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Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs

by E. J. Delécluze · French · Gutenberg #31441 · 789,939 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs
    
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Title: Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs

Author: E. J. Delécluze


        
Release date: February 28, 2010 [eBook #31441]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/31441

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS DAVID, SON ECOLE ET SON TEMPS: SOUVENIRS ***




Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
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LOUIS DAVID

SON ÉCOLE & SON TEMPS

SOUVENIRS


PAR

M. E. J. DELÉCLUZE

PARIS

DIDIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR

1855




TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME.

I. L'atelier des Horaces.

Enfance d'Étienne.--Fête de l'Être suprême.--Séance de la
Convention.--Fréron, les muscadins.--Godefroy.--Quinquet.--Ch.
Moreau.--Le Louvre en 1796.--Meubles de Jacob.--Talma.--Une dame
artiste.--Rentrée des émigrés.--Souvenirs de la Terreur.

II. David à l'atelier de ses élèves.

Modèle posé par David.--Gautherot et Mulard.--Réaction contre les
Jacobins.--David corrige ses élèves.--Moriès.--Les _Horaces_ et les
_Sabines_.--Maurice Quay.--De Forbin, Granet.

III. Les élèves de David à leur atelier.

Le trésorier Grandin.--Les penseurs.--Ch. Nodier et Maurice
Quay.--Richard Fleury, Révoil.--Le Vaudeville.--Granet, M. Ingres.

IV. Les Rapins.

Allocution de Maurice.--Agamemnon et Pâris.--Huyot l'architecte, Vermay,
P. Duqueylar, Paillot de Montabert, A. Lullin, Aug. de
Saint-Aignan.--Anciens et modernes.--Ossian.--L'_Oreste_ d'Hennequin.

V. David jusqu'en 1789.

Enfance de David.--Sedaine, Vien, David.--Le Doux, Mlle Guimard.--_La
Peste de Saint-Roch_.--_Bélisaire_, _Andromaque_, _les Horaces_, _la
Mort de Socrate_.--Conseil d'André Chénier.--_Pâris et Hélène_,
_Brutus_.--Heyne, Winckelmann, Lessing, Hamilton, Gessner,
Giraud.--Théorie et archaïsme.

VI. David de 1789 à 1795.

Cendres de Voltaire.--Le _Jeu de Paume_.--Les frères Franque.--David
membre de la Convention.--Premier discours de David.--L'ancienne
académie attaquée.--Topino Le Brun.--Basseville.--Le Pelletier de
Saint-Fargeau.--Marat et David.--_Portrait de Marat_.--Statue du peuple
français.--Commission du Muséum.--David préside la Convention.--Discours
de David.--Le temps de la Terreur.--Viala.--Neuf thermidor.--David
accusé.--Mme David.--David et Platon.--David prisonnier au Luxembourg.

VII. L'Atelier et le tableau des Sabines.--1796-1800.

David amnistié.--État des esprits en France.--Fêtes.--Les
théophilanthropes.--Aristocratie intellectuelle.--Moeurs du temps.--Le
chanteur Garat.--Baboeuf.--Clubs.--Le général Bonaparte.--Traité de
Campo-Formio.--_Portrait de Bonaparte_.--Bonaparte en Égypte.--Les
monuments d'art à Paris.--Réflexions de David sur l'art.--Le _Marcus
Sextus_ de Guérin.--Le tableau des _Sabines_ exposé.--Critiques.

VIII. _Le tableau des Thermopyles_.--1800-1802.

Nouvelles études de David.--Polygnote et Pérugin.--Amour de David pour
son art.--Réflexions et conseils de David.--Le 18 brumaire.--Bonaparte
et David.--_Portrait équestre de Bonaparte_.--David devient
monarchique.--Le chapeau de Bonaparte.--Procès de Topino Le
Brun.--Charlemagne, Bonaparte.--Musée des Petits-Augustins.--Genre
anecdotique.

IX. Élèves de David. Écoles rivales.--1805-1810.

David et Pie VII.--J. G. Drouais.--Fabre, la comtesse d'Albany.--Girodet
de Trioson.--Lettre de Girodet.--Mlle Candeille.--_Ossian_.--David chez
Girodet.--Écrits de Girodet.--Sa mort.--F. Gérard.--_La
Psyché_.--Qualités de Gérard.--Mme Récamier.--_Bataille
d'Austerlitz_.--Gérard pendant la Restauration.--A. Gros.--Ses premiers
ouvrages.--_Les pestiférés de Jaffa_.--Réaction dans les arts.--Gros
pendant la Restauration.--Le cloître des Capucines.--Atelier de
Gros.--Sa mort.--Regnault; Vincent.--Prudhon; Mlle Mayer.--P. Guérin;
ses élèves.

X. Les Prix décennaux.--1810.

Visite de Napoléon à David.--_Tableau du Couronnement_.--Vivant
Denon.--Prix décennaux.--But incertain des artistes.--Tableaux
officiels.

XI. David reprend le tableau des Thermopyles. 1810-1815.

Les deux Monrose.--Praticiens classiques.--Moriès.--Figure de
_Léonidas_.--Observations sur les _Thermopyles_.--David en 1813.--David
chez Curtius.--Portraits de Napoléon.--_Mort de Socrate_.--Officiers
russes chez David.--Le bouquet de lis.--David au 20 mars 1815.--Napoléon
à l'atelier de David.--David avec ses élèves.--Veille du départ pour
l'exil.

XII. Temps d'exil. Mort de David. École nouvelle. 1816-1825.

David à Bruxelles.--David et le roi de Prusse.--David s'établit à
Bruxelles.--_L'Amour et Psyché_.--_Télémaque_.--Maladie de
David.--Honneurs funèbres.--École nouvelle.--Géricault.--Le _Radeau de
la Méduse_.--Influence allemande.--Lord Byron, Walter Scott.--École
romantique.--M. V. Schnetz.--L. Robert.--M. Ingres en 1805.--_Voeu de
Louis XIII_.--_Apothéose d'Homère_.

XIII. Conclusion.

Liste des élèves de David.

APPENDICE.

Les Barbus d'à présent et les Barbus de 1800.

Les Barbus, par M. Ch. Nodier.




AVERTISSEMENT.


Il y a plusieurs années que l'ouvrage que je présente aujourd'hui au
public est composé, mais différentes raisons m'en ont fait différer la
publication jusqu'à ce jour; la principale a toujours été le choix du
moment où je pourrais trouver le public disposé à accueillir cette
histoire du peintre Louis David et de son école. L'admiration pour les
ouvrages de cet illustre artiste a été si exclusive jusqu'au moment de
sa mort, et ils ont été critiqués, dénigrés même avec tant de violence
et d'injustice pendant les quinze ou seize années qui ont suivi son
exil, qu'il m'a paru indispensable d'attendre que le temps eût calmé
l'effervescence de ces passions contraires, et qu'il devînt ainsi
possible de porter sur les travaux de David un jugement impartial, et de
le faire accepter avec calme aux lecteurs. Si je ne me trompe, ce moment
est venu, et les compositions de David, après un examen rigoureux de
près de vingt années, sont sorties triomphantes de cette rude épreuve.
Ses défauts, car quel est le maître qui n'en ait pas? résultent bien
moins encore de la tournure de son esprit que des circonstances
extraordinaires avec lesquelles il s'est trouvé aux prises pendant sa
vie. En effet, L. David, déjà peintre et maître célèbre à la fin du
règne de Louis XVI, devenait bientôt après l'interprète des passions qui
agitaient la France en 1791. L'époque terrible de la Terreur, où le nom
de l'homme politique se trouve si tristement inscrit, fut pour l'artiste
une occasion de renouveler complétement son talent et sa manière, et le
conduisit dans la voie qu'il a suivie en produisant ses deux plus beaux
ouvrages, le tableau des _Sabines_ et _le Couronnement de Napoléon_.

Depuis près d'un demi-siècle que ces tableaux ont été examinés et
critiqués par deux ou trois générations dont les idées et les goûts ont
été si différents, leur mérite est aujourd'hui paisiblement reconnu.
Mais un point que personne ne conteste est la supériorité de David,
non-seulement sur ses contemporains, mais encore sur les maîtres
anciens, comme chef d'école. Aussi, malgré le reproche qu'on lui a si
fréquemment adressé d'avoir exercé un empire absolu sur ceux qui
cultivaient les arts dans le même temps que lui, est-on forcé de
reconnaître aujourd'hui qu'aucun maître n'a moins imposé sa manière;
qu'il en a même changé quatre ou cinq fois, et qu'enfin, lui, dont
l'enseignement était basé sur des principes fixes, mais si larges dans
leurs applications, a formé des artistes dont les talents offrent une
diversité remarquable. L'ascendant de David sur le goût de ses élèves
pouvait-il être tyrannique, lorsque l'on compte parmi ceux-ci Drouais,
Girodet, Gérard, Gros, M. Ingres, M. Schnetz, Léopold Robert et Granet,
tous caractérisés par un génie si différent? On ne craint pas de
l'affirmer, aucune des écoles des plus célèbres maîtres modernes n'offre
un pareil résultat, et ce sera toujours une gloire pour David d'avoir
fondé et entretenu, pendant plus d'un demi-siècle, une véritable école,
peut-être la dernière qui ait pu être constituée et qui se maintienne
encore.

Les productions des arts, comme celles de la littérature, se ressentent
toujours des événements auxquels l'artiste ou l'écrivain s'est trouvé
mêlé, des erreurs, des préjugés de l'époque qu'il a traversée. Plus
qu'aucun autre, David a cédé à l'influence exercée sur les esprits par
les gouvernements sous lesquels il a vécu, depuis les dernières années
de la monarchie jusqu'à la rentrée des Bourbons en France, en 1815. Il
est sans doute regrettable que l'homme se soit montré si faible et si
versatile; mais c'est une chose, à la fois curieuse et instructive que
de voir avec quelle promptitude, avec quelle fidélité les impressions
diverses et souvent contraires qu'a reçues l'artiste ont été reproduites
dans les ouvrages qu'il a successivement achevés sous Louis XVI, pendant
la Terreur, sous le Consulat et pendant le règne de Napoléon. On peut
comparer le génie et le talent de David à un miroir; c'est avec la même
fidélité, c'est avec la même impassibilité qu'ils ont reproduit, sans
choix et involontairement, toutes les nuances des révolutions politiques
et intellectuelles à travers lesquelles l'artiste a passé sa vie.

La part accidentelle que David a prise à tous les événements de son
temps, les rapports qu'il a eus avec plusieurs de ses contemporains les
plus célèbres, répandent sur l'histoire de la vie et de l'école de ce
maître un intérêt que, bien loin de le négliger, nous nous sommes
efforcé de faire ressortir. On trouvera dans cet ouvrage des détails
anecdotiques sur les liaisons ou les entrevues que David a eues avec les
hommes de 1793, avec Napoléon, Pie VII, le roi de Prusse et d'autres
personnages historiques; ces détails, nous l'espérons du moins, sont
tout à fait propres, non-seulement à faire connaître le caractère de
l'homme, mais à montrer l'importance que l'on attachait à son talent.




DAVID, SON ÉCOLE ET SON TEMPS.




I.

L'ATELIER DES HORACES.


Celui qui, maître d'une idée et soutenu par ses talents, a exercé
pendant plus d'un demi-siècle en France et en Europe une influence
directe, forte et constante sur les arts qui dépendent de l'imagination,
du goût et même de l'industrie, cet homme appartient de droit à
l'histoire. Tel fut le peintre Louis David, dont la vie, comme on sait,
a été si fortement agitée par les grands événements de la révolution
française.

Ces Souvenirs ont pour objet de faire ressortir le génie propre de David
et les principes que ce grand artiste a transmis à son école. Ils feront
connaître premièrement le caractère de la réforme tentée dans les
beaux-arts quelques années avant le temps où éclata la grande révolution
de 1789; secondement, quels étaient les principes de cette réforme,
ainsi que la manière dont ils furent interprétés par les artistes
français, et en particulier par David devenu chef d'école; puis les
modifications apportées à ces principes par les nombreux élèves de ce
maître jusqu'en 1816, lorsque, banni de France, il put assister, au
moins par la pensée, aux attaques dirigées contre le système qu'il avait
établi par son enseignement et par ses oeuvres; et enfin la restauration
de la doctrine de David, remise en honneur par quelques-uns de ses
dernière élèves, après la mort de leur maître.

L'ensemble des événements qui se rapportent à ces vicissitudes de l'art
se trouvant compris dans l'espace de quatre-vingt-deux années
(1772-1854), on ne peut s'attendre à trouver un récit tracé de suite par
le même témoin. Aussi les faits variés contenus dans cet ouvrage
reposent-ils sur les témoignages de trois autorités différentes: la
tradition, les écrits déjà faits sur cette matière, et les souvenirs
d'un homme qui a été l'élève de David, qui a connu particulièrement cet
artiste pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, et que sa
position et ses études ont peut-être placé plus favorablement que
d'autres, pour retracer l'histoire d'une école aux travaux de laquelle
il n'est pas resté complétement étranger.

Cet homme, demeuré artiste obscur, Étienne, que l'on ne verra figurer
que quand son intervention sera indispensable pour donner plus de vérité
aux événements dont il a été témoin, et de vie aux personnages qu'il a
connus, Étienne est entré dans sa soixante-treizième année. Il a donc vu
se dérouler près des trois quarts d'un siècle, et l'un de ceux des temps
modernes les plus fertiles en grands événements. Enfant en 1789, son
père lui fit parcourir tout Paris le lendemain de la prise de la
Bastille; jeune, il traversa l'Empire; homme mûr, il a assisté aux
révolutions de 1814, 1830, 1848 et 1852. Si obscure qu'ait été la vie
d'un homme d'une intelligence ordinaire, mais témoin attentif de ce qui
s'est passé pendant ces années, ce qu'il en raconte ne peut être dénué
de tout intérêt, et lorsqu'ainsi qu'Étienne il s'est trouvé placé à un
point de vue et près de personnes qui lui ont permis d'observer les
événements et les hommes sous des aspects particuliers, peut-être est-ce
un devoir pour lui de transmettre aux autres ce qu'il a vu, entendu et
éprouvé.

Dès sa plus tendre enfance, Étienne avait montré du goût et quelque
aptitude pour l'art du dessin. Son père vit avec plaisir se développer
chez son fils une disposition qui semblait devoir le diriger vers
l'étude de l'architecture. L'aisance dont jouissait la famille d'Étienne
engagea cependant ses parents à lui faire suivre le cours des études
classiques. Trop jeune encore (il avait huit ans) pour entrer au collége
de Lisieux, où il devait être élève, on le confia aux soins d'un maître
tenant un pensionnat relevant de ce collége. À cette époque, les idées
du nivellement des classes de la société étaient déjà fortement
imprimées dans les esprits, et l'instinct de la bourgeoisie la poussait
à opérer graduellement ce changement par l'instruction plus complète et
plus forte qu'elle s'efforçait de faire donner à ses enfants. Étranger à
tout esprit de système, mais obéissant à cette impulsion qui entraînait
la classe de la société à laquelle il appartenait, le père d'Étienne
désirait avec ardeur que son enfant reçût une instruction supérieure à
la sienne. Une anecdote concernant le père et le fils fera juger de
l'importance extrême et particulière que l'on attachait alors à
l'instruction des enfants.

Étienne avait été confié à M. Savouré au printemps de 1789. Le lendemain
de la prise de la Bastille, au moment où Paris était encore en émoi de
ce grand événement, le père d'Étienne, inquiet, courut chercher son
enfant pour le garder près de lui. Il le ramena en traversant la ville
depuis le quartier du Jardin-du-Roi jusqu'à celui du Palais-Royal, où il
demeurait. Pendant ce long trajet, les deux voyageurs eurent plus d'une
occasion de voir l'agitation qui régnait de tous côtés. Cependant, au
milieu de la confusion des idées qui se succédèrent dans l'esprit du
jeune écolier, deux circonstances produisirent une forte impression sur
lui, et se gravèrent pour toujours dans sa mémoire: la cocarde tricolore
que l'on attacha d'autorité à son chapeau sur le Pont-Neuf, en face de
la statue d'Henri IV, et l'effroyable détonation d'une pièce de 48, au
moyen de laquelle on entretenait l'alarme dans la ville. D'ailleurs,
l'enfant, comme s'il eût pressenti que son existence devait se passer au
milieu des tempêtes politiques, se sentit peu ému des cris du peuple et
de l'agitation générale des citoyens. Cependant, arrivés au perron du
Palais-Royal, le père et son fils trouvèrent là, placé en faction, l'un
de leurs voisins, l'homme le moins belliqueux et le moins partisan de la
révolution qu'il y eût sans doute dans le quartier. Armé d'un beau fusil
de chasse damasquiné, pâle de fatigue et d'inanition, il était demeuré
là six heures à attendre consciencieusement que celui qui l'avait posé
en sentinelle, et qui ne se souvenait plus de lui, vînt substituer un
factionnaire à sa place.

Le petit Étienne qui, ainsi que tous les écoliers, aurait fait bon
marché de la chute d'une monarchie pour avoir un jour de congé, voulut
entraîner le voisin factionnaire en l'engageant à rentrer chez lui. Mais
l'honnête bourgeois, tout las et contrarié qu'il fût de sa corvée
militaire, lui dit: «Mon petit ami, quand on nous a confié un poste, il
faut y rester, dût-on y mourir.»

Cette parole, que les événements du jour et le trouble de la ville
rendaient grave et solennelle, tomba jusqu'au fond de l'âme d'Étienne.
Il devint pensif, et, lorsqu'il se fut éloigné du voisin en suivant son
père, après quelques minutes de silence, il demanda à celui-ci: «Mais
qu'est-ce donc que la révolution? que demande-t-on, mon père?» La
question était embarrassante. Le père aimait tendrement son fils, et il
craignait également de lui transmettre une idée fausse, ou de faire
germer dans son esprit des pensées dangereuses. «Mon enfant, répondit-il
après quelques instants d'indécision, qui redoublèrent la curiosité du
petit questionneur, mon cher enfant, il est bien difficile de te
répondre... Si tu étais plus grand...» Le père s'arrêta encore, puis,
rassemblant ses idées et cherchant à profiter de cette occasion pour
exhorter son fils au travail, il ajouta: «Tiens, je ne puis mieux faire
qu'en te disant que la révolution détruit toutes les distinctions entre
les hommes. Désormais il n'en existera plus qu'une, celle que la science
et l'instruction mettront entre les ignorants et les savants. Ainsi
travaille bien si tu veux te distinguer; il n'y a plus d'autre
noblesse.»

Ces mots, qui n'étaient peut-être qu'une réponse évasive, se gravèrent
d'une manière ineffaçable dans la mémoire d'Étienne, et sans doute ils
ont influé sur le destin de toute sa vie. Cependant, s'ils produisirent
un effet salutaire, ce ne fut que quelques années après, car Étienne ne
fut jamais qu'un pauvre écolier, même à Lisieux, où il acheva sa sixième
au milieu des émeutes populaires et des troubles politiques toujours
croissants qui amenèrent bientôt la suppression des colléges.

Pendant l'année 1793, Étienne, rentré dans sa famille, abandonna presque
entièrement les études classiques, pour se livrer au goût naturel qui le
dominait. Sans conseil et sans guide, il copiait de faibles gravures
d'après les peintres académiciens dont la renommée durait encore, les
Boucher, les Vanloo, les Bouchardon, les Natoire, etc. À ce travail, qui
passait pour des études, il faisait succéder des occupations qui, si
futiles qu'elles fussent, trahissaient mieux son instinct. Toutes ses
récréations étaient employées à construire des petits théâtres dont il
était à la fois le machiniste, le décorateur, l'auteur et l'acteur.
Bref, il perdait son temps; mais il le sentait, et ne cessait de prier
son père de lui donner un maître qui lui enseignât l'art du dessin.

Dans cette circonstance, le père d'Étienne sentait toute l'importance
d'un bon choix; et si jusqu'alors il avait tardé à satisfaire la juste
impatience de son fils, c'est qu'il ne voulait le confier qu'à un homme,
à un artiste qui pût, dès ses premiers pas, le mettre dans la bonne
voie. D'ailleurs, le régime de la terreur était dans toute sa force, et
les inquiétudes causées par les affaires publiques ôtaient toute
importance aux intérêts privés.

Cependant, dans cette année terrible, on s'occupait parfois d'art; et
malgré l'horreur qu'inspirait le comité de sûreté générale, dont David
était membre, les talents de cet artiste commandaient l'admiration de
tous. On s'efforçait de séparer l'homme politique du peintre, et ceux
surtout qui, comme Étienne, étaient jeunes et ne voyaient en lui que
l'auteur des _Horaces_ et du _Brutus_, éprouvaient une vive curiosité de
rencontrer ce peintre célèbre. C'était l'une des idées fixes d'Étienne.

La première fois qu'il l'aperçut, ce fut à la fameuse fête de l'Être
suprême (20 prairial an II.--8 juin 1794). Les annonces et les apprêts
pompeux que l'on avait faits pour cette cérémonie ayant excité la
curiosité d'Étienne, son père consentit à le conduire aux Tuileries pour
voir passer le cortége. Ce fut vraiment un beau et grand spectacle.
Toutefois l'éclat extérieur de cette fête le céda à la préoccupation
qu'elle fît naître dans tous les esprits. Le pouvoir de Robespierre
déclinait; on avait osé lui dire qu'il prétendait à la tyrannie, et l'on
répétait tout bas que ceux qui voulaient sa perte avaient trouvé moyen
de le mettre en évidence pendant la fête, de manière à compromettre sa
popularité. En effet, lorsqu'Étienne vit s'avancer les membres de la
Convention nationale, rangés sur deux lignes, et comme il considérait
attentivement cette masse d'hommes graves décorés de la ceinture et du
panache tricolores, et tenant à la main un gros bouquet de coquelicots,
de bluets et d'épis de blé mûr, son père lui toucha l'épaule et lui dit:
«Tiens, regarde, voilà Robespierre; c'est celui qui marche seul, devant
la Convention.» Étienne porta alors toute son attention sur cet homme
qui avait encore la destinée de tous les français entre les mains. Sa
taille était médiocre, sa figure pâle, son expression sèche et grave. À
cette cérémonie, pendant laquelle il marchait de quelques pas en avant
du large front que présentaient les membres de la Convention, il
s'avançait à pas mesurés, la tête découverte, les yeux habituellement
dirigés vers la terre, et à sa démarche composée et parfois incertaine,
il était facile de s'apercevoir que le rang à part qu'on lui avait
assigné lui causait de l'embarras. Malgré la pompe et la nouveauté des
ornements qui caractérisaient cette fête, le jeune Étienne fut frappé du
contraste qu'offrait l'expression morne et inquiète de Robespierre
comparée à l'agitation qui se manifestait par moments dans les rangs des
représentants du peuple. Il observait cette disparate sans pouvoir s'en
rendre compte, lorsque deux ou trois jeunes gens, marchant dans la
contre-allée derrière lui et son père, dirent à demi-voix, et en faisant
allusion à Robespierre qu'ils voyaient passer aussi «Ah! monstre que tu
es, ton compte sera bientôt réglé maintenant!» Ceux qui entendirent ces
paroles tremblèrent, car la discrétion et le silence, en pareille
occasion, indiquaient la complicité et étaient punis de mort.

Mais presqu'au même instant l'attention fut détournée par la voix d'un
homme qui criait en marchant très-vite: «Place au commissaire de la
Convention!» La haie des curieux, qui bordait la grande allée des
Tuileries, s'ouvrit, et l'on vit un représentant du peuple en costume,
tenant ses deux fils par la main, et s'avançant avec vivacité vers le
milieu du cortége pour faire presser la marche au groupe des juges du
tribunal révolutionnaire, qui précédait celui des membres de la
Convention. C'était David, chargé de la disposition de toute la fête,
qui agitait son chapeau surmonté d'un grand panache tricolore, pour
faire maintenir les distances entre les différents corps des
fonctionnaires de la république formant le cortége.

Étienne ne fit qu'entrevoir David, mais l'apparition de cet artiste,
dont tous les assistants rappelèrent, en cette occasion, le talent et la
gloire, fit une telle impression sur le jeune enfant, que depuis ce jour
il redoubla d'efforts pour perfectionner ses études dans l'art du
dessin.

Cependant le 9 thermidor vint et Robespierre tomba. Il sera toujours
bien difficile de faire comprendre à ceux qui n'en ont pas été témoins
la terreur dont on fut frappé sous le règne de cet homme, et la joie
folle que l'on éprouva immédiatement après sa mort.

La première idée qui vint à Étienne, quand il vit ainsi succéder la
satisfaction à la crainte dans sa famille, fut de conjurer de nouveau
son père de lui donner un professeur de dessin. La difficulté de faire
un bon choix fut encore alléguée, et cette affaire demeura suspendue. Le
13 thermidor, quatre jours après le supplice de Robespierre, lorsque
chacun allait et venait dans Paris sans savoir où, mais comme pour
respirer un air plus libre, Étienne fit une promenade aux Champs-Elysées
avec son père. Là, profitant de la bonne humeur qu'avaient fait renaître
les derniers événements politiques, il employa toutes les cajoleries de
l'éloquence enfantine pour obtenir ce qu'il désirait. Tout en échangeant
des instances pressantes et des promesses conditionnelles, le père et le
fils rentrèrent par les Tuileries et se trouvèrent bientôt sous les murs
du château, dans lequel se tenaient les séances de la Convention. Elle
était en permanence; et le père d'Étienne, qui, pour rien au monde,
n'aurait voulu mettre le pied en ce lieu cinq jours auparavant, eut
l'idée d'y conduire son fils. Ils pénétrèrent dans la salle, et par un
hasard singulier trouvèrent accès dans une des tribunes. La jeunesse
d'Étienne fut cause que chacun se prêta pour lui ménager une place sur
la première banquette, en sorte qu'il put voir et entendre parfaitement
ce qui préoccupait l'assemblée en ce moment.

Le représentant du peuple, le peintre David, était à la tribune, où il
balbutiait quelques paroles sourdes qu'il cherchait, mais en vain, à
opposer à la fureur de plusieurs de ses collègues acharnés à le faire
décréter d'accusation. Il était pâle, et la sueur qui tombait de son
front roulait de ses vêtements jusqu'à terre, où elle imprimait de
larges taches. Étienne avait souvent entendu parler des tableaux des
_Horaces_ et de _Brutus_, il savait que David était le peintre le plus
renommé de l'époque; aussi, malgré les charges terribles qui s'élevaient
contre cet homme, ne fut-il frappé, que de l'idée de voir le plus habile
artiste de France menacé d'une mort prochaine. Mais il faut tout dire:
la faiblesse de la défense de l'artiste, la violence excessive de ses
accusateurs et l'état de souffrance et d'angoisse dans lequel était cet
homme, auraient fait naître la pitié dans tout autre coeur que celui d'un
enfant sur qui les grands événements politiques n'avaient pas encore pu
agir puissamment.

Telle fut la triste et mémorable occasion qui fit connaître au jeune
Étienne celui qui, deux ans après, devait l'admettre au nombre de ses
élèves.

On parla beaucoup dans le monde de l'accusation portée contre David et
de sa condamnation à la prison. À ce sujet, les avis étaient fort
partagés: les uns blâmaient hautement l'indulgence dont on avait usé
envers un des membres du comité de sûreté générale, dont la culpabilité
était jugée la plus flagrante; d'autres, sans nier ce que l'on
reprochait à David, soutenaient que l'on avait agi généreusement, mais
avec prudence, en sauvant la vie à un si grand artiste que sa niaiserie
et sa bêtise (telles étaient les expressions employées alors) avaient
rendu complice à son insu des plus grands criminels.

Pour Étienne, le résultat de ces discussions, ordinairement fort vives,
était de lui faire sentir le cas singulier que l'on faisait du talent de
David, et d'exciter en lui la curiosité plus vive que jamais de voir les
ouvrages de ce peintre. Mais les _Horaces_ et le _Brutus_, les deux
tableaux de cet artiste dont on parlât alors, lui appartenant encore,
étaient placés dans un de ses ateliers particuliers où il n'était pas
facile de pénétrer. Outre cela, on était peu disposé à faire les
démarches nécessaires pour arrivera ce but, et plus d'une fois,
lorsqu'Étienne ramenait la conversation sur ce sujet, lui imposait-on
silence en parlant avec dégoût des portraits de Marat et de Le Pelletier
de Saint-Fargeau que David avait peints pour la Convention.

Il fallut comprimer ses désirs jusqu'à ce qu'il se présentât une
occasion favorable de les satisfaire. Dans cette attente, Étienne
continua pendant quelque temps à copier, dans la maison paternelle, les
mauvais modèles qui étaient à sa disposition, mais dont le mérite et
l'autorité avaient été déjà affaiblis dans son esprit par quelques
conversations qu'il avait eues avec de jeunes dessinateurs plus âgés que
lui et instruits du changement de goût que David avait opéré dans les
arts. Cependant le temps s'écoulait en pure perte. Étienne le sentait,
le disait à ses parents en les priant avec plus d'instances que jamais
de le mettre sous la direction d'un artiste de talent. Enfin un
architecte, ami de la maison, proposa pour maître un élève de David dont
le mérite et la probité lui étaient connus. Le professeur, qui était
déjà connu de la famille, fut agréé, et comme la jeunesse d'Étienne et
son caractère vif et aventureux semblaient exiger une surveillance
attentive, ses parents lui firent enseigner le dessin près d'eux.

Étienne eut donc pour premier maître un élève de l'école de David,
contemporain et condisciple de Fabre, de Girodet, de Gérard et de Gros.
Godefroy, tel était son nom, était âgé, en 1794, de vingt-deux à
vingt-quatre ans. Blond, paresseux, d'une honnêteté parfaite, ne
manquant pas d'esprit, c'était d'ailleurs un peintre plus propre à faire
des croquis et des compositions faciles qu'à mettre à bonne fin le plus
léger ouvrage. L'une des premières questions que lui adressa Étienne fut
de savoir comment il faudrait s'y prendre pour voir les _Horaces_ et le
_Brutus_ de David. Mais cette requête suggéra au maître une réponse qui
ruina les espérances de l'élève. Loin de partager les opinions
politiques de David, Godefroy au contraire faisait partie des _jeunes
gens, des muscadins à cadenettes_ qui réagissaient contre les
terroristes, sous la conduite de Fréron. Il fallut donc qu'Étienne
renonçât encore à voir les ouvrages de David, dont Godefroy, pour le
consoler, lui faisait des croquis pendant les leçons.

Si ce jeune homme était un brave et aimable garçon, il faut dire aussi
qu'il était peu propre à pratiquer et à enseigner la peinture. Avec sa
tête légère et la paresse de son esprit, il avait trouvé dans les
agitations politiques du moment un emploi complet de ce qu'il y avait de
disponible dans ses facultés. Enrôlé dans l'escadron des _jeunes gens_,
Godefroy, aux approches du 13 vendémiaire (an IV), employait les
journées entières à se promener avec ses compagnons sous les galeries du
Palais-Royal, traînant d'une manière bruyante un grand sabre de
cavalerie attaché à un ceinturon bouclé sur sa redingote, et, ainsi
affublé, passant son temps à narguer les terroristes et les partisans de
la Convention.

Interrompant parfois le cours de ces expéditions guerrières, Godefroy
continua bien de venir chez les parents d'Étienne; mais c'était
seulement pour donner des nouvelles de ce qui se passait à Paris et des
succès ou des revers alternatifs des _jeunes gens_ et des _terroristes_.
Quant au dessin et à la peinture, il n'en disait plus même un mot.

Après la journée du 13 vendémiaire, et lorsque le calme fut à peu près
rétabli, le pauvre Godefroy, pour qui cette campagne malheureuse fut
sans doute l'occasion de sa vie où il a montré le plus d'activité et
d'énergie, cessa de venir dans la famille d'Étienne. N'ayant qu'un
talent médiocre, il peignit, pendant quelque temps, des lampes chez
Quinquet, dont le nom consacre le souvenir de son invention. Puis enfin,
ne trouvant plus à s'occuper en France, il se décida à passer aux
États-Unis, où il est mort quelques années après.

Étienne a sans doute tiré bien peu de profit des leçons qu'il a reçues
de Godefroy, et cependant il a toujours conservé un souvenir tendre de
ce bon jeune homme, qui, outre les précieuses qualités de son coeur,
avait le goût des ouvrages excellents et a appris à Étienne à connaître
et à apprécier les vrais chefs-d'oeuvre des arts.

Mais le temps s'écoulait et les progrès d'Étienne étaient insensibles.
Pendant les années 1794 et 1795, il alla habiter la campagne avec ses
parents. Par un concours de circonstances qui ne peuvent être rapportées
ici, le jeune élève en peinture reprit le goût des études classiques et
revit la plupart des auteurs latins avec une ardeur et une énergie qui
se réveillent rarement quand leur action a été interrompue. Cet acte de
sa volonté, couronné par un succès inattendu, lui fit faire de nouveaux
efforts. Entre autres, il se mit seul et sans guide, à dessiner le
paysage d'après nature. Étienne commençait à se sentir plus fort; en
rentrant à Paris, vers l'automne de 1796, il témoigna ouvertement à ses
parents le désir d'entrer à l'école de David.

Jusqu'à cette époque, le caractère et les dispositions, de l'esprit de
ce jeune homme avaient inspiré des inquiétudes à sa famille. D'une
vivacité excessive de corps, et souvent agité par les fantaisies d'une
imagination plus mobile que productive, on pouvait redouter chez lui le
premier effet des passions. Cette crainte, qui était fondée, fit prendre
aux parents d'Étienne un terme moyen pour qu'il reçût les conseils de
David, sans qu'il fût exposé tout à coup au danger de se trouver au
milieu de jeunes élèves dont la conduite fort peu réglée n'était soumise
à aucune surveillance. On eut encore recours à l'architecte qui avait
introduit Godefroy dans la maison. Plus heureux cette fois, cet ami
trouva moyen de faire entrer Étienne chez un élève de David, à qui ce
maître avait prêté, pour achever un tableau, l'atelier même où étaient
placés ceux des _Horaces_ et de _Brutus_. De ce concours de
circonstances, il résultait qu'Étienne serait pleinement satisfait,
puisqu'il allait travailler sous un maître digne de sa confiance, qu'il
verrait à son gré les ouvrages de David, et qu'enfin ce célèbre artiste,
ayant entendu parler d'Étienne, avait promis à ses parents de surveiller
ses études.

Charles Moreau, le maître nouveau à qui Étienne venait d'être confié,
était alors dans sa trentième année. C'était un homme bien fait de sa
personne, dont la physionomie calme n'annonçait rien moins qu'une
imagination ardente. La nature l'avait doué d'une certaine aptitude aux
arts, dont il était facile de voir qu'il cherchait plutôt à profiter
pour s'assurer une profession, que dans l'idée de courir follement après
la gloire. Pendant le cours de ses études académiques, il avait obtenu
un double succès fort rare. Après avoir remporté le grand prix
d'architecture, l'art qu'il avait étudié plus particulièrement, on lui
décerna le second grand prix de peinture en 1792, la même année que
Landon eut le premier. Cette double palme, conquise par des travaux
recommandables, devait naturellement faire concevoir de hautes
espérances pour l'avenir de Charles Moreau; toutefois cet artiste, dont
le mérite particulier consistait en une certaine habileté à employer
avec goût ce qu'il avait appris dans les écoles, ne répondit
qu'imparfaitement à ce que l'on attendait de lui. Il était d'un abord
froid, mais au fond plein de bonté et de politesse; aussi Étienne
l'accepta-t-il avec joie comme maître, soutenu d'ailleurs par
l'espérance de voir quelquefois David et d'arriver à l'honneur de
recevoir ses conseils.

Mais le lieu où Étienne allait étudier sous Moreau, l'atelier des
Horaces, a été trop célèbre et se trouvait trop voisin de l'école où
David enseignait ses élèves, pour n'en point faire connaître la
disposition en détail. Ceux qui parcourent aujourd'hui les quatre
grandes galeries du vieux Louvre, si spacieuses, si magnifiquement
ornées, et remplies de tant de richesses, ne se doutent guère des
hideuses saletés qu'elles renfermaient encore vers 1786 et 97, lorsque
le jeune Étienne pénétra dans ces lieux obscurs pour la première fois.
Les deux corps de bâtiment où sont établis aujourd'hui les musées des
Souverains et de la Chalcographie, du côté de la grande colonnade et en
retour parallèlement à la rue de Rivoli, étaient, ainsi que les autres
parties du Louvre, habités par les artistes à qui on avait laissé
maçonner intérieurement, quand l'État lui-même ne les faisait pas
construire, une suite de cahutes qui, tirant toutes leur jour de la
grande cour, mettaient dans l'obscurité le reste de ces vastes galeries,
dont les murs, ainsi que les immenses charpentes de la toiture, étaient
à nu.

On pénétrait dans cette partie du Louvre par deux escaliers; l'un à
gauche, sous le guichet en entrant par la rue du Coq, qui n'existe plus,
et l'autre en hélice, obscur, étroit, détruit maintenant, qui répondait
alors à droite en entrant, sous le guichet du côté de l'église
Saint-Germain l'Auxerrois.

Quant à l'amas de ces constructions intérieures, accordées à David, pour
lui personnellement et pour ses élèves, il se trouvait dans une partie
du vide qui forme aujourd'hui la cage du grand escalier bâti sous le
règne de Napoléon, à l'angle de la colonnade et de la face nord du
Louvre, près de l'hôtel d'Angivilliers.

Ces détails suffiront pour faire connaître quel était l'état intérieur
d'un des plus beaux monuments de l'Europe, quoique, pour en compléter le
triste tableau, il soit indispensable d'ajouter que, près des grands
murs noirs adossés à la colonnade, des espèces d'immenses éviers
servaient de latrines toujours ouvertes d'où s'exhalait un air infect,
qui ne se renouvelait qu'avec peine.

Rien n'est tel que de trouver les choses convenablement établies pour
croire qu'elles n'ont jamais dû être autrement disposées. Ce qu'il est
difficile de comprendre, c'est que la plupart des artistes à cette
époque, c'est que leurs femmes, leurs filles, ainsi que les amateurs
opulents qui fréquentaient les ateliers, toutes personnes bien élevées,
distinguées même par leurs goûts et leurs habitudes, vivaient là sans
qu'aucune d'elles témoignât hautement l'horreur que l'obscurité
dégoûtante de l'intérieur du Louvre devait naturellement leur inspirer.
Mais cette tolérance s'explique par un seul fait: les artistes, leur
famille et leurs élèves y étaient logés gratis. Aussi ne fallut-il rien
moins que la volonté de fer et le pouvoir de Napoléon pour purger ces
nouvelles étables d'Augias, et rendre le monument du Louvre à une
destination digne de la nation au milieu de laquelle il a été élevé.

C'est vers le mois d'octobre 1796 qu'Étienne, âgé de quinze ans et demi,
fit pour la première fois son entrée dans ces lieux. Muni de son carton
et de ses crayons, ce ne fut pas sans peine qu'il parvint jusqu'à
l'angle ténébreux du Louvre, où, parmi tant d'autres, se trouvait la
petite porte qui conduisait à l'atelier des Horaces. Il monta une espèce
d'escalier roide, étroit, dont les planches craquaient sous chacun de
ses pas. Parvenu à la dernière marche, en portant son regard vers la
droite, il aperçut un vaste espace sombre, formé en partie par les gros
murs du Louvre, et dans lequel étaient entassés, l'un près de l'autre,
des châssis, des toiles à peindre et de grands mannequins drapés dont
l'apparition lui inspira une terreur passagère. Mais à gauche se
présentait une autre petite porte au-dessus de laquelle une ouverture
vitrée laissait passer un jour douteux.

De quelque nature que soit un début, il cause toujours de la timidité.
Le jeune arrivant balança quelques instants avant d'ouvrir la porte
qu'il franchit enfin pour entrer dans l'atelier des Horaces.

La nouveauté du lieu et des objets au milieu desquels il se trouvait
aurait sans doute exclusivement excité sa curiosité, si l'embarras de se
faire reconnaître et la présence d'un personnage inconnu à Étienne
n'eussent pas captivé son attention dans les premiers moments. C'était à
la fin d'octobre; le froid commençait à se faire sentir, et le quidam
qu'Étienne trouva à l'atelier s'occupait, devant le poêle, à fendre une
grosse bûche en menus morceaux pour allumer le feu. Cet homme devait
avoir de vingt-trois à vingt-cinq ans. Il ressemblait en laid à Socrate,
et ses membres présentaient cette sorte d'obésité, signe plus certain de
paresse que de bonne santé. Ses cheveux, d'un blond sale et douteux,
recouvraient à peine son front bombé, sous lequel perçait un regard
oblique exprimant bien plus la défiance que la pénétration. C'était
Alexandre, le fils de Mme C., femme du peintre de batailles.

À l'arrivée d'Étienne, Alexandre se leva et vint à lui comme quelqu'un
qui s'attend à recevoir un nouveau venu, et quoique ce singulier
personnage ne parlât guère que par monosyllabes et en s'aidant du geste,
il parvint à désigner à son jeune condisciple la place qu'il devait
occuper pendant son travail, ainsi que les dessins qui lui serviraient
de modèles. Quand il se fut acquitté de ce soin, il s'approcha d'Étienne
en faisant un sourire câlin et lui dit: «Vous savez sans doute que le
dernier entré chez les peintres fait le ménage? Tenez, ajouta-t-il en
montrant le bois d'une main et en présentant la petite hache à Étienne
de l'autre, allumez le feu, car c'est aujourd'hui lundi; _on pose_[1] un
nouveau modèle à l'atelier des élèves de M. David, et il faut que
j'aille tirer ma place au sort. Il n'eut pas plutôt achevé ces paroles,
qu'il ouvrit la porte et descendit le petit escalier de bois qu'Étienne
venait de monter.

Fait à la vie de collége, Étienne avait l'habitude de vivre avec des
camarades; aussi, loin de se formaliser de la tâche qui venait de lui
être imposée, la remplit-il le plus promptement qu'il put, afin d'avoir
le temps et le loisir de reconnaître le lieu étrange où il se trouvait.
Mais le feu était à peine allumé, qu'un vacarme sourd se fit entendre
au-dessous de l'atelier des Horaces. Étienne prêtait une oreille
attentive pour découvrir la cause de ce bruit, lorsqu'Alexandre,
remontant avec précipitation, prit une toile à peindre, et, s'étant
aperçu de l'étonnement d'Étienne, lui dit: «On a eu une peine de chien à
s'accorder sur la _pose_ à donner au modèle; c'est ce qui les fait crier
comme vous entendez; mais je redescends pour prendre ma place; je n'ai
pas été heureux, j'ai le numéro 34.»

Resté seul de nouveau, cette fois Étienne profita de l'occasion pour
observer dans tous ses détails le fameux atelier des Horaces. Ce
vaisseau avait environ quarante-cinq pieds de long sur trente de large.
Ses murs crépis en plâtre étaient recouverts d'une teinte en détrempe de
couleur gris-olive, et la lumière n'était introduite en ce lieu que par
une seule ouverture élevée de neuf pieds au-dessus du plancher, et
donnant sur l'esplanade du Louvre, sous la grande colonnade. Le long des
deux parois latérales étaient placés, à gauche en entrant, le tableau
des _Horaces_, et à droite celui de _Brutus_. Outre ces deux ouvrages de
David, principal ornement de cet atelier, on voyait une charmante
ébauche d'un enfant nu, mourant en pressant la cocarde tricolore sur son
coeur; c'était le jeune Viala.

Mais si ces tableaux attiraient vivement l'attention par leur mérite,
l'ameublement de l'atelier était, en son genre, un objet de curiosité
non moins piquant. Jusqu'à cette époque, les meubles des maisons même
les plus opulentes de Paris étaient encore fabriqués sur le modèle de
ceux du temps de Louis XV ou de Marie-Antoinette, tandis que ceux de
l'atelier des Horaces portaient un tout autre caractère. Les chaises
courantes en bois d'acajou sombre, et couvertes de coussins en laine
rouge avec des palmettes noires près des coutures, avaient été copiées
sur celles dont la représentation est si fréquente sur les vases dits
étrusques. Au lieu des deux _bergères_ d'usage, on voyait d'un côté une
_chaise curule_ en bronze, dont les extrémités des deux X se terminaient
en haut et en bas par des têtes et des pieds d'animaux, et de l'autre un
grand siége à dossier, en acajou massif, orné de bronzes dorés et garni
du coussin et de draperies rouges et noires; le tout avait été
fidèlement imité de l'antique et exécuté par le plus habile ébéniste de
ce temps, Jacob, d'après les dessins de David et de Moreau, son élève,
près duquel devait travailler le jeune Étienne.

Enfin le complément de ce meuble était un lit également à l'antique,
mais qu'habituellement on reléguait, pour gagner de la place, dans ce
grand espace obscur peuplé de mannequins et plein de poussière, vers le
quel Étienne avait jeté les yeux en arrivant.

Au surplus, tous ces objets, exécutés d'après le goût et sur les ordres
de David, étaient, à proprement parler, des _meubles d'atelier_,
puisqu'en effet ce peintre les a copiés dans ses ouvrages. C'est ce dont
on pourra s'assurer en confrontant la description qui précède avec les
meubles qui se trouvent dans les tableaux de _Socrate_, des _Horaces_,
de _Brutus_, d'_Hélène et Pâris_, et dans le portrait ébauché de Mme
Récamier.

Il est à propos de ne pas oublier que tout ce meuble était exécuté déjà
depuis six ou sept ans, lorsque, en 1796, Étienne le vit pour la
première fois. Alors, dans le public, ce goût ne faisait que commencer à
se répandre. On citait comme une nouveauté les meubles de Jacob d'après
l'antique; Quinquet était peut-être moins fier de l'invention de ses
lampes que des ornements étrusques que les élèves de David peignaient
sur leurs montures, et l'on surprenait souvent les coiffeurs dans le
fond de leur boutique, réfléchissant sérieusement devant une tête à
perruque, pour imiter la coiffure des soeurs des Horaces ou de la femme
et des filles de Brutus, des tableaux de David.

Mais revenons à la décoration de l'atelier. La face opposée à celle où
s'ouvrait la grande et unique fenêtre était divisée en trois portions.
Celle du centre, la plus large, se terminait, en haut, par une
archivolte au milieu de laquelle on avait pratiqué un grand oeil-de-boeuf
vitré, qui laissait distinguer un autre mauvais escalier en bois faisant
suite au premier, et conduisant à un étage supérieur dont on aura plus
d'une fois l'occasion de parler. Des petites portes formaient les deux
divisions latérales de cette face, et elles étaient remarquables par
leur décoration, qui consistait en toiles vertes retroussées par des
clous d'or, absolument de la même manière que le sont celles de la
grande tenture qui garnit le fond sur lequel se détachent la femme et
les filles de Brutus, dans le tableau de ce nom.

Quant au reste des objets rassemblés avec ordre et une symétrie élégante
dans ce lieu, il consistait en figures, en fragments de figures ou
d'ornements antiques moulés en plâtre. Ces pièces étaient suspendues aux
murs ou posées sur un immense appui logé dans le renfoncement cintré où
se groupaient des statues entières ombragées par des branches, des
couronnes de chêne, au-dessus desquelles s'élevait une grande palme
très-belle encore, quoiqu'elle fût jaunie par le temps.

Le poêle, car il ne faut rien omettre, était établi isolément, mais
d'équerre avec l'angle formé par le côté de la fenêtre et celui où était
suspendu le tableau des _Horaces_.

On se figurera facilement la surprise que durent inspirer tant de choses
qui eussent même été nouvelles pour beaucoup de gens, mais qui le
parurent bien davantage au jeune Étienne, qui ne connaissait que la
maison paternelle et celles de quelques particuliers, aisés il est vrai,
mais dans lesquelles le goût nouvellement introduit dans les arts
n'avait pas encore pénétré.

Étienne avait bien eu l'occasion de voir jouer Talma au
Théâtre-Français. Il savait même qu'entre les qualités que l'ont
attribuait à cet acteur, on lui faisait un mérite particulier de
l'exactitude rigoureuse avec laquelle il observait le costume des divers
personnages qu'il représentait. À tort ou à raison, on répétait dans le
public que Talma ne se décidait jamais à remplir un rôle sans avoir été
consulter les monuments antiques à la bibliothèque; on ajoutait que
quand il avait fait sur le costume ses études et son choix, il allait
les faire approuver par David. Était-il question d'un vêtement, d'un
meuble, d'un bronze ou d'une décoration nouvelle, ils étaient imités de
l'antique et toujours David, ou au moins l'un de ses élèves en avait
fourni les dessins. Quoi qu'il en soit, ces idées n'étaient encore
admises que par les artistes et le petit nombre de personnes qui les
fréquentaient, en sorte que les objets, qui frappèrent les yeux
d'Étienne à l'atelier des Horaces le transportèrent brusquement dans un
monde nouveau. Cependant ce monde si restreint encore, mais qui devait
bientôt imposer à toute la France et même à l'Europe son fanatisme pour
l'antiquité, ce monde était déjà fort, et le jeune Étienne allait être
adopté par lui.

Malgré l'inexpérience du jeune élève, cette journée passée dans
l'atelier des Horaces et les réflexions que tant d'objets nouveaux lui
firent faire agirent avec puissance sur son esprit. Dans la vie d'un
homme, il y a toujours des circonstances décisives qui l'enlèvent à la
génération dont il procède pour le placer au milieu de celle dont il
fait partie. C'est ce qui arriva à Étienne en cette occasion. Il
s'aperçut tout à la fois de combien on était en arrière dans la maison
de ses parents sur la marche qu'avaient suivie les arts depuis dix ans,
et pressentit tout ce qu'il fallait qu'il connût et qu'il étudiât pour
rattraper le gros de l'armée dans laquelle il se trouvait enrégimenté
tout à coup.

Trois heures s'étaient écoulées depuis le départ d'Alexandre. Outre le
temps d'inspecter l'atelier, Étienne avait encore trouvé celui de tracer
une esquisse d'après un dessin fait d'après Michel-Ange par David, et le
reste de ses curieux loisirs avait été employé à observer en détail ce
qui occupait le milieu de l'atelier.

Aujourd'hui que les procédés et les mystères de la peinture à l'huile
sont connus de tout le inonde, on aura peine à comprendre comment
Étienne se trouvait si favorisé d'être admis à voir commencer un
tableau, et quelle fut sa joie en pouvant considérer à loisir une toile
blanche de sept pieds, sur laquelle on avait reporté, au moyen d'un
carrelage, les figures d'une grande composition. Tel était encore
cependant le mystère dont s'entouraient les peintres dans leurs
ateliers, que l'espoir qu'eut Étienne de voir commencer, faire et
achever un tableau, fut une des satisfactions les plus vives de toutes
celles qu'il éprouva pendant cette matinée. Ce fut donc avec la plus
scrupuleuse attention qu'il étudia, on peut le dire, ce qui était tracé
sur cette toile blanche posée sur un chevalet.

David commençait alors son tableau des _Sabines_ dans une autre partie
du Louvre où on lui avait accordé un local plus vaste; en sorte que,
pour obliger son élève Moreau, il lui avait prêté son atelier des
Horaces. Charles Moreau traitait le sujet de Virginius montrant au
décemvir Appius le couteau avec lequel il vient d'immoler sa fille.
Cette composition, dans laquelle l'artiste s'était efforcé de multiplier
les preuves de son double talent, ne put être terminée alors. Un an
après qu'elle fut entreprise, Moreau, dont le talent en architecture
était tout à fait recommandable, saisit fort raisonnablement l'occasion
qui lui fut offerte de reconstruire l'intérieur de la salle du
Théâtre-Français (de la République alors) rue Richelieu. L'exécution de
ce travail, qui lui lit honneur, l'engagea à reprendre et à suivre sa
véritable carrière, qu'il a parcourue et qu'il a achevée avec honneur en
Allemagne.

Exemple étrange des vicissitudes humaines! Ce tableau de _Virginius_,
commencé en 1796 en présence du petit élève de Moreau, devait, quarante
ans après, lorsque l'artiste le termina en 1827, passer à l'exposition
du Louvre, sous les yeux du critique Étienne, appelé à écrire sur les
arts dans le _Journal des Débats_.

Mais revenons à l'élève attendant l'arrivée de son maître dans l'atelier
des Horaces. Midi sonnait quand il y entra. Moreau, comme on l'a dit,
était assez joli cavalier et se mettait fort bien. Toujours rasé, frisé
et poudré avec soin, il portait ordinairement un habit bleu barbeau
foncé, des pantalons gris clair et des bottes à la hussarde. Son linge
toujours frais exhalait un léger parfum d'iris, et l'on savait qu'outre
une foule de petits soins que tous les hommes ne prenaient point encore,
il poussait la recherche jusqu'à ne faire usage que de rasoirs anglais,
espèce de crime de lèse-nation à cette époque.

Charles Moreau avait été reçu plusieurs fois dans la famille d'Étienne,
en sorte que ce costume élégant et fort convenable alors n'eût
aucunement étonné le jeune élève, si cette toilette, dans cette dernière
occasion, ne lui eût pas paru bien recherchée pour un artiste qui allait
se mettre à son chevalet. La politesse affectueuse mais froide et
réservée du maître d'ailleurs ne contribua pas peu à étonner le jeûne
homme, qui se soumit sans aucune répugnance à l'autorité de son nouveau
maître, mais en se nourrissant du plaisir d'être dans l'atelier des
Horaces, et de l'espérance de recevoir les conseils directs de David.

Il serait superflu d'entrer dans les détails de l'exécution du tableau
de _Virginius_. Pendant que dura le tracé et l'ébauche de cette
composition, Charles Moreau mit toute la bonne grâce imaginable pour
montrer à son jeune élève, qui cependant n'était encore que faible
dessinateur, tous les procédés qui se rapportent plutôt au métier qu'à
l'art de la peinture. Tout en recevant ces avis que les artistes
transmettaient si rarement alors, Étienne poursuivit ses éludes d'après
le dessin, puis d'après le relief, en les entremêlant de celles que
Moreau lui faisait encore faire sur l'architecture.

Cependant les journées passées en ce lieu paraissaient souvent longues
et tristes à Étienne, dont la nature expansive ne s'arrangeait pas
toujours de la contrainte et du silence que la gravité continue de son
maître lui imposait. Le mystérieux, le monosyllabique Alexandre, qui,
disait-on, était rentré nouvellement de l'émigration, et auquel David
avait donné un asile, était peu propre à animer la conversation. Moreau
d'ailleurs s'était réservé le droit de rompre le silence, et pour en
conjurer l'embarras, quand il se prolongeait trop, il se bornait à
chanter les trois couplets d'une romance fort à la mode en ce temps: _Te
bien aimer, ô ma chère Zélie_, qu'il interrompait soigneusement lorsque
quelque difficulté d'exécution en peinture le forçait à retenir son
souffle pour être plus sûr de sa main.

Ce calme étouffant et cette même chanson qui l'interrompait
périodiquement navraient quelquefois le coeur du pauvre élève, surtout,
comme il arrivait souvent, quand les jeunes gens de l'école de David,
réunis à l'étage inférieur, lui faisaient penser, par leurs cris et
leurs extravagances, au plaisir qu'il aurait eu à prendre part à leurs
jeux.

Plusieurs fois dans sa détresse, le pauvre enfant, lorsqu'il se trouvait
seul avec Alexandre, essaya, mais toujours en vain, d'entamer une
conversation. Un jour qu'il crut s'apercevoir que la physionomie de cet
homme était moins sournoise que de coutume, il se hasarda à lui demander
quelles étaient les personnes demeurant au-dessus de l'atelier, et que
l'on voyait souvent passer derrière l'oeil-de-boeuf. Après un assez long
silence, pendant lequel le questionné nettoyait tranquillement sa
palette, il dit enfin: «Est-ce que vous ne le savez pas?--Non.» Une
pause beaucoup plus longue succéda à la première, et Alexandre, après
avoir essuyé tous ses pinceaux un à un, et fermé soigneusement sa botte
à couleurs, dit, en prenant son chapeau et ouvrant la porte pour s'en
aller: «C'est Pierre, Joseph, Maurice et Charles Nodier.» Puis il laissa
Étienne seul.

Au milieu de ce silence de trappistes, tout ce qui pouvait en rompre la
monotonie devenait un événement heureux pour Étienne; et si ennuyeux que
fussent la plupart des curieux venant visiter l'atelier des Horaces avec
la permission de David, c'était une espèce de fête pour Étienne, par
cela seul qu'il entendait des gens parler.

Une circonstance fort simple en elle-même devint un événement de la plus
haute importance pour lui. Ce fut la visite annoncée d'avance que David
devait faire à Moreau. Le chef de l'école avait effectivement promis à
son disciple de venir voir où en était son tableau de _Virginius_, et le
jeune écolier attendait ce jour avec une impatience inexprimable,
curieux de revoir David qu'il n'avait pas même aperçu depuis la fameuse
séance de la Convention. Enfin le maître entra en soulevant son chapeau,
et tout aussitôt Étienne se leva, mais sans quitter sa place, tandis que
Moreau s'avançait rapidement vers son maitre en lui tendant la main.

Les deux artistes parlèrent assez longtemps au sujet du perfectionnement
des lignes de la composition, sans qu'Étienne, si novice encore dans
l'art, pût apprécier l'intention et la portée de ce qui fut dit. Mais
les dernières paroles que laissa échapper David en résumant ses
observations sur l'ouvrage excitèrent l'attention du jeune écolier. «Il
faut te mettre en garde contre la roideur, mon cher Charles, dit le
maître, tu as commencé (car ils se tutoyaient) par étudier
l'architecture, et on se ressent toujours de sa première éducation. Vois
cette jambe-là, elle paraît avoir été faite au tour comme un balustre.
Les têtes de tes personnages se ressemblent entre elles, et les
vêtements compassés trahissent le soin trop minutieux que tu as pris en
drapant tes mannequins... Prends garde!... prends garde à ces
défauts!... la nature est plus capricieuse que cela... D'ailleurs
l'ensemble de ton tableau est bon... un peu froid; fais-y attention, et
n'oublie pas de réchauffer tout cela en finissant... Allons, bon
courage... adieu et défie-toi de la roideur.»

Étienne était naturellement porté à respecter ceux qui renseignaient, et
d'ailleurs son inexpérience ne lui permettait guère de former un
jugement quelconque sur le _Virginius_ de Moreau. Toutefois, les
remarques si justes de David, en cette occasion, répandirent de la
lumière dans son esprit, et il s'aperçut que le maître avait au fond
témoigné plus d'indulgence pour son élève que pour l'ouvrage.

Comme David se disposait à sortir, il s'approcha d'Étienne, jeta les
yeux sur ce qu'il dessinait et lui donna des encouragements avec
bienveillance. Cette visite, ces paroles reçues du peintre le plus
renommé de France mirent la joie au coeur d'Étienne et lui rendirent le
séjour dans l'atelier des Horaces un peu moins lourd. Lorsqu'il fut
revenu de son premier enivrement, il repassa dans son esprit toutes les
circonstances qui l'avaient frappé pendant cette entrevue, et plus d'une
fois il revint sur l'étonnement que lui avait causé la vue de David, de
cet homme que sa réputation politique avait transformé dans
l'imagination de ceux qui ne l'avaient point vu en une espèce de sauvage
inabordable, tandis qu'en réalité il avait les formes les plus polies.
Il régnait dans son habillement une recherche grave, une propreté tout
opposées aux habitudes de la plupart des révolutionnaires. Bien plus,
malgré le gonflement d'une de ses joues qui le défigurait, et quoique
son regard eût quelque chose d'un peu dur, dans l'ensemble de sa
personne régnait un certain air d'homme de bonne compagnie que peu de
gens avaient conservé depuis les années orageuses de la révolution. Si
l'on excepte la petite cocarde tricolore qu'il portait à son chapeau
rond, tout le reste de son costume, ainsi que sa manière d'être,
l'auraient plutôt fait prendre pour un ancien gentilhomme en habit du
matin, que pour l'un des membres les plus ardents du comité de sûreté
générale. Aussi, tout en travaillant, Étienne ne pouvait-il s'empêcher
de repasser dans son esprit les trois apparences si différentes sous
lesquelles David s'était déjà offert à ses yeux: d'abord comme membre de
la Convention, portant le panache tricolore, et parcourant avec vivacité
les Tuileries le jour de la fête à l'Être suprême; puis à la barre de la
Convention, répondant à ses accusateurs par la pâleur de son visage et
les énormes gouttes de sueur qui se détachaient de son front; et enfin
en artiste chef d'école, en homme plein de politesse et de
bienveillance, dans son atelier des Horaces.

Cependant l'habitude de vivre dans le Louvre fit trouver à Étienne des
distractions en rapport avec son âge et son caractère. Quoiqu'il se fût
mis sur le pied de partager avec Alexandre le soin d'allumer le feu
chaque matin, cependant il se chargeait volontiers de cette corvée, qui
lui fournissait l'occasion de lier connaissance avec les artistes
voisins. Il se faisait journellement, entre les peintres habitant le
palais du Louvre, des échanges de menus services. Tour à tour, le plus
matinal d'entre eux fournissait, par exemple, de la braise ou un tison
enflammé à ses confrères, qui lui rendaient la pareille un autre jour.
Comme Étienne distribuait généreusement le feu quand on lui en
demandait, on lui en rendait aussi volontiers, et, par ce moyen, il
arrivait à pénétrer dans l'atelier des artistes et à voir les ouvrages
auxquels ils travaillaient. Le petit flatteur n'avait garde d'épargner
les louanges pour satisfaire sa curiosité, et les artistes, hommes faits
et assez renommés alors, introduisaient le petit espiègle dans leur
atelier, lui expliquaient le sujet de leurs compositions, lui laissaient
manier leurs brosses et leurs palettes, et enfin, après avoir savouré
ses éloges, lui frappaient amicalement l'épaule en lui donnant le feu
qu'il était venu chercher. C'est à l'aide de ces petits stratagèmes
qu'Étienne parvint à voir peindre Van-Spaendonck, qui imitait les
fleurs; Garnier, occupé alors à terminer son tableau de la _Famille de
Priam_ admis au concours décennal, l'excellent Taillasson, homme
très-spirituel et peintre de talent, et Valenciennes, qui ramona le bon
goût et les études sévères dans l'art du paysage.

Mais le voisinage qui offrait le plus d'attrait à Étienne était celui
des élèves de David. Il ne tarda pas à faire connaissance avec plusieurs
d'entre eux, qui le surnommèrent, à cause de la position respective de
l'atelier des Horaces et de l'atelier des élèves, _le petit d'en haut_,
sobriquet qu'il conserva assez longtemps, même après être entré au
nombre de leurs camarades.

Les premières paroles amicales qu'il reçut dans cette école lui furent
adressées par Ducis, le neveu du poète de ce nom, et par Delafontaine,
qui, après avoir exposé plusieurs tableaux au Salon, est devenu un des
plus habiles ciseleurs de Paris. En arrivant au travail ou en sortant de
batelier, Étienne retrouvait ses connaissances et ses nouveaux amis dans
les grands corridors sombres du Louvre, où l'on se donnait rendez-vous
pour les parties de jeu que l'on faisait le soir.

_Le petit d'en haut_ ne tarda pas à être connu, au moins de nom, de tous
les élèves de David. On savait d'ailleurs qu'il devait entrer dans
l'école, où l'on était disposé à le bien recevoir, et on saisit une
occasion opportune pour lui prouver qu'on l'y regardait déjà comme
admis. De temps en temps, les jeunes gens de l'école de David se
cotisaient pour offrir un modeste repas à leur maître. Le maître et
trente ou quarante jeunes gens partaient à pied de Paris et se rendaient
à Saint-Cloud ou à Vincennes, chez un aubergiste prévenu d'avance, qui
donnait à cette troupe un dîner dont le prix ne dépassait ordinairement
pas la somme de quarante sous par tête. On eut l'idée de célébrer une de
ces petites fêtes que l'on peut dire de famille, et Ducis, en sa qualité
de commissaire pour le repas, accompagné de plusieurs de ses
condisciples avec lesquels Étienne était le plus lié, vint inviter _le
petit d'en haut_ à se joindre à eux pour fêter le maître. La joie
d'Étienne fut inexprimable, et sitôt qu'il eut donné les quarante sous
d'écot, afin de ne pas être oublié sur la liste, il chercha dans son
esprit le moyen de prouver à David et à ses élèves combien il était
sensible à l'honneur qu'on lui avait fait, en le regardant comme faisant
partie de l'école. L'apprenti peintre, tout vif et étourdi qu'il fût, et
tout mauvais écolier qu'il eut été à Lisieux et en pension, avait
cependant un penchant inné pour l'étude. Des circonstances qu'il serait
trop long de détailler ici lui avaient fait reprendre ses auteurs
classiques et lire un assez bon nombre de vers et de romans, pendant son
séjour à la campagne. Il s'exerçait même à écrire et à rimer. Dans
l'excès du bonheur que lui causa l'invitation au banquet offert à David,
il résolut de faire des stances adressées au _restaurateur de la
peinture_, projet qu'il exécuta en effet tant bien que mal. Lorsque le
chef-d'oeuvre fut achevé, il le communiqua à Ducis en qui il mettait
toute confiance, pour savoir de lui s'il jugeait les vers dignes d'être
lus à David vers la fin du repas. Quoique son oncle fût un habile poète,
le nouveau camarade d'Étienne ne se montra pas difficile, et il fut
arrêté non-seulement par les commissaires du repas, mais par tous les
élèves à qui on avait fait connaître le désir du nouvel initié, que les
vers seraient lus. C'est à Vincennes que l'on dîna, et qu'au dessert,
Étienne, d'une voix faible et tremblante, lut à David, près de qui on
l'avait placé, cinq ou six mauvaises stances qui furent accueillies avec
bienveillance par le maître, et furent applaudies à tout rompre par les
quarante jeunes artistes qui s'étaient étourdi le cerveau avec la
piquette de l'auberge de la Tourelle.

Ce petit événement ne fut pas sans importance pour Étienne, car, de ce
moment, il fut adopté par David comme son élève, et entra, ainsi qu'on
le verra bientôt, dans son atelier, sur ce qu'on appelle vulgairement
_un bon pied_. De plus, l'amitié contractée avec les élèves, les parties
de jeux formées, et des conversations sur les arts compensèrent la
froideur du séjour de l'atelier des Horaces, qui d'ailleurs changea tout
à fait d'aspect par l'arrivée inattendue d'un nouveau personnage qui y
fut introduit.

Un jour Charles Moreau, après avoir sifflé une heure durant l'air: Te
bien aimer, ô ma chère Zélie, s'arrêta en clignant des yeux et en se
reculant pour juger de l'effet de ce qu'il venait de peindre, puis dit à
Étienne avec cet air calme qui ne le quittait jamais: «Étienne, vous ne
travaillerez plus seul...; d'ici à deux ou trois jours, quelqu'un
viendra pour dessiner avec vous...» Tout en disant ces paroles
lentement, Moreau s'était remis à son chevalet, et l'exécution de je ne
sais quoi de plus difficile exigeant toute la sûreté de sa main, il
demeura trois ou quatre minutes sans rien dire. Étienne, sans quitter sa
place ni son carton, avait tourné son regard interrogatif vers son
maître, qui, l'avisant tout à coup, lui dit toujours avec le même
sang-froid et les mêmes interruptions: «C'est une dame... oui... c'est
une dame... c'est Mme de Noailles.» À ce nom qu'Étienne connaissait
bien, il remit le nez sur son ouvrage sans proférer un mot.

«Je n'ai pas besoin, Étienne, ajouta Moreau après une autre pause encore
plus longue que les précédentes, de vous recommander d'avoir tous les
égards et toutes les complaisances qu'elle mérite... Elle est plus
avancée que vous dans l'art du dessin... ce sera un stimulant pour
vous... ça ne vous fora pas de mal.» Après avoir dit ces paroles, Moreau
se remit à chanter sa romance favorite, et il ne fut plus question de
Mme de Noailles, jusqu'au jour où elle vint s'installer à l'atelier des
Horaces. Quant au discret et taciturne Alexandre, que Moreau avait
prévenu à part de la nouvelle élève que l'on attendait, il n'en souffla
pas un mot à Étienne.

Pendant les deux jours qui suivirent cette scène, Étienne fut sur les
épines, tant il était curieux de voir paraître sa future condisciple. Il
avait souvent entendu parler de Mme de Noailles comme d'une personne qui
se distinguait par un vif amour pour les arts, même par des dispositions
très-réelles à les cultiver; et tout Paris savait d'ailleurs que ses
appartements étaient décorés des tableaux de plusieurs jeunes peintres
de l'école nouvelle. Mais quelles pouvaient être la figure et les
allures d'une dame de la haute société, qui prenait le parti d'étudier
sérieusement la peinture dans un atelier situé dans le Louvre, dont on a
eu l'occasion de faire connaître les dispositions intérieures? À ce
motif de curiosité s'en joignait encore un autre. Étienne avait vu le
père de Mme de Noailles une seule fois, mais dans un moment bien
terrible, et il était impatient de savoir s'il retrouverait quelques-uns
de ses traits dans ceux de sa fille.

Enfin le jour tant attendu arriva. Étienne était à l'atelier des Horaces
comme de coutume, à huit heures du matin. Il allumait le feu quand il
entendit le bruit des pas d'une personne qui montant l'escalier de bois,
ouvrit bientôt la porte sans hésitation et entra délibérément dans
l'atelier. C'était Mme de Noailles. Sa tête était couverte d'un chapeau
noir, et de ses épaules descendait jusqu'aux genoux une espèce de
pelisse fourrée dont l'usage n'était pas commun alors. Sa chaussure et
son pied étaient fins et élégants, et toute sa démarche, où régnait un
mélange de confiance et de retenue, annonçait une personne tout à fait
distinguée.

Étienne n'éprouva ni surprise ni timidité pour lui répondre après
qu'elle lui eut adressé la parole. Elle alla prendre un carton qu'elle
avait fait apporter la veille au soir, et demanda conseil à son
condisciple pour le choix de la place qu'elle pourrait occuper sans le
déranger de la sienne. Tous ces petits préparatifs se firent sans
embarras, sans affectation et même sans beaucoup de paroles. On eût dit
que Mme de Noailles connaissait la vie d'atelier comme un peintre, et
elle poussa même la gentillesse avec Étienne, qu'elle avait surpris
faisant le feu, jusqu'à lui dire que, dans les règles, c'était à elle,
la dernière venue, à se charger de ce soin. Un échange de sourires entre
elle et lui acheva la connaissance, et quand le feu fut bien allumé, ils
se mirent au travail.

C'était à Mme de Noailles à ouvrir la conversation s'il lui convenait
d'en avoir une avec Étienne, qui, de son côté, attendit respectueusement
une interrogation pour y répondre. Mais il avait affaire à une personne
du monde, pourvue d'esprit et de tact; aussi n'y eut-il pas un seul
instant d'embarras. Mme de Noailles savait le nom d'Étienne et elle n'y
ajouta pas monsieur; elle lui parla des vers qu'il avait faits pour
David, des progrès que ce maître s'attendait à lui voir faire dans son
école, des pièces nouvelles que l'on donnait au Théâtre-Français et de
mille autres sujets qui donnèrent du charme «à la conversation de Mme de
Noailles, et lui firent sentir qu'Étienne n'était pas tout à fait
indigne de l'entendre.

«Ce paresseux de Moreau, dit-elle tout à coup, n'arrive ici qu'à midi,
j'en suis certaine. De la façon dont il se _bichonne_ tous les jours, il
est bien difficile qu'il arrive avant cette heure à son atelier. Aussi
son tableau n'avance-t-il guère!»

On remplirait des volumes s'il fallait rapporter les conversations
journalières que Mme de Noailles et Étienne avaient ensemble, depuis
huit ou neuf heures qu'ils venaient à l'atelier jusqu'à midi, moment du
jour avant lequel le pauvre Moreau n'arrivait en effet que bien
rarement.

Mme de Noailles était donc une personne spirituelle et fort aimable,
ayant les manières les plus élégantes, très-bien faite et assez jolie;
ses cheveux châtains et son cou d'une blancheur éblouissante étaient
surtout remarquables.

D'après la manière assez leste dont Mme de Noailles s'expliquait sur les
habitudes et le talent de Moreau, il était difficile d'imaginer ce qui
pouvait décider cette dame à venir se mettre sous sa direction, et quand
Étienne vit Moreau et sa jeune élève en présence l'un de l'autre,
l'écolière parla au maître avec une aisance et en même temps une
familiarité protectrice si habituelle, qu'il semblait que, dans son
installation à l'atelier des Horaces, Mme de Noailles cherchât
principalement un lieu où elle put trouver les objets et les ressources
matérielles indispensables pour étudier l'art du dessin.

Jusqu'à l'arrivée de cette dame, le plus ou moins de vivacité d'esprit
de Charles Moreau était demeuré pour Étienne un problème, que le silence
habituel établi entre eux pouvait rendre douteux; mais lorsque la jolie
jaseuse eut non-seulement donné la parole à tout le monde, mais forcé
encore chacun de parler, le silence de Charles Moreau continua.

L'effet de la présence de Mme de Noailles à l'atelier des Horaces fut
donc de renouveler immédiatement cet air épais, combiné de silence et
d'ennui, qui y avait régné jusque-là. La conversation n'avait pas
toujours la même activité ni le même intérêt, mais elle était devenue
libre, ce qui contribua à vivifier l'esprit d'Étienne et à lui faire
poursuivre ses études avec plus de verve et de suite.

Mme de Noailles le préoccupait beaucoup, non pas cependant de la manière
que l'on pourrait croire; mais il éprouvait un plaisir extrême à se
trouver habituellement dans une sorte d'intimité amicale avec une jeune
et jolie femme de vingt-sept à vingt-huit ans, ayant les habitudes d'une
grande dame, et réputée pour l'une des femmes les plus à la mode de
Paris. La vanité de tout autre qu'un enfant de seize à dix-sept ans se
fût sans doute éveillée en pareille occasion; mais, il faut le dire à la
louange d'Étienne, il sut profiter avec délicatesse et modestie d'une
bienveillance amicale dont l'effet fut, en lui inspirant le goût des
bonnes manières, de le préserver pour toujours des habitudes contraires
que l'on prend ordinairement dans les écoles.

Rarement Mme de Noailles se rendait à l'atelier plus tard qu'à neuf
heures et demie, ce qui forçait Étienne d'être habituellement matinal,
afin de précéder toujours sa condisciple. Il ne manquait guère de placer
d'avance les siéges et les divers objets dont elle faisait usage en
dessinant, et jamais cette attention ne manqua d'être reconnue par une
légère inclination de tête, accompagnée d'un sourire. Au surplus, ces
petites galanteries réciproques se reproduisaient sous mille formes, et
sans parler de l'échange des crayons et du papier, dont on supposait la
qualité meilleure, il y avait toujours un instant de la matinée, celui
du déjeuner, où la confiance et la jaserie devenaient plus entières et
plus actives.

La jeune artiste de l'atelier des Horaces arrivait chaque matin avec un
petit panier caché sous son châle, dans lequel était son déjeuner, et
assez souvent un livre. Le repas se faisait en commun sur le poêle,
l'une placée d'un côté, l'autre de l'autre, et tous deux debout. Il faut
avouer que les deux élèves de Charles Moreau n'épargnaient pas toujours
leur maître pendant son absence, et que le tableau de _Virginius_
servait souvent de texte à leurs malicieuses critiques. C'était
ordinairement sous ces auspices que commençaient le repas et la journée.

Les provisions apportées par Étienne étaient beaucoup moins délicates
que celles de Mme de Noailles; aussi, tant par respect pour la belle
convive que dans la crainte de lui voir refuser des aliments trop
grossiers pour elle, Étienne ne lui offrait rien, mais il acceptait
simplement et avec plaisir ce qu'elle lui présentait; d'autant plus
qu'assez ordinairement la rareté d'un fruit venu de Provence, ou d'un
mets que l'on ne trouvait pas à Paris, semblait plus propre à exciter la
curiosité d'Étienne que sa friandise. Vers la fin de la collation, les
devis recommençaient, et si Mme de Noailles avait remarqué quelque
passage dans son livre, elle en faisait la lecture tout haut, ce qui
fournissait des sujets intéressants de conversation pendant le travail.

Rien ne serait plus facile que de multiplier les récits de scènes
semblables, car elles se renouvelèrent pendant près de six mois; mais il
convient de ne parler ici que de celles qui se rattachent immédiatement
à l'histoire des arts et des moeurs de ce temps. Un matin que Mme de
Noailles portait sur son visage l'expression d'une joie vive que le
calme habituel de ses traits n'avait point encore laissé voir à Étienne,
celui-ci se hasarda à lui en demander la cause. «Mon frère,
répondit-elle aussitôt, revient de l'armée de Condé, et d'ici à huit
jours il sera à Paris.»

Bien que les goûts, les études et l'âge d'Étienne ne le portassent pas à
s'occuper des affaires politiques, leur importance était si grande
alors, et on en parlait si souvent dans toutes les familles, qu'il était
difficile d'ignorer ce qui se passait. Étienne savait donc qu'un bon
nombre d'émigrés, les uns après s'être fait rayer de la liste, d'autres
même sans prendre cette précaution, et au péril de leurs jours,
rentraient en France. Mais s'il appréciait l'importance et les
difficultés attachées à ces retours, comme il n'avait jamais vu le frère
de Mme de Noailles, il se borna à faire compliment à cette dame de
l'arrivée prochaine de son frère, en lui témoignant le plaisir qu'il
éprouvait de la voir si heureuse, mais sans avoir même l'idée de lui
adresser des questions sur l'émigration de M. Alexandre de Laborde ni
sur son retour. Seulement il ne put se défendre de faire en lui-même le
rapprochement de la conduite du frère qui quittait l'armée de Condé, et
de celle de sa soeur venant chercher en quelque sorte un asile dans
l'atelier des Horaces, sous la protection du terrible républicain David.
Ces idées se compliquaient d'autant plus dans son esprit, que, dans le
cours des fréquentes conversations qu'il avait eues avec Mme de Noailles
il s'était bien aperçu, sans en être étonné, qu'elle était fort éloignée
de juger avec indulgence la conduite politique de David, mais que le
talent de l'artiste la faisait passer, ainsi que beaucoup d'autres,
par-dessus ce qu'on était en droit de lui reprocher.

Ces concessions particulières, fort communes alors, et qui aidèrent si
puissamment à la fusion des partis opposés, n'étaient que l'image en
petit de ce qui se passait entre les hommes du gouvernement et presque
par toute la France. On était las de tous les excès commis, désabusé sur
toutes les espérances folles que l'on avait conçues, et dans le même
moment où David et quelques hommes de son parti reprenaient les manières
polies de l'ancien régime, et favorisaient la rentrée de ceux qui
avaient été combattre au delà du Rhin en faveur de la monarchie; ces
mêmes émigrés, las de faire une guerre inutile avec les étrangers qui se
moquaient d'eux, ou rappelés invinciblement par le besoin de revoir leur
famille et par l'espoir de rentrer dans leurs biens, risquaient jusqu'à
leur tête pour venir faire effacer leur nom de la liste fatale.

Les femmes jouèrent alors un rôle important à l'époque où ces radiations
étaient si passionnément sollicitées, et le plus ordinairement ce furent
elles qui les obtinrent des hommes de la révolution tenant encore au
pouvoir, ou de quelques-uns, comme David, qui, sentant le cas que l'on
faisait de leur talent, se montraient des plus empressés à faire rentrer
en France les familles qu'ils en avaient chassées quelques années
auparavant par; des lois terribles. Aussi celui qui naguère voulait
boire la ciguë avec Robespierre; qui prétendait qu'un républicain n'a
besoin que de fer et de pain; qui n'avait pu se défendre à la tribune de
la Convention; cet homme, David enfin, venait à son atelier des Horaces
vêtu avec une certaine élégance, s'exprimait avec une politesse
recherchée, et mettait une espèce de coquetterie à montrer, dans la
conversation, des égards aux personnes dont l'opinion politique était le
plus opposée à la sienne. Cette dernière disposition frappa surtout
Étienne lorsque, peu de jours après avoir appris le retour du frère de
Mme de Noailles, il vit arriver David à l'atelier des Horaces, où la
jeune dame, Charles Moreau, Alexandre et Étienne étaient réunis en ce
moment. David, employant les formes les plus polies, s'approcha
respectueusement de Mme de Noailles en la complimentant _sur ce qui
venait d'arriver d'heureux dans sa famille_; car ce fut de la sorte
qu'il fit allusion au retour de M. de Laborde.

Les journaux alors n'expliquaient, ne commentaient pas tout, comme sous
les gouvernements constitutionnels. D'après l'exposition plus ou moins
franche des faits, le public était obligé d'en apprécier la vérité et
l'importance; de juger de la situation des affaires et de se former par
lui-même une opinion. Tout ce travail, difficile même pour un homme fait
et rompu aux affaires, ne pouvait être que bien faiblement accompli par
un jeune élève en peinture, que son imagination vive et même un peu
romanesque entraînait dans une sphère d'idées toutes différentes.

Le plaisir que lui fit éprouver la satisfaction de Mme de Noailles fut
donc très-sincère, de même que sa surprise fut grande en voyant l'espèce
d'intérêt que David paraissait prendre à la rentrée d'un émigré. Ce
conflit, cet amalgame de choses et d'idées incohérentes, fit naître dans
l'esprit d'Étienne une foule de réflexions contraires, dont le résultat
fut de le plonger dans une rêverie profonde.

David était sorti de l'atelier; Charles Moreau et Mme de Noailles
s'étaient remis au travail, mais Étienne resta assis auprès du poêle,
essayant vainement de composer un seul et même homme de l'ancien ami de
Robespierre et du nouveau protecteur des émigrés. Pensif, il tenait son
regard machinalement fixé sur Mme de Noailles, qu'il ne voyait que par
derrière. Ses cheveux châtain foncé, entourés de bandelettes rouges à la
manière antique, faisaient ressortir la blancheur de son cou, qui était
élancé et fort beau. Ce rouge et ce cou blanc frappèrent tout à coup
l'imagination d'Étienne, excitée déjà par les réflexions que la visite
de David lui avait suggérées, et il lui sembla voir tomber la jolie tête
de cette jeune femme. Ce ne fut même qu'en faisant un grand effort sur
lui qu'il parvint à se rendre maître de l'agitation intérieure qu'il
éprouva en ce moment.

Le souvenir des jours sanglants de 1793 vivait fortement encore dans
toutes les mémoires, et l'on ne tardera pas à comprendre pourquoi la vue
de la jeune artiste fit renaître tout à coup des images si funestes dans
l'esprit d'Étienne. Un jour, c'était le 29 germinal de l'an II de la
république, Étienne, âgé de douze ans, accompagnait sa mère, que la
poursuite d'un procès avait forcée de se rendre dans le faubourg
Saint-Germain. L'entretien avec le procureur ayant duré plus qu'on ne
l'avait prévu, trois heures et demie sonnèrent lorsque la mère et son
fils partirent de la rue Guénégaud pour rentrer dans le quartier du
Palais-Royal. Le pont des Arts n'était pas encore construit, en sorte
qu'ils prirent le Pont-Neuf. Arrivés au delà de la place Dauphine,
Étienne, se sentant entraîné avec violence par sa mère, lui demanda:
«Qu'avez-vous donc, maman, pour aller si vite?» Puis, la voyant pâlir:
«Qu'avez-vous donc, maman? répéta-t-il avec inquiétude.--Les charrettes!
les charrettes! balbutia la mère en se hâtant encore davantage, tu ne
les vois pas? Entends-tu le bruit? Viens! viens! courons vite!» et ils
allèrent de toute leur vitesse.

La mère d'Étienne avait espéré regagner son quartier bien avant quatre
heures, l'instant du jour où avaient lieu les supplices. Mais, trompée
dans ses calculs par la prolongation des affaires, elle faisait un
dernier effort pour traverser le quai avant le passage du fatal cortége.
Toute sa diligence fut vaine, et elle et son fils se trouvèrent arrêtés
par la foule précisément à la descente du Pont-Neuf, au moment où sept
ou huit charrettes remplies de condamnés défilaient devant eux. Pâle
comme la mort, et sentant ses genoux fléchir, la mère d'Étienne fit un
mouvement pour couvrir ses yeux et s'appuyer sur le parapet, lorsqu'un
homme simplement vêtu s'approcha d'elle et lui dit à voix basse:
«Contraignez-vous, madame, car vous êtes environnée de gens qui
interpréteraient mal votre faiblesse.» Ces mots, qui alors ne pouvaient
être dits que par un homme de coeur et de courage, avertirent la mère
d'Étienne du danger auquel son émotion pouvait réellement l'exposer, et
elle se roidit contre l'horreur du spectacle qu'elle ne pouvait plus
éviter.

Quant à son fils, malgré les battements douloureux de son coeur, il ne
put s'empêcher de céder à la curiosité de regarder les vingt-cinq ou
trente condamnés que l'on traînait à l'échafaud. Le convoi, retardé par
la foule, fut même obligé de s'arrêter quelques instants, ce qui permit
au jeune enfant d'observer plus en détail les traits de quelques-unes
des victimes. Sur le devant d'une des charrettes était une jeune et
belle femme. Ses mains attachées aux ridelles soutenaient tout le poids
de son corps penché en avant, et son visage couleur de pourpre, ainsi
que le vague de son regard, annonçaient le trouble ou plutôt la perte de
son intelligence. Près d'elle était une dame âgée, pâle et maigre, mais
dont les traits nobles, dont l'expression digne et calme faisaient un
contraste déchirant avec l'état de sa jeune compagne, sur laquelle elle
semblait jeter un regard tendre et protecteur. Enfin, dans une autre
charrette, Étienne remarqua aussi un vieillard de haute stature portant
noblement sa tête jusqu'au moment suprême. C'était le père de Mme de
Noailles, M. de Laborde, banquier de la cour, qu'il vit là pour la
première et la dernière fois, et dont il apprit le nom en l'entendant
répéter à l'ignoble populace qui le proférait en le mêlant à d'horribles
injures.

Peut-être s'étonnera-t-on moins à présent de la confusion d'idées que
jetait dans l'esprit d'Étienne tout ce qu'il avait vu et ce qu'il voyait
à l'atelier des Horaces. C'était le goût nouveau qui régnait dans les
arts; c'était une jeune femme à la mode, dont le père avait péri sur
l'échafaud révolutionnaire et qui, dans son amour pour la peinture, ne
voyait qu'un grand artiste en David; enfin, c'était David lui-même,
dépouillant le républicain de 1793, protégeant les émigrés et faisant
presque la cour aux gens qui portaient un nom. Tant de circonstances et
de sentiments nouveaux, bizarres et contradictoires, ne pouvaient
manquer de faire une profonde impression sur l'imagination du jeune
Étienne. Aussi son séjour à l'atelier des Horaces étendit-il
singulièrement la sphère de ses idées et laissa-t-il dans sa mémoire des
souvenirs ineffaçables.




II.

DAVID À L'ATELIER DE SES ÉLÈVES.


Étienne, après s'être familiarisé dans l'atelier des Horaces près de
Moreau, mais plus particulièrement par l'effet de l'émulation qui
s'était établie entre Mme de Nouilles et lui, en copiant d'après le
dessin et même d'après le relief, se trouvait préparé à entrer dans
l'atelier des élèves de David. Depuis le banquet de Vincennes, où il
avait pindarisé, il avait fait connaissance et était même déjà lié avec
la plupart des jeunes gens de l'école, en sorte que, lorsqu'il y entra
la première fois pour y travailler, il n'éprouva rien de la gêne que
donne en toute espèce d'apprentissage, la qualité de nouveau venu.

La plupart des écrivains qui nous ont transmis des détails sur la vie
des peintres et sur l'histoire de leurs écoles ont omis de faire
connaître certaines petites circonstances, qui aident mieux que quoi que
ce soit à jeter du jour sur les moeurs des artistes et sur les différents
modes d'enseignement de la peinture. Pour ne pas laisser ici la même
lacune, nous suivrons Étienne depuis son installation avec ses camarades
jusqu'au moment où il a commencé à peindre, tout en nous occupant de ses
condisciples.

Voici d'abord quelle était la disposition de l'atelier des élèves: placé
immédiatement sous celui des Horaces, dont il avait les mêmes
dimensions, il ne présentait de différence en grandeur que par le
dessous de l'escalier en bois si bruyant, sous lequel se tenaient les
plus jeunes élèves, dessinant d'après la bosse, et parmi lesquels
Étienne se trouva compris. La fenêtre était exactement ouverte et placée
de même qu'au premier étage. Sur la droite, en entrant, au delà des
figures de plâtre et des élèves qui dessinaient d'après elles, s'élevait
un poêle de fonte dans un renfoncement, et un peu au delà, mais du même
côté, régnait une large table soutenue par quatre poteaux de deux pieds
de haut, sur laquelle on plaçait le modèle vivant. En face, par
conséquent à gauche en entrant, était un espace vide que les élèves
peintres occupaient avec leurs chevalets, et entre ceux-ci et la table
du modèle, s'arrondissaient, assis en demi-cercle, les élèves
_dessinateurs d'après nature_.

Des planches sur tasseaux fixés au mur, à la hauteur de sept pieds,
servaient à recevoir les toiles et les boîtes à couleurs après le
travail. Du reste, nul ornement, à moins que l'on ne veuille donner ce
nom à de grandes taches de couleurs étalées un peu au-dessous de la
planche courante, et à une foule de caricatures, dont quelques-unes
assez anciennes, couvraient les murailles.

David attachait quelque importance à ces lazzis de ses élèves; aussi,
lorsque les traits d'un nouvel élève prêtaient à la charge, ne
manquait-on pas de s'exercer à la faire sur le côté du mur près duquel
se détachait le modèle, en sorte que quand David venait corriger ses
élèves il put la voir. Ordinairement il disait: _Elle est bonne_; ou
_Elle est mauvaise_. Dans le premier cas, il demandait le nom de
l'auteur; dans le second, il riait ironiquement, ce qui produisait un
choeur de huées sourdes, à la suite desquelles ordinairement la
caricature était effacée.

Le jour qu'Étienne entra, c'était au commencement d'une semaine, d'une
décade alors, et comme les élèves ne pouvaient s'accorder sur la pose à
donner au modèle, on choisit deux députés, Ducis dont il a été question,
et un certain Moriès dont il sera parlé, pour aller prier David de venir
tirer ses élèves d'incertitude et d'embarras. Le maître se rendit en
effet à leurs voeux et se mit en devoir de trouver une position. Mais
avant de proposer son avis, il fit essayer au modèle les postures
différentes que les élèves lui avaient données, et après les avoir
examinées, il en prit occasion de tancer une partie des jeunes gens qui
fréquentaient le soir les salles d'étude de l'Académie au Louvre, en
leur disant que c'était là qu'ils apprenaient, en copiant des modèles
dont les bras étaient soutenus par des cordes et les pieds calés avec
des coins de bois, à faire _des attitudes académiques_ et des mouvements
de convention. «Je gagerais, dit-il en se tournant vers un de ceux qu'il
savait être des plus assidus aux études de l'Académie, que c'est toi qui
as imaginé cette belle pose, qui fait tendre la poitrine du modèle comme
une carcasse de volaille? Tu veux faire _ton torse_?... oui, je te
reconnais là, et quand on fera des tableaux où il n'y aura ni pieds, ni
mains, ni tête à peindre, tu seras sûr alors d'être le plus habile.
Messieurs, ajouta-t-il, en parlant à tous, à l'Académie on fait un
métier de la peinture, et on l'apprend comme un métier à ceux qui la
fréquentent. Faites-vous cordonniers, si vous voulez, je ne m'y oppose
pas, mais ici on fait de la peinture.»

À la suite de cette allocution, écoutée avec le plus respectueux
silence, David essaya plusieurs attitudes ayant un objet bien déterminé,
et finit par choisir celle d'un homme qui lance une pierre. Le modèle
fit observer qu'il ne lui serait pas possible de conserver cette
attitude plus de cinq ou six minutes sans se reposer. «Eh bien! qui te
dit le contraire? lui demanda-t-il, si cela ne t'arrange pas, va poser à
_ton Académie_; on te mettra des cordes aux pieds et aux mains comme à
un polichinelle.» Puis, remettant sous son bras sa canne qu'il avait
posée sur la table du modèle: «Eh bien! Messieurs, ajouta-t-il en s'en
allant, êtes-vous contents?--Oui, monsieur David, dirent les deux
députés qui l'avaient amené.--C'est bon. Je reviendrai à midi voir ce
que vous aurez fait.»

À cette époque, l'atelier était dégarni de tous les élèves forts, qui
venaient d'achever leurs études depuis quelques années. Les noms de
Fabre, de Wicar, de Girodet, de Gérard, de Serangeli et de Gros
retentissaient encore parmi les élèves, mais ces hommes étaient déjà
considérés comme maîtres. La plupart d'entre eux avaient obtenu le grand
prix de Rome, ou en étaient au moins jugés dignes. Fabre avait été
couronné et avait exposé sa figure de _Caïn_, dont Mme de Noailles même
avait fait l'acquisition. Girodet avait envoyé son _Endymion_ et même
son _Hippocrate_, de Rome, Serangeli (de Milan) avait terminé son
_Orphée et Eurydice_, ouvrage dont le succès fut bien plus grand que le
mérite; déjà Gérard avait jeté les bases de sa réputation en faisant
paraître son _Bélisaire_; enfin on comptait sur Gros, fixé en Italie,
mais qui ne revint et ne se fit connaître en France que plus tard, en
1801 et 1802. Afin de fixer les époques aussi précisément qu'il est
possible, il est bon de rappeler que l'exposition du _Bélisaire_ de
Gérard date de 1795, et que l'époque vers laquelle Étienne est entrée
l'école de David se rapporte à la fin de 1796 et au commencement de
1797, lorsque le maître commençait son tableau des _Sabines_.

Les études étaient donc faibles en ce moment à l'atelier des élèves. Les
plus distingués d'entre eux étaient Pierre et Joseph Franque, deux
frères jumeaux natifs du Jura, auxquels la Convention avait alloué une
petite pension à cause des dispositions qu'ils avaient montrées pendant
qu'ils gardaient les troupeaux dans leurs montagnes. Après eux venait
Broc, Gascon qui ne manquait pas de dispositions, mais chez lequel des
singularités de caractère avaient développé une vanité puérile.
Mulard-_Bavard_, épithète rimée qu'on ne manquait jamais d'ajouter à son
nom, selon l'usage des écoles, où l'on dit la vérité crûment. Mulard
était un des praticiens les plus avancés, mais, sans imagination et sans
talent saillant, il épuisait le peu d'idées qu'il avait à justifier, par
un babil sans fin, l'épithète que l'on accolait à son nom. En 1796, il
étudiait encore à l'atelier avec Gautherot, vieux républicain
incorrigible, un peu moins bavard que son condisciple, peintre médiocre,
écrivain de pamphlets politiques, et particulièrement recommandable par
le goût et le talent réel qu'il avait pour composer des complaintes
sérieusement bouffonnes sur les assassins célèbres que leurs crimes
conduisaient à l'échafaud.

Gautherot était un grand homme de près de six pieds, portant une grande
perruque blonde, poudrée, à queue, et s'allongeant sur ses faces en deux
énormes oreilles de chien, qui avaient pour utilité particulière de
cacher tant bien que mal une dartre vive qui dévorait l'une de ses
joues. D'ailleurs bon camarade, spirituel et assez amusant dans toutes
les réunions des élèves. Ducis travaillait avec eux, quoiqu'il fût tout
autrement disposé. Ce dernier avait encore peu d'habileté, mais il
dessinait et coloriait avec assez de naïveté pour faire espérer qu'il en
acquerrait par la suite. Ainsi que Broc, Robin et quelques autres élèves
de David, Ducis avait été pris par la première réquisition et avait fait
les guerres de la Vendée en qualité de soldat républicain. Il avait
assisté à plusieurs siéges de villes, entre autres à celui de Granville,
en Bretagne. Mais l'affaire de Quiberon fit une impression si pénible
sur Ducis, homme brave et brave homme tout à la fois, qu'il se servit du
double crédit de son oncle le poète et de son maître David pour obtenir
son congé et venir chercher un asile dans l'atelier du restaurateur de
l'école.

En politique, la réaction contre le jacobinisme, flagrante alors, se
faisait sentir jusque dans l'atelier des élèves de David. Mulard et
Gautherot, pendant le repos des modèles, ne manquaient pas de faire des
harangues. Gautherot, en particulier, s'efforçait d'entretenir parmi les
nouveaux élèves les doctrines républicaines, qu'on y avait professées
jusque-là. Mais le vent commençait à changer, et parmi ceux de leurs
camarades qui n'étaient point d'humeur à entendre vanter les exploits de
1793, se distinguaient Ducis, Roland et Moriès.

Roland était un créole de la Martinique, honnête, brave, peu spirituel,
excessivement fort de corps, et qui travaillait comme un galérien à la
peinture pour se faire une profession et réparer les pertes que sa
famille avait faites lorsque la révolution ruina les colonies. Roland,
auquel on avait donné le surnom de _Furieux_, était réellement colère et
n'y allait pas par deux chemins quand on le contrariait. Il fit un jour
une scène à Gautherot, qu'il rencontra professant ses doctrines
républicaines dans un café. Il alla même jusqu'à lui proposer de se
battre en duel. Quoique, dans cette occasion, Gautherot se comportât
avec fermeté, toutefois s'apercevant que son parti n'était plus soutenu
par l'opinion, il cessa presque subitement de venir travailler à
l'atelier des élèves.

Mais avant l'attaque ouverte et violente de Roland contre _les jacobins_
(pour rappeler les désignations du temps), on leur faisait souvent la
guerre à l'atelier sous le voile de la plaisanterie, et Ducis, entre
autres, en avait organisé une qui ne manquait jamais d'interrompre
joyeusement les harangues politiques que Gautherot hasardait.

Ducis avait la voix rauque, fausse et très-basse. Pendant ses campagnes
en Vendée, il avait appris des chansons républicaines, et
particulièrement celle qui commence ainsi: _Le fanatisme insensé,
l'ennemi juré de notre liberté, est expiré_. Or il la chantait de telle
sorte que quand il avait prononcé _le fa..._, il s'arrêtait sur la note,
travaillant pendant une minute ou deux à sa peinture, puis, au moment où
l'on s'y attendait le moins, il reprenait en chantant: _natisme
insensé_; puis, après avoir coupé par d'autres repos plus ou moins
longs: _l'ennemi juré... de notre liberté..._, il achevait sur des notes
très-graves et très-lentes: _Est ex-pi-ré!!!_ Et tous les élèves en
choeur répétaient avec la même emphase: _Est expiré!!! est expiré!!!_

Gautherot, qui ne manquait pas d'esprit, sentait bien la finesse de
cette petite guerre et y répondait par d'autres plaisanteries; mais
Mulard, qui, non content d'être _bavard_, était encore pédant, ne
trouvait rien de mieux pour rompre les chiens que de rappeler la dignité
des artistes d'Athènes et de Rome. Alors les sifflets de se faire
entendre et les instances les plus bruyantes étaient adressées à Ducis
pour qu'il répétât sa chanson: «_Le fa! le fa!_ Ducis, chante _le fa!_»
criait-on de toute part; et alors des joies, des cris et des hurlements
sans fin se faisaient entendre après ces mots répétés de nouveau en
choeur: _Est expiré!!!_

Cette scène d'écoliers, choisie entre mille autres, parce qu'elle était
une parodie de choses beaucoup plus sérieuses qui se passaient alors à
Paris et dans toute la France, donnera cependant une idée de la manière
bruyante et dissipée dont on étudiait dans l'école de David, ainsi que
dans toutes les autres d'ailleurs. Quelquefois le tumulte y était poussé
jusqu'à un excès dont on ne peut se faire d'idée, et, pour dire la
vérité, on y perdait énormément de temps.

Rien cependant n'était si rare que David pût surprendre ses élèves au
milieu d'un tel désordre. Ordinairement quelqu'un de son école, ou même
les élèves des autres maîtres établis dans le Louvre, rencontraient
David parcourant les vastes corridors de cet édifice, et couraient
devant avertir les élèves de son arrivée. _Voilà M. David!_ À peine ces
mots étaient-ils prononcés que tout rentrait dans l'ordre et le silence,
au point que l'on aurait, à la lettre entendu une souris trotter.

Les occasions où David donnait lui-même un mouvement au modèle de ses
élèves se présentaient fort rarement. Pour éviter ces embarras et rendre
les études d'après la nature plus faciles et plus profitables, il avait
eu l'idée de faire à l'ensemble des élèves une proposition qui fut assez
généralement accueillie et suivie même pendant près de deux ans. Ceux
des jeunes gens de l'atelier que leur âge ou le plus ou moins de
perfection de leurs formes rendaient propres à servir de modèle étaient
inscrits sur une liste, et _posaient_ à tour de rôle entièrement nus. La
séance était de cinq heures et se renouvelait pendant les six premiers
jours de la décade. Quant aux trois derniers, ils étaient employés à
copier _une tête_, pour laquelle chaque élève était tenu par les
règlements de poser lui-même, ou de fournir un modèle mercenaire à ses
frais. Ces conventions, qui n'étaient pas toujours bien strictement
observées, eurent cependant l'inappréciable avantage de faire passer
sous les yeux des élèves une immense quantité de natures très-variées,
et de les forcer à renoncer aux habitudes faites, aux pratiques apprises
d'avance et à toute cette manière conventionnelle que David reprochait
non sans raison à la vieille école, ou à ceux des élèves qui en
suivaient les principes.

En résultat, David, qui à l'entrée dans la carrière des arts et pendant
ses préoccupations politiques avait employé tout ce qu'il avait de
pouvoir pour renverser matériellement la vieille institution de
l'Académie, poursuivait, en 1796, cette même idée, mais d'une manière
plus convenable, et surtout plus utile aux arts, en faisant la guerre,
non plus aux hommes, mais aux doctrines surannées et fausses des vieux
académiciens. À cet égard, le maître et les élèves mettaient un zèle
presque fanatique à accomplir cette oeuvre.

Midi était le moment choisi le plus ordinairement par David pour visiter
et corriger ses élèves. Le peintre s'occupait alors du tableau des
_Sabines_ déjà ébauché, et dont il repeignait la figure de Tatius.
Pendant les heures qu'il consacrait au repos, il arrivait au milieu de
ses élèves. Mulard et Gautherot, plus rapprochés d'âge de David, et
fidèles d'ailleurs à la confraternité révolutionnaire, tutoyaient leur
maître, usage qui ne cessa que quand ces deux artistes ne fréquentèrent
plus l'école. Quoi qu'il en soit, le respect que les élèves portaient au
maître dans l'atelier, même les deux qui viennent d'être nommés, était
profond, et toutes ses paroles les plus hasardées, les plus embrouillées
même, comme David, en laissait échapper quelquefois, étaient écoutées,
pesées et interprétées comme l'eussent été celles d'un prophète.

Ces leçons se réduisaient fort souvent en principes généraux qu'il
émettait à l'occasion du premier travail d'élève qui lui tombait sous
les yeux. En sorte que le défaut ou la qualité qu'il y avait remarqué
lui servait de texte pendant la revue de toutes les études des élèves
peintres et dessinateurs.

«Eh bien! disait-il au plus vieux de ses élèves, qui persistait à porter
ses cheveux noués en queue de la longueur de dix-huit pouces, toi, tu es
de l'ancien régime, corps et âme; tu peins comme tu te coiffes. Va, mon
pauvre garçon, tu es venu trop tôt ou trop tard, tu as manqué le coche;
tu aurais fait un excellent académicien...» Puis, après une pause:
«Allons, va ton train, continuait-il... dans ton genre, ça va très-bien
ce que tu fais.» Et comme il avait réellement de l'affection pour ce
vieil élève sans aucun talent, mais qui avait besoin de son pinceau pour
vivre, il l'enseignait gratis et lui donnait ainsi l'occasion de
profiter dans le monde du titre d'_élève de David_, recommandation
puissante alors.

Mais toutes les fois qu'il trouvait l'occasion de tomber à bras
raccourcis sur l'Académie et les académiciens, il ne la laissait point
échapper, et plus d'une fois, pour la faire renaître, il alla exprès
s'arrêter devant la toile du vieil élève à la longue queue.

«Ah! toi, c'est différent, disait-il en s'approchant de la peinture de
Broc le Gascon, tu te crois du génie; mais prends-y garde, ça ne pousse
pas tout seul dans la tête et il faut le cultiver. C'est comme une
plante...» Et alors David commençait une de ses comparaisons favorites,
qu'il perdait, reprenait et reperdait pour la reprendre encore, tout en
accompagnant sa harangue de réticentes causées par la difficulté qu'il
avait à prononcer, ce qui le forçait parfois de s'arrêter court, en
disant à ses élèves, qui riaient ainsi que lui: «Ma foi, je ne sais plus
où j'en suis; mais vous me comprenez, n'est-ce pas?--Oui! oui! monsieur
David,» répétait-on de tous côtés; et il continuait. «Enfin, tu
m'entends bien, Broc, tu as des dispositions... pour le coloris
surtout... écoute bien; pour le coloris. Ainsi, ne va pas te mettre dans
l'esprit que tu es un Raphaël. Vois, étudie les maîtres qui te vont, qui
te conviennent: Titien, Tintoret, Giorgion, les Italiens enfin, et puis
reviens devant le modèle, oublie les maîtres et copie la nature comme tu
copierais un tableau, sans science, sans idée faite d'avance, avec
naïveté, et tu seras tout étonné d'avoir bien fait. Allons, bon courage;
je ne suis pas mécontent de ton travail... mais dis-toi bien que tu n'es
pas encore un homme de génie!»

Mulard, debout devant sa toile, attendait avec une expression pincée la
correction de son maître. Doyen des élèves par l'âge, inférieur à la
plupart d'entre eux par le talent, il redoutait le franc parler de
David, dont il se regardait comme le compagnon, en raison de la
familiarité résultant des habitudes révolutionnaires. «J'ai toujours à
te répéter...» dit David qui fut tout à coup interrompu par Mulard, dont
il connaissait bien le péché mignon et le sobriquet, «j'ai toujours à te
répéter, continua David sans se déconcerter, que tu fais maigre de
dessin et froid de couleur. Cela n'empêche pas que tu ne sois en état de
commencer un tableau pour l'exposition prochaine, ce que je t'engage à
faire. Mais en l'achevant, il faudra que tu te tiennes sans cesse en
garde contre les deux défauts que je te signale et tout ira bien.--Mais
ne penses-tu pas, David, dit Mulard, avec sa voix de tête et son visage
composé, que je...--Je t'ai dit ce que je pense et ce que tu dois
faire.» Mulard voulut parler encore; mais un sourire de David, auquel
répondirent ceux de tous les élèves, força le bavard à se taire et à
reconnaître lui-même, en riant aussi, l'inopportunité de ses réflexions.

«Oh! dit David en passant du chevalet de Mulard à celui d'un autre
élève, si on peignait avec la langue, celui-là ne laisserait guère de
besogne à faire aux autres.» Un rire général, auquel prit même part
celui qui en était l'objet, accueillit cette épigramme, à laquelle
succéda un profond silence.

«C'est bien cela, dit-il à Ducis, il y a de la vérité, de la naïveté
même dans le mouvement et la couleur de ta figure. Mais, ajouta-t-il en
ayant l'air de parler à tout le monde, quoique parlant de Ducis, il ne
faut pas vouloir faire plus qu'on ne peut. Il faut traiter des sujets
humbles, simples, familiers même, si la nature nous a fait naître pour
cela. Tel qui fera supérieurement des bergers, se fera moquer de lui
s'il, veut peindre des héros. Il faut se tâter, se connaître et puis
aller sans se forcer... n'est-ce pas Ducis?--Oui, monsieur,» et il
passait à un autre.

«Pour vous, mon cher ami, il faut faire peau neuve!» C'est ainsi qu'il
apostropha Granger, transfuge de l'école rivale de Regnault dans celle
de David. «Voilà ce que c'est que de recevoir en commençant de mauvais
principes, ajouta-t-il, il faut oublier, _désapprendre_, ce qui est bien
plus difficile, tous les enseignements que l'on a reçus. Voyez-vous, mon
cher Granger, il vaudrait mieux pour vous et deux ou trois de vos
camarades ici, _infectés comme vous du virus académique_, que vous
n'eussiez jamais touché un crayon. Il faudra que vous employiez un an au
moins pour guérir de ce mal, et puis alors seulement vous vous remettrez
en route dans la bonne voie... Votre travail est bon... trop bon même;
car, voyez-vous, votre main en sait bien plus que votre tête. Vous
réfléchissez après que vous avez fait. Votre pinceau vous emporte, il
est votre maître, et pour comble de malheur il a été mal dirigé. Il faut
oublier tout ce que vous savez, et tâcher d'arriver devant la nature
comme un enfant qui ne sait rien... M'entendez-vous bien?--Oui,
monsieur.--M'avez-vous bien compris?--Oui, monsieur.--Eh bien, nous
verrons cela la semaine prochaine.»

En allant vers un autre élève, mais poursuivant toujours son idée: «Une
mauvaise école, dit-il, est comme une boutique de perruquier[2], dans
laquelle on n'entre jamais sans en sortir avec du blanc à son habit.»

En s'approchant du chevalet de Moriès, qui s'était retiré de côté pour
recevoir la leçon du maître, David fit une légère inclination de tête à
cet élève, comme pour le saluer. Moriès avait plus de trente ans. Vêtu
d'une grande redingote bleue croisée jusqu'au menton, portant une
cravate noire et de grandes bottes de cavalerie, cet homme avait une des
plus nobles figures qui se puissent rencontrer. Ses cheveux noirs et
lisses dessinaient exactement la forme de son crâne. Son nez était
légèrement aquilin et ses yeux grands fiaient couverts de paupières
très-larges. Ses traits étaient beaux, et la majesté et la douceur mêlée
de force de sa physionomie inspiraient tout à la fois le respect pour sa
personne et un vif désir de le connaître. Son histoire n'était pas bien
connue. On savait seulement qu'il avait servi aux armées, mais qu'un
attrait invincible pour l'art de la peinture l'avait engagé à quitter sa
première profession.

Moriès avait ce qu'on appelle _une passion malheureuse_ pour la
peinture, car il n'y était nullement appelé par ses dispositions. Cet
homme, depuis qu'il était entré à l'école de David, travaillait jour et
nuit pour regagner les années qu'il croyait avoir perdues. Ses moyens
d'existence étaient bornés à ce point qu'il vivait pour moins de vingt
sous par jour. Mais il supportait toutes les privations qu'il s'était
imposées avec un courage, une grandeur d'âme propres à faire naître des
regrets chez tous ceux qui connaissaient son inaptitude aux arts.

Il était facile d'établir quelques points de comparaison entre don
Quichotte et cet élève, car la vue de la moindre injustice révoltait
Moriès jusqu'à le forcer de prendre part à toutes les querelles qui
s'élevaient et de s'établir juge du différend. Ce gentilhomme, car il
l'était, faisait la police dans l'atelier. Quand les plus jeunes élèves
n'étaient pas d'accord et élevaient trop la voix, il allait à eux, les
interrogeait, les jugeait, prononçait son jugement et sanglait quelques
coups d'appuie-main sur celui qui avait tort, sur tous deux quand le
tort était partagé, puis retournait tranquillement à sa place pour
reprendre sa peinture.

Il va sans dire qu'une âme de cette trempe avait des sympathies et des
répugnances également prononcées; aussi ne parlait-il jamais de Mulard
et de Gautherot qu'avec une expression légèrement ironique, tandis qu'il
tendait journellement la main, en arrivant, à Ducis, à Roland et à
Duffaut, avec lequel il finit par vivre en commun. Le caractère noble de
Moriès le faisait aimer de tous, et quoique ses productions ou plutôt
ses essais fussent de la dernière faiblesse, jamais, dans l'atelier, où
la franchise était si brusque et si moqueuse, personne ne fit la plus
légère allusion à son peu de talent.

«Allons, courage, mon cher Moriès, lui dit David en jetant les yeux sur
sa toile, il ne faut pas vous décourager.» Puis, après quelques
observations de détails, le maître répéta: «Allons, courage! c'est comme
au combat...--Vous avez raison, monsieur David, interrompit le noble
élève qui, par modestie, ne voulut pas laisser achever la phrase tout
haut à son maître, il faut vaincre ou mourir,» dit-il à voix basse. Et
en parlant ainsi, ses paupières se baissèrent et son visage rougit comme
celui d'une jeune fille.

«Qu'est-ce que vous faites là?» demandait peu après David à un jeune
homme qui peignait comme un fou, sans s'apercevoir que son maître était
derrière lui: «Mais arrêtez-vous donc un instant! continua-t-il en lui
frappant sur l'épaule, écoutez-moi, N... J'ai ici quelques élèves que je
considère comme mes enfants, et j'agis avec eux comme il me convient;
mais vos parents payent douze francs par mois pour que vous travailliez
ici, or, je ne veux pas voler leur argent. Croyez-moi, tous n'avez
aucune disposition et vous ne ferez aucun progrès; ainsi quittez l'art
de la peinture.»

Après cette allocution, qui n'était pas la première de ce genre que
David eût faite à cet élève, le jeune homme suspendit son travail
pendant quelques minutes et le reprit bientôt après sans s'émouvoir. «Je
ne sais pas pourquoi, dit alors le maître en s'adressant à tous, comme
quand il voulait rendre une observation moins pénible en la présentant
d'une manière générale; je ne sais vraiment pas pourquoi on a de la
répugnance à se faire cordonnier ou maçon, quand on peut exercer
honnêtement et habilement ces professions, d'autant plus qu'il y a place
parmi les ouvriers de ce genre pour ceux qui sont plus ou moins adroits.
Mais être peintre médiocre, mauvais! oh! non, messieurs, je vous aime
trop pour souffrir que cela arrive à aucun d'entre vous.»

«Eh bien, Georges, chantes-tu toujours de la musique de Glück?» demanda
David, en souriant, à un gros garçon d'une jolie figure qui avait
entrepris une étude de grandeur naturelle.

--Oui, monsieur, répondit l'élève d'un ton gracieux et délibéré.

«--Eh bien, tu as raison, puisque tu l'aimes... Moi j'aime mieux la
musique italienne. Prends garde au bras et à la tête de ta figure, qui
sont trop gros et mal dessinés... tu as le sentiment de la couleur,
c'est bon; ça va bien... Oh! il est coloriste, répéta David en
s'adressant à tout l'atelier, mais, continua-t-il en se retournant vers
Georges, Titien, Paul Véronèse coloriaient bien, mais ils dessinaient
les têtes et les bras mieux que toi. Voilà ce que c'est que d'aimer la
musique allemande, tu préfères l'harmonie à la mélodie et tu fais de
même en peinture: tu fais passer le dessin après la couleur. Eh bien,
mon cher ami, c'est mettre la charrue avant les boeufs. Mais c'est égal,
fais comme tu sens, copie comme tu vois, étudie comme tu l'entends,
parce qu'un peintre n'est réputé tel que par la grande qualité qu'il
possède, quelle qu'elle soit. Il vaut mieux faire de bonnes bambochades
comme Téniers ou Van Ostade que des tableaux d'histoire comme Lairesse
et Philippe de Champagne.»

Le maître corrigea encore quelques élèves peintres, sur lesquels il ne
trouva rien de particulier à dire, et entra dans le cercle que formaient
les dessinateurs autour de la table du modèle. Parmi ces derniers
étaient M. A. de Saint-Aignan, Paulin Duqueylar, Langlois, Maurice Quai,
Perrié, Robin, Granet, de Forbin, Richard Fleury, Révoil, et quelques
autres dont les noms sont restés inconnus, mais tous assez habiles alors
à copier la nature en dessin et sur le point de prendre le pinceau.

Avant de passer leurs travaux en revue, David resta debout devant le
demi-cercle et entretint ses élèves du tableau des _Sabines_, qu'il
exécutait. «J'ai entrepris de faire une chose toute nouvelle, leur
disait-il; je veux ramener l'art aux principes que l'on suivait chez les
Grecs. En faisant les _Horaces_ et le _Brutus_ j'étais encore sous
l'influence romaine. Mais, messieurs, sans les Grecs, les Romains
n'eussent été que des barbares en fait d'art. C'est donc à la source
qu'il faut remonter, et c'est ce que je tente de faire en ce moment.
J'étonnerai bien des gens; toutes les figures de mon tableau sont nues,
et il y aura des chevaux auxquels je ne mettrai ni mors ni bride. Je
crois avoir terminé la figure de mon Tatius...» À ces derniers mots, la
physionomie de tous les élèves s'épanouit, comme si le personnage dont
on venait de parler fût sorti de dessous terre. Les jeunes gens
parlaient entre eux, célébraient déjà la perfection présumée de
l'ouvrage, et, sans exprimer aucun désir, laissaient deviner dans leurs
yeux la curiosité qu'ils avaient de le voir.

«Je ne peux pas encore montrer mon tableau, dit le maître, qui avait
surpris la pensée de ses élèves. Je crois avoir réussi à faire mon
Tatius, mais je n'en suis pas certain. Je ne le jugerai bien que lorsque
ce qui doit l'entourer sera repeint également. Mais je veux faire du
grec pur; je me nourris les yeux de statues antiques, j'ai l'intention
même d'en imiter quelques-unes. Les Grecs ne se faisaient nullement
scrupule de reproduire une composition, un mouvement, un type, déjà
reçus et employés. Ils mettaient tous leurs soins, tout leur art, à
perfectionner une idée que l'on avait eue avant eux. Ils pensaient, et
ils avaient raison, que l'idée dans les arts est bien plus dans la
manière dont on la rend, dont on l'exprime, que dans l'idée elle-même.
Donner une apparence, une forme parfaite à sa pensée, c'est être
artiste; on ne l'est que par là... Enfin je fais de mon mieux, et
j'espère arriver à mes fins.»

Le maître, dont chaque parole avait été écoutée avec la plus religieuse
attention, se mit en devoir de corriger le travail des dessinateurs
d'après le modèle vivant. «Levez-vous, monsieur de Saint-Aignan, dit-il
en s'asseyant à sa place. Allons, courage, très-bien, le mouvement est
bien saisi... Mettez un peu plus de correction dans votre dessin et nous
penserons à vous faire peindre.» Paulin Duqueylar lui remit ensuite son
carton: «Il y a vraiment un grand caractère, observa David en regardant
la figure que l'élève avait tracée; il a une manière de voir à lui et il
rend son idée avec énergie.

C'est bon! courage! Langlois, dit-il à l'élève qui suivait, votre figure
est bonne, il faut peindre; c'est dit.» Et l'élève devint rouge de
plaisir.

Il arriva à Maurice Quaï: «Peignez aussi, Maurice, dit David. Vous avez
fait là une très-bonne étude. Si celui-là veut, il ira loin; il aime la
nature et comprend bien l'antique.» La joie éclata aussi sur la figure
de Maurice. Il était maigre, portait sa barbe, ce qui, joint à la
disposition de son caractère que l'on aura l'occasion de faire connaître
bientôt, lui faisait donner par ses condisciples le surnom de _don
Quichotte_.

Perrié, son ami, grand jeune homme fort doux quoique très-entêté, ce qui
se rencontre fréquemment, et dont l'esprit et le talent brillaient peu,
venait après. David ne lui dit que des paroles insignifiantes et lui
conseilla de peindre si cela lui faisait plaisir.

David était d'une propreté extrême. Toujours fort bien mis, il ne
changeait jamais de vêtement pour peindre, et faisait une guerre
continuelle à ceux de ses élèves qui ne se soignaient pas. «Essuie bien
ta chaise, se prit-il à dire à Robin (c'était l'un des fils de l'ancien
horloger du roi), car tu es si dégoûtant, que j'appréhende de m'asseoir
à ta place.» Comme l'élève tirait un mouchoir sale et déguenillé de sa
poche pour épousseter son siége: «Merci, merci de ta précaution,
ajouta-t-il, renverse la chaise et secoue-la bien. Soyez certains,
messieurs, reprit David quand il fut assis et en considérant le travail
de Robin, qu'il n'y a rien de si traître que l'art de la peinture. Dans
l'ouvrage se peint l'homme qui l'a fait. On ne saurait pas que celui-ci,
et il indiquait Robin, est le plus grand saligaud de la terre, qu'on le
reconnaîtrait pour toi en voyant son dessin; tenez, voyez plutôt.» Et
tous les élèves de rire. «Oh! toutes vos plaisanteries n'y feront rien,
et il mourra comme il est, un _crasson_...--Quel dommage, ajoutait le
maître en indiquant plusieurs parties de l'étude de cet élève, cela sent
la nature, c'est plein d'énergie et de finesse... Voyez donc comme le
raccourci de ce bras est bien exprimé; et la tête, comme elle plafonne
bien! Pourquoi ne peins-tu pas depuis que je te dis de quitter le crayon
pour le pinceau?--Monsieur... dit Robin qui voulait préparer une
excuse.--Allons, tais-toi, tu es un paresseux. Je t'ai vu cet hiver
faire les beaux bras et la belle jambe lorsque tout Paris venait au
bassin des Tuileries pour te voir patiner sur la glace en manière de
Mercure... Je parlerai une bonne fois de tout cela à ton père... ou
fais-moi le plaisir d'acheter une boîte à couleurs et de te mettre à
peindre; entends-tu?» Et il passa au voisin.

«Celui-là a ses idées, il a son genre. Ce sera un coloriste; il aime le
clair-obscur et les beaux effets de lumière. C'est bon, c'est bon, je
suis toujours content quand je m'aperçois qu'un homme a des goûts bien
prononcés; c'est toujours bon signe. Tâchez de dessiner, mon cher
Granet, mais suivez votre idée. Bon courage; votre carrière est
ouverte.»

«Allons, monsieur de Forbin, dit le maître en s'asseyant à la place
suivante, je vois que vous aimez et que vous sentez aussi l'effet et le
coloris, car sur un dessin même, et le vôtre en est la preuve, on
s'aperçoit que l'artiste a de l'aptitude à ce genre de talent.
Continuez; ça va bien.»

Fleury Richard et Révoil, tous deux de Lyon, étaient unis dès l'enfance
par une amitié qui s'était accrue avec l'âge. Tous deux étudiaient chez
David avec une suite et une régularité qu'ils devaient sans doute aux
sentiments religieux dont ils étaient également animés. Élèves alors,
leurs études n'avaient pas des qualités qui fissent prévoir la vogue,
passagère il est vrai, qu'eurent leurs ouvrages quelques années plus
tard; aussi David en corrigeant leurs essais ne leur adressait-il que
des observations qui ajouteraient peu d'intérêt à celles qu'on lui a
entendu faire à quelques autres élèves. Il en fut de même au sujet de
plusieurs jeunes gens dont il serait même difficile de rappeler ici les
noms.

Le maître avait achevé de corriger les études des peintres et des
dessinateurs d'après nature, lorsqu'en tirant sa montre il s'aperçut que
les heures s'étaient écoulées bien vite. «Il faut que je retourne à mon
atelier, dit-il, pour profiter du reste de la journée. Adieu, messieurs,
ajouta-t-il en s'adressant à ceux dont il venait de s'occuper; quant à
vous, et c'était aux jeunes dessinateurs d'après l'antique qu'il
s'adressait alors, je verrai votre ouvrage un autre jour. Dites à ceux
qui peignent de vous conseiller si vous vous trouvez dans l'embarras. Au
nombre des apprentis peintres auxquels ces paroles s'adressaient se
trouvaient Mendouze, M. Colson, M. Caminade, Simon, Bouchez, Huyot
(depuis architecte et membre de l'Institut), Adolphe Lullin, Étienne,
etc.

La séance de correction avait été longue; tous les élèves y avaient
apporté une attention soutenue en observant un rigoureux silence. Aussi,
à peine David fut-il dehors, que l'un des plus jeunes dessinateurs,
placé près de la porte, regarda par un trou qui y était pratiqué exprès
si le maître ne revenait pas par hasard sur ses pas; mais aussitôt qu'il
fut certain que David avait non-seulement parcouru le long corridor du
Louvre, mais qu'il avait dépassé l'angle au delà duquel on allait gagner
l'escalier de la rue du Coq, il se retourna vers ses camarades en jetant
un cri effroyable, auquel tout l'atelier répondit par un concert de
hurlements qui se prolongèrent pendant une ou deux minutes.




III.

LES ÉLÈVES DE DAVID À LEUR ATELIER.


On a vu les élèves devant leur maître; il est bon de les retrouver
livrés à eux-mêmes dans l'atelier. Mais pour soulager ces récits de
redites et de détails superflus, et avant de chercher quelle était la
constitution de cette petite démocratie de jeunes peintres, on fera
connaître les noms de quelques-uns des élèves qui sont entrés
successivement à l'atelier de David, après ceux que l'on connaît déjà.
Les principaux sont Poussin et Vermay, c'étaient des enfants de quatorze
à quinze ans; puis Augustin Delavergne, âgé de trente ans, gentilhomme
d'une province de France; J. J. Dubois, qui, outre l'obscénité
habituelle de ses discours, montrait déjà les disposions qui l'ont
entraîné à se faire antiquaire; enfin M. Ingres; Bartolini, sculpteur de
Florence; Schwekle, sculpteur allemand; Tieck, sculpteur de Berlin,
frère du poète; car David recommandait à ses élèves de modeler en terre
et avait à coeur de former des statuaires dans son école.

Sur soixante jeunes gens au moins qui étaient inscrite comme élèves de
David, la moitié à peu près fréquentait habituellement son école.
Jusqu'en 1800 environ, la rétribution du maître fut de 12 francs par
mois, sans les frais de modèles et de chauffage, qui se payaient à part.
Sur le nombre des élèves inscrits, il n'y en eut jusqu'à cette époque
que la moitié au plus qui payât la rétribution à David; les autres
recevaient l'enseignement gratis. Ces détails ne sont pas sans
importance, parce que la personne chargée par le maître de faire la
collecte et de solder les frais payés par la masse se trouvait être par
cela même le seul et unique magistrat chargé de gouverner l'indomptable
et anarchique démocratie des élèves de David. Or David, plus sage dans
l'établissement d'une constitution pour ses élèves que quand il s'était
agi de la république française, avait eu le bon esprit d'instituer pour
magistrat-collecteur un de ses élèves. Le bon et honorable Grandin, de
la famille des fabricants de drap d'Elbeuf, faisait toujours
effectivement de la peinture au métier, mais il calmait ses camarades
par son angélique douceur, et les amenait à payer, grâce aux
tempéraments qu'il donnait à propos, et surtout par cet air de probité
et cette exactitude commerciale qu'il semblait inspirer à ceux à qui il
s'adressait.

Grandin était boiteux, sa figure était laide, il n'avait ni disposition
comme peintre, ni esprit comme homme, et il exigeait de l'argent de
chacun; avec tous ces désavantages il se trouvait encore placé au milieu
du troupeau le plus indiscipliné et le plus moqueur qui se pût
rencontrer, et toutefois le bon et honnête Grandin était estimé, aimé de
tous. La seule plaisanterie fort innocente que l'on se permit à son
sujet consistait à proclamer bien haut le quantième du mois, lorsqu'il
entrait à l'atelier. «Messieurs, criait un mauvais plaisant, est-ce que
c'est le 30? voilà Grandin!» Mais impassible comme le soliveau de la
fable, l'inaltérable collecteur répondait par un sourire plein de
candeur, et tout rentrait dans l'ordre. Telle était donc cette manière
de magistrat revêtu d'une double confiance: de celle du maître qui le
laissait gouverner à sa manière, et de celle des élèves à qui il ne
venait même pas dans l'idée que Grandin pût rien rapporter d'eux à
David, hors ce qui regardait la rentrée exacte des fonds, ce qui se
faisait régulièrement.

Grâce à la sagesse avec laquelle Grandin exerçait sa magistrature, il
n'y avait donc que le département des finances où il régnât de l'ordre;
du reste, la république marchait au hasard, et selon les impulsions
alternatives que lui communiquaient les différentes _factions_ ou sectes
dont elle était composée.

Robin, dont on a entendu signaler par David les heureuses dispositions,
la paresse et la saleté, se parait du titre de _chef de la secte des
crassons_. Pour être admis à en faire partie, il fallait prouver que
l'on fumait au moins trois pipes par jour; que l'on ne changeait de
linge que quand il ne tenait plus sur le corps, et que l'on ne se lavait
que malgré soi ou quand on s'exerçait à la natation.

Robin, qui avait rapporté ces idées des armées, où il avait été avec les
régiments de Paris enrôlés au commencement de la révolution, fit peu de
prosélytes à l'école.

Une autre secte, qui par la suite mérita mieux cette désignation que le
troupeau dont Robin s'était fait le chef, se composait d'un certain
nombre d'élèves dont les principaux étaient les frères Franque, Pierre
et Joseph, que leur talent faisait déjà remarquer et qui tenaient les
premiers rangs dans l'école, depuis que Girodet, Gérard et Gros en
étaient sortis. Broc, dont il a déjà été question, donnait aussi de
flatteuses espérances, mais l'élève Maurice Quai, quoique moins avancé
alors dans la pratique de l'art, semblait avoir un avenir brillant et
exerçait déjà une certaine influence sur ses amis. Dans ses traits, dans
son caractère, il y avait quelque chose de ce qui distingue les hommes
appelés à commander à leurs semblables. Sa figure était belle, et sa
barbe, qu'il portait alors contre l'usage général, donnait de la gravité
à sa physionomie, d'ailleurs très-avenante. Doué d'une élocution facile,
il portait promptement la conviction dans l'esprit des autres, aussi
devint-il bientôt un véritable sectaire dans l'école de David, qu'il
abandonna enfin en entraînant avec lui plusieurs de ses camarades. Tant
que son talent ne fit que poindre, il ne professa pas hautement les
opinions singulières qu'il manifesta ensuite sur les arts et sur la
manière dont il prétendait qu'on dût les pratiquer. Ce fut d'abord par
l'élévation de ses idées et la franchise de son âme qu'il captiva la
bienveillance de ses condisciples, et à propos du sobriquet de _don
Quichotte_ qu'on lui avait donné, ses camarades furent tant soit peu
surpris de l'entendre dire «qu'il se trouvait heureux et fort honoré de
mériter le nom d'un personnage imaginaire il est vrai, mais qui était le
modèle de la bonne foi et de la loyauté; que pour lui, il admirait don
Quichotte depuis son enfance, et qu'il n'avait cessé de faire des
efforts pour s'élever jusqu'à la hauteur de la rude et incorruptible
honnêteté de ce héros romanesque.» L'expression de sincérité avec
laquelle Maurice prononça ces paroles, jointe à sa physionomie noble et
à son élocution entrainante, interdirent les critiques et les quolibets
aux plaisants; et de ce moment Maurice, qui déjà était aimé, fut investi
d'une certaine autorité qui lui donna le droit de dire tout ce qui lui
venait à l'esprit. Déjà Moriès et Ducis témoignaient hautement le cas
qu'ils faisaient de lui, aussi devint-il bientôt complétement maître de
l'esprit de Pierre, de Joseph, de Broc, de Perrié et de quelques autres
qui formèrent le noyau de la secte.

On n'a sans doute pas oublié l'entresol situé au-dessus de l'atelier des
Horaces: ce logement, faisant partie de la portion du Louvre prêtée à
David, était occupé par les frères Franque, qui non-seulement y
logeaient, du consentement du maître, mais donnaient souvent
l'hospitalité à Broc, à Maurice et à ceux de leurs amis qui la leur
demandaient. Or, c'est en ce lieu que prit naissance la secte des
_penseurs_ ou des _primitifs_ dont Maurice fut le fondateur, quoiqu'il
soit juste de dire que quelques paroles hasardées de David en aient fait
naître la première idée. Ce maître, étant sur le point de commencer son
tableau des _Sabines_, et se sentant plus que jamais entraîné par le
goût des ouvrages de l'antiquité, en était venu à restreindre son
admiration pour les oeuvres modernes, au point de ne plus se proposer
pour modèles que les ouvrages grecs que l'on supposait faits à l'époque
de Phidias. Parmi les-bas-reliefs, il recherchait ceux dont le style
était le plus ancien; il en faisait autant au sujet des médailles, et
vantait particulièrement le naturel et l'élégance du trait des figures
peintes sur les vases dits étrusques. On sait ce qui arrive
ordinairement dans une école, et que les opinions du maître, exagérées
par ses élèves, même les plus intelligents, sont bientôt dénaturées par
les niais. C'est ce qui arriva dans celle de David, en cette occasion,
après qu'il eut dit à propos de son projet relatif aux _Sabines_:
«Peut-être ai-je trop montré l'art anatomique dans mon tableau des
_Horaces_; dans celui-ci des _Sabines_, je le cacherai avec plus
d'adresse et de goût. Ce _tableau sera plus grec_.»

Ces derniers mots, ainsi que la recommandation que le maître faisait
souvent à ses élèves d'exercer leur esprit en étudiant les antiques,
sans les copier machinalement, frappèrent les jeunes gens et Maurice en
particulier, et ils partirent de là pour avancer que David travail fait
qu'entrevoir la route à suivre, qu'il fallait changer radicalement les
principes sur lesquels on s'appuyait pour exercer les arts; que tout ce
qui avait été fait depuis Phidias était _maniéré_, faux, théâtral,
affreux, ignoble; que les maîtres italiens, y compris le plus célèbre
même, étaient entachés des vices des écoles modernes; qu'il était
indispensable de s'abstenir de regarder aucun des tableaux de la grande
galerie, et que dans celle des antiques on devait baisser les yeux et
passer outre devant les statues romaines et celles même qui avaient été
faites en Grèce depuis Alexandre le Grand.

Tel était à peu près l'ensemble de la nouvelle théorie. Quant à la
pratique, on ne devait viser qu'à exprimer la plus haute beauté; aussi
Maurice engageait ses adeptes à ne plus travailler à l'atelier de David
pour peu que le modèle ne leur parût pas beau; il leur conseillait de ne
peindre que des figures de six pieds de proportion; et, toujours dans
l'idée de rendre _le beau_, prescrivait de faire des ombres claires,
afin que la transition trop brusque de la lumière à l'ombre ne détruisit
pas l'harmonie des formés, comme ne manquaient pas de le faire,
ajoutait-il dans le style brutal d'atelier, ces indignes Italiens.

Mais ces idées que Maurice se formait de l'art n'étaient que les
corollaires d'autres idées plus hautes, plus graves, sur lesquelles il
s'entretenait avec des hommes qui, sans être étrangers aux arts, ne les
pratiquaient cependant pas. Charles Nodier était de ce nombre, et plus
d'une fois alors Étienne l'a vu monter descendre le petit escalier de
bois qui conduisait à l'entresol au-dessus de l'atelier des Horaces, où,
selon toute apparence, il allait présider les séances des _penseurs_ ou
_primitifs_. S'il faut s'en fier aux récits un peu tardifs (1833) de cet
écrivain sur la secte dont Maurice a été le chef ostensible de 1797 à
1803, il ne s'agissait de rien moins que d'une réforme de la société sur
un plan, non pas précisément semblable à celui des saint-simoniens, mais
du même genre, et qui devait commencer par un Changement de costume. Que
des idées vagues de réforme aient bouillonné dans la tête, de quelques
jeunes gens lancés au milieu d'une société à peine remise des grandes
commotions révolutionnaires, cela peut être admis; mais quant à
l'établissement d'une doctrine sérieuse à ce sujet, il ne pouvait
résulter des efforts de quelques pauvres élèves en peinture rassemblés
dans l'entresol, en admettant même toute la supériorité d'esprit et de
caractère que l'on pourrait attribuer à Maurice Quaï et à Charles
Nodier. Le secret de cette petite comédie, s'il y en a un, n'aurait pu
être dévoilé que par le président des _primitifs_, devenu le spirituel
académicien que tout le monde connaît; mais à défaut de renseignements à
ce sujet, longtemps mais vainement promis à Étienne par Charles Nodier,
voici l'extrait d'une brochure curieuse que cet écrivain publia en l'an
XII de la république (1804), sous le titre d'_Essais d'un jeune barde_.
On y trouve une espèce d'éloge ou plutôt de glorification de Maurice et
de la jeune femme d'un des sectaires, qui, en effet, par la pureté de
son âme et la beauté de sa personne, était devenue la Béatrice, l'ange
gardien des _penseurs_. Voici le chapitre où il est question de ces deux
personnages:

     _Deux beaux types de la plus parfaite organisation humaine._

     «Dans les espérances d'une présomptueuse jeunesse, j'avais résolu
     de _leur_ consacrer un jour un monument, ci d'attacher _leurs_ noms
     aux plus belles conceptions de ma vie. Mais, si incertain moi-même
     de ce que le sort me réservent du temps qui m'est mesuré, je veux,
     du moins, laisser ici quelque témoignage qui révèle que je _les_ ai
     connus, et qui fasse foi de ma gloire.

     «Saady fait dire à l'ambre: «Je ne suis qu'une terre vile, mais
     j'ai habité avec la rose.»

     «Artiste, jette un voile sur ton _Apollon_ et sur ta _Vénus_. Ne
     consume pas ton admiration stérile sur les efforts de l'art
     impuissant. Ici la Divinité a marqué sa plus noble empreinte, et
     c'est ici que tu apprendras ton génie, si le ciel t'en a donné.

     «LUI, c'était MAURICE QUAÏ, cet homme qui, sous les formes
     d'ANTINOÜS et d'HERCULE combinées, recélait l'âme de MOÏSE,
     d'HOMÈRE et de PYTHAGORE, et qui unissait le courage des forts à la
     simplicité des enfants, et la raison des sages a l'enthousiasme des
     poëtes. À cette beauté, qui avait je ne sais quoi d'immuable et
     d'éternel comme celle des dieux, à ce grand caractère qui le
     faisait participer du TOUT-PUISSANT, de RAPHAËL et du JUPITER de
     MYRON, il semblait qu'on allait voir briller autour de sa tête les
     éclairs de l'OLYMPE et du SINAÏ.

     «Il était facile à reconnaître, celui dont le Seigneur avait dit,
     par l'organe d'un de ses disciples: J'AI ÉCRIT SUR SON FRONT LE NOM
     DE MA CITÉ. C'étaient bien là ces sourcils dont un seul mouvement
     pouvait ébranler le monde, et ces yeux d'où devait s'élancer la
     foudre. C'est cet aspect qu'il aurait fallu emprunter pour se
     fonder un culte; et jamais je n'ai levé sur lui ma paupière sans
     éprouver un saint effroi; jamais je ne l'ai entendu m'appeler à ses
     côtés, avec ce langage ineffable et mélodieux qui lui était
     familier, sans me rappeler que LE DIEU FAIT HOMME aussi aimait à
     s'entourer des malheureux de la terre.

     «Ne demandez pas au vulgaire quel était Maurice Quaï: l'avenir sera
     prive de son nom.

     «Oserez-vous, chaste amitié, proférer celui de LUCILE FRANQUE? Il
     échappe à mes lèvres, et mes lèvres sont purifiées. Elle ne
     condamnera pas cet hommage.

     «Avez-vous vu sur les coupes des Grecs et sur les bas-reliefs
     d'Herculanum, ces figures sveltes et légères, où tant de noblesse
     est alliée à tant de grâce et tant de pudeur à tant de volupté?
     Vous êtes-vous arrêté, pensif, devant cette image de SAINTE CÉCILE
     qui prête l'oreille aux choeurs célestes? La plaintive MALVINA,
     touchant sur sa harpe des airs douloureux et adressant un regard
     triste et plein de larmes au barde aveugle qui n'en jouira pas,
     vous a-t-elle jamais intéressé à ses malheurs? Sterne vous a-t-il
     trouvé sensible pour son ÉLISA, et ROUSSEAU pour sa JULIE? Vous
     connaissez presque LUCILE.

     «Son regard était si solennel que ceux sur lesquels il tombait se
     sentaient saisis d'un respect religieux; mais il était si doux
     qu'il avait un charme secret pour assoupir les chagrins du pauvre.
     Aussi sa vue faisait rêver de bonnes actions, et on ne se souvenait
     pas d'elle sans avoir envie d'être meilleur. Mais à quelque chose
     de sombre et de pénible à voir qui errait sur son visage, on aurait
     deviné le présage des maux à venir.

     «Quand, dans les beaux jours de l'année, elle s'avançait dans la
     plaine, avec sa tunique flottante et ses cheveux épars, semant des
     fleurs sur les enfants et des bienfaits sur les mères, vous auriez
     dit l'ange du hameau; et quand elle portait pendant le silence des
     nuits un secours mystérieux vers la chaumière de l'indigent à sa
     marche aérienne, au frissonnement surnaturel qui suivait ses pas, à
     la divine mélancolie qui régnait dans tout son air et dans tous ses
     mouvements, à un sentiment incomparable et merveilleux qui émanait
     d'elle, et qu'on ne saurait définir, on croyait apercevoir une de
     ces sublimes intelligences qui veillent autour des tombeaux.

     «Mais, après une vie pleine d'amertume, celle qui eût été à son gré
     le MICHEL-ANGE de la poésie ou l'OSSIAN de la peinture, tomba
     inconnue sur la terre, et les larmes de quelques infortunés qui
     devaient leur existence à ses secours firent les frais de sa pompe
     funèbre.

     «Elle compta son vingt-deuxième printemps, et à la fin de ce court
     exil, elle reprit le chemin de son éternelle patrie.

     «LUCILE, MAURICE, âmes superbes! Où est-il celui qui doute de
     l'immortalité? A-t-il vécu près de vous, celui qui nie la vertu? Ô
     Brutus!

     «Ne m'accusez point de vous abuser par quelque heureux mensonge
     inventé à l'honneur de l'espèce humaine, L'imagination ne fait pas
     de tels rêves. Je les ai vus.

     «Je suis venu, et je les cherchais encore. Ils n'étaient plus, et
     j'ai cherché leur fosse. Aujourd'hui, leur fosse même m'est
     interdite.

     «Plus heureux que moi, puisqu'il me restait des liens qui m'ont
     forcé à leur survivre.

     «_Il n'y a plus rien sur la terre qui mérite une larme!_

     «UNZER.»

Cet éloge dithyrambique en prose bariolée de réminiscences de la Bible,
d'Homère et d'Ossian, toutes devenues fort à la mode en ce temps, révèle
à la fois l'espèce d'admiration que Maurice inspirait à ceux dont il
était entouré et la confusion d'idées au milieu de laquelle la jeunesse
la plus distinguée par ses sentiments et son esprit se débattait alors.

Quoi qu'il en soit, les prédications de Maurice, dans le petit entresol,
sur les questions de morale et d'art ne laissaient pas de produire de
l'effet sur la masse des élèves de David. Involontairement ces jeunes
gens obéissaient chaque jour davantage à l'autorité que prenait sur eux
le chef des _penseurs_. Un jour ce jeune homme en fit un singulier
usage. Mais pour que l'on puisse apprécier tout ce qu'il y avait
d'étrange, de hardi dans ce qu'osa dire Maurice dans un lieu à peu près
public tel que l'école de David, il faut se reporter à l'an 1797, alors
que la religion était encore l'objet de la dérision publique, avant que
Bonaparte eût rouvert les églises. Les idées de Voltaire avaient
tellement été répandues d'ailleurs pendant la révolution, que parmi les
élèves de l'école, si on ne regardait pas comme un crime de parler
favorablement du christianisme, c'était au moins un ridicule dont
personne n'aurait osé se couvrir. Les discours indévots, impies même,
s'y faisaient assez fréquemment entendre.

Or, il arriva qu'un des élèves, en racontant une histoire bouffonne, y
mêla à plusieurs reprises le nom de Jésus-Christ. La première fois,
Maurice ne dit rien. Seulement sa physionomie devint sévère; mais
lorsque le conteur eut répété de nouveau le nom sacré, alors les yeux du
chef de la secte des _penseurs_ s'enflammèrent, et Maurice fit taire le
mauvais plaisant en lui imposant impérieusement silence. L'étonnement
des élèves parut grand; mais il ne fut exprimé que sur la physionomie de
chacun, qui resta muet. Maurice était sujet à des colères très-vives,
mais qui duraient peu; il avait d'ailleurs du tact, et, en cette
occasion, il sentit la nécessité de justifier par quelques paroles la
hardiesse de la sortie qu'il venait de faire. «Belle invention vraiment,
dit-il en continuant de peindre, que de prendre Jésus-Christ pour sujet
de plaisanterie! Vous n'avez donc jamais lu l'Évangile, tous tant que
vous êtes? L'Évangile! c'est plus beau qu'Homère, qu'Ossian!
Jésus-Christ au milieu des blés, se détachant sur un ciel bleu!
Jésus-Christ disant: «Laissez venir à moi les petits enfants!» Cherchez
donc des sujets de tableaux plus grands, plus sublimes que ceux-là!
Imbécile, ajouta-t-il en s'adressant avec un ton de supériorité amicale
à son camarade qui avait plaisanté, achète donc l'Évangile et lis-le
avant de parler de Jésus-Christ.»

Il faut le répéter, de telles paroles, dites à cette époque et dans un
lieu tout à fait public, eussent certainement excité de la rumeur et pu
compromettre la sûreté du harangueur. Tous les élèves le sentirent bien;
car lorsque Maurice eut cessé de parler, il y eut un intervalle de
silence assez long, pendant lequel tout le monde se consulta du regard
pour savoir comment on prendrait la chose.

Le brave Moriès trancha la difficulté: «C'est bien cela, Maurice,»
dit-il d'une voix ferme; et à peine ces mots eurent-ils été prononcés,
que tous les élèves crièrent à plusieurs reprises: «Vive Maurice!»

On aurait tort de croire cependant que dans le sentiment généreux que
fit éclater cette jeunesse, il entrât des idées de piété. À l'atelier de
David, comme par toute la France alors, on était et l'on affectait
surtout d'être très-indévot; mais le courage que montra Maurice en
défendant un nom et une religion que tout le monde attaquait et
vilipendait, ainsi que la pensée heureuse qu'il eut de découvrir à de
jeunes artistes une source de beautés nouvelles au moins pour eux,
séduisit et entraîna leurs jeunes âmes. Cette scène eut toutefois un
résultat important; elle jeta du ridicule sur ce qui restait encore,
dans le langage des élèves, de locutions révolutionnaires et
irréligieuses, et, de plus, elle assura la liberté des consciences.
Après le mouvement oratoire de Maurice, et pendant le repos du modèle,
Moriès, Ducis, Roland, de Forbin, M. de Saint-Aignan, Granet et beaucoup
d'autres qui représentaient assez bien le parti aristocratique à
l'atelier, vinrent prendre les mains de Maurice et le féliciter sur son
élan généreux. Lorsque ceux-ci eurent épuisé leurs louanges fort
sincères, s'avancèrent alors vers Maurice, Richard Fleury et Révoil, les
deux amis lyonnais. Leurs figures paraissaient émues, et d'un air
timide, mais où perçait un sourire plein de joie, ces deux jeunes
artistes remercièrent leur généreux camarade de manière à laisser
entendre à tous les assistants qu'ils attachaient plus d'importance
encore qu'eux à ce qui venait de se passer. En effet, de Forbin et
Granet, qui avaient fréquenté Richard Fleury et Révoil à Lyon, avouèrent
à leurs condisciples que ces deux jeunes gens étaient fort pieux. Ce
bruit se communiqua d'oreille en oreille, et jamais, depuis ce jour, on
ne se permit la plus légère plaisanterie sur les habitudes religieuses
des deux amis lyonnais.

Maintenant, on sait ce qu'était la secte insignifiante des _crassons_;
on peut juger de l'esprit de celle des _penseurs_ ou _primitifs_, qui,
ainsi que son chef Maurice, reviendront plus d'une fois en scène. Il
reste à faire connaître le troisième groupe qui complétait l'ensemble
des élèves les plus importants alors de l'atelier de David, sauf à faire
intervenir plus tard ceux qui, ainsi qu'Huyot et plusieurs autres,
simples dessinateurs encore d'après le relief, et rangés confusément
sous le nom de _rapins_, écoutaient et regardaient ce qui se passait
entre les _grands_ élèves, sans y prendre une part active. Achevons donc
le dénombrement de nos jeunes héros, en peignant par quelques traits
rapides les coryphées du groupe que, faute d'une meilleure expression,
on surnommera _aristocratique_. Au milieu de cette foule de jeunes gens
dont la fortune, l'éducation, les manières et les talents étaient si
inégaux et si divers, se faisaient remarquer ceux dont le costume plus
régulier, dont la tenue plus aisée et plus décente, dont le langage plus
pur et plus mesuré, imposaient aux autres élèves.

C'était M. Auguste de Saint-Aignan, dont le nom seul chatouillait
agréablement l'oreille. Il était joli cavalier, d'une figure prévenante
et aimable, et quoiqu'il fut tout aussi simplement mis que les autres,
ses habits étaient si bien faits, si bien portés, son pied élégant était
chaussé dans des bottes si fines, que toute la sauvagerie pittoresque
des élèves de David céda à ces dehors séduisants. M. de Saint-Aignan
avait d'ailleurs tout l'entraînement généreux qui rend bon camarade dans
une école, et ce qui achevait de le faire accueillir très-amicalement
étaient les dispositions réelles et brillantes qu'il montrait pour l'art
de la peinture.

C'était Granet, qui a produit tant de bons ouvrages et dont le nom est
resté célèbre; Granet, qui avait alors le même air bon et fin que nous
lui avons connu. Alors il était à peu près vêtu simplement, comme à la
fin de ses jours; et dès ce temps où, jeune encore, son teint peu
coloré, sa figure calme, son maintien modeste et discret et son costume
brun foncé lui donnaient l'air d'un habitant des cloîtres, on le
surnommait _le Moine_.

Richard Fleury et Révoil, bien élevés, très-retenus dans leurs discours
et habituellement couverts de vêtements très-propres, faisaient honneur
à la bonne bourgeoisie et au gros commerce lyonnais, d'où ils tiraient
leur origine. Ils parlaient peu, si ce n'est avec Granet et de Forbin;
mais ils se montraient affables et polis envers tous. Les élèves les
respectaient.

Le nom de Delavergne sera rapporté seulement pour mémoire. Sous le
rapport du talent, il était à peu près nul; mais ses liaisons avec de
Forbin, R. Fleury, Révoil et Granet, ainsi que sa qualité de
gentilhomme, lui donnaient une espèce d'influence dans le groupe
_aristocratique_ qu'il n'est pas indifférent de signaler pour bien faire
connaître tous les éléments dont se composait alors l'école de David.

Mais l'âme de cette portion des élèves était Forbin, car alors sa
qualité de comte et le _de_ qui précède son nom en étaient retranchés.
Lorsqu'il entra à l'atelier, il n'était âgé que de dix-huit à vingt ans.
Quoiqu'un peu grêle de formes, il était fort bien pris dans sa taille.
Sa tête était belle, et il la portait haut. S'exprimant avec élégance et
facilité, il faisait retentir sa voix mordante que rendait plus incisive
encore son accent provençal très-prononcé. Auguste de Forbin, car malgré
tous les efforts encore récents des révolutionnaires pour écraser
l'aristocratie, les noms illustres plaisaient toujours aux oreilles des
Français en 1797, Auguste le Forbin apportant, sous des habits
excessivement simples, toute l'aisance et la familiarité un peu moqueuse
d'un gentilhomme au milieu de jeunes gens qui n'avaient de commun avec
lui que leur âge, fit dès le premier jour leur conquête. À l'aide de
l'italien et de son patois provençal qu'il parlait avec une égale
facilité, il trouvait moyen, sans rien perdre de son élégance
habituelle, de faire et de dire les pasquinades, les charges et les
bouffonneries les plus amusantes. Rien ne lui coûtait moins que de
tourner un couplet en français, et à l'atelier, où l'on ne se piquait
pas d'être difficile, il en improvisait souvent pendant le travail.

Le théâtre du Vaudeville était alors, comme aujourd'hui, fort à la mode;
c'était même un de ceux que fréquentait le plus habituellement ce que
l'on appelait alors la société distinguée. Forbin, quoique peu à l'aise
à cette époque, ne laissait pas de s'y rendre quelquefois, et là, il
entretenait son goût et son talent pour le couplet. D'après ce que l'on
sait de Maurice, des idées et des livres qu'il préférait, ainsi que son
ami Ch. Nodier, on peut se faire une idée des colères burlesques dans
lesquelles il entrait, lorsque Forbin, qu'il aimait d'ailleurs beaucoup,
lui improvisait un couplet carré se terminant par une galanterie fade ou
un jeu de mots. «_Vieille Pompadour!_ lui criait-il tout en riant au
milieu de sa fureur, va donc te faire friser avec de la poudre à la
maréchale[3]!» Puis il répétait plusieurs fois d'une voix sourde et
concentrée: «Le Vaudeville! le Vaudeville!» et, saisissant tout à coup
ce qui lui tombait sous la main, une canne, une queue de chevalet
démanchée, il se mettait à frapper à tour de bras sur les chaises et les
boîtes à couleurs, jusqu'à ce que leurs propriétaires trouvassent le
moment de le calmer et de sauver leurs ustensiles de sa fureur. Alors
cette scène se terminait par des rires inextinguibles auxquels Maurice
lui-même prenait largement part.

Au milieu de ces tempêtes bouffonnes se trouvait Langlois, peintre froid
et de peu d'imagination, mais imitateur fin, correct de la nature, et
que David choisit pour l'aider lorsqu'il exécuta le _Bonaparte passant
les Alpes_, puis lorsqu'il commença le _Léonidas_. Langlois, après avoir
obtenu toutes les couronnes académiques, est mort membre de l'Institut
en 1838. On voyait aussi là, travaillant avec zèle et assiduité, M. le
comte d'Houdetot, que l'étude approfondie de la peinture a fait devenir
un protecteur si éclairé des arts; puis le marquis d'Hautpoul qui, après
avoir étudié pendant trois ans avec passion à l'école de David, prit
tout à coup le parti des armes et devint général, pendant la
restauration.

Telles étaient les différentes nuances dont se composait l'ensemble des
élèves de David. Bien qu'animés d'un esprit très-différent, ils vivaient
toutefois cordialement entre eux.

Parmi les élèves que leur caractère isolait davantage, on a dû remarquer
le sage Moriès, qui se mêlait peu à toutes ces folies et dont la
plaisanterie habituelle était de répéter à ses camarades si jeunes et si
fous: «Messieurs, amusez-vous bien, mais n'oubliez pas de penser à la
mort!» Cet aimable et brave homme n'a laissé aucun ouvrage qui puisse
consacrer sa mémoire, et c'est ce qui fait que l'on parle de lui toutes
les fois que l'occasion s'en présente, car rien n'est si digne d'intérêt
que ces âmes nobles, sublimes, dont nul talent n'a fait ressortir et
briller le mérite.

Il n'en est pas ainsi d'un autre élève que David reçut dans son école à
cette époque et qui non-seulement se fit distinguer par la candeur de
son caractère et sa disposition à l'isolement, mais qui donna encore
tout aussitôt qu'il parut des preuves d'un véritable talent; c'est M.
Ingres. Ainsi que Granet, Ingres n'a changé ni de physionomie ni de
manières depuis son adolescence. En retranchant le surplus d'embonpoint
que produit l'âge, Ingres, en 1854, est encore celui de 1797. Ce qui est
vrai de sa personne ne l'est pas moins de son caractère, qui a conservé
un fonds d'honnêteté rude qui ne transige jamais avec rien d'injuste et
de mal, et de son esprit, qui s'est toujours maintenu dans la même
région. C'est un de ces hommes qui ont été mis au monde comme on coule
une statue en bronze. En entrant à, l'atelier de David, Ingres arrivait
de Montauban, sa ville natale, où, dès l'enfance, il avait étudié l'art
de la peinture sous la direction de son père. Relativement à sa
jeunesse, il était déjà habile à manier le pinceau, lorsque David se
chargea du soin de l'enseigner. Dans l'école, il était un des plus
studieux, et cette disposition, jointe à la gravité de son caractère et
au défaut de cet éclat de pensée que l'on appelle esprit en France, fut
cause qu'il prit très-peu de part à toutes les folies turbulentes qui
avaient lieu autour de lui; aussi étudia-t-il avec plus de suite et de
persévérance que la plupart de ses condisciples.

Étienne fut très-frappé de la première figure que Ingres peignit à
l'atelier. Tout ce qui caractérise aujourd'hui le talent de cet artiste,
la finesse du contour, le sentiment vrai et profond de la forme et un
modelé d'une justesse et d'une fermeté extraordinaires; toutes ces
qualités se faisaient déjà remarquer dans ses premiers essais. Ce mérité
n'échappa aux yeux de personne, et quoique plusieurs de ses camarades et
David lui-même signalassent une disposition à l'exagération dans ses
études, tout le monde cependant fut frappé de ses grandes dispositions
et reconnut même son talent.

Il y a cinquante-sept ans que ces souvenirs étaient des réalités: oh!
que de noms complétement oubliés on pourrait ajouter à ceux déjà cités
ici, sans que leurs syllabes réunies pussent éveiller dans l'âme du
lecteur d'autre sentiment que cette tristesse vague que l'on éprouve en
foulant la tombe d'un inconnu! Quand on a assisté à ces joies de la
jeunesse, quand on a vu l'espérance briller également sur tant de fronts
dont la plupart ont été prématurément jetés dans la poussière et privés
de la couronne qu'ils attendaient, on admire les effets de cette ardeur
permanente qui travaille régulièrement toutes les générations
successives et donne au monde une jeunesse éternelle, une espérance
toujours renaissante. De tous les noms déjà cités, combien peu ont
échappé à l'oubli, et qui sait s'ils y surnageront longtemps encore!
Quant à la foule de ces jeunes gens qui se sont si ardemment nourris de
vains rêves de gloire, le plus grand nombre est mort et à la fleur de
l'âge. Plusieurs sont encore au monde, mais vivent obscurs et peu
satisfaits, comme il arrive toujours quand on a manqué dans la vie le
but que l'on s'était proposé d'atteindre.




IV.

LES RAPINS.


Chaque profession, chaque art a ses termes propres; il en est même
qu'aucune périphrase ne pourrait remplacer; tel est celui de _rapin_. On
désigne par ce nom, dans les ateliers de peinture, les élèves qui ne
font encore que copier d'après des dessins, et ceux même qui dessinent
d'après le relief, c'est-à-dire d'après les statues moulées en plâtre.
Par extension, et dans un sens épigrammatique, on l'applique aux élèves
déjà avancés dans la pratique de leur art, mais auxquels on ne reconnaît
ni dispositions ni talent.

Le rapin, il faut le croire, est libre et heureux aujourd'hui, mais il
n'en était pas ainsi il y a cinquante ans. Le rapin était une espèce de
vassal, d'esclave même, soumis aux volontés et à tous les caprices de
celui de ses camarades qui, plus âgé que lui et ayant déjà eu l'honneur
de se servir de la palette et de l'appui-main, se faisait servir par
l'apprenti-artiste et le battait à l'occasion, quand ledit rapin était
récalcitrant ou s'acquittait mal des commissions dont son tyran l'avait
chargé.

Lorsqu'Étienne descendit de l'atelier des Horaces pour prendre place
dans celui des élèves, cet usage était déjà tombé en désuétude, mais non
pas entièrement aboli, et le _Petit d'en haut_ eut le bonheur de
contribuer à faire encore adoucir le sort des rapins, ses nouveaux
condisciples. L'un des premiers jours de son noviciat à l'atelier, il
arriva que Roland, dit le _Furieux_, n'ayant pas pu assister au banquet
de Vincennes, à la fin duquel Étienne avait lu des vers au maître, ne
connaissait pas le _nouveau rapin_. Brusque comme on l'a déjà dépeint,
Roland s'approcha d'Étienne en tenant son appui-main levé et en
menaçant, et lui dit: «Tiens, voilà deux sous, va me chercher un petit
pain pour mon déjeuner.» L'étonnement et l'indignation se peignirent sur
la figure d'Étienne d'une manière si forte et si sincère, que la
résolution de Roland en fut d'abord ébranlée. Mais comme le jeune colon
avait vu frapper les noirs à la Martinique, il croyait pouvoir en agir
de la même manière avec un rapin, et il leva de nouveau son appui-main
pour frapper Étienne, lorsque Moriès, Ducis, Forbin, Maurice et d'autres
encore, s'élancèrent au-devant de Roland, en lui criant: «Roland!
Roland! prenez donc garde! c'est _le Petit d'en haut_!» car on
continuait à donner ce sobriquet à Étienne. Roland avait quelque chose
de brusque dans le caractère, mais n'était nullement méchant. Il reprit
sa place, et on lui dit à voix basse qu'Étienne avait _fait des vers_
pour David, ce qui parut plus que suffisant pour ne pas le traiter comme
un nègre.

Ce petit événement resserra tout aussitôt les liens d'amitié qui
s'étaient déjà formés entre les principaux élèves de l'atelier et
Étienne, et, de plus, fut cause que ses camarades d'infortune, les
autres rapins, s'entendirent avec lui pour faire en commun une
vigoureuse résistance, si quelque peintre osait encore exiger d'eux, par
la force, d'humiliantes complaisances. Les rapins firent plus encore,
car chaque matin ils se munirent d'une bûche, après avoir eu soin de
faire entendre que l'en n'aurait pas bon marché d'eux en cas d'attaque.
Ces précautions ne furent pas vaines. Les peintres, et Roland tout le
premier, se le tinrent pour dit, d'autant mieux que, parmi les rapins,
on avait eu l'occasion de remarquer Vermay et Poussin, adolescents d'une
force extraordinaire pour leur âge, et dont le coeur bondissait à
l'apparence d'une menace. À compter de cette époque, s'il se trouva
encore de jeunes élèves qui fissent les commissions des peintres, ce ne
fut que parmi les plus paresseux ou les gourmands qui dimaient sur les
pains et les gâteaux qu'on leur faisait acheter, ou profitaient de la
course pour jouer et polissonner avec les rapins des autres écoles, dans
les immenses corridors du Louvre.

Parmi tous ces jeunes gens qui dessinaient près de la porte d'entrée,
d'après la bosse, la plupart se distinguaient par un noble caractère,
par d'heureuses dispositions, et par une activité d'imagination qui, en
général, leur devint fatale; car les uns épuisèrent leurs facultés dans
une contemplation stérile, les autres, malgré de longs et studieux
efforts, ne purent jamais réaliser les espérances dont ils s'étaient
bercés, et quelques-uns perdirent la raison, abrégèrent leurs jours à la
fleur de l'âge, ou succombèrent à des maladies de langueur, que l'étude
de leur art acheva de rendre incurables.

De toute cette génération d'artistes avec lesquels Étienne entra dans la
carrière, trois seulement se sont fait un nom dans les arts, et encore
l'un est-il devenu architecte et non peintre: Huyot, qui a rapporté de
si précieux travaux de ses voyages en Égypte, en Grèce et en Italie, et
mourut après avoir pris place à l'Institut; Granet; enfin M. Ingres.

Quant aux autres, Boucher, Vermay, Poussin, Simon, Augustin D...,
Colson, Mendouze, Adolphe Lullin et Étienne, pour ne citer que ceux qui
avaient fait concevoir le plus d'espérances, aucun d'eux, malgré
quelques éclairs de succès, n'est arrivé, à se faire un nom dans l'art
de la peinture. Et cependant, plus d'un a déployé une énergie rare pour
acquérir du talent; presque tous cependant avaient l'imagination ardente
et productive; mais il leur manqua d'être dirigés plus sagement dans le
cours de leurs études, ayant eu le malheur de se trouver étudiants à une
époque où tous les principes sur lesquels repose l'art qu'ils désiraient
apprendre furent remis en question par le maître même qui devait les
diriger.

Les fréquentes recommandations que faisait David à ses élèves, de se
guider sur les ouvrages de l'art grec, et particulièrement sur ceux du
style antérieur à Phidias, avaient porté leurs fruits. Cette idée,
reprise en sous-oeuvre par une jeunesse fougueuse et inexpérimentée, fut
poussée jusqu'à ses plus rigoureuses conséquences, et ces principes
exagérés, combinés avec les utopies _humanitaires_ que développait
Maurice à ses adeptes, ne tardèrent pas à produire une anarchie complète
dans l'école de David. Bientôt ce ne fut point assez pour Maurice de
répandre sa doctrine au moyen des entretiens qui avaient lieu dans
l'entresol de l'atelier des Horaces, ou dans l'atelier des élèves après
les travaux du jour; il fit entendre à ses cosectaires «qu'il fallait
parler haut et marcher courageusement tête levée; que David avait
commencé le grand oeuvre de la réforme de l'art, il est vrai, mais que
l'incertitude de son caractère et le peu d'étendue de ses idées
l'avaient perdu en politique et ne lui donnaient pas l'énergie
nécessaire pour compléter la révolution qu'il fallait achever dans
l'art. Il ajoutait que, tant que les modèles de mauvais goût, tels que
ceux qui proviennent de l'art italien, romain et même grec, en remontant
jusqu'à Phidias exclusivement, seraient soufferts dans les écoles, il
n'y avait pas lieu d'espérer qu'aucune amélioration se fit sentir dans
les études; que, quant à lui, il ne commencerait à espérer le retour du
goût simple, vrai, _primitif_ enfin, que du moment où il verrait brûler
et détruire (ce sont ses paroles) tous ces prétendus chefs-d'oeuvre qui
font horreur aux gens imbus des pures doctrines. Ce jour viendra, mes
amis, n'en doutez pas, s'écriait-il dans son enthousiasme; mais il faut
en accélérer la venue en provoquant la conversion de ceux qui sont
encore plongés dans l'erreur. Or, pour remplir cette mission, nous
devons agir avec audace et courage; ainsi, j'en avertis d'avance ceux
d'entre vous qui ne se sentiraient pas disposés à imiter mon exemple;
qu'ils se retirent! car je dois vous dire que d'ici à peu de jours j'ai
résolu de quitter ces vêtements mesquins que je porte ainsi que tous les
hommes de notre siècle. Déjà, vous le voyez, j'ai laissé croître mes
cheveux et ma barbe; l'on achève en ce moment une vaste tunique blanche
que je porterai sous un ample manteau bleu, et je ne chausserai plus mes
pieds que de cothurnes. Mais je lis dans vos yeux votre incertitude;
vous pensez qu'en homme pusillanime, j'ai fait préparer ce vêtement pour
m'en parer dans l'ombre de notre réduit, et en votre présence seulement?
Détrompez-vous; décadi prochain, vous me verrez ainsi vêtu dans les
Tuileries, me promenant au milieu de ces stupides bourgeois que je ferai
rougir de la laideur et de la mesquinerie de leur accoutrement moderne.
Dans peu vous suivrez mon exemple, je n'en doute pas, et je dois vous
dire que mon brave ami Perrié que voilà, profitant noblement de sa
fortune pour favoriser nos généreux desseins, s'est fait faire un
costume phrygien complet, d'après celui du Pâris en marbre qui est au
Musée, vêtement avec lequel il a l'intention de m'accompagner à la
promenade que je vous ai annoncée. Oui, mes amis, il est temps de donner
un but pratique et sérieux à l'art et d'enfermer les grandes et
éternelles vérités dans l'enveloppe du beau, afin qu'on les accepte avec
plaisir, avec empressement même, et qu'elles germent et fructifient dans
le coeur de l'homme. Comme peintres, tous nos efforts ne doivent donc
tendre qu'à le présenter sous ses formes les plus belles, sous les idées
et les images les plus pures; comme citoyens, il est de toute nécessité
que nous avertissions d'abord les yeux de la réforme importante que nous
désirons faire; et rien, à cet égard, n'est plus propre à préparer
favorablement les yeux et les esprits que de revêtir cet admirable
costume grec primitif, dont la disposition est si majestueuse et si
élégante. Quant aux pensées dont nous autres réformateurs devons
continuellement entretenir nos esprits et notre coeur, nous ne saurions
les puiser à des sources trop _primitives_ et trop pures. C'est dans
Homère, puis dans Ossian, mais surtout dans la Bible; c'est dans les
scènes et les peintures des peuples primitifs au milieu desquels ces
livres ont été écrits, que nous trouverons de quoi régénérer notre âme
et notre esprit, et donner un noble emploi à nos talents, quand ils
seront perfectionnés.»

Si chaque siècle ne fournissait pas des folies analogues à celles-ci, et
qu'il n'existât pas encore un certain nombre de personnes qui ont vu
Maurice et Perrié se promener dans Paris, l'un vêtu comme Agamemnon,
l'autre en Pâris, on craindrait vraiment d'être taxé d'exagération en
rapportant l'ensemble d'une théorie telle que celle que l'on vient
d'exposer. Mais ce n'est que l'exacte vérité, et il est certain même
qu'on a ôté au réformateur quelque chose de l'impatience sauvage qu'il
montrait dans le désir d'accomplir ses projets, en dégageant ses paroles
de cet argot d'atelier dont il les accompagnait pour frapper plus
fortement ses auditeurs en se mettant à leur portée, en se conformant à
leurs habitudes. Quoi qu'il en soit, le fanatisme sincère de Maurice, la
bonne opinion, que l'on avait de la franchise et de la générosité de son
caractère, l'éclat de ses premiers essais en peinture, et, il faut le
dire, le don qu'il avait de persuader par la parole, exercèrent une
très-forte influence sur les plus éclairés de ses condisciples. Moriès,
Ducis, Saint-Aignan et d'autres, tout en sentant ce qu'il y avait de
ridicule dans ces déclamations demi-morales, demi-esthétiques, ne
pouvaient s'empêcher de reconnaître, surtout en partant des idées de
David, qui étaient exagérées elles-mêmes, qu'il y avait quelque chose de
plausible et de conséquent dans les nouveaux projets de réforme lancés
par Maurice.

Cependant ces extravagances plus ou moins brillantes et spirituelles
n'allaient pas jusqu'à ébranler la raison déjà mûrie de ces premiers
élèves. Mais elles firent un véritable ravage dans l'imagination de
quelques-uns de ceux qui, avec Huyot et Étienne, composaient alors la
classe des rapins.

Colson, qui a donné quelques preuves de talent plus tard, a cependant
perdu sa carrière par l'obstination prolongée avec laquelle il s'est
attaché à la secte des _penseurs_ ou _primitifs_.

Augustin D..., qui devait mourir si malheureusement et si jeune[4], dont
le caractère était noble et l'âme élevée fut souvent détourné de la
belle, marche qu'il s'était tracée, par les préoccupations que lui
causaient les opinions étranges de Maurice.

Huyot, tant qu'il dessina à l'atelier, travaillait toujours
silencieusement, et il serait difficile de savoir si ce débordement
d'idées extravagantes eut quelque empire sur son imagination. La fermeté
de son esprit, sa taciturnité, son application constante au travail et
le peu de temps d'ailleurs qu'il passa à l'école de David, portent à
croire que les idées singulières des _primitifs_ firent peu d'impression
sur lui.

Il y eut un malheureux jeune homme, S..., dans l'intelligence de qui ces
opinions bizarres s'embrouillèrent encore en se compliquant avec des
chagrins domestiques et la pauvreté. Prenant à la lettre les conseils de
ceux des _primitifs_ qui, par paresse et par incapacité, prétendaient
atteindre le plus haut but de l'art par l'effet seul d'une contemplation
poétique des ouvrages de l'antiquité, S... dépassa bientôt, sans avoir
rien appris, l'âge où l'on peut étudier avec fruit. Chargé prématurément
de famille et hors d'état de rien produire qui pût l'aider à la
soutenir, il obtint à grand'peine la place de professeur de dessin dans
un lycée de province, où il acheva de perdre sa raison déjà altérée.
C'était un bon et brave jeune homme, à qui il vint la fatale idée de se
tirer de l'état obscur où le ciel l'avait jeté, dans l'espoir de
cultiver un talent qu'il ne put acquérir et dont, selon toute apparence,
il n'avait même pas le germe.

Il ne serait que trop facile d'augmenter la liste des infortunés de ce
genre qui, jetés alors dans l'atelier de David, sans fortune,
quelques-uns sans dispositions et sans énergie de caractère, ont perdu
là toute idée de discipline, de subordination, et se sont trouvés trop
heureux, quand Bonaparte eut besoin de soldats, d'aller mourir
honorablement sur un champ de bataille.

Si, parmi tant de souvenirs, on en rappelle quelques-uns avec plaisir,
combien d'autres demeurent tristes et sombres dans la mémoire! Vermay,
ce jeune enfant si turbulent, si gai, si spirituel, et dont les premiers
ouvrages, exposés ensuite au Salon de 1808, donnaient de si belles
espérances, hélas! après avoir gaspillé sa vie à Paris, a été fonder une
école de dessin à la Havane, où il est mort malheureusement. Poussin, le
contemporain, l'inséparable de Vermay, car toutes les grandes
espiègleries des élèves de l'école étaient combinées et dirigées par
eux; Poussin, qui à une belle figure joignait une âme si belle et si
noble, qui dessinait et peignait bien, comme un rossignol chante, sans
porter le moindre dommage à son insouciance et à sa paresse habituelles;
Poussin que tout le monde aimait comme un frère, pour qui ses camarades
rêvaient tous les genres de succès; Poussin! dont le nom même était
regardé comme d'un augure favorable pour lui, il n'a pas perdu la vie,
grâce au ciel, mais il n'a pas tiré de son talent tout ce que l'on avait
le droit d'en attendre. Enfin, s'il n'est pas célèbre, il est heureux!
Marié et entouré d'enfants à l'île Bourbon, il professe avec honneur la
peinture et vit à l'aise, entouré de la considération générale des
habitants de la colonie.

C'est ici l'occasion de dire quelques mots d'un élève qui fit concevoir
alors les plus hautes espérances, quoiqu'elles ne se soient point
complétement réalisées. Paulin Duqueylar, il a déjà été nommé, était de
Marseille et lié d'amitié avec tous les Méridionaux de l'atelier,
Forbin, Granet, Révoil, Richard et Topino Le Brun, malgré la différence
de ses opinions avec ce dernier. Relativement à ses condisciples,
Duqueylar n'était pas jeune, il avait au moins vingt-cinq ans et s'est
toujours ressenti de ce retard dans l'étude de la peinture, où l'on ne
profite que quand on commence très-jeune. Duqueylar, de famille noble,
avait reçu une excellente éducation; il était bon humaniste, lettré,
aimant beaucoup la poésie. Mais, malgré la politesse de ses manières, on
retrouvait cependant toujours en lui un fonds de rudesse native qui se
reproduisait dans la tournure de ses idées et dans son talent comme
artiste. Les opinions énoncées par Maurice et la lecture assidue
d'Ossian, dont les poëmes étaient devenus fort à la mode vers 1796,
produisirent une impression si vive sur l'imagination de Duqueylar, que
cet événement fit prendre un pli à son esprit et à son talent dont la
trace est toujours restée. Il exposa, en 1797, un tableau représentant
_Ossian chantant ses vers_, ouvrage qui sans doute n'était pas sans
énergie, mais dont l'aspect était si sauvage et si bizarre qu'il ne
trouva d'indulgence qu'auprès de quelques-uns de ses amis, dont deux ou
trois devinrent ses admirateurs fanatiques.

Peu de temps après, Duqueylar se décida à aller se fixer à Rome, où il
exagéra tout à l'aise le mérite et le défaut de ses productions. Malgré
une persévérance peu commune et, il faut le dire, une trempe d'esprit
très forte, cet homme, remarquable par son caractère, ne put jamais
donner à ses idées une forme assez attrayante ni assez claire pour les
faire adopter aux autres.

Il avait contracté, à l'atelier, une amitié tendre pour son jeune
camarade Mendouze, qui, bien qu'assez habile élève en peinture, changea
tout à coup le but de ses travaux et se mit à étudier la langue grecque
avec ardeur. Ce goût nouveau devint une passion dominante chez Mendouze,
qui, après avoir servi quelque temps dans les armées, partit pour la
Grèce, où il a péri, au massacre de Chio.

Après avoir passé plusieurs années à Rome, Paulin Duqueylar rentra en
France et se fixa près de Lambesc, au milieu de sa famille, où il se
livra, mais pour lui seul, au goût vif qu'il avait toujours eu pour les
arts et pour les lettres. Son mérite l'avait fait admettre au nombre des
correspondants de l'Institut, et vers la fin de sa vie, dans les
intervalles de repos que lui laissait la maladie qui l'a enlevé, il a
publié en 1840, à Paris, un volume intitulé: _Nouvelles Études du coeur
et de l'esprit humain, ou analyse, explication et développement de leurs
principaux phénomènes_, ouvrage écrit avec une élégante simplicité, et
témoignant des belles et hautes qualités du coeur et de l'esprit de cet
homme distingué.

C'est d'ailleurs une chose remarquable que le goût pour l'érudition qui
se manifesta parmi les élèves de David à cette époque. Roquefort,
l'auteur du _Dictionnaire de la langue romane_ et qui a laissé des
recherches savantes sur la littérature et la musique au moyen âge, était
alors élève de David et fréquentait son école.

Népomucène Lemercier, le poëte, ainsi que Letronne, savant antiquaire,
tinrent également à honneur d'être mis au nombre des élèves de David.

Ce goût pour l'érudition, combiné avec les idées de réforme que Maurice
avait répandues avec tant d'ardeur, contribuèrent à déterminer la
vocation d'un élève de David, d'un âge déjà mûr lorsqu'il entra dans
l'école, assez habile peintre, mais entraîné invinciblement à s'occuper
de la théorie de l'art. C'est Paillot de Montabert, homme recommandable
par l'affabilité de son caractère et les lumières de son esprit. Bien
qu'il fût le premier à rire des formes extravagantes sous lesquelles
Maurice exposait sa doctrine, au fond, il lui était impossible de ne pas
reconnaître la puissance des idées et quelquefois des raisonnements du
jeune fou. Timide dans l'exécution, mais très-avide de nouveautés, de
Montabert, entre autres tentatives, essaya de retrouver l'usage de
l'_encaustique_, ou peinture à la cire. Enfermé dans son atelier, il
travailla longtemps à reproduire ce procédé antique, qui, dans ses idées
théoriques, était plus favorable à l'art que la peinture à l'huile.
Grâce à ses longues et savantes expériences, _la peinture à la cire_ est
employée aujourd'hui pour peindre sur les murs des édifices.

Outre ce service rendu aux arts, de Montabert travailla depuis 1799
jusqu'en 1829 à la composition d'un ouvrage en neuf volumes, intitulé:
_Traité complet de la peinture_. Ce livre, auquel on peut reprocher son
trop d'étendue, est plein d'observations, de conseils et de principes
excellents sur l'art, et de plus, renferme une suite bien ordonnée de
renseignements matériels que l'on ne trouve rassemblés dans aucun autre
livre de ce genre. Mais il n'est pas inutile de faire observer que cet
ouvrage si sagement combiné, dont les nombreuses divisions sont traitées
avec tant de réflexion, de maturité et de sagesse, présente au fond le
corps de doctrine de Maurice, seulement mis en ordre par un esprit calme
et méthodique.

À tous ces noms autour desquels ont rayonné tant d'espérances et dont la
plupart cependant sont devenus obscurs, il faut joindre celui d'Adolphe
Lullin, que l'oubli couvre également de son ombre. Agé de dix-sept ans
lorsqu'il fut admis chez David, il en avait à peine vingt-six quand il
est mort, en 1806. La nature semblait avoir épuisé ses dons sur lui. On
a rarement vu une figure plus belle et plus noble que la sienne, et sur
laquelle les hautes facultés de l'âme et de l'esprit parussent avec
autant d'éclat. Né au sein d'une des familles patriciennes de Genève, il
joignait à l'élégance des manières cette modestie qui résulte d'une
excellente éducation. Habituellement calme dans ses gestes et d'un abord
presque froid, il cachait, sous une réserve qu'il tenait des habitudes
de son pays, une de ces âmes ardentes qui sont destinées à se consumer
elles-mêmes.

Adolphe Lullin ne fit son entrée à l'atelier que quelques semaines après
Étienne, mais du jour où ils se virent, ils contractèrent une amitié qui
dura entre eux tant que Lullin vécut, et dont Étienne conserve encore
aujourd'hui; après quarante-huit ans, le plus respectueux et le plus
tendre souvenir.

Étienne a sans doute le droit de penser que son amitié n'a pas été tout
à fait stérile pour Lullin; mais celle de Lullin a eu une influence si
bienfaisante sur le caractère et la culture de l'esprit d'Étienne que
celui-ci se reconnaît toujours l'obligé reconnaissant de son camarade.

Pendant les années 1797 et 1798, outre leurs travaux à l'atelier, ils
parvinrent à faire des progrès assez remarquables dans l'intelligence de
la langue grecque. Ces études, combinées avec celles que l'art de la
peinture les conduisit à faire sur la statuaire antique, donnèrent aux
deux jeunes amis une certaine connaissance de l'archéologie qui, à cette
époque, où tout se faisait à la grecque, leur attira tout naturellement
de la part de David et de ses élèves une considération particulière.

Des deux jeunes amis, ce fut le plus âgé et certainement le plus
instruit qui résista avec le moins de force aux avances qui leur furent
faites par Maurice. Étienne ne conçut aucune défiance de ce dernier,
mais, s'il ne redouta pas l'homme, il jugea assez bien de la frivolité
et surtout de l'incohérence de ses opinions tant morales qu'esthétiques,
et dès l'origine, il conseilla à son ami Lullin de ne pas agir
légèrement à propos des engagements qu'on pourrait lui faire prendre.

En effet la secte des _penseurs_ ou _primitifs_ faisait des progrès.
Elle préoccupait à l'atelier tout ce qu'il y avait d'élèves déjà moins
jeunes et qui se distinguaient par leurs dispositions. Elle se recrutait
même de tous ceux qui, presque enfants encore, étaient avides de
nouveautés, désireux de remplir leurs têtes, vides d'idées qu'ils
n'auraient jamais eu la force de concevoir, et enfin dont la paresse
habituelle s'arrangeait fort bien d'un système d'étude qui se réduisait
pour eux à se promener les bras ballants et les yeux vagues dans la
galerie des statues antiques.

Tout enthousiaste que Lullin fût de ce qui était emprunté aux usages et
aux arts de la Grèce antique, cependant cette mascarade des Agamemnon et
des Pâris dans les rues était loin de lui plaire; et, à cet égard, il
portait le scrupule assez loin pour s'abstenir même d'adopter de
certaines redingotes courtes, des tuniques comme on en porte
généralement aujourd'hui, par cela seul que ce costume, inventé par
David et choisi par ses élèves, les faisait reconnaître pour tels dans
les lieux publics.

Étienne n'était pas si scrupuleux que son ami, et il adoptait sans y
attacher d'importance l'uniforme de ses camarades Forbin, Granet et
autres; mais, par intérêt pour Lullin, il avait soin dans les entretiens
qu'ils avaient souvent ensemble de faire ressortir l'inopportunité,
l'inconvenance et le ridicule du costume d'Agamemnon et du Phrygien
Pâris, porté par de pauvres enfants de Paris obligés pour rentrer chez
eux de ramasser les boues de la rue Quincampoix ou de la place Maubert.

Leurs discussions ne se bornaient pas à celles que ces folies faisaient
naître, et pendant longtemps, à la suite de leurs travaux à l'atelier et
de leurs études sur les auteurs grecs, ils agitaient des questions plus
utiles et plus importantes. Quoique Lullin fût déjà assez versé dans la
lecture des auteurs classiques, son goût cependant n'était pas plus
affermi que sa critique. À la suite d'une conversation qu'Étienne et lui
avaient eue sur les poëmes d'Ossian avec Maurice, qui ne connaissait ces
ouvrages que par la traduction de Letourneur et les mettait fort
au-dessus de ceux d'Homère, Lullin, qui lisait l'_Iliade_ en grec et le
poëme de Fingal en anglais (car il avait appris cette langue pendant son
enfance à Genève), Lullin donc, sur la première sommation de ce fou de
Maurice, intervertit l'ordre de son admiration pour le poëte grec en
faveur du barde irlandais.

L'esprit d'Étienne s'était tourné de bonne heure vers la philosophie et
la critique; aussi, malgré la vogue et le poids que l'admiration d'un
homme déjà célèbre à cette époque, le général Bonaparte, avait donnés
aux prétendues poésies originales d'Ossian, les trouva-t-il toujours
monotones, à cela près de quelques beautés, et demeura-t-il incrédule
sur leur authenticité. Cette opinion, il l'exprimait à Lullin
non-seulement avec toute l'effusion de l'amitié, mais avec l'ardeur et
l'énergie que l'on trouve en soi, quand on est persuadé que l'on combat
une erreur dangereuse. Cette différence d'opinion en matière de goût,
qui ne faisait que resserrer les liens de leur amitié, devint la source
d'une foule d'entretiens curieux et solides dont Étienne conserve encore
maintenant un souvenir sacré, parce qu'il sent que c'est à ces luttes
d'intelligence avec son ami qu'il doit de valoir le peu qu'on l'estime
aujourd'hui.

Vers ce temps, à la suite des questions précédentes, il s'en présenta
une nouvelle qui, en indiquant la marche des idées des deux amis,
donnera en même temps l'occasion de rappeler qu'à cette époque commença
une tentative assez fortement soutenue pour faire réagir le système
d'art des modernes contre celui de l'antiquité. Lullin savait assez bien
l'anglais, mais dans son indifférence pour toutes les choses modernes,
il s'en occupait fort peu. Étienne, naturellement fureteur et curieux,
mais ignorant alors la langue de nos voisins, ouvrait souvent chez son
ami un Shakspeare original. Vainement interrogeait-il son ami sur la
nature des drames et de l'esprit de ce poëte, il n'en tirait que des
réponses vagues qui ne faisaient qu'exciter sa curiosité. Impatient de
connaître, Étienne se décida enfin à louer dans un cabinet de lecture la
traduction que Letourneur a faite des drames de Shakspeare, et, sans en
rien dire à son ami, il lut de suite et avec une avidité extrême les
vingt volumes dont elle se compose. Lullin n'était rien moins
qu'insensible aux beautés du tragique anglaise et s'il s'abstenait d'en
parler à Étienne, c'était, dans ses idées, pour préserver son ami du
danger de la séduction que pourraient exercer sur lui les ouvrages
pleins de beautés, mais _dans le goût moderne_, de Shakspeare;
toutefois, l'insatiable curiosité d'Étienne déjoua les précautions de
son ami, et dès ce moment il s'éleva entre eux une interminable
discussion sur la possibilité et l'opportunité de l'emploi du système
d'art des anciens, par les modernes, plaidoyers où toutes les idées,
toutes les questions renouvelées depuis 1817 jusqu'en 1838, furent
agitées alors par Lullin et Étienne. Ce dernier prétendait que l'on
devait s'appuyer des principes antiques, mais seulement pour les
appliquer à tout ce qui se rattache au matériel de l'art, en se
conformant d'ailleurs aux croyances, aux moeurs, aux usages et au costume
que le temps avait irrévocablement établis chez les modernes. De son
côté, Lullin ne faisait aucune concession: selon lui, l'art chez les
modernes était dans une voie absolument fausse, en sorte que pour le
traiter il fallait rigoureusement le reprendre à son origine grecque, ou
y renoncer complétement. C'étaient les mêmes idées que celles de
Maurice, mais engagées dans un cerveau plus tenace, remaniées par un
esprit plus délié, plus cultivé; ce qui rendit le mal si grave que
quelques années plus tard l'infortuné jeune homme y succomba.

Voici quelques passages d'une lettre écrite par Lullin à son ami; ils
pourront donner une idée de la variété des questions agitées alors,
non-seulement par les deux élèves de David, mais par une partie de la
jeunesse active et studieuse de cette époque. Étienne, après avoir
terminé une figure nue peinte d'après nature chez David, était allé
passer quelque temps à la campagne pour s'exercer à peindre le paysage.
À l'occasion de cette absence, Lullin lui adressa la lettre suivante:

     «Paris, 1er vendémiaire an IX (23 septembre 1800).

     «Bienheureux les habitants des champs! tu sais ce que c'est que de
     vivre! tous tes moments sont de paix et de repos. Pour nous, nous
     ignorons tout cela, et nous faisons ronfler le canon pour annoncer
     à l'univers que c'est le premier vendémiaire. Peu vous importe, à
     vous qui voyez lever et coucher le soleil, qui entendez l'allouette
     et qui vous ébattez avec l'aimable jeunesse. Je n'ai pu, à mon
     grand regret, aller te voir, mais j'espère m'en dédommager l'un de
     ces nonidis qu'il fera beau.

     «David est de retour avec une nouvelle composition de son tableau
     (le _Léonidas_), qui, dit-on, vaut mieux que celle que nous
     connaissons. Je ne sais si tes paroles ont eu une puissance dont tu
     ne t'étais pas douté, mais le petit Vermay est rentré en grâce[5],
     je l'ai trouvé primidi à l'atelier; le maître et l'élève sont à
     présent les meilleurs amis du monde. Hier et avant-hier, M. David a
     témoigné la satisfaction que lui donnaient ses élèves. Il a dit à
     Saint-Aignan de faire un tableau pour le Salon prochain, et à la
     fin de sa visite il a institué le citoyen Damable (un élève de
     trente ans), directeur et trésorier, pour alléger l'excellent
     Grandin. Tout va donc à ravir.

     «J'ai traduit la onzième des épodes d'Horace, que je comptais
     t'envoyer avec cette lettre; mais en relisant l'original, j'ai
     trouvé que ma traduction la refroidissait tellement qu'il vaut
     mieux que tu la relises vierge; c'est la onzième.

     «Saint-Aignan m'a prêté _Ossian_ en anglais. C'est vraiment bien
     autre chose que dans Letourneur! Voilà le sort de toutes les
     traductions lorsqu'on tâte de l'original. En anglais _Ossian_ a un
     sens vingt fois plus déterminé. Et cependant j'ai fait, en le
     lisant ainsi, une fâcheuse découverte; c'est qu'il est impossible
     d'être complétement touché par ce qui est écrit dans une autre
     langue que celle avec laquelle on a appris à articuler les sons et
     par laquelle on a reçu les premières impressions. Ces autres mots,
     ces autres accents que nous n'avons vus, rencontrés, employés, qu'à
     l'aide d'une grammaire et d'un dictionnaire, n'ont jamais un
     caractère bien prononcé pour nous, et ont le désagrément de puer la
     science.

     «Je suis bien fâché de ce vilain temps pour toi et pour ton
     paysage. Adieu, le meilleur des Parisiens, je ne sais trop quand je
     pourrai aller te voir, mais écris-moi.»

Avant de lire le post-scriptum ajouté à cette lettre, il est
indispensable de savoir qu'Hennequin, élève de David, mais à l'époque
intermédiaire qui sépare Drouais de Gérard et de Gros, républicain plus
que vif, venait d'exposer les _Fureurs d'Oreste_. Cet ouvrage, qui fut
jugé détestablement mauvais par les nouveaux élèves de David, obtint
cependant au Salon un succès assez éclatant, préparé plutôt, il est
vrai, par la coterie des artistes révolutionnaires que justifié par son
mérite Lullin, qui s'était chargé de montrer et de faire corriger la
figure peinte qu'avait laissée Étienne en partant pour la campagne,
ajouta ce qui suit à sa lettre:

     «3 vendémiaire.

     «P. S. Je viens de montrer ta figure; David a insisté sur le
     plaisir que fait la nature naïvement rendue telle qu'elle se
     trouvait là. Il a loué les pieds; il a trouvé les montants de la
     table trop vigoureux de ton, et il a fini par un: _Allons, c'est
     bien._. Je lui ai dit que tu es à la campagne occupé à étudier le
     paysage; et il a fait _hum!_ d'approbation. Puis, il nous a fait un
     pompeux éloge de l'_énergie_ du tableau d'Hennequin; et comme, en
     fin de compte, personne ne disait oui, il nous a dit que nous
     étions _un véritable tribunal révolutionnaire de la peinture; que
     tous les genres étaient bons_.»

Ces citations, ainsi que ce mélange de folies, d'enthousiasme
d'espérances, d'énergie et de faiblesse, dont ces jeunes artistes ont
fourni tant d'exemples, suffiront pour caractériser l'esprit qui animait
les élèves de David pendant les quatre dernières années du XVIIIe
siècle. On y verra en outre jusqu'à quel degré les idées de réforme que
le maître voulait mettre en oeuvre avaient été dépassées par ses élèves,
et comment le goût des études classiques et même de l'érudition s'empara
de l'école de David à cette époque.




V.

DAVID JUSQU'EN 1789.


Dans l'histoire de l'école de David, il y a deux choses qu'il ne faut
pas perdre de vue: les idées successives du maître sur son art, et la
manière dont elles ont été suivies, interprétées ou altérées par les
différentes générations d'élèves qu'il a formées.

On s'accorde assez généralement aujourd'hui pour reconnaître que
l'apogée du talent de David se rapporte à la période de temps pendant
laquelle il a exécuté les _Sabines_ et le _Couronnement de Napoléon_.
Mais c'est particulièrement lorsqu'il conçut et acheva le premier de ces
ouvrages, de 1795 à 1800, qu'il poursuivit avec le plus de ferveur et
d'énergie la réforme de son art, rêve de toute sa vie. Or, l'époque de
cette tentative hardie est précisément la même que celle pendant
laquelle ceux de ses élèves dont il a été question dans les chapitres
précédents en méditaient une bien plus audacieuse encore. D'où venaient
originairement ces idées de régénération de l'art? Comment et sous
quelles influences David a-t-il cherché à en faire l'application par
l'exercice de son talent? Et enfin dans quel but cet artiste et ses
nombreux élèves ont-ils cherché à établir un corps de doctrine pour
fonder une école? Ces questions sont importantes, et la diversité
d'intention et de but, soit dans l'ensemble des ouvrages mêmes de David,
soit dans ceux bien plus nombreux encore de toutes ces générations
d'élèves, est loin d'aider à les résoudre. En tout état de cause, on ne
peut débrouiller ce mystère que par le secours d'une analyse approfondie
des productions principales de cette école, et avant tout par l'examen
de la première partie de la vie de celui qui en est le chef, ce qui fera
le sujet de ce chapitre.

Jacques-Louis David est né à Paris en 1748. Dix ans après, son père, qui
faisait le commerce du fer, fut tué en duel. Le jeune Louis David, resté
orphelin à l'âge de neuf ans, adopté et élevé par son oncle, nommé
Buron, fut mis au collége des Quatre-Nations, où ses dispositions pour
l'art qui l'a rendu illustre et le peu de goût qu'il manifesta pour les
études classiques ne lui permirent pas de demeurer longtemps. On raconte
de lui, quand il était enfant, ce que l'on répète de tous ceux qui ont
exercé l'art de la peinture avec éclat. Il couvrait, dit-on, ses livres
de classe de dessins de toute espèce et négligeait ses autres études. Sa
mère, depuis son veuvage, sentant la nécessité de préparer son fils à
embrasser une profession lucrative, fit des efforts pour l'engager à
s'occuper d'architecture. Mais l'enfant, peu disposé à tout ce qui
exigeait des travaux scientifiques, témoigna de la répugnance pour cet
art et plus d'amour que jamais pour la peinture. Cependant on lui
faisait toujours continuer ses études classiques, dont il profitait peu.
On raconte même que l'un de ses professeurs, l'ayant surpris s'occupant
de choses étrangères à la leçon, se saisit de son cahier, et, y
découvrant _une marine_ que le jeune David avait dessinée, lui dit en
faisant une double allusion à son peu de goût pour les lettres et à ses
dispositions pour la peinture, ainsi qu'à un certain défaut de
prononciation qu'il a conservé toute sa vie: _Je vois bien que vous
serez meilleur peintre qu'orateur_. Ce mot, que l'on peut regarder
aujourd'hui comme une prédiction, ne fut sans doute, lorsque le jeune
David se le sentit appliquer, qu'une petite humiliation qui l'affermit
encore dans son goût. Quoi qu'il en soit, ses parents renoncèrent à
l'idée de lui faire achever ses classes. Son penchant vers la peinture
devint plus fort et si irrésistible même bientôt après, que sa mère et
son oncle sentirent qu'ils ne pourraient réussir à vaincre ses
résolutions.

On assure que, dès son adolescence, David, dont le caractère était peu
facile à dompter, et qui s'était déjà figuré un avenir de gloire, fit
alors, sans guide, des efforts dont se sentirent ses premiers essais.
Ses parents reconnurent alors la nécessité de ne plus lui laisser perdre
un temps précieux en travaillant sans conseils, et le confièrent aux
soins de Boucher[6], lié de parenté avec la famille de David. Boucher,
dont la vie avait été peu réglée, et qui d'ailleurs se sentait appesanti
par l'âge, accueillit le jeune homme avec bienveillance, mais ne voulut
pas se charger de son instruction, et la confia à l'un de ses amis,
Vien. Celui-ci, après avoir terminé ses études comme pensionnaire à
Rome, où il avait formé son talent sur des modèles plus purs et plus
sévères que ceux qu'avaient adoptés les peintres français qui l'avaient
immédiatement précédé, exerçait déjà une influence salutaire sur les
élèves réunis dans son école, et sur ceux même de l'Académie de
peinture, dont Vien était devenu membre en 1750.

Le jeune David présenta à son nouveau maître quelques dessins faits
d'imagination. Frappé de l'intelligence de l'art qui y régnait déjà,
Vien donna de grands encouragements à celui qu'il prenait sous sa
direction, et promit à ses parents de surveiller ses études avec le plus
grand soin.

David avait pour parrain un homme qui, vers cette époque, lui donna des
témoignages de la plus vive affection. Sedaine, secrétaire perpétuel de
l'Académie d'architecture, et dont le nom est devenu assez célèbre dans
les lettres, usa de son crédit pour faire donner un logement à son
filleul dans le Louvre. C'est là que David tenta ses premiers essais en
peinture. Après avoir étudié pendant plusieurs années sous la direction
de Vien, il résolut de concourir pour le grand prix de Rome, et se
soumit cinq fois à cette épreuve. À la seconde il eut le second prix,
mais ce ne fut qu'à la cinquième, en 1775, qu'il obtint enfin la
couronne. David avait alors vingt-sept ans.

On raconte sur ce peintre une anecdote qui prouve avec quelle
opiniâtreté il poursuivait cette couronne, qu'il n'obtint qu'avec tant
de peine. L'année qui précéda celle de sa victoire, il paraît que son
ouvrage était décidément si faible, que les juges avaient été équitables
en ne le couronnant pas. Toutefois, ce jugement parut une injustice aux
yeux de l'élève, qui prit l'affaire tout à fait au sérieux. Le logement
que David occupait au Louvre était près de celui de Sedaine, en sorte
que le parrain et le filleul se voyaient presque journellement. À la
suite du fameux jugement, Sedaine ayant été deux jours sans voir son
jeune voisin en conçut de l'inquiétude, se rendit à la porte de sa
chambre, qui était fermée, et crut entendre de sourds gémissements. Dans
son trouble, il alla chercher Doyen[7], l'un des membres de l'Académie
les plus favorables à David, qui trouva le moyen de fléchir le jeune
homme et de lui faire ouvrir sa porte. David était pâle, sans forces, au
moment où il obéit à la voix de Doyen. Depuis vingt-quatre heures le
malheureux jeune homme n'avait pris aucune nourriture, et avait résolu
de mourir.

Les tentatives réitérées de David pour obtenir le grand prix, et cette
résolution funeste qu'il avait prise à la suite de l'avant-dernier
concours, ne laissèrent pas que d'attirer l'attention sur lui. Le Doux,
l'architecte qui plus tard a élevé toutes les barrières de Paris, avait
bâti, à cette époque, une fort belle maison pour la célèbre danseuse de
l'Opéra, Mlle Guimard. Le salon devait recevoir des décorations peintes
que Fragonard père avait ébauchées et que l'on chargea David de
terminer.

Dans l'intervalle de temps qu'il consacra à ces travaux, il fit aussi un
portrait de Mlle Guimard, dont la générosité envers le jeune artiste fut
aussi noble que délicate, procédé pour lequel David est toujours resté
reconnaissant. En 1799, il montrait à Étienne ce portrait, traité tout à
fait dans le goût de Boucher, en ajoutant que la vue de cet ouvrage lui
était toujours doublement agréable, car il lui rappelait une protectrice
vraiment généreuse, et lui fournissait un témoignage irrécusable de la
réforme qu'il avait apportée dans l'art.

Ce fut dans l'année 1775 que Vien ayant été nommé académicien et
directeur de l'École française à Rome proposa à son élève de
l'accompagner dans cette ville. Malgré des dispositions évidentes et les
preuves de talent que David avait déjà données, il travaillait cependant
sous l'influence du goût qui régnait alors en France, et n'était
nullement persuadé que le mérite des peintres italiens pût même égaler
celui des artistes de notre pays. Il paraît que les premiers ouvrages
qui ébranlèrent et détruisirent même ses préjugés à cet égard, furent
les peintures dont Corrége a orné la coupole de la cathédrale de Parme.
David tomba dans une espèce d'enivrement à l'aspect de ces peintures, à
ce point même que Vien fut obligé de calmer son enthousiasme en lui
conseillant d'attendre qu'il fût arrivé à Rome, pour faire encore
quelques comparaisons avant de fixer son admiration d'une manière aussi
exclusive.

Pendant les cinq années, de 1775 à 1780 que David passa à Rome comme
pensionnaire, il se conforma d'abord à l'avis de son maître Vien, qui
l'engagea à s'occuper exclusivement, pendant la première année, à faire
des études dessinées d'après l'antique et les grands maîtres. Quoique
peu convaincu de l'efficacité de ce mode d'étude, il obéit et fit un
nombre très-considérable de croquis de cette espèce, dont le recueil
formait cinq grands volumes in-folio. Dans la plupart de ces études il
est facile de retrouver la trace des efforts qu'il eut à faire pour se
débarrasser de ce goût académique et dévergondé dont on assaisonnait
alors toutes les copies que l'on essayait de faire d'après les ouvrages
de l'antiquité et des grands maîtres. Parmi tous les croquis de cette
époque, il en est un donné par David à Étienne et qu'Étienne conserve
d'autant plus soigneusement que son maître, en le lui remettant, y
ajouta un commentaire verbal assez curieux. C'est le dessin de deux
têtes. L'une est celle d'un jeune sacrificateur couronné de lauriers.
Celle-ci, copiée fidèlement d'après l'antique, porte ce caractère de
calme que les anciens imprimaient sur la figure des personnages dont ils
voulaient relever la dignité morale. «Voyez-vous, mon ami, disait David
à Étienne, voilà ce que j'appelais alors _l'antique tout cru_. Quand
j'avais copié ainsi cette tête avec grand soin et à grand'peine, rentré
chez moi, je faisais celle que vous voyez dessinée auprès. _Je
l'assaisonnais à la sauce moderne_, comme je disais dans ce temps-là. Je
fronçais tant soit peu le sourcil, je relevais les pommettes, j'ouvrais
légèrement la bouche, enfin je lui donnais ce que les modernes appellent
de _l'expression_, et ce qu'aujourd'hui (c'était en 1807) j'appelle de
la _grimace_. Comprenez-vous, Étienne?--Oui.--Et cependant on est bien
embarrassé avec les juges de notre temps, ajoutait le maître, car si
nous faisions précisément d'après les principes des anciens, on
trouverait nos ouvrages froids.»

Outre ces études dessinées, faites pendant la première année de son
séjour à Rome, David a achevé dans les quatre suivantes quelques études
d'après nature, puis deux ouvrages peints: l'un, la copie de _la Cène_
d'après Valentin, qui détermina la première révolution dans sa manière,
et l'autre, la _Peste de saint Roch_, sa première composition capitale.

Il peut sembler étrange aujourd'hui qu'un peintre français qui fait le
voyage de Rome pour étudier les maîtres, au lieu de se placer tout
aussitôt devant un tableau de Raphaël ou de Michel-Ange, aille choisir
une peinture de quatrième ordre, d'un peintre français tel que le
Valentin[8]. Mais Étienne qui, ainsi que d'autres, éprouva cet
étonnement, et eut de plus qu

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