Les soirées de l'orchestre
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Title: Les soirées de l'orchestre
Author: Hector Berlioz
Release date: April 19, 2010 [eBook #32056]
Language: French
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de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE
HECTOR BERLIOZ
LES SOIRÉES
DE
L'ORCHESTRE
_NOUVELLE ÉDITION_
ENTIÈREMENT REVUE ET CORRIGÉE
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRE NOUVELLE
1878
LES SOIRÉES
DE L'ORCHESTRE
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
OUVRAGES
D'HECTOR BERLIOZ
FORMAT GRAND--8º,
MÉMOIRES D'HECTOR BERLIOZ, comprenant ses voyages en Italie, en
Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865, avec un beau portrait
de l'auteur 1 vol.
FORMAT GRAND IN--18
A TRAVERS CHANTS 1 vol.
LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE 1 vol.
LES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE 1 vol.
HISTORIETTES ET SCÈNES MUSICALES (_sous presse_) 1 vol.
LES MUSICIENS ET LA MUSIQUE (_sous presse_) 1 vol.
F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY.
LES SOIRÉES
DE
L'ORCHESTRE
PAR
HECTOR BERLIOZ
TROISIÈME ÉDITION
ENTIÈREMENT REVUE ET CORRIGÉE
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRE NOUVELLE
1878
Droits de reproduction et de traduction réservés
A
MES BONS AMIS
LES ARTISTES DE L'ORCHESTRE
DE Xeme
VILLE CIVILISÉE
LES
SOIRÉES DE L'ORCHESTRE
PROLOGUE
Il y a dans le nord de l'Europe un théâtre lyrique où il est d'usage que
les musiciens, dont plusieurs sont gens d'esprit, se livrent à la
lecture et même à des causeries plus ou moins littéraires et musicales
pendant l'exécution de tous les opéras médiocres. C'est dire assez
qu'ils lisent et causent beaucoup. Sur tous les pupitres, à côté du
cahier de musique, se trouve, en conséquence, un livre tel quel. De
sorte que le musicien qui paraît le plus absorbé dans la contemplation
de sa partie, le plus occupé à compter ses pauses, à suivre de l'oeil sa
réplique, est fort souvent acquis tout entier aux merveilleuses scènes
de Balzac, aux charmants tableaux de moeurs de Dickens, et même à l'étude
de quelque science. J'en sais un qui, pendant les quinze premières
représentations d'un opéra célèbre, a lu, relu, médité et compris les
trois volumes du _Cosmos_ de Humboldt; un autre qui, durant le long
succès d'un sot ouvrage très-obscur aujourd'hui, est parvenu à apprendre
l'anglais, et un autre encore qui, doué d'une mémoire exceptionnelle, a
raconté à ses voisins plus de dix volumes de contes, nouvelles,
anecdotes et gaillardises.
Un seul des membres de cet orchestre ne se permet aucune distraction.
Tout à son affaire, actif, infatigable, les yeux fixés sur ses notes, le
bras toujours en mouvement, il se croirait déshonoré s'il venait à
omettre une croche ou à mériter un reproche sur sa qualité de son. A la
fin de chaque acte, rouge, suant, exténué, il respire à peine; et
pourtant il n'ose profiter des instants que lui laisse la suspension des
hostilités musicales pour aller boire un verre de bière au café voisin.
La crainte de manquer, en s'attardant, les premières mesures de l'acte
suivant, suffit pour le clouer à son poste. Touché de son zèle, le
directeur du théâtre auquel il appartient lui envoya un jour six
bouteilles de vin _à titre d'encouragement_. L'artiste, qui a la
conscience de sa _valeur,_ loin de recevoir ce présent avec gratitude,
le renvoya superbement au directeur avec ces mots: «Je n'ai pas besoin
d'encouragement!» On devine que je veux parler du joueur de grosse
caisse.
Ses confrères, au contraire, ne font guère trêve à leurs lectures,
récits, discussions et causeries, qu'en faveur des grands chefs-d'oeuvre,
ou quand, dans les opéras ordinaires, le compositeur leur a confié une
partie principale et dominante auquel cas leur distraction volontaire
serait trop aisément remarquée et les compromettrait. Mais alors encore,
l'orchestre ne se trouvant jamais mis en évidence tout entier, il
s'ensuit que si la conversation et les études littéraires languissent
d'une part, elles se raniment de l'autre, et que les beaux parleurs du
côté gauche reprennent la parole quand ceux du côté droit reprennent
leur instrument.
Mon assiduité à fréquenter en amateur ce club d'instrumentistes, pendant
le séjour que je fais annuellement dans la ville où il est institué, m'a
permis d'y entendre narrer un assez bon nombre d'anecdotes et de petits
romans; j'y ai même souvent, je l'avoue, rendu leur politesse aux
conteurs, en faisant quelque récit ou lecture à mon tour. Or, le
musicien d'orchestre est naturellement rabâcheur, et quand il a
intéressé ou fait rire une fois son auditoire par un bon mot ou une
historiette quelconque, fût-ce le 25 décembre, on peut être bien sûr
que, pour rechercher un nouveau succès par le même moyen, il n'attendra
pas la fin de l'année. De sorte, qu'à force d'écouter ces jolies choses,
elles ont fini par m'obséder presque autant que les plates partitions
auxquelles on les faisait servir d'accompagnement; et je me décide à les
écrire, à les publier même, ornées des dialogues épisodiques des
auditeurs et des narrateurs, afin d'en donner un exemplaire à chacun
d'eux et qu'on n'en parle plus.
Il est entendu que le joueur de grosse caisse seul n'aura point part à
mes largesses bibliographiques. Un homme aussi laborieux et aussi fort
dédaigne les exercices d'esprit.
PERSONNAGES DU DIALOGUE
* * * * *
LE CHEF D'ORCHESTRE.
CORSINO, premier violon, compositeur.
SIEDLER, chef des seconds violons.
DIMSKI, première contre-basse.
TURUTH, seconde flûte.
KLEINER aîné, timbalier.
KLEINER jeune, premier violoncelle.
DERVINCK, premier hautbois.
WINTER, second basson.
BACON, alto. (Ne descend point de celui qui inventa la poudre.)
MORAN, premier cor.
SCHMIDT, troisième cor.
CARLO, garçon d'orchestre.
UN MONSIEUR, habitué des stalles du parquet.
L'AUTEUR.
* * * * *
PREMIÈRE SOIRÉE
LE PREMIER OPÉRA, nouvelle du passé.--VINCENZA, nouvelle
sentimentale.--VEXATIONS DE KLEINER l'aîné.
On joue un opéra français moderne très-plat.
--Les musiciens entrent à l'orchestre avec un air évident de mauvaise
humeur et de dégoût. Ils dédaignent de prendre l'accord; ce à quoi leur
chef paraît ne point faire attention. A la première émission du la d'un
hautbois, les violons s'aperçoivent pourtant qu'ils sont d'un grand
quart de ton au-dessus du diapason des instruments à vent. «Tiens, dit
l'un d'eux, l'orchestre est agréablement discordant! jouons ainsi
l'ouverture, ce sera drôle!» En effet, les musiciens exécutent bravement
leur partie, sans faire grâce au public d'une note. Sans lui faire tort,
voulais-je dire; car l'auditoire, ravi de ce plat charivari rhythmé, a
crié bis, et le chef d'orchestre se voit contraint de recommencer.
Seulement, par politique, il exige que les instruments à cordes
veuillent bien prendre le ton des instruments à vent. C'est un
intrigant! On est d'accord. On répète l'ouverture qui, cette fois, ne
produit aucun effet. L'opéra commence, et peu à peu les musiciens
cessent de jouer. «Sais-tu, dit Siedler, le chef des seconds violons, à
son voisin de pupitre, ce qu'on a fait de notre camarade Corsino qui
manque ce soir à l'orchestre?--Non. Que lui est-il arrivé?--On l'a mis
en prison. Il s'était permis d'insulter le directeur de notre théâtre,
sous prétexte que, ce digne homme lui ayant commandé la musique d'un
ballet, quand cette partition a été faite, on ne l'a ni exécutée ni
payée. Il était dans une rage...--Parbleu! il n'y a pas de quoi perdre
patience, peut-être?... Je voudrais bien te voir berner de la sorte,
pour apprécier ta force d'âme et ta résignation...--Oh! moi, je ne suis
pas si sot: je sais trop que la parole de notre directeur ne vaut pas
plus que sa signature. Mais bah! on rendra bientôt la liberté à Corsino;
on ne remplace pas aisément un violon de sa force!--Ah! c'est pour cela
qu'il a été arrêté? dit un alto en déposant son archet. Pourvu qu'il
trouve quelque jour à prendre sa revanche, comme cet Italien qui fit au
seizième siècle le premier essai de musique dramatique!--Quel
Italien?--Alfonso della Viola, un contemporain du fameux orfèvre,
statuaire, ciseleur, Benvenuto Cellini. J'ai là dans ma poche une
nouvelle qu'on vient de publier et dont ils sont les héros, je veux vous
la lire.--Voyons la nouvelle!--Recule un peu ta chaise, toi, tu
m'empêches d'approcher.--Ne fais donc pas tant de bruit avec ta
contre-basse, Dimski; ou nous n'entendrons rien. N'es-tu pas encore las
de jouer cette stupide musique?--Il y a une histoire? attendez; j'en
suis.» Dimski s'empresse de quitter son instrument. Tout le centre de
l'orchestre se dispose alors autour du lecteur qui déroule sa brochure,
et, le coude appuyé sur une caisse de cor, commence ainsi à demi-voix.
LE PREMIER OPÉRA
NOUVELLE DU PASSÉ
1555
Florence, 17 juillet 1555[1].
ALFONSO DELLA VIOLA A BENVENUTO CELLINI
Je suis triste, Benvenuto; je suis fatigué, dégoûté ou plutôt, à dire
vrai, je suis malade, je me sens maigrir, comme tu maigrissais avant
d'avoir vengé la mort de Francesco. Mais tu fus bientôt guéri, toi, et
le jour de ma guérison arrivera-t-il jamais!... Dieu le sait. Pourtant
quelle souffrance fut plus que la mienne digne de pitié? A quel
malheureux le Christ et sa sainte Mère feraient-ils plus de justice en
lui accordant ce remède souverain, ce baume précieux, le plus puissant
de tous pour calmer les douleurs amères de l'artiste outragé dans son
art et dans sa personne, la vengeance. Oh! non, Benvenuto, non, sans
vouloir te contester le droit de poignarder le misérable officier qui
avait tué ton frère, je ne puis m'empêcher de mettre entre ton offense
et la mienne une distance infinie. Qu'avait fait, après tout, ce pauvre
diable? versé le sang du fils de ta mère, il est vrai. Mais l'officier
commandait une ronde de nuit; Francesco était ivre; après avoir insulté
sans raison, assailli à coups de pierres le détachement, il en était
venu, dans son extravagance, à vouloir enlever leurs armes à ces
soldats; ils en firent usage, et ton frère périt. Rien n'était plus
facile à prévoir, et, conviens-en, rien n'était plus juste.
Je n'en suis pas là, moi. Bien qu'on ait fait pis que de me tuer, je
n'ai en rien mérité mon sort; et c'est quand j'avais droit à des
récompenses, que j'ai reçu l'outrage et l'avanie.
Tu sais avec quelle persévérance je travaille depuis longues années à
accroître les forces, à multiplier les ressources de la musique. Ni le
mauvais vouloir des anciens maîtres, ni les stupides railleries de leurs
élèves, ni la méfiance des dilettanti qui me regardent comme un homme
bizarre, plus près de la folie que du génie, ni les obstacles matériels
de toute espèce qu'engendre la pauvreté, n'ont pu m'arrêter, tu le sais.
Je puis le dire, puisqu'à mes yeux le mérite d'une telle conduite est
parfaitement nul.
Ce jeune Montecco, nommé Roméo, dont les aventures et la mort tragique
firent tant de bruit à Vérone, il y a quelques années, n'était
certainement pas le maître de résister au charme qui l'entraînait sur
les pas de la belle Giulietta, fille de son mortel ennemi. La passion
était plus forte que les insultes des valets Capuletti, plus forte que
le fer et le poison dont il était sans cesse menacé; Giulietta l'aimait,
et pour une heure passée auprès d'elle, il eût mille fois bravé la mort.
Eh bien! ma Giulietta à moi, c'est la musique, et, par le ciel! j'en
suis aimé.
Il y a deux ans, je formai le plan d'un ouvrage de théâtre sans pareil
jusqu'à ce jour, où le chant, accompagné de divers instruments, devait
remplacer le langage parlé et faire naître, de son union avec le drame,
des impressions telles que la plus haute poésie n'en produisit jamais.
Par malheur, ce projet était fort dispendieux; un souverain ou un juif
pouvait seul entreprendre de le réaliser.
Tous nos princes d'Italie ont entendu parler du mauvais effet de la
prétendue tragédie en musique exécutée à Rome à la fin du siècle
dernier; le peu de succès de l'_Orfeo_ d'Angelo Politiano, autre essai
du même genre, ne leur est pas inconnu, et rien n'eût été plus inutile
que de réclamer leur appui pour une entreprise où de vieux maîtres
avaient échoué si complétement. On m'eût de nouveau taxé d'orgueil et de
folie.
Pour les juifs, je n'y pensai pas un instant; tout ce que je pouvais
raisonnablement espérer d'eux, c'était, au simple énoncé de ma
proposition, d'être éconduit sans injures et sans huées de la
valetaille; encore n'en connaissais-je pas un assez intelligent, pour
qu'il ne fût permis de compter avec quelque certitude sur une telle
générosité. J'y renonçai donc, non sans chagrin, tu peux m'en croire; et
ce fut le coeur serré que je repris le cours des travaux obscurs qui me
font vivre, mais qui ne s'accomplissent qu'aux dépens de ceux dont la
gloire et la fortune seraient peut-être le prix.
Une autre idée nouvelle, bientôt après, vint me troubler encore. Ne ris
pas de mes découvertes, Cellini, et garde-toi surtout de comparer mon
art naissant à ton art depuis longtemps formé. Tu sais assez de musique
pour me comprendre. De bonne foi, crois-tu que nos traînants madrigaux à
quatre parties soient le dernier degré de perfection où la composition
et l'exécution puissent atteindre? Le bon sens n'indique-t-il pas que,
sous le rapport de l'expression, comme sous celui de la forme musicale,
ces oeuvres tant vantées ne sont qu'enfantillages et niaiseries.
Les paroles expriment l'amour, la colère, la jalousie, la vaillance; et
le chant, toujours le même, ressemble à la triste psalmodie des moines
mendiants. Est-ce là tout ce que peuvent faire la mélodie, l'harmonie,
le rhythme? N'y a-t-il pas de ces diverses parties de l'art mille
applications qui nous sont inconnues? Un examen attentif de ce qui est
ne fait-il pas pressentir avec certitude ce qui sera et ce qui devrait
être? Et les instruments, en a-t-on tiré parti? Qu'est-ce que notre
misérable accompagnement qui n'ose quitter la voix et la suit
continuellement à l'unisson ou à l'octave? La musique instrumentale,
prise individuellement, existe-t-elle? Et dans la manière d'employer la
vocale, que de préjugés, que de routine! Pourquoi toujours chanter à
quatre parties, lors même qu'il s'agit d'un personnage qui se plaint de
son isolement?
Est-il possible de rien entendre de plus déraisonnable que ces
_canzonnette_ introduites depuis peu dans les tragédies, où un acteur,
qui parle en son nom et paraît seul en scène, n'en est pas moins
accompagné par trois autres voix placées dans la coulisse, d'où elles
suivent son chant tant bien que mal?
Sois-en sûr, Benvenuto, ce que nos maîtres, enivrés de leurs oeuvres,
appellent aujourd'hui le comble de l'art, est aussi loin de ce qu'on
nommera musique dans deux ou trois siècles, que les petits monstres
bipèdes, pétris avec de la boue par les enfants, sont loin de ton
sublime Persée ou du Moïse de Buonarotti.
Il y a donc d'innombrables modifications à apporter dans un art aussi
peu avancé... des progrès immenses lui restent donc à faire. Et pourquoi
ne contribuerais-je pas à donner l'impulsion qui les amènera?...
Mais, sans te dire en quoi consiste ma dernière invention, qu'il te
suffise de savoir qu'elle était de nature à pouvoir être mise en lumière
à l'aide des moyens ordinaires et sans avoir recours au patronage des
riches et des grands. C'était du temps seulement qu'il me fallait; et
l'oeuvre, une fois terminée, l'occasion de la produire au grand jour eût
été facile à trouver, pendant les fêtes qui allaient attirer à Florence
l'élite des seigneurs et des amis des arts de toutes les nations.
Or, voilà le sujet de l'âcre et noire colère qui me ronge le coeur:
Un matin que je travaillais à cette composition singulière dont le
succès m'eût rendu célèbre dans toute l'Europe, monseigneur Galeazzo,
l'homme de confiance du grand-duc, qui, l'an passé, avait fort goûté ma
scène d'Ugolino, vient me trouver et me dit: «Alfonso, ton jour est
venu. Il ne s'agit plus de madrigaux, de cantates, ni de chansonnettes.
Écoute-moi; les fêtes du mariage seront splendides, on n'épargne rien
pour leur donner un éclat digne des deux familles illustres qui vont
s'allier; tes derniers succès ont fait naître la confiance; à la cour
maintenant on croit en toi.
«J'avais connaissance de ton projet de tragédie en musique, j'en ai
parlé à monseigneur; ton idée lui plaît. A l'oeuvre donc, que ton rêve
devienne une réalité. Écris ton drame lyrique et ne crains rien pour son
exécution; les plus habiles chanteurs de Rome et de Milan seront mandés
à Florence; les premiers virtuoses en tout genre seront mis à ta
disposition; le prince est magnifique, il ne te refusera rien; réponds à
ce que j'attends de toi, ton triomphe est certain et ta fortune est
faite.»
Je ne sais ce qui se passa en moi à ce discours inattendu; mais je
demeurai muet et immobile. L'étonnement, la joie me coupèrent la parole,
et je pris l'attitude d'un idiot. Galeazzo ne se méprit pas sur la cause
de mon trouble, et me serrant la main: «Adieu, Alfonso; tu consens,
n'est-ce pas? Tu me promets de laisser toute autre composition pour te
livrer exclusivement à celle que Son Altesse te demande? Songe que le
mariage aura lieu dans trois mois!» Et comme je répondais toujours
affirmativement par un signe de tête, sans pouvoir parler: «Allons,
calme-toi, Vésuve; adieu. Tu recevras demain ton engagement, il sera
signé ce soir. C'est une affaire faite. Bon courage; nous comptons sur
toi.»
Demeuré seul, il me sembla que toutes les cascades de Terni et Tivoli
bouillonnaient dans ma tête.
Ce fut bien pis quand j'eus compris mon bonheur, quand je me fus
représenté de nouveau la grandeur et la beauté de ma tâche. Je m'élance
sur mon libretto, qui jaunissait abandonné dans un coin depuis si
longtemps; je revois Paulo, Francesca, Dante, Virgile, et les ombres et
les damnés; j'entends cet amour ravissant soupirer et se plaindre; de
tendres et gracieuses mélodies pleines d'abandon, de mélancolie, de
chaste passion, se déroulent au dedans de moi; l'horrible cri de haine
de l'époux outragé retentit; je vois deux cadavres enlacés rouler à ses
pieds; puis je retrouve les âmes toujours unies des deux amants,
errantes et battues des vents aux profondeurs de l'abîme; leurs voix
plaintives se mêlent au bruit sourd et lointain des fleuves infernaux,
aux sifflements de la flamme, aux cris forcenés des malheureux qu'elle
poursuit, à tout l'affreux concert des douleurs éternelles...
Pendant trois jours, Cellini, j'ai marché sans but, au hasard, dans un
vertige continuel; pendant trois nuits j'ai été privé de sommeil. Ce
n'est qu'après ce long accès de fièvre, que la pensée lucide et le
sentiment de la réalité me sont revenus. Il m'a fallu tout ce temps de
lutte ardente et désespérée pour dompter mon imagination et dominer mon
sujet. Enfin je suis resté le maître.
Dans ce cadre immense, chaque partie du tableau, disposée dans un ordre
simple et logique, s'est montrée peu à peu revêtue de couleurs sombres
ou brillantes, de demi-teintes ou de tons tranchés; les formes humaines
ont apparu, ici pleines de vie, là sous le pâle et froid aspect de la
mort. L'idée poétique, toujours soumise au sens musical, n'a jamais été
pour lui un obstacle; j'ai fortifié, embelli et grandi l'une par
l'autre. Enfin j'ai fait ce que je voulais, comme je le voulais, avec
tant de facilité, qu'à la fin du deuxième mois l'ouvrage entier était
déjà terminé.
Le besoin de repos se faisait sentir, je l'avoue; mais en songeant à
toutes les minutieuses précautions qui me restaient à prendre pour
assurer l'exécution de mon oeuvre, la vigueur et la vigilance me sont
revenues. J'ai surveillé les chanteurs, les musiciens, les machinistes,
les décorateurs.
Tout s'est fait en ordre, avec la plus étonnante précision; et cette
gigantesque machine musicale allait se mouvoir majestueusement, quand un
coup inattendu est venu en briser les ressorts et anéantir à la fois, et
la belle tentative, et les légitimes espérances de ton malheureux ami.
Le grand-duc, qui de son propre mouvement m'avait demandé ce drame en
musique; lui qui m'avait fait abandonner l'autre composition sur
laquelle je comptais pour populariser mon nom; lui dont les paroles
dorées avaient gonflé un coeur, enflammé une imagination d'artiste, il se
joue de tout cela maintenant; il dit à cette imagination de se
refroidir, à ce coeur de se calmer ou de se briser; que lui importe! Il
s'oppose, enfin, à la représentation de _Francesca_; l'ordre est donné
aux artistes romains et milanais de retourner chez eux; mon drame ne
sera pas mis en scène; le grand-duc n'en veut plus; IL A CHANGÉ
D'IDÉE... La foule qui se pressait déjà à Florence, attirée moins encore
par l'appareil des noces que par l'intérêt de curiosité que la fête
musicale annoncée excitait dans toute l'Italie, cette foule avide de
sensations nouvelles, trompée dans son attente, s'enquiert bientôt du
motif qui la prive ainsi brutalement du spectacle qu'elle était venue
chercher, et ne pouvant le découvrir, n'hésite pas à l'attribuer à
l'incapacité du compositeur. Chacun dit: «Ce fameux drame était absurde,
sans doute; le grand-duc, informé à temps de la vérité, n'aura pas voulu
que l'impuissante tentative d'un artiste ambitieux vint jeter du
ridicule sur la solennité qui se prépare. Ce ne peut être autre chose.
Un prince ne manque pas ainsi à sa parole. Della Viola est toujours le
même vaniteux extravagant que nous connaissions; son ouvrage n'était pas
présentable, et par égard pour lui, on s'abstient de l'avouer.» O
Cellini! ô mon noble et fier et digne ami! réfléchis un instant, et
d'après toi-même juge de ce que j'ai dû éprouver à cet incroyable abus
de pouvoir, à cette violation inouïe des promesses les plus formelles, à
cet horrible affront qu'il était impossible de redouter, à cette
calomnie insolente d'une production que personne au monde, excepté moi,
ne connaît encore.
Que faire? que dire à cette tourbe de lâches imbéciles qui rient en me
voyant? que répondre aux questions de mes partisans? à qui m'en prendre?
quel est l'auteur de cette machination diabolique? et comment en avoir
raison? Cellini! Cellini! pourquoi es-tu en France? que ne puis-je te
voir, te demander conseil, aide et assistance? Par Bacchus, ils me
rendront réellement fou... Lâcheté! honte! je viens de sentir des
larmes dans mes yeux. Arrière toute faiblesse! c'est la force,
l'attention et le sang-froid qui me sont indispensables, au contraire,
car je veux me venger, Benvenuto, je le veux. Quand et comment, il
n'importe; mais je me vengerai, je te le jure, et tu seras content.
Adieu. L'éclat de tes nouveaux triomphes est venu jusqu'à nous; je t'en
félicite et m'en réjouis de toute mon âme. Dieu veuille seulement que le
roi François te laisse le temps de répondre à ton ami _souffrant et non
vengé_.
ALFONSO DELLA VIOLA
Paris, 20 août 1555
BENVENUTO A ALFONSO
J'admire, cher Alfonso, la candeur de ton indignation. La mienne est
grande, sois-en bien convaincu; mais elle est plus calme. J'ai trop
souvent rencontré de semblables déceptions pour m'étonner de celle que
tu viens de subir. L'épreuve était rude, j'en conviens, pour ton jeune
courage, et les révoltes de ton âme contre une insulte si grave et si
peu méritée sont justes autant que naturelles. Mais, pauvre enfant, tu
entres à peine dans la carrière. Ta vie retirée, tes méditations, tes
travaux solitaires, ne pouvaient rien t'apprendre des intrigues qui
s'agitent dans les hautes régions de l'art, ni du caractère réel des
hommes puissants, trop souvent arbitres du sort des artistes.
Quelques événements de mon histoire, que je t'ai laissé ignorer
jusqu'ici, suffiront à t'éclairer sur notre position à tous et sur la
tienne propre.
Je ne redoute rien pour ta constance de l'effet de mon récit; ton
caractère me rassure; je le connais, je l'ai bien étudié. Tu
persévéreras, tu arriveras au but malgré tout; tu es un homme de fer, et
le caillou lancé contre ta tête par les basses passions embusquées sur
ta route, loin de briser ton front, en fera jaillir le feu. Apprends
donc tout ce que j'ai souffert, et que ces tristes exemples de
l'injustice des grands te servent de leçon.
L'évêque de Salamanque, ambassadeur de Rome, m'avait demandé une grande
aiguière, dont le travail, extrêmement minutieux et délicat, me prit
plus de deux mois, et qui, en raison de l'énorme quantité de métaux
précieux nécessaires à sa composition, m'avait presque ruiné. Son
Excellence se répandit en éloges sur le rare mérite de mon ouvrage, le
fit emporter, et me laissa deux grands mois sans plus parler de paiement
que si elle n'eût reçu de moi qu'une vieille casserole ou une médaille
de Fioretti. Le bonheur voulut que le vase revînt entre mes mains pour
une petite réparation; je refusai de le rendre.
Le maudit prélat, après m'avoir accablé d'injures dignes d'un prêtre et
d'un Espagnol, s'avisa de vouloir me soutirer un reçu de la somme qu'il
me devait encore; mais comme je ne suis pas homme à me laisser prendre à
un piége aussi grossier, Son Excellence en vint à faire assaillir ma
boutique par ses valets. Je me doutai du tour; aussi, quand cette
canaille s'avança pour enfoncer ma porte, Ascanio, Paulino et moi, armés
jusqu'aux dents, nous lui fîmes un tel accueil que le lendemain, grâce à
mon escopette et à mon long poignard, je fus enfin payé[2].
Plus tard il m'arriva bien pis, quand j'eus fait le célèbre bouton de la
chape du pape, travail merveilleux que je ne puis m'empêcher de te
décrire. J'avais situé le gros diamant précisément au milieu de
l'ouvrage, et j'avais placé Dieu assis dessus, dans une attitude si
dégagée, qu'il n'embarrassait pas du tout le joyau, et qu'il en
résultait une très-belle harmonie; il donnait la bénédiction en élevant
la main droite. J'avais disposé, au-dessous, trois petits anges qui le
soutenaient en élevant les bras en l'air. Un de ces anges, celui du
milieu, était en ronde bosse, les deux autres en bas-relief. Il y avait
à l'entour une quantité d'autres petits anges disposés avec d'autres
pierres fines. Dieu portait un manteau qui voltigeait, et d'où sortaient
un grand nombre de chérubins et mille ornements d'un admirable effet.
Clément VII, plein d'enthousiasme quand il vit le bouton, me promit de
me donner tout ce que je demanderais. La chose cependant en resta là; et
comme je refusais de faire un calice qu'il me demandait en outre,
toujours sans donner d'argent, ce bon pape, devenu furieux comme une
bête féroce, me fit loger en prison pendant six semaines. C'est tout ce
que j'en ai jamais obtenu[3]. Il n'y avait pas un mois que j'étais en
liberté quand je rencontrai Pompeo, ce misérable orfévre qui avait
l'insolence d'être jaloux de moi, et contre lequel, pendant longtemps,
j'ai eu assez de peine à défendre ma pauvre vie. Je le méprisais trop
pour le haïr; mais il prit, en me voyant, un air railleur qui ne lui
était pas ordinaire, et que, cette fois, aigri comme je l'étais, il me
fut impossible de supporter. A mon premier mouvement pour le frapper au
visage, la frayeur lui fit détourner la tête, et le coup de poignard
porta précisément au-dessous de l'oreille. Je ne lui en donnai que deux,
car au premier il tomba mort dans ma main. Mon intention n'avait pas été
de le tuer, mais dans l'état d'esprit où je me trouvais, est-on jamais
sûr de ses coups? Ainsi donc, après avoir subi un odieux emprisonnement,
me voilà de plus obligé de prendre la fuite pour avoir, sous l'impulsion
de la juste colère causée par la mauvaise foi et l'avarice d'un pape,
écrasé un scorpion.
Paul III, qui m'accablait de commandes de toute espèce, ne me les payait
pas mieux que son prédécesseur; seulement, pour mettre en apparence les
torts de mon côté, il imagina un expédient digne de lui et vraiment
atroce. Les ennemis que j'avais en grand nombre autour de Sa Sainteté,
m'accusent un jour auprès d'elle d'avoir volé des bijoux à Clément.
Paul III, sachant bien le contraire, feint cependant de me croire
coupable, et me fait enfermer au château Saint-Ange; dans ce fort que
j'avais si bien défendu quelques années auparavant pendant le siége de
Rome; sous ces remparts d'où j'avais tiré plus de coups de canon que
tous les canonniers ensemble, et d'où j'avais, à la grande joie du pape,
tué moi-même le connétable de Bourbon. Je viens à bout de m'échapper,
j'arrive aux murailles extérieures; suspendu à une corde au-dessus des
fossés, j'invoque Dieu qui connaît la justice de ma cause, je lui crie,
en me laissant tomber: «Aidez-moi donc, Seigneur, puisque je m'aide!»
Dieu ne m'entend pas, et dans ma chute, je me brise une jambe. Exténué,
mourant, couvert de sang, je parviens, en me traînant sur les mains et
sur les genoux, jusqu'au palais de mon ami intime, le cardinal Cornaro.
Cet infâme me livre traîtreusement au pape pour obtenir un évêché.
Paul me condamne à mort, puis, comme s'il se repentait de terminer trop
promptement mon supplice, il me fait plonger dans un cachot fétide tout
rempli de tarentules et d'insectes venimeux, et ce n'est qu'au bout de
six mois de ces tortures que, tout gorgé de vin, dans une nuit d'orgie,
il accorde ma grâce à l'ambassadeur français[4].
Ce sont là, cher Alfonso, des souffrances terribles et des persécutions
bien difficiles à supporter; ne t'imagine pas que la blessure faite
récemment à ton amour-propre puisse t'en donner une juste idée.
D'ailleurs, l'injure adressée à l'oeuvre et au génie de l'artiste te
semblât-elle plus pénible encore que l'outrage fait à sa personne,
celle-là m'a-t-elle manqué, dis, à la cour de notre admirable grand-duc,
quand j'ai fondu Persée? Tu n'as oublié, je pense, ni les surnoms
grotesques dont on m'appelait, ni les insolents sonnets qu'on placardait
chaque nuit à ma porte, ni les cabales au moyen desquelles on sut
persuader à Côme que mon nouveau procédé de fonte ne réussirait pas, et
que c'était folie de me confier le métal. Ici même, à cette brillante
cour de France, où j'ai fait fortune, où je suis puissant et admiré,
n'ai-je pas une lutte de tous les instants, sinon avec mes rivaux (ils
sont hors de combat aujourd'hui), au moins avec la favorite du roi,
madame d'Étampes, qui m'a pris en haine, je ne sais pourquoi! Cette
méchante chienne dit tout le mal possible de mes ouvrages[5]; cherche,
par mille moyens, à me nuire dans l'esprit de Sa Majesté; et, en vérité,
je commence à être si las de l'entendre aboyer sur ma trace, que, sans
un grand ouvrage récemment entrepris, dont j'espère plus d'honneur que
de tous mes précédents travaux, je serais déjà sur la route d'Italie.
Va, va, j'ai connu tous les genres de maux que le sort puisse infliger à
l'artiste. Et je vis encore, cependant. Et ma vie glorieuse fait le
tourment de mes ennemis. Et je l'avais prévu. Et maintenant je puis les
abîmer dans mon mépris. Cette vengeance marche à pas lents, il est vrai,
mais pour l'homme inspiré, sûr de lui-même, patient et fort, elle est
certaine. Songe, Alfonso, que j'ai été insulté plus de mille fois, et
que je n'ai tué que sept ou huit hommes; et quels hommes! je rougis d'y
penser. La vengeance directe et personnelle est un fruit rare, qu'il
n'est pas donné à tous de cueillir. Je n'ai eu raison ni de Clément VII,
ni de Paul III, ni de Cornaro, ni de Côme, ni de madame d'Étampes, ni de
cent autres lâches puissants; comment donc te vengerais-tu, toi, de ce
même Côme, de ce grand-duc, de ce Mécène ridicule qui ne comprend pas
plus ta musique que ma sculpture, et qui nous a si platement offensés
tous les deux? Ne pense pas à le tuer, au moins; ce serait une insigne
folie, dont les conséquences ne sont pas douteuses. Deviens un grand
musicien, que ton nom soit illustre, et si quelque jour sa sotte vanité
le portait à t'offrir ses faveurs, repousse-les, n'accepte jamais rien
de lui et ne fais jamais rien pour lui. C'est le conseil que je te
donne; c'est la promesse que j'exige de toi; et, crois-en mon
expérience, c'est aussi, cette fois, l'unique vengeance qui soit à ta
portée.
Je t'ai dit tout à l'heure que le roi de France, plus généreux et plus
noble que nos souverains italiens, m'avait enrichi; c'est donc à moi,
artiste, qui t'aime, te comprends et t'admire, à tenir la parole du
prince sans esprit et sans coeur qui te méconnaît. Je t'envoie dix mille
écus. Avec cette somme tu pourras, je pense, parvenir à monter dignement
ton drame en musique; ne perds pas un instant. Que ce soit à Rome, à
Naples, à Milan, à Ferrare, partout, excepté à Florence; il ne faut pas
qu'un seul rayon de ta gloire puisse se refléter sur le grand-duc.
Adieu, cher enfant, la vengeance est bien belle, et pour elle on peut
être tenté de mourir;--mais l'art est encore plus beau, n'oublie jamais
que, _malgré tout, il faut vivre pour lui_.
Ton ami. BENVENUTO CELLINI
Paris, 10 juin 1557.
BENVENUTO CELLINI A ALFONSO DELLA VIOLA
Misérable! baladin! saltimbanque! cuistre! castrat! joueur de flûte[6].
C'était bien la peine de jeter tant de cris, de souffler tant de
flammes, de tant parler d'offense et de vengeance, de rage et d'outrage,
d'invoquer l'enfer et le ciel, pour arriver enfin à une aussi vulgaire
conclusion! Ame basse et sans ressort! fallait-il proférer de telles
menaces puisque ton ressentiment était de si frêle nature, que deux ans
à peine après avoir reçu l'insulte à la face, tu devais t'agenouiller
lâchement pour baiser la main qui te l'infligea.
Quoi! ni la parole que tu m'avais donnée, ni les regards de l'Europe
aujourd'hui fixés sur toi, ni ta dignité d'homme et d'artiste, n'ont pu
te garantir des séductions de cette cour, où règnent l'intrigue,
l'avarice et la mauvaise foi; de cette cour où tu fus honni, méprisé, et
qui te chassa comme un valet infidèle! Il est donc vrai! tu composes
pour le grand-duc! Il s'agit même, dit-on, d'une oeuvre plus vaste et
plus hardie encore que celles que tu as produites jusqu'ici. L'Italie
musicale tout entière doit prendre part à la fête. On dispose les
jardins du palais Pitti; cinq cents virtuoses habiles, réunis sous ta
direction dans un vaste et beau pavillon décoré par Michel-Ange,
verseront à flots la splendide harmonie sur un peuple haletant, éperdu,
enthousiasmé. C'est admirable! Et tout cela pour le grand-duc, pour
Florence, pour cet homme et cette ville qui t'ont si indignement
traité! Oh! quelle ridicule bonhomie était la mienne quand je cherchais
à calmer ta puérile colère d'un jour! oh! la miraculeuse simplicité qui
me faisait prêcher la continence à l'eunuque, la lenteur au colimaçon!
Sot que j'étais!
Mais quelle puissante passion a donc pu t'amener à ce degré
d'abaissement? La soif de l'or? tu es plus riche que moi aujourd'hui.
L'amour de la renommée? quel nom fut jamais plus populaire que celui
d'Alfonso, depuis le prodigieux succès de ta tragédie de _Francesca_, et
celui, non moins grand, des trois autres drames lyriques qui l'ont
suivie. D'ailleurs, qui t'empêchait de choisir une autre capitale pour
le théâtre de ton nouveau triomphe? Aucun souverain ne t'eût refusé ce
que le _grand_ Côme vient de t'offrir. Partout, à présent, tes chants
sont aimés et admirés; ils retentissent d'un bout de l'Europe à l'autre;
on les entend à la ville, à la cour, à l'armée, à l'église: le roi
François ne cesse de les répéter; madame d'Étampes, elle-même, trouve
que _tu n'es pas sans talent pour un Italien_; justice égale t'est
rendue en Espagne; les femmes, les prêtres surtout, professent
généralement pour la musique un culte véritable; et si la fantaisie eût
été de porter aux Romains l'ouvrage que tu prépares pour les Toscans, la
joie du pape, des cardinaux et de toute la fourmilière _enrabattée_ des
monsignori n'eût été surpassée, sans doute, que par l'ivresse et les
transports de leurs innombrables catins.
L'orgueil, peut-être, t'aura séduit... quelque dignité bouffie...
quelque titre bien vain... Je m'y perds.
Quoi qu'il en soit, retiens bien ceci: tu as manqué de noblesse, tu as
manqué de fierté, tu as manqué de foi. L'homme, l'artiste et l'ami sont
également déchus à mes yeux. Je ne saurais accorder mes affections qu'à
des gens de coeur, incapables d'une action honteuse; tu n'es pas de
ceux-là, mon amitié n'est plus à toi. Je t'ai donné de l'argent, tu as
voulu me le rendre; nous sommes quittes. Je vais partir de Paris; dans
un mois je passerai à Florence; oublie que tu m'as connu et ne cherche
pas à me voir. Car, fût-ce le jour même de ton succès, devant le
peuple, devant les princes, et devant l'assemblée bien autrement
imposante pour moi de tes cinq cents artistes, si tu m'abordais, je te
tournerais le dos.
BENVENUTO CELLINI
Florence, 23 juin 1557.
ALPHONSO A BENVENUTO
Oui, Cellini, c'est vrai. Au grand-duc je dois une impardonnable
humiliation, à toi je dois ma célébrité, ma fortune, et peut-être ma
vie. J'avais juré que je me vengerais de lui, je ne l'ai pas fait. Je
t'avais promis solennellement de ne jamais accepter de sa main ni
travaux, ni honneurs; je n'ai pas tenu parole. C'est à Ferrare que
_Francesca_ a été entendue (grâce à toi) et applaudie pour la première
fois; c'est à Florence qu'elle a été traitée d'ouvrage dénué de sens et
de raison. Et cependant Ferrare, qui m'a demandé ma nouvelle
composition, ne l'a point obtenue, et c'est au grand-duc que j'en fais
hommage. Oui, les Toscans, jadis si dédaigneux à mon égard, se
réjouissent de la préférence que je leur accorde; ils en sont fiers;
leur fanatisme pour moi dépasse de bien loin tout ce que tu me racontes
de celui des Français.
Une véritable émigration se prépare dans la plupart des villes toscanes.
Les Pisans et les Siennois eux-mêmes, oubliant leurs vieilles haines,
implorent d'avance, pour le grand jour, l'hospitalité florentine. Côme,
ravi du succès de celui qu'il appelle _son artiste_, fonde en outre de
brillantes espérances sur les résultats que ce rapprochement des trois
populations rivales peut avoir pour sa politique et son gouvernement. Il
m'accable de prévenances et de flatteries. Il a donné hier, en mon
honneur, une magnifique collation au palais de Pitti, où toutes les
familles nobles de la ville se trouvaient réunies. La belle comtesse de
Vallombrosa m'a prodigué ses plus doux sourires. La grande-duchesse m'a
fait l'honneur de chanter un madrigal avec moi. Della Viola est l'homme
du jour, l'homme de Florence, l'homme du grand-duc; il n'y a que lui.
Je suis bien coupable, n'est-ce pas, bien méprisable, bien vil? Eh bien!
Cellini, si tu passes à Florence le 28 juillet prochain, attends-moi de
huit à neuf heures du soir devant la porte du Baptistaire, j'irai t'y
chercher. Et si, dès les premiers mots, je ne me justifie pas
complétement de tous les griefs que tu me reproches, si je ne te donne
pas de ma conduite une explication dont tu puisses de tout point
t'avouer satisfait, alors redouble de mépris, traite-moi comme le
dernier des hommes, foule-moi aux pieds, frappe-moi de ton fouet,
crache-moi au visage, je reconnais d'avance que je l'aurai mérité.
Jusque-là, garde-moi ton amitié: tu verras bientôt que je n'en fus
jamais plus digne.
A toi, ALFONSO DELLA VIOLA.
Le 28 juillet au soir, un homme de haute taille, à l'air sombre et
mécontent, se dirigeait à travers les rues de Florence, vers la place du
Grand-Duc. Arrivé devant la statue en bronze de Persée, il s'arrêta et
la considéra quelque temps dans le plus profond recueillement: c'était
Benvenuto. Bien que la réponse et les protestations d'Alfonso eussent
fait peu d'impression sur son esprit, il avait été longtemps uni au
jeune compositeur par une amitié trop sincère et trop vive, pour qu'elle
pût ainsi en quelques jours s'effacer à tout jamais. Aussi ne s'était-il
pas senti le courage de refuser d'entendre ce que della Viola pouvait
alléguer pour sa justification; et c'est en se rendant au Baptistaire,
où Alfonso devait venir le rejoindre, que Cellini avait voulu revoir,
après sa longue absence, le chef-d'oeuvre qui lui coûta naguère tant de
fatigues et de chagrins. La place et les rues adjacentes étaient
désertes, le silence le plus profond régnait dans ce quartier,
d'ordinaire si bruyant et si populeux. L'artiste contemplait son
immortel ouvrage, en se demandant si l'obscurité et une intelligence
commune n'eussent pas été préférables pour lui à la gloire et au génie.
--Que ne suis-je un bouvier de Nettuno ou de Porto d'Anzio! pensait-il;
semblable aux animaux confiés à ma garde, je mènerais une existence
grossière, monotone, mais inaccessible au moins aux agitations qui,
depuis mon enfance, ont tourmenté ma vie. Des rivaux perfides et
jaloux... des princes injustes ou ingrats... des critiques acharnés...
des flatteurs imbéciles... des alternatives incessantes de succès et de
revers, de splendeur et de misère... des travaux excessifs et toujours
renaissants... jamais de repos, de bien-être, de loisirs... user son
corps comme un mercenaire et sentir constamment son âme transir ou
brûler... est-ce là vivre?...
Les exclamations bruyantes de trois jeunes artisans, qui débouchaient
rapidement sur la place, vinrent interrompre sa méditation.
--Six florins! disait l'un, c'est cher.
--En vérité, en eût-il demandé dix, répliqua l'autre, il eût bien fallu
en passer par là. Ces maudits Pisans ont pris toutes les places.
D'ailleurs, pense donc, Antonio, que la maison du jardinier n'est qu'à
vingt pas du pavillon; assis sur le toit, nous pourrons entendre et voir
à merveille: la porte du petit canal souterrain sera ouverte et nous
arriverons sans difficulté.
--Bah! ajouta le troisième, pour entendre ça, nous pouvons bien jeûner
un peu pendant quelques semaines. Vous savez l'effet qu'a produit hier
la répétition. La cour seule y avait été admise; le grand-duc et sa
suite n'ont cessé d'applaudir; les exécutants ont porté della Viola en
triomphe, et enfin, dans son extase, la comtesse de Vallombrosa l'a
embrassé: ce sera miraculeux.
--Mais voyez donc comme les rues sont dépeuplées; toute la ville est
déjà réunie au palais Pitti. C'est le moment. Courons! courons!
Cellini apprit seulement alors qu'il s'agissait de la grande fête
musicale, dont le jour et l'heure étaient arrivés. Cette circonstance ne
s'accordait guère avec le choix qu'avait fait Alfonso de cette soirée
pour son rendez-vous. Comment en un pareil moment, le maestro
pourrait-il abandonner son orchestre et quitter le poste important où
l'attachait un si grand intérêt? c'était difficile à concevoir.
Le ciseleur, néanmoins, se rendit au Baptistaire, où il trouva ses deux
élèves Paolo et Ascanio, et des chevaux; il devait partir le soir même
pour Livourne, et de là s'embarquer pour Naples le lendemain.
Il attendait à peine depuis quelques minutes, quand Alfonso, le visage
pâle et les yeux ardents, se présenta devant lui avec une sorte de calme
affecté, qui ne lui était pas ordinaire.
--Cellini! tu es venu, merci.
--Eh bien?
--C'est ce soir!
--Je le sais; mais parle, j'attends l'explication que tu m'as promise.
--Le palais Pitti, les jardins, les cours, sont encombrés. La foule se
presse sur les murs, dans les bassins à demi pleins d'eau, sur les
toits, sur les arbres, partout.
--Je le sais.
--Les Pisans sont venus, les Siennois sont venus.
--Je le sais.
--Le grand-duc, la cour et la noblesse sont réunis, l'immense orchestre
est rassemblé.
--Je le sais.
--Mais la musique n'y est pas, cria Alfonso en bondissant, le maestro
n'y est pas non plus, le sais-tu aussi?
--Comment! que veux-tu dire?
--Non, il n'y a pas de musique, je l'ai enlevée; non, il n'y a pas de
maestro, puisque me voilà; non, il n'y aura pas de fête musicale,
puisque l'oeuvre et l'auteur ont disparu. Un billet vient d'avertir le
grand-duc que mon ouvrage ne serait pas exécuté. _Cela ne me convient
plus_, lui ai-je écrit, en me servant de ses propres paroles, _moi
aussi, à mon tour_, J'AI CHANGÉ D'IDÉE. Conçois-tu à présent la rage de
ce peuple désappointé pour la première fois! de ces gens qui ont quitté
leur ville, laissé leurs travaux, dépensé leur argent pour entendre ma
musique, et qui ne l'entendront pas? Avant de venir te joindre, je les
épiais, l'impatience commençait à les gagner, on s'en prenait au
grand-duc. Vois-tu mon plan, Cellini.
--Je l'aperçois.
--Viens, viens, approchons un peu du palais, allons voir éclater ma
mine. Entends-tu déjà ces cris, ce tumulte, ces imprécations? ô mes
braves Pisans, je vous reconnais à vos injures! Vois-tu voler ces
pierres, ces branches d'arbres, ces débris de vases? il n'y a que des
Siennois pour les lancer ainsi! Prends garde, ou nous allons être
renversés. Comme ils courent! ce sont des Florentins; ils montent à
l'assaut du pavillon. Bon! voilà un bloc de boue dans la loge ducale,
bien a pris au _grand_ Côme de l'avoir quittée. A bas les gradins! à bas
les pupitres, les banquettes, les fenêtres! à bas la loge! à bas le
pavillon! le voilà qui s'écroule. Ils abîment tout, Cellini! c'est une
magnifique émeute! honneur au grand-duc!!! Ah! damnation! tu me prenais
pour un lâche! Es-tu satisfait, dis donc, est-ce là de la vengeance?»
Cellini, les dents serrées, les narines ouvertes, regardait, sans
répondre, le terrible spectacle de cette fureur populaire; ses yeux où
brillait un feu sinistre, son front carré que sillonnaient de larges
gouttes de sueur, le tremblement presque imperceptible de ses membres,
témoignaient assez de la sauvage intensité de sa joie. Saisissant enfin
le bras d'Alfonso:
--Je pars à l'instant pour Naples, veux-tu me suivre?
--Au bout du monde, à présent.
--Embrasse-moi donc, et à cheval! tu es un héros.
* * * * *
SIEDLER.--Eh bien! voulez-vous parier que si Corsino trouvait jamais
l'occasion de se venger de la même manière, il se garderait de la
saisir?... C'est bon pour un homme célèbre qui peut déjà faire de la
gloire _litière pour ses chevaux_, pour parler comme l'empereur
Napoléon; mais qu'un débutant ou même un artiste passablement connu se
donne un luxe pareil, je l'en défie! Il n'y en a pas d'assez fou, ou
d'assez vindicatif. Pourtant la farce est bonne. J'aime aussi la
modération de Benvenuto dans les coups de poignard: «_Je ne lui en
donnai que deux, car au premier il tomba mort_,» est touchante.
WINTER.--Ce damné opéra ne finira pas! (La première chanteuse pousse des
cris déchirants.) Qui sait quelque chose d'amusant pour nous faire
oublier les clameurs de cette créature?--Moi, dit Turuth, la seconde
flûte, je puis vous raconter un petit drame dont j'ai été témoin en
Italie; mais l'histoire n'est pas gaie.--Oh! tu es sensible, on le sait;
le plus sensible des lauréats que l'Institut de France a envoyés à Rome
depuis vingt ans, pour y désapprendre la musique, si toutefois ils l'ont
jamais sue.--Eh bien! si c'est le genre français, dit Dervinck,
laisse-le nous attendrir. Va pour dix minutes de sensibilité. Mais tu
nous assures que ton histoire est véritable?--Aussi vraie qu'il est vrai
que j'existe!--Voyez-vous le puriste, qui ne veut pas dire comme tout le
monde aussi vraie que j'existe!--Chut! au fait! au fait!--M'y voilà!
VINCENZA
NOUVELLE SENTIMENTALE
Un de mes amis, G***, peintre de talent, avait inspiré un amour
profond à une jeune paysanne d'Albano, nommée Vincenza, qui venait
quelquefois à Rome offrir pour modèle sa tête virginale aux pinceaux de
nos plus habiles dessinateurs. La grâce naïve de cette enfant des
montagnes et l'expression candide de ses traits, lui avaient valu une
espèce de culte que lui rendaient les peintres, et que sa conduite
décente et réservée justifiait d'ailleurs complétement.
Depuis le jour où G*** parut prendre plaisir à la voir, Vincenza ne
quitta plus Rome; Albano, son beau lac, ses sites ravissants, furent
échangés contre une petite chambre sale et obscure qu'elle occupait dans
le Transtevera, chez la femme d'un artisan dont elle soignait les
enfants. Les prétextes ne lui manquaient jamais pour faire de fréquentes
visites à l'atelier de son _bello Francese_. Un jour je l'y trouvai,
G*** était gravement assis devant son chevalet, la brosse à la main;
Vincenza, accroupie à ses pieds comme un chien à ceux de son maître,
épiait son regard, aspirait sa moindre parole, par intervalles se levait
d'un bond, se plaçait en face de G***, le contemplait avec ivresse,
et se jetait à son cou en faisant des éclats de rire de convulsionnaire,
sans songer le moins du monde à déguiser sa délirante passion.
Pendant plusieurs mois le bonheur de la jeune Albanaise fut sans nuages,
mais la jalousie vint y mettre fin. On fit concevoir à G*** des
doutes sur la fidélité de Vincenza; dès ce moment, il lui ferma sa porte
et refusa obstinément de la voir. Vincenza, frappée d'un coup mortel par
cette rupture, tomba dans un désespoir effrayant. Elle attendait
quelquefois G*** des journées entières sur la promenade du Pincio, où
elle espérait le rencontrer, refusait toute consolation, et devenait de
plus en plus sinistre dans ses paroles et brusque dans ses manières.
J'avais déjà essayé inutilement de lui ramener son inflexible; quand je
la trouvais sur mes pas, noyée de pleurs, le regard morne, je ne pouvais
que détourner les yeux et m'éloigner en soupirant. Un jour pourtant je
la rencontrai, marchant avec une agitation extraordinaire au bord du
Tibre, sur un escarpement élevé qu'on nomme la promenade du Poussin...
--Eh bien! où allez-vous donc, Vincenza?... Vous ne voulez pas me
répondre?... Vous n'irez pas plus loin; je prévois quelque folie...
--Laissez-moi, monsieur, ne m'arrêtez pas.
--Mais que venez-vous faire ici, seule?
--Eh! ne savez-vous donc pas qu'il ne veut plus me voir, qu'il ne m'aime
plus, qu'il croit que je le trompe? Puis-je vivre, après cela? Je venais
me noyer.
Là-dessus, elle commença à pousser des cris désespérés. Je la vis
quelque temps se rouler à terre, s'arracher les cheveux, s'exhaler en
imprécations furieuses contre les auteurs de ses maux; puis, quand elle
fut un peu fatiguée, je lui demandai si elle voulait me promettre de
rester tranquille jusqu'au lendemain, m'engageant à faire auprès de
G*** une dernière tentative.
--Écoutez bien, ma pauvre Vincenza, je le verrai ce soir, je lui dirai
tout ce que votre malheureuse passion et la pitié qu'elle m'inspire me
suggéreront pour qu'il vous pardonne. Venez demain matin chez moi, je
vous apprendrai le résultat de ma démarche et ce que vous devez faire
pour achever de le fléchir. Si je ne réussis pas, comme il n'y aura
effectivement rien de mieux pour vous... le Tibre est toujours là.
--Oh! monsieur, vous êtes bon, je ferai ce que vous me dites.
Le soir, en effet, je pris G*** en particulier, je lui racontai la
scène dont j'avais été témoin, en le suppliant d'accorder à cette
malheureuse une entrevue qui, seule, pouvait la sauver.
--Prends de nouvelles et sévères informations, lui dis-je en finissant;
je parierais mon bras droit que tu la rends victime d'une erreur.
D'ailleurs, si toutes mes raisons sont sans force, je puis t'assurer que
son désespoir est admirable, et que c'est une des plus dramatiques
choses que l'on puisse voir; prends-la comme objet d'art.
--Allons, mon cher Mercure, tu plaides bien; je me rends. Je verrai dans
deux heures quelqu'un qui peut me donner de nouveaux éclaircissements
sur cette ridicule affaire. Si je me suis trompé, qu'elle vienne, je
laisserai la clef à ma porte. Si, au contraire, la clef n'y est pas,
c'est que j'aurai acquis la certitude que mes soupçons étaient fondés:
alors, je te prie, qu'il n'en soit plus question. Parlons d'autres
choses. Comment trouves-tu mon nouvel atelier?
--Incomparablement préférable à l'ancien; mais la vue en est moins
belle. A ta place, j'aurais gardé la mansarde, ne fût-ce que pour
pouvoir distinguer Saint-Pierre et le tombeau d'Adrien.
--Oh! te voilà bien avec tes idées nuageuses! A propos de nuages,
laisse-moi allumer mon cigare... Bon!... A présent, adieu, je vais à
l'enquête; dis à ta protégée ma dernière résolution. Je suis _curieux_
de voir lequel de nous deux est joué.
Le lendemain, Vincenza entra chez moi de fort bonne heure; je dormais
encore. Elle n'osa pas d'abord interrompre mon sommeil; mais son anxiété
l'emportant enfin, elle saisit ma guitare et me jeta trois accords qui
me réveillèrent. En me retournant dans mon lit, je l'aperçus à mon
chevet, mourante d'émotion. Dieu! qu'elle était jolie!!! L'espoir
éclatait sur sa ravissante figure. Malgré la teinte cuivrée de sa peau,
je la voyais rougir de passion; tous ses membres frémissaient.
--Eh bien! Vincenza, je crois qu'il vous recevra. Si la clef est à sa
porte, c'est qu'il vous pardonne, et...
La pauvre fille m'interrompt par un cri de joie, se jette sur ma main,
la baise avec transport en la couvrant de larmes, gémit, sanglote, et se
précipite hors de ma chambre, en m'adressant pour remercîment un divin
sourire qui m'illumina comme un rayon des cieux. Quelques heures après,
je venais de m'habiller, G*** entre, et me dit d'un air grave:
--Tu avais raison, j'ai tout découvert; mais pourquoi n'est-elle pas
venue? je l'attendais.
--Comment, pas venue? Elle est sortie d'ici ce matin à demi folle de
l'espoir que je lui donnais; elle a dû être chez toi en deux minutes.
--Je ne l'ai pas vue; et pourtant la clef était bien à ma porte.
--Malheur! malheur!! j'ai oublié de lui dire que tu avais changé
d'atelier. Elle sera montée au quatrième étage, ignorant que tu étais au
premier.
--Courons.
Nous nous précipitons à l'étage supérieur, la porte de l'atelier était
fermée; dans le bois était fichée avec force la _spada_ d'argent que
Vincenza portait dans ses cheveux, et que G*** reconnut avec effroi:
elle venait de lui. Nous courons au Transtevera, chez elle, au Tibre, à
la promenade du Poussin; nous demandons à tous les passants: personne ne
l'avait vue. Enfin nous entendons des voix et des interpellations
violentes... Nous arrivons au lieu de la scène... Deux bouviers se
battaient pour le fazzoletto blanc de Vincenza, que la malheureuse
Albanaise avait arraché de sa tête et jeté sur le rivage avant de se
précipiter...
* * * * *
Le premier violon sifflant doucement entre ses dents: Sst! sst! ssss!
Elle est courte et mauvaise, ton anecdote; et fort peu touchante
d'ailleurs. Allons, flûte française et sensible, retourne à tes pipeaux.
J'aime mieux la sensibilité originale de notre timbalier, ce sauvage
Kleiner, dont l'unique ambition est d'être le premier de la ville pour
le trémolo serré et pour le culottage des pipes. Un jour...--Mais la
pièce est finie, garde ton histoire pour demain.--Non, c'est bref, vous
l'avalerez tout de suite. Un jour donc je rencontre Kleiner, accoudé sur
la table d'un café et seul, selon sa coutume. Il avait l'air plus sombre
qu'à l'ordinaire. Je m'approche: Tu parais bien triste, Kleiner, lui
dis-je, qu'as-tu?--Oh! je suis... je suis vexé!--As-tu encore perdu onze
parties de billard comme la semaine dernière? as-tu cassé une paire de
baguettes ou une pipe culottée?--Non, j'ai perdu... ma mère.--Pauvre
camarade! j'ai regret de t'avoir questionné et d'apprendre une aussi
fâcheuse nouvelle.--(Kleiner, s'adressant au garçon du café): Garçon!
une bavaroise au lait.--Tout de suite, monsieur.--(Puis continuant): Oui
mon vieux, je suis bien vexé, va! ma mère est morte hier soir, après une
agonie affreuse qui a duré quatorze heures.--(Le garçon revient):
Monsieur, il n'y a plus de bavaroises.--(Kleiner frappant sur la table
un violent coup de poing, qui en fait tomber avec fracas deux cuillers
et une tasse): Allons!!! autre vexation!!!--Voilà de la sensibilité
naturelle et bien exprimée!
Les musiciens partent d'un éclat de rire tel, que le chef d'orchestre,
qui les écoutait, est forcé de s'en apercevoir et de les regarder d'un
oeil courroucé. Son autre oeil sourit.
DEUXIÈME SOIRÉE
LE HARPISTE AMBULANT, nouvelle du présent.--EXÉCUTION D'UN ORATORIO.--LE
SOMMEIL DES JUSTES.
Il y a concert au théâtre.
Le programme se compose exclusivement d'un immense oratorio, que le
public vient entendre par devoir religieux, qu'il écoute avec un silence
religieux, que les artistes subissent avec un courage religieux, et qui
produit sur tous un ennui froid, noir et pesant comme les murailles
d'une église protestante.
Le malheureux joueur de grosse caisse, qui n'a rien à faire là-dedans,
s'agite avec inquiétude dans son coin. Il est le seul aussi qui ose
parler avec irrévérence de cette musique, écrite, selon lui, par un
pauvre compositeur, assez étranger aux lois de l'orchestration pour ne
pas employer le roi des instruments, la grosse caisse.
Je me trouve à côté d'un alto; celui-ci fait assez bonne contenance
pendant la première heure. Après quelques minutes de la seconde,
toutefois, son archet n'attaque plus que mollement les cordes, puis
l'archet tombe... et je sens un poids inaccoutumé sur mon épaule gauche.
C'est celui de la tête du martyr qui s'y repose sans s'en douter. Je
m'approche, pour lui fournir un point d'appui plus solide et plus
commode. Il s'endort profondément. Les pieux auditeurs, voisins de
l'orchestre, jettent sur nous des regards indignés. Grand scandale!.....
Je persiste à le prolonger en servant d'oreiller au dormeur. Les
musiciens rient. «Nous allons sommeiller aussi, me dit Moran, si vous ne
nous tenez éveillés de quelque façon. Voyons, un épisode de votre
dernier voyage en Allemagne! C'est un pays que nous aimons, bien que ce
terrible oratorio vienne de là. Il doit vous y être arrivé plus d'une
aventure originale. Parlez, parlez vite, les bras de Morphée s'ouvrent
déjà pour nous recevoir.--Je suis chargé ce soir, à ce qu'il paraît, de
tenir les uns endormis et les autres éveillés? Je me dévouerai donc,
s'il le faut, mais quand vous répéterez l'histoire que je m'en vais vous
dire, histoire peut-être un peu décolletée par-ci par-là, ne dites pas
de qui vous l'avez apprise; cela achèverait de me perdre dans l'esprit
des saintes personnes dont les yeux de hibou me fusillent en ce
moment.--Soyez tranquille, répond Corsino, qui est sorti de prison, je
dirai qu'elle est de moi.»
LE HARPISTE AMBULANT
NOUVELLE DU PRÉSENT
Pendant une de mes excursions en Autriche, au tiers de la distance à peu
près qui sépare Vienne de Prague, le convoi dans lequel je me trouvais
fut arrêté sans pouvoir aller plus avant. Une inondation avait emporté
un viaduc: une immense étendue de la voie étant couverte d'eau, de terre
et de gravois, les voyageurs durent se résigner à faire un long détour
en voiture pour aller rejoindre l'autre tronçon du chemin de fer rompu.
Le nombre des véhicules confortables n'était pas grand et je dus même
m'estimer heureux de trouver un chariot de paysan garni de deux bottes
de paille, sur lequel j'arrivai au point de ralliement du convoi, moulu
et gelé. Pendant que je tâchais de me dégeler dans un salon de la
station, je vis entrer un de ces harpistes ambulants, si nombreux dans
le sud de l'Allemagne, qui possèdent quelquefois un talent supérieur à
leur modeste condition. Celui-ci s'étant placé à l'un des angles du
salon en face de moi, me considéra attentivement pendant quelques
minutes, et, prenant sa harpe comme pour l'accorder, répéta tout
doucement plusieurs fois, en forme de prélude, les quatre premières
mesures du thème de mon scherzo de la _Fée Mab_; il m'examinait en
dessous, en murmurant ce petit dessin mélodique. Je crus d'abord à un
hasard qui avait amené ces quelques notes sous les doigts du harpiste,
et pour m'en assurer, je ripostai en chantonnant les quatre mesures
suivantes, auxquelles, à mon grand étonnement, il répliqua par la fin de
la période très-exactement. Alors nous nous regardâmes tous les deux en
souriant. «--Dove avete inteso questo pezzo? lui dis-je. Mon premier
mouvement dans les pays dont je ne possède pas la langue est toujours de
parler italien, m'imaginant en pareil cas que les gens qui ne savent pas
le français doivent comprendre la seule langue étrangère dont j'aie
appris quelques mots. Mais mon homme: «Je ne sais pas l'italien,
monsieur, et ne comprends pas ce que vous m'avez fait l'honneur de me
dire.--Ah! vous parlez français! Je vous demandais où vous avez entendu
ce morceau.--A Vienne, à l'un de vos concerts.--Vous me
reconnaissez?--Oh! très-bien!--Par quel hasard, et comment êtes-vous
entré à ce concert?--Un soir, dans un café de Vienne où j'allais jouer
ordinairement, je fus témoin d'une querelle qui s'éleva entre des
habitués du café au sujet de votre musique, querelle si violente que je
crus un instant les voir argumenter à coups de tabouret. Il y fut
surtout beaucoup question de la symphonie de _Roméo et Juliette_, et
cela me donna une grande envie de l'entendre. Je me dis alors: Si je
gagne aujourd'hui plus de trois florins, j'en emploierai un à acheter
demain un billet pour le concert. J'eus le bonheur de recevoir trois
florins et demi, et je satisfis ma curiosité.--Ce scherzo vous est donc
resté dans la mémoire?--J'en sais la première moitié et les dernières
mesures seulement, je n'ai jamais pu me rappeler le reste.--Quel effet
vous a-t-il produit quand vous l'avez entendu? dites-moi la vérité.--Oh!
un singulier, très-singulier effet! Il m'a fait rire, mais rire tout de
bon et sans pouvoir m'en empêcher. Je n'avais jamais pensé que les
instruments connus pussent produire des sons pareils, ni qu'un orchestre
de cent musiciens pût se livrer à de si amusantes petites cabrioles. Mon
agitation était extrême, et je riais toujours. Aux dernières mesures du
morceau, à cette phrase rapide où les violons partent en montant comme
une flèche, je fis même un si grand éclat de rire, qu'un de mes voisins
voulut me faire mettre à la porte, pensant que je me moquais de vous. En
vérité pourtant je ne me moquais pas, au contraire; mais c'était plus
fort que moi.--Parbleu, vous avez une manière originale de sentir la
musique, je suis curieux de savoir comment vous l'avez apprise. Puisque
vous parlez si bien le français et que le train de Prague ne part que
dans deux heures, vous devriez en déjeunant avec moi me conter
cela.--C'est une histoire très-simple, monsieur, et peu digne de votre
attention; mais si vous voulez bien l'écouter, je suis à vos ordres.
Nous nous mîmes à table, on apporta l'inévitable vin du Rhin, nous bûmes
quelques rasades, et voici, à peu d'expressions près, en quels termes
mon convive me fit l'histoire de son éducation musicale, ou plutôt le
récit des événements de sa vie.
HISTOIRE DU HARPISTE AMBULANT
Je suis né en Styrie: mon père était musicien ambulant, comme je suis
aujourd'hui. Après avoir parcouru pendant dix ans la France et y avoir
amassé un petit pécule, il revint dans son pays, où il se maria. Je vins
au monde un an après son mariage, et huit mois après ma naissance, ma
mère mourut. Mon père ne voulut pas me quitter, prit soin de moi, et
éleva mon enfance avec cette sollicitude dont les femmes seules sont
capables en général. Persuadé que, vivant en Allemagne, je ne pouvais
manquer de savoir l'allemand, il eut l'heureuse idée de m'apprendre
d'abord la langue française, en s'en servant exclusivement avec moi. Il
m'enseigna ensuite, aussitôt que mes forces me le permirent, l'usage des
deux instruments qui lui étaient le plus familiers, la harpe et la
carabine. Vous savez que nous tirons bien en Styrie, aussi devins-je
bientôt un chasseur estimé dans notre village, et mon père était-il fier
de moi. J'étais arrivé en même temps à une assez belle force sur la
harpe, quand mon père crut remarquer que mes progrès s'arrêtaient. Il
m'en demanda la raison; ne voulant pas la lui dire, je répondis en
l'assurant qu'il n'y avait pas de ma faute, que je travaillais chaque
jour comme de coutume, mais dehors, me sentant incapable de bien jouer
de la harpe enfermé dans notre pauvre maison. La vérité était que je ne
travaillais plus du tout. Voici pourquoi: J'avais une jolie voix
d'enfant, forte et bien timbrée; le plaisir que je trouvais à jouer de
la harpe dans les bois et parmi les sites les plus sauvages de nos
contrées, m'avait amené à chanter aussi en m'accompagnant, à chanter à
pleine voix, en déployant toute la force de mes poumons. J'écoutais
alors avec ravissement les sons que je produisais, rouler et se perdre
au loin dans les vallées, et cela m'exaltait d'une manière
extraordinaire, et j'improvisais les paroles et la musique de chansons
mêlées d'allemand et de français, dans lesquelles je cherchais à peindre
le vague enthousiasme qui me possédait. Ma harpe, toutefois, ne
répondait point à ce que je désirais pour l'accompagnement de ces chants
étranges; j'avais beau en briser les accords de vingt manières, cela me
paraissait toujours petit, misérable et sec, à tel point qu'un jour, à
la fin d'un couplet où je voulais un accord fort et retentissant, je
saisis instinctivement ma carabine, qui ne me quittait jamais et la
tirai en l'air pour obtenir l'explosion finale que la harpe me refusait.
C'était bien pis quand je voulais trouver de ces sons soutenus,
gémissants et doux, que recherche la rêverie et qui la font naître; la
harpe se montrait là plus impuissante encore.
Dans l'impossibilité d'en rien tirer de pareil, un jour où j'improvisais
plus mélancoliquement que de coutume, je cessai de chanter, et,
découragé, je demeurai en silence, couché sur la bruyère, la tête
appuyée sur mon instrument imparfait. Au bout de quelques instants, une
harmonie bizarre, mais douce, voilée, mystérieuse comme l'écho des
cantiques du paradis, sembla poindre à mon oreille... J'écoutai tout
ravi... et je remarquai que cette harmonie, qui s'exhalait de ma harpe,
sans que les cordes parussent vibrer, croissait en richesse et en
puissance, ou diminuait, selon le degré de force du vent. C'était le
vent, en effet, qui produisait ces accords extraordinaires dont je
n'avais jamais entendu parler!
--Vous ne connaissiez pas les harpes éoliennes?
--Non, monsieur. Je crus avoir fait une découverte réelle, je me
passionnai pour elle, et dès ce moment, au lieu de m'exercer au
mécanisme de mon instrument, je ne fis que me livrer à des expériences
qui m'absorbèrent tout entier. J'essayai vingt façons différentes de
l'accorder pour éviter la confusion produite par la vibration de tant de
cordes diverses, et j'en vins enfin, après bien des recherches, à en
accorder le plus grand nombre possible à l'unisson et à l'octave, en
supprimant toutes les autres. Alors seulement j'obtins des séries
d'accords vraiment magiques qui réalisèrent mon idéal; harmonies
célestes, sur lesquelles je chantais des hymnes sans fin, qui tantôt me
transportaient en des palais de cristal, au milieu de millions d'anges
aux ailes blanches, couronnés d'étoiles et chantant avec moi dans une
langue inconnue; tantôt, me plongeant dans une tristesse profonde, me
faisaient voir au milieu des nuages de pâles jeunes filles aux yeux
bleus, vêtues de leur longue chevelure blonde, plus belles que les
Séraphins, qui souriaient en versant des larmes et laissaient échapper
d'harmonieux gémissements emportés avec elles par l'orage jusqu'aux
extrémités de l'horizon; tantôt je m'imaginais voir Napoléon, dont mon
père m'avait si souvent raconté l'étonnante histoire; je me croyais dans
l'île où il est mort, je voyais sa garde immobile autour de lui; puis
c'était la sainte Vierge et sainte Madeleine et notre Seigneur
Jésus-Christ dans une église immense, le jour de Pâques: d'autres fois,
il me semblait être isolé bien haut dans l'air et que le monde entier
avait disparu; ou bien, je sentais des chagrins horribles, comme si
j'eusse perdu des êtres infiniment chers, et je m'arrachais les cheveux,
je sanglotais en me roulant à terre. Je ne puis exprimer la centième
partie de ce que j'éprouvais. Ce fut pendant une de ces scènes de
poétique désespoir que je fus rencontré un jour par des chasseurs du
pays. En voyant mes larmes, mon air égaré, les cordes de ma harpe en
partie détendues, ils me crurent devenu fou et bon gré mal gré me
ramenèrent chez mon père. Lui, qui depuis quelque temps s'était imaginé,
d'après mes façons d'être et mon inexplicable exaltation, que je buvais
de l'eau-de-vie (qu'il m'eût fallu voler alors, car je ne pouvais la
payer), n'adopta point leur idée. Persuadé que j'étais allé m'enivrer
quelque part, il me roua de coups et me tint enfermé au pain et à l'eau
pendant deux jours. Je supportai cette injuste punition sans rien
vouloir dire pour me disculper; je sentais qu'on n'eût point cru ni
compris la vérité. D'ailleurs, il me répugnait de mettre qui que ce fût
dans ma confidence; j'avais découvert un monde idéal et sacré, et je ne
voulais en dévoiler le mystère à personne. M. le curé, un brave homme
dont je ne vous ai rien dit encore, avait, au sujet de mes extases, une
tout autre manière de voir. «Ce sont peut-être, disait-il, des
visitations de l'esprit céleste. Cet enfant est sans doute destiné à
devenir un grand saint.»
L'époque de ma première communion arriva et mes visions harmoniques
devinrent plus fréquentes en augmentant d'intensité. Mon père alors
commença à perdre la mauvaise opinion qu'il avait conçue de moi et à
penser, lui aussi, que j'étais fou. M. le curé, au contraire, persistant
dans la sienne me demanda si je n'avais jamais songé à être prêtre.
«Non, monsieur, répondis-je, mais j'y songe maintenant, et il me semble
que je serais bien heureux d'embrasser ce saint état.»--«Eh bien! mon
enfant, examinez-vous, réfléchissez, nous en reparlerons.» Sur ces
entrefaites, mon père mourut après une courte maladie. J'avais quatorze
ans; je ressentis un grand chagrin, car il ne m'avait que rarement
battu, et je lui devais bien de la reconnaissance pour m'avoir élevé et
m'avoir appris trois choses: le français, la harpe et la carabine.
J'étais seul au monde, M. le curé me prit chez lui, et bientôt après,
sur l'assurance que je lui donnai de ma vocation pour l'état
ecclésiastique, il commença à me préparer aux connaissances qu'il exige.
Cinq années s'écoulèrent ainsi à étudier le latin, et j'étais sur le
point d'entreprendre mes études de théologie, quand un jour je tombai
brusquement amoureux, mais amoureux fou de deux filles à la fois! Vous
ne croyez peut-être pas cela possible, monsieur?
--Comment donc! mais je le crois parfaitement... Tout est possible en ce
genre aux organisations telles que la vôtre.
--Eh bien donc! ce fut comme je vous le dis... J'en aimai deux d'un
coup, une gaie et une sentimentale.
--Comme les deux cousines de _Freyschutz_?
--Précisément. Oh! le _Freyschutz_! il y a une de mes phrases
là-dedans!... Et dans les bois, aux jours d'orage, bien souvent... (Ici
le narrateur s'arrêta, regardant fixement en l'air, immobile, prêtant
l'oreille; il semblait entendre ses chères harmonies éoliennes, unies
sans doute à la romantique mélodie de Weber, dont il venait de parler.
Il pâlit, quelques larmes parurent sur ses paupières... Je n'avais garde
de troubler son rêve extatique, je l'admirais, je l'enviais même. Nous
gardâmes quelque temps le silence tous les deux. Enfin, essuyant
rapidement ses yeux et vidant son verre): Pardon, monsieur, reprit-il,
je vous ai malhonnêtement laissé seul pour suivre un instant mes
souvenirs. C'est que, voyez-vous, Weber m'aurait compris, lui, comme je
le comprends; il ne m'aurait pris ni pour un ivrogne, ni pour un fou, ni
pour un saint. Il a réalisé mes rêves, ou du moins il a rendu sensibles
au vulgaire quelques-unes de mes impressions.
--Au vulgaire, dites-vous! cherchez un peu, camarade, combien il y a
d'individus qui aient remarqué la phrase dont le souvenir seul vient de
vous émouvoir, et que je suis sûr d'avoir devinée: le solo de clarinette
sur le trémolo, dans l'ouverture, n'est-ce pas?
--Oui, oui, chut!
--Eh bien! citez à qui vous voudrez cette mélodie sublime, et vous
verrez que, sur cent mille personnes qui ont entendu le _Freyschutz_, il
n'y en a peut-être pas dix qui l'aient seulement remarquée.
--C'est fort possible. Mon Dieu, quel monde!... Bref, mes deux
maîtresses étaient donc les vraies héroïnes de Weber, et qui plus est,
l'une s'appelait Annette et l'autre Agathe, encore comme dans le
_Freyschutz_. Je n'ai jamais pu savoir laquelle des deux j'aimais le
mieux, seulement avec la gaie j'étais toujours triste, et la
mélancolique m'égayait.
--Cela devait être, nous sommes ainsi faits.
--Ma foi, s'il faut vous l'avouer, je me trouvai diablement heureux. Ce
double amour me fit oublier un peu mes concerts célestes, et quant à ma
vocation sacrée, elle disparut en un clin d'oeil. Il n'y a rien de tel
que l'amour de deux jeunes filles, l'une gaie et l'autre rêveuse, pour
vous ôter l'envie de devenir prêtre et le goût de la théologie. M. le
curé ne s'apercevait de rien, Agathe ne soupçonnait pas mon amour pour
Annette, ni celle-ci ma passion pour Agathe, et je continuais à m'égayer
et à m'attrister successivement, de deux jours l'un.
--Diable! il y a sans doute en vous un fond de tristesse et de gaieté
inépuisable, si cette agréable existence a duré longtemps.
--Je ne sais si j'étais aussi favorisé que vous le dites, car un nouvel
incident, plus grave que tous les événements antérieurs de ma vie, vint
m'arracher bientôt aux bras de mes bonnes amies et aux leçons de M. le
curé. J'étais un jour à faire de la poésie rêveuse auprès d'Annette, qui
riait de tout son coeur de ce qu'elle appelait mon air de _chien couchant
affligé_; je chantais, en m'accompagnant de la harpe, un de mes poëmes
les plus passionnés, improvisé au temps où ni mon coeur ni mes sens
n'avaient encore parlé. Je cessai un instant de chanter... la tête sur
l'épaule d'Annette, baisant avec tendresse une de ses mains; je me
demandais ce que pouvait être cette faculté mystérieuse qui m'avait fait
trouver en musique l'expression de l'amour, avant que la moindre lueur
de ce sentiment m'eût été révélée, quand Annette, contenant mal un
nouvel accès d'hilarité: «Oh! que tu es bête! s'écria-t-elle en
m'embrassant, mais c'est égal, je t'aime encore mieux, si peu
divertissant que tu sois, que ce drôle de corps de Franz, l'amant
d'Agathe.--L'amant de?...--D'Agathe, tu ne le savais donc pas? il va la
voir justement aux heures où nous sommes ensemble; elle m'a tout
confié.» Vous croyez peut-être, monsieur, que je m'élançai d'un bond
hors de la maison en poussant un cri de fureur, pour aller exterminer
Franz et Agathe. Point du tout, pris d'une de ces rages froides plus
terribles cent fois que les grands emportements, j'allai attendre mon
rival à la porte de _notre_ maîtresse, et sans réfléchir qu'elle nous
trompait tous les deux et qu'il avait à se plaindre de moi autant que
j'avais à me plaindre de lui, sans vouloir même qu'il se doutât du motif
de mon agression, je l'insultai de telle façon que nous convînmes de
nous battre sans témoins le lendemain matin. Et nous nous battîmes,
monsieur, et je... donnez-moi un verre de vin, et je... à votre santé...
et je lui crevai un oeil...
--Ah! vous vous battîtes à l'épée?
--Non, monsieur, à la carabine, à cinquante pas; je lui envoyai dans
l'oeil gauche une balle qui le rendit borgne.
--Et mort, sans doute?
--Oh! très-mort, il tomba roide sur le coup.
--Et vous l'aviez visé à l'oeil gauche?
--Hélas! non, monsieur; je sais que vous allez me trouver bien
maladroit... à cinquante pas... J'avais visé l'oeil droit... Mais en le
tenant en joue, je vins à penser à cette drôlesse d'Agathe, et il faut
croire que ma main trembla, car en toute autre occasion, je vous le jure
sans vanité, j'eusse été incapable d'une erreur aussi grossière. Quoi
qu'il en soit, je ne le vis pas plus tôt à terre que ma colère et mes
deux amours s'envolèrent de compagnie... Je n'eus plus qu'une idée,
celle d'échapper à la justice que je croyais déjà voir à mes trousses;
car nous nous étions battus sans témoins, et je pouvais aisément passer
pour un assassin. Je détalai donc dans la montagne au plus vite, sans
m'inquiéter d'Annette ni d'Agathe. Je fus guéri à l'instant même de ma
passion pour elles, comme elles m'avaient guéri de ma vocation pour la
théologie. Ce qui me démontra clairement que, pour moi, l'amour des
femmes est à l'amour de Dieu comme l'amour de la vie est à celui des
femmes, et que le meilleur parti à prendre pour oublier deux maîtresses,
c'est d'envoyer une balle dans l'oeil gauche du premier venu de leurs
amants. Si jamais vous avez un double amour comme le mien, et qu'il vous
incommode, je vous recommande mon procédé.»
Je vis que mon homme commençait à s'exalter, il mordait sa lèvre
inférieure en parlant, et riait sans bruit d'une façon étrange. «Vous
êtes fatigué, lui dis-je, si nous allions dehors fumer un cigare, vous
pourriez plus aisément tout à l'heure reprendre et achever votre
récit.--Volontiers, dit-il.» Alors s'approchant de sa harpe, il joua
d'une main le thème entier de _la Fée Mab_, qui parut lui rendre sa
bonne humeur, et nous sortîmes, moi, grommelant à part: Quel drôle
d'homme! et lui: Quel drôle de morceau!...
«Je vécus pendant quelques jours dans les montagnes, reprit en rentrant
mon original; le produit de ma chasse me suffisait ordinairement, et les
paysans, d'ailleurs, ne refusent jamais au chasseur un morceau de pain.
J'arrivai enfin à Vienne, où je vendis, bien à contre-coeur, ma fidèle
carabine pour acheter cette harpe dont j'avais besoin pour gagner ma
vie. A partir de ce jour, j'embrassai l'état de mon père, je fus
musicien ambulant. J'allais sur les places publiques, dans les rues,
sous les fenêtres surtout des gens que je connaissais pour n'avoir point
le sentiment de la musique; je les obsédais avec mes mélodies sauvages,
et ils me jetaient toujours quelque monnaie pour se débarrasser de moi.
J'ai reçu ainsi bien de l'argent de M. le conseiller K***, de madame
la baronne C***, du baron S***, et de vingt autres Midas habitués de
l'Opéra italien. Un artiste viennois, avec qui je m'étais lié, m'avait
fait connaître leur nom et leur demeure. Quant aux amateurs de musique
de profession, ils m'écoutaient avec intérêt à l'exception de deux ou
trois, il était rare cependant que l'idée leur vînt de me donner la
moindre chose. Ma collecte principale se faisait le soir dans les cafés,
parmi les étudiants et les artistes; et c'est ainsi, je crois vous
l'avoir dit, que je fus témoin de la querelle excitée par une de vos
compositions, et que le désir me vint d'aller entendre la _Fée Mab_.
Quel drôle de morceau! J'ai depuis lors beaucoup fréquenté les bourgs et
les villages répandus sur la route que vous suivez, et fait de
nombreuses visites à cette belle Prague. Ah! Monsieur, voilà une ville
musicale.
--Vraiment?
--Vous verrez. Mais cette vie errante fatigue à la longue; je pense
quelquefois à mes deux bonnes amies, je me figure que j'aurais bien du
plaisir à pardonner à Agathe, dût Annette me tromper à son tour.
D'ailleurs, je gagne à peine de quoi vivre; ma harpe me ruine; ces
maudites cordes qu'il faut sans cesse remplacer... à la plus légère
pluie, ou elles se rompent, ou il leur vient dans le milieu une grosseur
qui en altère le timbre et les rend sourdes et discordantes. Vous n'avez
pas l'idée de ce que cela me coûte.
--Ah! cher confrère, ne vous plaignez pas trop. Si vous saviez, dans les
grands théâtres lyriques, combien de cordes plus chères que les vôtres,
puisqu'il y en a de 60,000 et même de 100,000 fr., s'altèrent et se
détruisent chaque jour, au grand désespoir des maîtres et des
directeurs!... Nous en avons d'une sonorité exquise et puissante qui
périssent, comme les vôtres, par le plus léger accident. Un peu de
chaleur, la moindre humidité, un rien, et l'on voit paraître la maudite
grosseur dont vous parlez, qui en détruit la justesse et le charme! Que
de beaux ouvrages inexécutables alors! que d'intérêts compromis! Les
directeurs éperdus prennent la poste, courant à Naples, ce pays des
bonnes cordes, mais trop souvent en vain. Il faut bien du temps et
beaucoup de bonheur pour arriver à remplacer une chanterelle de premier
ordre!
--C'est possible, Monsieur; mais vos désastres me consolent mal de mes
misères; et, pour sortir de la gêne où je suis, je viens de m'arrêter à
un projet que vous approuverez sans doute. J'ai acquis depuis deux ans
une véritable habileté sur mon instrument, je puis maintenant me
produire d'une façon sérieuse, et je ferais, je pense, de bonnes
affaires en allant donner des concerts dans les grandes villes de France
et à Paris.
--A Paris! des concerts en France! ah! ah! ah! Laissez-moi rire à mon
tour. Ah! ah! le drôle d'homme! Ce n'est pas pour me moquer de vous! ah!
ah! ah! mais c'est involontaire, comme le rire bienheureux que vous a
occasionné mon scherzo!
--Pardon, qu'ai-je donc dit de si plaisant?
--Vous m'avez dit, ah! ah! ah! que vous comptiez vous enrichir en France
en y donnant des concerts. Ah! voilà bien une idée styrienne. Allons,
c'est à moi de parler maintenant, écoutez: En France d'abord... attendez
un peu, je suis tout essoufflé; en France, quiconque donne un concert
est frappé par la loi d'un impôt. Saviez-vous cela?
--Sacrement!
--Il y a des gens dont l'état est de percevoir (c'est-à-dire de prendre)
_le huitième_ de la recette brute de tous les concerts, et la latitude
même leur est laissée d'en prendre _le quart_ si cela leur convient...
Ainsi, vous venez à Paris, vous organisez à vos risques et périls une
soirée ou une matinée musicale; vous avez à payer la salle, l'éclairage,
le chauffage, les affiches, le copiste, les musiciens. Comme vous n'êtes
pas connu, vous devez vous estimer heureux de faire 800 fr. de recette;
vous avez, au minimum, 600 fr. de frais; il devrait vous rester 200 fr.
de bénéfice; pourtant il ne vous restera rien. Le percepteur s'arrange
de vos 200 fr. que la loi lui donne, les empoche et vous salue; car il
est très-poli. Si, comme cela est plus probable, vous ne faites que tout
juste les 600 fr. nécessaires pour les frais, le percepteur n'en
perçoit pas moins son huitième sur cette somme, et vous êtes de cette
façon puni d'une amende de 75 fr. pour avoir eu l'insolence de vouloir
vous faire connaître à Paris et de prétendre y vivre honnêtement du
produit de votre talent.
--Ce n'est pas possible!
--Non, certes, ce n'est pas possible; mais cela est. Encore ma politesse
seule suppose-t-elle pour vous des recettes de 800 et de 600 fr.
Inconnu, pauvre et harpiste, vous n'auriez pas vingt auditeurs. Voilà la
vérité vraie. Les plus grands, les plus célèbres virtuoses, ont
eux-mêmes, d'ailleurs, éprouvé en France les effets du caprice et de
l'indifférence du public. On m'a montré au foyer du théâtre, à
Marseille, une glace que Paganini brisa de colère, en trouvant la salle
vide à l'un de ses concerts.
--Paganini!
--Paganini. Il faisait peut-être trop chaud ce jour-là. Car il faut vous
apprendre ceci: dans notre pays, il y a telles circonstances que le
génie même le plus extraordinaire en musique, le plus foudroyant, le
plus incontesté, ne saurait combattre avec succès. Ni à Paris ni dans
les provinces, le public n'aime assez la musique pour braver, dans le
seul but d'en entendre, la chaleur, la pluie, la neige, pour retarder ou
avancer de quelques minutes l'heure de ses repas; il ne va à l'Opéra et
au concert que s'il peut s'y rendre sans peine, sans dérangement
quelconque, sans trop de dépense, bien entendu, et s'il n'a absolument
rien de mieux à faire. On ne trouverait pas un individu sur mille, j'en
ai la ferme conviction, qui consentît à aller entendre le plus étonnant
virtuose, le chef-d'oeuvre le plus rare, s'il était obligé de l'écouter
_seul_ dans une salle _non éclairée_. Il n'y en a pas un sur mille qui,
prêt à faire à un artiste une politesse qui lui coûtera 50 fr., veuille
en payer 25 pour entendre quelque prodige de l'art, à moins que la mode
ne l'y oblige; car les chefs-d'oeuvre même sont quelquefois à la mode. On
ne sacrifie à la musique ni un dîner, ni un bal, ni une simple
promenade, bien moins encore une course de chevaux ou une séance de
cour d'assises. On va voir un opéra s'il est nouveau et s'il est exécuté
par la diva ou le ténor en vogue: on va au concert s'il y a quelque
intérêt de curiosité tel que celui d'une rivalité, d'un combat public
entre deux virtuoses célèbres. Il ne s'agit pas d'admirer leur talent,
mais de savoir lequel des deux sera vaincu; c'est une autre espèce de
course au clocher ou de boxe à armes courtoises. On va dans un théâtre
s'ennuyer pendant quatre heures, ou dans une salle de concerts
classiques jouer la plus fatigante comédie d'enthousiasme, parce qu'il
est de bon ton d'avoir là sa loge, que les places y sont fort
recherchées. On va à certaines premières représentations surtout, on
paie même alors sans hésiter un prix exorbitant, si le directeur ou les
auteurs jouent ce soir-là une de ces parties terribles qui décident de
leur fortune ou de leur avenir. Alors l'intérêt est immense; on se
soucie peu d'étudier l'ouvrage nouveau, d'y chercher des beautés et d'en
jouir; on veut savoir s'il tombera ou non; et selon que la chance lui
sera favorable ou contraire, selon que le mouvement sera imprimé dans un
sens ou dans un autre par une de ces causes occultes et inexplicables
que le moindre incident peut faire naître en pareil cas, on va pour
prendre noblement le parti du plus fort, pour écraser le vaincu si
l'ouvrage est condamné, ou pour porter l'auteur en triomphe s'il
réussit; sans avoir pour cela compris la moindre parcelle de l'oeuvre.
Oh! alors, qu'il fasse chaud ou froid, qu'il vente, qu'il en coûte cent
francs ou cent sous, il faut voir cela; c'est une bataille! c'est
souvent même une exécution. En France, mon cher, il faut _entraîner_ le
public comme on entraîne les chevaux de course; c'est un art spécial. Il
y a des artistes entraînants qui n'y parviendront jamais, et d'autres,
d'une plate médiocrité, qui sont d'irrésistibles _entraîneurs_. Heureux
ceux qui possèdent à la fois ces deux rares qualités! Et encore les plus
prodigieux sous ce rapport rencontrent-ils parfois leurs maîtres dans
les flegmatiques habitants de certaines villes aux moeurs
antédiluviennes, cités endormies qui ne furent jamais éveillées, ou
vouées par l'indifférence pour l'art au fanatisme de l'économie.
Ceci me rappelle une vieille anecdote, qui sera peut-être nouvelle pour
vous, dans laquelle Liszt et Rubini figurèrent, il y a sept ou huit ans,
d'une façon assez originale. Ils venaient de s'associer pour une
expédition musicale contre les villes du Nord. Certes, si jamais deux
entraîneurs entraînants se sont donné la main pour dompter le public, ce
sont ces deux incomparables virtuoses. Eh bien donc! Rubini et Liszt
(comprenez bien, Liszt et Rubini) arrivent dans une de ces Athènes
modernes et y annoncent leur premier concert. Rien n'est négligé, ni les
réclames mirobolantes, ni les affiches colossales, ni le programme
piquant et varié, rien; et rien n'y fait. L'heure du concert venue, nos
deux lions entrent dans la salle... Il n'y avait pas cinquante
personnes! Rubini, indigné, refusait de chanter, la colère lui serrait
la gorge. «Au contraire, lui dit Liszt, tu dois chanter de ton mieux; ce
public atome est évidemment l'élite des amateurs de ce pays-ci, et il
faut le _traiter_ en conséquence. Faisons-nous honneur!» Il lui donne
l'exemple, et joue magnifiquement le premier morceau. Rubini chante
alors le second de sa voix mixte la plus dédaigneuse. Liszt revient,
exécute le troisième, et aussitôt après, s'avançant sur le bord du
théâtre et saluant gracieusement l'assemblée: «Messieurs, dit-il, et
Madame (il n'y en avait qu'une), je pense que vous avez assez de
musique; oserai-je maintenant vous prier, de vouloir bien venir souper
avec nous?» Il y eut un moment d'indécision parmi les cinquante conviés,
mais comme, à tout prendre, cette proposition ainsi faite était
engageante, ils n'eurent garde de la refuser. Le souper coûta à Liszt
1,200 fr.. Les deux virtuoses ne renouvelèrent pas l'expérience. Ils
eurent tort. Nul doute qu'au second concert la foule n'eût accouru...
dans l'espoir du souper.
Entraînage magistral, et à la portée du moindre millionnaire!
Un jour je rencontre un de nos premiers pianistes-compositeurs qui
revenait, désappointé, d'un port de mer où il avait compté se faire
entendre. «Je n'ai pu entrevoir la possibilité d'y donner un concert, me
dit-il très-sérieusement, les _harengs venaient d'arriver_, et la ville
entière ne songeait qu'à ce précieux comestible!» Le moyen de lutter
contre un banc de harengs!
Vous voyez, mon cher, que l'entraînage n'est pas chose facile dans les
villes du second ordre surtout. Mais cette large part faite à la
critique du sens musical du gros public, je dois maintenant vous faire
connaître combien il y a de malotrus qui l'importunent, ce pauvre
public, qui le harcèlent, qui l'obsèdent sans vergogne, depuis le
soprano jusqu'à la basse profonde, depuis le flageolet jusqu'au
bombardon. Il n'est si mince râcleur de guitare, si lourd marteleur
d'ivoire, si grotesque roucouleur de fadeurs qui ne prétende arriver à
l'aisance et à la renommée en donnant concert sur la _guimbarde_... De
là des tourments vraiment dignes de pitié pour les maîtres et les
maîtresses de maison. Les patrons de ces virtuoses, les _placeurs de
billets_, sont des frelons dont la piqûre est cuisante et dont on ne
sait comment se garantir. Il n'y a pas de subterfuges, pas de roueries
diplomatiques qu'ils n'emploient pour glisser aux pauvres gens riches
quelque douzaine de ces affreux carrés de papier nommés billets de
concert. Et quand une jolie femme surtout a été affligée de la cruelle
tâche d'un placement de seconde main, il faut voir avec quel despotisme
barbare elle frappe de son impôt les hommes jeunes ou vieux qui ont le
bonheur de la rencontrer. «Monsieur A***, voici trois billets que
madame*** m'a chargée de vous faire accepter; donnez-moi 30 fr.
Monsieur B***, vous êtes un grand musicien, on le sait; vous avez
connu le précepteur du neveu de Grétry, vous avez habité un mois à
Montmorency une maison voisine de celle de ce grand homme; voici deux
billets pour un concert charmant auquel vous ne pouvez vous dispenser
d'assister: donnez-moi 20 fr. Ma chère amie, j'ai pris, l'hiver dernier,
pour plus de 1,000 francs de billets des protégés de ton mari, il ne te
refusera pas, si tu les lui présentes, le prix de ces cinq stalles:
donne-moi 50 fr. Allons, monsieur C***, vous qui êtes si
véritablement artiste, il faut encourager le talent; je suis sûre que
vous vous empresserez de venir entendre ce délicieux enfant (ou cette
intéressante jeune personne, ou cette bonne mère de famille, ou ce
pauvre garçon qu'il faut arracher à la conscription, etc.); voilà deux
places, c'est un louis que vous me devez; je vous fais crédit jusqu'à ce
soir.»
Ainsi de suite. Je connais des gens qui, pendant les mois de février et
de mars, ceux de l'année où ce fléau sévit le plus cruellement à Paris,
s'abstiennent de mettre les pieds dans les salons pour n'être pas
dévalisés tout à fait. Je ne parle pas des suites les plus connues de
ces redoutables concerts; ce sont les malheureux critiques qui les
supportent, et il serait trop long de vous faire le tableau de leurs
tribulations. Mais, depuis peu, les critiques ne sont plus seuls à en
pâtir. Comme maintenant tout virtuose, guimbardier ou autre, qui a _fait
Paris_, c'est-à-dire qui y a donné un concert tel quel (cela s'appelle
ainsi en France dans l'argot du métier), croit devoir voyager, il
incommode beaucoup d'honnêtes gens qui n'ont pas eu la prudence de
cacher leurs relations extérieures. Il s'agit d'obtenir d'eux des
_lettres de recommandation_; il s'agit de les amener à écrire à quelque
innocent banquier, à quelque aimable ambassadeur, à quelque généreux ami
des arts, que mademoiselle C*** va donner des concerts à Copenhague
ou à Amsterdam, qu'elle a un rare talent, et qu'on veuille bien
l'encourager (en achetant une grande quantité de ses billets). Ces
tentatives ont, en général, les plus tristes résultats pour tout le
monde, surtout pour les virtuoses recommandés. On me racontait en
Russie, l'hiver dernier, l'histoire d'une chanteuse de romances et de
son mari, qui, après avoir _fait_ sans succès Pétersbourg et Moscou, se
crurent néanmoins assez recommandables pour prier un puissant protecteur
de les introduire à la cour du sultan. Il fallait _faire_
Constantinople. Rien que cela. Liszt lui-même n'avait pas encore songé à
entreprendre un tel voyage. La Russie étant demeurée de glace pour eux,
c'était une raison de plus pour tenter la fortune sous des cieux dont la
clémence est proverbiale, et aller voir si, par le plus grand des
hasards, les amis de la musique ne seraient pas des Turcs. En
conséquence, voilà nos époux bien recommandés, suivant, comme les rois
mages, l'étoile perfide qui les guidait vers l'Orient. Ils arrivent à
Péra; leurs lettres de recommandation produisent tout leur effet; le
sérail leur est ouvert. Madame sera admise à chanter ses romances devant
le chef de la Sublime Porte, devant le commandeur des croyants. C'est
bien la peine d'être sultan pour se voir exposé à des accidents
semblables! On permet un concert à la cour; quatre esclaves noirs
apportent un piano; l'esclave blanc, le mari, apporte le châle et la
musique de la cantatrice. Le candide sultan, qui ne s'attend à rien de
pareil à ce qu'il va entendre, se place sur une pile de coussins,
entouré de ses principaux officiers, et ayant son premier drogman auprès
de lui. On allume son narghilé, il lance un filet d'odorante vapeur, la
cantatrice est à son poste; elle commence cette romance de M. Panseron:
«Je le sais, vous m'avez trahie,
Une autre a mieux su vous charmer.
Pourtant, quand votre coeur m'oublie,
Moi, je veux toujours vous aimer
Oui, je conserverai sans cesse
L'amour que je vous ai voué;
Et si jamais on vous délaisse,
Appelez-moi, je reviendrai.»
Ici le sultan fait un signe au drogman, et lui dit avec ce laconisme de
la langue turque dont Molière nous a donné de si beaux exemples dans _le
Bourgeois gentilhomme_: Naoum!» Et l'interprète. «Monsieur, Sa Hautesse
m'ordonne de vous dire que madame lui ferait plaisir de se taire tout de
suite.--Mais... elle commence à peine... ce serait une mortification.»
Pendant ce dialogue, la malencontreuse cantatrice continue, en roulant
les yeux, à glapir la romance de M. Panseron:
«Si jamais son amour vous quitte,
Faible, si vous la regrettez,
Dites un mot, un seul, et vite
Vous me verrez à vos côtés.»
Nouveau signe du sultan, qui, en caressant sa barbe, jette par-dessus
son épaule ce mot au drogman: «Zieck!» Le drogman au mari (la femme
chante toujours la romance de M. Panseron): «Monsieur, le sultan
m'ordonne de vous dire que si madame ne se tait pas à l'instant, il va
la faire jeter dans le Bosphore.»
Cette fois, le tremblant époux n'hésite plus, il met la main sur la
bouche de sa femme, et interrompt brusquement son tendre refrain:
«Appelez-moi, je reviendrai
Appelez-moi, je.....»
Grand silence, interrompu seulement par le bruit des gouttes de sueur
qui tombent du front de l'époux sur la table du piano humilié. Le sultan
reste immobile; nos deux voyageurs n'osent se retirer, quand ce nouveau
mot: «Boulack!» sort de ses lèvres au milieu d'une bouffée de tabac.
L'interprète: «Monsieur, Sa Hautesse m'ordonne de vous dire qu'elle
désire vous voir danser.--Danser! moi?--Vous-même, monsieur.--Mais je ne
suis pas danseur, je ne suis pas même artiste, j'accompagne ma femme
dans ses voyages, je porte sa musique, son châle, voilà tout... et je ne
pourrai vraiment.....--Zieck! Boulack!» repart vivement le sultan en
lançant un nuage gros de menaces. Lors, l'interprète très-vite:
«Monsieur, Sa Hautesse m'ordonne de vous dire que si vous ne dansez pas
tout de suite, elle va vous faire jeter dans le Bosphore.» Il n'y avait
pas à balancer, et voilà notre malheureux qui se livre aux gambades les
plus grotesques, jusqu'au moment où le sultan, caressant une dernière
fois sa barbe, s'écrie d'une voix terrible: «Daloum be boulack! Zieck!»
L'interprète: «Assez, Monsieur; Sa Hautesse m'ordonne de vous dire que
vous devez vous retirer avec madame et partir dès demain, et que si
jamais vous revenez à Constantinople, elle vous fera jeter tous les deux
dans le Bosphore.»
Sultan sublime, critique admirable, quel exemple tu as donné là! et
pourquoi le Bosphore n'est-il pas à Paris?
La chronique ne m'a point appris si le couple infortuné poussa jusqu'en
Chine, et si la tendre chanteuse obtint des lettres de recommandation
pour le céleste empereur, chef suprême du royaume du milieu. Cela est
probable, car on n'en a plus entendu parler. Le mari, en ce cas, aura
péri misérablement dans la rivière Jaune, ou sera devenu premier danseur
du fils du Soleil.
--Cette dernière anecdote au moins, reprit le harpiste, ne prouve rien
contre Paris.
--Quoi! vous ne voyez pas ce qui en ressort évidemment?... Elle prouve
que Paris, dans sa fermentation continuelle, donne naissance à tant de
musiciens de toute espèce, de toutes valeurs, et même sans valeur, que,
sous peine de s'entre-dévorer comme les animalcules infusoires, ils sont
obligés d'émigrer, et que la garde qui veille aux portes du sérail n'en
défend plus aujourd'hui même l'empereur des Turcs.
--Ceci est bien triste, dit le harpiste en soupirant: je ne donnerai pas
de concert, je le vois. C'est égal, je veux aller à Paris.
--Oh! venez à Paris; rien ne s'y oppose. Bien plus, je vous prédis
d'excellentes et nombreuses aubaines, si vous voulez y mettre en
pratique le système si ingénieusement employé par vous à Vienne pour
faire payer la musique aux gens qui ne l'aiment pas. Je puis, à cet
égard, vous être d'une grande utilité, en vous indiquant la demeure des
riches qui la détestent le plus; bien qu'en allant jouer au hasard
devant toutes les maisons de quelque apparence vous fussiez à peu près
sûr de réussir une fois sur deux. Mais, pour vous épargner des
improvisations vaines, prenez toujours ces adresses dont je vous
garantis l'exactitude et la haute valeur:
1º Rue Drouot, en face de la mairie;
2º Rue Favart, vis-à-vis la rue d'Amboise;
3º Place Ventadour, en face de la rue Monsigny;
4º Rue de Rivoli, je ne sais pas le numéro de la maison, mais tout le
monde vous l'indiquera;
5º Place Vendôme, tous les numéros en sont excellents.
Il y a une foule de bonnes maisons rue Caumartin. Informez-vous encore
des adresses de nos lions les plus célèbres, de nos compositeurs
populaires, de la plupart des auteurs de livrets d'opéras, des
principaux locataires des premières loges au Conservatoire, à l'Opéra et
au Théâtre-Italien; tout cela pour vous est de l'or en barres. N'oubliez
pas la rue Drouot, et allez-y tous les jours; c'est le quartier général
de vos contribuables.»
J'en étais là quand la cloche m'avertit du départ du convoi. Je serrai
la main du harpiste vagabond, et m'élançant dans une diligence: Adieu,
confrère! au revoir à Paris. Avec de l'ordre et en suivant mes avis,
vous y ferez fortune. Je vous recommande encore la rue Drouot.
--Et vous, pensez à mon remède contre l'amour double.
--Oui, adieu!
--Adieu!
Le train de Prague partit aussitôt. Je vis quelque temps encore le
Styrien rêveur, appuyé sur sa harpe, et me suivant de l'oeil. Le bruit
des wagons m'empêchait de l'entendre; mais au mouvement des doigts de sa
main gauche, je reconnus qu'il jouait le thème de _la Fée Mab_, et à
celui de ses lèvres je devinai qu'au moment où je disais encore: «Quel
drôle d'homme!» il répétait de son côté: «Quel drôle de morceau!»
* * * * *
Silence... Les ronflements de mon alto et ceux du joueur de grosse
caisse, qui a fini par suivre son exemple, se distinguent au travers des
savants contre-points de l'oratorio. De temps en temps aussi, le bruit
des feuillets tournés simultanément par les fidèles lisant le sacré
livret, fait une agréable diversion à l'effet un peu monotone des voix
et des instruments.--«Quoi, c'est déjà fini? me dit le premier
trombone.--Vous êtes bien honnête. Ce sont les mérites de l'oratorio qui
me valent ce compliment. Mais j'ai réellement fini. Mes histoires ne
sont pas comme cette fugue qui durera, je le crains, jusqu'au jugement
dernier. Pousse, bourreau! va toujours! C'est cela, retourne ton thème
maintenant! On peut bien en dire ce que madame Jourdain dit de son mari:
«Aussi sot par derrière que par devant!»--Patience, dit le trombone, il
n'y a plus que six grands airs et huit petites fugues.--Que devenir!--Il
faut être justes, c'est irrésistible. Dormons tous!--Tous? Oh non, cela
ne serait pas prudent. Imitons les marins, laissons au moins quelques
hommes _de quart_. Nous les relèverons dans deux heures.» On désigne
trois contre-bassistes pour faire le premier quart, et le reste de
l'orchestre s'endort comme un seul homme.
Quant à moi, je dépose doucement mon alto, qui a l'air d'avoir respiré
un flacon de chloroforme, sur l'épaule du garçon d'orchestre, et je
m'esquive. Il pleut à verse: j'entends le bruit des gouttières; je cours
m'enivrer de cette rafraîchissante harmonie.
TROISIÈME SOIRÉE
ON JOUE LE FREYSCHUTZ.
Personne ne parle dans l'orchestre. Chacun des musiciens est occupé de
sa tâche, qu'il remplit avec zèle et amour. Dans un entr'acte, l'un
d'eux me demande s'il est vrai qu'à l'Opéra de Paris, on ait placé un
squelette véritable dans la scène infernale. Je réponds par
l'affirmative, en promettant de raconter le lendemain la biographie de
ce malheureux.
QUATRIÈME SOIRÉE
UN DÉBUT DANS LE FREYSCHUTZ.--Nouvelle nécrologique.--MARESCOT.--Étude
d'équarrisseur.
On joue un opéra italien moderne très-plat.
Les musiciens sont à peine arrivés que la plupart d'entre eux, déposant
leur instrument, me rappellent ma promesse de la veille. Le cercle se
forme autour de moi. Les trombones et la grosse caisse travaillent avec
ardeur. Tout est en ordre; nous avons pour une heure au moins de duos et
de choeurs à l'unisson. Je ne puis refuser le récit réclamé.
Le chef d'orchestre, qui veut toujours avoir l'air d'ignorer nos
délassements littéraires, se penche un peu en arrière pour mieux
écouter. La prima donna a poussé un _ré aigu_ si terrible, que nous
avons cru qu'elle accouchait. Le public trépigne de joie; deux énormes
bouquets tombent sur la scène. La diva salue et sort. On la rappelle,
elle rentre, resalue et ressort. Rappelée de nouveau, elle revient,
resalue de nouveau et ressort. Rappelée encore, elle se hâte de
reparaître, de resaluer, et comme nous ne savons pas quand la comédie
finira, je commence:
UN DÉBUT
DANS LE FREYSCHUTZ
En 1822, j'habitais à Paris le quartier latin, où j'étais censé étudier
la médecine. Quand vinrent à l'Odéon les représentations du
_Freyschutz_, accommodé, comme on le sait, sous le nom de _Robin des
bois_, par M. Castil-Blaze, je pris l'habitude d'aller, malgré tout,
entendre chaque soir le chef-d'oeuvre torturé de Weber. J'avais alors
déjà à peu près jeté le scalpel aux orties. Un de mes ex-condisciples,
Dubouchet, devenu depuis l'un des médecins les plus achalandés de Paris,
m'accompagnait souvent au théâtre et partageait mon fanatisme musical. A
la sixième ou septième représentation, un grand nigaud roux, assis au
parterre à côté de nous, s'avisa de siffler l'air d'_Agathe_ au second
acte, prétendant que c'était une musique _baroque_ et qu'il n'y avait
rien de bon dans cet opéra, excepté la valse et le choeur des chasseurs.
L'amateur fut roulé à la porte, cela se devine; c'était alors notre
manière de discuter; et Dubouchet, en rajustant sa cravate un peu
froissée, s'écria tout haut: «Il n'y a rien d'étonnant, je le connais,
c'est un garçon épicier de la rue Saint-Jacques!» Et le parterre
d'applaudir.
Six mois plus tard, après avoir trop bien fonctionné au repas de noces
de son patron, ce pauvre diable (le garçon épicier) tombe malade; il se
fait transporter à l'hospice de la Pitié; on le soigne bien, il meurt,
on ne l'enterre pas; tout cela se devine encore.
Notre jeune homme, bien traité et bien mort, est mis par hasard sous les
yeux de Dubouchet, qui le reconnaît. L'impitoyable élève de la Pitié, au
lieu donner une larme à son ennemi vaincu, n'a rien de plus pressé que
de l'acheter, et le remettant au garçon d'amphithéâtre:
«François, lui dit-il, voilà une _préparation sèche_ à faire; soigne-moi
cela, c'est une de mes connaissances.»
Quinze ans se passent (quinze ans! comme la vie est longue quand on n'en
a que faire!), le directeur de l'Opéra me confie la composition des
récitatifs du _Freyschutz_ et la tâche de mettre le chef-d'oeuvre en
scène. Duponchel étant encore chargé de la direction des
costumes...--Duponchel! s'écrient à la fois cinq ou six musiciens,
est-ce le célèbre inventeur du dais? celui qui a introduit le dais dans
les opéras comme principal élément de succès? l'auteur du dais de _la
Juive_? du dais de _la Reine de Chypre_? du dais du _Prophète_? le
créateur du dais flottant, du dais mirobolant, du dais des dais?--C'est
lui-même, messieurs, Duponchel donc étant encore chargé de la direction
des costumes, des processions et des dais, je vais le trouver pour
connaître ses projets relativement aux accessoires de la scène
infernale, où son dais, malheureusement, ne pouvait figurer. «Ah çà, lui
dis-je, il nous faut une tête de mort pour l'évocation de Samuel, et des
squelettes pour les apparitions; j'espère que vous n'allez pas nous
donner une tête de carton, ni des squelettes en toile peinte comme ceux
de _Don Juan_.
--Mon bon ami, il n'y a pas moyen de faire autrement, c'est le seul
procédé connu.
--Comment, le seul procédé! et si je vous donne, moi, du naturel, du
solide, une vraie tête, un véritable homme sans chair, mais en os, que
direz-vous?
--Ma foi, je dirai... que c'est excellent, parfait; je trouverai votre
procédé admirable.
--Eh bien! comptez sur moi, j'aurai notre affaire!
Là-dessus je monte en cabriolet; je cours chez le docteur Vidal, un
autre de mes anciens camarades d'amphithéâtre. Il a fait fortune aussi
celui-là; il n'y a que les médecins qui vivent!
--As-tu un squelette à me prêter?
--Non, mais voilà une assez bonne tête qui a appartenu, dit-t-on, à un
docteur allemand mort de misère et de chagrin; ne me l'abîme pas, j'y
tiens beaucoup.
--Sois tranquille, j'en réponds!
Je mets la tête du docteur dans mon chapeau, et me voilà parti.
En passant sur le boulevard, le hasard, qui se plaît à de pareils coups,
me fait précisément rencontrer Dubouchet que j'avais oublié, et dont la
vue me suggère une idée lumineuse. «Bonjour!--Bonjour!--Très-bien, je
vous remercie! mais il ne s'agit pas de moi. Comment se porte notre
amateur?
--Quel amateur?
--Parbleu! le garçon épicier que nous avons mis à la porte de l'Odéon
pour avoir sifflé la musique de Weber, et que François a si bien
_préparé_.
--Ah! j'y suis; il se porte à merveille! Certes! il est propre et net
dans mon cabinet, tout fier d'être si artistement articulé et chevillé.
Il ne lui manque pas une phalange, c'est un chef-d'oeuvre! La tête seule
est un peu endommagée.
--Eh bien! il faut me le confier; c'est un garçon d'avenir, je veux le
faire entrer à l'Opéra, il y a un rôle pour lui dans la pièce nouvelle.
--Qu'est-ce à dire?
--Vous verrez!
--Allons, c'est un secret de comédie, et puisque je le saurai bientôt,
je n'insiste pas. On va vous envoyer l'amateur.
Sans perdre de temps, le mort est transporté à l'Opéra; mais dans une
boîte beaucoup trop courte. J'appelle alors le garçon ustensilier:
Gattino!
--Monsieur.
--Ouvrez cette boîte. Vous voyez bien ce jeune homme?
--Oui, monsieur.
--Il débute demain à l'Opéra. Vous lui préparerez une jolie petite loge
où il puisse être à l'aise et étendre ses jambes.
--Oui, monsieur.
--Pour son costume, vous allez prendre une tige de fer que vous lui
planterez dans les vertèbres, de manière à ce qu'il se tienne aussi
droit que M. Petipa, quand il médite une pirouette.
--Oui, monsieur.
--Ensuite, vous attacherez ensemble quatre bougies que vous placerez
allumées dans sa main droite; c'est un épicier, il connaît ça.
--Oui, monsieur.
--Mais, comme il a une assez mauvaise tête, voyez, toute écornée, nous
allons la changer contre celle-ci.
--Oui, monsieur.
--Elle a appartenu à un savant, n'importe! qui est mort de faim,
n'importe encore! Quant à l'autre, celle de l'épicier, qui est mort
d'une indigestion, vous lui ferez, tout en haut, une petite entaille
(soyez tranquille, il n'en sortira rien) propre à recevoir la pointe du
sabre de Gaspard dans la scène de l'évocation.
--Oui, monsieur.»
Ainsi fut fait; et depuis lors, à chaque représentation du _Freyschutz_,
au moment où Samuel s'écrie: «Me voilà!» la foudre éclate, un arbre
s'abîme, et notre épicier, ennemi de la musique de Weber, apparaît aux
rouges lueurs des feux du Bengale, agitant, plein d'enthousiasme, sa
torche enflammée.
Qui pouvait deviner la vocation dramatique de ce gaillard-là? Qui jamais
eût pensé qu'il débuterait précisément dans cet ouvrage? il a une
meilleure tête et plus de bon sens à cette heure. Il ne siffle plus:
. . . . . . . _Alas! poor Yorick!_ . . . . . . .
* * * * *
--Eh bien, cela m'attriste, dit Corsino naïvement. Si épicier qu'il ait
été, ce débutant était presque un homme, après tout. Je n'aime pas qu'on
joue ainsi avec la mort. S'il siffla de son vivant la partition de
Weber, je connais des individus bien plus coupables et dont on n'a
pourtant pas vilipendé les restes avec cette cynique impiété. Moi aussi
j'ai habité Paris et le quartier latin; et j'y ai vu à l'oeuvre un de ces
malheureux qui, profitant de l'impunité que leur assure la loi
française, se livrent sur les oeuvres musicales à des excès infâmes. Il y
a de tout dans ce Paris. On y voit des gens qui trouvent leur pain au
coin des bornes, la nuit, une lanterne d'une main, un crochet de
l'autre; ceux-ci le cherchent en grattant le fond des ruisseaux des
rues; ceux-là en déchirant le soir les affiches qu'ils revendent aux
marchands de papiers; de plus utiles équarrissent les vieux chevaux à
Montfaucon.
Celui-là équarrissait les oeuvres des compositeurs célèbres.
Il se nommait Marescot, et son métier était d'_arranger_ toute musique
pour deux flûtes, pour une guitare, et surtout pour deux flageolets, et
de la publier. La musique du _Freyschutz_ ne lui appartenant pas (tout
le monde sait qu'elle _appartenait_ à l'auteur des paroles et des
perfectionnements qu'elle avait dû subir pour être digne de figurer dans
le _Robin des bois_ à l'Odéon), Marescot n'osait en faire commerce. Et
c'était un grand crève-coeur pour lui; car, disait-il, il avait _une
idée_ qui, appliquée à un certain morceau de cet opéra, devait lui
_rapporter gros_. Je voyais quelquefois ce praticien, et je ne sais
pourquoi il m'avait pris en affection. Nos tendances musicales n'étaient
pas pourtant précisément les mêmes, vous devez, j'espère, le supposer.
Il m'arriva, en conséquence, de lui laisser soupçonner que je
l'appréciais. Je m'oubliai même une fois jusqu'à lui dire le demi-quart
de ma pensée au sujet de son industrie. Ceci nous brouilla un peu, et je
demeurai six mois sans mettre les pieds dans son atelier.
Malgré tous les attentats commis par lui sur les grands maîtres, il
avait un aspect assez misérable et des vêtements passablement délabrés.
Mais voilà qu'un beau jour je le rencontre marchant d'un pas leste sous
les arcades de l'Odéon, en habit noir tout neuf, en bottes entières et
en cravate blanche; je crois même, tant la fortune l'avait changé, qu'il
avait les mains propres ce jour-là. «Ah! mon Dieu! m'écriai-je, tout
ébloui en l'apercevant, auriez-vous eu le malheur de perdre un oncle
d'Amérique, ou de devenir collaborateur de quelqu'un dans un nouvel
opéra de Weber, que je vous vois si pimpant, si rutilant, si
ébouriffant?--Moi! répondit-il, collaborateur? ah bien oui! je n'ai pas
besoin de collaborer; j'élabore tout seul la musique de Weber, et bien
je m'en trouve. Cela vous intrigue; sachez donc que j'ai réalisé mon
idée, et que je ne me trompais pas quand je vous assurais qu'elle valait
gros, très-gros, extraordinairement gros. C'est Schlesinger, l'éditeur
de Berlin, qui possède en Allemagne la musique du _Freyschutz_; il a eu
la bêtise de l'acheter: quel niais! Il est vrai qu'il ne l'a pas payée
cher. Or, tant que Schlesinger n'avait pas publié cette musique baroque,
elle ne pouvait, ici en France, appartenir qu'à l'auteur de _Robin des
bois_, à cause des paroles et des perfectionnements dont il l'a ornée,
et je me trouvais dans l'impossibilité d'en rien faire. Mais aussitôt
après sa publication à Berlin, elle est devenue propriété publique chez
nous, aucun éditeur français n'ayant voulu, comme bien vous le pensez,
payer une part de sa propriété à l'éditeur prussien pour une composition
pareille. J'ai pu aussitôt me moquer des droits de l'_auteur_ français
et publier sans paroles mon morceau, d'après mon idée. Il s'agit de la
prière en _la bémol_ d'Agathe au troisième acte de _Robin des bois_.
Vous savez qu'elle est à trois temps, d'un mouvement endormant, et
accompagnée avec des parties de cor syncopées très-difficiles et bêtes
comme tout. Je m'étais dit qu'en mettant le chant dans la mesure à
six-huit, en indiquant le mouvement allegretto, et en l'accompagnant
d'une manière intelligible, c'est-à-dire avec le rhythme propre à cette
mesure (une noire suivie d'une croche, le rhythme des tambours dans le
pas accéléré), cela ferait une jolie chose qui aurait du succès. J'ai
donc écrit ainsi mon morceau pour flûte et guitare, et je l'ai publié,
tout en lui laissant le nom de Weber. Et cela a si bien pris, que je
vends, non par centaines, mais par milliers, et que chaque jour la vente
en augmente. Il me rapportera à lui seul plus que l'opéra entier n'a
rapporté à ce nigaud de Weber, et même à M. Castil-Blaze, qui pourtant
est un homme bien adroit. Voilà ce que c'est que d'avoir des
idées!--Que dites-vous de cela, messieurs? Je suis presque sûr que vous
allez me prendre pour un historien, et ne pas me croire. Et c'est un
fait parfaitement vrai, pourtant. Et j'ai longtemps conservé un
exemplaire de la prière de Weber ainsi transfigurée par l'_idée_ et pour
la _fortune_ de M. Marescot, éditeur de musique français, professeur de
flûte et de guitare, établi rue Saint-Jacques, au coin de la rue des
Mathurins, à Paris.»
L'opéra est fini; les musiciens s'éloignent en regardant Corsino d'un
air d'incrédulité narquoise. Quelques-uns même laissent échapper cette
vulgaire expression: Blagueur!...
Mais je garantis l'authenticité de son récit. J'ai connu Marescot. Il en
a fait bien d'autres!...
CINQUIÈME SOIRÉE
L'_S_ DE ROBERT LE DIABLE, nouvelle grammaticale.
On joue un opéra français moderne très-plat.
Personne ne songe à sa partie dans l'orchestre; tout le monde parle à
l'exception d'un premier violon, des trombones et de la grosse caisse.
En m'apercevant, le contre-bassiste Dimsky m'interpelle: «Eh! bon Dieu,
que vous est-il donc arrivé, cher monsieur? Nous ne vous voyons pas
depuis près de huit jours. Vous avez l'air triste. J'espère que vous
n'avez pas éprouvé de _vexation_ comme celle de notre ami Kleiner.--Non,
Dieu merci; je n'ai point à regretter de perte dans ma famille; mais
j'étais, comme disent les catholiques, _en retraite_. En pareil cas, les
personnes pieuses, pour se préparer sans distraction à l'accomplissement
de quelque grave devoir religieux, se retirent dans un couvent ou dans
un séminaire, et là, pendant un temps plus ou moins long, elles jeûnent,
prient, et se livrent à de saintes méditations. Or, il faut vous avouer
que j'ai l'habitude de faire tous les ans une _retraite_ poétique. Je
m'enferme alors chez moi: je lis Shakspeare ou Virgile; quelquefois l'un
et l'autre. Cela me rend un peu malade d'abord; puis je dors des vingt
heures de suite; après quoi je me rétablis, et il ne me reste qu'une
insurmontable tristesse, dont vous voyez le reste, et que vos gais
propos ne tarderont pas à dissiper. Qu'a-t-on joué, chanté, dit et narré
en mon absence? Mettez-moi au courant.--On a joué _Robert le Diable_, _I
Puritani_; on n'a pas du tout chanté; et nous n'avons eu à l'orchestre
que des discussions. La dernière s'est élevée à propos d'un passage de
la scène du jeu dans l'opéra de Meyerbeer. Corsino soutient que les
chevaliers siciliens sont tous d'accord pour dévaliser Robert. Moi je
prétends que l'intention de l'auteur du livret n'a pu être de leur
donner un si honteux caractère, et que leur _aparté_:
Nous le tenons! nous le tenons!
est une licence du traducteur. Nous vous attendions pour savoir quelles
sont les paroles françaises chantées par le choeur dans le texte
originel.--Ce sont les mêmes; votre traducteur n'a point d'infidélité à
se reprocher.--Ah! j'en étais sûr, reprend Corsino, j'ai gagné mon
pari.--Oui; et ceci est encore un des bonheurs de M. Meyerbeer, le plus
heureux des compositeurs de cette vallée de larmes. Car, il faut bien le
reconnaître, il en est de ce qu'on est convenu d'appeler les _jeux_ du
théâtre comme des jeux de hasard; les plus savantes combinaisons ne
servent à rien pour y réussir; on y gagne parce qu'on n'y perd pas, on y
perd parce qu'on n'y gagne pas. Ces deux raisons sont les seules qu'on
puisse donner de la perte ou du gain, du succès ou du revers. La chance,
le bonheur, la veine, la fortune! mots dont on se sert pour désigner la
cause inconnue et qu'on ne connaîtra jamais. Mais cette chance, cette
veine, cette _Fortune ou non propice_ (ainsi que Bertram a la naïveté de
l'appeler dans _Robert le Diable_) semble néanmoins s'attacher à
certains joueurs, à certains auteurs, avec un acharnement incroyable.
Tel compositeur, par exemple, _a piqué sa carte_ pendant dix ans, a
compté toutes les séries de rouges et de noires, a résisté prudemment à
toutes les agaceries des chances ordinaires, à toutes les tentations
qu'elles lui faisaient éprouver; puis, quand un beau jour il est arrivé
à voir sortir la noire trente fois de suite, il se dit: «Ma fortune est
faite; tous les opéras donnés depuis longtemps sont tombés; le public a
besoin d'un succès, ma partition est précisément écrite dans le style
opposé au style de mes devanciers; je la place sur la rouge.» La roue
tourne, la noire sort une trente et unième fois, et l'ouvrage tombe à
plat. Et ces choses-là arrivent même à des gens dont la profession est
d'écrire des vulgarités; profession lucrative, on le sait, et que le
succès favorise ordinairement en tous pays. Tandis que l'on voit, tels
sont les caprices extravagants de l'aveugle déesse, de beaux ouvrages,
des chefs-d'oeuvre, des conceptions grandioses, neuves et hardies,
réussir avec éclat et sans efforts.
Ainsi, nous avons vu à l'Opéra de Paris, depuis dix ans, un assez bon
nombre d'ouvrages médiocres, n'obtenant qu'un médiocre succès; nous en
avons entendu d'autres entièrement nuls, dont le succès a été également
nul, et _le Prophète_, qui piquait sa carte auprès du tapis vert depuis
douze, treize ou quatorze ans tout au moins, _le Prophète_, qui ne
trouvait jamais que la série des opéras tombés fût assez considérable,
étant enfin arrivé à marquer sa trente et unième noire, a fait
exactement le même calcul que le pauvre diable dont je parlais tout à
l'heure, il est allé se camper sur la rouge... et la rouge est sortie.
C'est que l'auteur de ce _Prophète_ a non-seulement le bonheur d'avoir
du talent, mais aussi le talent d'avoir du bonheur. Il réussit dans les
petites choses comme dans les grandes, dans ses inspirations et dans ses
combinaisons savantes, comme dans ses distractions. Exemple, celle qu'il
eut en composant _Robert le Diable_. M. Meyerbeer écrivant le premier
acte de sa partition célèbre, et arrivé à la scène où Robert joue aux
dés avec les jeunes seigneurs siciliens, n'aperçut pas un _s_, mal formé
sans doute, dans le manuscrit de M. Scribe, auteur des paroles. Il en
résulta qu'au moment où le joueur, exaspéré de ses pertes précédentes,
met pour enjeux _et ses chevaux et ses armures_, le compositeur lut dans
la réponse des partenaires de Robert: _Nous le tenons!_ au lieu de _Nous
les tenons!_ et donna en conséquence à la phrase qu'il mit dans la
bouche des Siciliens un accent mystérieux et railleur, convenable
seulement à des fripons qui se réjouissent du bon coup qu'ils vont faire
en plumant une dupe. Lorsque plus tard M. Scribe, assistant aux
premières répétitions de mise en scène, entendit le choeur chanter à voix
basse et en accentuant chaque syllabe, ce bouffon contre-sens:
_Nous-le-te-nons, nous-le-te-nons_, au lieu de la vive exclamation de
joueurs hardis, répondant: «Nous les tenons!» à la proposition que
Robert leur fait de ses chevaux et de ses armures pour enjeux; «Qu'est
ceci? s'écria-t-il (dit-on), mes seigneurs tiennent l'enjeu, mais ils ne
tiennent pas Robert, les dés ne sont pas pipés, mes chevaliers ne sont
pas des chevaliers d'industrie. Il faut corriger... cette... mais...
voyons un peu... Eh bien!... ma foi... non... laissons l'erreur, elle
ajoute à l'effet dramatique. Oui, _Nous le tenons_, l'idée est drôle,
excellente, et le parterre s'attendrira, et les bonnes âmes seront
touchées, et l'on dira: Oh! ce pauvre Robert! oh! les coupeurs de
bourses! les misérables! ils s'entendent comme larrons en foire, ils
vont le dépouiller!» Et l'_s_ ne fut pas remis, le contre-sens eut un
succès fou, et les seigneurs siciliens demeurèrent atteints et
convaincus de friponnerie; et les voilà déshonorés dans toute l'Europe
parce que M. Meyerbeer a la vue basse.
Autre preuve qu'il n'y a qu'heur et malheur en ce qui se rattache de
près ou de loin au théâtre.
Le plus merveilleux de l'affaire est que M. Scribe, jaloux comme un
tigre quand il s'agit de l'invention de quelque bonne farce à faire au
public, n'a pas voulu laisser à son collaborateur le mérite de cette
trouvaille, qu'il a bel et bien effacé l'_s_ de son manuscrit et qu'on
lit dans le livret imprimé de _Robert le Diable_, le _Nous le tenons!_
si cher au public, au lieu du: _Nous les tenons!_ plus cher au bon
sens...............................................
SIXIÈME SOIRÉE
ÉTUDE ASTRONOMIQUE, révolution du ténor autour du public.--VEXATION de
Kleiner le jeune.
On joue un opéra allemand moderne très-plat.
Conversation générale. «Dieu de Dieu! s'écrie Kleiner le jeune, en
entrant à l'orchestre; comment tenir à de telles vexations! Ce n'est pas
assez d'avoir un semblable ouvrage à endurer, il faut encore qu'il soit
chanté par cet infernal ténor! Quelle voix! quel style! quel musicien et
quelles prétentions!--Tais-toi, misanthrope! réplique Dervinck, le
premier hautbois, tu finiras par devenir aussi sauvage que ton frère
dont tu as tous les goûts, toutes les idées. Ne sais-tu donc pas que le
ténor est un être à part, qui a le droit de vie et de mort sur les
oeuvres qu'il chante, sur les compositeurs, et, par conséquent, sur les
pauvres diables de musiciens tels que nous? Ce n'est pas un habitant du
monde, c'est un monde lui-même. Bien plus, les dilettanti vont jusqu'à
le diviniser, et il se prend si bien pour un Dieu, qu'il parle à tout
instant de ses _créations_. Et tiens, vois dans cette brochure qui
m'arrive de Paris, comment ce monde lumineux fait sa révolution autour
du public. Toi qui étudies toujours le _Cosmos_ de Humboldt, tu
comprendras ce phénomène.--Lis-nous cela, petit Kleiner, disent la
plupart des musiciens, si tu lis bien, nous te ferons apporter une
bavaroise au lait.--Sérieusement?--Sérieusement.--Je le veux bien.
REVOLUTION DU TÉNOR
AUTOUR DU PUBLIC
AVANT L'AURORE
Le ténor obscur est entre les mains d'un professeur habile, plein de
science, de patience, de sentiment et de goût, qui fait de lui d'abord
un lecteur consommé, un bon harmoniste, qui lui donne une méthode large
et pure, l'initie aux beautés des chefs-d'oeuvre de l'art, et le façonne
enfin au grand style du chant. A peine a-t-il entrevu la puissance
d'émotion dont il est doué, le ténor aspire au trône; il veut, malgré
son maître, débuter et régner: sa voix, cependant, n'est pas encore
formée. Un théâtre de second ordre lui ouvre ses portes; il débute, il
est sifflé. Indigné de cet outrage, le ténor rompt à l'amiable son
engagement, et, le coeur plein de mépris pour ses compatriotes, part au
plus vite pour l'Italie.
Il trouve, pour y débuter, de terribles obstacles, qu'il renverse à la
fin; on l'accueille assez bien. Se voix se transforme, devient pleine,
forte, mordante, propre à l'expression des passions vives autant qu'à
celle des sentiments les plus doux; le timbre de cette voix gagne peu à
peu en pureté, en fraîcheur, en candeur délicieuse; et ces qualités
constituent enfin un talent dont l'influence est irrésistible. Le succès
vient. Les directeurs italiens, qui entendent les affaires, vendent,
rachètent, revendent le pauvre ténor, dont les modestes appointements
restent toujours les mêmes, bien qu'il enrichisse deux ou trois théâtres
par an. On l'exploite, on le pressure de mille façons, et tant et tant,
qu'à la fin sa pensée se reporte vers la patrie. Il lui pardonne, avoue
même qu'elle a eu raison d'être sévère pour ses premiers débuts. Il sait
que le directeur de l'Opéra de Paris a l'oeil sur lui. On lui fait de sa
part des propositions qui sont acceptées; il repasse les Alpes.
LEVER HÉLIAQUE
Le ténor débute de nouveau, mais à l'Opéra cette fois, et devant un
public prévenu en sa faveur par ses triomphes d'Italie.
Des exclamations de surprise et de plaisir accueillent sa première
mélodie; dès ce moment son succès est décidé. Ce n'est pourtant que le
prélude des émotions qu'il doit exciter avant la fin de la soirée. On a
admiré dans ce passage la sensibilité et la méthode unies à un organe
d'une douceur enchanteresse; restent à connaître les accents
dramatiques, les cris de la passion. Un morceau se présente, où
l'audacieux artiste lance _à voix de poitrine, en accentuant chaque
syllabe_, plusieurs notes aiguës, avec une force de vibration, une
expression de douleur déchirante et une beauté de sons dont rien
jusqu'alors n'avait donné une idée. Un silence de stupeur règne dans la
salle, toutes les respirations sont suspendues, l'étonnement et
l'admiration se confondent dans un sentiment presque semblable «la
crainte;» et dans le fait, on peut en avoir pour la fin de cette période
inouïe; mais quand elle s'est terminée triomphante, on juge des
transports de l'auditoire.....
Nous voici au troisième acte. C'est un orphelin qui vient revoir la
chaumière de son père; son coeur, d'ailleurs rempli d'un amour sans
espoir, tous ses sens agités par les scènes de sang et de carnage que la
guerre vient de mettre sous ses yeux, succombent accablés sous le poids
du plus désolant contraste. Son père est mort; la chaumière est déserte;
tout est calme et silencieux; c'est la paix, c'est la tombe. Et le sein
sur lequel il lui serait si doux, en un pareil moment, de répandre les
pleurs de la piété filiale, ce coeur auprès duquel seul le sien pourrait
battre avec moins de douleur, l'infini l'en sépare..... _Elle_ ne sera
jamais à lui..... La situation est poignante et dignement rendue par le
compositeur. Ici, le chanteur s'élève à une hauteur à laquelle on ne
l'eût jamais cru capable d'atteindre; il est sublime. Alors, de deux
mille poitrines haletantes s'élance une de ces acclamations que
l'artiste entend deux ou trois fois dans sa vie, et qui suffisent à
payer de longs et rudes travaux.
Puis les bouquets, les couronnes, les rappels; et le surlendemain, la
presse débordant d'enthousiasme et lançant le nom du radieux ténor aux
échos de tous les points du globe où la civilisation a pénétré.
C'est alors, si j'étais moraliste, qu'il me prendrait fantaisie
d'adresser au triomphateur une homélie, dans le genre du discours que
fit don Quichotte à Sancho, au moment où le digne écuyer allait prendre
possession de son gouvernement de Barataria:
«Vous voilà parvenu, lui dirais-je. Dans quelques semaines vous serez
célèbre; vous aurez de forts applaudissements et d'interminables
appointements. Les auteurs vous courtiseront, les directeurs ne vous
feront plus attendre dans leur antichambre, et si vous leur écrivez, ils
vous répondront. Des femmes, que vous ne connaissez pas, parleront de
vous comme d'un protégé ou d'un _ami intime_. On vous dédiera des livres
en prose et en vers. Au lieu de cent sous, vous serez obligé de donner
cent francs à votre portier le jour de l'an. On vous dispensera du
service de la garde nationale. Vous aurez des congés de temps en temps,
pendant lesquels les villes de province s'arracheront vos
représentations. On couvrira vos pieds de fleurs et de sonnets. Vous
chanterez aux soirées du préfet, et la femme du maire vous enverra des
abricots. Vous êtes sur le seuil de l'Olympe, enfin; car si les Italiens
appellent les cantatrices _dive_ (déesses), il est bien évident que les
grands chanteurs sont des dieux. Eh bien! puisque vous voilà passé dieu,
soyez bon diable malgré tout; ne méprisez pas trop les gens qui vous
donneront de sages avis.
»Rappelez-vous que la voix est un instrument fragile, qui s'altère ou se
brise en un instant, souvent sans cause connue; qu'un accident pareil
suffit pour précipiter de son trône élevé le plus grand des dieux, et le
réduire à l'état d'homme, et à moins encore quelquefois.
»Ne soyez pas trop dur pour les pauvres compositeurs.
»Quand, du haut de votre élégant cabriolet, vous apercevrez dans la rue,
à pied, Meyerbeer, Spontini, Halévy ou Auber, ne les saluez pas d'un
petit signe d'amitié protectrice, dont ils riraient de pitié et dont les
passants s'indigneraient comme d'une suprême impertinence. N'oubliez pas
que plusieurs de leurs ouvrages seront admirés et pleins de vie, quand
le souvenir de votre _ut_ de poitrine aura disparu à tout jamais.
»Si vous faites de nouveau le voyage d'Italie, n'allez pas vous y
engouer de quelque médiocre tisseur de cavatines, le donner, à votre
retour, pour un auteur classique, et nous dire d'un air impartial que
Beethoven avait _aussi du talent_; car il n'y a pas de dieu qui échappe
au ridicule.
»Quand vous accepterez de nouveaux rôles, ne vous permettez pas d'y rien
changer à la représentation, sans l'assentiment de l'auteur. Car sachez
qu'une seule note ajoutée, retranchée ou transposée, peut aplatir une
mélodie et en dénaturer l'expression. D'ailleurs, c'est un droit qui ne
saurait en aucun cas être le vôtre. Modifier la musique qu'on chante ou
le livre qu'on traduit, sans en rien dire à celui qui ne l'écrivit
qu'avec beaucoup de réflexion, c'est commettre un indigne abus de
confiance. Les gens qui empruntent _sans prévenir_ sont appelés voleurs,
les interprètes infidèles sont des calomniateurs et des assassins.
»Si d'aventure, il arrive un émule dont la voix ait plus de mordant et
de force que la vôtre, n'allez pas, dans un duo, jouer aux poumons avec
lui, et soyez sûr qu'il ne faut pas lutter contre le pot de fer, même
quand on est un vase de porcelaine de la Chine. Dans vos tournées
départementales, gardez-vous aussi de dire aux provinciaux, en parlant
de l'Opéra et de sa troupe chorale et instrumentale: _Mon théâtre, mes
choeurs, mon orchestre._ Les provinciaux n'aiment pas plus que les
Parisiens qu'on les prenne pour des niais; ils savent fort bien que vous
appartenez au théâtre, mais que le théâtre n'est pas à vous, et ils
trouveraient la fatuité de votre langage d'un grotesque parfait.
»Maintenant, ami Sancho, reçois ma bénédiction; va gouverner Barataria;
c'est une île assez basse, mais la plus fertile peut-être qu'il y ait en
terre ferme. Ton peuple est fort médiocrement civilisé; encourage
l'instruction publique; que dans deux ans on ne se méfie plus, comme de
sorciers maudits, des gens qui savent lire: ne t'abuse pas sur les
louanges de ceux à qui tu permettras de s'asseoir à ta table; oublie tes
damnés proverbes; ne te trouble point quand tu auras un discours
important à prononcer; ne manque jamais à ta parole; que ceux qui te
confieront leurs intérêts puissent être assurés que tu ne les trahiras
pas; et que ta voix soit juste pour tout le monde!»
LE TÉNOR AU ZÉNITH
Il a cent mille francs d'appointements et un mois de congé. Après son
premier rôle, qui lui valut un éclatant succès, le ténor en essaye
quelques autres avec des fortunes diverses. Il en accepte même de
nouveaux qu'il abandonne après trois ou quatre représentations s'il n'y
excelle pas autant que dans les rôles anciens. Il peut briser ainsi la
carrière d'un compositeur, anéantir un chef-d'oeuvre, ruiner un éditeur
et faire un tort énorme au théâtre. Ces considérations n'existent pas
pour lui. Il ne voit dans l'art que de l'or et des couronnes; et le
moyen le plus propre à les obtenir promptement est pour lui le seul
qu'il faille employer.
Il a remarqué que certaines formules mélodiques, certaines
vocalisations, certains ornements, certains éclats de voix, certaines
terminaisons banales, certains rhythmes ignobles, avaient la propriété
d'exciter instantanément des applaudissements tels quels, cette raison
lui semble plus que suffisante pour en désirer l'emploi, pour l'exiger
même dans ses rôles, en dépit de tout respect pour l'expression,
l'originalité, la dignité du style, et pour se montrer hostile aux
productions d'une nature plus indépendante et plus élevée. Il connaît
l'effet des vieux moyens qu'il emploie habituellement. Il ignore celui
des moyens nouveaux qu'on lui propose, et, ne se considérant point comme
un interprète désintéressé dans la question, dans le doute, il
s'abstient autant qu'il est en lui. Déjà la faiblesse de quelques
compositeurs, en donnant satisfaction à ses exigences, lui fait rêver
l'introduction, dans nos théâtres, des moeurs musicales de l'Italie.
Vainement on lui dit:
«Le maître, c'est le _Maître_; ce nom n'a pas injustement été donné au
compositeur; c'est sa pensée qui doit agir entière et libre sur
l'auditeur, par l'intermédiaire du chanteur; c'est lui qui dispense la
lumière et projette les ombres; c'est lui qui est le roi et répond de
ses actes; il propose et dispose; ses ministres ne doivent avoir d'autre
but, ambitionner d'autres mérites que ceux de bien concevoir ses plans,
et, en se plaçant exactement à son point de vue, d'en assurer la
réalisation.»
(Ici tout l'auditoire du lecteur s'écrie: «Bravo»! et s'oublie jusqu'à
applaudir. Le ténor du théâtre, qui, en ce moment, criait plus faux que
de coutume, prend ces applaudissements pour lui, et jette un regard
satisfait sur l'orchestre...) Le lecteur continue:
Le ténor n'écoute rien; il lui faut des vociférations en style de
tambour-major, traînant depuis dix ans sur les théâtres ultramontains,
des thèmes communs entrecoupés de repos, pendant lesquels il peut
s'écouter applaudir, s'essuyer le front, rajuster ses cheveux, tousser,
avaler une pastille de sucre d'orge. Ou bien, il exige de folles
vocalises, mêlées d'accents de menace, de fureur, de tendresse, diaprées
de notes basses, de sons aigus, de gazouillements de colibri, de cris de
pintade, de fusées, d'arpéges, de trilles. Quels que soient le sens des
paroles, le caractère du personnage, la situation, il se permet de
presser ou de ralentir le mouvement, d'ajouter des gammes dans tous les
sens, des broderies de toutes les espèces, des _ah!_ des _oh!_ qui
donnent à la phrase un sens grotesque; il s'arrête sur les syllabes
brèves, court sur les longues, détruit les élisions, met des _h_
aspirées où il n'y en a pas, respire au milieu d'un mot. Rien ne le
choque plus; tout va bien, pourvu que cela favorise l'émission d'une de
ses notes favorites. Une absurdité de plus ou de moins serait-elle
remarquée en si belle compagnie? L'orchestre ne dit rien ou ne dit que
ce qu'il veut; le ténor domine, écrase tout; il parcourt le théâtre d'un
air triomphant; son panache étincelle de joie sur sa tête superbe; c'est
un roi, c'est un héros, c'est un demi-dieu, c'est un dieu! Seulement, on
ne peut découvrir s'il pleure ou s'il rit, s'il est amoureux ou furieux;
il n'y a plus de mélodie, plus d'expression, plus de sens commun, plus
de drame, plus de musique; il y a émission de voix, et c'est là
l'important; voilà la grande affaire; il va au théâtre courre le public,
comme on va au bois courre le cerf. Allons donc! ferme! donnons de la
voix! Tayaut! tayaut! faisons curée de l'art.
Bientôt l'exemple de cette fortune vocale rend l'exploitation du théâtre
impossible; il éveille et entretient chez toutes les médiocrités
chantantes des espérances et des ambitions folles. «Le premier ténor a
cent mille francs, pourquoi, dit le second, n'en aurais-je pas
quatre-vingt mille?--Et moi, cinquante mille?» réplique le troisième.
Le directeur, pour alimenter ces orgueils béants, pour combler ces
abîmes, a beau rogner sur les masses, déconsidérer et détruire
l'orchestre et les choeurs, en donnant aux artistes qui les composent des
appointements de portiers; peines perdues, sacrifices inutiles; et un
jour que, voulant se rendre un compte exact de sa situation, il essaye
de comparer l'énormité du salaire avec la tâche du chanteur, il arrive
en frémissant à ce curieux résultat:
Le premier ténor, aux appointements de 100,000 francs, jouant à peu près
sept fois par mois, figure en conséquence dans quatre-vingt-quatre
représentations par an, et touche un peu plus de 1,100 francs par
soirée. Maintenant, en supposant un rôle composé de onze cents notes ou
syllabes, ce sera 1 fr. par syllabe.
Ainsi, dans _Guillaume Tell_:
Ma (1 fr.) présence (3 fr.) pour vous est peut-être un outrage (9 fr.).
Mathilde (3 fr.), mes pas indiscrets (cent sous)
Ont osé jusqu'à vous se frayer un passage (13 fr.)!
Total, 34 francs.--Vous parlez d'or, monseigneur!
Étant donnée une prima donna aux misérables appointements de 40,000
francs, la réponse de Mathilde _revient_ nécessairement _à meilleur
compte_ (style du commerce), chacune de ses syllabes _n'allant que dans
les prix_ de huit sous; mais c'est encore assez joli.
On pardonne aisément (2 fr. 40 c.) des torts (16 s.) que l'on partage (2 fr.).
Arnold (16 s.), je (8 s.) vous attendais (32 s.)
Total, 8 francs.
Puis il paye, il paye encore, il paye toujours; il paye tant, qu'un beau
jour il ne paye plus, et se voit forcé de fermer son théâtre. Comme ses
confrères ne sont pas dans une situation beaucoup plus florissante,
quelques-uns des immortels doivent alors se résigner à donner des leçons
de solfége (ceux qui le savent), ou à chanter sur des places publiques
avec une guitare, quatre bouts de chandelle et un tapis vert.
LE SOLEIL SE COUCHE
CIEL ORAGEUX
Le ténor s'en va; sa voix ne peut plus ni monter ni descendre. Il doit
décapiter toutes les phrases et ne chanter que dans le médium. Il fait
un ravage affreux dans les anciennes partitions, et impose une
insupportable monotonie pour condition d'existence aux nouvelles. Il
désole ses admirateurs.
Les compositeurs, les poëtes, les peintres, qui ont perdu le sentiment
du beau et du vrai, que le vulgarisme ne choque plus, qui n'ont plus
même la force de pourchasser les idées qui les fuient, qui se
complaisent seulement à tendre des piéges sous les pas de leurs rivaux
dont la vie est active et florissante, ceux-là sont morts et bien morts.
Pourtant ils croient toujours vivre, une heureuse illusion les soutient,
ils prennent l'épuisement pour de la fatigue, l'impuissance pour de la
modération. Mais la perte d'un organe! qui pourrait s'abuser sur un tel
malheur? quand cette perte surtout détruit une voix merveilleuse par son
étendue, sa force, la beauté de ses accents, les nuances de son timbre,
son expression dramatique et sa parfaite pureté! Ah! je me suis senti
quelquefois ému d'une profonde pitié pour ces pauvres chanteurs, et
plein d'une grande indulgence pour les caprices, les vanités, les
exigences, les ambitions démesurées, les prétentions exorbitantes et les
ridicules infinis de quelques-uns d'entre eux. Ils ne vivent qu'un jour
et meurent tout entiers. C'est à peine si le nom des plus célèbres
surnage; et encore, c'est à l'illustration des maîtres dont ils furent
les interprètes, trop souvent infidèles, qu'ils doivent, ceux-là, d'être
sauvés de l'oubli. Nous connaissons Cafforiello, parce qu'il chanta à
Naples dans _le Tito_ de Gluck; le souvenir de mesdames Saint-Huberti et
Branchu s'est conservé en France, parce qu'elles ont créé les rôles de
Didon, de la Vestale, d'Iphigénie en Tauride, etc. Qui de nous eût
entendu parler de la _diva_ Faustina, sans Marcello qui fut son maître,
et sans Hasse qui l'épousa? Pardonnons-leur donc, à ces dieux mortels,
de faire leur Olympe aussi brillant que possible, d'imposer aux héros de
l'art de longues et rudes épreuves, et de ne pouvoir être apaisés que
par des sacrifices d'idées.
Il est si cruel pour eux de voir l'astre de la gloire et de la fortune
descendre incessamment à l'horizon. Quelle douloureuse fête que celle
d'une dernière représentation! comme le grand artiste doit avoir le coeur
navré en parcourant et la scène et les secrets réduits de ce théâtre,
dont il fut longtemps le génie tutélaire, le roi, le souverain absolu!
En s'habillant dans sa loge, il se dit: «Je n'y rentrerai plus; ce
casque, ombragé d'un brillant panache, n'ornera plus ma tête; cette
mystérieuse cassette ne s'ouvrira plus pour recevoir les billets
parfumés des belles enthousiastes.» On frappe, c'est l'avertisseur qui
vient lui annoncer le commencement de la pièce. «Eh bien, mon pauvre
garçon, te voilà donc pour toujours à l'abri de ma mauvaise humeur! Plus
d'injures, plus de bourrades à craindre. Tu ne viendras plus me dire:
«Monsieur, l'ouverture commence? Monsieur, la toile est levée! Monsieur,
la première scène est finie! Monsieur, voilà votre entrée! Monsieur, on
vous attend!» Hélas! non; c'est moi qui te dirai maintenant: «Santiquet,
efface mon nom qui est encore sur cette porte; Santiquet, va porter ces
fleurs à Fanny; vas-y tout de suite, elle n'en voudrait plus demain;
Santiquet, bois ce verre de vin de Madère et emporte la bouteille; tu
n'auras plus besoin de faire la chasse aux enfants de choeur pour la
défendre; Santiquet, fais-moi un paquet de ces vieilles couronnes,
enlève mon petit piano, éteins ma lampe et ferme ma loge, tout est
fini.»
Le virtuose entre dans les coulisses sous le poids de ces tristes
pensées; il rencontre le second ténor, son ennemi intime, sa doublure,
qui pleure aux éclats en dehors et rit aux larmes en dedans.
--Eh bien, _mon vieux_, lui dit le demi-dieu d'une voix dolente, tu vas
donc nous quitter? Mais quel triomphe t'attend ce soir! C'est une belle
soirée!
--Oui, pour toi, répond le chef d'emploi d'un air sombre.
Et, lui tournant le dos:
--Delphine, dit-il à une jolie petite danseuse à qui il permettait de
l'adorer, donne-moi _ma_ bonbonnière?
--Oh! _ma_ bonbonnière est vide; répond la folâtre en pirouettant, j'ai
donné tout à Victor.
Et cependant il faut étouffer son chagrin, son désespoir, sa rage: il
faut sourire, il faut chanter. Le ténor paraît en scène; il joue pour la
dernière fois ce drame dont il fit le succès, ce rôle qu'il a _créé_;
il jette un dernier coup d'oeil sur ces décors qui réfléchirent sa
gloire, qui retentirent tant de fois de ses accents de tendresse, de ses
élans de passion, sur le lac aux bords duquel il attendit Mathilde, sur
ce Grutly, d'où il cria: _Liberté!_ sur ce pâle soleil que depuis tant
d'années il voyait se lever à neuf heures du soir. Et il voudrait
pleurer, pleurer à sanglots; mais la réplique est donnée, il ne faut pas
que la voix tremble, ni que les muscles du visage expriment d'autre
émotion que celle du rôle: le public est là, des milliers de mains sont
disposées à t'applaudir, mon pauvre dieu; et, si elles restaient
immobiles, oh! alors, tu reconnaîtrais que les douleurs intimes que tu
viens de sentir et d'étouffer, ne sont rien auprès de l'affreux
déchirement causé par la froideur du public en pareille circonstance; le
public, autrefois ton esclave, aujourd'hui ton maître, ton empereur!
Allons, incline-toi, il t'applaudit... _Moriturus salutat._
* * * * *
Et il chante, et, par un effort surhumain, retrouvant sa voix et sa
verve juvéniles, il excite des transports jusqu'alors inconnus; on
couvre la scène de fleurs comme une tombe à demi fermée. Palpitant de
mille sensations contraires, il se retire à pas lents; on veut le voir
encore; on l'appelle à grands cris. Quelle angoisse douce et cruelle
pour lui, dans cette dernière clameur de l'enthousiasme! et qu'on doit
bien lui pardonner s'il en prolonge un peu la durée! C'est sa dernière
joie, c'est sa gloire, son amour, son génie, sa vie, qui frémissent en
s'éteignant à la fois. Viens donc, pauvre grand artiste, météore
brillant au terme de ta course, viens entendre l'expression suprême de
nos affections admiratives et de notre reconnaissance pour les
jouissances que nous t'avons dues si longtemps; viens et savoure-les, et
sois heureux et fier; tu te souviendras de cette heure toujours, et nous
l'aurons oubliée demain. Il s'avance haletant, le coeur gonflé de larmes;
une vaste acclamation éclate à son aspect; le peuple bat des mains,
l'appelle des noms les plus beaux et les plus chers; César le couronne.
Mais la toile s'abaisse enfin, comme le froid et lourd couteau des
supplices; un abîme sépare le triomphateur de son char de triomphe,
abîme infranchissable et creusé par le temps. Tout est consommé! le dieu
n'est plus!
* * * * *
Nuit profonde.
* * * * *
Nuit éternelle.
* * * * *
--Convenons que voilà un portrait peu flatté, mais prodigieusement
ressemblant, du dieu-chanteur! s'écrie Corsino. La brochure est-elle
signée?--Non.--L'auteur ne peut être qu'un musicien; il est amer, mais
vrai; et encore on voit qu'il contient sa colère.
* * * * *
«Tenons notre promesse maintenant. Le petit Kleiner s'est bien acquitté
de sa tâche; il doit être enroué.--Oui, et je suis en outre altéré et
gelé.--Carlo!--Monsieur?--Va chercher pour M. Kleiner une bavaroise au
lait bien chaude.--J'y cours, monsieur.» (Le garçon d'orchestre sort.)
Dimsky prenant la parole: «Il faut rendre justice aux instrumentistes;
malgré quelques exceptions que l'on pourrait citer, ils sont bien plus
fidèles que les chanteurs, bien plus respectueux pour les maîtres, bien
mieux dans leur rôle, et par conséquent bien plus près de la vérité. Que
dirait-on si, dans un quatuor de Beethoven, par exemple, le premier
violon s'avisait de désarticuler ainsi ses phrases, d'en changer la
disposition rhythmique et l'accentuation? On dirait que le quatuor est
impossible ou absurde, et on aurait raison.
«Pourtant ce premier violon est quelquefois joué par des virtuoses d'une
réputation et d'un talent immenses, qui doivent se croire, en musique,
des hommes souverainement intelligents, qui le sont en effet beaucoup
plus que tous les dieux du chant; et c'est justement pour cela qu'ils se
gardent de ce travers.»
(Le garçon d'orchestre revenant): «Messieurs, il est trop tard, il n'y a
plus de bavaroises au lait!» (Rire général.) Kleiner cassant sur son
pupitre l'archet de son violoncelle: «Décidément, c'est une vexation
spéciale prédestinée à ma famille! Et voilà un excellent archet brisé!
Allons!... je boirai de l'eau... N'y pensons plus!»
La toile tombe.
On ne rappelle pas le ténor; on applaudit à peine son dernier cri. Scène
de rage et de désespoir au _post-scenium_. Le demi-dieu s'arrache les
cheveux. Les musiciens en passant près de lui haussent les épaules, et
s'éloignent.
SEPTIÈME SOIRÉE
ÉTUDE HISTORIQUE ET PHILOSOPHIQUE
De viris illustribus urbis Romæ.
UNE ROMAINE. Vocabulaire de la langue des Romains.
On joue un opéra italien moderne très-plat.
Un habitué des stalles du parquet, qui, les soirs précédents, a paru
s'intéresser beaucoup aux lectures et aux récits des musiciens, se
penche dans l'orchestre, et, s'adressant à moi: «Monsieur, vous habitez
ordinairement Paris, n'est-ce pas?--Oui, monsieur, je l'habite même
extraordinairement et souvent plus que je ne voudrais.--En ce cas, vous
devez être familiarisé avec la langue singulière qu'on y parle et dont
vos journaux se servent, eux aussi, quelquefois. Expliquez-moi donc,
s'il vous plaît, ce qu'ils veulent dire, quand, en rendant compte de
certains incidents assez fréquents, à ce qu'il paraît, dans les
représentations dramatiques, ils parlent des Romains.--Oui, disent à la
fois plusieurs musiciens, qu'entend-on en France par ce mot?--Ce n'est
pas moins qu'un cours d'histoire romaine, messieurs, que vous me
demandez.--Pourquoi pas?--Je crains de n'avoir pas le talent d'être
bref.--Qu'à cela ne tienne! l'opéra est en quatre actes, et nous sommes
à vous jusqu'à onze heures.»
Alors, pour vous mettre tout de suite en rapport avec les grands hommes
de cette histoire, je ne remonterai pas jusqu'aux fils de Mars, ni à
Numa Pompilius; je sauterai à pieds joints par-dessus les rois, les
dictateurs et les consuls; et pourtant je dois intituler le premier
chapitre de mon histoire:
DE VIRIS ILLUSTRIBUS URBIS ROMÆ
Néron--(vous voyez que je passe sans transition à l'époque des
empereurs), Néron ayant institué une corporation d'hommes chargés de
l'applaudir quand il chantait en public, on donne aujourd'hui en France
le nom de _Romains_ aux applaudisseurs de profession, vulgairement
appelés claqueurs, aux jeteurs de bouquets et généralement à tous les
entrepreneurs de succès et d'enthousiasme. Il y en a de plusieurs
espèces:
La mère qui fait si courageusement remarquer à chacun l'esprit et la
beauté de sa fille, médiocrement belle et fort sotte; cette mère qui,
malgré son extrême tendresse pour cette enfant, se résoudra néanmoins le
plus tôt possible à une séparation cruelle en la remettant aux bras d'un
époux, est une Romaine.
L'auteur qui, dans la prévision du besoin qu'il aura l'an prochain des
éloges d'un critique qu'il déteste, s'acharne à chanter partout les
louanges de ce même critique, est un Romain.
Le critique assez peu Spartiate pour se laisser prendre à ce piége
grossier, devient à son tour un Romain.
Le mari de la cantatrice qui...--C'est compris.--Mais les Romains
vulgaires, la foule, le peuple romain enfin, se compose surtout de ces
hommes que Néron enrégimenta le premier. Ils vont le soir dans les
théâtres, et même ailleurs aussi, applaudir, sous la direction d'un chef
et de ses lieutenants, les artistes et les oeuvres que ce chef s'est
engagé à soutenir.
Il y a bien des manières d'applaudir.
La première, ainsi que vous le savez tous, consiste à faire le plus de
bruit possible en frappant les deux mains l'une contre l'autre. Et dans
cette première manière, il y a encore des variétés, des nuances: le bout
de la main droite frappant dans le creux de la gauche, produit un son
aigu et retentissant que préfèrent la plupart des artistes; les deux
mains appliquées l'une contre l'autre sont, au contraire, d'une sonorité
sourde et vulgaire; il n'y a que des élèves claqueurs de première année,
ou des garçons barbiers, qui applaudissent ainsi.
Le claqueur ganté, habillé en dandy, avance ses bras avec affectation
hors de sa loge, et applaudit lentement presque sans bruit, et pour les
yeux seulement; il dit ainsi à toute la salle: «Voyez! Je daigne
applaudir.»
Le claqueur enthousiasmé (car il y en a) applaudit, vite, fort et
longtemps: sa tête, pendant l'applaudissement, se tourne à droite et à
gauche; puis ces démonstrations ne lui suffisant plus, il trépigne, il
crie: «Bravô! bravô» (remarquez bien l'accent circonflexe de l'o) ou:
«Bravà!» (celui-là est le savant, il a fréquenté les Italiens, il sait
distinguer le féminin du masculin,) et redouble de clameurs au fur et à
mesure que le nuage de poussière que ses trépignements soulèvent
augmente d'épaisseur.
Le claqueur déguisé en vieux rentier ou en colonel en retraite, frappe
le plancher du bout de sa canne d'un air paterne et avec modération.
Le claqueur violoniste, car nous avons beaucoup d'artistes dans les
orchestres de Paris, qui, pour faire leur cour, soit au directeur de
leur théâtre, soit à leur chef d'orchestre, soit à une cantatrice aimée
et puissante, s'enrégimentent momentanément dans l'armée romaine; le
claqueur violoniste, dis-je, frappe avec le bois de son archet sur le
corps de son violon. Cet applaudissement, plus rare que les autres, est,
en conséquence, plus recherché. Malheureusement, de cruels
désillusionnements ont appris aux dieux et aux déesses qu'il ne leur
était guère possible de savoir quand l'applaudissement des violonistes
est ironique ou sérieux. De là le sourire inquiet des divinités en
recevant cet hommage.
Le timbalier applaudit en frappant sur ses timbales; ce qui ne lui
arrive pas une fois en quinze ans.
Les dames romaines applaudissent quelquefois de leurs mains gantées,
mais leur influence n'a tout son effet que lorsqu'elles jettent leur
bouquet aux pieds de l'artiste qu'elles soutiennent. Comme ce genre
d'applaudissement est assez dispendieux, c'est ordinairement le plus
proche parent, le plus intime ami de l'artiste, ou l'artiste lui-même,
qui en fait les frais. On donne tant aux jeteuses de fleurs pour les
fleurs, et tant pour leur enthousiasme; de plus, il faut payer un homme
ou un enfant agile pour, après la première averse de fleurs, courir au
théâtre les reprendre et les rapporter aux Romaines placées dans les
loges d'avant-scène, qui les utilisent une seconde et souvent une
troisième fois.
Nous avons encore la Romaine sensible, qui pleure, tombe en attaque de
nerfs, s'évanouit. Espèce rare, presque introuvable, appartenant de
très-près à la famille des girafes.
Mais, pour nous renfermer dans l'étude du peuple romain proprement dit,
voici comment et à quelles conditions il travaille:
Un homme étant donné qui, soit par l'impulsion d'une vocation naturelle
irrésistible, soit par de longues et sérieuses études, est parvenu à
acquérir un vrai talent de Romain; il se présente au directeur d'un
théâtre et lui tient à peu près ce langage: «Monsieur, vous êtes à la
tête d'une entreprise dramatique dont je connais le fort et le faible;
vous n'avez personne encore pour la direction des _succès_,
confiez-la-moi; je vous offre 20,000 francs comptant et une rente de
10,000.--J'en veux 30,000 comptant, répond ordinairement le
directeur.--Dix mille francs ne doivent pas nous empêcher de conclure;
je vous les apporterai demain.--Vous avez ma parole: mais j'exige cent
hommes pour les représentations ordinaires, et cinq cents au moins pour
toutes les premières et pour les débuts importants.--Vous les aurez, et
plus encore.»--«Comment! dit un musicien en m'interrompant, c'est le
directeur qui est payé!... j'avais toujours cru le contraire!--Oui,
monsieur, ces charges-là s'achètent comme une charge d'agent de change,
un cabinet de notaire, une étude d'avoué.
Une fois nanti de sa _commission_, le chef du bureau des succès,
l'empereur des Romains, recrute aisément son armée parmi les garçons
coiffeurs, les commis voyageurs, les conducteurs de cabriolet _à
pied_[7], les pauvres étudiants, les choristes aspirants au
surnumérariat, etc., etc., qui ont la passion du théâtre. Il choisit
pour eux un lieu de rendez-vous, qui, d'ordinaire, est un café borgne ou
un estaminet voisin du centre de leurs opérations. Là, il les compte,
leur donne ses instructions et des billets de parterre ou de troisième
galerie, que ces malheureux payent trente ou quarante sous, ou moins,
selon le degré de l'échelle théâtrale qu'occupe leur établissement. Les
lieutenants seuls ont toujours des billets gratuits. Aux grands jours,
ils sont payés par le chef. Il arrive même, s'il s'agit de faire
_mousser à fond_ un ouvrage nouveau qui a coûté à la direction du
théâtre beaucoup d'argent, que le chef, non-seulement ne trouve plus
assez de Romains payants, mais qu'il manque de soldats dévoués prêts à
livrer bataille pour l'amour de l'art. Il est alors obligé de payer le
complément de sa troupe et de donner à chaque homme jusqu'à trois francs
et un verre d'eau-de-vie.
Mais, dans ce cas, l'empereur, de son côté, ne reçoit pas uniquement des
billets de parterre; ce sont des billets de banque qui tombent dans sa
poche, et en nombre à peine croyable. Un des artistes qui figurent dans
la pièce nouvelle, veut se faire _soutenir_ d'une façon exceptionnelle;
il propose quelques billets à l'empereur. Celui-ci prend son air le plus
froid, et, tirant de sa poche une poignée de ces carrés de papier: «Vous
voyez, dit-il, que je n'en manque pas. Ce qu'il me faut ce soir, ce sont
des hommes, et, pour en avoir, je suis obligé de les payer.»--L'artiste
comprend l'insinuation et glisse dans la main du César un chiffon de
cinq cents francs. Le chef d'emploi de l'acteur qui s'est ainsi exécuté
ne tarde pas à apprendre cette générosité; la crainte alors de n'être
pas _soigné_ en proportion de son mérite, vu les _soins_ extraordinaires
qui vont être donnés à son second, le porte à offrir à l'entrepreneur
des succès un vrai billet de 1,000 francs et quelquefois davantage.
Ainsi de suite, du haut en bas de tout le personnel dramatique. Vous
comprenez maintenant pourquoi et comment le directeur du théâtre est
payé par le directeur de la claque, et combien il est facile à celui-ci
de s'enrichir.
Le premier grand Romain que j'ai connu à l'Opéra de Paris se nommait
Auguste: le nom est heureux pour un César. J'ai vu peu de majestés plus
imposantes que la sienne. Il était froid et digne, parlant peu, tout
entier à ses méditations, à ses combinaisons et à ses calculs de haute
stratégie. Il était bon prince néanmoins, et, habitué du parterre comme
je l'étais alors, j'eus souvent à me louer de sa bienveillance.
D'ailleurs, ma ferveur à applaudir spontanément Gluck et Spontini,
madame Branchu et Dérivis, m'avait valu son estime particulière. Ayant
fait exécuter à cette époque dans l'église de Saint-Roch ma première
partition (une messe solennelle), les vieilles dévotes, la loueuse de
chaises, le donneur d'eau bénite, les bedeaux et tous les badauds du
quartier s'en montrèrent fort satisfaits, et j'eus la simplicité de
croire à un succès. Mais, hélas! ce n'était qu'un quart de succès tout
au plus; je ne fus pas longtemps à le découvrir. En me revoyant, deux
jours après cette exécution: «Eh bien, me dit l'empereur Auguste, vous
avez donc débuté à Saint-Roch avant-hier? pourquoi diable ne m'avez-vous
pas prévenu de cela? nous y serions tous allés!--Ah! vous aimez à ce
point la musique religieuse?--Eh non! quelle idée! mais nous vous
aurions _chauffé solidement_.--Comment? on n'applaudit pas dans les
églises.--On n'applaudit pas, non; mais on tousse, on se mouche, on
remue les chaises, on frotte les pieds contre terre, on dit: «Hum! Hum!»
on lève les yeux au ciel; le _tremblement_, quoi! nous vous eussions
fait _mousser_ un peu bien; un _succès entier_, comme pour un
prédicateur à la mode.»
Deux ans plus tard, j'oubliai encore de l'avertir quand je donnai mon
premier concert au Conservatoire. Néanmoins, Auguste y vint avec deux de
ses aides de camp; et, le soir, quand je reparus au parterre de l'Opéra,
il me tendit sa main puissante en me disant avec un accent paternel et
convaincu (en français, bien entendu): «Tu Marcellus eris!»
(Ici Bacon pousse du coude son voisin et lui demande tout bas ce que ces
trois mots signifient. «Je ne sais, répond celui-ci.--C'est dans
Virgile, dit Corsino, qui a entendu la demande et la réponse. Cela
signifie: «Tu seras Marcellus!»--Eh bien... qu'est-ce donc que d'être
Marcellus?--Ne pas être une bête, tais-toi!)
Pourtant les maîtres ès claque n'aiment guère, en général, les
bouillants amateurs tels que j'étais; ils professent une méfiance qui va
jusqu'à l'antipathie pour ces aventuriers, condottieri, enfants perdus
de l'enthousiasme, qui viennent à l'étourdie et _sans répétitions_,
applaudir dans leurs rangs. Un jour de première représentation, où il
devait y avoir, pour parler la langue romaine, un _fameux tirage_,
c'est-à-dire une grande difficulté pour les soldats d'Auguste à vaincre
le public, je m'étais placé par hasard sur un banc du parterre que
l'empereur avait marqué sur la carte de ses opérations, comme devant lui
appartenir exclusivement. J'étais là depuis une bonne demi-heure,
subissant les regards hostiles de tous mes voisins, qui avaient l'air de
se demander comment ils pourraient se débarrasser de moi, et je
m'interrogeais avec un certain trouble, malgré la pureté de ma
conscience, sur ce que je pouvais avoir fait à ces officiers, quand
l'empereur Auguste, s'élançant au milieu de son état-major, vint me
mettre au courant en me disant avec une certaine vivacité, mais sans
violence toutefois (j'ai déjà dit qu'il me protégeait): «Mon cher
monsieur, je suis obligé de vous déranger; vous ne pouvez pas rester
là.--Pourquoi donc?--Eh non! c'est impossible; vous êtes au milieu de ma
première ligne, et vous _me coupez_.»--Je me hâtai, on peut le croire,
de laisser le champ libre à ce grand tacticien.
Un autre étranger, méconnaissant les nécessités de la position, eût
résisté à l'empereur et compromis ainsi le succès de ses combinaisons.
De là cette opinion parfaitement motivée par une longue série
d'observations savantes, opinion ouvertement professée par Auguste et
par toute son armée: _Le public ne sert à rien dans un théâtre;
non-seulement il ne sert à rien, mais il gâte tout. Tant qu'il y aura du
public à l'Opéra, l'Opéra ne marchera pas._ Les directeurs de ce
temps-là le traitaient de fou, à l'énoncé de ces fières paroles. Grand
Auguste! Il ne se doutait pas que, peu d'années après sa mort, une
justice si éclatante serait rendue à ses doctrines! C'est le sort de
tous les hommes de génie, d'être méconnus de leurs contemporains et
exploités ensuite par leurs successeurs.
Non, jamais plus intelligent ni plus brave dispensateur de gloire ne
trôna sous le lustre d'un théâtre.
En comparaison d'Auguste, celui qui règne maintenant à l'Opéra n'est
qu'un Vespasien, un Claude. Il se nomme David. Aussi qui voudrait lui
donner le titre d'empereur? personne. C'est tout au plus si ses
flatteurs osent l'appeler roi, à cause de son nom seulement.
Le chef illustre et savant des Romains de l'Opéra-Comique s'appelle
Albert; mais, comme pour son ancien homonyme, on dit en parlant de lui:
Albert le Grand.
Il a, avant tous, mis en pratique l'audacieuse théorie d'Auguste, en
excluant sans pitié le public des premières représentations. Ces
jours-là, maintenant, si l'on en excepte les critiques, qui, pour la
plupart, appartiennent encore d'une ou d'autre façon _viris illustribus
urbis Romæ_, du haut jusques en bas la salle n'est remplie que de
claqueurs.
C'est à Albert le Grand que l'on doit la coutume touchante de rappeler à
la fin de chaque pièce nouvelle tous les acteurs. Le roi David l'a
promptement imité en ceci; et, enhardi par le succès de ce premier
perfectionnement, il y a joint celui de rappeler le ténor jusqu'à trois
fois dans la soirée. Un dieu qui, dans une représentation d'apparat, ne
serait rappelé comme un simple mortel qu'une fois à la fin de la pièce,
_ferait four_. D'où il suit que, si, malgré tous ses efforts, David n'a
pu arriver pour un ténor généreux qu'à ce mince résultat, ses rivaux du
Théâtre-Français et de l'Opéra-Comique se moquent de lui le lendemain,
et disent: «Hier, David _a chauffé le four_.» Je donnerai tout à l'heure
l'explication de ces termes romains. Malheureusement, Albert le Grand,
las du pouvoir sans doute, a cru devoir déposer son sceptre. En le
remettant aux mains de son obscur successeur, il eût volontiers dit
comme Sylla, dans la tragédie de M. de Jouy:
J'ai gouverné sans peur et j'abdique sans crainte,
si le vers eût été meilleur. Mais Albert est un homme d'esprit, il
exècre la littérature médiocre; ce qui, à la rigueur, pourrait expliquer
son empressement à quitter l'Opéra-Comique.
Un autre grand homme que je n'ai point connu, mais dont la célèbrité est
immense dans Paris, gouvernait et gouverne encore, je crois, au
Gymnase-Dramatique. Il se nomme Sauton. Il a fait progresser l'art dans
une voie large et nouvelle. Il a établi par d'amicales relations
l'égalité et la fraternité entre les Romains et les auteurs; système que
David encore, ce plagiaire, s'est empressé d'adopter. Maintenant, on
trouve un chef de claque familièrement assis à la table, non-seulement
de Melpomène, de Thalie ou de Terpsichore, mais à celle même d'Apollon
et d'Orphée. Il engage pour eux et pour elles sa signature, il les aide
de sa bourse dans leurs secrets embarras, il les protége, il les aime de
coeur.
On cite ce mot admirable de l'empereur Sauton à l'un de nos écrivains
les plus spirituels et le moins enclins à thésauriser:
A la fin d'un cordial déjeuner, où les cordiaux n'avaient point été
ménagés, Sauton, rouge d'émotion, tortillant sa serviette, trouva enfin
assez de courage pour dire sans trop balbutier à son amphitryon: «Mon
cher D***, j'ai une prière à vous adresser...--Laquelle?
parlez!--Permettez-moi de... vous tutoyer... tutoyons-nous!--Volontiers.
Sauton, _prête_-moi mille écus.--Ah! cher ami, tu me ravis!» Et, tirant
son portefeuille: «Les voilà!»
Je ne puis vous faire, messieurs, le portrait de tous les hommes
illustres de la ville de Rome; le temps et les connaissances
biographiques me manquent. J'ajouterai seulement, au sujet des trois
héros dont je viens d'avoir l'honneur de vous entretenir, qu'Auguste,
Albert et Sauton, bien que rivaux, furent toujours unis. Ils n'imitèrent
point, pendant leur triumvirat, les guerres et les perfidies qui
déshonorent dans l'histoire celui d'Antoine, d'Octave et de Lépide. Loin
de là, quand il y avait à l'Opéra une ces terribles représentations où
il faut absolument remporter une victoire éclatante, formidable, épique,
à rendre Pindare et Homère impuissants à la chanter, Auguste, dédaigneux
des recrues inexpérimentées, faisait un appel à ses triumvirs. Ceux-ci,
fiers d'en venir aux mains près d'un si grand homme, consentaient à le
reconnaître pour chef, lui amenaient, Albert, sa phalange indomptable,
Sauton, ses troupes légères, toutes animées de cette ardeur à laquelle
rien ne résiste et qui enfante des prodiges. On réunissait en une seule
armée ces trois corps d'élite, la veille de la représentation, dans le
parterre de l'Opéra. Auguste, son plan, son livret, ses notes à la main,
faisait faire aux troupes une répétition laborieuse, profitant
quelquefois des observations d'Antoine et de Lépide, qui en avaient peu
à lui adresser; tant le coup d'oeil d'Auguste était rapide et sûr, tant
il avait de pénétration pour deviner les projets de l'ennemi, de génie
pour les contrecarrer, de raison pour ne pas tenter l'impossible. Aussi
quel triomphe le lendemain! que d'acclamations, que de dépouilles
opimes! qu'on n'offrait point à Jupiter Stator, qui venaient de lui, au
contraire, et de vingt autres dieux.
Ce sont là des services sans prix rendus à l'art et aux artistes par la
nation romaine.
Croiriez-vous, messieurs, qu'il est question de la chasser de l'Opéra?
Plusieurs journaux annoncent cette réforme, à laquelle nous ne croirons
pas, même si nous en sommes témoins. La _claque_, en effet, est devenue
un besoin de l'époque: sous toutes les formes, sous tous les masques,
sous tous les prétextes, elle s'est introduite partout. Elle règne et
gouverne, au théâtre, au concert, à l'Assemblée nationale, dans les
clubs, à l'église, dans les sociétés industrielles, dans la presse et
jusque dans les salons. Dès que vingt personnes assemblées sont appelées
à décider de la valeur des faits, gestes ou idées d'un individu
quelconque qui pose devant elles, on peut être sûr que le quart au moins
de l'aréopage est placé auprès des trois autres quarts pour les
_allumer_, s'ils sont inflammables, ou pour montrer seul son ardeur,
s'ils ne le sont pas. Dans ce dernier cas, excessivement fréquent, cet
enthousiasme isolé et de parti pris suffit encore à flatter la plupart
des amours-propres. Quelques-uns parviennent à se faire illusion sur la
valeur réelle des suffrages ainsi obtenus; d'autres ne s'en font aucune
et les désirent néanmoins. Ceux-là en sont venus à ce point, que, faute
d'avoir à leurs ordres des hommes vivants pour les applaudir, ils
seraient encore heureux des applaudissements d'une troupe de mannequins,
voire même d'une machine à claquer; ils tourneraient eux-mêmes la
manivelle.
Les claqueurs de nos théâtres sont devenus des praticiens savants; leur
métier s'est élevé jusqu'à l'art.
On a souvent admiré, mais jamais assez, selon moi, le talent merveilleux
avec lequel Auguste _dirigeait_ les grands ouvrages du répertoire
moderne, et l'excellence des conseils qu'en mainte circonstance il
donnait aux auteurs. Caché dans une loge du rez-de-chaussée, il
assistait à toutes les répétitions des artistes, avant de faire faire la
sienne à son armée. Puis, quand le maestro venait lui dire: «Ici, vous
donnerez _trois_ salves, là, vous crierez bis,» il lui répondait avec
une assurance imperturbable, selon le cas: «Monsieur, _c'est
dangereux_,» ou bien: «Cela se _fera_,» ou: «J'y réfléchirai, mes idées
là-dessus ne sont pas encore arrêtées. Ayez quelques _amateurs pour
attaquer_, et je les suivrai si cela _prend_.» Il arrivait même à
Auguste de résister noblement à un auteur qui eût voulu lui arracher des
applaudissements _dangereux_, et de lui répondre: «Monsieur, je ne le
puis. Vous me compromettriez aux yeux du public, aux yeux des artistes
et à ceux de mes confrères, qui savent bien que cela ne _doit pas se
faire_. J'ai ma réputation à garder: j'ai, moi aussi, de l'amour-propre.
Votre ouvrage est très-difficile à _diriger_, j'y mettrai tous mes
soins, mais je ne veux pas _me_ faire siffler.»
A côté des claqueurs de profession, instruits, sagaces, prudents,
inspirés, artistes enfin, nous avons les claqueurs par occasion, par
amitié, par intérêt personnel; et ceux-là on ne les bannira pas de
l'Opéra. Ce sont: les amis naïfs, qui admirent de bonne foi tout ce qui
va se débiter sur la scène _devant que les chandelles soient allumés_
(Il est vrai de dire que cette espèce d'amis devient de jour en jour
plus rare; ceux, au contraire, qui dénigrent avant, pendant et après,
multiplient énormément); les parents, ces claqueurs _donnés par la
nature_; les éditeurs, claqueurs féroces, et surtout les amants et les
maris. Voilà pourquoi les femmes, outre une foule d'autres avantages
qu'elles possèdent sur les hommes, ont encore une chance de succès de
plus qu'eux. Car une femme ne peut guère dans une salle de spectacle ou
de concert applaudir d'une façon utile son mari ou son amant; elle a,
d'ailleurs, toujours quelque autre chose à faire; tandis que ceux-ci,
pourvu qu'ils aient les moindres dispositions naturelles ou les notions
élémentaires de l'art peuvent au théâtre, au moyen d'un habile coup de
main, et en moins de trois minutes, amener un _succès de
renouvellement_, c'est-à-dire un succès grave et capable d'obliger un
directeur à renouveler un engagement. Les maris, pour ces sortes
d'opérations, valent même mieux que les amants. Ces derniers craignent
d'ordinaire le ridicule; ils craignent aussi _in petto_ de se créer par
un succès éclatant un trop grand nombre de rivaux; ils n'ont pas non
plus d'intérêt d'argent dans les triomphes de leurs maîtresses; mais le
mari, qui tient les cordons de la bourse, qui sait ce que peuvent
rapporter un bouquet bien lancé, une salve bien reprise, une émotion
bien communiquée, un rappel bien enlevé, celui-là seul ose tirer parti
des facultés qu'il possède. Il a le don de ventriloquie et d'ubiquité.
Il applaudit un instant à l'amphithéâtre en criant: _Brava!_ avec une
voix de ténor, en sons de poitrine; de là, il s'élance d'un bond au
couloir des premières loges, et, passant la tête par l'ouverture dont
leurs portes sont percées, il jette en passant un _Admirable!_ en voix
de basse profonde, et vole pantelant au troisième étage, d'où il fait
retentir la salle des exclamations: «Délicieux! ravissant! Dieu! quel
talent! cela fait mal!» en voix de soprano, en sons féminins étouffés
par l'émotion. Voilà un époux modèle, un père de famille laborieux et
intelligent. Quant au mari homme de goût, réservé, qui reste
tranquillement à sa place pendant tout un acte, qui n'ose applaudir même
les plus beaux élans de sa moitié, on peut le dire sans crainte de se
tromper: c'est un mari... perdu, ou sa femme est un ange.
N'est-ce pas un mari qui inventa le _sifflet succès_; le sifflet à grand
enthousiasme, le sifflet à haute pression? qu'on emploie de la manière
suivante:
Si le public, trop familiarisé avec le talent d'une femme qui paraît
chaque jour devant lui, semble tomber dans l'apathique indifférence
qu'amène la satiété, on place dans la salle un homme dévoué et peu connu
pour le réveiller. Au moment précis où la diva vient de donner une
preuve manifeste de talent, et quand les claqueurs artistes travaillent
avec le plus d'ensemble au centre du parterre, un bruit aigu et
insultant part d'un coin obscur. L'assemblée alors se lève tout entière
en proie à un accès d'indignation, et les applaudissements vengeurs
éclatent avec une frénésie indescriptible. «Quelle infamie! crie-t-on de
toutes parts, quelle ignoble cabale! Brava! bravissima! charmante!
délirante! etc., etc.» Mais ce tour hardi est d'une exécution délicate;
il y a, d'ailleurs, très-peu de femmes qui consentent à subir l'affront
fictif d'un coup de sifflet, si productif qu'il doive être ensuite.
Telle est l'impression inexplicable que ressentent presque tous les
artistes des bruits approbateurs ou improbateurs, lors même que ces
bruits n'expriment ni l'admiration ni le blâme. L'habitude,
l'imagination et un peu de faiblesse d'esprit leur font ressentir de la
joie ou de la peine, selon que l'air, dans une salle de spectacle, est
mis en vibration d'une ou d'autre façon. Le phénomène physique,
indépendamment de toute idée de gloire ou d'opprobre, y suffit. Je suis
certain qu'il y a des acteurs assez enfants pour souffrir quand ils
voyagent en chemin de fer, à cause du sifflet de la locomotive.
L'art de la claque réagit même sur l'art de la composition musicale. Ce
sont les nombreuses variétés de claqueurs italiens, amateurs ou
artistes, qui ont conduit les compositeurs à finir chacun de leurs
morceaux par cette période redondante, triviale, ridicule et toujours la
même, nommée _cabaletta_, petite cabale, qui provoque les
applaudissements. La _cabaletta_ ne leur suffisant plus, ils ont amené
l'introduction dans les orchestres de la grosse caisse, grosse cabale
qui détruit en ce moment la musique et les chanteurs. Blasés sur la
grosse caisse et impuissants à _enlever_ les succès avec les vieux
moyens, ils ont enfin exigé des pauvres maestri des duos, des trios, des
choeurs à l'unisson. Dans quelques passages, il a même fallu mettre à
l'unisson les voix et l'orchestre; produisant ainsi un morceau
d'ensemble à _une_ seule partie, mais où l'énorme force d'émission du
son paraît préférable à toute harmonie, à toute instrumentation, à toute
idée musicale enfin, pour _entraîner_ le public et lui faire croire
qu'il est électrisé.
Les exemples analogues abondent dans la confection des oeuvres
littéraires.
Pour les danseurs, leur affaire est toute simple; elle se règle avec
l'_impresario_: «Vous me donnerez tant de mille francs par mois, tant de
_billets de service_[8] par représentation, et la claque me fera _une
entrée_, _une sortie_, et deux salves à chacun de mes _échos_[9].»
Par la claque, les directeurs font ou défont à volonté ce qu'on appelle
encore des succès. Un seul mot au chef du parterre leur suffit pour tuer
un artiste qui n'a pas un talent hors ligne. Je me souviens d'avoir
entendu un soir à l'Opéra Auguste dire, en parcourant les rangs de son
armée avant le lever du rideau: «Rien pour M. Dérivis! rien pour M.
Dérivis!» Le mot d'ordre circula, et de toute la soirée Dérivis, en
effet, n'eut pas un seul applaudissement. Le directeur qui veut se
débarrasser d'un sujet pour quelque raison que ce soit, emploie cet
ingénieux moyen, et, après deux ou trois représentations où il _n'y a
rien eu_ pour M... ou pour Madame...: «Vous le voyez, dit-il à
l'artiste, je ne puis vous conserver, votre talent n'est pas sympathique
au public.» Il arrive, en revanche, que cette tactique échoue
quelquefois à l'égard d'un virtuose de premier ordre. «Rien pour lui!»
a-t-on dit dans le centre officiel. Mais le public, étonné d'abord du
silence des Romains, devinant bientôt de quoi il s'agit, se met à
fonctionner lui-même officieusement et avec d'autant plus de chaleur,
qu'il y a une cabale hostile à contrecarrer. L'artiste alors obtient un
succès exceptionnel, un succès _circulaire_, le centre du parterre n'y
prenant aucune part. Mais je n'oserais dire s'il est plus fier de cet
enthousiasme spontané du public, que courroucé de l'inaction de la
claque.
Songer à détruire brusquement une pareille institution dans le plus
grand de nos théâtres, me paraît donc aussi impossible et aussi fou que
de prétendre anéantir du soir au lendemain une religion.
Se figure-t-on le désarroi de l'Opéra? le découragement, la mélancolie,
le marasme, le spleen où tomberait tout son peuple dansant, chantant,
marchant, rimant, peignant et composant? le dégoût de la vie qui
s'emparerait des dieux et des demi-dieux, quand un affreux silence
succéderait à des cabalettes qui n'auraient pas été chantées ou dansées
d'une façon irréprochable? Songe-t-on bien à la rage des médiocrités en
voyant les vrais talents quelquefois applaudis, quand elles, qu'on
applaudissait toujours auparavant, n'auraient plus un coup de main? Ce
serait reconnaître le principe de l'inégalité, en rendre l'évidence
palpable; et nous sommes en république; et le mot _Égalité_ est écrit
sur le fronton de l'Opéra! D'ailleurs, qui est-ce qui rappellerait le
premier sujet après le troisième et le cinquième acte? Qui est-ce qui
crierait: _Tous! tous!_ à la fin de la représentation? Qui est-ce qui
rirait quand un personnage dit une sottise? Qui est-ce qui couvrirait
par d'obligeants applaudissements la mauvaise note d'une basse ou d'un
ténor, et empêcherait ainsi le public de l'entendre. C'est à faire
frémir. Bien plus, les exercices de la claque forment une partie de
l'intérêt du spectacle; on se plaît à la voir opérer. Et c'est tellement
vrai, que, si on expulsait les claqueurs à certaines représentations, il
ne resterait personne dans la salle.
Non, la suppression des Romains en France est un rêve insensé, fort
heureusement. Le ciel et la terre passeront, mais Rome est immortelle,
et la claque ne passera pas.
Écoutez!... voici notre prima donna qui s'avise de chanter avec âme et
avec une simplicité de bon goût, la seule mélodie distinguée qui se
trouve dans ce pauvre opéra. Vous verrez qu'elle n'aura pas un
applaudissement......... Ah! je me suis trompé; oui, on l'applaudit;
mais comment! Comme cela est mal fait! quelle salve avortée, mal
attaquée et mal reprise! Il y a de la bonne volonté dans le public, mais
point de savoir, point d'ensemble, et par suite il n'y a point d'effet.
Si Auguste avait eu cette femme _à soigner_, il vous eût enlevé la salle
d'emblée, et vous-même qui ne songez point à applaudir, vous eussiez
partagé bon gré mal gré son enthousiasme.
Je ne vous ai pas fait encore, messieurs, le portrait en pied de la
Romaine; je profiterai pour cela du dernier acte de notre opéra, qui va
bientôt commencer. Faisons un court entr'acte; je suis fatigué.
(Les musiciens s'éloignent de quelques pas, se communiquant tout bas
leurs réflexions, pendant que le rideau est baissé. Mais trois coups du
bâton du chef d'orchestre sur son pupitre, indiquant la reprise de la
représentation, mon auditoire revient et se groupe attentif autour de
moi.)
MADAME ROSENHAIN
AUTRE FRAGMENT DE L'HISTOIRE ROMAINE
Un opéra en cinq actes fut, il y a quelques années, _commandé_ par M.
Duponchel à un compositeur français que vous ne connaissez pas. Pendant
qu'on en faisait les dernières répétitions, je réfléchissais au coin de
mon feu aux angoisses que le malheureux auteur de cet opéra était
_occupé_ à éprouver. Je songeais à ces tourments de toute nature et sans
cesse renaissants auxquels nul n'échappe en pareil cas à Paris, ni le
grand, ni le petit, ni le patient, ni l'irritable, ni l'humble, ni le
superbe, ni l'Allemand, ni le Français, ni même l'Italien. Je me
représentais ces atroces lenteurs des études, où tout le monde emploie
le temps à des niaiseries, quand chaque heure perdue peut amener la
perte de l'oeuvre; les bons mots du ténor et de la prima donna, dont le
triste auteur se croit obligé de rire aux éclats quand il a la mort dans
l'âme, pointes ridicules auxquelles il s'empresse de riposter par les
stupidités les plus lourdes qu'il peut trouver, afin de faire ressortir
celles de ses chanteurs et de leur donner ainsi l'air de saillies
spirituelles. J'entendais la voix du directeur lui adresser des
reproches, le traiter du haut en bas, lui rappeler l'honneur extrême
qu'on fait à son oeuvre de s'en occuper si longuement; le menacer d'un
abandon définitif et complet si tout n'est pas prêt au jour fixé; je
voyais l'esclave transir et rougir aux réflexions excentriques de son
maître (le directeur) sur la musique et les musiciens, à ses théories
mirobolantes sur la mélodie, le rhythme, l'instrumentation, le style;
théories dans l'exposé desquelles notre cher directeur traitait, comme à
l'ordinaire, les grands maîtres de crétins, les crétins de grands
maîtres, et prenait le Pirée pour un homme. Puis on venait annoncer le
congé du mezzo-soprano et la maladie de la basse; on proposait de
remplacer l'artiste par un débutant, et de faire répéter le premier
rôle par un choriste. Et le compositeur se sentait égorger et n'avait
garde de se plaindre. Oh! la grêle, la pluie, le vent glacial, les
sombres rafales, les forêts sans feuilles criant sous l'effort de la
bise d'hiver, les fondrières de boue, les fossés recouverts d'une croûte
perfide, l'obsession croissante de la fatigue, les morsures de la faim,
les épouvantements de la solitude et de la nuit, qu'il est doux d'y
songer dans un gîte, fut-il aussi exigu que celui du lièvre de la fable,
dans la quiétude d'une tiède inaction; de sentir son repos _redoubler au
bruit lointain de la tempête_, et de répéter, en hérissant sa barbe et
fermant béatement les yeux, comme un chat de curé, cette prière du poëte
allemand, Henri Heine, prière, hélas! si peu exaucée: «O mon Dieu! vous
le savez, je possède un coeur excellent, ma sensibilité est vive et
profonde, je suis plein de commisération et de sympathie pour les
souffrances d'autrui; veuillez donc, s'il vous plaît, donner à mon
prochain mes maux à endurer, je l'environnerai de tant de soins,
d'attentions si délicates; ma pitié sera si active, si ingénieuse, qu'il
bénira votre droite, Seigneur, en recevant de tels soulagements, de si
douces consolations. Mais m'accabler du poids de mes propres douleurs!
me faire souffrir moi-même! oh! ce serait affreux! éloignez de mes
lèvres, grand Dieu! ce calice d'amertume!»
J'étais ainsi plongé en de pieuses méditations quand on frappa
légèrement à la porte de mon oratoire. Mon valet de chambre étant en
mission dans une cour étrangère, je me demandai si j'étais visible, et,
sur ma réponse affirmative, je fis entrer. Une dame parut, fort bien
mise et point trop jeune, ma foi; elle était dans tout l'épanouissement
de sa quarante-cinquième année. Je vis à l'instant que j'avais affaire à
une artiste; il y a des signes infaillibles pour reconnaître ces
malheureuses victimes de l'inspiration. «Monsieur, me dit-elle, vous
avez dirigé récemment un grand concert à Versailles, et jusqu'au dernier
jour j'ai espéré y prendre part...; enfin, ce qui est fait est
fait.--Madame, le programme avait été arrêté par le comité de
l'Association des musiciens, je n'en suis point coupable. D'ailleurs,
madame Dorus-Gras et madame Widemann...--Oh! ces dames n'auront rien dit
sans doute; mais il n'en est pas moins vrai qu'elles auront été fort
mécontentes.--De quoi, s'il vous plaît?--De ce que je n'avais pas été
engagée.--Vous le croyez?--J'en suis sûre. Mais ne récriminons pas
là-dessus. Je venais, monsieur, vous prier de vouloir bien me
recommander à MM. Roqueplan et Duponchel: mon intention serait d'entrer
à l'Opéra. J'ai été attachée au Théâtre-Italien jusqu'à la saison
dernière, et, certes, je n'ai eu qu'à me louer des excellents procédés
de M. Vatel; mais, depuis la révolution de Février..., vous comprenez
qu'un pareil théâtre ne saurait me convenir.--Madame a sans doute de
bonnes raisons pour se montrer sévère dans le choix de ses partenaires;
si j'osais émettre une opinion...--Inutile, monsieur, mon parti est
pris, irrévocablement pris; il m'est impossible, à aucunes conditions,
de rester au Théâtre-Italien. Tout m'y est profondément antipathique;
les artistes, le public qui y vient, le public qui n'y vient pas; et,
quoique l'état actuel de l'Opéra ne soit guère brillant, comme mon fils
et mes deux filles y ont été engagés l'an dernier par la nouvelle
direction, à des conditions, je puis le dire, fort avantageuses, je
serais bien aise d'y être admise, et je ne chicanerai pas sur les
appointements.--Vous oubliez, je le vois, que MM. les directeurs de
l'Opéra, n'ayant que des connaissances excessivement superficielles et
un sentiment très-vague de la musique, ont naturellement au sujet de
notre art des idées arrêtées, et qu'ils font, en conséquence, peu de cas
des recommandations, des miennes surtout. Pourtant, veuillez me dire
quel est votre genre de voix.--Je ne chante pas.--Alors, j'aurai bien
moins de crédit encore, puisqu'il s'agit de danse.--Je ne danse
pas.--C'est seulement parmi les dames marcheuses que vous désirez être
admise?--Je ne marche pas, monsieur, vous vous méprenez étrangement.
(_Souriant avec un peu d'ironie._) Je suis madame Rosenhain.--Parente du
pianiste?--Non, mais mesdames Persiani, Grisi, Alboni, MM. Mario et
Tamburini, ont dû vous parler de moi, car j'ai, depuis six ans, pris une
bien grande part à leurs triomphes. J'avais en un instant la pensée
d'aller donner des leçons à Londres, où l'on est, dit-on, assez
médiocrement avancé; mais, je vous le répète, mes enfants étant à
l'Opéra..., et puis la grandeur du théâtre ouvert à mon
ambition...--Excusez mon peu de sagacité, madame, et veuillez enfin me
dire quel est votre genre de talent.--Monsieur, je suis une artiste qui
fit gagner à M. Vatel plus d'argent que Rubini lui-même, et je me flatte
d'amener aussi sur les recettes de l'Opéra une réaction des plus
favorables, si mes deux filles, qui déjà s'y sont fait remarquer,
profitent bien de mes exemples. Je suis, monsieur, _jeteuse de
fleurs_.--Ah! très-bien! vous êtes dans l'Enthousiasme?--Précisément.
Cette branche de l'art musical commence à peine à fleurir. Autrefois,
c'étaient les dames du beau monde qui s'en occupaient, et cela
gratuitement ou à peu près. Vous pouvez vous rappeler les concerts de M.
Liszt et les débuts de M. Duprez. Quelles volées de bouquets! quels
applaudissements! On voyait des jeunes personnes et même des femmes
mariées s'enthousiasmer sans pudeur; plusieurs d'entre elles se sont
gravement compromises plus d'une fois. Mais quel tumulte! quel désordre!
que de belles fleurs perdues! Cela faisait pitié! Aujourd'hui, le public
ne se mêlant plus de rien, grâce au ciel et aux artistes, nous avons
réglé les ovations d'après mon système, et c'est tout différent. Sous la
dernière direction de l'Opéra, notre art faillit se perdre ou tout au
moins rétrograder. On confiait la partie de l'Enthousiasme à quatre
jeunes danseuses inexpérimentées, et, de plus, connues personnellement
de tous les abonnés; ces enfants, novices comme on l'est à cet âge, se
plaçaient constamment dans la salle aux mêmes endroits, et jetaient
toujours au même instant les mêmes bouquets à la même cantatrice; si
bien qu'on finit par tourner en dérision l'éloquence de leurs fleurs.
Mes filles, d'après mes leçons, ont réformé cela, et maintenant
l'administration a lieu, je pense, d'être entièrement
satisfaite.--Monsieur votre fils est-il aussi dans les fleurs?--Oh!
pour mon fils, il excite l'enthousiasme d'une autre façon: il a une
voix superbe.--Alors, pourquoi son nom m'est-il encore inconnu?--Il
n'est jamais sur l'affiche.--Il chante cependant?--Non, monsieur, il
crie.--C'est ce que je voulais dire.--Oui, il crie, et sa voix a bien
souvent, dans les circonstances difficiles, suffi pour entraîner les
masses les plus récalcitrantes; mon fils, monsieur, est pour le
_rappel_.--Comment! seriez-vous compatriotes d'O'Connell?--Je ne connais
pas cet acteur-là. Mon fils est pour le rappel des premiers sujets quand
le public reste froid et ne redemande personne. Vous voyez qu'il n'a
point une sinécure et qu'il gagne bien son argent. Il a eu le bonheur,
lors de ses débuts au Théâtre-Français, d'y trouver une tragédienne dont
le nom commence par une syllabe excellente, la syllabe _Ra!_ Dieu sait
tout le parti qu'on peut tirer de ce _Ra!_ J'aurais eu de grandes
inquiétudes pour son succès à l'Opéra quand vint la retraite de la
fameuse cantatrice dont l'_O_ unique retentissait si bien en dépit des
cinq consonnes tudesques qui l'entourent, s'il n'était survenu une autre
prima donna, dont la syllabe plus avantageuse encore, la syllabe _Ma_,
mit mon fils au pinacle du premier coup. Aussi, l'enfant, qui a de
l'esprit, prétend-il, en escamotant le calembour, que c'est une
syllabe... de Cocagne. Vous êtes au fait maintenant.--Complètement. Je
vous dirai donc que votre talent est la meilleure de toutes les
recommandations; que sans doute la direction de l'Opéra saura
l'apprécier, mais qu'il faut vous présenter le plus tôt possible, car on
cherche des sujets, et, depuis plus de huit jours, on s'occupe de la
composition d'un grand enthousiasme pour un troisième acte auquel on
s'intéresse vivement.--En vous remerciant, monsieur, je cours à
l'Opéra.» Et la jeune artiste disparut. Je n'ai point eu de ses
nouvelles depuis lors, mais j'ai acquis la preuve du plein succès de sa
démarche et la certitude qu'elle a contracté avec la direction de
l'Opéra un excellent engagement. A la première représentation du nouvel
ouvrage, commandé par M. Duponchel, une véritable averse de fleurs est
tombée après le troisième acte, et l'on pouvait reconnaître qu'elle
partait d'une main exercée. Malheureusement, cette gracieuse ovation
n'a pas empêché la pièce et la musique d'en faire autant.--«De faire...
quoi? dit encore Bacon, le naïf questionneur.--De tomber, idiot,
réplique brutalement Corsino. Ah ça! ton esprit est énormément plus
obtus que de coutume, ce soir! Va te coucher, Basile.»
J'ai maintenant, messieurs, à vous donner l'explication des termes le
plus fréquemment employés dans la langue romaine, termes que les
Parisiens seuls comprennent bien.
_Faire four_ signifie ne pas produire d'effet, tomber à plat devant
l'indifférence du public.
_Chauffer un four_, c'est applaudir inutilement un artiste dont le
talent est impuissant à émouvoir le public; cette expression est le
pendant du proverbe: _Donner un coup d'épée dans l'eau_.
_Avoir de l'agrément_, c'est être applaudi et par la claque et par une
partie du public. Duprez, le jour de son début dans _Guillaume Tell_,
eut un agrément extraordinaire.
_Égayer_ quelqu'un, c'est le siffler. Cette ironie est cruelle, mais
elle présente un sens caché qui lui donne plus de mordant encore. Sans
doute, le malheureux artiste qu'on siffle n'éprouve par le fait qu'une
gaieté fort contestable, mais son rival dans l'emploi qu'il occupe
s'égaye de l'entendre siffler, mais bien d'autres encore rient _in
petto_ de l'accident. De sorte qu'à tout prendre, quand il y a quelqu'un
de sifflé, il y a toujours aussi quelqu'un d'égayé.
_Tirage_ est pris, en langue romaine, pour difficulté, labeur, peine.
Ainsi le Romain dit: «C'est un bel ouvrage, mais il y aura du _tirage_
pour le faire marcher.» Ce qui signifie que, malgré tout son mérite,
l'ouvrage est ennuyeux, et que ce ne sera pas sans de grands efforts que
la claque parviendra à lui faire un simulacre de succès.
_Faire une entrée_, c'est applaudir un acteur au moment où il entre en
scène avant qu'il ait ouvert la bouche.
_Faire une sortie_, c'est le poursuivre d'applaudissements et de bravos
quand il rentre dans la coulisse, quels qu'aient pu être son dernier
geste, son dernier mot, son dernier cri.
_Mettre à couvert_ un chanteur, c'est l'applaudir et l'acclamer
violemment à l'instant précis où il va donner un son faux ou éraillé,
afin que sa mauvaise note soit ainsi couverte par le bruit de la claque
et que le public ne puisse l'entendre.
_Avoir des égards_ pour un artiste, c'est l'applaudir modérément, lors
même qu'il n'a pu donner de billets à la claque. C'est l'encourager
d'AMITIÉ OU A L'OEIL. Ces deux derniers mots signifient _gratuitement_.
_Faire mousser solidement_ ou _à fond_, c'est applaudir avec frénésie,
des mains, des pieds, de la voix et de la parole. Pendant les
entr'actes, on doit alors prôner l'oeuvre ou l'artiste dans les
corridors, au foyer, au café voisin, chez le marchand de cigares,
partout. On doit dire: «C'est un chef-d'oeuvre, un talent unique,
ébouriffant! une voix inouïe! on n'a jamais rien entendu de pareil!» Il
y a un professeur très-connu que les directeurs de l'Opéra de Paris font
toujours venir de l'étranger, aux occasions solennelles, pour faire
ainsi _mousser à fond_ les grands ouvrages, en _allumant_ magistralement
le foyer et les corridors. Le talent de ce maître romain est sérieux;
son sérieux est admirable.
L'ensemble de ces dernières opérations s'exprime par les mots _soins,
soigner_.
_Faire empoigner_, c'est applaudir hors de propos une chose ou un
artiste faible, ce qui provoque alors la colère du public. Il arrive
quelquefois qu'une cantatrice médiocre, mais puissante sur le coeur du
directeur, chante d'une façon déplorable. Assis au centre du parterre,
l'air morne, accablé, l'empereur baisse la tête, indiquant ainsi à ses
prétoriens qu'ils doivent garder le silence, ne donner aucune marque de
satisfaction, se conformer enfin à ses tristes pensées! Mais la diva
goûte peu cette réserve prudente, elle rentre indignée dans la coulisse
et court se plaindre au directeur de l'ineptie ou de la trahison du chef
de la claque. Le directeur ordonne alors que l'armée romaine donne
vigoureusement à l'acte suivant. A son grand regret, le César se voit
contraint d'obéir. Le second acte commence, la déesse courroucée chante
plus faux qu'auparavant; trois cents paires de mains dévouées
l'applaudissent quand même, et le public furieux répond à ces
manifestations par une symphonie de sifflets instrumentée à la façon
moderne, et de la plus déchirante sonorité. La diva l'a voulu, elle est
empoignée.
Je crois que l'usage de cette expression remonte seulement au règne de
Charles X, et à la mémorable séance de la chambre des députés dans
laquelle, Manuel s'étant permis de dire que la France avait vu revenir
les Bourbons avec _répugnance_, un orage parlementaire éclata, et M. de
Foucault, appelant ses gendarmes, leur dit, en montrant Manuel:
--_Empoignez-moi cet homme-là!_
On dit aussi, pour désigner cette désastreuse évocation des sifflets,
_faire appeler Azor_; de l'habitude où sont les vieilles femmes de
siffloter en appelant leur chien, qui porte, toujours le nom d'_Azor_.
J'ai vu, après une de ces catastrophes, Auguste, désespéré, prêt à se
donner la mort, comme Brutus à Philippes... Une seule considération le
retint: il était nécessaire à l'art et à son pays; il sut vivre pour
eux.
_Conduire_ un ouvrage, c'est, pendant les représentations de cet
ouvrage, diriger les opérations de l'armée romaine.
_Brrrrrr!!_ ce bruit que fait l'empereur avec sa bouche en dirigeant
certains mouvements des troupes, et qui est entendu de tous ses
lieutenants, indique qu'il faut donner une rapidité extraordinaire aux
claquements et les accompagner de trépignements. C'est l'ordre de _faire
mousser solidement_.
Le mouvement de droite à gauche et de gauche à droite de la tête
impériale éclairée d'un sourire indique qu'il faut rire modérément.
Les deux mains de César appliquées avec vigueur l'une contre l'autre et
s'élevant un instant en l'air, ordonnent un brusque éclat de rire.
Si les deux mains restent en l'air plus longtemps que de coutume, le
rire doit se prolonger et être suivi d'une salve d'applaudissements.
_Hum!_ lancé d'une certaine façon, provoque l'émotion des soldats de
César; ils doivent alors prendre l'air attendri, et laisser échapper,
avec quelques larmes, un murmure approbateur.
Voilà, messieurs, tout ce que je puis vous dire sur les hommes et les
femmes illustres de la ville de Rome. Je n'ai pas vécu assez longtemps
parmi eux pour en savoir davantage. Excusez les fautes de l'historien.
L'amateur des stalles me remercie avec effusion; il n'a pas perdu un mot
de mon récit, et je l'ai vu prendre furtivement des notes. On éteint le
gaz, nous partons. En descendant l'escalier: «Vous ne savez pas quel est
ce curieux qui vous a questionné sur les Romains, me dit Dimsky d'un air
de mystère?--Non.--C'est le directeur du théâtre de ***; soyez sûr
qu'il va profiter de tout ce qu'il a entendu ce soir et fonder chez lui
une institution semblable à celle de Paris.--Très-bien! en ce cas, je
suis fâché de ne l'avoir pas averti d'un fait assez important. Les
directeurs de l'Opéra, de l'Opéra-Comique et du Théâtre-Français, de
Paris, se sont associés pour fonder un Conservatoire de claque, et notre
curieux, afin de placer à la tête de son institution un homme exercé, un
tacticien, un César véritable, ou tout ou moins un jeune Octave,
pourrait engager l'élève de ce Conservatoire qui vient d'obtenir le
premier prix.--Je lui écrirai cela, je le connais.--Vous ferez bien, mon
cher Dimsky.--_Soignons_ notre art, et veillons au salut de l'empire.
Bonsoir!»
HUITIÈME SOIRÉE
ROMAINS DU NOUVEAU MONDE.--M. BARNUM.--VOYAGE DE JENNY LIND EN AMÉRIQUE.
On joue un opéra italien moderne, etc.
L'amateur des stalles, que Dimsky nous a dénoncé comme étant directeur
du théâtre de ***, ne paraît pas. Il faut qu'il soit réellement parti
pour aller mettre à profit ses nouvelles connaissances en histoire
romaine.
«Avec le système ingénieux dont vous nous expliquiez hier la pratique,
me dit Corsino, et l'absence du public aux premières représentations,
toute oeuvre de théâtre doit réussir à Paris.--Toutes y réussissent, en
effet. Ouvrages anciens, ouvrages modernes, pièces et partitions
médiocres, détestables, excellentes même, obtiennent ces jours-là un
égal succès. Malheureusement, il était aisé de le prévoir, ces
applaudissements obstinés ôtent un peu de son importance à l'incessante
production de nos théâtres. Les directeurs gagnent quelque argent, ils
font gagner leur vie aux auteurs; mais ceux-ci, médiocrement flattés de
réussir là où personne n'échoue, travaillent en conséquence, et le
mouvement littéraire et musical de Paris ne reçoit aucune impulsion en
avant ni en arrière par le fait de tant de _travailleurs_. D'un autre
côté, pour les chanteurs et acteurs plus de succès réels possibles. A
force de se faire redemander _tous_, l'ovation, devenue banale, a perdu
_toute_ sa valeur, on pourrait même dire qu'elle commence à exciter le
rire méprisant du public. Les borgnes, ces rois du pays des aveugles, ne
peuvent régner dans un pays où tout le mond
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