Vers Ispahan
by Pierre Loti · French · Gutenberg #32138 · 440,182 chars · public domain (US)
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Title: Vers Ispahan
Author: Pierre Loti
Release date: April 25, 2010 [eBook #32138]
Most recently updated: January 6, 2021
Language: French
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Credits: Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
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VERS ISPAHAN
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
* * * * *
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
PIERRE LOTI
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
VERS ISPAHAN
PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
PREMIÈRE PARTIE
PRÉLUDE
Qui veut venir avec moi voir à Ispahan la saison des roses, prenne son
parti de cheminer lentement à mes côtés, par étapes, ainsi qu'au moyen
âge.
Qui veut venir avec moi voir à Ispahan la saison des roses, consente au
danger des chevauchées par les sentiers mauvais où les bêtes tombent, et
à la promiscuité des caravansérails où l'on dort entassés dans une niche
de terre battue, parmi les mouches et la vermine.
Qui veut venir avec moi voir apparaître, dans sa triste oasis, au milieu
de ses champs de pavots blancs et de ses jardins de roses roses, la
vieille ville de ruines et de mystère, avec tous ses dômes bleus, tous
ses minarets bleus d'un inaltérable émail; qui veut venir avec moi voir
Ispahan sous le beau ciel de mai, se prépare à de longues marches, au
brûlant soleil, dans le vent âpre et froid des altitudes extrêmes, à
travers ces plateaux d'Asie, les plus élevés et les plus vastes du
monde, qui furent le berceau des humanités, mais sont devenus
aujourd'hui des déserts.
Nous passerons devant des fantômes de palais, tout en un silex couleur
de souris, dont le grain est plus durable et plus fin que celui des
marbres. Là, jadis, habitaient les maîtres de la Terre, et, aux abords,
veillent depuis plus de deux mille ans des colosses à grandes ailes, qui
ont la forme d'un taureau, le visage d'un homme et la tiare d'un roi.
Nous passerons, mais, alentour, il n'y aura rien, que le silence infini
des foins en fleur et des orges vertes.
Qui veut venir avec moi voir la saison des roses à Ispahan, s'attende à
d'interminables plaines, aussi haut montées que les sommets des Alpes,
tapissées d'herbes rases et d'étranges fleurettes pâles, où à peine de
loin en loin surgira quelque village en terre d'un gris tourterelle,
avec sa petite mosquée croulante, au dôme plus adorablement bleu qu'une
turquoise; qui veut me suivre, se résigne à beaucoup de jours passés
dans les solitudes, dans la monotonie et les mirages...
EN ROUTE
Mardi, 17 avril.
En désordre par terre, notre déballage de nomades s'étale, mouillé
d'embruns et piteux à voir, au crépuscule. Beaucoup de vent sous des
nuages en voûte sombre; les lointains des plaines de sable, où il faudra
s'enfoncer tout à l'heure à la grâce de Dieu, se détachent en clair sur
l'horizon; le désert est moins obscur que le ciel.
Une grande barque à voile, que nous avions frétée à Bender-Bouchir,
vient de nous jeter ici, au seuil des solitudes, sur la rive brûlante de
ce Golfe Persique, où l'air empli de fièvre est à peine respirable pour
les hommes de nos climats. Et c'est le point où se forment d'habitude
les caravanes qui doivent remonter vers Chiraz et la Perse centrale.
Nous étions partis de l'Inde, il y a environ trois semaines, sur un
navire qui nous a lentement amenés, le long de la côte, en se traînant
sur les eaux lourdes et chaudes. Et depuis plusieurs jours nous avons
commencé de voir, à l'horizon du Nord, une sorte de muraille mondiale,
tantôt bleue, tantôt rose, qui semblait nous suivre, et qui est là, ce
soir encore, dressée près de nous: le rebord de cette Perse, but de
notre voyage, qui gît à deux ou trois mille mètres d'altitude, sur les
immenses plateaux d'Asie.
Le premier accueil nous a été rude sur la terre persane: comme nous
arrivions de Bombay, où sévit la peste, il a fallu faire six jours de
quarantaine, mon serviteur français et moi, seuls sur un îlot de
marécage, où une barque nous apportait chaque soir de quoi ne pas mourir
de faim. Dans une chaleur d'étuve, au milieu de tourmentes de sable
chaud que nous envoyait l'Arabie voisine, au milieu d'orages aux aspects
apocalyptiques, nous avons là souffert longuement, accablés dans le jour
par le soleil, couverts de taons et de mauvaises mouches; la nuit, en
proie à d'innommables vermines dont l'herbe était infestée.
Admis enfin à Bender-Bouchir, ville de tristesse et de mort s'il en fut,
groupe de masures croulantes sous un ciel maudit, nous avons fait en
hâte nos apprêts, acheté des objets de campement, et loué des chevaux,
des mules, des muletiers, qui ont dû partir ce matin pour nous rejoindre
en contournant une baie, tandis que nous coupions par mer en ligne
droite, afin d'éviter une marche sous le soleil mortel.
Donc, nous voici déposés à l'entrée de ce désert, en face d'un semblant
de village en ruines, où des gens vêtus de haillons s'asseyent sur des
pans de murailles, pour fumer en nous observant.
Longs pourparlers avec nos bateliers demi-nus,--qui nous ont apportés à
terre sur leurs épaules ruisselantes, car la barque a dû rester à cent
mètres de la rive, à cause des bancs de sable. Longs pourparlers avec le
chef du lieu, qui a reçu du gouverneur de Bouchir l'ordre de me donner
des cavaliers d'escorte, et ensuite avec mon «tcharvadar» (mon chef de
caravane), dont les chevaux et les mules devraient être là, mais
n'arrivent pas.
De tous côtés, c'est l'étendue agitée par le vent, l'étendue du désert
ou de la mer. Et nous sommes sans abri, nos bagages épars. Et le jour
achève de s'éteindre, sur notre désarroi.
Quelques gouttes de pluie. Mais, dans ce pays, on n'y prend pas garde;
on sait qu'il ne pleuvra pas, qu'il ne peut pas pleuvoir. Les gens qui
s'étaient assis à fumer dans les ruines viennent de faire leur prière du
Moghreb, et la nuit tombe, sinistre.
Nous attendons nos bêtes, qui continuent de ne pas venir. Dans
l'obscurité, de temps à autre, des clochettes s'approchent en carillon,
chaque fois nous donnant espoir. Mais non, c'est quelque caravane
étrangère qui passe; par vingt ou trente, les mules défilent près de
nous; pour les empêcher de piétiner nos bagages et nous-mêmes, nos gens
crient,--et tout de suite elles disparaissent, vers le ténébreux
lointain. (Nous sommes ici à l'entrée de la route de Bouchir à Ispahan,
l'une des grandes routes de la Perse, et ce petit port en ruines est un
passage très fréquenté.)
Enfin elles arrivent, les nôtres, avec force clochettes aussi.
Nuit de plus en plus épaisse, sous un ciel bas et tourmenté.
Tout est par terre, jeté pêle-mêle; les bêtes font des sauts, des
ruades,--et l'heure s'avance, nous devrions être en route. Dans les
cauchemars du sommeil, on a passé quelquefois par de tels embarras
insolubles, on a connu de ces fouillis indébrouillables, au milieu de
ténèbres croissantes. Vraiment cela semble impossible que tant de choses
quelconques, armes, couvertures, vaisselle, achetées en hâte à Bouchir
et non emballées, gisant à même le sable, puissent, avec la nuit qu'il
fait, s'arranger bientôt sur ces mules à sonnettes et s'enfoncer, à la
file derrière nous, dans le noir désert.
Cependant on commence la besogne, en s'interrompant de temps à autre
pour dire des prières. Enfermer les objets dans de grands sacs de
caravane en laine bariolée; ficeler, corder, soupeser; équilibrer la
charge de chaque bête,... cela se fait à la lueur de deux petites
lanternes, lamentables au milieu de la tourmente obscure. Pas une
étoile; pas une trouée là-haut, par où le moindre rayon tombe. Les
rafales, avec un bruit gémissant, soulèvent le sable en tourbillons. Et
tout le temps, à la cantonade, des sonneries de grelots et de
clochettes: caravanes inconnues qui passent.
Maintenant le chef du village vient me présenter les trois soldats qui,
avec mes domestiques et mes muletiers, constitueront ma garde cette
nuit. Toujours les deux mêmes petites lanternes, que l'on a posées par
terre et qui attirent les sauterelles, me les éclairent vaguement par en
dessous, ces nouveaux venus: hauts bonnets noirs sur de fins visages;
longs cheveux et longues moustaches, grandes robes serrées à la taille,
et mancherons qui pendent comme des ailes...
Enfin la lune, amie des nomades, vient débrouiller le chaos noir. Dans
une déchirure soudaine, au ras de l'horizon, elle surgit énorme et
rouge, du même coup révélant des eaux encore proches, sur lesquelles son
reflet s'allonge en nappe sanglante (un coin du golfe Persique), et des
montagnes, là-bas, qu'elle découpe en silhouette (cette grande chaîne
qu'il nous faudra commencer de gravir demain). Sa lueur bienfaisante
s'épand sur le désert, mettant fin à ces impossibilités de cauchemar,
nous délivrant de la confusion inextricable; nous indiquant les uns aux
autres, personnages dessinés en noirâtre sur des sables clairs; et
surtout nous isolant, nous, groupes destinés à une même caravane, des
autres groupes indifférents ou pillards qui stationnaient çà et là, et
dont la présence nous inquiétait alentour...
Neuf heures et demie. Le vent s'apaise; les nuages partout se déchirent,
montrant les étoiles. Tout est empaqueté, chargé. Mes trois soldats sont
en selle, tenant leurs longs fusils droits. On amène nos chevaux, nous
montons aussi. Avec un ensemble joyeux de sonneries, ma caravane
s'ébranle, en petite cohorte confuse, et pointe enfin dans une direction
déterminée, à travers la plaine sans bornes.
Plaine de vase grise, qui tout de suite commence après les sables,
plaine de vase séchée au soleil et criblée d'empreintes; des traînées
d'un gris plus pâle, faites à la longue par des piétinements
innombrables, sont les sentes qui nous guident et vont se perdre en
avant dans l'infini.
Elle est en marche, ma caravane! et c'est pour six heures de route, ce
qui nous fera arriver à l'étape vers trois ou quatre heures du matin.
Malgré cette partance décourageante, qui semblait ne devoir aboutir
jamais, elle est en marche, ma caravane, assez rapide, assez légère et
aisée, à travers l'espace imprécis dont rien ne jalonne l'étendue...
Jamais encore, je n'avais cheminé dans le désert en pleine nuit. Au
Maroc, en Syrie, en Arabie on campait toujours avant l'heure du Moghreb.
Mais ici, le soleil est tellement meurtrier qui ni les hommes ni les
bêtes ne résisteraient à un trajet de plein jour: ces routes ne
connaissent que la vie nocturne.
La lune monte dans le ciel, où de gros nuages, qui persistent encore, la
font de temps à autre mystérieuse.
Escorte d'inconnus, silhouettes très persanes; pour moi, visages
nouveaux, costumes et harnais vus pour la première fois.
Avec un carillon d'harmonie monotone, nous progressons dans le désert:
grosses cloches aux notes graves, suspendues sous le ventre des mules;
petites clochettes ou grelots, formant guirlande à leur cou. Et
j'entends aussi des gens de ma suite qui chantent en voix haute de
muezzin, tout doucement, comme s'ils rêvaient.
C'est devenu déjà une seule et même chose, ma caravane, un seul et même
tout, qui parfois s'allonge à la file, s'espace démesurément sous la
lune, dans l'infini gris; mais qui d'instinct se resserre, se groupe à
nouveau en une mêlée compacte, où les jambes se frôlent. Et on prend
confiance dans cette cohésion instinctive, on en vient peu à peu à
laisser les bêtes cheminer comme elles l'entendent.
Le ciel de plus en plus se dégage; avec la rapidité propre à de tels
climats, ces nuées, là-haut, qui semblaient si lourdes achèvent de
s'évaporer sans pluie. Et la pleine lune maintenant resplendit, superbe
et seule dans le vide; toute la chaude atmosphère est imprégnée de
rayons, toute l'étendue visible est inondée de clarté blanche.
Il arrive bien de temps à autre qu'une mule fantaisiste s'éloigne
sournoisement, pointe, on ne sait pourquoi, dans une direction oblique;
mais elle est très facile à distinguer, se détachant en noir, avec sa
charge qui lui fait un gros dos bossu, au milieu de ces lointains lisses
et clairs, où ne tranche ni un rocher ni une touffe d'herbe; un de nos
hommes court après et la ramène, en poussant ce long beuglement à bouche
close, qui est ici le cri de rappel des muletiers.
Et la petite musique de nos cloches de route continue de nous bercer
avec sa monotonie douce; le perpétuel carillon dans le perpétuel
silence, nous endort. Des gens sommeillent tout à fait, allongés,
couchés inertes sur le cou de leur mule, qu'ils enlacent machinalement
des deux bras, corps abandonnés qu'un rien désarçonnerait, et longues
jambes nues qui pendent. D'autres, restés droits, persistent à chanter,
dans le carillon des cloches suspendues, mais peut-être dorment aussi.
Il y a maintenant des zones de sable rose, tracées avec une régularité
bizarre; sur le sol de vase séchée, elles font comme des zébrures,
l'étendue du désert ressemble à une nappe de moire. Et, à l'horizon
devant nous, mais si loin encore, toujours cette chaîne de montagnes en
muraille droite, qui limite l'étouffante région d'en bas, qui est le
rebord des grands plateaux d'Asie, le rebord de la vraie Perse, de la
Perse de Chiraz et d'Ispahan: là-haut, à deux ou trois mille mètres
au-dessus de ces plaines mortelles, est le but de notre voyage, le pays
désiré, mais difficilement accessible, où finiront nos peines.
Minuit. Une quasi-fraîcheur tout à coup, délicieuse après la fournaise
du jour, nous rend plus légers; sur l'immensité, moirée de rose et de
gris, nous allons comme hypnotisés.
Une heure, deux heures du matin... De même qu'en mer, les nuits de quart
par très beau temps, alors que tout est facile et qu'il suffit de
laisser le navire glisser, on perd ici la notion des durées; tantôt les
minutes paraissent longues comme des heures, tantôt les heures brèves
comme des minutes. Du reste, pas plus que sur une mer calme, rien de
saillant sur le désert pour indiquer le chemin parcouru...
Je dors sans doute, car ceci ne peut être qu'un rêve!... A mes côtés,
une jeune fille, que la lune me montre adorablement jolie, avec un voile
et des bandeaux à la vierge, chemine tout près sur un ânon, qui, pour se
maintenir là, remue ses petites jambes en un trottinement silencieux...
Mais non, elle est bien réelle, la si jolie voyageuse, et je suis
éveillé!... Alors, dans une première minute d'effarement, l'idée me
passe que mon cheval, profitant de mon demi-sommeil, a dû m'égarer, se
joindre à quelque caravane étrangère...
Cependant je reconnais, à deux pas, les longues moustaches d'un de mes
soldats d'escorte; et ce cavalier devant moi est bien mon tcharvadar,
qui se retourne en selle pour me sourire, de son air le plus
tranquille... D'autres femmes, sur d'autres petits ânes, de droite et de
gauche, sont là qui font route parmi nous: tout simplement un groupe de
Persans et de Persanes, revenant de Bender-Bouchir, a demandé, pour plus
de sécurité, la permission de voyager cette nuit en notre compagnie.
Trois heures du matin. Sur l'étendue claire, une tache noire, en avant
de nous, se dessine et grandit: ce sont les arbres, les palmiers, les
verdures de l'oasis; c'est l'étape, et nous arrivons.
Devant un village, devant des huttes endormies, je mets pied à terre
d'un mouvement machinal; je dors debout, harassé de bonne et saine
fatigue. C'est sous une sorte de hangar, recouvert de chaume et tout
pénétré de rayons de lune, que mes serviteurs persans dressent en hâte
les petits lits de campagne, pour mon serviteur français et pour
moi-même, après avoir refermé sur nous un portail à claire-voie,
grossier, mais solide. Je vois cela vaguement, je me couche, et perds
conscience de toutes choses.
Mercredi, 18 avril.
Éveillé avant le jour, par des voix d'hommes et de femmes, qui
chuchotent tout près et tout bas; avec mon interprète, ils parlementent
discrètement pour demander la permission d'ouvrir le portail et de
sortir.
Le village, paraît-il, est enclos de murs et de palissades, presque
fortifié, contre les rôdeurs de nuit et contre les fauves. Or, nous
étions couchés à l'entrée même, à l'unique entrée, sous le hangar de la
porte. Et ces gens, qui nous réveillent à regret, sont des bergers, des
bergères: il est l'heure de mener les troupeaux dans les champs, car
l'aube est proche.
Aussitôt la permission donnée et le portail ouvert, un vrai torrent de
chèvres et de chevreaux noirs, nous frôlant dans le passage étroit,
commence de couler entre nous, le long de nos lits; on entend leurs
bêlements contenus et, sur le sol, le bruit léger de leurs myriades de
petits sabots; ils sentent bon l'étable, l'herbe, les aromates du
désert. Et c'est si long, cette sortie, il y en a tant et tant, que je
me demande à la fin si je suis halluciné, si je rêve: j'étends le bras
pour vérifier si c'est réel, pour toucher au passage les dos, les
toisons rudes. Le peuple des ânes et des ânons vient ensuite, nous
frôlant de même; j'en ai cependant la perception moins nette, car voici
que je sombre à nouveau dans l'inconscience du sommeil...
Éveillé encore, peut-être une heure après, mais cette fois par une
sensation cuisante aux tempes; c'est l'aveuglant soleil, qui a remplacé
la lune; à peine levé, il brûle. Nos mains, nos visages, sont déjà noirs
de mouches. Et un attroupement de petits bébés, bruns et nus, s'est
formé autour de nos lits; leurs jeunes yeux vifs, très ouverts, nous
regardent avec stupeur.
Vite, il faut se lever, chercher un abri, n'importe où se mettre à
l'ombre.
Je loue jusqu'au soir une maison, que l'on se hâte de vider pour nous.
Murs croulants, en terre battue qui s'émiette sous l'haleine du désert;
troncs de palmier pour solives, feuilles de palmier pour toiture, et
porte à claire-voie en nervures de palme.
Des enfants viennent à plusieurs reprises nous y voir, des très petits
de cinq ou six ans, tout nus et adorablement jolis; ils nous font des
saluts, nous tiennent des discours, et se retirent. Ce sont ceux de la
maison, paraît-il, qui se considèrent comme un peu chez eux. Des poules
s'obstinent de même à entrer, et nous finissons par le permettre. Au
moment de la sieste méridienne, des chèvres entrent aussi pour se mettre
à l'ombre, et nous les laissons faire.
Des percées dans le mur servent de fenêtres, par où souffle un vent
comme l'haleine d'un brasier. Elles donnent d'un côté sur l'éblouissant
désert; de l'autre, sur des blés où la moisson est commencée, et sur la
muraille Persique, là-bas, qui durant la nuit a sensiblement monté dans
le ciel. Après la longue marche nocturne, on voudrait dormir, dans ce
silence de midi et cette universelle torpeur. Mais les mauvaises mouches
sont là, innombrables; dès qu'on s'immobilise, on en est couvert, on en
est tout noir; coûte que coûte, il faut se remuer, agiter des éventails.
A l'heure où commence à s'allonger l'ombre des maisonnettes de terre,
nous sortons pour nous asseoir devant notre porte. Et chez tous les
voisins, on fait de même; la vie reprend son cours dans cet humble
village de pasteurs; des hommes aiguisent des faucilles; des femmes,
assises sur des nattes, tissent la laine de leurs moutons;--les yeux
très peints, elles sont presque toutes jolies, ces filles de l'oasis,
avec le fin profil et les lignes pures des races de l'Iran.
Sur un cheval ruisselant de sueur, arrive un beau grand jeune homme; les
petits enfants de notre maison, qui lui ressemblent de visage, accourent
à sa rencontre, en lui apportant de l'eau fraîche, et il les embrasse;
c'est leur frère, le fils aîné de la famille.
Maintenant voici venir un vieillard à chevelure blanche, qui se dirige
vers moi, et devant lequel chacun s'incline; pour le faire asseoir, on
se hâte d'étendre par terre le plus beau tapis du quartier; les femmes,
par respect, se retirent avec de profonds saluts, et des personnages, à
long fusil, à longue moustache, qui l'accompagnaient, forment cercle
farouche alentour: il est le chef de l'oasis; c'est à lui que j'avais
envoyé ma lettre de réquisition, pour avoir une escorte la nuit
prochaine, et il vient me dire qu'il me fournira trois cavaliers avant
l'instant du Moghreb.
Sept heures du soir, le limpide crépuscule, l'heure où j'avais décidé de
partir. Malgré de longues discussions avec mon tcharvadar, qui a réussi
à m'imposer une mule et un muletier de plus, tout serait prêt, ou peu
s'en faut; mais les trois cavaliers promis manquent à l'appel, je les ai
envoyé chercher et mes émissaires ne reviennent plus. Comme hier, il
sera nuit noire quand nous nous mettrons en route.
Huit heures bientôt. Nous attendons toujours. Tant pis pour ces trois
cavaliers! Je me passerai d'escorte; qu'on m'amène mon cheval, et
partons!... Mais cette petite place du village, où l'on n'y voit plus,
et qui est déjà encombrée de tous mes gens, de toutes mes bêtes, est
brusquement envahie par le flot noir des troupeaux, qui rentrent en
bêlant; la poussée inoffensive et joyeuse d'un millier de moutons, de
chèvres ou de cabris nous sépare les uns des autres, nous met en
complète déroute, il en passe entre nos jambes, il en passe sous le
ventre de nos mules, il s'en faufile partout, il en arrive toujours...
Et quand c'est fini, quand la place est dégagée et le bétail couché,
voici bien une autre aventure: où donc est mon cheval? Pendant la
bagarre des chèvres, l'homme qui le tenait l'a lâché; la porte du
village était ouverte et il s'est évadé; avec sa selle sur le dos, sa
bride sur le cou, il a pris le galop, vers les sables libres... Dix
hommes s'élancent à sa poursuite, lâchant toutes nos autres bêtes qui
aussitôt commencent à se mêler et à faire le diable. Nous ne partirons
jamais...
Huit heures passées. Enfin on ramène le fugitif très agité et d'humeur
impatiente. Et nous sortons du village, baissant la tête pour les
solives, sous ce hangar de la porte où nous avions dormi la nuit
dernière.
D'abord les grands dattiers, autour de nous, découpent de tous côtés
leurs plumes noires sur le ciel plein d'étoiles. Mais, bientôt, ils sont
plus clairsemés; les vastes plaines nous montrent à nouveau leur cercle
vide. Comme nous allions sortir de l'oasis, trois cavaliers en armes se
présentent devant moi et me saluent; mes trois gardes, dont j'avais fait
mon deuil; mêmes silhouettes que ceux d'hier, belles tournures, hauts
bonnets et longues moustaches. Et, après un gué que nous passons à la
débandade, ma caravane se reforme, au complet et à peu près en ligne,
dans l'espace illimité, dans le vague désert nocturne.
Il est plus inhospitalier encore que celui de la veille, l'âpre désert
de cette fois; le sol y est mauvais, n'inspire plus de confiance; des
pierres sournoises et coupantes font trébucher nos bêtes. Et la lune,
hélas! n'est pas près de se lever. Parmi les étoiles lointaines, Vénus
seule, très brillante et argentine, nous verse un peu de lumière.
Après deux heures et demie de marche, autre oasis, beaucoup plus grande,
plus touffue que celle d'hier. Nous la longeons sans y pénétrer, mais
une fraîcheur exquise nous vient, dans le voisinage de tous ces palmiers
sous lesquels on entend courir des ruisseaux.
Onze heures. Enfin, derrière la montagne là-bas,--toujours cette même
montagne dont chaque heure nous rapproche et qui est le rebord,
l'immense falaise de l'Iran,--derrière la montagne, une clarté annonce
l'entrée en scène de la lune, amie des caravanes. Elle se lève, pure et
belle, jetant la lumière à flots, et nous révélant des vapeurs que nous
n'avions pas vues. Non plus de ces voiles de sable et de poussière,
comme les jours précédents, mais de vraies et précieuses vapeurs d'eau
qui, sur toute l'oasis, sont posées au ras du sol, comme pour couver la
vie des hommes et des plantes, en cette petite zone privilégiée, quand
tout est sécheresse et désolation aux abords; elles ont des formes très
nettes, et on dirait des nuages échoués, qui seraient tangibles; leurs
contours s'éclairent du même or pâle que les flocons aériens en suspens
là-haut près de la lune; et les tiges des dattiers émergent au-dessus,
avec toutes leurs palmes arrangées en bouquets noirs. Ce n'est plus un
paysage terrestre, car le sol a disparu; non, c'est quelque jardin de la
fée Morgane, qui a poussé sur un coin du ciel...
Sans y entrer, nous frôlons Boradjoune, le grand village de l'oasis,
dont les maisons blanches sont là, parmi les brumes nacrées et les
palmiers sombres. Alors deux voyageurs persans, qui avaient demandé de
cheminer avec nous, m'annoncent qu'ils s'arrêtent ici, prennent congé et
s'éclipsent. Et mes trois cavaliers, qui s'étaient présentés avec de si
beaux saluts, où donc sont-ils? Qui les a vus?--Personne. Ils ont filé
avant la lune levée, pour qu'on ne s'en aperçoive pas. Voici donc ma
caravane réduite au plus juste: mon tcharvadar, mes quatre muletiers,
mes deux domestiques persans loués à Bouchir, mon fidèle serviteur
français et moi-même. J'ai bien une lettre de réquisition pour le chef
de Boradjoune, me donnant le droit d'exiger de lui trois autres
cavaliers; mais il doit être couché, car il est onze heures passées et
tout le pays semble dormir; que de temps nous perdrions, pour recruter
de fuyants personnages qui, au premier tournant du désert, nous
lâcheraient encore! A la grâce de Dieu, continuons seuls, puisque la
pleine lune nous protège.
Et derrière nous s'éloigne l'oasis, toute sa fantasmagorie de nuages
dorés et de palmes noires. A nouveau, c'est le désert;--mais un désert
de plus en plus affreux, où il y a de quoi perdre courage. Des trous,
des ravins, des fondrières; un pays ondulé, bossué; un pays de grandes
pierres cassées et roulantes, où les sentiers ne font que monter et
descendre, où nos bêtes trébuchent à chaque pas. Et sur tout cela qui
est blanc, tombe la pleine lumière blanche de la lune.
C'est fini de ce semblant de fraîcheur, qui nous était venu de la
verdure et des ruisseaux; nous retrouvons la torride chaleur sèche, qui
même aux environs de minuit ne s'apaise pas.
Nos mules, agacées, ne marchent plus à la file; les unes s'échappent,
disparaissent derrière des rochers; d'autres, qui s'étaient laissé
attarder, s'épeurent de se voir seules, se mettent à courir pour
reprendre la tête, et, en passant, vous raclent cruellement les jambes
avec leur charge.
Cependant la terrible falaise Persique, toujours devant nous, s'est
dédoublée en s'approchant; elle se détaille, elle nous montre plusieurs
étages superposés; et la première assise, nous allons bientôt
l'atteindre.
Plus moyen ici de cheminer tranquille en rêvant, ce qui est le charme
des déserts unis et monotones; dans cet horrible chaos de pierres
blanches, où l'on se sent perdu, il faut constamment veiller à son
cheval, veiller aux mules, veiller à toutes choses;--veiller, veiller
quand même, alors qu'un irrésistible sommeil commence à vous fermer les
yeux. Cela devient une vraie angoisse, de lutter contre cette torpeur
soudaine qui vous envahit les bras, vous rend les mains molles pour
tenir la bride et vous embrouille les idées. On essaie de tous les
moyens, changer de position, allonger les jambes, ou les croiser devant
le pommeau, à la manière des Bédouins sur leurs méharis. On essaie de
mettre pied à terre,--mais alors les cailloux pointus vous blessent dans
cette marche accélérée, et le cheval s'échappe, et on est distancé, au
milieu de la grande solitude blanche où à peine se voit-on les uns les
autres, parmi ce pêle-mêle de rochers: coûte que coûte, il faut rester
en selle...
L'heure de minuit nous trouve au pied même de la chaîne Persique,
effroyable à regarder d'en bas et de si près; muraille droite, d'un brun
noir, dont la lune accuse durement les plis, les trous, les cavernes,
toute l'immobile et colossale tourmente. De ces amas de roches
silencieuses et mortes, nous vient une plus lourde chaleur, qu'elles ont
prise au soleil pendant le jour,--ou bien qu'elles tirent du grand feu
souterrain où les volcans s'alimentent, car elles sentent le soufre, la
fournaise et l'enfer.
Une heure, deux heures, trois heures durant, nous nous traînons au pied
de la falaise géante, qui encombre la moitié du ciel au-dessus de nos
têtes; elle continue de se dresser brune et rougeâtre devant ces plaines
de pierres blanches; l'odeur de soufre, d'œuf pourri qu'elle exhale
devient odieuse lorsqu'on passe devant ses grandes fissures, devant ses
grands trous béants qui ont l'air de plonger jusqu'aux entrailles de la
terre. Dans un infini de silence, où semblent se perdre, s'éteindre les
piétinements de notre humble caravane et les longs cris à bouche fermée
de nos muletiers, nous nous traînons toujours, par les ravins et les
fondrières de ce désert pâle. Il y a çà et là des groupements de formes
noires, dont la lune projette l'ombre sur la blancheur des pierres; on
dirait des bêtes ou des hommes postés pour nous guetter; mais ce ne sont
que des broussailles, lorsqu'on s'approche, des arbustes tordus et
rabougris. Il fait chaud comme s'il y avait des brasiers partout; on
étouffe, et on a soif. Parfois on entend bouillonner de l'eau, dans les
rochers de l'infernale muraille, et en effet des torrents en
jaillissent, qu'il faut passer à gué; mais c'est une eau tiède,
pestilentielle, qui est blanchâtre sous la lune, et qui répand une
irrespirable puanteur sulfureuse.--Il doit y avoir d'immenses richesses
métallurgiques, encore inexploitées et inconnues, dans ces montagnes.
Souvent on se figure distinguer là-bas les palmiers de l'oasis
désirée,--qui cette fois s'appellera Daliki,--et où l'on pourra enfin
boire et s'étendre. Mais non; encore les tristes broussailles, et rien
d'autre. On est vaincu, on dort en cheminant, on n'a plus le courage de
veiller à rien, on s'en remet à l'instinct des bêtes et au hasard...
Cette fois, cependant, nous ne nous trompons pas, c'est bien l'oasis:
ces masses sombres ne peuvent être que des rideaux de palmiers; ces
petits carrés blancs, les maisons du village. Et pour nous affirmer la
réalité de ces choses encore lointaines, pour nous chanter l'accueil,
voici les aboiements des chiens de garde, qui ont déjà flairé notre
approche, voici l'aubade claire des coqs, dans le grand silence de trois
heures du matin.
Bientôt nous sommes dans les petits chemins du village, parmi les tiges
des dattiers magnifiques, et devant nous s'ouvre enfin la lourde porte
du caravansérail, où nous nous engouffrons pêle-mêle, comme dans un
asile délicieux.
Jeudi, 19 avril.
Je ne sais pas bien si je suis éveillé ou si je dors... J'ai depuis un
moment l'impression mal définie d'être au milieu d'oiseaux qui chantent,
qui volent si près de moi que je sens, quand ils passent, le vent de
leurs plumes... En effet, ce sont des hirondelles empressées, qui ont
des nids remplis de petits, contre les solives de mon plafond bas! Si
j'allongeais la main, je les toucherais presque. Par mes fenêtres,--qui
n'ont ni vitres ni auvents pour les fermer,--elles vont, elles viennent
avec des cris joyeux; et le soleil se lève! Je me souviens maintenant:
je suis dans l'oasis de Daliki, j'occupe la chambrette d'honneur du
caravansérail; hier au soir on m'a fait monter, par un escalier
extérieur, dans ce petit logis où il n'y avait rien, que des murailles
de terre, blanchies à la chaux, et où mes Persans, Yousouf et Yakoub, se
dépêchaient à monter nos lits de sangles, à étendre nos tapis, tandis
que nous attendions, mon serviteur et moi, anéantis de sommeil, et
buvant avidement de l'eau fraîche à même une buire...
La chaleur est déjà moins lourde ici qu'au bord du terrible golfe, et il
fait si radieusement beau! Ma chambre, la seule du village qui ne soit
pas au rez-de-chaussée et qui domine un peu ses entours, est ouverte aux
quatre vents par ses quatre petites fenêtres. Je suis au milieu des
dattiers, frais et verts, sous un ciel matinal bleu de lin, avec semis
de très légers nuages en coton blanc. D'un côté, quelque chose de sombre
et de gigantesque, quelque chose de brun et de rouge, s'élève si haut
qu'il faut mettre la tête dehors et regarder en l'air pour le voir
finir: la grande chaîne de l'Iran, qui est là très proche, et presque
surplombante. De l'autre, c'est le village, avec un peu de désert aperçu
au loin, entre les tiges fines et pareilles de tous ces palmiers. Les
coqs chantent, avec les hirondelles. Les maisonnettes en terre battue
ont des portes ogivales, d'un pur dessin arabe, et des toits plats, en
terrasse, sur lesquels l'herbe pousse comme dans les champs. Les belles
filles de l'oasis sortent, non voilées, pour faire en plein air leur
toilette, s'asseyent sur quelque pierre devant leur demeure et se
mettent à peigner en bandeaux leur chevelure noire. On entend battre les
métiers des tisserands. Comme le lieu est très fréquenté, et comme c'est
l'heure de l'arrivée de ces caravanes de marchandises, qui cheminent
lentement chaque nuit sur les routes, voici que l'on commence d'entendre
aussi de tous côtés les sonnailles des mules, qui se hâtent vers le
caravansérail, et le beuglement à bouche fermée des muletiers, qui
arrivent vaillants et allègres, le haut bonnet noir des Persans mis très
en arrière sur leur tête fine et brune.
Dans l'après-midi, longs débats encore avec mon tcharvadar. A Bouchir,
j'avais résolu, d'après la carte, de doubler l'étape de ce soir, et il
avait refusé, s'était fâché, n'avait cédé qu'à des menaces, après avoir
fait mine de partir sans signer le contrat. Aujourd'hui, en présence de
l'état des chemins, je préfère ne marcher que six heures, ainsi qu'il
l'exigeait d'abord, de façon à coucher en un village appelé
Konor-Takté;--et, à présent, c'est lui qui ne veut plus.
Cependant lorsque je finis par dire, à bout de patience: «Du reste, ce
sera comme ça, parce que je le veux, la discussion est close!» sa jolie
figure de camée se détend tout à coup et il sourit: «Alors, puisque tu
dis _je veux_, je n'ai qu'à répondre _soit_.»
Il discutait pour discuter, pour passer le temps, rien de plus.
Six heures du soir. Arrivent mes trois nouveaux cavaliers d'escorte,
fournis par le chef d'ici; ils ont de belles robes en coton à fleurs, et
des fusils du très vieux temps. Pour la première fois depuis le départ,
ma caravane s'organise en plein jour, aux derniers feux rougissants du
soleil. Et nous sortons tranquillement de l'oasis, où, sous les hauts
palmiers, au bord des ruisseaux clairs, quantité de femmes, presque
toutes jolies, sont assises avec des petits enfants, pour la flânerie
mélancolique du soir.
Aussitôt commencent les solitudes de sables et de pierrailles. La longue
falaise Persique, où nous allons enfin nous engager cette nuit, se
déploie à perte de vue, jusqu'au fond de notre horizon vide; on la
dirait peinte à plaisir de nuances excessives et heurtées; des jaunes
orangés ou des jaunes verdâtres y alternent, par zébrures étranges, avec
des bruns rouges, que le soleil couchant exagère jusqu'à l'impossible et
l'effroyable; dans les lointains ensuite, tout cela se fond, pour
tourner au violet splendide, couleur robe d'évêque. Comme la nuit
dernière, il sent le soufre et la fournaise, ce colossal rempart de
l'Iran; on a l'impression qu'il est saturé de sels toxiques, de
substances hostiles à la vie; il prend des colorations de chose
empoisonnée, et il affecte des formes à faire peur. De plus, il se
détache sur un fond sinistre, car la moitié du ciel est noire, d'un
noir de cataclysme ou de déluge: encore un de ces faux orages qui, dans
ce pays, montent avec des airs de vouloir tout anéantir, mais qui
s'évanouissent on ne sait comment, sans donner jamais une goutte
d'eau... Vraiment, quelqu'un n'ayant jamais quitté nos climats et qui,
sans préparation, serait amené ici, devant des aspects d'une telle
immensité et d'une telle violence, n'échapperait point à l'angoisse de
l'inconnu, au sentiment de n'être plus sur terre, ou à la terreur d'une
fin de monde...
Le désert ondulé, dans lequel nous cheminions depuis deux jours, suit
une pente ascendante jusqu'au pied de ces montagnes, qui semblent à
présent sur nos têtes; son déploiement blanc, du point où nous sommes,
est déjà en contre-bas par rapport à nous; il se déroule infini à nos
yeux, détaché en pâle sur le ciel terrible, et deux ou trois lointaines
oasis y font des taches trop vertes, d'un vert cru d'aquarelle chinoise.
Si désolé qu'il soit, ce désert auquel nous allons dire adieu, combien
cependant il nous paraît hospitalier, facile, en comparaison de cette
falaise qui se dresse là, mystérieuse et menaçante sous les nuages
noirs, comme ne voulant pas être pénétrée!
A l'heure où le disque ensanglanté du soleil plonge derrière l'horizon
des plaines, une grande coupure d'ombre s'ouvre presque soudainement
devant nous dans la muraille Persique, entre des parois verticales de
deux ou trois cents mètres de haut.
Nous entrons là. Un brusque crépuscule descend sur nous, tombe des
rochers surplombants, comme ferait un voile dont nous serions tout à
coup enveloppés. Le silence, la sonorité augmentent en même temps que
l'odeur de soufre. Et les étoiles, que l'on ne distinguait pas avant,
apparaissent aussitôt, comme vues du fond d'un puits et allumées toutes
à la fois, au clair zénith que n'ont pas encore atteint les nuées
d'orage.
Une heure durant, jusqu'à nuit close, nous nous enfonçons, d'un pénible
effort, dans le pays des horreurs géologiques, dans le chaos des pierres
follement tourmentées; toujours nous suivons la même coupure, le même
gouffre, qui continue de s'ouvrir dans les flancs profonds de la
montagne, comme une sorte de couloir sinueux et sans fin. Il y a des
trous, des éboulis; des montées raides, et puis des descentes soudaines,
avec des tournants sur des précipices. Au milieu de tout cela, le
passage séculaire des caravanes a creusé de vagues sentes, dont nos
bêtes, malgré l'obscurité, ne perdent pas la trace. De temps à autre, on
s'appelle, on se compte, les cavaliers de Daliki et nous-mêmes; on
resserre les rangs et on s'arrête pour souffler. Dans les ténèbres des
alentours, on entend bruire des eaux souterraines, gronder des torrents,
tomber des cascades. Il fait une température d'étuve, de four, dans ces
gorges où l'on est de tous côtés surplombé par des amoncellements de
pierres chaudes, et on suffoque parfois à respirer l'odeur des
soufrières. Il y a de plus dangereux passages, où ce sont comme des
lamelles en granit, comme des séries de tables mises debout, à moitié
sorties du sol, laissant des intervalles étroits et profonds où la jambe
d'une mule, si elle s'y enfonçait par malheur, serait prise comme au
piège. Et il faut faire route là-dessus, dans l'obscurité.
Une heure de repos relatif, à cheminer sur un sol blanchâtre, le long
d'une rivière endormie... Sinistre rivière, qui ne connaît ni les
arbres, ni les roseaux, ni les fleurs, mais qui se traîne là,
clandestine et comme maudite, si encaissée que jamais le soleil ne doit
y descendre. Elle reflète à cette heure un étroit lambeau de ciel avec
quelques étoiles, entre les images renversées des grandes cimes noires.
Et maintenant, voici le passage qui se ferme devant nous, voici la
vallée qui nous est absolument close par une muraille verticale de trois
à quatre cents mètres de haut...
Allons, nous nous sommes fourvoyés, c'est évident; nous n'avons plus
qu'à revenir sur nos pas... Et il est fou, pour sûr, mon tcharvadar, qui
fait mine de vouloir grimper là, qui pousse son cheval dans une espèce
d'escalier pour chèvres, en prétendant que c'est le chemin!...
Ici, mes trois cavaliers d'escorte viennent me saluer fort gracieusement
et prendre congé. Ils n'iront pas plus loin, car, disent-ils, ce serait
sortir des limites de leur territoire. Je m'en doutais, qu'ils me
lâcheraient comme ceux d'hier. Menaces ou promesses, rien n'y fait; ils
s'en retournent, et nous sommes livrés à nous-mêmes.
Or, c'est bien le chemin en effet, cet escalier inimaginable; il faut se
décider à le croire, puisqu'ils l'affirment tous. C'est bien, paraît-il,
la seule voie qui conduise là-haut, à cette mystérieuse et inaccessible
Chiraz, où, après trois nuits encore de laborieuse marche, nous nous
reposerons peut-être enfin, dans l'air salubre et rafraîchi des sommets.
C'est la grande route du Golfe Persique à Ispahan!...
Un homme dans son bon sens, ayant nos idées européennes sur les routes
et les voyages, et à qui l'on montrerait cette petite troupe de chevaux
et de mules entreprenant de s'accrocher, de grimper quand même au flanc
vertical d'une telle montagne, croirait assister à quelque fantastique
chevauchée vers le Brocken, pour le Sabbat.
Cela dure un peu plus de deux pénibles heures, cette escalade à se
rompre les os. Rien que pour se tenir en selle, on a une incessante
gymnastique à faire; nos bêtes constamment tout debout,--et d'ailleurs
merveilleuses d'instinct et de prudence,--tâtent dans l'obscurité avec
leurs pieds de devant, tâtent plus haut que leur figure, cherchent une
saillie où se cramponner comme si elles avaient des griffes, et puis se
hissent d'un souple effort de reins. Et ainsi de suite, chaque minute
nous élevant davantage au-dessus de l'abîme qui se creuse. Les espèces
de sentes que nous suivons montent en zigzags très courts, à tournants
brusques; nous sommes donc directement les uns au-dessus des autres,
plaqués tous contre l'abrupte paroi, et, si l'un des premiers s'en
détachait pour dévaler dans le gouffre, il entraînerait les suivants, on
serait précipités plusieurs ensemble. Avec tous ces cailloux qui
s'arrachent sous nos pas, pour descendre en cascades, en avalanches de
plus en plus longues, à mesure que le vide en bas se fait plus profond;
avec tous ces sabots ferrés qui écorchent la pierre, qui glissent et se
rattrapent, nous menons grand bruit au milieu des solennels silences;
s'il y a des brigands aux aguets dans ce pays, ils doivent de très loin
nous entendre. Je fais passer devant mon serviteur français, dont la vie
m'est confiée, pour au moins être sûr, tant que j'apercevrai sa
silhouette, qu'il n'a pas été précipité avec son cheval, derrière moi,
dans les vallées d'en dessous. Parfois, une mule de charge chancelle et
s'abat; nos gens alors jettent de longs cris d'alarme et de
sauve-qui-peut: si elle allait rouler sur la pente, en fauchant au
passage celles qui sont derrière, l'avalanche alors, qui se formerait,
serait composée de nous-mêmes, de nos muletiers et de toutes nos
bêtes...
Ces sentes, dont il ne faut pas s'écarter, ont été creusées au cours des
siècles par les caravanes nocturnes; elles sont si étroites qu'on y est
comme emboîté dans une glissière, entre des rochers qui des deux côtés
vous pressent, vous raclent les genoux. D'autres fois, il n'y a plus le
moindre rebord à l'escalier terrible, et alors on aime mieux ne pas
regarder, car des gouffres intensément obscurs s'ouvrent presque sous
nos pieds, des gouffres dont le fond est à présent si lointain qu'on
dirait le vide même. A mesure que nous montons, les aspects se déforment
et changent, à la lueur incertaine des étoiles; il y a des cirques
gigantesques, aux flancs éboulés; il y de grandes pierres qui
surplombent, imprécises dans la nuit, toutes penchées et menaçantes. De
temps à autre, une odeur cadavérique emplit l'air brûlant et lourd,
tandis qu'une masse gisante obstrue le passage: cheval ou mule de
quelque précédente caravane, qui s'est cassé les reins et qu'on a laissé
là pourrir; il faut l'enjamber ou bien tenter un périlleux détour.
Vers la fin de nos deux heures d'épreuve, une clarté commence d'envahir
le ciel oriental: la lune, Dieu merci! va se lever et nous sauvera de
ces ténèbres.
* * * * *
Et comment dire la délivrance d'être en haut tout à coup, d'être au
grand calme soudain, sur un sol libre et facile! En même temps qu'on
échappe au vertige des abîmes, au danger des chutes dans le vide noir,
on sort de l'étouffement des vallées de pierre, on respire un air plus
pur, d'une fraîcheur exquise. On est en plaine,--une plaine suspendue à
mille ou douze cents mètres d'altitude,--et, au lieu du désert comme en
bas, voici la campagne fleurie, les champs de blé, les foins qui sentent
bon. La lune, qui s'est levée, nous montre partout des pavots et des
pâquerettes. Par des chemins larges, on va paisiblement, sur la terre
douce et sur les herbes, escorté d'une nuée de lucioles, comme si on
passait au milieu d'inoffensives étincelles.
Nous sommes ici au premier étage, à la première terrasse de la Perse,
et, quand nous aurons franchi une seconde muraille de montagnes qui se
découpe là-bas contre le ciel, nous serons enfin sur les hauts plateaux
d'Asie. C'est d'ailleurs un soulagement de se dire qu'il n'y aura pas à
redescendre l'effroyable escalier, puisque notre retour aura lieu par
les routes plus fréquentées du Nord, par Téhéran et la Mer Caspienne.
Des sonnailles, des carillons de mules en avant de nous: une autre
caravane qui chemine en sens inverse et va nous croiser. On s'arrête,
pour se parler, pour se reconnaître sous la belle lune; et ce nouveau
tcharvadar qui se présente appelle le mien par son nom: «Abbas!» avec un
cri de joie. Les deux hommes alors se jettent dans les bras l'un de
l'autre et se tiennent longuement enlacés: ce sont les deux frères
jumeaux, qui passent leur vie sur les chemins, à guider les caravanes,
et qui depuis longtemps, paraît-il, ne s'étaient pas rencontrés.
L'allure, maintenant monotone, et la parfaite sécurité, après tant de
saine fatigue, nous poussent d'une façon irrésistible au sommeil;
vraiment nous dormons sur nos chevaux...
Deux heures du matin. Mon tcharvadar m'annonce Konor-Takté, l'étape de
cette nuit.
Un village fortifié, dans un bois de palmiers; les portes du
caravansérail, qui s'ouvrent devant nous, puis se referment quand nous
sommes passés: tout cela, vaguement aperçu, comme en rêve... Et ensuite,
plus rien; le repos dans l'inconscience...
Jeudi, 20 avril.
Éveillé dans la chambre blanchie à la chaux du caravansérail de
Konor-Takté. Une cheminée, témoignant que nous sommes sortis des régions
d'éternelle chaleur, et _montés_ dans les pays qui ont un hiver. Au
plafond, quantité de petits lézards roses semblent dormir; d'autres se
promènent, inoffensifs et confiants, sur nos couvertures. On entend au
dehors des hirondelles qui délirent de joie, comme celles de chez nous à
la saison des nids. Par les fenêtres, on voit des arbustes de nos
jardins, lauriers-roses et grenadiers en fleurs, et aussi des blés mûrs,
des champs pareils aux nôtres. Plus de lourdeurs étouffantes, plus de
miasmes de fièvre ni d'essaims de mauvaises mouches; on se sent presque
délivré déjà du golfe maudit, on respire comme dans nos campagnes par
les beaux matins de printemps.
Départ à cinq heures du soir, après avoir dormi une partie du jour. Il
faut une heure environ pour traverser le plateau pastoral, où la moisson
est mûre, où, dans les blés dorés, hommes et femmes, la faucille en
main, coupent des épis en gerbe, parmi les coquelicots, les
pieds-d'alouette, toutes les fleurs de France, subitement retrouvées à
mille mètres d'altitude. Comme toile de fond à cet éden, se dresse
vertical le second étage de la muraille Persique, une sorte de clôture
haute et sombre, un rempart vers lequel nous nous dirigeons pour
l'affronter cette nuit.
Le soleil est déjà bas quand nous nous enfonçons dans l'épaisseur de
cette nouvelle muraille, entre des rochers couleur de sanguine et de
soufre, par une fissure étroite qui semble une entrée de l'enfer. Et,
tout de suite, c'est autour de nous un monde hostile, magnifiquement
effroyable, où n'apparaît plus aucune plante, mais où se lèvent partout
de grandes pierres aux contours tranchants, teintées de jaune livide ou
de brun rouge. Une rivière traverse en bouillonnant cette région
d'horreur; ses eaux laiteuses, saturées de sels, tachées de vert
métallique, semblent rouler de l'écume de savon et de l'oxyde de cuivre.
On a le sentiment de pénétrer ici dans les arcanes du monde minéral, de
surprendre les mystérieuses combinaisons qui précèdent et préparent la
vie organique.
Au bord de cette rivière empoisonnée, que nous longeons à l'heure où
doit se coucher le soleil, voici un grand et sinistre village, un
campement plutôt, un amas de huttes grossières et noirâtres, sans une
herbe alentour, ni seulement une mousse verte. Et des femmes, qui
sortent de là, s'avancent pour nous regarder, l'air moqueur et agressif,
un voile sombre cachant la chevelure, très belles, avec d'insolents yeux
peints; plus brunes que les jolies faucheuses de l'oasis, et d'un type
différent... C'est notre première rencontre avec ces nomades, qui vivent
par milliers au sud de la Perse, sur les hauts plateaux, insoumis et
pillards, rançonnant à main armée les villages sédentaires, assiégeant
parfois les villes fortes.
Il est l'heure de la rentrée des troupeaux, et de tous côtés ils se
hâtent vers le gîte, ils descendent des zones plus élevées-où sans doute
l'on trouve des pâturages; par différentes coupures dans les grandes
roches, nous voyons des peuplades de bœufs ou de chèvres dévaler à pic,
couler comme des ruisseaux d'eau noire. Uniformément noir, tout ce
bétail des nomades, de même que la couverture de leurs tristes huttes
et le vêtement de leurs femmes. Et les bergers, qui rentrent aussi,
grands diables farouches et fiers, portent, en plus de la houlette, un
fusil à l'épaule, des sabres et des coutelas plein la ceinture. Le long
de l'affreuse rivière, au crépuscule, dans une vallée trop étroite et
très surplombée, nous croisons tout cela, gens et bêtes, qui jette un
moment la confusion dans notre caravane, et une de nos mules de charge,
piquée par la corne d'un bœuf, s'abat avec son fardeau.
La nuit nous trouve dans un chaos plus horrible que celui d'hier, plus
dangereux parce que c'est un chaos qui se désagrège. Il y a partout des
éboulements récents, des cassures fraîches. Et parfois les énormes
blocs, qui semblent s'être détachés la veille et arrêtés en pleine
chute, surplombent directement nos têtes; le tcharvadar alors, sans dire
un mot, les indique du bout de son doigt levé, et, sous leur menace,
nous passons avec plus de lenteur, gardant un instinctif silence.
Nous nous élevons en remontant le cours des ruisseaux, des cascades, qui
ont à la longue creusé un lit, ou bien qui ont profité des sentes
d'abord tracées par les caravanes; tout le temps, dans l'obscurité de
plus en plus noire, nous entendons l'eau clapoter sous les pieds
bruyante de nos bêtes; et les cris rauques des grenouilles se répondent
de place en place. On a beau se suivre de tout près, on se perd
constamment de vue les uns les autres, au milieu des monstrueuses
pierres.
Nuit d'étoiles; mais c'est surtout Vénus, étonnamment brillante, qui
fidèlement nous jette un peu de clarté. A minuit, nous sommes déjà très
haut, et, par de vagues sentiers qui penchent, qui sont glissants comme
du verre, nous cheminons au-dessus et tout au bord, tout au ras des
gouffres.
Pour finir, nous voici au pied d'une montagne verticale comme celle de
la veille, avec les mêmes affreux petits escaliers en zigzags, aux
marches branlantes. Nos chevaux tout debout, s'accrochant comme des
chèvres, il faut recommencer pendant plus d'une heure la vertigineuse
grimpade, l'invraisemblable course au Brocken, à travers la puanteur des
mules mortes, échelonnées au flanc de cette muraille.
Comme hier aussi, nous avons la joie de l'arrivée brusque au sommet, la
joie de retrouver soudainement une plaine, de la terre et des herbages.
Nous venons de gagner encore, depuis l'étape précédente, environ six
cents mètres d'altitude, et, pour la première fois depuis le départ, une
vraie fraîcheur nous ravit, nous repose délicieusement.
Mais la plaine de ce soir n'est qu'une longue terrasse, au pied d'une
troisième assise de montagnes que l'on voit là tout près; c'est une
sorte de balcon, pourrait-on dire, qui n'a guère qu'une demi-lieue de
profondeur: quelque ancienne fissure des tourmentes géologiques, peu à
peu comblée d'humus, au cours des âges incalculables, et devenue un éden
aérien, une petite Arcadie séparée du reste du monde. Nous traversons
des champs de pavots, dont les fleurs, ouvertes dans la nuit,
ressemblent à de grands calices de soie blanche; ensuite des blés, que
le soleil n'a pas encore mûris comme ceux d'en bas et qui, dans le jour,
doivent être magnifiquement verts.
Au bout d'une heure de marche tranquille, des lumières apparaissent
parmi des arbres et, dans le lointain, des chiens de garde se mettent à
aboyer: c'est Konoridjé, le village où nous finirons la nuit; on
distingue bientôt les beaux dattiers qui l'ombragent, sa petite mosquée,
toutes ses terrasses blanches que la lueur des étoiles rend bleuâtres.
Il doit y avoir fête nocturne, car on commence d'entendre les
tambourins, les flûtes et, de temps à autre, le cri de joie des femmes,
qui est strident comme, en Algérie, le cri des Mauresques...
Je ne sais dire quel charme d'Orient et de passé enveloppe ce petit pays
très isolé sur terre et empli de vieilles musiques naïves, à cette heure
de minuit où nous venons le surprendre sous ses hauts palmiers... Mais
mon serviteur, qui est un matelot ignorant les métaphores et n'employant
les mots que dans leur sens absolu, m'exprime en ces termes tout simples
son ravissement craintif: «Il a un air, ce village,... un air
_enchanté_!»
Vendredi, 21 avril.
Au radieux lever du jour, concert éperdu d'hirondelles, de moineaux et
d'alouettes. Limpidité absolue du ciel et des lointains; calme
paradisiaque, dans le village et dans les champs. On est ici à quinze ou
dix-huit cents mètres d'altitude, dans un air si pur que l'on se sent
comme retrempé de vie et de jeunesse. Et c'est un enchantement, que de
se réveiller et de sortir.
Au-dessus des loges en terre battue, où nos muletiers se sont entassés
avec nos bêtes, nous avons dormi dans l'unique chambre haute,--entre des
murs de terre aussi, il va sans dire,--et, ce matin, les toits du
caravansérail nous font un promenoir, tapissé d'herbe comme une prairie.
Sur les terrasses voisines, où l'herbe pousse de même, les hommes sont
prosternés à cette heure pour la première prière de la journée; avec
leurs longues robes serrées à la taille, leurs mancherons qui flottent
et leurs bonnets comme des tiares, ils ont, dans leurs humbles
vêtements, des silhouettes de rois mages. Au delà des vieilles maisons,
aux murs épais, aux portes ogivales, on voit les petits lointains de la
plaine tranquille et fermée, l'étendue des blés verts, où quelques
champs de pavots en fleurs tracent des marbrures blanches,--et toujours,
cette chaîne des montagnes de l'Iran qui semble, à mesure que nous
montons, grandir, pousser vers le ciel, dresser chaque fois devant nous
une assise nouvelle.
Des caravanes arrivent, qui ont cheminé toute la nuit, descendant de
Chiraz ou remontant comme nous de Bender-Bouchir; des sonnailles de
mules, de différents côtés, se mêlent à l'aubade des oiseaux. Les
bergers mènent vers la montagne des troupeaux de chèvres noires. Dans
les chemins du village, des cavaliers galopent, sveltes et moustachus,
armés de ces longs fusils d'autrefois qui partent avec une étincelle de
silex. La vie est ici comme au temps passé. Il a gardé une immobilité
heureuse, ce petit pays perdu, que protègent d'abord les brûlants
déserts, ensuite deux ou trois étages de précipices et de farouches
montagnes.
Oh! le repos de cela! Et le contraste, après l'Inde que nous venons de
quitter, après la pauvre Inde profanée et pillée, en grande exploitation
manufacturière, où déjà sévit l'affreuse contagion des usines et des
ferrailles, où déjà le peuple des villes s'empresse et souffre, au coup
de fouet de ces agités messieurs d'Occident, qui portent casque de liège
et «complet couleur kaki»!
Sous la belle lumière dorée de cinq heures du soir, nous quittons le
village enchanté, pour nous acheminer vers les montagnes du fond, en
traversant le plateau paisible et pastoral que l'on dirait fermé de
toutes parts.
Au moment où nous nous engageons dans les gorges, qui vont nous mener à
un étage plus haut encore, le soleil est couché pour nous, mais les
cimes alentour demeurent magnifiquement roses. Et il y a là, pour garder
cette entrée, un vieux castel aux murs crénelés, avec des veilleurs en
longue robe persane debout sur toutes les tours: on croirait quelque
image du temps des croisades.
Le défilé de cette fois est d'un abord moins farouche que ceux des
précédentes nuits; entre des parois tapissées d'arbres, d'herbages et de
fleurs, notre chemin monte, pas trop raide ni dangereux.
Et, sans grande peine, nous voici bientôt parvenus à un plateau immense,
tout embaumé du parfum des foins. Nous n'avions pas encore rencontré
cette vraie fraîcheur que l'on respire là, et qui est, comme chez nous,
celle des beaux soirs de mai. Avec cette route, toujours ascendante
depuis le départ, c'est comme si l'on s'avançait à pas de géant vers le
Nord. Nous en aurons pour quatre heures, à cheminer dans cette plaine
suspendue, avant d'arriver à l'étape, et, après les chaos de pierre où
il avait fallu se débattre les autres soirs, c'est une surprise d'aller
maintenant par de faciles sentiers, parmi les trèfles à fleurs roses et
les folles avoines. Cependant, lorsqu'il fait nuit close, le sentiment
nous vient peu à peu d'être au milieu d'une bien vaste solitude; nos
campagnes d'Europe n'ont jamais ainsi, durant des lieues, tant d'espace
vide ni tant de silence;--et nous nous souvenons tout à coup que
l'endroit est mal famé.
Neuf heures du soir. Instinctivement on assure son revolver: cinq hommes
armés de fusils, qui attendaient au bord du chemin assis dans les
herbes, viennent de se lever et nous entourent. Ils sont, disent-ils,
d'honnêtes veilleurs, envoyés de Kazeroun, le village prochain, pour
protéger les gens qui voyagent. Depuis quelque temps, à ce qu'ils nous
content, toutes les nuits on dévalise les caravanes, et six muletiers,
la nuit dernière, ont été détroussés ici même. Ils vont donc,
d'autorité, nous faire escorte pendant deux ou trois lieues.
Cela semble un peu louche, et les étoiles, d'ailleurs, éclairent mal,
pour voir leurs visages. Cependant ils ont plutôt l'allure bon enfant;
on accepte de faire route ensemble, eux à pied, nous au petit pas de nos
bêtes; on fume deux à deux à la même cigarette, ce-qui est ici un usage
de politesse, et on cause.
Une heure et demie plus tard, cinq autres personnages, pareillement
armés et au guet, surgissent de même d'entre les hautes herbes et
viennent à nous. Ce sont donc bien des veilleurs, en effet, et nous
allons changer d'escorte. Les premiers, après avoir demandé chacun deux
crans[1] pour salaire, nous confient aux soins des nouveaux, puis se
retirent avec force saluts.
De temps à autre, un ruisseau d'eau vive traverse le semblant de chemin
que nous suivons, toujours dans les foins verts; et alors on s'arrête,
on enlève le mors des chevaux ou des mules pour les laisser boire. Il y
a des myriades d'étoiles au ciel; et l'air s'emplit de lucioles,
tellement semblables à des étincelles que l'on s'étonne presque, en les
voyant partout paraître, de n'entendre pas le crépitement léger du feu.
Vers minuit, marchant à la file au milieu des pavots blancs, qui nous
frôlent de leurs grandes fleurs, nous apercevons tout là-bas quelques
lumières; puis voici d'immenses jardins enclos; c'est enfin Kazeroun. Et
nous saluons les premiers peupliers, dont les hautes flèches se
détachent, très reconnaissables, sur le ciel nocturne, nous annonçant
les zones vraiment tempérées que nous venons enfin d'atteindre.
Les caravansérails, par ici, prennent le nom de _jardin_; et, dans cette
région édénique de l'éternel beau temps, ce sont des _jardins_, en
effet, que l'on offre aux voyageurs comme lieu de repos.
Une grande porte ogivale nous donne accès dans l'espèce de bocage muré
qui sera notre gîte de la nuit; c'est presque un bois, aux allées
droites, dont les beaux arbres sont tous des orangers en fleurs; on est
grisé de parfum dès qu'on entre. Aux premiers plans, des voyageurs de
caravane, assis çà et là par groupe sur des tapis, cuisinent leur thé
au-dessus d'un feu de branches, et les allées au fond se perdent dans
le noir.
L'hôte, cependant, juge que des Européens ne peuvent pas, comme les gens
du pays, dormir en plein air sous des orangers, et fait monter nos lits
de sangle, au-dessus de la grande ogive d'entrée, dans une chambrette où
le sommeil tout de suite nous anéantit.
Samedi, 22 avril.
La chambrette, comme toutes celles des caravansérails, était absolument
vide et d'une malpropreté sans nom. Le soleil levant nous révèle ses
parois de terre noircies par la fumée, et couvertes d'inscriptions en
langue persane; son plan cher semé d'immondices, épluchures, vieilles
salades, plumes et fientes de hiboux. Mais, par les crevasses du toit où
l'herbe pousse, par les trous du mur sordide, entrent des rayons d'or,
des senteurs d'oranger, des aubades d'hirondelles; alors, qu'importe le
gîte, puisque l'on peut tout de suite descendre, s'évader dans la
splendeur?
En bas, le merveilleux bocage est en pleine gloire du matin, sous le
ciel incomparable où vibre la chanson éperdue des alouettes. On respire
un air à la fois tiède et vivifiant, d'une suavité exquise. Les grands
orangers, au feuillage épais, étendent une ombre d'un noir bleu sur le
sol jonché de leurs fleurs. Tous les gens de caravane, qui ont campé
cette nuit dans les allées, s'éveillent voluptueusement, étendus encore
sur leurs beaux tapis d'Yezd ou de Chiraz; ils ne repartiront, comme
nous-mêmes, qu'à la tombée du soleil; nous sommes donc appelés à passer
l'après-midi ensemble et à lier connaissance, dans cet enclos délicieux
et frais qui est l'hôtellerie.
Bientôt arrivent de la ville les marchands de pâtisserie et les
bouilleurs de thé; ils installent à l'ombre leurs samovars, leurs
minuscules tasses dorées; ils préparent les _kalyans_ à long-tuyau, qui
sont les narghilés de la Perse et dont la fumée répand un parfum
endormeur.
Et, tandis qu'alentour paissent nos chevaux et nos mules, la journée
s'écoule, pour nous comme pour nos compagnons de hasard, dans un long
repos sous les branches, à fumer, à rêver en demi-sommeil, à s'offrir
les uns aux autres, en des tasses toutes petites, ce thé bien sucré qui
est le breuvage habituel des Persans. La paix de midi surtout est
charmante, sous ces orangers qui maintiennent ici leur crépuscule vert,
pendant qu'au dehors le soleil étincelle et brûle, inonde de feu les
arides montagnes entre lesquelles Kazeroun est enfermée.
Dans ma petite caravane, nous commençons tous à nous connaître; mon
tcharvadar Abbas et son frère Ali sont devenus mes camarades de _kalyan_
et de causerie; tout semble de plus en plus facile, le paquetage de
chaque soir, l'organisation des partances; et combien on se fait vite à
la saine vie errante, même aux gîtes misérables et toujours changés, où
l'on arrive chaque fois, harassés d'une bonne fatigue, au milieu de la
nuit noire!...
A quatre heures, nous nous apprêtons à repartir, très tranquillement
sous ces orangers. Pour spectateurs de ce départ, deux ou trois
personnages qui fument leur kalyan par terre, deux ou trois bébés
curieux, d'innombrables et joyeuses hirondelles. A cause des brigands,
quatre gardes bien armés, fournis par le chef du pays, chemineront avec
nous, et, à la file, nous nous engageons sous l'ogive noire et croulante
qui est la porte du jardin charmant.
D'abord il faut traverser Kazeroun, que nous n'avions pas vue hier au
soir. Petite ville du temps passé, qui persiste immuable, au milieu de
ses peupliers et de ses palmiers verts. A l'entrée, des enfants, parmi
les hautes herbes fleuries,--des tout petits garçons qui portent déjà de
longues robes comme les hommes et de hauts bonnets noirs,--jouent avec
des chevreaux, se roulent dans les folles avoines et les marguerites.
Quelques coupoles d'humbles mosquées blanches. Des maisons très fermées,
dont les toits en terrasse sont garnis d'herbes et de fleurs comme des
prairies. Des jardins surtout, des bocages d'orangers, enclos de grands
murs jaloux, avec de vieilles portes ogivales. Il y a de beaux cavaliers
en armes qui caracolent dans les chemins. Mais les femmes sont de
mystérieux fantômes en deuil; le voile noir, qui ensevelit leur visage
et leur corps, laisse à peine paraître le pantalon bouffant, toujours
vert ou jaune, et les bas de même couleur, souvent bien tirés sur des
chevilles délicates. Nous n'étions habitués jusqu'ici qu'aux paysannes,
qui vont à visage découvert; c'est la première fois que nous arrivons
dans une ville, pour rencontrer des citadines un peu élégantes.
Il est encore sur terre des lieux ignorant la vapeur, les usines, les
fumées, les empressements, la ferraille. Et, de tous ces recoins du
monde, épargnés par le fléau du progrès, c'est la Perse qui renferme les
plus adorables, à nos yeux d'Européens, parce que les arbres, les
plantes, les oiseaux et le printemps y paraissent tels que chez nous; on
s'y sent à peine dépaysé, mais plutôt revenu en arrière, dans le recul
des âges.
Après les derniers vergers de Kazeroun, nous cheminons deux heures en
silence, à travers une plaine admirable de fertilité et de fraîcheur;
des orges, des blés, des pâturages, qui font songer à la «Terre
Promise»; une odeur de foins et d'aromates, qui embaume l'air du soir...
Nous oublions l'altitude à laquelle nous sommes, quand des abîmes
s'ouvrent brusquement à notre droite: une autre vaste plaine, très en
contre-bas de nous, avec un beau lac de saphir bleu, le tout enfermé
entre des montagnes moins terribles que celles des précédents jours, et
rappelant nos Pyrénées dans leurs parties restées les plus sauvages.
C'est le lac où finit de se perdre la rivière d'Ispahan; comme pour
isoler davantage la cité des vieilles magnificences, la rivière qui y
passe ne se rend à aucun fleuve, à aucun estuaire, mais vient se jeter
dans cette nappe d'eau sans issue, aux abords inhabités.
Ce lac et cette plaine, nous les dominons de très haut, bien qu'ils
soient déjà sans doute à près de deux mille mètres au-dessus de la
surface des mers. Et un étrange grouillement noirâtre s'indique là
partout dans les herbages; l'agitation d'une nuée d'insectes, dirait-on
d'abord, des hauteurs où notre petite caravane passe; mais ce sont des
nomades, assemblés là par légions, pêle-mêle avec leur bétail. Vêtements
noirs, comme toujours, tentes noires et troupeaux noirs; milliers de
moutons et de chèvres, dont la laine sert à tisser les tapis de la
Perse, ses innombrables couvertures, sacs, bissacs et objets de
campement. Chaque année, en avril, s'opère une immense migration de
toutes les tribus errantes, vers les hauts plateaux herbeux du Nord, et,
en automne, elles redescendent dans les parages du Golfe Persique. Leur
mouvement d'ensemble est commencé; mon tcharvadar m'annonce que leur
avant-garde nous précède dans les gorges qui montent à Chiraz, et qu'il
faut nous attendre demain à passer au milieu d'eux: mauvaises gens,
d'ailleurs, et mauvaises rencontres à faire.
A la tombée de la nuit, nous devons nous engager à nouveau dans les
montagnes, pour nous élever de six ou huit cents mètres encore jusqu'à
l'étape prochaine. D'en bas, de la plaine envahie ce soir par tant de
bêtes brouteuses, tant de farouches bergers, une clameur de vie intense
et primitive commence de monter vers nous; on entend bêler, beugler,
hennir; les chiens de garde jettent de longs aboiements; les hommes
aussi lancent des appels, ou simplement donnent de la voix sans but, par
exubérance, comme les animaux crient. Et l'air, de plus en plus sonore à
mesure que le crépuscule nous enveloppe, s'emplit de la symphonie
terrible.
Des flambées de branches s'allument partout, dans les lointains, aux
bivouacs des nomades, nous révélant des présences humaines où l'on n'en
soupçonnait pas, dans toutes les gorges, sur tous les plateaux. Nous
passons en plein dans l'orbite des tribus errantes. Et, quand nous
jetons un dernier coup d'œil au-dessous de nous, sur la plaine et le lac
assombris, on y voit maintenant briller des feux par myriades, donnant
l'illusion d'une ville au déploiement sans fin.
Mais, dès que nous entrons pour tout de bon dans le défilé obscur, plus
de lumières, plus de bruits de voix, plus rien: les nomades n'y sont pas
encore, et l'habituelle solitude est retrouvée. Au-dessus de nos têtes,
d'étranges rochers criblés de trous ressemblent dans l'ombre à des
efflorescences de pierres, à des madrépores, à de colossales éponges
noires. Et, pendant deux heures, il faut recommencer l'effarante
gymnastique des nuits d'avant, la montée presque verticale au milieu des
roches croulantes, nos chevaux et nos mules tout debout dans des
escaliers au-dessus des gouffres; il faut réentendre, sur les cailloux
qui s'arrachent, le crissement des sabots affolés cherchant à se
cramponner à toutes les saillies solides,--et subir l'incessante
secousse, le continuel «temps de rein» de la bête qui s'enlève à la
force des pieds de devant, dans la frayeur de glisser, de rouler
jusqu'en bas, en avalanche, au fond de l'abîme.
A dix heures enfin, nous avons trêve, à l'entrée d'une vallée
d'herbages, en pente adoucie. Et voici un petit fort carré, dans lequel
une lumière brille. C'est un poste de soldats veilleurs, contre les
brigands et les nomades. On fait halte et l'on entre, d'autant plus
qu'il faut ici changer d'escorte, laisser nos quatre hommes pris à
Kazeroun, les remplacer par quatre autres plus reposés et alertes.
On menait joyeuse veillée, à l'intérieur de ce fort perdu; autour du
samovar bouillant, on fumait, on chantait des chansons; et on nous offre
aussitôt du thé, dans des tasses minuscules. Il y avait là trois
voyageurs, cavaliers à longs fusils, se rendant comme nous à Chiraz; ils
nous proposent d'aller de compagnie, et nous repartons en cavalcade
nombreuse.
Après l'affreux chaos dont nous sortons à peine, cela repose presque
voluptueusement de cheminer dans cette vallée nouvelle, sur un terrain
uni, feutré de fleurs et de mousses. Par une pente légèrement
ascendante, on dirait que l'on s'en va vers quelque palais enchanté,
tant la route est exquise, au grand calme du milieu de la nuit. C'est
comme une avenue très arrangée, pour des promenades de princesses de
féerie; une interminable avenue, entre des parois tapissées de fleurs à
profusion. Il y a aussi beaucoup d'arbres qui, dans l'obscurité,
ressemblent à nos chênes; des arbres tout à fait énormes, qui doivent
vivre là depuis des siècles; mais ils sont clairsemés discrètement sur
les pelouses, ou bien ils se groupent en bosquets, avec un art
supérieur. On n'entend plus marcher la caravane, sur ces épais tapis
verts. De-ci, de-là, du haut des branches, les chouettes nous envoient
quelque petite note isolée, que l'on dirait sortie d'une flûte de
roseau. Il fait frais, de plus en plus frais, presque trop pour nous qui
arrivons à peine des régions torrides d'en bas, mais cela réveille et
cela vivifie. Et des arbustes, tout fleuris en touffes blanches,
laissent dans l'air des traînées de parfum. Il y a grande fête
silencieuse d'étoiles au-dessus de tout cela, grand luxe de
scintillements. Et bientôt commence une pluie de météores; sans doute
parce que nous sommes ici plus près du ciel, ils sont plus lumineux
qu'ailleurs; ils font comme des petits éclairs, ils laissent des
sillages qui persistent, et parfois on croit entendre un bruit de fusée
quand ils passent.
De tant de lieux traversés en pleine naît, et que jamais on ne revoit le
lendemain, que jamais on ne peut vérifier à la clarté du jour, pas un ne
ressemblait à celui-ci; nous n'avions point rencontré encore cette sorte
de paix, cette forme de mystère... La majesté de ces grands arbres que
n'agite aucun souffle, cette vallée qui ne finit pas, cette transparence
bleuâtre des ténèbres, peu à peu suggèrent à l'imagination un rêve du
paganisme grec: le séjour des Ombres bienheureuses devait être ainsi; à
mesure que l'heure passe, les Champs Élyséens s'évoquent de plus en
plus, les bocages souverainement tranquilles où dialoguaient les
morts...
Mais, à minuit, le charme brusquement tombe; une nouvelle tourmente de
rochers nous barre le chemin; une petite lumière, qui s'aperçoit à peine
tout en haut, indique le caravansérail qu'il s'agit d'atteindre, et il
faut recommencer une folle grimpade, au milieu du fracas des pierres qui
s'écrasent, se désagrègent et roulent; il faut endurer encore toutes les
secousses, tous les heurts sur nos bêtes infatigables, qui butent à
chaque pas, glissent parfois des quatre pieds ensemble, mais en somme ne
tombent guère.
Monter, toujours monter! Depuis le départ, nous avons dû, par
intervalles, redescendre aussi, sans nous en apercevoir, car,
autrement, nous serions bien à cinq ou six mille mètres d'altitude, et
j'estime que nous sommes à trois mille au plus.
Le gîte, cette nuit, s'appelle Myan-Kotal; ce n'est point un village,
mais, une forteresse, perchée en nid d'aigle sur les cimes au milieu des
solitudes; pour les voyageurs et leurs montures, un abri solide contre
les brigands, entre d'épaisses murailles, mais rien de plus.
Dans l'enceinte crénelée, où nous pénétrons par une porte qui aussitôt
se referme, chevaux, mulets, chameaux, sacs de caravane, gisent
confondus, à tout touche. Et, de ces niches en terre battue qui sont les
chambres des caravansérails, une seule reste libre; cette fois il faudra
dormir avec nos gens; pas même la place d'y dresser nos lits de sangle;
d'ailleurs, ça nous est égal, mais vite nous allonger n'importe où; un
ballot sous la tête, une couverture, car l'air est glacé, et pêle-mêle,
avec Ali, avec Abbas, avec nos domestiques persans, dans une promiscuité
complète, tous fauchés à la même minute par un invincible sommeil, sans
en chercher plus, nous perdons conscience de vivre...
Lundi, 23 avril.
Au fond de l'espèce de petite grotte informe, basse et noircie de fumée,
où nous gisons comme des morts, les rayons du soleil filtrent depuis
longtemps par des trous et des lézardes, sans qu'un seul de nous ait
encore bougé. Confusément nous avons entendu des bruits déjà très
familiers: dans la cour, le remuement des matineuses caravanes, les
longs cris à bouche fermée des conducteurs de mules; et, sur les murs,
la grande aubade des hirondelles,--chantée cette fois, il est vrai, avec
une exaltation inusitée par d'innombrables petites gorges en délire.
Cependant nous restons là inertes, une torpeur nous clouant sur le sol,
aux places mêmes où, hier au soir, nous étions tombés.
Mais, quand nous quittons l'ombre de notre tanière, le premier regard
jeté au dehors est pour nous causer stupeur et vertige; arrivés en
pleine nuit, nous n'avions soupçonné rien de pareil; les aéronautes, qui
s'éveillent au matin après une ascension nocturne, doivent éprouver de
ces surprises trop magnifiques et presque terrifiantes.
Autour de nous, plus rien pour masquer à nos yeux le déploiement infini
des choses; d'un seul coup d'œil, ici, nous prenons soudainement
conscience de l'extrême hauteur où nous a conduits notre marche
ascendante, à travers tant de défilés et tant de gouffres, et durant
tant de soirs; nous avions dormi dans un nid d'aigles, car nous dominons
la Terre. Sous nos pieds, dévale un chaos de sommets,--qui furent jadis
courbés tous dans le même sens par l'effort des tempêtes cosmiques. Une
lumière incisive, absolue, terrible, descend du ciel qui ne s'était
jamais révélé si profond; elle baigne toute cette tourmente de montagnes
inclinées; avec la même précision jusqu'aux dernières limites de la vue,
elle détaille les roches, les gigantesques crêtes. Vus ensemble et de si
haut, tous ces alignements de cimes, tranchantes et comme couchées par
le vent, ont l'air de fuir dans une même direction, imitent une houle
colossale soulevée sur un océan de pierre, et cela simule si bien le
mouvement que l'on est presque dérouté par tant d'immobilité et de
silence.--Mais il y a des cent et des cent mille ans que cette tempête
est finie, s'est figée, et ne fait plus de bruit.--D'ailleurs, rien de
vivant ne s'indique nulle part; aucune trace humaine, aucune apparence
de forêt ni de verdure; les rochers sont seuls et souverains; nous
planons sur de la mort, mais de la mort lumineuse et splendide...
La forteresse, maintenant, est tranquille et presque déserte, les autres
caravanes parties. Dans un coin de la cour murée, où ne gisent plus que
nos harnais et nos bagages, deux personnages en longue robe, les
gardiens du lieu, fument leur kalyan, les yeux à terre et sans mot dire,
indifférents à ces aspects d'immensité qu'ils ne savent plus voir.
N'étaient les hirondelles qui chantent, on n'entendrait rien, au milieu
du grand vide sonore.
Tout est solide, rude et fruste, dans ce caravansérail aérien; les
murailles délabrées ont cinq ou six pieds d'épaisseur; les vieilles
portes disjointes, bardées de fer, avec des verrous gros comme des bras,
racontent des sièges et des défenses.--De plus, c'est ici une étonnante
ville d'hirondelles: le long de tous les toits, de toutes les corniches,
les nids s'alignent en rangs multiples, formant comme de vraies petites
rues; des nids très clos, avec seulement une porte minuscule. Et, comme
c'est la saison de réparer, de pondre, les petites bêtes s'agitent, très
en affaires, chacune rapportant quelque chose au logis, et rentrant sans
se tromper, tout droit, dans sa propre maison,--qui n'est pourtant pas
numérotée.
L'heure toujours morne de midi nous attire de farouches compagnons,
cavaliers très armés, voyageurs qui en passant s'arrêtent à la
forteresse, pour un moment de repos et de fumerie à l'ombre. Tout près
de nous, sous des ogives de pierre, ils s'installent avec force saluts
courtois. Bonnets noirs et barbes noires; sombres figures assyriennes,
hâlées par le vent des montagnes; longues robes bleues, retenues aux
reins par une ceinture de cartouches. Ils sentent la bête fauve et la
menthe du désert. Pour s'asseoir ou s'étendre, ils ont de merveilleux
tapis, qui étaient plies sous la selle de leurs chevaux; ce sont les
femmes, nous disent-ils, qui savent ainsi teindre et tisser la
laine,--dans cette Chiraz très haut montée, presque un peu fantastique,
où nous entrerons sans doute enfin demain soir... Et bientôt la fumée
endormeuse des kalyans nous enveloppe, s'élève dans l'air vif et pur des
sommets. Au milieu de la cour, dans le carré vide que le soleil inonde,
il y a l'incessant tourbillon des hirondelles, dont les petites ombres
rapides tracent des hiéroglyphes par milliers sur la blancheur du sol.
Tandis qu'au-dessous de nous, c'est toujours le vertige des cimes, la
gigantesque houle pétrifiée, que l'on dirait encore en mouvement, qui a
l'air de passer et de fuir...
A quatre heures, nous devions nous remettre en route; mais où donc est
Abbas? Il était allé chercher nos bêtes, qui broutaient parmi les
rochers d'alentour, et il ne reparaît plus. Alors on s'émeut; tous mes
gens, dans diverses directions, se mettent à battre la montagne; bientôt
leurs cris, leurs longs cris chantants qui se répondent, troublent le
silence habituel des sommets. Enfin on le retrouve, cet Abbas qui était
perdu; il revient de loin, ramenant une mule échappée. Pour quatre
heures et demie, le départ va pouvoir s'organiser.
J'avais demandé les trois soldats d'escorte que j'ai le droit, d'après
l'ordre du gouverneur de Bouchir, de réquisitionner sur mon passage;
mais, comme il n'y en a pas dans le pays, j'ai accepté, pour en tenir
lieu, trois pâtres d'alentour, et voici qu'on me les présente: figures
sauvages, cheveux épars sur les épaules, types accomplis de brigands;
robes loqueteuses en vieilles étoffes d'un archaïsme adorable; longs
fusils à pierre, où pend un jeu d'amulettes; à la ceinture, tout un
arsenal de coutelas.
Et nous partons à la file, sur des éboulis, par des sentiers à se rompre
le cou, en la compagnie obstinée d'un troupeau de buffles dont les
cornes tout le temps nous frôlent. Dans l'absolue pureté de l'espace,
les derniers lointains se détaillent; l'énorme tourmente des monts et
des abîmes se révèle entière à nous, s'étale docilement sous nos
regards. Çà et là, dans les replis des grandes lames géologiques, un peu
roses au soleil du soir, dorment des nappes admirablement bleues qui
sont des lacs. Nous dominons tout; nos yeux s'emplissent d'immensité
comme ceux des aigles qui planent; nos poitrines s'élargissent pour
aspirer plus d'air vierge.
Vers l'heure du couchant, étant descendus d'environ cinq cents mètres,
nous nous trouvons en vue tout à coup d'un plateau herbeux, vaste et uni
comme une petite mer, entre des chaînes de montagnes verticales qui
l'enferment dans leurs murailles. L'herbe, si verte, y est criblée de
points noirs, comme si des nuées de mouches étaient venues s'y abattre:
les nomades! Leur clameur commence de monter jusqu'à nous. Ils sont là
par milliers, avec d'innombrables tentes noires, d'innombrables
troupeaux de buffles noirs, de bœufs noirs, de chèvres noires. Et nous
devrons passer au milieu d'eux.
Nous mettons une heure et demie à traverser péniblement cette plaine, où
les pieds de nos bêtes s'enfoncent dans la terre molle et grasse.
L'herbe est épaisse, plantureuse; le sol traître, coupé de flaques d'eau
et de marécages. Les nomades ne cessent de nous entourer, les femmes
s'attroupant pour nous voir, les jeunes hommes venant caracoler à nos
côtés sur des chevaux qui ont l'air de bêtes sauvages.
Si riche que soit ce tapis vert, étendu magnifiquement partout, comment
suffit-il à nourrir tant et tant de parasites, qui ne vivent que de lui,
et dont les mâchoires, par myriades, ne sont occupées qu'à le tondre
sans trêve? L'eau qui entretient ce luxe d'herbages, l'eau abondante et
sournoise, cachée par les joncs ou les graminées fines, clapote
constamment sous nos pas. Et tout à coup une de nos mules, les jambes de
devant plongées jusqu'aux genoux dans la vase, s'abat avec sa charge;
alors un essaim de jeunes nomades, en tuniques noires, comme un vol de
corbeaux sur une bête qui meurt, s'élance avec des cris;--mais c'est
pour nous venir en aide; très vite et habilement ils détachent les
courroies, débarrassent la bête tombée et la remettent debout; je n'ai
qu'à dire un grand merci à la ronde, en distribuant des pièces blanches,
que l'on ne me demandait même pas et que l'on accepte non sans quelque
hauteur. Qui donc prétendait qu'ils sont mauvais, ces gens-là, et
dangereux sur le chemin?
Il est presque nuit quand nous arrivons au bout de l'humide et verte
plaine, au pied d'une colossale muraille de roches surplombantes, d'où
jaillit en bouillonnant une rivière qu'il faut passer à gué, dans l'eau
jusqu'au poitrail des chevaux. Un village est là blotti dans un
renfoncement, tout contre la base de l'abrupte montagne, un village en
pierres, avec rempart et donjon crénelé: toutes choses que l'on
distinguerait à peine,--tant il fait brusquement sombre sous la retombée
de ces roches terribles,--si des feux de joie, qui flambent rouge,
n'éclairaient les maisons, la mosquée, les murs et les créneaux. Autour
de ces feux, sonnent des musettes, battent des tambourins, et on entend
aussi le cri strident des femmes; c'est une noce, un grand mariage.
Nous changeons ici notre garde, laissant nos trois bergers armés, venus
avec nous du nid d'aigle de Myan-Kotal, pour en prendre trois autres,
gens de la noce, qui se font beaucoup tirer l'oreille avant de se mettre
en selle. Et la nuit est close quand nous nous engageons, pour quatre
heures de route au moins, dans une forêt sombre.
Voici le froid, le vrai froid, que nous n'avions pas assez prévu, et,
sous nos légers vêtements, nous commençons à souffrir. Deux de nos
nouveaux gardes, profitant des fourrés obscurs, tournent bride et
disparaissent; un seul nous reste, qui chemine à mes côtés et sans
doute nous sera fidèle jusqu'à l'étape. Cette forêt est sinistre; et
d'ailleurs mal famée; nos gens ne parlent pas et regardent beaucoup
derrière eux. Les vieux arbres, rabougris et tordus, tout noirs à cette
heure, se groupent bizarrement parmi les rochers; à la clarté indécise
des étoiles, nous suivons de vagues sentes, blanchâtres sur le sol gris:
il y a de tristes clairières qui rendent plus inquiétante ensuite la
replongée sous bois; il y a des trous, des ravins; on monte, on descend;
tout est plein de cachettes et favorable aux embûches.
Une alerte, à dix heures: des cavaliers, qui ne sont pas des nôtres,
trottent derrière nous, s'approchent comme s'ils nous poursuivaient. On
s'arrête, et on les met en joue. Et puis on se reconnaît à la voix; ce
sont ces mêmes voyageurs qui nous avaient pris pour compagnons hier au
soir. Pourquoi avaient-ils disparu tout le jour, et d'où surgissent-ils
à présent? On accepte quand même de voyager ensemble, comme la veille.
Nous sortons de la forêt vers les minuit, pour entrer dans une lande qui
paraît sans fin et où souffle une bise d'hiver. Il y a des choses très
blanches, étendues sur le sol: des tables de pierre, des linceuls,
quoi?--Ah! de la neige, des plaques de neige, partout!
Nous sommes enfin sur ces hauts plateaux d'Asie, vers lesquels nous
montions depuis sept jours; cette lande a tout l'air de voisiner avec le
ciel, qui a pris l'aspect d'un velum de soie noire, et où les étoiles
élargies brillent presque sans rayons, comme si, entre elles et nous,
quelque chose de très raréfié, de très diaphane, à peine s'interposait.
L'onglée aux pieds, l'onglée aux mains, engourdis quand même d'un
invincible sommeil après toute la fatigue amassée des précédentes nuits,
nous connaissons, pour la première fois depuis le départ, une vraie
souffrance; à chaque instant, les rênes s'échappent de nos doigts
raidis, qui s'ouvrent malgré nous, comme s'ils étaient morts.
Une heure du matin. Tout engourdis et glacés, je crois que nous dormions
à cheval, car nous n'avions pas vu poindre le caravansérail, et il est
pourtant là bien près, devant nous; espèce de château fort aux murs
crénelés, qui donne l'impression de quelque chose de gigantesque et de
fantastique, planté tout seul au milieu de cette rase solitude;
alentour, des centaines de formes grisâtres, posées sur la lande,
ressemblent à un semis de grosses pierres, mais il s'en échappe un vague
bruissement de respiration et une senteur de vie: ce sont des chameaux
couchés, et des chameliers gardiens, qui dorment roulés dans des
couvertures, parmi d'innombrables ballots de marchandises. Deux ou trois
routes de caravanes se croisent au pied de ce caravansérail fortifié; il
y a ici, paraît-il, un va-et-vient continuel, et sans doute, à
l'intérieur, tout est plein. Cependant on nous ouvre les portes
hérissées de fer, que nous avons fait résonner aux coups d'un lourd
frappoir: nous entrons dans une cour, où bêtes et gens pêle-mêle gisent
comme sur un champ de bataille après la déroute; et, plus rapide encore
qu'hier, est notre écroulement dans le sommeil, au fond d'une niche en
terre battue où nous nous étendons sans contrôle, insouciants de la
promiscuité, des immondices, et de la vermine probable.
Mardi, 24 avril.
Au soleil de neuf heures du matin, nous tenons conseil, mon tcharvadar
et moi, dans le château fort, sous les ogives de la cour. Finies, les
discussions entre nous deux; bons amis tout à fait; et il n'allume
jamais son kalyan sans m'offrir un peu de fumée.
Même presse qu'hier au soir, dans cette cour. Mules couchées, mules
debout; milliers de sacs de caravane, toujours pareils, toujours en
laine grise, rayée de noir et de blanc, et sur lesquels la terre des
chemins a jeté sa nuance rousse: un ensemble qui est de couleur triste
et neutre, mais où tranche çà et là quelque tapis merveilleux, étendu
comme chose commune sous un groupe d'indolents fumeurs.
De mon conciliabule avec Abbas, il résulte que nous quitterons en plein
jour ce château de Kham-Simiane, pour faire les dix ou douze lieues qui
nous séparent encore de Chiraz. Le temps est frais, le soleil n'est
plus dangereux comme en bas, et j'en ai assez d'être un voyageur
nocturne.
Donc, après le kalyan de midi, on dispose la caravane, et il est à peine
deux heures quand nous sortons des grands murs crénelés. L'âpre solitude
se déroule aussitôt, triste et stérile dans une clarté intense, sous un
ciel tout bleu. Çà et là des plaques de neige ressemblent à des draps
blancs étendus sur le sol. Un aigle plane. Le soleil brûle et le vent
est glacé. Nous sommes à près de trois mille mètres d'altitude.
Dans un repli du terrain, il y a un hameau farouche; une dizaine de
huttes construites avec des quartiers de rocher, basses, écrasées contre
la terre, par frayeur des rafales qui doivent balayer ces hauts
plateaux. Alentour, quelques saules à peine feuillus, grêles et couchés
par le vent. Ensuite et jusqu'à l'infini, plus rien, dans ce lumineux
désert.
Vers Chiraz, où nous arriverons enfin ce soir, nous descendons fort
tranquillement par d'insensibles pentes; nous sommes inondés de lumière;
les neiges peu à peu disparaissent, et nous sentons d'heure en heure les
souffles s'attiédir. Nous ne rencontrons rien de vivant, que de grands
vautours chauves, posés sur cette route des caravanes dans l'attente des
bêtes qui tombent de fatigue et qu'on leur abandonne; ils se lèvent à
notre approche, à peine effrayés; se posent à nouveau et nous suivent
des yeux. Les fleurettes pâles, les plantes rases, d'abord clairsemées
sur ces steppes, se multiplient, se rejoignent, finissent par former des
tapis odorants sous nos pas. Puis, commencent les broussailles de chez
nous, les tamarins, les aubépines prêtes à fleurir, les épines noires
déjà en fleurs. Le coucou chante, et on se croirait dans nos landes de
France, n'étaient ces horizons qui se déploient toujours, si vastes, si
primitifs: la Gaule devait avoir de ces aspects de beauté paisible, aux
printemps anciens... Et voici maintenant une rivière, adorablement
limpide, une rivière de cristal. Des osiers en rideau et quelques petits
saules ont poussé au bord; elle s'en va sur un lit de cailloux blancs,
toute seule et comme ignorée dans la timide verdure de ses oseraies,
traversant cette immensité sauvage; sans doute elle doit finir par se
précipiter, en séries de cascades, dans des régions moins hautes et
moins pures, et se souiller à mille contacts; mais ici, passant au
milieu de ce vaste cadre sans âge, qui doit être tel depuis le
commencement des temps, elle a je ne sais quoi de virginal et de sacré,
cette eau si claire.
Après trois heures de marche, une petite tour crénelée surgit toute
seule au bord de notre chemin: un poste de veilleurs, où nous comptions
prendre deux soldats de renfort. En passant, nous nous arrêtons pour
héler à longs cris; mais rien ne bouge et la porte reste close. Entre
deux créneaux cependant, au sommet de la tour, finit par se dresser la
tête d'un vieillard à chevelure blanche, coiffé d'un haut bonnet de
magicien: «Des soldats, dit-il d'un ton de moquerie, vous voulez des
soldats? Eh bien! ils sont tous partis dans la campagne à la recherche
des brigands qui nous ont volé quatre ânes. Il n'y en a plus, vous vous
en passerez, bon voyage!»
Au coucher du soleil, halte pour le repas du soir, sur de vieux bancs
hospitaliers, à la porte d'un caravansérail, d'un château fort isolé
comme était Kham-Simiane, qui commande l'entrée d'une plaine nouvelle...
Et c'est enfin la plaine de Chiraz, celle que jadis tant chantèrent les
poètes, c'est le pays de Saadi, le pays des roses.
Vue d'ici, elle paraît délicieusement paisible et sauvage, cette haute
oasis où nous allons nous enfoncer au crépuscule; l'herbe y est épaisse
et semée de fleurs; les peupliers par groupes y simulent des charmilles,
d'un vert doux et profond; les mêmes nuances que chez nous en avril sont
répandues sur les arbres et les prairies; mais il y a dans l'atmosphère
des limpidités que nous ne connaissons pas, et, au-dessus de l'éden de
verdure déjà plongé dans l'ombre, les grandes montagnes emprisonnantes
se colorent à cette heure en des rouges de corail tout à fait étrangers
aux paysages de nos climats.
A travers cette plaine, légèrement descendante, où l'air est de moins en
moins vif, nous reprenons notre marche devenue facile, et environ
quatre lieues plus loin, dans la nuit fraîche et étoilée, de longs murs
de jardins commencent de s'aligner de chaque côté de la route: les
faubourgs de Chiraz! Aucun bruit, aucune lumière et pas de passants; les
abords des vieilles villes d'Islam, sitôt qu'il fait noir, ont toujours
de ces tranquillités exquises dont nous ne savons plus nous faire
l'idée, en Europe...
Ces murs sont ceux des caravansérails, bien qu'ils semblent n'enclore
que des bois de peupliers, et là nous frappons successivement à deux ou
trois grandes portes ogivales, qui s'entr'ouvrent à peine, une voix
répondant de l'intérieur que tout est plein. Les hauts foins, les
graminées, les pâquerettes, envahissent les chemins; dans cette
obscurité et ce silence, tout embaume le printemps.
De guerre lasse, il faut nous contenter d'un caravansérail de pauvres,
où nous trouvons, au-dessus des écuries, une petite niche en terre
battue, qui ne nous change en rien de nos misérables gîtes précédents.
Bien entendu, je ne connais âme qui vive, dans cette ville close où je
ne puis pénétrer ce soir, et où je sais du reste qu'il n'y a point
d'hôtellerie. On m'a donné, à Bender-Bouchir, un beau grimoire cacheté
qui est une lettre de recommandation pour le _prévôt des marchands_,
personnage d'importance à Chiraz; sans doute me procurera-t-il une
demeure...
Mercredi, 25 avril.
Le premier soir tombe, la première nuit vient, au milieu du silence
oppressant de Chiraz. Tout au fond de la grande maison, vide et de bonne
heure verrouillée, où me voici prisonnier, ma chambre donne sur une
cour, où à présent il fait noir. On n'entend rien, que le cri
intermittent des chouettes. Chiraz s'est endormie dans le mystère de ses
triples murs et de ses demeures fermées; on se croirait parmi des ruines
désertes, plutôt qu'entouré d'une ville où respirent dans l'ombre
soixante ou quatre-vingt mille habitants; mais les pays d'Islam ont le
secret de ces sommeils profonds et de ces nuits muettes.
Je me redis à moi-même: «Je suis à Chiraz,» et il y a un charme à
répéter cela;--un charme et aussi une petite angoisse, car enfin cette
ville, en même temps qu'elle reste un débris intact des vieux âges, elle
est bien aussi au nombre des groupements humains les moins accessibles
et les plus séparés; on y éprouve encore cet effroi du dépaysement
suprême, qui devait être familier aux voyageurs de jadis, mais que nos
descendants ne connaîtront bientôt plus, lorsque des voies de
communication rapide sillonneront toute la terre. Comment s'en aller
d'ici, par où fuir, si l'on était pris d'une soudaine nostalgie, d'un
besoin de retrouver, je ne dis pas son pays natal, mais seulement des
hommes de même espèce que soi, et un lieu où la vie serait un peu
modernisée comme chez nous? Comment s'en aller? A travers les contrées
solitaires du Nord, pour rejoindre Téhéran et la mer Caspienne après
vingt ou trente jours de caravane? Ou bien reprendre le chemin par où
l'on est venu, redescendre échelon par échelon les effroyables escaliers
de l'Iran, se replonger au fond de tous les gouffres où l'on ne peut
cheminer que la nuit, dans la chaleur toujours croissante, jusqu'à
l'étuve d'en bas qui est le Golfe Persique, et puis retraverser les
sables brûlants pour atteindre Bender-Bouchir, la ville d'exil et de
fièvre, d'où quelque paquebot vous ramènerait aux Indes? Les deux routes
sont pénibles et longues. Vraiment on se sent perdu dans cette Chiraz,
qui est perchée plus haut que les cimes de nos Pyrénées,--et
qu'enveloppe à cette heure une nuit limpide, mais une nuit tellement
silencieuse et froide...
De cette ville où tout est muré, je n'ai encore pour ainsi dire rien vu,
et je me demande si pendant un séjour prolongé j'en verrai davantage;
j'y suis entré un peu à la manière de ces chevaliers de légende, que
l'on amenait dans des palais par des souterrains, un bandeau sur les
yeux.
Au caravansérail, ce matin, Hadji-Abbas, le prévôt des marchands, averti
par ma lettre, s'est hâté de venir. Quelques notables l'accompagnaient,
tous gens cérémonieux et de belles manières, en longue robe, grosses
lunettes rondes et très haut bonnet d'astrakan. On s'est assis dehors,
devant ma niche obscure, sur ma terrasse envahie par l'herbe et fleurie
de coquelicots. Après beaucoup de compliments en langue turque, la
conversation s'est engagée sur les difficultés du voyage:
«Hélas!--m'ont-ils dit, un peu narquois,--nous n'avons pas encore vos
chemins de fer!» Et, comme je les en félicitais, j'ai vu à leur sourire
combien nous étions du même avis sur les bienfaits de cette invention...
Des rideaux de peupliers et d'arbres fruitiers tout fleuris nous
masquaient la ville, dont rien ne se devinait encore; mais on apercevait
des vergers, des foins, des blés verts, un coin de cette plaine heureuse
de Chiraz, qui communique à peine avec le reste du monde et où la vie
est demeurée telle qu'il y a mille ans. Des oiseaux, sur toutes les
branches, chantaient la gaie chanson des nids. En bas, dans la cour où
nos bêtes se reposaient, des muletiers, des garçons du peuple, l'air
calme et sain, les joues dorées de grand air, fumaient nonchalamment au
soleil, comme des gens qui ont le temps de vivre, ou bien jouaient aux
boules, et on entendait leurs éclats de rire. Et je comparais avec les
abords noircis de nos grandes villes, nos gares, nos usines, nos coups
de sifflet et nos bruits de ferraille; nos ouvriers, blêmes sous le
poudrage de charbon, avec des pauvres yeux de convoitise et de
souffrance.
Au moment de prendre congé, le prévôt des marchands m'avait offert une
de ses nombreuses maisons dans Chiraz, une maison toute neuve. Il devait
aussitôt m'en faire tenir la clef, et j'ai commencé d'attendre,
d'attendre sans voir venir, en fumant de longs kalyans sur ma terrasse:
les Orientaux, chacun sait cela, n'ont pas comme nous la notion du
temps.
Vers quatre heures du soir enfin, cette clef m'est arrivée. (Elle était
longue d'un pied deux pouces.) Alors il a fallu congédier et payer mon
tcharvadar avec tous ses gens; aligner, recompter avec eux quantité de
pièces blanches, échanger beaucoup de souhaits et de poignées de main;
ensuite mander une équipe de portefaix (des juifs à longue chevelure),
charger sur leur dos notre bagage, et s'acheminer, derrière eux vers la
ville, qui devait être toute proche, et que l'on n'apercevait toujours
point.
Nous allions mélancoliquement entre des murs très hauts, en brique
grise, en terre battue, où s'ouvrait à peine de loin en loin un trou
grillé, une porte clandestine.
Ils finirent par se rejoindre en voûte sur nos têtes, ces murs qui se
resserraient toujours, et une pénombre de caveau nous enveloppa soudain;
au milieu de ces étroits passages, des petits ruisseaux immondes
coulaient parmi des guenilles, des fientes, des carcasses; on sentait
une odeur d'égout et de souris morte: nous étions dans Chiraz.
En pénombre plus épaisse, on s'est arrêté devant une vieille porte
cloutée de fer, avec un frappoir énorme: c'était ma demeure. D'abord un
couloir sombre, un corps de logis poudreux et croulant; ensuite la
surprise d'une cour ensoleillée, avec de beaux orangers en fleurs autour
d'une piscine d'eau courante; et au fond, la maisonnette, à deux étages,
toute neuve en effet et toute blanche, où me voici enfermé,--pour un
temps que j'ignore,--_car il est plus facile d'entrer à Chiraz que d'en
sortir_: c'est un dicton persan.
DEUXIÈME PARTIE
Mercredi, 25 avril.
Le soleil baissait déjà quand nous avons fait précipitamment notre
première course en ville, aux bazars, pour acheter des coussins et des
tapis. (Dans cette maison d'Hadji-Abbas, les chambres, il va sans dire,
n'avaient rien que leurs quatre murs.)
On circule dans cette ville comme dans un dédale souterrain. Les ruelles
couvertes, semées d'immondices et de pourritures, se contournent et se
croisent avec une fantaisie déroutante; par endroits, elles se
resserrent tellement que, si l'on rencontre un cavalier, ou même un
petit âne, il faut se plaquer des deux épaules aux parois pour n'être
point frôlé. Les hommes, en robe sombre, coiffés du haut bonnet
d'astrakan, vous dévisagent sans malveillance. Les femmes glissent et
s'écartent comme de silencieux fantômes, enveloppées toutes, de la tête
aux pieds, dans un voile noir, et la figure cachée par un loup blanc
avec deux trous ronds pour les yeux; mais les petites filles que l'on ne
voile pas encore, très peintes et la chevelure rougie de henneh, sont
presque toutes adorables de beauté fine et de sourire, même les plus
pauvres, qui vont pieds nus et dépenaillées, sous des haillons
charmants. Dans ces mornes et longues murailles, en briques grises ou en
terre grise, jamais ne s'ouvre une fenêtre. Rien que des portes, et
encore y a-t-il un second mur bâti derrière pour les masquer, leur faire
un éternel écran; quelques-unes s'encadrent de vieilles faïences
précieuses, représentant des branches d'iris, des branches de roses,
dont le coloris, avivé par le contraste avec toutes les grisailles
d'alentour, éclate encore de fraîcheur au milieu de tant de vétusté et
de ruines. Oh! les femmes drapées de noir, qui entrent par ces
portes-là, contournent le vieux pan de mur intérieur, et disparaissent
au fond de la maison cachée!...
Dans ma rue en tunnel, qui est la voie par où pénètrent en ville les
caravanes de Bouchir, il y a un petit bazar de juifs, où l'on vend
surtout des légumes et des graines. Mais il faut faire un assez long
chemin dans le labyrinthe pour rencontrer le vrai bazar de Chiraz, qui
est un lieu immense et plein de surprises. Cela commence par des rues
étroites, tortueuses, obscures, où, devant les mille petites échoppes,
il faut se défier des trous et des cloaques. Ensuite viennent de vastes
avenues droites, régulières, voûtées de coupoles rondes qui se succèdent
en séries sans fin, et là, pour la première fois, on se dit que c'est
vraiment une grande ville, celle où l'on est entré comme par des égouts,
sans rien voir. Le long de ces avenues, les marchands sont réunis par
groupes de même métier, ainsi que le veut l'usage oriental.--Et on
devine qu'à Chiraz, la rue des tapis, où nous avions affaire, est un
enchantement pour les yeux!--Dans la rue, plus en pénombre, des
marteleurs de cuivre, où l'on entend le bruit incessant des marteaux,
nous nous sommes ensuite arrêtés pour acheter des buires à notre usage,
des buires ici très communes, mais d'une grâce incomparable, d'une forme
inventée dans les temps très anciens et jamais changée. On vendait aussi
partout des paquets de ces roses roses très odorantes que l'on appelle
chez nous «_roses de tous les mois_», et des branches d'oranger. Des
cavaliers armés obstruaient souvent le chemin, surtout dans le quartier
des harnais, qui est l'un des plus étendus; en ce pays où les voyages et
les transports ne se font que par caravanes, les harnais prennent une
importance capitale, et ils sont de la fantaisie la plus diverse: selles
brodées de soie et d'or, bissacs en laine, brides pour les chevaux ou
les mulets, houssines de velours à paillettes pour les petits ânes que
montent les dames de qualité, coiffures de plumes pour les chameaux.
Dans la rue des marchands de soie, il y avait affluence de ces fantômes
noirs qui représentent ici les femmes, avec beaucoup de petits bébés
comiques et jolis, les yeux allongés jusqu'aux cheveux par des
peintures.
Nous avions fait notre visite au bazar à une heure un peu tardive; des
échoppes se fermaient, le jour baissait sous les voûtes de briques ou de
terre battue. Et, après avoir tant tourné et retourné dans ces passages
couverts qui s'assombrissaient, ç'a été une joie de rencontrer enfin une
place à air libre, éclairée par le beau soleil du soir, le seul coin de
Chiraz peut-être où la vie soit un peu extérieure et gaie sans mystère.
C'est près des remparts de la ville, cette place, et, au fond, il y a
une mosquée dont l'immense portique est entièrement rose, sous son
revêtement de vieil émail. Çà et là, des tendelets pour les marchands de
fruits, de fleurs et de gâteaux. Et, juste en face de ces belles portes
si roses, que je ne puis espérer franchir jamais, un vieux petit café,
délabré et charmant, devant lequel nous nous sommes assis, sous des
arbres, pour fumer en plein air le dernier kalyan du jour. (Le nom de
_café_ est du reste impropre, puisque le thé, dans des tasses en
miniature, est seul d'usage à Chiraz.) Un cercle s'est aussitôt formé
autour de nous, mais ces curieux étaient courtois et discrets, répondant
par de jolis sourires un peu félins lorsqu'on les regardait en face.
Tous ces gens d'ici ont l'air accueillant et doux, la figure fine, les
yeux grands, le regard à la fois vif et rêveur.
Et je suis rentré chez moi, pour procéder avant la nuit à mon
installation éphémère, dans le corps de logis tout neuf, derrière la
cour: au rez-de-chaussée, mes domestiques; au premier, ma chambre; au
second étage, mon salon. Partout des murs bien blancs, où des séries
d'ogives sont ménagées en creux, formant des niches où l'on pose les
objets. Et, pour soutenir les plafonds en terre battue, un alignement de
jeunes troncs de peupliers, soigneusement équarris et bien égaux.
Mon salon, en dix minutes, s'est organisé, avec des tapis, des coussins
jetés par terre, des tentures accrochées à la muraille par de vieux
clous, et, à la place d'honneur, les belles armes que me donna l'Iman de
Mascate, le jour de mon récent passage, son poignard à fourreau d'argent
et son sabre à gaine d'or.
Mais la nuit, qui arrivait dans son grand suaire de silence, a eu tôt
fait d'interrompre notre puéril amusement d'installation, et de rendre
sinistre ma demeure, trop enclose au milieu de si inconnaissables
entours.
En entrant, nous avons tiré les lourds verrous de la porte qui donne sur
les dehors noirs; mais nous ignorons encore tous les quartiers, recoins
et dépendances de la vaste maison; nul de nous n'a exploré le vieux
corps de logis à deux étages qui est adossé à la rue, ni les immenses
greniers à foin, chais et souterrains qui s'ouvrent derrière nos
chambres...
Quant aux autres logis humains qui nous enserrent, il va sans dire que
tout est combiné pour qu'il nous soit impossible d'y plonger un regard.
Qui habite là, et que s'y passe-t-il? Nous ne saurons jamais. Par nos
fenêtres, qui ont vue sur notre cour très haut murée, on n'apercevait,
quand il faisait clair, rien de ces maisons voisines; rien que la tête
des peupliers qui ombragent les petits jardins, et les toits en terre
battue où l'herbe pousse, où les chats se promènent;--ensuite, dans le
lointain, par-dessus le faîte des vieilles constructions couleur de
poussière, la ligne de ces montagnes nues qui enferment de toutes parts
la verte plaine.
A présent donc, il fait nuit. Mes serviteurs, après tant de fatigantes
veilles, dorment profondément, dans la bonne quiétude d'un voyage
accompli et l'assurance de ne pas recommencer demain les chevauchées
nocturnes.
Belle nuit d'étoiles, qui va se refroidissant très vite et que ne
trouble aucun bruit humain. On n'entend que la voix douce et retenue des
chouettes, qui s'appellent et se répondent de différents côtés,
au-dessus de l'inquiétante torpeur de Chiraz...
Jeudi, 26 avril.
«Allah ou Akbar!... Allah ou Akbar!...» C'est l'éternelle psalmodie de
l'Islam qui m'éveille avant jour; la voix du muezzin de mon quartier, du
haut de quelque toit proche, chante éperdument dans la pâleur de l'aube.
Et, aussitôt après, des sonnailles, très argentines et charmantes,
commencent à monter jusqu'à moi, de la petite ruelle noire: l'entrée des
caravanes. Grosses cloches au son grave, pendues au poitrail des mules,
petites clochettes passées en guirlande autour de leur cou, carillonnent
ensemble, et ce bruit joyeux, tantôt assourdi, tantôt amplifié par la
résonance des voûtes, s'infiltre peu à peu dans tout le labyrinthe
souterrain de Chiraz, chassant le sommeil et le silence de la nuit. Cela
dure très longtemps; des centaines de mules doivent défiler devant ma
porte,--et défileront sans doute ainsi chaque matin, pour m'annoncer le
jour, car l'heure des caravanes est immuable. Et c'est par mon quartier
qu'elles entrent en ville, toutes celles qui arrivent d'en bas, des
bords du golfe Persique, de la région torride située au niveau normal de
la Terre.
Cette première matinée se passe pour moi en vaines conférences avec des
tcharvadars, des muletiers, des loueurs de chevaux, dans l'espoir
d'organiser déjà le départ, car il faut s'y prendre plusieurs jours à
l'avance, et les voyageurs ici sont parfois indéfiniment retardés. Mais
rien ne se conclut, et même rien d'acceptable ne m'est offert. Le
proverbe semble se vérifier: il est plus facile d'entrer à Chiraz que
d'en sortir.
L'après-midi, je vais rendre au prévôt des marchands sa visite. Il
demeure dans mon quartier, et, pour se rendre chez lui, tout le temps on
est dans l'ombre et la tristesse de ces grands murs penchés, qui le plus
souvent se rejoignent en voûte. Une vieille porte de prison, que masque
un écran intérieur en maçonnerie croulante: c'est chez lui. Ensuite un
petit jardin plein de roses, avec des allées droites à la mode
d'autrefois, un bassin, un jet d'eau; et la maison s'ouvre au fond, très
ancienne et très orientale.
Le salon d'Hadji-Abbas: plafond en arabesques bleu et or, avec des
branches de roses aux nuances effacées par les ans; murs extrêmement
travaillés, divisés en petites facettes, creusés en petites grottes avec
des retombées de stalactites, tout cela devenu d'une couleur de vieil
ivoire, que rehaussent des filets d'or terni; par terre, des coussins et
d'épais tapis merveilleux. Et les fenêtres découpées donnent sur les
roses du jardin très caché et sans vue, où le jet d'eau mène son bruit
tranquille.
Il y a deux tabourets au milieu du salon, un pour Hadji-Abbas, qui
depuis hier a teint sa barbe blanche en rouge ardent; l'autre pour moi.
Les fils de mon hôte, des voisins, des notables, tous gens en longue
robe et haut bonnet noir comme en portaient les magiciens, arrivent
successivement, très silencieux, et forment cercle le long des jolies
murailles fanées, en s'asseyant sur les tapis; les serviteurs apportent
du thé, dans de très anciennes petites tasses de Chine, et puis des
sorbets à la neige de montagne, et enfin les inévitables kalyans, où
tous nous devons fumer à la ronde. On m'interroge sur Stamboul, où l'on
sait que j'ai habité. Ensuite, sur l'Europe, et, tour à tour, la naïveté
ou la profondeur imprévue des questions me donne plus que jamais à
entendre combien ces gens-là sont loin de nous. La conversation, à la
fin, dévie vers la politique et les dernières menées anglaises autour de
Koueït:--«S'il faut, disent-ils, que notre pays soit asservi un jour, au
moins que ce ne soit pas par ceux-là! Nous n'avons, hélas! que cent
mille soldats en Perse; mais tous les nomades sont armés; et moi-même,
mes fils, mes serviteurs, tout ce qu'il y a d'hommes valides dans les
villes ou les campagnes, prendrons, des fusils quand il s'agira des
Anglais!»
Le bon Hadji-Abbas me conduit ensuite chez deux ou trois notables, qui
ont des maisons plus belles que la sienne, et de plus beaux jardins,
avec des allées d'orangers, de cyprès et de roses. Mais combien ici la
vie est cachée, défiante, secrète! Ils seraient charmants, ces jardins,
s'ils n'étaient si jalousement enfermés et sans vue; pour que les femmes
puissent s'y promener dévoilées, on les entoure de trop grands murs, que
l'on essaie vainement d'égayer en y dessinant des ogives; en les ornant
de céramiques: ce sont toujours des murs de prison.
Le gouverneur de la province, que je comptais voir aujourd'hui et prier
de me faciliter la route d'Ispahan, est absent pour quelques jours.
Et je garde pour la fin ma visite à un jeune ménage hollandais, les van
L..., qui vivent ici dans un isolement de Robinson. Ils habitent une
ancienne maison de pacha,--au fond d'un vieux jardin très muré, il va
sans dire;--et c'est tellement imprévu d'y retrouver tout à coup un
petit coin d'Europe, d'aimables gens qui parlent votre langue! Ils sont
d'ailleurs si accueillants que, dès la première minute, une gentille
intimité de bon aloi s'établit entre les exilés que nous sommes. Depuis
deux ou trois ans, ils résident à Chiraz, où M. van L... dirige la
Banque impériale persane. Ils me confient leurs difficultés de chaque
jour, que je n'imaginais pas, dans cette ville où sont inconnues les
choses les plus utiles à l'existence telle que nous l'entendons, et où
il faut prévoir deux mois à l'avance ce dont on aura besoin, pour le
faire venir par la voie de Russie ou la voie des Indes; ce qu'ils me
disent est pour augmenter le sentiment que j'avais déjà, d'être ici dans
un monde quasi lunaire.
Le reste de l'après-midi se passe pour moi en promenade errante dans le
labyrinthe, avec mes trois serviteurs, le Français et les deux Persans,
à la recherche des introuvables mosquées. Je n'ai aucun espoir d'y
entrer; mais au moins je voudrais, du dehors, voir les portiques, les
belles ogives et les précieuses faïences.
Oh! les étonnantes petites rues, semées d'embûches même en plein jour;
quelquefois, en leur milieu, s'ouvre un puits profond, sans la moindre
margelle au bord; ou bien, à la base d'un mur, c'est un soupirail béant
qui donne dans des oubliettes noires. Et partout traînent des loques,
des ordures, des chiens crevés que dévorent les mouches.
Je sais qu'elles existent, ces mosquées, qu'il en est même de célèbres;
et l'on dirait vraiment qu'elles nous fuient ou qu'il y a des
ensorcellements dans leurs entours. Parfois, regardant en l'air, on
aperçoit, par quelque trou dans la voûte des rues, un admirable dôme
vert et bleu, là tout près, qui monte et brille dans le ciel pur. Alors
on se précipite par un couloir d'ombre qui semble y conduire: il est
muré ce couloir; ou bien il finit en amas de terre éboulée. On revient
sur ses pas, on en prend un autre: il vous éloigne et vous égare. On ne
retrouve même plus l'échappée d'air libre où vous était apparu ce dôme
d'émail, on ne sait plus où l'on est... Ces mosquées, décidément, n'ont
pas d'abords, tant elles sont enclavées dans les vieilles maisons en
terre battue, dans les taupinières humaines; on ne doit y arriver que
par des détours sournois, connus des seuls initiés. Et cela rappelle ces
mauvais rêves où, lorsqu'on veut atteindre un but, les difficultés
augmentent à mesure que l'on approche, et les passages se resserrent.
Lassés enfin, nous revenons, sur le soir, au petit café d'hier, que
vraisemblablement nous adopterons. Là, au moins, on respire, on sent de
l'espace devant soi, et il y a,--un peu en recul, il est vrai,--une
mosquée rose qui se laisse regarder. Les gens nous reconnaissent, se
hâtent de nous apporter des tabourets, sous les platanes, des kalyans et
du thé. Des bergers viennent nous vendre des peaux de ces panthères qui
pullulent dans la montagne voisine. Mais l'attroupement pour nous voir
est moindre que la première fois: demain ou après-demain, nous
n'étonnerons plus personne.
Les remparts de Chiraz forment un côté de cette place; élégants et
délabrés comme toutes les choses persanes: hautes murailles droites,
flanquées d'énormes tours rondes, et ornées d'une suite sans fin
d'ogives qui s'y dessinent en creux; les matériaux qui les composent,
terres cuites grises, relevées d'émail jaune et vert, leur donnent
encore l'aspect un peu assyrien; au bout de deux cents mètres, on les
voit mourir en un amas de briques éboulées, que sans doute personne ne
relèvera jamais.
Il y a un va-et-vient continuel devant ce petit café, au déclin du jour:
personnages de toute qualité qui rentrent de la campagne, nobles
cavaliers sur des chevaux fringants, bons petits bourgeois sur des
mulets tout garnis de franges, ou sur de plus modestes ânons. Passent
aussi les lents chameaux qui arrivent de Yezd, de Kerman, du désert
oriental. Les kalyans s'allument de tous côtés autour de nous, et nos
voisins de rêverie, assis sous le même platane, se décident gentiment à
causer. L'un d'eux, auquel je conte alors ma course aux mosquées,
s'engage à me les montrer toutes demain soir, en me faisant faire une
excursion _sur les toits_ de la ville, qui constituent, à ce qu'il
paraît, un promenoir très bien fréquenté, le seul d'où l'on ait une vue
d'ensemble.
Tranquillement le jour s'en va, et le crépuscule ramène par degrés sa
tristesse sur ce haut plateau si isolé du monde. Les couleurs
s'éteignent au revêtement d'émail de la belle mosquée d'en face; les
faïences dont elle est couverte représentent des profusions de roses,
des branches de roses, des buissons de roses, que traversent quelques
iris à longues tiges; mais tout cela maintenant se confond en un violet
assombri, et le dôme seul brille encore. Dans l'air presque trop pur,
les martinets noirs tourbillonnent en jetant des cris aigus, comme chez
nous les soirs de printemps: le soleil à peine couché, tout à coup il
fait froid à cause de l'altitude.
Par les petites ruelles déjà ténébreuses, semées de puits et
d'oubliettes, rentrons chez nous.
Là, une fois la porte barrée, c'est l'enfermement, la solitude, le
silence d'un cloître. Et les chouettes commencent de chanter.
Vendredi, 27 avril.
Dig ding dong, dig ding dong, drelin, drelin... L'entrée des
caravanes!... Le carillon, qui est ici la musique habituelle de l'aube,
me réveille encore à moitié cette fois; demain sans doute, j'y serai
fait, comme les gens de Chiraz, et ne l'entendrai plus.
Vendredi aujourd'hui, c'est-à-dire dimanche à la musulmane; donc, rien à
tenter pour l'organisation du départ et tout sera fermé.
Un incident de cette matinée vient prendre de l'importance dans notre
vie austère: mon serviteur m'annonce que, sur un toit de la maison
proche, un toit en terrasse où nous n'avions jamais vu que des chats
pensifs, il y a deux paires de bas en soie verte et de longs pantalons
de dame, étendus à sécher; avant la nuit, quelqu'un remontera bien pour
les enlever, c'est certain, et peut-être, en y veillant, aurons-nous
l'occasion d'apercevoir une de nos mystérieuses voisines...
Pour faire comme les bonnes gens de Chiraz, le vendredi, prenons ce
matin la route de la campagne. (On sort de la ville par les grandes
ogives des portes, ou, si l'on préfère, par les nombreuses brèches des
remparts, où le passage continuel des mules a tracé de vrais sentiers.)
Et alors c'est la plaine, la très vaste plaine entourée de farouches
montagnes de pierre, murée de toutes parts, comme si elle n'était que
l'immense jardin d'un Persan jaloux. Le vert des foins et des blés, le
vert tout frais des peupliers en rideau, tranchent çà et là sur les
grisailles de la campagne; mais on peut dire que ces grisailles, très
douces, très nuancées de rose, dominent dans toute la région de Chiraz,
sur la terre des champs, sur la terre ou sur les briques des murs.
Au-dessus des vieux remparts presque en ruines, qui se reculent peu à
peu derrière nous, de tout petits obélisques fuselés s'élèvent de
distance en distance, revêtus d'émail bleu et vert; et, à mesure qu'on
s'éloigne, les grands dômes des mosquées, émaillés aussi dans les mêmes
couleurs, bleu et vert toujours, commencent d'apparaître et de monter
au-dessus de la ville en terre grise. Dans le ciel pâle et pur, des
nuages blancs s'étirent comme des queues de chat, en gardant des
transparences de mousseline. Vraiment les teintes des choses, en ce pays
aérien, sont parfois tellement délicates que les noms habituels ne
conviennent plus; et la lumière, le calme de cette matinée ont je ne
sais quoi de tendre et de paradisiaque. Cependant tout cela est
triste,--et c'est toujours cet isolement du monde qui en est cause;
c'est cette chaîne de montagnes emprisonnantes, c'est ce mystère des
longs murs, et c'est l'éternel voile noir, l'éternelle cagoule sur le
visage des femmes.
Donc c'est dimanche à la musulmane aujourd'hui, et elles se répandent
toutes dans la plaine claire, ces femmes de Chiraz, qui ressemblent à
des fantômes en deuil; elles s'acheminent toutes, dès le matin, vers les
immenses jardins murés, édens impénétrables pour nous, où elles enlèvent
leur voile et leur masque, pour se promener libres dans les allées
d'orangers, de cyprès et de roses; mais nous ne les verrons point. Sur
le sentier que nous suivons, passent aussi, au carillon de leurs mille
petites cloches, quelques tardives caravanes de mules, qui rentrent en
ville après l'heure. Et dans le lointain on aperçoit la route d'Ispahan,
avec l'habituel cortège des ânons et des chameaux qui font communiquer
ce pays avec la Perse du Nord.
Elles sont de diverses conditions, ces femmes qui se promènent et s'en
vont à la cueillette des roses; mais le voile noir, l'aspect funéraire
est le même pour toutes. De près seulement, les différences s'indiquent,
si l'on observe la main, la babouche, les bas plus ou moins fins et bien
tirés. Parfois une plus noble dame, aux bas de soie verte, aux doigts
chargés de bagues, est assise sur une mule blanche, ou une ânesse
blanche, qu'un serviteur tient par la bride et qui est recouverte d'une
houssine frangée d'or. Les enfants de l'invisible belle suivent à pied;
les petits garçons, même les plus bébés, très importants, avec leur
bonnet haut de forme en astrakan et leur robe trop longue; les petites
filles, presque toujours ravissantes, surtout celles d'une douzaine
d'années, que l'on ne masque pas encore, mais qui portent déjà le voile
noir et, dès qu'on les regarde, le ramènent sur leur visage, dans un
effarouchement comique.
Tout ce beau monde disparaît, par les portes ogivales, au fond des
jardins murés où l'on passera le reste du jour. Bientôt nous sommes
seuls avec les gens du commun, dans la campagne gris rose et vert
tendre, sous le ciel exquis. Plus rien à voir; revenons donc vers la
vieille ville de terre et d'émail où nous pénétrerons, par quelque
brèche des remparts.
Il fait tout de suite sombre et étouffant, lorsque l'on rentre dans le
labyrinthe voûté, qui est aujourd'hui presque désert. Une tristesse de
dimanche pèse sur Chiraz, tristesse encore plus sensible ici que sur nos
villes occidentales. Le grand bazar surtout est lugubre, dans
l'obscurité de ses voûtes de briques; les longues avenues où l'on ne
rencontre plus âme qui vive, où toutes les échoppes sont bouchées avec
de vieux panneaux de bois, fermées avec de gros verrous centenaires, ont
un silence et un effroi de catacombe. L'oppression de Chiraz devient
angoissante par une telle journée, et nous sentons l'envie de nous en
aller, coûte que coûte, de reprendre la vie errante, au grand air, dans
beaucoup d'espace...
Aujourd'hui, que faire? Après le repos méridien, allons fumer un kalyan
et prendre un sorbet à la neige chez le bon Hadji-Abbas, qui a promis de
nous conduire un de ces jours au tombeau du poète Saadi et à celui du
noble Hafiz.
Et puis, chez les van L..., où j'ai presque une joie, ce soir, à
retrouver des gens de mon espèce, autour d'une table où fume le thé de
cinq heures. Ils m'apprennent cette fois qu'il y a trois autres
Européens à Chiraz, là-bas dans les jardins de la banlieue: un
missionnaire anglican et sa femme; un jeune médecin anglais, qui vit
solitaire, charitable aux déshérités.--Ensuite madame van L... me confie
son rêve de faire venir un piano; on lui en a promis un démontable, qui
pourrait se charger par fragments sur des mules de caravane!... Un piano
à Chiraz, quelle incohérence! D'ailleurs, non, je ne vois pas cela, ce
piano, même démonté, chevauchant la nuit dans les escaliers chaotiques
de l'Iran.
Au logis, où nous rentrons nous barricader à l'heure du Moghreb, deux
incidents marquent la soirée. Les muezzins, au-dessus de la ville,
finissaient à peine de chanter la prière du soleil couchant, quand mon
serviteur accourt tout ému dans ma chambre: «La dame est là sur le toit,
qui ramasse ses chaussettes vertes!» Et je me précipite avec lui... La
dame est là en effet, plutôt décevante à voir de dos, empaquetée dans
des indiennes communes, et les cheveux couverts d'un foulard... Elle se
retourne et nous regarde, l'œil narquois, comme pour dire: «Mes voisins,
ne vous gênez donc point!» Elle est septuagénaire et sans dents; c'est
quelque vieille servante... Étions-nous assez naïfs de croire qu'une
belle monterait sur ce toit, au risque d'être vue!
Deux heures plus tard; la nuit est close et la chanson des chouettes
commencée sur tous les vieux murs d'alentour. A la lumière des bougies,
fenêtres ouvertes sur de l'obscurité diaphane, je prends le frugal repas
du soir, en compagnie de mon serviteur français, qui est resté mon
commensal par habitude contractée dans les caravansérails du chemin. Un
pauvre moineau, d'une allure affolée, entre tout à coup et vient se
jeter sur un bouquet de ces roses-de-tous-les-mois, si communes à
Chiraz, qui ornait le très modeste couvert. Atteint de quelque blessure
qui ne se voit pas, il a l'air de beaucoup souffrir, et tout son petit
corps tremble. N'y pouvant rien, nous nous contentons de ne plus bouger,
pour au moins ne pas lui faire peur. Et l'instant d'après, voici qu'il
râle, à cette même place, là sous nos yeux; il est fini, sa tête retombe
dans les roses. «C'est quelque _mauvaise bête_ qui l'aura piqué»,
conclut mon brave compagnon de table. Peut-être, ou bien quelque chat,
en maraude nocturne, aura commis ce crime. Mais je ne sais dire pourquoi
cette toute petite agonie, sur ces fleurs, a été si triste à regarder,
et mes deux Persans, qui nous servaient, y voient un présage funeste.
Samedi, 28 avril.
Le vizir de Chiraz ne revient toujours pas, et cela encore est pour
retarder mon départ, car j'ai besoin de causer avec lui, et qu'il me
fournisse des soldats, une escorte de route.
Cependant, grâce à M. van L..., je réussis ce matin à traiter avec un
loueur de chevaux pour continuer le voyage. Long et pénible contrat, qui
finit par être signé et paraphé au bout d'une heure. Ce serait pour
mardi prochain, le départ, et en douze ou treize journées, inch'Allah!
nous arriverions à Ispahan. Mais j'ai trop de monde, trop de bagages
pour le nombre de bêtes que l'on doit me fournir, et qu'il est,
paraît-il, impossible d'augmenter. Cela m'oblige donc à congédier l'un
de mes domestiques persans. Et j'envoie revendre au bazar mille choses
achetées à Bouchir: vaisselle, lits de sangle, etc. Tant pis, on
s'arrangera toujours pour manger et dormir; il faut conclure, et que ça
finisse!
C'est aujourd'hui mon rendez-vous avec l'aimable Chirazien qui m'a
proposé une promenade aux mosquées, par les toits. Après que nous avons
fait ensemble un long trajet dans le dédale obscur, les escaliers
intérieurs d'une maison en ruines nous donnent accès sur une région de
la ville où des centaines de toits en terre communiquent ensemble,
forment une sorte de vaste et triste promenoir, dévoré de lumière et
tout bossué comme par le travail d'énormes taupes; l'herbe jaunie, pelée
par endroits, y est semée de fientes, d'immondices et de carcasses, plus
encore que n'était le sol des rues. En ce moment où le soleil du soir
brûle encore, on aperçoit à peine, dans les lointains de cet étrange
petit désert, deux ou trois chats qui maraudent, deux ou trois Persans
en longue robe qui observent ou qui rêvent. Mais tous les dômes des
mosquées sont là; précieusement émaillés de bleu et de vert, ils
semblent des joyaux émergeant de cet amas de boue séchée qui est la
ville de Chiraz. Il y a aussi, par endroits, de larges excavations
carrées, d'où monte la verdure des orangers et des platanes, et qui sont
les cours très encloses, les petits jardins des maisons de riches.
Ce lieu, solitaire dans le jour, doit être fréquenté aux heures
discrètes du crépuscule et de la nuit, car des pas nombreux ont foulé le
sol, et des sentiers battus s'en vont dans tous les sens. Les Chiraziens
se promènent sur les maisons, sur les rues, sur la ville, et ils se
servent de leurs toits comme de dépotoirs; on y trouve de tout,--même un
cheval mort que voici, déjà vidé par les corbeaux. C'est au-dessous de
cette croûte de terre, de cette espèce de carapace où nous sommes, que
se déploie toute l'activité de Chiraz; la vie y est souterraine, un peu
étouffée, mais ombreuse et fraîche, d'ailleurs très abritée des averses,
tandis qu'ici, en haut, on est exposé, comme dans nos villes d'Occident,
aux fantaisies du ciel.
Tous les monuments de vieille faïence, que d'en bas l'on apercevait si
mal,--grands dômes arrondis et renflés en forme d'œuf, tours carrées, ou
petits obélisques imitant des colonnes torses et des fuseaux,--se
dressent dégagés et éclatants, au loin ou auprès, sur cette espèce de
prairie factice. Prairie du reste malpropre et râpée, dans les
entrailles de laquelle on entend comme le bourdonnement d'une ruche
humaine; des galops de chevaux, des sonneries de caravanes, des cris de
marchands, des voix confuses, vous arrivent d'en dessous, des rues
couvertes, des tunnels qui s'entrecroisent dans l'immense taupinière.
Ces toits qui communiquent ensemble sont souvent d'inégale hauteur, et
alors il y a des montées, des descentes, de dangereuses glissades; il y
a des trous aussi, nombre de crevasses et d'éboulements dans les
quartiers en ruines; mais les longues avenues droites des bazars
fournissent des chemins faciles, où chacune des ouvertures, par où les
gens d'en dessous respirent, vous envoie au passage une clameur
imprévue. Pour nous rapprocher d'une grande mosquée toute bleue, la
plus ancienne et la plus vénérée de Chiraz, nous cheminons en ce moment
au-dessus du bazar des cuivres, entendant, comme dans les profondeurs du
sol, un extraordinaire tapage, le bruit d'un millier de marteaux.
De temps à autre, la vue plonge dans quelque cour, où il serait impoli
de beaucoup regarder; les murs de terre, croulants comme partout, y sont
ornés de faïences anciennes aux nuances rares, et on y aperçoit des
orangers, des rosiers couverts de fleurs. Mais le soleil de Perse darde
un peu trop sur ces toits semés de détritus, où l'herbe est roussie
comme en automne, et vraiment on envie la foule d'en dessous, qui
circule à l'ombre.
Vue de près elle n'est plus qu'une ruine, la belle mosquée sainte,
devant laquelle nous voici arrivés; sous son étourdissant luxe d'émail,
elle croule, elle s'en va,--et, bien entendu, jamais ne sera réparée.
Aux différents bleus qui dominent dans son revêtement de faïence, un peu
de jaune, un peu de vert se mêlent, juste assez pour produire de loin
une teinte générale de vieille turquoise. Quelques branches d'iris et
quelques branches de roses éclatent aussi, çà et là, dans cet ensemble;
les maîtres émailleurs les ont jetées, comme par hasard, au travers des
grandes inscriptions religieuses, en lettres blanches sur fond bleu de
roi, qui encadrent les portes et courent tout le long des frises. Mais
par où peut-on bien y entrer, dans cette mosquée? D'où nous sommes, les
portiques, toute la base, semblent disparaître dans des amas de terre et
de décombres; les maisons centenaires d'alentour, éboulées aux trois
quarts, ont commencé de l'ensevelir.
* * * * *
Quand je rentre chez moi, passant par le petit bazar juif de mon
quartier, toutes les échoppes sont fermées, et les marchands se tiennent
assis devant les portes, quelque livre mosaïque à la main: c'est le jour
du sabbat; je n'y pensais plus. Ici, les gens d'Israël se reconnaissent
à une tonsure obligée, derrière, depuis la nuque jusqu'au sommet de la
tête.
Dimanche, 29 avril.
De bon matin dans la campagne, avec Hadji-Abbas, pour aller avant
l'ardeur du soleil visiter le tombeau du poète Saadi et le tombeau du
poète Hafiz.
D'abord nous suivons cette route d'Ispahan, que sans doute, dans deux ou
trois jours, nous prendrons pour ne plus jamais revenir; elle est large
et droite, entre des mosquées, de paisibles cimetières aux cyprès noirs,
et des jardins d'orangers dont les longs murs en terre sont ornés
d'interminables séries d'ogives; quantité de ruisseaux et de fossés la
traversent, mais cela est sans importance, puisqu'il n'y a point à y
faire passer de voitures. Les oiseaux chantent le printemps et, comme
toujours, il fait adorablement beau sous un ciel d'une limpidité rare.
Au pied des énormes montagnes de pierre qui limitent de tous côtés la
vue, on aperçoit, sur de plus proches collines, une mince couche de
verdure, et ce sont les vignes qui produisent le célèbre vin de
Chiraz,--dont les Iraniens, en cachette, abusent quelquefois malgré le
Coran. Cette route du Nord est beaucoup plus fréquentée que celle de
Bouchir, par où nous sommes venus; aussi voyons-nous, dans les champs,
des centaines de chameaux entravés, debout ou accroupis au milieu
d'innombrables ballots de caravane: cela remplace en ce pays
d'immobilité heureuse, les ferrailles et les monceaux de charbon aux
abords de nos grandes villes.
Ensuite, par des sentiers de traverse, nous chevauchons vers le parc
funéraire où repose, depuis tantôt six cents ans, le poète anacréontique
de la Perse. On sait la destinée de cet Hafiz, qui commença par
humblement pétrir du pain, dans quelque masure en terre de la Chiraz du
XIVe siècle, mais qui chantait d'intuition, comme les oiseaux;
rapidement il fut célèbre, ami des vizirs et des princes, et charma le
farouche Tamerlan lui-même. Le temps n'a pu jeter sur lui aucune cendre;
de nos jours encore ses sonnets, populaires à l'égal de ceux de Saadi,
font la joie des lettrés de l'Iran aussi bien que des plus obscurs
tcharvadars, qui les redisent en menant leur caravane.
Il dort, le poète, sous une tombe en agate gravée, au milieu d'un grand
enclos exquis, où nous trouvons des allées d'orangers en fleurs, des
plates-bandes de roses, des bassins et de frais jets d'eau. Et ce
jardin, d'abord réservé à lui seul, est devenu, avec les siècles, un
idéal cimetière; car ses admirateurs de marque ont été, les uns après
les autres, admis sur leur demande à dormir auprès de lui, et leurs
tombes blanches se lèvent partout au milieu des fleurs. Les rossignols,
qui abondent par ici, doivent chaque soir accorder leurs petites voix de
cristal en l'honneur de ces heureux morts, des différentes époques,
réunis dans une commune adoration pour l'harmonieux Hafiz, et couchés en
sa compagnie.
Il y a aussi, dans le jardin, des kiosques à coupole, pour prier ou
rêver. Les parois en sont entièrement revêtues d'émaux de toutes les
nuances de bleu, depuis l'indigo sombre jusqu'à la turquoise pâle,
formant des dessins comme ceux des vieilles broderies; de précieux tapis
anciens y sont étendus par terre, et les plafonds, ouvragés en mille
facettes, en mille petits compartiments géométriques, ont l'air d'avoir
été composés par des abeilles. On entretient là, dans une quantité de
vases, d'éternels bouquets, et, ce matin, de pieux personnages sont
occupés à les renouveler: des roses, des gueules-de-lion, des lys,
toutes les fleurs d'autrefois, dans nos climats, celles que
connaissaient nos pères; mais surtout des roses, d'énormes touffes de
roses.
Et enfin, au point d'où l'on a plus agréablement vue sur cette Chiraz,
la «reine de l'Iran», une grande salle, ouverte de tous côtés, a été
jadis construite pour abriter du soleil les visiteurs contemplatifs; ce
n'est rien qu'un toit plat, très peinturluré, soutenu à une excessive
hauteur par quatre de ces colonnes persanes, si sveltes et si longues,
dont le chapiteau ressemble lui aussi aux ruches des abeilles ou des
frelons. Sur des tapis de prière, deux ou trois vieillards se tiennent
là, qui font vignette du temps passé, au pied de ces étranges colonnes;
leurs bonnets d'astrakan sont hauts comme des tiares, et ils fument des
kalyans dont la carafe ciselée pose sur un trépied de métal. Devant eux,
le pays qui fut chanté par Hafiz resplendit, inchangeable, dans la
lumière du matin. Entre les flèches sombres des cyprès d'alentour, et au
delà des champs de pavots blancs, des champs de pavots violets, qui
mêlent leurs teintes en marbrures douces, dans le clair lointain, la
ville de boue séchée déploie ses grisailles molles et roses, fait luire
au soleil ses mosquées de faïence, ses dômes renflés comme des turbans
et diaprés de bleus incomparables. Tout ce que l'on voit est idéalement
oriental, ces jardins, ces kiosques d'émail; au premier plan, ces
colonnes, ces vieillards à silhouette de mage, et là-bas, derrière les
cyprès noirs, cette ville telle qu'il n'en existe plus. On est comme
dans le cadre d'une ancienne miniature persane, agrandie jusqu'à
l'immense et devenue à peu près réelle. Une odeur suave s'exhale des
orangers et des roses; l'heure a je ne sais quoi d'arrêté et d'immobile,
le temps n'a plus l'air de fuir... Oh! être venu là, avoir vu cela par
un pareil matin!... On oublie tout ce qu'il a fallu endurer pendant le
voyage, les grimpades nocturnes, les veilles, la poussière et la
vermine; on est payé de tout... Il y a vraiment quelque chose, dans ce
pays de Chiraz, un mystère, un sortilège, indicible pour nous et qui
s'échappe entre nos phrases occidentales. Je conçois en ce moment
l'enthousiasme des poètes de la Perse, et l'excès de leurs images, qui
seules, pour rendre un peu cet enchantement des yeux, avaient à la fois
assez d'imprécision et assez de couleur.
* * * * *
Plus loin est le tombeau de ce Saadi, qui naquit à Chiraz vers l'année
1194 de notre ère, environ deux siècles avant Hafiz, et qui guerroya en
Palestine contre les croisés. Plus simple, avec plus de souffle et moins
d'hyperboles que son successeur, il a davantage pénétré dans notre
Occident, et je me rappelle avoir été charmé, en ma prime jeunesse, par
quelques passages traduits de son «Pays des roses». Ici, les petits
enfants mêmes redisent encore ses vers.--Patrie enviable pour tous les
poètes, cette Perse où rien ne change, ni les formes de la pensée ni le
langage, et où rien ne s'oublie! Chez nous, à part des lettrés, qui se
souvient de nos trouvères, contemporains de Saadi; qui se souvient
seulement de notre merveilleux Ronsard?
Toutefois le cheik Saadi ne possède qu'un tombeau modeste; il n'a point,
comme Hafiz, une dalle en agate, mais rien qu'une pierre blanche, dans
un humble kiosque funéraire, et tout cela, qui fut cependant réparé au
siècle dernier, sent déjà la vétusté et l'abandon. Mais il y a tant de
roses dans le bocage alentour, tant de buissons de roses! En plus de
celles qui furent plantées pour le poète, il y en a aussi de sauvages,
formant une haie le long du sentier délaissé qui mène chez lui. Et les
arbres de son petit bois sont pleins de nids de rossignols.
* * * * *
Quand nous rentrons dans Chiraz, après la pure lumière et la grande
paix, c'est brusquement la pénombre et l'animation souterraines; l'odeur
de moisissure, de fiente et de souris morte, succédant au parfum des
jardins. Les yeux encore emplis de soleil, on y voit mal, au premier
moment, pour se garer des chevaux et des mules.
Nous arrivons par le bazar des selliers, qui est le plus luxueux de la
ville et ressemble à une interminable nef d'église.--Il fut construit à
l'époque de la dernière splendeur de Chiraz, au milieu du XVIIIe
siècle, par un régent de la Perse appelé Kerim-Khan, qui avait établi sa
capitale ici même, ramenant le faste et la prospérité d'autrefois dans
ces vieux murs.--C'est une longue avenue, tout en briques d'un gris
d'ardoise, très haute de plafond et voûtée en série sans fin de petites
coupoles; un peu de lumière y descend par des ogives ajourées; un rayon
de soleil quelquefois y tombe comme une flèche d'or, tantôt sur un tapis
soyeux et rare, tantôt sur une selle merveilleusement brodée, ou bien
sur un groupe de femmes,--toujours fantômes noirs au petit masque
blanc,--qui marchandent à voix basse des bouquets de roses.
* * * * *
L'après-midi, par spéciale et grande faveur, je suis admis à pénétrer
dans la cour de la mosquée de Kerim-Khan. De jour en jour je vois tomber
autour de moi les méfiances; si je restais, sans doute finirais-je par
visiter les lieux les plus défendus, tant les gens ici me semblent
aimables et débonnaires.
D'un bout à l'autre de l'Iran, la conception des portiques de mosquées
ou d'écoles est invariable; toujours une gigantesque ogive, ouverte dans
toute la hauteur d'un carré de maçonnerie dont aucune moulure, aucune
frise ne vient rompre les lignes simples et sévères, mais dont toute la
surface unie est, du haut en bas, revêtue d'émaux admirables, diaprée,
chamarrée comme un merveilleux brocart.
Le grand portique de Kerim-Khan est conçu dans ce style. Il accuse déjà
une vétusté extrême, bien qu'il n'ait pas encore deux siècles
d'existence, et son revêtement d'émail, d'une fraîcheur à peine ternie,
est tombé par places, laissant des trous pour les fleurettes sauvages et
l'herbe verte. Les quelques Chiraziens, qui ont pris sur eux de m'amener
devant le vénérable seuil, tremblent un peu de me le faire franchir.
Leur hésitation, et le silence de cette mosquée à l'heure qu'ils ont
choisie, rendent plus charmante mon impression d'entrer dans ce lieu
resplendissant et tranquille qui est la sainte cour...
Des lignes architecturales d'une austérité et d'un calme absolus, mais
partout un luxe fou d'émail bleu et d'émail rose, pas une parcelle de
mur qui ne soit minutieusement émaillée; on est dans un mélancolique
palais de lapis et de turquoise, que, çà et là, des panneaux à fleurs
roses viennent éclaircir. La cour immense est presque déserte; dans ses
parois droites et lisses, des séries d'ogives parfaites s'ouvrent pour
former, sur tout le pourtour, des galeries voûtées, des cloîtres, où des
émaux luisent du fond de l'ombre; et au milieu, là-bas, en face de nous
qui arrivons, se dresse, plus haut que tout, un bloc de maçonnerie
grandiosement carré, dans lequel est percée une autre ogive, unique,
celle-ci, et colossale: la porte même du sanctuaire, où l'on n'osera
cependant pas me faire pénétrer.
Deux ou trois vieillards, qui étaient prosternés dans des coins, lèvent
la tête vers l'intrus que je suis, et, me voyant en bonne compagnie
musulmane, retournent à leur prière sans mot dire. Des mendiants, qui
gisaient au soleil, s'approchent, et puis se retirent en me bénissant,
après que je leur ai remis, ainsi qu'on me l'a recommandé, de larges
aumônes. Tout va bien; et nous pouvons nous avancer encore, sur les
vieilles dalles brisées et disjointes où l'herbe pousse, nous aventurer
jusqu'à la piscine des ablutions, au centre de la cour. Ces mille
dessins, si compliqués et pourtant si harmonieux, si reposants à voir,
que les Persans reproduisent depuis des siècles pour leurs velours de
laine ou de soie, ont été prodigués ici, sous l'inaltérable vernis des
faïences; ils recouvrera du haut en fins toutes les murailles; quant à
ces grands panneaux de fleurs, qui, par endroits, viennent rompre la
monotonie des arabesques, chacun d'eux est une merveille de coloris et
de grâce naïve. On dirait que toutes les murailles du vaste enclos ont
été tendues de tapis de Perse aux nuances changeantes. Et les lézardes
profondes, qu'ont faites les tremblements de terre en secouant la
vieille mosquée, simulent des déchirures dans les tissus précieux.
Quand les vieillards qui priaient se sont replongés dans leur rêve, et
quand les mendiants se sont effondrés à nouveau sur les dalles, le
silence, la paix suprême reviennent dans le palais de lapis et de
turquoise. Ce soleil du soir qui rayonne, déjà oblique et rougi, sur la
profusion des émaux à reflets bleus, me fait tout à coup l'effet d'un
très vieux soleil, au déclin de son âge incalculable; et je goûte
âprement le charme d'être, à une heure exquise, dans un lieu lointain,
mystérieux et interdit...
Je ne crois pas que beaucoup d'Européens soient entrés avant moi dans la
cour d'une mosquée de Chiraz.
* * * * *
Notre départ était fixé à demain, mais il paraît que rien ne tient plus;
le tcharvadar, après avoir mieux examiné mes bagages, déclare qu'il y en
a trop et se récuse. Tout est à refaire.
Et je commence à prendre mes habitudes dans cette ville, à sortir seul,
à me reconnaître dans le dédale des ruelles sombres. Là-bas, sur la
place, entre la mosquée rose et les remparts croulants, au petit café où
je me rends chaque soir, on ne reçoit en familier; on m'apporte «mon»
kalyan, après avoir mis dans la carafe, pour en parfumer l'eau claire,
des fleurs d'oranger et deux ou trois roses rouges. Je m'en reviens au
logis dès que tombent ces crépuscules d'avril, tout de suite froids à
cause de l'altitude, et toujours mélancoliques, malgré la joie délirante
des martinets en tourbillon, dont les cris se mêlent au chant des
muezzins dans l'air.
Ce soir, pendant que je chemine solitairement pour rentrer chez moi, un
mince croissant de lune, dans un coin de ciel tout en nacre verte,
m'apparaît là-haut entre deux faîtes de murs; la lune nouvelle, la
première lune du carême persan. Je croise en route une foule inusitée
de fantômes noirs au masque impénétrable, qui passent furtifs à mes
côtés dans la pénombre: il faut avoir séjourné en ces villes d'islamisme
sévère pour comprendre combien cela assombrit la vie de n'entrevoir
jamais, jamais un visage, jamais un sourire de jeune femme ou de jeune
fille... Au petit bazar d'Israël qui avoisine ma demeure, les hautes
lampes à trois flammes sont déjà allumées dans les niches des marchands.
Les juives, qui n'ont pas le droit de porter le petit loup blanc des
musulmanes, mais qui cependant ne doivent pas montrer leur figure,
referment plus hermétiquement, sur mon passage, leur voile noir;
celles-là encore me resteront toutes inconnues. Et je trouve enfin ma
porte, aussi sournoise, délabrée et garnie de fer que toutes celles
d'alentour, pareille à tant d'autres, mais dont le heurtoir, dans
l'obscurité et le silence, résonne à mes oreilles avec un bruit
maintenant coutumier.
Mardi, 1er mai.
Nous étions à cheval avant la pointe de l'aube, et le soleil levant nous
trouve dans les ruines d'un palais des vieux temps obscurs, parmi
d'informes bas-reliefs éternisant des attitudes, des gestes, des
combats, des agonies d'hommes et d'animaux disparus depuis des
millénaires. C'est au pied des montagnes qui ferment au Nord la plaine
de Chiraz; cela achève de crouler et de s'émietter sur une sorte de
plateau aride, poudreux, brûlé de soleil; on voit qu'il y a eu de vastes
colonnades et de puissantes murailles, mais tout est si effondré
qu'aucun plan d'ensemble ne se démêle plus; ce qui fut construction
humaine se confond avec le rocher primitif; sous l'amas des éboulis et
de la poussière, on distingue encore çà et là des scènes de chasse ou de
bataille, sculptées sur des pans de mur; l'ornementation des frises
rappelle, en plus grossier, les monuments de Thèbes: on dirait des
dessins égyptiens naïvement reproduits par des barbares. Le palais,
aujourd'hui sans nom, domine une fraîche vallée où l'eau des montagnes
court parmi des roseaux et des saules, et, sur l'autre bord de la petite
rivière, en face de ces ruines où nous sommes, un rocher vertical se
dresse, orné de figures à même la paroi: personnages coiffés de tiares,
qui lèvent des bras mutilés, appellent, font d'incompréhensibles signes.
Quel monarque habitait donc ici, qui a pu disparaître sans laisser de
trace dans l'histoire? Je m'imaginais que ces ruines, presque inconnues,
à moi signalées hier par Hadji-Abbas, dataient des Achéménides; mais ces
maîtres du monde se seraient-ils contentés de si rudes et primitives
demeures? Non, tout cela doit remonter à des époques plus ténébreuses.
Il n'y a du reste aucune inscription nulle part, et des fouilles
pourraient seules révéler le secret de ces pierres. Mais de tels débris
suffisent à prouver que les plateaux de Chiraz, dès les origines, ont
été un centre d'activité humaine. Au dire de mes amis chiraziens, il y
aurait aussi, au cœur de certaines mosquées, de mystérieux soubassements
antérieurs à toute histoire, de vénérables porphyres taillés dont
personne ne sait plus l'âge; et cela semblerait indiquer que la
fondation de la ville remonte bien avant l'année 695 de notre ère, date
assignée par les chronologies musulmanes.
Nous avons visité ces palais en courant, et nous rentrons bride abattue,
pour conférer encore avec des loueurs de chevaux, tâcher d'organiser
quand même le départ.
A l'instant où les muezzins chantent la prière de midi, nous sommes de
retour chez nous. Un midi plus chaud que de coutume: c'est aujourd'hui
le 1er mai, et on sent l'été venir. «Allah ou Akbar!» De ma fenêtre,
j'aperçois le chanteur de la mosquée voisine, dont l'aspect m'est déjà
connu; un homme en robe verte et barbe grise, un peu vieux pour un
muezzin, mais dont la voix mordante charme encore. Haut perché sur sa
terrasse d'herbes, il se détache, non pas devant le ciel, mais devant
cette muraille de montagnes cendrées qui enferme ici toutes choses. En
plein soleil, la tête levée vers le zénith bleu, il jette son long cri
mélancolique dans le silence et la lumière, et ses vocalises couvrent
pour moi toutes celles qui s'élancent à la même heure des différents
points de Chiraz. Quand il a fini, une autre voix plus éloignée,
celle-ci tout à fait fraîche et enfantine, psalmodie encore, traîne
quelques secondes de plus dans l'air, et puis tout se tait, et c'est la
torpeur méridienne. Sur le ciel magnifique, de minces flocons blancs
s'enfuient comme des oiseaux, chassés par un vent qui brûle...
Après une heure et demie de pourparlers, mon nouveau contrat de voyage,
comportant deux chevaux de plus, est enfin écrit, condensé en une
feuille de grimoire persan, signé et paraphé. Ce serait demain le
départ, et, bien que je n'y croie guère, il faut vite aller au bazar des
tapis, acheter pour la route quelques-uns de ces bissacs de Chiraz, en
beau tissu de laine coloriée, indispensables à tout voyageur qui se
respecte. Dans les longues nefs semi-obscures, où des rayons de soleil,
criblés par les trous de la voûte, font chatoyer çà et là quelque tapis
de prière aux nuances de colibri, rencontré Hadji-Abbas avec deux ou
trois notables; on s'arrête pour se faire de grandes politesses; même,
comme c'est le dernier jour, on fumera ensemble un kalyan d'adieu, en
buvant une minuscule tasse de thé.--Et le lieu choisi pour cette
fumerie, près du quartier des ciseleurs d'argent, est l'une de ces très
petites places à ciel ouvert qui de loin en loin, au milieu de la ville
d'oppression et d'ombre, vous réservent la surprise d'un flot de lumière
et d'une fontaine jaillissante au milieu d'orangers en fleurs et de
buissons de roses.
Le vizir de Chiraz, rentré enfin dans sa bonne ville, m'a fait dire ce
matin qu'il me recevrait aujourd'hui même, _deux heures avant le coucher
du soleil_, ce qui signifie vers cinq heures du soir. Il habite très
loin de chez moi, dans un quartier de dignitaires. Au milieu d'un long
mur gris, l'ogive qui sert de première entrée à son palais est gardée
par beaucoup de soldats et de domestiques, assis sur des bancs que
recouvrent des tapis. D'abord un jardin, avec des allées d'orangers. Au
fond, une demeure entièrement revêtue de faïence: grands panneaux à
personnages de toutes couleurs, alternant avec des panneaux plus petits
qui représentent des buissons de roses. Des gardes, des serviteurs de
toute classe, en haut bonnet d'astrakan noir, encombrent la porte de la
belle maison d'émail, et une quantité extraordinaire de babouches
traînent sur le pavage des vestibules, qui est en carreaux de faïence
représentant des bouquets de roses, toujours des roses. Un salon voûté
en stalactites de grotte, des divans de brocart rouge, et par terre des
tapis fins comme du velours. Quand j'ai pris place à côté de l'aimable
vizir, on apporte pour chacun de nous un kalyan comme pour Aladin, tout
en or ciselé, et un sorbet à la neige, dans un verre en or qui pose sur
une petite table en mosaïque de Chiraz. De nombreux personnages arrivent
ensuite, qui saluent sans mot dire et forment cercle, accroupis sur
leurs talons. L'étiquette orientale exige que la visite soit un peu
longue, et il n'y a pas à s'en plaindre quand l'hôte est, comme
celui-ci, intelligent et distingué. On cause de l'Inde, que je viens de
quitter; le vizir m'interroge sur la famine, qui le révolte, et sur la
peste, dont le voisinage l'inquiète.--«Est-il vrai, me demande-t-il, que
les Anglais aient sournoisement envoyé des pesteux en Arabie pour y
propager la contagion?»--Là, je ne sais quoi répondre; c'était la rumeur
courante à Mascate lorsque j'y suis passé, mais l'accusation est bien
excessive. Il déplore ensuite l'effacement progressif de l'influence
française dans le golfe Persique, où ne paraît presque plus notre
pavillon. Et rien n'atteste plus péniblement pour moi notre décadence
aux yeux des étrangers que l'air de commisération avec lequel il me
demande: «Avez-vous encore un consul à Mascate?»
En ce qui concerne la continuation de ma route vers Ispahan, le vizir
est tout disposé à me donner des cavaliers d'escorte; mais seront-ils
dès demain prêts au départ, Allah seul pourrait le dire...
Le soir, de longs cris répondent au chant des muezzins, de puissantes
clameurs humaines, parties d'en dessous, de l'ombre des mosquées. Le
carême est commencé et l'exaltation religieuse ira croissant, jusqu'au
jour du grand délire final, où l'on se meurtrira la poitrine et où l'on
s'entaillera le crâne. Depuis que le babisme, clandestin et persécuté,
envahit la Perse, il y a recrudescence de fanatisme chez ceux qui sont
restés musulmans chiites, et surtout chez ceux qui feignent de l'être
encore.
Cependant c'est peut-être mon dernier soir de Chiraz, et je sors seul à
nuit close, contre l'avis de mes prudents serviteurs. L'enfermement et
la tristesse de ma maison, à la fin, m'énervent, et la fantaisie me
vient d'aller demander «mon» kalyan, là-bas, au petit café en dehors des
murs, devant la mosquée aux faïences roses.
L'aspect de ce lieu, que je n'avais jamais vu aux lanternes, dès le
premier abord me déconcerte. Il est bondé de monde, gens du peuple ou de
la campagne, assis à tout touche. A peine puis-je trouver place près de
la porte, au coin d'un banc, à côté d'un habitué qui, en temps
ordinaire, me faisait beaucoup d'accueil, mais qui, cette fois, répond
tout juste à mon bonsoir. Au milieu de l'assemblée, un vieux derviche au
regard d'illuminé est debout qui parle, qui prêche d'abondance, avec des
gestes outrés, mais quelquefois superbes. Personne ne fume, personne ne
boit; on écoute, en soulignant d'une rumeur gémissante certains passages
plus touchants ou plus terribles. Et, de temps à autre, des cris poussés
par des centaines de voix viennent à nous de la mosquée proche. Le
vieillard, évidemment, conte les douleurs et la mort de ce Hussein[2],
dont il redit le nom sans cesse: c'est comme si chez nous un prêtre
contait la Passion du Christ.
Et, tout à coup, mon voisin, mon ami de la veille, à voix basse,
dédaignant presque de tourner la tête vers moi, me dit en langue turque:
«Va-t'en!»
«Va-t'en!» Il serait ridicule et lamentable de persister; ces gens,
d'ailleurs, ont bien le droit de ne vouloir point d'infidèle à leur
pieuse veillée.
Donc, je m'en vais. Me revoici dans le silence et la nuit noire, au
milieu des vieux remparts éboulés et dans le labyrinthe des ruelles
voûtées. Attentif, comme le petit Poucet en forêt, aux points de repère
que j'ai pris pour éviter les oubliettes béantes sous mes pas, pour
tourner quand il faut aux carrefours des couloirs, je m'en vais
lentement, les bras étendus à la manière des aveugles, ne percevant
d'autres indices de vie sur mon chemin que des fuites prudentes de chats
en maraude.
Et jamais encore, dans un pays d'Islam, je n'avais eu le sentiment
d'être si _étranger_ et si seul.
Mercredi, 2 mai.
Il semble vraiment que ce sera aujourd'hui, le départ; cela paraît
s'organiser pour tout de bon, cela prend dès le matin un air réel. A
midi, les deux cavaliers fournis par le gouverneur entrent se présenter
à moi, tandis que leurs chevaux, attachés au frappoir de ma porte, font
tapage dans la rue. Et, à une heure, nos bagages, après avoir traversé à
dos de juifs le petit bazar du quartier, se hissent et s'attachent sur
la croupe des bêtes de charge.
C'est à n'en plus douter: voici que l'on apprête nos chevaux. Il y a
beaucoup de monde assemblé pour assister à notre départ, devant ces
murailles de brique et ces éboulis de terre qui sont l'enceinte de
Chiraz. Il y a aussi affluence de mendiants, qui nous offrent des petits
bouquets de roses, avec leurs souhaits de bon voyage.
A deux heures, nous sortons de la ville par ce passage que l'on appelle
«route d'Ispahan,» et qui, en effet, pendant la première demi-lieue,
ressemble assez à une large route; mais, après les longs faubourgs, les
mosquées, les jardins, les cimetières, ce n'est plus rien, que
l'habituel réseau de sentes tracé par le passage des caravanes.
Nous nous acheminons vers une percée, une sortie dans la chaîne des
sommets qui entourent le haut plateau de Chiraz, et, à une lieue à peine
des murs, du côté du Nord, nous voici déjà rendus aux steppes désolés,
hors de la zone verte, hors de l'oasis où la ville sommeille.
Une porte monumentale, construite il y a un siècle par le vizir de
Chiraz, est à l'entrée du défilé: une sorte d'arc de triomphe qui
s'ouvre sur les solitudes, sur le chaos des pierres, les horreurs de la
montagne. Avant de nous engager là, nous faisons halte pour regarder en
arrière, dire adieu à cette ville qui va disparaître pour jamais... Et
sous quel aspect idéal et charmeur elle se montre à nous une dernière
fois!... De nulle part, jusqu'à cette soirée, nous ne l'avions ainsi vue
d'ensemble, dans le recul favorable aux enchantements de la lumière.
Comme on la dirait agrandie et devenue étrange! Ses milliers de maisons
de terre, de murailles de terre, toutes choses aux contours mous et
presque sans formes, se mêlent, s'étagent, se fondent en un groupe
imprécis, d'une même nuance grise finement rosée, d'une même teinte
nuage de matin. Et, au-dessus de tout cela, les dômes des inapprochables
mosquées resplendissent très nets, brillent au soleil comme des joyaux;
leurs faïences bleues, leurs faïences vertes,--dont l'éclat ne s'imite
plus de nos jours,--sont à cette heure en pleine gloire; avec leurs
contours renflés, leurs silhouettes rondes, ils ressemblent à des œufs
géants, les uns en turquoise vive, les autres en turquoise mourante, qui
seraient posés sur on ne sait quoi de chimérique, sur on ne sait quelle
vague ébauche de grande cité, moulée dans une argile couleur
tourterelle...
A une descente brusque du chemin, cela s'évanouit sans retour, et, le
défilé franchi, nous voici de nouveau seuls, dans le monde tourmenté des
pierres. Huit hommes et huit chevaux, c'est tout mon cortège, et il
paraît bien peu de chose, perdu à présent au milieu des sites immenses
et vides... Des pierres, des pierres à l'infini. Sur ces étendues
désertes, déployées à deux mille mètres de haut, on voit passer les
ombres de quelques petits nuages voyageurs qui se hâtent de traverser le
ciel. Les sommets d'alentour, où aucune herbe n'a pu prendre, sont tels
encore que les laissa jadis quelque suprême tempête géologique; leurs
différentes couches, bouleversées, soulevées en cyclone du temps des
grandes ébullitions minérales, se dessinent partout, dans ces poses
convulsives qui furent celles de la dernière fois, et qu'elles
conserveront sans doute jusqu'à la fin des âges.
Notre marche est lente et difficile; il faut à tout instant mettre pied
à terre et prendre les chevaux par la bride, dans les descentes trop
raides ou sur les éboulis trop dangereux.
Le soir, une nouvelle petite oasis, là-bas, bien isolée dans ce royaume
des pierres, dessine la ligne verte de ses prairies; elle alimente un
village dont les maisonnettes en terre se tiennent collées à la base
d'un rocher majestueux et ressemblent dans le lointain à d'humbles nids
d'hirondelles. C'est Zargoun, où nous passerons la nuit. Nous mettons en
émoi son tout petit bazar, que nous traversons au crépuscule. Les
chambres de son caravansérail ont les murs crevés, et le plafond tapissé
de chauves-souris; nous nous endormons là, dans un air très frais qui
passe sur nous, et bercés par le concert nocturne des grenouilles qui
pullulent sous les herbages de cette plaine suspendue.
Jeudi, 3 mai.
Notre manière de voyager est définitivement changée, depuis que le
soleil n'est plus mortel comme en bas. Jusqu'à Ispahan, nous ferons
chaque jour deux marches, de quatre ou cinq heures l'une, séparées par
un repos à midi dans quelque caravansérail du chemin. Donc, il faut se
lever tôt, et le soleil n'est pas encore sur l'horizon quand on nous
éveille ce matin à Zargoun.
Première image de cette journée, prise du haut de l'inévitable petite
terrasse, au sortir du gîte en terre battue, dans la fraîcheur de
l'aube. D'abord, au premier plan, la cour du caravansérail, toute de
terre et de poussière; mes chevaux, au milieu; le long des murs, mes
gens, et d'autres qui passaient, fument le kalyan et prennent le thé du
matin, étendus sur une profusion de tapis, de couvertures, de
bissacs,--toutes inusables choses, en laine rudement tissée, qui sont le
grand luxe de ce pays. Au delà commence la plaine unie de l'oasis, au
delà s'étendent les champs de pavots blancs, qui, d'un côté, vont se
perdre à l'infini, de l'autre, viennent mourir devant une chaîne de
sommets rocheux aux grands aspects terribles. Comme ils ont l'air
virginal et pur, dans leur blancheur au lever du jour, tous ces
pavots,--qui sont destinés pourtant à composer un poison subtil, vendu
très cher pour les fumeries d'Extrême-Orient!... Pas d'arbres nulle
part; mais une mer de fleurs blanches, qui, dirait-on, s'est avancée
comme pour former un golfe, entre des rives de montagnes énormes et
chaotiques. Et des vapeurs d'aube, des vapeurs d'un violet diaphane
traînent sur les lointains, embrouillent l'horizon libre, du côté où le
soleil va surgir, confondent là-bas ces nappes uniformément fleuries,
ces champs étranges, avec le ciel.
Maintenant le soleil monte; ce qui restait d'ombre nocturne fuit peu à
peu devant lui sur les champs de fleurs, comme un voile de gaze brune
qui s'enroulerait lentement. Et des jeunes filles sortent en troupe du
village, pour quelques travaux de la campagne, s'en vont par les petits
sentiers, joyeuses, avec des rires, enfouies dans les pavots blancs
jusqu'à la ceinture.
C'est l'heure aussi pour nous de partir. Allons-nous-en, par les mêmes
sentiers que viennent de suivre les jeunes filles, et où les mêmes
fleurs, les mêmes longues herbes nous frôleront...
Mais notre étape d'aujourd'hui sera de courte durée, car, au bout de
quatre heures, nous devons rencontrer les grands palais du silence, les
palais de Darius et de Xerxès, qui valent bien que l'on s'arrête.
Après avoir franchi deux lieues de pavots blancs, et ensuite
d'interminables prairies mouillées, et des ruisseaux et des torrents
profonds, nous faisons halte devant un hameau bien humble et bien
perdu, qu'entourent une dizaine de peupliers. Nous passerons là deux
nuits, dans le plus délabré et le plus sauvage des caravansérails, qui
n'a plus ni portes ni fenêtres, mais dont le vieux jardin à l'abandon
est exquis, avec ses rosiers en broussailles, ses allées d'abricotiers
et ses herbes folles. Des petits enfants viennent, en faisant des
révérences, nous apporter des roses, de modestes roses-de-tous-les-mois,
presque simples. Prairies désertes alentour; paix et silence partout. Le
ciel se couvre, et il fait frais. On se croirait dans nos campagnes
françaises, mais jadis, au vieux temps...
Cependant, là-bas, à deux lieues de nous peut-être, au bout d'une plaine
d'herbages et au pied de l'une de ces chaînes de rochers qui de tous
côtés partagent le pays comme des murailles, il y a une chose solitaire,
indifférente au premier coup d'œil, et de plus en plus difficile à
définir si l'on s'attache à la regarder... Un village, ou un
caravansérail, semblait-il d'abord; des murs ou des terrasses qui ont
l'air d'être en terre grise, comme partout ailleurs, mais avec une
quantité de mâts très longs, plantés au-dessus en désordre. L'extrême
limpidité de l'air trompe sur les distances, et il faut observer un peu
attentivement pour se rendre compte que cela est loin, que ces terrasses
seraient tout à fait hors de proportion avec celles du pays, et que ces
mâtures seraient géantes. Plus on examine, et plus cela se révèle
singulier... Et c'est en effet l'une des grandes merveilles classiques
de la Terre, à l'égal des pyramides d'Égypte;--mais on y est beaucoup
moins venu qu'à Memphis, et l'énigme en est bien moins éclaircie. Des
rois qui faisaient trembler le monde, Xerxès, Darius, y ont tenu leur
inimaginable cour, embellissant ce lieu de statues, de bas-reliefs, sur
lesquels le temps n'a pas eu de prise. Depuis un peu plus de deux mille
ans, depuis que le passage des armées du Macédonien en a révélé
l'existence aux nations occidentales, cela porte un nom qui est devenu à
lui seul imposant et évocateur: Persépolis. Mais, aux origines, comment
cela s'appelait-il, et quels souverains de légende en avaient jeté les
bases? Les historiens, les érudits, à commencer par Hérodote pour finir
aux contemporains, ont émis tant d'opinions contradictoires! Au cours
des siècles, tant de savants, attirés par ces ruines, ont bravé mille
dangers pour camper dans les solitudes alentour, scruter les
inscriptions, fouiller les tombeaux, sans arriver à conclure! Et combien
de laborieux volumes ont été écrits à propos de ce recoin de l'Asie, où
la moindre pierre est gardienne d'antiques secrets!
Du reste, peu importe, pour un simple passant comme moi, l'absolue
précision des données historiques; que tel monarque ou tel autre dorme
au fond de tel sépulcre; que ce soit bien ce palais, ou celui de
Pasargadé, qu'incendièrent les soldats d'Alexandre. Il me suffit que ces
ruines soient les plus grandioses de leur temps et les moins détruites,
éternisant pour nos yeux le génie de toute une époque et de toute une
race.
Mais quel mystère que cette sorte de malédiction, toujours jetée sur les
lieux qui furent dans l'antiquité particulièrement splendides!... Ici,
par exemple, pourquoi les hommes ont-ils délaissé un tel pays, si
fertile et si beau sous un ciel si pur? Pourquoi jadis tant de
magnificences accumulées à Persépolis, et aujourd'hui plus rien, qu'un
désert de fleurs?...
Laissant nos bagages et notre suite au pauvre caravansérail où nous
passerons la nuit, nous montons à cheval après le repos méridien,
escortés de deux jeunes hommes du hameau qui ont voulu nous guider vers
ces grandes ruines. Pendant la première lieue, nous sommes dans une
véritable mer de pavots blancs et d'orges vertes; ensuite vient la
prairie sauvage, tapissée de menthes et d'immortelles jaunes. Et là-bas
au fond, derrière Persépolis qui se rapproche et se dessine, la plaine
est barrée par des montagnes funèbres, d'une couleur de basane, où
s'ouvrent des trous et des lézardes. Du reste, depuis Chiraz, tout ce
pays sans arbres est ainsi: des plateaux unis comme de l'eau tranquille,
et séparés les uns des autres par des amas de roches dénudées, aux
aspects effroyables.
Mais nulle part encore ces fantaisies de la pierre, toujours
inattendues, ne nous avaient montré quelque chose de pareil à ce qui
surgit en ce moment sur notre gauche, dans le clair lointain. C'est
beaucoup trop immense pour être de construction humaine, et alors cela
inquiète par son arrangement si cherché: au centre, une masse absolument
carrée, de cinq ou six cents mètres de haut, qui semble une forteresse
de Dieux, ou bien la base de quelque tour de Babel interrompue; et de
chaque côté, posés en symétrie comme des gardes, deux blocs géants, tout
à fait réguliers et pareils, qui imitent des monstres assis. Depuis le
commencement des temps, les hommes avaient été frappés par la
physionomie de ces trois montagnes, bien capables d'inspirer l'effroi du
surnaturel; elles ne sont pas étrangères sans doute au choix qui a été
fait de ce lieu pour y construire la demeure terrible des souverains;
vues de ces palais où nous arrivons, elles doivent produire leur effet
le plus intense, assez proches pour être imposantes, et juste assez
lointaines pour rester indéfinissables.
Les sentiers que nous suivons, au milieu de tant de solitude et de
silence, dans les fleurs, sont coupés de temps à autre par des ruisseaux
limpides, qui continuent de répandre l'inutile fertilité autour de ces
ruines.
Maintenant qu'il est près de nous, ce semblant de village mort, au pied
de sa montagne morte, il ne laisse plus de doutes sur ses proportions
colossales; ses terrasses, qui dépassent cinq ou six fois la hauteur
coutumière, au lieu d'être, comme partout ailleurs, en terre battue que
les pluies ne tarderont pas à détruire, sont faites en blocs
cyclopéens, d'une durée éternelle; et ces longues choses, qui de loin
nous faisaient l'effet de mâts de navire, sont des colonnes monolithes,
étonnamment sveltes et hardies,--qui devaient supporter jadis les
plafonds en bois de cèdre, la charpente des prodigieux palais.
Nous arrivons maintenant à des escaliers en pierre dure et luisante,
assez larges pour faire passer de front toute une armée; là, nous
mettons pied à terre, pour monter à ces terrasses d'où les colonnes
s'élancent. Je ne sais quelle idée vient à nos Persans de faire monter
aussi derrière nous les chevaux, qui d'abord ne veulent pas, qui se
débattent, meurtrissant à coups de sabots les marches magnifiques, et
notre entrée est bruyante, au milieu de ce recueillement infini.
Nous voici sur ces terrasses, qui nous réservaient la surprise d'être
beaucoup plus immenses qu'elles ne le paraissaient d'en bas. C'est une
esplanade assez étendue pour supporter une ville, et sur laquelle, en
son temps, les grandes colonnes monolithes étaient multipliées comme les
arbres d'une forêt. Il n'en reste plus debout qu'une vingtaine, de ces
colonnes dont chacune était une merveille, et les autres, en tombant,
ont jonché les dalles de leurs tronçons; quantité de débris superbes se
dressent aussi, en mêlée confuse, dans cette solitude pavée de larges
pierres: des pylônes sculptés minutieusement, des pans de murs couverts
d'inscriptions et de bas-reliefs. Et tout cela est d'un gris foncé,
uniforme, étrange, inusité dans les ruines, d'un gris que la patine des
siècles ne saurait produire, mais qui est dû évidemment à la couleur
même d'on ne sait quelle matière rare en laquelle ces palais étaient
construits.
On est dominé de près, ici, par cette chaîne d'énormes rochers couleur
de basane, que, depuis notre départ du village, nous apercevions comme
une muraille; mais on domine, de l'autre côté, toutes ces plaines
d'herbes et de fleurs, au fond desquelles se dessine l'inquiétante
montagne carrée, avec ses deux gardiens accroupis; deux ou trois petits
hameaux, bien humbles, chacun dans son bouquet de peupliers,
apparaissent aussi au loin, sortes d'îlots perdus dans cette mer de
foins odorants et d'orges vertes; et la paix suprême, la paix des mondes
à jamais abandonnés, plane sur ces prairies d'avril,--qui ont connu,
dans les temps, des somptuosités sardanapalesques, puis des incendies,
des massacres, le déploiement des grandes armées, le tourbillon des
grandes batailles.
Quant à l'esplanade où nous venons de monter, elle est un lieu
d'indicible mélancolie, à cette heure, à cette approche du soir; il y
souffle un vent suave et léger, il y tombe une lumière à la fois très
nette et très douce; on dirait que les deux mille mètres d'altitude,
plus encore sur ces terrasses que dans la plaine alentour, nous sont
rendus sensibles par la fraîcheur de l'air, par la pureté et l'éclat
discret des rayons, par la transparence des ombres. Entre ces dalles,
qui furent couvertes de tapis de pourpre au passage des rois, croissent
à présent les très fines graminées, amies des lieux secs et tranquilles,
fleurissent le serpolet et la menthe sauvage; et des chèvres, qui
paissent sur l'emplacement des salles de trône, avivent et répandent, en
broutant, le parfum des aromates champêtres.--Mais c'est surtout cette
lumière, qui ne ressemble pas à la lumière d'ailleurs; l'éclairage de ce
soir est comme un reflet d'apothéose sur tant de vieux bas-reliefs, et
d'antiques silhouettes humaines, éternisées là dans les pierres...
Oh! mon saisissement d'être accueilli, dès l'entrée, par deux de ces
mornes géants dont l'aspect, à moi connu de très bonne heure, avait
hanté mon enfance: corps de taureau ailé, et tête d'homme à longue barbe
frisée, sous une tiare de roi mage!--Je me complais trop sans doute à
revenir sur mes impressions d'enfant; mais c'est qu'elles ont été les
plus mystérieuses, en même temps que les plus vives.--Donc, je les avais
rencontrés pour la première fois vers ma douzième année, ces géants
gardiens de tous les palais d'Assyrie, et c'était dans les images de
certaine partition de _Sémiramis_, très souvent ouverte en ce temps-là
sur mon piano; tout de suite ils avaient symbolisé à mes yeux la lourde
magnificence de Ninive ou de Babylone. Quant à ceux de leurs pareils
qui, de nos jours, restaient peut-être encore debout là-bas dans les
ruines, je me les représentais entourés de ces fleurettes délicates,
particulières au sol pierreux d'un domaine de campagne appelé «la
Limoise,» lequel, à la même époque, jouait un grand rôle dans mes
rêveries d'exotisme... Et voici précisément que je retrouve aujourd'hui,
aux pieds de ceux qui m'accueillent, le thym, la menthe et la
marjolaine, toute la petite flore de mes bois, sous ce climat semblable
au nôtre.
Les deux géants ailés, qui me reçoivent au seuil de ces palais, c'est
Xerxès qui eut la fantaisie de les poster ici en vedette.--Et ils me
révèlent sur leur souverain des choses intimes que je ne m'attendais
point à jamais surprendre; en les contemplant, mieux qu'en lisant dix
volumes d'histoire, je conçois peu à peu combien fut majestueuse,
hiératique et superbe, la vision de la vie dans les yeux de cet homme à
demi légendaire.
Mais les immenses salles dont ils gardaient les abords n'existent plus
depuis tantôt vingt-trois siècles, et on ne peut qu'idéalement les
reconstituer. En beaucoup plus grandiose, elles devaient ressembler à ce
que l'on voit encore dans les vieilles demeures princières du moyen âge
persan: une profusion de colonnes, d'une finesse extrême en comparaison
de leur longueur, des espèces de grandes tiges de roseau, soutenant très
haut en l'air un toit plat.--Les hommes d'ici furent, je crois, les
seuls à imaginer la colonne élancée, la sveltesse des formes, dans
cette antiquité où l'on faisait partout massif et puissamment
trapu.--Toujours suivis de nos chevaux, dont les pas résonnent trop sur
les dalles, nous nous avançons au cœur des palais, vers les quartiers
magnifiques de Darius. Les colonnes brisées jonchent le sol; il en reste
debout une vingtaine peut-être, qui de loin en loin s'élèvent
solitairement, toutes droites et toutes minces, dans le ciel pur; elles
sont cannelées du haut en bas; leur socle est taillé en monstrueux
calice de fleur, et leur chapiteau très débordant, qui paraît en
équilibre instable dans l'air, représente, sur chacune de ses quatre
faces, la tête et le poitrail d'un bœuf. Comment tiennent-elles encore,
si audacieuses et si longues, depuis deux mille ans que les charpentes
de cèdre ne sont plus là-haut pour les relier les unes aux autres?
Les esplanades se superposent, les escaliers se succèdent à mesure que
l'on approche des salles où trôna le roi Darius. Et la face de chaque
assise nouvelle est toujours couverte de patients bas-reliefs,
représentant des centaines de personnages, aux nobles raideurs, aux
barbes et aux chevelures frisées en petites boucles: des phalanges
d'archers, tous pareils et inscrits de profil; des défilés rituels, des
monarques s'avançant sous de grands parasols que tiennent des esclaves;
des taureaux, des dromadaires, des monstres. En quelle pierre
merveilleuse tout cela a-t-il été ciselé, pour que tant de siècles
n'aient même pu rien dépolir? Les plus durs granits de nos églises,
après trois ou quatre cents ans, n'ont plus une arête vive; les
porphyres byzantins, les marbres grecs exposés au grand air sont usés et
frustes; ici, toutes ces étranges figures, on dirait qu'elles sortent à
peine de la main des sculpteurs. Les archéologues ont discuté, sans
tomber d'accord sur la provenance de cette matière très spéciale, qui
est d'un grain si fin, et d'une si monotone couleur de souris; qui
ressemble à une sorte de silex, de pierre à fusil d'une nuance très
foncée; les ciseaux devaient s'y émousser comme sur du métal; de plus,
c'était aussi cassant que du jade, car on voit de grands bas-reliefs qui
ont éclaté du haut en bas,--sous l'action indéfinie des soleils d'été
peut-être, ou bien, dans les temps, sous le heurt des machines de
guerre.
Et ces ruines muettes racontent leur histoire par d'innombrables
inscriptions, leur histoire et celle du monde; le moindre bloc voudrait
parler, à qui saurait lire les primitives écritures. Il y a d'abord les
mystérieux caractères cunéiformes, qui faisaient partie de
l'ornementation initiale; ils alignent partout leurs milliers de petits
dessins serrés et précis, sur les socles, sur les frises, entre les
moulures parfaites qui leur servent de cadre. Et puis, semées au hasard,
il y a les réflexions de tous ceux qui sont venus, au cours des âges,
attirés ici par ce grand nom de Persépolis; de simples notes, ou bien
des sentences, des poésies anciennes sur la vanité des choses de ce
monde, en grec, en koufique, en syriaque, en persan, en indoustani, ou
même en chinois. «_Où sont-ils les souverains qui régnèrent dans ce
palais jusqu'au jour où la Mort les invita à boire à sa coupe? Combien
de cités furent bâties le matin, qui tombèrent en ruines le soir?_»
écrivait là, en arabe, il y a environ trois siècles, un poète passant,
qui signait: «_Ali, fils de sultan Khaled..._» Quelquefois, rien qu'un
millésime, avec un nom; et voici des signatures d'explorateurs français
de 1826 et de 1830,--dates qui nous semblent déjà presque lointaines, et
qui cependant sont d'hier, en comparaison de celles gravées sur tous ces
cartouches de rois...
Le pavage sur lequel on marche est particulièrement exquis; chaque
brisure, chaque joint des pierres est devenu un minuscule jardin de ces
toutes petites plantes qu'affectionnent les chèvres, et qui embaument la
main lorsqu'on les froisse.
Derrière les salles d'apparat, aux colonnades ouvertes, on arrive à des
constructions plus compliquées, plus enchevêtrées, qui couvent plus de
mystère; ce devaient être des chambres, des appartements profonds; les
fragments de murs se multiplient et aussi les pylônes aux contours un
peu égyptiens, qui ont pour architrave des feuilles de fleurs. On se
sent là plus entouré, plus enclos, et, si l'on peut dire, plus dans
l'ombre de tout ce colossal passé. Ces quartiers abondent en admirables
grands bas-reliefs, d'une conservation stupéfiante. Les personnages ont
gardé, sur leurs robes assyriennes ou sur leurs chevelures soigneusement
calamistrées, le luisant des marbres neufs; les uns se tiennent assis,
dans des attitudes de dignité impérative, d'autres tirent de l'arc, ou
luttent avec des monstres. Ils sont de taille humaine, le profil
régulier et le visage noble. On en voit partout, sur des pans de
muraille qui semblent aujourd'hui plantés sans ordre; on les a tout
autour de soi, en groupes intimidants; et cette couleur de la pierre;
toujours ce même gris sombre, donne quelque chose de funèbre à leur
compagnie. Des cartouches, criblés de petites légendes en cunéiformes,
présentent des surfaces tellement lisses que l'on y aperçoit sa propre
silhouette, réfléchie comme sur un miroir d'étain. Et on est confondu de
savoir l'âge de ces ciselures si fraîches, de se dire que ces plaques
polies sont les mêmes qui, à cette même place, reflétèrent des figures,
des beautés, des magnificences évanouies depuis plus de deux mille ans.
Un fragment quelconque de telles pierres, que l'on emporterait avec soi,
deviendrait une pièce incomparable pour un musée; et tout cela est à la
merci du premier ravisseur qui pénétrerait dans ces vastes solitudes,
tout cela n'est gardé que par les deux géants pensifs, en sentinelle
là-bas sur le seuil.
Plus loin, Persépolis se continue vaguement, en sculptures plus
détruites, en débris plus éboulés et plus informes, jusqu'au pied de la
triste montagne couleur de cuir, qui doit être elle-même forée et
travaillée jusqu'en ses tréfonds les plus secrets, car on y aperçoit çà
et là de grands trous noirs, d'une forme régulière, avec frontons et
pilastres taillés à même le roc, qui bâillent à différentes hauteurs et
qui sont des bouches de sépulcre. Dans les souterrains d'alentour
sommeillent sans doute tant de richesses ou de reliques étranges!
Le soleil baisse, allongeant les ombres des colonnes et des géants, sur
ce sol qui fut un pavé royal; ces choses, lasses de durer, lasses de se
fendiller au souffle des siècles, voient encore un soir...
Ils observent toujours avec attention, les deux géants à barbe frisée,
l'un tournant sa large face meurtrie vers la nécropole de la montagne;
l'autre sondant les lointains de cette plaine, par où arrivèrent jadis
les guerriers, les conquérants, arbitres du monde. Mais, à présent,
aucune armée ne viendra plus dans ce lieu délaissé, devant ces hautains
palais; cette région de la terre est rendue pour jamais au calme
pastoral et au silence...
Les chèvres, qui broutaient dans les ruines, rappelées par leur pâtre en
armes, se rassemblent et vont s'en aller, car voici bientôt l'heure
dangereuse pour les troupeaux, l'heure des panthères. Je désirerais
rester, moi, jusqu'à la nuit close, au moins jusqu'au lever de la lune;
mais les deux bergers mes guides refusent absolument; ils ont peur, peur
des brigands ou des fantômes, on ne sait de quoi, et ils tiennent à
être rentrés avant la fin du jour dans leur petit hameau, derrière leurs
murs en terre, cependant crevés de toutes parts. Donc, nous reviendrons
demain, et pour cette fois il faut partir, à la suite des chèvres qui
déjà s'éloignent dans les prairies sans fin. Nous repassons entre les
deux géants, qui virent jadis entrer et sortir tant de rois et de
cortèges. Mais nos chevaux, qui déjà n'avaient pas voulu monter les
escaliers de Xerxès et de Darius, naturellement veulent encore moins les
redescendre; ils se défendent, essayent de s'échapper; et c'est tout à
coup, pour finir, une belle scène de vie, de lutte et de muscles tendus,
au milieu du silence de ces colossales choses mortes,--tandis que se
lève un grand vent frais, un vent de soir de mai, qui nous amène, des
prairies d'en bas, une suave odeur d'herbes.
Ayant retraversé la longue plaine unie, les foins, les orges, les champs
de pavots, nous rentrons au crépuscule dans les ruelles du hameau perdu,
et enfin dans notre gîte de terre, sans portes ni fenêtres. Un vent
vraiment très froid agite les peupliers du dehors et les abricotiers du
jardinet sauvage; le jour meurt dans un admirable ciel bleu vert, où
s'effiloquent des petits nuages d'un rose de corail, et on entend des
vocalises de bergers qui appellent à la prière du soir.
TROISIÈME PARTIE
Vendredi, 4 mai.
Départ à l'aube pure et froide, à travers les grandes fleurs blanches
des pavots, qui sont tout humides de la rosée de Mai. Pour la première
fois depuis Chiraz, mes Persans ont mis leur burnous et enfoncé
jusqu'aux oreilles leur bonnet de Mage.
Ayant retraversé la plaine, nous montons en passant faire nos adieux aux
grands palais du silence. Mais la lumière du matin, qui ne manque jamais
d'accentuer toutes les vétustés, toutes les décrépitudes, nous montre,
plus anéanties que la veille, les splendeurs de Darius et de Xerxès;
plus détruits, les majestueux escaliers; plus lamentable, par terre, la
jonchée des colonnes. Seuls, les étonnants bas-reliefs, en ce silex gris
que n'éraillent point les siècles, supportent sans broncher l'éclairage
du soleil levant: princes aux barbes bouclées, guerriers ou prêtres, en
pleine lumière crue, luisent d'un poli aussi neuf que le jour où parut
comme un ouragan la horde macédonienne.
En foulant ce vieux sol de mystère, mon pied heurte un morceau de bois à
demi enfoui, que je fais dégager pour le voir; c'est un fragment de
quelque poutre qui a dû être énorme, en cèdre indestructible du Liban,
et,--il n'y a pas à en douter,--cela vient de la charpente de Darius...
Je le soulève et le retourne. Un des côtés est noirci, s'émiette
carbonisé: le feu mis par la torche d'Alexandre!... La trace en
subsiste, de ce feu légendaire, elle est là entre mes mains, encore
visible après plus de vingt-deux siècles!... Pendant un instant, les
durées antérieures s'évanouissent pour moi; il me semble que c'était
hier, cet incendie; on dirait qu'un sortilège d'évocation dormait dans
ce bloc de cèdre; beaucoup mieux que la veille, presque en une sorte de
vision, je perçois la splendeur de ces palais, l'éclat des émaux, des
ors et des tapis de pourpre, le faste de ces inimaginables salles, qui
étaient plus hautes que la nef de la Madeleine et dont les enfilades de
colonnes, comme des allées d'arbres géants, s'enfuyaient dans une
pénombre de forêt. Un passage de Plutarque me revient aussi en mémoire;
un passage traduit jadis, au temps de mes études, avec un maussade
ennui, sous la férule d'un professeur, mais qui tout à coup s'anime et
s'éclaire; la description d'une unit d'orgie, dans la ville qui
s'étendait ici, autour de ces esplanades, à la place où sont à présent
ces champs de fleurs sauvages: le Macédonien déséquilibré par un trop
long séjour au milieu de ce luxe à lui si inconnu, le Macédonien ivre et
couronné de roses, ayant à ses côtés la belle Thaïs, conseillère
d'extravagances, et, sur la fin d'un repas, empressé à satisfaire un
caprice de la courtisane, se levant avec une torche à la main pour aller
commettre l'irrémédiable sacrilège, allumer l'incendie, faire un feu de
joie de la demeure des Achéménides. Et alors, les immenses cris
d'ivresse et d'horreur, la flambée soudaine des charpentes de cèdre, le
crépitement des émaux sur la muraille, et la déroute enfin des
gigantesques colonnes, se renversant les unes sur les autres,
rebondissant contre le sol avec un bruit d'orage... Sur le morceau de
poutre qui existe encore et que mes mains touchent, cette partie
noirâtre, c'est pendant cette nuit-là qu'elle fut carbonisée...
* * * * *
L'étape d'aujourd'hui sera de neuf heures, et nous l'allongeons encore
d'un détour, afin de voir de plus près la montagne couleur de basane,
qui se lève derrière Persépolis comme un grand mur en cuir gondolé, et
dans laquelle s'ouvrent les trous noirs, les hypogées des rois
Achéménides.
Pour arriver au pied de ces roches, il faut cheminer à travers des
éboulis sans fin de pierres sculptées, des amas de ruines; les passés
prodigieux ont imprégné ce sol, qui doit être plein de trésors ensevelis
et plein d'ossements.
Il y a trois immenses hypogées, espacés et en ligne, au flanc de la
montagne brune; pour rendre inaccessibles ces tombeaux de Darius et des
princes de sa famille, on a placé la bouche des souterrains à mi-hauteur
de la paroi abrupte, et nous ne pourrions monter là qu'avec des
échelles, des cordes, tout un matériel de siège et d'escalade. L'entrée
monumentale de chacun de ces souterrains est entourée de colonnes et
surmontée de bas-reliefs à personnages, le tout taillé à même le roc; la
décoration paraît inspirée à la fois de l'Égypte et de la Grèce; les
colonnes, les entablements sont ioniens, mais l'aspect d'ensemble
rappelle la lourdeur superbe des portiques de Thèbes.
Au-dessous de ces tombeaux, à la base même de la montagne funéraire,
dans des carrés taillés en creux, d'autres bas-reliefs gigantesques ont
l'air de tableaux d'ans leur cadre, posés çà et là sans ordre. Ils sont
postérieurs aux hypogées et datent des rois Sassanides; les personnages,
de quinze ou vingt pieds de haut, ont eu presque tous la figure mutilée
par les Musulmans, mais différentes scènes de bataille ou de triomphe
imposent encore. On voit surtout un roi Sassanide, l'attitude
orgueilleuse sur son cheval de guerre, et, devant lui, un empereur
romain, reconnaissable à sa toge, un vaincu sans doute, qui
s'agenouille et s'humilie; c'est le plus saisissant et aussi le plus
énorme de tous ces groupes, encadrés par la roche primitive.
Les conquérants d'autrefois s'y entendaient à détruire et on est
confondu aujourd'hui en présence du néant dans lequel tant de villes
fameuses ont pu être d'un seul coup replongées; Carthage par exemple,
et, ici même, au pied de ces palais, cette Istakhar qui avait tant duré,
qui avait été une des gloires du monde et qui au VIIe siècle de notre
ère, sous le dernier roi Sassanide, continuait d'être une grande
capitale: un jour, passa le Khalife Omar, qui ordonna de la supprimer et
de transporter ses habitants à Chiraz; ce fut fait comme il l'avait dit,
et il n'en reste rien, à peine une jonchée de pierres dans l'herbe; on
hésite à en reconnaître la trace.
Je cherchais des yeux, parmi tant d'informes débris, un monument plus
ancien que les autres et plus étrange, que des Zoroastriens émigrés dans
l'Inde m'avaient signalé comme existant toujours. Et voici qu'il
m'apparaît, très proche, farouche et morne sur un bloc de rochers en
piédestal. D'après la description qui m'en avait été faite, je le
reconnais au premier abord, et son identité m'est d'ailleurs confirmée
par la désignation du tcharvadar: «Ateuchka!»--où je retrouve le mot
turc _ateuch_ qui signifie le _feu_. Deux lourdes et naïves pyramides
tronquées, que couronne une dentelure barbare; deux autels jumeaux pour
le culte du feu, qui datent des premiers Mages, qui ont précédé de
plusieurs siècles tout le colossal travail de Persépolis et de la
montagne sculptée; ils étaient déjà des choses très antiques et
vénérables quand les Achéménides firent choix de ce lieu pour y bâtir
leurs palais, leur ville et leurs tombeaux; ils se dressaient là dans
les temps obscurs où les roches aux hypogées étaient encore intactes et
vierges, et où de tranquilles plaines s'étendaient à la place de tant
d'immenses esplanades de pierre; ils ont vu croître et passer des
civilisations magnifiques, et ils demeurent toujours à peu près les
mêmes, sur leur socle, les deux Ateuchkas, inusables et quasi éternels
dans leur solide rudesse. Aujourd'hui les adorateurs du feu, comme on le
sait, disparaissent de plus en plus de leur pays d'origine, et même du
monde; ceux qui restent sont disséminés, un peu comme le peuple
d'Israël; à Yezd, cependant, ville de désert que je laisserai sur la
droite de ma route, ils persistent en groupe assez compact encore; on en
trouve quelques-uns en Arabie, d'autres à Téhéran; et enfin, ils forment
une colonie importante et riche à Bombay, où ils ont installé leurs
grandes tours macabres. Mais, de tous les points de la Terre où leur
destinée les a conduits, ils ne cessent de revenir ici même, en
pèlerinage, devant ces deux pyramides effroyablement vieilles, qui sont
leurs autels les plus sacrés.
A mesure que nous nous éloignons, les trous noirs des hypogées semblent
nous poursuivre comme des regards de mort. Les rois qui avaient imaginé
de placer si haut leur sépulture, voulaient sans doute que leur fantôme,
du seuil de la porte sombre, pût promener encore sur le pays des yeux
dominateurs, continuer d'inspirer la crainte aux vivants.
Pour nous en aller, nous suivons d'abord une mince rivière qui court sur
des cailloux, encaissée et profonde, entre des roseaux et des saules;
c'est une traînée de verdure à demi enfouie dans un repli du terrain, au
milieu d'une si funèbre région de pierres. Et bientôt, perdant de vue
tout cet ossuaire des antiques magnificences, perdant de vue aussi
l'ombreuse petite vallée, nous retrouvons l'habituelle et monotone
solitude: la plaine sans arbres, tapissée d'herbes courtes et de fleurs
pâles, qui se déroule à deux mille mètres de haut, unie comme l'eau d'un
fleuve, entre deux chaînes de montagnes chaotiques, couleur de cendre,
ou bien couleur de cuir et de bête morte.
Nous cheminons là jusqu'à l'heure tout à coup froide du crépuscule.
Et cependant le soleil est encore très haut et brûlant quand nous
commençons d'apercevoir, au bout de cette nappe verte, le village
d'Ali-Abad qui sera notre étape de nuit. Mais quantité de ravins
sournois coupent de place en place la plaine qui semblait si facile; de
dangereuses gerçures du sol, infranchissables pour des cavaliers, nous
obligent à de continuels détours; pris comme dans un labyrinthe, nous
n'avançons pas; et, au fond de ces creux, des cadavres de chevaux,
d'ânes ou de mulets, semés par le passage incessant des caravanes, sont
des rendez-vous d'oiseaux noirs. Ali-Abad reste toujours lointain, et on
dirait un château fort du moyen âge: des murs de trente pieds de haut,
crénelés et flanqués de tours, l'enferment par craintes des nomades et
des panthères.
Voici maintenant, dans un ravin, un torrent qu'il nous faut franchir.
Des paysans, accourus à notre aide, pour nous montrer le gué,
retroussent au-dessus de la ceinture leurs longues robes de coton bleu,
entrent dans l'eau bouillonnante et nous les suivons, mouillés
nous-mêmes jusqu'au poitrail des chevaux. Ali-Abad, enfin, se rapproche;
encore une demi-lieue de cimetières, de tombes effondrées; ensuite des
clôtures de jardins, murailles en terre battue, au-dessus desquelles
frissonnent des arbres de nos climats, cerisiers, amandiers ou mûriers,
chargés de petits fruits verts; et enfin nous arrivons à la porte des
remparts, une immense ogive sous laquelle, pour nous voir défiler,
toutes les femmes se sont groupées. Ces donjons, ces murs, ces créneaux,
ce terrifiant appareil de défense, tout cela, de près, fait l'effet d'un
simulacre de forteresse; tout cela n'est qu'en terre battue, tient
debout par miracle, suffit peut-être contre les fusils des nomades,
mais, au premier coup de canon, s'effondrerait comme un château de
cartes.
Au milieu de ces femmes qui regardent en silence, plaquées contre les
battants des portes aux énormes clous de fer, nous entrons pêle-mêle
avec un troupeau de bœufs. Ici, nous ne retrouvons plus les fantômes
noirs à cagoule blanche qui endeuillaient les rues de Chiraz; les longs
voiles sont en étoffe claire, semés de palmes ou de fleurs anciennes, et
forment un harmonieux ensemble de nuances fanées; on les retient avec la
main contre la bouche pour ne montrer que les yeux, mais le vent du
soir, qui s'engouffre avec nous sous l'ogive, les relève, et nous
apercevons plus d'un visage et plus d'un naïf sourire.
Le caravansérail est à la porte même, et ces trous à peu près réguliers,
au-dessous des créneaux dont l'ogive se couronne, sont les fenêtres de
notre logis. Nous grimpons par des escaliers de terre, suivis de la
foule obligeante qui nous apporte nos bagages, qui nous monte des
cruches d'eau, des jattes de lait, des faisceaux de ramilles pour faire
du feu. Et bientôt nous nous chauffons délicieusement, devant une
flambée qui répand une senteur d'aromates.
Nous avons aussi une terrasse intérieure, pour dominer le village,
l'amas des toits en terre pressés entre les remparts. Et maintenant
toutes les femmes, tous les humbles voiles à fleurs déteintes, sont sur
ces toits, leur promenoir habituel; elles ne voient pas au loin, les
dames d'Ali-Abad, puisque les très hautes murailles d'enceinte les
tiennent là comme en prison, mais elles se regardent entre elles et
bavardent d'une maison à l'autre; dans ce village emmuré et perdu,
c'est l'heure de la flânerie du soir, qui serait douce et que l'on
prolongerait s'il faisait moins froid.
Le muezzin chante. Et voici la rentrée des troupeaux; nous l'avons déjà
tant vue partout, cette rentrée compacte et bêlante, que nous ne
devrions plus nous y complaire; mais ici, dans ce lieu resserré,
vraiment elle est spéciale. Par l'ogive d'entrée, le vivant flot noir
fait irruption, déborde comme un fleuve après les pluies. Et, tout de
suite, il se divise en une quantité de branches, de petits ruisseaux qui
coulent dans les ruelles étroites; chaque troupeau connaît sa maison, se
trie de lui-même et n'hésite pas; les chevreaux, les agnelets suivent
leur maman qui sait où elle va; personne ne se trompe, et très vile
c'est fini, les bêlements font silence, le fleuve de toisons noires
s'est absorbé, laissant dans l'air l'odeur des pâturages; toutes les
dociles petites bêtes sont rentrées.
Alors, nous rentrons nous-mêmes, impatients de nous étendre et de
dormir, sous le vent glacé qui souffle, par les trous de nos murs.
Samedi, 5 mai.
Les mêmes voiles à fleurs, dès le soleil levé, sont à la porte du
village pour nous voir partir, et les hommes s'assemblent aussi, tous en
robe bleue, en bonnet noir. De longs rayons roses, traversant l'air
limpide et froid, font resplendir les créneaux, le faîte des tours,
tandis qu'en bas l'ombre matinale demeure sur ces groupes immobiles,
tassés au pied des remparts, qui nous suivent des yeux jusqu'à l'instant
où nous disparaissons, dans un repli de la très proche montagne.
Tout de suite nous voici engagés dans des gorges sauvages, étroites et
profondes, que surplombent des roches penchées, des cimes menaçantes.
Chose rare en Perse, il y a là des broussailles, des aubépines fleuries
qui embaument le printemps, et même des arbres, de grands chênes; cela
nous change pour une heure de nos éternelles solitudes d'herbages et de
pierres. Comme le lieu, paraît-il, est un repaire de brigands, mes
cavaliers de Chiraz ont jugé bon de s'adjoindre trois vigoureux jeunes
hommes d'Ali-Abad. Ils vont à pied, ceux-ci, chargés de longs fusils à
silex, de poires à poudre, de coutelas et d'amulettes; cependant ils
retardent à peine notre marche, tant ils sont alertes et bons coureurs.
«Allez, allez,--nous disent-ils tout le temps,--trottez, ne vous gênez
en rien, cela ne nous fatigue pas.» Pour courir mieux, ils ont relevé,
dans une lanière de cuir qui leur serre les reins, les deux pans de leur
robe bleue, mettant à nu leurs cuisses brunes et musclées; ainsi ils
ressemblent aux princes en chasse des bas-reliefs de Persépolis, qui
arrangeaient exactement de la même manière leur robe dans leur ceinture,
pour aller combattre les lions ou les monstres.
Et ils gambadent en route, trouvant le moyen de poursuivre les cailles,
les perdrix qui se lèvent de tous côtés,--et encore de nous apporter en
courant des brins de basilic, des petits bouquets d'aromates, présentés
avec des sourires à belles dents blanches. C'est à peine si la sueur
perle sous leurs bonnets lourds.
Brusquement les gorges s'ouvrent, et le désert se déploie devant nous,
lumineux, immense, infini. Le danger, nous dit-on, est passé, les
détrousseurs n'opérant que dans les ravins de la montagne. Nous pouvons
donc ici remercier nos trois gardes d'Ali-Abad, et prendre le galop dans
l'espace; nos chevaux d'ailleurs ne demandent pas mieux, agacés qu'ils
étaient de se sentir retenus à cause de ces piétons, coureurs à deux
jambes seulement; ils partent comme pour une fantasia; ceux que montent
mes cavaliers de Chiraz, moins rapides et plus capricieux, ont l'air de
galoper voluptueusement et recourbent leur cou très long avec la grâce
des cygnes. Pas de routes tracées, pas de clôtures, pas de limites, rien
d'huma
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