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Récits d'une tante (Vol. 3 de 4)

by comtesse de Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond Boigne · French · Gutenberg #32349 · 508,487 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Récits d'une tante (Vol. 3 de 4)
    
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Title: Récits d'une tante (Vol. 3 de 4)

Author: comtesse de Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond Boigne


        
Release date: May 12, 2010 [eBook #32349]
                Most recently updated: January 6, 2021

Language: French

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Credits: Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
        Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
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        Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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[Notes au lecteur de ce fichier digital: Les lettres citées n'ont pas été
corrigées.

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ex: b{on} pour baron.]




MÉMOIRES

DE LA

COMTESSE DE BOIGNE


III




[Illustration: RENÉ EUSTACHE MARQUIS D'OSMOND, PAIR DE FRANCE,
AMBASSADEUR À LONDRES, PÈRE DE LA COMTESSE DE BOIGNE,

d'après un portrait de J. Isabey (Collection de Mademoiselle
Osmonde d'Osmond).]




RÉCITS D'UNE TANTE

MÉMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE NÉE D'OSMOND


PUBLIÉS INTÉGRALEMENT D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL


III

  _De 1820 à 1830._




  PARIS
  ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
  100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ
  1922




SEPTIÈME PARTIE

De 1820 à 1830.




CHAPITRE I

     Mes habitudes et mes habitués. -- Récompense nationale au duc de
     Richelieu. -- La reine de Suède le suit dans son voyage. -- Salon
     de la duchesse de Duras. -- Goût de madame de La Rochejaquelein
     pour la guerre civile. -- Madame de Duras se fait auteur. --
     Mariage de Clara de Duras. -- La duchesse de Rauzan.


J'aurai moins occasion dorénavant de parler de la politique des
Cabinets; la retraite de mon père en éloignait ma pensée. Le désir de
le tenir au courant m'avait, depuis quelques années, encouragée à
m'enquérir des affaires publiques avec soin. Privée de ce stimulant
d'un côté et assez refroidie par les événements de l'autre, je cessai
de m'en occuper avec le même zèle.

Il m'arrivait bien de temps à autre quelque confidence, quelque
révélation de dessous de cartes; mais je ne prenais plus la peine de
m'informer de leur exactitude, de remonter aux sources, de suivre les
conséquences et les résultats; et, hormis que j'en causais plus
volontiers que les personnes qui n'y avaient jamais pris intérêt,
hormis que je n'adoptais pas sans examen les nouvelles qui flattaient
mes désirs, je n'étais guère mieux informée que tout le gros des gens
du grand monde.

J'avais arrangé ma vie d'une façon qui me plaisait fort. Je sortais
peu et, lorsque cela m'arrivait, ma mère tenait le salon, de sorte
qu'il était ouvert tous les soirs. Quelques habitués s'y rendaient
quotidiennement, et, lorsque l'heure des visites était passée, celle
de la conversation sonnait et se prolongeait souvent très tard.

De temps en temps, je priais du monde à des soirées devenues assez à
la mode. Mes invitations étaient verbales et censées adressées aux
personnes que le hasard me faisait rencontrer. Toutefois, j'avais
grand soin qu'il plaçât sur mon chemin celles que je voulais réunir et
que je savais se convenir. J'évitais par ce moyen une trop grande
foule et la nécessité de recevoir cette masse d'ennuyeux que la
bienséance force à inviter et qui ne manquent jamais d'accourir au
premier signe. Je les passais en revue, dans le courant de l'hiver,
par assez petite portion, pour ne pas en écraser mon salon.
L'incertitude d'y être prié donnait quelque prix à ces soirées et
contribuait plus que tout autre chose à les faire rechercher.

Je voyais les gens de toutes les opinions. Les ultras dominaient dans
les réunions privées, parce que mes relations de famille et de société
étaient toutes avec eux; mais les habitués des autres jours se
composaient de personnes dans une autre nuance d'opinion.

Nous étions les royalistes du Roi et non pas les royalistes de
Monsieur, les royalistes de la Restauration et non pas les royalistes
de l'Émigration, les royalistes enfin qui, je crois, auraient sauvé le
trône si on les avait écoutés.

Je le reconnais, toutefois, nous-mêmes trouvions alors le ministère
Decazes tombé dans l'ornière de gauche et prêtant une oreille trop
bénévole aux théoriciens de la doctrine dont la plupart mettaient
leurs arguments au service de leurs intérêts. Bien des gens auraient
voulu se rallier autour du duc de Richelieu pour faire contrepoids à
cette tendance qui effrayait. Non seulement il ne le désirait pas,
mais encore il s'y refusait et s'était éloigné.

Monsieur Decazes, un peu repentant peut-être de sa conduite envers le
duc, s'occupa avec empressement de lui faire décerner une récompense
nationale; mais les germes d'ingratitude, soigneusement semés depuis
quelques mois, avaient fructifié; et, lorsqu'on voulut faire valoir
des services qu'on avait pris tant de peine à déprécier, on ne trouva
nulle part assez d'élan pour résister aux malveillances des
oppositions de l'extrême gauche et de l'extrême droite. Au lieu d'être
votée d'acclamation, la récompense nationale fut discutée, disputée et
ne passa qu'à une faible majorité.

Monsieur de Richelieu, le plus désintéressé des hommes, fut
profondément blessé de la forme de cette transaction. Il employa la
somme votée par les Chambres à une fondation dans la ville de
Bordeaux. Accoutumé à la frugalité et à la simplicité, ses revenus
personnels suffisaient de reste à ses besoins.

Il était entré à l'hôtel des affaires étrangères apportant tout son
bagage dans une valise; il en sortit de même; mais, malgré cette
modestie, il _se sentait_ autant qu'homme de France. Il se souciait
peu que ses services fussent mal rémunérés, mais il était cruellement
blessé qu'ils ne fussent pas mieux appréciés.

Il était donc profondément dégoûté des affaires et ne voulait y
rentrer ni comme chef d'opposition, ni, encore moins, comme chef du
gouvernement. C'était un forçat délivré de ses chaînes et il formait
le bien ferme propos de ne jamais les reprendre.

Le désir de jouir de la liberté qu'il avait reconquise l'engagea à
faire un voyage dans le Midi. Il ne s'attendait guère à la nouvelle
persécution qu'il allait y trouver.

La femme de Bernadotte avait passé l'hiver de 1815 en Suède. La
rigueur du climat ayant excité une maladie cutanée qui se porta sur
son visage, cette espèce de lèpre, jointe aux regrets qu'elle
conservait de Paris, lui avait rendu l'habitation de Stockholm si
intolérable qu'elle n'avait pu consentir à y prolonger son séjour.
Elle était établie à Paris, dans son hôtel de la rue d'Anjou où elle
avait une espèce d'existence amphibie. Ses gens et l'ambassadeur du
Roi son époux l'appelaient Votre Majesté, le reste de l'univers madame
Bernadotte.

Louis XVIII la recevait le matin dans son cabinet _pour rendez-vous
d'affaires_. Elle n'allait pas chez les autres princes, ni à la Cour.
Du reste, elle faisait des visites à ses anciennes amies sur le pied
de l'égalité, et vivait dans une coterie assez restreinte. Je l'ai
souvent rencontrée chez madame Récamier où elle n'avait en rien une
attitude royale. Quoiqu'elle se fît annoncer: _la reine de Suède_,
elle n'exigeait ni n'obtenait aucune distinction sociale.

Vers la fin du ministère de monsieur de Richelieu, elle eut quelque
démarche à faire pour un de ses parents. Elle écrivit au ministre et
lui demanda une audience. Monsieur de Richelieu se rendit chez elle
(comme cela se pratiquait autrefois, par tous les ministres, pour
toutes les femmes de la société, usage dont monsieur de Richelieu a
seul conservé la tradition de mon temps). Il fut très poli. Ce que
madame Bernadotte désirait réussit; il vint lui-même l'en informer.
Elle l'invita à dîner; il accepta.

Il ne se doutait guère qu'il jetait les fondements d'une frénésie qui
l'a poursuivi jusqu'au tombeau. Madame Bernadotte s'était prise d'une
telle passion pour le pauvre duc qu'elle le suivit à la piste pendant
son voyage. Cela commença par lui paraître extraordinaire. Il ne
comprenait pas comment elle se trouvait toujours arriver trois heures
après lui dans tous les lieux où il s'arrêtait.

Bientôt il ne put se dissimuler que lui seul l'y attirait et l'y
retenait. L'impatience le gagna. Il cacha sa marche et ses projets,
fit des crochets, choisit les plus tristes résidences, les plus
méchantes auberges. Peines perdues, la maudite berline arrivait
toujours trois heures après sa chaise de poste. C'était un cauchemar!

Il sentait, de plus, combien cette poursuite finirait par prêter au
ridicule. Il trouva le moyen de faire savoir à la royale héroïne de
grande route qu'il était décidé à retourner sur-le-champ à Paris si
elle persistait à le suivre. Elle, de son côté, s'informa d'un médecin
si les eaux que le duc devait prendre étaient essentielles à sa santé.
Sur la réponse affirmative, elle se décida à faire trêve à ses
importunités et passa la saison des eaux à Genève; mais, à peine
fut-elle terminée, qu'elle se remit en campagne; et cette persécution
qu'il espérait pouvoir mieux conjurer à Paris qu'ailleurs y ramena le
duc, bien plus que l'ouverture de la session.

La maison de madame de Duras était toujours la plus agréable de Paris.
La position de son mari à la Cour la mettait en rapport avec les
notabilités de tout genre, depuis le souverain étranger qui traversait
la France jusqu'à l'artiste qui sollicitait la présentation de son
ouvrage au Roi. Elle avait tout le tact nécessaire pour choisir dans
cette foule les personnes qu'elle voulait grouper autour d'elle; et
elle s'était fait un entourage charmant, au milieu duquel elle se
mourait de chagrin et de tristesse.

Le mariage de sa fille aînée avec monsieur de La Rochejaquelein lui
avait été un véritable malheur. Elle y avait constamment refusé son
approbation et ne consentit pas même à assister à la cérémonie,
lorsque madame de Talmont, ayant atteint vingt et un ans, se décida à
la faire célébrer. Le duc de Duras, quoique très récalcitrant,
accompagna sa fille à l'autel.

Il est assez remarquable qu'elle s'est mariée deux fois le jour
anniversaire de sa naissance, à l'époque juste où la loi le
permettait. Le jour où elle a eu quinze ans, elle a épousé le prince
de Talmont au milieu des acclamations de sa famille, et, le jour où
elle en a eu vingt et un, elle a épousé monsieur de La Rochejaquelein,
malgré sa réprobation.

Le grand mérite de monsieur de La Rochejaquelein, aux yeux de sa
nouvelle épouse, était son nom vendéen et l'espoir qu'elle serait
appelée à jouer un rôle dans les troubles civils de l'Ouest.

Félicie de Duras sortait à peine de l'enfance lorsque le manuscrit de
monsieur de Barante (connu sous le nom des _Mémoires de madame de La
Rochejaquelein_), circula dans nos salons. Ce récit s'empara de sa
jeune imagination. Depuis ce temps, elle a constamment rêvé la guerre
civile comme le complément du bonheur, et, pour s'y préparer, dès
qu'elle a été maîtresse de ses actions, elle a été à la chasse au
fusil, elle a fait des armes, elle a tiré du pistolet, elle a dressé
des chevaux, elle les a montés à poil, enfin elle s'est exercée à tous
les talents d'un sous-lieutenant de dragons, à la grande désolation de
sa mère et à la destruction de sa beauté qui, avant vingt ans, avait
succombé devant ce régime de vie.

Madame de La Rochejaquelein s'est donné depuis 1830 la joie de courir
le pays le pistolet au poing, d'y fomenter des troubles, d'y attirer
beaucoup de malheurs et de ruines. Je ne sais si la réalité de toutes
ces choses lui aura paru aussi charmante que son imagination, les lui
avait représentées; mais elle est plus excusable qu'aucune autre
personne de s'être jetée dans la guerre civile, car c'était son rêve
depuis l'âge de douze ans.

Sa belle-mère, la princesse douairière de Talmont, à qui le mariage
avec monsieur de La Rochejaquelein plaisait, principalement, je crois,
parce qu'il désolait la duchesse de Duras, conserva le nouveau ménage
chez elle. Elle a laissé toute sa fortune à Félicie qu'elle semblait
aimer passionnément et qui était encensée jusqu'à la fadeur dans le
petit cercle de cet intérieur. Je lui ai entendu adresser cette phrase
par un des habitués de sa belle-mère:

«Princesse, permettez-moi de prendre la liberté de vous dire que vous
avez toujours parfaitement raison.» Je n'en ai jamais oublié
l'heureuse rédaction.

Madame de Duras cherchait, quoique un peu honteusement, à recueillir
la succession de madame de Staël. Elle était elle-même effrayée de
cette prétention et aurait voulu qu'on la reconnût sans qu'elle eût à
la proclamer. Ainsi, par exemple, n'osant pas arborer le rameau de
verdure que madame de Staël se faisait régulièrement apporter après le
déjeuner et le dîner et qu'elle tournait incessamment dans ses doigts,
dans le monde comme chez elle, madame de Duras avait adopté des bandes
de papier qu'un valet de chambre apportait _in fiocchi_ sur un plateau
après le café et dont elle faisait des _tourniquets_ pendant toute la
soirée, les déchirant les uns après les autres.

Elle s'occupait dès lors à écrire les romans qui ont depuis été
imprimés et auxquels il me semble impossible de refuser de la grâce,
du talent et une véritable connaissance des moeurs de nos salons.
Peut-être faut-il les avoir habités pour en apprécier tout le mérite.
_Ourika_ retrace les sentiments intimes de madame de Duras. Elle a
peint sous cette peau noire les tourments que lui avait fait éprouver
une laideur qu'elle s'exagérait et qui, à cette époque de sa vie,
avait même disparu.

Ses occupations littéraires ne la calmaient pas sur ses chagrins de
coeur que l'attachement naissant de monsieur de Chateaubriand pour
madame Récamier rendait très poignants, et ses chagrins de coeur ne
suffisaient pas à la distraire de son ambition de situation.

Elle n'avait pas de garçon. Le second mariage de sa fille aînée
l'avait trop irritée pour s'occuper de son sort. Elle reporta toutes
ses espérances sur la seconde, Clara, à qui elle voulut créer une
existence qui montrât à Félicie tout ce qu'elle avait perdu par sa
rébellion.

Elle choisit Henri de Chastellux et obtint de lui qu'il consentirait à
changer son nom pour celui de Duras, avec la promesse qu'en épousant
Clara il hériterait du duché et de tous les avantages que les Duras
auraient pu faire à leur fils. En conséquence, nous assistâmes à la
messe de mariage du marquis et de la marquise de Duras, mais, lorsque
nous revînmes le soir, la duchesse de Duras, à la suite d'une visite
de monsieur Decazes, nous présenta, en leur place, le duc et la
duchesse de Rauzan. C'était un ancien titre de la maison de Duras que
le Roi avait fait revivre en faveur des nouveaux époux. Il avait voulu
que ce présent de noces arrivât par l'intermédiaire du favori que la
duchesse de Duras avait, malgré les répugnances de parti et les
réticences de salon, employé pour obtenir que l'hérédité du titre et
de la pairie du duc de Duras fussent assurés à Henri de Chastellux.

Il ne manqua pas de gens pour le blâmer d'avoir quitté un nom qui
valait bien celui de Duras; mais, à mon sens, il s'est borné à mettre
deux duchés et une belle fortune dans la maison de Chastellux, car ses
enfants seront Chastellux, malgré les engagements contraires qu'il a
pu prendre.

Madame de Duras se complut à entourer Clara de tous les agréments, de
toutes les distinctions, de tous les amusements qui peuvent charmer
une jeune femme, afin surtout de faire sentir à madame de La
Rochejaquelein le poids de son mécontentement. Elle se vengeait comme
un amant trahi, car toutes ses préférences avaient été pour Félicie
et, même en cherchant à la tourmenter, elle l'adorait encore. Au
surplus, elle ne parvint jamais à diviser les deux soeurs qui
restèrent tendrement unies, à leur mutuel honneur, quoique l'aînée fût
traitée comme une étrangère dans la maison paternelle où l'autre
semblait posée sur un autel pour être divinisée.

Les contemporaines de madame de Rauzan ont établi qu'elle était fort
bornée. Je ne puis être de cet avis. Elle a beaucoup de bon sens, un
grand esprit de conduite; elle est très instruite, sait plusieurs
langues dont elle connaît la littérature. Peut-être n'a-t-elle pas
beaucoup d'esprit naturel, mais elle en a été tellement frottée
pendant ses premières années qu'elle en est restée suffisamment
saturée pour me satisfaire pleinement.

Je ne sais si je m'aveugle par l'affection que je lui porte, mais elle
me paraît à cent pieds au-dessus de la plupart de celles qui la
critiquent.




CHAPITRE II

     La princesse de Poix. -- Son salon. -- Anecdote sur la princesse
     d'Hénin. -- La comtesse Charles de Damas. -- L'abbé de
     Montesquiou. -- Le comte de Lally-Tollendal. -- Salon de la
     marquise de Montcalm. -- Rapports de famille du duc de Richelieu.
     -- La duchesse de Richelieu. -- Mesdames de Montcalm et de
     Jumilhac.


Quoique je restasse habituellement chez moi, je fréquentais pourtant
deux salons, en outre de celui de madame de Duras, ceux de la
princesse de Poix et de la marquise de Montcalm. J'étais accueillie
chez madame de Poix avec une bonté extrême et je m'y plaisais.

Ce monde, absolument différent de celui auquel on était accoutumé,
mais qui prenait encore vif intérêt à tous les événements du jour,
représentait le siècle dernier, se mettant à la fenêtre pour voir
passer celui-ci. Une jeune personne qui causait y devenait
sur-le-champ l'objet d'une gâterie générale et d'acclamations
obligeantes que, tout en les trouvant intempestives, on recevait très
bénévolement; du moins, tel est l'effet qu'elles faisaient sur moi.

La princesse de Poix était la plus aimable vieille femme que j'aie
rencontrée. Elle joignait aux grâces de l'esprit, aux douceurs du
commerce le plus facile, un caractère digne et ferme qui la rendait
également propre à être chef de famille et centre de la société. La
conduite exemplaire de sa jeunesse lui donnait le droit d'être
indulgente dans sa vieillesse, et elle en usait avec assez de
discernement pour que sa protection fût honorable et secourable.

Elle est morte comblée d'ans, de respect et de considération, ayant
survécu à toutes ses intimités et même à son fils, le duc de Mouchy
dont la perte l'a cruellement éprouvée et a hâté sa fin. Elle
supportait, depuis plusieurs années, un état de cécité complet avec
une patience admirable, usant de tous les moyens rationnels d'adoucir
cette calamité et se soumettant aux inconvénients irrémédiables avec
la résignation courageuse et enjouée qui peut en atténuer la
souffrance.

Madame de Poix n'ayant jamais émigré, son salon avait peu subi
l'influence de la Révolution. Une partie des personnes qui s'y
rencontraient chaque soir conservaient l'habitude quotidienne de s'y
retrouver depuis quarante ans. Les autres, après une absence plus ou
moins longue, étaient venues s'y rallier en se rangeant de nouveau aux
formes et au ton dont la vieille maréchale de Beauvau était restée,
jusqu'à très récemment, l'exemple et l'oracle. On se trouvait ainsi
rattaché directement à la société du temps de Louis XV.

Les enfants et les petits-enfants de la princesse, après avoir dîné et
passé quelque temps auprès d'elle, allaient chercher les plaisirs du
grand monde vers neuf heures. Ils étaient remplacés par mesdames de
Chalais, d'Hénin, de Simiane, de Damas, et messieurs de Chalais, de
Montesquiou, de Damas, de Lally, etc. qui s'y réunissaient chaque
soir. D'autres habitués étaient moins fidèlement exacts, et toute la
bonne compagnie de Paris passait en visite dans ce salon.

Les personnes que j'ai nommées formaient _la coterie_ proprement dite,
d'ancienne date assurément, car, longtemps avant la Révolution,
mesdames les princesses de Poix, de Chalais, d'Hénin et de Bouillon,
étaient connues à la Cour sous le titre des _princesses combinées_.

Le ton de cette société était monté à un degré d'enthousiasme et à une
sensiblerie pour les petites choses qui semblaient très exagérés à
notre génération, rappelée à la simplicité par l'importance des
événements, mais qui ne manquaient ni de grâce ni d'obligeance. Un mot
un peu heureux, échappé dans la conversation, était relevé avec une
approbation qui allait souvent jusqu'à l'applaudissement manuel. Les
exclamations: _Qu'elle est charmante! Qu'il a d'esprit!_ etc., se
distribuaient en face fort bénévolement.

Madame de Staël avait conservé quelque chose de cette tradition; mais,
plus jeune, elle l'arrangeait mieux aux habitudes du siècle dont elle
avait davantage essuyé le frottement.

Dans le salon de madame de Poix, une histoire quelque peu
attendrissante faisait couler une profusion de larmes; c'était aussi
un reste d'habitude de la jeunesse de ces dames où les coeurs
sensibles étaient fort à la mode.

On racontait de la princesse d'Hénin, qui professait un sentiment
passionné pour madame de Poix, qu'un soir où celle-ci était fort
souffrante, madame d'Hénin fut obligée de la quitter pour aller faire
son service de dame du palais à Versailles. Le lendemain matin, madame
de Poix reçoit une lettre de sa jeune amie: «Elle lui écrit n'ayant pu
dormir de la nuit; elle a compté toutes les heures et, lorsque celle
qui devait amener le redoublement a sonné, elle-même a ressenti une
espèce de frisson. Elle en est tout épouvantée! Serait-ce un
pressentiment? Elle ne peut résister à son trouble et fait partir un
homme sur-le-champ. Elle ne vivra pas jusqu'au retour; de grâce qu'on
la rassure, etc., etc.»

Madame de Poix, très touchée de l'état de madame d'Hénin, écrit en
toute hâte qu'elle a passé une assez bonne nuit et fait entrer le
valet de chambre pour lui remettre son billet:

«Allez vite porter ma réponse à madame d'Hénin.... Elle a donc passé
une bien mauvaise nuit?

--Je ne sais pas, princesse.

--Était-elle bien souffrante ce matin?

--On n'était pas entré chez elle quand je suis parti.

--Elle ne vous a donc pas donné sa lettre elle-même?

--Si fait, princesse, la princesse me l'a remise hier au soir.»

Madame de Poix rit un peu des frissons de son amie, mais cela ne
changea rien à leur intimité qui s'est prolongée jusqu'à la mort. Il
faut ajouter que madame d'Hénin était la plus affectée de toutes ces
dames, et madame de Poix la plus naturelle aussi bien que la plus
aimable et la plus raisonnable.

Madame de Simiane, dont j'ai déjà parlé au sujet de monsieur de
Lafayette, avait été la jolie femme _par excellence_ de la Cour de
Louis XVI et conservait une grande élégance, beaucoup d'agrément et
tout autant d'esprit qu'il en fallait pour être encore charmante dans
sa gracieuse bienveillance.

Madame de Chalais, avec plus d'esprit, n'avait pas le même besoin de
plaire, mais cependant beaucoup de bonté.

La comtesse Charles de Damas, moins vieille que ces autres dames et
dont l'intimité était de relation plus que de sympathie, a toujours
passé vis-à-vis de ses contemporaines pour avoir prodigieusement
d'esprit. Je n'en ai jamais vu trace; mais je me récuse, ne pouvant
avoir raison contre l'opinion générale. Toujours gémissante, toujours
larmoyante, elle me représentait «la plaintive élégie en longs habits
de deuil», et ses sentiments étaient trop affectés pour jamais
m'émouvoir. Peu de jours avant ses couches, son mari la trouva toute
en larmes:

«Qu'avez-vous, ma chère amie?

--Hélas! je pleure mon enfant.

--Hé! bon Dieu, quelle idée, pourquoi le perdriez-vous?

--Le perdre! ah! cette affreuse pensée me tuerait! Mais, hélas, ne
vais-je pas m'en séparer?

--Vous en séparer? Vous comptez le nourrir.

--Il ne sera plus dans mes entrailles.»

Cette enfant, née d'entrailles si maternelles, n'a pas hérité de ces
affectations. Elle est une des personnes les plus distinguées et les
plus naturelles de mon temps. Je suis liée avec elle depuis notre
mutuelle enfance. Elle avait épousé en premières noces monsieur de
Vogué qui se tua en tombant de cheval.

Madame de Damas n'omit aucun soin pour entretenir la douleur de sa
fille au plus haut degré de violence. Mais elle finit par s'affranchir
et épousa César de Chastellux, le frère aîné d'Henry devenu duc de
Rauzan.

Je reviens au salon de madame de Poix où madame de Chastellux, au
surplus, se trouvait fréquemment.

L'abbé de Montesquiou y régnait. C'est encore une de ces personnes
d'esprit que je n'ai jamais su apprécier. Je ne lui en refuse pourtant
pas; mais il l'a employé à faire des sottises comme homme public et à
se rendre insupportable par son aigreur comme homme privé.

Aussi, un certain monsieur Brénier, médecin de Nancy, député de la
Chambre introuvable et qui avait été adopté par la société ultra à
cause de la violence de ses opinions, disait-il un jour à l'abbé de
Montesquiou, qui donnait un de ses coups de griffes aux ministres ses
successeurs:

«Monsieur l'abbé, vous ne devriez jamais oublier que vous avez de très
grands droits à être fort modeste.»

Cette brutalité expulsa le médecin de la société, et personne n'y
perdit, car il était aussi absurde que grossier, mais le mot resta.

Monsieur de Lally a fait des requêtes, des mémoires, des discours, des
tragédies, des satires, des panégyriques des morts, bien plus d'éloges
des vivants. Je ne sais si rien de tout cela le mènera à la postérité.
Ses contemporains l'ont appelé le plus gras des hommes sensibles, on
aurait pu ajouter le plus plat des hommes bouffis. Peut-être cela
tenait-il à l'affaiblissement de l'âge, mais je ne l'ai jamais vu que
plein de ridicules et d'affectation, répandant des larmes à tout
propos, pleurant sur l'enfance, pleurant sur les vieillards, pleurant
pour la gloire, pleurant pour la défaite, pleurant de joie, pleurant
de tristesse, enfin toujours pleurnichant. Je le voyais beaucoup au
Palais-Royal, où il jouait son grand jeu, interrogeant tous les
enfants, jusqu'à ceux au maillot, s'attendrissant de leurs réponses,
et les encensant avec un excès de flatterie qui n'avait pas cours en
ce lieu.

Je ne parlerai pus des autres hommes de la société de madame de Poix.
Quelques-uns s'étaient renouvelés depuis la Révolution et
n'appartenaient pas à son temps. Messieurs de Chalais et de Damas
étaient de fort bons et loyaux personnages, mais nullement
remarquables.

Le salon de madame de Montcalm était composé de gens de notre âge, et,
jusqu'à la mort de son frère le duc de Richelieu, il a eu une teinte
politique très marquée.

Le duc de Richelieu avait été marié, a dix-sept ans, à mademoiselle de
Rochechouart qui en avait douze. Selon l'usage du temps, on l'avait
envoyé voyager. Pendant les trois années de son absence, il recevait
de fréquentes lettres de sa jeune épouse, remplies de grâce et
d'esprit. À son instante prière, elle lui envoya son portrait où il
retrouva les traits, un peu plus développés, du petit minois enfantin
gravé dans son souvenir.

Madame la comtesse de Chinon (c'est le nom que portait le jeune
ménage) ayant accompli sa quinzième année, le mari fut rappelé. Plein
d'espérance, il débarqua à l'hôtel de Richelieu. On vint au-devant de
lui sur l'escalier.

Le vieux maréchal, son grand-père et le duc de Fronsac, son père,
avaient placé entre eux un petit monstre de quatre pieds, bossue par
devant et par derrière, qu'il présentèrent au comte de Chinon comme la
compagne de sa vie. Il recula de trois marches et tomba sans
connaissance sur l'escalier. On le porta chez lui. Il se dit trop
souffrant pour paraître au salon, écrivit à ses parents sa ferme
détermination de ne jamais accomplir un hymen qui lui répugnait si
cruellement, fit demander des chevaux de poste dans la nuit même, prit
en désespéré la route d'Allemagne et alla faire les campagnes de
Souvarow contre les Turcs.

La duchesse de Fronsac, seconde femme de son père, avait trouvé moyen
de pénétrer jusqu'à lui, pendant son court séjour à Paris et de lui
présenter deux petites soeurs charmantes, dont il emporta le gracieux
souvenir.

Lorsque, quinze ans plus tard, la tourmente révolutionnaire étant un
peu calmée, il obtint par la protection de l'empereur Paul Ier, au
service duquel il était entré, la permission de venir faire un voyage
en France sous le consulat de Bonaparte, il rapporta cette agréable
image, et retrouva deux petites bossues qui ne cédaient guère à sa
femme dans leur tournure hétéroclite. Toutefois, mieux aguerri, il ne
prit pas la fuite.

Ce ne fut qu'après avoir vendu ses biens, payé les dettes de la
succession et distribué sa part de l'héritage paternel à ses deux
soeurs qu'il reprit le chemin de la Crimée où il s'occupait à fonder
la ville d'Odessa.

La difficulté des communications, pendant la Révolution, avait tenu le
duc de Richelieu dans la même ignorance sur la tournure de ses soeurs
que la discrétion mal entendue de sa famille sur celle de sa femme. Il
lui en était resté une sorte de répugnance instinctive pour les
bossues.

Longtemps après, ayant été nommé tuteur de sa nièce, mademoiselle
d'Hautefort, devenue baronne de Damas, et la trouvant aussi
contrefaite, il ne put s'empêcher de s'écrier en serrant la main d'un
homme de ses amis:

«Ah! par Dieu, c'est trop fort, je suis donc né pour être poursuivi,
enguignonné de bossues!»

Si le petit monstre de quinze ans, présenté à monsieur de Richelieu,
lui avait inspiré une répugnance invincible, son propre aspect, en
revanche, avait produit un effet bien différent. Son air noble, sa
charmante figure avaient confirmé l'impression préparée par une
correspondance tendre qui se poursuivait fort activement entre les
deux jeunes époux.

Sous une enveloppe si hideuse, madame de Richelieu portait un esprit
élevé et un coeur généreux. Elle ne s'occupa qu'à réconcilier les deux
familles à la fuite intempestive de monsieur de Richelieu, offrit à
celui-ci de l'assister dans toutes les tentatives pour faire casser
son mariage et accepta comme une faveur le refus qu'il en fit.
Avertie par la conduite de son mari des disgrâces personnelles que la
tendresse de ses parents avait cherché à lui dissimuler, elle ne
voulut pas s'exposer aux dédains du monde et à la pitié des
indifférents. Elle se retira dès lors dans une belle terre
(Courteilles), à vingt lieues de Paris, qu'elle a constamment habitée
jusqu'à sa mort.

Quoique bien jeune encore au moment où la Révolution éclata, ses
vertus lui avaient déjà acquis de l'influence; elle l'employa à
maintenir la tranquillité dans ses environs. Elle fut la providence de
toute la famille Richelieu, et, loin de jamais témoigner du
ressentiment au duc, elle a constamment employé les recherches les
plus délicates à l'entourer des soins d'une amitié désintéressée,
renfermant dans son sein tout ce qui pouvait sembler dicté par un
sentiment plus vif.

Le duc de Richelieu, vaincu par des procédés si généreux et assez
noble lui-même pour pardonner à une personne qu'il avait si grièvement
offensée, allait quelquefois, depuis la Restauration, la voir au
château de Courteilles où il était reçu avec une joie extrême.

Leur âge à tous deux aurait fini par rendre cette existence simple et
facile; je suis persuadée qu'au moment où la mort l'a enlevé, monsieur
de Richelieu était près de s'établir à Courteilles. Quant à sa femme,
rien ne l'aurait décidée à affronter le monde de Paris dont elle
s'était retirée avant d'y être entrée.

Madame de Montcalm était l'aînée des deux soeurs du duc de Richelieu.
Un très mauvais état de santé l'autorisait à ne point quitter une
chaise longue, et l'espoir de dissimuler sa taille lui donnait la
patience de se soumettre à cette sujétion. Elle montrait un beau
visage, et le reste de sa personne était enveloppé de tant de
garnitures, de châles, de couvre-pieds que sa difformité était
presque entièrement cachée.

J'ai toujours attribué à cette circonstance la préférence marquée que
monsieur de Richelieu lui accordait sur sa soeur, madame de Jumilhac,
qui promenait son épouvantable figure sans le moindre embarras à
travers toutes les foules et toutes les fêtes. Un esprit extrêmement
piquant, une imperturbable gaieté, un entrain naturel que je n'ai vu à
personne autant qu'à elle, la faisaient rechercher de tout ce qu'il y
avait de plus élégant dans la meilleure compagnie.

Il n'y avait pas de bonne fête sans madame de Jumilhac. Elle était
très à la mode et, chose bien bizarre, malgré sa figure, c'était le
but et l'ambition de toute sa vie.

Madame de Montcalm, avec un esprit beaucoup plus cultivé, était, à mon
sens, bien moins aimable que sa soeur. Fort exigeante, elle voulait,
avant tout, être admirée de gens capables d'apprécier un mérite
qu'elle croyait transcendant. L'autre ne pensait qu'à s'amuser avec
les premiers venus.

Peut-être suis-je partiale dans mon jugement des deux soeurs. J'étais
fort liée avec la cadette; il m'était difficile de rester neutre entre
elles. En ayant réciproquement l'une pour l'autre les procédés les
plus nobles, les plus délicats dans les circonstances importantes,
elles se taquinaient et se chagrinaient si constamment dans tous les
petits détails de la vie journalière qu'elles en étaient venues à se
détester cordialement. Les personnes de leur intimité se trouvaient
nécessairement influencées et conduites à prendre parti.

Quoiqu'il en soit, monsieur de Richelieu accordait une préférence
marquée à madame de Montcalm. Il passait chez elle la plus grande
partie de ses soirées, ce qui lui facilitait le moyen d'attirer autour
de sa chaise longue toutes les notabilités françaises et étrangères.




CHAPITRE III

     Carnaval de 1820. -- Le Palais-Royal. -- Bal à l'Élysée. --
     Humeur de monsieur le duc de Berry. -- Bal masqué chez monsieur
     Greffulhe. -- Mascarade chez madame de la Briche. -- Assassinat
     de monsieur le duc de Berry. -- Son courage. -- Détails sur cet
     événement. -- Préventions contre le comte Decazes. -- Il est
     forcé de se retirer. -- Le duc de Richelieu le remplace. --
     Promesses de Monsieur.


Le carnaval de 1820 fut extrêmement gai et brillant. Les plaies du
pays commençaient à se cicatriser. Malgré le peu de reconnaissance
témoignée à l'administration qui avait travaillé et réussi à émanciper
le pays, les personnes mêmes qui craignaient ce résultat et avaient
intrigué pour l'empêcher éprouvaient, en dépit de leurs préventions,
du soulagement à ne plus voir l'uniforme étranger se pavanant _chez
lui_, dans nos rues.

Monsieur le duc de Berry donna un grand bal à l'Élysée. Les
invitations furent nombreuses et assez libéralement distribuées.
Monsieur le duc de Berry trouvait la Cour tenue trop étroitement. Les
prétentions des entours avaient profité des goûts sédentaires et
retirés des autres princes pour les accaparer entièrement. Il fallait
être de leur Maison, ou y tenir de bien près, pour avoir accès jusqu'à
eux.

Monsieur le duc de Berry blâmait cette exclusion et annonçait
l'intention de s'en affranchir. Il avait déjà donné quelques dîners
où il avait admis des pairs et des députés marquants par leur
existence politique, et il se proposait encore d'étendre le cercle de
ses invitations. Lui-même aurait eu beaucoup à y gagner, car il avait
assez d'esprit pour pouvoir profiter de la conversation et pour
chercher à l'encourager. Il était stimulé dans ce projet par
l'attitude du Palais-Royal.

Monsieur le duc d'Orléans avait affecté, plus que personne, de relever
la tête au départ des alliés et de changer sa façon de vivre; il était
bien aise qu'on remarquât combien il respirait plus librement. Le
premier mercredi de chaque mois, il recevait comme prince, mais non
pas en habit de Cour. Il n'était porté, au Palais-Royal, que par les
femmes présentées pour la première fois; encore les en dispensait-on
fréquemment.

On n'avait pas non plus, ainsi qu'aux Tuileries, inventé de séparer
les hommes et les femmes, ni de nous faire défiler comme un troupeau,
ou entrer en fournées, disciplinées par un huissier, pour obtenir le
mot, ou le coup de tête qu'on nous accordait avec autant d'ennui que
nous en avions à le recevoir.

Les salons du Palais-Royal, brillamment éclairés, étaient remplis de
femmes magnifiquement parées, d'hommes chamarrés d'ordres et de
broderies, qui circulaient librement. On s'y rencontrait; on se
réunissait aux gens de sa société. On attendait sans ennui la tournée
des princes qui distribuaient leurs obligeances de la façon la plus
gracieuse.

Les réceptions du Palais-Royal se trouvaient être de fort belles
assemblées où on s'amusait et d'où l'on sortait content de sa soirée
et des gens qui vous l'avaient procurée. Elles étaient très à la mode.
J'ignore ce qui décida plus tard à y renoncer et à n'avoir plus qu'une
seule réception princière le premier mercredi de l'année où il y
avait une telle foule que c'était une corvée insupportable.

En outre des cercles dont je viens de parler, il y avait de fréquents
et excellents concerts ainsi que de grands dîners, pas trop ennuyeux
où on avait soin que les invitations fussent toujours suffisamment
mélangées pour que toutes les opinions se trouvassent représentées et
qu'il n'y eût repoussement pour aucune.

J'allais très souvent au Palais-Royal. Dans les jours ordinaires, les
princesses et leurs dames travaillaient à une table ronde placée à
l'extrémité de la galerie. Les enfants jouaient à l'autre bout.
Monsieur le duc d'Orléans partageait son temps entre ces deux groupes
et le billard. Dès que les enfants étaient couchés, il se rapprochait
de la table, et on causait de tout fort librement et souvent d'une
façon très amusante.

Monsieur le duc d'Orléans se tenait au courant de tout ce qui
paraissait de nouveau soit dans les arts, soit dans les sciences. Les
savants lui communiquaient leurs découvertes; celles qui étaient de
nature à intéresser les princesses étaient produites et démontrées au
salon. Les artistes qui passaient y étaient entendus et y apportaient
une variété qui le rendait fort agréable aux habitués.

La liste en était assez étendue pour qu'il y vînt dans le cours de la
soirée une trentaine de personnes, soit de celles pour qui la porte
était toujours ouverte, soit de celles qui demandaient à faire leur
cour et à qui on fixait un jour.

Monsieur le duc de Berry y venait parfois avec sa femme, et avait
l'air de s'y plaire. Je ne le voyais plus que rarement. Dès la seconde
Restauration, il avait cessé de faire des visites et, depuis son
mariage, il n'allait dans le monde qu'aux grands bals où il
accompagnait sa femme. Cependant, lorsque nous nous rencontrions, nos
vieilles habitudes, d'une familiarité qui datait de l'enfance, nous
remettaient facilement en intimité.

Je me souviens qu'un soir, au Palais-Royal, me trouvant à côté de lui
sur une banquette, dans le billard, il me témoigna son approbation des
habitudes sociales des maîtres de la maison, et combien cela valait
mieux que d'être toujours: _Comme nous, entre nous comme des juifs_,
ce fut son expression.

Je lui représentai qu'il lui serait bien facile de mettre l'Élysée sur
le même pied et qu'il aurait tout à gagner à se faire connaître
davantage.

«Pas si facile que vous le croyez bien. Mon père le trouverait très
bon et serait même aise d'en profiter, car, malgré tous ses scrupules
religieux, il aime le monde; mais je ne crois pas que cela convînt au
Roi; et je suis sûr que cela déplairait à mon frère et plus encore à
ma belle-soeur. Elle n'entend pas qu'on s'amuse autrement qu'à sa
façon: _moult tristement_ ... vous savez?...» Et il se prit à rire.

Ce _moult tristement_ est un terme que Froissard applique aux
divertissements des anglais.

Après quelque long dîner de Londres, monsieur le duc de Berry
s'écriait souvent:

«Ah! que nous nous sommes _bien divertis, moult tristement, selon l'us
de leur pays_.»

En outre des sévérités de madame la duchesse d'Angoulême, il y avait
un obstacle principal qu'il n'exprimait pas mais qu'il voyait très
bien: c'était la différence qui existait entre madame la duchesse de
Berry et madame la duchesse d'Orléans. Toutefois, dans l'approbation
du Prince il perçait beaucoup de jalousie contre le Palais-Royal. J'en
eus une nouvelle preuve le jour de ce bal de l'Élysée où je retourne
après cette longue digression.

La maladie du duc de Kent avait fait hésiter à le remettre, un léger
mieux encouragea à le donner. Le télégraphe apporta la nouvelle de la
mort le jour même où il devait avoir lieu. Je l'appris par monsieur le
duc de Berry.

La file m'avait retardée. Je lui trouvai, dès en arrivant, l'air que
je lui connaissais quand il était mécontent. Le bal était si beau, si
brillant, si animé que je ne comprenais pas qu'il n'en fut pas
satisfait. Il s'approcha de moi.

«Hé bien! vous savez que le Palais-Royal ne vient pas; ils ont envoyé
leurs excuses.

--Vraiment, Monseigneur?

--C'est fort déplacé. Le Roi avait décidé que la nouvelle de la mort
du duc de Kent ne serait sue que demain; et voilà qu'ils la répandent
par leur absence qu'il faut bien expliquer.... C'est pour me donner un
tort.»

Je cherchai à l'apaiser et lui rappelai, ce qui était exact, que
monsieur le duc d'Orléans était personnellement intimement lié avec le
duc de Kent, qu'il devait être douloureusement affecté et que sa
situation était toute différente de celle de monsieur le duc de Berry.

«Ah bah, reprit-il avec impatience, c'est toujours pour faire pot à
part.»

Il y avait bien un peu de vrai dans cette boutade de mauvaise humeur.

Le bal fut magnifique et parfaitement ordonné. Le Prince en fit les
honneurs avec bonhomie et obligeance, et le succès de cette fête, dont
il s'était lui-même occupé, le dérida avant la fin de la soirée. Il
dit, tout autour de lui, qu'il était enchanté qu'on s'amusât et que
ces bals se renouvelleraient souvent. Hélas! aveugles mortels que nous
sommes, c'était pourtant le dernier!

Madame la duchesse d'Angoulême fit les honneurs avec un empressement
et une gracieuseté que je ne lui avais jamais vus. Elle était polie,
accorte, couverte de diamants, noblement mise et avait bien l'air
d'une grande princesse.

En revanche, sa belle-soeur avait celui d'une maussade pensionnaire.
Elle ne faisait politesse à personne, ne s'occupait que de sauter et
courait sans cesse après monsieur le duc de Berry pour qu'il lui
nommât des danseurs. Il ne voulait pas qu'elle valsât, et elle prenait
une mine boudeuse toutes les fois que les orchestres jouaient une
valse. Il est difficile d'être moins à son avantage et plus
complètement une sotte petite fille que madame la duchesse de Berry ce
jour-là. Il n'approchait que trop celui où elle devait montrer une
distinction de caractère que personne ne lui supposait.

Je me rappelle pourtant avoir entendu raconter à monsieur le duc de
Berry que, se trouvant un jour avec elle dans une voiture dont les
chevaux s'emportaient, elle avait continué à parler sans que le son de
sa voix s'altérât, qu'il avait fini par lui dire:

«Mais, Caroline, tu ne vois donc pas?

--Si fait, je vois; mais, comme je ne puis arrêter les chevaux, il est
inutile de s'en occuper.»

La voiture versa sans que personne fût blessé. Madame la duchesse de
Berry est une des créatures les plus courageuses que Dieu ait formée.

L'étiquette ne permettait pas de quitter le bal avant les princes.
J'étais exténuée de fatigue lorsque je rencontrai monsieur le duc de
Berry après le souper. Il me parut de très bonne humeur et enchanté de
l'effet de son bal.

«Vous n'en pouvez plus, me dit-il, allez-vous-en.»

Je fis quelques difficultés.

«Allez, allez, c'est moi qui vous chasse. Bonsoir, ma vieille Adèle.»

C'était son terme d'amitié envers moi. Voilà les derniers mots que je
lui ai entendu prononcer. La poignée de main qui les accompagna fut
aussi la dernière que j'aie reçue de lui. Je ne reviens pas sur ces
moments sans émotion. Avec de grands défauts, il avait des qualités
très attachantes et, dans sa poitrine de prince, battait un coeur
d'homme généreux.

Le samedi suivant, qui précédait le dimanche gras 13 février 1820, il
y eut un bal costumé chez monsieur Greffulhe, riche banquier qui avait
épousé mademoiselle du Luc de Vintimille et qu'on avait créé pair de
France. La fête était très belle; tout ce qu'il y avait de meilleure
et de plus élégante compagnie à Paris s'y réunit.

Monsieur le duc et madame la duchesse de Berry l'honorèrent de leur
présence. La princesse ne dansa pas; mais, comme elle était vêtue en
reine du moyen âge, avec un voile flottant et en velours chamarré de
broderies d'or, on ne le remarqua pas.

On donnait, en ce temps, au théâtre de la porte Saint-Martin, une
parodie de l'opéra des _Danaïdes_ où l'acteur Potier, après avoir
distribué de ces couteaux, dits eustaches, à ses filles pour tuer leur
mari, ajoutait: «_Allez, mes petits agneaux_». Ce mot, dit par Potier
d'une façon inimitable, avait fait la fortune de la pièce, et tout
Paris le connaissait.

Le duc de Fitzjames avait adopté le costume de Potier et, les poches
pleines de couteaux, en donnait à toutes les jeunes femmes en y
ajoutant quelques phrases appropriées à leur situation personnelle. Il
s'adressa particulièrement à madame la duchesse de Berry; ce fut sujet
d'une longue plaisanterie sur l'endroit du coeur qu'il fallait
frapper, et je vis madame la duchesse de Berry partir tenant encore ce
couteau à la main. Hélas! vingt-quatre heures ne s'étaient pas
écoulées qu'un couteau plus formidable était enfoncé dans ce coeur
qu'on lui conseillait de toucher.

Édouard de Fitzjames s'est souvent reproché ce badinage, bien
innocent assurément, mais dont je conçois que le souvenir lui fut
pénible.

Pendant tout le temps que le prince était resté au bal, monsieur
Greffulhe ne l'avait pas quitté d'un instant. Il paraissait inquiet et
préoccupé. Dès qu'il eut remis ses illustres hôtes dans leur voiture
et qu'elle fut sortie de sa cour, il sembla débarrassé d'un pesant
fardeau.

J'appris qu'il avait reçu de nombreux avertissements qu'on chercherait
à profiter des facilités que donnait le masque pour assassiner
monsieur le duc de Berry; mais, hormis le maître de la maison,
personne ne faisait état de ces menaces anonymes. Tout le monde était
fort gai, fort entrain; les plaisirs de tout genre se succédaient.

La coterie, à laquelle j'appartenais, se réunit le lendemain dimanche
chez madame de La Briche. On y avait préparé une mascarade qui
représentait un baptême de village. Un grand monsieur de Poreth, de
six pieds de haut, en était le maillot; il portait sa nourrice. Tout
était conçu dans cet esprit, et cette parade bouffonne ne manquait pas
de gaieté.

On était fort en train de s'amuser, quoiqu'un des personnages de la
farce, l'amphitryon de la veille, monsieur Greffulhe, eût été retenu
chez lui par une indisposition dont, par parenthèse, il mourut cinq
jours après.

Les éclats de joie étaient en pleine possession du salon,
lorsqu'Alexandre de Boisgelin y entra. Il s'assit à côté de madame de
Mortefontaine, près de la porte, et lui parla à voix basse. J'allais
sortir, ils m'appelèrent.

Alexandre arrivait de l'Opéra. Il savait monsieur le duc de Berry
atteint. Il avait vu l'assassin; il avait vu le sanglant couteau.
Cependant il ignorait encore le danger de la blessure. Il croyait le
blessé transportable, avait été donner des ordres à l'Élysée et
retournait l'y attendre. Il nous imposa le silence, en promettant de
revenir aussitôt que le Prince serait arrivé chez lui.

Nous restâmes, madame de Mortefontaine et moi, assises l'une près de
l'autre et osant à peine nous regarder dans la peur d'éclater. Mais
bientôt de nouveaux avertissements parvinrent dans ce salon où les
plaisirs régnaient encore. Je n'oublierai jamais son aspect. Les
groupes éloignés de la porte étaient livrés à la gaieté et aux rires,
tandis que ceux plus rapprochés recevaient successivement la sinistre
nouvelle et que la consternation gagnait de place en place, mais
pourtant assez lentement. Personne ne voulant s'en faire le héraut,
elle circulait tout bas de proche en proche.

Les hommes, qui pouvaient se débarrasser des costumes dont ils étaient
affublés, se précipitaient dans les rues pour aller aux informations.
Ceux qui avaient des devoirs à remplir couraient chez eux pour prendre
leur uniforme. Bientôt nous nous trouvâmes entre femmes.

Il ne resta que monsieur de Mun, qui, vêtu en dame du château, lacé,
colleretté, falbalassé, emplumé, ne pouvait se déshabiller. Il resta
dans ce costume, toute la nuit au milieu des allants et des venants,
des aides de camp, des valets, des ordonnances, car les messagers de
toutes sortes ne nous manquaient pas, sans que personne, ni lui, ni
nous, ni les survenants ne pensassent à le remarquer, tant le trouble
était grand. Ce n'est que par la réflexion que nous nous en sommes
souvenues.

Nous apprîmes que, loin que monsieur le duc de Berry fût venu à
l'Élysée, madame de Gontaut avait reçu ordre de porter la petite
Mademoiselle à l'Opéra et les femmes de madame la duchesse de Berry de
l'y aller joindre. Enfin, à quatre heures du matin, on vint nous dire,
du poste de l'Élysée, que les nouvelles étaient meilleures, que le
prince avait été pansé, qu'il était calme et qu'on allait le
transporter, couché sur des matelas. Chacun se sépara, la terreur dans
le coeur. Dès sept heures, nous étions en campagne, mais c'était pour
apprendre la fin de cette cruelle tragédie.

Les récits qui m'en ont été faits sont de la plus scrupuleuse
exactitude. Ils me sont revenus par trop de bouches pour que j'en
puisse douter un instant.

La mort de monsieur le duc de Berry a été celle d'un héros, et d'un
héros chrétien. Il s'est occupé de tout le monde avec un courage, une
présence d'esprit, un sang-froid admirables. Comment cela
s'accorde-t-il avec le peu de résolution dont on a pu quelquefois le
soupçonner? Hélas! je ne sais! Les hommes sont pleins de ces sortes
d'anomalies inexplicables. Lorsqu'on veut les montrer parfaitement
conséquents avec eux-mêmes, on ne fait plus que le portrait d'un
personnage de roman.

Monsieur le duc de Berry venait de mettre sa femme en voiture. Les
valets de pied fermaient la portière. Il rentrait à l'Opéra pour voir
la dernière scène du ballet et recevoir d'une danseuse le signal de la
visite qu'il désirait lui faire. Il était suivi de deux aides de camp;
deux sentinelles portaient les armes des deux côtés de la porte.

Un homme passe à travers tout ce monde, heurte un des aides de camp au
point qu'il lui dit: «Prenez donc garde, monsieur;» dans le même
instant pose une main sur l'épaule du Prince, de l'autre enfonce,
par-dessus l'épaule, un énorme couteau qu'il lui laisse dans la
poitrine et prend la fuite sans que personne, dans tout ce nombreux
entourage, ait le temps de prévenir son action.

Monsieur le duc de Berry crut d'abord n'avoir reçu qu'un coup de
poing, et dit: «Cet homme m'a frappé,» puis, portant la main sur sa
poitrine, il s'écria: «Ah! c'est un poignard; je suis mort.»

Madame la duchesse de Berry, voyant du mouvement, voulut aller vers
son mari. Madame de Béthisy, sa dame de service dont je tiens ce
détail, chercha à la retenir. Les valets de pied hésitaient à baisser
le marchepied; elle s'élança de la voiture sans qu'il fût ouvert.
Madame de Béthisy la suivit.

Elles trouvèrent monsieur le duc de Berry assis sur une chaise dans le
passage. Il n'avait pas perdu connaissance; il dit seulement: «Ah! ma
pauvre Caroline, quel spectacle pour toi!» Elle se jeta sur lui:
«Prends garde, tu me fais mal.»

On parvint à le monter jusqu'au petit salon qui communiquait avec sa
loge. Les hommes qui l'y avaient conduit se dispersèrent aussitôt pour
aller chercher des secours; il se trouva seul avec les deux femmes.

Le couteau, resté dans la poitrine, le faisait horriblement souffrir;
il exigea de madame de Béthisy de l'arracher, après y avoir vainement
essayé lui-même. Elle se résigna à lui obéir. Le sang alors jaillit
avec abondance; sa robe et celle de madame la duchesse de Berry en
furent inondées.

Depuis ce moment jusqu'à l'arrivée des chirurgiens et les saignées
qu'ils pratiquèrent, il ne fit plus entendre que des gémissements
continuels, des mots entrecoupés: «J'étouffe, j'étouffe, de l'air, de
l'air!» Ces pauvres femmes ouvraient la porte, et la musique du ballet
inachevé, les applaudissements du parterre, venaient faire un
contraste épouvantable à la scène qu'elles avaient sous les yeux.

Madame la duchesse de Berry déployait un sang-froid et une force de
caractère qu'on ne saurait trop honorer, car son désespoir était
extrême. Elle pensait à tout, préparait tout de ses propres mains, et
la pensionnaire du matin était devenue tout à coup héroïque.

Je crois que monsieur le duc d'Angoulême arriva le premier des
princes, puis Monsieur. Celui-ci s'était jeté dans la voiture de la
personne venue l'avertir. On ignorait encore si cet assassinat n'était
pas le commencement d'une conspiration plus générale; il pouvait y
avoir du danger.

Le duc de Maillé, premier gentilhomme de la Chambre, ne pouvant
trouver place dans la voiture, prit le parti de monter derrière,
renouvelant ainsi, en occurrence honorable, le courtisanesque
dévouement du vieux maréchal de Beauveau qui, en sa qualité de
capitaine des gardes, était revenu de Rambouillet à Versailles
derrière une chaise de poste où le jeune Louis XVI avait trouvé asile,
un jour où il avait manqué ses relais à la chasse.

Combien les circonstances qualifient diversement les mêmes faits! La
conduite du maréchal, malgré tout le succès qu'elle eut à Versailles,
m'a toujours semblé d'un valet et l'action du duc de Maillé d'un loyal
gentilhomme.

J'ai entendu raconter, à des témoins oculaires, que le passage du
vieux Roi dans les corridors de l'Opéra, où il se traînait pour aller
recevoir le dernier soupir du dernier de sa famille, avait un
caractère plus imposant, par ce contraste même, que si pareille scène
se fût passée dans l'intérieur d'un palais.

Les détails touchants qui accompagnèrent cette horrible catastrophe et
qui eurent trop de témoins pour qu'on osât les discuter relevèrent
beaucoup la famille royale aux yeux de la France, et la mort de
monsieur le duc de Berry lui fut plus utile que sa vie.

Les plus petites circonstances de cette cruelle nuit me furent redites
par les nombreux assistants et surtout par les princesses d'Orléans.
Elles en étaient bouleversées lorsque j'allai chez elles le lendemain.
Mademoiselle me raconta que le Roi avait dit à monsieur le duc
d'Orléans, au moment ou madame la duchesse de Berry se précipitait sur
le corps de son mari et refusait de s'en séparer:

«Duc d'Orléans, ayez soin d'elle; elle est grosse.»

Monsieur le duc de Berry lui avait également recommandé de prendre
garde de ne point se blesser; mais il faut rendre justice à la jeune
princesse; elle ne pensait aucunement à son état et était tout entière
à son malheur. Elle ne faisait trêve à sa douleur que pour témoigner
de sa méfiance et de sa haine à monsieur Decazes qui, abîmé dans sa
propre consternation et enveloppé de son innocence, ne s'apercevait
même pas de l'animadversion qu'il suscitait et qui éclatait en paroles
et en gestes.

Cela fut poussé à un point si absurde que, monsieur Decazes ayant été
dans la salle où était gardé Louvel et lui ayant, à la prière des
médecins, demandé à voix basse si l'arme était empoisonnée, on eut
l'infamie de dire autour de lui qu'il avait été s'entendre avec
l'assassin!

Monsieur le duc de Berry ne cessa pas d'implorer la clémence du Roi
pour ce misérable qu'il supposait avoir une vengeance personnelle à
exercer contre lui, donnant ainsi un bel exemple de charité
chrétienne.

Il recommanda à sa femme deux jeunes filles qu'il avait eues en
Angleterre d'une madame Brown et dont il avait toujours été fort
occupé. On les envoya chercher. Ces pauvres enfants arrivèrent dans
l'état qu'on peut imaginer; madame la duchesse de Berry les serra sur
son coeur.

Elle a été fidèle à cet engagement pris au lit de mort, les a élevées,
dotées, mariées, placées près d'elle et leur a montré une affection
qui ne s'est jamais démentie. Nous les avons vues paraître à la Cour,
d'abord comme mesdemoiselles d'Issoudun et de Vierzon, puis comme
princesse de Lucinge et comtesse de Charette.

Monsieur le duc de Berry confia ensuite, à l'indulgence de la vertu de
son frère, le soin d'un enfant qu'il avait eu tout récemment d'une
danseuse de l'Opéra, Virginie. Les sanglots de monsieur le duc
d'Angoulême répondirent de son zèle à accepter ce dépôt. Je ne sais ce
qu'est devenu ce petit garçon, mais j'ose répondre que monsieur le duc
d'Angoulême ne l'a pas abandonné.

Monsieur le duc de Berry eut des mots touchants et parfaitement
appropriés pour tout le monde. Il ne se fit pas un instant illusion
sur son état et ne s'occupa que des autres. Il remplit ses devoirs
religieux avec résignation et confiance et rendit son âme à Dieu avec
une douceur tout à fait imprévue dans un caractère si violent.

S'il était permis de reprendre quelque chose à une si belle fin, je
reprocherais au prince de n'avoir pas dit un mot de monsieur de La
Ferronnays. Vingt-trois ans de dévouement valaient un souvenir; mais
il était alors bien loin (à Pétersbourg). L'agonie ne dura que peu
d'heures. Les objets présents ne laissèrent guère le temps de penser
aux absents.

La mort de monsieur le duc de Berry causa une désolation générale. Les
personnes qui s'en croyaient le moins susceptibles s'identifièrent aux
chagrins de cette noble famille, et les relations de cette cruelle
nuit arrachèrent des larmes mêmes aux plus opposants.

Il est inouï que ce farouche Louvel, qui poursuivait le Prince depuis
longtemps, n'ait pas trouvé une autre occasion de le frapper. La vie
irrégulière de monsieur le duc de Berry le menait presque
journellement et sans aucune escorte dans les lieux où il semblait
bien autrement facile de l'atteindre.

La même catastrophe, arrivée à la porte d'une danseuse, au moment où
il sortait de cabriolet, aurait eu un tout autre effet sur le public
que de le voir tomber dans les bras de sa jeune épouse, toute couverte
de son sang, là où il était entouré de toutes les convenances de son
rang. Sous ce rapport, il y eut quelque chose de providentiel dans un
si grand malheur.

Le désespoir du palais de l'Élysée ne peut se décrire. Monsieur le duc
de Berry, malgré ses vivacités, était adoré de ses serviteurs. Il
était humain, généreux, juste et même facile, le premier moment de
colère passé.

On ne sait pas assez qu'il a le premier introduit, en France, les
caisses d'épargne. Il en avait fondé une pour sa maison et, pour
encourager ses gens à y mettre, lorsqu'un d'eux avait économisé cinq
cents francs, il doublait la somme. Il s'occupait lui-même de ces
détails. Si un de ses domestiques avait besoin de reprendre l'argent
placé, il s'informait de la nature de ses nécessités et, lorsqu'elles
étaient réelles et honorables, y suppléait. Cette occupation de leurs
petits intérêts lui valait leur dévouement passionné. Il fut pleuré de
larmes venant du coeur.

Si monsieur le duc de Berry avait été élevé par des personnes
raisonnables, si on lui avait appris à vaincre la fougue de ses
passions, à compter avec les autres hommes, à sacrifier ses fantaisies
aux convenances, il y avait en lui de l'étoffe pour faire un prince
accompli. Tel qu'il était, sa mort n'était pas une perte ni pour son
fils, ni pour sa famille, ni pour son pays.

La conviction que j'en avais ne m'a pas empêchée de le regretter
sincèrement. Ce sentiment fut général. On en dira maintenant tout ce
qu'on voudra, mais cette tragique nuit fut reçue comme une calamité
nationale. Il s'éleva un long cri de douleur dans toute la France et
les partis l'exploitèrent si bien qu'en trois jours il s'était changé
en imprécations contre monsieur Decazes.

Les premières personnes qui les avaient exprimées n'avaient songé
qu'à l'accuser d'incurie, mais le vulgaire, ayant pris le change, on
ne chercha pas à le désabuser. Il fut établi, à la halle, que monsieur
Decazes avait armé le bras de Louvel; et un député osa le dénoncer, à
la Chambre, comme complice du crime. Cela ne supportait pas un moment
d'examen. Mais la passion ne raisonne pas, et les gens de parti aiment
mieux profiter de l'aveuglement des masses que de chercher à les
éclairer.

D'un autre côté, on faisait valoir au château les douleurs de madame
la duchesse de Berry. En supposant que ses répugnances fussent
injustes, le Roi pouvait-il exiger qu'elle vît l'homme qui lui en
inspirait de si vives? Son désespoir, son état n'exigeaient-ils pas
des ménagements?

L'exaltation fut poussée au point que monsieur Decazes n'était plus en
sûreté. Un frémissement menaçant se faisait entendre autour de lui
quand il traversait les salles des gardes du corps, et sa vie était en
danger dans tous les carrefours. Le Roi céda. Il s'agissait de le
remplacer au ministère. Il était président du conseil et ministre de
l'intérieur. Monsieur se chargea d'aplanir les difficultés.

Depuis que monsieur Pasquier avait remplacé le général Dessolle aux
affaires étrangères, le duc de Richelieu avait prêté un amical et un
loyal appui au ministère dont monsieur Decazes était le chef. Pour
témoigner de sa bienveillance, il venait d'accepter la commission
d'aller complimenter le roi George IV. La mort de son vieux père
l'avait rendu souverain titulaire du pays qu'il gouvernait depuis
quinze années comme prince régent.

Le duc devait partir à l'heure même où monsieur le duc de Berry
expirait; son voyage fut retardé. Le Roi lui fit proposer de remplacer
monsieur Decazes; il refusa. Monsieur l'envoya chercher, il le supplia
d'accepter; le duc de Richelieu refusa de nouveau et plus
péremptoirement vis-à-vis du Prince. Enfin, poussé jusque dans ses
derniers retranchements, il lui dit que son objection la plus forte
était l'impossibilité de gouverner pour un roi valétudinaire dont la
vie semblait toujours prête à échapper, lorsqu'on avait contre soi
l'héritier de la Couronne et tous ses familiers.

«Si j'acceptais, Monseigneur, dans un an vous seriez à la tête de
l'opposition contre mon administration.»

Monsieur donna sa parole d'honneur de soutenir les mesures du duc de
Richelieu de tous ses moyens. Le duc résistait toujours. Enfin il le
supplia à genoux (et quand je dis à genoux, j'entends exprimer à deux
genoux par terre), au nom de sa douleur, de venir au secours de sa
famille et de protéger ce qui en restait du couteau des assassins.

Monsieur de Richelieu, ému, troublé, hésitait encore. Monsieur reprit:

«Écoutez, Richelieu; ceci est une transaction de gentilhomme à
gentilhomme. Si je trouve quelque chose à redire à ce que vous ferez,
je vous promets de m'en expliquer franchement avec vous seul, mais de
soutenir loyalement et hautement les actes de votre ministère. J'en
prends l'engagement sur le corps sanglant de mon fils; je vous en
donne ma parole d'honneur, foi de gentilhomme.»

Monsieur de Richelieu, vaincu et profondément touché, s'inclina
respectueusement sur la main qu'on lui tendait, en disant: «Je
l'accepte, Monseigneur».

Trois mois après, Monsieur était à la tête de toutes les oppositions
et au fond de toutes les intrigues; mais peut-être en ce moment
était-il de bonne foi. Quoi qu'il en soit, il conduisit monsieur de
Richelieu en triomphe chez le Roi qui l'accueillit avec peu
d'empressement.

Autant Monsieur cherchait à faciliter la retraite de monsieur
Decazes, autant le Roi désirait prolonger les obstacles dans l'espoir
que la clameur s'apaiserait et qu'il pourrait conserver près de lui
l'objet de toutes ses affections.

Monsieur Decazes jugeait plus sainement sa position. Il avait cherché
à ramener l'opinion en présentant des lois d'exception et en demandant
lui-même le rappel de la loi d'élection, celle-là même que naguère il
soutenait avec tant de chaleur. Dès que ces démarches n'avaient pas
suffi à lui concilier le public, il comprit que les ambitieux du parti
ne permettraient pas aux exaltés de se calmer et qu'il lui serait
impossible de braver la réprobation générale qui l'accablait en ce
moment.

Monsieur de Chateaubriand eut assez peu de générosité pour imprimer
que le _pied lui glissait dans le sang_. Certes, il était trop éclairé
pour croire monsieur Decazes coupable du meurtre de monsieur le duc de
Berry; mais il voulait le rendre impossible comme ministre, dans
l'espoir d'être appelé au partage de sa succession. Ne pouvant faire
tête à l'orage, le favori arracha au Roi la permission de se retirer.
Le monarque ne céda qu'avec le plus vif chagrin et, pour adoucir un
peu sa royale douleur, il le nomma pair, duc et son ambassadeur à
Londres.

En attendant qu'il pût se rendre à sa nouvelle résidence, il partit
pour ses terres dans le Midi. L'exaspération était si vive contre lui
qu'il n'était pas sans danger de voyager sous son nom. Ses équipages
étant assez nombreux pour attirer l'attention, il profita des relais
commandés sur la route pour le duc de Laval-Montmorency qui retournait
à son poste de Madrid.

Il faisait bon entendre les fureurs de celui-ci sur la fantaisie
qu'avait eue _monsieur le duc Decazes_ de voyager sous le nom de
Montmorency.




CHAPITRE IV

     Second ministère du duc de Richelieu. -- Cadeaux éphémères au duc
     de Castries. -- Procès de Louvel. -- Intrigues du parti ultra. --
     Madame la duchesse de Berry y entre. -- Exécution de Louvel. --
     Agitation politique. -- Établissements faits à Chambéry par
     monsieur de Boigne. -- Monsieur Lainé. -- La reine Caroline
     d'Angleterre. -- Sa conduite en Savoie. -- Naissance de monsieur
     le duc de Bordeaux. -- Mot du général Pozzo. -- Promotion de
     chevaliers des ordres.


Monsieur de Richelieu devint président du conseil sans portefeuille;
monsieur Pasquier resta aux affaires étrangères; monsieur Siméon eut
l'intérieur; monsieur Portal la marine; monsieur de Serre les sceaux;
monsieur Roy les finances. La guerre était entre les mains peu habiles
du marquis de La Tour Maubourg, mais il représentait bien; son loyal
caractère et sa jambe de bois imposaient; et monsieur de Caux
conduisait l'armée.

En seconde ligne, cette administration était renforcée de messieurs de
Reyneval, Mounier, Anglès, Saint-Cricq, Bequey, Barante, Guizot,
etc.... Monsieur de Richelieu recherchait avec un soin scrupuleux les
hommes de talent pour s'entourer de leurs lumières, en profiter et les
faire valoir en les plaçant en évidence.

Personne moins que lui n'a été accessible à la petitesse de vouloir
paraître éclairé de sa propre spontanéité. Il voulait consciencieusement
trouver l'homme propre à la place et non pas la place propre à l'homme
qu'il souhaitait favoriser. Aussi a-t-il eu beaucoup de partisans, mais
point de clientèle.

Je crains que les gouvernements représentatifs ne soient établis sur
un principe si immoral d'intérêt personnel que cette vertueuse
impartialité, au lieu d'être un mérite, ne devienne un inconvénient
dans un ministre. Je voudrais croire que _non_, mais l'expérience dit
que _oui_.

De toutes les administrations de mon temps, celle-ci était
incontestablement la plus forte, la plus habile et la plus unie. Aussi
a-t-elle jeté, en moins de deux années, des fondations assez solides
pour que la Restauration ait pu élever impunément dessus les folies
accumulées pendant le cours de huit années consécutives. La neuvième a
comblé la mesure et bouleversé l'édifice.

Si ce ministère avait duré plus longtemps, il y a toute apparence que
le régime d'une monarchie sagement tempérée aurait été suffisamment
établie dans tous les esprits pour imposer aux oppositions de droite
et de gauche et résister à leur double attaque. Puisse-t-on retrouver
ces utiles fondations! Puissent-elles n'être point perdues dans le
déblai!...

Il a été constaté, par les événements subséquents, que cette forme de
gouvernement satisfaisait complètement aux voeux et aux besoins de
l'immense majorité du pays.

Ce second ministère Richelieu était ce qu'on a appelé depuis la
révolution de 1830 _juste milieu_, ce qui, dans toutes les langues de
tous les pays du monde, veut dire le plus près que les circonstances
admettent de la sage raison.

Le Roi fut bien plus affecté de perdre monsieur Decazes qu'il ne
l'avait été de la mort de son neveu. La violence qu'on faisait à ses
sentiments les avait encore exaltés. Il soulageait ses chagrins par
une multitude de petites effusions parfois ridicules.

La gravure de monsieur Decazes, magnifiquement encadrée, fut placée
dans sa chambre. Le portrait en miniature figurait sur son bureau. Le
jour du départ, il donna pour mot d'ordre _Élie_ et _Chartres_, en
accompagnant ces mots d'un gros soupir. Monsieur Decazes s'appelait
_Élie_ et devait coucher à _Chartres_.

Le lendemain, il donna _Zélie_, nom de madame Princeteau, et la ville
où la caravane s'arrêtait. Puis ce fut le tour du nom de madame
Decazes, _Égidie_. Il suivit ainsi les voyageurs, d'auberge en
auberge, jusqu'à Bordeaux.

La veille du départ, le duc de Castries avait reçu, à neuf heures du
soir, un beau portrait du Roi. À dix, on lui remit un magnifique
ouvrage de Daniel sur l'Inde orné des plus belles gravures. L'un et
l'autre étaient apportés, par un valet de pied, de la part du Roi. Peu
accoutumé à ces petits soins, le duc se confondit en remerciements, en
attendant qu'il allât lui-même mettre l'hommage de sa reconnaissance
aux pieds de Sa Majesté.

À minuit, on entra dans sa chambre à grand fracas, «de la part du
Roi». C'était un médaillier le plus élégant, avec des couronnes
ducales relevées en bosse sur toutes les faces, contenant des
médailles en or frappées depuis la Révolution.

Le duc de Castries se frottait les yeux, ne comprenant rien à sa
nouvelle faveur. Après y avoir bien pensé, il se rendormit pour y
rêver. À trois heures, on le réveilla de nouveau; mais cette fois le
valet de pied venait, avec une multitude d'excuses, redemander tous
les dons. Trompés par le titre de duc, que monsieur Decazes ne portait
que depuis la veille, les gens du Roi avaient fait porter chez
monsieur de Castries les objets que Sa Majesté destinait au favori. Le
duc de Castries n'eut à son compte que les louis qu'il avait
distribués aux porteurs de ces fugitives magnificences.

L'instruction du procès de Louvel mit en mouvement toutes les passions
et les exigences royalistes. Peu s'en fallut que monsieur de Bastard
ne passât pour son complice parce qu'il refusa d'en reconnaître dans
tous ceux que l'esprit de parti signalait. Le duc de Fitzjames se
distingua dans cette chasse aux assassins. Madame la duchesse de Berry
s'y associa par une misérable et coupable intrigue.

Un pétard fut placé dans un poêle hors d'usage, situé dans un escalier
dérobé de l'appartement du Roi. Il fit une assez violente explosion;
toutefois, le vieux monarque en fut peu ému. On rechercha les auteurs
de cet attentat sans pouvoir les découvrir. De nouveaux pétards furent
ramassés dans les environs des Tuileries. Quelques-uns même partaient
sous les fenêtres de madame la duchesse de Berry.

Bientôt elle trouva dans ses appartements des écrits effrayants. Une
lettre surtout, placée sur sa toilette, contenait, au nom des associés
de Louvel, des menaces atroces contre la princesse et l'enfant qu'elle
portait dans son sein.

La police était désespérée de ne rien découvrir sur un complot qui se
dénonçait ainsi lui-même avec tant d'audace. Comment avait-on pu
pénétrer jusque chez madame la duchesse de Berry pour poser un papier
sur sa toilette? Ses gens furent interrogés et leurs réponses ne
faisaient qu'obscurcir l'affaire.

Enfin on arriva à une femme de chambre favorite de la princesse; elle
se troubla si visiblement qu'on la pressa vivement de questions. On
lui fit écrire quelques lignes, sous un prétexte quelconque; la
répugnance qu'elle témoigna augmenta les soupçons. On la renvoya au
palais pendant qu'on livrait son écriture aux experts; et les
ministres, au rapport de cet interrogatoire, s'apitoyèrent fort sur le
sort des grands exposés à trouver des traîtres parmi ceux qu'ils
comblent le plus de faveur.

Le soir, le Roi assembla un Conseil extraordinairement et lui déclara,
avec un peu d'embarras et une profonde tristesse, qu'il fallait couper
court à toute perquisition. Il raconta qu'au retour de l'interrogatoire
la femme de chambre avait prévenu sa royale maîtresse que mentir sous
serment était au-dessus de ses forces. Elle voyait bien d'ailleurs que
ces messieurs soupçonnaient la vérité et elle ne pouvait promettre de la
cacher à une seconde séance.

Madame la duchesse de Berry envoya chercher son confesseur et le
chargea de révéler à Monsieur que les pétards étaient de son
invention, les lettres écrites sous sa dictée et placées par son
ordre. Elle était bien sûre, au reste, de n'avoir en cela que prévenu
la pensée des assassins et voulait stimuler l'attention de la police
qu'elle présumait très mal faite, puisqu'on n'avait pas encore chassé
tous les agents de monsieur Decazes.

Si ses bonnes intentions ne suffisaient pas à expliquer ses actions,
il ne fallait s'en prendre qu'à elle, ses gens n'ayant agi que par son
commandement exprès. Sa femme de chambre, ajouta-t-elle, n'avait écrit
la fameuse lettre de menaces qu'après de longues représentations et un
ordre impératif. Monsieur avait dû porter cette maussade communication
au Roi, et celui-ci la transmettait au conseil. Après ce récit, fait
d'une voix altérée, écouté les yeux baissés, le Roi ajouta:

«Messieurs, je vous demande de ménager le plus que vous pourrez la
réputation de ma nièce quoiqu'elle ne mérite guère d'égards.»

En effet, on traîna encore en longueur cette affaire pour que les
agents subalternes ne pussent pas deviner la révélation obtenue. On
laissa revenir ceux des gens de la princesse qui étaient mandés, et
même la dame à écriture. Les questions furent posées de façon à
rassurer.

On ralentit petit à petit les poursuites et, au bout de quelques
jours, il n'en resta, dans l'opinion publique, qu'une grande
animadversion contre les mesures de la police qui n'avait rien pu
découvrir, lorsqu'on avait des preuves matérielles que madame la
duchesse de Berry était entourée d'assassins et de traîtres.

Les habitués du pavillon de Marsan furent les plus violents dans leurs
clameurs.

Je crois que cette affaire est le début de madame la duchesse de Berry
dans la carrière de l'intrigue. Il promettait; elle ne lui a pas
manqué de parole.

Depuis la mort de monsieur le duc de Berry, madame la duchesse de
Berry était établie aux Tuileries, dans l'appartement que le prince y
avait conservé et où il avait l'habitude de tenir sa cour les jours de
réception. Madame la duchesse de Berry s'est souvent repentie de
n'avoir pas continué, dès le premier moment de son veuvage,
l'indépendance d'un établissement séparé, car elle n'a plus obtenu la
permission d'habiter l'Élysée.

Il fallait un véritable courage à la commission chargée de
l'instruction du procès de Louvel et surtout à son rapporteur, le
comte de Bastard, pour s'affranchir des influences dont on cherchait à
les entourer. Le chancelier Dambray, pitoyable ministre, mauvais
président de la Chambre des pairs, se trouvait mieux placé lorsqu'il
la dirigeait comme cour et se montrait magistrat intègre et
impartial.

Il soutint les conclusions du rapporteur qui montraient Louvel comme
un fanatique atrabilaire et isolé, n'ayant communiqué avec personne
depuis dix-huit mois qu'il nourrissait son affreux projet, tout en
faisant la part aux doctrines révolutionnaires que la presse et les
jacobins ne cessaient de propager.

Les ultras de la Cour, de la ville et surtout de la province furent
loin de se tenir pour satisfaits de ces résultats de l'enquête, et
chacun avait une preuve incontestable à rapporter de la complicité de
quelque voisin.

Les débats n'apportèrent aucune révélation; la condamnation et
l'exécution eurent lieu sans aucun obstacle. Louvel fut mené en place
de Grève à trois heures de l'après-midi, escorté de l'exécration du
peuple et sans exciter de trouble, quoique les esprits fussent mis en
fermentation par la discussion de la nouvelle loi d'élection et qu'il
y eût eu les jours précédents des rassemblements assez tumultueux pour
devoir être réprimés par la force armée; mais ces groupes, formés
principalement d'officiers à demi-solde et de jeunes étudiants excités
par les députés libéraux, n'auraient pas voulu se déclarer en faveur
d'un assassin.

Le gouvernement déploya la force nécessaire, sans rigueurs inutiles.
Quelques coups de plat de sabre et de poitrails de chevaux suffirent.
La sentinelle qui avait tiré sur le jeune Lallemant, étudiant en
droit, fut mise en jugement. On acheva de discuter la loi. Les
ministres Pasquier et de Serre emportèrent, un à un, les arguments
avec autant de talent que d'habileté et la tranquillité se rétablit
pour le moment.

Toutefois, le parti révolutionnaire s'était renforcé du parti
militaire, gens d'action, arrêtés subitement dans une carrière de
vanité et d'ambition, froissés et irrités dans tous leurs sentiments
par la Restauration et animés contre elle d'une haine vindicative.

Ces dispositions avaient été réprimées pendant l'occupation étrangère,
mais, depuis l'émancipation, il s'ourdissait partout des trames.
C'était un danger inhérent à l'évacuation du territoire qu'il fallait
prévoir et affronter.

Malgré le jugement de la Cour des pairs, madame la duchesse de Berry
fit élever à Rosny un tombeau renfermant le coeur de son malheureux
époux sur lequel elle fit inscrire: «Tombé sous les coups des
factieux». Cela choqua le pays qui avait pris une part si généreuse à
sa douleur.

Monsieur de Chateaubriand publia une histoire sur monsieur le duc de
Berry où il représenta le crime comme celui de la France. Ces deux
monuments élevés à sa mémoire indisposèrent contre elle.

Monsieur de Chateaubriand était profondément blessé de n'avoir pas été
appelé à faire partie du nouveau ministère. Louis XVIII n'était rien
moins que disposé à le nommer, et monsieur de Richelieu n'en voulait
pas davantage pour collègue. Mais, comme il avait était fort avant
dans toutes les intrigues du pavillon de Marsan, quoique Monsieur
n'eût aucun goût pour lui, on obtint que le Roi payât les dettes qu'il
a toujours en permanence, et il fut envoyé ministre en Prusse. Il ne
resta guère à Berlin. Il avait déjà été nommé à Stockholm où il
n'avait jamais voulu se rendre.

Je m'étais assez bien trouvée des eaux d'Aix, l'année précédente, pour
avoir le désir d'y retourner. Je souhaitais d'ailleurs assister à
l'inauguration d'un bel établissement que monsieur de Boigne fondait à
Chambéry. C'est la maison de _refuge de Saint-Benoît_, destinée à
recevoir quarante personnes, parmi la classe moyenne de la société,
ayant dépassé l'âge de soixante ans et se trouvant sans ressource, des
ecclésiastiques, de vieux militaires, d'anciens employés, etc.; des
veuves ou des vieilles filles, ayant perdu leurs maris ou leurs
parents, sans conserver de fortune.

Monsieur de Boigne avait doté cette maison d'un assez gros revenu et
s'était complu à l'établir avec tous les soins qui devaient assurer à
ses futurs habitants une existence aussi douce que paisible.

Je m'identifiai fort à cette noble pensée et je fis, avec
satisfaction, les honneurs du premier repas donné aux réfugiés (c'est
le nom qu'on assigna aux habitants de la maison Saint-Benoît) et aux
autorités du pays invitées à cette occasion. Je passai la journée, et
presque la totalité du lendemain, avec les nouveaux installés dont le
contentement faisait bonheur à voir. Monsieur de Boigne n'avait rien
négligé pour rendre [le séjour] confortable.

De tous les nombreux bienfaits dont il a doté Chambéry, la maison du
refuge m'a toujours paru la plus utile et la plus satisfaisante pour
son coeur. Il a construit une aile à l'hôpital, un hospice pour les
aliénés, un pour les voyageurs, un autre pour les maladies cutanées.
Il a bâti des casernes, un théâtre, ouvert des rues, planté des
boulevards, construit des maisons; et, pour couronner l'oeuvre,
rétabli un couvent de capucins et un collège de Jésuites lorsque, dans
les dernières années, il devint très dévot, à sa façon pourtant car,
avec l'autorisation du directeur jésuite, les capucins faisaient le
carême, jeûnaient et mangeaient maigre pour le général de Boigne,
moyennant des bons de deux mille livres de viande qu'il donnait au
couvent, à prendre sur les bouchers de Chambéry.

Je ne sais pas trop comment cela s'arrangeait. Il est avec le ciel des
accommodements. Cette façon de faire maigre m'a toujours extrêmement
réjouie, et monsieur de Boigne ne se faisait faute d'en plaisanter
lui-même les capucins ses bons amis.

C'est pendant le séjour que je fis aux eaux, cette année, que je vis
le plus familièrement monsieur Lainé et que je me confirmai dans
l'idée qu'il n'était point du tout homme d'État. Lui-même répétait
souvent qu'il n'était nullement propre aux affaires.

Il avait refusé la demande que monsieur de Richelieu lui avait faite
de rentrer au ministère. Cependant, par suite de cette inconséquence
naturelle à la vanité humaine, il ne laissait pas d'être blessé que ce
sacrifice n'eût pas été exigé de son patriotisme.

La grande conspiration militaire, qui se préparait depuis plusieurs
mois, éclata au mois d'août de cette année. Monsieur Lainé en recevait
les détails par chaque courrier. Il n'arrivait que deux fois la
semaine.

Monsieur Lainé ouvrait ses lettres avec le frisson et leur lecture
déterminait un accès de fièvre, soit qu'elles lui apportassent
l'espoir ou l'inquiétude. Il venait les attendre chez moi, et je l'ai
vu passer alternativement, trois fois en dix jours, de la confiance
absolue à un entier découragement: tout était sauvé; tout était perdu.

Il déduisait alors les motifs de ses craintes ou de ses espérances
avec une éloquence bien propre à entraîner mais qui perdit bientôt
toute influence sur mon esprit par la mobilité des impressions qu'elle
exprimait. Et c'était moi, faible femme, qui cherchais à le remonter
en lui répétant ses arguments de la veille; mais il ne les écoutait
plus dès que son imagination se trouvait autrement frappée. Après
avoir fait son hymne de joie ou de désespoir, il retournait chez lui,
se mettait au lit, avait un accès de fièvre, et attendait le jour de
poste en devisant plus tranquillement dans l'intervalle.

Monsieur Lainé était un homme grand, sec, dégingandé, gauche, d'une
figure laide et dénuée de toute physionomie. Sa conversation était
généralement froide, compassée et peu intéressante. On pouvait passer
des soirées entières avec lui en lui entendant jeter, çà et là, dans
la conversation des phrases courtes, sans rédaction et sans effet;
mais, si quelque circonstance frappait son imagination, alors le dieu
se révélait en lui, sa physionomie s'animait, son regard brillait, son
geste s'ennoblissait, sa voix devenait sonore et timbrée; il s'opérait
en lui une véritable métamorphose, mais aussi une surexcitation après
laquelle il retombait dans un état d'atonie véritable.

C'était pour lui-même que monsieur Lainé éprouvait ces mouvements
d'inspiration; il n'avait pas besoin d'être exalté par son auditoire.
Je lui ai entendu faire, dans ma petite chambre d'Aix, dix morceaux
qui auraient été applaudis avec transport s'ils avaient été prononcés
à la tribune; mais aussi, s'il avait fallu répliquer, un instant
après, à quelque antagoniste, hormis qu'il n'eût réussi à le mettre en
colère, notre brillant improvisateur n'aurait eu ni un mot, ni une
pensée à son service.

Monsieur Lainé avait un magnifique talent d'opposition; personne ne
s'élevait plus grandement, plus noblement contre ce qu'il trouvait le
mal; mais le genre même de son éloquence n'était pas gouvernemental.
Il était trop irrité contre les arguments de mauvaise foi qu'emploient
les partis et, lorsqu'il ne les pulvérisait pas au premier coup, il
était incapable de leur faire cette guerre de poste à laquelle les
ministres sont astreints. Il m'est resté, des six semaines que j'ai
passées à voir monsieur Lainé tous les jours, de l'amitié pour sa
personne, de l'admiration pour son éloquence et nulle confiance dans
son jugement.

Les équipages de la reine Caroline d'Angleterre traversèrent Aix. On
nous dit qu'elle avait séjourné dans une auberge sur la route de
Genève; d'étranges récits nous en parvinrent.

Curieuse de savoir la vérité sur les détails, je m'en enquis lorsque,
peu de temps après, je suivis le même chemin. Je descendis de voiture
à Rumilly et j'entrai dans l'auberge. Une jeune fille, ayant l'air
très décent, travaillait dans la cuisine; je lui fis quelques
questions sur le séjour de la Reine. Elle me répondit, en baissant les
yeux, qu'elle ne savait rien.

«Est-ce qu'elle ne s'est pas arrêtée ici.

--Si fait, madame, mais je n'y étais pas.»

L'hôtesse alors s'approcha et me raconta que cette reine était restée
huit jours chez elle, mais que, dès la première soirée, elle s'était
empressée d'envoyer ses filles chez une de leurs tantes:

«J'étais honteuse, madame, de ce que je voyais moi-même et j'avais
répugnance à envoyer mes servantes pour la servir.»

Il paraît que le courrier Bergami était devenu trop bonne compagnie
pour satisfaire aux goûts de cette impudique princesse. Elle en était
pourtant dominée. Mais, sous prétexte d'une conférence avec le
ministre d'Angleterre à Berne, pour régler son passage en Suisse, elle
l'avait expédié en mission de confiance, et elle avait passé la
semaine de son absence à Rumilly dans une orgie perpétuelle avec ses
autres valets.

L'indignation était arrivée à un tel point dans le petit bourg ainsi
sali de sa présence que, le jour de son départ, une querelle s'étant
élevée entre un de ses gens et un postillon et la Reine prétendant
imposer silence de sa parole royale, il y eut une explosion de fureur
générale. Toute la population y prit part. On la voulait lapider, et
elle en courut quelque risque.

Voilà l'honorable personne qu'une partie notable de la nation anglaise
réclamait à grands cris comme souveraine. Nouvelle preuve de la bonne
foi des oppositions en tous pays.

Après avoir passé quelques jours dans l'enchantement que je suis
toujours assurée de retrouver à Genève, je traversai le Jura, au
milieu de la neige, et j'arrivai à Paris la veille de la naissance de
monsieur le duc de Bordeaux. Je ne nierai pas qu'elle ne m'ait causé
une vive joie et que je n'aie répété toutes les exagérations
royalistes sur cet _enfant du miracle_, comme nous l'appelions.

Véritablement, lorsqu'on pense que son père avait péri pour assurer
l'extinction de la race et que ce faible rejeton avait échappé à
toutes les excitations morales et physiques de sa malheureuse mère
pendant cette fatale soirée du 13 février, il était permis de trouver
là le doigt de la Providence et de compter sur sa protection.

Toutefois, je me rappelle parfaitement une circonstance qui me frappa
dans le temps et que nous avons bien souvent remémorée depuis. Je me
promenais dans mon salon avec Pozzo et je poétisais sur cette
naissance depuis une heure. Tout à coup, il s'arrêta, posa sa main sur
mon bras, et me dit:

«Vous voilà bien contente, bien joyeuse, bien charmée! Vous entendez
toutes ces cloches qui sonnent, hé bien, c'est le glas de la maison de
Bourbon; souvenez-vous de mes paroles.»

Pozzo n'avait que trop bien prévu. La naissance de monsieur le duc de
Bordeaux excita sa famille à vouloir rétablir la monarchie absolue, en
même temps qu'elle enlevait au peuple l'espérance de l'extinction
naturelle de la branche aînée avec laquelle il ne se sentait pas en
sympathie.

C'est ainsi que la prévision des faibles mortels est souvent trompée
par les décrets de la Providence et que nos cris d'allégresse devaient
se transformer en larmes de regrets. Je dois à Pozzo la justice de
reconnaître qu'il a été du bien petit nombre de gens qui le prédirent
dès alors.

Le duc de Wellington exprimait à peu près la même idée, au mariage de
monsieur le duc de Berry, lorsqu'en répondant à quelqu'un qui trouvait
madame la duchesse de Berry trop frêle pour donner l'espoir d'avoir
des enfants, il dit: «Ce serait un grand bonheur pour la Restauration.
Sa meilleure chance pour s'établir est de laisser l'espérance de
l'extinction de la branche régnante!»

Les partis firent courir des bruits sur la naissance de monsieur le
duc de Bordeaux que la royale impudeur de sa mère ne permit pas de
soutenir.

Je n'entrerai dans aucun détail ni sur ses couches, ni sur le procès
de la reine d'Angleterre. Tout ce que je dirai c'est qu'entre les
procès-verbaux de l'héroïsme maternel de l'une de ces princesses et
les scandaleuses dépositions sur la vie de l'autre, les gazettes
furent, pendant quelques jours, d'une si dégoûtante indécence qu'on
n'osait pas les laisser sur la table.

Il y eut au moment du baptême de monsieur le duc de Bordeaux une
promotion de chevaliers des ordres. On avait hésité à en faire
jusque-là parce que le Roi ne pouvait tenir chapitre avant d'avoir été
sacré, et les infirmités de Louis XVIII ne lui permettaient pas de
s'exposer à tous les regards pendant une si longue et si fatigante
cérémonie.

On se décida cependant à faire des chevaliers. Mon père ne fut point
porté sur la liste. Il en fut même comme exclu, car tous les autres
ambassadeurs, en activité et en retraite, furent nommés. Le Roi
conservait du mécontentement de sa retraite et monsieur de Richelieu
eut le tort de ne pas insister et de laisser donner un dégoût très vif
à un de ses plus chauds partisans qui, par cette retraite même, lui
avait donné une marque de confiance plus constitutionnelle qu'il
n'entrait encore dans les idées françaises.

Mon père en fut profondément blessé, et je me reproche de n'avoir pas
assez partagé son chagrin. Ne trouvant que peu de sympathie autour de
lui, il le renferma dans son sein, et j'ai su depuis qu'il en avait
grandement souffert. S'il l'avait épanché, peut-être lui aurait-il été
moins sensible; mais je ne pouvais me persuader que sa haute raison
attachât tant de prix à une décoration qui me semblait si futile.




CHAPITRE V

     Insurrections militaires. -- Congrès de Troppau. -- Habileté du
     prince de Metternich. -- Il se raccommode avec l'empereur
     Alexandre. -- Conduite du vieux roi de Naples. -- La «Paüra». --
     Description qu'il en fait. -- Insurrection du Piémont. -- Le
     prince de Carignan. -- Conduite du général Bubna à Milan. -- Mort
     de l'empereur Napoléon.


L'épidémie des insurrections militaires gagnait de plus en plus. Elle
avait éclaté d'abord à Cadix; une tentative avait eu lieu chez nous.
Naples en fut attaquée, et bientôt après le Piémont.

L'insurrection à Naples était devenue une révolution; notre cabinet se
refusait à l'intervention armée des autrichiens. Il espérait, par des
négociations, amener les napolitains eux-mêmes à renoncer à une partie
des concessions arrachées aux terreurs de leur vieux Roi et à se
contenter de sacrifices qui laissassent du moins la possibilité d'un
gouvernement monarchique. En d'autres termes, il désirait faire
remplacer la constitution espagnole de 1812 par la charte française de
1814. Les puissances absolutistes se souciaient peu d'un pareil
exemple. Il y eut un congrès assemblé à Troppau.

Je n'écris pas l'histoire et ne prétends point donner le journal de ce
congrès ni de ceux qui le suivirent. Je n'en parle que pour citer une
anecdote peu connue; je la tiens de bonne source et elle ne laissa pas
d'influer sur le destin du monde.

L'empereur Alexandre, dont le libéralisme commençait à se calmer
beaucoup, se trouvant à un grand dîner chez l'empereur d'Autriche,
s'exprima en termes fort chauds contre les fauteurs de révolutions. Il
assura que les gouvernements militaires étaient seuls à l'abri des
bouleversements, ajouta qu'à la vérité la moindre insurrection des
troupes y serait mortelle, puis affirma que les armées autrichiennes,
russes et prussiennes étaient complètement....

Le prince de Metternich lui coupa la parole en parlant d'autre chose.
L'Empereur parut surpris et choqué. Tout le monde fut étonné, et le
dîner s'acheva dans le silence. À peine levé de table, le prince
s'approcha de l'Empereur et lui demanda pardon de son impertinence; il
avait cru remarquer dans ses paroles l'ignorance de ce qui se passait
en Russie et avait voulu l'empêcher de les prononcer.

Il apprit à l'Empereur l'insurrection de la garnison de Pétersbourg:
elle avait déposé ses officiers et quitté la ville pour marcher sur
les colonies militaires. L'Empereur protesta de l'impossibilité d'un
pareil fait. Monsieur de Metternich le supplia d'attendre avant de se
prononcer hautement, promettant de garder le secret le plus absolu, et
de laisser Sa Majesté Impériale être le premier à répandre la nouvelle
dans les termes qui lui conviendraient le mieux.

Quarante-huit heures s'écoulèrent. Enfin, le troisième jour arriva le
courrier de Pétersbourg. Il apportait la confirmation de
l'insurrection et du départ des troupes.

Leur présence dans les colonies militaires aurait pu entraîner les
suites les plus graves, mais elles avaient été poursuivies et
ramenées, moitié par force moitié par persuasion. Le danger était
conjuré, et c'était pour pouvoir en donner l'assurance à l'Empereur
qu'on avait retardé jusque-là le départ du courrier.

Il fut très mécontent d'avoir appris des événements de cette
importance par une voie étrangère et tança vertement son monde; mais
il conçut une grande idée de la manière dont le prince de Metternich
était instruit par ses agents et beaucoup de reconnaissance du secret
qu'il avait fidèlement gardé, même vis-à-vis de l'Empereur son maître.
C'est à dater de ce moment que l'empereur Alexandre commença à se
livrer, d'une part, aux terreurs qui ont empoisonné le reste de sa vie
et, de l'autre, à une confiance pour le prince de Metternich qui
bientôt ne connut plus de borne.

Dans ces conjonctures, le prince Ypsilanti quitta le drapeau russe
pour lever en Grèce celui de l'indépendance. À toute autre époque, le
cabinet de Pétersbourg, qui préparait cette catastrophe depuis un
siècle, l'aurait assurément appuyé de tous ses moyens; mais
l'Empereur, effrayé de ce qui portait le caractère d'insurrection et
surtout d'insurrection militaire, céda facilement aux exhortations du
prince de Metternich. Celui-ci ne voulait pas de guerre en Orient. Son
seul but était d'assurer la domination autrichienne en Italie.

On avait déjà vu le vieux Roi de Naples arriver à Troppau, accompagné
de deux énormes lévriers seuls objets de ses sollicitudes, rapporter
tous les engagements pris avec ses sujets, manquant ainsi aux serments
les plus solennels au risque des dangers qu'il pouvait faire courir à
son fils, resté à Naples en otage de sa bonne foi. On l'avait vu
suivre les souverains alliés à Laybach, passer dans les rangs des
troupes autrichiennes, prêcher la croisade contre ses propres États
et, les larmes aux yeux, demander vengeance envers ceux qu'il avait
juré de protéger. Ses voeux étant accomplis et son pays conquis,
occupé, foulé et ruiné par l'étranger, il reprit assez de courage
pour consentir à y retourner.

On le fit accompagner par des commissaires de toutes les puissances,
en partie pour le soutenir contre ses propres terreurs, en partie pour
donner à sa cause triomphante l'appui moral de la sanction européenne
et plus encore pour modérer la cruauté des réactions que la peur dont
il était encore dominé aurait pu lui inspirer. Naples se rappelait en
frémissant son premier retour de Sicile, et le monde n'en avait pas
perdu la mémoire.

Le prince héréditaire vint à sa rencontre jusqu'à Rome. Les
commissaires assistèrent à l'entrevue de ces deux royaux personnages,
et c'était la rougeur sur le front que Pozzo, pleurant d'un oeil et
riant de l'autre, racontait la discussion qui s'éleva entre eux sur
l'excès des craintes qu'ils avaient mutuellement ressenties.

En Italie, les choses s'appellent par leur nom; on ne cherche pas de
circonlocution. Et c'était de leur _maladetta paüra_ que le père et le
fils s'entretenaient librement:

«E che paüra ti! è io che ho avuto paüra.

--Oh! cara maestà no, non era niente, è dopo la sua partenza ch'è
venuta la vera paüra.»

Et puis ils racontaient tous les degrés et tous les effets de cette
terrible _paüra_ avec une candeur qui pourtant ne touchait guère leurs
auditeurs.

Pozzo me disait: «En sortant de cette entrevue, mes collègues et moi
nous avons été vingt-quatre heures sans oser seulement nous regarder.»

Le prince de Metternich fait, au même sujet, un récit où il convient
de joindre la pantomime lazaronesque au jargon du vieux Roi pour qu'il
ait tout son mérite.

Ferdinand lui parlait sans cesse à Laybach _di questa maladetta
paüra_. L'impassibilité du ministre persuadant au Roi qu'il
n'appréciait pas toute l'importance de ce mobile, il lui demanda un
jour s'il savait bien ce que c'était que la «paüra». Sur la réponse un
peu dédaigneuse de monsieur de Metternich, le Roi reprit, avec une
extrême bonhomie:

«Non ... non ce n'est pas ça ... _ve lo dirò io_.... C'est une _certa
cosa_ qui vous _piglia là_», en mettant sa main sur le sommet de sa
tête et faisant le geste de tordre; «et qui vous prend _les cervelles_
et les fait danser _fin_ qu'on croit qu'elles vont sortir de la tête;
_poi scende al stomacho_ ... on croit qu'on va _svenare_ ... _pare_
qu'on se meurt...» Et il mettait les deux mains sur son estomac, «_poi
scende un po più giù_», les deux mains suivaient. «On sent une _dolor
del diavolo_, et _poi ... poi ... brebre brebre_»...; en lâchant les
mains et terminant sa description physiologique par un geste
expressif.

Lorsque l'insurrection militaire se déclara en Piémont, le roi Victor
donna sa démission et descendit du trône plutôt que d'imiter le roi de
Naples en s'humiliant devant ses sujets pour les trahir par la suite.
Victor avait à la fois trop de courage et trop de loyauté pour jouer
un pareil rôle. Celui qu'accepta le prince de Carignan dans cette
triste affaire, si mal conçue, lui attira l'animadversion de tous les
partis.

J'avoue que je me sens un assez grand fond de bienveillance envers ce
prince pour être tentée de l'excuser. Il était bien jeune: nourri dans
la haine des autrichiens qu'il avait raison de détester, il savait ce
sentiment partagé par le Roi.

On l'avait entouré et persuadé qu'il s'agissait d'entrer dans une
ligue commune à tous les peuples de la péninsule. Naples était déjà
émancipée. La Lombardie, la Romagne, la Toscane devaient lever à la
fois le drapeau de l'indépendance et expulser les allemands de leur
sein. La nationalité italienne une fois rétablie, on diviserait ce
pays en deux grands États capables de se défendre eux-mêmes contre
leurs voisins, et la maison de Savoie se trouverait naturellement
appelée à gouverner celui du nord.

Voilà le roman à l'aide duquel on avait fait entrer le prince de
Carignan dans la conspiration, en lui assurant que le Roi lui-même y
donnerait les mains avec joie, une fois le mouvement commencé.

Lorsqu'il vit le Piémont seul s'émouvoir et que, loin d'amener la
réunion de l'Italie sous la protection du roi de Sardaigne,
l'insurrection avait pour but de le dépouiller de son autorité, le
prince de Carignan s'aperçut qu'il était joué par la faction
révolutionnaire. Il voulut se retirer du complot, s'y prit
maladroitement, livra ses anciens confidents et compromit sa
réputation d'homme d'honneur fort au delà peut-être qu'il ne le
méritait. Quoi qu'il en soit, la punition fut dure. Il fut chassé de
Turin, et l'asile qu'il trouva chez son beau-père à Florence ne lui
fut ouvert que sous les conditions les plus rigoureuses et les plus
humiliantes.

L'habileté du général Bubna, gouverneur autrichien, avait déjoué les
trames ourdies en Lombardie avec tant de bonheur, que la tranquillité
y fut maintenue, sans avoir recours à de grandes sévérités. Il lui
suffit de se montrer instruit des menées et d'avertir les fauteurs de
troubles qu'ils devaient s'éloigner.

La façon dont il expulsa lord Kinnaird, un des agents les plus actifs
du complot, est bien dans son caractère. Tous les jours, lord Kinnaird
faisait la partie de whist du général. Un soir, au lieu de l'_à
demain_ habituel, Bubna accompagna son serrement de main quotidien de:

«Bonsoir, mon cher lord, bon voyage.

--Comment, bon voyage?

--Hélas! oui, vous nous quittez.

--Point du tout.

--Ah! si fait; j'ai visé votre passeport, vos chevaux sont commandés
pour cinq heures du matin. Bon voyage, mon cher lord. Si vous teniez à
avoir une escorte, elle serait à vos ordres à six heures, mais le pays
est tranquille et je ne pense pas que ce soit nécessaire. Bonjour, mon
cher lord, bon voyage.»

Lord Kinnaird partit en effet à cinq heures bien précises, sans
attendre l'escorte que Bubna lui aurait infailliblement envoyée. Ce
congé donné de cette façon, devant quarante personnes, avertit les
complices qu'ils étaient découverts et qu'il fallait renoncer à une
trame où la plupart des assistants étaient entrés.

Le général Bubna conseilla plus confidentiellement à quelques
seigneurs de Lombardie, les plus compromis, une courte absence et
surtout un voyage à Vienne. Ce ne fut qu'après sa mort que les
complots se renouvelèrent et que des gouverneurs moins habiles eurent
recours à des mesures plus acerbes.

Tandis que les passions révolutionnaires s'agitaient en Europe, la
main puissante qui les avait domptées et fait servir à répandre son
nom dans tout l'univers, cette main désarmée qui effrayait encore les
nations cédait au plus terrible des vainqueurs.

Le 5 mai 1821, Napoléon Bonaparte exhalait son dernier soupir sur un
rocher au milieu de l'Atlantique. La destinée lui avait ainsi préparé
le plus poétique des tombeaux. Placée à l'extrémité des deux mondes,
et n'appartenant qu'au nom de Bonaparte, Sainte-Hélène est devenue le
colossal mausolée de cette colossale gloire; mais l'ère de sa
popularité posthume n'avait pas encore, commencé pour la France.

J'ai entendu crier par les colporteurs des rues: _La mort de Napoléon
Bonaparte, pour deux sols; son discours au général Bertrand, pour
deux sols; les désespoirs de madame Bertrand, pour deux sols, pour
deux sols_, sans que cela fît plus d'effet dans les rues que l'annonce
d'un chien perdu.

Je me rappelle encore combien nous fûmes frappées, quelques personnes
un peu plus réfléchissantes, de cette singulière indifférence; combien
nous répétâmes: «Vanité des vanités et tout est vanité!» Et pourtant
la gloire est quelque chose, car elle a repris son niveau, et des
siècles d'admiration vengeront l'empereur Napoléon de ce moment
d'oubli.

Je ne puis donner des détails particuliers sur les temps de son exil.
Ils ne me sont arrivés que par des séides ou des détracteurs. J'ai
connu quelques-unes des personnes qui l'ont accompagné, mais elles
voulaient tirer parti de leurs paroles. Gourgaud prétendait vendre ses
révélations, Bertrand exploiter sa fidélité. Ni l'un ni l'autre ne
méritaient de confiance dans leurs récits. Encore moins pouvait-on se
fier à ceux de sir Hudson Lowe qui, accablé du poids de sa
responsabilité, avait compris sa mission fort gauchement. Il
tracassait l'Empereur dans les détails et lui cédait dans les choses
essentielles.

S'il était possible de se faire une idée un peu juste sur l'ensemble
de son existence à Sainte-Hélène, il me semble qu'elle a été composée
de grandeur dans les souvenirs dont ses belles dictées font foi, et de
petitesses dans les actions dont la correspondance avec sir Hudson
Lowe fait aussi témoignage.

Au surplus, l'Empereur avait ce caractère de l'omnipotence que, même
au sommet de sa gloire et occupé à culbuter les empires, il trouvait
encore le temps d'entrer avec chaleur dans des détails qu'un simple
particulier aurait négligés sans scrupule. La puissance de Dieu
soigne l'aile du moucheron. Peut-être ce que notre malveillance
qualifiait de petitesse était-il l'excès de la force.

Lord Castlereagh, en entrant dans le cabinet de George IV, lui dit:

«Sire, je viens apprendre à Votre Majesté qu'Elle a perdu son plus
mortel ennemi.

--Quoi, s'écria-t-il, est-il possible! elle est morte!»

Lord Castlereagh dut calmer la joie du monarque en lui expliquant
qu'il ne s'agissait pas de la Reine, sa femme, mais de Bonaparte. Peu
de mois après, les espérances conçues par le Roi furent accomplies. Il
faut convenir que, si jamais de pareils sentiments peuvent être
justifiés, c'était assurément par la conduite de la reine Caroline. Sa
mort fut un soulagement pour tout le monde, et surtout pour le parti
qui avait entrepris la tâche impossible de l'honorer. Elle périt
victime de ses excès.




CHAPITRE VI

     Intrigues contre le ministère. -- Madame du Cayla. -- Retraite du
     ministère. -- Formation du nouveau ministère dont monsieur de
     Villèle est le chef. -- Son caractère. -- La Congrégation. -- Ses
     projets.


Le cabinet, à la tête duquel se trouvait placé le duc de Richelieu,
s'occupait activement des affaires. La France reprenait son rang parmi
les nations; on commençait à compter avec elle. La question d'Orient
s'entamait et elle prétendait [avoir] place au banquet. La prospérité
intérieure s'établissait avec la tranquillité. La Chambre des pairs
avait montré une grande indulgence envers les conspirateurs du mois
d'août 1820; mais la sagesse du gouvernement maintenait les artisans
de trouble dans le respect et cette longanimité n'avait pas eu de
grands inconvénients. Des lois sages se préparaient. Tout enfin
annonçait la session comme devant être calme et utile pour le pays.

Le ministère, occupé de ses travaux et composé de gens éloignés des
intrigues de la Cour, ignorait ou attachait trop peu d'importance à ce
qui s'y tramait.

Le roi Louis XVIII avait besoin d'un favori. L'éloignement de monsieur
Decazes le laissait dans un isolement qu'il lui fallait combler. Si un
des ministres avait voulu prendre ce rôle, le Roi s'y serait prêté
volontiers, mais aucun n'était propre à le remplir.

Le hasard conduisit madame du Cayla dans le cabinet du monarque. Elle
avait des restes de beauté, était spirituelle, intrigante et possédait
surtout un fond de bassesse que rien n'épouvantait. Les tristes
séductions employées auprès du vieux Roi ne le cédaient qu'à l'ignoble
salaire qu'elle en recevait. Si le ministère avait été plus éclairé
sur ses manoeuvres, on aurait pu la retenir dans une situation
subalterne et mercenaire: l'or aurait suffi à son âpreté; mais il la
méprisa trop. Elle eut le temps d'établir son influence et voulut
l'exercer politiquement.

Je ne sais si elle conçut l'idée d'allier sa fortune à celle de
monsieur de Villèle ou si monsieur de Villèle pensa le premier à se
servir de ce vil instrument, mais, ce dont je suis sûre, c'est que
Sosthène de La Rochefoucauld, depuis de longues années le soupirant
plus ou moins heureux de madame du Cayla, devint l'intermédiaire de
cette alliance encore très secrète. Une fois conclue, on y fit
facilement entrer Monsieur, et la chute du ministère Richelieu fut
décidée dans ce petit conseil, sous le patronage de la Congrégation.

L'intrigue éclata dès l'ouverture de la session. On proposa dans
l'adresse, en réponse au discours du Roi, une phrase qui se pouvait
interpréter comme un blâme aux ministres, et il fut bientôt évident
qu'elle serait soutenue par les deux oppositions, de droite et de
gauche, réunies pour attaquer le ministère dans cette conjoncture.

Les doctrinaires, sous l'influence de leur chef monsieur
Royer-Collard, firent l'appoint de cette majorité factice, bien
persuadés qu'ils étaient devoir tomber en trois mois un ministère
ultra et d'être appelés à le remplacer.

Monsieur Royer-Collard possède une de ces ambitions occultes qui
prétend tout obtenir en ayant l'air de tout dédaigner. Il n'en est
pas de plus dangereuses ni de plus amère. Il s'était fait une grande
existence avec un peu de talent et beaucoup d'emphase. On peut citer
de lui deux ou trois discours remarquables et un grand nombre de mots,
plus creux que profonds, mais qui ont eu grande vogue pendant un
certain temps.

L'alliance précaire des partis était le résultat des manoeuvres de
monsieur de Villèle. Si le ministère avait méprisé cette union contre
nature, elle ne pouvait durer huit jours; mais monsieur de Villèle
s'était bien flatté de trouver monsieur de Richelieu trop
honorablement susceptible pour s'obstiner à garder une place où il
semblait atteint par la désapprobation d'un des organes de la nation.
Son espérance fut justifiée. Ce fut une faute, car la Chambre des
députés parlait au nom de l'intrigue; mais ces genres de fautes
n'appartiennent qu'aux plus nobles caractères. D'ailleurs le Roi, déjà
gagné par les blandices de madame du Cayla, loin de solliciter ses
ministres de braver une situation évidemment transitoire, les
encouragea à faire du vote de l'adresse une question de cabinet.

Lorsqu'il fut constaté que tout le parti ultra, dont Monsieur était le
chef, travaillait aussi activement que lui-même au renversement du
ministère, monsieur de Richelieu alla trouver le prince et lui demanda
compte de cette parole de gentilhomme donnée, avec tant de solennité,
l'année précédente.

Monsieur ne se déconcerta nullement: «Oh! je vous en aurais dit bien
d'autres pour vous faire accepter alors; les temps étaient si mauvais
que nous étions encore heureux de n'être réduits qu'à vous et de
pouvoir nous arrêter aux gens de votre nuance d'opinion; mais vous
comprenez bien, mon cher duc, que cela ne pouvait durer.»

Monsieur de Richelieu lui tourna le dos, avec plus d'indignation que
de respect. Il rassembla ses collègues et, après une longue
conférence, ils conclurent que, s'il était facile de résister à la
coalition improvisée des deux oppositions et à sa majorité factice, il
était impossible, en revanche, de gouverner utilement avec l'hostilité
de Monsieur. Rien n'aurait été plus aisé que de le rendre odieux au
pays en démasquant ses intrigues, ses intentions et de le reléguer à
n'être qu'un chef de faction; mais le cabinet était composé de gens
trop consciencieux et trop royalistes pour vouloir achever de
dépopulariser un prince, héritier de la couronne, que la santé du Roi
plaçait sur l'estrade même du trône.

En conséquence, les ministres décidèrent de se retirer en masse et le
duc de Richelieu fut chargé d'en prévenir le Roi. Celui-ci, arrivé au
dénouement, fut fort troublé: «Mon Dieu, dit-il, en mettant sa tête
entre ses mains, que vais-je devenir? Que veulent-ils faire? Que
va-t-on m'imposer?»

Monsieur de Richelieu l'engagea à voir Monsieur et à se concerter avec
lui. Peu d'heures après, il reçut un billet du Roi qui le mandait en
toute hâte. Il le trouva seul dans son cabinet, le visage radieux:
«Venez vite, mon cher Richelieu, votre conseil était excellent. J'ai
vu mon frère; j'en suis parfaitement content: il est très sage, tout
est arrangé; vous pouvez vous en aller quand vous voudrez.»

Voilà quelles furent les expressions de la reconnaissance royale pour
tous les services et tout le dévouement du duc de Richelieu. Je l'ai
vu lui-même sourire en les répétant, mais ce sourire avait quelque
chose de triste qui marquait un coeur profondément ulcéré.

Monsieur de Richelieu avait, aux yeux de toute la famille royale, un
tort indélébile que rien ne pouvait effacer. Pendant l'émigration et
au moment où la fondation d'Odessa l'occupait le plus activement,
l'année de son service de premier gentilhomme de la chambre auprès de
Louis XVIII vint à sonner. Le duc pria le duc de Fleury, son camarade,
établi à Mittau chez le Roi, de le remplacer et négligea de venir
prendre son poste dans une antichambre d'émigration. Pour les princes
de la maison de Bourbon, le service auprès de leur personne est
toujours le principal devoir. Jamais ils n'ont pardonné ce premier
grief au duc de Richelieu. Il avait, de plus, pour leur déplaire, les
titres qu'y donnaient un esprit droit et sage et une noble
indépendance de caractère.

L'empressement du Roi pour obtenir la retraite de ses ministres était
devenu si grand qu'il fit réclamer jusqu'à trois fois dans la soirée,
leur démission. La difficulté de se réunir tous, à une heure insolite,
pour la rédiger en commun, en avait retardé l'envoi. On sut depuis
qu'il avait promis à madame du Cayla qu'elle lui serait remise avant
l'heure de son coucher. En effet, elle la reçut à minuit.

Ici se termine le règne de Louis XVIII; il n'a plus été qu'un
instrument entre les mains des agents de Monsieur qui, lui-même,
obéissait à la Congrégation. Lorsque monsieur de Villèle a cherché à
s'en affranchir, il est tombé comme les autres.

J'ai dit que Sosthène de La Rochefoucauld était depuis nombre d'années
dans des relations intimes avec madame du Cayla. Sa femme en
témoignait du chagrin, et son beau-père et sa belle-mère une humeur
qu'ils ne manquaient pas une occasion de faire éclater.

Mais, depuis la faveur de madame du Cayla, ils avaient changé
d'allure. Ils s'étaient graduellement rapprochés, et monsieur et
madame Mathieu de Montmorency passaient leur vie chez elle. Ce
raccommodement obtint pour salaire le ministère des affaires
étrangères pour Mathieu. Sosthène racontait qu'il avait d'abord pensé
à le prendre lui-même, mais il avait trouvé plus romain de
l'abandonner à son beau-père: «J'ai fait des rois, seigneur, et n'ai
pas voulu l'être.»

Il n'y eut pas de président du conseil. Monsieur de Villèle n'osait
pas encore y prétendre pour lui et ne voulait pas en reconnaître un
autre. Monsieur de Corbière suivit le sort de son ami et patron et
prit le portefeuille de l'intérieur. Monsieur de Peyronnet, qui
s'était fait remarquer par sa furibonde faconde pendant le dernier
procès à la Chambre des pairs, fut appelé aux sceaux. Sa réputation
était tellement honteuse à Bordeaux, sa patrie, qu'il y eut des paris
ouverts contre cette nomination, traitée d'apocryphe. Le _Moniteur_
confondit les incrédules.

Le maréchal Victor, duc de Bellune, était un choix selon les coeurs
des plus purs ultras. On le reconnaissait pour un vieil imbécile
entouré d'une famille d'escrocs, mais il _pensait si bien_ que ce
mérite l'emportait sur tous les inconvénients possibles.

Afin que ce pitoyable cabinet reçut le scel du cachet de Sosthène, le
duc de Doudeauville, son père, grand seigneur nécessiteux, fut nommé
directeur des postes. Sa dignité ne lui permit pas d'abandonner son
hôtel pour aller habiter celui de la rue Coq-Héron; mais il en fit
enlever les meubles, les pendules, les ornements, le linge, les
surtouts et jusqu'au billard qu'il fit apporter chez lui.

Cette nomination donna lieu au dernier joli mot aristocratique de
notre temps. Lorsqu'on annonça que le duc de Doudeauville était
directeur des postes, quelqu'un demanda: «Et qui est-ce qui sera duc
de Doudeauville?»

Le marquis de Lauriston se sépara seul de ses anciens collègues et
resta ministre de la maison du Roi. Ses talents et son caractère le
rendaient bien plus digne de figurer dans la nouvelle administration
que de rester avec l'ancienne. Il avait déjà donné des gages de sa
servilité à madame du Cayla.

J'insiste sur cette crise ministérielle parce que c'est là, selon moi,
l'écueil où la Restauration s'est perdue. Ainsi que les vaisseaux
poussés par la tempête sur les Goodwin Sands, on a vu petit à petit la
Congrégation l'attirer sous les eaux jusqu'à ce qu'elle ait été
engloutie aux yeux de tous, chacun ayant prévu son sort sans pouvoir
lui porter d'assistance efficace.

Si monsieur de Villèle était parvenu au pouvoir par des voies
souterraines qui lui valurent, même parmi ses plus féaux, le surnom de
_la taupe_, il serait pourtant injuste de lui refuser un rare degré de
sagacité.

Entré dans la marine au commencement de la Révolution, il avait passé
sa jeunesse à l'île Bourbon où il s'était marié. De retour en France,
il s'était établi dans son manoir paternel, aux environs de Toulouse,
et y avait vécu, pendant les années de l'Empire, sous l'influence de
tous les petits préjugés de la gentilhommerie de province.

Il était maire de la ville en 1814, et publia une brochure sur la
convenance de rentrer dans les voies du pouvoir absolu, sans garrotter
la volonté du Roi par la Charte. Elle resta aussi obscure que son
auteur et ne fut exhumée que lorsqu'il devint un personnage politique;
mais elle a probablement servi de fondation à là confiance que
Monsieur lui a promptement témoignée.

Les précédents de monsieur de Villèle n'avaient pas été de nature à le
qualifier pour jouer un rôle dans l'État, et la vie d'intrigue avait
absorbé tout son temps depuis son entrée aux Chambres où il prit
rapidement une grande influence. Dès 1816, il était le chef de
l'opposition ultra royaliste. Il se trouvait ainsi dans une profonde
ignorance des affaires lorsqu'il y arriva; mais il les apprit, en les
faisant, avec autant de facilité que de perspicacité et aurait fini
par administrer très bien s'il avait été maître de ses actions.

Il comprenait moins les finances, et pas du tout la diplomatie. Non
seulement il n'avait pas la moindre connaissance des rapports des
nations entre elles, des caractères des souverains et des ministres
qui les gouvernaient, mais, sachant à peine l'histoire en homme du
monde, chaque traité, chaque engagement qui liait les pays entre eux
lui semblait une révélation.

J'ai entendu dire, à des diplomates, qu'il fallait lui tenir classe,
comme à un écolier, avant de pouvoir causer des affaires avec lui et,
sur ces sujets il ne montrait pas autant de perspicacité que
d'ordinaire. Mais ce n'est pas un tort aux yeux des souverains. Tous
les rois veulent faire la politique étrangère à leur gré; c'est le
commérage de leur intimité, et le ministre des affaires étrangères
n'est jamais trop ignorant, selon eux, pourvu qu'ils se croient obéis.

Le vicomte Mathieu de Montmorency, avec des données un peu plus larges
sur les rapports diplomatiques, avait un si petit esprit et une
dévotion si ambitieusement puérile qu'il n'était que le serviteur des
Jésuites. Au reste, pendant le ministère de monsieur de Villèle, hors
monsieur de Chateaubriand un instant, tous ses collègues lui ont été
soumis et il n'a eu à lutter qu'avec la Congrégation.

Monsieur de Villèle excellait dans l'art de gouverner une Chambre. Il
avait réussi, par toutes les ruses électorales permises ou non
permises, à se procurer une majorité selon sa volonté, et il la
soignait admirablement. Il avait constamment une oreille aux ordres de
tous les imbéciles qui voulaient y déposer des sornettes ou lui
raconter leurs puériles affaires. Il écoutait avec l'air de l'intérêt,
sans aucun signe d'impatience, s'engageait à profiter de
renseignements si utiles, et congédiait un homme dévoué qui s'en
allait persuadé qu'il gouvernait Villèle et le proclamait un ministre
incomparable.

Je suis loin de faire un tort à monsieur de Villèle de cette conduite.
La faculté de se laisser patiemment ennuyer, sans trop le témoigner,
est une vraie qualité d'homme d'État, surtout dans un gouvernement
représentatif.

Le plus grand obstacle de monsieur de Villèle aux affaires c'est
d'avoir été trop pressé d'y arriver. Son mérite incontesté et son
influence dans son parti l'y auraient amené un peu plus tard; mais,
pour nouer l'intrigue qui l'y avait poussé, il lui avait fallu prendre
des engagements qui le livraient pieds et poings liés à la
Congrégation.

L'esprit prêtre et l'esprit émigré, relevant tous deux de Monsieur,
voulaient diriger les affaires en dehors des intérêts nationaux.
Monsieur de Villèle le sentait mieux que personne, mais, pris dans ses
propres filets, il n'osait pas même chercher à s'en affranchir.

Deux de ses collègues, messieurs de Montmorency et de Clermont
Tonnerre, se trouvaient les agents directs de la Congrégation.
Messieurs de Lavau et Franchet lui obéissaient et l'inspiraient tour à
tour, et monsieur de Rainneville, sous le titre de secrétaire général
des finances, devint son espion près de monsieur de Villèle.

Homme d'esprit, monsieur de Rainneville ne tarda pas à s'apercevoir
des dangers où l'on précipitait la monarchie; il conçut des
inquiétudes, mais ne put s'arrêter.

On va me dire, vous parlez sans cesse de la Congrégation; qu'était-ce
donc? Je pourrais répondre: le mauvais génie de la Restauration, mais
cela ne satisferait pas. Pour nous, qui l'avons vue à l'oeuvre, nous
ne pouvons douter de son existence, et pourtant je ne saurais dire, à
l'heure qu'il est, quels étaient les chefs réels de cette association
qui réglait le destin du pays. On a désigné un certain père Ronsin,
jésuite. Je ne voudrais pas l'affirmer.

Indubitablement, la Société de Jésus se recrutait, à la Cour, de
jésuites à robes courtes. Monsieur d'abord, Jules de Polignac, Mathieu
de Montmorency, le marquis de Tonnerre, le duc de Rivière, le baron de
Damas, en étaient les coryphées. Tout ce qui avait de l'ambition ou se
sentait des dispositions à l'intrigue se ralliait, avec plus ou moins
de zèle, à ce parti qu'on voyait au pinacle et qui ne devait point en
descendre pendant tout le règne, prochainement espéré, de Monsieur.

Si je ne puis signaler les chefs de cette doctrine, je puis au moins
indiquer ses projets; ils me sont revenus par trop de voies, directes
et indirectes, pour qu'ils ne me soient pas très familiers. Toutefois
les articles n'en étaient pas rédigés avec une telle rigidité qu'ils
ne conservassent assez d'élasticité pour se formuler avec plus ou
moins de violence, selon les personnes qu'on cherchait à captiver.
Mais voici les traits fondamentaux vers lesquels on devait tendre: les
trois ordres rétablis dans l'État; le clergé, mis en possession de
biens territoriaux, indépendant, ne relevant que du Pape, c'est-à-dire
de personne, et tenant le premier rang; la noblesse, reconnue comme
ordre, avec le plus des anciens privilèges qu'on pourrait ressusciter;
la Chambre des pairs rendue élective par la noblesse exclusivement qui
se trouvait ainsi représentée comme faisant corps dans l'État; la
Chambre des députés conservée, on la reconnaissait instrument
admirable pour battre monnaie (selon l'expression admise), mais avec
une loi électorale qui donnât une influence considérable aux classes
supérieures. Voilà comme on entendait la Constitution.

La Couronne avait aussi sa part. Il s'agissait d'établir un moyen
pour, en dernier ressort, forcer les assemblées à enregistrer les
volontés du Roi qui pût répondre au lit de justice de l'ancien régime.

C'est en professant ces doctrines qu'on était regardé comme fidèle
serviteur _du trône et de l'autel_, phrase banale dont on nous a
rebattu les oreilles pendant les dix années que les intérêts de
coterie et de passion ont si activement travaillé à en saper les
fondements au lieu de les relever comme ils le prétendaient.

Les lois sur le sacrilège, sur le rétablissement des couvents, sur le
droit d'aînesse, et enfin la forme de l'indemnité donnée aux émigrés
ont été imposées à monsieur de Villèle par la Congrégation. Il en
sentait toutes les conséquences et tâchait de les éloigner le plus
possible.

Pendant la première année, les conspirations lui servirent de
prétexte. Elles furent poursuivies et punies avec une extrême rigueur.
L'échafaud politique se releva dans plusieurs provinces, aussi bien
qu'à Paris. La ruse employée contre les mécontents dans celles de
l'Est excita l'animadversion publique.

On fit parcourir la campagne par un corps de troupe, criant «Vive
l'Empereur», afin d'encourager les bonapartistes à se déclarer et
d'obtenir des preuves de culpabilité contre eux. Il faut avouer que
cette mesure était plus digne des suppôts de l'inquisition que des
ministres d'un roi constitutionnel.

Toutefois, cela passa pour un trait d'habileté à la Cour et dans la
Chambre des députés. Le pays et la Chambre des pairs furent indignés.
Monsieur de Villèle se flattait qu'en jetant ces os à ronger à la
Congrégation, elle se calmerait sur ses prétentions; mais elle n'a
jamais voulu lui laisser un moment de repos et, dès lors, elle
préparait la guerre d'Espagne.




CHAPITRE VII

     Mort du duc de Richelieu. -- Persévérance de l'attachement de la
     reine de Suède. -- Son désespoir. -- Mort de lord Londonderry. --
     Monsieur de Chateaubriand ambassadeur à Londres. -- Il s'y
     ennuie. -- Le vicomte de Montmorency. -- Congrès de Vérone. -- Le
     duc Mathieu de Montmorency. -- Sa vie et sa mort.


La France fit une perte réelle: la mort de monsieur de Richelieu la
priva d'un homme habile, vertueux, honoré, autour duquel des gens de
talent et de conscience se seraient naturellement groupés et que la
force des choses aurait probablement rappelé au pouvoir avant que les
affaires fussent désespérées. Peut-être monsieur de Richelieu
aurait-il pu sauver la Restauration d'elle-même.

Dieu en avait autrement ordonné. Il a suscité le règne de Charles X.
Plaise à sa divine volonté que ce soit pour le bonheur de nos neveux!
Ce n'est pas pour celui des contemporains.

Pendant les derniers mois de son ministère et surtout depuis sa
retraite, monsieur de Richelieu venait souvent chez moi. Il y avait
amené monsieur Pasquier, et c'est à cette époque qu'a commencé ma
liaison plus intime avec ce dernier.

Tous deux regrettaient le pouvoir où ils se sentaient convenablement
placés et où ils avaient l'intime conviction d'avoir rendu des
services essentiels au Roi et au pays. Tous deux s'en expliquaient
librement et blâmaient, quoiqu'avec mesure, les voies dangereuses où
ils voyaient s'engager. Monsieur Pasquier n'était mu que par le
sentiment d'un bon citoyen, inquiet pour le pays, et par une
raisonnable ambition. Peiné de se voir arrêté dans sa carrière, il n'y
avait rien d'amer dans ses impressions.

Il en était autrement du duc de Richelieu: la conduite des princes
l'avait ulcéré jusqu'au fond du coeur. Il était blessé de leur
ingratitude de toute la profondeur du dévouement qu'il leur avait
porté et, quoique bien dégrisé de ce culte, ses vieux souvenirs le
rendaient plus susceptible à leurs procédés. Le duc de Richelieu,
grand veneur et premier gentilhomme de la chambre, continuait à aller
parfois déjeuner au château; il y était toujours très froidement
accueilli.

Madame la duchesse d'Angoulême venait d'acquérir Villeneuve-l'Étang.
Elle était fort en train de cette nouvelle propriété et se faisait
apporter de la crème de chez elle. On la mettait dans un petit pot
auprès de la princesse qui en donnait à quelques personnes. C'était
une faveur. Un jour, elle affecta d'en offrir à travers la table, à
droite et à gauche du duc de Richelieu, d'une manière si marquante que
l'exclusion devenait une offense.

J'ai entendu le duc de Richelieu raconter lui-même cette futile
circonstance, avec cette teinte d'ironie qui part d'un profond
chagrin, accompagné de dédain. Il s'en voulait à lui-même d'être
sensible à de telles misères, mais son vieux sang de courtisan prenait
le dessus de sa raison, et, au fond, il y avait une intention
d'insulte cachée, sous ces formes désobligeantes, dont il avait raison
d'être courroucé.

C'est dans ces dispositions qu'il eut lieu de soupçonner un homme
qu'il avait comblé, auquel il était fort attaché et qui avait toute sa
confiance, d'une action qui, en terme judiciaire, s'appelle un vol.
Cette découverte le bouleversa. Il ne voulut pas l'approfondir. Avant
de prendre un parti sur la manière dont il lui convenait d'agir, il
sentit le besoin de quelques jours de calme et partit pour se rendre
chez sa femme à Courteilles. Il y avait récemment fait un séjour assez
long dont il s'était bien trouvé.

La passion de la reine de Suède ne s'était pas calmée; elle le suivit,
selon son usage, et s'établit dans la petite auberge servant de
tourne-bride au château d'où elle pouvait surveiller toutes ses
actions. Cet espionnage, encore plus insupportable à monsieur de
Richelieu dans l'état d'exaspération où il était arrivé, le décida à
revenir.

Il avait, la veille, traversé à cheval un gué assez profond, et avait
négligé de changer ses vêtements mouillés. On attribua à cette
circonstance un mouvement fébrile et le mauvais visage qu'il avait en
montant en voiture. Il refusa de voir le médecin de madame de
Richelieu, mais promit de faire appeler le sien, s'il n'était pas
mieux le lendemain.

À peine en route, la fièvre augmenta. Un aide de camp polonais, qui
l'accompagnait toujours, en devint inquiet. À Dreux, la reine de
Suède, qui le suivait à la piste et qui, aux relais, faisait placer sa
voiture de manière à se procurer le bonheur de l'apercevoir un
instant, fut tellement frappée de son changement qu'elle fit appeler
l'aide de camp et lui dit: «Monsieur, il faut prendre sur vous de
faire saigner le duc de Richelieu sur-le-champ.»

Elle lui répéta cette injonction à Pontchartrain et à Versailles, en
lui donnant pour preuve de l'état dangereux d'affaiblissement où était
le duc qu'il négligeait de baisser le store de sa voiture du côté où
elle se trouvait placée. Malheureusement, l'aide de camp n'osa rien
décider. L'accès tomba entre Versailles et Paris, et, en arrivant,
monsieur de Richelieu n'était pas très souffrant.

Sa soeur, madame de Montcalm, était établie chez lui. Il entra dans
sa chambre, demanda à souper, mangea fort peu. On le décida à envoyer
chercher le docteur Bourdois. Bourdois était malade; il se fit
remplacer par Lerminier, médecin accrédité mais qui ne connaissait pas
le tempérament du duc. Bourdois l'avertit qu'il avait affaire à
l'homme du monde le plus nerveux et le plus impressionnable par les
affections morales: «Je lui ai quelquefois cru une maladie grave,
dit-il, et, deux heures après, je l'ai retrouvé dans son état
naturel.»

Muni de ces funeste instructions, Lerminier arriva chez monsieur de
Richelieu. Il le trouva couché, moitié assoupi, et fort irrité de voir
une figure nouvelle. Il proposa divers remèdes qui tous furent
repoussés. Enfin la consultation se borna à ordonner quelques tasses
d'infusion de feuilles d'oranger pour calmer la soif; on verrait le
lendemain ce qu'il serait convenable de faire.

Lerminier retourna chez Bourdois lui rendre compte de sa visite et de
l'exaspération du duc, seul symptôme qui l'inquiéta. Bourdois lui
assura l'avoir toujours trouvé ainsi dès qu'il avait un peu de fièvre.

À six heures, l'abbé Nicole, avant de se rendre à son cours, entra
chez monsieur de Richelieu. Son valet de chambre lui dit qu'il
reposait après une nuit fort agitée. Il s'approcha pour le regarder et
fut tellement frappé de son changement qu'il se décida à envoyer
chercher des médecins. Il en arriva plusieurs; on essaya de tous les
remèdes, mais vainement: monsieur de Richelieu ne se réveilla pas de
ce sommeil de mort. Avant midi, il avait cessé de vivre.

Cette mort subite, puisque personne ne le savait même souffrant,
frappa tout le monde. Ses amis, et il en avait de sincères, le
pleurèrent amèrement, et tous les gens de bon sens le regrettèrent
dans le moment et plus encore par la suite.

C'est à cette occasion que monsieur de Talleyrand dit, pour la
première fois, ce mot qu'il a si pauvrement prodigué depuis: «C'était
quelqu'un!»

Monsieur le duc d'Angoulême fut le seul de la famille royale qui
témoigna quelque peine. Il dit à mon frère ces propres paroles: «Je le
regrette beaucoup; il ne nous aimait pas, mais il aimait la France. Sa
vie était une ressource et sa mort est une perte.»

Le Roi, Monsieur et Madame furent plutôt soulagés de ne plus voir un
homme vis-à-vis duquel ils étaient mal à l'aise. Les courtisans
prirent exemple du maître et ne feignirent pas une douleur qu'ils ne
ressentaient pas. Ils étaient excusables, car monsieur de Richelieu ne
les aimait ni ne les estimait.

Le désespoir de la reine de Suède fut aussi violent que son
extravagante passion. Elle loua une tribune à l'Assomption et, le
corps du duc de Richelieu ayant été déposé dans cette église jusqu'à
ce qu'on pût le transporter à la Sorbonne, elle y passa les jours et
les nuits dans une douleur immodérée, justifiant ainsi les folies des
années précédentes.

J'ai déjà raconté comment elle poursuivait monsieur de Richelieu sur
toutes les grandes routes. Elle exerçait la même persécution dans
Paris. Elle avait des appartements près de tous ceux qu'il habitait ou
qu'il fréquentait; il ne pouvait se mettre à une fenêtre qu'aussitôt
la reine ne parut à une autre. Dès qu'il sortait, elle était à sa
suite, sa voiture suivait la sienne, elle s'arrêtait quand il
s'arrêtait, descendait quand il descendait, l'attendait pendant toutes
ses visites et en reprenait le cours avec une persévérance qui était
devenue un véritable cauchemar pour le pauvre duc.

Entrait-il dans une boutique, elle l'y suivait, y restait après lui,
se faisait donner ce qu'il avait choisi et lui faisait envoyer le
pareil. C'était surtout pour des fleurs qu'il faisait porter
quelquefois chez une femme à laquelle il était attaché que la reine
exerçait cette innocente filouterie. Elle racontait naïvement alors
qu'elle se faisait l'illusion de croire ces fleurs choisies pour elle,
quoiqu'elle sût fort bien leur destination.

Monsieur de Richelieu avait besoin d'exercice et allait assez souvent
au jardin des Tuileries; la reine y accourait, mais elle remarquait
que sa présence en chassait le duc et regrettait de le priver de sa
promenade.

Un jour, elle arriva toute radieuse chez madame Récamier. Elle avait
fait un arrangement avec ses marchands pour avoir chaque jour un
costume de forme et de couleur différentes. Monsieur de Richelieu, la
reconnaissant de moins loin, ne détournait la tête qu'après qu'elle
avait eu le bonheur d'envisager sa figure un instant. Une fois même où
il causait avec animation, elle lui avait escamoté une révérence en
passant très près de lui, et lui en faisant une qu'il lui avait rendue
avant de la reconnaître.

Elle était accourue, transportée, raconter ce triomphe à madame
Récamier dont je tiens ces détails. Celle-ci avait fait de vains
efforts pour rappeler un peu de dignité féminine dans le coeur de la
reine de Suède en lui reprochant des empressements si constamment
rebutés, car la répulsion devenait aussi exaltée que la poursuite et
frisait la brutalité. Mais elle l'aimait ainsi, _et même un peu
farouche_, et toute l'éloquence de madame Récamier pâlissait devant
cette étrange fantaisie.

Quant à monsieur de Richelieu, il en était importuné jusqu'au
courroux. Tout consciencieux qu'il était d'employer les moyens de
l'État à son service particulier, je me persuade qu'il ne résista pas
à faire insinuer à Stockholm combien la reine y serait plus
convenablement établie qu'à Paris. Ce qu'il y a de sûr, c'est que son
mari pressait son retour; elle répondait toujours par des certificats
de médecin, et ne consentit à aller occuper une place sur le trône de
son époux qu'après la mort du duc.

C'est le seul exemple d'un amour féminin aussi persévérant dans ses
actions ostensibles sans avoir jamais reçu le plus léger encouragement
et abreuvé de dégoût dont j'aie jamais eu connaissance.

Bientôt après la mort de monsieur de Richelieu, lord Castlereagh,
devenu marquis de Londonderry, mit fin à son existence. Depuis
quelques jours, il donnait des signes de bizarrerie. Un matin, il
sortit à son heure accoutumée du lit conjugal, entra dans son cabinet,
fit une partie de sa toilette, puis revint dans la chambre de sa femme
chercher des pilules qu'il prenait journellement, les avala, et, en
retournant dans son cabinet, se coupa, avec un très petit canif,
l'artère jugulaire si artistement qu'une blessure de fort peu de
lignes le fit tomber mort presqu'immédiatement. Lady Londonderry
entendit sa chute et se précipita vers lui, mais tous les secours
étaient déjà inutiles.

On a voulu chercher des causes politiques à ce suicide; il n'y en
avait aucune. Lord Londonderry était d'un caractère froid et calme,
peu propre à s'émouvoir de pareilles considérations. Sa mort ne peut
s'attribuer qu'à un accès de folie, maladie héréditaire dans sa
famille. Certes, pour qui a été au courant des deux événements, la
mort de monsieur de Richelieu a été bien plus déterminée par des
affections morales, où la politique entrait pour beaucoup, que celle
de lord Londonderry.

Monsieur de Chateaubriand avait été enchanté d'être nommé ambassadeur
en Angleterre où il remplaça le duc Decazes. Son imagination mobile
jouissait du contraste de déployer les pompes diplomatiques là où il
avait traîné l'existence de l'obscur émigré. Ce bonheur fut moins vif
qu'il n'avait prévu, d'autant que sa gloire personnelle ne jette pas
de grands rayons hors de France.

Son talent, si populaire chez nous, a peu de retentissement à
l'étranger, soit qu'il ait jeté son grand éclat pendant que la
Révolution faisait trop de bruit pour qu'il fût écouté, soit que les
témérités de l'école qu'il a fondée n'eussent pas pour des peuples,
accoutumés à les trouver dans leur propre littérature, le charme que
nous y reconnaissions avant que les extravagances des disciples
eussent discrédité le maître.

Remarquons aussi que le mérite particulier des ouvrages de monsieur de
Chateaubriand tient au prestige d'un certain agencement de mots, très
artistement combinés, qui donne à son style un éclat de coloris auquel
les étrangers doivent être bien moins sensibles que les nationaux.
Quelle qu'en soit la raison, monsieur de Chateaubriand n'est point
apprécié hors de France, et c'est ce qui, en tout temps, lui a rendu
impossible de séjourner dans d'autres pays.

Il ne tarda pas à être aussi dégoûté de Londres que de Berlin, et
sollicita vivement d'être envoyé au Congrès de Vérone. Le vicomte de
Montmorency, fort son ami d'ailleurs, s'en souciait peu; mais,
aussitôt après le départ de ce ministre pour Vérone, monsieur de
Villèle, chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères,
se fit de plus nommer président du conseil et se mit en correspondance
intime avec le vicomte de Chateaubriand.

Quant à Mathieu, il prenait sa route pour Vienne; on l'y attendait
avec impatience. À peine descendu de voiture, il sort à pied. Bientôt
après, monsieur de Metternich arrive à l'ambassade; on lui assure que,
sans doute il se sera croisé avec monsieur de Montmorency. Il retourne
chez lui, sans l'y trouver. On le cherche pendant six heures dans la
ville; l'inquiétude commençait à gagner lorsqu'il revint paisiblement
au gîte.

Chargé de lettres et de petits cadeaux par des religieuses de Paris
pour une communauté de Vienne, il avait eu pour premier soin d'aller
les porter et était resté six heures à visiter cette maison. Avait-il,
là, rencontré quelque adepte du parti prêtre? Cela est très possible,
mais je ne le sais pas et je me borne aux faits positifs.

Ce début ne lui donna pas grand relief dans le monde diplomatique qui
se préparait à prendre la route de Vérone, et rien ne fut plus
pitoyable que notre attitude politique à ce Congrès.

Nous y avions une nuée d'envoyés; messieurs de Blacas, de Caraman, de
La Ferronnays s'y étaient réunis à leur ministre, en accompagnant les
souverains auprès desquels ils étaient accrédités, et traînaient à
leur suite une multitude de secrétaires et d'attachés. Il y avait plus
de français à Vérone que de toutes les autres nations ensemble, et
pourtant la France n'y jouait pas le premier rôle, d'autant qu'il n'y
avait ni union ni franchise parmi ses propres agents.

Monsieur et le ministre des affaires étrangères voulaient porter la
guerre en Espagne. Le Roi et le président du conseil voulaient
l'éviter. Les divers ambassadeurs se partageaient entre ces deux
opinions.

Monsieur de Villèle, persuadé par les protestations de monsieur de
Chateaubriand qu'il apporterait un grand renfort à la sienne,
l'autorisa à se rendre à Vérone. Il arriva [décidé à se] prononcer
contre la guerre de la Péninsule, et ses dépêches confirmèrent
monsieur de Villèle dans l'idée qu'il avait acquis un puissant
auxiliaire.

Le vicomte de Montmorency revint à Paris où il était attendu par le
titre de duc. Il est difficile de comprendre la puérile joie que cette
faveur inspira à lui et à sa femme, mais elle ne fut pas de longue
durée. Le duc Mathieu déclara qu'il se tenait pour engagé à faire
entrer une armée en Espagne. Monsieur de Villèle s'y refusa et
monsieur de Montmorency donna, bien à regret, sa démission.

Monsieur de Chateaubriand, arrivé à tire-d'aile, prit la place de son
ami, et, une fois assis au conseil, se montra plus vif pour la guerre
d'Espagne que ne l'avait été son prédécesseur. Les cajoleries
prodiguées par l'empereur Alexandre, lorsque monsieur de Chateaubriand
était resté seul à Vérone après le départ de ses collègues,
avaient-elles amené une révolution dans ses idées ou bien avait-il
jusque-là caché ses véritables opinions? On peut le soupçonner
également de mobilité et de dissimulation, mais les faits sont tels
que je les raconte.

Mathieu avait trouvé assez simple d'être remplacé par monsieur de
Chateaubriand lorsqu'il le croyait d'un avis contraire au sien; mais
il fut indigné quand il le vit, arrivé au pouvoir, suivre les mêmes
errements. Il s'en expliqua avec une extrême amertume. J'assistai à
une scène de violence de sa part où il ne l'épargna pas. Il fallut
toute l'habileté et la douceur de madame Récamier, presqu'également
amie de tous deux, pour éviter le scandale d'une rupture, ouverte et
motivée, devant le public. Monsieur de Chateaubriand la redoutait à
juste titre.

La vie de Mathieu n'a pas été celle de tout le monde. Son père, le
vicomte de Laval, fils cadet du maréchal, avait épousé mademoiselle de
Boullongne, fille de finance, destinée à une immense fortune qu'elle
n'a pourtant pas eue. Elle était extrêmement jolie, spirituelle,
piquante, et s'empara promptement de l'esprit et du coeur de la
duchesse de Luynes, soeur de son mari.

La vicomtesse de Laval désirait passionnément une place à la Cour.
Madame de Luynes s'identifia à ce voeu de sa belle-soeur; tout était à
peu près arrangé lorsque la famille royale se prononça contre cette
prétention de mademoiselle Boullongne. Elle fut repoussée durement. La
famille de Montmorency se tint pour offensée de cet affront à une
femme qui n'était plus mademoiselle Boullongne mais madame de Laval.
Madame de Luynes proclama son mécontentement. Je crois même qu'elle
cessa de faire son service de dame du palais jusqu'au moment où les
malheurs de la Révolution la ramenèrent aux pieds de la Reine.

Le duc et la duchesse de Luynes n'avaient qu'une fille unique destinée
à être la plus grande héritière de France. L'amour de la duchesse pour
son nom lui fit désirer de la marier à un de ses neveux, et l'amitié
qu'elle portait à la vicomtesse l'engagea à donner la préférence au
fils unique de celle-ci sur les quatre fils de son frère aîné, le duc
de Laval. Lui-même, fort dévoué à la vicomtesse, le souhaitait.

L'union de Mathieu avec la jeune Hortense de Luynes fut donc convenue,
à la satisfaction des deux mères et avec l'assentiment du duc de
Luynes. Il survint un obstacle auquel on ne s'attendait guère.

Gui de Laval, fils aîné du duc, roux, laid, asthmatique, cacochyme,
vieillard de vingt ans, avait épousé mademoiselle d'Argenson,
charmante personne qui faisait un contraste frappant avec l'époux que
d'immenses avantages de rang et de fortune lui avaient fait accepter.
Le jeune Mathieu ne fut pas le dernier à en être frappé, et il devint
amoureux fou de sa charmante cousine.

Élevé dans l'hostilité de la Cour, par suite du mécontentement de ses
parents, livré aux soins de l'abbé Sieyès pour lui former le coeur et
l'esprit, il tomba, ainsi préparé, dans la société intime de la
famille d'Argenson où il ne fit qu'accroître ses dispositions
révolutionnaires et développer l'incrédulité philosophique inspirée
par son instituteur. Toutefois la droiture d'un coeur passionné le fit
reculer devant l'idée d'épouser Hortense de Luynes, tandis qu'il
adorait la marquise de Laval. Celle-ci, plus avisée, un peu plus âgée
et peut-être moins éprise, comprit fort bien que la rupture de ce
mariage lui serait imputée à crime par toute la famille et obtint, par
ses sollicitations, le consentement de Mathieu.

Il conduisit à l'autel mademoiselle de Luynes encore enfant, puis elle
rentra dans son couvent. Mathieu l'oublia à peu près auprès de la
marquise. Cependant les années amenèrent le moment où il devint
convenable de réunir les jeunes époux. Il fallut encore avoir recours
à l'influence de la marquise.

Ce rapprochement était à peine fait que la duchesse de Luynes, après
quinze ans de stérilité, accoucha d'un fils, et, ce qui fut bien plus
sensible à Mathieu, son cousin, Gui de Laval, mourut sans enfants,
laissant une veuve dont la possession aurait fait son bonheur.

Il était trop honnête homme pour n'avoir pas d'excellents procédés
pour sa jeune épouse, mais il l'accabla de ses froideurs et, pour
étourdir son coeur, se jeta tête baissée dans toutes les exagérations
révolutionnaires. Ses parents ne l'arrêtaient pas et sa maîtresse l'y
poussait. Elle était intimement liée avec mesdames de Staël, de
Broglie, de Beaumont et partageait leurs opinions qu'elle faisait
adopter à Mathieu. Il montra assez de talent à la tribune où il finit
par renier, avec toute l'exagération d'une jeune cervelle, son
origine et son Dieu. Il attira sur sa tête la vive colère de la Cour
et du parti anti-révolutionnaire ainsi que le blâme des gens sensés.

Lors de la première fédération, l'exaltation ou plutôt la mode
engagèrent un certain nombre des femmes les plus élégantes à aller
traîner la brouette, dans le Champ-de-Mars, pour aider _manuellement_
aux préparatifs de la fête, soi-disant nationale, de la fédération.

La marquise de Laval ne fut pas des dernières à s'y rendre, dans un
beau carrosse doré, suivie de trois laquais portant la livrée de
Montmorency et la manche du connétable, pour bien constater de son
amour pour l'égalité et témoigner combien elle aspirait à faire partie
de la classe vénérable des travailleurs productifs.

Une averse survenue, qui trempa ses légers vêtements et ses souliers
de taffetas, donna un cruel démenti à ses prétentions civiques. Elle
gagna une fluxion de poitrine, le poumon s'attaqua; elle languit
quelques semaines et expira dans les bras de Mathieu. Effrayée
peut-être de la route que prenaient les actes révolutionnaires et
ramenée à des idées plus saines par les douleurs et l'approche de sa
fin, elle les prêcha à son cousin avec l'éloquence du lit de mort.

Cette perte, qui le jeta dans un désespoir sans borne, fut un temps
d'arrêt dans la carrière politique de Mathieu. C'est pourtant à ce
moment que commença l'intimité de sa liaison avec madame de Staël
qu'aucun événement n'a pu rompre ni même refroidir. Le public a cru
que la consolatrice avait réussi à faire oublier la marquise. Je suis
très persuadée du contraire. Cette sainte amitié, née dans les larmes,
a conservé la pureté de son origine.

Pendant que l'affliction de Mathieu l'absorbait tout entier, la
Révolution marchait de crime en crime et aucune âme honnête ne pouvait
plus s'y associer. Je ne sais si c'est immédiatement après la mort de
madame de Laval que les sentiments religieux s'emparèrent du coeur de
son cousin; mais je ne le retrouve, dans mes souvenirs, que quelques
années plus tard menant en Suisse la vie d'un anachorète et expiant
dans les remords les erreurs de sa première jeunesse. Il avait laissé
en France, auprès de sa mère, la duchesse de Luynes, sa femme grosse.
Il lui était né une fille, mariée depuis à Sosthène de La
Rochefoucauld.

Le temps ayant un peu cicatrisé les blessures de Mathieu, les prières
de madame de Staël l'attirèrent à Coppet où ses soins achevèrent de le
calmer.

La France était redevenue habitable; le désir de revoir sa patrie et
de remplir les devoirs de famille, qu'une violente passion lui avait
trop fait négliger, l'y ramena. Si madame Mathieu avait eu à souffrir
de ses froideurs avant l'émigration, elle le lui rendit en hauteur et
en maussaderie au retour.

Dans le long séjour qu'elle avait fait en prison pendant la Terreur,
Hortense s'était passionnément attachée à une femme de chambre qu'elle
y avait menée ou trouvée et vivait exclusivement avec elle, livrée à
toutes les plus petites pratiques de la religion à laquelle seule elle
pliait un caractère de fer. Sa fille tenait peu de place dans sa vie,
ses parents moins encore, son mari point du tout. Reconnaissant ses
torts envers elle et souhaitant trouver dans des affections légitimes
une nourriture permise à un coeur très tendre, monsieur de Montmorency
supporta, avec une patience admirable, les procédés dont il fut
accueilli et chercha à ramener sa femme à plus de douceur.

Bientôt sa fille fut mise au couvent pour l'éloigner de ses caresses,
et madame Mathieu lui déclara qu'étant en prison; pendant la Terreur,
elle avait fait voeu de célibat pour sauver sa tête et celle de ses
parents.

Mathieu se soumit et n'eut d'autre ressource que de suivre son exemple
et de mener une vie tout à fait ascétique. Il se livra aux bonnes
oeuvres, aux mortifications de la chair et s'exalta dans les idées
religieuses, repoussé qu'il était de tous les liens de famille. Nous
l'avons vu pendant vingt ans tenant cette conduite et traité par sa
femme avec un dédain poussé à un tel point que, par exemple,
lorsqu'elle dînait hors de chez elle, elle ne se donnait pas la peine
de l'en prévenir, et il rentrait pour se mettre à table sans trouver
le repas qu'elle défendait à ses gens d'apprêter.

Il n'avait aucune fortune personnelle et, même lorsque la mort du duc
de Luynes rendit madame Mathieu immensément riche, elle ne lui donna
pas une obole. Je l'ai vu voyager sur l'extérieur des diligences parce
qu'il n'avait pas de quoi payer une place dans l'intérieur. Elle
joignait la désobligeance des formes aux duretés du fond, et il
fallait l'inépuisable patience de Mathieu pour supporter une pareille
conduite.

Il était d'une charmante et noble figure, aimable, spirituel et fait
pour plaire. Il partageait son coeur entre Dieu et l'amitié, et
portait ces sentiments jusqu'à l'exaltation. La Restauration y ajouta
l'ambition, et cette ambition dévote qui, en sûreté de conscience, se
prête même aux plus vilaines intrigues, assurée qu'elle est de ne
prétendre au pouvoir que pour la plus grande gloire de Dieu.

Mathieu, que le besoin d'expier les erreurs de sa jeunesse avait jeté
dans les mains des prêtres, était dès longtemps disciple de la petite
Église; il devint facilement membre de la Congrégation; elle le poussa
pour s'en faire un appui.

Madame la duchesse d'Angoulême le traita avec une grande distinction.
Monsieur de Damas son chevalier d'honneur, étant mort en 1814, Mathieu
le remplaça. Il eut beaucoup de crédit sur la princesse aussi bien que
sur Monsieur.

Cette faveur de Cour commença à rapprocher madame Mathieu de son mari;
elle ne lui refusa plus à dîner et quelquefois lui prêta ses chevaux.

Le duc Adrien de Laval, le seul des quatre frères de la branche aînée
qui eût eu des enfants, perdit un fils unique de dix-neuf ans, et la
branche de Montmorency Laval se trouva sans héritier. L'âge de la
duchesse de Laval ne laissait pas l'espoir de le remplacer; le conseil
de famille eut recours au ménage Mathieu.

J'ai vu la correspondance conjugale qui s'établit à ce sujet, et je
suis forcée de convenir que les lettres de Mathieu sont si tendres
d'affections si gracieuses de galanterie, si chastes d'expressions,
que, persuadées qu'elles ne m'inspireraient que du dégoût ou de la
moquerie, je les ai lues avec un véritable intérêt. Elles persuadèrent
madame Mathieu. Les époux expédièrent un courrier à Rome pour être
relevés des voeux qui les séparaient, et son retour fut attendu avec
une impatience un peu exagérée.

Au moment même, madame Mathieu fut prise d'une passion immodérée pour
son mari. Elle n'existait pas hors de sa présence; c'était un
véritable roman, et la figure de cette héroïne de quarante-cinq ans,
laide, mal tournée et surtout vulgaire à l'excès achevait le ridicule
de cette bouffonne lune de miel que Mathieu supportait avec sa
résignation accoutumée.

On a dit que les empressements de madame Mathieu avaient abrégé la vie
de son mari. Quoi qu'il en soit, elle a été pendant quelques mois
parfaitement heureuse de son amour, de l'importance de sa situation,
du ministère et du titre de duchesse. Le chagrin de quitter l'hôtel
des affaires étrangères et ses beaux salons fut compensé, peu après,
par la nomination à la place de gouverneur de monsieur le duc de
Bordeaux et l'espoir d'habiter les Tuileries.

Cependant la santé de Mathieu s'altérait de plus en plus. Il avait eu
des crises fort douloureuses que sa patiente douceur dissimulait. Il
était mieux; on l'espérait guéri lorsque, le vendredi saint de l'année
1826, n'étant pas assez rétabli pour assister aux offices, il sortit
de chez lui pour aller, avec sa femme et sa fille, à l'église de
Saint-Thomas-d'Aquin à l'adoration de la Croix. Il se prosterna appuyé
sur une chaise; sa prière se prolongeant outre mesure, madame de La
Rochefoucauld l'engagea à ne pas rester plus longtemps à genoux. Il ne
répliqua pas: elle attendit encore, puis répéta ses paroles, puis
s'effraya, puis chercha à le soulever; il était mort.

On le transporta dans la sacristie. Les secours lui furent vainement
prodigués; il ne respirait plus. Une maladie de coeur venait de
terminer sa vie au pied de cette Croix qu'il avait si vivement et, je
crois, si sincèrement invoquée depuis trente ans.

On a fait de lui une gravure très ressemblante qui rappelle, d'une
manière frappante, les traits que les peintres espagnols, et surtout
Murillo, ont donné à Jésus-Christ. Selon moi, l'expression de la
figure de Mathieu avait perdu quelque chose de sa beauté depuis que
l'ambition tenait autant de place dans sa vie.

Je me le rappelle en 1810 dans la chapelle de Saint-Bruno, au désert
de la Grande-Chartreuse, comme une vision aussi poétique qu'édifiante.
Il était absorbé dans la prière, sa belle figure se trouvant éclairée
par un rayon de soleil; tout ce que nous étions là en fûmes frappés et
certainement, dans un siècle plus croyant, nous l'aurions vu entouré
d'une auréole de lumière divine.

J'ai toujours beaucoup aimé Mathieu et je l'ai pleuré. Mais ses amis
doivent-ils regretter qu'il ait ainsi fini de la mort du juste, dans
un moment où il était si entouré d'intrigues et d'intrigants qu'il
aurait pu difficilement éviter de ternir sa vie? Déjà sa liaison avec
madame du Cayla était une tache.

Le désespoir de la duchesse Mathieu fut très violent. Dans cette âme
si sèche, il n'y a place que pour la passion. C'est une singulière
personne. Elle ne manque pas d'une espèce d'esprit, raconte assez
drôlement et compte merveilleusement ses écus. Comme ce qu'elle a
toujours aimé le mieux c'est l'argent, elle suppose que Dieu partage
ce goût. Lorsqu'elle souhaite quelque chose, elle s'en va au pied des
autels et promet au bon Dieu une somme plus ou moins forte selon
l'importance de l'objet. Si son voeu est exaucé, elle paie
consciencieusement; mais aussi elle ne donne rien lorsqu'elle n'a pas
réussi. Ainsi la seconde Restauration de 1815 lui a coûté trente mille
francs. Elle en avait promis cinquante si Mathieu guérissait; elle ne
les a point payés. Elle fait aumône de la partie de son bien exigée
par l'Évangile, mais avec des restrictions tout à fait comiques et
sans qu'il y ait jamais le moindre entraînement. Elle prétend être née
avec les dispositions les plus mondaines, les goûts les plus vifs à la
dissipation et avoir été obligée d'étrangler ses passions, faute de
pouvoir les conduire. Elle a survécu à sa fille, aussi bien qu'à son
mari, et s'occupe à diriger des établissements religieux qu'elle a
fondés.

Monsieur regretta fort Mathieu. Madame était extrêmement refroidie
pour lui: elle ne lui pardonnait pas d'avoir préféré le portefeuille
des affaires étrangères au poste de son chevalier d'honneur. C'est
encore une preuve, ainsi que je l'affirmais à l'occasion du duc de
Richelieu, de l'importance que les princes de la maison de Bourbon
attachent au service près de leur personne.




CHAPITRE VIII

     Madame de Duras fait nommer le duc de Rauzan. -- La guerre
     d'Espagne. -- Départ de monsieur le duc d'Angoulême. -- Marchés
     de Bayonne. -- Habileté d'Ouvrard. -- Intrigues du parti ultra.
     -- Sagesse de monsieur le duc d'Angoulême. -- Mécontentement
     contre lui. -- Madame de Meffray. -- Campagne en Espagne. --
     Prise du Trocadéro. -- Conduite du prince de Carignan. -- Les
     grenadiers lui donnent des épaulettes en laine. -- Mot du duc de
     Reichstadt à ce sujet. -- Madame à Bordeaux. -- Le baron de Damas
     remplace le maréchal de Bellune. -- Retour de monsieur le duc
     d'Angoulême.


J'ai souvent remarqué avec étonnement que les femmes, même les plus
dévouées, même les plus distinguées, ne peuvent guère se garantir
d'afficher leur crédit lorsque les hommes qu'elles chérissent arrivent
au pouvoir. Elles ne sauraient pourtant leur rendre plus mauvais
service.

Madame de Duras tomba dans ce piège de la fortune d'autant plus
facilement qu'elle commençait à être fort inquiète de l'attachement de
monsieur de Chateaubriand pour madame Récamier. Elle exigea de lui de
nommer son gendre, le duc de Rauzan, chef des travaux politiques. Ce
poste avait toujours été rempli par quelque diplomate consommé,
vieilli dans les bureaux.

Monsieur de Chateaubriand sentit l'absurdité de le confier à un jeune
homme qui avait été trois mois attaché à l'ambassade de Rome et six
semaines secrétaire de légation à Berlin. Ne sachant comment se tirer
d'une promesse arrachée à sa faiblesse, [il] s'avisa d'écrire à
madame de Duras qu'il craignait que cette nomination, où on
reconnaîtrait tout son empire, ne la compromît et ne lui attirât des
ennemis. J'ai vu le billet où elle lui répondait qu'elle exigeait
l'accomplissement de sa parole, qu'elle se faisait gloire de son
attachement pour lui et ne craignait, en aucune façon, les propos
malveillants qu'on pourrait tenir sur une liaison dont il avait bien
soin qu'elle ne connût que les amertumes.

Monsieur de Chateaubriand n'osa pas résister davantage. Cette
intempestive nomination eut lieu. Elle fut généralement blâmée,
ridiculisée, et nuisit tout d'abord à sa considération. Chacun y
reconnut la volonté impérieuse de madame de Duras et elle ne s'en
cacha pas, et pourtant elle aurait tout sacrifié à cette gloire
qu'elle immolait à l'autel de sa vanité.

La guerre d'Espagne étant décidée, il fallut s'occuper des
préparatifs. Il semblait qu'il ne dût y avoir qu'un ordre à expédier
pour entrer en campagne. La fièvre jaune, qui désolait la péninsule,
avait autorisé l'établissement d'un cordon sanitaire sur la frontière,
et, depuis que la peste révolutionnaire s'y était ajoutée, le nombre
des troupes avait été considérablement accru.

Toutefois, les répugnances politiques et financières de monsieur de
Villèle s'étaient également opposées à ce qu'elles fussent mises sur
le pied de guerre. L'incapacité du maréchal duc de Bellune, aussi bien
que la vénalité de ses entours, avaient servi les voeux du président
du conseil, sans les partager.

Monsieur le duc d'Angoulême fut nommé généralissime et partit au
commencement du printemps. J'ai lieu de croire qu'il n'était nullement
partisan de cette guerre, mais il ne savait jamais qu'obéir au Roi.

En arrivant à Bayonne, il trouva que rien n'avait été préparé pour
l'entrée en campagne. Il expédia un courrier porteur des plaintes les
plus amères. Il démontrait combien il serait fâcheux, aux yeux de la
France et de l'Europe, d'être arrêté dès ce premier pas et de
confirmer, en apparence, les propos de l'opposition qui proclamait que
le Roi n'oserait réunir une armée parce qu'elle se déclarerait contre
son gouvernement.

Le télégraphe porta au prince l'autorisation de prendre sur lui toutes
les mesures nécessaires pour concentrer les troupes et leur procurer
des subsistances. Le ministre de la guerre, nommé major général de son
armée, partit en poste pour Bayonne. Le conseil espérait ainsi s'en
débarrasser sans offenser les ultras qui le chérissaient; mais
monsieur le duc d'Angoulême ne voulut pas même le voir.

On a dit que, par une intrigue d'Ouvrard, tous les préparatifs faits
par l'administration de la guerre s'étaient éclipsés. Il la fallait
habilement ourdie car le duc de Bellune, si intéressé à prouver le
contraire, fut obligé de convenir que tout manquait. Il fut désespéré,
contresigna les arrangements arrêtés par le prince avec Ouvrard et
reprit le chemin de Paris où il arriva au grand désappointement de ses
collègues.

Il retrouva son cabinet et tout l'hôtel intacts. La maréchale en avait
soutenu le siège et refusé l'entrée au général Digeon, ayant le
portefeuille par intérim et destiné à remplacer le maréchal. La
duchesse de Bellune l'avait relégué dans les bureaux, et cette défense
matérielle de la place de son mari n'avait pas été sans quelque
influence pour la lui conserver.

À peine dix jours écoulés depuis qu'Ouvrard avait été nommé
fournisseur général, l'armée, réunie à Bayonne, se trouva dans
l'abondance. Je ne sais si cette péripétie fut amenée par d'habiles
fripons et s'il y eut bien des tours de bâton dans ce coup de
baguette. Beaucoup de noms honorables y furent compromis. Je n'ai pas
de renseignements assez exacts pour m'être formé une opinion à ce
sujet.

Ce que je sais, c'est que monsieur le duc d'Angoulême agit avec autant
de prudence que de fermeté. L'important, en ce moment, n'était pas
tant de payer les rations quelques centimes de plus; l'important était
de marcher en avant et de ne point laisser aux malveillants le temps
de travailler le moral des soldats en reculant devant des difficultés
matérielles auxquelles personne n'aurait voulu croire.

Déjà monsieur le duc d'Angoulême avait montré une grande sagesse en
soutenant le général Guilleminot contre une de ces intrigues que le
parti ultra avait l'habitude d'exploiter. Une malle adressée à un aide
de camp de Guilleminot fut saisie à la diligence. Elle avait été
dénoncée et se trouva contenir des uniformes et des cocardes du temps
de l'Empire.

L'officier, mandé à Paris, prouva si victorieusement n'avoir jamais eu
un rapport quelconque avec cette malle que l'on fut obligé
d'abandonner ce moyen, dont on avait fait grand bruit, et qui fut
tracé jusqu'en assez saint lieu pour que tout le monde dût se taire.
Le but de cette machination était d'inspirer de la défiance contre le
général Guilleminot et de le faire remplacer par un homme de la
Congrégation; mais monsieur le duc d'Angoulême traita le général avec
d'autant plus de bonté et de distinction.

J'ai déjà dit que le prince n'était nullement sous la gouverne des
prêtres. Pieux comme un ange, ayant toujours mené la vie la plus
exemplaire, il n'avait pas besoin d'intermédiaire vis-à-vis du ciel.
Il respectait les prêtres à l'autel, mais ne leur accordait aucune
influence dans les affaires temporelles. Il n'a jamais eu d'aumônier
particulier et refusa même d'en emmener dans cette campagne. Il disait
que l'Espagne était un pays suffisamment catholique pour qu'il n'y
manquât pas de prêtres. Chaque jour il entendait la messe, dite par le
curé du lieu où il se trouvait et, les jours fixés pour ses dévotions,
il avait de même recours au ministère du premier ecclésiastique,
comprenant le français, qu'il trouvait sur sa route.

Un jour, un abbé, expédié de Paris et armé d'un brevet d'aumônier de
l'état-major, se présenta au quartier général. Monsieur le duc
d'Angoulême voulait le renvoyer. Messieurs Guilleminot et de
Martignac, qui craignirent de s'attirer les foudres de la
Congrégation, opinèrent pour qu'il restât; le prince reprit: «Vous le
voulez, messieurs, vous ne tarderez guère à vous en repentir.»

En effet, l'abbé établit un foyer d'intrigue; et on sut bientôt qu'il
était le centre d'une petite réunion d'où il partait des notes,
adressées à Paris, sur la conduite privée de tous les officiers de
l'armée. Le prince se procura une de ces listes annotées, fit venir
l'abbé, la lui montra en lui remettant son ordre de route et lui
disant: «Partez, et taisez-vous. Je ne veux pas d'espions en soutane.»

Tandis qu'il déployait cette sagesse dans le conseil, monsieur le duc
d'Angoulême montrait une bravoure froide et sans aucune forfanterie
sur le champ de bataille; il partageait les fatigues du soldat et les
supportait mieux que sa frêle apparence ne semblait l'annoncer.

Mon frère l'accompagnait en qualité d'aide de camp, et je tiens de lui
une multitude de traits, pas assez importants pour être rapportés,
mais qui militent à confirmer la sage fermeté de l'ensemble de la
conduite du prince. Aussi était-il abhorré par les courtisans de son
père et de sa belle-soeur. Une puérile circonstance donnera mieux
l'idée de la manière dont ils l'envisageaient que de longs
développements.

À un déjeuner, assez nombreux, donné par le comte et la comtesse
Fernand de Chabot pour l'inauguration d'un nouvel appartement,
quelqu'un, impatienté des impertinences qu'on débitait sur monsieur le
duc d'Angoulême, s'amusa à dire qu'il avait passé à l'ennemi à la tête
de quatre régiments. «Vraiment, s'écria madame de Meffray, dame et
favorite de madame la duchesse de Berry, vraiment! est-il possible? Je
savais bien que monsieur le duc d'Angoulême pensait très mal, mais je
ne le croyais pas encore capable de cela!» Sans doute madame de
Meffray était une niaise, mais ses paroles indiquent le diapason de
l'intérieur où elle vivait.

Lors de la sage ordonnance d'Andujar, les clameurs contre le prince
furent telles que le ministère fut obligé de la casser. À dater de ce
moment, monsieur le duc d'Angoulême cessa de prendre aucune part
politique aux affaires de la Péninsule, se bornant à ses devoirs
militaires.

Il avait été grandement dégoûté par les procédés du roi Ferdinand VII
qui, non seulement ne lui avait accordé aucune confiance, mais avait
même affecté des formes grossièrement arrogantes vis-à-vis de lui.
Ainsi, par exemple, lorsque monsieur le duc d'Angoulême, au moment où
le Roi débarquait à Port-Sainte-Marie, lui avait présenté son épée en
s'agenouillant, il lui avait laissé accomplir cette cérémonie de
courtoisie, à la grande indignation des français présents, et se
relever sans lui offrir d'assistance.

L'absurde étalage qu'on a fait de la prise du Trocadéro a rendu
ridicule jusqu'au nom d'un très joli fait de guerre qui décida la
prise de Cadix et termina la campagne, si on peut donner ce nom à une
marche triomphale de Bayonne à Cadix. Les partisans des Cortès se
défendirent dans quelques villes; mais, en général, l'armée française
fut accueillie partout avec une grande joie.

Les populations des villages accouraient à sa rencontre. Le prince
était reçu avec acclamation: «Viva el duca! Viva le Bourbone! Viva el
re netto! Viva la sacra santo inquisition!», criait la foule qui
couvrait l'escouade royale de fleurs et de guirlandes et déployait des
tapis sous les pieds des chevaux.

Aussi le maréchal Oudinot disait-il en soupirant: «Ce qu'il y a de
déplorable, dans cette affaire-ci, c'est que nos gens se persuadent
qu'ils font la guerre.» Malgré cette exclamation chagrine du vieux
soldat, nos jeunes troupes, toutes les fois qu'elles en eurent
occasion, montrèrent leur zèle et leur intrépidité accoutumés; et j'ai
entendu dire à des officiers, ayant fait la _vraie guerre_, que
notamment le petit fort du Trocadéro avait été emporté avec une
vigueur digne des grenadiers de la grande armée.

Le prince de Carignan s'y distingua particulièrement. On lui a fort
reproché d'avoir fait cette campagne contre les révolutionnaires. Elle
lui avait été imposée comme amende honorable par la Cour de Sardaigne,
et tout lui était bon pour sortir de la position intolérable où il se
trouvait à Florence. Mais, quelque opinion qu'on puisse avoir sur la
convenance de sa présence auprès de monsieur le duc d'Angoulême, tout
le monde doit approuver la conduite qu'il y tint en passant, avec les
premiers grenadiers, le fossé plein d'eau qui entourait la redoute.

Le lendemain, à la parade, une députation des grenadiers s'avança
vers le prince et lui offrit, au nom du corps, une paire d'épaulettes
de laine, appartenant à un des camarades tué à ses côtés pendant la
périlleuse traversée du large fossé, et le proclama _grenadier
français_.

Le prince attacha les épaulettes sur son uniforme, et certainement ce
moment a été un des plus heureux de sa vie, quoique son visage se
trouvât tout à coup inondé de larmes. Tous les assistants étaient émus
de cet épisode improvisé auquel personne ne s'attendait.

Il me rappelle une circonstance, bien postérieure, mais que je
placerai ici, d'autant que je ne pense pas conduire ces récits jusqu'à
l'époque où elle a eu lieu.

Le colonel de La Rue se trouvant à Vienne en 1832 avec le jeune duc de
Reichstadt, celui-ci, qui cherchait sans cesse à le faire parler sur
les armées de France, lui demanda si, en effet, le roi de Sardaigne
avait payé de sa personne autant qu'on l'avait dit.

Monsieur de La Rue, témoin et acteur au Trocadéro, lui raconta ce gui
s'y était passé, ainsi que la démarche des grenadiers, et il ajouta:

«Et je vous assure, monseigneur, que le prince était bien content.

--Sacrebleu, je le crois bien! répondit le jeune homme en frappant du
pied.» Puis il reprit après un assez long silence:

«Voyez la différence des pays, mon cher La Rue; chez eux (il désignait
du doigt l'ambassadeur de Russie), chez eux quand on veut humilier un
officier, on le fait soldat. _Chez nous_ quand on veut honorer un
prince, on le fait grenadier! Ah! chère France!» Et il s'éloigna du
colonel pour cacher une émotion qu'il venait de lui faire partager.

Ce même monsieur de La Rue possède une pièce assez curieuse. La
veille de son départ de Vienne, il adressa à monsieur le duc de
Reichstadt, qu'il rencontrait dans le monde tous les soirs, cette
phrase banale:

«Monseigneur a-t-il des ordres à me donner pour Paris?

--Des ordres pour Paris! moi? Moi! oh! non, cher La Rue!» Et il sentit
trembler la main qu'on lui avait tendue.

Il se retira affligé de l'effet produit sur le prince par son
inadvertance. Au moment où il montait en voiture le lendemain, un
valet de pied lui remit un paquet. C'était un grand papier plié en
quatre, sur le milieu duquel était écrit de la main du duc: «Présentez
mes respects à la colonne.»

Il n'y a ni date ni signature, mais l'enveloppe, mise par un
secrétaire, est contresignée de tous les titres et qualités de S. A.
I. le duc de Reichstadt et porte l'assurance que l'intérieur est de
son écriture. Est-ce un usage allemand pour les lettres des princes ou
une précaution particulière pour celle-là? Je l'ignore.

Monsieur de La Rue me l'a confiée, pendant une absence qu'il a faite,
mais il me l'a redemandée; et je n'ai pas osé lui témoigner le désir
que j'aurais eu de la conserver.

Je reprends le fil de mon discours. Madame la duchesse d'Angoulême
s'était établie à Bordeaux, pendant la guerre d'Espagne, pour être
plus à portée des nouvelles. Le même motif y conduisit ma belle-soeur.
Cette similitude d'intérêt la rapprocha de la princesse, beaucoup plus
gracieuse en général lorsqu'elle s'éloignait de Paris, et qui, dans
cette circonstance, montra à madame d'Osmond des bontés qu'elle lui a
toujours continuées.

Elle n'était pas précisément de son intimité, mais du petit nombre
des personnes qu'elle accueillait avec faveur, distinction d'autant
plus appréciée qu'elle était moins prodiguée, aussi ma belle-soeur lui
est-elle très dévouée. Le naturel de son esprit lui a fait trouver
grâce devant Madame. Madame d'Osmond est la seule personne d'un esprit
remarquable que je lui ai vu ne point repousser. Il y a fort à parier
que, sans le séjour de Bordeaux, elle serait restée dans la disgrâce
qu'elle méritait sous ce rapport.

L'animadversion de monsieur le duc d'Angoulême pour le duc de Bellune
était si hautement prononcée qu'il fallait bien songer à le remplacer.
Monsieur de Villèle en faisait d'autant plus volontiers le sacrifice
qu'il désirait fort s'en débarrasser et était charmé d'en laisser
l'impopularité au prince.

Monsieur de Chateaubriand, qui se savait assez mal dans son esprit,
crut faire un acte de haute courtisanerie en poussant à la nomination
du baron de Damas, attaché à sa maison. Lorsque monsieur le duc
d'Angoulême reçut le courrier qui lui en apportait la nouvelle, il
entra dans le salon où étaient réunis ses aides de camp et il leur
dit:

«Messieurs, le duc de Bellune n'est plus ministre de la guerre.
Devinez qui le remplace. Je vous le donne en dix. Que dis-je, en dix?
Je vous le donne en cent et même cela ne sera pas assez, je vous le
donne en mille.»

Quelques noms étranges ayant été prononcés, le prince reprit:

«Non, c'est encore mieux.... Vous ne trouverez jamais.... C'est le
baron de Damas, votre camarade ... le bon Damas!»

Il se prit à rire et tout l'état-major avec lui. On voit comme
monsieur de Chateaubriand avait bien réussi à faire sa cour à
monsieur le duc d'Angoulême.

À son retour à Paris, le prince se montra aussi simple et aussi
modeste qu'il avait été brave et sage en Espagne. Son père le reçut
avec une tendresse et une joie toute paternelle, le Roi avec cette
pompe théâtrale qui suppléait en lui à la sensibilité.

Madame la duchesse d'Angoulême jouissait des succès de son mari d'une
joie si étrangère à sa physionomie qu'elle en était altérée. Cette
pauvre princesse a eu si peu d'occasion d'en ressentir qu'elle ne sait
comment la porter. Son attachement pour monsieur le duc d'Angoulême
était aussi tendre que sincère, quoiqu'il ne partageât pas ses
passions politiques.

Le prince était resté en rapport avec les personnes les plus
influentes du ministère Richelieu, messieurs Pasquier, Mounier, etc.,
et surtout monsieur Portal au sage esprit duquel il accordait grande
confiance. Il leur parlait volontiers des affaires du moment pour
s'éclairer de leurs lumières.

Ces relations, que le prince lui-même ne cherchait point à dissimuler,
achevaient de le discréditer auprès des exaltés. Ils s'étaient ameutés
contre lui dès ce voyage dans la Vendée où il avait prêché _Union et
Oubli_. L'ordonnance d'Andujar, autre crime de même nature, aurait
constaté qu'il était incorrigible et décidément jacobin si, déjà, sa
désapprobation formelle de la manière dont monsieur Manuel avait été
expulsé de la Chambre avait pu laisser quelques doutes sur ses
sentiments.

Peu de jours après son retour, monsieur le duc d'Angoulême, sortant en
voiture avec mon frère, fut accueilli de très vives acclamations par
la foule assemblée dans la cour des Tuileries. Une fois sur le quai,
et les salutations accomplies, il se renfonça dans sa voiture et dit
avec un sourire amer:

«Voilà bien ce qui s'appelle, en termes de gazette, un prince adoré!
Il serait bien doux d'y pouvoir croire! Mais, voyez-vous, d'Osmond,
ils crieraient _à l'eau_ tout aussi volontiers si on les y poussait.»

Au moins ne se faisait-il pas illusion sur sa popularité, malgré les
adulations dont les gens qui avaient le plus cherché à le déjouer et à
empoisonner sa conduite vis-à-vis du Roi et du public l'étourdissaient.
Il en était fort contrarié et l'a souvent témoigné avec son peu de bonne
grâce accoutumée, mais avec beaucoup de jugement.

Personne plus que lui n'était impatienté de l'abus fait de ce
malheureux nom du Trocadéro. L'esprit courtisan l'avait donné à tout,
depuis un ruban jusqu'à une salle de festin à l'hôtel de ville, depuis
un joujou du duc de Bordeaux jusqu'à l'arc de triomphe de l'Étoile.
Toutefois, monsieur le duc d'Angoulême s'opposa formellement à ce
dernier baptême, et cette ridicule appellation tomba vite en
désuétude.

Je me livre avec complaisance à parler de monsieur le duc d'Angoulême
en ce moment. C'est certainement la plus belle année d'une vie si
éprouvée par le malheur. Ce pauvre prince méritait un meilleur sort;
mais la fortune, son éducation, son père, ses entours et même ses
vertus lui en ont préparé un si déplorable que l'histoire elle-même
l'accablera de dédains, sans rendre justice à des qualités réelles.

Si monsieur le duc d'Angoulême s'était trouvé succéder immédiatement à
Louis XVIII, la Restauration aurait probablement marché dans des voies
assez sages pour se concilier les suffrages du pays. Pendant bien des
années, toutes les espérances se sont tournées vers lui, et c'est
seulement lorsqu'on l'a vu suivre les traces de son père que les
orages se sont pressés autour du trône et que la foudre populaire l'a
renversé.




CHAPITRE IX

     Le duc de Rovigo et le prince de Talleyrand. -- Pavillon de
     Saint-Ouen. -- Détails sur cette fête. -- Le duc de Doudeauville
     remplace le marquis de Lauriston au ministère de la maison du
     Roi. -- Lauriston est nommé maréchal de France.


J'ai dit ailleurs, je crois, les relations que madame du Cayla avait
entretenues, sous l'Empire, avec le duc de Rovigo et dont
l'extraordinaire ressemblance de son fils témoignait fort
indiscrètement.

Depuis que l'immense crédit de la favorite était aussi bien établi, le
duc de Rovigo l'assiégeait de ses réclamations. Il voulait être
réhabilité à la Cour, employé dans son grade et rentrer dans les voies
du pouvoir, menaçant, si elle ne réussissait pas à obtenir ce qu'il
désirait, de publier une correspondance qui, non seulement était fort
tendre pour Rovigo, mais encore très confiante pour le ministre de la
police et prouvait qu'elle n'avait pas attendu la Restauration pour
jouer le rôle le plus honteux et en recevoir un salaire.

Elle ne savait comment se tirer de cet embarras. Elle n'avait aucune
envie de rétablir la position du duc de Rovigo dont la présence lui
était insupportable, mais elle craignait encore davantage de
l'exaspérer.

Comme il prétendait toujours que sa conduite, dans l'affaire de la
mort de monsieur le duc d'Enghien, avait été la plus innocente du
monde, il exigea qu'elle se chargeât de l'expliquer au Roi. Elle se
fit répondre par Sa Majesté que, si monsieur de Rovigo parvenait à
persuader le public, il lui accorderait ses bonnes grâces. En
conséquence, monsieur de Rovigo se mit à l'oeuvre et fit une relation,
soi-disant justificative, où il s'incriminait de la façon la plus
odieuse, tout en chargeant monsieur de Talleyrand très gravement et,
je crois, très véridiquement.

Madame du Cayla tressaillit d'aise à cette lecture. Elle y voyait la
perte de deux hommes qu'elle redoutait presque également. Cependant,
elle fut assez habile pour faire quelques remarques critiques au duc
de Rovigo. Elle lui fit adoucir quelques phrases, retrancher quelques
aveux, puis l'encouragea à la publication sans toutefois la lui
conseiller, afin qu'il ne pût l'accuser de l'y avoir poussé.

L'effet en fut tel qu'elle l'avait prévu. Un tolle général s'éleva
contre Rovigo; tout le parti Talleyrand y excita; et, le voyant à son
comble, le prince s'enveloppa dans sa dignité offensée et déclara
qu'il ne reparaîtrait pas aux Tuileries que son nom ne fût vengé de
tant de calomnies. Personne ne soutint le duc de Rovigo; le Roi lui
fit défendre de reparaître. Monsieur et son fils déclarèrent qu'ils le
feraient mettre à la porte s'il se présentait chez eux. Toutes les
réclamations qu'il faisait pour ses dotations furent mises à néant.

Madame du Cayla, elle-même, quoique se disant désolée d'un résultat
qu'elle était si loin d'attendre de leurs efforts réunis, se crut
obligée de renoncer à le recevoir ouvertement chez elle. Elle lui
promit de ne perdre de vue aucune occasion de rétablir sa situation,
mais lui fit admettre la nécessité de laisser passer l'orage, et elle
s'en trouva débarrassée.

Soit qu'elle craignît de s'attirer trop de haines à la fois, soit
qu'elle n'eût pas le moyen de réussir de ce côté, monsieur de
Talleyrand eut tous les honneurs de cette affaire. Le Roi lui fit dire
«qu'il pouvait revenir aux Tuileries sans craindre de mauvaise
rencontre.» En conséquence, il fit sa rentrée le dimanche à la messe,
en plein triomphe.

C'était un des moments où il était le plus en évidence. Sa charge de
grand chambellan le plaçait immédiatement derrière le Roi. Il s'y
tenait debout, la main appuyée sur le fauteuil, hors le moment de
l'élévation où il s'agenouillait assez adroitement, malgré sa jambe
estropiée, et il ne lui plaisait pas qu'on cherchât à l'assister. Son
maintien pendant les offices était inimitable. L'impassibilité de sa
physionomie l'y suivait, et personne ne pouvait l'accuser d'y porter
ni distraction mondaine, ni cagoterie hypocrite.

Un homme, moins habile que monsieur de Talleyrand aurait été abîmé par
les révélations contenues dans le mémoire du duc de Rovigo, d'autant
que bien des personnes vivantes pouvaient justifier de leur
exactitude. Mais il comprit, tout de suite, que le coup venait d'un
homme qui n'était pas situé de façon à pouvoir l'asséner
vigoureusement et il se plaça si haut que ce fut le Rovigo qui manqua
son atteinte et en fut renversé.

Il y a peu de circonstances où monsieur de Talleyrand ait mieux jugé
sa position aussi bien que celle de son adversaire et se soit conduit
avec plus d'habileté. Le succès fut si complet que, depuis ce temps,
les attaques se sont émoussées. Monsieur de Talleyrand est sorti très
épuré de ce creuset aux yeux des contemporains, et l'histoire devra se
charger de lui rendre la part qu'il a jouée dans la triste tragédie
des fossés de Vincennes.

La petite maison, appartenant à la comtesse Vincent Potocka où le Roi
avait donné en 1814 la déclaration dite _de Saint-Ouen_, fut mise en
vente à la mort de la comtesse. Bientôt, nous vîmes s'élever sur ses
ruines un élégant pavillon. Les meilleurs artistes furent appelés à le
décorer. Les plantes les plus rares en ornèrent les jardins et les
serres. Un luxe royal s'y déployait, et l'acquéreur ne put être
longtemps ignoré, malgré le secret imposé qui excitait vivement la
curiosité. On variait sur la destination de ce lieu de délice.

Des invitations, adressées à tout ce que la Cour et la ville avait de
plus distingué, nous apprirent qu'il appartenait à madame du Cayla et
qu'elle en ferait l'inauguration par une fête à laquelle elle nous
conviait. Quelques personnes, plus scrupuleuses, refusèrent de s'y
rendre. Je ne fus pas du nombre. Je connaissais madame du Cayla de
tout temps; nos relations étaient devenues très froides, mais j'étais
également curieuse de voir le pavillon et la fête. L'un et l'autre en
valaient la peine.

On ne nous avait pas exagéré la magnificence de la maison. Elle était
parfaitement commode et construite à très grands frais. Chaque détail
était complètement soigné. Depuis l'évier en marbre poli jusqu'à
l'escalier du grenier à rampe d'acajou, rien n'était négligé. Il était
aisé de voir qu'artistes et ouvriers, personne n'avait été contrôlé
dans la dépense. Les plus habiles peintres avaient été employés à
décorer les murailles; mais ce luxe de bon goût ne sautait pas aux
yeux et s'accordait avec une noble simplicité. On voyait dans la
bibliothèque un immense portrait de Louis XVIII, assis à une table et
signant la déclaration de Saint-Ouen.

Ce qui était encore bien plus curieux, c'était le nonce du Pape,
monseigneur Macchi, et monsieur Lieutard, assis sous ce tableau et se
relayant l'un l'autre pour faire, à tour de rôle, l'éloge des vertus
chrétiennes de leur charmante hôtesse. Or il faut savoir que ce
monsieur Lieutard était l'instituteur rigide de la jeunesse dévote du
temps et qu'aucun de ses disciples n'aurait osé pénétrer dans un
théâtre, hormis dans celui que madame du Cayla allait nous ouvrir.

Les meilleurs acteurs y jouèrent un joli vaudeville, puis une petite
pièce de circonstance d'après laquelle il nous fut loisible de croire,
si cela nous plaisait, que madame du Cayla n'était que la concierge
sensible et dévouée du pavillon historique que ses soins avaient
arraché à l'oubli, à la profanation de la bande noire, pour le
conserver à la reconnaissance de la France, dont un bon nombre de
couplets témoignèrent. Les applaudissements des spectateurs la
confirmèrent, et madame du Cayla sortit de l'enceinte couverte de
couronnes civiques et proclamée l'héroïne de la charte par un
auditoire qui n'y tenait guère.

Je m'amusai bien à cette fête, fort belle et fort bien ordonnée, mais
divertissante surtout par son côté bouffon. Tout le corps diplomatique
s'y pressait sur les pas de la dame du lieu, aussi bien que les
évêques et les _mères_ de l'Église. Elle avait attaché un grand prix à
les y faire venir. Toujours elle les avait soignés avec empressement,
et chaque semaine un grand dîner réunissait les âmes pieuses à sa
table. Une demi-heure avant celle fixée aux invités à la fête de
Saint-Ouen, le Roi était venu en inspecter les apprêts. Les traces des
roues de son lourd carrosse se voyaient dans les allées, très bien
sablées d'ailleurs.

Madame du Cayla avait espéré la présence de Monsieur. Elle en avait
laissé courir le bruit, assez complaisamment, au commencement de la
matinée; mais vers la fin elle se révoltait contre une idée aussi
saugrenue. Le fait était que Monsieur avait hésité.

Monsieur de Villèle l'encourageait à soutenir madame du Cayla, dont
il exploitait le crédit sur le Roi; mais l'influence de Madame
l'emporta: cette princesse ne pouvait s'abaisser à caresser la
favorite et la traitait toujours plus que froidement.

Madame de Choisy, sa dame d'atour, qu'elle avait mariée au vicomte
d'Agoult et chez laquelle elle passait toutes ses soirées, ayant, au
mépris de ses défenses, formé une liaison intime avec madame du Cayla,
la princesse lui en témoigna son mécontentement et ne mit plus les
pieds chez elle, quoique l'appartement qu'elle occupait fût contigu au
sien. La reconnaissance de madame du Cayla se signala en faisant
nommer le vicomte d'Agoult gouverneur de Saint-Cloud.

J'ai dit que le général de Lauriston était resté seul du ministère
Richelieu. Il dut cette faveur à la mansuétude avec laquelle il payait
les sommes énormes que la faiblesse du Roi répandait sur ses royales
amours, sans jamais les trouver trop considérables. Cependant on
désira sa place de ministre de la maison du Roi pour monsieur de
Doudeauville, afin que Sosthène de La Rochefoucauld, chargé de la
division des beaux-arts, ne relevât que de son père.

En conséquence, pour désintéresser monsieur de Lauriston, solder ses
complaisances et acheter sa discrétion, on le nomma tout à la fois
grand veneur et maréchal de France. Il avait beaucoup fait la guerre,
comme tous les serviteurs de Napoléon, mais il n'avait aucune
réputation militaire et cette élévation souleva des tempêtes.

Les patrons de Lauriston crurent les calmer en l'envoyant commander
l'armée de réserve en Espagne. Lui, de son côté, voulut décorer son
nouveau bâton de quelques lauriers. Il fit faire le siège de
Pampelune, après la reddition de Cadix et la délivrance du roi
d'Espagne, qui amenait nécessairement la chute de toutes les places
sans coup férir. Quelques braves gens payèrent de leur sang
l'élévation de Lauriston au grade de maréchal, sans la justifier aux
yeux de personne.

Il avait laissé la liste civile fort dérangée. Elle acheva de se
dilapider sous l'administration du duc de Doudeauville, très galant
homme mais trop faible et trop dépendant pour oser faire la moindre
résistance aux caprices de son fils et de madame du Cayla. Cette
facilité le forçait à fermer les yeux sur les autres abus, et jamais
caisse n'a été livrée plus ostensiblement au pillage.

La sage administration de monsieur de La Bouillerie, sous le nom
d'intendant, avait réparé le mal en peu d'années, et, avant la
révolution de 1830, la liste civile était libérée de toute dette.




CHAPITRE X

     Le duc de la Rochefoucauld-Liancourt est destitué de places
     gratuites. -- Exécution de quatre jeunes sous-officiers. --
     Élections gouvernementales. -- Renvoi de monsieur de
     Chateaubriand. -- Sa colère. -- L'indemnité aux émigrés et la
     réduction des rentes. -- L'archevêque de Paris, monsieur de
     Quélen. -- Situation politique de monsieur de Villèle. -- Le père
     Élisée. -- Répugnance du Roi à quitter les Tuileries. -- Quel en
     était le motif.


L'opinion publique se montra fort choquée de la destitution du duc de
La Rochefoucauld-Liancourt. Je ne me rappelle plus dans quelle
circonstance il témoigna de la résistance aux volontés ministérielles.
C'était pour quelque chose de fort peu important. Cependant le
_Moniteur_ prit la peine de répondre par une litanie de treize places
qui étaient enlevées au duc. Or, ces places étaient toutes de
bienfaisance et gratuites. Il les exerçait avec autant de zèle que de
dévouement, dans l'intérêt du pauvre dont il était adoré. En supposant
même qu'il eût témoigné de l'hostilité au gouvernement, c'était une
puérile et maladroite vengeance.

Celle exercée, d'une façon plus cruelle, contre les sous-officiers de
La Rochelle fut encore plus réprouvée. Quatre de ces jeunes gens
périrent sur l'échafaud pour un projet de conspiration, très coupable,
sans doute, mais qui, n'ayant aucune chance de réussite, ne frappait
pas assez l'esprit public pour lui faire supporter le sacrifice de
ces quatre jeunes têtes dont la plus âgée n'avait pas vingt-trois ans.
Ils se conduisirent, de manière à augmenter l'intérêt, avec fermeté et
sans jactance, et parurent poursuivis avec acharnement.

Je me rappelle très bien que le petit noyau d'hommes modérés qui
m'entourait s'affligeait de cette procédure et désirait beaucoup que
le Roi fît grâce à ces jeunes gens. Je crois me souvenir qu'une note
fut remise à monsieur le duc d'Angoulême par monsieur Portal, qu'il
entra fort dans ses sentiments mais lui dit qu'il s'était fait la loi
de ne s'ingérer, en aucune façon, dans le gouvernement du Roi, qu'il
gémissait souvent de ce qu'il voyait, que, toutes les fois qu'on lui
demandait son opinion, il la donnait consciencieusement mais que
jamais il ne prenait l'initiative: «L'opposition des princes est une
trop grande calamité pour que le pays puisse en supporter deux»,
ajouta-t-il.

Puis, embarrassé lui-même de ce qui venait de lui échapper, il devint
fort rouge: «Le Roi, reprit-il, doit être obéi respectueusement par
tout le monde, et surtout par moi. Lorsqu'il veut bien me charger
d'une mission, je la fais de mon mieux et dans ma conscience; mais,
lorsqu'il ne me consulte, ni ne m'emploie, je me tais et je vais à la
chasse.»

Je n'affirme pas que ce soit à l'occasion des sous-officiers de la
Rochelle que ces paroles ont été prononcées. Je crois même que c'est
après le retour d'Espagne que monsieur Portal nous rapporta les avoir
entendues, le jour même, de la bouche du prince. Cette sagesse lui
attirait notre respect et justifiait les espérances que le pays
fondait sur lui.

Les succès obtenus dans la Péninsule, en persuadant au parti
ultra-royaliste que l'armée était à sa dévotion, excita sa violence.
Il exigea de monsieur de Villèle les lois sur le sacrilège, sur le
droit d'aînesse, et l'accomplissement des promesses faites aux
émigrés. Le ministre y ajouta de sa propre invention la conversion des
rentes cinq pour cent en trois pour cent. C'était de toutes ces lois
la seule à laquelle il tint sérieusement.

Les élections, faites avec des fraudes éhontées, avaient amené à la
Chambre des députés une majorité compacte qui votait selon le bon
plaisir du ministre. Il n'eut pas de peine à faire accepter par elle
les élections septennales.

La Chambre des pairs, persuadée que cette nouvelle organisation était
meilleure et plus gouvernementale, l'adopta, quoiqu'un grand nombre
des pairs, qui votèrent en sa faveur, reconnussent l'inconvénient de
prolonger, entre les mains du parti contre-révolutionnaire, un
instrument aussi dangereux que la Chambre des députés telle qu'elle
était composée. Mais là s'arrêta leur complaisance, et l'utilité du
gouvernement représentatif et de la pondération des pouvoirs ne s'est
peut-être jamais fait mieux sentir qu'à cette époque.

La Chambre des députés étant servile autant que puérilement
aristocratique, celle des pairs se montra indépendante et libérale; et
les lois du sacrilège, du droit d'aînesse, de la réduction du taux des
rentes, de l'indemnité, etc., furent ou repoussées, ou amendées de
manière à perdre leur caractère de lois de parti.

Monsieur de Villèle s'était bien mordu les doigts d'avoir fait
exception à son goût pour les médiocrités en appelant monsieur de
Chateaubriand au pouvoir. Dès les premiers moments, il avait été
trompé dans son espérance de trouver en lui un appui contre la guerre
que la Cour, la sacristie et la Sainte-Alliance souhaitaient porter en
Espagne.

Monsieur de Villèle, en se voyant joué, s'était promis de se venger.
Monsieur de Chateaubriand n'avait aucune faveur auprès du Roi et des
princes; il était facile à démolir de ce côté. Monsieur de Villèle
prétendit qu'il avait voté contre la loi sur la réduction des rentes.

Monsieur de Chateaubriand l'a toujours nié; mais il convenait
volontiers que la loi lui semblait intempestive et dangereuse et s'en
exprimait librement dans son salon. Toutefois, il n'existait aucun
dissentiment ostensible entre lui et ses collègues, lorsqu'un dimanche
il se présenta à la porte de Monsieur pour lui faire sa cour.
L'huissier lui répondit qu'il ne pouvait entrer. Monsieur de
Chateaubriand y fit peu d'attention; il était tard, il crut la porte
fermée et Monsieur déjà passé chez le Roi. Il se hâta de descendre
pour arriver dans le cabinet. En passant la première porte, il vit de
l'hésitation dans les huissiers et les gardes du corps. Enfin
l'officier s'avança vers lui et lui dit, du ton le plus
respectueusement peiné:

«Monsieur le vicomte, nous avons la consigne de ne vous point laisser
entrer.»

Il était sous le coup de l'étonnement, lorsque monsieur de Vitrolles,
son ami, lui dit:

«Vous ne venez donc pas de chez vous?

--J'en suis sorti il y a une heure.

--Eh bien, vous avez manqué une lettre qui vous y attend.»

Monsieur de Chateaubriand y courut, et trouva une ordonnance qui
réclamait le reçu d'une dépêche, fort laconique, portant que le Roi
n'avait plus besoin de ses services. Monsieur de Chateaubriand signa
le reçu de sa propre main, envoya chercher une demi-douzaine de
fiacres, y jeta ses effets pêle-mêle et, avant que sa pendule eût
sonné l'heure commencée, écrivit à monsieur de Villèle que les ordres
du Roi étaient accomplis et l'hôtel des affaires étrangères, aussi
bien que le portefeuille, à la disposition du président du conseil.

La manière dont il avait quitté cet hôtel, en plaisant à
l'imagination de monsieur de Chateaubriand, adoucit un peu la blessure
qu'il avait reçue aux Tuileries; et, pendant les premiers jours, il
soutint sa chute avec un calme et une dignité qui lui firent jouer le
beau rôle. Mais, petit à petit, les embarras et les ennuis de sa
position ranimèrent l'insulte gratuite qu'on lui avait fait éprouver
et excitèrent sa haine et sa vengeance contre monsieur de Villèle,
jusqu'au point où elles ne connurent plus ni borne ni convenance.

Le _journal des Débats_, dont l'amitié des frères Bertin lui ouvrait
les colonnes, devint l'arène où il traîna son antagoniste et où il se
servit d'armes si peu courtoises que bientôt l'offense sembla plus
qu'expiée, d'autant que, dans sa colère, monsieur de Chateaubriand
s'occupait peu des blessures qu'il pouvait faire au pouvoir en
attaquant ses agents.

Monsieur de Villèle se crut forcé de rétablir la censure. Mais qu'en
arriva-t-il? Toutes les fois que le censeur effaçait un article ou une
phrase, sa place restait en blanc dans le journal et l'imagination de
l'abonné suppléait à tout ce que la _tyrannie_ l'empêchait de lire.
Ces blancs ayant été proscrits par une ordonnance, les journalistes
les remplacèrent par des pages entières de tirets-- -- -- -- -- --
-- -- -- -- -- -- -- -- --figurant des lignes.

Il devint évident que, pour rendre la censure efficace, il fallait
l'appuyer par des mesures sévères que la disposition de l'esprit
public ne tolérait pas. Pour oser entraver la liberté de la presse,
dans les temps où nous vivons, il faut que son danger soit évident aux
yeux de tous, ou succéder à un temps d'anarchie, lorsque tout le monde
a tellement souffert que chacun invoque des chaînes afin que son
voisin ait les mains liées. Telle a été la fortune du gouvernement
impérial.

L'indemnité aux émigrés pouvait être une mesure juste et même
politique, mais elle n'était rien moins que populaire. Monsieur de
Villèle, pour comble de maladresse, l'accola à la loi de la réduction
des rentes. Son but était d'assurer à cette dernière le vote de tous
les députés et pairs émigrés. Il réussit auprès des députés, mais
échoua à la Chambre des pairs.

Monsieur Pasquier fut un de ses antagonistes les plus formidables. Il
déploya dans la Chambre haute la même éloquence de tribune qu'il avait
déjà montrée comme député et comme ministre et prit, dès lors, sur ses
collègues, l'ascendant que ses hautes lumières, sa modération
constante et son talent incontesté lui ont toujours conservé.

Monsieur de Villèle rencontra aussi dans l'archevêque de Paris un
adversaire qui ne laissa pas de lui enlever quelques votes. Sous
prétexte de défendre les intérêts des rentiers, ses diocésains, il se
montra très hostile au projet de réduction et en releva l'injustice et
l'iniquité, après que d'autres orateurs eurent établi la vanité de la
mesure sous le point de vue économique.

L'archevêque acquit une assez grande popularité par cette résistance.
Il n'avait pas encore eu le temps de déployer son caractère ambitieux
et hautain; on était disposé à le croire dans les idées modérées.

L'abbé de Quélen, né dans une famille vendéenne, avait commencé sa
carrière dans le service de la grande aumônerie impériale. Le cardinal
Fesch, son patron, l'avait ensuite placé, comme aumônier, auprès de
Madame, mère de l'Empereur. Lors de la Restauration, monsieur de
Quélen ne fit qu'un bond des genoux du cardinal Fesch sur ceux du
cardinal de Talleyrand dont il devint le benjamin. Il dirigea la
grande aumônerie et s'y montra très sage. Aussi, lorsque le cardinal
de Talleyrand, devenant de plus en plus infirme, le demanda pour
coadjuteur de l'archevêché de Paris, monsieur de Richelieu accueillit
cette démarche avec empressement.

Préoccupé de la crainte de voir arriver à ce siège un prélat qui y
portât les idées réactionnaires du clergé émigré, et notamment
l'archevêque de Sens, La Fare, que Madame y poussait, il crut faire un
coup de parti en l'assurant à un homme dont les précédents
promettaient autant de modération que de tolérance.

Cette considération fit arriver monsieur de Quélen, ecclésiastique
obscur et sans talents remarquables, à la première place de son ordre,
lorsqu'il était à peine âgé de quarante ans. On aurait pu croire son
ambition satisfaite, mais il montra bientôt qu'elle était insatiable.

Monsieur de Richelieu s'était laissé entraîné à commettre une faute.
Jamais, depuis le cardinal de Retz, l'ancienne monarchie n'avait
consenti à donner le siège de Paris à un homme assez jeune pour
prétendre à faire de l'opposition. Il était la récompense de prélats
vieillis dans les vertus évangéliques; et la probabilité de leur
succession, promptement ouverte, servait de moyen pour en maintenir
plusieurs autres dans la dépendance du gouvernement. Il était donc
d'une mauvaise politique, lors même que monsieur de Quélen se fût
montré tel qu'on le croyait, de donner la première place dans le
clergé a un homme aussi jeune.

Monsieur de Quélen n'était pas de cet avis, et même il se flattait que
l'héritage de la grande aumônerie, possédée par le cardinal de
Talleyrand, lui arriverait avec l'archevêché de Paris. L'humeur qu'il
conçut de l'en voir séparer, en faveur du cardinal de Croy, entra pour
beaucoup dans son hostilité à la conversion des rentes.

Quoi qu'il en soit, l'esprit financier et finassier de monsieur de
Villèle se trouva cruellement blessé d'être dévoilé et battu sur son
propre ter

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