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Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier

by Tallemant des Réaux · French · Gutenberg #33033 · 721,505 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier
    
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Title: Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier

Author: Tallemant des Réaux

Editor: marquis de H. de Chateaugiron
        L.-J.-N. Monmerqué
        Jules-Antoine Taschereau


        
Release date: July 1, 2010 [eBook #33033]
                Most recently updated: January 6, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/33033

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, Guy de
        Montpellier and the Online Distributed Proofreading Team
        at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HISTORIETTES DE TALLEMANT DES RÉAUX, TOME PREMIER ***




Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, Guy de
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  Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
  typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
  conservée et n'a pas été harmonisée. Dans la note numéro 56, la
  date de 1580 qui figurait dans l'original a été corrigée en 1530.




     LES HISTORIETTES
     DE
     TALLEMANT DES RÉAUX.

     MÉMOIRES
     POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE,

     PUBLIÉS

     SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;

     AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,


     PAR MESSIEURS

     MONMERQUÉ,
     Membre de l'Institut,

     DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.

     TOME PREMIER.

     PARIS,
     ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,
     PLACE VENDÔME, 16.

     1834




INTRODUCTION DE L'AUTEUR[1].


J'appelle ce recueil les _Historiettes_, parce que ce ne sont que
petits Mémoires qui n'ont aucune liaison les uns avec les autres. J'y
observe en quelque sorte la suite des temps, pour ne point faire de
confusion. Mon dessein est d'écrire tout ce que j'ai appris et que
j'apprendrai d'agréable et digne d'être remarqué, et je prétends dire
le bien et le mal sans dissimuler la vérité, et sans me servir de ce
qu'on trouve dans les Histoires et les Mémoires imprimés. Je le fais
d'autant plus librement que je sais bien que ce ne sont pas choses à
mettre en lumière, quoique peut-être elles ne laissassent pas d'être
utiles. Je donne cela à mes amis qui m'en prient, il y a long-temps.
Au reste, je renverrai souvent aux Mémoires que je prétends faire de
la régence d'Anne d'Autriche, ou pour mieux dire, de l'administration
du cardinal Mazarin, que je continuerai tant qu'il gouvernera, si je
me trouve en état de le faire[2]. Ces renvois seront pour ne pas
répéter la même chose, comme par exemple, une fois que M. Chabot[3],
devenu duc de Rohan, entrera dans les négociations avec la cour, je ne
puis plus continuer son _Historiette_, parce que désormais c'est
l'histoire de la seconde guerre de Paris. Voilà quel est mon dessein.
Je commencerai par Henri le Grand et sa cour, afin de commencer par
quelque chose d'illustre.

  [1] A la fin de 1657.

  [2] Si Tallemant n'a pas renoncé au projet dont il parle ici, et
  il est peu vraisemblable qu'il l'ait fait, car il renvoie souvent
  le lecteur à ses Mémoires sur la Régence, il est fort à craindre
  que l'ouvrage n'ait été perdu; c'est un malheur pour l'histoire.

  [3] Dont les succès ressemblèrent fort à ceux d'un officier de
  fortune.




MÉMOIRES

DE

TALLEMANT.




HENRI IV[4].


Si ce prince fût né roi de France, et roi paisible, probablement ce
n'eût pas été un grand personnage; il se fût noyé dans les voluptés,
puisque, malgré toutes ses traverses, il ne laissoit pas, pour suivre
ses plaisirs, d'abandonner les plus importantes affaires[5]. Après la
bataille de Coutras, au lieu de poursuivre ses avantages, il s'en va
badiner avec la comtesse de Guiche[6], et lui porte les drapeaux qu'il
avoit gagnés. Durant le siége d'Amiens, il court après madame de
Beaufort[7], sans se tourmenter du cardinal d'Autriche, depuis
l'archiduc Albert, qui s'approchoit pour tenter le secours de la
place[8].

  [4] Henri IV, né au château de Pau, le 13 décembre 1553, roi de
  Navarre en 1572, et de France en 1589, assassiné à Paris le 14
  mai 1610.

  [5] C'est ce qui a fait dire à Bayle: «Si la première fois qu'il
  débaucha la fille ou la femme de son prochain, on l'eût traité
  comme Pierre Abélard, il seroit devenu capable de conquérir toute
  l'Europe, et il auroit pu effacer la gloire des Alexandre et des
  César... Ce fut son incontinence prodigieuse qui l'empêcha de
  s'élever autant qu'il auroit pu le faire.» L'article entier de
  Tallemant peut faire croire qu'il partageoit cette opinion si
  vivement relevée par Voltaire, et traitée de plaisanterie par
  Condorcet.

  [6] Elle se trouvoit alors en Gascogne, à une distance assez
  grande du théâtre de la guerre.

  [7] Gabrielle d'Estrées. Henri IV avoit érigé pour elle le comté
  de Beaufort en duché-pairie.

  [8] Sigogne[8-A] en fit cette épigramme:

     Ce grand Henri, qui souloit estre
     L'effroi de l'Espagnol hautain,
     Fuyt aujourd'huy devant un prestre,
     Et suit le c.. d'une p..... (T.)

  --Mézerai dit que peu après qu'il eut amené Gabrielle au siége de
  la ville, «il fut contraint d'éloigner ce scandale de la vue des
  soldats, non-seulement par leurs murmures qui venoient jusqu'à ses
  oreilles, mais aussi par les reproches du maréchal de Biron.»
  (_Abrégé chronologique de l'Histoire de France_, édition de 1682,
  tome 6, page 170.)

    [8-A] Voir sur ce poète une note placée ci-après dans
    l'_Historiette_ de mademoiselle Du Tillet.]

Il n'étoit ni trop libéral, ni trop reconnoissant. Il ne louoit jamais
les autres, et se vantoit comme un gascon. En récompense, on n'a
jamais vu un prince si humain, ni qui aimât plus son peuple; il ne
refusoit point de veiller pour le bien de son État. Il a fait voir en
plusieurs rencontres qu'il avoit l'esprit vif et qu'il entendoit
raillerie[9].

  [9] Henri IV étant près de se faire catholique, ses favoris lui
  disoient: «Sire, avertissez-nous quand vous changerez de
  religion.» Il faisoit alors l'amour à une religieuse de Passy, il
  s'en lassa et s'en alla faire autant à Maubuisson; ils lui
  dirent: «Vous aviez promis de nous avertir.»

  Pour reprendre donc ses amours, si Sébastien Zamet, comme
  quelques-uns l'ont prétendu, donna du poison à madame de
  Beaufort[10], on peut dire qu'il rendit un grand service à Henri
  IV, car ce bon prince alloit faire la plus grande folie qu'on
  pouvoit faire; cependant il y étoit tout résolu[11]. On devoit
  déclarer feu M. le Prince bâtard[12]. M. le comte de Soissons se
  faisoit cardinal, et on lui donnoit trois cent mille écus de rente
  en bénéfices. M. le prince de Conti[13] étoit marié alors avec une
  vieille qui ne pouvoit avoir d'enfants[14]. M. le maréchal de
  Biron devoit épouser la fille de madame d'Estrées, qui depuis a
  été madame de Sanzay. M. d'Estrées la devoit avouer; elle étoit
  née durant le mariage, mais il y avoit cinq ou six ans que M.
  d'Estrées[15] n'avoit couché avec sa femme, qui s'en étoit enallée
  avec le marquis d'Allègre, et qui fut tuée avec lui à Issoire[16],
  par les habitants qui se soulevèrent, et prirent le parti de la
  Ligue. Le marquis et sa galante tenoient pour le Roi: ils furent
  tous deux poignardés et jetés par la fenêtre.

  [10] Sébastien Zamet étoit de Lucques; il fut naturalisé
  françois. Plaisant et enjoué, il s'étoit fait aimer de Henri IV,
  qui avoit choisi sa maison pour faire ses parties de plaisir.
  D'Aubigné est de ceux dont Tallemant parle comme croyant à
  l'empoisonnement de Gabrielle par Zamet; il dit qu'après s'être
  rafraîchie chez lui en mangeant d'un gros citron, ou selon
  d'autres d'une salade, elle sentit aussitôt _un grand feu au
  gosier, et des tranchées furieuses à l'estomac_.

  [11] _Voyez_ à ce sujet les Mémoires de M. de Sully, liv. 9. (T.)

  [12] Henri de Bourbon, prince de Condé, père du grand Condé.

  [13] François de Bourbon, prince de Conti, fils de Louis de
  Bourbon Condé, premier du nom.

  [14] Madame de Montafier, mère de feue madame la comtesse (_de
  Soissons_). (T.)

  [15] Le premier M. d'Estrées, grand-maître de l'artillerie (mais
  en ce temps-là ce n'étoit pas officier de la couronne), étoit un
  brave homme qui fit sa fortune. Il était de la frontière de la
  Picardie; on l'appeloit La Caussée en picard, pour _La Chaussée_,
  et étoit un peu _dubiæ nobilitatis_. Mais après il se fit appeler
  d'Estrées, et dit qu'il étoit d'une bonne maison de Flandre. Son
  fils, par la faveur de madame de Beaufort, fut aussi grand-maître
  de l'artillerie. J'ai ouï dire que ce premier M. d'Estrées étoit
  gendarme dans la compagnie d'un M. de Rubempré, et qu'il sauva la
  vie à son capitaine. On l'appeloit Gran-Jean de La Caussée; cela
  servit à sa fortune. (T.)

  [16] Le 31 décembre 1593. (_Voyez_ Anselme, tome 4, page 599.)

Cette madame d'Estrées étoit de La Bourdaisière, la race la plus
fertile en femmes galantes qui ait jamais été en France[17]; on en
compte jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit
mariées, qui toutes ont fait l'amour hautement. De là vient qu'on dit
que les armes de La Bourdaisière, c'est _une poignée de vesces_; car
il se trouve, par une plaisante rencontre, que dans leurs armes il y a
une main qui sème de la vesce[18]. On fit sur leurs armes ce quatrain:

     Nous devons bénir cette main
     Qui sème avec tant de largesses,
     Pour le plaisir du genre humain,
     Quantité de si belles _vesces_[19].

  [17] On dit qu'une madame de la Bourdaisière se vantoit d'avoir
  couché avec le pape Clément VII; à Nice, avec l'empereur
  Charles-Quint, quand il passa en France, et avec François Ier.
  (T.)

  [18] Les Babou écarteloient en effet au 1er et 4e d'argent au
  bras de gueules, sortant d'un nuage d'azur, tenant une poignée de
  vesce en rameau de trois pièces de sinople. (P. Anselme, tome 7,
  page 180.)

  [19] Ce mot étoit alors synonyme de femme éhontée. (_Dictionnaire
  de Trévoux._)

Voici ce que j'ai ouï conter à des gens qui le savoient bien, ou
croyoient le bien savoir: une veuve à Bourges, première femme d'un
procureur ou d'un notaire, acheta un méchant pourpoint à la
Pourpointerie[20], dans la basque duquel elle trouva un papier où il y
avoit: «Dans la cave d'une telle maison, six pieds sous terre, de tel
endroit (qui étoit bien désigné), il y a tant en or en des pots, etc.»
La somme étoit très-grande pour le temps (il y a bien 150 ans). Cette
veuve, voyant que le lieutenant-général de la ville étoit veuf et sans
enfants, lui dit la chose, sans lui désigner la maison, et offrit,
s'il vouloit l'épouser, de lui dire le secret. Il y consent; on
découvre le trésor; il lui tient parole et l'épouse. Il s'appeloit
Babou. Il acheta La Bourdaisière. C'est, je pense, le grand-père de la
mère du maréchal d'Estrées[21].

  [20] La Pourpointerie étoit, sans doute, le lieu où étaloient les
  marchands de vieux habits.

  [21] Il y a du vrai et de l'inexact dans ce souvenir de
  Tallemant. Françoise Ra, veuve de Laurent Babou, se remaria, le
  26 janvier 1504, avec Jean Salar, lieutenant-général de Bourges.
  Philibert Babou, son fils aîné, épousa en 1510 Marie Gaudin, dame
  de la Bourdaisière, qui apporta cette terre à son mari. Ce
  dernier est l'aïeul de Françoise Babou, mère du maréchal
  d'Estrées. (P. Anselme, _loco cit._)

Madame d'Estrées eut six filles et deux fils, dont l'un est le
maréchal d'Estrées qui vit encore aujourd'hui[22]. Ces six filles
étoient madame de Beaufort, que madame de Sourdis, aussi de La
Bourdaisière, gouvernait; madame de Villars, dont nous parlerons de
suite; madame de Namps, la comtesse de Sanzay, l'abbesse de Maubuisson
et madame de Balagny. Cette dernière est _Délie_ dans l'_Astrée_; elle
avoit la taille un peu gâtée, mais c'étoit la personne la plus galante
du monde. Ce fut d'elle que feu M. d'Epernon eut l'abbesse de
Sainte-Glossine de Metz[23]. On les appeloit, elles six et leur frère,
les sept péchés mortels. Madame de Neufvic, dame d'esprit, qui étoit
fort familière chez madame de Bar[24], fit cette épigramme sur la
mort de madame la duchesse de Beaufort:

     J'ai vu passer par ma fenêtre
     Les six péchés mortels vivants,
     Conduits par le bastard d'un prêtre[25],
     Qui tous ensemble alloient chantant
       Un _requiescat in pace_,
     Pour le septième trépassé[26].

  [22] Il mourut à Paris le 5 mai 1670.

  [23] Louise, bâtarde de La Valette, abbesse de Sainte-Glossine ou
  Glossinde de Metz, en 1606, morte en 1647. (_Gallia christiana_,
  tome 13, page 933; le P. Anselme, tome 3, page 857.)

  [24] Catherine, princesse de Navarre, soeur de Henri IV, mariée
  au duc de Bar, en 1599.

  [25] Balagny, fils de Montluc, évêque de Valence. Il vint avec
  cinq cents chevaux et huit cents fantassins levés à ses dépens,
  trouver Henri IV, lorsqu'il ne savoit comment s'opposer au grand
  commandeur de Castille et à M. de Mayenne, qui venoient pour
  faire lever le siége de Laon. Ce service fut si agréable au roi,
  qu'il fit Balagny maréchal de France, et lui fit épouser la soeur
  de madame de Beaufort. Ce Balagny avoit été prince de Cambray,
  dont il s'étoit rendu maître en suivant le duc d'Alençon. Sa
  première femme, la soeur du brave Bussy d'Amboise, avoit tant de
  coeur, qu'elle creva de dépit de n'être plus la princesse de
  Cambray, où ils faisoient grande dépense. Elle eut un fils qui
  fut le Bouteville de son temps; Puymorin le tua dans la rue des
  Petits-Champs. Il est vrai qu'un valet le blessa par-derrière
  d'un coup de fourche, comme il se battoit. Le Balagny qui est
  venu de la soeur de madame d'Estrées n'est qu'un coquin. (T.)

  [26] On conte encore une chose fort jolie de cette madame de
  Neufvic. Quoique déjà assez âgée, elle aimoit fort les fleurs, et
  portoit souvent des bouquets. Le comte de Sardini, alors jeune,
  la trouva un jour chez madame de Bar, avec un bouquet; c'étoit
  durant le siége d'Amiens. Il se mit à chanter ce couplet de
  Ronsard:

     Quand ce beau printemps je voy,
             J'aperçoy
     Rajeunir la terre et l'onde,
     Et me semble que l'amour,
             En ce jour,
     Comme enfant renaisse au monde.

  Elle, sur-le-champ, se mit à chanter:

     Moi je fais comparaison
             D'un oison
     A un homme malhabile,
     Qui, d'un sang par trop rassis,
             Cause assis,
     Quand son roi prend une ville. (T.)

  Henri IV, à ce qu'on prétend, n'en avoit pas eu les gants, et ce
  fut pour cela qu'il ne fit pas appeler M. de Vendôme _Alexandre_,
  de peur qu'on ne dît Alexandre le Grand, car on appeloit M. de
  Bellegarde M. le Grand[27], et apparemment il y avoit passé le
  premier. Le Roi commanda dix fois qu'on le tuât[28], puis il s'en
  repentoit quand il venoit à considérer qu'il la lui avoit ôtée;
  car Henri, voyant danser M. de Bellegarde et mademoiselle
  d'Estrées ensemble, dit: «Il faut qu'ils soient le serviteur et la
  maîtresse[29].»

  [27] A cause de sa charge de grand-écuyer.

  [28] Un jour M. de Praslin, capitaine des gardes-du-corps, depuis
  maréchal de France durant la régence, pour empêcher le Roi
  d'épouser madame de Beaufort, lui offrit de lui faire surprendre
  Bellegarde couché avec elle. En effet, il fit lever le Roi une
  nuit à Fontainebleau; mais quand il fallut entrer dans
  l'appartement de la duchesse, le Roi dit: «Ah! cela la fâcheroit
  trop.» Le maréchal de Praslin a conté cela à un homme de qualité
  de qui je le tiens. (T.)

  [29] L'anecdote du médecin Alibour, rapportée dans les Mémoires
  de Sully, rend vraisemblable le récit de Tallemant. (_Voyez_ les
  _OEconomies royales_, tome 2, page 355 de la deuxième série des
  _Mémoires relatifs à l'Histoire de France_.)

Henri IV a eu une quantité étrange de maîtresses; il n'étoit pourtant
pas grand abatteur de bois; aussi étoit-il toujours cocu. On disoit en
riant que son second avoit été tué. Madame de Verneuil l'appela un
jour _Capitaine bon vouloir_; et une autre fois, car elle le grondoit
cruellement, elle lui dit que bien lui prenoit d'être roi, que sans
cela on ne le pourroit souffrir, et qu'il puoit comme charogne. Elle
disoit vrai, il avoit les pieds et le gousset fins[30]; et quand la
feue Reine-mère coucha avec lui la première fois, quelque bien garnie
qu'elle fût d'essences de son pays, elle ne laissa pas que d'en être
terriblement parfumée. Le feu Roi[31], pensant faire le bon compagnon,
disoit: «Je tiens de mon père, moi, je sens le gousset.»

  [30] Locution du temps dont on comprend suffisamment le sens.

  [31] Louis XIII.

Je pense que personne n'a approuvé la conduite d'Henri IV avec la feue
Reine-mère, sa femme, sur le fait de ses maîtresses; car que madame de
Verneuil fût logée si près du Louvre[32], et qu'il souffrît que la
cour se partageât en quelque sorte pour elle, en vérité il n'y avoit
en cela ni politique, ni bienséance. Cette madame de Verneuil étoit
fille de ce M. d'Entragues qui épousa Marie Touchet, fille d'un
boulanger d'Orléans[33], et qui avoit été maîtresse de Charles IX.
Elle avoit de l'esprit, mais elle étoit fière, et ne portoit guère de
respect, ni à la Reine, ni au Roi. En lui parlant de la Reine, elle
l'appeloit quelquefois votre grosse banquière, et le roi lui ayant
demandé ce qu'elle eût fait si elle avoit été au port de Nully (ou
_Neuilly_) quand la Reine s'y pensa noyer[34]: «J'eusse crié, lui
dit-elle: _La Reine boit._»

  [32] A l'hôtel de la Force. (T.) Cet hôtel, ainsi que celui de
  Longueville, avoit été construit près du Louvre, sur le terrain
  de l'ancien hôtel d'Alençon (Jaillot, _Recherches sur Paris,
  quartier du Louvre_, p. 55.) L'ancien palais du roi de Sicile n'a
  pris le nom d'hôtel de la Force que sous Louis XIV. (_Ibid._,
  _quartier Saint-Antoine_, p. 119.)

  [33] Brantôme a prétendu que Marie Touchet étoit fille d'un
  apothicaire d'Orléans; mais suivant Le Laboureur, dans les
  Additions sur les _Mémoires_ de Castelnau, et Dreux du Radier,
  dans les _Reines et Régentes_, le père de Marie Touchet auroit
  été lieutenant particulier au bailliage d'Orléans.

  [34] Cet événement arriva le 9 juin 1606. (_Mercure françois_,
  tom. I. fol. 107.)

Enfin le Roi rompit avec madame de Verneuil; elle se mit à faire une
vie de Sardanapale ou de Vitellius: elle ne songeoit qu'à la
mangeaille, qu'à des ragoûts, et vouloit même avoir son pot dans sa
chambre; elle devint si grasse qu'elle en devint monstrueuse; mais
elle avoit toujours bien de l'esprit. Peu de gens la visitoient. On
lui ôta ses enfants[35]; sa fille fut nourrie auprès des Filles de
France.

  [35] Tallemant se tait sur la conspiration d'Entragues et du
  comte d'Auvergne, où madame de Verneuil trempa, si elle n'en a
  pas été le principal moteur.

La feue Reine-mère, de son côté, ne vivoit pas trop bien avec le Roi:
elle le chicanoit en toutes choses. Un jour qu'il fit donner le fouet
à M. le dauphin: «Ah! lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos
bâtards.--Pour mes bâtards, répondit-il, il les pourra fouetter, s'ils
font les sots, mais lui il n'aura personne qui le fouette.»

J'ai ouï dire qu'il lui avoit donné le fouet lui-même deux fois: la
première, pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme, que, pour
le contenter, il fallut tirer à ce gentilhomme un coup de pistolet
sans balle pour faire semblant de le tuer; l'autre, pour avoir écrasé
la tête à un moineau; et que, comme la Reine-mère grondoit, le Roi lui
dit: «Madame, priez Dieu que je vive, car il vous maltraitera, si je
n'y suis plus[36].»

  [36] La Reine-mère revint de l'éloignement qu'elle avoit témoigné
  pour ce genre de punition. (_Voyez_ les _Mémoires de l'Estoile_,
  dans la Collection des Mémoires, première série, tome 49, page
  26.)

Il y en a qui ont soupçonné la Reine-mère d'avoir trempé à sa mort, et
que pour cela on n'a jamais vu la déposition de Ravaillac. Il est bien
certain que le Roi dit un jour que Conchine, depuis maréchal d'Ancre,
l'étoit allé saluer à Monceau: «Si j'étois mort, cet homme-là
ruineroit mon royaume.»

Ceux qui ont voulu raffiner sur la mort de Henri IV disent que
l'interrogatoire de Ravaillac fut fait par le président Jeannin, comme
conseiller d'État (il avoit été président au mortier de Grenoble); et
que la Reine-mère l'avoit choisi comme un homme à elle[37]. On a dit
que la Comant avoit persévéré jusqu'à la mort[38].

  [37] Ces accusations tombent devant les faits. Le président
  Jeannin interrogea Ravaillac le 14 mai, jour même du parricide.
  Ce monstre subit deux autres interrogatoires devant le premier
  président Achille du Harlay et d'autres magistrats. Il soutint,
  même dans la question, que personne ne l'avoit excité à commettre
  son crime. Ces interrogatoires, tirés des manuscrits de Brienne,
  ont été imprimés dans le _Supplément aux Mémoires de Condé_,
  édition de Lenglet du Fresnoy, in-4º; 1743 ou 1745.

  [38] Jacqueline Levoyer, dite de Comant, femme d'Isaac de
  Varennes, accusa le duc d'Épernon et la marquise de Verneuil
  d'avoir trempé dans l'assassinat du Roi. Elle fut condamnée à une
  prison perpétuelle. (_Mémoires de l'Estoile_, audit lieu, t. 49,
  p. 170 et 218.) _Voyez_ plus bas l'_Historiette_ de mademoiselle
  Du Tillet.

On a seulement dit que Ravaillac avoit déclaré que voyant que le Roi
alloit entreprendre une grande guerre, et que son État en pâtiroit, il
avoit cru rendre un grand service à sa patrie que de la délivrer d'un
prince qui ne la vouloit pas maintenir en paix, et qui n'étoit pas bon
catholique. Ce Ravaillac avoit la barbe rousse et les cheveux tant
soit peu dorés. C'étoit une espèce de fainéant qu'on remarquoit à
cause qu'il étoit habillé à la flamande plutôt qu'à la françoise. Il
traînoit toujours une épée; il étoit mélancolique, mais d'assez douce
conversation.

Henri IV avoit l'esprit vif; il étoit humain, comme j'ai déjà dit.
J'en rapporterai quelques exemples.

A La Rochelle, le bruit étoit parmi la populace qu'un certain
chandelier avoit une _main de gorre_, c'est-à-dire une mandragore; or,
communément on dit cela de ceux qui font bien leurs affaires. Le Roi,
qui n'étoit alors que roi de Navarre, envoya quelqu'un à minuit chez
cet homme demander à acheter une chandelle. Le chandelier se lève et
la donne. «Voilà, dit le lendemain le Roi, la _main de gorre_. Cet
homme ne perd point l'occasion de gagner, et c'est le moyen de
s'enrichir.»

Un monsieur de Vienne, qui s'appeloit Jean, étoit bien empêché à faire
sa propre anagramme: le Roi le trouva par hasard en cette occupation:
«Hé! lui dit-il, il n'y a rien plus aisé: Jean de Vienne, _devienne
Jean_.»

Une fois un gentilhomme servant, au lieu de boire l'essai qu'on met
dans le couvercle du verre, but en rêvant ce qui étoit dans le verre
même; le Roi ne lui dit autre chose sinon: «Un tel, au moins
deviez-vous boire à ma santé, je vous eusse fait raison.»

On lui dit que feu M. de Guise étoit amoureux de madame de Verneuil;
il ne s'en tourmenta pas autrement, et dit: «Encore faut-il leur
laisser le pain et les p....: on leur a ôté tant d'autres choses[39]!»

  [39] Il étoit amateur de bons mots: un jour, passant par un
  village, où il fut obligé de s'arrêter pour y dîner, il donna
  ordre qu'on lui fît venir celui du lieu qui passoit pour avoir le
  plus d'esprit, afin de l'entretenir pendant le repas. On lui dit
  que c'étoit un nommé Gaillard. «Eh bien! dit-il, qu'on l'aille
  quérir.» Ce paysan étant venu, le Roi lui commanda de s'asseoir
  vis-à-vis de lui, de l'autre côté de la table où il mangeoit.
  «Comment t'appelles-tu? dit le roi.--Sire, répondit le manant, je
  m'appelle Gaillard.--Quelle différence y a-t-il entre gaillard et
  paillard?--Sire, répondit le paysan, il n'y a que la table entre
  deux.--Ventre saint-gris, j'en tiens, dit le Roi en riant. Je ne
  croyois pas trouver un si grand esprit dans un si petit village.»
  (T.)

Quand il vint à donner le collier à M. de La Vieuville, père de celui
que nous avons vu deux fois surintendant, et que La Vieuville lui dit,
comme on a accoutumé: «_Domine, non sum dignus._--Je le sais bien, je
le sais bien, lui dit le Roi, mais mon neveu m'en a prié.» Ce neveu
étoit M. de Nevers, depuis duc de Mantoue, dont La Vieuville, simple
gentilhomme, avoit été maître-d'hôtel. La Vieuville en faisoit le
conte lui-même, peut-être de peur qu'un autre ne le fît, car il
n'étoit pas bête, et passoit pour un diseur de bons mots[40].

  [40] On dit que La Vieuville ayant fait quelque raillerie d'un
  brave de la cour, ce brave lui envoya faire un appel, et celui
  qui lui portoit la parole ajouta que ce seroit pour le lendemain
  à six heures du matin. «A six heures? reprit La Vieuville, je ne
  me lève pas de si bon matin pour mes propres affaires; je serois
  bien sot de me lever de si bonne heure pour celles de votre ami.»
  Cet homme n'en put tirer autre chose. La Vieuville de ce pas en
  alla faire le premier le conte au Louvre; et, parce que les
  rieurs étoient de son côté, l'autre passa pour un ridicule. (T.)

Lorsqu'on fit une chambre de justice contre les financiers: «Ah!
disoit-il, ceux qu'on taxera ne m'aideront plus.»

Il faisoit des banquets avec M. de Bellegarde, le maréchal de
Roquelaure et autres, chez Zamet[41] et autres. Quand ce vint au
maréchal, il dit au Roi qu'il ne savoit où les traiter, si ce n'étoit
_aux Trois Mores_. Le Roi y alla; ils menèrent un page à deux, et le
Roi un pour lui tout seul: «Car, dit-il, un page de ma chambre ne
voudra servir que moi.» Ce page fut M. de Racan, dont nous avons de si
belles poésies.

  [41] Zamet, comme un notaire lui demandoit ses qualités, dit:
  «Mettez seigneur de dix-huit cent mille écus.» (T.)

Un jour il alla chez madame la princesse de Condé, veuve du prince de
Condé le bossu[42]; il y trouva un luth sur le dos duquel il y avoit
ces deux vers:

     Absent de ma divinité,
     Je ne vois rien qui me contente.

Il ajouta:

     C'est fort mal connoître ma tante,
     Elle aime trop l'humanité.

  [42] C'est à cette princesse que son époux contrefait disoit, au
  moment de faire une absence: «Surtout, madame, ne me faites pas
  c... pendant que vous ne me verrez pas.--Partez en paix,
  monsieur, répondit-elle; je n'ai jamais tant envie de vous le
  faire que quand je vous vois.»

La bonne dame avoit été fort galante. Elle étoit de Longueville.

Avant la réduction de Paris, une nuit qu'il ne dormoit point bien, et
qu'il ne pouvoit se résoudre à quitter sa religion, Crillon lui dit:
«Pardieu, sire, vous vous moquez de faire difficulté de prendre une
religion qui vous donne une couronne.» Crillon étoit pourtant bon
chrétien, car un jour, priant Dieu devant un crucifix, tout d'un coup
il se mit à crier: «Ah! Seigneur, si j'y eusse été on ne vous eût
jamais crucifié!» Je pense même qu'il mit l'épée à la main, comme
Clovis et sa noblesse au sermon de saint Remi. Ce Crillon, comme on
lui montroit à danser, et qu'on lui dit: «Pliez, reculez. Je n'en
ferai rien, dit-il; Crillon ne plia ni ne recula jamais.» Il refusa,
étant mestre-de-camp du régiment des gardes, de tuer M. de Guise; et
quand M. de Guise le fils, étant gouverneur de Provence, s'avisa à
Marseille de faire donner une fausse alarme, et de lui venir dire:
«Les ennemis ont repris la ville;» Crillon ne s'ébranla point, et dit:
«Marchons; il faut mourir en gens de coeur.» M. de Guise lui avoua
après qu'il avoit fait cette malice pour voir s'il étoit vrai que
Crillon n'eût jamais peur. Crillon lui répondit fortement: «Jeune
homme, s'il me fût arrivé de témoigner la moindre foiblesse, je vous
eusse poignardé.»

Quand M. du Perron, alors évêque d'Evreux, en instruisant le Roi,
voulut lui parler du purgatoire: «Ne touchez point cela, dit-il, c'est
le pain des moines.»

Cela me fait souvenir d'un médecin de M. de Créqui, qui, à l'ambassade
de son maître à Rome, comme quelqu'un au Vatican demandoit où étoit la
cuisine du pape, dit en riant que c'étoit le purgatoire; on le voulut
mener à l'Inquisition; mais on n'osa quand on sut à qui il étoit.

Arlequin et sa troupe vinrent à Paris en ce temps-là, et quand il alla
saluer le Roi, il prit si bien son temps, car il étoit fort dispos,
que Sa Majesté s'étant levée de son siége, il s'en empara, et comme si
le Roi eût été Arlequin: «Eh bien! Arlequin, lui dit-il, vous êtes
venu ici avec votre troupe pour me divertir; j'en suis bien aise, je
vous promets de vous protéger et de vous donner tant de pension.» Le
Roi ne l'osa dédire de rien, mais il lui dit: «Holà! il y a assez
long-temps que vous faites mon personnage; laissez-le-moi faire à
cette heure.»

A ce propos un conte d'Angleterre. Milord Montaigu étoit mal satisfait
du roi Jacques, et un jour qu'un gentilhomme écossois, que le roi
avoit plusieurs fois évité, venoit pour lui demander récompense, il
lui dit: «Sire, vous ne sauriez plus fuir; cet homme-là ne vous
connoît point, j'ai votre ordre, je ferai semblant que je suis le roi,
mettez-vous derrière.» L'Écossois fait sa harangue; Montaigu lui
répond: «Il ne faut pas que vous vous étonniez que je n'aie rien fait
encore pour vous, puisque je n'ai rien fait pour Montaigu, qui m'a
rendu tant de services.» Le roi Jacques entendit raillerie, et lui
dit: «Otez-vous de delà, vous avez assez joué.»

Henri IV conçut fort bien que détruire Paris c'étoit, comme on dit, se
couper le nez pour faire dépit à son visage: en cela plus sage que son
prédécesseur, qui disoit que Paris avoit la tête trop grosse, et qu'il
la lui falloit casser. Henri IV voulut pourtant, à telle fin que de
raison, avoir une issue pour sortir hors de Paris sans être vu, et
pour cela il fit faire la galerie du Louvre, qui n'est point du dessin
de l'édifice, afin de gagner par là les Tuileries, qui ne sont dans
l'enceinte des murs que depuis vingt ou vingt-cinq ans[43]. M. de
Nevers en ce temps-là faisoit bâtir l'hôtel de Nevers. Henri IV le
trouvoit un peu trop magnifique, pour être à l'opposite du Louvre[44],
et un jour en causant avec M. de Nevers, et lui montrant son
bâtiment: «Mon neveu, lui dit-il, j'irai loger chez vous, quand votre
maison sera achevée.» Cette parole du Roi, et peut-être aussi le
manque d'argent, firent arrêter l'ouvrage.

  [43] Tallemant écrivoit ceci vers l'année 1657.

  [44] L'hôtel de Nevers étoit situé près du Pont-Neuf entre la rue
  de Nevers et le palais de l'Institut. Il a fait place à l'hôtel
  de Conti, qui a été détruit vers la fin du règne de Louis XV,
  quand on a construit l'Hôtel de la Monnoie.

Un jour qu'il se trouva beaucoup de cheveux blancs: «En vérité,
dit-il, ce sont les harangues que l'on m'a faites depuis mon avénement
à la couronne, qui m'ont fait blanchir comme vous voyez.»

Il dit à sa soeur, depuis madame de Bar, la voyant rêveuse: «Ma soeur,
de quoi vous avisez-vous d'être triste? nous avons tout sujet de louer
Dieu, nos affaires sont au meilleur état du monde.--Oui, pour vous,
lui dit-elle, qui avez votre _conte_, mais pour moi, je n'ai pas le
mien[45].»

  [45] Le comte de Soissons. (T.) Madame, soeur du roi, avoit été
  recherchée par le comte de Soissons; mais Henri IV ne voulut
  jamais consentir à ce mariage. Dans le seizième siècle, et même
  encore dans le dix-septième, on écrivoit indifféremment _conte_
  ou _compte_.

Elle fit danser une fois un ballet dont toutes les figures faisoient
les lettres du nom du Roi. «Eh bien! Sire, lui dit-elle après,
n'avez-vous pas remarqué comme ces figures composoient bien toutes les
lettres du nom de Votre Majesté?--Ah! ma soeur, lui dit-il, ou vous
n'écrivez guère bien, ou nous ne savons guère bien lire: personne ne
s'est aperçu de ce que vous dites.»

A propos du comte de Soissons, j'ai ouï dire que comme il se sauvoit
de Nantes, conduit par un blanchisseur dont il faisoit le garçon, il
alla, car il marchoit fort mal à pied, choquer M. de Mercoeur qui par
hasard passoit dans la rue. Le blanchisseur lui donna un grand coup
de poing, en lui disant: «Lourdaud, prenez garde à ce que vous
faites.»

Le jour que Henri IV entra dans Paris, il fut voir sa tante de
Montpensier, et lui demanda des confitures. «Je crois, lui dit-elle,
que vous faites cela pour vous moquer de moi. Vous pensez que nous
n'en avons plus.--Non, répondit-il, c'est que j'ai faim.» Elle fit
apporter un pot d'abricots, et en prenant, elle en vouloit faire
l'essai; il l'arrêta, et lui dit: «Ma tante, vous n'y pensez
pas.--Comment, reprit-elle, n'en ai-je pas fait assez pour vous être
suspecte?--Vous ne me l'êtes point, ma tante.--Ah! répliqua-t-elle, il
faut être votre servante.» Et effectivement elle le servit depuis avec
beaucoup d'affection.

Quelque brave qu'il fût, on dit que quand on lui venoit dire: «Voilà
les ennemis,» il lui prenoit, toujours une espèce de dévoiement, et
que, tournant cela en raillerie, il disoit: «Je m'en vais faire bon
pour eux.»

Il étoit larron naturellement, il ne pouvoit s'empêcher de prendre ce
qu'il trouvoit; mais il le renvoyoit. Il disoit que s'il n'eût été
roi, il eût été pendu.

Pour sa personne, il n'avoit pas une mine fort avantageuse. Madame de
Simier, qui étoit accoutumée à voir Henri III, dit, quand elle vit
Henri IV: «J'ai vu le Roi, mais je n'ai pas vu sa _Majesté_.»

Il y a à Fontainebleau une grande marque de la bonté de ce prince. On
voit dans un des jardins une maison qui avance dedans, et y fait un
coude[46]. C'est qu'un particulier ne voulut jamais la lui vendre,
quoiqu'il lui en voulût donner beaucoup plus qu'elle ne valoit. Il ne
voulut point lui faire de violence.

  [46] Cette maison pourroit bien être l'ancien hôpital de la
  Charité d'Avon, fondé en 1662 par Anne d'Autriche. Cet hospice
  est aujourd'hui un petit séminaire. Les bâtiments et les jardins
  font une hache dans la partie du parc qui longe le canal.

Lorsqu'il voyoit une maison délabrée, il disoit: «Ceci est à moi, ou à
l'Eglise.»




LE MARÉCHAL DE BIRON LE FILS[47].


Ce maréchal étoit si né à la guerre, qu'au siége de Rouen, où il étoit
encore tout jeune, il dit à son père, à je ne sais quelle occasion,
que si on vouloit lui donner un assez petit nombre de gens qu'il
demandoit, il promettoit de défaire la plus grande partie des ennemis.
«Tu as raison, lui dit le maréchal son père, je le vois aussi bien que
toi, mais il se faut faire valoir; à quoi serons-nous bons, quand il
n'y aura plus de guerre[48]?»

  [47] Charles de Gontaut, duc de Biron, né vers 1562, décapité à
  Paris en 1602.

  [48] Le vieux maréchal s'effrayoit beaucoup de l'activité et de
  l'ardeur de son fils: «Biron, lui disoit-il, je te conseille,
  quand la paix sera faite, que tu ailles planter des choux en ta
  maison, autrement il te faudra perdre la tête en Grève.»

Il étoit insolent et n'estimoit guère de gens. Il disoit que tous ces
Jean.... de princes n'étaient bons qu'à noyer, et que le Roi sans lui
n'auroit qu'une couronne d'épines. Ce qui le désespéra, c'est qu'étant
avide de louanges, et le Roi ne louant guère que soi-même, jamais il
n'avoit sur sa bravoure une bonne parole de son maître[49].
D'ailleurs il ne se crut pas assez bien récompensé. On trouva pourtant
que Henri IV, dans la lettre qu'il écrivit à la reine Elisabeth, quand
il lui envoya le maréchal de Biron, l'appeloit «_le plus tranchant
instrument de ses victoires_,» et après sa mort il témoigna assez le
cas qu'il en faisoit, quand la mère de feu M. le Prince dit qu'elle
vouloit aller à Bruxelles pour être aimée de Spinola, qu'elle appeloit
le Biron de la Flandre, comme elle l'avoit été du Biron de la France,
car il ne put souffrir cette comparaison, et dit qu'on faisoit grand
tort au maréchal de mettre ce marchand en parallèle avec lui.

  [49] Il étoit difficile à contenter, celui dont Henri avoit dit:
  «Voilà le maréchal de Biron que je présente, avec un égal succès,
  à mes amis et à mes ennemis.»

Il n'étoit pas ignorant, et on dit que Henri IV étant à Fresnes,
demanda l'explication d'un vers grec qui étoit dans la galerie.
Quelques maîtres des requêtes, qui par malheur se trouvèrent là, ne
firent pas semblant d'entendre ce que Sa Majesté disoit; le maréchal
en passant dit ce que le vers vouloit dire et s'enfuit, tant il avoit
honte d'en savoir plus que des gens de robe; car, pour s'accommoder au
siècle, il falloit avoir plutôt la réputation de brutal que celle
d'homme qui avoit connoissance des bonnes lettres[50]. A la bataille
d'Arques, le ministre Damours se mit à prier Dieu avec un zèle et une
confiance la plus grande du monde: «Seigneur, les voilà, disoit-il,
viens, montre-toi, ils sont déjà vaincus, Dieu les livre entre nos
mains, etc.--Ne diriez-vous pas, dit le maréchal, que Dieu est tenu
d'obéir à ces diables de ministres?»

  [50] Est-ce à la fausse honte, à la dissimulation de Biron sur ce
  point, qu'il faut attribuer le crédit qu'a trouvé généralement
  parmi les contemporains du maréchal l'opinion toute contraire à
  celle que Tallemant exprime ici? «Je ne puis m'empêcher de
  remarquer, dit Sully, à l'avantage des lettres, qu'autant que le
  maréchal de Biron le père avoit de lecture et d'érudition, autant
  le fils en avoit peu. A peine savoit-il lire.»

Il étoit assez humain pour ses gens. Son intendant Sarrau[51] le
pressoit, il y avoit long-temps, de réformer son train, et lui apporta
un jour une liste de ceux de ses domestiques qui lui étoient inutiles.
«Voilà donc, lui dit-il, après l'avoir lue, ceux dont vous dites que
je me puis bien passer, mais il faut savoir s'ils se passeront bien de
moi.» Et il n'en chassa pas un[52].

  [51] Père du conseiller qui a écrit. (T.) Claude Sarrau,
  conseiller au parlement de Rouen, a été en relation avec beaucoup
  de savants, et son fils Isaac a publié, en 1654, un choix de ses
  lettres.

  [52] C'est sans doute parce que les détails de la malheureuse fin
  de Biron, décapité dans l'intérieur de la Bastille, à l'âge de
  quarante ans, le 31 juillet 1602, sont trop connus, que Tallemant
  ne les a pas donnés ici.




LE MARÉCHAL DE ROQUELAURE[53].


C'étoit un simple gentilhomme gascon, qui fut cadet aux gardes avec
feu M. d'Epernon. Il se donna à Henri IV, comme l'autre à Henri III,
et le suivit dans toutes ses adversités. Lui et M. d'Epernon ont
toujours été fort bien ensemble, et on disoit à Bordeaux: «M. de
Roquelaure et M. d'Epernon, _qui toque l'un toque l'autre_.»

  [53] Antoine, baron de Roquelaure, d'une ancienne famille de
  l'Armagnac, né vers 1543, mort à Lectoure, le 9 juin 1625, dans
  sa quatre-vingt-deuxième année.

On dit qu'ayant fait sommer je ne sais quelle ville, on lui vint dire
qu'ils ne se vouloient pas rendre: «Eh bien, répondit-il, _que s'en
esten_,» c'est-à-dire, qu'ils s'en abstiennent; mais cela n'a point de
grâce comme en gascon; c'est plutôt: «Eh bien, qu'ils ne se rendent
donc pas.»

Il disoit que tous les courtisans étoient des traîtres, et quand il
entroit dans l'antichambre du Roi: «Oh! s'écrioit-il, que voici de
gens de bien!»

Quand le connétable de Castille vint à Paris, Henri IV le fit traiter,
et le connétable de France, étoit vis-à-vis de lui; chaque Espagnol
avoit ainsi un François de l'autre côté de la table. Le nonce du pape,
qui fut depuis le pape Urbain, étoit au haut bout. Un Espagnol, qui
étoit vis-à-vis du maréchal de Roquelaure, faisoit de gros rots en
disant: «_La sanita del cuerpo, señor mareschal._» Le maréchal
s'ennuya de cela, et tout d'un coup, comme l'autre réitéroit, il
tourna le c.., et fit un gros pet, en disant: «_La sanita del culo,
señor Espagnol._» Il étoit assez sujet aux vents. Un jour il fut
obligé de sortir en grande hâte du cabinet de Marie de Médicis; mais
il ne put si bien faire qu'elle n'entendît le bruit. Elle lui cria:
«_Lho sentito, segnor mareschal._» Lui, qui ne savoit pas l'italien,
lui répondit sans se déferrer: «Votre Majesté a donc bon nez,
madame?»

Le Roi lui demanda pourquoi il avoit si bon appétit quand il n'étoit
que roi de Navarre, et qu'il n'avoit quasi rien à manger, et pourquoi
à cette heure qu'il étoit roi de France, paisible il ne trouvoit rien
à son goût: «C'est, lui dit le maréchal, qu'alors vous étiez
excommunié, et un excommunié mange comme un diable.»

Il perdit un oeil d'une épine qui lui perça la prunelle, comme il
étoit à la portière du carrosse, en allant voir madame de Maubuisson,
soeur de madame de Beaufort. Or, un jour qu'il étoit en carrosse avec
Henri IV, il s'avisa, en passant, de demander à une vendeuse de
maquereaux si elle connoissoit bien les mâles d'avec les femelles.
«Jésus! dit-elle, il n'y a rien de plus aisé, les mâles sont borgnes.»
On l'accusoit d'avoir fait quelquefois le _ruffian_[54] à son maître.

  [54] Du mot italien _ruffiano_, proxénète de la nature la plus
  honteuse.

Le Roi se plaisoit à lui faire des niches. Il avoit juré de ne plus
voir des ballets, à cause qu'il falloit attendre trop long-temps. Sa
Majesté, pour l'attraper, en alla faire danser un chez lui-même; il
n'y eut pas moyen de fuir, mais il se mit en telle posture qu'il avoit
son bon oeil caché. On n'y prit pas garde, et après il dit au Roi,
qu'avec toute sa puissance il ne lui avoit pu faire voir un ballet en
dépit de lui. Il se trouva du même temps à la cour un gentilhomme
nommé Roquelaure et borgne comme lui; ils n'étoient point parens.

Une autre fois le Roi le tenoit entre ses jambes, tandis qu'il faisoit
jouer à Gros-Guillaume la farce du Gentilhomme Gascon. A tout bout de
champ, pour divertir son maître, le maréchal faisoit semblant de
vouloir se lever, pour aller battre Gros-Guillaume, et Gros-Guillaume
disoit: «_Cousis, ne bous fâchez._» Il arriva qu'après la mort du Roi,
les comédiens n'osant jouer à Paris, tant tout le monde y étoit dans
la consternation, s'en allèrent dans les provinces, et enfin à
Bordeaux. Le maréchal y étoit lieutenant de roi; il fallut demander
permission. «Je vous la donne, leur dit-il, à condition que vous
jouerez la farce du Gentilhomme Gascon.» Ils crurent qu'on les
roueroit de coups de bâton au sortir de là; ils voulurent faire leurs
excuses. «Jouez, jouez seulement,» leur dit-il. Le maréchal y alla;
mais le souvenir d'un si bon maître lui causa une telle douleur qu'il
fut contraint de sortir tout en larmes dès le commencement de la
farce.

Ce fut lui qui dit à un capitaine qui avoit gagné un gouvernement en
changeant de religion, qu'il falloit bien que celle qu'il avoit
quittée fût la meilleure, puisqu'il avoit pris du retour.

Il fut marié deux fois. En allant pour accommoder deux gentilshommes
qui prétendoient une même fille, il les mit d'accord, en la prenant
pour lui. Elle étoit belle, mais elle n'avoit point de bien. Il ne
voulut jamais qu'elle vît la cour, et quand le Roi lui disoit pourquoi
il ne l'amenoit pas, il ne répondoit autre chose, sinon: «Sire, elle
n'a pas de _sabattous_» (de souliers).




LE MARQUIS DE PISANI[55].


Pour diversifier, je mettrai après le maréchal de Roquelaure un homme
qui ne lui ressembloit guère. C'est M. le marquis de Pisani, de la
maison de Vivonne. Il fut envoyé par Charles IX ambassadeur en
Espagne, où il demeura onze ans, parce que le roi de France et le roi
d'Espagne se trouvoient également bien de lui. Son prince en fit plus
de cas que jamais, quand il vit que cet ambassadeur ayant reçu quelque
déplaisir des habitants d'une ville par où il passoit, ne voulut
jamais, quoi qu'on fît, se tenir pour satisfait que ces habitants ne
fussent venus en corps lui en demander pardon. Le marquis disoit que
s'il croyoit ressembler de mine aux Espagnols, il ne se montreroit
jamais en public, tant il avoit d'amour pour sa nation et d'aversion
pour l'Espagne.

  [55] Jean de Vivonne, marquis de Pisani. C'est un caractère fort
  remarquable et un personnage de l'obscurité historique duquel on
  se rend difficilement compte après avoir lu cette _historiette_.
  Son nom ne se trouve dans aucune des Biographies modernes. Le
  marquis de Pisani est mort en 1599.

Henri III étant parvenu à la couronne, le pape et le roi d'Espagne
demandèrent en même temps le marquis de Pisani pour ambassadeur. Le
pape l'emporta. Il fut renvoyé à Rome pour la seconde fois du temps du
pape Sixte V. Ce fut lui qui remit la France dans la possession de la
préséance sur l'Espagne; car, à la canonisation de saint Diego, dont
les Espagnols avoient fait toute la dépense, quoique le pape l'eût
prié de laisser les Espagnols en liberté ce jour-là, et de ne point
assister à la cérémonie, il y voulut aller à toute force; et parce que
l'ambassadeur d'Espagne s'étoit vanté qu'il l'arracheroit de sa
chaise, il porta un poignard, et en fit porter à tous ceux de la
nation. Il gagna même les propres Suisses du pape, dont le saint Père
fut fort en colère; de sorte que l'ambassadeur d'Espagne fut contraint
de voir la cérémonie par une jalousie.

Ce fut durant cette ambassade qu'il se maria. Catherine de Médicis,
qui aimoit extrêmement les Strozzi, tant parce qu'ils étoient ses
parens, que parce qu'ils s'étoient incommodés à suivre le parti de
France, ayant perdu depuis peu la comtesse de Fiesque, qui étoit de
cette maison, voulut faire venir d'Italie quelque femme ou quelque
fille de cette race. Il ne se trouva personne plus propre à être
transportée de deçà les monts qu'une jeune veuve, qui n'avoit point
d'enfants. A la vérité, elle étoit Savelle, et veuve d'un Ursin, mais
sa mère étoit Strozzi. La Reine jeta les yeux sur le marquis de
Pisani, qui étoit un vieux garçon de soixante-trois ans, mais encore
frais et propre. Il ne la vit que deux ou trois jours avant que de
l'épouser.

Quand le pape excommunia le roi de Navarre et le prince de Condé, et
qu'il envoya sa bulle en France par un Frangipani, archevêque de
Nazareth, napolitain, le Roi ne le voulut point recevoir, et lui
envoya ordre à Lyon de s'arrêter. Cet homme n'avoit fait que souffler
la sédition du temps de Charles IX, auprès duquel il avoit été nonce.
Le pape en colère mande à Pisani qu'il ait à sortir de ses terres
dans trois jours, et cela, sans attendre les lettres du Roi. Le
marquis répondit qu'il trouvoit l'ordre du pape bien extraordinaire et
bien violent; qu'il ne se soucioit guère de savoir quel sujet avoit mu
le pape à le traiter de la sorte, mais qu'il vouloit qu'il sût qu'il
abrégeoit de deux jours le temps que le pape lui donnoit, et que
l'étendue de ses terres n'étoit pas si grande qu'il n'en pût
commodément sortir en moins de vingt-quatre heures. M. de Thou dit
qu'il rendit trois jours au pape. Le Roi ne vouloit pas que
l'archevêque de Nazareth, qui étoit gagné par les Guisards, vînt légat
en France. L'affaire s'accommoda, et puis le marquis revint. Il avoit
offert au Roi d'enlever le pape par une porte secrète qui étoit au
bout d'une galerie du Vatican, où le saint Père avoit accoutumé de se
promener seul. Le pape disoit qu'il voudroit M. de Pisani pour sujet,
mais qu'il ne le vouloit point pour ambassadeur. Il lui a dit
plusieurs fois: «Plût à Dieu que votre maître eût autant de courage
que vous! nous ferions bien nos affaires.» Il entendoit le dessein
qu'il avoit de chasser les Espagnols du royaume de Naples, et c'est à
quoi il vouloit employer cette grande quantité d'argent qu'il
amassoit. Le roi d'Espagne en avoit été averti; c'est pourquoi il
envoya exprès un ambassadeur à Rome pour le sommer de contribuer à la
guerre contre les hérétiques de France. Mais le pape fit dire à
l'ambassadeur qu'il lui feroit couper la tête s'il lui faisoit une
semblable sommation; sur quoi l'ambassadeur n'osa passer outre. Ce
même pape disoit au marquis de Pisani qu'il n'y avoit qu'un homme et
qu'une femme en Europe qui méritassent de commander, mais qu'ils
étoient tous deux hérétiques: c'étoient le roi de Navarre et la reine
Elisabeth.

Comme M. de Pisani revenoit de Rome avec l'évêque du Mans (de
Rambouillet)[56], leur galère fut surprise par un corsaire nommé
Barberoussette. Ce corsaire les retint huit jours, et prétendoit bien
en tirer grosse rançon. Le marquis, voyant un jour que le corsaire
avoit quitté la galère, après avoir donné ses prisonniers en garde à
ses gens, délibéra de sortir sans rien payer. M. du Mans, craignant la
furie du corsaire, n'y vouloit nullement entendre; enfin M. de Pisani
lui dit: «Allez prier Dieu, et me laissez faire le reste.» En effet,
il prit si bien son temps, qu'assisté des François qui avoient été
pris avec eux, il tua le capitaine et se rendit maître de la galère.
Apparemment cet exploit ne s'est point fait sans de notables
circonstances; mais quelques diligences que j'aie faites, je n'en ai
pu apprendre autre chose, sinon que le neveu du corsaire, charmé de la
bravoure et de la conduite du marquis, se jeta à ses pieds et lui
demanda en grâce de le recevoir au nombre de ses domestiques. Le
marquis l'embrassa, et cet homme mourut effectivement à son service.
Il ne faut pas s'étonner de cela, tout le monde l'aimoit; les
hôteliers d'Italie, quelque intéressés qu'ils soient, au second voyage
qu'il y fit, ne vouloient pas qu'il payât. Il laissa à Rome sa femme
et une fille, qui fut le seul enfant né de ce mariage[57], parce qu'il
n'y avoit rien à craindre pour elles au milieu de leurs parents.
Cette dame, qui étoit une femme de sens, faisoit en quelque sorte avec
M. le cardinal d'Ossat, qui n'étoit alors qu'agent, le métier
d'ambassadeur. Après il la fit venir en France, quand les choses
furent un peu plus calmes.

  [56] Charles d'Angennes de Rambouillet, né en 1530, ambassadeur
  de France à Rome, cardinal en 1570, mort à Corneto, dont il étoit
  gouverneur pour le pape, en 1587.

  [57] Cette fille a été la marquise de Rambouillet, l'une des
  femmes les plus distinguées de son siècle. Tallemant, admis dans
  l'intimité de cette dame, tenoit d'elle tous ces détails, ainsi
  qu'on le verra plus tard.

Pour lui, à son retour il suivit Henri IV. En une rencontre, le Roi
voyant qu'il étoit nécessaire de prendre un poste contre l'ordre et à
la chaude, fit commandement à M. de Pisani d'y aller. Il y va.
Quelqu'un avertit le Roi que le marquis étoit trop âgé pour un
semblable commandement. Le Roi s'excusa en disant: «Il est si bien
fait, si propre et si bien à cheval, que je l'ai pris pour un jeune
homme; courez après lui et prenez sa place.» Le marquis répondit:
«J'irai, et si je reviens, je prierai le Roi d'y prendre garde de plus
près une autre fois.» Le Roi disoit que si tous les seigneurs de sa
cour et tous les officiers de son armée étoient aussi ardents à le
servir, qu'il ne faudroit point de trompettes pour sonner le
boute-selle.

Quelque sévère qu'il fût, on a remarqué que les jeunes gens l'aimoient
fort et se plaisoient extrêmement avec lui. Ils lui portoient un tel
respect qu'ils n'osoient paroître devant lui, s'ils n'étoient
tout-à-fait dans la bienséance. Il aimoit les gens de lettres,
quoiqu'il ne fût pas autrement savant. M. de Thou a laissé par écrit
en des Mémoires à la main, qu'il ne savoit point de vie plus belle à
écrire[58].

  [58] Jacques-Auguste de Thou dit dans ses _Mémoires_ que l'année
  1599 lui fut funeste, par la perte qu'il fit des trois hommes
  illustres qui étoient ou ses alliés ou ses meilleurs amis.
  «C'étoient le comte de Schomberg, le chancelier de Chiverny, et
  _le marquis de Pisani_, qui moururent tous trois en ce temps-là.»
  (Pag. 336 de l'édition d'Amsterdam, 1713.)

Quand on crut que Malte seroit assiégée pour la seconde fois, le
marquis de Pisani, Timoléon de Cossé, et Strozzi, qui mourut depuis
aux Tercères, se jetèrent dans la place comme volontaires.

Il avoit été fort galant; on croit que ce fut un des premiers amants
de mademoiselle de Vitry, depuis madame de Simier. Madame la marquise
de Rambouillet, sa fille, avoit plusieurs lettres qu'elle lui
écrivoit, mais par malheur on les a laissé perdre.

Il fut ensuite un des ambassadeurs pour l'absolution; mais le pape
Clément VIII ne voulut recevoir ni lui, ni le cardinal de Gondi.

Henri IV lui donna la cornette blanche à commander. Il le fit
gouverneur de feu M. le Prince[59], qu'il venoit de déclarer héritier
présomptif de la couronne, et lui dit que s'il avoit un fils, il le
lui donneroit, mais qu'il lui donnoit celui qui devoit régner après
lui, qu'il le prioit d'en prendre soin, que la France lui auroit
l'obligation de lui avoir fait un bon roi. Le marquis avoit les
appointemens de gouverneur de Dauphin, et ne logeoit point avec M. le
Prince. M. de Haucourt étoit le sous-gouverneur; mais la peste étant
survenue à Paris, il eut ordre de le mener à Saint-Maur, où il demeura
avec lui pendant deux ans. Et comme un jour ils étoient ensemble à la
chasse, et qu'un paysan, auprès duquel ils passoient, se fut mis le
ventre à terre, sans que le jeune prince le saluât, même de la tête,
le marquis l'en reprit fort aigrement, et lui dit: «Monsieur, il n'y a
rien au-dessous de cet homme, il n'y a rien au-dessus de vous; mais si
lui et ses semblables ne labouroient la terre, vous et vos semblables
seriez en danger de mourir de faim.»

  [59] Henri II, prince de Condé.

Un jour ce petit prince, en jouant avec mademoiselle de Pisani, depuis
madame la marquise de Rambouillet, alors âgée de huit ans, la prit par
la tête et la baisa. Le marquis, qui en fut averti, l'en fit châtier
très-sévèrement, car les princes sont des animaux qui ne s'échappent
que trop. On en a fait la guerre bien des fois à cette demoiselle,
comme si elle étoit cause de l'aversion que feu M. le Prince a eue
toute sa vie pour les femmes.

M. de Pisani n'avoit nullement bonne opinion de M. le Prince, et
trouvoit qu'il n'avoit pas une belle inclination. Au reste, madame la
princesse (Charlotte de La Trémouille) et le marquis n'étoient jamais
d'accord ensemble. Il avoit résolu de quitter cet emploi à la première
occasion, et sans doute il eût demandé son congé à la dissolution du
mariage du Roi, mais il mourut à Saint-Maur un peu devant, et le Roi
donna le comte de Belin pour gouverneur à M. le Prince, avec ce
témoignage honorable pour M. de Pisani: «Quand j'ai voulu, dit-il,
faire un roi de mon neveu, je lui ai donné le marquis de Pisani; quand
j'en ai voulu faire un sujet, je lui ai donné le comte de Belin.» Ce
comte s'accorda bien mieux que le marquis avec madame la princesse, et
ils firent de belles galanteries ensemble.

Depuis, il peut y avoir quatorze à quinze ans, mademoiselle de
Rambouillet, aujourd'hui madame de Montausier, étant allée à
Saint-Maur avec feu madame la Princesse, une infinité de gens vinrent
au château pour voir, disoient-ils, la petite-fille de ce M. de
Pisani, dont ils avoient ouï parler à leurs pères.

Le marquis de Pisani étoit fier. Le maréchal de Biron le fit prier de
mettre à prix un fort beau cheval d'Espagne qu'il avoit, puisqu'aussi
bien il n'alloit plus à la guerre. Le marquis, au lieu d'y entendre,
répondit que s'il savoit où il y en a encore trois de même, il en
donneroit deux mille écus de la pièce pour les mettre à son carrosse.
En ce temps-là on n'alloit pas si communément à six chevaux.

On a dit que le marquis de Pisani avoit rapporté d'Espagne, qui est un
pays à simagrées, certaine affectation de ne point boire; mais madame
de Rambouillet dit que cela vient d'une blessure qu'il reçut à la
bataille de Moncontour, pour laquelle, craignant l'hydropisie, on lui
conseilla de boire le moins qu'il pourroit. Insensiblement il
s'accoutuma à boire fort peu, et enfin il voulut voir si on pourroit
se passer de boire. En effet, il fut onze ans sans boire; mais il
mangeoit beaucoup de fruits.




M. DE BELLEGARDE[60],

ET BEAUCOUP DE CHOSES DE HENRI III.


Les gens qui connoissoient bien M. de Bellegarde (comme M. de Racan)
disent qu'on a cru trois choses de lui qui n'étoient point: la
première, que c'étoit un poltron; la seconde, qu'il étoit fort galant;
la troisième, qu'il étoit fort libéral. A la vérité, il ne recherchoit
pas le péril, mais il ne manquoit nullement de coeur; dans la suite
nous en verrons des preuves. Il avoit le port agréable, étoit bien
fait, et rioit de fort bonne grâce. Son abord plaisoit; mais hors
quelques petites choses qu'il disoit assez bien, tout le reste n'étoit
rien qui vaille. Ses gens étoient toujours déchirés, et hors que ce
fût pour quelque entrée, ou pour quelque autre chose semblable, il
n'eût pas voulu faire un sou de dépense; mais dans les occasions
d'éclat, la vanité l'emportoit. Il n'étoit point trop bel homme de
cheval, à moins que d'être armé, car cela le faisoit tenir plus droit.
Il étoit grand et fort, et portoit fort bien ses armes. Je n'ai que
faire de dire que sa beauté lui servit fort à faire sa fortune auprès
de Henri III. On sait ce que dit un courtisan de ce temps-là, à qui on
reprochoit qu'il ne s'avançoit pas comme Bellegarde. «Hé! dit-il, il
n'a garde qu'il ne s'avance; on le pousse assez...» Il avoit la voix
belle, et chantoit bien, mais il n'en fit jamais son capital, et cessa
de chanter d'assez bonne heure.

  [60] Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand-écuyer de
  France, né vers 1563, mort le 13 juillet 1646.

Une dame d'Auvergne, soeur de madame de Senneterre, de la maison de La
Chastre, se mit en tête d'être galantisée par ce M. de Bellegarde,
dont elle entendoit tant parler, et un jour qu'il passoit assez près
du lieu où elle demeuroit, elle l'envoya prier de venir loger chez
elle. Il y alla; elle se fit toute la plus jolie qu'elle put;... et il
repartit le lendemain matin. Au bout de trente ans il la revit à
Paris; elle étoit effroyablement changée; il ne voulut pas croire que
ce fût elle, et craignoit que le monde ne s'imaginât que cette
femme-là ne pouvoit jamais avoir été passable.

Jamais il n'y eut un homme plus propre; il étoit de même pour les
paroles. Il ne pouvoit entendre nommer un pet. Une nuit il eut une
forte colique venteuse; il appela ses gens et se mit à se promener,
et, en se promenant, il pétoit; Yvrande, garçon d'esprit, qui étoit à
lui, y vint comme les autres, mais il se cacha; M. de Bellegarde
l'aperçut à la fin: «Ah! vous voilà, lui dit-il, y a-t-il long-temps
que vous y êtes?--Dès le premier, monsieur, dès le premier.» M. de
Bellegarde se mit à rire, et cela acheva de le guérir.

Un jour que le dernier cardinal de Guise, qui étoit archevêque de
Reims, vint fort frisé dîner chez M. de Bellegarde, le même Yvrande
alla dire tout bas ces quatre vers à M. le Grand (on appeloit ainsi M.
de Bellegarde):

     Les prélats des siècles passés
     Etoient un peu plus en servage,
     Ils n'étoient bouclés ni frisés,
     Et......... rarement leur page.

Malgré toute cette grande propreté dont nous venons de parler, dès
trente-cinq ans M. de Bellegarde avoit la roupie au nez; avec le temps
cette incommodité augmenta. Cela choquoit fort le feu roi Louis XIII,
qui pourtant n'osoit le lui dire, car on lui portoit quelque respect.
Le Roi dit à M. de Bassompierre qu'il le lui dît. M. de Bassompierre
s'en excusa. «Mais, Sire, dit-il au Roi, ordonnez en riant à tout le
monde de se moucher, la première fois que M. de Bellegarde y sera.» Le
Roi le fit, mais M. de Bellegarde se douta d'où venoit ce conseil, et
dit au Roi: «Il est vrai, Sire, que j'ai cette incommodité, mais vous
la pouvez bien souffrir, puisque vous souffrez les pieds de M. de
Bassompierre.» Or, M. de Bassompierre avoit le pied fin. On empêcha
que cette brouillerie n'allât plus loin.

Une fois qu'on attendoit M. de Bellegarde à Nancy, où il devoit aller
de la part du Roi, un conseiller d'état du duc de Lorraine revenoit
d'un petit voyage à neuf heures du soir. Il se présenta aux portes
pour voir si on lui ouvriroit. Il dit: «_C'est M. le Grand._» On crut
que c'étoit M. de Bellegarde. Voilà les tambours, les trompettes,
grande quantité de flambeaux, des gens qui venoient demander _où est
M. le Grand_. «Le voilà qui vient,» disoient les valets. Le duc
l'envoya prier de venir au palais. Il y va bien étonné de tant
d'honneurs, au lieu qu'on avoit accoutumé de n'ouvrir à personne à
cette heure-là. Le duc lui dit: «Où est M. Le Grand?--Monseigneur,
c'est moi, je suis _le Grand_.--Vous êtes un _grand_ sot,» lui dit le
duc, et il le quitta là, fort en colère de la bévue de ses gens.

Pour en revenir à ce que nous avons dit, qu'il ne manquoit point de
coeur, je rapporterai ce que M. d'Angoulême, bâtard de France[61], dit
de lui dans ses _Mémoires_ au combat d'Arques: «Parmi ceux, dit-il,
qui donnèrent le plus de marques de leur valeur, il faut nommer M. de
Bellegarde, grand-écuyer, duquel le courage étoit accompagné d'une
telle modestie, et l'humeur d'une si affable conversation, qu'il n'y
en avoit point qui parmi les combats fît paroître plus d'assurance, ni
dans la cour plus de gentillesse. Il vit un cavalier tout plein de
plumes, qui demanda à faire le coup de pistolet pour l'amour des
dames; et comme il en étoit le plus chéri, il crut que c'étoit à lui
que s'adressoit le cartel, en sorte que, sans attendre, il part de la
main sur un genêt, nommé _Frégouze_, et attaque avec autant d'adresse
que de hardiesse ce cavalier, lequel tirant M. de Bellegarde d'un peu
loin, le manque; mais lui, le serrant de près, lui rompit le bras
gauche, si bien que, tournant le dos, le cavalier chercha son salut,
en faisant retraite dans le premier escadron qu'il trouva des
siens[62].»

  [61] Voir ci-après son _Historiette_.

  [62] _Mémoires très-particuliers du duc d'Angoulême pour servir à
  l'histoire du règne de Henri III et Henri IV._ (T.)--Tallemant
  cite ces Mémoires d'après la première édition qui en fut publiée
  à Paris, en 1662. (_Voyez_ la _Collection des Mémoires relatifs à
  l'Histoire de France_, première série, tom. 44, pag. 566.) On y
  remarque quelques différences de langage.

Il fit bien au combat de Fontaine-Françoise, et à La Rochelle. On
l'avoit donné à _Monsieur_, depuis M. d'Orléans, pour lui servir de
conseil, quand il fit faire son fort devant La Rochelle. M. de
Bellegarde avoit ordre sur toutes choses d'empêcher qu'on ne se
battît. Il sortit des gens de La Rochelle, M. de Bellegarde en étoit
assez loin. Cinquante jeunes gentilshommes poussent à eux. Ces gens-là
s'ouvrent et les enveloppent. M. le Grand y court en pourpoint, les
rallie et les retire. En se retirant il vit quatre Rochellois qui
emmenoient un cavalier, il les charge lui deuxième et le délivre.

Quant à sa galanterie, je pense que l'amour qu'il eut pour la reine
Anne d'Autriche fut sa dernière amour. Il disoit quasi toujours: «Ah!
je suis mort.» On dit qu'un jour, comme il lui demandoit ce qu'elle
feroit à un homme qui lui parleroit d'amour: «Je le tuerois,
dit-elle.--Ah! je suis mort,» s'écria-t-il. Elle ne tua pourtant pas
Buckingham, qui fit quitter la place à notre courtisan d'Henri III.
Voiture en fit un pont-breton[63], qui disoit:

     L'astre de Roger
     Ne luit plus au Louvre;
     Chacun le découvre,
     Et dit qu'un berger,
     Arrivé de Douvre,
     L'a fait déloger.

  [63] Espèce de chanson du temps.

Un jour Du Moustier[64] le trouva de la plus méchante humeur du monde;
il s'habilloit, et s'étoit fait apporter sa boîte aux rubans; il n'y
en avoit point trouvé de jaune. «En voilà, dit-il, de toutes les
couleurs, il n'y en manque que de celle qu'il me faut aujourd'hui. Ne
suis-je pas malheureux? je ne trouve jamais ce dont j'ai affaire.»
Madame de Rambouillet, à qui on avoit fait ce conte, dit
qu'apparemment il tenoit cela d'Henri III, dont M. Bertaut, le poète,
alors lecteur du Roi, depuis évêque de Seez, contoit une chose toute
pareille. «Une après-dîner, disoit-il, que Henri III étoit sur son lit
assez chagrin, il regardoit une image de Notre-Dame qui étoit dans des
Heures, dont la reliure ne lui plaisoit pas, et il en avoit d'autres,
où il la vouloit faire mettre: «Bertaut, me dit-il, comment
ferions-nous pour la faire passer dans ces autres Heures? coupe-la.»
Je pris des ciseaux, et invoquai en tremblant l'Adresse et tous ses
artifices, mais je ne pus m'empêcher d'y faire quelques dents. «Ah!
dit le Roi, ma pauvre petite image! ce maladroit l'a toute gâtée! Ah!
le fâcheux! Ah! qui m'a donné cet homme-là!» Il en dit par où il en
savoit. M. de Joyeuse arrive, il lui fait des plaintes de Bertaut,
Bertaut n'étoit bon qu'à noyer. Dans ces entrefaites, voilà, ajoutoit
M. Bertaut, un ambassadeur qui arrive. «Ah! l'importun ambassadeur,
dit le Roi, il prend toujours si mal son temps. Donnez-moi pourtant
mon manteau.» Il va dans la chambre de l'audience. Vous eussiez dit
que c'étoit un Dieu, tant il avoit de majesté.» On conclut, de là que
ce prince étoit merveilleusement mol et efféminé, mais qu'il se
surmontoit en quelques rencontres. Il étoit libéral, et faisoit les
choses de fort bonne grâce. Ce même M. Bertaut l'alla voir un jour;
mais quoiqu'à son goût il se fût fort paré, le Roi, d'un ton chagrin,
lui dit: «Bertaut, comme vous voilà fait! Combien avez-vous de
pension?--Tant, Sire.--Je vous donne le double, et soyez mieux
habillé[65].»

  [64] Peintre de portraits dont on lira l'_Historiette_ plus bas.

  [65] La _Biographie universelle_, tom. II, pag. 228, donne pour
  acteurs à cette scène Henri IV et Desportes, ce qui n'a nulle
  vraisemblance, car Desportes, titulaire de plusieurs abbayes,
  jouissoit d'un revenu considérable (voir ci-après son
  _Historiette_), et n'avoit pas besoin qu'on doublât son revenu
  pour être vêtu convenablement.

Allant à la foire Saint-Germain, il trouva un jeune garçon endormi; un
assez bon prieuré vaquoit, plusieurs personnes étoient après, à qui
l'auroit. «Je le veux donner, dit-il, à ce garçon, afin qu'il se
puisse vanter que le bien lui est venu en dormant.» Ce jeune garçon
s'appeloit Benoise[66]; il le prit en affection et le fit secrétaire
du cabinet. Ce Benoise avoit soin de lui tenir toujours des plumes
bien taillées, car le Roi écrivoit assez souvent. Un jour, pour
essayer si une plume étoit bonne, Benoise avoit écrit au haut d'une
feuille ces mots: _Trésorier de mon épargne._ Le Roi ayant trouvé
cela, y ajouta: «Payez présentement à Benoise, mon secrétaire, la
somme de trois mille écus,» et signa. Benoise trouva cette ordonnance
et en fut payé.

  [66] De là est venu M. Benoise de Paris. (T.)

On dit que Fernel[67] dit à Henri II, qu'il falloit se résoudre à voir
la Reine durant ses mois, parce qu'il croyoit que la partie étoit trop
foible, et que c'étoit ce qui l'empêchoit de concevoir. Le Roi eut de
la peine à y consentir; il le fit pourtant. Aussitôt les mois
cessèrent. Fernel conclut que la Reine avoit conçu; mais le premier
enfant fut si malsain, qu'il ne put vivre jusques à vingt ans. Les
autres ne sont pas morts faute de bons tempéraments.

  [67] Célèbre médecin et mathématicien, né en 1497, mort le 26
  avril 1558.

Albert de Gondi, depuis maréchal et duc de Retz, avoit été premier
gentilhomme de la chambre sous Charles IX; Henri III étant parvenu à
la couronne, il se douta bien, car il étoit bon courtisan, qu'on
l'obligeroit à se défaire de sa charge, car c'est proprement une
charge pour un homme qui plaît, et nullement pour un visage qui n'est
point agréable. Il fut donc trouver le Roi et lui remit sa charge. Le
Roi la donna à M. de Joyeuse, et le lendemain envoya un brevet de duc
à madame de Retz, avec ce compliment, «qu'elle étoit de trop bonne
maison pour n'avoir pas un rang que de moindres qu'elle avoient.» Et
cela étoit bien plus galant que s'il se fût adressé au mari. La
duchesse de Retz, de la maison de Clermont-Tallard de Tonnerre, étoit
veuve du fils de M. l'amiral d'Annebault. Sa mère, madame de
Dampierre[68], de la maison de Vivonne, ne pouvant l'empêcher
d'épouser M. de Retz, lui donna sa malédiction. Cette mère avoit été
dame d'honneur de la reine Elisabeth[69]. On conte d'elle une chose
assez raisonnable. Elle avoit fait une de ses nièces fille d'honneur
de la reine Louise, et s'étant aperçue que le Roi la cajoloit, un beau
matin elle la met dans un carrosse et la renvoie à son père. Le Roi
n'en osa rien dire. Cette dame étoit fort estimée, et on avoit du
respect pour elle.

  [68] Madame de Dampierre étoit tante de Brantôme, qui en a parlé
  fréquemment dans ses _Mémoires_.

  [69] Elisabeth d'Autriche, femme de Charles IX. Brantôme en a
  tracé un charmant portrait dans ses _Dames Illustres_ (Tom. 5 de
  l'édition Foucault de 1823).

Madame de Retz, malgré la malédiction de sa mère, ne laissa pas
d'avoir bon nombre d'enfants. Le marquis de Bellisle, son fils aîné,
épousa une fille de la maison de Longueville, qui étoit belle
et bien faite; elle voulut venger la mort de son mari, tué au
Mont-Saint-Michel, et après cela elle se fit religieuse, fut abbesse
de Fontevrault, et puis fondatrice du Calvaire. Elle fit cette
réformation, et mourut comme une sainte.

Le cardinal de Richelieu fit exiler M. de Bellegarde à Saint-Fargeau,
où il demeura huit ou neuf ans. Feu M. le Prince, qui eut son
gouvernement de Bourgogne, voulut aussi avoir Seurre, que M. de
Bellegarde avoit acheté à madame de Mercoeur pour en faire une duché,
et lui donner son nom. La chose étoit faite de façon que la duché
devoit aller à M. de Termes, son frère, et à ses fils, s'il en avoit
alors. Il fut tué à Montauban. M. de Termes mourut le premier, et ne
laissa qu'une fille que M. de Bellegarde maria à M. de Montespan. Feu
M. le Prince acheta donc Bellegarde, et M. de Bellegarde acheta
Choisy, dans la forêt d'Orléans, terre de la maison de L'Hospital, à
laquelle il donna le nom de Bellegarde. C'est sur cela que M. de
Bellegarde d'aujourd'hui, qui est fils de la soeur et s'appelle
Gondrin en son nom (on l'appeloit au commencement Montespan), prétend
être duc. Il n'a point d'enfant; mais ses frères, les marquis d'Antin
et Termes-Pardaillan, en ont. Il est vrai que ce sont de pauvres
garçons pour l'esprit. L'archevêque de Sens est aussi son frère.

Nous avons vu revenir M. de Bellegarde à la cour, après la mort du
cardinal de Richelieu, et il a porté le deuil de ce prince (Louis
XIII), qui ne pouvoit souffrir sa roupie. Il est vrai qu'il mourut
bientôt après.




M. DE TERMES[70].


M. de Termes savoit bien mieux la guerre que son frère, M. de
Bellegarde, qui ne la savoit point du tout, et il étoit capable de
commander; il avoit la survivance de la charge de grand-écuyer.
C'était un fort bel homme de cheval, mais le plus puant homme du
monde. Les dames attendoient quelquefois pour le voir passer à cheval.
Il eut un coup de fauconneau aux guerres des Huguenots, qui lui mit
les deux genoux en dehors; pour réparer ce défaut, il portoit ses
jarretières en dedans. Avec tout cela il dansoit fort bien.

  [70] Frère de Roger de Saint-Lary, maréchal de France et duc de
  Bellegarde.

Il étoit de fort amoureuse manière. Rien ne fit tant de bruit que la
galanterie d'une fille de la Reine-mère, nommée Sagonne. Il alla
familièrement coucher avec elle dans le Louvre. La gouvernante fit du
bruit, il sauta par la fenêtre, mais il laissa son pourpoint; c'étoit
au premier étage du Louvre sur le perron. Les gardes de la porte le
laissèrent sauver; il étoit assez aimé, puis on pardonné aisément les
crimes d'amour. La demoiselle fut chassée, et lui exilé; mais il fit
bientôt sa paix. J'ai ouï dire à un vieux porte-manteau dix Roi, nommé
Véron, qu'il lui a voit tenu une échelle pour traverser d'un côté de
rue à l'autre, à un troisième étage, afin d'aller voir une religieuse.
Il se mit jambe de çà jambe de là sur l'échelle qui étoit étroite, et
en revint comme il y étoit allé. Il aima encore une autre fille de la
feue Reine-mère (Marie de Médicis), nommée de Bains, supérieure des
carmélites; mais il ne fut pas en danger de perdre son pourpoint,
comme l'autre fois. Cette fille étoit plus agréable que belle, mais il
n'y a jamais eu une plus aimable personne; elle a toujours eu de la
vertu, et ne se fit religieuse que par dévotion. On en fait
aujourd'hui une béate. M. de Bellegarde avoit marié M. de Termes avec
l'héritière du marquis de Mirebeau-Chabot, en Bourgogne. Cette folle
épousa depuis ce fou de président Vigne, premier président du
parlement de Metz, qui est mort lié et gueux. Quand elle eut fait
cette extravagance, mademoiselle du Tillet la fut voir, et faisant,
semblant de ne rien savoir, elle lui dit: «Que veulent dire vos gens,
madame ma mie (elle appeloit ainsi toutes les femmes)? ils vous
appellent madame Vigné; vous avez un beau et bon nom, pourquoi ne vous
appellent-ils pas madame de Termes?--Hé! mademoiselle, dit l'autre,
c'est que j'ai épousé M. le président Vigné.--Jésus! ma mie, que
dites-vous là? reprit mademoiselle du Tillet; si vous aimiez ce
garçon, eh bien! ne pouviez-vous pas en passer votre envie? Dieu
pardonne, madame ma mie, mais les hommes ne pardonnent point.»




LA PRINCESSE DE CONTI[71].


La princesse de Conti étoit fille du duc de Guise, que Henri III fit
tuer aux Etats de Blois; mais avant que de parler de ses galanteries,
je dirai quelque chose de celles de sa bisaïeule et de sa mère. Madame
de Guise[72], mère de François, duc de Guise, tué au siége d'Orléans,
étant amoureuse d'un seigneur de la cour, pour jouir de ses amours et
éviter les mauvais bruits, le faisoit conduire la nuit, dans sa
chambre, les yeux bandés, et on le ramenoit de même. Un de ses amis
lui conseilla de couper de la frange du lit, et d'aller après chez
toutes les dames, pour voir s'il trouveroit de la frange semblable. Il
découvrit ainsi qui étoit la dame, et au premier rendez-vous, il le
lui fit connoître; mais cette impertinente curiosité rompit leur
commerce. M. d'Urfé a mis cette histoire dans l'_Astrée_ sous le nom
d'_Alcippe_[73], père de Céladon, c'est-à-dire père de M. d'Urfé
lui-même; et ce pourroit bien être en effet quelqu'un de sa maison,
car ce qu'il dit ensuite de la délivrance de son ami est véritable,
et le roi François Ier l'ayant su, s'écria: «Ah! le paillard!» Ensuite
ce M. d'Urfé, qui avoit délivré son ami, en écrivant à quelqu'un de la
cour, signa par galanterie: _Le Paillard_. Depuis quelques-uns de
cette maison ont eu ce nom-là pour nom de baptême; au moins l'ai-je
ainsi ouï dire. Cela me fait souvenir d'une bonne maison d'Auvergne
qu'on appelle d'Aché, au moins signent-ils ainsi, mais leur véritable
nom est fort vilain; ils se nomment _Merdezac_, et on dit que c'est un
sobriquet qui fut donné à un de leurs auteurs dans je ne sais quelle
bataille, où, quoiqu'il lui eût pris un dévoiement, il ne se retira
point du combat et y fit merveilles.

  [71] Louise de Lorraine, fille du duc de Guise, dit _le Balafré_,
  femme de François de Bourbon-Conti, troisième fils de Louis de
  Bourbon, premier du nom, prince de Condé. Née en 1577, elle
  épousa le prince de Conti en 1605, et mourut à Eu en 1631.

  [72] Antoinette de Bourbon. C'étoit une honnête femme; ce conte
  ne lui convient pas trop bien. (T.)

  [73] Voyez l'_histoire d'Alcippe_, dans le deuxième livre de la
  première partie de l'_Astrée_.

Le Balafré, père de la princesse de Conti, fut beaucoup plus
malheureux en femme que son grand-père. La sienne[74] se gouvernoit
fort mal. Un de ses amis, croyant qu'il ne s'en apercevoit point,
voulut tenter s'il pourroit le lui dire; il lui raconta donc qu'il
avoit un ami dont la femme ne vivoit pas bien, et qu'il le prioit de
lui dire s'il lui conseilloit de le découvrir à cet ami; «car j'en
suis si assuré, ajouta-t-il, que je puis le prouver facilement.» Le
Balafré, qui avoit bon nez, lui répondit: «Pour moi, je poignarderois
qui me viendroit dire une chose comme cela.--Ma foi! reprit l'autre,
je ne le dirai donc point à mon ami, car il pourroit bien être de
votre humeur.»

  [74] Elle étoit de Clèves, cadette de madame de Nevers, mère de
  M. de Mantoue. (T.)

Il lui fit pourtant la peur tout entière, à ce qu'on dit; car un jour
qu'elle se trouvoit un peu mal, après avoir témoigné qu'il avoit
quelque chose dans l'esprit qui le chagrinoit fort, il lui dit d'un
ton assez étrange qu'il falloit qu'elle prît un bouillon; elle lui dit
qu'elle n'en avoit point de besoin. «Vous m'excuserez, madame, il en
faut prendre un.» Et de ce pas en envoya quérir un à la cuisine. Elle
qui n'avoit pas la conscience trop nette, crut fermement qu'il la
vouloit dépêcher, et lui demanda en grâce qu'elle ne prît ce bouillon
que dans une demi-heure. On dit qu'elle employa ce temps-là à se
préparer à la mort, sans en rien dire toutefois, et qu'après elle prit
le bouillon qu'il lui envoya, et qui n'étoit qu'un bouillon à
l'ordinaire.

Saint-Mégrin (La Vauguyon), qu'on a cru père de feu M. de Guise, parce
qu'il étoit camus comme lui, étoit son galant. M. de Mayenne, qui
n'entendoit pas raillerie, le fit assassiner. Il en fit autant à
Sacremore, qu'on accusoit de coucher avec la fille de madame de
Mayenne. Ce Sacremore étoit un gentilhomme dont je n'ai pu savoir
autre chose.

M. de Mayenne, pour attraper sa femme[75], qui s'inquiétoit fort de ce
qu'il sortoit la nuit, faisoit mettre son valet avec sa robe de
chambre auprès d'une table, avec bien des papiers, comme s'il eût
travaillé à quelque grande affaire; ce valet, de loin, faisoit signe
de la main à madame de Mayenne qu'elle se retirât, et elle se retiroit
par respect.

  [75] Madame de Mayenne étoit héritière de Tende (le comte de
  Tende, bâtard de Savoie). Elle étoit veuve de M. de Montpézat.
  Devenue héritière, M. de Mayenne l'épousa. (T.)

Mademoiselle de Guise, depuis princesse de Conti, fut cajolée de
plusieurs personnes, et entre autres du brave Givry. On dit qu'en
ayant obtenu un rendez-vous, elle s'avisa par galanterie de se
déguiser en religieuse. Givry monta par une échelle de corde; mais il
fut tellement surpris de trouver une religieuse au lieu de
mademoiselle de Guise, qu'il lui fut impossible de se remettre, et il
fallut s'en retourner comme il étoit venu. Depuis il ne put obtenir
d'elle un second rendez-vous; elle le méprisa, et Bellegarde[76]
acheva l'aventure[77]. Il est vrai que, de peur de semblable surprise,
elle ne se déguisa point en religieuse. J'ai ouï dire que ce fut sur
le plancher, dans la chambre de madame de Guise même, qui étoit sur
son lit, et qui s'étant trouvée assoupie avoit fait tirer les rideaux
pour dormir. Mademoiselle de Vitry, confidente de mademoiselle de
Guise, étoit la Dariolette[78]. A un soupir expressif de la belle, la
mère se réveilla, et demanda ce que c'étoit. «C'est, répondit la
confidente, que mademoiselle s'est piquée en travaillant.» Avant cela,
durant une trève de peu d'heures, Bellegarde et Givry vinrent causer
à la porte de la Conférence avec madame et mademoiselle de Guise. M.
de Nemours[79], amoureux aussi bien qu'eux de cette jeune princesse,
nonobstant la trève fit tirer sur eux. Bellegarde se retire, et Givry,
qui étoit plus brave que lui, lui crioit: «Quoi, Bellegarde, tu fais
retraite devant cette beauté!» Enfin Givry[80], voyant qu'elle le
quittoit, lui écrivit un billet que je mettrai ici, parce que c'est un
des plus beaux billets qu'on puisse trouver:

«Vous verrez, en apprenant la fin de ma vie, que je suis homme de
parole, et qu'il étoit vrai que je ne voulois vivre qu'autant que
j'aurois l'honneur de vos bonnes grâces. Car ayant appris votre
changement, je cours au seul remède que j'y puisse apporter, et vais
périr sans doute, puisque le ciel vous aime trop pour sauver ce que
vous voulez perdre, et qu'il faudroit un miracle pour me tirer du
péril où je me jetterai. La mort que je cherche et qui m'attend
m'oblige à finir ce discours. Voyez donc, belle princesse, par mon
respectueux désespoir, ce que peuvent vos mépris, et si j'en étois
digne.»

  [76] Bellegarde prit un homme qui se sauvoit de Paris. Cet homme
  lui donna le portrait au crayon de mademoiselle de Guise. Elle
  n'avoit que quinze ans quand on fit ce portrait. Ce fut par là
  qu'il commença à en devenir amoureux. Six ans devant que de
  mourir, elle recouvra ce portrait et le vit à madame de
  Rambouillet qui la fut voir ce jour-là même; elle en avoit une
  grande joie. (T.)

  [77] Dans _les Amours d'Alcandre_ on voit la naissance de cette
  galanterie. (T.)

  [78] Dariolette étoit la confidente de l'infante Elisenne, mère
  d'Amadis de Gaule. Le rôle que joue Dariolette dans l'ancien
  roman a fait donner son nom aux suivantes qui se font
  entremetteuses d'amour. Scarron, dans le livre 4 du _Virgile
  travesti_, dit de la soeur de Didon que:

     En un cas de nécessité
     Elle eût été Dariolette.

  [79] Celui qui après fut le tyran de Lyon. Il étoit frère de mère
  de M. de Guise, tué à Blois. Leur mère, fille de la duchesse de
  Ferrare (Renée), qui étoit fille de France, avoit épousé M. de
  Guise, puis M. de Nemours. (T.)

  [80] Il étoit de la maison d'Anglure. (T.)

En effet, il s'engagea si fort parmi les ennemis, au siége de Laon,
qu'il y fut tué. On lui avoit prédit depuis peu, à ce que j'ai entendu
dire, qu'il mourroit _devant l'an_, et cela se pouvoit entendre devant
l'année, ou devant la ville de Laon.

Je dirai encore un mot de ce M. de Givry. Il avoit aimé autrefois une
dame, dont je n'ai pu savoir le nom. Comme il la pressoit, car il
voyait bien qu'elle l'aimoit, elle lui dit un jour en soupirant: «Si
vous saviez en quelle peine je suis, vous auriez pitié de moi. Je ne
puis me résoudre à vous perdre, et si je vous accorde ce que vous me
demandez, je mourrai, sans doute, de déplaisir.» Le cavalier, qui
connut aux larmes et à la manière dont la belle, parloit, que ce
n'étoit point une feinte, en fut si touché, qu'encore qu'il fût
persuadé qu'il n'avait qu'à persévérer pour tout avoir, il lui dit, en
prenant le ciel à témoin, que jamais il ne lui en parleroit, et qu'il
l'aimeroit désormais comme sa soeur.

Mademoiselle de Guise se gouverna ensuite de sorte qu'il n'y avoit que
le prince de Conti capable de l'épouser[81]. C'étoit un stupide.

  [81] François de Bourbon-Conti, mort en 1614.

En une petite ville où la cour passoit, le juge qui venoit haranguer
le Roi s'adressa après à la princesse de Conti, qu'il prit pour la
Reine. Le Roi dit tout haut: «Il ne se trompe pas trop, elle l'auroit
été, si elle eût été sage[82].» On dit que comme elle prioit M. de
Guise, son frère, de ne jouer plus, puisqu'il perdoit tant: «Ma soeur,
lui dit-il, je ne jouerai plus quand vous ne ferez plus l'amour.--Ah!
le méchant, reprit-elle, il ne s'en tiendra jamais.»

  [82] Henri IV s'étoit en effet senti un doux penchant pour
  mademoiselle de Guise. Mais il vit Gabrielle, et n'eut plus
  d'yeux que pour elle; c'est alors que la beauté délaissée, pour
  se consoler, peut-être aussi pour diminuer les reproches qu'Henri
  pouvoit se faire, lia intrigue avec Bellegarde. Ce quadrille
  amoureux figure dans l'_Histoire des amours du grand Alcandre_.

Elle avoit beaucoup d'esprit; elle a même écrit une espèce de petit
roman qu'on appelle les _Adventures de la cour de Perse_[83], où il y
a bien des choses arrivées de son temps. Elle étoit humaine et
charitable; elle assistoit les gens de lettres, et servoit qui elle
pouvoit. Il est vrai qu'elle étoit implacable pour celles qu'elle
soupçonnoit d'avoir débauché ses galans. Vers la fin de sa vie, elle
devint insupportable sur la grandeur de sa maison, et se mit si fort
ses intérêts dans la tête qu'elle faisoit des choses étranges pour
cela. Dans cette vision, passant un jour avec feu madame la comtesse
de Soissons devant la porte du Petit-Bourbon[84] qui regarde sur
l'eau, elle lui fit remarquer qu'on y voyoit encore un reste de la
peinture jaune dont elle fut barbouillée autrefois, quand le
connétable de Bourbon se retira[85]. «Il faut avouer, dit madame la
comtesse, que nos rois ont été bien négligens de ne pas jaunir la
muraille de l'hôtel de Guise[86].» Madame la princesse de Conti dit
aussi à madame la comtesse: «Vous m'êtes bien obligée de n'avoir point
fait d'enfants.--En vérité, lui répondit l'autre, pas tant que vous
penseriez; nous sommes fort persuadés qu'il n'a pas tenu à vous.»

  [83] _Les Adventures de la cour de Perse, où sont racontées
  plusieurs histoires d'amour et de guerre arrivées de notre
  temps_; Paris, Pomeray, 1629, in-8º. Jusqu'à présent on avoit
  attribué cet ouvrage à Jean Baudouin. (_Voy._ le _Dictionnaire
  des Anonymes_ de Barbier.) On s'accorde à regarder la princesse
  de Conti comme l'auteur de l'_Histoire des amours du grand
  Alcandre_, insérée dans le _Recueil de diverses pièces servant à
  l'histoire de Henri_ III; Cologne, P. du Marteau, 1663, in-12.
  Cet ouvrage contient le tableau des galanteries de Henri IV, sous
  le nom du _grand Alcandre_; la princesse de Conti y est désignée
  sous le nom de _Milagarde_. (_Voyez_ le _Recueil_ A B C, vol. S,
  pag. 1.)

  [84] Le Petit-Bourbon s'élevoit sur l'emplacement où l'on a
  construit depuis la colonnade du Louvre.

  [85] «Après la mort de Charles de Bourbon, on fit peindre de
  jaune la porte et le seuil de son hôtel à Paris, devant le
  Louvre. C'étoit la coutume du temps passé, pour déclarer un homme
  traître à son roi, de peindre sa porte de jaune, et de semer du
  sel dans sa maison, comme on fit dans celle de M. l'amiral de
  Châtillon.» (_Dictionnaire de Trévoux._)

  [86] Elle l'a été depuis. (T.)

Lorsque le cardinal de Richelieu l'envoya en exil dans la comté d'Eu,
elle logea vers Compiègne chez un gentilhomme, nommé M. de Jonquières,
parce que son carrosse rompit. Il y avoit là dedans trois ou quatre
grands garçons; elle ne laissa pas le lendemain de se plâtrer devant
eux, avec un pinceau, le visage, la gorge et les bras. Le soir qu'elle
y arriva pour passer son chagrin, elle demanda un livre, et lut avec
plaisir un vieux _Jean de Paris_[87], tout gras, qui se trouva dans la
cuisine.

  [87] Ancien roman de chevalerie, cent fois réimprimé dans la
  Bibliothèque bleue.




PHILIPPE DESPORTES[88].


Philippe Desportes étoit de Chartres et d'assez basse naissance, mais
il avoit bien étudié. Il fut clerc chez un procureur à Paris. Ce
procureur avoit une femme assez jolie, à qui ce jeune clerc plaisoit
un peu trop. Il s'en aperçut, et un jour que Desportes étoit allé en
ville, il prit ses hardes, en fit un paquet, et les pendit au maillet
de la porte de l'allée avec cet écrit: «Quand Philippe reviendra, il
n'aura qu'à prendre ses hardes et s'en aller.» Desportes prit son
paquet et s'en va à Avignon (peut-être que la cour étoit vers ce
pays-là), sur le pont, où les valets à louer se tiennent, comme à
Paris sur les degrés du Palais. Il entendit quelques jeunes garçons
qui disoient: «M. l'évêque du Puy a besoin d'un secrétaire.» Desportes
va trouver l'évêque qui étoit alors à Avignon. La physionomie de
Desportes plut au prélat. Etant au service de M. du Puy, qui étoit de
la maison de Senecterre, il devint amoureux de sa nièce, soeur de
mademoiselle de Senecterre, dont nous parlerons ensuite. Cette
maîtresse est appelée _Cléonice_ dans ses ouvrages[89].

  [88] Philippe Desportes, né à Chartres en 1546, mort dans son
  abbaye de Bonport le 5 octobre 1606.

  [89] On lit dans les _Anecdotes historiques et littéraires sur
  Philippe Desportes, abbé de Tiron, et ses ouvrages_, par Dreux du
  Radier, insérées au _Conservateur_ de septembre 1757: «Cléonice
  fut la troisième dame à qui la muse de Desportes fut consacrée à
  l'âge de trente-deux ou trente-trois ans. Cette Cléonice étoit
  Héliette de Vivonne de la Châtaigneraie... Il est parlé de cette
  demoiselle dans le sonnet de Ronsard, imprimé à la suite des
  amours de Cléonice, où il lui donne le nom véritable
  d'_Héliette_, et Desportes a fait l'épitaphe d'Héliette de
  Vivonne de la Châtaigneraie à la fin de ses _Diverses Amours_.»
  Accorde qui pourra les historiens des amours de Desportes.

Ce fut du temps qu'il étoit à ce prélat, qu'il commença à se mettre en
réputation, par une pièce de vers qui commence ainsi:

     O nuit! jalouse nuit, etc.[90]!

  [90] _OEuvres de Desportes._ Rouen, Raphaël du Petit-Val, 1611,
  pag. 518.

Il se garda bien de dire que ce n'étoit qu'une traduction, ou du
moins une imitation, de l'Arioste. On y mit un air, et tout le monde
la chanta.

Un peu avant sa mort, il eut le déplaisir de voir un livre avec ce
titre: _la Conformité des Muses italiennes et des Muses
françaises_[91], où les sonnets qu'il avoit imités ou traduits étoient
placés vis-à-vis des siens.

  [91] N'est-ce pas plutôt _les Rencontres des Muses de France et
  d'Italie_, 1604, in-4º? Desportes, s'il éprouva du déplaisir de
  ce rapprochement, comme le dit Tallemant, eut l'art de le
  déguiser, et répondit de bonne grâce «qu'il avoit pris aux
  Italiens plus qu'on ne disoit, et que si l'auteur l'avoit
  consulté, il lui auroit fourni de bons Mémoires.»

Il fit sa grande fortune durant la faveur de M. de Joyeuse, dont il
étoit tout le conseil. Il eut quatre abbayes qui lui valoient plus de
quarante mille livres de rente[92]. M. de Joyeuse le mit si bien avec
Henri III, qu'il avoit grande part aux affaires. Ce fut alors qu'il
fit beaucoup de bien aux gens de lettres, et leur fit donner bon
nombre de bénéfices.

  [92] Desportes étoit chanoine de la Sainte-Chapelle, abbé de
  Tiron, de Bonport, de Josaphat, des Vaux-de-Cernai, et
  d'Aurillac. (Dreux de Radier, _loc. cit._)

Je ne sais si ce fut lui qui mit chez le Roi un nommé Autron, dont Sa
Majesté se servoit pour les harangues qu'il avoit à faire; mais il ne
l'avoit pas bien averti de ne pas se railler de son maître, car le Roi
suant la v..... à Saint-Cloud, demanda un jour à Autron ce qu'on
disoit à Paris. «Sire, dit-il étourdiment, on dit qu'il fait bien
chaud à Saint-Cloud.» Le Roi se fâcha et lui dit qu'il se retirât.

Desportes cependant quitta le parti du Roi pour suivre messieurs de
Guise, parce qu'il crut qu'infailliblement il succomberoit. Il se
retira à Rouen avec l'amiral de Villars, auprès duquel il avoit tenu
même place qu'auprès de M. de Joyeuse. Depuis pourtant l'amiral et
lui se brouillèrent; en voici l'occasion:

La Reine, Catherine de Médicis, avoit une fille d'honneur nommée
mademoiselle de Vitry, qui étoit galante, agréable et spirituelle.
Desportes lui fit une fille. Comme elle étoit chez la Reine, on dit
qu'elle alla accoucher un matin au faubourg Saint-Victor, et que le
soir elle se trouva au bal du Louvre, où même elle dansa, et on ne
s'en aperçut que par une perte de sang qui lui prit. Elle disoit
plaisamment que les femmes se moquoient de prendre la ceinture de
sainte Marguerite, elles qui pouvoient crier tout leur soûl; mais que
c'étoit aux filles à la mettre, puisqu'elles n'osoient faire un pauvre
_hélas_! Depuis, comme il arrive entre amants, elle n'aima plus M.
Desportes et le mit mal avec l'amiral de Villars, qui, quoiqu'elle fût
déjà sur le retour, étoit devenu amoureux d'elle à toute outrance.
Malicieusement elle dit à l'amiral que s'il avoit toujours Desportes
avec lui, on croiroit qu'il ne faisoit rien que par son conseil, et
que cet homme le régentoit toujours; car c'étoit par le crédit de
Desportes que l'amiral avoit été fait ce qu'il étoit. L'amiral en
étoit si fou, qu'en Picardie, allant au combat où il fut tué, après
avoir fait sa paix avec Henri IV, il se mit à baiser un bracelet de
cheveux de madame de Simier (c'est ainsi qu'elle s'appela après), et
dit à M. de Bouillon qui lui en faisoit honte: «En bonne foi, j'y
crois comme en Dieu.» Il ne laissa pas d'y être tué.

M. Desportes eut la fantaisie d'avoir tout le patrimoine de sa
famille: c'étoit une fantaisie un peu poétique. Il avoit un frère et
six soeurs, dont trois ne lui voulurent pas vendre leur part. Il ne
leur fit point de bien. Il en fit aux autres, et principalement à son
frère.

Régnier, poète satirique, son neveu, ne fut à son aise qu'après la
mort de Desportes; alors le maréchal d'Estrées lui fit donner une
abbaye de cinq mille livres de rente. Il avoit déjà une prébende de
Chartres.

Desportes étoit en si grande réputation, que tout le monde lui
apportoit des ouvrages pour en avoir son sentiment. Un avocat lui
apporta un jour un gros poème qu'il donna à lire à Régnier, afin de se
délivrer de cette fatigue; en un endroit cet avocat disoit:

     Je bride ici mon Apollon.

Régnier écrivit à la marge:

     Faut avoir le cerveau bien vide
     Pour brider des Muses le roi;
     Les dieux ne portent point de bride,
     Mais bien les ânes comme toi.

Cet avocat vint à quelque temps de là, et Desportes lui rendit son
livre, après lui avoir dit qu'il y avoit bien de belles choses.
L'avocat revint le lendemain tout bouffi de colère, et, lui montrant
ce quatrain, lui dit qu'on ne se moquoit pas ainsi des gens. Desportes
reconnoît l'écriture de Régnier, et il fut contraint d'avouer à
l'avocat comme la chose s'étoit passée, et le pria de ne lui point
imputer l'extravagance de son neveu. Pour n'en faire pas à deux fois,
je dirai que Régnier mourut à trente-neuf ans à Rouen, où il étoit
allé pour se faire traiter de la v..... par un nommé Le Sonneur. Quand
il fut guéri, il voulut donner à manger à ses médecins. Il y avoit du
vin d'Espagne nouveau; ils lui en laissèrent boire par complaisance;
il en eut une pleurésie qui l'emporta en trois jours.

Desportes, sous le règne de Henri IV, ne laissa pas d'être en estime;
et un jour le Roi lui dit en riant, en présence de madame la princesse
de Conti: «_M. de Tiron_ (c'étoit sa principale abbaye), il faut que
vous aimiez ma nièce[93], cela vous réchauffera et vous fera faire
encore de belles choses, quoique vous ne soyez plus jeune.» La
princesse lui répondit assez hardiment: «Je n'en serois pas fâchée; il
en a aimé de meilleure maison que moi.» Elle entendoit la reine
Marguerite, que Desportes avoit aimée lorsqu'elle n'étoit encore que
reine de Navarre.

  [93] Le roi appeloit ainsi madame la princesse de Conti, quand il
  vouloit l'obliger. (T.)

Ce fut lui qui fit la fortune du cardinal du Perron, qui étoit sa
créature. Quand il le vit cardinal, il fut bien empêché comment lui
écrire, car il ne se pouvoit résoudre à traiter de _monseigneur_ un
homme qu'il avoit nourri si long-temps. Il trouva un milieu, et lui
écrivit _domine_.

Mais il faut reprendre madame de Simier[94]; aussi bien nous ne
saurions trouver un endroit qui lui soit plus propre que celui-ci.

  [94] Mademoiselle de Vitry, fille d'honneur de Catherine de
  Médicis, dont il vient d'être question dans cet article.

Elle avoit eu, étant fille de la Reine, une promesse de mariage du
jeune Randan (de La Rochefoucauld), et lui, pour s'en dégager, fut
contraint de lui donner six mille écus. Après cela, elle s'en alla au
Louvre avec une robe de plumes, et dit: «L'oiseau m'est échappé, mais
il y a laissé des plumes.» Madame de Randan, mère du cavalier, qui
étoit présenté, répondit: «Ce ne sont que de celles de la queue; cela
ne l'empêchera pas de voler.» Elle disoit plaisamment qu'elle envoyoit
assez souvent ses pensées, au rimeur; c'est-à-dire qu'elle les
envoyoit à Desportes pour les rimer. Elle fit pourtant des vers
elle-même, mais ce ne fut qu'à quarante ans. On a remarqué, soit
qu'effectivement elle fût encore belle, ou que s'étant mise à étudier,
elle en fût devenue encore plus spirituelle et plus divertissante,
qu'elle a fait beaucoup plus de bruit à cet âge-là qu'en sa jeunesse.

On fit cette épigramme à laquelle elle répondit:

     Contre toute loi naturelle,
     Vous renversez le droit humain:
     La plus jeune[95] est la m.........
     Et la plus vieille est la p.....

  [95] Mademoiselle de Vitry, sa soeur, qui ne fut point mariée. Il
  en est parlé précédemment dans l'_Historiette_ de la princesse de
  Conti.

Elle la retourna ainsi:

     Selon toute loi naturelle,
     C'est conserver le droit humain:
     La plus laide est la m.........
     Et la plus belle est la p......

Elle fit la _Magdelaine_ en trois parties; c'étoient pour la plupart
des traductions du Tansille[96]. Elle les envoya toutes trois au
cardinal Du Perron. Il dit à celui qui lui en demanda son avis de la
part de la dame: «Dites-lui qu'elle a fait admirablement bien la
première partie de la vie de la Magdelaine.» Un jour qu'elle lui
demanda si faire l'amour étoit véritablement un péché mortel: «Non,
dit-il, car si cela étoit, il y a long-temps que vous en seriez
morte.»

  [96] Tansillo (Louis), poète italien, né à Venosa vers 1510, mort
  à Teano, dans le royaume de Naples, en 1568. Ses principaux
  ouvrages sont: _Il Vendemmiatore_, poème dont la première édition
  parut à Naples, in-4º, 1534; _le Lagrime di san Pietro_; _il
  Podere_, poèmes, et des _Sonetti et Canzoni_.




LE CARDINAL DU PERRON[97].


Le cardinal du Perron étoit fils d'un ministre nommé David[98]. Il
changea de religion et vint à Paris, où il fit connoissance avec
l'abbé de Tiron[99], qui en faisoit cas à cause de son esprit. Du
Perron étoit fort colère et fort vindicatif. En un cabaret, il prit
querelle avec un homme, et quelque temps après, ayant rencontré ce
même homme, il le fit tenir par trois ou quatre autres qu'il avoit
avec lui et le poignarda. Le voilà en prison. Desportes, alors en
grand crédit, composa avec les parents du mort pour deux mille écus
qu'il prêta à du Perron. Ses vers lui acquirent de la réputation, et
aussi la facilité qu'il avoit à parler. Il fit un jour un discours
devant Henri III, pour prouver qu'il y avoit un Dieu, et, après
l'avoir fait, il offrit de prouver, par un discours tout contraire,
qu'il n'y en avoit point. Cela déplut au Roi, et il fut comme chassé
de la cour.

  [97] Du Perron (Jacques Davy, cardinal) né le 25 novembre 1556,
  d'une famille protestante réfugiée, mort le 5 septembre 1618.

  [98] Quand le cardinal fut grand seigneur, il signa d'_Avit_ pour
  se dépayser et faire croire qu'il étoit d'une maison qui
  s'appeloit Avit.

  [99] Le poète Desportes, dont l'_Historiette_ précède
  immédiatement celle-ci.

Dans cette misère, une fois que le Roi alloit au bois de Vincennes, il
se tint sur le chemin, et comme il vit le carrosse du Roi à portée de
sa voix, il se mit à crier; «Sire, ayez pitié du pauvre du Perron;» et
il continua jusqu'à ce qu'il l'eut perdu de vue. Quelques personnes
persuadèrent au Roi, comme apparemment c'étoit la vérité, que le
pauvre homme n'avoit offert de faire ce discours opposé à l'autre, que
pour faire parade de son esprit; qu'il avoit le fonds bon et qu'il ne
péchoit que par emportement. Il suivit le Roi à Tours, et s'adonna,
car c'étoit son talent, à lire les livres de controverse. Il fut fait
évêque d'Evreux (en 1591), et ce fut lui qui instruisit Henri IV en la
religion catholique. On le fit quelque temps après archevêque de Sens,
et enfin cardinal (en 1604). Le pape y eut de la répugnance, et
disoit: «_Non bastava al figlio d'un eretico d'esser vescovo; vuol
ancora esser cardinale._»

A propos du pape, l'archevêque de Reims, Léonor de Valencay[100], dans
un _Traité de la puissance du pape_[101], dit que le cardinal du
Perron souffrit qu'on lui donnât un coup de gaule dans la cérémonie de
l'absolution de Henri IV, et que ce fut sur la parole qu'on lui donna
de l'avancer, comme en effet il fut fait cardinal ensuite. Henri IV
ne le sut que quatre mois avant de mourir, et on raconte qu'il disoit
qu'il se ressentiroit de ce coup de gaule. Vous verrez que ce coup de
gaule, auquel M. du Perron consentit, fit résoudre le pape. Il
vainquit enfin la répugnance qu'il avoit à le faire cardinal.

  [100] Léonor d'Estampes-Valencay, évêque de Chartres, transféré à
  l'archevêché de Reims en 1641. Son _Historiette_ se trouve plus
  bas.

  [101] Il ne paroît pas que Léonor d'Estampes ait publié sur cette
  matière un traité _ex professo_; c'est plutôt dans une
  déclaration qu'en 1626 il fit conjointement avec l'évêque de
  Soissons, qu'il aura avancé ce fait. (_Voyez_ la _Bibliothèque
  chartraine_ de Liron. Paris, 1719, in-4º, pag. 245.)

Il rapporta la v..... de Rome et en mourut. En mourant, il ne voulut
jamais dire autre chose, quand il prit l'hostie, sinon qu'il la
prenoit comme les apôtres l'avoient prise. On disoit qu'il avoit voulu
mourir en fourbe, comme il avoit vécu. C'étoit un fort bel homme. Il
dit une fois une assez plaisante chose d'un prédicateur qui disoit:
_M. saint Augustin_, _M. saint Jérôme_, etc.: «Vraiment, dit-il, il
paroît bien que cet honnête homme n'a pas grande familiarité avec les
Pères, car il les appelle encore _monsieur_.»




L'ARCHEVÊQUE DE SENS,

FRÈRE DU PRÉCÉDENT[102].


Son frère, qui fut archevêque de Sens après lui, étoit un fort
ridicule personnage. Avant la mort de son frère on l'appeloit
l'_Ambigu_, car il n'étoit ni d'église, ni de robe, ni d'épée, ni
ignorant, ni savant. Il faut lire la pièce que Bautru fit contre lui,
qu'il a intitulée _l'Ambigu_[103]. Quand son frère alla à Rome, il fut
long-temps à décider s'il l'y mèneroit ou non, et il disoit
plaisamment que cet homme étoit si _ambigu_, qu'il rendoit ambiguës
toutes les choses qui le concernoient. Quand il fut fait archevêque,
pour montrer qu'il savoit du latin, il traduisit toutes les harangues
de Quinte-Curce et le traité _de Amicitiâ_ de Cicéron; mais il ôta sur
ce point-là l'_ambiguité_ où l'on avoit été jusques alors, car il
persuada tous ceux qui s'y connoissoient, qu'il n'entendoit pas cette
langue. Ces traductions pourtant furent estimées de toute la cour;
mais c'étoit en un temps où l'on peut dire que l'on donnoit la
réputation. On ne laissoit pas de dire que les cadets avoient perdu
leur procès, car le cadet de Desportes et celui de Bertaut
approchoient encore moins de leurs aînés que cet _ambigu_ du cardinal.

  [102] Du Perron (Jean Davy), archevêque de Sens, mort en 1621.

  [103] «M. de Bautru a fait une satire contre l'_Ambigu_. L'Ambigu
  étoit frère de M. le cardinal du Perron. On ne pouvoit pas,
  disait-il, décider s'il étoit jour ou nuit lorsqu'il vint au
  monde. Il étoit hermaphrodite, et la sage-femme, lors qu'il fut
  né, dit à la mère: «Madame, votre fils est une fille, et votre
  fille est un garçon.» On le nomma _Lysique_, afin qu'on ne pût
  distinguer si c'étoit le nom d'un homme ou d'une femme. Il mit un
  ouvrage en lumière, mais on ne pouvoit pas dire pour cela qu'il
  fût auteur, parce que c'étoit une traduction.» (_Menagiana_,
  édit. de 1762, tom. 1, pag. 339.)




LE DUC DE SULLY[104].


On a dit, et soutenu, qu'il venoit d'un Écossais nommé Bethun, et non
de la maison des comtes de Béthune de Flandre. Il y avoit un Écossois
archevêque de Glascow qu'il traitoit de parent. Par sa vision d'être
allié de la maison de Guise par la maison de Coucy, issue, dit-il, de
l'ancienne maison d'Autriche, comme s'il réputoit à déshonneur d'être
parent de l'empereur et du roi d'Espagne, il alla s'offrir à MM. de
Guise contre M. le comte de Soissons. Le Roi[105] lui manda par M. du
Maurier, huguenot, depuis ambassadeur en Hollande, qu'il le rendroit
si petit compagnon, qu'il lui feroit bien voir que la maison de Guise
n'en seroit pas mieux pour avoir son appui; qu'il étoit un ingrat, lui
qu'il avoit élevé de rien, de s'aller offrir contre un prince du sang
à ceux qui avoient tâché d'ôter la couronne et la vie à son
bienfaiteur. M. du Maurier ne dit pas la moitié de ce que le Roi lui
avoit donné charge de dire; cependant mon homme fut si abattu que
c'étoit une pitié, car comme dans la prospérité il étoit insolent, de
même il étoit lâche et failli de coeur dans l'adversité.

  [104] J'ai tiré la plus grande part de ceci d'un manuscrit qu'a
  fait feu M. Marbault, autrefois secrétaire de M.
  Duplessis-Mornay, sur les Mémoires de M. de Sully, dont il montre
  presque partout la fausseté pour les choses qui concernent
  l'auteur. J'ai extrait de cet écrit ce qu'on n'oseroit publier,
  quand on l'imprimera. (T.)--Si nous avions besoin de prouver que
  les _Mémoires de Tallemant_ ne sont pas une reproduction
  fastidieuse des autres Mémoires du temps, il nous suffiroit de
  citer à l'appui de notre assertion l'article _Sully_. Certes, ce
  ministre y est peint sous un jour tout nouveau. Est-il également
  vrai? Nous sommes très-portés à croire qu'un peu de passion a pu
  parfois rembrunir le tableau; mais il ne nous paroît pas moins
  constant par les mots cités par Tallemant, de Henri IV sur Sully,
  mots qui portent évidemment le cachet de ce prince, que, fort
  attaché à son ministre dont il appréciait l'habileté, Henri IV
  regardoit son dévoûment et ses services comme loin d'être
  complètement désintéressés.

  [105] Henri III.

Il eut une querelle ensuite avec M. le comte de Soissons pour quelques
assignations où il rebuta fort ce prince. Ceux de Lorraine s'offrirent
à lui pour lui rendre la pareille, dont le Roi fut fort irrité. Ce
qu'il conte d'une autre querelle avec M. le comte pour un logement à
Châtellerault est faux[106]: M. le comte lui eût passé l'épée au
travers du corps. Quoiqu'il fût gouverneur du Poitou, il n'y avoit
pourtant nul crédit.

  [106] _Mémoires de Sully_, liv. 22.

Il se vanta d'avoir fait donner le gouvernement de Provence à feu M.
de Guise[107], et M. le chancelier de Chiverny fit ses protestations
contre cela[108]. Il blâme M. d'O[109], qui pourtant avoit les mains
nettes, et qui, au lieu de s'enrichir dans la surintendance, y mangea
son bien.

  [107] _Mémoires de Sully_, liv. 7.

  [108] _Mémoires d'Etat de messire Philippe Hurault, comte de
  Chiverny_, 1636, in-4º.

  [109] _Mémoires_, liv. 4 et 7.

Il passe par-dessus M. de Sancy, comme s'il n'avoit point été
surintendant[110]. M. de Sancy fut chassé pour avoir dit au Roi, au
siége d'Amiens, comme il lui demandoit conseil sur son mariage avec
madame de Beaufort, en présence de M. de Montpensier, que «p.....
pour p....., il aimeroit mieux la fille d'Henri II[111] que celle de
madame d'Estrées, qui étoit morte au bordel;» et pour avoir dit aussi
à madame la duchesse[112] même, qui disoit qu'un gentilhomme de ses
voisins avoit mis ses enfants sous le poêle en épousant celle dont il
les avoit eus, «que cela étoit bon pour un héritage de cinq ou six
mille livres de rentes, mais que pour un royaume elle n'en viendroit
jamais à bout, et que toujours un bâtard seroit un fils de p.....» A
la vérité ces paroles sont un peu bien rudes, mais le Roi devoit
considérer que M. de Sancy étoit homme de bien, et qu'il lui avoit
rendu de grands services.

  [110] _Mémoires_, liv. 7.

  [111] Marguerite de France, reine de Navarre, épouse divorcée de
  Henri IV. Tallemant lui consacre un article peu après.

  [112] La duchesse de Beaufort, Gabrielle.

Il avoit en effet soudoyé à ses dépens les Suisses en grand nombre
qu'il amena à Henri IV[113]. Il mourut pauvre avec un arrêt de défense
dans sa poche. Plusieurs fois il lui est arrivé d'être pris par les
sergents; il se laissoit mener jusqu'à la porte de la prison, puis il
leur montroit son arrêt et se moquoit d'eux.

  [113] Harlay de Sancy, pour procurer des secours à Henri IV, mit
  en gage chez des Juifs de Metz un très-beau diamant. Cette pierre
  a été réunie aux diamants de la couronne. Il ne faut pas la
  confondre avec le Pitt ou le Régent, qui est d'un poids beaucoup
  plus considérable.

Il avoit un fils qui fut page de la chambre de Henri IV. Las de porter
le flambeau à pied, il trouva moyen d'avoir une haquenée. Le Roi le
sut et lui fit donner le fouet. Il juroit toujours _pa la mort_; on
l'appela _Palamort_. C'étoit un assez plaisant homme. Il trouva une
fois madame de Guémenée sur le chemin d'Orléans; elle venoit à Paris.
Il s'ennuyoit d'être à cheval, car il faisoit mauvais temps; il lui
dit: «Madame, il y a des voleurs à la vallée de Torfou, je m'offre à
vous escorter.--Je vous rends grâces, lui dit-elle.--Ah! madame,
répliqua-t-il, il ne sera pas dit que je vous aie abandonnée au
besoin;» et en disant cela, il baisse la portière, et, quoi qu'elle
dît, il se mit dans le carrosse. A Rome, comme M. de Brissac étoit
ambassadeur, un jour que l'ambassadrice devoit aller voir la vigne de
Médicis, il se mit tout nu dans une niche où il n'y avoit point de
statue; il y a là une galerie qui en est toute pleine. Cet homme se
fit Père de l'Oratoire, et on l'appeloit le Père _Palamort_. Il
n'avoit dans sa chambre que des Saints cavaliers, comme saint Maurice,
saint Martin et autres.

L'autre fils de M. de Sancy, qui fut ambassadeur en Turquie, se fit
également Père de l'Oratoire.

Madame de Beaufort n'eut point de patience qu'elle n'eût fait mettre
M. de Rosny en la place de M. de Sancy. Il lui faisoit la cour, il y
avoit long-temps. Son premier emploi fut de contrôler les passe-ports
au siége d'Amiens, et puis il fut envoyé dans les élections pour
prendre tous les deniers qui se trouveroient chez les receveurs, ce
qu'il fit avec beaucoup de rigueur. Il en usa de même en toutes
rencontres. Comme il étoit assez ignorant en fait de finances, il mena
avec lui un nommé Ange Cappel, sieur du Luat[114], une espèce de fou
de belles-lettres, qui fit imprimer long-temps après, pour flatter M.
de Sully, un petit livre intitulé: _Le Confident_, dont M. de
Lesdiguières fut fort en colère. Du Luat en fut mis en prison. Quand
on voulut l'interroger et qu'on lui dit: «Promettez-vous de dire la
vérité?--Je m'en garderai bien, dit-il, je ne suis en peine que pour
l'avoir dite.» Il donnoit des avis très-pernicieux, et disoit, entre
autres sottises, qu'il ne falloit qu'un _lait d'amendes_ pour
restaurer la France, parce qu'il y avoit une affaire sur les amendes.
Il fit imprimer un livre de ses beaux avis, au frontispice duquel il
étoit peint comme un Ange, avec des ailes et de la barbe au menton, et
des vers qui disoient qu'il n'avoit rien d'humain que la barbe[115].

  [114] Ange Cappel, seigneur du Luat, est auteur d'un livre
  intitulé: _l'Abus des Plaideurs_, Paris, 1604, in-folio. Il nous
  a été impossible de découvrir dans aucune bibliothèque de Paris,
  et dans aucun catalogue, le petit livre, ayant pour titre: _Le
  Confident_, dont parle Tallemant. Ange Cappel a son article dans
  la _Biographie universelle_ de Michaud; on trouve aussi des
  renseignemens sur lui dans les _Remarques_ sur le chapitre 11 de
  la _Confession de Sancy_. (Voyez le _Recueil de diverses pièces
  servant à l'histoire de Henri_ III. Cologne, P. Marteau, 1699, t.
  2, p. 555.)

  [115] Cette facétie orne le frontispice de _l'Abus des
  Plaideurs_. On répondit à Cappel par un quatrain lourd et
  grossier, attribué à Rapin, que cite la _Biographie_. Ce donneur
  d'avis obtint le 27 septembre 1612 un arrêt du conseil qui lui
  accordoit le vingtième denier d'un nouveau fonds qu'il proposoit
  sur le _ménage du domaine_ du roi. Une copie collationnée de cet
  arrêt existe dans le manuscrit du roi 8778, in-folio. Fonds de
  Béthune, p. 64.

M. d'Incarville, contrôleur général des finances, n'étoit point un
voleur, comme le dit M. de Sully[116]; c'était un honnête homme et
homme de bien. Cette querelle avec madame de Beaufort, lorsqu'elle
alloit être reine ne s'accorde guère avec ce que M. de Sully conte du
voyage de Clermont, où il donna des coups de bâton au cocher par son
commandement; elle l'eût fait chasser bien vite.

  [116] _Mémoires_, liv. 12.

Voici ce qui se passa à la maladie de madame de Beaufort. Elle dépêcha
Puypeiroux vers le Roi pour lui en donner avis, et le supplier de
trouver bon qu'elle se fît mettre dans un bateau pour l'aller trouver
à Fontainebleau. Elle espéroit que cela le feroit venir aussitôt, et
qu'en faveur de ses enfants, il l'épouseroit avant qu'elle mourût. En
effet, aussitôt que Puypeiroux fut arrivé, le Roi le fit repartir pour
lui aller faire tenir prêt le bac des Tuileries, dans lequel il
vouloit passer pour n'être point vu, et incontinent il monta à cheval,
et fit si grande diligence qu'il rattrapa Puypeiroux, à qui il fit de
terribles reproches. Auprès de Juvisy, le Roi trouva M. le chancelier
de Bellièvre, qui lui apprit la mort de madame la Duchesse. Nonobstant
cela, il vouloit aller à Paris pour la voir en cet état, si M. le
chancelier ne lui eût remontré que cela étoit indigne d'un roi. Il se
laissa vaincre à ses raisons, et retourna à Fontainebleau.

M. de Sully dit en un endroit que le Roi monta dans son carrosse; il
n'en avoit point, quoiqu'il fût surintendant des finances. Il alloit
au Louvre en housse, et n'eut un carrosse que quand il fut grand
maître de l'artillerie. Le Roi ne vouloit pas qu'on en eût. Le marquis
de Coeuvres et le marquis de Rambouillet furent les premiers des
jeunes gens qui en eurent, le dernier à cause de sa mauvaise vue,
l'autre en rendoit quelque autre raison[117]. Ils se cachoient, quand
ils rencontroient le Roi. Bassompierre disoit que quand il pleuvoit
ils alloient chercher des dames de leurs amies pour faire des visites
avec elles. Arnauld le Péteux[118] a été le premier garçon de la ville
qui en ait eu, car les hommes mariés en eurent avant lui. Le Roi ne
trouva pas bon que Fontenay-Mareuil[119] en eût un, on lui dit qu'il
s'alloit marier. Enfin les carrosses devinrent tout communs; on ne
savoit ce que c'étoit que des chevaux d'amble, le Roi seul avoit une
haquenée; du temps d'Henri IV même cela étoit ainsi; on trottoit après
le Roi.

  [117] «J'ai appris de la vieille madame Pilou, dit Sauval, qu'il
  n'y a point eu de carrosse à Paris avant la fin de la Ligue... La
  première personne qui en eut étoit une femme de sa connoissance
  et sa voisine, fille d'un riche apothicaire de la rue
  Saint-Antoine, nommé Fayereau, et qui s'étoit fait séparer de
  corps et de biens d'avec Bordeaux, maître des comptes, son
  premier mari.» (_Antiquités de Paris_, tome 1er, p. 191.)

  [118] On trouvera plus bas un article sur cet Arnauld; on y donne
  la raison du surnom bizarre qu'il portoit.

  [119] Ceci doit être entendu de Louis XIII et non de Henri IV.
  François Du Val, marquis de Fontenay-Mareuil, élevé auprès du
  dauphin, comme enfant d'honneur, n'avoit que quinze ans à la mort
  de Henri IV. Il épousa en novembre 1626 Suzanne de Monceaux.
  Fontenay-Mareuil s'est rendu célèbre dans la carrière des
  ambassades; il a laissé des _Mémoires_ importants qui ont été
  publiés pour la première fois dans la première série de la
  _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, tomes
  50 et 51.

Quand le Roi fit M. de Sully surintendant, cet homme, par bravoure,
fit un inventaire de ses biens qu'il donna à Sa Majesté, jurant qu'il
ne vouloit que vivre de ses appointemens et profiter de l'épargne de
son revenu, qui ne consistoit alors qu'en la terre de Rosny. Mais
aussitôt il se mit à faire de grandes acquisitions, et tout le monde
se moquoit de son bel inventaire. Le Roi témoigna assez, ce qu'il en
pensoit, car M. de Sully ayant un jour bronché dans la cour du Louvre,
en le voulant saluer, comme il étoit sur un balcon, il dit à ceux qui
étoient auprès de lui, qu'ils ne s'en étonnassent pas, et que si le
plus fort de ses Suisses avoit autant de _pots de vin_ dans la tête,
il seroit tombé tout de son long.

Il se fait écrire _monseigneur_ par La Varenne[120]; on ne donnoit
point du _monseigneur_ en ce temps-là au surintendant des finances, et
il n'étoit que cela alors. D'ailleurs La Varenne étoit trop fier pour
en user ainsi. On le voit par une chose, qu'il lui écrivit depuis, à
propos du différend de leurs gendres[121] en Bretagne, pour la
préséance; quoique M. de Sully fût duc et pair, l'autre lui écrivit
ainsi: _Le différend qui est entre nos gendres..._ Cela pensa faire
enrager le bon homme. Cela me fait ressouvenir que M. le chancelier
Seguier, dont la fille a épousé le petit-fils de M. de Sully, lui
ayant écrit une fois, à propos de quelques démêlés, en ces mots: _Pour
conserver la paix dans nos familles_, il s'en mit en colère, et dit
que le mot de famille n'étoit bon que pour le chancelier, qui n'étoit
qu'un citadin.

  [120] Grand m... du roi (T.)--Cette assertion de Tallemant sur
  les fonctions secrètes de La Varenne ne paroît pas dénuée de
  vraisemblance. Son premier office avoit été celui de cuisinier
  chez Madame: il excelloit à piquer les viandes. Quand il eut fait
  fortune et quand Guillaume Fouquet (c'étoit son nom) eut gagné le
  marquisat de La Varenne, Madame le rencontrant un jour, lui dit:
  «La Varenne, tu as plus gagné à porter les _poulets_ de mon frère
  qu'à piquer les miens.» Il fut fait porte-manteau du Roi, puis
  conseiller d'état et contrôleur général des postes; toutefois ces
  différentes charges ne le détournèrent jamais du soin de ses
  missions amoureuses. Mais l'âge du Roi diminuoit chaque jour
  l'importance du rôle de son confident; aussi La Varenne ayant
  obtenu une grâce nouvelle du prince, comme le chancelier de
  Bellièvre faisoit quelques difficultés d'en sceller l'expédition,
  La Varenne lui dit: «Monsieur, ne vous en faites pas tant
  accroire: je veux bien que vous sachiez que si mon maître avoit
  vingt-cinq ans de moins, je ne donnerois pas mon emploi pour le
  vôtre.»

  [121] M. de Rohan; le comte de Vertus d'Avaugour. (T.)--Henri,
  duc de Rohan, épousa en 1605 Marguerite de Béthune-Sully, et
  Claude de Bretagne, comte de Vertus, avoit épousé Catherine
  Fouquet, fille du marquis de La Varenne.

Jamais il n'y eut un surintendant plus rébarbatif. Cinq ou six
seigneurs des plus qualifiés de la cour, et de ceux que le Roi voyoit
de meilleur oeil, l'allèrent un après-dîner visiter à l'Arsenal. Ils
lui déclarèrent en entrant qu'ils ne venoient que pour le voir. Il
leur répondit que cela étoit bien aisé, et s'étant tourné devant et
derrière pour se faire voir, il entra dans son cabinet et ferma la
porte sur lui.

Un trésorier de France, nommé Pradel, autrefois maître-d'hôtel du
vieux maréchal de Biron, et fort connu du Roi, ne pouvoit avoir raison
de M. de Sully, qui lui ôtoit ses gages. Un jour il le voulut faire
sortir de chez lui par les épaules, mais cet homme prit un couteau de
dessus la table, car le couvert étoit mis, et lui dit: «Vous aurez ma
vie auparavant; je suis dans la maison du roi, vous me devez justice.»
Enfin, après bien du bruit, Pradel alla trouver le Roi, lui conta
l'histoire, et déclara que, dans le désespoir où le mettoit M. de
Sully, il ne se soucioit point d'être pendu, pourvu qu'il se fût
vengé; qu'aussi bien il mourroit de faim. Le Roi le gourmanda fort;
mais, quelques plaintes que fît M. de Sully, il fallut payer Pradel.

Un Italien, venant de l'Arsenal, où il avoit eu quelques rebuffades du
surintendant, passa par la Grêve, où l'on pendoit quelques
malfaiteurs. «_O beati impiccati! s'écria-t-il, che non avete da fare
con quel Rosny._»

Il étoit si haï que par plaisir on coupoit les ormes qu'il avoit fait
mettre sur les grands chemins pour les orner. «C'est un _Rosny_,
disoient-ils, faisons-en un _Biron_[122].» Il avoit proposé au Roi,
qui aimoit les établissements, d'obliger les particuliers à mettre des
arbres le long des chemins; et comme il vit que cela ne réussissoit
pas, il fut le premier à s'en moquer.

  [122] Par allusion au supplice du maréchal de Biron, décapité le
  31 juillet 1602.

M. de Sully dit en un endroit de ses _Mémoires_ que M. de Biron et
douze des plus galants de la cour ne pouvoient venir à bout d'un
ballet qu'ils avoient entrepris, et qu'il fallut lui faire commander
par le Roi de s'en mettre. C'étoit une de ses folies que la danse.
Tous les soirs, jusqu'à la mort d'Henri IV, un nommé La Roche, valet
de chambre du Roi, jouoit sur le luth les danses du temps, et M. de
Sully dansoit tout seul avec je ne sais quel bonnet extravagant en
tête, qu'il avoit d'ordinaire quand il étoit dans son cabinet. Les
spectateurs étoient Duret, depuis président de Chevry, et La Clavelle,
depuis seigneur de Chevigny[123], qui, avec quelques femmes d'assez
mauvaise réputation bouffonnoient tous les jours avec lui. Ces gens
lui applaudissoient, quoique ce fût le plus maladroit homme du
monde[124]. Il montoit quelquefois des chevaux dans la cour de
l'Arsenal, mais de si mauvaise grâce que tout le monde se moquoit de
lui.

  [123] Duret de Chevry, sur lequel on verra plus bas un article
  dans ces Mémoires, et La Clavelle de Chevigny avoient été
  secrétaires de Sully. (Voyez l'_avertissement_ qui précède les
  _Mémoires de Sully_, Tome 1er, p. 3, de la 2e série de la
  _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_.)

  [124] Tout ceci contraste fort avec le caractère d'austérité de
  convention qu'on a prêté à Sully. Il est surtout une pointe qui
  traîne dans tous les _ana_ historiques et qui se trouve révoquée
  en doute par le récit de Tallemant. Si l'on en croit les
  conteurs, après la mort de Henri IV le prince de Condé témoigna
  un jour le désir que le marquis de Rosny, fils de
  l'ex-surintendant, figurât dans un ballet qu'il montoit. Sully
  lui aurait répondu avec cette sévérité théâtrale que la tradition
  lui prête: «Rosny est marié, il a des enfants, ce n'est plus à
  lui à danser.--Je vois bien ce que c'est, auroit repris le
  prince, vous voulez faire de mon ballet une affaire
  d'Etat.--Nullement, monsieur, lui répondit Sully, tout au
  contraire: je tiens vos affaires d'Etat pour des ballets.» Cela
  est bien digne, mais Tallemant est plus naturel, et il étoit
  rapproché des sources.

A propos de ballet, M. le Prince en dansa un, et le Roi commanda à M.
de Sully de donner une ordonnance pour cela. M. de Sully enrageoit,
et, comme pour se moquer, il mit en bas: «Et autant pour le brodeur.»
Pour le faire enrager encore plus, M. le Prince se fit payer le double
en disant qu'il y en avoit la moitié pour le brodeur. Il alla avec
toute sa maison chez M. d'Arbault, trésorier de l'Épargne, et n'en
sortit qu'il n'eût reçu l'argent. Le Roi ne fit qu'en rire, et dit que
M. de Sully méritoit bien cela.

Sully gardoit lui-même la porte de la salle à double rang de galeries
qu'il avoit fait faire à l'Arsenal pour les ballets.

C'étoit à Duret, son m........, qu'on présentoit les gants[125]. Il
parle dans ses _Mémoires_ d'un nommé Robin qu'il rebuta[126]; c'est
qu'il s'étoit adressé à lui-même, et non pas à Duret.

  [125] _Présenter, donner les gants_, locutions tirées de l'ancien
  usage de donner une paire de gants à celui qui apportoit le
  premier une bonne nouvelle, et par extension faire un cadeau en
  échange d'un service, d'une faveur. Cet usage venoit d'Espagne,
  où il s'appeloit la _paraguante_.

  [126] Livre 9.

La chambre de justice ne fut établie que pour perdre M. de Sully et
découvrir ses malversations; et cela étoit mené par des gens qu'il
avoit mis dans les finances. Il s'opposa tant qu'il put à la
recherche, et ce fut lui qui fit la composition des financiers. M. de
Bellegarde s'en étant rendu le solliciteur, il fit si bien qu'il
réduisit à fort peu de chose ce qui devoit revenir de cette
composition, pour faire accroire au Roi qu'il avoit été mal conseillé,
et que, pour un petit profit, il avoit perdu la bonne volonté de ses
officiers. Ceci arriva en 1606, et le roi, sachant les pots-de-vin
qu'il prenoit, et croyant qu'il avoit part aux intérêts d'avance qu'on
payoit aux trésoriers de l'Epargne, faisoit état de donner la
surintendance à M. de Vendôme, quand il auroit plus d'âge; lorsque Sa
Majesté mourut, elle étoit sur le point de l'y établir.

Son triomphe d'Ivry et les grandes sommes qu'il tira des prisonniers
de guerre qu'il fit, sont les plus plaisants endroits de son
livre[127]. Toutes ces extravagances sont peintes dans une grande
salle à Villebon, dans le pays Chartrain.

  [127] _Mémoires_, liv. 3.

C'étoit le plus sale homme du monde en paroles. Un jour, je ne sais
quel gentilhomme fort bien fait alla dîner avec lui. Madame de Sully
sa seconde femme[128], qui vit encore, le regardoit de tous ses yeux.
«Avouez, madame, lui dit-il tout haut, que vous seriez bien attrapée
si monsieur n'avoit point de...» Il ne se tourmentoit pas autrement
d'être cocu; et en donnant de l'argent à sa femme, il disoit: «Tant
pour cela, tant pour cela, et tant pour vos f...» Il fit faire un
escalier séparé qui alloit à l'appartement de sa femme, et lui dit:
«Madame, faites passer les gens que vous savez par cet escalier-là,
car si j'en rencontre quelqu'un, sur mon escalier, je lui en ferai
sauter toutes les marches.»

  [128] Sully, veuf d'Anne de Courtenay, se remaria à Rachel de
  Cochefilet, veuve elle-même en premières noces de Châteaupers.

Ce bon homme, plus de vingt-cinq ans après que tout le monde avoit
cessé de porter des chaînes et des enseignes de diamants, en mettoit
tous les jours pour se parer, et se promenoit en cet équipage sous les
porches de la Place-Royale, qui est près de son hôtel. Tous les
passans s'amusoient à le regarder. A Sully, où il s'étoit retiré sur
la fin de ses jours[129], il avoit quinze ou vingt vieux puants et
sept ou huit vieux reîtres de gentilshommes qui, au son de la cloche,
se mettoient en haie pour lui faire honneur, quand-il alloit à la
promenade, et puis le suivoient. Il entretenoit je ne sais quelle
espèce de garde suisse. Il disoit qu'on se pouvoit sauver en toute
sorte de religion, et a voulu être enterré en terre sainte.

  [129] Sully se retira en effet, à la mort de Henri IV, dans la
  terre de son nom; mais étant rentré en possession du château de
  Villebon qu'il avoit cédé au prince de Condé, il en fit son
  habitation principale, et il y est mort. Tallemant, dans cet
  article, montre plus qu'ailleurs son esprit mordant et porté au
  dénigrement. On voit dans les _Mémoires de Sully_ de l'abbé de
  l'Ecluse, Londres, 1747, in-4º, tom. 3, pag. 414, le grand état
  que le ministre de Henri IV conserva jusque dans ses terres. Le
  château de Sully est un curieux monument du moyen âge; il a été
  sous Charles VII la demeure de La Trémouille. Il étoit avant la
  révolution flanqué de tours, mais il n'en subsiste qu'une seule
  aujourd'hui. On voit au milieu de la cour la statue en marbre que
  Rachel de Cochefilet, duchesse de Sully, fit élever à Villebon à
  la mémoire de son mari; on regrette que cette statue n'ait pas
  encore été placée sur son piédestal, et qu'elle soit encore
  couchée dans la caisse qui a servi à la transporter de Villebon à
  Sully.




LE CONNÉTABLE DE LESDIGUIÈRES.

M. DE CRÉQUI.


François de Bonne, seigneur de Lesdiguières[130], étoit d'une maison
noble et ancienne des montagnes du Dauphiné, mais pauvre. Après avoir
fait ses études, il se fit recevoir avocat au parlement de Grenoble,
et y plaida, dit-on, quelquefois; mais se sentant appelé à de plus
grandes choses, il se retira chez lui, en dessein d'aller à la guerre.
Cependant, n'ayant pas autrement de quoi se mettre en équipage, il
emprunta une jument à un hôtelier de son village, faisant semblant
d'aller voir un de ses parents. Or, cette jument, n'appartenant pas à
cet hôtelier, lui fut redemandée, et cela donna sujet à un procès qui,
quoique de petite conséquence, dura pourtant si long-temps, comme il
n'arrive que trop souvent, qu'avant qu'il fût terminé, M. de
Lesdiguières étoit déjà gouverneur du Dauphiné. Un jour donc qu'il
passoit à cheval, suivi de ses gardes, dans la place de Grenoble, ce
pauvre hôtelier, qui y étoit à la poursuite de son procès, ne put
s'empêcher de dire assez haut: «Le diable emporte François de Bonne,
tant il m'a causé de mal et d'ennui.» Un des assistants lui demanda
pourquoi il parloit ainsi; cet homme lui raconta toute l'histoire de
la jument. Celui qui lui avoit fait cette demande étoit un des
domestiques de M. de Lesdiguières, et le soir même il lui en fit le
conte; car le connétable avoit, dit-on, cette coutume, qu'il vouloit
voir tous ses domestiques avant de se coucher, et quelquefois il
s'entretenoit familièrement avec eux. Ayant su cette aventure, il
commanda à cet homme de lui amener le lendemain le pauvre hôtelier,
qui, bien étonné, et intimidé exprès par son conducteur, se vint jeter
aux pieds de M. de Lesdiguières, lui demandant pardon de ce qu'il
avoit dit de lui; mais lui, n'en faisant que rire, le releva, et
pendant qu'il l'entretenoit du temps passé, on fit venir la partie
adverse, avec laquelle il s'accorda sur-le-champ, et donna même
quelque récompense à ce bon homme.

  [130] Le connétable de Lesdiguières, né à Saint-Bonne de
  Champsaut, le 1er avril 1543, mort à Valence en 1626.

M. le connétable aimoit à se souvenir de sa première fortune, et on en
voit aujourd'hui une grande marque, en ce qu'ayant fait bâtir un
superbe palais à Lesdiguières, il prit plaisir à laisser tout auprès,
en son entier, la petite maison où il étoit né, et que son père avoit
habitée.

Pour venir à madame la connétable de Lesdiguières, sa femme, qui est
morte il n'y a pas long-temps, elle s'appeloit Marie Vignon, et étoit
fille d'un fourreur de Grenoble. Elle fut mariée à un marchand drapier
de la même ville, nommé sire Aymon Mathel, dont elle eut deux filles.
C'était une assez belle personne, mais il n'y avoit rien
d'extraordinaire. Son premier, galant fut un nommé Roux, secrétaire de
la cour de parlement de Grenoble, qui depuis la donna à M. de
Lesdiguières. Or, ce Roux étoit grand ami d'un Cordelier appelé de
Nobilibus, qui fut brûlé à Grenoble pour avoir dit la messe sans avoir
reçu les ordres. On le soupconnoit aussi de magie, et le peuple croit
encore aujourd'hui que ce Cordelier avoit donné à madame la connétable
des charmes pour se rendre maîtresse de l'esprit de M. de
Lesdiguières. Il est bien certain qu'elle eut d'abord un fort grand
pouvoir sur lui.

Il n'y avoit pas long-temps que cet amour duroit, lorsque la femme
quitta la maison de son mari; elle ne logeoit pourtant pas avec son
galant, mais en un logis séparé où il lui donna grand équipage, et
bientôt après il la fit marquise. Il en eut deux filles durant cette
séparation d'avec sont mari. On dit que les parents de M. de
Lesdiguières gagnèrent son médecin, qui lui conseilla, pour sa santé,
de changer de maîtresse, et qu'en même temps, pour essayer de la lui
faire oublier, on lui présenta une fort belle personne, nommée Pachon,
femme d'un de ses gardes. Mais la marquise, car on l'appeloit ainsi
alors, fit donner des coups de bâton à cette femme dans la maison même
de M. de Lesdiguières, et incontinent après s'alla jeter à ses pieds.
Elle n'eut pas grande peine à faire sa paix, et fut plus aimée
qu'auparavant.

M. de Lesdiguières étoit obligé de faire plusieurs voyages; elle le
suivit partout, et même à la guerre; on dit pourtant qu'il voulut
faire en sorte que le drapier la reprît, et qu'il lui fit offrir pour
cela de le faire intendant de sa maison. Mais ce marchand, qui étoit
homme d'honneur, n'y voulut jamais entendre.

Cependant elle ne perdoit point d'occasion d'avancer ses parents.
Elle fit donner des bénéfices ou des compagnies à sept ou huit frères
qu'elle avoit, maria fort bien deux de ses soeurs. L'une épousa un
gentilhomme de la campagne, et depuis, étant veuve, elle fut
entretenue, car c'est une bonne race, par un prieur proche de Die,
dont elle eut une fille qui est religieuse dans Grenoble, mais que
madame la connétable, cette prude, n'a pas voulu voir. L'autre fut
mariée à un capitaine nommé Tonnier, et après sa mort elle épousa un
président de la chambre des comptes de Grenoble, appelé Le Blanc.
Celle-ci ne voulut point faire honte à ses aînées, et pendant la vie
et après la mort de son second mari, elle eut pour galant un nommé
L'Agneau, qu'elle épousa à l'article de la mort, et après avoir reçu
l'extrême-onction.

La marquise maria aussi les deux filles qu'elle avoit eues du drapier,
l'une à La Croix, maître-d'hôtel de M. de Lesdiguières, et en secondes
noces au baron de Barry. Celle-ci se garda bien de dégénérer, et fut
une digne fille d'une telle mère. L'autre fut mariée trois fois: la
première à un gentilhomme de la campagne dont je ne sais point le nom;
la seconde à un autre gentilhomme nommé Moncizet, avec lequel elle fut
démariée, et pour la troisième fois elle épousa le marquis de
Canillac.

Quant aux filles qu'elle avoit eues de M. de Lesdiguières, nous dirons
ensuite à qui elles furent mariées; mais il faut dire auparavant de
quelle façon leur mère parvint à se faire épouser par M. de
Lesdiguières.

Elle étoit demeurée à Grenoble, tandis que M. de Lesdiguières étoit au
siége de quelque place dans le Languedoc. En ce temps-là, un certain
colonel Alard, piémontais, vint faire des recrues en Dauphiné. Elle en
fut cajolée, mais non pas aussi ouvertement qu'elle l'avoit été
auparavant par M. de Nemours, qui lui fit mille galanteries, durant un
voyage que M. de Lesdiguières avoit été obligé de faire en Picardie.
Or comme elle ne pensoit qu'à devenir femme de M. de Lesdiguières, et
que la vie de son mari étoit un obstacle insurmontable, elle persuada
à ce colonel de l'assassiner; ce qu'il fit en cette sorte.

Le drapier, ayant abandonné son commerce, s'était retiré aux champs
depuis quelques années, en un lieu appelé le Port de Gien, dans la
paroisse de Mellan, à une petite lieue de Grenoble. Le colonel monté à
cheval, accompagné d'un grand valet italien à pied; il arriva de bonne
heure en ce lieu, et ayant rencontré un berger, il lui demanda la
maison du capitaine Clavel. Le berger lui dit qu'il ne connoissoit
personne de ce nom-là, mais que s'il demandoit la maison de sire
Mathel, c'était une de ces deux qu'il voyoit seules assez près de là.
Le colonel le pria de l'y conduire, afin que le berger lui montrât
l'homme qu'il cherchoit, car il ne le connoissoit pas. Ils n'eurent
pas fait beaucoup de chemin que le berger lui montra le drapier qui se
promenoit seul le long d'une pièce de terre; le colonel le remercia,
lui donna pour boire et le renvoya. Après il va au marchand, et le
jette par terre d'un coup de pistolet qu'il accompagne de quelques
coups d'épée, de peur de manquer à le tuer.

La justice fit prendre le valet du mort et une servante qui étoit sa
concubine, avec le berger qui raconta toute l'histoire, sans pouvoir
nommer le meurtrier. On lui demanda s'il le reconnoîtroit bien. Il
répondit qu'oui. C'est pourquoi on le mit à Grenoble à une grille de
la prison qui répond sur la grande place appelée Saint-André. Il n'y
fut pas long-temps sans voir passer le colonel, qu'il reconnut
aussitôt, et qui fut tout aussitôt emprisonné, car il avoit cru
sottement que ce berger n'avoit rien vu.

M. de Lesdiguières, en ayant reçu avis en diligence, craignit que, si
cette affaire s'approfondissoit, sa maîtresse ne fût terriblement
embarrassée; il partit promptement du lieu où il étoit, et, entrant
dans la ville sans qu'on l'y attendît, alla d'autorité délivrer le
Piémontais; et le fit sauver en même temps. Le parlement fit du bruit,
et voulut s'en venger sur la maîtresse de M. de Lesdiguières, ne
pouvant s'en venger sur lui-même. Mais comme le connétable étoit
adroit, il sut si bien négocier avec chaque conseiller en particulier,
qu'il ne se parla plus de cette affaire.

Depuis ce temps-là il fut encore cinq ou six ans sans épouser la
marquise, et à la fin il s'y résolut, pour légitimer les deux filles
qu'il en avoit eues. Elles étoient adultérines pourtant[131].

  [131] En partant pour s'aller marier, il dit à sa maîtresse:
  «Allons donc faire cette sottise, puisque vous le voulez» (T.)

Il en avoit une d'un premier lit qui fut mariée à M. de Créqui. M. de
Lesdiguières d'aujourd'hui, auparavant M. le comte de Saulx, et feu M.
de Canaples, père de M. de Créqui d'à présent, vinrent de ce mariage.
Cette fille étant morte, on prit une étrange résolution, qui fut de
marier les deux filles qu'il avoit eues de madame la connétable, l'une
au comte de Saulx, et l'autre à M. de Créqui[132] son père, afin de
leur conserver tout le bien de M. le connétable. Il est vrai qu'il y
eut quelque intervalle de temps entre ces deux mariages, car l'aînée
de ces filles, mariée au marquis de Montbrun, fut démariée pour
épouser le comte de Saulx dont elle étoit tante; il étoit fils de la
fille du premier lit de M. de Lesdiguières.

  [132] Charles, maréchal de Créqui, épousa Madeleine de Bonne,
  fille du connétable de Lesdiguières. Il mourut en 1638, à l'âge
  d'environ soixante et onze ans.

Ce mariage ne fut pas heureux, et la comtesse de Saulx mourut bientôt
sans enfants. Voilà pourquoi, comme on avoit toujours la pensée de
conserver tout le bien à M. de Créqui et à ses enfants, la cadette ne
pouvant pas être épousée par M. le comte de Saulx, qui étoit veuf de
sa soeur de père et de mère, ni par M. de Canaples, qui étoit marié
avec une parente de MM. de Luynes, soeur de Combalet. Il fallut que M.
de Créqui l'épousât, quoiqu'il fût veuf d'une soeur du premier lit et
beau-frère de celle qui venoit de mourir. Le pape, quand on lui
demanda la dispense pour ce dernier mariage, dit qu'il falloit un pape
tout entier pour donner toutes les dispenses que ceux de cette maison
demandoient. Et il ne laissa pourtant pas de la donner.

Ce mariage du maréchal de Créqui fut encore plus malheureux que les
autres. Sa femme et lui ne vivoient pas bien ensemble, et un nommé
Najère, chef de son conseil[133], le fit résoudre, après la mort du
connétable, à une méchanceté qu'on auroit de la peine à croire, qui
fut de faire persuader à la maréchale, qui n'avoit point d'enfants,
d'en supposer un, afin que la supposition étant découverte, cela
donnât lieu de la cloîtrer et de retenir tout son bien. On persuada
donc à la maréchale cette supposition, comme elle étoit à une maison
des champs, appelée la Tour-d'Aigues. Il se trouva que la fermière
étoit grosse, qui consentit volontiers à donner son enfant à la
maréchale, pour en faire un grand seigneur. Mais le maréchal donna
ordre que celui qui transporteroit cet enfant d'une chambre à l'autre
l'étouffât en chemin, sur quoi la véritable mère, reconnoissant sa
faute, commença dans sa douleur à s'accuser, et sa maîtresse aussi, de
cette supposition. Aussitôt le comte de Saulx survint avec des
commissaires qu'on avoit fait tenir tout prêts, et qui, ayant fait
leurs informations, emprisonnèrent la maréchale. Ce procès pourtant
fut si bien conduit par le conseil et l'adresse de madame la
connétable, que ce mari, qui avoit voulu embarrasser sa femme par
cette accusation, se trouva presqu'aussi embarrassé qu'elle, et fut
obligé de s'accommoder. Après cette belle affaire, il en fit encore
une autre. Il fit enlever la connétable, sa belle-mère, et la tint
long-temps prisonnière au fort de Barreaux, l'accusant faussement de
crime de lèze-majesté et d'avoir intelligence avec le duc de Savoie;
mais le feu roi (Louis XIII) et le cardinal de Richelieu, passant à
Lyon, la mirent en liberté.

  [133] Il étoit garde-des-sceaux du parlement de Grenoble.

M. de Créqui ayant été tué en Italie, la maréchale eut sur la fin de
ses jours feu M. d'Elboeuf pour galant durant le séjour qu'elle fit à
Paris. Après elle alla mourir à Bourg en Bresse, et à l'heure de sa
mort elle donna toutes ses pierreries à un gentilhomme du duc pour les
lui porter. Elles étoient en assez bonne quantité, car sa mère lui en
avait donné de belles pour une terre qu'elle lui avoit baillée en
échange. Par son testament elle donna encore à M. d'Elboeuf une belle
terre auprès de Paris.

Ce M. d'Elboeuf étoit un grand abatteur de bois. Il attrapa
plaisamment (il y a trois ou quatre ans) une demoiselle de sa femme,
madame d'Elboeuf, qui est devenue ridicule, de belle qu'elle avoit été
autrefois (elle est soeur de M. de Vendôme)[134]. Elle étoit fort
malade. Elle avoit une demoiselle très-jolie; le mari en étoit épris.
Un jour il vint tout triste, et dit devant cette fille: «Ma femme est
morte, les médecins en désespèrent, ils me l'ont avoué, et de plus un
astrologue, qui a fait son horoscope, et que je viens de visiter
exprès pour cela, assure qu'elle n'en sauroit échapper.» Cette fille
depuis ce moment se mit dans l'esprit qu'elle pourroit bien devenir
princesse, et se laissa faire un petit enfant. Madame d'Elboeuf a
enterré son mari; il est mort cette année, âgé de soixante-un
ans[135], et il disoit: «Faut-il que je meure si jeune!»

  [134] Catherine Henriette, légitimée de France, fille de Henri IV
  et de Gabrielle d'Estrées, fut mariée au duc d'Elboeuf en 1619,
  et mourut en 1663.

  [135] Charles de Lorraine, deuxième du nom, duc d'Elboeuf, mourut
  le 5 novembre 1657. Cette date et quelques autres,
  particulièrement celle que Tallemant a mise à la marge de son
  introduction, font connoître principalement l'époque à laquelle
  il écrivoit ses Mémoires.

Pour revenir au connétable, voici ce que Bérançon a rapporté de sa
mort. Il travailloit avec lui, le propre jour qu'il mourut, à des
départs de gens de guerre. «Il faudroit, lui dit Bérançon, que M. de
Créqui fût ici.--Voire, répondit le connétable, nous aurions beau
l'attendre, s'il a trouvé un chambrillon en son chemin, il ne viendra
d'aujourd'hui.» Il travailla de fort bon sens, après il fit venir son
curé. «Monsieur le curé, lui dit-il, faites-moi faire tout ce qu'il
faut.» Quand tout fut fait: «Est-ce là tout, dit-il, monsieur le
curé?--Oui, monsieur.--Adieu, monsieur le curé, en vous remerciant.»
Le médecin lui dit: «Monsieur, j'en ai vu de plus malades
échapper.--Cela peut être, répondit-il, mais ils n'avoient pas
quatre-vingt-cinq ans comme moi.» Il vint des moines à qui il avoit
donné quatre mille écus, qui eussent bien voulu en avoir encore
autant. Ils lui promettoient paradis en récompense. «Voyez-vous, leur
dit-il, mes pères, si je ne suis sauvé pour quatre mille écus, je ne
le serai pas pour huit mille. Adieu.» Il mourut comme cela, le plus
tranquillement du monde.

J'ajouterai quelque chose de feu M. de Créqui. On lui dit, quand il
voulut attaquer Gavi, forteresse des Génois, que Barberousse n'avoit
pu la prendre. «Eh! bien, répondit-il, _Barbegrise_ la prendra.» Il la
prit en effet.

Il disoit les choses assez plaisamment. Un jour il tomba du haut d'un
escalier en bas, sans se faire autrement de mal. «Ah! monsieur, lui
dit-on, que vous avez sujet de remercier Dieu!--Je m'en garderai bien,
dit-il, il ne m'a pas épargné un échelon.»

Il fit de si grandes pertes au jeu qu'il en pensa perdre l'esprit, et
si le connétable ne lui eût envoyé cent mille écus et promesse
d'autant, il n'en fût point revenu. Il n'y eut que cela qui le remit.
Il étoit fort coquet et il vouloit toujours paroître jeune. Quand le
cardinal de Richelieu, avant que d'être duc, se fit recevoir
conseiller honoraire au Parlement, M. de Créqui fut un de ses
témoins, et lui dit en dînant chez le premier président au sortir de
là: «Monsieur, je vous ai rendu aujourd'hui le plus grand service que
je vous pouvois rendre, en disant mon âge.»

On conte de lui une chose qui est assez de galant homme. La nuit, des
filoux lui demandèrent la bourse. «Je n'ai rien, leur dit-il, je viens
de perdre.--Monsieur, lui dirent-ils, nous vous connoissons,
promettez-nous de nous donner quelque chose, et demain un de nous ira
vous le demander.» Il leur promit trente pistoles. Le lendemain matin,
un de ces honnêtes gens, demanda à lui parler, et lui dit tout bas
qu'il venoit quérir ce qu'il leur avoit promis. Il avoit oublié ce que
c'étoit. L'autre l'en fit ressouvenir, il se mit à rire et lui dit:
«Je tiendrai parole, mais il faut avouer que tu es bien imprudent.» En
effet, il lui donna les trente pistoles[136].

  [136] Turenne, comme chacun sait, se trouva dans une circonstance
  toute pareille, et tint la même conduite.




LA REINE MARGUERITE DE VALOIS.


La reine Marguerite[137] étoit belle en sa jeunesse, hors qu'elle
avoit les joues un peu pendantes, et le visage un peu trop long.
Jamais il n'y eut une personne plus encline à la galanterie. Elle
avoit d'une sorte de papier dont les marges étoient toutes pleines de
trophées d'amour. C'était le papier dont elle se servoit pour ses
billets doux. Elle parloit _phébus_ selon la mode de ce temps-là, mais
elle avoit beaucoup d'esprit. On a une pièce d'elle, qu'elle a
intitulée: _La Ruelle mal assortie_[138], où l'on peut voir quel étoit
son style de galanteries.

  [137] Je ne dirai que ce qui n'est point dans ses _Mémoires_, ni
  dans ceux que M. de Peiresc a laissés à M. Dupuy.
  (T.)--Marguerite de France, reine de Navarre, première femme de
  Henri IV, née en 1552, morte le 27 mars 1615. On a d'elle des
  Mémoires fort curieux, qui ont eu beaucoup d'éditions.

  [138] Cette pièce ne paroît pas avoir été imprimée.

Elle portoit un grand vertugadin, qui avoit des pochettes tout autour,
en chacune desquelles elle mettoit une boîte où étoit le coeur d'un de
ses amants trépassés, car elle étoit soigneuse, à mesure qu'ils
mouroient, d'en faire embaumer le coeur. Ce vertugadin se pendoit tous
les soirs à un crochet qui fermoit au cadenas, derrière le dossier de
son lit.

On dit qu'un jour M. de Turenne, depuis M. de Bouillon, étant ivre,
lui dégobilla sur la gorge en la voulant jeter sur un lit.

Elle devint horriblement grosse, et avec cela elle faisoit faire ses
carrures et ses corps de jupes beaucoup plus longs qu'il ne le
falloit, et ses manches à proportion. Elle étoit coiffée de cheveux
blonds, d'un blond de filasse blanchie sur l'herbe. Elle avoit été
chauve de bonne heure; pour cela elle avoit de grands valets de pied
blonds que l'on tondoit de temps en temps.

Elle avoit toujours de ces cheveux-là dans sa poche, de peur d'en
manquer; et, pour se rendre de plus belle taille, elle faisoit mettre
du fer-blanc aux deux côtés de son corps pour élargir la carrure. Il y
avoit bien des portes où elle ne pouvoit passer.

Elle aima sur la fin de ses jours un musicien nommé Villars. Il
falloit que cet homme eût toujours des chausses troussées et des bas
d'attache, quoique personne n'en portât plus. On l'appeloit
vulgairement _le roi Margot_[139]. Elle a eu quelques bâtards, dont
l'un, dit-on, a vécu, et a été capucin[140]. Ce roi Margot n'empêchoit
point que la bonne Reine fût bien dévote et bien craignant Dieu, car
elle faisoit dire une quantité étrange de messes et de vêpres.

  [139] Margot étoit le nom abrégé et familier que Charles IX
  donnoit à sa soeur Marguerite. «En donnant ma soeur Margot au
  prince de Béarn, je la donne à tous les huguenots du royaume.» En
  effet, les faveurs de la princesse passoient déjà pour être
  partagées par un assez grand nombre d'élus.

  [140] Bassompierre en a parlé. «Le soir (du 5 août 1628), ce
  capucin, fils de la feue reine Marguerite et de Chauvalon, nommé
  Père Archange, me vint trouver et me dit force impertinences.»
  (_Mémoires de Bassompierre_, deuxième série des _Mémoires
  relatifs à l'Histoire de France_, t. 21, pag. 162.)

Hors la folie de l'amour, elle étoit fort raisonnable. Elle ne voulut
point consentir à la dissolution de son mariage en faveur de madame de
Beaufort. Elle avoit l'esprit fort souple et savoit s'accommoder au
temps. Elle a dit mille cajoleries à la feue Reine-mère[141], et quand
M. de Souvray[142] et M. de Pluvinel[143] lui menèrent le feu Roi,
elle s'écria: «Ah! qu'il est beau, ah! qu'il est bien fait! que le
Chiron est heureux qui élève cet Achille!» Pluvinel, qui n'étoit guère
plus subtil que ses chevaux, dit à M. de Souvray: «Ne vous disois-je
pas bien que cette méchante femme nous diroit quelque injure?» M. de
Souvray[144] lui-même n'étoit guère plus habile. On avoit fait des
vers dans ce temps-là qu'on appeloit _les Visions de la cour_, où l'on
disoit de lui _qu'il n'avoit de Chiron que le train de derrière_.

  [141] Marie de Médicis, qui l'avoit remplacée dans la couche de
  Henri IV, et au couronnement de laquelle Henri IV exigea qu'elle
  parût.

  [142] M. de Souvray, ou de Souvré, étoit gouverneur de Louis
  XIII.

  [143] Il étoit sous-gouverneur et premier écuyer de la grande
  écurie. (T.)

  [144] Ce M. de Souvray, à ce qu'on prétend, disoit _Bucéphale_ en
  lieu de Céphale, en cet endroit de Malherbe (_Ode à la Reine-mère
  du Roi, sur sa bienvenue en France_) où il y a:

     Quand les yeux même de Céphale
     En feroient la comparaison. (T.)

  Henri IV alloit quelquefois visiter la reine Marguerite[145], et
  gronda de ce que la Reine-mère n'alla pas assez avant la recevoir
  à la première visite.

  [145] Elle avoit fait bâtir un hôtel à l'entrée de la rue de
  Seine (sur l'emplacement des maisons qui commencent la rue à
  droite). Les jardins s'étendoient le long de la rivière jusqu'à
  la rue des Saints-Pères. La première fois que Henri alla la voir,
  il lui dit, en la quittant, qu'_il la prioit d'être plus
  ménagère_. «Que voulez-vous, répondit-elle, la prodigalité est
  chez moi un vice de famille.»

Durant ses repas, elle faisoit toujours discourir quelques hommes de
lettres. Pitard, qui a écrit de la morale, étoit à elle, et elle le
faisoit parler assez souvent.

Le feu Roi s'avisa de danser un ballet de la vieille cour, où, entre
autres personnes qu'on représentoit, on représenta la reine Marguerite
avec la ridicule figure dont elle étoit sur ses vieux jours. Ce
dessein n'étoit guère raisonnable en soi; mais au moins devoit-on
épargner la fille de tant de rois.

A propos de ballets, une fois qu'on en dansoit un chez elle, la
duchesse de Retz la pria d'ordonner qu'on ne laissât entrer que ceux
qu'on avoit conviés, afin qu'on pût voir le ballet à son aise. Une des
voisines de la reine Marguerite, nommée mademoiselle Loiseau, jolie
femme et fort galante, fit si bien qu'elle y entra. Dès que la
duchesse l'aperçut, elle s'en mit en colère, et dit à la Reine qu'elle
la prioit de trouver bon que pour punir cette femme elle lui fît
seulement une petite question. La Reine lui conseilla de n'en rien
faire, et lui dit que cette demoiselle avoit bec et ongles; mais
voyant que la duchesse s'y opiniâtroit, elle le lui permit enfin. On
fit donc approcher mademoiselle[146] Loiseau, qui vint avec un air
fort délibéré: «Mademoiselle, lui dit la duchesse, je voudrois bien
vous prier de me dire si les oiseaux ont des cornes?--Oui, madame,
répondit-elle, les ducs en portent[147].» La Reine, oyant cela, se mit
à rire, et dit à la duchesse: «Eh bien! n'eussiez-vous pas mieux fait
de me croire?»

  [146] On ne donnoit alors que la qualification de _demoiselle_
  aux femmes bourgeoises; celle de _madame_ n'appartenoit qu'aux
  femmes de qualité.

  [147] Madame de Retz étoit galante. (T.)--Ménage, qui croyoit
  cette anecdote plus récente, la rapporte ainsi: «Madame Loiseau,
  bourgeoise, étoit à Versailles. Le Roi, voyant qu'elle s'avançoit
  fort près du cercle, dit à madame la duchesse de ***:
  «Questionnez-la un peu, madame.» «Madame la duchesse de ***,
  l'ayant fait approcher, lui dit: «Madame, quel est l'oiseau le
  plus sujet à être cocu?» Elle lui répondit «C'est un duc,
  madame.» (_Menagiana_, édition de 1762, tom. 1, pag. 264.)

J'ai ouï faire un conte de la reine Marguerite qui est fort plaisant.
Un gentilhomme gascon, nommé Salignac, devint, comme elle étoit encore
jeune, éperdument amoureux d'elle; mais elle ne l'aimoit point. Un
jour, comme il lui reprochoit son ingratitude: «Or çà, lui dit-elle,
que feriez-vous pour me témoigner votre amour!--Il n'y a rien que je
ne fisse, répondit-il.--Prendriez-vous bien du poison?--Oui, pourvu
que vous me permettiez d'expirer à vos pieds.--Je le veux,» reprit
elle. On prend jour; elle lui fait préparer une médecine fort
laxative. Il l'avale, et elle l'enferme dans un cabinet, après lui
avoir juré de venir avant que le poison opérât; elle le laissa là deux
bonnes heures, et la médecine opéra si bien que, quand on vint lui
ouvrir, personne ne pouvoit durer autour de lui. Je crois que ce
gentilhomme a été depuis ambassadeur en Turquie.




LA COMTESSE DE MORET. M. DE CESY.


Madame de Moret étoit de la maison de Bueil[148]; n'ayant ni père ni
mère, elle fut nourrie chez madame la princesse de Condé, Charlotte de
La Trémouille. Elle étoit là en bonne école. Henri IV, qui ne
cherchoit que de belles filles, et qui, quoique vieux, étoit plus fou
sur ce chapitre-là qu'il n'avoit été dans sa jeunesse, la fit
marchander, et on conclut à trente mille écus. Mais madame la
princesse de Condé souhaita que, par bienséance, on la mariât en
figure, si j'ose ainsi dire. Césy, de la maison de Harlay, homme bien
fait, et qui parloit agréablement, mais qui avoit mangé tout son bien,
s'offre à l'épouser. On les maria un matin. Le Roi, impatient et ne
goûtant pas trop qu'un autre eût un pucelage qu'il payoit, ne voulut
pas permettre que Césy couchât avec sa femme, et la vit dès ce
soir-là[149]. Césy, lâche comme un courtisan ruiné, prétendoit ravoir
sa femme le lendemain, résolu de tout souffrir pour faire fortune;
mais elle n'y voulut jamais consentir. On rompit le mariage à
condition que Césy aurait les trente mille écus.

  [148] Jacqueline de Bueil, comtesse de Bourbon-Moret.

  [149] Ce fait, indiqué dans les _Amours du grand Alcandre_, est
  rapporté à la date du 5 octobre 1604 dans le Journal de
  l'Estoile, tom. 47, pag. 476 de la première série des _Mémoires
  relatifs à l'histoire de France_. Barclay, dans l'ingénieuse
  satire de l'Euphormion, rapporte de la manière la plus
  spirituelle les conditions du mariage de Jacqueline qu'il désigne
  sous le nom de _Casina_. Nous en rapporterons ce passage: _Nescio
  quis antistes in candidâ veste connubii legem ad hunc modum
  recitavit, novam sanè, et quam ideò in tabulâ descripserat, ne
  inter pronunciandum laberetur: Ut tu Olympio hanc Casinam
  conjugem tuam nec attigeris, nec osculum retuleris, nisi peregrè
  proficiscens et trinundinum abfuturus, ut à sinu curiosam
  abstineas manum, nec adsis molestus noctium arbiter, aut antè
  sextam diei horam uxoris thalamum temerariâ manu recludas; si
  quam intereà prolem tibi genuerint Dii, illam protinùs tollas, et
  gratuito hærede felicissimam augeas domum. Si hæc faxis, tum tibi
  in uxoris nomen venire licebit, bonisque avibus juncto per
  exterarum gentium urbes celeberrimis itineribus volitare._
  (Euphormionis Lusinini, sive Joannis Barclaii satiricon. Lugd.
  Bat. apud Elzevirios 1637, pag. 196.) Plus d'un de nos lecteurs
  recourra à l'ouvrage que nous citons pour y voir les conditions
  imposées à l'épouse. La longueur de cette note ne nous a pas
  permis de les insérer ici.

Il se maria après avec Béthune, fille de la Reine, aussi laide que
l'autre étoit belle. Ses trente mille écus ne durèrent pas long-temps,
et depuis, pour se remettre, il demanda l'ambassade de Turquie, où,
contre l'ordinaire, il mena sa femme; mais il ne craignoit pas
autrement que le Grand-Seigneur la fît enlever pour la mettre dans le
sérail.

En passant à Turin il laissa sa fille à madame de Savoie[150]. Elle
étoit belle et y fut comme favorite; mais il fallut la renvoyer parce
qu'elle contrefaisoit le bossu[151] qui étoit amoureux de sa
belle-fille. Elle y avoit fait quelque fortune; au retour elle épousa
M. de Courtenay[152]. Le bossu étoit galant. En une collation qu'il
donna à Madame, toute la vaisselle d'argent étoit en forme de guitare,
parce qu'elle aimoit cet instrument.

  [150] Chrétienne de France, fille de Henri IV.

  [151] Le duc de Savoie.

  [152] C'étoit ce qu'il lui falloit, car elle fait assez la
  princesse. Les Courtenay, depuis quelques années, ont prétendu
  être princes du sang. (T.)

Césy fit tant de sortes de friponneries en Turquie, que tout le
commerce cessa, et il fallut, au bout de dix-huit ans, y envoyer M. de
Marcheville, qui eut bien de la peine à le tirer de là. Il demeura
huit ou neuf ans à Venise, avant que de rentrer en France. Enfin, de
retour à Paris, il reparut avec un train assez raisonnable, car il
avoit mis quelque chose à part pour ses vieux jours. Au sortir d'une
maladie, en avril 1612, il alloit presque toutes les après-dînées
faire planter sa chaise[153] sur les degrés de la pompe du Pont-Rouge
pour y prendre l'air; il y donnoit rendez-vous aux gens. On m'a assuré
qu'au commencement de la régence de la Reine, on compta entre ceux
qu'on disoit être en passe de gouverneur du Roi, un homme tel que je
viens de le dépeindre.

  [153] Des chaises des rues. (T.)--Le Pont-Rouge étoit établi
  devant la galerie du Louvre, en face de la rue de Beaune.

Madame de Moret eut un fils qui fut d'église[154]. On l'avoit fort
bien instruit; il étoit bien fait: on dit que de tous les enfants
d'Henri IV, c'étoit celui qui lui ressembloit le plus. Il avoit
l'esprit agréable[155]. Sa jeunesse fut assez déréglée, mais on dit
qu'il avoit fort profité aux voyages qu'il avoit faits durant deux
ans, au retour desquels il se jeta dans le parti de Monsieur, et fut
tué au combat où M. de Montmorency fut pris[156].

  [154] Antoine de Bourbon, comte de Moret, né à Fontainebleau en
  1607, légitimé en 1608. Il étoit abbé de Savigny, de Saint-Victor
  de Marseille, de Saint-Etienne de Caen et de Signy; il n'en porta
  pas moins les armes.

  [155] Il devint amoureux terriblement de madame de Chevreuse. M.
  de Chevreuse en étoit fort jaloux. En ce temps-là, madame de
  Chevreuse et Buckingham prièrent madame de Rambouillet de leur
  faire entendre mademoiselle Paulet, la plus belle voix de son
  temps. M. de Moret se trouva par hasard à l'hôtel de Rambouillet,
  où ils se devoient rendre. Quand l'heure vint, elle le pria de se
  retirer, parce qu'elle ne vouloit point que M. de Chevreuse, son
  voisin, pût l'accuser de quelque chose. M. de Moret fit ce qu'il
  put pour la fléchir, mais il s'en alla enfin, et ne lui en voulut
  aucunement.

  Un jour, chez madame des Loges, il jugeait de bien des choses
  d'esprit en jeune homme de qualité, Gombauld lui fit cette
  épigramme:

     Vous choquez la nature et l'art,
     Vous qui êtes né d'un crime;
     Mais pensez-vous que d'un bâtard
     Le jugement soit légitime?

  Il étoit d'une comédie que les enfants d'Henri IV jouèrent; il n'y
  eut que lui qui fit bien. (T.)

  [156] Au combat de Castelnaudary. L'opinion que le comte de Moret
  fut tué sur le champ de bataille, ou mourut de ses blessures
  quelques heures après, est la plus générale. D'autres cependant
  ont cru qu'ayant été pansé secrètement et guéri de ses blessures,
  il passa en Italie, se fit ermite, parcourut divers pays sans se
  faire connoître, vint enfin prendre retraite à l'ermitage des
  Gardelles, près de Saumur, sous le nom de frère _Jean-Baptiste_,
  et y mourut le 24 décembre 1692. Cette version sent bien le
  roman.

J'ai ouï conter à Venise qu'une célèbre courtisane lui voulut faire
payer la qualité, et que, pour l'attraper, il fit dorer des réales
d'Espagne qui ressemblaient à des pistoles; ils étoient convenus à
trois cents. Les nobles vénitiens ne trouvèrent cela nullement bon; il
en pensa arriver du désordre. Ils disoient: «Ne pouvons-nous point
être princes à meilleur titre que lui, en devenant doges, et ne
descendons-nous pas presque tous de princes, puisqu'il n'y a guère de
familles nobles qui n'aient eu un doge?»

Henri IV se refroidissant, madame de Moret s'avisa de faire la dévote.
Elle n'avoit que du linge uni, une grande pointe, une robe de serge,
les mains nues: c'étoit pour les montrer, car elle les avoit belles.
Jusque là elle avoit été un peu goinfre, mais fort agréable. Henri IV
fut tué avant qu'elle eût achevé sa farce. Elle joua un autre
personnage ensuite, car elle feignit de devenir aveugle. On croit que
c'étoit pour faire pitié à la Reine-mère. Enfin elle fit semblant que
M. de Mayerne, médecin célèbre, qui étoit fort son ami, lui avoit fait
recouvrer la vue d'un oeil, mais il ne paroissoit point que l'autre
fut plus malade. Elle se remit à faire l'amour tout de nouveau. M. de
Vardes se laissa attraper et l'épousa. Il y a six à sept ans qu'elle
est morte empoisonnée par mégarde et sans y porter d'autre
dessein[157]. On a dit que c'étoit un valet qui l'a empoisonnée, et on
soupçonne le mari, qui a retiré chez lui une demoiselle de bon lieu,
qu'il pourroit bien avoir envie d'épouser. J'ai su depuis qu'on avoit
fait un quiproquo chez l'apothicaire, et qu'on avoit donné du sublimé
pour du cristal minéral. Elle en mourut. On lui trouva deux abcès qui
l'eussent fait mourir subitement.

  [157] On voit par ce passage que la comtesse de Moret mourut vers
  l'an 1650. Nous avons vainement cherché cette date ailleurs.




LE CONNÉTABLE DE MONTMORENCY.


Le dernier connétable de Montmorency[158] n'étoit pas un grand
personnage; on l'accusoit d'être fort brutal: à peine savoit-il lire.
Sa plus belle qualité étoit d'être à cheval aussi bien qu'homme du
monde; il tenoit un teston[159] sur l'étrier sous son pied, et
travailloit un cheval, tant il étoit ferme d'assiette, sans que le
teston tombât; et en ce temps-là le dessous de l'étrier n'étoit qu'une
petite barre large d'un travers de doigt. Il aimoit extrêmement les
chevaux, et dès qu'un cheval étoit à lui, il ne changeoit plus de
maître, et, n'eût-il eu que trois jambes, on le nourrissoit dans une
infirmerie qui étoit à Chantilly. De sorte que chez lui le proverbe
d'_Equi senectus_ n'étoit pas trop véritable. C'étoit un grand tyran
pour la chasse. Cependant il disoit qu'il falloit permettre à un
gentilhomme de poursuivre le gibier qu'il auroit fait lever sur sa
propre terre, et qu'en ce cas il laisseroit prendre un lièvre jusque
dans sa salle.

  [158] Henri, duc de Montmorency, fils de Anne de Montmorency,
  maréchal de France en 1566, connétable en 1593, mort à Agde le
  1er avril 1614.

  [159] Monnoie d'argent qui valoit environ douze sous; elle étoit
  grande comme le sont aujourd'hui les pièces de trente sous.

En Languedoc il devint amoureux, étant déjà âgé, de mademoiselle de
Portes[160], de la maison de Budos; c'étoit une belle fille, mais
pauvre, et qui, quoiqu'elle fût bien demoiselle, n'étoit pas pourtant
de naissance à prétendre un connétable. C'est à cause de cela, et sur
ce qu'elle mourut d'apoplexie, et qu'elle avoit le visage tout
contourné, qu'on a dit qu'elle s'étoit donnée au diable pour épouser
M. le connétable, et que César, un Italien qui passoit pour magicien à
la cour, avoit été l'entremetteur de ce pacte.

  [160] Louise de Budos, fille du vicomte de Portes, née le 13
  juillet 1575, mariée le 13 mars 1593, morte à Chantilly le 30
  avril 1598.

Ce César disoit qu'il n'avoit point trouvé de si méchantes femmes
qu'en France, et qui fussent si vindicatives. Je ne m'en étonne pas,
car presque partout ailleurs elles sont comme enfermées, et ne peuvent
pas faire galanterie, puisqu'elles ne voient point d'hommes. Le
bonhomme de La Haye, un vieux gentilhomme huguenot, qui avoit bien vu
des choses, m'a dit que César n'étoit qu'un fourbe: «Vous me voulez,
lui disoit-il, faire voir le diable dans une cave où cinq ou six
coquins charbonnés me viendront peut-être bien étriller. Je le veux
voir dans la plaine Saint-Denis.»

Après la mort de sa femme, le connétable épousa une demoiselle de
Montoison[161], tante de sa femme, parce qu'il la trouva sous sa main,
car elle n'étoit ni jeune ni belle. Au bout de trois mois il en fut si
las, qu'il la relégua à Meru. Depuis sa mort, cette madame la
connétable fut dame d'honneur de la reine Anne d'Autriche. Mais quand
M. de Luynes voulut faire sa femme surintendante de la maison de la
Reine, la connétable, qui n'avoit point cru la qualité de dame
d'honneur au-dessous d'elle quand elle étoit la première personne de
chez la Reine, se retira, et on mit à sa place madame de La Boissière,
qui avoit été renvoyée d'Espagne au bout d'un an avec tous les
François. Madame de Senecey, dame d'atours, succéda depuis à madame de
La Boissière.

  [161] Laurence de Clermont, fille de Claude de Clermont, comte de
  Montoison. Ce mariage fut contracté en 1601.

La connétable n'est morte que depuis deux ou trois ans[162]. Le
connétable eut de ce second mariage feu M. de Montmorency et feu
madame la Princesse. De son premier mariage avec une fille de Bouillon
La Mark il avoit eu deux filles, madame de Ventadour, qui vit encore,
et feu madame d'Angoulême, femme de M. d'Angoulême le père.

  [162] Elle mourut le 14 septembre 1654, âgée de
  quatre-vingt-trois ans.

Le connétable voulut mourir en habit de capucin. Un gentilhomme nommé
Montdragon lui dit: «Ma foi, vous faites finement, car, si vous ne
vous déguisez bien, vous n'entrerez jamais en paradis.»

On a dit de lui qu'à l'imitation de ce duc de Ferrare qui disoit de
chacune de ses filles: _l'ho fatta, l'ho allevata, e un altro n'avra
il fiore? Cazzo!.._ il prenoit la peine de percer lui-même le tonneau
avant de donner à boire à ses gendres. Je n'en crois rien; mais, pour
ses tantes, ses soeurs, ses cousines, ses nièces, il n'en faisoit
aucun scrupule. On vivoit fort désordonnément chez lui.




MADAME LA PRINCESSE DE CONDÉ[163].


Mademoiselle de Montmorency n'avoit que quatre ans, qu'on vit bien que
ce seroit une beauté extraordinaire. Madame de Sourdis, qui avoit
gagné cinquante mille livres de rentes à la faveur de madame de
Beaufort, sa nièce, et qui espéroit que cette _aurore_ donneroit dans
les yeux du Roi, fit dessein de la faire épouser à son fils, le
marquis de Sourdis d'aujourd'hui, qui avoit trente mille livres de
rente en fonds de terre, et à qui elle avoit fait apprendre toutes les
choses imaginables. On disoit qu'il y avoit en lui de quoi faire
quatre honnêtes gens, et que cependant ce n'étoit pas un honnête
homme[164]. En cette intention elle la demande et offre de la prendre
sans aucun bien. Le connétable accepte le parti; mais madame
d'Angoulême[165], bâtarde de Henri II, veuve du frère aîné du
connétable, mais sans enfants, ayant deviné le dessein de la marquise,
rompit le coup, et prit sa nièce chez elle, après la mort de la
connétable, qui arriva bientôt après.

  [163] Charlotte-Marguerite de Montmorency, née vers 1593, épousa
  le 3 mars 1609 Henri de Bourbon, deuxième du nom, prince de
  Condé. Elle mourut à l'âge de cinquante-sept ans, à
  Châtillon-sur-Loing, le 2 décembre 1650.

  [164] On trouvera ci-après des détails sur le marquis de Sourdis
  dans l'article de madame Cornuel.

  [165] Elle avoit épousé, en premières noces, le duc de Castro,
  frère du duc de Parme, Alexandre Farnèse. Elle n'eut point
  d'enfants. Puis elle fut maréchale de Montmorency. On lui donna,
  quand elle fut veuve, le domaine d'Angoulême, et monseigneur le
  duc d'Auvergne lui succéda. On conte une plaisante chose de cette
  princesse. Etant venue en hâte de Tours à Paris, elle laissa tout
  son train chez un chanoine, en dessein de retourner aussitôt à
  Tours. Ceux qu'elle avoit amenés avec elle à Paris lui disoient:
  «Mais, madame, nous ne sommes pas assez pour vous servir; prenez
  donc quelqu'un.» Insensiblement on fit un nouveau train à Paris.
  Elle écrivoit toujours à Tours: «Je pars la semaine qui vient.»
  On tenoit ce train en bon état. Cela dura vingt-huit ans. (T.)

M. de Bassompierre, au bout de quelques années, voulut aussi la
prendre sans bien; mais, quoiqu'il fût bien fait et fort bien avec le
connétable, et que l'affaire fût fort avancée, madame d'Angoulême la
rompit. Bassompierre, depuis, c'étoit avant que M. le Prince fût mis
dans la Bastille, fit tout ce qu'il put, mais en vain, pour faire
accroire qu'il étoit bien avec mademoiselle de Montmorency[166].

  [166] Bassompierre dit positivement dans ses _Mémoires_ que la
  main de mademoiselle de Montmorency lui étoit accordée par le
  connétable, et que le Roi descendit jusqu'à le prier en ami de
  renoncer à cette belle alliance. Le récit de Bassompierre est en
  partie confirmé par celui de Fontenay-Mareuil. (_Mémoires de
  Bassompierre_, deuxième série des _Mémoires relatifs à l'histoire
  de France_, tom. 19, pag. 385 et suiv.; et _Mémoires de
  Fontenay_, première série de la même collection, tom. 50, pag.
  15.)

La Reine-mère, quelque temps après, fit un ballet[167], dont elle mit
les plus belles de la cour. Elle n'oublia pas mademoiselle de
Montmorency, qui pouvoit avoir alors treize à quatorze ans. On ne
pouvoit rien voir de plus beau, ni de plus enjoué[168]; mais il y en
avoit bien d'aussi spirituelles qu'elle pour le moins. Il y eut
quelques démêlés entre la Reine et le Roi sur ce ballet. Il vouloit
que madame de Moret en fût. La Reine ne le vouloit pas, et elle
vouloit que madame de Verderonne[169] en fût, et le Roi ne le vouloit
pas. Ils avoient tort tous deux en ce qu'ils vouloient, et raison en
ce qu'ils ne vouloient pas. A la fin, pourtant, la reine l'emporta.
Pendant ce petit désordre, elle ne laissoit pas de répéter son ballet.
Pour y aller on passoit devant la chambre du Roi; mais, comme il étoit
en colère, il la faisoit fermer brusquement dès qu'elle venoit pour
passer.

  [167] Ce ballet eut lieu au mois de février 1609. (_Lettres de
  Malherbe à Peiresc_. Paris, Biaise, 1822, pag. 62.)

  [168] «Sous le ciel il n'y avoit lors rien de si beau que
  mademoiselle de Montmorency, ni de meilleure grâce, ni plus
  parfait.» (_Mémoires de Bassompierre_, _ibid._, pag. 388.)

  [169] La femme d'un président des comptes. Elle étoit demoiselle.
  (T.)

Un jour il entrevit par cette porte mademoiselle de Montmorency, et,
au lieu de la faire fermer, il sortit lui-même, et alla voir répéter
le ballet. Or, les dames devoient être vêtues en nymphes; en un
endroit, elles levoient leur javelot, comme si elles l'eussent voulu
lancer. Mademoiselle de Montmorency se trouva vis-à-vis du Roi quand
elle leva son dard, et il sembloit qu'elle l'en vouloit percer. Le Roi
a dit depuis qu'elle fit cette action de si bonne grâce
qu'effectivement il en fut blessé au coeur et pensa s'évanouir. Depuis
ce moment l'huissier ne ferma plus la porte, et le Roi laissa faire à
la Reine tout ce qu'elle voulut. Madame la marquise de Rambouillet,
alors la vidame du Mans, étoit de ce ballet: ce fut là qu'elle fit
amitié avec madame la Princesse.

On avoit déjà parlé de marier M. le Prince avec mademoiselle de
Montmorency; le Roi conclut l'affaire, croyant que cela avanceroit les
siennes. M. le connétable donna cent mille écus à sa fille. M. le
Prince étoit fort pauvre[170], mais c'étoit un grand honneur que
d'avoir pour gendre le premier prince du sang.

  [170] On dit qu'il n'avoit en fonds de terre que dix mille livres
  de rente. (T.)

Le Roi, dans sa passion, fit toutes les folies que pouvoient faire les
jeunes gens, quoiqu'il eût cinquante-trois ans ou environ. Il couroit
la bague avec un collet de senteurs et des manche de satin de la
Chine.

Le roi obtint une fois de madame la Princesse qu'elle se montreroit un
soir tout échevelée sur un balcon avec deux flambeaux à ses côtés. Il
s'en évanouit quasi, et elle dit: «Jésus! qu'il est fou!» Elle se
laissa peindre pour lui en cachette; ce fut Ferdinand qui fit le
portrait. M. de Bassompierre l'emporta vite après qu'on l'eut frotté
de beurre frais, de peur qu'il ne s'effaçât; car il fallut le rouler
pour le porter sans qu'on le vît. Quelques années après, madame la
Princesse, croyant que Ferdinand avoit oublié cela, ou bien n'y
songeant plus, lui demanda un jour quel portrait de tous ceux qu'il
avoit faits en sa vie lui avoit semblé le plus beau. «C'est, dit-il,
un qu'il fallut frotter avec du beurre frais.» Cela la fit rougir.

M. le Prince, qui voyoit que l'amour du Roi étoit fort violente,
emmena sa femme à Muret auprès de Soissons. Le Roi ne put être
long-temps sans la voir. Il va avec une fausse barbe à une chasse où
elle devoit être. M. le Prince en a avis et remet la partie à une
autre fois. A quelques jours de là le Roi fait que M. de Traigny, un
seigneur de ces quartiers-là, convie M. le Prince et madame la
Princesse à dîner, et lui se cache derrière une tapisserie, d'où, par
un trou, il la voyoit tout à son aise. Elle savoit l'affaire, et l'a
avoué à madame de Rambouillet. Comme elle y alloit avec sa belle-mère,
le Roi, pour la voir en passant, se déguisa en postillon, et avec M.
de Beneux, qui feignoit d'aller voir une belle-soeur en ces
quartiers-là, passa auprès du carrosse, où M. de Beneux fut quelque
temps à parler. Quoique le Roi eût une grande emplâtre sur la moitié
du visage, il fut pourtant reconnu de l'une et de l'autre[171]. Madame
la Princesse et sa belle-mère[172] furent quinze jours à Roucy, où la
comtesse de Roucy, parente de M. le Prince par son mari, fils d'une
héritière de Roye, leur prêta quatre mille écus pour leur voyage, et,
depuis, quand la belle-mère fut revenue de Flandre, elle la défraya à
Paris.

  [171] Cette anecdote est racontée avec des différences dans les
  _Mémoires de Fontenay-Mareuil_, tom. 50, pag. 16 de la première
  série de la collection des _Mémoires relatifs à l'histoire de
  France_, et dans les _Mémoires des Lenet_, tom. 53, pag. 139 de
  la deuxième série de la même collection.

  [172] Charlotte-Catherine de La Trémouille, veuve de Henri de
  Bourbon, prince de Condé.

Madame la Princesse fit bien pis que cela, car elle se laissa
persuader de signer une requête pour être démariée. Le Roi avoit
obligé ses parents à dresser cette requête, et le connétable étoit un
lâche qui croyoit que cette amour du Roi le combleroit de trésors et
de dignités. Les gens de madame la Princesse, qui étoit fort jeune,
lui faisaient accroire qu'elle seroit reine. Voyez quelle apparence il
y avoit: il eût donc fallu empoisonner la reine Marie de Médicis, car
elle avoit des enfants. M. le Prince n'a jamais pu pardonner à sa
femme d'avoir signé cette requête. Enfin, il s'enfuit avec elle à
Bruxelles, où il ne se trouva pas trop en sûreté par les menées du
marquis de Coeuvres, depuis maréchal d'Estrées, qui y étoit allé en
qualité d'ambassadeur.

On a dit que c'étoit de son consentement que le marquis de Coeuvres la
devoit enlever de Bruxelles, et le petit Toiras, depuis maréchal de
France, page de M. le Prince, étoit espion pour le Roi. Le marquis
écrivoit: «Le petit Toiras sert toujours bien Votre Majesté, je lui ai
payé sa pension.»

M. le Prince passa avec sa femme à Milan. En ce temps-là l'armement du
Roi tenoit tout le monde en jalousie. On armoit aussi dans le
Milanais. Le bruit courut que M. le Prince devoit commander cette
armée.

Après la mort du roi, M. le Prince ramena sa femme à la cour de
France. Madame de Rambouillet dit que madame la Princesse eut la
petite vérole, et qu'il lui demeura une grosse couture à chaque joue,
qui, avec une grande maigreur qu'elle eut, la défigurèrent fort
long-temps; enfin, ses coutures se guérirent. Elle devint grasse et
fut la plus belle personne de la cour. Madame de Rambouillet dit
encore que durant sa grande fleur, dès qu'il venoit une beauté
nouvelle, on disoit aussitôt: «Elle est plus belle que madame la
Princesse;» mais qu'enfin on revenoit de cette erreur. Elle avoue
pourtant que madame des Essars[173], depuis la maréchale de L'Hôpital,
qui succéda à madame de Moret, mais simplement comme une belle
courtisane plutôt que comme une maîtresse, et madame Quelin[174], qui
eut l'honneur d'avoir sa part aux embrassements du Roi, à bien
examiner tous les traits, étoient plus belles que madame la Princesse,
mais que madame la Princesse avoit tout une autre grâce.

  [173] Charlotte des Essars, comtesse de Romorantin. Henri IV en
  eut deux filles, qui furent toutes les deux abbesses, l'une de
  Fontevrault, l'autre de Chelles.

  [174] Madame Quelin eut depuis pour galant un maître des comptes
  qu'on appeloit Nicolas. Il se rencontra en ce temps-là que M.
  Quelin, conseiller de la grand'chambre, son mari, rapporta un
  procès pour un nommé Nicolas Fouquelin. Le président de Harlay,
  qui aimoit à rire, fut ravi de cette rencontre, et pour se
  divertir, toutes les fois qu'il pouvoit faire venir cela à
  propos, il faisoit redire le fait à ce bonhomme, afin d'avoir le
  plaisir de lui entendre dire _Nicolas Fouquelin_. Quelin,
  conseiller à la grand'chambre, dit qu'il est fils de Henri IV. Il
  est vrai qu'il fait assez de tyrannies aux marchands de bois de
  l'île Notre-Dame pour n'être pas fils d'un particulier: mais il
  n'a que cela de royal. (T.)

Quand M. le Prince fut arrêté, il fallut par bienséance demander à
entrer en prison avec lui; sans cela peut-être n'eussent-ils point eu
d'enfants, car madame de Longueville et M. le Prince[175] y sont nés,
et avant cela le mari et la femme n'étoient pas trop bien ensemble. Au
sortir de là elle fit galanterie avec le cardinal de La Valette, qui y
dépensoit si bien son argent que quand il est mort il avoit mangé son
revenu jusqu'en l'an 1650.

  [175] Le grand Condé.

Il mourut, je pense, en 1640. Une fois il lui en coûta deux mille écus
pour une poupée, la chambre, le lit, tous les meubles, le déshabillé,
la toilette et bien des habits à changer, pour mademoiselle de
Bourbon, depuis duchesse de Longueville, encore enfant.

Le cardinal de La Valette étoit un galant homme, mais fort laid.
Pompeo Frangipani[176], seigneur romain qui étoit à la cour, disoit
que c'étoit justement un _viso di Cazzo_[177]. M. d'Aumont disoit
qu'il croyoit qu'en relevant la moustache du cardinal La Valette, on
lui relevoit aussi les lèvres, tant il les avoit grosses. Ce cardinal
étoit galant, libéral, et avoit beaucoup d'esprit. Il étoit enjoué,
jusqu'à se mettre sous un lit en badinant avec des enfants; cela lui
est arrivé bien des fois à l'hôtel de Rambouillet. Mais il étoit
quelquefois un peu emporté, et une fois il alla dire le diable, en
présence de madame la Princesse, des femmes qui faisoient l'amour. Il
disoit, car il avoit l'esprit délicat et n'étoit pas ignorant, que le
cardinal de Richelieu avoit des galanteries de pédant; et sa plus
grande joie étoit de venir en rire avec madame de Rambouillet, en qui
il avoit une confiance entière. Le cardinal de Richelieu vivoit avec
lui tout autrement qu'avec les autres, car il lui avoit, comme nous
dirons ensuite, la plus grande obligation qu'on puisse avoir à un
homme. Il le traitoit civilement et respectueusement; et comme M. de
La Valette n'avoit rien dans la tête que la guerre, il le satisfaisoit
en cela. Ce cardinal étoit brave, mais il ne savoit point la guerre.
M. de Montmorency donnoit aussi beaucoup à madame la Princesse, et le
cardinal lui ayant manqué après ce frère, elle se trouva bien mal à
son aise. Le cardinal fut le seul qui ne l'abandonna pas à la disgrâce
de M. de Montmorency. Madame de La Trémouille dit qu'elle étoit de
leurs divertissements; que madame la Princesse et M. le cardinal,
quand ils vouloient parler seuls, étoient dans un cabinet la porte
ouverte; que tout le monde les voyoit: les autres dansoient et
jouoient.

  [176] Il dit, voyant qu'on faisoit le marquis de Thémines
  maréchal de France et gouverneur de Bretagne pour avoir arrêté M.
  le Prince: «_Non ho mai visto sbirro cosi ben pagato._» Comme on
  lui demandoit s'il ne trouvoit pas que madame la Princesse et
  madame de Guémenée étoient des personnes admirables?: _Sono
  bellissime_, dit-il, _ma quel Pontgibault è un bel cavaliere_. On
  parlera ailleurs de Pontgibault. (T.)

  [177] C'est une injure d'Italie, comme _visage de bois flotté_
  ici. (T.) «On dit par injure à une personne que c'est un plaisant
  visage, _un visage de bois flotté_, un visage de cuir bouilli, un
  visage à étui, quand il est noir, rude, couperosé.» (_Dict. de
  Trévoux._)

Madame la Princesse étoit une des plus lâches personnes qui aient
jamais été. Elle disoit à madame d'Aiguillon: «Jésus! madame, que je
serai aise de vous céder, si vous épousez Monsieur!» Elle donna la
serviette à feue Madame, qui la prit en tournant la tête d'un autre
côté. En revanche, quand elle menoit quelqu'un, elle étoit la plus
civile du monde. Un jour qu'elle mena madame de La Trémouille à je ne
sais quelle fête au Louvre, la Reine l'appela dans sa garde-robe, où
personne n'entre que les princesses. Elle s'excusa en disant: «J'ai
amené madame de La Trémouille; je n'irai nulle part où elle ne puisse
pas entrer.» On fit sur elle un vaudeville que voici:

     La Combalet et la Princesse
     Ne pensent point faire de mal,
     Et n'en iront point à confesse
     D'avoir chacune un cardinal[178];
     Car laisser lever leur chemise
     Et mettre ainsi leur corps à l'abandon,
     N'est que se soumettre à l'église,
     Qui, en tout cas, leur peut donner pardon.

  [178] Voir ci-après l'article du cardinal de Richelieu et de
  madame de Combalet, depuis duchesse d'Aiguillon, sa nièce.

Je sais qu'on a voulu dire que M. de Chavigny, qui en sa jeunesse
avoit eu entrée chez madame la Princesse, avoit eu aussi quelque part
à ses bonnes grâces du temps du cardinal de La Valette; mais il n'en
est rien. On a cru cela à cause que, qui a un galant en peut bien
avoir deux; mais, outre que le cardinal ne l'eût pas souffert, ou du
moins que cela eût mis du divorce entre elle et lui, c'est que madame
la Princesse n'eût pas enduré volontiers les galanteries d'un homme de
la ville.

Cependant madame de La Trémouille dit qu'un jour elle vit sortir
madame la Princesse fort en désordre d'une ruelle de lit où elle étoit
avec Chavigny, et que jusqu'alors elle n'avoit eu aucune mauvaise
opinion d'elle.

Le cardinal La Valette avoit quelquefois de plaisantes visions. Un
jour il disoit qu'il voudroit être _montagne_. «Et moi, je voudrois
être _soleil_, dit madame de Rambouillet.--_Soleil, soleil_,
reprit-il, ne l'est pas qui veut.» Comme s'il étoit plus aisé d'être
_montagne_ que _soleil_!

Il croyoit une fois avoir fait des vers, et voici ce qu'il avoit fait;
c'étoit sur l'air d'un vaudeville. Ce cardinal étoit meilleur dans le
sérieux que dans la raillerie.

     M'en allant en Touraine,
     J'acheterai à Tours
     Des pruneaux de Touraine,
     De bons pruneaux de Tours;
     Puis, revenant en Beauce,
     J'irai à Chartres en Beauce,
     Et puis à Orléans,
     Voir monsieur d'Orléans.

J'ai appris depuis peu de madame de La Trémouille une chose que madame
de Rambouillet ne m'a jamais voulu avouer que quand je l'ai sue
d'ailleurs; c'est qu'un jour le cardinal de La Valette demanda la
dernière faveur à madame la Princesse, qui l'en refusa. De désespoir,
il alla se mettre incognito dans Saint-Louis, où il y avoit des
pestiférés. Il mena avec lui un confident, à qui il donna un billet
pour la belle, qu'il avoit apporté tout fait. Le confident n'entra
point. Elle a dit à madame de La Trémouille que de sa vie elle ne fut
si embarrassée. Il en sortit par son ordre. Le reste est aisé à
deviner. Il aima depuis mademoiselle de Bourbon[179] aussi fortement
qu'il avoit aimé sa mère.

  [179] Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, duchesse de Longueville,
  si célèbre dans l'histoire de la Fronde.




MADEMOISELLE DU TILLET.


Mademoiselle Charlotte du Tillet ne fut jamais mariée; mais on dit
qu'elle n'en étoit pas plus pucelle pour cela. Sa soeur avoit épousé
le président Séguier[180], qui étoit tout le conseil de M. d'Epernon.
Par ce moyen elle fit connoissance avec ce seigneur, et fut sa
meilleure amie. Il en faisoit cas, car elle avoit fort bon sens, étoit
fort adroite et fort née pour la cour. Elle étoit de toutes les
intrigues, soit d'amour, soit d'autre chose. Six mois après la mort
d'Henri IV, une certaine demoiselle Coetman[181], une petite bossue,
qui se fourroit partout et qui se faisoit toujours de fête, l'accusa
d'avoir été d'intelligence avec M. d'Epernon pour faire assassiner
Henri IV. Ravaillac, qui étoit d'Angoulême, dont M. d'Epernon étoit
gouverneur, fut six mois chez elle comme chez la bonne amie du duc,
mais quelques années avant que de faire le coup. La Coetman ne disoit
point que la Reine-mère fût du complot; mais on ajoutoit dans le monde
que M. d'Epernon l'avoit fait faire pour lui faire plaisir. Faute de
preuves, _et pour assoupir une affaire qui n'étoit pas bonne à
ébruiter_[182], la Coetman fut condamnée à mourir entre quatre
murailles; elle fut mise aux Filles repenties, où on lui fit faire une
petite _logette_ grillée dans la cour, et elle y est morte quelques
années après.

  [180] Pierre Séguier, deuxième du nom, seigneur de Soret,
  président à mortier au parlement de Paris, avoit épousé Marie du
  Tillet, fille de Jean du Tillet, seigneur de La Bussière,
  greffier en chef du Parlement.

  [181] Jacqueline Le Voyer, dite de Comant ou de Coetman, femme
  d'Isaac de Varenne.

  [182] Le passage imprimé en lettres italiques est biffé dans le
  manuscrit de Tallemant; mais avec quelque soin on parvient encore
  à le lire sous les ratures, et nous avons cru devoir le rétablir.

Une extravagante madame de Poyanne battit une fois la pauvre
mademoiselle du Tillet, sur le quai des Augustins, comme elle
retournoit seule de la messe. Elles avoient eu querelle pour une
suivante. Sigogne[183] en a fait une espèce de satire qu'on appelle
_le Combat d'Ursine et de Perrette_. On appeloit cette madame de
Poyanne, madame de Poyanne _de la Loupe_. Elle avoit une grosse loupe
au front. C'était une espèce de gendarme. Depuis elle se fit épouser,
je ne sais comment, par le père de feu M. de Bouillon La Mark, et, qui
pis est, quoiqu'elle fût pauvre, elle fit si bien que sa fille épousa
le fils; madame de La Boulaie est venue de ce mariage-là.

  [183] Sigogne est un poète satirique dont les oeuvres n'ont pas
  été recueillies, et dont aucune biographie n'a parlé. _Le Combat
  d'Ursine et de Perrette_, parodie de la dispute de madame de
  Poyanne et de mademoiselle du Tillet, se trouve dans la deuxième
  partie du _Cabinet satirique_. Cette pièce y est suivie d'une
  _Réponse_, par Motin. Ce Recueil, licencieux et rare, contient un
  grand nombre de satires en vers par Sigogne, Motin, Desportes,
  Maynard, Régnier et d'autres poètes du temps d'Henri IV et de
  Louis XIII. Colletet avoit l'intention de consacrer un article à
  Sigogne dans ses _Vies des poètes françois_ (manuscrit dépendant
  de la Bibliothèque particulière du roi); mais cette notice devoit
  trouver place dans la partie non terminée de cet ouvrage, et le
  nom de Sigogne n'y figure qu'à la table.

Mademoiselle du Tillet étoit une diseuse de vérités; elle ne
ressemblait pas mal en cela à madame Pilou[184], aussi bien qu'en
laideur. Elle disoit du feu roi et de la Reine-mère, que c'étoit une
vache qui avoit fait un veau. «La sotte couvée, quelle nous a faite
là, ajoutoit-elle, que le Roi et Monsieur!»

  [184] Cette madame Pilou, bonne, spirituelle, alloit à la cour,
  quoique femme d'un procureur. On verra plus bas dans ces Mémoires
  des détails fort curieux sur cette femme singulière.

Quand le cardinal de Richelieu fit courir les lettres d'amour de
madame du Fargis à M. le comte de Cramail: «Que dites-vous de cela,
mademoiselle? dit-il à mademoiselle du Tillet;--Monsieur,
répondit-elle, je suis vieille, je me souviens de loin; je vous dirai
que, durant le siége de Paris[185], tous les passages étoient bouchés,
tout commerce étoit interdit, mais les lettres d'amour alloient et
venoient toujours.»

  [185] En 1591.

Elle dit une plaisante chose à feu madame de Sourdis, fille du comte
de Cramail: «Madame ma mie, lui dit-elle, que ne faites-vous l'amour
avec M. l'évêque de Maillezais, votre beau-frère?--Jésus!
mademoiselle, que me dites-vous? lui répondit madame de Sourdis.--Ce
que je vous dis? reprit-elle; il n'est pas bon de laisser sortir
l'argent de la famille; votre belle-mère en usoit ainsi avec son
beau-frère, qui étoit tout de même évêque de Maillezais.» Le comte de
Cramail disoit du marquis de Sourdis: «Il peut bien faire sa fortune,
car sa femme ne la lui fera jamais.» Elle n'étoit pas belle.

Madame de La Noue, soeur de la maréchale de Thémines, et une de ses
parentes, eurent quelques paroles en présence de mademoiselle Du
Tillet. «Je pense, disoit cette parente, que nous ne nous devons rien
l'une à l'autre.--Madame ma mie[186], lui dit mademoiselle Du Tillet,
en vérité ce n'est pas autrement _bille pareille_. Madame de La Noue
est belle et jeune, et vous n'êtes ni l'une ni l'autre.»

  [186] Elle disoit _madame ma mie_ à la Reine même. (T.)




LE MARÉCHAL D'ANCRE[187].


Il étoit Florentin et se nommoit Concini. Son grand-père fut
secrétaire d'Etat du grand-duc Côme. Ce bonhomme pouvoit avoir gagné
cinq ou six mille écus de rente, mais il avoit grand nombre d'enfants.
Son fils aîné étoit père de Concini dont nous parlons. Ce garçon, en
sa jeunesse, s'adonna à toutes les débauches imaginables, mangea tout
son bien, et se rendit si infâme, que la première chose que les pères
défendoient à leurs enfants, c'était de hanter Concini.

N'ayant plus rien de quoi vivre à Florence, il s'en alla à Rome, où il
servit de croupier au cardinal de Lorraine, qui y étoit alors; mais il
ne voulut pas le suivre et demeura à Rome, d'où il revint à Florence.
Quand il sut qu'on faisoit la maison de Marie de Médicis, dont le
mariage étoit conclu avec Henri IV, il y entra en qualité de
gentilhomme suivant, et vint en France avec elle. Or la Reine-mère
avoit une femme de chambre appelée Léonora Dori, fille de basse
naissance, mais qui étoit adroite, et qui connut incontinent que sa
maîtresse étoit une personne à se laisser gouverner. En effet, elle
prit tant d'empire sur son esprit qu'elle lui faisoit faire tout ce
qu'elle vouloit. Concini, qui avoit de l'esprit, s'attacha à cette
Léonore, et lui rendit tant de petits soins qu'elle se résolut à
l'épouser. Elle déclara son intention à la Reine, qui n'avoit garde de
ne la pas approuver. Ainsi ils se marièrent, quoique le Roi en eût
fait difficulté assez long-temps.

  [187] Concini Concino, maréchal d'Ancre, tué par ordre du Roi, le
  24 avril 1617.

Henri IV ayant été assassiné, ce fut alors que le pouvoir de la
Léonore parut tout de bon; elle mit son mari si bien avec la Reine,
que cette princesse leur laissoit faire tout ce qu'ils vouloient[188].
Quant à lui, c'étoit un grand homme, ni beau ni laid, et de mine assez
passable; il étoit audacieux, ou pour mieux dire insolent. Il
méprisoit fort les princes; en cela il n'avoit pas grand tort. Il
étoit libéral et magnifique, et il appeloit assez plaisamment ses
gentilshommes suivants: _Coglioni di mila franchi_. C'étaient leurs
appointements. On ne l'a pas tenu pour vaillant. Il eut querelle avec
M. de Bellegarde, qui avoit prétendu à être galant de la Reine-mère,
et il se sauva à l'hôtel de Rambouillet, car M. de Rambouillet étoit
de ses amis, pour de là tenir la campagne; il monta au deuxième étage,
et se fit découdre sa fraise par une fille qui avoit été à sa femme.
Cette fille a rapporté qu'il étoit extraordinairement pâle. On ne sait
pourquoi il quittoit sa fraise, si ce n'étoit peut-être pour n'être
point reconnu par ceux que la Reine avoit envoyés après lui. Ils
furent raccommodés.

  [188] Toutes les médisances qu'on en a faites sont publiques. Un
  jour comme la Reine-mère disoit: «Apportez-moi mon voile;» le
  comte du Lude, grand-père de celui d'aujourd'hui, dit en riant:
  «Un navire qui est _à l'ancre_ n'a pas autrement besoin de
  voiles.» (T.)

Il n'a jamais logé dans le Louvre, mais il couchoit souvent dans un
petit logis qu'on vient d'abattre[189], qui étoit au bout du jardin
vers l'abreuvoir; à la vérité il y avoit un petit pont, pour entrer
dans le jardin, qu'on appeloit vulgairement le Pont-d'Amour.

  [189] C'étoit l'ancienne capitainerie du Louvre, construite sur
  la partie du jardin de l'Infante qui est la plus rapprochée de la
  place de la colonnade du Louvre, et qui paroît avoir fait partie
  du Petit-Bourbon, hôtel du connétable. Tallemant écrivoit ceci en
  1657.

Quand il fut assassiné par l'ordre du Roi sur le pont du Louvre[190],
on dit que M. de Vitry, capitaine des gardes, dans le transport où il
étoit, le passa, et que M. Du Hallier, son frère, lui donna le premier
coup[191]. M. de Vitry alla ensuite prendre les clefs de l'appartement
de la Reine. Les gens de la populace, le lendemain, le déterrèrent de
Saint-Germain-l'Auxerrois, le traînèrent par les rues, et
contraignoient ceux qu'ils rencontroient à les suivre et à leur donner
de quoi boire. Le Roi, du balcon du Louvre, leur faisoit signe de la
main de continuer, et la Reine entendoit tout cela.

  [190] Du côté de la rue du Coq.

  [191] On lit dans les _Mémoires de Brienne_, publiés en 1818,
  tom. I, pag. 255: «Lorsque le coup fut décidé, on délibéra pour
  savoir qui l'on en chargeroit. Dubuisson le père, qui avoit soin
  de gouverner les oiseaux du Cabinet du Roi, fut choisi pour en
  faire la proposition au baron de Vitry, et eut ordre de l'assurer
  de la charge de maréchal de France pour récompense du grand
  service qu'il rendroit à Sa Majesté. En effet, Du Hallier, son
  frère, que nous avons vu depuis maréchal de l'Hôpital, et les
  autres gentilshommes qu'il avoit mis du complot, ayant tué sur le
  pont du Louvre le maréchal d'Ancre, Vitry reçut _le jour même_ le
  bâton vacant par sa mort.»

  On voit par le récit de Brienne que les assassins de Concini,
  avides des récompenses qui étoient le prix de cette horrible
  expédition, se disputèrent l'honneur infâme d'avoir porté le
  premier coup. Du reste, ce service profita surtout aux deux frères
  Vitry et Du Hallier. Longues années après l'assassinat, en 1651,
  on fit graver un portrait du premier, au bas duquel on lit: «Il
  fut long-temps capitaine des gardes-du-corps du feu roi Louis
  XIII, qui s'en servit habilement pour étouffer la naissance d'une
  guerre civile, contre la personne du maréchal d'Ancre, qui
  divisoit tous les François; arrachant des mains de cet ambitieux
  favori les prétextes aux mécontentements. Cet _incomparable coup
  de justice_ de ce _grand prince_ marquera à jamais qu'il étoit
  divinement inspiré pour le salut de son Etat et le repos de ses
  sujets.» (Ce portrait fait partie du _cabinet_ des estampes à la
  Bibliothèque du roi.)

L'hôtel des ambassadeurs extraordinaires au faubourg Saint-Germain
étoit à lui[192]; c'était où il logeoit. On y trouva pour deux cent
mille écus de pierreries. M. de Luynes eut sa confiscation: Anet,
Lesigny, etc. Il avoit un fils d'environ treize ans, qu'on laissa
aller en Italie, où il est mort jeune. Il y pouvoit avoir quinze ou
seize mille livres de rente, de ce que son père et sa mère y avoient
envoyé durant leur faveur. Il eut aussi une fille qui mourut à cinq ou
six ans; on l'avoit déjà demandée en mariage.

  [192] Rue de Tournon. Il sert aujourd'hui de caserne à la garde
  municipale.

Revenons à la maréchale d'Ancre[193]. Quoiqu'elle eût été si
long-temps avec la Reine, elle n'en savoit pas mieux son monde. En
Italie, elle ne voyoit personne, et dès qu'elle fut en France, elle
s'enferma, car elle étoit fort bizarre; de sorte qu'elle ne savoit
point vivre à la mode de la cour, et j'ai ouï dire à madame de
Rambouillet qu'elle embarrassoit fort la maréchale, lorsqu'elle
l'alloit voir, et que quelquefois cette femme, croyant lui faire bien
de l'honneur, ne la traitoit pas selon sa condition. C'étoit une
petite personne fort maigre et fort brune, de taille assez agréable,
et qui, quoiqu'elle eût tous les traits du visage beaux, étoit laide à
cause de sa grande maigreur.

  [193] Léonore Dori, dite Galigai, née à Florence, brûlée à Paris
  le 8 juillet 1617.

Comme elle étoit mal saine, elle s'imagina être ensorcelée, et, de
peur des fascinations, elle alloit toujours voilée, pour éviter,
disoit-elle, _i Guardatori_[194]. Elle en vint jusqu'à se faire
exorciser. On se servit de cela contre elle dans son procès, et aussi
de trois coffres remplis de boîtes pleines de petites boulettes de
cire. Car en rêvant, elle avoit accoutumé de faire de petites
boulettes de cire qu'elle mettoit dans ces boîtes. M. Perrot, père du
président de même nom, se moquoit fort de ces accusations, et il
fallut que sa famille, par politique, l'enfermât de peur qu'il n'allât
au Palais faire quelque chose qui eût déplu à la cour et qui n'eût pas
sauvé cette femme. Le Parlement, qui ne croit point aux sorciers,
condamna la maréchale comme sorcière; cela a fait dire qu'on ne
l'avoit fait que pour couvrir l'honneur de la Reine. Quand on lui
demanda de quels charmes elle s'étoit servie pour gagner l'esprit de
la Reine, «Pas d'autre chose, dit-elle, que du pouvoir qu'a une habile
femme sur une _balourde_.» Je doute qu'elle ait dit cela.

  [194] Superstition du moyen âge; sort que l'on croyoit être jeté
  par le simple regard; on l'appeloit _jettatura_. Il falloit, pour
  l'éviter, rompre l'air entre l'oeil du magicien et l'objet qu'il
  considéroit. Les habitans de nos campagnes ne sont pas encore
  guéris de ces chimères.

Dans son procès elle se nomme Léonora Galigai, quoique effectivement
elle s'appelât Dori. Cela vient de ce qu'à Florence, quand une famille
est éteinte, pour de l'argent on peut avoir la permission d'en prendre
le nom, et c'est ce qu'elle a fait. On dit qu'elle mourut
très-chrétiennement et très-courageusement[195].

  [195] On ne peut indiquer aux lecteurs une source plus curieuse
  pour tous les faits qui composent cet article, que la _Relation
  exacte de tout ce qui s'est passé à la mort du maréchal d'Ancre_.
  On la doit à Michel de Marillac, et on regrette de ne pas la voir
  reproduite dans la Collection des _Mémoires relatifs à l'histoire
  de France_. Elle a été imprimée à la suite de l'_Histoire des
  plus illustres favoris_, par P. Dupuy; Leyde, Jean Elzevier,
  1659, in-12.




LISETTE[196].


Lisette étoit filleule de la princesse de Conti[197]; c'étoit une
assez pauvre fille que cette princesse n'osa tenir sur les fonts que
par procureur. Elle la fit nommer Louise comme elle; de Louise on fit
Louisette, et par corruption Lisette. Quand cette fille eut quinze
ans, elle se mit à imiter Mathurine; cette Mathurine avoit été folle,
puis guérie, mais non pas parfaitement. Il y avoit encore quelque
chose qui n'alloit pas bien. Elle continua à faire la folle, et sous
prétexte de folie elle portoit des poulets. Elle y gagna du bien, et
laissa un fils qui a été un admirable joueur de luth; on l'appeloit
Blanc-Rocher. Lisette donc prend un chapeau, une fraise, un pourpoint
et une jupe, et en cet équipage, plus insolente qu'un valet, elle
entre chez toutes les personnes de la cour. Au bout de quelque temps
elle disparoît tout-à-coup, et après quelques années elle revint à
Paris, et voulut se faire passer pour fille d'Henri IV, qui étoit mort
il y avoit déjà plus d'un an, et de la princesse de Conti. Elle se
faisoit nommer _Henriette Chrétienne_, disoit que la princesse de
Conti n'avoit jamais voulu permettre que le Roi la reconnût, qu'à
cause de cela il l'avoit fait nourrir secrètement; qu'il se l'étoit
fait apporter en cachette plusieurs fois et qu'il l'avoit plus aimée
que tous ses autres enfants.

  [196] Lisette est un personnage demeuré inconnu, mais nous
  croyons vrai le portrait que Tallemant en a tracé. «On n'a pas
  toujours besoin de preuves historiques pour croire à
  l'authenticité d'un fait, de même qu'il n'est pas toujours
  nécessaire de connoître l'original d'un portrait pour en affirmer
  la ressemblance.» (_Zuleima_, imité de l'allemand de madame
  Pichler, par H. de Châteaugiron; Paris, Firmin Didot, 1826,
  in-18.)

  [197] Louise Marguerite de Lorraine, veuve de François de
  Bourbon, prince de Conti.

Toute la cour se moqua d'elle, car on savoit toutes les amourettes
d'Henri IV, et personne n'ignoroit qu'encore qu'il eût trouvé la
princesse de Conti fort belle la première fois qu'il la vit, il ne
voulut point penser à l'épouser, parce qu'il savoit trop de ses
nouvelles: peut-être aussi ne l'auroit-il pas voulu faire par
politique. Il est vrai, d'un autre côté, que ce qu'il vouloit faire
pour madame de Beaufort étoit encore pis que tout cela. Il étoit
encore constant qu'étant marié il n'avoit jamais eu inclination pour
cette princesse.

Cependant assez de badauds à Paris croyoient ce que cette friponne
disoit. Il y avoit ici en ce temps-là un Flamand nommé M. Migon, homme
fort ingénieux, mais du reste assez simple. Ce bon Flamand connut
Lisette; et comme cette créature avoit le caquet bien emmanché, car
jamais on n'a mieux débité le galimatias, il en fut charmé et
pleinement persuadé de toutes les fables qu'elle débitoit. Or, il
arriva qu'un certain Allemand, qui se faisoit appeler le baron de
Crullembourg, fit accroire à M. des Hagens, favori de M. de Luynes,
qu'il savoit faire l'or. Des Hagens lui donna dix mille écus qu'il lui
avoit demandés pour cela. Crullembourg se met en équipage, loue une
maison à la Place-Royale, croyant que s'il se faisoit valoir il en
tireroit encore bien d'autres. M. des Hage

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