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Madeleine

by Paul de Kock · French · Gutenberg #32113 · 656,867 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Madeleine
    
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Title: Madeleine

Author: Paul de Kock


        
Release date: April 24, 2010 [eBook #32113]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/32113

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
        Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE ***




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MADELEINE,

PAR

CH. PAUL DE KOCK.


     «Une fièvre brûlante
      Un jour me terrassait,
      Et de mon corps chassait
      Mon ame languissante.»
         SEDAINE.-_Richard._



Bruxelles,

SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE.

1838.

TABLE.

Premier Volume.
Chap. I. La Fête de Saint-Cloud.
     II. Quelques détails.
    III. Une soirée d'hommes.
     IV. L'homme à la faux.
      V. Un cabaret dans le bois.

Deuxième Volume.
Chap. I. Le Réveil.
     II. La Société de Bréville.
    III. Une journée bien employée.
     IV. Comment cela commence.
      V. Une partie de loto.
     VI. Le vieux chêne.

Troisième Volume.
Chap. I. Un aveu.
     II. Comment cela finit.
    III. Pauvre Madeleine.
     IV. Une après-dînée.
      V. Un expédient de Dufour.
     VI. Lettre perdue.
    VII. Ce qu'elle fait encore.

Quatrième Volume.
Chap. I. Démarche inutile.
     II. Triste retour.
    III. Des Étrangers.
     IV. Une rencontre.--Fête chez madame Montrésor.--Danger de la walse.
      V. Le vol.
     VI. Toujours Madeleine.

FIN DE LA TABLE.

       *       *       *       *       *




MADELEINE

TOME PREMIER.




CHAPITRE PREMIER.



La Fête de Saint-Cloud.


C'était la fête à Saint-Cloud: je ne vous la décrirai pas, parce que
probablement vous y avez été, et que vous savez ce que c'est tout aussi
bien que moi; si cependant, soit que vous n'habitiez pas Paris, ou soit
que vos affaires vous y ayant toujours retenu, vous ne connaissiez pas
cette bacchanale, qui, tous les ans, se renouvelle, pendant trois
dimanches de suite, dans un des plus jolis parcs des environs de Paris,
alors... je ne vous en ferai pas non plus le tableau; car on l'a déjà
fait fort souvent, et je n'aime pas à répéter ce que les autres ont
dit.

Enfin c'était le dernier dimanche, ce qu'on appelle, je crois, le beau
dimanche, qui termine les fêtes: le temps était superbe; il y avait une
foule immense dans le parc, on pouvait à peine passer à la grille, tant
était grande la cohue; puis les marchands de melons avaient étalé là des
maraîchers de toutes les grosseurs; puis les conducteurs de _coucous_
vous poursuivaient pour vous offrir des places; et, quand on était
parvenu à échapper à tout cela et à entrer dans le parc, alors on se
trouvait serré entre des promeneurs, dont les uns vous poussaient à
droite, d'autres à gauche; on était forcé de s'arrêter devant une
boutique de pain d'épice, ou emporté vers la pièce d'eau; on avalait de
la poussière, et on était assourdi par le bruit des mirlitons et des
claquettes: c'était bien gentil.

Pour s'amuser à une fête champêtre, il faut trois choses: d'abord être
d'une bonne santé. Vous me direz, peut-être que la santé est
indispensable à tous les amusements; je vous répondrai qu'il en est de
doux, de tranquilles, qui ne fatiguent pas, tandis qu'à une fête
publique, dans une cohue, il est bien difficile de ne pas être souvent
sur ses jambes. Il faut donc d'abord une bonne santé, ensuite de
l'argent plein ses poches, et enfin ne pas être amoureux.

Cette dernière condition vous semblera encore singulière; mais, en y
réfléchissant bien, je crois que vous serez de mon avis. Quand on est
amoureux et que l'on tient sa maîtresse sous son bras, on n'aime pas à
être dans la foule. Comment se regarder à son aise? comment faire passer
son ame dans ses yeux, lorsque des figures inconnues vous entourent,
vous examinent bêtement, indiscrètement, comme si vos affaires les
regardaient? Les amoureux préfèrent les promenades solitaires; ils ont
raison.

Si un amoureux est là sans celle qu'il aime, ce bruit, ce monde, ces
grisettes de Paris, ces grosses filles de village n'ont aucun charme
pour lui; son esprit, son coeur sont ailleurs. Les badauds
l'impatientent, les paillasses ne le font pas rire, la grosse gaieté
qu'il entend l'assourdit, l'assomme, et son plus grand désir est de
s'éloigner de cette foule qui l'obsède et l'empêche de penser à son
aise.

J'ajouterai encore, que, sans être amoureux, on peut s'ennuyer beaucoup
aux fêtes de Saint-Cloud et autres; tout le monde n'aime pas le bruit,
les cris, les réunions populaires; cette gaieté qui ressemble à des
querelles, cette musique qui vous écorche les oreilles, et ces dîners où
l'on paie très-cher pour être fort mal. Souvent aussi tout cela nous
amuse à vingt ans et nous ennuie à trente. Pourquoi serions-nous
constants dans nos goûts, puisque nous ne le sommes pas dans nos
affections?

Mais il s'agit de deux personnages qui viennent de descendre de
l'accéléré, et se disposent à s'amuser à Saint-Cloud, parce qu'ils ont
ce que je trouve nécessaire pour cela: de la santé, de l'argent, et
point de passion dans le coeur. Ce sont deux hommes bien mis, sans
recherche, sans fatuité: l'un qui peut avoir vingt-six à vingt-sept ans,
est d'une taille moyenne, brun, pâle, a de beaux yeux, une figure
distinguée et beaucoup de charme dans la physionomie; l'autre, qui a six
ou sept ans de plus, est moins grand, plus gros, a des traits forts, un
teint coloré, des yeux vifs et gais, et toute l'encolure d'un bon
vivant.

Ces messieurs traversent la place sur laquelle est le restaurant de la
_Tête-Noire_. Ils veulent aller sur-le-champ dans le parc; au passage de
la grille, ils se trouvent dans une _poussée_ de monde.

«Prenons garde à nos mouchoirs» dit le plus âgé en portant sa main à sa
poche; il y a dans tout ce monde-là des gens qui pourraient bien nous en
débarrasser.

«--Il me semble qu'il faudrait d'abord prendre garde à nos montres,»
répond le jeune homme en souriant.

«--Comment....! est-ce que tu as pris la tienne?--Sans doute.--Moi je
n'en prends jamais quand je vais dans les fêtes, dans les foules: c'est
risquer de se la faire voler.--Alors, comment fais-tu quand tu veux
savoir l'heure pour dîner ou pour partir?--Je calcule d'après mon
appétit, on bien je demande; j'aime mieux cela que de m'exposer à perdre
ma montre... je serais très-vexé si on me volait. Un artiste, un
peintre...! ça ne peut pas s'acheter une montre tous les jours...!--Tu
ferais un tableau de plus: voilà tout.

»--Ah! oui! ça t'est facile à dire, mon cher Victor. On fait bien le
tableau, mais le vendre, c'est autre chose...! surtout à présent que les
gens riches deviennent avares, mercantiles; qu'ils ne rougissent pas de
marchander le talent... Mais ne parlons pas peinture, nous sommes venus
ici pour nous amuser.»

Ces messieurs se promènent dans le parc; ils examinent les boutiques,
les curiosités; ils lorgnent les jolis minois quand ils en aperçoivent;
ils se regardent en riant à l'aspect d'une tête grotesque, d'une
tournure ridicule; enfin ils sont de bonne humeur, et très en train de
plaisanter sur tout ce qu'ils verront.

Cependant ces messieurs se promènent depuis trois heures; ils ont vu
beaucoup de figures, de tournures qui prêtaient à rire; mais il n'y a
pas besoin d'aller à la fête de Saint-Cloud pour trouver cela. Enfin
Victor (c'est le plus jeune) dit à son compagnon: «Mon cher Dufour, je
commence à avoir assez de la promenade. Est-ce que c'est bien amusant
d'être ballotté au milieu de tout ce monde, de se sentir écraser les
pieds par de laides paysannes, et de passer la journée à chercher ses
connaissances, auxquelles on a donné rendez-vous dans le parc...?--Ah!
tu as donné rendez-vous dans le parc...! Il fallait au moins indiquer un
endroit.--Je n'ai pas positivement donné de rendez-vous, mais beaucoup
de dames que je vois à Paris... et dont plusieurs sont fort aimables,
m'avaient dit dans la semaine: Nous irons dimanche à Saint-Cloud;
allez-y aussi, vous nous y trouverez, mais trouvez donc quelqu'un
ici...!--Eh bien! tu te passeras de tes dames... Est-ce que tu devais
retrouver une... une passion ici?--Eh non...! Oh! je suis bien
tranquille pour le moment... mais c'est ce qui m'ennuie: j'ai besoin
d'avoir toujours le coeur occupé.--Oui, soit par l'une, soit par
l'autre... quelquefois même par plusieurs à la fois, n'est-ce pas?--Tu
crois rire, Dufour! mais est-ce qu'il ne t'est pas arrivé aussi d'aimer,
mais ce qui s'appelle aimer plusieurs femmes en même
temps?--Plusieurs...! Ma foi, je ne m'en souviens pas...--Tu n'en as
peut-être pas aimé vraiment une seule?--Oh! si..... j'ai aimé... j'ai
même très-bien aimé... mais cependant il ne fallait jamais que cela me
dérangeât de mes études, de mon travail, parce qu'avant tout un artiste
doit penser a son art et à son avenir.--C'est-à-dire, que tu penses à
tes amours quand tu as le temps, quand cela ne te gêne pas?--Oh! j'y
pensais assez... Une fois même j'ai été bien tourmenté, bien inquiet...
Il est vrai que je n'avais que vingt ans alors. J'avais pour maîtresse
une jolie petite femme bien gaie, bien coquette. Un jour, elle me dit de
ne pas aller chez elle le lendemain soir, parce qu'elle attend une de
ses parentes. C'est bon; c'est convenu. Le lendemain, je ne sais quelle
idée me passe par la tête... je me dis: c'est drôle qu'il lui arrive ce
soir une parente dont je n'ai jamais entendu parler; si cette parente...
était un homme, un rival...! Bref, laissant là mes crayons, je vais le
soir jusqu'à la demeure de ma belle. Je vois qu'il y a de la lumière
chez elle... je monte... il n'y avait pas de portier, et je connaissais
le secret de l'allée. Arrivé devant la porte de la dame, je marche bien
doucement, je retiens ma respiration, et je me colle l'oreille contre la
serrure. L'appartement de ma maîtresse ne se composait que d'une seule
pièce: par conséquent, la société ne pouvait se tenir très-eloignée.
J'entends parler, j'entends rire; je trouve que les éclats de joie sont
bien mâles pour être ceux d'une parente. J'écoute; je reste là
très-long-temps... souvent je n'entendais plus rien. Enfin, après être
resté plus d'une heure sur le carré..... fatigué de ma sotte position...

»--Tu n'y tiens plus, et tu enfonces la porte d'un coup de pied?

»--Non, ce n'est pas cela du tout; je me dis: Ma foi, que ce soit une
parente, un oncle, tout ce que ça voudra, j'en ai assez...! et là-dessus
je renfonce mon chapeau dessus ma tête, et je m'en retourne copier mes
académies. C'est la seule fois que l'amour m'ait tourmenté.

»--Ah! ah! ce pauvre Dufour! qui appelle cela être amoureux... Pourtant
tu es' assez méfiant, de ton naturel, et je m'étonne que tu n'aies pas
cherché à t'assurer si l'on te trompait.--Écoute, il faut raisonner:
cette petite femme me convenait; elle ne me coûtait rien, je me suis
dit: si je me brouille avec elle, il faudra que je me cherche une autre
connaissance; et ma foi alors j'étais très-occupé de mes études, ça
m'aurait dérangé. On n'est trompé que quand on craint de l'être, mais du
moment qu'on se dit: je m'attends à tout! ça m'est égal; alors je
n'appelle plus cela être trompé.--C'est fort heureux de pouvoir prendre
les choses comme cela: moi, quand j'aime, je suis jaloux.--Peut-être
même quand tu n'aimes pas.--C'est possible. Et cependant je suis de
bonne foi: quand je dis à une femme que je l'aime, c'est qu'alors je
l'aime réellement. Tout en étant volage, je suis très-sentimental, je
veux de l'amour jusque dans mes liaisons les plus légères...--Oui,
c'est comme de la muscade, _tu en as mis partout_.--Je crois que cela
vaut mieux que de n'en mettre nulle part. Ah! Dufour, sans l'amour, la
vie serait bien monotone!...--Eh bien! qu'on me donne à choisir de
trente mille livres de rentes sans amour, ou d'une passion éternelle
sans argent, et je te réponds que je ne balancerai pas.--Tu t'en
repentirais!--Je ne crois pas, parce que... Aye!... prenez donc garde...
C'est ce gros balourd qui met ses souliers ferrés sur mes bottes...
Regardez-moi cela,... ça pousse le monde sans demander excuse. Oh! la
bonne tête pour mettre dans une basse-cour!»

Le paysan qui venait de pousser Dufour tenait sous son bras une
paysanne, qui tenait de l'autre bras un grand dadais, lequel tirait
après lui une grosse maman qui traînait trois grands garçons et deux
jeunes filles. Tout cela se tenait et ne voulait pas se lâcher, et tout
cela se ruait à travers le monde, en poussant de gros rires et en
donnant des coups de coude et des coups de pied pour se faire faire
passage. Cette manière de se promener dix à douze de front est
très-usitée par les paysans dans les fêtes champêtres.

«C'est une bande joyeuse,» dit Victor en riant.--«C'est une avalanche de
manants: si l'on ne se rangeait pas, ça vous écraserait! Au diable la
fête de Saint-Cloud: je n'y reviens plus.--Mon ami, on dit cela tous les
ans, et en y revient encore pour voir si ce sera plus amusant, quoique
ce soit toujours la même chose.--Eh bien! et ton amour avec trente-six
femmes, est-ce que ce n'est pas toujours la même chose?--Ah! Dufour!
quel blasphème! D'abord, aucune femme ne se ressemble, je ne dis pas au
physique, mais au moral. Il y a tant de nuances à observer dans les
caractères, c'est si amusant à étudier...--Ah! c'est pour étudier que tu
fais l'amour.--Oui, c'est pour mieux connaître les moeurs.--Ah! c'est par
là que tu observes les moeurs... Allons, en voilà un qui me met son
mirliton dans l'oeil. Quittons le parc; allons dîner, hein?--Soit: allons
dîner.»

Ce messieurs sortent du parc et entrent à la Tête-Noire. Mais à
Saint-Cloud, un jour de fête, on ne trouve pas facilement à dîner. La
cuisine du traiteur est encombrée de monde; les marmitons et leur chef
ne savent plus où donner de la tête; les servantes crient, se poussent,
et les bons bourgeois de Paris se disputent une tranche de gigot ou un
morceau de fricandeau. Quant l'un d'eux est parvenu à enlever un plat,
il l'emporte en triomphe en renversant sur lui une partie de là sauce;
c'est encore un des mille agréments qu'offre la fête de Saint-Cloud.

«Est-ce que nous allons boxer pour avoir à dîner? dit Dufour à Victor.
Ça m'est égal, s'il le faut absolument, je suis bien de force à emporter
un plat d'assaut... Mais montons au premier; nous tâcherons d'être
servis.»

Pendant que ces messieurs essaient de se faire jour dans la cuisine, où
l'on était encore plus pressé que dans le parc, une grande femme maigre,
décharnée, en bonnet plissé et à l'oeil furibond, venait de saisir les
bords d'un plat de gibelotte qu'un monsieur emportait au premier. Le
monsieur avait déjà monté deux marches de l'escalier lorsque la grande
femme l'ayant rattrapé, avait sauté sur le plat, en s'écriant «C'est
pour moi cela!.... c'est pour moi!... Il y a plus d'une heure que je le
guette. En arrivant à Saint-Cloud, nous sommes entrés ici. Mes quatre
enfants sont là-haut et meurent de faim.... Nous n'avons encore pu nous
faire servir que des assiettes, du sel, du poivre et une carafe d'eau...
Monsieur, lâchez donc cette gibelotte, c'est pour moi!...»

Le monsieur, qui suait à grosses gouttes, ne semblait nullement disposé
à lâcher le plat: au contraire, il le tirait à lui de toute sa force, en
disant. «Pourquoi donc serait-ce pour vous, madame? Est-ce que je n'ai
pas eu assez de mal à obtenir cette gibelotte à la place d'un poulet que
l'on me promet depuis une heure, et que d'autres m'ont soufflé?... Je
vous trouve plaisante de vouloir mon plat. Lâchez cela, madame!--Non,
monsieur; je l'aurai, il était pour moi!»

Cette dispute avait lieu justement au-dessus de la tête de Dufour, qui
venait d'atteindre le bas de l'escalier. Il ne voyait pas le plat de
gibelotte suspendu sur son chapeau; mais le monsieur l'empêchait de
monter, et la grande femme se jetait sur lui en voulant retenir la
gibelotte. Ennuyé de ne pouvoir plus bouger, Dufour repousse fortement
la dame au bonnet, ainsi que le monsieur établi sur l'escalier. Alors
les deux combattants lâchent prise, le plat tombe sur la tête de Dufour,
et une partie du contenu couvre son habit.

Victor rit aux larmes, moins encore de la surprise de son ami que du
désespoir qui se peint dans les traits de la grande femme, en voyant la
gibelotte sur l'escalier. Dufour prend le parti de rire aussi, et ils se
rendent dans le salon au premier, où beaucoup de gens attablés disent,
en regardant Dufour: «Voilà un monsieur qui est bien heureux... il a eu
quelque chose, lui.»

Les carafes d'eau étant la seule chose que l'on pût se procurer
facilement, Dufour lave son habit et son chapeau; puis ces messieurs se
placent à un coin de table, car il ne fallait pas se flatter d'en
avoir une à soi seul. Sur soixante personnes qui étaient attablées là,
le tiers seulement mangeait, les autres attendaient en regardant, d'un
oeil d'envie leurs voisins plus heureux.

L'autre partie de la table, où les deux amis viennent de se mettre, est
occupée par cinq personnes: deux jeunes filles de quatorze à seize ans,
deux garçons plus jeunes, et un petit vieux monsieur poudré, en habit
ventre-de-biche, en culotte à boucles et bas chinés; tout cela assis
devant une pile d'assiettes blanches, une salière et des carafes. Faute
de mieux, le petit vieux paraît disposé à manger la pomme de sa canne,
qu'il promène continuellement de son nez à sa bouche.

«Tableau de famille!» dit tout bas Victor à Dufour.--«Oui, tableau d'une
famille qui est venue se divertir à Saint-Cloud. J'en rirais bien, si je
n'étais pas affamé comme eux.»

Une sixième personne vient bientôt se joindre à la famille. Dufour la
reconnaît: c'est la grande femme qui avait disputé si long-temps le
plat de gibelotte. Elle entre dans la salle comme une furieuse; son
bonnet de côté, les traits renversés et le nez plein de tabac. Elle se
jette sur une chaise devant le petit homme poudré, en s'écriant: «C'est
une indignité!... je suis outrée... Ah! il n'y a plus ni respect ni
galanterie chez les hommes!

»--Est-ce qu'on t'a manqué, Poupoule?» dit le petit vieux en regardant
d'un oeil effaré la pomme de sa canne.--«Oui, monsieur, oui, on m'a
manqué... Me disputer un plat!... à une femme!.... Je le tenais
pourtant; et certes je ne l'aurais pas lâché, si une grosse bête n'était
venue se jeter entre nous!.... Tout est tombé sur l'escalier.»

Dufour te contente de regarder Victor en souriant, et il continue
d'essuyer son chapeau. Mais la grande dame est trop exaltée pour faire
attention à lui.

«Tu ne rapportes donc rien, maman?» disent les petits garçons d'un ton
pleurard.--«Rien du tout. Et votre père qui reste là, qui ne se remue
pas pour nous avoir à dîner!... Mais, Poupoule, c'est toi qui m'avais
dit de garder les enfants. Veux-tu que je descende à la cuisine?--Oui,
monsieur, oui, descendez. Quant à moi, j'en ai assez.... je n'irai
plus... Ah! Dieu! j'en ai par-dessus la tête de votre Saint-Cloud!...
C'est pour ces demoiselles que j'y suis venue; mais elles ne m'y
rattraperont pas. Cependant je veux dîner; je ne sors pas d'ici sans
cela.»

Les deux jeunes filles se tenaient bien droites, les yeux baissés,
n'osant murmurer ni se plaindre, quoiqu'elles eussent mieux aimé se
promener à la fête et se priver de dîner que de passer les plus belles
heures de la journée assises devant une table sur laquelle il n'y avait
que des assiettes blanches.

Le petit monsieur poudré était descendu en tenant toujours sa canne à la
main, quoique rien dans sa personne n'annonçât qu'il voulût s'en servir
d'une manière hostile pour se faire donner des vivres. La maman
grommelait entre ses dents, promenant ses regards sur les autres tables,
et ayant l'air de vouloir chercher querelle aux personnes qui
mangeaient; enfin, les petits garçons s'amusaient à mêler le sel avec
le poivre.

Victor était parvenu à parler à un garçon; il lui avait mis cinq francs
dans la main, et le garçon lui avait assuré qu'il dînerait. Dufour
essuyait toujours son habit avec son mouchoir, regardant de temps à
autre Poupoule, dont il aurait voulu croquer les traits et la pose.

Dix minutes s'écoulent. «On se moque de nous, dit Dufour, ce garçon a
pris ton argent, parce que les garçons traiteurs prennent toujours, mais
je gage qu'il ne pense plus à nous.--Et ces pauvres jeunes filles,
reprend Victor, elles sont là depuis plus long-temps que nous, et elles
n'osent pas se plaindre... elles me font de la peine.--Moi, leur mère me
fait peur; je crois qu'elle me reconnaît pour la grosse bête qui a fait
tomber son plat.»

En ce moment, le petit monsieur revient, portant quelque chose devant
lui.

«Ah! voilà papa! s'écrient les petits garçons, et il apporte quelque
chose.»

En effet, le petit homme apportait des verres et des couteaux qu'il
pose sur la table en disant: «Je n'ai pu avoir que cela.... mais on m'a
bien promis que j'aurai peut-être de la matelotte.... on est allé
pécher.... c'est en face... nous sommes devant la rivière...

»--M. Mouron, s'écrie sa femme, vous vous laissez berner comme un
enfant! vous n'avez jamais su vous montrer; vous avez encore le front de
nous apporter des couteaux... pourquoi faire, monsieur? pourquoi faire,
s'il vous plaît?--C'est pour couper ce qu'on nous donnera...--Pour
couper... pour couper... ah! je vois que nous passerons la soirée
ici.--Mais, Poupoule, aurais-tu voulu que j'allasse pêcher moi-même...
alors je....--Taisez-vous, vous me faites mal.»

M. Mouron se tait; il va se rasseoir devant la pile d'assiettes et se
remet à lécher la pomme de sa canne. Les deux demoiselles ne disent
rien, mais elles se regardent; ces paroles de leur mère: _Nous passerons
la soirée ici_, les ont fait frémir; elles jettent à la dérobée un
coup-d'oeil sur ce parc dans lequel tant de monde se promène, et où
elles espéraient montrer leur belle robe du dimanche; puis elles
reportent tristement leurs regards sur cette table devant laquelle elles
ont déjà passé deux heures. Victor observe tout cela, il plaint ces deux
jeunes filles; et, en vérité, l'intérêt que leur tourment lui inspire
est bien pur, car les demoiselles Mouron ne sont pas jolies: elles
ressemblent à leur mère.

Le garçon traiteur arrive apportant deux plats à la fois: son entrée
fait sensation; chacun le regarde avec anxiété, on veut savoir à quelle
table il portera cela. C'est devant Victor et Dufour que les deux plats
sont posés, ainsi que du pain et une bouteille de vin. Madame Mouron a
fait un mouvement comme pour sauter sur les plats, mais elle est
retombée comme anéantie sur sa chaise. Les deux jeunes filles sont
consternées; les petits garçons pleurent; M. Mouron enfonce dans sa
bouche la moitié de la pomme de sa canne.

«En vérité, dit Victor, il n'y a pas moyen de tenir à cela, Dufour; je
suis sûr que tu m'approuveras.» Et sans attendre que son ami lui
réponde, le jeune homme fait passer devant la famille Mouron tout ce que
le garçon vient de leur apporter, en disant: «Vous permettez, madame....
Il y a trop long-temps que votre famille...... Moi et mon ami nous
tâcherons de dîner plus tard.»

Madame Mouron ne sait pas où elle en est, elle regarde tour à tour les
plats et Victor; elle est tellement saisie qu'elle ne peut encore
répondre... Les deux demoiselles ont remercié avec leurs yeux qui sont
presque devenus beaux de plaisir. Quant à M. Mouron, il s'est débarrassé
la bouche de sa canne, et se lève pour saluer Victor, auquel Dufour
donne des coups de pied par-dessous la table en murmurant: «Eh bien!...
qu'est-ce que tu fais donc?.... Il donne notre dîner à présent....

»--Ah! monsieur,» s'écrie madame Mouron qui vient de retrouver la
parole, «ce que vous faites pour nous est d'une galanterie.... d'une
politesse... mais si vous vouliez partager le dîner avec nous?--Non,
madame, non, je vous remercie; vous n'en avez pas trop pour six, et
certainement il n'y en aurait pas assez pour huit, nous pouvons
attendre..... N'est-ce pas, Dufour, que tu n'es pas si pressé de
dîner?....

»--Non.... je ne suis pas pressé,» répond Dufour en faisant la grimace:
«d'ailleurs, il est bien juste que je cède mon dîner à madame, puisque
je suis la grosse bête qui a fait tomber le plat qu'elle disputait en
bas.»

Madame Mouron se pince les lèvres; elle est embarrassée; son mari répond
avec bonhomie: «Monsieur, il ne faut pas que cela vous fâche. Poupoule a
dit cela de vous... comme elle l'aurait dit de moi.... elle ne m'appelle
guère autrement!...--Cela ne m'a aucunement fâché, M. Mouron; dînez, je
vous en prie, ainsi que votre famille; quant à moi, j'ai reçu une
gibelotte sur la tête, je crois, que c'est tout ce que je prendrai ici.»

Comme Dufour achevait ces mots, deux nouveaux personnages entrent dans
le salon; ce sont deux petits maîtres: l'un, qui est fort jeune, s'écrie
en apercevant Victor: «C'est M. Victor Dalmer... Heureuse
rencontre!... Vous êtes donc venu aussi à la fête de Saint-Cloud?»

Pendant que Victor répond au nouveau-venu, Dufour examine ces messieurs
qui viennent d'entrer. Celui qui presse la main de Victor est mis avec
beaucoup de recherche; sa figure n'annonce guère plus de vingt ans; il
est joli garçon, sa tournure est distinguée, et sa physionomie
expressive; ses yeux pleins de feu semblent dénoter un caractère ardent,
des passions vives, et plus d'étourderie que de raison. L'autre monsieur
est plus posé, il approche de la trentaine; c'est un bel homme, bien
fait, d'une jolie figure, mais dans ses manières, et dans l'expression
de sa physionomie, il y a quelque chose d'affecté, de composé; on dirait
qu'il s'étudie à se donner un air noble, distingué, et qu'il craint de
se tremper. Sa mise n'est pas entièrement à la mode: avec un habit neuf
et un gilet bien frais, il a un pantalon de tricot à côtes, qui, à la
vérité, dessine très-bien ses formes, mais semble avoir été fait et
porté depuis fort long-temps.

Cependant ce monsieur se cambre, s'efface avec une suffisance, une
impudence capables de faire revenir la mode des pantalons de tricot. Il
jette dans le salon quelques regards dédaigneux, puis se rapproche de
son compagnon en lui disant: «Mon cher marquis de Bréville, il ne faut
pas songer à dîner ici;... c'est trop mêlé,.... trop peuple aujourd'hui.
Allons chez Legriel, au moins cela a l'air d'un restaurateur, on peut
s'y reconnaître.

»--Avez-vous dîné, messieurs?» dit le jeune homme en regardant Dufour et
Victor.«--Pas encore; nous attendons..... nous espérons!...--Eh bien!
venez avec nous chez Legriel, nous dînerons ensemble, et nous tâcherons
de rire un peu.--Qu'en dis-tu, Dufour?--Moi,... oh! je le veux bien! Je
n'ai pas été heureux chez ce traiteur-ci; je suis curieux de voir ce qui
m'arrivera chez l'autre.»

Ces messieurs se lèvent, et se disposent à suivre les derniers venus.
Victor se retourne pour saluer la famille Mouron, qui lui fait de
grandes révérences. Sur un signe de sa femme, M. Mouron tire de sa poche
des adresses gravées, et en présente plusieurs à Victor, tandis que
Poupoule lui dit: «Mon mari est coutelier, monsieur; et si jamais nous
pouvions, à Paris, vous être agréables, nous n'oublierons pas ce que
vous avez fait pour nous aujourd'hui.»

Victor s'incline, met les adresses dans sa poche, et se hâte de suivre
sa société.




CHAPITRE II.


Quelques détails.


«Qu'est-ce que c'est que ces deux messieurs?» dit Dufour en prenant le
bras de Victor, et en suivant d'un peu loin ceux qui les faisaient
changer de traiteur, «Moi, j'aime beaucoup a savoir avec qui je suis.

»--Le plus jeune est Armand de Bréville, fils du marquis de Bréville,
qui eut d'un premier mariage une fille et le fils qui est devant nous.
Ayant perdu sa première épouse fort jeune, le marquis se remaria avec
une demoiselle noble et très-jolie, dit-on, mais qui n'avait rien. M. de
Bréville ne goûta qu'un an les douceurs de cet hymen; il mourut des
suites d'une chute de cheval, étant à peine âgé de quarante ans, dans
sa terre de Bréville, située auprès de Laon, en Picardie, où il
demeurait avec sa famille. Il laissa ses deux enfants, alors fort jeunes
encore, sous la tutelle de leur belle-mère. Mais, contre l'usage, ou du
moins en dépit de la prévention qu'inspire souvent une belle-mère, il
paraît que madame de Bréville eut une véritable tendresse pour les
enfants de son mari, qu'elle nommait les siens: il est vrai que l'hymen
ne lui en avait pas donné d'autres. Elle eut d'eux les plus grands
soins; elle passait sa vie à surveiller leur éducation. Ne quittant
jamais la terre de Bréville, où elle avait perdu son mari, ne recevant
que quelques voisins, n'amant point dans le monde, madame de Bréville ne
connaissait pas d'autre bonheur que d'avoir auprès d'elle les enfante de
son mari. C'est d'Armand que je tiens tous ces détails, car je n'ai
jamais connu personne de sa famille; mais il ne parle de sa belle-mère
qu'avec attendrissement, et cela fait l'éloge de son coeur.

»--Est-ce qu'elle est morte aussi, cette rare belle-mère?--Oui. Elle
mourut huit ans environ après son mari. Alors un parent éloigné fut
nommé tuteur des enfants. Armand fut envoyé au collége, et sa soeur mise
dans un pensionnat. Mais depuis quelques mois le jeune homme est majeur,
maître de sa fortune, et il a tout-à-fait secoué le joug de son tuteur.
Il a un violent amour du plaisir..... On voit qu'il s'y livre avec
ardeur, et qu'il veut se dédommager de la vie sage et rangée que lui
faisait mener son tuteur, depuis qu'il l'avait retiré du collége. Mais à
vingt-et-un ans il est bien naturel de désirer s'amuser..... C'est la
fougue de l'âge!... cela se calmera.--Est-ce qu'il est fort riche?--Il
paraît que M. de Bréville avait vingt mille livres de rentes. N'ayant
pas eu d'enfants de son second mariage, Armand et sa soeur n'ont eu à
partager qu'entre eux. Dix mille livres de rentes, c'est fort gentil
pour un jeune homme.--Oui, ça serait même fort gentil pour un homme de
trente-six ans. Moi, qui n'en ai que trente-quatre, je me trouverais
égal au grand-turc, si j'avais dix mille francs de rentes, parce que
j'ai de l'ordre, de l'économie; et, quoique j'aime à m'amuser, je ne
dépenserais jamais plus que mon revenu... Il m'a fallu donner bien des
coups de pinceau pour amasser les deux mille deux cents francs de rentes
que j'ai maintenant, et pourtant, avec cela, je m'amuse, je ne fais pas
un sou de dettes; et il y a des gens qui, avec dix mille francs de
revenu, ne se trouvent pas de quoi vivre, doivent de tous cotés, et vont
souvent en prison.

»--J'espère qu'Armand ne fera pas ainsi: c'est un bon petit
garçon.--D'où le connais-tu?»--C'est chez ma tante que nous nous sommes
liés, l'année dernière; son tuteur l'y menait quelquefois. On ne s'amuse
pas beaucoup chez ma tante; il faut faire le vingt-et-un sans rire, et
le boston sans parler. Armand préférait causer avec moi; il aimait ma
conversation; il m'appela bien vite son ami... A vingt-et-un ans tu sais
qu'on prodigue ce titre-là, et que l'on croit à l'amitié comme à
l'amour.--Oui, c'est l'âge des illusions.--Cependant, depuis quelque
temps je le vois beaucoup moins; je ne lui en fais aucun reproche. Lancé
dans le tourbillon des plaisirs, il n'a pas un moment à lui!--Et sa
soeur, est-elle jolie?--Je ne la connais pas; elle a deux ans plus que
son frère, et il y a déjà cinq ans qu'on l'a mariée à un gentilhomme
nommé M. de Noirmont. Il paraît qu'ils habitent la province, où Armand
n'est pas pressé d'aller les voir.

»--Maintenant passons au second personnage. Quel est ce beau monsieur
qui est avec Bréville? est-ce aussi un marquis? En tout cas je croirais
que c'est un noble de contrebande. Malgré son affectation à se donner de
grands airs, à tenir sa tête en arrière et à regarder tout le monde
comme s'il cherchait à qui il veut donner un soufflet; il perce
là-dessous des manières de mauvais lieux, des habitudes d'estaminet...
C'est un joli garçon;... mais il a une de ces figures... auxquelles je
ne voudrais pas prêter de l'argent...--Oh! toi, tu te méfies de tout
le monde!... Je ne connais guère ce monsieur plus que toi. Je l'ai
rencontré quelquefois; il était avec Armand: je sais qu'il se nomme de
Saint-Elme; il est très-riche, à ce que m'a dit le jeune de
Bréville.--Ah!... pour un monsieur très-riche, et qui se donne de si
beaux airs, il a un pantalon qui n'est guère de saison.... Que j'aie un
pantalon comme ça, moi artiste, moi peintre, à la bonne heure, on n'y
fera pas attention,... avec ça que j'ai de ces tournures qui passent
dans la foule!... Mais un beau-fils!... un homme qui ne peut pas dîner à
la Tête-Noire!... c'est drôle!... Du reste, il est bien fait, ce
monsieur, il a de belles rotules; je suis comme David, je fais attention
aux rotules. Mais sa figure ne m'est pas inconnue: il me semble l'avoir
vue quelque part... Je crois que c'est dans un restaurant à vingt-deux
sous, où j'allais souvent il y a six ou sept ans,... parce qu'alors je
dépensais beaucoup en modèles, en études, et qu'il fallait économiser
d'un autre côté.--Qu'un peintre qui commence, qu'un homme qui veut
économiser aille dîner à vingt-deux sous, c'est fort bien; il y a
d'ailleurs de très-honnêtes gens qui ne dînent pas du tout. Mais tu veux
qu'un jeune homme riche... M. de Saint-Elme, aille dîner là...--Oh!
c'est qu'alors il ne se serait pas donné de grands airs, et même ne
s'appelait pas Saint-Elme; il y a des gens qui ont un nom pour chaque
quartier où ils vont. Au reste, je peux me tromper; mais, nous voici
chez Legriel, tâchons enfin de dîner, ça ne me ferait pas de peine.»

Ces messieurs venaient d'arriver chez le restaurateur _fashionable_ de
Saint-Cloud. La foule est là comme à la Tête-Noire, mais non point de
cette foule qui boxe pour un fricandeau et une matelotte; il y a des
équipages à la porte, dans la cour. C'est la belle société qui vient
dîner là: remarquez que je dis la belle et non pas la bonne: c'est que
parmi la belle, il y a beaucoup de femmes entretenues et d'habitués de
Frascati; mais enfin l'élégance, la tournure, les formes séduisantes
sont là, et c'est beaucoup. Quand une étoffe est jolie, elle me plaît,
et je n'ai pas toujours besoin de chercher à savoir ce qu'elle cache; on
me dira que sous une enveloppe grossière je puis trouver un fort galant
homme; je n'en doute pas, mais je préférerais pourtant le trouver sous
des formes aimables.

M. de Saint-Elme entre le premier chez le traiteur en disant:
«Messieurs, laissez-moi faire,... je vous réponds que nous aurons un
cabinet... J'ai les garçons à mes ordres ici;... j'y ai dîné si
souvent!.... c'est un traiteur qui a plus de mille écus à moi!

»--S'il a dépensé mille écus ici, se dit Dufour, ce n'est donc pas lui
que j'ai vu à mon ordinaire de vingt-deux sous.»

M. de Saint-Elme appelle les garçons par leur nom de baptême; il crie,
s'emporte, veut un cabinet, à tel prix que ce soit; il fait venir le
maître de la maison: celui-ci arrive, croyant que c'est un prince qui
est descendu chez lui, parce qu'il suppose qu'un prince seul doit se
permettre de faire autant de tapage.

«Comment, mon cher ami, dit M. de Saint-Elme, vos garçons me répondent
qu'il n'ont pas de cabinet; me dire cela, à moi, qui viens toutes les
semaines chez vous dépenser un argent fou.... Allons, cela ne peut pas
être ainsi.»

Le restaurateur regarde le grand monsieur, comme on regarde quelqu'un
dont on cherche en vain à se rappeler; mais comme le bruit, la
suffisance imposent toujours (surtout chez les traiteurs), on met tous
les garçons sur pied, et on parvient à trouver un petit salon libre pour
les quatre convives.

«Vous le voyez, messieurs,» dit le jeune Bréville en se mettant à table,
«il ne fallait que suivre Saint-Elme..... Je ne sais pas comment il
fait, mais rien ne lui résiste, il réussit à tout ce qu'il veut!....

»--Oh!... cela tient à beaucoup d'habitude de ces sortes de maisons,»
répond le grand monsieur en se balançant sur sa chaise. «Eh! mon Dieu!
messieurs, quand vous aurez comme moi mangé deux ou trois cent mille
francs, vous ne serez plus empruntés pour vous faire servir.

»--Je réponds bien que je ne les mangerai pas, se dit Dufour. Peste,
voilà un homme qui parle de cent mille francs comme je parlerais d'un
rouleau de pièces de quinze sous!»

Et le peintre prend la carte, fronçant le sourcil à l'article des prix.
Mais Saint-Elme a déjà donné des ordres au garçon, et la carte n'a pas
été consultée.

«Voilà un homme avec lequel nous allons nous enfoncer,» dit tout bas
Dufour à Victor.--«Allons, mon ami, pour une fois, tu n'en mourras
pas!....--C'est juste, je n'en mourrai pas; mais au moins je veux bien
dîner.»

On sert à ces messieurs les mets les plus recherchés, les meilleurs
vins. Dufour se laisse aller au plaisir de la table; cependant, tout en
portant à ses lèvres son verre plein de beaune, première qualité, il se
dit encore: «Voilà un dîner qui coûtera cher. Cet homme-là va vite!...
Il faudra donner bien des coups de pinceau pour réparer le dommage!»

Le dîner est très-gai. Le jeune Bréville ne voit, ne rêve que plaisir;
il a plusieurs intrigues en train; il espère trouver le soir, au bal du
parc, une des plus jolies femmes de la Chaussée-d'Antin, qui a promis de
lui sacrifier un Anglais qui l'accable de présents, mais qui lui donne
le _spleen_. Victor sourit aux transports amoureux d'Armand; quoique
jeune encore, Victor connaît les femmes, mais il ne parle jamais de ses
triomphes ni de ses conquêtes; il n'est pas amateur de femmes
entretenues, telles à la mode qu'elles soient; il sait que si l'on
trouve le plaisir avec ces dames, on y rencontre bien rarement l'amour.
Mais il ne veut pas chercher à désabuser Armand sur le sentiment qu'il
croit avoir inspiré à plusieurs femmes galantes; il pense que le temps
se chargera de ce soin.

Dufour cause peu: prévoyant que le dîner lui coûtera cher, il vent au
moins s'en donner pour son argent. Tout en mangeant, il écoute. C'est
presque toujours Saint-Elme qui parle, c'est lui qui tient le dé; il ne
laisse jamais languir la conversation; il sait tout, a été partout.
Peinture, musique, poésie, botanique, astronomie, histoire,
philosophie, nécromancie, il parle sur tout cela avec une facilité, une
aisance qui étonnent, un aplomb, qui entraîne, et jetant dans sa
conversation les mots techniques, les termes de l'art, il achève
d'étourdir, d'éblouir son monde.

«Il est fort aimable et fort instruit,» dit tous bas Victor à
Dufour.--«Ou il a du moins terriblement d'assurance,» répond l'artiste.

En causant science, beaux-arts ou modes, M. de Saint-Elme trouve
toujours l'occasion de parler de lui. Si l'on s'occupe d'une jolie
actrice, il fait entendre qu'il a eu ses faveurs; on cite un poème
nouveau, il en connaît beaucoup l'auteur, il lui a donné fréquemment des
conseils pour son ouvrage; il y a même dedans une foule de vers qui sont
de lui; nomme-t-on un grand personnage, il le connaît particulièrement;
il va chez les ministres sans demander d'audience; il dispose des
places, des emplois; il n'y a que pour lui qu'il ne veut rien.

Le jeune de Bréville écoute tout cela comme les bonnes femmes écoutent
un pharmacien. Victor laisse parler Saint-Elme; il sourit quelquefois,
mais son sourire n'a rien de méchant. Dufour ne montre pas autant de
crédulité; il examine Saint-Elme d'un air ironique, et murmure entre ses
dents: «Est-ce que cet homme-là nous prend pour des imbéciles?»

En regardant un moment à la fenêtre qui donne sur le parc, Armand
s'écrie: «Voilà de Montclair qui passe.... il est avec une fort jolie
femme...

»--Ah! oui, je la connais... je sais ce que c'est,» dit Saint-Elme d'un
air malin après s'être penché vers la fenêtre, «c'est une petite femme
fort passionnée dans le tête-à-tête..... mais rien à dire après....
point d'esprit! point de finesse.... J'en ai eu bien vite assez.

»--Montclair a un habit parfaitement fait et qui va fort bien,» reprend
le jeune de Bréville en regardant toujours dans le parc.

«--Oui, répond Saint-Elme; je lui ai procuré mon tailleur, auquel je
donne souvent des idées pour les couleurs, les coupes qu'il faut
changer...

»--C'est sans doute vous, monsieur, qui lui avez donné l'idée de votre
pantalon,» dit Dufour avec un grand sang-froid et en se servant une
seconde fois de la charlotte aux confitures.

Le bel homme se pince les lèvres et semble un instant déconcerté, mais
il reprend bien vite son air d'aisance et répond: «Oui... c'est moi qui
ai voulu faire reprendre les pantalons de tricot; je trouve que cela est
fort joli... et quand on est bien fait, cela sied.

»--Je suis fort aise qu'on en reporte; j'en avais un tout pareil au
vôtre il y a neuf ans.... Si les rats ne l'ont pas mangé, je le
remettrai cet hiver...»

Saint-Elme s'empresse de changer la conversation; bientôt il demande du
champagne.

«--Du champagne! dit Dufour, mais il doit être fort cher ici.--Que nous
importe, répond Saint-Elme, pourvu qu'il soit bon!--Messieurs, il
m'importe, à moi!... Je ne suis pas un millionnaire!... je suis un
modeste artiste, un peintre de paysage; j'aime beaucoup à m'amuser, mais
pourtant je ne puis pas trancher du grand seigneur...

»--Monsieur,» dit Armand de Bréville en s'adressant d'un air gracieux à
Dufour, j'espère que vous voudrez bien me permettre, ainsi que Victor,
d'être aujourd'hui votre amphitrion je vous ai emmenés d'où vous étiez,
il est bien juste que je vous offre à dîner.

»--Monsieur,» répond le peintre en s'inclinant, «je vous remercie
beaucoup de votre politesse, mais je n'accepte jamais à dîner que des
personnes que je connais, et je n'ai pas encore l'avantage d'être de vos
amis.--J'espère que vous voudrez bien le devenir, monsieur.--C'est
beaucoup d'honneur que vous me faites, mais alors seulement j'accepterai
vos invitations.--Ah! monsieur Dufour... je vous en prie.

»--Mon cher de Bréville,» dit Victor en interrompant le jeune homme,
«vos instances seront vaines; vous ne connaissez pas Dufour; il est fort
bon garçon, mais un peu susceptible, surtout quand il ne connaît pas les
personnes. Je suis cette fois de son avis: que vous nous invitiez à
déjeûner, à dîner chez vous tant que vous voudrez, c'est fort bien;
mais en partie de campagne, de plaisir, il faut toujours que chacun paie
son écot; on est plus libre alors, et on s'amuse mieux.--Allons,
messieurs, je n'insiste plus.»

Pendant cette conversation, M. de Saint-Elme a demandé des cure-dents et
a paru très-occupé de sa bouche. On apporte du champagne; il le verse,
en donnant à ces messieurs des leçons sur la manière de faire sauter le
bouchon.

On demande la carte: elle se monte à 66 francs. Victor et son ami
jettent chacun 17 francs sur la table; Dufour remarque que le bel homme
ne jette rien, et se hâte de se lever, laissant le jeune de Bréville
solder le garçon.

Le jour commence à tomber lorsque ces messieurs retournent dans le parc.
Ils se dirigent vers le bal, qui est commencé depuis long-temps. Il y a
foule à la danse, où la société est très-mêlée. Ce c'est que lorsque la
soirée est avancée que les bals champêtres deviennent jolis, parce
qu'alors ils ne se composent plus que de personnes à équipages et de
celles qui habitent des compagnes aux environs.

Armand cherche la jolie femme qui lui a donné rendez-vous. Le beau
Saint-Elme semble bien aise de se faire voir. Il entraîne le jeune
Bréville à travers la foule, perce les groupes, traverse les quadrilles,
et ne demande jamais excuse.

«Mon cher Victor,» dit Dufour après avoir traversé deux fois le bal,
«est-ce que tu tiens à rester ici?--Pas du tout!--Quant à moi, je
t'avoue que je ne me soucie pas d'avoir l'air, d'être le carlin de M. de
Saint-Elme. Je suis venu à Saint-Cloud pour m'amuser: allons dans le
parc; laissons ces messieurs. Le plus jeune ne pense qu'à ses amours;
quant à l'autre.... je crois qu'il est difficile de savoir ce qu'il
pense.--Monsieur Saint-Elme ne te plaît pas?--C'est que je trouve qu'il
a une suffisance qui frise l'impertinence.--Il a de l'esprit.--Oui... ou
du moins il a du jargon, de la mémoire... ce qui n'est pas du tout la
même chose. Combien de fois, dans le monde, n'ai-je pas entendu vanter
l'esprit de gens qui n'avaient que ce babil, ce jargon de société, sous
lequel on est tout étonné de ne trouver que du vide lorsqu'on veut
creuser plus avant!--Tu conviendras, au moins, qu'il est instruit, qu'il
a des connaissances....--Des connaissances!... parce qu'il parle sur
tout et qu'il se sert adroitement des mots techniques, sait le langage
des artistes, des ateliers... Cela ne me prouve pas encore qu'il soit
véritablement instruit. Ceux qui le sont réellement n'ont pas l'habitude
de vous jeter ainsi leur science au nez.... ils la gardent pour eux.
Mais beaucoup de gens apprennent la superficie des choses pour pouvoir
parler de tout, faire les connaisseurs, et imposer à la multitude, qui
accorde toujours de l'esprit, de l'érudition aux bavards, tandis que
c'est justement des bavards dont il faut se méfier, parce qu'ils sont
naturellement menteurs. Je ne dis pas que M. Saint-Elme ne soit point un
homme d'esprit, et qu'il n'ait pas vraiment de l'instruction; je ne le
connais pas encore assez pour le juger. Je trouve seulement qu'il
tranche sur tout, et vous coupe à chaque instant la parole pour débiter
des fadaises ou des histoires qu'il semble faire en parlant. Toi, tu
écoutes cela avec un sang-froid étonnant; tu as l'air de croire tout ce
qu'on te dit.

»--Et pourtant, mon cher Dufour, je ne suis pas plus crédule que toi;
mais que veux-tu, cette habitude de vous couper la parole est si commune
dans le monde!.... Il y a tant de gens qui se croient apparemment seuls
bons à entendre, puisqu'ils ne veulent jamais laisser parler les
autres!.... Il y en a qui le font sans intention, sans s'apercevoir de
leur manque de savoir-vivre: ce que vous leur contez ne vaut jamais ce
qu'ils vont vous dire. Si vous parlez d'un événement qui vous est
arrivé, cela leur rappelle sur-le-champ dix événements beaucoup plus
drôles, et ils ne vous laissent pas le temps d'achever pour vous conter
les leurs. Ah! mon pauvre Dufour, s'il fallait se fâcher de tout cela,
on aurait trop à faire! Moi, qui ne suis pas bavard, je laisse les
autres dire; et ce qu'il y a de mieux, c'est que j'ai l'air de les
croire. _Ça leur fait tant de plaisir et à moi si peu de peine!_... Le
mot de mademoiselle _Gaussin_ peut s'appliquer souvent.--Je n'ai pas ta
patience; je ne suis pas bavard, mais quand je parle, je veux qu'on me
laisse finir.--Ah! c'est entre amants qu'il est permis de
s'interrompre... de se couper la parole! Cela prouve qu'on a beaucoup de
choses à se dire.--C'est juste.... Entre époux on ne se la coupe
jamais!...»

Tout en causant, Victor et Dufour se sont éloignés du bal. La grande
allée du parc commence à être moins cohue. Les habitants de la rue
Saint-Denis et Saint-Martin, qui veulent ouvrir de bonne heure leur
boutique le lendemain, sont déjà en coucou sur la route de Paris.
Beaucoup de couples vont achever la fête dans une partie du parc moins
fréquentée; il ne reste plus que la grosse gaieté en déshabillé, en
bonnet rond, se promenant encore par bandes de dix ou douze, comme le
matin; puis les jeunes gens qui veulent faire des farces, comme M.
Pinçon; puis les grisettes, qui cherchent des aventures; puis les
garçons tailleurs, qui chantent en choeur; puis enfin les personnes qui
veulent respirer l'air, après n'avoir pris que de la poussière.

«Sais-tu bien, Victor, que j'ai déjà dépensé vingt francs aujourd'hui»
dit Dufour en tâtant son gousset: «dix-sept pour dîner, deux francs de
voiture, et vingt sous de macarons à la reine....--Et tu ne t'es pas
amusé pour ton argent?...--Je ne dis pas; mais vingt francs, et nous ne
sommes pas encore à Paris!.... Toi, tu es riche!.... Tu as un père qui a
huit mille livres de rente... Tu es fils unique!.... Tu t'en
moques!--Dieu merci! mon père, quoique âgé de soixante ans, se porte à
merveille; j'espère bien ne pas hériter de long-temps!--Je le crois....
Je connais ton coeur; je sais que tu aimes tendrement ton père. Mais je
veux dire que M. Dalmer, qui vit retiré dans sa campagne près d'Orléans,
ne dépense pas le quart de son revenu, et qu'il t'envoie de l'argent
quand tu en veux...--Oh! quand je veux!... c'est beaucoup dire!.... Mon
père n'est pas content de moi, parce que je n'ai pas voulu épouser une
demoiselle fort riche qu'il me destinait.... Elle n'était pas mal...
mais des manières de province et une prétention!... Cela ne me convenait
pas. D'ailleurs, j'ai tout le temps de me marier... Tiens, vois donc ces
deux femmes devant nous; leur tournure est assez gentille.--Oh! ce sont
des grisettes.... et moins que cela peut-être.--Doublons le pas pour
voir leur figure.»

Les deux amis marchent plus vite pour dépasser deux femmes en chapeaux
de paille, et mises assez modestement, qui se promenaient dans le parc,
s'arrêtant souvent devant les boutiques et causant assez haut pour être
entendues à quelques pas.

Il était nuit, les boutiques seules éclairaient la promenade, il n'était
pas facile de distinguer des traits sous un chapeau.

«Elles sont laides, dit Dufour.--Non, elles sont gentilles, dit
Victor.--Deux femmes qui se promènent sans homme à près de dix heures
dans le parc de Saint-Cloud, ça ne peut pas être grand'chose.--Que nous
importe, nous ne voulons pas en faire nos maîtresses.... mais nous
pouvons rire un instant avec elles.--Pour rire un instant, passe!....
Quant à moi, ça n'ira pas plus loin.--Restons à côté d'elles..... nous
les entendrons causer.

»Lisa, il faudra bientôt nous en aller..... je crois qu'il est
tard....--Oh! nous avons le temps!.... pour une fois qu'on vient à
Saint-Cloud, il faut bien s'en donner un peu!... tant pire, nous sommes
parties de Paris à six heures, nous sommes arrivées à sept et demie; à
peine si nous avons vu quelque chose!.... attends, que je m'achète du
pain d'épices.--Tu en as déjà mangé deux morceaux.--J'en veux encore,
tant pire!...»

Mademoiselle Lisa achète un carré de pain d'épices qu'elle mange en se
promenant. Pendant qu'elle a fait cette emplette, pour mieux voir ces
demoiselles, Victor a acheté des macarons, et Dufour un mirliton.

«Eh bien!... tu les a vues, dit Victor; elles ne sont pas mal.--Pas bien
non plus!...--Tu es trop difficile.--Tu ne l'es pas toujours assez,
toi.--Parbleu! pour ce que j'en veux faire... Chut... écoutons... on
parle.....

»--Comme ce monsieur dans le coucou était galant avec moi, je suis sûre
que c'était un homme comme il faut, il sentait le musc!--Oh! qu'est-ce
que ça prouve? mon cousin le coiffeur sent toujours la vanille et le
jasmin, ça ne l'empêche pas de battre sa femme et ses enfants, et d'être
un mange-tout.--Oh! ma chère, ton cousin ne sent pas le musc, ce n'est
plus du tout la même chose. Si tu n'avais pas eu l'air si maussade avec
l'ami de ce monsieur... certainement que... enfin... ces messieurs nous
auraient peut-être procuré beaucoup d'agrément ce soir...--Ah! bien
obligée!... Il était gentil l'ami... il avait des mains noires comme un
chaudron... Moi, si je fais une nouvelle connaissance, je veux d'un
amant qui ait des gants; c'est ça qui est distingué!--Oh! Estelle, tu
fais la bégueule... on ne peut jamais s'amuser avec toi!... Dieu, comme
ce pain-d'épices me creuse!... j'ai toujours faim; je vais en acheter
encore un morceau.--Tu te feras mal.--Tant pire.

»--Mon cher Victor,» dit tout bas Dufour, «je te préviens que je ne
ferai pas la cour à celle qui mange tant de pain-d'épices... ça ne me
séduit pas du tout.--Attends... elles s'aperçoivent que nous nous
arrêtons encore.--Oh! tu peux te présenter avec tes macarons; à coup
sûr, tu seras bien accueilli. Moi, je vais leur parler en musique.»

Les deux demoiselles se remettent à marcher, mais en parlant plus bas
cette fois. Dufour joue _femme sensible_ sur son mirliton, et Victor
croque des macarons en s'écriant: «Voilà des masse-pains délicieux!...

»--Dieu! qu'il fait beau ce soir,» dit mademoiselle Lisa après avoir
jeté un petit coup-d'oeil de côté.--«Oui, mais je veux m'en aller...
Demain nous nous éveillerons tard, et madame nous grondera.

»--Ce sont des femmes de chambre!» dit Dufour en interrompant son air.

«Bah!» reprend celle qui mange le pain-d'épices, «nous arrivons toujours
les premières au magasin.

»--Alors ce sont des bordeuses de souliers,» dit le peintre, et il
abandonne _Femme sensible_ pour jouer: «_C'est demain la Saint-Crépin,
mon cousin._

»--D'ailleurs,» reprend mademoiselle Lisa, «on peut bien s'émanciper une
fois par hasard... C'est étonnant, j'ai toujours faim... Madame n'en
trouvera pas de douzaines comme moi pour trotter avec des cartons dans
tous les coins de Paris.

»--Ce sont des modistes, dit Victor.--Alors c'est une autre chanson...
il faut jouer: _Tu n'auras pas ma rose._

»--Qu'est-ce donc que ce _fluttayot_ qui nous poursuit avec son
mirliton?» dit mademoiselle Estelle.--«Ma chère, ce sont des messieurs
très-bien couverts... ils nous suivent depuis mon troisième
pain-d'épices... nous avons fait leur conquête... tiens-toi donc
droite... s'ils pouvaient nous ramener en voiture!...--Ah! moi, j'ai
peur des hommes le soir!...--Est-elle bête!... est-ce qu'un homme est
autrement fait pour que le soir?...»

Pendant ce dialogue, qui avait été dit très-bas, Victor a ouvert son sac
de macarons, il vient le présenter à mademoiselle Lisa en lui disant:
«Si vous vouliez en accepter quelques-uns, mademoiselle, je les ai
achetés à votre intention.»

Mademoiselle Lisa fait quelques façons, mais enfin elle plonge sa main
dans le sac de macarons; son amie en fait autant, et la connaissance est
bientôt établie. Pendant que Victor cause avec les deux demoiselles,
Dufour s'obstine à rester en arrière et à jouer du mirliton, quoique son
ami lui fasse signe d'avancer.

«Vous êtes seules à Saint-Cloud, mesdemoiselles? dit Victor.--Oui,
monsieur... nous sommes seules par accident... nous devions y trouver
neuf personnes de notre magasin... elles auront été retenues.--Vous êtes
dans le commerce, mesdemoiselles?--Oui, monsieur, nous sommes
découpeuses...--Ah! vous découpez des images.--Oh! c'te bêtise!» dit
mademoiselle Estelle; mais sa compagne lui donne un coup de coude dans
le côté et reprend: «Nous découpons les bordures de chales, monsieur; et
vous... êtes-vous dans le commerce!...--Mais non, je ne fais
rien.--C'est un état bien plus amusant.... Est-ce qu'il est avec vous ce
monsieur qui joue du mirliton?...--Oui... c'est un musicien de
l'Opéra.... il faut toujours qu'il joue de quelque chose.... Dufour,
viens donc offrir un bras à mademoiselle... on sait bien que tu es
excellent musicien, mais il ne faut pas te fatiguer ainsi.--Oh! ça, il
est sûr que si ce monsieur continue, il n'aura plus de vent en arrivant
à Paris!»

Dufour se décide à s'approcher de mademoiselle Estelle, à laquelle il
adresse quelques mots; mais bientôt il se penche vers Victor et lui dit
à l'oreille: «Ah! mon cher ami,.... la petite de gauche sent
l'échalotte d'une manière ignoble!....--Qu'est-ce que ça fait?... le
soir...--Le soir, l'odeur est la même!....--Nous allons leur faire
prendre des petits verres, ça leur ôtera ce goût-là.--J'aimerais autant
quitter tout de suite ces demoiselles.--Eh non! elles nous feront rire
en revenant....--J'espère que tu ne veux pas étudier les moeurs avec
celles-là?...»

On était alors revenu près du café. Victor offre d'y entrer; il fait
asseoir les deux demoiselles à une table en dehors, et leur propose du
punch, mais Lisa dit qu'elle meurt de soif et préfère de la bière. Ces
demoiselles se jettent sur la corbeille d'échaudés; tout en les avalant,
mademoiselle Lisa s'écria: «C'est dommage qu'on ne donne pas de
pain-d'épices ici; c'est bien bon avec la bière.»

Victor ne répond rien, mais il quitte la table, et, au bout de quelques
minutes, revient avec un énorme rond de pain-d'épices qu'il présente à
mademoiselle Lisa; celle-ci, pour prouver qu'elle est sensible à cette
galanterie, attaque sur-le-champ le grand rond, et Dufour dit tout bas
à Victor: «Tu lui en fais trop manger..., ça finira mal!»

La conversation s'anime: Victor aime à faire babiller les grisettes. La
plus âgée ne clôt pas la bouche, l'autre est moins bavarde, mais le peu
qu'elle dit annonce plus que de la simplicité.

«Bête comme une oie et empoisonnant l'échalotte, c'est gentil! dit
Dufour; jolie trouvaille à ramener à Paris....; j'aimerais mieux donner
le bras à madame Mouron.»

Ces demoiselles consentent à accepter des petits verres pour faire
couler la bière, et ensuite du punch pour faire passer les petits
verres. Le grand rond de pain-d'épices disparaît avec tout cela, et
mademoiselle Lisa demande au garçon des gâteaux de Nanterre, mais on ne
peut lui en procurer.

«Vois donc l'heure qu'il est, dit Dufour; si nous n'allions plus trouver
de voiture!--Allons-nous-en bien vite!» dit mademoiselle Estelle.

Lisa quitte à regret la table; Victor lui offre son bras, qu'elle
accepte. Mademoiselle Estelle reste immobile devant Dufour, qui jure
entre ses dents en maudissant Victor; enfin, il prend son parti, il
saisit le bras de la demoiselle, et la fait marcher au pas redoublé à
travers le parc.

Il est onze heures passées, le dernier coucou vient de partir au moment
où les deux couples arrivent sur la place, il n'y a plus que des
voitures bourgeoises qui attendent leurs maîtres. Dufour jure comme un
damné, Victor rit, mademoiselle Estelle pleure en disant à son amie:
«Là! c'est ta faute aussi.... tu n'en finissais pas de manger!...--Eh
bien!... est-elle bête!... elle pleure, à présent... nous reviendrons à
pied... tant pire!... il fait beau, ça nous promènera.

«--Que le diable t'emporte avec tes aventures, dit Dufour à Victor; j'ai
envie de pleurer aussi..., moi.--Veux-tu coucher ici?--C'est cela! avec
les découpeuses, peut-être! J'en serais bien fâché!... Allons, en route,
puisqu'il le faut;.... mais si je puis, en chemin, attraper une place de
lapin, je ne la manquerai pas...--Et tu m'abandonnerais, n'est-ce
pas?... Ah! tu en es capable!»

Pendant que ces messieurs se parlent, mademoiselle Lisa, après avoir dit
quelques mots à l'oreille de son amie, l'a emmenée vers un côté où la
lune n'éclaire pas. Dufour se retourne, et, ne voyant plus les deux
grisettes, s'écrie: «Elles ne sont plus là!... Ah! mon ami! il ne faut
pas les attendre, sauvons-nous!....--Mais ce serait mal de les laisser
ainsi?...--Oh! parbleu!... elles sont bien venues sans nous... En
route!»

Et Dufour se met en marche vers Paris; Victor le suit, tout en le priant
de s'arrêter. Mais ces messieurs n'ont pas fait trois cents pas qu'ils
entendent crier: «N'allez donc pas si vite!.... nous voilà....»

Dufour double le pas; c'est en vain, ces demoiselles les atteignent.
«--Comment! vous étiez en arrière, mesdemoiselles? dit le peintre;
j'étais persuadé que vous étiez devant, et nous courions après vous.

«C'est Estelle qui s'était trouvée incommodée.--Non! c'est toi,
Lisa!--Toi aussi!

«Il ne faut pas vous quereller pour cela, mesdemoiselles, dit Victor; il
n'est pas défendu d'être indisposé! mais prenez mon bras et continuons
notre route.»

Les grisettes se pendent au bras qu'on leur offre; on se remet en
marche. Dufour, de fort mauvaise humeur de soutenir mademoiselle
Estelle, la fait aller très-vite.

«Si tu nous jouais un peu de mirliton, dit Victor, cela embellirait
notre voyage.--Non, je ne suis plus en train.--Alors, ces demoiselles
devraient nous chanter quelque chose.--Oh! je n'ai pas envie de chanter,
moi.... ce pain-d'épices me fait un drôle d'effet!..... Et toi,
Estelle?--Moi, c'est le punch qui m'a bouleversée. Quand on n'est pas
habitué aux choses fortes?....

«--Je prévois que nous allons faire une route bien agréable,» dit tout
bas Dufour.

Arrivées à Boulogne, ces demoiselles veulent s'arrêter pour reprendre
haleine. On s'arrête, elle disparaissent; alors Dufour prend encore sa
course, malgré les prières de Victor, qui le suit cependant. Mais
bientôt ces demoiselles les rejoignent. Dans le bois de Boulogne,
nouvelle station, nouvelle disparition des grisettes, nouvelle fuite de
Dufour, qui est encore rattrapé.

«Pourquoi donc partez-vous toujours sans nous? dit mademoiselle
Lisa.--Ma foi, il paraît que ce soir j'ai des éblouissements, je me
figure toujours vous voir courir devant... n'est-ce pas, Victor?--Oui,
je l'ai cru aussi!»

Dans les Champs-Élysées, ces demoiselles veulent encore s'arrêter. Cette
fois, dès qu'elles sont éloignées, Dufour se met à courir de toutes ses
forces, Victor en fait autant. Ils arrivent, sans avoir repris haleine,
à la place de la Révolution.

«Pour cette fois, nous sommes sauvés! s'écrie Dufour. Ah! respirons un
peu; j'espère qu'elles ne nous rattraperont plus...--Ah! ah!... ces
pauvres filles! les laisser dans les Champs-Élysées!... à cette
heure!...--Si elles ne nous avaient pas rencontrés, ne seraient-elles
pas revenues seules?.... Parbleu! on ne les enlèvera pas, et, si cela
arrivait, elles en seraient enchantées.--C'est un trait d'écolier que
nous leur faisons là!--Ça leur apprendra à se méfier du pain-d'épices.
Ensuite, avoue, Victor, que ces demoiselles ne nous convenaient pas du
tout!--Crois-tu donc que j'aurais voulu pousser plus loin la
connaissance? Oh! c'est qu'avec ta manie de vouloir étudier les
moeurs..... tu veux observer tant de choses!--Tu te trompes, Dufour; je
ne crois pas que nous ayons fait du mal en causant, en riant avec ces
deux grisettes, et mes intentions se bornaient à cela. N'imite pas ces
censeurs austères, ces tartufes de moeurs qui jettent les hauts cris pour
les moindres plaisanteries, voient du libertinage, de la séduction dans
tout, et vous gratifient si vite du nom de mauvais sujet. En général,
ces gens si sévères, en apparence, valent beaucoup moins au fond que
ceux dont la conduite les scandalise si fort. L'homme qui cache ses
penchants sous un masque hypocrite, qui calcule ses séductions, ménage
la femme qui lui résiste et dénigre celle dont il ne veut plus, cet
homme-là est, à mon avis, le véritable mauvais sujet.

«--Eh! mon Dieu! mon cher Victor, ne te fâche pas!... je ne me fais
nullement ton censeur... Est-ce que je vaux mieux qu'un autre, moi?...
et si ces petites découpeuses avaient été jolies! mais elles ne
l'étaient pas. Adieu! voilà ton chemin, et voilà le mien.»

Les deux amis se séparent. Victor rentre chez lui, mais en se
déshabillant il fait tomber de sa poche plusieurs cartes; ce sont les
adresses de M. Mouron.

Il lit: _Au Rasoir qui coupe tout seul, Mouron, coutelier, fait tout ce
qu'il y a de plus nouveau, donne le fil au plus juste prix, etc., etc._

«Je ne pense pas avoir jamais besoin de cette adresse,» se dit Victor en
se couchant, «mais enfin gardons-en une... on ne sait pas ce qui peut
arriver. J'ai rendu un grand service à la famille Mouron, et on lit dans
certain opéra-comique: _Un bienfait n'est jamais perdu._»




CHAPITRE III.

Une soirée d'hommes.


Plusieurs mois se sont écoulés depuis la fête de Saint-Cloud. L'hiver a
ramené les bals, les soirées, le jeu; plaisirs plus dispendieux et moins
sains que ceux que l'on prend sur une pelouse verdoyante ou sous
l'ombrage d'un bois épais; mais s'il est des plaisirs pour tous les
âges, il en faut aussi pour tous les goûts; il y a des gens qui passent
leur vie, été comme hiver, à battre ces petits cartons inventés pour
distraire le roi Charles VI, et ceux-là ne trouveraient aucun charme à
un beau paysage, à l'aspect d'un soleil levant.

Victor et Dufour se voient toujours, mais moins souvent qu'en été.
Victor Dalmer, maître de son temps, va beaucoup dans le monde, suit
les bals, les soirées, les spectacles. Dufour, plus âgé et n'ayant rien
à attendre de ses parents, travaille pour augmenter sa réputation, et
économise pour grossir son revenu. Une amitié sincère le lie à Victor,
et si leur manière de vivre les tient éloignés l'un de l'autre, ils n'en
ont que plus de plaisir à se retrouver. Les personnes que l'on voit le
plus souvent ne sont pas toujours celles qu'on aime le mieux.

A l'époque du carnaval, Victor va un matin trouver Dufour dans son
atelier.

«--Eh bien! mon cher Dufour, qu'est-ce que nous faisons ce carnaval?
nous amusons-nous?--Ma foi!... comme tu vois, je m'amuse à finir un
petit tableau..... c'est une vue prise à Moret... au-dessus de
Fontainbleau... près du moulin... je mettrai là de petites figures, un
garçon qui gardera une vache... une jeune fille qui puisera de
l'eau...--J'aimerais mieux voir deux amants s'embrasser.--C'est ça!...
des polissonneries!... Je sais bien que tu aimerais mieux cela que des
vaches. Tu es toujours libertin?...--Ah ça, veux-tu une fois quitter les
études, ton atelier, tes palettes, et venir t'amuser?--Qu'est-ce qu'il
y a donc?--Hier, Armand de Bréville est venu me voir.....--Ah! ce jeune
homme de Saint-Cloud.....--Eh bien! est-il toujours passionné pour les
plaisirs?--Plus que jamais!... Je ne l'ai pas vu souvent cet hiver, mais
je sais qu'il a eu pour maîtresses les femmes les plus à la mode..... Il
mène bien vite sa fortune...--D'autant plus que s'il n'a, comme tu m'as
dit, que dix mille livres de rentes, il ne faut pas vouloir faire le
sultan avec ça!...--Il a pris cabriolet!--Et son bel ami, ce beau
monsieur qui commande si bien un dîner, qui débouche si élégamment le
champagne..... M. Saint-Elme ou _de_ Saint-Elme?--Il ne quitte pas
Armand, ils sont inséparables... Mais venons au but de ma visite: Armand
donne jeudi une soirée; en me priant d'y venir, il s'est souvenu de toi,
il m'a dit que tu lui ferais grand plaisir en y venant aussi.--Eh bien!
j'irai..... Au fait, ce jeune homme est fort poli, il ne m'a fait que
des honnêtetés. Nous l'avons quitté un peu brusquement à Saint-Cloud,
et je ne veux pas refuser son invitation... Ah ça, c'est bien vrai qu'il
m'a invité... tu ne prends pas ça sous ton bonnet?--J'étais sûr que tu
en douterais!..... tiens, voilà son invitation par écrit...--A la bonne
heure, j'aime mieux cela; c'est plus dans les règles..... Est-ce un bal
qu'il donne?--Non, une soirée d'hommes, sans façon; il y aura peut-être
deux ou trois dames... mais pas des dames à cérémonies.--Tant mieux! car
je ne suis pas habitué au grand monde, moi, je me suis concentré sur ma
palette... je ne vais jamais en soirée... J'y aurai l'air gauche.....
emprunté..... mais c'est égal... J'irai te prendre jeudi, à huit heures,
n'est-ce pas?--C'est trop tôt!... à neuf heures et demie...--Si tard!
c'est donc une nuit qu'on va passer?--Sans doute; à une soirée d'hommes,
on passe toujours la nuit. D'où diable sors-tu donc?--Alors, il nous
donnera à souper?--Sois tranquille, rien ne manquera, j'en suis
persuadé.--C'est convenu, jeudi à neuf heures, je serai chez toi.»

A l'heure indiquée, Dufour se rend chez Victor qui n'a pas encore
commencé sa toilette, et se dispose lentement à la faire.

«Tu m'avais dit que c'était une soirée sans façon, dit l'artiste, et tu
t'habilles.--Je m'habille sans façon.... Tu vois bien que je vais en
bottes. Je vois que tu ne seras pas prêt à dix heures et demie. Tu
comptes me faire aller en soirée à onze heures; je te préviens que tu te
trompes: j'irai me coucher, mais je n'irai pas chez ton jeune homme.
Quand je suis en train de rire, de m'amuser, que l'heure se passe, ça
m'est égal; mais je n'ai pas le courage d'aller chercher la plaisir
quand je sens le sommeil qui me gagne, et il m'est arrivé, au moment
d'aller à un bal qui commençait tard, de me fourrer dans mon lit, au
lieu de mettre le pantalon collant et les bas de soie que j'avais sortis
de l'amoire.--Calme-toi, tu n'iras pas te coucher; me voilà prêt. Un
fiacre nous attend. Partons.»

Armand de Bréville occupe un logement fort élégant dans la rue du
Mont-Blanc. Un domestique annonce ces messieurs. Dufour a déjà examiné
l'antichambre et la salle à manger; il dit bas à Victor: «C'est un
appartement complet ceci.... et pour un garçon.... Il va donc se
marier?...»

Victor sourit et introduit son ami dans un joli salon de forme octogone
et qu'éclairent des globes de verre dépoli suspendus au plafond. Il n'y
a encore dans cette pièce que quelques jeunes gens qui causent en se
reposant sur des fauteuils.

Armand sort d'une pièce voisine qui est également éclairée, et vient
recevoir les nouveaux arrivés. Il serre la main de Victor et remercie
très-gracieusement Dufour de s'être rendu à son invitation; puis, après
avoir échangé quelques compliments, s'écrie: «Messieurs, vous êtes ici
chez vous; faites ce qui vous plaira.» Après avoir dit ces mots, il
retourne dans la pièce d'où il était sorti.

«Qu'est-ce qu'il va faire là-dedans?» demande le peintre à Victor.--«Je
n'en sais rien... vas-y voir.... On peut circuler.--J'irai tout à
l'heure... Et qu'est-ce que c'est que ces jeunes gens qui sont
ici?....--Est-ce que je les connais plus que toi..... excepté deux ou
trois que j'ai déjà rencontrés en soirée. Sais-tu, Dufour, que tu es
bien original avec-tes questions?... Tu es terriblement curieux!--Ce
n'est pas par curiosité, mais c'est pour m'instruire. C'est très-élégant
ici... très-recherché même.... Mais ton jeune de Bréville est déjà bien
changé!... Quel diable de métier a-t-il fait depuis cinq mois que je ne
l'ai vu!.... Il est pâli, maigri... il a les yeux tout tirés.--Il a fait
l'amour.--J'ai aussi fait l'amour quelquefois; mais ça ne me changeait
pas comme cela!...--Tu n'en prenais qu'à ton aise, toi!--Je ne sais pas
ce qu'il en a pris, lui! mais, s'il continue le même régime, il n'ira
pas loin. C'est dommage, il est gentil ce jeune homme, et on voit qu'il
a été bien élevé... Ah, j'entends parler haut... je reconnais la voix...
C'est mon monsieur au pantalon de tricot... Peste! nous sommes superbes
aujourd'hui!»

M. Saint-Elme entrait en ce moment dans le salon; sa mise était un
négligé fort élégant. Cette fois, rien ne faisait disparate dans sa
toilette, qui était de très-bon goût.

Après avoir salué la compagnie, comme on se salue entre hommes avec qui
on est fort lié, Saint-Elme s'approche de Dufour, et lui sourit comme
s'il était enchanté de le revoir.

«--C'est M. Dufour, avec qui j'ai eu l'avantage de dîner à
Saint-Cloud?--Moi-même, monsieur.--Enchanté de me retrouver avec vous...
Parbleu! j'étais hier dans une maison... chez un de nos premiers
banquiers... il y avait plusieurs amateurs distingués en peinture... on
a beaucoup parlé de vous, M. Dufour.--Bah! vraiment on a parlé de
moi?...--De vous... de vos ouvrages, et avec tous les éloges que vous
méritez. N'avez-vous pas exposé au dernier salon un petit
tableau?....--J'en ai mis plusieurs.--Oui, mais je veux parler de
celui... vous savez bien... où il y avait un si joli effet de
lumière...--Ah! un site de la forêt de Compiègne?--Justement, la forêt
de Compiègne. Ah! délicieux... charmant tableau de chevalet...--De
chevalet!... mais savez-vous qu'il a deux pieds sur deux et
demi?--Oui. Oh! il est d'une jolie grandeur... et une vérité de ton....
une finesse de détails... et puis du style, de l'effet... Oh! tout le
monde en était enthousiasmé.--Eh bien! voyez, je n'ai pourtant pas pu le
vendre encore!--Vous ne l'avez pas vendu? On ne m'en offrait pas
assez... je ne pouvais pas le donner pour cinquante écus.--Cinquante
écus, un pareil diamant! M. Dufour, je vous prie de me le garder, et je
vous jure que je ne vous le marchanderai pas.--Vraiment! vous
l'achèteriez?....--Faites-le porter chez moi demain matin, rue
Saint-Lazare, nº 41.--Très-volontiers.... et je pense qu'en vous en
demandant cinq cents francs, c'est fort raisonnable.--Cinq cents francs!
Oh! je ne l'entends pas ainsi! Mille francs, voilà mon prix... et il les
vaut bien... Voyez si cela vous convient, M. Dufour?--Il n'y a pas de
doute que ça me convient, puisque je ne vous en demandais que cinq cents
francs... Mais je ne veux pas que.....--C'est fini, c'est un marché
fait, M. Dufour; ne revenons pas là-dessus... Ha ça, mais où est donc
le maître de céans?....» Saint-Elme passe dans la pièce voisine, et
Dufour se dit: «Il est charmant ce M. Saint-Elme..... Que Diable
avais-je donc l'autre jour contre lui!... Il parle fort bien peinture...
et il m'achète mon tableau.... Certainement, ce n'est pas lui qui venait
dîner à vingt-deux sous. Allons voir ce qu'on fait dans l'autre pièce.»

La seconde pièce ouverte à la société est une espèce de boudoir fort
galamment décoré. Armand était assis sur une ottomane, à côté d'une
jolie brune, grasse, bien faite, et parée comme pour aller au bal, qui
souriait d'une façon très-expressive aux discours de son voisin, et
riait aux larmes au moindre bon mot qui échappait à quelqu'un de la
société. Malheureusement, sa voix forte et un peu commune ôtait alors du
charme à sa physionomie; mais lorsqu'elle voulait modérer son organe et
les éclats de sa gaieté, c'était une femme fort agréable.

Sur un fauteuil un peu plus loin était assise une jeune personne, dont
la toilette fanée jurait avec celle de la petite maîtresse: une robe de
crêpe noire trop longue, trop large, qui semblait ne pas avoir été faite
pour celle qui la portait, ne pouvait pas donner de l'éclat à une peau
qui était jaune; de grands yeux et des cheveux très-noirs étaient les
seuls avantages de cette demoiselle, qui, en tenant continuellement sa
bouche ouverte, laissait voir des dents qui auraient été beaucoup trop
longues pour un homme.

«Qu'est-ce que c'est que cette femme-là?» dit Dufour en désignant à
Victor celle qui était sur l'ottomane. «On la nomme madame Flock. C'est
la maîtresse d'Armand pour le moment; c'est une dame galante, fort gaie.
Oh! elle aime beaucoup à rire.--Et cette autre, qui écoute d'un air
niais tout ce que dit la première, et semble attendre le moment où elle
doit rire, comme paillasse, lorsque son compère parle?--C'est une amie
de la première... Les femmes entretenues, dans le bon genre, ont presque
toujours une amie qu'elles mènent partout avec elles; une jeune
personne à qui elles veulent du bien... Elles tâchent de la produire
dans le monde; mais elles ont soin que cette amie soit laide, afin que
cela fasse ressortir leurs charmes. Elles l'affublent de leurs vieilles
robes, de leurs vieux chapeaux; et pour prix de toutes ces bontés, la
jeune amie leur sert à la fois de compère, de plastron et de jokey.»

En effet, la jolie brune venait de se mettre à rire; la jeune amie fit
sur-le-champ écho. La première se tenait les côtes, se pâmait; la
seconde jugea convenable de se tortiller sur sa chaise, et, par
galanterie, ces messieurs accompagnèrent ces dames. Il n'y avait que
Dufour qui, n'ayant rien entendu de drôle, gardait son sérieux, et qui,
pour ne point avoir l'air ridicule, retourna dans le salon.

La société commençait à arriver. Bientôt les deux pièces sont encombrées
d'hommes, qui tous viennent offrir leurs hommages à madame Flock, puis
adressent un petit mot, un coup-d'oeil de protection à la jeune amie; il
y en a même quelques-uns qui vont jusqu'à lui pincer le menton, ce dont
elle semble enchantée.

On a dressé des tables de jeu; on fait la bouillotte et l'écarté: c'est
Saint-Elme qui fait commencer les parties, apporter les
rafraîchissements, qui donne des ordres aux valets; il semble le maître
du logis. Armand lui laisse le soin de faire les honneurs. Il est tout
occupé de sa brune, mais celle-ci le quitte pour se mettre au jeu. Les
tapis sont bientôt couverts d'or.

«Diable!» se dit Dufour en regardant jouer, «si l'on commence comme
cela, comment finira-t-on!.... Déjà de l'or sur les tables!... Et moi
qui avais exprès apporté pour jouer des pièces de dix sous... de cinq
sous... je n'oserai jamais présenter dix sous à côté de ces piles
d'écus...... Ma foi, je me contenterai de regarder..»

Et Dufour s'approche de la table d'écarté, où joue la jolie brune qui a
déjà _passé_ deux fois, et ramasse les écus avec une âpreté qui n'est
pas très-fashionable. Comptant sur sa veine, cette dame vient de faire
paroli; mais un roi que retourne son adversaire lui fait perdre la
partie.

«Ah! chien!...» s'écrie la jolie femme, «monsieur n'en fait jamais
d'autres!..... Ce n'est pas galant de tourner le roi avec une dame.»

Le monsieur qui a gagné est un grand homme sec au teint olivâtre; il
s'écrie qu'il est désespéré d'avoir renvoyé son charmant vis-à-vis. La
jolie brune se lève d'un air d'assez mauvaise humeur, et va s'asseoir
près de son amie, qui ne joue pas, mais qui tient son troisième verre de
punch, dans lequel elle trempe des biscuits. Dufour, qui à été frappé de
l'exclamation un peu plébéienne qui vient d'échapper à la petite
maîtresse, se tient près de ces dames pour les entendre causer.

«--Tu ne joues pas, ma bonne, ah! tu as bien raison, va!..... c'est bien
bête de jouer....--Tiens.... j'ai raison... Je crois bien que j'ai
raison!... ça me serait difficile de jouer... je n'ai pas
d'argent!--J'avais gagné quarante francs, je les ai reperdus en un
coup..... avec ce grand jaunisson!... Ah! je ne jouerai plus contre
cette homme-là.... il bat drôlement ses cartes... Célanire, regarde
donc si ma robe fait bien par derrière.--Oui, très-bien...--Et les
manches..--Très-bien.--Ma coiffure n'est pas dérangée?--Pas du tout.--Tu
bois du punch, toi! Tiens!...... il faut bien que je m'amuse à quelque
chose!...--Tu es gentille comme un coeur ce soir... ma robe te va
très-bien.--Oh!... pas trop... je danserais dedans!--Nous y ferons une
pince demain. Dis donc, la petite Liline est venue ce matin. Son amant
l'a abandonnée en lui emportant jusqu'aux tapis qu'il lui avait
donnés... Il y a des hommes qui ont bien mauvais genre!..... Liline
avait un chapeau... qui avait l'air malheureux.....--Ah! oui, de ces
chapeaux qu'on fait soi-même.--Elle venait me demander vingt francs et
mon amitié; je lui ai dit que j'avais fait serment de ne jamais prêter
d'argent à mes amies, parce que ça brouille; mais que quant à mon
amitié, elle l'avait pour la vie; alors, elle m'a appelée _crasseuse_,
et s'est en allée en donnant des coups de pied dans toutes les chaises..
Je n'ai jamais tant ri!... Mais je m'en vas rejouer quoique ça..... je
veux tâcher d'attraper une veine...... Dis donc, as-tu remarqué ce
monsieur qui est près de nous?..... Ah! ah!..... il ressemble à un
gros...»

C'était Dufour que ces dames regardaient en ce moment. Comme elles
avaient baissé la voix, il ne put entendre à qui elles trouvaient qu'il
ressemblait; mais elles se mirent à rire de plus belle, et le peintre
passa dans la pièce voisine, en se disant: «Ah! je ressemble à un
gros... à un gros quoi? Cette petite maîtresse-là ressemble à une
gaillarde qui a le fil... Quant à l'autre, si elle ne fait que les
confidentes auprès de madame Flock, elle remplit bien le premier rôle
avec les rafraîchissements!

»--Vous ne jouez pas, monsieur Dufour,» dit Armand en s'approchant de
l'artiste.--«Pardonnez-moi... j'ai joué dans l'autre pièce... mais je ne
suis pas grand amateur.--Vous préférez, j'en suis sûr, les amusements de
la belle saison.--Oui.... j'aime beaucoup la campagne, et puis j'y fais
des études.--Parbleu! il faut que vous veniez cet été passer quelque
temps à ma petite terre de Bréville en Picardie. Il y a par là des sites
charmants, des bois délicieux tout autour de Samoncey, de Sissonne:
c'est un pays très-pittoresque. Ma propriété est située entre Laon et
Sissonne....--Je ne connais pas du tout ce pays-là, et j'avoue que je ne
serais pas fâché d'y faire un petit voyage.--Eh bien! il faut y venir
cet été; Victor vous accompagnera. Il y a long-temps qu'il me promet de
me faire ce plaisir...

»--Qu'est-ce donc?» dit Victor en s'avançant.--«C'est que j'engage M.
Dufour à venir avec vous cet été passer quelque temps à ma terre en
Picardie: me le promettez-vous, messieurs?--Ce serait avec plaisir;
mais, mon cher Armand, vous n'y êtes jamais à votre terre.--Il est vrai
que j'aime peu la campagne, mais j'y irai cependant la saison
prochaine... il faut que j'y aille;.... ma soeur y est déjà avec son
mari, M. de Noirmont. Ma soeur désirait beaucoup revoir notre campagne de
Bréville.... C'est là que nous avons passé nos jeunes années près de
notre belle-mère qui nous aimait tant! Il est possible.... il est même
probable que je vendrai ma propriété à M. de Noirmont... Il s'y fixera
avec ma soeur... cela leur convient mieux qu'à moi. En attendant, nous
irons nous y amuser cet été: c'est convenu.--Oui, nous ferons danser les
paysannes.--Et moi je les peindrai.»

Armand quitte ces messieurs pour aller saluer une dame qui vient
d'arriver, quoiqu'il fût alors près de minuit. La nouvelle venue est une
blonde qui a dû être jolie, mais qui n'a plus qu'un restant d'éclat
rehaussé par beaucoup de toilette. Elle est amenée par un jeune homme
qui semble être encore dans l'adolescence.

A l'arrivée de la dame blonde, madame Flock et Célanire se regardent, se
pincent les lèvres, puis madame Flock dit à demi-voix à son amie: «C'est
Berlibiche,» et Célanire se met à rire aux éclats. La nouvelle venue va
dire bonsoir à madame Flock, qui s'écrie: «Ah! c'est vous, ma chère! que
je suis aise de vous voir!.... venez donc près de moi... vous me
porterez bonheur; je perds déjà deux cents francs;... c'est ridicule de
perdre comme ça, n'est-ce pas?.... Vous avez un beau cachemire...
Qu'est-ce que c'est que ce jeune homme qui est avec vous?--C'est le fils
d'un député.--Il a de beaux boutons en diamans!»

Dufour cherche Victor pour lui demander ce que c'est que la dame blonde,
mais Victor est au jeu. Les parties sont très-animées. Déjà le jeune
Armand a ouvert plusieurs fois un joli petit meuble placé dans un coin
du boudoir; il y a pris de l'or pour prêter à plusieurs de ses amis, et
pour réparer les pertes que lui-même a déjà faites. Dufour s'est assis
dans un coin derrière mademoiselle Célanire. Il observe ce qui se passe
et se dit: «Voilà un jeune homme qui va bien vite!.... un logement qui
doit être fort cher, des maîtresses, un cabriolet, un jeu d'enfer...
Hum! ce n'est pas avec dix mille livres de rentes qu'on mène long-temps
une pareille existence... Mais qui lui donnera de bons conseils?... qui
lui dira de s'arrêter? je ne suis pas assez lié avec lui pour cela...
Il n'a point de parents à Paris;.... il n'écoute que M. Saint-Elme... et
je ne crois pas que celui-là lui donne des leçons de sagesse... Pourvu
qu'il me paie mon tableau!...»

Madame Flock vient de quitter la partie, elle est fort gaie; elle a
regagné. Elle vient trouver sa confidente, qui fait une assez triste
figure, parce qu'aucun homme ne lui fait la cour.

«Eh bien! chère amie, qu'est-ce que tu fais là isolée?... est-ce que tu
t'amuses à t'arracher les dents?...--Dame, je ne peux pas jouer, je n'ai
pas d'argent!... on ne me propose pas de m'en prêter.»

Mademoiselle Célanire, en disant cela, regardait autour d'elle comme
pour voir si on allait lui en offrir; mais plusieurs jeunes gens qui
s'étaient rapprochés avec madame Flock s'éloignent alors très-vivement.

«--Dis donc, Célanire, il paraît que madame Berlibiche fait des
éducations maintenant. Le monsieur qu'elle a amené peut avoir de seize à
dix-huit ans.--C'est égal, il est gentil et il a de bien beau
linge!...--Au fait, il est encore mieux que celui avec lequel elle se
promenait il y a quelque temps.... Te rappelles-tu un grand squelette
qui mettait au moins six cravates pour se faire un cou, et qui avait un
habit sur lequel on aurait si bien battu le briquet!... Ah! ah!

»--Tous ces gens-là ont de singuliers noms, se dit Dufour: M. Jaunisson,
madame Berlibiche; c'est une femme d'origine allemande probablement.»

Saint-Elme s'approche en ce moment de madame Flock, en s'écriant:
«Toujours gaie, toujours folle, toujours charmante!--Et vous, toujours
aimable, toujours galant, toujours spirituel.

»--Allons, se dit Dufour, ils peuvent aller loin comme ça; ils ont l'air
de se renvoyer les compliments comme on se renvoie un volant.

»Mon petit Saint-Elme,» dit madame Flock, en prenant le grand bel homme
par son habit, «qu'est-ce que cette vieille Berlibiche vient donc
faire ici?... je me flatte qu'elle n'a pas la prétention de m'enlever
mon Armand.... O Dieu! mon Armand, l'astre de ma vie!... Si je croyais
qu'elle eût des intentions sur lui, je la provoquerais au pistolet...
C'est que je tire le pistolet, moi! j'ai abattu deux fois la poupée...
c'est pas une farce; demandez plutôt à Célanire.»

Célanire, qui est là comme _Lazarille_, répond sur-le-champ: «Oui, oui;
elle tire comme un homme!...

»--Allons, belle amazone, chassez ces idées de guerre... Comment
pouvez-vous croire que Bréville, qui sait tout ce que vous valez, puisse
penser à une autre.... et quelle autre!... une femme qui n'a plus rien
pour plaire.--Oh! je sais bien que je suis plus jeune et plus jolie
qu'elle... Elle est fanée, usée, passée; je sais tout ça... c'est égal;
les hommes ont quelquefois des caprices si étonnants, et je suis sûre
que Berlibiche se mettrait à cheval sur les chenets pour me
surplanter... je la connais. Enfin, ayez soin qu'au souper elle ne
soit pas à côté d'Armand, ou je fais une scène, je vous en préviens.

»Calmez-vous, mauvaise tête; nous aurons soin qu'elle n'y soit pas.--A
la bonne heure.

»--Eh bien! M. Dufour, vous ne jouez pas?» dit Saint-Elme en se tournant
vers le peintre.

«Pardonnez-moi... je viens de jouer dans l'autre pièce.--Mesdames, je
vous présente M. Dufour, un de nos premiers talents en peinture.--Ah!
monsieur est peintre!... c'est drôle, monsieur n'a pas du tout l'air
d'un artiste... n'est-ce pas, Célanire?

»--Je voudrais bien savoir de quoi j'ai l'air,» se dit Dufour tout en
saluant madame Flock et son amie.

«--Monsieur, j'aime beaucoup les artistes... les peintres surtout, ils
sont presque tous aimables... Quel genre monsieur peint-il?--Le paysage,
madame.--Ah! que c'est joli!... comme on peut faire des points de vue
intéressants...

»--On peut se faire faire en baigneuse dans un paysage, dit mademoiselle
Célanire; c'est cela qui est joli...--Tais-toi donc, Célanire. Elle veut
toujours se faire peindre en baigneuse... par coquetterie... parce
qu'elle est bien faite... Ah! monsieur, puisque vous êtes peintre, vous
me donnerez quelque chose pour mon album... car j'ai un album de
commencé, j'ai déjà de très-jolies choses... Vous me promettez un petit
dessein, n'est-ce pas, monsieur!... Je prierai Armand de vous le
rappeler.»

Dufour s'incline en murmurant quelques mots de politesse et va dire à
Victor: «Elle est sans façon, cette dame!... c'est la première fois
qu'elle me voit, et elle me demande quelque chose!... Quel singulier
monde que tout cela!... C'est plus élégant que les petites mangeuses de
pain-d'épices de Saint-Cloud, mais dans le fond, cela ne vaut guère
mieux...

»--Mon cher Dufour, il faut voir un peu de tout... Fais la cour à cette
grande blonde; je suis certain qu'elle ne te sera pas cruelle.--Non,
je ne ferai la cour à personne ici... Je me méfie de toutes ces
dames-là... Je commence même à craindre que mon tableau ne soit pas
encore vendu... mais je ne le livrerai pas à crédit.»

On annonce que le souper est servi. Armand engage tout le monde à
quitter le jeu pour quelque temps; il donne la main à madame Flock, et
passe avec elle dans une pièce où une table est servie avec autant de
goût que d'élégance: les surtouts, les bougies, les fleurs sont
artistement placés autour des mets les plus recherchés; la table est une
forêt de fleurs et de lumières. Dufour admire le coup-d'oeil et dit à
Victor: «C'est charmant!... Les repas somptueux donnés par Lucullus
n'étaient pas, je le gage, aussi parfaitement servis... Mais, mon ami,
Lucullus dépensait des sommes immenses pour un seul repas, et si M.
Armand n'a que dix mille livres de rente, il se coulera. Ne pourrait-on
pas l'avertir?...

»--Veux-tu te taire, Dufour; joli moment pour faire de la morale!...
Comme ce serait aimable d'aller dire à quelqu'un qui vous donne un
beau souper: Monsieur, vous nous faites de la peine... vous vous
ruinerez...--C'est juste, ce n'est pas le moment: il faut souper
d'abord.»

Dufour se trouve placé à côté de la dame blonde: celle-ci, mécontente
d'être loin du maître du logis, chuchotte avec son voisin en regardant
madame Flock. Dufour voudrait bien entendre ce qu'elle dit, mais, en
penchant sa tête vers sa voisine, il a déjà froissé deux fois son
chapeau, ce dont elle a paru très-contrariée. Le souper met bientôt
toute la société en gaieté; il semble que ce soit une réunion d'amis
intimes. La voisine de Dufour conserve seule un air sérieux. Voulant
entamer la conversation et tâcher de se faire mieux venir par cette
dame, le peintre prend un flacon de malaga qui est devant lui, puis se
tourne vers elle en lui disant: «Madame Berlibiche veut-elle accepter un
peu de malaga?...»

La grande blonde regarde Dufour d'un air courroucé: «Comment avez-vous
dit, monsieur?--Je vous ai demandé, madame, si vous vouliez accepter un
peu de malaga.--Ce n'est pas cela, monsieur; comment m'avez-vous
nommée, s'il vous plaît?--Mais par votre nom, madame..... Ne vous
appelez-vous pas Berlibiche?...»

Madame Flock, qui écoutait Dufour, part alors d'un éclat de rire qui
dure cinq minutes; mademoiselle Célanire en fait autant, la plupart des
jeunes gens qui sont là les imitent; mais la dame blonde ne rit pas,
elle promène autour d'elle des regards furieux, puis les reporte sur
Dufour, qui est resté tout interdit, parce qu'il ne conçoit pas que le
nom de cette dame produise en tel effet sur la société.

«Berlibiche!» s'écrie enfin la grande blonde, «il faut être bien mal
élevé pour se permettre de telles plaisanteries..... Qui vous a dit,
monsieur, que je m'appelais ainsi?--Madame... pardon, mais c'est....
j'ai cru entendre....--Ah! je devine, monsieur, je devine d'où cela
vient; apprenez, monsieur, que je me nomme madame Roseville.... Anatole,
donnez-moi mon chale; je veux m'en aller.

»--Ah! belle dame, s'écrie Saint-Elme, prendriez-vous de l'humeur pour
un malentendu?... une erreur de nom?»

Armand se lève et veut aussi calmer la dame blonde: celle-ci n'écoute
rien; elle se contente de murmurer: «Je sais d'où ça vient... on me le
paiera.» Le jeune Anatole a été chercher le cachemire; la dame le met,
prend le bras de l'adolescent, et l'entraîne, tandis que madame Flock
continue de rire en disant: «Laissez-la donc aller,.... que je puisse
rire à mon aise.... Ah! monsieur Dufour, que vous m'avez fait de
bien!.... que je vous ai d'obligation!...--Madame, si j'ai nommé cette
dame ainsi, c'est parce qu'il m'a semblé que
vous-même....--Certainement, avec Célanire, je ne l'appelle jamais
autrement, parce que je trouve qu'elle ressemble à une grande biche, et
puis j'ai assez l'habitude de donner des sobriquets à tout le monde...
Ah! Dieu, ai-je ri.... je n'en puis plus.»

Cet incident fait pendant quelque temps le sujet de la conversation.
Comme cela divertit beaucoup madame Flock, c'est à qui de ces
messieurs plaisantera sur le nom de Berlibiche. Dufour ne dit plut rien
et se contente de souper. Bientôt on parle du jeu, de ceux qui ont été
le plus maltraités par la fortune; alors Saint-Elme s'adresse à Dufour:

«Il me semble que je ne vous ai pas vu jouer, M.
Dufour.--Pardonnez-moi... j'ai même perdu cinq napoléons.... en
pariant...--Contre qui donc?--Contre votre voisin... M. Jaunisson.»

Dufour était justement en face du monsieur qu'il désignait. Au nom de
Jaunisson, celui-ci fixe sur Dufour des yeux enflammés de colère en
s'écriant: «Monsieur, il est bien étonnant que vous vous permettiez de
telles épithètes..... et que vous plaisantiez sur mon teint!...

»--Allons, j'ai donc encore dit une bêtise!» répond Dufour, et il en est
bientôt persuadé en voyant madame Flock se tenir les côtes, ainsi que
mademoiselle Célanire: ces dames rient tant que bientôt elles sont
obligées de quitter la table. Victor et Armand parviennent, non sans
peine, à calmer la colère du monsieur au teint olivâtre. On retourne
au jeu, et Dufour profite de ce moment pour prendre son chapeau et s'en
aller: «J'en ai assez, se dit-il, si je restais encore, je ne sais pas
ce que je dirais, mais cela pourrait mal se terminer, et je ne me soucie
pas d'avoir un duel parce que madame Flock se plaît à donner des
sobriquets à tout le monde...»

Le lendemain de cette soirée, Dufour fait venir un commissionnaire, lui
remet son tableau de la forêt de Compiègne, lui donne l'adresse de M.
Saint-Elme, et lui enjoint de ne point laisser le tableau sans en
recevoir le prix.

Le commissionnaire part, et revient au bout d'une heure avec le tableau
sur les bras.

«Comment! est-ce qu'il n'en veut pas? s'écrie le peintre.--Oh! c'est pas
ça... monsieur....--Pourquoi rapportes-tu mon tableau?--C'est que ce
monsieur Saint-Elme ne demeure plus là depuis trois semaines, et il n'a
pas laissé son adresse....

»--Je me suis laissé attraper comme un enfant, se dit Dufour, et il
faut encore que je paie le commissionnaire! Allons... c'est bien fait,
je mérite cela.... Décidément ce Saint-Elme est un intrigant, un
chevalier d'industrie, et à présent je gagerais mon tableau que c'est
lui qui dînait à vingt-deux sous.»

Cette aventure rend Dufour encore plus méfiant; pendant plusieurs
semaines, c'est en vain que Victor vient le chercher pour l'emmener avec
lui, le peintre ne veut plus quitter son atelier. Mais la belle saison
est revenue; déjà le jeune de Bréville a plusieurs fois rappelé à Victor
sa promesse d'aller passer quelque temps à sa campagne avec son ami
Dufour, et Victor presse l'artiste de faire avec lui ce voyage. Enfin
Armand part pour sa terre, mais il a fait promettre à Victor de s'y
rendre bientôt.

Voir de nouveaux sites, un pays qu'on lui annonce comme
très-pittoresque; c'est bien séduisant pour un peintre.

«Mais si je dis encore des sottises... si je me fais encore moquer de
moi chez ton marquis, dit Dufour.--Ne crains rien, mon ami; il ne
s'agit plus d'être avec de jeunes fous et des femmes entretenues; nous
devons trouver chez Armand sa soeur et son mari; c'est une société un peu
sérieuse... un peu ennuyeuse peut-être.... car, d'après ce que m'a dit
Armand, monsieur et madame de Noirmont ne sont pas très-gais; mais quand
nous nous ennuierons, nous irons nous promener dans les bois, dans la
campagne.--Et ce Saint-Elme, ira-t-il?--Armand est parti il y a quelques
jours... j'ignore si son ami l'a accompagné. Que t'importe! ce n'est pas
chez lui que nous allons...--Je serais d'ailleurs curieux de savoir ce
qu'il me dira au sujet de mon tableau... J'y consens; allons en
Picardie.... Je vais me disposer à ce voyage; dans trois jours je serai
prêt...--C'est convenu... Je ne sais pourquoi, mais l'idée de ce voyage
fait battre mon coeur... Ah! mon cher Dufour, si c'était un
pressentiment... si dans ce pays j'allais devenir amoureux!--Parbleu, il
serait bien plus étonnant que tu y fusses sage!... Mais ce sera là
comme ailleurs, de ces feux qui brillent... éblouissent d'abord, puis
s'éteignent aussi vite qu'ils se sont allumés.»




CHAPITRE IV.

L'homme à la faux.


Victor et Dufour ont pris la voiture qui mène à Laon: de là à la
propriété où ils se rendent, Armand leur a dit qu'il n'y avait que trois
petites lieues, et ils veulent faire ce chemin à pied. Ils laissent à la
poste de Laon leurs porte-manteaux, qu'ils comptent envoyer chercher
quand ils seront chez le jeune de Bréville, et n'ayant à la main, l'un
qu'une légère badine, l'autre que son livre de croquis, ils se mettent
gaiement en marche dans le chemin qu'on leur a indiqué.

On est aux premiers jours de juin: le feuillage des arbres commence à
s'épaissir, à donner de l'ombrage; les acacias sont dans toute leur
beauté, et leur blanche fleur répand au loin un doux parfum, tandis que
les chênes plus paresseux n'ont encore que de petites feuilles qui
laissent passer les rayons du soleil. Mais la verdure a toute sa
fraîcheur, tout le brillant de ses premières couleurs; aucune feuille
n'a encore quitté sa tige. Que d'autres admirent les beaux effets, les
tons plus opposés de l'automne! le printemps du moins promet de longues
jouissances: c'est le présent et l'avenir.

Dufour s'arrête souvent pour contempler un site, un point de vue, et il
s'écrie: «C'est charmant!... je suis très-content de connaître ce
pays.... Conviens, Victor, qu'on a plus de plaisir sous ces ombrages
qu'avec tes Berlibiche, Célanire, et même les demoiselles de
Saint-Cloud?...--Je n'ai jamais dit le contraire... mais, sous ces
arbres... dans ces petits chemins couverts, conviens aussi qu'il serait
bien doux de se promener avec une femme aimable, sensible, et qui nous
aimerait véritablement.

C'est possible!... pourtant, moi, je préfère ne pas être amoureux dans
un beau pays... ça m'empêcherait de travailler... Oh! le bel arbre!
attends que je le croque.»

Dufour prend son crayon, son calepin, et se met à dessiner. Pendant ce
temps, Victor s'étend sur le gazon: il pense aux jolies femmes qu'il à
laissées à Paris, et, quoiqu'il les ait quittées sans regret, il
voudrait bien en tenir une sur ce gazon, sur lequel il se repose; là,
elle lui semblerait cent fois plus jolie!... Il est donc vrai que le
changement de lieu, de site, peut donner encore du prix aux objets que
nous délaissons.

Dufour a croqué son arbre; mais un peu plus loin, c'est une petite fuite
de terrain qu'il veut absolument dessiner.

«Mon cher ami, lui dit Victor, si tu veux  tout ce qui te
semblera joli sur notre route, il est probable que nous n'arriverons pas
avant la nuit, et nous risquons fort de nous égarer dans ce pays que
nous ne connaissons pas..... je crois même que tu nous as déjà fait
perdre notre chemin.--Tu as raison.... j'ai le temps de faire tout cela;
c'est que, lorsqu'on voit un joli effet, on craint toujours de ne plus
le trouver.... Allons, en route.... On nous a dit qu'il fallait d'abord
passer le village de Samoncey... qu'il était au milieu des bois.... Le
vois-tu, le village?--Comment veux-tu que je le voie, s'il est entouré
de bois? Marchons toujours...»

Les deux voyageurs marchaient alors sur un terrain fort inégal; à chaque
instant il fallait descendre de petits monticules, puis en remonter
d'autres; des buissons de genets, des bouquets de chêne, des trembles,
des bouleaux donnaient à cette campagne un aspect pittoresque.

«Ça commence à devenir fatigant de ne faire que monter et descendre, dit
Dufour.--A coup sûr, nous ne sommes pas sur une grande route.--On nous a
dit qu'il n'y en avait pas, et que, pour gagner Samoncey, il fallait
traverser les bois.--Oui, mais il y a un chemin tracé que suivent les
paysans... Nous y étions tout à l'heure...--Il ne fallait pas aller à
droite et à gauche pour dessiner, nous y serions encore... Après tout,
nous ne sommes ni dans les déserts de l'Égypte, ni même dans les
landes de Bordeaux; nous nous retrouverons toujours.--Mais le jour
baisse... et la nuit, il n'est pas facile de se retrouver.... Voyons
l'heure....--Tu as donc osé prendre ta montre pour
voyager...--Parbleu!... je savais bien que je ne serais pas foulé comme
dans le parc de Saint-Cloud..... Ce n'est pas que cela veuille dire que
nous n'ayons rien à craindre ici... je ne connais pas ce pays_...
j'ignore s'il y a des vagabonds... des voleurs... As-tu des pistolets
sur toi?--Non, je les ai laissés dans mon porte-manteau... mais j'ai ma
badine.--C'est cela, si on nous attaquait, nous aurions une badine et un
crayon pour nous défendre!... Sais-tu que j'ai cent cinquante francs sur
moi? je suis fâché à présent d'avoir emporté tant d'argent... mais quand
on doit rester quelque temps dans un pays... et qu'on espère s'y amuser
un peu.--Oh! parbleu! je te conseille de faire ton embarras avec tes
cinquante écus... Et moi qui ai dans ma bourse douze cents francs en
or...

»--Douze cents francs!... quelle folie!... avoir emporté douze cents
francs....

»--C'est un joli denier!» dit une voix qui partait de derrière un épais
buisson; presque au même moment on écarte le feuillage et quelqu'un se
trouve tout à coté des deux voyageurs.

C'était un homme d'un âge déjà avancé, mais fort, trapu, vigoureux; ses
yeux gris enfoncés sous des sourcils épais, étaient à la fois vifs et
hardis; ses lèvres minces semblaient, en se rapprochant, avoir une
expression moqueuse; un nez long et crochu; des pommettes saillantes et
fortement colorées achevaient de donner à sa physionomie une expression
singulière. Il était vêtu d'une blouse grise, portait des sabots, un
bonnet de laine de couleur, et tenait sur son épaule une de ces larges
faux dont les paysans se servent plutôt pour faucher l'herbe que pour la
moisson.

Dufour est resté saisi; Victor lui-même est un moment étonné de la
brusque apparition de cet homme, qui semble être sorti du buisson pour
se trouver sur leur passage; et celui-ci répète, en les regardant l'un
après l'autre d'un oeil scrutateur: «Oui... c'est un joli denier.

»--Ah! vous trouvez.....» dit Victor en fixant à son tour l'homme en
blouse.--Mais dame!.....--Vous nous écoutiez donc?... Il n'y avait pas
besoin d'écouter pour vous entendre..... vous parliez assez haut... et
puis quand même, est-ce que ça vous fâche?...

»--Drôle de rencontre! murmure Dufour; cet homme a une tête bien
caractérisée... il serait très-bien à peindre... mais pas ici.....
Marchons toujours..... il a une polissonne de faux contre laquelle ta
badine ne brillerait pas.--C'est un faneur, un faucheur, qui revient de
son travail.--J'aime à le croire... mais nous sommes bien sots d'aller
crier que nous avons de l'argent, de l'or dans nos poches.... C'est une
imprudence que je ne me pardonne pas. Il est vrai que j'aurais juré que
nous étions seuls: cet homme a poussé là comme un champignon.»

Les voyageurs continuaient leur marche dans un étroit sentier qu'ils
suivaient alors, le paysan marchait derrière eux. Dufour le regardait
souvent de côté, en disant à Victor: «J'aimerais mieux qu'il fût devant
nous... laissons-le passer.--Tu as tort de te méfier de ce paysan... au
contraire, sa rencontre nous sera utile.»

Victor s'arrête et s'adresse à l'homme, qui semble les suivre:
«Pourriez-vous nous dire si nous sommes encore loin du village de
Samoncey?--Si j'peux vous le dire!... tiens! ça serait bon si je ne
connaissais pas le pays..... Non, vous n'êtes pas très-loin de
Samoncey... à une demi-lieue approchant...--Et suivons-nous bien la
route qui y conduit?--Oh! par les bois ou par les champs, on y va tout
de même... D'ailleurs, j'y vais, moi, à Samoncey: ainsi, si vous voulez
me tenir compagnie, vous ne vous perdrez pas.--Je ne tiens pas
absolument à sa compagnie,» dit tout bas le peintre.--«Pourquoi
cela?--C'est à cause de cette diable de faux... S'il allait nous prendre
pour de la luzerne...--Tu es fou! avec lui nous ne risquons plus de nous
égarer.--Soit... abandonnons-nous à la Providence; mais marchons à
côté de lui.

Vous êtes de ce pays, brave homme?--Oui, je suis de Gizy; c'est à une
demi-lieue de Samoncey... plus haut.--Il est joli ce pays,... il paraît
riche et bien cultivé?--Oh!... comme ça... Il y a des terrains assez
bons.--Vous êtes cultivateur?--Non, je suis journalier. Et vous,
qu'est-ce que vous êtes?»

Cette question, toute naturelle dans la bouche du paysan, fait pourtant
sourire les voyageurs. Mais les gens de la ville trouvent tout simple de
questionner les habitants de la campagne, et se formalisent quand
ceux-ci usent du droit de réciprocité. Cependant Victor répond au
paysan:

«Nous arrivons de Paris... Mon ami est artiste.--_Artisse!_ quoique
c'est que ça?--Je suis peintre.... dessinateur, si vous comprenez
mieux.--Ah! peintre, oui, je comprends! Vous faites des peintures, des
images,... comme celles qui sont sur les complaintes qu'on vend à
Laon,.... des Juif-Errant, des Barbe-Bleu!

»--Ah! le Vandale!» s'écrie Dufour; puis il ouvre son calepin et montre
au paysan un des points de vue qu'il venait de croquer, en lui disant:
«Voilà ce que je fais... Y êtes-vous à présent?»

Le paysan s'arrête pour regarder à son aise le croquis, et Dufour
cherche à lire dans ses yeux la surprise et l'admiration; mais le
villageois ne s'émeut point, il dit d'un air indifférent: «Ah! oui,...
ce sont des arbres..... des gazons, c'est dommage que c'est tout
noir.... j'aime mieux les images en couleur, c'est plus gentil.

»--Il n'y a rien à répondre à ces gens-là,» murmure Dufour, en remettant
avec humeur son calepin dans sa poche; «cela n'a aucun sentiment des
beaux-arts!--Eh! pourquoi vas-tu lui parler peinture, toi!--Pourquoi se
permet-il de nous demander ce que nous faisons!--Parle-lui culture,
labour, semences, alors il saura te comprendre, te répondre.--Pourvu
qu'il ne nous égare pas, c'est tout ce que je demande.... Il nous fait
prendre bien des détours, et la nuit approche.... Paysan, sommes-nous
bientôt au village?--Nous y arriverons.»

En disant ces mots, l'homme en blouse entre dans un sentier bordé
d'épais buissons et recouvert par des branches de chênes qui formaient
presque un berceau en se joignant; mais, le jour étant déjà très-bas, on
voyait à peine clair dans cette route. Les branches de feuillages
touchaient souvent la tête des voyageurs, et on ne pouvait marcher qu'un
de front, tant le sentier était étroit.

«Dans quel chemin nous mène-t-il?» dit Dufour à Victor. «Ce sentier doit
être fort agréable quand il fait du soleil.--Mais comme il y a
long-temps qu'il ne fait plus de soleil, il n'était pas nécessaire de
nous mener dans un chemin où à chaque instant les branches peuvent nous
aveugler... Hum!... je me méfie de ce gaillard-là... Et dire que nous
avons laissé nos armes,... c'est-à-dire tes armes, dans le
porte-manteau!.... Eh bien!.... qu'est-ce qu'il fait donc
maintenant?...»

Le guide des deux amis venait d'ôter la faux de dessus son épaule gauche
pour la prendre dans sa main droite, et il tournait la tête pour
regarder les voyageurs; mais Dufour s'était arrêté spontanément à cette
action du paysan.

«Eh bien, messieurs,... est-ce que vous n'avancez plus?...--» Si fait,
dit Victor, qui marchait le dernier. «Allons, Dufour, avance donc,
qu'est-ce que tu fais là?--Mais je..... je m'arrête un peu,.... je suis
las... Est-ce que nous ne serons pas bientôt dehors de ce sentier, mon
camarade?--Oh! si.....»

Et le paysan, qui examinait alors sa faux, reprend: «Elle est fameuse
c'te faux-là! un bon tranchant.... Si à l'armée on avait de ça, et qu'on
sût s'en servir comme moi, ah! bigre! ça vaudrait ben leur sabre!...
C'est qu'avec ça on ferait tomber des hommes par demi-douzaines!

»--Voilà de bien mauvaises plaisanteries!...» dit Dufour à demi-voix et
en regardant Victor. Celui-ci le pousse pour le faire avancer, en
s'écriant: «Allons, brave homme, marchons, s'il vous plaît, car nous
n'arriverons jamais avant la nuit. Dam', i' m' semble que c'est vous qui
vous arrêtez.»

On se remet en marche, Dufour ayant toujours les yeux fixés sur la
terrible faux, est prêt à se jeter dans les broussailles qui bordent le
sentier, au premier mouvement qu'il verra faire à leur guide. Celui-ci
ne s'arrête plus, et on arrive enfin au bout de l'étroit chemin. Mais on
est toujours dans le bois; et quoique l'endroit soit moins touffu, on ne
peut voir loin devant soi, parce que le jour est près de finir.

«Ce village de Samoncey est bien difficile à atteindre!» dit Dufour en
regardant Victor et en poussant un profond soupir qui fait sourire son
compagnon. Le paysan s'avance toujours, marchant à travers le bois et ne
suivant plus aucun chemin battu; enfin on arrive dans une clairière où
plusieurs sentiers aboutissent. Le paysan s'arrête à cet endroit, posant
sa faux à terre et s'appuyant dessus comme un suisse sur sa hallebarde;
il regarde autour de lui comme s'il cherchait du monde dans chacun des
sentiers qui s'offrent à sa vue.

«Eh bien! mon brave homme, pourquoi restons-nous là? demande
Victor.--Ah! c'est que je regardais si je n'apercevrais pas queuque
ami.... qui m'aurait évité la peine d'aller à Samoncey.

»--Ce sont ses complices qu'il cherche!...» dit tout bas Dufour;
«n'attendons pas le reste de la troupe.... Crois-moi, Victor, prenons un
de ces sentiers au hasard et jouons des jambes... Il ne s'agit pas de
faire le brave contre une bande de voleurs, surtout quand on n'est pas
armé.»

Victor est un moment indécis; il dit enfin au paysan, qui regardait
toujours autour de lui: «Si vous ne voulez plus continuer de marcher,
dites-nous au moins notre chemin; nous n'avons point de temps à perdre,
car, arrivés a Samoncey, nous ne serons pas encore au but de notre
voyage, puisque nous allons à la terre de M. de Bréville.

»--Comment! c'est chez M. de Bréville que vous allez?» s'écrie le
villageois; puis il laisse échapper quelques éclats de rire moqueur.

«Qu'est-ce qu'il y a donc de comique là-dedans?» dit Dufour avec humeur;
et il ajoute, mais de manière à n'être pas entendu: «Ce butor commence à
m'échauffer les oreilles!....

»--Excusez si je ris, messieurs; mais, voyez-vous, c'est que si vous
m'aviez dit plus tôt que vous alliez chez M. de Bréville, je ne vous
aurais pas fait faire un chemin inutile... vous seriez arrivés à
présent. Pour aller chez M. le marquis, vous n'aviez pas besoin de
passer par Samoncey... ça ne fait que vous alonger....--C'est à Laon
qu'on nous a indiqué ce chemin.--Oh! je connais le pays mieux que
personne; j'y sommes né!... Il n'y a pas un arbre de ce bois dont je ne
pourrais vous dire l'âge!... il n'y a pas un sentier que je n'ai
parcouru cent fois chaque année! et quant à la maison de M. de Bréville,
pardié, j'y ai été assez pour la reconnaître.... Madame la marquise me
faisait travailler... elle m'employait souvent... Mais tenez, puisque
vous allez là, v'là vot' chemin; il est inutile que vous veniez avec moi
à Samoncey, ça vous retarderait encore. Prenez ce sentier... puis le
premier à droite, puis la route qui descend, et vous y êtes... Adieu,
messieurs, bon voyage...... et ne vous laissez pas voler en route... ce
serait dommage.»

Sans attendre de réponse, l'homme en blouse remet sa faux sur son
épaule, et disparaît en s'enfonçant dans le bois. Les deux voyageurs le
regardent aller et se regardent ensuite.

«Prendrons-nous le chemin qu'il nous a indiqué? dit enfin
Dufour.--Pourquoi pas?--C'est qu'il avait un drôle d'air en nous
quittant..... Tu n'as pas remarqué le ton goguenard de cet homme, en
nous disant: Ne vous laissez pas voler?....--Dufour, tu ne connais donc
pas le paysan? ces gens-là ont presque toujours un air moqueur en
parlant à des habitants de la ville: c'est là où gît tout leur esprit.
Je crois que tu avais grand tort de suspecter l'honnêté de cet homme; tu
vois qu'il nous a quittés sans nous traiter comme de la luzerne avec
sa redoutable faux....--Oui.... je vois qu'il nous a promenés fort
long-temps à travers les bois... qu'il semblait toujours attendre la
rencontre de quelqu'un, et qu'enfin il nous laisse, à l'entrée de la
nuit, dans une espèce de carrefour où nous risquons fort de nous
perdre.--En vérité, les gens méfiants sont bien malheureux! Tu n'es
cependant pas poltron, Dufour, car je t'ai vu dans l'occasion tenir tête
à plus d'un adversaire.--Sans doute, et si nous étions attaqués
maintenant, je me défendrais comme un lion; mais je suis persuadé que ce
serait inutile... et je trouve que la prudence peut très-bien s'allier à
la bravoure.--En attendant, suivons le chemin qu'on nous a indiqué, et
au diable la crainte; j'aime mieux ne pas prévoir le danger que de
m'inquiéter d'avance.--Et moi, j'aime mieux prévoir les choses, afin de
me mettre en mesure de les éviter, s'il est possible.--Nous n'avons pas
la même manière de voir, mon cher Dufour; mais je crois que la mienne
doit me rendre plus heureux.--Et moi, je pense que la mienne doit me
faire vivre plus long-temps.»

Tout en discourant, ces messieurs avançaient dans le chemin qu'on leur
avait montré; mais telle diligence qu'ils fissent, la nuit avançait
encore plus vite qu'eux. Bientôt il ne leur est plus possible de voir à
quatre pas, et ils sont obligés de ralentir leur marche pour ne pas
s'exposer à se heurter le visage contre les arbres; alors Dufour
recommence à jurer, et Victor prend le parti de rire.

«Je l'avais bien dit! ce coquin nous a égarés!--Ce paysan est-il cause
que la nuit nous empêche de trouver notre chemin!... Allons, quand tu
prendras de l'humeur, en serons-nous plus vite chez Armand.....
Dis-donc, Dufour.... il me semble qu'il pleut?...--Eh! mon Dieu, oui;
c'est pour nous achever... Ces grosses gouttes d'eau annoncent un
violent orage... et moi qui ai un chapeau neuf!... il sera
perdu...--Mets-le sous ta redingote...--C'est ça, et je me promènerai en
voisin... Oh! l'infernal bois.... Aie! voilà que je me cogne le nez à
présent!... nous n'en sortirons donc jamais?...--Victoire! victoire, mon
pauvre Dufour!...--Qu'est-ce que c'est?.....--Une lumière.... Tiens,
vois-tu là-bas?....--En effet... Ah! Dieu, comme ça fait plaisir
d'apercevoir une lumière quand on est égaré... J'avais souvent lu cela
dans les romans,... mais je n'avais jamais été dans cette position...
Pourvu que cette lumière ne soit pas produite par un feu follet... ou un
ver luisant.--Oh! non, il ne fait pas assez chaud pour cela.......
Avançons, car la pluie redouble.»

Les voyageurs se dirigent vers la lumière, qui ne fuit point devant eux,
parce que ce n'était pas un esprit malin qui la faisait paraître, mais
qu'elle éclairait tout simplement le rez-de-chaussée d'une maison située
au milieu du bois.

«C'est une habitation, dit Victor.--Oui... et, autant que je puis voir,
cela m'a l'air assez grand.... Pourvu qu'on veuille bien nous
recevoir... Si on allait nous prendre pour des voleurs...--Que le
diable t'emporte avec tes suppositions!.... Frappons toujours!»




CHAPITRE V.

Un cabaret dans les bois.


On a ouvert la porte aux deux voyageurs, sans même s'informer de ce
qu'ils demandent. C'est un grand jeune homme en veste, en sabots, en
bonnet de laine, qui est devant eux: il se range de côté pour leur
livrer passage. Cependant Victor s'arrête sur le seuil de la porte en
disant: «Excusez-nous, monsieur, nous sommes peut-être indiscrets; mais
la pluie tombe très-fort, et nous ne connaissons pas notre chemin.

»--Entrez donc... entrez donc!...» crie une voix forte qui part de
l'intérieur de la maison. «Eh! nom d'une pipe! est-ce qu'il faut tant de
façons pour entrer chez nous?...»

A cette invitation un peu brusque, les deux amis entrent dans la maison.
Ils se trouvent dans une grande pièce d'un aspect triste et sombre,
n'ayant que le mur pour tenture, et dont le plafond est noir et enfumé.
Une immense cheminée est en face de la porte. De chaque côté de la
chambre sont deux tables entourées de bancs de bois. Un grand buffet et
quelques chaises, voilà tout l'ameublement de cette salle, qui n'a que
la terre pour parquet, comme c'est l'usage dans les habitations de
paysans.

Une seule lumière, placée sur une des tables, éclaire à peu près la
salle. Une femme d'un âge mûr, habillée comme une villageoise aisée, est
assise près de la lumière et travaille à l'aiguille. Un peu plus loin,
un grand homme d'une cinquantaine d'années, mais fort, replet, et au
teint vermeil, est accoudé devant un petit pot de faïence et un verre.
Personne ne se dérange à l'arrivée des étrangers. Le grand homme, qui
semble être le maître de la maison, les salue de la tête, et porte son
verre à ses lèvres en disant: «A votre santé, messieurs!... Allons,
Babolein, donne du vin à ces messieurs;... ils ne seront sans doute pas
fâchés de boire un coup... Donne un litre..... ces messieurs boiront
bien un litre... Quand on a marché, on a soif.

»--Il me paraît que nous sommes dans un cabaret,» dit Dufour en jetant
les yeux autour de lui. «Un cabaret au milieu d'un bois!... c'est assez
singulier....--Cela fait que du moins nous y resterons tant que cela
nous conviendra et sans craindre de gêner personne,» dit Victor en
s'asseyant et en posant son chapeau sur une table, tandis que Dufour
secoue le sien dans un coin de la salle.

«Il me paraît que vous vendez du vin, monsieur?» dit Victor en
s'adressant au maître du logis.--«Oui, monsieur, dame;... à la campagne
on fait ce qu'on peut pour gagner sa vie!...

»--Si du moins vous ne buviez pas tout le bénéfice!....» dit d'une voix
aigre et d'un ton sec la femme occupée à coudre.

«--Allons, madame Grandpierre, n'allez-vous pas me faire passer pour un
ivrogne aux yeux de ces messieurs qui ne me connaissent pas!--Vraiment!
s'ils vous connaissaient, ils sauraient déjà à quoi s'en tenir.--Ah!
Jacqueline! tu veux me fâcher.... mais tu sais bien que c'est difficile.
Crie!... grogne!... ça m'est égal!... je m'en moque comme d'une futaille
vide!...»

Le grand jeune homme, qui était allé dans une pièce voisine, revient
avec un broc et des verres qu'il place devant les deux amis. Dufour, qui
a fini de secouer son chapeau et d'essuyer sa redingote, s'assied près
de Victor en lui disant: «Nous ne boirons jamais ça!...--Qu'importe! il
faut bien payer l'abri qu'on nous donne.»

Victor se verse du vin ainsi qu'à son compagnon. Le maître du logis se
lève tenant son verre à la main, et vient trinquer avec ses nouveaux
hôtes, qui, pour répondre à cette politesse, tâchent d'avaler, sans
faire trop de grimaces, le vin, ou plutôt la piquette, qu'on vient de
leur servir.

«Ces messieurs ne sont pas du pays?» dit le paysan après avoir bu.

«--Non, nous arrivons de Paris; nous allons chez M. de Bréville... le
connaissez-vous?--Oh! oui, messieurs... c'est-à-dire, je connaissons sa
propriété... car, pour ce qui est du jeune marquis de Bréville, je ne
pouvons guère le connaître; depuis la mort de sa belle-mère, lui et sa
soeur ont quitté leur maison... et ils n'y étaient jamais revenus... mais
j'avons appris, il y a queuques jours, que le jeune marquis était arrivé
à sa campagne; que sa soeur y était aussi avec son mari. Je ne savons pas
si c'est pour s'y fixer... Mais ces messieurs sont sans doute de leur
société, puisqu'ils vont chez M. le marquis?--Oui, nous sommes amis
d'Armand; nous venons passer quelque temps à sa terre. Nous avons quitté
la voiture à Laon, et nous nous sommes mis en route à travers les bois;
nous pensions arriver avant la nuit... mais quand on ne connaît pas bien
son chemin...

»--Oui... et qu'on fait de mauvaises rencontres, dit Dufour.

«--Comment!... vous avez fait de mauvaises rencontres dans ces bois?
s'écrie le paysan.

»--Non... mon ami plaisante, dit Victor; c'est de l'orage dont il veut
parler.--Ah! il est vrais que vous êtes bien mouillés! Voulez-vous qu'on
fasse du feu à l'âtre pour vous sécher?... Quoiqu'il ne fasse pas froid,
la pluie est mauvaise sur le corps...--Ma foi, je crois que vous avez
raison... le feu nous séchera plus vite, et si cela ne vous donne pas
trop de peine.....--Pas du tout..... d'ailleurs, il faudra toujours du
feu pour faire chauffer le souper..... Allons, Babolein... voyons,
remue-toi un peu, au lieu de rester là dans un coin comme un grand
fainéant!...

»--C'est ça!...» dit la paysanne avec humeur; «c'est toujours à Babolein
qu'on s'en prend! il faut que ce soit lui qui fasse tout!... Et pourquoi
n'appelez-vous pas Madeleine?... pourquoi ne descend-elle pas?... est-ce
qu'elle dort déjà cette paresseuse?... La trouvez-vous trop grande dame
pour lui faire allumer le feu?... Hum!... quelle patience il faut
avoir ici!...

»--Mon Dieu! ne vous fâchez pas, ma mère,» dit le jeune paysan en
plaçant du bois dans la cheminée, «laissez Madeleine se reposer... elle
était malade ce matin... vous savez ben qu'elle n'est pas forte et qu'un
rien la fatigue... ce n'est pas qu'elle manque de bonne volonté...--Oh!
oui, de la bonne volonté... de belles paroles!... des phrases!... on
n'conduit pas une maison avec ça!... mais on cajole les hommes... et on
se fait dorloter!...--Oh! oh! not' femme!... tu veux donc toujours
crier? eh ben! à ton aise!... crie!... A ta santé, à la vôtre,
messieurs!»

Le jeune paysan ayant allumé le feu, Victor et Dufour vont se placer
devant la cheminée. Le maître de la maison se remet devant son pot de
vin, et son fils va s'asseoir dans un coin de la chambre, tandis que la
paysanne murmure encore en travaillant.

La pluie continuait de tomber, on l'entendait battre les vitres de la
fenêtre.

«Nous sommes bien heureux d'avoir trouvé cette maison, dit Victor,
l'orage redouble, et je ne sais ce que nous serions devenus! mais pour
peu que cela continue, il faudra peut-être que vous nous donniez à
coucher...

»--Qu'à cela ne tienne, messieurs; nous avons de quoi vous loger... Au
fait, vous êtes encore à une demi-lieue de chez M. de Bréville, et cet
orage doit avoir rendu les chemins bien mauvais.--Alors, je vois que
nous serons vos hôtes pour cette nuit: qu'en penses-tu, Dufour?»

Dufour était alors occupé à passer en revue tous les coins de la salle,
et ses yeux venaient de s'arrêter sur une encoignure qui se trouvait au
bas d'un petit escalier et qu'il n'avait pas encore remarquée: dans
cette encoignure étaient deux fusils et un grand coutelas.

«Eh bien! Dufour, tu ne me réponds pas! dit Victor, je te demande si tu
es d'avis de coucher ici?...

»--Mais.... peut-être.... je ne dis pas non..... cependant, si on nous
attend ce soir chez M. de Bréville?...--On ne nous attend pas plus ce
soir que demain!... Est-ce que tu n'entends pas la pluie?... veux-tu que
nous allions nous casser le cou dans le bois?... et comment
trouverions-nous notre chemin la nuit, puisque nous nous sommes perdus
le jour?...--Perdus... hum!... ce n'est pas nous qui nous sommes
perdus... on nous a peut-être égarés avec intention...»

Dufour avait dit ces derniers mots à voix basse, mais Victor n'y a pas
fait attention; il prend une chaise et s'assied devant le feu, Dufour
regarde toujours du côté de l'encoignure; enfin il s'adresse à leur
hôte.

«Il me paraît que vous êtes chasseur, monsieur?--Chasseur... ma foi,
non! Pourquoi ça?--C'est que je vois... des fusils..... là-bas.--Ah!
écoutez-donc: quand on demeure au milieu d'un bois, loin de toute
habitation, il est bon d'avoir des armes... Ce n'est pas que le pays
soit mauvais;... mais queuquefois des vagabonds peuvent entrer chez
nous, comme pour boire; et dame, on pourrait se battre, se tuer ici, que
personne ne viendrait y mettre empêchement.--C'est fort
agréable!--Buvez donc, monsieur.....--Merci, je n'ai plus soif.--Vous
souperez avec nous, au moins?--Je n'ai pas grand' faim...

»--Moi, je souperai très-volontiers, dit Victor; la marche m'a donné de
l'appétit: d'ailleurs nous n'avons pas mangé depuis quatre heures, et il
est,... voyons, neuf heures bientôt.»

Victor avait tiré sa montre pour regarder l'heure; le jeune paysan
quitte la place où il était assis, et vient tout près de Victor, en
s'écriant: «Oh! la belle montre!... Regardez donc, mon père, comme c'est
joli!... comme c'est travaillé!.... C'est de l'or, n'est-ce pas,
monsieur?--Oui, sans doute.

»--Oh! tu n'en es pas bien sûr,» dit Dufour, en essayant de faire des
signes à son ami.--«Comment, je n'en suis pas sûr! tu plaisantes, je
pense; elle m'a coûté assez cher.--Coûté!... coûté... on a les montres
pour rien à présent.

»Je n'aurai jamais une belle bijouterie comme ça,» dit le jeune homme
en poussant un soupir.

«--Peut-être mon garçon; eh! eh!..... on ne sait pas ce qui peut
arriver.» Et, en disant ces mots, le maître de la maison avale un verre
de vin.

«Je crois qu'il ne pleut plus,» dit Dufour en s'approchant de la
fenêtre.

«--Oh! monsieur!..... ça redouble au contraire, dit Babolein. Le temps
est pris; en v'là pour la nuit... Oh! c'est fini!... vous ne pouvez plus
vous en aller.»

Dufour ne répond rien et va s'asseoir près de Victor; il garde le
silence, et se contente de jeter souvent des regards autour de lui, se
retournant brusquement au moindre mouvement que font les habitants du
logis.

«Ha ça! puisque décidément ces messieurs couchent ici, dit la vieille
femme, il faut qu'on leur prépare des lits,... une
chambre....--Voulez-vous que j'y aille, ma mère?....--Non,.... non.....;
mais cette petite ne descend donc pas... Madeleine! Madeleine!

»--Me voilà!» a répondu une voix douce; et, presqu'au même instant, une
jeune fille descend l'escalier de bois qui communique avec le haut de la
maison.

Victor s'est bien vite retourné pour voir la jeune fille. Celle-ci est
très-petite; elle n'a ni embonpoint ni fraîcheur, son teint est pâle;
ses yeux assez petits sont presque toujours baissés, sa bouche est
grande, son nez moyen, ses cheveux bruns sont relevés sans nulle
coquetterie; en général, rien ne peut séduire dans le premier aspect de
cette jeune fille; et Victor se retourne bientôt vers Dufour en lui
disant tout bas: «Elle n'est point jolie!--Qu'est-ce ça me fait?....»
répond le peintre avec humeur.

La jeune fille a fait aux voyageurs une révérence qui n'a rien de gauche
ni d'emprunté. Elle sourit à M. Grandpierre, qui lui fait un petit signe
de tête; puis elle s'avance timidement vers la vieille paysanne, qui lui
dit d'un ton dur:

«J'espère que vous avez eu le temps de vous reposer..... Dieu merci!
Depuis le dîner vous êtes remontée dans votre chambre... Vous n'êtes
donc plus bonne qu'à dormir ici?

»Pardon, madame, c'est que j'avais si mal à la tête... comme de la
migraine...

»--Ah! oui!... la migraine!... dites plutôt la paresse!....... Qu'est-ce
que c'est qu'une fille de dix-huit ans qui a la migraine!... Est-ce que
j'ai jamais eu de tout ça, moi! mais, si on vous écoute, vous aurez tous
les jours quelque chose.

»--Allons, allons, Jacqueline, que tout ça finisse!» dit maître
Grandpierre en élevant sa voix. «Crie après moi tant que tu voudras,...
ça m'est égal, je ne t'écoute pas. Mais laisse Madeleine en repos;....
tu lui fais du chagrin,... et c'est mal. Va, Madeleine, va, mon enfant,
préparez la chambre au bout du corridor et deux lits pour ces messieurs
qui couchent ici... Dépêche toi; nous t'attendrons pour souper.»

La jeune fille ne répond que par une inclination de tête. Elle prend une
lumière et remonte vivement l'escalier. Le grand Babolein n'a pas
quitté des yeux Madeleine tant qu'elle a été dans la salle; lorsqu'elle
remonte, ses regards la suivent encore; il reste la bouche béante, le
col alongé, et les yeux attachés sur le haut de l'escalier.

«C'est votre fille, madame?» dit Victor, en s'adressant à la paysanne.

«--Non, monsieur, ce n'est pas ma fille,» répond madame Grandpierre d'un
air d'humeur.

«--Alors, c'est sûrement votre nièce? dit Dufour. Pas davantage.

»--Oh! j'aime ben mieux qu'elle ne soit pas ma soeur,» dit le jeune
paysan d'un air niais.

«--Voyez-vous ça! reprend la vieille. Ne t'aviserais-tu pas de vouloir
qu'elle soit ta femme,... grand imbécile!... Je voudrions bien voir ça.

»--Allons, silence!» dit, d'une voix de stentor, le maître de la maison.
«Vous avez le temps de crier quand il n'y a personne... Jacqueline,
occupe-toi du souper, ça vaudra mieux.

»--Puisque ce n'est ni leur fille ni leur nièce,» dit tout bas Dufour à
Victor, «ce n'est donc que leur servante... Cependant ce Grandpierre
semble la traiter avec bien de la bonté, presque des égards. Je voudrais
savoir ce que c'est que cette Madeleine,... pourquoi elle a l'air
triste... pourquoi elle est pâle,... pourquoi...--Ah! te voilà encore
avec ta curiosité!...--Tu n'es pas curieux parce que la jeune fille
n'est pas jolie; si elle te plaisait, tu aurais déjà fait mille
questions à son sujet.--C'est possible.»

Madeleine ne tarde pas à redescendre. Elle va, sans rien dire, aider
Jacqueline dans les apprêts du souper. Vive et alerte, en deux minutes
elle a préparé le couvert. Le grand Babolein la suit des yeux et semble
l'admirer; mais Madeleine tient toujours les regards baissés, et ne les
porte pas plus sur les étrangers que sur les habitants de la maison.

Victor est resté assis devant le feu, ne songeant qu'à faire sécher ses
bottes. Mais Dufour regarde ce qui se passe, et il remarque que la jeune
fille fait tout avec autant d'adresse que de grâce: cela lui paraît
encore fort singulier dans une servante de cabaret.

«Madeleine,» dit Grandpierre au bout d'un moment, «ces messieurs vont à
Bréville, chez monsieur le marquis... c'est l'orage qui les a retenus
ici.

»--A Bréville,» s'écrie la jeune fille, et pour la première fois elle
lève les yeux et les porte sur Victor et son compagnon; une légère
rougeur colore ses joues, ses regards se sont animés; mais bientôt cette
expression disparaît pour faire place à un sentiment de mélancolie, et
Madeleine rebaisse les yeux et soupire en murmurant: «Ah! ces messieurs
allaient... chez monsieur le marquis....

»--On dirait que cela l'intéresse,» dit tout bas Dufour à Victor: «Ne
trouves-tu pas cela singulier?...--Ah! Dufour, que tu m'ennuies avec tes
conjectures!...--C'est qu'il me semble qu'il y a du mystère dans cette
maison.... Enfin, pourvu que mes soupçons ne soient pas fondés, c'est
tout ce que je demande!... Une vieille femme méchante... deux hommes...
qui ont chacun six pieds au moins... et une jeune fille qui ne lève
pas les yeux... c'est bien louche... Dis donc, Victor, te rappelles-tu
un certain roman traduit de l'anglais de Lowis... _Le Moine_... Tu as lu
_le Moine_, heim?--Sans doute, après!--Ce roman-la me faisait toujours
frissonner. Il y a dedans une scène de voleurs dans une forêt...
Heim!... notre situation ressemble un peu à cette scène-là!...--Allons,
tu es fou!

»--A table, messieurs,» dit le maître de la maison en se levant: «Nous
vous offrons ce que nous avons... On ne se procure pas ce qu'on veut si
tard!--Ce sera fort bien, monsieur; en voyage, l'appétit empêche qu'on
soit difficile; d'ailleurs votre table est très-bien garnie.»

Victor se place et Dufour s'assied près de lui. Tous les habitants de la
maison se mettent à table avec les deux voyageurs. La jeune fille se
trouve être en face des étrangers, de temps à autre elle lève les yeux
pour les regarder, mais elle les rebaisse bien vite quand elle pense
qu'on l'observe.

Des légumes et des oeufs composent le souper; Victor y fait honneur;
Dufour ne mange de quelque chose qu'après en avoir vu manger à ses
hôtes. Madeleine ne prend presque rien, et elle ne parle pas; la vieille
murmure après la jeune fille parce qu'elle ne mange pas, après son fils
parce qu'il mange trop, et après son mari parce qu'il ne cesse de boire.
Dufour remarque tout. Les regards que Madeleine jette à la dérobée sur
lui et son ami sont ce qui l'intrigue le plus.

On est encore à table lorsqu'un coup violent retentit sur la porte
d'entrée de la maison.

«Voilà du monde qui vous arrive bien tard, dit Victor.--Et par un bien
mauvais temps, ajoute Dufour.

»--Oh! je parie que je devine qui c'est,» répond maître Grandpierre en
souriant, et il s'écrie aussitôt: «Qui est là?

»--Eh! mordieu! c'est moi!... est-ce que vous allez me laisser à la
pluie battante?» répond une voix aigre et brève qui ne semble pas
inconnue aux deux voyageurs.

»J'en étais sûr, dit Grandpierre; c'est Jacques!»

Le jeune paysan va ouvrir la porte, et l'homme à la faux entre dans la
salle, tenant toujours à la main son instrument de travail. Dufour fait
un bond sur sa chaise, puis presse le genou de son voisin, en disant à
demi-voix: «C'est l'homme du bois.--Je le vois bien.--Et tu ne trouves
pas drôle qu'il nous rejoigne ici?...--Pourquoi donc n'y viendrait-il
pas aussi bien que nous?--Tu ne vois pas qu'il nous a envoyés de ce
côté, parce qu'il était certain que nous serions forcés d'entrer dans
cette habitation; et cette jeune fille qui nous regarde à la dérobée....
je crois qu'elle a envie de nous faire des signes...--C'est qu'elle est
amoureuse de toi.--C'est bien. Nous verrons s'il faut toujours rire!»

Après avoir posé sa faux contre la porte, Jacques s'approche de la
table. En reconnaissant les deux voyageurs, il laisse échapper les
ricanements moqueurs qui lui sont familiers et s'écrie: «Ah!.....
messieurs, c'est comme cela que vous allez coucher à Bréville! Je vous
avais pourtant mis dans le bon chemin.--Oui, il était gentil votre bon
chemin, répond Dufour, nous avons manqué cent fois de nous y casser le
nez!

»--Comment, Jacques, tu connais mes hôtes?» dit le maître de la maison,
en tendant la main au nouveau-venu.

»--Certainement.... j'ai eu le plaisir de les rencontrer dans le bois...
Eh! eh!.... je pourrais même te dire ce que chacun de ces messieurs a
dans sa bourse... eh! eh! eh!....

»--Allons, il va recommencer ses mauvaises plaisanteries, dit Dufour:
c'était sans doute les deux Grandpierre qu'il attendait dans le bois,
et, ne les voyant pas venir, il nous a envoyés chez eux... cela se
comprend.

»--Jacques, viens te mettre à table, tu boiras bien un coup avec
nous...--Volontiers..... Bonsoir, madame Grandpierre.... bonsoir,
Babolein... bonsoir, ma petite Madeleine...»

Jacques a salué la mère et le fils d'un air familier et seulement de
la tête, mais, en s'adressant à Madeleine, le paysan a changé de ton, sa
voix s'est adoucie, ses manières sont devenues plus polies, et quoiqu'il
ait été prendre la main de la jeune fille, il ne l'a pas secouée
brusquement, mais a paru la serrer avec affection.

De son côté, Madeleine a regardé Jacques en souriant et lui a dit
bonsoir avec amitié, comme on répond à quelqu'un dont la présence nous
fait plaisir.

«Te voilà bien tard par ici, Jacques?--Que voulez-vous,.... la journée a
été longue chez le père Thomas,... puis j'avais affaire à Samoncey pour
de l'ouvrage qu'on m'avait promis, tout ça m'a retenu.... Et c'te pluie
qui est arrivée,... je m'sommes dit: au lieu de retourner à Gizy, je
coucherons chez Grandpierre;... pas gêné, moi!... je couche où je me
trouve.--T'as raison, mon vieux, et nous boirons une chopine de plus!...
A vot' santé, messieurs.»

Victor ne se sent plus envie de tenir tête à son hôte; il étend les
bras, baille, et propose à son compagnon de monter se coucher.

«Encore un moment,» dit Dufour, et il ajoute à demi-voix: «Qui sait si
on n'attend pas notre sommeil pour se débarrasser de nous? Ce Jacques
qui est revenu nous joindre ici,... qui va y coucher,.... et cette
petite,... vois donc comme elle nous regarde,... et avec quelle
expression..... Je t'en prie, Victor, ne t'endors pas!...

»--Eh bien! nous ne disons rien, ma petite Madeleine?» dit Jacques après
avoir trinqué avec son ami: «Nous avons l'air bien triste ce soir, mon
enfant?...--Est-ce que tu n'en devines pas la raison, répond
Grandpierre; Madeleine est comme ça depuis que...»

Le paysan baisse la voix, et continue de parler en s'approchant de
l'oreille de Jacques. Dufour, ne pouvant entendre ce que dit son hôte,
tâche au moins de lire dans sa physionomie et dans celle de l'homme qui
a été leur guide. Les deux amis se parlent quelque temps tout bas, et le
peintre s'aperçoit qu'ils portent souvent les yeux sur lui et son
compagnon, ce qui lui fait présumer que Victor et lui sont pour
quelque chose dans cet entretien mystérieux. Cette pensée cause à Dufour
une sensation désagréable; il promène ses regards autour de lui. Victor
est assoupi; la vieille femme semble en faire autant; la jeune fille a
les yeux baissés, mais une sombre tristesse est empreinte sur ses
traits; le grand Babolein, semblable à une statue, a les yeux fixés sur
Madeleine, et sa bouche entr'ouverte donne à sa figure, déjà niaise,
l'apparence de la stupidité.

Au bout de la table, Grandpierre et Jacques se parlent bas; enfin la
lampe placée devant les convives ne répand plus qu'une lumière
vacillante qui laisse dans l'obscurité tout le reste de la salle. Le
bruit de la pluie, qui fouette les feuilles des arbres, semble ajouter
encore à la tristesse de ce tableau.

Un cri de Victor change tout-à-coup la situation des personnages. En
s'endormant il se balançait sur sa chaise, il a rouvert les yeux au
moment où il se sentait tomber en arrière.

«Qu'est-ce que c'est donc?» dit madame Grandpierre, en se frottant les
yeux.

«--Rien: rien, madame,» dit Victor en riant, «je suis fâché de vous
avoir effrayée,... mais je m'endormais comme vous, et j'ai manqué de
disparaître sous la table... Il me semble que pour dormir nous serons
tous mieux dans notre lit... Allons, viens-tu, Dufour?... est-ce que tu
n'as pas encore fini de souper?...--Tu es bien pressé, tu ne me laisses
pas le temps de manger à mon aise...--A ton aise, mon cher, reste à
table si tu veux; moi, je vais prendre du repos. M. Grandpierre,
veuillez me faire indiquer notre chambre.»

Victor se lève, Dufour en fait autant en murmurant. Madeleine s'est
empressée d'allumer une autre lampe; elle se dispose à conduire les
voyageurs, mais Grandpierre l'arrête et lui prend la lumière des mains
en disant: «Reste,... je veux moi-même avoir l'honneur de conduire ces
messieurs.»

La jeune fille obéit; pourtant elle semble ne le faire qu'à regret.
Dufour en fait la remarque, et pousse un profond soupir en suivant son
ami.

«Bonne nuit, messieurs,» dit Jacques en saluant les voyageurs avec un
air moqueur; «je n'aurai peut-être pas l'honneur de vous revoir,... mais
je pense que demain vous n'aurez plus besoin de moi pour trouver le
chemin de Bréville!--Je l'espère,» dit Victor. Dufour ne répond rien; il
jette encore un regard sur Madeleine. La petite a en ce moment les yeux
attachés sur lui et sur Victor avec une expression indéfinissable. Les
deux amis suivent leur hôte qui monte l'escalier, et la jeune fille les
accompagne des yeux tant qu'elle peut les voir.

Maître Grandpierre marche le premier dans un petit couloir étroit qui
aboutit à un autre escalier, lequel donne sur une espèce de palier; là,
le maître de la maison entre dans un corridor en disant: «Par ici,
messieurs.

»--Où diable va-t-il donc nous reléguer? dit Dufour; cette maison est
bien grande pour un cabaret... Comme ce plancher craque sous nos
pieds;.... il semble que l'on marche sur des trappes...»

Grandpierre s'arrête, ouvre une porte, et fait entrer les voyageurs
dans une chambre assez vaste où l'on a dressé deux lits.

«Voilà votre chambre, messieurs; j'espère qu'ici vous dormirez sans vous
éveiller.

»--C'est bien ce que je compte faire, dit Victor.

»--Moi, j'ai le sommeil très-léger, dit Dufour, et je m'éveille à chaque
instant dans la nuit;... mais j'ai un livre dans ma poche et je pourrai
m'amuser à lire.

»--Lire la nuit,» dit l'hôte en posant la lumière sur une cheminée,
«m'est avis, monsieur, que vous ferez mieux de dormir: chaque chose a
son temps, et vous devez être fatigué.

»--Je ferai ce qui me fera plaisir;... il me semble que je suis bien le
maître....--Oh! c'est juste, à votre aise.... Bonsoir, messieurs.»

L'hôte va s'en aller; mais Dufour, qui a déjà inspecté des yeux leur
chambre à coucher, rappelle Grandpierre en lui disant:

«Ah! M. Grandpierre, pardon si je vous retiens encore.... Mais
qu'est-ce que c'est donc que cela?»

Dufour désignait une porte placée en face des lits, mais qui, de leur
côté, n'offrait ni pêne, ni verroux.

«--Ça?... Eh parbleu! c'est une porte,» dit l'hôte en souriant.--«Je
vois bien que c'est une porte, mais comment donc est-elle fermée?--Elle
est fermée à clé... Ah! c'est qu'elle se ferme de l'autre côté, mais on
ne l'ouvre jamais; c'est une porte qui est condamnée; elle ne servait
qu'à gêner,... je ne sais même pas ce qu'on a fait de la clé..... Au
reste, messieurs, je pense que vous êtes tranquilles, et que vous n'avez
pas peur des voleurs chez moi...

»--Non, sans doute, mon cher hôte.... mais si vous écoutez mon ami, il
est si curieux qu'il vous fera sans cesse de nouvelles questions.... il
veut tout savoir.... Je suis étonné qu'il ne vous ait pas déjà demandé
pourquoi votre maison est dans un bois...

»--Il me semble qu'on n'est pas indiscret pour demander où conduit une
porte,» dit Dufour avec humeur; «je suis bien aise de ne pas être
dérangé.... quand je lis... et ordinairement les portes d'une chambre se
ferment en-dedans, mais il paraît qu'ici ce n'est pas comme partout!...

»--Soyez tranquille, monsieur; personne ne viendra vous déranger. Bonne
nuit... je vais rejoindre l'ami Jacques.»

L'hôte quitte la chambre, dont il tire la porte après lui; on entend ses
pas lourds faire craquer le plancher du corridor, mais bientôt le bruit
s'éloigne et le plus profond silence semble régner dans la maison.

Victor se déshabille et s'apprête à se coucher; Dufour l'arrête en lui
disant à demi-voix:

«Est-ce que vraiment tu vas te coucher?--Pourquoi pas?--Tu ne devines
donc pas où nous sommes?....--Parbleu! nous sommes dans un cabaret.....
au milieu d'un bois.... Nous ne serons pas couchés aussi douillettement
que chez de Bréville, mais une nuit est bientôt passée!--Tout cela ne
serait rien si nous étions chez des gens honnêtes!... mais j'ai trop
de raisons de croire qu'il n'en est pas ainsi... Toi, tu manges, tu
bois, tu dors, tu ne remarques rien!--C'est que je n'ai rien vu de
remarquable ici.--Mon cher Victor, pour un garçon d'esprit, tu as bien
peu de pénétration; nous sommes dans un repaire de brigands, et cette
nuit on nous assassinera pour nous voler, parce que ce scélérat de
Jacques n'aura pas manqué de dire que tu as douze cents francs sur
toi!...--Quelle diable d'idée as-tu là?... Tu ne rêves que voleurs et
assassins!... Sais-tu que tu es cruel en voyage. Je ne te conseille pas
de te marier, Dufour, car tu rêveras toutes les nuits que tu es
cocu!...--Il ne s'agit pas de plaisanter... Tu sais bien que je ne suis
pas un poltron; mais je trouve ridicule de se laisser prendre au piége
sans pourvoir se défendre...--Et qui te fait donc présumer que nous
soyons chez des voleurs?--Tout!... D'abord cette maison au milieu des
bois,... ce Grandpierre et son fils, qui ont chacun six pieds de
haut,... ces armes que j'ai aperçues derrière la porte,.... ce Jacques
qui nous envoie de ce côté, puis qui vient lui-même nous rejoindre dans
ce cabaret, quoiqu'il eût dit d'abord avoir affaire au village de
Samoncey;... enfin, et c'est là-dessus principalement que nous devons
asseoir nos soupçons, la conduite de Madeleine, qui n'est pas
servante,... et qui est je ne sais quoi dans la maison... Oh! si tu
avais observé cette jeune fille, comme je l'ai fait, tu devinerais bien
qu'il se passe ici quelque chose d'extraordinaire... Cette petite est
triste, pâle; elle ne lève pas les yeux.... Est-ce là la tournure,
l'humeur d'une paysanne?.... A table, quand elle croit que les gens de
la maison ne la voient pas, elle nous regarde,... elle nous dévore des
yeux;.... c'est le mot.... Pauvre petite! Je suis sûr qu'elle devine le
sort qui nous attend et voulait nous sauver, nous prévenir. Au moment où
nous allions nous retirer, elle avait bien vite pris la lumière pour
nous conduire; mais son maître la lui a arrachée des mains, en lui
ordonnant de rester en bas: il avait peur qu'elle ne nous avertît des
dangers qui nous menacent. Si tu avais vu cette pauvre enfant nous
suivre des yeux quand nous avons quitté la salle... Ah! cette petite
n'est pas jolie, c'est vrai: mais dans ce moment je t'assure qu'elle
était belle, tant ses yeux avaient d'expression!... Maintenant, examine
cette chambre où l'on nous a relégués,... est-ce sombre?... est-ce
lugubre?... et cette porte qui ne se ferme pas de notre côté et qu'on
peut ouvrir de l'autre quand on veut?... tu conviendras que c'est fort
commode.... et que dans aucune auberge tu n'as eu de chambre si mal
fermée que celle-ci.»

Victor a écouté Dufour avec attention; quand celui-ci a fini, il se
remet à se déshabiller.

«--Comment!... tu veux toujours te coucher?...--Mon cher ami, si nous
sommes chez des voleurs, il n'y a plus moyen de nous sauver; si nous
sommes chez d'honnêtes gens, tes soupçons n'ont pas le sens commun. Dans
l'un ou l'autre cas, il me semble que je ferai toujours aussi bien de
me coucher. Quand la mort nous frappe pendant que nous dormons, nous
ne faisons que passer d'un sommeil dans un autre.

»--Je ne suis pas pressé de goûter ce sommeil-là. Pourquoi ne pas
essayer de nous sauver? nous le pourrions encore peut-être... Voyons
cette croisée...»

Dufour ouvre la fenêtre de la chambre; elle donnait sur une arrière-cour
de la maison. Mais il faisait noir comme dans un four, il était
impossible de mesurer des yeux à quelle distance on était du sol.

«Referme ta fenêtre, mon cher ami, dit Victor; je n'ai pas envie de me
casser le cou pour éviter un danger imaginaire. Je ne suis nullement
convaincu que nos hôtes soient de malhonnêtes gens.... Ce Grandpierre a
au contraire une bonne figure qui respire la
franchise....--C'est-à-dire, l'ivrognerie.--Parce que lui et son fils
ont six pieds de haut, je ne vois pas que ce soit une raison pour
suspecter leur loyauté. Enfin, cette jeune fille t'a fait des signes: si
elle te dévorait des yeux, c'est que probablement tu lui as inspiré un
doux sentiment... tu auras fait sa conquête,... c'est très-possible; tu
n'es pas mal quand tu n'y penses pas...--Victor, tu as bien tort de ne
pas me croire!...--J'aime mieux me coucher;.... je te conseille d'en
faire autant... Nous avons beaucoup marché aujourd'hui, et tu dois être
aussi fatigué que moi... Bonsoir, Dufour.... Demain tu feras des études
superbes dans le bois; et, si la petite Madeleine te fait toujours des
mines, tu pourras peut-être faire aussi une étude avec elle.»

Victor s'est mis au lit malgré les remontrances de son ami; celui-ci ne
sait à quoi se décider. Il se promène dans la chambre, s'arrête, écoute
contre la porte du couloir, puis contre celle qui est condamnée. Bientôt
Dufour s'aperçoit que son compagnon de voyage est endormi; la vue du
repos que goûte Victor lui donne envie de l'imiter: malgré ses
inquiétudes, il sent que le sommeil le gagne; mais, avant de se mettre
au lit, il veut faire une revue exacte de leur chambre, pour s'assurer
s'il n'y a point quelque trappe, ou quelque issue autre que la porte
condamnée.

Dufour prend la lampe et commence son inspection: il tâte les murs et
regarde sous les meubles; il ne découvre rien de suspect. Arrivé devant
la porte, objet de ses craintes, il la pousse, l'examine de bas en haut.
Cette porte est vieille, elle a de larges fentes en divers endroits; en
regardant ces ouvertures, Dufour croit apercevoir au loin une faible
lumière. Il va poser sa lampe dans un autre coin de la chambre, et
revient braquer son oeil contre une fente de la porte. La lumière
augmente, un léger bruit se fait entendre. Dufour est tout oreille, et
s'écarquille les yeux pour mieux voir. Le bruit approche; ce sont des
pas... deux personnes s'avancent du fond d'un corridor qui est sans
doute devant cette porte. L'une de ces personnes éteint une lumière.
Dufour reconnaît Madeleine, et à côté d'elle l'homme qui les a guidés
dans le bois.

Jacques parle à la jeune fille. Arrivés à quatre pas de la porte, ils
s'arrêtent, et Dufour peut les entendre. La jeune fille verse des
larmes; l'homme en blouse lui prend la main.

«--Consolez-vous, Madeleine, consolez-vous... les pleurs, ça ne sert à
rien. J'sais ben que c'est la grande ressource des femmes!... quand
elles ont du chagrin, elles s'en prennent à leurs yeux... Mais, faut pas
vous désoler comme ça... on ne sait pas encore ce qui peut arriver!...

»--Ah! mon cher Jacques.... c'est en vain que vous voulez me consoler!
je vois bien que c'est fini!... qu'il n'y a plus d'espoir... Je voudrais
en vain prendre sur moi et avoir du courage... je m'étais habituée à ma
situation... je la supportais sans me plaindre; mais à présent, oh! à
présent, je sens que je serai plus malheureuse.

»--Je vous dis que vous êtes un enfant de pleurer.... et pour qui?....
mon Dieu! pour des gens qui n'en valent pas la peine, qui ne méritent
pas vos regrets...

»--Oh! le scélérat!.... le gredin! se dit Dufour, c'est de nous qu'il
parle, j'en suis sûr, et il trouve que nous ne méritons pas qu'on
s'intéresse à notre sort... Hum! brigand! si j'avais un pistolet,
comme je t'ajusterais par le trou de cette porte!»

Au bout d'un moment et après avoir essuyé ses yeux, la jeune fille
reprend:

«Vous trouvez qu'ils ne méritent pas l'intérêt que je leur porte.....
Ah! Jacques!.... vous ne pouvez penser comme moi, vous; vous ne pouvez
sentir ce que j'éprouve pour eux... j'espérais que cela tournerait
autrement... je vois bien qu'il faut renoncer à cet avenir dont je
m'étais flattée. Mais rester ici... ce Babolein... madame Grandpierre...
Hélas! je suis bien tourmentée!...

»--Oui, oui, je vous comprends!... Pauvre Madeleine! cela ne devrait pas
être ainsi... Plus que tout autre, je dois vous plaindre, moi!...--Vous,
Jacques?...--Oui, moi... mais ça ne vous servira pas de grand'chose,...
malheureusement!... Allez vous reposer, Madeleine; allez, et je vous le
répète, ne versez plus de larmes pour des gens qui n'en valent pas la
peine.--C'est bien aisé à dire cela, mais je n'ai pas appris à commander
à mon coeur!»

Jacques serre la main de la jeune fille et s'en retourne par le
corridor; Madeleine ouvre une porte, disparaît, et la lumière disparaît
avec elle.

«Ce que j'ai entendu me semble assez clair,» se dit Dufour en quittant
la fente de la porte... «Cette jeune fille s'intéresse vivement à nous:
elle voudrait nous sauver, et se désole parce qu'elle voit que c'est
impossible.... Ce misérable Jacques nous tuera avec sa faux.... comme
des coquelicots!.... Ah! si Victor avait entendu cette conversation!
mais il dort comme s'il était chez lui... Que faire?... si j'appelais
Madeleine... les autres m'entendraient aussi, et ils accourraient plus
vite! Je ne me suis jamais trouvé dans une pareille situation.»

Dufour se remet à marcher dans la chambre, à écouter aux portes; mais il
n'entend plus rien. La fatigue l'emporte bientôt sur l'inquiétude, ses
yeux se ferment malgré lui. Il se décide à se coucher et à attendre,
comme Victor, les évènements. Il place en soupirant sa montre sur la
table de nuit; mais bientôt, ne l'y croyant pas en sûreté, il la
fourre sous son traversin et pose sa tête dessus en se disant: «On ne
l'aura qu'avec ma vie!... Je crois que j'aimerais mieux mourir que
d'être volé!... dépouillé!... Qu'ils y viennent!... Je n'ai pas
d'armes... mais le courage en tient lieu.... Tout m'en servira
d'ailleurs.... tout jusqu'à... Ma foi, oui... cela peut donner un bon
coup et étourdir un homme... Cachons-le aussi.»

Et Dufour, prenant le vase de nuit, le met dans la ruelle de son lit,
entre la paillasse et le matelas. Après avoir pris toutes ces
précautions, l'artiste se recouche. Il a d'abord le projet de rester
éveillé; mais ne pouvant long-temps combattre le sommeil, il prend le
parti de s'en remettre à la Providence du soin d'écarter les dangers qui
l'environnent, et la Providence l'endort... C'est ordinairement ce
qu'elle fait de mieux pour le bonheur des humains.

FIN DU PREMIER VOLUME.


       *       *       *       *       *




MADELEINE

TOME DEUXIÈME.




CHAPITRE PREMIER.

Le Réveil.


Le soleil éclairait la chambre où étaient couchés les deux amis lorsque
Dufour ouvrit les yeux.

Le peintre ne se rappelle d'abord que confusément les événements de la
veille; cependant, petit à petit, la mémoire lui revient. Dufour, tout
étonné de se retrouver vivant, regarde timidement autour de lui; il
aperçoit Victor qui dort encore. Leurs habits sont toujours auprès
d'eux: rien n'a été dérangé dans la chambre, qui, éclairée par le
soleil, paraît toute autre à notre voyageur. Elle n'a plus cet aspect
sombre et mystérieux qui, la veille, lui avait tant déplu. C'est une
pièce vaste, carrée, le petit papier à fleurs qui lui sert de tenture
est d'une couleur gaie, et à travers les vitres de la fenêtre on
aperçoit les arbres du bois, dont le feuillage, rafraîchi par l'orage de
la veille, brille des plus vives couleurs.

Dufour se frotte les yeux; il se sent tout radieux, tout dispos; il
glisse sa main sous son traversin, et, en sentant sa montre, il ne peut
s'empêcher de rire de ses craintes de la veille. Il regarde l'heure et
s'écrie: «Huit heures!.... huit heures passées!..... J'espère que nous
avons bien dormi!..... Ho! hé!.... Victor!... Allons donc, paresseux...
il est huit heures!... Est-ce que tu ne vas pas te lever?...

»--Ha ça! nous ne sommes donc pas assassinés?» dit Victor en étendant
les bras. «Il me semblait pourtant que nous étions dans un repaire de
brigands...... T'en souviens-tu, Dufour?...

»--Allons, gronde-moi! moque-toi de moi... ça m'est égal, je suis de
bonne humeur ce matin... J'ai eu tort.... je le confesse: j'ai
soupçonné de braves gens... Cependant il y a du mystère dans cette
maison, car, pendant que tu dormais, j'ai entendu cette petite Madeleine
dire des choses singulières....--Tu as rêvé cela.--Non.... oh! je ne
l'ai pas rêvé.... mais, enfin, il paraît que cela ne nous regardait
pas... c'est le principal... Aussi, j'ai un appétit ce matin!..... je
vais me dédommager de ma sobriété d'hier au soir; je vais déjeûner... je
vais m'en donner.... Je... Aie... aie!... Holà là!... Ah! mon Dieu, je
suis blessé!...»

En se promettant de s'en donner, Dufour sautait et se roulait dans son
lit. Il avait oublié que dans ses inquiétudes de la veille, il avait
caché un meuble nécessaire entre son matelas et sa paillasse; et,
quoiqu'il eût relégué ce meuble contre la ruelle, à force de s'agiter,
il venait de le briser sous lui, et un morceau aigu lui était entré
quelque part.

«Que diable viens-tu de faire? dit Victor, est-ce que tu casses des
assiettes dans ton lit?...--Non, ce ne sont pas des assiettes... C'est
que j'avais oublié qu'hier au soir, par prudence..... n'ayant pas
d'armes..... j'avais mis certain vase sous mon matelas..... Ah! Victor,
regarde, je t'en prie, si je ne suis pas blessé dangereusement. Ah!
ah!... Comment, Dufour, tu voulais te défendre avec....--Écoute donc,
cela aurait fort bien paré un coup de poignard.--C'est une nouvelle
espèce de bouclier à laquelle don Quichotte n'avait pas pensé!..... Je
suis blessé, n'est-ce pas?...--Eh! non... une
égratignure....--Peste!.... tu appelles cela une égratignure!.... c'est
presque comme celle que la paysanne montre au _diable de
Papéfignières_!... Je voudrais que cela te corrigeât de ta méfiance
continuelle.--Je mettrai de la farine dessus...--Tu devrais appeler la
petite Madeleine et la prier de te panser.--C'est bien... c'est
bien!..... Si elle était plus jolie, tu aurais cherché à lui faire voir
bien autre chose. Au reste, je vais tâcher, ce matin, de causer un peu
avec cette jeune fille avant de quitter cette maison.... et de savoir
pourquoi, hier, elle nous regardait en soupirant, car je suis très-sûr
qu'elle soupirait.»

Victor s'est habillé. Il ouvre la fenêtre, et aperçoit un petit jardin
au bout de la cour qui est derrière la maison. Dufour, qui est parvenu,
non sans peine, à se lever, vient se placer aussi à la fenêtre.

«--Cette vue est gentille!... Cette cour... ce jardin... ces fleurs...
et puis le bois qui encadre le tableau... Il faut que je dessine tout
cela...--Il me semble qu'hier tu trouvais cette demeure fort
triste.--Hier, il faisait nuit... Tiens, mon ami, il n'y a rien de tel
qu'un effet de soleil pour embellir un tableau.»

En ce moment on frappe à la porte de la chambre, et les deux amis
reconnaissent la voix du maître de la maison, qui demande si l'on peut
entrer.

«Oui, oui, entrez, mon cher hôte!» crie Dufour en allant ouvrir à
Grandpierre, auquel il tend la main, que celui-ci serre avec cordialité.

«--Je viens savoir si ces messieurs ont bien passé la nuit et s'ils
déjeûneront avant de partir.--Oui, mon cher hôte, nous déjeûnerons...
N'est-ce pas, Victor, que nous déjeûnerons avec notre
hôte?--Volontiers.--Et quant à la nuit... oh! elle a été excellente;...
je n'ai fait qu'un somme... j'ai été très-bien couché...--Je suis
charmé, messieurs, que vous ayez été satisfaits.--Est-ce qu'on n'est pas
toujours bien chez de braves gens?... Ce bon monsieur Grandpierre... il
a une bonne figure... N'est-ce pas, Victor, que notre hôte a une figure
franche,... ouverte?... Il faudra que je fasse votre portrait, monsieur
Grandpierre.--Oh! monsieur est bien honnête...--Si, si, je viendrai
faire votre portrait en me promenant dans le bois, quand nous serons à
Bréville..... Et votre ami Jacques, le verrons-nous ce matin?--Non,
monsieur; Jacques est parti depuis le point du jour, pour aller
travailler en journée... Dame!... Jacques n'est pas riche... Il y a
quatre ans, le feu brûla sa maison, sa récolte; il perdit le peu qu'il
possédait, et, après avoir labouré son petit champ, fut obligé d'aller
travailler à celui des autres; mais ça ne lui ôta pas sa bonne humeur,
et Jacques n'en garda pas moins avec lui sa tante qu'est ben vieille et
infirme. Oh! c'est un brave homme que Jacques;... un peu brusque..... un
peu gouailleur, comme ils disent dans le pays, mais qui est estimé de
chacun pour sa probité.--Eh bien! mon cher monsieur Grandpierre, ce que
vous me dites-là ne m'étonne nullement..... ce Jacques a une physionomie
toute particulière..... il a quelque chose qui prévient en sa faveur...
surtout quand on le regarde long-temps... N'est-ce pas, Victor?»

Victor, qui ne peut plus comprimer son envie de rire, sort en disant:
«Je vais voir le jardin pendant qu'on préparera le déjeûner.»

Le jeune homme traverse le corridor étroit, descend un petit escalier,
et se trouve dans la cour au bout de laquelle est le jardin. C'est un
petit enclos où sont pêle-mêle les fruits, les légumes, les racines dont
on fait un fréquent emploi dans un ménage. Chaque coin de terrain a
été mis à profit: la modeste laitue croît au pied du cerisier, le chou
et le groseiller sont pressés l'un contre l'autre, et la petite feuille
dentelée de la carotte se mêle au feuillage plus large et plus foncé du
navet; à peine si l'on a réservé quelques chemins pour mettre un pied
l'un devant l'autre.

Au fond de ce verger-potager, Victor aperçoit un petit carré qui paraît
plus soigné que le reste et dans lequel on a planté différentes fleurs.
Une jeune fille est assise sous un berceau couvert de chèvrefeuilles qui
termine ce petit parterre; elle a les yeux fixés sur un rosier qui est à
ses pieds; mais, à sa tristesse, à son immobilité, il est facile de
juger qu'en ce moment ce ne sont pas les fleurs qui l'occupent.

Victor s'approche doucement de Madeleine, qu'il a reconnue, quoiqu'elle
n'ait pas levé la tête; il va s'asseoir près d'elle en disant: «Voilà
des fleurs que vous aimez bien, n'est-ce pas?»

La jeune fille, toute surprise, rougit, semble honteuse, et se lève en
balbutiant: «Pardon, monsieur, je ne vous avais pas vu venir.

»--Eh bien! je ne veux pas vous faire fuir votre jardin... car je
gagerais que ce petit jardin est le vôtre?» dit Victor en retenant
Madeleine par la main. Celle-ci, un peu confuse, se rassied cependant en
répondant: «Oui, monsieur, c'est en effet mon petit jardin... monsieur
Grandpierre a bien voulu m'abandonner ce petit coin de terrain..... j'y
ai planté des fleurs, et j'en ai bien soin!...--Il n'y a aucun mal à
cela, mon enfant..... Vous aimez les fleurs... plus tard vous aimerez
autre chose encore... car il faut toujours que le coeur ait de
l'occupation... surtout chez les femmes; et de ce côté-là je suis femme
aussi. Mais, pendant que nous voilà seuls, il faut que je vous demande
l'explication de votre conduite d'hier... qui a beaucoup intrigué et
même inquiété mon compagnon... qui, à la vérité, s'inquiète
très-facilement. Il prétend que vous portiez sur nous des regards
mystérieux, mélancoliques... que vous paraissiez désirer de nous parler
en secret. Mon ami a-t-il rêvé tout cela... ou avez-vous en effet
quelque chose à nous dire? à nous demander?... Eh bien!... répondez
donc...»

La jeune fille rougit encore plus, en effeuillant dans ses doigts une
rose qu'elle vient de cueillir pour cacher son embarras. Elle ne lève
pas les yeux et n'ose répondre. Victor, pour l'enhardir, se rapproche
d'elle, passe son bras autour de sa taille, et, quoiqu'elle ne soit pas
jolie et qu'il n'en soit pas amoureux, lui prend un baiser, tant est
grande chez lui la force de l'habitude.

Madeleine se recule vivement à l'autre bout du banc; elle lève alors les
yeux sur Victor, et il y a dans son regard, dans tous ses traits une
expression de fierté, de mécontentement qui lui sied à ravir et qui
étonne le jeune homme. Il se rapproche d'elle, et veut lui prendre la
main, qu'elle retire aussitôt.

«--Je vous ai fâchée? Mon Dieu! j'en suis désolé... ce n'était nullement
mon intention.... je ne pensais pas qu'il y eût aucun mal à vous
embrasser... Est-ce que dans ce pays les jeunes filles se fâchent quand
on les embrasse?...

»--Monsieur, je ne suis pas habituée à de telles manières, et...--Et
vous avez eu un mouvement de fierté superbe! En vérité, il aurait fait
honneur à une duchesse!... Savez-vous, ma chère amie, que, pour une
servante de cabaret, vous êtes bien farouche?... Allons, la voilà qui
pleure à présent... je lui ai encore fait de la peine!... Vraiment, je ne
fais que des sottises ce matin... C'est peut-être parce que je vous ai
appelée servante que vous pleurez?... je vous assure que je n'ai pas
voulu vous humilier.... Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que
j'aime trop les femmes pour vouloir leur faire de la peine... Allons,
Madeleine, donnez-moi votre main, et faisons la paix... je vous promets
que je ne vous embrasserai plus... je ne sais même pas pourquoi cela
m'est arrivé... Mais aussi cet imbécile de Dufour, qui m'assure que vous
nous regardiez... que vous lui lanciez des oeillades.... Vous n'êtes plus
fâchée, n'est-ce pas?»

Victor a un ton de franchise, d'abandon, qui séduit, qui inspire
sur-le-champ la confiance; Madeleine s'est laissé prendre la main, et
elle lui dit d'un air qui n'a plus rien de sévère:

«Non, monsieur, je ne suis plus fâchée... d'ailleurs je n'avais pas le
droit de l'être... Je ne suis en effet qu'une servante dans cette
maison, mais monsieur Grandpierre m'y traite avec tant de bonté.... et
quoique sa femme soit quelquefois un peu brusque avec moi, cependant on
ne me regarde pas comme une domestique.... parce qu'autrefois... Ah!
j'étais si heureuse...

»--Pauvre petite! je comprends!..... vos parents étaient à leur aise
sans doute, et des malheurs vous auront forcée à entrer ici.

»--Mes parents!...... Je ne les ai jamais connus...... ils moururent
quand j'étais encore au berceau... à ce qu'on m'a dit... mais une
dame.... bien bonne, bien généreuse, eut pitié de moi; elle me prit avec
elle, me fit élever et me traita comme son enfant: cette dame était la
marquise de Bréville.

»--La marquise de Bréville?... la belle-mère d'Armand?--Oui, monsieur.
Ah! combien elle eut de bontés pour moi!.... C'est lorsque son mari
mourut qu'elle me fit venir chez elle... j'avais, je crois, à peine
trois ans alors. Là je trouvai Armand et Ernestine.... c'étaient deux
enfants que monsieur le marquis avait eus d'un premier mariage, et que
ma bienfaitrice aimait beaucoup, quoiqu'elle ne fût que leur belle-mère.
Armand avait trois ans de plus que moi, et Ernestine cinq; mais ils
m'aimaient bien aussi; nous jouions ensemble, nous étions toujours
ensemble..... Ah! que j'étais heureuse alors!... ils me traitaient comme
leur soeur... je partageais leurs études, leurs occupations..... je ne
pensais pas que je n'étais qu'une pauvre orpheline!... je ne prévoyais
pas que mon sort pût changer. J'étais si jeune... je jouais et je
chantais sans cesse... Ah! je ne soupirais jamais dans ce temps-là!...

»--Pauvre Madeleine!... je comprends vos peines... je ne m'étonne plus
maintenant de vos manières gracieuses, distinguées...... de tout ce
qui me surprenait en vous... Mais continuez, je vous en prie.

»--Mon Dieu, monsieur, mon bonheur dura jusqu'à la mort de madame de
Bréville... J'avais près de onze ans quand ce malheur arriva... Ma
bienfaitrice mourut en peu de jours;.... je ne puis vous dire toute la
douleur que j'éprouvai,... dans ce moment affreux, ce n'était qu'elle
que je regrettais; je ne songeais nullement à mon sort, à ce que
j'allais devenir. Je pleurais celle qui m'avait tenu lieu de mère;
Armand et Ernestine pleuraient avec moi, car ils l'aimaient bien aussi;
mais, au bout de quelques jours, il arriva du monde, des parents..... on
emmena Ernestine et Armand, et on mit à la porte la petite Madeleine,
car je n'étais rien dans la maison, et, en perdant ma bienfaitrice,
j'avais tout perdu!

»--Madame de Bréville n'avait pas eu le temps d'assurer votre sort, sans
doute? Mais vous abandonner ainsi..... ah! c'est affreux. Il fallait que
tous ces gens-là eussent le coeur bien dûr. Pourquoi la soeur d'Armand
ne vous emmena-t-elle pas avec elle?--Oh! ce ne fut pas de sa faute: on
ne le voulut pas. Je ne savais que devenir, lorsque Jacques parut devant
moi. Il me prit par la main, me consola, dit, entre ses dents, bien des
choses que je ne compris pas... puis, m'emmena chez lui, où il avait
déjà soin de sa vieille tante... Ah! c'est un brave homme que
Jacques!.... je restai trois ans chez lui. Alors arriva un nouveau
malheur: le feu consuma sa demeure. Jacques n'avait plus rien; je ne
voulus pas rester encore à sa charge... Heureusement, M. Grandpierre eut
pitié de moi, et il voulut bien me prendre dans sa maison... Il y a
quatre ans que j'y suis. M. Grandpierre me traite avec douceur: sa femme
gronde parfois, mais enfin j'étais habituée à mon sort, lorsqu'il y a
quelques jours, en apprenant que M. Armand de Bréville, que sa soeur
étaient revenus dans ce pays, je ne pus me défendre d'éprouver de
nouvelles espérances.... Je crus.... oui, j'osai penser que ceux qui
m'avaient traitée comme leur soeur, dont j'avais pendant long-temps
partagé les plaisirs, se souviendraient de Madeleine, et voudraient au
moins la revoir, l'embrasser une fois;.... car ce n'est pas leurs
bienfaits que je désire, mais leur amitié dont je suis jalouse... Madame
de Bréville appelait Armand et Ernestine ses enfants, et je les aimais
comme les enfants de ma bienfaitrice!... Eh! bien, monsieur,..... je ne
les ai pas vus;... ils ne m'ont pas fait dire d'aller à Bréville... Ah!
voilà ce qui me fait le plus de peine..... car j'ai un grand désir de
les voir..... de les embrasser..... Aussi, combien j'envie le sort de
ceux qui vont chez eux, combien je voudrais être à leur place!.... Voilà
pourquoi, monsieur, en apprenant que vous allez chez mes compagnons
d'enfance, je vous ai regardés souvent à la dérobée... J'aurais voulu
vous dire mille choses pour ceux que j'aime toujours, quoiqu'ils ne
pensent plus à moi;.... mais je n'osais pas... et je conçois que j'aie
dû vous paraître singulière..... et bien hardie peut-être, de vous
regarder si souvent.»

Le récit de Madeleine a vivement intéressé Victor; il lui promet de
parler d'elle à Armand et à sa soeur; il lui fait comprendre que ses amis
d'enfance, tout en ayant conservé le souvenir de la petite protégée de
madame de Bréville, peuvent ignorer qu'elle habite si près d'eux,
puisque la jeune fille convient que ni Jacques ni personne de chez
Grandpierre n'a été à Bréville depuis que le jeune marquis y est revenu.
L'espoir entre dans l'ame de Madeleine; ses yeux brillent déjà de
plaisir: elle remercie Victor. Dans l'effusion de sa joie, elle lui
presse tendrement les mains; mais, dans ces marques de reconnaissance,
il n'y a rien que d'innocent; le jeune homme le voit bien; aussi ne
profite-t-il pas de la joie de Madeleine pour lui prendre un autre
baiser.... Il est vrai que Madeleine n'est pas jolie.

On entend la voix de madame Grandpierre, qui appelle la jeune fille.
Celle-ci s'écrie: «Oh! mon Dieu, je vais être grondée!.... En causant
avec vous, monsieur, j'ai oublié le déjeûner;... mais c'est égal... vous
m'avez fait espérer qu'Armand et Ernestine pouvaient encore m'aimer un
peu..... je veux être grondée à ce prix-là.....»

Madeleine va s'éloigner... elle revient vivement vers Victor et lui dit
d'un air honteux: «Monsieur... pardonnez-moi si je dis Armand et
Ernestine, en parlant de M. le marquis, votre ami, et de sa soeur... ce
sont mes souvenirs d'enfance qui me trompent encore... mais je sais bien
que je ne dois plus les nommer ainsi.... et quand je les verrai, oh! je
saurai conserver le respect que je leur dois... pourvu qu'ils me
permettent de les aimer comme autrefois!...»

La jeune fille salue de nouveau Victor et s'éloigne lestement, en
sautant par-dessus les carottes et les choux qui encombrent le jardin.
Victor se dit, en la regardant aller: «Cette petite a de l'ame, de la
sensibilité, et une délicatesse de sentiment qui n'est pas commune:
c'est dommage qu'elle ne soit pas jolie.... et pourtant, c'est peut-être
plus heureux pour elle, cela l'exposera moins aux séductions...»

Victor quitte le jardin et se rend dans la salle basse où il a soupé la
veille; il y trouve Dufour, qui s'est établi sur une table, et s'occupe
à dessiner madame Grandpierre et son fils Babolein, qu'il réunit en
camée. La vieille femme pose avec une dignité comique, ne tournant la
tête que pour gronder Madeleine, qui n'a pas encore mis le couvert, mais
reprenant bien vite la position qu'on lui a indiquée. Quand au grand
Babolein, sa figure niaise et lourde ne change pas un moment
d'expression.

«Je fais nos excellens hôtes,» dit Dufour en voyant entrer Victor.
«Madame Grandpierre a une superbe physionomie... des traits bien
caractérisés... Avec son fils à côté, cela tranchera.... Ne remuez pas,
madame Grandpierre, je vous en prie!... je n'ai plus que quelques coups
de crayon à donner.... Je voulais faire aussi notre hôte.... mais ce
sera pour une autre fois... Je viendrai vous voir en me promenant dans
le pays... j'entrerai faire la causette avec madame Grandpierre...
j'aime les braves gens, moi!... Ah! il faudra aussi que je fasse l'ami
Jacques.... avec sa blouse.... son bonnet.... ça fera bien!...

»--Je te conseille de lui faire aussi tenir sa faux,» dit Victor en
souriant; «tu sais que cela lui donne un air qui t'a frappé hier?

»--C'est bien! c'est bien!» dit Dufour en se pinçant les lèvres; «je lui
ferai tenir ce que je voudrai!.... Madame Grandpierre, vous pouvez vous
lever... j'ai fini.»

Dufour présente son camée; la paysanne prend d'abord le portrait de son
fils et le sien pour une seule figure, mais on parvient à lui faire
distinguer son profil, et elle se trouve très-ressemblante parce que son
bonnet est exactement copié.

Le déjeûner est servi, on se met à table. Dufour mange comme quatre, et,
tout en déjeûnant, trinque avec Grandpierre, frappe sur les joues de son
fils et coupe du pain à la maman. Cette fois, c'est Victor qui le presse
pour le faire quitter la table, parce qu'il ne veut point passer sa
journée chez les paysans. Enfin, Dufour se lève, embrasse madame
Grandpierre, embrasse Babolein, frappe sur le ventre à son hôte, et
s'éloigne comme s'il quittait ses parents. Pendant ce temps, Victor a
payé leur dépense, et il dit tout bas à Madeleine, qui s'est approchée
de lui et le regarde timidement: «Je ne vous oublierai pas; bientôt, je
l'espère, vous aurez des nouvelles de vos amis d'enfance.»




CHAPITRE II.

La Société de Bréville.


En suivant le chemin qui doit les mener chez le jeune Bréville, Victor
raconte à Dufour sa conversation avec Madeleine, et termine son récit en
lui disant: «Tu vois maintenant pourquoi cette jeune fille nous
regardait en soupirant et avait envie de nous parler... c'était pour
nous entretenir des amis de son enfance; ce que tu jugeais mystérieux,
extraordinaire dans la conduite de cette petite, s'explique fort
simplement..... il n'a fallu que quelques mots pour cela; si tu m'en
crois, Dufour, à l'avenir tu te laisseras moins aller à ton penchant
pour les conjectures, et surtout à cette méfiance qui te fait toujours
supposer le mal, ou du moins des choses qui ne sont pas.

»--C'est bon! Monsieur Victor, je vous suis très-obligé de vos avis! La
conduite que cette jeune fille a tenue avec nous est expliquée... c'est
fort bien, mais cela ne nous apprend pas ce que c'est que cette petite
Madeleine... elle ne connaît pas ses parents!..... et la marquise a pris
soin d'elle!..... et cette marquise, qui la traitait comme sa fille, la
laisse en mourant exposée à mourir de faim si des paysans n'avaient pas
eu pitié d'elle... Est-ce que tu trouves tout cela clair, toi? Alors, tu
y mets de la bonne volonté.

»--Clair ou non!... qu'est-ce que cela nous fait?... ce n'est plus de
tout cela qu'il s'agit.

»--Qu'en sais-tu?... tu blâmes la conduite d'Armand et de sa soeur, qui
ont abandonné la petite..... mais qui te dit qu'ils n'avaient point
quelques raisons pour cela?..... cette Madeleine est peut-être un enfant
de l'amour... et, avant de s'intéresser à elle, avant de parler d'elle à
ceux chez qui nous allons, moi, j'aurais voulu savoir si ce n'était
pas indiscret, si...

»--Dufour, tu me fais pitié avec tes craintes! on n'est jamais indiscret
quand on fait une bonne action: c'est en faire une que de plaider la
cause de cette pauvre fille, qui, après avoir été élevée dans l'aisance,
avoir reçu un commencement d'éducation, est réduite à servir dans un
cabaret. Certes, je ne vaux pas mieux qu'un autre, je fais bien des
folies, bien des sottises même!... mais toutes les fois que je pourrai
obliger quelqu'un, je ne calculerai pas si cela ne peut en rien me
compromettre, et je suis enchanté que cette jeune fille ne soit pas
jolie, parce qu'au moins cette fois on ne mêlera point d'amour ni de
séduction dans ma conduite.

»--Pas jolie, pas jolie, murmure Dufour. Après tout, ce n'est pas un
monstre... Il y en a beaucoup de plus laides,... et je ne voudrais pas
jurer que... Ah! voilà sans doute la maison de M. Armand..... Diable!
mais c'est fort élégant cela..... Et tu dis qu'il n'a que dix mille
livres de rente?»

       *       *       *       *       *

Victor marche en avant; il ne répond pas au peintre, qui le suit en
disant: «Si ce M. de Saint-Elme est ici, nous allons voir ce qu'il me
dira pour m'avoir fait promener mon tableau de la forêt de Compiègne...
Et la commission que j'ai été obligé de payer... Oh! décidément, ce beau
monsieur-là m'est suspect... Ce doit être lui que j'avais vu dans le
restaurant à vingt-deux sous.»

       *       *       *       *       *

Les voyageurs sont arrivés devant une belle maison de campagne, qui se
trouve sur la route, devant une vaste plaine, d'où l'on aperçoit les
villages de Gizy, Samoncey et quelques maisons élégantes, où de riches
habitants de Laon et de Sissonne viennent passer la belle saison.

Victor traverse une cour, et, sans parler au concierge, entre dans la
maison. Dufour, qui vient après lui, s'approche de la loge du concierge,
en disant: «Ce Victor est étonnant... il entre comme chez lui... On ne
nous connaît pas ici;... on pourrait croire... Eh bien! est-ce qu'il
n'y a personne chez le portier?»

Une grosse fille arrive, tenant dans ses bras un enfant auquel elle fait
manger de la bouillie.

«Je viens voir M. Armand de Bréville, dit Dufour. J'espère qu'il est
ici, car il m'a invité, ainsi que mon ami, qui a passé devant.

»--Oui, monsieur, oui, M. de Bréville est ici... Vous allez trouver tout
le monde dans la maison... Je crois qu'ils jouent au billard à c't'
heure.

»--Ah! il y a un billard ici,... tant mieux... Et tout le monde y
est?... Est-ce qu'il y a beaucoup de monde ici?

»--Mais, dam'... comme à l'ordinaire... M. Armand,... M.
Saint-Elme...--Oh! je le connais celui-là.--Madame de Noirmont et son
mari, et puis deux voisins... Allons donc, Fanfan; est-ce que t'en veux
pus?--Prenez garde, vous lui mettez de la bouillie dans le nez... Est-ce
que c'est à vous, ce gros compère-là?...--Oh, non, monsieur; c'est mon
petit frère...--Je disais aussi, vous êtes trop jeune pour avoir déjà un
marmot... Quel âge avez-vous?--J'avons quinze ans, monsieur.--Peste!...
quelle commère,... quelle carnation!... et à quinze ans vous êtes déjà
concierge?...--Oh! avec maman; c'est qu'elle est à la cuisine,
elle...--Ah! j'entends... elle cumule les emplois... Ha ça!... mais je
cause là,... vous dites qu'on est au billard... De quel côté ce
billard?--Prenez l'escalier sous le vestibule: et tout en haut; gn'y a
pas à se tromper.--Merci, mon enfant!... Prenez garde à votre petit
frère... vous lui en donnez trop à la fois...»

Dufour entre dans la maison, examine le vestibule qui est pavé de
dalles, jette un coup-d'oeil dans une salle à manger dont la porte est
ouverte, puis monte l'escalier en se disant: «C'est fort bien tenu...
Pour peu qu'il y ait du terrain avec cela... c'est une jolie propriété.»

Dufour arrive au haut de l'escalier. Là, on a décoré une grande salle en
forme de tente; et, de cet endroit où l'on a placé le billard, la vue
s'étend au loin sur tous les environs.

M. de Saint-Elme est en train de jouer avec un grand homme, qui a une
assez belle figure, mais un air froid, fier et peu aimable; un autre
monsieur plus jeune tient une queue de billard à la main, et semble
attendre son tour: celui-là a une jolie petite figure bien ronde, bien
fraîche et bien insignifiante, ce que l'on appelle communément une
figure d'ange bouffi.

Victor cause avec Armand, qui vient au-devant de Dufour, et lui adresse
les politesses d'usage. Pendant que celui-ci y répond, M. de Saint-Elme
accourt prendre la main du nouveau-venu, et la lui serre en l'accablant
de témoignages d'amitié. Dufour fait ce qu'il peut pour retirer sa main,
et répond assez froidement aux avances du petit-maître qui va toujours
son train. Mais le grand monsieur a déjà répété deux fois d'un air
d'impatience:

«Monsieur de Saint-Elme, c'est à vous à jouer!....--Oui, c'est à vous à
jouer, dit le jeune homme; car M. de Noirmont n'a pas carambolé...--Je
ne le cherchais pas, monsieur; je n'ai voulu que coller mon joueur; et
je crois que j'ai assez bien réussi... C'est à vous à jouer, monsieur de
Saint-Elme....

»--Pardon, messieurs, je suis à vous... C'est que je suis si enchanté de
revoir mon ami Dufour... Messieurs, félicitons-nous,... nous possédons
dans cette campagne un des premiers artistes de la capitale.»

Le grand monsieur, qui semble peu sensible à tout ce qui touche les
arts, se contente de faire une légère inclination de tête à Dufour en
reprenant: «C'est à vous à jouer, et vous êtes collé...--Oh! ça m'est
égal, je touche partout.»

En effet, Saint-Elme donne son coup de queue sans avoir à peine visé, et
il bloque la bille de son adversaire, qui ne peut retenir une légère
grimace, tandis que le jeune homme s'écrie: «Supérieurement joué...
c'est un bloque dans mon genre!... A mon tour... vous allez voir,
messieurs!...»

Saint-Elme revient vers Dufour, qui admire déjà un point de vue; il
lui frappe sur le bras, en lui disant: «Mais à propos, je vous en veux,
monsieur Dufour, oh! j'ai à me plaindre de vous!

»--De moi, monsieur!» répond le peintre en le regardant avec surprise,
«parbleu! voilà qui est fort! Il me semble, au contraire, que ce serait
moi qui pourrais...--Permettez, mon cher Dufour; est-ce que je ne vous
avais pas prié de me céder au prix qui vous conviendrait un délicieux
tableau de la forêt de Compiègne?...--C'est justement de cela que je
voulais vous parler....--Eh bien! mon cher, ce tableau, je l'attends
encore... Pourquoi donc ne me l'avez-vous pas envoyé?--Par exemple,
c'est trop fort cela! je vous l'ai bien envoyé; mais vous me donnez une
adresse où vous ne logez plus... C'est fort désagréable de faire
promener ainsi un tableau.--Qu'est-ce que vous me dites là?... Où donc
a-t-on été?--Rue Saint-Lazare, où vous m'avez dit...--Rue Saint-Lazare!
ah! étourdi que je suis!... Mais il y a un siècle que je ne demeure
plus là....--C'est ce qu'on a dit au commissionnaire.--Ah! mon cher
Dufour,... que je suis désolé de cette erreur! mais de retour à Paris,
j'espère que nous réparerons cela... Tout ce que je sais, c'est que les
mille francs en or qui vous étaient destinés, sont dans un coin de mon
secrétaire, d'où ils n'ont pas bougé depuis ce temps...--C'est à vous à
jouer, monsieur de Saint-Elme.--Pardon, messieurs, c'est que j'avais à
coeur de m'expliquer avec mon ami Dufour.»

Dufour ne sait plus que penser; et il se dit: «En tous cas, ce
gaillard-là a un fil, un aplomb étourdissant!

»--Laissons ces messieurs jouer à leur aise, dit Armand à Victor et à
Dufour; venez voir mon petit parc... je pense que nous y trouverons ces
dames, et je serai bien aise de vous présenter à ma soeur.»

Les nouveaux arrivés suivent Armand, qui, tout en les conduisant au
jardin, leur renouvelle les assurances du plaisir qu'il éprouve à les
voir. «Je crains seulement que vous ne vous ennuyiez ici, dit le jeune
Bréville; quand on a l'habitude des plaisirs de Paris, une campagne, une
société de province,... cela semble bien monotone.... Moi, je vous avoue
que je commence à perdre patience, et, si vous n'étiez pas venus,
j'allais repartir.

»--La campagne ne m'ennuie pas, dit Victor; j'aime le calme que l'on y
goûte... cela repose un peu des plaisirs de Paris.--Moi, pourvu que je
trouve des arbres, des feuilles à copier, je suis content.--Ah!
messieurs, vous êtes heureux de vous satisfaire de si peu! il me faut
des plaisirs plus vifs, du mouvement, de l'amour surtout.--Mais, mon
cher Armand, est-ce que vous croyez qu'on ne peut pas faire l'amour à la
campagne aussi bien qu'à Paris?--Et avec qui! il n'y a personne ici....
rien dans les environs qui puisse mériter nos hommages... Du moins, chez
les voisins que nous avons vus jusqu'à présent, n'ai-je pas aperçu un
seul minois un peu désirable.--Et les paysanes?--Oh! fi donc! laides,
lourdes, sales!.... En vérité, pour avoir une bergère gentille, il
faudra la faire venir de la rue de Richelieu.... Enfin, vous voilà; nous
tâcherons de nous amuser; nous chasserons, nous monterons à cheval... et
nous tiendrons table long-temps;.... c'est ce qu'on peut faire de mieux
à la campagne...--Je me plairai beaucoup ici, dit Dufour; mais quels
sont ces messieurs que nous avons laissés là-haut jouant au billard avec
M. Saint-Elme?--L'un est mon beau-frère, M. de Noirmont.--C'est le plus
jeune sans doute?--Non, le plus jeune est un voisin, M. Montrésor, qui
habite avec sa femme une fort jolie maison à trois portées de fusil de
celle-ci. C'est un jeune homme qui était dans le commerce et avait peu
de fortune et d'espérances; mais une riche veuve de Laon s'est
amourachée de lui; les joues bien fraîches et bien rondes du jeune homme
ont séduit la dame; elle lui a offert sa main, et Montrésor a échangé sa
liberté contre vingt-cinq mille livres de rentes.

»--J'épouserais une négresse à ce prix-là, dit Dufour, pourvu que je
connusse bien les antécédents.--Et moi je n'épouserais jamais une
femme qui ne m'inspirerait pas d'amour, dit Victor, eût-elle un million
à m'offrir!--Tais-toi donc, Victor; si le million était en perspective,
tu changerais d'avis...--Jamais...--Encore quelques années, et tu
parleras autrement.--Je ne crois pas.--Est-ce que madame Montrésor n'est
pas jolie?--Vous allez la voir... elle est au jardin avec ma soeur; vous
jugerez si ce pauvre Montrésor ne paie pas un peu cher sa fortune.
D'abord sa femme approche de la quarantaine, et il n'a, lui, que
vingt-quatre ans; ensuite des prétentions, une coquetterie ridicule!...
elle n'a jamais dû être jolie... et d'une jalousie!... Oh! il ne faut
pas que son mari cause trop long-temps avec une dame ou qu'il ait l'air
empressé près d'une demoiselle, car alors on lui fait des scènes, des
reproches... Je ne sais même si cela ne va pas plus loin.... J'ai déjà
eu occasion de juger de tout cela... A la campagne, on n'a rien à faire;
il faut bien s'occuper de ce que font les autres.

»--Oui, et puis cela amuse, dit Dufour; d'ailleurs il faut savoir avec
qui l'on vit.

»--Quant à mon beau-frère, M. de Noirmont, que vous avez vu là-haut, il
n'a que trente-huit ans, quoiqu'il en paraisse davantage. C'est
peut-être déjà beaucoup pour être le mari d'Ernestine, qui est dans sa
vingt-troisième année, mais M. de Noirmont rend ma soeur très-heureuse:
c'est un homme prétentieux, cérémonieux, qui est un peu fier de sa
naissance, un peu vain de sa fortune; mais, dans le fond, c'est un
très-brave homme, il a de belles qualités, de plus est excellent
chasseur... et très-fort joueur d'échecs: son plus grand défaut est de
croire qu'il fait tout bien et ne peut se tromper en rien. Du reste,
Ernestine est heureuse avec lui; mais aussi ma soeur est si douce et d'un
caractère si égal!.... Point coquette, n'aimant ni le grand monde ni les
plaisirs bruyants,.... enfin tout l'opposé de moi, et puis d'une
sévérité de principes!... d'une vertu!...--Toujours l'opposé de
vous?...--Oh! ma foi, oui!... Ah! messieurs, ménerions-nous une vie si
gaie si toutes les femmes ressemblaient à ma soeur?... Mais chut! la
voilà avec madame Montrésor qui sort de cette allée.... Quand madame
Montrésor est ici, elle ne quitte presque pas ma soeur; elle craint sans
doute que son mari ne fasse la cour à Ernestine... Ah! ah! pauvre
femme... Messieurs, je n'ai pas besoin de vous dire laquelle de ces
dames est ma soeur.»

Deux dames s'avançaient vers ces messieurs: l'une, grande, sèche, jaune,
était coiffée d'un bonnet surchargé de fleurs et de noeuds de rubans; ce
bonnet, noué sous le menton avec de la gaze, de la dentelle, et mille
petites découpures, ne parvenait cependant point à embellir une figure
fanée où tout était grand, excepté les yeux; et la prétention avec
laquelle elle balançait cette tête, qui était au bout d'un col d'une
grandeur démesurée, loin d'avoir du charme, ajoutait un ridicule au peu
d'agrément de cette dame.

Celle qui l'accompagnait était d'une taille au-dessus de la moyenne; sa
tournure était simple et pourtant distinguée, sa figure douce n'avait
rien qui charmât au premier abord, des cheveux bruns, des yeux châtains,
pas très-grands, une bouche agréable, sans être petite, un beau front,
un teint pâle et légèrement animé; enfin, rien de remarquable à citer
dans ses traits; ce n'était ni une tête grecque, ni un profil antique,
mais de ces femmes dont on dit seulement: «Elle est bien;» que l'on
regarde d'abord avec indifférence, que l'on fixe ensuite avec plaisir,
et que souvent on finit par ne plus pouvoir se passer de regarder!

Armand s'adresse à cette dernière en lui disant:

«Ma chère Ernestine, je te présente M. Victor Dalmer, un de mes bons
amis dont je t'ai parlé plus d'une fois..... et M. Dufour, peintre fort
distingué... Ces messieurs veulent bien nous consacrer quelque
temps..... je leur sais beaucoup de gré d'avoir consenti à quitter Paris
pour s'enterrer avec nous au fond de la Picardie. J'espère que tu te
joindras à moi pour tâcher de leur rendre ce séjour le moins ennuyeux
possible.

»--Il ne dépendra pas de moi, mon ami, que ces messieurs se plaisent à
Bréville, et je leur en ferai les honneurs du mieux qu'il me sera
possible.»

Cette réponse est accompagnée d'un sourire aimable, auquel ces messieurs
répondent par une profonde inclination de tête; puis Dufour dit à
l'oreille de son ami: «Elle est bien, la soeur... mais ce n'est pas une
beauté... Elle n'a que vingt-trois ans... elle les paraît... Elle est
bien pâle... est-ce qu'elle a été malade!...

»--Monsieur de Bréville!» s'écrie madame Montrésor, après avoir honoré
les nouveau-venus de deux belles révérences, «où est donc Chéri?...
qu'est-ce qu'il devient?...

»--Qu'est-ce que c'est que ça, _Chéri_? dit Dufour, un petit chien?...

»--C'est son mari!» dit Armand en souriant, et il répond à la grand
dame: «Monsieur votre époux est au billard avec Noirmont et Saint-Elme.

»--Ah! mon Dieu! quel amour de billard maintenant!... c'est donc une
passion!... il y passe toutes les journées.... Il est vrai que Chéri y
joue comme un ange! eh! d'abord il fait tout bien!... Mais je croyais
qu'on avait parlé d'une promenade dans les environs pour ce matin?

»--Madame, dit Armand, vous nous permettrez de remettre cette partie;
ces messieurs, qui arrivent, doivent être fatigués...

»--Oh! nullement!... nous devions arriver hier au soir, mais nous nous
sommes perdus dans le bois; puis la nuit est survenue, enfin nous avons
été très-heureux de trouver à coucher chez des paysans...--En vérité!

»--Oui, dit Dufour, et dans la maison où nous avons couché, il y avait
une...»

Victor interrompt brusquement Dufour et lui serre la main en lui disant
à l'oreille:

«Fais-moi le plaisir de te taire!» puis il reprend plus haut: «Ceci est
tout une histoire que je me réserve de vous conter plus tard... Quant à
votre promenade.... pour moi je suis prêt à vous accompagner.

»--Non, non, pas ce matin, dit Armand, je veux que vous vous reposiez,
que vous preniez un peu connaissance de ma propriété.

»--Je vais donner des ordres pour le logement de ces messieurs, dit
madame de Noirmont, car je suis sûre que mon frère n'y a pas encore
pensé.--Ma foi, tu as raison, ma chère amie, je n'y songeais
pas!....--Moi, je vais voir si Chéri est encore au billard.»

Les dames s'éloignent. Armand promène ses amis dans les jardins, qui,
par leur grandeur, pourraient passer pour un petit parc... Victor et
Dufour admirent l'heureuse distribution des terrains; une jolie pièce
d'eau, un bois, une grotte, des bosquets touffus attirent tour à tour
leurs regards. Mais Armand se promène avec indifférence dans cet
agréable séjour, et à chaque exclamation qui échappe à ses hôtes, il
s'écrie: «Oui, cet endroit est assez agréable; mais c'est bien froid,
bien monotone, auprès de Paris...

»--Vous voudriez ici des madame Flock pour égayer le paysage.--Oh! ce
n'est pas celle-là qui m'occupe.... il y a déjà long-temps que j'ai
changé... j'ai maintenant une blonde délicieuse.... Elle a figuré
quelque temps dans la danse à l'Opéra, mais un prince russe lui a fait
quitter le théâtre.--Et vous lui avez fait quitter le prince
russe?--C'était déjà fait!..... C'est une femme fort amusante..... elle
a conservé, de son premier état, l'habitude de faire des pirouettes, des
pliés ou des ronds de jambes au moment où l'on y pense le moins: de
sorte que tout en jasant dans son salon, elle se met tout-à-coup à
voltiger, à faire des battements, et quelquefois, pendant que vous lui
faites une tendre déclaration, elle vous jette brusquement le bout de
son pied à la hauteur de votre épaule.--Ah! mais!... ce doit être fort
gentil tout cela! dit Dufour; j'aimerais beaucoup une maîtresse
semblable... si ce n'était pas si cher...--C'est aussi ce que me dit
Saint-Elme... car Saint-Elme prend mes intérêts à coeur.... il veut que
je quitte ma danseuse, il ne veut pas que je me ruine!--Oui, reprend
Dufour, il ne veut pas que vous vous ruiniez avec votre danseuse.....
Je comprends. Est-il riche, ce monsieur Saint-Elme?--Il est fort riche;
il possède plusieurs propriétés....--De quel côté? Il me l'a dit... je
ne m'en souviens plus. Ah! il a des vignes en Bretagne!...--Des vignes
en Bretagne!.... je ne connais guère de bon vin dans ce pays-là.--Au
fait, je céderai aux conseils de Saint-Elme, je quitterai ma danseuse.
Oh! j'aime le changement... J'ai déjà quelque chose en vue, mais il
faudrait que je fusse à Paris; car, je vous le répète, messieurs, il n'y
a rien ici qui puisse captiver... Vous ne connaissez encore de nos
voisines que madame Montrésor.--Pour celle-là, j'avoue qu'elle fait
très-bien de ne songer qu'à son mari!--Vous verrez les autres dames du
voisinage... c'est raide, guindé, apprêté... et puis! ne me parlez pas
de faire l'amour en province quand on a l'habitude du laisser-aller de
Paris. Si du moins on jouait le soir pour tuer le temps... moi, je
conviens que j'aime le jeu..... cela émeut, cela fait éprouver des
sensations.--Comment! est-ce qu'on ne joue pas dans ce pays?--Si
fait!..... mais vous ne devineriez jamais à quoi.... quel est le jeu
dont madame Montrésor est folle et qu'elle a mis à la mode dans
plusieurs maisons des environs....--Le jeu d'oie?...--Pis que cela!....
le loto!...

»--Le loto! dit Victor en riant.--Oui, le loto! et notez bien qu'il ne
faut pas causer pendant qu'on tire les boules, sous peine d'entendre
rappeler trois ou quatre fois les mêmes numéros. On nous y a attrapés
une fois, Saint-Elme et moi, mais nous avons bien juré que ce serait la
dernière.

»--Eh bien! moi, messieurs, dit Dufour, j'avoue que je ne suis pas
ennemi du loto!... c'est un jeu où l'on ne peut pas s'échauffer.... où
l'on ne perd pas plus qu'on ne veut. Je ferai la partie de madame
Montrésor.--Alors, elle vous adorera.»

Victor et Dufour sont installés chacun dans une jolie chambre; Armand
laisse ses hôtes en leur disant: «Messieurs, je n'ai pas besoin de vous
rappeler qu'à la campagne c'est liberté entière, chacun doit faire ce
qu'il lui plaît: pourvu qu'on se rejoigne aux heures de repas, c'est
tout ce qu'on demande. Au revoir! je vais parler d'affaire avec mon
beau-frère!.... Ah! c'est un bien digne homme que M. de Noirmont!...
mais je le trouverai encore plus aimable s'il veut m'acheter cette
maison, ou du moins me prêter l'argent dont j'ai besoin pour payer les
dettes que j'ai laissées à Paris!»

Armand s'éloigne, et Dufour dit à Victor: «Comment! il a déjà des
dettes?--Apparemment!--Pourquoi donc son cher ami Saint-Elme, qui a des
vignes en Bretagne, ne lui prête-t-il pas d'argent?... Hum!... ce
Saint-Elme a vraiment un aplomb... un _flouflou_ qui étourdit!... Il
m'appelle son cher Dufour,... son ami!... il m'a presque prouvé que
c'était moi qui étais dans mon tort pour le tableau!... Du reste, il
joue supérieurement au billard, d'après ce que j'ai vu ce matin. Ha ça!
pourquoi n'as-tu pas encore parlé de cette petite Madeleine à laquelle
tu t'intéressais tant?... pourquoi me coupes-tu la parole quand
j'allais en dire un mot?....--Parce que ce n'était pas le moment.
Comment! à peine arrivés dans cette maison, où nous ne connaissons
qu'Armand, tu veux que j'aille entamer un sujet si délicat!...
laisse-moi me reconnaître!... je n'oublierai pas cette jeune fille, je
veux tâcher de sonder un peu les sentiments de madame de Noirmont pour
elle... Si Madeleine devait être mal reçue par les compagnons de sa
jeunesse, ne vaudrait-il pas mieux lui épargner ce chagrin? Je me flatte
qu'il n'en sera rien; mais ne te mêle pas de cette affaire, tu gâterais
tout!--Merci!--Si la société qui vient ici est aussi ennuyeuse qu'Armand
le prétend, je n'ai pas non plus l'idée que nous resterons fort
long-temps dans sa terre!...--Allons!... te voilà aussi, toi, regrettant
déjà Paris, les amours, les maîtresses que tu as laissées là-bas!...--Je
n'ai rien laissé de bien regrettable; mais tu sais, mon cher Dufour, que
je ne puis vivre long-temps sans avoir quelque sentiment dans la
pensée,... qu'il faut toujours que mon coeur soit occupé...--Ton coeur!
hum... tu es bien honnête d'appeler cela ton coeur....... Mais,
tranquillise-toi, tu trouveras quelque bergère ou quelque provinciale
qui t'occupera..... A ce petit Armand il faut des danseuses!... des
femmes qui pirouettent en faisant l'amour!..... Toi, qui n'aimes pas les
femmes entretenues, tu trouveras dans les champs, dans les fermes, de
l'amour véritable et du lait tout chaud. Il me semble qu'avec cela on
peut passer la belle saison. Moi, je crois que je me plairai ici! et
certainement je n'aurai pas fait le voyage pour ne rester que quelques
jours!.... Voilà une chambre où je serai très-bien pour peindre... et
dans le jardin, j'ai déjà remarqué plusieurs points de vue délicieux....
Ah! il ne faut pas oublier d'envoyer chercher nos valises à Laon...»

Victor laisse Dufour et retourne près de la société. Le peintre fait
alors l'examen de sa chambre; il regarde dans tous les coins, ouvre
chaque armoire, et compte ce qu'il y a de matelas à son lit et
d'épingles sur la pelotte de sa cheminée. Après avoir fait une
reconnaissance exacte de son local, il sort pour se rendre au salon:
arrivé près de l'escalier, il entend parler avec feu au-dessous de lui;
il s'arrête spontanément, parce que, chez Dufour, le désir d'entendre ce
qu'on dit est un sentiment qu'il ne peut vaincre. Il a bientôt reconnu
la voix de madame Montrésor et celle de son mari.

«--Il y avait déjà long-temps que vous avez quitté le billard,
monsieur?...--Non, ma Sophie, je t'assure.--Je vous dis qu'il y avait
long-temps que vous étiez descendu... et que vous rôdiez dans la cour
près de cette grosse fille!...--Ah! Sophie! par exemple... peux-tu
croire...--Enfin, monsieur, que faisiez-vous près de cette fille?...--Je
la regardais donner la bouillie à son petit frère.--Comme c'est
intéressant de voir cette grosse masse de chair donner de la bouillie à
un marmot!... un homme comme vous, aller regarder une
paysanne!...--Mais, Sophie, puisque tu ne veux pas que je regarde les
dames de la société.--Non, certes, je ne veux pas que vous en
regardiez aucune! vous êtes un libertin!... un volage!... et si je vous
laissais faire, je crois que cela irait bien!...--Vraiment, ma chère
Sophie, je ne sais pas à propos de quoi tu me dis cela...--C'est bon!
c'est bon! monsieur, j'ai mes raisons!... Allons, rentrons!... Mais ce
soir, si l'on se promène, songez que je vous défends de donner le bras à
madame de Noirmont...--Cependant la galanterie,... la politesse...--Je
n'ai pas besoin que vous soyez si galant! ce n'est pas pour les autres
que je vous ai épousé! Une femme mariée doit donner le bras à son époux;
c'est beaucoup plus décent... Venez, monsieur!»

La conversation finit là. Au bout d'un moment, Dufour descend l'escalier
en se disant: «Je commence à croire que ce jeune homme paie un peu cher
sa fortune... c'est un benêt!... Ah! comme je vous ferais marcher sa
Sophie, moi!...»

Toute la compagnie est réunie dans le salon du rez-de-chaussée. La
société s'est augmentée de deux personnes: un monsieur d'une
quarantaine d'années, à la titus, mais poudré et frisé en pain de
sucre, de manière que le haut de sa tête forme une pointe, sur laquelle
il paraît qu'il ne met jamais son chapeau. Sous ce cône est une figure
qui serait insignifiante, si elle n'avait pas de la prétention à
l'observation: les deux petits yeux grisâtres dont elle est décorée
restent toujours fixés long-temps sur le même objet, parce qu'une
personne qui reste pendant cinq minutes les yeux attachés sur un objet
qui ne l'occupe pas est naturellement très-préoccupée, et, quand on est
sans cesse préoccupé, c'est que l'on est nécessairement observateur:
voilà du moins ce que s'est dit M. Pomard, c'est le nom du monsieur
coiffé en pain de sucre. Ajoutez à ce portrait du coton dans les
oreilles et un col de chemise qui monte jusqu'aux yeux, et vous pourrez
vous faire une idée du personnage qui a fait graver sur ses cartes de
visites: _Pomard, propriétaire éligible_.

L'autre personne est une demoiselle qui n'est pas jolie, mais est
fraîche, grasse, et porte dans ses traits et dans ses manières un air
de bonne humeur et de gaîté qui l'embellit, parce qu'elle a de ces
figures auxquelles la mélancolie ne siérait point.

Suivant son habitude, Dufour va bien vite près de Saint-Elme lui
demander quels sont ces nouveau-venus, et le bel homme lui répond avec
l'air suffisant qui lui est habituel: «Mais ce sont d'assez bonnes
gens... c'est le frère et la soeur... M. Pomard est un ancien employé
dans les droits réunis; il est à son aise et ne fait plus rien. Sa soeur,
mademoiselle Clara, est encore à marier, quoiqu'elle approche de la
trentaine:... mais il paraît que, jeune, elle a fait la difficile, et
maintenant elle trouvera difficilement... Ils habitent Gizy,... le
village à côté... Du reste, c'est bien nul auprès de nos délicieuses
sociétés de Paris; mais à la campagne il faut tout voir.»

Dufour remarque que madame Montrésor ne perd pas de vue son mari et
mademoiselle Pomard. On annonce que le dîner est servi, et Sophie se
pend au bras de son mari pour qu'il n'offre pas la main à d'autres. Tout
le monde est dans la salle à manger, que M. Pomard est encore dans le
salon, les yeux fixés sur un guéridon; on est obligé de l'appeler deux
fois, et il arrive enfin en disant: «Ah! pardon... c'est que je
pensais!...»

Soit hasard, soit à dessein, Chéri s'est placé à table à côte de
mademoiselle Clara; mais on n'a pas fini le potage, que madame
Montrésor, qui semble être sur des fourmis, se lève en disant à son
époux:

«Chéri, donne-moi ta place, je t'en prie. Ici, j'ai le vent de la
porte..... Je crains une fluxion; j'ai eu mal aux dents cette nuit.»

Chéri est obligé de se lever, ce qu'il fait en murmurant, et madame
Montrésor, qui, probablement, craignait autre chose qu'une fluxion, va
se 

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