Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11
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Title: Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11
Author: Baron George Gordon Byron Byron
Annotator: Thomas Moore
Translator: Paulin Paris
Release date: May 24, 2010 [eBook #32509]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/32509
Credits: Produced by Keith J. Adams, Mireille Harmelin, Rénald
Lévesque and the Online Distributed Proofreaders Europe
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de France (BnF/Gallica)
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OEUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON.
IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPRÉ,
Rue Saint-Louis, n° 46, au Marais.
OEUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
_Traduction Nouvelle_
PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.
TOME ONZIÈME.
_Paris_.
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR.
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis._
1831.
LETTRES
DE LORD BYRON,
ET
MÉMOIRES SUR SA VIE,
PAR THOMAS MOORE.
MÉMOIRES
SUR LA VIE
DE LORD BYRON.
C'est pendant le printems de cette année que Lord Byron et sir
Walter-Scott eurent, pour la première fois, occasion de se connaître
personnellement. M. Murray, ayant fait une visite au dernier, en reçut
un superbe poignard turc, pour l'offrir en présent à Lord Byron; et le
noble poète, à son retour à Londres, la seule fois qu'il eut jamais
occasion de se trouver dans la société de sir Walter, lui offrit en
retour un vase rempli d'ossemens humains, trouvé sous les ruines des
anciens murs d'Athènes. Le lecteur aimera mieux sans doute avoir tous
ces détails de la plume de sir Walter-Scott lui-même, qui, avec cette
bonté qui le rend aussi aimable qu'il est admirable pour son talent, a
trouvé, au milieu de ses immortels travaux, le loisir de me communiquer
ce qui suit[1].
[Note 1: On a omis, au commencement de ces souvenirs, quelques
passages contenant des détails relatifs à la mère de lord Byron, et qui
ont déjà été donnés dans la première partie de cet ouvrage. Parmi ces
derniers, cependant, se trouve une anecdote dont on pardonnera
facilement la répétition en faveur de l'accroissement d'intérêt et de
l'authenticité qui s'attachent à ses détails, racontés par un témoin
oculaire tel que sir Walter-Scott: «Je me rappelle, dit-il, avoir vu la
mère de lord Byron avant son mariage, et un incident survenu dans cette
occasion rendit cette circonstance assez remarquable. C'était la
première ou la seconde fois que Mrs. Siddons venait jouer à Édimbourg,
et lorsque cette admirable actrice, par l'harmonie de sa voix, de son
regard, de son geste et de sa personne, produisait l'effet le plus
puissant qu'une créature humaine puisse jamais exercer sur ses
semblables. Je n'ai jamais rien vu dans ce genre qui puisse en approcher
de cent lieues. Le désir qu'on avait de la voir était encore irrité par
la difficulté d'obtenir des places, et par le tems énorme que les
spectateurs se résignaient à attendre avant que la pièce commençât.
Lorsque la toile tombait, la plus grande partie des dames avaient des
attaques de nerfs.
»Je me rappelle surtout que miss Gordon de Ghight jeta l'effroi dans la
salle par les cris terribles qu'elle poussa en répétant l'exclamation de
Mrs. Siddons dans le rôle d'Isabelle: _Oh! mon Byron Oh! mon Byron_! Un
médecin très-connu, le bon docteur Alexander Wood, s'empressa d'offrir
ses soins, mais la foule empêcha long-tems le docteur et la malade de se
rapprocher. Le plus remarquable de l'affaire, c'est que la demoiselle
n'avait pas encore vu alors le capitaine Byron, qui, ainsi que sir Toby,
la fit finir par un _Oh!_ comme elle avait commencé.»
(_Note de Moore_.)]
...........................................................
«Mes rapports avec Lord Byron commencèrent d'une manière assez peu
agréable. Loin d'être pour rien dans l'acerbe critique de la _Revue
d'Édimbourg_, j'avais fait quelques observations à l'éditeur, mon ami,
pour l'empêcher de la publier, parce qu'il me semblait que les _Heures
de Loisir_ y étaient jugées avec trop de sévérité. Elles me
paraissaient, écrites comme presque toutes les premières productions des
jeunes gens, plutôt d'après le souvenir de ce qui leur a plu dans les
autres, que sous l'inspiration de leur propre génie. Toutefois, je crus
distinguer dans les _Heures de Loisir_ quelques passages de la plus
noble espérance; et j'étais tellement frappé de cette idée que je
pensai à écrire à l'auteur: ce que je ne fis pas cependant, par suite de
rapports exagérés sur l'originalité de son caractère, et de ma
répugnance naturelle à donner mon avis quand on ne me le demandait pas.
»Quand Byron composa sa fameuse satire, j'y reçus des étrivières en
compagnie de gens qui valent mieux que moi. Mon crime était d'avoir
écrit un poème (_Marmion_, je crois) pour mille livres sterling, ce qui
n'était vrai qu'en ce sens que je l'avais vendu cette somme. Sans dire
ici que je ne vois pas trop comment un auteur peut être blâmé de tirer
de ses ouvrages la somme que l'éditeur consent à lui donner, surtout si
celui-ci ne se plaint pas ensuite de son marché, j'avouerai qu'en
s'occupant ainsi de mes affaires particulières, il me paraissait être
sorti tout-à-fait du domaine de la critique littéraire. D'un autre côté,
Lord Byron, dans différens passages, me donnait des éloges si fort
au-dessus de ce que je pouvais mériter, qu'il aurait fallu que je fusse
d'un caractère plus irascible sur ces matières que je ne l'ai jamais
été, pour ne pas me trouver content en somme et ne plus songer à cette
affaire.
»Je fus frappé, comme tout le monde, de la force et de la vigueur
d'imagination déployées dans les premiers chants de _Childe Harold_ et
les autres productions brillantes que Lord Byron lança dans le public
avec une rapidité qui tenait de la profusion. Ma propre popularité
comme poète commençait alors à décliner, et sincèrement je fus charmé de
voir entrer un autre dans la carrière avec tant d'imagination et
d'énergie. M. John Murray vint en Écosse à cette époque. Je lui parlai
du plaisir que j'aurais à faire connaissance avec Lord Byron; il eut
l'obligeance de faire connaître ce désir à sa seigneurie, ce qui amena
entre nous un commerce de quelques lettres.
»Me trouvant à Londres pendant le printems de 1815, j'eus l'honneur
d'être présenté à Lord Byron. Je m'étais, d'après les rapports d'autrui
préparé à trouver un homme d'étranges habitudes, d'un caractère violent;
et je doutais que notre société pût nous convenir réciproquement. Je fus
agréablement détrompé; je trouvai dans Lord Byron un homme extrêmement
affable et même extrêmement bon. Nous nous réunîmes une heure ou deux
presque tous les jours dans le cabinet de M. Murray, et la conversation
ne languissait pas. Nous nous vîmes aussi fréquemment le soir dans
diverses assemblées; en sorte que, pendant deux mois, j'eus l'avantage
de vivre très-intimement avec ce grand homme. Nous étions généralement
d'accord, excepté sur la religion et la politique, sujets sur lesquels
je suis porté à croire qu'il n'eut jamais des idées bien fixes. Je me
rappelle lui avoir dit un jour, que, s'il vivait quelques années de
plus, je croyais qu'il changerait de sentimens. Il me répondit assez
brusquement: Ainsi, vous êtes un de ces prophètes qui annoncent que je
me ferai méthodiste?--Non, répliquai-je; je ne pense pas que votre
conversion soit d'un genre si commun. Je serais plutôt porté à croire
que vous chercherez un asile dans le sein de l'église catholique, et que
vous vous distinguerez par l'austérité de votre pénitence. Il faut que
la religion à laquelle vous vous attacherez infailliblement un jour ou
un autre, soit de nature à exercer beaucoup d'empire sur
l'imagination.--Il sourit gravement, et sembla reconnaître que je
pourrais avoir raison.
»En politique, il débitait beaucoup de ces sentimens qu'on appelle
maintenant _libéraux_; mais je crus remarquer qu'il le faisait moins par
conviction des principes qu'il professait, que par l'occasion qu'il y
trouvait d'exercer son esprit satirique contre certains individus à la
tête des affaires. Il était certainement fier de son rang et de
l'ancienneté de sa famille, et, sous ce rapport, aussi aristocrate que
pouvaient le lui permettre son bon sens et sa bonne éducation. Il me
parut que quelques dégoûts reçus, je ne sais comment, lui avaient donné
cette singulière manière de penser, et avaient mis ces contradictions
dans son esprit; mais au fond du coeur, je n'hésite pas à le dire, Lord
Byron était essentiellement patricien.
»Lord Byron n'avait pas beaucoup lu, soit en poésie, soit en histoire.
J'avais l'avantage sur lui à cet égard, particulièrement d'avoir lu ce
que peu de gens s'avisent de lire, ce qui me mettait souvent à même
d'attirer son attention sur des ouvrages et des choses qui avaient pour
lui l'intérêt de la nouveauté. Je me rappelle particulièrement lui avoir
un jour récité le beau poème de _Hardyknute_, imitation d'une vieille
ballade écossaise, dont il fut si fort affecté, que quelqu'un qui se
trouvait dans le même appartement me demanda ce que je pouvais avoir dit
à Lord Byron pour le mettre dans une telle agitation.
»Je vis Byron pour la première fois en 1815, à mon retour en Angleterre.
Nous déjeunâmes ou dînâmes ensemble chez Long dans Bond-Street. Jamais
je ne l'ai revu, depuis, si gai et de si bonne humeur; il est vrai que
la présence de M. Matthews, le comédien, y contribuait beaucoup. Le
pauvre Terry y était aussi. Après l'une des parties les plus gaies où je
me sois jamais trouvé, mon compagnon de voyage, M. Scott de Gala, et
moi, partîmes pour l'Écosse, et depuis je n'ai plus revu Lord Byron.
Nous continuâmes à nous écrire de tems en tems, peut-être une fois tous
les six mois. Nous nous fîmes des présens réciproques comme les héros
d'Homère; je donnai à Byron un magnifique poignard monté en or, qui
avait appartenu au terrible Elfi-Bey. Mais je devais jouer le rôle de
Diomède dans l'_Iliade_, car Byron m'envoya quelque tems après un grand
vase sépulcral en argent. Il était plein d'ossemens humains, et il y
avait des inscriptions sur deux des côtés de sa base. L'une portait:
»Les ossemens contenus dans cette urne ont été trouvés dans de vieux
tombeaux au pied des murs d'Athènes, dans le mois de février 1811.
»L'autre portait les deux vers de Juvénal:
_Expende...... quot libras in duce summo
Invenies?
Mors sola fatetur
Quantula..... hominum corpuscula_.
(JUV. X.)
»A ces deux inscriptions, j'en ai ajouté une troisième:
Donné par Lord Byron à Walter-Scott[2].
[Note 2: Au moment où Byron faisait ce présent, M. Murray lui avait
dit qu'une inscription de cette nature ajouterait beaucoup de valeur à
ce vase; mais Byron s'y refusa avec une admirable modestie, disant que
cela aurait un air d'ostentation de sa part, et qu'il valait mieux
l'envoyer tel qu'il était, sans y rien graver davantage.
(_Note de Moore_.)]
»L'envoi de cette urne était accompagné d'une lettre que je regardais
comme bien plus précieuse encore, à cause des sentimens que ce grand
homme y exprimait pour moi. Je crus naturellement ne pouvoir mieux faire
que de laisser la lettre dans l'urne; mais elle a disparu. La nature de
ce vol ne permettant pas de soupçonner qu'il ait été commis par quelque
domestique, je me vois forcé d'en accuser l'indélicatesse de quelque
visiteur d'un rang plus élevé, indélicatesse bien gratuite; car je ne
suppose pas que, d'après ce que je viens de dire, personne s'avise de se
vanter d'avoir en sa possession cette curiosité littéraire.
»Nous rîmes beaucoup, je me le rappelle, de ce que le public pourrait
penser et dire sur la nature triste et sombre de nos présens
réciproques.
»Je ne crois pas qu'il me reste rien à ajouter à mes souvenirs de Byron.
Il était souvent mélancolique, presque chagrin. Quand je le voyais dans
cette disposition d'esprit, j'avais coutume ou d'attendre qu'il revînt
de lui-même, ou qu'il se présentât quelqu'occasion naturelle de le faire
causer: alors les nuages qui avaient obscurci son visage se dissipaient,
comme ceux que le soleil dissipe le matin; car dans la conversation il
était toujours très-animé.
»Je profitai de toutes les occasions de me trouver avec lui en société,
sa manière d'être à mon égard me donnant l'orgueil de croire que mon
commerce ne lui était pas désagréable. Je me rappelle bien des parties
délicieuses que nous avons faites ensemble, une entre autres chez sir
George Beaumont, où cet homme, si aimable lui-même, avait pris soin de
réunir des hommes du talent le plus distingué. Il me suffira, parmi les
convives, de citer feu sir Humphry Davy, dont le goût en littérature
n'était pas moins remarquable que l'empire qu'il a exercé si long-tems
dans les sciences exactes. MM. Richard Sharpe et Rogers étaient aussi
présens.
»Je crois aussi avoir remarqué dans le caractère de Lord Byron quelque
chose de soupçonneux, quand il semblait s'arrêter et réfléchir un moment
pour voir s'il n'y avait pas un sens caché et peut-être offensant dans
quelque chose qu'on lui disait par hasard. Dans ces occasions, je
jugeais que ce qu'il y avait de mieux à faire était de laisser son
esprit, comme un ruisseau troublé, s'éclaircir de lui-même: ce qu'il ne
manquait pas de faire en une minute ou deux. J'étais, comme vous vous le
rappelez, beaucoup plus âgé que notre noble ami: je n'avais aucune
raison de craindre qu'il se méprît sur mes sentimens à son égard, et je
n'ai jamais douté non plus qu'il ne me les rendît avec la plus grande
franchise. Si, d'un côté, j'eusse pu être mortifié de voir son génie
s'obscurcir si complètement, toute espèce de prétentions que j'eusse pu
alors avoir à cet égard, j'aurais pu me consoler en réfléchissant que la
nature m'avait, en compensation, accordé en plus grand nombre les
élémens du bonheur.
»Je me tourmente en vain pour rappeler en ce moment des souvenirs qui,
en d'autres tems, se présentent d'eux-mêmes à ma mémoire; de ces petits
traits, de ces mots qui rappellent son regard, sa manière, son ton et
ses gestes; et je persiste à croire qu'il était arrivé à une crise qui
devait lui ouvrir un nouveau chemin à la renommée, et que, s'il avait pu
y survivre, il aurait effacé le souvenir de certaines parties de sa vie
que ses amis souhaiteraient oublier.»
LETTRE CCXX.
A M. MOORE.
23 avril 1815.
«Lord Wentworth est mort la semaine dernière. La masse de sa fortune,
qui consiste en 7 ou 8,000 livres sterling de rente, est substituée à
lady Milbanke et à lady Byron. La première est partie pour le comté de
Leicester, afin d'en prendre possession, et d'assister aux funérailles
aujourd'hui.......................................................
»J'ai parlé de la manière dont lord W. avait disposé de ses biens, parce
que les journaux, avec leur exactitude ordinaire, ont commis toutes
sortes de méprises dans le rapport qu'ils en ont fait. Son testament est
tel qu'on s'y attendait. La plus grande partie de ses propriétés revient
à lady Milbanke (aujourd'hui Noël) et à Bell. Il laisse, de plus, une
terre qui doit être mise en vente pour le paiement de ses dettes (qui ne
sont pas considérables), et des legs qu'il fait à son fils et à sa fille
naturels.
»La tragédie de madame *** est tombée hier au soir. On peut essayer
de la jouer une seconde fois, et on le fera probablement; mais elle n'en
est pas moins tombée. Il a été impossible d'entendre un seul mot du
dernier acte; j'y allai, quoique j'eusse dû rester chez moi sous le sac
et la cendre, à cause de mon oncle; mais je ne sais pas résister à une
première représentation vue d'un coin retiré et paisible de ma loge:
ainsi donc j'ai été témoin de toute l'affaire. Les trois premiers actes,
accompagnés de quelques applaudissemens passagers, se sont traînés
pesamment, et ont été écoutés avec patience. Je dois dire que la pièce
était mal jouée, surtout par ***, qui fut hué dans le troisième acte,
pour quelque chose qu'il dit à propos d'_horreur_, et cette horreur fut
la cause qu'on le siffla: Eh bien! le quatrième acte s'embourba d'une
manière terrible; mais le cinquième, que Garrick appelait assez
sottement la _concoction_ d'une pièce, le cinquième, dis-je, s'arrêta
tout court à la prière du roi. Vous savez qu'il dit que «jamais il ne se
couche sans la faire, et qu'il ne veut pas y manquer en ce moment;» mais
il ne fut pas plus tôt à genoux, que les spectateurs se levèrent. Le
maudit parterre se mit à hurler, à huer, à siffler de toute sa force.
Cela, pourtant, s'apaisa un peu; mais la scène des brigands, les paysans
faisant pénitence, et le meurtre de l'évêque et de la princesse lui
donnèrent le coup de grâce. La toile tomba sur les acteurs qu'on
n'écoutait plus, et ce fut tout aussi infructueusement que Kean essaya
d'annoncer le spectacle pour lundi. Mrs. Bartley avait si peur, que,
quoique le public fût passablement tranquille, l'épilogue fut
inintelligible pour la moitié de la salle. Enfin--vous savez tout. Quant
à moi, j'ai applaudi jusqu'à m'écorcher les mains, et sir James
Mackintosh, qui était avec moi dans ma loge, en a fait autant. Tout
l'univers était dans la salle, à commencer par les Jersey et les Grey.
Mais cela n'y a rien fait. Après tout, ce n'est pas une pièce jouable;
elle est bien écrite, mais elle manque d'énergie.
»Les femmes, à l'exception de Joanna Baillie, ne peuvent pas faire de
tragédies. Elles n'ont pas assez vu, assez connu la vie pour cela. Je
crois que Sémiramis, ou Catherine II (si elles eussent pu cesser d'être
reines) auraient été capables de composer une fameuse tragédie.
»Quoi qu'il en soit, c'est une bonne leçon pour ne pas risquer de
tragédies. Je n'y ai jamais été très-porté; mais je l'aurais été, que
ceci m'en eût guéri.
»A jamais, _carissime_ Thom.,
»Tout à toi,»
BYRON.
LETTRE CCXXI.
A M. MURRAY.
21 mai 1815.
«Vous avez dû trouver très-étrange, sinon très-ingrat de ma part, de ne
pas vous avoir parlé des dessins[3], lorsque j'ai eu le plaisir de vous
voir ce matin. Le fait est que je ne les avais pas encore vus, et ne
savais pas qu'ils fussent arrivés. Ils avaient été portés dans la
bibliothèque où je ne fais que d'entrer en ce moment, et on n'en avait
pas parlé. Ce présent est si magnifique, que..... bref, que je laisse à
lady Byron le soin de vous en remercier, et ne vous écris ce billet que
pour m'excuser de la négligence, bien involontaire, dont j'ai dû vous
paraître coupable ce matin.
»Votre, etc.»
BYRON.
[Note 3: M. Murray avait fait présent à lady Byron de douze dessins
de Stothard, dont les sujets étaient pris dans les poèmes de lord Byron.
(_Note de Moore_.)]
LETTRE CCXXII[4].
A M. MOORE.
«Je n'ai aucune excuse à vous offrir en faveur de mon silence, si ce
n'est la paresse invétérée qui me tient. Je suis trop apathique pour
inventer un mensonge, sans quoi j'y aurais certainement recours, étant
honteux de la vérité. K***, j'espère, est parvenu à apaiser la sublime
indignation qu'avaient excitée en vous ses sottises. Je vous ai désiré
et vous désire encore de tout mon coeur, dans le comité[5].
[Note 4: Cette lettre et celle qui suit me furent adressées en
Irlande, où j'étais depuis le milieu du mois précèdent.
(_Note de Moore_.)]
[Note 5: Il était devenu depuis peu membre du comité composé,
indépendamment de lui, des personnes citées dans cette lettre qui
s'étaient chargées de la direction du théâtre de Drury-Lane; son désir
avait été, depuis la première formation du comité, de m'avoir pour
collègue: c'est à une méprise qui fut faite dans la manière dont on me
communiqua cette proposition, qu'il fait allusion dans la phrase
précédente.
(_Note de Moore_.)]
C'est une affaire qui paraît si désespérée, que la compagnie d'un ami
serait du moins une consolation.--Mais nous en parlerons plus au long à
notre première rencontre. En attendant, vous êtes instamment prié de
décider Mrs. Esterre à s'engager. Je crois qu'on lui a déjà écrit à ce
sujet; mais il est probable que votre influence, soit que vous la voyiez
en personne, ou que vous en chargiez un intermédiaire, aura plus de
poids que nos propositions. Je ne vous dirai pas en quoi consistent
celles-ci; mes nouvelles fonctions se bornant à écouter le désespoir de
Cavendish Bradshaw, les espérances de Kinnaird, les désirs de lord
Essex, les plaintes de Whitbread, et les calculs de Peter Moore, qui me
semblent tous en parfaite contradiction les uns avec les autres.
»C. Bradshaw voudrait éclairer le théâtre au gaz, ce qui (si l'on en
croit le vulgaire) empoisonnerait la moitié des spectateurs et tous les
personnages en scène. Essex a cherché à persuader à K***[6] de ne plus
s'enivrer, et depuis ce moment il n'a pas cessé d'être ivre une minute.
Kinnaird, avec autant de succès, a voulu faire entendre à Raymond qu'il
avait de trop forts appointemens. Whitbread veut que nous augmentions
encore le parterre de six sous, proposition insidieuse qui finira par
tout mettre en combustion. Pour couronner le tout, l'huissier priseur
R***, n'a-t-il pas l'impudence d'être mécontent de ne pas recevoir de
dividende! Le coquin est propriétaire d'actions, et de plus il est
orateur de longue haleine dans nos assemblées. On m'a dit qu'il avait
prédit notre incapacité; conclusion qui n'est pas neuve, et dont
j'espère bien lui donner des preuves signalées avant que nous ayons
fini.
[Note 6: Il est sans doute question ici du célèbre acteur Kean,
alors à Drury-Lane, et qui buvait beaucoup.
(_Note du Trad._)]
»Nous donnerez-vous un opéra? Je jurerais que non, et cependant je le
voudrais............. .............................................
.............................................
»Pour en finir avec le monde poétique, je vous dirai que Walter-Scott
est retourné en Écosse. Je vous dirai que Murray le libraire a été
cruellement maltraité, par de mauvais coquins, à Newington Butts,
pendant qu'il s'en retournait chez lui, après avoir dîné dans le
voisinage. Imaginez-vous qu'on lui a volé trois ou quatre bons de
quarante livres sterling chacun, et une bague à cachet de son
grand-père, qui vaut un million; voilà du moins sa version. Mais il y a
des gens qui prétendent que c'est D'Israeli, avec lequel il avait dîné,
qui l'a terrassé en lui jetant à la tête sa nouvelle publication «_Des
querelles des Auteurs_,» à la suite d'une dispute sur le prix du
manuscrit. Quoi qu'il en soit, les journaux ont retenti de son _injuria
formoe_, et depuis il est dans les fomentations, et ne voit personne que
son apothicaire.
»Lady B. est sur le chemin de la maternité, depuis un peu plus de trois
mois, et nous espérons qu'elle arrivera heureusement au terme. Nous
sommes allés très-rarement dans le monde cet hiver, à cause de sa
position qui demande de la tranquillité. Son père et sa mère ont changé
leur nom contre celui de Noel, pour se conformer au testament de lord
Wentworth, et par reconnaissance pour le bien qu'il leur a laissé.
»J'ai appris que vous aviez été reçu en triomphe par les Irlandais, et
cela vous était bien dû. Mais ne souffrez pas qu'ils vous tuent à force
de claret et d'attentions, dans le dîner national qui, à ce que j'ai
entendu dire, se prépare en votre honneur. Si vous voulez m'en désigner
le jour, je m'enivrerai moi-même de ce côté de l'eau, et vous enverrai
un hoquet approbateur par-delà le canal.
»En fait de politique, on n'entend autre chose que le cri de guerre, et
C...h prépare sa tête pour la pique sur laquelle nous la verrons porter
avant que tout ceci ne soit fini. L'emprunt a mis tout le monde de
mauvaise humeur. Je reçois souvent des nouvelles de Paris, mais elles
sont en contradiction directe avec les rapports que nous font dans
l'intérieur nos journalistes gagés.
»Quant aux affaires de la société, nous n'avons rien de neuf depuis lady
D***. Il n'est pas question d'un seul divorce, quoiqu'il s'en prépare
un bon nombre, à en juger par les mariages qui se font.
»Je vous envoie ci-jointe[7] une épître que j'ai reçue ce matin, de je
ne sais pas qui, mais je pense qu'elle vous amusera. Celui qui l'a
écrite doit être un drôle d'original.
»_P. S._ Un monsieur d'Alton (non pas le Dalton que vous connaissez) m'a
envoyé un poème national intitulé: _Dermid_. La même cause qui m'a
empêché de vous écrire a étendu son influence sur le désir que j'aurais
eu de lui adresser une lettre de remerciemens. Si vous le voyez,
dites-lui toutes sortes de belles choses pour moi, et assurez-le que je
suis le plus paresseux et le plus ingrat des mortels.
[Note 7: Voici la lettre dont il parle ici:
Darlington, 3 juin 1815.
«MILORD,
»Je viens d'acheter un exemplaire de vos oeuvres, et je suis très-fâché
que vous n'en ayez pas retranché l'_Ode à Bonaparte_; elle a
certainement été écrite avec trop de précipitation, et sans y avoir
sérieusement réfléchi. La Providence vient de le ramener pour régner de
nouveau sur des millions d'hommes, tandis que cette même Providence
tient, en quelque sorte, en garnison un autre souverain, que, suivant
l'expression de M. Burke, il précipita du trône. Voyez si vous ne pouvez
trouver un moyen de réparer votre manque de jugement. Songez que,
presque sur tous les points, la nature humaine est la même, dans tous
les climats, à toutes les époques, et n'agissez pas ici en _jeune
écervelé_. Est-ce aux Anglais à parler du despotisme des tyrans, pendant
que des torrens de sang répandus dans les Indes Orientales appellent à
grands cris la vengeance du ciel? Apprenez, mon bon Monsieur, à ne pas
jeter la première pierre. Je suis le serviteur de votre seigneurie.
»J. R***»
(_Note de Moore_.)]
»Encore un mot. Ayez soin que sir John Stevenson ne parle pas du prix
de votre premier poème; autrement on viendrait vous demander votre part
de l'impôt sur les propriétés. Je parle très-sérieusement, car je viens
d'entendre une longue histoire sur ces coquins de collecteurs, qui ont
forcé Scott à payer sa taxe sur le sien. Ainsi, prenez-y garde; 300
livres sterling sont une diable de déduction à faire sur 3,000.»
LETTRE CCXXIII.
A M. MOORE.
7 juillet 1815.
«_Grata superveniet_, etc. Je vous avais encore écrit, mais commençant à
vous croire sérieusement fâché de ma paresse, et ne sachant pas trop
comment vous prendriez les bouffonneries que contenait ma lettre, je
l'avais brûlée. Depuis, j'ai reçu la vôtre, et tout est au mieux.
»J'avais abandonné tout espoir d'en recevoir de vous. A propos, mon
_grata superveniet_ aurait dû être au présent, car je m'aperçois
maintenant qu'il a l'air de faire allusion au présent griffonnage,
tandis que c'est à la réception de votre lettre de Kilkenny, que j'ai
fait l'application de ce respectable sentiment.
»Le pauvre Whitbread est mort hier matin. C'est une perte aussi grande
que soudaine. Sa santé était chancelante, mais ne donnait pas lieu de
craindre une attaque aussi fatale. Il est tombé, et n'a plus parlé
depuis, je crois. Je vois que Perry attribue sa mort à Drury-Lane,
opinion très-encourageante, et d'une grande consolation pour le nouveau
comité. Je n'ai pas de doute que ***, qui est d'un tempérament
apoplectique, ne se fasse saigner de suite, et comme j'ai moi-même,
depuis mon mariage, perdu en grande partie ma pâleur, et, _horresco
referens_ (car je hais jusqu'à un _modeste_ embonpoint) cette heureuse
maigreur à laquelle j'étais parvenu lorsque je fis votre connaissance,
cet arrêt du _Morning-Chronicle_ ne me laisse pas sans inquiétude. Tout
le monde doit regretter Whitbread. C'était assurément un homme
supérieur, et un excellent homme.
»Paris est pris pour la seconde fois. Je présume qu'à l'avenir cela lui
arrivera tous les ans. J'ai, ainsi que tout le monde, perdu un parent
dans les derniers combats. C'est le pauvre Frédéric Howard, le meilleur
de sa race. Je n'avais, depuis quelques années, que fort peu de
relations avec sa famille; mais je n'ai jamais vu ou entendu dire que du
bien de lui. Le frère d'Hobhouse a été tué;--bref la mort n'a pas
épargné une seule famille.
»Tout espoir d'une république est évanoui, et nous continuerons de vivre
sous le vieux système; mais je suis profondément las de la politique et
du carnage, et le bonheur dont la Providence s'est plue à combler lord
*** ne fait que prouver le peu de valeur que les dieux attachent à la
prospérité, puisqu'ils ont permis à un..... tel que lui, et à ce vieil
ivrogne de Blucher, de battre des hommes qui valent mieux qu'eux.
Wellington, cependant, mérite une exception: celui-là est un homme et
le Scipion de notre Annibal; ce qui n'empêche pas qu'il doit rendre
grâce aux glaces de la Russie, qui ont détruit la véritable élite de
l'armée française pour le faire vaincre à Waterloo.
»Bon Dieu, Moore, comme vous blasphémez «le Parnasse et Moïse!» en
vérité, vous me faites honte. Ne ferez-vous rien pour l'art
dramatique?--Nous vous demandons en grâce un opéra. La méprise de
Kinnaird a été en partie la mienne. Je voulais à toute force que vous
fussiez du comité et lui aussi; mais nous sommes bien aises maintenant
que vous ayez été plus sage que nous, car je commence à soupçonner que
c'est une fâcheuse affaire.
»Quand vous verra-t-on en Angleterre? Sir Ralph Noël (ci-devant Milbank,
et il ne paraît pas disposé à ensevelir de sitôt le nom de Noël avec
lui) s'étant aperçu qu'un homme ne pouvait pas habiter deux maisons, m'a
donné sa terre, située dans le nord, pour en faire ma résidence, et
c'est là que lady B. menace d'accoucher en novembre. Sir R. et madame ma
belle-mère établiront leurs quartiers à Kirby, qui appartenait jadis à
lord Wentworth. Peut-être viendrez-vous avec Mrs. Moore nous rendre une
visite cet automne. Dans ce cas, vous et moi (sans nos femmes),
prendrons notre vol vers Édimbourg, pour aller embrasser Jeffrey. Ce
n'est pas à beaucoup plus de cent milles de chez nous. Mais nous
causerons de ceci, et d'autres affaires importantes, à notre première
entrevue, qui aura lieu, je l'espère, sitôt votre retour. Nous ne
quittons Londres qu'au mois d'août.
»Tout à vous.»
LETTRE CCXXIV.
A M. SOTHEBY.
15 septembre 1815, Piccadilly Terrace.
CHER MONSIEUR,
«_Ivan_ est accepté, et sera mis à l'étude aussitôt l'arrivée de Kean.
»Les acteurs sont pleins de confiance dans le succès de la pièce. Je ne
sache pas qu'il soit nécessaire d'y faire des changemens pour la
représentation; mais, dans le cas où il en faudrait, cela se réduirait à
peu de chose, et vous en seriez averti à tems. Je vous conseillerais de
n'assister qu'aux dernières répétitions, les directeurs, du moins, m'ont
chargé de vous donner cet avis. Vous pouvez les voir, c'est-à-dire
Dibdin et Rae, quand bon vous semblera, et en attendant je ferai tout ce
que vous jugerez convenable de suggérer.
»Mrs Mardyn n'a pas encore paru, et l'on ne peut rien décider avant son
premier début, c'est-à-dire, quant à sa capacité pour le rôle dont vous
parlez, et qui, sans aucun doute, n'est pas dans _Ivan_, _Ivan_ me
paraissant pouvoir être très-bien joué sans elle. Mais nous en
reparlerons plus tard.
»Votre très-sincèrement dévoué.»
BYRON.
»_P.S._ Vous serez sans doute bien aise d'apprendre que la saison a
commencé d'une manière brillante.--La salle est constamment pleine; les
recettes excellentes,--les acteurs en très-bonne harmonie avec le
comité, ainsi qu'entre eux.--Enfin, il y règne autant d'intelligence
qu'il est possible d'en entretenir dans une administration aussi
compliquée et aussi étendue que celle de Drury-Lane.
A M. SOTHEBY.
25 septembre 1815.
CHER MONSIEUR,
«Je crois qu'il vous sera utile de voir les acteurs et directeurs
aussitôt que vous le pourrez, car il y a des points sur lesquels vous
devez avoir besoin de conférer avec eux. L'observation que je vous ai
rapportée vient du côté des acteurs; elle est générale et non
particulière à cette circonstance. J'ai cru bien faire en vous la
communiquant de suite; cela ne vous empêchera pas sans doute de voir
quelques-unes des répétitions.
»Je serais tenté de croire que Rae a jeté son dévolu sur le rôle de
Naritzin. C'est un acteur plus en faveur que Bartley, et certainement il
donnera plus de force au caractère. D'ailleurs, c'est un des
directeurs, et il portera plus d'intérêt à la pièce, s'il peut y jouer
doublement un rôle. Mrs. Bartley représentera Petrowna; quant à
l'impératrice, je ne sais qu'en penser et qu'en dire. La vérité est que
nous ne sommes pas très-bien pourvus d'actrices tragiques, mais
choisissez ce que nous avons de mieux, et tirez-en le meilleur parti
possible. Nous avons tous beaucoup d'espoir que la pièce réussira, et
mettant à part toute autre considération, nous le désirons ardemment,
cette tragédie étant la première qu'on aura représentée à Drury-Lane,
depuis l'ancien comité.
»A propos, j'ai un procès à vous faire, et comme le grand M. Dennis, qui
s'écria dans une semblable occasion: «De par Dieu, vous m'avez pris mon
tonnerre,» je m'écrierai, moi: «Voici mon éclair!» dans la scène entre
Petrowna et l'impératrice, où se trouve une pensée semblable à celle de
Conrad dans le troisième chant du _Corsaire_, et exprimée presque de la
même manière. Ce que j'en dis, cependant, n'est pas pour vous accuser,
mais pour me justifier moi-même de tout soupçon de plagiat, mon poème
ayant été publié six mois avant que vos tragédies n'eussent paru[8].
[Note 8: Malgré cette précaution du poète, l'analogie qui existe
entre ces deux passages fut citée quelques années après d'une manière
triomphante, à l'appui d'une accusation de plagiat portée contre lui par
quelques écrivailleurs; voici les vers de M. Sotheby.
«Je me suis élancé avec transport de la pierre qui me sert de couche,
pour saluer le tonnerre éclatant au-dessus de ma tête, et accueillir
l'éclair dont la lueur jaillissante faisait étinceler mes fers.»
(_Note de Moore_.)]
»Georges Lambe avait l'intention de vous écrire. Si vous ne voulez
pas avoir maintenant de conférence avec les directeurs, indiquez-moi ce
que vous désirez qu'on fasse, et j'aurai soin que cela soit exécuté.
»Votre très-sincèrement dévoué.»
BYRON.
LETTRE CCXXV.
A M. TAYLOR.
13 Piccadilly Terrace, 25 sept. 1815.
CHER MONSIEUR,
«Je suis très-fâché que vous vous affectiez d'une circonstance[9] dont
je ne me tourmente nullement. Il m'est fort indifférent, si cela amuse
votre journaliste, ses correspondans et ses lecteurs, d'être le sujet de
toutes les chansons qu'il peut insérer dans sa feuille, pourvu,
toutefois, que, dans les produits de ses veilles, il ne soit question
que de moi.
[Note 9: M. Taylor ayant inséré dans _le Soleil_ (dont il était
alors principal propriétaire) un sonnet adressé à lord Byron, en retour
du présent que le noble lord lui avait fait d'un exemplaire de ses
oeuvres richement relié, il parut le lendemain dans le même journal (de
la plume d'une personne qui avait acquis quelqu'autorité sur cette
feuille), une parodie de ce sonnet, où il était fait allusion à lady
Byron d'une manière fort peu respectueuse. C'est à cette circonstance,
dont M. Taylor avait donné l'explication en écrivant à lord Byron, que
se rapporte la lettre ci-dessus, qui fait tant d'honneur aux sentimens
du noble époux.
(_Note de Moore_.)]
»Il y a long-tems que ces choses-là ne
m'effrayent plus, et je ne sache pas qu'une attaque de ce genre pût
m'exciter à me défendre, à moins qu'elle ne s'étendît à ceux qui me
touchent de près, et dont les qualités sont de nature, j'espère, à les
mettre à l'abri d'un pareil outrage, aux yeux même des gens qui ne me
veulent aucun bien. En supposant qu'un tel cas se présentât, je dirai,
renversant le sens des paroles du docteur Johnson, que si les lois ne
peuvent me rendre justice, je me la rendrai moi-même, quelles qu'en
soient les conséquences.
»Je vous renvoie, avec tous mes remerciemens, Colman et les
lettres.--Quant aux poèmes, je me flatte que votre intention est que je
les garde, c'est du moins ce que je ferai jusqu'à ce que vous me disiez
le contraire.
»Très-sincèrement à vous.»
A M. MURRAY.
25 septembre 1815.
«Voulez-vous publier _la Pie voleuse_ de Drury-Lane, ou, ce qui serait
mieux encore, voulez-vous donner cinquante ou même quarante guinées du
manuscrit? Je me suis chargé de vous faire cette question dans l'intérêt
du traducteur, et je désire que vous y consentiez. On nous en offre
partout ailleurs dix livres sterling de moins, et connaissant votre
libéralité, je me suis adressé à vous, et serai bien aise d'avoir votre
réponse.
»Tout à vous.»
LETTRE CCXXVI.
A M. MURRAY.
27 septembre 1815.
«Voilà qui est beau et généreux, digne enfin d'un éditeur dans le grand
genre. M. Concanen, le traducteur, va être enchanté, et il paiera sa
blanchisseuse, tandis que moi, en récompense de votre libéralité dans
cette circonstance, je ne vous demanderai plus de rien publier pour
Drury-Lane, ni pour aucun autre[10] Lane. Vous n'aurez de moi ni
tragédie ni autre chose, je vous en réponds, et vous devez vous trouver
heureux d'être débarrassé de moi pour tout de bon, sans plus de dommage.
En attendant, je vais vous dire ce que nous pouvons faire pour
vous;--nous allons jouer l'_Ivan_ de Sotheby, qui réussira, et alors vos
publications présentes et futures des drames de cet auteur se débiteront
tant que vous voudrez, et si nous avons quelque chose de très-bon, vous
aurez la préférence, mais on ne vous présentera plus de pétition.
[Note 10: _Lane_ signifie petite rue, ruelle.
(_Note du Trad._)]
»Sotheby a dans sa pièce une pensée, et presque les mêmes paroles qui se
trouvent dans le troisième chant du _Corsaire_, qui, comme vous le
savez, fut publié six mois avant sa tragédie. C'est à l'occasion de
l'orage qui éclate dans la cellule de Conrad. J'ai écrit à M. Sotheby
pour la réclamer, et comme Dennis qui criait dans le parterre: «De par
Dieu, voilà mon tonnerre!» ainsi ferai-je et m'écrierai-je: «De par
Dieu, voilà mon éclair!»--Car c'est de ce fluide électrique qu'il est
question dans ledit passage.
»Vous aurez, pour mettre en tête de la pièce, un portrait de Fanny
Kelly, dans la _Pie voleuse_, qui vaut bien; en conscience, deux fois
l'argent que vous a coûté le manuscrit. Dites-moi, je vous prie, ce que
vous avez fait de la note que je vous ai donnée sur Mungo-Park.
»Toujours tout à vous.»
LETTRE CCXXVII.
A M. MOORE.
13 Piccadilly Terrace, 28 octobre 1815.
«Il paraît que vous voilà revenu en Angleterre, à ce que j'apprends de
tout le monde, excepté de vous. Je présume que vous vous tenez sur la
réserve, parce que je n'ai pas répondu à votre dernière lettre
d'Irlande. Quand avez-vous quitté le «cher pays?» C'est égal, allez, je
vous pardonne, ce qui est une grande preuve de--de je ne sais pas quoi,
mais c'est pour donner le démenti à ce vers:
»Celui qui a tort ne pardonne jamais.»
»Vous avez écrit à ***. Vous avez aussi écrit à Perry, qui laisse
entrevoir l'espérance que vous nous donnerez un opéra. Coleridge nous a
promis une tragédie. Or, si vous tenez la parole que nous a donnée
Perry, et que Coleridge remplisse la sienne, en voilà assez pour mettre
Drury-Lane sur pied, et il faut dire qu'il a terriblement besoin qu'on
vienne à son aide: nous avons commencé au grand galop, et nous voilà
déjà rendus.--Quand je dis _nous_, c'est-à-dire Kinnaird, qui est ici
l'homme capable, et sait compter ce qui est plus que n'en peut faire le
reste du comité.
»C'est réellement fort amusant, quant à ce qui est du mouvement que se
donnent matin et soir ces gens-ci, les uns se carrant, les autres
pestant. Et si l'on parvient jamais à payer cinq pour cent, cela fera
honneur à l'administration. M. *** a fait recevoir une tragédie, dont la
première scène commence par le sommeil, non pas de l'auteur, mais du
héros. Elle nous a été présentée comme étant prodigieusement admirée par
Kean; mais le susdit Kean étant interrogé, nie cet éloge, et proteste
contre son rôle.--Je ne sais pas comment cela finira.
»Je ne vous parle autant du théâtre, que parce que Londres est mort dans
cette saison. Tout le monde en est parti excepté nous, qui y restons
pour accoucher en décembre, ou peut-être plus tôt. Lady B. est énorme et
en état de prospérité, du moins en apparence, je voudrais que le moment
fût passé et bien passé.--
»J'ai devant les yeux une pièce d'un personnage qui se signe
_Hibernicus_.--Le héros est Malachi, le roi Irlandais, et le traître
usurpateur c'est Turgesius le Danois. Le dénouement est beau. Turgesius
est enchaîné par la jambe à un pilier sur le théâtre, et le roi Malachi
lui adresse un discours qui ne ressemble pas mal à ceux de lord
Castlereagh sur l'équilibre du pouvoir et le droit de légitimité,
discours qui jette Turgesius dans un accès de rage, comme le feraient
ceux de Castlereagh, si son auditoire était enchaîné par les jambes.--Il
tire un poignard et s'élance sur l'orateur; mais, se voyant au bout de
sa corde, il le plonge dans sa propre carcasse, et meurt en disant qu'il
a accompli une prophétie.
»Or, voilà des faits exacts et sérieux, et la partie la plus grave d'une
tragédie qui n'a pas été faite dans l'intention de la rendre burlesque.
L'auteur a l'espoir qu'elle sera jouée.--Mais, qu'est-ce que l'espoir?
rien que le fard dont nous parons la face de la vie, le moindre souffle
de vérité le détruit, et nous voyons alors, sans déguisement, comme elle
a les joues creuses. Je ne suis pas bien sûr de ne pas avoir déjà fait
cette belle réflexion-là; mais n'importe, elle ira encore cette fois à
la tragédie de Turgesius, à laquelle je puis l'appliquer.
»Eh bien! comment va la santé, ô toi, poète, non des mille, mais des
trois mille! J'aurais bien voulu que votre ami, sir John Forté-Piano,
eût gardé cela pour lui, et ne l'eût pas publié au jugement du marchand
de chansons de Dublin, et je vais vous dire pourquoi: il y a de la
libéralité à Longman de vous avoir donné ce prix, et il est honorable
pour vous de l'avoir obtenu, mais ceci va déchaîner, contre l'heureux
auteur, tous les juges faméliques et décharnés. Après tout, qu'ils
aillent au diable!--Jeffrey et Moore, réunis, peuvent défier le monde
avec leur plume.--À propos, le pauvre C...e, qui est un homme d'un
talent admirable, et de plus dans le malheur, est sur le point de
publier deux volumes de poésie et de biographie.--Il a été plus
maltraité par les critiques que nous ne l'avons été nous-mêmes.
Voulez-vous me promettre, si son ouvrage paraît, de faire un article en
sa faveur, dans la _Revue d'Édimbourg_? Je pense bien que vous ne
pourrez faire autrement que de lui donner des louanges; mais il faut
aussi le bien louer, ce qui, de toutes les choses, est la plus
difficile.--Cela fera sa réputation.
»Ceci doit rester secret entre nous, car il serait possible que ce
projet ne plût pas à Jeffrey, ni probablement à C...e lui-même. Mais mon
avis est qu'il n'a besoin que de quelqu'un qui lui prépare les voies, et
d'une étincelle ou deux de courage pour fournir glorieusement sa
carrière.
»Votre très-affectionné,
B.
»_P. S._ Voici un ennuyeux griffonnage, mais ma première sera «plus de
ce monde.»
Comme, après cette lettre, on ne trouve plus, dans sa correspondance,
que des allusions très-rares à la part qu'il eut dans l'administration
de Drury-Lane, je profiterai de cette occasion pour donner quelques
extraits de ses _Pensées détachées_ où l'on trouve ses souvenirs sur
ses relations de courte durée avec l'intérieur du théâtre.
«Lorsque j'appartenais au comité de Drury-Lane, et faisais partie de la
direction, il y avait environ cinq cents pièces dans les cartons.
Imaginant que, dans le nombre, il devait y en avoir de bonnes, j'en fis
l'examen en personne, et avec l'aide de mes collègues. Je ne sache pas
que, de toutes celles qui me passèrent par les mains, il y en eût une
seule qu'on pût décemment supporter.--On n'a jamais rien vu de semblable
à quelques-unes d'elles! Mathurin m'avait été très-pressamment
recommandé par sir Walter Scott à qui j'eus recours, d'abord dans
l'espoir qu'il ferait lui-même quelque chose pour nous, et puis me
flattant, dans mon désespoir, qu'il pourrait nous indiquer
quelqu'auteur, jeune ou vieux, qui nous promettrait du succès. Mathurin
m'envoya son _Bertram_ avec une lettre, mais sans son adresse, ce qui
m'empêcha d'abord de lui répondre. Lorsque je découvris enfin son
adresse, je lui envoyai une réponse favorable, avec quelque chose de
plus substantiel. Sa pièce réussit; mais j'étais à cette époque hors
d'Angleterre.
»Je m'adressai aussi à Coleridge;--mais il n'avait rien de convenable
sur le métier pour le moment. M. Sotheby nous offrit obligeamment
toutes ses tragédies, et je m'engageai et réussis, en dépit de quelques
discussions avec mes confrères du comité, à faire accepter _Ivan_. On
en fit lecture, et les rôles furent distribués. Mais voilà que, lorsque
tout était en train, un peu de tiédeur de la part de Kean, ou de chaleur
du côté de l'auteur, porte ce dernier à retirer sa pièce Sir J.-B.
Burgess nous avait aussi présenté quatre tragédies et une petite pièce,
et j'avais mis tout en mouvement dans le comité et les coulisses, pour
les faire recevoir, mais ce fut inutilement.
»Bon Dieu, par quelles scènes il m'a fallu passer!--Les auteurs, mâles
et femelles, les modistes et les sauvages irlandais, les gens de
Brighton, de Blackwall, de Chatham, de Cheltenham, de Dublin, de Dundee,
qui venaient me tomber sur le dos, et qu'il était convenable de recevoir
poliment, d'écouter, et dont même quelquefois il fallait supporter une
lecture. Le père de Mrs. ***, maître de danse irlandais, à l'âge de
soixante ans, vint me trouver pour me prier de lui faire jouer Archer en
bas de soie blancs, par une journée de gelée, afin de montrer ses jambes
qui, certainement, étaient belles et bien irlandaises pour son âge, et
qui avaient encore été mieux;--miss Emma une telle, se présentant avec
une pièce intitulée: _le Brigand de Bohême_, ou quelque titre de ce
genre;--M. O'Higgins, alors résidant à Richmond, avec une tragédie
irlandaise, où les unités ne pouvaient manquer d'être observées, puisque
l'un des personnages principaux était enchaîné par la jambe à un
pilier, pendant la plus grande partie de la pièce. C'était un homme à
l'aspect farouche et sauvage et le seul moyen de s'empêcher de lui
éclater de rire au nez, était de réfléchir aux résultats probables d'une
telle gaîté.
»Comme je suis naturellement un individu honnête et poli et qui ne peut
souffrir faire de peine à personne, quand il en peut être autrement,--je
les ai renvoyés tous à Douglas Kinnaird, qui est un homme d'affaires, et
n'est pas embarrassé de dire non: je les ai donc laissés s'arranger
ensemble, et comme, au commencement de l'année suivante, je suis parti
pour l'étranger, j'ai été fort peu au fait depuis de la marche des
théâtres..............................................................
»On dit que les acteurs sont des gens intraitables, et c'est vrai; mais
j'avais trouvé moyen d'éviter toute espèce de discussion avec eux, et à
l'exception d'un démêlé[11], qui s'éleva entre Byrne l'aîné et miss
Smith, au sujet de son pas de... j'oublie le terme technique, je ne me
rappelle pas m'être jamais mêlé de leurs querelles. Je protégeais
habituellement miss Smith, parce qu'elle ressemblait de figure à lady
Jane Harley, et que les ressemblances ont beaucoup de pouvoir sur moi;
mais en général j'abandonnais ces choses-là à mes collègues, qui
prenaient à tout cela une part plus active que moi, et me reprochaient
très-sérieusement de ne pouvoir me mêler de ces sortes d'affaires sans
plaisanter avec les histrions, et m'accusaient de mettre tout en
désordre par la légèreté avec laquelle je traitais ces importantes
bagatelles.
[Note 11: Un correspondant d'un des _Monthly Miscellanies_ rapporte
cette circonstance de la manière suivante:
«Pendant l'administration de Lord Byron, Byrne l'aîné composa un ballet
dans lequel miss Smith (depuis Mrs. Oscar Byrne) avait un pas seul.
Cette demoiselle désira que ce pas fût introduit vers la fin du ballet;
le maître de ballets s'y refusa, et la demoiselle jura qu'elle ne
danserait pas du tout. La musique qui annonçait le pas commença, et la
demoiselle sortit majestueusement du théâtre; les deux parties se
précipitèrent dans les coulisses pour exposer leur affaire à Lord Byron,
la seule personne qui s'y trouvât alors. Le noble membre du comité
prononça en faveur de miss Smith, et les deux plaignans, irrités,
s'élançaient dehors au moment où j'entrais moi-même.--Si vous étiez
arrivé une minute plus tôt, me dit Lord Byron, vous m'auriez entendu
prononcer dans une affaire curieuse, sur une question de danse, moi,
ajouta-t-il en jetant un regard sur son pied difforme, moi à qui la
nature, dès ma naissance, a défendu de faire un seul pas. Son front se
rembrunit après avoir prononcé ces paroles, comme s'il eût regretté d'en
avoir trop dit, et il y eut des deux côtés un moment d'un silence
embarrassant.»
(_Note de Moore_.)]
»Puis venaient le petit comité et le haut comité.--Nous n'étions pas
beaucoup, mais nous n'étions jamais d'accord.--C'était Peter Moore qui
contredisait Kinnaird, et Kinnaird qui contredisait tout le monde:--et
puis nos deux directeurs, Rae et Dibdin, et notre secrétaire Ward; et
cependant nous étions tous très-zélés pour le bien du théâtre, et le
désirions de très-bonne foi. *** nous avait fourni des prologues pour la
reprise de nos vieilles pièces anglaises, mais il n'a pas été content
de moi, parce que je lui ait fait le compliment qu'il était l'Upton de
notre théâtre (c'est M. Upton qui était le poète d'Astleys[12]), et cela
est cause qu'il a presque renoncé aux prologues.
[Note 12: Un des théâtres inférieurs de Londres, qui est dans le
genre du Cirque de Franconi.
(_Note du Trad._)]
»Dans la pantomime qu'on joua en 1815 et 16, on avait introduit une
représentation du bal masqué, donné par nous autres jeunes gens du club
de Watier à Wellington et compagnie. Douglas Kinnaird, avec deux ou
trois autres et moi-même, nous nous masquâmes et montâmes sur le théâtre
avec [Grec: oi polloi] pour voir de la scène l'effet de la salle.--Cela me parut
superbe.--Douglas se mit à danser parmi les figurans, et ils furent fort
intrigués de savoir qui nous étions, s'étant aperçus qu'ils étaient plus
que leur nombre. Il est assez étrange que Douglas Kinnaird et moi nous
ayons été tous deux présens au véritable bal masqué, et ensuite à la
pantomime qui en fut donnée sur le théâtre de Drury-Lane.»
LETTRE CCXXVIII.
À M. MOORE.
Piccadilly Terrace, 31 oct. 1815.
«Je n'ai pas pu m'assurer d'une manière précise du tems que dure la
vente des fonds, mais je crois que c'est un bon moment pour s'en
défaire, et je l'espère d'abord, parce que je vous verrai, et ensuite
parce que je recevrai certaines sommes au profit de lady B., qui
contribueront essentiellement à me mettre à mon aise, car (pour parler
le langage des créanciers) j'ai besoin de compléter une somme.
»Hier j'ai dîné dehors avec une assez nombreuse société dans laquelle se
trouvaient Shéridan et Colman, Harry Harris de C. G. et son frère, sir
Gilbert Heathcote, Douglas Kinnaird et d'autres personnes de marque.
Comme dans d'autres réunions de ce genre, le silence régna d'abord, puis
l'on parla, puis on argumenta, puis on disputa; enfin, tout le monde
voulant, parler à la fois, l'on ne s'entendit plus et l'on finit par se
griser. Quand nous fûmes arrivés au dernier degré de cette glorieuse
progression, ce ne fut pas chose facile que de descendre sans tomber; et
pour couronner le tout, Kinnaird et moi, il nous fallut faire descendre
à Shéridan un escalier en limaçon, qui a été certainement construit
avant la découverte des liqueurs fermentées, et avec lequel il n'est pas
de jambes, tant cagneuses qu'elles soient, qui puissent commodément
s'arranger. Nous le déposâmes enfin, sain et sauf, chez lui, où son
domestique, qui paraît fort habitué à ces sortes d'affaires, l'attendait
dans le vestibule. Lui et Colman avaient été, selon leur coutume,
très-amusans; mais j'emportais avec moi beaucoup de vin, et ce vin avait
précédemment emporté ma mémoire, en sorte que tout fut hoquet et
allégresse pendant la dernière heure, et il ne m'est rien resté de la
conversation. Peut-être avez-vous entendu rapporter la réponse que fit
dernièrement Shéridan au watchman, qui le trouva privé de cette «divine
particule d'air» appelée raison..........................
.........................................................
.........................................................
»Le watchman trouva donc Sherry dans la rue, ivre mort. «Qui êtes-vous,
monsieur?» Pas de réponse. «Quel est votre nom?» Un hoquet. «Quel est
votre nom?» Alors il répond d'un ton grave, lent et flegmatique:
«Wilberforce!!!» N'est-ce pas là tout Shéridan? A mon avis, la réponse
est excellente. Il a plus d'esprit dans son ivresse, que les autres à
leur première pointe de gaîté.
»Mon papier est rempli, et j'ai un terrible mal à la tête.
»_P. S._ Lady B. avance rapidement. Le mois prochain donnera la lumière
(avec l'aide de «Junon Lucine, _fer opem_», ou plutôt _opes_, car ce
dernier est plus nécessaire) à la dixième merveille du monde,--Gil
Blas étant la huitième, et le père de mon fils la neuvième.»
LETTRE CCXXIX.
À M. MOORE.
4 novembre 1815.
«Si vous ne m'aviez pas troublé la tête avec les fonds, votre lettre
aurait eu une réponse immédiate. N'a-t-il pas fallu que j'aille dans la
cité? n'a-t-il pas fallu me rappeler, en arrivant là, ce que j'y venais
faire, et ne l'avais-je pas oublié?
»Je serais, sans aucun doute, enchanté de vous voir;--mais je n'aime pas
à employer mes goûts personnels pour combattre vos motifs.--Vous
viendrez et bientôt, car rester ne vous sera pas possible.--Je vous
connais depuis long-tems, vous avez trop du vieux levain de Londres,
pour en pouvoir rester long-tems absent.
»Lewis va à la Jamaïque sucer ses cannes à sucre. Il s'embarque dans
deux jours. Je vous envoie ci-joint son billet d'adieu. Je le vis hier
au soir à D. L. T., pour la dernière fois avant son départ. Pauvre
diable!--c'est réellement un brave homme, un excellent homme.--Il m'a
laissé sa canne et un pot de gingembre confit; je ne mangerai jamais de
ce dernier sans avoir les larmes aux yeux.--C'est si _brûlant_!--Nous
avons un bruit de diable parmi nos _ballerinas_.--On a fait une
injustice à miss Smith, au sujet d'un pas écossais. Le comité s'en est
mêlé; mais le maudit maître de ballet n'a pas voulu en démordre. Je
suis furieux, et Georges Lamb aussi.--Kinnaird est fort content, il ne
sait pas trop pourquoi; et moi je suis très-fâché, à peu près pour la
même raison. Aujourd'hui je dîne avec Kinnaird, nous aurons encore
Shéridan et Colman; et demain encore une fois chez sir Gilbert
Heathcote...... ................................................
»Leigh Hunt a composé un poème vraiment bon et très-original, et qui, je
crois, fera sensation. Vous ne pouvez imaginer à quel point il est bien
écrit, et je ne m'en serais pas fait une idée moi-même, si je ne l'avais
pas lu. Quant à nous, Tom, eh bien! quand allons-nous paraître?
J'aimerais beaucoup mieux, si vous pensez que les vers en valent la
peine, qu'ils fussent mêlés avec les _Mélodies Irlandaises_, que d'être
imprimés séparément.--Mais quand votre chef-d'oeuvre sera-t-il publié?
Quand verrons-nous votre _Shah Nameh_?--Jeffrey est bien bon d'aimer les
_Mélodies Hébraïques_. Il y a des gens ici qui préfèrent _Sternhold_ et
_Hopkins_, et qui en conviennent.--Que le diable emporte leurs ames,
pour les punir d'un tel goût!
»Il faut que j'aille m'habiller pour dîner.--Pauvre cher Murat! quelle
fin! Vous savez, je pense, que son panache blanc était comme celui
d'Henri IV, le point de ralliement pendant une bataille.--Il refusa un
confesseur et le bandeau qu'on lui offrait, ne voulant pas souffrir
qu'on aveuglât ni ses yeux, ni son ame. Vous en apprendrez davantage
demain ou le jour suivant.
»À jamais, etc.»
LETTRE CCXXX.
À M. MURRAY
4 novembre 1815.
«Quand vous serez en état de vous former une opinion sur le manuscrit de
M. Coleridge, vous me ferez plaisir de me le rendre, parce que, dans le
fait, je n'ai pas été autorisé à le laisser sortir de mes mains. J'en
pense beaucoup de bien, et désirerais vivement que vous en fussiez
l'éditeur; mais si vous n'y consentez pas, je ne désespère nullement de
trouver quelqu'un qui s'en chargera.
»J'ai écrit à M. Leigh Hunt, pour l'informer que vous étiez disposé à
traiter avec lui comme vous me l'avez fait entendre la dernière fois que
je vous ai vu. Quant aux conditions et à l'époque, j'abandonne cela à sa
volonté et à votre discernement.--Je dirai seulement que je regarde
cette entreprise comme la plus sûre dont vous vous soyez jamais mêlé. Je
vous parle comme à un spéculateur; si je devais vous parler comme
lecteur et comme critique, je vous dirais que c'est une production
admirable, qui n'a tout juste de défaut que pour en rendre les beautés
plus remarquables.
»Et maintenant, pour en finir, parlons de mon poème, dont je suis
honteux, après avoir nommé les autres.--Publiez-le ou non, comme vous
voudrez, je n'y tiens pas le moins du monde. Si vous ne le publiez pas,
il ne le sera jamais par aucun autre, et je n'y ai jamais songé que
comme appartenant à la collection. S'il vaut la peine d'être mis dans le
quatrième volume, placez-l'y, mais pas ailleurs; sinon jetez-le au feu.
»Tout à vous.»
Les embarras dont il avait craint de se voir prochainement entouré, en
faisant une revue de ses affaires avant son mariage, ne tardèrent pas à
réaliser ses plus sinistres présagés. L'augmentation de dépense que lui
occasionnait son nouveau genre de vie, sans que ses moyens se fussent
beaucoup accrus, les arriérés d'anciennes obligations pécuniaires, et
des engagemens qui, depuis lors, s'étaient graduellement accumulés, se
réunirent pour l'accabler de tout leur poids, et lui firent plus d'une
fois connaître les plus cruelles humiliations de la pauvreté. La
nécessité de satisfaire ses créanciers l'avait réduit au pénible
expédient de vendre ses livres.--Cette circonstance étant venue aux
oreilles de M. Murray, ce dernier se hâta de lui envoyer 1,500 livres
sterling, avec l'assurance qu'une pareille somme serait à son service
dans quelques semaines, et que si ce secours ne suffisait pas, M. Murray
était prêt à lui remettre, pour son usage, la valeur des manuscrits de
tous ses ouvrages.
C'est à cette offre généreuse que lord Byron répond dans la lettre
suivante.
LETTRE CCXXXI.
À M. MURRAY.
14 novembre 1815.
«Je vous renvoie vos billets que je n'accepte pas, mais qui n'en sont
pas moins honorés. Je recevrais de vous ce service, si je devais le
recevoir de personne; mais si telle eût été mon intention, je puis vous
assurer que je vous en aurais fait la demande franchement, et sans plus
de réserve que vous n'en auriez mis à me le rendre, et je ne puis rien
dire de plus de ma confiance et de vos procédés.
»Les circonstances qui me décident à me défaire de mes livres,
quoiqu'assez pressantes, ne le sont pas d'une manière immédiate: je m'y
suis résigné, ainsi n'en parlons plus.
»Si j'avais été disposé à abuser de la sorte de votre obligeance, je
n'aurais pas attendu jusqu'à ce moment. Néanmoins je suis bien aise que
vous m'ayez donné l'occasion de la refuser, puisque cela fixe mon
opinion sur vous, et même me dispose à envisager la nature humaine sous
un jour différent de celui où je m'étais habitué à la regarder.
»Croyez-moi très-sincèrement, etc.»
À M. MURRAY.
25 décembre 1815.
»Je vous envoie quelques vers écrits depuis longtems, et destinés à
servir d'ouverture au _Siége de Corinthe_.--Je les avais oubliés, et ne
suis pas bien sûr même à présent, s'il ne vaudrait pas mieux les
laisser de coté.--Mais vous et votre conseil en décideront.
»Tout à vous.»
Voici les vers dont il est question dans ce billet. Ils sont écrits avec
toute la liberté de ce genre de mesure vagabonde, que son admiration
pour la _Christabel_ de M. Coleridge lui avait fait alors adopter, et
peut-être avait-il eu raison de juger qu'ils ne convenaient pas à
l'ouverture de son poème. Cependant ils sont trop pleins de verve et de
force pour rester inconnus. Quoiqu'il les eût composés au milieu de
l'épaisse atmosphère de Piccadilly, on voit aisément que son imagination
errait bien loin de là, sur les riantes collines et dans les heureuses
vallées de la Grèce, et que le contraste de la vie monotone qu'il menait
alors donnait à ses souvenirs un nouvel essor, une nouvelle énergie.
En l'an 1810 depuis que Jésus mourut pour les hommes, je faisais partie
d'une brave troupe qui parcourait le pays à cheval, ou naviguait sur la
mer. Oh! que nous allions d'un joyeux train, tantôt traversant la
rivière à gué, tantôt gravissant la haute montagne. Jamais nos coursiers
ne se reposaient pendant un jour: soit qu'une grotte et qu'une hutte
nous servît d'asile, sur le lit le plus dur, nous jouissions d'un doux
sommeil étendus sur notre grossière capote ou sur la planche plus
grossière encore de notre léger bateau, la tête reposant sur nos selles
en guise d'oreiller, nous ne nous en réveillions pas moins frais et
dispos le lendemain. Nous donnions un libre essor à nos pensées, à nos
paroles; nous avions en partage la santé et l'espérance, la fatigue,
inséparable du voyage, mais nous ne connaissions pas le souci. Notre
petite troupe était de toutes les langues, de toutes les croyances. Il y
en avait qui disaient leurs chapelets, d'autres appartenaient à la
mosquée, d'autres à l'église; quelques-uns, si je ne me trompe,
n'appartenaient à rien. Enfin dans le monde entier on aurait cherché en
vain une troupe plus joyeuse et plus bigarrée.
Mais les uns sont morts, les autres partis. Il y en a qui sont dispersés
et solitaires dans ce monde, d'autres sont révoltés sur les montagnes
qui dominent les vallées de l'Épire[13], où la liberté rallie encore ses
forces par momens, et fait payer aux oppresseurs de leur sang les maux
qu'ils lui ont faits. Quelques-uns sont dans de lointains pays, d'autres
passent dans leurs foyers une vie inquiète, mais jamais plus ils ne se
réuniront en troupe joyeuse pour courir le pays et se divertir.
[Note 13: Les dernières nouvelles qui me sont parvenues de Dervish
(un des Arnautes qui m'avaient suivi) m'ont appris qu'il s'était insurgé
dans les montagnes, à la tête de quelques bandes qu'on trouve
communément dans ce pays en tems de troubles.
(_Note de Byron_.)]
Ces jours de fatigue s'envolaient gaiement, et maintenant quand je les
vois se succéder d'une manière si triste, mes pensées, comme de légères
hirondelles, traversent en l'effleurant l'Océan, et transportent de
nouveau mon esprit, semblable à l'oiseau sauvage et fugitif, au milieu
des espaces de l'air. Voilà ce qui sans cesse inspire mes chants, dans
lesquels souvent, oh! trop souvent peut-être, j'implore ceux qui peuvent
supporter mes vers, de me suivre dans cette terre lointaine.
Étranger, veux-tu, m'accompagner maintenant et venir t'asseoir avec moi
sur la montagne qui domine Corinthe?
LETTRE CCXXXII.
À M. MOORE
5 janvier 1816
«J'espère que Mrs. M. est entièrement rétablie. Ma petite fille est née
le 10 décembre dernier; on l'a nommée Augusta _Ada_ (le second de ces
noms est très-ancien dans la famille, et n'a pas été porté, je crois,
depuis le règne du roi Jean). Elle est venue au monde, et est encore
très-grasse et en très-bon état: on dit même qu'elle est très-forte pour
son âge.--Elle ne fait que crier et téter:--cela vous suffit-il? Quant à
la mère; elle se porte très-bien, et elle a recommencé à se lever.
»Il y a eu un an le 2 de ce mois que je suis marié--hélas!--Je n'ai vu
personne depuis peu qui vaille la peine d'être cité, à l'exception de
S*** et d'un autre général des Gaules, avec lesquels je me suis trouvé
une ou deux fois à dîner dehors. S*** est un beau cavalier, à la
tournure étrangère, à l'air scélérat et spirituel; au total, c'est un
homme très-agréable. Son compatriote, qui est plus jeune que lui, tient
plus du petit-maître; mais je ne lui crois pas les mêmes facultés
intellectuelles qu'au Corse, car vous savez que S*** l'est, et de plus
cousin de Napoléon.
»Est-ce qu'on ne vous verra plus jamais en ville? À la vérité, il n'y a
pas ici un seul des quinze cents individus qui remplissent
ordinairement les salons où l'on étouffe, et qu'on appelle le monde à la
mode. Nous avons été retenus ici par l'approche de ma paternité, afin
d'y être à portée des médecins; et quant à moi, il m'est aussi
indifférent d'être ici que partout ailleurs, de ce côté du détroit de
Gibraltar.
»J'aurais fait avec joie, ou plutôt avec tristesse, le chant funèbre que
vous me demandez pour la pauvre fille[14] en question; mais comment me
serait-il possible d'écrire sur quelqu'un que je n'ai jamais vu ni
connu? D'ailleurs vous le ferez bien mieux vous-même. Moi, je ne puis
composer sur rien sans en avoir quelque expérience personnelle ou en
connaître les bases, à plus forte raison sur un sujet de cette nature.
Pour vous, vous avez tout cela; et vous ne l'auriez pas que votre
imagination y suppléerait:--ainsi, vous ne pouvez jamais manquer de
réussir.
[Note 14: Je lui avais fait part d'un sujet digne d'exercer tout son
talent pour le pathétique; c'était un triste événement qui venait de se
passer dans mon voisinage, et auquel j'ai fait allusion moi-même dans
une des _Mélodies Sacrées_: «Ne la pleurez pas.»
(_Note de Moore_.)]
»Voilà un griffonnage bien insipide, et je suis moi-même un insipide
personnage. Je suis absorbé par cinq cents réflexions contradictoires,
quoique n'ayant en vue qu'un seul objet.--Mais n'importe, comme on dit
quelque part, «l'azur du ciel s'étend sur tout le monde.» Je voudrais
seulement que celui qui s'étend sur moi fût un peu plus bleu, un peu
plus semblable «au ciel azuré avec lequel se confond le sommet bleuâtre
de l'Olympe,» qui, par parenthèse, était tout blanc la dernière fois
que je le vis.
»Toujours tout à vous.»
En lisant cette lettre, je fus frappé du ton de mélancolie qui y
régnait; et sachant bien que celui qui l'écrivait avait coutume,
lorsqu'il était tourmenté par quelque chagrin ou quelque dégoût, de
chercher du soulagement dans ce sentiment de liberté qui lui disait
qu'il existait pour lui au monde d'autres asiles, je crus apercevoir
dans ses souvenirs du sommet bleuâtre de l'Olympe quelque retour de cet
esprit inquiet et errant que le malheur ou l'irritation évoquait
toujours en lui. Déjà, au moment où il m'envoya les vers mélancoliques:
_Il n'y a point de plaisir que le monde puisse donner_, etc., etc.,
j'avais éprouvé quelque crainte vague sur cet accès d'abattement auquel
je le voyais se livrer; et lui accusant réception de ses vers, j'avais
cherché à l'en distraire par des plaisanteries. «Mais pourquoi donc
retombez-vous ainsi dans l'ornière de la mélancolie, maître Stéphen?
cela ne vaut rien du tout.--Il y aurait de quoi envoyer en diable tous
les devoirs positifs de la vie, et il faut que vous lui disiez adieu. La
jeunesse est le seul tems où l'on puisse être triste impunément; à
mesure que la vie elle-même devient sérieuse et sombre, la seule
ressource qui nous reste est d'être, autant que possible, tout le
contraire.» Mon absence de Londres, pendant tout le cours de cette
année, m'avait privé de pouvoir juger par moi-même du degré de bonheur
que lui promettait sa situation domestique. Je n'avais rien appris non
plus qui pût me porter à croire que le cours de sa vie conjugale fût
moins paisible que ne le sont ordinairement de pareilles unions, du
moins en apparence. Les expressions vives et affectueuses dont il
s'était servi dans quelques-unes des lettres que j'ai données, pour
m'assurer de son bonheur (assurance que sa franchise ne pouvait me
rendre douteuse), avaient aussi puissamment contribué à calmer les
craintes que le sort qu'il s'était choisi avait excitées en moi à la
première vue. Je ne pus cependant m'empêcher de remarquer que ces
indices d'un coeur content ne tardèrent pas à cesser. Il ne parla plus
que rarement et avec réserve de la compagne de son existence, et
quelques-unes de ses lettres me parurent empreintes d'un esprit
d'inquiétude et d'ennui qui réveilla en moi toutes les sombres
appréhensions avec lesquelles j'avais d'abord envisagé son sort. Cette
dernière lettre surtout me frappa comme remplie des plus tristes
présages; et dans le courant de ma réponse, je lui exprimai ainsi
l'impression qu'elle avait faite sur moi. «Ainsi donc, il y a une année
entière que vous êtes marie!
»L'an dernier je te protestais encore cette douce impossibilité.
»Savez-vous, mon cher B., qu'il y a quelque chose dans votre dernière
lettre, une espèce d'inquiétude mystérieuse qui, jointe à l'absence
totale de votre vivacité ordinaire, n'a cessé depuis de me tourmenter
l'esprit de la manière la plus pénible? Il me tarde d'être près de vous
pour connaître réellement ce que vous éprouvez, car ces lettres ne
disent rien du tout, et un mot, _a quattr'occhi_, vaut mieux que des
rames entières de correspondance. En attendant, dites-moi seulement que
vous êtes plus heureux que votre lettre ne m'a porté à le croire, et je
serai satisfait.»
Ce fut quelques semaines après cette lettre que lady Byron prit le parti
de se séparer de lui. Elle avait quitté Londres à la fin de janvier pour
aller voir son père dans le Leicestershire, et Lord Byron devait la
suivre peu de tems après. Ils s'étaient séparés pleins de
tendresse:--elle lui écrivit en route une lettre pleine d'enjouement et
d'affection; et aussitôt qu'elle fut arrivée à Kirkby Mallory, son père
écrivit à Lord Byron pour lui apprendre qu'elle ne retournerait plus
vivre avec lui. Au moment où il reçut ce coup inattendu, ses embarras
pécuniaires, qui s'étaient rapidement augmentés pendant le cours de la
dernière année (puisqu'il n'y avait pas eu moins de huit à neuf saisies
dans sa maison durant cette époque), étaient parvenus à leur comble; et
au moment où, pour me servir de ses énergiques expressions, il était
«seul dans ses foyers avec ses dieux pénates brisés et dispersés autour
de lui,» il dut aussi recevoir la nouvelle foudroyante que la femme qui
venait de le quitter en parfaite harmonie se séparait de lui--pour
jamais.
Ce fut à peu près vers cette époque que le billet suivant fut écrit.
A M. ROGERS.
8 février 1816.
«Ne vous y méprenez pas;--je vous ai réellement rendu votre livre, par
la raison que je vous ai dite, et pas autre chose: il a trop de valeur
pour un individu aussi insouciant.--Je me suis défait de tous mes
livres, et très-positivement je ne veux pas vous priver de la moindre
«particule de cet homme immortel.»
»Je serai bien aise de vous voir, si vous voulez venir, quoique je lutte
maintenant contre les traits et les flèches de la fortune cruelle, dont
quelques-uns m'ont atteint d'un côté d'où assurément je ne les attendais
pas. Mais n'importe, «il y a un monde ailleurs,» et je ferai de mon
mieux pour m'ouvrir un chemin dans celui-là.
»Si vous écrivez à Moore, dites-lui que je répondrai à sa lettre quand
je pourrai en trouver le tems et la force.
»Toujours tout à vous.»
Bn.
Ce ne fut que plus d'une semaine après que le bruit de la séparation
arriva jusqu'à moi, et je me hâtai de lui écrire en ces termes: «Je
suis extrêmement anxieux d'avoir de vos nouvelles, quoique je ne sache
pas trop si je dois parler du sujet qui cause toutes mes inquiétudes.
Si cependant ce que j'ai appris hier par une lettre de Londres est vrai,
vous comprendrez immédiatement ce que je veux dire, et vous m'en
communiquerez autant ou aussi peu que vous croirez convenable; seulement
je voudrais en savoir quelque chose de vous-même, aussitôt que possible,
afin de pouvoir me fixer sur la vérité ou l'imposture du rapport qui m'a
été fait.» Voici la réponse qu'il me fit.
LETTRE CCXXXIII.
À M. MOORE.
29 février 1816.
«J'ai été quelque tems sans répondre à votre lettre; et maintenant la
réponse que j'aurais à faire à une partie de son contenu serait d'une
telle étendue que je la retarderai jusqu'à ce que je puisse vous la
donner en personne, et alors je l'abrégerai autant que possible.
»En attendant, je suis en guerre avec tout le monde et ma femme, ou,
pour mieux dire, tout le monde et ma femme sont en guerre avec moi, et
ne m'ont pas encore écrasé, quoi qu'ils puissent faire. Je ne sache pas
que, dans le cours d'une vie pleine de vicissitudes, je me sois jamais
trouvé, chez moi au dehors, dans une position plus complètement dénuée
de plaisirs actuels et d'espérances futures. Je parle ainsi parce que
c'est ainsi que je pense et que je sens; mais je n'en résisterai pas
moins à cet état, malgré cette manière de l'envisager:--j'ai pris mon
parti.
»Puisque nous en sommes là-dessus cependant, n'allez pas croire tout ce
qu'on dit à ce sujet, et n'essayez pas de me défendre.--Si vous y
réussissiez, ce serait me faire une offense mortelle ou, si vous voulez,
immortelle. Qui peut supporter une réfutation? Je n'ai que très-peu de
chose à répondre à ceux que cela regarde; et toute mon activité, jointe
à celle de quelques amis énergiques, n'a pu encore découvrir aucun
prétexte plausible de discuter cette affaire d'une manière expéditive
avec personne, quoiqu'hier j'aie manqué d'en clouer un à la muraille, ce
qu'il a évité par une explication satisfaisante, du moins au dire des
individus présens: je parle des colporteurs de nouvelles, auxquels je ne
porte pas d'inimitié, quoiqu'il me faille agir d'après le code ordinaire
des usages, quand il m'arrive d'en rencontrer qui en valent la peine.
»Maintenant passons à un autre sujet, la poésie, par exemple. Le poème
de Leigh Hunt est diablement bon: il est par-ci par-là un peu bizarre;
mais avec le cachet d'originalité et la belle poésie qu'on y trouve, cet
ouvrage doit rester. Je ne dis pas cela parce qu'il me l'a dédié, ce
dont je suis au contraire très-fâché; car autrement, je vous aurais prié
d'en faire la revue[15]. Il me semble digne de grands éloges; et je
pense qu'un article en sa faveur, dans la _Revue d'Édimbourg_, ne ferait
que lui rendre justice, et le faire connaître aux yeux du public de la
manière dont il mérite de l'être.
[Note 15: Je retrouve la réponse que je fis à ce passage de sa
lettre, relativement au poème de Hunt. «Quoiqu'il soit, je l'avoue,
plein de beautés, et que j'en aime sincèrement l'auteur, je ne pourrais
réellement entreprendre de le louer sérieusement. Il y a quelque chose
qui prête tant au ridicule dans tout ce qu'il écrit, que je ne puis
jamais prendre un ton vraiment pathétique en le lisant.»
(_Note de Moore_.)]
»Comment vous portez-vous, et où êtes-vous? Je n'ai pas la moindre idée
de ce que je vais devenir moi-même, et ne sais encore où j'irai et ce
que je ferai. Il y a quelques semaines, je vous aurais écrit des choses
qui vous auraient fait rire; mais on me dit maintenant que le rire ne me
convient plus: aussi ai-je été et suis-je encore depuis très-sérieux.
»J'ai été un peu incommodé de la maladie de foie, mais je me porte mieux
depuis quinze jours, quoique encore soumis aux ordonnances des gens de
l'art. J'ai vu depuis peu.................................
...................................................
»Il faut que j'aille m'habiller pour dîner. Ma petite fille est à la
campagne. On me dit que c'est un très-bel enfant; elle a maintenant près
de trois mois: c'est lady Noël, ma belle-mère, qui la surveille à
présent. Sa fille (ci-devant miss Milbanke) est, je crois, à Londres
avec son père. Une certaine Mrs. C. (maintenant espèce de femme de
chambre servant d'espion à lady N., et qui, dans un tems meilleur, a
été blanchisseuse) est réputée, par les gens bien instruits, comme étant
en grande partie la cause secrète de nos différends domestiques.
»Dans toute cette affaire, celui que je plains le plus c'est sir Ralph.
Lui et moi sommes également punis, quoique _magis pares quam similes_
dans notre affliction. Cependant, il nous est bien dur à tous deux de
souffrir par la faute d'une seule personne; mais ainsi soit-il! je serai
séparé de ma femme, et il gardera la sienne.
»Tout à vous.»
Dans ma réponse à cette lettre, écrite quelques jours après, il se
trouve un passage où j'exprime une opinion qu'il eût été peut-être plus
prudent de cacher, mais que je crois devoir extraire, parce que ceci
amena, de la part de Lord Byron, un aveu singulièrement généreux, et
également honorable pour les deux parties intéressées dans cette
malheureuse affaire. Voici les termes dans lesquels je m'exprimais. «Je
suis à peu près dans le même état que vous, relativement au sujet de
votre lettre, ayant l'esprit rempli de beaucoup de choses que je ne sais
comment écrire, et dont je remettrai la communication jusqu'à notre
entrevue au mois de mai, où je vous appellerai en cause pour tous vos
crimes et méfaits. En attendant, vous ne manquerez pas de juges, ni
même de bourreaux, si on les en croyait. Le monde, dans son ardeur
généreuse à embrasser le parti du plus faible, ne tarde pas à en faire
le plus fort et le plus formidable. Je suis sincèrement affligé de ce
qui s'est passé. Tous mes voeux et toutes mes théories sur l'influence
que le mariage aurait sur votre vie en ont été renversés; car, au lieu
de vous ramener, comme je l'espérais, dans un cercle régulier, il vous a
rejeté encore une fois dans les espaces infinis, et vous laisse, à ce
que je crains, dans un état bien pire que celui où vous étiez. Quant à
votre défense, la seule personne avec laquelle je l'aie encore
entreprise, c'est moi-même; et considérant le peu que je sais de
l'affaire, ou plutôt peut-être par cette même raison, j'y ai
passablement réussi. Après tout, votre malheur fut dans le choix que
vous fîtes: il ne m'a jamais plu.--Mais je m'égare ici dans
l'[Grec: aporrêta] et ferai mieux de changer ce sujet pour un autre plus
agréable, vos derniers poèmes, par exemple, etc., etc.»
Le retour du courrier m'apporta la réponse suivante, qui, en excitant
toute notre admiration pour la noble candeur de celui qui l'écrivit,
fait paraître cette affaire sous un jour encore plus triste et plus
étrange.
LETTRE CCXXXIV.
À M. MOORE.
8 mars 1816.
«Je me réjouis de votre nomination de président et intendant d'une
institution de charité: ce sont là des dignités qui n'appartiennent
qu'aux gens vertueux. Mais aussi, rappelez-vous que vous avez trente-six
ans; j'en parle avec envie, non de votre âge, mais de l'honneur, de
l'affection, de la déférence et des nombreux amis qui vous
entourent.--Et moi, il me reste encore huit bonnes années à courir pour
arriver à cette perfection grisonnante, à laquelle époque, si j'existe
encore[16], je serai probablement dans un état de grâce et de mérite
croissant.
[Note 16: Ce triste doute, _si j'existe encore_, nous paraît aussi
mélancolique qu'étrange, quand nous nous rappelons que ce fut
effectivement à trente-six ans qu'il cessa d'exister, et à une époque
où, comme ses ennemis eux-mêmes sont forcés d'en convenir, il était dans
cet état de _mérite croissant_ qu'il prévoit ici en plaisantant.
(_Note de Moore_.)]
»Je dois cependant vous redresser sur un point. La faute ni même le
malheur ne vient pas de mon choix (à moins que mon tort n'ait été d'en
faire un quelconque); car je dois déclarer, au milieu de toute
l'amertume dont me remplit cette funeste affaire, que je ne crois pas
qu'un être meilleur et plus doux, et doué de qualités plus aimables et
plus brillantes que lady B., ait jamais existé. Je n'eus jamais aucun
reproche à lui adresser tout le tems qu'elle vécut avec moi; s'il y a
des torts, ils ne peuvent être que de mon côté, et si je ne puis les
effacer, je dois savoir les supporter du moins.
»Ses plus proches parens sont ***. Mes affaires ont été et sont encore
dans le plus grand désordre; ma santé aussi a été fort dérangée, et mon
esprit inquiet et troublé pendant très-long-tems. Telles sont les causes
(dont je ne cherche pas ici à me faire une excuse) qui m'ont souvent
jeté dans des excès, et m'ont rendu peu susceptible des douceurs de la
vie domestique. Resté mon maître de très-bonne heure, et ayant déjà
passablement couru le monde, les habitudes indépendantes et volages que
j'en ai contractées ont pu aussi y contribuer pour quelque chose. Je
persiste cependant à penser que si les circonstances m'eussent été plus
propices, ou que ma position eût été du moins supportable, j'aurais pu
m'en tirer honorablement; mais cette dernière me paraît désespérée, et
il est inutile d'en parler davantage. À présent, à l'exception de ma
santé qui est meilleure (car il est étrange à quel point l'agitation et
les contradictions d'un genre quelconque redonnent d'élasticité à mon
esprit et me remontent momentanément), à présent, dis-je, j'ai à lutter
contre toute espèce de désagrémens, contre toutes sortes de tourmens
domestiques et pécuniaires.
»Je crois vous avoir déjà dit cela, mais je me hasarde à le répéter. Les
privations de l'adversité, ou plutôt de la mauvaise fortune, ne sont
rien pour moi, mais ce sont ses outrages qui révoltent mon orgueil.
Cependant je n'ai pas à me plaindre de ce même orgueil qui, je pense, me
servira d'égide contre tous les assauts. Si mon coeur avait pu se
briser, il l'aurait été il y a quelques années, et par des événemens
plus affligeans que ceux-ci.
Je conviens avec vous (afin de changer ce sujet pour en revenir à notre
boutique), je conviens, dis-je, que j'ai trop écrit. Mes derniers
ouvrages cependant n'ont été publiés qu'avec beaucoup de répugnance de
ma part, et par des motifs que je vous expliquerai quand nous nous
verrons. Je ne sais pas pourquoi je me suis autant appesanti sur les
mêmes scènes, à moins que, m'apercevant qu'elles s'affaiblissaient ou
devenaient confuses dans ma mémoire, au milieu de tant de sensations
tumultueuses, je n'aie désiré en fixer l'empreinte avant que la planche
n'en fût usée.--Maintenant je la brise: c'est au milieu de ces pays-là
et des événemens qui s'y rattachent que mes sensations vraiment
poétiques ont commencé et fini. Je m'essaierais en vain sur tout autre
sujet, et j'ai presque épuisé celui-là. «Malheur, dit Voltaire, à celui
qui a dit tout ce qu'il a pu dire sur un sujet.» Il en est sur lesquels
j'aurais pu m'étendre davantage; mais je renonce à tout cela maintenant,
et ce n'est pas trop tôt.
»Vous rappelez-vous les vers que je vous ai envoyés au commencement de
l'année dernière, et que vous avez encore? Je ne prétends pas, comme M.
Fitzgerald dans le _Morning-Post_, m'attribuer le caractère de Vates;
mais n'étaient-ils pas, en quelque sorte, prophétiques? Je veux parler
de ceux qui commencent ainsi: _Il n'est pas de plaisir que le monde
puisse donner_, etc., etc. Je mets quelque gloire à ces vers, comme ce
que j'ai écrit de plus vrai et de plus mélancolique dans ma vie.
»Quel griffonnage je vous envoie! Vous ne me dites rien de vous, à
l'exception que vous êtes marguillier lancastrien, et le protecteur de
la mendicité. Quand publiez-vous, et comment se porte votre famille? Mon
enfant va bien, et son état est florissant, à ce qu'on me dit, mais il
faut aussi que je le voie. Je ne suis pas très-porté à l'abandonner à la
contagion de la société de sa belle-mère, quoiqu'il me répugne de
l'enlever à sa mère.--Elle est sevrée, cependant, et il faut se décider
à quelque chose.
»Toujours tout à vous, etc.»
Ayant déjà exposé à mes lecteurs une partie des opinions que je m'étais
formées sur le mariage de Lord Byron, à une époque où, loin de prévoir
que je deviendrais un jour son historien, je ne pouvais être aucunement
influencé par la partialité qu'on suppose toujours attachée à ce
caractère, il me sera peut-être encore permis d'extraire de ma réponse à
la lettre précédente quelques phrases d'explication que son contenu
m'avait semblé demander.
«Je n'avais certainement aucun droit de rien dire sur le malheur de
votre choix, quoique je m'applaudisse maintenant de l'avoir fait,
puisque cette réflexion a amené de votre part un tribut qui, tout en
rendant cette affaire plus mystérieuse et plus inexplicable que jamais,
est également honorable aux deux parties. En vous exprimant mes doutes
sur l'objet de votre choix, j'étais bien loin de vouloir attaquer le
moins du monde un caractère que le monde s'accorde unanimement à trouver
parfaitement aimable et estimable. Je craignais seulement qu'elle n'eût
été trop parfaite, trop scrupuleusement parfaite, en un mot, un modèle
de vertu trop sévère pour que vous pussiez vivre à votre aise avec elle;
et qu'une personne d'une perfection moins rigoureuse, et dont les vertus
auraient été tempérées par quelques-uns de ces charmans défauts qui
savent si bien inspirer l'amour, plus dépendante de votre protection,
aurait eu plus de chance de bonheur avec vous, en raison de votre bonté
naturelle. Quoi qu'il en soit, j'ai été amené à faire toutes ces
suppositions par le désir ardent que j'éprouve de vous justifier de tout
ce qui pourrait ressembler à un abandon capricieux d'une telle femme;
et, dans l'ignorance où je suis de toutes les circonstances relatives à
votre séparation, vous ne pouvez concevoir la sollicitude, l'inquiète
sollicitude avec laquelle je me prépare à entendre de votre propre
bouche, quand nous nous verrons, le récit de toute cette affaire, récit
où je suis sûr de voir briller au moins une vertu:--votre noble
candeur.»
Il me semble assez inutile, ayant, comme nous l'avons, sous les yeux le
caractère des deux époux, d'aller chercher bien loin les causes secrètes
qui amenèrent leur séparation. J'ai déjà, en me livrant à quelques
observations sur le caractère des hommes de génie en général, essayé
d'indiquer les singularités appartenantes à leur naturel et à leurs
habitudes qui les rendaient la plupart du tems incapables de bonheur
domestique. Il était impossible que, comme la classe fatalement
privilégiée à laquelle il appartenait, Lord Byron n'eût pas hérité de
quelques-uns de ces défauts, qui servent d'ombres au génie, et existent
en proportion de son étendue. On verra, par l'anecdote suivante qu'il
raconte lui-même, jusqu'à quel point une des propensions de son
caractère, et la plus capable de flétrir le bonheur, avait été comprise
par la personne la plus intéressée à l'observer.
«Quelques personnes se sont étonnées de la mélancolie qui règne dans mes
écrits. D'autres ont été surprises de ma gaîté personnelle. Mais je me
rappelle une réponse que me fit ma femme un jour que j'avais été
extrêmement gai et de très-bonne foi, et même assez brillant dans la
conversation. Je lui disais, sur la remarque qu'elle avait faite de ma
gaîté:--Et cependant, Bell, on s'est obstiné à dire que j'étais
mélancolique, et vous avez dû voir souvent à quel point cela était
faux.--Non, Byron, me répondit-elle, vous êtes au fond du coeur le plus
mélancolique des hommes, et souvent même quand vous en paraissez le
plus gai.»
A ces défauts et à ces inégalités qui tenaient à la susceptibilité de
ses sensations, il en ajoutait d'autres résultant d'une longue habitude
d'indépendance, et les plus en opposition (si son bon naturel ne les eût
adoucis) avec ce système de concessions et de sacrifices mutuels qui
peut seul maintenir l'équilibre de la paix domestique. Quand nous
réfléchissons à la carrière déréglée dont son mariage devait être le
terme, à la manière errante et volage dont sa vie s'était écoulée,
semblable à une traînée de feu, au milieu d'un enchaînement de courses
lointaines, d'aventures, de bonnes fortunes, et de passions dont la
fièvre n'était pas encore calmée, lorsqu'avec la même imprévoyante
précipitation il conclut brusquement ce mariage, on doit peu s'étonner
que, dans le court espace d'un an, il n'ait pas été capable de revenir
tout-à-fait de ses écarts, et de conformer sa conduite à cette
régularité monotone qu'en exigeaient les espions officieux de son
intérieur. On aurait pu tout aussi bien s'attendre à voir un coursier
comme celui de son _Mazeppa_.
Farouche et indompté comme le daim sauvage, n'ayant jamais été souillé
par l'éperon ou la bride, et captif depuis un jour seulement, rester
tranquille quand on le tenait en bride, sans s'irriter et ronger son
frein. Quand bien même son nouvel état eût été rempli de prospérité et
de douceur, il aurait encore fallu accorder quelque tems et
quelqu'indulgence à un esprit aussi inquiet pour qu'il pût s'accoutumer
au repos; mais son mariage, au contraire (probablement à cause du bruit
qui courut qu'il avait épousé une héritière), fut le signal qui fit
fondre sur lui toutes les dettes arriérées, et les anciens engagemens
que l'embarras de ses affaires l'avait forcé d'accumuler. Sa porte était
journellement assaillie par des créanciers, et sa maison fut neuf fois
en un an au pouvoir des huissiers[17]; tandis que, pour ajouter à
toutes ces anxiétés, et, ce qu'il sentait bien plus profondément encore,
à tous ces outrages de la pauvreté, il avait en outre le chagrin de
croire, à tort ou à raison, qu'il était surveillé par des ennemis et des
espions, jusque sous son propre toit, et que chaque parole, chaque
regard qui lui échappait, était interprété de la manière la plus
perfide.
[Note 17: On trouve dans son journal une anecdote qui se rapporte à
cette circonstance.
«Quand l'huissier (car j'ai connu un peu de tout dans ma vie) vint, en
1815, faire une saisie chez moi (comme membre du parlement il n'avait
aucun droit sur ma personne) je commençai par lui demander, étant
naturellement un peu curieux, s'il avait encore d'autres saisies à
exécuter. Là-dessus il m'en montra une pour 78,000 liv. st. sur une
seule maison seulement. Je voulus savoir ensuite s'il n'avait rien
contre Shéridan. «Oh! Shéridan, dit-il en tirant son portefeuille, oui,
oui, j'ai ceci, etc.; mais, Mylord, je suis resté une fois un an de
suite chez Shéridan: c'est un homme très-bien élevé, et qui sait comment
on en use avec nous, etc.» Nous discutâmes ensuite notre affaire, ce qui
n'était pas chose facile pour moi à ce moment; mais cet homme était
poli, et, ce que j'aime mieux encore, communicatif. J'avais vu plusieurs
de ses confrères, quelques années auparavant, dans des affaires qui
concernaient des amis qui n'appartenaient pas à la noblesse, mais
c'était la première ou la seconde fois que j'en voyais un pour mon
propre compte. C'était un homme poli, qui fut payé en conséquence, et
qui probablement s'y attendait.»
(_Note de Moore_.)]
Comme, en raison de leur peu de moyens, sa femme et lui ne voyaient que
fort peu de monde, il n'avait de distraction, aux sombres pensées
qu'excitaient en lui les difficultés dont sa vie était assiégée, que
dans les occupations qui lui étaient imposées comme membre du comité de
Drury-Lane. Et c'est à sa malheureuse liaison avec le théâtre qu'est
attachée une des fatalités qui marquèrent sa courte année d'épreuve
comme époux. D'après la réputation de galanterie qu'il s'était déjà
faite, et l'insouciante légèreté à laquelle il s'abandonnait souvent,
quand au fond son ame était rongée d'amertume, il ne fut pas difficile
de jeter du soupçon sur quelques-unes des connaissances que ses rapports
fréquens avec les coulisses l'avaient amené à faire, comme il arriva
dans une circonstance où le nom d'une personne à laquelle il avait à
peine adressé une fois la parole, fut compromis de la manière la plus
offensante.
Cependant, malgré ce fatal concours de circonstances qui aurait dû
pallier les écarts de caractère ou de conduite où il fut entraîné, je
suis persuadé, après tout, que ce n'est pas à des causes aussi
sérieuses, qu'il faut attribuer la malheureuse mésintelligence qui se
termina bientôt par une séparation. «Dans tous les mariages que j'ai
vus, dit Steele, et qui, pour la plupart, ont été malheureux, la grande
cause du mal est souvent née des circonstances les plus frivoles;» et je
crois qu'en examinant bien le fond des choses, celui dont nous nous
occupons maintenant ne ferait pas une grande exception à cette remarque.
Lord Byron, lui-même, étant à Céphalonie, quelque tems avant sa mort,
exprima en quelques mots tout le fond du mystère. Un Anglais, avec
lequel il causait de lady Byron, s'étant hasardé à lui énumérer les
différentes causes auxquelles il avait entendu attribuer leur
séparation, le noble poète, qui parut s'amuser beaucoup de tout ce
qu'elles avaient de faux et de ridicule, lui dit, après l'avoir écouté
jusqu'au bout: «Les causes, mon cher monsieur, étaient trop simples pour
être aisément devinées.»
Dans le fait, les circonstances sans exemple qui accompagnèrent cette
séparation, les dernières paroles pleines d'enjouement et d'affection
que la femme, adressa au mari en le quittant, tandis que l'époux
abandonné ne cessa de parler de sa femme avec les plus tendres éloges,
nous prouvent assez qu'au moment où ils se séparèrent, ils ne pouvaient
éprouver, l'un contre l'autre, aucun ressentiment bien profond. Ce ne
fut qu'après, qu'une force répulsive agit sur ces deux coeurs, lorsque la
partie qui avait fait le premier pas décisif crut son orgueil engagé à
persévérer avec dignité dans cette même route, et que cette
inflexibilité provoqua, comme on devait s'y attendre, dans l'ame fière
de l'autre, un profond ressentiment qui finit par se manifester par
l'amertume et le dédain. S'il est néanmoins quelque vérité dans cet
axiome qui dit «que ceux qui ont commis l'offense ne pardonnent jamais,»
Lord Byron, qui fut, jusqu'au dernier moment, disposé à une
réconciliation, prouva du moins que sa conscience ne lui reprochait pas
de torts bien graves comme agresseur.
Mais quoiqu'il eût été difficile peut-être aux victimes de cette
désunion, d'en indiquer ou d'en définir une seule cause, outre cette
incompatibilité d'humeur, qui est l'écueil ordinaire de tous les
mariages de ce genre, le public, qui ne veut jamais être pris en défaut
dans ces occasions, eut, comme de coutume, une bonne provision de motifs
pour expliquer cette rupture, tous tendant à noircir le caractère du
poète auquel il prêtait déjà des couleurs si sombres, et le représentant
comme un monstre accompli de dépravation et de cruauté. La réputation de
l'objet de son choix qui lui attribuait toutes les vertus possibles,
cette réputation qui, je n'en doute pas, avait été pour lui une des
causes déterminantes de ce mariage, par la vanité qu'il mit à obtenir un
tel modèle de vertu (tout en passant dans le monde pour un réprouvé),
fut ce qui donna à ses adversaires des armes contre lui, non-seulement
pour en faire un contraste avec son propre caractère, mais comme si les
perfections de la femme étaient des preuves positives de tous les
méfaits dont il leur plaisait d'accuser le mari.
Cependant le silence inflexible que (par des motifs de générosité et de
délicatesse, sans doute) sa femme elle-même ne cessait d'opposer aux
demandes répétées qui lui étaient faites, de spécifier les torts qu'elle
avait à lui reprocher, laissa à l'imagination et à la méchanceté le
champ le plus vaste pour exercer leur activité. On rapporta donc, et on
crut presqu'universellement, que la seconde proposition de mariage du
noble lord à miss Milbanke n'avait été faite que dans le but de se
venger de l'affront d'un premier refus, et qu'il le lui avait avoué
lui-même en allant à l'église. À l'époque où, comme le lecteur l'a vu
dans ses lettres écrites pendant sa lune de miel, il se croyait de la
meilleure foi du monde au sein du bonheur, et se vantait même, dans
l'orgueil de son imagination, que si le mariage se faisait à bail, il
renouvellerait avec joie le sien pour quatre-vingt-dix-neuf ans, à cette
même époque, s'il en faut croire ses véridiques historiens, il
s'occupait à poursuivre le sombre projet de vengeance dont on vient de
parler, et à tourmenter sa femme par toute espèce d'actions lâches et
cruelles,--telles que de décharger des pistolets pour l'effrayer
pendant qu'elle était au lit[18], et autres fantaisies de même genre.
[Note 18: Il y avait cependant une espèce de fondement à ce conte,
dans l'habitude qu'il avait prise dès son enfance d'avoir toujours des
pistolets chargés auprès de lui la nuit, habitude qu'on regarda comme un
penchant si bizarre, qu'elle fut ajoutée à la liste des symptômes
(portés, je crois, au nombre de seize) qui furent soumis à l'opinion des
médecins comme preuve d'un dérangement intellectuel. Un autre de ces
symptômes était l'impression presque convulsive que Kean avait produite
sur lui dans le rôle de sir Giles Overreach. Mais le motif le plus
plausible (comme il en convenait lui-même) sur lequel reposait cette
accusation de démence, était un acte de violence qu'il avait fait tomber
sur une vieille montre qu'il possédait dès l'enfance, et qu'il avait
portée en Grèce avec lui. Dans un accès de désespoir et de rage causé
par quelqu'une de ces difficultés humiliantes auxquelles il était
journellement en proie, il lança la montre avec fureur sur le foyer, et
la brisa en mille morceaux au milieu des cendres avec les pincettes.
(_Note de Moore_.)]
J'ai déjà dit quelque chose de la fausseté des liaisons de coulisse qui
lui furent attribuées, surtout avec une de nos belles actrices à qui il
avait à peine parlé une fois. Mais l'extrême confiance avec laquelle ce
conte fut mis en circulation et généralement cru donne un assez bon
échantillon de l'espèce de témoignage dont le public se contente dans
ses accès de vertueuse indignation. Il est cependant très-loin de mes
intentions d'alléguer que, dans le cours de ses relations avec le
théâtre, le noble poète ne fut pas quelquefois entraîné dans un genre de
société inconvenant, sinon dangereux à la régularité de la vie
conjugale. Mais les accusations portées contre lui sur ce point; en ce
qu'elles attaquent son caractère d'époux, n'en sont pas mieux fondées,
la seule circonstance qui eût pu réellement donner matière à cette
imputation n'ayant eu lieu qu'après sa séparation.
Ne se contentant pas de ces charges ordinaires et palpables, la voix
publique s'enhardit à aller encore plus loin, et se prévalant du
mystérieux silence que gardait l'une des parties, elle osa se répandre
en sombres suggestions, en insinuations vagues, que l'imagination de
chaque auditeur fut libre d'interpréter comme il lui plut. La
conséquence de toutes ces calomnies fut que le cri public s'éleva contre
Lord Byron, comme on n'en avait peut-être jamais vu d'exemple dans la
vie privée: et toute la gloire qu'il s'était acquise pendant le cours
des quatre années qui venaient de s'écouler n'avait pas surpassé de
beaucoup les reproches et les accusations calomnieuses qui, dans
l'espace de quelques semaines, avaient fondu sur lui. Outre ceux qui
croyaient de bonne foi à des excès que les apparences ne rendaient que
trop probables, et qui les réprouvaient également, soit qu'ils le
considérassent comme poète, ou comme homme du monde, il y avait aussi
sans cesse sur le _qui vive_, cette classe nombreuse et active de gens
qui regardent la haine des vices des autres comme équivalant à la vertu,
ainsi que ces ennemis naturels de tous les succès qui, ayant long-tems
souffert de la gloire du poète, purent alors, sous le masque de
champions de l'innocence, accabler l'homme de toute leur malignité.
Journaux, libelles, caricatures, tout fut employé pour livrer son
caractère à la haine publique[19]. À peine une voix s'éleva-t-elle en sa
faveur, ou fut-elle écoutée; et, quoiqu'un petit nombre d'amis fût
resté inébranlable à ses côtés, ils désespérèrent totalement, ainsi que
lui-même, de parvenir à arrêter ce torrent, et, après s'être efforcés
deux ou trois fois en vain de se faire entendre, ils se résignèrent au
silence. Au nombre des tentatives qu'il fit pour confondre ses
calomniateurs, est un appel (tel que celui qui est contenu dans le
billet suivant) à quelques-uns de ceux avec lesquels il avait continué
de vivre familièrement.
[Note 19: L'extrait suivant d'un poème qui fut publié à cette époque
donnera quelque idée de la manière dont on l'injuriait.
«Loin de l'Angleterre, sa terre natale, qui toléra trop long-tems le
continuel refrain de ses chants profanes, il va, déjà blanchi dans le
vice à son début dans la vie, poursuivie une carrière toute pleine de
crimes et de folies, et chercher sous un ciel étranger une existence
plus en rapport avec la perversité de son ame, dans d'autres climats où
son goût blasé et ses regards impies s'attendent à de nouveaux plaisirs.
Il fait sagement de chercher une plage ignorée, où on l'estimera
d'autant plus qu'on le connaîtra moins.»
Dans un libelle rimé, intitule _Épître poétique de Délia à lord Byron_,
l'auteur s'exprime de cette charitable manière:
«Sans espoir de repos ici-bas, et, pensée accablante! éloigné de ce ciel
qui repousse ceux qui ne le cherchent pas, ton éclat n'est que celui
d'un phare, ton nom un opprobre; ta mémoire est condamnée à une honteuse
et éternelle célébrité. Évité du sage, admiré du sot seulement, les bons
pleureront sur ton sort, et les Muses te désavoueront.»
(_Note de Moore_.)]
LETTRE CCXXXV.
À M. ROGERS
25 mars 1816.
«Vous êtes du petit nombre de ceux avec lesquels j'ai vécu dans
l'intimité, et vous m'avez entendu converser quelquefois sur le pénible
sujet de mes derniers chagrins domestiques. Je vous prie de me dire
franchement si vous m'avez jamais entendu parler d'elle d'une manière
irrespectueuse ou défavorable, ou si je me suis jamais défendu à ses
dépens, en reportant sur elle aucune imputation sérieuse? Ne m'avez-vous
pas ouï dire que, lorsqu'il y avait entre nous tort ou raison, la raison
était toujours de son côté? Je ne vous fais ces questions à vous et à
mes autres amis, que parce que je suis accusé, dit-on, par elle et les
siens, d'avoir eu recours à ces moyens-là pour me disculper.
»Toujours tout à vous,»
B.
Dans les Mémoires, ou, pour mieux dire, le _Memoranda_ du noble poète
qu'on crut devoir sacrifier pour divers motifs, il faisait le récit
détaillé de toutes les circonstances qui se rattachaient à son mariage,
depuis ses premières propositions à miss Milbanke, jusqu'à son départ
d'Angleterre, après leur rupture. Quoique effectivement, le titre de
_Mémoires_ qu'il donnait quelquefois lui-même à ce manuscrit, nous
transmette l'idée d'une biographie complète et régulière, c'était à
cette époque particulière de sa vie que cet ouvrage était surtout
consacré, tandis que les anecdotes qui se rapportaient aux autres
parties de sa carrière y tenaient non-seulement très-peu de place, mais
étaient la plupart de celles qu'on trouve répétées dans les divers
fragmens de journal, et les autres manuscrits qu'il laissa après sa
mort. Le principal charme, en effet, de cette narration, est le ton
d'enjouement mélancolique (je dis mélancolique, car on voit que toutes
ces plaisanteries partaient d'un coeur blessé) avec lequel des événemens
sans importance, et des personnages sans intérêt autre que leur rapport
avec la destinée d'un tel homme, y sont représentés et décrits. Aussi
franc que de coutume dans l'aveu de ses torts, et plein de générosité
dans la justice qu'il rendait à celle qui avait partagé avec lui la
douleur de cette désunion, l'impression que laissa son récit dans
l'esprit de tous ceux qui l'entendirent, lui fut toute favorable,
quoique le résultat qu'on en pût tirer, d'accord avec l'opinion que j'ai
déjà exprimée, fût que les causes de cette séparation ne différaient pas
beaucoup, par leur nature et leur importance, de celles qui portent la
discorde dans la plupart des mariages de ce genre.
Quant aux détails eux-mêmes, quoique pleins d'importance pour lui à
cette époque, comme se rattachant au sujet qui, plus que tout autre,
occupait ses pensées, l'intérêt qu'ils pourraient offrir aux autres,
maintenant que le premier attrait de la curiosité est passé, et que la
plupart des individus auxquels ils se rapportent sont oubliés, serait
trop faible pour me justifier de m'y arrêter, et de courir le risque
d'offenser quelqu'un en les dévoilant. Dans tout ce qui concerne le
caractère du poète illustre qui fait le sujet de cet ouvrage, je suis
convaincu que le tems et la justice feront bien plus en sa faveur que
tout ce commérage de détails. Pendant la vie d'un homme de génie, le
monde n'est que trop porté à le juger d'après ce qui lui manque, plutôt
que d'après ce qu'il possède, et même avec la conviction, comme dans le
cas actuel, que ses défauts sont en partie les causes de sa grandeur, il
s'obstine déraisonnablement à vouloir trouver en lui l'une exempte des
autres. Si Pope n'avait pas été irritable et atrabilaire, nous n'aurions
pas eu ses satires, et il fallait un tempérament impétueux et des
passions indomptées, pour former un poète tel que Lord Byron.
C'est la postérité seule qui peut rendre pleine justice à ceux qui ont
payé si cher la gloire d'y arriver. L'alliage qui se mêlait jadis à leur
or disparaît, et les faiblesses et même les infortunes du génie sont
effacées par sa grandeur. Qui s'inquiète maintenant de savoir si Dante
avait tort ou raison dans ses démêlés domestiques? Et combien en est-il,
parmi ceux dont l'imagination s'arrête avec complaisance sur sa
_Beatrix_, qui se rappellent seulement le nom de sa _Gemma Donati_?
Tel court qu'ait été l'intervalle depuis la mort de Lord Byron,
l'influence charitable du tems qui adoucit et souvent annule les
jugemens rigoureux du monde contre le génie, se fait déjà sentir. On
commence à comprendre et à reconnaître enfin, maintenant que son esprit
a passé de ce monde, la totale déraison de vouloir juger un tel
caractère d'après les règles ordinaires, et de s'attendre à trouver les
élémens de l'ordre et du bonheur dans une ame des profondeurs de
laquelle s'échappaient continuellement «des flots de lave.» En revenant
sur les circonstances de son mariage, la balance est tenue d'une main
plus juste, et tout en accordant un légitime tribut d'intérêt et de
compassion à celle qui, pour la fatalité de son repos, fut enveloppée
dans la même destinée, qui, avec les vertus et les talens qui auraient
fait le bonheur d'un homme ordinaire, entreprit dans un funeste moment
de maîtriser «le fougueux Pégase,» et échoua dans une tâche où il n'est
pas sûr que la plus capable de l'accomplir eût réussi,--on juge enfin,
avec plus d'indulgence, ce grand génie martyr de lui-même, chez qui tant
d'autres causes, outre la flamme inquiète qui brûlait dans son sein, se
réunissaient pour jeter le désordre dans son esprit, et comme il le dit
lui-même si expressivement, «le rendre impropre au bonheur,» son sort
fut d'être tel qu'il a été ou moins grand.--En domptant cette ame
impétueuse, on eût peut-être éteint le feu sacré qui la dévorait, car il
n'exista jamais un individu auquel, comme auteur ou comme homme, le vers
suivant paraisse plus applicable:
_Si non errasset, fecerat ille minus_[20].
[Note 20: S'il n'avait pas erré, il eût fait bien moins de grandes
choses.]
Pendant le cours de ces événemens, dont sa mémoire et son coeur
conservèrent des traces si douloureuses pendant le reste de sa courte
vie, il se présenta quelques circonstances relatives à sa vie
littéraire, sur lesquelles nous appellerons maintenant l'attention du
lecteur, éprouvant une espèce de soulagement à la détourner du pénible
sujet sur lequel nous nous sommes arrêtés si long-tems.
La lettre qui suit est une réponse à une autre qu'il avait reçue de M.
Murray, et dans laquelle ce dernier lui envoyait un bon de 1,000 guinées
pour les manuscrits de ses deux poèmes, _le Siége de Corinthe_ et
_Parisina_.
LETTRE CCXXXVI.
A M. MURRAY.
2 janvier 1816.
«Votre offre est _libérale_ à l'excès (vous voyez que je me sers de ce
mot en parlant de vous, et à vous, quoique je n'aie pas voulu consentir
à ce que vous vous l'appliquassiez avec M. ***). C'est beaucoup plus que
les deux poèmes ne peuvent réellement valoir; mais je ne puis et ne veux
l'accepter. Je vous laisse parfaitement libre de les joindre à la
collection, sans aucune demande ou attente quelconque de ma part; mais
je ne puis consentir à ce qu'ils soient publiés séparément. Je ne veux
pas risquer le peu de réputation (méritée ou non) que j'ai pu acquérir
sur des compositions qui, dans mon opinion, sont très-inférieures à ce
qu'elles devraient être (et, comme je m'en flatte même, à quelques-unes
des autres), quoiqu'elles puissent fort bien passer comme des choses
sans prétentions, et pour grossir la publication avec d'autres pièces
fugitives.
»Je suis bien aise que l'écriture vous ait fait présager favorablement
de la morale de l'ouvrage,--mais il ne faut pas vous fier à cela, car
mon copiste écrit tout ce que je lui dicte, avec toute l'ignorance de
l'innocence. J'espère cependant dans ce cas qu'il n'y a pas grand danger
ni pour l'une ni pour l'autre.
»_P. S._ Je vous ai renvoyé votre bon déchiré, de crainte qu'il
n'arrivât quelqu'accident en route. Je vous prie de ne pas faire naître
les tentations sur la mienne. Ce n'est pas par mépris de cette idole
universelle, ni qu'il y ait chez moi maintenant de superflu en fait de
trésors; mais ce qui est juste est juste, et ne doit pas céder aux
circonstances.»
Malgré la ruine de sa fortune, le poète continua de regarder comme
sacrée la résolution qu'il avait prise de ne pas se servir du produit de
ses ouvrages, et il refusa, comme nous venons de le voir, la somme qui
lui fut offerte des manuscrits du _Siége de Corinthe_ et de _Parisina_,
somme qui demeura intacte entre les mains de l'éditeur. Il arriva vers
le même tems, à un écrivain célèbre sur la politique, de se trouver
réduit, par quelque malheur, à de grands embarras pécuniaires, et cette
circonstance étant venue à la connaissance de M. Rogers et de sir James
Mackintosh, ils pensèrent qu'une partie de la somme que Lord Byron
laissait ainsi sans emploi, ne pouvait être mieux placée qu'à venir au
secours de cet auteur. Cette idée ne fut pas plus tôt suggérée au noble
poète, qu'il agit immédiatement en conséquence, et la lettre suivante,
adressée à M. Rogers, est relative à ses intentions à cet égard.
LETTRE CCXXXVII.
À M. ROGERS.
20 février 1816.
«Je vous ai écrit ce matin à la hâte, par le canal de Murray, pour vous
dire que je ferai avec plaisir ce que vous et Mackintosh m'avez suggéré
au sujet de M. ***. Mais comme je n'ai jamais vu M. *** qu'une seule
fois, et n'ai aucun titre à sa connaissance, je pense qu'il vaudra mieux
que sir J. et vous arrangiez cette affaire de la manière la moins
offensante pour sa délicatesse, et sans qu'il y ait de ma part apparence
d'intrusion ou de vouloir me montrer officieux. J'espère que vous y
pourrez réussir, car il me serait très-pénible de rien faire à son égard
qui pût paraître indélicat. La somme offerte par Murray est de 1,500
livres sterling;--je l'ai refusée, d'abord parce que je l'ai regardée
comme au-delà de la valeur que ces deux ouvrages pouvaient avoir pour
Murray, et d'après quelques autres motifs de peu d'importance. J'ai
cependant, d'après votre suggestion et celle de sir J., terminé avec
Murray, et je propose de faire passer à M. *** la somme de 600 livres
sterling, de la manière qui paraîtra la plus convenable à votre ami: je
destine le reste pour d'autres objets.
»Comme Murray a offert librement cet argent en paiement des manuscrits,
l'affaire peut être terminée de suite. Je suis prêt à signer et à
apposer mon sceau immédiatement, et peut-être sera-ce aussi bien de n'y
pas mettre de retard. Je serai charmé d'être de quelque utilité à M.
***; seulement épargnez-lui les tourmens de ces sortes d'affaires, et la
pensée d'avoir contracté une obligation, enfin tout ce qui amène les
gens à se haïr.
»Votre très-sincèrement dévoué,»
B.
Les autres objets dont il parle ici ont rapport à l'intention où il
était de partager le reste de cette somme entre deux auteurs célèbres
dans la littérature, et qui avaient également besoin d'un tel secours,
M. *** et M. Mathurin. Ce projet cependant, quoique conçu avec la plus
grande sincérité par le poète, ne s'exécuta pas. M. Murray, qui
connaissait bien les fâcheuses extrémités où Lord Byron lui-même se
trouvait réduit, et qui prévoyait qu'il pourrait venir un tems où il
serait bien aise de trouver cet argent, malgré la manière dont il était
gagné, refusa d'en faire l'avance, lorsqu'il apprit l'usage auquel il
était destiné, alléguant que, quoique engagé, non-seulement par sa
parole, mais encore par sa volonté, à en payer le montant à Lord Byron,
il ne se croyait pas obligé à s'en dessaisir en faveur des autres. On
verra dans la lettre suivante combien le noble poète, menacé lui-même de
saisies de tous côtés, mit de vivacité à le presser sur ce point.
LETTRE CCXXXVIII.
À M. MURRAY.
22 février 1816.
«Quand je refusai la somme que vous m'offriez, et même me pressiez
d'accepter, c'était en raison d'une publication séparée, comme nous le
savons, vous et moi; je suis convenu, et je conviens encore que cette
somme était considérable, et ce fut un de mes motifs pour la refuser,
jusqu'à ce que je fusse mieux instruit du parti que vous en pouviez
tirer. Quant à ce qui s'est passé ou va se passer à l'égard de M. ***,
c'est un cas qui ne diffère en aucune façon de la cession que j'ai faite
précédemment à M. Dallas de mes premiers manuscrits.--Si je vous avais
pris au mot, c'est-à-dire que j'eusse pris votre argent, j'aurais pu
m'en servir comme bon m'aurait semblé, et il devait vous être également
indifférent que j'en fisse cadeau à une fille ou à un hôpital, ou que
j'en secourusse un homme de talent dans le malheur. Le fond de
l'affaire est donc, à ce qu'il me semble, que vous avez offert plus que
les poèmes ne valaient. Je l'ai dit et je l'ai pensé, mais vous savez,
ou du moins devriez savoir votre métier mieux que moi; et si vous vous
rappelez ce qui s'est passé entre nous avant ceci, en fait de
transactions pécuniaires, vous m'acquitterez certainement d'avoir jamais
cherché à profiter de votre imprudence.
»Les ouvrages en question ne seront pas publiés du tout; ainsi ne
parlons plus de cette affaire.
»Votre, etc.»
La lettre qui vient après celle-ci donnera quelque idée des embarras
dont il était lui-même accablé au moment où il s'occupait ainsi des
besoins des autres.
LETTRE CCXXXIX.
À M. MURRAY.
6 mars 1816.
«J'ai envoyé chez vous aujourd'hui, par la raison que les livres que
vous avez achetés sont encore saisis, et que, dans l'état des affaires,
il vaut beaucoup mieux faire vendre tout d'un coup à l'encan[21]. Je
désire vous voir pour vous rendre le billet que vous m'aviez fait, et
qui, Dieu merci, n'est ni payé ni même échu: ce point une fois arrangé,
en ce qui vous concerne (ce qui peut être et sera demain quand nous nous
verrons), je ne m'embarrasse plus de cette affaire. Voilà à peu près la
dixième saisie en autant de mois, de sorte que je commence à m'y
habituer. Mais il est juste que je porte la peine des folies de mes
ancêtres et des miennes propres; et, quelles que soient mes fautes, je
suppose qu'elles seront passablement expiées avec le tems--ou dans
l'éternité.
»Toujours tout à vous.»
[Note 21: La vente de ces livres eut lieu le mois suivant, et on la
représenta dans le catalogue comme «appartenant à un seigneur qui allait
quitter l'Angleterre pour voyager.»
Il paraît, d'après un billet à M. Murray, qu'on avait d'abord annoncé
qu'il allait en Morée.
«J'espère que le catalogue des livres, etc., etc., ne sera pas publié
sans que je l'aie vu. Je veux m'en réserver quelques-uns, et il y en a
plusieurs dont il ne doit pas être question. L'annonce ne sait ce
qu'elle dit: je ne vais pas en Morée, et quand même j'irais, autant
vaudrait annoncer en Russie qu'un homme va partir pour le Yorkshire.
»Votre, etc.»
On vendit avec ses livres un meuble qui est à présent entre les mains de
M. Murray. C'est un grand paravent couvert de portraits d'acteurs, de
pugilistes, et représentant des combats de boxeurs, etc.
(_Note de Moore_.)]
»_P. S._ Je n'ai pas besoin de dire que je n'ai rien su de cette
nouvelle saisie qu'au dernier moment:--je les avais sauvés des saisies
précédentes, et croyais bien, quand vous les avez achetés, qu'ils
étaient à vous.
»Vous aurez votre billet demain.»
Durant le mois de janvier et une partie de février, ses poèmes du _Siége
de Corinthe_ et de _Parisina_ furent livrés à l'impression, et ce fut
vers la fin de ce dernier mois qu'ils parurent. Les lettres suivantes
sont les seules qui aient rapport à leur publication.
LETTRE CCXL.
À M. MURRAY.
3 février 1816.
«Je vous avais envoyé chercher _Marmion_, parce qu'il m'était venu dans
la tête qu'il y avait quelque ressemblance entre une partie de
_Parisina_ et une scène semblable du second chant de _Marmion_. Je
crains qu'elle n'existe, quoique je n'y eusse jamais pensé auparavant,
et ne pusse guère former le voeu d'imiter ce qui est inimitable.--Je
voudrais que vous demandassiez à M. Gifford s'il me conviendrait de dire
quelque chose là-dessus: j'avais achevé l'histoire sur un passage de
Gibbon qui conduit tout naturellement à une scène de ce genre, sans que
j'y eusse songé, mais maintenant cette pensée qui m'est venue me rend
fort mal à mon aise.
»Il y a dans le manuscrit quelques mots et quelques phrases que je
voudrais changer avant l'impression: je le renverrai dans une heure.
»Tout à vous.»
LETTRE CCXLI.
À M. MURRAY.
20 février 1816.
...................................................
«Pour en revenir à notre affaire, vos lettres sont en vérité
très-agréables. Relativement au reproche de manque de soin, je pense,
avec toute l'humilité possible, que le lecteur bénévole aura pris pour
de la précipitation et de la négligence l'irrégularité qui appartient à
ce genre de versification assez peu ordinaire. La mesure est différente
de celle de tous mes autres poèmes que l'on a trouvés, je crois,
passablement corrects, en s'en rapportant à Byshe et à ses doigts ou à
son oreille, car c'est de cette manière que les poètes écrivent et que
les lecteurs jugent. Une grande partie du _Siége de Corinthe_ est écrite
en _anapestes_, je crois, comme les appellent les savans (je n'en suis
pas bien sûr pourtant, étant terriblement oublieux du mètre et des
règles); plusieurs des vers aussi sont à dessein plus courts ou plus
longs que ceux qui leur servent de rime, et la rime elle-même revient à
des intervalles plus ou moins grands, suivant le caprice ou la
convenance.
»Je ne veux pas dire par là que j'aie raison, et que cela soit bon, mais
seulement que j'aurais pu être plus régulier si j'avais cru y gagner, et
que c'est avec intention que j'ai dévié aux usages, quoique j'en sois
fâché maintenant, car mon but est, sans aucun doute, de plaire. J'avais
désiré faire quelque chose qui ne ressemblât pas à mes premiers essais,
de même que j'ai cherché à rendre ceux-ci différens les uns des autres.
La versification du _Corsaire_ n'est pas celle de _Lara_, ni celle du
_Giaour_ la même que celle de _la Fiancée_; _Childe Harold_ diffère
encore de ceux-ci, et j'avais essayé de mettre quelque variation dans
le dernier, afin qu'il ne ressemblât pas complètement à aucun des
autres.
»Excusez toutes ces impertinences et ce maudit égoïsme: le fait est que
je cherche plus à penser à ce que j'écris que je n'y pense
réellement.--Je ne savais pas que vous fussiez venu chez moi;--vous y
êtes toujours admis et bien venu quand cela vous fait plaisir.
»Tout à vous.
»_P. S._ Il ne faut pas vous inquiéter ni vous chagriner à cause de moi.
Si j'avais dû me laisser accabler par le monde, il est des choses
auxquelles j'aurais succombé il y a des années. Parce que je ne fais pas
de bravades, il ne faut pas me croire dans l'abattement, ni vous
imaginer, parce que je sens profondément, que la force doive
m'abandonner: mais en voilà assez pour le moment.
»Je suis fâché de cette querelle de Sotheby.--Quel, diable, peut en être
le sujet? Je croyais tout cela arrangé:--si je puis faire quelque chose
pour lui ou pour _Ivan_, je suis tout prêt et tout disposé. Je ne crois
pas très-convenable pour moi de fréquenter beaucoup les coulisses dans
ce moment-ci; mais je verrai le comité, et je le pousserai, si Sotheby
le désire.
»Si vous voyez M. Sotheby, dites-lui, je vous prie, qu'en recevant son
billet je me suis empressé d'écrire à M. Coleridge, et que j'espère
avoir fait à ce sujet ce que désirait M. Sotheby.»
Ce fut vers le milieu d'avril que parurent dans les journaux ses deux
célèbres pièces de vers,--_l'Adieu_ et _l'Esquisse_. Le dernier de ces
morceaux fut généralement et, il faut le dire, justement blâmé, comme
une espèce d'attaque littéraire portée à une femme obscure, dont la
situation aurait dû la mettre autant au-dessous de cette satire que la
manière peu généreuse dont il l'attaquait la mettait au-dessus. Quant à
l'autre poème, les opinions furent beaucoup plus partagées. Beaucoup de
gens y virent l'effusion de la vraie tendresse conjugale, une espèce
d'appel auquel il était impossible qu'une femme résistât, pour peu
qu'elle eût un coeur; tandis que d'autres, au contraire, le regardèrent
comme un fastueux étalage de sentiment, aussi difficile à la véritable
sensibilité, qu'il avait été facile à l'art et à l'imagination du poète,
et jugèrent que cette composition était tout-à-fait indigne du profond
intérêt attaché au sujet. J'avoue que moi-même alors je n'étais pas
éloigné de partager cette opinion, et que, si je ne pouvais m'empêcher
de mettre en doute le sentiment qui, dans un pareil moment, avait permis
la composition de tels vers, je trouvais encore un plus grand manque de
discernement dans le consentement donné à la publication de cet ouvrage.
Cependant, en lisant plus tard le rapport qu'il fait de toutes ces
circonstances dans son _Memoranda_, je reconnus que, de concert avec la
majeure partie du public, j'avais été injuste à son égard sur ces deux
points. Il y décrit, d'une manière dont la sincérité ne peut être
douteuse, comment, rêvant un soir dans son cabinet, le coeur gonflé des
plus tendres souvenirs, il composa ces stances sous leur influence,
tandis que ses larmes tombaient avec abondance sur le papier, à mesure
qu'il écrivait. Il paraît aussi, d'après ce récit, que si ces vers
furent publiées, ce ne fut nullement d'après son désir ou son intention,
mais par suite du zèle inconsidéré d'un ami auquel il avait permis de
les copier.
La publication de ces poèmes donna une nouvelle violence aux sentimens
de blâme et d'indignation qui étaient répandus contre lui dans le
public, et le titre sous lequel différens éditeurs s'empressèrent
d'annoncer ces deux ouvrages: _Poèmes de Lord Byron sur ses affaires
domestiques_, suffisait seul pour faire comprendre toute l'inconvenance
de livrer à la rime de tels sujets. Ce n'est effectivement que dans les
émotions ou les passions dont l'imagination fait la partie dominante,
telles que l'amour dans ses premiers rêves, avant que la réalité ne soit
venue leur donner un corps ou les faire évanouir, ou la douleur parvenue
à son déclin, et commençant à passer du coeur dans la tête, que la poésie
devrait être employée comme interprète de nos sentimens; car pour
l'expression de toutes les affections et de tous les chagrins qui
prennent directement leur source dans les réalités de la vie, l'art du
poète, par cela même qu'il est un art, aussi bien que par la couleur et
la forme qu'il est habitué à donner à ses impressions, ne peut nous les
retracer que d'une manière aussi fausse que faible.
Les ennemis de Lord Byron, par leur infatigable activité, étaient
parvenus à déconsidérer tellement son caractère privé, que, même parmi
cette classe à laquelle on suppose le plus d'indulgence pour les
irrégularités domestiques, il ne fallait pas avoir un courage médiocre
pour l'inviter en société. Une dame très-distinguée et du grand ton se
hasarda cependant, au moment où le poète allait quitter l'Angleterre, à
former une réunion tout exprès pour lui. Il ne fallut rien moins
peut-être que le rang élevé que lui a assuré dans le monde une vie aussi
irréprochable que brillante, pour la mettre à l'abri des interprétations
malignes auxquelles l'exposait une attention si marquée envers celui que
poursuivait avec tant d'acharnement la réprobation publique: cette
assemblée de lady J*** fut la dernière à laquelle il parut en
Angleterre. Il donne dans son _Memoranda_ d'amusans détails sur quelques
personnages de la compagnie, et parle des différentes variations, toutes
très-caractéristiques, que produisait, sur la température de leurs
manières à son égard, l'influence du nuage sous lequel il se montrait.
C'est peut-être un des passages de ces mémoires qu'il eût été le plus à
désirer de conserver, quoiqu'il n'eût été possible d'offrir au public
qu'une petite partie de cette galerie d'esquisses toutes personnelles,
et souvent même satiriques, jusqu'à ce que les originaux eussent depuis
long-tems quitté la scène, et que l'intérêt qu'ils auraient pu jadis
exciter se fût évanoui avec eux. Outre l'illustre hôtesse dont il
n'oublia jamais la noble bienveillance dans cette occasion, il y avait
là une autre dame (miss M***, maintenant lady K***), dont il se rappelle
avec reconnaissance la franche et courageuse cordialité à son égard ce
soir-là. Il ajoute, en consignant la mémoire d'un service encore plus
généreux:--«C'est une femme d'un esprit élevé, et qui m'a témoigné plus
d'amitié que je n'avais lieu d'en attendre d'elle. J'ai su aussi qu'elle
m'avait défendu dans une nombreuse société, ce qui demandait alors plus
de fermeté et de courage que les femmes n'en possèdent ordinairement.»
Comme nous touchons maintenant de très-près au terme de sa vie de
Londres, j'achèverai de donner ici le petit nombre de souvenirs relatifs
à cette époque, que m'ont fourni les restes de ce _Memoranda_ auquel
j'ai eu si souvent recours.
«J'aimais assez les dandys[22]. Ils furent toujours très-polis à mon
égard, quoiqu'en général ils détestent les littérateurs, et qu'ils aient
diablement persécuté et mystifié Mme de Staël, Lewis et autres. Ils
avaient persuadé à Mme de Staël que A*** avait cent mille livres
sterling de rente, si bien quelle en était venue au point de le louer en
face sur sa beauté, et qu'elle avait jeté son dévolu sur lui pour ***,
ce qui lui fit faire mille absurdités du même genre. La vérité est que,
quoique j'y aie renoncé de bonne heure, j'avais avant ma majorité une
teinte de fatuité[23]; et que j'en ai probablement gardé assez pour me
concilier les grands de l'ordre. À vingt-cinq ans, j'avais joué, j'avais
bu, et pris mes degrés dans la plupart des dissipations mondaines; et,
n'ayant ni pédantisme, ni prétentions, nous nous accommodions fort bien
ensemble. Je les connaissais tous plus ou moins, et ils me firent membre
du club de Watier, club superbe à cette époque. J'étais, je crois, le
seul littérateur qui y fût admis, à l'exception de deux autres, tous
deux hommes du monde; c'étaient Moore et Spenser. Notre mascarade[24]
fut magnifique, ainsi que le bal des dandys, à la salle d'Argyle. Mais
ce dernier fut donné par les quatre chefs, B., M., A., P., si je ne me
trompe pas.
[Note 22: Expression à la mode en Angleterre pour _petit-maître_,
comme nous avons eu chez nous celle de _merveilleux_, d'_incroyable_,
etc.
(_Note du Trad._)]
[Note 23: Il paraît que Pétrarque, dans sa jeunesse, fut aussi un
petit-maître. «Rappelez-vous, dit-il, dans une lettre à son frère, le
tems où nous portions des habits blancs, sur lesquels la moindre tache
et même un pli mal placé eût été pour nous un sujet de chagrins. Nous
portions alors des souliers si étroits, qu'ils nous faisaient souffrir
le martyre, etc.»
(_Note de Byron_.)]
[Note 24: Il alla à cette mascarade déguisé en caloyer, ou moine
d'Orient, et sous cet habit, qui semblait fait pour montrer dans tout
son avantage la beauté de sa noble figure, il fut, pendant cette nuit
là, l'objet de l'admiration générale.
(_Note de Moore_.)]
»J'ai été aussi membre de l'Alfred,--mon élection ayant eu lieu
pendant que j'étais en Grèce. Il était agréable, quoique un peu trop
sérieux, un peu trop littéraire; et puis il fallait y supporter *** et
sir Francis d'Ivernois; mais en revanche on y rencontrait Peel et Ward
et Valentia, et plusieurs autres personnes aimables et connues. Au total
c'était une ressource honnête un jour pluvieux, lorsqu'il y avait
disette de plaisirs, que le parlement ne siégeait pas et que la ville
était déserte.
»Voici le nom des clubs ou sociétés auxquelles j'ai appartenu: l'Alfred,
le Cacaotier, Watier, l'Union, la Fusée (à Brighton), le Pugilat, les
Hiboux (ou les Oiseaux de Nuit), le club whig de Cambridge, le club
d'Harrow à Cambridge, et un ou deux autres clubs particuliers, le club
politique d'Hampden, et les Carbonari Italiens qui, bien que nommé le
dernier, n'est pas le moindre. J'ai été reçu dans tous ceux-là, et ne me
suis jamais, que je sache, mis sur les rangs pour entrer dans aucun
autre. Au contraire, j'ai refusé d'y être présenté, quoique vivement
pressé de me faire porter candidat.»
* * * * *
«Lorsque je rencontrai H*** L***, le geôlier, chez lord Holland, avant
son départ pour Sainte-Hélène, la conversation tomba sur la bataille de
Waterloo. Je lui demandai si les dispositions de Napoléon étaient celles
d'un grand général: il me répondit d'un air de dédain, qu'elles étaient
fort _simples_. J'avais toujours pensé que la grandeur devait être
accompagnée d'un degré de simplicité.»
* * * * *
«J'ai toujours été frappé de la simplicité des manières de Grattan dans
la vie privée; elles étaient singulières, mais très-naturelles. Curran
avait l'habitude de le contrefaire, remerciant Dieu, en s'inclinant
jusqu'à terre de la manière la plus comique, de n'avoir rien de
remarquable dans le geste ou dans la tournure; et *** l'appelait
habituellement «un arlequin sentimental.»
* * * * *
«Curran! oui, Curran est l'homme qui ma le plus frappé[25]. Quelle
imagination! Je n'ai jamais rien vu, rien entendu dans ma vie qui pût en
approcher. Sa vie qu'on a publiée, ses discours publiés également ne
vous donnent pas la moindre idée de ce qu'était l'homme: c'était une
machine à imagination, comme quelqu'un a dit de Piron qu'il était une
machine à épigrammes.
[Note 25: On retrouvait dans son _Memoranda_ les mêmes louanges
enthousiastes de Curran. «Les richesses de son imagination irlandaise,
dit-il, étaient inépuisables. J'ai trouvé plus de poésie dans la
conversation de cet homme, que je n'en ai jamais rencontré dans les
livres, quoique je ne le visse que rarement et en passant. J'étais chez
Mackintosh lorsqu'on le présenta à Mme de Staël; c'était le grand
confluent du Rhône et de la Saône, et ils étaient tous deux si
horriblement laids, que je me demandais avec étonnement comment les deux
plus beaux esprits de la France et de l'Irlande avaient pu se choisir
chacun de leur côté une telle résidence.»
Dans un autre passage cependant, il parle un peu plus favorablement du
physique de Mme de Staël. «Sa taille n'était pas mal, dit-il, ses jambes
étaient passables et ses bras très-beaux. Au total, je conçois qu'elle
ait pu inspirer, des désirs, son ame et son esprit pouvant faire naître
des illusions sur tout le reste. Elle aurait fait un grand homme».]
»Je n'avais pas beaucoup vu Curran avant 1813; mais depuis je le reçus
chez moi (car il y venait souvent), et je le rencontrai en société, chez
Mackintosh, chez le lord Holland, etc., etc., et il me parut toujours
étonnant à moi qui avais vu tant d'hommes remarquables de l'époque.»
* * * * *
«*** (appelé communément *** le long, homme très-spirituel, mais
bizarre) se plaignait à notre ami Scrope B. Davies, étant à cheval,
qu'il avait un _point de côté_. «Je ne m'en étonne pas, lui répondit
Scrope, vous montez à cheval comme un tailleur.» Quiconque a vu *** avec
sa grande taille, monté sur une petite jument, ne peut nier la justesse
de cette répartie.»
* * * * *
«Quand B. fut obligé de se retirer en France à la suite de son affaire
avec le pauvre M***, qui reçut de là le surnom de _Dick le tueur de
dandys_ (ils s'étaient battus, je crois, au sujet d'argent, de dettes,
etc., etc.), il ne savait pas un mot de français, et se mit à étudier la
grammaire. Quelqu'un ayant demandé à notre ami Scrope Davies si Brummel
faisait des progrès dans la langue française, il répondit que Brummel,
de même que Buonaparte en Russie, avait été arrêté par les _élémens_.
»J'ai mis ce calembourg dans _Beppo_, et ce n'est pas un vol, mais un
honnête échange, car Scrope a fait fortune à plusieurs dîners (il me l'a
avoué lui-même), en répétant comme venant de son propre fonds
quelques-unes des bouffonneries dont je l'avais régalé le matin.»
* * * * *
«*** est un brave homme et il rime bien, quoique il ne soit pas savant.
C'est un de ces individus qui vous prennent au collet. Un soir, à un
_rout_ de Mrs. Hope, il s'était attaché à moi malgré des symptômes de
détresse très-manifestes de ma part, car j'étais amoureux et je venais
de saisir une minute où il n'y avait ni mère, ni mari, ni rivaux, ni
commères auprès de mon idole du moment, qui était aussi belle que les
statues de la galerie où nous nous tenions alors. Je dis donc que *** me
tenait par le bouton et par les cordes du coeur, et ne m'épargnait ni
d'un côté ni de l'autre. W. Spenser, qui aime à plaisanter, et qui ne
hait pas à tourmenter un peu les autres, vit ma situation, et s'avançant
vers nous, il me fit ses adieux du ton le plus pathétique. Car,
ajouta-t-il, je vois bien que c'en est fait de vous.--Là-dessus, ***
s'en alla. _Sic me servavit Apollo_.
* * * * *
«Je me rappelle avoir rencontré Blücher dans les assemblées de Londres,
et je ne sache pas avoir jamais vu d'homme de son âge moins respectable.
Avec la voix et le ton d'un sergent recruteur, il prétendait aux
honneurs d'un héros, comme si nous devions adorer une pierre parce qu'un
homme, en faisant un faux pas, est tombé dessus.»
* * * * *
Nous approchons maintenant du terme de cette fatale époque de son
histoire. Dans un billet[26] adressé à M. Rogers, peu de tems avant son
départ pour Ostende, il dit: «Ma soeur est en ce moment près de moi, et
elle repart demain.--Si jamais nous devons nous revoir, ce ne sera pas,
du moins, de quelque tems; et, dans de telles circonstances, j'espère
que vous et M. Shéridan m'excuserez de ne pouvoir me rendre chez lui ce
soir.»
[Note 26: Daté du 16 avril.]
Ce fut la dernière entrevue qu'il eut avec sa soeur, la seule personne,
en quelque sorte, dont il se séparât avec regret. Il nous dit lui-même
qu'il était incertain de savoir qui lui avait causé le plus de chagrin,
des ennemis qui l'attaquaient, ou des amis qui s'en affligeaient avec
lui. Ces vers si beaux et si tendres:
_Quoique le jour de ma destinée soit évanoui_, etc., furent le tribut
d'adieux[27] qu'il adressa, en partant, à celle qui, au milieu de ses
épreuves les plus amères, avait été sa seule consolatrice; et quoique
connus à la plupart des lecteurs, ils peignent si bien les profondes
blessures de sa sensibilité à cette époque, que je ne pense pas que le
lecteur regrette d'en retrouver quelques stances ici.
.............................................................
[Note 27: On verra dans une lettre subséquente que la première
stance de ces adieux si sincèrement affectueux: «_Ma barque est sur le
rivage_» fut aussi composée à cette époque.
(_Note de Moore_.)]
Quoique le roc sur lequel s'appuyait ma dernière espérance soit réduit
en éclats, et que les fragmens en soient engloutis sous les ondes,
quoique je sente que mon ame soit condamnée à la douleur, elle ne sera
pas son esclave. Je suis réservé à plus d'une angoisse; on peut
m'accabler, mais non pas m'avilir; on peut me torturer, mais non me
soumettre: c'est de toi que je m'occupe, et non pas d'eux.
Quoiqu'appartenant à l'humanité, tu ne m'as pas trompé. Quoique femme,
tu ne m'abandonnas pas; quoique chérie, tu t'es abstenue de m'affliger,
et lorsqu'on me calomnia tu restas toujours inébranlable. Je me fiais à
toi, et tu n'as pas trahi ma confiance; si tu m'as quitté, ce n'était
pas pour me fuir, et quand, attentive, tu me surveillais, ce n'était pas
pour me diffamer, ni pour rester muette lorsque le monde m'attaquait.
Je recueillerai du moins quelque chose des débris du naufrage de mon
bonheur passé. Il m'a appris que l'objet que je chérissais le plus était
aussi celui qui méritait le plus d'être aimé. La fontaine qui jaillit
dans le désert, l'arbre qu'on rencontre encore au milieu d'une lande nue
et stérile, l'oiseau gazouillant dans une solitude, te retraceront à
mon ame, et lui parleront de toi.
Sur un bout de papier, je retrouve, écrite de sa main, en date du 14
avril, la liste suivante de ses gens, avec l'indication des pays qu'il
se proposait de parcourir. «Domestiques,--Berger, Suisse, William
Fletcher et Robert Rushton.--John William Polidori, médecin.--La Suisse,
la Flandre, l'Italie, et peut-être la France.» On remarquera que les
deux domestiques anglais étaient le même _paysan_ et le même _page_ qui
étaient partis avec lui pour ses premiers voyages en 1809, et
maintenant, pour la seconde fois, il fit ses adieux à sa patrie, le 25
d'avril 1816, et s'embarqua pour Ostende.
Les circonstances sous l'influence desquelles Lord Byron quittait
l'Angleterre étaient de nature, s'il eût été question d'un homme
ordinaire, à ne pouvoir être envisagées que comme aussi fatales
qu'humiliantes. Dans le cours rapide d'une année, il avait éprouvé tous
les genres de chagrins domestiques. Ses foyers avaient été profanés huit
ou neuf fois par la présence des huissiers, et les priviléges de son
rang l'avaient seuls préservé de la prison. Il s'était aliéné la
tendresse de sa femme, si toutefois il l'avait jamais possédée; et
maintenant, rejeté par elle et condamné par le monde, il se livrait à un
exil qui n'avait pas même le mérite de paraître volontaire, puisque
l'espèce d'excommunication que prononçait contre lui la société, ne
semblait pas lui laisser d'autre ressource. S'il eût appartenu à cette
classe d'êtres insoucians et naturellement satisfaits d'eux-mêmes,
contre la rude surface desquels les reproches d'autrui viennent
s'émousser, il aurait pu trouver dans son insensibilité un refuge
certain contre le blâme public; mais, au contraire, cette même
susceptibilité de sensations, qui le rendait si sensible aux louanges
des hommes, acquérait un nouveau degré de force quand il s'agissait de
leur censure. En dépit de l'étrange plaisir qu'il prenait à se peindre,
aux yeux du monde, d'une manière défavorable, il ne put s'empêcher
d'être à la fois surpris et affligé de voir que le monde l'avait pris au
mot; et, semblable à un enfant couvert d'un masque, qui se voit tout à
coup dans une glace, lui-même recula d'effroi, lorsque le sombre
déguisement qu'il avait affecté, en quelque sorte, en plaisantant, fut
réfléchi soudainement à ses yeux, dans le miroir de l'opinion publique.
Ainsi entouré de chagrins qu'il sentait aussi profondément, nous ne
craignons pas de dire que toute autre ame que la sienne aurait succombé
dans cette lutte, et perdu peut-être sans retour cette estime de
soi-même, le seul appui qu'on puisse opposer aux coups de la fortune.
Mais chez lui, dont l'ame avait en réserve une force qui n'attendait que
le moment d'être employée, la violence même du mal amena une espèce de
soulagement, par la résistance proportionnée qu'il produisit. Si ses
fautes et ses erreurs n'avaient trouvé que le châtiment qu'elles
méritaient, il n'y a presque aucun doute que le résultat eût été bien
différent: non-seulement ceci n'eût pas suffi pour éveiller les
nouvelles facultés qui sommeillaient encore en lui; mais le sentiment de
ses erreurs, qui était toujours si vivement présent à son esprit, s'il
n'eût pas été exaspéré par d'injustes provocations, aurait exercé sur
lui son influence accoutumée, en le disposant à la douceur et presque à
l'humilité: heureusement, comme la suite le prouva, pour les triomphes
qui attendaient son génie, on n'usa pas de tant de modération à son
égard. Les torrens d'invectives si peu proportionnés aux fautes qu'il
avait commises, et les basses calomnies qui, de toutes parts,
s'attachèrent à son nom, ne laissèrent à son orgueil blessé d'autre
ressource que de rassembler toute sa force, par ce même instinct de
résistance à l'injustice qui avait fait éclore, pour la première fois,
les facultés de sa jeune imagination, et qui était destiné à donner à
son génie un essor plus hardi et plus élevé.
Ce ne fut pas sans vérité que Goethe dit de lui qu'il était inspiré par
le génie de la douleur; car, depuis le commencement jusqu'à la fin de sa
carrière agitée, ce fut toujours à cette source amère qu'il alla puiser
de nouvelles facultés. La cause principale qui l'excitait à se
distinguer quand il était enfant était, comme nous l'avons déjà vu,
cette marque de difformité, dont le sentiment pénible et profond le
tourmentant sans cesse, produisit en lui le premier désir de devenir
célèbre.[28] Il fait évidemment allusion à son sort, lorsqu'il décrit
lui-même cette sensation[29]:
La difformité est ambitieuse; il est dans sa nature de chercher à
atteindre les autres hommes, et de leur devenir égale et même
supérieure. Il y a un aiguillon dans sa marche, pénible et tardive, qui
l'excite à devenir ce que les autres ne peuvent jamais être dans les
choses qui sont également à leur portée, comme pour compenser le premier
manque de libéralité de la nature marâtre!
[Note 28: Dans une de ses lettres à M. Hunt, il exprime son opinion
que le penchant à la poésie est très-généralement le résultat d'un
esprit souffrant dans un corps souffrant. «La maladie ou la difformité,
ajoute-t-il, a été le partage d'un grand nombre de nos meilleurs
auteurs: Collins était fou; Chatterton, je crois, fou; Cowper fou; Pope
contrefait, Milton aveugle, etc., etc.»]
[Note 29: Dans le _Défiguré Transfiguré_ (the Deformed Transformed).
(_Notes de Moore_.)]
Vint ensuite le chagrin d'une première passion trompée dans ses
espérances, puis la fatigue et le remords d'excès prématurés; enfin, les
attaques grossières dirigées contre ses premiers essais: toutes
circonstances formant autant d'anneaux de ce long enchaînement
d'épreuves, d'erreurs et de souffrances, qui força graduellement, et
d'une manière bien douloureuse, le développement des puissantes facultés
de son esprit; toutes ayant leur part respective dans l'accomplissement
de cette destinée qui semblait avoir décrété que la marche triomphante
de son génie aurait lieu à travers les ruines et la solitude de son
coeur. Il semble lui-même avoir eu l'instinct secret que c'était de
telles épreuves que devaient naître sa force et sa gloire, toute sa vie
s'étant passée à rechercher l'agitation et les difficultés; et lorsque
les circonstances qui l'entouraient étaient trop paisibles pour lui
offrir rien de semblable, il avait recours à son imagination ou à sa
mémoire pour y chercher «des épines contre lesquelles il pût reposer son
sein.»
Mais le plus grand de ses chagrins, et en même tems de ses triomphes,
était encore à venir. La dernière station de cette carrière glorieuse,
mais pénible, où, à tous les pas, chaque nouvelle faculté de son ame en
était arrachée par la douleur, fut celle à laquelle nous sommes
maintenant arrivés, son mariage et ses résultats. Sans cet événement,
qu'il paya de son repos et de sa réputation, sa carrière aurait été
incomplète, et le monde ignorerait encore toute l'étendue de son génie.
Il est en effet digne de remarque, que ce ne fut qu'au moment où son
bonheur domestique commença à s'obscurcir, que son imagination, qui
était restée long-tems oisive, reprit de nouveau son essor, le _Siége de
Corinthe_ et _Parisina_ ayant été composés l'un et l'autre peu de tems
avant sa séparation. On peut juger aussi, d'après quelques passages de
lettres écrites par lui à cette époque, à quel point les agitations qui
suivirent étaient le véritable élément de son esprit inquiet. Dans
l'une de celles-ci, il dit même que sa santé s'est améliorée de tout ce
tumulte de sensations. «Il est singulier, dit-il, que l'agitation et
les débats, n'importe de quel genre, redonnent de l'élasticité à mes
esprits, et me raniment pendant leur durée.»
Ce fut cette ardeur, cette élasticité d'esprit dont l'action ne pouvait
être arrêtée, qui lui permit de supporter alors non-seulement les
attaques des autres, mais, ce qui était plus difficile encore, ses
pensées et ses sensations personnelles. Le recueillement de toutes ses
ressources intellectuelles auxquelles il avait été forcé d'avoir recours
pour sa propre défense, ne servit qu'à lui révéler des facultés dont il
n'avait jamais soupçonné l'étendue et la puissance, et lui inspira
l'orgueilleuse confiance de briller un jour d'un éclat qui dissiperait
les nuages de la calomnie, convertirait la censure en étonnement, et
forcerait à l'admiration ceux même qui ne pouvaient l'approuver.
Le voyage qu'il entreprit alors à travers la Flandre et le long du Rhin,
est décrit de manière à ne rien laisser à désirer dans ces vers
incomparables qui dotent d'une portion de leur gloire tout ce qu'ils ont
dépeint, et prêtent à des lieux déjà voués à l'immortalité par la nature
et l'histoire, l'association non moins durable de leurs chants
impérissables. À son départ de Bruxelles, il se passa un incident qui
ne vaudrait pas la peine d'être rapporté, s'il n'offrait la preuve de
l'application maligne avec laquelle on recueillait et répandait en
Angleterre tout ce qui était à son désavantage. M. Pryce Gordon, qui
paraît l'avoir vu souvent pendant son séjour à Bruxelles, raconte ainsi
cette anecdote:
«Lord Byron voyageait dans un vaste carrosse, fait sur le modèle de la
célèbre voiture de Napoléon, prise à Genappe avec d'autres objets.
Indépendamment d'un lit de repos, il contenait une bibliothèque, un
buffet à argenterie et tous les accessoires nécessaires pour y dîner. Il
ne le trouva pas cependant assez grand pour son bagage et sa suite, et
il acheta une calèche à Bruxelles pour ses domestiques. Cette calèche
cassa en allant à Waterloo, et je lui conseillai de la rendre, car elle
me parut vieille et usée. Cependant, comme il avait laissé en dépôt
quarante napoléons (ce qui était assurément le double de sa valeur),
l'honnête Flamand ne voulut pas reprendre sa machine roulante, à moins
d'un dédommagement de trente napoléons. Sa seigneurie devant repartir le
lendemain, me pria d'arranger cette affaire de mon mieux. Il ne fut pas
plus tôt parti, que le digne sellier inséra un article dans l'_Oracle de
Bruxelles_, portant que le noble _milord anglais_ avait disparu avec sa
calèche valant 1,800 fr.»
Dans le _Courrier_ du 13 mai, l'article de Bruxelles est ainsi copié:
«Voici un extrait de la malle-poste hollandaise, daté de Bruxelles:
Dans le journal de la Belgique de ce jour, il y a une pétition d'un
carrossier de Bruxelles, au président du tribunal de première instance,
exposant qu'il a vendu une voiture à Lord Byron, pour la somme de 1,882
fr., sur laquelle il en a reçu 847; mais que sa seigneurie, qui part le
même jour, refuse de payer les 1,035 fr. restant, et qu'il demande en
conséquence la permission de saisir la voiture. Cette permission lui
ayant été accordée, il la remit à un officier de justice, qui fut en
faire la signification à Lord Byron, et apprit du maître de l'hôtel que
sa seigneurie était partie sans lui rien laisser pour payer cette dette,
sur quoi l'officier saisit une chaise appartenant à sa seigneurie, en
garantie de la dette.»
Ce ne fut qu'au commencement du mois suivant, que cette fausseté fut
démentie par une lettre de Bruxelles, signée L. Pryce Gordon, insérée
dans le _Morning Chronicle_, et contenant les détails réels de cette
affaire, tels que nous les avons déjà donnés.
Nous avons puisé dans cette même source, et nous rapportons, d'après une
autorité aussi respectable, une anecdote d'un bien autre intérêt. Il
paraît que les deux premières stances du morceau relatif à Waterloo:
_Arrête, car tu foules aux pieds la poussière d'un empire_[30], furent
écrites à Bruxelles, à la suite d'une excursion faite sur ce mémorable
champ de bataille, et qu'elles furent copiées par Lord Byron, le
lendemain matin, sur un album appartenant à l'épouse du monsieur qui
nous communique cette anecdote.
[Note 30: _Childe Harold_, Ch. III, st. 17.]
«Quelques semaines après qu'il les eut écrites (dit le narrateur), le
célèbre artiste R. R. Reinagle, qui est un de mes amis, arriva à
Bruxelles.--Je l'invitai à dîner, lui montrai ces vers et le priai de
leur donner un nouveau prix, en dessinant une vignette analogue au
passage suivant:
C'est ici que l'aigle orgueilleuse prit son dernier essor, _puis déchira
de son bec sanglant la plaine fatale_. Percée des traits des nations
liguées, une vie entière d'ambition et de travaux, tout est devenu
vain.--Il porte maintenant les fragmens brisés de la chaîne dont il
avait chargé le monde.
M. Reinagle esquissa au crayon une aigle superbe, enchaînée et déchirant
la terre de ses serres.--
»Ayant eu besoin d'écrire à sa seigneurie, je lui parlai de la vignette
que j'avais obtenue de cet habile artiste pour ses beaux vers, et de la
liberté qu'il avait prise de changer l'action de l'aigle. Voici ce qu'il
m'écrivit en réponse: Reinagle est meilleur poète et meilleur
ornithologiste que moi. Les aigles et tous les oiseaux de proie
attaquent avec leurs serres, et non avec leur bec.--Aussi ai-je ainsi
changé le vers:
Puis déchira de ses serres sanglantes la plaine ravagée. «Voilà, je
crois, un meilleur vers outre qu'il a plus de justesse poétique. Je n'ai
pas besoin d'ajouter que, lorsque je communiquai ce compliment flatteur
au peintre, il y fut excessivement sensible.»
De Bruxelles, le noble voyageur continua sa route le long du Rhin, route
sur laquelle il a semé toutes les richesses de sa poésie, et en arrivant
à Genève, il alla se loger à l'hôtel Sécheron bien connu dans cette
ville. Après y avoir séjourné quelques semaines, il alla habiter une
maison de campagne des environs appelée _Diodati_, et délicieusement
située sur les bords élevés du lac. Ce fut là qu'il établit sa résidence
pour le reste de l'été.
Je donnerai maintenant le peu de lettres en ma possession, qu'il écrivit
à cette époque, et j'y joindrai les anecdotes que j'ai pu recueillir, et
qui se rapportent au même tems.
LETTRE CCXLII.
À M. MURRAY.
Ouchy, près de Lausanne, 27 juin 1816.
«Me voilà retenu en route (par le mauvais tems) et retardé dans mon
retour à Diodati après un voyage en bateau autour du lac. Je vous envoie
ci-inclus un brin de l'acacia de Gibbon, et quelques feuilles de roses
de son jardin que je viens de voir avec une partie de sa maison. Vous
trouverez dans sa vie une mention honorable de cet acacia, à propos de
la promenade qu'il fit le soir même où il termina son histoire.--Le
jardin et le pavillon d'été où il composait, sont négligés, et ce
dernier surtout tombe en ruines; mais on le montre encore comme lui
ayant servi de cabinet, et il me parut qu'on en avait parfaitement
conservé le souvenir.
»Mon voyage à travers la Flandre et le long du Rhin a rempli et même
surpassé mon attente.
»J'ai traversé tout le pays décrit par Rousseau, son _Héloïse_ à la
main, et j'ai été frappé d'une manière inexprimable de l'énergie et de
l'exactitude de ses descriptions, ainsi que de la beauté de leur
réalité. Meillerie, Clarens, Vevay et le château de Chillon, sont des
lieux dont je dirai peu de chose, car tout ce que j'en pourrais dire
serait bien loin de donner une idée de l'impression qu'ils produisent.
»Il y a trois jours que nous manquâmes d'être submergés par un coup de
vent près de Meillerie, et d'être jetés sur le rivage. Je ne courais
aucun risque si près des rochers, étant bon nageur; mais notre compagnie
fut mouillée, et passablement incommodée. Le vent était assez violent
pour abattre des arbres, à ce que nous vîmes en débarquant; cependant
tout est réparé et oublié, et nous voilà sur notre retour.
»Le docteur Polidori n'est pas ici, mais à Diodati, où nous l'avons
laissé à l'infirmerie avec une foulure au pied, qu'il a gagnée en
tombant d'un mur.--Il ne sait pas sauter.
»Je serai bien aise d'apprendre que vous êtes tous en bonne santé, et
que vous avez reçu certains casques et épées expédiés de Waterloo que
j'ai traversé avec un mélange de plaisir et de peine.
»J'ai terminé un troisième chant de _Childe Harold_, contenant cent
dix-sept stances, plus long qu'aucun des deux précédens, et en quelques
endroits peut-être meilleur, mais naturellement ce n'est pas moi qui
puis décider de cela.--Je vous l'enverrai par la première occasion qui
me paraîtra sûre.
»Votre, etc.»
LETTRE CCXLIII.
À M. MURRAY.
Diodati, près Genève, 22 juillet 1816.
«Je vous ai écrit il y a quelques semaines, et le docteur Polidori a
reçu votre lettre; mais le paquet n'a pas paru, ni l'épître que vous
nous annoncez devoir s'y trouver. Je vous envoie ci-incluse une
annonce[31], qui a été copiée par le docteur Polidori, et qui paraît
avoir trait à la plus audacieuse imposture qui soit jamais sortie de
_Grub-street_.
[Note 31: Voici l'annonce dont il est question:
«Imprimé avec soin et satiné, 2 sch. et demi.--Les _Adieux de lord Byron
à l'Angleterre_, avec trois autres poèmes.--_Ode à Sainte-Hélène_.--_À
ma fille, le jour de sa naissance_, et _Au Lis de France_. Imprimé par
J. Johnston, Cheapside 335, Oxford 9.
»Ces beaux poèmes seront lus avec un intérêt d'autant plus vif, qu'il
est probable que ce seront les derniers de l'auteur qui paraîtront en
Angleterre.»
(_Note de Moore_.)]
»Je ne crois pas avoir besoin de dire que je ne connais rien de tout ce
fatras, et ne sais quelle en peut être la source.--Des odes à
Sainte-Hélène, des adieux à l'Angleterre, etc.,--si cela peut être
désavoué, en supposant que cela en mérite la peine, vous avez pleine
autorité de le faire. Je n'ai jamais écrit ni composé un vers sur rien
de semblable, pas plus que sur deux autres morceaux qu'on m'a mis sur le
dos--quelque chose sur la Gaule, et l'autre au sujet de Mme Lavalette.
Quant au lis de France, il me serait tout aussi bien venu en tête de
célébrer un navet.--Le matin du jour de naissance de ma fille, j'avais
autre chose à faire qu'à m'occuper de poésie, et je ne me serais jamais
imaginé qu'on pût inventer pareille chose, si M. Johnston, et l'annonce
de sa brochure, n'étaient venus me donner de nouvelles lumières sur les
impostures et les jongleries du démon de l'imprimerie, ou plutôt des
publications.
»J'avais espéré que quelque nouveau mensonge aurait fait oublier les
mille et une calomnies qui ont été accumulées sur moi l'hiver dernier.
Je sais pardonner tout ce qu'on peut dire de moi ou contre moi, mais non
ce qu'on me fait dire ou écrire à moi-même. C'est assez d'avoir à
répondre de ce que j'ai écrit, mais c'en serait trop pour la patience de
Job lui-même que d'être chargé de ce qu'on n'a pas fait. Je soupçonne
que lorsque le patriarche arabe désirait que son ennemi eût fait un
livre, il ne prévoyait pas voir son propre nom en tête.--Je suis tout
aussi ennuyé de cette niaiserie qu'elle le mérite, et plus que je ne le
serais, si je n'avais mal à la tête.
»Mme de Staël m'a dit de _Glenarvon_ (il y a dix jours, à Coppet) des
choses surprenantes et affligeantes; mais je n'en ai rien vu que
l'épigraphe, qui promet bien «pour nous et notre tragédie[32].»--Si
telle est la devise, que doit être le reste? Le moment choisi pour la
publication avec tant de générosité, est probablement ce qu'il y a de
plus bienveillant dans l'ouvrage. Le tems, en effet, a été bien trouvé.
Quant au contenu, je n'en ai pas seulement la moindre idée, excepté
d'après le rapport très-vague que j'en ai entendu faire..............
.....................................................................
[Note 32: Voici l'épigraphe: «Il laissa aux siècles à venir un nom
auquel s'attachait une seule vertu et mille crimes.»]
»Je devrais être honteux de l'égoïsme de cette lettre, mais ce n'est pas
tout-à-fait ma faute, et je serai trop heureux de laisser ce sujet de
côté, quand on me le permettra.
»Je suis en assez bonne santé, et je vous ai dit dans ma dernière lettre
où j'en étais en fait de rimes. J'espère que vous prospérez, et que vos
auteurs sont en bon état. D'après ce que j'ai entendu dire, je suppose
que votre haras s'est augmenté.--Bertram doit être un bon cheval. Le
faites-vous courir aux premières courses? j'espère que vous remporterez
le prix.
»Votre à jamais, etc.»
LETTRE CCXLIV.
A M. ROGERS.
Diodati, près Genève, 29 juillet 1816.
«Vous souvenez-vous d'un livre (les _Lettres de Mathieson_), que vous
m'avez prêté, que j'ai encore et que j'espère bien rendre à votre
bibliothèque? Eh bien, j'ai rencontré, à Coppet et ailleurs, ce même
Bonstetten, à qui j'ai prêté, pendant quelques jours, la traduction des
épîtres de son correspondant. Tout le souvenir qu'il a conservé de Gray,
c'est qu'il était, de tous les poètes du monde, le plus mélancolique, et
celui qui avait le plus l'air d'un gentilhomme. Bonstetten, lui-même,
est un beau vieillard fort gai et très-estimé de ses compatriotes. C'est
aussi un littérateur de quelque réputation, et tous ses amis ont la
manie de lui adresser des volumes de lettres, Mathieson, Muller
l'historien, etc., etc.--Il est souvent à Coppet, où je l'ai rencontré
plusieurs fois. Tout le monde s'y porte bien, excepté Racca, qui, je
suis fâché de le dire, paraît être en très-mauvaise santé. Schlegel est
dans toute sa force, et Madame aussi brillante que jamais.
»Je suis venu ici par les Pays-Bas, la route du Rhin, et Bâle, Berne,
Morat et Lausanne.--J'ai fait le tour du lac par eau, et je vais à
Chamouny au premier beau tems.--Mais, en vérité, nous avons depuis peu
de si épais brouillards, des tems si sombres et si couverts, qu'on
dirait que Castlereagh est aussi chargé des affaires étrangères du
royaume du ciel. Je n'ai besoin de vous rien dire de ce pays, puisque
vous l'avez déjà parcouru. Je ne songe pas à l'Italie avant septembre.
J'ai lu _Glenarvon_, et j'ai lu aussi l'_Adolphe_ de Benjamin Constant,
et sa préface où il nie la réalité de ses personnages. Cet ouvrage, qui
laisse une impression pénible, représente pourtant très-bien les
conséquences de ne pas être amoureux, ce qui est peut-être l'état du
monde le plus désagréable, après celui de l'être pour tout de bon. Je
doute cependant que de tels _liens_, pour me servir de son expression,
se terminent aussi malheureusement que ceux de son héros et de son
héroïne.
»Il y a un troisième chant de _Childe Harold_, plus long qu'aucun des
deux autres, qui est suivi de quelques autres bagatelles,--entr'autres
une histoire sur le château de Chillon. Je n'attends qu'une bonne
occasion de les transmettre au grand Murray qui, j'espère, est dans un
état florissant. Où est Moore?--Pourquoi ne voyage-t-il pas?--faites-lui
mes amitiés, et assurez tous mes amis de ma parfaite considération et de
mon souvenir, et en particulier lord et lady Holland, et votre duchesse
de Sommerset.
»_P. S._ Je vous envoie un _fac simile_.--C'est un billet de
Bonstetten.--Je pense que vous serez bien aise de voir l'écriture du
correspondant de Gray.»
LETTRE CCXLV.
À M. MURRAY.
Diodati, 29 sept. 1816.
«Je suis très-flatté de la bonne opinion que M. Gifford a prise du
manuscrit, et je le serai bien plus encore, s'il répond à votre attente,
et justifie sa bienveillance. Il m'a plu aussi à moi-même, mais cela ne
doit compter pour rien. Les sensations, sous l'influence desquelles j'en
ai écrit la plus grande partie, ne doivent pas m'être enviées. Quant au
prix, je n'en ai fixé aucun, mais j'ai laissé M. Kinnaird, M. Shelley et
vous, arranger tout cela. Bien certainement ils feront de leur mieux, et
pour vous, je sais bien que vous n'élèverez aucune difficulté.
Cependant, je suis tombé parfaitement d'accord avec M. Shelley, que les
dernières 500 livres sterling ne seraient que conditionnelles, et je
désire pour moi-même, qu'il soit ajouté que le paiement n'en aura lieu
que dans le cas où vous vendrez un certain nombre d'exemplaires, qui
doit être fixé par vous-même. J'espère que cela est honnête. Dans toute
affaire de ce genre, il y a des risques à courir, et jusqu'à ce qu'ils
soient passés de façon ou d'autre, je ne voudrais pas y ajouter,
particulièrement dans des tems comme ceux-ci, et surtout rappelez-vous
bien, je vous prie, que je ne pourrais faire aucune perte qui
m'affligeât autant que de vous en occasionner une dans une affaire que
vous auriez faite avec moi.
»Le monologue sur la mort de Shéridan a été composé pour le théâtre, à
la requête de M. Kinnaird. J'ai fait de mon mieux; mais lorsque je n'ai
pas le choix du sujet, je ne prétends répondre de rien. M. Hobhouse et
moi, nous arrivons d'un voyage à travers les lacs et les montagnes. Nous
avons été visiter le Grindelwald et la Iungfrau, et nous sommes montés
sur le sommet du Wengen. Nous avons vu des torrens de neuf cents pieds
de profondeur, et des glaciers de toutes les dimensions. Nous avons
entendu le pipeaux des bergers et le bruit des avalanches.--Nous avons
vu les nuages s'élever en fumée des vallées au-dessous de nous comme la
vapeur de l'océan de l'enfer.--Nous avons parcouru, il y a un mois,
Chamouny et tout ce qui en dépend; mais quoique le Mont-Blanc soit plus
haut, il n'est pas comparable, pour les effets sauvages à la Iungfrau,
aux Eighers, au Shreckhorn et aux glaciers du Mont-Rose.
»Nous partons pour l'Italie la semaine prochaine. La route est, depuis
un mois, infestée de brigands, mais il faut en courir la chance, et
prendre toutes les précautions qui seront nécessaires.
»_P. S._ Rappelez-moi particulièrement au souvenir de M. Gifford et
dites-lui de ma part tout ce que vous pensez que je puis lui dire. Je
suis fâché que le portrait de Philippe n'ait pas plu à M. Maturin; je
croyais qu'il passait pour un bon portrait. S'il eût fait le discours
sur l'original, peut-être eût-il obtenu plus facilement son pardon du
propriétaire, et du peintre du portrait[33].»
[Note 33: Ce passage paraîtra un peu obscur au lecteur, lord Byron y
faisant allusion à une circonstance dont il ne donne pas d'autre
explication.
(_Note du Trad._)]
LETTRE CCXLVI.
À M. MURRAY.
Diodati, 30 sept. 1816.
«J'ai répondu hier à vos obligeantes lettres. Aujourd'hui, le monologue
est arrivé avec sa page de titre, qui est, à ce que je présume, une
publication séparée.--Je vous somme de vouloir bien faire effacer ces
mots: «_À la requête d'un ami_.»
Pressé par la faim, et à la requête d'amis.
À moins qu'il ne vous plaise d'ajouter «par un homme de qualité,» ou
«par un homme d'esprit et d'honneur de la ville.» Dites seulement:
«Composé pour être récité à Drury-Lane.»
»Demain, je dîne à Coppet. Après-demain, je lève le camp, et je pars
pour l'Italie. Ce soir, étant sur le lac, dans mon bateau, avec M.
Hobhouse, le mât qui porte la grande voile tomba comme on l'attachait,
et me frappa si violemment à la jambe (et à la mauvaise, par malheur),
que cela me fit faire une chose fort sotte, c'est-à-dire que je
m'évanouis, mais que je m'évanouis complètement. Il faut que cela ait
fait tressaillir quelque nerf, car l'os n'a pas souffert, et je m'en
ressens à peine. Il y a six heures que cela s'est passé. Il en a coûté
à M. Hobhouse quelqu'inquiétude, et une grande quantité d'eau froide
pour me faire revenir. La sensation que j'ai éprouvée est
très-singulière: cela ne m'était jamais arrivé que deux fois dans ma vie
auparavant, l'une par suite d'une blessure que je m'étais faite à la
tête, il y a plusieurs années, et l'autre, il y a aussi bien long-tems,
pour être tombé dans un grand tas de neige.--On éprouve d'abord une
espèce de vertige, puis le néant, puis une perte totale de mémoire.
Quand on commence à revenir, ce dernier point ne serait pas le plus
désagréable, si l'on ne la retrouvait pas.
»Vous demandez le manuscrit original. M. Davies a la première copie
nette que j'en ai faite, et j'ai ici la première composition, que je
vous enverrai ou que je vous garderai, puisque vous le souhaitez.
»Quant à votre nouveau projet littéraire, s'il se présente quelque chose
qui, dans mon opinion, puisse vous convenir, je vous l'enverrai. En ce
moment, il faut que je songe à amasser, m'étant passablement épuisé par
l'envoi que je vous ai fait. L'Italie ou la Dalmatie avec un autre été
peuvent me remettre à flot. Je n'ai aucun plan et je suis presque aussi
indifférent sur ce qui peut arriver que sur les lieux où je vais.
»Je vous prie de me rappeler de nouveau à M. Gifford et de lui réitérer
mes remerciemens pour toute la peine qu'il a prise et pour son
obligeance envers moi.
»D'après le commencement de cette lettre, n'allez pas croire que je
garde la chambre. Je vous ai raconté cet accident faute d'avoir autre
chose à vous dire; mais il n'y paraît plus, et je me demande seulement,
de par le diable, ce que je pouvais avoir.
»J'ai parcouru dernièrement les Alpes Bernaises et leurs lacs. Je trouve
plusieurs de ces sites (dont quelques-uns ne sont pas ceux que les
Anglais fréquentent le plus) plus beaux même que Chamouny que j'ai été
voir quelque tems auparavant. Je suis retourné à Clarens et j'ai
traversé les montagnes qui sont derrière. J'ai fait pour ma soeur un
journal très-court de cette excursion que je lui ai envoyé hier en trois
lettres. Elle ne vous lira pas tout, mais si vous aimiez la description
du pittoresque, elle vous montrera, j'en suis sûr, ce qui a rapport aux
rochers, etc., etc.
»Quant à _Christabel_, je ne veux pas que personne s'en moque; c'est un
poème beau et original.
»Mme de Staël désire voir l'_Antiquaire_ et je vais le lui porter
demain. Elle a fait de Coppet le lieu le plus agréable de la terre par
ses talens et la société qu'elle y reçoit.
»Votre toujours dévoué, etc.»
N.
Je donnerai les extraits suivant du journal dont il est question dans la
lettre précédente.
EXTRAITS
DU JOURNAL DE LORD BYRON.
18 septembre 1816.
«Hier, 17 septembre, je suis parti avec M. Hobhouse pour une excursion
dans les montagnes.
17 septembre.
»Je me suis levé à cinq heures.--J'ai quitté Diodati vers sept heures
dans une des voitures du pays (un char-à-banc). Nos domestiques étaient
à cheval.--Le tems très-beau: le lac calme et limpide. Le Mont-Blanc et
l'Aiguille d'Argentières se voyaient très-distinctement. Les bords du
lac étaient magnifiques. Nous sommes arrivés à Lausanne avant le coucher
du soleil, et avons passé la nuit à--. Je me suis couché à neuf heures,
et j'ai dormi jusqu'à cinq.»
18 septembre.
«Mon courrier m'a appelé.--Je me suis levé. Hobhouse est parti devant. À
un mille de Lausanne, nous avons trouvé la route inondée par le lac. Je
suis monté à cheval et j'ai été jusqu'à un mille de Vevay. C'était une
jeune jument, mais qui allait très-bien. J'ai rejoint Hobhouse, et nous
sommes remontés dans la voiture qui est une voiture découverte. Nous
nous sommes arrêtés deux heures à Vevay: c'était la seconde fois que je
le visitais. Nous sommes allés voir l'église.--On a du cimetière une vue
magnifique. Dans son enceinte se trouve le tombeau du général Ludlow le
régicide. Il est en marbre noir avec une longue inscription latine, mais
très-simple. Il avait été exilé trente-deux ans. C'était un des juges
du roi Charles. Auprès de lui est enterré Broughton qui lut à Charles
Stuart la condamnation du roi Charles. Il a aussi une inscription assez
bizarre et un peu dans le jargon puritain; mais malgré tout cela, c'est
une inscription républicaine. On nous a montré la maison de Ludlow. Elle
conserve encore son inscription: _Omne solum forti patria_. Nous sommes
descendus jusqu'au lac.--Domestiques, voiture et chevaux, tous nous ont
plantés là par l'effet de quelque méprise. Nous les avons suivis sur la
route de Clarens. Hobhouse a couru en avant, et les a enfin rejoints. Je
suis arrivé pour la seconde fois à Clarens; la première, c'était par
eau. Nous sommes allés à Chillon par un pays digne de... je ne sais quel
point de comparaison trouver. Nous avons parcouru de nouveau le château.
À notre retour, nous avons rencontré une société d'Anglais dans leur
voiture. Il y avait entre autres une dame qui dormait
profondément.--Dormir profondément dans le lieu du monde le plus
anti-narcotique! c'est excellent! Je me rappelle, à Chamouny, avec le
Mont-Blanc lui-même devant les yeux, avoir entendu une autre femme,
anglaise aussi, s'écrier à sa société:--Avez-vous jamais rien vu de plus
_champêtre_? Comme s'il s'agissait d'Highgate, de Hampstead, de Brompton
ou d'Hayes. _Champêtre_! vraiment? Des rochers, des pins, des torrens,
des glaciers, des nuages, et au-dessus d'eux des sommets couverts de
neiges éternelles, et tout cela est _champêtre_!
»Après un court et léger dîner, nous avons visité le château de Clarens.
C'est une Anglaise qui l'a loué. (Il ne l'était pas la première fois que
je le vis.) Les roses se sont évanouies avec l'été; la famille était
absente, mais les domestiques nous prièrent de visiter l'intérieur de la
maison. Nous trouvâmes sur la table du salon les sermons de Blair et les
sermons de je ne sais plus qui; puis autour une bande d'enfans bruyans.
Nous vîmes tout ce qui en valait la peine, et puis descendîmes au
_Bosquet de Julie_, etc., etc. Notre guide était plein de Rousseau qu'il
confond perpétuellement avec Saint-Preux, ne faisant qu'un de l'homme et
du livre. Nous sommes retournés à Chillon revoir le petit torrent de la
montagne qui est derrière. Les rayons du soleil couchant se
réfléchissaient dans le lac. Demain il faudra se lever à cinq heures
pour traverser la montagne à cheval. Les voitures feront le tour. J'ai
été logé dans ma vieille chaumière.--Tout y est commode et hospitalier.
J'étais bien fatigué d'une assez longue promenade avec le jeune cheval,
puis ensuite du cahotement du char-à-banc et de mes efforts pour gravir
la montagne par un soleil ardent.
»_Mém._ Le caporal qui nous a montré les merveilles de Chillon était
aussi ivre que Blucher, et, dans mon opinion, un aussi grand homme. Il
est sourd aussi, et croyant que tout le monde avait la même infirmité,
il vociférait les légendes du château d'une manière si effrayante que H.
en prit de l'humeur. Cependant il nous montra tout, depuis la potence
jusqu'aux cachots, et nous revînmes à Clarens avec plus de liberté qu'il
n'y en avait au quinzième siècle.»
19 septembre.
«Je me suis levé à cinq heures. Nous avons traversé la montagne jusqu'à
Montbovon à dos de cheval et de mulet, et aussi à l'aide des pieds et
des mains; la route d'un bout à l'autre est magnifique comme un rêve, et
le souvenir qui m'en reste est presque aussi vague. Je suis si fatigué!
quoiqu'en bonne santé, je n'ai pas la force que je possédais il y a
quelques années. Nous avons déjeûné à Montbovon. Ensuite, arrivés à une
montée assez raide, j'ai mis pied à terre, je suis tombé et me suis
fendu le doigt. Notre bagage aussi, s'étant détaché, roula le long d'un
ravin, jusqu'à ce qu'étant arrêté par un gros arbre, nous pûmes nous en
ressaisir. Mon cheval tombant de fatigue, j'ai pris un mulet. À
l'approche du sommet de la Dent de Jamant, j'ai encore mis pied à terre,
ainsi qu'Hobhouse et tout le reste de la société. Arrivés au lac, dans
le sein même de la montagne, nous avons laissé nos quadrupèdes à un
berger, et nous sommes montés plus haut. Parvenu à un endroit où il y
avait çà et là des plaques de neige, les gouttes de sueur, qui
coulaient de mon front comme une pluie, en tombant dessus, y laissèrent
une impression semblable aux trous d'un crible. L'âpreté du vent et le
froid occasionné par la neige me donnèrent des étourdissemens; cependant
je n'en continuai pas moins à grimper plus haut. Hobhouse gravit jusqu'à
la cime la plus élevée; je n'allai pas si loin, et m'arrêtai à quelques
toises (à une ouverture du rocher). En descendant, notre guide tomba
trois fois; je me mis à rire et tombai aussi: heureusement que la
descente était unie, quoique rapide et glissante. Hobhouse tomba à son
tour, mais personne ne se fit de mal. L'ensemble de la montagne est
superbe. Nous aperçûmes, sur une pointe très-haute et très-escarpée, un
berger jouant du chalumeau. Il était bien différent des pasteurs de
l'Arcadie, que j'ai vus armés de longs fusils, au lieu de houlettes, et
avec des pistolets à leur ceinture. Les sons du chalumeau de notre
berger suisse étaient très-doux, et l'air qu'il jouait fort
agréable.--Je vis une vache égarée, et j'appris que ces animaux se
rompaient souvent le cou en tombant des rochers. Descendus à Montbovon,
nous vîmes un joli petit village, tout rempli d'aspérités, avec une
rivière dont l'aspect a quelque chose de sauvage, et un pont de bois.
Hobhouse a été pêcher, il a attrapé un poisson. Notre voiture n'est pas
arrivée, nos chevaux et nos mules sont sur les dents;--nous-mêmes sommes
très-fatigués; mais tant mieux, je dormirai.
»La vue que nous avons eue aujourd'hui des plus hauts points de notre
voyage embrassait d'un côté la plus grande partie du lac Léman, de
l'autre les vallées et la montagne du canton de Fribourg, et une plaine
immense avec les lacs de Neufchâtel et de Morat, et tout ce qui
appartient aux bords du lac de Genève. Nous avions devant nous, réunis
dans un seul point de vue, les deux côtés du Jura et des Alpes en
abondance. En traversant un ravin, notre guide nous recommanda vivement
de presser le pas, les pierres tombant avec beaucoup de rapidité, et
causant quelquefois des accidens. Ce conseil était excellent; mais,
comme la plupart des bons conseils, il était impraticable, car la route
était si raboteuse que ni hommes ni chevaux n'y pouvaient avancer
très-vite: nous passâmes pourtant sans fractures et sans en être
menacés.
»Le son des cloches attachées au cou des vaches errant dans des
pâturages bien plus élevés qu'aucune montagne de l'Angleterre (car ici,
comme chez les patriarches, toutes les richesses consistent en
bestiaux), les bergers poussant des cris de rocher en rocher pour nous
avertir, et jouant de leurs chalumeaux lorsque les cimes paraissaient
presque inaccessibles; et tout cela joint au spectacle des lieux qui
nous entouraient, réalisait tout ce que j'ai jamais entendu dire ou
imaginé de la vie pastorale,--bien autrement que dans la Grèce et dans
l'Asie-Mineure, car là on y est un peu trop de l'ordre du mousquet ou du
sabre; et si vous voyez une main porter la houlette, vous pouvez être
sûr que l'autre est armée d'un fusil: mais ici tout est pur et sans
mélange,--solitaire, agreste et patriarcal. Lorsque nous nous en
allâmes, ils jouèrent le _ranz des vaches_ en guise d'adieux.--Je viens
de repeupler mon esprit des scènes de la nature.»
20 septembre.
«Levés à six heures, partis à huit.
»Pendant toute cette journée, nous avons été, l'un dans l'autre, entre
deux mille sept cents et trois mille pieds au-dessus du niveau de la
mer. Cette vallée, la plus longue, la plus étroite, et regardée comme la
plus belle des Alpes, est rarement traversée par les voyageurs. Nous
avons vu le pont de La Roche. Le lit de la rivière, très-bas et
très-profond, est renfermé entre d'immenses rochers, et il est aussi
impétueux que la colère humaine. On m'a raconté qu'un homme et une mule
y étaient tombés sans éprouver d'accident. La population paraît
heureuse, libre et riche (ce dernier avantage ne comporte avec lui aucun
des deux premiers). Nous avons trouvé les vaches superbes; un taureau a
failli sauter dans notre char-à-banc:--c'eût été un agréable compagnon
de voyage. Les chèvres et les moutons prospèrent beaucoup ici. A droite,
nous avons vu une montagne avec d'énormes glaciers: c'est le
Klitzgerberg; plus loin, le Hockthorn ou Stockhorn, je crois.--Les jolis
noms! comme ils sont doux! C'est une cime très-élevée et
très-rocailleuse, parsemée de neige seulement et sans glaciers, mais
flanquée et surmontée de nuages.
»Nous avons passé les limites du canton de Vaud, et sommes entrés sur
celui de Berne: le plat allemand a remplacé le français. Ce district est
renommé pour ses fromages, sa liberté, ses terres et son exemption de
taxes. Hobhouse est allé pêcher:--il n'a rien attrapé. J'ai été me
promener sur les bords de la rivière; j'ai vu un petit garçon avec un
chevreau qui le suivait comme un chien. Le chevreau ne pouvait venir à
bout de passer par-dessus une palissade; j'ai voulu l'aider, et j'ai
manqué de précipiter le chevreau et moi-même dans la rivière. Je suis
rentré ici vers les six heures du soir; il est neuf heures, je vais me
coucher. Je ne suis pas fatigué aujourd'hui, et malgré cela, j'espère
dormir.»
21 septembre.
«Nous sommes partis de bonne heure, et avons continué la vallée de
Simmenthal. L'entrée de la plaine de Thoun est très-étroite; on y voit
de hauts rochers boisés jusqu'à la cime, une rivière et de beaux
glaciers, le lac de Thoun, et une plaine étendue à laquelle les Alpes
servent de ceinture. Nous avons été à pied au château de Schadan: on a
toute la vue du lac. Nous avons traversé la rivière dans une barque, et
c'était des femmes qui ramaient. Thoun est une très-jolie ville. Tout le
voyage de la journée s'est passé au milieu de la pompe des Alpes: il a
été magnifique.»
22 septembre.
«Nous sommes partis de Thoun dans une barque qui nous a fait parcourir
toute la longueur du lac en trois heures; le lac est petit, mais les
bords en sont beaux: les rochers descendent jusqu'au bord de l'eau.
Débarqués à Newhause, nous avons traversé Interlachen, et sommes entrés
dans une suite de paysages qui sont au-dessus de toute description, et
de tout ce que l'imagination aurait pu concevoir d'avance. Nous avons
remarqué une inscription sur un rocher;--il s'agit de deux frères dont
l'un a assassiné l'autre: c'est précisément le lieu qu'il fallait pour
cela. Après une quantité de détours, nous sommes arrivés auprès d'un roc
immense: puis nous avons gagné le pied de la Iungfrau (ce mot signifie
_la jeune fille_). Là, des glaciers, des torrens;--un de ceux-ci a une
chute visible de neuf cents pieds. Nous avons été logés chez le curé.
Nous sommes partis pour voir la vallée, et avons entendu la chute d'une
avalanche avec un bruit semblable au tonnerre; puis nous avons vu des
glaciers énormes. Un orage est survenu, accompagné de tonnerre,
d'éclairs et de grêle, tout cela en perfection et vraiment magnifique.
J'étais à cheval: le guide voulait porter ma canne, et j'allais la lui
donner, lorsque je me rappelai que c'était une canne à dague; et
craignant qu'elle n'attirât sur lui la foudre, je préférai la garder,
quoiqu'elle m'embarrassât passablement, étant trop lourde pour me servir
de fouet; et le cheval, étant pesant et poltron, s'arrêtait à chaque
coup de tonnerre. Je rentrai sans être très-mouillé, ayant un bon
manteau. Hobhouse, percé jusqu'aux os, se réfugia dans une chaumière; et
lorsque j'arrivai chez le curé, je lui envoyai un domestique avec un
parapluie et un manteau. L'habitation d'un curé suisse est vraiment fort
belle, et vaut beaucoup mieux que les maisons des ministres anglais:
celle où nous avons logé est tout en face du torrent dont j'ai parlé. Le
torrent forme une courbure sur le roc, assez semblable à la queue d'un
cheval blanc flottante au gré du vent, et telle qu'on pourrait imaginer
celle du «pâle cheval» que monte la Mort dans l'Apocalypse[34]: ce n'est
ni de l'eau ?ni du brouillard, mais quelque chose entre les deux. Son
immense hauteur (de neuf cents pieds, comme je l'ai déjà dit) fait que
tantôt il se courbe, tantôt se déploie, et tantôt se condense d'une
manière merveilleuse et impossible à décrire. Je crois, à tout prendre,
que cette journée a été la plus intéressante de toutes depuis le
commencement de notre excursion.»
[Note 34: Il est intéressant de remarquer l'usage que lord Byron fit
plus tard de ces notes rapides dans son drame sublime de _Manfred_.
«Il n'est pas midi. Les rayons du soleil teignent encore le torrent des
brillantes couleurs de l'arc-en-ciel, tandis qu'il roule sa mouvante
colonne d'argent par-dessus la cime escarpée et perpendiculaire du
précipice, portant çà et là les flots de son écume lumineuse, semblable
à la queue flottante du pâle et gigantesque coursier qui doit être monté
par la Mort, ainsi qu'il nous est dit dans l'_Apocalypse_.»
(_Note de Moore_.)]
28 septembre.
«Avant de gravir la montagne, j'ai encore été au torrent, à sept heures
du matin. Le soleil donnait dessus, et formait de la partie inférieure
un arc-en-ciel de toutes couleurs, mais où étincelaient surtout la
pourpre et l'or: l'arc se mouvait lorsque vous vous mouviez vous-même;
je n'ai jamais rien vu de comparable à ceci, mais il faut que le soleil
donne en plein. Nous avons gravi le mont Wengen. À midi, ayant atteint
la vallée qui est sur la cime, nous quittâmes nos chevaux; j'ôtai mon
habit, et grimpai jusqu'au sommet le plus élevé, et qui est à sept mille
pieds anglais au-dessus du niveau de la mer, et à environ cinq mille
au-dessus de la vallée que nous avons quittée ce matin. D'un côté, nos
regards embrassaient la Iungfrau avec tous ses glaciers; puis la Dent
d'Argent, brillante comme la vérité; puis le Petit-Géant (_the
Kleine-Eigher_) et le Grand-Géant (_the Grosse-Eigher_), et enfin le
Wetterhorn lui-même. La hauteur de la Iungfrau est de treize mille
pieds au-dessus de la mer et de onze mille au-dessus de la vallée:
c'est la cime la plus élevée de toute cette chaîne de montagnes. Nous
entendions les avalanches tomber presque de cinq minutes en cinq
minutes. Du point où nous nous tenions sur le mont Wengen, nous en
avions la vue d'un côté, et de l'autre nous voyions les nuages s'élever
en tourbillons de la vallée opposée, et tournoyer le long de précipices
à pic, comme l'écume de l'infernal océan par une haute marée: c'était
une vapeur blanche, sulfureuse, et qui s'engouffrait dans des
profondeurs qui paraissaient incommensurables. Le côté que nous avions
gravi, bien entendu, n'était pas si escarpé; mais, en arrivant au
sommet, et en regardant de l'autre côté, nous ne voyions plus qu'une mer
de nuages bouillonnante, se brisant contre les rochers sur lesquels nous
étions, et qui, comme je l'ai dit, étaient, d'un côté, tout-à-fait
perpendiculaires. Nous restâmes là un quart-d'heure, ensuite nous
commençâmes à descendre: nous nous trouvâmes tout-à-fait dégagés de
nuages de ce côté de la montagne. En passant auprès de masses de neige,
j'en fis une balle que je jetai à la tête d'Hobhouse.
»Nous allâmes reprendre nos chevaux; et après avoir mangé quelque chose,
nous remontâmes: nous entendîmes encore les avalanches. Arrivés à un
marécage, Hobhouse mit pied à terre pour le traverser; je tâchai d'y
faire passer mon cheval: l'animal s'y enfonça jusqu'au menton, et
naturellement, lui et moi, nous trouvâmes tous deux dans la boue; je ne
fus que sali et pas blessé: j'en ris, et continuai ma course. Arrivés au
Grindelwald, nous dînâmes, remontâmes encore, et parvînmes à cheval
jusqu'au plus haut glacier, qui ressemble à un ouragan de glace[35]. La
clarté des étoiles est magnifique, mais le chemin était diablement
mauvais! n'importe, nous sommes arrivés sains et saufs. Il y a eu
quelques éclairs; mais, sous le rapport du tems, la journée a été aussi
belle que celle où le paradis fut créé. Nous avons traversé des forêts
entières de pins morts, tous morts: leurs troncs dépouillés de leur
écorce, leurs branches sans végétation et sans vie, et tout cela est le
résultat d'un seul hiver[36]. Leur aspect m'a fait songer à moi et à ma
famille.»
[Note 35: «Avalanches, dont un souffle peut attirer la masse
destructive, venez et m'écrasez! J'entends à chaque instant, au-dessus,
au-dessous de moi, le craquement produit par votre chute fréquente.
»Le brouillard bouillonne autour des glaciers; des nuages s'élèvent en
ondoyant au-dessous de moi: leur couleur blanche et sulfureuse ressemble
à l'écume de l'Océan infernal déchaîné contre nous!» (MANFRED.)
»Nous effleurons légèrement les brisans escarpés de cette mer de glace,
montagne transparente ressemblant à l'Océan soulevé par une tempête
furieuse soudainement glacée.» (_Idem._)]
[Note 36: «Comme ces pins frappés de mort, dépouillés de leur écorce
et de leurs branches, débris d'un seul hiver.» (_Idem._)]
24 septembre.
«Levés à cinq heures, partis à sept. Nous avons traversé le glacier
noir, avec le mont Wetterhorn à notre droite. Après avoir passé la
montagne de Scheideck, nous sommes arrivés au glacier du mont Rose, qui
passe pour le plus grand et le plus beau de la Suisse. Dans mon opinion,
le glacier de Bossons à Chamouny est aussi beau: Hobhouse ne pense pas
de même. À la chute de Reichenbach, qui a deux cents pieds de haut, nous
nous sommes arrêtés pour faire reposer nos chevaux. Arrivés dans la
vallée d'Oberland, la pluie est survenue, et nous a un peu trempés;
cependant, en huit jours, nous n'avons eu que quatre heures de pluie.
Nous avons atteint ensuite le lac de Brientz et la ville de Brientz, où
nous avons changé de vêtemens. Dans la soirée, quatre paysannes suisses
de l'Oberland sont venues nous chanter des airs de leur pays; deux
d'entre elles avaient de belles voix: les airs aussi avaient quelque
chose de si original, de si sauvage et en même tems de si doux! Les
chants sont finis, mais j'entends en bas les sons d'un violon, qui ne
présagent rien de bon pour ma nuit: je vais descendre voir la danse.»
25 septembre.
«Il paraît que toute la ville de Brientz s'était rassemblée ici-dessous.
La walse et la musique étaient délicieuses; il n'y avait que des
paysans, mais ils dansent beaucoup mieux qu'en Angleterre: les Anglais
ne savent pas walser et ne le sauront jamais. Il y avait un homme qui
tenait sa pipe à la bouche, ce qui ne l'empêchait pas de danser aussi
bien que les autres:--il y en avait qui dansaient par deux, d'autres par
quatre, mais tous très-bien. Je me suis couché, quoique la fête ait
continué là-bas tard et matin. Brientz n'est qu'un village.--Je me suis
levé de bonne heure, et me suis embarqué sur le lac. Nous étions dans
une longue barque avec des femmes pour ramer: lorsque nous avons atteint
le rivage, une autre femme a sauté dedans. Il paraît que c'est ici
l'usage que les barques soient dirigées par les femmes; car, de trois
femmes et de cinq hommes que nous avions dans la nôtre, toutes les
femmes prirent la rame, et il n'y eut qu'un seul homme qui en fit
autant.
»Nous sommes arrivés à Interlachen en trois heures; il y a un joli lac,
pas si grand que celui de Thoun. Nous avons dîné à Interlachen; une
jeune fille m'a donné des fleurs, en m'adressant des paroles que je n'ai
pas comprises, parce qu'elle parlait allemand:--je ne sais pas si ce
qu'elle m'a dit était joli, mais je l'espère, car la fille l'était. Nous
nous sommes embarqués de nouveau sur le lac de Thoun; j'ai dormi pendant
une partie du chemin: nous avions fait faire le tour à nos chevaux. Nous
avons trouvé des gens sur le bord, qui faisaient sauter un rocher avec
de la poudre. L'explosion eut lieu tout près de notre barque, ne nous
ayant avertis qu'une minute auparavant:--c'était pure sottise de leur
part; mais un peu plus tôt, ils auraient pu nous faire tous sauter.
J'ai été à Thoun dans la soirée. Le tems a été passable tout le jour;
mais comme la partie la plus sauvage de notre excursion est achevée,
cela nous est à peu près égal: dans tous les endroits où cela nous
importait le plus, nous avons eu un grand bonheur, quant à la chaleur et
à la sérénité de l'atmosphère.»
26 septembre.
«Étant sorti des montagnes, mon journal doit être aussi plat que ma
route. De Thoun à Berne; le chemin est beau; des haies, des villages, de
l'industrie, et tous les signes possibles de notre insipide
civilisation. De Berne à Fribourg; canton différent et catholique. Nous
avons traversé un champ de bataille où les Suisses ont battu les
Français dans une des dernières guerres contre la république française.
J'ai acheté un chien.--La plus grande partie de ce voyage s'est faite à
cheval, à pied ou à dos de mulet.»
28 septembre.
«J'ai vu l'arbre planté en l'honneur de la bataille de Morat, il y a
trois cent-quarante ans: il commence à se sentir des ravages du tems.
J'ai quitté Fribourg après avoir vu la cathédrale qui a une haute tour.
Nous avons atteint les fourgons de bagage des religieuses de la Trappe,
qui se transportent en Normandie; puis ensuite une voiture pleine de
religieuses. Nous avons suivi les bords du lac de Neufchâtel, qui sont
agréables et gracieux, mais pas assez montagneux, du moins le Jura ne
paraît presque rien après avoir vu les Alpes bernoises. Nous sommes
arrivés à Yverdun à la nuit; il y a une longue file de gros arbres sur
le bord du lac, d'un très-beau sombre. L'auberge était presque
pleine:--il y avait une princesse allemande;--nous avons trouvé des
chambres.»
29 septembre.
«J'ai traversé un pays beau et florissant, mais pas montagneux. Le soir,
nous sommes arrivés à Aubonne, dont l'entrée et le pont ressemblent un
peu à Durham, et qui domine, sans contredit, la plus belle vue qu'on
puisse avoir du lac de Genève. C'était à la clarté du crépuscule; nous
avons vu la lune se réfléchir dans le lac, et un bois sur la hauteur
offrant de grands arbres très-majestueux. Ici Tavernier, le voyageur
oriental, acheta ou fit bâtir le château, parce que le site lui parut
ressembler et être comparable à celui d'Érivan, ville frontière de la
Perse. Ce fut ici qu'il termina ses voyages, et moi cette petite
excursion; car je ne suis qu'à quelques heures de Diodati, et je n'ai
plus grand'chose à voir, et encore moins à dire.»
Ce journal est terminé par le passage suivant qui est plein de
mélancolie. «J'ai été fort heureux, quant au tems, dans ce petit
voyage de treize jours; heureux aussi en compagnon, ayant avec moi M.
Hobhouse; heureux dans tous nos projets, et exempts même de ces petits
accidens et de ces retards qui rendent souvent les voyages désagréables
dans des pays moins sauvages. Je suis un amant de la nature et un
admirateur de la beauté; je puis supporter la fatigue et rire des
privations, et j'ai vu quelques-uns des sites les plus majestueux du
monde. Mais au milieu de tout ceci, des souvenirs amers, et surtout
celui plus récent encore de chagrins domestiques, qui doit m'accompagner
jusqu'à la tombe, m'ont poursuivi jusqu'ici; et ni la musique du berger,
ni le craquement de l'avalanche, ni le torrent, ni la montagne, le
glacier, la forêt ou le nuage n'ont pu un moment soulever le poids qui
accable mon coeur, et parvenir à me faire oublier mon misérable individu,
au milieu de la majesté, de la puissance et de la gloire de cette nature
qui m'entourait de toutes parts.»......................
À son arrivée à Genève, Lord Byron avait trouvé, parmi les habitans de
Sécheron, M. et Mme Shelley, qui, depuis quinze jours environ, étaient
venus demeurer dans cet hôtel, avec une de leurs parentes. C'était la
première fois que Lord Byron et M. Shelley se voyaient, quoique
long-tems auparavant, et lorsque ce dernier était un tout jeune homme
(ayant quatre ou cinq ans de moins que lui), il eût envoyé au noble
poète un exemplaire de sa _Reine Mab_, accompagné d'une lettre dans
laquelle, après avoir rapporté, dans toute leur étendue, les
accusations qu'il avait entendu porter contre lui, il ajoutait que, si
ces accusations étaient dénuées de vérité, il se trouverait heureux et
honoré de faire sa connaissance. Il paraît que le livre seul arriva à sa
destination,--la lettre ayant été égarée,--et l'on sait que Lord Byron
avait exprimé la plus haute admiration pour les vers qui ouvrent le
poème.
Il n'y avait donc de part et d'autre aucun éloignement à faire
connaissance, lorsqu'ils se rencontrèrent à Genève de cette manière:
aussi se lièrent-ils presqu'aussitôt intimement. Entre les goûts qui
leur étaient communs, celui de la promenade en bateau n'était pas le
moins vif, et dans cette belle contrée tout les invitait à s'y livrer.
Chaque soir, tant qu'ils habitèrent le même hôtel à Sécheron, ils
s'embarquaient sur le lac, accompagnés des dames et de Polidori, et
c'est aux sensations et aux idées qui lui furent inspirées dans ces
excursions, qui se prolongeaient souvent pendant les heures du clair de
lune, que nous devons quelques-unes de ces stances charmantes, dans
lesquelles le poète s'est livré avec tant d'ardeur au sentiment
passionné qu'il avait pour les beautés de la nature.
Ici s'exhale du rivage le parfum vivifiant des jeunes fleurs brillantes
de la fraîcheur de l'enfance; de la rame suspendue tombent une à une de
légères gouttes d'eau dont le bruit vient caresser l'oreille...........
.......................................................................
Par intervalle quelqu'oiseau fait entendre du buisson un cri soudain,
puis se tait. On dirait qu'il y a sur la montagne un murmure qui se
répand dans les airs; mais c'est un effet d'imagination, car c'est en
silence que la rosée du soir épanche ses larmes avec amour, et se
dissout elle-même en pleurs.
Une personne qui a été de ces parties, m'a décrit ainsi une de leurs
soirées. «Quand la bise ou le vent du nord-est souffle, les eaux du lac
sont chassées vers la ville, et, réunies au Rhône, qui suit avec
impétuosité le même cours, elles forment un courant très-rapide dans le
port. Un soir, nous nous étions abandonnés sans réflexion à son cours;
lorsque nous nous trouvâmes presque jetés sur les pilotis, et il fallut
toute la force de nos rameurs pour se rendre maître des flots. Les
vagues, grosses et agitées, étaient capables d'inspirer.--Nous étions
tous animés par notre lutte avec les élémens. Je vais vous chanter une
chanson albanienne, s'écria Lord Byron; ainsi disposez-vous à être
sentimental, et donnez-moi toute votre attention. Il nous fit entendre
une espèce de hurlement bizarre et sauvage, mais qui, disait-il, était
une parfaite imitation du genre albanien, et se mit à rire en même tems
de notre désappointement, car nous nous étions attendus à quelque
mélodie orientale bien mélancolique.»
Quelquefois la société, débarquait sur le rivage pour se promener et
dans ces occasions, Lord Byron restait en arrière des autres, traînant
nonchalamment sa canne après lui, et tout en marchant, donnant une
forme et une construction à la foule de ses pensées. Souvent aussi,
étant dans le bateau, il s'appuyait sur un des côtés, d'un air distrait,
et se livrait en silence à cette même occupation qui absorbait toute son
attention.
La conversation de M. Shelley, tant par l'étendue de ses lectures
poétiques que par les méditations bizarres et mystiques auxquelles son
système de philosophie l'avait conduit, était d'un genre à intéresser
vivement l'attention de Lord Byron, et à le détourner des idées et des
objets qui le mettaient en rapport avec la société, pour le jeter dans
une route moins battue, et des pensées plus abstraites.--S'il est vrai
que le contraste soit un accessoire piquant dans des liaisons de ce
genre, il eût été difficile de trouver deux êtres plus faits pour
aiguiser leurs facultés par la discussion, car il était peu de points
d'intérêt commun sur lesquels ils fussent du même avis, et pour être
convaincu que cette différence provenait de la conformation respective
de leur esprit, il ne faut que jeter les yeux sur le riche et brillant
labyrinthe dans lequel nous égarent les vers de M. Shelley.
Dans Lord Byron, l'idéal ne faisait jamais oublier la réalité. Quoique
l'Imagination eût mis à sa disposition son vaste domaine, il n'était pas
moins homme de ce monde, que souverain privilégié du sien. C'est
pourquoi les créations les plus subtiles et les plus fantastiques de son
esprit sont toujours animées par un air de vérité et de vie. Il en
était bien autrement de Shelley: son imagination (et il en avait assez
pour tout une génération de poètes) était le prisme à travers lequel il
contemplait tous les objets, les faits ainsi que les théories, et
non-seulement la plus grande partie de ses vers, mais même les
méditations politiques et philosophiques auxquelles il se livrait,
toutes passées à ce même creuset, à force de raffinement, ne
présentaient plus rien de réel. S'étant annoncé comme docteur et
réformateur du monde à un âge où il ne pouvait connaître de ce monde que
ce qu'il en avait imaginé, les persécutions qu'il essuya dès le début de
cette entreprise de jeune homme ne fi
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