Les mystères du peuple, Tome IV
by Eugène Sue · French · Gutenberg #31983 · 655,601 chars · public domain (US)
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Title: Les mystères du peuple, Tome IV
Author: Eugène Sue
Release date: April 14, 2010 [eBook #31983]
Language: French
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Credits: Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Rénald
Lévesque and the Online Distributed Proofreading Team at
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de France (BnF/Gallica)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DU PEUPLE, TOME IV ***
Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Rénald
Lévesque and the Online Distributed Proofreading Team at
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de France (BnF/Gallica)
LES
MYSTÈRES DU PEUPLE.
TOME IV.
Correspondance avec les Editeurs étrangers.
L'éditeur des _Mystères du Peuple_ offre aux éditeurs étrangers, de leur
donner des épreuves de l'ouvrage, quinze jours avant l'apparition des
livraisons à Paris, moyennant 15 francs par feuille, et de leur fournir
des gravures tirées sur beau papier, avec ou sans la lettre, au prix de
10 francs le cent.
-------
Travailleurs qui ont concouru à la publication du volume:
_Protes et Imprimeurs_: Richard Morris, Stanislas Dondey-Dupré, Nicolas
Mock, Jules Desmarest, Louis Dessoins, Michel Choque, Charles Mennecier,
Victor Peseux, Étienne Bouchicot, Georges Masquin, Romain Sibillat,
Alphonse Perrève, Hy père, Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lemaître,
Auguste Mignot, Benjamin.
_Clicheurs_: Curmer et ses ouvriers.
_Fabricants de papiers_: Maubanc et ses ouvriers, Desgranges et ses
ouvriers.
_Artistes Dessinateurs_: Charpentier, Masson, Castelli.
_Artistes Graveurs_: Ottweit, Langlois, Lechard, Audibran, Roze,
Frilley, Hopwood, Massard, Masson.
_Planeurs d'asier_: Héran et ses ouvriers.
_Imprimeurs en taille-douce_: Drouart et ses ouvriers.
_Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d'Horlogers, de
Lampistes et d'ouvriers en Bronze_: Duchâteau, Deschiens, Journeux,
Suireau, Lecas, Ducerf, Renardeux, etc., etc.
_Employés et correspondants de l'Administration_: Maubanc, Gavet,
Berthier, Henry, Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier,
Swinnens, Porcheron. Gavet fils, Dallet, Delaval. Renoux, Vincent,
Charpentier, Dally. Bertin, Sermet, Chalenton, Blot, Thomas, Gogain,
Philibert, Nachon, Lebel, Plunus, Grossetête, Charles, Poncin, Vacheron,
Colin, Carillan, Constant, Fonteney, Boucher, Darris, Adolphe, Renoux,
Lyons, Letellier, Alexandre, Nadon, Normand, Rongelet, Bouvet, Auzurs,
Dailhaux, Lecerf, Bailly, Baptiste, Debray, Saunier, Tuloup, Richer,
Daran, Camus, Foucaud, Salmon, Strenl, Seran, Tetu, Sermet, Chauffour,
Caillaut, Fondary, C. de Poix, Bresch, Misery, Bride, Carron, Charles,
Celcis, Chartier, Lacoste, Dulac, Delaby, Kaufried, Chappuis, etc.,
etc., de Paris; Férand, Collier, Petit-Bertrand, Périé, Plantier,
Etchegorey, Giraudier, Gandin, Saar, Dath-Godard, Hourdequin, Weelen,
Bonniol, Alix, Mengelle, Pradel, Manlius Salles, Vergnes, Verlé,
Sagnier, Samson, Ay, Falick, Jaulin, Fort-Mussat, Freund, Robert,
Carrière, Guy, Gilliard, Collet, Ch. Celles, Laurent, Castillon, Drevet,
Jourdan Moral, Bonnard, Legros, Genesley, Bréjot, Ginon, Féraud,
Vandeuil, Châtonier, Bayard, Besson, Delcroix, Delon, Bruchet, Fournier,
Tronel, Binger, Molini, Bailly, Fort-Mussot, Laudet, Bonamici, Pillette,
Morel, Chaigneau, Goyet, Colin-Morard, Gerbaldi, Fruges, Raynaut,
Chatelin, etc., etc., des principales villes de France et de l'étranger.
La liste sera ultérieurement complétée, dès que nos fabricants et nos
correspondants des départements, nous auront envoyé les noms des
ouvriers et des employés qui concourent avec eux à la publication et à
la propagation de l'ouvrage.
_Le Directeur de l'Administration._
__________________________________________________________
Paris.--Typ. Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais.
LES
MYSTÈRES DU PEUPLE
ou
HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES
À TRAVERS LES ÂGES
PAR
EUGÈNE SUE.
Il n'est pas une réforme religieuse, politique ou sociale, que nos pères
n'aient été forcés de conquérir de siècle en siècle, au prix de leur
sang, par l'INSURRECTION.
TOME IV.
SPLENDIDE ÉDITION
ILLUSTRÉE DE GRAVURES SUR ACIER.
ON S'ABONNE
À L'ADMINISTRATION DE LIBRAIRIE, RUE NOTRE-DAME DES VICTOIRES, 32
(PRÈS LA BOURSE).
PARIS.
1850
LES
MYSTÈRES DU PEUPLE
OU
HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES
A TRAVERS LES ÂGES.
______________________________________
LA GARDE DU POIGNARD.
KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.
PROLOGUE.
LES KORRIGANS.--395-529.
--La Bagaudie... qu'est-ce donc, grand-père?
--Laisse-moi d'abord achever ce que je disais à notre ami le
porte-balle; cela, d'ailleurs, pourra t'instruire... Donc, mon aïeul
Gildas m'a raconté qu'il savait de son père que, peu d'années après la
mort de Victoria la Grande, il y avait eu, non pas en Bretagne, mais
dans les autres provinces, une première _Bagaudie_[A]. La Gaule,
irritée de se voir de nouveau province romaine, par suite de la trahison
de Tétrik, et des impôts écrasants qu'elle payait au fisc, se souleva;
les révoltés s'appelèrent des _Bagaudes_... Ils effrayèrent tellement
l'empereur _Dioclétien_, qu'il envoya une armée pour les combattre;
mais en même temps il fit remise des impôts, et accorda presque tout ce
que demandaient les Bagaudes... Il ne s'agit, voyez-vous, que de savoir
demander aux rois ou aux empereurs... Tendez le dos, ils chargent votre
bât à vous briser les reins; montrez les dents, ils vous déchargent...
--Bien dit, vieux père... Demandez-leur les mains jointes, ils rient;
demandez-leur les poings levés, ils accordent... autre preuve que la
Bagaudie a du bon.
--Elle a tant de bon, que vers le milieu du dernier siècle, elle a
recommencé contre les Romains; cette fois elle s'est propagée jusqu'ici,
au fond de notre Armorique; mais nous n'avons eu qu'à parler, point à
agir. Le moment était bien choisi; j'étais, si j'ai bonne mémoire, l'un
de ceux qui, accompagnant nos druides vénérés, se sont rendus à Vannes
auprès de la curie de cette ville, composée de magistrats et d'officiers
romains, à qui nous avons dit ceci: «Vous nous gouvernez, nous, Gaulois
bretons, au nom de votre empereur; vous nous faites payer des impôts
fort lourds, à nous, Gaulois, toujours au nom et surtout au profit de ce
même empereur. Depuis longtemps nous trouvons cela très-injuste et
très-bête; nous jouissons, il est vrai, de nos libertés, de nos droits
de citoyens; mais le vieux reste de notre sujétion à Rome nous pèse;
nous croyons l'heure venue de nous en affranchir. Les autres provinces
pensent ainsi, puisqu'elles se rebellent contre votre empereur... Donc,
il nous plaît, à nous, Bretons, de redevenir complétement, indépendants
de Rome comme avant la conquête de César, comme au temps de Victoria la
Grande! Donc, curiales, exacteurs du fisc, allez-vous-en, pour Dieu,
allez-vous-en; la Bretagne gardera son argent et se gouvernera
elle-même; elle est assez grande fille pour cela... Allez-vous-en donc
vite, il ne vous sera point fait de mal... Bon voyage, et ne revenez
plus, ou si vous revenez, vous nous trouverez debout, en armes, prêts à
vous recevoir à coups d'épées, et au besoin à coups de faux et de
fourches...» Les Romains ne tenaient plus garnison en ce pays; leurs
magistrats et leurs officiers, sans troupes pour les soutenir, sont
partis, et point ne sont revenus: la Bagaudie en Gaule et les Franks sur
le Rhin les occupaient assez. Cette seconde Bagaudie a eu, comme la
première, de bons effets, encore meilleurs dans notre province que dans
les autres, car les évêques, déjà ralliés aux Romains, sont parvenus à
rebâter les autres peuples de la Gaule, moins lourdement pourtant que
par le passé; quant à nous, de l'Armorique bretonne, Rome n'a pas essayé
de nous remettre sous le joug. Dès lors, selon nos antiques coutumes,
chaque tribu a choisi un chef, ces chefs ont nommé un chef des chefs qui
gouvernait la Bretagne; conservé s'il marchait droit, déposé s'il
marchait mal. Ainsi en est-il encore aujourd'hui, ainsi en sera-t-il
toujours, je l'espère, malgré le règne de ces Franks maudits; car le
dernier Breton aura vécu avant que notre Armorique soit conquise par ces
barbares, ainsi que les autres provinces de la Gaule... Maintenant,
dis-tu, ami porte-balle, la Bagaudie renaît contre les Franks? tant
mieux, ils ne jouiront pas du moins en paix de leur conquête, si les
nouveaux Bagaudes valent les anciens...
--Ils les valent, bon vieux père, ils les valent, croyez-moi, je les ai
vus...
--Ces Bagaudes sont donc des troupes armées, nombreuses, déterminées?
--Karadeuk, mon favori, ne vous échauffez pas ainsi...
--Méchant enfant, il ne songe qu'à ce qui est bataille, révolte et
aventure!
Et la pauvre femme de dire tout bas à l'oreille du vieil Araïm:
--Ce colporteur avait-il besoin de parler de ces choses devant mon fils?
Hélas! je vous l'ai dit, mon père, un mauvais sort a conduit cet homme
chez nous...
--Le croyez-vous d'accord, chère Madalèn, avec les Dûs et les Korrigans?
--Je crois, mon père, qu'un malheur menace cette maison... Oh! que je
voudrais être à demain! que je voudrais être à demain!
Et la mère alarmée, de soupirer, tandis que le colporteur répondait à
Karadeuk, suspendu aux lèvres de cet étranger:
--Les nouveaux Bagaudes, mon hardi garçon, sont ce qu'étaient les
anciens: terribles aux oppresseurs et chers au peuple!
--Le peuple les aime?
--S'il les aime!... _Aëlian_ et _Aman_, les deux chefs de la première
Bagaudie, suppliciés, il y a près de deux cents ans, dans un vieux
château romain, près Paris, au confluent de la Seine et de la Marne,
Aëlian et Aman sont encore aujourd'hui regardés par le peuple de ces
contrées comme des martyrs!
--Ah! c'est un beau sort que le leur! Ces chefs de Bagaudes... encore
aimés du peuple après deux cents ans! vous entendez, grand-père?
--Oui, j'entends, et ta mère aussi... Vois comme tu l'attristes.
Mais le _méchant enfant_, comme disait la pauvre femme, courant déjà en
pensée la Bagaudie, reprenait, jetant des regards curieux et ardents sur
le colporteur:
--Vous avez vu des Bagaudes? étaient-ils nombreux? avaient-ils déjà
couru sur les Franks et sur les évêques? y a-t-il longtemps que vous les
avez vus?
--Il y a trois semaines, en venant ici, je traversais l'Anjou... Un
jour, je m'étais trompé de route dans une forêt, la nuit vient; après
avoir longtemps, longtemps marché, m'égarant de plus en plus au plus
profond des bois, j'aperçois au loin une grande lueur qui sortait d'une
caverne: j'y cours, je trouve dans ce repaire une centaine de joyeux
Bagaudes, festoyant autour du feu avec leurs Bagaudines, car ils ont
souvent avec eux des femmes déterminées... Les autres nuits, ils avaient
fait, comme d'habitude, une guerre de partisans contre les seigneurs
franks, nos conquérants, attaquant leurs _burgs_, ainsi que ces barbares
appellent leurs châteaux, combattant avec furie, sans merci ni pitié,
pillant les églises et les villas épiscopales, rançonnant les évêques,
pendant même parfois les plus méchants de ces prêtres, assommant et
dévalisant les collecteurs du fisc royal; mais donnant généreusement au
pauvre monde ce qu'ils reprenaient aux riches prélats, aux comtes
franks, ces premiers pillards de la Gaule, et délivrant les esclaves
qu'ils rencontraient enchaînes par troupeaux... Ah! par Aëlian et Aman,
patrons des Bagaudes, c'est une belle et joyeuse vie que celle de ces
gais et vaillants compères!... Si je n'étais revenu en Bretagne pour y
voir encore une fois ma vieille mère, j'aurais avec eux couru un peu la
Bagaudie en Anjou!
--Et pour être reçu parmi ces intrépides, que faut-il faire?
--Il faut, mon brave garçon, faire d'avance le sacrifice de sa peau,
être robuste, agile, courageux, aimer les pauvres gens, jurer haine aux
comtes et aux évêques franks, festoyer le jour, bagauder la nuit.
--Et où sont leurs repaires?
--Autant demander aux oiseaux de l'air où ils perchent, aux animaux des
bois où ils gîtent? Hier, sur la montagne; demain, dans les bois; tantôt
faisant dix lieues en une nuit, tantôt restant huit jours dans son
repaire, le Bagaude ignore aujourd'hui où il sera demain...
--C'est donc un heureux hasard de les rencontrer?
--Heureux hasard pour les bonnes gens, mauvais hasard pour le comte,
l'évêque, ou le collecteur du fisc royal!
--Et c'est en Anjou que vous avez rencontré cette Bagaudie?
--Oui, en Anjou... dans une forêt à huit lieues environ d'Angers, où je
me rendais...
--Le voyez-vous, Karadeuk, mon favori?... Regardez-le donc... quels yeux
brillants, quelles joues enflammées; certes, si cette nuit il ne rêve
par des petites Korrigans, il rêvera de Bagaudie; ai-je tort, mon
enfant?
--Grand-père, je dis, moi, que les Bretons et les Bagaudes sont et
seront les derniers Gaulois... Si je n'étais Breton, je voudrais courir
la Bagaudie contre les Franks et les évêques...
--Et, m'est avis, mon petit-fils, que tu vas la courir une fois la tête
sur ton chevet; donc, bon rêve de Bagaudie, je te souhaite, mon
favori... Va te coucher, il se fait tard, et tu inquiètes sans raison ta
pauvre mère.
Il y a trois jours, j'ai interrompu ce récit.
Je l'écrivais vers la fin de la journée où le colporteur, après la nuit
passée dans notre maison, avait continué son chemin. Lorsqu'au matin il
partit, la tempête s'était calmée. Je dis à Madalèn, en lui montrant le
porte-balle, qui, déjà loin, et au détour delà route, nous saluait une
dernière fois de la main:
--Eh bien, pauvre folle? pauvre mère alarmée... les dieux en courroux
ont-ils frappé Karadeuk, mon favori, pour le punir de vouloir rencontrer
des Korrigans? Où est le malheur que cet étranger devait attirer sur
notre maison?... La tempête est apaisée, le ciel serein, la mer calme et
bleue... pourquoi votre front est-il toujours triste? Hier, Madalèn,
vous disiez: «Demain appartient à Dieu!» Nous voici au lendemain d'hier,
qu'est-il advenu de fâcheux?
--Vous avez raison, bon père... mes pressentiments m'ont trompée;
pourtant je suis chagrine, et toujours je regrette que mon fils ait
ainsi parlé des Korrigans.
--Tenez, le voici, notre Karadeuk, son limier en laisse, bissac au dos,
arc en main, flèche au côté; est-il beau! est-il beau! a-t-il l'air
alerte et déterminé!
--Où allez-vous, mon fils?
--Ma mère, hier vous m'avez dit: Nous manquons depuis deux jours de
venaison... Le temps est propice; je vais tâcher d'abattre un daim dans
la forêt de Karnak: la chasse peut être longue, j'emporte des provisions
dans mon bissac.
--Non, Karadeuk, vous n'irez point aujourd'hui à la chasse, non, je ne
le veux pas...
--Pourquoi cela, ma mère?
--Que sais-je... Vous pouvez vous égarer ou tomber dans une fondrière de
la forêt...
--Ma mère, rassurez-vous, je connais les fondrières et tous les sentiers
de la forêt.
--Non, non, vous n'irez pas à la chasse aujourd'hui.
--Bon grand-père, intercédez pour moi...
--De grand coeur; car je me réjouis de manger un quartier de venaison;
mais promets-moi, mon petit-fils, de ne point aller du côté des
fontaines où l'on peut rencontrer des Korrigans...
--Je vous le jure, grand-père!
--Allons, Madalèn, laissez mon adroit archer partir pour la chasse; ne
me refusez pas cela... il vous jure de ne pas songer aux petites fées.
--Vous le voulez, mon père? vous le voulez absolument?
--Je vous en prie; il a l'air si chagrin!
--Qu'il en soit selon votre désir... C'est, hélas! contre mon gré.
--Un baiser, ma mère?
--Non, méchant enfant, laissez-moi...
--Un baiser, ma bonne mère; je vous en supplie...
--Madalèn, voyez cette grosse larme dans ses yeux... Aurez-vous le
courage de ne pas l'embrasser?
--Tiens, cher enfant... j'étais plus privée que toi... Pars donc, mais
reviens vite...
--Encore un baiser, ma bonne mère... et adieu... et adieu...
--Karadeuk est parti, essuyant ses yeux; deux et trois fois il se
retourne pour regarder encore sa mère... et disparaît... Le jour se
passe; mon favori ne revient pas: la chasse l'aura entraîné, la nuit le
ramènera... Je me mets à écrire ce récit, que la douleur a interrompu.
Le jour touchait à sa fin; soudain on entre dans ma chambre en criant:
--Mon père! mon père! un grand chagrin nous frappe!
--Hélas! hélas! mon père... je disais bien que les Korrigans et
l'étranger seraient funestes à mon fils... Pourquoi vous ai-je cédé?
pourquoi-ce matin l'ai-je laissé partir, mon Karadeuk bien-aimé!...
C'est fait de lui... je ne le reverrai plus... pauvre femme que je suis!
--Qu'avez-vous, Madalèn? qu'as-tu, Jocelyn? pourquoi cette pâleur?
pourquoi ces larmes? qu'est-il arrivé à mon Karadeuk?
--Lisez, mon père, lisez ce petit parchemin, qu'Yvon, le bouvier, vient
de m'apporter...
--Ah! maudit! maudit soit ce colporteur avec sa Bagaudie; il a ensorcelé
mon pauvre enfant... Les Korrigans sont cause de tout le mal...
Moi, pendant que mon fils et sa femme se désolaient, j'ai lu ceci, de la
main de mon petit-fils:
«Mon bon père et ma bonne mère, lorsque vous lirez ceci, moi, votre fils
Karadeuk, je serai très-loin de notre maison... J'ai dit à Yvon, le
bouvier, que j'ai rencontré ce matin aux champs, de ne vous remettre ce
parchemin qu'à la nuit, afin d'avoir douze heures d'avance, et
d'échapper à vos recherches... Je vais courir la Bagaudie contre les
Franks et les évêques... Le temps des _chef des cent vallées_, des
Sacrovir, des Vindex, est passé; mais je ne resterai pas paisible au
fond de la Bretagne, seul pays libre de la Gaule, sans tâcher de venger,
ne fût-ce que par la mort d'un des fils de Clovis, ce monstre couronné,
l'esclavage de notre bien-aimée patrie!... Mon bon père, ma bonne mère,
vous gardez auprès de vous mon frère aîné Kervan et ma soeur Roselyk;
soyez sans courroux contre moi... Et vous, grand-père qui m'aimiez tant,
faites-moi pardonner, que mes chers parents ne maudissent pas leur fils.
»KARADEUK.»
Hélas! toutes les recherches ont été vaines pour retrouver ce malheureux
enfant.
J'avais commencé ce récit parce que l'entretien du colporteur m'avait
frappé... Notre famille retirée, j'avais encore longuement causé avec
cet étranger, parcourant en tous sens la Gaule depuis vingt ans, ayant
vu et observé beaucoup de choses; il m'avait donné le secret de ce
mystère:
«_Comment notre peuple, qui jadis avait su s'affranchir du joug des
Romains si puissants, avait-il subi et subissait-il la conquête des
Franks, auxquels il est mille fois supérieur en courage et en
nombre..._»
La réponse du colporteur, je voulais ici l'écrire, parce que c'était
chose vraie, et à méditer pour notre descendance, parce que cela ne
confirmait, hélas! que trop les prédictions de Victoria la Grande, qui
nous ont été transmises par notre aïeul Scanvoch; mais le départ de ce
malheureux enfant, la joie de ma vieillesse, m'a frappé au coeur. Je
n'ai pas en ce moment le courage de poursuivre ce récit... Plus tard, si
quelque bonne nouvelle de mon favori Karadeuk me donne l'espérance de le
revoir, j'achèverai cette écriture... Hélas! en aurai-je jamais des
nouvelles? Pauvre enfant! partir seul à dix-sept ans pour courir la
Bagaudie!
Serait-il donc vrai que les dieux nous punissent de notre désir de voir
les malins esprits? Hélas! hélas! je dis, ainsi que la pauvre mère, qui
va sans cesse comme une folle à la porte de la maison regarder au loin
si son fils ne revient pas:
«Les dieux ont puni Karadeuk, mon favori, d'avoir voulu voir des
KORRIGANS!»
Mon père Araïm est mort de chagrin peu de temps après le départ de mon
second fils; il m'a légué la chronique et les reliques de notre famille.
J'écris ceci dix ans après la mort de mon père, sans avoir eu de
nouvelles de mon pauvre fils Karadeuk... Il a trouvé sans doute la mort
dans la vie aventureuse de Bagaude... La Bretagne conserve son
indépendance, les Franks n'osent l'attaquer; les autres provinces de la
Gaule sont toujours esclaves sous la domination des évêques et des fils
de Clovis; ceux-ci surpassent, dit-on, leur père en férocité... Ils se
nomment _Thierry_, _Childebert_ et _Clotaire_; le quatrième,
_Chlodomir_, est mort, dit-on, cette année...
J'ignore le temps qui me reste à vivre et les événements qui
m'attendent; mais en ce jour-ci, je te lègue, à toi, mon fils aîné
Kervan, notre légende de famille; je te la lègue cinq cent vingt-six ans
après que notre aïeule Geneviève a vu mourir Jésus de Nazareth.
Moi, Kervan, fils de Jocelyn, mort sept ans après m'avoir légué cette
légende, j'y joins les récits suivants; ils m'ont été rapportés ici dans
notre maison, près Karnak, par _Ronan_, l'un des fils de mon frère
Karadeuk, qui s'en était allé, il y a longues années, courir la
Bagaudie, l'an qui suivit la mort du roi Clovis... Ces récits
contiennent les aventures de mon frère Karadeuk et de ses deux fils
_Loysyk_ et _Ronan_; ils ont été écrits par Ronan dans la première
ardeur de sa jeunesse sous une forme qui n'est point celle des autres
récits de cette chronique.
La Bretagne, toujours paisible, se gouverne par les chefs qu'elle
choisit; les Franks n'ont pas osé tenter d'y pénétrer de nouveau... Mais
dans le récit de mon neveu Ronan, notre descendance trouvera le secret
de ce mystère, que mon grand-père Araïm n'a pas eu le courage d'écrire:
«_Comment le peuple gaulois, qui jadis avait su s'affranchir du joug des
Romains si puissants, avait-il subi, subissait-il la conquête des
Franks, auxquels il est mille fois supérieur en nombre et en courage?_»
Plaise aux dieux qu'il n'en soit pas un jour de la Bretagne comme des
autres provinces de la Gaule! plaise aux dieux que notre contrée, la
seule libre aujourd'hui, ne tombe jamais sous la domination des Franks
et des évêques de Rome, et que nos _druides chrétiens_ ou non chrétiens
continuent de nous inspirer!
FIN DU PROLOGUE.
L'AUTEUR
AUX ABONNÉS DES MYSTÈRES DU PEUPLE.
CHERS LECTEURS,
Il faut vous l'avouer, notre oeuvre n'est point du goût des
gouvernements despotiques: en _Autriche_, en _Prusse_, en _Russie_, en
_Italie_, dans une partie de _l'Allemagne_, les MYSTÈRES DU PEUPLE sont
défendus; à _Vienne_ même, une ordonnance royale contre-signée
_Vindisgraëtz_ (un des bourreaux de la Hongrie), prohibe la lecture de
notre livre. Les préfets et généraux de nos départements en état de
siége font les _Vindisgraëtz_ au petit pied; ils mettent notre oeuvre à
l'index dans leurs circonscriptions militaires; ils vont plus loin: le
général qui commande à Lyon a fait saisir des ballots de livraisons des
_Mystères du Peuple_ que le roulage, muni d'une lettre de voiture
régulière, transportait à Marseille. Dans les villes qui ne jouissent
pas des douceurs du régime militaire, les libraires et les
correspondants de notre éditeur ont été exposés aux poursuites, aux
tracasseries, aux dénis de justice les plus incroyables. Pourquoi cela?
Notre ouvrage a-t-il été incriminé par le procureur de la République?
Jamais. Contient-il quelque attaque directe ou indirecte à la RELIGION,
à la FAMILLE, à la PROPRIÉTÉ? Vous en êtes juges, chers lecteurs. En ce
qui touche la _religion_, j'ai exalté de toute la force de ma conviction
la céleste morale de _Jésus de Nazareth_, le divin sage; en ce qui
touche la _famille_, j'ai pris pour thème de nos récits _l'histoire
d'une famille_, idéalisant de mon mieux cet admirable et religieux
esprit familial, l'un des plus sublimes caractères de la race gauloise;
en ce qui touche la _propriété_, j'essaye de vous faire partager mon
horreur pour la conquête franque, sacrée, légitimée par les évêques;
conquête sanglante, monstrueuse, établie par le pillage, la rapine et le
massacre; en un mot, l'une des plus abominables atteintes qui aient
jamais été portées _au droit de propriété_, de sorte que l'on peut, que
l'on doit dire de l'origine des possessions de la race conquérante,
rois, seigneurs ou évêques: _La royauté_, C'EST LE VOL! _la propriété
féodale_, C'EST LE VOL! _la propriété ecclésiastique_, C'EST LE VOL!...
puisque royauté, biens féodaux, biens de l'Église, n'ont eu d'autre
origine que la conquête franque. Notre livre est-il immoral, malsain,
corrupteur? Jugez-en, chers lecteur, jugez-en. Nous avons voulu
populariser les grandes et héroïques figures de notre vieille
nationalité gauloise et inspirer pour leur mémoire un filial et pieux
respect; nous ne prétendons pas créer une oeuvre éminente, mais nous
croyons fermement écrire un livre honnête, patriotique, sincère, dont la
lecture ne peut laisser au coeur que des sentiments généreux et élevés.
D'où vient donc cette persécution acharnée contre _les Mystères du
Peuple_? C'est que notre livre est un livre _d'enseignement_; c'est que
ceux qui auront bien voulu le lire et se souvenir, garderont conscience
et connaissance des grands faits historiques, nationaux, patriotiques et
révolutionnaires qui ont toujours épouvanté les gouvernements; car
jusqu'ici tout gouvernement, tout pouvoir a tendu plus ou moins, lui et
ses fonctionnaires, à jouer le rôle de _conquérant_ et à traiter le
peuple en race conquise. Qu'était-ce donc, sous le dernier régime, que
ces _deux cent mille privilégiés_ gouvernant la France par leurs
députés, sinon une manière de conquérants dominant _trente-cinq millions
d'hommes_ de par leur droit électoral? Qu'est-ce que cette armée, ces
canons, en pleine paix, au milieu de la cité, au milieu de citoyens
désarmés, sinon l'un des vestiges de l'oppression brutale de la
conquête?... Aussi, le jour de l'avénement définitif de la _République
démocratique_ effacera-t-il les dernières traces de ces _traditions
conquérantes_, et la France, sincèrement, réellement gouvernée par
elle-même, sera seulement alors un pays libre.--Cela dit, passons.
Nous voici donc arrivés à l'une des plus douloureuses époques de notre
histoire. Les Franks, _appelés_, _sollicités_ par les évêques gaulois,
ont envahi et conquis la Gaule. Cette conquête, accomplie, nous l'avons
dit, par le pillage, l'incendie, le massacre; cette conquête, inique et
féroce comme le vol et le meurtre, le clergé l'a désirée, choyée,
caressée, légitimée, bénie, presque sanctifiée dans la personne de
Clovis, roi de ces conquérants barbares, en le baptisant, dans la
basilique de Reims, _fils soumis de la sainte Église catholique,
apostolique et_ ROMAINE, par les mains de saint Rémi. Pourquoi les
prêtres d'un Dieu d'amour et de charité ont-ils ainsi légitimé des
horreurs qui soulèvent le coeur et révoltent la conscience humaine?
Pourquoi ont-ils ainsi trahi et livré la Gaule, hébétée, avilie, châtrée
par eux à dessein et de longue main? Pourquoi l'ont-ils ainsi trahie et
livrée, notre sainte patrie, elle, ses enfants, ses biens, son sol, son
drapeau, sa nationalité, son sang, au servage affreux de l'étranger?
Pourquoi? Trois des grands historiens qui résument la science moderne,
quoique à des points de vue différents, vont nous l'apprendre.
«..... Presque immédiatement après la conquête des Franks, les évêques
et les chefs des grandes corporations ecclésiastiques, abbés, prieurs,
etc., _prirent place parmi les_ LEUDES[1] du roi _Clovis_.... Aucune
magistrature, aucun pouvoir n'a été en aucun temps le sujet de plus de
brigues et d'efforts que l'_épiscopat_. La vacance d'un siége devenait
même souvent un sujet de guerre: _Hilaire_, archevêque d'Arles, écarta
plusieurs évêques contre toute règle, et en ordonna d'autres _de la
manière la plus indécente_, malgré le voeu formel des habitants des
cités. Et comme ceux qui avaient été nommés de la sorte ne pouvaient se
faire recevoir de bonne grâce par les citoyens qui ne les avaient pas
élus, ils rassemblaient des bandes de gens armés _et allaient assiéger
la ville où ils avaient été nommés évêques_..... On peut voir dans
l'édit d'Athalarik, roi des Visigoths, quelles mesures le législateur
civil dut prendre contre les candidats à l'épiscopat. Nul code électoral
ne s'est donné plus de peine pour empêcher _la violence, la fraude et la
corruption_.
[Footnote 1: Les _anstrustions_ et les _leudes_ étaient les
compagnons de guerre des rois et des chefs franks qu'ils
choisissaient pour les commander, mais avec lesquels ils
vivaient d'ailleurs sur le pied d'une égalité presque
parfaite. Les anstrustions ou leudes du roi sont devenus plus
tard les grands vassaux.]
»....... Loin de porter atteinte à la puissance du clergé,
_l'établissement des Franks dans les Gaules ne servit qu'à l'accroître;
par les bénéfices, les legs, les donations de tous genres, ils
acquéraient des biens immenses et prenaient place parmi_ L'ARISTOCRATIE
DES CONQUÉRANTS.
»...... Là fut le secret de la puissance du clergé. Il en pouvait faire,
_il en faisait chaque jour des usages coupables et qui devaient être
funestes à l'avenir_:..... Souvent conduit, comme les Barbares, par des
intérêts et des passions purement terrestres, _le clergé partagea avec
eux la richesse, le pouvoir,_ TOUTES LES DÉPOUILLES DE LA SOCIÉTÉ, etc.,
etc.» (Guizot, _Essais sur l'histoire de France._)
M. Guizot, en signalant aussi énergiquement et en déplorant la part
monstrueuse que le clergé se fit lors de la conquête et de
l'asservissement de la Gaule, ajoute que c'était presque un mal
nécessaire en un temps désastreux où il fallait chercher à opposer une
_puissance morale_ à la domination sauvage et sanglante des conquérants.
Nous nous permettrons de ne pas partager l'opinion de l'illustre
historien, et nous dirons tout à l'heure en quelques mots les raisons de
notre dissidence.
«A la tête des Franks se trouvait un jeune homme nommé _Hlode-Wig_
(Clovis), ambitieux, avare et cruel; les évêques gaulois _le visitèrent
et lui adressèrent leurs messages;_ plusieurs se firent les
_complaisants domestiques de sa maison_, que dans leur langage romain
ils appelaient sa royale cour.....
»...... Des courriers portèrent rapidement au pape de Rome la nouvelle
du baptême du roi des Franks; _des lettres de félicitation et d'amitié
furent adressées de la ville éternelle à ce roi_ QUI COURBAIT LA TÊTE
SOUS LE JOUG DES ÉVÊQUES..... Du moment où le Frank Clovis se fut
déclaré le fils de l'Église et le _vassal de saint Pierre_, SA CONQUÊTE
S'AGRANDIT EN GAULE, etc...... Bientôt les limites du royaume des Franks
furent reculées vers le sud-est, et, _à l'instigation des évêques_ qui
l'avaient converti, le néophyte (Clovis) entra à main armée chez les
Burgondes (accusés par le clergé d'être hérétiques). Dans cette guerre
les Franks signalèrent leur passage par la meurtre et par l'incendie, et
retournèrent au nord de la Loire avec un immense butin; _le clergé
orthodoxe qualifiait cette expédition sanglante de pieuse, d'illustre,
de sainte entreprise pour la vraie foi._
»_La trahison des prêtres livra aux Franks_ les villes d'Auvergne qui ne
furent pas prises d'assaut; une multitude avide et sauvage se répandit
jusqu'au pied des Pyrénées, dévastant la terre et traînant les hommes
esclaves deux à deux comme des chiens à la suite des chariots; _partout
où campait le chef frank victorieux, les évêques orthodoxes assiégeaient
sa tente. Germerius_, évêque de Toulouse, qui resta vingt jours auprès
de lui, mangeant à la table du Frank, reçut en présent des croix d'or,
des calices, des patènes d'argent, des couronnes dorées et des voiles de
pourpre, etc.» (Augustin Thierry, _Histoire de la Conquête de
l'Angleterre par les Normands_.)« M. Augustin Thierry ne voit pas, comme
M. Guizot, une sorte de nécessité _de salut public_ dans l'abominable
trahison, dans la hideuse complicité du clergé gaulois, lançant les
Barbares sur des populations inoffensives et chrétiennes (les Visigoths
étaient chrétiens, mais n'admettaient pas la Trinité), et partageant
avec les pillards et les meurtriers les richesses des vaincus. M.
Augustin Thierry signale surtout ce fait capital: les félicitations du
pape de Rome à Clovis, après que le premier de nos rois de droit divin,
souillé de tous les crimes, se fût _déclaré le vassal du pape_, en
courbant le front devant saint Rémi, qui lui dit: _Baisse le front, fier
Sicambre!_ de ce moment, le pacte sanglant des rois et des papes, de
l'aristocratie et du clergé, était conclu..... Quatorze siècles de
désastres, de guerres civiles ou religieuses pour le pays, d'ignorance,
de honte, de misère, d'esclavage et de vasselage pour le peuple devaient
être les conséquences de cette alliance du pouvoir clérical et du
pouvoir royal.
«La monarchie franque _s'était surtout affermie par l'accord parfait du
clergé avec le souverain_, il s'_en est peu fallu que Clovis n'ait été
reconnu_ POUR SAINT, et qu'il n'ait été _honoré à ce titre par
l'_ÉGLISE, _aussi bien que l'est encore aujourd'hui son épouse_ SAINTE
CLOTILDE. À cette époque, les _bienfaits_ accordés à l'Église étaient un
meilleur titre pour gagner le ciel que les _bonnes actions._ La plupart
des évêques des Gaules contemporains de Clovis furent _liés d'amitié_
avec ce prince, et sont réputés saints; on assure même que saint Rémi
_fut son conseiller le plus habituel_..... Des conciles réglèrent
l'usage des donations immenses faites par Clovis aux églises. Ils
déclarèrent les biens-fonds du clergé exempts de toutes les taxes
publiques, inaliénables, et le droit que l'Église avait acquis sur eux
imprescriptible.» (Sismondi, _Histoire des Français_, tome I.)
Les plus éminents historiens sont d'accord sur ce fait: _Le clergé
gaulois a appelé, sollicité, consacré la conquête franque et a partagé
avec les conquérants les dépouilles de_ LA GAULE. Certes, dit M. Guizot,
ainsi que les écrivains de son école, la conduite du clergé était
déplorable, funeste au présent et à l'avenir; mais il fallait avant tout
opposer une _puissance morale_ à la domination brutale des Barbares. La
divine mission du christianisme était de civiliser, d'adoucir ces
sauvages conquérants. Soit. Admettons que de la trahison envers le
peuple, que d'une cupidité effrénée, que d'une ambition impitoyable, il
puisse naître une _puissance morale_ quelconque, le devoir du clergé
était donc de montrer à ces farouches conquérants que la force brutale
n'est rien; que la puissance morale est tout; que le fidèle selon le
Christ est saint et grand par l'humilité, par la charité, par la
pauvreté, par la chasteté, par l'égalité. Il fallait surtout prêcher à
ces barbares que rien n'était plus horrible, plus sacrilége que de tenir
son prochain en esclavage, Jésus de Nazareth ayant dit: _Les fers des
esclaves doivent être brisés._ Il fallait enfin, et par l'influence
divine dont il se disait dépositaire, et surtout par ses propres
exemples, que le clergé s'occupât sans relâche de rendre les Franks
humbles, humains, charitables, sobres, chastes, désintéressés. Or, que
fait le clergé gaulois pour établir cette puissance morale
civilisatrice? Des richesses ensanglantées, fruit du pillage et du
meurtre de ses concitoyens, il en demande sa part aux conquérants. Ces
esclaves, ses frères, il les reçoit en don ou les achète, les exploite
et les garde en esclavage!... lui!... qui prétend agir et parler au nom
du Christ!... Oui... Jusqu'au huitième siècle le clergé a eu des
_esclaves_, comme il a eu des _serfs_ et des _vassaux_ jusqu'au
dix-huitième: il n'y a pas de cela soixante ans. Les crimes horribles
des conquérants, le clergé les absout moyennant finance, et les tolère
quand il ne les sanctifie. Lisez plutôt saint Grégoire, évêque de Tours,
le seul historien complet de la conquête.
Après une nomenclature des crimes innombrables du roi Clovis, l'évêque
poursuit ainsi:
«Après la mort de ces trois rois (qu'il fit tuer), Clovis recueillit
leurs royaumes et leurs trésors. Ayant fait périr encore plusieurs
autres rois et même ses plus proches parents, dans la crainte qu'ils ne
lui enlevassent son royaume, il étendit son pouvoir sur toutes les
Gaules; cependant ayant un jour rassemblé les siens, on rapporte qu'il
leur parla ainsi des parents qu'il avait lui-même fait périr:
«_Malheur à moi, qui suis resté comme un voyageur parmi des étrangers,
et qui n'ai plus de parents qui puissent, en cas d'adversité, me prêter
leur appui!--Ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort_ (ajoute
Grégoire de Tours), _mais il parlait ainsi par ruse et pour découvrir
s'il lui restait encore quelqu'un à tuer (Si forte potuisset adhuc
aliquem reperire ut interficeret)._ Après ces événements, Clovis mourut
à Paris, et fut enterré dans la basilique des saints apôtres.» (L. II,
p. 261.)
Cette scène atroce, où la ruse du sauvage le dispute à sa férocité,
inspire-t-elle au prêtre chrétien une légitime horreur? Va-t-il crier
anathème?... ou du moins gardera-t-il un silence presque criminel?...
Écoutons encore l'évêque de Tours:
«Le roi Clovis, qui _confessa l'Indivisible Trinité_, dompte les
Hérétiques, _par l'appui qu'elle lui prête_, et étend son royaume par
toutes les Gaules. (L. III, p. 255.)
»Chaque jour, Dieu faisait ainsi tomber les ennemis de Clovis sous sa
main, et étendait son royaume, _parce qu'il marchait avec un coeur pur
devant lui, et faisait ce qui était agréable aux yeux du Seigneur_.» (L.
II, p. 255.)
De bonne foi, quelle _puissance morale_ et civilisatrice attendre d'un
clergé dont l'un des plus éminents représentants s'exprime ainsi? d'un
clergé qui comptait parmi ses membres ce _saint Rémi_, le conseiller
habituel de ce monstre couronné, dont les forfaits révoltent la nature?
«Que voulez-vous? c'étaient les moeurs du temps--disent certains
historiens...--Et puis, que pouvaient faire les évêques contre cette
invasion barbare? Ne devaient-ils pas tâcher de dominer les Franks par
l'ascendant de notre sainte religion, afin de leur reprendre, par la
persuasion, une partie des biens et des richesses qu'ils avaient conquis
à l'aide de la violence... Il fallait enfin civiliser ces barbares par
l'influence chrétienne.»
Or, l'histoire apprend quelle fut l'influence civilisatrice de la
religion sur ces _fils de l'Église_ et sur leur descendance, dont les
crimes surpassèrent encore ceux du fondateur de cette dynastie de
meurtriers, de fratricides et d'incestueux.
Les moeurs du temps! les moeurs du temps! répètent les historiens. Que
fait le temps à la morale des choses? Est-ce que le meurtre, l'inceste,
le fratricide, n'ont pas été réprouvés avec horreur, même par
l'antiquité païenne? Et vous, prêtres catholiques, cédant à votre
ambition et à votre cupidité traditionnelles, loin de tonner du haut de
votre chaire évangélique contre les crimes inouïs des conquérants de
votre pays, vous les sanctifiez, parce que ces féroces barbares
confessent votre Trinité, votre Dieu et surtout enrichissent vos églises
en se laissant subalterniser par votre habituelle astuce!
Je me trompe, les évêques qui enregistraient si benoîtement les crimes
des rois, dont ils étaient grassement payés, avaient parfois de
véhémentes paroles de blâme contre les puissants du monde. Grégoire de
Tours traite de _Néron_ Chilpéric, un des fils de Clovis. Ce pauvre
Chilpéric n'était pourtant ni plus ni moins _Néron_ que ceux de sa race.
«Mais,--dit l'évêque de Tours,--ce Chilpéric invectivait continuellement
contre les prêtres du Seigneur, ne trouvant pas de texte plus fécond
pour ses dérisions et ses persécutions que les évêques des églises:
l'un, selon lui, était léger; l'autre superbe; l'autre débauché; l'autre
trop riche; il ne haïssait rien tant que les églises. Il disait
ordinairement:--Voici que notre fisc est appauvri; nos richesses ont
passé aux églises.--Et en se plaignant ainsi, il annulait souvent des
donations faites au clergé.»
On le voit, la tradition ultramontaine n'a pas varié: ambition effrénée,
cupidité implacable...
Que pouvaient faire les évêques contre l'invasion des Franks,
dites-vous? Ils devaient imiter le patriotique héroïsme des Druides,
qu'ils ont fait périr jusqu'au dernier dans les supplices!... Oui, la
croix d'une main, l'étendard gaulois de l'autre, les évêques, au lieu de
prêcher une guerre de religion et de pillage contre les _ariens_,
devaient prêcher la guerre nationale contre les Franks, la guerre de
l'indépendance, cette guerre sainte, trois fois sainte, du Peuple qui
défend son foyer, sa famille, son pays et son Dieu!... Que pouvaient
faire les évêques?... Appeler aux armes la vieille Gaule au nom de la
Patrie et de la Foi chrétienne menacées par les barbares!...
Oh! alors, à cette voix véritablement divine, les Peuples se soulevaient
en masse, et comme au jour de la sublime influence druidique, les
_Vercingétorix_, les _Marik_, les _Civilis_, les _Sacrovir_, les
_Vindex_, héros patriotes, auraient surgi du flot populaire; vieillards,
femmes, enfants, comme aux jours de l'invasion romaine, auraient marché
à l'ennemi; lances, épées, fourches, faux, pierres, bâtons, tout eût
servi d'armes. Les Barbares étaient refoulés hors des frontières;
l'indépendance de la Gaule sauvée, la doctrine évangélique acclamée de
nouveau, dans l'enthousiasme du plus saint des triomphes; celui d'un
Peuple libre triomphant de l'oppression étrangère!... Alors des débris
du monde païen et barbare s'élevait pure, fière, radieuse, la société
nouvelle réalisant enfin ce voeu suprême de Jésus: Liberté! Égalité!
Fraternité!
Mais non, les évêques ne l'ont pas voulu! Leur alliance sacrilège avec
les Franks a coûté à nos pères esclaves, serfs ou vassaux, quatorze
siècles d'ignorance, de douleurs et de misères... Mais qu'importait aux
princes de l'Église catholique? Ils dominaient les Peuples par les rois,
savouraient l'orgueil de leur toute-puissance, riaient des sots qu'ils
épouvantaient, jouissaient des biens de la terre, en ne se plongeant que
trop souvent dans la débauche, la crapule et les plus sanglants
excès!...
Est-ce exagération que de parler ainsi? Empruntons à Grégoire de Tours,
évêque lui-même, quelques portraits d'évêques de son temps. «L'évêque
_Priscus_, qui avait succédé à Sacerdos (évêque de Lyon), d'accord avec
Suzanne, son épouse[2], se mit à persécuter et à faire périr plusieurs
de ceux qui avaient été dans la familiarité de son prédécesseur. Le tout
par malice et uniquement par jalousie de ce qu'ils lui avaient été
attachés; lui et sa femme se répandaient en blasphèmes contre le saint
nom de Dieu, et malgré la coutume observée depuis longtemps de ne
permettre l'entrée de la maison épiscopale à aucune femme, celle de
Priscus entrait dans sa chambre avec des jeunes filles.» (Grégoire de
Tours, l. IV, p. 105.)
[Footnote 2: Beaucoup de prêtres s'étaient mariés avant
d'être appelés à l'épiscopat. On appelait leurs femmes
_episcopa_ ÉVÊCHESSES.]
«Palladius, comte de la ville de Javols en Auvergne, disait à l'évêque
_Parthénius_, qu'il accusait de sodomie:--Où sont-ils tes maris, avec
lesquels tu vis dans le désordre et l'infamie?»
«_Félix_, évêque de Nantes, était d'une jactance et d'une avidité
extrêmes; mais je m'arrête pour ne pas lui ressembler.» (Liv. V, p.
183.)
«Les gens de Langres, après la mort de Sylvestre, demandèrent un autre
évêque; on leur donna _Pappol_, autrefois archidiacre d'Autun. Au
rapport de plusieurs, il commit beaucoup d'iniquités; mais nous n'en
dirons rien pour qu'on ne nous croie pas détracteurs de nos frères.»
(Liv. V, p. 189.)
«...Le mari accusa vivement l'évêque _Bertrand_.--Tu as enlevé, dit-il,
ma femme et ses esclaves, et ce qui ne convient point à un évêque, vous
vous livrez honteusement à l'adultère, toi avec mes servantes, elle avec
tes serviteurs.--Alors le roi, transporté de colère, exigea de l'évêque
la promesse de rendre la femme à son mari.» (Liv. IX, p. 319, v. 3.)
«La ville de Soissons avait pour évêque _Droctigisill_, qui, par excès
de boisson, avait perdu la raison depuis quatre ans.» (liv. IX, p. 359,
v. 3)
«_Sunigésill_, livré à la torture, avoua qu'_Égidius_, évêque de Reims,
avait été complice de Rauking, dans le projet de tuer le roi Childebert
(la complicité fut prouvée.) L'on trouva dans le trésor de cet évêque,
des masses considérables d'or et d'argent, fruit de son iniquité.» (P.
4, liv. X, p. 97.)
L'évêché de Paris fut donné à un marchand nommé _Eusèbe_, qui, pour
obtenir l'épiscopat, fit de nombreux présents. (T. IV, p. 113.)
«_Berthécram_, évêque de Bordeaux, et Pallado, évêque de Sens, avaient
souvent trompé le roi par leurs fourberies. Dans la suite, _Pallado_ et
_Berthécram_ s'emportèrent l'un contre l'autre et se reprochèrent
mutuellement un grand nombre d'adultères et de fornications. Ils se
traitèrent aussi de parjures. Cela donna à rire à plusieurs.» (Liv.
VIII, p. 139.)
«L'abbé _Dagulf_ commettait à chaque instant des vols et des meurtres,
et se livrait à l'adultère avec une extrême dissolution. Épris de
passion pour la femme de son voisin, il chercha tous les moyens
d'attirer cet homme dans son monastère pour le tuer.» (Liv. VIII, p.
179, t. 3.)
«_Badegesil_, évêque du Mans, était un homme très-dur au peuple; qui
enlevait de force on pillait le bien d'autrui; il avait une femme nommée
_Magnatrude_, encore plus méchante et plus cruelle que lui, et qui par
de détestables conseils, excitait sa cruauté naturelle, et le poussait à
commettre des crimes. Cette femme _coupa souvent à des hommes les
parties naturelles et la peau du ventre, et brûla à des femmes avec des
lames rougies au feu les parties les plus secrètes de leurs corps._»
(Liv. VIII, p. 231, tom. 3.)
«Le neveu de l'évêque, ayant fait mettre l'esclave à la torture, il
dévoila toute l'affaire:--J'ai reçu, dit-il, pour commettre le crime
cent sous d'or de la reine Frédégonde, cinquante de l'évêque
_Mélanthius_, et cinquante autres de l'archidiacre de la ville.» (T. 3,
liv. VIII, p. 235.)
«_Salone_ et _Sagittaire_ furent évêques, le premier d'Embrun, le second
de Gap; mais une fois en possession de l'épiscopat, ils commencèrent à
se signaler avec une fureur insensée, par des usurpations, des meurtres,
des adultères et d'autres excès; quittant la table au lever de l'aurore,
ils se couvraient de vêtements moelleux et dormaient ensevelis dans le
vin et le sommeil jusqu'à la troisième heure du jour. Ils ne se
faisaient pas faute de femmes pour se souiller avec elles.» (Liv. V, p.
263.)
«L'évêque _Oconius_ était adonné au vin outre mesure; il s'enivrait
souvent d'une manière si ignoble qu'il ne pouvait faire un pas.» (Liv.
V, 313.)
«Nous avons appris,--dit le concile de 589,--que les évêques traitent
leurs paroisses non épiscopalement, _mais cruellement_. Et tandis qu'il
a été écrit: Ne dominez pas sur l'héritage du Seigneur, mais rendez-vous
les modèles du troupeau, _ils accablent_ leurs diocèses de _pertes_ et
d'_exactions_.»
Un autre concile, tenu en 675, dit:
«Il ne convient pas que ceux qui ont déjà obtenu les degrés
ecclésiastiques, c'est-à-dire les prêtres, soient sujets _à recevoir des
coups_, si ce n'est pour des choses graves; il ne convient pas que
chaque évêque, à son gré et selon qu'il lui plaît, _frappe de coups et
fasse souffrir ceux qui lui sont soumis_.»
Un autre concile de 527:--«Il nous est parvenu que certains évêques
_s'emparent des choses données par les fidèles aux paroisses_; de sorte
qu'il ne reste rien ou presque rien aux églises.»
Le concile de 633 est non moins formel: «Ces évêques, ainsi que l'a
prouvé une enquête, _accablent d'exactions leurs églises paroissiales,
et pendant qu'ils vivent eux-mêmes avec un riche superflu_, il est
prouvé qu'ils ont réduit presque à la ruine certaines basiliques.
Lorsque l'évêque visite son diocèse, qu'il ne soit à charge à personne
par la multitude de ses serviteurs, et que le nombre de ses voitures ne
soit pas plus de cinq.»
M. Guizot, dans son admirable ouvrage: _Histoire de la civilisation en
France_, après avoir cité des preuves nombreuses, irréfragables de la
hideuse cupidité de l'épiscopat et de son implacable ambition, ajoute:
«En voilà plus qu'il n'en faut sans doute pour prouver l'oppression et
la résistance, le mal et la tentation d'y porter remède; la résistance
échoua, le remède fut inefficace; _le despotisme épiscopal continua de
se déployer_; aussi au commencement du septième siècle, l'Église était
tombée dans un _état de désordre presque égal à celui de la société
civile_... Une foule d'évêques _se livraient aux plus scandaleux excès_;
maîtres des _richesses toujours croissantes_ de l'Église, rangés au
nombre des grands propriétaires, ils en adoptaient les intérêts et les
moeurs; _ils faisaient contre leurs voisins des expéditions de violence
et de brigandage_, etc., etc.» (P. 396, v. 1.)
«_Cautin_, devenu évêque, se conduisit de manière à exciter l'exécration
générale; il s'adonnait au vin outre mesure, et souvent il se plongeait
tellement dans l'ivresse, que quatre hommes avaient peine à l'emporter
de table. Il en devint épileptique; il était en outre excessivement
livré à l'avarice, et quelle que fût la terre dont les limites
touchaient à la sienne, il se croyait mort s'il ne s'appropriait pas
quelque partie des biens de ses voisins, l'enlevant aux plus forts par
des procès et des querelles, l'arrachant aux plus faibles par la
violence.» (L. IV, p. 29, v. 2.)
Dans son amour pour le bien d'autrui, l'évêque _Cautin_ fit un autre
tour fort longuement raconté par saint Grégoire. Il s'agissait d'un
prêtre nommé _Anastase_, qui, par une charte de la reine Clotilde,
possédait une propriété; ce bien, l'évêque Cautin le convoita; il le
demanda à Anastase; celui-ci refusa de se déposséder; l'évêque l'attire
alors chez lui sous un prétexte, le renferme et lui signifie qu'il le
laissera mourir de faim s'il ne lui abandonne ses titres de propriété;
Anastase persiste dans ses refus; alors, dit Grégoire de Tours:
«Anastase est remis à des gardiens et condamné par Cautin, s'il ne remet
les chartes, à mourir de faim; dans la basilique de saint Cassius,
martyr, était une crypte antique et profonde; là se trouvait un vaste
tombeau de marbre de Paros, où avait été déposé le corps d'un grand
personnage dans le sépulcre. Anastase (par l'ordre de Cautin) est
enseveli avec le mort; on met sur lui une pierre qui servait de
couvercle au sarcophage, et on place des gardes à l'entrée du
souterrain.»
Entre autres détails que donne Grégoire de Tours sur cette torture
atroce, il cite celui-ci:
«... Des os du mort,--c'est Anastase qui le racontait
ensuite,--s'exhalait une odeur pestilentielle, et il aspirait,
non-seulement par la bouche et par les narines, mais, si j'ose le dire,
par les oreilles même cette atmosphère cadavéreuse.» (L. IV, p. 31.)
Au bout de quelques heures, Anastase put soulever la pierre du sépulcre,
appela à son aide, et fut délivré. Quant à l'évêque Cautin, il songea à
d'autres tours, et conserva bel et bien son évêché.
Certes, il y eut des évêques purs de ces crimes abominables; mais les
plus purs de ces prêtres achetaient, vendaient, exploitaient des
esclaves, crime inexpiable pour un prêtre du Christ; aucune puissance
humaine, morale ou physique, ne pouvait les forcer à conserver leur
prochain en esclavage; mais les plus purs de ces prêtres étaient
enrichis des dépouilles ensanglantées de leurs concitoyens; mais les
plus purs de ces prêtres se rendaient complices des conquérants pour
asservir la Gaule, leur patrie; mais le nombre de ces évêques, moins
coupables que l'universalité de leurs confrères, était bien minime.
Citons encore l'histoire:
«La religion,--écrivait saint Boniface au pape Zacharie,--est partout
foulée aux pieds; les évêchés sont _presque toujours donnés_ à des
laïques avides de richesses, ou à _des prêtres débauchés et
prévaricateurs_ qui en jouissent selon le monde. J'ai trouvé, parmi les
diacres, des hommes habitués dès l'enfance _à la débauche, à l'adultère,
aux vices les plus infâmes; ils ont dans leur lit, pendant la nuit,
quatre ou cinq concubines et même davantage_; tout récemment on a vu des
gens de cette espèce monter ainsi de grade en grade jusqu'à
l'_épiscopat_... etc., etc.
Vous avez eu et vous aurez connaissance, chers lecteurs, des crimes et
des moeurs de ces rois franks, nos _premiers rois de droit divin_, ainsi
que disent les royalistes et les ultramontains: quant aux moeurs des
seigneurs ducs et des seigneurs comtes franks, leurs compagnons de
pillage, de viol et de massacre, nous emprunterons au hasard à Grégoire
de Tours quelques traits caractéristiques des habitudes de nos doux
conquérants:
«Le comte _Amal_ s'éprit d'amour pour une jeune fille de condition
libre; quand vint la nuit, pris de vin, il envoya des serviteurs chargés
d'enlever la jeune fille et de l'amener dans son lit. Comme elle
résistait, on la conduisit de force dans la demeure du comte, et comme
on lui donnait des soufflets, le sang coulait à flots de ses narines, et
le lit du comte en fut tout rempli; lui-même la donna des coups de
poing, des soufflets et autres coups; puis il la prit dans ses bras et
s'endormit accablé par le sommeil.» (L. IX, p. 331.)
Un autre de ces seigneurs franks, amis et complices des évêques, le duc
_Runking_, était plus inventif et plus recherché dans ses cruautés:
«Si un esclave tenait devant lui un cierge allumé, comme c'est l'usage
pendant son repas, il lui faisait mettre les jambes à nu et le forçait
d'y serrer avec force le flambeau jusqu'à ce qu'il fût éteint; quand on
l'avait rallumé, il faisait recommencer jusqu'à ce que les jambes de
l'esclave fussent toutes brûlées.» (L. V. p. 175.)
Une autre fois on lui demande de ne pas séparer deux de ses esclaves, un
jeune homme et une jeune fille qui s'aimaient:--«Il le promet et les
fait enterrer tous deux vivants, disant: _Je ne manque pas au serment
que j'ai fait de ne pas les séparer_.» (Id. l. V, p. 177.)
Je vais donc tâcher, chers lecteurs, dans le récit suivant, de retracer
à vos yeux cette funeste période de notre histoire: _la conquête de la
Gaule par l'invasion franque, appelée, soutenue par les évêques_. Ce
récit nous le ferons moins encore au point de vue de la fondation de la
royauté _de droit divin_ et de l'énorme puissance de l'Église, qu'au
point de vue de l'asservissement, des douleurs, des misères du peuple.
Hélas! ce peuple gaulois que nous avons vu jadis sous l'influence
druidique, si fier, si vaillant, si intelligent, si patriote, si
impatient du joug de l'étranger, nous allons le retrouver déchu de ses
mâles et patriotiques vertus des temps passés, hébêté, craintif, soumis
devant les Franks et les évêques; il n'a plus de Gaulois que le nom, et
ce nom, il ne le conservera pas longtemps. Aux lueurs divines de
l'Évangile émancipateur, vers lesquelles ce peuple a d'abord couru
confiant et crédule à la voix des premiers apôtres prêchant l'égalité,
la fraternité, la communauté, ont succédé pour lui les menaçantes
ténèbres de l'obscurantisme, mettant le salut au prix de l'ignorance, de
l'asservissement et de la douleur. Le souffle mortel, cadavéreux de
l'Église romaine, a glacé ce noble peuple jusque dans la moelle des os,
refroidi son sang, arrêté les battements de son coeur, autrefois
palpitant d'héroïsme et d'enthousiasme, à ces mots sacrés: patrie et
liberté. Cependant, pour quelque temps encore, l'antique patriotisme de
la vieille Gaule s'est réfugié dans un coin de ce vaste pays,
l'indomptable Bretagne, encore toute imbue de la foi druidique, si
étroitement liée au sentiment d'indépendance et de nationalité, mais
rajeunie, vivifiée par l'idée purement chrétienne et libératrice,
l'indomptable Bretagne avec _ses dolmens surmontés de la croix_, avec
ses vieux chênes _druidiques greffés de christianisme_, ainsi que l'ont
dit les historiens, résiste seule, résistera seule jusqu'au huitième
siècle, luttant contre la _Gaule_..... Que disons-nous! les conquérants
lui ont, hélas! volé jusqu'à son nom! résistera seule, luttant contre la
FRANCE _royale et catholique_. Ceci, comme toutes les leçons de
l'histoire, porte en soi, un grave enseignement. L'Église de Rome a de
tout temps été fatale, mortelle à la liberté des peuples; voyez même à
cette heure, les états purement catholiques ne sont-ils pas encore plus
ou moins asservis, la Pologne, la Hongrie, l'Irlande, l'Espagne? dites
quel est leur sort? Et cet abominable système d'abrutissement
superstitieux et d'esclavage, le parti absolutiste et ultramontain rêve
encore de nous l'imposer. N'avez-vous pas entendu à la tribune un
représentant de ce parti demander _une expédition de Rome à l'intérieur
de la France_? N'entendez-vous pas chaque jour les nombreux journaux de
ce parti répéter, selon le mot d'ordre des ennemis de la révolution et
de la république, «_la société menacée_ n'a plus de salut que dans
l'antique monarchie de droit divin, soutenue par une religion d'État
puissamment organisée, et au besoin défendue par une formidable armée
étrangère. Écoutez les absolutistes ultramontains, que disent-ils tous
les jours? _Nous aimons mieux les Cosaques que la République._»
Oui, le jésuite pour anéantir l'âme, le Cosaque pour garrotter le corps,
l'inquisiteur pour appliquer la torture ou la mort aux mécréants
rebelles, voilà l'idéal de ce parti qui n'a pas changé depuis quatorze
siècles, tel est son désir, tel est son espoir dans sa réalité brutale.
Un de nos amis, causant un jour avec un des plus fougueux champions du
parti clérical, lui disait:
«--Je vous crois fort peu patriote: cependant, avouez que vous ne
verriez pas sans honte une nouvelle invasion étrangère occuper la
France... votre pays, puisque, après tout, vous êtes Français?...
«--Je ne suis pas plus Français qu'Anglais ou Allemand,--répondit
l'ultramontain avec un éclat de rire sardonique,--je suis citoyen des
États de l'Église; mon souverain est à Rome, seule capitale du monde
catholique; quant à _votre_ France, je verrais sans déplaisir les
Cosaques chargés de la police en ce pays, ils n'entendent point le
français, l'on ne pourrait les pervertir, comme l'on a malheureusement
perverti notre armée.»
Voilà donc le dernier mot du parti clérical et absolutiste: appeler de
tous ses voeux l'invasion des Cosaques, de même qu'il y a quatorze
siècles, il appelait, par la voix des évêques, l'invasion des Franks...
Qui sait? quelque nouveau _saint Remi_ rêve peut-être à cette heure,
sous sa cagoule, le baptême de l'hérétique Nicolas de Russie dans la
basilique de Notre-Dame de Paris, espérant dire à son tour à l'autocrate
du Nord: _Courbe la tête, fier Sicambre_... te voici catholique,
partageons-nous la France...»
Nous allons donc tâcher, chers lecteurs, de vous montrer _au vrai_ quel
a été le berceau de la monarchie de droit divin et de la terrible
puissance de l'Église catholique, apostolique et romaine.
EUGÈNE SUE,
Représentant du Peuple.
18 septembre 1850.
LA GARDE DU POIGNARD.
KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.
(DE 529 A 615.)
«_... Je ne sais par quels prestiges diaboliques il faisait tout cela,
mais il séduisit ainsi une immense multitude de peuple, et il se mit à
piller et à dépouiller ceux qu'il trouvait sur son chemin, et à
distribuer leurs dépouilles à ceux qui n'avaient rien._»
(Grégoire de Tours, _Histoire des Franks,_ v. IV, l. X, p. 111.)
CHAPITRE PREMIER.
Le chant des _Vagres_ et des _Bagaudes_.--Ronan et sa troupe.--La villa
épiscopale.--L'évêque Cautin.--Le comte Neroweg et l'ermite
laboureur.--Prix d'un fratricide.--La belle évêchesse.--Le souterrain
des Thermes.--Les flammes de l'enfer.--L'attaque.--Odille, la petite
esclave.--Ronan le Vagre.--Le jugement.--Prenons aux seigneurs, donnons
au pauvre monde.--Départ de la villa épiscopale.
«Au diable les Franks! vive la _Vagrerie_ et la vieille Gaule! c'est le
cri de tout bon _Vagre_[A]... Les Franks nous appellent _Hommes
errants, Loups, Têtes de loups_!... Soyons loups...
»Mon père courait la Bagaudie, moi je cours la Vagrerie; mais tous deux
à ce cri:--Au diable les Franks! et vive la vieille Gaule!...
»AËLIAN et AMAN, Bagaudes[B] en leur temps, comme nous Vagres en le
nôtre, révoltés contre les Romains, comme nous contre les Franks...
Aëlian et Aman, suppliciés il y a deux siècles et plus dans leur vieux
château, près Paris, sont nos prophètes. Nous communions avec le vin,
les trésors et les femmes des seigneurs, évêques ou riches Gaulois,
ralliés à ces comtes, à ces ducs franks, entre qui leur roi Clovis, mort
il y a quarante ans, chef de larrons couronné, a partagé notre vieille
Gaule, sa conquête. Les Franks nous ont pillés, pillons!! incendiés,
incendions!! ravagés, ravageons!! massacrés, massacrons!... et vivons en
joie... _Loups! Têtes de loups! Hommes errants!_ VAGRES, que nous
sommes! Oui, vivons en loups, vivons en joie: l'été, sous laverie
feuillée; l'hiver, dans les chaudes cavernes!
»Mort aux oppresseurs! liberté aux esclaves! Prenons aux seigneurs!
donnons au pauvre monde!...
»Quoi! cent tonneaux de vin dans le cellier du maître? et l'eau du
ruisseau pour l'esclave épuisé?
»Quoi! cent manteaux dans le vestiaire? et des haillons pour l'esclave
grelottant?
»Qui donc a planté la vigne? récolté, foulé le vin? l'esclave... Qui
donc doit boire le vin? l'esclave...
»Qui donc a tondu les brebis? tissé la laine? ouvragé les manteaux?
l'esclave...
»Qui donc doit porter le manteau? l'esclave...
»Debout, pauvres opprimés! debout! révoltez-vous! voici venir vos bons
amis les Vagres!...
»Six hommes unis sont plus forts que cent hommes divisés...
Unissons-nous: chacun pour tous, tous pour chacun!! Au diable les
Franks! Vive la Vagrerie et la vieille Gaule! c'est le cri de tout bon
Vagre...»
Qui chantait ainsi? Ronan le Vagre... où chantait-il ainsi? sur une
route montueuse qui conduisait à la ville de Clermont, en Auvergne,
cette mâle et belle Auvergne, terre des grands souvenirs: _Bituit_, qui
donnait pour repas du matin à sa meute de chiens de guerre, les légions
romaines; le _chef des cent vallées! Vindex!_ et tant d'autres héros de
la Gaule n'étaient-ils pas enfants de l'Auvergne? de la mâle et belle
Auvergne, aujourd'hui la proie de Clotaire, le plus féroce des quatre
fils du féroce Clovis, ce meurtrier chéri des évêques et de la sainte
église de Rome?
Au chant de Ronan le Vagre, d'autres voix répondaient en choeur. Ils
étaient là par une douce nuit d'été; ils étaient là une trentaine de
Vagres, gais compères, rudes compagnons, vêtus de toutes sortes de
façons, au gré des vestiaires des seigneurs franks et des évêques; mais
armés jusqu'aux dents, et portant à leur bonnet, en signe de ralliement,
une branchette de chêne vert.
Ils arrivent à un carrefour: une route à droite, une route à gauche...
Ronan fait halte; une voix s'élève, la voix de _Dent-de-Loup_... Quel
Titan! il a six pieds: le cercle d'une tonne ne lui servirait pas de
ceinture.
--Ronan, tu nous as dit: Frères, armez-vous, nous sommes armés... Prenez
quelques torches de paille, voici nos torches... Suivez-moi, nous te
suivons... Tu t'arrêtes, nous nous arrêtons...
--Dent-de-Loup, je réfléchis... Donc, frères, répondez: Quoi vaut mieux,
la femme d'un comte frank ou une évêchesse?
--Une évêchesse sent l'eau bénite, l'évêque bénit... La femme d'un comte
sent le vin, son mari s'enivre...
--Dent-de-Loup, c'est le contraire: le prélat rusé boit le vin et laisse
l'eau bénite au Frank stupide.
--Ronan a raison.
--Au diable l'eau bénite, et vive le vin!
--Oui, vive le vin de Clermont! dont _Luern_, le grand chef d'Auvergne
au temps jadis[C], faisait remplir des fossés, grands comme des étangs,
pour désaltérer les guerriers de sa tribu.
--C'était une coupe digne de toi, Dent-de-Loup... Mais, frères, répondez
donc... Quoi vaut mieux? une évêchesse ou la femme d'un comte?
--L'évêchesse! l'évêchesse!
--Non, la femme d'un comte!
--Frères, pour vous accorder, nous les prendrons toutes deux...
--Bien dit, Ronan...
--L'un de ces chemins conduit au BURG (château) du comte NEROWEG...
l'autre, à la villa épiscopale de l'évêque Cautin.
--Il faut enlever l'évêchesse et la comtesse... il faut piller le burg
et la villa!
--Par où commencer? Allons-nous chez le prélat? allons-nous chez le
seigneur?... L'évêque boit plus longtemps, il savoure en gourmet; le
comte boit davantage, il avale en ivrogne...
--Bien dit, Ronan...
--Donc, à cette heure de minuit, l'heure des Vagres, le comte Neroweg,
gonflé comme une outre, doit ronfler dans son lit; à ses côtés, sa femme
ou sa concubine rêve les yeux grands ouverts. L'évêque Cautin, les
coudes sur la table, tête à tête avec une vieille cruche et l'un de ses
chambriers favoris, doit causer de gaudrioles...
--Allons d'abord chez le comte; il sera couché.
--Frères, allons d'abord chez l'évêque, il sera levé... C'est plus gai
de surprendre un prélat qui boit qu'un seigneur qui ronfle.
--Bien dit, Ronan... Allons d'abord chez l'évêque.
--Marchons... Moi, je connais la maison...
Qui parlait ainsi?... Un jeune et beau Vagre de vingt-cinq ans; on
l'appelait le _Veneur_... Il n'était pas de plus fin archer, sa flèche
allait où il voulait... Esclave forestier d'un duc frank, et surpris
avec une des femmes de son seigneur, il avait échappé à la mort par la
fuite, et depuis il courait la Vagrerie.
--Oui, moi je connais la maison épiscopale,--reprit ce hardi garçon.--Me
doutant qu'un jour ou l'autre nous irions communier avec les trésors de
l'évêque, je suis allé, en bon veneur, observer son repaire... et là,
j'ai vu la biche du saint homme... Quel corsage elle a!! Jamais
chevrette n'eut l'oeil plus noir et plus doux!
--Et la maison, Veneur, la maison, quelle figure a-t-elle?
--Mauvaise! Fenêtres élevées, portes épaisses, fortes murailles.
--Veneur,--reprit le joyeux Ronan,--nous arriverons au coeur de la
maison de l'évêque sans passer ni par la porte, ni par la fenêtre, ni
par la muraille... de même que tu arrives au coeur de ta maîtresse sans
passer par ses yeux... Allons, mes Vagres, la nuit sera bonne.
--Frères, à vous les trésors... à moi la belle évêchesse! Le saint homme
l'appelle sa soeur[D]... le diable sait ce qui en est...
--À toi, Veneur, l'évêchesse; à nous le pillage de la villa
épiscopale... et vive la Vagrerie!
L'évêque Cautin habitait, pendant l'été, sa villa située non loin de la
ville de Clermont, siége de son épiscopat... Jardins magnifiques, eaux
cristallines, épais ombrages, frais gazons, gras pâturages, moissons
dorées, vignes empourprées, forêt giboyeuse, étangs empoissonnés,
étables bien garnies, entouraient le palais du saint homme; deux cents
_esclaves ecclésiastiques_, mâles et femelles, cultivaient les biens de
l'Église, sans compter l'échanson, le cuisinier, le rôtisseur, le
boucher, le boulanger, le baigneur, le raccommodeur de filets, le
cordonnier, le tailleur, le tourneur, le charpentier, le maçon, le
veneur et les fileuses et lavandières[E], esclaves aussi, presque
toujours jeunes, souvent jolies. Chaque soir, l'une d'elles apportait à
l'évêque Cautin, couché douillettement sur la plume, une coupe de vin
chaud très-épicé... Le matin, une autre jolie fille apportait, au réveil
du pieux homme, une coupe de lait crémeux... Voyez un peu ce bon apôtre
d'humilité, de chasteté, de pauvreté!...
Quelle est donc cette belle grande femme, jeune encore, et faite comme
Diane chasseresse? Le cou et les bras nus, vêtue d'une simple tunique de
lin, ses noirs cheveux à demi dénoués, elle est accoudée au balcon de
la terrasse de cette villa. Brûlants et languissants à la fois, les yeux
de cette jeune femme tantôt s'élèvent vers le ciel étoilé, tantôt
semblent sonder la profondeur de cette douce nuit d'été, douce nuit qui
protége de son ombre l'approche des Vagres, se dirigeant, à pas de
loups, vers la demeure de l'évêque. Cette femme, c'est _Fulvie_,
l'évêchesse[F] de Cautin, mariée à lui, alors que, simple tonsuré, il
ne briguait pas encore l'épiscopat... Depuis qu'il est prélat, il
l'appelle benoîtement _ma soeur_, selon les canons des conciles... et
l'évêchesse reste en effet sa soeur; le saint homme, depuis son
épiscopat, trouvant qu'une femme c'est trop... ou trop peu.
--Oh! malheur!--disait la belle évêchesse,--malheur à ces nuits d'été où
l'on est seule à respirer le parfum des fleurs, à écouter dans la
feuillée le murmure des brises nocturnes, pareilles au frissonnement des
baisers amoureux!... Oh! dans ma solitude, je la redoute cette énervante
chaleur des nuits d'été; elle me pénètre; elle circule en vain dans mes
veines!... J'ai vingt-huit ans... Voilà douze ans que je suis mariée...
et ces années conjugales, je les ai comptées par mes larmes! Recluse à
la ville, recluse à la campagne par l'ordre de mon seigneur et mari,
l'évêque Cautin... vivant dans mon gynécée[G], au milieu de mes femmes
esclaves, dont ce luxurieux fait ses maîtresses, les conciles
l'obligeant, dit-il, à vivre chastement avec sa femme... telle est ma
vie... ma triste vie!... L'âge approche, et jamais, jamais, je n'ai
connu un seul jour d'amour et de liberté... Amour! liberté!
vieillirai-je donc sans vous connaître?
Et la belle évêchesse se redressa, secoua sa noire chevelure au vent de
la nuit, fronça ses noirs sourcils, et, d'un air de défi, s'écria:
--Malheur aux maris violents et débauchés... ils font les femmes
perdues!... Aimée, respectée, traitée, sinon en femme, du moins en soeur
par l'évêque, j'aurais été chaste et douce... Dédaignée, humiliée devant
les dernières esclaves de ma maison, je suis devenue emportée,
vindicative, et du haut de ma terrasse... souvent, le front rouge, je
suis d'un regard troublé les jeunes esclaves laboureurs allant aux
champs... J'ai battu de mes mains les concubines de mon mari... et
pourtant, pauvres malheureuses, elles ne cèdent pas à l'amant qui prie,
mais au maître qui ordonne... Je les ai battues par colère, non par
jalousie; cet homme, avant de m'être odieux, m'était indifférent... Je
l'aurais aimé, cependant, s'il avait voulu... et comme il aurait voulu.
_Femme-soeur_ d'un évêque... c'était beau!... Que de bien à faire!...
que de larmes à sécher!... Mais je n'ai séché que les miennes, puisque
bientôt avilie... méprisée... Non, non, assez pleuré... assez gémi...
assez souffert! Assez résisté à ces tentations qui me dévorent... Je
fuirai cette maison, ne suis-je pas libre de moi-même? Cet homme, qui
fut mon époux, ne m'a-t-il pas dit que nos liens charnels étaient
brisés? S'il me force à rester près de lui, c'est pour jouir de mes
biens! Oui, je fuirai cette maison, dussé-je être prise et vendue comme
esclave!... Maître pour maître, que perdrai-je? Oh! du matin au soir
filer sa quenouille, ou aller à la chapelle, prier du coeur, non des
lèvres, puisque les excès de ce prêtre cruel et débauché, parlant et
priant au nom du Seigneur, sans être foudroyé, ont tué en moi la foi!...
Vivre ainsi! est-ce vivre? Traîner mes jours dans cette opulente villa,
tombeau doré, entouré de verdure et de fleurs! est-ce vivre?... Non,
non; et, par les flancs de ma mère! je veux vivre, moi! Je veux sortir
de ce sépulcre glacé! Je veux le grand air, le grand soleil, l'espace!
Je veux mon jour d'amour et de liberté... Oh! si je revoyais ce jeune
garçon, qui, plusieurs fois déjà, est passé de si grand matin au pied de
cette terrasse, où dès l'aube, après mes nuits de brûlante insomnie, je
viens respirer la fraîcheur matinale!... Comme il me regardait d'un oeil
fier et amoureux! Quelle avenante et hardie figure sous son chaperon
rouge couvrant à demi ses noirs cheveux bouclés! Quelle taille svelte et
robuste sous sa saie gauloise, serrée à ses reins agiles par le
ceinturon de son couteau de chasse! Ce doit être quelque esclave
forestier des environs... Esclave, esclave! Eh! qu'importe! Il est
jeune, beau, leste, amoureux! Les maîtresses de mon saint mari sont
esclaves aussi... Oh! n'aurai-je donc jamais aussi mon jour d'amour et
de liberté!
Que fait l'évêque pendant que son évêchesse, rêveuse, au balcon de sa
terrasse, regarde les étoiles et jette ainsi au vent des nuits ses
regrets, ses soupirs et ses espérances endiablées?... Le saint homme
boit et devise avec le comte Neroweg, cette nuit son hôte; la salle du
festin, bâtie à la mode romaine (cette demeure avait appartenu l'autre
siècle à un préfet romain), est vaste, ornée de colonnes de marbre,
enrichie de dorures et de peintures à fresque quelque peu endommagées
par les coups de dents et les ruades des chevaux des Franks, ces
Barbares, lors de leur conquête de l'Auvergne, ayant fait une écurie de
cette salle de festin; les vases d'or et d'argent sont étalés sur des
buffets d'ivoire; le plancher est dallé de riches mosaïques agréables à
l'oeil; plus agréable encore est la large table chargée de coupes et
d'amphores à demi pleines; les _leudes_, compagnons de guerre de
Neroweg, et ses égaux durant la paix[H], après avoir, selon l'usage,
soupé à la même table que le comte, sont allés jouer aux dés sous le
vestibule avec les clercs et les chambriers de l'évêque. Çà et là sont
déposées, le long des murs, les armes grossières des leudes: boucliers
de bois, bâtons ferrés, _francisques_, ou haches à deux tranchants,
_haugons_, ou demi-piques garnies de crampons de fer. Sur le bouclier du
comte sont peintes en manière d'ornement trois _serres d'aigle_. Le
prélat, resté attablé avec son hôte, le pousse à vider coupes sur
coupes; au bas bout de la table un ermite laboureur ne boit pas, ne
parle pas; parfois, il semble écouter les deux buveurs; mais le plus
souvent il rêve.
Et ce Frank? ce comte Neroweg? Quelle figure a-t-il? Il a l'encolure et
le fumet d'un sanglier en son printemps, et la figure d'un oiseau de
proie, avec son nez crochu et ses petits yeux renfoncés, tantôt hébêtés,
tantôt féroces, ses cheveux rudes et fauves, rattachés au sommet de sa
tête par une courroie, retombant derrière son dos comme une crinière,
car depuis deux cents ans et plus, la coiffure de ces barbares n'a pas
changé[I]; son menton et ses joues sont rasés, mais ses longues
moustaches rousses descendent jusque sur sa poitrine, couverte d'une
casaque de peau de daim, luisante de graisse, marbrée de taches de vin;
sur ses chausses de grosse toile crasseuse se croisent de longues
bandelettes de cuir montant depuis ses gros souliers ferrés jusqu'à ses
genoux; de son baudrier flottant il a retiré sa lourde épée, placée près
de lui sur un siége à côté d'un gros bâton de houx; tel est le convive
du prélat, tel est le comte Neroweg; l'un de ces nouveaux possesseurs de
la vieille terre des Gaules, de par le droit de pillage et de
massacre...
Et l'évêque Cautin?... Oh! celui-ci ressemble à un gros et gras renard
en rut... Oeil lascif et matois, oreille rouge, nez mobile et pointu,
mains pelues... Vous le voyez d'ici, chafriolant sous sa fine robe de
soie violette... Et quel ventre! On dirait une outre sous l'étoffe!
Et l'ermite laboureur? Oh! l'ermite laboureur? Respect à ce prêtre,
selon le _jeune homme de Nazareth!_... Trente ans au plus... figure
pâle, à la fois douce et ferme, barbe blonde, front déjà chauve, longue
robe brune, d'étoffe grossière, çà et là éraillée par les ronces des
terres qu'il a défrichées; carrure rustique; mains robustes, le manche
de la houe et de la charrue les a rendues calleuses. Voilà l'ermite!
L'évêque verse encore un grand coup à boire au Frank, lui disant:
--Comte... je te le répète... les vingt sous d'or, la prairie et la
petite esclave blonde, sinon, pas d'absolution!
--Absous-moi d'abord! patron?
--Tu rirais...
--Évêque, je reviendrai avec tous mes leudes mettre ta maison à sac; je
te ferai étendre sur un brasier ardent, et tu m'absoudras...
--Impie! scélérat blasphémateur! Pharaon! pourceau de luxure! réservoir
à vin! oses-tu parler ainsi, toi! fils de l'Église catholique et
apostolique?... Menacer ton évêque!
--De gré ou de force, tu m'absoudras!
--Ah! le bestial! Tu veux donc aller au fin fond des enfers! bouillir
durant des siècles dans des cuves de poix ardente! être lardé à coups de
fourche par les démons! Et quels démons! Têtes de crapaud, corps de
bouc, avec des serpents pour queue, des trompes d'éléphant pour bras...
et les pieds fourchus! archifourchus!
--Tu les as vus?--dit le comte Frank d'un air farouche et
craintif,--patron? tu les as vus, ces démons?
--Si je les ai vus!!! Ils ont emporté devant moi, dans une nuée de
bitume et de soufre, le duc Rauking, qui avait, le sacrilége! donné un
coup de bâton à l'évêque Basile!
--Et ces diables l'ont emporté, le duc Rauking?
--Au plus profond des entrailles de la terre, te dis-je!... Je les ai
comptés; ils étaient treize! Un grand démon rouge les commandait en
personne, et voilà ce qui t'attend... si je ne te donne pas
l'absolution.
--Évêque, tu dis peut-être cela pour me faire peur et avoir mes vingt
sous d'or, mes belles prairies et ma petite esclave blonde?
Le prélat frappa sur un timbre, un de ses chambriers entra; le saint
homme lui dit quelques mots en latin en lui montrant de l'oeil le sol
dallé de compartiments de mosaïque. Le chambrier sortit; alors l'ermite
laboureur dit à l'évêque aussi en latin:
--Ce que tu veux faire est une dérision sacrilége!
--Ermite, tout n'est-il point permis à l'Église envers ces brutes
franques?
--La fourberie n'est jamais permise...
Cautin haussa les épaules, et s'adressant au comte en langue germanique,
car le prélat parlait l'idiôme frank comme un Barbare:
--Es-tu chrétien et catholique? As-tu reçu le baptême?
--L'évêque Macaire, il y a vingt ans, m'a dit de me mettre tout nu dans
la grande auge de pierre de sa basilique, et puis il m'a jeté de l'eau
sur la tête en marmottant des mots latins.
--Enfin, tu es catholique, puisque tu as communié au nom du Père, du
Fils et du Saint-Esprit, trois personnes en une seule, qui est Dieu,
puisqu'il est seul, et que pourtant il est trois. En raison de quoi tu
dois me respecter et m'obéir comme à ton père en Christ!
--Patron, tu veux m'embrouiller par tes paroles. Écoute à ton tour:
notre grand roi Clovis, à la tête de ses braves leudes, a conquis et
asservi la Gaule. Mon père, Gonthram Neroweg, était l'un de ces
guerriers, et...
--Ton grand roi?... S'il a conquis la Gaule, n'est-ce pas aux évêques
qu'il la doit, cette conquête? N'ont-ils pas facilité sa victoire en
ordonnant aux peuples de se soumettre? Ton grand roi Clovis! il n'eût
jamais été qu'un chef de brigands, s'il n'eût embrassé la foi
catholique! Qu'est-ce qu'a fait saint Rémi lorsqu'il l'a oint du saint
chrême dans la basilique de Reims et l'a baptisé fils _soumis_ de la
sainte Église? Il l'a fait agenouiller, ton grand roi Clovis, lui
disant: _Courbe la tête, fier Sicambre_! _Brûle ce que tu as adoré_...
_Adore ce que tu as brûlé!_... Ce qui signifiait: tu as pillé... tu as
violé... tu as saccagé... tu as massacré... mais surtout, là est le
péché, tu as pillé les saints lieux; donc, à cette heure, humilie-toi!
courbe la tête devant le clergé... obéis-lui, enrichis l'Église, et les
évêques te feront reconnaître souverain de la Gaule; Clovis a suivi ce
conseil; il a donné d'immenses richesses à l'Église; aussi est-il allé
tout droit jouir des délices et des parfums du paradis.
--Patron, tu ne me laisses jamais parler...
--Va, je t'écoute.
--Le grand roi Clovis a conquis la Gaule...
--Voilà qui est nouveau. Ensuite?
--Quand vivait Théodorik, celui des fils du grand roi Clovis qui a eu
l'Auvergne parmi ses royaumes, il m'a donné ici de grands domaines,
terres, gens, bétail et maisons, et m'a envoyé pour le représenter dans
cette contrée.
--Oui, il t'a fait en ce pays ce que vous appelez graff, et nous autres
_comte_. Tu présides avec moi, chef évêque de la cité, les curiales de
la ville de Clermont[J], beau président, sur ma parole! tu arrives à
demi ivre les jours de tribunal, et tu ronfles comme un sourd lorsque
nous avons à juger des causes...
--Que veux-tu que je fasse, moi! je n'entends pas un mot de votre langue
latine; je m'endors, et, quand je m'éveille, je juge comme tu me dis...
--C'est ce que tu peux faire de mieux; mais, encore une fois, où veux-tu
en venir avec tes divagations? Tu as eu la sacrilége audace de me
menacer de violences, moi, ton évêque, ton père en Christ! si je ne
t'absolvais de tes crimes. Je t'ai à mon tour menacé d'un châtiment
céleste... à quoi tu me réponds en me parlant de Clovis et de ta charge
de comte. Qu'a de commun ceci avec la menace que je t'ai faite au nom du
Seigneur et qui s'accomplira peut-être plus tôt que tu ne le crois;
entends-tu, comte Neroweg?
--Je veux dire d'abord que le grand roi Clovis a commis un bien plus
grand nombre de crimes que moi, et qu'il jouit du paradis.
--Il en jouit, certes; mais à quel prix? Ignores-tu que saint Rémi qui
l'a baptisé a été si richement doué par ce pieux roi, qu'il a pu acheter
un domaine en Champagne au prix de cinq mille livres pesant d'argent? Si
tu ignores ceci, moi je te l'apprends.
--Je voulais dire ensuite que si tu es évêque, moi je suis comte ici, en
pays conquis par mon épée. Oui, je suis comte ici, au nom du roi que je
représente, et comme ton comte, je peux te forcer de m'absoudre;
apprends ceci à ton tour.
--Ah! tu blasphèmes de nouveau,--et l'évêque frappa du pied sous la
table,--ah! tu oses encore braver le courroux du Seigneur! toi...
souillé de crimes exécrables!
--Qu'est-ce que j'ai donc fait? J'ai tué... mon frère Ursio!
--Vraiment? et le meurtre de ta concubine Isanie? et le meurtre de ta
quatrième femme _Wisigarde_ que tu avais épousée, de même que tu as
épousé ta cinquième femme _Godègisèle_... bien que ta première et ta
seconde épouse soient encore vivantes? dis, comte, sont-ce là des
peccadilles?
--Ne m'as-tu pas absous de ces choses-là? Par _l'aigle terrible_, mon
glorieux aïeul! il m'en a coûté les cinq cents meilleurs arpents de ma
forêt, trente-huit sous d'or, vingt esclaves, et cette superbe pelisse
de fourrures de martre du Nord, dans laquelle tu te prélassais cet
hiver, et que le grand Clovis avait donnée à mon père!
--De ces premiers crimes, tu es absous... c'est vrai; aussi tu serais
blanc comme l'agneau pascal sans ton abominable fratricide.
--Je n'ai pas tué Ursio par haine, moi; je l'ai tué pour avoir sa part
d'héritage.
--Et pourquoi aurais-tu tué ton frère, bestial? Pour le manger?
--Je te dis, moi, que le grand Clovis a tué aussi tous ses parents pour
avoir leur héritage, et qu'il jouit du paradis... J'y veux aller aussi,
moi qui ai moins tué que lui, et si tu ne me promets pas sur l'heure le
paradis sans me faire payer davantage, je te fais tirer à quatre chevaux
ou hacher par mes leudes!
--Et moi je te dis que si tu n'expies pas ton fratricide par un don à
mon église, tu iras en enfer, toi, qui, comme Caïn, as tué ton frère.
--Oui, oui, patron, tu dis toujours cela pour mes cent arpents de
prairie, mes vingt sous d'or et ma petite esclave blonde.
--Je dis cela pour le salut de ton âme, malheureux! Je dis cela pour
t'épargner les tortures de l'enfer dont la seule pensée me fait
frissonner pour toi.
--Tu parles toujours de l'enfer... Où est-il?
--Où il est?
Et l'évêque Cautin frappa encore du pied sur le sol.
--Tu demandes où il est, l'enfer?
--Il n'y en a pas...
--Il n'y a pas d'enfer! Seigneur, Seigneur! ayez pitié de ce barbare.
Ouvrez-lui les yeux par un miracle... Comte, sens-tu cette odeur de
soufre?
--Je sens... une odeur très-puante.
--Vois-tu cette fumée qui sort à travers ces dalles?
--D'où vient cette fumée?--s'écria Neroweg effrayé, en se levant de
table et se reculant de l'endroit du sol d'où sortait une vapeur noire
et épaisse;--évêque, quelle est cette magie?
--Seigneur, mon Dieu! vous avez entendu la voix de votre serviteur
indigne,--dit Cautin en joignant les mains et se mettant à genoux,--vous
voulez vous manifester aux yeux de ce barbare... Tu demandes où est
l'enfer? Regarde à tes pieds; vois ce gouffre, vois cette mer de flammes
prête à l'engloutir...
Et l'une des dalles de la mosaïque s'enfonçant sous le sol au moyen d'un
contrepoids, laissa béante une large ouverture d'où s'échappèrent de
grands tourbillons de feu répandant une forte odeur de soufre.
--La terre s'entr'ouvre,--s'écria le Frank livide de terreur,--du feu!
du feu! sous mes pieds.
--C'est le feu éternel,--dit l'évêque en se redressant menaçant, tandis
que le comte tombait à genoux cachant sa figure entre ses mains,--ah! tu
demandes où est l'enfer, impie, blasphémateur!
--Patron, mon bon patron, aie pitié de moi!
--Entends-tu ces cris souterrains? Ce sont les démons; ils viennent te
chercher. Entends-tu comme ils crient: _Neroweg, Neroweg! le fratricide!
Viens à nous! Caïn, tu es à nous!_
--Ces cris sont affreux... Mon bon père en Christ, prie le Seigneur de
me pardonner!
--Ah! te voilà à genoux, pâle, éperdu, les mains jointes, les yeux
fermés par l'épouvante... Demanderas-tu encore où est l'enfer?
--Non, non, évêque, saint évêque Cautin; absous-moi de la mort de mon
frère, tu auras ma prairie, mes vingt sous d'or...
--Et l'esclave?
--Et ma petite esclave blonde.
--J'ai là une charte de donation préparée... Tu vas faire venir un de
tes leudes comme témoin. Mon témoin à moi sera cet ermite, afin que la
donation soit en règle et selon l'usage.
--Oui, oui, mais aie pitié de moi... Si ces dénions allaient
m'emporter... Comme ils m'appellent! Renvoie-les! renvoie-les donc, mon
bon patron, qu'ils ne m'entraînent pas en enfer, moi ton fils en Christ!
--Ils t'emporteraient si tu manquais à ta promesse.
--Je la tiendrai... Oh! je la tiendrai...
--Puisque tu ne doutes plus de la puissance du Seigneur,--reprit
l'évêque en frappant de nouveau du pied sur le plancher,--relève-toi,
comte, ouvre les yeux, le gouffre de l'enfer est refermé (la dalle en
remontant avait repris sa place). Ermite, apporte ce parchemin et ce
qu'il faut pour écrire. Tu seras mon témoin.
--Je ne serai pas témoin de cette fourberie sacrilége,--répondit en
latin l'ermite laboureur.--Je t'exposerais à la fureur de ce barbare en
lui dévoilant cette pillerie, il te tuerait, et je ne veux pas voir ton
sang couler... mais, prends garde, prends garde... tu domines par la
ruse et la terreur les seigneurs stupides et féroces; moi je domine, par
l'amour que je leur porte, les opprimés et ceux qui souffrent. Prends
garde; ceux-là sont nombreux.
--Voudrais-tu exciter une rébellion contre moi? Serais-tu capable
d'abuser du grand empire que tu possèdes sur le populaire? toi que j'ai
accueilli ici comme un hôte bien venu? sans savoir pourtant si ton
évêque t'avait permis de sortir de son diocèse[K].
--Demain, avant de continuer ma route, je te dirai ce que j'attends de
toi...
Cautin, à qui l'ermite laboureur imposait, frappa sur un timbre pendant
que le comte, toujours agenouillé, tremblant de tous ses membres,
essuyait la sueur glacée qui coulait de son front. À l'appel de
l'évêque, le chambrier parut; le saint homme lui dit tout bas en latin:
--L'enfer a été très-satisfaisant... Qu'on éteigne le feu!
Et il ajouta tout haut:
--Commande à l'un des leudes du comte de venir ici... Tu
l'accompagneras.
Le chambrier sorti, l'évêque s'adressant au Frank toujours agenouillé:
--Tu as cru, et tu te repens... Relève-toi! Mais prends garde de manquer
à ta parole...
--Mon bon patron, je ne me relèverai pas que tu ne m'aies promis une
chose...
--Quoi donc?
--J'ai peur de retourner cette nuit à mon burg; les démons viendraient
peut-être me prendre sur la route... Je suis épouvanté... garde-moi
cette nuit à ta villa.
--Tu seras mon hôte jusqu'à demain; mais ta petite esclave, tu devais me
l'envoyer dès ton arrivée... chez toi?
--Tu la veux cette nuit?... la petite esclave?
--Je l'ai promise à mon évêchesse, autrefois ma femme selon la chair,
aujourd'hui ma soeur en Dieu. Elle a besoin d'une toute jeune fille pour
son service; je lui ai promis celle-ci... et plus tôt elle l'aura, plus
tôt elle sera contente.
--Ainsi, patron,--dit le comte en se grattant l'oreille,--tu la veux
absolument ce soir, la petite esclave?
--Oserais-tu maintenant te dédire?... Te crois-tu déjà si loin de
l'enfer?
--Non, oh! non, patron... ne te fâche pas; un de mes leudes va monter à
cheval; il ira chercher la petite esclave et la ramènera ici en
croupe...
La charte de donation, validée selon l'usage par l'inscription du
témoignage du chambrier de l'évêque et du leude, portait que Neroweg,
comte du roi d'Auvergne en la ville de Clermont, donnait en rémission de
ses péchés à l'église, représentée par Cautin, évêque de cette ville,
cent arpents de prairie, vingt sous d'or, et une esclave filandière,
âgée de quinze ans, nommée Odille. Après quoi l'évêque, au nom du Père,
du Fils et du Saint-Esprit, donna au comte frank l'absolution de son
fratricide et trois grands coups à boire pour le réconforter.
--Sigefrid,--dit le comte au leude en étouffant un dernier soupir de
regret,--sois bon compagnon; va au burg; tu prendras en croupe la petite
Odille la filandière, et tu la rapporteras ici.
Les Vagres sont arrivés non loin de la villa épiscopale.
--Ronan, les portes sont solides, les fenêtres élevées, les murailles
épaisses... Comment entrer chez l'évêque?--dit le Veneur.
--Tu nous a promis de nous conduire au coeur de la maison... moi, j'irai
droit au coeur de l'évêchesse.
--Frères, voyez-vous à quelques pas, au pied de la montagne, ce petit
bâtiment entouré de colonnes?
--Nous le voyons... la nuit est claire.
--Ce bâtiment était autrefois une salle de bains d'eaux thermales, dont
la source chaude venait de ces montagnes... De la villa où nous allons,
on se rendait à ces thermes par un long souterrain. L'évêque a fait
détourner la source, et le bâtiment il l'a changé en une chapelle
consacrée au grand _Saint-Loup_... Or, mes bons Vagres, par le
souterrain nous entrerons au coeur de la villa épiscopale sans trouer de
murailles, sans briser portes ou fenêtres... Si j'ai promis, ai-je tenu?
--Comme toujours, Ronan... tu as promis, tu as tenu.
On entre dans les anciens thermes changés en chapelle; il y fait noir,
très-noir... Une voix sort de l'ombre:
--C'est toi, Ronan?
--Moi et les miens... Marche, Simon, bon serviteur de la villa
épiscopale... marche, Simon, nous te suivons...
--Il faut attendre.
--Pourquoi?
--Le comte Neroweg est encore chez l'évêque avec ses leudes.
--Tant mieux... un renard et un sanglier, la chasse sera belle!
--Le comte a dans la villa vingt-cinq leudes bien armés.
--Nous sommes trente... c'est quinze Vagres de trop pour une telle
attaque... Marche, Simon, nous te suivons.
--Le passage n'est pas encore libre.
--Pas libre? ce passage souterrain qui conduit d'ici dans la salle du
festin?...
--L'évêque a fait préparer ce soir un miracle pour effrayer le comte
Frank et lui faire peur de l'enfer. Deux clercs ont apporté, sous la
salle du festin, des bottes de paille, des fagots et du soufre... Ils
doivent ensuite y mettre le feu en poussant des cris endiablés et
souterrains... Après quoi, une des dalles de la mosaïque s'abaissera
sous le sol, par un contrepoids, comme autrefois elle s'abaissait
lorsqu'on voulait passer par le souterrain qui conduit à ces thermes.
--Et le Frank stupide, croyant voir béante une des bouches de l'enfer,
fera au saint homme une donation jusqu'ici refusée?
--Tu as deviné, Ronan; il faut donc attendre que le miracle soit joué;
le comte parti, la villa silencieuse, toi et les tiens, vous vous y
introduirez.
--À moi l'évêchesse!
--À nous le coffre fort, les vases d'or et d'argent! à nous les sacs
gonflés de monnaie... et largesse, largesse au pauvre monde qui n'a pas
un denier!
--À nous le cellier, les outres pleines, les sacs de blé... à nous les
jambons, les viandes fumées! Largesse, largesse au pauvre monde qui a
faim!...
--À nous le vestiaire, les belles étoffes, les chauds vêtements, et
largesse, largesse au pauvre monde qui a froid...
--Et puis à feu et à sac la villa épiscopale!
--Liberté aux esclaves!
--Nous emmenons de pauvres filles qui nous suivront gaiement!
--Et vive le mariage en Vagrerie,--dit Ronan, puis il chanta ainsi:
«Mon père était Bagaude, moi, je suis Vagre et né sous la verte
feuillée, comme un oiseau de mai...
»Où est ma mère?
»Je n'en sais rien...
»Un Vagre n'a pas de femme: le poignard d'une main, la torche de
l'autre, il va de burg en villa épiscopale enlever femmes ou concubines
à leur comte ou à leur évêque, et emmène ces charmantes au fond des
bois...
»Elles pleurent d'abord et rient ensuite... Le joyeux Vagre est
amoureux, et dans ses bras robustes ces belles chéries oublient bientôt
le cacochyme évêque ou le duc hébêté!...»
--Vive le mariage en Vagrerie!
--Tu es en belle humeur, Ronan...
--Nous allons mettre à sac la maison d'un évêque, vieux Simon!
--Tu seras pendu, brûlé, écartelé...
--Ni plus ni moins qu'Aman et Aëlian, nos prophètes, Bagaudes en leur
temps comme nous Vagres en le nôtre... Mais le pauvre monde dit: Bon
Aëlian! bon Aman!... puisse-t-il dire un jour: Bon Ronan!... je mourrai
content, vieux Simon...
--Toujours vivre au fond des bois...
--La verdure est si gaie!
--Au fond des cavernes...
--Il y fait chaud l'hiver, frais l'été.
--Toujours l'oreille au guet, toujours par monts et par vallées...
toujours errer sans feu ni lieu...
--Mais vivre toujours libres, vieux Simon... libres! libres! au lieu de
vivre esclaves sous le fouet d'un maître frank ou d'un évêque! Viens
avec nous, Simon...
--Je suis trop vieux!
--Ne hais-tu pas ton seigneur, le saint homme Cautin?
--Autrefois j'étais jeune, riche, heureux; les Franks ont envahi la
Touraine, mon pays natal; ils ont égorgé ma femme après l'avoir violée;
ils ont brisé sur les murailles la tête de ma petite fille; ils ont
pillé ma maison; ils m'ont vendu comme esclave, et de maître en maître,
je suis tombé entre les mains de Cautin... J'ai donc sujet d'exécrer les
Franks; mais j'exècre, s'il se peut, davantage encore les évêques
gaulois, qui nous tiennent, nous Gaulois, en esclavage!
--Qui va là?--s'écria Ronan, en voyant au dehors, et dans l'ombre, une
forme humaine rampant à deux genoux, et s'approchant ainsi de la porte
de la chapelle.--Qui va là?
--Moi, Félibien, esclave ecclésiastique de notre saint évêque.
--Pauvre homme, pourquoi marcher ainsi à genoux?
--C'est un voeu... Je viens ainsi de ma hutte à genoux... sur les
cailloux du chemin pour prier Loup, le grand Saint-Loup, à qui est
dédiée cette chapelle. Je viens ainsi de nuit afin d'être de retour dès
l'aube à l'heure du labeur, car ma hutte est loin d'ici...
--Frère, pourquoi t'infliger ce supplice à toi-même? N'est-ce pas assez
déjà de te lever avec le soleil, et le soir de te coucher sur ta paille,
brisé de fatigue?
--Je viens à genoux prier Saint-Loup, le grand Saint-Loup, de demander
au Seigneur de longs et fortunés jours pour notre saint évêque Cautin,
de qui je suis esclave laboureur.
--Ton maître! un saint?... ce fainéant qui t'écrase de travail, comme le
meunier sous sa meule écrase le blé nourricier pour en tirer la
farine... Quoi! demander de longs jours pour ton maître, c'est demander
d'allonger la lanière du fouet des surveillants qui te rouent de coups
si tu bronches.
--Bénis soient leurs coups! Plus on souffre ici-bas, plus l'on est
heureux dans le paradis...
--Mais le blé que tu sèmes, ton évêque le mange; le vin que tu foules,
il le boit; les habits que tu tisses, il s'en revêt... te voici hâve,
affamé, presque nu sous tes haillons!...
--Je voudrais manger les excréments des porcs, boire leur urine, me
vêtir d'épines, qui déchireraient ma peau jusqu'aux veines, mon bonheur
en serait plus grand dans le paradis...
--Dis-moi, pauvre frère... le Seigneur a créé le froment, le raisin, le
miel, les fruits, le lait, la douce toison des brebis... est-ce pour que
sa créature se nourrisse d'ordures et se vêtisse d'épines? réponds, mon
pauvre frère?...
--Tu n'es qu'un impie!
--Écoute-moi sans colère... Voyons: pendant que du fond de ta misère, de
ta fange et de ton ignorance, tu aspires au paradis de là-haut! est-ce
que ton évêque ne se fait pas, lui, en ce monde un paradis? est-ce que
seul il ne jouit pas des biens du créateur? Tu le sais, les greniers de
ton maître regorgent de pur froment; ses étables sont pleines de
troupeaux gras; ses viviers, de poissons; son cellier, de vins vieux;
ses volières, d'oiseaux délicats; il chasse en forêt la succulente
venaison; il chasse en plaine le fin gibier... après quoi il godaille,
ripaille, dit sa messe et courtise ta femme, ta fille ou ta soeur...
--Mensonge!... mon seigneur et évêque ne peut faillir...
--Pauvre frère!... cela ne te révolte pas, de voir les Franks maîtres
implacables de cette belle Auvergne, qu'ils nous ont larronnée? de cette
riche Auvergne, où tes pères, aujourd'hui esclaves et dépouillés de
leurs biens, vivaient jadis heureux et libres, cultivant les champs
paternels?
--Mon évêque m'a commandé d'obéir aux Franks et à leurs rois comme à
lui-même... Puisque leurs rois sont fils soumis de l'Église, le mal
qu'ils nous font, l'esclavage qu'ils nous imposent, sont des épreuves
que le Seigneur Dieu nous envoie, et il faut les bénir à coeur joie ces
épreuves; plus elles nous sont cruelles, plus elles nous sont méritoires
pour notre salut...
--Mais, pauvre frère, ces épreuves d'asservissement, de faim, de froid,
de labeur écrasant, de misère affreuse, que, pour ton salut, te prêche
ton évêque, à son profit, est-ce qu'il les subit, lui, ces dures peines?
ne vit-il pas, comme nos conquérants, dans la fainéantise, la mollesse
et l'abondance?
--Arrière... tu veux me tenter, Satan! laisse-moi prier... Je fermerai
les yeux, je boucherai mes oreilles. Saint évêque Loup! grand
Saint-Loup! protégez-moi contre ce païen, qui outrage notre bon évêque
Cautin!
--Pauvre créature! méchamment hébêtée, avilie, dégradée par les
prêtres... c'est une tendre pitié que tu m'inspires!--dit Ronan.
--Et voilà pourtant ce que les évêques ont fait de ce fier peuple
gaulois! lui, jadis l'orgueil du monde, il se courbe aujourd'hui, lâche
et tremblant, devant une poignée de barbares!...
--Tu dis vrai, Ronan; presque tous les esclaves sont, comme ce
malheureux, tombés dans un lâche hébêtement... le mal gagne de jour en
jour... Ah! c'en est fait de la vieille Gaule... les Franks lui voleront
jusqu'à son nom...
--S'il en est ainsi, moi, Ronan! par la torche de l'incendie! par l'épée
du massacre, par l'ivresse de l'orgie! je le jure! je le jure! tant
qu'il restera une femme, une tonne, un château, nous, Gaulois déshérités
de tout... jusqu'à notre nom! nous danserons à travers les flammes, nous
boirons sur des ruines, nous ferons l'amour sur la cendre des palais et
des églises!...
Et Ronan se mit à chanter le refrain des Vagres:
«Les Franks nous appellent _Hommes errants_, _Loups_, _Têtes de
loups_... Vivons en loups, vivons en joie... l'été, sous la verte
feuillée; l'hiver, dans les chaudes cavernes...»
--Allons, Simon, le miracle de l'évêque doit être joué.
--Oui... d'ailleurs je marcherai seul à distance de vous dans le
souterrain... Si je vois de loin de la clarté, je viendrai vous avertir.
--Mais cet esclave, qui est là marmottant à genoux ses patenôtres au
grand Saint-Loup?
--La foudre tomberait à ses pieds qu'il ne bougerait point... il s'en
ira comme il est venu... sur ses deux genoux.
--Allons, vieux Simon, plaignons ce pauvre homme, et surtout pendons
l'évêque... Marche, Simon.
--Suis-moi, Ronan.
Et les Vagres, conduits par l'esclave ecclésiastique, disparurent dans
le souterrain qui, de ces anciens thermes, aboutissait à la villa
épiscopale, tous chantant à demi-voix:
«Le joyeux Vagre n'a pas de femme: le poignard d'une main, la torche de
l'autre, il va de burg en maison épiscopale enlever les femmes des
comtes et des évêques, et emmène ces charmantes au fond des bois...»
Que faisaient donc le prélat et le comte, pendant que les Vagres
s'introduisaient dans le souterrain de la villa épiscopale?... Ce qu'ils
faisaient?... ils buvaient coup sur coup; le leude du comte était
retourné au burg chercher l'esclave... En l'attendant, l'évêque Cautin,
chafriolant de posséder enfin la jolie fille qu'il convoitait depuis
longtemps, s'était remis à table. Neroweg, toujours tremblant et presque
ivre de vin et de frayeur, croyant l'enfer sous ses pieds, aurait voulu
quitter la salle du festin; il n'osait, se croyant protégé par la sainte
présence de l'évêque contre les attaques du diable. En vain l'homme de
Dieu engageait son hôte à vider encore une coupe, le comte repoussait la
coupe de sa main, roulant autour de lui ses petits yeux d'oiseau de
proie effaré.
L'ermite laboureur, comme d'habitude, rêvait ou observait en silence...
--Qu'as-tu donc?--dit l'évêque au comte,--tu es triste, tu ne bois
plus... Tout à l'heure fratricide, tu es maintenant, de par mon
absolution, blanc comme neige... déride-toi donc; ta conscience
n'est-elle pas nette? réponds donc... M'aurais-tu caché quelque autre
crime?... le moment serait mal choisi... tu l'as vu, l'enfer n'est pas
loin...
--Tais-toi, patron... tais-toi... je me sens si faible, que je ne
porterais pas un chevreuil sur mes épaules, moi qui porterais un
sanglier... N'abandonne pas ton fils en Christ! toi, qui peux conjurer
les démons, je ne te quitterai pas d'ici au jour...
--Tu me quitteras pourtant tout à l'heure, lorsque la petite esclave
sera venue; il faudra que je la conduise au gynécée de Fulvie, autrefois
ma femme selon la chair, aujourd'hui ma soeur en Dieu.
--Aussi vrai qu'un de mes aïeux s'appelait l'_Aigle terrible_ en
Germanie, je ne te quitterai pas plus que ton ombre...
--Un des aïeux de ce Neroweg se nommait l'_Aigle terrible_ en
Germanie... la rencontre est étrange,--pensait l'ermite...--Ainsi nos
deux races ennemies, Franke et Gauloise, se sont rencontrées, se
rencontrent... se rencontreront peut-être encore à travers les âges...
--Bon patron,--dit Neroweg,--d'ici au jour, je ne te quitterai pas plus
que ton ombre.
--Comte, prends garde... ta terreur me prouve que ton âme n'est pas
tranquille... avoue-le, tu ne m'as pas tout dit?
--Si, si, je t'ai tout dit.
--Dieu le veuille, pour le salut de ton âme... Mais déride-toi donc...
tiens, parlons un peu de chasse... comme toi, je suis fin veneur; cette
conversation t'égayera... Et à propos de chasse, un reproche.
--À moi?
--À toi ou à tes esclaves forestiers... L'autre jour ils sont venus
lancer trois cerfs au milieu des bois de l'Église... tu sais, dans
l'enceinte touchant à ce bout de ta forêt, séparé du restant de tes
domaines par la rivière?
--Si mes esclaves forestiers ont lancé des cerfs chez toi, tes esclaves
en lanceront une autre fois chez moi: nos bois ne sont séparés que par
une route.
--C'est dommage... notre limite à tous deux devrait être la rivière.
--Il me faudrait pour cela t'abandonner les cinq cents arpents de bois
qui sont en delà de la rivière.
--Est-ce que tu y tiens beaucoup à ce bout de forêt? elle est bien
chétive en cet endroit-là...
--Chétive! il y a des chênes de vingt coudées, et c'est la partie la
plus giboyeuse de mes biens...
--Tu vantes ton domaine, c'est ton droit; mais, dans ton intérêt même,
tu serais mieux et plus sûrement limité, si tu l'étais par la rivière,
et si tu te débarrassais de ces mauvais cinq cents arpents qui touchent
à mes terres..
--Pourquoi me parles-tu de mes bois? je n'ai plus d'absolution à te
demander... entends-tu, évêque?
--Non... tu as tué une de tes femmes, une de tes concubines, et ton
frère Ursio... tu as expié ces crimes en douant l'Église: tu es
absous... Cependant... et cela me revient seulement maintenant à
l'esprit, cependant nous n'avons pas songé à une chose...
--À laquelle, patron?
--Ta quatrième femme Wisigarde a péri par tes mains de mort violente;
elle n'a pas reçu en mourant l'assistance d'un prêtre... son âme est en
peine, il se pourrait qu'elle vînt te tourmenter la nuit sous figure de
fantôme effrayant, jusqu'à ce que tu aies tiré de peine cette pauvre
âme...
--Comment la tirer de peine?
--Par des prières que dirait un prêtre du Seigneur.
--Je ne suis pas prêtre, moi!
--Mais je le suis, moi!
--Alors, patron, dis-les, ces prières, pour cette âme en peine.
--Soit... Durant vingt ans, il sera dit à l'autel des prières pour l'âme
de Wisigarde, à condition que tu m'abandonneras ce bout de forêt, séparé
de ton domaine par la rivière...
--Encore donner à ton Église... donner toujours... toujours donner!...
--Libre à toi de préférer être tourmenté la nuit par des fantômes
livides et sanglants...
Le Frank regarda l'évêque d'un oeil défiant et irrité; puis il reprit
avec un courroux concentré:
--Gaulois rapace, tu veux donc me prendre pièce à pièce la part de
conquêtes que nos rois nous ont donnée, à mon père et à moi, en bénéfice
héréditaire? Doter encore ton Église! je doterais plutôt le diable!...
--Dote-le donc... le voici!!--dit une grosse voix qui semblait sortir
des entrailles de la terre.
Au son de cette voix, l'ermite se leva surpris, l'évêque se renversa sur
le dossier de son siége, se signa brusquement; puis, réfléchissant, il
dit en latin:
--C'est mon chambrier; il était resté là-dessous... le tour est gai...
il vient à point...
Le comte, lui, frappé de terreur, se croyant poursuivi par le démon en
personne, avait poussé un grand cri, s'enfuyant éperdu de la salle du
festin, et manquant de renverser le leude, qui en ce moment entrait,
poussant devant lui une jeune fille, en disant:
--Voici la petite esclave, Odille, la filandière.
L'évêque en rut oublia tout pour courir vers la pauvrette; mais au
moment où il s'élançant pour la saisir, une main vigoureuse, sortant par
l'ouverture de la dalle abaissée, arrêta le prélat par un pan de sa robe
en lui criant:
--Luxurieux point ne seras, saint homme de Dieu!!
Lorsque l'évêque se retourna inquiet de voir qui lui parlait ainsi, il
vit avec effroi Ronan à la tête de ses compagnons, qui, comme lui,
sortirent par l'issue du souterrain, en poussant des cris enragés...
Tous, par plaisante humeur, les joyeux garçons, s'étaient noirci la
figure avec les débris charbonnés des fagots destinés à produire les
_flammes de l'enfer_ et à jouer le miracle.
À la vue de ces hommes noirs, sortant de dessous terre, et hurlant comme
des damnés, le leude, qui avait amené la petite esclave, crut aussi
qu'ils venaient de l'enfer, et se précipita sur les traces de Neroweg en
criant:
--Les démons! les démons!...
Le comte, de plus en plus épouvanté, courut à l'écurie, s'élança sur son
cheval, et à toute bride s'éloigna de la villa épiscopale; ses leudes
l'imitèrent, sautèrent sur leurs montures, abandonnant leurs armes dans
la salle du festin, et tous prirent la fuite en tumulte, répétant avec
épouvante:
--Les démons! les démons!...
La villa épiscopale a été envahie par les Vagres depuis deux heures.
Qui dit donc une messe de nuit dans la chapelle de l'évêque? les cierges
sont allumés sur l'autel, ni plus ni moins que pour la fête de Pâques;
ils éclairent de leur vive lumière les premiers arceaux: le reste de la
chapelle est noyé d'ombre, jusqu'à la porte voûtée, à travers laquelle
on aperçoit çà et là une lueur rouge, comme celle d'un brasier qui
s'éteint... Quel brasier? celui que formait les débris embrasés de la
villa épiscopale...
La villa a donc été incendiée par les Vagres? Certes; auraient-ils sans
cela emporté des torches de paille?
Au milieu du choeur sont entassées pêle-mêle les richesses de l'évêque:
vases d'or et d'argent, saints calices et coupes à boire, boîtes à
Évangiles et plats à manger, patènes et bassins à rafraîchir le vin;
gros sacs de peau éventrés, d'où ruissellent les sous d'or et d'argent;
riches étoffes pourpres et bleues, n'attendant plus que la façon;
fourrures chaudes et rares, noires comme le corbeau, blanches comme la
colombe; et pour trophées, aux quatre coins de ce splendide monceau de
butin, les haches, les boucliers et les piques des leudes fuyards par
peur du diable: or, argent, acier, vives couleurs, tout brille,
fourmille et scintille de ces joyeux miroitements, particuliers aux gros
monceaux de précieux butin, si plaisants à l'oeil d'un Vagre...
Ils sont donc là, les Vagres? ils sont donc dans la sainte chapelle de
la villa épiscopale?
Oui, les voici réunis dans ce lieu sacré dont ils ont fait leur
magasin...
Et que font-ils là?
Ma foi! ils font ce que font les Vagres après avoir bu, ravagé, pillé:
les uns ronflent et cuvent leur ivresse sur les marches de l'autel, les
autres, se balançant sur leurs jambes avinées, se délectent en regardant
amoureusement leur gros tas de butin, ces richesses, qu'ils vont semer
sur leur route, et qui feront tant d'heureux; car les Vagres de Ronan
surtout sont fidèles à ces commandements... saints commandements en
Vagrerie:
«Prenons aux riches, donnons aux pauvres... Vagre qui garde un sou pour
le lendemain n'est plus un Vagre, un _Loup_, une _Tête de loup_, un
_Homme errant_... Toujours il partage son butin de la veille entre les
pauvres gens pour avoir à piller de nouveau évêques renégats! Franks
pillards et oppresseurs de la vieille Gaule!»
Et ces autres Vagres, appuyés debout aux fûts des colonnes, ou assis sur
les marches de l'autel, à côté des ronfleurs, leurs regards sont aussi
fermes que leurs jambes, n'ont-ils donc point aussi goûté, ceux-là, aux
vins vieux de la villa épiscopale?
Ceux-là ils en ont bu deux fois, dix fois plus que les autres (et Ronan
est de ce nombre); mais ce sont des Vagres aguerris, rudes compères,
qui vous vident une outre d'un trait, et marchent sans broncher sur une
poutre à travers l'incendie qu'ils ont allumé dans le burg d'un Frank ou
dans la villa d'un évêque... Et ces hommes, à tête rasée, hâves, vêtus
de haillons, ces femmes? non moins misérables, mais dont quelques-unes
sont jolies, très-jolies; les uns et les unes ont l'air aussi gai, aussi
aviné que les Vagres, que sont-ils, ces hommes et ces femmes?
Ce sont des esclaves de l'Église, joyeux d'avoir leur jour de justice et
de vengeance... Mais d'autres esclaves en grand nombre ont fui dans les
champs, craignant de voir le feu du ciel tomber sur les Vagres, assez
sacriléges pour mettre à sac et à feu la maison de leur seigneur évêque.
Que fait donc Ronan, se prélassant au banc épiscopal, où il est assis,
revêtu des habits sacerdotaux et coiffé du bonnet de fourrure, que le
comte Neroweg a laissé dans la salle du festin en fuyant éperdu? Quatre
Vagres assistent Ronan... étranges clercs! plaisants diacres! Parmi eux
se trouve Dent-de-Loup, ce géant, dont un cercle de tonne ne mesurerait
pas la ceinture.
--Frères, sommes-nous tous ici?
--Ronan, il ne manque que le Veneur; au plus fort de l'incendie, il a
couru à la porte de l'évêchesse... et l'un des nôtres l'a vu ensuite
traverser les flammes, courant vers le jardin, emportant dans ses bras
cette belle femme évanouie.
--Sans doute il la fait revenir à elle... Or, pendant qu'on ranime
l'évêchesse, si nous jugions l'évêque?...
--Bien dit, Ronan.
--Le saint homme a souvent jugé du haut du tribunal de la curie, comme
évêque et chef de la cité de Clermont, jugeons-le à son tour.
--Oui, oui, jugeons l'évêque! jugeons l'évêque!...
Et les esclaves de l'abbaye criaient plus fort que les Vagres:
--Jugeons l'évêque!
--Qu'on l'amène!
Deux Vagres allèrent quérir le saint homme de Dieu, jusqu'alors retenu
dans un couloir voisin. Il fut introduit garrotté, pâle et courroucé,
devant le tribunal de Ronan et de ses clercs en Vagrerie.
--Seigneur évêque,--lui dit Ronan,--_votre charité_, _votre piété_,
_votre clarissime pudicité_ (afin d'employer les titres honorifiques que
vous vous accordez entre vous, saints hommes), _votre clarissime
pudicité_ voudra-t-elle nous dire comment tu t'appelles?
--Incendiaire! pillard! sacrilége!.. voilà tes noms à toi... Je te damne
et t'excommunie, ainsi que ta bande, dans ce monde et dans l'autre, où
vous subirez pour vos forfaits les peines éternelles!
--Ta _clarissime charité_ répond à ma question par des injures... Or,
puisque ta clarissime humilité refuse de dire ton nom, ton nom, le
voici: Tu t'appelles Cautin...
--Puisse mon nom te brûler la langue!
--Pauvres esclaves de l'abbaye,--ajouta Ronan en s'adressant à
eux,--quels reproches faites-vous à votre évêque?
--Il nous écrase de travaux de l'aube au soir, et souvent la nuit.
--Pour nourriture, il nous donne une poignée de fèves.
--Il nous laisse sous ces haillons, et dans nos huttes de boue
effondrées la cabane des porcs nous fait envie.
--Nos moindres fautes sont punies du fouet.
--Nous autres, jeunes femmes du gynécée de l'évêchesse, il abuse de nous
par la menace... Quelle résistance peut faire l'esclave? elle se soumet
en frissonnant... et pleure...
--J'ai dit ce que j'ai dit,--ajouta le vieux Simon, l'introducteur des
Vagres dans la villa.--Qu'un Frank nous asservisse et nous accable de
misères... conquérant, il use de sa force; mais que des évêques, Gaulois
comme nous, se joignent à ce Frank pour nous asservir et partager avec
lui nos dépouilles... je l'ai dit et je le dis, c'est le crime des
prêtres de l'Église catholique, apostolique et romaine, comme ils
s'appellent... Joug pour joug, j'aurais préféré celui de la Rome des
empereurs; c'était une franche guerre: soldat contre soldat, épée contre
épée; mais j'ai horreur et dégoût du joug de la Rome des papes, cette
Église qui nous opprime par la fourberie, par l'hébêtement, et qui,
reniant la patrie, la liberté, nos gloires passées, abrutit et châtre
notre virile race gauloise... Ah! nos anciens prêtres, nos druides
vénérés, ne s'alliaient pas ainsi lâchement aux Romains conquérants de
la Gaule... Non, non, le glaive d'une main, une branche de gui de
l'autre, donnant les premiers le signal de la sainte guerre contre
l'étranger, ils soulevaient les populations en armes avec ces deux seuls
mots: Patrie et liberté!! Alors surgissaient du grand flot populaire: le
_chef des cent vallées_! _Sacrovir!_ _Vindex!_ _Marik!_ _Civilis!_ et
Rome tremblait au Capitole... Mais où sont-ils nos druides vénérés? Où
ils sont?... Allez au fond des forêts, vous trouverez leurs os calcinés
par le feu sous les ruines de leurs temples renversés par les prêtres
catholiques. Où ils sont, nos druides? demandez-le aux bourreaux des
cités gouvernées par les évêques... Hélas! avec les druides, est morte
l'indépendance de la Gaule!... les évêques et les Franks lui
larronneront jusqu'à son nom!... Je vous l'ai dit, je vous l'ai dit...
Oh! ne me menace pas du poing, toi, mon seigneur, toi, mon évêque... Ce
langage t'étonne dans la bouche d'un pauvre vieux esclave; mais cet
esclave, autrefois libre, autrefois riche, autrefois heureux, avant
d'être ta chose, comme tes boeufs et tes porcs, cet esclave avait acquis
plus de science que tu n'en posséderas jamais, prélat fainéant, cupide
et luxurieux!! Rassure-toi, je ne te ravirai pas ta vengeance; je suis
trop vieux pour courir la Vagrerie... toi, ou ton successeur, vous me
trouverez sur les ruines de ta villa épiscopale, le vieux Simon sera
pendu; mais son dernier mot sera: Malédiction sur les Franks
conquérants, malédiction sur les évêques catholiques... et vive la
vieille Gaule!
--Évêque,--reprit Ronan,--ta clarissime véracité a-t-elle quelque chose
à répondre aux accusations de tes esclaves et aux paroles du vieux
Simon?
--Ce sont eux, les scélérats maudits, les sacriléges, qui auront à
répondre au terrible jour du jugement... Après quoi, ils grinceront des
dents pour l'éternité... ainsi que toi, vieux Simon, abominable
païen!... Quoi! tu oses glorifier dans ce saint lieu le nom abhorré des
druides, ces prêtres de Mammon, qui sont au fin fond des enfers parmi
les âmes que leur exécrable idolâtrie a perdues!
--Donc, évêque, ta clarissime pureté de conscience ne trouve rien autre
chose à expectorer que des injures, toujours des injures?
--Et fasse à l'instant le Seigneur que ces injures soient autant de
lames ardentes qui vous percent le ventre, maudits!
--Soit! que ta clarissime sainteté nous régale d'un miracle, dût-il nous
percer le ventre, en attendant ce prodige... Voici ce dont je t'accuse,
moi, Ronan: tu convoitais les biens d'un de tes prêtres, nommé
_Anastase_, il a refusé de te les abandonner, tu l'as par ruse attiré
chez toi, à Clermont, puis tu l'as fait saisir, garrotter et enfermer
tout vivant dans un sépulcre avec un mort en putréfaction[L]. Ta
clarissime charité ose-t-elle nier ceci?
--Plaisant concile que celui de ces scélérats pour m'interroger, moi,
évêque!
--Tu ne nies pas? Poursuivons, ta clarissime pauvreté dans sa rage
d'augmenter ses richesses en larronnant autrui, a imaginé ce soir, sous
prétexte de miracle, un vrai tour de bandit: tu as effrontément
dépouillé le comte Neroweg en l'épouvantant au nom du diable...
moyennant un fagot, deux bottes de paille, et un denier de soufre...
Cedit miracle, peu coûteux, t'a beaucoup trop rapporté... Dépouiller un
Frank, c'est justice en Vagrerie, nous n'en faisons point d'autres; mais
si les Vagres se gaudissent à piller nos conquérants, c'est pour convier
le pauvre monde au régal de ces pilleries... Toi, tu voles le voleur
pour t'enrichir... ceci, en Vagrerie, est un très-damnable péché...
Autre iniquité: tu as absous ce comte fratricide pour obtenir la
jouissance d'une jeune esclave, une enfant de quinze ans au plus, je
l'ai vue; or, en Vagrerie, cette luxure épiscopale est encore un
très-damnable péché... je dois en avertir ta clarissime pudicité.
Puis, s'adressant aux Vagres, Ronan ajouta:
--Où est la petite esclave?
--Ici près, dans un réduit; elle avait grand'frayeur de nous et de
l'incendie... nous l'avons doucement portée sur un matelas, elle est là,
pleurante.
--Amenez-la.
La jeune esclave fut amenée.
Ronan disait vrai: lui donner quinze ans, à cette enfant, c'était
peut-être la vieillir... Ses blonds cheveux, séparés en deux longues
tresses épaisses, tombaient à ses pieds, nus comme ses bras et ses
épaules: le leude brutal, en allant la quérir au burg, lui avait à peine
donné le temps de se vêtir pour l'emporter sur son cheval. Aussi, en
présence des Vagres, quelle frayeur suppliante se lisait dans les grands
yeux bleus de la pauvre petite créature, encore toute tremblante... Sa
course nocturne en croupe du guerrier frank, l'incendie de la villa
épiscopale, l'aspect étrange des Vagres... que de sujets d'effroi pour
elle! Ses joues avaient dû autrefois être rondes et roses; mais elles
étaient devenues pâles et creuses: cette figure enfantine, empreinte de
souffrance, faisait mal à voir... Ronan, malgré lui, ne la quittait pas
des yeux, aussi lorsque cette jeune esclave entra dans la chapelle, lui,
toujours joyeux, se sentit attristé, sa voix même s'émut lorsqu'il lui
dit doucement:
--Ton nom, mon enfant?
--On m'appelle Odille.
--Où es-tu née?
--Loin d'ici... dans l'une des hautes vallées du Mont-d'Or.
--Quel âge as-tu?
--Ma mère me disait ce printemps: Odille, voilà quatorze ans que tu fais
la joie de ma vie.
--Comment es-tu devenue l'esclave du comte frank?
--Mon père est mort jeune... j'habitais dans la montagne avec mon
grand-père, mon frère et ma mère... Nous vivions du produit de notre
troupeau et nous filions la laine; nous n'avions jamais eu d'autre
chagrin que la mort de mon père... Un jour, les Franks sont montés en
armes dans la montagne; ils ont pris notre troupeau, et nous ont dit:
«Nous allons vous emmener au burg de notre comte pour repeupler ses
domaines en esclaves et en bétail.» Mon frère a voulu nous défendre, les
Franks l'ont tué... Ils nous ont liées, ma mère et moi, à la même corde;
ils nous ont poussées devant eux avec notre troupeau... Mon grand-père a
demandé à genoux la grâce de nous suivre; les Franks lui ont dit: «Tu es
trop vieux pour gagner ton pain comme esclave.--Mais, seul, je mourrai
de faim dans la montagne!--Meurs!» lui ont-ils dit, et ils nous ont fait
marcher devant eux... Mon grand-père nous suivait de loin en pleurant;
les Franks l'ont assommé à coups de pierres... Ils ont pris d'autres
esclaves, emmené d'autres troupeaux, tué d'autres gens dans la montagne
quand ils refusaient de les suivre. Ils ont ensuite parcouru la plaine;
ils y ont encore enlevé du monde et des bestiaux. Nous étions cinquante
peut-être, tant hommes que femmes et jeunes filles; les petits
enfants... les Franks les massacraient comme n'étant bons à rien. La
première nuit, nous avons couché dans un bois; les Franks ont fait
violence aux femmes malgré leurs prières... J'ai entendu les sanglots de
ma mère... le soir, on m'avait séparée d'elle... À moi, on ne m'a rien
fait: le chef de ces guerriers me gardait, a-t-il dit, pour le comte. Le
lendemain, nous nous sommes remis en marche, moi, toujours séparée de ma
mère; on a encore tué des gens qui ne voulaient pas suivre... on a
encore pris des esclaves et des troupeaux... et puis on s'est remis en
route pour le burg. Avant d'y arriver, on a passé une seconde nuit dans
les bois. Le chef, qui me réservait pour le comte, me faisait coucher à
côté de son cheval... Au point du jour, nous avons continué notre route;
j'ai des yeux cherché ma mère... le Frank m'a dit: «Elle est morte; deux
guerriers, en se la disputant cette nuit, l'ont tuée.» Moi, j'ai voulu
rester là pour y mourir; mais le chef m'a emportée sur son cheval, et
nous sommes arrivés sur le domaine du comte...
--Entends-tu, évêque?--dit Ronan,--entends-tu, Gaulois? ce sont les
Franks, tes alliés, qui, dans cette province et dans les autres,
massacrent les vieillards et les enfants comme bouches inutiles et
enlèvent ainsi hommes et femmes de notre race, pour repeupler les terres
de la Gaule que leurs rois ont distribuées à leurs guerriers en nous
dépouillant... Ce sont tes alliés, tes amis, tes fils en Christ et en
Dieu, qui font cela... et tu ordonnes, sous peine de l'enfer, au pauvre
peuple d'obéir à ces pillards, à ces ravisseurs, à ces meurtriers, qui
violentent et tuent les mères sous les yeux de leurs filles. Entends-tu
cela, évêque gaulois?
--Les Franks respectent les biens de l'Église et les oints du
Seigneur,--s'écria l'évêque Cautin,--ces biens, ces oints sacrés, sur
lesquels vous osez, maudits! porter vos mains impies.
--Continue,--dit Ronan à la petite esclave,--continue, pauvre enfant!
--Nous sommes arrivés au burg; le comte m'a fait conduire dans sa
chambre; il s'est jeté sur moi, j'ai voulu lui résister, il m'a donné
des coups de poings sur la figure, j'étais toute en sang[M]; la douleur
et l'effroi m'ont fait perdre connaissance, le seigneur comte a abusé de
moi; depuis, j'ai été enfermée avec les autres esclaves dans
l'appartement de sa femme _Godigisèle_, bien douce femme pour un si
méchant homme; cette nuit, un des leudes est venu me prendre, m'a
emportée sur son cheval; il m'a conduite ici, me disant que je serais
l'esclave du seigneur évêque.
--Cela t'effraye, pauvre enfant, d'être esclave du seigneur évêque?
--Ma mère et mes parents ont été tués; je suis esclave, je suis
avilie... tout m'est égal... J'ai essayé de m'étrangler avec mes
cheveux, mais j'ai eu peur... et pourtant je voudrais mourir.
--Elle a quinze ans... évêque... et tu l'entends?
--Bénis le Seigneur, chère fille, bénis-le; plus tu souffriras ici-bas,
plus tu te féliciteras là-haut! C'est moi, ton père en Dieu, qui t'en
donne l'assurance.
--Bien dit, évêque. Donc, je le mettrai sur l'heure à même de pouvoir te
singulièrement féliciter là-haut,--reprit Ronan; puis s'adressant à
l'esclave dont il ne pouvait détacher ses yeux attendris:
--Assieds-toi là, sur les marches de l'autel, petite Odille... Tu n'as
ici que des amis; ne désespère pas encore.
L'enfant contempla le Vagre d'un air grandement surpris; il lui parlait
d'une voix douce; elle alla s'asseoir sur les marches de l'autel, et ne
regarda plus que Ronan, n'écouta plus que les paroles de Ronan.
--Eh! le Veneur! le Veneur!--cria l'un de ces gais compagnons debout
près d'une petite porte de la chapelle donnant sur les jardins de la
villa,--où vas-tu donc ainsi sous la feuillée, ta belle évêchesse au
bras? ne viendra-t-elle pas voir son honnête mari... ce renard pris au
piège, avant d'être pendu?
--Mes bons seigneurs les Vagres,--dit la voix de l'évêchesse dont on
distinguait à peine la forme svelte et blanche dans le pénombre de
l'arceau de la porte,--longtemps j'ai maudit, longtemps j'ai haï
celui-là qui fut mon mari... Je ne le hais plus, je ne le maudis plus;
le bonheur rend indulgente... Faites-lui grâce comme je lui pardonne.
Lui-même l'a dit: je n'étais plus sa femme... nos liens charnels ont été
brisés... Il me gardait près de lui pour jouir de mes biens... Qu'il en
jouisse... J'aurai du moins mon jour d'amour et de liberté... Viens, mon
beau Vagre... et vive l'amour en Vagrerie!
--Scélérate impudique! j'avais épousé une Olla... une Oliba... une
Messaline!
Mais Cautin criait, menaçait en vain; l'évêchesse continuait avec son
Vagre sa promenade sous la feuillée des grands arbres de la villa,
tandis que Ronan disait au saint homme:
--Tu vas être jugé par ceux que tu as jugés. Pauvres esclaves de
l'Église, que ferons-nous de ce méchant et luxurieux papelard qui
enterre les vivants avec les morts?
--Qu'il soit pendu!
--Oui, oui! qu'il soit pendu!
--Il ne mourra qu'une fois; et notre vie à nous était un long supplice.
--Sa vie à lui une longue jouissance!
--Qu'il soit pendu!
--Que penses-tu de l'idée de ces bonnes gens? À moi, Ronan, elle me
paraît sensée...
--Et moi, mes frères, je vous dirai, au nom de Jésus de Nazareth, l'ami
des affligés: pardon pour le coupable si sa repentance est sincère.
Qui parlait ainsi? L'ermite laboureur, jusqu'alors caché dans l'ombre
d'un des arceaux de la chapelle; soudain il parut aux yeux des Vagres et
des esclaves courroucés contre l'évêque.
--L'ermite laboureur!--s'écrièrent les esclaves avec un touchant
respect,--l'ami des pauvres!
--Le consolateur de ceux qui pleurent!
--Que de fois, dans les champs, il a pris la houe d'un de nos
compagnons, épuisé de fatigue, achevant ainsi la tâche du captif, pour
lui épargner les coups de fouet du gardien!
--Un jour, pendant que je paissais les brebis de l'évêque, deux
s'étaient égarées. L'ermite laboureur a tant cherché, tant cherché,
qu'il me les a ramenées; sans lui, j'étais roué de coups au retour.
--Et nos petits enfants, si chétifs, si tristes, hélas! à cet âge où
l'on rit souvent, ils ont toujours un sourire pour l'ermite laboureur.
--Oh! dès qu'ils l'aperçoivent, ils courent se pendre à sa robe!
--Aussi malheureux que nous, il aime à faire aux enfants de petits
présents... doux présents des pauvres gens, dit-il, et il leur donne
quelques fruits des bois... un rayon de miel sauvage... un oiseau tombé
de son nid...
--Aimez-vous... aimez-vous en frères, pauvres déshérités,--nous dit-il
sans cesse;--l'amour rend le travail moins rude.
--Espérez!--nous dit-il encore;--espérez! le règne des oppresseurs
passera en ce monde, et pour eux sur cette terre, viendra l'heure d'un
châtiment terrible... alors les premiers seront les derniers et les
derniers seront les premiers.
--Jésus, l'ami des affligés, l'a dit: les fers des esclaves seront
brisés... Espoir! pauvres opprimés! Espoir!
--Unissez-vous... aimez-vous... soutenez-vous... fils d'un même Dieu,
enfants d'une même patrie!... Désunis, vous ne pourrez rien; unis, vous
pourrez tout... Le jour de la délivrance n'est peut-être pas éloigné...
Amour, union, patience! attendez l'heure de l'affranchissement comme
l'attendaient nos pères.
--Oui, voilà ce que chaque jour l'ermite nous dit...
--Et de mes paroles, frères, il faut vous souvenir en ce moment,--reprit
le moine laboureur.--Jésus l'a dit: malheur aux âmes endurcies!
miséricorde à qui se repent! Votre évêque peut se repentir du mal qu'il
a fait.
--Moine insolent! tu oses m'accuser!
--Ce n'est pas moi qui t'accuse... c'est ta vie passée... expie-la par
le repentir, tu obtiendras miséricorde...
--Je me repens d'une chose, infâme renégat! c'est de ne pouvoir
t'assommer sur l'heure...
--Ermite, notre ami, tu entends ce saint homme... tu vois sa
repentance... qu'en faisons-nous, mes Vagres?
--À mort! celui qui enterre des vivants avec des cadavres! à mort!
--Mes frères, vous m'aimez...
--Nous t'aimons, brave ermite, autant que nous abhorrons l'évêque
Cautin...
--Accordez-moi sa vie...
--Non, non...
--Tu l'as dit, ermite: malheur aux âmes endurcies...
--Vois comme il se repent... à mort... à mort!
Et, furieux, ils se précipitèrent sur le prélat qui, dans son épouvante,
appela le moine à son aide; mais celui-ci, avant cet appel, avait
couvert l'évêque de son corps en s'écriant:
--Tuez-moi donc aussi, moi qui vous aime du plus profond de mon coeur et
vous console de mon mieux, pauvres esclaves, tuez-moi donc aussi, moi
qui ai pour vous plus de pitié que de blâme! Vagres errants au fond des
bois! car la juste haine de l'oppression franque, les terribles
iniquités du temps vous ont poussés à la révolte... et si vous prenez
aux riches, c'est du moins pour donner aux pauvres... Non, non, vous ne
tuerez pas cet homme, vous n'êtes pas des bourreaux! vous m'accorderez
sa vie!
--L'évêque nous a trop fait souffrir. Oeil pour oeil, dent pour dent.
--Une lâche vengeance effacera-t-elle vos souffrances passées? Quoi!
vous, dont les aïeux étonnaient le monde par leur bravoure généreuse...
vous allez massacrer de sang-froid un homme sans défense? Seriez-vous
devenus lâches? vous, fils des vaillants Gaulois des temps passés?
Vagres et esclaves restèrent silencieux, et ne menacèrent plus l'évêque.
--Ermite, tu es l'ami des pauvres gens. Nous t'accordons la vie de cet
homme... mais il faut qu'il nous suive en Vagrerie.
--Bien dit, Ronan! et dans nos repos, il nous fera la cuisine; il est
gourmand comme un évêque, foi de Dent-de-Loup! nous dînerons en prélats.
--Évêque, choisis! cuisinier ou pendu?
--Sacriléges! avoir pillé, incendié ma villa épiscopale, et me forcer
d'être leur cuisinier! abomination de la désolation!... Moine, tu les
entends, hélas! hélas!... et tu n'as pour eux ni malédiction ni
anathème... Est-ce ainsi que tu me défends?... Ne m'as-tu sauvé la vie
que pour jouir de mon abjection!
--Tais-toi! Jésus de Nazareth, dont la vie avait été aussi pure que la
tienne a été coupable; Jésus, dans le prétoire romain, au milieu des
soldats qui l'accablaient de railleries, de sanglants outrages, disait
seulement: _Pardonnez-leur, mon Dieu; ils ne savent ce qu'ils font_...
--Mais ils savent ce qu'ils font, ces impies, en me prenant pour
cuisinier... Et tu oses me conseiller de pardonner cette énormité
sacrilége...
--Songe à ta vie passée... au lieu de te plaindre, tu remercieras le
ciel...
--Allons, mes Vagres,--dit Ronan,--allons, voici l'aube; emportons notre
butin dans les chariots de l'évêque, et en route! Quel beau jour pour
les bonnes gens du voisinage! Mais, avant notre départ, deux mots à
cette enfant.
Et s'avançant vers la petite esclave, qui, assise sur les marches de
l'autel, avait écouté tout ceci fort étonnée, presque sans quitter Ronan
des yeux, celui-ci lui dit avec bonté:
--Pauvre enfant, sans père ni mère, viens avec nous; ne crains rien...
la Vagrerie, c'est, vois-tu, le monde renversé: l'esclave et le pauvre
sont sacrés pour nous; notre haine est pour le riche conquérant... Cette
vie d'aventures et de dangers te fait-elle peur? l'ermite, notre ami,
quoiqu'il ait le grand défaut d'empêcher les évêques Cautin d'être
pendus, l'ermite, notre ami, te conduira chez une bonne âme dans quelque
ville, seul endroit où l'on trouve aujourd'hui, en Gaule, un peu de
sécurité, lorsque toutefois la ville n'est pas mise à feu, à sang et à
sac par l'un de nos rois franks, dignes fils et petit-fils du glorieux
Clovis, qui leur a laissé la Gaule en héritage, et qui sont autant qu'il
l'était, curieux de se piller et de s'égorger entre frères et parents...
--Je te suivrai, Ronan... D'abord, tu m'as fait peur; mais quand tu
m'as parlé, ton regard est devenu doux comme ta voix; je suis esclave et
orpheline,--ajouta-t-elle en pleurant;--que veux-tu que je fasse? où
veux-tu que j'aille, sinon avec le premier qui doucement me dit:
Viens...
--Viens donc, et sèche tes larmes, petite Odille; on ne pleure guère en
Vagrerie... Tu monteras sur l'un des chariots de la villa, dans lequel
nos compagnons transportent, tu le vois, le butin, sans compter celui
qui est resté en dehors de la chapelle... Allons, prends mon bras, et
marchons, pauvre enfant...
Et voyant l'ermite s'approcher:
--Adieu, notre ami; tu as la vie d'un méchant évêque sur la
conscience... que le Cautin te soit léger!
--Ronan, je t'accompagne.
--Tu viens avec nous courir la Vagrerie?
--Oui.
--Toi, ermite? toi, véritablement saint homme? toi, avec nous, _Hommes
errants_, _Loups_, _Têtes de loups_, diables de Vagres que nous sommes?
--Jésus l'a dit: «Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais les
malades qui ont besoin de médecins...»
--Tu veux nous guérir de notre manie de pendre les méchants évêques?
--J'ai déjà commencé.
--Une fois n'est pas coutume.
--Nous verrons... vous avez encore d'autres plaies que je veux guérir,
j'espère vous voir faire mieux que des ruines...
--Moine, dis-tu vrai?--reprit Cautin à demi-voix.--Tu ne m'abandonneras
pas? tu me protégeras contre ces Philistins, contre ces Moabites?
--C'est mon devoir de rendre ces gens meilleurs.
--Meilleurs! ces scélérats?
--J'y tâcherai...
--Meilleurs!... ces sacriléges, qui ont pillé ma villa, mes belles
coupes, mes beaux vases, mon or et mon argent... Hélas! hélas! j'en
mourrai de désespoir, aussi vrai que ces tigres ne deviendront jamais
des agneaux...
--L'Écriture n'a-t-elle pas dit: «L'épée homicide sera changée en serpe
pour émonder la vigne en fleurs; la terre pacifique et féconde produira
ses fruits pour tous les hommes; le lion dormira près du chevreau; le
loup, près de la brebis; et un petit enfant les conduira tous.» Ne
blasphème pas! le Créateur a fait la créature à son image; il l'a faite
bonne pour qu'elle soit heureuse: aveugles, misérables ou ignorants sont
les méchants... Guérissons leur ignorance, leur misère et leur
aveuglement... Bons ils deviendront, heureux ils rendront eux et les
autres.
--Bons? les hommes!--s'écria l'évêque avec emportement,--et les femmes
sans doute aussi sont bonnes! celle qui fut la mienne entre autres?
vois-la plutôt là-bas, cette monstrueuse impudique, avec sa jupe orange
et ses bas rouges brodés d'argent... la vois-tu au bras de ce grand
bandit à cheveux noirs? L'infâme! la scélérate!
--Tais-toi! Jésus n'avait que des paroles de miséricorde pour Madeleine
la courtisane et pour la femme adultère, oserais-tu jeter la première
pierre à cette femme qui fut la tienne?... Allons, viens... Tes genoux
tremblent... tu me fais pitié... appuie-toi sur mon bras... tu vas
défaillir...
--Hélas! où vont-ils me conduire, ces Vagres damnés?
--Peu t'importe! amende-toi... repens-toi!...
--Mon Dieu! mon Dieu! et pas d'espoir d'être délivré en route! elles
sont si désertes maintenant... personne ne voyage de peur des Vagres, ou
de ces bandes de Franks qui vont guerroyer les uns contre les autres,
piller les villes, enlever des esclaves! Ah! nous vivons dans de
terribles temps.
--Et ces temps! qui nous les a faits? sinon vous tous? nouveaux _princes
des prêtres_! Ah! nos pères ont vu pendant des siècles la Gaule
paisible et florissante; mais elle était libre alors!--reprit amèrement
l'ermite.--La conquête, inique et sanglante, appelée par vous, évêques
gaulois, légitime ces déplorables représailles.
--Nos pères étaient de malheureux idolâtres! et à cette heure ils
grincent des dents pour l'éternité!--s'écria Cautin,--tandis que nous
avons la vraie foi... aussi le Seigneur Dieu réserve-t-il
d'épouvantables châtiments pour les misérables qui osent insulter ses
prêtres, ravir les biens de son Église... Tiens, moine, vois, vois si ce
n'est pas un spectacle à fendre le coeur!
Ce spectacle, qui fendait le coeur du saint homme, réjouissait fort le
coeur des Vagres... Le jour était venu: quatre grands chariots de la
villa, attelés chacun de deux paires de boeufs, s'éloignaient lentement
des ruines fumantes de la maison épiscopale, chargés de butin de toutes
sortes: vases d'or et d'argent, rideaux et tentures, matelas de plume et
sacs de blé, outres pleines et lingeries, jambons, venaison, poissons
fumés, fruits confits, victuailles de toutes sortes, lourdes pièces
d'étoffe de lin, filées par les esclaves filandières, coussins moelleux,
chaudes couvertures, souliers, manteaux, chaudrons de fer, bassins de
cuivre, pots d'étain, si chers à l'oeil des ménagères; il y avait de
tout dans ces chariots: les Vagres suivaient, chantant comme des merles
au lever de ce gai soleil de juin... À l'avant de l'un des chariots,
assise sur un coussin, la petite Odille, que l'évêchesse, tendrement
appitoyée, avait soigneusement revêtue d'une de ses belles robes, il
faut le dire, un peu trop longue pour l'enfant; la petite Odille, non
plus craintive, mais très-étonnée, ouvrait bien grands ses jolis yeux
bleus, et, pour la première fois depuis longtemps, respirait en liberté
ce frais et bon air du matin, qui lui rappelait celui de ses montagnes,
d'où elle avait été enlevée, pauvre enfant, pour être jetée jusqu'à ce
jour dans le burg du comte; Ronan, de temps à autre, s'approche du char:
--Prends courage, Odille, tu t'habitueras avec nous; tu le verras, les
Vagres ne sont pas si loups que les mauvaises gens le disent.
Sur l'autre char, l'évêchesse, pimpante sous ses colliers d'or et ses
plus beaux atours, que son amoureux Vagre a sauvés de l'incendie, tantôt
lisse sa noire chevelure, en jetant un coup d'oeil sur un petit miroir
de poche; tantôt attife son écharpe, tantôt gazouille, folle comme une
linotte sortant de cage. De ce jour d'amour et de liberté tant rêvé,
elle jouit enfin, après avoir, dix ans et plus, vécu presque
prisonnière; elle semble émerveillée de ce voyage matinal à travers ces
belles montagnes de l'Auvergne, ombragées de sapins immenses, et d'où
bondissent des cascades bouillonnantes; elle parle, rit, chante, et
chante encore, lorgnant du coin de son oeil noir, l'amoureux Vagre,
lorsque, leste, et triomphant, il passe près du chariot. Soudain,
regardant au loin, elle paraît émue de pitié, avise une amphore entourée
de jonc, placée près d'elle par la prévoyance du Veneur, la prend, et se
tournant vers l'arrière du char, où se trouvaient entassées plusieurs
femmes et filles esclaves, voulant de bon coeur, comme leur belle
maîtresse, courir un peu la Vagrerie, elle dit à l'une d'elles:
--Porte cette bouteille de vin épicé à mon frère l'évêque; le pauvre
homme aime à boire ce qu'il appelle son coup du réveil; mais ne lui dis
pas que ce vin vient de ma part, il le refuserait peut-être.
La jeune fille répond à l'évêchesse par un signe d'intelligence, saute à
bas du char, et se met en quête de Cautin. La plupart des esclaves
ecclésiastiques, lors de l'incendie et du pillage de la villa, ont fui
dans les champs, craignant le feu du ciel s'ils se joignaient aux
Vagres; mais les autres, moins timorés, accompagnent résolument la
troupe de ces joyeux compères... Il faut les voir alertes, dispos comme
s'ils s'éveillaient après une paisible nuit passée sous la feuillée, le
jarret nerveux, malgré l'orgie nocturne, aller, venir, sautiller,
babiller, donner çà et là des baisers aux femmes ou aux outres pleines,
mordre à belles dents un morceau de venaison épiscopale ou un gâteau de
fleur de froment.
--Qu'il fait bon en Vagrerie!
Derrière le dernier chariot, surveillé par Dent-de-Loup et quelques
compagnons fermant la marche, Cautin, évêque et cuisinier en Vagrerie,
habitué à se prélasser sur sa mule de voyage, ou à courir la forêt sur
son vigoureux cheval de chasse, Cautin trouve la route raboteuse,
poudreuse et montueuse; il sue, il souffle, il tousse, il gémit, et
maugréant, traîne sa lourde panse.
--Seigneur évêque,--lui dit la jeune fille, porteuse de l'amphore
envoyée par l'évêchesse,--voici de bon vin épicé; buvez, cela vous
donnera des forces pour la route.
--Donne, donne, ma fille!--s'écria Cautin en tendant ses mains
avides,--Dieu te saura gré de ton attachement pour ton malheureux père
en Christ, obligé de boire à la dérobée le vin de son propre cellier...
Et s'abouchant à l'amphore, il la pompa d'un trait; puis, la jetant vide
à ses pieds, il s'écria, regardant la jeune fille d'un oeil courroucé:
--Tu veux donc courir aussi la Vagrerie, diablesse?
--Oui, seigneur évêque: j'ai vingt ans, et voici le premier jour de ma
vie où je peux dire: Je m'appartiens... je peux aller, venir, courir,
sauter, chanter, danser à mon gré...
--Tu t'appartiens, effrontée! c'est à moi que tu appartiens; mais, Dieu
merci, tu seras reprise, soit par l'Église, soit par quelque chef
frank... et tu tomberas, je l'espère, en pire esclavage!
--J'aurai du moins connu la liberté...
Et la jeune fille de s'élancer, sautant et chantant, à la poursuite d'un
papillon voletant sur la route.
La troupe des Vagres arriva près de quelques huttes d'esclaves,
dépendantes des terres de l'Église, situées au bord de la route: de
petits enfants hâves, chétifs, et complétement nus, faute de vêtements,
se traînaient dans la poudre du chemin; leurs pères travaillaient aux
champs depuis l'aube; les mères, aussi maigres, aussi hâves que leurs
enfants, à peine couvertes de quelques lambeaux de toile, étaient au
seuil de ces tanières, filant leur quenouille au profit de l'évêque,
accroupies sur une paille infecte; leurs longs cheveux hérissés,
emmêlés, tombant sur leur front et sur leurs épaules osseuses; leurs
yeux caves, leurs joues creuses et tannées, leurs haillons sordides,
leur donnaient un aspect à la fois si repoussant, si douloureux, que
l'ermite laboureur, les montrant de loin à l'évêque, lui dit:
--À voir ces infortunées, croirait-on que ce sont là des créatures de
Dieu?
--Résignation, misère et douleur ici-bas, récompenses éternelles
là-haut... sinon, peines effrayantes et éternelles,--s'écrie
Cautin,--c'est la loi de l'Église, c'est la loi de Dieu!
--Tais-toi, blasphémateur, tu parles comme ces médecins imposteurs qui
disent l'homme né pour la fièvre, la peste, les ulcères, et non pour la
santé!
Les femmes et les enfants esclaves, à la vue de la troupe nombreuse et
bien armée, avaient eu peur et s'étaient d'abord réfugiés au fond de
leurs huttes, mais Ronan s'avançant cria:
--Pauvres femmes! pauvres enfants! ne craignez rien... nous sommes de
bons Vagres!
La Vagrerie faisait trembler les Franks et les évêques, mais souvent les
pauvres gens la bénissaient; aussi femmes et enfants, d'abord réfugiés,
craintifs au fond des tanières, en sortirent, et l'une des esclaves dit
à Ronan:
--Est-ce votre chemin que vous cherchez? nous vous servirons de guides.
--Craignez-vous les leudes des seigneurs?--dit une autre.--Il n'en est
point passé par ici depuis longtemps; vous pouvez marcher tranquilles.
--Femmes,--reprit Ronan,--vos enfants sont nus; vous et vos maris,
travaillant de l'aube au soir, vous êtes à peine couverts de haillons,
vous couchez sur une paille pire que celle des porcheries, vous vivez de
fèves pourries et d'eau saumâtre.
--Hélas! c'est la vérité... bien misérable est notre vie.
--Et moi, Ronan le Vagre, je vous dis: voilà du linge, des étoffes, des
vêtements, des couvertures, des matelas, des sacs de blé, des outres
pleines, des provisions de toute sorte. Donnez, mes Vagres... donne,
petite Odille, à ces bonnes gens... donne, belle évêchesse en
Vagrerie... donnez à ces pauvres femmes, à ces enfants... donnez encore,
donnez toujours!
--Prenez... prenez, mes soeurs,--disait l'évêchesse les yeux pleins de
douces larmes en aidant les Vagres à distribuer ce butin pris dans sa
maison et qu'elle ne regrettait pas.--Prenez, mes soeurs! Esclave comme
vous, plus que vous peut-être, j'ai, sous ces rideaux, rêvé d'amour et
de liberté; libre et amoureuse, je suis aujourd'hui! prenez mes
soeurs... prenez encore...
--Tenez... prenez, chères femmes, et que vos petits enfants ne vous
soient jamais ravis!--disait Odille aidant aussi à distribuer le butin.
Et elle essuyait ses yeux en disant:--Comme il est bon, Ronan le Vagre,
comme il est bon au pauvre monde!
--Soyez bénis... soyez bénis,--s'écriaient ces pauvres créatures
pleurant de joie;--vaut mieux rencontrer un Vagre qu'un comte ou qu'un
évêque.
Et c'était plaisir de voir avec quelle ardeur ces hardis compagnons,
perchés sur les chariots, distribuaient ainsi ce qu'ils avaient pris au
méchant et cupide évêque; c'était plaisir de voir les figures toujours
tristes, toujours mornes, de ces femmes infortunées, s'épanouir si
surprises, si heureuses à la vue de cette aubaine inattendue. Elles
regardaient ébahies, ravies, cet amoncellement d'objets de toutes sortes
jusqu'alors presque inconnus à leur sauvage misère. Les enfants, plus
impatients, s'attelaient gaiement deux, trois, quatre à un matelas pour
le transporter dans une des masures, ou bien enlaçant leurs petits bras
amaigris, s'opiniâtraient à soulever un gros rouleau d'étoffe de lin;
mais voilà que soudain une voix courroucée, menaçante, véritable
trouble-fête, épouvante et glace ces pauvres gens.
--Malheur à vous! damnation sur vous! si vous osez toucher d'une main
sacrilége aux biens de l'Église... tremblez... tremblez! c'est péché
mortel... vous, vos maris, vos enfants, vous serez plongés dans les
flammes de l'enfer durant l'éternité...
C'était l'évêque Cautin accourant tout gâter malgré les remontrances de
l'ermite laboureur.
--Oh! nous ne toucherons à rien de ce que l'on nous donne, notre
évêque,--répondaient les femmes et les enfants contrits et frissonnant
de tous leurs membres,--nous ne toucherons point, hélas! à ces biens de
l'Église.
--Mes Vagres,--dit Ronan,--pendez-moi l'évêque... nous trouverons
ailleurs un cuisinier...
Déjà l'on s'emparait du saint homme, alors plus pâle, plus tremblant que
les plus pâles et les plus tremblantes des pauvres femmes naguère si
joyeuses, lorsque le moine s'interposa et de nouveau délivra Cautin.
--L'ermite!--s'écrièrent les esclaves,--l'ermite laboureur...
--Béni sois-tu, l'ami des affligés...
--Béni sois-tu, notre ami à nous autres petits enfants qui t'aimons
tant, car tu nous aimes...
Et toutes ces mains enfantines s'attachèrent à la robe de l'ermite, qui
disait de sa voix douce et pénétrante:
--Chères femmes, chers petits enfants, prenez ce qu'on vous donne,
prenez sans crainte... Jésus l'a dit: «Malheur au riche, s'il ne partage
son pain avec qui a faim, son manteau avec qui a froid.» Votre évêque
voulait vous éprouver: ces biens, il vous les donne...
--Béni sois-tu, saint évêque!--dirent les femmes en levant leurs mains
reconnaissantes vers Cautin,--béni sois-tu, bon père, pour tes généreux
dons!
--Je ne donne rien!--s'écria Cautin;--on me contraint, on me larronne,
et vous brûlerez éternellement en enfer, si vous écoutez cet ermite
apostat!...
La plupart des femmes regardèrent, indécises, Ronan, l'évêque et
l'ermite; tour à tour elles approchaient et retiraient leurs mains de
ces objets si précieux à leur misère; deux ou trois vieilles
s'éloignèrent cependant tout à fait de ces biens de l'Église, et se
jetèrent à genoux en murmurant dans leur effroi:
--Saint évêque Cautin! pardonne-nous d'avoir eu seulement la pensée d'un
si grand péché...
--Ne craignez rien, mes soeurs,--reprit l'ermite,--votre évêque, encore
une fois, vous éprouve. Ces biens superflus, il vous les donne en frère;
il sait que le Seigneur, aimant également ses créatures, ne veut pas que
celles-ci soient nues et frissonnantes... celles-là, suant sous le poids
inutile de vingt habits... celles-ci, affamées... celles-là, repues...
Ne redoutez pour votre évêque ni la faim ni le froid... voyez, sa robe
est neuve, son chaperon aussi, ses souliers aussi; que lui faut-il
davantage?... À lui seul pourrait-il vêtir tous ces habits? à lui seul
vider toutes ces outres de vin? à lui seul, manger toutes ces
provisions?... Non, non... prenez, mes soeurs, prenez, chers petits
enfants... votre évêque partage avec vous...
--Ne l'écoutez pas!--s'écria Cautin,--car moi je vous dis...
--Toi, tu ne dis rien!--reprit Ronan en lui lançant un regard
terrible.--Si tu parles, je fais, malgré toi, ton salut en te
martyrisant sur l'heure...
Plusieurs des femmes, persuadées par les paroles de l'ermite, et aussi
par l'âpreté de leur misère, commencèrent à emporter diligemment dans
leurs cabanes, à l'aide de leurs enfants, les biens de l'Église: les
trois vieilles n'osèrent y toucher, restant agenouillées, se frappant la
poitrine.
--Chères filles, persévérez dans votre sainte horreur du
sacrilège!--s'écria l'évêque, malgré les menaces de Ronan,--et vous irez
en paradis entendre à perpétuité les Séraphins jouer du théorbe devant
le Seigneur, en chantant ses louanges!
--Et moi, foi de Dent-de-Loup, je me ferais damner, rien que pour
échapper à ces sempiternels théorbes!
--Tais-toi, païen! et vous, persévérez, mes filles!--s'écria Cautin
d'une voix plus éclatante encore.--Cet ermite, suppôt du diable, vous
pousse à une pillerie sacrilége, qui vous mène droit aux enfers...
--Mes Vagres,--dit Ronan,--une corde, et que l'on accroche ce bavard
haut et court, puisque décidément il veut être pendu...
L'ermite arrêta d'un geste la colère des Vagres, et dit:
--Évêque, reconnais-tu comme divines les paroles de Jésus de Nazareth?
--Apostat! Pharaon! tu te dévoiles à cette heure! tu avais endossé la
peau d'agneau... tu n'es qu'un loup ravisseur comme les autres... Je te
défends de prononcer le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ!
--Jésus de Nazareth a dit ceci,--reprit l'ermite: «--Si l'on vous prend
votre manteau, courez après celui qui vous l'a pris, et donnez-lui
encore votre tunique.»--Que voulait dire Jésus par ces paroles? sinon
que trop souvent le vol avait pour cause la misère, et que de cette
misère il fallait avoir pitié?... Abandonne donc volontairement ces
biens superflus, toi qui as fait serment de pauvreté, de charité!
--Tais-toi, méchant ermite, qui oses contredire notre évêque. Nous ne
pouvons toucher du doigt aux biens de l'Église,--s'écria une des trois
vieilles;--nous serions damnées...
--Oui, oui,--reprirent les deux autres.--Tais-toi, ermite.
--Pauvres créatures! plongées à dessein dans l'ignorance et
l'aveuglement,--leur dit Ronan.--Tenez-vous beaucoup à la vie de votre
évêque?
--Pour lui nous souffririons mille morts!--répondirent les trois
vieilles,--oui, mille morts!...
--Oh! pieuses femmes!--s'écria Cautin jubilant.--Quelle superbe part de
paradis vous aurez... Aussi, en attendant le jour de la vie éternelle,
je vous absous de tous vos péchés et vous bénis!
--O notre évêque,--reprirent les vieilles, se frappant la
poitrine,--saint, trois fois saint parmi les saints!... grâces te soient
rendues!...
--Écoutez-moi, pauvres brebis, qui prenez le boucher pour le
pasteur,--leur dit Ronan.--Si à l'instant vous ne profitez pas de ces
dons, nous pendons, à vos yeux, votre évêque à cet arbre.
--Voici une corde,--dit Dent-de-Loup.
Et il la passa au cou de Cautin.
--Chères filles, emportez tout! prenez tout!--s'écria le prélat en se
débattant.--Je vous adjure, je vous ordonne, moi, votre père en Christ,
d'emporter ce butin sur l'heure!
Une des vieilles obéit promptement; les deux autres restèrent
agenouillées en disant:
--Tu veux nous éprouver, grand évêque!
--Mais ces païens vont me pendre...
--Un saint homme comme toi ne craint pas le martyre.
--Non, mes filles, je ne le crains pas... mais je me sens encore
indispensable au salut de mon troupeau... Emportez donc ce butin, vous
dis-je, sinon je vous damne! je vous excommunie, maudites vieilles! vous
répondrez de ma mort devant le Seigneur au jour du jugement!...
--Saint évêque, tu veux nous éprouver jusqu'à ta fin; tu nous a dit:
_Toucher aux biens de l'Église, c'est péché mortel_... Voudrais-tu nous
commander un péché mortel?
--Non, non,--reprit l'autre vieille en se frappant à grands coups la
poitrine,--tu ne veux pas nous commander un péché mortel... c'est le
martyre que tu veux...
--Et de là-haut tu nous béniras, Saint-Cautin, grand Saint-Cautin!
glorieux martyr!
--Évêque, tu entends ces pauvres vieilles? tu as semé, tu récoltes...
Allons, mes Vagres, haut la corde!
L'ermite s'interposait encore, afin de protéger le prélat, lorsque
quelques Vagres, montés sur les chariots, et regardant au loin,
s'écrièrent:
--Des leudes! des guerriers franks!...
--Ils sont sept ou huit à cheval, et conduisent plusieurs hommes
garrottés, des esclaves sans doute... Allons, mes Vagres, mort aux
leudes! liberté aux esclaves!...
--Mort aux leudes! liberté aux esclaves!...--crièrent les Vagres en
courant aux armes.
--Les Franks! ils vont me reprendre et me reconduire au burg du
comte,--s'écria la petite Odille toute tremblante.--Ronan, ayez pitié de
moi!
--Les leudes, te prendre, pauvre enfant! il n'en restera pas un seul
pour t'emporter.
--Ronan, pas d'imprudence,--reprit l'ermite;--ces cavaliers peuvent être
les éclaireurs d'une troupe plus nombreuse. Détache éclaireurs contre
éclaireurs, et garde ici le gros de ta troupe, retranché derrière les
chariots.
--Moine, tu as raison... Tu as donc fait la guerre?
--Un peu... de çà, de là, dans l'occasion, pour défendre les faibles
contre les forts...
--Des guerriers franks!--s'écria Cautin en joignant les mains d'un air
triomphant,--des amis! des alliés! je suis sauvé... À moi, chers frères
en Christ! à moi, mes fils en Dieu!... délivrez-moi des mains des
Philistins! à moi, mes...
Ronan ayant soudain tiré la corde restée pendante au cou du saint homme,
l'interrompit net en serrant le noeud coulant.
--Évêque, pas de cris inutiles,--dit l'ermite;--et toi, Ronan, pas de
violence, je t'en prie... ôte cette corde du cou de cet homme.
--Soit; mais ce sera pour lui lier les mains, et s'il me rompt davantage
les oreilles, je l'assomme...
--Les cavaliers franks s'arrêtent à la vue des chariots,--s'écria un
Vagre;--ils semblent se consulter.
--Notre conseil à nous ne sera point long. Ces Franks sont sept à
cheval, que six Vagres me suivent, et, foi de Ronan, il y aura tout à
l'heure en Gaule sept conquérants de moins!
--Nous voilà six... marche.
Parmi les six Vagres était le Veneur... L'évêchesse, le voyant examiner
la monture de sa hache, sauta du chariot à terre, et, l'oeil brillant,
les narines gonflées, la joue en feu, retroussant la manche droite de sa
robe de soie, elle mit ainsi à nu, jusqu'à l'épaule, son beau bras,
aussi blanc que nerveux, et s'écria:
--Une épée! une épée!...
--Qu'en feras-tu, belle évêchesse en Vagrerie?
--Je me battrai près de mon Vagre! je me battrai... comme nos mères des
temps passés!
--Marchons, ma Vagredine! Si tes beaux bras sont aussi forts pour la
guerre que pour l'amour, malheur aux Franks!
Et l'évêchesse, prenant virilement une épée, comme une Gauloise des
siècles passés, courut gaiement à l'ennemi au bras de son Vagre. En
passant devant l'évêque elle lui dit:
--Pendant douze ans tu m'as fait maudire la vie... je vais peut-être
mourir... je te pardonne...
--Tu me pardonnes, scélérate impudique! lorsque c'est toi qui devrais,
le front dans la poussière, me demander grâce pour tes énormités!
Cautin parlait encore que la Vagredine et le Vagre étaient déjà loin.
--Petite Odille, attends-moi; ces Franks tués, je reviens,--dit Ronan à
la jeune fille, qui, toute pâle, le retenant de ses deux mains, le
regardait de ses grands yeux bleus pleins de larmes.--Ne tremble pas
ainsi... pauvre enfant!
--Ronan,--murmura-t-elle en étreignant plus vivement encore le bras du
Vagre,--je n'ai plus ni père ni mère; tu m'as délivrée du comte et de
l'évêque, tu as bon coeur, tu es plein de compassion pour le pauvre
monde, tu me traites avec une douceur de frère; cette nuit, je t'ai vu
pour la première fois, et pourtant il me semble qu'il y a déjà
longtemps, longtemps que je te connais...
Puis elle saisit les deux mains du Vagre, les baisa et ajouta tout bas,
les lèvres palpitantes:
--Et ces Franks, s'ils te tuaient?...
--S'ils me tuaient, petite Odille?...
Se retournant alors vers l'ermite, qu'il désigna du regard à la jeune
fille, il ajouta:
--Si les Franks me tuent, ce bon moine laboureur veillera sur toi.
--Je te le promets, mon enfant; je te protégerai.
--Petite Odille,--reprit Ronan presque avec embarras, lui pourtant
d'ordinaire aussi timide... qu'on l'est en Vagrerie,--un baiser sur ton
front... ce sera le premier et le dernier peut-être...
L'enfant pleurait en silence; elle tendit son front de quinze ans à
Ronan; il y posa ses lèvres, et, l'épée haute, partit en courant... À
peine fut-il éloigné des chariots, que l'on entendit les cris des Vagres
attaquant les leudes. Odille, à ces cris, se jeta, sanglotante, éperdue,
dans les bras de l'ermite, cachant sa figure dans son sein, et s'écria:
--Ils vont le tuer... ils vont le tuer...
--Courage, Franks... courage, mes fils en Dieu!--hurlait Cautin garrotté
à la roue d'un chariot;--exterminez ces Moabites... et surtout
exterminez ma diablesse de femme, cette grande impudique à robe orange,
à écharpe bleue et aux bas rouges brodés d'argent... je vous la
signale... pas de merci pour cette Olliba! coupez-la en morceaux si vous
pouvez!
--Évêque, évêque... tes paroles sont inhumaines... Rappelle-toi donc
toujours la miséricorde de Jésus envers Madeleine et la femme
adultère,--dit l'ermite, tandis qu'Odille, la figure toujours cachée
dans le sein de ce vrai disciple du jeune homme de Nazareth, murmurait:
--Ils vont tuer Ronan... ils vont le tuer...
--Me voici revenu... les Franks ne m'ont pas tué, petite Odille, et les
gens qu'ils emmenaient sont délivrés.
Qui parlait ainsi? c'était Ronan. Quoi? déjà de retour? oui, les Vagres
font vite et bien. D'un bond, Odille fut dans les bras de son ami.
--J'en ai tué un... il allait tuer mon Vagre!--s'écria l'évêchesse aussi
revenant... Et, jetant là son épée sanglante, le regard étincelant, le
sein demi-couvert par ses longues tresses noires, désordonnées comme ses
vêtements par l'action du combat, elle dit au Veneur:
--Es-tu content?
--Forts pour l'amour, forts pour la guerre, sont tes bras nus, ma
Vagredine!--répondit le joyeux garçon.--Maintenant, un coup à boire de
ta belle main!
--Boire à ma barbe ce vin qui fut le mien! courtiser devant moi cette
femme effrontée qui fut la mienne!--murmura l'évêque,--voilà qui est
monstrueux! voilà qui est le signe précurseur des calamités effroyables
qui se répandront sur la terre...
Trois des Vagres avaient été blessés: l'ermite les pansait avec tant de
dextérité, qu'on pouvait le croire médecin; il se relevait pour aller de
l'un à l'autre des blessés, lorsqu'il vit s'avancer vers lui les gens
que les leudes emmenaient, et qui venaient d'être délivrés par les
hommes de Ronan. Ces malheureux, un instant auparavant prisonniers,
étaient couverts de haillons; mais la joie de la délivrance brillait sur
leurs traits. Conviés par leurs libérateurs à boire et à manger pour
réparer leurs forces, ils venaient s'acquitter et s'acquittèrent au
mieux de ce soin, grâce aux provisions de la villa épiscopale. Pendant
qu'ils dégonflaient les outres et faisaient disparaître le pain et le
jambon, le moine dit à l'un d'eux, homme encore robuste, malgré sa barbe
et ses cheveux gris:
--Frères, qui êtes-vous? d'où venez-vous?
--Nous sommes colons et esclaves, autrefois propriétaires et laboureurs
des terres nouvelles que le fils de Clovis a ajoutées en _bénéfices_[N]
aux _terres saliques_ ou terres _militaires_[O] que le comte frank
Neroweg tenait déjà de son père par le droit de la conquête.
--Ainsi le comte vous a dépouillés de vos champs?
--Plût au ciel! bon ermite.
--Comment?
--Le comte nous les a laissés, au contraire; il y a même ajouté deux
cents arpents, le maudit! deux cents arpents appartenant à mon voisin
Féréol, qui s'était enfui de peur des Franks.
--On double ton bien, frère et tu te plains?
--Si je me plains!... Ignores-tu donc comment les choses se passent en
Gaule? Voici ce qu'autrefois m'a dit le comte: «--Mon glorieux roi m'a
fait comte en ce pays, et m'a donné de plus à _bénéfice_, qui deviendra,
je l'espère, héréditaire, comme mes terres militaires, ces domaines-ci,
avec leur bétail, leurs maisons et leurs habitants... Tu cultiveras pour
moi les champs qui t'appartiennent; j'y ajouterai même de nouveaux
guérets: tu deviens mon colon; tes laboureurs, mes esclaves, tous vous
travaillerez à mon profit et à celui de mes leudes; vous leur fournirez,
ainsi qu'à moi, selon tous nos besoins; vous aiderez mes esclaves maçons
et charpentiers à la bâtisse d'un nouveau burg que je veux à la mode
germanique: vaste, commode et suffisamment retranché au milieu d'un
ancien camp romain que j'ai remarqué; vos chevaux et vos boeufs, devenus
les miens, charrieront les pierres et les poutres trop lourdes pour être
portées à dos d'homme. De plus, toi, mon colon, tu me payeras, pour ta
part, cent sous d'or par an, sur lesquels j'en donnerai dix en présent
au roi lorsque chaque année j'irai lui rendre hommage.--Cent sous d'or!
m'écriai-je; mes terres et celles de mon voisin Féréol ne rapportent pas
cette somme bon an mal an... comment veux-tu que je te la paye, et qu'en
outre je te nourrisse, toi, tes leudes, tes serviteurs, et que de plus
je vive, moi, ma famille et mes laboureurs, devenus tes esclaves?»--À
cela le comte m'a répondu en me menaçant de son bâton:--«J'aurai mes
cent sous d'or tous les ans... sinon je te fais couper les pieds et les
mains par mes leudes...»
--Pauvre homme!--dit tristement l'ermite.--Et comme tant d'autres tu as
consenti à ce servage?
--Que faire? comment résister au comte et à ses leudes? je n'avais
autour de moi que quelques laboureurs, et les prêtres leur prêchent la
soumission à nos conquérants, larrons sanguinaires qui, l'épée haute,
nous viennent dire: «Les champs de vos pères, fécondés par leur travail
et le vôtre, sont à nous... et pour nous vous les cultiverez?» Oui, que
faire? résister? impossible... fuir? c'était aller au-devant de
l'esclavage dans une autre province, puisque toutes sont envahies par
les Franks. Et puis, j'avais alors une jeune femme... la servitude ou la
vie errante m'effrayait plus encore pour elle que pour moi... enfin je
tenais à ce pays, à ces champs où j'étais né; il me semblait horrible de
les cultiver pour un autre, et pourtant je préférais ne pas les
abandonner... Moi et mes laboureurs, devenus esclaves du comte, eux qui
trouvaient autrefois dans leur travail une existence heureuse et
paisible, nous nous sommes résignés. Misère atroce! labeur incessant!
telle fut notre vie... Je parvenais, à force de travail, de privations,
à subvenir aux besoins de Neroweg et de ses leudes, et à faire produire
à mes terres soixante-dix à quatre-vingts sous d'or par année... Deux
fois le comte me fit mettre à la torture pour me forcer à lui donner les
cent sous d'or qu'il voulait... Je ne possédais pas un denier au delà de
ce que je lui remettais: j'en fus pour la torture, lui pour sa
cruauté...
--Et jamais,--dit Ronan,--il ne t'est venu à l'idée de choisir une belle
nuit noire pour mettre le feu au burg, et, aidé de tes laboureurs, de
massacrer le comte et ses leudes?
--Mais, encore une fois, et les prêtres? ne persuadent-ils pas aux
esclaves que plus leur sort est atroce, plus ils auront de part au
paradis? ne les menacent-ils pas de peines effroyables s'ils osent se
révolter contre les Franks?... Je ne pouvais donc compter sur mes
compagnons d'esclavage, hébétés par la peur du diable, et énervés par la
misère... puis, je te l'ai dit, j'avais de jeunes enfants, et leur mère,
accablée de chagrin, était très maladive; enfin, cette année, la pauvre
créature heureusement est morte. Mes fils étaient devenus des hommes:
eux et moi, ainsi que quelques autres esclaves, las de souffrir, las de
travailler de l'aube au soir, pour le comte et ses leudes, nous avons
fui ses domaines... Nous étions allés nous réfugier sur les terres de
l'évêque d'Issoire: c'était quitter un servage pour un autre; mais nous
espérions que le prélat serait peut-être moins méchant maître que le
comte. Celui-ci tenait à moi, qui avais tant d'années durant fait rendre
à nos terres, et à son profit, tout ce qu'elles pouvaient produire.
Sachant notre refuge, il a fait monter quelques leudes à cheval, ils
sont venus nous réclamer à l'évêque d'Issoire; celui-ci nous a rendus,
ses gens nous ont garrottés... Les leudes nous ramenaient pour nous
forcer à cultiver nos champs, ces bons Vagres ont tué les Franks, et
nous ont délivrés... Aussi, par ma foi, Vagres nous serons, moi, mes
fils et ces esclaves que voilà, si vous voulez de nous, braves coureurs
de nuit! Nous avons, nous aussi, de rudes souffrances à venger! vous
nous verrez à l'oeuvre contre les Franks et les évêques...
--Oui, oui!--crièrent ses compagnons,--mieux vaut à cette heure, en
Gaule, courir la Vagrerie que labourer le champ de nos pères sous le
bâton d'un comte frank et de ses leudes.
--Évêque, évêque!--dit Ronan au prélat, qui avait écouté ceci,--voilà ce
que tes alliés, tes complices ont fait de notre vieille Gaule, jadis si
féconde! si glorieuse; mais par la torche de l'incendie! par le sang du
massacre! je le jure! viendra l'heure où prélats et seigneurs ne
régneront plus que sur des ruines fumantes et des ossements blanchis...
Allons, nos nouveaux frères en Vagrerie, soyez, comme nous, Hommes
errants, Loups, Têtes de loups! Comme nous, vous vivrez en loups, et en
joie, l'été, sous la verte feuillée; l'hiver, dans les chaudes
cavernes... Debout, mes bons Vagres! debout, le soleil monte; nous avons
là, dans nos chariots, du butin à distribuer sur notre passage... En
route, petite Odille, en route, belle évêchesse! pillons les seigneurs,
et largesse! largesse au pauvre monde! conservons seulement de quoi
faire cette nuit grand gala dans les gorges d'Allange, sous le dôme des
vieux chênes!... En route! nous avons un évêque pour cuisinier, nous
festoierons en princes... et demain, la dernière outre vidée, en chasse,
mes Vagres! en chasse! tant qu'il restera en Gaule un burg de Franks et
une maison épiscopale!...
Et la troupe se remit en marche au bruit du chant des Vagres... Lorsque,
au soleil couché, ils arrivèrent aux gorges d'Allange, l'un de leurs
repaires, tout le butin emporté de la villa épiscopale avait été
distribué sur la route aux pauvres gens... il ne restait dans les
chariots que quelques matelas pour les femmes, les vases d'or et
d'argent pour boire le vin de l'évêque, et des provisions suffisantes
pour le grand gala de la nuit... Les huit paires de boeufs des chariots
devaient être le rôti de ce festin gigantesque; car sur sa route la
troupe des Vagres s'était encore recrutée d'esclaves, d'artisans, de
laboureurs et de colons, tous réduits à la rage de la misère, sans
compter bon nombre de jolies filles, curieuses de courir un peu la
Vagrerie!
CHAPITRE II.
Un festin en Vagrerie.--Meurtres de Clotaire, nouveau roi d'Auvergne, et
miracles faits en sa faveur.--La ronde des Vagres.--Karadeuk le
Bagaude.--Loysik l'ermite.--Comment l'évêque Cautin est miraculeusement
enlevé au ciel par des Séraphins et comment il descend fort promptement
de l'empirée.--Le comte Neroweg et ses leudes.--Attaque des gorges
d'Allange.
Quels beaux festins l'on festoie en Vagrerie! daims, cerfs, sangliers,
tués la veille par les Vagres dans la forêt qui ombrage les gorges
d'Allange, ont été, comme les boeufs des chariots, dépecés et grillés au
four... Quoi! un four en pleine forêt? un four capable de contenir
boeufs, daims, cerfs et sangliers? Oui, le bon Dieu a creusé pour les
bons Vagres plusieurs de ces fours dans les gorges profondes de
l'Allange, volcan éteint comme les autres volcans de l'Auvergne...
N'est-ce point un véritable four que cette grotte cintrée, profonde, où
un homme peut se tenir debout? donc, remplissez cette grotte de bois
sec, un ou deux chênes morts vous suffisent; mettez le feu à ce bûcher;
il se consume, devient brasier: sol, parois, voûte de lave, tout rougit
bientôt, et l'on enfourne dans cette bouche ardente comme celle de
l'enfer, daims, cerfs, sangliers entiers et boeufs dépecés; après quoi
l'on referme l'ouverture de la grotte avec des pierres de lave sous une
montagne de cendre brûlante chaude... quatre ou cinq heures après,
boeufs et venaison cuits à point, fumants, appétissants, sont servis sur
la table. Quoi! aussi des tables en Vagrerie? certes, et recouvertes du
plus fin tapis vert; quelle table? quel tapis? la pelouse d'une
clairière de la forêt; et pour siéges, encore la pelouse; pour tentures,
les grands chênes; pour ornements, les armes suspendues aux branches;
pour dôme, le ciel étoilé; pour lampadaire, la lune en son plein; pour
parfums, la senteur nocturne des fleurs sauvages; pour musiciens, les
rossignols.
Plusieurs Vagres, placés en vedette sur la lisière de la forêt, aux
abords des gorges d'Allange, veillent à ce que la troupe ne soit pas
surprise, dans le cas où, apprenant le sac et l'incendie de la villa,
les comtes et ducs franks du pays, craignant une attaque sur leurs
burgs, se seraient mis, avec leurs leudes, à la poursuite des Vagres.
L'évêque Cautin, malgré son courroux, se surpassa comme cuisinier: la
faim lui était venue en cuisinant pour les autres, de sorte que
chrétiennement il cuisina aussi pour sa large panse; on parla longtemps
en Vagrerie de certaine sauce, dont le saint homme remplit un grand
chaudron (chaudron épiscopal emporté de la villa), dans lequel chacun
trempait sa grillade de boeuf ou de venaison, sauce appétissante
composée de vieux vin et d'huile aromatisée avec le thym et le serpolet
des bois; on la trouva délectable, et l'évêchesse, mordant de ses belles
dents blanches à la grillade de son Vagre, disait:
--Je ne m'étonne plus si celui qui fut mon mari se montrait si
implacable pour ses esclaves-cuisiniers, qu'il faisait fouailler au
moindre oubli... le seigneur évêque cuisinait mieux qu'eux tous; il
pouvait se montrer difficile.
Deux convives prenaient peu de part au festin: l'ermite laboureur et la
jeune esclave, assise à côté de Ronan; celui-ci mangeait valeureusement,
mais le moine rêvait en regardant le ciel, et la petite Odille rêvait...
en regardant Ronan... Les vases d'or et d'argent, sacrés ou non,
circulaient de main en main; les outres se dégonflaient à mesure que le
ventre des buveurs gonflait: gais propos, éclats de rire, baisers pris
et rendus entre Vagres et Vagredines, tout était liesse et fous ébats;
parfois, cependant, pour quelque fin minois, éclatait une dispute entre
deux compagnons, ni plus ni moins que dans les anciens festins gaulois;
alors on décrochait les épées des arbres, sans haine, mais par simple
outre-vaillance.
--À toi ce coup-ci...
--À toi celui-là...
--Frappe...
--Riposte...
--Je suis blessé!
--Je suis mort!...
Le blessé, on le pansait; le mort, on le couvrait de feuillage...
Honneur aux braves qui vont renaître ailleurs, et vivent les festins en
Vagrerie!! L'on entendait encore çà et là des propos joyeux, étranges,
ou d'une gaieté sinistre; ces propos peignaient les choses, les hommes,
les misères de la Gaule conquise, mieux que ne le feront jamais les
légendaires, si jamais ce siècle de fer trouve des légendaires...
--Ah! le bon temps!--disait Dent-de-Loup en rongeant l'ivoire de son
second cuisseau de daim; ce garçon préférait le daim à toute autre
viande.--Ah! le bon temps que ce temps de désordre! de pillage! de
batailles de grand'route! de siége de burgs et de maisons épiscopales!
ah! le bon temps que nous font les rois franks!...
--Ronan l'a dit: Le feu est à la vieille Gaule... dansons, buvons sur
ses décombres... et faisons l'amour dans la cendre des palais!...
--Oh! grand évêque! oh! béni sois-tu, grand Saint-Rémi! qui, dans la
basilique de Reims, au milieu de l'encens et des fleurs, il y a
cinquante ans et plus, as baptisé Clovis, fils soumis de l'Église de
Rome! Béni sois-tu, grand Saint-Rémi! tu as baptisé l'esclavage, le
pillage, l'incendie, le viol et le massacre!...
--Et toi, saint évêque de Tours, lorsque Clovis, ce royal meurtrier,
encensé par tes diacres, est sorti de ta basilique, enrichie des dons
splendides de ce conquérant, de ta basilique où il venait de ceindre le
diadème d'or et de revêtir la pourpre souveraine, cette pourpre, c'était
le sang des derniers Gaulois valeureux! cette couronne, c'était l'or de
la Gaule... et toi, grand saint évêque! toi et ton clergé vous chantiez:
Hosanna! hosanna! devant ce pillard, ce massacreur de notre pauvre
patrie conquise!...
--Où est-elle? où est-elle, la fière et virile Gaule du _chef des cent
vallées_, des _Sacrovir_, des _Vindex_, des _Civilis_, des _Victoria_?
--Qui a hérité de la vaillance de la Gaule? les Vagres... Loups et Têtes
de loups! puisque eux seuls ils luttent contre les barbares...
--Et nous sommes traqués comme bêtes de forêt...
--Mais qui s'y frotte est mordu; nous avons l'ongle aigu, la dent
tranchante...
--Et ils nous appellent des pillards...
--Des meurtriers...
--Des sacrilèges...
--Frères, nous accuser ainsi, n'est-ce point manquer de respect à nos
glorieux et nouveaux maîtres, rois, ducs et comtes franks? nous les
imitons de notre mieux: ils tuent, nous tuons; ils pillent, nous
pillons; ils violent... non, nous ne violons pas, assez de jolies filles
nous arrivent en Vagrerie... voyez plutôt ces gaies commères...
--Aussi vrai que je m'appelle Florence, aussi vrai que j'ai vingt ans,
la jambe fine et la taille cambrée, j'aime mieux donner à un joyeux
Vagre ce que me ravirait un Frank ou un tonsuré!...
--Moi aussi!
--Moi aussi!
--Mes soeurs, mes soeurs! sinistre est le temps où nous vivons!--dit
l'évêchesse en déroulant au vent de la nuit sa longue chevelure
noire.--Jours de sanglantes fureurs! jours de débauche effrénée: le
concubinage, l'adultère, l'inceste sur le trône et sur l'autel!... jours
d'ardent vertige, où l'on court au mal avec une joie farouche... Saintes
vertus de nos mères! chaste tendresse! fier et pudique amour! où vous
trouver aujourd'hui? est-ce chez la femme esclave, violentée par les
maîtres de son corps?... Est-ce chez la femme libre? quand sous ses yeux
le foyer domestique devient un lupanar? Oh! mes soeurs, mes soeurs!
fermons les yeux, vivons vite et mourons jeunes... c'est le bel âge pour
mourir... Veux-tu mourir, mon Vagre?
--Quand, ma Vagredine?
--Demain, aux premiers rayons du soleil; demain, à l'heure où les
oiseaux s'éveillent, dis, veux-tu mourir? ta main dans la mienne, nous
partirons ensemble pour ces mondes inconnus, où nos aïeux, plutôt que de
se quitter, s'en allaient vaillamment ensemble pour revivre ensemble!
--Es-tu déjà si lasse d'amour, ma belle évêchesse?
--Mon Vagre, craindrais-tu la mort?
--Je ne crains qu'une chose: la vie sans toi...
--À demain donc... la mort ensemble!
--Et vive l'amour jusqu'à demain! En attendant, un beau baiser, ma
Vagredine?
Le Veneur prend le baiser, pendant que son voisin, grave comme un homme
entre deux vins, dit d'une voix magistrale:
--Frères, j'ai une idée...
--Ton idée, Symphorien, semble être de vider complétement cette
amphore...
--Oui, d'abord... puis de vous démontrer _logicè_... _à priori_...
--Au diable le langage romain!
--Frères, pour être Vagre l'on n'en est pas moins souvent fort versé
dans les belles lettres et la philosophie... J'enseignais la rhétorique
aux jeunes clercs de l'évêque de Limoges; je fus mandé, pour le même
office, par l'évêque de Tulle. En traversant les mont Jargeaux pour me
rendre d'une ville à l'autre, j'ai été pris dans ces montagnes par une
bande de mauvais Vagres, car il y a de bons et de mauvais Vagres.
--Comme il y a de laides femelles et de jolies femmes.
--Cesdits Vagres m'ont vendu à un marchand d'esclaves, lequel m'a
revendu à l'évêque de...
--Au diable le rhétoricien... le voici voyageant par monts et par vaux!
--C'est souvent l'effet de la rhétorique de vous entraîner ainsi à
travers les plaines de l'imagination... Mais je reviens à ce que je veux
vous prouver _logicè_... c'est ceci: Que nous n'avons point à prendre
souci des leudes et bandes armées qui peuvent nous poursuivre, parce que
_logicè_... le Seigneur Dieu fera un miracle en notre faveur pour nous
débarrasser de nos ennemis.
--Un miracle en notre faveur... à nous, Vagres? Sommes-nous donc si bien
avec le ciel?
--Nous y sommes d'autant mieux, que nous agissons davantage en loups, en
vrais loups... Aussi, _logicè_, le Seigneur nous délivrera-t-il de nos
ennemis par des miracles... Et ce, je vais vous le prouver.
--À la preuve, docte Symphorien... à la preuve!
--M'y voici... Et d'abord, frères, dites-moi sous quelle royale griffe
est tombée cette belle terre d'Auvergne?
--Sous la griffe de Clotaire, le dernier et digne fils du glorieux roi
Clovis... puisque ayant récemment épousé la veuve de son petit-neveu
Théodebald, ce Clotaire possède un double droit sur la province
d'Auvergne... le voici donc, cette année 558, seul roi de toute la Gaule
conquise.
--Or ce Clotaire est l'épouseur du genre humain... Qui n'a-t-il pas
épousé? qui n'épousera-t-il pas? Les évêques l'ont marié autant de fois
qu'il lui a plu, et du vivant de la plupart de ses femmes; ils l'ont
marié à _Gundioque_, femme de son propre frère; ils l'ont marié à
_Radegonde_, à _Ingonde_, et quinze jours après, à la soeur de celle-ci,
nommée _Aregonde_; ils l'ont marié à _Chemesne_, à bien d'autres encore,
et en dernier lieu à cette _Wultrade_, veuve de son petit-neveu
Théodebald; mais ce sont là des peccadilles...
--Docte et doctissime Symphorien, tu nous a promis de nous prouver
_logicè_ que le Seigneur Dieu ferait des miracles en notre faveur... et
ta rhétorique nous parle de cet épouseur éternel...
--Ma rhétorique pose les principes... vous allez en voir tout à l'heure
les conséquences... _ergo_, je pose cette autre prémisse, encore
nécessaire: que ce Clotaire a commis, entre plusieurs crimes, un forfait
devant lequel Clovis lui-même eût peut-être reculé... La chose se
passait à Paris, en 533, dans le vieux palais romain[3] habité par les
rois franks... Or, écoutez...
[Footnote 3: On voit encore aujourd'hui, _rue de la Harpe_,
les thermes de ce palais parfaitement conservés; nous
engageons nos lecteurs à visiter cette curieuse antiquité.]
--Nous écoutons, docte Symphorien; il est doux d'entendre les louanges
de ses rois.
--Il y a donc environ vingt-cinq ans de cela... Clovis était, depuis
longtemps, allé droit au paradis, sur la foi des évêques... après avoir
partagé la Gaule entre ses quatre fils: _Thierri_, _Childebert_,
_Clodomir_ et ce _Clotaire_, aujourd'hui roi de toutes les provinces
conquises... Clodomir étant mort plus tard, laissa trois enfants; ils
furent recueillis par leur grand'mère, la veuve de Clovis, la vieille
reine Clotilde; elle faisait élever près d'elle ses petits-fils,
attendant qu'ils fussent en âge d'hériter du royaume de leur père. Un
jour qu'elle était venue à Paris, Childebert, qui résidait en cette
ville, envoya secrètement un affidé à notre doux Clotaire pour lui dire
ceci: «Clotilde, notre mère, garde auprès d'elle les enfants de notre
frère, et elle veut qu'ils aient son royaume... viens donc promptement à
Paris, afin que nous prenions ensemble conseil sur ce qu'il faut faire
d'eux: savoir s'ils auront les cheveux coupés pour être comme le reste
du peuple, ou si nous les tuerons, afin de partager entre nous le
royaume de leur père, notre frère[A]...»
--Voilà qui commence tendrement.
--C'est la fraternité franque.
--Quel est le Vagre qui méditerait de tuer le fils de son propre frère?
--Il n'en est pas un...
--On nous appelle Loups, et les loups ne se dévorent pas entre eux...
--Et ces enfants, qu'ils voulaient égorger, docte Symphorien,
étaient-ils jeunes?
--L'un avait dix ans, l'autre sept...
--Pauvres petites créatures... les tuer ainsi lâchement!...
--Je poursuis mon récit: «Clotaire arrive à Paris, se concerte avec son
frère, et tous deux vont dire à la vieille reine Clotilde: Envoie-nous
tes petits-fils pour que nous les déclarions devant le peuple héritiers
du royaume de leur père[B].»
--Ah! ces rois franks, toujours aussi rusés que féroces! car c'était un
leurre, n'est-ce pas, docte Symphorien?
--Tu vas voir...
«La veuve de Clovis, toute joyeuse, envoya les petits-fils à leurs
oncles, en disant à ces enfants:--Je croirai n'avoir pas perdu mon fils,
votre père, si je vous vois lui succéder dans son royaume.--A peine
arrivés chez leurs oncles, les enfants sont arrêtés et séparés de leurs
esclaves et de leurs gouverneurs. Aussitôt, Clotaire et Childebert
envoient un émissaire à leur mère; il portait d'une main des ciseaux, de
l'autre une épée nue; il dit à la vieille reine
Clotilde:--Très-glorieuse reine, nos seigneurs tes fils désirent
connaître ta volonté à l'égard de tes petits-fils... veux-tu qu'ils
soient tondus (c'est-à-dire enfermés dans un couvent) ou veux-tu qu'ils
soient égorgés?...--S'ils doivent renoncer au trône de leur
père!--s'écria la vieille reine indignée,--j'aime mieux les voir morts
que tondus...--L'émissaire revint dire aux deux rois:--Vous avez l'aveu
de la reine pour achever l'oeuvre commencée...--Aussitôt le roi Clotaire
prend le plus âgé par les bras, le jette contre terre, et lui enfonce un
couteau sous l'aisselle.»
--Pauvre cher petit!--murmura Odille en fondant en larmes;--il a dû
mourir en appelant sa mère...
--Le royal boucher qui le mettait ainsi à mort savait le bon endroit
pour enfoncer son couteau,--dit Ronan.--C'est ainsi qu'on tue les jeunes
torins... Continue, docte Symphorien.
«--Aux cris de l'enfant, son petit frère se jette aux pieds de
Childebert, et s'attachant à lui de toutes ses forces, il s'écrie:--Mon
oncle! mon bon oncle! viens à mon secours... fais que je ne sois pas tué
comme mon frère!»--Childebert, un moment ému, dit à Clotaire:
«--Accorde-moi la vie de cet enfant?»--Mais Clotaire, furieux, lui
répondit: «--Ou repousse l'enfant de tes genoux, ou tu vas mourir à sa
place... C'est toi qui m'as mis dans cette affaire... et voilà que tu
manques de parole?...»
--Ce bon Clotaire avait raison,--dit Ronan:--comploter le meurtre de ces
enfants, et reculer devant leur sang, c'était faire injure à la noble
race du glorieux Clovis; mais ce lâche Childebert s'est, pour l'honneur
de sa royale famille, ravisé, je l'espère, docte Symphorien?
--En pouvait-il être autrement? «Childebert repoussa l'enfant de ses
genoux, le jeta vers Clotaire, qui lui enfonça, comme à l'autre, un
couteau sous l'aisselle et le tua... Les deux rois firent ensuite mettre
à mort les esclaves et les gouverneurs des deux enfants, dont ils se
partagèrent le royaume[C].»
--Et voilà comme se fondent les monarchies bénies par nos évêques,--dit
Ronan.--C'est beau, les royautés, n'est-ce pas, mes Vagres? Ah! par
Rita-Gaür! ce saint Gaulois des temps passés, qui tissait sa saie de la
barbe des rois! le meilleur d'entre eux est bon à pendre; n'est-ce point
ton avis, notre ami?--ajouta-t-il en s'adressant à l'ermite laboureur,
qui, toujours silencieux et rêveur, écoutait.--Dis? N'est-ce point le
devoir de tout fils de la Gaule de courir sus à cette race de rois
maudits, comme on court sus à des bêtes enragées?
--Exterminer les bêtes enragées, c'est bien,--répondit l'ermite,--les
empêcher de devenir enragées, c'est mieux...
--Ermite, empêcheras-tu un roi Frank de naître Frank?
--Il faut l'empêcher d'abord de naître roi, duc, comte ou seigneur, et
de se croire ainsi maître des biens et de la vie du commun des gens...
Jésus de Nazareth l'a dit: «--L'esclave est l'égal de son
seigneur...--de l'égalité parmi les hommes, un jour naîtra leur
fraternité!»
Puis l'ermite laboureur retomba dans sa rêverie silencieuse.
--Deux fois déjà j'ai suivi à la piste ce dernier roi d'Auvergne par
droit de pillage et de massacre,--dit Ronan;--je n'ai pu le joindre;
mais, par Rita-Gaür! si le Clotaire me tombe sous la main, je le
raserai... mais si près, si près des épaules, que sa tête ne repoussera
pas...
--Ronan, tu comptes sans les démonstrations de ma rhétorique. J'ai posé
les prémisses, maintenant les conséquences; or, _logicè_, je vais te
prouver que tu ne pourras rien contre Clotaire... Le Seigneur Dieu le
protége...
--Ce doux oncle, qui tuait ses neveux à coups de couteau sous les
aisselles?
--Lui-même... toute bonne action ne mérite-t-elle pas sa divine
récompense?
--Certes...
--Or, le Seigneur Dieu, grâce à l'intercession du grand Saint-Martin,
siégeant depuis longtemps au paradis, a fait un miracle en faveur de
notre doux oncle.
--En faveur de Clotaire? de ce tueur d'enfants?
--Oui, le Seigneur a fait un miracle en faveur de Clotaire, de ce tueur
d'enfants; or donc j'avais raison de dire que je prouverais _logicè_ que
ce Dieu si paternellement miraculeux envers les scélérats fera
certainement quelque petit miracle en notre faveur, à nous, pauvres
Vagres...
--Décidément nous avons eu tort de ne point pendre l'évêque.
--Il sera toujours temps d'attirer ainsi sur nous l'attention du
Seigneur; mais d'abord conte-nous le miracle, doctissime Symphorien.
--C'était en 537, environ quatre ans après que Childebert et Clotaire
avaient tué leurs neveux à coups de couteau... Nos deux fils de Clovis,
dignes de leur race, ne songeaient qu'à se dépouiller et à s'égorger les
uns les autres; aussi, un moment unis, en tendres frères, pour le
meurtre de ces petits enfants (on n'a pas tous les jours de pareils
sujets de bon accord), Clotaire et Childebert se déclarent la guerre.
Theudebert, petit-fils de Clovis, se joignit à Childebert, et tous deux,
à la tête de leurs leudes, ravageant, pillant, comme d'habitude, les
contrées qu'ils traversaient, marchent contre Clotaire. Ce doux oncle,
ne trouvant pas sa troupe assez nombreuse pour résister aux forces de
son frère et de son neveu, refuse la bataille, et se retire dans la
forêt de Brotonne, entre Rouen et la mer... Theudebert et Childebert
cernaient la forêt, attendant la nuit, espérant prendre leur bien-aimé
frère et oncle au trébuchet, et l'égorgeter gentillement... Attention,
Ronan, voici le miracle qui vient!
--Voyons-le venir, doctissime Symphorien.
--Childebert et Theudebert s'avançaient donc sans bruit à la tête de
leurs troupes... Le jour se lève... ils n'étaient plus qu'à deux à trois
cents pas de l'endroit où le doux Clotaire campait avec ses leudes...
lorsque soudain tombe du ciel une épouvantable pluie de pierres et de
feu... Les troupes de Childebert et de Theudebert sont écrasées par les
pierres et brûlées par le feu céleste...
--Et Clotaire?
--Oh! Clotaire, ce favori du Seigneur, grâce au miracle que je dis,
voit, à trois cents pas de lui, la troupe de son frère anéantie sous la
pluie de feu et de pierres, tandis qu'au-dessus de lui Clotaire, et de
son armée, le ciel aussi pur, aussi limpide, aussi serein, que la
conscience de ce doux oncle, est du plus riant azur: pas un souffle de
vent n'agite même la cime des arbres de la forêt, tandis que tout autour
de cet endroit privilégié, que le Seigneur couvre sans doute d'un pan
de sa robe, ce n'est que cataractes de feu, déluge de pierres, écrasant
l'armée des ennemis du doux Clotaire[D].
--Et voilà comment le Tout-Puissant vous récompense d'avoir tué vos
neveux à coups de couteau.
--Le docte Symphorien a raison... D'après ceci, m'est avis qu'il
faudrait toujours avoir dans une troupe de Vagres sagement ordonnée...
quelque parricide ou fratricide, en considération de quoi l'Éternel
prendrait ses bons compagnons sous sa robe, et ferait, au besoin, tomber
du ciel, sur leurs ennemis, des torrents de feu et des cataractes de
pierres.
--Et remarquez surtout,--reprit Symphorien,--que dans le récit de ce
miracle, il est dit que c'est le grand Saint-Martin lui-même qui,
habitant le paradis, a prié le Seigneur de donner cette preuve de bonne
amitié au doux Clotaire; or, Saint-Martin n'intercédait ainsi auprès de
l'Éternel qu'à la fervente prière de la vieille reine Clotilde[E].
--Quoi! la grand'mère des deux pauvres petites victimes?--dit Odille en
joignant les mains.--Elle a osé prier Dieu de faire un miracle en faveur
de son fils, le meurtrier de ses petits-fils, à elle?
--Que veux-tu, petite Odille? ces femmes franques sont si bonnes mères!
--Mon Vagre,--reprit l'évêchesse avec un sourire amer en passant ses
doigts effilés dans la chevelure bouclée du jeune homme,--dis? ne
vaut-il pas mieux partir demain à l'aube pour aller revivre ailleurs,
que de rester dans cet épouvantable monde où nous sommes?
--Oui, horrible... horrible est ce monde...--s'écria l'ermite laboureur
avec une douleur et une indignation profondes.--Quoi! le nom de ce
prétendu Dieu de miséricorde, d'amour et de justice... profané, souillé
chaque jour par ses prêtres... Quoi! ces forfaits dont s'épouvante la
nature, mis sous la protection divine!... O Jésus! Jésus de Nazareth!
toi, le plus divin des sages! tu prévoyais la vanité de ton céleste
Évangile, quand, l'âme attristée jusqu'à la mort, dans ta veillée
suprême, tu pleurais sur le prochain avenir du monde... Jésus!...
Jésus!... des siècles se passeront avant que ton jour soit venu!...
--Prends garde, notre ami!--dit Ronan,--ne parle pas haut... ce saint
homme d'évêque, qui dort là-bas, gorgé de vin et de viande, pourrait
t'excommunier, s'il t'entendait... Mais au diable la tristesse!... nous
sommes en un temps de damnations... vivons en damnés!... Évêques et rois
donnent le branle, saint est le meurtre! saint est le pillage!...
Debout, mes Vagres! debout... vous, trois fois saints!!... que nos
saturnales couvrent la vieille Gaule... que cette terre de nos pères
soit le tombeau des Franks et le nôtre... Les ruines de nos cités
désertes diront aux siècles futurs: «Ci gît un grand peuple!... Libre,
il fut l'orgueil de l'univers... Esclave des rois conquérants, hébêté
par les évêques, il eut honte de sa honte... et un jour il sut
disparaître du monde en entraînant ses tyrans dans l'abîme!» Or donc,
mourons gaiement et longuement... Debout, Vagres et Vagredines! le
festin est fini... la lune brillante... chantons, dansons jusqu'au
jour... qu'à nos chants endiablés le Frank tremble dans son burg!
l'évêque tremble dans sa basilique! et qu'ils se disent épouvantés:
«Malheur à nous! malheur à nous demain! car cette nuit ils sont bien
gais en Vagrerie!»
Et Vagres et Vagredines, criant, chantant, hurlant, commencèrent une
folle ronde sur la pelouse de la forêt aux pâles clartés de la lune...
L'ermite laboureur avait écouté en silence l'entretien des Vagres; assis
à côté de la petite Odille, il semblait la couvrir d'une protection
paternelle... L'enfant, son menton dans sa main, les yeux levés vers la
lune brillante, paraissait étrangère à ce qui se passait autour d'elle.
Lorsque Ronan, à la fin du repas, eut donné à ses compagnons le signal
des chants et de la danse, ils s'étaient éloignés en tumulte du lieu du
festin pour courir se livrer à leur gaieté bachique et à leur danse
effrénée au milieu d'une autre clairière, située non loin de la pelouse
où ils venaient de festoyer... Ronan, se rapprochant alors de l'ermite
laboureur et de l'esclave, toujours assise son menton dans sa main, les
yeux levés vers le ciel, dit joyeusement:
--Veux-tu danser, petite Odille? La ronde est commencée; elle durera
jusqu'à l'aube...
La jeune fille secoua mélancoliquement la tête sans répondre,
contemplant toujours le ciel.
--Odille, qu'as-tu à rêver ainsi en regardant la lune?
--Le sommeil me gagne, et je songe au vieux bardit que ma mère me
chantait pour m'endormir quand j'étais petite.
--Quel est-il ce bardit?
--Oh! il est bien vieux, bien vieux... disait ma mère; on le chante en
Gaule depuis cinq ou six cents ans...
--Et il se nomme?
--Le bardit d'HÊNA, _la vierge de l'île de Sên_.
--Le bardit d'Hêna!--s'écrièrent à la fois l'ermite et le Vagre en
tressaillant.
Puis ils se turent, pendant qu'Odille, étonnée de leur silence et de
l'émotion qui se peignait sur leur figure, les regardait en disant:
--Vous savez donc aussi le chant d'Hêna?
--Chante-le toujours, mon enfant,--répondit Ronan d'une voix altérée...
La petite Odille, de plus en plus surprise, ne reconnaissait pas son
ami: le hardi et joyeux Vagre était devenu pensif et grave.
--Oh! oui, mon enfant; dis-nous ce bardit avec ta douce voix de quinze
ans,--reprit l'ermite;--mais pas ici... Le tumulte de la danse et de
l'orgie de là-bas, quoique lointains, couvriraient ta voix.
--L'ermite a raison... Viens avec nous, petite Odille, sous ce grand
chêne, à quelques pas d'ici... il est entouré d'un tapis de mousse; tu
pourras t'y endormir mollement... je te couvrirai de mon manteau...
Du pied du chêne où l'enfant alla s'asseoir, entre Ronan et son
compagnon, l'on n'entendait que le bruit éloigné de la folle ivresse des
Vagres et des Vagredines... La lune, à son déclin, jetant ses rayons
argentés sous la sombre verdure des feuilles, éclairait presque comme en
plein jour l'ermite, Ronan et la petite esclave, qui bientôt, de sa voix
pure et encore enfantine, chanta ces premier mots du bardit:
«_Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte, et s'appelait
Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên..._»
À ces paroles, l'ermite et le Vagre baissèrent la tête, et sans que l'un
s'aperçût alors des larmes que versait l'autre, tous deux pleurèrent...
Odille chanta le second verset; mais, brisée par la fatigue de la nuit
et de la journée, cédant au rhythme mélancolique de ce bardit, qui si
souvent l'avait bercée dans son enfance et endormie sur les genoux de sa
mère, la petite esclave ne chantait plus que d'une voix affaiblie,
tandis qu'au loin les Vagres entonnèrent soudain en choeur, et d'un mâle
accent, un autre vieux bardit de la Gaule... Aussi l'ermite et Ronan
tressaillirent de nouveau lorsque ces paroles arrivèrent jusqu'à eux,
sans couvrir tout à fait la voix d'Odille:
«_--Coule, coule, sang du captif...--Tombe, tombe, rosée
sanglante!--Germe, grandis, moisson vengeresse!..._»
Les deux hommes semblèrent frappés de ce rapprochement singulier: au
loin ce chant de révolte, de guerre et de sang... près d'eux, la voix
angélique de l'enfant, chantant Hêna, une des plus douces gloires de la
Gaule armoricaine... Mais bientôt Odille, cédant au sommeil, ne fit plus
que murmurer les paroles du bardit... puis elles devinrent
inintelligibles... Sa tête se pencha sur sa poitrine, et, adossée au
tronc de l'arbre, assise sur la mousse, elle s'endormit...
--Pauvre enfant!--dit Ronan en la couvrant soigneusement de son
manteau;--elle est accablée de fatigue et de sommeil.
--Ronan,--reprit l'ermite en attachant sur son compagnon un regard
pénétrant,--le chant d'Hêna t'a fait pleurer...
--C'est vrai.
--Qui t'émeut ainsi?
--Un souvenir de famille... si un Vagre, un Homme errant, un Loup a une
famille...
--Ce souvenir de famille, quel est-il?
--Cette douce Hêna, dont parle le bardit, était l'une de mes aïeules...
--Comment le sais-tu?
--Autrefois, mon père me l'a dit; il me contait dans mon enfance des
histoires des temps passés...
--Ton père, où est-il à cette heure?
--Je ne sais... il courait la Vagrerie, il la court peut-être encore, à
moins qu'il ne soit mort en bon Vagre... Je saurai cela quand lui et moi
nous nous retrouverons ailleurs qu'ici...
--Où cela?
--Dans les mondes mystérieux que nul ne connaît, que tous nous
connaîtrons... puisque tous nous irons y revivre...
--Tu as donc conservé la foi de tes ancêtres?
--Mon père m'a appris à ne pas plus me soucier de mourir que de changer
de vêtement... puisqu'on quitte ce monde-ci pour aller, corps et âme,
renaître ailleurs... Persuadé de cela, je fais, tu le vois, bon marché
de ma peau... et de celles des Franks...
--Il y a-t-il longtemps que tu as été séparé de ton père?
--Brisons là... c'est triste, j'aime à être en joyeuse humeur...
Cependant je me sens attiré vers toi, et tu n'es pas gai...
--Nous vivons dans des temps où, pour être gai, il faut avoir l'âme
très-forte ou très-faible...
--Me crois-tu faible?
--Je te crois fort et faible à la fois... Mais ton père...
--Tu tiens à parler de lui?
--Beaucoup...
--Soit... Eh bien, mon père était _Bagaude_ en sa jeunesse, et plus
tard, quand les Franks nous ont baptisés _Vagres_, Vagre il est devenu:
le nom était changé, le métier le même...
--Et ta mère?
--En Vagrerie on connaît peu sa mère; je n'ai jamais connu la mienne...
Du plus loin qu'il m'en souvient, je devais alors avoir sept ou huit
ans; j'accompagnais mon père et la troupe dans ses courses, tantôt en
Provence, tantôt ici, en Auvergne: étais-je fatigué, mon père ou l'un de
nos compagnons me portait sur son dos... J'ai ainsi grandi; nous avions
souvent des jours de repos forcé... Parfois les comtes franks, exaspérés
contre nous, se rassemblaient, eux et leurs leudes, pour nous donner la
chasse... Avertis de leurs mouvements par les pauvres habitants des
champs qui nous aimaient, nous nous retirions dans nos repaires
inaccessibles, et pendant quelques jours nous faisions les morts, tandis
que les Franks battaient la campagne sans rencontrer l'ombre d'un
Vagre... Durant ces jours de trêve, au fond de quelque solitude, mon
père, je te l'ai dit, me racontait des histoires du temps passé; j'ai
appris ainsi que notre famille était originaire de Bretagne, où elle
vivait, où elle vit peut-être encore libre et paisible à cette heure,
puisque jamais jusqu'ici les Franks n'ont pu entamer cette rude
province: son granit est trop dur, et ses Bretons sont comme le granit
de leurs rocs...
--Je sais le proverbe: _C'est un homme dur de l'Armorique_.
--Mon père me l'a aussi souvent cité.
--Mais comment a-t-il quitté cette province paisible et libre encore
aujourd'hui, grâce à son indomptable courage, que soutient toujours sa
foi druidique, régénérée par la morale évangélique?
--Mon père avait dix-sept ans... un jour sa famille donna l'hospitalité
à un colporteur; celui-ci, courant la Gaule pour son métier, raconta les
malheurs du pays, et parla de la vie aventureuse des Bagaudes... Mon
père s'ennuyait de la vie des champs; il avait le coeur chaud, la tête
ardente, il avait sucé au berceau la haine des Franks. Frappé des récits
du colporteur, il trouva l'occasion belle pour guerroyer contre les
barbares en se joignant aux Bagaudes, quitta la maison paternelle et
alla retrouver le colporteur qui l'attendait à une lieue de là... Tous
deux, au bout de quelques jours de marche, gagnèrent l'Anjou,
rencontrèrent des Bagaudes... Jeune, robuste, hardi, mon père était de
bonne recrue; il se joignit à eux, et... vive la Bagaudie!... De
province en province, il est ainsi venu jusqu'en Auvergne, qu'il n'a
plus guère quittée... le pays étant propice au métier, forêts,
montagnes, rochers, cavernes, torrents, volcans éteints; c'est une vraie
terre de Bagaudie, vraie terre de Vagrerie!...
--Comment as-tu été séparé de ton père?
--Il y a trois ans... Quelques _antrustions_ ou leudes du roi
percevaient en Auvergne la redevance du domaine royal; nombreux et bien
armés, ils ne voyageaient que de jour. Nous attendions la fin de leur
récolte pour la récolter à notre tour... Il s'arrêtèrent une nuit à
Sifour, petite ville ouverte... L'occasion tente mon père; nous
marchons, croyant surprendre les Franks; ils étaient sur leurs gardes...
Après un combat acharné, nous sommes poursuivis la lance dans les reins.
Au milieu de cette attaque nocturne, j'ai été séparé de mon père...
A-t-il été tué ou seulement blessé et emmené prisonnier? je l'ignore;
tous mes efforts ont été vains pour connaître son sort... Depuis, mes
compagnons m'ont choisi pour chef... tu m'as demandé mon histoire... la
voilà; maintenant, tu me connais.
--Plus que tu ne le penses... Ton père se nommait Karadeuk.
--D'où sais-tu cela?
--Le père de ton père se nommait Jocelyn... s'il vit encore en Bretagne
avec son fils aîné Kervan et sa fille Roselyk, il habite sa maison près
des pierres sacrées de Karnak...
--Qui t'a dit...
--L'un de tes aïeux se nommait Joel, il était BRENN de la tribu de
Karnak... Hêna, la sainte du bardit, était fille de Joel, dont la race
remonte j
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