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Récits d'une tante (Vol. 2 de 4)

by comtesse de Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond Boigne · French · Gutenberg #32348 · 558,396 chars · public domain (US)

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Title: Récits d'une tante (Vol. 2 de 4)

Author: comtesse de Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond Boigne


        
Release date: May 12, 2010 [eBook #32348]
                Most recently updated: January 6, 2021

Language: French

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        Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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MÉMOIRES

DE LA

COMTESSE DE BOIGNE


II




  _Il a été tiré de cet ouvrage
  mille exemplaires sur vergé teinté des Papeteries
  de Corvol-l'Orgueilleux
  tous numérotés._

  Nº




[Illustration: HÉLÈNE DILLON, MARQUISE D'OSMOND,
MÈRE DE LA COMTESSE DE BOIGNE,

d'après un portrait de J. Isabey
(Collection de Mademoiselle Osmonde d'Osmond).]




RÉCITS D'UNE TANTE

MÉMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE NÉE D'OSMOND


PUBLIÉS INTÉGRALEMENT D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL


II

  _1815.--L'Angleterre et la France de 1816 à 1820._




  _PARIS_
  ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
  100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ
  1921




CINQUIÈME PARTIE

1815




CHAPITRE I

     Séjour en Piémont. -- Restauration de 1815. -- Passage à Lyon. --
     Marion. -- Arrivée à Turin. -- Dispositions du Roi. -- Son
     gouvernement. -- Le cabinet d'ornithologie. -- Le comte de
     Roburent. -- Les _Biglietto regio_. -- La société. -- Le lustre.
     -- Les loges. -- Le théâtre. -- L'Opéra. -- Détails de moeurs. --
     Le marquis del Borgo.


J'ai toujours pensé que, pour conserver de la dignité à son existence,
il fallait la diriger dans le sens d'une principale et persévérante
affection et que le dévouement était le seul lien de la vie des
femmes. N'ayant été, de fait, ni épouse ni mère, je m'était
entièrement donnée à l'amour filial. Quelque répugnance que j'eusse à
la carrière que mon père venait de reprendre, à la résidence où on
l'envoyait, et malgré ma complète indépendance de position, je ne me
rappelle pas avoir éprouvé un instant d'hésitation à le suivre. Ce
souvenir, placé à une distance de vingt années, m'est doux à
retrouver.

Nous nous arrêtâmes trois jours à Lyon. Je me rappelle une
circonstance de ce séjour dont je fus très touchée. Ma femme de
chambre, qui était lyonnaise, me pria de lui donner quelques heures de
liberté pour aller voir un ancien ami de son père. Le lendemain,
pendant que je faisais ma toilette, on vint la demander. Elle avait
fait appeler des marchands d'étoffes pour moi et s'informa si c'était
eux qui attendaient; on lui répondit que c'était une vieille paysanne
n'ayant qu'un bras.

«Oh! fit-elle, c'est la bonne Marion? c'est bien beau, son bras,
allez, madame! Ma mère nous l'a souvent fait baiser avec respect.»
Cette phrase excita ma curiosité, et j'obtins le récit suivant:

«Madame sait que mon père était libraire du Chapitre et vendait
principalement des livres d'église, ce qui le mettait en relation avec
les ecclésiastiques. Parmi eux, monsieur Roussel, curé de Vériat,
venait le plus à la maison; mon père allait souvent chez lui et ils
étaient très amis.

«Lors de la Terreur, tous deux furent arrêtés et jetés dans la même
prison. Marion, servante de monsieur Roussel, et bien attachée à son
maître, quitta le village de Vériat, et vint à Lyon pour se rapprocher
de lui. Ma mère lui donna un asile chez nous où, comme Marion, nous
étions très inquiets et très malheureux, manquant de pain encore plus
que d'argent et ayant bien de la peine à trouver de quoi manger.
Cependant Marion parvenait, à force d'industrie, à se procurer chaque
jour un petit panier de provisions qu'elle réussissait ordinairement à
faire arriver jusqu'à monsieur Roussel.

«Un matin où elle avait été brutalement repoussée, sa persévérance à
réclamer l'entrée de la prison ayant impatienté un des sans-culottes
qui était de garde, il s'avisa de dire qu'assurément son panier
contenait une conspiration contre la République et voulut s'en
emparer. Marion, prévoyant le pillage de son pauvre dîner, voulut le
défendre. Alors un de ces monstres, un peu plus tigre que les autres,
s'écria: «Hé bien! nous allons voir», et il abattit d'un coup de sabre
le bras qui tenait le panier. Les éclats de rire accueillirent cette
action. La pauvre Marion, laissant sa main et la moitié de son
avant-bras sur le pavé de la prison, serra sa plaie sanglante dans son
tablier et revint chez nous. Ma mère lui donna les premiers soins,
tandis qu'on alla chercher un chirurgien pour la panser. Elle montra
une force et un courage prodigieux. Bientôt après, ma mère la vit
chercher un autre panier et le remplir de nouvelles provisions.

«Que faites-vous là, Marion?

«--Eh bien donc, j'arrange le dîner pour monsieur.

«--Mais, Marion, vous ne pensez pas retourner là-bas.

«--Eh! il n'y pas déjà tant si loin.»

«Enfin, quoi qu'on lui pût dire, elle partit, mais rentra au bout
d'une minute.

«Vous voyez bien, Marion, que vous n'étiez pas en état d'aller, lui
dit ma mère, en lui avançant une chaise.

«--Si fait bien! merci; mais, madame Vernerel, je voudrais que vous
m'arrangiez ce linge roulé au bout du bras pour y donner la longueur,
parce que, si monsieur s'apercevait qu'il manque, cela pourrait lui
faire de la peine et qu'il en a déjà bien assez, le pauvre cher
homme.»

«Ma mère, touchée jusqu'aux larmes, obéit à Marion. Celle-ci fit à
monsieur Roussel l'histoire d'un panaris au doigt qui expliquait son
bras en écharpe. Elle ne cessa pas un seul jour ses pieux soins; il
n'apprit qu'à sa sortie de prison la perte de son bras.»

On peut croire que j'éprouvai un vif désir de voir l'admirable Marion.
J'entrai dans la chambre où elle se trouvait, apportant un petit
cadeau d'oeufs frais et de fromage à la crème pour sa chère enfant,
comme elle appelait mademoiselle Louise. C'était une vieille paysanne,
grande, maigre, ridée, hâlée jusqu'au noir, mais encore droite et
conservant l'aspect de la force.

Je la questionnai sur l'aventure qu'on venait de me raconter et j'eus
la satisfaction qu'elle ne se doutait pas avoir été sublime. Elle
paraissait presque contrariée de mon admiration et n'était occupée
qu'à se disculper d'avoir trompé monsieur le Curé.

«Mais, disait-elle, c'est qu'il est si bête, ce brave homme, à se
faire du mal, à se tourmenter pour les autres!»

Et, comme je la rassurais de mon mieux sur ce pieux mensonge:

«Au fait, monsieur le Curé m'a dit depuis qu'il m'aurait défendu de
revenir s'il avait su cette drôlerie, reprit-elle en regardant son
bras; ainsi j'ai bien fait tout de même de le tromper», et elle partit
d'un éclat de rire de franche gaieté.

Mademoiselle Louise me dit: «Et Marion, madame, n'en fait pas moins
bien le ménage et la bonne soupe que j'ai mangée hier.»

Marion sourit à ces paroles flatteuses, mais, hochant la tête «Ah!
dame, non, ma chère enfant; je ne suis pas si habile qu'avant, mais ce
pauvre cher homme du bon Dieu, ça ne s'impatiente jamais.» J'ai
regretté de n'avoir pas vu monsieur Roussel. L'homme «assez bête»,
comme disait Marion, pour inspirer un pareil dévouement devait être
bien intéressant a connaître.

Nous arrivâmes à Turin au moment où la société y était le plus
désorganisée. Le Roi n'avait rapporté de Cagliari qu'une seule pensée;
il y tenait avec l'entêtement d'un vieil enfant: il voulait tout
rétablir comme en _Novant-ott_. C'était sa manière d'exprimer, en
patois piémontais, la date de 1798, époque à laquelle il avait été
expulsé de ses États par les armées françaises.

Il en résultait des conséquences risibles: par exemple, ses anciens
pages reprenaient leur service à côté des nouveaux nommés, de sorte
que les uns avaient quinze ans et les autres quarante. Tout était à
l'avenant. Les officiers, ayant acquis des grades supérieurs, ne
pouvaient rester dans l'armée qu'en redevenant cadets. Il en était de
même dans la magistrature, dans l'administration, etc. C'était une
confusion où l'on se perdait. La seule exception à la loi du
_Novant-ott_ et, là, le bon Roi se montrait très facile, était en
faveur de la perception des impôts: ils étaient triplés depuis
l'occupation des français, et Sa Majesté sarde s'accommodait fort bien
de ce changement.

Le Roi avait ramené tous les courtisans qui l'avaient suivi à Cagliari
pendant l'émigration. Aucun n'était en état de gouverner un seul jour.
D'une autre part, l'empereur Napoléon avait, selon son usage, écrémé
le Piémont de tous les gens les plus distingués et les avait employés
dans l'Empire, ce qui, aux yeux du Roi, les rendait incapable de le
servir. L'embarras était grand.

On alla rechercher un homme resté en dehors des affaires mais qui ne
manquait pas de moyens, le comte de Valese, enfermé depuis nombre
d'années dans son château du val d'Aoste. Il y avait conservé bon nombre
de préjugés et d'idées aristocratiques et contre-révolutionnaires, mais
pourtant c'était un libéral en comparaison des arrivants de Sardaigne.
Il lui fallait encore les ménager, et je crois qu'il a bien souvent
rougi des concessions qu'il était obligé de faire à leur ignorance.

Dans sa passion pour revenir au _Novant-ott_, le Roi voulait détruire
tout ce qui avait été créé par les français et, entre autres,
plusieurs collections scientifiques. Un jour, on lui demanda grâce
pour celle d'ornithologie qu'il avait visitée la veille et dont il
semblait ravi; il entra dans une grande colère, dit que toutes ces
innovations étaient oeuvres de Satan.... Ces cabinets n'existaient pas
en _Novant-ott_, et les choses n'en allaient pas plus mal.... Il
n'était nul besoin d'être plus habile que ses pères.... Sa verve
épuisée, il ajouta qu'il n'admettrait d'exception que pour les
oiseaux; ils lui plaisaient, il voulait qu'on en prît grand soin. La
partie sarde du Conseil approuva l'avis du Roi. Monsieur de Valese et
monsieur de Balbe se turent en baissant les yeux. La destruction du
cabinet d'ornithologie et la conservation de celui des oiseaux passa à
l'immense majorité.

Ces niaiseries, dont je ne rapporterai que celle-là mais qui se
renouvelaient journellement, rendaient le gouvernement ridicule, et,
lorsque nous arrivâmes à Turin, il était dans le plus haut degré de
déconsidération. Depuis, l'extrême bonhomie du Roi lui avait rendu une
sorte de popularité, et la nécessité l'avait forcé, de son côté, à
tempérer les dispositions absurdes rapportées de Cagliari. Il fallait
en revenir aux personnes dont le pays connaissait et appréciait le
mérite, lors même qu'elles n'auraient pas passé vingt-cinq années de
leur vie dans l'oisiveté.

Monsieur de Valese avait bien un peu de peine à s'associer des gens
avec lesquels il avait été longtemps en hostilité: peut-être même
craignait-il que les répugnances, une fois complètement surmontées, on
ne trouvât parmi ceux qui avaient servi l'Empereur des capacités
supérieures à la sienne. Cependant, comme il était homme d'honneur et
voulant le bien, il engageait le Roi à confier les places importantes
aux personnes en état de les faire convenablement et chaque jour
apportait quelque amélioration aux premières extravagances.

L'absence de la Reine, restée en Sardaigne, rendait le Roi plus
accessible aux conseils de la raison. Cependant elle avait délégué son
influence à un comte de Roburent, grand écuyer et espèce de favori
dont l'importance marquait dans cette Cour. C'était le représentant de
l'émigration et de l'ancien régime, avec toute l'exagération qu'on
peut supposer à un homme très borné et profondément ignorant. Je me
rappelle qu'un jour, chez mon père, on parla du baptême que les
matelots font subir lorsqu'on passe la ligne; mon père dit l'avoir
reçu; monsieur de Roburent reprit avec un sourire bien gracieux:
«Votre Excellence a passé sous la ligne; vous avez donc été
ambassadeur à Constantinople?»

Il y avait alors trois codes également en usage en Piémont; l'ancien
code civil, le code militaire qui trouvait moyen d'évoquer toutes les
affaires, et le code Napoléon. Selon que l'un ou l'autre était
favorable à la partie protégée par le pouvoir, un _Biglietto regio_
enjoignait de s'en servir; cela se renouvelait à chaque occasion. À la
vérité, si cette précaution était insuffisante, un second _Biglietto
regio_ cassait le jugement et, sans renvoyer devant une autre cour,
décidait le contraire de l'arrêt rendu. Mais il faut l'avouer, ceci
n'arrivait guère que pour les gens tout à fait en faveur.

Il y eut une aventure qui fit assez de bruit pendant notre séjour.
Deux nobles piémontais de province avaient eu un procès qui fut jugé à
Casal. Le perdant arriva en poste à Turin, parvint chez monsieur de
Roburent et lui représenta que ce jugement était inique, attendu qu'il
était son cousin. Monsieur de Roburent comprit toute la force de cet
argument, et obtint facilement un _Biglietto regio_ en faveur du
cousin. Trois jours après, arrive l'autre partie, apportant pour
toute pièce à consulter une généalogie prouvant qu'il était, aussi,
cousin de monsieur de Roburent et d'un degré plus rapproché. Celui-ci
l'examine avec grand soin, convient de l'injustice qu'il a commise,
descend chez le Roi, et rapporte un second _Biglietto regio_ qui
rétablit le jugement du tribunal. Tout cela se passait sans mystère;
il ne fallait en mettre un peu que pour en rire, quand on était dans
une position officielle comme la nôtre.

L'intolérance était portée au point que l'ambassade de France devint
un lieu de réprobation. On ne pardonnait pas à notre Roi d'avoir donné
la Charte, encore moins à mon père de l'approuver et de proclamer
hautement que cette mesure, pleine de sagesse, était rendue
indispensable par l'esprit public en France.

Ces doctrines subversives se trouvaient tellement contraires à
l'esprit du gouvernement sarde que, ne pouvant empêcher l'ambassadeur
de les professer, on laissait entrevoir aux piémontais qu'il valait
mieux ne point s'exposer à les entendre.

Les _Purs_ étaient peu disposés à venir à l'ambassade. Ceux qui, ayant
servi en France, avaient des idées un peu plus libérales, craignaient
de se compromettre, de sorte que nous ne voyions guère les gens du
pays qu'en visite de cérémonie. Il n'y avait pas grand'chose à
regretter.

La société de Turin, comme celle de presque toutes les villes
d'Italie, offre peu de ces honnêtes médiocrités dont se compose le
_monde_ dans les autres contrées. Quelques savants et des gens de la
plus haute distinction, plus nombreux peut-être qu'ils ne sont
ailleurs, y mènent une vie retirée, pleine d'intérêt et
d'intelligence. Si on peut pénétrer dans cette coterie ou en faire
sortir quelques-uns des membres qui la composent, on est amplement
payé des soins qu'il a fallu se donner pour atteindre à ce but, mais
cela est fort difficile. En revanche, la masse dansante et visitante
est d'une sottise, d'une ignorance fabuleuses.

On dit que, dans le sud de l'Italie, on trouve de l'esprit naturel. Le
Piémont tient du nord pour l'intelligence et du midi pour l'éducation.
En tout, ce pays est assez mal partagé. Son climat, plus froid que
celui de France en hiver, est plus orageux, plus péniblement étouffant
que l'Italie en été; et les beaux-arts n'ont pas franchi les Apennins
pour venir jusqu'à lui: ils seraient effarouchés par l'horrible jargon
qu'on y parle; il les avertirait bien promptement qu'ils ne sont point
dans leur patrie.

Tout le temps de mon séjour à Turin, j'ai entendu régulièrement chaque
jour, pendant ce qu'on appelait l'avant-soirée où mon père recevait
les visites, discuter sur une question que je vais présenter
consciencieusement sous toutes ses faces.

Le prince Borghèse, gouverneur du Piémont sous l'Empereur, avait fait
placer un lustre dans la salle du grand théâtre. C'était, il faut tout
dire, une innovation. Il offrit de le donner, il offrit de le vendre,
il offrit de le faire ôter à ses frais, il offrit d'être censé le
vendre sans en réclamer le prix, il offrit d'accepter tout ce que le
Roi en voudrait donner, il offrit enfin qu'il n'en fût fait aucune
mention.... Je me serais volontiers accommodée de ce dernier moyen.
Lorsque j'ai quitté Turin au bout de dix mois, il n'y avait pas encore
de parti pris, et la société continuait à être agitée par des opinions
très passionnées au sujet du lustre; on attendait l'arrivée de la
Reine pour en décider.

La distribution des loges avait, pour un temps, apporté quelque
distraction à cette grande occupation. J'étais si peu préparée à ces
usages que je ne puis dire avec quel étonnement j'appris qu'aux
approches du carnaval le Roi s'était rendu au théâtre, avec son
confesseur, pour décider à qui les loges seraient accordées. Les gens
_bien pensants_ étaient les mieux traités. Cependant, il fallait
ajouter aux bonnes opinions la qualité de grand seigneur pour en avoir
une aux premières et tous les jours. La première noblesse était admise
aux secondes, la petite noblesse se disputait les autres loges avec la
haute finance. Toutefois, pour avoir un tiers ou un quart de loge aux
troisièmes, il fallait quelque alliance aristocratique.

Pendant que cette liste se formait, Dieu sait quelles intrigues
s'agitaient autour du confesseur et à combien de réclamations sa
publication donna lieu! Cela se comprend cependant en réfléchissant
que tous les amours-propres étaient mis en jeu d'une façon dont la
publicité était révélée chaque soir pendant six semaines. On
s'explique aussi la fureur et la colère des personnes qui, depuis
vingt ans, vivaient sur le pied d'égalité avec la noblesse et qui,
tout à coup, se voyaient repoussées dans une classe exclue des seuls
plaisirs du pays.

Ce qui m'a paru singulier, c'est que la fille noble qui avait épousé
un roturier (il faut bien se servir de ces mots, ils n'étaient pas
tombés en désuétude à Turin) était mieux traitée dans la distribution
des loges que la femme d'un noble qui était elle-même roturière. Je
suppose que c'était dans l'intérêt des filles de qualité qui n'ont
aucune espèce de fortune en Piémont. Je le crois d'autant plus
volontiers que j'ai entendu citer comme un des avantages d'une jeune
fille à marier qu'elle apportait le droit à une demi-loge.

Quand la liste, revue, commentée, corrigée, fut arrêtée, on expédia
une belle lettre officielle, signée du nom du Roi et cachetée de ses
armes, qui prévint que telle loge, en tout ou en partie, vous étant
désignée, vous pouviez en envoyer chercher la clef. Pour l'obtenir
alors, il fallait payer une somme tout aussi considérable qu'à aucun
autre théâtre de l'Europe. De plus, il fallait faire meubler la loge,
y placer des tentures, des rideaux, des sièges, car la clef ne donnait
entrée que dans un petit bouge vide avec des murailles sales. C'était
une assez bonne aubaine pour le tapissier du Roi.

Ces frais faits, on achète encore à la porte (pour un prix assez
modique, à la vérité) le droit d'entrer au théâtre, de sorte que
l'étranger qu'on engage à venir au spectacle est forcé de payer son
billet. Malgré, ou peut-être à cause de toutes ces formalités,
l'ouverture du grand Opéra fut un événement de la plus haute
importance. Dès le matin, toute la population était en agitation, et
la foule s'y porta le soir avec une telle affluence que, malgré toutes
les prérogatives des ambassadeurs, nous pensâmes être écrasées, ma
mère et moi en y arrivant.

La salle est fort belle, le _lustre_ y était demeuré _provisoirement_
et l'éclairait assez bien, mais les véritables amateurs de l'ancien
régime lui reprochaient de ternir l'éclat de la _couronne_ (On appelle
_la couronne_ la loge du Roi). C'est un petit salon qui occupe le fond
de la salle, est élevé de deux rangs de loges sur une largeur de cinq
à peu près, extrêmement décoré en étoffes et en crépines d'or et
brillamment éclairé en girandoles de bougies. Avant l'innovation du
lustre, la salle ne recevait de lumière que de la loge royale. Celle
de l'ambassadeur de France était de tout temps vis-à-vis de la loge du
prince de Carignan et la meilleure possible. On aurait bien été tenté
de l'ôter à l'ambassadeur d'un Roi constitutionnel, mais pourtant on
n'osa pas, mon père ayant fait savoir qu'il serait forcé de le trouver
mauvais. Cela ne se pouvait autrement, d'après l'importance qu'on y
attachait dans le pays.

Le spectacle était comme par toute l'Italie: deux bons chanteurs
étaient entourés d'acolytes détestables, de sorte qu'il n'y avait
aucun ensemble. Mais cela suffisait à des gens qui n'allaient au
théâtre que pour y causer plus librement. On écoutait deux ou trois
morceaux, et le reste du temps on bavardait comme dans la rue; le
parterre, debout, se promenait lorsqu'il n'était pas trop pressé. Un
ballet détestable excitait des transports d'admiration; les
décorations étaient moins mauvaises que la danse.

Les jeunes femmes attendent l'ouverture de l'Opéra avec d'autant plus
d'empressement qu'elles habitent toujours chez leur belle-mère et que,
tant qu'elles la conservent, elles ne reçoivent personne chez elles.
En revanche, la loge est leur domicile et, là, elles peuvent admettre
qui elles veulent. Les hommes de la petite noblesse même s'y trouvent
en rapport avec les femmes de la première qui ne pourraient les voir
dans leurs hôtels. On entend dire souvent: «Monsieur un tel est un de
mes _amis de loge_». Et monsieur un tel se contente de ce rapport qui,
dit-on, devient quelquefois assez intime, sans prétendre à passer le
seuil de la maison. L'usage des _cavaliers servants_ est tombé en
désuétude. S'il en reste encore quelques-uns, ils n'admettent plus que
ce soit à titre gratuit et, hormis qu'elles sont plus affichées, les
liaisons n'ont pas plus d'innocence qu'ailleurs.

L'usage en Piémont est de marier ses enfants sans leur donner aucune
fortune. Les filles ont une si petite dot qu'à peine elle peut suffire
à leur dépense personnelle, encore est-elle toujours versée entre les
mains du beau-père; il paye la dépense du jeune ménage, mais ne lui
assure aucun revenu.

J'ai vu le comte Tancrède de Barolle, fils unique d'un père qui avait
cinq cent mille livres de rente, obligé de lui demander de faire
arranger une voiture pour mener sa femme aux eaux. Le marquis de
Barolle calculait largement ce qu'il fallait pour le voyage, le séjour
projeté et y fournissait sans difficulté. Sa belle-fille
témoignait-elle le désir de voir son appartement arrangé: architectes
et tapissiers arrivaient, et le mobilier se renouvelait
magnifiquement; mais elle n'aurait pas pu acheter une table de dix
louis dont elle aurait eu la fantaisie. Permission plénière de faire
venir toutes les modes de Paris; le mémoire était toujours acquitté
sans la moindre réflexion. En un mot, monsieur de Barolle ne refusait
rien à ses enfants, que l'indépendance. J'ai su ces détails parce que
madame de Barolle était une française (mademoiselle de Colbert) et
qu'elle en était un peu contrariée, mais c'était l'usage général. Tant
que les parents vivent, les enfants restent _fils de famille_ dans
toute l'étendue du terme, mais aussi, dans la proportion des fortunes,
on cherche à les en faire jouir.

Le marquis de Barolle, dont je viens de parler, était sénateur et
courtisan fort assidu de l'Empereur. Pendant un séjour de celui-ci à
Turin, le marquis lui fit de vives représentations sur ce qu'il payait
cent vingt mille francs d'impositions.

«Vraiment, lui dit l'Empereur, vous payez cent vingt mille francs?

--Oui, sire, pas un sol de moins, et je suis en mesure de le prouver à
Votre Majesté, voici les papiers.

--Non, non, c'est inutile, je vous crois; et je vous en fais bien mon
compliment.»

Le marquis de Barolle fut obligé de se tenir pour satisfait.

Le charme que les dames piémontaises trouvent au théâtre les y rend
très assidues, mais cela n'est plus d'obligation comme avant la
Révolution. Quand une femme manquait deux jours à aller à l'Opéra, le
Roi envoyait s'enquérir du motif de son absence et elle était
réprimandée, s'il ne le jugeait pas suffisant.

En tout, rien n'était si despotique que ce gouvernement soi-disant
paternel, surtout pour la noblesse. À la vérité, il la dispensait
souvent de payer les dettes qu'elle avait contractées envers les
roturiers (ce qui, par parenthèse, rendait les prêts tellement onéreux
que beaucoup de familles en ont été ruinées); mais, en revanche, il
décidait de la façon dont on devait manger son revenu. Il disait aux
uns de bâtir un château, aux autres d'établir une chapelle, à celui-ci
de donner des concerts, à cet autre de faire danser, etc. Il fixait la
résidence de chacun dans la terre ou dans la ville qui lui convenait.
Pour aller à l'étranger, il fallait demander la permission
particulière du Roi; il la donnait difficilement, la faisait toujours
attendre et ne l'accordait que pour un temps très limité. Un séjour
plus ou moins long dans la forteresse de Fénestrelle aurait été le
résultat de la moindre désobéissance à l'intérieur. Si on avait
prolongé l'absence à l'étranger au delà du temps fixé, la
séquestration des biens était de droit sans autre formalité.

Le marquis del Borgo, un des seigneurs piémontais les plus riches,
souffrait tellement de rhumatismes qu'il s'était établi à Pise, ne
pouvant supporter le climat de Turin. Lorsque le roi Charles Amédée
fit construire la place Saint-Charles, un _Biglietto regio_ enjoignit
au marquis d'acheter un des côtés de la place et d'y faire une façade.
Bientôt après un nouveau _Biglietto regio_ commanda un magnifique
hôtel dont le plan fut fourni, puis vint l'ordre de le décorer, puis
de le meubler avec une magnificence royale imposée pièce par pièce.
Enfin, un dernier _Biglietto regio_ signifia que le propriétaire d'une
si belle résidence devait l'habiter, et la permission de rester à
l'étranger fut retirée. Le marquis revint à Turin en enrageant,
s'établit dans une chambre de valet, tout au bout de son superbe
appartement qu'il s'obstina à ne jamais voir mais qui était traversé
matin et soir par la chèvre dont il buvait le lait. C'est la seule
femelle qui ait monté le grand escalier tant que le vieux marquis a
vécu. Ses enfants étaient restés dans l'hôtel de la famille.

J'ai vu sa belle-fille établie dans celui de la place Saint-Charles;
il était remarquablement beau. C'est elle qui m'a raconté l'histoire
des _Biglietto regio_ du marquis et de la chèvre. Elle était d'autant
plus volontiers hostile aux formes des souverains sardes qu'elle-même,
étant fort jeune et assistant à un bal de Cour, la reine Clotilde
avait envoyé sa dame d'honneur, à travers la salle, lui porter une
épingle pour attacher son fichu qu'elle trouvait trop ouvert.

La marquise del Borgo, soeur du comte de Saint-Marsan, était
spirituelle, piquante, moqueuse, amusante, assez aimable. Mais elle
nous était d'une faible ressource; elle se trouvait précisément en
position de craindre des rapports un peu familiers avec nous.

La conduite des dames piémontaises est généralement assez peu
régulière. Peut-être, au surplus, les étrangers s'exagèrent-ils leurs
torts, car elles affichent leurs liaisons avec cette effronterie naïve
des moeurs italiennes qui nous choque tant. Quant aux maris, ils n'y
apportent point d'obstacle et n'en prennent aucun souci. Cette
philosophie conjugale est commune à toutes les classes au delà des
Alpes. Je me rappelle à ce propos avoir entendu raconter à Ménageot
(le peintre), que, dans le temps où il était directeur des costumes à
l'Opéra de Paris, il était arrivé un jour chez le vieux Vestris et
l'avait trouvé occupé à consoler un jeune danseur, son compatriote,
dont la femme, vive et jolie figurante, lui donnait de noires
inquiétudes. Après toutes les phrases banales appropriées à calmer les
fureurs de l'Othello de coulisse, Vestris ajouta dans son baragouin
semi italien:

«Et _pouis_, vois-_tou_, ami, dans _noutre_ état les _cournes_ c'est
_coumme_ les dents: quand elles poussent, cela fait _oun_ mal _dou
diavolo_ ... _pou_ à _pou_ on _s'accoutoume_, et _pouis_ ... et
_pouis_ ... on finit par manger avec.»

Ménageot prétendait que le conseil avait prospéré assez promptement.




CHAPITRE II

     Les visites à Turin. -- Le comte et la comtesse de Balbe. --
     Monsieur Dauzère. -- Le prince de Carignan. -- Le corps
     diplomatique. -- Le général Bubna. -- Ennui de Turin. -- Aspect
     de la ville. -- Appartements qu'on y trouve. -- Réunion de Gênes
     au Piémont. -- Dîner donné par le comte de Valese. -- Jules de
     Polignac.


Tant que dure la saison de l'Opéra, on ne fait ni ne reçoit de
visites: c'est un d'autant plus grand bénéfice qu'à Turin l'usage
n'admet que celles du soir. Les palais sont sans portier et les
escaliers sans lumière. Le domestique qui vous suit est muni d'une
lanterne avec laquelle il vous escorte jusqu'au premier, second,
troisième étage d'une immense maison dont le propriétaire titré habite
un petit coin, le reste étant loué, souvent à des gens de finance. On
doit arriver en personne à la porte de l'appartement, rester dans sa
voiture et envoyer savoir si on y est passé pour une impertinence.
Cependant les dames reçoivent rarement. Le costume dans lequel on les
trouve, l'arrangement de leur chambre, aussi bien que de leur
personne, prouve qu'elles ne sont pas préparées pour le monde. Il faut
excepter quelques maisons ouvertes, les del Borgo, les Barolle, les
Bins, les Mazin, etc.

Comme nous ne suivions pas fort régulièrement le théâtre, nous
restions assez souvent le soir chez nous en très petit comité.
Monsieur et madame de Balbe faisaient notre plus grande ressource. Le
comte de Balbe était un de ces hommes distingués que j'ai signalés
plus haut: des connaissances acquises et profondes en tout genre ne
l'empêchaient pas d'être aimable, spirituel, gai et bon homme dans
l'habitude de la vie. L'Empereur l'avait placé à la tête de
l'Université. La confiance du pays l'avait nommé chef du gouvernement
provisoire qui s'était formé entre le départ des français et l'arrivée
du Roi. Il s'y était tellement concilié tous les suffrages qu'on
n'avait pas osé l'expulser tout à fait et il était resté directeur de
l'instruction publique, avec entrée au conseil où, cependant, il
n'était appelé que pour les objets spéciaux, tels que les cabinets
d'ornithologie. Il était fort au-dessus de la crainte puérile de
montrer de la bienveillance pour nous, et nous le voyions
journellement. Sa femme était française, très vive, très bonne, très
amusante; elle était cousine de monsieur de Maurepas, avait connu mes
parents à Versailles et s'établit tout de suite dans notre intimité.

La famille des Cavour y était aussi entrée. Ceux-là se trouvaient trop
compromis pour avoir rien à ménager; la mère avait été dame d'honneur
de la princesse Borghèse et le fils maréchal du palais et l'ami du
prince. La soeur de sa femme avait épousé un français qui a
certainement résolu un grand problème. Monsieur Dauzère, directeur de
la police générale pendant toute l'administration française, en
satisfaisant pleinement ses chefs, était parvenu à se faire tellement
aimer dans le pays qu'il n'y eut qu'un cri lorsque le Roi voulut
l'expulser comme les autres français employés en Piémont. Il est resté
à Turin, bien avec tout le monde; il a fini par avoir une grande
influence dans le gouvernement et, depuis mon départ, j'ai entendu
dire qu'il y jouait un principal rôle.

Nous voyions aussi, mais avec moins d'intimité, la comtesse Mazin,
personne d'un esprit fort distingué; elle avait été élevée par son
oncle, l'abbé Caluzzo, dont le nom est familier à tous les savants de
l'Europe. Voilà, avec le corps diplomatique, ce qui formait le fond de
notre société.

Le prince de Carignan était bien content lorsque son gouverneur
l'amenait chez nous. À peine échappé d'une pension à Genève, où il
jouissait de toute la liberté d'un écolier, on l'avait mis au régime
d'un prince piémontais, et cependant on hésitait à le proclamer
héritier de la Couronne. Il était dans les instructions de mon père
d'obtenir cette reconnaissance; il y travaillait avec zèle, et le
jeune prince, le regardant comme son protecteur, venait lui raconter
ses doléances.

Une des choses qui l'affligeait le plus était les précautions
exagérées qu'on prenait de sa santé, aussi bien que de son salut, et
les sujétions qu'elles lui imposaient. Par exemple, il ne pouvait
monter à cheval que dans son jardin, entre deux écuyers, et sous
l'inspection de son médecin et de son confesseur.

Ce confesseur suivait toutes les actions de sa vie; il assistait à son
lever, à son coucher, à tous ses repas, lui faisait faire ses prières
et dire son bénédicité; enfin il cherchait constamment à exorciser le
démon qui devait être entré dans l'âme du prince pendant son séjour
dans ces deux pays maudits, Paris et Genève. Au lieu d'obtenir sa
confiance pourtant, il était seulement parvenu à lui persuader qu'il
était son espion et qu'il rendait compte de toutes ses actions et de
toutes ses pensées au confesseur du Roi, qui l'avait placé près de
lui. Mon père l'encourageait à la patience et à la prudence, tout en
compatissant à ses peines. Il comprenait combien un jeune homme de
quinze ans, élevé jusque-là dans une liberté presque exagérée (sa
mère s'en occupait très peu) devait souffrir d'un changement si
complet.

Le prince était fort aimé de son gouverneur, monsieur de Saluces; il
avait confiance en lui et en monsieur de Balbe, un de ses tuteurs.
Quand il se trouvait chez mon père, et qu'il n'y avait qu'eux et nous,
il était dans un bonheur inexprimable. Il était déjà très grand pour
son âge et avait une belle figure. Il habitait tout seul l'énorme
palais de Carignan qu'on lui avait rendu. Il n'était pas encore en
possession de ses biens, de sorte qu'il vivait dans le malaise et les
privations; encore avait-on peine à solder les frais de sa très petite
dépense.

Au reste, le Roi n'avait guère plus de luxe. Le palais était resté
meublé, mais le matériel de l'établissement, appartenant au prince
Borghèse, avait été emporté par lui; de sorte que le Roi n'avait rien
trouvé en arrivant; et, pendant fort longtemps, il s'est servi de
vaisselle, de linge, de porcelaine, de chevaux, de voitures empruntés
aux seigneurs piémontais. J'ignore comment les frais s'en seront
soldés entre eux.

La négociation pour la reconnaissance du prince de Carignan était
terminée; mais l'influence de l'Autriche et les intrigues du duc de
Modène, gendre du Roi, empêchaient toujours de la publier. Par un
hasard prémédité, un jour de Cour, la voiture de mon père se trouva en
conflit avec celle du prince de Carignan; mon père tira le cordon, et
donna le pas au prince. L'ambassadeur de France l'avait de droit sur
le prince de Carignan. Cette concession qui l'annonçait héritier de la
Couronne, fit brusquer la déclaration que le Roi désirait
personnellement et le prince en eut une extrême reconnaissance.

Ce point gagné, la France ayant intérêt à conserver le trône dans la
maison de Savoie, mon père se mit en devoir de faire admettre la
légitimité de l'autre Carignan, fils du comte de Villefranche. Il fit
rechercher soigneusement l'acte que le confesseur du feu Roi lui avait
arraché à ses derniers moments. Malheureusement, on le retrouva. Il
portait que le Roi consentait à reconnaître le mariage de
_conscience_, contracté par son cousin, le comte de Villefranche, sans
que, de cette reconnaissance, il pût jamais résulter aucun droit pour
la femme de prendre le titre et le rang de princesse, ni que les
enfants de cette union pussent élever une prétention quelconque à
faire valoir, sous quelque prétexte que ce pût être, leur naissance
étant et demeurant illégitime.

Après la trouvaille de ce document réclamé à grands cris par la
famille La Vauguyon, il fallut se taire, au moins pour quelque temps.
Cependant mon père avait derechef entamé cette négociation pendant les
Cent-Jours et, si monsieur de Carignan s'était rendu à Turin, au lieu
de prendre parti pour l'empereur Napoléon, à cette époque ses
prétentions auraient été très probablement admises. Le roi de
Sardaigne, personnellement, craignait autant que nous l'extinction de
la maison de Savoie.

Le corps diplomatique se composait de monsieur Hill, pour
l'Angleterre, homme de bonne compagnie, mais morose et valétudinaire,
sortant peu d'un intérieur occulte qui rendait sa position assez
fausse; du prince Koslovski, pour la Russie, plein de connaissances et
d'esprit, mais tellement léger et si mauvais sujet qu'il n'y avait
nulle ressource de société de ce côté. Les autres légations étaient
encore inoccupées, mais l'Autriche était représentée par le comte
Bubna, général de l'armée d'occupation laissée en Piémont. Sa position
était à la fois diplomatique et militaire. Il est difficile d'avoir
plus d'esprit, de conter d'une façon plus spirituelle et plus
intéressante. Il avait récemment épousé une jeune allemande,
d'origine juive, qui n'était pas reçue à Vienne. Cette circonstance
lui faisait désirer de rester à l'étranger. Madame Bubna, jolie et ne
manquant pas d'esprit, était la meilleure enfant du monde. Elle
passait sa vie chez nous. Elle ne s'amusait guère à Turin; cependant
elle était pour lors très éprise de son mari qui la traitait comme un
enfant et la faisait danser une fois par semaine aux frais de la ville
de Turin; car, en sa qualité de militaire, le diplomate était défrayé
de tout, et ne se faisait faute de rien.

Il avait été envoyé plusieurs fois auprès de l'empereur Napoléon, dans
les circonstances les plus critiques de la monarchie autrichienne, et
racontait les détails de ces négociations d'une manière fort piquante.
Je suis bien fâchée de ne pas me les rappeler d'une façon assez exacte
pour oser les rapporter ici. Il parlait de l'Empereur avec une extrême
admiration et disait que les rapports avec lui étaient faciles d'homme
à homme, quoiqu'ils fussent durs d'empire à empire. À la vérité,
Napoléon appréciait Bubna, le vantait et lui avait donné plusieurs
témoignages d'estime. Une approbation si prisée était un grand moyen
de séduction. Tant il y a que je suis restée bien souvent jusqu'à une
heure du matin à entendre Bubna raconter son Bonaparte.

Mon ami Bubna avait la réputation d'être un peu pillard. La manière
dont il exploitait la ville de Turin, en pleine paix, n'éloigne pas
cette idée; aussi désirait-il maintenir l'occupation militaire le plus
longtemps possible. Mon père, au contraire, prêtait assistance aux
autorités sardes qui cherchaient à s'en délivrer. Mais cette
opposition dans les affaires, qu'il avait trop de bon sens pour ne pas
admettre de situation, n'a jamais altéré nos relations sociales. Elles
sont restées toujours intimes et amicales. Les troupes autrichiennes
furent enfin retirées et le comte Bubna demeura comme ministre, en
attendant l'arrivée du prince de Stahrenberg qui devait le remplacer.

Je suis peut-être injuste pour les piémontais en déclarant la ville de
Turin le séjour le plus triste et le plus ennuyeux qui existe dans
tout l'univers. J'ai montré les circonstances diverses qui militaient
à le rendre désagréable pour tout le monde et particulièrement pour
nous à l'époque où je m'y suis trouvée. Si on ajoute à cela que
c'était après les deux années si excitantes, si animées, si
dramatiques de 1813 et 1814, passées au centre même du théâtre où les
événements avaient le plus de retentissement, que je suis venue tomber
dans cette résidence si monotone et si triste pour y entendre
quotidiennement discuter sur l'affaire du lustre, on comprendra que je
puisse ressentir quelques préventions injustes contre elle.

La ville de Turin est très régulière; ses rues sont tirées au cordeau,
mais les arcades, qui ornent les principales, leur donnent l'air
d'être désertes, les équipages n'étant pas assez nombreux pour
remplacer l'absence des piétons. Les maisons sont belles à
l'extérieur. Un vénitien disait que, chez lui, les personnes portaient
des masques et qu'ici c'était la ville. Cela est fort exact, car ces
façades élégantes voilent en général des masures hideuses où se
trouvent des dédales de logements, aussi incommodément distribués que
pauvrement habités. On est tout étonné de trouver la misère installée
sous le manteau de ces lignes architecturales. Au reste, il est
difficile d'apprécier leur mérite dans l'état où on les laisse. Sous
le prétexte qu'elles peuvent un jour avoir besoin de réparations et
que l'établissement de nouveaux échafaudages nuirait à la solidité, on
conserve tous les trous qu'ils ont originairement occupés dans la
première construction, de sorte que tous les murs, le palais du Roi
compris, sont criblés de trous carrés. Chacun de ces trous sert
d'habitation à une famille de petites corneilles qui forment un nuage
noir dans chaque rue et font un bruit affreux dans toute la ville.
Pour qui n'y est pas accoutumé, rien n'est plus triste que l'aspect et
les cris de cette volatile.

Rentré chez soi, les appartements qu'on peut se procurer ne compensent
pas les ennuis du dehors. Si peu d'étrangers s'arrêtent à Turin qu'on
trouve difficilement à s'y loger. Les beaux palais sont occupés par
les propriétaires ou loués à long bail, et le corps diplomatique a
beaucoup de peine à se procurer des résidences convenables. Quant au
confortable, il n'y faut pas songer.

Mon père avait pris la maison du marquis Alfieri, alors ambassadeur à
Paris, parce qu'on lui avait assuré qu'elle était distribuée et
arrangée à la française. Il est vrai qu'elle n'avait pas l'énorme
_salla_ des palais piémontais et qu'il y avait des fenêtres vitrées
dans toutes les pièces. Mais, par exemple, la chambre que j'habitais,
précédée d'une longue galerie stuquée, sans aucun moyen d'y faire du
feu et meublée en beau damas cramoisi, était _pavée_, non pas dallée
comme une cuisine un peu soignée, mais pavée en pierres taillées comme
les rues de Paris. À la tête de mon lit, une porte communiquait, par
un balcon ouvert, avec la chambre de ma femme de chambre. Ma mère
n'était guère mieux et mon père encore plus mal, car sa chambre était
plus vaste et plus triste.

Le ministre d'Angleterre avait un superbe palais d'une architecture
très remarquable et très admirée, le palais Morozzi; celui-là était en
pleine possession de la _salla_ dont les piémontais font tant de cas.
Elle tenait le milieu de la maison du haut en bas, de façon qu'au
premier on ne communiquait que par des galeries extérieures que
l'architecte avait eu bien soin de tenir ouvertes pour qu'elles
fussent suffisamment légères. Le pauvre monsieur Hill avait offert de
les faire vitrer à ses frais, mais la ville entière s'était révoltée
contre ce trait de barbarie britannique. Pour éviter d'affronter ces
passages extra-muros, il avait fini par se cantonner dans trois
petites pièces en entresol, les seules échauffables. Cela était
d'autant plus nécessaire que l'hiver est long et froid à Turin. J'y ai
vu, pendant plusieurs semaines, le thermomètre entre dix et quinze
degrés au-dessous de zéro, et les habitants ne paraissaient ni surpris
ni incommodés de cette température, malgré le peu de précaution qu'ils
prennent pour s'en garantir.

Le congrès de Vienne fit cadeau au roi de Sardaigne de l'État de
Gênes. Malgré la part que nous avions prise à cet important
accroissement de son territoire, il n'en restait pas moins ulcéré
contre la France de la détention de la Savoie. Ce qu'il y a de
singulier c'est que le roi Louis XVIII en était aussi fâché que lui et
avait le plus sincère désir du monde de la lui rendre. Il semblait
qu'il se crût le recéleur d'un bien volé. Mon père ne partageait pas
la délicatesse de son souverain et tenait fort à ce que la France
conservât la partie de la Savoie que les traités de 1814 lui avaient
laissée.

Lorsque les députés de Gênes vinrent faire hommage de leur État au roi
de Sardaigne, il leur fit donner un dîner par le comte de Valese,
ministre des affaires étrangères. Le corps diplomatique y fut invité.
Ce dîner fut pendant quinze jours un objet de sollicitude pour toute
la ville. On savait d'où viendrait le poisson, le gibier, les
cuisiniers. Le matériel fut réuni avec des soins et des peines
infinis, en ayant recours à l'obligeance des seigneurs de la Cour, et
surtout des ambassadeurs. L'accord qui se trouvait entre les
girandoles de celui-ci et le plateau de celui-là fournit un intérêt
très vif à la discussion de plusieurs soirées. Enfin arriva le jour du
festin; nous étions une vingtaine. Le dîner était bon, magnifique et
bien servi. Malgré l'étalage qu'on avait fait et qui me faisait
prévoir un résultat ridicule, il n'y eut rien de pareil. Monsieur de
Valese en fit les honneurs avec aisance et en grand seigneur. L'ennui
et la monotonie sous laquelle succombent les habitants de Turin leur
fait saisir avec avidité tout ce qui ressemble à un événement. C'est
l'unique occasion où j'aie vu aucuns des membres du corps diplomatique
priés à dîner dans une maison piémontaise.

Les étrangers, comme je l'ai déjà dit, s'arrêtent peu à Turin; il n'y
a rien à y voir, la société n'y retient pas et les auberges sont
mauvaises.

Nous vîmes Jules de Polignac passer rapidement, se rendant à Rome. Il
y était envoyé par Monsieur. Je crois qu'il s'agissait de statuer sur
l'existence des jésuites et surtout de la Congrégation qui, déjà,
étendait son réseau occulte sur la France, sous le nom de la petite
Église. Elle était en hostilité avec le pape Pie VII, n'ayant jamais
voulu reconnaître le Concordat, ni les évêques nommés à la suite de ce
traité. Elle espérait que la persécution qu'elle faisait souffrir aux
prélats à qui le Pape avait refusé l'investiture pendant ses
discussions avec l'Empereur compenserait sa première désobéissance. On
désirait que le Pape reconnût les évêques titulaires des sièges avant
le Concordat et non démissionnaires comme y ayant conservé leurs
droits. Jules allait négocier cette transaction. Le Pape fût
probablement très sage car, à son retour de Rome, il en était fort
mécontent; il avait pourtant obtenu d'être créé prince romain, cela ne
présentait pas de grandes difficultés. Il prolongea son séjour à Turin
pendant assez de temps. Les jésuites commençaient à y être puissants;
il les employa à se faire nommer chevalier de Saint-Maurice. Je n'ai
jamais pu comprendre qu'un homme de son nom, et dans sa position, ait
eu la fantaisie de posséder ce petit bout de ruban.

L'ordre de l'_Annonciade_ est un des plus illustres et des plus
recherchés de l'Europe; il n'a que des _grands colliers_. Ils sont
_excellences_. Le roi de Sardaigne fait des _excellences_, comme
ailleurs le souverain crée des ducs ou des princes; seulement ce titre
n'est jamais héréditaire. Quelques places, aussi bien que le collier
de l'Annonciade, donnent droit à le porter. Il entraîne toutes les
distinctions et les privilèges qu'on peut posséder dans le pays. Je
conçois, à la rigueur, quoique cela ne soit guère avantageux pour un
étranger, qu'on recherche un pareil ordre; mais la petite croix de
Saint-Maurice, dont les chevaliers pavent les rues, m'a semblé une
singulière ambition pour Jules. Au reste, quand on a bien voulu,
s'appelant monsieur de Polignac, devenir _prince du Pape_, il n'y a
pas de puérile vanité qui puisse surprendre. Cela ne l'empêchait pas
de concevoir de très grandes ambitions.

Quelque accoutumés que nous fussions à ses absurdités, il trouvait
encore le secret de nous étonner. Les jeunes gens de l'ambassade
restaient ébahis des thèses qu'il soutenait, il faut le dire, avec une
assez grande facilité d'élocution; il n'y manquait que le sens commun.

Un jour, il nous racontait qu'il désirait fort que le Roi le nomme
ministre, non pas, ajoutait-il, qu'il se crût plus habile qu'un autre,
mais parce que rien n'était plus facile que de gouverner la France. Il
ne ferait au Roi qu'une seule condition: il demanderait qu'il lui
assurât pendant dix ans les portefeuilles des affaires étrangères, de
la guerre, de l'intérieur, des finances et surtout de la police. Ces
cinq ministères remis exclusivement entre ses mains, il répondait de
tout, et cela sans se donner la moindre peine. Une autre fois, il
disait que, puisque la France était en appétit de constitution, il
fallait lui en faire une bien large, bien satisfaisante pour les
opinions les plus libérales, la lire en pleine Chambre, et puis, la
posant sur la tribune, ajouter:

«Vous avez entendu la lecture de cette constitution; elle doit vous
convenir; maintenant il faut vous en rendre dignes. Soyez sages
pendant dix ans, nous la promulguerons, mais chaque mouvement
révolutionnaire, quelque faible qu'il soit, retardera d'une année cet
instant que nous aussi, nous appelons de tous nos voeux.» Et, en
attendant _Io el rey_, s'écriait-il en frappant sur un grand sabre
qu'il traînait après lui, car, en sa qualité d'aide de camp de
Monsieur, quoiqu'il n'eût jamais vu brûler une amorce ou commandé un
homme, il était le plus souvent qu'il lui était possible en uniforme.

On parlait un soir du mauvais esprit qui régnait en Dauphiné et on
l'attribuait au grand nombre d'acquéreurs de biens d'émigrés:

«C'est la faute du gouvernement, reprit Jules; j'ai proposé un moyen
bien simple de remédier à cet embarras. J'en garantissais
l'infaillibilité; on ne veut pas l'employer.

--Quel est donc ce moyen? lui demandai-je.

--J'ai offert de prendre une colonne mobile de dix mille hommes,
d'aller m'établir successivement dans chaque province, d'expulser les
nouveaux propriétaires et de replacer partout les anciens avec une
force assez respectable pour qu'on ne pût rien espérer de la
résistance. Cela se serait fait très facilement, sans le moindre
bruit, et tout le monde aurait été content.

--Mais, mon cher Jules, pas les acquéreurs que vous expropriez, au
moins?

--Mon Dieu! si, parce qu'ils seront toujours inquiets!»

Ces niaiseries ne vaudraient pas la peine d'être racontées sans la
déplorable célébrité qu'a si chèrement acquise le pauvre prince de
Polignac. Je pourrais en faire une bien longue collection, mais cela
suffit pour montrer la tendance de cet esprit si étroit.




CHAPITRE III

     Révélation des projets bonapartistes. -- Voyage à Gênes. --
     Expérience des fusées à la congrève. -- La princesse
     Grassalcowics. -- L'empereur Napoléon quitte l'île d'Elbe. -- Il
     débarque en France. -- Officier envoyé par le général Marchand.
     -- Déclaration du 13 mars. -- Mon frère la porte à monsieur le
     duc d'Angoulême. -- Le Pape. -- La duchesse de Lucques.


Mon père avait été chargé de veiller sur les actions des
bonapartistes, répandus en Italie, et sur leurs communications avec
l'île d'Elbe. Il avait employé à ce service un médecin anglais, nommé
Marshall, que le prince régent d'Angleterre faisait voyager en Italie
pour recueillir des renseignements sur la conduite, plus que légère,
de la princesse sa femme.

Ce Marshall avait, en 1799, porté la vaccine en Italie; il s'était
trouvé à Naples lors des cruelles vengeances exercées par la Cour
ramenée de Palerme sur les vaisseaux de l'amiral Nelson. Il était
jeune alors et, justement indigné du spectacle hideux de tant
d'horreurs, il avait profité de son caractère d'anglais et de l'accès
que lui procurait sa position de médecin pour rendre beaucoup de
services aux victimes de cette réaction royaliste. Il était resté
depuis lors dans des rapports intimes avec le parti révolutionnaire et
fort à même de connaître ses projets sans participer à ses trames.

Une nuit du mois de janvier 1815, il arriva chez mon père très
secrètement et lui communiqua des documents qui prouvaient, de la
manière la moins douteuse, qu'il se préparait un mouvement en France
et que l'empereur Napoléon comptait prochainement quitter l'île d'Elbe
et l'appuyer de sa présence. Mon père, persuadé de la gravité des
circonstances, pressa Marshall de faire ses communications au
gouvernement français. Il se refusa à les donner à aucun ministre. Les
cabinets de tous, selon lui, étaient envahis par des bonapartistes, et
il craignait pour sa propre sûreté.

Monsieur de Jaucourt remplaçait par intérim monsieur de Talleyrand et
ne répondait à aucune dépêche; la correspondance se faisait par les
bureaux, elle était purement officielle. Mon père n'aurait su à quel
ministre adresser Marshall qui, d'ailleurs, ne consentait à remettre
les pièces qu'il s'était procurées qu'au Roi lui-même. Il se vantait
d'être en relations personnelles avec le prince régent; il semblait
que la grandeur de ses commettants relevât à ses yeux le métier assez
peu honorable auquel il se livrait. L'importance des révélations
justifiait ses exigences. Mon père lui donna une lettre pour le duc de
Duras; il fut introduit par celui-ci dans le cabinet de Louis XVIII,
le 22 janvier. Le Roi fit remercier mon père du zèle qui avait procuré
des renseignements si précieux; mais ils ne donnèrent lieu à aucune
précaution, pas même à celle d'envoyer une corvette croiser autour de
l'île d'Elbe. L'incurie à cette époque a été au delà de ce que la
crédulité de la postérité pourra consentir à se laisser persuader.

Je viens de dire que mon père n'avait pas reçu de dépêches du ministre
des affaires étrangères; j'ai tort. Il en reçut une seule, pour lui
demander des truffes de Piémont pour le Roi; elle était de quatre
pages et entrait dans les détails les plus minutieux sur la manière de
les expédier et les faire promptement et sûrement arriver. À la
vérité, le prince de Talleyrand le faisait tenir suffisamment au
courant de ce qui se passait au Congrès; mais sa résidence à Vienne
empêchait qu'il pût donner, ni peut-être savoir, des nouvelles de
France.

Vers la fin de février, la Cour se rendit à Gênes pour y recevoir la
Reine qu'on attendait de Sardaigne. Le corps diplomatique l'y suivit.
Nous laissâmes la vallée de Turin et celle d'Alexandrie sous la neige
qui les recouvrait depuis le mois de novembre, et nous arrivâmes au
haut de la Bocchetta. On ne passe plus par cette route. La montagne de
la Bocchetta a cela de remarquable qu'elle ne présente aucun plateau
et la voiture n'a pas encore achevé son ascension que les chevaux qui
la traînent ont déjà commencé à descendre. Au moment de l'année où
nous nous trouvions, cette localité est d'autant plus frappante qu'on
passe immédiatement du plein hiver à un printemps très avancé. D'un
côté, la montagne est couverte de neige, les ruisseaux sont gelés, les
cascades présentent des stalactites de glace; de l'autre, les arbres
sont en fleur, beaucoup ont des feuilles, l'herbe est verte, les
ruisseaux murmurent, les oiseaux gazouillent, la nature entière semble
en liesse et disposée à vous faire oublier les tristesses dont le
coeur était froissé un quart de minute avant. Je n'ai guère éprouvé
d'impression plus agréable.

Après quelques heures d'une course rapide à travers un pays enchanté,
nous arrivâmes à Gênes le 26 février. Les rues étaient tapissées de
fleurs; nulle part je n'en ai vu cette abondance; il faisait un temps
délicieux: j'oubliai la fatigue d'un voyage dont le commencement avait
été pénible.

En descendant de voiture, je voulus me promener dans ces rues
embaumées, si propres, si bien dallées, et dont le marcher était bien
autrement doux que celui de ma chambre pavée de Turin. Je les trouvai
remplies d'une population gaie, animée, affairée, qui faisait
contraste avec le peuple sale et ennuyé que je venais de quitter. Les
femmes, chaussées de souliers de soie, coiffées de l'élégant
_mezzaro_, me charmèrent et les enfants me parurent ravissants. Tout
le beau monde de Gênes se trouvait aussi dans la rue; au bout de cinq
minutes nous étions entourés de quarante personnes de connaissance. Je
sentis subitement soulever de dessus mes épaules le manteau de plomb
que le séjour de Turin y fixait depuis six mois. Ma joie fut un peu
calmée par les cent cinquante marches qu'il fallut gravir pour arriver
à un beau logement, dans un grand palais qu'on avait retenu pour
l'ambassadeur de France.

Pendant le séjour que j'ai fait à Gênes, la hauteur des appartements
et l'importunité, sans exemple partout ailleurs, des mendiants sont
les seules choses qui m'aient déplu. Je ne répéterai pas ce que tout
le monde sait de la magnificence et de l'élégance des palais. Je ne
parlerai pas davantage des moeurs du pays que je n'ai pas eu occasion
d'observer, car, peu de jours après notre arrivée, les événements
politiques nous condamnèrent à la retraite, et j'ai à peine entrevu la
société.

Les génois ne prenaient guère le soin de dissimuler leur affliction de
la réunion au Piémont et la répugnance qu'ils avaient pour le Roi. Peu
d'entre eux allaient à la Cour, et ceux-là étaient mal vus par leurs
compatriotes. Leur chagrin était d'autant plus sensible qu'ils avaient
cru un moment à l'émancipation.

Lord William Bentinck, séduit par les deux beaux yeux de la _Louise
Durazzo_ (comme on dit à Gênes), avait autorisé par son silence, si ce
n'est par ses paroles, le rétablissement de l'ancien gouvernement
pendant son occupation de la ville. Les actes par lesquels le congrès
de Vienne disposa du sort des génois leur en parurent plus cruels à
subir. Maître pour maître, ils préféraient un grand homme au bon roi
Victor; et, s'il fallait cesser d'être génois, ils aimaient encore
mieux être français que piémontais. La sentence de Vienne les avait
rendus bonapartistes enragés, et c'est surtout des rivières de Gênes
que partaient les correspondances pour l'île d'Elbe.

L'armée anglaise, avant de remettre la ville aux autorités sardes,
avait dépouillé les établissements publics et tout enlevé du port,
jusqu'aux chaînes des galériens. Cette avanie avait fort exaspéré le
sentiment de nationalité des génois.

Le lendemain de notre arrivée, nous fûmes conviés à aller assister à
une représentation qu'un commodore anglais donnait au Roi. Il
s'agissait de lui montrer l'effet des fusées à la congrève, invention
nouvelle à cette époque. Nous nous rendîmes tous à pied, par un temps
admirable, à un petit plateau situé sur un rocher à quelques toises de
la ville et d'où l'on jouissait d'une vue magnifique. Une mauvaise
barque, amarrée si loin qu'à peine on pouvait l'apercevoir à l'oeil
nu, servait de but. La brise venait de mer et nuisait à l'effet des
fusées, mais elle rafraîchissait l'air et le rendait délicieux. Le
spectacle était animé sur la côte et brillant dans le port qu'on
apercevait sur la droite, rempli de vaisseaux pavoisés.

Le tir fut interrompu par la crainte que deux petits bricks, affalés
par le vent, pussent être atteints. Évidemment ils ne voulaient pas
aborder; ils manoeuvraient pour s'élever en mer, y réussirent, et on
recommença à tirer. D'après toutes les circonstances qui sont venues
depuis à notre connaissance, il est indubitable que ces deux bricks
transportaient Bonaparte et sa fortune aux rivages de Cannes. Combien
le hasard d'une de ces fusées, en désemparant ces bâtiments, aurait pu
changer le destin du monde!

Le commodore donna un élégant déjeuner sous une tente, et on se sépara
très satisfaits de la matinée.

Je me rappelle que la princesse Krassalkolwitz vint achever la journée
chez nous. J'étais liée avec elle depuis longtemps; elle s'embarquait
le lendemain pour Livourne. Nous causions le soir de la fadeur des
événements, de l'ennui des gazettes: valait-il la peine de vivre pour
attendre quinze jours un misérable protocole du congrès de Vienne?
Moitié sérieusement, moitié en plaisanterie, nous regrettions les
dernières années si agitées mais si animées; l'existence nous
paraissait monotone, privée de ces grands spectacles. Ma mère reprit:

«Voilà bien des propos de jeunes femmes; oh! mesdames, ne tentez pas
la Providence! Quand vous serez aussi vieille que moi, vous saurez que
les moments de calme, que vous avez l'enfantillage d'appeler d'ennui,
ne durent jamais longtemps.»

Aussi lorsque, trois jours après, la princesse revint à Gênes, n'ayant
pu débarquer à Livourne et retournant en toute hâte à Vienne, elle
arriva chez nous se cachant le visage, et disant:

«Ah! chère ambassadrice, que vous aviez raison; je vous demande pardon
de mes folies, j'en suis bien honteuse.»

J'aurais pu partager ses remords, car j'avais pris part à la faute.

Nous assistions à un concert lorsqu'on vint chercher mon père; un
courrier l'attendait; il était expédié par le consul français à
Livourne et annonçait le départ de Bonaparte de Porto-Ferrajo. Mon
père s'occupa tout de suite d'en donner avis. Il expédia une estafette
à Vienne à monsieur de Talleyrand, une autre à Paris, et fit partir
un secrétaire de légation pour porter cette nouvelle à Masséna, et,
chemin faisant, prévenir toutes les autorités de la côte. Cette
précaution fut déjouée par la célérité de l'Empereur. Peu d'heures
après son départ de Gênes, monsieur de Château traversait le bivouac
de Cannes déjà abandonné, quoique les feux brûlassent encore. Nous
avions passé la nuit à copier les lettres et les dépêches qui furent
confiées à ces différents courriers; il n'y avait qu'une partie de la
chancellerie à Gênes où on ne s'attendait pas à de telles affaires.

L'émoi fut grand le lendemain matin. On ne doutait pas que l'Empereur
ne dût débarquer sur quelque point de l'Italie et se joindre aux
troupes de Murat qui armait depuis quelque temps. Les autrichiens
n'étaient pas en mesure de s'y opposer, et le général Bubna, fort
inquiet, reprochait aux piémontais l'empressement qu'ils avaient eu de
faire abandonner leur territoire par les allemands avant d'avoir eu le
temps de créer une armée nationale. Le comte de Valese, de son côté,
prétendait que, les frais de l'occupation absorbant tous les revenus
de l'État, on ne pouvait rien instituer tant qu'elle durait.

Lord William Bentinck arriva à tire d'aile. Chacun se regardait,
s'inquiétait, s'agitait; on s'accusait mutuellement, mais
l'incertitude du lieu où débarquerait l'Empereur ne permettait de
prendre aucun parti, ni de donner aucun ordre. Le général Bubna fut le
premier instruit de sa marche; dès lors, autrichiens, anglais et
piémontais, tout se rassura et crut avoir du temps devant soi.

Bubna demanda à faire entrer ses troupes en Piémont. Monsieur de
Valese s'y refusant obstinément, il fut réduit à les faire cantonner
sur les frontières de Lombardie; aussi déclara-t-il formellement que,
si l'armée napolitaine s'avançait, il resterait derrière le Pô, en
laissant le Piémont découvert. Le cabinet sarde tint bon; il ne tarda
même pas à admettre l'étrange pensée de pouvoir s'établir dans un état
de neutralité vis-à-vis de Napoléon et de Murat. Les rapports avec mon
père se ressentirent plus tard de cette illusion. L'ambassadeur sarde
fut le seul qui ne rejoignit pas le roi Louis XVIII à Gand.

Monsieur de Château revint porteur des plus belles promesses de
Masséna. Il avait vu arrêter madame Bertrand, arrivant de l'île
d'Elbe, et il avait trouvé partout autant d'enthousiasme pour monsieur
le duc d'Angoulême que d'indignation contre l'Empereur. Cela était
vrai en Provence et dans ce moment. Des nouvelles bien différentes
étaient portées sur l'aile des vents. On apprenait avec une rapidité
inouïe, et par des voies inconnues, les succès et la marche rapide de
Bonaparte.

Un matin, un officier français, portant la cocarde blanche, se
présenta chez mon père et lui remit une dépêche du général Marchand,
tellement insignifiante qu'elle ne pouvait pas avoir motivé son envoi.
Il était fort agité et demandait une réponse immédiate, son général
ayant fixé le moment du retour. Mon père l'engagea à s'aller reposer
quelques heures. Tandis qu'il cherchait le mot de cette énigme,
d'autant moins facile à deviner que le bruit s'était répandu que le
général Marchand avait reconnu l'Empereur, le général Bubna entra chez
lui en lui disant:

«Mon cher ambassadeur, je viens vous remercier du soin que vous prenez
de payer le port de mes lettres. Je sais qu'on vous demande cinquante
louis pour celle que voici. Elle est du général Bertrand qui m'écrit,
par ordre de Napoléon, pour me charger d'expédier sur-le-champ par
estafette ces autres dépêches à Vienne pour l'Empereur et pour
Marie-Louise. Moi, qui ne suis jamais très pressé, j'attendrai
tranquillement une bonne occasion; qu'allez-vous faire de votre jeune
homme?»

Mon père réfléchit un moment, puis il pensa que, s'il le faisait
arrêter, ce serait trop grave. Il l'envoya chercher à son auberge, lui
intima l'ordre de partir sur-le-champ, en le prévenant que, s'il
laissait au gouvernement sarde le temps d'apprendre la manière dont il
avait franchi la frontière, il serait arrêté comme espion, et qu'il ne
pourrait pas le réclamer.

L'officier eut l'imprudence de dire qu'il lui faudrait s'arrêter à
Turin où il avait des lettres à remettre. Mon père lui conseilla de
les brûler et lui donna un passeport qui indiquait une route qui
l'éloignait de Turin. Je n'ai plus entendu parler de ce monsieur qui
eut l'audace, après cette explication, de réclamer de mon père les
cinquante louis que le général Marchand, dans sa lettre ostensible,
l'avait prié de lui remettre pour les frais de son voyage. Bubna garda
le secret suffisamment longtemps pour assurer la sécurité du courrier.
Elle aurait été fort hasardée en ce moment; car les velléités
pacifiques du cabinet sarde n'existaient pas alors, et ses terreurs
sur les dispositions bonapartistes des piémontais étaient en revanche
très exaltées.

La déclaration du 13 mars fut expédiée à mon père par monsieur de
Talleyrand, aussitôt qu'elle eut été signée par les souverains réunis
à Vienne. Il la fit imprimer en toute hâte, et, trois heures après son
arrivée, mon frère se mit en route pour la porter à monsieur le duc
d'Angoulême. Il le trouva à Nîmes. La rapidité avait été si grande
qu'elle nuisit presque à l'effet et fit douter de l'authenticité de la
pièce. Monsieur le duc d'Angoulême garda mon frère auprès de lui, le
nomma son aide de camp, et bientôt après l'envoya en Espagne pour
demander des secours qu'il n'obtint pas. Au surplus, si on les avait
accordés, ils seraient arrivés trop tard.

Dans le plan que je me suis fait de noter les plus petites
circonstances qui, à mon sens, dessinent les caractères, je ne puis
m'empêcher d'en rapporter une qui peut sembler puérile.

Mon frère avait donc apporté à monsieur le duc d'Angoulême un document
d'une importance extrême. Il avait fait une diligence qui prouvait
bien du zèle. Sur sa route, il avait semé partout des exemplaires de
la déclaration sans s'informer de la couleur des personnes auxquelles
il les remettait, ce qui n'était pas tout à fait sans danger. Monsieur
le duc d'Angoulême le savait et semblait fort content de lui. Il
l'engagea à déjeuner. Rainulphe, ayant fait l'espèce de toilette que
comportait la position d'un homme qui vient de faire cent lieues à
franc étrier, s'y rendit. À peine à table, les premiers mots de
monsieur le duc d'Angoulême furent:

«Quel uniforme portez-vous là?

--D'officier d'état-major, monseigneur.

--De qui êtes-vous aide de camp?

--De mon père, monseigneur.

--Votre père n'est que lieutenant général; pourquoi avez-vous des
aiguillettes? Il n'y a que la maison du Roi et celle des princes qui y
aient droit...; on les tolère pour les maréchaux...; vous avez tort
d'en porter.

--Je ne savais pas, monseigneur.

--À présent vous le savez, il faut les ôter tout de suite. En bonne
justice, cela mériterait les arrêts, mais je vous excuse; que je ne
vous en voie plus.»

On comprend combien un jeune homme comme était alors Rainulphe se
trouva déconcerté par une pareille sortie faite en public. Dans les
moments où s'il s'animait sur les petites questions militaires jusqu'à
se monter à la colère, monsieur le duc d'Angoulême se faisait
l'illusion d'être un grand capitaine.

Le roi de Sardaigne annonça qu'il allait faire une course à Turin; ses
ministres et le général Bubna l'accompagnèrent. Le ministre
d'Angleterre resta à Gênes ainsi que mon père qui s'y tenait plus
facilement en communication avec monsieur le duc d'Angoulême et le
midi de la France.

Bientôt nous vîmes arriver toutes les notabilités que les mouvements
de l'armée napolitaine repoussaient du sud de l'Italie. Le Pape fut le
premier; on le logea dans le palais du Roi. Je ne l'avais pas vu
depuis le temps où il était venu sacrer l'empereur Napoléon; nous
allâmes plusieurs fois lui faire notre cour. Il causait volontiers et
familièrement de tout. Je fus surtout touchée de la manière digne et
calme dont il parlait de ses années de proscription, sans avoir l'air
d'y attacher ni gloire ni mérite, mais comme d'une circonstance qui
s'était trouvée malheureusement inévitable, s'affligeant que son
devoir l'eût forcé à imposer à Napoléon les torts de sa persécution.
Il y avait dans tous ses discours une noble et paternelle modération
qui devait lui être inspirée d'en haut, car, sur tout autre sujet, il
n'était pas à beaucoup près aussi distingué. On sentait que c'était un
homme qui recommencerait une carrière de tribulation, sans qu'elle pût
l'amener à l'amertume ni à l'exaltation. Le mot _sérénité_ semblait
inventé pour lui. Il m'a inspiré une bien sincère vénération.

Bientôt après, il fut suivi par l'infante Marie-Louise, duchesse de
Lucques, plus connue sous le titre de reine d'Étrurie. Gênes étant
comblée de monde et ne pouvant trouver un logement convenable, elle
s'installa dans une grande chambre d'auberge dont, à l'aide de
quelques paravents, on fit un dortoir pour toute la famille. Elle
paraissait faite pour habiter ce taudis; je n'ai jamais rien vu de
plus ignoble que la tournure de cette princesse, si ce n'est ses
discours. Elle était Bourbon: il nous fallait bien lui rendre des
hommages, mais c'était avec dégoût et répugnance.

Elle traînait à sa suite une fille, aussi disgracieuse qu'elle, et un
fils si singulièrement élevé qu'il pleurait pour monter sur un cheval,
se trouvait mal à l'aspect d'un fusil, et qu'ayant dû un jour entrer
dans un bateau pour passer un bac il en eut des attaques de nerfs. La
duchesse de Lucques assurait que les princes espagnols avaient tous
été élevés précisément comme son fils. Mon père tâcha de la raisonner
à ce sujet, mais ce fut sans autre résultat que de se faire prendre en
grippe par elle.




CHAPITRE IV

     La princesse de Galles. -- Fête donnée au roi Murat. -- Audience
     de la princesse. -- Notre situation est pénible. -- Message de
     monsieur le duc d'Angoulême. -- Inquiétudes pour mon frère. --
     Marche de Murat. -- Il est battu à Occhiobello. -- L'abbé de
     Janson. -- Henri de Chastellux.


Monsieur Hill nous arriva un matin avec une figure encore plus triste
que de coutume; sa princesse de Galles était en rade. Sous prétexte de
lui céder son appartement, il l'abandonna aux soins de lady William
Bentinck, se jeta dans sa voiture et partit pour Turin. Lady William
en aurait bien fait autant s'il lui avait été possible. La princesse
Caroline s'établit chez monsieur Hill.

Le lendemain, nous vîmes apparaître dans les rues de Gênes un
spectacle que je n'oublierai jamais. Dans une sorte de phaéton, fait
en conque marine, doré, nacré, enluminé extérieurement, doublé en
velours bleu, garni de crépines d'argent, traîné par deux très petits
chevaux pies, menés par un enfant vêtu en amour d'opéra, avec des
paillettes et des tricots couleur de chair, s'étalait une grosse femme
d'une cinquantaine d'années, courte, ronde et haute en couleur. Elle
portait un chapeau rose avec sept ou huit plumes roses flottant au
vent, un corsage rose fort décolleté, une courte jupe blanche qui ne
dépassait guère les genoux, laissait apercevoir de grosses jambes
couvertes de brodequins roses; une écharpe rose, qu'elle était
constamment occupée à draper, complétait le costume.

La voiture était précédée par un grand bel homme monté sur un petit
cheval pareil à l'attelage, vêtu précisément comme le roi Murat auquel
il cherchait à ressembler de geste et d'attitude, et suivie par deux
palefreniers à la livrée d'Angleterre, sur des chevaux de la même
espèce. Cet attelage napolitain était un don de Murat à la princesse
de Galles qui s'exhibait sous ce costume ridicule et dans ce bizarre
équipage. Elle se montra dans les rues de Gênes pendant cette matinée
et celles qui suivirent.

La princesse était dans tout le feu de sa passion pour Murat; elle
aurait voulu l'accompagner dans les camps. Il avait dû user d'autorité
pour la faire partir. Elle n'y avait consenti qu'avec l'espérance de
décider lord William Bentinck à joindre les forces anglaises aux armes
napolitaines. Elle ne s'épargnait pas dans les demandes, les
supplications, les menaces à ce sujet. On peut juger de quel poids
tout cela était auprès de lord William qui, au reste, partit le
surlendemain de son arrivée.

Elle était aussi fort zélée bonapartiste. Cependant elle témoignait
bien quelque crainte que l'Empereur ne compromit le _Roi_, comme elle
appelait exclusivement Murat. Elle s'entoura bien vite de tout ce qui
était dans l'opposition à Gênes et en fit tant, qu'au bout de quelques
jours, le gouvernement sarde la fit prier de chercher un autre asile.

Pendant le dernier carnaval, qu'elle venait de passer à Naples, elle
avait inventé de faire donner un bal de souscription à Murat par les
anglais qui s'y trouvaient. La scène se passait dans une salle
publique. Au moment où Murat arriva, un groupe, formé des plus jolies
anglaises costumées en déesses de l'Olympe, alla le recevoir. Minerve
et Thémis s'emparèrent de lui et le conduisirent sur une estrade dont
les rideaux s'ouvrirent et montrèrent aux spectateurs un groupe de
génies, parmi lesquels figurait une Renommée sous les traits d'une des
jolies ladys Harley. Elle tenait un grand tableau. La Gloire,
représentée par la princesse, plus ridiculement vêtue encore que les
autres, s'avança légèrement, enleva une plume de l'aile de la Renommée
et inscrivit, en grandes lettres d'or, sur le tableau qu'elle
soutenait, le nom des diverses batailles où Murat s'était signalé. Le
public applaudissait en pâmant de rire; la reine de Naples haussa les
épaules. Murat avait assez de bon sens pour être impatienté, mais la
princesse prenait cette mascarade au sérieux comme une ovation
glorieuse pour l'objet de sa passion et pour elle qui savait si
dignement l'honorer. J'ai entendu faire la relation de cette soirée à
lady Charlotte Campbell, celle des dames de la princesse qui l'a
abandonnée la dernière. Elle pleurait de dépit en en parlant, mais son
récit n'en était que plus comique. Il fallait avoir l'héroïne sous les
yeux pour en apprécier pleinement le ridicule.

C'était pour tromper le chagrin que lui causait sa séparation d'avec
Murat que la princesse de Galles avait inventé de faire habiller un de
ses gens, qui le rappelait un peu, précisément comme lui. Ce portrait
animé était Bergami, devenu célèbre depuis, et qui déjà (assurait le
capitaine du bâtiment qui l'avait amené de Livourne) usurpait auprès
de sa royale maîtresse tous les droits de Murat, aussi bien que son
costume; mais cela ne passait encore que pour un mauvais propos de
marin.

Il fallut bien aller rendre les hommages, dus à son rang dans
l'almanach, à cette princesse baladine. Elle nous détestait dans
l'idée que nous étions hostiles au _Roi_; elle se donna la petite joie
d'être fort impertinente. Nous y allâmes avec lady William Bentinck,
le jour et l'heure fixés par elle. Elle nous fit attendre longtemps;
enfin nous fûmes admises sous un berceau de verdure où elle déjeunait
vêtue d'un peignoir tout ouvert et servie par Bergami. Après quelques
mots dits à ma mère, elle affecta de ne parler qu'anglais à lady
William. Elle fut un peu déconcertée de nous voir prendre part à cette
conversation, dont elle pensait nous exclure, et se rabattit à ne
parler que des vertus, des talents royaux et militaires de Murat.
Bientôt après, elle donna audience à mon père et entama un grand
discours sur les succès infaillibles de Murat, sa prochaine jonction
avec l'armée de l'empereur Napoléon et les triomphes qui les
attendaient. Mon père se prit à rire.

«Vous vous moquez de moi, monsieur l'ambassadeur?

--Du tout, madame, c'est Votre Altesse Royale qui veut me faire
prendre le change par son sérieux. De tels discours, tenus par la
princesse de Galles à l'ambassadeur de France, sont trop plaisants
pour qu'elle exige que je les écoute avec gravité.»

Elle prit l'air très offensé et abrégea l'entrevue. Nous n'étions
aucuns tentés de la renouveler. Elle prétendit que mon père avait
contribué à lui faire donner l'ordre de partir; rien n'était plus
faux. Si le gouvernement avait été stimulé par quelqu'un c'était
plutôt par lady William Bentinck qui en était fort importunée. Lord
William et monsieur Hill s'étaient soustraits à cet ennui.

Nous étions dans un état cruel. Rien n'est plus pénible que de se
trouver à l'étranger, avec une position officielle, au milieu d'une
pareille catastrophe, lorsqu'il faut montrer une sérénité qu'on
n'éprouve pas. Personne n'entrait dans nos sentiments de manière à
nous satisfaire. Les uns proclamaient les succès assurés de Bonaparte,
les autres sa chute rapide devant les alliés et l'humiliation des
armes françaises. Il était bien rare que les termes fussent assez bien
choisis pour ne pas nous froisser. Aussi, dès que les événements, par
leur gravité irrécusable, nous eurent délivrés du tourment de jouer la
comédie d'une sécurité que nous n'avions pas conservée un seul
instant, nous nous renfermâmes dans notre intérieur, d'où nous ne
sortîmes plus.

Le marquis de Lur-Saluces, aide de camp de monsieur le duc
d'Angoulême, arriva porteur de ses dépêches. Le prince chargeait mon
père de demander au roi de Sardaigne le secours d'un corps de troupes
qui serait entré par Antibes pour le rejoindre en Provence. Il venait
d'obtenir un succès assez marqué au pont de la Drôme où, surtout, il
avait déployé aux yeux des deux armées une valeur personnelle qui
l'avait très relevé dans les esprits. Il sentait le besoin et la
volonté d'agir vigoureusement. Quand une fois monsieur le duc
d'Angoulême était tiré de sa funeste préoccupation d'obéissance
passive, il ne manquait pas d'énergie. Il était moins nul que
certaines niaiseries, dont on ferait un volume, donneraient lieu de le
croire. C'était un homme très incomplet, mais non pas incapable.

Mon père fit préparer une voiture et partit avec monsieur de Saluces
pour Turin. Nous avions appris par celui-ci l'envoi de mon frère en
Espagne. Peu de jours après, le _Moniteur_ contenait des lettres
interceptées de monsieur le duc d'Angoulême à madame la duchesse
d'Angoulême; elles disaient que le jeune d'Osmond en était porteur.
Nous eûmes tout lieu de craindre qu'il eût été arrêté; cette vive
inquiétude dura vingt-sept jours.

Les communications avec le Midi furent interrompues; nous ne savions
ce qui s'y passait que par les gazettes de Paris qui parvenaient
irrégulièrement. C'est de cette façon que nous apprîmes la défaite de
monsieur le duc d'Angoulême, la convention faite avec lui et enfin son
départ de Cette. Le nom de mon frère ne se trouvait nulle part; nous
finîmes par recevoir des lettres de lui, écrites de Madrid. Il allait
le quitter pour rejoindre son prince qu'il croyait en France et
qu'après un long circuit il retrouva à Barcelone.

Monsieur le duc d'Angoulême avait eu le projet d'envoyer mon frère
auprès de Madame, ainsi qu'il le lui disait dans sa lettre, puis il
avait changé d'idée et l'avait expédié au duc de Laval, ambassadeur à
Madrid. C'était là ce qui nous avait occasionné une inquiétude si
grande et si justifiée dans ce premier moment de guerre civile où il
était impossible de prévoir quel serait le sort des prisonniers et la
nature des vengeances exercées de part et d'autre. La suite a prouvé
que les colères étaient épuisées aussi bien que les passions et qu'il
ne restait des premiers temps de la Révolution que la valeur et les
intérêts personnels.

Murat avançait en Italie si rapidement que, déjà, on emballait à
Turin. Nous avions bien le désir, ma mère et moi, d'aller y rejoindre
mon père; il s'y refusait de jour en jour. La question d'économie
devenait importante et se joignait à celle de sécurité pour ne pas
faire un double voyage dans ce moment d'incertitude.

Les demandes de monsieur de Saluces avaient été plus que froidement
accueillies par le gouvernement sarde. Elles n'auraient pu avoir de
succès effectif, puisque la nouvelle de la catastrophe et de
l'embarquement du prince arrivèrent promptement après. Mais, dès lors,
mon père remarqua l'accueil embarrassé que lui fit le ministre et
aperçut une disposition à écarter l'ambassadeur des affaires, tout en
comblant le marquis d'Osmond de politesses.

Comme, dans le même temps, on repoussait tout secours autrichien ou
anglais, il restait évident qu'on espérait négocier séparément et se
maintenir en position de faire valoir sa neutralité à l'Empereur, s'il
réussissait à s'établir. Bubna riait beaucoup de cette politique; il
appelait le roi Victor l'_Auguste allié de l'empereur Napoléon_. Mon
père n'était pas en situation d'en rire, mais lui aussi croyait à
cette préoccupation du cabinet sarde.

Murat, ayant été battu à Occhiobello par les armées autrichiennes,
cessa d'avancer, et nos arrêts furent levés. On annonça officiellement
que l'arrivée de la reine de Sardaigne était remise indéfiniment; nous
retournâmes à Turin.

Avant de quitter Gênes, je veux parler de deux individus que nous y
vîmes passer. Le premier était l'abbé de Janson. Ayant appris le
départ de l'île d'Elbe sur la côte de Syrie, où il se trouvait pèlerin
de Jérusalem, il avait été si bien servi par les vents et par son
activité qu'il était arrivé à Gênes dans un temps presque incroyable.
Il n'y resta que deux heures pour s'informer des événements, retroussa
sa soutane, enfourcha un bidet de poste et courut joindre monsieur le
duc d'Angoulême.

Cet abbé, en costume ecclésiastique, parut fort ridicule aux soldats;
mais lorsque, au combat du pont de la Drôme, on le vit allant jusque
sous la mitraille relever les blessés sur ses épaules, leur porter des
consolations et des secours de toute espèce, avec autant de sang-froid
qu'un grenadier de la vieille garde, _le curé_ (comme ils
l'appelaient) excita leur enthousiasme au plus haut degré. L'abbé de
Janson a depuis mis ce zèle au service de l'intrigue; on ne peut que
le regretter. Devenu évêque de Nancy et un des membres le plus actif
de la Congrégation si fatale à la Restauration, il s'est fait
tellement détester qu'à la Révolution de 1830 il a été expulsé de sa
ville épiscopale.

L'autre personne dont je veux noter le passage à Gênes est Henri de
Chastellux. Âgé de 24 ou 25 ans, maître d'une fortune considérable, il
était attaché à l'ambassade de Rome. Ce fut là qu'il apprit la
trahison de son beau-frère, le colonel de La Bédoyère. Il en fut
d'autant plus consterné qu'il aimait tendrement sa soeur et qu'il
comprenait combien elle devait avoir besoin de consolation et de
soutien, dans une pareille position, au milieu d'une famille aussi
exaltée en royalisme que la sienne. Il obtint immédiatement un congé
de son ambassadeur et, après avoir rangé ses papiers, fait ses malles,
emballé ses livres et ses effets, il se jeta dans la carriole d'un
voiturin avec lequel il avait fait marché pour le mener en vingt-sept
jours à Lyon.

Les révolutions ne s'accommodent guère de cette allure. En arrivant à
Turin, monsieur de Chastellux fut informé qu'il ne pouvait continuer
sa route. Il vint à Gênes consulter mon père sur ce qu'il lui restait
à faire. Il fut décidé qu'il irait rejoindre monsieur le duc
d'Angoulême; mon père lui dit qu'il le chargerait de dépêches. En
effet, deux heures après, un secrétaire alla les lui porter; il le
trouva couché sur un lit, lisant Horace.

«Quand partez-vous?

--Je ne sais pas encore. Je n'ai pas pu m'arranger avec les patrons
qu'on m'a amenés, j'en attends d'autres.

--Vous n'allez pas par la Corniche?

--Non, je compte louer une felouque.»

Le secrétaire rapporta les dépêches qu'on expédia par estafette.

Henri de Chastellux s'embarqua le lendemain matin; mais, ayant fait
son arrangement pour coucher à terre toutes les nuits, il n'arriva à
Nice que le cinquième jour. Il y recueillit des bruits inquiétants sur
la position de monsieur le duc d'Angoulême, attendit patiemment leur
confirmation et, au bout de dix à douze jours, nous le vîmes
reparaître à Gênes, n'ayant pas poussé sa reconnaissance au delà de
Nice.

Cette singulière apathie dans un jeune homme qui ne manque pas
d'esprit et que sa situation sociale et ses relations de famille
auraient dû stimuler si vivement dans cette circonstance, comparée à
la prodigieuse activité d'un homme dont la robe aurait semblé l'en
dispenser, nous parut un si singulier contraste que nous en fûmes très
frappés et que j'en ai conservé la mémoire.

Mon père s'était mis en correspondance plus active avec le duc de
Narbonne, ambassadeur à Naples, le duc de Laval, ambassadeur à Madrid,
et le marquis de Rivière qui commandait à Marseille. Il leur faisait
passer les nouvelles qui lui arrivaient de l'Allemagne et du nord de
la France. La légation de Turin se trouvait fort dégarnie de
secrétaires et d'attachés; mon père, en partant de Gênes, me chargea
de ces correspondances. Cela se bornait à expédier le bulletin des
nouvelles qui nous parvenaient, en distinguant celles qui étaient
officielles des simples bruits dont nous étions inondés. Plusieurs de
ces lettres furent interceptées et quelques-unes, je crois, imprimées
dans le _Moniteur_.

La malveillance s'est saisie de cette puérile circonstance pour
établir que je _faisais l'ambassade_. L'impatience que j'ai conçue de
cette sottise m'a tenue volontairement dans l'ignorance des affaires
diplomatiques que mon père a dû traiter depuis lors, et probablement
plus que je ne l'aurais été sans cette ridicule invention. Car, je
crois l'avoir déjà dit, la politique m'amuse; j'en fais volontiers _en
amateur_, pour occuper mon loisir; et, comme je n'ai jamais eu le
besoin de parler des affaires qu'on me confie, mon père me les aurait
communiquées si je l'avais souhaité.




CHAPITRE V

     Retour de Turin. -- Monsieur de La Bédoyère. -- Marche de Cannes.
     -- L'empereur Napoléon. -- Exposition du Saint-Suaire. -- Retour
     de Jules de Polignac. -- Il est fait prisonnier à Montmélian. --
     Prise d'un régiment à Aiguebelle. -- Conduite du général Bubna.
     -- Haine des piémontais contre les autrichiens. -- Espérances du
     roi de Sardaigne.


Nous continuâmes à mener en Piémont la vie retirée que nous avions
adoptée à Gênes. Mon père ne voulait rien changer à l'état ostensible
de sa maison, mais les circonstances permettaient de réformer toutes
les dépenses extraordinaires et la prudence l'exigeait. Notre seule
distraction était de faire chaque jour de charmantes promenades dans
la délicieuse colline qui borde le Pô, au delà de Turin, et s'étend
jusqu'à Moncalieri.

Ce serait une véritable ressource si les chemins étaient moins
désagréables; même à pied, il est difficile et très fatigant d'y
pénétrer. Les sentiers qui servent de lit aux torrents, dans la saison
pluvieuse, sont à pic et remplis de cailloux roulants. Le marcher en
est pénible jusqu'à être douloureux, aussi les dames du pays ne s'y
exposent-elles guère. On est dédommagé de ses peines par des points de
vue admirables sans cesse variés et une campagne enchantée.

Nous apprîmes successivement les détails circonstanciés de ce qui
s'était passé à Chambéry et à Grenoble. Tous les récits s'accordaient
à montrer monsieur de La Bédoyère comme le plus coupable. Je prêtais
d'autant plus de foi à la préméditation dont on l'accusait que je
l'avais entendu, avant mon départ de Paris, tenir hautement les propos
les plus bonapartistes et les plus hostiles à la Restauration.

La famille de sa femme (mademoiselle de Chastellux) avait commis la
faute de le faire entrer presque de force au service du Roi; il avait
eu la faiblesse d'accepter. Je ne voudrais pas préciser à quelle
époque cette faiblesse était devenue de la trahison, mais il est
certain que, lorsque à la tête de son régiment où il était arrivé
depuis peu de jours, il se rendait de Chambéry à Grenoble, il dit à
madame de Bellegarde, chez laquelle il s'arrêta pour déjeuner, qu'il
ne formait aucun doute des succès de l'empereur Napoléon et qu'il les
désirait passionnément. Au moment où il montait à cheval, il lui cria:
«Adieu, madame, dans huit jours je serai fusillé ou maréchal
d'Empire.»

Il paraissait avoir entraîné le mouvement des troupes qui se réunirent
à l'Empereur et abusé de la faiblesse du général Marchand, entièrement
dominé par lui. La reconnaissance de l'Empereur pour le service rendu
ne fut pas portée à si haut prix qu'il l'avait espéré, mais ses
prévisions ne furent que trop tristement accomplies dans l'autre
alternative.

Il était impossible de n'être pas frappé de la grandeur, de la
décision, de l'audace dans la marche et de l'habileté prodigieuse
déployées par l'Empereur, de Cannes jusqu'à Paris. Il est peu étonnant
que ses partisans en aient été électrisés et aient retrempé leur zèle
à ce foyer du génie. C'est peut-être le plus grand fait personnel
accompli par le plus grand homme des temps modernes; et ce n'était
pas, j'en suis persuadée, un plan combiné d'avance. Personne n'en
avait le secret complet en France; peut-être était-on un peu plus
instruit en Italie. Mais l'Empereur avait beaucoup livré au hasard ou
plutôt à son génie. La preuve en est que le commandant d'Antibes,
sommé le premier, avait refusé d'admettre les aigles impériales. Leur
vol était donc tout à fait soumis à la conduite des hommes qu'elles
rencontreraient sur leur route, et la belle expression du vol de
_clocher en clocher_, quoique justifiée par le succès, était bien
hasardée. L'Empereur s'était encore une fois confié à son étoile et
elle lui avait été fidèle, comme pour servir de flambeau à de plus
immenses funérailles.

En arrivant à Paris, il apprit la déclaration de Vienne du 13 mars; il
subit en même temps les froideurs et les réticences de la plupart des
personnes qui, dans l'ordre civil, lui avaient été le plus dévouées.
Son instinct gouvernemental comprit tout de suite que ces gens-là
représentaient le pays beaucoup plus que les militaires. Peut-être
aurait-il été tenté de le gouverner par le sabre, si ce sabre n'avait
pas dû trouver un emploi plus que suffisant dans la résistance à
l'étranger. Il ne pouvait donc écraser les idées constitutionnelles,
si rapidement écloses en France, qu'en lâchant le frein aux passions
populaires qui, sous le nom de liberté ou de nationalité, amènent
promptement la plus hideuse tyrannie.

Rendons justice à l'Empereur; jamais homme au monde n'a eu plus
l'horreur de pareils moyens. Il voulait un gouvernement absolu, mais
réglé et propre à assurer l'ordre public, la tranquillité et l'honneur
du pays. Dès que sa position lui fut complètement dévoilée, il
désespéra de son succès, et le dégoût qu'il en conçut exerça peut-être
quelque influence sur le découragement montré par lui lors de la
catastrophe de Waterloo.

J'ai lieu de croire que, bien peu de jours après son arrivée aux
Tuileries, il cessa de déployer l'énergie qui l'avait accompagné
depuis l'île d'Elbe. Peut-être, s'il avait retrouvé dans ses anciens
serviteurs civils le même enthousiasme que dans les militaires, il
aurait mieux accompli la tâche gigantesque qu'il s'était assignée;
peut-être aussi était-elle impossible.

Je retournai à Turin. Le Pape nous y avait précédés; sa présence donna
lieu à une cérémonie assez curieuse, à laquelle nous assistâmes.

Le Piémont possède le Saint-Suaire. La chrétienté attache un tel prix
à cette relique que le Pape en a seul la disposition. Elle est
enfermée dans une boîte en or, renfermée dans une de cuivre,
renfermée..., enfin il y en a sept, et les sept clefs qui leur
appartiennent sont entre les mains de sept personnes différentes. Le
Pape conserve la clef d'or. Le coffre est placé dans une magnifique
chapelle d'une superbe église, appelée du Saint-Suaire. Des chanoines,
qui prennent le même nom, la desservent. La relique n'est exposée aux
regards des fidèles que dans les circonstances graves et avec des
cérémonies très imposantes. Le Pape envoie un légat tout exprès,
chargé d'ouvrir le coffre et de lui rapporter la clef.

La présence du Saint-Père à Turin et l'importance des événements
inspirèrent le désir de donner aux soldats, à la population et au Roi
la satisfaction d'envisager cette précieuse relique.

Malgré les espérances que le gouvernement sarde conservait, _in
petto_, d'obtenir de tous les côtés la reconnaissance de sa
neutralité, il avait levé rapidement des troupes considérables et très
belles sous le rapport des hommes. On réunit les nouveaux corps sur la
_place du château_, et, après que le Pape eut béni leurs jeunes
drapeaux, on procéda au déploiement du Saint-Suaire.

Le Roi et sa petite Cour, les catholiques du corps diplomatique, les
chevaliers de l'Annonciade, les autres excellences, les cardinaux et
les évêques étaient seuls admis dans la pièce où se préparait la
cérémonie. Nous n'étions pas plus de trente, ma mère, madame Bubna et
moi seules de femmes; aussi étions-nous parfaitement bien placées.

Le coffre fut apporté par le chapitre qui en a la garde. Chaque boîte
fut ouverte successivement, le grand personnage qui en conserve la
clef la remettant à son tour, et un procès-verbal constatant l'état
des serrures longuement et minutieusement rédigé. Ceci se passait
comme une levée de scellé, et sans aucune forme religieuse, seulement
le cardinal qui ouvrait les serrures récitait une prière à chaque
fois.

Lorsqu'on fut arrivé à la dernière cassette, qui est assez grande et
paraît toute brillante d'or, les oraisons et les génuflexions
commencèrent. Le Pape s'approcha d'une table où elle fut déposée par
deux des cardinaux; tout le monde se mit à genoux, et il y eut
beaucoup de formes employées pour l'ouvrir. Elles auraient été mieux
placées dans une église que dans un salon où cette pantomime, vue de
trop près, manquait de dignité.

Enfin le Pape, après avoir approché et retiré ses mains plusieurs
fois, comme s'il craignait d'y toucher, tira de la boîte un grand
morceau de grosse toile maculée. Il la porta, accompagné du Roi qui le
suivait immédiatement et entouré des cardinaux, sur le balcon où il la
déploya. Les troupes se mirent à genoux aussi bien que la population
qui remplissait les rues derrière elles. Toutes les fenêtres étaient
combles de monde; le coup d'oeil était beau et imposant.

On m'a dit qu'on voyait assez distinctement les marques ensanglantées
de la figure, des pieds, des mains et même de la blessure sur le
saint Linceul. Je n'ai pu en juger, me trouvant placée à une fenêtre
voisine de celle où était le Pape. Il l'exposa en face, à droite et à
gauche; le silence le plus solennel dura pendant ce temps. Au moment
où il se retira, la foule agenouillée se releva en poussant de grandes
acclamations; le canon, les tambours, les vivats annoncèrent que la
cérémonie était finie. Rentré dans le salon, on commença les oraisons.

Le Saint-Père eut la bonté de nous faire demander, par le cardinal
Pacca, si nous voulions faire bénir quelque objet et le faire toucher
au Saint-Suaire. N'ayant pas prévu cette faveur, nous n'étions munies
d'aucun meuble convenable. Cependant nous donnâmes nos bagues et de
petites chaînes que nous portions au col. Le Pape n'y fit aucune
objection et nous jeta un coup d'oeil plein d'aménité et de bonté
paternelle. Nous venions de le voir souvent à Gênes. Lui seul et le
cardinal, qu'il avait dû nommer légat exprès pour l'occasion, avaient
le droit de toucher au Saint-Suaire même. Ils eurent assez de peine à
le replier, mais personne ne pouvait leur offrir assistance.

La première boîte fermée, le Pape en prit la clef, puis les cardinaux
la placèrent dans la seconde enveloppe. Cette cérémonie faite, le
Pape, le Roi et les personnes invitées passèrent dans une pièce où on
avait préparé un déjeuner ou plutôt des rafraîchissements, car il n'y
avait pas de table mise. Les deux souverains y distribuèrent leurs
politesses. On attendit que la clôture de tous les coffres fût
terminée et que les chanoines eussent repris processionnellement le
chemin de l'église, puis chacun se retira.

Je ne me rappelle pas si Jules de Polignac assistait à cette
cérémonie, mais, vers ce temps, il arriva porteur de pleins pouvoirs
de Monsieur, nommé par le roi Louis XVIII lieutenant général du
royaume. Il prétendait être en mesure de lever une légion française, à
cocarde blanche, sur le territoire sarde, mais le gouvernement ne
voulut du tout y consentir. Il obtint à grand'peine la permission de
s'établir sur la frontière pour surveiller de plus près les relations
qu'il conservait dans le Midi. Il s'installa chez un curé des Bauges.
Il était en correspondance presque journalière avec mon père et lui
racontait toutes les pauvretés imaginables.

Les renseignements que mon père recevait d'ailleurs lui faisaient
prévoir des hostilités prochaines. Il avertit Jules de prendre garde à
sa sûreté; celui-ci répondit, en date du 15 juin, qu'il était sûr
d'être averti au moins dix jours avant l'ouverture de la campagne qui
ne pouvait pas commencer avant quatre ou cinq semaines. En le
remerciant de sa sollicitude, il le priait d'être en pleine sécurité,
car il était sûr d'être informé plus tôt et mieux que personne.

Le même courrier apportait une lettre du curé (car c'étaient toujours
des curés!) de Montmélian qui avertissait mon père qu'après avoir
porté sa lettre à la poste, Jules était revenu au presbytère pour
prendre son cheval, qu'au moment où il mettait le pied à l'étrier la
maison avait été investie par une compagnie de soldats français,
entrés dans la ville sans coup férir, et que Jules avait été fait
prisonnier. Le curé en était d'autant plus inquiet que la selle
portait des sacoches remplies d'une correspondance qui compromettait
Jules et tous ses affiliés.

Le curé avait fait porter sa lettre, à travers les montagnes, à un
bureau non encore occupé; cependant celle de Jules, timbrée de
Montmélian, arriva également. C'est encore une occasion où
l'imprévoyance dont ce pauvre monsieur de Polignac paraît si
éminemment doué lui a été fatale. Elle est toujours accompagnée d'une
confiance en lui-même poussée à un degré fabuleux. Comme il joint à
cette outrecuidance une grande témérité, un courage très remarquable,
souvent éprouvé, rien ne l'avertit du danger; il s'y précipite en
aveugle. Mais il faut lui rendre cette justice, qu'une fois arrivé, il
le considère sans faiblesse et subit les conséquences de ses fautes
avec une force d'âme peu commune.

Nous fûmes consternés en le sachant prisonnier. La douceur de ses
moeurs, l'urbanité de son langage le rendent fort attachant dans la
vie privée. J'oubliai alors que je l'accusais toujours d'être conduit
par l'ambition et de faire du prie-Dieu un marchepied pour ne plus me
rappeler que l'homme facile et obligeant avec lequel j'étais liée
depuis notre mutuelle enfance, et je pleurai amèrement sur son sort.
Il était impossible de prévoir comment la politique de l'Empereur
l'engagerait à traiter les prisonniers dans la catégorie de Jules, et
lui surtout, que la Restauration avait arraché à la captivité du
régime impérial, se trouvait dans un prédicament tout à part et
périlleux.

Mon père se mit fort en mouvement pour se procurer de ses nouvelles;
il fut longtemps sans pouvoir y réussir. Toutefois, il obtint une
déclaration de tous les ministres, résidant à Turin, qui annonçait des
représailles de la part de leurs souverains si monsieur de Polignac
était traité autrement qu'en prisonnier de guerre. Le cabinet sarde
fut le plus récalcitrant, mais consentit enfin à signer le dernier.

Ces démarches se trouvèrent inutiles. Le maréchal Suchet se souciait
peu de s'illustrer par cette conquête. Il fit mettre monsieur de
Polignac au fort Barraux, lui conseilla de se tenir parfaitement
tranquille et eut l'air de l'y oublier, tout en l'y faisant très bien
traiter. On lui manda de l'envoyer à Paris; il n'en tint compte. Je
ne sais s'il aurait pu prolonger longtemps cette bienveillante
indifférence, mais les événements marchèrent vite.

Le gouvernement piémontais avait si complètement partagé la sécurité
de Jules qu'au même moment où les français s'emparaient de Montmélian,
un autre corps, traversant la montagne, enlevait à Aiguebelle un beau
régiment piémontais qui faisait tranquillement l'exercice avec des
pierres de bois à ses fusils. Ce qu'il y a de plus piquant dans cette
aventure c'est que la même chose était arrivée, au même lieu et de la
même façon, au début de la guerre précédente.

L'émoi fut grand à Turin. On nomma vite monsieur de Saint-Marsan
ministre de la guerre, quoiqu'il eût servi sous le régime français. On
réclama les secours autrichiens avec autant de zèle qu'on en avait mis
à les refuser jusque-là. Mais le général Bubna déclara à monsieur de
Valese qu'il fallait porter la peine de son obstination; il
l'avertissait depuis longtemps que les hostilités étaient prêtes à
éclater et que les négociations occultes et personnelles avec le
gouvernement français, pour établir sa neutralité, seraient sans
succès. Il n'avait pas voulu le croire; maintenant il le prévenait
formellement que, si les français s'étaient emparés du Mont-Cenis
avant qu'il pût l'occuper, ce qui lui paraissait fort probable, il
retirerait ses troupes en Lombardie et abandonnerait le Piémont.

À la suite de cette menace, il déploya une activité prodigieuse pour
la rendre vaine. C'était un singulier homme que ce Bubna. Grand, gros,
boiteux par une blessure, paresseux lorsqu'il n'avait rien à faire, il
passait les trois quarts des journées, couché sur un lit ou sur la
paille dans son écurie, à fumer le plus mauvais tabac du plus mauvais
estaminet. Quand il lui plaisait de venir dans le salon, il y était,
sauf l'odeur de pipe, homme de la meilleure compagnie, conteur
spirituel, fin, caustique, comprenant et employant toutes les
délicatesses du langage. Les affaires civiles ou militaires le
réclamaient-elles? Il ne prenait plus un moment de repos; et ce même
Bubna qui avait passé six mois sans quitter, à peine, la position
horizontale, serait resté soixante-douze heures à cheval sans en
paraître fatigué.

Il me fit la confidence qu'il exagérait un peu ses inquiétudes et la
rigueur de ses projets pour se venger de monsieur de Valese et de ses
hésitations. Comme j'étais très indignée contre celui-ci de la façon
dont il s'éloignait de l'ambassadeur de France, je goûtais fort cette
espièglerie. Mon père, avec son éminente sagesse, ne partageait pas
cette joie; il approuvait monsieur de Valese d'avoir réussi à éviter à
son pays quelques semaines de l'occupation autrichienne. Il
compatissait au désir d'un petit royaume de chercher à obtenir un état
de neutralité, tout en croyant ce résultat impossible.

Il est certain que la résistance apportée par le cabinet à la rentrée
des autrichiens sur le territoire piémontais compensa, aux yeux des
habitants, beaucoup des torts qu'on reprochait au gouvernement. La
population les avait pris en haine et ils lui avaient enseigné à
regretter les troupes françaises: «Les français disait-elle, nous
pressuraient beaucoup, mais ils mangeaient chez nous et avec nous ce
qu'ils prenaient, au lieu que les allemands prennent plus encore et
emportent tout.»

Cela était vrai de l'administration aussi bien que des chefs et des
soldats. Elle faisait venir d'Autriche jusqu'aux fers des chevaux,
n'achetait rien dans les pays occupés; mais, en revanche, emportait
tout, même les gonds et les verrous des portes et fenêtres dans les
casernes que les troupes abandonnaient. Les fourgons qui suivent un
corps autrichien évacuant un pays _allié_ sont curieux à voir par leur
nombre fabuleux et par la multitude d'objets de toute espèce qu'ils
contiennent pêle-mêle. Ces convois excitaient la colère des peuples
italiens, victimes de ce système de spoliation générale.

La nouvelle de l'entrée en campagne sur la frontière de Belgique et de
la bataille de Ligny livrée le 16 nous parvint avec une grande
rapidité à travers la France et à l'aide du télégraphe qui l'avait
apportée à Chambéry. Mais il fallut attendre l'arrivée d'un courrier
régulier pour nous conter celle de Waterloo. Après celle-là, celles
que nous étions contraints à appeler les bonnes nouvelles se
succédèrent aussi rapidement que les mauvaises trois mois avant. Il
fallait bien s'en réjouir, mais ce n'était pas sans saignement de
coeur.

Le roi de Sardaigne avait la tête tournée de voir le corps piémontais
entrer en France avec l'armée autrichienne, et se croyait déjà un
conquérant. Sa magnanimité se contentait du Rhône pour frontière. Il
donnait bien quelques soupirs à Lyon, mais il se consolait par l'idée
que c'était une ville _mal pensante_.

J'ai déjà dit qu'il était très accessible; il recevait tout le monde,
était fort parlant, surtout dans ce moment d'exaltation. Il n'y avait
pas un moine, ni un paysan qu'il ne retînt pour leur raconter ses
projets militaires.

Étant duc d'Aoste, il avait fait une campagne dans la vallée de
Barcelonnette et avait conservé une grande admiration pour l'agilité
et le courage de ses habitants: aussi voulait-il aller prendre
Briançon, par escalade, à la tête de ses _Barbets_, comme il les
appelait. Il développa ce plan au général Frimont lorsqu'il passa pour
prendre le commandement en chef de l'armée autrichienne. Bubna,
présent à cette entrevue, racontait à faire mourir de rire
l'étonnement calme de l'alsacien Frimont cherchant vainement ses yeux
pour découvrir ce qu'il pensait de ces extravagances et obligé par sa
malice à y répondre seul. Heureusement le Roi se laissa choir d'une
chaise sur laquelle il était grimpé pour prendre d'assaut une jarre à
tabac placée sur une armoire. Il se fit assez de mal, se démit le
poignet, et Briançon fut sauvé.

Le physique de ce pauvre prince rendait ses rodomontades encore plus
ridicules. Il ressemblait en laid à monsieur le duc d'Angoulême. Il
était encore plus petit, encore plus chétif; ses bras étaient plus
longs, ses jambes plus grêles, ses pieds plus plats, sa figure plus
grimaçante; enfin il atteignait davantage le type du singe auquel tous
deux aspiraient. Il souffrit horriblement de son poignet qui fut mal
remis par une espèce de carabin ramené de Sardaigne. Rossi, un des
plus habiles chirurgiens de l'Europe, était consigné au seuil du
château pour l'avoir franchi sous le gouvernement français. Toutefois,
la douleur se fit sentir; au bout de dix à douze jours, Rossi fut
appelé, le poignet bien remis et le Roi soulagé.




CHAPITRE VI

     Réponse de mon père au premier chambellan du duc de Modène. --
     Conduite du maréchal Suchet à Lyon. -- Conduite du maréchal Brune
     à Toulon. -- Catastrophe d'Avignon. -- Expulsion des français
     résidant en Piémont. -- Je quitte Turin. -- État de la Savoie. --
     Passage de Monsieur à Chambéry. -- Fête de la Saint-Louis à Lyon.
     -- Pénible aveu. -- Gendarmes récompensés par l'Empereur. -- Les
     soldats de l'armée de la Loire. -- Leur belle attitude.


Les forfanteries du Roi et des siens, tout absurdes qu'elles étaient,
portaient pour nous un son fort désagréable. Quelques semaines plus
tard, mon père eut occasion d'en relever une d'une manière très
heureuse. Le duc de Modène vint voir son beau-père; il y eut à cette
occasion réception à la Cour. Mon père s'y trouva auprès d'un groupe
où le premier chambellan de Modène professait hautement la nécessité
et la facilité de partager la France pour assurer le repos de
l'Europe. Il prit la parole et du ton le plus poli:

«Oserai-je vous prier, monsieur le comte, de m'indiquer les documents
historiques où vous avez puisé qu'on peut disposer de la France comme
s'il s'agissait du duché de Modène?»

On peut croire que le premier chambellan resta très décontenancé.
Cette boutade, qui contrastait si fort avec l'urbanité habituelle de
mon père, eut grand succès à Turin où on détestait les prétentions de
l'allemand, duc de Modène.

Les événements de Belgique arrêtèrent la marche des armées françaises
en Savoie, et laissèrent le temps aux autrichiens de réunir à Chambéry
des forces trop considérables pour pouvoir leur résister. L'occupation
de Grenoble, où on ne laissa que des troupes piémontaises, acheva
d'enorgueillir ces conquérants improvisés, et je ne sais si le chagrin
l'emportait sur la colère en pensant à nos canons tombés entre les
pattes des _Barbets_ du Roi. Quoique le fort Barraux tînt toujours, on
avait eu soin d'en laisser évader Jules de Polignac qui rejoignit le
quartier général de Bubna et assista à l'attaque de Grenoble.

Ces souvenirs sont très pénibles pour y revenir volontiers; j'aime
mieux raconter deux faits qui, selon moi, honorent plus nos vieux
capitaines qu'un de ces succès militaires qui leur étaient si
familiers. Ils prouvent leur patriotisme.

Les Alliés admettaient que, partout où ils trouveraient le
gouvernement du roi Louis XVIII reconnu avant leur arrivée, ils
n'exerceraient aucune spoliation. Mais aussi toutes les places où ils
entreraient par force ou par capitulation devaient être traitées comme
pays conquis et le matériel enlevé: Dieu sait s'ils étaient experts à
tels déménagements; Grenoble en faisait foi.

L'avant-garde, sous les ordres du général Bubna, s'approchait de Lyon.
Monsieur de Corcelles, commandant la garde nationale, se rendit auprès
du général, lui offrit de faire prendre à la ville la cocarde
autrichienne ou la cocarde sarde, toutes enfin plutôt que la cocarde
blanche. Mon ami Bubna, qui, tout aimable qu'il était, n'avait pas une
bien sainte horreur pour le bien d'autrui, était trop habile pour
autoriser les _patriotiques_ intentions de monsieur de Corcelles, mais
il ne les repoussa pas tout à fait. Il lui dit que de si grandes
décisions ne s'improvisaient pas; il n'avait point d'instructions à ce
sujet, mais il en demanderait. Sans doute, il ne serait pas
impossible que la maison de Savoie portât le siège de son royaume à
Lyon, tandis que le Piémont pourrait se réunir à la Lombardie. C'était
matière à réflexion; en attendant il ne fallait rien brusquer, et il
conseillait _tout simplement_ de garder la cocarde tricolore. L'armée
autrichienne ferait son entrée le lendemain matin, et il serait temps
de discuter ensuite les intérêts réciproques.

Monsieur de Corcelles retourna à Lyon et courut rendre compte de sa
démarche et de sa conversation au maréchal Suchet. Celui-ci le traita
comme le dernier des hommes, lui dit qu'il était un misérable, un
mauvais citoyen, que, quant à lui, il aimerait mieux voir la France
réunie sous une main quelconque que perdant un seul village. Il le
chassa de sa présence, lui ôta le commandement de la garde nationale,
fit chercher de tout côté Jules de Polignac, monsieur de Chabrol,
monsieur de Sainneville (l'un préfet, l'autre directeur de la police
avant les Cent-Jours), les installa lui-même dans leurs fonctions et
ne s'éloigna qu'après avoir fait arborer les couleurs royales. Bubna
les trouva déployées le lendemain à son grand désappointement, mais il
n'osa pas s'en plaindre.

Au même temps, les mêmes résultats s'opérèrent à Toulon avec des
circonstances un peu différentes. Le maréchal Brune y commandait. La
garnison était exaltée jusqu'à la passion pour le système impérial et
la ville partageait ses sentiments. Un matin, à l'ouverture des
portes, le marquis de Rivière, l'amiral Ganteaume et un vieil émigré,
le comte de Lardenoy, qui était commandant de Toulon pour le Roi,
suivis d'un seul gendarme et portant tous quatre la cocarde blanche,
forcèrent la consigne, entrèrent au grand trot dans la place et
allèrent descendre chez le maréchal avant que l'étonnement qu'avait
causé leur brusque apparition eût laissé le temps de les arrêter. Ils
parvinrent jusque dans le cabinet où le maréchal était occupé à
écrire. Surpris d'abord, il se remit immédiatement, tendit la main à
monsieur de Rivière qu'il connaissait, et lui dit:

«Je vous remercie de cette preuve de confiance, monsieur le marquis,
elle ne sera pas trompée.»

Les nouveaux arrivés lui montrèrent la déclaration des Alliés, lui
apprirent qu'un corps austro-sarde s'avançait du côté de Nice et
qu'une flotte anglaise se dirigeait sur Toulon. Dans l'impossibilité
de le défendre d'une manière efficace, puisque toute la France était
envahie et le Roi déjà à Paris, le maréchal, en s'obstinant à
conserver ses couleurs, coûterait à son pays l'immense matériel de
terre et de mer contenu dans la place; les Alliés n'épargneraient
rien; ils se hâtaient pour arriver avant qu'il eût reconnu le
gouvernement du Roi. Ces messieurs, se fiant à son patriotisme
éclairé, étaient venus lui raconter la situation telle qu'elle était
et lui juraient sur l'honneur l'exactitude des faits.

Le maréchal lut attentivement les pièces qui les confirmaient, puis il
ajouta:

«Effectivement, messieurs, il n'y a pas un moment à perdre. Je réponds
de la garnison; je ne sais pas ce que je pourrai obtenir de la ville.
En tout cas, nous y périrons ensemble, mais je ne serai pas complice
d'une vaine obstination qui livrerait le port aux spoliations des
anglais.»

Il s'occupa aussitôt de réunir les officiers des troupes, les
autorités de la ville et les meneurs les plus influents du parti
bonapartiste. Il les chapitra si bien que, peu d'heures après, la
cocarde blanche était reprise et le vieux Lardenoy reconnu commandant.

Le marquis de Rivière était homme à apprécier la loyauté du maréchal
et à en être fort touché. Il l'engagea à rester avec eux dans le
premier moment d'effervescence du peuple passionné du Midi. Le
maréchal Brune persista à vouloir s'éloigner; peut-être craignait-il
d'être accusé de trahison par son parti. Quel que fût son motif, il
partit accompagné d'un aide de camp de monsieur de Rivière; il le
renvoya se croyant hors des lieux où il pouvait être reconnu et
recourir quelque danger. On sait l'horrible catastrophe d'Avignon et
comment un peuple furieux et atroce punit la belle action que
l'histoire, au moins, devra consigner dans une noble page. On voudrait
pouvoir dire que la lie de la populace fut seule coupable; mais,
hélas! il y avait parmi les acteurs de cette horrible scène des gens
que l'esprit de parti a tellement protégés que la justice des lois n'a
pu les atteindre. C'est une des vilaines taches de la Restauration.

La conduite des maréchaux Suchet et Brune m'a toujours inspiré
d'autant plus de respect que je n'ai pu me dissimuler qu'elle n'aurait
pas été imitée par des chefs royalistes. Il y en a bien peu d'entre
eux qui n'eussent préféré remettre leur commandement, au risque de
pertes immenses pour la patrie, entre les mains de l'étranger, à faire
replacer eux-mêmes le drapeau tricolore, et, s'il s'en était trouvé,
notre parti les aurait qualifiés de traîtres.

Dans les premiers jours de mars, le roi de Sardaigne avait publié
l'ordre de chasser tous les français de ses États. Les rapides succès
de l'Empereur lui imposèrent trop pour qu'il osât l'exécuter; mais,
dès que sa peur fut un peu calmée par le gain de la bataille de
Waterloo, il donna des ordres péremptoires et trouva des agents
impitoyables. Des français, domiciliés depuis trente ans,
propriétaires, mariés à des piémontaises, furent expulsés de chez eux
par les carabiniers royaux, conduits aux frontières comme des
malfaiteurs, sans qu'on inventât seulement d'articuler contre eux le
moindre reproche. Les femmes et les enfants vinrent porter leurs
larmes à l'ambassade; nous en étions assaillis. Nous ne pouvions que
pleurer avec eux et partager leur profonde indignation.

Mon père faisait officieusement toutes les réclamations possibles. Ses
collègues du corps diplomatique se prêtaient à les appuyer et
témoignaient leur affliction et leur désapprobation de ces cruelles
mesures, mais rien ne les arrêtait. Enfin, mon père reçut un courrier
du prince de Talleyrand pour lui annoncer que le gouvernement du roi
Louis XVIII était reconstitué. Il se rendit aussitôt chez le comte de
Valese et lui déclara que, si ces persécutions injustifiables
continuaient contre les sujets de S. M. T. C., il demanderait
immédiatement ses passeports, qu'il en préviendrait sa Cour et était
sûr d'être approuvé.

Cette démarche sauva quelques malheureux qui avaient obtenu un sursis,
mais la plupart étaient déjà partis ou au moins ruinés par cette
manifestation intempestive de la peur et d'une puérile vengeance
exercée contre des innocents.

Cette circonstance acheva de m'indisposer contre les gouvernements
absolus et arbitraires. La maladie du pays m'avait gagnée à tel point
que je ne respirais plus dans ce triste Turin. J'éprouvais un
véritable besoin de m'en éloigner, au moins pour un temps. Je me
décidai à venir passer quelques semaines à Paris où j'étais appelée
par des affaires personnelles.

Mon père consentit d'autant plus facilement à mon départ qu'il
désirait lui-même avoir, sur ce qui se passait en France, des
renseignements plus exacts que ceux donnés par les gazettes. Les
dépêches étaient rares et toujours peu explicites; ma correspondance
serait détaillée et quotidienne. J'étais faite à me servir de sa
lunette; il ne pouvait avoir un observateur qui lui fût plus commode.

J'ai dit que mon frère avait rejoint son prince à Barcelone; il y
séjourna et l'accompagna à Bourg-Madame. Monsieur le duc d'Angoulême
l'envoya porter ses dépêches au Roi dès qu'il le sut à Paris. Le Roi
le renvoya à son neveu; il lui fallut traverser deux fois l'armée de
la Loire, ce qui ne fut pas sans quelque danger, à ce premier moment.
Toutefois, il remplit heureusement sa double mission et obtint pour
récompense la permission de venir embrasser ses parents. J'attendis
son arrivée et, après avoir passé quelques jours avec lui, je le
précédai sur la route de Paris où il devait venir me rejoindre
promptement.

Je quittai Turin, le 18 août, jour de la Sainte-Hélène, après avoir
souhaité la fête à ma mère pour laquelle mon absence n'avait pas de
compensation et qui en était désolée. Elle devait, le lendemain,
accompagner mon père à Gênes où, pour cette fois, la Reine arriva sans
obstacles. Elle débarqua de Sardaigne avec un costume et des façons
qui ne rappelaient guère l'élégante et charmante duchesse d'Aoste dont
le Piémont conservait le souvenir. Elle s'y est fait détester, je ne
sais si c'est avec justice; je n'ai plus eu de rapports personnels
avec ce pays et on ne peut s'en faire une idée un peu juste qu'en
l'habitant. Il y a toujours une extrême réticence dans les récits
qu'en font les piémontais.

Je m'arrêtai quelques jours à Chambéry. J'y appris les circonstances
exactes de la trahison des troupes et surtout celle de monsieur de La
Bédoyère. Il était évident qu'il travaillait d'avance son régiment et
que les événements de Grenoble avaient été rien moins que spontanés.

Les esprits étaient fort échauffés en Savoie. L'ancienne noblesse
désirait ardemment rentrer sous le sceptre de la maison de Savoie. La
bourgeoisie aisée ou commerçante, tous les industriels voulaient
rester français. Les paysans étaient prêts à crier: «Vive le Roi
sarde!» dès que leurs curés le leur ordonneraient. Jusqu'alors les
voeux, les craintes et les répugnances s'exprimaient encore tout bas;
on se bornait à se détester cordialement de part et d'autre.

Peu avant les Cent-Jours, Monsieur avait fait un voyage dans le Midi;
sa grâce et son obligeance lui avaient procuré de grands succès. À
Chambéry, il logea chez monsieur de Boigne et le traita avec bonté. Le
lendemain, avant de partir, le duc de Maillé lui remit de la part du
prince six croix d'honneur, à distribuer dans la ville. Monsieur de
Boigne n'avait pas fait de mauvais choix; mais, cela dépendait de lui.
Les diplômes avaient été remplis des noms qu'il indiquait, sans autre
renseignement.

Il paraît que, dans tout ce voyage, Monsieur payait ainsi son écot à
ses hôtes. On a cru que la prodigalité avec laquelle on a semé la
croix d'honneur en 1814 avait un but politique et qu'on voulait la
discréditer. Je ne le pense pas; seulement elle n'avait aucun prix aux
yeux de nos princes et ils la donnaient comme peu de valeur. On
conçoit à quel point cela devait irriter les gens qui avaient versé
leur sang pour l'obtenir.

C'est par cette ignorance du pays, plus que par propos délibéré, que
les princes de la maison de Bourbon choquaient souvent, sans s'en
douter, les intérêts et les préjugés nationaux nés pendant leur longue
absence. Ils ne se donnaient pas la peine de les apprendre ni de s'en
informer, bien persuadés qu'ils se tenaient d'être rentrés dans leur
patrimoine. Jamais ils n'ont pu comprendre qu'ils occupaient une
place, à charge d'âmes, qui imposait du travail et des devoirs.

J'arrivai à Lyon le 25 août. Avec l'assistance de la garnison
autrichienne, on y célébrait bruyamment la fête de la Saint-Louis. La
ville était illuminée; on tirait un feu d'artifice; la population
entière semblait y prendre part. On se demandait ce qu'était devenue
cette autre foule qui, naguère, avait accueilli Bonaparte avec de si
grands transports. J'ai assisté à tant de péripéties dans les
acclamations populaires que je me suis souvent adressé cette question.
Je crois que ce sont les mêmes masses, mais diversement électrisées
par un petit noyau de personnes exaltées, qui changent et sont
entraînées dans des sens différents; mais la même foule est également
de bonne foi dans ses diverses palinodies.

Me voici arrivée à une confession bien pénible. Je pourrais
l'épargner, puisqu'elle ne regarde que moi et qu'un sentiment intime;
mais je me suis promis de dire la vérité sur tout le monde; je la
cherche aussi en moi. Il faut qu'on sache jusqu'où la passion de
l'esprit de parti peut dénaturer le coeur.

En arrivant à l'hôtel de l'Europe, je demandai les gazettes; j'y lus
la condamnation de monsieur de La Bédoyère et j'éprouvai un mouvement
d'horrible joie. «Enfin, me dis-je, voilà un de ces misérables
traîtres puni!» Ce mouvement ne fut que passager; je me fis
promptement horreur à moi-même; mais, enfin, il a été assez positif
pour avoir pesé sur ma conscience. C'est depuis ce moment, depuis le
dégoût et le remords qu'il m'inspire, que j'ai abjuré, autant qu'il
dépend de moi, les passions de l'esprit de parti et surtout ses
vengeances.

Je pourrais, à la rigueur, me chercher une excuse dans tout ce que je
venais d'apprendre à Chambéry sur la conduite de monsieur de La
Bédoyère, dans les tristes résultats que sa coupable trahison avait
attirés, dans l'aspect de la patrie déchirée et envahie par un million
d'étrangers; mais rien n'excuse, dans un coeur féminin, la pensée
d'une sanglante vengeance, et il faut en renvoyer l'horreur à qui il
appartient, à l'esprit de parti, monstre dont on ne peut trop
repousser les approches quand on vit dans un temps de révolution et
qu'on veut conserver quelque chose d'humain.

Je passai deux jours à Lyon où se trouvaient réunies plusieurs
personnes avec lesquelles j'étais liée parmi les français et les
étrangers. On me donna les détails des événements de Paris. Les avis
étaient divers sur le rôle qu'y avait joué Fouché, mais tout le monde
s'accordait à dire qu'il était entré dans le conseil de Louis XVIII à
la sollicitation de Monsieur, excité par les plus exaltés du parti
émigré. C'est à Lyon que me furent racontés les faits que j'ai
rapportés sur la conduite du maréchal Suchet. J'appris aussi une
circonstance qui me frappa.

Lorsque Monsieur fit cette triste expédition, au moment du retour de
l'île d'Elbe, il fut obligé de quitter la ville par la route de Paris,
tandis que toute la garnison et les habitants se précipitaient sur
celle de Grenoble au-devant de Napoléon. Deux gendarmes, seuls de
l'escorte commandée, se présentèrent pour accompagner sa voiture. Le
lendemain, ils furent dénoncés à l'Empereur. Il les fit rechercher et
leur donna de l'avancement. On ne peut nier que cet homme n'eût
l'instinct gouvernemental.

Mon séjour à Lyon avait été forcé; il fallait attendre que la route
fût _libre_, c'est-à-dire complètement occupée par des garnisons
étrangères. Je conserve encore le passeport à l'aide duquel j'ai
traversé notre triste patrie dans ces jours de détresse. Il est
curieux par la quantité de _visas_, en toutes langues, dont il est
couvert.

Si ces formalités étaient pénibles, les routes offraient un spectacle
consolant pour un coeur français, malgré son amertume. C'était la
magnifique attitude de nos soldats licenciés. Réunis par bandes de
douze ou quinze, vêtus de leur uniforme, propres et soignés comme en
jour de parade, le bâton blanc à la main, ils regagnaient leurs
foyers, tristes mais non accablés et conservant une dignité dans les
revers qui les montrait dignes de leurs anciens succès.

J'avais laissé l'Italie infestée de brigands créés par la petite
campagne de Murat. Le premier groupe de soldats de la Loire que je
rencontrai, en me rappelant ce souvenir, m'inspira un peu de crainte;
mais, dès que je les eus envisagés, je ne ressentis plus que l'émotion
de la sympathie. Eux-mêmes semblaient la comprendre. Les plus en avant
des bandes que je dépassais me regardaient fixement comme pour
chercher à deviner à quoi j'appartenais, mais les derniers me
saluaient toujours. Ils m'inspiraient ce genre de pitié que le poète a
qualifiée de _charmante_ et que la magnanimité commande forcément
quand on n'a pas perdu tout sentiment généreux.

Je ne pense pas qu'il y ait quelque chose de plus beau dans l'histoire
que la conduite générale de l'armée et l'attitude personnelle des
soldats à cette époque. La France a droit de s'en enorgueillir. Je
n'attendis pas le jour de la justice pour en être enthousiasmée et,
dès lors, je les considérais avec respect et vénération. Il est bien
remarquable en effet, que, dans un moment où plus de cent cinquante
mille hommes furent renvoyés de leurs drapeaux et rejetés, sans état,
dans le pays, il n'y eut pas un excès, pas un crime commis dans toute
la France qui pût leur être imputé. Les routes restèrent également
sûres; les châteaux conservèrent leur tranquillité; les villes, les
bourgs et les villages acquirent des citoyens utiles, des ouvriers
intelligents, des chroniqueurs intéressants.

Rien ne fait plus l'éloge de la conscription que cette noble conduite
des soldats qu'elle a produits; je la crois unique dans les siècles.
J'étais ennemie des soldats de Waterloo. Je les qualifiais, à juste
titre, de traîtres depuis trois mois, mais je n'eus pas fait une
journée de route sans être fière de mes glorieux compatriotes.




CHAPITRE VII

     Madame de La Bédoyère. -- Son courage. -- Son désespoir. -- Sa
     résignation. -- La comtesse de Krüdener. -- Elle me fait une
     singulière réception. -- Récit de son arrivée à Heidelberg. --
     Son influence sur l'empereur Alexandre. -- Elle l'exerce en
     faveur de monsieur de La Bédoyère. -- Saillie de monsieur de
     Sabran. -- Pacte de la Sainte-Alliance. -- Soumission de Benjamin
     Constant à madame de Krüdener. -- Son amour pour madame Récamier.
     -- Sa conduite au 20 mars. -- Sa lettre au roi Louis XVIII.


Comme pour me faire mieux sentir l'horreur du cruel sentiment que
j'avais éprouvé au sujet de monsieur de La Bédoyère, je trouvai Paris
encore tout ému de ses derniers moments.

Lorsqu'en 1791, le comte et la comtesse de Chastellux avaient suivi
madame Victoire à Rome, deux de leurs cinq enfants (Henri et Georgine)
étaient restés en France où leur grand'mère les avait élevés dans la
retraite absolue d'un petit château de Normandie. À sa mort, Georgine
alla rejoindre, en Italie, ses parents qui bientôt revinrent à Paris.
Elle ne put jamais vaincre l'extrême timidité née de la solitude où
elle avait vécu jusqu'à dix-huit ans. Elle y avait connu Charles de La
Bédoyère; les terres de leurs mères se trouvaient situées dans le même
canton. La petite voisine inspira dès l'enfance une affection qu'elle
partagea. Elle devint très jolie et monsieur de La Bédoyère très
amoureux. Henry de Chastellux, dont il avait été le camarade de
collège, encouragea ce sentiment. Les La Bédoyère, dans l'espoir de
fixer leur fils, s'en réjouirent; les Chastellux y consentirent et,
peu de temps avant la Restauration, le mariage eut lieu.

Charles de La Bédoyère faisait des dettes, aimait le jeu, les femmes,
et surtout la guerre. Du reste, il était bon enfant, spirituel, gai,
loyal, franc, généreux, promettait de se corriger de tous ses travers
et comptait de bonne foi y réussir. Tel qu'il était, Georgine
l'adorait; mais c'était à si petit bruit, elle était si craintive de
paraître et de se montrer qu'on pouvait vivre avec elle des mois
entiers sans découvrir ses sentiments. C'est sans comparaison la
personne la plus modestement retirée en elle-même que j'aie jamais
rencontrée.

Au retour de Bonaparte, elle se désola du rôle que son mari avait
joué. Quoique à peine relevée de couches, elle quitta sa maison, se
réfugia chez ses parents et, lorsqu'il arriva à la suite de
l'Empereur, elle refusa de le voir. Les événements ayant amené une
prompte réaction, elle reprit ses relations avec lui dès qu'il fut
malheureux et chercha à dénaturer sa fortune pour lui procurer des
moyens d'évasion. Elle comptait le rejoindre avec leur enfant. Je
crois que c'est pour compléter ces arrangements qu'il revint à Paris
où il fut arrêté.

Aussitôt, cette femme si timide devint une héroïne. Les visites, les
prières, les supplications, les importunités, rien ne lui coûtait.
Elle alla solliciter sa famille d'employer son crédit, de lui prêter
son assistance; personne ne voulut l'accompagner ni faire aucune
démarche. Privée de tout secours, elle ne s'abandonna pas elle-même.
Elle heurta à toutes les portes, força celles qu'on refusait de lui
ouvrir, parvint jusqu'à madame la duchesse d'Angoulême sans pouvoir
l'attendrir, et déploya partout un courage de lion.

Ayant tout épuisé, elle eut recours à madame de Krüdener. Cette
dernière visite lui ayant offert un faible rayon d'espoir, la pauvre
jeune mère, portant son enfant dans ses bras, courut à l'abbaye pour
le communiquer à son mari. Elle trouva la place encombrée de monde: un
fiacre environné de troupes était arrêté devant la porte de la prison;
un homme y montait. Un cri affreux se fit entendre; elle avait reconnu
monsieur de La Bédoyère. La scène n'était que trop expliquée. L'enfant
tomba de ses mains; elle se précipita dans la fatale voiture, et
perdit connaissance. Charles la reçut dans ses bras, l'embrassa
tendrement, la remit aux soins d'un serviteur fidèle qui, déjà,
s'était emparé de l'enfant et, profitant de son évanouissement, fit
fermer la portière de la voiture. Sa fin ne démentit pas le courage
qu'il avait souvent montré sur les champs de bataille. Madame de La
Bédoyère fut ramenée chez elle sans avoir repris le sentiment de sa
misère.

À dater de ce moment, elle est rentrée dans sa timidité native.
Pendant longtemps elle a refusé de voir sa famille. Elle ne lui
pardonnait pas son cruel stoïcisme.

Vingt années se sont écoulées au moment où j'écris, et sa tristesse ne
s'est pas démentie un seul jour. En revanche, ses sentiments
royalistes se sont exaltés jusqu'à la passion. Le sang de la victime
sacrifiée à la Restauration lui a semblé un holocauste qui devait en
assurer la durée et la gloire. Elle a élevé son fils dans ces idées;
pour elle, la légitimité est une religion.

J'ai déjà dit avec quelle pacifique lenteur son frère Henry avait
habitude de voyager. Je ne sais où il se trouvait lors de la
catastrophe. Mais son absence ayant permis à Georgine d'espérer qu'il
l'aurait assistée dans ces affreux moments, s'il avait été à Paris,
elle avait reporté sur lui toute la tendresse qui n'était pas absorbée
par son fils et sa douleur. Ce n'est qu'au mariage d'Henry avec
mademoiselle de Duras (à l'occasion duquel il prit le nom de duc de
Rauzan) qu'elle consentit à revoir sa famille. Elle a toujours vécu
dans la retraite la plus austère.

Le nom de madame de Krüdener s'est trouvé tout à l'heure sous ma
plume; mes rapports avec elle ne sont venus qu'un peu plus tard, mais
je puis aussi bien les rapporter ici.

Je fus menée chez elle par madame Récamier. Je trouvai une femme d'une
cinquantaine d'années qui avait dû être extrêmement jolie. Elle était
maigre, pâle; sa figure portait la trace des passions; ses yeux
étaient caves mais très beaux, son regard plein d'expression. Elle
avait cette voix sonore, douce, flexible, timbrée, un des plus grands
charmes des femmes du Nord. Ses cheveux gris, sans aucune frisure et
partagés sur le front, étaient peignés avec une extrême propreté. Sa
robe noire, sans ornement, n'excluait cependant pas l'idée d'une
certaine recherche. Elle habitait un grand et bel appartement dans un
hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Les glaces, les décorations,
les ornements de toute espèce, les meubles, tout était recouvert de
toile grise; les pendules elles-mêmes étaient enveloppées de housses
qui ne laissaient voir que le cadran. Le jardin s'étendait jusqu'aux
Champs-Élysées; c'était par là que l'empereur Alexandre, logé à
l'Élysée-Bourbon, se rendait chez madame de Krüdener à toutes les
heures du jour et de la nuit.

Notre arrivée avait interrompu une espèce de leçon qu'elle faisait à
cinq ou six personnes. Après les politesses d'usage qu'elle nous
adressa avec aisance et toutes les formes usitées dans le grand monde,
elle la continua. Elle parlait sur la foi. L'expression de ses yeux et
le son de sa voix changèrent seuls lorsqu'elle reprit son discours. Je
fus émerveillée de l'abondance, de la facilité, de l'élégance de son
improvisation. Son regard avait tout à la fois l'air vague et inspiré.
Au bout d'une heure et demie, elle cessa de parler, ses yeux se
fermèrent, elle sembla tomber dans une sorte d'anéantissement; les
adeptes m'avertirent que c'était le signal de la retraite. J'avais été
assez intéressée. Cependant je ne comptais pas assister à une seconde
représentation. Elles étaient à jour fixe. Je crus convenable d'en
choisir un autre pour laisser mon nom à la porte de madame de
Krüdener. À ma surprise, je fus admise, elle était seule.

«Je vous attendais, me dit-elle, _la voix_ m'avait annoncé votre
visite; j'espère de vous, mais pourtant ... j'ai été trompée si
souvent!!»

Elle tomba dans un silence que je ne cherchai pas à rompre, ne sachant
pas quel ton adopter. Elle reprit enfin et me dit que _la voix_
l'avait prévenue qu'elle aurait dans la ligne des _prophétesses_ une
successeur qu'elle formerait et qui était destinée à aller plus près
qu'elle de la divinité; car elle ne faisait qu'_entendre_, et celle-là
_verrait_!

_La voix_ lui avait annoncé que cette prédestinée devait être une
femme ayant conservé dans le grand monde des moeurs pures. Madame de
Krüdener la rencontrerait au moment où elle s'y attendrait le moins et
sans qu'aucun précédent eût préparé leur liaison. Ses rêves, qu'elle
n'osait appeler des visions (car, hélas! elle n'était pas appelée à
_voir_) la lui avaient représentée sous quelques-uns de mes traits. Je
me défendis avec une modestie très sincère d'être appelée à tant de
gloire. Elle plaida ma cause vis-à-vis de moi-même avec la chaleur la
plus entraînante et de manière à me toucher au point que mes yeux se
remplirent de larmes. Elle crut avoir acquis un disciple, si ce n'est
un successeur, et m'engagea fort à revenir souvent la voir. Pendant
cette matinée, car sa fascination me retint plusieurs heures, elle me
raconta comment elle se trouvait à Paris.

Dans le courant de mai 1815, elle se rendait au sud de l'Italie où son
fils l'attendait. Entre Bologne et Sienne, les souffrances qu'elle
ressentit l'avertirent qu'elle s'éloignait de la route qu'il lui
appartenait de suivre. Après s'être débattue toute une nuit contre
cette vive contrariété, elle se résigna et revint sur ses pas. Le
bien-être immédiat qu'elle éprouva lui indiqua qu'elle était dans la
bonne voie. Il continua jusqu'à Modène, mais quelques lieues faites
sur la route de Turin lui rendirent ses anxiétés; elles cédèrent dès
qu'elle se dirigea sur Milan.

En arrivant dans cette ville, elle apprit qu'un cousin, son camarade
d'enfance, aide de camp de l'empereur Alexandre, était tombé
dangereusement malade en Allemagne. Voilà la volonté de _la voix_
expliquée; sans doute elle est destinée à porter la lumière dans cette
âme, à consoler cet ami souffrant. Elle franchit le Tyrol, encouragée
par les sensations les plus douces. Elle se rend à Heidelberg où se
trouvaient les souverains alliés; son cousin était resté malade dans
une autre ville. Elle s'informe du lieu et partie lendemain matin
n'ayant vu personne.

Mais à peine a-t-elle quitté Heidelberg que son malaise se renouvelle
et plus violemment que jamais. Elle cède enfin et, au bout de quelques
postes, elle reprend la route de Heidelberg. La tranquillité renaît en
elle; il lui devient impossible de douter que sa mission ne soit pour
ce lieu; elle ne la devine pas encore. L'empereur Alexandre va faire
une course de quelques jours et le tourment qu'elle éprouve pendant
son absence lui indique à qui elle est appelée à faire voir la
lumière. Elle se débat vainement contre la volonté de _la voix_; elle
prie, elle jeûne, elle implore que ce calice s'éloigne d'elle: _la
voix_ est impitoyable, il faut obéir.

La comtesse de Krüdener ne me raconta pas par quel moyen elle était
arrivée dans l'intimité de l'Empereur, mais elle y était parvenue.
Elle avait inventé pour lui une nouvelle forme d'adulation. Il était
blasé sur celles qui le représentaient comme le premier potentat de la
terre, l'Agamemnon des rois, etc., aussi ne lui parla-t-elle pas de sa
puissance mondaine, mais de la puissance mystique de ses prières. La
pureté de son âme leur prêtait une force qu'aucun autre mortel ne
pouvait atteindre, car aucun n'avait à résister à tant de séductions.
En les surmontant, il se montrait l'homme le plus vertueux et
conséquemment le plus puissant auprès de Dieu. C'est à l'aide de cette
habile flatterie qu'elle le conduisait à sa volonté. Elle le faisait
prier pour elle, pour lui, pour la Russie, pour la France. Elle le
faisait jeûner, donner des aumônes, s'imposer des privations, renoncer
à tous ses goûts. Elle obtenait tout de lui dans l'espoir d'accroître
son crédit dans le ciel. Elle indiquait plutôt qu'elle n'exprimait,
que _la voix_ était Jésus-Christ. Elle ne l'appelait jamais que _la
voix_ et avec des torrents de larmes elle avouait que les erreurs de
sa jeunesse lui interdisaient à jamais l'espoir de _voir_. Il est
impossible de dire avec quelle onction elle peignait le sort de celle
appelée à _voir_!

Sans doute, en lisant cette froide rédaction, on dira: c'était une
folle ou bien une intrigante. Peut-être la personne qui portera ce
jugement aurait-elle été sous le charme de cette brillante
enthousiaste. Quant à moi, peu disposée à me passionner, je me méfiai
assez de l'empire qu'elle pouvait exercer pour n'y plus retourner que
de loin en loin et ses jours de réception; elle y était moins
séduisante que dans le tête-à-tête.

J'ai quelquefois pensé que monsieur de Talleyrand, se sentant trop
brouillé avec l'empereur Alexandre pour espérer reprendre une
influence personnelle sur lui, avait trouvé ce moyen d'en exercer. Il
est certain que la comtesse de Krüdener était très favorable à la
France pendent cette triste époque de 1815; et, quand elle avait fait
passer plusieurs heures en prières à l'empereur Alexandre pour qu'un
nuage découvert par elle sur l'étoile de la France s'en éloignât,
quand elle lui avait demandé d'employer à cette oeuvre la force de sa
médiation dans le ciel, quand elle lui avait assuré que _la voix_
l'annonçait exaucé, il était bien probable que si, à la conférence du
lendemain, quelque article bien désastreux pour la France était
réclamé par les autres puissances, l'Empereur, venant au secours du
suppliant, appuierait ses prières mystiques du poids de sa grandeur
terrestre.

Ce n'était pas exclusivement pour les affaires publiques que madame de
Krüdener employait Alexandre. Voici ce qui arriva au sujet de monsieur
de La Bédoyère. Sa jeune femme, comme je l'ai dit, vint supplier la
comtesse de faire demander sa grâce par l'empereur Alexandre. Elle
l'accueillit avec autant de bienveillance que d'émotion et promit tout
ce qui lui serait _permis_. En conséquence, elle s'enferma dans son
oratoire. L'heure se passait; l'Empereur la trouva en larmes et dans
un état affreux. Elle venait de livrer un long combat à _la voix_ sans
en obtenir la permission de présenter la requête à l'Empereur. Il ne
devait prendre aucun parti dans cette affaire, hélas! Et la sentence
était d'autant plus rigoureuse que l'âme de monsieur de La Bédoyère
n'était pas en état de grâce. L'exécution eut lieu.

Alors, madame de Krüdener persuada à l'Empereur qu'il lui restait un
grand devoir à remplir. Il fallait employer en faveur de ce
malheureux, qu'il avait fait le sacrifice d'abandonner aux vengeances
humaines, l'influence de sa puissante protection près de Dieu. Elle le
retint huit heures d'horloge dans son oratoire, priant, agenouillé sur
le marbre. Elle le congédia à deux heures du matin; à huit, un billet
d'elle lui apprenait que _la voix_ lui avait annoncé que les voeux de
l'Empereur étaient exaucés. Elle écrivit en même temps à la désolée
madame de La Bédoyère, qu'après avoir passé quelques heures en
purgatoire, son mari devait à l'intercession des prières de l'Empereur
une excellente place en paradis, qu'elle avait la satisfaction de
pouvoir le lui affirmer, bien persuadée que c'était le meilleur
soulagement à sa douleur.

J'avais eu connaissance de cette lettre et du transport de douleur,
poussé presque jusqu'à la fureur, qu'elle avait causé à Georgine.
J'interrogeai avec réticence madame de Krüdener à ce sujet; elle
l'aborda franchement et me raconta tout ce que je viens de répéter.

Je me rappelle une scène assez comique dont je fus témoin chez elle.
Nous nous y trouvâmes sept ou huit personnes réunies un matin. Elle
nous parlait, de son ton inspiré, des vertus surnaturelles de
l'empereur Alexandre et elle vantait beaucoup le courage avec lequel
il renonçait à son intimité avec madame de Narishkine, sacrifiant
ainsi à ses devoirs ses sentiments les plus chers et une liaison de
seize années.

«Hélas! s'écria Elzéar de Sabran (avec une expression de componction
inimitable), hélas! quelquefois, en ce genre, on renonce plus
facilement à une liaison de seize années qu'à une de seize journées!»

Nous partîmes tous d'un éclat de rire, et madame de Krüdener nous en
donna l'exemple; mais bientôt, reprenant son rôle, elle se retira au
bout de la chambre comme pour faire excuse à _la voix_ de cette
incongruité.

Quel que fût le motif qui dirigeât madame de Krüdener (et pour moi je
la crois enthousiaste de bonne foi) elle était parvenue à jouer un
rôle très important. Après avoir protégé la France dans tout le cours
des négociations pour la paix, elle a été la véritable promotrice de
la Sainte-Alliance. Elle a accompagné l'Empereur au fameux camp de
Vertus, et la déclaration que les souverains y ont signée, appelée dès
lors le pacte de la Sainte-Alliance, a été rédigée par Bergasse, autre
illuminé dans le même genre, sous ses yeux et par ses ordres. Les
russes et les entours de l'Empereur étaient fort contrariés du
ridicule qui s'attachait à ses rapports avec madame de Krüdener, et le
comte de Nesselrode me reprocha, avec une sorte d'impatience, d'avoir
été chez cette intrigante, comme il la qualifiait.

Au nombre de ses adeptes les plus ardents semblait être Benjamin
Constant. Je dis _semblait_, parce qu'il a toujours été fort difficile
de découvrir les véritables motifs des actions de monsieur Constant.
Elle le faisait jeûner, prier, l'accablait d'austérités, au point que
sa santé s'en ressentit et qu'il était horriblement changé. Sur la
remarqué qui lui en fut faite, madame de Krüdener répondit qu'il lui
était bon de souffrir, car il avait beaucoup à expier, mais que le
temps de sa probation avançait. Je ne sais si c'est précisément _la
voix_ que Benjamin cherchait à se concilier, ou s'il voulait s'assurer
la protection spéciale de l'Empereur, car à cette époque sa position
en France était si fausse qu'il pensait à s'expatrier.

Madame Récamier avait trouvé dans son exil la fontaine de Jouvence.
Elle était revenue d'Italie, en 1814, presque aussi belle et beaucoup
plus aimable que dans sa première jeunesse. Benjamin Constant la
voyait familièrement depuis nombre d'années, mais tout à coup il
s'enflamma pour elle d'une passion extravagante. J'ai déjà dit
qu'elle avait toujours un peu de sympathie et beaucoup de
reconnaissance pour tous les hommes amoureux d'elle. Benjamin puisa
amplement dans ce fonds général. Elle l'écoutait, le plaignait,
s'affligeait avec lui de ne pouvoir partager un sentiment si
éloquemment exprimé.

Il était à l'apogée de cette frénésie au moment du retour de Napoléon.
Madame Récamier en fut accablée; elle craignait de nouvelles
persécutions. Benjamin, trop enthousiaste pour ne pas adopter
l'impression de la femme dont il était épris, écrivit, sous cette
influence, une diatribe pleine de verve et de talent contre
l'Empereur. Il y annonçait son hostilité éternelle. Elle fut imprimée
dans le _Moniteur_ du 19 mars. Louis XVIII abandonna la capitale dans
la nuit.

Quand le pauvre Benjamin apprit cette nouvelle, la terreur s'empara de
son coeur qui n'était pas si haut placé que son esprit. Il courut à la
poste: point de chevaux; les diligences, les malles-postes, tout était
plein; aucun moyen de s'éloigner de Paris. Il alla se cacher dans un
réduit qu'il espérait introuvable. Qu'on juge de son effroi lorsque,
le lendemain, on vint le chercher de la part de Fouché. Il se laisse
conduire plus mort que vif. Fouché le reçoit très poliment et lui dit
que l'Empereur veut le voir sur-le-champ. Cela lui paraît étrange;
cependant il se sent un peu rassuré. Il arrive aux Tuileries, toutes
les portes tombent devant lui.

L'Empereur l'accoste de la mine la plus gracieuse, le fait asseoir et
entame la conversation en lui assurant que l'expérience n'a pas été
chose vaine pour lui. Pendant les longues veilles de l'île d'Elbe, il
a beaucoup réfléchi à sa situation et aux besoins de l'époque;
évidemment les hommes réclament des institutions libérales. Le tort de
son administration a été de trop négliger les publicistes comme
monsieur Constant. Il faut à l'Empire une constitution et il
s'adresse à ses hautes lumières pour la rédiger.

Benjamin, passant en une demi-heure de la crainte d'un cachot à la
joie d'être appelé à faire le petit Solon et à voir ainsi s'accomplir
le rêve de toute sa vie, pensa se trouver mal d'émotion. La peur et la
vanité s'étaient partagé son coeur; la vanité y demeura souveraine. Il
fut transporté d'admiration pour le grand Empereur qui rendait si
ample justice au mérite de Benjamin Constant; et l'auteur de l'article
du _Moniteur_ du 19 était, le 22, conseiller d'État et prôneur en
titre de Bonaparte.

Il se présenta, un peu honteux, chez madame Récamier; elle n'était pas
femme à lui témoigner du mécontentement. Peut-être même fut-elle bien
aise de se trouver délivrée de la responsabilité qui aurait pesé sur
elle s'il avait été persécuté pour des opinions qui étaient
d'entraînement plus que de conviction. Les partis furent moins
charitables. Les libéraux ne pardonnèrent pas à Benjamin son hymne
pour les Bourbons et la légitimité, les impérialistes ses sarcasmes
contre Napoléon, les royalistes sa prompte palinodie du 19 au 21 mars
et le rôle qu'il joua à la fin des Cent-Jours lorsqu'il alla
solliciter des souverains étrangers un maître quelconque pourvu que ce
ne fût pas Louis XVIII.

Toutes ces variations l'avaient fait tomber dans un mépris universel.
Il le sentait et s'en désolait. C'était dans cette disposition qu'il
s'était remis entre les mains de madame de Krüdener. Était-ce avec un
but mondain ou seulement pour donner le change à son imagination
malade? c'est ce que je n'oserais décider. Il allait encore chercher
des consolations auprès de madame Récamier; elle le traitait avec
douceur et bonté. Mais, au fond, il lui savait mauvais gré de
l'article inspiré par elle et cette circonstance avait été la crise de
sa grande passion.

Je n'ai jamais connu personne qui sût, autant que madame Récamier,
compatir à tous les maux et tenir compte de ceux qui naissent, des
faiblesses humaines sans en éprouver d'irritation. Elle ne sait pas
plus mauvais gré à un homme vaniteux de se laisser aller à un acte
inconséquent, pas plus à un homme peureux de faire une lâcheté qu'à un
goutteux d'avoir la goutte, ou à un boiteux de ne pouvoir marcher
droit. Les infirmités morales lui inspirent autant et peut-être plus
de pitié que les infirmités physiques. Elle les soigne d'une main
légère et habile qui lui a concilié la vive et tendre reconnaissance
de bien des malheureux. On la ressent d'autant plus vivement que son
âme, aussi pure qu'élevée, ne puise cette indulgence que par la source
abondante de compassion placée par le ciel dans ce sein si noblement
féminin.

Quelques semaines plus tard, Benjamin Constant conçut l'idée d'écrire
à Louis XVIII une lettre explicative de sa conduite; la tâche était
malaisée. Il arriva plein de cette pensée chez madame Récamier et l'en
entretint longuement: Le lendemain, il y avait du monde chez elle;
elle lui demanda très bas:

«Votre lettre est-elle faite?

--Oui.

--En êtes-vous content?

--Très content, je me suis presque persuadé moi-même.»

Le Roi fut moins facile à convaincre. Je crois, sans en être sûre, que
cette lettre a été imprimée. Il n'y a que le parti royaliste, assez
bête pour tenir longtemps rigueur à un homme de talent. Au bout de peu
de mois, Benjamin Constant était un des chefs de l'opposition.




CHAPITRE VIII

     Exigences des étrangers en 1815. -- Dispositions de l'empereur
     Alexandre au commencement de la campagne. -- Jolie réponse du
     général Pozzo à Bernadotte. -- Conduite du duc de Wellington et
     du général Pozzo. -- Étonnement de l'empereur Alexandre. --
     Séjour du Roi et des princes en Belgique. -- Énergie d'un soldat.
     -- Obligeance du prince de Talleyrand. -- Le duc de Wellington
     dépouille le musée. -- Le salon de la duchesse de Duras. -- Mort
     d'Hombert de la Tour du Pin. -- Chambre dite introuvable. --
     Démission de monsieur de Talleyrand. -- Mon père est nommé
     ambassadeur à Londres. -- Le duc de Richelieu. -- Révélation du
     docteur Marshall. -- Visite au duc de Richelieu. -- Désobligeante
     réception. -- Son excuse.


Je reviens à mon arrivée à Paris. Quelque disposée que je fusse à
partager la joie que causait le retour du Roi, elle était empoisonnée
par la présence des étrangers. Leur attitude y était bien plus hostile
que l'année précédente: vainqueurs de Napoléon en 1814, ils s'étaient
montrés généreux; alliés de Louis XVIII en 1815, ils poussèrent les
exigences jusqu'à l'insulte.

La force et la prospérité de la France avaient excité leur surprise et
leur jalousie. Ils la croyaient épuisée par nos longues guerres. Ils
la virent, avec étonnement, surgir de ses calamités si belle et encore
si puissante qu'au congrès de Vienne monsieur de Talleyrand avait pu
lui faire jouer un rôle prépondérant. Les cabinets et les peuples s'en
étaient également émus et, l'occasion d'une nouvelle croisade contre
nous s'étant représentée, ils prétendaient bien en profiter. Mais
leur haine fut aveugle, car, s'ils voulaient abaisser la France, ils
voulaient en même temps consolider la Restauration. Or, les
humiliations de cette époque infligèrent au nouveau gouvernement une
flétrissure dont il ne s'est point relevé et qui a été un des motifs
de sa chute. La nation n'a jamais complètement pardonné à la famille
royale les souffrances imposées par ceux qu'elle appelait ses
_alliés_. Si on les avait qualifiés d'ennemis la rancune aurait été
moins vive et moins longue.

Ce sentiment, fort excusable, était pourtant très injuste. Assurément
Louis XVIII ne trouvait aucune satisfaction à voir des canons
prussiens braqués sur le château des Tuileries. L'aspect des manteaux
blancs autrichiens, fermant l'entrée du Carrousel pendant qu'on
dépouillait l'Arc de Triomphe de ses ornements, ne lui souriait point.
Il ne lui était pas agréable qu'on vint, jusque dans ses appartements,
enlever les tableaux qui décoraient son palais. Mais il était forcé de
supporter ces avanies et de les dévorer en silence. D'autre part,
c'est à sa fermeté personnelle qu'on doit la conservation du pont
d'Iéna que Blücher voulait faire sauter, et celle de la colonne de la
place Vendôme que les Alliés voulaient abattre et se partager. Il fut
assisté dans cette dernière occurrence par l'empereur Alexandre. Ce
souverain toujours généreux, malgré son peu de goût pour la famille
royale et la velléité qu'il avait conçue au commencement de la
campagne de ne point l'assister à remonter sur le trône, employa
cependant son influence dans la coalition à adoucir les sacrifices
qu'on voulait nous imposer.

Je n'ai jamais bien su quel avait été son projet lors de la bataille
de Waterloo. Peut-être n'en avait-il pas d'arrêté et se trouvait-il
dans ce vague dont Pozzo avait montré les inconvénients d'une manière
si piquante au prince royal de Suède en 1813. Quoique par là je
revienne sur mes pas, je veux rappeler cette circonstance.

Pendant la campagne de Saxe, Pozzo et sir Charles Stewart avaient été
envoyés en qualité de commissaires russe et anglais à l'armée
suédoise. Les Alliés craignaient toujours un retour de Bernadotte en
faveur de l'Empereur Napoléon. Il se décida enfin à entrer en ligne et
prit part à la bataille de Leipsig; la déroute de l'armée française
fut complète. Aussitôt l'esprit gascon de Bernadotte se mit à battre
les buissons et à rêver le trône de France pour lui-même. Il entama
une conversation avec Pozzo sur ce sujet: n'osant pas l'aborder de
front, il débuta par une longue théorie dont le résultat arrivait à
prouver que le trône devait appartenir au plus digne et la France
choisir son roi.

«Je vous remercie, monseigneur, s'écria Pozzo.

--Pourquoi, général?

--Parce que ce sera moi!

--Vous?

--Sans doute; je me crois le plus digne. Et comment me prouvera-t-on
le contraire? En me tuant? D'autres se présenteront.... Laissez-nous
tranquilles avec votre _plus digne_! Le plus digne d'un trône est,
pour la paix du monde, celui qui y a le plus de droits.»

Bernadotte n'osa pas pousser plus loin la conversation mais ne l'a
jamais pardonnée à Pozzo.

Sous une autre forme, celui-ci donna la même leçon à son impérial
maître en 1815. En apprenant la victoire de Waterloo, l'empereur
Alexandre enjoignit au général Pozzo, qui se trouvait auprès du duc de
Wellington, de s'opposer à la marche de l'armée et de chercher à
gagner du temps afin que les anglais n'entrassent pas en France avant
que les armées austro-russe et prussienne se trouvassent en ligne.
Selon lui, Louis XVIII devait attendre en Belgique la décision de son
sort.

À la réception de cette dépêche, Pozzo éprouva le plus cruel embarras.
Il savait la malveillance de l'Empereur pour la maison de Bourbon.
Elle se trouvait encore accrue par la découverte d'un projet
d'alliance, entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, conclu
pendant le congrès de Vienne par monsieur de Talleyrand dans des vues
hostiles à la Russie.

La copie de ce traité, oubliée dans le cabinet du Roi, avait été
envoyée par monsieur de Caulaincourt à l'empereur Alexandre pendant
les Cent-Jours. Il n'y avait pas attaché grande importance, croyant
que c'était une invention de Napoléon pour le détacher de l'alliance;
mais une seconde copie du traité ayant été trouvée dans les papiers
enlevés à monsieur de Reinhard, il ne put conserver de doutes, et
cette nouvelle cause de mécontentement s'étant jointe à tout ce qu'il
reprochait dès l'année précédente au Roi, il était peu enclin à
souhaiter son rétablissement. Aussi n'avait-il pas témoigné de
répugnance à écouter les négociateurs envoyés de Paris, et il était
difficile de prévoir ce qui pourrait en résulter.

Pozzo n'était _brin Russe_ et avait grand envie de s'arranger en
France une patrie à son goût, en y conservant un souverain qui lui
avait des obligations personnelles. Il hésita quelque peu, puis alla
trouver le duc de Wellington:

«Je viens vous confier le soin de ma tête, lui dit-il; voilà la
dépêche que j'ai reçue, voici la réponse que vous y avez faite.»

Il lui lut ce qu'il mandait à l'Empereur des dispositions du duc de
Wellington qui persistait à avancer immédiatement sur Paris et à
conduire Louis XVIII avec lui.

«Voulez-vous, ajouta-t-il, avoir fait cette réponse et tenir cette
conduite, malgré les objections que je suis censé vous adresser?»

Le duc lui tendit la main.

«Comptez sur moi; la conférence a eu lieu précisément comme vous la
rapportez.

--Alors, reprit Pozzo, il n'y a pas un moment à perdre, il faut agir
en conséquence.»

Personne ne fut mis dans la confidence. Les petites intrigues
s'agitèrent autour du Roi. Monsieur de Talleyrand bouda. Il avait un
autre plan qui avait des côtés spécieux, mais dont le but principal
était de se tenir personnellement éloigné de l'empereur Alexandre. Il
ne savait pas la prise des papiers de monsieur Reinhard, mais il
craignait toujours quelque indiscrétion. Pozzo ne se fiait pas assez à
lui pour lui raconter la véritable situation des affaires. Le duc le
décida à rejoindre le Roi qui, de son côté, consentit à se séparer de
monsieur de Blacas.

On arriva à Paris à tire d'aile et le Roi fut bombardé à l'improviste
dans le palais des Tuileries, selon l'expression pittoresque de Pozzo
quand il fait ce récit.

À peine ce but atteint, il se jette dans une calèche et court
au-devant de l'Empereur. Ses logements étaient faits à Bondy; Pozzo
brûle l'étape et continue sa route. Il trouve l'Empereur à quelques
lieues au delà: il est venu lui apprendre que Paris est soumis et le
palais de l'Élysée prêt à le recevoir. L'Empereur le fait monter dans
sa voiture. Pozzo lui fait un tableau animé de la bataille de
Waterloo, donne une grande importance à la manoeuvre de Blücher,
raconte l'entrée en France, la facilité de la marche, la cordialité de
la réception, l'impossibilité de s'arrêter quand il n'y a pas
d'obstacles, et enfin le parti pris par le duc d'occuper Paris.

L'Empereur écoutait avec intérêt.

«Maintenant, dit-il, il s'agit de prendre un parti sur la situation
politique. Où avez-vous laissé le Roi?

--Aux Tuileries, Sire, où il a été accueilli avec des transports
universels.

--Comment Louis XVIII est à Paris! Apparemment que Dieu en a ainsi
ordonné. Ce qui est fait est fait, il n'y a plus à s'en préoccuper;
peut-être est-ce pour le mieux.»

On comprend combien cette résignation mystique soulagea l'ambassadeur.
Malgré la confiance absolue qu'il avait dans la loyauté du duc de
Wellington, il ne laissait pas que d'être fort tourmenté de la façon
dont l'Empereur prendrait les événements; car, tout libéral qu'était
l'autocrate, il n'oubliait pas toujours ses possessions de Sibérie
lorsqu'il se croyait mal servi.

L'Empereur continua sa route et vint coucher à l'Élysée. Il ne
conserva de mécontentement que contre monsieur de Talleyrand et
monsieur de Metternich. L'autrichien est parvenu à en triompher; le
français y succomba peu après.

Mon oncle Édouard Dillon avait accompagné le Roi en Belgique. Il me
raconta toutes les misères du départ, du voyage et du séjour à
l'étranger. Monsieur et son fils, le duc de Berry, avaient laissé dans
les boues d'Artois le peu de considération militaire que la pieuse
discrétion des émigrés aurait voulu leur conserver. La maison du Roi
avait été congédiée à Béthune avec une incurie et une dureté inouïes;
plusieurs de ses membres cependant avaient trouvé le moyen de franchir
la frontière. Ils étaient venus à leurs frais et volontairement à Gand
former une garde au Roi qui recevait leurs services avec aussi peu
d'attention qu'aux Tuileries.

Monsieur de Bartillat, officier des gardes du corps, m'a dit qu'il
avait été à Gand, qu'il y avait commandé un assez grand nombre des
gardes de sa compagnie, réunis de pur zèle, sans que jamais ni lui ni
eux eussent obtenu une parole du Roi, ni pu deviner qu'ils étaient
remarqués. Je crois que les princes craignaient de se compromettre,
vis-à-vis de leurs partisans et de prendre des engagements, dans le
cas où la nouvelle émigration se prolongerait.

Parlerai-je de ce camp d'Alost, commandé par monsieur le duc de Berry,
et si déplorablement levé au moment où la bataille de Waterloo était
engagée? Le duc de Wellington s'en expliqua cruellement et
publiquement vis-à-vis du prince auquel il reprochait la rupture d'un
pont.

Monsieur le duc de Berry s'excusa sur des rapports erronés qui lui
faisaient croire la bataille perdue.

«Raison de plus, monseigneur; quand on se sauve il ne faut pas rendre
impossible la marche de braves gens qui peuvent être obligés de faire
une retraite honorable!»

J'aime mieux raconter la farouche énergie d'un soldat. Édouard Dillon
avait été chargé par le Roi, après la bataille de Waterloo, de porter
des secours aux blessés français recueillis dans les hôpitaux de
Bruxelles. Il arriva près d'un lit où on venait de faire l'amputation
du bras à un sous-officier de la garde impériale. Pour réponse à ses
offres, il lui jeta le membre sanglant qu'on venait de couper.

«Va dire à celui qui t'envoie que j'en ai encore un au service de
l'Empereur.»

L'un de mes premiers soins, en arrivant à Paris, avait été d'aller
chez monsieur de Talleyrand. J'étais chargée par mon père de lui
expliquer très en détail la situation pénible où se trouvaient les
français en Piémont. Je m'en acquittai assez mal; je n'ai jamais été à
mon aise avec monsieur de Talleyrand. Il m'accueillit pourtant très
gracieusement et, lorsque je lui annonçai que, vers la fin du mois, je
prendrais ses ordres pour Turin, il m'engagea à ne pas presser mes
paquets. Je compris qu'il s'agissait d'une nouvelle destination pour
mon père, mais je n'osai pas m'en informer.

J'ai toujours eu une extrême timidité vis-à-vis des gens en place, et
je ne puis les supporter que lorsque j'ai la certitude morale de
n'avoir jamais rien à leur demander. Tant que mon père était employé,
je me trouvais dans une sorte de dépendance qui m'était pénible
vis-à-vis d'eux, malgré la bienveillance qu'ils me témoignaient.

Notre héros, le duc de Wellington, se fit l'exécuteur des spoliations
matérielles imposées par les Alliés. Sous prétexte que les anglais
n'avaient rien à réclamer en ce genre, il trouva généreux d'aller de
ses mains triomphantes décrocher les tableaux de nos musées. Ceci ne
doit pas être pris comme une forme de rhétorique, c'est le récit d'un
fait. On l'a vu sur une échelle, donnant lui-même l'exemple. Le jour
où l'on descendit les chevaux de Venise de dessus l'arc du Carrousel,
il passa la matinée perché sur le monument, vis-à-vis les fenêtres du
Roi, à surveiller ce travail. Le soir il assista à une petite fête
donnée par madame de Duras au roi de Prusse. Nous ne pouvions cacher
notre indignation; il s'en moquait et en faisait des plaisanteries. Il
avait tort pourtant; notre ressentiment était légitime et plus
politique que sa conduite. Les étrangers étaient présentés comme
alliés; ils avaient été accueillis comme tels; leurs procédés
retombaient sur la famille régnante.

La conduite du duc donnait le signal aux impertinences des
sous-ordres. Le sang bout encore dans mes veines au propos que
j'entendis tenir à un certain vulgaire animal du nom de Mackenzie,
intendant ou, comme cela s'appelle en anglais, _payeur_ de l'armée. On
parlait sérieusement et tristement de la difficulté qu'éprouverait la
France à acquitter les énormes charges imposées par les étrangers.

«Ah bah, reprit-il avec un gros rire, on crie un peu puis cela
s'arrange. Je viens de Strasbourg; j'y ai passé le jour même où le
général prussien avait frappé une contribution qu'on disait énorme, on
avait payé. Eh bien! tout le monde dînait.»

Je l'aurais tué d'un regard.

Le duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre, se trouvait
d'année (de toutes les places de la Cour, c'était la seule dont le
service ne se fit pas par trimestre); madame de Duras logeait aux
Tuileries. Liée avec elle d'ancienne date et n'ayant pas
d'établissement en ce moment, je passais ma vie chez elle. Sa
situation la forçait à recevoir de temps en temps beaucoup de monde,
mais journellement son salon n'était ouvert qu'à quelques habitués. On
y causait librement et plus raisonnablement qu'ailleurs. Probablement
les discours que nous tenions nous étonneraient maintenant. S'ils nous
étaient répétés, nous les trouverions extravagants, mais c'étaient les
plus sages du parti royaliste.

Madame de Duras avait beaucoup plus de libéralisme que sa position ne
semblait en comporter. Elle admettait toutes les opinions et ne les
jugeait pas du haut de l'esprit de parti. Elle était même accessible à
celles des idées généreuses qui ne compromettaient pas trop sa
position de grande dame dont elle jouissait d'autant plus vivement
qu'elle l'avait attendue plus longtemps.

Elle ne se consolait pas de l'exclusion donnée à monsieur de
Chateaubriand au retour de Gand. Son crédit l'y avait fait ministre de
l'intérieur du Roi fugitif, et elle ne comprenait pas comment le Roi
rétabli ne confirmait pas cette nomination. Il en résultait un vernis
d'opposition dans son langage dont je m'accommodais très bien. Sa
fille, la princesse de Talmont, ne partageait pas sa modération; son
exaltation était extrême, mais elle était si jeune et si jolie que ses
folies même avaient de la grâce. Elle avait épousé à quinze ans en
1813, le seul héritier de la maison de La Trémoïlle. Aussi Adrien de
Montmorency disait-il que c'étaient des noces historiques et que sa
grossesse serait un événement national. Les fastes du pays n'ont pas
eu à le recorder; monsieur de Talmont est mort en 1815 sans laisser
d'enfant. Le duc de Duras s'écriait le jour de l'enterrement:

«Il est bien affreux de se trouver veuve à dix-sept ans quand on est
condamnée à ne pouvoir plus épouser qu'un prince souverain.» La
princesse de Talmont a dérogé à cette nécessité, mais c'est contre la
volonté de son père et même de sa mère.

La mort du prince de Talmont n'avait été un chagrin pour personne,
mais notre coterie fut profondément affectée par la catastrophe
arrivée dans la famille La Tour du Pin.

Hombert de La Tour du Pin-Gouvernet avait atteint l'âge de vingt-deux
ans. Il était fort bon enfant et assez distingué, quoique une
charmante figure et un peu de gâterie de ses parents lui donnassent
l'extérieur de quelque fatuité. Dans ce temps de désordre où on
_s'enrôlait dans les colonels_, suivant l'expression chagrine des
vieux militaires, Hombert avait été nommé, officier d'emblée et le
maréchal duc de Bellune l'avait pris pour aide de camp. On ne peut
nier que ces existences de faveur ne donnassent beaucoup d'humeur aux
camarades dont les grades avaient été acquis à la pointe de l'épée.

Hombert eut une discussion sur l'ordre de service avec un de ceux-ci;
le jeune homme y mit un ton léger, l'autre fut un peu grognon; cela
n'alla pas très loin. Toutefois, par réflexion, Hombert conçut quelque
scrupule. Le lendemain matin, il entra chez son père et lui raconta
exactement ce qui s'était passé; seulement il eut soin, dans le récit,
de faire jouer son propre rôle par Donatien de Sesmaisons, un autre de
ses camarades. Il ajouta qu'il était chargé par lui de consulter son
père sur la convenance de donner suite à cette affaire. Monsieur de La
Tour du Pin l'écouta attentivement et lui répondit:

«Ma foi, ce sont de ces choses qu'on ne se soucie guère de conseiller.

--Vous pensez donc, mon père, qu'ils doivent se battre?

--Cela n'est pas indispensable et, si Donatien avait servi, cela se
terminerait tout aussi bien par une poignée de main; mais il est tout
nouvellement dans l'armée, le capitaine a beaucoup fait la guerre;
vous savez la jalousie qui existe contre vous autres. À la place de
Donatien, je me battrais.»

Hombert quitta la chambre de son père pour aller écrire un cartel. La
réponse ne se fit pas attendre. L'engagement était pris de se trouver
à midi au bois de Boulogne.

Avant que la famille se réunit au déjeuner, Hombert annonça à son père
qu'il était témoin de Donatien. Son trouble était visible. Il combla
sa mère de caresses. Il insista pour qu'elle lui arrangeât elle-même
sa tasse de thé. Elle s'y prêta, en riant de cette exigence. Sa soeur
Cécile était dans l'habitude de le plaisanter sur l'importance qu'il
attachait à une certaine boucle de cheveux retombant sur son front;
elle entama cette taquinerie de famille:

«Hé bien, Cécile, pour te prouver que ce n'est pas ce à quoi je tiens
le plus au monde, comme tu prétends, j'y renonce, je te la donne,
prends-la.»

Cécile fit semblant de s'approcher avec des ciseaux. Hombert ne
sourcilla pas. Elle se contenta de lui baiser le front.

«Va, mon bon Hombert, cela me ferait autant de peine qu'à toi.»

Hombert se leva, la serra contre son coeur et s'éloigna pour cacher
son trouble. Madame de La Tour du Pin lui reprocha sa sensiblerie qui
les jetait tous dans la mélancolie. Monsieur de La Tour du Pin,
croyant être dans le secret d'Hombert, l'aidait à cacher son
agitation. Hombert sorti, Cécile trouva sur son panier à ouvrage la
boucle de cheveux, elle s'écria:

«Ah! maman, décidément Hombert renonce à la fatuité, voyez quel beau
sacrifice! Au fond, j'en suis bien fâchée.»

La mère et la fille échangèrent leurs regrets, mais sans concevoir
d'alarmes. Monsieur de La Tour du Pin, inquiet pour Donatien, alla se
promener dans les Champs-Élysées. Bientôt il aperçut ce même Donatien
dont les regards sinistres lui révélèrent un malheur. Hélas! c'était
lui qui était le témoin. Hombert avait reçu une balle au milieu du
front, à l'endroit même récemment ombragé par cette mèche de cheveux
devenue une si précieuse relique. Il était mort. Monsieur de La Tour
du Pin avait condamné son fils le matin.

Le premier aide de camp du maréchal, homme de poids, avait voulu
arranger cette affaire sur le terrain; Hombert avait été récalcitrant.
Cependant les motifs de la querelle étaient si légers que
l'accommodement allait se faire, presque malgré lui, lorsqu'il se
servit malheureusement d'une expression de coterie en disant que
l'humeur de son adversaire lui avait paru _insensée_, tant il avait
peu l'intention d'offenser. Entendant, par le mot _insensée_, peu
rationnelle, l'antagoniste s'écria:

«Quoi? vous m'appelez un insensé!»

Hombert haussa les épaules. Deux minutes après, il avait cessé de
vivre. Monsieur de La Tour du Pin ne s'est jamais relevé d'un coup si
affreux. On peut même dire que sa raison en a été altérée.

Je ne chercherai pas à peindre le désespoir de cette famille désolée;
nous partageâmes son chagrin, et le salon de madame de Duras, où elle
était dans la grande intimité, en fut longuement assombri.

Les élections de 1815 se firent dans un sens purement royaliste; la
noblesse y siégeait en immense majorité. C'est la meilleure chance
qu'elle ait eue, depuis quarante ans, de reprendre quelque supériorité
en France. Si elle s'était montrée calme, raisonnable, généreuse,
éclairée, occupée des affaires du pays, protectrice de ses libertés,
en un mot, si elle avait joué le rôle qui appartenait à l'aristocratie
d'un gouvernement représentatif, dans ce moment où elle était
toute-puissante, on lui en aurait tenu compte et le trône aurait
trouvé un appui réel dans l'influence qu'elle pouvait exercer. Mais
cette Chambre, que dans les premiers temps le Roi qualifia
d'_introuvable_, se montra folle, exagérée, ignorante, passionnée,
réactionnaire, dominée par des intérêts de caste. On la vit hurlant
des vengeances et applaudissant les scènes sanglantes du Midi. La
gentilhommerie réussit à se faire détester à cette occasion, comme dix
ans plus tard elle a achevé sa déconsidération dans la honteuse
discussion sur l'indemnité des émigrés.

Les députés, en arrivant, n'étaient pas encore montés au point
d'exagération où ils parvinrent depuis. Toutefois, Fouché tomba devant
leurs inimitiés, même avant l'ouverture de la session. Ils montrèrent
aussi de grandes répugnances pour monsieur de Talleyrand. Peut-être
aurait-il osé les affronter s'il avait été soutenu par la Cour. Mais
Monsieur se laissait dire tout haut par le duc de Fitzjames: «Hé bien,
monseigneur, le vilain boiteux va donc la danser?» et approuvait du
sourire ce langage contre un homme qui, deux fois en douze mois, avait
remis la maison de Bourbon sur le trône.

De son côté, le roi Louis XVIII trouvait de si grands services bien
pesants et ressentait le sacrifice qu'il avait dû faire en éloignant
le comte de Blacas. Par-dessus tout, l'empereur Alexandre, de
protecteur zélé qu'il était de monsieur de Talleyrand en 1814, était
devenu son ennemi capital. Il céda devant tant d'obstacles réunis; il
offrit une démission qui fut acceptée avec plus d'empressement
peut-être qu'il n'avait compté.

Le soir, j'allai chez lui; il s'approcha de moi, et me dit que le
dernier acte de son ministère avait été de nommer mon père à
l'ambassade de Londres.

En effet, la nomination, quoique signée Richelieu, avait été faite par
monsieur de Talleyrand. Il la demandait au Roi dès 1814, mais le comte
de La Châtre avait été premier gentilhomme de Monsieur, comte de
Provence; il avait promesse de conserver cette place chez le Roi et,
comme il l'ennuyait à mourir, Sa Majesté Très Chrétienne aimait mieux
avoir un mauvais ambassadeur à Londres qu'un serviteur incommode aux
Tuileries. Il finit pourtant par céder. Malgré les immenses avantages
faits à monsieur de La Châtre nommé pair, duc, premier gentilhomme de
la chambre, avec une forte pension sur la Chambre des pairs et une
autre sur la liste civile, il conçut beaucoup d'humeur de ce rappel.

Mon père reçut, avec sa nomination, une lettre du duc de Richelieu qui
le mandait à Paris. Il ne voulait cependant pas quitter Turin avant
que le sort de nos compatriotes ne fût définitivement fixé. Cette
affaire l'y retint quelques semaines. Ce fut dans cet intervalle que
je me trouvai dans des rapports fort désagréables avec monsieur de
Richelieu.

Dès la première soirée que j'avais passée chez madame de Duras, j'y
vis entrer un grand homme d'une belle figure; ses cheveux gris
contrastaient avec un visage encore assez jeune. Il avait la vue très
basse et clignait les yeux avec une grimace qui rendait sa physionomie
peu obligeante. Il était en bottes et mal tenu avec une sorte
d'affectation, mais, sous ce costume, conservait l'air très grand
seigneur. Il se jeta sur un sopha, parla haut, d'une voix aigre et
glapissante. Un léger accent, des locutions et des formes un peu
étrangères me persuadèrent qu'il n'était pas français. Cependant son
langage et surtout les sentiments qu'il exprimait repoussaient cette
idée. Je le voyais familier avec tous mes amis. Je me perdais en
conjectures sur cet inconnu si intime: c'était le duc de Richelieu,
rentré en France depuis mon départ.

L'impression qu'il m'a faite à cette première rencontre n'a jamais
varié. Ses formes m'ont toujours paru les plus désagréables, les plus
désobligeantes possibles. Son beau et noble caractère, sa capacité
réelle pour les affaires, son patriotisme éclairé lui ont acquis mon
suffrage, je dirais presque mon dévouement, mais c'était un succès
d'estime plus que de goût.

Le docteur Marshall, dont j'ai déjà fait mention, arriva un matin chez
moi. Il m'apportait une lettre. Elle était destinée à Fouché, alors en
Belgique, et contenait, disait-il, non seulement des détails sur une
trame qui s'ourdissait contre le gouvernement du Roi, mais encore le
chiffre devant servir aux correspondances. Il ne voulait confier une
pièce si importante qu'à mon père et, en son absence, à moi. Ses pas
étaient suivis et, s'il s'approchait des Tuileries ou d'un ministère,
il aurait tout à craindre.

Malgré le peu de succès de ses révélations (qui, pourtant, je crois,
lui avaient été bien payées) il voulait encore rendre ce service au
Roi, d'autant qu'il connaissait l'attachement que le prince régent lui
portait. Je le pressai en vain de s'adresser au duc de Duras; comme la
première fois, il s'y refusa formellement. «La lettre, me dit-il,
était cachetée de façon à réclamer l'adresse des plus habiles pour
l'ouvrir. J'en ferais ce que je voudrais, rien s'il me plaisait mieux;
il viendrait la reprendre le lendemain matin.» Il sortit, la laissant
sur ma table.

Je me trouvai fort embarrassée avec cette pièce toute brûlante entre
les mains. Je la vois encore d'ici. Elle était assez grosse, sans
enveloppe quoiqu'elle contînt évidemment plus d'une feuille. Cachetée
d'un pain blanc sortant à moitié en dehors du papier sur lequel
étaient tracés à la plume trois J de cette façon:

[Illustration.]

Je savais l'importance attachée par mon père aux documents procurés
naguère par Marshall. Il n'y avait pas de conseil à demander dans une
occasion qui, avant tout, prescrivait le secret. Après mûre réflexion,
je pris mon parti. J'allai aux Tuileries; je fis prier le duc de Duras
de venir me parler; il descendit et monta dans ma voiture. Je lui
racontai ce qui était arrivé et lui donnai la lettre pour le Roi.

Le Roi était à la promenade et ne rentrerait pas de plusieurs heures.
Il trouva plus simple que nous allassions la porter au duc de
Richelieu. J'y consentis. Le duc de Richelieu nous reçut plus que
froidement et me dit qu'il n'avait personne dans ses bureaux qui eût
l'habitude ni le talent d'ouvrir les lettres. Je me sentis courroucée.
Je lui répondis qu'apparemment ce talent-là ne se trouvait pas plus
facilement dans ma chambre, que ma responsabilité était à couvert, que
je n'avais pas cru pouvoir me dispenser de remettre ce document en
mains compétentes. Ce but était rempli et, lorsque l'homme qui n'avait
pas voulu être nommé viendrait le lendemain, je lui dirais qu'elle
était restée chez un ministre du Roi. Monsieur de Richelieu voulut me
la rendre; je me refusai à la reprendre et nous nous séparâmes
également mécontents l'un de l'autre.

Deux heures après, monsieur d'Herbouville (directeur des postes à
cette époque) me rapporta cette lettre avec des hymnes de
reconnaissance; elle avait été ouverte et son importance reconnue.
Monsieur Decazes, ministre de la police, vint deux fois dans la soirée
sans me trouver.

Le lendemain matin, ma femme de chambre, en entrant chez moi, me dit
que monsieur d'Herbouville attendait mon réveil; c'était pour me dire
combien les renseignements de la veille avaient fait naître le désir
de se mettre en rapport direct avec l'homme qui les avait procurés.
Monsieur Decazes me priait d'y employer tous les moyens.

Marshall arriva à l'heure annoncée; je m'acquittai du message dont
j'étais chargée. Il fit de nombreuses difficultés et finit cependant
par indiquer un lieu où on pourrait le rencontrer _par hasard_. Je
crois que, par toutes ces précautions, il voulait augmenter le prix
soldé de ses révélations. Je ne l'ai jamais revu, mais je sais qu'il
a été longtemps aux gages de la police.

Il avait une superbe figure, une élocution facile et tout à fait l'air
d'un _gentleman_. C'était, du reste, une véritable espèce. Je me
rappelle un trait de caractère qui me frappa. Il m'avait annoncé que
le cachet de la lettre serait fort examiné par la personne à laquelle
il devait la remettre. Lorsque je la lui rendis, il me fit remarquer
que la queue des J tracés sur le pain à cacheter en dehors du papier
avait été maculée par l'opération de l'ouverture.

«Il me faudra, ajouta-t-il, avoir recourt aux grands moyens.»

Je lui demandai quels ils étaient.

«Je remettrai la lettre au grand jour, près d'une fenêtre, et je ne
quitterai pas la personne des yeux, tout en lui parlant d'autre chose,
que la lettre ne soit pas décachetée. Elle n'osera pas l'examiner
pendant que je la tiendrai de cette sorte en arrêt. Cela m'a toujours
réussi.»

Ce honteux aveu d'une telle expérience me fit chair de poule et me
réconcilia presque avec la maussade brusquerie dont monsieur de
Richelieu m'avait accueillie la veille. Elle trouvait aussi son excuse
dans les abominables intrigues qui l'entouraient. Les noms ne
pouvaient avertir sa confiance, car, malheureusement, les délations
d'amateurs ne manquaient pas dans la classe supérieure; et, par excès
de zèle, on se faisait espion, parfois au service de ses passions,
parfois à celui de ses intérêts.

Monsieur de Richelieu éprouvait pour ces viles actions ces haines
vigoureuses de l'homme de bien. Étranger à la société, il ne pouvait
apprécier les caractères. Il m'avait fait l'injustice de me ranger
dans la catégorie des femmes à trigauderies. J'en fus excessivement
froissée et me tins à distance de lui. De son côté, il fut éclairé et
fâché, je crois, de son injustice, mais il était trop timide et
n'avait pas assez d'usage du monde pour s'en expliquer franchement.
Nos relations se sont toujours senties de ce mauvais début. J'étais de
son parti à bride abattue, mais peu de ses amies et point de sa
coterie. Nous nous rencontrions tous les jours sans jamais nous
adresser la parole.

Les formes acerbes du duc de Richelieu lui ont souvent valu des
ennemis politiques parmi les personnes, qu'on me passe cette fatuité,
moins raisonnables que moi.




CHAPITRE IX

     Nobles adieux de l'empereur Alexandre au duc de Richelieu. --
     Sentiments patriotiques du duc. -- Ridicules de monsieur de
     Vaublanc. -- Arrivée de mon père à Paris. -- Procès du maréchal
     Ney. -- Son exécution. -- Exaltation du parti royaliste. --
     Procès de monsieur de La Valette. -- Madame la duchesse
     d'Angoulême s'engage à demander sa grâce. -- On l'en détourne. --
     Démarches faites par le duc de Raguse. -- Il fait entrer madame
     de La Valette dans le palais. -- Sa disgrâce. -- Fureur du parti
     royaliste à l'évasion de monsieur de La Valette.


Monsieur de Talleyrand s'est quelquefois vanté de s'être retiré pour
ne pas signer le cruel traité imposé à la France. Le fait est qu'il a
succombé sous les malveillances accumulées que j'ai déjà signalées.

Monsieur de Richelieu était porté aux affaires par l'empereur
Alexandre, et, quelque dures qu'aient été les conditions qu'on nous a
fait subir, elles l'auraient été beaucoup plus avec tout autre
ministre. Aussitôt la nomination de monsieur de Richelieu, l'autocrate
s'était déclaré hautement le champion de la France. Aussi, lorsque à
son départ il distribua des présents aux divers diplomates, il envoya
à monsieur de Richelieu une vieille carte de France, servant à la
conférence et sur laquelle étaient tracées les nombreuses prétentions
territoriales élevées par les Alliés et que leurs représentants
comptaient bien exiger. Il y joignit un billet de sa main portant que
la confiance inspirée par monsieur de Richelieu avait seule évité ces
énormes sacrifices à sa patrie. Ce cadeau, ajoutait l'Empereur, lui
paraissait le seul digne de son noble caractère et celui que, sans
doute, il apprécierait le plus haut. Un tel don honore également le
souverain qui en conçoit la pensée et le ministre qui mérite de
l'inspirer.

Malgré ce succès que monsieur de Richelieu n'était pas homme à
proclamer et qui n'a été su que longtemps après, son coeur vraiment
français saignait de ce terrible traité. Le son de voix avec lequel il
en fit lecture à la Chambre, le geste avec lequel il jeta le papier
sur la tribune après ce pénible devoir accompli sont devenus
historiques et ont commencé à réconcilier tout ce qui avait de l'âme
dans le pays à un choix qui d'abord apparaissait comme un peu trop
russe.

Rien au monde n'était plus injuste; monsieur de Richelieu était
français, exclusivement français, nullement émigré et point du tout
plus aristocrate que les circonstances ne le permettaient. Il était,
dans le meilleur sens des deux termes, libéral et patriote. Pendant ce
premier ministère, il éprouvait l'inconvénient de ne point connaître
les personnes et, pour un ministre prépondérant, cela est tout aussi
nécessaire que de savoir les affaires. Cette ignorance lui fit
accepter sans opposition, un collègue donné par Monsieur. C'était
monsieur de Vaublanc. Il ne tarda pas à déployer une sottise si
délicieusement ridicule qu'il aurait fallu en pâmer de rire s'il
n'avait pas trouvé de l'appui chez les princes et dans la Chambre.
Toutes les absurdités étaient contagieuses dans ces parages.

Monsieur de Vaublanc chercha promptement à fomenter une intrigue
contre monsieur de Richelieu; elle fut déjouée par le crédit des
étrangers.

Ce fut vers ce temps que Monsieur donna à monsieur de Vaublanc un
grand cheval blanc. Il posait dessus, dans le jardin du ministère de
l'intérieur, pour la statue de Henri IV, personne, selon lui, ne se
tenant à cheval dans une égale perfection. Si ses prétentions
s'étaient bornées là, on s'en serait facilement accommodé; mais il les
réunissaient toutes, portées à une exagération sans exemple et
manifestées avec une inconvenance incroyable dans sa naïveté.

Quoiqu'elle soit peu digne, même de la macédoine que j'écris, je ne
puis me refuser à rapporter une saillie qui a toujours eu le don de me
faire sourire. Le boeuf gras se trouva petit et maigre cette année; on
le remarquait devant madame de Puisieux: «Je le crois bien,
s'écria-t-elle, la pauvre bête aura trop souffert des sottises de son
neveu le Vaublanc.»

C'est cette même madame de Puisieux qui, voyant monsieur de Bonnay,
d'une pâleur excessive, se verser un verre d'orgeat, l'arrêta en lui
disant: «Ah, malheureux; il allait boire son sang!»

Si nous avions vécu dans un temps moins fécond en grands événements,
les mots de madame de Puisieux auraient autant de célébrité que ceux
de la fameuse madame de Cornuel.

Mon père avait terminé; tant bien que mal, l'affaire relative aux
français domiciliés en Piémont, et remis, pour satisfaire au traité de
Paris, le reste de la Savoie au roi de Sardaigne.

Le roi Louis XVIII en était aussi joyeux aux Tuileries qu'on pouvait
l'être à Turin. Son ambassadeur ne partageait pas cette satisfaction
et ce dernier acte de ses fonctions lui fut si désagréable qu'il
refusa, même avec un peu d'humeur, le grand cordon qui lui fut offert
à l'occasion de cette restitution. À la vérité, mon père espérait
alors l'ordre du Saint-Esprit et, si les préjugés de sa jeunesse le
lui faisaient désirer avec trop de vivacité, ils lui inspiraient, en
revanche, un grand dédain pour toutes les décorations étrangères.

À son arrivée, monsieur de Richelieu le combla de marques de
confiance. Les préparatifs qu'il lui fallut faire pour se rendre à
Londres le retinrent assez longtemps pour avoir le malheur d'être
appelé à siéger au procès du maréchal Ney.

Je ne prétends pas entrer dans le détail de cette déplorable affaire.
Elle nous tint dans un grand état d'anxiété. Pendant les derniers
jours du jugement, les pairs et tout ce qui leur appartenait reçurent
des lettres menaçantes. Il est à peu près reconnu que la pairie devait
condamner le maréchal. On a fort reproché au Roi de ne lui avoir pas
fait grâce. Je doute qu'il le pût; je doute aussi qu'il le voulût.

Quand on juge les événements de cette nature à la distance des années,
on ne tient plus assez compte des impressions du moment. Tout le monde
avait eu peur, et rien n'est aussi cruel que la peur. Il régnait une
épidémie de vengeance. Je ne veux d'autre preuve de cette contagion
que les paroles du duc de Richelieu en envoyant ce procès à la Cour
des pairs. Puisque ce beau et noble caractère n'avait pu s'en
défendre, elle devait être bien générale, et je ne sais s'il était
possible de lui refuser la proie qu'elle réclamait, sans la pousser à
de plus grands excès.

Nous avons vu plus tard un autre Roi s'interposer personnellement
entre les fureurs du peuple et les têtes qu'elles exigeaient. Mais
d'abord, ce Roi-là, selon moi, est un homme fort supérieur, et puis
les honnêtes gens de son parti appréciaient et encourageaient cette
modération. Il risquait une émeute populaire; sa vie pouvait y
succomber, mais non pas son pouvoir.

En 1815, au contraire, c'était, il faut bien le dire, les honnêtes
gens du parti, les princes, les évêques, les Chambres, la Cour, aussi
bien que les étrangers, qui demandaient un exemple pour effrayer la
trahison. L'Europe disait: Vous n'avez pas le droit d'être généreux,
de faire de l'indulgence au prix de nos trésors et de notre sang.

Le duc de Wellington l'a bien prouvé en refusant d'invoquer la
capitulation de Paris. La grâce du maréchal était dans ses mains, bien
plus que dans celles de Louis XVIII. Ajoutons que la peine de mort en
matière politique se présentait alors à tous les esprits comme de
droit naturel, et n'oublions pas que c'est à la douceur du
gouvernement de la Restauration que nous devons d'avoir vu croître et
se répandre aussi généralement les idées d'un libéralisme éclairé.

Je ne prétends en aucune façon excuser la frénésie qui régnait à cette
époque. J'ai été aussi indignée alors que je le serais à présent de
voir des hommes de la société prodiguer libéralement leurs services
personnels pour garder le maréchal dans la chambre de sa prison, y
coucher, dans la crainte qu'il ne s'évadât, d'autres s'offrir
volontairement à le conduire au supplice, les gardes du corps
solliciter comme une faveur et obtenir comme récompense la permission
de revêtir l'uniforme de gendarme pour le garder plus étroitement et
ne lui laisser aucune chance de découvrir sur le visage d'un vieux
soldat un regard de sympathie.

Tout cela est odieux, mais tout cela est vrai. Et je veux seulement
constater que, pour faire grâce au maréchal Ney, il fallait plus que
de la bonté, il fallait un grand courage. Or, le roi Louis XVIII
n'était assurément pas sanguinaire, mais il avait été trop
constamment, trop exclusivement prince pour faire entrer dans la
balance des intérêts la vie d'un homme comme d'un grand poids.

Au reste, ce pauvre maréchal, dont on a fait un si triste holocauste
aux passions du moment et que d'autres passions ont pris soin depuis
d'entourer d'auréole, s'il avait vécu, n'aurait été pour les
impérialistes que le traître de Fontainebleau, le transfuge de
Waterloo, le dénonciateur de Napoléon. Aux yeux des royalistes, la
culpabilité de sa conduite était encore plus démontrée.

Mais ses torts civils se sont effacés dans son sang et il n'est resté
dans la mémoire de tous que cette intrépidité militaire si souvent et
si récemment employée, avec une vigueur surhumaine, au service de la
patrie. La sagesse populaire a dit: «Il n'y a que les morts qui ne
reviennent pas.» J'établirais plus volontiers qu'en temps de
révolution les morts seuls reviennent.

Je me souviens qu'un jour, pendant le procès, je dînais chez monsieur
de Vaublanc. Mon père arriva au premier service, sortant du Luxembourg
et annonçant un délai accordé à la demande des avocats du maréchal.
Monsieur sieur de Vaublanc se leva tout en pied, jeta sa serviette
contre la muraille en s'écriant:

«Si messieurs les Pairs croient que je consentirai à être ministre
avec des corps qui montrent une telle faiblesse, ils se trompent bien.
Encore une pareille lâcheté et tous les honnêtes gens n'auront plus
qu'à se voiler le visage.»

Il y avait trente personnes à table dont plusieurs députés, tous
faisaient chorus. Il ne s'agissait pourtant que d'un délai légal,
impossible à refuser à moins de s'ériger en chambre ardente. On
comprend quelle devait être l'exaltation des gens de parti lorsque
ceux qui dirigeaient le gouvernement étaient si cruellement
intempestifs.

Mon père et moi échangeâmes notre indignation dès que nous fûmes
remontés en voiture; si nous l'avions exprimée dans la maison, on nous
aurait lapidés. Nous étions déjà classés au nombre des _gens mal
pensants_; mais ce n'est qu'après l'ordonnance du 5 septembre qu'il
fut constaté que je _pensais comme un cochon_. Ne riez pas, mes
neveux, c'est l'expression textuelle de fort grandes dames, et elles
la distribuaient largement.

Je rencontrais partout le duc de Raguse, et surtout chez madame de
Duras où il venait familièrement. J'éprouvais contre lui quelques-unes
des préventions généralement établies et, sans avoir jamais aimé
Napoléon, je lui savais mauvais gré de l'avoir trahi. Les étrangers
bien informés de cette transaction furent les premiers à m'expliquer
combien la loyauté du maréchal avait été calomniée. Je remarquai, d'un
autre côté, à quel point, malgré les insultes dont l'abreuvait le
parti bonapartiste, il restait fidèle à ses anciens camarades.

Il les soutenait toujours fortement et vivement dès qu'ils étaient
attaqués, les louait volontiers sans aucune réticence et se portait le
protecteur actif et zélé de tous ceux qu'on molestait. Cela commença à
m'adoucir en sa faveur et à me faire mieux goûter un esprit très
distingué et une conversation animée et variée, mérites qu'on ne
pouvait lui refuser. Le jour approchait où mon affection pour lui
devait éclore.

Monsieur de La Valette, fort de son innocence et persuadé qu'aux
termes de la loi il n'avait rien à craindre, se constitua prisonnier.
Il aurait été acquitté sans un document dont voici la source: le vieux
monsieur Ferrand, directeur de la poste, avait été saisi d'une telle
terreur le jour du retour de l'Empereur qu'il n'osait plus rester ni
partir. Il demanda à monsieur de La Valette, son prédécesseur sous
l'Empereur, de lui signer un permis de chevaux de poste. Celui-ci s'en
défendit longtemps, enfin il céda aux larmes de madame Ferrand et,
pour calmer les terreurs du vieillard, il mit son nom au bas d'un
permis fait à celui de monsieur Ferrand, dans son cabinet, et entouré
de sa famille pleine de reconnaissance.

C'est la seule preuve qu'on pût apporter qu'il eût repris ses
fonctions avant le terme que fixait la loi. Je suppose que la remise
de cette pièce aura beaucoup coûté à la famille Ferrand; j'avoue que
ce dévouement royaliste m'a toujours paru hideux. Monsieur de
Richelieu en fut indigné. Il avait d'ailleurs horreur des
persécutions, et, plus il s'aguerrissait aux affaires, plus il
s'éloignait des opinions de parti. Ne pouvant éviter le jugement de
monsieur de La Valette, il s'occupa d'obtenir sa grâce s'il était
condamné.

De son côté, monsieur Pasquier, quoique naguère garde des sceaux, alla
témoigner vivement et consciencieusement en sa faveur. Monsieur de
Richelieu demanda sa grâce au Roi. Il lui répondit qu'il n'osait
s'exposer aux fureurs de sa famille mais que, si madame la duchesse
d'Angoulême consentait à dire un mot en ce sens, il la lui accorderait
avec empressement. Le duc de Richelieu se rendit chez Madame et, avec
un peu de peine, il obtint son consentement. Il fut convenu qu'elle
demanderait la grâce au Roi le lendemain après le déjeuner. Il en fut
prévenu.

Lorsque le duc de Richelieu arriva chez le Roi, le lendemain, le
premier mot qu'il lui dit fut:

«Hé bien! ma nièce ne m'a rien dit, vous aurez mal compris ses
paroles.

--Non, Sire, Madame m'a promis positivement.

--Voyez-la donc et tâchez d'obtenir la démarche, je l'attends si elle
veut venir.»

Or, il s'était passé un immense événement dans le palais des
Tuileries; car, la veille au soir, on y avait manqué aux habitudes.
Chaque jour après avoir dîné chez le Roi, Monsieur descendait chez sa
belle-fille à huit heures; à neuf heures il retournait chez lui.
Monsieur le duc d'Angoulême allait se coucher et Madame passait chez
sa dame d'atour, madame de Choisy. C'était là où se réunissaient les
plus purs, c'est-à-dire les plus violents du parti royaliste.

Le soir en question, Madame les trouva au grand complet. Ils avaient
eu vent du projet de grâce. Elle avoua être entrée dans ce complot, et
dit que son beau-père et son mari l'approuvaient. Aussitôt les cris,
les désespoirs éclatèrent. On lui montra les dangers de la couronne si
imminents après un pareil acte que, chose sans exemple, elle monta
dans la voiture d'une personne de ce sanhédrin et se rendit au
pavillon de Marsan où elle trouva Monsieur également chapitré par son
monde et fort disposé à revenir sur le consentement qui lui avait été
arraché.

Il fut résolu que Madame ne ferait aucune démarche et que, si le
ministre et le Roi voulaient se déshonorer, du moins le reste de la
famille royale n'y tremperait pas. Voilà à quoi tenait le silence de
Madame. Monsieur de Richelieu obtint une audience, mais la trouva
inébranlable. Elle était trop engagée. C'est de ce moment qu'a daté
leur mutuelle répugnance l'un pour l'autre.

Monsieur de Richelieu vint rendre compte au Roi.

«Je l'avais prévu; ils sont implacables, dit le monarque en soupirant;
mais, si je les bravais, je n'aurais plus un instant de repos.»

Tandis que ceci se passait chez les princes, on était venu demander au
duc de Raguse ce qu'il consentirait à faire en faveur de monsieur de
La Valette. «Tout ce qu'on voudra», avait-il répondu. Il se rendit
d'abord auprès du Roi, qui lui fit ce que lui-même appelait son
_visage de bois_, le laissa parler aussi longtemps qu'il voulut, sans
donner le moindre signe d'intérêt et le congédia sans avoir répondu
une parole.

Le maréchal comprit que monsieur de La Valette était perdu. Ignorant
les démarches vainement tentées auprès de Madame, il n'espéra qu'en
elle. Il courut avertir madame de La Valette qu'il fallait avoir
recours à ce dernier moyen. Mais ce danger avait été prévu, tous les
accès lui étaient fermés; elle ne pouvait arriver jusqu'à la
princesse.

Le maréchal, qui était de service comme major général de la garde, la
cacha dans son appartement et, pendant que le Roi et la famille royale
étaient à la messe, il força toutes les consignes et la fit entrer
dans la salle des Maréchaux par où on ne pouvait éviter de repasser.
Madame de La Valette se jeta aux pieds du Roi et n'en obtint que ces
mots: «Madame, je vous plains.»

Elle s'adressa ensuite à madame la duchesse d'Angoulême et saisit sa
robe; la princesse l'arracha avec un mouvement qui lui a été souvent
reproché depuis et attribué à une haineuse colère. Je crois que cela
est parfaitement injuste. Madame avait engagé sa parole; elle ne
pouvait plus reculer. Probablement son mouvement a été fait avec sa
brusquerie accoutumée; mais je le croirais bien plutôt inspiré par la
pitié et le chagrin de n'oser y céder que par la colère. Le malheur de
cette princesse est de n'avoir pas assez d'esprit pour diriger son
trop de caractère: la proportion ne s'y trouve pas.

La conduite du maréchal fut aussi blâmée parmi les courtisans
qu'approuvée du public. Il reçut ordre de ne point reparaître à la
Cour et partit pour sa terre. L'officier des gardes du corps qui lui
avait laissé forcer la consigne fut envoyé en prison.

Ces [faits] préalables connus, on s'étonnera moins du long cri de rage
qui s'éleva dans tout le parti lorsqu'on apprit l'évasion de monsieur
de La Valette. Le Roi et les ministres furent soupçonnés d'y avoir
prêté les mains. La Chambre des députés rugissait, les femmes
hurlaient. Il semblait des hyènes auxquelles on avait enlevé leurs
petits. On alla jusqu'à vouloir sévir contre madame de La Valette, et
l'on fut obligé de la faire garder quelque temps en prison pour
laisser calmer l'orage. Monsieur Decazes, fort aimé jusque-là des
royalistes, commença à leur inspirer une défiance qui ne tarda guère à
devenir de la haine.

Quoique le gouvernement n'eût en rien facilité la fuite de monsieur de
La Valette, je pense qu'au fond il en fut charmé. Le Roi partagea
cette satisfaction. Il rappela assez promptement

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