Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome premier
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Title: Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome premier
Author: Duchesse de Louise Elisabeth Tourzel
Editor: duc François Joseph de Pérusse Des Cars
Release date: July 25, 2010 [eBook #33258]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/33258
Credits: Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the
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Note de transcription:
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas
été harmonisée.
Sur la page 258, le nom incorrect (Alexandre) D'AUMONE, a été
corrigé en D'AUMONT.
THE FRENCH REVOLUTION
RESEARCH COLLECTION
LES ARCHIVES DE LA
REVOLUTION FRANÇAISE
PERGAMON PRESS
Headington Hill Hall, Oxford OX3 0BW, UK
MÉMOIRES
DE MADAME
LA DUCHESSE DE TOURZEL
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en mai 1883.
PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
[Illustration: PORTRAIT DE LA REINE MARIE-ANTOINETTE
Pastel fait en 1791, par KUCHARSKY.]
MÉMOIRES
DE MADAME
LA DUCHESSE DE TOURZEL
GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE
PENDANT LES ANNÉES
1789, 1790, 1791, 1792, 1793, 1795
PUBLIÉS PAR
LE DUC DES CARS
_Ouvrage enrichi du dernier portrait de la Reine_
TOME PREMIER
[Illustration]
PARIS
E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
10, RUE GARANCIÈRE
1883
_Tous droits réservés_
INTRODUCTION
Les Mémoires que nous soumettons aujourd'hui au public n'ont,
jusqu'ici, jamais été imprimés. Depuis fort longtemps la nombreuse
descendance de madame la duchesse de Tourzel et le cercle restreint
d'amis qui seuls avaient eu connaissance de ce précieux manuscrit en
sollicitaient avec instance la publication, sans que madame la
duchesse des Cars, petite-fille de madame de Tourzel, entre les mains
de qui il était venu par héritage, ni, après elle, M. le duc des Cars,
son fils, aient cru devoir accéder à ce désir. Les motifs d'une
pareille réserve sont faciles à comprendre, si l'on se reporte par la
pensée aux époques troublées que décrivent ces Mémoires. Toute la
génération qui a traversé la période révolutionnaire a gardé des
scènes terribles auxquelles elle avait assisté une impression dont la
vieillesse même n'a pu éteindre la douloureuse vivacité. Lorsque, plus
tard, la police de Napoléon Ier entoura d'une surveillance odieusement
vexatoire les personnes que leur position et leur attachement connu à
la famille royale désignaient à l'ombrageuse méfiance de l'Empereur,
les habitudes de circonspection qu'elles avaient contractées pendant
leur jeunesse devinrent la règle de conduite de leur vie tout entière,
et ces sentiments s'étaient transmis à leurs enfants, témoins
attristés des inquiétudes, parfois même des dangers auxquels leurs
parents et eux-mêmes étaient exposés.
Aujourd'hui, ces raisons n'existent plus, et le moment semble venu de
restituer à l'histoire un document unique, qui, par son caractère
particulier, ne peut être comparé à aucun de ceux dont se compose la
riche collection des mémoires relatifs à la révolution française. Tous
ceux, en effet, qui ont écrit sur cette funeste époque, ont joué un
rôle personnel plus ou moins direct dans le drame qu'ils racontent;
ils ont donc une tendance naturelle, inévitable, à présenter les faits
sous le point de vue préconçu auquel leurs passions, souvent leurs
intérêts, leur commandent de se placer. Madame Campan elle-même n'a pu
échapper entièrement à ce reproche. Malgré le charme qu'inspire son
touchant et respectueux attachement à l'infortunée reine
Marie-Antoinette, on entend, parfois, dans sa voix comme un écho de
susceptibilités froissées, comme un cri inquiet de sa personnalité,
qui contraste péniblement avec l'émotion du lecteur. Cette impression,
on la chercherait en vain dans les _Mémoires de madame la duchesse de
Tourzel_: tout entière aux devoirs de sa charge, sa vie, ses
affections, ses pensées se concentrent exclusivement sur les augustes
enfants dont les épaisses murailles du Temple pourront seules la
séparer. Aux heures les plus menaçantes des émotions populaires,
lorsque la populace égarée envahit aux 5 et 6 octobre 1789 le château
de Versailles, lorsque l'émeute traverse les salons des Tuileries le
20 juin 1792, lorsqu'au 10 août elle s'y établit triomphante sur les
ruines de la monarchie, la gouvernante des Enfants de France trouve
dans son dévouement à la famille royale la force d'étouffer le cri le
plus sacré de la nature. On sent à peine un frémissement d'inquiétude
aux dangers que court sa fille bien-aimée, cette charmante Pauline de
Tourzel, dont le courage désarma les bourreaux de la Force lors des
hideux massacres de Septembre.
Mais si la personnalité de madame de Tourzel ne perce en aucun endroit
de ces Mémoires, on y voit, presque à chaque page, comme un reflet des
deux plus augustes victimes de la tragédie révolutionnaire: le roi
Louis XVI et la reine Marie-Antoinette: c'est là ce qui fait un des
principaux attraits de ces volumes.
Le public trouvera, nous l'espérons, un vif intérêt à suivre dans ce
récit authentique le développement des terribles événements et des
catastrophes qui ont marqué la fin du siècle dernier; il y verra
l'origine de ces convulsions qui, après avoir désorganisé et
bouleversé toute une société, continuent encore à troubler l'époque où
nous vivons. La famille de madame de Tourzel sera heureuse de voir au
milieu de quelles circonstances se sont révélés le courage, le
sang-froid, le dévouement qui ont acquis à l'auteur de ces Mémoires un
tel renom parmi ses contemporains et rendent ses descendants si
justement fiers de lui appartenir.
Nommée gouvernante des Enfants de France au lendemain de la prise de
la Bastille, madame de Tourzel fut, on peut le dire sans crainte, la
dernière, la seule confidente des malheureux princes auxquels le
danger, en relâchant bien vite les entraves de l'étiquette, permettait
de suivre leur penchant pour les tendres effusions du coeur et de
l'intimité.
Pendant cette cruelle agonie de la royauté, alors qu'une surveillance
savamment grossière épie les moindres mouvements et jusqu'aux
impressions du Roi et de la Reine, quand La Fayette semble chercher
dans les humiliations qu'il inflige à la famille royale une sorte
d'orgueilleuse jouissance, c'est dans l'appartement de madame de
Tourzel que les malheureux princes viennent chercher un moment de
calme et l'oubli de leurs souffrances. C'est là qu'ils versent, loin
des regards impies, ces larmes amères que l'histoire a soupçonnées
jusqu'ici plutôt qu'elle n'en a eu la preuve, car, une fois la porte
franchie de nouveau, les devoirs sublimes de la royauté imposaient à
ces nobles et saintes figures le masque d'une résignation surhumaine.
Ces larmes, madame de Tourzel en a été l'unique témoin. Dans les
douloureux épanchements auxquels elle a assisté, elle a saisi le
secret de cette bonté que l'on a, parfois, pu qualifier de faiblesse,
mais qui puisait sa source dans le plus ardent amour de la France.
Aussi, lorsqu'après bien des années, dans une retraite que lui
conseillaient à la fois les circonstances et son impérissable douleur,
la gouvernante des Enfants de France a voulu nous laisser le récit de
ces funestes événements, elle en cherche l'appréciation dans le
souvenir qu'elle a gardé de ces suprêmes et cruelles confidences.
C'est là ce qui distingue, entre tous, les Mémoires de madame la
duchesse de Tourzel, et c'est pour cela que nous n'hésitons pas à les
considérer comme un document historique d'une valeur absolument
incomparable.
Louise-Élisabeth-Félicité-Françoise-Armande-Anne-Marie-Jeanne-Joséphine
de Croy-Havré naquit à Paris le 11 juin 1749. Elle était le cinquième
enfant et la quatrième fille de Louis-Ferdinand-Joseph de Croy[1], duc
d'Havré, prince et maréchal héréditaire du Saint-Empire, marquis de
Vailly, comte de Fontenoy, châtelain héréditaire de Mons, grand
d'Espagne, etc., tué au combat de Filingshausen en 1761, et de
Marie-Louise-Cunégonde de Montmorency-Luxembourg.
[1] Le duc de Croy-Havré, père de madame de Tourzel, avait trois
soeurs: 1º Marie-Louise-Josephe, née le 22 février 1714, qui
avait épousé le comte de Tane, gentilhomme piémontais; 2º
Marie-Anne-Charlotte, née le 12 mai 1717, qui avait été mariée le
1er avril 1737 à Joachim-Antoine Ximenès, marquis d'Arizza, grand
d'Espagne; 3º Pauline-Josephe, qui se fit religieuse.
Les autres enfants, issus du même mariage, furent
Joseph-Anne-Auguste-Maximilien de Croy, duc d'Havré, mort en 1839,
à quatre-vingt-seize ans,
Marie-Anne-Christine-Joséphine, comtesse de Rougé, morte à Paris en 1788;
Emmanuelle-Louise-Gabrielle-Joséphine-Cunégonde, religieuse de la
Visitation; enfin Marie-Charlotte-Joséphine-Sabine, marquise de Vérac.
Louise-Élisabeth-Félicité, la plus jeune de cette nombreuse famille,
épousa, le 8 avril 1764, Louis-François du Bouchet de Sourches,
premier marquis de Tourzel[2], grand prévôt de France. Cinq enfants
naquirent de cette union; quatre filles: la duchesse de Charost[3], la
comtesse François de Sainte-Aldegonde[4], la comtesse Louis de
Sainte-Aldegonde[5], la comtesse de Béarn[6], l'auteur des _Souvenirs
de quarante ans_, où elle trace un tableau si émouvant des massacres
de Septembre. Cette dernière n'était point encore mariée lorsque sa
mère fut nommée gouvernante des Enfants de France; aussi dut-elle
l'accompagner à Versailles d'abord, puis aux Tuileries. Sa discrétion
était telle que la Reine, prévenue par madame de Tourzel que ses
entretiens avec le Roi étaient entendus dans la chambre occupée par sa
fille, se contenta de répondre: «Qu'importe? Je n'ai rien à craindre
quand mes plus secrètes pensées tomberaient dans le coeur de notre
chère Pauline[7].»
[2] Le marquis de Tourzel était fils de Marguerite-Henriette
Desmaretz, fille du maréchal de Maillebois: en premières noces
son père avait épousé Charlotte-Antoinette de Gontaut, fille du
maréchal de Biron; elle mourut en 1740, laissant quatre enfants:
1º Ursule, née en 1754, qui épousa Louis-François-René, comte de
Virieu; 2º Judith, qui épousa, en 1755, Anne-Joachim-Annibal,
comte de Rochemore; 3º Gabrielle-Louise-Geneviève; 4º
Marie-Louise.
Le marquis de Tourzel eut un frère, le comte de Montsoreau, qui
eut deux filles: l'une épousa le duc de Blacas; l'autre, le comte
Auguste de la Ferronnays.
[3] Mourut sans enfants.
[4] Elle eut un fils, Camille, et une fille, Virginie, depuis
duchesse de Mortemart.
[5] Elle eut deux filles: Philippine, comtesse d'Imécourt;
Antoinette, comtesse de Cossé, et un fils, Charles de
Sainte-Aldegonde.
[6] Elle eut une fille, la comtesse de Villefranche, et un fils,
le comte Hector de Béarn.
[7] _Souvenirs de quarante ans_, première édition, 1861, page
32.
Le cinquième enfant de madame de Tourzel fut Charles-Louis-Yves du
Bouchet de Sourches[8], deuxième marquis de Tourzel et dernier grand
prévôt de France.
[8] Charles-Louis-Yves du Bouchet de Sourches eut, de son
mariage avec mademoiselle Augustine de Pons, dernière du nom,
qu'il épousa en 1796 (et qui a laissé, elle aussi, quelques pages
très-intéressantes sur la Terreur), cinq enfants: Auguste,
duchesse des Cars; Léonie, duchesse de Lorges; Hélène, comtesse
d'Hunolstein; Roger, mort en bas âge, et Olivier, duc de Tourzel.
Ce dernier épousa Anastasie de Crussol d'Uzès, dont il eut un
fils qui mourut à l'âge de huit ans. Son père lui survécut fort
peu, et, à sa mort, les papiers de la famille de Tourzel, ainsi
que les précieux souvenirs de la captivité de la famille royale,
passèrent à madame la duchesse des Cars, morte en 1870. Le
manuscrit original de ces Mémoires est devenu de cette façon la
propriété de M. le duc des Cars, petit-fils de madame de Tourzel.
Il possède aussi le très-intéressant portrait reproduit en tête
de ce volume. Ce portrait, commandé au peintre Kouarski par la
reine Marie-Antoinette, pour la gouvernante des Enfants de
France, comme témoignage de reconnaissance de son dévouement, fut
interrompu par la journée du 10 août et est resté dans l'état où
la révolution l'a surpris.
Les traditions de la famille ne nous ont conservé aucun détail précis
sur les années qui suivirent le mariage de madame de Tourzel; nous
savons seulement que son temps était partagé entre Paris et le
magnifique château de Sourches, près du Mans, que son beau-père venait
de faire construire. On sait en effet que M. de Sourches, pour mieux
sauvegarder l'indépendance de son caractère, vécut, jusqu'à la fin du
règne de Louis XV, retiré de la cour, autant que le permettaient les
devoirs de sa charge.
A l'avénement du roi Louis XVI, il sembla que de nouveaux jours
allaient luire sur la France: beaucoup de familles qui s'étaient
écartées de Versailles y revinrent, attirées par les vertus et le
charme dont le jeune roi et la reine Marie-Antoinette donnaient le
gracieux exemple. Le marquis de Tourzel remplissait ses fonctions
héréditaires de grand prévôt avec l'austère exactitude qui semblait un
apanage de sa race et dont les _Mémoires du marquis de Sourches_,
actuellement en cours de publication, nous ont transmis le témoignage
pendant le règne de Louis XIV. Le grand prévôt de France accompagnait
la cour dans tous ses déplacements. A ce titre, il se trouvait avec le
Roi à Fontainebleau, au mois de novembre 1786, lorsque son cheval,
s'étant emporté sous les futaies pendant une chasse à courre, lui
fracassa la tête contre une branche d'arbre. L'émotion que causa ce
fatal accident fut extrême. Le Roi fit aussitôt transporter le blessé
dans la maison d'un garde, où, pendant huit jours, il reçut les soins
des médecins de la cour, qui s'opposèrent à toute tentative de
déplacement. Louis XVI, qui avait pleuré, nous rapporte madame de
Staël, en apprenant cette catastrophe, et la Reine elle-même,
veillèrent à ce que rien ne manquât au blessé, avec cette affectueuse
et touchante sollicitude dont ils ne cessèrent jamais d'entourer ceux
qui les approchaient. Malheureusement, les efforts de la science
furent impuissants, et après une semaine de la plus cruelle agonie, M.
de Tourzel expira. Sa veuve, aussitôt en proie à un transport de
douleur, s'écria, en jetant son fils sur le corps inanimé de son père:
«J'ai tout perdu; il ne me reste plus qu'un seul espoir en ce monde,
c'est que vous soyez aussi vertueux que l'homme dont vous embrassez le
cadavre.» De telles paroles, dans un pareil moment, disent, avec plus
d'éloquence que ne pourraient le faire les récits de la tradition,
combien avait été heureuse cette union si cruellement brisée.
Le Roi voulut sur-le-champ donner à son fils la survivance de la
charge de grand prévôt de France. En vain lui fit-on observer que le
jeune marquis de Tourzel n'avait pas encore atteint l'âge de la
majorité, condition indispensable pour remplir ces hautes fonctions:
«Les Sourches ne sont point mineurs, répondit-il; la mort de M. de
Tourzel me touche beaucoup. Bon père de famille, sage, religieux et
fidèle, il laisse, jeune, une réputation intacte et des affaires en
bon ordre: belle leçon pour tant d'autres qui n'en laissent que de
mauvaises!» Une semblable oraison funèbre est, à la fois, un honneur
pour celui qui l'a inspirée et pour le prince capable d'apprécier
ainsi la noblesse du caractère de ses serviteurs.
Le nouveau grand prévôt de France se montra, du reste, digne de la
faveur royale, et nous verrons au cours de ces Mémoires avec quel
courageux dévouement, au milieu des plus grands dangers, il sut
remplir, jusqu'à la fin, les devoirs qui lui avaient été dévolus dans
d'aussi solennelles circonstances.
Après ce terrible dénoûment, madame de Tourzel rentra dans la
retraite. Tout entière à sa douleur et aux tendres soins dont elle
entourait l'enfance de sa fille Pauline, il semblait que sa vie fût
terminée pour le monde, et qu'elle ne dût plus jamais reparaître dans
le milieu brillant où elle avait su faire admirer de tous ses vertus
et ses nobles qualités.
Dieu en avait disposé autrement.
Pendant ces funestes années de 1787 et de 1788, les événements
marchèrent vite. Aux intrigues de cour, que suscitait le duc d'Orléans
pour ternir l'éclat de la majesté royale, avait bientôt succédé
l'agitation des assemblées des notables, puis le mouvement plus
redoutable des États généraux. D'un bout à l'autre du royaume, les
esprits étaient en effervescence; toutes les bases de la monarchie
étaient à la fois ébranlées, et la foule apprenait déjà à répéter,
tantôt avec menace, tantôt avec amour, les noms des nouveaux acteurs
qui allaient faire leurs débuts sur la scène de la politique. La
faction d'Orléans, n'osant pas encore s'en prendre directement au Roi,
et comprenant, du reste, que le caractère énergique de la Reine
opposerait à la révolution le plus sérieux obstacle, attaquait sans
relâche cette princesse, en calomniant de la façon la plus odieuse les
personnes qu'elle honorait de son amitié. Au premier rang, parmi
celles que menaçaient les haines populaires, se trouvait la duchesse
de Polignac; aussi, lorsque la prise de la Bastille eut montré aux
hommes de désordre qu'ils pouvaient impunément se livrer aux derniers
excès, la malheureuse Reine comprit qu'il fallait se séparer de l'amie
dévouée à qui elle avait confié le soin de ses enfants. Madame de
Polignac prit donc une des premières la route de l'émigration, pour
rejoindre à Turin le prince de Condé et le comte d'Artois: la place de
gouvernante des Enfants de France devint ainsi vacante; mais cette
charge, qui, à d'autres époques, eût été un honneur envié, n'était
plus, dans les circonstances présentes, qu'un poste périlleux de
sacrifice et de dévouement.
Pour remplir une telle mission, il fallait une personne d'un grand
caractère, incapable de balancer entre le danger et l'accomplissement
de son devoir, prête à sacrifier, sans hésiter, ses affections les
plus chères pour répondre à la confiance royale, et dont le nom
respecté de tous ne soulevât pas, tout d'abord, les préjugés haineux
de l'esprit public. Une si haute abnégation, de telles qualités sont
toujours rares; cependant le choix de la Reine se fixa immédiatement
sur madame de Tourzel, tant son mérite était éclatant et incontesté.
Il n'est pas douteux qu'elle n'eût refusé cette distinction, si les
circonstances avaient permis de la considérer comme une faveur.
Toutefois, avant de se résoudre à l'accepter, elle hésita beaucoup,
tant elle comprenait l'écrasante gravité des devoirs auxquels elle
devrait désormais s'immoler. Dans les _Souvenirs de quarante ans_,
madame la comtesse de Béarn, sa fille, nous a conservé le récit de ces
hésitations: «Le combat entre ses affections particulières et le
souvenir de la bonté que le Roi et la Reine lui avaient témoignée à
l'époque de la mort de mon père dura plusieurs jours, écrit-elle. Mais
le sentiment des malheurs de cette royale famille, le spectacle de
l'abandon où beaucoup de ceux qui l'entouraient l'avaient déjà
laissée, l'emportèrent. Elle se résigna au sacrifice qu'on lui
demandait; c'en était un alors, et un bien grand: on pouvait déjà
prévoir quelques-uns des malheurs cachés dans l'avenir.»
La marquise de Tourzel fut donc nommée gouvernante des Enfants de
France, et la première fois qu'elle vit la Reine en cette
qualité, elle fut saluée par une de ces paroles où l'infortunée
Marie-Antoinette savait mettre toute la gracieuse délicatesse de son
coeur: «Madame, lui dit-elle, j'avais confié mes enfants à l'amitié,
je les confie maintenant à la vertu.»
C'est à ce moment que s'ouvrent les Mémoires.
Nous ne nous permettrons pas, même par la plus modeste des analyses,
d'empiéter sur ces pages émouvantes, qui embrassent les dernières
années de la vieille monarchie française, de la prise de la Bastille à
la fin de la Terreur.
Après huit années de mariage, la Reine avait donné le jour à une
fille, Marie-Thérèse-Charlotte, qui naquit à Versailles, le 19
décembre 1778, et mourut en exil, en 1854, après avoir épuisé tout ce
qu'une vie humaine peut connaître de douleurs et de déceptions: ce fut
l'héroïque prisonnière du Temple, depuis, madame la Dauphine.
Peu après cet événement, que la France entière salua de ses
acclamations enthousiastes, la Reine fit une fausse couche, et ce fut
seulement le 22 octobre 1781 que le canon des Invalides annonça la
naissance de Louis-Joseph-Xavier-François de France, désigné dans
l'histoire comme le premier Dauphin. En effet, ce jeune prince, dont
la belle santé et la précoce intelligence autorisaient les plus
légitimes espérances, devint tout à coup rachitique et s'éteignit à
Meudon au mois de juin 1789.
En 1783, la Reine fit une nouvelle fausse couche, et deux ans plus
tard, elle donnait le jour, le 27 mars 1785, à Louis-Charles de
France, duc de Normandie, qui, devenu Dauphin à la mort de son frère,
fut l'infortuné Louis XVII.
Enfin, le 9 juillet 1786, naissait à Versailles Sophie-Hélène-Béatrix,
qui mourut le 19 juin suivant.
Ainsi, de cette nombreuse famille, il ne restait plus que deux
enfants, le Dauphin et Madame de France, lorsque madame de Tourzel fut
appelée à prendre auprès d'eux la place que lui imposait la confiance
du Roi et de la Reine.
Après la mort de Robespierre, madame de Tourzel, qui, avec son fils
et ses filles, Pauline et la duchesse de Charost, avait échappé comme
par miracle à l'échafaud, se retira dans sa terre d'Abondant, près de
Dreux. Elle y demeura jusqu'à la Restauration, absorbée dans ses
douloureux souvenirs, partageant tous ses instants entre le culte des
augustes victimes dont elle avait été la dernière confidente et les
soins de la plus active charité. Là, sous les ombrages séculaires de
son beau parc, elle avait érigé un modeste monument expiatoire, sur
lequel le visiteur ému peut encore aujourd'hui lire cette touchante
inscription qu'elle avait elle-même dictée:
«QUID SUNT CINERES? HEU! CINIS IPSA DEEST!»
Hélas! de toutes ces grandeurs qu'elle avait connues, de tous ces
nobles martyrs qu'elle avait aimés, il ne restait, en effet, plus
rien! Leurs cendres, confondues dans la fosse commune de Mousseaux et
de Sainte-Marguerite, ou brûlées dans la chaux vive du cimetière de la
Madeleine, n'étaient même plus là pour recevoir les pieux hommages
d'un dévouement que les circonstances avaient élevé jusqu'à la hauteur
de l'héroïsme!
Ce n'étaient pas seulement le Roi, la Reine et l'infortuné Dauphin
qui reposaient dans ces tombes que la république croyait vouées à un
éternel oubli! La grandeur de la France, développée pendant tant de
siècles à l'abri des institutions tutélaires de la royauté, avait,
elle aussi, succombé dans la tourmente révolutionnaire. L'agonie de
ces malheureux princes était en même temps l'agonie de la France, et
tous les bons Français comprenaient que ces terribles événements
entraînaient, avec la ruine de la royauté, la ruine de leur patrie. En
effet, on n'avait pas encore su établir une distinction subtile entre
la France et le Roi; qui aimait l'un aimait l'autre, qui mourait pour
la patrie mourait pour le Roi, qui mourait pour le Roi mourait pour la
patrie.
Depuis le moment néfaste où la révolution a brisé ce faisceau sacré,
les désastres ont succédé aux désastres, les catastrophes se sont
accumulées sur les catastrophes, le désordre enfin s'est librement
développé avec une audace de plus en plus grande; il en sera ainsi
jusqu'au jour où la France désabusée comprendra qu'il lui faut renouer
la chaîne brisée de ses traditions séculaires si elle ne veut, après
avoir été la première parmi les nations civilisées, devenir un triste
exemple de la décadence où les peuples sont entraînés par l'abandon de
tous les grands principes politiques et religieux.
Madame de Tourzel passa donc à Abondant les dernières années du
dix-huitième siècle. Les habitants de cette petite commune avaient
appris à respecter cette profonde douleur; ils en vinrent promptement
à vénérer celle que la bienfaisance seule pouvait arracher à ses
tristes pensées et au pèlerinage quotidien qu'elle faisait, escortée
d'un serviteur fidèle, au monument dont nous avons parlé plus haut. Un
jour,--l'orgie révolutionnaire n'était pas encore terminée,--une de
ces bandes de malfaiteurs qui sillonnaient alors les provinces voulut
abattre les belles futaies du parc d'Abondant, qu'ils jugeaient
incompatibles avec les principes de l'égalité. La population, d'un
mouvement spontané, empêcha ce méfait et dispersa les pillards.
Dès les premiers jours de la Restauration, le roi Louis XVIII, qui
avait déjà attaché à la personne de madame la Dauphine mademoiselle de
Tourzel, devenue la comtesse de Béarn, songea à récompenser le
dévouement dont la gouvernante des Enfants de France avait entouré ses
malheureux parents. Il lui conféra, en 1816, le titre héréditaire de
duchesse, destiné à s'éteindre trop promptement en la personne de son
petit-fils Olivier, duc de Tourzel; son fils était mort en 1815.
Enfin, le 15 mai 1832, la duchesse de Tourzel terminait, à son tour,
cette longue carrière que tant de douleurs avaient traversée; elle
était âgée de quatre-vingt-deux ans. Son corps, rapporté à Abondant, y
fut inhumé dans l'église, et sur la pierre qui recouvre ses restes
mortels fut gravée cette épitaphe, composée par son petit-gendre, le
duc des Cars. Son admirable concision résume aussi complètement que
possible une vie que s'étaient partagée les larmes, le dévouement et
la charité:
HIC JACET
L.E.F.F.A.M.J. DE CROY
DUCISSA DE TOURZEL
REGIAE SOBOLIS GUBERNATRIX
FORTIS IN ADVERSIS
DEO REGIQUE FIDELIS
VERE MATER PAUPERUM
PERTRANSIVIT BENEFACIENDO
OMNIBUS VENERANDA
MAGNO PROLIS AMORE DILECTA
OBIIT ANNO AETATIS 82
REQUIESCAT IN PACE[9].
[9] Le corps est placé sous le mur extérieur de l'église, dans le
cimetière dont elle est entourée, de façon que la bonne duchesse,
comme l'appelaient les habitants, repose au milieu d'eux. C'est
de ce côté que se trouve l'inscription française, que nous
donnons ici; l'inscription latine est dans l'église.
ICI REPOSE
L.E.F.F.A.M.J. DE CROY
DUCHESSE DE TOURZEL
GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE
COURAGEUSE DANS L'ADVERSITÉ
FIDÈLE A DIEU ET AU ROI
VÉRITABLE MÈRE DES PAUVRES
ELLE A PASSÉ EN FAISANT LE BIEN
VÉNÉRÉE DE TOUS
ARDEMMENT AIMÉE DE SES ENFANTS
ELLE MOURUT A L'AGE DE 82 ANS
QU'ELLE REPOSE EN PAIX.
Les Mémoires que nous publions ont été imprimés sur le manuscrit
original, qui appartient à M. le duc des Cars: aucune altération
n'y a été apportée, et un pieux respect a présidé aux moindres
détails de cette publication, dont toutes les notes sont de la
main même de l'auteur.
Il nous reste maintenant à remplir un dernier devoir, pour
satisfaire à la fois à la vérité et à la volonté formelle de
madame la duchesse de Tourzel.
Le marquis de Bouillé dit, dans ses Mémoires, que l'opiniâtreté
de madame de Tourzel à vouloir suivre le Dauphin dans le voyage de
Varennes avait empêché le Roi de prendre dans sa voiture un
militaire distingué, qui eût pu, par son intervention, être d'une
importance capitale. Madame de Tourzel déclare que la Reine fut la
seule qui lui fit part de ce voyage, et qu'il ne lui fut jamais
dit qu'il était question de la remplacer par qui que ce fût. On
lui demanda simplement si sa santé serait un obstacle. «Je
n'aurois pas insisté, dit-elle dans une note qu'elle a laissée sur
ce sujet, si la Reine m'eût témoigné un pareil désir. J'avois
d'ailleurs la ressource de prendre la place de l'une des deux
femmes de chambre qui accompagnoient la famille royale dans la
voiture de suite. En pareil cas, l'attachement ne consulte ni les
convenances, ni les droits, et j'aurois concilié le devoir que
m'imposoit ma place de ne jamais quitter Mgr le Dauphin avec le
désir que Leurs Majestés m'auroient manifesté de se faire
accompagner par une personne dont les services eussent pu leur
être plus utiles que les miens.»
Le caractère de courage et de droiture de madame de Tourzel lui
eussent fait supporter des torts réels, mais ces griefs supposés
lui étaient très-pénibles, et sa famille se demandait comment
d'autres auteurs avaient pu répéter une attaque, si injuste.
«Il semble, disait une de ses filles, madame la comtesse de
Sainte-Aldegonde, que le témoignage d'une personne si véridique,
si consciencieuse, si estimée, est d'un bien autre poids que les
Mémoires de M. de Bouillé; celui-ci, en effet, avait besoin de
trouver des raisons pour atténuer les reproches que l'on était en
droit de lui adresser, soit à lui-même, à cause des dispositions
défectueuses qu'il avait prises, soit à son fils, qui paraît avoir
manqué de présence d'esprit et de décision.»
Sur un autre point encore, une préoccupation constante hanta
l'esprit de madame de Tourzel jusqu'à la fin de sa vie. Il
s'agissait de son élève bien-aimé, le malheureux Dauphin. Les
aventuriers qui ont, à diverses reprises, tenté de se faire passer
pour Louis XVII, ont presque tous prétendu qu'ils avaient demandé
à être confrontés avec la gouvernante des Enfants de France, mais
que le mauvais vouloir intéressé de la famille royale avait
toujours refusé de leur en accorder l'autorisation. Cette
confrontation ne pouvait que dévoiler leur imposture; madame de
Tourzel ne voulait pas se prêter à une manoeuvre d'où l'on aurait
pu induire qu'elle n'était pas convaincue de la mort du jeune
prince car, elle n'avait pas, en effet, attendu l'époque tardive à
laquelle ces revendications se sont produites pour faire,
d'elle-même, une enquête sur la fin tragique du jeune roi. Nos
lecteurs en trouveront le récit à la fin du deuxième volume de ces
Mémoires, et le caractère de madame de Tourzel ne se fût jamais
prêté à une supercherie,--quelles que fussent les considérations
politiques invoquées pour la justifier,--si la moindre hésitation
avait subsisté dans son esprit sur le sort du malheureux prince.
Elle était, au contraire, absolument convaincue de sa mort; le
témoignage des médecins qui avaient pratiqué l'autopsie, et
qu'elle avait eu soin d'interroger aussitôt après, les détails
circonstanciés qu'elle avait trouvés dans un registre où chaque
jour étaient consignés les actes du prince, et qu'un hasard
presque providentiel lui permit de lire lors d'une visite à Madame
Royale, encore détenue au Temple, enfin les renseignements précis
qui lui furent fournis par le vénérable curé de Sainte-Marguerite,
dont le suisse avait été témoin de l'inhumation, toutes ces
preuves réunies ne lui laissèrent aucun doute à ce sujet. Tous les
arguments tirés d'un prétendu silence de la duchesse de Tourzel
sont sans valeur, puisque nous publions aujourd'hui sur ce point
la déclaration la plus formelle, écrite de sa propre main. Elle
commence en effet l'exposé de ses démarches en disant:
«J'interromps un moment le récit de ce qui regarde Madame pour
parler de ce que j'appris au Temple, concernant le jeune roi, dont
je parlais souvent à Gomin et à Lasne, et je joindrai à ce détail
le récit de sa mort et des précautions que je pris pour m'assurer
de sa réalité, _dont je ne puis conserver le plus léger doute_. Il
me paraît utile d'en donner la preuve à ceux qui liront ces
Mémoires.»
Après avoir lu les pages émues dans lesquelles la duchesse de
Tourzel rend compte de ses recherches, il semble qu'elle ait prévu
les objections de la critique historique la plus rigoureuse: la
mort du vrai Louis XVII était devenue une certitude absolue pour
la noble femme qui l'avait élevé, et cette certitude, on le sait
déjà, était partagée au même degré par Madame la Dauphine, qui,
pendant bien des années, avait gardé l'espérance de retrouver son
frère. Si donc il survenait de nouveaux imposteurs qui
cherchassent à se couvrir du témoignage de la duchesse de Tourzel,
ils trouveraient dans ces pages le démenti le plus catégorique.
Madame la duchesse de Tourzel prenait soin de faire connaître sa
pensée sur ce sujet à tous les membres de sa famille. «Ce jeune
prince était charmant, disait-elle, et doué de facultés qui le
rendaient attachant au possible. Madame la duchesse d'Angoulême,
sa soeur, l'aimait passionnément et a tout fait, ainsi que moi,
pour savoir s'il aurait pu échapper au long et infernal martyre
auquel des monstres l'avaient soumis. Il n'est que trop certain
qu'il n'a pas survécu aux mauvais traitements auxquels il a été
soumis à dessein. Du reste, s'il eût survécu, son corps serait
resté atrophié et son esprit eût été infirme.»
LA FERRONNAYS.
MÉMOIRES
DE
MADAME LA DUCHESSE DE TOURZEL
CHAPITRE PREMIER
ANNÉE 1789.
Séjour à Versailles.--Journées des 5 et 6
octobre.--Établissement du Roi à Paris.--Continuation de la
fermentation existant dans cette ville.--Conduite du Roi à
l'égard des Parlements de Rouen et de Metz.--Arrestation de
diverses personnes.
Appelée par mon souverain à la place honorable de gouvernante des
Enfants de France, à l'époque où la Révolution commençait à prendre le
caractère le plus effrayant, je reçus le précieux dépôt qui m'était
confié, avec la ferme résolution de consacrer ma vie à répondre à la
confiance de Leurs Majestés, et à leur prouver le respectueux
attachement dont j'étais pénétrée pour leurs augustes personnes.
Mgr le Dauphin, âgé de quatre ans, était d'une figure charmante et
d'une intelligence surprenante, qui se développait chaque année de
manière à donner les plus hautes espérances, si la méchanceté des
hommes n'avait enseveli dans le tombeau tant de grâces, d'espérances
et de qualités propres à soutenir dignement le rang où le ciel l'avait
placé.
Comme tous les yeux étaient ouverts sur Mgr le Dauphin, la Reine me
demanda de ne pas le perdre de vue un instant, et de me borner à une
surveillance générale sur Madame, qui, étant âgée de dix ans, devait
recevoir une éducation qui ne pouvait se rapprocher de celle de son
frère.
La tendresse de la Reine pour ses enfants lui faisait désirer d'être
fréquemment avec eux; j'eus l'honneur d'approcher de très-près cette
noble et courageuse princesse, et d'apprécier ses grandes qualités.
C'est pour moi un besoin de rappeler le récit des vertus de mes
augustes et infortunés souverains, ainsi que d'offrir à leur mémoire
l'hommage de l'attachement que je leur conserverai jusqu'à mon dernier
soupir.
Trop d'événements douloureux ont déchiré mon coeur et contristé mon
esprit pour n'avoir pas affaibli ma mémoire; les fréquentes
arrestations que j'ai éprouvées et les dangers, que j'ai courus ne
m'ayant pas permis de conserver les notes que j'avais faites, je ne
puis plus écrire que les faits qui se rappellent le plus à mon
souvenir, dans les événements si frappants dont j'ai eu le malheur
d'être témoin.
Je m'établis à Versailles, les premiers jours d'août 1789. Le Roi et
la Reine ne pouvaient voir sans effroi les décrets désorganisateurs de
l'Assemblée se succéder avec une rapidité effrayante. La plupart des
domestiques de la famille royale étaient gagnés par les factieux, en
étaient les espions et leur rendaient le compte le plus exact de tout
ce qu'on y faisait, de ceux qui y étaient admis et des diverses
impressions qu'elle éprouvait. D'autres personnes, qui désiraient
conserver à la fois leur influence politique et leur attachement pour
Leurs Majestés, jetaient dans l'esprit de celles-ci des inquiétudes
continuelles, sous prétexte de leur rendre compte de ce qui se
passait, les empêchant ainsi de prendre un parti décisif, en leur
mettant perpétuellement sous les yeux les inconvénients qui en
pourraient résulter.
Au mois de septembre de cette année, le Roi, fatigué de sa position
et ne pouvant se dissimuler l'avantage que tiraient les factieux de la
proximité de Paris, pensa sérieusement à quitter Versailles. Il
voulait, en s'éloignant de cette ville, ôter la possibilité de
réaliser des projets que les propos incendiaires des Jacobins ne
donnaient que trop de raison de redouter. Leurs Majestés, toujours
pleines de bonté, eurent celle de me prévenir de me mettre en mesure
de partir sans aucune préparation, si les circonstances l'exigeaient.
Elles n'étaient point encore décidées sur le lieu où elles devaient
s'établir, et je l'ai toujours ignoré; mais elles changèrent bientôt
d'avis et se résolurent à rester à Versailles.
Cependant les victimes se multipliaient, et les crimes restaient
impunis. La populace de Versailles pensa mettre à la lanterne un
malheureux boulanger, dont tout le crime était à ses yeux de faire
deux sortes de pain; elle pilla sa boutique, et l'on eut bien de la
peine à le tirer de ses mains. On profita de cette circonstance pour
faire sentir à la municipalité la nécessité d'augmenter la force
répressive; elle autorisa en conséquence le comte d'Estaing,
commandant de la garde nationale de Versailles, à solliciter l'arrivée
d'un secours de mille hommes de troupes réglées, et le régiment de
Flandre reçut l'ordre de se rendre à Versailles.
L'esprit de ce régiment était alors excellent, ainsi que celui des
chasseurs de Lorraine, qui était alors en garnison à Meudon. Ces deux
corps, réunis aux gardes du corps, étaient plus que suffisants pour
donner au Roi la possibilité de quitter Versailles sans éprouver la
plus légère difficulté, et il eût peut-être évité par cette mesure
tous les malheurs qui l'ont conduit à sa perte.
Les gardes du corps, attachés du fond du coeur à la famille royale,
pénétrés de regret de s'être laissé entraîner à présenter au Roi des
réclamations déplacées, désiraient ardemment trouver l'occasion de
réparer leur faute et donner des preuves de l'attachement que leur
conduite héroïque a si évidemment prouvé. Ils résolurent d'employer
tous les moyens possibles pour empêcher la corruption du régiment de
Flandre, le conserver fidèle au Roi, et ils se flattaient d'y réussir
en lui inspirant estime et confiance. Ils commencèrent par leur
proposer un repas de corps, où ils invitèrent tout ce qu'il y avait de
troupes à Versailles; et quoique la composition de la garde nationale
de cette ville pût leur donner quelque inquiétude, elle n'en fut pas
moins invitée à ce repas, qui se donna dans la salle de la Comédie.
Il était superbe, et chacun des convives témoignait un tel
attachement au Roi et à la famille royale, qu'on engagea Sa Majesté à
combler leurs voeux en les honorant de sa présence. L'arrivée du Roi,
accompagné de la Reine et de M. le Dauphin, fit le plus grand effet:
les cris de: Vive le Roi, la Reine, M. le Dauphin et toute la famille
royale! n'eurent pas besoin d'être commandés; c'était l'élan du coeur,
et l'on reconnut encore en ce moment celui des Français. L'émotion
qu'éprouvaient toutes les personnes fidèles au Roi rendit cette soirée
aussi touchante qu'intéressante. Les coeurs et les têtes étaient
tellement électrisés, que Sa Majesté aurait été accompagnée de tous
ces braves gens, partout où elle aurait voulu se retirer. On ne
profita malheureusement pas de cette bonne disposition, et les
factieux, furieux et inquiets du sentiment qu'inspirait encore la
personne du Roi, ne perdirent pas un moment pour gagner le régiment de
Flandre et soulever les esprits.
Ils feignirent d'abord les plus vives inquiétudes sur les suites
d'un repas qui n'était, disaient-ils, que le prélude de la
contre-révolution; ils parvinrent ensuite à organiser un mouvement
assez violent pour forcer le Roi à venir à Paris et consommer plus
facilement l'exécution de leurs desseins. Quoiqu'ils cachassent encore
le projet de renverser le Roi de son trône pour y placer le Duc
d'Orléans, la violence de leurs déclamations contre leur souverain et
la conduite du côté gauche de l'Assemblée ne laissaient que trop
apercevoir le voeu réel de leur coeur.
JOURNÉES DES 5 ET 6 OCTOBRE, ET ARRIVÉE A PARIS.
Quand les factieux eurent disposé la populace au rôle qu'ils
voulaient lui faire jouer, ils rassemblèrent leurs troupes
auxiliaires, composées de tous les bandits de la capitale, et s'en
allèrent tumultueusement en armes à l'Hôtel de ville se plaindre de la
rareté du pain. Elle était, disaient-ils, occasionnée par des
accaparements faits par ordre de la Cour, qui voulait, par la famine,
les remettre sous le joug du despotisme. Ils forcèrent les membres de
la Commune à donner l'ordre à M. de la Fayette de conduire la garde
nationale à Versailles, pour obliger le Roi à venir à Paris, et à
ramener par sa présence l'abondance dans la capitale. Une troupe de
brigands, parmi lesquels étaient beaucoup d'hommes habillés en femmes
et de poissardes ivres, qui avaient l'air de véritables furies,
précéda la garde nationale, forçant à la suivre toutes les personnes
qu'elle rencontrait sur son chemin.
Le Roi était à la chasse et n'avait pas la moindre connaissance de ce
qui se passait à Paris, lorsque M. de la Devèze, gentilhomme
dauphinois, vint l'avertir de la marche de ces bandits. Les chevaux de
Mgr le Dauphin étaient mis pour aller à la promenade; il eût été bien
facile à la Reine de monter dans sa voiture avec Madame et d'aller
rejoindre le Roi. On n'en eut malheureusement pas l'idée, et le Roi
inquiet revint sur-le-champ à Versailles.
M. de Narbonne-Fritzlard, qui se trouvait en ce moment auprès du Roi,
supplia Sa Majesté de lui donner quelques troupes, avec quelques
pièces de canon, l'assurant qu'elle serait bientôt débarrassée de
cette troupe de bandits. «Il faut, dit-il, garder les ponts de Sèvres
et de Saint-Cloud. Ou elle renoncera à son projet, ou elle passera par
Meudon. Placé alors sur les hauteurs, je la canonnerai, et avec de la
cavalerie, je la poursuivrai dans sa fuite, de manière qu'il n'en
rentrera pas un seul dans Paris.» Le Roi, qui espérait toujours
ramener, par sa bonté, les esprits égarés, ne put se déterminer à
adopter un projet qui devait faire couler le sang de ses sujets, et
laissa arriver sans obstacle cette armée de brigands, incapable
d'éprouver d'autre sentiment que celui de la rage et de l'espoir du
pillage.
M. de Saint-Priest, ministre de la maison du Roi, conseilla alors à ce
prince de partir de Versailles, et il y paraissait disposé, lorsque
l'ayant quitté un instant pour conduire à l'abbaye de Saint-Cyr madame
de Saint-Priest, près d'accoucher, M. Necker profita de son absence
pour jeter dans l'esprit du Roi tant d'inquiétudes sur les suites de
ce parti, et sur l'impossibilité de pouvoir trouver l'argent
nécessaire pour la subsistance des troupes et de sa maison, qu'il le
fit changer de résolution.
Pendant toutes ces incertitudes, les brigands entouraient les grilles
du château, et ayant appris la défense de tirer sur eux, ils
attaquèrent les gardes du corps, en blessèrent beaucoup, en
massacrèrent plusieurs, et se répandirent dans Versailles. La garde
nationale de cette ville, qui s'était jointe à eux, commença à faire
feu sur les gardes du corps, et ce fut de ses rangs que partit le coup
qui cassa le bras à M. de Savonnières, officier des gardes du corps.
Ceux-ci, frémissant de douleur et de rage de ne pouvoir se défendre,
restèrent cependant impassibles; la crainte d'exposer les jours du Roi
et de la famille royale retenait leurs bras, et il est impossible de
rencontrer un dévouement plus héroïque que le leur.
Le Roi, profondément affligé de ce qui se passait, parut penser encore
à quitter Versailles, et donna l'ordre de faire monter les voitures au
château; mais elles furent arrêtées par les propres gens de l'écurie
de Sa Majesté et par la garde nationale de Versailles, et il ne fut
plus question de départ. Le Roi avait fait venir une partie des gardes
du corps dans les cours du château, et ensuite sur la terrasse de
l'Orangerie, d'où il les fit partir pour Rambouillet, sous la conduite
du duc de Guiche, ne gardant que ceux qui faisaient le service de
l'intérieur du château.
Pendant que ce dernier était investi, et que les brigands
parcouraient la ville, l'Assemblée ne s'occupait que de faire
sanctionner son décret du 30 septembre, pour l'acceptation des
premiers articles de la Constitution, et nommément de la déclaration
des Droits de l'homme. Elle décréta d'abord que le président irait à
la tête d'une députation demander au Roi l'acceptation pure et simple
du décret. Elle ne voulut point écouter les représentations du Roi sur
l'inconvénient de donner sa sanction à des décrets isolés, sans avoir
vu l'ensemble de la Constitution; et quoique, pour ôter toute défiance
sur ses intentions, il consentit à donner cette sanction, la réserve
qu'il y avait mise de conserver en entier entre ses mains le pouvoir
exécutif et de ne s'expliquer sur la déclaration des Droits de l'homme
que lorsque la Constitution serait achevée, avait extrêmement déplu à
l'Assemblée. Celle-ci, plus occupée d'en venir à ses fins que des
dangers que couraient le Roi et la famille royale, insista de nouveau
sur l'acceptation pure et simple du décret, et fit demander l'heure de
Sa Majesté, pour recevoir la députation qu'elle lui enverrait à ce
sujet. Le Roi consentit à la recevoir à neuf heures du soir. M.
Mounier, président de l'Assemblée, était à sa tête; et croyant le
salut du Roi attaché à cette sanction, il le pressa tellement de la
donner, que le prince ne put la refuser. Plein d'espoir du succès de
cette démarche, le président retourna à l'Assemblée, et ne vit que
trop clairement, en y arrivant, quel était l'esprit qui la dirigeait,
et qu'on ne pouvait compter sur son appui dans la circonstance
critique où l'on se trouvait.
Le Roi, dont la position devenait à chaque moment plus inquiétante,
ayant témoigné le désir de consulter l'Assemblée sur le parti qu'il y
avait à prendre au milieu de tant de dangers, M. Mounier, accompagné
de plusieurs députés, se rendit de nouveau chez le prince, au moment
où l'on avertissait celui-ci de l'arrivée de M. de la Fayette, à la
tête de la garde nationale parisienne. Le général monta sur-le-champ
chez le Roi, et lui dit que n'ayant pu empêcher l'arrivée des
Parisiens à Versailles, il venait le défendre avec sa garde nationale,
et qu'il suppliait Sa Majesté de vouloir bien lui confier la garde des
postes extérieurs du château. Le prince y consentit, et fit relever
par la garde nationale les gardes du corps, qui se retirèrent dans
leurs salles, dans l'intérieur du château.
Les poissardes demandaient à grands cris à parler au Roi, pour lui
porter le voeu des habitants de Paris, et on ne put les calmer qu'en
en admettant douze chez le malheureux prince. Sa bonté les désarma, et
leurs opinions étaient si changées en retournant vers leurs compagnes,
qu'elles faillirent être victimes de leur fureur.
Le Roi dit alors à M. Mounier que, vu l'état actuel des choses, il
n'avait plus de conseil à demander, mais qu'il l'assurait qu'il ne se
séparerait pas de l'Assemblée nationale. M. Mounier y retourna
sur-le-champ, et trouva la salle occupée par une multitude de femmes
ivres et de bandits. Il y avait un tel tumulte, qu'il se vit forcé de
lever la séance.
La Reine montra dans cette journée cette grandeur d'âme et ce courage
qui l'ont toujours caractérisée. Sa contenance était noble et digne,
son visage calme; et quoiqu'elle ne pût se faire d'illusion sur tout
ce qu'elle avait à redouter, personne n'y put apercevoir la plus
légère trace d'inquiétude; elle rassurait chacun, pensait à tout, et
s'occupait beaucoup plus de ce qui lui était cher que de sa propre
personne.
Cette princesse était convenue avec moi qu'au moindre bruit je
conduirais ses enfants chez elle; mais elle fit dire à onze heures du
soir que si l'on avait de l'inquiétude, je les menasse, au contraire,
sur-le-champ chez le Roi. Elle venait d'être avertie des dangers
personnels qu'elle pouvait courir dans son appartement, et on l'avait
engagée à passer la nuit dans celui du Roi; mais elle s'y refusa
positivement: «J'aime mieux, dit-elle, m'exposer à quelque danger,
s'il y en a à courir, et les éloigner de la personne du Roi et de mes
enfants.» Ce fut le motif du changement de l'ordre qu'elle m'avait
donné d'abord.
Le calme succéda au tumulte, et M. de la Fayette, qui était retourné
dans la ville, s'endormit tellement sur cette apparente tranquillité,
qu'il remonta encore au château, pour assurer le Roi et la Reine
qu'ils n'avaient plus rien à craindre, les différentes personnes
envoyées dans la ville ayant confirmé la tranquillité qui y régnait.
La Reine me fit dire à deux heures du matin qu'elle allait se coucher,
et qu'elle me conseillait d'en faire autant. Les alarmes que l'on
avait éprouvées se dissipèrent. L'illusion fut complète, et chacun se
retira tranquillement chez soi.
Les brigands ne s'endormaient pas, et, assurés de la garde nationale
de Versailles, ils s'occupaient de l'exécution de leurs projets. Un
mélange de superstition qui accompagnait leur barbarie, et qu'on aura
peine à croire, les fit aller à six heures du matin chez le curé de
Saint-Louis, dans la paroisse duquel ils avaient passé la nuit, pour
le prier de leur dire la messe. A peine était-elle finie, qu'une
partie de leur horde se répandit dans la ville, força l'hôtel des
gardes du corps, massacra ceux qu'elle rencontra, et s'empara de
plusieurs autres, qu'elle conduisit à la grille du château pour
délibérer sur le supplice qu'elle leur infligerait. L'autre partie
força les grilles, et se répandit dans les cours et les terrasses du
côté du jardin, pour pénétrer ensuite dans le château. Ces bandits,
qui n'éprouvaient aucun obstacle, massacrèrent deux gardes du corps
qui étaient en sentinelles sous la voûte de l'appartement de Mesdames,
tantes du Roi, et leur firent couper la tête par un monstre qui les
suivait, et qui se faisait appeler le Coupe-tête[10]. Ils montèrent
ensuite le grand escalier et allèrent droit à l'appartement de la
Reine. Les gardes du corps, quoiqu'en petit nombre, en défendirent
l'entrée avec le plus grand courage; plusieurs furent blessés
dangereusement, entre autres MM. de Beaurepaire et de Sainte-Marie;
mais ils eurent heureusement le temps de crier: «Sauvez la Reine[11]!»
Madame Thibaut, sa première femme de chambre, qui ne s'était
heureusement pas couchée, n'eut que le temps de lui donner une robe et
de la faire sauver chez le Roi. A peine Sa Majesté avait-elle quitté
la chambre, que ces scélérats en forcèrent l'entrée, et, furieux de ne
l'y plus trouver, donnèrent des coups de pique dans son lit, pour ne
laisser aucun doute sur le crime qu'ils se proposaient de commettre.
[10] Ce scélérat s'appelait Jourdan, et figura depuis dans les
diverses scènes de carnage de la Révolution, et nommément dans
les massacres d'Avignon, comme nous le dirons en son lieu.
[11] M. Miomendre de Sainte-Marie est mort en émigration, et je
ne l'ai pas vu depuis cette horrible journée. M. de Beaurepaire
venait faire sa cour au Roi et à la Reine aussi souvent qu'il le
put sans danger. M. le Dauphin voulut le voir dans mon
appartement, et le fit prier d'y venir dès qu'il le sut à Paris.
Il se jeta dans ses bras, l'embrassa, et lui dit: «Que je vous ai
d'obligation d'avoir sauvé maman!» Puis se tournant de mon côté:
«Madame, dit cet aimable enfant, je vous prie de lui donner à
dîner; je descends de bonne heure, et je le verrai plus
longtemps.»
Pendant que se passait cette horrible scène, M. de Sainte-Aulaire,
chef de brigade des gardes du corps et de service auprès de Mgr le
Dauphin, entra dans la chambre de ce jeune prince et m'avertit que le
château était investi. Je me levai précipitamment, et je portai
sur-le-champ Mgr le Dauphin chez le Roi, qui était alors avec la
Reine. Le danger qu'elle venait de courir n'avait point altéré son
courage; son visage était triste, mais calme. Ne voyant point avec moi
Madame, que je n'avais eu que le temps de faire avertir, elle
descendit chez elle par un petit escalier intérieur qui y communiquait
par mon appartement, et y trouvant mes filles, qui y avaient passé la
nuit, elle les rassura, leur dit de monter chez le Roi, et y conduisit
Madame avec une fermeté et une dignité remarquables en un pareil
moment.
L'appartement du Roi n'était pas encore forcé. Les gardes du corps
convinrent entre eux de défendre l'une après l'autre chaque pièce de
l'appartement, où un seul se trouverait, tous les autres se relevant
successivement, jusqu'à celle où se tenait la famille royale; et ils
attendirent, avec le plus grand courage, la mort, qu'ils ne croyaient
pas pouvoir éviter. M. de la Fayette, que sa négligence avait mis dans
la plus affreuse position, fit dans cette occasion les plus grands
efforts pour engager la garde nationale à défendre le Roi et à sauver
les gardes du corps. Les grenadiers le promirent, et frappèrent en
conséquence à la porte de la salle de ces derniers, en criant qu'ils
venaient comme amis pour les défendre et sauver le Roi.
M. de Chavannes, brigadier des gardes du corps, dit alors à ses
camarades: «Mes amis, il faut que l'un de nous se présente à eux pour
voir s'ils disent la vérité; ce sera moi. Retirez-vous tous pour
défendre les autres pièces, si nous n'avons rien de bon à en
attendre.» C'était un homme de la plus haute stature et de la plus
belle figure. Il leur ouvre la porte, enfonçant fièrement son chapeau
dans sa tête et leur disant: «Venez-vous nous assassiner, ou défendre
avec nous votre Roi?» Ils se mirent à crier: «Vive le Roi! nous venons
le défendre et vous aussi.»
Le Roi, profondément affligé de voir ses gardes égorgés par cette
multitude de brigands qui remplissait les cours du château, ouvrit ses
fenêtres et se présenta sur son balcon pour demander au peuple de leur
sauver la vie. Les gardes du corps, qui étaient en ce moment auprès du
Roi, jetèrent leurs bandoulières pour apaiser leur fureur, et
crièrent: «Vive la nation!» Cette démarche du Roi amollit le coeur de
ces tigres; ils embrassèrent ceux qu'ils allaient égorger, et
invitèrent à descendre ceux qui étaient auprès de Sa Majesté, pour
partager leurs caresses.
La famille royale se rendit chez le Roi, ainsi que les personnes qui
habitaient le château; chacun était consterné de ce qui se passait, et
dans la plus grande inquiétude des suites de cette catastrophe. La
Reine, toujours grande dans le malheur, cherchait à rassurer ceux
qu'elle voyait effrayés.
Pendant ce temps, l'Assemblée, au lieu de s'occuper des dangers que
couraient le Roi et sa famille, se bornait à décréter qu'il en serait
inséparable pendant toute la session actuelle.
Le peuple cependant ne perdait pas de vue le but de son entreprise.
Il demandait à grands cris que le Roi vint fixer son séjour à Paris,
et M. de la Fayette envoyait avis sur avis pour l'y déterminer. Le
Roi, effrayé de tout ce qui se passait, pressé et sollicité de toutes
parts, se rendit enfin; et, malgré sa répugnance de s'établir dans
cette ville, il donna sa parole de partir à midi. Cette promesse lui
attira les acclamations du peuple, et bientôt les coups de canon et
les feux roulants de la mousqueterie y répondirent. Le Roi parut une
seconde fois sur son balcon pour confirmer sa promesse, et l'ivresse
de cette multitude fut à son comble. On s'empara des gardes du corps
que l'on avait arrachés à la mort, et on leur fit prendre des bonnets
de grenadiers. Ces braves gens consentirent à se mêler avec eux pour
servir d'escorte à la malheureuse famille royale, et j'en remarquai
plusieurs suivant à pied la voiture du Roi, plus touchés du malheur de
ce prince que de leur situation.
Les poissardes étaient toujours en grand nombre dans les cours du
château, chantant, dansant et faisant éclater les transports de la
joie la plus bruyante et la plus indécente. La cour de marbre, sur
laquelle donnaient les fenêtres de l'appartement du Roi, était remplie
de ces femmes, qui, enivrées de leur succès, demandèrent à voir la
Reine. Cette princesse parut sur le balcon, tenant par la main Mgr le
Dauphin et Madame. Toute cette multitude, la regardant avec fureur,
s'écria: «Faites retirer les enfants.» La Reine les fit rentrer et se
montra seule. Cet air de grandeur et de courage héroïque à la vue d'un
danger qui fit tressaillir tout le monde, en imposa tellement à cette
multitude, qu'elle abandonna à l'instant ses sinistres projets, et
pénétrée d'admiration, elle s'écria: «Vive la Reine!» On remarqua,
comme chose singulière, que toutes les poissardes avaient le teint
blanc, de belles dents, et portaient un linge plus fin qu'elles n'ont
coutume d'en porter: ce qui prouve évidemment qu'il y avait parmi
elles beaucoup de personnes payées pour jouer un rôle dans cette
horrible journée.
Le Roi monta en voiture à une heure et demie, quittant à regret le
palais qu'il ne devait plus revoir. Il était dans le fond de la
voiture, avec la Reine et Madame, sa fille. J'étais sur le devant,
tenant sur mes genoux Mgr le Dauphin, et Madame était à côté de ce
prince. Monsieur et Madame Élisabeth étaient aux portières; M. de la
Fayette, commandant de la garde nationale de Paris, et M. d'Estaing,
de celle de Versailles (qui, au lieu de défendre son Roi, l'avait
livré si lâchement aux brigands qui étaient venus l'attaquer), étaient
tous deux à cheval aux portières de Leurs Majestés. Quel contraste
entre leur conduite et celle de leurs ancêtres! Quelles eussent été la
douleur et l'indignation de ces derniers, s'ils eussent pu prévoir que
leurs descendants, au lieu de les imiter, s'aviliraient un jour au
point de livrer leur Roi à une multitude révoltée, qui les obligerait
de suivre servilement sa volonté et ses caprices!
Un grand nombre d'habitants de la ville de Versailles, travaillés par
les meneurs de la Révolution, en avaient adopté les principes; et
quoiqu'ils eussent tout à perdre à l'établissement du Roi à Paris, ils
éprouvèrent la plus grande joie de son départ. La populace s'assembla
dans l'avenue; une partie suivit les voitures du Roi, une autre grimpa
sur les toits des maisons; tous battaient des mains, criaient: Vive la
nation! et ne cessaient d'applaudir à ce qui aurait dû les couvrir de
honte et de confusion.
Mirabeau, qui s'était refusé à la motion d'envoyer des députés auprès
du Roi dans le moment du danger, fit décréter que cent députés
accompagneraient le Prince à Paris, et eut l'audace de sortir du
milieu d'eux pour le regarder fixement, quand il passa devant
l'Assemblée nationale.
Le cortége de ce malheureux prince était digne de cette effroyable
journée. On vit défiler d'abord le gros des troupes parisiennes, dont
chaque soldat portait un pain au bout de sa baïonnette. Elles étaient
accompagnées d'une populace effrénée, portant sur des piques les têtes
des malheureux gardes du corps[12] massacrés par elle. Suivaient des
charrettes remplies de sacs de farine, et de poissardes décorées de
guirlandes de feuillage, tenant chacune un pain à la main. Toute cette
multitude ne cessait de répéter le cri lugubre de: «Vive la nation!»
prélude de toutes les horreurs qui se sont commises pendant la
Révolution. Les gardes nationales, parmi lesquelles s'étaient mêlés
les fidèles gardes du corps, entouraient la voiture du Roi, qui allait
au pas.
[12] Les deux gardes du corps tués à Versailles, le matin du 6
octobre, et dont les têtes furent portées sur des piques, se
nommaient MM. des Huttes et de Varicourt. Ce dernier était frère
d'un curé de Gex, député à l'Assemblée nationale, qui se
conduisit très-bien, et de madame de Villette, appelée par
Voltaire belle et bonne.
Le Roi et la Reine parlaient avec leur bonté ordinaire à ceux qui
entouraient leur voiture; ils leur représentaient combien on les
égarait sur leurs véritables sentiments. «Le Roi, leur disait cette
princesse, n'a jamais voulu que le bonheur de son peuple. On vous a
dit bien du mal de nous; ce sont ceux qui veulent vous nuire. Nous
aimons tous les Français, et nous nous faisons une gloire de partager
les sentiments de notre bon Roi.» Plusieurs d'entre eux paraissaient
touchés de tant de bonté, et disaient naïvement: «Nous ne vous
connaissions pas, on nous a bien trompés.»
On jeta, à Sèvres, dans la voiture du Roi, un petit paquet qui tomba
sur mes genoux: «Mettez-le dans votre poche, me dit le Roi, et vous
l'ouvrirez en arrivant.» Il tomba dans la voiture; je n'ai jamais su
ce qu'il contenait; mais j'ai supposé, et non sans raison, que c'était
quelque horreur propre à affliger le coeur de la malheureuse famille
royale.
Le régiment de Flandre formait une haie sur le chemin d'Auteuil à
Paris; il partageait alors les sentiments de la populace, et tous les
soldats criaient avec elle: «Vive la nation! A bas les calotins!»
refrain continuel de toute cette multitude qui remplissait les
chemins. Tous ces gens-là, à moitié ivres, tiraient continuellement
des coups de fusil. C'est un grand bonheur qu'il n'en soit résulté
aucun accident.
M. le duc d'Orléans était sur le chemin de Passy, et ses enfants, avec
madame de Genlis, sur le balcon de la maison qu'il y avait louée. Il
les y avait placés pour jouir à son aise du spectacle de l'abaissement
de la famille royale, qui ne put s'empêcher d'en faire la remarque. La
Reine en parla historiquement à madame la duchesse d'Orléans, qui
soupira sans pouvoir rien répondre. Cette excellente princesse était
bien loin de partager les sentiments du duc, son époux. Elle
s'aveuglait encore sur son compte, et elle fut complétement
malheureuse quand, l'illusion cessant, elle ne put s'empêcher
d'apercevoir la part active qu'il prenait à cette affreuse révolution.
En arrivant à la grille de Chaillot, on aperçut M. Bailly, maire de
Paris, qui venait présenter au Roi les clefs de cette ville, et
haranguer Sa Majesté. Il débuta, suivant son usage, par les paroles
suivantes: «_Quel beau jour_, Sire, que celui où les Parisiens vont
posséder dans leur ville Votre Majesté et sa famille!» A ce mot de
_beau jour_, le Roi soupira et répondit à M. Bailly: «Je souhaite et
désire bien vivement, monsieur, que mon séjour y puisse ramener la
paix, la concorde et la soumission aux lois.» Comment M. Bailly
pouvait-il se permettre de donner le nom de _beau jour_ à celui qui
avait pensé être éclairé par le massacre de la Reine; où le Roi avait
vu couler le sang de ses fidèles serviteurs et avait été lui-même
accablé d'outrages? Avec beaucoup d'esprit et d'instruction, M. Bailly
n'avait aucune idée des convenances; il le prouva dans toutes les
circonstances qui le mirent en rapports directs avec le Roi et la
famille royale. Le Roi comptait arriver le soir aux Tuileries, lorsque
M. Bailly le supplia de vouloir bien descendre à l'Hôtel de ville, où
toute la Commune était rassemblée, et de l'honorer de sa présence. Le
Roi s'y refusa, disant «que sa famille et lui avaient trop grand
besoin de repos pour prolonger les fatigues d'une telle journée». Le
maire insista, et M. de la Fayette l'en pressa tellement, et à
plusieurs reprises, que le Roi, malgré sa répugnance, fut obligé de
s'y laisser conduire.
Pendant le chemin, M. de la Fayette s'approcha plusieurs fois de la
voiture de Sa Majesté, l'assurant qu'il serait content de la manière
dont il serait reçu dans sa capitale. Les rues étaient illuminées, et
les cris continuels de: «Vive le Roi!» accompagnèrent ce prince depuis
son entrée dans la rue Saint-Honoré jusqu'à l'Hôtel de ville. Ils
étaient plus bruyants que touchants, et avaient quelque chose de
violent et de pénible à entendre.
Arrivé à la place de Grève, la foule était si considérable que le Roi,
pour éviter quelque malheur, descendit de la voiture ainsi que la
famille royale; et l'on eut beaucoup de peine à écarter la foule pour
lui faire un passage jusqu'à l'Hôtel de ville. M. Bailly fit au Roi un
nouveau discours, auquel il répondit avec sa bonté ordinaire. J'étais
si occupée de Mgr le Dauphin, excédé de fatigues et endormi entre mes
bras, que je n'entendis ni l'un ni l'autre. M. le duc de Liancourt,
qui accompagnait le Roi, le pria de renouveler sa promesse de se
déclarer inséparable de l'Assemblée nationale. Ce malheureux prince,
qui était dans la triste position de ne pouvoir rien refuser,
acquiesça à cette demande, et les cris répétés de: «Vive le Roi!»
terminèrent enfin cette séance.
Le Roi et la famille royale retournèrent tristement aux Tuileries
retrouver leurs fidèles serviteurs, qui étaient en proie à la plus
violente inquiétude, dans l'attente de son retour. Rien n'était
préparé pour les recevoir: Mgr le Dauphin passa la nuit sans gardes,
dans un appartement ouvert de tous côtés, et dont les portes pouvaient
à peine se fermer. Je les barricadai avec le peu de meubles que je
trouvai, et je passai la nuit assise près de son lit, plongée dans la
douleur et les plus tristes réflexions, en considérant, d'après ce qui
s'était passé, ce que l'on pouvait attendre d'un peuple capable de se
porter à de si terribles excès.
Le réveil de la famille royale fut affreux: les cours et les terrasses
des Tuileries étaient remplies d'une foule innombrable de peuple, qui
demandait à grands cris à voir le Roi et la famille royale, les uns
pour le plaisir de jouir du fruit de leur victoire, le plus grand
nombre par curiosité, et quelques-uns par un sentiment d'intérêt et
d'attachement à leurs personnes. La famille royale, même les
Princesses, furent obligées de prendre la cocarde nationale et de se
montrer au peuple à plusieurs reprises, dans un appartement au
rez-de-chaussée, qui donnait sur la cour, et qui était occupé par
Madame Élisabeth. Chaque fois qu'elle paraissait, on criait: Vive le
Roi et la famille royale!
La journée se passa ainsi. La foule, qui se renouvelait sans cesse, ne
quitta le château qu'à la nuit et revint encore le lendemain. On
illumina dans Paris les premiers jours de l'arrivée du Roi, pour
surveiller plus facilement les mauvais desseins que l'on redoutait.
Les factieux, dans l'espoir d'émouvoir la populace, envoyèrent sur le
pont Royal, vis-à-vis des fenêtres de Mgr le Dauphin, des charrettes
remplies de farine, soi-disant avariées, que les forts de la halle et
des poissardes jetaient dans la rivière. Ce spectacle ne produisant
pas la moindre impression, les charrettes s'en retournèrent et ne
revinrent pas.
Ils imaginèrent encore un autre moyen pour indisposer le peuple
contre la Reine. Deux jours après l'arrivée de cette princesse, ils
insinuèrent dans la classe malheureuse l'idée d'aller lui demander de
retirer du Mont-de-piété tous les effets que la pauvreté avait forcé
de mettre en gage. La terrasse des Tuileries était couverte de femmes
qui s'étouffaient à force d'être pressées, et qui demandaient à parler
à la Reine. Les personnes qui entouraient cette princesse en ce moment
l'engageaient à acquiescer à leur désir. Je l'en dissuadai, lui
représentant le danger de compromettre sa dignité en se prêtant aux
caprices de cette multitude, et je lui conseillai seulement de lui
faire dire qu'elle s'occuperait des moyens de lui être utile. Tout le
monde était si effrayé, que personne n'osait se charger de la
commission. J'offris à la Reine de parler moi-même à ces femmes, avec
madame la princesse de Chimay, sa dame d'honneur[13]. Elle y
consentit; et de l'appartement de cette dernière, qui donnait sur la
terrasse des Tuileries, nous haranguâmes cette multitude. Nous lui
dîmes que quoique les malheureux eussent de grands droits sur le coeur
de la Reine, elle ne pouvait prendre d'engagements sans en connaître
l'étendue, mais qu'on pouvait se reposer sur sa bienfaisance et sur sa
bonté. Cette démarche la satisfit; le rassemblement se dissipa, et
chacun s'en retourna tranquillement. Peu de jours après, le Roi
autorisa la Reine à retirer du Mont-de-piété les effets qui
n'excédaient pas la valeur d'un louis.
[13] Madame la princesse de Chimay, fille du maréchal de
Fitz-James, était une personne d'un vrai mérite. Sa conduite
distinguée, sa douceur et sa vertu la firent aimer et estimer
généralement; et, quand elle quitta la cour, elle fut
non-seulement regrettée des personnes de sa société, mais encore
de toutes celles qui avaient des rapports avec elle dans la place
qu'elle occupait.
La même foule et le même empressement pour voir la famille royale
continuèrent plusieurs jours. Cette indiscrétion fut poussée à un tel
point, que plusieurs poissardes sautèrent dans l'appartement de Madame
Élisabeth. Celle-ci supplia le Roi de la loger ailleurs, et elle a
toujours conservée depuis pour ce logement une répugnance invincible.
On finit enfin par renvoyer le peuple; et le Roi et la Reine purent
rester tranquilles dans leurs appartements.
Prisonniers dans Paris, entourés d'une garde nationale soupçonneuse,
défiante et entretenue dans ces sentiments par ceux qui s'en servaient
si utilement pour l'exécution de leurs desseins, le Roi et la Reine
virent avec la plus vive douleur la nécessité d'éloigner d'eux les
gardes du corps, qui n'eussent pas été en sûreté en continuant leurs
services auprès de leurs personnes. Errants dans le château des
Tuileries, surveillés par la garde nationale, qui regardait avec
inquiétude ceux qui leur parlaient, leur position était affreuse. Le
Roi les fit remercier de leurs services, leur fit dire qu'il espérait
que des temps plus heureux lui permettraient de rapprocher de sa
personne des serviteurs si fidèles, et dont il n'oublierait jamais le
courage et le dévouement.
La garde nationale, qui les remplaçait auprès du Roi et de la famille
royale, ne savait ce qu'elle devait faire. Les honnêtes gens qui
s'étaient mis dans ses rangs, par attachement pour le Roi, gémissaient
de ne pouvoir rien dire; et les factieux, et ceux qu'ils avaient
égarés, triomphaient de l'abaissement de la famille royale et de la
douleur de ceux qui avaient conservé pour elle la fidélité que l'on
doit à ses souverains.
Le Roi, qui voulait rapprocher de lui ses enfants, partagea son
appartement avec Mgr le Dauphin et prit pour lui les cabinets qui
étaient à la suite de l'appartement de la Reine. Cette princesse
occupa le rez-de-chaussée donnant sur la terrasse des Tuileries; et
ayant donné à Madame, sa fille, les petits entre-sol au-dessus de la
chambre du Roi, qui faisaient ses petits appartements, elle en fit
accommoder d'autres au-dessus de ses cabinets et de l'appartement du
premier gentilhomme de la chambre. On pratiqua, en outre, de petits
escaliers particuliers pour que le Roi et la Reine pussent communiquer
librement dans l'intérieur de leurs appartements, et dans celui de Mgr
le Dauphin et de Madame.
Madame Élisabeth occupa le pavillon de Flore, et Monsieur et Madame
allèrent occuper le Luxembourg. Ils venaient tous les jours souper
avec le Roi, qui ne dînait plus en public, mais en particulier avec la
famille royale, excepté Mgr le Dauphin, qui, trop jeune encore, dînait
chez lui à midi.
Le service de la garde nationale finit enfin par s'organiser. Elle
avait, outre son commandant, un major, deux aides-majors, six chefs de
division, et soixante bataillons, un par chaque district, lesquels
avaient un chef appelé commandant de bataillon, et sous ce chef, des
capitaines, lieutenants, etc. Il y avait deux canons à chaque
bataillon, et des canonniers pour les servir.
M. de Gouvion, major de cette garde, et qui avait la confiance de M.
de la Fayette, était un bon officier, et, quoique imbu des nouvelles
opinions, il conservait encore un fond d'attachement pour la personne
du Roi. Il avait du courage et de la fermeté, et j'ai toujours été
convaincue qu'on en aurait pu tirer parti, si on lui eût montré plus
de confiance, et qu'on eût travaillé à le ramener à son devoir.
Les six chefs de division, qui furent pris dans une autre classe que
celle du peuple, étaient: MM. d'Ormesson, Pinon, de Courtomer, de
Saint-Christot, Maudac et Charton.
M. d'Ormesson, ancien contrôleur général des finances, a été assez
connu pour n'avoir pas besoin d'en parler. J'en dirai autant de M.
Pinon, président à mortier, et de M. le marquis de Courtomer.
M. de Saint-Christot, ancien fermier général, était un excellent
homme, et parfaitement attaché au Roi. M. Maudac, riche financier,
l'était aussi; mais il était d'un caractère faible, et avait peu de
capacité.
M. Charton, ancien négociant, constitutionnel par principes, jouissait
d'une bonne réputation et avait d'excellentes manières. Voyant le Roi
d'aussi près, il prit pour sa personne un véritable attachement, et ne
cessa de lui en donner des preuves. Ces trois derniers périrent
pendant la Révolution, victimes de leur dévouement à Sa Majesté.
Le Roi était toujours suivi, lorsqu'il sortait, même pour aller à la
messe à la chapelle, d'un chef de division; la Reine et Mgr le Dauphin
ne l'étaient que par des commandants de bataillon, et le reste de la
famille par des capitaines.
Les commandants de bataillon étaient assez généralement bien
composés, quoiqu'il y eût dans le nombre de bien mauvais sujets, tels
que Santerre et plusieurs autres qui ne valaient pas mieux que lui. Un
assez grand nombre de personnes n'avaient accepté ces places que par
attachement pour la personne du Roi, et dans l'espoir d'être utiles,
entre autres M. d'Ogny, directeur général des postes; M. Gauthier,
administrateur général; MM. de Perceval, anciens fermiers généraux, et
plusieurs autres. Il y avait aussi parmi eux de bons bourgeois, de
gros marchands, et ce bon Acloque, brasseur du faubourg Saint-Marceau,
si opposé par sa probité et sa fidélité à ce malheureux Santerre,
brasseur du faubourg Saint-Antoine, dont le nom ne se prononcera
jamais qu'avec horreur et indignation.
Chaque bataillon montait la garde au château pendant vingt-quatre
heures, et était relevé par un autre au bout de ce temps. Chaque
commandant de service auprès du Roi, de la Reine et de Mgr le Dauphin,
venait prendre l'ordre en arrivant, au cas qu'ils voulussent sortir,
et les capitaines en faisaient autant auprès des autres membres de la
famille royale. Le plus grand nombre était respectueux; mais plusieurs
d'entre eux, oubliant le respect qu'ils devaient à leurs souverains,
et enivrés de leur grade, prenaient un ton de familiarité qui faisait
mal à voir. Un nommé Gerdret, entre autres, marchand de dentelles de
la Reine, eut la hardiesse de lui proposer, à son arrivée à Paris, de
rassembler quelques musiciens de la garde nationale pour lui donner un
petit concert: «Je suis étonnée, lui dit cette princesse, que vous,
Gerdret, imaginiez de me faire en ce moment une pareille proposition.»
Il n'en fut plus question depuis.
Le Roi conserva encore quelque temps plusieurs de ses fidèles sujets,
qui occupaient de grandes charges auprès de sa personne, tels que les
quatre premiers gentilshommes de sa chambre, le capitaine des
cent-suisses de sa garde, le grand Prévôt de France, et le grand
Maréchal des logis.
Le duc de Richelieu, père du duc de Richelieu actuel, premier
gentilhomme de la chambre, voulut exercer les fonctions de sa charge à
l'arrivée du Roi à Paris; mais comme il était mourant, il fut forcé de
se laisser remplacer par le duc de Villequier, qui faisait, outre son
service, celui du duc de Fleury, trop jeune encore pour exercer les
fonctions de sa charge. M. le duc de Villequier ne varia jamais dans
sa conduite ni dans son attachement à la personne de Sa Majesté. Il
lui donna d'excellents conseils, pleins de sagesse et de fermeté, et
il ne l'aurait jamais abandonné, si les factieux n'avaient forcé ce
prince à l'éloigner de sa personne.
Le jeune marquis de Duras, depuis duc de Duras, qui venait d'être
nommé premier gentilhomme de la chambre depuis la mort du maréchal de
Duras, son grand-père, pénétré de l'idée de ses devoirs et de
reconnaissance pour les bontés de son Roi, ne le quitta qu'en 1791,
sur l'ordre exprès que lui donna le Roi de quitter les Tuileries et
même la France, qu'il ne pouvait plus habiter sans danger.
Le duc de Brissac, commandant des cent-suisses de la garde du Roi,
était brave, loyal, et un vrai chevalier français. Il témoigna au Roi
un attachement sans bornes; il fut constamment auprès de sa personne,
jusqu'au moment où, après la suppression de la garde constitutionnelle
du Roi, l'Assemblée législative le décréta d'accusation et l'envoya
dans les prisons d'Orléans, d'où il fut conduit à Paris, après les
journées des 2 et 3 septembre. Il fut massacré en arrivant à
Versailles, victime de son zèle et de son dévouement à la personne de
Sa Majesté[14].
[14] Ce ne fut point à Paris, mais en entrant dans les rues de
Versailles, et dans un endroit appelé les Quatre-Bornes, que
furent massacrés le duc de Brissac et les autres prisonniers
d'Orléans. Cette ville, qui était excellente, avait donné plus
d'une fois à M. de Brissac les moyens de se sauver de sa prison;
mais il s'y refusa toujours, dans la crainte de compromettre
notre malheureux souverain. On lui renouvela les instances qui
lui en avaient été faites, lorsque l'emprisonnement du Roi au
Temple ne rendait plus sa sortie susceptible des mêmes
inconvénients. Mais pénétré de la crainte d'augmenter la rage des
ennemis de Sa Majesté, il préféra courir pour sa propre personne
des dangers qu'il ne pouvait se dissimuler, et mourut avec un
courage digne de son nom et une fermeté peu commune.
Le marquis de Tourzel, mon fils, grand Prévôt de France, ne quitta pas
le Roi d'un instant. Toujours auprès de sa personne dans les moments
de crise les plus dangereux, il ne cessa de lui donner les preuves
d'une fidélité sans bornes, et ne le quitta qu'au moment où ce trop
bon et malheureux prince fut conduit au Temple. Il employa tous les
moyens possibles pour obtenir de rester auprès de sa personne; mais,
malgré ses démarches réitérées, appuyées même de la demande
personnelle du Roi, il ne put obtenir de s'enfermer avec lui.
Le marquis de la Suze, grand Maréchal des logis, continua d'exercer
pendant quelque temps les fonctions de sa charge. Son dévouement ne se
démentit pas d'un instant.
Le marquis de Brézé, grand Maître des cérémonies, fut toujours fidèle
à ses devoirs, et profondément attaché au Roi. Quoique privé des
fonctions de sa charge, il resta toujours auprès de sa personne, le
suivit aux Feuillants, où il passa la nuit du 10 août, et ne quitta le
Prince qu'au moment où la violence le sépara de ceux qui l'avaient
accompagné.
Le Roi avait aussi conservé auprès de sa personne de fidèles
serviteurs dont il savait apprécier les services, entre autres MM.
Thierry et de Chamilli, deux de ses premiers valets de chambre, qui,
dans toutes les occasions, lui donnèrent des preuves d'un dévouement
dont ils finirent par être victimes l'un et l'autre.
Le corps des huissiers de la chambre conserva aussi une fidélité sans
bornes. Plusieurs autres les imitèrent; et ce bon prince me disait un
jour, en me parlant de ceux sur lesquels il pouvait encore compter:
«J'ai besoin de regarder ceux qui me sont restés fidèles pour consoler
mon coeur affligé.»
J'espère qu'on ne trouvera pas cette digression déplacée. Après le
récit de tant d'horreurs, j'avais besoin de reposer un moment mon
esprit sur des souvenirs plus consolants, et de montrer à ceux qui
liront ces mémoires qu'il existait encore des coeurs français qui
auraient risqué mille fois leur vie pour la conservation de leur
souverain.
M. de la Fayette aurait bien désiré que le Roi consentît à sortir;
mais comme il ne pouvait être accompagné que par la garde nationale,
il aima mieux se priver d'air et de tout exercice, que de laisser
croire qu'il eût abandonné volontairement ses fidèles gardes du corps,
et il fut longtemps sans vouloir sortir de son appartement. Les
promenades de la Reine et de ses enfants se bornèrent au jardin des
Tuileries, où l'on avait fait accommoder un petit terrain entouré de
treillages, pour la promenade particulière de Mgr le Dauphin, qui y
allait accompagné d'un commandant de bataillon et de quatre soldats de
la garde nationale.
Ce jeune prince, extrêmement avancé pour son âge, me demandait
souvent la raison de son changement de situation, et me disait: «Je
vois bien qu'il y a des méchants qui font de la peine à papa, et je
regrette nos bons gardes du corps, que j'aimais bien mieux que ces
gardes-là, dont je ne me soucie pas du tout.» Je lui répondis que le
Roi et la Reine seraient très-fâchés s'il n'était pas honnête
vis-à-vis de la garde nationale, et s'il parlait devant elle de son
désir de revoir les gardes du corps; qu'il fallait toujours les aimer,
mais n'en parler qu'entre nous et espérer que des temps plus heureux
permettraient au Roi de les rappeler auprès de sa personne.--«Vous
avez raison», dit-il; et de ce moment il cessa d'en parler
publiquement. Sa mémoire était admirable, et il avait une pénétration
d'esprit si singulière, qu'il faisait, dès l'âge de quatre ans, les
réflexions les plus justes sur ce qu'il voyait et ce qu'il entendait.
Il avait pour instituteur l'abbé Davauz, qui l'avait été du premier
Dauphin et de Madame. C'était un homme de mérite, et qui savait
tellement se mettre à la portée des enfants, que le moment de l'étude
était pour eux une récréation. Il était très-aimé de Mgr le Dauphin,
et il l'avait avancé à un point incroyable, trouvant toujours le moyen
de lui apprendre, dans ses jeux, quelque chose d'utile et d'agréable.
Ce jeune prince était extrêmement curieux, faisait des questions sur
tout ce qu'il voyait. Il s'apercevait très-bien si les réponses qu'on
lui faisait étaient justes ou non, et avait même alors des reparties
assez plaisantes. Un jour que je le reprenais sur quelque chose qu'il
avait dit mal à propos, une personne qui était chez moi lui dit en
badinant: «Je parie que madame de Tourzel a tort, et que Monsieur le
Dauphin a toujours raison.» «Monsieur, lui dit-il en riant, vous êtes
un flatteur, car je me suis mis en colère ce matin.»
Il voulut faire l'essai de ce qu'il avait à attendre de moi, et voir
si je saurais lui résister. Il se refusa, en conséquence, à quelque
chose que je lui demandais, et me dit du plus grand sang-froid: «Si
vous ne faites pas ce que je veux, je crierai; on m'entendra de la
terrasse, et qu'est-ce que l'on dira?»--«Que vous êtes un méchant
enfant.»--«Mais si mes cris me font mal?»--«Je vous ferai coucher, et
je vous mettrai au régime d'un malade.» Alors il se mit à crier, à
taper des pieds, et à faire un tapage affreux. Je ne lui dis pas une
parole; je fis faire son lit, et je demandai un bouillon pour son
souper. Alors il me regarda fixement, cessa ses cris, et me dit: «J'ai
voulu voir de quelle manière je pourrais vous prendre; je vois que je
n'ai d'autre moyen que de vous obéir; pardonnez-moi, je vous promets
que cela n'arrivera plus.» Le lendemain, il dit à la Reine:
«Savez-vous qui vous m'avez donné pour gouvernante? C'est madame
Sévère.»
Comme je ne le tourmentais jamais sans raison, et qu'il aimait à venir
chez moi et à voir du monde, il prit bientôt pour moi et pour ma fille
Pauline une véritable affection. Il nous disait souvent de la manière
la plus aimable: «Mon Dieu! que je me trouve heureux avec vous!» Et ma
Pauline, il l'aimait au point d'en être jaloux, et c'était la chose la
plus plaisante que de voir son petit dépit, s'il croyait qu'elle
aimait mieux une autre personne que lui.
Le régiment de Flandre vint me faire une visite de corps en arrivant
à Versailles. On parla de cette visite devant Mgr le Dauphin, qui
témoigna à la Reine le plus grand désir d'en être témoin. «Mais vous
ne saurez que dire à ces messieurs», lui dit cette princesse.--«Ne
soyez pas en peine, maman, je ne serai pas embarrassé.» A peine tous
les officiers furent-ils entrés, que le jeune prince dit à ceux qui
étaient au premier rang: «Je suis, messieurs, ravi de vous voir, mais
bien fâché d'être trop petit pour vous apercevoir tous.» Puis
remarquant un officier qui était très-grand: «Monsieur, lui dit-il,
portez-moi dans vos bras, pour que je voie tous ces messieurs.» Et
alors il dit avec une gaieté charmante: «Je suis bien aise, messieurs,
d'être au milieu de vous tous.» Tous les officiers étaient transportés
et attendris en voyant, dans un âge aussi tendre, un enfant aussi
aimable et aussi intéressant, à la veille peut-être d'éprouver de
grands malheurs.
Quoiqu'il eût la plus grande facilité pour apprendre tout ce qu'il
voulait, il trouvait si ennuyeux d'apprendre à lire, qu'il ne se
donnait aucune peine pour y parvenir; et comme la Reine lui disait
qu'il était honteux de ne pas savoir lire à quatre ans: «Eh bien!
maman, je le saurai pour vos étrennes.» A la fin de novembre, il dit à
l'abbé Davauz: «Il faut cependant que je sache combien j'ai de temps
jusqu'au jour de l'an, puisque j'ai promis à maman de savoir lire pour
ce jour-là.» Apprenant qu'il n'avait plus qu'un mois, il regarda
l'abbé Davauz, et lui dit avec un sang-froid inconcevable:
«Donnez-moi, je vous prie, mon bon abbé, deux leçons par jour, et je
m'appliquerai tout de bon.» Il tint parole, et entra triomphant chez
la Reine, tenant un livre à la main, et se jetant à son cou: «Voilà
vos étrennes, lui dit cet aimable enfant; j'ai tenu ma promesse, et je
sais lire à présent.» Sa gaieté et ses grâces faisaient tout
l'amusement de la Reine, qui n'avait d'autre distraction que celle que
lui procuraient ses enfants.
La vie du Roi et la sienne étaient fort tristes: la Reine déjeunait
seule tous les jours, voyait ensuite ses enfants, et, pendant ce
temps, le Roi venait lui faire une visite. Elle allait à la messe, et
s'enfermait ensuite dans ses cabinets. Elle dînait à une heure avec le
Roi, Madame sa fille et Madame Élisabeth. Après dîner, elle faisait
une partie de billard avec le Roi pour lui faire faire un peu
d'exercice, travaillait à la tapisserie et rentrait ensuite dans ses
cabinets jusqu'à huit heures et demie, heure à laquelle Monsieur et
Madame arrivaient pour souper, et à onze heures chacun se retirait.
Il y avait Cour le dimanche, et jeu le soir, et Cour encore le jeudi
matin seulement. La Reine était trop affectée pour penser à aller au
spectacle, et son coeur trop affligé pour se livrer à aucune
dissipation extérieure.
On continuait à entretenir la fermentation dans Paris; et la garde
nationale, M. de la Fayette à la tête, craignait tellement de se
compromettre avec le peuple, qu'on n'employait de mesures répressives
qu'à la dernière extrémité. Un malheureux boulanger fut pendu dans une
émotion populaire, et la garde nationale arriva trop tard pour sauver
la vie à ce pauvre malheureux. Cette faiblesse enhardit ceux à qui le
crime ne coûtait rien, et causa bien des malheurs, que plus de fermeté
aurait pu faire éviter. Le Roi, qui ne pouvait apporter aucun remède à
la continuation de l'anarchie, fut réduit à gémir sur ce nouveau
crime, et ne put qu'envoyer des secours à la famille de ce pauvre
homme, dont la femme mourut de chagrin quelque temps après la mort de
son mari.
Sur ces entrefaites, les présidents des Parlements de Metz et de Rouen
déclarèrent, chacun par un arrêté plein de force et de fermeté, qu'ils
ne consentaient à cesser leurs fonctions et à se laisser remplacer par
la Chambre des vacations que pour ne pas augmenter les malheurs du
Roi, et lui donner par là une nouvelle preuve de leur respect et de
leur soumission. Le Roi, à qui les arrêtés furent présentés, craignant
que cet acte de courage n'attirât de grands malheurs sur ceux qui les
avaient rédigés et qui y avaient adhéré, se détermina, par le conseil
de ses ministres, à les dénoncer à l'Assemblée, pour se laisser la
faculté de lui demander de ne pas sévir contre ceux qui en étaient les
auteurs. Ce bon prince craignait tellement d'exposer ceux qui lui
donnaient des marques d'attachement, que ce motif fut souvent la cause
des actes de faiblesse qu'on lui reproche.
L'Assemblée s'emporta violemment contre les deux Parlements, et
voulait les traiter avec rigueur; mais flattée de voir le Roi
s'abaisser jusqu'à demander leur grâce, elle se contenta de les mander
à sa barre et de les déclarer incapables d'exercer aucune fonction
publique.
Quand elle fut installée dans le manége des Tuileries, elle se crut
obligée de donner au Roi une marque de respect, et vint en corps lui
présenter ses hommages, ainsi qu'à la Reine. Cette princesse la reçut
avec une grâce et une majesté qui l'étonnèrent, et lui imprimèrent un
sentiment qu'elle ne s'attendait pas à éprouver. Il ne fut pas de
longue durée. On continua à saper les fondements de l'autorité royale.
Plusieurs membres de l'Assemblée, et entre autres le duc de Lévis,
proposèrent à la Reine de chercher à gagner Mirabeau, et chacun
voulait être l'intermédiaire des propositions qu'on lui ferait. M. de
Lévis fit l'impossible pour obtenir une audience de la Reine, et vint
plusieurs fois chez moi me prier de la lui procurer. La Reine, qui
n'avait en cette idée aucune confiance, et qui ne se souciait pas de
le voir, éludait toujours, sans vouloir le refuser totalement, de peur
de s'en faire un ennemi, lorsque d'autres affaires firent renoncer M.
de Lévis au projet qu'il avait formé.
On conseilla au Roi d'avoir des conférences avec les membres de la
Commune chargés de l'approvisionnement de Paris, tels que MM. de
Vauvilliers, Moreau de Saint-Merry et plusieurs autres. Ce prince les
étonna par l'étendue de ses connaissances dans la partie
administrative, par son extrême bonté et son amour pour son peuple. Il
en ramena le plus grand nombre sur les idées qu'on leur avait données
de sa personne, et nommément M. de Vauvilliers, qui voua à ce prince
un attachement qui ne s'est jamais démenti.
L'arrestation de M. Augeard, secrétaire des commandements de la Reine,
causa à cette princesse, ainsi qu'au Roi, un nouveau chagrin; elle
n'eut heureusement d'autre suite qu'une captivité momentanée. Il fut
remis en liberté quelque temps après. Il n'en fut pas de même de M. de
Favras. Ce dernier avait formé quelques projets pour tirer le Roi de
sa cruelle situation. Ils furent découverts, et les factieux, pour
intimider ceux qui pourraient en avoir de ce genre, résolurent de
forcer le Châtelet à le condamner comme criminel de lèse-nation.
M. de la Fayette, qui redoutait M. le duc d'Orléans, et qui avait
travaillé avec succès à lui faire avoir une soi-disant mission pour
l'Angleterre, effrayé des intrigues qu'on pouvait encore former, et
nommément de celle dont on accusait M. de Favras, qu'on prétendait
être dirigée contre lui, irrita la garde nationale à un tel degré,
qu'elle mit le plus grand acharnement à la condamnation de ce
gentilhomme. Un grand nombre de personnes honnêtes qui étaient dans
cette garde en étaient confuses et affligées; mais elles n'y pouvaient
malheureusement rien. Le Roi et la Reine firent l'impossible pour
sauver M. de Favras, sans pouvoir y réussir. Pénétrées de douleur,
Leurs Majestés se virent obligées de renfermer en elles-mêmes les
sentiments qu'elles éprouvaient, dans la crainte de compromettre les
personnes qui leur étaient attachées et qui avaient pu avoir des
relations avec lui.
Le Roi n'avait aucune part aux intrigues qui se formaient en sa
faveur. Ce bon et excellent prince était si effrayé des malheurs
qu'entraîne une guerre civile, qu'il préférait souffrir plus longtemps
que de voir employer un moyen qui pouvait occasionner tant de maux. Il
jugeait malheureusement le coeur des hommes par le sien, et croyait
impossible que tant de patience et tant de bonté ne finissent pas par
ramener des sujets égarés. Cet espoir lui fit refuser la proposition
de M. de Virieu et de plusieurs autres députés, qui offraient de
partir pour leurs provinces, et de les exciter sur l'atrocité des
journées des 5 et 6 octobre, et sur sa captivité dans Paris. Les
désordres qui se commettaient dans les provinces affligeaient
sensiblement le Roi, et chaque nouvelle de ce genre qu'il apprenait
lui faisait vivement sentir le malheur de ne pouvoir y remédier.
On cherchait continuellement à inquiéter le Roi et la Reine, et l'on
avait répandu les bruits les plus sinistres sur un complot qui devait
avoir lieu pendant la messe de minuit. Plusieurs personnes tentèrent
d'empêcher Leurs Majestés d'y aller, quoiqu'elle dût se dire à la
chapelle; mais elles s'y sèrent, trouvant que cet air d'inquiétude ne
pouvait que produire un mauvais effet. Ne pouvant me défendre de celle
qui m'avait été donnée, je refusai d'y aller, et je passai tout ce
temps-là auprès de M. le Dauphin, résolue de ne me coucher que lorsque
je saurais Leurs Majestés retirées tranquillement dans leur
appartement. La Reine, qui le sut, eut la bonté de monter chez M. le
Dauphin en sortant de la messe, de me plaisanter sur ma pusillanimité,
en y ajoutant les choses les plus aimables sur mon attachement. Il
était impossible de ne pas éprouver le dévouement le plus vif pour une
princesse qui joignait tant de grâces et de bonté à des qualités si
dignes de son rang et de son nom.
CHAPITRE II
ANNÉE 1790
Jour de l'an.--Démarche de la Chambre des vacations du Parlement
de Bretagne.--Procès de M. de Besenval.--Essai pour réunir le
côté droit et le parti modéré de l'Assemblée.--Démarche du Roi à
l'Assemblée, le 4 février, et discours de ce prince.--Troubles
dans les provinces.--Commencement d'insurrection parmi les
troupes.--Mort de M. de Favras.--Décret pour assurer la
tranquillité des provinces.--Députation des commerçants du
royaume.--Commencement d'insurrection à
Saint-Domingue.--Autorité que s'attribuent les
districts.--L'Assemblée usurpe tous les pouvoirs et ne laisse au
Roi aucune autorité.--Mort de l'empereur Joseph II.--Enquêtes du
Châtelet et de la Commune sur les journées des 5 et 6
octobre.--Belles réponses de la Reine à ce sujet.
Une députation de l'Assemblée, ayant à sa tête M. Desmeunier,
président, vint présenter ses hommages au Roi et à la Reine au sujet
de la nouvelle année. Ayant fait espérer au Roi des jours plus
heureux, dans le discours qu'il fit à ce sujet: «Je le serai, répondit
vivement ce bon prince, du bonheur de mon peuple, qui sera toujours
l'objet de mes voeux.» Le président vint ensuite chez la Reine, qui le
reçut au milieu de ses deux enfants, et qui lui rappela avec tant de
noblesse et de sentiment l'espoir du bonheur qu'il donnait au Roi, que
M. Desmeunier, attendri, ne put cacher le sentiment qu'il éprouvait.
Rien n'était, en effet, plus touchant que de voir cette princesse
entourée de deux enfants charmants. L'un, trop jeune encore pour
sentir les malheurs qui le menaçaient, portait sur son visage
l'empreinte du bonheur et de la gaieté; la jeune princesse, dans un
âge où l'on n'aurait dû connaître que ces deux sentiments, commençait
déjà la carrière de douleur qu'elle a parcourue avec tant de courage,
de douceur et de sensibilité. Le Roi avait pour celle-ci une
prédilection toute particulière; et quoiqu'il ne fût pas démonstratif,
il ne laissait échapper aucune occasion de faire apercevoir la
tendresse qu'il lui portait. La Reine, qui n'en avait pas moins pour
elle, se croyait obligée d'user de sévérité à son égard. On lui avait
donné de fausses impressions sur le caractère de Madame, qu'elle
croyait fière et d'un esprit si dissipé, qu'on ne pouvait sans
inconvénient lui laisser voir de jeunes personnes de son âge.
Je n'ai jamais pu concevoir ce qui avait pu donner lieu à cette
opinion. Cette jeune princesse était, au contraire, bonne, affable,
timide, et avait même besoin qu'on lui inspirât de la confiance. Il
lui eût été plus utile de voir un peu plus de monde, que d'être
toujours seule dans son appartement, avec ses femmes et la jeune
personne à qui la Reine avait permis de partager ses études et ses
jeux. Privée si jeune de tout appui, livrée à elle-même dans une
cruelle captivité, elle seule a fini son éducation; le malheur a été
son instituteur, et n'a heureusement pas altéré les grandes qualités
que les circonstances l'ont mise à portée de développer dans tout le
cours de sa vie.
Peu de temps après, l'Assemblée envoya au Roi une nouvelle députation,
le président à la tête, pour demander à Sa Majesté de fixer elle-même
le montant de sa liste civile, de considérer l'éclat qui devait
environner le trône d'un grand Roi, et de ne point écouter cette
économie sévère qui prenait sa source dans son amour pour son peuple,
et dans ses moeurs patriarcales, qui faisaient de lui le meilleur et
le plus vertueux des Rois. «Je suis sensiblement touché, dit le Roi,
de la démarche de l'Assemblée; mais j'attendrai, pour m'expliquer,
qu'il y ait des fonds assurés pour le payement des créanciers de
l'État et pour les dépenses nécessaires à maintenir l'ordre public; ce
qui me regarde personnellement est le moindre sujet de mes
inquiétudes.» Comment une assemblée qui rendait un pareil témoignage
aux vertus de son Roi, pouvait-elle continuer à porter des décrets qui
ne tendaient à rien moins qu'à le précipiter du trône, et à accumuler
par là tant de maux sur notre malheureuse patrie?
La Chambre des vacations du Parlement de Bretagne, ayant refusé
d'enregistrer le décret qui suspendait le Parlement et constituait la
Chambre des vacations, fut mandée à la barre de l'Assemblée. Elle
était composée de douze magistrats, à la tête desquels était le
président de la Houssaye. Ce vertueux magistrat représenta, tant en
son nom qu'en celui de ses collègues, avec toute l'énergie possible,
l'incompétence de la Chambre pour l'enregistrement de cette loi, et
l'impossibilité où elle était de s'attribuer le droit de renoncer à un
des priviléges de la Bretagne, qui ne s'était donnée à la France que
sous des conditions qu'elle seule pouvait révoquer; qu'il s'honorait,
lui et ses vertueux collègues, de remplir fidèlement les devoirs que
leur imposait la qualité de magistrats. En déclarant au Roi et à
l'Assemblée qu'ils n'étaient pas compétents pour accéder à un décret
totalement contraire aux priviléges de la province, ils ne pouvaient
qu'expliquer respectueusement les motifs de leur refus.
Mirabeau et les autres députés démagogues répliquèrent avec violence
et emportement. Ils voulaient sévir avec rigueur et traiter en
criminels de lèse-majesté des magistrats qui refusaient d'obéir à
leurs décrets. MM. de Frondeville, de Cazalès, d'Éprémenil et
plusieurs autres en firent sentir l'inconvénient, et l'Assemblée se
borna à décréter que leur résistance à la loi les rendait incapables
de posséder aucune fonction de citoyens actifs, jusqu'à ce que, sur
leur requête présentée au corps législatif, ils eussent été admis à
prêter le serment de fidélité à la Constitution décrétée par
l'Assemblée et sanctionnée par le Roi. Ce prince, malgré l'estime et
la sensibilité qu'il éprouvait de la courageuse fidélité de ces
magistrats, fut réduit à garder le silence, et ne put leur donner
publiquement aucune marque de la satisfaction que lui inspirait une
conduite aussi ferme que courageuse.
M. le baron de Besenval, arrêté depuis la prise de la Bastille, sous
le prétexte d'avoir voulu attaquer Paris et en faire égorger les
habitants, avait été transféré dans les prisons du Châtelet, où son
procès se suivait avec acharnement. MM. Ogier et Garaud de Coulon,
membres du comité des recherches, présentaient chaque jour de
nouvelles dénonciations, plus absurdes les unes que les autres, et ce
dernier, nommément, qui était rapporteur du comité, laissait
apercevoir, de la manière la plus révoltante, le désir de le trouver
coupable. On alla même jusqu'au point d'aposter des gens pour exciter
la multitude et intimider les juges.
M. Boucher d'Argis, président du Châtelet, se conduisit dans tout le
cours de cette procédure avec une fermeté qui lui fit infiniment
d'honneur. Il donna des ordres pour contenir les violateurs du bon
ordre, et s'adressant aux membres du comité: «Messieurs, leur dit-il,
de soixante-quatre témoins entendus contre M. de Besenval, pas un n'a
été fourni par le Châtelet, le comité les a tous fournis; si quelqu'un
a des choses plus graves à déclarer contre lui, qu'il se présente.» Un
profond silence ayant été la réponse à cette interpellation, on crut
que le procès allait finir; mais le comité déclara qu'il prolongeait
encore l'information.
Quelques jours avant la clôture, on excita une émeute à Versailles
pour le prix du pain. On publia en même temps dans Paris
l'élargissement de M. de Besenval, et l'on annonça le soulèvement des
faubourgs. Une foule d'agitateurs se rendit autour du Châtelet,
demandant les têtes de MM. de Besenval et de Favras. Vingt-quatre
soldats de la troupe soldée s'assemblèrent, le même jour, aux
Champs-Élysées, avec des vues séditieuses, et l'on répandit en même
temps des bruits de contre-révolution propres à soulever le peuple. On
espérait, par ces moyens, parvenir à intimider les membres du
Châtelet; mais on ne put y parvenir. Ils conservèrent le plus grand
calme au milieu de toutes ces agitations, et le zèle de la garde
nationale prévint les suites de cette insurrection.
MM. de Sèze et de Bruges, avocats de M. de Besenval, le défendirent
avec autant de zèle que de fermeté, et témoignèrent leur étonnement de
voir le comité des recherches réunir à la fois les fonctions de
dénonciateur, de partie et de ministère public, et d'être eux-mêmes
accusés d'avoir été à la recherche des témoins.
La fermeté et le sang-froid de M. de Besenval ne se démentirent pas
un instant pendant tout le cours de ce procès. Enfin, après l'audition
de cent soixante-dix-huit témoins, le tribunal, conformément aux
conclusions de M. de Brunville, procureur du Roi, déclara, par
l'organe de M. Boucher d'Argis, que M. de Besenval n'était point
coupable des crimes qu'on lui imputait; et, après sept mois de
captivité, il recouvra enfin sa liberté.
M. de Besenval fut le lendemain chez le Roi et la Reine, qui lui
témoignèrent, de la manière la plus touchante, la joie qu'ils
éprouvaient de le revoir, les inquiétudes qu'il leur avait causées, en
y ajoutant mille questions sur sa captivité et la manière dont il
avait été traité. Il avait été mis sous la garde d'un commandant de
bataillon de la garde nationale de Paris, nommé Bourdon de l'Oise. Cet
homme était originairement procureur et avait de l'esprit; mais il
était révolutionnaire, violent, inquiet et ombrageux. L'inégalité de
son caractère rendait la position de M. de Besenval dépendante de la
situation de son esprit. Quand il avait de l'humeur, il le menaçait
des dangers qu'il courait; et dans d'autres moments, il était très-bon
pour lui. En rendant compte à Leurs Majestés de la conduite qu'il
avait tenue au Champ de Mars, lors de la prise de la Bastille, il fit
les plus grands éloges de celle du duc de Choiseul, qu'il avait sous
ses ordres, le donna pour un homme de tête dans les occasions
critiques, et d'un attachement sans bornes à la personne de Leurs
Majestés. Ce témoignage, rendu dans un moment où le Roi et la Reine
étaient si émus de tout ce que M. de Besenval avait souffert, fit sur
eux la plus vive impression; et de ce moment, ils témoignèrent à M. de
Choiseul une confiance toute particulière. M. de Besenval, avec
beaucoup d'esprit, avait trop de légèreté pour bien juger les hommes;
et, dans cette occasion, il en donna une preuve qui eut des suites
bien funestes pour le Roi et pour la France.
Plusieurs députés du côté droit et attachés au Roi, quoique du parti
constitutionnel, entre autres MM. Malouet, Redon, etc., pénétrés de la
nécessité de lui donner les moyens de faire respecter son autorité,
proposèrent une fusion avec ceux du parti royaliste, espérant attirer,
par ce moyen, un grand nombre de membres du côté gauche dans leur
parti, et former alors une majorité capable d'en imposer aux factieux.
MM. de la Chèze, le chevalier de Boufflers et l'évêque de Nancy (M. de
la Fare) se rendirent avec eux chez le duc de la Rochefoucauld. MM. de
la Fayette, de Maubourg, de la Coste, et le duc de Liancourt, s'y
trouvèrent aussi, et l'on proposa pour base de la fusion:
De maintenir la Constitution jusqu'à ce que le temps et l'expérience
eussent manifesté les changements que l'on devait y apporter; de
conserver la réunion des trois ordres en un seul, et de se hâter de
rendre au Roi le pouvoir nécessaire pour gouverner conformément aux
principes monarchiques et au voeu de la nation reconnu par
l'Assemblée;
De défendre de tout leur pouvoir les droits de l'homme et du citoyen
si essentiellement violés; et, si le complément de la Constitution
exigeait encore quelque innovation, d'éviter dans l'exécution les
moyens violents, qui ne pouvaient qu'aigrir les esprits et multiplier
les malheurs; d'employer tous leurs efforts pour établir l'ordre et la
sécurité, seule ressource pour ramener la confiance, le crédit et la
perception des impôts;
De n'inquiéter personne pour les opinions religieuses, et de laisser
jouir la seule religion catholique, à titre de religion nationale, de
la solennité du culte public;
De conserver aux églises une dotation territoriale; de s'opposer à
toute autre aliénation que celle qui avait été faite au mois de
décembre 1789, comme secours extraordinaire, jusqu'à ce que la
dotation eût été déterminée; et, sous aucun prétexte, de ne laisser
faire d'aliénation ou de meilleure répartition des biens de l'Église,
que d'après les instructions et sous la surveillance des provinces qui
y étaient intéressées;
De restreindre les tribunaux au seul pouvoir de juger, et en
conciliant la nécessité et la justice, de ne point oublier les égards
dus aux anciens magistrats;
De protéger la liberté de la presse, en réprimant en même temps sa
licence par une loi sage et prudemment motivée;
De contenir la force armée par des lois sévères, et de la subordonner
totalement au Roi, à qui l'armée et la garde nationale devaient être
soumises, comme le monarque l'était lui-même à la loi;
De réunir enfin tous leurs efforts pour accélérer la conclusion des
travaux de l'Assemblée, et maintenir l'union dans tout le royaume,
sous la protection de la loi et du Roi.
Le Roi, qui n'avait en vue que le bonheur de la France, et qui croyait
ce plan propre à ramener les esprits, si chacun voulait consentir à
quelques sacrifices pour ramener la paix et la concorde, se décida,
par l'avis de ses ministres, à tenter vis-à-vis de l'Assemblée une
démarche qu'il croyait propre à remplir ce but. Il s'y rendit en
personne le 4 février, et déclara que la gravité des circonstances le
conduisait au milieu d'elle, pour lui représenter le danger imminent
qu'il y avait à laisser affaiblir chaque jour l'ordre et la
subordination, celui qu'entraînaient la suspension et l'inactivité de
la justice, la situation critique des finances et l'incertitude sur la
fortune publique. Il ajouta que tout se réunissant pour inquiéter les
amis de l'ordre et de la prospérité du royaume, il était temps de
mettre un terme à tant de maux.
Le discours du Roi peignait tellement sa bonté et son amour pour son
peuple, que je ne puis me refuser à en donner un extrait:
«Messieurs, leur dit ce bon prince, un grand but se présente à nos
regards; mais il faut l'atteindre sans accroissement de troubles et de
convulsions. J'ai tout tenté pour vous donner les moyens d'y parvenir,
et malgré les circonstances difficiles et affligeantes où je me suis
trouvé, je n'ai rien négligé pour contribuer au bonheur du peuple. Je
ferai, comme j'ai déjà fait, tous les sacrifices nécessaires pour y
parvenir; mais il faut que nous nous secondions mutuellement. Un
intérêt commun doit réunir aujourd'hui tous les citoyens, pour ne
mettre aucun obstacle à terminer la Constitution; le temps réformera
ce qu'elle peut avoir de défectueux; mais toute entreprise qui
tendrait à la renverser ne pourrait avoir que des suites funestes.
«Mettez fin aux inquiétudes qui éloignent de la France un si grand
nombre de citoyens, et dont l'effet contraste avec la liberté que vous
voulez établir.
«J'aime à croire que les Français reconnaîtront un jour l'avantage de
la suppression d'ordres et d'états, tant qu'il sera question de
travailler en commun au bien public; mais je pense, en même temps, que
rien ne peut détruire tout ce qui tend à rappeler à une nation
l'ancienneté et la continuité des services d'une race honorée, non
plus que le respect dû aux ministres d'une religion que tous les
citoyens ont un égal intérêt à maintenir et à défendre.
«Je ne puis vous dissimuler les pertes qu'ont faites ceux qui ont
abandonné leurs priviléges pécunieux, et qui ne font plus d'ordre
politique dans l'État; mais ils ont assez de générosité pour se
trouver dédommagés, si la nation se trouve heureuse de leurs
sacrifices. J'en aurais aussi beaucoup à compter, si je m'occupais de
mes pertes personnelles; mais j'y trouverai une pleine compensation
quand je serai témoin du bonheur du peuple.
«Je maintiendrai la liberté constitutionnelle dont le voeu général a
consacré les principes, et, de concert avec la Reine, je préparerai de
bonne heure le coeur et l'esprit de mon fils au nouvel ordre de choses
qui s'établit, et je l'accoutumerai, dès ses premiers ans, à être
heureux du bonheur des Français.
«Je ne mets pas en doute que vous ne vous occupiez d'affermir le
pouvoir exécutif, sans lequel il ne peut y avoir aucune sûreté au
dedans et au dehors, et que vous ne perdrez pas de vue que la
confusion des pouvoirs dégénère bientôt dans la plus dangereuse des
tyrannies.
«Vous considérerez tout ce qu'exige un royaume tel que la France, par
son étendue, sa population, ses relations extérieures, et vous ne
négligerez pas de fixer votre attention sur le caractère et les
habitudes du peuple français, pour ne point altérer, mais entretenir,
au contraire, les sentiments de douceur, de confiance et de bonté qui
lui ont valu tant de renommée et de considération; donnez-lui
l'exemple de la justice qui sert de sauvegarde à la propriété, et qui
est si nécessaire à l'ordre social.
«Joignez-vous à moi pour empêcher les violences criminelles et les
excès qui se commettent dans les provinces; et vous, Messieurs, qui
pouvez par tant de moyens influer sur la confiance publique, éclairez
ce bon peuple qui m'est si cher, et dont on me dit que je suis aimé,
quand on veut me consoler de mes peines. Ah! s'il savait combien je
suis malheureux quand j'apprends qu'il s'est commis quelque attentat
contre les personnes et les propriétés, il m'épargnerait cette
douloureuse amertume; il est temps de faire cesser toute inquiétude,
et de rendre au royaume toute la force et le crédit auquel il peut
attendre.
«Puisse cette journée, où votre Monarque vient s'unir à vous de la
manière la plus franche et la plus intime, être un signal de paix et
de rapprochement; que ceux qui s'éloignent de cet esprit de paix et de
concorde me fassent le sacrifice de tout ce qui les afflige, et je les
payerai de la plus profonde reconnaissance. Ne professons tous, à
compter de ce jour, qu'un seul sentiment: l'attachement à la
Constitution, et le désir ardent de la paix et de la prospérité de la
France.»
M. Bureau de Puzi, président, qui partageait les sentiments que le Roi
venait d'exprimer, témoigna, au nom de l'Assemblée, le respect, la
gratitude et l'amour que la France devait au patriotisme d'un Roi qui,
sans faste, seulement orné de ses vertus, venait contracter
l'engagement d'aimer, de maintenir la Constitution et d'obéir à la
loi.
Les applaudissements, qui avaient interrompu plus d'une fois le
discours du Roi, se renouvelèrent à sa sortie; le président
l'accompagna jusqu'à la porte, et une députation le reconduisit au
château. Elle trouva la Reine qui se promenait sur la terrasse des
Feuillants avec Mgr le Dauphin. «Messieurs, leur dit cette princesse,
je partage tous les sentiments du Roi; voici mon fils; je
l'entretiendrai souvent des vertus du meilleur des pères et de l'amour
de la liberté publique, dont, je l'espère, il sera le plus ferme
appui.»
M. Goupil de Préfel demanda, aussitôt après la sortie du Roi, que tous
les députés prêtassent le serment civique ainsi conçu: «Je jure d'être
fidèle à la nation, à la loi et au Roi, et de maintenir de tout mon
pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée et sanctionnée par le
Roi.» Presque tous les députés, le président à la tête, prêtèrent ce
serment; le garde des sceaux (M. de Cicé, archevêque de Bordeaux),
comme député, en fit autant, et tout ce qui composait les galeries s'y
joignit en levant les mains.
Le premier voeu de l'Assemblée, exprimé par M. le comte de
Clermont-Tonnerre, fut de témoigner à Sa Majesté la reconnaissance du
corps législatif par une adresse de remercîments, et d'en présenter
également une à la Reine. Elles furent décrétées, et, le soir même,
une députation de soixante membres, le président à la tête, se rendit
au château.
Après les témoignages de reconnaissance, le président promit au Roi
l'oubli de toutes les discussions, le concert de toutes les volontés,
et la réunion des intérêts particuliers dans le seul intérêt public,
comme devant être le fruit du patriotisme et des vertus de son Roi; et
il termina son discours par demander à Sa Majesté de jouir de la
confiance et de l'amour de son peuple, l'assurant que la postérité
même ne cesserait de bénir sa mémoire. Le Roi le remercia des
sentiments qu'il lui exprimait, lui témoigna l'espérance qu'il
concevait de voir les vrais amis du peuple se rallier autour de lui,
pour assurer son bonheur et la liberté publique.
La députation fut ensuite chez la Reine, et après lui avoir témoigné
la sensibilité de l'Assemblée pour les paroles nobles et touchantes
qui lui avaient été transmises de sa part, elle ajouta en regardant
Mgr le Dauphin: «Veillez, Madame, sur ce précieux rejeton; qu'il ait
la sensibilité, l'affabilité et le courage qui vous caractérisent; vos
soins assureront sa gloire, et la France, dont vous aurez procuré le
bonheur, en sentira le prix, en pensant qu'elle le doit aux vertus de
Votre Majesté.»
Le garde des sceaux avait apporté à la Reine le modèle d'un petit
discours à prononcer, d'après celui que lui avait montré le président;
mais celui-ci l'ayant changé depuis, la Reine, qui s'exprimait
parfaitement sans le secours de personne, répondit d'elle-même à la
députation: «Je suis bien sensible, Messieurs, aux témoignages de
votre affection; vous avez reçu ce matin l'expression de mes
sentiments; ils n'ont jamais varié pour une nation que je me fais
gloire d'avoir adoptée, en m'unissant au Roi; mon titre de mère en
assure pour toujours les liens.»
La démarche et le discours du Roi à l'Assemblée produisirent un
enthousiasme général. M. Bailly proposa d'envoyer au Roi soixante
membres de la Commune, pour lui présenter les témoignages de son
respect et de son attachement, et de rendre le même hommage à la
Reine. Cet avis fut adopté à l'unanimité, et la députation se rendit
le lendemain au château; la ville fut illuminée le soir, et il fut
décidé qu'on chanterait le _Te Deum_, le dimanche suivant, dans
l'église de Notre-Dame.
Le 4 au soir, M. Bailly proposa à l'assemblée générale de la Commune
la prestation du serment civique. Chaque membre le prêta
individuellement; les spectateurs en firent autant, et l'on proposa
d'y admettre la multitude rassemblée sur la place de l'Hôtel-de-Ville.
M. Bailly descendit sur le perron et jura, ainsi que l'avaient fait
les députés, d'être fidèle à la nation, à la loi et au Roi, et de
maintenir de tout son pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée
et sanctionnée par le Roi. Le peuple l'écouta avec le plus profond
silence, et adhéra ensuite à son serment par des acclamations
réitérées et aux cris de: Vive le Roi!
L'abbé Faucher employa toute son éloquence pour faire décerner à M.
Bailly, dans cette séance, le titre de municipe général de toutes les
municipalités du royaume, et à M. de la Fayette, celui de frère
d'armes de toutes les gardes nationales du royaume; mais cette motion
fut très-mal accueillie et rejetée de la manière la plus énergique.
Plusieurs personnes et plusieurs membres de l'Assemblée trouvèrent
trop vague la clause de maintenir de tout son pouvoir une Constitution
qui n'était pas encore terminée, et refusèrent de prêter le serment;
mais, sur l'explication du président, qui déclara que le serment ne
pouvait prévaloir sur le droit national de réformer la Constitution,
le plus grand nombre consentit à le prêter.
Cette démarche du Roi fut loin de produire l'effet qu'il en
attendait. M. Malouet, voulant profiter de la sensation qu'avait
produite le discours du Roi, proposa le lendemain à l'Assemblée de
délibérer sur les demandes du Roi, et fit la motion de consacrer une
séance à en examiner les principaux points et les observations
auxquelles ils devaient donner lieu. Mais cette motion rencontra tant
d'opposition, qu'on passa à l'ordre du jour. M. Malouet déclara qu'il
la rendrait publique, et proposa qu'au moins on fit un décret pour
demander au Roi de prendre les mesures les plus efficaces et de donner
des ordres pour la protection des propriétés et la sûreté des
citoyens; qu'on y ordonnât à tous les corps administratifs et
militaires d'exécuter ponctuellement les ordres du Roi, signés par un
secrétaire d'État; qu'on déclarât que toute résistance, qui ne serait
point motivée sur la violation constatée des décrets constitutionnels,
serait punie comme forfaiture; que toute insubordination dans l'armée
de terre et de mer le fût conformément aux lois militaires; que ce
même décret supprimât le comité des recherches de Paris et ceux qui
pourraient être établis dans diverses villes du royaume, et ordonnât
au comité des finances de rendre compte incessamment à l'Assemblée du
déficit des six derniers mois de l'année 1789.
Le refus de délibérer sur une motion aussi raisonnable démontra
visiblement l'esprit de l'Assemblée, et la réunion proposée, sous le
titre d'Impartiaux, n'eut pas le succès dont on s'était vainement
flatté. Le duc de la Rochefoucauld et ceux de son parti déclarèrent
qu'ils ne prétendaient pas faire scission avec l'Assemblée. Les
royalistes, qui se méfiaient toujours des constitutionnels, ne
montrèrent que plus d'éloignement à s'en rapprocher, et la société des
Impartiaux tomba alors dans une sorte de mépris: le nom de
_Monarchiens_ qu'on donna à ses membres la tourna tellement en
ridicule, qu'elle ne put opérer aucun bien.
Le Roi avait bien prévu l'effet que ferait sur les royalistes sa
démarche à l'Assemblée. Il n'espérait pas non plus faire impression
sur les factieux; mais il voulut tenter ce dernier moyen de ramener
ceux qui n'étaient qu'égarés. Son peu de succès augmenta encore le
regret de voir ce prince s'engager à soutenir une Constitution non
encore terminée, et dont les auteurs, loin de réprimer les excès qui
se commettaient journellement dans les provinces, ne tendaient qu'au
bouleversement du royaume et au renversement du monarque et de la
monarchie.
Les insurrections se multipliaient dans l'intérieur du royaume, et
les brigands profitaient de l'impunité pour piller les châteaux, les
brûler, et commettre toutes sortes de désordres. L'Assemblée, qui ne
perdait pas de vue ses projets de destruction, était beaucoup plus
occupée de celle des ordres monastiques et de la vente des biens du
clergé, que de la répression de tous ces excès. Une séance fut
cependant consacrée à s'en occuper; mais elle se borna à supplier le
Roi de donner des ordres pour l'exécution du décret du 6 août
concernant la liberté publique, et à charger le président de
l'Assemblée d'écrire aux municipalités où les troubles avaient eu
lieu, combien elle était affectée des désordres qui se commettaient,
lesquels forceraient le pouvoir exécutif d'employer les forces qui
seraient mises à sa disposition pour y mettre ordre. Il est à
remarquer que depuis quelque temps l'Assemblée évitait de prononcer le
nom de Roi, et se servait de celui de pouvoir exécutif, pour
désaccoutumer le peuple du respect qu'il portait à ce nom vénéré
depuis si longtemps. L'abbé Maury et M. de Cazalès firent sentir que
le recours au pouvoir exécutif, à qui l'on avait ôté toute force et
toute autorité, était évidemment illusoire, et qu'il fallait employer
des moyens forts et vigoureux, le défaut de la force publique étant la
seule cause de toutes les atrocités.
MM. Voidel et Lanjuinais répondirent à l'abbé Maury; et le dernier
rejeta la cause de tous les crimes qui se commettaient sur la rigueur
avec laquelle les seigneurs maintenaient leur autorité. M. de Cazalès
démentit victorieusement cette assertion; mais on n'eut aucun égard
aux preuves qu'il produisit à l'appui de son discours, et l'on n'en
convint pas moins d'employer les voies de douceur contre ce bon peuple
qui brûlait les châteaux. «Ne prostituez pas le nom de peuple, et
appelez-les _brigands_,» dit M. d'Épréménil.--«Je dirai, si vous
voulez, reprit Robespierre, les citoyens qui brûlent les châteaux; car
l'amour de la tranquillité pouvait mettre la liberté en péril.» La
conséquence de cette consolante explication fut l'adoption du décret
proposé.
Le Roi était profondément affligé du renouvellement de tant d'excès,
et avait de plus la douleur de voir dénoncer les citoyens qui se
conduisaient avec courage et fermeté. Il fut vivement affecté de voir
inculper outrageusement M. d'Albert de Rioms, commandant de la marine
à Toulon, et M. de Bournissac, prévôt général de Provence, dans le
rapport qui fut fait à l'Assemblée sur l'affaire de Toulon et de
Marseille.
M. d'Albert de Rioms, ayant voulu punir la désobéissance de deux
ouvriers du port de Toulon, souleva contre lui un certain nombre de
volontaires de la marine, qui demandèrent justice au peuple de Toulon.
M. d'Albert de Rioms, effrayé du danger que pouvait courir l'arsenal
par l'effervescence excitée parmi les ouvriers du port, préféra se
laisser conduire en prison plutôt que d'opposer une résistance dont
les suites pouvaient être si funestes; il se borna à demander que
justice lui fût rendue. Cette affaire fut portée à l'Assemblée, qui
mit en suspens si la conduite de M. d'Albert de Rioms ne pouvait pas
être taxée d'attentat contre la liberté.
M. de Mirabeau et plusieurs autres députés, entre autres un nommé
Ricard, député de Provence, s'emportèrent violemment contre M.
d'Albert de Rioms, et voulaient renvoyer cette affaire au Châtelet.
Mais tous les membres raisonnables de l'Assemblée se réunirent pour
rendre à cet officier la justice que méritait sa conduite sage et
modérée. Après plusieurs séances, on décréta qu'il n'y avait pas
matière à inculpation contre M. d'Albert de Rioms, non plus que contre
les officiers accusés dans cette affaire; qu'on lui ferait transmettre
par le président le décret qui venait d'être prononcé, et qu'on y
ajouterait les témoignages de l'estime de l'Assemblée pour un guerrier
qui avait soutenu si glorieusement l'honneur de la nation. On remarqua
comme chose bien singulière que les députés les plus acharnés contre
M. d'Albert de Rioms non-seulement applaudirent au décret, mais
demandèrent, de plus, que les mêmes témoignages d'estime fussent
étendus aux officiers de la marine de Toulon qui avaient été impliqués
dans cette affaire.
L'affaire de M. de Bournissac fut la matière d'un plus grand nombre de
séances. Il avait réprimé par une conduite ferme et courageuse les
troubles excités à Marseille par trois individus qu'il avait fait
arrêter et remettre entre les mains de la justice. Ils portèrent
plainte à l'Assemblée, et les protecteurs de la licence défendirent
les auteurs de ces insurrections. Le comte de Mirabeau parla en leur
faveur avec sa véhémence ordinaire; et voulant se venger de M. de
Bournissac, qui l'avait condamné dans une affaire antérieure à la
Révolution, il employa tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour
le faire trouver coupable; mais il ne put y parvenir, et l'Assemblée
renvoya cette affaire devant les juges naturels.
Le régiment de _Vivarais_, en garnison à Béthune, se mit aussi en
insurrection. Il refusa de reconnaître pour lieutenant-colonel le
chevalier de Maillier, sans pouvoir articuler aucune plainte contre
lui. Le Roi, après lui avoir laissé le temps de se repentir, voulant
faire cesser un exemple aussi dangereux, ordonna que le régiment
quitterait Béthune, qu'on séparerait les soldats fidèles d'avec les
révoltés, et qu'on ne garderait aux drapeaux que ceux qui
reconnaîtraient l'autorité du chevalier de Maillier. Cet ordre fut
signifié au régiment en arrivant à Lens; mais le plus grand nombre des
soldats, ayant à leur tête plusieurs bas officiers, refusèrent
d'obéir, s'emparèrent des drapeaux, de la caisse et des équipages du
régiment, ramenèrent le tout à Béthune, et les déposèrent chez le
commandant de la garde nationale. Le marquis de Courtarvel, les
officiers, bas officiers et soldats qui étaient restés fidèles, firent
les derniers efforts pour sauver les drapeaux; mais n'ayant pu y
parvenir, M. de Courtarvel partit sur-le-champ pour les redemander au
maire de Béthune, qui refusa de les donner.
Le Roi, instruit des progrès de cette révolte, cassa tous les soldats
et bas officiers qui avaient refusé d'obéir à ses ordres, déclara ne
les reconnaître que pour des rebelles qui devaient être livrés à la
rigueur des ordonnances militaires, et envoya de nouveaux drapeaux au
régiment, regardant les anciens comme souillés. En outre, ayant appris
que la ville de Lens était venue au secours du régiment et lui avait
fait des avances, il ordonna qu'elle en fût remboursée le plus
promptement possible, et chargea le comte de Sommièvre, qui commandait
dans la province, de lui marquer sa satisfaction du véritable
patriotisme qu'elle avait montré dans cette occasion.
Il y eut aussi une insurrection à Lyon, dirigée contre M. Imbert
Colonia, premier échevin et commandant des volontaires de cette ville.
C'était un homme d'un mérite distingué. Les services qu'il avait
rendus à la tête des volontaires, en maintenant la tranquillité
publique dans Lyon et les environs, ne purent le garantir de la fureur
des factieux. On souleva le peuple contre lui, et malgré la prudence
et la fermeté qu'il montra dans cette occasion, il finit par être
obligé de se sauver à Bourg en Bresse, où la municipalité le prit sous
sa protection; mais avant de quitter Lyon, il envoya sa démission au
consulat.
Il y eut à Béziers, dans le même temps, des rixes sanglantes pour la
défense des contrebandiers. Le Limousin, le Quercy, le Périgord,
éprouvèrent aussi des pillages et des incendies; et l'esprit de
révolte se manifesta de toutes parts.
L'Assemblée, craignant que ces continuelles dissensions n'altérassent
la confiance de la nation, décréta une adresse aux provinces, et
chargea M. de Talleyrand de sa rédaction. Elle contenait l'énumération
des travaux de l'Assemblée, des soi-disant bienfaits sans nombre
qu'elle avait déjà procurés à la nation, et de ceux dont le complément
de la Constitution devait encore les faire jouir; elle les engageait à
ne point se laisser décourager par les insinuations de quelques
malveillants, et de continuer à mettre leur confiance dans une
Assemblée qui mettrait sous la sauvegarde de la nation la Constitution
la plus propre à rendre la France libre et heureuse.
Lorsque le rapport de la division du royaume fut fini, M. de Cazalès
représenta à l'Assemblée qu'il était nécessaire que, dans le moment où
les provinces s'assembleraient, elles pussent juger la conduite de
leurs représentants; que, les dissensions qui existaient entre les
différents partis dont l'Assemblée était composée mettant des
obstacles continuels au succès de ses travaux, il faisait la motion de
faire élire de nouveaux députés à l'Assemblée nationale, dès que les
départements seraient formés; d'exclure les membres de la législature
actuelle de celle qui la remplacerait, et de prier le Roi de la
convoquer dans une ville distante de Paris de trente lieues au moins;
que c'était l'unique moyen de prouver à la nation que l'Assemblée
n'avait pas méconnu son autorité; de prévenir le soupçon des provinces
sur le séjour forcé du Roi dans la capitale, et l'ombrage qu'on
pouvait leur donner sur la tenue de l'Assemblée nationale dans une
ville dont les intérêts étaient si souvent en opposition avec les
leurs. Cette motion occasionna la plus vive indignation parmi les
membres du côté gauche de l'Assemblée, et, sans vouloir permettre
aucune discussion, elle passa à l'ordre du jour.
On ne négligeait aucune occasion d'exciter la fermentation dans les
esprits, et l'on se permettait des calomnies atroces contre les
personnes les plus respectables. Plusieurs journaux se permirent
d'insérer dans leurs feuilles que le régiment de Condé, en garnison
dans la ville de ce nom, venait de mettre en pièces les armes de ce
prince et demandait de changer de nom. Le régiment chargea le comte de
Sesmaisons, son colonel, de démentir cette nouvelle au nom de tout un
corps aussi outrageusement calomnié. Le comte écrivit, en conséquence,
la lettre la plus noble, par laquelle le régiment faisait connaître
qu'il se faisait gloire de porter un nom aussi illustre dans les
fastes de la nation et soutenu avec un nouvel éclat, dans la dernière
guerre, par le prince qui en porte aujourd'hui le nom; et il fit
insérer sa lettre dans tous les journaux.
Les têtes étaient tellement renversées, que les membres du bataillon
du district Saint-Honoré, pour rendre hommage au décret récemment
promulgué, en vertu duquel les fautes, étant déclarées personnelles,
ne pouvaient retomber sur les familles des coupables, rendirent avec
solennité les derniers devoirs aux corps de MM. Agasse, neveux du
président de ce district et suppliciés pour crime de faux actes,
accordèrent des grades supérieurs à tous les parents de ces malheureux
et vinrent ensuite faire hommage de cette conduite à l'Assemblée, qui
leur donna de grands éloges et leur accorda les honneurs de la séance.
La mort de M. de Favras affecta sensiblement toutes les personnes
sensées et honnêtes, qui ne purent voir sans indignation l'acharnement
que le comité des recherches mettait à sa condamnation. Il était
partagé par M. de la Fayette et une grande partie de la garde
nationale, et il était poussé à un tel point, que plusieurs de ses
membres, quoique très-attachés à la Constitution, se trouvaient
honteux de porter un habit sous lequel on se permettait de pareils
excès.
Aucun des témoins entendus dans l'affaire de M. de Favras n'avait
déposé contre lui. Il n'y avait aucune preuve réelle de conspiration;
les plus fortes présomptions résultaient des seules dépositions des
nommés Turcatti et Morel, tous deux recruteurs, l'un dénonciateur
avoué, et l'autre accusé par M. de Favras, et qui, pour cette raison,
ne pouvait être reçu comme témoin. Ce fut cependant sur de pareilles
dépositions, après une séance qui dura jusqu'à six heures du soir, que
M. de Favras fut déclaré coupable d'avoir tenté un projet de
contre-révolution pour dissoudre l'Assemblée nationale, conduire le
Roi à Péronne, et faire périr MM. Necker, de la Fayette et Bailly; et,
en conséquence de cette déclaration, il fut condamné à être pendu et à
faire amende honorable à Notre-Dame.
M. Thilorier, son avocat, et le baron de Cormeré, son frère, le
défendirent avec toute la chaleur et l'éloquence du sentiment, mais
ils eurent la douleur de voir, par la manière dont on travaillait à
influencer ses juges, que leurs efforts seraient inutiles. Toutes les
séances de ce procès furent accompagnées d'un tumulte qui ne pouvait
manquer d'effrayer les âmes faibles et pusillanimes; et l'on poussa
l'atrocité jusqu'à se permettre de battre des mains en signe
d'approbation au prononcé de sa condamnation.
M. Quatremer fit à M. de Favras la lecture de son arrêt, qu'il écouta
avec fermeté, l'interrompant cependant à diverses reprises pour
protester de son innocence. M. Quatremer, en l'exhortant à profiter
des consolations de la religion, les seules qu'il pût lui offrir,
ajouta, dit-on, ces paroles: «Votre vie est un sacrifice que vous
devez à la tranquillité publique.»--«Mes consolations, dit M. de
Favras, sont dans mon innocence. Ah! que je plains les Français,
puisque la dénonciation de deux hommes pervers suffit pour les faire
condamner!» Il demanda le curé de Saint-Paul pour l'assister dans ses
derniers moments, et passa une heure et demie seul avec lui. Il monta
ensuite dans le tombereau avec fermeté, regardant avec mépris les
applaudissements d'une populace ivre et excitée. Arrivé à Notre-Dame,
il prit son arrêt, le lut d'une voix ferme et assurée, et prononça ces
paroles: «Écoutez, peuple, ce que je vais vous dire! Je meurs
innocent, comme il est vrai que je vais paraître devant Dieu; j'obéis
à la justice des hommes, qui n'est pas, comme vous savez,
infaillible.» Il remonta ensuite dans le tombereau avec la même
fermeté, et demanda à être conduit à l'Hôtel de ville.
Il y trouva M. Quatremer et deux autres juges, qu'il salua de la
manière la plus imposante. Il expliqua ensuite sa conduite par un
discours aussi solide que touchant, pardonna aux auteurs de sa mort,
et déclara que le refus d'entendre les témoins qu'il voulait produire
était la cause du jugement inique qui avait souillé les lèvres qui
l'avaient prononcé et les mains qui l'avaient signé. «Ma conduite,
ajouta-t-il, est honorable; j'aimais mon Roi, et je voulais le sauver
des dangers qu'il pouvait courir. Je meurs avec le calme que donne la
tranquillité de la conscience, et je recommande ma mémoire à l'estime
de tous les citoyens vertueux, ainsi que ma femme et mes enfants à qui
j'étais si nécessaire. Je demande la grâce des faux témoins s'ils
étaient reconnus pour tels; et que personne n'appréhende les suites
d'un complot imaginaire.» Il descendit de l'Hôtel de ville et monta
sur l'échafaud avec la même fermeté, donnant l'exemple d'une mort
aussi héroïque que chrétienne.
Le Roi et la Reine furent profondément affectés de la condamnation de
M. de Favras. Je fus témoin de leur douleur, et je ne puis encore
penser à l'état où je vis la Reine quand elle apprit que M. de Favras
n'existait plus.
On revint encore le 20 février sur la nécessité de prendre des moyens
pour rétablir la tranquillité publique. L'abbé Maury, MM. Malouet et
de Cazalès regardèrent comme indispensable de commencer par rétablir
l'autorité du Roi; mais Mirabeau et ceux de son parti parlèrent avec
une telle chaleur sur le danger que courait la Constitution, si, avant
qu'elle fût achevée, on donnait au pouvoir exécutif celui qui lui
était réservé, que l'Assemblée se borna à décréter: que l'on ne
pouvait se prévaloir d'aucun acte émané du Roi et de l'Assemblée qui
ne serait pas revêtu des formes prescrites par la loi, sans être
réputé perturbateur du repos public; qu'on enverrait le discours du
Roi, l'adresse de l'Assemblée à toutes les municipalités du royaume,
ainsi que les décrets sanctionnés par le Roi, avec ordre de les
afficher, aux curés de les publier au prône, et aux officiers
municipaux d'employer tous les moyens qui seraient en leur pouvoir
pour maintenir la sûreté des personnes et des propriétés; et dans le
cas où des attroupements séditieux les mettraient en danger, de
publier la loi martiale. Elle obligeait toutes les municipalités à se
prêter main-forte sur leur réquisition réciproque, et les rendait
responsables des suites de leur refus. Les communes devaient être de
leur côté responsables des dommages qui se commettraient par un
attroupement, sauf à avoir recours contre ceux qui en seraient les
auteurs; leur responsabilité devait être jugée par le tribunal du
lieu, sur la réquisition du tribunal du district.
Une députation du commerce de tout le royaume, et nommément une de
celui de Bordeaux, vint représenter que son dépérissement annonçait un
anéantissement total, si l'Assemblée n'apportait un prompt remède à
l'esprit d'insurrection qui se manifestait dans les colonies. «Les
établissements que la France a formés, dirent les membres de ces deux
députations, produisent deux cent quarante millions de revenu, dont
une balance de quatre-vingts millions en notre faveur. L'existence de
six millions de Français est liée à leur sort. Il est reconnu que les
noirs seuls peuvent cultiver les colonies; elles ne peuvent subsister
sans la conservation de la traite et de la servitude des noirs, et
quatre cents millions dus à la métropole par les colonies n'ont
d'autre gage que les propriétés de celles-ci.»
L'insurrection se préparait à Saint-Domingue depuis plus de trois
mois. Les députés de cette île en avertirent l'Assemblée, qui n'en
tint aucun compte, et le gouvernement seul était dans l'inquiétude sur
le sort des colonies. L'intendant avait été forcé de fuir; le
commissaire ordonnateur et le procureur général avaient été fort
maltraités; et, pour combler la mesure, M. Ferrand des Grandières,
sénéchal, accusé sans fondement d'avoir voulu exciter les mulâtres au
Cap et dans les provinces du Nord, fut pendu; les armes furent
enlevées de l'arsenal; on créa de nouvelles milices, et le régiment du
Cap s'y incorpora, sous les ordres de M. de la Chevalerie, qu'on nomma
capitaine général. On intercepta le plan de convocation pour les
assemblées, envoyé par le ministre de la marine, ainsi que deux
lettres adressées à M. de Peinières, commandant à Saint-Domingue, pour
lui indiquer le mode de convocation, et la conduite qu'il devait
tenir.
L'assemblée provinciale du Cap se forma d'elle-même, et nomma pour
président M. de la Chevalerie. Elle déclara que tout pouvoir résidait
en elle; que toute autre assemblée était illégale et séditieuse;
qu'elle ne reconnaîtrait plus M. de Peinières pour commandant, tant
qu'il n'aurait pas prêté le serment. Elle cassa le conseil supérieur,
rétablit celui du Cap et ouvrit les ports aux étrangers. M. de
Peinières attendait toujours les ordres du Roi pour prêter le serment;
mais n'en recevant point (ses lettres ayant été supprimées et
interceptées), il se détermina enfin à le prêter pour maintenir la
paix dans les parties de la colonie qui n'avaient pas encore participé
à l'insurrection.
Toutes ces nouvelles causaient la plus vive inquiétude. L'Assemblée,
au lieu d'y porter remède, s'occupait, au contraire, de la liberté des
noirs. Les représentations des commerçants devinrent enfin si
pressantes, qu'elle se détermina à nommer une commission de douze
membres pour faire un rapport sur les colonies. Le Roi, qui en sentait
toute l'importance, était fort agité du résultat. On parvint
heureusement à faire sentir à Barnave, chargé de ce rapport,
l'importance de conserver une propriété aussi essentielle à la France;
et il promit d'employer tous ses moyens pour que sa rédaction fît
cesser toute inquiétude et pour la faire adopter à l'Assemblée. Il
tint parole; et le décret, qui fut prononcé d'après le rapport de la
commission, était si sage et si modéré, qu'il sauva pour le moment la
colonie. Il fut rendu à la presque unanimité, malgré les efforts de
Péthion, de Mirabeau et des amis des noirs, qui voulaient sacrifier à
leurs principes une colonie si précieuse à la France et d'où dépendait
l'existence d'un si grand nombre de Français. Le Roi et la Reine
éprouvèrent une joie sensible de ce décret. Ils étaient l'un et
l'autre plus occupés des malheurs de la France que de leur propre
situation; et il est impossible de trouver un souverain plus attaché à
son peuple que ne l'était notre malheureux Roi.
Peu de jours après, Leurs Majestés eurent encore la satisfaction de
voir mettre en liberté M. Augeard, secrétaire des commandements de la
Reine. Il était en prison depuis quatre mois et avait été traduit
devant le tribunal du Châtelet, établi, comme on sait, par l'Assemblée
pour juger les crimes de lèse-nation. MM. Ogier et Garaud de Coulon,
membres du comité des recherches, firent l'impossible pour le faire
déclarer coupable d'un prétendu projet d'enlever le Roi; mais
l'information l'ayant déchargé de toute accusation, il recouvra sa
liberté.
Plusieurs districts, assurés d'être soutenus par l'Assemblée,
s'arrogeaient un pouvoir arbitraire et se permettaient les motions les
plus incendiaires. Celui des Cordeliers était un des plus remarquables
en ce genre. Il était composé de tout ce qu'il y avait de plus
turbulent et de plus séditieux dans la capitale. Danton, un de ses
membres, ci-devant avocat au Conseil, et qui a depuis figuré d'une
manière si cruelle dans la Révolution, ayant été accusé de motions
incendiaires, fut assigné au Châtelet pour être ouï, et n'en ayant
tenu compte, il fut décrété de prise de corps. Le district prit parti
pour lui et envoya une députation à l'Assemblée pour obtenir sa
liberté. Il alléguait en sa faveur un décret qui avait absous un
procureur du Roi, accusé d'avoir tenu les mêmes propos. L'abbé Fauchet
parla en faveur de Danton et d'un arrêté du même district qui
demandait l'établissement d'un grand jury pour juger les crimes de
lèse-nation. M. Godard fit tellement sentir à l'Assemblée
l'inconvenance de cette mesure, qu'elle passa à l'ordre du jour.
Rien n'était aussi effrayant que la facilité avec laquelle on
attentait à la liberté des citoyens. Le chevalier de Laizer avait été
arrêté quelques jours auparavant par un commissaire du Châtelet,
assisté de dix membres de la garde nationale, sur la simple
dénonciation d'un inconnu, et avait été conduit en prison; mais la
réclamation du district des Minimes, qui était le sien, lui fit rendre
la liberté. Ce district envoya une députation à la Commune pour se
plaindre des arrestations arbitraires et demander la suppression du
comité de recherches. L'abbé Fauchet, président de la Commune, déclara
que ce n'était point le comité qui avait fait arrêter M. de Laizer;
qu'il était indispensable de le conserver, ayant plus fait pour la
Révolution que toute autre institution.
Il y eut à l'Assemblée de grandes discussions sur la constitution
militaire. L'abbé Maury proposa que l'armée fût aux ordres du Roi,
sauf la responsabilité des agents. Une pareille autorité dans les
mains du Roi effraya l'Assemblée. Barnave, Alexandre de Lameth et
Dubois de Crancé protestèrent et soutinrent que, la souveraineté
résidant dans le peuple, on ne devait confier au Roi que le pouvoir de
faire exécuter la loi. On décréta que le Roi serait le chef suprême de
l'armée, mais qu'il n'y pourrait introduire de troupes étrangères
qu'en vertu d'un acte du Corps législatif sanctionné par lui; que
chaque citoyen serait admissible aux emplois militaires; qu'aucun
militaire ne pourrait être destitué sans un jugement légal; que la
vénalité de tout emploi militaire serait supprimée; que tout militaire
prêterait le serment civique; que chaque législature réglerait les
sommes à donner pour l'entretien de l'armée, le nombre dont elle
devait être composée, la solde de chaque grade, et le mode d'admission
ou d'avancement; que le comité de constitution serait chargé de
proposer, le plus promptement possible, un projet sur l'emploi des
forces dans l'intérieur du royaume et leur rapport avec le pouvoir
civil et les gardes nationales; sur l'organisation des tribunaux
militaires et des formes de jugement; sur le mode de recrutement en
temps de guerre, d'après la suppression du tirage de la milice; et que
le Roi serait supplié de présenter un plan d'organisation pour mettre
l'Assemblée en état de délibérer sur les objets du ressort du pouvoir
exécutif.
La Chambre des vacations du Parlement de Bordeaux ayant décrété une
information contre les brigands qui désolaient les provinces de son
ressort, sur la réquisition de M. Dudon, procureur général de cette
cour, fut dénoncée à l'Assemblée par l'armée patriotique bordelaise,
ainsi que le réquisitoire de M. Dudon. Ce dernier s'était permis de
blâmer les suites de la Révolution, faisant le parallèle des malheurs
qu'elle occasionnait avec celui du bonheur qu'elle aurait produit si
elle eût été mieux conduite. L'Assemblée ordonna un rapport sur cette
affaire, et, d'après l'avis du comité, manda à sa barre le président
de la Chambre des vacations, ainsi que M. Dudon, à qui elle permit
cependant, vu son âge de quatre-vingt-trois ans, de donner par écrit
les motifs de sa conduite; et elle ajouta des remercîments à l'armée
patriotique bordelaise pour le zèle qu'elle ne cessait de témoigner
depuis la Révolution.
M. Augeard, président de la Chambre des vacations, se rendit
sur-le-champ à Paris, parut à la barre, et justifia sa compagnie par
un discours plein de force et de sagesse. L'Assemblée en fut irritée à
un tel point, que M. de Menou, qui la présidait, s'emporta contre lui
de la manière la plus indécente. Il y eut à ce sujet les débats les
plus violents. On finit cependant par permettre à M. Augeard de se
retirer, en lui disant que l'Assemblée se réservait d'examiner les
motifs de la conduite de la Chambre.
La Reine joignit aux tourments qu'elle éprouvait la perte la plus
sensible à son coeur. L'empereur Joseph II mourut à Vienne, le 20
février. Il avait toujours tendrement aimé la Reine, la cadette de
toutes ses soeurs. Il la regardait comme sa fille et était vivement
touché de ses malheurs. Il lui écrivit, les derniers jours de sa vie,
la lettre la plus tendre et la plus touchante. Il lui témoignait qu'un
de ses regrets les plus vifs en mourant, était de la laisser dans une
position aussi cruelle, et de ne pouvoir lui donner des marques
réelles de la tendresse qu'il avait toujours conservée pour elle. La
Reine, après s'être livrée quelques jours à la douleur, la concentra
courageusement en elle-même et reçut les compliments usités en
pareille occasion. L'Assemblée lui envoya une députation ayant à sa
tête l'abbé de Montesquiou, qui en était président. Ce dernier profita
de cette occasion pour rendre au caractère de la Reine l'hommage qui
lui était dû, et termina son discours par cette phrase remarquable:
«L'Assemblée place son espoir, Madame, dans cette force de caractère
qui élève Votre Majesté au-dessus de tous les revers.»
Toujours grande et noble, cette princesse forçait au respect ceux qui
étaient les plus disposés à lui en manquer. La Commune de Paris,
faisant des recherches sur les événements des 5 et 6 octobre, leurs
fauteurs et leurs adhérents, envoya chez cette princesse une
députation pour la supplier de lui donner des lumières sur cette
effroyable journée: «Non, jamais, répondit-elle, je ne serai la
délatrice des sujets du Roi.» Sa réponse à la députation du Châtelet
pour le même objet ne fut pas moins noble: «_J'ai tout vu, tout su, et
tout oublié._» Et elle borna sa réponse à ces belles paroles.
L'activité que mettait le Châtelet à trouver les coupables de
journées dont les crimes déshonoraient la France lui attira de grands
ennemis. Le comité des recherches, effrayé par leurs menaces, et
composé d'ardents révolutionnaires, déclara et demanda acte à la
Commune de n'avoir à dénoncer que la journée du 6 octobre, regardant
la dénonciation de celle du 5 comme antirévolutionnaire. C'était
cependant dans cette journée qu'avait commencé l'attaque du château,
qu'ils auraient violé si la bonne contenance des gardes du corps ne
les eût arrêtés; qu'ils avaient assassiné deux officiers de ce corps,
et fait connaître leurs sinistres projets par les propos affreux
qu'ils se permettaient, et en cherchant des issues par où ils pussent
pénétrer dans les appartements de la famille royale.
CHAPITRE III
ANNÉE 1790.
Première communion de Madame.--Formation de plusieurs
fédérations dans diverses provinces du royaume.--Désordre des
finances.--Vente des biens et Constitution civile du
clergé.--Suppression de tous les tribunaux du
royaume.--Dénonciations continuelles et protection accordée aux
dénonciateurs.--Institution des juges.--Troubles dans le
royaume.--Discussion sur le droit de paix et de guerre, et
décret rendu à ce sujet.
Quoique Madame ne fût âgée que de onze ans, le Roi et la Reine se
décidèrent à lui faire faire, à Pâques, sa première communion. Sa
piété, qui semblait être née avec elle, rendit cette cérémonie bien
touchante. Avant de partir pour l'église de Saint-Germain l'Auxerrois,
paroisse des Tuileries, Madame tomba aux pieds du Roi et de la Reine
pour leur demander leur bénédiction. Le Roi, pénétré des principes
religieux qui seuls ont pu le soutenir dans des malheurs sans exemple,
lui parla de la manière la plus touchante sur la grande action qu'elle
allait faire, et ajouta en la serrant entre ses bras: «Priez, ma
fille, pour la France et pour nous; les prières de l'innocence peuvent
fléchir la colère céleste.» La jeune princesse fondit en larmes, ne
put proférer une parole et monta en voiture avec moi, la duchesse de
Charost, ma fille, et la baronne de Mackau, sous-gouvernante des
Enfants de France, spécialement chargée de Madame. Cette jeune
princesse arriva à l'église avec le maintien le plus recueilli, et
approcha de la sainte table avec les marques de la dévotion la plus
sincère. La Reine assista incognito à cette cérémonie, qui fut de la
plus grande simplicité et qui se passa de la manière la plus décente.
Leurs Majestés firent distribuer à cette occasion d'abondantes aumônes
dans les diverses paroisses de Paris.
Madame avait été instruite par le curé de Saint-Eustache, qui avait de
l'esprit, de l'instruction et des moeurs exemplaires. Mais, étant
malheureusement d'un caractère faible et timide, il n'eut pas le
courage de s'exposer à la persécution qui devait être la suite de
l'acceptation de la Constitution civile du clergé. Le chagrin qu'il
éprouva de sa faiblesse altéra sensiblement sa santé et abrégea ses
jours. Il témoigna le regret le plus sensible de sa faute pendant sa
dernière maladie, et ne différa sa rétractation que dans l'espoir de
la faire lui-même dans son église; mais la mort le surprit avant
d'avoir pu remplir un devoir que la publicité de sa faute avait rendu
si nécessaire.
Il se forma en Dauphiné, ainsi que dans plusieurs autres provinces du
royaume, des fédérations parlementaires. Celle de la ville de Romans,
composée de huit mille personnes, avait à sa tête le baron de
Gilliers, commandant des gardes nationales du Dauphiné et du Vivarais.
Il fut chargé de présenter au Roi, au nom de ces deux provinces, une
adresse qui ne respirait que soumission et désir de voir rendre au Roi
une autorité si nécessaire pour le salut de la France et le bonheur de
ses sujets. Le baron de Gilliers avait de l'esprit et de la fermeté.
Au commencement de la Révolution, il s'était laissé emporter, comme
tous les Dauphinois, à un désir exagéré de la liberté; mais, honnête
homme et attaché à son Roi, il vit avec douleur qu'il s'était mépris,
et il désirait réparer, par des services réels, l'erreur où il s'était
laissé entraîner. Il ne varia pas un instant dans cette résolution, et
donna plusieurs fois des preuves d'un dévouement qui le firent
distinguer de Madame Élisabeth, qui lui donna dans plus d'une occasion
des marques de confiance et d'estime.
L'Assemblée, pressée d'apporter un prompt remède à l'état critique
des finances, ordonna que le ministre lui rendît compte de leur
situation et de ses vues pour leur amélioration. M. Necker se rendit,
en conséquence, à l'Assemblée. Après avoir démontré la nécessité de
prendre des mesures promptes et efficaces pour arrêter un déficit qui
croissait journellement, il indiqua plusieurs moyens d'y remédier,
étant loin de désespérer de rétablir les finances d'un royaume qui
présentait tant de ressources. L'Assemblée décréta qu'on examinerait
son rapport et qu'on destinerait trois séances par semaine pour
s'occuper des finances du royaume.
M. Necker portait déjà la peine de son ingratitude et de sa déloyauté.
Méprisé de l'Assemblée, détesté des fidèles serviteurs du Roi, sans
aucune possibilité de pouvoir satisfaire son ambition, il sentit, mais
trop tard, que l'on finit par être la victime de ceux que l'on élève
aux dépens de son devoir.
Le moment paraissant favorable pour opérer la destruction du clergé
par la vente de ses biens, M. Bailly, pour y parvenir plus
promptement, vint proposer à l'Assemblée d'accorder par un décret à la
municipalité de Paris la faculté d'acheter pour _quatre cents
millions_ de biens du clergé, en échange desquels elle souscrirait
pour autant de billets remboursables en quinze années, et d'étendre la
même faveur, jusqu'à concurrence de pareille somme, aux autres
municipalités du royaume. Cette proposition occasionna les discussions
les plus vives entre les deux partis de l'Assemblée. Un grand nombre
de membres s'élevèrent contre. L'archevêque d'Aix, l'évêque de Nancy
et plusieurs autres, montrèrent, avec autant de sagesse que de
modération, les inconvénients qu'entraîneraient l'établissement des
assignats et la vente des biens du clergé, avant d'avoir pourvu aux
dîmes qui formaient une grande partie de ces biens, à la fixation des
frais du culte et de ses ministres, et au mode de payement des
créances des particuliers sur le clergé. Ils représentèrent qu'en
chargeant les municipalités de la vente desdits biens, on courait le
risque de les voir dilapider, et de laisser l'État grevé des frais du
culte et des créances des particuliers.
Le désir ardent de la majorité de l'Assemblée pour l'expropriation du
clergé lui permit à peine d'écouter aucune des raisons alléguées
contre la demande de M. Bailly. Elle fut convertie en décret, en y
ajoutant la nomination de douze commissaires pris dans l'Assemblée,
pour faire, de concert avec la municipalité, l'estimation des biens
qui lui étaient accordés. On l'obligea, en outre, ainsi que les autres
municipalités, de mettre en vente sur-le-champ lesdits biens, et de
les adjuger au plus offrant et dernier enchérisseur, dès qu'il se
présenterait quelque acquéreur qui les portât au prix fixé par la
Commission. L'Assemblée n'eut garde d'accepter les _quatre cents
millions_ offerts par le clergé, à la condition qu'on lui laisserait
la disposition de ses biens. Un membre du côté gauche en donna
naïvement la raison à une personne de ma connaissance, qui lui
opposait que pareille somme pouvait opérer la libération de l'État.
«Cela peut être, répondit-il; mais le clergé ne serait pas détruit.»
Dom Gerle, pour fermer la bouche à ceux qui prétendaient que la
destruction du clergé entraînerait celle de la religion et admettrait
l'admission de toutes les sectes en France, proposa de décréter que la
religion catholique, apostolique et romaine demeurerait toujours la
religion de l'État, et que son culte seul serait autorisé. MM. de
Menou, de Lameth et de Mirabeau s'opposèrent à cette motion, et
firent, avec une pompeuse dérision, leur profession d'attachement à la
religion catholique, en disant que c'était faire injure à l'Assemblée
de douter de ses sentiments pour une religion où le culte était mis à
la tête des dépenses publiques. Après une vive discussion entre les
membres de l'Assemblée, Dom Gerle retira sa motion, et l'Assemblée
passa à l'ordre du jour.
Non contente d'avoir dépouillé le clergé de tous ses biens, elle
voulut encore changer la forme de sa Constitution et régler elle-même
ce qui concernait ses ministres. Elle fit une nouvelle distribution
des évêchés, en supprima un grand nombre, déclara qu'à l'avenir les
curés et même les évêques seraient nommés par le peuple, ôta aux
derniers toute autorité sur les curés et tout pouvoir dans leurs
diocèses. C'était le dernier coup qu'elle pût porter à la religion; et
il était facile de voir qu'en avilissant le clergé et le réduisant à
l'impossibilité de faire aucun bien, on lui ferait perdre toute
considération dans l'esprit du peuple, qui du mépris des ministres
passerait bientôt à celui de la religion.
L'abbé Maury et plusieurs autres membres distingués du clergé
discutèrent avec sagesse et modération tous les articles de cette
Constitution; prouvèrent évidemment qu'elle était inadmissible dans la
religion catholique, et qu'elle serait une occasion de troubles, par
celui qu'elle mettrait dans les consciences. Mais le parti était pris,
et malgré la protestation du clergé et d'un grand nombre de membres de
l'Assemblée de ne prendre aucune part au décret qu'on voulait rendre
sur cet objet, cette Constitution civile du clergé fut décrétée par la
majorité de l'Assemblée. L'événement n'a que trop justifié les
craintes qu'elle inspirait. Le peuple, après avoir passé du mépris des
ministres à celui de la religion, finit par n'en avoir aucune, et nous
recueillons les tristes fruits de cet abus de tout frein et de tout
principe.
L'Assemblée s'occupa ensuite du traitement des membres du clergé et
des autres bénéficiers, et décréta qu'à l'avenir le sort des évêques
et archevêques serait fixé à douze mille francs; celui des curés, à
mille deux cents francs, non compris leur casuel, qu'on laisserait
subsister; celui des vicaires des campagnes fut fixé à sept cents
francs, et il n'y eut rien de changé dans le traitement des vicaires
des villes.
Comme il était impossible de réduire à pareille somme les évêques et
les curés qui avaient joui jusqu'alors d'un revenu si différent, elle
décida que les évêques et archevêques dont les revenus excédaient
douze mille francs conserveraient, avec cette somme, la moitié de leur
revenu actuel, pourvu qu'il ne passât pas trente mille francs, ainsi
que les bâtiments de la maison épiscopale et les jardins attenants.
Les pensionnaires, dignitaires, chanoines et autres bénéfices furent
traités de la même manière; le seul archevêque de Paris conserva un
traitement de soixante-treize mille francs. Les curés dont les cures
excédaient le revenu de mille deux cents francs conservèrent, avec
cette somme, la moitié de l'excédant de leur revenu, pourvu qu'il ne
passât pas six cents francs, avec leur maison et le jardin attenant.
Le chevalier de Boufflers, MM. Malouet, Rewbell, de Clermont-Tonnerre
et beaucoup d'autres, firent des représentations inutiles sur
l'injustice d'ôter aux prélats qui jouissaient de fortunes
considérables la faculté de payer des dettes dont la plupart avaient
été contractées pour des objets de charité ou d'utilité publique, et
de frustrer des créanciers qui avaient traité de bonne foi et sur la
garantie de propriétés regardées comme inattaquables. On répondit par
des injures et des sarcasmes aux raisons alléguées en faveur du
clergé, et les bénéficiers furent dépouillés. On accorda seulement aux
évêques, depuis l'âge de soixante-quinze ans, un traitement de
dix-huit mille francs, et leur maximum fut de plus augmenté d'un
tiers; les évêques destitués n'eurent que le tiers du traitement des
évêques conservés.
Il est à remarquer que le clergé ne prit aucune part à la
délibération qui concernait son traitement; il se contenta de défendre
ce qui intéressait le fond de la religion, et montra dans tout le
cours des séances de l'Assemblée, et nommément dans cette occasion,
une dignité et un désintéressement au-dessus de tout éloge.
L'Assemblée ne se borna pas à la proposition de M. Bailly; elle
décréta de plus la vente de tous les domaines nationaux, autres que
les forêts et ceux que le Roi jugerait à propos de se réserver; et
pour accélérer la vente des biens du clergé, elle décréta que chaque
particulier, sans distinction, aurait la faculté d'acquérir des biens
nationaux. L'abbé Maury, M. de Cazalès et plusieurs autres
représentèrent avec force que les créanciers du clergé et les porteurs
de rentes assignés sur lui devaient avoir la préférence; que cette
mesure entraînerait la dilapidation des biens du clergé, et ne
favoriserait que les agioteurs et les capitalistes. Ils ne furent
point écoutés, et le décret fut prononcé.
L'Assemblée, malgré la réclamation d'un grand nombre de ses membres,
décréta également l'aliénation des domaines royaux. On eut beau lui
prouver que c'était le patrimoine de nos Rois, elle ne voulut rien
écouter, et étendit même cette mesure jusqu'aux successions qui
pouvaient leur arriver par la suite, et qui devaient à leur mort
rentrer dans la classe des domaines royaux.
Il en fut de même pour la liberté du commerce de l'Inde, malgré les
observations d'un grand nombre de commerçants, qui représentèrent,
mais inutilement, qu'un pareil décret ruinerait notre commerce et
donnerait aux Anglais un avantage immense, dont ils profiteraient à
nos dépens.
Mais ce qu'on aura peine à croire, ce fut de voir décréter en deux
heures de temps la suppression de tous les tribunaux existant dans le
royaume. L'Assemblée adopta les conclusions de M. Thouret, rapporteur
du comité de constitution, sans vouloir écouter aucune discussion sur
le danger de livrer la France à l'anarchie par une destruction aussi
subite, et sur la dette immense dont elle allait être grevée par le
remboursement des finances de chaque charge de la magistrature.
Les dénonciations se multipliaient, et les intrigants tiraient un tel
parti du métier de délateur, qu'ils s'y livraient avec complaisance.
Le secrétaire du comte de Maillebois et son valet de chambre, espérant
tirer parti pour leur compte de diverses idées que leur maître avait
jetées sur le papier et qu'il avait données à copier à son secrétaire,
substituèrent la copie à l'original et allèrent le dénoncer au comité
des recherches. «Nous ne demandons rien, dirent-ils, et nous voulons
seulement remplir le plus saint des devoirs en dénonçant M. de
Maillebois, pour le salut de la patrie.» Ils eurent seulement le reste
de pudeur d'avertir le comte de Maillebois qu'ayant trouvé un emploi à
Paris, ils ne reviendraient plus auprès de lui. Ce dernier courut à
son portefeuille, et, ne trouvant que la copie de ses papiers, il fit
mettre des chevaux à sa voiture et partit sur-le-champ pour la
Hollande, ne voulant point risquer l'épreuve d'une longue captivité
avant d'avoir pu prouver son innocence.
L'Assemblée, ne voulant plus être présidée par des membres du côté
droit, et mécontente de voir succéder le comte de Virieu au marquis de
Bounai, imagina, pour l'écarter, de proposer qu'il ajoutât au serment
ordinaire celui de ne jamais protester contre aucun des décrets de
l'Assemblée. Il y consentit, en ajoutant seulement: «lorsqu'ils auront
été sanctionnés par le Roi.» Cette restriction occasionna un grand
tumulte. Le côté gauche prétendait que les décrets rendus par
l'Assemblée étaient obligatoires pour tous ses membres, même avant la
sanction du Roi; le côté droit soutenait le contraire avec chaleur. M.
de Virieu, ne pouvant se faire entendre, pria M. de Bounai de le
remplacer jusqu'à ce que le calme fût rétabli. Il reprit alors la
présidence pour faire reconnaître son droit; et élevant la voix, il
déclara que pour le bien de la paix il se démettait de la présidence.
L'Assemblée nomma l'abbé Goutte à sa place. Celui-ci, d'un ton
hypocrite, proclama solennellement que le but de l'Assemblée dans un
pareil choix était d'honorer la religion dans la personne d'un de ses
ministres; et pour jouer son rôle jusqu'à la fin, il fit porter son
compliment de remercîment, en quittant la présidence, sur
l'incompatibilité des richesses avec la religion.
L'institution des juges occasionna de violents débats. On voulait
qu'ils fussent nommés par le Roi, sur la présentation de trois sujets.
Le côté gauche s'y opposa, ainsi qu'à leur inamovibilité. Craignant
toujours de voir donner au Roi trop d'autorité, l'Assemblée décréta:
que les juges seraient nommés par le peuple pendant six ans, avec la
faculté d'être réélus au bout de ce terme; que le Roi serait tenu de
les accepter, et qu'ils en recevraient seulement leur provision. La
cour d'appel, qu'il avait été question de rendre ambulante, fut enfin
déclarée sédentaire, et la nomination du ministère public fut
seulement réservée au Roi.
Les troubles continuaient dans le royaume; les soldats se révoltaient
contre leurs officiers, dont plusieurs perdirent la vie en voulant
maintenir l'autorité du Roi. Le massacre de M. de Voisins, commandant
à Valence, trouva des approbateurs dans l'Assemblée, sous le prétexte
de l'inquiétude que causaient au peuple les sentiments de cet
officier.
M. de Saint-Priest écrivit à l'Assemblée le récit des excès qui
s'étaient commis à Marseille. Le peuple s'était rendu maître du fort
de la Garde et de la citadelle de Saint-Nicolas par la faiblesse de M.
Calvit, commandant. M. de Beausset, major du fort Saint-Jean, avait,
au contraire, constamment refusé de le livrer, et s'était dévoué
courageusement à la mort plutôt que de manquer à son devoir. Mandé à
la municipalité pour y rendre compte de sa conduite, il vit clairement
que le peuple n'attendait que sa sortie du fort pour attenter à sa
vie; mais, ne voulant donner aucune prise sur lui, il consentit à s'y
rendre, après avoir mis ordre à ses affaires et fait par écrit ses
adieux à sa famille. A peine fut-il sorti du fort, que le peuple se
jeta sur lui et le massacra, au milieu des municipaux chargés de le
conduire à la municipalité. M. de Saint-Priest finit ce triste récit
par demander que M. de Crillon fût nommé commandant à Marseille, à la
place de M. le marquis de Miran, qui avait donné sa démission.
L'Assemblée s'y opposa, à cause de sa qualité de député, quoique M. le
duc de Biron l'eût été en Corse lors du meurtre du comte de Reuilly,
sur la démission du vicomte de Barrin.
La partie saine de l'Assemblée demanda justice d'un si cruel
attentat, qui blessait toutes les lois et portait une atteinte si
visible à l'autorité du Roi. M. le duc de la Rochefoucauld, M. d'André
et plusieurs autres, firent vivement sentir la nécessité de punir de
pareils forfaits, et le danger de laisser les municipalités s'écarter
de leurs devoirs, sous prétexte de conserver leur popularité; et ils
opinèrent pour que la municipalité de Marseille fût mandée à la barre
pour y rendre compte de sa conduite.
M. de Mirabeau se porta pour son défenseur. Il soutint qu'une
illégalité n'était pas un crime, et que la mander à la barre était la
préjuger coupable. Il assimila les deux journées de troubles à
Marseille à celles des 5 et 6 octobre, et ajouta qu'il fallait faire
tomber la hache sur la tête des Parisiens, si l'on voulait punir la
ville de Marseille. M. le baron de Menou, confirmant les assertions de
Mirabeau, ajouta qu'il était urgent de changer tous les commandants
militaires, pour les remplacer par des officiers dévoués à la
Révolution, et il dénonça M. de Saint-Priest comme un de ses ennemis.
Le vicomte de Mirabeau demanda sur-le-champ que les troubles de
Marseille fussent jugés par les juges chargés de connaître les
forfaits des 5 et 6 octobre. M. le comte de Mirabeau s'écria avec
emportement qu'on voulait le représenter comme instigateur de ces
troubles: «J'ai mis, dit-il, je mets et je mettrai la paix à
Marseille; on veut m'illuminer de crimes; qu'ils viennent, ces
accusateurs, les dénoncer au comité des recherches, et y dérouler mes
crimes.» Il fallait que M. de Mirabeau fût bien assuré des
dispositions de l'Assemblée pour oser tenir un pareil langage; mais il
connaissait trop bien son indulgence envers le crime, pour en avoir
rien à redouter. Elle se borna à témoigner au Roi sa profonde douleur
des troubles de Marseille, à le remercier des mesures qu'il avait
prises pour remédier à ces excès, et à renvoyer cette affaire au
comité des rapports.
Il y eut également une émeute à Toulon, pour faire délivrer des armes
au peuple et faire mettre en liberté les matelots qui étaient en
prison. Ces demandes d'armes s'étendaient dans tous les ports du
royaume, ainsi que les soulèvements du peuple pour les obtenir. M. de
Glandevès, obligé de quitter l'Hôtel de la marine, fut d'abord détenu
à la municipalité, et l'arsenal courait le plus grand risque d'être
spolié. Le Roi, en faisant part à l'Assemblée de la révolte de Toulon,
demanda la punition des coupables, et que l'on prît des mesures
efficaces pour prévenir les demandes d'armes qui, existant dans tous
les ports, pouvaient avoir les suites les plus funestes pour la
conservation de la marine française. Mais l'Assemblée, ayant reçu en
même temps une lettre de la municipalité de Toulon qui annonçait que
le calme y était rétabli et M. de Glandevès remis en liberté, se borna
à renvoyer l'affaire au comité des rapports.
M. de Montmorin écrivit, au nom du Roi, au président de l'Assemblée
pour lui annoncer que les différends qui existaient entre l'Espagne et
l'Angleterre obligeaient Sa Majesté, qui veillait à la sûreté de
l'État, d'armer quatorze vaisseaux de ligne dans les ports de l'Océan
et de la Méditerranée, et de se préparer même à augmenter les
armements militaires, si les circonstances l'exigeaient; que malgré
l'espoir qu'avait Sa Majesté de voir terminer à l'amiable les
différends de ces deux puissances, la France ne pouvait rester
désarmée tant que l'Angleterre serait armée; que les secours que nous
avions reçus de l'Espagne dans toutes les occasions, et nommément dans
la dernière guerre, ne permettaient pas au Roi de mettre en doute
l'empressement de l'Assemblée à soutenir l'honneur de la nation et à
décréter les secours nécessaires, lorsque le tableau lui en aurait été
mis sous les yeux.
«Vous ne pouvez, dirent les membres du côté gauche, accorder de
secours qu'après avoir décidé à qui appartiendra le droit de faire la
paix ou la guerre, et surtout lorsque les négociations sont entre les
mains d'un homme aussi suspect à la nation que l'est M. le duc de
Vauguyon.» On décréta que le Roi serait remercié des mesures qu'il
avait prises pour le maintien de la paix, et que, dès le lendemain, on
délibérerait si c'était au Roi ou à la nation de faire la paix ou la
guerre.
Plusieurs membres du côté droit, entre autres l'abbé Maury, MM. de
Cazalès, de Montlosier, Malouet, l'abbé de Montesquiou et plusieurs
autres, soutinrent avec force la nécessité d'en laisser le pouvoir au
Roi, et l'utilité qu'en retirerait la nation. M. de Mirabeau même se
joignit à eux dans cette occasion; mais MM. de Lameth, Barnave,
Rewbell, Dupont de Nemours, Bionzac, Chapellier, de Custine,
d'Aiguillon et de Crillon, soutinrent avec chaleur l'opinion
contraire. Après sept jours de discussions très-animées, l'Assemblée
décréta que la paix ou la guerre ne pourrait être décidée que par un
décret de l'Assemblée sur la proposition du Roi, et sanctionné par
lui; qu'au Roi seul appartiendrait le soin de veiller sur la sûreté du
royaume; de maintenir ses droits et ses possessions; d'entretenir les
relations politiques et de nommer les agents; de faire les préparatifs
de guerre de terre et de mer, et d'en régler la destination; que s'il
s'agissait d'hostilités imminentes ou de conserver un allié, le Roi en
donnerait connaissance au Corps législatif, qui se rassemblerait le
plus promptement possible, s'il était en vacances; que s'il était
prouvé que la guerre fût occasionnée par quelque agent du pouvoir
exécutif, il serait regardé comme criminel de lèse-nation, la France
renonçant solennellement à entreprendre aucune conquête et à employer
ses forces contre la liberté d'aucun peuple; que toute déclaration de
guerre se ferait au nom du Roi et de la nation, et que, en cas de
refus du pouvoir législatif, il serait tenu, à l'instant où la guerre
se terminerait, de congédier les troupes au-dessus du pied de paix, à
l'époque fixée par le Corps législatif, et que si elles restaient
rassemblées, le ministre en serait responsable et poursuivi comme
criminel de lèse-nation; qu'il appartiendrait au Roi de signer avec
les puissances étrangères tous les traités de paix, d'alliance et de
commerce, mais qu'ils n'auraient d'exécution qu'après la ratification
du Corps législatif.
Le Roi éprouva une vive douleur de ce décret. Il regardait comme
essentiel au bien de l'État que le droit de paix et de guerre lui fût
réservé. Mais ceux des membres de l'Assemblée qui n'aspiraient qu'à la
destruction de l'autorité royale ne se contentèrent pas de s'opposer à
laisser au Roi cette prérogative attachée à la souveraineté; ils
firent établir, avant le prononcé du décret, des groupes de leurs
affidés autour de l'Assemblée et dans les Tuileries, pour intimider
les faibles et les ranger à leur parti. M. de la Fayette avait promis
de voter pour le Roi dans cette circonstance; mais, craignant de
perdre sa popularité, il se joignit avec ses partisans au parti
contraire, et sortit ensuite de l'Assemblée avec cette populace, à la
tête de laquelle il traversa la terrasse des Tuileries aux cris
répétés de: «Vive la nation!» La Reine, pour éviter ce bruit continuel
au-dessous de ses fenêtres, se réfugia dans les petits entre-sol
qu'occupait Madame, et y passa l'après-midi. Elle avait besoin de tout
son courage pour supporter des insultes qui se renouvelaient si
souvent.
M. Bailly, qui, comme je l'ai déjà dit, n'avait aucune idée des
convenances, crut donner au Roi une marque de respect en lui
présentant une des médailles que la ville avait fait frapper à
l'occasion du séjour du Roi dans la capitale. Elle représentait
l'entrée du Roi aux Tuileries et avait pour légende les mots suivants:
«J'y ferai désormais ma demeure habituelle. 6 octobre 1789.»--«Sire,
dit-il au Roi, ces paroles de Votre Majesté, gravées sur le bronze,
sont dans le coeur de nos concitoyens.»
La médaille qu'il remit au Roi était d'or. Celle qu'il présenta à la
Reine était d'argent, et il ajouta «que la promesse du Roi renfermant
celle du séjour de la Reine et de M. le Dauphin, elle allait embellir
par sa présence une capitale dont le voeu du peuple était d'y
conserver ses souverains».--«Et vous, Monseigneur, dit-il à M. le
Dauphin en lui présentant une médaille de cuivre, aimez toujours le
Roi comme nous l'aimons; marchez sur ses traces et remplissez ses
promesses.» La Reine reçut en rougissant une médaille qui retraçait le
souvenir d'une journée que la ville aurait dû s'attacher à faire
oublier, plutôt que d'en perpétuer le souvenir, et elle ne put
s'empêcher de me dire, quand M. Bailly fut sorti de chez elle, que le
Roi serait à plaindre si les sentiments de son fils étaient ceux du
modèle qu'on lui proposait.
CHAPITRE IV
ANNÉE 1790
Continuation des troubles dans le royaume et décret rendu à ce
sujet.--Liste civile décrétée par l'Assemblée.--Voyage de
Saint-Cloud.--Suppression de la noblesse.--Désorganisation de
l'armée.--Troubles excités à Avignon pour opérer la réunion du
Comtat à la France.--Pétitions incendiaires accueillies à
l'Assemblée.--Protection accordée aux factieux dans les diverses
provinces du royaume.
M. de Saint-Priest écrivit de nouveau à l'Assemblée pour se plaindre
de la municipalité de Marseille, qui laissait démolir la citadelle,
laquelle coûterait des millions à rétablir; il montrait aussi
l'importance de s'opposer à un pareil désordre. L'Assemblée décréta
que la démolition serait arrêtée, et que le Roi serait supplié de
donner des ordres pour l'exécution de ce décret. La municipalité
envoya sur-le-champ des députés pour demander seulement la démolition
des batteries qui dominaient la ville et inquiétaient le peuple, et
elle dénonça M. de Saint-Priest comme l'ennemi déclaré de la ville de
Marseille. L'affaire fut renvoyée au comité des rapports.
L'Assemblée n'avait pas été aussi indulgente pour quelques troubles
qu'il y eut à Nîmes au sujet des cocardes blanches portées par des
citoyens de la garde nationale, et arrachées par des soldats du
régiment de Guyenne. Les sabres se tiraient de part et d'autre,
lorsque M. de Marguerite, maire de Nîmes, qui signait à ce moment un
arrêté pour défendre de porter la cocarde blanche, en ayant été
averti, se rendit sur-le-champ au lieu du combat et le fit cesser par
sa présence. Des hommes armés de piques et éclairés par des torches
parcoururent la nuit toute la ville; le régiment de Guyenne demanda et
obtint que la loi martiale fût proclamée, et le tumulte cessa.
L'Assemblée décréta que M. de Marguerite, quoique député, serait mandé
à la barre pour rendre compte de la conduite de la municipalité, et
que le Roi serait supplié de ne pas éloigner de Nîmes le régiment de
Guyenne. On était toujours assuré de voir accuser les fidèles
serviteurs du Roi et de trouver, au contraire, des motifs d'excuse
dans les actions les plus blâmables et les plus contraires à son
autorité.
Sa Majesté, pour éviter les troubles qui pouvaient résulter des
différentes cocardes qui se portaient dans le royaume, fit une
proclamation pour défendre d'en porter d'autre que la cocarde
nationale, qu'il portait lui-même. Il saisit cette occasion pour
exhorter de nouveau les Français à la paix, à l'union, et à mettre fin
aux violences qui affectaient si vivement son coeur paternel. Jamais
prince n'aima plus sincèrement son peuple et ne désira plus ardemment
de remédier aux calamités auxquelles la France était en proie. Mais
une partie de ses ministres, plus occupés de leur sûreté et de leur
intérêt personnel que de ceux de ce prince, et de la nation qu'ils
mettaient toujours en avant, lui inspirèrent une telle crainte des
moyens qu'il pouvait employer pour conserver son autorité, qu'il crut
que le bien public exigeait qu'il restât dans une inertie complète. Il
refusa, en conséquence, d'écouter les conseils de ceux qui lui
représentaient le danger d'adopter un pareil système.
Les membres de l'Assemblée ennemis de la monarchie, voyant M. de
Saint-Priest sincèrement attaché au Roi et le soupçonnant de lui
donner des conseils qui pouvaient nuire à leurs projets, travaillèrent
sourdement à l'éloigner, ainsi que ceux des ministres qu'ils croyaient
pouvoir mettre obstacle à leur dessein.
Paris était inondé de mendiants étrangers qui y accouraient de toutes
parts. L'Assemblée décréta qu'ils sortiraient du royaume, et que ceux
des provinces seraient renvoyés dans leurs communes, que les mendiants
valides qui seraient trouvés à Paris huit jours après la publication
du décret seraient renfermés dans des maisons de travail; que l'on
conduirait les infirmes, hors d'état de travailler, dans des hôpitaux
et autres maisons de secours, et qu'il serait fourni, par le trésor
public de quoi subvenir aux dépenses extraordinaires occasionnées par
le présent décret. Il était bien nécessaire, car il y avait tout à
craindre de pareilles gens pour la sûreté de la ville et de ses
habitants.
L'Assemblée rendit encore un décret non moins utile que le précédent,
pour mettre un terme aux désordres qui se multipliaient dans le
royaume. Il enjoignait aux honnêtes gens de dénoncer aux municipalités
et aux autres administrations ceux qui porteraient le peuple à exercer
des violences contre les personnes et les propriétés, et se
prévaudraient de prétendus décrets de l'Assemblée non revêtus des
formes prescrites par la loi, et nommément ceux qui n'auraient pas été
publiés par les autorités compétentes. On devait également dénoncer
les curés qui se refuseraient à publier au prône les décrets de
l'Assemblée sanctionnés par le Roi. On interdisait les ports d'armes
dans les assemblées primaires, dans les églises, dans les marchés et
dans les réunions publiques.
Ce même décret mettait toutes les propriétés quelconques, les artisans
et les cultivateurs sous la protection de la loi; ordonnait que tous
les chefs d'émeute, instigateurs de troubles, et généralement tous
ceux qui se porteraient à des violences contre les personnes et les
propriétés, fussent constitués prisonniers et punis suivant la rigueur
des lois, sans préjudice de la loi martiale, et l'on rendait les
citoyens de chaque commune responsables des désordres qu'ils auraient
pu empêcher.
La connaissance et le jugement des attentats commis dans les
départements du Cher, de l'Allier, de la Nièvre et de la Corrèze,
furent attribués, à compter du 1er mai, aux bailliages de Bourges, de
Moulins, de Saint-Pierre-le-Moustier et de Limoges.
Le Roi, ayant le désir de passer l'été à Saint-Cloud, fut conseillé de
faire auparavant quelques promenades dans les environs de Paris. Il
consentit en conséquence à monter à cheval et à se promener au bois de
Boulogne. Il y allait accompagné de quelques officiers de la garde
nationale et de ceux de sa maison. Les Parisiens en éprouvèrent une
joie très-grande, espérant que la sortie du Roi détruirait les bruits
de sa captivité. Dans la capitale, la famille royale commença aussi de
son côté à faire quelques promenades, qui lui procurèrent quelques
moments de distraction, qui lui étaient bien nécessaires pour pouvoir
soutenir l'amertume de sa position.
Dans une des séances consacrées à la question des finances,
l'Assemblée fixa le traitement des ministres et les dépenses de leur
département; celles du département des affaires étrangères le fut à
six millions trois cent mille livres, non compris cent quatre-vingt
mille francs de traitement pour son ministre. Celui des autres
ministres fut de cent mille francs; le traitement de ceux qui
n'avaient point de département et qui n'étaient que ministres d'État
fut de quatre-vingt mille francs, et l'on accorda, de plus, cent
quarante mille francs pour la personne qu'il plairait au Roi
d'admettre dans son conseil. Barnave demanda que ce traitement ne fût
que provisoire, et Goupil de Préfeln obtint que ce dernier article fût
réduit à quatre-vingt mille francs. On attendit, pour déterminer les
dépenses des départements de la guerre et de la marine, les différents
rapports des comités chargés de ces deux objets.
On supprima les haras comme dépense inutile, et l'on proposa de
réduire la dépense de la maison des princes, qui montait à huit
millions deux cent quarante mille francs, à quatre millions sept cent
mille francs, dont deux millions pour Monsieur, autant pour M. le
comte d'Artois, et sept cent mille francs pour les deux princes ses
enfants; mais cette dernière proposition fut ajournée pour être
examinée de nouveau, et l'Assemblée finit par décréter que le Roi
serait supplié de fixer lui-même sa liste civile.
Le Roi se détermina enfin à la fixer à vingt-cinq millions, en y
ajoutant le revenu des parcs, domaines et forêts des maisons de
plaisance qu'il conserverait. Il se chargeait, sur cette somme, de sa
maison militaire, de celle des princesses ses tantes, et de Madame
Élisabeth. Il pria l'Assemblée d'assurer à la Reine un sort convenable
à son état, et tel que l'Impératrice avait eu droit de l'attendre en
lui donnant sa fille en mariage. Il représenta qu'elle venait de faire
le sacrifice de sa maison particulière, qu'avaient eue de tout temps
les reines de France, montant à quatre millions, et qu'il attachait un
grand prix à remplir les engagements qu'il avait contractés avec la
famille de la Reine. L'Assemblée décréta que la lettre du Roi serait
elle-même le décret; qu'il y serait ajouté qu'il avait été rendu par
acclamation; que le douaire de la Reine serait fixé à quatre millions,
et que l'Assemblée porterait au Roi, avec cette résolution, les
témoignages de son amour et de son respect.
L'évêque d'Autun fit un rapport sur l'utilité d'une fédération
générale de tout le royaume, pour prêter un serment de fidélité
solennelle à la nation, à la loi, au Roi et à la Constitution décrétée
par l'Assemblée nationale et sanctionnée par le Roi; et il proposa
d'en fixer l'époque au 14 juillet; ce qui fut décrété sur-le-champ.
Le 23 mai, jour de la Fête-Dieu, le Roi et la Reine suivirent à pied,
suivant la coutume, la procession du Saint-Sacrement de Saint-Germain
l'Auxerrois, paroisse des Tuileries; l'Assemblée, qui y avait été
invitée, la suivit aussi, le président à la droite du Roi. Madame,
trop jeune et trop délicate pour en supporter la fatigue, resta aux
Tuileries, et elle alla, avec Mgr le Dauphin, la voir passer dans la
galerie du Louvre.
Le lendemain, le Roi, la Reine, Mgr le Dauphin, Madame et Madame
Élisabeth allèrent s'établir à Saint-Cloud pour y passer la belle
saison. M. de la Fayette et même l'Assemblée furent bien aises de voir
le Roi quitter Paris, pour ôter aux provinces l'idée de sa captivité à
l'époque de la Fédération. Ils en sentaient tellement la nécessité,
que ce furent eux-mêmes qui persuadèrent le peuple de l'utilité de cet
établissement; de manière que ce voyage se passa très-tranquillement.
La garde du Roi y fut composée des volontaires de Saint-Cloud et de
Sèvres, de quatre cents hommes de la garde nationale de Paris, et, des
compagnies ordinaires des gardes-suisses.
Le Roi et la Reine venaient tous les quinze jours à Paris, et même
plus souvent, si les circonstances l'exigeaient. Il n'y eut à demeurer
à Saint-Cloud que les personnes du service du Roi et de la Reine, et
les grandes charges dont le service était habituel. Les dames du
palais même n'y étaient que pour le temps de leur semaine. Monsieur et
Madame y venaient souper tous les soirs et s'en retournaient ensuite à
Paris. Le Roi ne voulut recevoir à ce voyage aucune dame étrangère au
service, pour éviter les demandes qui lui eussent été faites et qui
eussent été désagréables; les dames de Madame et les officiers de la
maison de Monsieur, qui les accompagnaient, soupaient alors avec le
Roi.
Ce prince dînait et soupait tous les jours avec les personnes qui
étaient du voyage. Il faisait une partie de billard après dîner et
après souper. Il se plaisait plus à Saint-Cloud qu'à Paris, ainsi que
la Reine, qui y avait plus de liberté et pouvait y avoir plus
facilement les personnes qui lui étaient agréables. Madame la duchesse
de Fitz-James et la princesse de Tarente, qu'elle aimait beaucoup, y
venaient fréquemment, ainsi que plusieurs autres personnes.
Mgr le Dauphin, qui n'était pas d'âge à sentir ses malheurs, s'y
amusait infiniment. Il était continuellement dans le jardin, et allait
tous les soirs se promener dans le parc de Meudon. La Reine le menait
quelquefois elle-même à la promenade, surtout quand madame de Tarente
était de service. Elle connaissait sa discrétion, la noblesse de ses
sentiments, et son extrême attachement pour elle. Il était tel,
qu'elle eût fait le sacrifice de sa vie, si elle eût pu, à ce prix,
tirer la Reine de la cruelle situation où elle se trouvait. Cette
princesse épanchait souvent son coeur dans celui d'une personne si
sûre. Étant un jour avec nous à la promenade, et se voyant entourée de
gardes nationaux, dont une partie était composée de gardes-françaises
qui avaient déserté leurs drapeaux, elle nous dit, les larmes aux
yeux: «Que ma mère serait étonnée, si elle voyait sa fille, fille,
femme et mère de rois, ou du moins d'un enfant destiné à le devenir,
entourée d'une pareille garde! Il semblait que mon père eût un esprit
prophétique le jour où je le vis pour la dernière fois.» Et elle nous
raconta que l'empereur François 1er, partant pour l'Italie, d'où il ne
devait jamais revenir, rassembla ses enfants pour leur dire adieu.
«J'étais la plus jeune de mes soeurs, ajouta-t-elle. Mon père me prit
sur ses genoux, m'embrassa à plusieurs reprises et toujours les larmes
aux yeux, paraissant avoir une peine extrême à me quitter. Cela parut
singulier à tous ceux qui étaient présents, et moi-même ne m'en serais
peut-être plus souvenue, si ma position actuelle, en me rappelant
cette circonstance, ne me faisait voir, pour le reste de ma vie, une
suite de malheurs qui n'est que trop facile à prévoir.»
L'impression que nous firent éprouver ces dernières paroles fut si
vive, que nous fondîmes en larmes. Alors la Reine nous dit avec sa
grâce et sa bonté ordinaires: «Je me reproche de vous avoir
attristées; remettez-vous avant d'arriver au château; unissons nos
courages, la Providence nous rendra peut-être moins malheureux que
nous ne le croyons.»
Il était impossible à cette princesse de ne pas comparer les jours
heureux qu'elle avait passés à Saint-Cloud avec ceux du séjour actuel.
Elle en faisait souvent la réflexion; et, un jour que nous étions
ensemble au bout de la galerie, dont Paris fait un des principaux
points de vue, elle me dit en soupirant: «Cette vie de Paris faisait
jadis mon bonheur, j'aspirais à l'habiter souvent. Qui m'aurait dit
alors que ce désir ne serait accompli que pour y être abreuvée
d'amertume, et voir le Roi et sa famille captifs d'un peuple révolté!»
DESTRUCTION DE LA NOBLESSE.
Le Roi, informé du projet qu'avait l'Assemblée de détruire la
noblesse, imagina qu'il pourrait prévenir cette mesure, sans blesser
les susceptibilités du Corps législatif, en faisant écrire de sa part
à Chérin de ne plus recevoir à l'avenir des titres généalogiques,
qu'on était dans l'usage de lui remettre pour les présentations à la
Cour. On lui en avait donné le conseil; mais cet expédient n'eut pas
le succès qu'on en attendait.
Le 23 juin, l'Assemblée, profitant d'une séance du soir peu
nombreuse, décréta la suppression de la noblesse, sans permettre
aucune discussion sur un sujet si important. M. de Lameth débuta par
demander qu'on ôtât, avant le 14 juillet, les statues enchaînées
autour de la statue de Louis XIV, monument de servitude qui
flétrissait la place des Victoires. La famille d'Aubusson les réclama
inutilement comme propriété de famille, et les artistes, comme des
chefs-d'oeuvre de l'art. Ces derniers, désolés d'une pareille
destruction, offrirent d'ôter les chaînes de ces statues: «Vous n'en
ôterez pas l'attitude humiliée», dit M. Bouche. Et M. de Saint-Fargeau
ajouta: «Nous égalerons les monuments du siècle de Louis XIV, et ce
grand siècle sera effacé par celui d'une grande nation.»
M. Lambel, avocat, M. le vicomte de Noailles et Mathieu de
Montmorency, demandèrent la suppression de la noblesse, de tout titre
héréditaire, des livrées, des amoiries; et Charles de Lameth ajouta
que l'on regarderait comme ennemis de la Constitution ceux qui
continueraient à les porter: «Plus d'Altesse, d'Excellence et
d'Éminence!» s'écria Lanjuinais.--«Qu'on supprime les noms de terre,
dit M. de Saint-Fargeau, et qu'on oblige chacun à reprendre celui de
sa famille.»
M. de la Fayette s'opposa à toute espèce d'exception, même en faveur
des Princes du sang. Selon lui, dans le système d'égalité qui allait
régir la France, il ne devait plus y avoir que des citoyens actifs.
Son esprit révolutionnaire l'aveuglait au point de ne pas voir que
dans une monarchie héréditaire, dont les femmes étaient exclues, la
dignité de la couronne exigeait que ceux qui étaient appelés à la
porter jouissent d'un rang qui les fît respecter. On demanda
l'ajournement, vu la gravité de la matière, et il fut opiniâtrement
refusé.
M. Landsberg, député d'Alsace, parla avec sagesse et modération, et
déclara qu'assuré d'être désavoué par ses commettants, il se retirait
la tristesse dans l'âme. «Soumis, dit-il, aux décrets de l'Assemblée,
ils sauront qu'ils vivent avec le sang dans lequel ils sont nés, et
que rien ne peut les empêcher de vivre et mourir gentilshommes.»--«Si
vous détruisez la noblesse, dit M. de Faucigny, vous aurez à la place
la distinction de banquiers, usuriers, agioteurs et propriétaires de
trois cent mille francs de rente, et l'amour des richesses remplacera
l'honneur français, âme de la noblesse.»
Malgré l'opposition de MM. d'Egmont, d'Ambli, de Grosbois, de Digoine
et de beaucoup d'autres, toutes ces motions furent décrétées sans
discussion. On se borna seulement à défendre d'attenter aux monuments
placés dans les temples, aux chartes, titres et renseignements
concernant les familles et les propriétés, et aux décorations d'aucun
lieu public ou particulier; et l'on ajouta que les dispositions
relatives aux livrées et aux voitures ne pourraient être exigées pour
Paris avant le 14 juillet, et avant trois mois pour les provinces.
L'armée se désorganisait de jour en jour. Le régiment de Royal-marine,
en quittant Marseille pour arriver à Lambesc, cassa tous ses
officiers, les recommandant à l'intérêt de la nation. La municipalité
tenta inutilement de rappeler les mutins à leur devoir. L'Assemblée se
contenta de témoigner sa satisfaction à la municipalité de Lambesc, et
de menacer le régiment, s'il ne rentrait pas dans le devoir, d'être
exclu de la fédération.
Le ministre de la guerre se plaignait en vain des inconvénients que
pouvaient entraîner des fautes d'un genre aussi grave. Profondément
affligé de l'insouciance de l'Assemblée, il lui remit un mémoire qui
représentait avec force que le corps militaire menaçait de tomber dans
la plus violente anarchie. Des régiments entiers étaient en
insurrection et violaient les serments les plus solennels. «Les
ordonnances, disait-il, étaient sans force, les chefs sans autorité;
la caisse militaire et les drapeaux enlevés; les officiers avilis,
méprisés, et souvent captifs; les commandants égorgés sous les yeux de
leurs propres soldats, et les ordres du Roi bravés hautement. De
pareils excès, ajoutait-il, peuvent tôt ou tard menacer la nation
elle-même. La force armée doit être nécessairement obéissante et mue
par un seul; du moment où elle se fera corps délibératif, elle agira
suivant ses propres résolutions, et le gouvernement deviendra une
démocratie militaire, espèce de monstre politique qui finit toujours
par dévorer ceux qui l'ont produit.»
L'Assemblée se souciait peu de remédier à ces désordres; elle
craignait de voir dans les mains du Roi une armée fidèle et obéissante
qui pût mettre obstacle à ses projets, et elle préférait voir tomber
sur sa patrie les maux dont on la menaçait, plutôt que de voir
restreindre une autorité dont elle abusait si cruellement.
On n'écoutait que les récits des fauteurs de désordres, fussent-ils
même anonymes; et avant d'avoir entendu la défense des accusés, on se
hâtait de prononcer des décrets en faveur des premiers. M. Macage,
chargé du rapport relatif aux troubles de la ville de Nîmes, chercha à
confondre lesdits troubles avec deux pétitions présentées
antérieurement par la ville d'Uzès pour demander la conservation de la
religion catholique, la répression des troubles, et que l'on rendit au
Roi l'autorité nécessaire pour y parvenir.
Cette dernière demande avait irrité l'Assemblée, et avait été
représentée par MM. de Lameth et de Mirabeau comme tendant à amener
une contre-révolution. Ils crurent utile de lier cette démarche aux
troubles de Nîmes, et produisirent en conséquence des lettres anonymes
adressées au comité des recherches, et qui, selon eux, devaient être
admises comme pouvant servir à donner des lumières et mettre sur la
voie des projets des soi-disant catholiques de Nîmes.
MM. Malouet, d'Épréménil et autres relevèrent le mot de _soi-disant
catholiques_ et représentèrent, mais inutilement, que la liberté
serait nulle si l'on ne pouvait adresser à l'Assemblée aucune
représentation; que les troubles étaient apaisés à Nîmes; que les
élections s'y faisaient paisiblement, et qu'il y aurait du danger à
altérer, par des suppositions, la tranquillité rétablie dans cette
ville. Des réflexions aussi sages ne firent aucune impression sur
l'Assemblée, et elle décréta que les signataires des pétitions
seraient mandés à la barre pour rendre compte de leur conduite, et
privés jusque-là du droit de citoyens actifs. Elle suspendit la
municipalité, et supplia le Roi d'ordonner l'information des faits
par-devant le présidial de Nîmes.
Il n'y avait pas de moyens que les révolutionnaires n'employassent
pour opérer la réunion du comtat d'Avignon à la France. Mais
l'assemblée générale des États d'Avignon, organe du voeu unanime des
habitants du Comtat, persista dans la résolution de rester sous la
domination du Saint-Siége, protesta contre toute démarche tendant à
l'en soustraire, et déclara que leurs concitoyens voulaient vivre et
mourir sous une domination qui les rendait tranquilles et heureux,
invoquant le droit éternel des nations pour n'être pas forcés à en
changer.
Cependant, les esprits ardents et turbulents, qui ne désiraient cette
réunion que pour s'emparer du pouvoir, ne cessaient d'exciter des
troubles dans Avignon. Depuis quatre mois, cette malheureuse ville
était livrée aux horreurs de l'anarchie.
Un nommé Tournal, originairement maître d'école, homme sans moeurs et
sans fortune, s'était mis à la tête de ceux qui cherchaient à soulever
la populace, et était parvenu, par son secours, à se faire nommer
lieutenant-colonel de la garde nationale et membre de la nouvelle
municipalité, composée en grande partie de ses créatures. Cette
dernière persécutait tout ce qu'il y avait de gens honnêtes et
vertueux, et les rendait responsables des excès dont ceux de son parti
étaient eux-mêmes les auteurs. Pour s'assurer une protection dans
l'Assemblée, ils correspondaient avec MM. Bouche et Camus, et
combinaient avec eux la demande qu'ils devaient faire de la réunion du
Comtat à la France.
Après avoir provoqué ceux de la ville qu'ils savaient être contraires
à leurs projets et les avoir forcés à se défendre, ils les accusèrent
d'être les auteurs des désordres commis dans les journées des 9 et
10.....; et la municipalité écrivit à M. Bouche en ces termes: «Les
aristocrates s'étaient emparés des canons, avaient fait feu sur le
peuple et tué trente citoyens. Les communes d'Orange et des environs
sont heureusement venues à notre secours. Nous avons tué quatre
scélérats et emmené vingt-deux prisonniers d'Orange. Nous n'avons de
sûreté à espérer que dans notre réunion à la France. La déclaration
des districts est unanime pour la demander, et nous supplions
l'Assemblée d'avoir égard à un voeu aussi prononcé.»
L'Assemblée, sans aucune autre information, décréta qu'elle
instruirait le Roi de la déclaration des districts avignonnais.
On n'avait entendu que le voeu de la municipalité, et l'on se
souciait peu d'approfondir la vérité. Le marquis de Rochegude, un des
soi-disant scélérats victimes de la fureur populaire, était malade
depuis huit jours, et n'avait pu paraître à la journée du 10. Les
patriotes vinrent le prendre chez lui, le conduisirent à la potence à
coups de baïonnette, et prolongèrent son supplice l'espace d'une
heure, pour jouir plus longtemps du spectacle de ses souffrances. Lui,
l'abbé d'Auffroi, un ouvrier en soie et le marquis d'Aulan, qui
subirent le même sort, étaient tous quatre vertueux et généralement
estimés dans la ville; ce dernier nommément employait sa fortune à
secourir les malheureux, et en ouvrant son testament, on y trouva un
legs de vingt mille francs pour les pauvres de la ville et de sept
louis pour chacune de ses paroisses. Sans la généreuse assistance du
maire d'Orange, de ses gardes nationales, de celles de Bagnols et des
villes voisines, plus de trois cents citoyens recommandables eussent
subi le même sort. Pour mettre fin à ces horreurs, ils furent obligés
de capituler avec ces scélérats et de leur rendre leurs armes. Avignon
était plongée dans la consternation; quatre cents familles des plus
considérables de la ville s'expatrièrent, pour ne pas être exposées
aux suites des calomnies que le sieur Tournal ne cessait de répandre
sur leur compte.
S'il avait été possible de s'égayer au milieu de tant d'horreurs, la
scène que donna l'Assemblée dans une de ses séances du soir en eût été
bien capable. Anacharsis Clootz, se disant orateur du genre humain,
arriva à l'Assemblée, à la tête d'une troupe de soi-disant
représentants de toutes les nations du monde connu: Européens,
Asiatiques, Africains et Américains. C'était, en un mot, un petit
extrait de tous les peuples de ces diverses contrées, qui venaient
s'unir à la nation française, dont les immortels travaux
retentissaient au bout du monde. «Nous demandons, disaient-ils, à être
placés au Champ de Mars, le jour de la Fédération générale, pour y
planter le bonnet de la liberté, comme le gage de la délivrance
procha
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