La philosophie zoologique avant Darwin
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Title: La philosophie zoologique avant Darwin
Author: Edmond Perrier
Release date: May 8, 2010 [eBook #32297]
Most recently updated: June 25, 2020
Language: French
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LA PHILOSOPHIE ZOOLOGIQUE AVANT DARWIN
PAR
EDMOND PERRIER
Professeur au Muséum d'histoire naturelle
PARIS
ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET Cie
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
1884
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE
CHAPITRE PREMIER.--Introduction.
Idées premières sur la place des animaux dans la nature.--Les
mythologies et les philosophies de l'antiquité.
CHAPITRE II.--Aristote.
Premières notions sur les analogies et les homologies des
organes.--Formes corrélatives.--Divisions établies parmi les
animaux.--Idée de l'espèce.--Principe de continuité.--Degrés de
perfection organique.--Possibilité d'une transformation des formes
animales.
CHAPITRE III.--La période romaine.
Lucrèce: la formation des premiers organismes; la lutte pour la
vie.--Pline: attributs merveilleux des animaux; nature et mode de
formation des monstres marins; notions d'anatomie.--Elien;
Oppien.--Galien: progrès de l'anatomie; corrélation entre la forme
extérieure des animaux, leur organisation et leurs mœurs.
CHAPITRE IV.--Le moyen âge et la renaissance.
Les médecins arabes.--Les alchimistes.--Albert le Grand.--Premiers
grands voyages.--Renaissance de l'anatomie.--Belon, Rondelet.--François
Bacon.--Progrès de la physiologie et de l'anatomie.--Les premiers
micrographes.--Préjugés encore régnant au XVIe siècle.
CHAPITRE V.--Évolution de l'idée de l'espèce.
Les grands travaux descriptifs: Wotton, Gessner, Aldrovande.--Ray:
définition de l'espèce.--Premiers essais de nomenclature.--Linné: la
fixité des espèces; la nomenclature binaire.
CHAPITRE VI.--Les philosophes du XVIIIe siècle.
E. Bonnet: la chaîne des êtres; les révolutions du globe; l'état passé
et l'état futur les plantes, des animaux et de l'homme; l'emboîtement
des germes.--Robinet: ses idées sur l'évolution.--De Maillet: les
fossiles.--Erasme Darwin: le transformisme fondé sur
l'épigénèse.--Transformation des animaux sous l'influence des habitudes;
analogie avec Lamarck et Charles Darwin.--Maupertuis: la sensibilité de
la matière et le transformisme.--Diderot: la vie de l'espèce et la vie
de l'individu.
CHAPITRE VII.--Buffon.
Opposition de Buffon aux classifications; elles conduisent
nécessairement au transformisme.--Utilité des systèmes
artificiels.--Distribution géographique des animaux.--Probabilité de
modifications dans les espèces.--Espèces éteintes; lutte pour la
vie.--Opposition à la doctrine des causes finales.--Principe de
continuité.
CHAPITRE VIII.--Lamarck.
Importance attribuée aux animaux inférieurs.--Génération
spontanée.--Perfectionnement graduel des organismes; influence des
besoins, des habitudes.--L'hérédité et l'adaptation.--Transformation des
espèces appartenant aux périodes géologiques antérieures.--Opposition à
la théorie des cataclysmes généraux.--Importance des causes
actuelles.--Généalogie du règne animal.--Origine de l'homme.
CHAPITRE IX.--Étienne Geoffroy Saint-Hilaire.
Opposition des deux doctrines de la fixité et de la variabilité des
espèces.--L'unité de plan de composition.--Importance des organes
rudimentaires.--Balancement des organes.--Théorie des analogues;
principe des connexions.--Analogie des animaux inférieurs et des
embryons des animaux supérieurs.--Arrêts de développement.--Les monstres
et la tératologie.--Idées de Geoffroy sur la variabilité des espèces;
les transformations brusques; l'influence du milieu.--Extension de
l'unité de plan de composition aux animaux articulés; retournement du
vertébré; idées d'Ampère.--Lien généalogique entre les espèces fossiles
et les espèces vivantes.
CHAPITRE X.--Georges Cuvier.
Affinités avec Linné; influence des débuts de Cuvier sur son œuvre
scientifique; les révolutions du globe; théories des créations
successives et des migrations.--Création de la paléontologie.--Caractère
des inductions de Cuvier.--Ordre d'apparition des animaux; création
spéciale des principaux groupes.--La classification naturelle; adhésion
au principe des causes finales; principe des conditions d'existence; loi
de la corrélation des formes; loi de la subordination des
caractères.--Les quatre embranchements du règne animal.
CHAPITRE XI.--Discussion entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire.
Essai d'extension aux mollusques de la théorie de l'unité de plan de
composition.--Opposition de Cuvier; que doit-on entendre par unité de
plan?--Les connexions éclairées par l'embryogénie et
l'épigénèse.--Adhésion de Cuvier à l'hypothèse de la préexistence des
germes.--Von Baër et les quatre types de développement.--L'école des
idées et l'école des faits.--Influence respective de Geoffroy
Saint-Hilaire, de Cuvier et de Lamarck.
CHAPITRE XII.--Gœthe.
Idées de Gœthe sur l'unité des types organiques.--La métamorphose des
plantes; la structure des végétaux, le végétal idéal.--Travaux
d'anatomie comparée; recherche du type idéal du
squelette.--Transformisme de Gœthe.
CHAPITRE XIII.--Dugès.
Essai de conciliation des idées de Cuvier et de Geoffroy.--La conformité
organique dans l'échelle animale.--Moquin-Tandon et la théorie du
zoonite.--Généralisation de cette théorie par Dugès.--Théorie de la
constitution des organismes; loi de multiplicité ou de répétition des
parties; loi de disposition, loi de modification et de complication; loi
de coalescence.--Idées de Dugès sur les types organiques.
CHAPITRE XIV.--Les philosophes de la nature.
Idées de Schelling.--Oken: les polarités et la genèse de l'univers.--Le
mucus primitif.--Génération équivoque des infusoires; les éléments
anatomiques.--Loi de répétition déduite de la philosophie de la
nature.--L'homme et le microcosme.--Les degrés d'organisation.--Théorie
de la vertèbre; constitution vertébrale du crâne.--Spix: application de
la loi de répétition à l'anatomie comparée.--Carus: extension de la
théorie de la vertèbre.
CHAPITRE XV.--La théorie des types organiques et ses conséquences.
Richard Owen: le squelette archétype.--Analogie, homologie,
homotypie.--Théorie du segment vertébral.--Le vertébré idéal et
l'existence de Dieu.--Transformisme de R. Owen.--Savigny: l'unité de
composition de la bouche des insectes.--Audouin: unité de composition du
squelette des animaux articulés.--H. Milne Edwards: le type articulé;
identité fondamentale des zoonites; signification des régions du corps;
loi de la division du travail physiologique, son importance
générale.--L'accroissement du corps et la reproduction agame chez les
articulés; identité des deux phénomènes; signification des zoonites;
parallèle entre les lois de la constitution des animaux et les lois de
l'économie politique.--Suite des recherches sur les animaux inférieurs:
MM. de Quatrefages, Blanchard, de Lacaze-Duthiers.
CHAPITRE XVI.--Louis Agassiz.
Conséquences philosophiques de l'hypothèse de la fixité des espèces.--La
possibilité d'une classification démontre l'existence de
Dieu.--L'existence d'un plan de la création et la doctrine du
transformisme.--Arguments en faveur de la fixité des espèces.--Faiblesse
de ces arguments.--Nature des caractères des divisions zoologiques des
divers degrés.--Définition nouvelle des espèces. Désaccord de cette
définition avec les faits.--Réalité de l'espèce.--Causes de l'isolement
physiologique des espèces.
CHAPITRE XVII.--Les animaux inférieurs.
Progrès successifs des découvertes relatives aux animaux
inférieurs.--Trembley: l'Hydre d'eau douce.--Peyssonnel: le
Corail.--Cuvier: la Pennatule.--Lesueur: les Siphonophores.--De
Chamisso: la génération alternante des Salpes.--Sars: la génération
alternante des Hydroméduses.--Steenstrup: théorie de la génération
alternante.--Van Beneden: la digénèse.--Leuckart: le
polymorphisme.--Owen: la parthénogenèse et la métagénèse.--Théorie de la
reproduction, par M. H. Milne Edwards.--Théorie générale de la
reproduction agame.
CHAPITRE XVIII.--La théorie cellulaire et la constitution de l'individu.
Pinel: les membranes.--Bichat: les tissus, leurs propriétés
générales.--Dujardin: le sarcode.--Schleiden: les cellules
végétales.--Schwann: extension aux animaux de la théorie
cellulaire.--Prévost et Dumas: la segmentation du vitellus de
l'œuf.--Recherches relatives à l'origine des cellules, ou éléments
anatomiques de l'organisme; signification de l'œuf.--Définition de la
cellule; le protoplasme et les plastides.--Constitution des individus
les plus simples.--Colonies animales; nombreuses transitions entre les
colonies et les individus d'ordre supérieur.--Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire: la vie coloniale, signe d'infériorité.--M. de
Lacaze-Duthiers: opposition entre les invertébrés et les
vertébrés.--Théorie générale de l'individualité animale.
CHAPITRE XIX.--L'embryogénie.
L'épigénèse et l'embryogénie.--Harvey: Influence de la théorie
cellulaire.--L'œuf considéré comme cellule.--Théorie des feuillets
blastodermiques.--Généralisation exagérée des résultats obtenus par
l'étude des vertébrés.--L'embryogénie au point de vue de l'histogenèse
et l'organogénèse.--Serres et l'anatomie transcendante.--L'embryogénie
considérée comme une anatomie comparée transitoire.--Arguments à l'appui
de cette théorie.--Classifications embryogéniques; causes de leur
insuffisance.--L'embryogénie d'un organisme en est la généalogie
abrégée.--Accélération embryogénique; phénomènes perturbateurs qui en
résultent.--Liens réels entre l'embryogénie, la morphologie générale et
la paléontologie.
CHAPITRE XX.--L'espèce et ses modifications.
Revue rapide des idées relatives à l'espèce.--Position véritable du
problème de l'espèce; manières directes de résoudre ce problème.--Essais
de solution indirecte.--Opposition de la race et de l'espèce.--Prétendus
critérium de l'espèce: fécondité limitée; instabilité des formes
hybrides.--Théorie de Godron.--Expériences et théorie de M. Ch.
Naudin.--Identité de la race et de l'espèce.--Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire: théorie de la variabilité limitée.--Comparaison des
doctrines d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et de Charles
Darwin.--Conclusion.
NOTES
PRÉFACE
L'évolution des idées est assez semblable à celle des êtres vivants.
Elles naissent ordinairement humbles et cachées parmi les idées plus
anciennes, grandissent plus ou moins confondues avec leurs aînées, au
milieu desquelles il est souvent difficile de les distinguer, se
différencient peu à peu, atteignent un certain degré de puissance, se
transforment et meurent, après avoir engendré d'autres idées qui auront
un sort semblable.
La même destinée n'attend pas toutes celles qui appartiennent à une même
famille; les unes s'éteignent sans avoir joué aucun rôle, exercé aucune
influence, provoqué aucun mouvement; d'autres, qui leur ressemblaient
d'abord presque entièrement, deviennent, pour un temps, les grandes
directrices de l'esprit humain. Chacun croit alors les reconnaître,
s'imagine les avoir vues toutes petites et s'en avouerait volontiers le
père. C'est pourquoi il est presque impossible d'écrire une histoire des
idées que tout le monde s'accorde à déclarer impartiale; c'est pourquoi
tout homme qui croit apporter une idée neuve au trésor de l'humanité se
voit aussitôt assailli par les réclamations d'une foule de soi-disant
précurseurs à qui il n'a manqué pour assurer le règne de leur pensée que
le talent de la faire vivre.
C'est aussi pourquoi, en écrivant ce petit livre, dont nos auditeurs au
Jardin des Plantes connaissent déjà quelques chapitres, nous n'avons
jamais eu l'intention de présenter un exposé complet des conceptions
diverses auxquelles l'étude des animaux a conduit les zoologistes.
L'historien laisse aux chroniqueurs les menus faits, aux biographes les
détails relatifs à l'enfance des grands hommes. De même, nous avons
négligé les aperçus nuageux, les idées mal nées, infirmes, toutes celles
qui n'ont laissé aucune postérité, pour nous attacher surtout à celles
qui, fortes et vigoureuses, ont contribué, pour une part plus ou moins
grande, à l'établissement de la Philosophie zoologique actuelle; nous
avons pris ces idées dans la période où elles ont accompli la partie
durable de leur œuvre, au moment où elles ont remué et fécondé les
intelligences.
C'était, pensons-nous, le seul moyen d'écrire un livre clair, précis,
utile et court.
Avec la complicité de quelques Français mal inspirés, on a beaucoup trop
médit de la science française, beaucoup trop rabaissé le rôle qu'elle a
joué dans l'épanouissement de cette splendide science biologique qui
rayonne aujourd'hui, même sur les conceptions des hommes politiques. La
France n'est pas, Dieu merci! demeurée aussi étrangère qu'on a bien
voulu le dire à la constitution de la Philosophie zoologique. Peu de
pays ont fourni autant de savants ayant eu au même degré le souci des
idées générales, ayant exposé leurs idées avec plus de clarté et de
mesure. Nous avons eu l'agréable devoir de le constater, et nous osons
espérer l'avoir fait avec la plus grande impartialité, autant vis-à-vis
des savants étrangers que vis-à-vis de ceux de nos contemporains dont
nous avons eu à discuter les doctrines.
Traitant de la Philosophie zoologique avant Darwin, nous avons dû
préciser cependant en quoi les idées actuelles sont en progrès sur
celles qui les ont précédées et dont elles procèdent en grande partie;
nous avons dû conserver les tendances de la biologie moderne, le but
qu'elle poursuit, la méthode à laquelle elle doit s'astreindre pour y
parvenir. Cette méthode, elle est à peine arrivée aujourd'hui à s'en
rendre maîtresse.
Si l'adoption du transformisme est en voie d'accomplir une révolution
profonde dans la direction des travaux des naturalistes, dans leur façon
de raisonner, dans leur manière d'exposer les faits et de les enchaîner
entre eux, cette révolution est loin d'être faite. La vieille méthode,
que les physiciens appelaient un peu dédaigneusement jadis la _méthode
des naturalistes_, intervient trop souvent encore pour établir un
désaccord entre la conception maîtresse et les conceptions secondaires
qu'on cherche à y rattacher. On demeure frappé en étudiant les écrits
des plus grands naturalistes de voir combien leur méthode diffère de la
méthode des physiciens, et la différence réside beaucoup moins dans
l'opposition entre l'observation et l'expérimentation proprement dite
que dans l'effort constant du physicien pour remonter du simple au
composé, pour rattacher les effets à leur cause.
Longtemps les naturalistes se sont bornés à _comparer_, tandis que les
physiciens s'efforçaient d'_expliquer_. Aujourd'hui, les naturalistes
cherchent eux aussi à expliquer, à leur tour, les phénomènes qu'ils
observent; ils renoncent à faire incessamment appel à la métaphysique
dans cette science de la nature qu'ils cultivent et qui, par une étrange
fortune, a cédé son vrai nom à d'autres sciences qui lui auront au moins
rendu le service de créer la méthode dont elle n'aurait jamais dû se
départir. Mais, jusqu'à la période contemporaine, c'est malheureusement
toujours à la métaphysique que demeure la parole lorsqu'il s'agit de
s'élever à quelque conception un peu générale des rapports des êtres
vivants. Quand Aristote introduit dans la science le _principe des
causes finales_, dont Cuvier fait encore le pivot de l'histoire
naturelle, il ne fait en somme que chercher la raison de tout ce qui
existe dans une harmonie établie par une volonté extérieure au monde
qu'il étudie. Le _principe de continuité_ de Leibnitz ne suppose dans
l'esprit de ses disciples Linné et Bonnet aucune relation de cause à
effet entre les phénomènes qu'il doit relier entre eux; la continuité
des phénomènes, les gradations que présentent les organismes, l'échelle
des êtres en un mot, ne sont autre chose que le reflet de la continuité
qui existe dans la pensée de l'intelligence directe de l'univers.
Étienne Geoffroy Saint-Hilaire ne peut donner à son tour--et Cuvier ne
s'y méprend pas--d'autre raison de l'_unité de plan de composition_
qu'il admet dans le règne animal qu'une sorte de rapport mystérieux
entre les êtres vivants et leur Créateur. En proclamant l'existence de
quatre plans distincts suivant lesquels les animaux seraient construits,
Cuvier ne s'écarte pas davantage de ces errements; aussi se trouve-t-il
ramené, dès qu'il veut remonter tant soit peu au delà des faits, au
principe des causes finales ou à l'hypothèse de la préexistence de
l'animal dans son germe. Les disciples les plus immédiats de Cuvier,
Richard Owen, en exposant sa _théorie des archétypes_, Louis Agassiz, en
développant la série de ses idées sur l'_espèce_ et sur la
_classification_, ne font d'ailleurs nullement mystère de leurs
tendances: l'histoire naturelle n'est en somme pour eux qu'une série de
tableaux présentant sous ses divers aspects la pensée de Dieu. Il est
d'ailleurs bien difficile d'arriver à une autre conception du monde
vivant dès qu'on se range à cette hypothèse, toute métaphysique elle
aussi, de la _fixité des espèces_, née à une époque où l'on savait bien
peu de choses du règne animal et que les connaissances acquises ont
depuis si bien battue en brèche que l'espèce fixe supposée ne peut plus
recevoir de définition satisfaisante. Comme il n'y a plus, dans cette
hypothèse, de relation nécessaire ni entre les formes vivantes, ni entre
les formes et le milieu dans lequel elles sont placées, ce que les
naturalistes considèrent comme des explications sont tantôt de simples
généralisations, comme la _loi de conformité organique_ de Dugès, la
_loi des générations alternantes_ de Steenstrup, tantôt la constatation
des moyens employés par la nature pour perfectionner ses œuvres, comme
cette loi, _division du travail physiologique_, dont M. H. Milne Edwards
a tiré un si brillant parti, mais qui ne cesse d'être un _moyen_ de la
nature pour devenir un _procédé réel_ que si l'on admet pour les êtres
vivants la possibilité de se compliquer graduellement et par conséquent
de se transformer.
En vain les naturalistes de la première moitié de ce siècle espèrent-ils
échapper à ce reproche de se laisser induire en métaphysique en évoquant
à chacune des plus belles pages de leurs écrits un être indéfini qu'ils
décorent du nom de _Nature_, et auquel ils consacrent des articles
spéciaux dans leurs encyclopédies et leurs dictionnaires. La Nature,
c'est l'Univers, c'est Dieu, et, si ce n'est pas cela, ce n'est rien. De
toutes façons, partout où la Nature intervient, il ne saurait y avoir
explication, au sens où les physiciens entendent ce mot.
Expliquer un ensemble de phénomènes, c'est découvrir un élément simple
qui leur est commun, en déterminer exactement les propriétés et
démontrer que les divers phénomènes considérés résultent des
modifications diverses que subit cet élément sous l'action de causes,
elles-mêmes connues. C'est assez dire qu'en zoologie toute méthode
d'exposition qui prend l'homme ou les vertébrés comme point de départ
pour descendre ensuite aux autres organismes ne saurait comporter
d'explication; c'est assez dire que chercher à «expliquer» les groupes
inférieurs du règne animal au moyen de conceptions résultant de l'étude
des seuls vertébrés, c'est prendre le contre-pied du procédé
qu'emploient toutes _les sciences expérimentales_. Toutes les
difficultés que l'on éprouve encore à définir l'_individu_, à définir
l'_espèce_ sont des difficultés en quelque sorte artificielles, en ce
sens que nous les avons créées nous-mêmes; elles résultent des
conceptions trop étroites suggérées jadis par une étude trop exclusive
des animaux supérieurs, et dont nous n'avons pas encore su nous dégager
suffisamment.
Aujourd'hui que, grâce au perfectionnement de nos moyens
d'investigation, il a été possible de réduire les êtres vivants en des
éléments qui leur sont communs, et qui ont eux-mêmes en commun tout un
ensemble de substances ayant des propriétés fondamentales identiques,
les _protoplasmes_, aujourd'hui qu'il a été possible d'établir une
chaîne continue entre les êtres formés d'un seul de ces éléments et ceux
qui en contiennent des milliards, à une époque où l'embryogénie démontre
que même les plus compliqués de ces derniers résultent de la
multiplication d'un élément d'abord unique, l'_œuf_, les véritables
explications, les explications telles que les conçoivent les physiciens
et les chimistes, paraissent prochaines. Il n'est plus téméraire
d'espérer que l'histoire des êtres vivants pourra être présentée sous la
forme didactique, propre aux sciences expérimentales, et nous avons fait
un premier essai dans ce sens en écrivant notre livre: _Les colonies
animales et la formation des organismes_. Mais, pour atteindre ce
résultat, il faut avant tout demeurer persuadé que les êtres vivants, en
tant qu'organismes naturels, doivent trouver dans la nature actuelle
leur explication, s'efforcer de rechercher et de mettre en évidence les
liens de causalité qui unissent les phénomènes complexes à ceux d'un
degré moindre de complexité, former ainsi des ensembles de plus en plus
étendus, et ne pas s'illusionner sur la portée d'un système de
critiques, actuellement fort en vogue dans les sciences naturelles, et
dans lequel on s'imagine avoir établi la vanité des explications, en
choisissant habilement un point inexpliqué ou dont l'explication
délicate n'a pas été comprise pour l'opposer à l'ensemble des faits
expliqués.
Puissions-nous, en écrivant l'histoire des anciens systèmes, avoir
contribué à montrer dans quel sens se trouve la voie véritable!
Edmond Perrier.
LA PHILOSOPHIE ZOOLOGIQUE AVANT DARWIN
CHAPITRE PREMIER
INTRODUCTION
Idées premières sur la place des animaux dans la nature.--Les
mythologies et les philosophies de l'antiquité.
De tout temps, l'homme a essayé de pénétrer l'origine des êtres vivants
qui l'entourent, de se donner une explication, si grossière fût-elle,
des liens qui les rattachent entre eux, des rapports qui les unissent à
lui. Dès l'éveil de son intelligence, il a examiné d'un œil
particulièrement curieux les animaux qui, sans cesse agités, venaient
indiscrètement mêler leur existence à la sienne. Ne pouvant comprendre
la raison d'être de ces muets qui n'avaient pour lui que des secrets,
tour à tour étonné de leurs merveilleux instincts, effrayé de leur force
redoutable, charmé de l'éclat de leurs couleurs, de la grâce de leurs
mouvements, de l'élégance de leurs formes, il a commencé par en faire
les messagers des puissances invisibles qui régissent l'univers et
souvent même des dieux. Dans toutes les mythologies primitives, les
animaux jouent un rôle considérable. Obligé à un combat sans trêve par
les animaux qui lui disputaient ses moyens d'existence, l'homme, avant
de se donner la place d'honneur dans le monde, avait commencé par
l'offrir modestement à ses rivaux; les Hindous et beaucoup de peuplades
sauvages la leur conservent encore.
Toute l'antiquité, tout le moyen âge demeurent imprégnés de cette idée
que les animaux touchent de près au surnaturel. L'imagination païenne en
invente de plus terribles encore que tous ceux qui existent: et la
renommée de ses Sphynx, de ses Tritons, de ses Centaures, se conserve
longtemps dans les contes et dans les fables des peuples chrétiens. Un
livre, le _Physiologus_, qui, malgré l'anathème qui l'accueillit
d'abord, est demeuré pendant près de mille ans le seul livre d'histoire
naturelle de l'Église, n'est autre chose qu'une sorte de «morale en
action» des animaux. Chacun d'eux est l'incarnation d'une vertu, que le
vrai chrétien doit imiter ou d'un vice qu'il doit fuir. Le moyen âge
conserve du reste la croyance antique que les animaux jouissent d'une
puissance occulte particulière, qui n'est pas sans analogie avec celle
des sorcières. Roger Bacon croit encore que le regard du basilic est
mortel, que le loup peut enrouer un homme s'il le voit le premier, que
l'ombre de l'hyène empêche les chiens d'aboyer. À un homme admettant
sans difficulté que l'oie bernache naît des glands d'une espèce de
chêne, rien ne devait sembler impossible. Cette crédulité est moins
étonnante encore que celle de Pierre Rommel affirmant en 1680, il y a
deux cents ans à peine, avoir vu à Fribourg un chat qui avait été conçu
dans l'estomac d'une femme et avoir connu une autre femme qui avait
donné naissance à une oie vivante.
Plus de semblables assertions nous paraissent aujourd'hui burlesques,
plus elles sont intéressantes à rappeler, car elles nous montrent
combien était encore confuse il y a peu de temps cette notion de
l'espèce animale devenue aujourd'hui si vulgaire. On allait souvent plus
loin; on n'admettait pas seulement que, sous des influences
mystérieuses, un animal pût donner naissance à des animaux tout
différents, ou se transformer lui-même à la façon des loups-garous; on
douait aussi la matière inerte de la faculté de s'organiser
spontanément: les grenouilles pouvaient naître de la vase des étangs; de
vieux chiffons, enfermés dans un coffre avec un peu de blé, pouvaient se
transformer en souris; les vers intestinaux n'étaient qu'une
métamorphose des humeurs de notre organisme, et cette opinion a compté,
même de nos jours, quelques partisans.
Ce n'est d'ailleurs pas sans peine que la notion même de la vie arrive à
se dégager, que la démarcation s'établit entre ce qui est vivant et ce
qui ne l'est pas. Pour les anciens philosophes, la vie, c'est, avant
tout, le mouvement, la force. Tout ce qui se meut est plus ou moins
considéré comme vivant.
Thalès de Milet appelle âme tout ce qui est cause de mouvement. L'aimant
a une âme comme l'homme; le monde a une âme, qui est Dieu, et il peut y
avoir des âmes sans corps, des démons. C'est Dieu qui a fait toutes
choses en employant une matière première unique, l'eau.
Au-dessous du Dieu créateur, Anaximandre conçoit des dieux mortels, qui
sont les astres.
Anaximène considère l'air, capable de se mouvoir plus aisément encore
que l'eau, comme l'origine de toutes choses. L'air est l'âme du monde;
il est Dieu; il tient le monde en vie, comme l'âme tient en vie notre
corps.
Anaxagore n'admet plus qu'un Dieu coordonnateur de toutes choses dont il
se fait une idée très élevée; il considère les végétaux comme ayant
toutes les facultés des animaux et voit dans les êtres vivants les
enfants de la Terre et du Soleil, astres qu'il suppose par conséquent
vivants, mais auxquels il refuse la qualité de dieux. Les âmes des
hommes passent après leur mort dans le corps des animaux.
Ainsi, pour la plupart des philosophes de l'antiquité, la conception
même de l'être organisé est confuse. Il existe dans l'univers une cause
de mouvement, qui est Dieu; tout ce qui se meut possède en soi la vie et
est capable de la donner. Les animaux et les végétaux, entre lesquels
des points de ressemblance sont entrevus, sont engendrés par l'eau
suivant quelques-uns, par l'air suivant d'autres, par les astres suivant
d'autres encore. On cherche en même temps à rattacher tout ce qui existe
à une cause commune ou à un ensemble de causes communes. Pour Thalès et
Anaximandre, tout a été tiré de l'eau; Anaximène et Diogène préfèrent
tout faire sortir de l'air. Empédocle met à son tour la terre au rang
des causes primordiales; Leucippe et Démocrite admettent une substance
primitive, l'éther, en qui Anaxagore voyait déjà la cause de la foudre.
Les transformations diverses de l'éther auraient produit tout ce qui
est. Pour Héraclite, le principe commun de toutes choses n'est autre que
le feu. Ainsi se constitue pièce à pièce cette hypothèse des quatre
éléments: la terre, l'eau, l'air et le feu, qui se retrouve jusqu'aux
temps modernes au fond de toutes les conceptions scientifiques.
Il n'y avait place dans toute cette philosophie que pour l'observation
la plus superficielle. En général, on considère les animaux et les
végétaux en bloc. L'imagination tient la place première dans les
systèmes; les sciences n'existent pas à proprement parler; les
observations justes sont trop peu nombreuses et mêlées de trop de fables
pour qu'on en puisse constituer un corps de doctrine; il n'y a pas de
zoologie, et il ne saurait être question par conséquent de philosophie
zoologique.
Quelques essais d'explication plus précise méritent d'être cités. Telle
est cette idée d'Anaxagore que tous les corps sont formés de parties
semblables entre elles, ayant existé de toute éternité et que Dieu n'a
fait que coordonner. Le mélange de toutes ces parties est ce qu'il
appelle le chaos. Dans ce chaos existent des os, des viscères, des
muscles, mais avec des dimensions si petites que toutes ces parties sont
invisibles; elles ne sont devenues visibles qu'en s'unissant à des
parties semblables. Elles ont alors constitué les os, les viscères, les
muscles des animaux. Quand un animal meurt, toutes ses parties
constitutives se dissolvent, se résolvent en leurs éléments invisibles.
Ces éléments divers se mélangent entre eux jusqu'à ce qu'ils
redeviennent parties intégrantes de quelque autre organisme. Ainsi les
animaux et les plantes sont formés d'éléments permanents et éternels,
qui s'associent temporairement pour constituer des organismes, puis se
séparent, pour entrer dans des organismes nouveaux. Les éléments propres
à entrer dans la constitution des organismes sont en quantité constante;
mais ils circulent pour ainsi dire perpétuellement, passant d'un être
vivant à un autre et s'associant de toutes les manières possibles.
Les éléments des êtres vivants, comme ceux de tous les autres corps,
ayant existé de toute éternité et étant indestructibles, rien
d'essentiel ne paraît distinguer la matière vivante de la matière
inerte, dans la conception d'Anaxagore, qui n'est pas sans intérêt, car
on pourrait lui trouver plus d'un trait de ressemblance avec la célèbre
doctrine de l'emboîtement des germes que nous rencontrerons plus tard,
avec l'hypothèse des molécules vivantes de Buffon, celle de l'attraction
du soi pour soi de Geoffroy Saint-Hilaire et même avec la fameuse
théorie de la panspermie de Darwin.
Ces rapports entre les doctrines des philosophes anciens et les
doctrines qui ont apparu plus récemment sous d'autres formes se
rencontrent plus d'une fois. Pythagore et les pythagoriciens admettaient
par exemple, à côté des nombres régulateurs de la nature, divers
principes contraires deux à deux et desquels tout résultait: le fini et
l'infini, l'impur et le pur, l'unité et la dualité ou la pluralité, la
droite et la gauche, le masculin et le féminin, le repos et le
mouvement, le droit et le courbe, la lumière et les ténèbres, le bien et
le mal, Dieu et le démon, l'esprit et la matière, etc. Ils étaient en
cela les précurseurs de Schelling et des philosophes de la nature; ils
avaient vu le monde sous le même point de vue des oppositions et n'ont
fait que développer d'une manière appropriée aux connaissances acquises
de leur temps la cause première, les liens et les conséquences de ces
oppositions. Cette idée des oppositions avait conduit Pythagore à
admettre l'existence des antipodes. Héraclite pensait également, comme
les philosophes de la nature, que notre âme n'est qu'une émanation de
l'âme du monde qui est Dieu. Démocrite croit comme eux que nous avons
deux manières d'acquérir des connaissances: par les sens et par la
pensée. Les sens peuvent nous tromper, mais la pensée ne nous donne que
des connaissances précises; Héraclite et Démocrite eussent été, de notre
temps, rangés parmi les membres de «l'école des idées». Cependant pour
eux, comme pour les matérialistes modernes, rien n'existe en dehors des
atomes et du vide. Les apparences diverses que présente le monde
extérieur sont le résultat du mouvement: nous ne percevons que des
changements, des oppositions, et non des objets réels.
À côté de ces doctrines générales, de ces tentatives de divination de la
nature des choses, si, comme nous le disions tout à l'heure,
l'observation tient peu de place, le besoin d'observer a été cependant
reconnu. Alcméon de Crotone (520 av. J.-C.) a disséqué des animaux; il
compare le blanc de l'œuf des oiseaux au lait des mammifères; mais il
croit que les chèvres respirent par les oreilles. Anaxagore considère le
cerveau comme le siège de la pensée; il se rend compte de la façon dont
se nourrissent les fœtus; mais il prétend que les fouines enfantent par
la bouche et que les ibis et les corneilles s'accouplent par le bec. Ces
deux philosophes et plus tard Polybe ont fait quelques recherches
d'embryogénie. Mais on voit combien leurs affirmations sont encore
sujettes à caution.
Démocrite fait plus de progrès que ses prédécesseurs dans la
connaissance des organes des animaux et des fonctions qu'ils
remplissent; Hippocrate s'applique surtout à la connaissance de
l'anatomie humaine; il arrive à définir un certain nombre de maladies et
à en reconnaître la marche; mais l'art d'observer comme l'art même de
raisonner sont encore dans l'enfance; partout, nous venons de le voir,
les erreurs les plus grossières se mêlent aux observations justes et
viennent déparer les plus nobles efforts des intelligences qui cherchent
à créer une voie dans les régions encore inexplorées de la science. La
science demeurant inséparable de la philosophie, chaque progrès des
philosophes dans l'art de manier la pensée est suivi d'un progrès dans
l'art d'arriver à la connaissance. Peu à peu, l'imagination tient une
place moins exclusive dans les spéculations, et l'on apprend à établir
entre les idées des distinctions plus rigoureuses. Socrate les enchaîne
le premier dans des définitions suffisamment précises et perfectionne la
méthode inductive au point qu'on peut lui attribuer l'honneur de sa
création. Platon montre tout le parti que l'on peut tirer de la méthode
qui s'élève du particulier au général en passant à travers toute une
hiérarchie d'idées de plus en plus étendues. Mais sa méthode, il
l'applique surtout aux idées et rend ainsi nécessaire une réaction,
grâce à laquelle un accord plus rigoureux puisse s'établir entre les
faits et les idées. On comprend peu à peu que les faits bien observés
sont les véritables générateurs des idées; mais il fallait un génie
puissant pour faire redescendre les philosophes aux méthodes ordinaires
dont le sens commun ne s'était pas écarté. Ce génie, duquel date la
fondation des sciences et de la méthode scientifique, fut Aristote.
Quelques critiques ont dit que la science d'Aristote venait en grande
partie de ses devanciers et surtout de Démocrite; qu'il a fait de
nombreux emprunts à ses prédécesseurs, sans les citer. De tout temps on
a si amèrement reproché à ceux qui ont essayé quelques nouveautés,
d'avoir puisé leurs idées dans Aristote ou ailleurs, qu'il est assez
piquant de voir accuser, à son tour, de plagiat celui qu'on se plaît
d'ordinaire à appeler le père de la philosophie. Aristote s'est-il aidé
des travaux de ses devanciers? Cela est possible, probable même; il est
incontestable que son érudition était considérable, et l'on peut croire
qu'il en a tiré parti. Le nombre des faits qu'il annonce dans ses livres
est tel qu'il dépasse, sensiblement, peut-être, ce qu'il lui avait été
donné d'acquérir par son expérience personnelle. Doit-on pour cela
l'accuser d'avoir cherché à s'approprier le bien d'autrui? De telles
insinuations ne sont fâcheuses que pour ceux qui les émettent
complaisamment. L'idée est ce qu'il y a de plus personnel à l'homme et
surtout à l'homme de science: c'est pourquoi le génie est si admiré;
c'est pourquoi tout effort d'une intelligence qui la rapproche du génie
est si impatiemment supporté par celles qui s'en reconnaissent
incapables; c'est pourquoi tout homme qui possède ou développe une idée
doit s'attendre à voir s'élever, parmi tous les obstacles qu'on lui
oppose, cette accusation, de tout temps renouvelée, qu'il n'a rien fait
de nouveau. En somme, peu importe à l'humanité le degré plus ou moins
grand de nouveauté des faits ou des idées; ils ne sont rien pour elle
tant qu'ils n'ont pas été embrassés par quelque puissant esprit qui
sache lui en montrer la portée et lui dire: «Voici les conquêtes qui ont
été faites, voici le parti qu'on en peut tirer.» Tel fut au moins le
mérite d'Aristote, qui résuma dans ses œuvres tout ce que savait
l'antiquité, sut faire un départ presque toujours judicieux entre le bon
et le mauvais, le vrai et le faux, accrut considérablement les limites
du savoir humain, indiqua la voie à suivre pour arriver avec plus de
certitude à la conquête de la vérité et légua au moyen âge une somme
telle de connaissances, que sans lui la science eût été tout entière à
recommencer.
CHAPITRE II
ARISTOTE
Premières notions sur les analogies et les homologies des
organes.--Formes corrélatives.--Divisions établies parmi les
animaux.--Idée de l'espèce.--Principe de continuité.--Degrés de
perfection organique.--Possibilité d'une transformation des formes
animales.
On a tant écrit sur Aristote, on a tant cité, commenté, interprété les
œuvres de ce grand homme, que plus d'un lecteur sera sans doute tenté de
nous reprocher de revenir, à notre tour, sur un sujet qui semble épuisé.
C'est cependant jusqu'à l'illustre précepteur d'Alexandre qu'il faut
faire remonter les origines de la philosophie zoologique. Lui seul, dans
l'antiquité, sut allier une observation incessante et presque toujours
rigoureuse des faits avec l'art de grouper les connaissances acquises de
manière à en faire ressortir toutes les conséquences générales. Plus
d'un passage de son _Histoire des animaux_ pourrait être signé Cuvier ou
Geoffroy Saint-Hilaire. Ce sont les principes mêmes de l'anatomie
comparée, telle qu'on l'entend de nos jours, que développe Aristote
lorsqu'il écrit dès les premières pages de l'œuvre mémorable que nous
venons de citer les lignes suivantes:
«Il y a des animaux tels que toutes les parties des uns sont semblables
aux parties correspondantes des autres; il y en a entre lesquels cette
ressemblance ne se trouve pas. Les parties peuvent se ressembler, comme
étant de la même forme; par exemple, le nez, l'œil, la chair, les os
d'un homme ressemblent au nez, à l'œil, à la chair, aux os d'un autre
homme; et ainsi des chevaux et des autres animaux que nous disons être
de même espèce... Une autre sorte de ressemblance est celle des animaux
qui sont de même genre et qui diffèrent par excès ou par défaut: les
oiseaux, les poissons sont des genres dont chacun comprend un grand
nombre d'espèces.
«Dans un même genre, les parties ne sont communément distinguées que par
des qualités différentes, telles que la couleur et la figure...
«Il y a d'autres animaux dont on ne peut pas dire que les parties soient
de même figure ni qu'elles diffèrent entre elles du plus au moins; on
peut seulement établir une analogie entre les unes et les autres; c'est
ainsi que, la plume étant à l'oiseau ce que l'écaille est au poisson, on
peut comparer les plumes et les écailles, et de même les os et les
arêtes, les ongles et la corne, la main et la pince de l'écrevisse.
Voilà de quelle manière les parties qui composent les individus sont les
mêmes et sont différentes. Il faut encore remarquer leur position.
Plusieurs animaux ont les mêmes parties, mais ne les ont pas
semblablement placées. Aussi les mamelles peuvent être placées sur la
poitrine ou dans la région inguinale.»
Et l'on trouve plus loin:
«En général, entre les animaux de genre différent, la plupart des
parties ont une forme différente: les unes n'ont entre elles qu'une
ressemblance de rapport et d'usage et sont, au fond, de nature
différente; d'autres sont de même nature, mais de forme différente;
beaucoup se trouvent dans certains animaux et ne se trouvent pas dans
d'autres.»
Ainsi ces diverses sortes de ressemblance des animaux que Geoffroy
Saint-Hilaire et ses successeurs devaient désigner sous le nom
d'_analogies_ et d'_homologies_ sont déjà en partie distinguées et
définies par Aristote. Le philosophe de Stagyre n'est pas davantage
étranger à ce que Cuvier devait plus tard appeler la _corrélation des
formes_; il cite un grand nombre de ces corrélations qui sont depuis
définitivement demeurées dans la science et sont encore employées dans
la définition des groupes zoologiques. Voici les plus importantes:
«Tous les animaux ont du sang ou un liquide qui en tient lieu, la
lymphe. Les animaux sans pieds, à deux pieds ou à quatre pieds ont du
sang[1]. Tous ceux qui ont plus de quatre pieds[2] ont de la lymphe. Les
animaux à sang sont plus grands que les animaux à lymphe, car ces
derniers grandissent avec le climat.
«Les animaux pourvus de poils, les cétacés, les sélaciens, sont
vivipares; ces derniers seuls ont des ouïes; ils produisent d'abord un
œuf au dedans d'eux-mêmes.»
Le mode de viviparité des sélaciens, qui sont des poissons, est
nettement distingué de celui des «animaux couverts de poils» et des
cétacés, qui constituent notre classe des mammifères.
Plus loin, les animaux volants sont répartis en trois catégories, ceux
qui ont des ailes garnies de plumes, ceux qui ont des ailes constituées
par un repli de la peau, des _ailes dermiques_, ceux enfin qui ont des
ailes sèches, minces, membraneuses. Les ailes dermiques et les ailes à
plumes sont propres aux animaux qui ont du sang, et les ailes
membraneuses sèches aux insectes. Les insectes peuvent avoir quatre
ailes ou deux ailes. Les insectes coléoptères (le mot est dans
Aristote), dont les ailes antérieures ont la forme d'étuis, n'ont pas
d'aiguillon. Les insectes à quatre ailes ont un aiguillon en arrière: ce
sont nos hyménoptères; les insectes à deux ailes ont un aiguillon en
avant. Aristote ne se méprend d'ailleurs nullement sur la nature
différente de ce qu'il appelle l'aiguillon chez les insectes à quatre
ailes et chez les insectes à deux ailes, car il écrit en parlant de ces
derniers: «La langue remplace l'aiguillon chez les diptères,» et il
remarque que les insectes qui ont une langue n'ont point de mâchoires,
comme s'il devinait dans la _langue_, que nous appelons aujourd'hui une
_trompe_, le résultat d'une transformation des mâchoires.
Voilà donc, dans un seul groupe, celui des insectes, toute une série de
corrélations nettement définies. Le mode de constitution de ces animaux
est aussi bien saisi; ils sont représentés comme formés de parties,
d'anneaux, de segments, paraissant avoir chacun leur vie propre; ces
parties, ces segments sont ce qu'on a appelé depuis des _régions du
corps_, des _zoonites_.
Aristote ne se montre pas moins perspicace lorsqu'il parle des
mammifères. Après avoir placé parmi les animaux vivipares tous les
animaux couverts de poils, il semble craindre qu'une confusion ne
s'établisse entre ces derniers et les lézards, qui sont quadrupèdes
comme eux, et fait observer que seuls les quadrupèdes couverts de poils
sont vivipares. Les mammifères sont de la sorte nettement distingués des
lézards, dont Aristote met d'ailleurs en évidence la ressemblance avec
les serpents dépourvus de pieds. Un seul mot à inventer, et le groupe
des reptiles se trouverait constitué.
Parmi les quadrupèdes vivipares, d'autres relations non moins
remarquables sont établies. Ces quadrupèdes peuvent avoir des cornes ou
en être dépourvus. Ceux dont la dentition forme une sorte de scie n'ont
jamais de cornes; les cornes manquent encore aux quadrupèdes pourvus de
défenses; tous les quadrupèdes cornus manquent d'incisives à la mâchoire
supérieure. Tous les quadrupèdes vivipares, cornus, dépourvus
d'incisives supérieures, possèdent quatre estomacs et jouissent de la
faculté de ruminer. Rien ne manque, à cette caractéristique de l'ordre
des ruminants, et la corrélation, si remarquable chez ces animaux, entre
l'absence de cornes et la présence de canines, est même exprimée d'une
façon précise; elle n'a été expliquée que de nos jours.
Bien qu'Aristote connût un assez grand nombre d'animaux, l'idée de les
grouper dans un ordre déterminé, permettant d'exprimer leur degré plus
ou moins grand de ressemblance ne paraît pas s'être présentée à son
esprit. Il n'a donc pas tenté ce que nous appelons une _classification_.
Il compare de toutes les façons possibles les animaux les uns aux autres
et cherche à réduire en propositions générales le résultat de ses
comparaisons. Il arrive ainsi à indiquer des rapprochements parfaitement
naturels, qui peuvent encore aujourd'hui, prendre place dans nos
méthodes; mais, tout à côté, des comparaisons d'un autre ordre le
conduisent à de nouveaux rapprochements de moindre importance cette
fois, et qui paraissent cependant avoir pour lui autant de valeur que
les premiers, à des caractères qui auraient pu être utilisés, à leur
tour, si l'idée d'une certaine hiérarchie dans ces rapprochements
secondaires s'était dégagée, si les comparaisons, au lieu de s'étendre à
l'ensemble des animaux, n'avaient été faites qu'entre organismes
présentant la même structure anatomique, entre organismes «de même
genre», comme il aurait dit lui-même.
Plus loin notre philosophe ayant épuisé l'étude des ressemblances se
préoccupe seulement de rechercher les différences que les animaux
présentent entre eux. Ces différences, «relatives à leur manière de
vivre, leurs actions, leur caractère, leurs parties,» sont également
toutes mises sur le même plan.
Ainsi Aristote distingue des animaux aquatiques et des animaux
terrestres, des animaux sociaux et des animaux solitaires, des animaux
migrateurs et des animaux sédentaires, des animaux diurnes et des
animaux nocturnes, des animaux privés et des animaux sauvages. Les mêmes
animaux peuvent se retrouver bien entendu dans ces diverses catégories;
relativement aux deux dernières, Aristote fait d'ailleurs remarquer
qu'une espèce donnée peut appartenir à toutes deux à la fois.
Il ne s'agit donc point ici de groupes naturels fondés sur des
ressemblances que l'on puisse considérer comme fondamentales; aussi bien
Aristote ne se propose-t-il pas pour but de faire connaître et de
distinguer les différentes sortes d'animaux; son livre est tout à la
fois une anatomie et une physiologie comparées plutôt qu'une zoologie,
et il ne définit que les divisions qui sont nécessaires à ses
comparaisons. Il traite séparément des animaux qui ont du sang et de
ceux qui n'en ont pas et divise ces deux groupes principaux en groupes
secondaires et remarquablement naturels, dont quelques-uns ont déjà été
dénommés dans le langage vulgaire; c'est ce qu'il appelle les grands
genres γενη μεγεστα των ζωων: tels sont les oiseaux, les poissons, les
coquillages, les mollusques qui sont nos céphalopodes, ou encore les
insectes. Pour ces derniers Aristote a créé le nom nouveau d'εντoμα;
c'est là une hardiesse qu'il se permet rarement. Il se sert, en effet,
des mots de la langue usuelle, et, quand il n'existe pas de mots
correspondant aux groupes qu'il définit, il se borne à le regretter. Il
signale ainsi l'absence d'une dénomination commune pour les mollusques à
coquille, qu'il qualifie, en formant un mot composé, d'_Ostracodermes_,
pour les langoustes, les crabes et les écrevisses qu'il réunit sous le
nom, également composé, de _Malacostracés_. Cette insuffisance de la
langue vulgaire l'embarrasse d'ailleurs visiblement. Il a nettement
conçu un grand «genre» des mammifères; mais le peuple est en retard sur
lui et confond les mammifères avec les autres quadrupèdes, tels que les
lézards. Ce mot de quadrupèdes ne saurait être le nom d'un groupe
naturel, car il y a des quadrupèdes vivipares et d'autres ovipares;
Aristote, après cette remarque, l'abandonne donc sans le remplacer.
Parmi les quadrupèdes vivipares, il aperçoit de même des groupes
naturels, mais constate qu'ils n'ont pas reçu de nom, sauf un seul,
celui des λoφοuροi, correspondant à nos solipèdes, caractérisés par le
bouquet de crins qu'ils portent au bout de la queue.
Il semble que cette pénurie de mots ait été le principal obstacle qui
ait empêché Aristote d'arriver à une définition claire de l'_espèce_
telle que nous l'entendons aujourd'hui, et d'instituer un système
coordonné de divisions zoologiques. La langue usuelle ne fournit, en
effet, que deux mots pour exprimer les différents degrés de
ressemblance: εiδος, qui veut dire _forme_ ou _espèce_, et γενος que
l'on traduit par genre. Les genres contiennent, en général, un assez
grand nombre d'espèces; il y en a de grands γενη μεγαλα et de très
grands γενη μεγιστα; mais, les espèces contenues dans ces genres peuvent
se subdiviser aussi en espèces d'ordre inférieur et deviennent alors des
genres. Quand il considère l'espèce d'une façon absolue sans la
rapporter à un groupe plus étendu, Aristote la désigne d'ailleurs,
constamment, sous le nom de γενος. On voit quelle confusion doit
produire, dans un échafaudage quelque peu compliqué de divisions n'ayant
pas la même valeur, l'emploi perpétuel de deux mots dont la
signification change suivant le point de vue d'où l'on considère chaque
division. Cependant s'il n'a pas pu définir et surtout dénommer
l'espèce, Aristote en a bien vu le caractère essentiel, le même que nous
employons comme criterium et qui est tiré de la reproduction. Après
avoir défini le genre des Lophures λοφουροι, il y place, en effet, le
cheval, l'âne, le mulet, le bidet et le bardeau et il ajoute: «Joignez-y
les hémiones (demi-ânes) de Syrie qui ne portent ce nom qu'à raison de
leur apparence, car ils constituent une espèce distincte _puisqu'ils
s'accouplent entre eux et que leur accouplement est fécond_.» Il est
certain, d'autre part, qu'Aristote n'a considéré comme de même espèce
que les animaux descendus de parents communs, car il désigne aussi sous
le nom d'_homophyles_ les animaux de forme semblable. Voilà donc
l'espèce définie par l'accouplement et la fécondité, absolument comme
elle l'est de nos jours. Malheureusement Aristote ne tire pas tout le
parti qu'il devrait de cette notion évidemment vulgaire; aussi bien, son
opinion doit-elle être troublée par sa confiance dans les récits
mensongers qui lui ont été faits des mœurs des animaux exotiques. Il
admet, par exemple, qu'en Lybie les formes sauvages sont plus sujettes à
varier et il ajoute: «En Lybie, où il ne pleut point, les animaux se
rencontrent dans le petit nombre d'endroits où il y a de l'eau. Là, les
mâles s'accouplent avec les femelles d'espèces différentes μv δμωφυλα,
et ces familles nouvelles font souche si la taille des deux individus
n'est pas trop différente et la durée de la gestation trop inégale dans
les deux espèces.» Un peu plus bas, il accueille la tradition qui fait
descendre les chiens de l'Inde d'une chienne et d'un tigre. Quand il
s'agit d'animaux habitant les pays lointains, l'attrait du merveilleux a
évidemment obscurci, dans l'esprit d'Aristote, l'idée de l'espèce telle
qu'elle résulte de l'observation journalière. Quoi d'étonnant à ce que
les choses ne se passent exactement comme en Grèce dans cette Lybie qui
a la réputation «de produire toujours quelque monstre nouveau».
Lorsqu'il se produit, en Grèce, des phénomènes plus ou moins analogues à
ces merveilles qu'il signale en d'autres points du globe, Aristote en
dit seulement qu'on les considère comme des présages.
Les connaissances d'Aristote relativement aux différents modes de
reproduction des animaux sont trop incomplètes pour lui permettre aucune
généralisation relativement à l'espèce. En ce qui concerne les animaux
inférieurs, malgré des observations précises, il ne réussit pas à
s'affranchir complètement des opinions qui ont cours de son temps.
Ainsi, il connaît les œufs des papillons, des poux, des mouches, les
capsules nidamentaires des pourpres, des murex, etc., et cependant il
déclare que ces œufs demeurent stériles. Les ostracodermes, en général,
les orties de mer, les éponges naissent des matières demi putréfiées qui
forment le fond de la mer et sont différentes suivant la nature de ce
fond; les papillons naissent des chenilles, et celles-ci sont formées
par les feuilles vertes; il se produit de même, dans le bois, les
excréments des animaux, et dans d'autres conditions, des vers qui plus
tard se changent en insectes. N'est-il pas étonnant que les
métamorphoses des insectes ayant été bien observées, ainsi que leur
accouplement et leur ponte, le cycle n'ait pu être fermé, et qu'un
observateur aussi patient soit demeuré dans le doute relativement à la
véritable origine des vers qui ne sont que le jeune âge, les larves
d'animaux qu'il connaissait si bien? Aristote admet d'ailleurs que des
animaux qui sont ordinairement produits par des œufs peuvent aussi se
former spontanément dans la vase de certains marais.
Ces idées ne laissent pas que d'être parfaitement d'accord avec la
doctrine de la continuité des œuvres de la nature, continuité qu'ont
toujours plus ou moins cherchée les philosophes de tous les temps et
qu'Aristote considère comme une loi fondamentale.
«Dans la nature, dit-il (liv. VIII), le passage des êtres inanimés aux
animaux se fait peu à peu et d'une façon tellement insensible qu'il est
impossible de tracer une limite entre ces deux classes. Après les êtres
inanimés viennent les plantes, qui diffèrent entre elles par l'inégalité
de la quantité de vie qu'elles possèdent. Comparées aux corps bruts, les
plantes paraissent douées de vie; elles paraissent inanimées
comparativement aux animaux. Des plantes aux animaux le passage n'est
point subit et brusque; on trouve dans la mer des êtres dont on
douterait si ce sont des animaux ou des plantes; ils sont adhérents aux
autres corps, et beaucoup ne peuvent être détachés sans périr des corps
auxquels ils sont attachés.» Les pinnes, le solens et beaucoup d'autres
ostracodermes, les ascidies, les anémones ou orties de mer, mais surtout
les éponges sont énumérés parmi ces êtres ambigus, animaux par certains
caractères, végétaux par leur apparente inertie.
La recherche des animaux intermédiaires entre les animaux aquatiques et
les animaux terrestres conduit Aristote à se demander en quoi ces
animaux diffèrent essentiellement les uns des autres; c'est pour lui
l'occasion de considérations philosophiques, auxquelles les zoologistes
modernes doivent toute leur admiration. Les animaux qui vivent dans
l'eau recherchent ce milieu pour différentes raisons: il en est qui ne
peuvent respirer que dans cet élément; d'autres qui respirent l'air
libre, mais ne trouvent leur nourriture que dans l'eau; d'autres enfin
qui ont besoin d'eau pour respirer, mais vont chercher leur nourriture à
terre.
«Dans les animaux de ces deux dernières catégories, dit Aristote, la
nature est contrariée, si l'on peut parler ainsi. On voit ainsi des
mâles qui ont l'air féminin et des femelles qui ont l'air mâle. Une
différence réelle dans de petites parties suffit à faire paraître des
différences aussi considérables dans l'ensemble du corps de l'animal.
L'effet de la castration en est une preuve. On ne retranche par cette
opération qu'une petite partie du corps de l'animal; néanmoins ce
retranchement change sa nature et fait qu'elle se rapproche de celle de
l'autre sexe. Ainsi il est sensible qu'au moment de la formation
première un rien dont la grandeur varie dans une des parties qui
constituent le principe des corps fera de l'animal un mâle ou une
femelle. C'est donc de la disposition de petites parties que résulte la
différence d'animal terrestre et d'animal aquatique, dans les deux sens
que j'ai distingués.»
Aristote pense donc que les animaux terrestres ont pu devenir aquatiques
ou inversement, et il attribue ce changement de mœurs à quelques
accidents survenus durant le développement embryogénique des animaux qui
l'ont présenté. D'illustres naturalistes de notre temps ont de même
admis qu'on pouvait attribuer aux monstruosités accidentelles une part
importante dans la diversification des espèces. D'après ce passage,
Aristote pourrait être considéré comme transformiste; mais la question
du transformisme ne pouvait évidemment être posée à une époque où l'on
n'avait pas encore songé à se demander s'il existait des espèces.
Considérant les animaux à tous les points de vue que lui suggère son
esprit éminemment philosophique, Aristote effleure bien d'autres idées
importantes, sans en tirer cependant toutes les conséquences qu'elles
ont fournies quand nos connaissances relatives aux animaux ont été plus
étendues. C'est ainsi qu'on peut voir, avec M. Jules Geoffroy, comme une
intuition de la loi de la _division du travail physiologique_,
développée seulement en 1827 par M. H. Milne Edwards, dans cette phrase
du livre IV des _Parties des animaux_: «La nature emploie toujours, si
rien ne l'en empêche, deux organes spéciaux pour deux fonctions
différentes; mais, quand cela ne se peut, elle se sert du même
instrument pour plusieurs usages; cependant il est mieux qu'un même
organe ne serve pas à plusieurs fonctions.» D'autre part, la «lutte pour
l'existence» que se livrent une foule d'animaux ne lui a pas échappé.
«Les animaux, dit-il au livre IX, sont en guerre les uns contre les
autres quand ils habitent les mêmes lieux et qu'ils usent de la même
nourriture. Si la nourriture n'est pas assez abondante, ils se battent,
fussent-ils de la même espèce.» Aristote n'a pas vu cependant que de
cette lutte pouvait résulter l'extinction d'une ou plusieurs formes
vivantes. Il est, au contraire, comme presque tous les philosophes de
l'antiquité, pénétré de l'idée que le monde est immuable et que les
ressources de la nature sont assez grandes pour rendre impossible la
destruction d'une de ses œuvres. D'ailleurs tous les animaux ne sont pas
en lutte; il en est qui sont amis, et ce n'est pas un des livres les
moins brillants de l'_Histoire des animaux_ que celui où le grand
philosophe décrit les mœurs des êtres qu'il a étudiés et se montre aussi
patient observateur que nous l'avons vu jusqu'ici habile anatomiste.
En résumé, l'œuvre immense dont nous venons d'esquisser les traits
généraux est avant tout de celles auxquelles peut s'appliquer le plus
justement le titre de «Philosophie zoologique». Aristote n'y accumule
les faits que pour arriver à des lois, et son esprit pénétrant discerne
avec un rare bonheur les rapports généraux. Plusieurs de ceux qui sont
exprimés dans l'_Histoire des animaux_ sont définitivement entrés dans
la science tels qu'Aristote les avait formulés; d'autres ne sont
qu'entrevus; mais ce qui est plus merveilleux peut-être, c'est
qu'Aristote avait saisi du premier coup les différents points de vue
auxquels le règne animal pouvait et devait être étudié. L'anatomie
comparée, la physiologie, l'embryogénie, les mœurs des animaux, leur
répartition géographique, les relations qui existent entre eux font
également l'objet de ses études et ses recherches forment le plus riche
trésor de connaissances que l'esprit d'un homme ait jamais possédé.
CHAPITRE III
LA PÉRIODE ROMAINE
Lucrèce: la formation des premiers organismes; la lutte pour la
vie.--Pline: attributs merveilleux des animaux; nature et mode de
formation des monstres marins; notions d'anatomie.--Élien;
Oppien.--Galien: progrès de l'anatomie; corrélation entre la forme
extérieure des animaux, leur organisation et leurs mœurs.
Il semblerait qu'après Aristote la science, mise par lui dans sa voie
véritable, n'avait plus qu'à marcher. On voudrait voir un merveilleux
épanouissement scientifique suivre de près l'apparition de ce grand
homme; malheureusement les divisions politiques, les guerres, les
invasions, ne permettent pas de continuer, en Orient, l'œuvre commencée.
Aristote ne tarde pas à être oublié, et, chose étonnante, quand il
reparaît, loin de susciter une renaissance scientifique, il devient un
obstacle aux progrès. Son œuvre gigantesque inspire une telle admiration
qu'on s'incline devant elle sans chercher toujours à la comprendre. Les
opinions du maître deviennent autant de dogmes; on discute sur le sens
littéral qu'il faut attribuer à chacune de ses phrases, mais on oublie
le grand exemple qu'il a donné, et l'on ne songe pas un seul instant,
quand une difficulté se présente, à interroger, comme lui, la nature,
seule capable de mettre un terme aux argumentations sans fin qu'elle
provoque et qui ont alimenté la scolastique au moyen âge. Durant cette
singulière époque, on se représente Aristote comme une sorte de Moïse
payen, dont la parole est aussi infaillible que celle des Livres saints;
un violent effort est nécessaire avant que la science puisse recouvrer
sa libre et indépendante allure.
Rome aurait pu, à la fin de l'antiquité, reprendre le rôle de la Grèce
et transmettre à l'Occident un écho des brillants essais philosophiques
de ce pays privilégié; mais Rome était trop agitée par la vie du forum,
trop préoccupée de multiplier et d'étendre ses conquêtes pour que ses
philosophes pussent trouver le loisir d'observer la nature. Parmi eux
cependant se trouvèrent quelques esprits d'une étonnante pénétration:
tel fut Lucrèce; son magnifique poème contient plus d'une vue
prophétique à qui la science moderne est venue apporter une confirmation
imprévue. La terre est pour Lucrèce la mère de tous les êtres vivants.
Comme tous les organismes, elle a eu une période de fécondité, durant
laquelle elle a produit la plupart des animaux et des végétaux; elle
arrive aujourd'hui à une période de stérilité relative.
«D'abord la terre revêtit les collines d'une fraîche parure, uniquement
formée par les herbes, et, dans toutes les campagnes, les prairies
verdoyantes s'émaillèrent de fleurs. Puis s'établit entre les arbres
variés une lutte magnifique, chacun s'efforçant de porter plus haut ses
rameaux dans les airs. De même que le duvet, le poil et les soies
naissent d'abord sur les membres des quadrupèdes et le corps des
oiseaux, ainsi la jeune terre se couvrit d'abord d'herbes et
d'arbrisseaux; elle créa plus tard, par des procédés divers,
l'innombrable cohorte des êtres mortels, car les animaux ne peuvent être
tombés du ciel et les plantes ne purent sortir des abîmes de la mer.
Laissons donc à la terre ce nom de mère, qu'elle mérite si bien, puisque
tout a été tiré de son sein. Aujourd'hui encore, beaucoup d'êtres
vivants se forment dans la terre à l'aide des pluies et de la chaleur du
soleil... Dans les premiers siècles, beaucoup de races d'animaux ont
nécessairement dû disparaître, sans pouvoir se reproduire et se
perpétuer. Car tous ceux que nous voyons vivre autour de nous ne sont
protégés contre la destruction que par la ruse, la force ou l'agilité
qu'ils ont reçues en naissant. Beaucoup qui se recommandent par leur
utilité pour nous, ne persistent qu'en raison de la défense que nous
leur accordons. La race cruelle des lions et les autres espèces de bêtes
féroces sont protégées par leur force, le renard par sa ruse, le cerf
par la rapidité de sa course. La gent fidèle et vigilante des chiens,
toute la progéniture des bêtes de somme, les troupeaux producteurs de
laine et les bêtes à cornes ont été confiés à la protection des
hommes... Mais pourquoi aurions-nous protégé les animaux inutiles, que
la nature n'avait pas doués des qualités nécessaires pour mener une
existence indépendante? Enchaînés par les liens de la fatalité, ces
êtres ont servi de proie à leurs rivaux, jusqu'à ce que la nature ait
entièrement détruit leurs espèces[3].»
Ce passage n'est-il pas une brillante exposition de la doctrine de la
_lutte pour la vie_, de l'extinction des espèces insuffisamment douées
et de la _sélection naturelle_ qui en est la conséquence? Lucrèce
croyait à une production naturelle des êtres vivants; il pensait que les
plus simples avaient paru les premiers, que tous ceux qui étaient
imparfaits étaient destinés à disparaître, que des êtres nouveaux
apparaissaient sans cesse. N'est-il pas étonnant qu'il se soit arrêté
dans cette voie et qu'il n'ait pas songé à faire naître des espèces plus
simples des premiers temps, les espèces plus compliquées qui les ont
suivies? Mais le poète ne connaissait pas la véritable nature des
fossiles; il ne s'était pas rendu compte de l'activité puissante de cet
agent de destruction: la lutte pour la vie; il pensait que ses effets
avaient dû se produire rapidement, porter principalement sur des êtres
monstrueux, produits par la terre dans l'exubérante fécondité de sa
jeunesse et presque aussitôt disparus, et qu'elle n'avait pu intervenir
de nos jours. Bien qu'il emploie pour désigner les espèces des termes
impliquant une série d'êtres continue, tels que les mots _corda_ ou
_sæcla_, il ne lui semble pas qu'aucun intermédiaire ait été nécessaire
entre la mère commune et ses premiers enfants. En somme, les formes
actuellement vivantes lui paraissent immuables; il n'a pas eu, comme
Aristote, l'intuition de leur variabilité.
Lucrèce ne descend pas, du reste, dans le détail des faits. Tout autre
est Pline, en qui l'on se plaît à voir ordinairement le plus grand
naturaliste de l'antiquité après Aristote. Les premiers philosophes
avaient imaginé de toutes pièces des systèmes d'explication du monde.
Pour nous servir d'une expression que Buffon s'appliquait à lui-même,
Aristote rassemblait des faits pour en tirer des idées; Pline se borne à
rassembler des faits. Il les prend partout où il les trouve, excepté
peut-être dans la nature, et produit ainsi une vaste compilation où
toutes les fables de la période mythologique et de son temps se trouvent
mêlées, presque sans critique, aux observations justes de ses
prédécesseurs.
L'idée que les animaux sont intimement liés aux ressorts les plus cachés
de la nature se trouve à chacune des pages de l'_Histoire naturelle_:
ils connaissent une foule de médicaments, savent observer le ciel[4],
pronostiquer les vents, les pluies et les tempêtes, et fournissent
toutes sortes de présages; quand une maison menace ruine, les rats s'en
vont et les araignées tombent avec leur toile; les oiseaux annoncent les
moindres événements de la vie humaine; le renard est pour les Thraces un
excellent conseiller; l'hyène est une véritable magicienne; la chair des
ours continue à pousser après la cuisson; il y a des juments qui peuvent
être fécondées par le vent. Ce dernier trait n'a rien de bien étonnant
pour Pline, car il admet que les germes de toutes choses tombent du haut
du ciel, et c'est ainsi qu'il explique pourquoi la mer nourrit les
animaux les plus grands et les monstres les plus étonnants. Les germes
s'accumulant dans son immensité, fournissent une nourriture abondante
aux habitants de ses eaux; se mêlant sans règle et de toute façon, ils
donnent naissance à toutes sortes d'êtres qui simulent les animaux ou
les objets inanimés qu'on observe sur la terre, ou présentent les
assemblages les plus incohérents; c'est ainsi que d'infimes coquilles,
les hippocampes, possèdent une tête de cheval.
À côté de cette singulière doctrine sont développées de fort justes
remarques, telles que celles-ci: Beaucoup d'auteurs refusent aux
poissons la faculté de respirer, parce qu'ils n'ont pas de poumons;
mais, dit Pline, «je ne dissimule pas que je ne puis accepter leur
opinion, parce que certains animaux peuvent avoir, si la nature le veut,
d'autres organes respiratoires que des poumons, de même que chez
beaucoup d'animaux une humeur particulière remplace le sang. Qui peut
s'étonner d'ailleurs que l'air respirable puisse pénétrer dans l'eau
quand on l'en voit sortir?»
Parmi les animaux marins, Pline ne s'arrête pas seulement aux poissons;
il décrit aussi les poulpes et divers mollusques, insiste sur le
commensalisme des moules et des pinnothères, déjà signalé par Aristote,
et se demande si les orties de mer ou méduses et les éponges ne
participent pas à la fois de la nature des plantes et de celle des
animaux. Moins perspicace qu'Aristote, il range les baleines parmi les
poissons, et les chauves-souris parmi les oiseaux, montrant ainsi qu'il
est surtout frappé non des ressemblances et des dissemblances de
structure des animaux, mais des analogies et des différences qu'ils
présentent dans leur manière de vivre.
Les insectes décrits par Pline sont assez nombreux; les abeilles
tiennent parmi eux la place d'honneur. Viennent ensuite les guêpes, les
frelons, les bourdons, les araignées, les scorpions, les cigales, les
scarabées ou coléoptères d'Aristote, les sauterelles, les fourmis et, au
milieu de tous ces animaux articulés, les geckos, qui sont des reptiles.
Bien entendu, Pline admet la génération spontanée de beaucoup de ces
êtres: les gouttes de rosée, se condensant sur les feuilles de chou en
une gouttelette grosse comme un grain de mil, produisent une chenille,
qui devient ensuite chrysalide, puis papillon; les teignes naissent de
la poussière, et des mouches, les pyrales, sont produites par le feu.
La coutume de sacrifier des victimes pour en tirer des présages avait
donné aux Romains une connaissance assez précise de l'organisation des
animaux. Pline consacre une partie importante de son _Histoire des
animaux_ à décrire les principaux viscères et signale en même temps
leurs fonctions. Quelques-unes de ses notions physiologiques sont assez
exactes; mais mélangées d'une foule de fables. Il cite, à propos des
présages, des oiseaux qui ont deux cœurs, d'autres qui n'en ont pas du
tout; chez les rats, le nombre des lobes du foie varie de manière à être
constamment égal au nombre de jours de la lune. Au delà des viscères,
les connaissances anatomiques disparaissent: les veines, les artères,
les nerfs, les tendons, quoique distingués en gros, sont à chaque
instant confondus les uns avec les autres, et Pline ne sait rien de
leurs fonctions: les oiseaux n'ont ni veines ni artères; les ongles sont
les extrémités des nerfs, etc.
Malgré toutes ces imperfections, Pline est le seul auteur latin à qui
l'on puisse avec quelque raison donner la qualité de naturaliste. Élien
est, plus que lui encore, un simple compilateur, et, si les ouvrages
d'Oppien démontrent que les Romains possédaient des renseignements
intéressants sur les mœurs des animaux, les titres de ses poèmes: les
_Cynégétiques_, les _Halieutiques_, les _Ixeutiques_, montrent assez
dans quel but ils avaient été composés.
Une seule grande figure apparaît avant la décadence définitive de
l'empire romain, celle de Galien (131--200 ap. J.-C). Galien est surtout
un médecin; mais il montre un remarquable esprit philosophique, trace un
véritable programme d'éducation scientifique et réalise ce programme en
écrivant une série de traités qui conduisent graduellement de l'art de
parler à l'art de raisonner et enfin à la médecine. Il ne cesse de
recommander l'alliance étroite de l'observation et du raisonnement;
donnant lui-même l'exemple, il ne perd aucune occasion d'observer.
Ne pouvant disséquer de cadavres humains, il étudie les singes et
notamment le _magot_. Il indique à ses lecteurs les moyens d'observer,
sans s'exposer aux rigueurs des lois, le squelette, qu'il désigne le
premier sous ce nom; il leur conseille d'explorer les vieux tombeaux
écroulés, les vallées où l'on peut trouver des cadavres desséchés de
brigands, et finalement d'aller à Alexandrie, où des squelettes sont
livrés à l'étude. Il veut qu'on étudie successivement les os, les
muscles, les artères, les veines, les nerfs et enfin les viscères. On
lui doit d'avoir distingué les nerfs des tendons, d'avoir montré que les
premiers viennent tous du cerveau ou de la moelle épinière et d'en avoir
établi les fonctions par de véritables expériences; il voit dans
l'existence des nerfs le caractère essentiellement distinctif de
l'animal et de la plante; il sait que les artères et les veines
contiennent également du sang, et donne sur l'usage des organes des
renseignements qui constituent un incontestable progrès sur ce que l'on
enseignait avant lui.
L'obligation où il se trouve d'étudier les animaux, par suite de
l'impossibilité de disséquer méthodiquement le corps humain, le conduit
à d'intéressantes comparaisons; il arrive même à constater chez tous les
êtres qu'il a étudiés une remarquable uniformité de structure. «Ce que
nous avons à dire ici, dit-il à propos des organes de nutrition,
semblera incroyable; mais, dès que vous l'aurez étudié, vous n'en
douterez pas davantage, et vous admirerez _comment ces parties
démontrent qu'un seul artiste a construit tous les animaux et a voulu
que tous leurs organes fussent appropriés à leurs usages_.» Galien voit
donc lui aussi l'unité dans la diversité.
Il est naturellement partisan des causes finales, mais il conclut du
rapport qui existe entre l'organe et la fonction à un rapport entre la
forme extérieure et l'organisation interne, entre les mœurs des animaux
et leur structure: «Les parties qui remplissent une fonction semblable,
et qui ont la même forme extérieure, doivent nécessairement présenter la
même structure interne; aussi tous les animaux qui accomplissent les
mêmes actions et qui ont les mêmes formes extérieures possèdent la même
organisation. La nature, en effet, a donné à chaque animal un corps en
rapport avec les facultés de son âme, et c'est pourquoi chacun, dès sa
naissance, se sert de ses organes comme s'il avait été instruit par un
maître. Je n'ai jamais disséqué de petits animaux, tels que les fourmis,
les cousins, les puces; mais j'ai disséqué ceux qui se traînent, comme
les belettes, les rats, et ceux qui rampent, comme les serpents, et en
outre un grand nombre d'espèces d'oiseaux et de poissons, et je suis
arrivé de la sorte à la conviction qu'une même intelligence les produit
tous et que dans tous le corps est en conformité avec les mœurs. _Par
une semblable étude, en examinant un animal pour la première fois, on
peut, sans dissection, deviner sa structure intérieure, et cela sera
bien plus facile encore si l'on peut le suivre dans l'accomplissement de
ses fonctions._
C'est, à peu de chose près, le principe des conditions d'existence que
Cuvier exposera plus tard presque dans les mêmes termes, qu'il
combinera, comme Galien, avec le principe des causes finales, dont il se
servira pour établir les règles de corrélation que Galien aperçoit
nettement entre la forme extérieure d'un animal et sa structure. Ce sont
ces règles étendues par Cuvier aux rapports réciproques des organes qui
lui serviront ensuite à reconstruire entièrement les animaux fossiles
d'après la considération de quelques-unes de leurs parties. Ainsi les
érudits qui ont attribué l'œuvre d'Aristote à ses prédécesseurs
pourraient avec autant de raison reporter à Galien l'honneur des travaux
de Cuvier. Ils pourraient même faire remonter jusqu'à lui, nous venons
de le voir, l'honneur d'avoir inspiré à Geoffroy Saint-Hilaire, le
principe de l'unité de plan de composition.
CHAPITRE IV
LE MOYEN ÂGE ET LA RENAISSANCE
Les médecins arabes.--Les alchimistes.--Albert-le-Grand.--Premiers
grands voyages.--Renaissance de l'anatomie.--Belon, Rondelet.--François
Bacon.--Progrès de la physiologie et de l'anatomie.--Les premiers
micrographes.--Préjugés encore régnants au XVIe siècle.
Galien est la dernière grande intelligence, le dernier philosophe qui
jette quelque éclat au milieu de la décadence générale de l'empire.
Bientôt les barbares surgissant de toutes parts ruinent la civilisation
romaine; le paganisme s'écroule; l'établissement du christianisme
absorbe les efforts intellectuels de tous ceux à qui la guerre laisse
des loisirs. Toute culture scientifique s'efface dans l'Occident, et ce
sont les hommes de l'extrême Orient qui conservent à l'humanité, dans la
mesure où il répond aux besoins de leur race, le trésor de connaissances
amassé durant l'antiquité. Durant tout le moyen âge, les Arabes
conservent la prépondérance scientifique. À partir du IXe siècle, on
voit les sciences médicales prendre chez eux un épanouissement
remarquable. Hippocrate, Aristote sont traduits en langue vulgaire. El
Kindi (860), El Dchâdidh, auteur d'une histoire des animaux, Abou
Hanifa, savant botaniste, Ibn Wahchjid sont les plus célèbres de cette
période étonnante, où la magie se trouve sans cesse alliée à la science
et à la métaphysique. Rhazès (850--923), Avicenne, Avenzoar
(1070--1161), Averrhoès (1120--1198), son élève, ont laissé la
réputation de médecins fort habiles et fort savants; néanmoins ils
s'abandonnent beaucoup plus à la spéculation qu'à l'observation
véritable; le philosophe domine ordinairement en eux le savant, et,
s'ils ont largement contribué à nous conserver la tradition scientifique
des anciens, il faut reconnaître qu'ils n'ont fait faire à l'anatomie, à
la physiologie et au diagnostic de maladies que peu de progrès réels.
Ils avaient cependant une connaissance approfondie des propriétés des
plantes, et on leur doit l'introduction dans la thérapeutique d'un assez
grand nombre de médicaments. Kazwyny (1283), Ibn el Doreihim, El Demiri,
qui vivaient au XIVe siècle, El Calcachendi (1418), El Schebi et El
Sojuti (1445) ont composé sur l'histoire des animaux des traités
remarquables. El Demiri en particulier a écrit une sorte de dictionnaire
d'histoire naturelle qui comprend la description de 931 animaux.
C'est aux Arabes que les lettrés européens du moyen âge empruntèrent
leurs premières connaissances scientifiques; c'est à leur influence en
grande partie qu'il faut attribuer le mélange singulier, que l'on
observe constamment à cette époque, de l'astrologie et de l'alchimie
avec la science véritable, mélange dont les plus grandes intelligences
ne surent pas toujours se garder et qui eut pour résultat d'amener dans
l'esprit du vulgaire une confusion complète entre les savants et les
sorciers. Roger Bacon (1214-1292) lui-même, quoique protestant de la
_nullité de la magie_, sacrifia largement à l'alchimie. C'était un vaste
esprit, un chercheur ingénieux, et un expérimentateur habile. À lire
certains passages de son _Opus majus_, on croirait qu'il a deviné les
plus belles inventions modernes; il paraît même avoir connu l'art de
fabriquer des poudres explosibles. Il compte parmi les hommes qui
contribuèrent le plus à ramener les savants à l'observation de la
nature. Les investigateurs de cette époque cultivaient d'ailleurs
simultanément toutes les sciences: ils unissaient étroitement la
pratique de la médecine, les discussions philosophiques ou même
théologiques à la recherche de la pierre philosophale et de la
transmutation des métaux. La plupart, en histoire naturelle, se bornent
à faire sur le texte d'Aristote des commentaires théologiques, et s'ils
ajoutent quelques observations de leur cru, elles témoignent d'ordinaire
d'une telle conception de la nature, à qui tout semble possible, d'une
telle inhabileté à démêler les premières apparences de la réalité, qu'on
regrette presque que ces laborieux écrivains ne s'en soient pas tenus
aux textes de l'antiquité. Tels sont, malgré la réputation que leur
valurent leurs ouvrages et leurs travaux dans d'autres directions, les
alchimistes Arnaud de Villeneuve (1238-1314), qui découvrit l'alcool,
Raymond Lulle (1235-1315), à qui nous devons l'acide azotique ou
_eau-forte_, Albert le Grand (1153-1280), dominicain, puis évêque de
Ratisbonne, dignité qu'il abandonna pour se livrer exclusivement à la
culture et à l'enseignement des sciences. Albert le Grand exerce
cependant une réelle influence par ses nombreux ouvrages d'alchimie et
d'histoire naturelle qui constituent une sorte d'encyclopédie où domine
le point de vue théologique. On compte parmi ses disciples le fameux
saint Thomas d'Aquin (1227-1274), à qui Pic de La Mirandole attribue un
ouvrage d'alchimie et que l'Église catholique place encore au rang le
plus élevé parmi ses hommes de science.
Durant le XIIIe siècle, quelques voyages, tels que ceux de Guillaume
Rubruquis et de Marco Polo, firent connaître l'Asie orientale; Marco
Polo est le premier qui ait pénétré en Chine et au Japon; mais le récit
de ses voyages, qui ne cadrait pas toujours avec les affirmations
d'Aristote, fut longtemps considéré comme une œuvre d'imagination.
Malgré l'invention de l'imprimerie (1431), malgré les grands voyages de
Christophe Colomb et la découverte de l'Amérique (1492), le XVe siècle
poursuit encore longtemps les errements scientifiques du XIIIe et du
XIVe siècle; mais au XVIe siècle la lumière commence à se faire dans les
esprits et d'importantes recherches scientifiques sont entreprises.
André Vésale (1514-1564) régénère l'anatomie; Fallope, Eustache,
Spiegel, Ingrassias, Botal, Varole ont tous attaché leur nom à la
découverte de quelque organe ou de quelque particularité de structure du
corps humain. Les recherches de Fabrizio d'Aquapendente (1537-1619),
celles de Colombo et de Césalpin, qui fut aussi un botaniste
remarquable, préparent la découverte de la circulation; Césalpin en
donne même une description générale fort exacte, tandis que la
circulation pulmonaire est nettement entrevue par le malheureux Michel
Servet (1509-1555), qui fut brûlé à Genève, comme hérétique, par Calvin.
À cette époque vécut aussi le célèbre chirurgien de Henri II, Ambroise
Paré (1517-1590), qui, en dehors de son mérite comme praticien, songea
le premier à comparer le squelette des oiseaux à celui des mammifères. À
côté de cette renaissance de l'anatomie se manifeste aussi une
renaissance évidente de la botanique et de la zoologie. Jean et Gaspard
Bauhin, morts le premier en 1613, le second en 1624, publient, tout en
s'occupant de médecine, d'importants ouvrages sur les plantes; Pierre
Belon né en 1518, assassiné au bois de Boulogne en 1564, écrivit une
_Histoire naturelle des animaux marins_ et une _Histoire des oiseaux_;
il compara entre eux les organes des divers animaux qui avaient fait
l'objet de ses études, ouvrit ainsi la voie à l'anatomie comparée, et
figurant en tête de son Ornithologie un squelette d'oiseau et un
squelette humain, désigna par les mêmes lettres les parties qui lui
semblaient se correspondre dans ces deux squelettes. À la même époque,
Rondelet (1507-1566) dota l'histoire naturelle d'une fort belle
_Histoire universelle des poissons_, où l'on trouve un véritable essai
de classification naturelle. Mais les naturalistes de ce siècle les plus
remarquables par leur savoir furent Conrad Gessner (1516-1565) et
Aldrovande (1527-1605). Gessner publia, outre divers travaux
philosophiques et scientifiques, une _Histoire des animaux_ en 4 volumes
in-folio et divers écrits de botanique dans lesquels il établit, sur les
organes de fructification, la première classification scientifique des
végétaux; il traite aussi des cristaux et dit que les fossiles
pourraient bien être les dépouilles d'êtres vivants. Aldrovande est
l'auteur d'une vaste histoire naturelle dans laquelle il traite des
trois règnes de la nature, et qui fut imprimée, en partie, sous les
auspices du sénat de Bologne.
Ce fut aussi un des titres de gloire du grand artiste Bernard de Palissy
(1500-1589) d'avoir énergiquement soutenu que les fossiles étaient des
restes d'animaux pour la plupart marins, et qu'en conséquence les mers
avaient autrefois couvert une vaste étendue des continents, opinion déjà
émise au commencement du siècle par Léonard de Vinci. La foi dans
l'observation, dans l'expérience, dans la raison, se substitue ainsi peu
à peu à la foi dans l'autorité et aux discussions sans fin sur les
opinions des maîtres dont la philosophie scolastique nous offre le
triste tableau. Résultat nécessairement impuissant de la direction
imprimée aux esprits par le christianisme et de la forte constitution
que s'était donnée le clergé, gardien des dogmes, la scolastique
commence à inspirer un mépris mal déguisé; on comprend enfin combien
sont stériles ses vaines disputes; et l'on prêche le retour vers
l'observation de la nature qu'Aristote ne contient évidemment pas tout
entière. Tandis que de nombreux investigateurs prêchent d'exemple et
ajoutent à nos connaissances dans toutes les directions, sans trop de
souci de l'autorité, quelques hommes hardis, comme Argentier, proclament
leur confiance exclusive dans la raison et préparent ainsi l'avènement
de François Bacon (1561-1626), dont l'_Instauratio magna_ rétablit, pour
la première fois, depuis Aristote, les vrais principes de la philosophie
et de la méthode scientifique.
Bacon déclare que l'homme de science doit avant tout appuyer ce qu'il
affirme sur l'expérience, et il étend même la méthode expérimentale à la
recherche de l'origine des êtres. Dans sa _Nova Atlantis_, sorte de
projet d'un établissement uniquement consacré au progrès des sciences
naturelles, comme l'est notre Muséum d'histoire naturelle, il recommande
de _tenter les métamorphoses des organes et de rechercher, en faisant
varier les espèces, comment elles se sont multipliées et diversifiées_.
C'est la première expression scientifique de l'idée que les formes des
plantes et des animaux ne sont pas immuables et en nombre fini, que le
monde vivant n'est parvenu à son état actuel que par une série de lentes
et graduelles modifications. L'illustre philosophe put connaître avant
de mourir l'une des plus belles découvertes dues à la méthode
expérimentale, celle de la circulation du sang, annoncée dès 1619 par
Harwey, médecin de Jacques Ier et de Charles Ier et élève de Fabrizio
d'Aquapendente, qu'il avait assisté dans ses recherches sur les valvules
des veines. Cette découverte donna un nouvel élan aux recherches
anatomiques. Aselli retrouve les vaisseaux chylifères. Pecquet montre
qu'ils sont destinés à puiser dans les entrailles les matières
assimilables et qu'ils les transportent dans le canal thoracique, par
lequel elles sont versées dans la circulation. Rudbeck et Bartholin se
disputent la découverte des vaisseaux lymphatiques; Wirsung fait
connaître le canal pancréatique; Bartholin et Sténon complètent l'étude
des glandes salivaires. Wepfer, Schneider, Willis, Vieussens étendent
les connaissances acquises sur le cerveau, dont ils précisent le rôle;
enfin Ruysch, par l'application aux recherches anatomiques du procédé
qui consiste à injecter des liquides colorés dans les vaisseaux et les
cavités, fait faire de grands progrès à l'histoire de l'appareil
vasculaire.
Vers la même époque, l'application à l'étude des organismes d'une autre
méthode d'investigation fut encore plus féconde. Presque en même temps,
Malpighi, professeur de médecine à Bologne (1628-1694), Leuwenhoek
(1632-1723), de Delft, et Swammerdamm (1637-1680) introduisent l'emploi
des verres grossissants dans les recherches d'histoire naturelle; ils
sont aussitôt récompensés par de magnifiques découvertes. Malpighi fait
connaître un grand nombre de particularités de structure des organes
humains, découvre les trachées des insectes et étudie le développement
du poulet; on doit à Leuwenhoek d'avoir révélé aux naturalistes
l'existence des infusoires et d'avoir coopéré à la découverte des
spermatozoïdes; il paraît aussi avoir connu la reproduction des pucerons
sans le secours de l'accouplement, dont la réalité fut mise hors de
doute, bien plus tard, par Bonnet, de Genève, et il fit sur la
génération des polypes par bourgeonnement des observations qui devaient
demeurer oubliées jusqu'aux recherches de Trembley. Swammerdamm, qui
publia une grande partie de ses travaux sous le titre de _Biblia
naturæ_, est surtout célèbre par ses recherches sur les métamorphoses
des insectes.
Dès cette époque se posent les grandes questions qui ont depuis agité le
monde savant: Rédi (1626-1698) combat par des expériences d'une réelle
précision l'hypothèse, aujourd'hui ramenée à un problème de chimie, des
générations spontanées. Il continue cependant à admettre la possibilité
de ce mode de génération pour les vers que l'on trouve à l'intérieur des
fruits et pour ceux qui vivent dans les viscères de l'homme et des
animaux, mais c'est sous l'influence des forces vitales elles-mêmes,
d'âmes embryons, d'_âmes végétatives_, que ces vers sont engendrés.
Newton signale déjà à la fin de son _Optique_ cette uniformité de
structure des animaux, à la démonstration de laquelle Geoffroy
Saint-Hilaire devait consacrer sa vie scientifique, et Pascal, dépassant
Bacon, croit que _les êtres animés n'étaient à leur début que des
individus informes et ambigus, dont les circonstances permanentes au
milieu desquelles ils vivaient ont décidé originairement la
constitution_[5]; Sylvius Leboë, de Leyde, soutient que tous les
phénomènes qui se produisent dans les viscères sont analogues aux
réactions qu'on voit s'accomplir dans les cornues des laboratoires de
chimie; tandis que Vallisneri cherche à expliquer la génération, par la
doctrine de l'emboîtement des germes dont Cuvier sera l'un des derniers
partisans. Swammerdamm établit les bases de la doctrine du développement
des animaux par formation successive des parties, par _épigénèse_. Mais
les esprits sont loin d'être préparés à comprendre la portée de ces
découvertes. En 1595, Frey, pasteur à Schweinfurth, considère encore les
animaux comme des «précepteurs», qui nous auraient été donnés par Dieu;
Wolfgang Franz, en 1612, dans son _Histoire sacrée des animaux_, qui eut
plusieurs éditions et contient une assez ingénieuse classification des
animaux, décrit les dragons naturels, qui ont trois rangées de dents à
chaque mâchoire, et il ajoute avec une ineffable sérénité: «Le principal
dragon est le diable;» le P. Kircher, physicien distingué cependant,
recherche quels animaux Noé fit entrer dans l'arche; il figure parmi eux
des sirènes et des griffons, et nous sommes en 1675! Il s'agit, à la
vérité, d'écrivains religieux plutôt que de savants; mais quel monde de
préjugés devait à une pareille époque affronter la moindre découverte!
CHAPITRE V
ÉVOLUTION DE L'IDÉE D'ESPÈCE
Les grands travaux descriptifs: Wotton, Gessner, Aldrovande.--Ray:
définition de l'espèce.--Premiers essais de nomenclature.--Linné: la
fixité de l'espèce; la nomenclature binaire.
Cependant la zoologie descriptive avait fait de réels progrès. Wotton
avait tiré, en 1552, des œuvres d'Aristote un premier essai de
disposition systématique des animaux. La même année, Conrad Gessner
avait réuni, dans son _Histoire des animaux_, tout ce que l'on savait de
son temps sur ces êtres vivants, et en avait rendu facile l'étude
comparative, en adoptant pour ses descriptions un plan méthodique; à
partir de 1599, Aldrovande avait publié sur les animaux une série
d'ouvrages importants, et les matériaux s'étaient déjà tellement accrus
qu'il avait fallu de toute nécessité recourir, pour mener cette œuvre à
bonne fin, à une classification rigoureuse, en partie empruntée à Wotton
et en partie nouvelle; des animaux fabuleux, des harpies, des griffons,
se trouvent encore mêlés aux animaux réels; l'histoire de l'oie qui naît
des glands d'un chêne est encore racontée; mais le progrès n'en est pas
moins accusé. Jonston compose, à son tour, après d'autres ouvrages
d'histoire naturelle qui en étaient la préparation, son _Théâtre
universel des animaux_; partout la méthode est la même: Les animaux sont
décrits d'après leur habitat ordinaire, leur genre de nourriture, leurs
mœurs.
Mais les formes animales connues sont de plus en plus nombreuses; il
devient de plus en plus difficile de les reconnaître dans les longues et
confuses descriptions qu'on en fait. Sperling a le premier l'idée de les
définir au moyen de courtes diagnoses qu'il nomme des _préceptes_
(1661). Toutefois les groupes d'individus auxquels correspondent ces
diagnoses, bien que nettement définis dans l'esprit des zoologistes,
n'ont pas encore reçu de dénomination particulière. Comme le faisait
jadis Aristote, on emploie indifféremment les mots _genre_ et _espèce_
pour désigner des groupes d'étendue variable. On dit ainsi: l'espèce des
oiseaux en comprend un grand nombre d'autres; l'espèce des mammifères se
divise en plusieurs genres; on n'a pas non plus beaucoup réfléchi sur
les caractères de ce que nous nommerions aujourd'hui une _espèce_. On
admet sans trop de peine, malgré les efforts de Redi pour démontrer
l'inanité de la génération spontanée des insectes, que des animaux
peuvent exceptionnellement engendrer d'autres animaux tout différents et
que beaucoup peuvent naître de la rosée, de la pourriture ou du limon.
Cependant le besoin de plus de précision se fait graduellement sentir.
Ray entre enfin hardiment dans la voie que nous suivons aujourd'hui, en
déterminant d'une manière définitive la signification qu'il faut donner
au mot _espèce_ et en fixant ainsi pour tous une idée qui jusque-là
était demeurée quelque peu flottante. L'espèce, c'est désormais le plus
restreint des groupes auxquels on appliquait jusque-là ce mot; toute
réunion d'espèces ayant quelques caractères communs portera le nom de
_genre_. Le genre pourra donc se diviser en espèces, mais l'espèce est
maintenant une unité indivisible. Sa définition est tout entière basée
sur la généralisation d'un fait d'observation journalière. Les animaux
et les plantes que nous connaissons le mieux tirent tous leur origine
d'animaux et de plantes semblables à eux; ces animaux et ces plantes
ainsi liés généalogiquement sont ce qu'on appellera des espèces. L'idée
était déjà dans Aristote, mais le mot n'y était pas, et l'idée même
était moins précise, car Aristote n'en parle guère qu'incidemment, à
propos des difficultés que soulève l'origine de certains animaux; Ray
dit, au contraire, expressément: «Les formes spécifiquement différentes
conservent toujours la même apparence; jamais une espèce ne naît de la
semence d'une autre, ni réciproquement.» Il semble que Ray détermine non
seulement de la façon la plus nette le critérium de l'espèce, mais qu'il
affirme de plus la fixité absolue des formes spécifiques: il ne va
cependant pas jusque-là. Il remarque d'abord qu'il existe entre les
animaux de même espèce des différences sexuelles qui peuvent être assez
considérables, et il ajoute que son «caractère de l'espèce n'est pas
absolument infaillible. Les expérience montrent, en effet, que quelques
semences peuvent dégénérer, que des plantes d'espèce différente peuvent,
dans des cas exceptionnels, naître de la semence d'une plante d'espèce
donnée et donner lieu, par conséquent, à une transmutation des espèces.»
Ces réserves devront bientôt disparaître.
Ray embrassait dans le cercle de ses études la botanique et presque
toutes les branches de la zoologie qu'il avait étudiées soit seul, soit
avec le concours de son ami Willoughby, mort prématurément et dont il
publia les travaux. Peu à peu, l'accroissement considérable du nombre
des animaux recueillis dans toutes les parties du monde obligea les
naturalistes à se restreindre à l'étude de collections particulières qui
étaient minutieusement décrites, comme on décrit de nos jours des
cabinets de curiosités. Ce fut l'origine de livres tels que le
_Thésaurus_ de Seba, l'ouvrage de Rumphius sur les raretés d'Amboine
(1705), le _Gazophylacium naturæ et artis_ de Pétiver (1711) et autres
publications analogues.
On pouvait aussi borner ses études, en décrivant des animaux d'une
certaine catégorie ayant entre eux quelque ressemblance; former ces
catégories, c'était déjà reconnaître l'existence de groupes naturels;
c'est ainsi que Martin Lister s'occupa des coquilles, Breyn des oursins,
Linck des étoiles de mer, etc. Ces divers travaux monographiques ne
pouvaient conduire à des idées bien générales; mais ils demandaient une
étude suivie des formes vivantes; ces formes étaient nettement définies,
parfois soigneusement figurées, comme dans l'ouvrage de Linck sur les
étoiles de mer, qui date de 1733. Parmi elles, celles qui se ressemblent
le plus sont groupées en _genres_ qui apparaissent ainsi comme des
divisions secondaires des groupes plus étendus dont l'auteur se fait
l'historien, groupes auxquels on n'a pas encore songé à attribuer de
dénomination marquant leur degré de généralité. Dans les ouvrages de
Breyn et de Linck, chaque genre reçoit un nom particulier, chaque espèce
est distinguée de celles du même genre par une ou deux épithètes
accolées au nom générique, de telle façon qu'un système de dénomination
semblable à celui qui est en usage dans notre état civil tend de plus en
plus à s'introduire dans la langue zoologique. D'abord l'usage de cette
nomenclature est en quelque sorte accidentel; souvent on emploie
plusieurs prénoms pour désigner une même espèce. Linné comprend enfin la
nécessité de formuler les règles de la langue du naturaliste. Après
s'être servi accidentellement en 1749, pour désigner les espèces
communes en Scandinavie, d'un nom et d'un unique prénom dans un discours
inaugural devenu célèbre sous le nom de _Pan suecica_, il montra en
1751, dans sa _Philosophie botanique_, les avantages de ce mode de
dénomination; en fit en 1753 une première application aux plantes, dans
son _Species plantarum_, et l'étendit à l'ensemble des espèces des deux
règnes dans la 12e édition de son _Systema naturæ_, qui date de 1766.
Cette façon de désigner les espèces, adoptée depuis par tous les
naturalistes, est ce qu'on a appelé la _nomenclature binaire_.
Par un phénomène inverse de celui qui avait empêché Aristote d'atteindre
à la notion de l'espèce, les groupes spécifiques nettement définis, et
désignés chacun désormais par un nom particulier, facile à retenir, ne
devaient pas tarder à être pris pour autant de réalités malgré ce que
leur détermination présentait d'évidemment artificiel. Dans la période
qui s'ouvre on voit, en effet, les naturalistes oublier peu à peu que
les espèces ont été constituées par eux-mêmes à l'aide de groupes
d'individus, pour ne plus voir que la forme abstraite à laquelle se
rattachent tous les individus d'un même groupe. On s'applique à
dénombrer ces formes, devenues autant d'êtres quasi réels; connaître
toutes les formes vivantes, en donner un catalogue aussi complet que
possible paraît à de nombreux zoologistes le but définitif de la
science. On peut citer Klein comme le représentant le plus accompli de
cette doctrine; ses travaux ont uniquement pour but de dresser un
catalogue des animaux commode à consulter, et l'on doit y parvenir,
suivant lui, au moyen d'un système de classification empruntant
exclusivement ses caractères à l'extérieur de l'animal. Il est certain
que, si l'on se propose seulement de dresser un inventaire du règne
animal et d'arriver le plus rapidement possible à déterminer à quel
chapitre de cet inventaire se rattache un animal donné, les caractères
qui sont le plus apparents, le plus faciles à constater ont quelque
droit à avoir la préférence; non seulement la nature des caractères
employés, mais encore les façons dont ils sont mis en œuvre, ce qu'on
pourrait appeler les _procédés de classification_, prennent une
importance considérable. C'est ainsi que l'on est amené à considérer
comme des inventions éminemment utiles des artifices, tels que ces
tables dichotomiques des botanistes, qui permettent d'abréger le temps à
dépenser pour trouver un nom. En soutenant qu'on ne devait pas obliger
les naturalistes qui veulent trouver le nom d'un animal, à en ouvrir la
bouche pour compter combien il possède de dents, Klein devait avoir pour
lui tous les naturalistes descripteurs, et l'on en voit encore de nos
jours regretter que toutes nos méthodes de classification n'aient pas
été basées sur de tels principes.
Ce fut Linné qui eut l'honneur de limiter l'influence de Klein et
d'affirmer que l'histoire naturelle devait atteindre un but plus élevé
que celui auquel menaçaient de la restreindre les simples nomenclateurs.
Pour son esprit poétique, il devait exister dans la nature une harmonie
dont le naturaliste digne de ce nom devait être l'interprète. Que les
conditions particulières à une science en voie de formation imposassent
la nécessité d'avoir recours à des procédés plus ou moins artificiels
pour parvenir à dresser un inventaire des êtres vivants, inventaire au
moyen duquel on pût déterminer facilement les formes déjà connues et
dans lequel il fût aisé d'assigner une place aux formes nouvelles, il ne
le contestait pas; il dut lui-même, en partie, sa brillante réputation à
l'invention et à l'emploi général de procédés de ce genre,
particulièrement ingénieux, il est vrai; mais ces procédés, qu'il
nommait des _systèmes_, n'étaient pour lui qu'une concession faite
momentanément aux besoins de la nomenclature et ne représentaient
nullement la science elle-même. Tout dans la nature lui paraissait
rigoureusement ordonné; il était persuadé que, de même que nos pensées
forment une chaîne ininterrompue, tous les êtres devaient se relier les
uns aux autres d'une façon déterminée. Aussi s'était-il approprié cet
aphorisme de Leibnitz: _Natura non facit saltum_: La nature ne fait
point de saut. Dans la longue série des formes vivantes, chaque espèce
devait être exactement intermédiaire entre deux autres. La science ne
devait s'arrêter qu'après avoir permis de les disposer toutes dans un
ordre tel que cette condition fût réalisée; seulement alors elle
pourrait se considérer comme possédant un système de classification
définitif; ce système définitif était nécessairement _unique_; c'est à
lui qu'il fallait réserver le nom de _méthode naturelle_, et Linné
pensait qu'on parviendrait à le réaliser en imaginant une suite de
systèmes, destinés à être sans cesse perfectionnés par des retouches
successives, de manière à se rapprocher de plus en plus du système
définitif. Ainsi chacun de ces systèmes devait être comme nos théories,
qui ne fournissent que des explications approximatives des phénomènes
qu'elles se proposent de relier entre eux, jusqu'à ce que des
perfectionnements progressifs, portant sur des points de détail, leur
aient donné une inaltérable cohésion.
Cette méthode, image de la nature, traduction fidèle de la pensée du
créateur, devait tenir compte de tous les faits que peut présenter
l'histoire des animaux: non seulement leurs caractères extérieurs, mais
leur structure anatomique, leurs facultés, leur genre de vie, devaient
être pris en considération pour arriver à rapprocher les espèces suivant
leur ordre naturel, et Linné, tout en se bornant à constituer ce qu'il
appelle un _système de la nature_, introduit, autant que cela est
possible de son temps, la notion de la structure dans ses divisions du
règne animal; il ouvre de la sorte une voie nouvelle, que Cuvier
poursuivra plus tard.
L'illustre Suédois a rendu à la philosophie zoologique un service plus
important encore.
La première condition pour se rapprocher autant que possible d'un but
aussi élevé que celui qu'il devait atteindre, était d'introduire dans la
science une précision qui lui avait manqué jusque-là. Aussi le
voyons-nous prendre le plus grand soin de définir tout ce dont il a à
parler. Il semble qu'il soit inutile de dire ce que peuvent être les
minéraux, les végétaux et les plantes; depuis longtemps, l'observation
vulgaire a donné à chacun une notion précise de là signification de ces
termes. Linné insiste cependant:
Mineralia crescunt.
Vegetalia crescunt et vivunt.
Animalia crescunt, vivunt et sentiunt.
Les trois règnes sont ainsi caractérisés, et leurs caractères présentent
une séduisante gradation. Les formes à classer ne sont pas définies avec
moins de netteté:
«Nous comptons, dit Linné, autant d'espèces qu'il est sorti de couples
des mains du Créateur.»
Ici, la définition pèche même par trop de précision, car elle juge, dans
sa forme concise, une foule de questions qu'il eût été peut-être prudent
de ne pas résoudre aussi vite. Linné paraît savoir, en effet, que les
animaux sont sortis par couples des mains divines; que tous les animaux
de même espèce que nous observons aujourd'hui sont descendus de ces
couples, auxquels les relient une série ininterrompue de générations;
qu'aucune des familles naturelles ainsi constituées ne s'est éteinte;
qu'aucune n'a subi de mélange; qu'aucune ne s'est perfectionnée,
dégradée ou même modifiée. Ce savoir, il ne pouvait le tenir ni de
l'observation, ni de l'expérience; il se place donc, par cette
définition de l'espèce, hors du terrain scientifique. C'est évidemment
du récit de la création fait par la Genèse qu'il s'inspire; nous nous
trouvons en présence non plus d'un fait rigoureusement déterminé, mais
d'une croyance religieuse, d'un dogme. Et c'est bien un dogme en effet,
que Linné vient d'introduire dans la science. S'il n'y attache pas
lui-même une importance excessive, s'il entreprend des recherches
propres à déterminer de quelles variations les êtres vivants sont
susceptibles, s'il suppose plus tard que les espèces primitives de
plantes ont été peu nombreuses et que leur nombre s'est accrue par suite
de croisements entre les espèces fondamentales, si l'on peut croire, en
un mot, qu'en définissant l'espèce comme il l'a fait, Linné a surtout
cédé au besoin de donner une forme saisissante à la notion de l'espèce,
encore vague pour le plus grand nombre de ses lecteurs, il n'en sera
plus de même de ses successeurs et de ses élèves, qui prendront ce qu'il
y a de plus absolu dans cette définition, et feront du principe, plus
théologique que scientifique, de l'invariabilité des espèces la pierre
angulaire de la zoologie. Linné avait dit: «toute espèce est exactement
intermédiaire entre deux autres;» il avait dit aussi: «la nature ne fait
point de saut» et ces deux propositions impliquaient, chez lui, un
sentiment profond de la continuité du règne animal comme du règne
végétal, qui tempérait la rigueur de ses définitions; ses successeurs
affirmeront exclusivement la discontinuité.
On a souvent accusé l'école de Linné d'avoir enrayé toutes les études
qui pouvaient nous éclairer relativement à l'origine et aux
modifications possibles des êtres vivants. Ce reproche n'est pas
absolument fondé. Les observations précises, quel que soit l'esprit dans
lequel elles sont faites, finissent toujours, par cela seul qu'elles
sont précises, par conduire à la vérité. Or Linné dotait l'histoire
naturelle d'une précision inconnue jusqu'à lui. S'il était vrai que les
formes vivantes étaient invariables et en nombre limité, l'accord devait
rapidement se faire entre les naturalistes sur le nombre et les
caractères de ces formes nettement séparées les unes des autres; si ces
formes étaient au contraire variables, le zèle mis par chacun à décrire
de prétendues espèces nouvelles devait augmenter indéfiniment le nombre
des espèces, établir peu à peu entre les formes les plus différentes les
transitions les plus graduées, soit par l'intermédiaire de formes
actuellement existantes, soit par l'intermédiaire de formes ayant vécu,
mais aujourd'hui disparues. Est-il besoin de dire ce qui est arrivé? Le
nombre des espèces décrites depuis Linné s'est si rapidement augmenté,
que les descripteurs, effrayés de leur œuvre, ont fini par se renvoyer
réciproquement l'accusation de constituer des espèces de fantaisie, les
uns multipliant à l'infini les dénominations différentes, les autres
désignant au contraire sous un même nom des formes que l'on trouverait,
sans aucun doute, fort disparates si l'on ne connaissait les formes
intermédiaires qui les unissent. De par les divergences mêmes de ceux
qui la prétendaient fixe, l'espèce est devenue un groupe aux limites
flottantes, toutes conventionnelles, d'individus plus ou moins
semblables entre eux. On n'a pu manquer d'être frappé de tout ce
qu'avait d'arbitraire la délimitation de ces groupes; mais, quand on a
voulu en fixer nettement les limites, on s'est heurté à de telles
difficultés que chacun a donné de l'espèce une définition différente et
qu'il a fallu avoir recours, pour trouver un terrain de conciliation,
non à des caractères extérieurs, tels que ceux dont Klein demandait
l'usage exclusif, non pas même à des caractères anatomiques, tels que
ceux dont Linné commençait à faire usage, mais à un caractère
exclusivement physiologique, nécessitant, pour être déterminé, des
expériences souvent impraticables, le caractère même que le bon sens
populaire, bien plus que son observation personnelle, avait dicté à
Aristote: la fécondité ou l'infécondité des unions entre les individus
dont l'identité spécifique était douteuse.
En serrant de plus près qu'on ne l'avait fait avant lui la notion de
l'espèce, en conduisant ses élèves à adopter nettement une manière de
voir déterminée, en donnant un corps à une conception vaporeuse
jusque-là, Linné forçait l'attention des hommes de science à se porter
sur des phénomènes qu'ils auraient sans doute longtemps encore négligés,
à chercher la solution de problèmes difficiles à résoudre et qu'on eût
peut-être éludés au lieu de les envisager de front. La multiplication
même des prétendues formes spécifiques, dont on a accusé les
naturalistes linnéens d'avoir encombré les sciences, est donc demeurée
un bien, car plus ces formes devenaient nombreuses, plus il était
nécessaire de les décrire avec précision, pour les distinguer les unes
des autres, et plus devaient s'étendre nos connaissances relatives aux
modifications diverses dont sont respectivement susceptibles les
individus de même espèce.
* * * * *
Les prédécesseurs de Linné réunissaient dans des groupes plus ou moins
étendus, qu'ils désignaient sous le nom de genre ou auxquels ils ne
donnaient pas du tout de nom, les espèces qui, tout en étant distinctes,
présentaient quelques similitudes. Linné définit le premier les
différents degrés de ressemblance: dans ses ouvrages, les espèces les
plus voisines furent constamment groupées en _genres_; les genres entre
lesquels il existait des caractères communs furent réunis en _ordres_,
les ordres en _classes_. Les rapports réciproques de ces diverses
divisions furent établis par le tableau suivant, indiquant plusieurs
sortes de hiérarchie et dans lequel les termes correspondants sont
placés sur une même ligne verticale:
+------------+------------+------------------------+---------+---------+
|Classe. |Genre. |Ordre. |Espèce. |Variété. |
+------------+------------+------------------------+---------+---------+
|Genre le |Genre moyen.|Genre le plus restreint.|Espèce. |Individu.|
|plus étendu.| | | | |
+------------+------------+------------------------+---------+---------+
|Province. |Département.|Commune. |Bourg. |Maison. |
+------------+------------+------------------------+---------+---------+
|Régiment. |Bataillon. |Compagnie. |Escouade.|Soldat. |
+------------+------------+------------------------+---------+---------+
La dernière édition du _Systema naturæ_ est de 1766; plus tard, en 1780,
entre l'ordre et le genre, Batsch introduisit une division nouvelle,
dont l'importance est presque devenue prédominante, la _famille_. Il est
évident que cette gradation des ressemblances présentées par les animaux
devait rapidement éveiller l'idée d'un degré plus ou moins grand de
parenté entre eux. Déjà Linné avait emprunté à l'état civil le système
de la nomenclature binaire, désignant par un même nom les êtres de même
genre, qu'il comparait par conséquent implicitement aux membres d'une
même lignée; le mot de _famille_, choisi par Batsch, implique que la
même comparaison est dans son esprit, et le mot _tribu_, qu'on emploiera
également plus tard, précise encore cette assimilation. Mais ces
comparaisons sont, pour ainsi dire, inconscientes; elles sont suscitées
par la nature même de phénomènes qu'il s'agit de faire comprendre; on
constate des ressemblances de divers degrés entre les animaux; on a
constaté de même des ressemblances décroissantes entre les membres d'une
même famille humaine à mesure qu'ils s'éloignent de leur souche commune:
on rapproche ces deux faits; mais on demande si peu au second
l'explication du premier qu'au lieu de se représenter la classification
comme un arbre généalogique aux rameaux multiples, on en cherche
l'image, soit comme Linné, dans les rapports que présentent entre elles
les bourgades, les villes et les provinces inscrites sur une carte
géographique, soit même, comme Bonnet, dans les rapports que présentent
les anneaux d'une chaîne, les degrés d'une échelle. Cette doctrine de
l'échelle des êtres, issue de la philosophie de Leibnitz, a vivement
frappé l'esprit des philosophes; elle s'est conservée, sous des formes
diverses, pendant de longues années; il est nécessaire de montrer
comment la présentait celui qui en fut le plus ardent promoteur, Charles
Bonnet.
CHAPITRE VI
LES PHILOSOPHES DU XVIIIe SIÈCLE
C. Bonnet: la chaîne des êtres; les révolutions du globe; l'état passé
et l'état futur des plantes, des animaux et de l'homme; l'emboitement
des germes.--Robinet: ses idées sur l'évolution.--De Maillet: les
fossiles.--Erasme Darwin: le transformisme fondé sur
l'épigénèse.--Transformation des animaux sous l'influence de l'habitude;
analogie avec Lamarck et Charles Darwin.--Maupertuis: la sensibilité de
la matière et le transformisme.--Diderot: la vie de l'espèce et la vie
de l'individu.
Linné était avant tout un savant; s'il avait de brillantes échappées
vers la philosophie, il faisait hautement profession de borner son
ambition à la connaissance et à la contemplation des œuvres de la
nature; Charles Bonnet est avant tout un philosophe qui interroge la
nature pour y trouver des problèmes à résoudre, qui expérimente et
observe, pour s'élever aussitôt des faits qu'il découvre aux plus hautes
spéculations métaphysiques. Comme philosophe, Bonnet est un fervent
disciple de Leibnitz: tous ses efforts tendent à démontrer la
possibilité d'appliquer aux corps matériels et même aux êtres
immatériels dont il admet l'existence, cette _loi de continuité_ que
nous avons déjà vue acceptée par Linné. Pour lui, tous les êtres forment
une chaîne continue en dehors de laquelle il n'y a que Dieu.
Graduellement, les minéraux passent aux êtres organisés et ceux-ci sont
reliés entre eux par une foule d'insensibles transitions. Les diverses
divisions de nos systèmes et de nos méthodes, les espèces mêmes n'ont
qu'en apparence des limites fixes. En réalité, grâce aux innombrables
variations que les individus peuvent présenter, les espèces sont
étroitement reliées les unes aux autres: «Les intelligences qui nous
sont supérieures découvrent peut-être entre deux individus que nous
rangeons dans la même espèce plus de variétés que nous n'en découvrons
entre deux individus de genres éloignés. Ainsi ces intelligences voient
dans l'échelle de notre monde autant d'échelons qu'il y a d'individus.
Il en est de même de l'échelle de chaque monde, et toutes ne composent
qu'une seule suite, qui a pour premier terme l'atome et pour dernier
terme le plus élevé des chérubins[6].» Comme conséquence de ces idées,
Bonnet accepte l'opinion qu'il existe plusieurs mondes habités, que ces
mondes présentent au point de vue de leur perfection une véritable
gradation, qu'il en est d'inférieurs au nôtre et aussi de supérieurs.
«Les êtres terrestres viennent se ranger naturellement sous quatre
classes générales: 1° les êtres _bruts_ ou _inorganisés_; 2° les êtres
_organisés_ et _inanimés_; 3° les êtres _organisés_ et _animés_; 4° les
êtres _organisés_, _animés_ et _raisonnables_[7]... L'assortiment
d'êtres qui est propre à notre globe ne se rencontre vraisemblablement
dans aucun autre. Chaque globe a son économie particulière, ses lois,
ses productions. Il est peut-être des mondes si imparfaits relativement
au nôtre qu'il ne s'y trouve que des êtres de la première ou de la
seconde classe. D'autres mondes peuvent être au contraire si parfaits,
qu'il n'y ait que des êtres propres aux classes supérieures. Dans ces
derniers mondes, les rochers sont organisés, les plantes sentent, les
animaux raisonnent, les hommes sont des anges.
«Quelle est donc l'excellence de la Jérusalem céleste, où l'ange est le
moindre des êtres intelligents[8]?»
Bonnet passe, comme on voit, de la science à la théologie, des êtres
matériels aux esprits. Ses tentatives de constituer par les inductions
que lui inspire la loi de continuité une sorte d'histoire naturelle des
créatures célestes peuvent paraître aujourd'hui bien naïves. Mais, si
l'application d'un principe tiré de l'étude du monde tangible à un monde
qui échappe totalement à nos sens conduit à des conclusions que rien ne
saurait distinguer des rêves de notre imagination, l'application de ce
même principe à la détermination des rapports réciproques des êtres
organisés est, au contraire, féconde en conséquences intéressantes.
C'est ainsi que Bonnet, après une comparaison longuement développée de
la plante et de l'animal, arrive à cette conclusion, si éloquemment mise
en lumière par Claude Bernard dans les dernières années de sa vie, qu'il
n'existe entre les deux grands règnes organiques aucun caractère
distinctif absolu: «Dites au vulgaire que les philosophes ont de la
peine à distinguer un chat d'un rosier; il rira des philosophes et
demandera s'il est rien dans le monde qui soit plus facile à distinguer?
C'est que le vulgaire, qui ignore l'art d'abstraire, juge sur des idées
_particulières_ et que les philosophes jugent sur des idées générales.
Retranchez de la notion du chat et de celle du rosier toutes les
propriétés qui constituent, dans l'une et dans l'autre, l'espèce, le
genre, la classe, pour ne retenir que les propriétés les plus générales
qui caractérisent l'animal ou la plante, et il ne vous restera aucune
marque distinctive entre le chat et le rosier[9]... Les plantes et les
animaux ne sont que des modifications de la matière organisée. Ils
participent tous à une même essence, et l'attribut distinctif nous est
inconnu[10].»
La plante est donc une sorte d'animal inférieur; on passe par degrés de
l'homme à l'animal, de l'animal à la plante, de la plante au minéral.
Beaucoup de ces degrés sont encore à découvrir; ceux d'entre eux qui
paraissent connus sont résumés par Bonnet dans cette échelle fameuse que
nous reproduisons textuellement ci-dessous:
L'homme.
Orang-outang.
Singe.
Quadrupèdes.
Écureuil volant.
Chauve-souris.
Autruche.
Oiseaux.
Oiseaux aquatiques.
Oiseaux amphibies.
Poissons volants.
Poissons.
Poissons rampants.
Anguilles.
Serpents d'eau.
Serpents.
Limaces.
Limaçons.
Coquillages.
Vers à tuyaux.
Teignes.
Insectes.
Gallinsectes.
Tænia ou solitaire.
Polypes.
Orties de mer.
Sensitives.
Plantes.
Lichens.
Moisissures.
Champignons, agarics.
Truffes.
Coraux et coralloïdes.
Lithophytes.
Amiante.
Talcs, gypses, sélénites.
Ardoises.
Pierres.
Pierres figurées.
Cristallisations.
Sels.
Vitriols.
Métaux.
Demi-métaux.
Soufres.
Bitumes.
Terres.
Terre pure.
Eau.
Air.
Feu.
Matières plus subtiles.
Certes, dans cette longue énumération d'êtres entre lesquels sont
établies des liaisons basées sur les ressemblances les plus
superficielles, on aurait peine à reconnaître l'œuvre de l'ingénieux et
sagace observateur, qui sut parfois égaler Réaumur et Trembley, de
l'expérimentateur précis auquel la science est redevable d'avoir
nettement déterminé les conditions de la parthénogenèse des pucerons,
d'avoir découvert et étudié la reproduction des naïs par division et la
restauration des parties mutilées chez les vers de terre, d'avoir
observé les phénomènes de la reproduction chez les bryozoaires d'eau
douce, les vorticelles et les stentors; Bonnet était évidemment peu
pénétré de la nécessité de fonder sur la structure anatomique les
rapprochements à établir entre les êtres vivants; aussi bien ne
s'embarrasse-t-il pas de pénétrer dans le détail des classifications; il
prend le règne animal en bloc, et, sans rechercher quels liens
pourraient unir entre eux les groupes secondaires, il se pose d'emblée
et discute longuement une question que Linné considère comme résolue _a
priori_: Les êtres qui forment la population actuelle de notre globe
ont-ils toujours été ce que nous les voyons? demeureront-ils
éternellement ce qu'ils sont[11]? Avec une remarquable indépendance
d'esprit, le philosophe de Genève se dégage des liens que la lettre de
la Genèse avait imposés à Linné. Le globe a été, suivant lui, le théâtre
de révolutions dont nous ignorons le nombre et qui peuvent encore se
renouveler; le chaos décrit par Moïse est le résultat de la dernière de
ces révolutions; la création dont il nous fait le récit n'est autre
chose, comme l'avait déjà dit Whiston, que la résurrection des animaux
qu'elle a détruits. De même que le monde qui précéda la période de la
Genèse était très différent du monde actuel, les animaux anciens ne
ressemblaient pas à ceux qui vivent de nos jours; ceux qui habiteront
notre planète, lorsque la nouvelle révolution prédite par la Bible se
sera accomplie, différeront aussi des animaux des deux périodes
précédentes. Les êtres vivants subissent donc à chaque révolution du
globe des transformations profondes. À la fin de chaque période, les
formes vivantes sont anéanties; des formes différentes leur succèdent;
il n'y a pas cependant, à proprement parler, de création nouvelle: les
animaux nouveaux procèdent des germes contenus dans les animaux anciens,
et ce sont ces germes, supposés indestructibles, qui établissent un lien
entre la faune et la flore de chaque période et celles de la période
suivante. Que sont eux-mêmes ces germes? En quoi consistent les
modifications des formes vivantes? Quel est l'agent de ces
modifications? C'est ce que nous avons maintenant à examiner.
Le transformisme de Bonnet, il faut se hâter de le dire, ne ressemble en
rien au transformisme moderne. S'il est dit au chapitre IV de la
_Palingénésie philosophique_ que lorsque, dans l'œuf, «le poulet
commence à devenir visible, il apparaît sous la forme d'un très petit
ver;» que, «si l'imperfection de notre vue et de nos instruments nous
permettait de remonter plus haut dans l'origine du poulet, nous le
trouverions, sans doute, bien plus déguisé encore;» que «les
différentes, phases sous lesquelles il se montre à nous successivement
peuvent nous faire juger des diverses révolutions que les corps
organisés ont eu à subir pour parvenir à cette dernière forme sous
laquelle ils nous sont connus,» et qu'enfin «tout ceci nous aide à
concevoir les nouvelles formes que les animaux revêtiront dans leur état
futur»; si ces phrases rapprochées témoignent que Bonnet songeait déjà à
une sorte de parallélisme entre les transformations embryogéniques de
l'individu et les transformations subies par l'espèce à laquelle il
appartient, l'idée que se fait notre philosophe du développement des
êtres vivants est telle qu'elle ne peut apporter aucun éclaircissement
sur l'origine des êtres organisés. Il existe entre les diverses parties
d'un même animal une si complète harmonie, ces parties «conspirent si
évidemment vers un même but général: la formation de cette unité qu'on
nomme un animal, de ce tout organisé qui vit, croît, sent, se meut, se
conserve, se reproduit,» qu'on demeure convaincu, écrit Bonnet, «qu'un
tout si prodigieusement composé et pourtant si harmonique n'a pu être
formé, comme une montre, de pièces de rapport ou de l'engrainement d'une
infinité de molécules diverses réunies par apposition successive; un
pareil tout porte l'empreinte indélébile d'un ouvrage fait d'un seul
coup[12].» Bonnet se prononce donc contre tout essai d'explication
mécanique des animaux; il se déclare adversaire résolu de l'épigénèse et
admet qu'à tout être vivant préexistait un germe organisé. C'est le
procédé de raisonnement au moyen duquel on a souvent tenté de démontrer
l'impossibilité de l'évolution, en s'appuyant sur l'adaptation parfois
si complète des animaux et des plantes à leurs conditions particulières
d'existence. Il semble impossible, en effet, quand on se contente de
porter à ces questions une attention superficielle, quand on les examine
avec des idées préconçues, quand on est décidé à ne tenir compte
d'aucune des propriétés fondamentales des animaux et des plantes, que
l'admirable harmonie dans laquelle s'écoule leur existence, n'ait pas
été soigneusement méditée et organisée, jusque dans ses détails les plus
minutieux, par une intelligence d'une profondeur infinie et d'une
prévoyance bien propre à confondre notre imagination.
L'hypothèse de la préexistence des germes conduit Bonnet à nier avec
raison les générations équivoques; il s'étonne que Rédi ait pu admettre
ce mode de génération pour les vers que l'on trouve dans les fruits et
pour les helminthes, alors qu'on peut expliquer de bien des façons plus
naturelles leur présence dans le lieu où on les observe, et qu'en
particulier nombre de faits semblent parler «en faveur des
transmigrations du Tænia[13]». Les vers intestinaux, comme tous les
autres êtres vivants, sont issus d'un germe, et Bonnet entend par germe
«toute préordination, toute préformation de parties, capable par
elle-même de déterminer l'existence d'une plante ou d'un animal.» Les
œufs, malgré l'extrême simplicité de composition que nous leur
connaissons aujourd'hui, rentrent parfaitement dans cette
définition[14], d'autant plus que Bonnet ajoute qu'on ne doit pas
s'imaginer que «toutes les parties d'un corps organisé sont en petit
dans le germe, précisément comme elles paraissent en grand dans le tout
développé[15].» Mais ce sont là des concessions faites aux observations
nombreuses déjà, qui ont porté sur les métamorphoses des insectes. Au
fond, Bonnet voit dans le germe un être organisé fort complexe, et il
est manifestement heureux toutes les fois qu'il peut montrer qu'on a
découvert dans un œuf ou dans un embryon quelques parties qu'on n'y
soupçonnait pas d'abord.
Les germes, étant presque aussi compliqués que les animaux adultes, ne
sauraient avoir été formés, comme eux, que d'un seul coup et par un acte
de création. Bonnet admet qu'ils ont été créés tous ensemble et enfermés
dans des corps vivants, au sein desquels ils sont emboîtés les uns dans
les autres, comme Vallisneri l'avait le premier supposé, attendant que
leur tour arrive de croître et de se développer.
À proprement parler, il n'y a jamais _génération_, c'est-à-dire
production d'un être vivant nouveau; il n'y a jamais qu'_évolution_ d'un
germe préexistant. La nécessité de supposer que les germes des êtres
vivants sont, au moins dans un grand nombre de cas, enfermés les uns
dans les autres, conduit à supposer aux derniers d'entre eux une
petitesse hors de proportion avec tout ce que nous pouvons imaginer.
Mais cela n'a rien qui puisse effrayer la raison, et Bonnet supprime
d'avance toutes les objections qu'on lui opposera en déclarant que la
doctrine de l'emboîtement lui paraît «une des plus belles victoires que
l'entendement pur ait remporté sur les sens. J'ai montré, ajoute-t-il,
combien il est absurde d'opposer à cette hypothèse des calculs qui
n'effrayent que l'imagination et qu'une raison éclairée réduit
facilement à leur juste valeur... Il ne faut pas que l'imagination, qui
veut tout peindre et tout palper, entreprenne de juger des choses qui
sont uniquement du ressort de la raison et qui ne peuvent être aperçues
que par un œil philosophique[16].»
Une fois admise cette distinction entre l'œil organique et l'œil
philosophique, entre les sens qui peuvent tromper et la raison qui ne
saurait nous égarer, les faits n'ont plus rien de bien embarrassant.
L'image la plus saisissante de l'épigenèse est celle que nous offrent
les Végétaux, avec leurs branches, leurs rameaux, leurs feuilles,
véritables individus indépendants, que notre œil organique voit pousser
les uns sur les autres. Bonnet ne se fait pas du végétal une autre idée
que nous. «Un arbre, dit-il, n'est pas un tout unique; il est réellement
composé d'autant d'arbres et d'arbrisseaux qu'il a de branches et de
rameaux. Tous ces arbres et tous ces arbrisseaux sont, pour ainsi dire,
greffés les uns sur les autres et tiennent ainsi à l'arbre principal par
une infinité de communications. Chaque arbre secondaire, chaque
arbrisseau, chaque sous-arbrisseau a ses organes et sa vie propre; il
est en lui-même un petit tout individuel qui représente plus ou moins en
raccourci le grand tout dont il fait partie[17].» Les polypes, dont le
bourgeonnement a été si bien étudié par Trembley, le ténia, composé
d'anneaux semblables entre eux, les nais, les tubifex, les vers de
terre, dont Bonnet a si bien étudié les modes de reproduction et de
segmentation, se rapprochent des plantes, à cet égard; ce sont de vrais
«zoophytes». La même explication suffit pour ramener les phénomènes de
reproduction des zoophytes et des plantes à la théorie de l'emboîtement:
des germes sont répandus dans toutes les parties de leur corps, qui est
ainsi transformé en une sorte «d'ovaire universel». Dans un végétal qui
pousse, dans un polype qui bourgeonne, ces germes se développent
spontanément en individus qui peuvent demeurer unis ou se séparer; il
faut un accident pour amener leur évolution chez les vers, dont les
parties ne deviennent de nouveaux individus qu'après avoir été séparées
les unes des autres. Ainsi, grâce à l'hypothèse des germes invisibles,
les faits d'épigénèse les plus évidents sont tournés au profit de
l'évolution.
On peut douer des corps invisibles, de toutes les propriétés qu'on
voudra, sans crainte d'être contredit par les sens. Bonnet suppose donc
que ses germes invisibles sont également indestructibles. Quand un corps
vivant, fût-ce même un œuf, se détruit, les germes indestructibles qu'il
contient sont mis en liberté et se logent où ils peuvent. «Des germes
indestructibles peuvent être dispersés sans inconvénient dans tous les
corps particuliers qui nous environnent. Ils peuvent séjourner dans tel
ou tel corps jusqu'au moment de sa décomposition, passer ensuite sans la
moindre altération dans un autre corps, de celui-ci dans un troisième,
etc. Je conçois avec la plus grande facilité que le germe d'un éléphant
peut loger d'abord dans une molécule de terre, passer de là dans le
bouton d'un fruit, de celui-ci dans la cuisse d'une mite, etc.[18]» Ces
germes, créés dès l'origine de notre monde, «bravent donc les efforts de
tous les éléments, de tous les siècles.» Rien ne s'oppose à ce que «la
puissance absolue ait pu renfermer dans le premier germe de chaque être
organisé la suite des germes correspondant aux dernières révolutions que
notre planète était appelée à subir.» De même que Leibnitz admettait une
harmonie préétablie entre les pensées de notre âme et les mouvements de
notre corps, de manière que les mouvements de l'un correspondissent en
tout temps aux pensées de l'autre, de même Bonnet admet un parallélisme
parfait entre le système astronomique et le système organique, entre les
divers états de la terre considérée comme planète ou comme monde et les
divers états des êtres qui devaient peupler sa surface. Les germes créés
pour chaque période attendent, cachés dans les organismes qui les
abritent, que l'avènement de ces périodes amène les conditions
nécessaires à leur développement. De la sorte, les êtres propres à
chaque période sont à la fois reliés à ceux de la période précédente qui
ont abrité leurs germes, et ils en sont indépendants puisque tous les
germes ont été créés en même temps; grâce à l'harmonie établie entre
l'évolution des germes organiques et les révolutions de notre planète,
des faunes et des flores nouvelles apparaissent sans qu'il soit besoin
d'une création nouvelle.
Malgré sa hardiesse ordinaire, Bonnet croit d'ailleurs devoir se borner
à considérer trois périodes dans l'histoire de notre globe, celle qui a
précédé la révolution décrite dans la Genèse, celle qui suivra la fin du
monde, produite par le feu, qu'ont annoncée les prophètes, et il est
important d'ajouter qu'il se fait une étrange idée de l'état futur des
animaux. Les germes d'où ils naîtront n'échapperaient pas à la
destruction s'ils n'étaient formés d'une matière plus subtile que la
matière ordinaire, d'une sorte d'éther; «si nous partons de la
supposition du petit corps éthéré qui renferme en petit tous les organes
de l'animal futur, nous conjecturerons que le corps des animaux dans
leur nouvel état sera composé, d'une matière dont la rareté et
l'organisation le mettent à l'abri des altérations qui surviennent aux
corps grossiers et qui tendent continuellement à le détruire de tant de
manières différentes. Le nouveau corps n'exigera pas sans doute les
mêmes réparations que le corps actuel exige. Il aura une mécanique bien
supérieure à celle que nous admirons dans ce dernier. Il n'y a pas
d'apparence que les animaux propagent dans leur état futur.»
Nous arrivons ainsi dans le monde des esprits et de l'immortalité; nous
sommes en pleine fantaisie. Une alliance singulière d'un raisonnement
rigoureux, s'appuyant sur des faits mal connus, trop peu nombreux, avec
les affirmations bibliques prises au pied de la lettre, conduit un des
esprits les plus ingénieux d'une époque où le génie était commun, un
observateur éminent, à des rêveries dans lesquelles son imagination ne
connaît plus d'obstacle, où non seulement le contrôle expérimental des
idées n'est plus possible, mais où les témoignages des sens sont
d'avance récusés quand ils sont en désaccord avec les conceptions que le
penseur attribue à sa raison.
* * * * *
Bonnet n'est pas le seul philosophe qui se soit engagé dans cette voie.
L'origine des animaux, celle de l'homme préoccupaient à juste titre les
hommes de science, les philosophes et même les simples rêveurs de son
temps.
Robinet, dans ses livres _De la nature_ (1766) et _Considérations
philosophiques sur la gradation naturelle des formes de l'être_ (1768),
émet des idées qui, bien qu'elles aient été ridiculisées par Cuvier, ne
sont pas très éloignées de celles de Bonnet. Son point de départ est
aussi la loi de continuité de Leibnitz. Poussant de suite ce principe à
l'extrême, il admet que toute la matière est vivante; que les étoiles,
le soleil, la terre, les planètes sont des animaux; que tous les êtres
forment une chaîne continue; qu'il n'y a ni classes, ni ordres, ni
genres, ni espèces, mais seulement des individus que l'imperfection
seule de nos sens nous conduit à considérer comme spécifiquement
identiques. Les individus naissent de germes qui se développent
successivement; ils sont directement formés par la nature. Le monde
matériel est gouverné par un monde invisible, composé de forces. La
nature ne se répète jamais, et il pourra y avoir un temps auquel il n'y
ait pas un seul être conformé comme nous sommes aujourd'hui; les formes
vivantes se sont constituées par un perfectionnement progressif, allant
du simple au composé; il pourrait y avoir au-dessus de l'homme des
créatures immatérielles; mais l'homme se rattache par une infinité de
formes présentant une infinité de différences graduelles à un prototype
simple. Toutes ces formes intermédiaires sont des œuvres séparées de la
nature s'essayant à faire l'homme, son œuvre actuellement la plus
parfaite; cette œuvre pourra être perfectionnée dans l'avenir si
l'homme, devenant hermaphrodite, réunit les beautés de Vénus à celles
d'Apollon. Au demeurant, ce perfectionnement de l'humanité n'est pas
beaucoup plus étrange que celui rêvé pour elle par Bonnet.
* * * * *
De Maillet, plus connu sous le pseudonyme choisi par lui de Telliamed,
avait cherché, comme Bonnet et comme Robinet, dans la création d'une
infinité de germes l'explication de l'origine des êtres vivants; mais il
avait fait de la mer le réservoir commun de tous ces germes. Tous les
animaux, les hommes même avaient donc été primitivement marins. La mer
avait eu d'ailleurs autrefois une beaucoup plus vaste extension, et de
Maillet en donnait pour preuve l'énorme quantité de coquilles marines
que l'on trouve enfouies dans le sol, jusque sur les plus hautes
montagnes. À mesure que les continents s'étaient accrus, un certain
nombre d'animaux marins avaient été accidentellement entraînés hors de
l'eau, sur des rivages gardant encore une certaine humidité, et de là
sur la terre ferme. Les individus ainsi dépaysés s'habituèrent au
nouveau genre de vie qui leur était imposé par les circonstances et
transmirent à leurs descendants les habitudes et les organes nouveaux
qu'ils avaient acquis. Il est inutile d'insister sur les arguments
bizarres qu'emploie de Maillet pour soutenir son hypothèse; mais on doit
lui laisser le mérite d'avoir reconnu la véritable nature des fossiles
et d'en avoir saisi la signification, à une époque où de nombreux
savants refusaient encore d'y voir les restes d'êtres ayant jadis vécu;
d'avoir pensé que les organismes vivants susceptibles de se modifier,
étaient capables de transmettre leurs modifications à leur descendance,
et d'avoir compris, par conséquent, l'importance des phénomènes si
connus, mais si négligés, de l'hérédité.
* * * * *
En admettant la possibilité de changements héréditaires dans la
structure des êtres vivants, de Maillet réalise un progrès sur Bonnet et
sur Robinet, qui ne voient dans les modifications présentées par la
population de la terre qu'une continuation du miracle primitif de la
création. Le Dr Erasme Darwin, grand-père de l'illustre réformateur du
transformisme, va, à son tour, plus loin que de Maillet. Il a exposé
dans sa _Zoonomia_ un système où l'on trouve soutenues, à l'aide
d'arguments qui témoignent d'une grande perspicacité, quelques idées peu
différentes de celles que développera plus tard Lamarck. Pour rendre son
système intelligible, Erasme Darwin, par une inspiration heureuse,
recherche d'abord comment s'accomplit le développement embryogénique de
l'individu et suppose que l'espèce à laquelle il appartient a subi, dans
la série des temps, une évolution analogue, mais de beaucoup plus longue
durée. Il rejette la doctrine de l'emboîtement des germes, qui conduit à
supposer l'existence de corps vivants infiniment plus petits «que les
diables qui tentèrent saint Antoine et dont 20 000 pouvaient, sans se
gêner aucunement, danser une sarabande échevelée sur la pointe de la
plus fine aiguille.» L'embryon est, pour lui, un filament constitué
probablement par l'extrémité d'une fibre nerveuse motrice. Ce filament
est doué de certaines propriétés: les unes lui sont personnelles; les
autres lui ont été transmises par ses parents, dont il n'est en réalité
qu'une branche, une élongation, puisqu'il a fait, à un certain moment,
partie de leur substance. Le filament embryonnaire est doué
d'irritabilité, de sensibilité, de volonté; il possède aussi la faculté
de se nourrir, et on le voit grandir, se compliquer, se perfectionner
par l'addition de parties nouvelles, résultant de ce qu'une quantité
plus ou moins grande de matière vivante est venue s'ajouter à la sienne.
Cette addition de matière vivante a lieu d'abord sous l'influence des
propriétés primitives des filaments embryonnaires; mais, à mesure
qu'elle se produit des organes nouveaux apparaissent et avec eux des
facultés nouvelles. Ces facultés créent des besoins, ces besoins des
façons de vivre, des habitudes qui interviennent, pour une certaine
part, dans les transformations que subit chaque individu au cours de son
existence.
Telle a été aussi la marche de l'évolution des espèces: les organismes
vivants ont été créés sous des formes extrêmement simples, rappelant
celle des filaments vivants, qui sont encore la forme première de chaque
individu. Ces filaments étaient très peu nombreux en espèces, et, de
même que chaque corps chimique est doué d'affinités particulières qui
déterminent la nature des composés qu'il produira dans les diverses
circonstances où il sera placé, de même les filaments vivants primitifs
étaient doués de facultés différentes, qui ont déterminé, dans une large
mesure, la marche de leur évolution ultérieure. Étant données les
ressemblances manifestes que présentent tous les animaux à sang chaud,
il est probable que tous ces animaux descendent d'une même sorte de
filament primitif; peut-être les mêmes filaments ont-ils aussi donné
naissance aux autres animaux à sang rouge, mais froid. Les habitudes
spéciales des poissons semblent autoriser à leur attribuer une origine
particulière; mais les intermédiaires qui les unissent aux animaux à
sang chaud plaident cependant en faveur de leur parenté avec ces
derniers.
«Les insectes sans ailes, de l'araignée au scorpion ou de la puce au
homard, les insectes ailés, du moustique ou de la fourmi à la guêpe ou à
la libellule, diffèrent, au contraire, si complètement les uns des
autres et sont si éloignés des animaux à sang rouge, aussi bien sous le
rapport de la forme du corps que sous celui du genre de vie, qu'on ne
peut guère admettre qu'ils proviennent d'un filament vivant de même
sorte que celui qui a produit les classes diverses d'animaux à sang
rouge... Il y a encore une autre classe d'animaux, que Linné a désignés
sous le nom de vers, qui présentent une structure plus simple que ceux
déjà mentionnés. La simplicité de leur structure n'apporte cependant
aucun argument contre l'hypothèse qu'ils aient été produits par un seul
filament vivant.» En d'autres termes Erasme Darwin considère les
vertébrés, les articulés et les vers comme trois types organiques qui se
sont développés simultanément et parallèlement et qui sont, tous les
trois, partis de formes organiques également simples, mais douées de
propriétés différentes.
Si les trois lignées admises par le savant anglais ne correspondent pas
à ce que nous connaissons aujourd'hui des rapports des organismes,
l'idée première que plusieurs types organiques se sont constitués et
développés d'une façon indépendante doit être encore, de nos jours,
considérée comme la seule forme du transformisme qui soit d'accord avec
les données de la paléontologie. La réduction de toutes les formes
animales à trois lignées distinctes témoigne que, dès 1794, plusieurs
années par conséquent avant la publication des premiers travaux de
Cuvier, Erasme Darwin avait déjà saisi l'intime parenté des animaux
composant les quatre premières classes de Linné et les différences
considérables qui les séparent de ceux de la cinquième classe; mais le
philosophe anglais laissait la sixième dans le chaos d'où Cuvier devait
peu d'années après la tirer.
Chacun des filaments vivants qui est devenu la souche des trois grandes
lignées animales avait en lui une sorte de devenir résultant de
propriétés dont il avait été originairement doué; mais son évolution,
dans chaque cas particulier, a été réglée, en partie, par les sensations
éprouvées par l'animal parvenu à un stade déterminé, par la peine ou le
plaisir qu'il a éprouvé, les efforts qu'il a faits pour prolonger son
bonheur ou se soustraire à ses souffrances. L'eau et l'air étant fournis
aux animaux à profusion, trois ordres de besoins ont surtout excité les
convoitises des animaux et par conséquent contribué à changer leurs
formes: le besoin de se reproduire, le besoin de se nourrir, le besoin
de vivre en sûreté. Ils ont acquis les armes nécessaires pour défendre
contre leurs rivaux les compagnes, la nourriture, les retraites qu'ils
avaient conquises. Erasme Darwin, décrivant cette évolution, s'élève
presque à la conception de la lutte par la vie et de la sélection
naturelle car il finit par dire: «Le but de ces batailles entre les
mâles paraît être d'assurer la conservation de l'espèce par le moyen des
individus les plus forts et les plus actifs[19].» Au lieu de dire le
_but_, Charles Darwin aurait dit la _conséquence_; cette différence doit
être signalée. Sur la réalité de la sélection naturelle, le grand-père
et le petit-fils sont d'accord; mais le point de vue philosophique
auquel ils se placent est fort différent: pour Erasme Darwin, comme pour
Lamarck, les animaux acquièrent des organes en vue de la satisfaction de
tel ou tel besoin; pour Charles Darwin, ces organes apparaissent
accidentellement; la sélection naturelle conserve et perfectionne ceux
qui sont utiles et laisse s'éteindre ceux qui ne le sont pas. Ainsi les
animaux et les végétaux s'adaptent à des conditions d'existence
déterminées sans que ces conditions agissent sur les individus pour les
modifier, sans que ces individus eux-mêmes soient soumis à la nécessité
de chercher à se mettre en harmonie avec elles.
Si ingénieuses qu'elles soient, les hypothèses d'Erasme Darwin nous
laissent profondément ignorants sur la cause première de l'apparition
des organismes. Elles nous font remonter jusqu'à la création des
filaments vivants primitifs et s'arrêtent là. Une telle solution devait
paraître insuffisante à bien des penseurs du XVIIIe siècle. Déjà, au
XVIIe, Descartes avait cherché, sans grand succès, il est vrai, à
expliquer par la seule étendue et le seul mouvement la formation des
animaux et de l'homme. Maupertuis[20] constate cet échec; mais, en
dehors de là il n'y a plus pour lui que deux systèmes: douer la matière
de propriétés spéciales qui, venant s'ajouter à celles qu'on lui accorde
déjà, l'auront rendue capable de produire spontanément les formes
vivantes avec toutes leurs facultés y compris les facultés
intellectuelles; ou bien admettre que tous les animaux, toutes les
plantes sont aussi anciennes que le monde, et que tout ce que nous
prenons, dans ce genre, pour des productions nouvelles, résulte
simplement du développement et de l'accroissement de parties que leur
petitesse avait tenue jusque-là cachées. C'est le système de
l'emboîtement des germes adopté par Vallisneri, Leibnitz et Bonnet.
«Par ce système d'une formation simultanée, qui ne demandait plus que le
développement successif et l'accroissement des parties d'individus tout
formés et contenus les uns dans les autres, on crut s'être mis en état
de résoudre toutes les difficultés; on ne fut plus en peine que de
savoir où placer ces magasins inépuisables d'individus. Les uns les
placèrent dans un sexe, les autres dans l'autre; et chacun pendant
longtemps fut content de ses idées.
«Cependant si l'on examine avec plus d'attention ce système, on voit
qu'au fond il n'explique rien; que supposer tous les individus formés
par le Créateur dans un même jour de la création est plutôt raconter un
miracle que donner une explication physique; qu'on ne gagne rien par
cette simultanéité, puisque ce qui nous paraît successif est toujours
pour Dieu simultané.»
La doctrine de l'emboîtement des germes étant ainsi repoussée,
Maupertuis se range à la doctrine du transformisme, entendue, il est
vrai, d'une façon assez particulière. Par un procédé familier aux
théoriciens mais qui est plutôt un moyen de se mettre l'esprit en repos
qu'une véritable explication, il transporte aux particules matérielles
invisibles les propriétés intellectuelles les plus importantes des corps
vivants: le désir, l'aversion, la mémoire, l'habitude, etc., et il
déduit, de ces propriétés gratuitement attribuées à toutes les
particules matérielles, tout un système d'évolution:
«Les éléments propres à former le fœtus nagent dans les semences des
animaux père et mère; mais chacun, extrait de la partie semblable à
celle qu'il doit former, conserve une espèce de _souvenir_ de son
ancienne situation et l'ira reprendre toutes les fois qu'il le pourra
pour former dans le fœtus la même partie. De là, dans l'ordre ordinaire,
la conservation des espèces et la ressemblance aux parents.»
C'est, à bien peu de chose près, l'hypothèse que Charles Darwin a
développée de nouveau, sous le nom de _pangénèse_, dans son livre sur
les _Variations des animaux et des plantes sous l'action de la
domestication_.
«Si quelques éléments manquent dans les semences, ou qu'ils ne puissent
s'unir, ajoute Maupertuis, il naît de ces monstres auxquels il manque
quelque partie. Si les éléments se trouvent en trop grande quantité, ou
qu'après leur union ordinaire quelque partie restée découverte permette
à une autre de venir s'y appliquer, il naît un monstre à parties
superflues.
«Si les éléments partent d'animaux de différentes espèces, dans
lesquelles il reste encore assez de rapport entre les éléments, les uns
plus attachés à la forme du père, les autres à la forme de la mère, ces
éléments par leur union feront des métis...
«C'est une chose assez ordinaire de voir un enfant ressembler plus à
quelqu'un de ses aïeux qu'à ses plus proches parents. Les éléments qui
forment quelques-uns de ses traits peuvent avoir mieux conservé
l'_habitude_ de leur situation dans l'aïeul que dans le père, soit parce
qu'ils auront été dans l'un plus longtemps unis qu'ils ne l'auront été
dans l'autre, soit par quelque degré de force de plus pour s'unir, et
alors ils se seront placés dans le fœtus comme ils l'étaient dans
l'aïeul.»
Voilà encore des explications de l'hérédité, de l'atavisme, des
caractères des métis, peu différentes de celles auxquelles, de nos
jours, s'arrêtera _provisoirement_ Charles Darwin. Mais Maupertuis
demande, en outre, à son hypothèse l'explication de l'origine des
espèces nouvelles.
«Ne pourrait-on pas expliquer, dit-il, comment de deux seuls individus
la multiplication des espèces dissemblables aurait pu s'ensuivre? Elles
n'auraient dû leur première origine qu'à quelques productions fortuites,
dans lesquelles les parties élémentaires n'auraient pas retenu l'ordre
qu'elles tenaient dans les animaux pères et mères; chaque degré d'erreur
aurait fait une nouvelle espèce; et à force d'écarts répétés serait
venue la diversité infinie des animaux que nous voyons aujourd'hui,
diversité qui s'accroîtra peut-être encore avec le temps, mais à
laquelle peut-être la suite des siècles n'apporte que des accroissements
imperceptibles.»
C'est la théorie de la descendance nettement exposée. Maupertuis a même
cherché à expliquer par une sorte d'incompatibilité née d'habitudes
différentes cette singulière stérilité des métis, qui maintient séparées
les espèces et empêche les formes animales de varier au delà de
certaines limites. Il ne nous enseigne pas, à la vérité, comment ces
habitudes différentes ont été acquises, et la démonstration de cette
conséquence, à peine entrevue jusque-là de la sélection naturelle,
demeure la grande nouveauté contenue dans l'œuvre de Charles Darwin.
Maupertuis considère d'ailleurs le mode de développement des animaux et
des plantes comme ne différant pas essentiellement, dans le fond, de
celui que nous montrent les cristaux. Ainsi le monde vivant et le monde
minéral sont étroitement unis, ce qui devait être, du moment qu'on
supposait à la matière une sensibilité, une mémoire, des affections et
des haines, toutes facultés ordinairement considérées comme appartenant
en propre aux plus élevés des êtres vivants.
* * * * *
C'est une dissertation de Maupertuis, publiée en 1751 sous le nom du
docteur Baumann d'Erlang, que Diderot[21] discute dans ses _Pensées sur
l'interprétation de la nature_. Il ne se prononce pas sur la question de
savoir si la matière est inerte ou vivante, et si la matière inerte peut
spontanément devenir vivante; mais il pense qu'il suffit, pour expliquer
l'animal, de douer les molécules organiques d'une sorte de sensibilité
rudimentaire qui les pousse à rechercher sans cesse la situation qui
est, pour elles, la plus commode de toutes. L'animal est alors «un
système de différentes molécules organiques, qui, par l'impulsion d'une
sensation semblable à un toucher obtus et sourd, que celui qui a créé la
matière en général leur a donné, se sont combinées jusqu'à ce que
chacune ait rencontré la place la plus convenable à sa figure et à son
repos[22].» Cette place, la plus convenable de toutes, peut changer avec
les modifications sans nombre qu'apportent dans les relations des
molécules la course incessante de celles qui ne sont pas parvenues à
conquérir le repos. Aussi Diderot se demande-t-il «si les plantes ont
toujours été et seront toujours telles qu'elles sont; si les animaux ont
toujours été et seront toujours tels qu'ils sont, et il ajoute:
«De même que, dans les règnes animal et végétal, un individu commence
pour ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, n'en serait-il pas
de même des espèces entières? Si la foi ne nous apprenait que les
animaux sont sortis des mains du créateur tels que nous les voyons, et
s'il était permis d'avoir le moindre doute sur leur commencement et sur
leur fin, le philosophe, abandonné à ses conjectures, ne pourrait-il pas
soupçonner que l'animalité avait de toute éternité ses éléments
particuliers épars et confondus dans la masse de la matière; qu'il est
arrivé à ces éléments de se réunir, parce qu'il était possible que cela
se fît; que l'embryon formé de ces éléments a passé par une infinité
d'organisations et de développements; qu'il a eu par succession du
mouvement, de la sensation, des idées, de la pensée, de la réflexion, de
la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des gestes, des
sons, des sons articulés, une langue, des lois, des sciences et des
arts; qu'il s'est écoulé des millions d'années entre chacun de ces
développements; qu'il a peut-être encore d'autres développements à
prendre et d'autres accroissements à subir qui nous sont inconnus; qu'il
a eu ou qu'il aura un état stationnaire; qu'il s'éloigne ou qu'il
s'éloignera de cet état par un dépérissement éternel, pendant lequel ses
facultés sortiront de lui comme elles y étaient entrées; qu'il
disparaîtra peut-être de la nature ou plutôt qu'il continuera d'y
exister, mais sous une forme et avec des facultés tout autres que celles
qu'on lui remarque dans cet instant de la durée?»
À côté de Linné, naturaliste et observateur, voilà donc presque de son
temps le problème de la transformation graduelle des espèces nettement
posé par les philosophes du XVIIIe siècle. Aucun d'eux ne réussit à
découvrir la voie qu'il fallait parcourir pour la résoudre. Mais un
autre naturaliste, aussi puissamment doué que Linné, quoique d'un génie
bien différent, libre d'ailleurs de toute attache dogmatique, assez fort
pour se dégager de toute idée préconçue, s'engage dans une direction où
le suivront bientôt une succession ininterrompue de brillants disciples.
Cet homme, c'est Buffon. Avec lui s'ouvre pour la philosophie zoologique
une ère nouvelle. Tout va désormais se préciser, et le progrès se
précipitera à ce point qu'un demi-siècle fera plus pour la conquête de
la vérité que tous les siècles écoulés depuis Aristote.
CHAPITRE VII
BUFFON
Opposition de Buffon aux classifications; elles conduisent
nécessairement au transformisme.--Utilité des systèmes
artificiels.--Distribution géographique des animaux.--Probabilité de
modifications dans les espèces.--Espèces éteintes: lutte pour la
vie.--Opposition à la doctrine des causes finales.--Principe de la
continuité.
L'œuvre de Buffon est inspirée par une conception de la zoologie tout
autre que celle dont l'œuvre de Linné représente le plus complet
développement. Pour Linné, la classification résume, pour ainsi dire,
toute la philosophie zoologique. La recherche de la _méthode naturelle_
est, pour lui, le but suprême vers lequel doivent tendre tous les
efforts; il conçoit la nature immuable, il n'y a donc rien à expliquer;
le naturaliste doit simplement chercher à comprendre le dessein de la
création et tâcher d'en reproduire le plan dans ses systèmes. Buffon
laisse entièrement de côté tout l'appareil de divisions et de
subdivisions plus ou moins symétriquement ordonnées dans lequel les
élèves de Linné tendent déjà à enfermer la science; il étudie chaque
espèce animale en elle-même, et, au lieu de fermer, comme l'illustre
Suédois, la question de l'espèce par une définition dogmatique, il
laisse, au contraire, la porte toute grande ouverte aux études et aux
interprétations, en se demandant tout d'abord si l'espèce est variable,
pourquoi elle varie et dans quelles limites peuvent être comprises ses
variations.
On a donné diverses explications de l'aversion de Buffon pour les
systèmes. Le président Lamoignon de Malesherbes l'accuse de les rejeter,
parce qu'il ne les connaît pas; Daubenton le représente comme n'ayant
pas bien entendu la méthode de Linné; Plourens accepte tous ces
reproches et laisse entrevoir qu'il soupçonne Buffon d'une jalousie
quelque peu haineuse à l'égard du grand naturaliste suédois. Malgré
l'autorité qui s'attache à ces trois noms, dont deux appartiennent à des
hommes éminents, amis et collaborateurs de Buffon, on regretterait
d'être obligé de croire à leurs assertions. Reprocher à un homme du
savoir et de la haute intelligence de Buffon de repousser les systèmes
parce qu'il ne les connaît pas, paraîtra bien étonnant, si l'on
considère que le _système de la nature_ était loin d'être aussi
compliqué du temps de Linné que de nos jours. Il eût suffi de quelques
semaines à Buffon pour se mettre entièrement au courant de tout ce qui
touche les mammifères, et peut-on croire qu'il n'aurait pas consenti, en
commençant son _Histoire naturelle_, à consacrer quelques semaines à ce
travail, s'il l'avait jugé nécessaire à la perfection de son œuvre?
D'autre part, quand on voit Buffon se corriger sans cesse, chercher à
rendre toujours plus claires et plus précises ses idées, abandonner
celles qui ne lui paraissent plus exactes, reprendre celles qu'il avait
d'abord repoussées, mettre sans fausse honte ses nombreux lecteurs au
courant de tout le travail intime de sa pensée, peut-on admettre qu'une
simple question d'amour-propre lui aurait fait condamner les méthodes
s'il avait vu en elles l'expression vraie de la science? Quant au
reproche de jalousie, en quoi le comte de Buffon, riche, comblé
d'honneurs et de gloire, considéré par tous comme un savant de premier
ordre, comme un littérateur de génie, habitant la plus belle capitale,
admis à la cour la plus brillante de l'Europe, pouvait-il envier un
professeur de l'université d'Upsal, illustre sans doute, mais d'une
illustration bien modeste par rapport au bruyant renom du noble
académicien, surintendant du jardin du roi et du cabinet d'histoire
naturelle de Paris? Faut-il enfin penser, avec Daubenton, que Buffon
n'ait pas entendu la méthode de Linné, lorsqu'il écrit: «Classer l'homme
avec le singe, le lion avec le chat, dire que le lion est un chat à
crinière et à queue longue, c'est dégrader, défigurer la nature, au lieu
de la décrire et de la dénommer?»
«Buffon, dit Daubenton, veut jeter du ridicule sur les naturalistes qui
ont mis le chat et le lion sous un même genre. Il fait dire à Linné que
le lion est chat à crinière et à longue queue. Certainement le chat
n'est pas un lion, et ce n'est pas ce que Linné a voulu dire. L'auteur
qui le critique n'a pas bien entendu la méthode de Linné; s'il avait
seulement parcouru les espèces rapportées sous le genre appelé _felis_,
chat, il y aurait trouvé l'espèce du lion et celle du chat... Cette
équivoque est venue de la manière de dénommer les genres, en leur
donnant le nom de l'une des espèces qu'ils comprennent.» L'avenir a
montré que Buffon avait beaucoup mieux compris que ne le suppose
Daubenton les conséquences nécessaires du système de Linné et des
classifications en général; peut-être même Buffon avait-il mieux vu que
Linné lui-même dans quelle direction les nomenclateurs devaient
entraîner la zoologie; ce sont ces conséquences, c'est cette direction
que Buffon redoute, au moins momentanément; il le dit en termes exprès
et qui montrent que les raisons de son opposition à Linné sont d'un
ordre incomparablement plus relevé que celles indiquées par Lamoignon de
Malesherbes et Flourens.
Avant d'aborder l'histoire des animaux, Buffon a écrit, avec une largeur
de vues inconnue jusqu'à lui, l'histoire naturelle de l'homme. Il
l'avait placé si haut dans la nature qu'il en faisait presque un dieu.
L'une des premières conséquences des classifications était de faire
rentrer l'homme dans le règne animal. L'homme, pour Linné, n'était que
le représentant le plus élevé de l'ordre des Primates, dans lequel il se
trouvait rapproché des singes. D'autre part, voulant exprimer les degrés
divers de ressemblances des animaux, les élèves de Linné avaient comparé
les êtres vivants à une grande famille et, afin de rendre plus sensible
à l'esprit la similitude d'organisation des animaux d'un même groupe,
employé pour dénommer les différentes divisions du règne animal les
termes mêmes qui, dans le langage ordinaire, désignent un ensemble
d'hommes ayant entre eux un certain degré de parenté, tels que les mots
_famille_ et _tribu_. Le mot _genre_ lui-même ne saurait s'appliquer, si
on le prend à la lettre, qu'à des animaux ayant un progéniteur commun.
Il n'y a là bien certainement, dans l'esprit de Linné et de ses
disciples, que de simples comparaisons, des métaphores destinées à
rendre plus facilement intelligible l'économie de l'arrangement
méthodique des animaux; à cela Linné qui, «compte autant d'espèces qu'il
est sorti de couples des mains du Créateur», Linné, qui admet comme un
axiome l'immuabilité de la nature, ne saurait voir aucun danger.
Beaucoup moins biblique, habitué déjà par ses études sur la terre, par
ses études sur l'homme à compter avec les modifications graduelles et de
notre globe et de notre espèce, Buffon pressent que les choses ne se
sont pas passées aussi simplement que le veut Linné; il craint que des
esprits trop aventureux, cédant à un entraînement qu'il commence déjà à
éprouver lui-même, ne veuillent scruter l'origine même des êtres
vivants, qu'ils ne prennent dans leur sens absolu les termes imagés de
Linné, qu'ils ne considèrent comme réellement unis par les liens du sang
les animaux rapprochés dans une même famille par les nomenclateurs; dès
lors, l'homme sera pour le moins un cousin des singes, et Buffon recule
devant l'énormité de cette conclusion. Tout cela, il le dit lui-même et
il est assez étonnant qu'on ait accepté les diverses explications qui
ont été données de son oppositions aux classifications linéennes, sans
s'arrêter à la sienne qui est cependant la seule conforme à son génie.
Le passage où le grand naturaliste exprime sa façon de penser, à cet
égard, mérite d'être cité en entier; il se trouve presque au début de
l'histoire naturelle des Quadrupèdes; c'est l'exorde d'un chapitre,
remarquable de tout point, consacré à l'un des plus humbles de nos
animaux domestiques, l'âne.
«À considérer cet animal, dit Buffon, même avec des yeux attentifs et
dans un assez grand détail, il paraît n'être qu'un cheval dégénéré... On
pourrait attribuer les légères différences qui se trouvent entre ces
deux animaux à l'influence très ancienne du climat, de la nourriture et
à la succession fortuite de plusieurs générations de petits chevaux
sauvages à demi dégénérés, qui peu à peu auraient dégénéré davantage, se
seraient ensuite dégradés autant qu'il est possible, et auraient à la
fin produit à nos yeux une espèce nouvelle et constante, ou plutôt une
succession d'individus semblables, tous constamment viciés de la même
façon, et assez différents des chevaux pour pouvoir être regardés comme
formant une autre espèce. Ce qui paraît favoriser cette idée, c'est que
les chevaux varient beaucoup plus que les ânes par la couleur de leur
poil, qu'ils sont par conséquent plus anciennement domestiqués, puisque
tous les animaux domestiques varient par la couleur beaucoup plus que
les animaux sauvages de la même espèce... D'autre côté, si l'on
considère la différence du tempérament, du naturel, des mœurs, du
résultat, en un mot de l'organisation de ces deux animaux et surtout
l'impossibilité de les mêler pour en faire une espèce commune ou même
une espèce intermédiaire qui puisse se renouveler, on paraît encore
mieux fondé à croire que ces deux animaux sont chacun d'une espèce aussi
ancienne que l'autre et originairement aussi essentiellement différents
qu'ils le sont aujourd'hui... L'âne et le cheval viennent-ils donc
originairement de la même souche? Sont-ils, comme le disent les
nomenclateurs, de la même _famille_? ou n'ont-ils pas toujours été des
animaux différents?
«Cette question, dont les physiciens sentiront bien la généralité, les
difficultés, les conséquences, et que nous avons cru devoir traiter dans
cet article, parce qu'elle se présente pour la première fois, tient à la
production des êtres de plus près qu'aucune autre et demande, pour être
éclaircie, que nous considérions la nature sous un point de vue nouveau.
Si, dans l'immense variété que nous présentent tous les êtres animés qui
peuplent l'univers, nous choisissons un animal, ou même le corps de
l'homme, pour servir de base à nos connaissances, nous trouverons que,
quoique tous ces êtres existent solitairement et que tous varient par
des différences graduées à l'infini, _il existe en même temps un dessein
primitif et général qu'on peut suivre très loin_ et dont les
dégradations sont bien plus lentes que celles des figures et des autres
rapports apparents, car, sans parler des organes de la digestion, de la
circulation et de la génération, qui appartiennent à tous les animaux et
sans lesquels l'animal cesserait d'être animal et ne pourrait ni
subsister ni se reproduire, il y a, dans les parties mêmes qui
contribuent le plus à la variété de la forme extérieure, une prodigieuse
ressemblance qui nous rappelle nécessairement l'idée d'un premier
dessein, sur lequel tout semble avoir été conçu... Que l'on considère
séparément quelques parties essentielles à la forme, les côtes, par
exemple; on les trouvera dans tous les quadrupèdes, dans les oiseaux,
dans les poissons, et on en suivra les vestiges jusque dans la tortue;
que l'on considère, comme l'a remarqué M. Daubenton, que le pied d'un
cheval, en apparence si différent de la main de l'homme, est cependant
composé des mêmes os, et l'on jugera si cette ressemblance cachée n'est
pas plus merveilleuse que les différences apparentes, si cette
conformité constante et ce dessein suivi de l'homme aux quadrupèdes, des
quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux, des oiseaux aux
reptiles, des reptiles aux poissons, etc., dans lesquels les parties
essentielles, comme le cœur, les intestins, l'épine du dos, les sens,
etc., se trouvent toujours, ne semblent pas indiquer qu'_en créant les
animaux l'Être suprême n'a voulu employer qu'une seule idée et la varier
en même temps de toutes les manières possibles_, afin que l'homme pût
admirer également et la magnificence de l'exécution et la simplicité du
dessein.
«Dans ce point de vue, non seulement l'âne et le cheval, mais même
l'homme, le singe, les quadrupèdes et tous les animaux pourraient être
considérés comme ne formant qu'une seule et même _famille_; mais en
doit-on conclure que, dans cette grande et nombreuse famille que Dieu
seul a conçue et tirée du néant, il y ait d'autres petites _familles_
projetées par la nature et produites par le temps, dont les unes ne
seraient composées que de deux individus, comme le cheval et l'âne;
d'autres de plusieurs individus, comme celle de la belette, de la
martre, du furet, de la fouine, etc., et de même que, dans les végétaux,
il y ait des familles de dix, vingt, trente, etc., plantes? Si ces
familles existaient, en effet, elles n'auraient pu se former que par le
mélange, la variation et la dégénération des espèces originaires. _Si
l'on admet une fois qu'il y ait des familles dans les plantes et dans
les animaux, que l'âne soit de la famille du cheval, et qu'il n'en
diffère que parce qu'il a dégénéré, on pourra dire également que le
singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme dégénéré, que
l'homme et le singe ont une origine commune, comme le cheval et l'âne_;
que chaque famille, tant dans les animaux que dans les végétaux, n'a eu
qu'une seule souche; _et même que tous les animaux ne sont venus que
d'un seul animal, qui, dans la succession des temps, a produit, en se
perfectionnant et en dégénérant, toutes les races des autres animaux_.
«Les naturalistes qui établissent si légèrement des familles dans les
animaux et dans les végétaux ne paraissent pas avoir senti toute
l'étendue de ces conséquences, qui réduisaient le produit de la création
à un nombre d'individus aussi petit qu'on voudra... Mais non; il est
certain, _par la révélation_, que tous les animaux ont également
participé à la grâce de la création; que les deux premiers de chaque
espèce, et de toutes les espèces, sont sortis tout formés des mains du
Créateur; et l'on doit croire qu'ils étaient tels à peu près qu'ils nous
sont aujourd'hui représentés par leurs descendants.»
Ce passage est important à plus d'un titre: on y voit d'abord nettement
et complètement exposée la théorie de l'unité de plan de composition du
règne animal, que Geoffroy Saint-Hilaire devait plus tard pousser
jusqu'à ses dernières conséquences; la fixité des espèces, que Buffon
rejettera plus tard, s'y trouve affirmée sans réserves et presque dans
les mêmes termes que par Linné; enfin, ce que Buffon condamne, ce n'est
pas tant, en définitive, les classifications en elles-mêmes que la
tendance des classificateurs à représenter leurs systèmes comme l'image
fidèle de la nature; ce qu'il repousse surtout, ce sont les familles
dites _naturelles_ et il repousse ces familles parce qu'on les prétend
naturelles; on ne peut les comprendre que comme résultant de
modifications subies par l'une des espèces qu'elles contiennent, et
alors «il n'y aurait plus de bornes à la puissance de la nature, et l'on
n'aurait pas tort de supposer que d'un seul être elle a su tirer, avec
le temps, tous les autres êtres organisés.»
Buffon est d'ailleurs bien loin de nier l'utilité des systèmes. «Il faut
de plus considérer, dit-il, que, quoique la marche de la nature se fasse
par nuances et par degrés souvent imperceptibles, les intervalles de ces
nuances et de ces degrés ne sont pas égaux à beaucoup près; que plus les
espèces sont élevées, moins elles sont nombreuses, et plus les
intervalles des nuances qui les séparent y sont grands; que les petites
espèces, au contraire, sont très nombreuses et en même temps plus
voisines les unes des autres, en sorte qu'on est d'autant plus tenté de
les confondre ensemble dans une même _famille_, qu'elles nous
embarrassent et nous fatiguent davantage par leur multitude et par leurs
petites différences, dont nous sommes obligés de nous charger la
mémoire. Mais il ne faut pas oublier que ces _familles_ sont notre
ouvrage, que nous ne les avons faites que pour le soulagement de notre
esprit; que, s'il ne peut comprendre la suite réelle de tous les êtres,
c'est notre faute et non pas celle de la nature, qui ne connaît point
les prétendues familles et ne contient, en effet, que des individus.»
Voilà nettement tracée la marche suivie par Buffon dans l'_Histoire
naturelle des animaux_. Si l'on n'admet pas que les êtres vivants
descendent d'un ancêtre primitif unique, si l'on n'admet pas, comme nous
dirions maintenant, le _transformisme_, les classifications ne sont que
des artifices de notre esprit; elles sont inutiles là où nous pouvons
embrasser le détail des faits, et comme leurs auteurs, on ne l'a que
trop vu depuis, prétendent les substituer à la vraie science, elles sont
dangereuses; Buffon n'en fait que peu d'usage tant qu'il traite des gros
mammifères: il rapproche cependant les animaux voisins, le cheval et
l'âne, le bœuf et le mouton, les diverses espèces de cochons; le cerf,
le daim et le chevreuil; le loup et le renard; la loutre, la
saricovienne, les fouines, les martres, le putois, le furet, le touan,
l'hermine et le grison, les diverses espèces de rongeurs, etc. Les
séries naturelles sont parfaitement saisies; mais Buffon les rompt de
propos délibéré, par les raisons qu'il a lui-même exposées. Il n'y
revient à peu près complètement que lorsqu'il s'agit des oiseaux, dont
la multiplicité est telle qu'on risquerait de s'égarer à chaque instant,
si leur histoire n'était pas faite avec ordre et méthode. C'est le
moment d'avoir recours à l'instrument imaginé par les nomenclateurs, et
Buffon en a si bien compris le mécanisme que la plupart de ses groupes
naturels n'ont été modifiés que dans le détail.
La détermination de Buffon de ne pas s'astreindre à suivre une méthode
de classification a eu d'ailleurs d'heureuses conséquences. Il faut bien
adopter dans l'exposition un ordre quelconque. Buffon décrit d'abord les
animaux domestiques, puis les animaux sauvages d'Europe, les animaux
sauvages de l'ancien continent et enfin ceux du nouveau continent. En
d'autres termes, quand il n'a pas de motifs de faire autrement, il
procède par _faunes_; son attention est ainsi appelée sur les caractères
généraux que présentent ces faunes, sur la distribution géographique des
animaux et les causes qui l'ont déterminée; là, Buffon a mérité d'être
considéré comme le fondateur de la géographie zoologique; mais ces
études successives l'ont amené à modifier profondément ses idées sur
l'origine des espèces. En comparant les faunes des deux continents, il
est conduit à croire à la variabilité des espèces, contre laquelle il
s'était d'abord élevé; il devient transformiste. De même, un siècle plus
tard, Darwin, durant son célèbre voyage autour du monde, concevra la
doctrine qui devait immortaliser son nom, en voyant se succéder sous ses
yeux les faunes à la fois diverses et intimement unies des grandes
régions du globe.
Après avoir montré que les animaux communs à l'Europe et à l'Amérique
sont peu nombreux, Buffon fait remarquer que la plupart des animaux
européens n'en ont pas moins leurs analogues en Amérique, mais que les
animaux du nouveau monde sont toujours plus petits que ceux qui leur
correspondent dans l'ancien, et il se résume en disant:
«En tirant des conséquences générales de tout ce que nous avons dit,
nous trouverons que l'homme est le seul des êtres vivants dont la nature
soit assez forte, assez étendue, assez flexible pour pouvoir subsister,
se multiplier partout et se prêter aux influences de tous les climats de
la terre; nous verrons évidemment qu'aucun des animaux n'a obtenu ce
grand privilège; que, loin de pouvoir se multiplier partout, la plupart
sont bornés et confinés dans de certains climats et même dans des
contrées particulières. L'homme est en tout l'ouvrage du ciel; les
animaux ne sont à beaucoup d'égards que des productions de la terre;
ceux d'un continent ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y
trouvent sont altérés, rapetisses, changés au point d'être
méconnaissables. En faut-il plus pour être convaincu que l'empreinte de
leur forme n'est pas inaltérable? que leur nature, beaucoup moins
constante que celle de l'homme, peut varier et même se changer
absolument avec le temps; que, par la même raison, les espèces les moins
parfaites, les plus délicates, les plus pesantes, les moins agissantes,
les moins armées, etc., ont déjà disparu ou disparaîtront avec le temps?
Leur état, leur vie, leur être dépendent de la forme que l'homme donne
ou laisse à la surface de la terre.»
Une évolution considérable s'est donc faite dans les idées de Buffon:
l'espèce est maintenant variable; son état dépend de celui du milieu où
elle vit, et, si une part trop grande est encore attribuée à l'influence
de l'homme, ce grand fait de la disparition spontanée des espèces les
moins bien douées par rapport au milieu où elles vivent, ce grand
phénomène, de la _sélection naturelle_ est déjà entrevu: «Le prodigieux
_mammouth_ n'existe plus nulle part. Cette espèce était certainement la
première, la plus grande, la plus forte de tous les quadrupèdes;
puisqu'elle a disparu, combien d'autres, plus petites, plus faibles et
moins remarquables, ont dû périr sans nous avoir laissé ni témoignages,
ni renseignements sur leur existence passée! Combien d'autres espèces
s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées ou dégradées par les
grandes vicissitudes de la terre et des eaux, par l'abandon ou la
culture de la nature, par la longue influence d'un climat devenu
contraire ou favorable, ne sont plus les mêmes qu'elles étaient
autrefois!»
Non seulement des espèces disparaissent, mais il en apparaît aussi de
nouvelles: Buffon, qui l'avait d'abord énergiquement nié, l'admet
aujourd'hui, puisque tous les animaux d'Amérique se sont formés
récemment: «Il ne serait donc pas impossible que, même sans intervertir
l'ordre de la nature, tous les animaux du nouveau monde ne fussent, en
définitive, les mêmes que ceux de l'ancien, desquels ils auraient
autrefois tiré leur origine; on pourrait dire que, en ayant été séparés
dans la suite par des mers immenses ou des terres impraticables, ils
auront avec le temps reçu toutes les impressions, subi tous les effets
d'un climat devenu nouveau lui-même et qui aurait aussi changé de
qualité par les causes qui ont produit la séparation; que, par
conséquent, ils se seront avec le temps rapetissés, dénaturés. Mais cela
ne doit pas nous empêcher de les regarder aujourd'hui comme des animaux
d'espèces différentes: de quelque cause que vienne cette différence,
qu'elle ait été produite par le temps, le climat et la terre ou qu'elle
soit de même date que la création, elle n'en est pas moins réelle. La
nature, je l'avoue, est dans un mouvement de flux continuel; mais c'est
assez pour l'homme de la saisir dans l'instant de son siècle et de jeter
quelques regards en arrière et en avant pour tâcher d'entrevoir ce que
jadis elle pouvait être et ce que dans la suite elle pourra
devenir[23].»
Dans ce discours, Buffon s'élève encore contre les classifications; mais
cette fois c'est surtout à cause de l'abus qu'en font les nomenclateurs,
qui, au lieu de rechercher les modifications dont chaque forme
spécifique est susceptible, multiplient indéfiniment les espèces pour le
vain plaisir d'accoler leur nom à ces futiles découvertes; Buffon n'en
est pas moins sur le chemin de la conversion. D'abord partisan de la
fixité des espèces, et, pour cette raison, opposé aux classifications,
il est devenu transformiste; l'évolution qui s'est faite dans ses idées
est d'autant plus complète qu'il a pris soin lui-même de montrer, nous
l'avons vu, qu'on ne saurait être transformiste à demi; dès lors, son
opposition à une distribution méthodique des animaux n'a plus de raison
d'être, et il écrit[24]:
«En comparant ainsi tous les animaux et en les rapportant chacun à leur
genre, nous trouverons que les deux cents espèces dont nous avons donné
l'histoire peuvent se réduire à un assez petit nombre de familles ou
souches principales desquelles il n'est pas impossible que toutes les
autres soient issues.
«Et, pour mettre de l'ordre dans cette réduction, nous séparerons
d'abord les animaux des deux continents et nous observerons qu'on peut
réduire à quinze genres et à neuf espèces isolées non seulement tous les
animaux qui sont communs aux deux continents, mais encore tous ceux qui
sont propres et particuliers à l'ancien.»
Onze de ces genres correspondent exactement à nos groupes des solipèdes,
des ruminants à cornes creuses, des ruminants à cornes pleines, des
porcins, des chiens, des viverridés, des mustélidés, des rongeurs, des
édentés, des quadrumanes, des cheiroptères; les quatre autres sont moins
heureux: Buffon isole, en effet, complètement les bœufs, réunit les
porcs-épics et les hérissons, considère comme des amphibies de même
nature les loutres, les castors et les phoques. Mais, à part cela, ses
groupes sont aussi bien délimités que ceux des autres nomenclateurs; en
fait, c'est une véritable classification des mammifères que Buffon
propose là, mais une classification généalogique, car l'auteur du
chapitre sur l'âne n'a pas oublié que les espèces composant une même
famille peuvent être considérées comme issues d'une souche commune, et
il revient sur l'idée que plusieurs espèces du Nouveau-Monde descendent
de celles de l'Ancien. Dans cette généalogie, il devient intéressant de
connaître le degré de parenté des espèces. Buffon a recours, pour le
déterminer, aux croisements, et quel programme il trace aux naturalistes
de l'avenir: «Comment pourra-t-on connaître autrement que par les
résultats de l'union mille et mille fois tentée des animaux d'espèces
différentes leur degré de parenté? L'âne est-il plus proche parent du
cheval que du zèbre? Le loup est-il plus près du chien que le renard ou
le chacal? À quelle distance de l'homme mettrons-nous les grands singes
qui lui ressemblent si parfaitement par la conformation du corps? Toutes
les espèces animales étaient-elles autrefois ce qu'elles sont
aujourd'hui? Leur nombre n'a-t-il pas augmenté ou plutôt diminué? _Les
espèces faibles n'ont-elles pas été détruites par les plus fortes_ ou
plutôt par la tyrannie de l'homme, dont le nombre est devenu mille fois
plus grand que celui d'aucune autre espèce d'animaux puissants? Quel
rapport pourrions-nous établir entre cette parenté des espèces et une
autre plus connue, qui est celle de différentes races de la même espèce?
La race, en général, ne provient-elle pas, comme l'espèce mixte, d'une
disconvenance à l'espèce pure dans les individus qui ont formé la
première souche de la race?... Combien d'autres questions à faire sur
cette seule matière, et qu'il y en a peu que nous soyons en état de
résoudre!» Qui ne reconnaît, dans ces questions de Buffon, les questions
mêmes qui sont aujourd'hui si passionnément agitées dans le monde
savant? Pour Linné, que des doutes sérieux venaient cependant assaillir
parfois, il n'y avait pas, pour ainsi dire, de question de l'espèce;
pour Buffon, l'espèce est au contraire aujourd'hui la grande énigme que
pose la nature à l'intelligence humaine, et il s'efforce de la résoudre.
Ces mêmes questions seront bientôt reprises et traitées plus
complètement; à Buffon revient l'honneur de les avoir soulevées et
hardiment abordées; il a été de la sorte l'heureux précurseur de
Lamarck, son élève enthousiaste, et d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire.
L'idée d'une filiation des êtres vivants, qui implique la variabilité
des espèces, était d'ailleurs bien plus conforme que toute autre à la
philosophie générale de Buffon. Si dans son _Premier discours sur la
manière d'étudier et de traiter l'histoire naturelle_ il n'est pas
encore dégagé de toutes les idées qui ont cours de son temps dans ce que
nous appelons le «grand public», il se montre déjà bien différent de
lui-même dans ses études sur la génération des animaux. La continuité
lui apparaît partout dans la nature; il n'admet pas même la démarcation
entre les animaux et végétaux:
«Nos idées générales ne sont que des méthodes artificielles que nous
nous sommes formées pour rassembler une grande quantité d'objets dans le
même point de vue; et elles ont, comme les méthodes artificielles dont
nous avons parlé, le défaut de ne pouvoir jamais tout comprendre; elles
sont de même opposées à la marche de la nature, qui se fait
uniformément, insensiblement et toujours particulièrement, en sorte que
c'est pour vouloir comprendre un trop grand nombre d'idées particulières
dans un seul mot que nous n'avons plus une idée claire de ce que ce mot
signifie, parce que, ce mot étant reçu, on s'imagine que ce mot est une
ligne qu'on peut tirer entre les productions de la nature, que tout ce
qui est au-dessus de cette ligne est en effet _animal_, et que tout ce
qui est au-dessous ne peut être que _végétal_, autre mot aussi général
que le premier, qu'on emploie de même comme une ligne de séparation
entre les corps organisés et les corps bruts. Mais, comme nous l'avons
déjà dit plus d'une fois, ces lignes de séparation n'existent point dans
la nature; il y a des êtres qui ne sont ni animaux, ni végétaux, ni
minéraux, et qu'on tenterait en vain de rapporter aux uns ou aux
autres... Nous avons dit que la marche de la nature se fait par degrés
nuancés et souvent imperceptibles; aussi passe-t-elle par des nuances
insensibles de l'animal au végétal; mais, du végétal au minéral, le
passage est brusque[25].»
De ce dernier fait, Buffon conclut qu'on trouvera des intermédiaires aux
êtres organisés et aux minéraux; quant aux intermédiaires entre les
animaux et les végétaux, il en signale déjà un: c'est cette hydre d'eau
douce, ce polype de la lentille d'eau, qui fut l'objet des immortelles
expériences de Trembley.
Admettre dans le règne animal un plan général auquel sont conformes
toutes les productions naturelles, admettre que ces productions passent
de l'une à l'autre par des transitions insensibles, ne saurait que
difficilement se concilier avec l'idée que tout, dans ce monde, a un
but. Aussi Buffon s'élève-t-il énergiquement contre la doctrine des
_causes finales_, qui domine la science depuis Aristote. C'est un sujet
bien modeste, l'organisation de la patte du cochon, qui lui fournit
l'occasion de combattre la tyrannie de cette doctrine: il remarque que,
des quatre doigts qui terminent cette patte, deux seulement sont
utilisés par l'animal, et il écrit: «La nature est donc bien éloignée de
s'assujettir à des causes finales dans la composition des êtres;
pourquoi n'y mettrait-elle pas quelquefois des parties surabondantes,
puisqu'elle manque si souvent d'y mettre des parties essentielles?...
Pourquoi veut-on que dans chaque individu toute partie soit utile aux
autres et nécessaire au tout? Ne suffit-il pas, pour qu'elles se
trouvent ensemble, qu'elles ne se nuisent pas, qu'elles puissent croître
sans obstacles et se développer sans s'oblitérer mutuellement? Tout ce
qui ne se nuit point assez pour se détruire, tout ce qui peut subsister
ensemble, subsiste... Mais, comme nous voulons tout rapporter à un
certain but, lorsque les parties n'ont pas des usages apparents, nous
leur supposons des usages cachés; nous imaginons des rapports qui n'ont
aucun fondement, qui n'existent pas dans la nature des choses, qui ne
servent qu'à l'obscurcir. Nous ne faisons pas attention que nous
altérons la philosophie, que nous en dénaturons l'objet, qui est de
connaître le _comment_ des choses, la manière dont la nature agit, et
que nous substituons à cet objet réel une idée vaine, en cherchant à
deviner le _pourquoi_ des faits, la fin qu'elle se propose.»
Ainsi surgissent, posés par Buffon lui-même, ce partisan d'abord si
résolu de la fixité des espèces, tous les problèmes dont la solution
aura été sans aucun doute la pensée dominante de la seconde moitié de ce
siècle: l'unité d'origine de tous les êtres vivants, animaux ou
végétaux; l'unité d'origine des animaux de même type; le peuplement par
migration des continents; la disparition des espèces anciennes, vaincues
dans ce que Darwin appellera plus tard la lutte pour la vie;
l'apparition d'espèces nouvelles par dégénérescence ou perfectionnement
des espèces déjà existantes; l'évolution graduelle de l'espèce humaine;
voilà ce qu'entrevoit Buffon à la fin de sa carrière. Et toutes ces
grandes idées que Buffon devine en quelque sorte, vers lesquelles il est
invinciblement entraîné par la puissante et rigoureuse logique de son
génie, sont précisément celles qui commencent aujourd'hui, appuyées sur
un ensemble imposant de recherches, à triompher de tous les scrupules.
Nous sommes à l'époque où l'insuffisance des moyens d'observation force
les naturalistes à demander malgré eux à des hypothèses plus ou moins
plausibles une explication provisoire des phénomènes les plus intimes de
la vie et du mystère de la reproduction. Il était impossible, dans cette
voie, d'innover beaucoup après tout ce qu'avaient tenté les anciens. En
imaginant l'existence de _molécules organiques_, indestructibles, qui
s'associent temporairement pour former les individus végétaux ou
animaux, se dissocient par la mort de chaque individu et entrent ensuite
dans la constitution d'autres organismes, Buffon se rapproche beaucoup
d'Anaxagore. Les molécules organiques n'ont rien de commun avec les
molécules des corps bruts. Il y a deux catégories de matières, la
_matière morte_ et la _matière vivante_, qui sont incapables de passer
l'une à l'autre; mais les molécules vivantes sont répandues partout, et,
quand l'animal se nourrit, il se borne à prendre là où elles se trouvent
des molécules organiques semblables à celles qui le constituent et
propres à remplacer celles qu'il peut avoir perdues.
«Un être organisé, dit-il[26], est un tout composé de parties organiques
semblables, aussi bien que nous supposons qu'un cube est composé
d'autres cubes: nous n'avons pour en juger d'autre règle que
l'expérience; de la même façon que nous voyons qu'un cube de sel marin
est composé d'autres cubes, nous voyons aussi qu'un orme est composé
d'autres petits ormes, puisqu'en prenant un bout de branche, ou un bout
de racine, ou un morceau de bois séparé du tronc, ou la graine, il
envient également un orme; il en est de même des polypes et de quelques
autres espèces d'animaux qu'on peut couper et séparer dans tous les sens
en différentes parties pour les multiplier; et, puisque c'est nôtre
règle pour juger, pourquoi jugerions-nous différemment?
«Il me paraît donc très vraisemblable, par les raisonnements que nous
venons de faire, qu'il existe réellement dans la nature une infinité de
petits êtres organisés, semblables en tout aux grands êtres organiques
qui figurent dans le monde; que ces petits êtres organisés sont composés
de parties organiques vivantes qui sont communes aux animaux et aux
végétaux; que ces parties organiques sont des parties primitives et
incorruptibles; que l'assemblage de ces parties forme à nos yeux des
êtres organisés, et que par conséquent la reproduction ou la génération
n'est qu'un changement de forme qui s'opère par la seule addition de ces
parties semblables, comme la destruction de l'être organisé se fait par
la division de ces mêmes parties... Si nous réfléchissons sur la manière
dont les arbres croissent, et si nous examinons comment d'une quantité
qui est si petite ils arrivent à un volume si considérable, nous
trouverons que c'est par la simple addition de petits êtres organisés
semblables entre eux et au tout. La graine produit d'abord un petit
arbre qu'elle contenait en raccourci; au sommet de ce petit arbre, il se
forme un bouton qui contient le petit arbre de l'année suivante, et le
bouton est une partie organique semblable au petit arbre de la première
année; au sommet du petit arbre de la seconde année, il se forme de même
un bouton qui contient le petit arbre de la troisième année; et ainsi de
suite tant que l'arbre croît en hauteur, et même, tant qu'il végète, il
se forme à l'extrémité de toutes les branches des boutons qui
contiennent en raccourci de petits arbres semblables à celui de la
première année.»
L'idée que Buffon se fait du végétal ne diffère pas de l'idée que s'en
fait Bonnet; tous deux expriment cette idée presque dans les mêmes
termes. Mais Buffon proteste tout aussitôt contre l'opinion qui voudrait
que tous les petits arbres qui sont assemblés pour en faire un grand
étaient contenus dans la graine et que l'ordre de leur développement y
était tracé. Expliquer la génération par l'hypothèse de l'emboîtement
des germes, c'est répondre à la question par la question même. «Lorsque
nous demandons, dit Buffon, comment on peut, concevoir que se fait la
reproduction des êtres, et qu'on nous répond que dans le premier être
cette reproduction était toute faite, c'est non seulement avouer qu'on
ignore comment elle se fait, mais encore renoncer à la volonté de le
concevoir.» Il dit exactement la même chose de l'hypothèse de la fixité
des espèces. Dire à ceux qui cherchent comment les espèces se sont
produites, qu'elles ont toujours été ce qu'elles sont, c'est renoncer à
la volonté de découvrir leur origine, et, au point de vue scientifique,
n'importe quelle opinion est préférable à cette décourageante doctrine.
Buffon repousse de même, à l'égard de la génération, toutes les
hypothèses qui supposent la chose faite; il repousse encore, toutes
celles qui ont pour objet les causes finales, parce que ces hypothèses,
au lieu de rouler sur les causes physiques de l'effet qu'on cherche à
expliquer, ne portent que sur des rapports arbitraires et sur des
convenances morales, et il s'arrête finalement à cette fameuse hypothèse
du _moule intérieur_, dans laquelle il suppose que la nature peut faire
des moules par lesquels elle donne aux êtres vivants non seulement leur
figure extérieure, mais aussi leur forme intérieure.
Ces mots de «moule intérieur» paraissent, au premier abord, peu faits
pour aller ensemble, attendu qu'un moule est habituellement destiné à
reproduire une surface et non les particularités de structure d'une
substance massive; mais Buffon déclare employer ces mots faute de mieux.
Pour lui, tout être vivant est donc un moule intérieur, dans lequel des
forces spéciales font pénétrer les molécules organiques de sorte que
chacune des parties du corps s'accroisse en dimension et en poids, sans
changer ni de formes ni de structure. C'est grâce à cette pénétration
des molécules organiques dans le moule intérieur, grâce à cette
«susception» que l'être vivant se développe; mais la force qui produit
le développement est aussi celle qui détermine la génération.
Il suffit, en effet, qu'il y ait dans un être vivant quelque partie
semblable au tout pour que cette partie, convenablement nourrie, soit
capable, si elle est détachée, de produire un tout indépendant identique
à celui dont elle faisait primitivement partie.
«Ainsi, dans les saules et dans les polypes, comme il y a plus de
parties organiques semblables au tout que d'autres parties, chaque
morceau de saule ou de polype qu'on retranche du corps entier devient un
saule ou un polype.
«Or, ajoute Buffon, un corps organisé dont toutes les parties seraient
semblables à lui-même, comme ceux que nous venons de citer, est un corps
dont l'organisation est la plus simple de toutes, car ce n'est que la
répétition de la même forme et une composition de figures semblables
toutes organisées de même; et c'est par cette raison que les corps les
plus simples, les espèces les plus imparfaites sont celles qui se
reproduisent, au lieu que, si un corps organisé ne contient que quelques
parties semblables à lui-même, la reproduction ne sera ni aussi facile
ni aussi abondante dans ces espèces qu'elle l'est dans celles dont
toutes les parties sont semblables au tout; mais aussi l'organisation de
ces corps sera plus composée que celle des corps dont toutes les parties
sont semblables, parce que le corps entier sera composé de parties, à la
vérité toutes organiques, mais différemment organisées; et plus il y
aura dans le corps organisé de parties différentes du tout et
différentes entre elles, plus l'organisation de ce corps sera parfaite,
et plus la reproduction sera difficile.»
Nous retrouvons ici les mêmes idées sur la perfection organique que nous
avons déjà trouvées dans Aristote et qui conduisent plus tard M. Milne
Edwards à concevoir la théorie de la division du travail physiologique.
Par la nutrition, l'être vivant ajoute sans cesse à lui-même de
nouvelles molécules, de nouvelles parties organiques; il arrive un
moment où ces nouvelles parties sont surabondantes; alors elles se
rendent de toutes les régions du corps, de tous les organes dans les
testicules du mâle, dans les ovaires de la femelle, et y forment des
liqueurs dont le mélange préalable est nécessaire à la production d'un
nouvel être vivant. Dans l'être vivant primitif, une force inconnue
faisait pénétrer dans les organes les molécules organiques les plus
propres à le grossir, celles qui ressemblaient le plus aux molécules
dont il était déjà constitué; des molécules organiques représentant les
divers organes de l'individu vont, en conséquence, se trouver réunies
dans sa semence; la même force qui les faisait pénétrer dans les organes
qui leur correspondent les agencera dans le même ordre que dans
l'individu primitif. Cette théorie de la génération fut publiée par
Buffon en 1746; Maupertuis, en 1751, n'avait fait que la reproduire,
mais les facultés intellectuelles dont il dotait toutes les particules
matérielles indistinctement lui permettaient de supprimer la force
coordinatrice de Buffon.
Dans sa théorie de la génération, Buffon n'avait pas épargné les
hypothèses; mais le grand écrivain ne se borne pas à raisonner. S'il a
des idées, c'est que les faits les lui ont suggérées. «Cherchons des
faits, dit-il, pour nous donner des idées.» Les faits, il les demande
non seulement à l'observation, mais aussi à l'expérimentation. Directeur
du Jardin des Plantes, il y rassemble des collections d'animaux de
toutes les parties du monde et les observe, toutes les fois qu'il le
peut, à l'état vivant. Entre les espèces, l'infécondité des croisements
établit une barrière incontestable; dans quelle mesure est-il possible
de franchir cette barrière? Quelle part les croisements ont-ils pu
prendre à la formation d'espèces nouvelles? Quelles sont les espèces
sauvages que l'on peut considérer comme ayant fourni à l'homme ses
espèces domestiques? Toutes ces questions, Buffon les attaque par
l'expérimentation. Le temps lui paraît un élément indispensable pour les
résoudre, et il conçoit le plan d'un établissement modèle où ces études
séculaires pourraient être poursuivies. Cet établissement, réalisé
depuis et qui, dès son origine, répand un vif éclat dans le domaine
scientifique, c'est le Muséum d'histoire naturelle.
Trois grands hommes y vont poursuivre, par des voies diverses, l'œuvre
de Buffon: Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier.
CHAPITRE VIII
LAMARCK
Importance attribuée aux animaux inférieurs.--Génération
spontanée.--Perfectionnement graduel des organismes; influence des
besoins et de l'habitude.--L'hérédité et l'adaptation.--Transformation
des espèces appartenant aux périodes géologiques antérieures.--Inanité
des cataclysmes généraux.--Importance des causes actuelles.--Généalogie
du règne animal.--Origine de l'homme.
Familier de la maison de Buffon, qui en avait fait le compagnon de
voyages et le guide de son fils, Lamarck peut être considéré comme le
continuateur immédiat de la philosophie de l'illustre auteur des
_Époques de la nature_. S'il n'a pas l'ampleur de son style, il a comme
lui, au plus haut degré, l'art de grouper les faits et de les enchaîner
par de lumineuses conceptions. Tout autre est son éducation
scientifique, tout différents les objets ordinaires de ses études.
Buffon, qui s'adresse parfois de préférence aux _physiciens_ plutôt
qu'aux _naturalistes_, a puisé dans ses connaissances étendues en
mathématiques et en physique, en même temps que l'art de généraliser les
observations et de remonter aux causes, une précision et une prudence
qu'on ne trouve pas toujours au même degré dans Lamarck. Lamarck doit à
l'étude approfondie qu'il a faite des plantes et des animaux inférieurs
une sûreté dans sa manière d'envisager les rapports des êtres vivants,
une ampleur dans sa conception de la vie que Buffon n'a pas atteintes.
L'étude de l'homme, celle des animaux supérieurs présentent, en effet,
la vie sous des apparences trop complexes et trop mystérieuses pour que
ceux qui s'y sont livrés exclusivement puissent pressentir une
explication prochaine des phénomènes si variés qu'ils observent. La vie
leur apparaît avec un cortège d'organes et de fonctions, propre à leur
dissimuler sa véritable nature; toute tentative pour en pénétrer les
secrets, toute spéculation sur ses causes leur semble d'avance inutile
et essentiellement téméraire. Aussi Lamarck a-t-il bien raison de dire:
«Ce qu'il y a de singulier, c'est que les phénomènes les plus importants
à considérer n'ont été offerts à nos méditations que depuis l'époque où
l'on s'est attaché principalement à l'étude des animaux les moins
parfaits, et où les recherches sur les différentes complications de
l'organisation de ces animaux sont devenues le principal fondement de
leur étude. Il n'est pas moins singulier de reconnaître que ce fut
presque toujo
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