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"La Guzla" de Prosper Mérimée

by Vojislav Mate Jovanović · French · Gutenberg #31474 · 1,063,135 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of "La Guzla" de Prosper Mérimée
    
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Title: "La Guzla" de Prosper Mérimée

Author: Vojislav Mate Jovanović


        
Release date: March 2, 2010 [eBook #31474]
                Most recently updated: January 6, 2021

Language: French

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Credits: Produced by Dejan Ajdacic, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK "LA GUZLA" DE PROSPER MÉRIMÉE ***




Produced by Dejan Ajdacic, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.







VOYSLAV M. YOVANOVITCH

DOCTEUR DE L'UNIVERSITÉ DE GRENOBLE

«LA GUZLA»
DE
PROSPER MÉRIMÉE

ÉTUDE D'HISTOIRE ROMANTIQUE

_Préface de M. AUGUSTIN FILON_

PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

1911




PRÉFACE


Dans ce volume, dont j'ai grand plaisir à être l'introducteur auprès du
public, l'auteur, M. Yovanovitch, un écrivain serbe qui s'est établi en
France depuis plusieurs années pour étudier de plus près son sujet, a
consigné le résultat de ses recherches sur _La Guzla_ de Mérimée. Ce
volume lui a valu le titre de docteur, conféré par l'Université de
Grenoble; et les éloges qui lui ont été donnés, à cette occasion, par
les membres du jury m'autorisent à dire que rarement diplôme de docteur
a été plus brillamment conquis par un écrivain étranger.

Que vaut _La Guzla_? Quelle place doit-elle occuper dans l'oeuvre de
Mérimée et dans la production littéraire de son temps? Appartient-elle
au romantisme? Est-ce une traduction ou un pastiche? Jusqu'à quel point
nous laisse-t-elle entrevoir le génie poétique des peuples slaves de la
péninsule balkanique? Jusqu'à quel point devons-nous la considérer comme
une invention personnelle, une création originale? Nous, les mériméistes
de la première et de la dernière heure (car deux générations se sont
déjà succédé dans notre petite chapelle), nous n'avions pu qu'entrevoir
la réponse à ces questions: M. Yovanovitch, entré après nous dans la
confrérie, les résout d'une façon complète et définitive.

Les ballades qui composent _La Guzla_ ne sont pas, bien entendu, l'oeuvre
du prétendu Hyacinthe Maglanovitch si complaisamment décrit par Mérimée
dans l'édition de 1827. Non seulement ce personnage n'a jamais existé,
mais il ne représente pas exactement le type de ces chanteurs
populaires. Car ceux-ci ne sont pas de véritables auteurs: ils se
contentent de répéter, en les modernisant, des chansons transmises de
siècle en siècle, à la façon des rhapsodes homériques.

Une douzaine d'années avant la première publication de _La Guzla_, trois
volumes de chants populaires serbes avaient été publiés en Allemagne,
sous les auspices de Jacob Grimm, par Vouk Stéphanovitch Karadjitch. Ces
chants étaient absolument inconnus de Mérimée, mais ils étaient
familiers à Goethe et à un grand nombre de ses contemporains, allemands
ou anglais. Devons nous donc, alors, penser que Mérimée était, comme il
nous le laisse croire dans la préface de la seconde édition, l'inventeur
de tous ces petits drames auxquels se mêlent une ou deux idylles? M.
Yovanovitch nous retire cette illusion en nous indiquant l'une après
l'autre toutes les sources auxquelles a puisé le grand écrivain.
Celui-ci s'était contenté de nommer, comme son principal informateur,
l'abbé Fortis, naturaliste italien, qui a visité l'Illyrie en 1771 et
qui, dans le récit de son voyage, avait joint à ses copieuses
observations scientifiques quelques données sommaires sur l'histoire des
moeurs et sur la littérature populaire. Mérimée faisait encore
négligemment allusion à certaine compilation de statistique dont
l'auteur était «un employé du Ministère des Affaires étrangères», qu'il
ne prenait pas la peine de nommer. Avec ces maigres moyens, il avait
deviné la poésie des Slaves de la région balkanique et s'était plu à
montrer combien il est aisé de fabriquer cette «couleur locale» qui
était le grand secret du romantisme.

Si Mérimée avait fait cela, ce serait une véritable création _ex
nihilo_. Mais il n'en est rien et M. Yovanovitch nous révèle
impitoyablement à quel fonds Mérimée a emprunté le thème de chacune de
ses ballades. Il est parti de ce principe que toutes les civilisations
et toutes les races traversent, à un moment donné, la même phase mentale
où leur poésie populaire exprime, avec une naïveté parfois féroce, les
mêmes passions violentes. Et, s'inspirant de cette donnée, il a cherché
ses primitifs aussi bien dans les chansons du _Border_ écossais que dans
de vieux contes chinois, dans les idylles de Théocrite comme dans les
pages de l'ancien Testament.

Quant à la «couleur locale» dont il se moquait en 1842, mais qu'il
cherchait très sérieusement en 1827, s'il la doit à quelqu'un, c'est
assurément à Charles Nodier et à Fauriel, dont il ne prononce le nom ni
dans la première ni dans la seconde de ses préfaces. Fauriel, en effet,
a recueilli et publié les chants populaires de la Grèce moderne qui
confine aux pays de nationalité serbe et partage avec eux certains
traits de moeurs, certains souvenirs historiques. Nodier a été le
bibliothécaire des gouverneurs français de l'Illyrie, en 1813, et le
rédacteur en chef de notre journal officiel, publié à Laybach. Sur les
informations, plus ou moins authentiques, qu'il avait ramassées là-bas,
il a bâti _Jean Sbogar_ et _Smarra_, sans parler d'une publication
semi-érudite à laquelle le _Journal des Débats_ avait ouvert ses
colonnes. C'est là, probablement, que Mérimée a entrevu l'âme serbe, ou,
du moins, qu'il a trouvé les traits qui lui ont servi à particulariser,
à dater, à localiser l'âme primitive qu'il voulait mettre en scène.

Nous voilà maintenant édifiés et vous penserez peut-être que M.
Yovanovitch a joué un assez mauvais tour à Mérimée en faisant justice de
sa seconde thèse aussi bien que de la première. Mais je crois, au
contraire, qu'il a rendu un service signalé à notre auteur en
confrontant ses matériaux avec son oeuvre et que personne, avant lui,
n'avait si bien mis en lumière l'incomparable talent avec lequel le
grand artiste transformait une matière souvent bien pauvre. Lisez, par
exemple, ce froid apologue chinois d'où Voltaire a tiré une tragédie
plus froide encore et lisez ensuite _l'Aubépine de Véliko_; qui ouvre le
volume de _La Guzla_. Quelle force concentrée! Quelle brièveté
effrayante! Quelle profonde émotion sort de ce récit sans pitié et nous
étreint à la gorge!

C'est véritablement un chef-d'oeuvre et il y a bien d'autres chants dans
_La Guzla_ dont on pourrait en dire autant. Je ne m'en étais jamais
aperçu aussi bien qu'après avoir lu le livre de M. Yovanovitch. J'ai
vraiment devant moi maintenant celui qu'il définit «un grand poète sans
imagination». Oui, voilà bien ce qu'a été Mérimée pendant la première et
trop courte période de sa vie littéraire, avant les salons, avant
l'Académie des Inscriptions, avant la mondanité et l'archéologie: doué
d'une vision sans égale, mais incapable de créer.

AUGUSTIN FILON.




TABLE DES MATIÈRES


AVANT-PROPOS NOTE SUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS SLAVES


PREMIÈRE PARTIE

Origines de «La Guzla».

CHAPITRE PREMIER

Les Illyriens dans la Littérature française avant «La Guzla».

§ 1. Le mot: _Illyrien_. Les relations serbo-françaises au moyen âge.--§
2. Du XVIe au XVIIIe siècle.--§ 3. Les voyages de Fortis.--§ 4. La
comtesse de Rosenberg-Orsini.--§ 5. Mme de Staël et la poésie
«morlaque».--§ 6. L'Illyrie napoléonienne.--§ 7. Charles Nodier en
Illyrie.--§ 8. _Jean Sbogar_.--§ 9. _Smarra_.


CHAPITRE II

La Ballade populaire avant «La Guzla».


§ 1. Définition de la ballade.--§ 2. La ballade populaire en Angleterre:
pastiches de Macpherson; _Reliques_ de Percy.--§ 3. La ballade populaire
en Allemagne: Herder.--§ 4. La ballade populaire en France: précurseurs
du folklorisme; Ossian en France; l'influence anglaise; Mme de Staël;
_le Romancero_; _Chants populaires de la Grèce moderne_ de Claude
Fauriel et leur influence; les romantiques et la poésie populaire.--§ 5.
La ballade serbo-croate: les _Narodné srpské Piesmé_ de Vouk St.
Karadjitch; succès européen de ce recueil.--§ 6. Les mystificateurs
littéraires.

CHAPITRE III

Prosper Mérimée avant «La Guzla».


§ 1. Les débuts littéraires de Mérimée: _Cromwell_, le _Théâtre de Clara
Gazul_.--§ 2. Influence de Fauriel: goût de la poésie populaire.--§ 3.
Influence de Stendhal: goût de la mystification.


       *       *       *       *       *

DEUXIÈME PARTIE

Les Sources de «La Guzla».

       *       *       *       *       *

CHAPITRE IV

Nodier, Fauriel, Chaumette-Desfossés, «L'Orphelin de la Chine».

§ 1. Date de _la Guzla_--§ 2. Influence de Nodier. Le mot: _guzla_.
Hyacinthe Maglanovich.--§ 3. Mérimée commentateur.--§ 4. _L'Aubépine de
Veliko_: une inspiration chinoise.--§ 5. _Voyage en Bosnie. Chants
populaires de la Grèce moderne_.


CHAPITRE V

Fortis, «La divine Comédie», Quelques autres Sources.

§ 1. Les Illyriens de Fortis.--§ 2. Les ballades des heyduques. _Les
Braves Heyduques_: une scène dantesque. _Chant de Mort_: un vocero
morlaque.--§ 3. La vie domestique dans _la Guzla_: _l'Amante de
Dannisich_. De la différence qu'il y a entre cette pièce et la véritable
poésie serbe.--§ 4. La vie domestique dans _la Guzla_: ballades sur les
_pobratimi_.--§ 5. _Les Monténégrins_. Les Français dans la poésie
populaire serbo-croate.--§ 6. La source de _Hadagny_.--§ 7. Une note
nouvelle: Venise; _Barcarolle_.--§ 8. Théocrite et les auteurs
classiques: _le Morlaque à Venise; Impromptu_.


CHAPITRE VI

Le Merveilleux dans «La Guzla».

§ 1. Historique du vampirisme.--§ 2. Le vampirisme dans _la Guzla_.
Dissertation de Mérimée. _La Belle Sophie_. _Jeannot_. _Le Vampire_.
_Cara-Ali_. _Constantin Yacoubovich_.--§ 3. Le mauvais oeil. Dissertation
sur cette superstition. _Le Mauvais OEil_. _Maxime et Zoé_.--§ 4.
_L'Amant en bouteille_.--§ 5. _La Belle Hélène._.--§ 6._Le Seigneur
Mercure_.


CHAPITRE VII

«La Ballade de l'épouse d'Asan-Aga».

§ 1. Analyse du poème.--§ 2. Traductions étrangères: en Allemagne; en
Angleterre; en France; autres traductions.--§ 3. La traduction de
Mérimée. Conclusion.

        *        *        *        *        *

TROISIÈME PARTIE

La Fortune de «La Guzla».

        *        *        *        *        *


CHAPITRE VIII

«La Guzla» en France.


§ 1. Publication du livre.--§ 2. Critiques du temps: _la Réunion_, _le
Moniteur_, _le Journal de Paris_, _le Globe_, _la Revue encyclopédique_,
_la Gazette de France_, _le Journal des Savans_. La réclame de
l'éditeur.--§ 3. L'édition de 1842. Réimpressions postérieures.--§ 4.
_La Guzla_ à l'Opéra-Comique.--§ 5. La poésie serbe en France après _la
Guzla_.--§ 6. Un plagiat. Conclusion.


CHAPITRE IX

«La Guzla» en Allemagne.

§ 1. La traduction de Wilhelm Gerhard. Ranke et _la Guzla_. Otto von
Pirch. Siegfried Kapper. La critique de M. Depping.--§ 2. Goethe et _la
Guzla_.


CHAPITRE X

«La Guzla» en Angleterre.

§ 1. Mérimée et John Bowring.--§ 2. La critique de la _Monthly
Review_.--§ 3. La critique de la _Foreign Quarterly Review_. «M.
Mervincet.» Mrs. Shelley.

CHAPITRE XI

«La Guzla» dans les pays slaves.

§ 1. La traduction de Pouchkine. Lettre de Mérimée à Sobolevsky.--§ 2.
Chodzko. Mickiewicz et _le Morlaque à Venise_. Ses relations avec
Pouchkine. Son cours au Collège de France. Sa conférence sur _la Guzla_.

CONCLUSION

APPENDICE: Note sur un poème inédit de Walter Scott

BIBLIOGRAPHIE

INDEX




AVANT-PROPOS

Dans les derniers jours du mois de juillet 1827 parut à Paris, chez
F.-G. Levrault, un volume de XII-257 pages in-12, intitulé _La Guzla ou
choix de poésies illyriques recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, la
Croatie et l'Herzégowine_. Sorti des presses de F.-G. Levrault, à
Strasbourg, cet ouvrage contenait:

1º Une préface de six pages, dans laquelle son auteur, anonyme, Italien
d'origine, Français par son éducation, Dalmate de naissance, expliquait
ou plutôt justifiait cette publication. «Quand je m'occupais à former le
recueil dont on va lire aujourd'hui la traduction, disait-il, je
m'imaginais être à peu près le seul Français (car je l'étais alors) qui
pût trouver quelque intérêt dans ces poèmes sans art, production d'un
peuple sauvage; aussi les publier était loin de ma pensée. Depuis,
remarquant le goût qui se répand tous les jours pour les ouvrages
étrangers et surtout pour ceux qui, par leurs formes mêmes, s'éloignent
des chefs-d'oeuvre que nous sommes habitués à admirer, je songeai à mon
recueil de chansons illyriques. J'en fis quelques traductions pour mes
amis, et c'est d'après leur avis que je me hasarde à faire un choix dans
ma collection et à le soumettre au jugement du public.» Dans la suite de
sa préface, «s'imaginant que les provinces illyriques, qui ont été
longtemps sous le gouvernement français, sont assez bien connues pour
qu'il soit inutile de faire précéder le recueil d'une description
géographique, politique, etc.», l'auteur, en quelques mots à peine, nous
dit ce qu'est la _guzla_: «espèce de guitare qui n'a qu'une seule corde
faite de crin», et nous parle des bardes slaves, joueurs de _guzla_, qui
parcourent les villes et les villages en chantant des romances; puis
vient:

2° Une notice sur Hyacinthe Maglanovich, joueur de _guzla_, le poète des
«ballades illyriques» dont on ne fait qu'offrir au public la traduction
littérale. Le portrait lithographié de Maglanovich, signé _A. Br._,
ornait le volume; enfin:

3° Vingt-huit ballades, traduites en prose française, accompagnées de
longues notes et deux dissertations folkloriques.

Cette collection de ballades eut peu de succès en France. On l'eût
rapidement oubliée si elle n'avait eu pour auteur un jeune homme qui se
révéla bientôt écrivain de grand talent, si, enfin, on ne lui avait fait
à l'étranger un accueil plus favorable. En effet, peu de mois après sa
publication, cet ouvrage eut les honneurs d'une traduction en vers
allemands. Goethe lui consacra une notice dans sa revue _Art et
Antiquité_. Le vieux poète le loua fort, mais se donna le malin plaisir
de dévoiler à cette occasion une petite supercherie littéraire: l'auteur
des ballades n'était autre que le jeune et brillant écrivain qui, deux
ans auparavant, avait publié le _Théâtre de Clara Gazul_, oeuvre d'une
fictive comédienne espagnole. Le titre même du livre (_la Guzla_)
était-il autre chose que l'anagramme de _Gazul_?

Cette aimable découverte--inutile, disait le démasqué--ne tarda pas à
provoquer une certaine curiosité, sinon pour le livre mis en cause, du
moins pour son spirituel et original auteur, que ses autres ouvrages
commençaient déjà à rendre célèbre.

Prosper Mérimée, qui avait vingt-quatre ans alors, était, en effet, le
véritable auteur de ces ballades prétendues illyriques. Dans une lettre
restée inconnue des mériméistes français, lettre adressée à Sobolevsky,
ami de Pouchkine, le 18 janvier 1835, et, dans une préface écrite en
1840 pour la seconde édition de _la Guzla_, édition parue en 1842, il a
raconté lui-même l'histoire de cette mystification littéraire.

«Vers l'an de grâce 1827, dit-il dans cette préface, j'étais
_romantique_. Nous disions aux _classiques_: «Vos Grecs ne sont point
des Grecs, vos Romains ne sont point des Romains; vous ne savez pas
donner à vos compositions la _couleur locale_. Point de salut sans la
«_couleur locale_.» Nous entendions par couleur locale ce qu'au XVIIe
siècle on appelait les _moeurs_; mais nous étions très fiers de notre
mot, et nous pensions avoir imaginé le mot et la chose. En fait de
poésies, nous n'admirions que les poésies étrangères et les plus
anciennes: les ballades de la frontière écossaise, les romances du Cid
nous paraissaient des chefs-d'oeuvre incomparables, toujours à cause de
la _couleur locale_».

«Je mourais d'envie d'aller l'observer là où elle existait encore, car
elle ne se trouve pas en tous lieux. Hélas! pour voyager il ne me
manquait qu'une chose, de l'argent; mais, comme il n'en coûte rien pour
faire des projets de voyage, j'en faisais beaucoup avec mes amis.»

«Ce n'étaient pas les pays visités par tous les touristes que nous
voulions voir. J.J. Ampère et moi, nous voulions nous écarter des routes
suivies par les Anglais; aussi, après avoir passé rapidement à Florence,
Rome et Naples, nous devions nous embarquer à Venise pour Trieste, et de
là longer lentement la mer Adriatique jusqu'à Raguse. C'était bien le
plan le plus original, le plus beau, le plus neuf, sauf la question
d'argent!... En avisant au moyen de la résoudre, l'idée nous vint
d'écrire d'avance notre voyage, de le vendre avantageusement, et
d'employer nos bénéfices à reconnaître si nous nous étions trompés dans
nos descriptions. Alors l'idée était neuve, mais malheureusement nous
l'abandonnâmes.»

«Dans ce projet qui nous amusa quelque temps, Ampère, qui sait toutes
les langues de l'Europe, m'avait chargé, je ne sais pourquoi, moi
ignorantissime, de recueillir les poésies originales des Illyriens. Pour
me préparer, je lus le _Voyage en Dalmatie_ de l'abbé Fortis et une
assez bonne statistique des anciennes provinces illyriennes, rédigée, je
crois, par un chef de bureau du Ministère des Affaires étrangères.
J'appris cinq à six mots de slave, et j'écrivis en une quinzaine de
jours le livre que voici!»

Mérimée, qui ne s'épargnait pas lui-même dans cette préface, raconta
ensuite «le succès immense» de _la Guzla_. «Il est vrai qu'il ne s'en
vendit guère qu'une douzaine d'exemplaires, dit-il, mais si les Français
ne me lurent point, les étrangers et des juges compétents me rendirent
bien justice.»

«Deux mois après la publication de _la Guzla_, M. Bowring, auteur d'une
anthologie slave, m'écrivit pour me demander les vers originaux que
j'avais si bien traduits.»

«Puis M. Gerhart, conseiller et docteur quelque part en Allemagne,
m'envoya deux gros volumes de poésies slaves traduites en allemand, et
_la Guzla_ traduite aussi, et en vers, ce qui lui avait été facile,
disait-il dans sa préface, car sous ma prose il avait découvert le mètre
des vers illyriques. Les Allemands découvrent bien des choses, on le
sait, et celui-là me demandait encore des ballades pour faire un
troisième volume.»

«Enfin, M. Pouchkine a traduit en russe quelques-unes de mes
historiettes, et cela peut se comparer à _Gil Blas_ traduit en espagnol,
et aux _Lettres d'une religieuse portugaise_ traduites en portugais.»

«Un si brillant succès ne me fit point tourner la tête. Fort du
témoignage de MM. Bowring, Gerhart et Pouchkine, je pouvais me vanter
d'avoir fait de la _couleur locale_; mais le procédé était si simple, si
facile, que j'en vins à douter du mérite de la _couleur locale_
elle-même et que je pardonnai à Racine d'avoir policé les sauvages héros
de Sophocle et d'Euripide.»

Ce récit fut, pendant longtemps, l'unique source de renseignements sur
le sujet, tant pour les biographes de Mérimée que pour les historiens de
l'époque romantique.

L'ironie de ce passage a éveillé une méfiance générale. M. Augustin
Filon, le distingué biographe de Mérimée, sachant bien que ce railleur
impitoyable, qui nous a donné _la Vénus d'Ille_ et _la Chambre bleue_,
avait trop de goût et trop d'esprit pour faire de pareilles confessions,
M. Filon, disons-nous, alla, non sans raisons, jusqu'à qualifier ces
deux pages de «nouvelle mystification greffée sur celle de 1827[1]».

Cependant, à l'exception de P. V. Annenkoff, qui a publié, en 1855, ses
_Matériaux pour servir à la biographie de Pouchkine_ (en tête de la
grande édition du poète russe que Mérimée a dû posséder!), et de M. Jean
Skerlitch, qui a donné, en 1901 et 1904, plusieurs articles sur la
fortune de la poésie serbe en France--articles malheureusement écrits en
serbe et pour des Serbes--personne n'entreprit de vérifier le récit de
notre auteur[2]. Une étude complète sur _la Guzla_ était encore à faire.

Un tel travail ne serait pas sans intérêt ni sans utilité pour qui veut
mieux connaître le curieux épisode d'histoire romantique qu'est cette
oeuvre de jeunesse du parfait écrivain à qui les lettres françaises
doivent la _Chronique de Charles IX_ et _Colomba_. Mais--et nous tenons
à le dire avant d'aborder la matière--ce n'est pas exclusivement au
critique français que s'adresserait une monographie sur _la Guzla_. Et
tout d'abord, un «choix de poésies illyriques», alors même que les
origines en seraient douteuses, intéresse l'historien littéraire
serbo-croate. La poésie populaire a joué un grand rôle dans la destinée
de cette nation dont elle constitue encore aujourd'hui le plus important
monument littéraire; aussi les érudits serbo-croates doivent-ils
chercher à savoir quelle fut son influence à l'étranger. _La Guzla_,
d'autre part, appartient à un genre international par excellence: son
caractère dépasse les frontières du pays où elle a vu le jour et du pays
qui l'a inspirée; son histoire intéresse tous ceux qui s'occupent de
l'influence de la ballade populaire sur la littérature en général, sur
le romantisme européen en particulier.--Enfin, à propos de ce recueil,
Mérimée est entré en relations avec Goethe et Pouchkine. Connaître
l'histoire de _la Guzla_ est donc chose importante pour les biographes
et les commentateurs de ces deux grands poètes. Il est nécessaire en
effet, et nous le montrerons, d'apporter certaines rectifications aux
travaux qu'on leur doit, encore que ces mêmes travaux aient fourni un
sérieux appoint à notre étude.

Pour ces raisons, nous avons voulu faire oeuvre utile à la fois pour les
mériméistes, pour les slavicisants, pour ceux qui se sont adonnés à
l'étude du romantisme, pour ceux enfin qui font de Goethe leur poète
favori.

Il est vraiment difficile d'être parfait alors qu'on s'adresse à des
érudits qui ont des préoccupations si différentes, quand on s'expose à
la fois à la critique française et aux critiques étrangères. Les
méprises sont possibles en effet; de plus, on risque toujours,
s'adressant à des publics si divers, d'être ici trop prolixe, ici trop
incomplet. En ce qui concerne le premier de ces écueils, nous croyons
que le meilleur moyen sinon d'éviter toute méprise, du moins de les
faire ressortir d'elles-mêmes, est de donner en notes tout ce qui peut
permettre de contrôler et de rectifier le travail. Quant au second, nous
avouerons que, pour notre part, nous préférons le superflu à
l'insuffisant.

Il est certain que le lecteur versé dans quelques-unes des questions que
nous avons à traiter (_Poésie populaire dans la littérature européenne_;
_Mérimée avant 1827_; etc.) trouvera dans notre livre bien des choses
qu'il jugera trop connues pour figurer dans un travail d'érudition.
Mais, pour parler sans fausse modestie, il n'est pas moins certain
qu'elles lui apparaîtront sous un jour nouveau, dans l'ensemble qu'elles
forment avec d'autres faits jusqu'alors ignorés.

Nous nous proposons, en ce qui concerne le plan de notre ouvrage,
d'exposer l'histoire de _la Guzla_ dans l'ordre qui nous paraît le plus
logique: 1° retrouver les causes littéraires et autres qui ont contribué
à la produire (_les Origines_); 2° étudier les procédés de composition
dont l'auteur s'est servi (_les Sources_); 3° raconter l'histoire du
livre une fois paru (_sa Fortune_). Nous voulons vérifier, rectifier et
compléter les faits connus[3], en apporter de nouveaux, les ordonner,
les grouper, sans craindre de nous engager dans des digressions et des
discussions lorsqu'elles nous paraîtront nécessaires, car notre matière
est, après tout, de celles qui sont nettement circonscrites: on peut
aisément l'épuiser.




NOTE SUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS SLAVES


Nous avons adopté les règles suivantes pour la transcription des noms et
des mots slaves:

1° Pour les Slaves qui se servent de l'alphabet romain, nous avons
conservé l'orthographe originale;

2° Pour ceux dont l'écriture est cyrillique, nous avons composé des
transcriptions phonétiques françaises qui se rapprochent le plus
possible de la prononciation du peuple auquel ces mots appartiennent;
sauf dans le cas où il s'agit, soit de noms déjà orthographiés par ceux
qui les portent, soit, surtout, de noms et de mots cités dans _la
Guzla_, pour lesquels nous avons cru devoir respecter la forme
originale.

Depuis un certain temps, les philologues slaves les plus estimés
s'efforcent de faire accepter à l'étranger une méthode beaucoup moins
compliquée, mais qui a aussi de graves inconvénients. Ils ont proposé
d'adopter le plus simple parmi les alphabets slaves romains,
c'est-à-dire l'alphabet croate, avec quelques additions indispensables.
Ils ont eu beaucoup de succès en Allemagne et un peu en Angleterre. Pour
des raisons dont l'énumération serait trop longue ici, nous ne croyons
pas qu'il en sera de même en France, et que l'on n'y écrira jamais
_Puskin_ au lieu de Pouchkine, _Turgenjev_ au lieu de Tourguéneff,
_Tolstoj_, etc.




PREMIÈRE PARTIE

ORIGINES DE «LA GUZLA»

     From the fact that the romantic movement in France was, more
     emphatically than in England and Germany, a breach with the native
     literary tradition, there result several interesting pecularities.
     The first of these is that the new French school, instead of
     fighting the classicists with weapons drawn from the old arsenal of
     mediæval France, went abroad for allies.

     H. A. BEERS, _Romanticism in the XIXth Century_, New-York, 1902,
     p. 190.




«LA GUZLA» DE PROSPER MÉRIMÉE


_La Guzla_ est née de causes multiples. Parmi ces causes, les trois
suivantes nous paraissent les plus importantes, c'est:

1º L'exotisme littéraire de 1827. Nous n'avons pas jugé nécessaire
d'indiquer les origines ni d'étudier les conséquences de la vogue
extraordinaire dont ont joui, aux débuts du mouvement romantique
français, les littératures et peuples étrangers, mais nous croyons
devoir en donner l'historique en ce qui concerne le peuple auquel nous
nous intéressons plus particulièrement: les Serbo-Croates. Cet
historique formera notre premier chapitre.

2º Le folklorisme littéraire du temps, en général, et le grand succès de
la ballade populaire serbe, en particulier. Cette matière, beaucoup
moins explorée que la première (parce que, pour parler franchement, elle
est beaucoup moins importante), afin de nous faire mieux comprendre,
mérite d'être exposée plus en détail. Ce sera l'objet de notre second
chapitre.

3º L'élément personnel, savoir ces deux traits du caractère de Mérimée:
a) l'intérêt qu'il portait aux peuples primitifs et à la ballade
populaire: b) son goût pour la mystification. Une interprétation des
données biographiques sera tentée, dans ce sens, dans le troisième
chapitre de cette première partie.




CHAPITRE PREMIER

Les Illyriens dans la littérature française avant «la Guzla».

§ 1. Le mot: _Illyrien_. Les relations serbo-françaises au moyen âge.--§
2. Du XVIe au XVIIIe siècle.--§ 3. Les voyages de Fortis.--§ 4. La
comtesse de Rosenberg-Orsini.--§ 5. Mme de Staël et la poésie
«morlaque».--§ 6. L'Illyrie napoléonienne.--§ 7. Charles Nodier en
Illyrie.--§ 8. _Jean Sbogar_.--§ 9. _Smarra_.




§ 1

LES RELATIONS SERBO-FRANÇAISES AU MOYEN AGE


Les neuf millions et demi de Serbo-Croates «orthodoxes» et catholiques
qui habitent la plus grande partie de la péninsule des Balkans et le
Sud-Ouest de la monarchie Austro-Hongroise[4], n'ont pas toujours été
connus sous leur véritable nom dans l'Europe occidentale. Par ignorance
ou avec intention, on les désignait, on les désigne quelquefois encore
(le plus souvent pour des raisons politiques[5]) par une foule de noms
qui, tous, ont le tort de faire supposer à un étranger, non pas
l'existence de cette unité ethnique qu'est la race serbo-croate, mais la
coexistence de nombreuses peuplades de lointaine et vague parenté. Ces
noms furent empruntés soit à la géographie ancienne, non-slaves, comme
ceux de _Triballes_, _Illyriens_, etc., soit à la géographie provinciale
moderne, d'origine slave ou étrangère, comme ceux de _Dalmates_,
_Morlaques_, _Bosniaques_, _Rasciens_, _Monténégrins_, _Esclavons_[6],
etc.; ou bien, ils furent confondus avec les noms des peuples voisins:
_Bulgares_, _Valaques_ et même _Grecs_. Du reste, il ne pouvait en être
autrement, étant donné, d'abord, l'ignorance de cette époque à l'égard
des pays slaves; ensuite, la nouveauté relative de la classification
scientifique des langues et des nationalités.

Il n'existe donc pas de nationalité _illyrienne_ ou _illyrique_; c'est
le peuple serbo-croate que masque ce nom. On verra, du reste, dans le
cours de ce livre, que les écrivains français de 1825, et Mérimée
lui-même, s'en étaient rendu compte[7].

Ce peuple serbo-croate n'était pas inconnu dans la littérature française
du moyen âge; les Croisades l'avaient mis en relations avec l'Occident.
La péninsule des Balkans fut traversée par Godefroy de Bouillon,
Frédéric Barberousse, Richard Coeur de Lion. Les chroniques du temps
relatent, en effet, en vers et en prose, les pérégrinations des Croisés
dans les contrées chrétiennes, comprises entre la Hongrie et l'empire
Byzantin, la mer Adriatique et la mer Noire.

Contentons-nous d'indiquer, parmi les documents parvenus jusqu'à nous,
la _Conquête de Constantinople_ de Villehardouin et la chronique de
Guillaume de Tyr, cette mine si riche où puisèrent les compilateurs et
les versificateurs d'itinéraires de la Terre-Sainte[8].

Le chemin de Jérusalem, si fréquenté pendant tout le moyen âge, quand il
ne passait pas par la mer Méditerranée et l'île de Malte, passait par
Venise et Raguse, ou bien par la vallée du Danube et de la Morava, pour
gagner ensuite Constantinople et l'Asie-Mineure. Les guides du temps
s'occupèrent de toutes ces routes; et l'on retrouve dans ces vieux
_boedeckers_ dont MM. Charles Schefer et Henri Cordier nous ont donné une
collection d'éditions critiques[9], nombre de pages relatives aux
Serbo-Croates.

Durant cette même époque, les littératures européennes, la littérature
française en particulier, ne restèrent pas inconnues aux Serbo-Croates.
Tandis que les Slaves catholiques, par la force même des choses,
recevaient _directement_ la civilisation occidentale, les «orthodoxes»,
christianisés et introduits dans l'histoire par Byzance, virent un jour
l'empire Latin se fonder à Constantinople et l'influence française
pénétrer profondément dans l'Orient. C'est alors que, grâce aux Grecs,
de nombreuses légendes d'origine étrangère entrèrent dans la littérature
savante et dans la littérature traditionnelle, non seulement des Serbes
et des Bulgares, mais aussi des Russes et des Roumains. Un des plus
beaux monuments de l'art médiéval serbe, _l'Evangéliaire de Miroslav_,
doit ses charmantes enluminures à une inspiration française[10]. Cette
ardeur cosmopolite des Slaves balkaniques alla jusqu'à se manifester par
une version serbe de Tristan, aujourd'hui malheureusement perdue[11]. On
fit même, en Bosnie, une version populaire de _Maistre Pathelin_[12].
Et, avant qu'une invasion turque vînt jeter, pour longtemps, dans une
barbarie pitoyable toute cette jeune race qui semblait vouloir prendre
la place occupée par ses civilisateurs grecs, ces Serbes eurent
l'occasion d'entrer en relations directes avec la France. Au XIVe
siècle, une princesse royale française, dont l'identité n'est pas bien
établie, devint reine de Serbie (Hélène, femme d'Étienne Ouroch Ier),
pendant qu'une famille provençale, les Baux (Balsae) qui seront chantés
cinq siècles plus tard par leur grand compatriote Frédéric Mistral,
fondait une dynastie au Monténégro[13]. À cette occasion, parait-il,
d'après les récentes recherches de M. Pavlé Popovitch, un roman
français, la _Manekine_, de Ph. de Beaumanoir, arriva aux Slaves
méridionaux, directement, sans l'intermédiaire de Byzance[14].




§ 2

DU XVIe AU XVIIIe SIÈCLE


L'exotisme littéraire n'est pas une des inventions romantiques: le XVIIe
siècle avait déjà des _Gustave Wasa_, des _Mémoires du Sérail_ et des
_Anecdotes de la Cour ottomane_ et maints autres romans dont le sujet
avait été emprunté à l'histoire plus ou moins authentique de
l'Angleterre, de la Suède, de la Turquie, de la Perse, mais surtout à
celle de ces deux derniers pays[15]. Les Slaves ne figurent pas dans
cette littérature cosmopolite et, à l'exception du _Czar Démétrius_,
«histoire moscovite» de M. de La Rochelle (1716), rien ne fut tenté pour
les y introduire--à ce que nous sachions--antérieurement à ce roman
russe que Bernardin de Saint-Pierre se proposait d'écrire, et qu'il
n'écrivit jamais[16].

Tandis que, dans la littérature anglaise, Shakespeare avait placé sa
_Douzième Nuit_ en Illyrie--une très fictive Illyrie, cela va sans
dire;--en France, on n'eut jamais même l'idée de déguiser des héros
quelconques sous des costumes «esclavons», «raguzois» ou «morlaques», ou
de placer une histoire dans des décors balkaniques ou adriatiques,
imaginaires ou réels. Le farouche Scythe de Marc-Aurèle, repris par La
Fontaine, et ces joyeux Bulgares de _Candide_ sont, peut-être, les
uniques représentants des populations balkaniques dans la littérature
française du XVIIe et du XVIIIe siècle.

Maints voyageurs occidentaux étaient passés par la péninsule des
Balkans, à cette époque; voire même quelques expéditions scientifiques
françaises[17]; mais aucune de leurs relations de voyage, quoique très
estimables, n'a obtenu un succès comparable à celui, considérable, des
itinéraires turcs, persans ou chinois[18].

L'histoire offrait de meilleures sources à qui désirait connaître les
Serbo-Croates. On pouvait consulter surtout l'_Histoire de la décadence
de l'Empire Grec et de l'établissement de celui des Turcs_, par
l'Athénien Chalcondyle, ouvrage souvent réimprimé au cours de la seconde
moitié du XVIe siècle; l'_Histoire universelle_, de Th. Agrippa
d'Aubigné, l'_Histoire de l'Empire Ottoman_, par le chevalier Paul
Ricault, et, surtout, les travaux importants d'un grand érudit de ce
temps, Ch. Du Cange (1610-1668), l'auteur de l'_Histoire de l'Empire de
Constantinople_. Le livre de Ricault, qui fut constamment réédité
jusqu'à la seconde moitié du XVIIIe siècle, contient également un récit
dramatique de la bataille de Kossovo, bataille fatale aux Serbes, dans
laquelle ils «perdirent leur Empire», en 1389. Mais ceci n'intéressa que
des savants.

Pour connaître un peuple, ce qu'il faut avant tout connaître: c'est sa
langue. Or, personne en France ne connaissait alors celle des
Serbo-Croates. L'ignorance, d'ailleurs partagée par l'Europe entière de
cette époque, devait être absolue, même en 1765, lorsque l'on publia, en
tête des _Observations historiques et géographiques sur les peuples
barbares qui ont habité les bords du Danube et du Pont-Euxin[19]_, la
curieuse _Dissertation sur l'origine de la langue sclavonne prétendue
illyrique_, par M. de Peyssonnel, de l'Académie des Inscriptions. M. de
Peyssonnel ne connaissait pas la langue dont il étudiait les origines,
mais l'Académie (à laquelle cet ouvrage fut présenté) ne la connaissait
pas davantage, bien que vingt ans auparavant, elle eût compté parmi ses
membres un Ragusain, dom Anselme Banduri, antiquaire distingué et
bibliothécaire du duc d'Orléans (1671-1743).

Sauf une bande étroite du littoral Adriatique, toute la péninsule
balkanique faisait alors partie de l'empire du Grand Turc. La république
de Raguse, cité de marchands riches et rusés extrêmement fiers chez eux,
«pauvres Ragusains» hors de leur minuscule patrie[20], était le seul
pays serbo-croate qui prospérât pendant cette époque, la plus triste de
l'histoire des peuples balkaniques. Tandis qu'une barbarie quasi absolue
régnait à ses portes mêmes, Raguse possédait une société policée et une
littérature florissante, formées surtout à l'école de l'Italie.

Les relations entre les Ragusains et le gouvernement français étaient
assez intimes, et même pendant un certain temps leurs vaisseaux
trafiquèrent sous la protection du pavillon français, comme nous le
montrent les documents conservés à la Bibliothèque nationale, au
Ministère des Affaires étrangères et aux Archives nationales, documents
publiés depuis par M. Iv. Krst. Svrljuga[21] et par M. V. Jelavic[22].
Leur littérature même ne resta pas inaccessible aux oeuvres françaises;
les adaptations de Molière, faites à Raguse, surtout dans la première
moitié du XVIIIe siècle, sont nombreuses[23]. Mais la petite république
adriatique ne devint jamais populaire en France. L'opinion qu'on y avait
sur les «Raguzois» n'était pas très flatteuse pour eux: on les accusait
de mener une politique équivoque, et on ne les aimait pas parce qu'ils
étaient les concurrents redoutables du commerce français dans le
Levant[24]. En 1667, les Ragusains ayant demandé l'assistance pécuniaire
des princes catholiques pour rétablir les dommages causés par le grand
tremblement de terre, Louis XIV chassa leurs députés et refusa de les
entendre[25]; mais ce fait n'a pas empêché, il y a quelques années, un
poète serbe de grand talent, M. Jean Doutchitch, de célébrer en beaux
vers les splendeurs d'une «soirée à Trianon» donnée en l'honneur de ces
mêmes «Esclavons».

Quoi qu'il en soit, avant la fin du XVIIIe siècle, on ne commença pas en
France à s'intéresser aux lettres dalmates. La première traduction d'un
ouvrage littéraire ragusain fut publiée en 1779. C'était un poème latin,
_les Éclipses_, composé par le newtonien bien connu le P. Boscovich, qui
représenta pendant un certain temps son pays auprès du Roi de
France[26]. Dans l'épître dédicatoire, l'auteur s'adressait à Louis XVI:

     Protecteur des nations les plus étendues, tu ne dédaignes pas de
     veiller sur les états les plus bornés. Des limites étroites
     resserrent, il est vrai, ceux de ma patrie. Aux bords adriatiques,
     Raguse ne fleurit que par ses richesses et par l'étendue de son
     commerce; sa gloire n'est fondée que sur le génie des sciences et
     des arts, sur sa noblesse antique et sur les droits éternels de sa
     liberté.

Il est vrai qu'en 1766, M. La Maire, ancien consul de France à Raguse,
avait dit quelques mots de la poésie illyrienne, dans un rapport
officiel à son gouvernement; mais ce rapport, assez répandu en
manuscrits[27], resta cependant inédit presque jusqu'à nos jours et ne
fut publié qu'en 1881 par M. Sime Ljubic, dans les _Starine_ de
l'Académie Sud-Slave (tome XIII).

Quelques années plus tard, un grand amateur de livres, le marquis de
Paulmy d'Argenson, acheta à Venise quelques manuscrits serbo-croates
(parmi lesquels le célèbre _Osman_ de Gundulic), pour sa bibliothèque:
bibliothèque qui est maintenant celle de l'Arsenal. Il pensait,
semble-t-il, en publier la traduction française dans sa fameuse
_Bibliothèque universelle des romans_ fondée en 1774[28]. Il y parlait
de «livres composés en langue esclavonne et dans les différents
dialectes de cet idiome qui se parlent sur les côtes de la mer
Adriatique, opposées à l'Italie, dans la Croatie, l'Esclavonie
proprement dite, la Hongrie, la Bohème, la Moravie, la Silésie, la
Lusace, la Pologne et même (_sic_) la Russie». Il traitait cette
littérature d'«histoires fabuleuses des héros, des conquérants et des
premiers souverains de ces pays, où la langue esclavonne est en
usage[29]». Le volume soixante et unième de ses _Mélanges tirés d'une
grande bibliothèque_, publié en 1787, est consacré exclusivement aux
contrées illyriennes[30].

Le marquis de Paulmy ne tarda pas à trouver des imitateurs et des plus
estimables. Le 3 prairial an IV, la troisième classe de l'Institut
national adressa une demande au ministre des Relations extérieures, le
priant de lui «procurer la jouissance des livres et ouvrages marqués
dans la liste relevée par le citoyen du Theil», lequel était chargé
d'examiner une notice du consul général de la République à Raguse. Cette
liste comportait «plusieurs ouvrages qui paroissent intéressans
_particulièrement ceux qui sont écrits en langue illyrique_... par les
principaux écrivains qui ont honoré et honorent aujourd'hui la
littérature ragusoise[31]».

Nous ne savons pas ce qu'il advint de cette acquisition de livres serbo
croates--si toutefois elle fut faite--mais nous savons que, quarante ans
après, l'enthousiaste Charles Nodier écrivait dans la seconde préface de
sa nouvelle de _Smarra_: «Aujourd'hui on sait même à l'Institut que
Raguse est le dernier temple des muses grecques et latines[32].»

La bonne volonté de l'Institut ne profita guère aux lettres illyriennes,
et, comme nous allons le voir, le véritable intérêt pour elles ne fut
pas provoqué par l'initiative de ce corps. Il venait d'un autre côté.
Seulement, ce ne furent pas les oeuvres élégantes des pseudo-classiques
ragusains qui furent découvertes, mais la poésie nationale et populaire
des montagnards «morlaques».

Toutefois il nous faut remarquer que, bien avant cette époque, dans la
première moitié du XVIIIe siècle, quelque chose qui venait de Serbie,
quelque chose d'horrible et de terrifiant, l'idée du _vampirisme_, avait
gagné la France; épouvantables histoires qui, transmises par les
Allemands, amplifiées par les éditeurs de brochures à sensation, firent
alors le tour du monde. Nous reviendrons dans une autre partie de cet
ouvrage sur ce petit événement, dont les conséquences littéraires vont
se répercuter jusqu'à _la Guzla_.




§ 3

LES VOYAGES DE FORTIS


L'abbé Albert Fortis[33], membre de plusieurs académies italiennes et
étrangères, que l'on nomme aujourd'hui encore «il primo naturalista
d'Italia et uno dei primi d'Europa», publia à Venise, en 1771, son
_Saggio d'Osservazioni sopra l'isola di Cherso ed Osero_ (pp. 169,
in-4°). Ce livre était le fruit d'une excursion scientifique faite au
mois de mai 1770, en compagnie de John Symonds, professeur d'histoire
moderne à l'Université de Cambridge, aux côtes et aux îles dalmates[34].

À la fin de son savant ouvrage, après avoir apporté quantité de
documents nouveaux, concernant l'archéologie et l'histoire naturelle,
l'abbé Fortis publia une lettre adressée à son compagnon anglais; il y
parle des _pismé_ ou chansons populaires des Serbo-Croates; il n'estime
pas beaucoup ce genre de poésie, et c'est, semble-t-il, pour faire
plaisir à son ami qu'il a commencé d'y prendre intérêt. «Io era in
collera con questo abuso di tradizione, disait-il, ma me la sono
lasciata passare; dopo che ò trovato che nello stesso modo si perpetuano
molti curiosi e interessanti pezzi di Poesia Nazionale _all'uso
de'vostri Celti Scozzesi_ fra'contadini spezialmente...Voi non vi
troverete gran forza di fantasia, niente di maraviglioso, non vani
ornamenti: ma bensì condotta quanto in alcun allro Poema, e cognizione
dell'uomo, e carattere di nazione, e ciò, che mi sembra più pregevole,
esattissima verità Storica[35].»

Il en parla et promit même d'en parler davantage dans un autre ouvrage
qu'il préparait alors. Pour le moment, il se contenta d'ajouter à la
relation de son voyage une ballade serbo-croate («morlaque») traduite en
italien, _Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich_. Cette ballade
nous intéresse, car, sous le titre de _Milosch Kobilich_, Mérimée en a
donné une traduction française dans la seconde édition de _la Guzla_.
Nous en parlerons en son temps; qu'il nous suffise de faire remarquer
ici que Mérimée ne connaissait pas les _Osservasioni_ et qu'il a tiré sa
ballade d'une autre source.

Le _Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich_ n'est pas à proprement
parler de la poésie véritablement populaire, bien qu'il appartienne au
cycle le plus important peut-être des chants serbes: celui de la
bataille de Kossovo, qui est une lamentation sur la fatale défaite de
1389. Un savant franciscain dalmate, qui voulut instruire son peuple,
André Kacic-Miosic (1696-1760), avait composé cette ballade, comme
beaucoup d'autres, sur les thèmes populaires et l'avait publiée, en
1756, à Venise, dans un recueil qui porte le titre de _Razgovor ugodni
naroda slovinskoga_(Entretiens familiers de la nation slovinique). Une
copie manuscrite de ce poème se trouve à la Bibliothèque de l'Arsenal à
Paris (n° 8701).

Fortis ne dut avoir entre les mains qu'une copie de cette chanson et non
pas le texte imprimé, car il s'y trompa et la crut véritable poésie
populaire. Nulle part, en effet, il ne mentionna Kacic comme en étant
l'auteur[36].

Quoi qu'il en soit, il est intéressant et même utile de se demander
comment Fortis eut l'idée de joindre cette pièce à son ouvrage et de
promettre la publication ultérieure d'autres ballades «morlaques».

Sur le continent européen, cette idée était chose peu commune en 1770.
Dix ans seulement s'étaient écoulés depuis qu'en Angleterre les poèmes
d'Ossian avaient été publiés; cinq ans seulement depuis la première
édition des _Reliques of Ancient English Poetry_ de Percy, et
l'influence de ces deux livres, qui sera énorme, commençait à peine à se
faire sentir.

Nous parlerons, au chapitre suivant, du retour à la poésie populaire qui
se produisit en Angleterre vers le milieu du XVIIIe siècle; cette
nouvelle orientation du goût anglais devait exercer par la suite une
profonde influence sur les littératures européennes. Ici nous ne dirons
que quelques mots de l'origine probable des préoccupations folkloriques
de Fortis.

C'est visiblement sous l'influence britannique qu'il se mit à recueillir
les poésies populaires serbo-croates. Il connaissait bien, semble-t-il,
la littérature anglaise du temps[37], et admirait particulièrement
Ossian qu'il lisait dans la traduction de Cesarotti[38]. Il avait de
nombreuses relations en Angleterre et il en parle souvent avec un
sentiment de reconnaissance; il avait fait son premier voyage de
Dalmatie en compagnie d'un savant anglais; de même qu'il fera son second
voyage en accompagnant un évêque irlandais. En Italie, il avait pour
amis des Anglais et des Écossais qui l'aidaient de leur bourse et
auxquels il dédiait ses oeuvres: lord Bute, ancien premier ministre de
George III, qui était, comme on le sait, protecteur de James
Macpherson[39]; John Strange, résident de Sa Majesté Britannique à
Venise; lord Frédéric Hervey, évêque de Londonderry, etc.[40]. Enfin,
c'est en anglais qu'il fit rédiger l'édition définitive de son _Voyage_
(1778). Hâtons-nous pourtant de dire qu'à notre sens, plus que la
littérature de ce pays, ce sont ses amis qui lui donnèrent le goût de la
ballade primitive.

Fortis parle avec dédain de la poésie populaire, dont un vrai savant ne
devrait pas s'occuper. Le principal but de son ouvrage fut de lancer
quelques nouvelles théories géologiques. Et cependant, le meilleur
succès qu'obtint son livre sur la «Morlaquie» et les «Morlaques[41]>»,
il le dut aux littérateurs plus qu'aux savants.

Le _Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich_ ne restera pas
enseveli dans les _Osservazioni_. Un illustre penseur et poète allemand,
Herder, va le traduire bientôt en sa langue et l'insérer dans le premier
tome de sa fameuse collection de _Chansons populaires_. Et ce sera la
première conquête de la poésie serbo-croate[42].

Au mois de juin 1771, Fortis partit pour la seconde fois en Dalmatie. Il
y resta plusieurs mois, envoyant à ses protecteurs anglais de longs
rapports qu'il réunira en 1774 et publiera à Venise[43]. Dans un des
plus intéressants chapitres de ce célèbre _Voyage en Dalmatie_, le
chapitre _De' Costumi de' Morlacchi_, il parla de nouveau de la poésie
populaire serbo-croate, décrivit la _guzla_ et les bardes «morlaques»:
«V'è sempre qualche cantore, il quale accompagnandosi con uno stromento
detto _guzla_, che à una sola corda composta di molti crini di cavallo,
si fa ascoltare ripetendo, e spesso impasticciando di nuovo le vecchie
_pisme_ o canzoni[44].»

Dans ce chapitre il inséra un poème «morlaque», _la Triste ballade de la
noble épouse d'Asan-Aga_ («Xalostna Piesanza plemenite Asan-Aghinize»)
avec, en regard, une traduction en vers italiens («Canzone dolente della
nobile sposa d'Asan Aga[45]»). Nous ne savons pas de qui Fortis avait
obtenu le manuscrit de cette pièce, car, non seulement elle était
inédite à cette époque, mais avait des chances de le demeurer toujours
sans son initiative: en effet, aucun collectionneur n'a pu l'entendre
réciter[46]. Notons avec la plus grande réserve l'assertion de Hugues
Pouqueville dans son _Voyage de la Grèce_:

     Cette pièce _(Triste ballade)_ avait été communiquée à l'abbé
     Fortis par M. Bruère qui a laissé une grande quantité de poésies
     slaves inédites qu'il avait recueillies et traduites[47].

M. Bruère, qui a laissé une quantité de poésies slaves, est
Bruère-Dérivaux fils (Marko Bruerovic) dont nous avons déjà dit quelques
mots[48]. Né vers 1770, il n'avait que deux ou trois ans à l'époque des
voyages de Fortis; il n'a donc pas pu lui fournir le texte en question.
Quant à Bruère-Dérivaux père, qui n'a pas laissé de poésies slaves, il
est vrai, mais qui fut longtemps consul de France auprès de la
République de Raguse, la chronologie nécessaire nous manque pour pouvoir
confirmer ou réfuter la note de Pouqueville[49].--Remarquons aussi que
les _guzlars_ serbes n'intitulent jamais leurs productions: ce sont les
collectionneurs qui s'en chargent. C'est ainsi que l'on s'explique ce
titre prétentieux: _la_ TRISTE _ballade de la_ NOBLE _épouse_; c'est là
le pur langage littéraire des pseudo-classiques dalmates qui avaient
recueilli le poème.

Le _Voyage en Dalmatie_ ne trouva pas ce qu'on appelle un accueil
chaleureux, du moins auprès des gens de science, malgré tous les efforts
de l'auteur pour faire remarquer son ouvrage au moyen de différentes
traductions étrangères. Le crédit en fut surtout ébranlé quand un
écrivain dalmate, Jean Lovrich, publia sa très sévère critique où il
reprochait à Fortis trop de crédulité, les erreurs les plus absurdes et
quelques hypothèses très téméraires[50]. Cette réfutation donna lieu à
une polémique assez longue, qui finit selon l'usage par devenir fort
amère et coûta la vie à celui qui avait entrepris de la faire[51]. Il
est juste d'ajouter que plusieurs des conjectures de Fortis ont été
depuis confirmées par la science, et que personne n'avait jamais mis en
doute sa bonne foi. Il est cité comme autorité par Élisée Reclus, qui
fait rarement un tel honneur aux voyageurs anciens[52].

L'année qui suivit la publication du _Voyage_, le chapitre _De' Costumi
de' Morlacchi_ fut traduit en allemand et imprimé à Berne, sous forme de
brochure[53]. En 1776 parut dans la même ville la traduction complète en
deux volumes in-8º[54]. Au mois de février 1777, le _Mercure de France_
publia un «_Fragment sur les moeurs et coutumes des Morlâques_ (_sic_)
tirés de l'extrait du Voyage en Dalmatie, de M. l'abbé Fortis, inséré
dans le tome XX du Journal littéraire de Pise», fragment qui est sans
doute la première mention française de l'ouvrage de cet écrivain[55].
Quant à la traduction française, elle sortit en 1778, à Berne, des mêmes
presses d'où était sortie la traduction allemande. À titre d'essai, on
publia d'abord l'opuscule sur les _Moeurs et usages des Morlaques appelés
Monténégrins_, et celui sur le _Pays de Zara_[56]; puis, peu de temps
après, le _Voyage_ complet[57]. Cette même année 1778 parut à Londres
l'édition anglaise, édition définitive, somptueusement imprimée aux
frais des amis de l'auteur: _Travels into Dalmatia, to which are added
Observations on the island of Cherso and Osero_; translated with
considerable additions (pp. x-584, in-4°).

La ballade «morlaque» publiée et mise en vers italiens à la fin du
chapitre sur les moeurs eut plus de succès que le livre entier: elle
inspira une trentaine de traductions étrangères, dont treize
françaises,--parmi lesquelles la plus importante pour nous est celle de
Mérimée, dans _la Guzla_.

Nous aurons à parler plus loin de _la Triste ballade de la noble épouse
d'Asan-Aga_; ici, nous noterons seulement le succès immédiat qu'elle
remporta en Allemagne, succès qui assura à la poésie serbo-croate une
certaine renommée européenne bien avant le livre de Mérimée.

Dès le mois de mars 1776, les _Annonces savantes de Francfort_, en
présentant la petite brochure bernoise, se mirent à louer le
«Klag-Gesang» morlaque[58]. Ces louanges s'adressaient à la lourde
version qu'en avait donnée le poète Werthes; mais une traduction plus
réussie ne tarda pas à en être faite.

Un grand poète en assuma la tâche. On ne sait pas exactement quand ni
comment _Die Sitten der Morlakken_ arrivèrent entre les mains de Goethe,
et à quelle occasion ce dernier entreprit de mettre en vers le petit
poème. Toutefois, l'auteur de _Werther_ dut composer sa traduction en
1775 ou 1776, et cela non seulement en utilisant celle de Werthes[59],
mais aussi en recherchant dans le texte original, imprimé au recto, les
particularités de la métrique serbo-croate, ce que Fortis et Werthes
avaient négligé. (Le fait est brillamment démontré par Karl
Bartsch[60].) Devenu désormais le _Klaggesang von der edlen Frauen des
Asan Aga_, ce morceau trouva, en 1778, une place dans le premier tome
des _Chansons populaires_ de Herder[61]. Comme nous l'avons mentionné
plus haut, l'éditeur de ce recueil y avait déjà introduit un chant
serbo-croate: le _Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich_. Il y
avait ajouté, au tome second, deux autres ballades «morlaques»,
traduites cette fois sur les versions inédites de Fortis: _Radoslaus_
(«Pisma od Radoslava») et _Die schöne Dollmetscherin_ («Pisma od Sekule
Jankova netjaka, divojke dragomana i passe Mustaj bega»)[62] empruntées
toutes deux aux _Entretiens familiers_ d'André Kacic-Miosic. Les
versions italiennes sur lesquelles Herder avait traduit ces deux poèmes
de Kacic n'ont jamais été imprimées. Nous n'avons trouvé que la copie
manuscrite de l'une d'elles: celle du _Canto di Mustài Pascià e della
Donzella Dragomana_ («Die schöne Dollmetscherin»), conservée parmi les
papiers de John Strange au British Museum, et nous la publions, de même
qu'une autre traduction inédite de Fortis, dans l'_Archiv für slavische
Philologie_[63].

D'après le _Klaggesang_ de Goethe, Walter Scott composa plus tard une
_Lamentation of the Faithful Wife of Asan Aga_; mais ce poème, dont nous
tracerons l'histoire à son heure[64], resta inédit jusqu'à nos jours.

Ainsi les voyages de Fortis en Dalmatie ont eu leurs conséquences
littéraires: ils ont fait découvrir la poésie populaire serbo-croate;
elle aussi trouve sa part dans l'influence qu'exerça la ballade
populaire sur la littérature romantique.

_La Guzla_ qui doit beaucoup, directement et indirectement, au _Voyage
en Dalmatie_ n'est pas cependant la première oeuvre inspirée par ce
livre.

Avant d'étudier ce que Mérimée, auteur de _la Guzla_, a pris à Fortis
ainsi qu'à d'autres sources, il nous faut dire quelques mots des
précurseurs, envers qui il se trouve redevable dans une certaine mesure.




§ 4

LA COMTESSE DE ROSENBERG-ORSINI


De nos jours, Justine Wynne, comtesse des Ursins et Rosenberg, auteur
des _Morlaques_, est absolument inconnue. Ni Sayous ni M. Virgile Rossel
ne disent un seul mot de cette Anglo-Italienne qui fut écrivain
français; et le _Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle_ de
Larousse, qui a exhumé les noms les plus oubliés, ignore pourtant le
sien.

Cependant, elle fut célèbre en son temps; _les Morlaques_, imprimés en
1788, furent lus par Goethe qui s'en souvenait quarante ans après[65];
l'abbé Cesarotti, littérateur distingué du temps, traducteur italien
d'Ossian, les loua comme «une poésie qui n'a pas besoin de
versification, comme Vénus n'avait besoin, pour se faire aimer de Pâris,
ni de ses vêtements ni même de sa ceinture[66]». _Les Morlaques_ eurent
l'honneur d'être traduits en allemand[67] et en italien; ils inspirèrent
une page de _Corinne_; et Charles Nodier, qui en possédait l'un des
rares exemplaires, les appela un jour «le tableau le plus piquant et le
plus vrai des moeurs les plus originales de l'Europe[68]».

Ce roman aujourd'hui complètement oublié méritait que l'histoire
littéraire sinon le public lui fît un meilleur sort. Car, malgré tous
ses défauts, le livre des _Morlaques_ ne manque pas, à plus d'un point
de vue, d'originalité et d'intérêt. Ajoutons que ce curieux ouvrage est
un des premiers romans français où se trouve décrite la vie des nations
étrangères, avec le souci de ce qu'on appellera plus tard la couleur
locale; il se révèle de plus chez son auteur un profond sentiment de la
nature sauvage et des moeurs barbares, ce qui est également rare et
exceptionnel en 1788. C'est là, sans doute, un titre suffisant pour
valoir à la comtesse de Rosenberg au moins une mention parmi les
précurseurs de l'exotisme romantique.

Justine (Giustiniana) Wynne naquit à Venise vers 1735. Son père était
anglais et protestant; sa mère greco-italiote était catholique fervente.
«Placée, au début de la vie, dit son biographe[69], sous ces deux
influences religieuses contradictoires, elle subit un tiraillement moral
dont l'impression demeura ineffaçable. Ses idées s'altérèrent au contact
d'un monde frivole et sceptique, mais elle retint l'exaltation en
perdant la foi. Rien ne put détruire en elle le germe de cette
sensibilité profonde, qualité qu'elle tenait de sa mère, et qui donne,
en grande partie, leur valeur à ses oeuvres.

«Justine était l'aînée de cinq enfants, trois filles et deux fils; elle
avait quatorze ans, quand une violente attaque de goutte remontée lui
enleva son père. Quoique celui-ci habitât l'Italie depuis plusieurs
années, il était resté sujet britannique, et sa famille dut se conformer
aux prescriptions des lois anglaises. Lord Holland, l'un des grands
seigneurs philosophes de cette époque, fut nommé tuteur de Justine et de
ses frères et soeurs. Il voulut attirer en Angleterre toute cette
famille, y marier avantageusement les filles et donner aux garçons une
éducation anglaise. L'opiniâtre Mme Wynne avait l'idée fixe de
soustraire ses enfants à l'influence protestante. Deux fois elle fut
contrainte de venir avec eux en Angleterre (1751-1756) et deux fois elle
parvint à les ramener en Italie sous prétexte que le climat du Nord
était préjudiciable à leur santé.

«Malgré ces efforts, les fils de Mme Wynne furent définitivement rendus
à l'Angleterre. L'un d'eux, Richard, devint ministre du culte anglican,
et s'est fait connaître par des travaux philologiques d'une certaine
valeur. Justine elle-même était sur le point de redevenir anglaise,
quand un événement, qu'elle ne désigne que sous le nom de _combinaison
fâcheuse_, l'éloigna pour toujours du pays de sa famille.

«Cette _combinaison fâcheuse_ fut son mariage avec le comte de
Rosenberg-Orsini, ambassadeur d'Autriche à Venise.

«Jolie, ambitieuse et avide de plaire, ayant eu des aventures galantes
dès l'âge de seize ans, la jeune comtesse ne paraît pas avoir été très
contente de son mari, car elle a gardé à son sujet un silence complet
dans ses oeuvres où se trouve cependant un assez grand nombre de
fragments autobiographiques. On sait, seulement, qu'elle résida à
diverses reprises en Allemagne, et qu'elle s'amusa fort pendant ce temps
qu'elle appelle «les cinq plus belles années de sa vie.»

«Elle se trouva veuve à Venise, jeune et sans enfants. «J'étais
charmante, écrivait-elle longtemps après; il m'est permis de le dire
aujourd'hui, parce que je survis à ma beauté, et qu'il n'est pas plus
ridicule de se louer sur ce que l'on a été que de composer soi-même son
épitaphe.» Elle fut une des reines de l'aristocratie vénitienne pendant
près de vingt ans (1760-1780) à l'époque de l'omnipotence féminine dans
les affaires politiques et administratives de la Sérénissime République.

«Parvenue au déclin de l'âge, elle montra plus de tact que la plupart de
ses contemporaines, qui prolongeaient leurs galanteries bien au delà de
la jeunesse, ou achevaient de s'avilir en demandant des émotions
nouvelles à la funeste passion du jeu. Quand Justine Wynne se sentit
vieille, elle se fit ermite.

«C'est alors qu'elle s'adonna à la littérature. Elle s'installa avec ses
livres et ses chiens près de Padoue, dans une excentrique _villa_ nommée
_Alticchiero_, appartenant à son vieil ami le sénateur Angelo Quirini.
Elle se mit à écrire, même à beaucoup écrire, en français et en anglais;
mais ne fit imprimer que quelques ouvrages tirés à un très petit nombre
d'exemplaires. Elle nous a expliqué elle-même l'origine de ses premiers
essais littéraires. «Quand j'étais jolie femme, dit-elle dans les
_Pièces morales et sentimentales_, j'avais eu du moins le bon esprit de
comprendre qu'il me resterait une longue vie au delà de la vie brillante
de la jeunesse. Je consacrais à la lecture le temps que j'avais de
reste, celui que les autres femmes réservent à leur chien ou à leur
sapajou. Heureusement que je n'aimais pas les bêtes alors; je les aime à
présent, et je donne à mes chiens les moments que je donnais alors à mes
adorateurs. Les livres me restent toujours, ainsi que quelques amis, qui
m'aident à supporter l'âge du repentir.»

«Parmi ces amis, on remarquait, outre Quirini, un sénateur nommé
Dandolo, qui avait été et redevint depuis provéditeur de Dalmatie, et
auquel le futur auteur des _Morlaques_ devait, sans doute, plus d'une
information sur ce pays où il a situé ses personnages et où l'action se
déroule. Mais le visiteur le plus assidu de la _villa Alticchiero_ était
un certain comte Benincasa, qui prit même, paraît-il, une part aux
travaux littéraires de la comtesse de Rosenberg. C'est pour ses amis que
l'auteur des _Morlaques_ écrivait et faisait imprimer ses oeuvres,
évitant la grande publicité, agissant avec une ambition littéraire des
plus discrètes et des plus mesurées; aussi ses ouvrages sont-ils fort
rares aujourd'hui et très recherchés des bibliophiles.» En voici la
nomenclature:

1° _Alticchiero_, par Mme J.W.C.D. R. Genève, 1781?

     Cet ouvrage est la description détaillée de la _villa_ appartenant
     au sénateur Quirini, et fut adressé en manuscrit à M. Huber, de
     Genève (ami de Voltaire), qui le fit imprimer à ses frais à un très
     petit nombre d'exemplaires. En 1787, Quirini en tira une nouvelle
     édition avec un très grand nombre de planches et une épître
     dédicatoire signée par le comte Benincasa: _Padoue_, gr. in-4° de 5
     ff. et 80 pp. de texte, avec un plan et 29 planches (British
     Museum).

     Nous empruntons au baron Ernouf la description de cette originale
     demeure: «Moins somptueuse que ses orgueilleuses voisines, les
     villas Pisani, Foscarini, etc., _Alticchiero_ avait néanmoins son
     cachet et sa réputation à part. Une partie du domaine était
     consacrée à des expériences agronomiques; les jardins étaient
     dessinés à la française, suivant le goût alors dominant; mais
     l'agréable y était partout sacrifié à l'utile avec une affection
     systématique et parfois originale. Les bosquets, les massifs, les
     avenues étaient exclusivement composés de beaux arbres fruitiers de
     toute espèce, et symétriquement décorés de statues des divinités du
     paganisme, de bustes de grands hommes anciens et modernes,
     notamment ceux de Voltaire et J.-J. Rousseau. On rencontrait là
     Hercule et Vénus dans un massif d'orangers, Mars de garde au milieu
     d'un carré de pastèques, et un _autel dédié aux Furies_, au
     rond-point d'une belle treille formant labyrinthe. Cette propriété
     si classiquement décorée avait encore une qualité qui passerait
     aujourd'hui pour un défaut aux yeux de bien des gens: tout y était
     aussi uni, aussi plat que régulier. Aucun mouvement de terrain,
     aucune inégalité malséante, même à l'horizon, n'y altérait
     l'harmonie et la précision des lignes.»

2º _Du séjour des comtes du Nord à Venise en janvier 1782_. Venise,
1783.

     Lettre de la comtesse de Rosenberg à son frère Richard Wynne sur
     les voyages du grand-duc héritier de Russie, Paul Pétrovitch
     (depuis Paul Ier), et la princesse de Wurtemberg, sa seconde femme.
     Comme l'ouvrage précédent, cet opuscule est sans valeur littéraire.


3º _Pièces morales et sentimentales_ de Mme J. W., C-T-SS de R-S-G,
écrites d'une campagne sur les rivages de la Brenta dans l'État
vénitien. Londres, J. Robson, 1785.

     On remarque, parmi ces pièces, surtout la _Nouvelle vénitienne
     plébéienne_, placée à la fin du recueil, où l'auteur trace un
     tableau curieux des costumes et de la physionomie des gondoliers de
     Venise, encore originaux et pittoresques dans ce temps-là. Mme
     Wynne se révolte contre la civilisation moderne: «À force de
     communiquer ensemble, disait-elle, les hommes finissent par se
     ressembler tous parce qu'ils substituent indistinctement aux
     caractères nationaux, des manières et des idées de convention
     générale, ce qui efface la physionomie des nations.» Cette
     _Nouvelle plébéienne_ fut traduite en italien et publiée en 1786, à
     Venise, sous le titre _Il Trionfo de' Gondolieri_.

     Il existe aussi une édition anglaise de ce recueil, publiée à la
     même époque à Londres, en deux volumes, sous le titre des _Moral
     and sentimental Essays_.


4º _Les Morlaques_, Venise, 1788, dont on va parler plus loin.


5º Une chronique scandaleuse de la société vénitienne de la seconde
moitié du XVIIIe siècle, qui est restée inédite[70].

Après avoir fait imprimer _les Morlaques_, la comtesse de Rosenberg
voulut revoir une dernière fois l'Angleterre, qu'elle n'avait pas
visitée depuis longtemps. Elle fit ce voyage avec Benincasa, devenu son
inséparable, et passa près d'une année auprès de son frère Richard, avec
lequel elle était toujours restée en correspondance. Elle revint par la
France, où Benincasa se fit fort applaudir dans quelques clubs par ses
adhésions chaleureuses à la Révolution, mais elle trouva peu d'agrément
dans ce Paris tumultueux de 1790. Rentrée à la _villa Alticchiero_, elle
y mourut presque subitement, peu de temps après son retour.

_Les Morlaques_[71], dans une certaine mesure, rappellent Bernardin de
Saint-Pierre; on y reconnaît également, avons-nous besoin de le dire?
l'influence de Rousseau.

Dans sa préface, la comtesse de Rosenberg expose son plan: elle veut
peindre dans _les Morlaques_ un pays qui «offre l'image de la nature en
société primitive, telle qu'elle a dû être dans les temps les plus
reculés... Avant qu'une nouvelle révolution _change la nature et
l'aspect_ de ce pays, poursuit-elle, qu'on le voie dans son état actuel
beaucoup plus intéressant que celui de la civilisation la plus achevée,
dont les biens et les maux sont également connus depuis longtemps parmi
nous».

Ce pays idéal, c'est la Morlaquie. Les sauvages paysans slaves sont ces
heureux humains qui ont toujours des «jouissances paisibles d'une vie
conforme aux goûts de la nature», et qui ne connaissent «pour le moment
d'autres lois que celles de la nature et d'autre droit que la force».

Au milieu d'un monde blasé et frivole, la comtesse de Rosenberg avait
toujours conservé un très vif attrait pour la mâle poésie des moeurs
simples et barbares. Comme nous l'avons déjà noté, elle avait pris dans
sa _Nouvelle vénitienne plébéienne_ des gondoliers de Venise pour héros.
Dans _les Morlaques_, elle sort complètement de la société civilisée;
elle célèbre d'abord la nature sauvage de la Morlaquie: la mer et les
rochers, les silencieuses forêts de sapins, les chutes d'eau vertes, les
grottes et les cavernes mystérieuses. Et dans ce décor majestueux, elle
nous présente une famille heureuse qui «sur toutes les autres répandait
par son exemple l'esprit d'une douce égalité sociale».

Mais l'auteur des _Morlaques_ ne s'en tient pas à peindre un peuple de
pasteurs et à glorifier les vertus de la vie patriarcale, comme l'ont
imaginé quelques lecteurs peu patients. Le sujet de son roman est un
événement tragique dont elle aurait été vivement impressionnée, et qui
se serait passé à Venise, sur le quai des Esclavons, vers l'an 1781: la
rencontre et le combat acharné de deux voyageurs dalmates, ennemis
mortels, par suite d'une rivalité d'amour, combat qui se termina,
dit-elle, par la mort du rival préféré. L'auteur eut l'idée de nous
faire connaître au fur et à mesure les moeurs primitives des «Morlaques»
dans une fiction romanesque, dont l'aventure poignante du quai des
Esclavons devait former le dénouement.

     La suite naturelle des événements dans une famille morlaque,
     dit-elle, va nous mettre au fait des moeurs et des usages de la
     nation, d'une manière plus sensible que la relation froide et
     méthodique d'un voyageur. On n'a pas cru avoir besoin de recourir
     au romanesque ou au merveilleux. Les faits sont vrais et les
     détails nationaux fidèlement exposés. _Moeurs, habitudes, préjugés,
     caractères, circonstances locales, tout résultera des événements et
     des personnages mêmes mis en action. C'est peut-être la plus
     agréable façon de donner l'idée juste d'un peuple qui pense, parle
     et agit d'une manière différente de la nôtre_[72].

Il faut relever cette intention de «donner l'idée juste d'un peuple qui
pense, parle et agit d'une manière différente de la nôtre». Il est, en
effet, curieux de voir une femme auteur s'exprimer de cette façon avant
que Mme de Staël ait déclaré qu'il «faut avoir l'esprit cosmopolite»;
avant que l'influence de Walter Scott se soit généralisée; avant, enfin,
que le mot «couleur locale» ait été découvert[73]. Mais ce qu'il y a de
plus remarquable, c'est que Mme de Rosenberg ne s'en tint pas à la
théorie, mais essaya de réaliser son idée. Sa grande préoccupation
reste, en effet, toujours visible, et de cette préoccupation proviennent
les qualités les plus originales des _Morlaques_: peinture extrêmement
vive des passions les plus violentes qui font agir les acteurs du drame
sanglant, peinture qui ne tend nullement à démontrer la supériorité
morale des «primitifs incorrompus», et qui ne dégage aucune proposition
plus ou moins utopique, pour servir à corriger les «civilisés
corrompus». Il serait très injuste de voir dans _les Morlaques_ une
simple illustration des idées de Rousseau, car, si la comtesse de
Rosenberg déplorait la disparition des sociétés primitives, elle la
déplorait exclusivement au point de vue artistique,--ce qui était, en
1788, d'une originalité indiscutable. Elle regrettait la disparition des
costumes pittoresques, des coutumes barbares, des croyances populaires,
voire même de l'ignorance. Rousseau eût abhorré la superstition,
dont--en vraie dilettante littéraire--était amoureuse la comtesse de
Rosenberg.

Car, si l'on cherche les influences qui peuvent expliquer--jusqu'à un
certain point, cela va sans dire--cette manie du «primitif», on les
trouvera dans cette autre source du romantisme: les poèmes ossianiques
de Macpherson, poèmes où se retrouvent des idées et des sentiments chers
à Rousseau, encore que ces deux auteurs n'aient nullement influé l'un
sur l'autre[74]. _Les Morlaques_ furent écrits à l'époque la plus
ardente, durant la longue vogue de «l'Homère celtique», et ils en
portent visiblement les traces. L'abbé Cesarotti, critique influent,
traducteur italien du barde écossais, et, de plus, son grand admirateur,
partageait l'intimité de la comtesse de Rosenberg. Il n'y a donc rien
d'étonnant à ce que l'on rencontre dans la Morlaquie semi-arcadienne de
cette spirituelle dame, non seulement la monotonie sauvage, la
mélancolie du passé, le vague du paysage, «les haines renfermées au fond
des coeurs», sentiments de l'époque auxquels le fils de Fingal devait la
plus grande partie de son succès,--mais aussi et surtout cet autre trait
des chants ossianiques, plus original et plus distinctif celui-là, _vrai
trait celtique_, «heureuse erreur des peuples vivant sous la Grande
Ourse», qui «ignorent la pire des craintes, celle de la mort[75]»:
l'amour des catastrophes terribles et des massacres fatals, la
glorification de la haine meurtrière scandée solennellement dans la
phrase pathétique du barde plaintif. Et cette inspiration ossianique ne
se reflète pas seulement à travers le sanglant et sentimental carnage
illyrien; elle va jusqu'à souffler, en certains endroits des
_Morlaques_, la même poussière pseudo-archaïque que Macpherson étala sur
sa prose rythmique.

Mais cette double influence de Rousseau et d'Ossian n'était pas
suffisante pour amener à elle seule, en 1788, l'auteur de ce roman
exotique à conclure que la civilisation moderne détruit le pittoresque,
qu'elle «efface la physionomie» des peuples et des individus, qu'elle
est néfaste à la littérature, qu'il faut partir pour les pays barbares à
la recherche des héros originaux, pour donner, lorsqu'on les a trouvés,
«l'idée juste» de leur manière de penser, de parler et d'agir, manière
qui est «différente de la nôtre». Quelque fortes que soient les
influences littéraires, elles n'expliquent pas complètement les origines
de ce livre peu commun. Il y a dans _les Morlaques_ tant de passages
vraiment beaux et qui trahissent, sous le cosmopolitisme d'esprit de
l'auteur, une telle sensibilité féminine qu'il est impossible de ne pas
voir combien profond et entier était l'amour presque hystérique réservé
par l'excentrique comtesse de Rosenberg aux simples et pittoresques
peuples «primitifs».

Il nous reste à examiner le soin qu'elle apporte à peindre ses héros, à
brosser ses décors: Slaves dalmates, paysages adriatiques.

Comme Mérimée qui, quarante ans plus tard, a choisi pour _la Guzla_ les
mêmes personnages et la même scène, la comtesse de Rosenberg n'avait
jamais vu la Dalmatie. Ce qu'elle en sait, elle le sait de seconde main,
et--disons-le tout de suite--elle en sait bien peu pour mériter les
éloges décernés par l'abbé Cesarotti à sa prétendue exactitude. Charles
Nodier _qui avait vu la Dalmatie_, et qui en parlait avec autorité, se
trompe absolument en jugeant _les Morlaques_ le «tableau le plus piquant
et le plus vrai, etc...[76]» _Les Morlaques_, comme _la Guzla_, sont une
«drogue», mais une drogue de fabrication plus grossière.

La comtesse de Rosenberg avait puisé la plus grande partie de ses
renseignements sur la Dalmatie dans ce même _Voyage_ de Fortis[77] que
Mérimée mit, plus tard, à contribution. C'est grâce à cette source
commune que la ressemblance entre leurs ouvrages n'est ni vague ni
incertaine. Dans tous deux on trouve le même bric-à-brac exotique: noms
bizarres, de personnes et de lieux,--mots slaves pieusement copiés dans
le _Voyage_, avec toutes les fautes d'impression et de transcription
italienne,--mots soigneusement soulignés, incrustés dans le texte avec
une abondance orientale,--descriptions de fêtes populaires, de coutumes,
de superstitions, de croyances; dans tous deux la _guzla_ est dépeinte,
dans tous deux se retrouvent des _pismé_ (chansons).

Quant à la «couleur locale», il serait injuste d'exiger de l'auteur des
_Morlaques_ ce que nous a donné, bien après, l'auteur de _la Guzla_. Les
temps étaient changés: le public romantique en demandait bien davantage.
De plus--et sans parler de la supériorité du talent de Mérimée sur celui
de la comtesse de Rosenberg--les genres dans lesquels chacun d'eux
s'était exercé étaient si différents que l'auteur de _la Guzla_ devait
fatalement être amené à rechercher le coloris plus que ne l'avait fait
l'auteur des _Morlaques_. En effet, Mérimée, reconstituant quelques
pages de Fortis, ne composera que des morceaux fragmentaires, changeant
à chaque moment ses acteurs et sa scène, morcelant à dessein son sujet.
La comtesse de Rosenberg, au contraire, puisant à la même source, est
contrainte--c'est une nécessité du roman--de combler toutes les lacunes
pour donner une unité factice à son oeuvre. La tâche était plus lourde,
sinon impossible, et il n'est que très naturel d'en constater
l'insuccès. Mais l'effort était beau, surtout à une époque où il n'y
avait pas de précédent; il mérite une attention d'autant plus
sympathique que _les Morlaques_, pris dans leur ensemble, paraissent
beaucoup plus «illyriens» que _Jean Sbogar_ ou _Smarra_, de Charles
Nodier, ouvrages écrits pourtant trente ans plus tard, après un séjour
de l'auteur parmi les Slaves du Sud, et qu'on croit aujourd'hui encore
avoir subi l'influence de ce séjour[78].

Parlant de l'influence de Macpherson, nous avons fait allusion aux
morceaux pseudo-antiques qui se trouvent dans _les Morlaques_. Ces
prétendus spécimens de «poésie esclavonne», au nombre de dix, sont
disséminés dans le cours du volume conformément aux exigences du récit.
On en a réuni l'indication dans une table particulière placée à la fin
des _Morlaques_. Voici les titres de ces poésies: _Chanson de Pecirep_,
_Histoire d'Anka_, _Épithalame de Radomir aux noces de Jervaz_,
_Épithalame de Dascia aux noces de Jervaz_, _Prière à l'image de
Catherina_, _Chanson de mort de Dabromir_, _Chanson de la bienheureuse
Dianiza_, _Chanson de Tiescimir et Vukossava_, _Chanson de mort pour le
Starescina de Rostar_, _Chanson de mort de Jervaz_.

Le biographe de la comtesse de Rosenberg nous assure gravement que
quelques-unes de ces poésies sont tirées «d'un recueil d'anciens chants
héroïques, publié dans le courant du XVIIIe siècle par un religieux
dalmate, le P. Morvizza»; les autres, inédites, auraient été rapportées
et traduites à Justine Wynne par ses amis de Venise[79]. «Ces chansons,
ajoute-t-il, appartiennent à des époques fort différentes; l'une des
plus anciennes, _Tiescimir et Vukossava_ (p. 254), est évidemment
antérieure à l'invasion musulmane.»

Ces poésies ne sont que des contrefaçons; l'auteur de la notice que nous
citons se trompait, mais il n'était pas le premier qui tombait dans
cette erreur, car on verra dans les pages qui vont suivre que Mme de
Staël, non plus, ne les suspectait pas. Charles Nodier, qui affectait
une connaissance de «l'illyrien», prétendait également que les «morceaux
de poésie esclavonne» sont «bien choisis» et que «le style de la
traduction a quelque chose de la naïveté, du nerf et de la couleur de
l'original[80]».

«Le P. Morvizza, religieux dalmate du XVIIIe siècle», n'ayant eu qu'une
existence fictive, aucune des poésies insérées dans _les Morlaques_ ne
pouvait être tirée d'un recueil imaginaire. Il est probable que le baron
Ernouf pensait à un autre religieux dalmate qui avait publié au XVIIIe
siècle une collection de chants serbo-croates, André Kacic-Miosic,
l'auteur des _Entretiens familiers_ dont nous avons déjà parlé; mais les
ballades de ce poète populaire sont par trop différentes de celles qui
se trouvent dans _les Morlaques_ pour qu'on puisse y reconnaître la
moindre parenté avec ces dernières; certains détails cependant nous ont
paru assez significatifs pour ne pas exclure la possibilité d'une
connaissance directe des _Entretiens familiers_ de la part de la
comtesse de Rosenberg; ce sont de nombreux noms serbo-croates qu'on ne
trouve pas chez Fortis, mais qui tous ou presque tous ont été employés
par Kacic: Anka, Dobroslave, Pecirep, Dianiza, Radomir, Tiescimir,
Vukossava, etc.--Toutefois, la présence de ces noms dans le livre de Mme
de Rosenberg peut s'expliquer d'une autre façon: l'auteur des
_Morlaques_ n'avait-elle pas des amis qui, connaissant la Dalmatie,
Dandolo, par exemple (ou Fortis lui-même peut-être?) ont pu lui donner
des renseignements qui ne sont pas dans le _Voyage_?

Pour donner une idée de ces «morceaux de poésie esclavonne»--qui n'ont
pour nous d'autre intérêt que de précéder _la Guzla_--citons-en un: la
chanson récitée aux funérailles d'un ancien chef slave. Le sujet est
celui que traitera Mérimée dans une de ses ballades «illyriques», _le
Chant de mort_, ce _vocero_ dalmate qui ressemble tant au _vocero_ corse
dont on lit un spécimen dans _Colomba_.

     Qui nous guidera encore sur les frontières des Turcs, pour leur
          enlever le bétail?

     Qui jugera des meilleurs coups et donnera le prix au bras le plus
          robuste?

     Qui mènera l'épouse à l'époux avec pompe et joie, si notre chef
          est mort?

  Qui nous éclairera de ses conseils, comme notre père, dont la prudence
          égalait la clarté des flambeaux qui dissipent les ténèbres?

     Que t'avons-nous fait, Marnan, pour que tu nous quittes? Nous
   t'aimions, nous obéissions toujours à tes ordres, ô brave Staréscina!

     _Mes frères, il nous écoute, il nous entend: nos voix descendent
          jusqu'à lui, mais la sienne ne peut plus monter jusqu'à nous._

Il faut se demander maintenant si Mérimée connaissait cet ouvrage, et si
ce roman n'a pas inspiré _la Guzla_. La réponse qu'on peut faire est à
peu près celle-ci: _les Morlaques_ n'étaient pas destinés au public, et
le bibliomane Nodier qui en possédait un exemplaire, donné par l'auteur
à lord Glenbervie, le jugeait «extraordinairement rare» en 1829[81]. Il
est donc fort douteux que Mérimée ait lu cet ouvrage avant 1827--s'il
l'a jamais lu--du moins nous n'avons pu trouver trace d'une pareille
lecture dans _la Guzla_, quoique les ressemblances provenant d'une
commune source--le _Voyage_ de Fortis--ne manquent pas.

L'on verra que Mérimée n'ignorait pas les nouvelles illyriennes de
Charles Nodier: _Jean Sbogar_ (1818) et _Smarra_ (1821); il serait donc
intéressant de rechercher si Nodier, lui, connaissait _les Morlaques_.
On pourrait dire alors qu'il existe dans _la Guzla_ une certaine
influence provenant indirectement des ballades-pastiches de la comtesse
de Rosenberg. Ces recherches seraient d'autant plus utiles que, dès
1862, Paul Lacroix (bibliophile Jacob) remarquait un certain air de
parenté entre ces productions[82], et que tout récemment, M. Curcin en
est arrivé à conclure que toutes ces «mystifications» forment une «série
ininterrompue» de pastiches «qui servaient toujours de modèle l'un à
l'autre»: _les Morlaques_ à _Smarra_, _Smarra_ à _la Guzla_[83].

Pour des raisons qui nous paraissent bonnes et que nous donnons
ci-dessous, nous ne croyons pas que Nodier connût _les Morlaques_ au
moment où il écrivait ses feuilletons «illyriques» (1813), ni même à
l'époque de _Jean Sbogar_ (1818) et de _Smarra_ (1821). _Les Morlaques_
sont un livre très rare et, probablement, Nodier ne les connaissait pas
avant 1823, c'est-à-dire au moins deux ans après la publication de
_Smarra_, son dernier ouvrage «esclavon».

Tout d'abord, il est aisé de se rendre compte qu'en 1816, il n'avait pas
encore eu _les Morlaques_ entre les mains. Il fit en effet paraître
cette année dans la _Biographie universelle_ un article sur Albert
Fortis, où il prétendait que le roman de Mme Wynne n'était qu'une
«paraphrase un peu étendue d'un chapitre du _Viaggio in Dalmazia_», ce
qui provoqua une maligne rectification de la part de Ant.-Alex. Barbier
(dans son _Examen critique et complément des Dictionnaires historiques_,
Paris, 1820, p. 346). Nodier fut piqué au vif,--c'était au
_bibliographe_ qu'on s'en prenait!--il répondit finement à Barbier, tout
en avouant du reste s'être lourdement trompé: il avait jugé le livre
sans l'avoir jamais vu[84].

D'autre part, lord Glenbervie, à qui avait appartenu l'exemplaire de
Nodier, ne mourut qu'en 1823[85]; il n'est guère probable que la
bibliothèque de ce grand seigneur, homme d'État, ait été dispersée avant
sa mort.

Mais si Mérimée ignorait _les Morlaques_ et si Charles Nodier ne les a
connus que longtemps après _Jean Sbogar_ et _Smarra_, Mme de Staël, bien
avant eux, avait lu l'ouvrage de la comtesse de Rosenberg et en avait
parlé sans que personne s'en fût jamais douté[86].




§ 5

MME DE STAEL ET LA POÉSIE «MORLAQUE»


Après avoir parcouru toute l'Italie dans leur promenade poétique,
Corinne et lord Nelvil arrivent à Venise. Ils montent au campanile de
Saint-Marc et contemplent la «Reine de l'Adriatique» dans toute sa
splendeur. Ils regardent, ensuite, vers les rives lointaines de l'Istrie
et de la Dalmatie, et Corinne, cette improvisatrice admirable, impulsive
et éloquente, parle ainsi à son ami:

«Cette Dalmatie que vous apercevez d'ici, et qui fut autrefois habitée
par un peuple si guerrier, conserve encore quelque chose de sauvage. Les
Dalmates savent si peu ce qui s'est passé depuis quinze siècles, qu'ils
appellent encore les Romains les _tout-puissants_. Il est vrai qu'ils
montrent des connaissances plus modernes, en vous nommant, vous autres
Anglais, les _guerriers de la mer_, parce que vous avez souvent abordé
dans leurs ports; mais ils ne savent rien du reste de la terre. Je me
plairais à voir, continua Corinne, tous les pays où il y a dans les
moeurs, dans les costumes, dans le langage, quelque chose d'original. Le
monde civilisé est bien monotone, et l'on en connaît tout en peu de
temps; j'ai déjà vécu assez pour cela... Mais donnons encore,
poursuivit-elle, un moment à cette Dalmatie; quand nous serons descendus
de la hauteur où nous sommes, nous n'apercevrons même plus les lignes
incertaines qui nous indiquent ce pays de loin aussi confusément qu'un
souvenir dans la mémoire des hommes. _Il y a des improvisateurs parmi
les Dalmates_; les sauvages en ont aussi; on en trouvait chez les
anciens Grecs; il y en a presque toujours parmi les peuples qui ont de
l'imagination et point de vanité sociale; mais l'esprit naturel se
tourne en épigrammes plutôt qu'en poésie dans les pays où la crainte
d'être l'objet de la moquerie fait que chacun se hâte de saisir cette
arme le premier; les peuples aussi qui sont restés plus près de la
nature ont conservé pour elle un respect qui sert très bien
l'imagination. _Les cavernes sont sacrées_, disent les Dalmates; sans
doute qu'ils expriment ainsi une terreur vague des secrets de la terre.
Leur poésie ressemble un peu à celle d'Ossian, bien qu'ils soient
habitants du Midi; mais il n'y a que deux manières très distinctes de
sentir la nature: l'aimer comme les anciens, la perfectionner sous mille
formes brillantes, ou se laisser aller, comme les bardes écossais, à
l'effroi du mystère, à la mélancolie qu'inspire l'incertain et
l'inconnu[87].»

Cette page de _Corinne_ est intéressante à plus d'un point de vue. Elle
démontre d'abord que Mme de Staël, malgré toute la germanisation de son
esprit, ne saisissait ni le but des études entreprises sur la poésie
populaire par les savants allemands de cette époque; ni les beautés de
cette poésie dont les recueils succédaient aux recueils; ni l'importance
de tout un courant littéraire influencé par les vieux chants nationaux
des «sauvages qui ont de l'imagination et point de vanité sociale». Mais
nous reviendrons sur ce sujet.

Ensuite, ce qui est encore plus important pour nous, cette page témoigne
que Mme de Staël connaissait bien l'ouvrage de la comtesse de Rosenberg.
En effet, ce qu'elle dit de la poésie dalmate, par la bouche de Corinne,
est l'expression de réflexions faites après la lecture des _Morlaques._

M. Jean Skerlitch, d'après qui nous citons cette page[88],
conjecture--sous réserve d'ailleurs--que l'auteur de _Corinne_ devait
connaître la poésie «morlaque» par les traductions de Herder et de
Goethe dont nous avons déjà parlé.

Il est parfaitement vrai que Mme de Staël connaissait la _Triste ballade
de la noble épouse d'Asan-Aga_, qu'elle avait lue dans la traduction de
Goethe, et cela avant la publication de _Corinne_. «Je suis ravie de la
_Femme morlacque_», écrivait-elle, en 1804, à l'illustre poète, dans un
de ses billets conservés à Weimar, et publiés depuis par M. F. Th.
Bratranek[89]. Elle en était ravie, mais elle ne savait pas que la
_Femme morlaque_ fût une production des sauvages «qui ont de
l'imagination et point de vanité sociale». Elle pensait que cette pièce
était une poésie originale de Goethe, car, six ans après, en 1810, elle
écrivait au chapitre XIII de la deuxième partie de son livre _De
l'Allemagne_: «Il [Goethe] devient quand il veut, un Grec [elle faisait
allusion à la «Fiancée de Corinthe»], un Indien [«Dieu et la Bayadère»],
_un Morlaque_[90]» Il est hors de doute qu'elle pensait à la _Triste
ballade_ serbo-croate.

Il est moins probable que Mme de Staël ait remarqué les poèmes
«morlaques» dans les _Volkslieder_ de Herder, car, comme nous l'avons
dit, et comme nous le mettrons plus tard en lumière, elle n'admirait pas
beaucoup ce genre de poèmes et le recueil de Herder tout
particulièrement[91].

Mais ce qui est certain, c'est que Mme de Staël avait lu _les Morlaques_
de la comtesse de Rosenberg, et qu'elle jugeait les Dalmates d'après le
tableau qu'en donne cet auteur. Elle ne suspectait pas l'authenticité
des ballades populaires qui s'y trouvent et qui «ressemblent un peu à
celles d'Ossian, bien que les Morlaques soient habitants du Midi».
Toutes les allusions qu'elle fait à la Morlaquie se rapportent
exclusivement au roman dalmate que nous connaissons. En voici des
preuves:

LES MORLAQUES, pp. 8-9:                 CORINNE, liv. XV, chap. IX:

_Les cavernes_ de l'Herzovaz cachaient  _Les cavernes sont sacrées_,
ses trésors, et les vautours dévoraient disent les Dalmates...
au grand air les cadavres des Turcs
tombés sous sa main... La pierre qui
couvre ses cendres durera moins que sa
mémoire, et notre postérité marquera
toujours la place de ses restes sacrés.

Ensuite, pp. 9 et 52:

Ainsi les eaux de la Kerka, après avoir Les Dalmates savent si peu ce
menacé les arcs des _puissants_         qui s'est passé depuis quinze
et renversé les ponts de Roncislap,     siècles, qu'ils appellent encore
se répandent et se calment dans le lac  les Romains les
Proclian.                               _tout-puissants_.

[En note: «Les Morlaques dans leurs
chansons indiquent par ce mot les
anciens Romains.»]

.....................................

Quelque temps après eux, _les puissants_
de l'Italie traversèrent la mer et
parurent sur nos côtes.

Enfin, p. 167:

Nous les y suivîmes et, conduits par    Il est vrai qu'ils montrent des
les _guerriers de la mer_, nous         connaissances plus modernes, en
brulâmes leur flotte, nous renversâmes  vous nommant, vous autres
la ville et il ne resta de toutes les   Anglais, les _guerriers de la
deux le lendemain que des cendres et    mer_, parce que vous avez
des pierres.                            souvent abordé dans leurs ports.

[Note: «Le Morlaque indiquait de cette
manière les Anglais.»]

Il faut noter que les cavernes _ne sont_ et ne furent jamais «sacrées»
pour les Dalmates; qu'ils n'appellent pas les Italiens «les
tout-puissants», mais leur donnent des noms moins respectueux tels que
«foi de chien» ou «foi de Latin»; de même que les Anglais ne sont
nullement pour eux les «guerriers de la mer». Toutes ces expressions
poétiques furent créées de toutes pièces par la comtesse de Rosenberg,
et c'est dans _les Morlaques_ que Mme de Staël les a prises.

Nous avons déjà dit que les ballades prétendues dalmates qui se trouvent
dans _les Morlaques_ sont de pure fabrication vénitienne; ainsi,
l'appréciation qu'en donne Mme de Staël ne porte pas sur la vraie poésie
serbo-croate. Mais au point de vue pratique, il importait peu qu'elles
fussent authentiques: cette page avait son importance pour avoir fait
mentionner, en 1807, dans un livre à grand tirage et qui eut une grande
vogue, l'existence d'improvisateurs parmi les Dalmates et celle d'une
poésie nationale slave qui «ressemble un peu à celle d'Ossian».

Prosper Mérimée avait-il lu cette page de _Corinne_? Et s'il l'avait
lue, en avait-il gardé le souvenir? Il est difficile de le prétendre ou
de le nier, mais il est aisé de voir, une fois de plus, que l'auteur de
_la Guzla_ n'était ni le «seul» ni le «premier» Français qui «pût
trouver quelque intérêt dans ces poèmes sans art, production d'un peuple
sauvage», comme le relate si candidement la spirituelle préface de _la
Guzla_.

Ce passage de _Corinne_, peut-être inconnu de Mérimée, ne le fut pas de
tout le monde. _Le Globe_, par exemple, vingt ans après, exprime le
désir de voir paraître en France une traduction de poèmes des Dalmates,
«aussi célèbres chez eux qu'ils sont inconnus parmi nous»; il va jusqu'à
dire: «Il semble que la _guzla_ des Slaves sera bientôt aussi célèbre
que la harpe d'Ossian[92]». Nous croyons ne pas nous tromper en
reconnaissant là comme un écho d'une leçon entendue à l'Arsenal; un
regard que dirige la blanche main de Corinne, montrant du haut du
campanile les rives incertaines de la Dalmatie.




§6

L'ILLYRIE NAPOLÉONIENNE


Au moment où Mme de Staël écrivait _Corinne_, il se passa un événement
qui contribua dans une large mesure à faire connaître en France
l'Illyrie et les «Illyriens». Par le traité de Presbourg (décembre
1805), la Dalmatie devint une dépendance du royaume d'Italie.

Dans la suite, à l'époque du blocus continental, afin d'isoler
complètement l'Autriche de la mer, Napoléon lui enleva, par le traité de
Schoenbrunn (14 octobre 1809), la Haute Carniole, une partie de
l'Istrie, le Frioul, le Littoral croate et la Croatie méridionale. Il
projetait de reconstituer un royaume slave sur l'Adriatique, songeant à
y incorporer également et la Bosnie et la Serbie. Il donna le nom de
_provinces illyriennes_ à la nouvelle possession impériale. En 1811, il
y ajouta l'Istrie vénitienne, la Dalmatie, Raguse et les Bouches de
Cattaro[93]. Les _provinces illyriennes_ s'étendaient ainsi des sources
de la Save à la frontière monténégrine, et de l'Isonzo à la frontière
turque. Le pays avait un gouverneur général à Laybach et était divisé en
six provinces civiles et une province militaire; il avait reçu une
organisation française, à l'exception de Raguse et de la province
militaire[94].

Dans la capitale des _provinces_, qui était déjà une vraie tour de
Babel, une petite colonie française s'était installée et il s'était
formé une cour autour du gouverneur. L'éloignement de Paris dans lequel
vivait celui-ci lui avait fait décerner «des pouvoirs extraordinaires»,
suivant les propres paroles de l'Empereur au général Bertrand, le
premier titulaire, et le conseil qu'il présidait et dirigeait avait reçu
le «pouvoir de prononcer, soit comme Conseil d'État, soit comme Cour de
Cassation, sur plusieurs objets importants[95]».

Quatre gouverneurs ont _régné_ à Laybach entre 1811 et 1813: le maréchal
Marmont, duc de Raguse, le général comte Bertrand, le maréchal Junot,
duc d'Abrantès, et Fouché, duc d'Otrante. Au premier rang de la colonie
se trouvait l'intendant général M. de Chabrol, un administrateur actif
et capable; il était secondé par le maître des requêtes Las Cases, le
futur compagnon de Napoléon à Sainte-Hélène[96]. «À cette époque, dit le
biographe de Fouché, où l'extension de l'Empire avait créé un réel
cosmopolitisme en facilitant les relations et les allées et venues de
pays à pays, on avait vu apparaître à la «cour» de Laybach plusieurs
personnages de la société parisienne qui y apportaient les modes, les
bruits et l'air des Tuileries. À côté des officiers et administrateurs
groupés autour du gouverneur général, d'autres fonctionnaires, Italiens
en grande partie, mais aussi Croates, Dalmates et Istriens, des
seigneurs allemands et des chefs slavons, et jusqu'à des évêques grecs
ou italiens, jusqu'à des chefs de _pandours albanais_, jusqu'à des
envoyés de pachas voisins, créaient au palais du gouverneur une cour
disparate, originale et assez brillante où se sentait un vague goût
d'Orient mêlé aux élégances du faubourg Saint-Honoré; où des auditeurs
frais émoulus du Conseil d'État coudoyaient des chanoinesses
autrichiennes, des officiers vénitiens, des chefs auxiliaires croates,
des prélats orthodoxes et des ambassadeurs monténégrins et bosniaques.
Des fêtes assez fréquentes égayaient cette cour hétéroclite; le
_Télégraphe illyrien_ en faisait dans le style bien connu de la presse
impériale d'emphatiques comptes rendus. Le lycée où professaient des
maîtres de l'Université impériale, ouvrait ses portes au gouverneur
général pour de solennelles distributions de prix; de jeunes Dalmates y
composaient en latin l'éloge du grand Napoléon, comme le devaient faire,
à la même heure, en d'autres lycées, de jeunes Bretons et de jeunes
Hollandais[97]; le proviseur haranguait les «jeunes Illyriens» sur le
style de Fontanes, croyant faire à la couleur locale une suffisante
concession en soutenant, contre toutes les vraisemblances géographiques,
qu'ils pouvaient, du haut de leurs montagnes, apercevoir le Pinde et les
Thermopyles[98]. Le pays semblait «napoléonisé». Il n'y manquait que la
guillotine, mais les fonctionnaires la réclamaient à grands cris. Dès le
23 novembre 1812, elle fut installée à Laybach. On inondait le pays de
croix et de rosettes de la Légion d'honneur: grands seigneurs, évêques,
chanoines, maires et chefs de pandours participaient à cette manne[99].»

Le poète slovène Vodnik chantait dans une ode:

     Napoléon a dit: «Réveille-toi, Illyrie, quatorze siècles durant la
     mousse t'a recouverte.» Aujourd'hui, Napoléon lui ordonne de
     secouer sa poussière. Elle sera glorifiée, j'ose l'espérer. Un
     miracle se prépare, je le prédis. Chez les Slovènes pénètre
     Napoléon; une génération tout entière s'élance de la terre. Appuyée
     d'une main sur la Gaule, je donne l'autre à la Grèce pour la
     sauver[100].

Mais, malgré ces vers, le gouvernement français ne dura pas longtemps
dans les _provinces_. Ni le peuple «illyrien» ni ses voisins n'étaient
contents de lui. Les Russes et les Anglais parurent devant Cattaro; les
Monténégrins descendirent de leurs montagnes, et à partir de l'automne
1813, les Français ne furent plus maîtres que du pays dominé par leurs
canons, c'est-à-dire de quelques places fortes où l'on célébrait
d'imaginaires victoires de l'Empereur pour entretenir l'enthousiasme des
soldats. Enfin, les événements de 1814 et 1815 replacèrent
définitivement l'Illyrie sous la domination de l'Autriche.

Cette occupation momentanée ne resta pas sans conséquences pour la
science et pour la littérature[101].

La géographie y gagna d'abord. La Dalmatie, le Monténégro (qui était à
deux pas de la garnison française de Cattaro), la Bosnie--pays tous
inconnus jusqu'alors--furent étudiés dans une série d'articles,
brochures, mémoires, relations de voyage, qui se prolongea longtemps
après la restitution des provinces à l'Autriche.

À Laybach, on publie en français des décrets, arrêtés et
règlements[102]. On rédige le _Télégraphe officiel des provinces
illyriennes_, journal tétraglotte, publié par le gouvernement (en
français, italien, allemand et slovène[103]). À Trieste, on imprime une
grammaire française «à l'usage de la jeunesse guerrière des provinces
illyriennes[104]».

En France, les journaux donnent régulièrement des nouvelles du pays et
s'efforceront de faire connaître à leurs lecteurs la plus récente
conquête impériale[105]. Peu de temps après l'occupation de la
République de Raguse par Lauriston (1806), un lettré «slovinique», le
comte de Sorgo, fut présenté à Napoléon[106] et élu membre de l'Académie
Celtique (plus tard Société des Antiquaires de France). Il lut à cette
savante compagnie un _Mémoire sur la langue et les moeurs du peuple
slave_[107] dans lequel il exprimait l'opinion suivante: «Depuis qu'une
partie des peuples slaves, notamment les Dalmates, furent réunis à la
grande confédération de l'Empire Français, l'histoire, la langue, les
antiquités de ces peuples devenus pour les savants français des
richesses nationales, peuvent réclamer leur attention et quelques
instants de leurs travaux précieux[108].»

En même temps, les _Annales des Voyages_ de Malte-Brun publient une
_Notice géographique et historique sur le Monténégro_ et un _Tableau des
Bouches de Cattaro_ (1808). Cette publication populaire donne aussi, en
1809, une _Description physique de la Croatie et de l'Esclavonie_, et,
en 1811, un _Mémoire sur le Monténégro_, par A. Dupré. Cette même année
1811 paraissent: la _Croatie militaire, mémoire sur les régiments
frontières_, par le général Andréossy[109]; les _Souvenirs d'un voyage
en Dalmatie_, par C. B., du département de Marengo [Dr Charles Botta],
ouvrage où l'on parle de la poésie populaire serbe (pp. 55-57). En 1812,
le _Voyage en Bosnie dans les années 1807-1808,_ par Amédée
Chaumette-Desfossés, ancien chancelier du consulat général de Bosnie,
ouvrage réédité en 1821, connu de Mérimée et utilisé dans _la
Guzla_[110]. L'année suivante, M. Depping fait un long _Tableau de
Raguse_ pour les _Annales des Voyages_ (t. XXI), où il parle de la
littérature «illyrienne» d'après l'ouvrage italien de F.-M.
Appendini[111]. En 1814, on traduit de l'allemand une étude sur
_l'Illyrie et la Dalmatie_, par le savant autrichien Balthasar Hacquet,
et on l'augmente d'un _Mémoire sur la Croatie militaire_[112]. Le
_Journal des Débats_ ouvre son feuilleton aux articles sur la poésie
«illyrienne», par Charles Nodier. En 1815, Charles Pertusier, attaché à
l'ambassade de France à Constantinople, fait paraître une longue notice
sur la Dalmatie, dans ses _Promenades pittoresques dans Constantinople
et sur les rives du Bosphore_. En 1818, A. Dupré s'occupe de nouveau de
l'Illyrie: il publie son «essai historique et commercial» sur les
_Bouches de Cattaro_[113]. Le dépôt général de la marine fait graver, en
1820 et 1821, les nombreux plans et cartes de la mer Adriatique levés en
1806 par les officiers français[114]. Le colonel L.-C. Vialla de
Sommière, ancien chef d'état-major de la deuxième division de l'armée
d'Illyrie et de Raguse, donne, en 1820, les deux volumes de son _Voyage
historique et politique au Monténégro_, ouvrage sur lequel Sénancour
fait de suite un article dans la _Minerve littéraire_[115]. En même
temps, Hugues Pouqueville, membre de l'Institut, ancien consul général à
la cour d'Ali-Pacha de Janina, imprime son grand _Voyage dans la Grèce_
(5 vol. in-8°) qui contient un bon nombre de pages sur les pays
«illyriens». En 1822, Charles Pertusier écrit une étude sur _la Bosnie,
considérée dans ses rapports avec l'Empire Ottoman_. Enfin, en 1823, un
Dalmate, ancien officier supérieur de la marine, M. le chevalier
Bernardini, publie à Paris son _Discours sur la langue illyrienne et sur
le caractère des peuples habitant la côte orientale du golfe
Adriatique_[116].

Cette abondance d'ouvrages français relatifs au pays de Hyacinthe
Maglanovich dispensa l'auteur de _la Guzla_ (comme il le reconnut
lui-même) d'une description géographique, politique, etc.[117]




§ 7

CHARLES NODIER EN ILLYRIE


Le 20 septembre 1812, le comte Bertrand, premier gouverneur des
provinces illyriennes, signa l'arrêt par lequel M. Ch. Nodier, homme de
lettres à Paris, était nommé bibliothécaire de la ville de Laybach. En
même temps, il confia à l'auteur du _Peintre de Saltzbourg_ la direction
de la partie française du _Télégraphe officiel_. Ce fut M. de Tercy,
secrétaire général de l'Intendance en Illyrie, qui demanda et obtint
cette place pour son futur beau-frère «dans le double but de lui créer
une position et de lui faire partager son exil, fort supportable du
reste[118]».

Après avoir difficilement pourvu aux frais d'un long voyage[119], Nodier
partit de Paris, en pauvre émigré, à la fin de novembre, emmenant avec
lui sa jeune femme malade[120] et son enfant de dix-huit mois qu'il
faillit perdre dans une tourmente de neige au Mont-Cenis; cette enfant
devait être plus tard la «Notre-Dame de l'Arsenal» à laquelle Alfred de
Musset adressera de si jolis vers.

Nodier arriva à Laybach vers la fin de décembre 1812[121]. «J'ai vu
enfin l'Illyrie, écrivait-il alors à son ami Charles Weiss,
bibliothécaire à Besançon, et à travers des neiges de deux pieds j'ai
gagné les rigoureux sommets de la Carniole. À peine avais-je cessé de
rencontrer l'heureux habitant de l'Adriatique légèrement vêtu d'un frac
de toile lilas, et la tête couverte de son grand chapeau où flottent des
rubans de toutes couleurs, que j'ai aperçu l'Istrien frileux qui
grelotte sous sa mante de poils de chèvre et son bonnet de laine à trois
pièces[122].»

Ce n'est parmi ces paysans exotiques qu'il vécut dans ce nouveau pays.
Il habita Laybach et se trouva «au milieu d'une cour qui éclipsait celle
de plus d'un roi d'Europe». En décrivant à son ami Weiss un dîner chez
le comte de Chabrol, qui remplaçait le gouverneur, il disait qu'il y
avait été le seul sans dentelles, sans diamants, sans épée, et qu'il
«s'aperçut alors qu'il était encore à Paris[123]».

Il ne s'occupa point de politique à Laybach, lui, l'éternel conspirateur
que redoutait Napoléon[124]. «Les éventualités de la possession
m'étaient à peu près étrangères», dit-il à propos de ses conversations
avec Fouché, conversations qu'il inséra dans les _Souvenirs et
portraits_, et qui sont fort sujettes à suspicion[125]. Ses principales
occupations se réduisaient à la direction d'une bibliothèque et à la
rédaction du _Télégraphe officiel_[126].

Le _Télégraphe officiel_ datait de 1810: Nodier ne l'avait donc pas
fondé, comme le prétendent Sainte-Beuve[127], Quérard[128] et M. Georges
Vicaire[129]. Trente mois avant l'arrivée du charmant conteur à Laybach,
un arrêté du gouverneur, instituant la censure, avait ordonné qu'un
journal serait publié par les soins de l'Intendance[130]; le 28 juillet
1810, un prospectus fut lancé pour annoncer la prochaine apparition du
_Télégraphe officiel des provinces illyriennes_. Ce journal devait avoir
quatre éditions: française, italienne, allemande et slave[131]; il
devait paraître deux fois par semaine, in-4°, et contenir, outre les
actes publics, «toutes les nouvelles qui pourront influer sur l'esprit
des lecteurs et sur les intérêts du commerce».--Remarquons que Nodier
(qui, personnellement, ne revendique pas le nom de fondateur du
_Télégraphe_ comme le font pour lui ses biographes) mentionne cependant
dans ses _Souvenirs_[132] qu'il fut celui qui conseilla à Fouché de
publier aussi une «édition en slave vindique» et que Fouché fut enchanté
de cette proposition. Comme nous le disions tout à l'heure, la chose
était résolue plus de deux ans avant l'arrivée de Nodier à Laybach. Du
reste, il ne fut que «directeur chargé de la rédaction du texte
françois[133]»; les autres éditions avaient leurs rédacteurs spéciaux.

On ne trouve ce journal ni à la Bibliothèque Nationale, ni dans aucune
autre bibliothèque de France. Mais il en existe à Laybach deux
collections, toutes deux, il est vrai, incomplètes: au Musée
«Rudolphinum» et à la Bibliothèque du Lycée. Nous n'avons pu en obtenir
communication, aussi nous bornerons-nous à reproduire la description
faite par un lecteur plus heureux, description utilisée par les
biographes et bibliographes de Nodier.

«Ce journal (in-4°, bi-hebdomadaire) comprend deux parties. Dans la
première se trouvent les lois, décrets et autres actes de l'autorité,
ainsi que les dépêches officielles, matériaux fort intéressants pour
celui qui entreprend l'étude de cette période historique.

«La partie non officielle ne présente pas moins d'intérêt: car elle
était rédigée par un écrivain qui depuis est devenu justement célèbre:
Charles Nodier qui, bien que fort jeune encore, avait été nommé
conservateur de la Bibliothèque de Laybach et rédacteur du _Télégraphe_.

«Nous ne trouvons, il est vrai, sa signature qu'au bas d'avis indiquant
au lecteur les moyens de faire parvenir à la direction les vingt francs,
prix de l'abonnement. Mais on reconnaît sans peine l'auteur des articles
qui paraissaient dans le corps du journal. Sous cette rubrique toujours
neuve; «on nous écrit» de Palerme, ou du Caire, ou de Berlin... nous
retrouvons toujours la même langue pure et élégante, le même style
limpide et brillant, une argumentation serrée et ingénieuse qui ne
laisse aucun doute sur l'identité des nombreux correspondants que le
_Télégraphe officiel des provinces illyriennes_ devait entretenir à
l'étranger.

«Enfin, sous le titre de «Variétés», nous voyons paraître des études
fort curieuses sur les peuples slaves, leurs moeurs, leur langue, leur
littérature, et des articles de critique littéraire ou théâtrale, qui
sont dus à la plume féconde qui devait produire plus tard tant de
morceaux délicats.

«Le _Télégraphe officiel_ dura autant que l'occupation française. Le
dernier numéro paru a Laybach est du 24 août; il fallut reculer devant
les armées autrichiennes: la rédaction du journal, transportée à
Trieste, fit encore paraître huit numéros (69 à 76) dont le dernier est
du 26 septembre; ces derniers numéros étaient imprimés en trois langues:
français, allemand et italien. C'est ce qui a donné lieu à la légende
communément admise du journal polyglotte[134]. Il faut mettre cette
légende au rang de beaucoup d'autres et constater que Nodier n'a pas
cherché à éclipser le cardinal Mezzofanti: il s'est contenté d'écrire
dans sa langue maternelle des pages charmantes qui méritaient mieux que
de dormir oubliées dans la poussière d'une bibliothèque étrangère[135].»

N'ayant pas eu entre les mains le _Télégraphe illyrien_, nous ne savons
rien de ces articles de Nodier. M. Tomo Matic, qui avait consulté la
collection de la Bibliothèque du Lycée, et qui en a donné quelques
extraits dans l'_Archiv für slavische Philologie_, ne s'intéressa qu'aux
écrits relatifs à la poésie populaire serbo-croate et à la littérature
ragusaine; il garda sur le reste le plus complet silence. À en juger
d'après la plus grande partie de ce que M. Matic a publié comme de
l'inédit[136], et dont on va énumérer de suite les _cinq_ réimpressions
postérieures à 1813, Nodier insérait volontiers, dans ses oeuvres ainsi
qu'ailleurs, ses articles du _Télégraphe_. Seulement en a-t-il agi de
même pour tous? C'est ce que nous nous demandons, avant qu'une réponse
ne parvienne de Laybach[137].

Nodier n'était pas très satisfait de son séjour dans la capitale
illyrienne. Il devait attendre deux mois ses appointements de
bibliothécaire et six mois ses appointements de journaliste, «avec
quarante-deux francs, sans plus[138]». D'autre part, le journal
l'obligeant à abandonner, après un mois, la direction de la
Bibliothèque[139], sa situation devint alors beaucoup moins brillante
qu'on ne lui avait laissé espérer. Il fallut créer pour lui de nouveaux
postes et le dispenser de se faire faire un costume de cour.

C'est lui qui raconte ainsi sa vie à Laybach, mais il se peut qu'il ait
dû renoncer à la direction de la Bibliothèque pour une autre raison. La
municipalité de Laybach n'avait pas cessé de protester contre sa
nomination: on avait un bibliothécaire allemand[140] et Nodier ne
comprenait pas les langues dans lesquelles était écrite la plus grande
partie des livres de la Bibliothèque.

D'après M. Matic, on voit que Nodier publia au _Télégraphe officiel_, du
11 avril au 20 juin 1813, quatre articles intitulés «Poésies
illyriennes»; il en fera--M. Matic l'ignore--deux feuilletons pour le
_Journal des Débats_, dès son retour à Paris, c'est-à-dire quelques mois
plus tard[141].

Dans le premier, il se plaint que l'étude de la poésie illyrienne soit
trop négligée: «Pourquoi, dit-il, un homme instruit, spirituel et
sensible ne s'occuperait-il pas de recueillir ces vieux monuments de la
poésie illyrique et de les faire imprimer en corps? Ce serait peut-être
le moyen de faire renaître l'amour de cette belle langue nationale, qui
a aussi ses classiques et ses chefs-d'oeuvre[142].» Comme l'a bien
remarqué M. Louis Leger[143], Nodier songe ici aux vieux monuments de la
littérature ragusaine, dont il a entendu parler, et qu'il confondait
avec la poésie populaire, dont il a pu lire un spécimen dans le _Voyage
en Dalmatie_. À cette époque, il connaissait fort bien cet ouvrage, car
il en parle dans son premier article, et, dans le troisième et le
quatrième, il donne une analyse de la _Triste ballade de la noble épouse
d'Asan-Aga_.

Charles Nodier ne savait ni la langue serbo-croate, dont il voulait
présenter les chefs-d'oeuvre littéraires au public français, ni la langue
slovène, parlée à Laybach. Il ne se doutait même pas de la différence
qui existe entre elles: ainsi les deux langues ne furent pour lui qu'un
seul et même «illyrien». Il ne resta pas longtemps dans ce milieu, à
cette époque plus allemand que slave: neuf mois en tout[144]; il lui
manqua le temps d'apprendre bien des choses sur les indigènes de ce
pays.

Mais, malgré son tempérament extraordinairement fantaisiste, Nodier
était un homme infatigable,--ne copiait-il pas Rabelais pour apprendre
le français, et ne lisait-il pas jusqu'à sept épreuves de ses
ouvrages[145]?--Le temps passé par lui à Laybach ne fut pas complètement
perdu. Il se mit en «nombreux rapports avec ces hommes studieux et zélés
pour la science, qui sont partout l'élite des peuples, et que l'Illyrie
compte par centaines[146]»; il soumit même au comte Bertrand l'idée de
créer une _Académie libre illyrienne_[147]. Ses amis lui avaient
communiqué certains livres italiens où il y avait bien des choses à
apprendre: en particulier «les savants mémoires d'Appendini sur les
antiquités de Raguse et la littérature illyrienne[148]», mémoires
d'après lesquels il traduisit, dans son quatrième article (20 juin
1813), _le Ver luisant d'Ignacio Giorgi_, petit poème d'Ignace Gjorgjic,
poète ragusain; il devait en donner plus tard une nouvelle
traduction[149].

     Il y a dans nos Alpes helvétiques, disait-il dans un de ces
     articles qui sont toujours agréables à lire[150], des chansons
     simples et touchantes, qui ne consacrent pas le souvenir des
     grandes guerres, comme celles du fils de Fingal, parce que la
     guerre a rarement troublé la paix des chalets, mais qui peignent
     merveilleusement les sentiments les plus doux de l'homme et qui ne
     le cèdent point du tout sous ce rapport aux plus beaux chants de
     l'Homère de Selma. Je retrouve le même genre de poésie dans tout ce
     qui reste des traditions illyriennes, à cette différence près que
     la pureté du ciel, la beauté des productions, la grandeur des
     souvenirs et l'heureux voisinage de la Grèce ont dû donner au barde
     des Alpes Juliennes une foule d'inspirations que le nôtre n'a pas
     reçues. Qu'on se représente d'abord le chantre morlaque, avec son
     turban cylindrique, sa ceinture de soie tissue à mailles, son
     poignard enfermé dans une gaine de laiton garnie de verroterie, sa
     longue pipe à tube de cerisier ou de jasmin, et son brodequin
     tricoté, chantant le _pismé_ ou la chanson héroïque en
     s'accompagnant de la _guzla_, qui est une lyre à une seule corde
     composée de crins de chevaux, entortillés. C'est ordinairement
     après les premières heures du soir que le Morlaque se promène sur
     la montagne, en racontant dans son chant monotone, mais solennel,
     les exploits des anciens barons slaves. Il ne voit pas les ombres
     de ses pères dans les nuages, mais elles vivent partout autour de
     lui. Celle de l'homme hospitalier et fidèle, qui n'a point été
     désavoué par ses amis dans l'assemblée du peuple, et qui a été
     brave à la guerre, descend souvent à travers les rameaux des yeuses
     dans un rayon de la lune; elle tremble sur le gazon de sa tombe, la
     caresse d'une lumière douce, et remonte. Celle du méchant s'égare
     dans les lieux abandonnés; elle fréquente les sépultures, déterre
     les morts, ou, plus téméraire, va boire dans un berceau négligé de
     la nourrice, le sang des enfants nouveau-nés. Souvent un père
     épouvanté a rencontré le vampire tout pâle, les cheveux hérissés,
     les lèvres dégoûtantes, et le corps à demi enveloppé des restes de
     son linceul, penché sur la petite famille endormie, parmi laquelle,
     d'un regard fixe et affreux, il choisit une victime. Heureux s'il
     parvient à trancher alors d'un coup de son _hanzar_ les jarrets du
     cadavre; car désormais celui-ci ne sortirait plus de son
     cercueil... C'est au milieu de ces prestiges que marche mon poète,
     car il est poète aussi, et ne se borne pas à répéter les chants
     connus. La douceur de sa langue harmonieuse, la liberté de son
     rythme qui n'admet ni la symétrie fatigante d'une césure obligée,
     ni le monotone agrément de la rime, lui permettent d'obéir à toutes
     ses inspirations et d'embellir de ses pensées la vieille ballade
     que la tradition lui a transmise.

     Pour se faire une idée du chant morlaque, il faut l'avoir entendu.
     _Fortis essaie de le décrire_, mais il oublie une chose qui me
     paraît essentielle à dire, c'est qu'il ressemble très peu à la voix
     humaine... Je me souviens d'un voyage que je faisais de nuit sur
     les bords de l'Adriatique. La lune brillait de cette clarté bleue
     et immobile qu'on croirait ne lui avoir vue qu'en Italie; l'eau
     faisait un bruit long, mais très doux et très imposant, celui des
     mers qui ont peu de reflux. Les roues de la voiture criaient d'une
     manière uniforme sur le sable égal qui la balançait, et je
     quittais, fatigué de courses à pied et surtout de grands souvenirs,
     les plaines historiques de Campo-Formio. Je dormais à demi quand ce
     bruit étrange d'un chant morlaque frappa mon oreille et me
     transporta en imagination au milieu des concerts nocturnes de Puck,
     d'Ariel et de tous les lutins de Shakespeare, lorsque nouvellement
     sortis des fleurs et encore humides de rosée, ils forment des
     chants que les hommes n'ont jamais entendus. Je devais cette
     illusion à un postillon dalmate...

     Ces bardes obscurs, dont le nom sera tout à fait ignoré de
     l'avenir, font le charme d'une nation vive, spirituelle, sensible,
     qui confine d'un côté à la patrie de Virgile, de l'autre à celle
     d'Homère et qui ne le cède ni à l'Italie ni à la Grèce antiques
     dans la beauté du territoire, dans la variété des sites, dans
     l'originalité des moeurs et des inspirations.

Mais les «études illyriennes» de Nodier furent de courte durée. Quelques
mois plus tard, quand Fouché arriva à Laybach, la restitution des
provinces illyriennes était, en secret, décidée. Au mois d'août 1813, on
abandonna Laybach aux Autrichiens; en septembre, ce fut Trieste. Au
commencement de novembre, Nodier se trouvait à Paris et donnait des
articles au _Journal des Débats[151]_. Arrivèrent la chute de Napoléon
et les Cent-Jours; c'est alors qu'il fit sa célèbre réponse à Fouché
qui, se souvenant de leurs récentes relations en Illyrie, l'avait fait
appeler et lui avait demandé ce qu'il désirait: «Cinq cents frans pour
aller à Gand[152]!»

«Ce séjour en Illyrie, dit M. Émile Montégut, quelque court qu'il ait
été, fut mieux qu'une aventure de plus à ajouter au roman si accidenté
de sa jeunesse, car il eut une importance capitale sur ses destinées
littéraires. C'est de là que sont sortis à diverses dates _Jean Sbogar,
Smarra_ et _Mademoiselle de Marsan_.»

Nous allons examiner de près cette influence «illyrienne».




§ 8

«JEAN SBOGAR»


D'après Nodier, Jean Sbogar est un personnage historique «dont la
renommée aventureuse remplissait encore les États vénitiens» à l'époque
où il publia son histoire. C'est un bandit illyrien révolté contre le
gouvernement napoléonien, ou plutôt contre tous les gouvernements du
monde. Ce n'est pas un bandit banal, mais un bandit philosophe, comme le
témoignent les nombreuses pensées parsemées dans l'ouvrage et qui
auraient été toutes «tirées de sa conversation avec une scrupuleuse
littéralité[153]». «Ennemi décidé des forces sociales, il tendait
ouvertement à la destruction de toutes les institutions.» Avec sa bande
armée, qui se donne le nom des _Frères du bien commun_, il habitait le
château de Duino en Istrie, d'où il répandait la désolation et la
terreur par l'incendie, le pillage et l'assassinat. Aussi n'était-ce
point un simple paysan comme la plupart des camarades qui
l'accompagnaient. «Le vulgaire le faisait petit-fils du fameux brigand
Sociviska, et les gens du monde disaient qu'il descendait de Scanderbeg,
le Pyrrhus des Illyriens modernes.» Il parlait avec élégance le
français, l'italien, l'allemand, le grec moderne et, cela va sans dire,
la plupart des langues slaves.

Il était pâle et mélancolique, aimait la solitude et les cimetières, et,
pour soulager le terrible mal qu'il ressentait sous son front noble et
dédaigneux, il passait souvent sa main «blanche, délicate et féminine»
dans ses cheveux blonds. Il s'était épris d'une jeune fille d'origine
française, la mystique Antonia, qui habitait seule avec sa soeur aînée,
Mme Alberti, dans un vieux château près de Trieste. Cette jeune fille
venait de perdre son père, taciturne et morose royaliste, émigré au bord
de l'Adriatique, et sa mère, poitrinaire, à la sombre imagination.

Mais Sbogar savait qu'il était «né sous une étoile fatale», que «Dieu
n'avait rien fait pour lui»; il voulait rester seul, toujours seul,
accablé de son châtiment éternel. Il voulait étouffer en lui cet amour
criminel, «chimère qu'il n'avait créée que pour la combattre», dans son
désir de ne pas rendre Antonia malheureuse, ou plutôt dans son désir de
ne partager avec personne ses douleurs infinies.

Antonia ne savait rien de la terrible passion qui consumait Sbogar. Elle
ne connaissait de lui que son nom effrayant et les sanglants exploits
sur lesquels elle avait longtemps pleuré. Mais, en rêve, elle sentait
qu'une âme perdue planait au-dessus de la _casa Monteleone_, elle
entrevoyait un oeil farouche qui veillait sur elle jour et nuit; elle
entendait des voix sourdes d'inconnus invisibles qui suivaient de loin
chacun de ses pas.

Un jour, elle dut quitter l'Istrie et se rendre à Venise avec sa soeur.
En ce temps-là, on y parlait beaucoup d'un jeune étranger, nommé
Lothario, personnage mystérieux sur lequel couraient les bruits les plus
singuliers. Lothario qui se trouve partout, et qui n'est connu de
personne, inspire, par son caractère imposant, sa vie cachée, ses
libéralités, sa magnificence, un enthousiasme général. «Il s'était
concilié, sans qu'on sût de quelle manière, et la faveur du peuple et
l'estime des grands.» Il répandait l'or avec la profusion digne d'un
souverain. Son pouvoir était tel que, de sa propre autorité, il
arrachait aux mains des sbires les malfaiteurs et les prisonniers
d'État; d'un seul mot il pouvait exciter la révolte, la guerre civile et
renverser les gouvernements. Personne ne lui connaissait d'amis. On se
rappelait seulement que, quelques années auparavant, il avait paru
s'occuper beaucoup d'une jeune fille noble, qui, de son côté, avait
témoigné une vive passion pour lui; mais un grand malheur mit fin à cet
amour: Lothario partit; la jeune fille disparut, et on ne retrouva son
corps que longtemps après, dans le sable d'une lagune.

Antonia fut très émue de cette histoire; cependant, elle éprouvait un
vif désir de voir Lothario: ce désir fut bientôt satisfait, elle le
rencontra dans un concert de Venise. La puissance romanesque de ce
fascinateur lui inspira un amour violent. «Antonia fut saisie à son
aspect d'une émotion qu'elle n'avait jamais éprouvée et qui ne
ressemblait point à un sentiment connu. C'était quelque chose de vague,
d'indécis, d'obscur, qui tenait d'une réminiscence, d'un rêve ou d'un
accès de fièvre. Son coeur palpitait violemment, ses membres perdaient
leur souplesse; elle essayait inutilement de rompre ce prestige, qui
s'augmentait des efforts qu'elle faisait pour le surmonter. Elle sentait
quelque chose de semblable à je ne sais quoi d'odieux et de tendre.»

Lothario paraît ne pas comprendre ce qui se trahit si visiblement chez
cette fille sensible. Il continue de maudire la vie et la société
civilisée. Il vante à Antonia les charmes d'une vie indépendante, et
fait l'éloge des chefs de brigands illyriens:

     Bien jeune encore, je sentais déjà avec aigreur les maux de la
     société, qui ont toujours révolté mon âme, qui l'ont quelquefois
     entraînée dans des excès que je n'ai que trop péniblement expiés.
     Par instinct plutôt que par raison, je fuyais les villes et les
     hommes qui les habitent; car je les haïssais, sans savoir combien
     un jour je devais les haïr. Les montagnes de la Carniole, les
     forêts de la Croatie, les grèves sauvages et presque inhabitées des
     pauvres Dalmates, fixèrent tour à tour ma course inquiète. Je
     restais peu dans les lieux où l'empire de la société s'était
     étendu; et, reculant toujours devant ses progrès qui indignaient
     l'indépendance de mon coeur, je n'aspirais plus qu'à m'y soustraire
     entièrement. Il est un point de ces contrées, borne commune de la
     civilisation des modernes et d'une civilisation ancienne qui a
     laissé de profondes traces, la corruption et l'esclavage: le
     Monténégro est comme placé aux confins de deux mondes, et je ne
     sait quelle tradition vague m'avait donné lieu de croire qu'il ne
     participait ni de l'un ni de l'autre. C'est une oasis européenne,
     isolée par des rochers inaccessibles et par des moeurs particulières
     que le contact des autres peuples n'a point corrompues. Je savais
     la langue des Monténégrins. Je m'étais entretenu avec quelques-uns
     d'entre eux, quand des besoins qui ne s'accroissent jamais, et qui
     ne changent jamais de nature, en avaient amené par hasard dans nos
     villes. Je me faisais une douce idée de la vie de ces sauvages qui
     se suffisent depuis tant de siècles, et qui depuis tant de siècles
     ont su conserver leur indépendance en se défendant soigneusement de
     l'approche des hommes civilisés. En effet, leur situation est telle
     que nul intérêt, nulle ambition ne peut appeler dans leur désert
     cette troupe de brigands avides qui envahissent la terre pour
     l'exploiter. Le curieux seul et le savant ont quelquefois tenté
     l'accès de ces solitudes, et ils y ont trouvé la mort qu'ils
     allaient y porter (_sic_); car la présence de l'homme social est
     mortelle à un peuple libre qui jouit de la pureté de ses sentiments
     naturels.

Malgré toute cette misanthropie, Antonia aime plus que jamais cet
inconnu qu'elle croit victime d'une des révolutions qui bouleversaient
l'Europe de 1808. Mais Lothario refuse sa main et lui écrit qu'il ne la
reverra jamais.

Après d'aussi brusques adieux, les deux soeurs quittent Venise pour
l'Illyrie, où Antonia espère que Lothario la rejoindra. En route, elles
sont attaquées par la troupe de Jean Sbogar. Mme Alberti meurt d'un coup
de feu; Antonia évanouie est transportée au château de Duino. Elle y
devint folle, mais les égards et le respect qu'avait pour elle Jean
Sbogar--notons que la tête de celui-ci était toujours voilée d'un crêpe
noir et que personne ne connaissait son visage--commencèrent à lui
procurer quelques moments lucides pendant lesquels elle put réfléchir
sur son état.

Un jour, le canon gronda aux environs du château. Bientôt un cliquetis
d'épées annonça à la jeune fille que l'on se battait à l'intérieur même
des murs. Les troupes françaises poursuivaient sans relâche les brigands
qui infestaient le pays. Elles venaient d'entrer dans le repaire de Jean
Sbogar. Tout à coup, Antonia entendit un tumulte horrible, au milieu
duquel s'élevait le nom du fameux bandit dalmate. Un homme poursuivi
s'élança dans l'escalier, et passa auprès d'elle comme un éclair.

     Antonia courut vers sa chambre; et, en y rentrant, il lui sembla
     qu'on la nommait d'une voix sourde.

     --Qui m'appelle!--dit-elle en tremblant.

     --C'est moi--répondit Jean Sbogar,--ne t'effraie pas. Adieu pour
     toujours.

Quelques instants plus tard, le château de Duino était tombé aux mains
des ennemis. On conduisit Jean Sbogar et les siens à Mantoue pour y être
jugés. La jeune fille trouvée parmi eux, et dont l'état de démence était
bien constaté, fut placée dans un hôpital et confiée aux soins d'un
médecin célèbre. Elle recouvra la raison et se décida à prendre le voile
dans la maison où elle avait trouvé asile. Le jour de la profession
était arrivé, lorsque deux sbires vinrent la chercher au nom de la
justice.

L'instruction du procès était achevée; ils avaient été condamnés à mort
au nombre de quarante, mais on ne savait si Jean Sbogar était parmi eux,
lui, dont personne ne connaissait le visage, et dont le nom continuait à
inspirer la terreur dans les campagnes. On se souvint de la jeune fille
trouvée dans le château et l'on pensa qu'elle le reconnaîtrait parmi ses
complices. Antonia fut donc placée dans la grande cour de la prison, au
moment où les condamnés devaient y passer pour la dernière fois. Ils
parurent; l'aspect de l'un d'eux la frappa immédiatement: c'était lui.
«Lothario!» s'écria-t-elle d'une voix déchirante. Lothario se détourna
et la reconnut. «Lothario!» dit-elle en s'ouvrant un passage au travers
des sabres et des baïonnettes; car elle comprenait qu'il allait
mourir!--«Non,» répondit-il, «je suis Jean Sbogar!»--«Lothario!
Lothario!»--«Jean Sbogar!» répéta-t-il avec force.--«Jean Sbogar!» cria
Antonia. «Ô mon dieu!» et son coeur se brisa.

     Elle était par terre immobile; elle avait cessé de respirer. _Un
     des sbires souleva sa tête avec la pointe de son sabre, et lui
     laissa frapper le pavé en l'abandonnant à son poids._

     «Cette jeune fille est morte»,--dit-il.

     --«Morte»,--reprit Jean Sbogar en la considérant
     fixement.--«Marchons!»

_Jean Sbogar_ parut sous le couvert de l'anonymat au mois de mai 1818,
quatre ans et demi après que Nodier fût revenu de Laybach[154]. Il eut
d'abord ce que l'on appelle aujourd'hui une mauvaise presse, malgré
l'artifice qu'avait imaginé son auteur pour exciter l'intérêt du public.
Sur ce point, encore mal éclairé, nous relevons dans le _Journal de
Paris_ du 20 juin 1818, cette curieuse note:

     Les éditeurs de cet ouvrage nous apprennent, dans une espèce
     d'avertissement mystérieux, que l'auteur leur avait envoyé son
     manuscrit au moment où il se disposait à franchir l'espace qui le
     séparait encore de la Russie. Depuis la publication de ce roman,
     une note insérée le même jour dans tous les journaux prouve que
     l'on a voulu profiter de cette circonstance pour attribuer _Jean
     Sbogar_ à Mme de Krudener. Cet artifice était trop grossier pour
     réussir; comment, en effet, le lecteur aurait-il pu confondre la
     mélancolie douce et suave, les sentiments pudiques, les pensées
     religieuses qui distinguent l'auteur de _Valérie,_ avec cette
     misanthropie farouche, cet amour forcené d'un brigand pour une
     femme dont la tendresse est plus bizarre encore, avec des aventures
     extravagantes qui renchérissent sur les ténébreuses productions
     d'Anne Radcliffe, en un mot, avec _Jean Sbogar[155]?_

Ce blâme n'empêcha pas Nodier de déclarer dans sa préface de l'édition
de 1832:

     L'anonyme me porta bonheur... Des journalistes qui se crurent bien
     avisés, et qu'avait trompés je ne sais quel mélange d'ascétisme,
     d'amour et de philanthropie désespérée qui se confondent dans cette
     bluette (_Jean Sbogar_), en accusèrent Mme de Krudener... Je
     n'intervins pas dans ce combat qui ne pouvait durer longtemps.

_Jean Sbogar_ aurait été complètement oublié si un nouvel artifice
n'était intervenu quatorze mois plus tard. Le 17 octobre 1819, _la
Renommée_ annonça, «d'après les journaux anglais», que le prisonnier de
Sainte-Hélène s'était occupé de ce roman deux jours: une nuit à le lire
et quelques heures à l'annoter. «Cette apostille, venue de haut lieu,
excita un instant de rumeur dans les bureaux de rédaction des
feuilletons bonapartistes», et le roman devint célèbre en quelques
jours. Le libraire, Gide fils, qui semble avoir beaucoup contribué à
répandre cette nouvelle[156], lança à grand fracas une seconde édition
dont la couverture porte en entier le nom de l'auteur. Cette révélation
ne fut pas très prudente. Nodier ne jouissait pas d'un grand crédit
auprès de la presse de l'opposition et, malgré tout le succès du livre,
il fut de suite accusé de plagiat: _Jean Sbogar,_ disait-on, était volé
au _Corsaire_ de Byron[157].

On avait raison et tort tout à la fois de le prétendre; car, s'il est
vrai que _Jean Sbogar_ a été écrit sous une influence étrangère, il n'en
reste pas moins vrai que cette influence ne fut pas celle de Byron,
malgré les ressemblances frappantes qui existent entre le poème anglais
et le roman français. _Jean Sbogar_ est inspiré des _Brigands_ de
Schiller, d'où procédait, par une voie différente, l'ouvrage de
Byron[158].

Nodier sut se défendre de cette accusation. Il prétendit avoir ébauché
son roman «en 1812, aux lieux mêmes qui l'ont inspiré»; donc, «_Jean
Sbogar_ avait quatre ou cinq ans de plus que son aîné d'invention»[159]
(_le Corsaire_ est du mois de janvier 1814!). Et ce n'était pas tout.
_Jean Sbogar_ avait réellement existé: les petits enfants des bords du
golfe de Trieste vous l'attesteront quand vous prendrez la peine de les
interroger sur ce sujet. La cour de justice qui le condamna était
présidée par M. le comte Spalatin. «Je me vois obligé, disait Nodier
dans sa préface de 1832, à déclarer que personne au monde n'a de plagiat
à m'imputer dans cette affaire, si ce n'est, peut-être, le greffier des
assises de Laybach en Carniole, l'honnête M. Repisitch, qui voulut bien
me donner, dans le temps, les pièces de la procédure en communication
pour y corriger quelques germanismes esclavonisés dont il craignait de
s'être quelquefois rendu coupable dans la chaleur de la rédaction. Je
proteste en outre que tout ce que j'ai pris dans son dossier se réduit à
certains faits que je n'aurais pas pu mieux inventer, quand j'aurais été
Zschocke.»

Et, dans ses _Souvenirs de la Révolution et de l'Empire,_ Nodier raconta
une conversation qu'il aurait eue avec Fouché, en Illyrie, au sujet de
son héros:

     La cour impériale venait de déposer sur son bureau le dossier d'un
     arrêt en suspens qui attendait son aveu. C'était celui de ce fameux
     Jean Sbogar, _dont les journaux de Paris ont si bien prouvé que
     j'avais volé le type à lord Byron,_ par anticipation, sans doute.
     «Quel est cet homme?» me dit le gouverneur.

     --Un bandit systématique, répondis-je; un homme à opinions
     exaltées, à idées excentriques et bizarres, qui s'est acquis au
     fond de la Dalmatie une réputation d'énergie et d'éloquence,
     accréditée par des manières distinguées et une figure imposante.

     --A-t-il tué?

     --Peut-être, mais à son corps défendant. Au reste, je n'en
     répondrais pas. Tout ce que je sais de lui, c'est que c'est un
     brigand fort intelligent et fort résolu, dont le nom revient
     souvent dans la conversation du peuple.

     --Assez, reprit le duc d'Otrante en jetant le dossier dans la
     corbeille, etc.[160]

Les biographes de Nodier crurent à cette histoire. Émile Montégut, dans
sa belle étude qui reste toujours la première à consulter, affirme que
Nodier avait «suivi de près les exploits et le procès de Jean
Sbogar[161]»; de même que, dans son livre extrêmement intéressant sur
_Charles Nodier et le groupe romantique, _M. Michel Salomon, ne se
doutant pas combien sont suspectes les prétendues «pièces de la
procédure» de «l'honnête M. Repisitch», alla jusqu'à proclamer _Jean
Sbogar_ «roman documentaire avant l'invention de ce mot[162]»!
Sainte-Beuve lui-même, qui, pourtant, connaissait très bien son
«biographié», se laissa tromper et n'hésita guère à dire, parlant du
séjour de Nodier en Illyrie, que «_Jean Sbogar _et _Smarra_ et
_Mademoiselle de Marsan_ furent, dès cette époque [«vers 1811»], ses
secrètes et poétiques conquêtes[163]».

Il nous reste à examiner maintenant à quel point Nodier a su pousser la
«couleur locale» dans la peinture qu'il a faite de son poétique
aventurier dalmate, ce prétendu «personnage historique, dont la renommée
aventureuse remplit encore les États vénitiens».

D'abord, le nom même de son héros n'est pas un nom dalmate, mais un nom
tchèque. Nodier, qui aimait les vieux bouquins, le découvrit sans aucun
doute, sur la couverture du _Theologia radicalis_ par Jean Sbogar
(Prague, 1698 et 1708).

En Illyrie, Nodier n'a vu que des choses toutes extérieures: le pays et
les costumes, et il en a donné de très jolies descriptions dans son
roman. Une trentaine d'années plus tard, Gérard de Nerval, visitant la
Dalmatie, écrira en ces termes à un ami:

     Je t'écris en vue de Trieste, ville assez maussade, située sur une
     langue de terre qui s'avance dans l'Adriatique, avec ses grandes
     rues qui la coupent à angles droits et où souffle un vent
     continuel. Il y a de beaux paysages, sans doute, dans les montagnes
     sombres qui creusent l'horizon; mais tu peux en lire d'admirables
     descriptions dans _Jean Sbogar_ et dans _Mademoiselle de Marsan_ de
     Charles Nodier; il est inutile de les recommencer[164].

Il aura raison, le malheureux Gérard: les descriptions de Nodier sont ce
qu'il y a de plus beau et de plus vrai dans le genre, malgré leur vague
écossais. Personne ne savait reproduire avec plus de grâce et plus de
bonheur que l'auteur de _Jean Sbogar_, les sentiments qu'éveille en nous
la vue d'un paysage. Hélas! c'est tout ou presque tout ce qu'il y a de
«couleur locale» dans son roman[165]; car, si Nodier a su voir et
décrire la nature, s'il a réussi ses décors, il a été beaucoup moins
heureux avec les héros. Il ne comprenait ni la langue ni le caractère
national du peuple au milieu duquel il avait vécu pendant neuf mois.
Sbogar, ce brigand élégant et sentimental, n'est pas plus «illyrien» que
ne l'est Charles Moor de Schiller. C'est un fantoche littéraire, qui
n'est pas même vraisemblable, et, pour le peindre, Nodier n'avait pas
besoin d'aller à Laybach.

Du reste, en admettant que les Illyriens de _Jean Sbogar_ soient
inférieurs à ceux de _la Guzla_, il serait injuste d'en blâmer Nodier,
car il ne paraît pas avoir voulu ce que Mérimée fera plus tard. C'était
un _précurseur en bien des sens_, comme l'a dit de lui Sainte-Beuve,
mais il ne pouvait se vanter d'avoir introduit la «couleur locale» dans
la littérature française. À peu de chose près, Walter Scott était resté
lettre close pour cet avant-coureur du romantisme.

Il manquait trop à Nodier pour qu'il pût prendre rang parmi la nouvelle
génération qu'il admirait paternellement. George Brandes a dit: «Nodier
ne joua un rôle visible que dans le prologue de ce grand drame
littéraire que fut le romantisme.» Ce qui est vrai surtout de l'auteur
de _Jean Sbogar_, ce roman dont le thème est des plus romantiques, mais
dont la forme ne fut pas assez moderne; ce qui explique aussi l'insuccès
de ce livre[166].




§ 9

«SMARRA»

     D'Illyrie encore Nodier rapporte _Smarra_, bizarre interprétation
     des bizarreries du cauchemar.

     M. RENÉ DOUMIC, _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1907, p. 928.


Son séjour de huit mois à Laybach, de trente jours à Trieste «dans une
pension allemande», valut à Nodier la réputation de se connaître aux
choses d'Illyrie, réputation qui persista jusqu'à sa mort.

Une fois rentré à Paris, l'ancien rédacteur du _Télégraphe officiel_ de
Laybach fait réimprimer au _Journal des Débats_, sous le titre
prétentieux de _Littérature slave_, ses feuilletons illyriens[167].
Quelques mois plus tard, ses articles sont déclarés dignes de foi par le
traducteur français d'un ouvrage scientifique sur l'Illyrie et la
Dalmatie[168]. Encouragé par le succès, Nodier va les réimprimer
plusieurs fois encore[169]!

Ensuite, il rédige, pour le _Journal des Débats_ (1er février 1815), une
prétendue étude critique sur les différents ouvrages relatifs à
l'Illyrie, parus dernièrement en France et à l'étranger. Il oublie ce
qu'il leur doit lui-même, les déprécie tous et déclare avec une belle
impertinence que «ces itinéraires sont improvisés par des écrivains
estimables mais mal dirigés qui avaient pris tout au plus quelques notes
fugitives sur les usages dont ils méconnaissaient le plus souvent le
véritable objet, _au milieu d'un peuple dont ils ignoraient jusqu'à la
langue (sic)_».

Après cette sévère critique, quoi de plus naturel qu'une confiance
universelle en l'érudition slavicisante de Nodier.

L'année suivante (1816), il en reçut le premier témoignage: on le
chargea de composer l'article sur Fortis pour la _Biographie
universelle_ de Michaud. Cet article est conservé dans la dernière
édition du même dictionnaire.

En 1820, L. Rincovedro (est-ce un pseudonyme?), dans un article sur les
romances espagnoles,--où il blâme l'hispanisme fantaisiste des frères
Hugo,--espère que M. Ch. Nodier va donner bientôt sa traduction de
poésies nationales des Morlaques, «qui chantent encore le succès de
Scander-Beg et les malheurs de Spalatin-Beg[170]». Quelques mois plus
tard, les journaux annoncent comme un événement littéraire la prochaine
publication d'un poème traduit de l'esclavon par M. Nodier. Les _Annales
de la littérature et des arts_, qui se font l'écho de ce bruit,
demandent à leur estimable collaborateur son manuscrit et en détachent
une page «qui pourra donner une idée de l'ouvrage original et du mérite
de la traduction[171]».

En 1836, quand on a besoin d'un article sur la «langue (_sic_) et la
littérature illyrienne» pour le _Dictionnaire de la conversation_, c'est
encore à M. Ch. Nodier, de l'Académie françoise, que l'on confie ce
travail. Il envoie, naturellement, ses vieux feuilletons, qui auront du
crédit même en 1856, quand on les réimprimera dans la seconde édition de
ce répertoire.

Vers la même époque, l'érudit Depping, qui écrivait au _Bulletin des
sciences historiques_ rédigé par MM. Champollion, qui savait les langues
slaves, et de plus avait composé, en 1813, un article sur la poésie
ragusaine pour les _Annales des Voyages_ de Malte-Brun, cite comme le
meilleur spécimen de la poésie «morlaque»... _Jean Sbogar_ de M. Ch.
Nodier[172].

En 1840, un écrivain polonais de talent, Christian Ostrowski, croit
devoir dédier à l'auteur de _Smarra_ un article paru dans la _Revue du
Nord_, sur le poète ragusain Givo Gungulié (Jean Gondola), dont le
sympathique bibliothécaire de l'Arsenal avait doctoralement parlé à
plusieurs reprises.

Vingt ans après la mort de Nodier, la _Biographie universelle_ de
Michaud rend hommage à ses «recherches intéressantes sur les productions
littéraires de la Dalmatie, alors complètement ignorées»; recherches
«dont quelques-unes portent l'empreinte profonde de ses conquêtes en ce
genre[173]».

Aujourd'hui même, d'éminents académiciens croient sérieusement que
c'était «d'Illyrie encore» que Nodier rapporta _Smarra_.

Et toutefois Nodier, qui a mystifié avec ses _études illyriennes_ au
moins autant de monde que Mérimée avec les siennes,--car après tout,
s'il joua l'érudit, ce fut uniquement dans l'intention de railler la
crédulité contemporaine,--Nodier, disons-nous, n'obtint jamais dans ce
genre la célébrité de l'auteur de _la Guzla_, dont il était, comme on le
verra, non seulement le prédécesseur, mais aussi en quelque sorte
l'initiateur.

C'est ainsi qu'il publia, en 1821, un livre assez étrange: prétendue
traduction de «l'esclavon», intitulé _Smarra, ou les démons de la nuit,
songes romantiques_[174].

Dans la préface, il nous raconte que cet ouvrage, dont il «n'offrait que
la traduction», est moderne et même récent. «On l'attribue généralement
en Illyrie, dit-il, à un noble Ragusain qui a caché son nom sous celui
de comte Maxime Odin, à la tête de plusieurs poèmes du même genre.
Celui-ci, dont je dois la communication à l'amitié de M. le chevalier
Fédorovich-Albinoni, n'était point imprimé lors de mon séjour dans ces
provinces. Il l'a probablement été depuis.»

Il existait à cette époque un certain comte KREGLIANOVICH-Albinoni,
auteur d'un mémoire sur la Dalmatie, que Nodier connaissait, puisqu'il
en a parlé, en 1813, dans les numéros 15 et 16 du _Télégraphe officiel_
de Laybach, et dans le _Journal des Débats_ du 1er février 1815; mais un
«chevalier FÉDOROVICH-Albinoni» n'a jamais existé pour la raison bien
simple que le nom de Fédorovich n'est pas serbo-croate mais russe,
tandis que la famille d'Albinoni était une famille italo-dalmate. Nodier
a donc forgé un nom imaginaire, et lui a donné un air d'authenticité, en
le modelant sur le nom qu'il avait cité plusieurs fois auparavant et
dont personne ne pouvait mettre en doute l'existence.

Comme il l'avait prétendu en 1819, au _Journal des Débats_, au sujet du
_Vampire_, nouvelle faussement attribuée à Byron, Nodier affirma de
nouveau que _smarra_ n'est que «le nom primitif du mauvais esprit auquel
les anciens rapportaient le triste phénomène du _cauchemar_. Le même
mot, disait-il, exprime encore la même idée dans la plupart des
dialectes slaves, chez les peuples de la terre qui sont les plus sujets
à cette affreuse maladie. Il y a peu de familles _morlaques_ où
quelqu'un n'en soit tourmenté[175]». Et après avoir donné cette
explication qui a si bien l'air savante, il se met à broder dans son
«poème esclavon» une étrange histoire sur un thème non moins étrange.

     Il y a un moment où l'esprit suspendu dans le vague de ses
     pensées... Paix!... La nuit est tout à fait sur la terre. Vous
     n'entendez plus retentir sur le pavé sonore les pas du citadin qui
     regagne sa maison, ou l'ongle armé des mules qui arrivent au gîte
     du soir: le bruit du vent qui pleure ou siffle entre les ais mal
     joints de la croisée, voilà tout ce qui vous reste des impressions
     ordinaires de vos sens, et au bout de quelques instants, vous
     imaginez que ce murmure lui-même existe en vous. Il devient une
     voix de votre âme, l'écho d'une idée indéfinissable, mais fixe, qui
     se confond avec les premières perceptions du sommeil. Vous
     commencez cette vie nocturne qui se passe (ô prodige!...) dans des
     mondes toujours nouveaux, parmi d'innombrables créatures dont le
     grand Esprit a conçu la forme sans daigner l'accomplir, et qu'il
     s'est contenté de semer, volages et mystérieux fantômes, dans
     l'univers illimité des songes. Les Sylphes, tout étourdis du bruit
     de la veillée, descendent autour de vous en bourdonnant. Ils
     frappent du battement monotone de leurs ailes de phalènes vos yeux
     appesantis, et vous voyez longtemps flotter dans l'obscurité
     profonde la poussière transparente et bigarrée qui s'en échappe,
     comme un petit nuage lumineux au milieu d'un ciel éteint. Ils se
     pressent, ils s'embrassent, ils se confondent, impatients de
     renouer la conversation magique des nuits précédentes, et de se
     raconter des événements inouïs qui se présentent cependant à votre
     esprit sous l'aspect d'une réminiscence merveilleuse[176].

C'est pendant une nuit semblable que le jeune Lorenzo, endormi auprès de
la belle Lisidis, dans une antique villa au bord du lac Majeur, a
l'imagination hantée des rêves les plus bizarres: il se croit transporté
en Thessalie; là, il écoute les discours d'un prétendu ami, Polémon, qui
lui raconte qu'il est sans cesse poursuivi par les démons de la nuit et
surtout par Smarra, roi des terreurs nocturnes. Le narrateur Lorenzo,
qui se croit Lucius--Lucius de _l'Âne d'Or_--se rend ensuite à un repas
voluptueux auquel assistent également Polémon et son esclave favorite,
Myrrthé et les belles sorcières, Théis et Thélaïre. Les sépulcres
s'ouvrent; des morts affamés sortent de leurs cercueils; ils déchirent
les vêtements des cadavres, dévorent les coeurs et s'abreuvent de sang.
L'affreux festin commence dans les vapeurs du vin et les caresses des
enchanteresses; des fantômes s'y mêlent, froids reptiles, salamandres
«aux longs bras, à la queue aplatie en rame», monstres sans couleur et
sans forme, insectes invisibles comme la pluie. Tous s'endorment et,
pendant leur sommeil, Smarra met à mort Polémon et Myrrthé; les
Thessaliens accusent Lucius de les avoir tués. Sa tête tombe sous la
main du bourreau et «mord le bois humecté de son sang fraîchement
répandu»; les chauves-souris la caressent en lui chuchotant: «Prends des
ailes!» Et voici que s'envole la tête de Lorenzo par je ne sais quels
lambeaux de chair qui la soutiennent à peine... jusqu'au moment où la
voix de la belle Lisidis réveille cette «victime d'une imagination
exaltée, qui a transporté l'exercice de toutes ses facultés sur un ordre
purement intellectuel d'idées», comme nous l'explique quelque part
l'auteur.

En 1832, Nodier déclara que ce récit fantastique, n'était qu'un pastiche
du premier livre de _l'Âne d'Or_, dans lequel, sauf quelques phrases de
transition, tout appartient à Homère, à Théocrite, à Virgile, à Catulle,
à Stace, à Lucien, à Dante, à Shakespeare, à Milton. «Mais, ajouta-t-il
amèrement, le nom sauvage de l'Esclavonie prévint les littérateurs de ce
temps (1821) contre tout ce qui pouvait arriver d'une contrée de
barbares[177].»

Il avait raison dans une certaine mesure. En réalité, rien n'est moins
«esclavon» que ces hallucinations littéraires que Mérimée, son
successeur à l'Académie française, appellera un jour «le rêve d'un
Scythe raconté par un poète de la Grèce». Quoi qu'en dise É.
Montégut[178], Nodier, à coup sûr, n'a pu trouver une inspiration
suffisante pour un conte de cette nature, ni dans le caractère national
des «Esclavons», ni dans leur littérature, ni dans leurs
traditions--qu'il ne connaissait pas, du reste--ni dans le caractère
sauvage des paysages dalmates qu'il avait vus et qu'il avait décrits
dans _Jean Sbogar_. Quant à l'assertion émise par lui: d'avoir fait dans
_Smarra_ un travail de compilateur, plaquant des passages de Théocrite,
Virgile, Shakespeare, etc., sur un fond emprunté à Apulée, cette
assertion, à notre avis, ne doit être acceptée que sous les plus
expresses réserves. Nodier n'était-il pas l'auteur d'une brochure
intitulée _les Pensées de Shakespeare_, dont un tiers appartient en
effet au poète anglais, mais dont les deux autres ne sont dus qu'à la
plume de leur prétendu traducteur français?

Dans quelle mesure _Smarra_ fut-il un pastiche de _l'Âne d'Or_? C'est ce
que nous ne pouvons décider, mais il nous semble que même au cas où l'on
pourrait prouver qu'il y a imitation, la principale question n'est pas
là. Peu importe, en effet, que la fantaisie de Nodier se trouve
apparentée à la fiction antique alors que l'écrivain ne faisait après
tout que satisfaire au goût de l'époque.

M. André Le Breton, dans sa remarquable étude sur Balzac, a déjà
rattaché d'une façon péremptoire la nouvelle de Nodier à cette «école de
cauchemar» ou «genre frénétique» qui florissait en France de 1820 à
1830[179]. _Smarra_ était le descendant direct de la littérature
d'épouvante inaugurée en Angleterre vers 1794 par Mrs. Anne Radcliffe
(1764-1823)[180]; par M. G. Lewis (1775-1818), auteur du _Moine_ (que
Nodier cite en tête du chapitre VI de _Jean Sbogar_) et éditeur des
_Histoires terrifiantes_, recueil de ballades anglaises et
étrangères[181]; enfin, par l'Irlandais Ch. Robert Maturin (1782-1824),
auteur de _Melmoth le vagabond_, bizarre écrivain dont Nodier traduisit,
avec son ami Taylor, la tragédie de _Bertram_ (1821)[182]. Malgré son
caractère peu français, le «genre frénétique» obtint en France un succès
fou et contribua, pour une part, au développement du roman réaliste.
Balzac lui paya son tribut dans ses premiers romans: _l'Héritière de
Birague, le Centenaire ou les deux Beringheld, le Vicaire des Ardennes_
(tous les trois de 1822); exemple suivi par Victor Hugo dans _Han
d'Islande_ (1823) et _Bug-Jargal_ (1825). Bien plus, ce fameux
«grotesque» préconisé par Hugo dans la Préface de _Cromwell_ n'était
qu'une conséquence des années passées à cultiver le «genre
frénétique[183]».

Ce genre convenait au goût maladif et passager de l'époque où le
romantisme apparaissait à peine; en haine des dieux et des héros
gréco-romains, froids et impassibles, on se noyait volontairement dans
les ténèbres de la magie du vampirisme barbare[184].

Ce goût, qui devait s'accroître, puis se calmer, assura dès 1829 le
grand succès des contes fantastiques de Hoffmann[185]; pour
quelques-uns, même, l'attrait du «terrifiant» se doublait du plaisir de
la mystification et c'est ainsi que la nouvelle «à faire peur» devint un
genre fin et agréable par excellence. Nous n'avons pas besoin de dire
que l'auteur de _la Guzla_ y excella.

La fureur du «frénétique» était un des points les plus vulnérables de la
nouvelle école; les adversaires du romantisme ne la pardonnaient pas
facilement. Henri de Latouche, dans son poème burlesque des _Classiques
vengés_, se moque agréablement de ce genre aux dépens de V. Hugo:

     Dites que si, le soir, sous des porches gothiques,
     L'Angelus réunit deux auteurs romantiques,
     Le plus naïf des deux dit à l'autre innocent:
     Monsieur a-t-il goûté l'eau des mers et le sang?
     A-t-il pendu son frère? Et lorsque la victime
     Rugissait palpitante au-dessus d'un abîme,
     A-t-il, tranchant le noeud qui l'étreint sans retour,
     Vu la corde fouetter au plafond de la tour[186]?

Cette satire est de 1825, _Han d'Islande_ de 1823, _Smarra_ de 1821; ce
n'est donc pas sans raison qu'un autre ennemi de cette littérature
macabre, accusa Nodier d'avoir inauguré la série[187].

Du reste, _Smarra_ agit directement: Victor Hugo s'en souvint dans _la
Ronde du Sabbat_, qu'il dédia,--ce serait une preuve suffisante,--«à M.
Charles N.»:

     Goules dont la lèvre
     Jamais ne se sèvre
     Du sang noir des morts!...
     Psylles aux corps grêles
     Aspioles frêles...
     Volez oiseaux fauves,
     Dont les ailes chauves,
     Aux ciels des alcôves
     Suspendent _smarra_[188].

En 1835, un certain M. Brisset, donna un conte poétique, _le Mauvais
oeil, tradition dalmate_, qui n'est autre chose qu'un _Smarra_ plus
farouche et plus lyrique encore; l'imitation y va quelquefois jusqu'au
plagiat. (Urbain Canel, éditeur.) De même que, beaucoup plus tard,
Théophile Gautier se rappela Nodier et sa nouvelle dans les
«fantasmagories confusément effrayantes et vaguement horribles» et les
«malaises causés par les visions nocturnes», dont est remplie sa
_Jettatura_[189]. La ressemblance des sujets n'est pas accidentelle; en
effet, à la page 89 de l'édition originale (Hetzel, 1837, in-16),
Gautier parle du _smarra_ qui, «offusqué, s'enfuit en agitant ses ailes
membraneuses, lorsque le jour tire ses flèches dans la chambre, par
l'interstice des rideaux». Pour prouver encore avec plus d'évidence que
Nodier fut le guide de V. Hugo et de Gautier dans ces régions
d'épouvanté, disons que ce mot de _smarra_, employé par ces derniers, ne
figure dans aucun dictionnaire, pas même dans celui de Nodier. Par
conséquent, ce vocable prétendu esclavon ne put être emprunté qu'au
«comte Maxime Odin».

Comme nous avons eu occasion de le dire au cours de ce chapitre, cette
«bizarre interprétation des bizarreries du cauchemar» n'a rien de commun
avec les croyances illyriennes; elle ne fut pas composée en Illyrie et
si le volume qui la contient ne renfermait pas d'autres poèmes, nous
n'en parlerions que pour signaler la fausseté de cet état civil auquel
on fait toujours crédit[190].

À _Smarra_ succède une dissertation très ingénieuse, qui tend à prouver
que le _rhombus_ dont se servaient les magiciennes de l'antiquité, était
ce jouet dernièrement renouvelé sous le nom de diabolo, jouet qui
faisait fureur en 1821.

C'est après cette dissertation que vient la plus importante partie de
l'ouvrage, du moins en ce qui nous concerne. Elle se compose de trois
courts poèmes, également traduits de l'esclavon, affirmait Nodier avec
plus de raison.

Le premier est un «poème de tradition morlaque», _le Bey Spalatin_,
pièce inédite, disait le traducteur, «une de ces romances nationales qui
ne sont conservées que par la mémoire des hommes».

En vingt-cinq pages de prose française, le poète y racontait la triste
histoire du vieux bey Spalatin: l'enlèvement de sa petite-fille, la
belle Iska, par le cruel Pervan, «chef de mille heyduques farouches», et
la course désespérée du vieillard, les poursuivant jusqu'au château même
de l'intrépide brigand.

     Sa barbe descend en flocons argentés sur ses flancs robustes
     qu'embrasse une large courroie. Le _hanzar_ est caché dans les
     vastes plis de sa ceinture de laine bigarrée. La _guzla_ pend à son
     écharpe.

     Il monte d'un pas ferme encore le sentier périlleux du rocher qu'il
     a vu pendant quatre-vingts ans sous les lois de sa tribu. Il
     s'arrête devant la palissade impénétrable des jardins de Zetim.

     Là il détache la _guzla_ mélodieuse, instrument majestueux du
     poète, et frappant d'une main hardie avec l'archet recourbé la
     corde où se lient les crins des fières cavales de Macarska, il
     commence à chanter.

     Il chante les victoires du fameux bey Skender qui affranchit sa
     patrie de la terreur de l'ennemi; les douceurs du sol natal, les
     regrets amers de l'exil: et chaque refrain est accompagné d'un cri
     douloureux et perçant;

     Car le chant de deuil du Morlaque ressemble à celui du grand aigle
     blanc qui plane on rond sur les grèves et tombe avec un gémissement
     aigu à la pointe la plus avancée du promontoire de Lissa,

     Quand il voit la vague immense se rouler comme un long serpent sur
     l'onde épouvantée, se tourner en replis innombrables, s'arrondir,
     s'étendre, et soulever une tête écumante et terrible jusqu'au nid
     de ses petits.

Ainsi chante le divin vieillard devant le château du terrible «chef de
mille heyduques farouches». Aucun de ses ennemis ne comprend la vieille
chanson; seule, sa petite-fille captive saisit les paroles tristes du
morlaque; elle court et se précipite vers la «palissade impénétrable des
jardins de Zetim». Le vieux bey laisse tomber sa _guzla_, il dégage de
sa ceinture multicolore son _hanzar_ redoutable et, à travers les barres
de fer, tue sa petite-fille et se laisse, à son tour, tuer par ses
ennemis pour sauver sa tribu menacée. «_Et_, ajoute le poète,
_l'histoire du bey Spalatin, de sa petite-fille morte et de sa tribu
délivrée, est la plus belle qui ait été jamais chantée sur la guzla_.»

Nous ne savons s'il est besoin de dire que cette «romance nationale
morlaque» est une pure invention de Nodier; car, il faut le reconnaître,
la «couleur locale» du _Bey Spalatin_ est sensiblement supérieure à
celle de _Jean Sbogar_. En effet, son héros n'est plus ce
bandit-gentleman au menton glabre, musicien, peintre, polyglotte, qui
mène une double vie dans la haute société vénitienne et sur les chemins
malfamés dalmates. Si nous ne retrouvons pas dans le _Bey Spalatin_ les
heyduques authentiques de la ballade serbo-croate: ces brigands
vulgaires qui sont sympathiques au chanteur national parce qu'ils sont
amis du pauvre, bons chrétiens et ardents patriotes; si nous n'y
rencontrons pas davantage les heyduques fantaisistes de Mérimée:
gaillards moustachus, durs et féroces,--nous avons en revanche des
hommes qui leur ressemblent par cette soif instinctive de carnage et de
vengeance qui subsiste même sous le vague et le pompeux qui les
enveloppe, sous l'air «divin» et «majestueux» que leur donne Nodier. Tel
est ce vieux chef aux cheveux blancs, avec sa «ceinture de laine
bigarrée», tel encore ce «cruel Pervan, chef de mille heyduques
farouches».

Comme l'avait fait auparavant la comtesse de Rosenberg, comme le fera
plus tard Mérimée, Nodier se _documente_: il emprunte au _Voyage_ de
Fortis des noms géographiques, comme _Pago, Zuonigrad, Zemonico,
Novigradi, Lissa, Castelli, Zeni, Zermagna, Kotar_, des mots
serbo-croates, comme _guzla, hanzar, vukodlack, osvela, pismé, drugh,
drushiza, zapis, opancke, kalpack_[191]; il copie ces mots soigneusement
et les incruste çà et là dans son texte. Le nom du «chef» Pervan est
également dû à Fortis, tandis que le vieux bey est baptisé d'une façon
plus originale: il reçoit le nom du comte Spalatin, président du
tribunal de Laybach à l'époque où Nodier résidait dans cette ville[192]!
Chose des plus piquantes, Mérimée, qui s'inspira du _Bey Spalatin_ pour
une de ses ballades, et qui crut peut-être à son authenticité, jugea le
nom de Spalatin si bien «illyrique» qu'il l'introduisit dans _la
Guzla_[193].

_Le Bey Spalatin_ est accompagné de notes explicatives: sèches, brèves,
sans prétentions littéraires. Traitant des questions d'étymologie slave,
Nodier y étale avec impertinence sa prétendue érudition, et se moque
agréablement de l'ignorance du lecteur. Tout cela rappelle
singulièrement les notes de _la Guzla_; du reste, nous aurons l'occasion
d'en parler plus longuement ailleurs.

Le second poème «esclavon» qui se trouve dans _Smarra_, nous le
connaissons déjà: c'est _la Femme d'Asan_, la _Xalostna Piesanza
plemenite Asan-Aghinize_. En 1813, Nodier avait fait une analyse de
cette pièce dans le _Télégraphe illyrien_ et avait traduit quelques
passages en «pentamètres blancs»; cette fois, la version est en prose,
très libre, très poétisée, faite non pas sur l'original «esclavon»,
comme le prétend Nodier et comme le croient le baron d'Avril et M.
Pétrovitch[194], mais sur les traductions italienne de Fortis et
française de l'anonyme bernois.

C'était donc un poème authentique serbo-croate, et on peut dire qu'il
conserve l'empreinte de l'original malgré tous les changements que
Nodier lui a fait subir. _La Femme d'Asan_ a d'autant plus d'importance
pour nous que ce fut elle qui, dans la version de Nodier, signala à
Mérimée le _Voyage en Dalmatie_. L'auteur de _la Guzla_ le reconnut du
reste, quelques années plus tard, dans sa lettre au Russe Sobolevsky
(«Nodier qui avait déterré Fortis...»), mais il se garda bien de le dire
au public français, dans sa préface à l'édition Charpentier in-18[195].

Le troisième morceau «esclavon» qui se trouve dans _Smarra_, est _la
Luciole_, «idylle de Giorgi», courte poésie, non des meilleures, du
poète ragusain Ignace Gjorgjic (1675-1737), que Nodier une fois déjà
avait traduite, en 1813, dans le _Télégraphe illyrien_[196]. Cette
production purement littéraire du lyrique dalmate n'a aucun rapport avec
la poésie nationale du peuple serbo-croate, mais Nodier l'inséra dans
son livre, pour la simple raison qu'elle était une des rares poésies
«esclavonnes» qu'il pouvait lire. En effet, _la Luciole_ a été traduite
en italien par le docteur Stulli, imprimée par F.-M. Appendini dans ses
_Notices sur Raguse_, et c'est d'après cette traduction italienne que
Nodier établit la sienne[197].

Cette poésie de _la Luciole_, quoique d'une authenticité indiscutable,
ne paraît pas offrir d'intérêt pour nous.

Nous avons déjà dit que _Smarra_ était connu avant sa publication; les
_Annales de la littérature et des arts_ en avaient même inséré un
extrait «qui pourrait donner une idée de l'ouvrage original et du mérite
de la traduction», et le public lettré attendait avec impatience le
reste du «poème». Le critique littéraire de _la Minerve_, M. La
Beaumelle, l'un des traducteurs de la fameuse collection des drames
étrangers que Ladvocat publiait à cette époque, fut pourtant moins
crédule que les autres, et ne laissa pas passer sans remarque l'annonce
faite par les _Annales_ et par son propre collègue de _la Minerve_, L.
Rincovedro[198]. Il exprima sa grande admiration pour l'Esclavonie, mais
il engagea Nodier, «pour l'intérêt des lettres», à joindre à son ouvrage
des textes originaux[199].

Cette invitation n'embarrassa pas l'auteur de _Jean Sbogar_. Après avoir
reproduit les quatre premiers vers serbo-croates de _la Femme d'Asan_,
il expliqua ainsi, dans une note spéciale, les difficultés qu'aurait
rencontrées une publication intégrale du poème «esclavon»:

     Un homme de lettres distingué, disait-il, qui a bien voulu prendre
     quelque intérêt à mes travaux sur la littérature slave, a témoigné
     dans un journal le désir que je joignisse à quelques-unes de mes
     traductions le texte original du poète. Il n'a pas observé que la
     langue slave possède plusieurs articulations que nous ne pouvons
     exprimer par aucun signe de notre alphabet, et dont quelques-unes
     sont extrêmement multipliées dans l'usage; de sorte qu'il serait
     impossible de reproduire ce texte autrement que par des
     approximations imparfaites, pour ne pas dire barbares, à moins
     qu'on ne se servît de l'écriture propre de l'idiome, qui serait
     illisible pour le très grand nombre des lecteurs. On jugera
     toutefois de cette langue et de cette écriture par la planche où
     j'ai représenté le premier quatrain de la _Complainte de la noble
     épouse_: 1° avec nos caractères, d'après Fortis qui convient qu'il
     n'a pas pu se dispenser de s'éloigner un peu de la prononciation,
     et qui s'en est beaucoup plus éloigné qu'il ne le dit ou qu'il ne
     le croit; 2° en lettres _glagolitiques_ ou géronimiennes des livres
     de liturgie; 3° en cyrilliaque ancien; 4° en cursive cyrilliaque
     moderne, comme elle est encore usitée par les Morlaques, et qui se
     rapproche beaucoup de la cursive usuelle des Russes[200].

Cette planche était simplement une reproduction de celle qu'avait donnée
Fortis dans son _Voyage_!

M. La Beaumelle se contenta de cette réponse. Il comprit la chose
jusqu'à un certain point, loua _Smarra_, mais l'attribua de suite à son
véritable auteur. Quant à l'autre «romance nationale», il fut
complètement dupe.

     Vient ensuite, disait-il, le chant de _Spalatin-Bey_ qui est bien
     certainement d'origine ancienne... Le noble et courageux Spalatin
     est un des plus beaux caractères qu'ait tracés la poésie. Le récit
     a dans son ensemble toute la simplicité; dans son expression, toute
     la fierté des temps anciens. C'est une _saga_ islandaise, un chant
     d'Ossian, une romance des vieux Espagnols, et, quelquefois même,
     une rapsodie d'Homère[201].

Quelques «journaux libéraux», que nous n'avons pas réussi à découvrir,
avaient cru à l'authenticité de l'ouvrage entier, et la _Gazette de
France_ se moqua d'eux cruellement. À son tour, sa bonne foi fut
surprise quant au _Bey Spalatin_ dont elle loua la simplicité
naturelle[202].

Dans les _Annales_, un rédacteur qui signait «M.D.V.»--ou plutôt une
rédactrice, car ces initiales cachaient Marceline Desbordes-Valmore--eut
la hardiesse de dire avec bienveillance «que, peut-être, _Smarra_
n'était point une traduction de l'esclavon, mais qu'il n'en était pas de
même des poésies morlaques traduites en français par M. Nodier».

     On lit avec le plus vif intérêt _le Bey Spalatin_, disait-elle, et
     surtout _la Femme d'Asan_, dont la touchante histoire pourrait
     fournir le sujet d'un ouvrage dramatique. Peut-être y a-t-il eu un
     peu de coquetterie de la part de M. Nodier à placer sous les yeux
     des lecteurs des chefs-d'oeuvre des poésies morlaques, pour prouver
     que ses propres inspirations égalent ou surpassent celles des
     poètes esclavons: coquetterie bien permise, et dont, en vérité, je
     suis bien loin de faire l'objet d'un reproche[203].

Malgré l'affabilité de ce critique, le volume n'eut aucun succès de
librairie, et l'éditeur Ponthieu dut vendre l'édition au poids. _Smarra_
ne fut réimprimé qu'une seule fois, en 1832, par Renduel, dans les
_OEuvres Complètes_ de l'écrivain[204].

Le droit d'auteur ayant expiré en 1894, plusieurs ouvrages de Nodier
reparurent en librairie vers cette date: _Smarra_ n'obtint pas les
honneurs d'une nouvelle édition[205].

Mais s'il ne fut pas lu du grand public, il eut, par contre, un lecteur
remarquable en Mérimée; et le jour où le jeune auteur du _Théâtre de
Clara Gazul_ aura envie de visiter les pays inconnus des «touristes
anglais»: c'est dans l'Illyrie de Charles Nodier que ce gentleman à
l'humeur vagabonde désirera aller éprouver des impressions nouvelles.




CHAPITRE II

La ballade populaire avant «la Guzla».

     No attempt was made to produce false antique ballads until the true
     antiques had again risen in public esteem.

     H. B. WHEATLEY, _Introduction à l'édition critique des «Reliques»
     de Percy_, Londres, 1891.

§ 1. Définition de la ballade.--§ 2. La ballade populaire en Angleterre:
pastiches de Macpherson; _Reliques_ de Percy.--§ 3. La ballade populaire
en Allemagne: Herder.--§ 4. La ballade populaire en France: précurseurs
du folklorisme; Ossian en France; l'influence anglaise; Mme de Staël; le
_Romancero; Chants populaires de la Grèce moderne_ de Claude Fauriel et
leur influence; les romantiques et la poésie populaire.--§ 5. La ballade
serbo-croate; _Narodné srpské Piesmé_ de Vouk St. Karadjitch; succès
européen de ce recueil.--§ 6. Les mystificateurs littéraires.


La ballade populaire, qui a joué un rôle si mémorable dans le mouvement
romantique de la plupart des littératures européennes, et
particulièrement dans le mouvement romantique des littératures
germaniques et slaves, n'a eu, relativement, que peu de succès auprès
des romantiques français. En effet, _la Guzla,_ dont on ne peut pas
dire, malgré toutes les sympathies possibles, qu'elle est un livre
universellement connu, tient cependant une place d'honneur parmi les
quelques ouvrages de troisième ou de cinquième ordre, qui représentent
en France, antérieurement à 1840, un genre auquel on devait ailleurs, en
Angleterre et en Allemagne par exemple, de véritables révolutions et
renaissances poétiques. Aussi est-il très naturel de constater que la
ballade populaire ne suscite pas chez l'historien des lettres françaises
cet intérêt obligatoire que lui réserve l'historien des lettres
anglaises ou allemandes: on peut, en effet, en France ne pas lui faire
une place à part dans l'histoire de la littérature.

Cela tient à des causes fort nombreuses et fort diverses qui n'ont pas
encore été suffisamment précisées par ceux mêmes qui se sont occupés du
romantisme comparé[206].

Nous n'avons ni l'intention, ni la force, d'entreprendre une étude
détaillée sur ce sujet; toutefois,--c'est une nécessité de celui que
nous traitons,--il nous en faut faire ici une esquisse sommaire.

Nous croyons, en effet, devoir indiquer quelle fut, jusqu'à _la Guzla,
_la filiation internationale du mouvement folklorique, sans souligner
cependant toutes les différences de caractère qui lui furent imprimées
par chacun des pays où il a passé. Parti d'Angleterre, où se trouve
l'origine de ce mouvement, passant par l'Allemagne, nous arrêtant plus
longuement en France, au moment où son influence commence à s'y faire
sentir, c'est-à-dire au moment où Mérimée s'y enrôle, nous continuerons
par quelques considérations générales sur l'état de la littérature
folklorique française à la veille de la bataille romantique; pour
terminer, enfin, par une excursion indispensable en Serbie, où les
érudits slavicisants découvrent à la même époque la ballade nationale et
populaire.




§ 1

DÉFINITION DE LA BALLADE


Aujourd'hui le nom de ballade sert à désigner deux sortes de poèmes tout
à fait différents; la première est «soumise à des règles rigoureusement
précises», la seconde «flottante, indéterminée, difficile à définir et à
caractériser, qui tend à devenir en tout pays synonyme de _chansons
populaires, _dans la mesure où ce mot lui-même désigne, comme on
l'entend bien, les chansons légendaires, et non pas les couplets qui
s'échappent du tréteau de nos cafés-concerts, pour se répandre à travers
les rues des grandes villes[207]».

Nous n'aurons pas à nous occuper du premier genre, celui de la _ballade
classique _comme en avaient composé Froissart, Eustache Deschamps,
Christine de Pisanc, Alain Chartier, Charles d'Orléans, Villon ou Marot.
Il n'a, du reste, presque aucun rapport avec le second, si ce n'est la
même étymologie _(ballar, _danser, sauter). Rappelons seulement que la
ballade classique est morte depuis le XVIe siècle, malgré quelques
tentatives pour la remettre en honneur, faites au XVIIe siècle par La
Fontaine et Mme Deshoulières, de nos jours par Théodore de Banville,
Albert Glatigny, François Coppée et M. Jean Richepin[208]; résurrections
passagères et artificielles.

Quant à la _ballade romantique, _remarquons que, dans le sens de
«chanson populaire», le nom de _ballade_ était inconnu en France
jusqu'au commencement du XIXe siècle, et que ce fut tout d'abord
Millevoye, puis Victor Hugo qui le firent connaître. En effet, il figure
pour la première fois, paraît-il, dans la traduction française du
_Spectateur_ d'Addison (1718). Il se trouve aussi dans _l'Idée de la
poésie anglaise_ de l'abbé Yart (1749-1759). Mais c'étaient de rares
exceptions, et Diderot ne parle dans l'Encyclopédie que de la ballade
d'Eustache Deschamps et de celle de Marot; Mme de Staël, de son côté,
donne toujours aux ballades allemandes le nom de «romances». En 1842
seulement le Dictionnaire de l'Académie accepta cette nouvelle
signification du mot:

«BALLADE, s.f. Il se dit dans la littérature anglaise et la littérature
allemande d'un récit en vers disposé par stances régulières. Cette
dénomination s'introduit même dans la littérature française, où elle
tend à remplacer l'ancienne acception du mot _Romance_.»

Nous distinguons deux sortes de ballades romantiques: la _ballade
populaire_ et la _ballade littéraire_.

1° Sous le nom de _ballade populaire_, nous entendons toute production
poétique collective, spontanée et impersonnelle, appartenant au genre
épique, épico-lyrique ou lyrique, transmise par la tradition orale et,
quant à sa forme et à son sujet, plus ou moins commune à tous les
peuples indo-européens[209].

2° La _ballade littéraire_ romantique--dont nous ne nous occuperons pas,
du reste--est simplement une interprétation voulue et personnelle de la
ballade populaire: telle la _Lénore_ de G.-A. Bürger, tels _Tom
O'Shanter_ de Robert Burns, _la Fuite_ d'Adam Mickiewicz, _la Tsarévna
morte et les sept bogatyrs_ de Pouchkine, quelques-unes des ballades de
Millevoye et de Victor Hugo, tels enfin, de nos jours, les poèmes de M.
Jean Richepin (comme _la Glu_) et ceux de M. Anatole Le Braz.

De plus, on pourrait former un troisième groupe de ballades: les
supercheries ou _contrefaçons_ plus ou moins ingénieuses, arrangées
spécialement dans le but de mystifier le public savant ou lettré. Nous
parlerons ailleurs de ce genre de poèmes.




§ 2

LA BALLADE POPULAIRE EN ANGLETERRE


Quoique les premiers collectionneurs de ballades populaires soient les
littérateurs du Danemark et de l'Espagne[210], l'Angleterre est le pays
qui a donné naissance au goût moderne pour cette poésie, comme nous
avons eu occasion de le dire dans notre précédent chapitre.

Sous le règne d'Élisabeth, en effet, la ballade y jouissait déjà d'une
grande faveur, et les drames de Shakespeare abondent en couplets tirés
des chansons en vogue de son temps. Dans la _Douzième nuit _(acte II,
scène 4), le Duc demande au Fou:

     Eh camarade, arrive; dis-nous la chanson de l'autre
     nuit.--Écoute-la bien, Césario; elle est vieille et simple.--Les
     fileuses, les tricoteuses qui se chauffent au soleil,--les chastes
     filles qui tissent avec la navette d'os,--ont coutume de la
     chanter. C'est la candeur même,--elle respire l'innocence de
     l'amour--à la manière du bon vieux temps[211].

Et le Fou chante ces vers touchants: _Viens, viens, ô mort!_

Sir Philip Sidney n'était pas moins enthousiaste de ces vieux chants;
voici ce qu'il dit d'un des plus anciens, la célèbre ballade de _la
Chasse dans les monts Cheviot:_ «Je n'ai jamais entendu le vieux chant
de Perey et Douglas, sans avoir senti mon coeur plus ému que par le son
de la trompette. Et pourtant qu'est-ce qui le fait entendre? Quelque
ménétrier aveugle, dont la voix n'est pas moins rude que le style. Si
dans ce mauvais accoutrement, souillé de la poussière et des toiles
d'araignées de cette époque grossière, ce poème nous remue de la sorte,
que ne ferait-il pas s'il était paré de l'éloquence magnifique d'un
Pindare[212]?»

Mais ce goût ne dura pas longtemps, et vers le commencement du XVIIe
siècle la ballade populaire tomba en discrédit. Il paraît que les
ménétriers ou chanteurs ambulants répandaient un esprit de révolte en
célébrant les exploits des _outlaw_ de la frontière écossaise, car, en
1597, la reine Élisabeth rendit une ordonnance par laquelle les pauvres
poètes furent assimilés à des «coquins, vagabonds et mendiants
effrontés» et menacés des peines les plus sévères[213]. En Écosse,
rapporte Chambers dans ses _Annales domestiques,_ sous la régence de
Jacques Morton (1572-1576), la peine de mort fut édictée contre
quiconque composerait ou imprimerait des ballades[214].

L'époque austère de Cromwell fut également défavorable à la poésie
populaire, qu'elle estimait un vain amusement propre aux âmes
insouciantes.

Quant à la Restauration, elle fut trop frivole et trop hautaine pour
s'intéresser aux chants du simple peuple. Les brillants écrivains
classiques que produisit l'Angleterre de 1660 à 1740, ne crurent pas
devoir s'occuper de la «poésie sauvage des âges grossiers, ce dernier
reste de la barbarie». Il fallait une réaction contre la symétrie,
l'élégance et l'équilibre pompeux de la littérature pseudo-classique; et
cette réaction eut lieu au moment où ces qualités poussées jusqu'à
l'exagération aboutissaient à une sécheresse et à une finesse
artificielle révoltantes.

Dès le début du XVIIIe siècle, on commença à priser de nouveau la poésie
populaire. Dans les fameux numéros 70, 74 et 80 du _Spectateur,_
Addison, après avoir loué la simplicité agréable des vieilles ballades,
en commentait deux: _la Chasse dans les monts Cheviot _et _les Enfants
dans la forêt. _Bientôt l'on publia quelques recueils de ballades, dont
le premier fut: _A Collection of Old Ballads, corrected_ (sic) _from the
Best and most Ancient Copies Extant, with Introductions, Historical,
Critical and Humorous_ (Londres, 1723-27, 3 vol.). On attribue cette
collection à Ambrose Philips. En 1724, Allan Ramsay donna son
_Evergreen, being a Collection of Scots Poems wrote by the Ingenious
before 1600_ (Edimbourg, 2 vol.). Dans la préface de son livre il
expliqua très nettement son intention: «J'ai remarqué, dit-il, que les
plus judicieux des lecteurs se plaignent de notre littérature actuelle,
disant qu'elle est pleine de délicatesses affectées et de raffinements
étudiés, choses qu'ils échangeraient volontiers contre la vigueur de
pensée naturelle et la simplicité de style, qui étaient dans l'habitude
de nos aïeux. Je crois que cette collection ne recevra pas un mauvais
accueil auprès des lecteurs dont je parle.» En 1725, le même poète
publia _The Tea-Table Miscellany or a Collection of Scots Songs_
(Édimbourg, 3 vol.).

Au milieu du XVIIIe siècle, un mouvement se dessinait en Angleterre,
emportant beaucoup d'esprits distingués vers le passé et vers la nature.
Les uns, comme Walpole, comme Warton, comme Hurd, cherchaient à remettre
à la mode l'architecture et la poésie médiévales, à publier des
manuscrits poudreux, à célébrer les châteaux «gothiques», les ruines
druidiques; les antres, à glorifier la campagne, la mer, les rochers,
les cimetières.

Naturellement, les naïfs et vieux chants populaires furent alors mis en
grand honneur. On s'appliqua à recueillir des ballades anglaises,
irlandaises, galloises. Une antiquité nouvelle semblait renaître,
antiquité très différente de la Grèce et de Rome, vierge d'imitations,
«pâture offerte aux imaginations avides[215]». On voulait ressusciter
toute une civilisation morte, celle des peuples du Nord: des Celtes et
des Germains que l'on confondait même au temps de Mme de Staël et qu'on
opposait triomphalement aux civilisations vieillies de l'Europe
latine[216].

Deux grands événements littéraires dominent ce mouvement: la publication
des poèmes ossianiques par James Macpherson (1760), et celle des
anciennes ballades anglaises par Thomas Percy (1765).

On connaît les polémiques ardentes sur l'authenticité des chants
d'Ossian, polémiques qui cessèrent cinquante ans seulement après
l'apparition de la première édition de _Fingal_. On sait depuis
longtemps que cette fameuse épopée n'est qu'une imitation emphatique et
paraphrasée, qui est loin d'avoir l'âpre énergie et la couleur des
chants originaux dont elle prétendait être une traduction fidèle. Mais
on n'ignore pas non plus qu'à travers toutes les interpolations de
Macpherson, se reflètent d'admirable façon la rudesse des moeurs et
l'enthousiasme guerrier des «primitifs»; de même, malgré toutes les
réminiscences littéraires dont les _Fragments de la poésie
gaëlique_[218] sont remplis (en particulier de Virgile et d'Homère), on
entrevoit dans cette inégale mosaïque tant d'éléments authentiques[219]
qu'il serait injuste de contester à l'ingénieux imposteur l'honneur
d'avoir eu une part importante dans le réveil du goût pour la poésie
populaire, dans son pays aussi bien qu'ailleurs. Sans nous étendre
davantage[220], répétons cependant ce que nous avons dit à propos du
_Viaggio in Dalmazia_ et des _Morlaques:_ ce fut en s'inspirant d'Ossian
que l'abbé Fortis inséra dans ses livres les deux ou trois ballades
serbo-croates qui ont établi la renommée européenne de cette poésie; de
même, ce fut sous l'influence du barde écossais que la comtesse de
Rosenberg composa ces chants prétendus populaires qu'elle a placés dans
son roman dalmate. C'est à Ossian que la _Triste ballade_ doit d'être
célèbre; _la Guzla_ lui est redevable en partie de son origine.

Passons maintenant à un autre _archaïsant_ britannique, plus fidèle à
ses textes celui-là, et qui contribua également au relèvement de la
ballade.

En 1765 parurent à Londres les trois volumes in-8° des _Reliques of
Ancient English Poetry, consisting of Old Heroic Ballads, Songs and
other Pieces of Our Earlier Poets._ L'ouvrage était publié sous le
couvert de l'anonyme, mais on n'ignorait pas que son éditeur était un
jeune clergyman, Thomas Percy, qui deviendra un jour évêque de Dromore.

Percy avait tiré ces ballades d'un vieux manuscrit in-folio, trouvé chez
un de ses amis, à Shiffnal, et dont plusieurs feuillets avaient servi
pour allumer le feu. Dans sa préface, l'auteur réclamait une grande
indulgence de la part de ses contemporains lettrés pour ces «rudes
chants des vieux bardes qui chantaient pour le peuple».

Les _Reliques_ furent d'abord froidement accueillies par les coryphées
de la littérature. Le docteur Johnson, dont on connaît la célèbre
polémique avec Macpherson au sujet des chants ossianiques, ne répondit
que par des dédains aux avances flatteuses que lui avait faites
l'éditeur des _Reliques_ dans la préface. Du reste, l'éminent critique
avait eu déjà l'occasion d'exprimer son opinion sur les imitateurs de
vieilles ballades, quatorze ans auparavant, dans son _Club des
antiquaires_:

     Cantilenus, dit-il, concentrait toutes ses pensées sur les vieilles
     ballades, car il les considérait comme des souvenirs fidèles du
     goût naturel. Il m'offrit de me montrer un exemplaire des _Enfants
     dans la forêt_ qu'il croyait original et dont il pensait qu'il
     était utile d'épurer le texte; comme si cette époque barbare avait
     le moindre titre à de telles faveurs[221]!

Warburton, le commentateur de Shakespeare, ne se montra pas plus
clément. «La manie de l'antiquaille est aux vraies lettres, disait-il,
ce que de brillants champignons sont au chêne: ils ne poussent et
fleurissent que lorsque la vigueur et la sève du bois sont allanguis et
presque épuisés[222]!» Un troisième critique fit une charge à fond
contre Percy. Le jeune clergyman était traité de contrefacteur qui se
serait «servi de son caractère ecclésiastique pour sanctifier la
fraude». Il lui reprochait, et d'avoir mal représenté, dans ses
commentaires, l'office et la dignité des anciens ménestrels, et d'avoir
altéré et interpolé la plupart des vieux poèmes qu'il avait
publiés[223].

Ce critique n'avait pas tort en ce qui concerne le manque de scrupules
de Percy. En effet, son travail peut être contrôlé aujourd'hui, car le
manuscrit original, gardé jalousement par la famille, fut enfin publié
en 1867 et 1868[224]. Parmi les cent soixante-seize pièces qui forment
le recueil, il n'y en a que quarante-cinq qui soient véritablement
copiées sur le fameux manuscrit, et même elles n'ont été publiées
qu'après avoir été l'objet de retouches très sensibles de la part de
l'éditeur. Le reste était glané un peu partout; la ballade _The Friar of
Orders Grey_ était tout entière due à Percy.

Pourtant, malgré tous ses défauts, ce livre fit époque; son influence se
fait sentir jusqu'à nos jours. Il est nécessaire de l'ajouter--Hermann
Hettner l'a justement remarqué--Percy travaillait inconsciemment et ne
se doutait pas de l'importance de son oeuvre[225].

Le premier mérite de Percy, c'est d'avoir «sauvé de l'oubli quelques
chefs-d'oeuvre de la poésie anglaise, dit Macaulay dans l'introduction de
ses _Lays of Ancient Rome_, chefs-d'oeuvre dont les uniques exemplaires
déchirés étaient à la merci d'une mouchure de chandelle ou d'un mauvais
chien». Mais il a d'autres titres à la reconnaissance que celui d'avoir
très à propos sauvé ces vieilles ballades du temps et de l'oubli: il
stimula le patriotisme local et la vanité littéraire d'autres écrivains,
plus ou moins capables d'une pareille entreprise; il fut suivi dans le
chemin qu'il avait frayé: d'autres complétèrent son oeuvre et même la
dépassèrent. Nous n'indiquerons que trois de ces imitateurs et
continuateurs: Herd, qui publia sa collection en 1769; Scott, en 1802 et
1803, et Motherwell, en 1827. D'autre part, ses ballades contribuèrent
très puissamment à réformer le goût littéraire, à rendre possible la
renaissance du style poétique anglais qui se dégageait des règles sèches
du pseudo-classicisme, cherchant le naturel dans le «langage direct» des
aïeux. Elles inspirèrent des poètes de génie. Wordsworth, Coleridge,
Southey, Scott, ont tous reconnu, chacun à leur tour, la dette qu'ils
avaient contractée envers le vieux collectionneur de ballades.
Wordsworth allait jusqu’à dire que la poésie anglaise fut «et absolument
délivrée» (redeemed) par Percy[226]. «Je ne crois pas qu’il y ait un
seul poète contemporain, écrivait-il, qui ne serait fier de reconnaître
ce qu’il doit aux _Reliques_. Mes amis en sont là; et, pour ma part, je
suis heureux de faire à cette occasion mon aveu public[227].» Walter
Scott fait des déclarations à peu près semblables[228],--ce qui n’était
pas nécessaire, du reste, car les _Chants populaires des frontières
méridionales de l’Écosse_ le témoignent suffisamment, ainsi que l’oeuvre
tout entière de l’inventeur du roman historique. «Il est évident que
l’ouvrage de Percy fut la source où sir Walter alla puiser ses premières
inspirations. Ses poèmes ne sont que des légendes romanesques écrites
dans le style et le rythme des vieux chants populaires. Lorsqu’il vit
que le public commençait à se fatiguer de ces légendes versifiées, il
démonta sa harpe écossaise et se contenta de la prose. La même pensée,
la même vénération pour les temps anciens, les mêmes études de costumes
et de caractères qui avaient fait le succès des poèmes, assurèrent le
succès des romans[229].»

Cette influence de Percy se prolongea à travers le XIXe siècle jusqu'à
nos jours. Elle est très sensible chez les poètes et les peintres du
noble et beau mouvement préraphaéliste, surtout chez Dante Gabriel
Rossetti et Edward Burne-Jones[230]; chez le «poète-typographe» William
Morris, de même que chez les grands poètes de l'école irlandaise
contemporaine: William Butler Yeats et Nora Hopper.




§ 3

LA BALLADE POPULAIRE EN ALLEMAGNE


L'influence anglaise, qui avait commencé à se faire sentir en Allemagne
vers le milieu du XVIIIe siècle, révéla aux Allemands le rôle que la
chanson populaire pouvait jouer dans un renouvellement nécessaire à leur
Muse épuisée par des pastiches continuels du français, ou séduite par
les romances «gongoresques» de Gleim.

Lorsque parurent les _Fragments_ de Macpherson, ce fut, en Allemagne,
une admiration quasi universelle pour la «noble et sauvage imagination»
d'Ossian. Klopstock[231], Voss, Lerse célébrèrent «l'Écossais Ossian»,
comme «un plus grand poète que l'Ionien Homère». En 1773, Herder écrivit
son _Ossian et la poésie des peuples anciens_[232]. Bürger, qui n'était
alors que le poète de la _Dame Schnips_, avant de devenir celui de _la
Lénore_, éprouva, lui aussi, une sorte de fièvre ossianique[233].

À l'Université de Goettingue, Christian Heyne se fit le champion de
Macpherson. Goethe, à son tour, s'inspira d'Ossian dans _Werther_ et en
d'autres endroits de ses oeuvres. («Le divin Ossian a chassé Homère de
mon coeur[234].»)

Le succès des _Reliques_ de Percy fut encore plus vif et plus durable.
Les ballades anglaises furent reçues avec un grand enthousiasme par le
cénacle de Lessing[235], tandis que Herder poursuivait sa campagne en
faveur d'une nouvelle poésie allemande vraiment nationale et populaire,
qui ne serait plus ni une «bulle de savon classique» ni la poésie
burlesque de son époque. «Sachez-le, écrivait Herder, sans contredit le
plus actif médiateur de l'influence anglaise, plus un peuple est
sauvage, c'est-à-dire vivant et agissant (le mot sauvage ne signifie
rien de plus), plus aussi ses chansons, s'il en a, seront vivantes,
libres, impressives, lyriques et dramatiques tout ensemble! Moins sa
tournure d'esprit, sa langue et sa littérature sont artificielles et
savantes, et moins sa poésie ressemblera à une versification de commande
et à une lettre morte! C'est du lyrisme, de la vie, de la cadence, du
chant, de la présence vivifiante des images, de l'accord et pour ainsi
dire de la pression des faits et des sentiments, de la symétrie des
mots, des syllabes et souvent même des lettres, de la nature, de la
mélodie et de cent autres accessoires--qui sont le caractère propre et
la vie de la poésie nationale et chantée, mais qui aussi disparaissent
avec elle,--c'est de tout cela et de cela seul que dépendent la nature,
le but, la force merveilleuse qui font de cette poésie l'enthousiasme,
le ressort, la joie, le chant héréditaire et immortel du peuple. Ce sont
là les traits avec lesquels cet Apollon sauvage perce les coeurs et fixe
le souvenir. Plus un _Lied_ doit durer, plus ces qualités qui tiennent
en éveil les âmes doivent être énergiques et sensibles, pour braver la
puissance du temps et les révolutions des siècles[236].»

Vers la fin de son Essai, il se plaignit du genre faux dans lequel était
tombée la romance en Allemagne. «Vous déplorez, disait-il, que la
romance, ce genre de composition originairement si noble et solennel,
ait été mise chez nous au service de sujets burlesques ou scabreux, je
le déplore comme vous. En effet, quel plaisir plus profond et plus
durable ne laisse pas une de ces douces et touchantes romances de la
vieille Angleterre ou des Provençaux; au lieu de nos récentes romances
allemandes toutes pleines de railleries et de jeux de mots vulgaires et
usés!»

En 1777, l'infatigable écrivain publia sa _Dissertation sur la
ressemblance de la poésie anglaise et allemande au moyen âge_[237]; il y
signala, entre toutes, la vieille poésie anglaise comme offrant aux
poètes allemands les modèles les plus féconds à imiter, en même temps
qu'il adressait un appel chaleureux au poète Bürger pour doter
l'Allemagne d'un livre semblable aux _Reliques_: «Ah! si Bürger, qui
possède à fond la langue et l'âme de ce sentiment populaire, nous
donnait un jour un chant héroïque, une chanson de geste ayant la vigueur
et l'allure de ces chansons [de Percy], qui de nous, ô Allemands!
n'accourrait pas pour l'écouter avec ravissement? C'est lui qui en est
capable: ses romances, ses chansons, même sa traduction d'Homère,
abondent en de tels accents. Or, chez tous les peuples, l'épopée et le
drame même sont nés des récits populaires, des romans et des chansons.»

Bürger, à proprement parler, n'entreprit pas la tâche que Herder lui
avait proposée, mais, au point de vue purement littéraire, il fit
quelque chose de plus: subissant l'influence britannique, il créa la
ballade littéraire allemande. Il rompit avec la romance burlesque, puisa
aux vieilles traditions germaniques, retrempa sa langue aux sources
populaires, interpréta avec bonheur la rêverie, l'amour du fantastique,
ces deux dons distinctifs de sa race, et inaugura avec _la Lénore_ un
genre dans lequel il sera suivi par des poètes tels que Goethe,
Schiller, Uhland, Heine.

Ce fut alors Herder lui-même qui se proposa de faire pour son pays ce
que Percy avait fait pour le sien. Mais, au lieu de recueillir
exclusivement des poésies allemandes, il réunit dans son livre des
poésies populaires de tous pays. Concevant l'histoire comme «le
développement éternel de l'humanité, où chaque peuple n’est qu’un acteur
dans un drame sans fin», il s’appliqua à saisir le génie de chaque
nation, et cela non pas dans la littérature savante de nos jours, mais
bien dans la poésie primitive et ancienne, «la seule vraie poésie» comme
il l’appelait. Il est nécessaire de faire observer ici un détail que Mme
de Staël a d’ailleurs fort justement remarqué dans son livre _De
l’Allemagne_ (2e partie, ch. XXX): l’allemand est une langue si
malléable que, seule, elle permet de traduire la naïveté naturelle du
langage de chaque pays. Aussi Herder put-il reproduire dans le rythme
original tous les poèmes étrangers qu’il était parvenu à recueillir; il
les publia enfin, en 1778 et 1779, sous le titre général de _Chansons
populaires_[238].

     J’ai étudié la pensée des différents peuples, disait-il dans sa
     préface, et ce que j’y ai découvert sans esprit de système et sans
     subtilité, c’est que chacun d’eux s’est formé des archives à lui en
     rapport avec sa religion, les traditions de ses pères, et ses idées
     particulières, que ces documents sont exprimés dans une langue,
     sous une forme et dans un rythme poétiques, que ce sont par
     conséquent des chants mythologiques et nationaux sur ses origines
     et sur ce qu’il y a eu de plus remarquable dans son passé. De
     pareils chants on en trouve chez chacune des nations de
     l’antiquité, qui, sans secours étranger et en suivant la voie de sa
     propre culture, s’est élevée seulement un peu au-dessus de la
     barbarie... L’Edda des Celtes_ (sic)_, les cosmogonies, théogonies
     et chants héroïques de la Grèce antique, les traditions des
     Indiens, des Espagnols, des Gaulois, des Germains et de tous les
     peuples barbares; tout cela est une seule et même voix et comme un
     écho isolé de ces traditions poétiques des premiers temps. Tout ce
     que dans notre âge de culture raffinée nous ne voyons de l’homme
     qu’en traits faibles et obscurs, est vivant dans les archives de
     cet âge éloigné.

Le succès des _Chansons populaires_ fut aussi complet que leur influence
fut durable et féconde. «Herder, dit Gervinus dans son _Histoire de la
poésie allemande_, a frappé le rocher, et tous les courants poétiques de
l’humanité, jaillissant à son appel, ont sillonné la terre allemande.»
Un autre historien de l’Allemagne littéraire, A. Vilmar, n’hésite pas à
attribuer à Herder l’honneur d’avoir révélé à la conscience du peuple
allemand une de ses plus grandes qualités natives: la faculté de
comprendre l'esprit étranger, de se l’assimiler, pour le transformer, et
le projeter dans le monde[239].

En effet, cet amour du primitif et cette universalité de Herder eurent
une double influence en Allemagne: ils frayèrent à la poésie d'autres
chemins et découvrirent à la science une nouvelle branche d’études. Par
cet ouvrage, Herder est à la fois le père spirituel de poètes
romantiques tels que Achim d’Arnim et Clément Brentano, qui complétèrent
ses _Chansons populaires_ par un recueil à caractère plus national, _le
Cor enchanté de l’enfant_ (1808-1809), et celui de penseurs-érudits tels
que les frères Grimm, qui soumirent la littérature traditionaliste à des
recherches méthodiques et fondèrent ainsi le folklore et la mythologie
comparés.

C'est ainsi que le romantisme allemand doit à ce réveil du goût pour la
poésie populaire, non seulement sa note cosmopolite et médiévale (qui
caractérise, du reste, tous les romantismes du monde), mais aussi, et
surtout, sa note nationaliste et régionaliste, chose plus difficile à
trouver--anticipons encore une fois--chez les romantiques de quelques
autres pays et en particulier chez ceux de France[240].




§ 4

LA BALLADE POPULAIRE EN FRANCE[241]


Il s’est trouvé en France, en tous temps, des esprits indépendants et
délicats qui ont été sensibles au charme naïf de la poésie populaire.

On l’a dit et redit, et dernièrement M. Jean Richepin le faisait à
nouveau remarquer dans son discours de réception, Montaigne fut de ce
nombre. «La poésie populaire et purement naturelle, écrivait-il, a des
naïfvetez et grâces, par où elle se compare à la principale beauté de la
poésie parfaicte, selon l’art; comme il se veoid èz villanelles de
Gascoigne et aux chansons qu’on nous rapporte des nations qui n’ont
cognoissance d’aulcune science, ny mesme d’escripture[242].» À son nom,
on ajoute ordinairement le nom de La Fontaine et celui de Molière, qui
en parle par la bouche d’Alceste, dans la fameuse scène du sonnet.

Il serait injuste d’oublier, parmi ces précurseurs des études
folkloriques, trois autres Français: Christophe Ballard, «seul imprimeur
de musique et noteur de la chapelle du Roy», qui publia plusieurs
recueils de chansons puisées dans la tradition orale[243];
François-Auguste de Moncrif, qui fit quelques complaintes sur les thèmes
populaires[244]; et surtout l’infatigable Restif de La Bretonne, qui
cita mainte chanson bourguignonne dans ses étranges romans.

Mais c’étaient là des amateurs d’occasion, et leurs sympathies pour la
poésie populaire n’étaient pas assez réfléchies pour constituer un
programme littéraire. Moins nombreux et quelque peu attardés furent ceux
qui pensèrent à tirer des effets artistiques de la simple et vieille
ballade du peuple.

C’est à peine si l’influence anglaise, en Allemagne si bienfaisante, se
fit sentir en France au XVIIIe siècle; Percy y fut presque inconnu
jusqu’en 1806, aussi les rares tentatives pour transplanter dans ce pays
le goût de la ballade populaire demeurèrent-elles toujours sans succès.

Ossian fut plus heureux que Percy. Dès le mois de septembre 1760, le
_Journal étranger_ publiait les «fragments d’anciennes poésies, traduits
en anglais de la langue erse, que parlent les montagnards
d’Ecosse[245]». En 1762 en parut la première traduction française
imprimée séparément: _Carthon_. Le culte de «l’Homère celtique» était
entièrement établi quand Letourneur donna sa traduction des «poésies
galliques d'Ossian, fils de Fingal» (1778), traduction qui eut un succès
prodigieux; il ne sera pas affaibli vingt ans plus tard, quand paraîtra
celle de Baour-Lormian.

Chateaubriand, pendant son séjour en Angleterre, se fit _grand partisan
du barde écossais_. «J'aurais soutenu, disait-il beaucoup plus tard, la
lance au poing son existence envers et contre tous, comme celle du vieil
Homère. Je lus avec avidité une foule de poèmes inconnus en France,
lesquels, mis en lumière par divers auteurs, étaient indubitablement, à
mes yeux, du père d'Oscar, tout aussi bien que les manuscrits runiques
de Macpherson. Dans l'ardeur de mon zèle et de mon admiration, tout
malade et tout occupé que j'étais, je traduisis quelques productions
ossianiques de John Smith[246].»

Et, en 1797, il écrivait au chapitre XXXVIII de son _Essai historique,
politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes:_

     Le tableau des nations barbares offre je ne sais quoi de romantique
     qui nous attire. _Nous aimons qu'on nous retrace des usages
     différents des nôtres_, surtout si les siècles y ont imprimé cette
     grandeur qui règne dans les choses antiques, comme ces colonnes qui
     paraissent plus belles lorsque la mousse des temps s'y est
     attachée. Plein d'une horreur religieuse, avec le Gaulois à la
     chevelure bouclée, aux larges bracca, à la tunique courte et serrée
     par la ceinture de cuir, on se plaît à assister dans un bois de
     vieux chênes, autour d'une grande pierre, aux mystères redoutables
     de Teutates.

Mme de Staël, dans le fameux chapitre XI de son livre _De la Littérature
considérée dans ses rapports avec les institutions sociales_, établit la
division, plus fameuse encore, des «deux littératures tout à fait
distinctes, ce

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