
Troyes ne soumettait pas la France à l'Angleterre; il les réunissait
l'une à l'autre. Cette réunion inspirait bien des inquiétudes à
Londres; les gens des communes laissaient voir la crainte que la
vieille Angleterre ne devînt qu'une province écartée du nouveau
royaume[85]. De son côté la France ne se sentait pas réunie. Il était
trop tard. Depuis le temps qu'on guerroyait contre ces Coués
l'habitude était prise de les haïr. Et peut-être y avait-il déjà un
caractère anglais et un caractère français qui ne s'accordaient pas.
Même à Paris, où les Armagnacs faisaient autant de peur que les
Sarrasins, on supportait les Godons avec grand déplaisir. Ce dont on
peut être surpris, ce n'est pas que les Anglais aient été chassés de
France, c'est qu'ils l'aient été si lentement. Est-ce à dire que la
jeune sainte n'eut point de part dans l'oeuvre de la délivrance? Non,
certes! Elle eut la part la plus belle: celle du sacrifice; elle donna
l'exemple du plus haut courage et montra l'héroïsme sous une forme
imprévue et charmante. La cause du roi, qui était en vérité la cause
nationale, elle la servit de deux manières: en donnant confiance aux
gens d'armes de son parti, qui la croyaient chanceuse, et en faisant
peur aux Anglais qui s'imaginaient qu'elle était le diable.
[Note 85: Voir la délibération des communes du 2 décembre 1421,
dans Bréquigny, _Lettres des rois, reines et autres personnages des
cours de France et d'Angleterre_, Paris, 1847 (2 vol. in-4º), t. II,
pp. 393 et suiv.]
Nos meilleurs archivistes ne pardonnent pas aux ministres et aux
capitaines de 1428 de n'avoir pas aveuglément obéi à la Pucelle. Ce
n'est point tout à fait le conseil que l'archevêque d'Embrun donnait,
sur le moment, au roi Charles; il lui recommandait au contraire de ne
point se départir des moyens inspirés par la prudence humaine[86].
[Note 86: Le R. P. M. Fornier, _Histoire des Alpes-Maritimes_,
Paris, 1890, in-8º, t. II. p. 324.--Lanéry d'Arc, _Mémoires et
consultations_, pp. 565 et suiv.]
On a beaucoup répété que les seigneurs et capitaines, particulièrement
le vieux Gaucourt[87], étaient jaloux d'elle. Il faut, pour le croire,
ignorer profondément la nature humaine. Ils étaient envieux les uns
des autres, et c'est cette envie, au contraire, qui, mieux que tout
autre sentiment, leur fit souffrir que la Pucelle se dît chef de
guerre.
[Note 87: Marquis de Gaucourt, _Le sire de Gaucourt_, Orléans,
1855, in-8º.]
J'avoue qu'il m'a été impossible de découvrir les sourdes intrigues
des conseillers du roi et des capitaines conjurés pour perdre la
sainte. Elles éclatent aux yeux de plusieurs historiens; pour moi,
j'ai beau faire: je ne les discerne pas. Le chambellan, sire de la
Trémouille, n'était pas une belle âme et le chancelier Regnault de
Chartres avait le coeur très sec; mais ce qui m'apparaît, c'est que le
sire de la Trémouille refusa de céder cette précieuse fille au duc
d'Alençon qui la lui demandait et que le chancelier la garda pour s'en
servir. Je ne crois pas du tout que Jeanne fut prisonnière à Sully;
je crois qu'elle en sortit avec bannière et trompettes quand elle alla
rejoindre le chancelier qui l'employa jusqu'au moment où elle fut
prise par les Bourguignons. Après la petite sainte, il mit en oeuvre
un petit saint, un berger, qui avait reçu les stigmates. C'est donc
qu'il ne regrettait pas de s'être servi d'une personne de dévotion
pour combattre les ennemis du roi et recouvrer son archevêché.
L'honnête Quicherat et le généreux Henri Martin sont très durs pour le
gouvernement de 1428. À leur sens, c'est un gouvernement de trahison.
En fait, ce qu'ils reprochent à Charles VII et à ses conseillers c'est
de n'avoir pas compris la Pucelle comme ils la comprennent eux-mêmes.
Mais il a fallu quatre cents ans pour cela. Pour avoir sur Jeanne
d'Arc les illuminations d'un Quicherat et d'un Henri Martin, il a
fallu trois siècles de monarchie absolue, la Réforme, la Révolution,
les guerres de la République et de l'Empire, et le néo-catholicisme
sentimental des hommes de 48. C'est à travers tant de prismes
brillants, sous tant de teintes superposées que les historiens
romantiques et les paléographes généreux ont découvert la figure de
Jeanne d'Arc, et c'est trop demander à ce pauvre dauphin Charles, à La
Trémouille, à Regnault de Chartres, au seigneur de Trêves, au vieux
Gaucourt, que de vouloir qu'ils aient vu Jeanne telle que les siècles
l'ont faite et achevée[88].
[Note 88: H. Martin, _Jeanne d'Arc_, Paris, 1856, in-12.--J.
Quicherat, _Nouvelles preuves des trahisons essuyées par la Pucelle_
dans _Revue de Normandie_, t. VI (1866), pp. 396-401.]
Il reste toutefois ceci, que le Conseil royal, après avoir tant usé
d'elle, ne fit rien pour la sauver.
La honte de cette abstention doit-elle retomber sur le Conseil tout
entier et sur le Conseil seul? Qui donc, au juste, devait intervenir?
Et comment? Que devait faire le roi Charles? Offrir de racheter la
Pucelle? On ne la lui aurait cédée à aucun prix. Quant à la ravoir par
la force, c'était un rêve d'enfant. Seraient-ils entrés à Rouen, les
Français ne l'y auraient point trouvée: Warwick aurait toujours eu le
temps de la mettre en sûreté ou de la noyer dans la rivière. Pour la
reprendre, ni l'argent ni les armes ne valaient rien. Ce n'est point à
dire qu'on dût se croiser les bras. On pouvait agir sur ceux qui
faisaient le procès. Sans doute ils étaient tous, ceux-là, du parti
des Godons; ce vieux cabochien de Pierre Cauchon s'y trouvait surtout
très engagé; il exécrait les Français; les clercs de l'obéissance de
Henri VI étaient naturellement enclins à plaire au grand conseil
d'Angleterre d'où coulaient les bénéfices; les docteurs et maîtres de
l'Université de Paris avaient grand'peur et grande haine des
Armagnacs; pourtant les juges du procès n'étaient pas tous des
prévaricateurs infâmes; le chapitre de Rouen ne manquait ni de courage
ni d'indépendance[89]; il y avait parmi les universitaires, si
violents contre Jeanne, des hommes estimés pour la doctrine et le
caractère; ils pensaient, la plupart, procéder vraiment en matière de
foi; à force de rechercher les sorcières, ils en voyaient partout; ils
faisaient brûler de ces femelles, comme ils disaient, tous les jours,
et n'en recevaient que des compliments; autant que Jeanne, ils
croyaient à la possibilité des apparitions dont elle se disait
favorisée, seulement ils étaient persuadés ou qu'elle mentait ou
qu'elle voyait des diables; l'évêque, le vice-inquisiteur et les
assesseurs, au nombre de plus de quarante, furent unanimes à la
déclarer hérétique et diabolique. Plusieurs sans doute s'imaginaient,
par leur sentence, maintenir, contre les fauteurs du schisme et de
l'hérésie, l'orthodoxie catholique et l'unité d'obédience; ils
voulaient bien juger. Et même les plus scélérats et les plus
audacieux, l'évêque et le promoteur, n'auraient pas osé, pour
contenter les Anglais, enfreindre trop ouvertement les règles de la
justice ecclésiastique. C'étaient des prêtres; ils en avaient
l'orgueil et le respect des formes. Par les formes on pouvait les
atteindre; on pouvait, au moyen d'une vigoureuse procédure,
contrarier, arrêter, peut-être, la leur et prévenir la sentence
funeste. Si l'archevêque de Reims, métropolitain de l'évêque de
Beauvais, était intervenu dans le procès, s'il avait suspendu son
suffragant pour abus ou pour toute autre cause, Pierre Cauchon aurait
été fort embarrassé; si, comme il se décida à le faire plus tard, le
roi Charles VII avait fait intervenir la mère et les frères de la
Pucelle; si Jacques d'Arc et la Romée avaient protesté dans les formes
contre une action judiciaire d'une partialité manifeste; si le
registre de Poitiers[90] avait été versé au dossier; si les plus hauts
prélats de l'obéissance de Charles VII avaient demandé un sauf-conduit
pour venir témoigner à Rouen, en faveur de Jeanne; si enfin le roi,
son conseil et toute l'Église de France avaient réclamé l'appel au
pape et au Concile, qui était de droit, le procès pouvait prendre une
autre issue.
[Note 89: Même à considérer seulement ceux des chanoines qui
siégèrent au procès. Cf. Ch. de Beaurepaire, _Recherches sur le procès
de condamnation de Jeanne d'Arc_, Rouen, 1869, in-8º.]
[Note 90: Ou du moins les conclusions des docteurs qui nous sont
parvenues. Quant au registre, il ne devait pas contenir grand'chose.
On voit, par les témoignages du procès de réhabilitation, que les
clercs de Poitiers ne tenaient pas beaucoup à ce qu'on parlât de leur
enquête.]
Mais on eut peur de l'Université de Paris. On craignit que vraiment
Jeanne, comme tant de savants docteurs le soutenaient, ne fût
hérétique, mal croyante, séduite par le prince des ténèbres. Satan se
transforme en ange de lumière et il est difficile de discerner les
faux prophètes des vrais. La malheureuse Pucelle fut abandonnée par le
clergé dont les croix naguère marchaient devant elle; entre tous les
maîtres de Poitiers il ne s'en trouva pas un seul pour s'offrir à
témoigner dans le château de Rouen de cette innocence qu'ils avaient
reconnue doctoralement dix-huit mois auparavant.
Il y aurait grand intérêt à suivre la mémoire de la Pucelle à travers
les âges. Mais ce serait tout un livre. J'indiquerai seulement les
révolutions les plus étonnantes du sentiment public à son sujet. Les
humanistes de la Renaissance ne s'intéressèrent pas beaucoup à elle:
elle était trop gothique pour eux. Les réformés, qui trouvaient
qu'elle sentait l'idolâtrie, ne pouvaient la voir en peinture[91].
Chose qui semble étrange aujourd'hui, mais qui n'en est pas moins
certaine et conforme à tout ce que nous savons des sentiments des
Français pour leurs rois, ce fut la mémoire de Charles VII qui, sous
la monarchie, soutint et sauva la mémoire de Jeanne d'Arc[92]. Le
respect dû au prince empêcha le plus souvent ses sujets fidèles de
soumettre à une critique trop sévère les légendes de Jeanne ainsi que
celles de la Sainte Ampoule, de la guérison des écrouelles, de
l'oriflamme et toutes autres traditions populaires relatives aux
antiquités et illustrations de la maison de France. Quand, en 1609,
dans un collège de Paris, la Pucelle fut le sujet d'exercices
littéraires où elle était traitée sans faveur[93], un homme de robe,
Jean Hordal, qui se glorifiait d'être du sang de l'héroïne, se
plaignit de ces disputes d'école comme d'une offense à la majesté
royale. «Je m'estonne grandement, dit-il, qu'en France... on tolère
que publiquement déclamations se fassent contre l'honneur de la
France, du roi Charles VII et de son Conseil[94].» Si Jeanne n'avait
pas appartenu si étroitement à la royauté, son souvenir eût été fort
négligé par les beaux esprits du XVIIe siècle. Ses apparitions lui
faisaient du tort auprès des savants qui, protestants et catholiques,
traitaient la vie de sainte Marguerite de cafarderie[95]. Alors les
Sorbonagres eux-mêmes retranchaient beaucoup sur le martyrologe et
les légendes des saints. Un de ceux-là, Edmond Richer, champenois
comme Jeanne, censeur de l'Université en 1600, et zélé gallican,
composa un livre apologétique sur celle qui avait soutenu de son épée
la couronne de Charles VII[96]. Bien qu'attaché aux libertés de
l'église de France, Edmond Richer était bon catholique. Il avait de la
doctrine et de la piété; il croyait fermement aux anges, mais il ne
croyait ni à sainte Catherine ni à sainte Marguerite, et leur
apparition à la Pucelle l'embarrassait beaucoup. Il se tira de cette
difficulté en supposant que des anges s'étaient donnés à la jeune
fille pour les deux saintes à qui, dans son ignorance, elle avait une
grande dévotion. L'hypothèse lui parut satisfaisante, «d'autant,
disait-il, que l'Esprit de Dieu, qui gouverne l'Église, s'accommode à
notre infirmité». Trente ou quarante ans plus tard, un autre docteur
en Sorbonne, Jean de Launoy, le dénicheur de saints, acheva de ruiner
la légende de sainte Catherine[97]. Les voix de Domremy devenaient
terriblement suspectes.
[Note 91: Aug. Vallet, _Observation sur l'ancien monument érigé à
Orléans_, Paris, 1858, in-8º.]
[Note 92: Voir un curieux projet de décoration du terre-plein du
Pont-Neuf adressé à Louis XIV (B. N., V p{zz} 338, in-fol.). Un sieur
Dupuis, aide des Cérémonies, y propose l'érection de statues «à ces
grands et illustres capitaines qui de règne en règne ont vaillamment
soutenu la dignité de la couronne... Artus de Bretagne, connestable,
Jean, comte de Dunois, Jeanne Dark, pucelle d'Orléans, Roger de
Gramont, comte de Guiche, Guillaume, comte de Chaumont, Amaury de
Severac, Vignoles dit La Hire...». (Communications de M. Paul Lacombe,
_Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris_, 1894, p. 115; 11 juin
1907, _Ibid._).]
[Note 93: _Puellæ Aureliensis causa adversariis orationibus
disceptata auctore Jacobo Jolio_, Parisiis, apud Julianum Bertaut,
1609.]
[Note 94: Jean Hordal, _Heroinæ nobilissimæ Ioannæ Darc Lotharingæ
vulgo aurelianensis puellæ historia..._ Ponti-Mussi, 1612, in-8º.]
[Note 95: Rabelais, _Gargantua_, chap. VI.--Abbé Thiers, _Traité
des superstitions selon l'Écriture sainte_, Paris, 1697, t. I, p.
109.]
[Note 96: Edmond Richer, _Histoire de la Pucelle d'Orléans en 4
livres_, ms., Biblioth. Nat, f. fr., 10448, fol. 12{20}.]
[Note 97: «La vie de sainte Catherine, vierge et martyre, est
toute fabuleuse depuis le commencement jusqu'à la fin.» _Valesiana_,
p. 48.--«M. de Launoy, docteur en théologie, avait rayé de son
calendrier sainte Catherine, vierge et martyre. Il disait que sa vie
était une fable, et, pour montrer qu'il n'y ajoutait aucune foi, tous
les ans, au jour de la fête de cette sainte, il disait une messe de
_Requiem_. C'est de lui-même que je tiens cette particularité.»
_Ibidem_, p. 36.]
Regardez Chapelain, dont le poème fut publié pour la première fois en
1656. Chapelain est burlesque avec gravité; c'est un Scarron sans le
savoir. Nous n'en avons pas moins profit à apprendre de lui qu'il n'a
vu dans son sujet qu'une occasion de célébrer le Bâtard d'Orléans. Il
dit expressivement en sa préface: «Je ne l'ai pas tant regardée [la
Pucelle] comme le principal héros du poème, qui à proprement parler
est le comte de Dunois.» Chapelain était aux gages du duc de
Longueville, descendant de Dunois[98]; c'est Dunois qu'il chante;
«l'illustre bergère» vient lui fournir à propos le merveilleux, et
selon l'expression du bonhomme, les machines nécessaires à l'épopée.
Les saintes Catherine et Marguerite, trop vulgaires, sont exclues de
ces machines. Chapelain nous avertit qu'il prit un soin particulier de
conduire son poème «de telle sorte que tout ce qu'il y fait faire par
la puissance divine s'y puisse croire fait par la seule force humaine
élevée au plus haut point où la nature est capable de monter». On voit
poindre ici l'esprit moderne.
[Note 98: Jean Chapelain, _La Pucelle ou la France délivrée_,
Paris, 1656, in-fº.]
Bossuet aussi se garde bien de parler de sainte Catherine et de sainte
Marguerite. Les quatre ou cinq pages in-4º qu'il consacre à Jeanne
d'Arc dans son _Abrégé de l'Histoire de France pour l'instruction du
Dauphin_[99] sont bien curieuses, non pour l'exposé des faits qui y
est inexact et confus[100], mais par le soin que prend l'auteur de ne
présenter que d'une manière incidente et dubitative les faits
miraculeux attribués à la Pucelle. Au sentiment de Bossuet, comme à
celui de Jean Gerson, ces choses sont d'édification, non de foi.
Bossuet qui écrit pour l'instruction d'un prince est tenu à beaucoup
abréger; mais il abrège trop quand, présentant la condamnation de
Jeanne comme l'oeuvre de l'évêque de Beauvais, il oublie de dire que
l'évêque de Beauvais rendit cette sentence sur l'avis unanime de
l'Université de Paris et conjointement avec le vice-inquisiteur[101].
[Note 99: _Oeuvres de messire Jacques-Bénigne Bossuet_, Paris,
in-4º, tome XI, 1749, feuillets chiffrés; tome XII, pp. 234 et
suiv.--Cf. Ce qu'il nous dit des inspirées dans l'_Instruction sur les
états d'oraison_, Paris, 1697, in-8º.]
[Note 100: «Cette fille nommée Jeanne d'Arq... avoit été servante
dans une hôtellerie.» _Loc. cit._, p. 233.]
[Note 101: Il ne faut pas juger trop sévèrement les cahiers d'un
précepteur; mais Bossuet, qui place la réhabilitation sous la rubrique
de 1431, ne nous avertit pas qu'elle ne fut prononcée que vingt-cinq
ans plus tard. Bien au contraire, il ne tient qu'à lui qu'on la croie
antérieure à la délivrance de Compiègne. Voici son texte: «En
exécution de cette sentence, elle fut brûlée toute vive à Rouen en
1431. Les Anglois firent courir le bruit qu'elle avoit enfin reconnu
que les révélations dont elle s'étoit vantée étaient fausses. Mais le
Pape, quelque temps après, nomma des commissaires. Son procès fut revu
solemnellement, et sa conduite approuvée par un dernier jugement que
le Pape lui-même confirma. Les Bourguignons furent contraints de lever
le siège de Compiègne» (_Loc. cit._, p. 236).
Mézeray est plus crédule que Bossuet; il nomme «les saintes Catherine
et Marguerite, qui purifioient son âme par des conversations célestes,
à cause qu'elle les vénéroit d'une particulière dévotion». Comme
Bossuet, en exposant le procès, il passe sous silence le
vice-inquisiteur (_Histoire de France_, t. II, 1746, in-folio, pp. 11
et suiv.).]
Les philosophes ne sont pas tombés en France, au XVIIIe siècle, comme
une pluie de sauterelles: ils sortaient de deux siècles d'esprit
critique. S'ils trouvaient dans l'histoire de Jeanne d'Arc plus de
capucinades que leur goût n'en souffrait, c'est qu'ils avaient été
instruits dans l'histoire ecclésiastique par les Baillet et les
Tillemont, hommes pieux, sans doute, mais grands destructeurs de
légendes. Voltaire railla sur Jeanne les moines fripons et leurs
dupes. Si l'on rappelle les petits vers de _la Pucelle_, pourquoi ne
pas rappeler aussi l'article[102] du _Dictionnaire Philosophique_, qui
renferme en trois pages plus de vérités solides et de pensées
généreuses que certains gros ouvrages modernes où Voltaire est insulté
en jargon de sacristie?
[Note 102: Voltaire, éd. Beuchot, t. XXVI.--Cf. aussi: _Essai sur
les moeurs_, chap. LXXX. «Enfin, accusée d'avoir repris une fois
l'habit d'homme qu'on lui avait laissé exprès pour la tenter, ses
juges... la déclarèrent hérétique relapse, et firent mourir par le feu
celle qui, ayant sauvé son roi, aurait eu des autels dans les temps
héroïques, où les hommes en élevaient à leurs libérateurs. Charles VII
rétablit depuis sa mémoire, assez honorée par son supplice même.»]
C'est précisément à la fin du XVIIIe siècle que Jeanne commença à être
mieux connue et plus justement estimée, d'abord par le petit livre que
l'abbé Lenglet du Fresnoy tira presque en entier de l'histoire inédite
du vieux Richer[103], puis par les savantes recherches de L'Averdy
sur les deux procès[104].
[Note 103: L'abbé Lenglet du Fresnoy, _Histoire de Jeanne d'Arc,
vierge, héroïne et martyre d'État suscitée par la Providence pour
rétablir la monarchie française, tirée des procès et pièces originales
du temps_. Paris, 1753-54, 3 vol. in-12.]
[Note 104: F. de L'Averdy, _Mémorial lu au comité des manuscrits
concernant la recherche à faire des minutes originales des différentes
affaires qui ont eu lieu par rapport à Jeanne d'Arc, appelée
communément la Pucelle d'Orléans_. Paris, Imprimerie Royale, 1787,
in-4º.--_Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi,
lus au comité établi par sa Majesté dans l'Académie royale des
Inscriptions et Belles Lettres._ Paris, Imp. Royale, 1790, t. III.]
Toutefois l'humanisme et après l'humanisme la réforme, après la
réforme le cartésianisme, après le cartésianisme la philosophie
expérimentale, avaient détruit dans l'élite des esprits les vieilles
crédulités; le rosier des légendes gothiques, quand vint la
révolution, était depuis longtemps défleuri. Il semblait que la gloire
de Jeanne d'Arc, liée si étroitement aux traditions de la maison de
France, ne pût survivre à la monarchie et que la tempête qui dissipa
les cendres royales de Saint-Denys et le trésor de Reims dût emporter
aussi les frêles reliques et les images pieuses de la Sainte des
Valois. Le nouveau régime en effet refusa d'honorer une mémoire
inséparable de la royauté et de la religion; la fête orléanaise de
Jeanne d'Arc, dépouillée en 1791 des pompes de l'Église, fut cessée en
93. Alors l'histoire de la Pucelle paraissait un peu trop gothique
aux émigrés eux-mêmes: Chateaubriand, n'osa pas l'introduire dans son
_Génie du Christianisme_[105].
[Note 105: «Il n'y avait dans les temps modernes que deux beaux
sujets de poëme épique les _Croisades_ et la _Découverte du Nouveau
Monde_» (éd. de 1802, Paris, t. II, p. 7.)]
Mais le premier Consul, qui venait de conclure le Concordat et
songeait à restaurer les ornements du sacre, fit rétablir, en l'an XI,
les fêtes de la Pucelle et y rappela l'encens et les croix. Célébrée
jadis dans les lettres de Charles VII à ses bonnes villes, Jeanne fut
exaltée dans le _Moniteur_ par Bonaparte[106].
[Note 106: «L'illustre Jeanne d'Arc a prouvé qu'il n'est pas de
miracle que le génie français ne puisse produire dans les
circonstances où l'indépendance nationale est menacée» (_Moniteur_ du
10 pluviôse, an XI--30 janvier 1803).--Pour l'approbation du premier
Consul: Fac-similé dans A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_,
p. 600 [Original tiré de la collection de Reiset].]
Les figures de la poésie et de l'histoire ne vivent dans la pensée des
peuples qu'à la condition de se transformer sans cesse. La foule
humaine ne saurait s'intéresser à un personnage des vieux âges si elle
ne lui prêtait pas ses propres sentiments et ses propres passions.
Après avoir été associée à la monarchie de droit divin, la mémoire de
Jeanne d'Arc fut rattachée à l'unité nationale que cette monarchie
avait préparée; elle devint, dans la France impériale et républicaine,
le symbole de la patrie. Certes, la fille d'Isabelle Romée n'avait pas
plus l'idée de la patrie telle qu'on la conçoit aujourd'hui, qu'elle
n'avait l'idée de la propriété foncière qui en est la base; elle ne se
figurait rien de semblable à ce que nous appelons la nation; c'est une
chose toute moderne; mais elle se figurait l'héritage des rois et le
domaine de la Maison de France. Et c'est bien là tout de même, dans ce
domaine et dans cet héritage, que les Français se réunirent avant de
se réunir dans la patrie.
Sous des influences qu'il nous est impossible d'indiquer précisément,
la pensée lui vint de rétablir le dauphin dans son héritage, et cette
pensée lui parut si grande et si belle, que, dans la simplicité de son
naïf et candide orgueil, elle crut que c'était des anges et des
saintes du Paradis qui la lui avaient apportée. Pour cette pensée elle
donna sa vie. C'est par là qu'elle survit à sa cause. Les plus hautes
entreprises périssent dans leur défaite et, plus sûrement encore, dans
leur victoire. Le dévouement qui les inspira demeure en immortel
exemple. Et, si l'illusion qui enveloppait ses sens la soutint, l'aida
à s'offrir tout entière, cette illusion ne fut-elle pas à son insu
l'ouvrage de son coeur? Sa folie fut plus sage que la sagesse, car ce
fut la folie du martyre, sans laquelle les hommes n'ont encore rien
fondé de grand et d'utile dans le monde. Cités, empires, républiques,
reposent sur le sacrifice. Ce n'est donc ni sans raison ni sans
justice que, transformée par les imaginations enthousiastes, elle
devint le symbole de la patrie armée.
Le Brun de Charmettes[107], royaliste jaloux des gloires impériales,
composa en 1817, avec talent, la première histoire patriotique de
Jeanne d'Arc, qui devait être suivie de tant d'autres, conçues dans le
même esprit, tracées sur le même plan, écrites dans le même style. De
1841 à 1849, Jules Quicherat, en publiant les deux procès et les
témoignages, ouvrit dignement une époque incomparable de recherches et
de découvertes. Au même moment, Michelet écrivit dans le cinquième
tome de son _Histoire de France_ des pages rapides et colorées, qui
resteront sans doute comme la plus belle expression de l'art
romantique appliqué à la Pucelle[108].
[Note 107: Le Brun de Charmettes, _Histoire de Jeanne d'Arc
surnommée la Pucelle d'Orléans_, Paris, 1817, 4 vol. in-8º.]
[Note 108: Michelet, _Histoire de France_, t. V.]
Mais, de toutes les histoires écrites de 1817 à 1870, ou du moins de
toutes celles que j'ai pu connaître, car je ne me suis pas attaché à
les lire toutes, la plus sagace, à mon avis, est celle qui forme le
livre IV de l'_Histoire de Charles VII_, par Vallet de Viriville, dans
laquelle se montre le souci de rattacher la Pucelle au groupe de
visionnaires auquel elle appartient réellement[109].
[Note 109: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,
Paris, 1863, in-8º.]
Le livre de Wallon a été très répandu, sinon très lu; il doit sa
fortune à son exactitude confessionnelle[110]. C'est une oeuvre
consciencieuse, morne et d'un fanatisme modéré. Puisqu'il fallait une
_Jeanne d'Arc_ orthodoxe à l'usage des gens du monde, celle de M.
Marius Sepet avait, pour remplir cet office, autant d'exactitude et
plus de grâce[111].
[Note 110: H. Wallon, _Jeanne d'Arc_, Paris, 1860, 2 vol. in-8º.]
[Note 111: M. Sepet, _Jeanne d'Arc_, avec une introduction par
Léon Gauthier, Tours, 1869, in-8º.]
Après la guerre de 1871, sous la double influence de l'esprit
patriotique, exalté par la défaite, et du sentiment catholique
renaissant dans la bourgeoisie, le culte de la Pucelle redoubla de
ferveur. Les lettres et les arts achevèrent la transfiguration de
Jeanne.
Les catholiques, comme le docte chanoine Dunand[112], rivalisent de
zèle et d'enthousiasme avec les spiritualistes indépendants comme M.
Joseph Fabre[113]. Celui-ci, en donnant sous une forme très artiste
les deux procès en français et en discours direct, a vulgarisé l'image
la plus ancienne et la plus touchante de la Pucelle[114].
[Note 112: Chanoine Dunand, _Histoire de Jeanne d'Arc_, Toulouse,
1898-1899, 3 vol. in-8º.]
[Note 113: Joseph Fabre, _Jeanne d'Arc, libératrice de la France_,
n. éd., Paris, 1894, in-12.]
[Note 114: _Procès de condamnation de Jeanne d'Arc..._ traduction
avec éclaircissements, par J. Fabre, n. éd., Paris, 1895, in-18.]
De cette période datent des travaux d'érudition presque innombrables
parmi lesquels il faut signaler ceux de Siméon Luce de qui désormais
quiconque traite des commencements de Jeanne doit se reconnaître
tributaire[115].
[Note 115: _Jeanne d'Arc à Domremy_, _op. cit._--_La France
pendant la guerre de Cent Ans_, _op. cit._]
Nous sommes tenus à une égale reconnaissance envers M. Germain
Lefèvre-Pontalis pour ses belles éditions et ses pénétrantes études,
d'une érudition élégante et sûre.
Dans cette période d'exaltation romantique et néo-catholique, la
peinture et la sculpture multiplièrent les images de Jeanne, si rares
jusque-là; on vit en merveilleuse abondance Jeanne priant, Jeanne
armée et chevauchant, Jeanne captive, Jeanne martyre; de toutes ces
images exprimant de diverses manières et avec des mérites inégaux le
goût et le sentiment d'une époque, une seule oeuvre apparaît grande et
vraie, d'une beauté puissante: la Jeanne d'Arc hallucinée de
Rude[116].
[Note 116: Lanéry d'Arc, _Le Livre d'Or de Jeanne d'Arc_, n{os}
2080 à 2112.]
Le mot de patrie n'existait pas au temps de la Pucelle. On disait le
royaume de France[117]. Personne, pas même les légistes, n'en savaient
au juste les limites, qui changeaient sans cesse. La diversité des
lois et des coutumes y était infinie et les querelles entre seigneurs
s'élevaient à tout moment. Les hommes se sentaient pourtant au coeur
l'amour du pays natal et la haine de l'étranger. Si la guerre de Cent
Ans ne créa pas en France le sentiment national, elle le nourrit. Dans
son _Quadrilogue invectif_, Alain Chartier montre la France qui,
reconnaissable à sa robe somptueusement ornée des emblèmes de la
noblesse, du clergé et du tiers-état, mais lamentablement souillée et
déchirée, adjure les trois ordres de ne pas la laisser périr: «Après
le lien de foi catholique, leur dit-elle, Nature vous a devant toute
autre chose obligez au commun salut du pays de votre nativité et à la
défense de cette seigneurie sous laquelle Dieu vous a fait naître et
avoir vie[118].» Et ce ne sont pas là seulement les maximes d'un
humaniste instruit dans les vertus antiques. D'humbles Français
avaient cher de servir le pays de leur naissance. «Faut-il que le roi
soit chassé de son royaume et que nous soyons Anglais!» s'écriait en
1428 cet homme d'armes de Lorraine[119]. Les sujets des Fleurs de Lis
comme ceux du Léopard s'estimaient tenus à la loyauté envers leur
légitime seigneur. Mais si quelque changement advenait pour son
dommage à la seigneurie dont ils faisaient partie, ils s'en
accommodaient en somme aisément, parce qu'une seigneurie s'accroît ou
se rétrécit selon la puissance ou la fortune, selon le bon droit ou le
bon plaisir du possesseur et qu'elle peut être démembrée par mariages,
dons ou héritages, aliénée par divers contrats. En signe de
réjouissance, les habitants de Paris jonchèrent d'herbes et de fleurs
les rues de la ville, à l'occasion du traité de Brétigny, qui
diminuait beaucoup la seigneurie du roi Jean[120]. En fait, les
seigneurs changeaient d'obéissance tant qu'il était nécessaire.
Juvénal des Ursins rapporte dans son journal[121] que, lors de la
conquête de la Normandie par les Anglais, on vit une jeune veuve
quitter sa terre avec ses trois enfants pour ne pas rendre hommage au
roi d'outre-mer. Mais combien de seigneurs normands refusèrent comme
elle de se mettre aux mains des anciens ennemis du royaume? L'exemple
de la fidélité au roi ne venait pas toujours de sa famille. Le duc de
Bourbon, au nom de tous les princes du sang royal avec lui prisonniers
des Anglais, offrit à Henri V d'aller traiter en France la cession de
Harfleur, s'engageant, si le Conseil royal lui opposait un refus, à
reconnaître Henri V pour roi de France[122].
[Note 117: A. Thomas, _Le mot «Patrie» et Jeanne d'Arc_, dans
_Revue des Idées_, 15 juillet 1906.]
[Note 118: _Les oeuvres de Maistre Alain Chartier_, publ. par
André Duchesne, Paris, 1642, in-4º, p. 410.]
[Note 119: _Procès_, t. II, p. 436.]
[Note 120: Froissart, _Chroniques_, livre I, chap. 128.]
[Note 121: Jean Juvénal des Ursins dans Buchon, _Choix de
chroniques_, IV.]
[Note 122: Rymer, _Foedera_, t. IX, p. 427.]
Chacun songeait d'abord à soi. Quiconque avait terre se devait à sa
terre; son ennemi, c'était son voisin. Le bourgeois ne connaissait que
sa ville. Le paysan changeait de maître sans le savoir. Les trois
états du royaume n'étaient pas assez unis pour former, au sens moderne
du mot, un État.
Peu à peu, le pouvoir royal réunit les Français; cette réunion se fit
plus étroite à mesure que la royauté se faisait plus puissante. Au
XVIe et au XVIIe siècle, cette envie de penser et d'agir en commun qui
fait les grands peuples devint chez nous très ardente, tout au moins
dans les familles qui donnaient des officiers à la Couronne, et elle
se communiqua même aux gens d'un moindre état. Rabelais fait figurer
François Villon et le roi d'Angleterre dans une historiette si enflée
de gloriole militaire qu'un grenadier de Napoléon aurait pu la conter
devant un feu de bivouac, au style près[123]. Dans la préface du poème
que nous citions tout à l'heure, Chapelain parle des moments où «la
patrie, qui est une mère commune, a besoin de tous ses enfants». Le
vieux poète s'exprime déjà comme l'auteur de la _Marseillaise_[124].
[Note 123: _Pantagruel_, l. IV, ch. LXVII.]
[Note 124: _La Pucelle_, préface.]
On ne peut nier que le sentiment de la patrie existât sous l'ancien
régime. Ce que la Révolution y ajouta n'en fut pas moins immense.
Elle y ajouta l'idée de l'unité nationale et de l'intégrité du
territoire. Elle étendit à tous le droit de propriété réservé
jusque-là à un petit nombre, et de la sorte partagea, pour ainsi dire,
la patrie entre les citoyens. En donnant aux paysans la faculté de
posséder, le nouveau régime leur imposa du même coup l'obligation de
défendre leur bien effectif ou éventuel. Prendre les armes est une
nécessité commune à quiconque acquiert ou veut acquérir des terres. À
peine le Français jouissait-il des droits de l'homme et du citoyen,
avait-il ou pensait-il avoir pignon sur rue et champs au soleil, que
les armées de l'Europe coalisée vinrent pour le «rendre à l'antique
esclavage». Le patriote alors se fit soldat. Vingt-trois ans de
guerres, avec l'alternative fatale des victoires et des défaites,
affermirent nos pères dans l'amour de la patrie et la haine de
l'étranger.
Depuis lors, les progrès industriels ont suscité d'un pays à l'autre
des rivalités qui s'exercent chaque jour plus âprement. Les modes
actuels de la production, en multipliant entre les peuples les
antagonismes, ont créé l'impérialisme, l'expansion coloniale et la
paix armée.
Mais que de forces contraires s'exercent dans cette création
formidable d'un nouvel ordre de choses! La grande industrie a donné
naissance, dans tous les pays, à une classe nouvelle, qui, ne
possédant rien, n'ayant nul espoir de rien posséder, ne jouissant
d'aucun des biens de la vie, pas même de la lumière du jour, ne craint
point, comme le paysan et le bourgeois issu de la Révolution, que
l'ennemi du dehors ne la vienne dépouiller, et, faute de richesses à
défendre, regarde les peuples étrangers sans effroi ni haine. En même
temps, se sont élevées sur tous les marchés du monde des puissances
financières qui, bien qu'elles affectent souvent le respect des
vieilles traditions, sont, par leur fonction même, essentiellement
destructives de l'esprit patriotique et national. Le régime universel
du capital a créé en France, comme partout ailleurs, l'internationale
des travailleurs et le cosmopolitisme des financiers.
Aujourd'hui, comme il y a deux mille ans, pour discerner l'avenir, il
faut regarder non pas aux entreprises des puissants de la terre, mais
aux mouvements confus des masses laborieuses. Cette paix armée, si
lourde pour elles, les nations ne la supporteront pas indéfiniment.
Nous voyons s'organiser chaque jour la communauté du travail
universel.
Je crois à l'union future des peuples et je l'appelle avec cette
ardente charité du genre humain qui, formée dans la conscience latine
au temps d'Epictète et de Sénèque, et pour tant de siècles éteinte par
la barbarie européenne, s'est rallumée dans les coeurs les plus hauts
des âges modernes. Et l'on m'opposerait en vain que ce sont là les
illusions du rêve et du désir: c'est le désir qui crée la vie et
l'avenir prend soin de réaliser les rêves des philosophes. Mais que
nous soyons assurés dès à présent d'une paix que rien ne troublera, il
faudrait être insensé pour le prétendre. Les terribles rivalités
industrielles et commerciales qui grandissent autour de nous font
pressentir au contraire, de futurs conflits et rien ne nous assure que
la France ne se verra pas un jour enveloppée dans une conflagration
européenne ou mondiale. Et l'obligation où elle se trouve de pourvoir
à sa défense n'accroît pas peu les difficultés que lui cause un ordre
social profondément troublé par la concurrence de la production et
l'antagonisme des classes.
Un empire absolu se fait des défenseurs par la crainte; une démocratie
ne s'en assure qu'à force de bienfaits. On trouve la peur ou l'intérêt
à la racine de tous les dévouements. Pour que, au jour du péril, le
prolétaire français défende héroïquement la République, il faut qu'il
s'y trouve heureux ou espère le devenir. Et que sert de se flatter?
Aujourd'hui le sort de l'ouvrier n'est pas meilleur en France qu'en
Allemagne, et il est moins bon qu'en Angleterre et en Amérique.
Je n'ai pu me défendre d'exprimer sur ces importants sujets la vérité
telle qu'elle m'apparaît; c'est une grande satisfaction que de dire
ce qu'on croit utile et juste.
Il ne me reste plus qu'à soumettre au public quelques réflexions sur
l'art malaisé d'écrire l'histoire, et à m'expliquer sur certaines
particularités de forme et de langage qu'on trouvera dans cet ouvrage.
Pour sentir l'esprit d'un temps qui n'est plus, pour se faire
contemporain des hommes d'autrefois, une lente étude et des soins
affectueux sont nécessaires. Mais la difficulté n'est pas tant dans ce
qu'il faut savoir que dans ce qu'il faut ne plus savoir. Si vraiment
nous voulons vivre au XVe siècle, que de choses nous devons oublier:
sciences, méthodes, toutes les acquisitions qui font de nous des
modernes! Nous devons oublier que la terre est ronde et que les
étoiles sont des soleils, et non des lampes suspendues à une voûte de
cristal, oublier le système du monde de Laplace pour ne croire qu'à la
science de saint Thomas, de Dante et de ces cosmographes du moyen âge
qui nous enseignent la création en sept jours et la fondation des
royaumes par les fils de Priam, après la destruction de Troye la
Grande. Tel historien, tel paléographe est impuissant à nous faire
comprendre les contemporains de la Pucelle. Ce n'est pas le savoir qui
lui manque, c'est l'ignorance, l'ignorance de la guerre moderne, de la
politique moderne, de la religion moderne.
Mais lorsque nous aurons oublié, autant que possible, tout ce qui
s'est passé depuis la jeunesse de Charles VII, afin de penser comme un
clerc en exil à Poitiers ou un bourgeois d'Orléans de service sur les
remparts de sa ville, il nous faudra bientôt retrouver toutes nos
ressources intellectuelles pour embrasser l'ensemble des événements et
découvrir l'enchaînement des effets et des causes qui échappaient à ce
bourgeois et à ce clerc. «J'ai raccourci ma vue», dit le Chatterton
d'Alfred de Vigny quand il explique comment il ne voit rien de ce qui
s'est passé après les vieux Saxons. Mais Chatterton composait des
poèmes, de pseudo-chroniques, et non pas une histoire. L'historien
doit tour à tour allonger et raccourcir sa vue. S'il se mêle de conter
une vieille histoire, il lui faudra successivement et parfois à la
même minute la naïveté des foules humaines qu'il fait revivre et la
critique la mieux avertie. Il faut que, par un phénomène étrange de
dédoublement, il soit en même temps l'homme ancien et l'homme moderne
et vive sur deux plans différents, semblable à ce personnage étrange
d'un conte de J.-H. Wells, qui se meut et se sent dans une petite
ville d'Angleterre et qui cependant se voit au fond de l'Océan. J'ai
visité studieusement les villes, les champs, où se sont accomplis les
événements que je me proposais de raconter; j'ai vu la vallée de la
Meuse alors que le printemps la fleurissait et la parfumait, et je
l'ai revue sous un amoncellement de brumes et de nuées; j'ai parcouru
les bords illustres et riants de la Loire, la Beauce aux vastes
horizons que les nuages bordent de montagnes neigeuses,
l'Île-de-France où le ciel est si doux, la Champagne dont les coteaux
pierreux nourrissent encore les vignes basses qui, foulées par l'armée
du Sacre, se refirent feuilles et fruits, dit la légende, et
donnèrent, à la Saint-Martin, une tardive et riche vendange[125]; j'ai
hanté l'âpre Picardie, la baie de Somme si triste et nue sous le vol
des oiseaux de passage, la grasse Normandie, Rouen, ses clochers et
ses tours, ses vieux charniers, ses ruelles humides, ses dernières
maisons de bois aux pignons aigus. Je me suis figuré ces fleuves, ces
terres, ces châteaux et ces villes tels qu'ils étaient il y a cinq
cents ans.
[Note 125: Germain Lefèvre-Pontalis, _Les sources allemandes de
l'histoire de Jeanne d'Arc_, p. 93.]
J'ai accoutumé mes yeux aux formes qu'affectaient alors les êtres et
les choses. J'ai interrogé ce qui reste de pierre, de fer ou de bois
travaillé par la main de ces vieux artisans, plus libres et par cela
même plus ingénieux que les nôtres, et qui témoignent du besoin de
tout animer et de tout orner. J'ai étudié le mieux que j'ai pu les
images peintes et taillées, non précisément en France, car on n'y
ouvrait guère en ces jours de misère et de mort, mais en Flandre, en
Bourgogne, en Provence, oeuvres d'un style à la fois affecté et naïf,
souvent exquis. Les miniatures se sont animées sous mes yeux et j'y ai
vu revivre les seigneurs, dans la magnificence absurde des «étoffes à
tripes», les dames et les demoiselles un peu diablesses avec leurs
bonnets cornus et leurs pieds pointus; les clercs assis à leur
pupitre, les gens d'armes chevauchant leur coursier et les marchands
leur mule, les laboureurs accomplissant d'avril à mars les travaux du
calendrier rustique, les paysannes dont la grande coiffe est conservée
aujourd'hui par les religieuses. Je me suis rapproché de ces gens qui
furent nos semblables et qui pourtant différaient de nous par mille
nuances du sentiment et de la pensée; j'ai vécu de leur vie; j'ai lu
dans leurs âmes.
On ne trouve nulle part, ai-je besoin de le dire, une image
authentique de Jeanne. Ce qui, dans l'art du XVe siècle, avait trait à
elle, se réduisait à peu de chose: il ne nous en reste presque rien,
une petite tapisserie à bestions, une figurine tracée à la plume sur
un registre, quelques enluminures peintes dans des manuscrits sous les
règnes de Charles VII, de Louis XI, de Charles VIII, et c'est tout. Il
m'a fallu contribuer à l'iconographie si pauvre de Jeanne d'Arc, non
que j'eusse quelque chose à y ajouter, mais au contraire pour en
retrancher ce que les faussaires y ont introduit de ce temps. On
trouvera dans l'appendice IV, à la fin de cet ouvrage[126] la courte
notice où je signale des fraudes déjà anciennes, pour la plupart, et
qui n'avaient pas encore été dénoncées. J'ai limité mes recherches au
XVe siècle, laissant à d'autres le soin d'étudier ces peintures de la
Renaissance dans lesquelles la Pucelle apparaît équipée à l'allemande,
avec le chapeau à plumes et le pourpoint à crevées des reîtres saxons
et des suisses mercenaires[127]? Je ne saurais dire quel est le
prototype de ces portraits, mais ils ressemblent beaucoup à la femme
qui accompagne les soudoyers dans la _Danse des morts_ que Nicolas
Manuel peignit de 1515 à 1521 à Berne, sur le mur du couvent des
dominicains[128]. Au grand siècle, Jeanne d'Arc devient Clorinde,
Minerve, Bellone en costume de ballet[129].
[Note 126: T. II.]
[Note 127: Voir le tableau daté de 1581, conservé au musée
d'Orléans et reproduit dans la _Jeanne d'Arc_ de Wallon, p. 466.]
[Note 128: _La Danse des Morts_, peinte à Berne, dans les années
1515 à 1520, par Nicolas Manuel, lithographiée par Guillaume Stettler,
s. d. in-fº oblong, pl. XX.]
[Note 129: Lanéry d'Arc, _Le livre d'or de Jeanne d'Arc_,
Iconographie, n{os} 2080-2112.]
J'ai cru qu'un récit continu vaudrait mieux que toutes les
controverses et que toutes les discussions pour faire sentir la vie et
connaître la vérité. Il est certain que les textes relatifs à la
Pucelle ne se prêtent pas très bien à ce genre d'histoire: comme je
viens de le montrer, ils sont presque tous suspects à divers égards
et soulèvent à chaque instant des objections; mais je pense qu'en
faisant de ces textes un usage prudent et judicieux, on en peut tirer
encore des données suffisantes pour constituer une histoire positive
de quelque étendue. D'ailleurs, j'ai toujours indiqué mes sources;
chacun sera juge de l'autorité des garants que j'invoque.
Dans mon récit, j'ai rapporté un assez grand nombre de circonstances
qui, sans avoir directement trait à Jeanne, révèlent l'esprit, les
moeurs et les croyances du temps; ces circonstances sont pour la
plupart d'ordre religieux. C'est que l'histoire de Jeanne, je ne puis
assez le dire, est une histoire religieuse, une histoire de sainte,
tout comme celle de Colette de Corbie ou de Catherine de Sienne.
J'ai beaucoup accordé, j'ai peut-être trop accordé au désir de faire
vivre le lecteur au milieu des choses et parmi les hommes du XVe
siècle. Pour ne pas le distraire trop brusquement, j'ai évité de lui
présenter tout rapprochement avec d'autres époques, bien qu'il m'en
vînt un grand nombre à l'esprit.
J'ai nourri mon texte de la forme et de la substance des textes
anciens, mais je n'y ai, autant dire, jamais introduit de citations
littérales: je crois que, sans une certaine unité de langage, un livre
est illisible, et j'ai voulu être lu.
Ce n'est pas par affectation de style ni par goût artiste que j'ai
gardé le plus que j'ai pu le ton de l'époque et préféré les formes
archaïques de la langue toutes les fois que j'ai cru qu'elles seraient
intelligibles; c'est parce qu'on change les idées en changeant les
mots et qu'on ne peut substituer aux termes anciens des termes
modernes sans altérer les sentiments ou les caractères.
J'ai tâché de garder un ton simple et familier. On écrit trop souvent
l'histoire d'un ton noble qui la rend ennuyeuse et fausse.
S'imagine-t-on que les faits historiques sortent du train ordinaire
des choses et de la mesure commune de l'humanité?
Une tentation terrible pour l'historien d'une telle histoire, c'est de
se jeter dans la bataille. Il n'y a guère de moderne récit de ces
vieux assauts où l'on ne voie l'auteur, ecclésiastique ou professeur,
s'élancer, la plume à l'oreille, sous les flèches anglaises, au côté
de la Pucelle. Je crois qu'au risque de ne point montrer toute la
beauté de son coeur, il vaut mieux ne pas paraître dans les affaires
qu'on raconte.
J'ai écrit cette histoire avec un zèle ardent et tranquille; j'ai
cherché la vérité sans mollesse, je l'ai rencontrée sans peur. Alors
même qu'elle prenait un visage étrange, je ne me suis pas détourné
d'elle. On me reprochera mon audace jusqu'à ce qu'on me reproche ma
timidité.
Je suis heureux d'exprimer ma gratitude à mes illustres confrères, MM.
Paul Meyer et Ernest Lavisse, dont les conseils m'ont été précieux. Je
dois beaucoup à M. Petit-Dutaillis, qui a bien voulu me présenter des
observations dont j'ai tenu compte. J'ai grandement à me louer de
l'aide que m'ont prêté M. Henri Jadart, secrétaire de l'Académie de
Reims, M. E. Langlois, professeur à la Faculté des lettres de Lille,
M. Camille Bloch, l'ancien archiviste du Loiret, M. Noël Charavay,
expert en autographes, et M. Raoul Bonnet.
M. Pierre Champion, qui, très jeune encore, s'est fait connaître par
de beaux travaux historiques, a mis à ma disposition le résultat de
ses recherches avec un désintéressement que je ne saurais assez
reconnaître et il a bien voulu relire attentivement tout mon travail.
M. Jean Brousson m'a fait profiter des ressources de sa perspicacité
qui passent de beaucoup ce qu'on est en droit d'attendre d'un
secrétaire.
Au siècle que j'ai essayé de faire revivre en cet ouvrage, un démon
nommé Titivillus mettait chaque soir dans son sac toutes les lettres
omises ou changées par les copistes durant la journée et les portait
en enfer, pour que Saint-Michel, alors qu'il pèserait les âmes de ces
scribes négligents, mît la part de chacun dans le plateau des
iniquités. Je crois que ce diable, justement vétilleux, s'il a survécu
à la découverte de l'imprimerie, assume aujourd'hui la lourde tâche
de relever les coquilles semées dans les livres qui prétendent à
l'exactitude; car il serait bien naïf de s'occuper des autres. Je
pense qu'il met ces coquilles, selon le cas, à la charge du prote ou
de l'auteur. J'ai une infinie reconnaissance à mes éditeurs et amis
MM. Calmann-Lévy et à leurs excellents collaborateurs d'avoir, par
leurs soins et leur expérience, allégé de beaucoup le sac dont
Titivillus me chargera au jour du jugement.
VIE DE JEANNE D'ARC
CHAPITRE PREMIER
L'ENFANCE.
De Neufchâteau à Vaucouleurs la Meuse coule libre et pure entre les
trochées de saules et d'aulnes et les peupliers qu'elle arrose, se
joue tantôt en brusques détours, tantôt en longs circuits, et divise
et réunit sans cesse les glauques filets de ses eaux, qui parfois se
perdent tout à coup sous terre. L'été, ce n'est qu'un ruisseau
paresseux qui courbe en passant les roseaux du lit qu'il n'a presque
pas creusé; et, si l'on approche du bord, on voit la rivière, ralentie
par des îlots de joncs, couvrir à peine de ses moires un peu de sable
et de mousse. Mais dans la saison des pluies, grossie de torrents
soudains, plus lourde et plus rapide, elle laisse, en fuyant, une
rosée souterraine qui remonte çà et là, en flaques claires, à fleur
d'herbe, dans la vallée.
Cette vallée s'étend, toute unie, large d'une lieue à une lieue et
demie, entre des collines arrondies et basses, couronnées de chênes,
d'érables et de bouleaux. Bien que fleurie au printemps, elle est d'un
aspect austère et grave et prend parfois un caractère de tristesse.
L'herbe la revêt avec une monotonie égale à celle des eaux dormantes.
On y sent, même dans les beaux jours, la menace d'un climat rude et
froid. Le ciel y semble plus doux que la terre. Il l'enveloppe de son
sourire humide; il est le mouvement, la grâce et la volupté de ce
paysage tranquille et chaste. Puis, quand vient l'hiver, il se mêle à
la terre dans une apparence de chaos. Les brouillards y deviennent
épais et tenaces. Aux vapeurs blanches et légères qui flottaient, par
les matins tièdes, sur le fond de la vallée, succèdent des nuages
opaques et de sombres montagnes mouvantes, qu'un soleil rouge et froid
dissipe lentement. Et, le long des sentiers du haut pays, le passant
matinal a cru, comme les mystiques dans leurs ravissements, marcher
sur les nuées.
C'est ainsi qu'après avoir laissé à sa gauche le plateau boisé du haut
duquel le château de Bourlémont domine le val de la Saônelle et à sa
droite Coussey avec sa vieille église, la rivière flexible passe entre
le Bois Chesnu au couchant et la côte de Julien au levant, rencontre,
sur sa rive occidentale, les villages de Domremy et de Greux, qui se
touchent, sépare Greux de Maxey-sur-Meuse, atteint, entre autres
hameaux blottis au creux des collines ou dressés sur les hautes
terres, Burey-la-Côte, Maxey-sur-Vaise et Burey-en-Vaux, et va baigner
les belles prairies de Vaucouleurs[130].
[Note 130: J. Ch. Chapellier, _Étude historique et géographique
sur Domremy, pays de Jeanne d'Arc_, Saint-Dié, 1890, in-8º.--E.
Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, Paris, 1894, in-18.]
Dans ce petit village de Domremy, situé à moins de trois lieues en aval
de Neufchâteau et à cinq lieues en amont de Vaucouleurs, une fille
naquit vers l'an 1410 ou 1412[131], destinée à l'existence la plus
singulière. Elle naissait pauvre. Jacques ou Jacquot d'Arc, son
père[132], originaire du village de Ceffonds en Champagne[133], vivait
d'un gagnage ou petite ferme, et menait les chevaux au labour. Ses
voisins et voisines le tenaient pour bon chrétien et vaillant à
l'ouvrage[134]. Sa femme était originaire de Vouthon, village situé à
une lieue et demie au nord-ouest de Domremy, par delà les bois de
Greux. Ayant nom Isabelle ou Zabillet, elle reçut, à une époque qu'on ne
saurait indiquer, le surnom de Romée[135]. On appelait ainsi ceux qui
étaient allés à Rome ou avaient fait quelque grand pèlerinage[136], et
l'on peut croire qu'Isabelle gagna son nom de Romée en prenant les
coquilles et le bourdon[137]. Un de ses frères était curé, un autre,
couvreur; un de ses neveux charpentier[138]. Elle avait déjà donné à son
mari trois enfants: Jacques ou Jacquemin, Catherine et Jean[139].
[Note 131: C'est ce qu'on peut induire de _Procès_, t. I, p. 46.
Mais Jeanne ne savait pas à quel âge elle avait quitté la maison de
son père (_Procès_, t. I, p. 51). Je n'ai pas fait usage de _Procès_,
t. V, p. 116, qui est tout à fait fabuleux.]
[Note 132: Darc (_Procès_, t. I, p. 191, t. II, p. 82); Dars
(Siméon Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. 360); Day (_Procès_, t. V,
p. 150); Daiz (communication de M. Pierre Champion), et cette graphie
paraît attester la prononciation de Jeanne d'Arc.--Sur l'orthographe
du nom de d'Arc, cf. Lanéry d'Arc, _Livre d'Or de Jeanne d'Arc_,
notices 647-657.]
[Note 133: _Procès_, t. I, pp. 46, 208.--E. de Bouteiller et G. de
Braux, _La famille de Jeanne d'Arc_, Paris, in-8º, 1878, p. 185;
_Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, Paris-Orléans,
1879, in-12, p. x et _passim_.--Boucher de Molandon, _Jacques d'Arc,
père de la Pucelle_, Orléans, 1885, in-8º.]
[Note 134: _Procès_, t. II, pp. 378 et suiv.]
[Note 135: _Procès_, t. I, pp. 191 et 208; t. II, p. 74, n.
1.--Armand Boucher de Crèvecoeur, _Les Romée et les de Perthes,
famille maternelle de Jeanne d'Arc_, Abbeville, 1891, in-8º.--Lanéry
d'Arc, _Livre d'Or_, notices 1278 à 1308.]
[Note 136: Du Cange, _Glossaire_, au mot: _Romeus_.--G. de Braux,
_Jeanne d'Arc à Saint-Nicolas_, Nancy, 1889, p. 8.--_Revue catholique
des Institutions et du Droit_, août 1886.--E. de Bouteiller,
_Nouvelles recherches_, p. XII.--Vallet de Viriville, _Histoire de
Charles VII_, t. II, p. 43.]
[Note 137: Très probablement avant la naissance de Jeanne: «J'ai
pour surnom d'Arc ou Romée» dit Jeanne (_Procès_, t. I, p. 191). On
voit qu'elle se donne indifféremment le surnom de son père ou celui de
sa mère, bien qu'elle dise (_Procès_, t. I, p. 191) que les filles,
dans son pays, portaient le surnom de leur mère.]
[Note 138: _Procès_, t. V, p. 252.--E. de Bouteiller et G. de
Braux, _Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, Paris,
1879, pp. 3 à 20.--Ch. du Lys, _Traité sommaire tant du nom et des
armes que de la naissance et parenté de la Pucelle d'Orléans et de ses
frères_, édit. Vallet de Viriville, Paris, 1857, p. 28.--E. Georges,
_Jeanne d'Arc considérée au point de vue Franco-Champenois_, Troyes,
1893, in-8º, p. 101.]
[Note 139: Rien de moins certain que l'ordre de naissance des
enfants de Jacques d'Arc (_Procès_, à la table, au mot: _Arc_).]
La maison de Jacques d'Arc touchait au pourpris de l'église
paroissiale, dédiée à saint Remi, apôtre des Gaules[140]. On n'eut que
le cimetière à traverser pour porter l'enfant sur les fonts. Les
formules d'exorcismes, que le prêtre récite à la cérémonie du baptême,
étaient, à cette époque, dans ces contrées, beaucoup plus longues,
dit-on, pour les filles que pour les garçons[141]. Sans savoir si
messire Jean Minet[142], curé de la paroisse, les prononça dans leur
teneur exacte sur la tête de l'enfant, nous rappelons cet usage comme
un des nombreux indices de l'invincible défiance qu'inspira toujours à
l'Église la nature féminine.
[Note 140: _Procès_, t. II, p. 393 et _passim_.--S. Luce, _Jeanne
d'Arc à Domremy_, XVI, p. 357.]
[Note 141: A. Monteil, _Histoire des Français_, 1853, in-18, t.
II, p. 194.]
[Note 142: _Procès_, t. I, p. 46, Jean Minet était originaire de
Neufchâteau.]
Selon la coutume d'alors, cette enfant eut plusieurs parrains et
marraines[143]. Les compères furent Jean Morel, de Greux, laboureur;
Jean Barrey, de Neufchâteau; Jean Le Langart ou Lingui et Jean
Rainguesson; les commères, Jeannette, femme de Thevenin le Royer, dit
Roze, de Domremy; Béatrix, femme d'Estellin, laboureur au même lieu;
Edite, femme de Jean Barrey, Jeanne, femme d'Aubrit, dit Jannet, qu'on
appela le maire Aubrit, quand il fut nommé officier de plume au
service des seigneurs de Bourlémont[144]; Jeannette, femme de
Thiesselin de Vittel, clerc à Neufchâteau, de toutes la plus savante,
car elle avait entendu lire des histoires dans des livres. On désigne
encore, parmi les commères, la femme de Nicolas d'Arc frère de
Jacques, ainsi que deux obscures chrétiennes nommées l'une Agnès,
l'autre Sibylle[145]. Il se rencontrait là nombre de Jean, de Jeanne
et de Jeannette, comme en toute assemblée de bons catholiques. Saint
Jean-Baptiste jouissait d'une très haute renommée; sa fête, célébrée
le 24 juin, était une grande date de l'année religieuse et civile;
elle servait de terme usuel pour baux, locations et contrats de toutes
sortes. Saint Jean l'Évangéliste, qui avait reposé la tête contre la
poitrine du Seigneur et qui devait revenir sur la terre à la
consommation des siècles, passait aux yeux de certains religieux, aux
yeux surtout des mendiants, pour le plus grand des saints du
Paradis[146]. C'est pourquoi, en l'honneur du Précurseur ou de
l'apôtre bien-aimé, on imposait très souvent, de préférence à tout
autre nom, les noms de Jean et de Jeanne aux nouveau-nés. Et, pour
mieux approprier ces saints noms à la petitesse de l'enfance et à
l'infimité promise à la plupart des destinées humaines, on les
diminuait en Jeannot et Jeannette. Les paysans des bords de la Meuse
avaient un goût particulier pour ces petits noms à la fois humbles et
caressants, Jacquot, Pierrollot, Zabillet, Mengette, Guillemette[147].
L'enfant reçut, de la femme du clerc Thiesselin, le nom de Jeannette.
Au village, elle ne porta que celui-là. Plus tard, en France, on
l'appela Jeanne[148].
[Note 143: J. Corblet, _Parrains et marraines_, dans _Revue de
l'Art chrétien_, 1881, t. XIV, pp. 336 et suiv.]
[Note 144: Siméon Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, LI, p. 98.]
[Note 145: Cf. _Procès_, à la table, aux articles: _parrains_ et
_marraines_.--Il n'est pas toujours possible du donner aux personnes
les noms et l'état qu'elles avaient précisément à la date où nous les
voyons intervenir.]
[Note 146: _Relation du greffier de La Rochelle_, dans _Revue
Historique_, t. IV, p. 342. Cf. Eustache Deschamps, ballade 354, t.
III, p. 83, éd. Queux de Saint-Hilaire.]
[Note 147: _Procès_, t. II, pp. 74-388; t. V, pp. 151, 220 et
_passim_.]
[Note 148: _Procès_, t. I, p. 46.--Henri Lepage, _Jeanne d'Arc
est-elle Lorraine?_ Nancy, 1852, pp. 57 à 79.]
Elle fut nourrie dans la maison paternelle. Pauvre demeure de
Jacques[149]! La façade était percée d'une ou deux fenêtres chiches de
lumière. Le toit de pierres plates, incliné sur un demi-pignon,
descendait presque à terre du côté du jardin. Sur le seuil, à la
coutume du pays, s'amassaient le fumier, les souches et les
instruments de labour, recouverts de rouille et de boue. Mais l'humble
jardin, à la fois verger et potager, était, au printemps, tout fleuri
de blanc et de rose[150].
[Note 149: _Procès_, t. V, pp. 244 et suiv.--La maison de Jacques
d'Arc était sans doute sur la route; les Du Lys, ou plutôt les
Thiesselin, la démolirent et bâtirent à la place une maison qui
n'existe plus. Les écus qui en ornaient la façade ont été appliqués
sur la porte de celle qu'on montre aujourd'hui comme la maison de
Jeanne. Ce qu'on donne pour la chambre de Jeanne est le fournil (É.
Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, p. 74. Voir un article de Henri Arsac,
dans l'_Écho de l'Est_, du 26 juillet 1890). Il y a sur ce sujet toute
une littérature (Lanéry d'Arc, _Livre d'Or_, pp. 330 et suiv.).]
[Note 150: Émile Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, _passim_.]
Ces bons chrétiens eurent encore un enfant, le dernier, Pierre qu'on
nommait Pierrelot[151].
[Note 151: _Procès_, t. V, pp. 151, 220.]
Jeanne grandit sur une terre avare, parmi des gens rudes et sobres,
nourris de vin rose et de pain bis, endurcis par une dure vie. Elle
grandit libre. Les enfants, chez les paysans laborieux, vivent le plus
souvent entre eux, hors du regard des parents. La fille d'Isabelle
semble s'être très bien accordée avec les enfants du village. Une
petite voisine, Hauviette, de trois ou quatre ans plus jeune qu'elle,
était sa compagne de tous les jours. Elles avaient plaisir à coucher
dans le même lit[152]. Mengette, dont les parents habitaient tout
contre, venait filer dans la maison de Jacques d'Arc. Elle s'y
acquittait avec Jeanne des soins du ménage[153]. Souvent aussi Jeanne,
emportant sa quenouille, allait faire la veillée chez un laboureur,
Jacquier, de Saint-Amance, qui avait une fille toute jeune[154]. Les
garçons, comme de raison, croissaient avec les filles. Jeanne et le
fils de Simonin Musnier, étant voisine et voisin, furent élevés
ensemble. En son enfance, le fils Musnier tomba malade; Jeanne l'alla
soigner[155].
[Note 152: _Procès_, t. II, p. 417.]
[Note 153: _Ibid._, t. II, p. 429.]
[Note 154: _Ibid._, t. II, p. 408.]
[Note 155: _Ibid._, t. II, p. 423.]
Il n'était pas sans exemple en ce temps-là que des villageoises
connussent leurs lettres. Maître Jean Gerson, peu d'années auparavant,
conseillait à ses soeurs, paysannes champenoises, d'apprendre à lire,
promettant, si elles y réussissaient, de leur donner des livres
d'édification[156]. Bien que nièce de curé, Jeanne n'étudia pas sa
Croix-de-Dieu, semblable en cela à plusieurs enfants de son village,
non pourtant à tous, car il y avait à Maxey une école où allaient les
garçons de Domremy[157].
[Note 156: E. Georges, _Jeanne d'Arc considérée au point de vue
Franco-Champenois_, p. 115.--De La Fons-Mélicocq, _Documents inédits
pour servir à l'histoire de l'instruction publique en France et à
l'histoire des moeurs au XVe siècle_, dans _Bulletin de la Société des
Antiquaires de la Morinie_, t. III, pp. 460 et suiv.]
[Note 157: _Procès_, t. I, pp. 65-66.--(_Item._, je donne à
Oudinot, à Richard et à Gérard, clercz enfantz du maistre de l'escole
de Marcey dessoubz Brixey, doubz escus pour priier pour mi et pour
dire les sept psaulmes.) Testament de Jean de Bourlémont, 23 octobre
1399, dans S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, preuve XIII.]
Elle apprit de sa mère _Notre Père_, _Je vous salue, Marie_, et _Je
crois en Dieu_[158]. Elle entendit conter quelques belles histoires de
saints et de saintes. Ce fut tout l'enseignement qu'elle reçut. Aux
jours fériés, dans la nef de l'église, elle se tenait sous la chaire,
assise sur les talons, à la manière des paysannes, tandis que les
hommes demeuraient debout contre le mur, et elle entendait le sermon
du curé[159].
[Note 158: _Procès_, t. I, pp. 46, 47.]
[Note 159: Voyez dans Montfaucon, _Monuments de la Monarchie
française_, t. III, la gravure de la seconde miniature des «Douze
périls d'enfer».]
Dès qu'elle en eut l'âge, elle travailla aux champs, sarclant, bêchant
et, comme font encore aujourd'hui les filles du pays lorrain,
accomplissant des tâches d'homme.
Les prairies, don du fleuve, étaient la principale richesse des
riverains de la Meuse. Quand la récolte des foins était faite, tous
les habitants de Domremy avaient droit de pâture dans les prairies du
village, et ils y pouvaient mettre des têtes de bétail en nombre
proportionnel à celui des fauchées de pré qu'ils possédaient en
propre. Chaque famille prenait à son tour la garde des troupeaux ainsi
rassemblés. Jacques d'Arc, qui avait un peu d'herbage, mettait ses
boeufs et ses chevaux avec les autres. Lorsque venait son tour de
garde, il s'en déchargeait sur sa fille Jeanne, qui allait au pré, sa
quenouille à la main[160].
[Note 160: _Procès_, t. I, pp. 51, 66.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à
Domremy_, p. lij.]
Mais elle aimait mieux vaquer aux soins du ménage, coudre et filer.
Elle était pieuse. Elle ne jurait ni Dieu ni les saints et, pour
affirmer qu'une chose était vraie, elle se contentait de dire: «Sans
faute»[161]. Quand les cloches sonnaient l'_Angelus_, elle se signait
et s'agenouillait[162]. Le samedi, jour de la Sainte Vierge,
gravissant le coteau d'herbes, de vignes et de vergers au pied duquel
s'appuie le village de Greux, elle gagnait le plateau boisé d'où l'on
découvre, à l'est, la verte vallée et les collines bleuissantes. Sur
la hauteur, à une petite lieue du village, dans un ravin plein d'ombre
et de murmures, la fontaine de Saint-Thiébault, dont l'eau très pure
guérit de la fièvre et cicatrise les plaies, jaillit sous les hêtres,
les frênes et les chênes. Au-dessus de la fontaine, s'élève la
chapelle de Notre-Dame de Bermont. Dans la belle saison, elle est
toute parfumée de l'odeur des prés et des bois. Et l'hiver enveloppe
ce haut lieu de tristesse et de silence. En ce temps-là, vêtue du
manteau royal et la couronne au front, dans ses bras son divin enfant,
Notre-Dame de Bermont recevait les prières et les offrandes des jeunes
garçons et des jeunes filles. Elle faisait des miracles. Jeanne
l'allait visiter en compagnie de sa soeur Catherine, de quelques
filles ou garçons du pays ou toute seule. Et le plus souvent qu'elle
pouvait, elle brûlait un cierge en l'honneur de cette céleste
dame[163].
[Note 161: _Ibid._, t. II, p. 404.]
[Note 162: _Ibid._, t. I, p. 423.]
[Note 163: _Procès_, table, au mot: _Bermont_.--Du Haldat, _Notice
sur la chapelle de Belmont_, dans les _Mémoires de l'Académie
Stanislas de Nancy_, 1833-1834, p. 96.--E. Hinzelin, _Chez Jeanne
d'Arc_, p. 95.--Lanéry d'Arc, _Livre d'Or_, p. 330.]
À une demi-lieue à l'est de Domremy, s'élevait une colline couverte
d'un bois épais où l'on ne s'aventurait guère de peur des sangliers et
des loups. Les loups étaient la terreur du pays. Les maires des
villages payaient des primes pour chaque tête de loup ou de louveteau
qu'on leur apportait[164]. Ce bois, que Jeanne voyait du seuil de sa
porte, c'était le Bois Chesnu, le bois de chênes, ce qu'on pouvait
entendre au sens de bois chenu, vieille forêt[165]. Nous verrons plus
tard comment à ce Bois Chesnu fut appliquée, en France, une prophétie
de Merlin l'Enchanteur.
[Note 164: Alexis Monteil, _Histoire des Français_, t. I, p. 91.]
[Note 165: _Procès_, table, au mot: _Bois Chesnu_.]
Au pied de la colline, du côté du village, était une fontaine[166] que
les groseilliers épineux, en recourbant leurs branches, bordaient de
leurs buissons grisâtres. On la nommait la Fontaine-aux-Groseilliers,
la Fontaine-aux-Nerpruns[167]. Si, comme le croyait un maître de
l'Université de Paris[168], Jeanne appelait cette fontaine la
Fontaine-aux-Bonnes-Fées-Notre-Seigneur, c'était assurément parce que
les gens du village la désignaient de même manière. Et il semblerait
que ces âmes rustiques eussent voulu, par ce nom, rendre chrétiennes
ces dames des bois et des eaux qui ne l'étaient guère, et en qui
certains docteurs reconnaissaient des démons autrefois adorés des
païens comme déesses[169].
[Note 166: _Ibid._, table, au mot: _Fontaine des Groseilliers_.]
[Note 167: _Procès_, t. I, pp. 67-210; t. II, pp. 391 et suiv.]
[Note 168: _Journal d'un bourgeois de Paris_, éd. Tuetey, p. 267.]
[Note 169: _Procès_, t. I, p. 209.]
Et c'était la vérité. Déesses vénérées et redoutées à l'égal des
Parques, elles s'étaient nommées les Fatales[170] et on leur avait
attribué un pouvoir sur les destinées des hommes. Mais, depuis
longtemps déchues de leur puissance et de leurs honneurs, ces fées de
village se faisaient aussi simples que les gens près desquels elles
vivaient. On les invitait aux baptêmes et l'on mettait leur couvert
dans la chambre attenante à celle de l'accouchée. À ces festins, elles
mangeaient seules, entraient, sortaient sans qu'on le sût; il ne
fallait pas trop les épier, de peur de leur déplaire. C'est l'usage
des personnes divines d'aller et de venir mystérieusement. Elles
faisaient des dons aux nouveau-nés. Il y en avait de très bonnes;
mais, pour la plupart, sans être méchantes, elles se montraient
irritables, capricieuses, jalouses, et, si on les offensait, même par
mégarde, elles jetaient des sorts. Elles laissaient voir parfois, à
d'inexplicables préférences, qu'elles étaient femmes. Plus d'une
prenait pour ami un chevalier ou un rustre; le plus souvent ces belles
amours finissaient mal. Enfin, terribles ou douces, elles étaient
encore les _Fatales_, elles étaient toujours les destinées[171].
[Note 170: _Ibid._, t. I, pp. 67, 187, 209; t. II, pp. 390, 404,
450.]
[Note 171: Wolf, _Mythologie des fées et des elfes_, 1828,
in-8º.--A. Maury, _Les fées au moyen âge_, 1843, in-18 et _Croyances
et légendes du moyen âge_, Paris, 1896, in-8º.]
Tout proche, à l'orée du bois, au-dessus du grand chemin de
Neufchâteau, s'élevait un hêtre très vieux qui répandait une belle et
grande ombre[172]. Il était vénéré presque à l'égal de ces arbres
tenus pour sacrés avant que les hommes apostoliques eussent évangélisé
les Gaules[173]. Ses branches, qu'aucune main n'osait toucher,
descendaient jusqu'à terre. «Les lis, disait un laboureur, ne sont pas
plus beaux[174].» Comme la fontaine, l'arbre avait plusieurs noms. On
l'appelait l'Arbre-des-Dames, l'Arbre-aux-Loges-les-Dames,
l'Arbre-des-Fées, l'Arbre-Charmine-Fée-de-Bourlémont, le
Beau-Mai[175].
[Note 172: Richer, _Histoire manuscrite de Jeanne d'Arc_, ms. fr.
10448, fol. 14-15.]
[Note 173: Sur le culte des arbres, voir l'étude de M. Henry
Carnoy dans _la Tradition_, du 15 mars 1889.]
[Note 174: _Procès_, t. II, p. 422.]
[Note 175: _Ibid._, à la table, au mot: _Arbre des Fées_.]
Qu'il fût des fées et qu'on en eût vu sous
l'Arbre-aux-Loges-les-Dames, tout le monde à Domremy le savait. Dans
les anciens jours, au temps où Berthe filait, un seigneur de
Bourlémont, nommé Pierre Granier[176], devenu le bel ami d'une fée,
l'allait trouver le soir sous le hêtre. Un roman traitait de leurs
amours. Et l'une des marraines de Jeanne, dont le mari était clerc à
Neufchâteau, avait entendu lire cette histoire qui ressemblait sans
doute à celle de Mélusine, tant connue en Lorraine[177]. Seulement on
doutait si les fées venaient encore sous le hêtre. Les uns croyaient
que non, les autres croyaient qu'oui. Béatrix, marraine aussi de
Jeanne, disait: «J'ai ouï conter que les fées venaient sous l'arbre
dans l'ancien temps. Mais, pour leurs péchés, elles n'y viennent
plus[178].»
[Note 176: _Procès_, t. II, p. 404.]
[Note 177: _Ibid._, t. II, p. 404 et _passim_.--_Simple crayon de
la noblesse des ducs de Lorraine et de Bar_ dans Le Brun des
Charmettes, _Histoire de Jeanne d'Arc_, t. I, p. 266.--Jules Baudot,
_Les princesses Yolande et les ducs de Bar de la famille des Valois_,
1re partie: _Mélusine_, Paris, 1901, in-8º, p. 121.]
[Note 178: _Propter eorum peccata_, dans _Procès_, t. II, p. 396.
Le sens n'est pas douteux.]
La simple créature entendait par là que ces dames fées étaient les
ennemies de Dieu, et que le curé les avait mises en fuite. Jean Morel,
parrain de Jeanne, pensait de même[179].
[Note 179: _Ibid._, t. II, p. 390.]
En effet, la veille de l'Ascension, aux Rogations ou Petites Litanies,
les croix étaient portées par les champs et le curé allait sous
l'Arbre-des-Fées chanter l'évangile de saint Jean. Il le chantait
encore à la Fontaine-aux-Groseilliers et aux autres fontaines de la
paroisse[180]. Et pour chasser les mauvais esprits, on ne connaissait
rien qui valût l'évangile de saint Jean[181].
[Note 180: _Procès_, t. II, p. 397.]
[Note 181: Bergier, _Dictionnaire de Théologie_, au mot:
_Conjuration_.]
Le seigneur Aubert d'Ourches estimait que les fées avaient disparu de
Domremy depuis vingt ou trente ans. Au rebours, plusieurs dans le
village croyaient savoir que les chrétiens allaient encore se promener
avec elles, et que le jeudi était le jour des rendez-vous[182].
[Note 182: _Procès_, t. II, p. 450.]
Une troisième marraine de Jeanne, la femme d'Aubery, le maire, avait
vu de ses yeux les fées autour de l'arbre. Elle l'avait dit à sa
filleule. Et la femme d'Aubery était réputée bonne et prude femme, non
devineresse ni sorcière[183].
[Note 183: _Ibid._, t. I, pp. 67, 209.]
Jeanne soupçonnait en tout cela quelque sortilège. Pour elle, elle
n'avait jamais rencontré les dames sous l'arbre. Mais qu'elle eût vu
des fées ailleurs, c'est ce qu'elle n'aurait pas su dire[184]. Les
fées ne sont pas comme les anges; elles ne se font pas toujours
connaître pour ce qu'elles sont[185].
[Note 184: _Ibid._, t. I, pp. 178, 209 et suiv.]
[Note 185: Sur les traditions relatives aux fées à Domremy et sur
ce qu'en pensait Jeanne: _Procès_, table, au mot: _Fées_.]
Chaque année, le quatrième dimanche de Carême, que l'Église nomme le
dimanche de _Lætare_, parce qu'on chante à la messe de ce jour
l'introït qui commence par ces mots: _Lætare Jerusalem_, les paysans
du Barrois célébraient une fête rustique et faisaient ce qu'ils
appelaient leurs Fontaines, c'est-à-dire qu'ils allaient en troupe
boire à quelque source et danser sur l'herbe. Ceux de Greux faisaient
leurs Fontaines à la chapelle de Notre-Dame de Bermont; ceux de
Domremy les faisaient à la Fontaine-des-Groseilliers et à
l'Arbre-des-Fées[186]. On se rappelait le temps où le seigneur et la
dame de Bourlémont y conduisaient eux-mêmes la jeunesse du village.
Mais Jeanne était encore dans les langes, quand Pierre de Bourlémont,
seigneur de Domremy et de Greux, mourut sans enfants, laissant ses
terres à sa nièce Jeanne de Joinville qui, mariée à un chambellan du
duc de Lorraine, vivait à Nancy[187].
[Note 186: Sur le dimanche et la fête des Fontaines à Domremy:
_Procès_, table, au mot: _Fontaine_.]
[Note 187: _Procès_, t. I, pp. 67, 212, 404 et suiv.--S. Luce,
_Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. xx à xxij.]
Le jour des Fontaines, les filles et les garçons de Domremy se
rendaient ensemble au vieux hêtre. Après y avoir suspendu des
guirlandes de fleurs, ils soupaient, sur une nappe étendue à terre, de
noix, d'oeufs durs et de petits pains d'une forme étrange, que les
ménagères avaient pétris tout exprès. Puis ils allaient boire à la
Fontaine-des-Groseilliers, dansaient des rondes et s'en retournaient
chacun chez soi à la tombée de la nuit.
Jeanne faisait ses Fontaines comme toutes les jouvencelles de la
contrée. Bien qu'elle fût de la partie de Domremy rattachée à Greux,
elle les faisait non pas à Notre-Dame de Bermont, mais à la
Fontaine-des-Groseilliers et à l'Arbre-des-Fées[188].
[Note 188: _Procès_, t. II, pp. 391-462.]
En son premier âge, elle dansait avec ses compagnes au pied de
l'arbre. Elle y tressait des guirlandes pour l'image de Notre-Dame de
Domremy, dont la chapelle s'élevait sur un coteau voisin. Les jeunes
filles avaient coutume de suspendre des guirlandes aux branches de
l'Arbre-des-Fées. Jeanne en suspendait, comme les autres, et, comme
les autres, tantôt elle les emportait, tantôt elle les laissait. On ne
savait ce qu'elles devenaient, et il paraît que la disparition de ces
fleurs était de nature à inquiéter les personnes scientifiques et
d'entendement. Ce qui est certain c'est que les malades, s'ils
buvaient à la fontaine et se promenaient ensuite sous l'arbre,
guérissaient de la fièvre[189].
[Note 189: _Ibid._, t. I, pp. 67, 209, 210.]
Pour fêter le printemps on faisait un homme de mai, un mannequin de
feuilles et de fleurs[190].
[Note 190: _Ibid._, t. II, p. 434.]
Près de l'Arbre-des-Dames, sous un coudrier, une mandragore promettait
les richesses à qui, n'ayant peur ni de l'entendre crier, ni de voir
le sang dégoutter de son petit corps humain et de ses pieds fourchus,
oserait, durant la nuit, selon les rites, l'arracher de terre[191].
[Note 191: _Atropa Mandragor_, mandragore femelle, main-de-gloire,
herbe-aux-magiciens: _Procès_, t. I, pp. 89 et 213.--_Journal d'un
bourgeois de Paris_, p. 236.]
L'arbre, la fontaine, la mandragore, rendaient les habitants de
Domremy suspects de commercer avec les mauvais esprits. Un savant
docteur a dit en propres termes que le pays était connu pour le grand
nombre de ses habitants qui usaient de maléfices[192].
[Note 192: _Procès_, t. I, p. 209.]
Jeanne, encore en sa prime jeunesse, fit plusieurs fois le voyage de
Sermaize en Champagne, où elle avait des parents. Le curé de la
paroisse, messire Henri de Vouthon, était son oncle maternel. Elle y
avait un cousin, Perrinet de Vouthon, qui y exerçait l'état de
couvreur avec son fils Henri[193].
[Note 193: Cela est probable, non certain.--_Procès_, t. II, pp.
74, 388; t. V, p. 252.--E. de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles
recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, pp. XVIII et suiv.; 7, 8,
10 et _passim_.--C. Gilardoni, _Sermaize et son église_,
Vitry-le-François, 1893, in-8º.]
Domremy est séparé de Sermaize par quinze grandes lieues de forêts et
de landes. Jeanne, à ce qu'on peut croire, faisait le voyage en croupe
avec son frère sur la petite jument, la bâtière du gagnage[194]. À
chaque fois que l'enfant s'y rendait, elle passait plusieurs jours
dans la maison de Perrinet, son cousin[195].
[Note 194: Capitaine Champion, _Jeanne d'Arc écuyère_, Paris,
1901, in-12, p. 28.]
[Note 195: Boucher de Molandon, _La famille de Jeanne d'Arc_, p.
627.--E. de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles recherches_, pp. 9
et 10.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. XLV et suiv.]
Le village de Domremy se divisait, selon le droit féodal, en deux
parties distinctes. Celle du midi, avec le château sur la Meuse et une
trentaine de feux, appartenait aux seigneurs de Bourlémont et
dépendait de la châtellenie de Gondrecourt, mouvant de la couronne de
France. C'était Lorraine et Barrois. La partie du nord, sur laquelle
s'élevait le moustier, relevait de la prévoté de Montéclaire et
Andelot au bailliage de Chaumont en Champagne[196]. On l'appelait
quelquefois Domremy de Greux, parce qu'elle ne faisait qu'un, pour
ainsi dire, avec le village de Greux tout proche sur la route, vers
Vaucouleurs[197]. Un ruisseau jailli à peu de distance, au couchant,
d'une triple source et qu'on nommait, dit-on, pour cela le ruisseau
des Trois-Fontaines, séparait les serfs de Bourlémont des hommes du
roi. Il passait humblement sous une pierre plate devant l'église, puis
se jetait par une pente rapide dans la Meuse, vis-à-vis de la maison
de Jacques d'Arc, qu'il avait laissée à gauche, en terre de Champagne
et de France[198]. Voilà ce qui paraîtrait le plus solidement établi;
mais craignons de savoir ces choses mieux qu'on ne les savait à
l'époque. En 1429, on ignorait dans le conseil du roi Charles, si
Jacques d'Arc était de condition libre ou serve[199]. Et sans doute,
Jacques d'Arc lui-même n'en savait rien. Lorrains ou Champenois, des
deux côtés du ruisseau c'était pareillement des paysans menant une
même vie de labeur et de peine. Pour ne point dépendre du même maître,
les uns et les autres n'en formaient pas moins une communauté
étroitement unie, une seule famille rustique. Intérêts, besoins et
sentiments, ils partageaient tout. Menacés des mêmes dangers, ils
avaient tous les mêmes inquiétudes.
[Note 196: E. Misset, _Jeanne d'Arc champenoise_, Paris, s. d.
(1894), in-8º.--Sur la nationalité de Jeanne d'Arc il y a toute une
littérature d'une richesse extrême dont il m'est impossible de donner
ici la bibliographie. Cf. Lanéry d'Arc, _Livre d'Or_, pp. 295 et
suiv.]
[Note 197: _Procès_, t. I, p. 208.]
[Note 198: P. Jollois, _Histoire abrégée de la vie et des exploits
de Jeanne d'Arc_, Paris, 1821, pl. I, p. 190.--A. Renard, _La patrie
de Jeanne d'Arc_, Langres, 1880, in-18, p. 6.--S. Luce, _Jeanne d'Arc
à Domremy_, Supplément aux preuves, pp. 281, 282.]
[Note 199: _Procès_, t. V, p. 152.]
Situé à la pointe sud de la châtellenie de Vaucouleurs, le village de
Domremy se trouvait pris entre le Barrois et la Champagne au levant,
la Lorraine au couchant[200]. Terribles voisins que ces ducs de
Lorraine et de Bar, ce comte de Vaudemont, ce damoiseau de Commercy,
ces seigneurs évêques de Metz, de Toul et de Verdun, toujours en
guerre entre eux. Querelles de princes. Le villageois les observait
comme la grenouille de la vieille fable regarde les taureaux combattre
dans la prairie. Pâle, tremblant, le pauvre Jacques se voyait déjà
piétiné par les féroces combattants. En un temps où la chrétienté tout
entière était au pillage, les hommes d'armes des Marches de Lorraine
avaient renommée des plus grands pillards du monde. Malheureusement
pour les laboureurs de la châtellenie de Vaucouleurs, tout contre ce
domaine, au nord, vivait de rapines Robert de Saarbruck, damoiseau de
Commercy, particulièrement prompt à dérober selon la coutume lorraine.
Il était de l'avis de ce roi d'Angleterre qui disait que guerre sans
incendie ne valait rien, non plus qu'andouilles sans moutarde[201]. Un
jour, assiégeant une petite place où les paysans s'étaient enfermés,
le damoiseau fit brûler pendant toute une nuit les moissons
d'alentour, pour y voir plus clair à prendre ses positions[202].
[Note 200: Colonel de Boureulle, _Le pays de Jeanne d'Arc_,
Saint-Dié, 1890, in-8º, 28 p. pl.--J.-Ch. Chappellier, _Étude
historique sur Domremy, pays de Jeanne d'Arc_, 2 plans.--C. Niobé, _Le
pays de Jeanne d'Arc_, dans _Mémoires de la Société académique de
l'Aube_, 1894, 3e série, t. XXXI, pp. 307 et suiv.]
[Note 201: Juvénal des Ursins, dans la _Collection Michaud et
Poujoulat_, col. 561.]
[Note 202: A. Tuetey, _Les écorcheurs sous Charles VII_,
Montbéliard, 1874, t. I, p. 87.]
En 1419, ce seigneur faisait la guerre aux frères Didier et Durand de
Saint-Dié. Il n'importe pour quelle raison. De cette guerre, ainsi que
des autres, les villageois faisaient les frais. Et comme les gens
d'armes se battaient sur toute la châtellenie de Vaucouleurs, les
habitants de Domremy avisèrent à leur sûreté. Voici de quelle manière.
Il y avait à Domremy un château qui s'élevait dans la prairie à la
pointe d'une île formée par deux bras de la rivière, dont l'un, le
bras oriental, est depuis longtemps comblé[203]. De ce château
dépendaient une chapelle de Notre-Dame, une cour munie d'ouvrages de
défense et un grand jardin entouré de fossés larges et profonds.
C'est ce qu'on nommait communément la forteresse de l'Île, ancienne
habitation des sires de Bourlémont. Le dernier de ces seigneurs étant
mort sans enfants, Jeanne de Joinville, sa nièce, hérita de ses biens.
Mais ayant épousé, peu de temps après la naissance de Jeanne, un
seigneur lorrain nommé Henri d'Ogiviller, elle le suivit dans le
château d'Ogiviller et à la cour ducale de Nancy. Depuis son départ,
la forteresse de l'Île restait inhabitée. Ceux du village la prirent à
loyer, pour y mettre à l'abri des pillards leurs outils et leurs
bêtes. La location fut adjugée sur enchères. Un nommé Jean Biget, de
Domremy, et Jacques d'Arc, le père de Jeanne, s'étant trouvés les plus
forts enchérisseurs et ayant fourni les garanties suffisantes, un bail
fut passé entre eux et les représentants de la dame d'Ogiviller. Pour
neuf années, à compter de la Saint-Jean-Baptiste de l'an 1419, et
moyennant un loyer annuel de quatorze livres tournois et de trois
imaux de blé[204], Jacques d'Arc et Jean Biget eurent la jouissance de
la forteresse, du jardin, de la cour, ainsi que des prés qui
dépendaient de ce domaine. Outre les deux locataires principaux, il y
eut cinq locataires subsidiaires, dont le premier en nom fut
Jacquemin, l'aîné des fils de Jacques d'Arc[205].
[Note 203: _Procès_, t. I, pp. 66, 215.]
[Note 204: «Imal, dit Le Trévoux, mesure de grains dont on se sert
à Nancy. La quarte fait deux imaux, et quatre quartes le réal qui
contient quinze boisseaux, mesure de Paris.»]
[Note 205: Archives départementales de la Meurthe-et-Moselle,
layette Ruppes, II, nº 28.--Le bail à ferme du 2 avril 1420 a été
publié pour la première fois par M. J.-Ch. Chappellier dans le
_Journal de la Société d'Archéologie lorraine_, janvier-février 1889,
et _Deux actes inédits du XVe siècle sur Domremy_, Nancy 1889, in-8º,
16 p.--S. Luce, _La France pendant la guerre de cent ans_, 1890,
in-18, pp. 274 et suiv.--Lefèvre-Pontalis, _Étude historique et
géographique sur Domremy, pays de Jeanne d'Arc_, dans _Bibliothèque de
l'École des Chartes_, t. LVI, pp. 154-168.]
La précaution n'était pas inutile. En cette même année 1419, Robert de
Saarbruck et sa compagnie se rencontrèrent avec les hommes des frères
Didier et Durand, au village de Maxey, qui étendait en face de Greux,
sur l'autre côté de la Meuse, au pied des collines boisées, ses toits
de chaume. Les deux partis se livrèrent en ce lieu un combat dans
lequel le damoiseau victorieux fit trente-cinq prisonniers, qu'ensuite
il rançonna très âprement, selon l'usage. Dans le nombre se trouvait
ce Thiesselin de Vittel, écuyer, dont la femme avait tenu sur les
fonts du baptême la seconde fille de Jacques d'Arc. Jeanne, qui avait
alors sept ans, et peut-être un peu plus, put voir, d'une des collines
de son village, le combat où fut pris le mari de sa marraine[206].
[Note 206: _Procès_, t. II, pp. 420-426.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à
Domremy_, p. lxiv.]
Cependant les affaires du royaume de France allaient au plus mal. On
le savait à Domremy, car le village était sur la route et les passants
apportaient les nouvelles[207]. C'est ainsi qu'on y avait appris le
meurtre du duc Jean de Bourgogne à qui les conseillers du dauphin
firent payer sur le pont de Montereau le sang versé rue Barbette et
qui en furent les mauvais marchands, cette mort ayant mis très bas
leur jeune prince. La guerre s'en était suivie entre Armagnacs et
Bourguignons. Et cette guerre n'avait que trop profité aux Anglais,
obstinés ennemis du royaume, qui depuis deux cents ans possédaient la
Guyenne et y faisaient un grand négoce[208]. Mais la Guyenne était
loin et peut-être ne savait-on pas à Domremy qu'elle avait été jadis
dans les appartenances des rois de France. Ce qu'on y savait très
bien, au contraire, c'est que durant les derniers troubles du royaume
les Anglais avaient repassé la mer et que monseigneur Philippe, fils
du feu duc Jean, leur avait tendu la main. Ils occupaient la
Normandie, le Maine, la Picardie, l'Île-de-France, Paris la grande
ville[209]. Or les Anglais étaient très haïs et très craints, en
France, pour leur grande réputation de cruauté. Non qu'ils fussent en
réalité beaucoup plus méchants que les autres peuples[210]. En
Normandie, leur roi Henri avait fait respecter les femmes et les biens
dans tous les lieux de son obéissance. Mais la guerre est cruelle en
soi et qui la porte chez un peuple devient justement odieux à ce
peuple. On les disait perfides et non toujours à tort, car la bonne
foi est rare parmi les hommes. On les tournait en dérision de
diverses manières. En jouant sur leur nom en latin et en français on
les nommait anges. Or, s'ils étaient des anges, c'étaient assurément
de mauvais anges. Ils reniaient Dieu et avaient sans cesse à la gorge
leur _Goddam_[211], tant qu'on les appelait les Godons. C'étaient des
diables. On disait qu'ils étaient coués, c'est-à-dire qu'ils avaient
une queue au derrière[212]. On eut deuil dans beaucoup de maisons
françaises, quand la reine Ysabeau, faisant des nobles fleurs de Lis
litière au léopard, livra le royaume de France aux coués[213]. Depuis
lors, le roi Henri V de Lancastre et le roi Charles VI de Valois, le
roi victorieux et le roi fol s'étaient suivis, à quelques jours de
distance, devant Dieu qui juge le bon et le mauvais, le juste et
l'injurieux, le faible et le puissant. La châtellenie de Vaucouleurs
était française[214]. Il s'y trouvait des clercs et des nobles pour
plaindre cet autre Joas arraché tout enfant à ses ennemis, orphelin
dépouillé de son héritage, en qui tout l'espoir du royaume était
renfermé. Mais croira-t-on que les pauvres laboureurs avaient loisir
de considérer ces choses? Croira-t-on que vraiment les paysans de
Domremy tenaient pour le dauphin Charles, leur droiturier seigneur,
tandis que les Lorrains de Maxey, suivant le parti de leur duc,
tenaient pour les Bourguignons?
[Note 207: Liénard, _Dictionnaire topographique de la Meuse_,
introduction, p. x.]
[Note 208: Dom Devienne, _Histoire de Bordeaux_, pp. 98 et
103.--L. Bachelier, _Histoire du commerce de Bordeaux_, Bordeaux,
1862, in-8º, p. 45.--D. Brissaud, _Les Anglais en Guyenne_, Paris,
1875, in-8º.]
[Note 209: Ch. de Beaurepaire, _De l'administration de la
Normandie sous la domination anglaise_, Caen, 1859, in-4º, et _États
de Normandie sous la domination anglaise_, Évreux, 1859, in-8º.--De
Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. V, pp. 40-56, pp. 261-286.]
[Note 210: Thomas Basin, _Histoire de Charles VII et de Louis XI_,
éd. Quicherat, t. I, p. 27.]
[Note 211: La Curne, aux mots: _Anglais_ et _Goddons_.]
[Note 212: Voragine, _La légende de Saint-Grégoire_.--Du Cange,
_Glossaire_, au mot: _Caudatus_.--Le Roux de Lincy, _Recueil de chants
historiques français_, Paris, 1851, t. I, pp. 300-301.--Cette injure
se trouve déjà couramment chez Eustache Deschamps; elle est encore
vivace au XVIIe siècle (_Sommaire tant du nom et des armes que de la
naissance et parenté de la Pucelle_, éd. Vallet de Viriville).]
[Note 213: Carlier, _Histoire du Valois_, t. II, pp. 441 et
suiv.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, ch. III.]
[Note 214: Dom Calmet, _Histoire de Lorraine_, t. II, col.
631.--Bonnabelle, _Notice sur la ville de Vaucouleurs_, Bar-le-Duc,
1879, in-8º de 75 pages.]
Maxey, sur la rive droite de la Meuse, n'était séparé de Domremy que
par la rivière. Les enfants de Domremy et de Greux y allaient à
l'école; des querelles s'élevaient entre eux; les petits Bourguignons
de Maxey et les petits Armagnacs de Domremy se livraient des
batailles. Plus d'une fois, le soir, à la tête du pont, Jeanne vit
revenir tout en sang les gars de son village[215]. Qu'une fillette
ardente comme elle ait épousé gravement ces querelles et en ait conçu
une haine profonde des Bourguignons, cela se conçoit. On aurait tort
pourtant de chercher dans ces jeux de vilains en bas âge un indice de
l'état des esprits. Les jeunes garnements de ces deux paroisses en
avaient pour des siècles à s'insulter et à se battre[216]. Partout et
toujours, quand les enfants vont en troupe et que ceux d'un village
rencontrent ceux du village voisin, les injures et les pierres volent.
Les paysans de Domremy, de Greux et de Maxey, se souciaient peu, sans
doute, des affaires des ducs et des rois. Ils avaient appris à
craindre les capitaines de leur alliance à l'égal des capitaines de
l'alliance contraire, et à ne point faire de différence entre les gens
de guerre amis et les gens de guerre ennemis.
[Note 215: _Procès_, t. I, pp. 65-66.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à
Domremy_, pp. 18 et suiv.]
[Note 216: N. Villiaumé, _Histoire de Jeanne d'Arc_, 1864, in-8º,
p. 52, note I.]
En l'an 1420, les Anglais occupèrent le bailliage de Chaumont et mirent
des garnisons dans plusieurs forteresses du Bassigny. Messire Robert,
seigneur de Baudricourt et de Blaise, fils de feu messire Liébault de
Baudricourt, était alors capitaine de Vaucouleurs et bailli de Chaumont
pour le dauphin Charles. Il pouvait être estimé grand pillard, même en
Lorraine. Au printemps de cette année 1420, le duc de Bourgogne ayant
envoyé des ambassadeurs au seigneur évêque de Verdun, sire Robert,
d'accord avec le damoiseau de Commercy, les fit prisonniers à leur
retour. Pour venger cette offense, le duc de Bourgogne déclara la guerre
au capitaine de Vaucouleurs et la châtellenie fut ravagée par des bandes
d'Anglais et de Bourguignons[217].
[Note 217: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, ch. III.]
En 1423, le duc de Lorraine était aux prises avec un terrible homme,
cet Étienne de Vignolles, routier gascon, déjà fameux sous le rude
sobriquet de La Hire[218], qu'il devait laisser après sa mort au valet
de coeur des jeux de cartes graissés par les doigts des soudards. La
Hire tenait le parti du dauphin Charles, mais, de fait, ne guerroyait
que pour son propre gain. À cette heure, il battait le Barrois au
couchant et au midi, brûlant les églises et détruisant les villages.
[Note 218: Pierre d'Alheim, _Le jargon jobelin_, Paris, 1892,
in-18, glossaire, au mot: HIRENALLE, p. 61, et communication verbale
de M. Marcel Schwob.--_Cronique Martiniane_, éd. P. Champion, p. 8,
note 3.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 270.--De Montlezun,
_Histoire de Gascogne_, 1847, in-8º, p. 143.--A. Castaing, _La patrie
du valet de coeur_, dans _Revue de Gascogne_, 1869, X, 29-33.]
Comme il occupait Sermaize, dont l'église était fortifiée, Jean comte
de Salm, gouverneur du duché de Bar pour le duc de Lorraine, l'y vint
assiéger avec deux cents chevaux. Un coup de bombarde, tiré par les
canonniers lorrains, tua Collot Turlaut, marié depuis deux ans à
Mengette, fille de Jean de Vouthon et cousine germaine de Jeanne[219].
[Note 219: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. lxxiij et 87,
note 1.--E. de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles recherches_, pp.
4-15.]
Jacques d'Arc était alors doyen de la communauté. Le doyen avait
beaucoup à faire, surtout dans les temps troublés. Il convoquait le
maire et les échevins à leurs réunions, faisait les cris des
ordonnances, commandait le guet de jour et de nuit, gardait les
prisonniers. Il était aussi chargé de la collecte des tailles, rentes
et redevances, office des plus pénibles à remplir dans un pays
ruiné[220].
[Note 220: Bonvalot, _Le tiers état d'après la charte de Beaumont
et ses filiales_, Paris, 1886, p. 412.]
Robert de Saarbruck, damoiseau de Commercy, qui, pour le moment, était
armagnac, pillait et rançonnait, sous couleur de protection et de
sauvegarde, les villages barrisiens de la rive gauche de la
Meuse[221]. Le 7 octobre 1423, Jacques d'Arc signa, comme doyen,
au-dessous du maire et de l'échevin, l'acte par lequel le damoiseau
extorquait à ces pauvres gens le paiement annuel de deux gros par feu
entier et d'un gros par feu de veuve, imposition qui ne montait pas à
moins de deux cent vingt écus d'or, que le doyen était chargé de
colliger pour la Saint-Martin d'hiver[222].
[Note 221: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. lxxi et suiv.]
[Note 222: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, preuve LI.]
L'année suivante fut très mauvaise au dauphin Charles, car les
chevaliers français et écossais de son parti furent aussi maltraités
que possible à Verneuil. Cette année-là, le damoiseau de Commercy se
tourna bourguignon et n'en valut ni plus ni moins pour cela[223]. Le
capitaine La Hire se battait encore dans le Barrois, mais cette fois
c'était contre le jeune fils de madame Yolande, le beau-frère du
dauphin Charles, René d'Anjou, nouvellement sorti de tutelle et
désormais investi du duché de Bar. Le capitaine La Hire réclamait, à
la pointe de la lance, certaines sommes d'argent que le cardinal duc
de Bar lui devait[224].
[Note 223: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp.
16-17.]
[Note 224: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, preuve LXII.]
En même temps Robert, sire de Baudricourt, était aux prises avec Jean
de Vergy, seigneur de Saint-Dizier, sénéchal de Bourgogne[225]. Ce fut
une belle guerre. Des deux parts on prenait pain, vin, argent,
vaisselle, habits, gros et menu bétail, et l'on brûlait ce que l'on ne
pouvait emporter. On mettait à rançon hommes, femmes, enfants. Dans
la plupart des villages du Bassigny, le labour fut abandonné, presque
tous les moulins furent détruits[226].
[Note 225: Du Chesne, _Généalogie de la maison de Vergy_, Paris,
1625, in-folio.--Nouvelle Biographie Générale, t. XLV, p. 1125.]
[Note 226: S. Luce, Domremy et Vaucouleurs, de 1412 à 1425, dans
_Jeanne d'Arc à Domremy_, ch. III.]
Dix, vingt, trente bandes de Bourguignons parcouraient la châtellenie
de Vaucouleurs et y mettaient tout à feu et à sang. Les paysans
cachaient leurs chevaux pendant le jour et se relevaient la nuit pour
les mener paître[227]. À Domremy on vivait dans une alarme
perpétuelle. Un veilleur à toute heure se tenait sur la tour carrée du
moustier. Chaque habitant, et, si l'on s'en rapporte à la coutume, le
curé lui-même, y faisant le guet à son tour, épiait, dans la
poussière, au soleil, sur le ruban pâle des routes, la lueur des
lances, scrutait du regard la profondeur effrayante des bois, et la
nuit, voyait avec terreur s'allumer à l'horizon les villages. À
l'approche des gens d'armes il lançait à toute volée ces cloches qui,
tour à tour, célébraient les naissances, pleuraient les morts,
appelaient le peuple à la prière, conjuraient la foudre et annonçaient
les périls. Les villageois réveillés sautaient demi-nus aux étables et
poussaient pêle-mêle les troupeaux vers le château qu'entouraient les
deux bras de la Meuse[228].
[Note 227: _Procès_, t. I, p. 66.]
[Note 228: _Ibid._, t. I, p. 66.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à
Domremy_, p. LXXXVI et preuve XIV, p. 20.]
En l'été de 1425, certain chef de bandes, qui faisait meurtres et
larcins sans nombre dans tout le pays, Henri d'Orly, dit de Savoie,
tomba un jour avec ses larrons sur les villages de Greux et de
Domremy. Cette fois le château de l'Île ne fut d'aucun secours aux
habitants. Le seigneur Henri de Savoie prit tout le bétail des deux
villages et le fit conduire à quinze ou vingt lieues de là, dans son
château de Doulevant. Il avait aussi dérobé beaucoup de meubles et de
biens, en sorte que, ne pouvant tout loger en un seul endroit, il en
fit porter une partie à Dommartin-le-Franc, village assez proche où il
y avait un château précédé d'une si grande cour, que ce lieu en prit
le nom de Dommartin-la-Cour. Les paysans, cruellement dépouillés,
étaient en voie de mourir de faim. Heureusement pour eux, à la
nouvelle de cette volerie, la dame d'Ogiviller envoya au comte de
Vaudemont, en son château de Joinville, un message pour se plaindre à
lui, comme à son bon parent, d'un tort fait à elle-même, puisqu'elle
était dame de Greux et de Domremy. Le comte de Vaudemont avait dans sa
mouvance immédiate le château de Doulevant. Dès qu'il eut reçu le
message de sa parente, il envoya un homme d'armes, avec sept ou huit
combattants, reprendre le bétail. Cet homme d'armes, nommé Barthélemy
de Clefmont, âgé de vingt ans à peine, était habile au fait de guerre.
Il trouva dans le château de Dommartin-le-Franc les animaux volés, les
prit et les conduisit à Joinville. En route il fut poursuivi et
attaqué par les gens du seigneur d'Orly, et mis en grand péril de
mort. Mais il se défendit si bien qu'il arriva sauf à Joinville,
ramenant le bétail, que le comte de Vaudemont fit reconduire dans les
prairies de Greux et de Domremy[229].
[Note 229: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. 275 et suiv.]
Bonheur inespéré! Le laboureur embrassa ses boeufs en pleurant. Mais
n'était-il pas exposé à les perdre sans retour le lendemain?
Jeanne avait alors treize ou quatorze ans. La guerre partout autour
d'elle, même dans les jeux des enfants; le mari d'une de ses marraines
pris et rançonné par les gens d'armes; le mari de sa cousine germaine
Mengette tué d'un coup de bombarde[230], le pays natal foulé par les
routiers, incendié, pillé, dévasté, tout le bétail emporté; des nuits
d'épouvante, des rêves affreux, voilà ce qu'elle connut dans son
enfance.
[Note 230: E. de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles
recherches_, pp. 4-15.]
CHAPITRE II
LES VOIX.
Or, âgée d'environ treize ans, un jour d'été, à l'heure de midi, dans
le jardin de son père, elle entendit une voix qui lui fit grand'peur.
Cette voix parlait à la droite de l'enfant, vers l'église, et était
accompagnée d'une lumière qui se montrait du même côté; elle lui
disait:
--Je viens de Dieu pour t'aider à te bien conduire[231]. Jeannette,
sois bonne et Dieu t'aidera.
[Note 231: _Procès_, t. I, pp. 52, 72-73, 89, 170.]
Jeanne était à jeun, mais non pas épuisée d'inanition; elle avait
mangé la veille[232].
[Note 232: _Ibid._, t. I, p. 52.--Le manuscrit porte _non
jejunaverat die præcedenti_.]
Un autre jour, la voix se fit encore entendre et répéta:
--Jeannette, sois bonne!
L'enfant ignorait encore de qui venait la voix. Mais la troisième
fois, en l'écoutant, elle sut que c'était la voix d'un ange et même
elle reconnut que cet ange était saint Michel. Elle ne pouvait s'y
tromper, le connaissant bien: c'était le patron du duché de Bar[233].
Elle le voyait parfois contre quelque pilier d'église ou de chapelle,
sous l'aspect d'un beau chevalier, portant le heaume couronné, la
cotte d'armes et l'écu, et transperçant le démon de sa lance[234]. On
le représentait aussi tenant les balances dans lesquelles il pesait
les âmes, car il était prévôt du ciel et gardien du paradis[235], à la
fois le chef des milices célestes et l'ange du Jugement[236]. Il se
plaisait sur les hauts lieux[237]. C'est pourquoi on lui avait
consacré une chapelle en Lorraine sur le mont Sombar, au nord de la
ville de Toul. Apparu très anciennement à l'évêque d'Avranches, il lui
avait ordonné de construire une église, sur le mont Tombe, à l'endroit
où l'on trouverait un taureau que des voleurs y avaient caché, et
d'asseoir l'édifice sur toute l'aire foulée par les pieds du taureau.
Ce fut en observation de ce commandement que s'éleva l'abbaye du
Mont-Saint-Michel-au-Péril-de-la-Mer[238].
[Note 233: V. Servais, _Annales historiques du Barrois_,
Bar-le-Duc, 1865, t. I, planche 2.]
[Note 234: P.-Ch. Cahier, _Caractéristique des Saints dans l'art
populaire_, t. I, p. 363.--Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 50.--S.
Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. XCV, XCVI et preuve XXIV, p. 74.]
[Note 235: _Mystère de Saint Remi_, Biblioth. de l'Arsenal, ms.
3.364, f{os} 4 et 108.]
[Note 236: «_Sed signifer Sanctus Michael representet eas [animas]
in lucem sanctam_». Offertoire de la messe des morts.]
[Note 237: A. Maury, _Croyances et légendes du moyen âge_, pp. 171
et suiv.--Barbier de Montault, _Traité d'Iconographie chrétienne_, t.
I, p. 191.]
[Note 238: AA. SS, 1672; t. III, I. pp. 85 et suiv.--Dom J.
Huynes, _Histoire générale de l'abbaye du Mont-Saint-Michel_, éd. R.
de Beaurepaire, Rouen, 1872, pp. 61 et suiv.--A. Forgeais. _Collection
de plombs historiés trouvés dans la Seine_, Paris, 1864, t. III, p.
197.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, ch. IV.--_Chronique du
Mont-Saint-Michel_ (1343-1468), éd. S. Luce, Paris, 1880-1886 (2 vol.
in-8º), t. I, pp. 26, 146, 163 et suiv.]
Vers le temps où l'enfant avait ces apparitions, les défenseurs du
Mont-Saint-Michel déconfirent les Anglais qui attaquaient la
forteresse par terre et par mer. Les Français attribuèrent cette
victoire à la toute-puissante intercession de l'archange[239]. Et
pourquoi n'eût-il pas favorisé les Français qui lui vouaient une
dévotion spéciale? Depuis que monseigneur saint Denys avait laissé
prendre son abbaye par les Anglais, monseigneur saint Michel, qui
gardait si bien la sienne, était en passe de devenir le véritable
patron du royaume[240]. Le dauphin Charles, en l'an 1419, avait fait
peindre des panonceaux à la ressemblance de saint Michel tout armé,
tenant une épée nue et faisant manière de tuer un serpent[241]. Mais
des miracles de monseigneur saint Michel en Normandie la fille de
Domremy ne savait pas grand'chose.
[Note 239: Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations en faveur de
Jeanne d'Arc_, p. 272 [Opinion de Jean Bochard, dit de Vaucelle,
évêque d'Avranches].--Dom. J. Huynes, _loc cit._, ch. VIII, p. 105.]
[Note 240: Dom Félibien, _Histoire de l'abbaye royale de
Saint-Denis..._, Paris, 1706, in-fol. p. 341.]
[Note 241: Richer, _Histoire manuscrite de la Pucelle_, ms. fr.
10448, fol. 13.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, preuve XXIV.]
Elle reconnut l'ange à ses armes, à sa courtoisie et aux belles
maximes qui sortaient de sa bouche[242].
[Note 242: _Procès_, t. I, pp. 72-73.]
Il lui dit un jour:
--Sainte Catherine et sainte Marguerite viendront à toi. Agis par
leurs conseils, car elles sont ordonnées pour te conduire et te
conseiller en ce que tu auras à faire, et tu les croiras en ce
qu'elles te diront. Et ces choses s'accomplissent par le commandement
de Notre-Seigneur[243].
[Note 243: _Procès_, t. I, p. 170.]
Cette promesse lui causa une grande joie, car elle les aimait bien
l'une et l'autre. Madame sainte Marguerite était grandement honorée
dans le royaume de France et elle y faisait beaucoup de grâces. Elle
assistait les femmes en couches[244] et protégeait les paysans au
labour. Elle était la patronne des liniers, des recommanderesses, des
mégissiers et des blanchisseurs de laine. On lui était dévot en
Champagne et en Lorraine autant qu'en aucun pays chrétien. Des
religieux y promenaient à dos de mulet, par les villes et les
villages, une châsse contenant ses précieuses reliques. Ils les
faisaient toucher et recevaient pour cela d'abondantes aumônes[245].
Jeanne avait vu maintes fois à l'église madame sainte Marguerite
peinte au naturel, un goupillon à la main, le pied sur la tête du
dragon[246]. Elle en savait l'histoire telle qu'on la contait alors et
à peu près de la manière que voici.
[Note 244: _La vierge Marguerite substituée à la Lucine antique_,
analyse d'un poème inédit du XVe siècle, Paris, 1885, in-8º, p.
2.--Rabelais, _Gargantua_, l. I, ch. VI.--L'abbé J.-B. Thiers, _Traité
des superstitions selon l'Écriture sainte_, Paris, 1697 (4 vol.
in-12), t. I, p. 109.]
[Note 245: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, preuve CCXXXIV, p.
272.]
[Note 246: Abbé Bourgaut, _Guide du pèlerin à Domremy_, Nancy,
1878, in-12, p. 60.--E. Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, pp. 65 et 72.]
La bienheureuse Marguerite naquit à Antioche. Son père, Théodose,
était prêtre des gentils. Elle fut mise en nourrice et baptisée
secrètement. Un jour de sa quinzième année, comme elle gardait les
brebis de sa nourrice, le gouverneur Olibrius la vit, et, frappé de sa
beauté, conçut pour elle une grande passion. C'est pourquoi il dit à
ses serviteurs: «Allez et amenez-moi cette fille, afin que je l'épouse
si elle est de condition libre, ou que je la prenne pour servante si
elle est esclave.»
Et lorsqu'elle lui fut amenée, il lui demanda son pays, son nom et sa
religion. Elle répondit qu'elle se nommait Marguerite et qu'elle était
chrétienne.
Et Olibrius lui dit:
--Comment une fille noble et belle comme toi peut-elle adorer Jésus le
crucifié?
Et parce qu'elle répondit que Jésus-Christ vivait éternellement, le
gouverneur irrité la fit mettre en prison.
Le lendemain il la manda à son tribunal et lui dit:
--Malheureuse fille, aie pitié de ta propre beauté, et adore nos dieux
afin d'en retirer avantage. Mais si tu persistes dans ton aveuglement,
je ferai déchirer ton corps.
Et Marguerite répondit:
--Jésus s'est livré à la mort pour moi, et moi, je désire mourir pour
lui.
Alors le gouverneur donna l'ordre de la suspendre sur le chevalet, de
la fouetter de verges et de lui déchirer les chairs avec des ongles
de fer. Et le sang coula du corps de la vierge comme d'une source très
pure.
Les assistants pleuraient et le gouverneur se couvrit le visage de son
manteau pour ne pas voir le sang. Et il ordonna de la détacher et de
la reconduire dans sa prison.
Elle y fut tentée par l'Esprit, et elle pria le Seigneur de lui faire
voir l'ennemi qu'elle avait à combattre. Et voici qu'un énorme dragon,
se montrant devant elle, s'élança pour la dévorer. Mais elle fit le
signe de la croix et il disparut. Alors le diable emprunta, pour la
séduire, l'aspect d'un homme. Il vint doucement à elle, lui prit les
mains et dit: «Marguerite, c'est assez de ce que tu as fait.» Mais
elle le saisit par les cheveux, le jeta à terre, lui mit le pied droit
sur la tête et s'écria: «Tremble, ennemi superbe, tu gis sous le pied
d'une femme!» Le lendemain, en présence du peuple, elle fut amenée
devant le juge, qui lui ordonna de sacrifier aux idoles. Et, comme
elle s'y refusa, il lui fit brûler le corps avec des torches ardentes,
mais elle semblait n'éprouver aucun mal. Et de peur que, frappé de ce
miracle, le peuple ne se convertît en foule, Olibrius ordonna de
décapiter la bienheureuse Marguerite. Elle dit au bourreau: «Frère,
prends ton glaive et frappe-moi.» Il lui abattit la tête d'un seul
coup. L'âme s'envola au ciel sous la forme d'une colombe[247].
[Note 247: _Legenda Sanctorum_, Bâle, Nicolas Kesler, in-fol.,
1486, lég. LXXXVIII.--Douhet, _Dictionnaire des légendes_, pp.
824-836.]
Cette histoire avait été mise en chansons et en mystères[248]. Elle
était si connue, que le nom du gouverneur, avili par la raillerie,
devenu tout à fait ridicule, se donnait communément aux fanfarons et
aux glorieux et qu'on disait d'un sot qui fait le méchant garçon:
«C'est un olibrius[249].»
[Note 248: Gaston Paris, _La littérature française au moyen âge_,
1890, in-16, p. 212.]
[Note 249: La Curne, _Dictionnaire de l'ancien langage français_,
au mot: _Olibrius_. Olibrius se trouve aussi dans la légende de sainte
Reine où il est gouverneur des Gaules. La légende de sainte Reine
n'est qu'une variante assez ancienne de la légende de sainte
Marguerite.]
Madame sainte Catherine, que l'ange avait annoncée à Jeanne en même
temps que madame sainte Marguerite, gardait sous sa protection
spéciale les jeunes filles, et particulièrement les servantes et les
fileuses. Les orateurs et les philosophes avaient pris aussi pour
patronne la vierge qui avait confondu les cinquante docteurs et
triomphé des mages de l'Orient. On lui faisait dans la vallée de la
Meuse des oraisons en rimes, comme celle-ci:
_Ave_, très sainte Catherine,
Vierge pucelle nette et fine[250].
[Note 250: Bibliothèque Mazarine, manuscrit 515. _Recueil, de
prières_, fº 55. Ce manuscrit est précisément originaire des bords de
la Meuse.]
Elle n'était pas non plus pour Jeanne une étrangère cette belle dame
qui avait son église à Maxey, sur l'autre bord de la rivière et dont
le nom était porté par la fille aînée d'Isabelle Romée[251].
[Note 251: S. Luce, _loc. cit._, preuve XIII, p. 19, note 2.--E.
de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles recherches sur la famille de
Jeanne d'Arc_, pp. XVI et 62.--_Guide et souvenir du pèlerin à
Domremy_, Nancy, 1878, in-18, p. 60.]
Jeanne assurément ne connaissait pas l'histoire de madame sainte
Catherine telle que la savaient les grands clercs, telle, par exemple,
que la mettait en écrit, vers ce temps-là, messire Jean Miélot,
secrétaire du duc de Bourgogne. Jean Miélot disait comment la vierge
d'Alexandrie réprouva les subtils arguments d'Homère, les syllogismes
d'Aristote, les très sages raisons d'Esculape et de Gallien, médecins
renommés, pratiqua les sept arts libéraux et disputa selon les règles
de la dialectique[252]. La fille de Jacques d'Arc n'entendait rien à
cela; elle connaissait madame sainte Catherine par des récits tirés de
quelque histoire en langue vulgaire comme il en courait tant à cette
époque, en prose ou en rimes[253].
[Note 252: J. Miélot, _Vie de sainte Catherine_, texte revu par
Marius Sepet, 1881, gr. in-8º.]
[Note 253: Gaston Paris, _La littérature française au moyen âge_,
pp. 82, 213.]
Fille du roi Costus et de la reine Sabinelle, Catherine, au sortir de
l'enfance, était versée dans l'étude des arts, et habile à broder la
soie. La beauté de son corps resplendissait, mais son âme demeurait
plongée dans les ténèbres de l'idolâtrie. Plusieurs barons de l'empire
la recherchaient en mariage; elle les dédaignait et disait:
«Trouvez-moi un époux qui soit sage, beau, noble et riche.» Or,
pendant son sommeil, elle eut une vision. La Vierge Marie lui apparut
tenant l'Enfant Jésus dans ses bras et dit:
--Catherine, veux-tu prendre celui-ci pour ton époux? Et vous, mon
très doux fils, voulez-vous avoir cette vierge pour épouse?
L'Enfant Jésus répondit:
--Ma mère, je ne la veux point; éloignez-la plutôt de vous, parce
qu'elle est idolâtre. Mais si elle consent à se faire baptiser, je lui
promets de mettre à son doigt l'anneau nuptial.
Désireuse d'épouser le Roi des cieux, Catherine alla demander le saint
baptême à l'ermite Ananias, qui vivait en Arménie, dans la montagne
Nègre. Peu de jours après, comme elle priait dans sa chambre, elle vit
venir Jésus-Christ au milieu d'un choeur nombreux d'anges, de saints
et de saintes. Il s'approcha d'elle et lui mit au doigt son anneau. Et
Catherine connut seulement alors que ces noces étaient des noces
spirituelles.
En ce temps-là, Maxence était empereur des Romains. Il ordonna aux
habitants d'Alexandrie d'offrir aux idoles de grands sacrifices.
Catherine, qui priait dans son oratoire, entendit les chants des
prêtres et les mugissements des victimes. Aussitôt elle se rendit sur
la place publique et, ayant vu Maxence à la porte du temple, elle lui
dit:
--Comment es-tu assez insensé pour ordonner à cette foule de rendre
hommage à des idoles? Tu admires ce temple que tu as élevé par la
main des ouvriers. Tu admires ces ornements précieux qui ne sont que
de la poussière qu'emporte le vent. Tu devrais plutôt admirer le ciel
et la terre, et la mer, et tout ce qui y est contenu. Tu devrais
admirer les ornements des cieux, le soleil, la lune et les étoiles; tu
devrais admirer les cercles de ces astres qui, depuis le commencement
du monde, courent vers l'Occident et reviennent à l'Orient, et ne se
fatiguent jamais. Et quand tu auras remarqué toutes ces choses,
interroge et apprends quel en est l'auteur. C'est notre Dieu, le
Seigneur des Dominations et le Dieu des dieux.
--Femme, répondit l'empereur, laisse-nous achever le sacrifice;
ensuite nous te ferons réponse.
Et il ordonna que Catherine fût conduite au palais et gardée avec
soin; et comme il admirait la grande sagesse et la merveilleuse beauté
de cette vierge, il manda cinquante docteurs versés dans la science
des Égyptiens et dans les arts libéraux, et, les ayant assemblés, il
leur dit:
--Une fille d'un esprit subtil affirme que nos dieux ne sont que des
démons. J'aurais pu la contraindre à sacrifier ou la faire punir; mais
j'ai jugé plus convenable qu'elle fût confondue par la force de vos
arguments. Si vous triomphez d'elle, vous retournerez chez vous
chargés d'honneurs.
Et les sages répondirent:
-Qu'on l'amène, afin que sa témérité se manifeste et qu'elle avoue
n'avoir jamais jusqu'ici rencontré de sages!
Et quand elle apprit qu'elle devait disputer avec les sages, Catherine
craignit de ne pouvoir défendre dignement contre eux la vérité de
Jésus-Christ. Mais un ange lui apparut et lui dit:
--Je suis l'archange saint Michel, envoyé par Dieu pour t'annoncer que
tu sortiras de ce combat victorieuse, et digne d'obtenir notre
Seigneur Jésus-Christ, espoir et couronne de ceux qui combattent pour
lui.
Et la vierge disputa avec les docteurs. Ceux-ci ayant soutenu qu'il
était impossible qu'un Dieu se fît homme et connût la douleur,
Catherine montra que la naissance et la passion de Jésus-Christ
avaient été annoncées par les gentils eux-mêmes et proclamées par
Platon et la Sibylle.
Les docteurs ne purent rien opposer à des arguments si solides. C'est
pourquoi le principal d'entre eux dit à l'empereur:
--Tu sais que personne jusqu'ici n'a pu disputer avec nous sans être
aussitôt confondu. Mais cette jeune fille, dans laquelle parle
l'esprit de Dieu, nous remplit d'admiration, et nous ne savons ni
n'osons dire quelque chose contre le Christ. Et nous avouons hardiment
que, si tu n'as pas de meilleures raisons à donner en faveur des dieux
que nous avons adorés jusqu'à présent, nous nous convertissons tous à
la foi chrétienne.
En entendant ces paroles, le tyran fut transporté d'une telle rage,
qu'il fit brûler les cinquante docteurs au milieu de la ville. Mais en
signe de ce qu'ils mouraient pour la vérité, ni leurs vêtements, ni
leurs cheveux ne furent atteints par le feu.
Maxence dit ensuite à Catherine:
--Ô vierge issue de noble lignée, et digne de la pourpre impériale,
prends conseil de ta jeunesse et sacrifie à nos dieux. Si tu le veux
faire, tu tiendras dans mon palais le premier rang après
l'impératrice, et ton image, placée au milieu de la ville, sera adorée
de tout le peuple comme celle d'une déesse.
Mais Catherine répondit:
--Cesse de parler de telles choses. C'est un crime d'y penser
seulement. Jésus-Christ m'a prise pour épouse. Il est tout mon amour,
toute ma gloire et toutes mes délices.
Voyant qu'il ne pouvait la flatter par des caresses, le tyran espéra
la réduire par la peur; c'est pourquoi il la menaça de mort.
Le courage de Catherine n'en fut point ébranlé:
--Jésus-Christ, dit-elle, s'est offert pour moi en sacrifice à son
Père; ce m'est une grande joie que je puisse être offerte à la gloire
de son nom comme une hostie agréable.
Alors Maxence ordonna qu'elle fût fouettée de verges et que, traînée
ensuite dans un cachot ténébreux, on l'y laissât sans nourriture. Et,
appelé par diverses affaires pressantes, il partit pour une province
éloignée.
Or, l'impératrice, qui était païenne, eut une vision, et sainte
Catherine lui apparut environnée d'une clarté inestimable. Des anges
vêtus de blanc se tenaient auprès d'elle et l'on ne pouvait voir leurs
visages pour la très grande lumière qui en sortait. Et Catherine dit à
l'impératrice d'approcher. Et prenant une couronne de la main d'un des
anges qui étaient là, elle la mit sur la tête de l'impératrice en
disant:
--Voici une couronne qui t'est envoyée du ciel, au nom de
Jésus-Christ, mon Dieu et mon Seigneur.
L'impératrice fut troublée en son coeur par ce songe admirable. C'est
pourquoi, accompagnée de Porphyre, lequel était chevalier et chef de
l'armée, elle se rendit à la première heure de la nuit dans la prison
où Catherine était enfermée. Dans cette prison une colombe lui
apportait une nourriture céleste, et des anges pansaient les plaies de
la vierge. L'impératrice et Porphyre trouvèrent le cachot baigné d'une
clarté dont ils furent si épouvantés qu'ils tombèrent prosternés sur
la pierre. Mais une odeur merveilleusement suave se répandit aussitôt,
qui les réconforta et leur donna meilleur espoir.
--Levez-vous, leur dit Catherine, et ne soyez pas épouvantés, car
Jésus-Christ vous appelle.
Ils se levèrent et virent Catherine au milieu d'un choeur d'anges. La
sainte prit des mains de l'un de ceux qui étaient là une couronne très
belle, brillant comme l'or, et elle la mit sur la tête de
l'impératrice. Et cette couronne était le signe du martyre. Et en
effet cette reine et le chevalier Porphyre étaient déjà inscrits au
livre des récompenses éternelles.
Quand il fut de retour, Maxence donna l'ordre qu'on lui amenât
Catherine, et lui dit:
--Choisis de ces deux choses: ou de sacrifier et vivre, ou de périr
dans les tourments.
Et Catherine répondit:
--Je désire offrir ma chair et mon sang à Jésus-Christ. Il est mon
amant, mon pasteur et mon époux.
Alors le prévôt de la cité d'Alexandrie, qui avait nom Chursates, fit
faire quatre roues garnies de dents de fer très aiguës, afin que sur
ces roues la bienheureuse Catherine pérît d'une misérable et très
cruelle mort. Mais un ange brisa cette machine et la fit éclater avec
tant de force, que les débris tuèrent un grand nombre de gentils. Et
l'impératrice, qui, du haut de sa tour, voyait ces choses, descendit
et reprocha à l'empereur sa cruauté. Maxence, plein de rage, ordonna à
l'impératrice de sacrifier, et, comme elle s'y refusait, il commanda
de lui arracher les mamelles et de lui couper la tête. Et tandis qu'on
la menait au supplice, Catherine l'exhortait, disant:
--Va, réjouis-toi, reine aimée de Dieu, car aujourd'hui tu échangeras
ton royaume périssable en un éternel empire et un époux mortel en un
immortel amant.
Et l'impératrice fut conduite hors des murs pour y souffrir la mort.
Porphyre enleva le corps et le fit ensevelir honorablement, comme
celui d'une servante de Jésus-Christ. C'est pourquoi Maxence fit
mettre Porphyre à mort et jeter son cadavre aux chiens. Puis, faisant
venir Catherine, il lui dit:
--Puisque, par tes arts magiques, tu as fait périr l'impératrice, si
tu te repens, tu seras maintenant la première dans mon palais.
Aujourd'hui donc, sacrifie aux dieux, ou tu auras la tête coupée.
Elle répondit:
--Fais ce que tu as résolu, afin que je prenne place dans la troupe
virginale qui accompagne l'Agneau de Dieu.
L'empereur la condamna à être décapitée. Et lorsqu'on l'eut menée hors
de la cité d'Alexandrie, au lieu du supplice, elle leva les yeux au
ciel et dit:
--Jésus, espoir et salut des fidèles, gloire et beauté des vierges, je
te prie d'accorder que quiconque m'invoquera en souvenir de mon
martyre sera exaucé, soit au moment de sa mort, soit dans les périls
où il pourra se trouver.
Et une voix du ciel lui répondit:
--Viens, mon épouse chérie; la porte du ciel t'est ouverte. Je promets
les secours d'en haut à ceux qui m'invoqueront par ton intercession.
Du col tranché de la vierge il coula du lait au lieu de sang.
Ainsi madame sainte Catherine trépassa de ce monde au bonheur
céleste, le vingt-cinquième jour du mois de novembre, qui était un
vendredi[254].
[Note 254: Voragine, _La légende dorée_, 1846, pp.
789-797.--Douhet, _Dictionnaire des légendes_, 1855, p. 282.]
Monseigneur saint Michel, archange, n'avait pas fait une fausse
promesse: mesdames sainte Catherine et sainte Marguerite vinrent comme
il avait dit. Dès leur première visite, la jeune paysanne fit voeu
entre leurs mains de garder sa virginité tant qu'il plairait à
Dieu[255]. Si cette promesse avait un sens, il fallait que Jeanne,
quelque âge qu'elle eût alors, ne fût plus tout à fait une enfant. Et
il semble bien aussi qu'elle vit l'ange et les saintes au moment de
devenir femme, si tant est qu'elle le devint jamais[256]. Les saintes
nouèrent bientôt avec elle des relations familières[257]. Elles
venaient tous les jours au village et souvent plusieurs fois le jour.
En les voyant paraître dans cette clarté qu'elles apportaient du ciel,
charmantes, en habit de reines, le front ceint d'une couronne d'or et
de pierreries bien riche et bien précieuse, la villageoise se signait
dévotement et leur faisait une profonde révérence[258]. Et comme elles
étaient des dames bien nées, elles lui rendaient son salut. Chacune
avait sa façon particulière de saluer, et sans doute parce que leur
visage trop éblouissant ne pouvait être regardé en face, c'était
surtout à leur manière de faire la révérence que Jeanne les
distinguait l'une de l'autre. Elles se laissaient toucher volontiers
par leur amie terrestre, qui embrassait leurs genoux, baisait le bas
de leur robe et s'enivrait de la bonne odeur qu'elles exhalaient[259].
Elles parlaient d'une voix humble[260], à ce qu'il semblait à Jeanne.
Elles appelaient la pauvre fille: fille de Dieu. Elles lui
enseignaient à se bien conduire et à fréquenter l'église. Sans avoir
toujours des choses très nouvelles à lui dire, puisqu'elles venaient à
tout moment, elles lui tenaient des propos qui la remplissaient de
joie et, après qu'elles avaient disparu, Jeanne pressait ardemment de
ses lèvres la terre où leurs pieds s'étaient posés[261].
[Note 255: _Procès_, t. I, p. 128.--Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_,
p. 29.--Nous examinerons, au moment du procès, s'il est possible de
concilier les assertions de Jeanne relativement à ce voeu.]
[Note 256: _Procès_, t. I, p. 128; t. III, p. 219.]
[Note 257: _Ibid._, table, aux mots: _Voix_, _Catherine_ et
_Marguerite_.]
[Note 258: _Ibid._, t. I, pp. 71-85; 167 et suiv.; 186 et suiv.]
[Note 259: _Procès_, t. I, pp. 185-186.]
[Note 260: Humblement n'exprime dans la langue ancienne qu'un
sentiment affable. On trouve dans Froissart (cité par La Curne): «Li
contes de Hainaut rechut ces seigneurs d'Engleterre, l'un après
l'autre, moult humblement.»]
[Note 261: _Procès_, t. I, p. 130.]
Elle recevait souvent les Dames du ciel dans son petit jardin, contigu
au pourpris de l'église. Elle les rencontrait près de la fontaine;
souvent même elles se montraient à leur petite bien-aimée au milieu
des compagnies. «Car, disait la fille d'Isabelle, les anges viennent
bien des fois entre les chrétiens, et on ne les voit pas. Mais moi, je
les vois[262].» C'était dans les bois, au bruit léger du feuillage et
surtout pendant que les cloches sonnaient matines ou complies qu'elle
entendait le plus distinctement les douces paroles. Aussi aimait-elle
cette voix des cloches dans laquelle se mêlaient ses Voix. Et quand, à
neuf heures du soir, Perrin le Drapier, marguillier de la paroisse,
manquait à sonner les complies, elle le reprenait de sa négligence et
le grondait, disant que ce n'était pas bien fait. Elle lui promettait
des gâteaux si, à l'avenir, il sonnait exactement[263].
[Note 262: _Ibid._, t. I, p. 130.]
[Note 263: _Procès_, t. II, p. 413 et note 2.]
Elle ne révéla rien de ces choses à son curé, en quoi elle fut
grandement répréhensible selon de bons docteurs et tout à fait
irréprochable de l'avis de certains autres docteurs excellents. Car,
si d'une part nous devons, en matière de foi, consulter nos supérieurs
ecclésiastiques, d'autre part là où souffle l'Esprit, là règne la
liberté[264].
[Note 264: _Ibid._, t. I, p. 52, glose marginale du ms. d'Urfé:
_Celavit visiones curato, patri et matri et cuicumque_, dans _Procès_,
t. I, p. 128, note.--Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations en
faveur de Jeanne d'Arc_, p. 471.]
Depuis que les deux saintes fréquentaient Jeanne, monseigneur saint
Michel se montrait moins assidu auprès d'elle; mais il ne l'avait
point abandonnée. Une heure vint où il lui conta la pitié qui était au
royaume de France, la pitié qu'elle avait au coeur[265].
[Note 265: _Ibid._, t. I, p. 171: «Et luy racontet l'angle la
pitié qui estoit ou royaume de France». _Pitié_ sujet de tendresse et
d'amour: L'ange pense spécialement au Dauphin. Pour le sens et
l'emploi de ce mot, comparez _Monstrelet_, t. III. p. 74: «... et le
peuple plorant de pitié et de joie qu'ils avoient à regarder leur
seigneur». Gérard de Nevers dans La Curne: «Pitié estoit de voir
festoyer leur seigneur; on ne pourrait retenir ses larmes en voyant la
joie qu'ils marquoient de recevoir leur seigneur.»]
Et les saintes visiteuses, dont la voix se faisait plus ardente et
plus ferme, à mesure que la jeune fille prenait une âme plus héroïque
et plus sainte, lui révélèrent sa mission:
--Fille de Dieu, lui dirent-elles, il faut que tu quittes ton village
et que tu ailles en France[266].
[Note 266: _Procès_, t. I, p. 53.]
Cette idée d'une mission sainte et guerrière, dont Jeanne prit
conscience par ses Voix, s'était-elle formée en son esprit
spontanément, sans l'intervention d'aucune volonté étrangère, ou lui
fut-elle suggérée par quelque personne dont elle subissait
l'influence? C'est ce qu'il serait impossible de discerner, si un
faible indice ne nous mettait sur la voie. Jeanne eut connaissance, à
Domremy, d'une prophétie qui disait que la France serait désolée par
une femme et puis rétablie par une pucelle[267]. Elle en fut
étrangement frappée et il lui arriva, par la suite, d'en parler d'une
manière qui prouve que non seulement elle y ajoutait foi, mais encore
qu'elle croyait être la pucelle annoncée[268]. Qui la lui apprit?
Quelque paysan? On a lieu de croire que les paysans l'ignoraient[269]
et qu'elle courait parmi les personnes de dévotion[270]. D'ailleurs,
pour être édifié à cet égard, il suffit de remarquer que Jeanne connut
de cette prophétie une version spéciale, visiblement arrangée pour
elle, puisqu'il y était spécifié que la pucelle réparatrice sortirait
des Marches de Lorraine. Cette addition topique ne peut être le fait
d'un conducteur de boeufs et décèle un esprit habile à gouverner les
âmes, à susciter les actes. Le doute n'est plus possible, la prophétie
ainsi complétée et dirigée part d'un clerc dont les intentions se
laissent facilement voir. Dès lors on surprend une pensée qui agit et
pèse sur la jeune visionnaire. Cet homme d'Église des bords de la
Meuse qui, dans l'humilité des champs, songeait au sort du pauvre
peuple et, pour tourner les visions de Jeanne au bien du royaume et à
la conclusion de la paix, poussait l'ardeur de son zèle pieux jusqu'à
recueillir des prophéties sur le salut du Lis de France et à les
compléter avec une précision utile à ses desseins, il faut le chercher
parmi ces prêtres, ces religieux lorrains ou champenois qui
souffraient cruellement des malheurs publics[271]. Les marchands et
les artisans, écrasés d'impôts et de tailles, ruinés par les
changements des monnaies[272], les paysans, dont les maisons, les
granges, les moulins étaient détruits, les champs ravagés, cessaient
de contribuer aux frais du culte[273]. Chanoines et religieux, qui ne
recevaient plus ni les redevances de leurs feudataires, ni les
contributions des fidèles, quittaient le monastère et s'en allaient à
travers le siècle mendier leur pain, laissant au cloître deux ou trois
vieux moines et quelques enfants. Les abbayes fortifiées attiraient
les capitaines et les soldats des deux partis, qui s'y retranchaient,
les pillaient et les brûlaient, et si quelqu'
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