Au soleil de juillet (1829-1830)
by Paul Adam · French · Gutenberg #33378 · 958,633 chars · public domain (US)
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Title: Au soleil de juillet (1829-1830)
Author: Paul Adam
Release date: August 8, 2010 [eBook #33378]
Language: French
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Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée. Quelques erreurs clairement introduites par le
typographe ont cependant été corrigées.
LE TEMPS ET LA VIE
AU
SOLEIL DE JUILLET
(1829-1830)
PAR
PAUL ADAM
[Illustration]
PARIS
SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
_Librairie Paul Ollendorff_
50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50
1903
Tous droits réservés.
IL A ÉTÉ TIRÉ A PART
Cinq exemplaires sur papier du Japon,
Deux exemplaires sur papier de Chine,
Cinquante exemplaires sur papier de Hollande,
_Numérotés_.
_Nº 38_
AU SOLEIL DE JUILLET
I
Après les embrassades, les pleurs, les pardons, Mme Héricourt s'adossa
contre la haute armoire de chêne sculpté, dans le vestibule des Moulins.
Hochant la tête, elle répéta:
--Hein, Caroline! Est-il bien mon fils...? Le sacripant! Ah Lucifer...
va! Rome ne t'a point changé.
Elle replia son mouchoir humide. Dans les arbres du jardin, à travers
les carreaux de la cloison vitrée, elle regarda sa douleur de le savoir
sans dévotion.
--Eh bien, mon bel avocat, trouves-tu du changement par ici?...
demandait, toute fière, la tante Caroline Cavrois.
Avec son trousseau de clef, elle désigna le crépi neuf de la pièce
octogone, un crépi jaune quadrillé de marron. Deux poissons frétillaient
dans un bocal soutenu par un pied de bronze, au milieu du guéridon. La
tante, du geste, admira le paravent recouvert d'une tapisserie fraîche
dont le paysage tyrolien, reproduit cinq fois par feuille, était ceint
d'une arabesque bleue. Il cachait la provision de bûches et de fagots
entassés contre le mur. Les fouets de chasse, les colliers de chien, les
baguettes de fusil, étaient suspendus contre un petit panneau, près de
l'horloge battant la mesure dans sa haute gaine de bois. Les
perspectives de la cuisine s'ouvraient là, sur leur carreau rouge, avec
leurs chaises et leurs tables grattées au verre, leurs batteries de
cuivre épanouies sous l'alignement des chandeliers, les figures
rutilantes des bassinoires. Des grosses filles tiraient du four les
plats brûlants. La graisse criait autour des perdreaux. Une odeur de
dîner somptueux rassasia d'abord les narines.
Omer vanta la netteté du vestibule clair, qu'agrémentait un gradin
pourvu de cyclamens en pots, de résédas discrets et de sains hortensias.
La tante Caroline releva délicatement leurs têtes, essuya leurs
feuilles. D'une fleur, elle dit:
--Ça embaume...
--Comment n'as-tu pas essayé d'obtenir audience du Saint-Père? demandait
encore à son fils Mme Héricourt.
De ses doigts, mouillés au préalable par la bouche, la veuve lissa ses
bandeaux fins et gris contre les rides migraineuses du front.
Omer s'excusa de son mieux, en descendant les trois marches qui menaient
à la salle basse, à sa vaste cheminée rustique, où la crémaillère
d'apparât, creusée d'armoiries à devises, accrochait un chaudron très
ancien, martelé, poinçonné, offrant l'image roide de saint Omer, qui, la
truelle au poing, bâtissait le monastère et la ville de son nom.
Le jeune homme s'attendrit au souvenir des vacances passées jadis à
conter là, pour Elvire, des histoires de loups-garous. Du râtelier aux
vieux fusils, il avait maintes fois décroché les armes, pour manier les
canons, pour examiner les meutes coiffant le cerf sur la gravure des
platines. Un saint Hubert sculpté en relief dans une crosse de 1720
l'avait ravi longtemps, telle une marionnette au nez camard et à la
bouche grotesque. Tout cela décorait encore les panneaux, non moins que
les coqs, les faisceaux de licteurs et les bonnets de Mithra sur les
assiettes de la Révolution. Une servante ouvrit un bahut. Il s'en
échappa le même parfum de sel et de pain bis qui précédait la confection
du goûter, autrefois.
--Ma tante, donnez-moi je vous prie, une tartine.
--Fi donc!... grand sot!...
Il l'eut. Avec délices, il la mangea.
--Mets ton mouchoir sur ton habit, pour les miettes... Le beurre
tache... tu sais!... Mais regarde-le donc, Virginie, ton fils... On
dirait, par ma foi, qu'il vient de faire le fou, avec ses cousins, dans
le Pré aux Vaches!... Une chope de bière, hein?
La cruche mousseuse fut apportée par les bras nus et trop roses de la
cuisinière. Dans un haut cristal à facettes, Omer but lentement l'aigre
fraîcheur du liquide. Simulant une satisfaction sans bornes, il savait
réjouir l'âge des parentes. Elles le contemplèrent. Elles se rappelaient
maint bonheur défunt. Et il jugea bon de leur plaire ainsi.
Les gros yeux navrés de Maman Virginie lui reprochaient doucement
d'avoir omis leurs voeux. Accoudée sur le bras de son petit fauteuil
roide, elle appuyait contre deux doigts secs, son visage de brune virile
aux bandeaux minces que des peignes d'argent étiraient jusqu'en sa
coiffe de veuve, soie blanche, crêpe noir. L'autre main égrenait le
rosaire d'agathe et d'ambre que son fils avait, pour elle, acquis chez
Gennarello l'antiquaire romain. Elle avait maigri beaucoup durant le
séjour de son fils en Italie. L'embonpoint de la maturité, à la suite
d'une fièvre cérébrale, s'était progressivement amoindri. A
quarante-sept ans, elle était une personne plate, usée, aux longues
jambes impatientes sous le taffetas de la sombre robe. Omer l'aimait
mieux ainsi. Elle différait moins de l'image qu'il conservait d'elle,
lorsque, dans sa prime enfance, il l'avait adorée, élégante et
impériale, entraînant, après soi, le bruit des étoffes aux couleurs
vives, et faisant tinter les pierres de ses bracelets, les mailles de
ses chaînes d'or.
Il se félicitait de la voir perdre cette lourdeur où, elle s'était
empâtée, inerte, et se lamentant sur la mort de son mari, sur
l'impossibilité d'atteindre la perfection chrétienne qui vaut les
béatitudes séraphiques des saints, unique bonheur certain, croyait-elle:
ceux du monde étaient trop fragiles. La transformation physique, sans
doute déterminait le changement moral. La renonciation d'Omer à la
prêtrise, le mariage avec Elvire Gresloup, elle les accueillit par moins
de pleurs et de douleurs qu'au temps où elle les pressentait.
Une fois dites les six paroles essentielles, il se trouvait vis-à-vis
d'elle comme vis-à-vis d'une étrangère maniaque. Leurs âmes ne
communiaient point. Vainement ils cherchaient des mots allant au
coeur, des consolations, des excuses et des pardons. Ils n'avaient de
recours que dans les paroles inutiles et vagues, relatives aux
insignifiances de la vie. Elle évoqua seulement, à l'exemple de la tante
Caroline, le temps jadis, les espiègleries des jeunes Praxi-Blassans,
celles de Dieudonné, celles de son fils. Faiblement elle riait, les
dents mauvaises. Bientôt une idée triste effaçait la joie timide.
--Au reste, remarquait-elle, tu as toujours été trop adroit.
--Trop adroit?
--Oh!
Elle leva vers les solives du plafond sa main au chapelet et, hochant la
tête, elle s'approuva de juger ainsi le fiancé de la riche Elvire.
--Et moi qui pensais... Quelle sotte je fais, grand Dieu... Oui, oui, tu
as su mettre dans tes intérêts l'Église, Rome et la Sainte
Congrégation... Faut-il, Seigneur, que ce soient vos prêtres mêmes qui
me persuadent de lui laisser suivre une voie profane...?
--Profane!... La vie que je souhaite couler auprès d'Elvire, de «votre
ange!» Se peut-il que vous m'accusiez ainsi... que vous l'accusiez!
--Je prévois que, par cette porte ouverte sur le monde, tu t'en iras
loin du ciel...
--Allons, Virginie... Trêve de reproches, aujourd'hui, du moins. Je veux
qu'il voie mon salon et qu'il me donne son avis, ce fashionnable du
boulevard de Gand...
--Ah! tu l'emportes. Il est ce que tu veux: l'avocat des Moulins... la
parole de notre argent, de son argent, de ton argent! Il n'est point
l'avocat du Christ. Tu l'emportes, Caroline! Tu l'emportes! Il est plus
ton fils que mon fils... Tu l'avais bien dit en 1812, quand tu es venue
au château de Lorraine pour acheter la moisson sur pied, et la revendre
en grains aux armées de Leipzig, puis aux alliés. Tu l'avais bien dit
qu'il te fallait un avocat dans la famille... Et moi je ne suis rien
qu'un pauvre chien sans pouvoir! Mon Dieu...
--Comment, mère, comment? Ne suis-je pas l'avocat des humbles selon que
le recommanda le Christ? Et qui donc a défendu les malheureux, ce major
Ulbach?
Là-dessus, il déclama. Les traditions du carbonarisme italien, qui
faisaient paraître le récipiendaire sous la figure du Christ,
l'inspirèrent. Il assuma de continuer la tâche messianique. L'avocat des
pauvres n'est-il pas l'avocat de Dieu? Il s'étendit sur ce thème, en
achevant sa bière. Maman Virginie haussait les épaules, et poussait de
gros soupirs.
--Non, non... tu n'es pas noble et généreux comme ton père, comme moi.
Je le sens bien, et tu ne m'en feras pas accroire, ni toi, ni l'abbé de
Praxi-Blassans...
--Ma mère!
--Oh! tu es si adroit, reprit amèrement Mme Héricourt. Édouard lui-même,
qui te connaît bien, lui, qui est à la fois un savant et un saint: il
n'a pas refusé la tonsure, lui! Eh bien, Édouard aussi t'excuse...
Comment t'y prends-tu pour les tourner tous en ta faveur!
--Mais, ma mère, je suis, je vous assure, un piètre Machiavel. Demandez
au Père Ronsin. Bien qu'il ait quitté la Congrégation, il vous
renseignera sur elle et sur moi.
--Ah! celui-là te juge, comme je te juge. Il me plaint, lui! Non qu'il
se prive d'indulgence à ton égard; mais enfin il voit clair...
--Et que voit-il?
--Il voit que tu deviens le disciple de mon frère Edme, du major
Gresloup, et de tous ces demi-soldes, suppôts des Jacobins!... Il ne
veut pas que dans la Sainte Congrégation, tu apportes le mauvais esprit
des anges révoltés. Et il a prié son successeur de t'exclure.
Omer se permit de sourire, fier d'être redouté par le P. Ronsin.
--Oh! tu ris, mon pauvre enfant! Tu ris! Et pourtant, quelle douleur
m'accable aujourd'hui, quand je ne devrais être animée que de joie. Ce
n'est donc pas mon fils, c'est Édouard de Praxi-Blassans qui plantera la
croix de la Mission sur la place, sur la Terre de Cité. Pour rendre
grâces à ce bon serviteur de Dieu, le préfet reçoit à l'Hôtel de Ville,
l'évêque, en personne dit la messe, ton oncle de Praxi-Blassans et
Augustin sont venus de Paris, toutes les jeunes filles s'habillent de
blanc, la ville en fête se prépare. Et tu aurais pu être celui-là, celui
qui fait rendre à Jésus tant d'honneurs!
--Eh bien, dit Caroline, quand on n'a pas ce que l'on aime, il faut
aimer ce que l'on a... Embrasse ton fils, et viens au salon...
Mme Héricourt reçut d'abord mollement le baiser d'Omer.
--Estimez-vous, murmura-t-il, que le Dieu de Miséricorde exige de vous
tant de peines, tant de douleurs, tant de sacrifices, et tant
d'horribles angoisses?... Vraiment, le Dieu de douceur et de pardon
peut-il tant exiger d'une sainte comme vous, ma mère!
--Hélas! hélas! ton âme pieuse est morte, si tu ne comprends pas la
mesure de nos devoirs envers le Sauveur!
--Or ça, mon âme pieuse est donc morte aussi! plaisanta la tante
Caroline, car je ne me donne pas ce tintouin!... Je suis de l'avis
d'Omer... Notre Seigneur n'en demande pas tant!
Debout, Mme Héricourt avait enfoui sa tête dans l'épaule de son fils, et
il conçut la sincérité de ces affreux sanglots. La foi consumait cette
vie malheureuse. Nulle logique, nulle affection qui pût remédier. Contre
son habit, Omer sentait battre le sang de la veine jugulaire dans le cou
flétri. De la douleur gonflait en cette pauvre veuve, l'étouffait,
l'étranglait, et puis s'expirait par saccades. Chaude et lourde, elle
pesait là, sans espoir. Pouvait-il encore renoncer à la vie et prendre
la soutane? Devait-il sacrifier sa jeune existence à cette malade. Il se
consulta pendant les secondes qui s'écoulèrent. A l'égard de la société,
de la science et du devoir humain, mieux valait que cette malheureuse
femme périt, et qu'il vécut libre, autant que cela se pouvait. Une race
doit sacrifier ses parties faibles à ses parties fortes si elle prétend
s'accroître.
Maman Virginie s'appuyait mieux encore à l'épaule d'Omer. Sa persuasion,
sa prière, jusqu'alors vainement traduites par le langage et l'écriture,
elle tenta de les insinuer physiquement par l'application de son corps
douloureux contre le coeur ému de son fils. Tous les organes,
l'estomac gonflé, l'oesophage encombré, les intestins grouillants,
Omer les sentit se crisper et souffrir contre lui. Il eut dit que sa
mère essayait, pour le faire plus sien, de le résorber en elle dans le
flanc qui l'avait porté. Du moins semblait-il qu'elle lui voulût
rappeler comme ils étaient la même chair, et comme le fils dépendait du
cerveau maternel, de par les lois de nature. Autant qu'un membre obéit à
la volonté, ne devait-il pas obéir, l'enfant conçu, le lendemain
d'Austerlitz, dans le château de Moravie, où campait le colonel
Héricourt, vainqueur des tyrans.
La fermeté du jeune homme chancela. La loi de Rome indiquerait le
devoir. La table d'airain, sur laquelle étaient gravés les préceptes,
brilla dans sa mémoire qui se rappelait les frontispices des livres
juridiques. La divinité de la Loi se dressait dans son esprit logique;
elle et ses mérites, qui résument les conclusions de la sagesse humaine,
depuis les époques obscures de la première famille, de la première horde
et de la première tribu. Sa vénération envers l'oeuvre des Latins le
conseillerait parfaitement. Il réfléchit.
L'obéissance était due au chef de famille, au père, non à la mère. Et
l'idéal du père mort, c'était celui de l'oncle Edme, du major Gresloup
et du général Pithouët. Ce n'était point celui de l'abbé de
Praxi-Blassans, ni du Père Ronsin, ni de Mme Héricourt. La loi de Rome
s'opposait à la loi de la nature. Les vainqueurs des vierges commandent
à la race, et non les femme qui sont soumises afin d'être fécondées.
Dût-elle en mourir, la mère ne devait pas être obéie.
Ce n'était pas le fils qui la condamnait à la détresse, ou même à la
mort. C'était la Loi.
Maman Virginie eut-elle la conscience de cette décision? Elle
tressaillit longuement, étouffa son fils contre sa poitrine. Un dernier
sanglot nerveux la secoua toute. Il fut pénétré par les affres de cette
torture morale.
Lui-même frémit, et ses lèvres effleurèrent les cheveux gris lissés au
bord de la coiffe.
Sa mère allait donc périr, de son fait.
L'âme transie et le coeur étreint, il l'immola.
Parce qu'il ne s'épanchait pas de sang au fond d'une crypte sur la
pierre des sacrifices humains, parce qu'aucune image de Mithra sculptée
dans le roc ne dominait cette salle aux bahuts de chêne, parce qu'Omer
occupait à la fois la place du pontife durant les mystères lugubres, et
celle de l'assistance, Mme Héricourt semblait-elle moins victime qu'un
captif lybien ou celte, qu'un barbare, que tout esprit adversaire de
l'intelligence civilisatrice, et, pour cela, devant être aboli! Car la
loi veut que périssent les forces révolues, dont les ombres nuisent à la
lumière neuve et féconde. Vraiment, la mère n'était pas moins égorgée
que les hosties humaines des légionnaires romains. L'aspect de la mort
blémissait la face atone, quand Mme Héricourt releva la tête et s'écarta
du parricide. Ses larmes étaient taries dans ses yeux opaques. Droite et
plate, elle demeura quelques instants immobile, en jouant avec le
rosaire qu'elle adora, les paupières mi-closes.
Omer louait la vertu d'Elvire, sa piété. Il la présenta sous l'apparence
d'un ange aux armes d'azur et aux yeux de clarté puissante.
--Elle est belle et bonne, dit seulement Mme Héricourt, et je suppose
qu'elle t'aime.
--Bien vu! C'est une jeune personne accomplie.
Par ce compliment, Mme Cravois crut avoir mis fin au drame dont elle ne
démêlait pas la vérité tragique.
--Maintenant, venez voir mon salon!... Virginie! Ne va pas continuer tes
jérémiades!... Ah! mon garçon ta mère t'aime trop! Elle ne souffre pas
qu'une autre femme, et même «son ange», la supplante dans ton coeur.
Aussi bien, a-t-elle toujours protesté contre les mariages! En 1806,
avec ton pauvre père, elle s'opposait autant à ce que mon frère Augustin
épousât la Belle Hollandaise! Je te demande un peu: un simple capitaine
à l'état-major d'Oudinot! Et la dame héritait alors de son premier mari,
son marchand de Rotterdam, l'homme des comptoirs de Java!...
Heureusement qu'Augustin ne t'a pas écoutée, ma bonne! Serait-il
général, à cette heure? A-t-elle été vite morte, mon Dieu, Malvina!...
C'est une bénédiction, pour la famille, qu'Augustin ait associé leur
affaire de Malaisie à la Banque d'Artois! Dis-moi, Virginie, l'eût-il
fait, s'il n'avait épousé ta fille, depuis? Que non pas! Eh bien! tous
nos sentiments, ma bonne, se prononçaient contre ces fiançailles... Et
aujourd'hui? Ta Denise et lui s'aiment! Ils sont contents!... Et Joseph
a expédié de Sourabaya un chargement de cannelle et d'indigo, par _La
Belle-Ariadne_... Ça se vend au poids de l'or dans les docks de
Londres!... Jamais je n'ai vu ça... _Gratias tibi Domine!_... A ce
propos, j'ai ouï dire que les troupeaux de Mme Gresloup fournissent la
viande à trois comtés d'Angleterre!... J'ai appris ça, dimanche, par un
courtier qui nous achète, à Dunkerque, deux cargaisons d'Odessa, celles
qui sont en route. Il arrive du pays de Galles, cet homme-là... Il m'a
dit des chiffres! Si mon neveu séduit Elvire... du coup, le crédit de la
Banque d'Artois peut doubler dans les Iles-Britanniques... Ni plus, ni
moins!... Virginie, tu as beau chanter «Femme sensible» sur l'air du
traderidera... C'est ainsi... Pierquin, le notaire de Douai, a voulu, la
semaine dernière, acquérir des actions de notre Compagnie Héricourt,
pour le compte d'un lord... Le _goddam_ offre de les payer trois mille
livres de France, l'une... Et ils n'ont pas encore trouvé de vendeur!...
Va: les mariages ont du bon, ma vieille sainte!... Au reste, tu n'as pas
toujours été contre! Tu as changé depuis ta jeunesse... Mazette! Le
général Moreau n'a guère eu besoin d'insister pour que tu agrées les
avances de mon frère Bernard, en 1803. Vous avez mené ça, tous les deux,
tambour battant! Mais oui!... Et quand il est resté six mois absent,
pendant la campagne d'Austerlitz... tu n'y pouvais plus tenir!... tu
l'as été rejoindre en chaise de poste! Pourquoi faire?... Hein?... Je te
prie?... Pourquoi faire?... Pour faire ce beau garçon-là, madame!...
Pour faire M. Omer Héricourt avocat à la Cour d'appel de Paris! Faut pas
nous montrer des bleuses-vues. Mon époux en était indigné! Mais oui, le
pauvre Cavrois! Il n'en revenait pas. Dépenser six mille livres de
voyage pour aller jouer de la flûte en Moravie avec un dragon de
l'empereur! Je croirais presque que c'est ça qui a avancé la fin de mon
défunt!... Eh! bien, mon neveu, voilà comment elle était ta sainte mère,
en 1805... Ne l'écoute pas... Elle prêche à la façon de nos bons curés:
Faites ce que je dis... ne faites pas ce que j'ai fait!... Tu aimes
Elvire... Elle t'aime... Si ça se peut, allez-y donc... En avant la
musique... Mais ris donc, comme tu en as envie, vieille bigote!
Elle n'en avait point envie, la sacrifiée! Elle regardait, sans la voir,
sa grasse belle-soeur qui, le ventre en avant, les joues tombantes, et
le rire bon, faisait rapidement tournoyer le trousseau de clefs au bout
de sa chaîne en argent, qui répétait des révérences comiques dans la
robe de soie puce, à raies, qui faisait même le salut militaire en
portant une main replète vers sa coiffe de Malines épinglée d'or.
--_O fortunatos nimium!_... reprit la tante Caroline, point oublieuse de
son latin appris au temps de la Révolution, quand son père hébergeait un
Dominicain proscrit comme suspect!... _O fortunatos nimium sua si bona
norint... fanaticos!_... Tu as de la chance d'avoir le temps de te
disputer avec le diable!... Moi, Dieu merci!... j'ai trop d'affaires en
tête! Va, va, ma bonne, si le mariage se conclut, la Compagnie
augmentera tes rentes, et tu pourras faire réparer encore une chapelle,
ou bien offrir une couple de vitraux à un couvent. On te comptera cinq
cents jours d'indulgence, pour le moins... Ton confesseur arrangera
ça...
Elle parlait à Mme Héricourt ainsi qu'à un enfant faible d'esprit, en
masquant d'ironie feinte la réalité de son opinion. Omer en fut blessé.
Mme Héricourt balançait la tête, haussait les épaules. Elle levait un
doigt.
--Caroline, il ne faut pas offenser l'Église, ni moi...
--Ce n'est pas mon intention, ma bonne. Tu empêches ton fils de voir mon
salon. Je me venge selon mes moyens. Et ce que j'en dis, c'est pour rire
un brin, ma chère sainte!... Veuille le Ciel que tu acceptes avec plus
de résignation les décrets de la Providence. Saint François de Sales
nous le recommande par-dessus tout...
--Ma mère, il est consolant d'avoir le courage de sa foi... Si rien
n'arrive que par la volonté du Ciel, le chagrin est un péché... Les
martyrs allaient au cirque en chantant des litanies d'allégresse... Et
votre martyre n'est pas des plus cruels, à ce qu'il semble!
Il l'embrassa. Mme Héricourt regardait son fils jusqu'au fond de l'âme.
Elle le vit en deuil et en compassion.
--C'est vrai, dit-elle, le pauvre chien qu'on fouette lèche la main; il
se couche aux pieds du maître qui le châtie, il remue la queue pour
signe de sa joie docile.
Ainsi, non sans une véritable amertume, elle répéta cette phrase de
sermon. Elle reprit:
--Dieu nous donne mille exemples de patience, dans les spectacles de la
nature. Il convient de l'admirer. Et cependant, je suis certaine qu'il
me châtiera pour ne pas lui avoir gagné l'âme de mon enfant. C'était ma
mission ici-bas. Je ne l'ai pas su remplir. Il me châtiera!... Il me
châtiera!... Et je connaîtrai l'horreur des supplices effroyables qu'il
a révélés au Dante...
--Ne peut-on faire son salut dans le siècle, objectait Mme Cavrois?
--Ma mère, Dieu est trop juste pour vous rendre responsable de mes
faiblesses...
Mme Héricourt secoua la tête.
--Seigneur, j'ai mal usé du dépôt que vous m'aviez confié!
s'écria-t-elle. Seigneur, je vous rends un coeur corrompu, et une âme
libertine. Mais que votre volonté soit faite, même aux enfers... Et je
l'accepterai, sereinement, puisque les plus grands saints nous
l'ordonnent.
A ces mots, ayant fermé les yeux, un peu de temps, elle parut se
transfigurer quand elle les rouvrit. Droite et souriante, elle admira
les billes d'ambre et d'agathe serties dans l'argent du chapelet romain.
Elle remercia chaleureusement Omer d'avoir choisi, pour elle, ce cadeau.
Et il parut qu'elle ne faisait pas d'efforts pour se plaire à voir le
jour aviver les lueurs des grains qu'elle élevait devant la fenêtre.
Elle-même vanta les tapisseries de Caroline qui paraient le coffre à
bûches du salon. Elle retourna les fauteuils d'acajou pour montrer la
bonne façon de l'ébénisterie. Elle caressait le thuya jaune et tigré de
la table ronde. Elle rabattit la face du secrétaire carré; elle fit
jouer les tiroirs, déplaça les casiers à lettres; ayant répandu la
poudre du sablier, elle la ramassa, tout en raillant sa maladresse.
Bientôt, il fut difficile de savoir si l'enjouement ne devenait pas
sincère. Caroline ayant lâché une grivoiserie, Mme Héricourt renchérit
presque. Oubliait-elle le décalogue, tout à coup? Son fils le pensa. La
mobilité féminine permet de ces contrastes brusques. Alerte et bavarde,
la veuve rappelait maints souvenirs comiques, en voilant, puis dévoilant
les portes-fenêtres, par le va-et-vient des amples rideaux de velours
verts, de leurs cordonnets d'or.
La tante eut même quelque peine à tarir cette verve pour y substituer
une explication théorique du bateau affrété par la Compagnie Héricourt,
et qui faisait le service des Messageries royales entre Dunkerque et
Douvres. Ce bâtiment était à vapeur. En trois cadres, il apparaissait,
d'abord selon un profil extérieur, muni de ses roues à aubes, de la
mâture et du gréement. Sur une seconde épure, la coupe du navire et de
sa chaudière étaient dessinées finement, avec des escaliers sous les
écoutilles, un générateur à demi plein d'eau, son manomètre à mercure,
son tube à vérification de niveau, le trou d'homme et la soupape de
sûreté. Avec l'index qu'un anneau d'or nu ceignait, Mme Cavrois suivit
les lignes et les pointillés. Elle disserta sur l'élasticité de la
vapeur. Tiroir et registre, rectiligne alternatif, détente, haute et
basse pression, tuyau alimentaire, régulateur, excentrique, volant,
étaient des mots magiques qui désignaient, par sa bouche, chacune des
parties. La meunière espérait pouvoir appliquer bientôt le système de
vapeur à la rotation des meules qui écrasent le blé, dans les moulins.
Elle calculait un nombre prodigieux de sacs remplis à l'heure par
l'appareil qu'elle commandait aux forges du Creusot. Mais il faudrait
attendre encore longtemps la fin de l'ouvrage et du transport jusqu'en
Artois. Caroline s'en désolant, continua son geste habituel de se
frotter les mains, comme pour les savonner.
Au milieu du salon, elle pérora longtemps, glorieuse de son oeuvre.
Les chalands couvraient la Scarpe jusqu'à la frontière des Pays-Bas. Ils
distribuaient le charbon de la Fosse-Cavrois, les cuirs des Tanneries et
la farine des Moulins Héricourt, à Douai, Marchiennes et Saint-Amand,
enfin, par l'Escaut jusque dans la Flandre Batave, à Tournay même. Au
retour, ils prenaient des chargements de toiles et de faïence, les
liqueurs et les pipes hollandaises, les couvertures de coton, les
graines de lin, l'eau-de-vie, les objets de cuivre, les asperges, les
chaudrons, les tuiles, les savons, du tulle. D'autres flottaient par les
canaux pour apporter, par Dunkerque, les froments de Russie et du
Canada, les épices et les indigos qu'envoyait à Caroline son frère d'un
premier lit, Joseph Héricourt, l'armateur et l'ancien corsaire de _La
Belle-Ariadne_. La tante aima redire encore comment, sous l'Empire,
pourchassé par les frégates anglaises, jusqu'à Surate, le vieux marin
avait quatre ans, vécu captif sur les pontons. Libre dès 1814, il avait
voulu rétablir sa santé en pays voisin, dans les établissements de la
Belle Hollandaise et de son neveu Augustin. Là, s'étant plu, il
demeurait toujours, grand éleveur de perroquets. L'un de ces volatiles,
empaillé soigneusement, ornait la tablette supérieure du secrétaire,
dans le salon de Mme Cavrois. Il avait traversé les océans, doublé, sans
dommage, le Cap de Bonne-Espérance pour venir expirer, d'une
indigestion, aux Moulins, sur l'écoperche du vestibule. Deux
coquillages, aussi roses que les muqueuses des gencives, dans leur
volute intérieure, flanquaient magistralement l'éléphant de porcelaine
annamite, qui occupait le centre de la cheminée, avec son palanquin, son
cornac et ses voyageurs émaillés en bleu, le tout surmontant un socle de
fabrication flamande à cadran de bronze vert.
--Émerveille-toi!... J'ai dans mon salon, l'Europe et l'Asie disait la
tante avec une bonhomie vaniteuse. Le velours d'Amiens qui recouvre mes
fauteuils, et celui des rideaux, je le tiens d'un tisseur mal en point,
qui paya de la sorte une fourniture de nos charbons. Le tulle de ces
rideaux vient de Tournay. Les dames de la ville m'en firent présent
parce que je n'ai pas omis de donner du cuir pour les souliers de leurs
Enfants de Marie. Depuis, les catholiques de la ville teignent le drap
avec l'indigo de Java. Dans ces flacons de faïence à paysages bleus, il
y a les liqueurs de Hollande que nos acheteurs de cannelle nous envoient
comme appoint de leurs payements. Ces gros chenets de cuivre, qui
représentent Jeanne d'Arc appuyée sur les créneaux du donjon, je les
dois aux boulangers de Marchiennes; car je leur ai fait crédit dans un
mauvais moment, sans arrêter nos livraisons de farine. Ensuite, ils me
prièrent d'accepter ce gage de leur reconnaissance. J'ai dans cette
chambre l'amitié de toutes les Flandres... Et voici ce que je récolte
pour la souscription en faveur des pauvres Grecs: soixante-quinze mille
francs, qui serviront à racheter les femmes de Chio, vendues à l'encan
par les Turks sur le marché de Smyrne. D'Arras à Rotterdam, tout ce qui
a un nom honorable dans le commerce a versé son obole... Crois-tu que
Praxi-Blassans, et le comité de patronage, me remercient...? Je vais lui
remettre tout à l'heure une lettre de change de soixante-quinze mille
francs, qui seront versés dans la caisse centrale de M. Laffitte.
Elle brandissait un petit registre vêtu de maroquin vert.
--Ah ça, Caroline, ignores-tu que les honnêtes gens voient toujours d'un
assez mauvais oeil cet appel bruyant en faveur de schismatiques et de
sujets en révolte contre leur souverain légitime?...
--Ta, ta, ta!... Sa Majesté Charles X s'oblige de compter avec nous...
N'a-t-elle pas envoyé sa flotte rejoindre à Navarin l'escadre anglaise
et l'escadre russe pour imposer, par le canon, l'armistice aux Turks? Et
ses régiments ne chassent-ils pas les Egyptiens de la Morée, à c' t'
heure?
Elle déployait une circulaire imprimée sur parchemin. Deux lignes après
le nom de M. de Châteaubriand, s'étalait, sur la liste des membres du
comité, celui du comte Gaëtan de Praxi-Blassans, pair de France; plus
loin, celui du général Héricourt, et, tout en bas de la liste, mêlés à
ceux de Laffitte, de Casimir Perier, les noms du général Pithouët, du
général Lamarque, du général comte du Bourg, du colonel Fabvier,
défenseur d'Athènes; du major Gresloup, enfin du capitaine Lyrisse,
défenseur de Missolonghi et délégué du Congrès d'Egine...
Au-dessous d'un appel éloquent «aux âmes sensibles, que l'infortune des
Grecs touchait jusqu'aux larmes», commençaient les séries de
souscriptions et les signatures. Dans un large espace laissé blanc avec
intention, en tête, la haute écriture grêle du roi était apposée,
_Charles_, devant une somme de mille francs.
--Le roi souscrit à une oeuvre que patronne mon frère Edme!
--C'est moi qui l'ai obtenu, l'an passé, ma bonne quand Sa Majesté, est
passée par Arras, au retour du camp de Saint-Omer. En dépit de toutes
les avanies que me prodiguent les messieurs de la préfecture, ils ont dû
me convier à la réception de l'Hôtel de Ville. Voilà donc Charles X
descendu de son cheval café au lait, et je l'ai reçu, sur les marches,
avec toutes ces dames de la Place. Le préfet n'a pu se dispenser de me
nommer, quand le roi a tenu le cercle. «Madame Cavrois!... C'est vous
qui avez prêté un million, en 1815, à mon intendant, lorsque je suis
parti pour Gand...--Oui, monsieur, ai-je répondu d'abord étourdiment;
mais je me repris aussitôt: Oui, monsieur... sire!--Madame, je serais
bien aise de vous marquer en quelque façon la reconnaissance de ma
maison, si cela se peut.» Je ne perds pas la tête; je tire mon parchemin
de dessous mon boa: «Sire, dis-je, veuillez donner un sou pour nos Grecs
infortunés, et signer là... Votre paraphe royal leur portera bonheur...»
Il m'a regardée de travers; il a laissé branler sa mâchoire et ses
grandes dents; il a jeté un coup d'oeil malin sur les noms du
comité... «Madame, je ne puis rien vous refuser ici... sauf pour ce qui
est du sou... Le privilège du roi est d'en donner plusieurs; et ce sont
des sous d'or!...» Là-dessus, il m'a fait un petit salut bien roide, et
m'a tourné le dos... Je n'ai plus vu que son grand cordon. Mais un aide
de camp a gardé mon parchemin, et un capitaine-gendarme me l'a rapporté
le soir même. La signature royale y était pour mille francs. J'ai fait
courir ma liste. Dès lors, comme le roi avait donné l'exemple, tous les
nobles et tous les fonctionnaires... ont souscrit de leur mieux. La
foule a suivi...
Lourde et bruyante dans sa cloche de soie puce à raies brunes, Caroline
se dandinait au récit; elle tapotait le petit registre de maroquin vert.
Ses paupières grasses clignaient contre ses yeux d'eau perfide.
--Ce fut donc à ce moment-là que la flotte française mit à la voile pour
en imposer au Turk...
L'exagération parut audacieuse. La note comminatoire des puissances
avait été remise dès le 16 août 1827 et accueillie de façon négative par
le sultan; le roi n'était revenu dans Arras qu'au mois de septembre
lorsque son escadre voguait déjà vers Navarin pour y rallier les flottes
anglaises et russes. Omer se garda cependant de laisser croire qu'il
doutait de l'influence exercée sur Charles X par la tante Caroline dans
l'Hôtel de Ville d'Arras.
--Eh mais... eh mais! fit-il, l'admirant du geste.
Elle se rengorgea. Le trousseau de clef tourna vertigineusement au bout
de sa main. Maman Virginie souriait. Comme pour chasser une telle odeur
de présomption, elle agita son mouchoir devant sa figure brune et
virile.
Omer s'assit près d'elle, parla de Rome, des églises, de
Saint-Jean-de-Latran, de Sainte-Marie Majeure et de la Scala-Santa, dont
les fidèles gravissent à genoux les degrés. A Saint-Pierre, il avait
entrevu le pape. Caroline écoutait tout oreilles, en époussetant les
lueurs, à la surface du thuya et de l'acajou neuf, avec la frange de son
écharpe orange.
Tout à coup, les chiens jappèrent, les pigeons s'envolèrent en tumulte
dans la cour, une porte fut ouverte sans précaution.
--Tonton, tontaine, tonton!
L'organe sonore de Dieudonné Cavrois claironnait dans le vestibule. Des
échos s'émurent. Quand on fut au-devant du chimiste, il ôtait un
troisième lièvre de sa carnassière. Déjà des perdrix et des cailles
s'amoncelaient sur la tablette dressée le long de la verrière. Un
chevreuil roux et humide gisait sur le carreau sablé en losange; là se
croisaient les pattes grises aux sabots noirs. Un petit paysan sortit,
d'un sac taché, un faisan et sa fine queue. Au milieu du carnage, le
chasseur rubicond triomphait parmi les exclamations des veuves et des
servantes. Sous les aisselles et vers l'encolure, la sueur noircissait
la blouse grise collée contre sa bedaine. Il dit:
--Ah ça, cousin, t'es-tu suffisamment reposé. Morphée t'a-t-il ôté la
courbature du mortel trimballé en diligence, à raison de quarante sous
de guides par trois lieues?... Tu as eu tort de ne pas te lever matin...
Nemrod eût crevé d'envie s'il t'avait pu voir à mes côtés. Zulma, qu'on
me remplisse une cuvette d'eau fraîche... Et puis, à table, maman!... Je
meurs de faim et je péris de soif!...
Il tapa des pieds pour faire tomber la poussière de ses guêtres. Dix
minutes après, la serviette au col, il lampait son potage dans la salle
basse, en face de Mme Cavrois. A côté de sa chaise, dans un seau,
rafraîchissaient les bouteilles de bière.
--Omer, qu'as-tu fait du capitaine Lyrisse, demanda-t-il en essuyant ses
lèvres et son menton.
--J'ai laissé mon oncle au château de Lorraine avec son fils et cette
veuve de l'officier de la République, la gouvernante. Il instruit cette
bonne dame dans l'art de gérer le domaine. Il a, de plus, invité le
général du Bourg à chasser sur ses terres.
--Apparemment, ils vont donner leurs soins aux électeurs de ce côté-là.
--Je crois que mon oncle Edme va jouer des coudes à Nancy, et bousculer
les ultras.
--A la bonne heure! Buvons un coup.
--Mon Dieu, soupira Mme Héricourt, serez-vous toujours combattu par ceux
que j'aime!
--Ah, ma tante! que pouvez-vous reprocher à votre fils! Il demeure au
parti des Praxi-Blassans et de M. de Châteaubriand. C'est votre pieuse
Société des Bonnes Lettres tout entière qui s'émancipe, Omer avec!
N'avons-nous pas vu, l'an passé, le _Journal des Débats_ recommander aux
suffrages des contribuables le marquis de Lafayette, Benjamin Constant,
Laffitte, Casimir Perier et le général Pithouët... en même temps que
d'anciens ultras comme Hyde de Neuville et Duvergier de Hauranne...
--Voyons, ma bonne, tu ne peux pas renier M. de Châteaubriand, qui a
écrit le _Génie du Christianisme_ et qui est ambassadeur à Rome...
--Tu m'abuses, Caroline?
--Point. Cette coalition est la bonne... Je tiens cela de la vraie
source... C'est ce qui nous sied. Si notre opposition constitutionnelle
n'emportait pas des avantages, le roi montrerait-il ses grandes dents au
Turk, comme le roi d'Angleterre et le tsar? Voilà que le général Maison
force les Egyptiens d'Ibrahim à se rembarquer pour l'Égypte. Cela nous
sert. Les corsaires turks ne laissent plus passer le Bosphore aux
vaisseaux russes qui transportent à Gibraltar le blé d'Odessa pour
compenser ici notre mauvaise récolte. Ceux que j'attends ont déjà passé
les Dardannelles. Mais ceux qu'attend à Falmouth le courtier de Londres
ne sont pas encore sortis de la Mer Noire... Si les caravelles des Turks
les en empêchent, la meunerie de Londres devra recourir à mes
provisions... Et elle payera ce que je voudrai... A cette heure, j'ai
dans le port de Gibraltar à l'ancre, six bateaux de Taganrog. Leurs
capitaines guettent mon signe avant de faire voile sur Falmouth ou sur
Dunkerque. Pour peu que j'apprenne que le Turk et le Russe se tirent
encore des bordées, je dépêche un courrier au fin fond de l'Espagne. Mes
vaisseaux prennent la mer. Pendant les huit jours de traversée, la
hausse sera faite sur le marché d'Albion. Mes gabares toucheront la côte
britannique, si mes calculs sont justes, dans la semaine de la cote la
plus forte... Et je vends vingt-cinq francs ce qui me coûte seize francs
rendu dans les docks... As-tu compris, Virginie?
La tante Caroline clignait de l'oeil et savonnait ses mains blafardes
par-dessus les arêtes du poisson qu'elle avait mangé. Triomphante, et sa
tête de grosse chatte pelotonnée entre ses épaules grasses, elle nargua
les convives.
--Mais, il y a un hic... Si l'Angleterre m'achète tout, il ne me reste
plus un boisseau de froment à mettre sous les meules de nos Moulins...
J'ai vendu à terme mon blé d'Artois. Il profite de la plus-value, qui
commençait au moment des contrats. Que le gros temps retarde mes navires
de Gibraltar, il faudra livrer aux meuniers de Londres les sacs
emmagasinés ici... Alors, nous en serons réduits aux mauvaises farines
que l'Amérique expédie par tonneaux. Ce sera mal répondre aux commandes
de notre clientèle, aux boulangeries de Douai, de Marchiennes, de
Saint-Amand, et à l'intendance du camp de Saint-Omer. L'intendance ne
trouve pas mes pots-de-vin assez forts. Elle pourrait fort bien refuser
les farines, et résilier... Ah! parbleu, je fais savoir au préfet que,
dans ce cas, je passerais aux jacobins, avec tous mes débiteurs, mes
bateliers, et mes gens des charbonnages... Et pour lui mettre la puce à
l'oreille, je dépeins sous les plus atroces couleurs la campagne que
mèneront les libéraux... Il me sait dans le secret des dieux... Il a
peur d'être destitué si le candidat royaliste perd trop de voix.
N'importe, Omer, je déplore que tu n'aies pas été toi-même à Taganrok,
ainsi que je te l'ai fait demander par le comte... Tu aurais pu nous
rendre acquéreurs de la récolte et ne laisser aux Anglais que peu ou
prou!... L'imbécile qui est parti à ta place n'a même pas nolisé tous
les trois-mâts. Deux sont frétés par nos concurrents... Enfin, tu aimes
mieux faire la cour à ta belle!... Dieudonné dit qu'elle est pâlotte...
--Elvire s'est assez mal portée durant ton pèlerinage à Rome. Le
savais-tu? Les médecins ont dû lui tirer plusieurs pintes de sang.
--Elle est faible un tantinet, confirma le gros garçon, la bouche
pleine, en tirant de ses mâchoires un os de perdreau.
Omer ne s'inquiéta point exagérément. Il repoussa l'idée que cette
indisposition avait son absence pour cause réelle.
--Enfin, dit Mme Héricourt; le comte et le général te donneront des
nouvelles fraîches. Ils l'ont vue avant leur départ...
--Ils l'ont vue jeudi... Nous sommes samedi... Ce n'est pas loin; car
ils ont fait diligence. Le comte a seulement voulu coucher à l'hôtel
d'Amiens, avant de parcourir les trois relais d'hier par Albert et
Ervilliers... Dieudonné, l'as-tu remercié, ton oncle de
Praxi-Blassans... A son âge... c'est si fatiguant... Je bénis le ciel de
ce qu'ils ont pu se rendre à point, pour la plantation de la croix...
Ils dînent aujourd'hui chez l'évêque, mais ils soupent et couchent
céans... Mon préfet ne manquera point de faire la leçon à l'intendance
de Saint-Omer quand il verra descendre chez moi un pair de France, un
général, et un missionnaire de la Congrégation qu'il se doit de faire
escorter par les gendarmes et précéder par la musique... A tout prendre,
les soldats mangeront de la farine américaine. Pas un fifre n'en mourra!
La sauce de ce perdreau est trop grasse!
--Quelle famille unie pour ce qui regarde nos intérêts! conclut Mme
Héricourt en souriant.
--Pourquoi la procession a-t-elle lieu lundi, et non pas demain?
--Sans doute Édouard a-t-il remarqué judicieusement que, le dimanche
étant un jour de repos et de fête pour tout le monde, on ne pourrait pas
distinguer le zèle de la curiosité.
--Eh! oui, répondit Caroline. C'est fort politique.
Mme Héricourt reprit vivement:
--Il offre de la sorte aux vrais fidèles, déjà si peu nombreux,
l'occasion d'un sacrifice de plus, en consacrant à la procession, contre
l'impiété du siècle, tout le temps qu'ils donnent à leurs travaux
accoutumés. C'est fort chrétien.
--Le commerce y gagne, renchérit Caroline. J'ai fait venir de Tournay, à
l'adresse des demoiselles Manicou, les modistes, six pièces de tulle,
tant on leur a commandé de bonnets neufs.
--Et puis nous avons lié partie pour une pique-nique de chasseurs après
la cérémonie, ajouta son fils; aussi les tièdes viendront toujours, pour
les bouteilles et le pâté. Le préfet trouvera bon qu'on soit en nombre,
si nous voulons séduire l'intendance du Roi.
--Alors, quand donc iras-tu chez les Claës!...
--Mais, ce tantôt, j'ai promis à l'abbé de l'y conduire. Je soupçonne
qu'il veut absolument apprendre du père Baltazar, un phénomène encore
inconnu des physiciens grâce auquel il étonnerait le monde par un
miracle pareil à ceux de Moïse. Nous souperons là-bas. Nous rentrerons
dans la nuit. Omer, viens-tu avec nous! On attellera le char-à-bancs.
--Volontiers.
Mme Héricourt, bientôt entama l'histoire édifiante de Marie Alacoque,
que sa dévotion au Sacré-Coeur avait délivrée d'une paralysie des
jambes. Dieudonné nia, respectueux, la possibilité de la guérison,
tandis que sa mère reprochait vertement à la servante d'avoir oublié de
glisser un clou de girofle dans le coulis. Un chat vint qui sauta sur
l'épaule de la dame, ronronna. Elle lui fit accueil, et versa du lait
dans son verre pour qu'il y bût, amusée indéfiniment par le minois de la
bestiole, par sa langue habile à lapper derrière la transparence du
cristal. Discret, un chien braque entra derrière la fille de cuisine:
elle portait avec peine une énorme terrine revêtue d'un paon naturel,
grâce à l'art de l'empailleur qui en avait épanoui merveilleusement la
queue radieuse. Le chien posa contre l'assiette de Dieudonné, sur la
nappe à carreaux, son mufle marron, son nez humide et ses yeux de bronze
grave. Les serins de Hollande, leurs plumes jaunes ébouriffées sur le
crâne, sifflaient dans la volière; et tant qu'on ne s'entendit plus. En
poursuivant le chat qui se juchait sur les chaises, une griffe tendue,
le chien jappait. Un nuage s'ouvrit. Le soleil éclaira les ocellures
dorées dans la queue verdâtre et bleue du paon, au milieu des verres
demi-pleins, des assiettes garnies, des pêches et des poires en
pyramides sur les compotiers, des réchauds d'argent. La figure rebondie
et glabre de Cavrois que graissait au menton sa tartine, s'inclinait
vers la figure de Caroline aux joues blêmes qu'animait un sourire malin
entre les barbes des dentelles épinglées d'or. On mangea. Les mêmes
propos que devant se répétèrent.
Pendant la promenade au jardin, à la suite du repas, Maman Virginie
s'appuya tendrement au bras de son fils. Après quelques soupirs, elle
fit l'éloge de «son ange».
--Es-tu certain de lui plaire?... Elle ne m'a jamais parlé de ça... Elle
est si jeune, à la vérité... Mme Gresloup doit en avoir soufflé un mot à
son directeur?
--Je ne sais.
--Le Père Jésuite de Rome t'aurait-il entretenu d'elle, s'il n'avait eu
vent de la chose?... Peut-être le confesseur d'Elvire, au couvent
d'Esquermes a-t-il reçu des aveux timides.
--Et le secret du sacrement?
--Omer! je t'en supplie, épargne-moi cette ironie d'estaminet quand tu
parles des représentants du Seigneur... S'ils ont parlé, c'est qu'ils en
avaient le droit et le devoir.
Mais elle ne cessa de se travestir, maternelle et douce. Elle approuva
les ambitions de son fils, celle d'avoir un salon politique, réserve
faite sur les idées à soutenir. Omer jugea très habile de l'inviter
spontanément à demeurer ensemble, dans Paris. Il usa de phrases
délicates et contournées, comme s'il ignorait totalement qu'elle en eût
le dessein, et comme s'il appréhendait qu'elle ne refusât.
Elle s'y laissa prendre; elle parut heureuse qu'il y eût songé d'abord.
--Mon cher enfant!... Oh! mon cher enfant!... Je n'osais pas te le
demander... Merci!... merci!... Je ne te gênerai pas, du moins?... En
es-tu sûr?... Et pour ma santé, donc! Les médecins de Paris soignent
mieux; bien que je ne croie guère à la science humaine... Dieu te le
rende! Tu viens de me donner une grande joie.
Alors, elle rajeunit. Plate et roide en sa robe de moire sombre,
lustrée, elle épousseta ses manches à gigot. Son ventre maintenant ne
l'alourdissait plus. Elle retrouva des subterfuges de coquette pour
dissimuler, sous un pli de robe qu'elle pinça, cette partie défectueuse
de son corps haut et noble. Avec des propos délibérés, elle rendit des
verdicts relatifs au bon genre et au bon ton, pendant que le jeune homme
exposait en détail ses projets. Le général du Bourg, ruiné par
l'ingratitude royale, désirait vendre son hôtel du faubourg
Saint-Germain et le mobilier d'encyclopédiste qu'un Longueville avait
offert à son aïeul. On acquerrait le tout à prix moyen, car l'oncle
Edme, sous couleur de prendre là pension, déchargeait son ami de maintes
dépenses et purgeait progressivement les hypothèques, depuis le retour
de Grèce. La transaction serait commode. En plusieurs visites. Omer
avait apprécié fort l'aménagement. Les boiseries étaient du style qui
florit sous la Régence, dans les salons. Ailleurs, elles s'appliquaient
aux murailles sous forme de colonnes, de linteaux encadrant des
bas-reliefs, à la mode antique, inaugurée lors de la vogue de l'abbé
Barthélémy, vers 1760. Omer prétendait qu'en un tel logis, il penserait
plus magnifiquement à César, à Mithra et à tout l'oeuvre de l'esprit
latin. Il se proposait d'y traduire l'_Enéide_ en vers français, pour
l'honneur de sa muse, Elvire, de son ange, de son Eloa!
--Enfin, es-tu sûr qu'elle pense à cette union!... Au demeurant, tu ne
sais pas... Quelle explication positive avez-vous engagée?... Aucune!
Qui te dit que les parents se soucient de marier à cet âge une enfant
délicate?... Elle a seize ans et quelques mois!... On la saigne toutes
les six semaines... A leur place, moi, j'hésiterais... Que t'a dit la
mère?... Lui as-tu touché un mot de tes intentions?... Oui?... Tout
reste dans le vague... Enfin, si tu crois... Les Pères?... Oh! ils
présument. Ils conseillent. Ils se gardent naturellement d'affirmer. Le
Père jésuite du Pont Saint-Ange? Mon Dieu! il aura tiré, dans les
meilleures vues du monde, certaines conclusions hâtives de ce que lui
avaient écrit les religieuses et l'aumônier d'Esquermes, le Père Ronsin,
les maîtres de Saint-Acheul, Édouard, et moi-même!... Voilà tout...
--Elle souffre que je la nomme Eloa comme l'ange de M. de Vigny. Elle
m'appelle Lucifer.
--La belle affaire. Il n'est point de petite fille qui n'ait son
Lucifer avant que survienne le véritable fiancé... Moi-même... Mais,
oui... mon enfant!...
--Ah bah!... je soupçonne à présent les raisons qui vous portent à
redouter la damnation éternelle.
--Oh! vraiment... c'était véniel... je t'assure... en tout bien, tout
honneur...
--Dieu m'écrase, si j'en doute.
--Allons, ne fais pas le plaisant... Parlons d'Elvire... Peste soit du
farceur!...
Elle accepta de rire franchement. Son visage d'homme brun se permit la
gaieté. Peut-être des souvenirs aimables vécurent-ils soudain en elle.
Ses tristesses subitement furent abolies. Ses yeux conversaient avec le
ciel. Sa main cueillit distraitement des roses défeuillées. Sa taille se
cambra. Du soleil dorait sobrement les boucles de ses cheveux sous la
coiffe de veuve, qui prenait une mine de cornette «à la bergère des
Alpes». Emu de la voir ainsi, loin de ses terreurs, Omer entretenait cet
état en l'assaillant de plaisanteries fines et taquines.
--Tu t'amuses à me faire endêver!...
--Maman, maman Virginie, vous êtes une sournoise... Vous voilà jolie et
rieuse, tout à coup, à damner un saint. Ah! je vous y prends, madame
l'Amertume; vous me cachiez ces enjouements-là, qui vous siéent à ravir.
Parole d'honneur! belle dame!...
Il enlaçait la taille plate de sa mère et lui plaçait contre l'oreille
un baiser.
--Enjôleur!... N'importe, il faut d'abord conquérir ton ange... Elle
seule convaincrait sa mère. Telle que je la connais, Mme Gresloup cède
maintenant à ses justes craintes; elle emploie tous ses soins à retenir
sa fille près d'elle...
--Il est vrai que Mme Gresloup ne m'a point encouragé directement. Il se
peut que ses invitations à dîner vinssent du major, qui entend faire de
moi un ennuyeux saint-simonien...
--Rien n'est encore près de se conclure, à ce que je vois! Tu as pris
pour des déclarations quelques franches politesses trop naturelles entre
les Gresloup, les Héricourt et les Cavrois, qui sont un peu cousins, qui
se fréquentent intimement depuis 1804 et qui descendent les uns chez les
autres aux étapes de leurs voyages, puisque les Moulins sont un relais
sur la route de Calais, de Londres et du pays de Galles. Elvire a joué
avec toi, pendant les vacances. Elle t'aime bien. Cela suffit-il?
--Peut-être.
--Pousse plus avant dans tes confidences. Lui as-tu déclaré ta flamme?
--Par les yeux.
--Ah! le bon billet! Par les yeux! Par les yeux! Innocent, va!...
Chasse-moi de ta cervelle tous ces hannetons... Par les yeux,
Seigneur!... Vous l'entendez! Mais ce que les yeux d'une femme avouent
pour l'instant ne signifient point que sa bouche l'avouera pour
toujours. Oh! le petit fat! Par les yeux!... Eh bien! souffre que je te
le dise... Il n'y a rien de commencé entre Elvire et toi.
--Que si!
--Que non...
--Dolorès Alviña m'a parlé de même par les yeux... Ses billets m'ont
suivi à Rome...
--Oh! celle-là, c'est une créole, c'est une romanesque! Une tête chaude.
Elle ne s'est pas déguisée en page, comme Lara, pour t'accompagner et te
sauver des périls?... Non? Alors elle n'a rien fait pour toi. Quand tu
la verras bondir sur une cavale à tes côtés, et, à la lueur de la
foudre, t'arracher à la mort, ou périr pour toi..., ce jour-là seulement
tu pourras dire que Dolorès Alviña t'aime, outre ta part des
Moulins-Héricourt et de la Banque d'Artois... Mais, si elle s'en tient
aux billets doux...
--Maman Virginie, vous êtes cruelle pour mes illusions...
--Hélas!... Ah! nos chimères... Heureusement, il y a Dieu... et tu as
grand tort d'oublier Dieu.
--Je n'entends pas l'oublier...
La joie de sa mère s'exagérait donc tout à l'heure. Ce n'était que
feinte et manoeuvre, pour démontrer habilement la vanité des choses
humaines, devant la grandeur divine. A nouveau la veuve louait
rapidement la vie pacifique du prêtre, le plaisir de la pureté morale,
les ivresses de l'extase mystique. Même elle fit miroiter les splendeurs
des ambitions épiscopales. Elle gardait sa jeunesse nouvelle, mais pour
prêcher comme un jeune vicaire imbu de foi chaleureuse. Des expressions
familières à l'abbé de Praxi-Blassans étaient resservies par ces lèvres
ardentes.
A ce moment, la cloche des vêpres ébranla les airs... Lugubrement elle
appelait les fidèles à révérer la mort de Jésus. Les coups lointains des
battants sur le bronze gémissaient, longues plaintes moroses versées par
les abat-sons du clocher grisâtre et carré dans les nuages montueux du
ciel.
Maman Virginie ne cessait pas de paraître forte et contente. Pour
convier à la dévotion, elle n'usait plus de ses tristes sermons
d'autrefois. Tout autre, elle parlait à la manière d'un saint François
d'Assises, que les oiseaux amusent, qui remercie Jésus de l'éclat des
fleurs et de la beauté du paysage. Elle composait un tableau clair et
gai de la vie au presbytère, un tableau magnifique et orgueilleux du
commandement pastoral. Elle compara les palais des évêques et l'hôtel du
général du Bourg, au dam de celui-ci; puis l'éloquence de la chaire et
l'éloquence du barreau. Bossuet n'avait-il pas laissé autant que
Mirabeau un nom respecté dans les mémoires des hommes? Richelieu
n'avait-il pas régi le monde, autant que Robespierre? Léon X et Jules II
n'avaient-ils pas conçu, mieux encore que César, la fraternité des
peuples sous le sceptre de saint Pierre? Que valait pour une âme
généreuse, auprès de cela, les médiocrités de la vie parlementaire,
auxquelles il aspirait sans doute?...
--Réfléchis... Je vais parler à Dieu de toi..., lui dit-elle en le
quittant.
Elle riait, elle ne le pria point de l'accompagner à l'église, ainsi
qu'ordinairement. Elle affecta de ne vouloir plus rien imposer. Elle
laissait à l'évidence le soin de convertir.
Omer réfléchit. La tactique nouvelle de sa mère l'enchantait, pour ce
qu'elle abandonnait de morose et d'hostile; elle l'effrayait aussi pour
ce qu'elle se promettait de triomphes commodes. Certainement, un rusé
confesseur avait instruit Mme Héricourt à vaincre. Quelle que fût la
certitude sur ce point, Omer avait acquis de cette conversation un doute
très sérieux sur l'amour d'Elvire envers lui. Il se pouvait qu'elle lui
refusât de s'unir. Pendant le voyage à Rome, les lettres scientifiques
du major suivies par deux lignes passablement sèches de nouvelles
afférentes à la santé de la dame et de la jeune fille, n'étaient point,
quand Omer se rappelait le ton de ces missives, pour réfuter les
insinuations de la pieuse veuve. Il se reprocha durement la faute de
n'être point revenu par la capitale, mieux eut valu faire visite aux
Gresloup, avant d'aborder sa mère. Il arrivait dépourvu de preuves et
d'arguments, comme un collégien aux illusions trop vives. Sa logique ne
permettait pas qu'il réduisît à rien les doutes maternels. Son orgueil
et sa confiance en soi furent grièvement atteints, pendant qu'il
marchait, les mains derrière le dos, autour des plates-bandes et de la
pelouse maigre, encombrée de folioles jaunes et valsant au gré de la
bise. A seize ans, une fille délicate comme Elvire n'obtenait pas
l'autorisation de se marier, si la plus enthousiaste des passions ne
l'animait pour convaincre la prudence maternelle. Or, la passion
d'Elvire, maintenant, était rien moins que sûre.
Le rêve de Rome s'écroulait. Lui-même se parut absurde et léger de
caractère, jusqu'au comique. Ce fut une grosse peine qui l'oppressa
longuement.
L'abbé de Praxi-Blassans le trouva tout désemparé, sur le banc de pierre
dans la courbure de la haie, à l'ombre du saule-pleureur.
--Qu'as-tu cousin?
--Je m'assure que je suis le plus grand sot du monde.
--L'opinion n'est pas unanime.
--A d'autres!
--Le char-à-bancs est prêt... Dieudonné peste contre toi... Viens
d'abord chez le père Claës... Tu sais qu'il a fait un diamant avec du
sulfure de carbone?
Et il narra les détails de l'expérience magique, comment, au retour dans
la vieille maison de Douai, après les longues années d'un séjour en
Bretagne nécessité par de grands déboires d'argent, le domestique de M.
Balthazar Claës avait découvert au fond d'une coupelle, le précieux
joyau.
--Le miracle s'est opéré, seul, loin du savant... Et cet homme qui a
jeté sa fortune, celle de ses enfants à son creuset du magicien, n'a pu
même suivre les phases de la transmutation... Il ignore comme devant?
Dieu s'est joué de lui... Le Seigneur lui a donné une grande leçon
d'humilité chrétienne... Depuis deux ans, le vieux Claës cherche à
ressusciter le phénomène... Il y parviendra peut-être... Et alors...
--Alors?... interrogeait Omer, sceptique.
--Alors, je saurai de quelle manière on suscite un miracle...
--Ah bah!
--De quelle manière on change la boue en diamant... Un peu de poudre
sulfureuse répandue dans la main d'un mendiant, un éclair de l'orage, et
je change, dans cette pauvre main souffrante, la poussière en
richesse...
--On n'en fait pas moins dans les baraques d'escamoteur, au boulevard du
Temple.
--Tu persifles trop aisément, mon cher. Le miracle est, par ailleurs, la
révélation d'un phénomène scientifique familier à un élite et au
prophète, mais ignoré de la foule... Quand Moïse fit jaillir la source
du rocher, il avait, à des signes certains, à la présence d'une herbe
aquatique, par exemple, reconnu le voisinage nécessaire de l'eau. Il
fora l'argile entre deux roches. Le liquide jaillit... Seul entre leurs
amis, Jésus s'aperçoit que la mort de Lazare est une simple catalepsie.
L'enfant qui étonna les docteurs possède le moyen de réveiller un
cataleptique. Le Messie parut marcher sur les eaux, parce qu'il
réussissait probablement à s'élever du sol à certains moments de
puissance nerveuse. Apollonius de Tyane, d'autres anciens illustres
jouirent du même privilège. De nos jours, les somnambules se promènent
en équilibre au bord des gouttières, et sautent des distances énormes,
ce dont ils seraient incapables à l'état de veille. A son gré, Jésus
obtenait la force des somnambules. Il ne devait pas agir, ici-bas,
autrement qu'avec les facultés d'un homme. Donc, nous pouvons aussi bien
marcher sur les eaux, ressusciter le cadavre dans le sépulcre, faire
jaillir l'eau du rocher, ou changer en diamant un peu de poussière dans
la main tendue d'un loqueteux.
--A merveille! tu composes le manuel des mille et une recettes à l'usage
des Messies à venir.
--J'entends frapper l'esprit des foules par un fait indéniable et
surprenant, de telle sorte qu'elles gagnent la foi, qu'elles m'écoutent
et soient persuadées... J'étudie dans les cliniques et dans les hôpitaux
l'art des thaumaturges; et dans les laboratoires, celui des magiciens.
--Au diable les fainéants qui bavardent, tandis que je me morfonds à les
attendre! cria Dieudonné, assis dans un petit char-à-bancs verni.
Il contenait l'impatience de gros chevaux blancs chargés de colliers
monumentaux qu'agrémentaient des sonnailles et des pompons bleus.
--Oui! oui! je montrerai aux fidèles jusqu'où va l'omnipotence de Dieu,
jusqu'à changer la poussière en joyau dans la paume du mendiant. Que le
Seigneur daigne accorder cette grâce à son prêtre!...
--Et celle de se hâter davantage quand on l'appelle!... Retrousse ta
soutane, ma fille. Hé! on voit ton mollet.
Lestement, Édouard bondit sur la voiture, et d'une formidable claque
heurta l'épaule de l'étudiant, qui lâcha deux jurons, qui se vengea du
fouet contre les flancs de ses magnifiques boulonnais. Leurs croupes se
contractèrent, pendant qu'ils se cabraient dans les rênes.
--Voilà des coursiers dignes d'un char antique, remarquait Omer.
Les poings écartés par l'ampleur de sa bedaine, Dieudonné Cavrois
maintint solidement l'attelage pour sortir entre les bornes ferrées qui
protégeaient le porche des Moulins-Héricourt. Massifs, fringants,
coiffés de crinières épaisses et flottantes, parés de longues queues
jusqu'aux sabots, les bêtes blanches emportèrent le véhicule, et les
trois cousins rirent sous la voûte de la bâche verte.
Devant leur moulin de Saint-Nicolas, qui était une construction de
briques, aux fenêtres enfarinées, le meunier cessa de pomper l'eau pour
saluer, et il fit taire le petit chien roux.
-Ah! voilà nos maîtres!... Monsieur Dieudonné, nous avons, comme ça,
cent cinquante sacs en réserve... Faut-il les charrier aux bateaux?...
Le petit bidet a la gourme... L'artiste est revenu ce matin. Pour
guérir, il pense que ça guérira... Mais ce sera du long... ah oui, ce
sera du long, à ce qu'il dit. Il n'y aura plus de grains à moudre vers
les jeudi... Madame Cavrois n'en a point promis... On attend les bateaux
de Gibraltar...? Ça m'embarrasse. Bah! je mettrai le temps à profit pour
faire gratter les meules. Il y a un engrenage qui se décrinque, et puis
la vanne ne va plus grand'ment!... C'est ça, on se mettra à la
réparation... La petite Louisette est accouchée de deux jumeaux, la nuit
dernière... Il travaille bien, ch'tiot Pierre! On a trinqué un bon coup,
ce matin... C'est-y vrai que vous êtes parrain? A la bonne heure... On
fera un fameux baptême... avec de la tarte... Et puis vous nous direz
des chansons, à c't'heure! Un baptême sans vous, c'est plus triste qu'un
enterrement... Mais quand vous y êtes, on prend du plaisir pour tout
l'an... Monsieur l'abbé Édouard il le baptisera bien? Il est si brave à
l'ouvrage, ch'tiot Pierre! Ah bien, je cours lui annoncer ça... Ce qu'il
va être faraud!... Bonsoir, nos maîtres!
L'homme aux jambes brèves, au large torse agita son bonnet de coton
bleu, sans ôter l'autre main du gousset. Par toutes ses têtes rondes et
hâlées, une bande de filles en camisoles blanches rit au salut qu'en
patoisant Dieudonné leur cria. Les arbalétriers, dans le jardin de
l'auberge, rivalisaient d'adresse. Un colosse visait la cible de paille,
avec l'arme des ancêtres vaincus à Crécy et Azincourt. Sous le chaume
roussi, les façades blanches s'ornaient de capucines et de houblon.
Vêtues de noir et cassées par les travaux des champs, les vieilles
fumaient leurs pipes, les mains derrière le dos, sous la pointe du
madras bien épinglé. Des chats savouraient leur quiétude. Habit bas, les
joueurs de boules s'excitaient par mille bravades dont se gaussaient les
spectateurs en pantalons courts et en vestes de drap. Plus loin, le
curé, fier de sa corpulence, pérorait au milieu d'un groupe de
vieillards immobiles sur leurs culottes et leurs bas chinés. Deux ou
trois portaient encore la queue de cheveux noué d'un petit ruban gris.
Dans un chariot dételé, les gamins défendaient cette forteresse contre
des ennemis à collerettes, et armés de branches.
Après, ce fut la campagne onduleuse, au loin étendue, ses rideaux de
peupliers au bord des ruisseaux invisibles dans les creux des prairies,
ses éteules blondes montant au ciel nuageux, ses premiers labours, les
sillons de terre brune où s'abattaient les cohortes de corbeaux picorant
les vers.
Les chevaux brûlèrent le pavé du Roi, escaladèrent les côtes,
descendirent les pentes. Le bruit du grand trot attirait les buveurs sur
le seuil du cabaret solitaire à la fourche de la route et du chemin qui
conduit, par le travers des champs, jusqu'aux vergers du prochain
village. Là-bas le cornet à piston règle la mesure des danses rustiques.
Les pigeons tournent dans l'air. Le clocher d'ardoises et de pierres
grises veille sur les horizons bleuâtres et sur l'océan des terres, sur
la proue d'un soc abandonné entre les mottes. A la crête du talus, le
saule étronçonné chante par cent voix de passereaux turbulents.
Le spectacle de la belle campagne vaste et déserte, en ce jour de repos
dominical, les flonflons des bals champêtres qu'apportait parfois le
vent, la silhouette d'un couple amoureux qui s'égarait dans la venelle,
tout entretenait Omer de son infortune sentimentale. Elvire ne l'aimait
point assez, pour qu'il la pût ravir à la sollicitude des parents. S'ils
reculaient l'union vers l'époque où l'enfant serait majeure, cinq ans
passeraient avant qu'il s'affranchît de toutes les tutelles. Hélas, Mme
Héricourt exposait de trop justes raisons. Elvire n'aimait pas encore
assez. Lui-même était un sot d'avoir cru le contraire. A qui la faute?
N'avait-il pas redouté, pour les ruses de ses vices, la forte
intelligence de la jeune fille? Ne l'avait-il pas froissée par ses
tergiversations et ses dérobades. N'avait-il pas eu peur de cette vertu
sévère? Il voulut interroger ses cousins sur les Gresloup. Une
discussion scientifique les accaparait. Édouard éparpillait sur les
épaules de sa soutane, la poudre de sa chevelure, tant il remuait sa
tête éloquente et colérique, en tapant, du poing son bréviaire, en
repoussant vers sa nuque son tricorne. Il accusait Thénard et Gay-Lussac
de s'être attribué la découverte de Davy, relative au «radical de
l'acide borique». Dieudonné poursuivit la défense des chimistes
français. Sans réserves il vanta les travaux de son professeur, M.
Dulong, qui, aidé par Thénard, avait définitivement établi l'analogie
entre la combustion du carbone contenu dans le sang, lorsqu'il se
transforme en acide carbonique sous l'action de l'oxygène respiré, et
l'inflammation d'un mélange d'hydrogène et d'oxygène mis en présence du
platine en éponge. Le jeune chimiste espérait tout des études
entreprises sur les rapports constants entre les chaleurs spécifiques
des gaz considérés sous le même volume et sous la même pression.
D'ailleurs, il assistait Dulong occupé à construire les appareils pour
déterminer la force élastique de la vapeur d'eau à des températures
élevées. Et c'était son triomphe d'avoir été choisi comme collaborateur,
à Paris, par le maître de la Faculté des Sciences.
Édouard tint pour la chimie anglaise. Ils dissertaient indéfiniment sur
la combinaison du phosphore avec l'oxygène, sur les lois qui régissent
la transmission de la chaleur, sur la propriété qu'ont les matières
salines de rendre les tissus incombustibles, sur les vertus du
fulminate d'argent et de l'acide phosphorique, sur le rôle du kermès
dans les affections de poitrine. Déjà l'abbé, sans rien découvrir de sa
ruse, avait guéri un pieux malade délaissé par les médecins: puis avait
attribué à Dieu l'intervention salutaire, car il administrait la drogue
dans le pain bénit.
Omer ne put placer un mot de ses inquiétudes. Des phrases brèves le
rejetaient hors du débat. Accoutumée à tenir compte de l'écho dans les
églises, la voix mélodieuse et retentissante d'Édouard étouffait les
intrusions de langage étrangères à la thaumaturgie. Adapter l'usage des
nouvelles conquêtes scientifiques à la démonstration de la foi, c'était
son but. Il regrettait qu'un évêque intelligent n'eût pas lancé sur les
eaux de son diocèse, le premier bateau à vapeur! Au P. Ronsin, il avait
déjà remis plusieurs mémoires le suppliant de fonder un monastère où des
Jésuites mathématiciens et chimistes étudieraient, s'évertueraient à des
inventions. Quelle force cela n'eût-il pas donnée à l'Église. Et quelle
faute de ne pas avoir attiré dans les ordres monastiques, par des
privilèges et des traitements notables, les savants de l'époque. Il
rêvait de cloîtres solitaires, dans les provinces les plus à l'écart. Là
des laboratoires merveilleusement aménagés eussent contenu tous les
instruments de la physique, tous les ingrédients de la chimie, tous les
modèles des machines industrielles.
--Comprends-tu... Les miracles de la vapeur et de l'électricité ne se
manifestant que par la main de Dieu! Ah! ce qu'eût pu faire un pape
intelligent, s'il eût décerné la pourpre des cardinaux à Laplace, à
Dulong, à Davy, à Dalton, à Thénard!
--Mais c'est là l'idée d'Enfantin, l'ami du major Gresloup! s'écriait
Omer. Le Saint-Simonisme enseigné par le moyen de la religion. L'abbé
de Lamennais échange avec eux une correspondance tout à fait curieuse à
ce sujet.
--Il m'a écrit de même, en m'encourageant, répondit Édouard. Ce grand
apôtre sent bien que c'est le seul moyen de ramener les élites, puis les
peuples à la foi et à la catholicité, à l'union des races sous
l'autorité de Rome. Il faut que le miracle scientifique éblouisse
d'abord le monde, du haut du Vatican!...
--L'abbé de Lamennais, Enfantin et toi, cousin.., vous perdez votre
temps, objecta Dieudonné. Les princes actuels de l'Église ont l'âme trop
médiocre pour comprendre; et, s'ils comprenaient, tout aussitôt ils
craindraient de voir leur prestige personnel balancé par le prestige de
tes savants à tonsure. Vous vous heurtez à l'opposition la plus
inébranlable: celle de la sottise et de l'ignorance égoïstes,
triomphantes et souveraines.
--Hélas! accorda l'abbé de Praxi-Blassans. Le cardinal Consalvi
lui-même, malgré toute son intelligence et toute son autorité, n'osa
point continuer contre les cardinaux et les évêques la lutte entreprise
par son vaillant esprit.
Omer essaya de les étonner:
--M. Enfantin estime nécessaire pour tout autre Consalvi de rompre avec
Rome, si tant est qu'il veuille réussir, et de créer une manière de
schisme. Il prône le schisme, M. Enfantin! Même, cela ne laisse pas que
d'indigner Mme Gresloup et sa fille.
--Donc, tu persifles les doctrines d'Enfantin, appuya Dieudonné en
riant. Logique d'amour: ta belle te dicte tes opinions.
--Oh! ma belle!... ma belle!... Vous en parlez à votre aise... J'ai
là-dessus moins de certitudes, avoua-t-il humblement. Toi, l'abbé, qui
renseignes les Jésuites de Rome sur le coeur d'Elvire, tu en sais
davantage...
--Moi?... Non pas. Un de nos supérieurs à l'étranger m'a demandé
quelques indications. J'ai répondu que tu considérais ce mariage comme
l'unique moyen de renoncer à la prêtrise sans réduire au désespoir la
plus sainte des mères.
--Ta lettre ne contenait rien de plus?
--Rien, sinon que le mariage ne me semblait pas impossible... Depuis
l'enfance, Elvire n'a-t-elle pas témoigné, à ton égard, une vive amitié.
Son père prise ton savoir. J'ai dû mettre quelque chaleur à m'exprimer,
dans l'intention que ce religieux trouvât bon de persuader ma tante
Virginie.
--Au total, jamais Elvire ni sa mère ne t'ont laissé entendre clairement
leur désir de me voir faire une démarche pressante; dis-moi, Dieudonné?
--Mon Dieu, ce sont des choses qu'une jeune personne accomplie et une
dame très respectable ne s'empressent point, à l'ordinaire, de déclarer.
--En effet...
Omer savait à quoi s'en tenir. Personne de la famille Gresloup n'avait
franchement averti ses cousins sur les sentiments d'Elvire. Les doutes
de Mme Héricourt se confirmaient en lui. La conquête de l'ange était
encore à faire. Pourquoi, pourquoi le vice de Lucifer avait-il redouté
la claire vertu d'Eloa?
Il conçut une tristesse véritable. «Quel sot je suis d'avoir cru tout
proche un tel bonheur, devant la matrone du Capitole. L'air de Rome m'a
grisé. Il me reste Dolorès. Il me reste d'acheter, à cette belle
Espagnole, pour une part de la Compagnie Héricourt, le plaisir que
n'importe quelle courtisane me dispenserait, ma grisette Angeline
même...»
Il n'écouta plus rien de la conversation savante vite reprise entre les
chimistes lorsque les deux chevaux larges et chevelus cessaient de
vouloir gagner trop sur la main du maître, et de prendre le galop parmi
les étincelles. Le soleil de la mi-septembre s'inclinait déjà sur
l'horizon des plaines. Le chemin côtoyait la rive de la Scarpe. Une file
de peupliers frissonnait au bord des prairies. Dans le réseau des
branches un peu dévêtues, le ciel se fonçait. Impassible et belle, la
campagne ne communiait pas au chagrin du jeune homme. Il pensait à la
jalousie de sa maîtresse italienne, Carita Gennarello, qui haïssait la
nature, trop somptueuse et trop immortelle devant les amantes humaines.
Comment rivaliser? Ce soir, Omer comprenait l'âme de la fille ardente,
et ce besoin de se perpétuer qu'il eût voulu satisfaire aussi en fondant
une famille héritière de ses voeux, en propageant une descendance,
forme multiple et indéfinie de sa pensée vivante, de sa dévotion à la
Loi romaine, à l'idéal des Latins. Un moment, il se crut le rival de la
nature, l'Adam qu'elle venait de vaincre, dans l'illusion de s'éterniser
par le moyen d'Elvire.
Il se mesura chétif et seul.
L'attelage rejoignit alors un convoi de chalands qui glissait sur le
miroir vert et rose de la rivière. Des couples de chevaux lents
halaient, de la berge, les péniches. Par la perche qu'il enfonçait dans
la vase, un marinier repoussa la proue au milieu du courant. Enflées à
la brise du crépuscule, les voiles aidaient la marche. Des sacs de
farine chargeaient les bateaux jusqu'à faire affleurer l'eau et le pont.
C'était la richesse des Moulins Héricourt qui s'en allait vers les
Pays-Bas. Le charbon de la fosse Cavrois brillait aussi dans les
premiers chalands. Les batelières surveillaient la soupe et le fourneau
d'argile qui fumait sur le seuil de chaque maisonnette courbe, verte et
blanche, installée au centre de la cargaison flottante. De tous petits
enfants couraient le long du bordage. Une fille ramassa le linge séché
sur la corde. L'homme dirigeait avec sa croupe la barre du gouvernail,
tout en bourrant sa pipe. Un vieux puisait de l'eau; il plongeait à bout
de corde le seau de bois dans la rivière d'or fluide. En se redressant,
il reconnut le char et les chevaux de la tante Caroline; il discerna le
tricorne d'Édouard.
--Monsieur l'abbé, cria-t-il, chés gens vous réclament à Vitry... Faut
que vous y plantiez la croix... Ce sera aussi biau qu'à Arras, allez...
Nos filles veulent aussi s'habiller tout de blanc et suivre la
bannière... Et puis le commerce a besoin de ça... Mon gendre ne vend
rien de ses affiquets.
--J'ai promis à votre maire et à votre curé... Ce sera pour bientôt, mon
brave Flahaut... Comment va ch'tiot Anselme?
--Parbleu, le v'là guéri... puisque c'est vous qui lui avez fait faire
sa première communion... Il n'a eu qu'à manger de vous pain bénit... Il
dit toudis que c'étot fin amer... A c't'heure, i trotte... avec les
vacques, dans le pré de son père... J'ai été avec ma femme achever, la
neuvaine...
Le dialogue continua sur ce ton quelques minutes, pendant que les
chevaux soufflaient et secouaient leurs crinières abondantes. Ceux qui
guidaient les bêtes de halage saluaient timidement, le fouet à l'épaule;
ils rectifiaient, sous l'oeil du maître, les efforts mesurés de leurs
attelages tirant la cordelle parmi le froissis des herbes et des
roseaux.
Ainsi devisant, on atteignit l'écluse de Doncourt, qui arrêtait le
convoi. Devant la boutique du savetier, homme alerte jouant à la marelle
avec des fillettes hâves, Dieudonné arrêta le char.
--J'ai du cuir pour toi, Nicolas... Viens chercher le paquet... Quoi? Tu
ne payeras donc jamais la tannerie?
--Je gagne peu, notre maître... Et puis, les p'tiotes, ça mange de la
bouillie... L'autre nuit, pendant l'orage, v'là mon toit qui crève. J'ai
dû remettre du chaume... Ma Zélie est en mal d'enfant...
Loqueteux et pitoyable, l'homme maigre s'excusait. Cavrois lui dit
d'aller quérir le forgeron, qu'il ramena. Lui non plus ne payait pas;
malgré qu'il fut de mine réjouie, avec des bras noueux. Cependant, il
lui fut permis de recevoir le charbon que le patron de la péniche
débarquerait, tout à l'heure, près de l'écluse. Qu'il courût avec une
brouette! Toutefois, la Compagnie prendrait hypothèque sur sa maison,
qu'on apercevait charmante, garnie d'une famille joyeuse et grasse, au
seuil, tous les rouets tournant, tous les mioches tripotant les boules
d'un loto neuf. A l'intérieur, une vieille écumait la marmite; une fille
battait les oeufs dans un pot. Le chat ronflait sur la commode, entre
les assiettes à fleurs; le brin de réséda trempait au bord du verre à
devise. Dans la cage, un loriot sifflait et sautillait, picorait du
mouron. L'homme parut honteux de sa prospérité devant l'ironie des trois
jeunes gens. A la lueur du feu qu'activait une enfant sage tirant la
chaîne du gros soufflet, des trognes flamandes s'épanouissaient et
bavardaient. Des bras musculeux tenaillaient, martelaient sur l'enclume
le fer incandescent. Un gaillard humait la bière du pot de grès. Les
poules elles-mêmes piétaient sur une épaisse couche de grains blonds.
Dieudonné reprocha violemment au richard sa négligence. Il se souvint
que sa mère l'avait recueilli sur la recommandation des Lyrisse, au
lendemain de la guerre d'Espagne. En ce temps-là le forgeron quittait à
peine le bagne militaire pour avoir crié «Vive l'Empereur!» et
«Demi-tour!» au duc d'Angoulême qui passait en revue les régiments
d'artillerie près d'aller combattre les libéraux d'Espagne en 1823.
Depuis, installé, marié, pourvu par les soins de Caroline, il avait
étonnamment prospéré, sans vouloir rien restituer des avances. La maison
formait, ainsi qu'un champ, la dot de sa femme insolente, grasse et
dépoitraillée.
--Débarque ton charbon... Voilà le bulletin... Mais si tu n'as pas versé
les cent écus, fin courant, je te promets pour lundi la visite de
l'huissier... mon gros. Tu pourras même lui offrir une chope et une
assiette de fricot... Je gage qu'il n'en mange pas souvent de pareil...
Tudieu quel fumet!
Cavrois reniflait l'air. Il effleura du fouet ses chevaux. Le
char-à-bancs roula.
--Allez donc vous sacrifier et pourrir dans des prisons pour de tels
salauds! grogna l'homme, resté sur la route, le bulletin dans les
doigts...
--Le peuple n'a point d'honnêteté, parce qu'il manque de foi. La peur de
l'enfer le gardait mieux jadis contre la tentation. Il leur faut la foi;
il leur faut le miracle, prêchait Édouard en riant. Il leur faut du
miracle. Il faut absolument que je fasse des miracles auxquels ils
puissent croire selon l'esprit de ce temps! A moi la tâche de Consalvi!
Je la mènerai jusqu'au bout avec l'aide de la science. Veuille le
Seigneur que M. Balthazar Claës me livre son secret. Et alors... Rome
cédera.
--Tu te rompras le cou, mon cher... Tu te feras interdire... A moins
qu'on ne te glisse un toxique subtil dans les hosties dont tu te sers en
disant la messe, prédit Cavrois. C'est ainsi que Rome récompense les
curés trop savants.
--N'importe... Jamais, en aucun temps, l'Église n'eut en mains la
possibilité de l'universel, comme depuis cinquante ans... Pie VI aurait
dû obtenir la conversion de Franklin, l'admettre au Sacré-Collège avec
Montgolfier et Volta, leur offrir des palais à Rome, et des régiments de
moines pour préparer leurs expériences, secrètement, au fond des
cloîtres. Ne rien divulguer au peuple, d'après la méthode des prêtres
égyptiens et de Moïse. Ensuite faire apparaître les miracles de
l'étincelle électrique, du paratonnerre, de l'aérostat, du bateau à
vapeur. Voyez-vous: si Pie VII avait baptisé et mitré Fulton, lorsque
Napoléon l'eût abandonné, après l'heureux essai sur la Loire, le
Saint-Siège aurait pu lancer du port d'Ostie, dès 1806, une flotte de
frégates à vapeur. On eût imposé la suprématie pontificale aux îles et
aux côtes de la Méditerranée. On eût soutenu partout les fidèles du
Christ, au moyen d'un prodige incontestable!... Ces gens-là ont manqué à
leur mission. Ils ont laissé tous les miracles leur échapper. Ils ont
renié le Saint-Esprit pour le Sacré-Coeur. La victoire de l'Église
n'adviendra que sous les bannières de La Colombe... Il faut rétablir le
règne du Saint-Esprit dans Saint-Pierre de Rome!... Il faut du
miracle... Il faut des miracles...
--Sais-tu, l'abbé, que j'envie ton imagination et ton éloquence...
--Tu te moques à tort Omer! Pense comme moi! Naguère, quand tu me
raillais, en m'invitant à marcher sur les eaux, si je voulais être
suivi, tu m'as ouvert tout à coup la voie... Je veux marcher sur les
eaux! Je veux reprendre la tradition des Jésuites, qui tenaient leur
loge maçonnique au collège de Clermont. Je restituerai au Saint-Esprit
le culte qui lui est dû... Mais toi, toi, tu m'abandonnes! Tu veux te
marier, torcher des portées d'enfants, et plaider, pour cinquante louis
l'une, mille et mille affaires véreuses devant les tribunaux civils!
Omer! Omer!... Est-ce là ce que nous nous proposions ensemble dans le
jardin du collège, après les classes du Père Corbinon et du Père
Anselme?...
--Il plaide aussi pour les malheureux frappés injustement! répliqua
Dieudonné...
--Ah, maudits Jacobins! Quelle est votre erreur! Comment, vous, vous les
séides de la jeune Europe, vous aspirez à l'union fraternelle des races
occidentales, en une seule République..., et vous ne voyez pas que la
tâche est à demi faite, que déjà le nom de chrétiens, les coutumes du
chrétien, la langue latine des offices, l'identité parfaite des rites et
des règles catholiques, englobent dans une seule âme, les Italiens, les
Espagnols d'Europe et d'Amérique, les Autrichiens et les Français, des
millions d'Allemands mêmes; que le schisme orthodoxe peut être un jour
pardonné, et qu'alors la Russie tout entière s'allie; que les
protestants des Deux-Mondes se peuvent réconcilier avec Rome, un
jour..., au nom de Jésus et de la fraternité chrétienne; que cette
matière humaine est prête à se coaguler, comme les eaux de plusieurs
rivières aboutissant au fleuve, sous la lueur d'une aube pure et froide,
pour devenir une même glace consistante; que c'est là l'oeuvre de
dix-huit siècles!... Et puérilement, naïvement, vous prétendez reprendre
la tâche au début, à l'époque des martyrs... Ne songez-vous pas aux
dix-huit siècles qu'il va falloir à votre pensée pour atteindre l'état
de la catholicité présente... «La société n'est plus qu'un doute
immense!» écrit l'abbé de Lamennais... Votre idée a cinquante ans...
Comptez dix-huit siècles devant vous pour arriver seulement à l'étape du
doute immense!...
--Pardon, opposa Dieudonné. Nous dations de Babel et d'Hiram...
--Insensés! Vous n'en n'êtes même pas à l'étape de la chrétienté sous
Constantin...
--Nous y fûmes de 1792 à 1810... Julien l'Apostat est aussi venu, parmi
vous, mais Julien l'Apostat n'a guère duré plus que l'empire despotique,
que les Bourbons ne doivent durer maintenant.
--Peuh!... Vous vous méprenez fort... Voilà deux mois à peine que je
voyage en Flandre; et, pour fonder mon abbaye de moines savants, j'ai
déjà récolté les deux tiers des souscriptions indispensables... Ce soir,
à Douai, nous souperons, s'il vous plaît, chez une veuve, qui doit me
remettre un contrat de donation entre vifs. C'est le troisième tiers...
Dieu persuade!
Le soleil saignait sur l'horizon quand ils pénétrèrent dans la ville de
Douai par les rues sinueuses. Elles vont à la Scarpe entre deux rangs
d'étroites demeures flamandes que coiffent leurs pignons angulaires à
degrés latéraux, qu'orne, par-dessus l'huis, une fenêtre principale,
cintrée, munie d'un balcon à gracieux encorbellement de fer courbe. La
voiture remisée à l'auberge, les cousins gagnèrent la rue de Paris et la
maison de Claës, que désigne la statuette de sainte Geneviève filant sa
quenouille dans une lanterne, au faîte du porche. La sonnette fut
ébranlée. Ils attendirent la venue de la servante, quelques instants,
devant les briques de la façade et les barres de grès sombre encadrant
les croisées. La porte ouverte, Dieudonné fut admis par le sourire de la
domestique, qui leur fit parcourir le couloir sablé, gravir deux étages
d'un escalier sombre, en s'appuyant à la rampe de chêne massif et ciré.
Depuis 1822 Omer n'avait pas vu M. Balthazar Claës; et il eut peine à le
reconnaître dans ce haut cadavre chauve, aux sourcils blancs, courbé sur
le bras d'un fauteuil de canne; seuls, vivaient encore les yeux: au fond
des orbites creuses et bistrées. Le vieillard reçut les voyageurs avec
une extrême politesse. S'étant levé, il parut très maigre sous la longue
redingote marron. Aussitôt il arpenta l'énorme grenier en parlant de ses
travaux récents. Il cita quelques anecdotes sur les manies de son maître
Lavoisier. Sans interrompre son discours, le fantôme allait d'une cornue
à un matras, soufflait sur la poussière des flacons et des tubulures,
caressait la cloche pneumatique de ses mains osseuses, rangeait des
cristaux violets sur la table de bois cru, et roulait des fils
électriques autour de la pile de Volta, comme s'il eût voulu utiliser du
moins cette visite oiseuse en réparant le pire du désordre.
Mme Cavrois lui avait jadis prêté de l'argent pour ses expériences sur
la volatilisation des métaux. Il le rappela quand Dieudonné lui voulut
rendre grâces pour d'anciens conseils, celui de recueillir le jus de
betterave et de le faire cristalliser, au temps où, par suite du blocus
continental, le sucre de canne n'arrivait plus en France. Bien que les
gens n'eussent point apprécié d'abord le nouveau produit, la tante
Caroline, associée avec Crespel, n'avait pas omis de songer à des
perfectionnements. Instruit autrefois par M. Claës pendant les dernières
vacances du collège, l'étudiant se flattait de découvrir une
amélioration notable dans le raffinage. Il expliqua sa méthode à
l'alchimiste, qui l'approuvait avec le ton d'un homme condescendant à
féliciter son voisin sur la santé d'un parent octogénaire et mal connu
de tous deux.
Les ombres du crépuscule envahissaient la salle aux nombreux recoins que
la nuit déjà comblait. Par l'oeil de boeuf, les clartés suprêmes
illuminaient une capsule de porcelaine où parvenaient deux fils verts
engagés dans l'armature supérieure de la cloche pneumatique qui
recouvrait le tout. Balthazar Claës s'était rassis. Flattant les os de
ses mains, il contemplait une luisance du soir double sur la porcelaine
de la capsule, sur le verre de la cloche. Peut-être écoutait-il l'abbé
de Praxi-Blassans développer avec adresse et précautions oratoires, sa
thèse du miracle. La voix mélodieuse du jeune prédicateur ne tarissait
pas. Il parlait de Dieu quand il revêt la forme du mystérieux ternaire,
du Trismegiste, du Grand Trois adoré par les prêtres savants de la
Grèce. Son langage étrange confondait presque Dieu le Père avec le Fixe,
la substance, le carbone; et le Saint Esprit avec le Volatil, les gaz,
les fluides. Il préconisait la combinaison parfaite du Fixe et du
Volatil, d'où procède la pierre philosophale, celle en quoi se concentre
le germe absolu, cause de la Nature et de ses transformations, de la
Nature naturante et de la Nature naturée. D'ailleurs, Jésus n'est-il pas
engendré par la Vierge-mère, c'est-à-dire par deux contraires assemblés
dans une même apparence: ils produisent l'Absolu, ce qui dépasse la
négation et l'affirmation, ce qui dépasse notre esprit encore incapable
de concevoir l'Idée en dehors de ces deux formes...
--Parbleu! ricana le vieux Claës de façon stridente; mais quelles sont
donc les deux substances, les deux gaz, les deux fluides ou les deux
forces qui correspondent à la négation stérile _Vierge_ et à
l'affirmation féconde _Mère_?... Moi, j'ai cru longtemps que le sulfure
de carbone participait aux deux expressions, et qu'en combinant avec eux
le Volatil, ce que vous appelez le Saint-Esprit, le courant électrique,
par exemple, alors naîtrait l'Absolu, le germe. Le Christ, le diamant
Pur... C'était aussi l'opinion de cet officier polonais, M. Adam de
Wierzchownia, qui vint loger ici, en 1809, porteur d'une recommandation
signée par le colonel Héricourt, par votre père, Monsieur! Ils
s'étaient, en 1806, rencontrés à Lübeck, après la campagne d'Iéna.
Dieudonné n'ignore pas que, dès la visite de cet homme éminent, mais
contraint par la misère au métier des armes, j'ai repris les travaux
délaissés depuis ma jeunesse. Hélas! quelques millions furent consumés
vainement... mais non pas sans bonheur pour moi. Lorsque je dus
m'absenter cinq ans, pour remplir en Bretagne des fonctions officielles,
je laissai dans cette capsule une petite quantité de sulfure de carbone.
Au retour, je trouvai le fameux diamant que j'ai donné à ma fille, à Mme
de Solis... Pendant les cinq années de mon absence, et sans que j'aie
pu, par un guignon sans pareil, surveiller l'expérience, le carbone
s'était cristallisé au pôle négatif... Incontinent, je remis les
éléments primordiaux en présence dans la même capsule, traversée par les
mêmes fils de la même pile voltaïque... Depuis février 1825, j'attends
une preuve de cristallisation nouvelle. Nous sommes au milieu de
septembre 1828. Rien ne s'est encore produit... Alors je doute que le
sulfure de carbone correspond à la négation _Vierge_ et à l'affirmation
_Mère_ de la chrysopée chrétienne...
--Le Christ ne ressuscite pas d'entre les morts... parce que nous
connaissons trop mal le Saint-Esprit. Le volatil ne se dégage pas
suffisamment de notre ignorance... Il faut adorer davantage le
Saint-Esprit...
--Sans doute. Des gaz et des fluides, peu nous révèlent leurs qualités
et leurs quantités...
--Aussi, vais-je fonder, si Dieu le veut, une abbaye, sous l'invocation
du Paraclet. Là, mes religieux s'occuperont de recherches scientifiques
de cet ordre... Et je venais vous demander, monsieur, s'il ne vous
déplairait point d'y venir donner des lumières à mes pauvres Jésuites...
--Je suis bien vieux.
--Il faut cependant ressusciter le Christ, l'Absolu réengendré dans les
intelligences et dans les coeurs! Ou bien le doute tuera la pensée
créatrice de l'homme: sa critique préalable l'empêchera de toute action.
Il retombera dans les enfers, dans la vie inférieure de la bestialité
originelle... Songez-y, Monsieur: il faut exterminer ce doute. Et c'est
le devoir de la science... Quand le Christ eut ressuscité, la pierre
philosophale un seul instant, rayonna parmi les apôtres assemblés, le
jour de la Pentecôte, afin de célébrer la date où Moïse, avait enseigné
la Loi, afin de célébrer la date où la planète s'offre en communion à
ses fils, par les prémices de la moisson mûrie... Or, dès que la pierre
du Saint-Esprit eut rayonné, le monde apprit la puissance des faibles,
des humbles, la fraternité chrétienne. La loi, l'Agriculture, la
Fraternité..., ce furent trois quartiers de l'anoblissement humain...
Sans eux les hordes ne se fussent pas assemblées; et les villes,
cerveaux de l'humanité, n'eussent pas fleuri sur le monde, autour des
temples. Le Christ doit ressusciter encore parmi les miracles...
L'abbé de Praxi-Blassans s'était lentement levé de sa chaise. Il
évoquait tout de sa voix assourdie mais riche en retentissements
possibles, en échos virtuels. Autour de lui, comme une cathédrale
invisible était présente, avec, au ciel, ses voûtes sonores couvrant la
forêt des pilastres, les branches des ogives, les bocages des chapelles,
tout le bois sacré des druides, et le dolmen de l'autel.
--Oui, oui, grommelait le vieillard, ressusciter l'Absolu, le produit du
Fixe et du Volatil... de l'Elémité et du Mouvement. Car Dieu! Oh,
Dieu!... C'est ça... C'est l'ensemble... C'est l'addition... C'est le
cercle indéfini qui contient...
--C'est l'hostie ronde... La croix: un diamètre, et une corde
géométrique: image de l'homme, les bras étendus pour embrasser le
cercle. L'Homme-Dieu!
--Pourquoi non? Si on Le conçoit au total, Le Cercle, on est Lui-Même...
après tout...
--Et si on communie de Sa Substance, on est Lui-Même... «Prenez: ceci
est ma chair. Ceci est mon sang... Le pain de la terre est ma chair
universelle. Le vin, fils du soleil, est mon sang universel...»
--Ce qui équivaut à: «Je suis le principe de la terre et le principe de
la lumière, autre Fixe, autre Volatil».
--Le Père et le Saint-Esprit. La Vierge stérile et la Mère fécondée...
L'un en face de l'autre, le vieillard et le jeune prêtre, parlaient en
regardant leurs idées plutôt que l'interlocuteur.
--Morbleu, grogna Claës, en fronçant ses sourcils blancs, nous voilà
revenus au point de départ... Lequel de nos moyens est la Vierge
négative; lequel est la Mère affirmative? Tirez-nous de là, monsieur
l'abbé?... Tirez-nous de là... Notre miracle est là-dessous, monsieur!
Il surgit de son fauteuil et recommença de parcourir la salle à grands
pas, de ranger ses minéraux et ses métaux; il gesticulait; il lançait
des rires stridents:
--Dieu!... Dieu!... Dieu! Je le tiens là sous ma cloche pneumatique! Ce
mot vide c'est une supercherie pour dissimuler notre ignorance des
causes!...
--Mais cet Inconnu crée tout. Sa puissance nous écrase... Ses mystères
nous aveuglent... Sa volonté régit la terre comme le ciel. Sa chaleur
donne le pain quotidien. Il nous appartient de sanctifier son nom en
l'expliquant... Il importe de ne pas succomber à la tentation d'ignorer.
En adorant l'Inconnu, en priant Dieu, nous tâcherons fatalement de le
mieux savoir.
--Peste, monsieur l'abbé, on n'a point aisément le dernier avec vous!...
--Monsieur, ne pensez-vous pas que trente hommes intelligents,
retranchés du monde, et qui vivraient dans un laboratoire, près de vous,
à la recherche de l'Absolu, qui se soumettraient à vos ordres, qui les
exécuteraient...; ne pensez-vous pas qu'ils hâteraient l'avènement de
votre découverte...
--Je ne dis pas non...
--Alors, Monsieur, me feriez-vous l'honneur d'accepter l'hospitalité des
Pères Jésuites?... Ne puis-je espérer que vous l'acceptiez!
--Grand merci, monsieur l'abbé de Praxi-Blassans; mais je ne saurais
permettre à Jésus même de me voler ma gloire!
Le rire strident du sexagénaire retentit à deux reprises dans le silence
et l'ombre. Les cousins se turent. Cavrois inspectait, depuis longtemps,
l'effet d'un réactif dans une éprouvette qu'il élevait devant le
clair-obscur de l'oeil-de-boeuf. La mémoire d'Omer lui répétait les
mots étranges et sublimes de cette conversation. Était-ce au séminaire
qu'Édouard avait appris cette science religieuse si différente de la foi
catholique ordinairement prêchée?
--Cependant, il importe de ramener les peuples à la foi, à ses vertus et
à ses forces, par l'éblouissement des miracles, suppliait encore la voix
mélodieuse du prêtre...
Balthazar Claës ne répondit rien. Avec son attitude courbée de vieux
vigneron, il tripotait, au fond d'une caisse, des cristaux de potasse,
tout en s'informant du comte et de la comtesse Aurélie, tout en usant de
la meilleure urbanité.
Enfin, un domestique âgé apporta deux flambeaux; et ce fut le signal du
départ...
Dehors, Édouard enragea. Dieudonné compatit:
--Je t'avais prévenu, cousin; je t'avais prévenu... Console-toi, je
t'indiquerai un autre Chalcas pour te fabriquer des miracles... et
comprendre ton pathos!
Profitant de cette émotion, Omer questionna sur les leçons du séminaire.
Édouard convint assez vite qu'après ses dix-huit premiers mois d'études,
un évêque en visite d'inspection l'avait pris à part et l'avait éclairé
de façon inattendue sur les sens des mystères, non sans exiger un
serment de taciturnité. Aussi l'abbé n'en pouvait-il avouer davantage.
On n'avait consenti cette faveur de divulgation qu'à cinq diacres élus
entre les plus nobles d'esprit, sur trois cents. Quelques-uns parmi les
intelligents et les érudits, étaient de même, à chaque Pentecôte,
initiés, soit par un évêque, soit par un prédicateur, à la signification
scientifique et métaphysique des trois mystères. Mais on leur
interdisait de répandre ces notions dans la foule inapte à les
comprendre. Devant Balthazar Claës, le prêtre n'avait parlé qu'en vertu
d'une autorisation pontificale obtenue grâce au P. Ronsin.
--Omer, ajouta-t-il, je ne regrette pas le moins du monde que tu aies
surpris le principal de cette conversation. Tu réfléchiras mieux à ce
que tu perds en quittant l'Église pour le siècle. Oui, derrière le
tabernacle et l'ostensoir, il y a des vérités vraiment divines... Tu
foules aux pieds, sans les voir, les trésors les plus précieux.
Il ne cessa d'affirmer cela dans les rues noires et désertes par
lesquelles il entraînait ses cousins vers les lueurs faibles des
lampadaires clignotant au milieu des cordes transversales. Il expliqua
comment s'accomplissait l'initiation, lorsqu'on avait obtenu des diacres
choisis leur promesse d'honneur et leur serment religieux de ne pas
trahir, s'ils se refusaient ensuite à solliciter l'ordination.
Quelques-uns, pour avoir jugé difficile d'instruire les foules en leur
cachant l'essentiel, avaient renoncé à l'état ecclésiastique. Jamais on
n'ouït dire qu'ils manquèrent à leur parole qu'ils imputèrent à l'Église
elle-même le dogme occulte. D'ailleurs, la Croix est forte. Elle est
puissante. Elle possède aussi des justiciers.
A ces mots, Omer se revit dans une étroite rue caillouteuse, devant le
cruel neveu de l'évêque, le matin du duel suscité par le P. Ronsin. Et
il eut peur de cet Édouard marchant vite, les mains croisées dans les
manches de sa soutane, le tricorne sur les yeux. Comment l'ami
d'enfance, le compagnon des premières débauches, l'ancien amoureux
passionné de Denise Héricourt, était-il en si peu de temps, devenu ce
terrible soldat de l'Église. Trois ans de séminaire avaient à ce point
transformé l'âme du sentimental adolescent qui récitait les vers de M.
de Lamartine avec emphase, dans la cour du collège.
L'abbé tira de sa poche une clef; il ouvrit la porte bâtarde d'un grand
mur blafard, que coiffait le lierre d'un parc intérieur. Une odeur de
cuisine succulente remplissait l'étroite antichambre où brûlait une
veilleuse. Édouard fit à ses cousins les honneurs d'une pièce vaste et
nue qu'occupaient un prie-dieu et un lit de sangle, une croix de sapin
cru, appliquée contre le lambris. Seule, la fontaine d'argent massif,
dans une gaine de bois sculptée par un artiste flamand d'autrefois,
dénonçait le luxe et la richesse de la demeure. Jaillie d'une coquille,
l'eau frappait une vasque brillante et très large, que soutenaient les
douze apôtres de la Pentecôte, saillis entièrement hors l'épaisseur du
tronc de chêne, en douze portraits de bourgeois. Le goût d'une âme
fervente avait su découvrir ce meuble de la Renaissance afin de parer la
chambre du confesseur, en excusant, par la nécessité des ablutions, la
magnificence du cadeau. Tous les trois se lavèrent le visage et les
mains, se brossèrent. L'abbé se parfuma très soigneusement. Ensuite ils
parcoururent un large corridor dallé de marbre noir et blanc. Trois
lanternes l'éclairaient à travers une ferronnerie curieuse, imitant des
lézards qui grimpaient sur des tiges d'orties le long des vitres
convexes. Une série de gravures allemandes, représentaient, à la façon
d'Albert Durer, les épisodes de la vie du Christ. Au bout du couloir,
des portières de tapisseries furent écartées par un vieillard. Alors,
dans un salon illuminé, une femme en deuil fit la révérence.
Elle avait le teint haut en couleur, les cheveux noirs, vernis, une
taille épaisse et majestueuse enveloppée d'écharpes flottantes, les
mains exsangues très fines d'une vieille race oisive depuis plusieurs
siècles, une parole timide et tendre que ravalait sans cesse une sorte
de sanglot minime. Des bahuts sculptés au temps de la régence élevaient
une série de statues en bois peint, habillées d'étoffes véritables,
assemblées par groupes qui, sous globes de verre, jouaient les scènes de
la Passion. En manteau de pourpre, Jésus reparaissait au centre de
chaque groupe. Les casques et les cuirasses des soldats romains
luisaient sous les candélabres d'argent chargés de bougies. Édouard
s'installa dans une bergère à coussins de brocart cramoisi, et il se
caressa les mains, pendant que la dame expliquait, afin d'entretenir une
conversation, la provenance espagnole du Chemin de Croix. La chose
appartenait à sa famille depuis le dix-septième siècle. C'était un
cadeau du stathouder Guillaume II de Nassau, prince d'Orange, au batteur
de cuivre qui avait enrôlé ses ouvriers et ses clients dans une
compagnie d'arquebusiers, pour l'aider à vaincre définitivement les
Espagnols, avant le traité de Westphalie. La dame flamande montrait avec
orgueil, dans une enveloppe de damas vert, un parchemin de l'époque
reconnaissant le courage et la fidélité de Jacques Horpsvrahen, ancêtre
de feu son mari. Sur un tableau de Wouvermann, elle désigna le portrait
de ce glorieux marchand. Rouge et malin, il donnait du pistolet dans la
figure d'un cavalier au morion de fer et se courbant pour allonger la
pointe de son estramaçon vers cette panse en velours noir, barrée d'une
abondante écharpe bleue, encastrée dans une selle monumentale, sous le
faix de quoi pliait un énorme cheval gris; cependant, du pont que se
disputaient les combattants un palefroi tombait les sabots crispés; une
masse d'arquebusiers, la mèche en main, s'avançait, l'un plantant sa
fourche pour appuyer le mousquet, l'autre épaulant une arme plus légère,
celui-ci assurant son feutre, l'épée au poing, celui-là pointant sa
lourde pertuisane contre une cavale cabrée, serrée par les bottes d'un
homme en justaucorps écarlate, et, hardi, usant du cimeterre; dans le
fond, la nature grasse, verte, paisible des Flandres ondulait jusqu'à la
métairie où fuyait une vache éperdue, où des oies gagnaient l'abri d'un
char à foin.
Dieudonné Cavrois accepta de se souvenir qu'une Horpsvrahen avait épousé
un Héricourt au début du dix-huitième siècle. Omer feignit également de
croire à ce que la dame leur confia de sa généalogie qui remontait
jusqu'à Mahaud de Vrahen, dame de Horps, laquelle fut une magicienne
notoire, à l'époque des batailles entre Bourguignons et Armagnacs.
Composée au milieu du quinzième siècle, une vieille chronique assura
l'orgueilleuse flamande, relatait la vie et les malheurs des châtelains
de Horps. Elle put citer leur devise armoriale: «Estre.»
On ouvrit les portes de la salle à manger, quand furent entrés le
notaire Pierquin et deux parentes en deuil, également grasses, l'une
possédant la chevelure blonde, attribuée par Rubens à la Madeleine dans
la «Descente de Croix», l'autre les joues roses et le teint frais de ses
lourdes nymphes offertes au gré des satyres.
Le souper commença. Les servantes offrirent des oeufs mollets pris
dans une gelée de venaison et mis en de courts gobelets d'argent, sur
lesquels étaient gravés des moulins à vent, des nefs, et des danseurs de
kermesses.
Doctoral, M. Pierquin prétendit qu'on devait écrire Horstvrahen forme
antique de Horpsvrahen. Selon lui, Horst avait pour étymologie _hortus_,
jardin. Horps était une corruption de _Urbs_, ville. L'abbé de
Praxi-Blassans contredit. L'un et l'autre mot dérivaient à son avis du
gothique «fors», hors de cité, le lieu qui est loin d'un centre habité:
le latin était _foris_, dans quoi l's de Horps et de Horst existe.
--Aussi dans _Hortus_ et _Urbs_... rétorqua Pierquin, en tendant le
ressort de son sourire professionnel comme s'il allait avertir d'une
diminution de rentes un client retors.
Omer n'évita point la discussion. A la gauche de Mme Horpsvrahen, il
pouvait à son aise respirer l'odeur de lavande et d'iris que dégageaient
le corsage opulent, lustré. Embue de sueur au front et aux tempes,
gênée, peureuse, offensée tour à tour, elle parut sensible à l'extrême.
L'ayant regardée un peu fixement, Omer s'attira des paroles sévères,
encore qu'elle attaquât l'impertinence du siècle d'une manière
générale. Probablement elle craignait qu'il ne soupçonnât la victoire de
l'abbé sur elle. Aussi, sans désemparer, elle éternisa l'éloge de
l'oeuvre qu'Édouard voulait entreprendre. Imposer au siècle le respect
de la religion par les progrès d'une science ecclésiastique, quelle
splendide conception, dans l'âme d'un jeune saint! Et comme Mme
Horpsvrahen se pouvait dire heureuse d'offrir la jouissance d'un domaine
aux Pères, le château de Horps et ses dépendances, un parc boisé de
soixante arpents, une métairie, quatre-vingts arpents de prés. Elle
gardait cependant la nue propriété du bien, pour ne pas déposséder ses
neveux. Mais, sa vie durant, les Pères auraient un toit, et le revenu
produit par l'élève du bétail.
Elle ne s'abstint pas de magnifier son explication. Omer l'écouta moins.
Il estimait les pièces d'argenterie à l'étal sur les vaisseliers
d'acajou, et la grande toile de Jordoens, où rutilait la joie d'une
ripaille flamande, à personnages ventrus, à commères plantureuses, à
sacripans joueurs de violon et de cornemuse, à buveurs heurtant leurs
pintes d'étain et tâtant les filles chargées du rôti fumeux.
Édouard de Praxi-Blassans mangeait à peine. On lui servit des mets
spéciaux: une truite à la crème et au beurre, de l'oseille hachée sous
des huîtres frites, et des blancs de volaille, tandis que les servantes
passaient aux convives, dans les plats de vieille faïence, un civet de
lièvre, puis une pièce de boeuf braisé. Le vieillard emplissait de
bourgogne ancien, à reflets bruns, les calices de cristal, et, pour
l'abbé, un vin blanc de la Moselle, réchauffé dans une serviette
brûlante.
--Ne vous étonnez pas, monsieur, si je soigne ainsi votre cousin. Il
travaille trop, et son estomac en pâtit... Avec ça, toujours par voies
et par chemins, dans le premier cabriolet venu, ou dans n'importe
quelle mauvaise caroline... L'autre soir, il est arrivé ici, à cheval
sur un bidet de paysan, par un orage affreux. Il ruisselait, monsieur!
J'ai dû lui prêter un peignoir de ma soeur qui est morte... Il
claquait des dents... Il avait visité douze paroisses en un jour, entre
Arras et Douai, et fait quatre sermons dans quatre églises de villages:
un à la messe de huit heures, un à la grand'messe, un autre pour une
conférence de prêtres, et le dernier à vêpres. En route, il avait
administré un pauvre enfant tué par la corne de la vache, dans la
prairie! Il ne possédait plus un sol. Les mendiants lui avaient tout
pris... C'est un saint descendu du ciel. Et il n'a pas l'air de s'en
douter. Il parle, comme vous et moi, de la pluie, du beau temps... Il
rit. Il plaisante. Tout à coup, il s'endort. On dirait un enfant, la
bouche ouverte... J'avais un petit garçon que j'ai perdu... Il lui
ressemblait, monsieur! C'était le même sommeil. On pouvait l'embrasser
sur ses bonnes joues. Il ne soupirait même pas, le pauvre petit... Et
puis, un jour... Mon Dieu!...
Elle s'essoufflait. Elle étancha une larme dans le coin de son oeil,
et fit signe qu'on manquait de bière pour arroser les endives à la sauce
blanche. C'était une bière blondine et pétillante dont les bouchons
sautaient comme ceux du champagne, et qui, dans le verre, se couronnait
d'une mousse floconneuse. Omer la dégusta dévotement, sur les instances
de Mme Horpsvrahen.
Il ne cessa plus d'imaginer cette dame dans la nudité grasse d'une femme
peinte par Rubens, avec une croupe rose et massive, un ventre d'ivoire à
gros plis, des mamelles monstrueuses: réprimant son petit sanglot
d'émotion, elle attirait, dans ses bras d'amante maternelle, le svelte
Édouard aux grandes boucles poudrées.
De son cousin, Omer ne savait plus que penser. Il le blâmait d'obéir
aux instincts malgré les voeux ecclésiastiques; il respectait cette
science, cette activité, cette obstination volontaire pour accroître le
prestige de Dieu, cette foi certaine en l'efficacité des Évangiles. Tout
cela haussait le jeune prêtre hors de l'hypocrisie que les athées
condamnent avec de faciles déclamations. Bien qu'il se rangeât
franchement sous l'étendard républicain, Dieudonné Cavrois ne refusait
au jésuite ni son affection ni son aide. Il acceptait aussi l'étrange
compromis qu'Édouard infligeait à sa conscience. «Au fond, Édouard et
moi nous voulons la même chose!» disait-il, quoiqu'il fût à Paris, le
Frère-tuileur de la Loge Ardente-Amitié. Et, tout en crachant les peaux
de raisin, le gros garçon étonnait les convives par l'éloge qu'il
faisait du chimiste en soutane.
--Monsieur Pierquin, l'assistance de deux témoins n'est-elle pas
nécessaire pour la signature du contrat que nous allons passer? Auquel
cas, Omer Héricourt et Dieudonné Cavrois apposeraient leurs seings...
s'ils le veulent bien.
En consentant, Omer et Dieudonné se regardèrent. Ils se trouvaient pris.
Sans doute Édouard préférait-il que des personnages connus pour leurs
opinions libérales sanctionnassent l'acte, si, plus tard, on accusait de
captation les Jésuites installés dans la maison du Saint-Esprit, sur le
domaine de la veuve.
--M. Pierquin ne récusera-t-il pas notre jeune âge pour un acte de cette
importance? objecta froidement Dieudonné, en achevant de peler sa poire.
--Que non pas! fit le notaire.
Il riait sec et se frottait les mains, sans mieux cacher sa connivence
avec Édouard. Toute rouge, Mme Horpsvrahen, grattait, de son couteau
d'argent, le cercle de dorure, au bord de son assiette à dessert. Entre
les dents, elle aspirait l'air avec un bruit léger, comme si elle
souffrait un peu. Des perles de sueur brillaient au bout de son nez.
Elle se tenait évidemment à elle-même un discours pathétique, oublieuse
du dîner, des convives et de leur langage.
A ce moment, une dame parla de la procession d'Arras, de la mission et
des missionnaires, de la croix qu'on planterait et de l'affluence qu'il
y aurait sûrement, tous les curés de la région ayant promis d'y conduire
leurs ouailles. Le succès le plus éclatant récompenserait les pieux
efforts de l'abbé. Pierquin renchérit. Il esquivait ainsi le débat
juridique avec Omer qui soulevait la question de compétence. On disserta
sur la fête religieuse, la magnificence des reposoirs, l'affairement du
préfet, de l'évêque et des congrégations.
Après le souper, Mme Horpsvrahen quitta le salon pour aller prendre les
papiers dans un secrétaire.
--Monsieur l'abbé! pria-t-elle; il faut que je vous demande encore un
renseignement.
Il la suivit.
La verve du notaire ne brisait point le silence lourd qui signala cette
double sortie. Certainement les esprits des dames grasses s'occupaient
au soupçon des tendresses échangées par le prêtre et la maîtresse du
logis, dans la pièce lointaine. Le couple tardait à revenir. On en fut
réduit à vanter les liqueurs des îles et leur goût, à supputer l'âge du
taffetas éteint qui composait la robe de la sainte Vierge dans les
groupes, sous globes, du chemin de croix espagnol. La dame coiffée comme
d'or brillant permit à ses yeux d'ondine le désir qu'ils avouèrent pour
l'avocat. Elle avait un dos replet, des joues incarnadines, des lèvres
humides, une croupe en volute, et une poitrine digne d'allaiter les fils
de Bacchus. Le jeune homme l'eût étreinte volontiers dans une gerbe de
blé mûr.
Édouard revint, les sourcils froncés, les yeux rouges, derrière Mme
Horpsvrahen, majestueuse et tremblante, mais trop fraîche au visage pour
ne l'avoir point, à l'instant, lavé, parfumé, débarrassé des souillures
et des sueurs. Au reste, elle avait certainement changé de collerette.
La trace du fer, qui jaunissait la précédente, n'apparaissait plus à la
surface de celle-ci.
On eut à peine le loisir de signer le contrat. Un laquais vint prévenir
qu'on amenait de l'auberge le char-à-bancs. Les gardes fermaient les
portes de la place forte avant onze heures. Il fallut prendre congé.
Une fois hors la ville, Dieudonné entreprit rudement son cousin, à
propos des signatures.
--Il t'appartenait de nous avertir au préalable. Je ne me soucie point
de passer pour un disciple de Loyola.
--Que t'importe? Nous pensons de même.
--Sur le fond, oui. Sur la forme, non.
--Un chimiste de ta valeur peut-il se soustraire au devoir de faciliter
une pareille oeuvre scientifique.
--Tu es habile pour donner de la couleur à la réalité des choses.
--Si jamais les Frères Trois-Points et les carbonari te reprochent quoi
que ce soit, il te sera facile d'invoquer ta passion pour les
expériences de laboratoire.
--Parbleu!...
Le gros garçon haussa les épaules, puis bouda. Indifférent, l'abbé
s'endormit, ballotté par les cahots; et les mains à l'abri dans ses
manches de soutane.
Les chevaux trottèrent sous la lune bleuissant les guérets et les
éteules, les maisons blafardes aux fenêtres rosées par les lumières
intérieures, les ombres des bois éloignés, les horizons vagues. Omer
songeait aux nuits romaines, à l'échine frissonnante, à la croupe douce,
aux seins rebelles, à la bouche chaude et duveteuse de sa maîtresse
italienne Carita. Languissait-elle dans la prison du pape, avec ses
huit soeurs, complices de leur pauvre père, le brocanteur carbonaro.
Omer évoqua la bagarre sur la route de Frosinone, quand on avait voulu
arracher le captif et ses papiers aux sbires pontificaux. O la mâchoire
sanglante de cet antiquaire tué par le soldat écarlate, et le crâne
chauve de Cartoleone que poignardait le sbire à la portière du carrosse,
et toute la foule stupide de Ferentino sous la bannière de la Madone; et
le dominicain dépouillé, en chemise sale, menaçant les agresseurs
forcenés. Omer avait donc participé à cet attentat, lui qui somnolait à
présent, dans cette voiture de fermiers cossus parcourant leurs terres.
Le sommeil de ce pays appartenait aux siens et à lui-même. Ceux qui se
reposaient devant les dernières flambées de l'âtre en étendant leurs
doigts noueux, ceux qui rêvaient de douleurs plus grandes, ceux qui
s'énervaient dans les mouvements de l'amour, ceux qui pleuraient dans
l'obscur, ceux qui riaient en chatouillant leurs épouses, ceux qui
geignaient sous la morsure du mal physique, ceux qui veillaient en
calculant leur ruine, ceux qui ronflaient, l'âme morte et le corps
blotti, les filles solitaires qui souhaitaient la violence d'un mâle, et
les adolescents malingres que leurs désirs épuisaient, tous avaient
consacré leurs travaux diurnes à la richesse des Moulins Héricourt, de
la Fosse Cavrois et des tanneries de la Scarpe.
Les blés, les avoines, les orges de ces champs nus, que de chariots les
avaient transportés dans la grange de la tante Caroline, que de bateaux
les emmenaient au fil de la rivière vers les horizons des Hollandes;
après les labeurs de l'an révolu. Au milieu de la plaine, les péniches
des Héricourt couvraient à la file les miroitements de l'eau, derrière
une écluse. On apercevait des lueurs aux croisées minuscules de la
cabane juchée sur la cargaison, entre la barre du gouvernail et le pied
du mât nu. Par l'artère du pays, le fruit des efforts s'en allait vers
l'or batave et anglais, fortune de la Banque d'Artois.
D'avoir produit cela, le peuple et la terre étaient las, qui dormaient
dans le rayon de lune. «Les voici las d'avoir forgé notre puissance,
songeait Omer; il faut que cette puissance croisse encore pour que je
m'affranchisse, pour que mon esprit triomphe, pour que la Loi règne et
soumette les rois mêmes!»
--Notre fief, dit-il à Dieudonné, en montrant l'espace circulaire de la
plaine traversée par l'onde sinueuse et argentine. On dirait d'un écu
que barre le lambel.
Dieudonné nomma les villages dont les bannières viendraient avec leurs
dévôts saluer la croix de la mission dans Arras, sur la Terre de Cité.
Quand le préfet, l'évêque et les gendarmes se dérangeaient pour
accroître l'apparat de la fête, nul ne se fût avisé de déplaire aux
Cavrois en manquant, nul parmi les cultivateurs qui vendent leurs blés
et leurs oeillettes aux Moulins Héricourt, leurs orges et leurs
escourgeons à la brasserie, leurs betteraves à la fabrique de sucre, les
peaux du bétail aux tanneries de la Scarpe; nul parmi les épiciers et
les tailleurs, les bouchers et les charrons, les boulangers de qui la
Banque d'Artois escompte les traites; nul parmi les menuisiers qui
façonnent les planches des chalands, les cabaretiers qui abreuvent les
travailleurs, les maquignons qui vendent leurs bêtes aux charretiers des
usines et aux hâleurs des péniches; nul parmi les forgerons qui réparent
les machines de la Compagnie; nul parmi les comptables et les
entrepreneurs de bâtiments. A chaque maison visible, dans la plaine, sur
le bord de la route, le gros Cavrois indiquait la sorte de gens qui
sortirait, le surlendemain, dans le cabriolet ou la carriole pour gagner
la ville. Afin de couper court, l'attelage fut mené par des chemins de
traverse, en vue de la fosse Cavrois, que signalaient cent réverbères
illuminant, au bout des potences, la nuit près de s'assombrir. A la base
d'une colline de charbon, un grand feu pétillait et rongeait la masse
noire. Des ombres humaines s'agitaient devant. Un gros cheval blanc
tirait, au pas, le train de bennes sur une voie ferrée, le long des
chaumières mortes et des hangars vides. Cinq hameaux de mineurs
s'échelonnaient dans la plaine, où braillait une bande de garçons ivres.
L'orchestre strident d'un bal, dans un cirque de palissades, couvrait
mille cris de filles joyeuses.
--Te souviens-tu qu'il y avait ici une broussaille, rappela Dieudonné,
autrefois, quand nous étions de tout petits garçons, une broussaille
qu'incendiaient les gamins pour faire place nette? Alors, le cordier et
ses enfants venaient y planter leurs râteaux et tordre dessus le chanvre
neuf. Tu ne te souviens pas?... Pour nous apprendre la pratique de la
charité, on nous amenait ici en voiture. Nous remettions nous-mêmes les
sacs de croûtes, les vieux souliers, les manteaux hors d'usage à la
femme du cordier. Elle était si pâle qu'elle nous faisait peur, et l'on
nous défendait de toucher à ses enfants parce que les dartres couvraient
leurs joues... Ah! les pauvres diables que c'étaient là!... Toute la
broussaille ne donnait pas de quoi vivre, à cette famille. Le sol ne
valait rien pour la culture. Les carottes mêmes ne poussaient pas. Tous
les ans, il mourait une fille ou un garçon malade de la poitrine.
Maintenant! Hein?... Douze cents ouvriers, leurs femmes et leurs
mioches, se rassasient à la même place, depuis que l'on a découvert le
gisement de houille. On se met en liesse avec de la bière forte et du
bon genièvre, dans cinq villages. Et la jeunesse danse où grognaient
dans le temps les deux porcs du cordier poitrinaire. Le maire doit
ouvrir une troisième école. L'aubergiste qui organise les repas de
noces et les concours d'arbalète se retire des affaires. Il achète de la
rente...
--Oui, Saint-Simon et M. Enfantin triomphent ici. L'industrie guérit le
peuple de la misère, de l'avilissement et de la mort... Ma tante
Caroline a sauvé les hommes de cette région comme les abbés défricheurs
et semeurs du temps de saint Bernard, qui réunirent, dans l'asile des
cloîtres, les faibles à vie précaire...
--C'est une fameuse, tu sais, ma mère! déclara sourdement le gros
Dieudonné, comme s'il eût craint de laisser un sanglot d'émotion altérer
sa voix... C'est une bonne femme, et une femme de tête, maman!...
--Certes!
Omer imagina le bonnet de nuit ficelé sous le double menton de la tante
Caroline, les pans d'un châle écossais qui, pudiquement, recouvraient la
hideur du ventre obèse, par-dessus la camisole grise, si la meunière se
relevait, la nuit, afin de noter sur l'agenda, à la lueur de la
chandelle, une conception née pendant le sommeil. C'était elle, cette
grosse femme, un peu commune et bonasse qui, en trente ans, avait
élargi, de la sorte, le fief de son père, ce vieil Héricourt,
autoritaire comme la Convention, capable d'immoler ses deux épouses
successives aux nécessités du travail, et de lancer par le monde les
forces de ses quatre fils, officiers et marins, de ses deux gendres, le
diplomate comte de Châteaubriand-Blassans et le fonctionnaire impérial
Cavrois. C'était la tante Caroline qui avait, la première, fabriqué le
sucre de betterave durant le blocus continental.
--Maman! ah, maman!
Le garçon aux lourdes joues répéta ce mot. Son bras court embrassait du
geste l'espace de la plaine.
Peut-être deux larmes bleuâtres coulèrent-elles sur le visage lunaire du
chimiste qu'encadraient des cheveux châtains, alors aussi longs que
ceux de M. Béranger, le poète libéral.
--Maman!
Elle avait nourri de son froment l'armée française de Leipzig, puis
celle des alliés, après la bataille de Paris, rappela Dieudonné. Elle
avait su prêter un million aux majordomes du comte d'Artois dès l'heure
de la fuite vers Gand; elle avait mis en exploitation les charbonnages.
Elle avait obtenu la faveur des Jésuites sous la Restauration, en
plaçant son fils et ses neveux au collège de Saint-Acheul, ses nièces
chez les Dominicaines d'Esquermes; elle avait joint à son entrepôt de
Dunkerque les comptoirs de Java légués à son frère Augustin par la belle
hollandaise; elle allait utiliser les machines à vapeur dans la
raffinerie et les moulins à l'huile; elle avait réussi à transformer son
fils en chimiste industriel, Édouard en prédicateur influent, Omer en
avocat dévoué aux affaires de la Compagnie; elle avait su tirer de son
beau-frère Praxi-Blassans les renseignements politiques nécessaires à
ses spéculations, et d'Augustin Héricourt l'adhésion de sa fortune aux
entreprises de la Banque d'Artois, moyennant le mariage avec la soeur
d'Omer.
--Ah, maman!
Le sourire de l'eau épanouie entre les saules, les bras des collines
tendus à de l'horizon, le regard des brasiers pétillants aux pieds des
monts de houille, n'était-ce pas l'âme de la mère qui remerciait son
fils de cette vénération?
Telle était cette grosse femme replète et blafarde. Sans doute, ayant
refermé son agenda, grattait-elle de l'ongle, pour le sucer ensuite, la
tache de graisse omise sur la table par la négligence des serviteurs. Le
préfet lui obéissait. L'évêque la flattait. Le roi la redoutait, comme
il redoutait l'esprit de la France.
--Maman!
Dieudonné Cavrois murmurait encore le nom pathétique avec un accent de
tendresse triomphale. Il regardait droit devant, comme s'il pouvait
apercevoir sa mère par-delà des campagnes transparentes. Il fouetta les
larges flancs des boulonnais. Leurs crinières secouées flottèrent
jusqu'aux garrots, leurs queues balayèrent la route, tandis qu'ils se
cabraient avant de prendre le galop, et de faire jaillir le feu sur le
pavé du roi.
II
La bise alerte de septembre balançait les rameaux gracieux de l'acacia
devant la porte-fenêtre. Frileux, malgré le soleil du matin, le comte de
Praxi-Blassans rajustait contre ses épaules maigres le châle plié en
quatre qui glissait sur son habit de pair chamarré d'argent. Il
déjeunait seul devant un guéridon chinois, avec de la confiture de
coings, des rôties au beurre et du cacao délayé dans la crème. Son valet
de chambre anglais extirpa du nécessaire, en peau de truie, une spatule
de vermeil; il finit de tourner la mixture qui mijotait sur la flamme de
l'esprit de vin chauffant le réchaud d'argent, puis se retira. Le comte
interrogeait Omer sur le voyage à Rome. Il fronçait les sourcils quand
la voix bruyante de Cavrois l'incommodait, à travers la cloison. Car,
dans la grande salle à manger le général Augustin partageait les
tartines et le café au lait, et la tante Caroline refusait une tranche
de chevreuil froid, de laquelle Dieudonné, joyeusement, poursuivait
l'éloge homérique, aux rires de l'abbé.
Dans le boudoir étroit, que des paysages peints décoraient d'une cascade
sombre, d'un guitariste jouant pour des dames assises sur la coudrette,
d'une ruine abritant un berger en manteau rouge et ses moutons, M. de
Praxi-Blassans s'était réfugié, à l'écart du bruit. On avait roulé un
fauteuil à oreillettes. Il s'y prélassait en mâchant, au gré de son
large menton mobile et osseux.
--Ça, mon neveu, il faut que je vous entretienne de mes fantaisies. J'ai
celle de vous emmener avec moi chez le Turk, quand nos affaires là-bas
seront rétablies... Il me faut un deuxième secrétaire d'ambassade... Et
vous me convenez... Cela vous arrange-t-il?... Oui, n'est-ce pas?... On
jase de votre mariage avec la petite Gresloup. Qu'il se fasse ou non,
peu m'importe. Vous avez du loisir, car je ne partirai qu'au coeur de
l'hiver... D'ici là, vous aurez réglé vos affaires de coeur... si tant
est qu'à votre âge il seye de prendre femme. Courons au plus pressé. Je
vous remettrai sur le tantôt les notes de l'instrument diplomatique
qu'il s'agit de faire agréer à la Sublime-Porte, à l'empereur de Russie
et au ministre anglais. Un point de droit byzantin est discutable. Vous
savez que le Grand-Seigneur se pique de s'être mis dès 1453, lors de la
prise de Constantinople, en lieu et place des Commènes, des Ducas et des
Paléologues, et de régenter la Grèce au titre de leur légitime
successeur, par droit divin. Veuillez rédiger un mémoire de
jurisconsulte pour éclaircir les droits d'un chacun au temps des
empereurs grecs, et faire valoir les avantages politiques dont les cités
hellènes étaient en jouissance, à l'encontre de ce qui se passe
aujourd'hui. Je compte joindre ce mémoire à mes rapports et minutes, et
vous en faire honneur de telle façon que vous obteniez une place auprès
de ma personne, lorsqu'on m'enverra traiter avec le Divan, entre Noël et
la saint Sylvestre... Je ferai en sorte qu'on passe l'éponge sur vos
peccadilles. Je flaire qu'il y aura d'ici peu quelque changement au
Château. Tout cela demande du temps. Vous aurez licence de donner au
sentiment ce qu'il réclamera. Madame Gresloup est issue d'une bonne
famille galloise... Vous pourriez conclure une plus sotte union... A ce
propos, si j'en crois la comtesse, la jeune personne est quelque peu
navrée de votre inconstance ordinaire. J'ignore qui la renseigna; mais
elle voit d'assez mauvais oeil que vous donniez des soins à tant de
maîtresses... Vous surprendrait-il à l'extrême que votre soeur Denise
et son Espagnole eussent, par inadvertance, fait, devant votre belle, de
piquantes allusions à ces faiblesses?... Vous n'en seriez pas trop
estomaqué, je gage? Ni moi... ni moi...
Là-dessus, le comte ricana bien haut, en tapant les accoudoirs du
fauteuil; puis se bourra le nez de poudre brune, s'essuya dans une
batiste, et disparut derrière son bol de vermeil, qu'il vidait en
gloussant.
La raison d'Omer approuvait tout ce que l'oncle avait dit, tout ce qu'il
appuyait maintenant d'exclamations ironiques, bien qu'il croquât une
rôtie fauve à la confiture de coing.
--Tenez-vous encore à cette petite Élodie, reprit-il?... Hé, la pécore
était de tous points affriolante... Vous l'abandonnez fort méchamment,
ce me semble! Tout est-il quasi rompu? Vos belles Romaines
auraient-elles effacé le tendron de votre mémoire... A peu près! Au
diable le volage! Vous méritez, monsieur, d'être tiré à quatre chevaux
sur la grand'route de Tendre... Et vous ne nourrissez pas l'intention de
vous faire pardonner!... Non? Oh que si! Vous rougissez, monsieur, vous
rougissez!
Son doigt sec menaça le front d'Omer qui d'ailleurs ne s'inquiétait plus
d'Élodie, sauf à des instants d'oisiveté, et qui ne comprenait guère la
cause de cette insistance. Le jeune homme se défendit de son mieux.
Depuis que l'oncle de Praxi-Blassans lui avait enjoint de rompre avec la
grisette, il n'avait point renoué vraiment. A quelques visites, à
quelques parties de campagne, et à quelques soupers, de loin en loin, il
avait borné ses relations, au reste moindres que celles entretenues avec
la blonde Angeline. Il l'expliqua joyeusement, au comte qui l'écoutait
fort attentif, qui le regardait à travers un lorgnon double en usage au
temps des Incroyables.
--Eh, mon oncle; ne craignez point que je me lie derechef... Voilà cinq
grands mois que je ne l'ai vue. Nous n'avons même pas échangé de
lettres...
--A d'autres!
--Je crois, en effet, lui avoir envoyé de Rome, au moment où je faisais
des emplettes, un petit bijou de Transtéverine: des anneaux d'oreille.
Elle m'en remercia par un billet de politesse... Ce fut tout...
--Mais, Monsieur, n'est-ce point la preuve que vous tenez à demeurer
dans ses bonnes grâces?
--Ma foi, non... Elle se montre toujours aimable. Je lui garde un bon
souvenir; et ce présent en fut une modeste marque.
--Défiez-vous de cette courtoisie galante. Elle joue les pires tours aux
caractères les plus résolus. Et je trouve mauvais que vous ayez donné
barre sur vous à la reconnaissance de cette fille. Il vous faut choisir
d'Élodie ou d'Elvire Gresloup... Vous n'hésitez pas?... Alors, il
convient de renoncer franchement aux grisettes. Mme Gresloup se mettrait
en travers de vos desseins pour peu qu'elle semblât craindre que sa
chère enfant fût un jour délaissée. Et cette crainte se ferait d'autant
plus vive à l'avenir que la donzelle est fort proprement entretenue, à
ce que je sais, par un pair de France...
--Élodie!
--S'il vous plaît, monsieur le sacripant! Elle a sa calèche et son
tigre, un entresol dans le quartier neuf que l'on bâtit sur les terrains
des Porcherons, et elle dépense assez gros. Je vous dis cela pour votre
gouverne... Promettez-vous donc de ne la point relancer. Vous
accepteriez un rôle peu digne de votre nom en usant d'une espèce de luxe
qui ne serait point payé de vos deniers. Et si le bruit en venait par
hasard aux oreilles de Mme Gresloup, je ne doute guère du parti qu'elle
se hâterait de prendre à votre honte.
--La sagesse me sera commode. J'avoue avoir oublié beaucoup «mon Élodie»
pendant le voyage... Et puisque la Providence veille sur sa fortune dans
la personne d'un pair de France, il me reste uniquement un gracieux
souvenir.
--Voilà qui est bien...
Le comte acheva de bon appétit toute sa confiture de coing, qu'il
étalait maintenant sur la brioche, avec la spatule de vermeil.
--Au fait, reprit-il, je vous célerai point davantage que vous me
vexeriez en allant chez cette jolie fille; car je fréquente chez elle,
puisque les affaires de l'État m'obligent à me tenir dans les meilleurs
termes avec mon collègue de la Chambre des pairs. Jugez combien il
serait malséant de nous rencontrer là...
--Je me garderai bien, mon oncle, d'en courir le risque...
--Je n'attendais pas moins de vous!... J'ai votre parole, et m'y fie.
Vous ne la reverrez point?
--Assurément!
--Par ma foi, je ne ruserai pas avec vous. Et je n'aime point que vous
teniez d'un autre ce que j'aurais la mine de dissimuler devant mon
neveu... Apprenez donc qu'Élodie est avec moi du dernier bien...
--Vous seriez ce pair de France?...
--Lui-même!
--Ah, mon oncle! La plaisante aventure...
Omer feignit de rire gaiement, bien que son coeur souffrît à prévoir
que la belle créature supporterait les colères de ce vieillard et ses
embrassements, qu'elle lui prodiguerait les caresses, les postures et
les pâmoisons.
--Ne faites point le sot à vous moquer... Loin de moi la prétention
d'être aimé, et peut m'en chaut! Il suffit qu'on me serve de la
gentillesse, qu'on me traite de nièce à oncle et qu'on me laisse prendre
des privautés pour mon argent. Je m'arrange parfaitement de
complaisances qui sont le résultat de la politesse, voire du marché. Que
la boutiquière se montre avenante et docile, qu'elle se prête à mes
caprices, sans faire la moue, qu'elle mette son corps à la disposition
du locataire, avec un sourire courtois, et des manières d'hôtesse
accorte, c'est là tout ce que j'exige... Élodie, là-dessus, me gâte.
Jamais fillette ne se feignit plus joyeuse de jeter bas ses cotillons
pour faire honneur à un vieux gentilhomme heureux de toucher un sein
frais et de respirer une haleine légère. Elle paraît contente de me
procurer ces plaisirs; son coeur compatit aux besoins de ma verdeur,
le plus gracieusement du monde. Que dis-je: elle s'étudie tout le jour à
lire les contes de M. de Sade, pour me les débiter, ensuite, à la
manière d'une actrice qui sait jouer au naturel. Elle remplace les Elle
par Je. Aline et Justine, elle l'est tour à tour quand elle me dit leurs
aventures, de mémoire, en prenant le ton et les gestes d'une femme
sincère en sa confidence. Le divin marquis n'y tiendrait pas, s'il
ressuscitait à nos soupers... En vérité, notre Élodie est la meilleure
fille que j'ai connue!... Topez-là, mon compère!
--Alors mon oncle, vous n'avez plus de prévention contre la roture des
Gresloup; et une alliance de cette sorte pour le neveu des
Praxi-Blassans ne vous semble plus choquante... Vous m'y chambrez fort
allègrement... oserai-je dire.
--Fi donc, perfide!... Ah le perfide!
Le comte riait de toute sa franchise en s'époussetant la cravate et les
broderies d'argent. Blessé de cette moquerie, le jeune homme voyait,
dans cette permission de mariage, un simple moyen de l'écarter de la
belle créature. L'honneur social du neveu, le comte le sacrifiait au
bénéfice de sa débauche. Mais il se hâta de protester.
--Que non, grand Dieu! Que non! n'êtes-vous pas au fait des variations
politiques. La stupide arrogance des ultras faillit perdre la monarchie!
Ils couraient au gouffre. Voici que M. de Martignac et son ministère
renforcent, par la demi-sagesse des libéraux, le bon ordre. Ni M. de
Châteaubriand, ni moi, ne nous soucions d'y contredire par des manières
d'antan. J'acceptai, l'autre jeudi, de dîner dans une maison tierce avec
M. le marquis de Lafayette, qui nous a déclaré les opinions les plus
raisonnables. Des unions comme celle en cause ne peuvent que fortifier
notre parti. J'incline vers les manies du major Gresloup et du
général-comte du Bourg-Butler. Il se peut que vous me voyez, certain
jour, ajouter à mes ridicules en acceptant le poignard du carbonaro...
C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, monsieur mon neveu.
Le comte était redevenu grave. Il frappa dans ses mains. Le valet de
chambre reparut, long, maigre, adroit et souple. En une seconde, il eût
emporté le plateau, les pièces du nécessaire; puis déposé sur le
guéridon chinois l'épée à fourreau de parchemin et à garde d'acier, le
bicorne à plumes et les gants. La conversation s'égara. Des anecdotes
politiques furent rappelées, entre des souvenirs concernant le marquis
de Sade, que le comte avait bien connu, devant qu'il fût enfermé à
Charenton, sur l'ordre de Bonaparte, pour avoir écrit le pamphlet de
Zoloë, contre les débordements de Joséphine.
--C'était l'homme le mieux fait pour inspirer de la passion aux femmes.
La sienne l'adora...
A l'approche de la soixantaine, le comte de Praxis-Blassans paraissait
friand de goûter mieux aux plaisirs de la débauche. Omer ne l'avait
point jusqu'alors connu sous ce travestissement. L'oncle s'efforça
d'être amical, et d'amollir la sécheresse de son fausset. Voulait-il que
le neveu s'attendrît, et lui épargnât de le tromper avec la grisette?
Apparemment. La mine inquiète, parfois, du gentilhomme suppliait que son
bonheur fragile ne lui fût point ravi.
Omer eut pitié de cette intelligence orgueilleuse auparavant, et faible,
alors, devant une jeune vigueur. Il eut la sensation de pardonner au
vaincu qu'était ce diplomate, ce pair de France, ce fils des rois de
Rascie, qui avait, de 1799 à 1815, dicté ses vues secrètes à Talleyrand,
manié, par ce fourbe, l'Europe, leurré Alexandre, et abattu l'empereur.
Cet homme-là tremblait qu'Omer ne voulût revoir Élodie, et la
reconquérir. Cet habile ambitieux offrait de compromettre sa situation
en faisant donner un secrétariat d'ambassade au carbonaro, complice des
Conosséi.
«Mon coeur sensible et mon intérêt s'accordent, pensait l'avocat, pour
me conseiller de ne pas nuire à ses amours. Sa reconnaissance peut
m'aider à gravir promptement les degrés difficiles de l'échelle sociale.
Je ne reverrai pas Élodie... Mais, Elvire, elle, me semble perdue.
Denise, afin de me marier à Dolorès après l'avortement de mes desseins,
le comte, afin de me faire morigéner sur ma liaison avec Élodie, ont,
l'un et l'autre, averti Mme Gresloup de mes péchés, sournoisement et
trop adroitement pour que je réussisse à me justifier, en un temps où
rien n'engage la fille du major et moi, sinon quelques oeillades, et
quelques tendresses enfantines... Et cependant, il faut que j'échappe à
ma mère par ces fiançailles... La tâche est rude!»
Ainsi, mesurait-il les conjonctures, durant les bavardages du comte.
Puis, la tante Caroline entra. Quel beau temps pour la procession! Ni
chaleur, ni froid. Un vent léger. Un soleil pâle et clair qui serait, à
midi, heure de la cérémonie, juste assez tiède. Elle s'en félicitait
dans sa robe de moire roide. Sur le ventre bombé, l'agrafe de
l'aumônière, aux mailles d'or, enchâssait un monstrueux grenat taillé en
manière de croix grecque à quatre branches; cela se léguait, depuis le
seizième siècle, dans la famille Cavrois. Caroline y avait joint un sac
de velours pailleté, contenant ses clefs et son mouchoir. Par-dessus la
coiffe de malines épinglée d'or, elle comptait mettre une capote de
velours marron, lors pendue au coude par les brides, ainsi qu'une
écharpe de fine soie bleue à longs effilés:
--Qu'en pensez-vous, ce matin, Gaëtan?... Le Turk arrêtera-t-il le reste
du blé russe dans le Bosphore, maintenant que nos navires quittent
Gibraltar?
--Mon courrier ne m'apporte que des balivernes, Caroline, des
balivernes. Au reste, les nouvelles volent lentement. Le télégraphe à
bras est sujet aux erreurs... En vérité, je ne sais rien. Cela n'empêche
point mes désirs de diplomate de se trouver en accord avec mes besoins
de rentier. Par ailleurs, ce sont les gouverneurs de Crimée qui
empêchent la sortie des froments russes; car le tzar en a besoin pour
ravitailler ses soldats qui manoeuvrent dans la Thrace. Le blé de
Taganrok chargé en août sur votre flotte ira-t-il seul de Gibraltar aux
marchés d'Angleterre et à celui de Dunkerque? Cela est probable. Cela
n'est point sûr. Savons-nous, d'ailleurs, ce qui se trame en Morée? Dix
jours de navigation sont nécessaires au meilleur voilier pour se rendre
de Koron à Marseille... Attendons... J'ai tout lieu de penser que le
général Maison présente à Ibrahim des arguments péremptoires... Mais
l'Angleterre souffrira mal que la Russie et la France se donnent
l'importance de délivrer la Grèce, et confisquent, par là, l'influence
dans la mer Egée... A mon sens, la Porte ne faiblira point; et je ne
prévois guère qui la contraindra. Les Anglais arrêteront les boulets
sur la bouche des canons russes, dès qu'ils approcheront de
Constantinople. Et la Porte n'ignore rien de ces rivalités... Elle les
calcule. Elle en profite... C'est là tout ce que je saurais dire...
Debout, les mains dans les poches brodées de son habit, le comte, en
dissertant, portait le poids de son corps alternativement sur la pointe
des pieds et sur les talons. Il tenait la tête haute et les sourcils
froncés. Ses narines plates flairaient l'air, à maintes reprises. Ses
cheveux gris, sans poudre, tombaient jusqu'aux épaules, où ils formaient
un rouleau soyeux. Le papillottage de ses yeux clignés et dédaigneux en
imposait autant que ses paroles saccadées comme un perpétuel ricanement.
--Nous jouons gros, remarqua timidement Caroline en se caressant les
mains. Et c'est sur votre conseil...
--Holà! ma chère dame: suis-je le bon Dieu?... M'est avis que vous avez
manqué votre affaire en négligeant de louer à leurs armateurs tous les
gros navires d'Odessa, pour que la concurrence fût embarrassée. Vide ou
pleine, la seconde flotte de Crimée celle de septembre devait, autant
que la première, nous appartenir. Votre économie de petites gens a jeté
notre entreprise dans le mauvais cas...
--Tout doux! Devais-je ne point payer ici les paysans dont je mouds le
grain, au moment où il sied de leur insinuer, dans l'intérêt de votre
fortune, une opinion politique?...
La tante Caroline étendit les bras en exagérant sa révérence, moqueuse
jusqu'à faire toucher terre à la capote de velours et à l'écharpe
suspendues dans son coude. Le comte se dressait sur les pointes, les
mains dans ses poches, et pirouettait en maugréant.
La chance voulut qu'à cette minute, par le jardin, rentrât Mme
Héricourt, courbée dans sa robe noire. Il fallut ouvrir la porte-fenêtre
sur le petit perron, et le comte s'empressa d'esquisser les gestes
inutiles, tandis qu'Omer levait l'espagnolette...
--Virginie, tu attraperas mal à demeurer si longtemps à l'église...
Omer, gronde-la. Elle est partie à six heures du matin... Et il y a des
vents coulis pernicieux...
--Point du tout. Je me place entre la chaire et l'autel, contre un
pilier... J'y suis comme dans ma chambre... La chaire fait paravent...
--Ça n'a pas de bon sens, tout de même...
--Je m'y plais... Sans médire de ton logis ma bonne Caroline, la
cathédrale me paraît plus grandiose. C'est mon palais à moi. J'y suis
fort bien. L'odeur de l'encens y remplace les parfums de ta cuisine, qui
sont exquis, mais un peu persistants dans cette demeure...
Ironique et joyeuse, Mme Héricourt continua sur ce ton.
--Il est certain que peu de palais sont aussi magnifiques, approuva le
comte. Et si je n'avais tant à barbouiller, je m'arrangerais de tenir
mes assises dans une collégiale, ornée de bons tableaux et de statues
nobles, avec deux ou trois livres de chroniques sur les genoux.
--J'ai passé de grandes heures à Saint-Pierre de Rome et à Saint-Jean de
Latran. Je ne m'y ennuyais point, se hâta de dire Omer, en songeant aux
pieuses attitudes de sa maîtresse italienne, Carita Gennarello.
Et il s'étonnait que sa mère eût raison, par le fait.
--Je me promets, dit-elle, d'être assidue à Notre-Dame de Paris, car je
suis orgueilleuse et nulle maison ne me semble digne de mes goûts, sinon
une agréable église dont les ogives me satisfont. Je me sauvais du
château de Lorraine, pour passer des heures à la chapelle de
Bon-Secours-lez-Nancy. J'adore la lumière qui passe à travers les
vitraux anciens et qui vous apporte, avec les couleurs des saints
personnages, un peu de leur âme, devant vous, sur la dalle ou sur
l'appui du prie-Dieu. Les saints vous enveloppent de leur nuance et de
leur esprit. Et c'est une admirable atmosphère de méditation. Je me
rappelle leurs vies poétiques. Je me récite les évangiles. J'imagine
Jérusalem et ses rues étroites, ses maisons orientales, carrées, basses
et blanches. Je vois la Sainte Vierge faire son marché en discutant avec
sainte Elisabeth. J'entends saint Joseph raboter; et j'écoute Zébédé,
avec son fils Jacques, crier la marée bien fraîche avant d'offrir leurs
poissons à la servante de Marie-Magdeleine. Non loin de là, saint Pierre
toise avec arrogance le soldat romain qui monte la garde devant la
colonne où l'on affiche les édits de l'empereur. Jésus revient à la
maison de sa divine mère. Judas a passé le bras sous le sien et lui
parle avec l'animation la plus vive... Et puis... Et puis... Mon
imagination va... va... sans fin. Le temps passe, passe. Je m'amuse
comme une autre au théâtre. L'odeur de l'encens est délicate à respirer.
L'or du tabernacle brille doucement. Les prêtres silencieux passent
comme des ombres, s'agenouillent et croient... Quel homme, quel
seigneur, quel roi est mieux vêtu que le prêtre en surplis, en chasuble
d'argent, lorsqu'il gravit les marches de l'autel? Quel enfant nous
donne l'idée de l'innocence autant que l'enfant de choeur dans sa
belle robe rouge, s'il agite sa clochette aux sons argentins. La maison
de Dieu est plus somptueuse que la maison de l'homme. Il n'y a point de
murs sales et lézardés, comme au château de Lorraine. Point d'odeur de
graillon. Point de servantes bavardes. Point de jardinier qui m'obsède
pour obtenir l'argent des graines à semer; même si ma bourse est vide.
J'échappe à tous les ennuis et à tous les bruits fatigants. Je me repose
dans le luxe d'un palais. Les sons des orgues me laissent en extase.
Car, tu ne le sais pas, Omer: j'ai maintenant appris la musique sacrée,
même le plain-chant. Rien ne m'est plus étranger des mélodies du vieux
Bach, ni de Palestrina. Tu m'entendras, quand nous serons à Paris. Je te
ferai de la bonne musique, s'il te plaît...
Lasse un peu, Mme Héricourt s'était assise dans le fauteuil à
oreillettes; et son discours n'était pas sans élégance, malgré les
interruptions plaisantes du comte, les exclamations triviales de la
tante Caroline, et les sourires d'Omer. Lui-même admit combien était
plausible et sincère le bonheur de la veuve, durant ces interminables
stations à l'église. Il ne doutait pas qu'il se trouverait pareillement
heureux, s'il imitait cette habitude. Plus de luttes. Plus de dangers.
Plus d'amours douloureuses. On vivrait en soi, loin du monde hostile, en
jouissant des splendeurs religieuses, en accroissant les plaisirs de
l'art.
--Assez causé, Virginie... Viens te réconforter, et mangeant un
morceau... Aimes-tu le chevreuil en daube?
--Mais oui, fit-elle. J'ai grand appétit, ce matin.
Elle suivit sa belle-soeur dans la grande salle à manger, temple d'un
cygne géant peint par Snyders, et renversé mort, les ailes décloses, sur
le corps d'un cerf, sur un amas de poissons, anguilles bronzées, raies
pansues et roses, rougets écailleux, maquereaux de nacre. L'opulence des
couleurs débordait le cadre de bois noir, éteignait presque l'argent du
surtout monumental qui reproduisait la fontaine du marché des Innocents,
avec de petites commères, de minuscules Savoyards en porcelaine de Saxe.
Présent de la meunerie parisienne à la meunerie d'Artois, en
reconnaissance d'un prêt de farines consenti par les Moulins Héricourt,
en 1823, l'énorme pièce était à demeure sur la table occupant les deux
tiers de cette pièce oblongue, lambrissée, peinte en gris, meublée de
chaises courbes en acajou, à la mode sous le Directoire, et que la tante
venait de faire revernir.
La serviette au col Dieudonné, devant les plats de galantine et de
venaison froide, présidait, tranchait et versait du vin de Chypre dans
le verre du général Héricourt en grand uniforme. Nulle part, l'abbé de
Praxi-Blassans ne découvrait son bréviaire, bien qu'il fût en retard
pour se rendre à la cathédrale, et passer la revue de son cortège. Il
portait une soutane de drap fin, mais un peu luisante aux coudes et aux
omoplates, toute blanchie sur les épaules par la poudre de la chevelure
qui flottait. Mme Héricourt lui fit compliment sur l'ordonnance de la
procession. Il la remercia d'un mot, et, finissant par renoncer à son
livre, il partit.
A l'intention d'Omer, l'oncle Augustin, toujours affable, remplit de
Chypre un verre de Bohême. Pendant que le jeune homme goûtait la saveur
du précieux liquide, venu dans une outre en peau de bouc, le général
gouvernait la conversation. Il la mena des curiosités romaines aux
lettres échangées entre le voyageur et Denise, aux billets de Dolorès
Alviña.
Le comte parlait alors confidentiellement à Mme Héricourt que la tante
Caroline servait et abreuvait. Les chiens s'étant partagé un coq du
poulailler au milieu de la pelouse, Dieudonné se précipita, et leur
infligea des châtiments justes, mais indéfinis. Le général en profita
pour entreprendre son neveu.
--Cette pauvre Dolorès est folle... Imaginez-vous que votre soeur a
surpris, dans une armoire, tout un costume de cavalier. Cette enfant
comptait l'endosser pour suivre à distance ma chaise de poste et vous
apercevoir ici, pendant la procession... Elle a tout avoué dans un
déluge de larmes... J'ai dû la mettre sous clef avant de partir...
Heureux mortel! Ariadne s'arrache les cheveux sur le promontoire en
guettant votre retour. Cruel, que de malheureuses vous faites!...
--Je ne les fais point, s'il en est. Elles se font toutes seules.
--On n'est pas plus séduisant que vous... C'est un crime de se montrer
agréable à l'égard de pauvres innocentes quand on a votre tournure et
votre éloquence. Elles en perdent l'esprit. Peu vous importe!... Sans
doute... Mais enfin? Le coeur d'une fille sensible est chose très
fragile. On meurt de ces jeux-là... On en meurt.
--Ah! diable!...
--Ne raillez point...
--Mais c'est Mlle Alviña, qui me bloque dans les coins de votre salon,
et Denise, qui l'encourage à m'y bloquer. On a fait le siège de ma
personne, et je n'étais pas malotru jusqu'à répondre par des violences.
La politesse m'enjoignait de subir le siège, en évitant les assauts
aussi bien que les sorties. Je m'en suis tiré fort proprement de cette
manière, à mon goût. Et mes réponses d'Italie n'excitaient point Mlle
Dolorès à se déguiser en chevalière d'Éon pour me darder ici une
oeillade romantique. Faut-il que, l'ayant prévenue, je coudoie des
brigands qui m'attaquent afin qu'elle me délivre..., et que cela nous
lie comme à la dernière page de deux tomes, avec frontispice gravé en
taille douce, où l'on voit un cadavre poignardé et deux amants sous un
chêne que l'orage foudroie!
--Voilà bien les jeunes gens d'aujourd'hui. Quelle sécheresse de
coeur! Dès vingt ans, comme dit M. Beyle, ils visent à être députés du
cens, et à se prononcer sur la conversion de la rente... Il faudra que
je vous présente au jeune de Montalivet. Vous êtes bâtis l'un et l'autre
pour vous convenir... A votre âge, nous courions l'Europe, le sabre au
poing, en criant: «Vive la liberté!» Nous lisions les ruines de Volney à
la lueur du bivouac; et nous nous battions en duel, pour garder le ruban
d'une belle Allemande éplorée... Vous autres, vous préférez la fortune
aux belles-lettres et aux sentiments généreux... Après tout, peut-être,
avez-vous raison... Nous étions de grands fous.
--Peuh! ça ne vous a guère empêché de devenir un grand sage mon oncle,
un grand sage honoré de plaques et de cordons, héritier d'une riche
Hollandaise... près d'être fait comte. Vous nous la baillez belle...
--Chut.
Le général accentua sa mine sévère; mais, sans corriger la grâce affable
de sa voix:
--Vous ne croyez plus à rien.
--Parce que vous êtes notre exemple.
L'oncle Augustin sourit; se tut un instant; puis, s'étant levé, prit
Omer sous le bras. En camarade affectueux, il dissertait. De la morale à
la philosophie, de la philosophie aux actions qu'elle inspire, il en
vint à parler du triomphe de Bolivar, du Pérou, puis du Congrès de
Panama, qui réglerait les rapports entre les libéraux américains et la
Sainte-Alliance espagnole. Bolivar semblait promettre la restitution de
leurs biens aux héritiers des absolutistes exilés ou morts au cours de
la guerre civile. Dolorès Alviña deviendrait alors un très beau parti.
Son feu père cultivait le coton sur la côte de la mer des Antilles.
Leurs plantations étaient nombreuses entre Porte-Caballo et La Guayra.
Si l'on réglait ainsi les affaires des vaincus, la tante Caroline aurait
bientôt avantage à traiter avec Mlle Alviña. Car, en dépit de divers
prêts hypothécaires consentis à la filature de Marchiennes par la Banque
d'Artois, la mauvaise administration de l'emprunteur le réduisait aux
pires extrémités. La Compagnie Héricourt avait résolu, pour se
rembourser, de reprendre cette affaire, en appointant l'industriel
malheureux, afin qu'il continuât de gérer la fabrique, mais sous la
surveillance de Mme Cavrois. Le général supputa les gains probables. La
Compagnie Héricourt pouvait, le lendemain de la décision officielle
promulguée à Panama, conclure avec les planteurs de Dolorès un forfait
pour les achats de coton en balles. Il déclara la combinaison fort
bonne. A Roubaix, plusieurs tissages gagnaient une grosse importance
financière. Ni la Compagnie Héricourt, ni la Banque d'Artois ne devaient
permettre le développement d'une industrie régionale où elles n'auraient
pas la main, et qui pourrait, dans l'avenir, fonder une concurrence
pernicieuse à la suprématie commerciale des Moulins Héricourt.
Omer s'amusait de toute cette stratégie fort adroite pour le jeter dans
les fers de Dolorès Alviña. En son roide uniforme bleu, fleuri d'or au
col, aux manches, le général marchait, penchait le profil de sa jolie
tête fine, rasée aux joues, coiffée de courtes boucles presque blanches.
Il était charmant, subtil, parfumé, flagorneur; et sûr de son influence.
Il appela le comte en témoignage, puis Mme Cavrois. Ne pensaient-ils
point à l'urgence d'enrichir la filature de Marchiennes? Ce fut, en
effet, leur avis. L'oncle Augustin démontra que l'un d'eux devait plus
spécialement s'occuper de la nouvelle affaire. La tante Caroline ne
pouvait suffire à cet énorme travail. Omer Héricourt l'aiderait en cela,
ainsi que le comte l'aidait pour les importations, le général pour la
finance, et Dieudonné pour la fabrication du sucre de betterave. Le
comte riposta:
--Parbleu! il est grand temps que cet amateur de grisettes fasse
l'apprentissage du rentier et qu'il apprenne à gérer son bien. A tout
prendre, il se pourrait qu'il eût bientôt l'occasion de donner des soins
à certaine fortune personnelle qui lui viendrait du pays de Galles par
la voie des épousailles. Cela ferait de ce petit maître le plus gros
actionnaire de notre Compagnie. Et c'est avec lui que vous auriez à
débattre en dernier ressort, général, les clauses des décisions
importantes. Il contrebalancerait votre influence et celle du comptoir
de Java. J'ai toujours ouï dire qu'il n'était point mauvais, pour une
Compagnie de commerce, d'être régie par deux opinions rivales qui se
contrôlent réciproquement.
--Deux avis valent mieux qu'un, conclut, sentencieuse, Mme Cavrois.
Elle et Praxi-Blassans se regardaient avec malice devant le général,
assez penaud.
--Oh! la petite Elvire!... répondit-il... Rien n'est encore fait de ce
côté-là; hormis un souhait! Denise ne partage pas votre confiance.
--Ni Mlle Alviña, je gage..., riposta durement le comte, avant
d'éternuer à plusieurs reprises.
--La procession quitte la cathédrale à midi... Peut-être faut-il se
mettre en route...; insinua Mme Héricourt, par esprit de conciliation.
L'on s'apprêta pour le départ. Le comte et le général ceignirent leurs
épées de parade, en plaisantant avec belle humeur. Dieudonné vint
prendre Omer, qui se formulait de cette façon le résultat des deux
entretiens:
«Mon oncle de Praxi-Blassans tremble que je ne lui enlève Élodie; mon
oncle Augustin tremble que, par le mariage avec Elvire, je ne lui retire
l'autorité dans les conseils de la Compagnie et de la Banque. Il
m'appartient de profiter de ces deux appréhensions, pour me grandir...»
Ayant mis son chapeau, il se frotta vigoureusement les mains, sans rien
répondre aux questions joviales du gros garçon.
Ils allèrent à pied. Une demi-heure de marche était à peine nécessaire
pour gagner Arras. Des cabriolets et des chars-à-bancs se succédaient à
grand bruit sur le pavé du roi. Ils emportaient, vers le parvis de la
cathédrale, des propriétaires ruraux engoncés dans leurs cols à pointes
molles, leurs cravates à trois tours, leurs gilets à ramages et les
collets mal roulés de leurs habits bleus. La plupart saluaient au
passage, en se félicitant de la température. Des cavaliers poudreux
arrivaient, cravachant leurs bidets maigres, franchissaient le
pont-levis entre la courtine de briques et le talus de la contrescarpe,
pour s'engager sous les voûtes de la place dans l'ossature de murailles
angulaires coiffées de gazon, qui sertissaient la ville aux mille
cloches sonnantes. Les carrioles rustiques encombraient les couloirs des
portes fortifiées. Les campagnards criaient des bonjours en patois,
s'admiraient les uns les autres, se félicitaient de leurs courtes
blouses, de leurs chapeaux en forme haute, mais devenus flasques et roux
à l'usage. Ils tiraient par une seule corde sur la bouche de leurs bêtes
pataudes, dont les paturons étaient barbus.
Les cousins non sans peine se frayèrent passage parmi les ânes que
chevauchaient les paysannes aux bas noirs, et qu'elles tapaient du
poing. La rue de maisonnettes sentait l'huile, le tan, la corne brûlée
au sabot du cheval que l'on ferrait sous le hangar de la forge. Des
brasseurs en jupon et en gilet roulaient leurs tonneaux sonores. L'herbe
sèche enodorait la boutique de l'herboriste. Le militaire époussetait
son pantalon blanc sur le seuil du marchand de tabac. Une fille déboucla
sa jarretière à l'ombre d'un porche; elle tirait son bas bleu sur une
jambe fine. Des garçons hissaient contre une façade, par la poulie
suspendue au pignon, les bottes de foin qu'un vieux en bonnet de coton,
attrapait de sa fenêtre, et emmagasinait. Le shako noir d'un chasseur,
sa veste verte, et son sabre retentissant, attiraient les oeillades et
les rires des servantes à genoux qui lavaient les perrons de grès
bleuâtre. Trois demoiselles empanachées descendirent les marches de leur
demeure. Elles tenaient leur livre de messe et leurs chapelets dans
leurs mains jointes contre les pans de leurs écharpes.
Les maraîchères étalaient sur le bât des ânesses leurs légumes avant de
tirer le pied de biche des sonnettes à la porte des maisons bourgeoises.
Des chiens de chasse erraient modestement, le nez à fleur de ruisseau.
Devant le Café du Théâtre, les cousins aperçurent le vieux chevalier de
Vimy, qui se promenait, la badine en l'air, fort satisfait de ses
escarpins vernis à l'oeuf, de sa culotte jaune, de son gilet de moire,
de son habit tête de nègre, de ses manchettes fines et de son jabot
empesé. A leur salut, il répondit en soulevant les bords plats de son
chapeau. De loin, il invitait Omer à prendre un doigt de muscat chez la
belle Herminie. Pour elle il avait installé ce magnifique établissement
tapissé de glaces, orné de banquettes en moleskine rouge, d'un comptoir
recouvert de marbre, après avoir marié cette fille à l'aubergiste
Caldeneuf, l'ancien carabinier de l'empire qui, vers 1824, était
opportunément décédé, lors de sa deuxième apoplexie, d'ailleurs prévue.
Dans la fumée des pipes, Omer souhaita le bonjour aux vieux amis de
l'oncle Edme, les conspirateurs de 1820. Sorti des prisons royales
depuis six mois seulement, M. Boredain était devenu bouffi et presque
idiot. Il ne parlait que de la retraite de Russie et du mal qu'il avait
eu, bien que vélite de la garde, à changer de chemise entre Smolensk et
la Bérésina. A peine les cousins furent-ils assis, qu'il les entreprit
là-dessus. Puis il pria qu'en considération de ses malheurs on lui
trouvât dans Paris une place de commis aux nouveautés. A colporter le
drap et le velours d'Amiens dans les boutiques de l'Artois, il gagnait
peu de chose.
Atrabilaire, M. Lepault renchérit. On n'accordait rien aux vétérans de
la Révolution. Ils pouvaient, comme M. Saturnin, le brasseur, avoir eu
le sourcil coupé par un kaiserlick, et, la vieillesse venue, risquer de
perdre l'oeil; ou, comme l'épicier Bodnot, avoir perdu deux doigts au
siège de Dantzig, ce qui l'empêchait de tenir les cartes; ou, comme le
fermier Delorme, boiter en gardant une balle de Ligny dans la cuisse,
personne ne voulait plus s'inquiéter d'eux.
Les joueurs de dominos l'approuvèrent. Dans sa polonaise à brandebourgs,
M. Lepault agitait sa maigreur en déclamant. Lui ne se plaignait pas de
sa situation matérielle. Il gérait le rendement des tourbières, et cela
lui suffisait. Mais, enfin, leur honneur de soldats, quels avantages
obtenait-il? Aucun. Voilà qu'on les enrôlait dans l'Opposition
Constitutionnelle, maintenant! Et quels vils subterfuges politiques! On
les priait de suivre la procession, pour rallier à la cause du ministère
l'esprit des campagnes sans effaroucher personne. Que signifiait tout
cela? Depuis douze ans, on les faisait tourner comme des tontons...
--Comme des tontons! Voilà le mot!... reprit M. Saturnin, en écartant
ses jambes colossales, qui serraient trop sa panse, sur le bord du
tabouret.
--Nous avons marché avec Nantil, dans l'affaire du Bazar Français; avec
Berton, dans l'affaire des Chevaliers de la Liberté. On nous a mis dans
les comités philhellènes! Aujourd'hui nous voilà public de procession!
C'est trop fort!
--C'est trop fort!... conclut M. Corbehem, en donnant du poing contre la
table... Votre père, monsieur Héricourt, marchait plus droit que cela,
lorsqu'il sabrait les Russes, avec mon pauvre frère, sur la chaussée
d'Austerlitz!...
--L'empereur a rétabli la religion pour le peuple! rappela de loin le
chevalier de Vimy.
Il s'accoudait au palissandre du comptoir, contre le corsage de la belle
Herminie. Se rappelait-elle avoir eu les prémices d'Omer autrefois dans
la goguette qu'elle tenait, hors la ville, avec sa mère, veuve d'un
lieutenant? Elle avait pris de l'embonpoint et trônait dignement, le col
enlacé d'un boa de cygne... D'un sourire toujours spirituel elle tenta
de répondre aux mines de l'avocat. Mais un hussard délicieux parut la
surveiller. Elle sembla le craindre. Il frisait une moustache crépue de
l'air le plus impérieux, en heurtant sa pipe contre la cimaise, pour
faire tomber la cendre. Ce sous-officier ne toléra point qu'Herminie eût
la mémoire plus aimable. Il se dressa dans le dolman rouge et le
pantalon bleu; il lui demanda de ses nouvelles avec impertinence, de
façon à bien indiquer ses droits évidents aux nouveaux venus. Sans le
déconcerter beaucoup, le chevalier de Vimy le lorgna de son monocle à
tige. Omer songeait aux heures de sa quatorzième année, quand la mère de
cette femme, l'appelant «mon bel Hippolyte», se comparait à Phèdre, et
le roulait dans son lit, le déshabillait... Quelle confusion était la
sienne, lorsqu'il sentait la chair nue de la matrone sur lui! Et quelle
était la force du plaisir, alors! Le temps l'émousse, hélas! Avec la
fille, il avait joué comme avec une gamine de son âge, mais sans rien
omettre de leurs vices réciproques. Voici qu'un hussard aimait cette
Herminie jusqu'à faire le bravache; et le chevalier de Vimy aimait au
point de souffrir cela.
--Messieurs, paix-là! suppliait M. Mercoeur, calmant les colères des
joueurs de dominos... L'empereur ne tolérait pas l'irréligion. Le grand
homme avait ses motifs.
Ils cédèrent à l'ascendant de cet ancien officier aux dragons. Habile
jadis à faire du butin en campagne, il portait un habit de drap fin, des
bottes vernies et, en outre, de grosses bagues chargées de rubis, qu'il
avait conquises sur les morts d'Austerlitz et de Wagram, ainsi que ses
rentes, les deux montres enrichies de brillants, pendues le long de sa
culotte de daim.
Les sonneries des cloches redoublèrent. M. Mercoeur paya sur le
comptoir de la belle Herminie. Les groupes se formèrent pour se rendre
au lieu où la procession s'arrêterait, où la mission planterait sa
croix.
Dieudonné Cavrois fut entouré par les vétérans, tandis que le chevalier
de Vimy et M. Mercoeur accompagnaient Omer. Ils l'accablaient de
politesses et de louanges, à propos de son duel, du plaidoyer pour le
major Ulbach, de ses exploits de carbonaro, rue aux Ours, et en Italie.
La gloire de Cicéron avait enfin une rivale, à ce qu'ils assurèrent. Il
ne tenait qu'à lui d'être député, dès qu'il aurait l'âge. Il se plaisait
encore à ces flatteries, quand on se trouva sur la Terre de Cité, au
centre de la multitude respectueuse et murmurante rangée en cercle
contre les petites maisons de la place. Bientôt une rumeur se développa
de la rue St-Aubert; les gendarmes débouchèrent, en grande tenue, le
plumet au soleil, et le sabre à la hanche. Leurs chevaux lustrés
avancèrent au pas. Les oursons brillaient à la lumière; les plastrons
rouges et les culottes de peau jaune excitaient l'admiration des
fillettes. Les versets d'un psaume furent psalmodiés par des voix mâles,
et une centaine de chantres en surplis défilèrent autour de la place,
jonchée de roseaux et d'herbes aquatiques, cernée d'une foule pimpante
qui chuchotait avec les gens des maisons. L'arme droite, des fantassins
gantés de blanc se suivaient à trois pas d'intervalle. Ils honoraient le
pieux cortège par les fleurs de lys brillant à la plaque de leurs shakos
évasés, par leurs buffleteries en croix sur leurs habits bleus.
--Soldats de sacristie! Roides comme des cierges... Pas de souplesse...
grognait au hasard M. Mercoeur, en écartant les jambes, comme s'il
venait de mettre pied à terre après une longue chevauchée.
--Voyez-moi quelles petites gens ils recrutent pour faire nombre:
par-dessous le surplis des chantres, on aperçoit le pantalon gris et la
guêtre noire de malheureux ouvriers qui font les saints à quinze sous
la séance..., remarquait M. Corbehem; il ricanait bien haut, il faisait
trembler sa bedaine en gilet de velours, et battait, avec les bras, la
jupe de sa redingote marron.
Le plus grand élève des Frères ignorantins portait la bannière du
Sacré-Coeur; les garçons étaient nu-tête, bien peignés, vêtus de
blouses et de pantalons en bure monastique, et tenaient chacun un petit
cierge maigre, éteint déjà. Suivaient les filles voilées de la
mousseline roide qui recouvrait les robes de salin et de soie, gloires
passées des bals et des mariages, cadeaux offerts par les dames de la
ville aux Enfants de Marie. Omer ni le chevalier n'estimèrent la beauté
de l'âge ingrat. Mais des voix délicieuses et frêles montaient par la
rue, d'où sortaient leurs deux files infinies. Sur l'air en vogue de la
_Dame Blanche_, leur choeur modulait un cantique timide qu'appuyaient
les sons des cloches les plus lointaines, comme si le voeu de la ville
recommandait au ciel les prières de ces jeunes sourires. Derrière, les
bannières bleues brodées d'argent luisaient, ainsi que les visages
divins et véritables de cette foule pieuse formant un seul corps en
adoration. Le général Augustin, roide, magnifique, illuminé de croix et
de broderies, soutenait, avec le secours du bedeau, un brancard
antérieur du dais, à la gauche de l'évêque qui présentait au peuple les
rayons de l'ostensoir. A droite, le comte de Praxi-Blassans, son claque
sous le bras, marchait impertinent, sévère, le front levé. Les brancards
postérieurs étaient aux mains du trésorier général et du directeur de la
Banque d'Artois, deux solennels messieurs, en habit bleu barbeau et en
bas de soie. Puis les musiciens de la garde nationale assourdissaient
dans leurs cuivres une marche de mode lent, que rythmaient les coups de
grosse caisse. Mme Héricourt, Mme Horpsvrahen, la tante Caroline et une
demi-douzaine de veuves accompagnaient de très petites filles portant
des lys en papier. Enfin, l'abbé de Praxi-Blassans et les trois
missionnaires précédaient la croix peinte en vert-pomme, charriée dans
une brouette fleurie, qu'escortaient, avec de gros cierges, les
fonctionnaires en uniformes brodés, les officiers supérieurs chargés
d'épaulettes massives et coiffés en coup de vent, le troupeau de dames
aux chapeaux de plumes, aux collerettes tuyautées, et aux cachemires
polychromes enveloppant les froufrous soyeux des robes. Le vent
ébouriffait un peu les mèches des hommes découverts, secouait les
panaches roses et bleus des femmes, arrondissait les rubans des
bannières, transportait quelques parfums d'iris et de lavande, quelques
odeurs de cuir et de pommade, effaçait fort vite les sons de la musique,
et enlevait au ciel le cantique des voix pures.
De partout, mille et mille gens affluaient jusqu'à la Terre de Cité.
Toute l'âme de la ville venait au coeur que, pour ce jour-là, lui
avaient choisi l'abbé de Praxi-Blassans, le général Héricourt, le pair
de France, et la tante Caroline. Elle riait à chacun, semant le suif de
son cierge de six livres. Les touffes de têtes graves et fraîches se
penchaient à toutes les fenêtres des petites maisons étroites. D'une
fabrique voisine, plusieurs centaines d'ouvrières accoururent. En haut
de l'estrade, Édouard prêcha.
On entendit peu de choses. Le silence unanime frémissait. Omer Héricourt
apprécia l'orgueil de contempler la population entière, toute cette
Flandre espagnole, écoutant, sur les genoux, la parole de sa famille,
qui déclamait, messagère de Dieu, par la voix mélodieuse et forte de ce
jeune prêtre, aux belles boucles poudrées, aux mains lumineuses.
La croix fut érigée. Deux coups de maillets assurèrent les étançons dans
la maçonnerie du calvaire. L'évêque fit plusieurs pas, avec la crosse
pastorale. Il bénit le Signe, pendant que les diacres en lourdes
chappes d'orfèverie relevaient les pans du manteau d'or. Comme le
vieillard larmoyant se tournait vers la foule, avant d'achever l'action
de grâces, une belle femme en deuil, se précipita, s'abattit contre
terre, étendit ses mains gantées...
«Monseigneur!... Et vous, mes frères,... sanglota Mme Horpsvrahen,
j'avoue humblement... avoir profité sans scrupules... des biens acquis
par feu mon père, à vil prix, du temps de l'impiété et du malheur... Le
domaine de Horps, qui appartenait, avant la Révolution, aux abbayes, et
qui était de la sorte devenu la propriété des miens, je le restitue
aujourd'hui à l'Église, entre les mains de M. l'abbé de Praxi-Blassans,
pour qu'il le rende à sa destination première. Et je prie Dieu, par
l'intercession de la Sainte Vierge, afin qu'il me pardonne mon péché!...
Ainsi soit-il!»
Sanglotant d'émotion, elle avait donc récité la leçon écrite par
Édouard. La foule, d'abord silencieuse et stupéfaite, s'interrogea, se
renseigna: les uns approuvaient, les autres admiraient.
Mais les filles entonnèrent un cantique. La grosse caisse tonna.
L'évêque se prosterna à nouveau devant l'ostensoir déposé dans un
amphithéâtre de cierges et de fleurs. Et toutes les cloches de la ville
s'ébranlèrent à la gloire des Héricourt.
III
--Elvire, pourquoi soupirez-vous?
--Le sais-je?
--Est-ce une plainte?
--Sans doute.
--Et que vous m'adressez...
--Je ne dis point cela...
--Mais encore?
--La vague de la mer sait-elle ce qui la fait gémir?
--Vous cachez dans une phrase d'élégie ce qui vous peine...
Elle secoua la tête, et continua de tricoter en marchant sur les
feuilles mortes. L'automne était somptueux, parmi les arbres d'or au
jardin de Meudon. Les cailloux des sentes humides brillaient devant le
soleil aussi pâle que le ciel. Omer scrutait de son mieux l'âme de Mlle
Gresloup. Était-elle jalouse de l'Espagnole? Elvire souffrait-elle de
cela? Mais alors elle l'aimait, lui... Il ne put rien obtenir de la
pudeur qu'elle mit à lui tout dissimuler de son âme.
Il se rappela qu'on l'avait, à plusieurs reprises, saignée naguère.
Malgré leur promptitude à mêler les aiguilles et les mailles de laine,
les mains de la jeune fille parurent exsangues, comme celle d'une morte.
Il le remarqua pour attribuer la tristesse à la préoccupation de la
maladie.
Elvire fit sa moue d'écolière moqueuse.
--Mon Dieu, je me sens un peu de faiblesse encore; mais cela n'est point
pour me chagriner tant. Je goûte assez l'état de convalescence. La
nature paraît plus aimable. On chérit davantage la bonne mère qu'on
retrouve et qui fortifie nos pas chancelants. Hélas! je ne suis pas de
celles à qui la sauté suffit pour se réjouir. Je ne crois pas ma journée
bien remplie parce que j'ai bu et mangé à souhait, après avoir dormi
profondément. Et je serais incapable de me juger malheureuse parce que
mon appétit se dérobe. N'êtes-vous pas de même?
--J'avoue que sentir mon corps et mon âme s'accorder pour la vigueur de
l'action, cela me procure du bonheur; et il ne me semble pas
négligeable. Je me plais à savoir que la loi naturelle demeure observée
par mes organes et par mon esprit.
--Vous êtes en cela comme mon père. Il se tâte les muscles. Il lève les
poids. Il n'entre dans son laboratoire que si les forces physiques
l'assurent d'abord de leur parfaite santé. Ma mère prétend que le propre
des hommes est de ne méditer que dans un but d'action. Ce leur vaut de
la supériorité sur nous, pauvres songeuses! Hélas! nous ne pouvons
qu'espérer... Dieu nous a départi ce don-là tout seul.
--Regrettez-vous de ne pas courir des risques? Seriez-vous comme Dolorès
Alviña, qui rêve de se vêtir en cavalier et de retourner en Amérique
pour combattre les libéraux de Bolivar, venger son père les armes à la
main, par le fer et par le feu.
Au nom de l'Espagnole, le teint d'Elvire s'empourpra, puis le sang
reflua et laissa le front livide, les joues blêmes, les lèvres
convulsives. Elle ne répondit que par une négation de la tête et se
remit à tricoter. Omer en conçut une vive joie. Mme Héricourt se
trompait. Son fils était toujours aimé par l'ange, qui suffoquait à la
seule évocation d'une rivale. Elvire s'aperçut de ce que signifiait le
silence. Elle se hâta d'aspirer l'air, afin de parler pour cacher son
émotion sous des phrases.
--Votre père et le mien, le colonel et le major, n'ont-ils pas accompli
tout ce qui est possible à l'homme pour conduire au triomphe les
dangereuses rêveries des philosophes et de la Révolution. Mais, combien
de fois ma mère n'a-t-elle pas déploré, devant moi, les suites funestes
de cet égarement sublime? Combien de fois a-t-elle pleuré sur les
malheurs qui désolèrent, vingt ans, l'Europe, sur tant de héros
moissonnés dans les champs d'Allemagne et de Russie, pour qu'en fin de
compte les frères du Roi-Martyr revinssent prendre place sur leur trône.
Combien de fois l'ai-je entendu supplier un époux trop courageux de
renoncer à des entreprises que Dieu n'aide point, et qui ne servent qu'à
ensanglanter le monde, qu'à faire pleurer des veuves, des orphelins dans
toutes les chaumières...
--C'est le sentiment de Mme Gresloup. Mais le vôtre, Elvire?
--Une fille de mon âge et de ma condition peut-elle penser d'autre façon
qu'une sainte mère qu'elle adore?...
--Voilà donc pourquoi vous vous résignez. Les ruines de la Révolution et
de l'Empire vous effrayent. Comme ma mère, et comme la vôtre, vous ne
voyez que les morts, les deuils, la chute de ces grands espoirs, ce dont
notre enfance a connu seulement la détresse... Vous êtes donc, Elvire,
la soeur de ces anges assis, enveloppés de leurs ailes closes, sur la
marche d'un tombeau, et qui laissent le sablier du temps tomber de leur
main, sans vouloir arrêter l'effusion du sable.
--Peut-être vous semblé-je ainsi... Ce n'est point le fait d'une jeune
personne frivole, comme vous les aimez, apparemment.
--Qui vous dit que j'aime les personnes frivoles?
Elle détournait la tête.
Omer jugea bon de marquer du dépit, et ne parla plus. D'ailleurs, il
nourrissait du ressentiment contre la générale et son amie, pour leurs
vilaines médisances. Lors de son retour à Paris, fier du secours que son
éloquence avait pu fournir au ministère Martignac et au libéralisme
constitutionnel près des électeurs flamands, il avait, en lui-même,
abdiqué toute prétention sur Elvire. Les soins nécessités par
l'installation de Mme Héricourt, les devoirs de l'avocat que les
plaideurs attendaient depuis de longues semaines, et les démarches du
carbonaro chargé de missions secrètes, mille affaires diverses n'avaient
permis que deux visites à Meudon. Elvire l'avait reçu froidement, bien
qu'il rapportât de Rome, pour ces dames, quelques bibelots de piété
rares et bénits par le pape. Il avait trouvé la jeune fille plus chipie
que naguère. Sans doute attendait-elle qu'il s'excusât des fautes par
elle imaginées. A la voir hostile, Omer n'avait plus douté que Mme
Héricourt, Denise et Dolorès n'eussent deviné juste. Mme Gresloup
éludait un mariage immédiat pour sa fille; et celle-ci ne s'entichait
pas d'un jeune homme trop lâche pour affronter sa vertu, ou trop volage
pour se lier par des fiançailles immédiates. Le major avait alors
entraîné facilement son disciple dans la bibliothèque. Le poussant
contre un buste de Cicéron, il avait, la pipe à la main, proclamé les
mérites du papisme industriel, comme à l'ordinaire, vanté le caractère
de La Fayette, les inventions de M. Niepce, les idées sociales de M.
Enfantin et l'esprit excellent de la loge «Ardente-Amitié». Au retour de
Meudon, les deux fois, le jeune homme, s'était rendu chez sa soeur,
afin que Dolorès Alviña lui fit la cour. Maintenant elle composait un
poème épique, à l'exemple de lord Byron; elle lisait des vers d'ailleurs
fort passables. Omer se reconnût sous la figure d'un fils de héros mort
pour la liberté de sa patrie, et qu'aimait, dans l'orage, une nonne
sacrilège. Ces vers n'amusaient pas moins que la scène dramatique jouée
par Mlle Alviña, lorsqu'elle avait revu le voyageur dans le vestibule de
l'hôtel Héricourt: «Omer, souffrez que je me retire, s'était-elle
écriée. Je ne puis supporter de telles émotions...» Et portant son
mouchoir à ses yeux, elle avait disparu jusqu'à l'heure du dîner. Lui se
plaisait à ces manèges comme à ceux des actrices, encore qu'il l'estimât
sincère. Elle n'avait pu se substituer toute à l'image d'Elvire,
cependant. Il regrettait le temps où la pure Eloa promettait à Lucifer
de le sauver; il regrettait sa belle illusion quand, à Rome, il l'avait
désirée pareille à la matrone de marbre, mère du monde latin. Et voici
qu'après une collation arrangée par Mme Gresloup, dans sa campagne de
Meudon, en l'honneur de Mme Héricourt, il écoutait soudain Elvire se
désoler, telle une amante jalouse et malheureuse.
Peut-être craignait-elle de l'avoir fâché trop. Elle eut peur du
silence. Pour deviner les réflexions du jeune homme, elle leva les yeux
sur lui. Mais il détourna presque ses regards, et se prit à louer la
belle mine de Mme Gresloup qui brodait assise devant le perron avec Mme
Héricourt. Ensuite il vanta l'ordonnance de cet ancien pavillon de
chasse, qu'on restaurait encore. Les échelles des couvreurs s'accotaient
aux murailles nues. Il s'en inquiéta longuement, comme s'il se décidait
à ne vouloir plus discourir sur les âmes. Elvire répondit par des mots
brefs et sourds. Puis elle parut faire un grand effort de vaincue qui se
soumet à loi du maître pour reprendre, d'elle-même, la conversation
sentimentale.
--Omer..., dit-elle..., je ne me passe point d'être si peu curieuse de
ces choses. Maman me tance beaucoup là-dessus. Mais je ne puis pas. Les
forces de mon esprit se refusent à veiller sur l'ordre de la maison, sur
les travaux des tapissiers et de l'architecte, sur les mille petites
misères de la vie domestique. Je ne me plais que dans un rêve flottant.
Ma fatigue s'y calme. C'est un sommeil bienfaisant, qui me repose; j'ai
les yeux ouverts, mais sans rien distinguer.
Elle s'arrêta, surprise d'être franche ainsi. La rougeur subite de son
visage, l'effarement du «ciel et de la mer», derrière les cils qui
battaient, dirent assez le triomphe du jeune homme. Mlle Gresloup se
promettait à lui. Comme Dolorès montrait les trésors charnels de sa
gorge en levant les bras pour rajuster sa coiffure, Elvire dévoilait à
demi le nu de son âme, afin de le séduire. C'était le même geste de
vierges près d'offrir le plus précieux de soi; l'une son corps sensuel;
l'autre son esprit riche de chimères amoureuses. Transporté par les
joies du triomphe, Omer, du regard adora l'Elvire qui se donnait.
--Chère Elvire!... murmura-t-il... Avouez toute votre âme...
Elle sourit un peu; elle enroulait le fil du tricot autour du peloton,
sans mot dire. Elle tressaillit. Ses épaules frissonnèrent. Ayant remis
son ouvrage dans la poche de son tablier en soie puce, elle darda ses
regards durs, ses regards d'ange dédaigneux à la face d'Omer. Il en
soutint malaisément l'éclat et la franchise.
--Méritez-vous que je vous découvre mon âme?
--Pourquoi non?
--J'aime que l'on me comprenne sans que je parle. Si je vous disais
comment je songe, ce serait là, savez-vous un grand sacrifice en votre
faveur, monsieur!... Enfin, puisque vous êtes un vieil ami de quinze
ans... (elle éclata de rire). Oui, oui, vous vous prévalez de ce que
vous avez construit mes premiers tas de sable pour vous rire de moi!...
N'importe. Je ne vous cèlerai pas davantage qu'il m'arriva de penser à
des amis qui voyagaient au loin dans les pays antiques. Moi, qui reste
au gîte, je fais comme le lièvre du bon La Fontaine, et je laisse la
folle du logis arranger son théâtre à l'intérieur de mon cerveau. Elle
peint très vite un décor. Elle dirige ses petits acteurs improvisés le
mieux du monde. Ils jouent alors mille scènes plaisantes ou sinistres.
Tout engourdie, je la regarde faire. Elle m'amuse. C'est très bon. Je me
repose infiniment. J'ai la même conscience du repos qu'aux instants où
commence le sommeil, lorsqu'on apprécie combien il va être agréable de
dormir. Ma faiblesse de petite fille jouit de la sécurité... Le monde
disparaît s'il me gêne, à moins qu'il ne se transforme au gré de mes
inventions. Tenez, hier, au fond de cette pelouse, devant les
marronniers, j'ai vu la balustrade et les marches d'un grand château,
pendant deux ou trois heures; tous nos amis entraient, sortaient par là.
Ils m'annonçaient qu'ils étaient devenus tels que je les souhaite. Le
général du Bourg était en grâce près du Roi, et il portait un uniforme
splendide. De beaux cheveux bruns ombrageaient le front de mon père, qui
était mince comme sur la miniature du salon. Il avait le costume des
dragons. Il revenait de la guerre. Un soldat retenait leurs coursiers au
bas des marches. Lui gravissait lestement le bel escalier de marbre,
j'entendais le bruit du sabre et des éperons. Il tendait les bras à ma
mère, qui ouvrait la porte en haut. Elle s'avançait en criant de joie.
Elle avait la robe de mousseline blanche, et l'écharpe bleue du portrait
qu'a peint M. Lawrence. Mon père se précipitait à genoux et lui baisait
la main. Ma mère le relevait, le serrait éperdument sur son coeur,
tandis que de douces larmes noyaient ses beaux yeux. Ils s'embrassaient.
Ils s'aimaient. J'eus bien de la peine à ne point pleurer toute seule,
tant j'étais émue de les voir ainsi. J'ai même essuyé mes paupières.
Tout en moi frémissait d'allégresse: «Oh! chers parents! me disais-je,
si vous pouviez remonter le cours des ans. Vous goûteriez encore ces
délices sans nom. Pourquoi faut-il que vous ayez vieilli?... Pourquoi
votre jeunesse, sinon votre bonheur, s'est-elle flétrie déjà? Que ne
renaissez-vous, chaque printemps, avec la beauté de la terre? Ah! nature
marâtre, qui laisses abréger trop la félicité!...» Ensuite, j'ai
redouté, dois-je le dire, leur mort. Je me suis vue descendre les
marches de ce palais, en longs habits de deuil. Et vous me consoliez de
votre mieux... Vous souteniez mes pas... Cet affreux tableau m'a si
fortement affectée que je me suis mise à courir jusqu'à la maison, pour
embrasser ma mère. Et je tremblais de l'y découvrir morte, en effet,
tuée par des brigands... qui se seraient introduits par la fenêtre de la
cuisine basse. Oui, j'étais sûre que ma rêverie contenait le
pressentiment d'un malheur réel. Ah! mon ami! Comment vous dépeindre mon
angoisse pendant ces courts instants? Le soleil sur la façade ne me
souriait plus, ou, plutôt, son sourire me semblait le plus atroce des
sarcasmes. Je cours, je vole... je perds mon écharpe... J'atteins ce
perron. Personne! J'ai pensé perdre l'esprit. Je traverse deux pièces
vides. Enfin, je tombe en sanglotant aux genoux de ma mère, qui ne sait
rien entendre à mon chagrin... Elle me berce. Elle me câline. Elle me
console. Elle me supplie de lui avouer la cause de mes pleurs. Le
pouvais-je? Pouvais-je lui dire qu'à l'instant je l'avais vue belle,
jeune, enivrée d'un adorable amour qui se retrouve entier, après les
craintes affreuses de la guerre dans le coeur d'une épouse de héros?
Pouvais-je lui dire que je me désespérais de la voir vieillie et de la
sentir marcher vers la mort inexorable, qui nous attend, qui me guette
aussi, moi qui n'ai même pas connu la douceur d'être chérie comme elle
par un mari noble et généreux!... Maman m'a grondée bien fort. Car ce
n'est point une rareté que de me mettre en cet état. J'aime pleurer.
--N'aimez-vous pas rire aussi, ma chère?
--Je ne ris jamais quand je suis seule... La folle du logis dessine des
tableaux heureux. Alors, j'ai tout de suite de la tristesse à concevoir
qu'ils sont vains. Au contraire, si les tableaux sont tristes, j'éprouve
du plaisir à les faire démentir par la vérité des choses... En ce
moment, je suis contente, parce que vous êtes là et que nous devisons en
nous promenant; car, plusieurs fois, je vous ai reconnu là-bas, au fond
du jardin, tantôt attaqué par les brigands de la Calabre qui vous
mettaient en joue, dans votre voiture, et tantôt sur le désert de la
mer, naufragé, puis enseveli par les flots, avec l'épave qui vous
portait. Votre malheur m'affligeait plus que je ne saurais dire.
J'apercevais votre corps percé de coups au milieu d'une broussaille, ou
bien rejeté par la vague sur une plage de cailloux... Et moi-même je
m'approchais, je reculais, frappée d'effroi et d'horreur... Je soulevais
votre tête. Aucun souffle ne remuait vos lèvres. Vous n'étiez plus!...
--Elvire, est-il vrai? Pensiez-vous à moi? Avez-vous ressenti de
l'inquiétude pour moi?
--Oh! mon Dieu! Ai-je baigné mes doigts dans mes larmes!...
Elle se força de rire, en feignant de se railler elle-même. Ses paroles
comblaient l'espoir d'Omer. Elles se répétaient en lui. Elles le
possédaient totalement. Il voulut réfléchir, mais ne sut. Tout lui
semblait sublime et indicible. Il triomphait de sa mère et de sa
soeur, de l'oncle Augustin. L'ange l'aimait. L'ange avait tremblé pour
lui. L'ange avait souffert pour lui, pour le Satan des mauvaises
rencontres. Tant elle l'aimait, que, par une mystérieuse intuition,
Elvire avait quasi deviné le combat, sur la route de Frosinone, et les
périls de la tempête, au retour d'Asture. Omer résistait mal à la
convoitise de la saisir en ses bras, de confondre leurs êtres aussitôt
dans une étreinte de gratitude passionnée.
--C'est que j'aime pleurer..., sourit-elle encore comme pour atténuer le
sens de son aveu.
Toutefois, elle sut faire concevoir que c'était là seulement un mot de
prudence raisonnable, et qu'il n'amoindrissait pas la valeur de ses
émotions.
--Au couvent, je ne répandais pas moins des larmes au récit des
supplices endurés par les martyrs. Quand j'ai su que sainte Agnès avait
été déchirée par des peignes de fer, je n'ai pu dormir de trois nuits;
et il fallut me guérir d'une grosse fièvre. On dut me saigner alors pour
la première fois... Ne fouliez-vous pas cette terre de Rome qui but le
sang des bienheureux catéchumènes? Le jour où mon père fit allusion à je
ne sais quels dangers dont vous pouviez être menacé, toute ma compassion
d'autrefois envers les fidèles livrés aux bêtes féroces, dans le cirque,
m'est revenue. Comme j'avais en imagination désiré les secourir, j'ai
rêvé de vous secourir aussi, parmi les brigands et les vagues de la mer.
Ne riez point... Sachez, Monsieur, que je suis fort héroïque en pensée,
s'il ne m'est guère permis de l'être en actions. J'aurais décemment
affronté les lions et les tigres du cirque, s'il l'eût fallu, plutôt que
d'abjurer ma foi. C'étaient là mes sujets habituels de méditations au
couvent. Tout au fond de mon coeur de petite fille, je couve une âme
de soldat. Celle de mon père, un peu!... Oh! que de tempêtes il y a
là... Je vous admirais de courir volontairement à ces dangers qu'on n'a
point voulu m'expliquer de façon claire. Pour les Grecs opprimés, et que
les rois voulurent abandonner à la cruelle vengeance des Turks, vous
alliez réunir des soldats, des armes et de l'argent. Voilà ce que je
comprenais... Dans mes songeries, vous persuadiez, par la parole, les
grands seigneurs, en Italie, de prêter aide à une cause juste. Votre
éloquence chevaleresque achevait de les convaincre. Vous prépariez
cette victoire des Grecs. Un peuple vous doit le bonheur d'être libre.
Vous sauviez les martyrs d'Ali-Pacha, comme j'ai tant voulu sauver ceux
de l'empereur Dioclétien. Vous réalisiez ce que j'ai pu seulement
souhaiter. C'est la même compassion pour les mêmes martyrs, ceux
qu'extermina l'empereur païen, ceux que le sultan fit massacrer à Chio.
Omer, je vous ai vu, généreux et brave comme mes sentiments. J'ai
tremblé pour vous, comme j'eusse tremblé pour eux et pour moi... et j'ai
pleuré sur vous comme je pleure sur moi qui ne puis rien que pleurer...
Elle finit de parler en portant aux yeux ses mains exangues. Omer
s'aperçut qu'il la remerciait gauchement. Il ne trouvait pas des mots
meilleurs que ceux des livres. Et paraître croire qu'elle lui disait de
l'amour, c'eût été sans doute impertinent. Après quelque hésitation, il
n'osa, par respect. Il se contenta de formuler cette phrase:
--Elvire, de toute mon existence passée, je n'apprécie rien tant que
cette heure-ci.
--Est-il vrai, du moins?...
--C'est vrai. Je vous supplie de n'en pas douter... Qu'attendez-vous de
moi qui vous persuade?
Elle réfléchit un peu, sans répondre. Il la contempla droite dans la
robe aplatie contre les formes d'adolescence angélique. Elvire
consultait peut-être le ciel blanc et les feuilles d'or. Enfin, à voix
basse, elle déclara:
--J'attends de vous quelque chose de plus fort que mon espoir.
--Je tâcherai, dit-il timidement...
A ce mot, elle sourit de toute sa joie. Son âme candide et radieuse lui
vint au visage en fleur. Ses yeux éblouirent de leurs reflets intérieurs
le jeune homme sans voix.
«Elvire reste ignorée de moi, malgré tout, observa-t-il ensuite. Et
quand elle se transfigure ainsi, elle m'ôte mon bon sens. Elle me
soumet. Il me semble qu'elle donne ce qu'aucune autre fille ne saurait
offrir. La beauté de sa vertu contient plus que je ne souhaite. Il y a
là des choses étrangères à moi-même, peut-être déjà la vie de cette
descendance qui changera la barbarie du monde à la gloire des Lois
justes...» Il fut orgueilleux de cette explication. Elvire avait couru
dans le pavillon. Au piano, son âme chantait un Noël, acclamait la venue
du Rédempteur. Omer imagina qu'elle confondait le Christ et lui-même
dans une seule dévotion.
--Je remercie Dieu..., cria-t-elle à Mme Gresloup qui l'interrogeait,
avec quelque aigreur, sur cette envie de musique.
La dernière note expirée, Elvire demanda gentiment à faire une promenade
en bateau. Le domaine s'étendant au bas de la colline, un triple et
vaste étang s'était, peu à peu, formé dans le creux d'une ancienne
carrière. C'était un lieu mélancolique entouré de roseaux fauves. Les
deux mères s'assirent à la poupe. Sur le banc du milieu, Omer mania les
rames. A demi couchée contre la proue, Elvire, parmi les plis d'un
châle, contemplait le déclin du jour dans le calme miroir. Omer chérit
le profil grave du petit nez aquilin, des grandes paupières pâles, de la
bouche étroite et serrée, de la joue oblongue, que couronnait l'onde
épaisse d'un bandeau d'or sombre, et qu'une bride rose nouait au large
chapeau de taffetas gris. L'ombre de la jeune fille glissait, avec la
nacelle, sur la surface clarteuse, vers les ombres rousses des arbustes
et vers les branches de quelques saules éplorés.
--Omer, aimez-vous l'eau? dit-elle. Comme mes songes, elle est
silencieuse et changeante. Tous les poètes ont écrit qu'à son image, la
vie passe entre les rives de la nature plus éternelle. Voyez, cet étang
même! Un courant l'anime. Cessez de ramer. La barque dérivera... L'eau
demeure active en elle-même, quel que soit son repos apparent. Ainsi de
mon âme. Quand j'aperçois mon visage reflété dans le visage de l'eau, je
ne sais plus lequel m'appartient en propre... Dans mon âme, aussi, la
nature paraît, tremble, luit, triomphe et se dissipe, comme les roseaux
et les arbres de la rive paraissent, tremblent, luisent, triomphent, et
se dissipent dans le reflet du courant mystérieux que suit notre esquif.
--Voyez, Elvire, le jour baisse encore... et plus je considère l'étang
s'obscurcir, plus il ressemble à votre visage. Vos teints sont presque
pareils. La même lueur de soleil verte et dorée vous farde l'un et
l'autre... Votre front si pur entre les bandeaux reproduit le dessin
même de l'onde qui pénètre l'anse finale ombragée par les saules sombres
et roux... Tout l'ovale de l'étang reflète votre face et la nuance de
vos regards mélancoliques... Mon ange aux doux yeux! Je vous vois
seule... J'oublie la terre... J'oublie les cieux... Ils sont en vous
confondus...
Il ramait mollement. Le sein modeste d'Elvire s'agitait sous l'armure de
la robe plate. Il sentit en lui-même cet émoi frémir. A supputer le
bonheur de la jeune fille, il le goûtait aussi. «Elle pleure de joie en
m'aimant, et je ne suis pas éloigné de répandre des larmes parce qu'elle
pleure!»
A la poupe, les deux mères jasaient. Elles ne s'occupaient guère des
amants éperdus. Omer ne guida plus le bateau qu'avec une seule rame,
très lentement. Sa main droite, libre, effleura les ongles d'Elvire. Il
lui prit les doigts. Ils étaient frais et langoureux. Ils
s'abandonnèrent à la pression timide. Un grand frisson traversa la jeune
fille, sans qu'elle voulût cesser sa contemplation de l'eau, comme si
la défaite de sa vertu ne devait pas être vue par sa pudeur.
--Que la nature est muette, ce soir... reprit-elle en murmurant.
--Elle se recueille; elle est attentive; elle fait silence pour nous
mieux voir.
--Il fait beau! reprit-elle encore... Il fait éternel...
Omer eut peur que cela répondît à une vérité lointaine, inconnaissable
et sûre. L'esquif glissait sur le froissis de la surface qui se moirait
légèrement. Elvire, à la proue, regardait le bonheur imprécis de
l'avenir... Ce fut une longue communion entre l'univers et son âme. Le
jeune homme, un instant, pensa devenir jaloux du crépuscule pers et or,
transparu dans les branches basses des saules.
Sans qu'il parlât, Elvire l'entendit craindre. Elle exprima leur idée
secrète.
--La cadence de votre rame, Omer, divise en vain cet instant; il me
semble qu'il ne peut être interrompu ni limité; il me semble qu'il va
durer toujours, comme le temps que le balancier de l'horloge divise en
vain... par ses bruits réguliers?...
--Oh! pourquoi ne durerait-il pas toujours, au moins dans mon coeur,
cet instant... jusqu'à la mort?...
--Hélas! il y a la mort... Nous ne nous sauverons pas de la mort...
--Les enfants sauvent de la mort les sentiments de leurs mères, et il
les continuent, ils les transmettent à leur descendance... Le principal
de nous-mêmes échappe ainsi à la fatalité de la destruction. Tout renaît
de soi, chère Elvire. La branche d'acacia fleurit aux interstices du
tombeau. Il suffit d'aimer pour que, de nous, le meilleur
refleurisse...
Les doigts d'Elvire se crispèrent un peu dans la main du jeune homme. Il
répéta:
--L'amour sauve de la mort... Elvire. L'amour sauve de la mort...
--Croyez-vous?
IV
Depuis que le comte Dubourg avait vendu la vieille demeure de ses aïeux,
au capitaine Lyrisse et aux Héricourt, contre une rente viagère, il
continuait d'y vivre dans un petit corps de logis pour lequel il payait
location. Ainsi n'était-il pas déchu de ses habitudes un peu
seigneuriales. Mme Héricourt le priait souvent à dîner. L'oncle Edme le
ramenait sans cesse de leurs courses mystérieuses jusqu'au salon du
Régent, ainsi nommé parce que ce personnage y avait écrit, d'après le
conseil de son écuyer le comte Dubourg, la renonciation aux visées sur
le trône d'Espagne, acte exigé par Louis XIV. Le mobilier fort simple
d'ailleurs et sévère était demeuré tel, sauf les réparations
indispensables. Un portrait de Jean-Jacques Rousseau; un autre de
d'Alembert méditaient là. Mme Héricourt se recueillait au fond d'un
large fauteuil reposant sur quatre pieds de bouc en chêne ciré. Les
candélabres d'argent, qui avaient éclairé la scène historique,
occupaient encore les angles de la cheminée en pierre tendre.
A l'ordinaire les deux amis entreprenaient le jeune avocat pour
l'intéresser aux chicanes des Francs-Maçons, ceux de leur Loge
«Ardente-Amitié». L'oncle marchait de long en large, les mains dans le
pont de sa culotte et penchait, en discourant, son corps maigre. Il
plaignait le F.·. Roulon d'avoir perdu son procès contre un maître
couvreur. Ne devait-on pas malgré l'avis d'Omer, aller en appel?
L'imprimeur des carbonari, Pied-de-Jacinthe, n'avait pas encore obtenu
la diminution de ses amendes: il entendait seulement s'acquitter en
partie. Contre un voisin, le F.·. Rambourg plaidait pour une servitude
qui permettait à ses chevaux de traverser une cour mitoyenne; ce voisin
refusait indûment ce passage. Comment pouvait s'y prendre le tailleur
Durtot, afin de recouvrer une créance sur Maxime de Trailles, sans le
faire interner à Sainte-Pélagie, où il eût fallu payer l'entretien du
débiteur?
L'avocat ne savait que répondre. Son oncle n'admettait point que la
jeunesse d'Omer le privât d'influence auprès des juges qui, pourtant,
l'estimaient trop heureux d'être déjà notable, envié par tous ses
collègues du barreau. Dubourg reprochait cette inaction. On ne pouvait
conduire les hommes qu'en les alliant par des moyens matériels aux
grands desseins des chefs. Durant les guerres de Vendée qu'il avait
faites, avant d'être le prisonnier converti à la Révolution par
Bernadotte, il avait obtenu de ses chouans l'héroïsme, à condition
d'autoriser le pillage des fermes et des maisons appartenant aux
bourgeois républicains des villes.
Il rappelait alors mille traits de bravoure particuliers aux compagnons
de Charette et de La Rochejacquelein. Continués à table, de pareils
récits toujours miraculeux séduisaient Mme Héricourt. Car le général
était adroit, bien que vindicatif et hargneux. A côté d'elle, il
affectait de la religion par politesse. Il disait comment il avait vu
l'hostie devenir sanglante à l'élévation, un jour, entre les mains d'un
inconnu tonsuré que ses Vendéens avaient découvert dans un village
conquis sur les Bleus, et qu'ils avaient contraint de dire immédiatement
la messe. L'épouvantable miracle affola les paysans. Ils accusèrent le
prêtre. Il lui fallut reconnaître qu'il était assermenté. Les chouans
avaient cloué le sacrilège, les bras en croix contre une grande porte,
et l'avaient criblé de balles... Une autre fois, sa bande avait aperçu,
dans le ciel, sainte Anne qui faisait signe de courir sus à l'ennemi.
Bien qu'ils tombassent en grand nombre frappés par la mitraille, les
chouans atteignirent la batterie et y entrèrent dix-sept sur deux cents
hommes; les autres gisaient dans les prairies, morts, et tous les mains
jointes.
Ses yeux en extase, la veuve écoutait cela. Elle enviait la foi de ces
rustres qui leur avait valu la présence du miracle. Quels saints
étaient-ils donc? Malgré sa dévotion, elle n'espérait pas que jamais la
grâce pût toucher son coeur d'une manière si parfaite. Évidemment,
elle restait loin de cet état de piété. Que tenter pour y parvenir? Ces
élus, ces simples de la glèbe que pensaient-ils de Dieu? Sur eux, elle
questionnait intelligemment leur ancien chef. Il narrait sans fatigue
les incidents de ces pauvres vies défuntes. Il nommait chacun de ses
chouans, l'évoquait, retraçait avec éloquence le portrait physique du
martyr. Car il avait profondément aimé leurs âmes rudes et croyantes, au
temps de son adolescence énergique, quand il les conduisait vers le
sacrifice, lui, fluet garçon de vingt ans, juché sur un gros cheval de
labour au poil jauni.
Dans la salle à manger, où présidait, debout au milieu de la niche
creusant les lambris gris, un hercule de marbre, la main remplie de
grappes, tous les soirs, ces mêmes propos mêlés à d'autres souvenirs
accompagnaient le repas servi par un valet silencieux et attentif. Mme
Héricourt tâtait les grains de son chapelet en attendant le plat.
L'oncle Edme expliquait souvent les affaires du château de Lorraine dont
il administrait les revenus consacrés à leurs dépenses de Paris. Il
refusait toujours de restituer ce bien national acheté en 1793 par son
aïeul à la famille de Luxembourg, quelle que fût la supplication de sa
pieuse soeur. Bientôt sa faconde s'exerçait en louant les mérites du
menu. Toujours, il redemandait une seconde assiette de potage; après la
première:
«Fameuse soupe! disait-il, fameuse, la soupe.» Le poisson lui paraissait
généralement délicat. Le ragoût valait qu'il dît: «C'est à se pourlécher
les babines! hein?» Au reste, peu de chose lui semblait comparable au
filet de boeuf quand il était tendre. «Cela fond sous la dent! ma
soeur! Remercie Dieu de nous l'avoir donné, en reprenant un morceau.»
Le légume intéressait moins le capitaine. Il dédaignait la pâtisserie,
mais saluait d'exclamations un fromage à point. Pour les fruits, il
glissait à l'oreille d'Omer des métaphores luxurieuses, les assimilant à
la chair des femmes. «J'ai joliment dîné!» ne manquait-il point de
proclamer, en se levant au signal de Mme Héricourt, désireuse de réciter
enfin les grâces. Tous les jugements du capitaine étaient sincères. Son
visage un peu rouge, sa bouche luisante, ses yeux brillants et rieurs,
les mouvements de son gosier, et ses hauts-le-corps témoignaient de sa
franchise.
Dans la galerie dont les colonnes plates encadraient les murailles de
miroirs, il prolongeait les éloges, en réclamait du général Dubourg et
d'Omer. N'avait-il pas lui-même composé le menu, averti la cuisinière,
surveillé la sauce? Il supposait même l'approbation du colonel Héricourt
bien que le défunt demeurât définitivement muet dans un manteau de
cavalerie, les cheveux balayés par le coup de vent, la main serrant le
sabre à travers un gantelet de cuir; sur la neige, au fond du tableau,
les lignes d'infanterie fusillaient la charge déjà victorieuse des
dragons. Dubourg appréciait les liqueurs des îles, et il aimait le
whist. Doucement, il avait persuadé la veuve d'apprendre ce jeu. Elle y
avait pris goût. Une fois le café servi, le domestique dressait le
guéridon à tapis vert. Les cartes s'étalaient. Omer considérait comm
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