Gutenberg · eo1.org

← catalogue

Jean

by Paul de Kock · French · Gutenberg #31069 · 689,480 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Jean
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Jean

Author: Paul de Kock


        
Release date: January 25, 2010 [eBook #31069]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/31069

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
        Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
        produced from images generously made available by the
        Digital & Multimedia Center, Michigan State University
        Libraries.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Digital & Multimedia Center, Michigan State University
Libraries.)









OEUVRES

DE

PAUL DE KOCK.

XI.




JEAN.

PARIS.--IMPRIMERIE D'ÉVERAT,
rue du Cadran, nº 16.

[image: L'ACCOUCHEMENT.]




JEAN,

par

CH. PAUL DE KOCK.

Notre gloire est souvent l'ouvrage d'un sourire.

LEGOUVÉ. _Mérite des femmes_.

[image: GB]

PARIS.

GUSTAVE BARBA, LIBRAIRE,

ÉDITEUR DES OEUVRES DE PIGAULT-LEBRUN ET DE PAUL DE KOCK.

RUE MAZARINE, Nº 34.

1835.




JEAN.




CHAPITRE PREMIER.

L'ACCOUCHEMENT.


Une heure après minuit venait de sonner à l'église de Saint-Paul; depuis
long-temps le silence régnait dans les rues devenues désertes; les
habitans du septième arrondissement dormaient, ou du moins étaient
couchés, ce qui n'est pas absolument synonyme. Le quartier populeux de
la rue Saint-Antoine n'était plus fréquenté que par quelques
retardataires, ou par ces gens qui, par état, se mettent, en course la
nuit. Les uns marchaient au pas accéléré, passant volontiers de l'autre
côté de la rue lorsqu'ils apercevaient quelqu'un venir contre eux; les
autres s'arrêtaient devant chaque maison, et la lune, qui brillait
alors, éclairait tout cela; elle éclairait encore bien autre chose,
puisqu'il n'y en a qu'une pour les quatre parties du monde, et qu'il
faut qu'elle serve de fanal aux habitans de l'Europe et de l'Asie,
qu'elle se réfléchisse en même temps dans les eaux du Nil et dans celles
du Tibre; que ses rayons éclairent les vastes plaines de l'Amérique et
les déserts de l'Arabie; les bords rians du Rhône et les cataractes du
Niagara; les ruines de Memphis et les édifices de Paris... On conviendra
que c'est bien peu d'une lune pour tout cela.

M. François Durand, herboriste de la rue Saint-Paul, homme de quarante
ans alors, qui faisait son état autant par goût que par intérêt, se
flattant de connaître les simples mieux qu'aucun botaniste de la
capitale, et se fâchant quand on l'appelait _grainetier_, était couché
depuis onze heures, selon son invariable coutume, dont il ne s'était
jamais écarté, même le jour de son mariage; et depuis douze ans, M.
François Durand s'était engagé sous les drapeaux de l'hymen avec
mademoiselle Félicité Legros, fille d'un marchand de drap de la Cité.

M. Durand était donc couché, et il reposait loin de son épouse, pour une
raison que vous saurez bientôt; M. Durand dormait fort, parce que la
connaissance des simples ne lui échauffait pas l'imagination au point de
le priver de sommeil; et il y avait déjà quelques instans que sa
domestique Catherine lui secouait le bras et criait à ses oreilles,
lorsqu'il ouvrit enfin les yeux et releva à demi la tête de dessus son
oreiller en disant:

«Qu'est-ce donc, Catherine?... Qu'est-ce que c'est?... Pourquoi ces
cris?...

»--Comment pourquoi, monsieur!.... et voilà dix minutes que je vous dis
que madame sent des douleurs... des douleurs qui augmentent à chaque
instant, ce qui annonce que l'affaire va bientôt se décider...»

M. Durand relève tout-à-fait la tête de dessus son oreiller, repousse un
peu son bonnet de coton qui lui masquait les yeux, et murmure en
regardant sa domestique avec surprise: «Est-ce que ma femme est
incommodée?

»--Incommodée!» s'écrie la bonne en continuant de secouer le bras de son
maître pour qu'il ne se rendorme pas; «incommodée!... Eh bon Dieu!
monsieur, est-ce que vous avez oublié que madame est grosse... qu'elle
n'attend plus que le moment d'accoucher?»

»--Ah! c'est parbleu vrai, Catherine,» dit M. Durand en se mettant sur
son séant. «C'est mon rêve qui fait que ça m'était sorti de la tête!...
Figure-toi que je rêvais que j'étais dans une plaine où je cueillais de
la bardane, et que tout à coup...--Ah! monsieur, il est bien question de
votre rêve... Je vous dis que madame va accoucher; courez vite chercher
l'accoucheur et la garde... Vous savez bien, madame Moka, rue des
Nonaindières.... Dépêchez-vous, monsieur... moi, je retourne auprès de
madame, je ne puis pas la laisser seule...»

En disant cela, la domestique sort de la pièce où couchait M. Durand
depuis que son épouse approchait du terme de sa grossesse. Cette pièce
servait de magasin, les murs étaient garnis de tablettes surchargées de
plantes, de racines, tandis que d'autres séchaient, suspendues à des
cordes tendues en divers sens tout le long de la chambre. C'était sous
ces aromates que M. Durand couchait provisoirement; aussi, quand il
sortait de son lit, le prenait-on pour un sachet ambulant.

«Ça suffit, Catherine, j'y vais... j'y cours,» a répondu l'herboriste en
bâillant; puis il reste assis sur son lit en se disant: «Tiens!... c'est
singulier que ma femme accouche la nuit... D'après mes calculs, elle
aurait dû accoucher le jour... mais, dans ces choses-là, je conçois
qu'on puisse se tromper... ce n'est pas comme sur les simples et leur
propriété... celui qui me trouverait en défaut serait bien adroit... Je
suis sûr que je connais les noms de plus de deux mille plantes... Ah!
bien plus que ça... et je les sais en latin, qui plus est!... Mais dans
mon rêve c'était de la bardane, et tout à coup ce n'était plus ça, et je
ne puis pas me rappeler en quelle plante elle se changeait...»

Tout en pensant à son rêve, M. Durand a laissé retomber sa tête sur
l'oreiller, ses yeux se referment, et bientôt il ronfle de nouveau, sans
doute pour tâcher de savoir la fin de son rêve précédent.

Catherine est allée retrouver sa maîtresse. Madame Durand donnait de
temps à autre des signes de souffrance, elle s'impatientait, elle se
tourmentait et pensait que l'accoucheur ne viendrait jamais à temps.
Madame Durand était d'autant plus inquiète, qu'elle n'avait pas encore
été mère et qu'elle approchait de sa trente-cinquième année. Depuis
douze ans qu'elle était mariée, elle désirait avec ardeur avoir un
enfant. Dans les premiers temps de son hymen, M. Durand avait répondu à
son épouse que cela ne pressait pas, et qu'ils en auraient plus qu'ils
n'en voudraient; ensuite comme les années s'écoulaient, et que la
famille ne s'augmentait pas, M. Durand avait dit que le commerce allait
mal, et qu'il fallait attendre que l'on eût une petite fortune assurée.
Mais la fortune de l'herboriste s'augmentant chaque jour, parce que son
commerce allait très-bien, M. Durand, pour consoler sa femme, se
contentait de lui dire: «Ce n'est pas ma faute... c'est plutôt la vôtre;
si nous étions au temps des patriarches, j'aurais le droit de vous
répudier ou de prendre une seconde épouse, ou d'avoir des concubines,
car la polygamie était permise du temps d'Abraham, d'Isaac et du grand
Salomon.»

A cela, madame Félicité Durand répondait: «Si nous vivions à Sparte ou à
Lacédémone, vous m'auriez déjà amené un bel et beau garçon, afin de
savoir s'il serait plus heureux que vous; car chez les Grecs il n'était
pas rare de voir une femme mariée se livrer aux caresses d'un beau jeune
homme, avec l'agrément de son mari. Les citoyens applaudissaient à cet
acte de complaisance et en attendaient des enfans bien faits et robustes
qui fissent honneur à la république.

»--Madame, nous ne sommes pas en Grèce,» avait répondu M. Durand. «--Ni
en Egypte, monsieur,» lui avait répliqué sa femme. On assure pourtant
que nous avons adopté beaucoup de modes des anciens. Mais revenons à
cette pauvre madame Durand que nous avons laissée en mal d'enfant.

«Eh bien! Catherine,» s'écrie-t-elle en voyant revenir sa bonne.
«--Monsieur dormait comme un sourd, mais je l'ai réveillé... le v'là qui
court chez la garde et chez l'accoucheur...--Ah!... pourvu qu'il se
dépêche... Ah! Catherine, quelle douleur!... mais aussi quel plaisir
j'aurai à embrasser mon enfant...--Ah! dam', je conçois ben... Après
douze ans de ménage.... ça commençait à être tardif... J'ai idée que ce
sera un garçon, moi; j'ai parié pour ça une once de tabac avec madame
Moka, qui prétend que ce sera une fille...--Ah! fille ou garçon, je ne
l'en aimerai pas moins!--J'ai envie d'aller réveiller la voisine, madame
Ledoux...--Oh! tout à l'heure, Catherine... mais je n'ai pas entendu
fermer la porte de la rue... Es-tu sûre que M. Durand soit
parti?...--Pardi! il doit être à présent rue des Nonaindières.--Va donc
voir, Catherine...»

La domestique, pour satisfaire sa maîtresse, retourne dans le magasin,
et, avant d'être près du lit, entend les ronflemens de M. Durand.
Catherine est une grosse fille de vingt-huit ans, vive et franche, qui,
par un séjour de huit ans chez l'herboriste, a acquis chez lui une
certaine considération. En s'apercevant que son maître s'est rendormi,
elle ne se sent pas de colère; elle court au lit et commence par jeter à
terre les doubles couvertures sous lesquelles l'herboriste reposait. On
était au mois de mars, il faisait froid; Catherine espère que l'air un
peu piquant, en frappant sur le corps de son maître, le réveillera plus
promptement. Cet expédient lui montrait à la vérité M. Durand dans un
fort _simple appareil_, mais dans les circonstances graves, il n'y a
plus ni âge ni sexe.

Le moyen de Catherine a réussi. M. Durand, qui sent le vent de bise
souffler sur son _abdomen_ et sur ses _clunes_, se tourne et se retourne
sans obtenir plus de chaleur; enfin, il ouvre les yeux, et paraît fort
surpris en se trouvant devant sa bonne et entièrement à découvert.

«Qu'est-ce que cela veut dire, Catherine?» dit M. Durand en rabaissant
d'un air grave un des pans de sa chemise. «--Quoi, monsieur!... Est-il
possible que vous dormiez encore, quand je vous dis que madame est en
mal d'enfant... quand on vous croit parti pour chercher l'accoucheur et
la garde!...--Ah!... Dieu!... vous avez raison, Catherine... C'est donc
cela que je rêvais que j'étais à un baptême...--Eh! monsieur, avant
d'être au baptême, il faut d'abord que madame soit tirée de là...--C'est
juste... mais qui diable m'a mis comme cela _in naturalibus_.--Oh! dam',
je ne vous quitte plus que vous ne soyez parti... Tenez, monsieur, v'là
votre pantalon... v'là vos bas...--Allons, Catherine, puisque vous
n'avez pas peur que je m'habille devant vous...--Peur!... Ah ben, par
exemple!... il est ben question de peur!... quand madame souffre.» M.
Durand se décide alors à descendre de son lit, et, jetant de côté son
bonnet de coton, laisse voir entièrement une petite tête, garnie de
cheveux blonds qui descendaient presque sur ses sourcils, de grosses
joues, un nez en trompette et de petits yeux gris; tout cela placé sur
un corps ni grand ni petit, ni gras ni maigre, faisait de M. Durand un
de ces hommes, comme on en voit beaucoup, et qu'il serait difficile de
juger sans entendre. «Vl'à vos bretelles....--Il fait terriblement froid
cette nuit, Catherine...--Allons, monsieur, un peu vite... Tenez v'là
vot' gilet...--Et mes jarretières, Catherine, vous ne me les aviez pas
données.--Mon Dieu! quand vous iriez sans jarretières, à l'heure qu'il
est...--Tenez, j'en vois une près de ces racines de fraisiers, _fraga_,
_fragorum_...--Pourvu que l'accoucheur soit chez lui... v'là votre
habit, monsieur...--Un instant, Catherine, et ma cravate...--Ah!
monsieur; madame accouchera sans qu'on soit là...--Non, Catherine, je
suis sûr que nous avons le temps... Je suis presque médecin, moi, et
quoique je n'aie pas encore eu d'enfans, je n'en sais pas moins comment
ils se font... Ce ne sont probablement encore que des
avant-coureurs...--Allons, monsieur, vous v'là habillé... allez bien
vite, je vous en prie...--Et mon chapeau donc... Dieu! qu'il fait froid
cette nuit...--Courez, monsieur, ça fait que vous aurez plus
chaud...--Je vais encore mettre ce foulard autour de mon cou....
Catherine, prenez garde à ce paquet de sauge, _salvia salviæ_, qui est
tombé de sa case...»

Pour toute réponse, Catherine pousse son maître hors de la chambre,
descend devant lui l'escalier, ouvre la porte bâtarde de l'allée et la
referme brusquement sur le nez de M. Durand, au moment où celui-ci veut
remonter pour prendre son mouchoir qu'il a oublié.

Certaine enfin que son maître est parti, Catherine court frapper au
second, chez madame Ledoux, et après l'avoir éveillée, redescend près de
sa maîtresse.

Madame Ledoux est veuve d'un huissier, d'un ébéniste et d'un papetier;
elle a eu de ses trois maris quatorze enfans, dont six sont mariés et
établis; cependant madame Ledoux n'a encore que quarante-neuf ans; c'est
une grande femme maigre, qui se tient fort droit, a toujours un tour
bien frisé et une collerette artistement plissée; aussi madame Ledoux
prétend-elle avoir déjà refusé plusieurs fois un quatrième mari.

Quand on a fait quatorze enfans, on doit avoir infiniment de
prépondérance aux yeux des femmes enceintes; aussi, madame Ledoux, qui
se flattait de pouvoir, au besoin, remplacer une sage-femme, n'était
nullement embarrassée en pareille circonstance; c'était un plaisir pour
elle que d'être témoin de l'entrée dans le monde d'une innocente
créature, et comme toutes les dames n'ont pas ce courage, quand un
semblable événement arrivait dans le quartier, il était rare qu'on ne
s'adressât pas d'abord à la veuve du papetier, de l'huissier et de
l'ébéniste.

Aux premiers mots de Catherine, madame Ledoux a répondu: «Me voilà...
J'y suis, je passe une robe et je descends.» En effet, à peine la bonne
a-t-elle rejoint sa maîtresse que l'on voit arriver madame Ledoux qui,
avec son bougeoir à la main, sa grande taille, sa camisole blanche et
son bonnet à barbe, pourrait passer pour un esprit, si elle habitait un
vieux château.

«Eh bien, ma voisine! Est-ce que le moment serait venu?...--Oh! oui,
madame Ledoux, je crois bien que cette fois c'est pour tout de bon,»
répond madame Durand en faisant de légères grimaces que lui arrachaient
les douleurs.

«--Tant mieux, ma voisine... il vaut mieux accoucher la nuit que le
jour, on a moins de bruit dans les oreilles. Je suis accouchée la nuit
de mes trois premiers, de mon cinquième et de mes quatre derniers... Il
est une heure; pourvu cependant que cela ne soit pas si long que pour
madame Dupont, la charcutière chez qui j'étais samedi... ça lui a pris
comme vous; mais, seize heures en mal d'enfant, c'est fatigant!...

»--Et l'accoucheur... la garde... personne n'est là!...--Eh bien, est-ce
que je n'en sais pas autant que tout ce monde-là?... A mon huitième
enfant... c'était un garçon, celui qui est mort d'une fièvre bilieuse...
c'est dommage, un enfant superbe!... un nez à la grecque... c'était de
l'ébéniste celui-là; je me trouvais seule comme vous, ma voisine....
j'avais renvoyé ma bonne la veille, parce qu'elle me volait, et mon mari
était en course et fort éloigné. Eh bien! je ne me suis pas troublée,
j'ai fait moi-même tous mes petits préparatifs...--Catherine, est-ce que
M. Durand n'est pas revenu?»

»--Revenu!» dit Catherine; «oh non, madame, il ne peut pas encore être
revenu, mais je lui ai dit de courir, d'aller ben vite.--Ah! madame
Ledoux!... que je souffre...--Appuyez-vous sur moi, ma voisine, serrez
moi, ne craignez pas de me faire mal!... Oh! dans ces cas-là, je sais
qu'il faut qu'on presse fortement quelque chose, il semble que cela
soulage... A mon quatrième enfant, c'était une fille... c'était de
l'huissier celle-là, je me rappelle que je tenais dans ma main un gros
bâton de sucre de pomme... J'avais empoigné cela au hasard... mais je le
serrais tellement que l'on eut ensuite toutes les peines du monde à le
décoller de ma main... Allons, Catherine, préparons tout ce qui est
nécessaire.»

Tout en babillant, madame Ledoux, pour qui un accouchement est une chose
fort ordinaire, fait disposer ce qu'il faut en pareille circonstance;
Catherine exécute ses ordres en courant de temps à autre près de sa
maîtresse, et en poussant de grandes lamentations, parce que c'est la
première fois qu'elle se trouve à une telle cérémonie. Madame Durand se
désole de ne voir arriver ni l'accoucheur ni son mari, et la voisine
cherche à la tranquilliser, en lui citant toujours ses couches et celles
dont elle a été témoin.

Il y a près de trois quarts d'heure que M. Durand est parti, et personne
ne revient; l'accoucheur et la garde demeurent cependant à peu de
distance. Madame Durand et Catherine s'impatientent, madame Ledoux les
tranquillise.

«Mais si j'allais accoucher sans eux!» s'écrie madame Durand. «--Eh
bien, tant mieux, ma voisine, cela prouverait un accouchement facile...
C'est ce qui m'est arrivé à mon dixième, c'était du papetier
celui-là.... un joli garçon vraiment; parbleu! vous le connaissez, c'est
Jules, qui vient d'épouser la fille d'un limonadier du boulevart du
Temple. Pour en revenir, j'avais été au spectacle la veille... à la
Gaîté; je crois qu'on donnait _Huon de Bordeaux_, ou l'_Épreuve des
Amans fidèles_.... jolie pantomime à changemens à vue, et dans laquelle
on parlait ou on chantait... je ne m'en souviens plus.... je revins donc
le soir du spectacle, légère comme une plume; je crois que j'aurais été
au bal si mon mari, le papetier, avait voulu m'y mener; eh bien! en
arrivant, je n'ai pas plutôt soupé... que... _crac!_ il me prend des
douleurs, et _crac!_ six minutes après...--Ah! madame Ledoux... quelle
souffrance...--Du courage, ma voisine!... quand vous en aurez fait
quatorze comme moi, vous ne serez pas si effrayée.»

Pendant que sa moitié souffrait et gémissait, M. Durand courait dans la
rue en soufflant dans ses doigts. Après avoir fait deux cents pas,
l'herboriste se rappelle qu'il n'a pas demandé s'il devait aller d'abord
chez l'accoucheur ou chez la sage-femme; il s'arrête et se dispose à
retourner chez lui; mais cependant il réfléchit que l'accoucheur doit
être prévenu le premier, et reprenant son élan, il se dirige vers la rue
Saint-Antoine, en se disant: «Diable... il fait extrêmement froid...
Cette Catherine qui ne m'a pas laissé le temps de mettre mes
jarretières... Si mes bas allaient tomber, je m'enrhumerais
infailliblement... Je ne veux plus faire des enfans l'hiver...
c'est-à-dire pour l'hiver... Aller seul dans la rue... au milieu de la
nuit... ce n'est pas extrêmement prudent... J'aurais dû aller réveiller
mon ami Bellequeue; puisqu'il est le parrain, il me semble qu'il
pourrait bien faire les courses avec moi... Un parrain est un second
père... Et cette femme qu'on a volée il y a huit jours dans la rue du
Petit-Musc!... Mais on serait bien adroit si on me volait, je n'ai rien
sur moi... pas même de montre... Me voici dans la rue Saint-Antoine...
C'est étonnant comme une rue est différente la nuit... C'est tout au
plus si je reconnais les maisons... Hum! hum!... je crois que je
m'enrhume déjà... Je prendrai en rentrant une infusion de violette, et
j'y mettrai des feuilles d'oranger... _malus aurea_.»

Tout en faisant ces réflexions, M. Durand arpentait la partie de la rue
Saint-Antoine que la lune éclairait, se tenant toujours à une distance
respectueuse du côté qui était dans l'obscurité. Encore quelques pas, et
l'herboriste sera chez l'accoucheur dont il peut déjà apercevoir la
maison, quoiqu'elle se trouve du côté de l'ombre, ce qui le contrarie un
peu; mais en portant des regards craintifs vers les maisons voisines, M.
Durand aperçoit un homme arrêté positivement en face de la demeure du
docteur. A cet aspect, l'herboriste s'arrête subitement, puis fait
quatre pas en arrière en cherchant son mouchoir dans sa poche, ne se
souvenant plus qu'il n'en a pas pris; enfin, il s'essuie le visage avec
le foulard qu'il a passé autour de son cou, et, les yeux toujours fixés
sur l'homme qu'il aperçoit dans l'ombre, se dit: «Il y a là quelqu'un...
il y a là un homme... il y en a peut-être deux... Dans l'obscurité on ne
peut pas bien compter... mais ils ne se sont pas mis à l'ombre sans
dessein... Qu'est-ce que c'est que cet homme?... Si c'étaient des
simples, je dirais tout de suite c'est cela... et voilà à quoi c'est
bon... Ce diable d'homme!... Précisément devant la maison de
l'accoucheur... Je suis sorti sans arme... Cette Catherine m'a tant
pressé... Que faire!... je crois que je devrais aller d'abord chez
madame Moka, la garde; je reviendrais ensuite ici... et peut-être cet
homme ne serait-il plus là?... C'est singulier, il ne fait plus si froid
que tout à l'heure...»

Pendant que M. Durand fait ses réflexions, en se tenant toujours dans le
côté éclairé par la lune et à une honnête distance de l'objet de ses
inquiétudes, l'homme arrêté devant la maison, et qui n'était autre qu'un
ivrogne, regardait à terre en faisant tout son possible pour ne pas se
laisser tomber sur le pavé; avant de rentrer chez sa femme il avait
voulu compter ce qui lui restait de sa paye, et plusieurs pièces de
monnaie étaient tombées de sa main; le pauvre diable faisait de vains
efforts pour les retrouver, en murmurant de temps à autre: «Maudite
nuit!... pourquoi ne met-on pas des lanternes du côté où il n'y a pas de
lune?... J'ai perdu au moins quinze sous... J'aurais mieux fait de tout
boire!... Il fait nuit comme dans un four sur ces guerdins de pavés...
Ma femme va me rosser... mais ça m'est égal... je lui abandonne le côté
où j'ai des durillons... Encore s'il passait un ami pour chercher avec
moi!... Oh!... oh!... ces canailles de jambes qui ne veulent pas me
tenir ferme... Pas pus de sous que dans mon oeil!... ils seront tombés
dans la ruelle de queuque pavé!...»

Las de chercher inutilement, l'ivrogne abandonne enfin la place et
s'éloigne en murmurant mais sans avoir aperçu Durand. Celui-ci sent que
la respiration lui revient, en voyant l'homme s'éloigner lentement au
lieu de venir à lui, et il se décide alors à s'approcher de la maison de
l'accoucheur en se disant: «Il n'a pas osé s'adresser à moi... ma
contenance ferme l'a fait renoncer à ses mauvais desseins... Allons,
allons, ce n'est pas moi qui reculerai devant un homme... Quand il
s'agit d'avoir un héritier, je ne vois plus les périls... En avant!»

Et M. Durand s'assure encore si l'homme ne revient pas, puis il court
vers la maison du docteur, et saisissant la petite sonnette placée
auprès de la porte, il la tire avec force en tournant toujours la tête
du côté par où l'homme s'est éloigné.

On ouvre une croisée au second et l'on demande ce qu'on veut: «C'est
moi, Durand, herboriste de la rue Saint-Paul, qui viens chercher M. le
docteur accoucheur, pour ma femme qui a envie d'accoucher,» répond notre
homme d'une voix qu'il tâche de rendre ferme.

«--M. le docteur est auprès d'un malade, mais dès qu'il rentrera on
l'enverra chez vous.

»--Comment, auprès d'un malade!» s'écrie Durand, «mais il me semble que
quand il s'agit d'un nouveau-né dont je suis le père...»

L'herboriste ne finit pas sa phrase, car en ce moment il voit revenir
vers lui la personne qui l'a si fort inquiété; l'ivrogne s'était arrêté
un peu plus loin, indécis s'il retournerait chercher ses gros sous,
lorsque la voix de M. Durand avait frappé, ses oreilles. Il s'était
persuadé que c'était à lui qu'il en voulait, et qu'ayant trouvé son
argent, on l'appelait pour le lui rendre. Il revenait donc sur ses pas
aussi vite que ses jambes le lui permettaient, en criant d'une voix
enrouée: «Me v'là, l'ami... me v'là... Attends un peu... c'est à moi
c't'argent-là... Attends... j't'aurai bentôt rattrapé...»

Durand, qui ne se soucie nullement d'être rattrapé et qui prend pour des
menaces les paroles de l'ivrogne, abandonne la place et se met à courir
de toutes ses forces, poursuivi par l'ivrogne dont à chaque instant il
s'éloigne davantage, mais qu'il s'imagine avoir sur les talons. Il
arrive tout haletant rue des Nonaindières, il ne sait plus quel est le
numéro de la maison de madame Moka, mais il se jette sur une porte qu'il
croit reconnaître, empoigne le marteau à deux mains, frappe sept ou huit
coups de suite, de manière à ébranler la maison et réveiller tout le
quartier. Trouvant qu'on ne lui répond pas assez vite, il refrappe
encore; plusieurs fenêtres s'ouvrent.

«Que voulez-vous?... Qu'y a-t-il donc?» demandent plusieurs personnes
avec inquiétude.

«La garde!... la garde!... la garde!...» répond l'herboriste d'une voix
étouffée par la terreur et en faisant toujours aller le marteau
quoiqu'on le prie de ne plus frapper.

«Mais où cela la garde?... chez qui?... Qu'est-il arrivé?... Est-ce le
feu?...»

»--La garde!... la garde!... Chez moi, la garde... herboriste... rue
Saint-Paul...»

M. Durand n'en peut pas dire davantage; il s'aperçoit que l'homme qu'il
fuit vient de gagner du terrain et s'approche de lui. Il lâche aussitôt
le marteau, se sauve par le haut de la rue, fait plusieurs détours en
courant toujours, et, sans trop savoir comment, arrive enfin devant sa
porte, l'ouvre avec un passe-partout que Catherine avait mis dans la
poche de son gilet, et se jette dans son allée comme un homme qui vient
d'échapper à une mort certaine.

Les douleurs de madame Durand ne faisaient qu'augmenter. En entendant
refermer avec violence la porte de l'allée, elle s'écrie: «Enfin les
voilà!»

Mais on ne voit entrer dans la chambre que M. Durand, pâle, effaré, le
front couvert de sueur, son foulard défait, ses bas sur ses talons, et
qui est quelques minutes sans pouvoir reprendre sa respiration.

«Ah! mon ami... tu as bien couru,» dit madame Durand qui éprouve un
instant de trêve à sa douleur. «Oui, oui... certes, j'ai couru,» répond
M. Durand, en regardant autour de lui pour s'assurer qu'il est bien en
sûreté. «Nous avons pourtant trouvé le temps long! mon voisin,» dit
madame Ledoux.

«Et moi donc... Croyez-vous que j'étais à mon aise dans la
rue...--L'accoucheur va-t-il venir, mon ami?--Oui, madame, oui... tout
le monde va venir... Ouf! je n'en puis plus!

»--Mais qu'avez-vous donc, monsieur?» dit Catherine; «vous avez l'air
tout sens dessus dessous?--Parbleu on le serait à moins... J'ai été
attaqué par un voleur... par deux ou trois voleurs... On m'a poursuivi
assez long-temps... Si je n'avais pas eu autant de force... pour courir,
c'était fait de moi!--Ah! mon Dieu!... mon pauvre ami!--Vous pouvez vous
flatter, madame, que cet enfant-là m'aura donné assez de peine.--Eh
bien! voisin, c'est comme à mon treizième; mon mari... c'était le
papetier, venait de sortir, comme vous, pour aller chercher
l'accoucheur; nous demeurions alors rue des Lions, et vous savez que la
rue des Lions est mauvaise... oh! elle est très-mauvaise; il était près
de trois heures du matin, le temps était vilain, je me rappelle qu'il
avait plu toute la soirée; en détournant le coin de la rue des Lions,
mon mari entend marcher près de lui... Heureusement j'avais eu la
précaution de lui faire prendre son rotin...

»--Ah! mon Dieu! voilà que ça revient!» s'écrie madame Durand dont les
douleurs recommencent.

«--Qui est-ce qui revient?» dit vivement l'herboriste en regardant
derrière lui.

«--Pardi! monsieur, c'est madame qui souffre,» dit Catherine, «et
c't'accoucheur qui ne vient pas!»

Dans ce moment on entend frapper avec violence à la porte de l'allée. La
domestique descend en courant et, sans se donner le temps de prendre de
lumière, elle court ouvrir la porte, puis remonte aussitôt en criant aux
personnes qui sont dans la rue: «Entrez... entrez vite... suivez moi...
Oh! il est ben temps que vous arriviez...»

Et la pauvre Catherine est déjà retournée près de sa maîtresse, à qui la
douleur arrache des cris violents.

«--N'ayez plus d'inquiétude, madame,» lui dit-elle; «v'là not' monde
arrivé.»

En effet, dans ce moment les pas de plusieurs personnes se faisaient
entendre dans l'escalier: bientôt on ouvre brusquement la porte; et un
caporal, accompagné de quatre fusiliers, entre dans la chambre en criant
d'une voix terrible: «Où sont les voleurs?»

Au même instant la crise s'opère: madame Durand met au monde un petit
garçon que madame Ledoux reçoit dans ses bras, en s'écriant: «Il sera
aussi fort que mon quatorzième!...» M. Durand retombe sur sa chaise,
examinant les soldats d'un air surpris, et balbutiant: «Messieurs, c'est
un garçon!...--C'est un garçon!...» répète Catherine. Alors le caporal
se retourne vers ses hommes, qui se regardent tous avec étonnement, en
répétant: «Ah! c'est un garçon!»




CHAPITRE II.

LE BAPTÊME.


Après le premier moment donné au trouble, à la joie, aux exclamations
que causait la vue du nouveau personnage qui venait d'entrer dans le
monde, en présence d'un caporal et de quatre fusiliers, on commença à se
regarder, à se questionner; chacun trouvant fort singulier ce qu'il
voyait, et le caporal fut le premier à s'écrier:

«--Ha ça! mon brave homme, c'est donc pour qu'elle soit témoin de la
naissance de vot' fils que vous avez été chercher la garde?...»

»--Mais, mon ami, à quoi donc avez-vous pensé?» dit madame Durand.

«--C't'idée de faire venir un régiment pour voir madame accoucher!»
murmure Catherine.

«--Par exemple!» s'écrie madame Ledoux, j'en ai fait quatorze, et j'en
ai reçu plus de cent dans mes bras; mais voilà la première fois que je
vois un accouchement aussi militaire!»

M. Durand qui a eu le temps de se remettre de sa frayeur et de sa
surprise, dit enfin: «Je n'ai point été vous requérir, messieurs, et je
ne comprends pas pourquoi vous êtes venus.

»--Nous sommes venus à la requête de deux jeunes hommes de la rue des
Nonaindières, qui sont accourus au _posse_, en nous engageant d'aller
ben vite chez _l'herborisse_ de la rue Saint-Paul, qui venait de
réveiller tout le quartier en criant à la garde: voilà, mon bourgeois.»

M. Durand se pince les lèvres au récit du caporal, Catherine se retourne
pour ne point rire au nez de son maître, et madame Ledoux s'écrie: «Il y
a eu erreur manifeste, mon voisin, vous aurez sans le vouloir répandu
l'alarme dans le quartier.»

M. Durand feint de ne pas comprendre comment cette méprise a pu avoir
lieu. Dans ce moment on entend dans l'allée la voix aigre de madame
Moka, qui crie: «Éclairez donc; Catherine, éclairez donc, voici M. le
docteur...--Il est bien temps!» dit madame Ledoux.

L'accoucheur et la garde arrivaient en effet, lorsque tout était fini;
encore madame Moka ne s'était-elle mise en route que pour aller
s'assurer si le feu n'était point chez M. Durand.

Le plus pressé est de renvoyer les soldats; mais madame Durand ne veut
pas qu'ils aient été témoins de la naissance de son fils sans boire à sa
santé. Catherine est chargée de les faire entrer dans la boutique et de
leur offrir le petit verre. M. Durand suit les soldats et leur propose à
chacun une tasse d'infusion de violette ou de tilleul; mais les
militaires préfèrent de l'eau-de-vie.

«A la santé du nouveau-né!» dit le caporal en élevant son verre. Les
soldats imitent leur chef; M. Durand fait un profond salut et avale un
grand verre d'eau sucrée, en disant: «A la santé de mon jeune fils...
_primogenitus_.--A la santé du petit primogenitus!» répète le caporal,
qui croit que ce nom est celui du nouveau-né.

Catherine fait des bonds de joie en s'écriant: «Pardi! ce garçon-là sera
un brave homme! ça lui portera bonheur d'avoir été salué tout de suite
par des militaires.»

Le caporal se retourne en passant ses doigts dans sa moustache, et
sourit gracieusement à la bonne.

«Et à la santé de madame, est-ce que vous n'y boirez pas ben aussi?» dit
Catherine.

«Si fait, la belle fille,» dit le caporal en tendant son petit verre;
«c'est trop juste, il faut boire à la santé de la maman!»

M. Durand se hâte de se faire un second verre d'eau sucrée, pendant que
Catherine emplit les petits verres des soldats qui s'écrient en coeur: «A
la santé de l'accouchée!...

»--A la santé de mon épouse... _mea uxor_,» dit M. Durand en avalant un
second verre d'eau.

«Ah! elle mérite ben ça,» dit Catherine; c'te pauvre chère femme, elle a
fièrement souffert!...

«--Il me semble,» dit le caporal en se tournant vers ses hommes, «que
nous ne devons pas non plus oublier le papa.--C'est juste, il faut boire
au papa,» disent les soldats en tendant de nouveau leurs verres que
Catherine emplit encore, tandis que l'herboriste se décide à se faire un
troisième verre d'eau sucrée.

«Allons, camarades! à la santé du papa!» dit le caporal en élevant son
verre. Ses soldats l'imitent; M. Durand s'empresse de trinquer avec eux,
et salue plus profondément, en répondant: «A ma santé, messieurs, _suum
cuique_, j'y bois avec grand plaisir.»

Les militaires ont fait rubis sur l'ongle, et seraient disposés à boire
encore à la santé d'un parent ou d'on ami; mais M. Durand qui a eu un
peu de peine à avaler son troisième verre d'eau sucrée, se hâte d'ouvrir
la porte qui donne sur la rue, et congédie le caporal et son monde.

Pendant ce temps le calme s'est rétabli dans la chambre de l'accouchée;
le docteur a donné ses ordres, madame Moka a pris son poste, Catherine a
embrassé l'enfant qui est emmailloté et placé près de sa mère, pour qui
cette vue est un dédommagement de toutes ses souffrances; madame Ledoux
rentre chez elle, et M. Durand, après avoir embrassé sa femme sur le
front, retourne se coucher en se disant: «Voilà une nuit qui a été bien
périlleuse pour ma femme et pour moi!...»

Il était à peine six heures du matin, lorsqu'un petit monsieur alla
carillonner à la porte de l'herboriste; ce petit monsieur, qui était
encore en veste du matin et en pantalon de laine à pied, et sans
chapeau, était déjà coiffé et frisé comme pour aller au bal; ses cheveux
artistement crêpés sur le haut de la tête, formaient une bouffette
au-dessus de chaque oreille, et par derrière une queue un peu courte,
mais très-épaisse, était nouée avec un large ruban noir, et se balançait
avec grâce sur le collet de la veste; tout cela était farci de poudre et
de pommade, quoique ce ne fût déjà plus la mode d'être poudré, mais le
monsieur dont nous venons de décrire la coiffure avait ses raisons pour
tenir à la poudre: il était perruquier-coiffeur, et il avait déclaré que
tous les changemens politiques de l'Europe ne parviendraient jamais à
lui faire couper sa queue.

M. Bellequeue, c'était le nom du coiffeur (et il tenait à être bien
nommé), était un homme de trente-six ans, d'une figure ronde et fraîche;
son nez, quoiqu'un peu gros, n'était point mal fait; ses yeux, quoiqu'un
peu petits, brillaient comme deux diamans, et sa bouche, quoique grande,
était assez agréable et laissait voir de fort belles dents; joignez à
cela des sourcils bien noirs, des joues colorées, une taille petite mais
bien prise, une jambe bien faite, un embonpoint raisonnable, des
manières aimables, et l'on aura le portrait de M. Bellequeue, qui avait
dans le quartier la réputation d'être très-galant, très-amateur du beau
sexe, et de coiffer avec autant de goût qu'au Palais-Royal.

Catherine a ouvert la boutique et Bellequeue entre en s'écriant: «Eh
bien! ma chère, c'est donc fini... c'est donc terminé?... Je viens de
savoir cela par le docteur qui était chez une de mes pratiques.--Oui,
monsieur Bellequeue, c'est fini, Dieu merci!... c'te pauvre dame!... Il
paraît que ça fait ben souffrir?...--Et nous avons un garçon?--Oui,
monsieur, un beau gros garçon, qui est gentil tout plein...--A qui
ressemble-t-il, Catherine?--Dam', monsieur... on n'peut pas encore trop
dire... quoique ça j'crois ben qu'c'est plutôt à madame qu'il
ressemblera...--Tant mieux, car Durand n'est pas beau... Je serais
enchanté de l'embrasser, cet enfant... Je sens là... Oui, c'est drôle...
ça me... D'ailleurs je suis son parrain... C'est mon filleul ce
garçon...--Oui, monsieur, mais vous ne pouvez pas encore le voir; il est
sur le lit de madame qui, je crois, repose maintenant... Nous avons eu
tant d'événemens c'te nuit!... monsieur qui a fait venir le
corps-de-garde ici pour voir madame accoucher.--Bah!... des
soldats?--Oui, monsieur... avec leurs baïonnettes encore!--Ha ça, à quoi
pense donc Durand?... et les moeurs... car il faut toujours des moeurs...
Catherine, je ne puis pas faire autrement que de t'embrasser pour
commencer un si beau jour.--Volontiers, monsieur.»

M. Bellequeue embrasse Catherine sur les deux joues, puis monte
lestement au magasin trouver M. Durand qui est en train de s'habiller.

«Bonjour, mon cher Durand... Eh bien! nous sommes donc papa?--Oui, mon
cher monsieur Bellequeue, nous le sommes.--Mon compliment bien sincère,
mon ami.--Je le reçois avec plaisir... Je sais, monsieur Bellequeue,
tout l'attachement que vous portez à ma famille... aussi ai-je pensé,
comme ma femme, devoir vous donner la préférence pour être parrain de
mon enfant, quoique j'aie quelques parens qui auraient pu avoir droit...
mais les amis avant tout...--Croyez, mon cher Durand, que je suis
sensible à cette action... Je veux être un second père pour votre
fils... je veux qu'il m'aime autant que vous... A propos, qui donc ai-je
pour commère?--Une tante de ma femme, une teinturière retirée.--De quel
âge?--Cinquante-cinq ans environ, une femme fort respectable.»

Bellequeue se retourne en faisant une légère grimace et murmurant: «Deux
boîtes de dragées suffiront;» et M. Durand, tout en achevant sa
toilette, conte à son voisin les événemens qui lui sont arrivés dans la
nuit.

«Il fallait frapper chez moi,» dit le coiffeur, «j'aurais été avec
vous... et vous savez que je suis une bonne lame... J'aurais pris ma
canne à dard, et nous aurions attendu les coquins... Qu'est-ce que vous
buvez là?--C'est une infusion de tilleul... pour me remettre du
saisissement d'hier... J'avais envie de prendre du vulnéraire, mais
comme je ne suis pas tombé...--Eh mais... il me semble que j'entends
crier... c'est le nouveau-né sans doute?...--Il n'a fait que cela toute
la nuit!...--Il aura une voix charmante, cet enfant!... Allons donc
l'embrasser... puisqu'il crie, la maman doit être éveillée...»

M. Bellequeue entraîne l'herboriste, et ces messieurs arrivent dans la
chambre de l'accouchée, qui est déjà coiffée d'un fort joli bonnet du
matin; car, les douleurs passées, le premier soin de ces dames est de
chercher à plaire. Madame Durand adresse un gracieux sourire au
coiffeur, qui s'approche du lit en marchant sur ses pointes, et madame
Moka lui présente l'enfant en disant: «Voyez comme il est joli!»

Bellequeue embrasse tendrement le nouveau-né, qui lui bave sur la
figure, et le considère d'un air attendri, tandis que M. Durand
s'avance, et dit d'un air grave en regardant son fils: «C'est absolument
mon menton et la forme de ma tête!--Oui,» dit Bellequeue, «je crois
qu'il y aura quelque chose.»

Madame Moka reprend l'enfant en faisant une révérence au parrain; car
madame Moka met de l'intention dans tout ce qu'elle fait, et de la
prétention dans tout ce qu'elle dit. Mais quand on a eu l'honneur de
garder un général et la femme d'un sénateur, on doit nécessairement
avoir de très-bonnes manières; et quoique madame Moka se trompe souvent
dans l'emploi des verbes, et fasse cinq repas par jour en répétant
qu'_elle n'est point sur sa bouche_, on s'aperçoit sur-le-champ que
c'est une garde qui ne va que dans les bonnes maisons.

«A quand le baptême?» dit Bellequeue. «--Demain, mon compère, si vous
voulez bien.--Comment donc, ma jolie commère, mais vous savez que je
suis toujours prêt!...--Mais,» dit M. Durand, «si nous attendions que la
fièvre laiteuse soit passée?--Oh! non, monsieur, je préfère que le
baptême se fasse demain...--Je suis rangée dans l'avis de madame,» dit
la garde. «Le plus tôt qu'on _pusse_ est le mieux; au moins ensuite si
nous _vouliâmes_ être tranquilles, je ne vois rien qui nous en
_empêchasse_.--Écrivez vite à la nourrice, monsieur Durand... Vous
savez, à Saint-Germain...--Saint-Germain-en-Laye, n'est-ce pas?--Oui,
mon ami, en Laye. N'oubliez pas non plus les billets de faire-part à la
famille, aux amis, aux connaissances... D'ailleurs je vous ai donné une
liste.--Oui, madame. Ah! mon Dieu! que d'occupation... Mon cher monsieur
Bellequeue... si vous aviez un moment à me donner pour m'aider à faire
toutes ces lettres...--Volontiers; il est de bonne heure, et les petites
maîtresses que j'ai à coiffer ne se lèvent pas si matin.--Passons alors
à mon bureau...»

M. Durand descend à sa boutique, dans laquelle son bureau est établi
derrière un petit vitrage. Bellequeue va baiser la main de l'accouchée,
donne un regard expressif à l'enfant, et suit l'herboriste en marchant
encore sur ses pointes, habitude qu'il a contractée dans la rue en
courant chez ses pratiques, chez lesquelles il ne veut pas arriver
crotté; et madame Moka dit en le voyant s'éloigner: «Il serait difficile
qu'on _trouvisse_ un parrain plus courtois.»

L'herboriste se gratte la tête devant son bureau, et tourne sa plume
dans ses doigts en disant: «Comment tourne-t-on ces lettres-là?... comme
c'est mon premier enfant, je n'ai pas encore l'habitude d'en écrire...
Oh! s'il s'agissait d'une ordonnance pour une tisane pectorale ou
laxative, ça serait déjà fait.--Vous êtes donc un peu médecin, mon
compère?» dit Bellequeue en s'assayant aussi devant le bureau.--Oh! je
suis si versé dans la connaissance des simples!... J'ai herborisé à
Pantin, à Saint-Denis, à Fontenay, à Sèvres... Quand je vais à la
campagne, je m'arrête à chaque pas... je regarde dans tous les
coins.--Vous avez dû voir bien des choses... Mais il s'agit de mon
filleul... Il faut faire une circulaire qui serve pour tout le
monde.--C'est juste, une circulaire.--Quoique je sois garçon, j'ai
souvent aidé des maris de mes amis; on commence toujours ainsi: J'ai
l'honneur de vous faire part...--C'est cela même! m'y voilà!... Ce
n'était que le début qui me manquait.»

M. Durand prend une feuille de papier et écrit: «J'ai l'honneur de vous
faire part... que ma femme est heureusement accouchée de son premier...
Est-ce bien?

«--Très-bien,» dit Bellequeue; «continuez.--Le nouveau-né est un
garçon...--Parfaitement tourné!--Il est né viable... et toute la famille
se porte bien. Il me semble que ça n'est pas mal comme cela, et que ça
dit tout.--C'est dicté comme par un écrivain public!... Je vais vite
vous en faire plusieurs copies.»

Cette affaire terminée, Bellequeue quitte Durand en lui promettant de
venir le revoir dans la journée; et, comme le baptême du lendemain doit
être suivi d'un repas de famille, on prépare tout dans la maison de
l'herboriste pour célébrer dignement la naissance du petit Durand.
Catherine est fort occupée à sa cuisine. M. Durand, forcé de rester à sa
boutique, songe déjà à ce qu'il fera de son fils; et, tout en vendant de
la camomille ou des feuilles de mûrier, voit son héritier revêtu de la
toge de l'avocat, ou de l'habit de colonel. Madame Durand se représente
son enfant déjà assez grand pour lui donner le bras, pour lui servir de
cavalier à la promenade. Son fils sera joli garçon, bien fait,
spirituel. Elle voit déjà tout cela en considérant le petit poupon qui
ouvre à peine les yeux, et elle fait des projets... des projets!... Où
n'en fait-on pas? Mais ceux d'une mère sont les plus doux à former, et
du moins ne sont pas toujours tracés sur le sable.

Au milieu du mouvement qui règne dans la maison, madame Moka va et vient
sans cesse dans la chambre, souvent même elle descend à la cuisine; et,
tout en disant qu'elle n'est point sur sa bouche, elle glisse cinq gros
morceaux de sucre dans son café, et a soin de se verser toute la crême
du lait. Puis, deux heures après, elle prend un petit bouillon dans
lequel elle trempe un pain mollet, et elle avale par là-dessus un grand
verre d'un vieux vin de Beaune destiné à l'accouchée, et qu'elle trouve
probablement à sa convenance tout en disant: «Il me _falûme_ toujours
bien peu de chose pour que j'_attendasse_ le dîner... Quand je _garda_
la femme du sénateur, je ne _prîme_ souvent rien dans la nuit.»

Bellequeue est revenu dans l'après midi. M. Durand est monté un moment
près de sa femme, et ils sont tous deux fort inquiets du nom de baptême
que portera leur fils; l'arrivée du parrain doit naturellement décider
la question.

«Comment vous appelez-vous, mon cher Bellequeue?» dit l'herboriste en le
voyant entrer.--Comment je m'appelle?--Oui, mon compère, c'est votre nom
de baptême que nous n'avons pas encore songé à vous demander,» dit
l'accouchée, et dans ce moment je cherchais un joli nom pour mon
fils.--Ma chère commère je m'appelle Jean Bellequeue, pour vous
servir.--Jean? rien que Jean?--Pas davantage, mais il me semble qu'il
n'est pas fort nécessaire d'avoir une douzaine de noms; le principal est
de faire honneur à celui que l'on porte, d'avoir des moeurs, et d'être
galant avec les dames.»

Madame Durand ne répond rien, mais elle fait une légère grimace, parce
que le nom de Jean ne lui semble ni pompeux ni distingué, et qu'elle
aurait voulu pour son fils un nom à la fois sonore et gracieux. Quant à
M. Durand, il murmure entre ses dents: «Jean... _Joannes_... Oui, c'est
un nom facile à prononcer... cependant j'aurais assez aimé un nom qui
aurait dit quelque chose, comme par exemple... _Géranium_, _Rosarium_ ou
_Stramonium_.

»--Ah! mon voisin!... ces noms-là sentent le jus d'herbe en diable.--Pas
du tout, mon cher Bellequeue, ces noms-là embaument au contraire, et je
puis vous prouver...--Eh, monsieur!» dit madame Durand, «je ne veux pas
de tout cela! Est-ce qu'il y a un Géranium dans le calendrier?

»--Je ne présuppose pas qu'on en _trouvît_, dit madame Moka.
«--Parlez-moi d'Édouard, de Stanislas, d'Eugène... c'est joli, c'est
doux, c'est gracieux!

»--Ma foi, ma commère, vous appellerez votre fils comme vous voudrez,
quant à moi je le nommerai Jean, parce que Jean est un nom qui en vaut
bien un autre!--Certainement, mon compère, je suis loin de le trouver
laid... il est seulement un peu court.--C'est plutôt dit.--Nous verrons
aussi le nom que lui donnera ma tante... je crois qu'elle se nomme
Ursule.

»--Je n'appellerai point mon fils Ursule,» dit l'herboriste, «j'aime
mieux Jean...--Mais nous déciderons tout cela demain... A quel le heure
le baptême?--A midi.--Fort bien, je serai ponctuel.--Vous savez que vous
dînez avec nous.--Oui, ma chère commère, je vous laisse et vais faire
mes emplettes.--Ah! point de folie, monsieur Bellequeue, point de folie,
je vous en prie!...--Soyez tranquille... ceci est mon affaire... à
demain.»

Bellequeue sort vivement sans vouloir écouter madame Durand, qui lui
crie qu'elle se fâchera s'il fait de la dépense, et madame Moka dit: «Je
serais bien étonnée qu'un tel parrain ne _fesse_ pas bien les choses.»

Après une nuit que l'on aurait passée fort tranquillement si le
nouveau-né avait bien voulu se taire, ce qu'il ne jugea pas convenable
de faire pendant cinq heures consécutives, le jour du baptême s'annonça
par une jolie petite pluie ou grésil qui gelait en tombant, ce qui
rendait le pavé excessivement glissant, mais heureusement la nourrice
arriva à bon port. C'était une paysanne de vingt-quatre ans, fortement
constituée, dont le mari louait des ânes aux amateurs de Saint-Germain,
pendant que sa femme louait mieux que cela aux nouveau-nés de la
capitale. En voyant la nourrice, madame Moka déclare qu'il n'est pas
probable que le nourrisson _pusse_ jamais manquer, et madame Ledoux
s'écrie qu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau à la nourrice de son
douzième, qui était du papetier.

Quant à celui que cela regardait le plus, il est probable que sa
nourrice lui plut aussi, car il se jeta avec avidité sur ce qu'elle lui
présentait, et entourant de ses petites mains le globe qui lui
promettait l'abondance, il y resta collé pendant une heure, sans qu'il
fût possible de le lui faire quitter, ce qui fit dire à madame Moka que
l'enfant annonçait beaucoup de caractère.

La nourrice aurait pu repartir le même jour pour son pays, mais madame
Durand ne voulait point se séparer si vite de son fils, et, quoiqu'en le
mettant en nourrice à quatre lieues de la capitale, elle se promit de le
voir souvent, il fut décidé que Suzon resterait au baptême et ne
repartirait que le lendemain.

M. Durand s'est mis en noir de la tête aux pieds; il ne trouve rien qui
l'emporte sur ce costume sous lequel il croit avoir l'air d'un docteur.
Les parens invités pour la cérémonie ne tardent pas à arriver. D'abord,
c'est la marraine, madame Grosbleu, qui va embrasser sa nièce, en lui
présentant le bonnet de baptême, qui est garni de fine dentelle; puis,
veut embrasser son futur filleul, lequel loin de se prêter aux caresses
de madame Grosbleu, fait des cris horribles, en remuant des pieds et des
mains, et la tante s'écrie: «Il est charmant! c'est tout ton portrait,
ma chère Félicité.»

L'accouchée sourit, et monsieur Durand, qui est à quelques pas, fait un
profond salut à madame Grosbleu, en murmurant: «Oui, je crois qu'il sera
bien!...»

Bientôt arrivent M. et madame Renard, marchands bonnetiers de la rue du
Temple, et cousins de M. Durand. M. Renard avait l'intention de faire
voir qu'il était piqué de ne pas avoir été choisi pour parrain; mais son
épouse lui a fait sentir que c'était de la dépense de moins, sans
compter les époques de fêtes et de jour de l'an, auxquelles un filleul
ne manque jamais à venir saluer son parrain. M. Renard ayant compris
qu'un filleul est une hypothèque indirecte placée sur notre bourse, ne
conserve plus de rancune, et s'est promis d'avoir l'air très-agréable.

Viennent ensuite M. Fourreau et mademoiselle Aglaé, sa soeur. M. Fourreau
est un bourrelier de la rue Sainte-Avoie, et collatéral de madame
Durand. C'est un homme qui tient très-bien sa place à table, mais auquel
il ne faut rien demander qui sorte du cercle de ses occupations
journalières. Mademoiselle Aglaé Fourreau, qui est sur le point
d'attraper sa trentième année, et n'a pas encore rencontré un amoureux
pour _le bon motif_, est douée d'une vivacité qu'elle s'attache, à
augmenter encore par une étourderie qui ne semble pas toujours
naturelle; mais mademoiselle Aglaé veut encore avoir l'air d'une enfant,
et, persuadée que la gaîté, l'enfantillage et la distraction sont
l'apanage de la jeunesse, elle s'attache en prenant des années à
conserver ce qui était excusable chez elle à dix-huit ans. Sa voix
qu'elle prend dans sa tête, fait l'effet d'un flageolet jouant toujours
la même note, sans y apporter jamais ni un dièse, ni un bémol; elle rit
de tout ce qu'on lui dit, souvent de ce qu'elle dit elle-même; et comme
il lui arrive parfois de rire en apprenant une nouvelle fort triste,
elle s'en excuse alors en rejetant cela sur sa distraction, qui lui fait
penser à autre chose qu'à ce qu'on lui dit, ce qui est très-agréable
pour la personne qui lui parle. Du reste, mademoiselle Aglaé a été assez
gentille à dix-huit ans, et elle pourrait l'être encore si elle riait
moins souvent.

Deux voisins, dont l'un, qui se croit toujours malade, a sans cesse
recours aux recettes de M. Durand, et est une de ses plus fortes
pratiques, tandis que l'autre, grand amateur de dominos, vient souvent
faire la partie de l'herboriste, achèvent de compléter la réunion qui
vient rendre hommage à l'accouchée et admirer le marmot, devant lequel
chacun répète la phrase d'usage: «C'est un bel enfant!... Dieu! qu'il
est fort!... Il aura des yeux superbes!...»

A tout cela, M. Durand fait de profonds saluts en se rengorgeant dans sa
cravate, et prononçant d'un air malin: «Je n'en fais pas souvent...
mais aussi je les fais supérieurement conformés.»

M. Endolori, c'est le nom du voisin qui a toujours quelque maladie,
s'approche de l'herboriste en lui disant: «Est-ce que vous ne lui avez
pas encore fait prendre une infusion de simples?--A qui?--A votre
enfant.--Je voulais qu'il bût une décoction de pariétaire, _helxine_,
parce que cela prépare admirablement toutes les voies gastriques; la
garde a prétendu que c'était trop tôt... Ces femmes-là sont tellement
routinières!... Mais ce matin, pendant que mon épouse dormait et que
madame Moka déjeunait avec la nourrice, j'ai lestement débarbouillé le
petit avec une eau de sureau, _sambuceus_, qui doit le préserver de tous
maux au visage; aussi, voyez quel teint brillant il a déjà!--C'est
vrai!... On croirait qu'il a le visage verni.»

Dans ce moment madame Ledoux arrive en grande parure, en criant à
tue-tête: «Ah! mon Dieu! quel train vous faites dans la chambre de
l'accouchée!... Mais ça n'a pas le sens commun... et tant de monde
autour d'elle!... et puis, on la fait causer, ça ne vaut rien... Comment
cela va-t-il, ma voisine? La nuit a-t-elle été bonne... Encore bien
fatiguée, n'est-ce pas?... Et l'enfant? voyons l'enfant... Ah! comme il
sent le sureau... Est-ce qu'il a eu mal aux yeux?...

»--Ce n'est rien,» dit M. Durand. «C'est une petite expérience... une
mesure de prévoyance que j'ai mise en usage...

«--Comment, monsieur,» dit madame Durand, «vous avez lavé ce cher amour
avec du sureau!... Cela n'a pas le sens commun!...

»--Je vous dis, madame, que c'est pour son bien... Je connais l'emploi
des simples, madame...--Eh! monsieur, mêlez-vous de vos simples, et ne
faites pas d'expérience sur mon fils!...--Pour moi, j'en ai eu quatorze,
mais je ne les ai jamais mis au sureau comme cela.... Mon mari,
l'huissier, a fait boire un peu de vin à mon premier, mais cela l'a fait
tousser pendant une heure. A mon septième, mon mari, l'ébéniste, a voulu
lui frotter les reins avec de l'eau-de-vie, afin qu'il se développât
mieux, mais il était bossu quand il est mort; enfin, mon treizième, qui
était du papetier, annonçant une vue très-faible, nous lui fîmes porter
des cataplasmes sur les yeux, et le pauvre petit est mort aveugle: ce
sont les seuls essais que j'ai fait sur mes enfans... Mais il me semble
que tout le monde est ici: qu'attend-on encore pour partir?--Et le
parrain, ma chère amie.--Ah! c'est juste!... le parrain.--Et mon cousin,
M. Mistigris, le professeur de danse... Je serais bien fâchée qu'il nous
manquât; c'est un homme si aimable, et qui a toujours sa pochette à la
disposition de ses amis... et vous savez comme il joue les contredanses!
avec un goût! un fini!...

»--Oh! oui!...ah! ah! ah!... C'est bien drôle!» dit mademoiselle Aglaé,
en riant aux éclats. Et madame Ledoux répond: «Je crois que je l'ai
entendu une fois jouer dans votre magasin... En effet, il a un bien
beau coup d'archet!... avant d'entrer je croyais qu'il y avait au moins
quatre aveugles chez vous.

»--Je crois que le violon attaque les nerfs,» dit tout bas M. Endolori à
M. Durand. «--Oui,» répond l'herboriste; «mais on prend quelques pincées
de menthe, _menta mentæ_; c'est un antispasmodique.»

Un petit homme de quatre pieds sept pouces au plus, interrompt la
conversation en entrant dans la chambre avec la légèreté d'un zéphir, se
trouvant, par deux pas de basque, devant le lit de madame Durand. A
cette entrée aérienne on a déjà reconnu M. Mistigris, professeur de
danse, qui, quoique âgé alors de près de quarante ans, ne tient pas à
terre, ayant le corps dans un mouvement continuel, et dont la
physionomie a bien l'expression de son état, et annonce un homme qui a
sans cesse des pirouettes devant les yeux.

«Nous parlions de vous, mon cher cousin,» dit madame Durand en
présentant sa main à M. Mistigris qui la baise en se tenant sur une
jambe. «Je craignais que vous ne vinssiez pas!--Je vous avais promis
d'être ici avec ma pochette à midi... me voilà. J'ai eu quelques leçons
qui m'ont retardé; mais j'ai dit: en deux temps, j'y serai... Cependant
le pavé est mauvais; j'ai vu plus d'un particulier faire un écart sur le
dos... Bonjour, Durand... où est donc l'enfant?...

»--Le voilà, monsieur,» dit madame Moka; attendez que je le
_tinsse_.--Comment le trouvez-vous, cousin?» dit madame Durand. «--Oh!
ce n'est pas la figure qui m'inquiète!... Voyons ses jambes.--Impossible
maintenant; il est emmaillotté et habillé pour le baptême.--C'est qu'en
voyant ses jambes, je vous aurais tout de suite dit quel homme ce sera;
car il ne faut pas s'y tromper, cousine, les jambes sont le point de
départ d'après lequel il faut juger chacun... Le mollet plus ou moins
gros, bien ou mal placé, voilà des symptômes immanquables d'esprit ou de
talent...

»--Ah! ah! ah! Comment! on a l'esprit dans le mollet!» dit mademoiselle
Aglaé Fourreau en se dandinant.

«--On y a tout, mademoiselle; j'y place même l'âme.--Quant à l'âme, mon
cousin,» dit l'herboriste avec gravité, «Hippocrate la loge dans le
ventricule gauche du coeur, Erasistrate dans la membrane qui enveloppe le
cerveau, et Strabon entre les deux sourcils.--Eh bien, mon cousin, si
ces messieurs mettent l'âme dans le ventre, dans le cerveau, ou entre
les sourcils, il me semble que je puis bien, moi, la placer dans le
mollet; chacun son système.

»--Encore une fois, messieurs,» dit madame Ledoux, en élevant la voix
pour couvrir celle de ces messieurs, «vous faites trop de bruit, vous
parlez trop haut; ma voisine aura mal à la tête, puis le poil comme je
l'ai eu à mon sixième, qui était de l'ébéniste.

»--Ah! _j'aperçusse_ le parrain,» dit madame Moka. A l'annonce du
parrain, le calme se rétablit dans la chambre, les parens voulant
examiner avec attention celui que l'on avait jugé digne de tenir le
nouveau-né sur les fonts baptismaux, et chacun étant curieux de voir ce
qu'il allait apporter à la marraine et à l'accouchée.

M. Bellequeue se présente en frac bleu, dont les boutons brillaient
comme autant de petits miroirs, en gilet de piqué blanc et en culotte
noire; car il est bon de faire observer que l'on portait encore des
culottes en 1805, et que c'est à cette époque que se passaient les
événemens que nous avons l'avantage de vous raconter.

Bellequeue, coiffé avec un soin tout particulier, tient à la main son
chapeau à trois cornes, et sous chacun de ses bras, des boîtes de
dragées; de plus, deux petits paquets entourés de faveur sont suspendus
à ses doigts, et un beau bouquet est attaché à l'une des boîtes de
bonbons.

Le parrain, quoique un peu embarrassé par tout ce qu'il porte, entre
dans l'appartement en se donnant d'abord cet air grave que l'on affecte
quelquefois pour tâcher de ne point avoir l'air bête, et qui ne trompe
que les sots; mais revenant bientôt à sa physionomie habituelle,
Bellequeue sourit à tout le monde; puis, s'avançant vers l'accouchée,
lui présente quatre boîtes nouées avec de la faveur bleue, et un petit
paquet qui renferme quatre paires de gants.

«J'étais certaine que vous feriez des folies,» dit madame Durand en
lançant un regard en coulisse au coiffeur, qui tire de sa poche droite
deux petits pots de confiture de Bar et les lui présente en disant:
«Ceci est pour l'estomac...--Encore!... Je vais me fâcher, mon
compère!...--Et ceci est pour la poitrine,» dit Bellequeue en sortant de
sa poche gauche une demi-bouteille de scubac. «--Ah! c'est par trop
galant!...

»--Voici votre commère; mon cher Bellequeue,» dit l'herboriste en
présentant madame Grosbleu qui fait une grave révérance au parrain.
Celui-ci présente alors à la marraine un bouquet assez beau, puis quatre
boîtes qu'il s'est décidé à lui acheter ainsi que le petit paquet de
gants; mais pendant que madame Grosbleu admire les présens de son
compère, Bellequeue s'approche de l'accouchée et trouve moyen de lui
dire à demi-voix: «Ses gants sont de Grenoble, les vôtres sont de
Paris... Vos dragées sont à la vanille, vous avez beaucoup de pistaches,
et elle n'a que des noisettes.»

Madame Durand répond à tout cela par un regard malin, et madame Moka
s'écrie, en mettant ses cinq doigts dans une des boîtes que madame
Grosbleu vient d'ouvrir: «C'est un baptême _conséquent_, et je
_doutasse_ qu'on en _visse_ de plus beau.

»--A propos, ma chère tante, quel est donc votre prénom?» dit madame
Durand. «--Jeanne, ma chère amie. Est-ce que tu ne te souviens plus
qu'on me nommait toujours Jeannette...--Il s'ensuit de là que notre
filleul doit nécessairement se nommer Jean,» dit Bellequeue; «cependant
si la maman veut y ajouter un second nom.--Eh bien! appelez-le
Stanislas... J'aime beaucoup ce nom-là.--Jean-Stanislas, c'est
entendu... Il est l'heure de partir.--Les deux fiacres sont à la porte,»
dit Catherine...

«--Est-ce que tout le monde va me quitter?» dit l'accouchée; «--Moi, je
suis _inviolable_ près de vous, madame,» dit madame Moka en suçant la
grosse dragée qu'elle a eu soin d'attrapper. «--Je crains que la voiture
ne me donne des étourdissemens,» dit M. Endolori. «--Ah! un baptême, ce
doit être bien gentil,» dit mademoiselle Aglaé. «--Une minute, que je
règle l'ordre et la marche,» dit M. Mistigris, qui, après avoir admiré
les jambes du parrain, était allé faire des entrechats dans la salle à
manger. «Que l'on donne la main aux dames... et que l'on marche en
mesure...»

Et M. Mistigris tirant sa pochette sur laquelle il place une sourdine,
se met à jouer _une fièvre brûlante_ de Richard, en marchant à la queue
de la société; son intention était même de se placer sur le siége d'une
voiture, à côté du cocher, et de jouer une sauteuse aux chevaux pour
tâcher de les faire trotter en mesure; mais comme il tombe de la neige,
il se décide à entrer dans l'intérieur de la voiture où est l'enfant
avec sa nourrice, le parrain, la marraine, M. Renard et mademoiselle
Aglaé, et pour charmer la société, il joue tout le long de la route des
valses que l'enfant accompagne en criant.

Nous ne suivrons pas la société à la mairie et à l'église; on sait ce
que c'est qu'un baptême, et celui-ci ne présente nul fait particulier,
si ce n'est que M. Mistigris voulait jouer un menuet dans l'église, ce
qu'on ne lui permit pas. Enfin, après avoir dûment constaté que le 15
mars 1805, il était né un fils à monsieur et madame Durand, unis en
légitime mariage, le nouveau-né fut nommé Jean-Stanislas, mais le
premier nom étant plus facile à prononcer plut davantage à la nourrice,
qui appela toujours l'enfant Jean; et celui-ci s'habitua à ne répondre
qu'à ce nom qui lui resta, parce que madame Durand s'aperçut que cela
flattait le parrain. Or, nous ferons désormais comme la nourrice, et
nous n'appellerons plus notre héros que Jean; trouvant comme M.
Bellequeue que ce nom en vaut bien un autre, et que s'il y a des Jean de
toutes les façons, il doit nécessairement y en avoir de très-aimables,
de très-spirituels, de très-honnêtes, et de très-braves. Nous verrons
par la suite dans quelle classe se trouva notre Jean.

On remonta dans les fiacres; M. Bellequeue tint constamment son chapeau
à sa main, même pour descendre de voiture, et le son de la pochette de
M. Mistigris annonça le retour de la société.

Il était près de trois heures, et le déjeuner, ou plutôt le dîner était
servi dans la chambre de l'accouchée, qui voulait être témoin de la
fête, quoique madame Moka lui eût dit qu'il était à craindre que cela
n'_embarrassît_ sa tête. Catherine s'était surpassée, et le fumet du
premier service flattait agréablement l'odorat. Madame Durand avait
désigné les places: ne se souciant pas que Bellequeue fût à côté de
mademoiselle Aglaé, elle le mit entre la marraine et madame Renard;
mademoiselle Fourreau se vit forcée de rire avec M. Endolori et le
joueur de dominos, qui était gai comme un double six.

Pendant le premier service, on n'entendit que le cliquetis des
assiettes, des fourchettes et le bruit des pieds de M. Mistigris qui,
tout en mangeant, faisait des battemens sous la table. Au second service
la conversation s'engagea; tout en goûtant un mets nouveau, en dégustant
le vieux bourgogne de l'herboriste, les complimens allaient leur train
sur la beauté de nouveau-né, et les vertus qu'il devait avoir s'il
tenait de ses parens; mademoiselle Aglaé riait au nez de M. Endolori,
qui lui conseillait de ne point trop manger d'anchois, parce que cela
est irritant, et avait soin par prudence de ne point toucher aux
champignons qui se trouvaient dans ce qu'on lui servait. Quant à
Bellequeue, il buvait et mangeait presque autant que madame Moka, qui
faisait disparaître avec dextérité tout ce qui se trouvait sur son
assiette, et la présentait de nouveau à chaque plat qu'on servait en
disant: «C'est seulement pour que j'y _goutasse_.» Madame Ledoux
mangeait peu, parlant toujours des enfans qu'elle avait eus avec
l'huissier, l'ébéniste et le papetier; M. Renard l'écoutait en faisant
un air aimable; madame Renard ne disait rien et calculait ce qu'avait pu
coûter chaque plat; M. Fourreau ne faisait que tortiller, avaler et se
verser; l'amateur de dominos ne boudait devant aucun plat, et M. Durand
attendait avec impatience que l'on servît d'un plat d'oeufs à la neige
dans lesquels, à l'insu de Catherine, il avait jeté une infusion de
simples qui devait, d'après son calcul, leur donner un goût excellent.

Les oeufs à la neige sont, enfin servis aux convives; l'herboriste ne dit
rien, mais il sourit en voyant que chacun paraît surpris du goût qu'ils
ont et que l'on se regarde en se demandant ce que cela peut être.

«Je vais vous le dire, moi,» s'écrie M. Durand, «car je crois que vous
chercheriez long-temps; c'est un choix de simples, d'herbes excellentes
pour le sang, et à la fois aromatiques et fortifiantes, dont j'ai fait
un petit extrait que j'ai mêlé en secret à ces oeufs, afin de vous faire
une surprise agréable; je suis certain qu'à la cour même on ne mange
rien de semblable... Hein! c'est délicieux, n'est-ce pas?...»

Les convives se regardent en murmurant: «Oui... c'est drôle... c'est un
goût tout particulier...--Oh! j'étais sûr de mon affaire... vous verrez
que plus vous en mangerez et plus vous trouverez cela excellent.

»--C'est singulier, je ne m'y fais pas du tout,» dit Bellequeue. «--Ni
moi,» dit M. Mistigris, en passant un entrechat sous la table et en
envoyant sa jambe gauche dans celles de madame Renard, qui ne sait pas
ce que cela veut dire, parce que c'est le cinquième coup de pied qu'elle
reçoit depuis le potage.

«Moi, je ne trouve pas que cela _sentisse_ trop,» dit madame Moka. Les
autres convives font comme Bellequeue et n'achèvent pas leurs oeufs à la
neige. Mais M. Endolori ayant entendu que c'était bon pour le sang, s'en
fait servir une seconde fois, et en demande une troisième lorsque
l'herboriste assure que c'est un plat qui peut préserver de beaucoup de
maladies.

Heureusement, M. Durand n'a point fait d'expériences sur le dessert, et
l'on y oublie l'entremets aux simples, en buvant à la santé du
nouveau-né et de ses parens. Le champagne mousse dans les verres;
mademoiselle Aglaé rit aux éclats, parce que le bouchon est allé sur le
nez de madame Renard, Bellequeue remplit les verres, et madame Moka,
après avoir lestement vidé le sien, boit celui de son voisin et s'écrie
ensuite: «Ah! Dieu! est-ce que je _m'eusse_ trompé?

»--Que fera-t-on de mon filleul,» dit madame Grosbleu. «As-tu déjà des
projets, ma chère Félicité?--Ma tante, je veux que ce soit un joli
garçon,» dit madame Durand: «quant à l'état, nous verrons sa
vocation...--Surtout, ayez soin de lui faire apprendre à danser de bonne
heure,» dit M. Mistigris, «c'est le moyen de développer son corps et son
jugement.

»--Si on faisait de mon filleul un brave militaire,» dit Bellequeue, qui
avait servi et parlait toujours avec plaisir de ses campagnes. «Eh!
eh!... on avance vite maintenant!... Il faut le faire entrer au service
à dix-huit ans, et je gage qu'à vingt, il sera capitaine.

»--Ah! monsieur Bellequeue!... vous allez faire tuer mon fils!...--Non,
ma chère commère; mais je dis que l'état militaire peut aujourd'hui
mener très-loin...--Moi, je désire que mon fils soit un savant,» dit M.
Durand, «je le mènerai herboriser à quatre ou cinq ans; et quand il
connaîtra bien les simples, son affaire sera faite.--Il faudra lui
acheter un domino,» dit le voisin, «il n'y a rien qui apprenne plus vite
à compter.»

M. Endolori ne dit rien depuis quelques minutes, il ne fait que se
remuer sur sa chaise, il est pâle, il fait des grimaces, et les trois
assiettées d'oeufs aux simples qu'il a mangées, semblent le mettre fort
mal à son aise.

En attendant que le petit Jean soit un savant ou un héros, Bellequeue
propose une rasade à sa santé; mais M. Endolori ne boit pas; il glisse
quelques mots à l'oreille de l'herboriste, qui lui répond: «Preuve que
cela vous fait du bien?» M. Endolori, ne voulant pas montrer ces
preuves-là à toute la société, se lève et sort de la chambre en se
tenant en deux. Cependant la gaîté est devenue plus bruyante, Bellequeue
veut chanter, Mistigris veut danser, mademoiselle Aglaé ne cesse pas de
rire, et madame Moka fait du _gloria_ pour la troisième fois.

Madame Durand avoue enfin qu'elle se sent un peu fatiguée, alors la
société songe à se retirer. On fait ses adieux, on s'embrasse, et on
sort par la boutique, dans laquelle M. Mistigris propose de danser la
gavotte avec mademoiselle Fourreau. Mais comme il fait très-froid dans
la boutique, chacun préfère retourner chez soi. M. Endolori, qui vient
enfin de reparaître et semble avoir beaucoup de peine à marcher, prie M.
Durand de lui donner son bras pour gagner sa porte; l'herboriste
reconduit son voisin, en lui assurant qu'il se portera parfaitement le
lendemain, et rentre se livrer au repos, en cherchant dans sa tête
comment il s'y prendra pour donner à son fils l'amour des simples.




CHAPITRE III.

VOYAGE EN COUCOU.--VISITE A LA NOURRICE.


Le lendemain de cette mémorable journée, le petit Jean âgé de trois
jours, quitta le foyer paternel pour celui de Suzon Jomard, chez
laquelle il trouva trois petits camarades dont le plus âgé avait à peine
six ans, sans compter celui qui venait d'être sevré. On voit que tout en
louant des ânes, le père Jomard n'oubliait pas de cultiver ses terres.

Madame Durand avait versé beaucoup de larmes en embrassant son fils,
tandis que M. Durand pérorait pour faire comprendre à son épouse que
Saint-Germain n'est pas aux Grandes-Indes, et que, quoiqu'on n'y aille
pas par un bateau à vapeur, il y a mille moyens de s'y transporter en
peu de temps.

Une mère entend mal tout ce qui tend à lui prouver qu'elle a tort de
pleurer son fils; d'ailleurs, madame Durand n'avait pas pour habitude
d'écouter très-attentivement ce que disait son mari. Suzon, bourrée de
cadeaux, et emportant une layette qui aurait pu servir à un petit duc
(mais il est certain qu'un petit duc n'aurait pas été autrement fait que
le petit Jean), Suzon reçut de la maman toutes les recommandations que
peut inspirer la tendresse maternelle. On lui enjoignit surtout de ne
jamais laisser crier l'enfant, ce qu'elle promit solennellement et ce
qui ne l'empêcha pas de laisser crier M. Jean tout le long de la route.

M. Durand voulait aussi donner ses ordres à la nourrice, mais sa femme
lui fit entendre qu'un homme ne doit se mêler d'un enfant que lorsqu'il
a cessé de téter. L'herboriste se rendit à la justesse de cette
remarque; cependant il remit en cachette à Suzon un paquet renfermant
des fleurs de violettes, de mauves et de pavot, et lui recommanda d'en
faire prendre en infusion à son fils, toutes les fois qu'elle le verrait
éternuer. Suzon le promit encore, et en arrivant chez elle, elle donna
le paquet de fleurs et de graines à ses lapins, qui cependant n'avaient
pas éternué.

Que tout cela ne vous fasse pas penser que Suzon était une méchante
femme et une mauvaise nourrice. Bien au contraire, elle avait grand soin
de ses nourrissons auxquels elle s'attachait sincèrement; mais elle
ressemblait à la plupart des nourrices, qui pensent qu'elles savent
beaucoup mieux élever un enfant que les gens de Paris, et qui, après
avoir écouté bien tranquillement ce que leur disent les parens, n'en
font jamais qu'à leur tête.

Les couches n'ayant nul résultat fâcheux, au bout de quinze jours madame
Moka fut congédiée; mais comme elle avait été très-satisfaite du baptême
et des repas qu'elle avait faits chez M. Durand, elle ne s'en alla pas
sans annoncer qu'elle _revinsserait_ souvent s'informer de la santé de
madame.

Au bout de trois semaines, madame Durand parfaitement rétablie, avait
déjà recouvré ses couleurs. Quoique dans sa trente-cinquième année,
l'épouse de l'herboriste était une petite brune, fort agréable, d'une
fraîcheur et d'un embonpoint qui lui attiraient souvent des complimens
de ses pratiques, surtout lorsque Bellequeue avait mis la main à sa
coiffure, qu'il avait un tact particulier pour harmoniser avec sa
physionomie.

Madame Durand voudrait déjà se rendre à Saint-Germain pour embrasser son
fils, mais le docteur lui a défendu de sortir trop tôt; on n'est qu'au
mois d'avril, et le temps est froid. Madame Durand braverait les frimas
de la Sibérie pour aller voir son enfant, mais son époux va chercher le
voisin Bellequeue pour qu'il fasse entendre raison à sa femme.
Bellequeue arrive toujours sur la pointe, et, après avoir salué sa
commère de la manière la plus gracieuse, prononce qu'il serait imprudent
d'aller déjà à la campagne, que d'ailleurs on a reçu des nouvelles du
poupon, lesquelles annoncent qu'il est en parfaite santé, et que par
conséquent il ne faut pas que la maman se rende malade par amour pour
son fils.

A cela, madame Durand s'écrie en poussant un soupir: «Ah! monsieur
Bellequeue!... vous n'êtes pas mère!...

»--Non, mais je suis parrain!» répond le coiffeur, «et je me flatte
d'avoir pour mon filleul la tendresse la plus vive.

»--Et moi, madame?» dit l'herboriste, «est-ce que je ne suis rien dans
tout cela? Il me semble pourtant....

»--Si, monsieur!... mais vous êtes si froid!... vous ne sentez pas le
bonheur d'avoir un fils!... vous ne pensez qu'à vos simples!... Ah!
Dieu! il doit être déjà si grand, si beau, si aimable...

»--Est-ce que vous croyez par hasard qu'il parle à trois
semaines?...--Non, monsieur... je sais bien qu'il ne parle pas pour
vous... mais pour moi, c'est différent; une mère comprend tout ce que
veut dire son enfant!... Enfin, j'attendrai encore huit jours, puisqu'on
le veut, mais alors je n'écoute plus personne, et je pars pour
Saint-Germain!»

Et pour se dédommager du temps qu'il lui faut encore être sans voir son
fils, madame Durand en parle depuis le matin jusqu'au soir; avec
Catherine, ce sont sans cesse des projets pour l'avenir de Jean, et avec
toutes les personnes qui viennent dans sa boutique, c'est un mot sur la
beauté de son enfant; elle ne donnerait pas une once d'orge perlé, un
cornet de graine de lin ou une feuille de poirée, sans dire: «Vous savez
que c'est un garçon?... un garçon superbe... des yeux grands comme
cela!... de petits trous dans les joues... un amour enfin, un véritable
amour...»

Beaucoup de gens, tout occupés de leur maladie ou de leurs malades, lui
répondent à cela: «Madame, faut-il que ça bouille long-temps?....
faut-il la faire épaisse?... est-ce bon pour le rhume?»

Et M. Durand, qui craint que sa femme, en parlant de son héritier, ne
donne du millet pour de l'orge et du coquelicot pour de la poirée, court
au comptoir en disant: «Prenez garde, ma chère Félicité... _Festina
lentè_... Ne prenons pas une chose pour une autre: ceci est de la
marjolaine, _amaracus_... ceci de la joubarbe, _sempervivum_...
Certainement notre fils sera très-beau garçon... c'est bon pour les
coupures... et il aura j'espère une éducation parfaite... Laissez
bouillir ceci cinq minute seulement; mais il ne faut pas, pour cela,
donner à madame un émollient pour un astringent, et _vice-versâ_.»

Au bout des huit jours, un mal d'yeux qui survint à madame Durand la
força de retarder son voyage; une femme qui est encore bien ne se soucie
pas de se mettre en voiture publique avec des yeux à la coque, et
l'épouse de l'herboriste tenait essentiellement à ses yeux, ce qui est
très-excusable. D'ailleurs Suzon écrivait, ou pour mieux dire, faisait
écrire toutes les semaines aux parens du petit Jean, et leur annonçait
que son nourrisson venait comme un champignon, qu'il était frais et
dodu, et faisait l'admiration du pays par sa gentillesse et ses
reparties. Il est probable que les reparties étaient en pantomime,
parce qu'un enfant de six semaines n'a pas l'habitude de répondre _ad
rem_; mais si l'on prenait au pied de la lettre tout ce que vous mandent
les nourrices, on croirait souvent qu'un enfant de quinze mois est en
état de chanter au lutrin et de faire sa partie de piquet.

Enfin le mal d'yeux est passé, madame Durand se porte très-bien, il y a
un mois et vingt-cinq jours qu'elle est accouchée, rien ne s'oppose plus
à ce qu'elle aille voir son enfant. Le jour est arrêté, et l'on n'a
point prévenu Suzon de la visite que l'on compte lui faire, parce qu'on
est bien aise de surprendre la nourrice. On est au mois de mai, la
matinée est belle. Madame Durand a fait une toilette qui tient de la
petite-maîtresse et de l'amazone; elle embrasse son époux qui ne va pas
avec elle à Saint-Germain, parce qu'ils ne peuvent point s'absenter tous
deux de leur boutique, et elle attend le compère Bellequeue qui a offert
de lui servir de cavalier, enchanté lui-même de revoir son filleul.

La maman s'impatiente, parce qu'il est déjà neuf heures, et qu'on
devrait être aux voitures; M. Durand lui dit d'éviter les courans d'air,
et lui donne une boîte de pâte de jujube pour son fils. Enfin,
Bellequeue arrive le chapeau à la main; l'herboriste lui recommande son
épouse; Bellequeue jure de veiller sur elle de même que si c'était sa
femme, en agitant en l'air sa canne, comme s'il allait faire battre la
retraite.

Madame Durand a pris le bras du coiffeur, ils gagnent les quais en se
disant: «Quel plaisir d'aller à la campagne!... de voir ce petit Jean,
de respirer le bon air!... Nous allons passer une charmante journée!»
Ils arrivent bientôt aux petites-voitures. Comme, en 1805, il y avait
moins de concurrences, de Parisiennes, de Draisiennes et d'Accélérées,
la maman et le parrain prirent tout bonnement un _coucou_, dans lequel
le conducteur les fit presque monter de force, en leur assurant que la
voiture était complète et qu'il partait tout de suite.

Cependant, deux places du fond étaient seulement occupées par un jeune
homme et une grisette, qui causaient tout bas, et parurent assez
contrariés en voyant qu'il leur arrivait des compagnons de voyage,
espérant peut-être qu'ils iraient en tête-à-tête à Saint-Germain. Le
jeune homme se presse contre sa voisine pour faire une place à madame
Durand, parce que le cocher a dit d'une voix de Stentor: «On tient trois
sur chaque banquette... et même à la rigueur on tiendrait quatre s'il y
avait des enfans.»

Mais madame Durand ne pouvait point passer pour un enfant; elle se
laisse aller dans le fond, ce qui force presque la grisette à se mettre
sur les genoux de son voisin, mais le jeune homme ne s'en plaint pas. On
place la barre de bois qui sert de dossier au second banc, et Bellequeue
s'assied devant, madame Durand, qui s'écrie: «Eh bien!...
partons-nous?... pourquoi ne partons-nous pas?

«--Allons, cocher, mon ami, en route!» dit Bellequeue. Mais le cocher
était retourné courir après les passans, afin de compléter sa voiture
qui devait toujours partir tout de suite.

Cinq minutes s'écoulent, et point de cocher. Madame Durand ne cesse de
répéter: «Ah! Dieu!... nous arriverons trop tard!... Je n'aurai pas le
temps d'embrasser mon fils!...

»--Est-ce que ce drôle-là se moque de nous?» dit Bellequeue, en avançant
sa tête hors de la voiture.

«Y avait-il long-temps que vous attendiez, monsieur?» dit madame Durand
à son voisin. «--Ma foi, madame, il y avait bien une demi-heure que nous
étions dons la voiture,» répond le jeune homme en souriant.

«--Une demi-heure!... Ah! c'est affreux... Descendons, mon cher
Bellequeue.--Le voilà enfin... calmez-vous.»

En effet, le cocher arrivait alors avec un jeune homme qu'il avait
arraché à un de ses camarades, et qu'il jeta presque dans la voiture à
côté de Bellequeue, en disant: «Quand je vous disais que j'étais plein
et que je partais.»

Le jeune homme qu'à son accent et à sa tournure on reconnaissait
sur-le-champ pour un Anglais, jetait autour de lui des regards surpris,
n'étant pas encore revenu de la manière dont il avait été porté dans la
voiture, et examinant avec humeur sa cravate dont un des bouts était
resté dans les mains de l'autre cocher; tandis que Bellequeue disait au
conducteur: «Ah çà, j'espère que nous partons, maintenant?--Mais sans
doute, mon bourgeois, sans doute...

«--Dites donc, _coachman_,» dit le jeune Anglais, en remettant son
chapeau sur sa tête. «Vous avez pas dit le prix à moi!...--C'est égal...
soyez tranquille, mon milord!... c'est toujours la même chose!... N'ayez
donc pas peur, je suis bon enfant.»

En disant cela, le cocher court après une nourrice qu'il voit entre
plusieurs de ses camarades, tandis que Bellequeue lui crie d'une voix
courroucée: «Nous voulons partir tout de suite.

«--Monsieur,» dit l'Anglais en s'adressant à Bellequeue, «voulez-vous
bien dire à moi combien coûtait la même chose?...»

Bellequeue regarde l'Anglais, se creuse la tête pour comprendre, se
tourne vers madame Durand, et dit enfin: «Je n'ai pas bien entendu.

»--Je demandai à vous combien la même chose que le _coachman_ voulait
faire payer?--Ah! j'entends!... c'est le prix de la voiture que vous
voulez dire...--_Yes_.--C'est vingt sous quand on marchande et
vingt-cinq sous quand on ne dit rien...--Est-ce que c'était le usage ici
que les _coachman_ emportaient les voyageurs de force dans leur
voiture?--Est-ce qu'il vous a pris de force?--_Yes_, il avait disputé
moi à un autre, qui me avait saisi par le cravate, en disant toujours
que je serais bien content de son petite cheval; heureusement que le
cravate avait déchiré, sans quoi il étranglait moi quand celui-ci me
emportait.

»--Il est certain,» dit Bellequeue, «qu'ils ont une manière un peu vive
de vous engager à monter dans leur voiture.

»--Mais nous ne partons pas,» dit madame Durand, «il est dix heures
passées... J'en ferai une maladie d'impatience... Descendons,
Bellequeue...

»--Je vais d'abord aller rosser ce drôle-là,» dit le coiffeur en
brandissant sa canne hors de la voiture, dont il allait descendre quand
le cocher arrive avec la nourrice qu'il amenait en triomphe, et qui,
avec sa tête, fit retomber Bellequeue sur sa banquette.

La nourrice se plaça entre Bellequeue et l'Anglais, et le cocher lui
passa son nourrisson en disant: «Nous partons tout de suite, dans une
seconde nous sommes passé la barrière.

»--Morbleu, cocher, si vous ne partez pas sur-le-champ,» dit Bellequeue
avec colère, «vous aurez affaire à moi.--Calmez-vous donc, mon
bourgeois, puisque nous v'là complets!... J'espère que ça n'a pas été
long.»

Le conducteur se décide à fermer la voiture et à monter sur son siége,
mais il ne part pas encore; il se contente de regarder à droite et à
gauche en criant de toutes ses forces: «Un lapin, un lapin pour
Saint-Germain!

»--Qu'est-ce que il avait donc à appeler ainsi des lapins?» dit
l'Anglais à la nourrice, qui lui répond: «Eh bien! pardi, c'est tout
naturel, c'est pour faire sa fournée!...»

L'Anglais, qui ne comprend pas, se retourne et ne dit plus mot. Madame
Durand qui a examiné le poupon que porte la nourrice, dit tout bas à
Bellequeue: «Quelle différence de cet enfant à mon fils!--Autant que
d'une titus à une queue!» lui répond le coiffeur. Quant aux jeunes gens
placés au fond, ils ne se mêlent de rien, ils ne parlent pas à leurs
voisins, ils ont bien assez de choses à se dire entre eux.

Bellequeue, voyant que la voiture n'avance pas, va décidément prendre le
conducteur au collet, lorsqu'un petit homme assez mal vêtu, et tenant
sous son bras un paquet enveloppé dans un mouchoir rouge, monte sur le
siége, et se place près du conducteur après avoir respectueusement salué
la société. Le cocher se décide alors à se mettre en route, la voiture
s'ébranle; mais elle ne va encore qu'au pas, et le cocher continue de
crier: «Encore un lapin pour Saint-Germain!... C'est le dernier, et nous
filons.

»--Comment, drôle! vous voulez encore prendre du monde?» dit Bellequeue.
«--Pourquoi pas? est-ce qu'il ne faut pas que je gagne ma vie?--Vous
voulez donc que votre cheval traîne neuf personnes?--Tiens!... c'est le
moins! il en a souvent mené douze.--Et nous n'arriverons pas à
Saint-Germain ce matin?--Laissez donc! pus mon cheval est chargé, pus il
va vite!... Un lapin!...»

Heureusement une paysanne monte près du cocher; il fouette alors son
cheval. Le coucou roule enfin sur la route de Saint-Germain, et madame
Durand pousse un soupir en disant: «C'est bien heureux!» Et ses jeunes
voisins en poussent aussi, mais sans rien dire, et la nourrice dit à
l'Anglais: «Voyez-vous, il a trouvé ses deux lapins.» Et l'Anglais,
croyant que la nourrice se moque de lui, tourne la tête avec humeur et
n'ouvre plus la bouche.

La paysanne en lapin faisait la conversation avec le cocher, et la
nourrice y prenait part quelquefois. Bellequeue jetait des regards en
coulisse sur la grisette, puis les reportait sur madame Durand. Le petit
homme, qui faisait le second lapin, avait dénoué le mouchoir rouge qu'il
tenait d'abord sur son bras, et il en avait sorti une mauvaise culotte
qu'il était en train de retourner; car le petit homme était tailleur,
et, comme il portait la culotte à une de ses pratiques à Saint-Germain,
il achevait en route de coudre les boutons. Il avait aussi sorti du
paquet une tabatière, et il offrait du tabac à toutes les personnes qui
étaient dans la voiture; mais en avançant son bras vers le fond pour
présenter sa tabatière ouverte à madame Durand, un violent cahot la fit
sauter, et le tabac vola dans les yeux de l'Anglais, qui ne prit pas la
chose en bonne part, et, après s'être frotté les yeux, saisit le petit
tailleur au collet, voulant absolument boxer avec lui.

Bellequeue s'interposa pour rétablir la paix, tandis que le cocher
criait aux oreilles de l'Anglais: «Voulez-vous ben ne pas battre mon
lapin!... Est-il méchant le milord!»

Enfin on finit par s'entendre; tout le monde éternua, parce que la
voiture était comme une carotte de Macoubac, et l'on arriva à Nanterre
en se disant: «Dieu vous bénisse!»

La voiture s'arrêta, le cocher descendit et donna la main à la paysanne;
le petit tailleur se sauva avec sa culotte, et disparut derrière une
maison, craignant peut-être qu'il ne prît fantaisie à l'Anglais de
recommencer la partie de coups de poings. Les gâteaux, produits
indigènes du pays, arrivaient en abondance par toutes les portières.

«Descendons-nous?» dit Bellequeue à madame Durand. Celle-ci voyait avec
peine que l'on s'arrêtât; mais le cheval avait bien besoin de reprendre
haleine. Elle descendit en soupirant et en disant: «Nous ne serons pas à
Saint-Germain à une heure!»

Cette fois les jeunes gens du fond quittèrent leur place et descendirent
aussi; mais au lieu d'entrer à l'auberge, où les autres voyageurs
prenaient des gâteaux et buvaient du ratafia, ils gravirent lestement
une colline, et se perdirent dans une espèce de carrière qui était près
du chemin.

Madame Durand accepta des gâteaux pour faire quelque chose. Bellequeue,
après s'être assuré dans le seul miroir qui fût dans la salle que sa
coiffure n'était pas trop froissée, alla tenir compagnie à sa commère.
Une demi-heure se passa qui parut une journée à la maman de Jean. Enfin
le cocher prononça le mot: _En route_, et madame Durand fut une des
premières à monter dans la voiture. La nourrice arriva, puis l'Anglais,
qui tenait sur ses genoux une douzaine et demie de gâteaux de Nanterre.
Le petit tailleur reparut, cousant encore un bouton à la culotte qu'il
portait en écharpe; le malheureux sentait le vin et l'ail de manière à
garantir toute une ville de la peste. La paysanne remonta aussi; il ne
manquait plus que les jeunes gens du fond, et le cocher se mit à les
siffler comme des barbets en criant de temps à autre: «Mais où diable
sont-ils donc fourrés?... ils n'étaient pas à l'auberge?--Ils ont
disparu par là-bas!» dit Bellequeue d'un air malin. «--Certainement ils
ne reviendront pas,» dit madame Durand qui voudrait que l'on partît.

Mais en ce moment le jeune couple accourut gaîment, et sauta en riant
dans la voiture. Madame Durand remarqua que la grisette avait sa robe
chiffonnée, et le monsieur les oreilles bien rouges. Bellequeue, tout en
pinçant tendrement le genou de sa commère, lui dit: «C'est fort ridicule
de se faire attendre ainsi... car enfin il faut des moeurs... Je ne
connais que cela.»

Le reste de la route se fit assez agréablement, sauf le goût d'ail qui
avait remplacé l'odeur du tabac. Arrivés à la montée un peu rude qui est
avant la ville, beaucoup de voyageurs descendirent, parce que le cheval
qui menait facilement douze personnes, ne pouvait pas venir à bout d'en
traîner neuf.

Le jeune homme et la grisette quittèrent la voiture, payèrent le cocher,
et s'éloignèrent en choisissant les chemins les moins fréquentés. Pour
eux tous les endroits étaient charmans pourvu qu'ils y fussent seuls.
Nous avons tous éprouvé cela. Les déserts furent faits pour les amans;
cependant les amans ne se font pas aux déserts.

Enfin madame Durand est à Saint-Germain; elle respire le même air que
son fils. Elle s'empare du bras de Bellequeue, qui voudrait encore
choisir les pavés; mais à Saint-Germain ils ne sont pas aussi beaux qu'à
Paris, et madame Durand ne tient plus à terre.

On se dirige vers la demeure de Suzon; on se trompe plusieurs fois; on
demande à tous ceux qu'on rencontre la maison de M. Jomard, loueur
d'ânes, dont la femme est nourrice. Enfin on arrive dans une espèce de
ruelle déserte, du côté de la route de Poissy, et on lit sur une porte
charretière: _Jomard tient des ânes_.

Aussitôt madame Durand lâche le bras de Bellequeue et se précipite dans
la cour de la maison, où elle aperçoit quatre enfans se roulant sur du
fumier avec des poules et des canards, tout en grignotant un morceau de
pain dont il est difficile de reconnaître la couleur.

Bellequeue arrive marchant sur ses pointes, c'était bien le cas; il
regarde à son tour les quatre enfans, dont le plus petit, qui a seize
mois, marche déjà avec ses frères.

«Est-ce qu'il est là-dedans?» dit le coiffeur. «--Eh non!... tout cela
est trop âgé... Suzon! madame Jomard!... Suzon, apportez-moi donc mon
fils!... ce cher Stanislas!...--Ce joli petit Jean!» dit Bellequeue.

La nourrice sort d'une petite salle basse dans un désordre qui n'avait
rien de galant.

«Tiens! c'est monsieur et madame!» s'écrie-t-elle en renouant les
cordons d'un jupon qui lui descendait à peine au mollet. «Tiens! c'te
surprise!... Ah! ben!... vous surprenez joliment vot'monde!

»--Et mon fils, Suzon, apportez-moi donc mon fils!...--Oh! attendez, il
est dans son berceau... Vous allez voir qu'il se porte ben...»

Madame Durand suit Suzon dans la salle basse, où le berceau de son fils
est placé près d'un grand lit, dans lequel couche toute la famille
Jomard, les parens à la tête, les enfans aux pieds. Le petit Jean
dormait. Suzon le prend, et le donne à sa mère qui le couvre de baisers,
et convient qu'il est en parfaite santé. «Mais son petit bonnet est un
peu noir,» dit la maman. «--Ah! madame! il était tout blanc à c'matin;
mais, dam'! les enfans, ça salit si vite... Eh ben! le papa ne vient pas
l'embrasser!...

»--Ce n'est pas mon mari, c'est le parrain qui est venu avec moi...--Ah!
j'savais ben que je le connaissais tout d'même.»

Bellequeue arrive, madame Durand lui présente l'enfant en disant: «Voyez
comme il est beau!...»

Bellequeue s'avance pour embrasser son filleul, mais celui-ci, qui n'est
pas content d'avoir été réveillé, met ses petites mains dans les
bouffettes bien poudrées de son parrain.

«Il est superbe!» dit Bellequeue en tâchant de sauver sa coiffure
endommagée par son filleul.

«Je crois qu'il me ressemblera,» dit madame Durand en prenant avec son
enfant la route du jardin que lui indique Suzon. Pendant que la maman de
Jean se livre aux douceurs de l'amour maternel, la nourrice conduit
Bellequeue près de ses enfans et veut aussi les lui faire admirer; elle
lui présente son dernier qui a seize mois et applique sur les joues du
coiffeur ses deux petites mains pleines de terre, de fumier et d'autre
chose; pendant ce temps, le second garçon arrive par derrière et
s'attache aux mollets de Bellequeue; le troisième lui emporte son
chapeau à cornes, le met sur sa tête, puis le jette dans un grenier;
enfin le plus âgé grimpe sur le dos du beau monsieur et s'amuse à battre
la caisse avec sa queue.

Le pauvre parrain ne sait plus où il en est, il ne peut se dépétrer des
quatre enfans, il crie: «Holà!... mon chapeau... ma queue... mon
habit... Eh bien, petits drôles!... vous me décoiffez!... madame Jomard,
faites donc finir vos enfans.»

Mais Suzon rit aux éclats des petites gentillesses que font ses _gas_ et
madame Durand, qui revient, ne peut s'empêcher de rire aussi en
regardant Bellequeue qui n'est plus reconnaissable, parce que le ruban
de sa queue s'étant détaché, ses cheveux flottent sur ses épaules, et
reviennent en partie sur son visage noirci par les mains de l'enfant.

«Ah, mon Dieu, mon cher Bellequeue, vous avez l'air d'un homme des
bois!» dit madame Durand. Le coiffeur, qui préfère avoir l'air d'un
homme policé, envoie un des petits gas sur un tas de paille, et Suzon,
prenant un fouet, qui sert également aux ânes et à ses enfans, parvient
à faire lâcher prise à ces derniers.

«Vous allez dîner avec nous, madame,» dit la nourrice; «dam', j'étions
pas prévenue, mais je vous ferons toujours de quoi manger.--Volontiers,
ma chère Suzon, ça fait que je ne quitterai pas mon fils.»

Bellequeue, qui commence à avoir assez de la famille Jomard, préférerait
aller dîner chez un traiteur de la ville, et il en fait la proposition à
madame Durand; mais celle-ci est décidée à rester; du beurre, du lait et
son fils, voilà tout ce qu'il lui faut, et le parrain est forcé de se
conformer à ses désirs.

Pendant que Suzon prépare le dîner, en se désolant de ce que son mari
est absent, ce qui le prive du plaisir de voir les parens de Jean,
Bellequeue parvient à trouver dans la maison un petit morceau de miroir
devant lequel, à l'aide d'un petit peigne qu'il a toujours sur lui, il
tâche de réparer le désordre de sa coiffure. Pendant qu'il se
débarbouille, madame Durand le force à sucer un bâton de sucre d'orge
qui a été dans la bouche de son fil», en lui disant: «N'est-ce pas que
c'est bien bon?... hein, bonbon, nanan!... Il a souri en le suçant... ce
cher amour!...

»--Nanan tout-à-fait!» dit Bellequeue en s'éloignant du sucre d'orge; et
ayant cherché en vain de la poudre à poudrer, il se décide à se mettre
un oeil de farine sur sa frisure.

«--V'la le dîner,» dit Suzon; «asseyez-vous, madame; excusez si vous
manquez de queuque chose; mais, dam'! c'est à la bonne franquette.»

On se place. Bellequeue ne trouve qu'un tabouret dont les quatre pieds
tiennent encore; à ses côtés se mettent les quatre marmots qui ont si
bien joué avec lui dans la cour; Suzon est en face; madame Durand veut,
en dînant, tenir son fils sur ses bras.

On sert une soupe qui pourrait passer pour un flanc aux légumes; les
enfans s'en bourrent, et présentent de nouveau leurs assiettes en
disant: «J'en veux core!...

»--Vous allez les étouffer,» dit Bellequeue.--«Oh! que non, monsieur; ça
les rend forts au contraire: voyez comme ils se portent!...»

L'aîné, pour montrer sa force, va tirer le tabouret de son frère;
celui-ci tombe sur Bellequeue, en lui envoyant une cuillerée de soupe
dans son gilet. Le parrain se lève avec humeur, en disant: «Madame
Jomard, faites donc finir vos polisson!...»

Mais Suzon est allée chercher un plat de pigeons, dans lequel elle a mis
toute sa science; et Bellequeue, après avoir essuyé son gilet, se remet
à table et sert madame Durand qui veut absolument que son fils suce de
petits oignons, et les présente ensuite à Bellequeue, en lui disant:
«Allons, mangez... votre filleul y a goûté!... C'est bien meilleur.»

Le parrain n'a pas l'air de trouver cela meilleur; mais il avale les
oignons, en faisant une légère grimace et en faisant tout son possible
pour se garer de ses petits voisins, qui font souvent jouer leurs
fourchettes sur son assiette.

«Madame Jomard,» dit Bellequeue, «il me semble que vous devriez
apprendre à vos enfans à ne point ainsi dérober dans une assiette qui
n'est point devant eux.--Bah! vous voyez ben que c'est pour jouer, pour
vous faire des niches!--Certainement,» dit madame Durand. «--Des niches
tant que vous voudrez; mais voilà la seconde aile que ce petit drôle me
mange.»

Suzon sert une omelette au lard; c'est le plat de dessert. La vue de ce
mets met tellement les marmots en gaîté, qu'ils font un concert de cris
en avançant tous leur assiette.

«Sont-ils contens!» dit Suzon, pendant que les enfans se battent à qui
sera servi le premier; et une des assiettes vole sur les genoux de
Bellequeue, repoussée par un des petits gas, tandis que les autres
continuent de lui faire des niches.

Mais le repas finit enfin, et Bellequeue s'empresse de tirer sa montre,
en disant: «N'oublions pas que nous sommes loin de Paris, que c'est
votre première sortie le soir, et qu'il serait imprudent de revenir
tard. Déjà cinq heures... Il faut partir, ma chère commère; avant d'être
aux voitures et d'arriver à Paris, il sera au moins huit heures.

«--Déjà partir!» dit madame Durand, «déjà quitter ce cher bijou!...
C'est bien cruel... mais enfin je reviendrai... Entendez-vous, nourrice,
je viendrai souvent le voir.--Oui, madame, et vous le trouverez toujours
en bon état. Allons, mes enfans, embrassez madame qui m'a donné de quoi
vous acheter des joujous.»

Bellequeue sent que c'est une invitation qu'on lui adresse; il tire sa
bourse et donne aussi pour les petits espiègles qui l'ont tant amusé.
Les marmots sautent après lui pour l'embrasser, et il voit le moment où
son ruban de queue va encore être dénoué; mais après avoir embrassé son
filleul, il esquive les quatre petits Jomard, saute lestement dans la
cour, enjambe par-dessus les canards, et va se placer sur la porte de la
rue, d'où il appelle madame Durand. Celle-ci se décide enfin à
s'éloigner de la demeure de la nourrice, non sans y jeter encore de
tendres regards.

«C'est une bien bonne femme que cette Suzon!... c'est une excellente
famille que ces Jomard!» dit madame Durand à son compagnon. «Oui,
excellente,» répond Bellequeue, en doublant le pas, de crainte qu'il ne
prenne fantaisie à la maman de retourner embrasser son fils. On arrive
aux voitures. Madame Durand déclare qu'elle ne montera que dans celle
qu'elle verra presque pleine, afin de ne pas attendre comme à Paris. On
trouve bientôt un coucou, dans lequel il y a encore une place dans
l'intérieur.

«Montez,» dit Bellequeue, «moi je me mettrai près du cocher, au moins
nous partirons sur-le-champ.»

Madame Durand monte; Bellequeue se place en lapin, et l'on fait route
pour Paris. Cette fois le chemin semble devoir se faire sans accident;
mais arrivés près de la barrière, le cheval s'abat, et Bellequeue, qui
n'était pas préparé à cette chute, tombe sur la route et roule dans la
poussière.

Heureusement il en est quitte pour quelques bosses à la tête; ce qui ne
lui serait pas arrivé, dit madame Durand, s'il avait eu son chapeau
dessus. On parvient, non sans peine, à relever le cheval qui enfin
atteint sa destination. Madame Durand prend le bras de son compagnon qui
boite un peu; et regagne sa demeure en lui disant: «Convenez, mon cher
Bellequeue, que nous avons passé une journée bien agréable?--Oui,
excessivement agréable!...» répond celui-ci en s'appuyant sur sa canne.
«--Nous recommencerons, mon voisin; nous irons souvent voir cette bonne
Suzon.»

A cela, Bellequeue ne répondit rien; il se contenta de souhaiter le
bonsoir à madame Durand qui venait d'arriver à sa porte.




CHAPITRE IV.

L'ENFANCE DE JEAN.


Nous ne suivrons pas l'enfant dans tous ses développemens, et ne
rendrons pas compte de chaque dent qui lui poussa; nous ne retournerons
pas non plus chez la nourrice avec madame Durand, Bellequeue fait comme
nous, ne se souciant pas de passer encore une charmante journée avec la
famille Jomard.

A dix-huit mois le petit Jean marchait tout seul; il savait déjà
prononcer quelques gros jurons que le père Jomard lui avait appris; il
se battait fort bien avec ses frères de lait; il lançait son croûton ou
sa tartine au nez de celui qui le regardait de trop près, et il
annonçait de la force et de la santé. On jugea qu'il n'avait plus rien à
apprendre chez sa nourrice, et on le fit revenir au foyer paternel.

M. Durand, qui n'avait pas revu son fils depuis le jour de sa
naissance, le trouva excessivement grandi. Il le prit sur ses genoux, et
l'enfant gigotta pour ne point y rester; il lui mit dans la bouche un
petit morceau de gomme arabique, et M. Jean le lui souffla au nez;
l'herboriste posa alors son fils à terre, en déclarant qu'il était fort
comme un Turc, mais qu'il faudrait tâcher de lui assouplir le caractère.

Madame Durand dit que cela se ferait tout seul; que d'ailleurs il n'y
avait pas de mal à ce qu'un homme eût du caractère, mais que son fils
annonçait déjà les plus heureuses qualités, quoiqu'il ne sût dire encore
que: «_Bigre et mâtin_.»

Toute la famille vint voir le petit Jean et admirer sa jolie mine, qui
en effet n'était point laide, lorsque M. Jean voulait bien ne pas faire
la grimace ou tirer la langue à ceux qui le regardaient. Madame Ledoux
prétendit qu'il avait quelque chose de son cinquième qu'elle avait eu de
l'huissier; M. Renard lui trouva le nez fin; madame Grosbleu l'embrassa
en versant des larmes d'attendrissement; mademoiselle Aglaé, en riant;
M. Mistigris lui tâta le mollet, jura qu'il en ferait quelque chose, et
qu'Alcibiade n'avait pas un plus beau coudepied; enfin madame Moka, qui
était aussi accourue pour l'admirer, resta émerveillée et s'écria: «Je
ne _crume_ pas qu'il _s'eusse_ formé si vite.

»--Pardi!» disait Catherine, «un enfant qui est venu devant un peloton
de grenadiers, et qui ont tous bu à sa santé, est-ce qu'il ne devait pas
ben venir!»

Bellequeue, qui venait souvent voir son filleul depuis qu'il n'était
plus en nourrice, disait aussi, en le caressant, ou en jouant avec lui:
«Oui, ce sera un gaillard! un luron comme son parrain!»

Les premiers temps se passèrent assez bien; on excusait les cris, les
trépignemens, les tapes que distribuait l'enfant, parce qu'il était
encore trop petit pour qu'on s'en fâchât. On riait quand il jurait;
Bellequeue trouvait charmant que son filleul l'appelât vilain mâtin, et
madame Durand riait comme une folle lorsque Jean donnait des
croquignoles à monsieur son père. On montrait l'aimable enfant comme une
merveille à toutes les personnes qui venaient à la boutique, et M. Jean
mettait ses doigts dans l'oeil de celui qui voulait l'embrasser, ou
crachait au nez de celle qui lui tendait les bras; et chacun s'en allait
en se disant: «Il est bien gentil en effet!»

Jean atteignit ainsi sa sixième année, ne sachant que jouer, jurer,
manger et dormir. A la vérité il n'y avait pas encore de temps de perdu,
et au milieu de ses espiégleries, il était facile de voir que le petit
Jean n'avait pas un mauvais coeur. Il avait une fois donné tout son
déjeuner à un pauvre, et une autre fois il avait pleuré toute la
journée, parce qu'en jouant avec un canif, il avait blessé au doigt un
de ses petits amis. Jean n'avait pas le fonds méchant; par ses reparties
et les tours qu'il jouait, il annonçait aussi de l'esprit; on pouvait
donc faire quelque chose de lui; mais il aurait fallu d'abord dompter
son caractère, et ne pas ériger en qualités et en gentillesses ce qui ne
méritait que des réprimandes ou des corrections.

Quand son fils eut six ans, M. Durand déclara qu'il voulait commencer à
s'occuper de son éducation; c'est-à-dire à lui apprendre à connaître les
simples, à herboriser et à distinguer toutes les graines qui étaient
dans sa boutique. Le petit Jean aimait beaucoup mieux apprendre à se
battre avec son parrain Bellequeue, que d'étudier la botanique, et
madame Durand trouvait qu'avant de connaître les simples, il fallait au
moins que son fils connût ses lettres; mais M. Durand était inflexible
sur cet article: il fit asseoir son fils près de lui dans son comptoir,
et commença à lui donner des leçons. Le petit Jean pleurait ou
trépignait des pieds devant la camomille et le pourpier; le papa lui
donna quelques légères corrections, et, lui montrant de la racine de
patience, voulut à plusieurs reprises qu'il répétât avec lui le nom de
cette plante. M. Jean jeta la patience au nez de son père, qui voulut
alors administrer à son rejeton la flagellation scolastique, et dit
gravement à son fils: «Monsieur, ôtez votre culotte.»

L'enfant, croyant qu'il s'agissait tout bonnement de faire une autre
toilette, ôta sa petite culotte et revint gaîment, la voile au vent,
danser devant son père, mais M. Durand, le saisissant dans ses bras, lui
donna froidement une demi-douzaine de claques, en lui disant: «Celle-ci
est pour vous apprendre à connaître la patience, _Lapathum_; celle-ci
pour que vous nommiez avec moi la camomille, _Anthemis_; celle-ci pour
le pourpier, _Portulaca_; vous aurez une claque pour chacune; de cette
manière, mon cher ami, vous apprendrez la botanique _per fas et
nefas_.»

Le petit Jean, contraint de faire un cours de botanique _nefas_, jeta
les hauts cris, sa mère accourut et faillit se trouver mal, en voyant
comment M. Durand faisait étudier son fils; elle lui arracha l'enfant en
l'appelant barbare et tyran. Heureusement Bellequeue arriva. Il
s'efforçait toujours de rétablir la paix que son filleul troublait
souvent: il entendit les deux parties, il donna raison à chacune, ce qui
est le meilleur moyen d'arranger une affaire; et comme Jean ne voulait
pas encore mordre à la botanique, il proposa aux parens de l'envoyer le
matin à l'école, afin qu'il apprît d'abord autre chose.

On se rendit à l'avis de M. Bellequeue. Il fut décidé que Jean irait à
l'école depuis le matin jusqu'à cinq heures du soir. Madame Durand
choisit celle qui était le plus près de sa demeure; et, après avoir
recommandé son fils au maître, comme jadis elle l'avait recommandé à
Suzon Jomard, elle conduisit le lendemain matin à l'école le petit Jean,
qui avait le panier de provision à la main, et le grand carton pendu à
son côté.

Jean se plût d'abord à l'école; il était charmé de se trouver avec une
foule de petits garçons de son âge, et de pouvoir s'y livrer à de
nouveaux jeux. Dans le commencement, le travail ne l'ennuya point; il
apprenait avec une extrême facilité et pouvait savoir en un quart
d'heure ce que d'autres passaient une demi-journée à étudier. Mais
bientôt sa vivacité, son étourderie, l'habitude de ne faire que ses
volontés, lui firent négliger la grammaire pour s'occuper d'espiégleries
qu'il jouait à ses camarades. Chaque jour, Jean inventait quelque tour
nouveau qui mettait le désordre dans la classe. Il cachait le rudiment
de l'un, renversait l'encrier de l'autre, changeait les paniers,
déchirait les cahiers, cassait les règles, et allait enfin jusqu'à
arracher le battant de la sonnette du maître.

Comme madame Durand faisait souvent des cadeaux au maître d'école,
celui-ci était indulgent pour Jean, et se contentait de dire à sa mère:
«C'est une mauvaise tête!... mais cela se corrigera!.... Il a beaucoup
de moyens!... A la vérité, il ne veut pas en faire usage, mais c'est
égal; il a infiniment de moyens.»

Madame Durand embrassait son fils, lui glissait un pot de confitures, ou
une brioche, et rentrait chez elle en disant: «Le maître a dit que notre
fils était plein de moyens.--Mais il écrit comme un chat et ne peut pas
lire couramment,» répondait M. Durand. «--C'est égal, monsieur, du
moment qu'il a des moyens, cela suffit.»

Le soir, Jean revenait souvent la culotte déchirée, n'ayant plus de
casquette, et avec deux ou trois égratignures au visage. Alors M. Durand
lui disait: «Qui vous a mis la figure dans cet état, monsieur?«--Papa,
c'est en jouant.--Et votre pantalon, qui l'a déchiré?--C'est en
jouant.--Et votre casquette, l'auriez-vous perdue?--C'est en jouant.

»--Mon ami, puisque c'est en jouant,» disait madame Durand, «il ne faut
pas le gronder. Voudriez-vous que cet enfant ne jouât pas et se tuât sur
ses livres et ses exemples?... Joue, mon fils, profite de cet âge
heureux! il passera assez vite.»

Jean embrassait sa mère et courait chez son parrain qui lui apprenait à
faire _une_, _deux_, à parer quarte, à parer tierce, et à bien
s'effacer, puis ensuite jouait volontiers au ballon ou aux quilles avec
son filleul, auquel il disait qu'un homme en sait toujours assez quand
il fait bien des armes, et qu'il peut se présenter partout, dès qu'il
est bien coiffé et se tient bien droit; Jean trouvait cela charmant et
préférait la société de Bellequeue à celle de son père, qui en revenait
toujours à ses simples et n'abordait son fils qu'avec un paquet de
racines à la main.

Jean n'était point le seul mauvais sujet de sa classe, il y avait à son
école un nommé Démar, qui était effronté, menteur et voleur, et un
certain Gervais, qui était extrêmement paresseux, gourmand et poltron.

Ces messieurs s'étaient bientôt liés avec Jean, qui, du moins dans ses
étourderies, était toujours franc et loyal; préférant être battu à
mettre sur le dos d'un autre une faute dont on ignorait quelquefois
l'auteur, Jean n'hésitait pas à dire: «C'est moi qui ai fait cela,» de
crainte que l'on n'accusât un de ses camarades.

Il n'en était pas ainsi de Démar, qui avait un an de plus que Jean.
Élevé très-sévèrement par ses parens, cet enfant contractait l'habitude
du mensonge, et tâchait de faire subir à ses camarades la correction
qu'il avait méritée. Lorsque Jean lui reprochait sa fausseté, Démar, qui
avait de l'esprit, lui répondait par quelque plaisanterie ou lui
apprenait un jeu nouveau. Jean n'avait point de rancune, et il se
raccommodait avec son ami.

Gervais, qui était très-gourmand, allait visiter le panier de Jean et
lui prendre une partie de son déjeuner; Jean se fâchait d'abord, mais
Gervais se serait laissé battre sans le rendre; il fallait bien lui
pardonner, et celui-ci, connaissant le courage de Jean, implorait
toujours sa protection lorsqu'il avait des querelles avec ses camarades.

Ces messieurs s'entendaient fort bien sur un point: c'était de ne pas
aimer le travail et de ne faire que leur volonté. Ils quittaient
ensemble l'école, et au lieu de retourner sur-le-champ chez leurs
parens, ils allaient jouer à la fossette ou au bouchon. Jean inventait
des niches pour se moquer des passans. Il courait se jeter dans
l'éventaire d'une marchande; il s'emplissait les mains de colle et
allait tirer un monsieur par son habit; en hiver, il attachait une
ficelle au marteau d'une porte cochère, et, caché dans une allée en
face, frappait en tirant la ficelle, puis riait avec ses camarades aux
dépens du portier qui ouvrait la porte, regardait de tous côtés et ne
voyait personne.

Démar se permettait des espiégleries d'un autre genre: il volait
quelquefois des pruneaux ou des noisettes chez les épiciers, puis les
mangeait en cachette. Quant à Gervais, il se contentait d'emprunter des
sous à Jean et ne les lui rendait jamais.

Jean grandissait et ne devenait pas plus docile; il savait lire et
écrire passablement; mais c'était tout. Il ne voulait se mettre dans la
tête ni latin, ni histoire, ni géographie. Son parrain allait souvent
le chercher sur la Place-Royale, où il s'amusait à jouer aux noyaux, au
lieu de rentrer.

Bellequeue commençait à prendre des années, et à poser quelquefois le
talon à terre; mais il n'en était pas moins coquet et moins soigné dans
sa coiffure. Depuis un an, se trouvant suffisamment à son aise, il avait
quitté sa boutique, et ne coiffait plus que quelques connaissances, et
par amitié. En vieillissant, il s'attachait chaque jour davantage à son
filleul. Jean annonçait devoir être grand, il avait des yeux spirituels,
de beaux cheveux bruns, un front bien fait, une physionomie franche,
quoiqu'il ne cherchât jamais à faire l'aimable, et Bellequeue, tout en
passant sa main dans les cheveux de son filleul, lui disait «Oui, oui,
tu seras un gaillard... un beau garçon... Ah! si ta mère avait voulu, on
t'aurait laissé pousser tes cheveux par derrière, et tu aurait en une
queue comme moi!... mais elle prétend que ce n'est plus là mode!... Je
ne pardonnerai jamais à la révolution d'avoir détruit les queues, les
marteaux, les belles boucles à la chancelière, et les ninons pour les
femmes.»

Jean répondait à cela: «N'est-ce pas, mon parrain, que pour devenir un
homme comme vous, je n'ai pas besoin de connaître les Romains et les
Grecs, de dire _musa_, la muse, _rosa_, la rose, et de savoir s'il y a
des volcans en Italie et en Irlande.

»--Il est certain,» répondait Bellequeue, «que je ne me suis jamais
occupé positivement de tout cela, et je ne crois pas en avoir moins bien
fait mon état. Je sais bien que tu ne seras pas coiffeur, que tu auras
de la fortune, et que l'on voudrait que tu fusses un savant... Tiens-toi
droit, mon garçon. Il est certain encore que si tu te fais médecin ou
avocat, un peu de géographie te serait, je crois, nécessaire.--Moi, mon
parrain, je ne veux rien être du tout...--Alors, mon garçon, je crois
que tu en sauras toujours assez, pourvu que tu te mettes bien en garde,
que tu connaisses deux ou trois bottes secrètes, afin de défendre le
beau sexe quand l'occasion s'en présentera: voilà tout ce qu'il faut. Et
des moeurs surtout!... Mais de la galanterie, des attentions pour les
dames... Au reste cela viendrai en son temps.»

Madame Durand pensait à peu près comme Bellequeue. Son fils promettait
d'être joli garçon et bien fait; que fallait-il de plus? L'herboriste ne
pensait pas de même; il voyait Jean tel qu'il était, ne voulant rien
apprendre, n'obéissant point, et prenant avec ses amis de très-mauvaises
manières.

M. Durand voulut encore essayer de faire connaître les simples à son
fils; mais lorsque Jean avait passé une demi-heure dans le magasin, il
était impossible de s'y reconnaître; les herbes étaient mêlées; les
fleurs mises à la place des racines, les étiquettes arrachées; il
fallait huit jours pour réparer le désordre que l'élève avait commis. Le
papa essaya un autre moyen; il emmena son fils promener dans la campagne
pour y herboriser avec lui. Mais au lieu de chercher des plantes, M.
Jean grimpait aux arbres ou courait après les papillons; et M. Durand,
ayant un jour voulu recommencer la leçon, _per nefas_, son fils, qui
avait alors douze ans, se sauva à travers les champs, et revint tout
seul à la maison.

«Décidément,» dit M. Durand, «ce garçon-là ne fera jamais rien... ou il
faudra employer les mesures sévères... Il ne peut pas se mettre dans la
tête une racine de guimauve, et il prend toujours le thym pour du
serpolet!... il n'y a rien à en espérer.

»--Vous n'aimez pas votre fils, monsieur,» répondait madame Durand,
«vous ne lui trouvez que des défauts!... Un garçon charmant!... qui a
des yeux fendus en amande!... de belles dents! qui sera très-grand. Je
gage qu'il aura au moins cinq pieds six pouces! Vous devriez être fier
d'avoir un fils comme celui-là.»

Bellequeue disait alors, en tendant sa jambe, ou en rajustant une boucle
de ses cheveux: «Moi, je crois que le garçon ira... Je sais bien qu'il
n'est pas tout feu pour le travail!... Mais il fait très-bien des
armes... Il a le coup d'oeil juste... Il se tient comme un ange... Vous
verrez que ce sera un gaillard.»




CHAPITRE V.

BAL CHEZ UN MAÎTRE DE DANSE.--ADOLESCENCE DE JEAN.


Jean avait treize ans, lorsqu'on jugea convenable de lui faire quitter
l'école primaire, où depuis long-temps il repassait sa grammaire sans en
retenir un mot. Cependant il lisait passablement, son écriture était
presque déchiffrable; madame Durand déclara que son fils avait terminé
ses études, qu'il en savait suffisamment du côté de l'utile, et qu'il ne
s'agissait plus que de lui donner des talens agréables pour compléter
son éducation.

M. Durand ne voyait rien de plus agréable pour un homme que de savoir ce
qu'il fallait mettre de son ou de graine de lin dans un remède; mais
Jean avait déclaré très-positivement qu'il ne voulait pas être
herboriste: il fallut donc que le papa renonçât à l'espoir de voir son
fils hériter de ses connaissances.

Madame Durand avait alors atteint sa quarante-huitième année, mais elle
se mirait dans son fils. Jean devenait fort gentil; et une mère, en
renonçant elle-même à l'espoir de plaire, met toute sa coquetterie dans
ses enfans; elle est fière de leur beauté, et elle se fait souvent
illusion sur leurs talens.

On ne pouvait guère se faire illusion sur ceux de Jean, qui n'était fort
qu'au bouchon et au bilboquet; mais tout en faisant le diable, M. Jean
chantait souvent, et l'on s'était aperçu qu'il avait la voix étendue et
agréable. Madame Durand n'avait pas été la dernière à remarquer cela, et
elle disait à tout le monde: «Mon fils pourrait briller à l'Opéra, si je
voulais le mettre au théâtre. L'avez-vous entendu chanter?... Ah! quel
beau timbre de voix!... il fredonnait ce matin: _Le bon roi Dagobert a
mis sa culotte à l'envers_; je me suis crue aux Bouffies.»

Il fut décidé que Jean apprendrait la musique; et comme il était temps
aussi qu'il sût tenir sa place dans un bal et faire avec grâce _la poule
et la chaîne anglaise_, ou fit avertir M. Mistigris pour qu'il voulût
bien faire un zéphyre de Jean.

M. Mistigris commençait à grisonner, ayant alors cinquante-trois ans
bien sonnés; mais il prétendait que l'âge le rendait plus léger, et que,
chaque année, il faisait les entrechats plus hauts que l'année
d'auparavant. D'après cela, pour peu que M. Mistigris fût devenu
octogénaire, il aurait fini par sauter aussi haut qu'une maison.

Il y avait long-temps que M. Mistigris avait demandé à entreprendre
l'éducation du petit cousin. Il accourut donc avec sa pochette, admira
les jambes de Jean, lui dit de tendre le coude-pied, et celui-ci le lui
envoya dans le nez; le pria de faire un plié, et Jean se laissa tomber à
terre. Le professeur dit que le jeune homme avait de superbes
dispositions, et promit qu'il danserait presque aussi vigoureusement que
lui.

Le maître de violon en dit autant parce qu'il voulait gagner ses
cachets, et l'on donna une pièce de cent sous au petit Jean pour les
belles dispositions qu'il n'avait pas montrées.

Jean courut dépenser ses cent sous avec ses amis Démar et Gervais. En
quittant l'école, il n'avait pas perdu de vue ses deux camarades, qui
demeuraient dans son quartier. Dès qu'il pouvait s'échapper de chez ses
parens, il allait rejoindre ces messieurs, qui avaient leur lieu
ordinaire de rendez-vous avec plusieurs autres polissons de leur âge.

Jean était toujours le bienvenu, parce que Jean avait constamment de
l'argent dans son gousset, sa mère et son parrain voulant qu'il eût de
quoi s'acheter ce qui lui était agréable; mais Jean n'était pas
gourmand, et son argent passait bientôt entre les mains de ses amis, qui
lui juraient une amitié à l'épreuve, et à quatorze ans on croit à de
tels sermens. Il y a même des gens qui y croient encore en devenant
hommes; cela fait leur éloge: les personnes qui sont de bonne foi ne
suspectent point celle des autres.

Démar n'avait jamais d'argent, parce que ses parens, étant fort
mécontens de lui, le traitaient avec sévérité, et voulaient lui ôter
les moyens de faire des sottises. Gervais, né de gens peu fortunés, ne
pouvait que bien rarement en obtenir quelque générosité. On juge avec
quelle joie ces messieurs voyaient arriver Jean, qui était le richard de
la société.

Démar dit à son ami: «Tu es bien heureux, tu peux avoir tout ce que tu
veux... Avec de l'argent, on s'amuse, on dîne bien, on va en voiture...
Si nous étions riches tous les trois, il faudrait voyager ensemble.
Comme nous nous amuserions!

»--Il est certain,» dit Gervais, «que nous pourrions faire toutes nos
volontés depuis le matin jusqu'au soir... Nous ne travaillerions
jamais!... Nous irions courir, n'importe où! et le soir on ne nous
mettrait pas en pénitence au pain et à l'eau.

»--Et moi,» répondit Jean, «ne veut-on pas maintenant me faire apprendre
la musique et la danse!... C'est des bêtises que tout ça! Est-ce que
j'ai besoin d'avoir encore des maîtres qui vont m'ennuyer?... Ah! je
vais joliment me moquer d'eux pour les dégoûter de revenir...
D'ailleurs, mon parrain dit que je fais bien des armes et que je me
tiens bien droit... Est-ce que ce n'est pas assez?

»--Tiens, Jean,» reprit Démar qui paraissait réfléchir et méditer
quelque projet, «si j'étais à ta place... je demanderais une petite
somme à mon parrain... Il t'aime, il ne te refuserait pas. Avec cela
nous irions tous les trois nous amuser dans les environs de Paris...
Nous trouverions de plus belles places qu'ici pour jouer au bouchon et à
la balle.

»--Nous pourrions enlever un cerf-volant; et, pendant ce temps-là, tes
maîtres de musique et de danse ne t'ennuieraient pas.»

Jean né répondait rien; il voulait bien s'amuser et aller polissonner
avec ses amis, mais il ne lui était pas encore venu dans l'idée de
s'absenter pour quelque temps de la maison paternelle. Au milieu de ses
étourderies, Jean aimait ses parens, et surtout sa mère qui lui donnait
chaque jour tant de preuves de tendresse. Il oublia donc bien vite la
proposition de Démar.

Mais le maître de musique, qui tenait à recevoir son cachet, était exact
à venir donner sa leçon. Son élève se montrait cependant très-indocile;
il ne voulait point solfier; il sifflait quand son maître lui donnait le
_la_; il battait la retraite sur ses cuisses pendant qu'on lui chantait
la gamme, et quand on lui plaçait le violon dans les mains, il le
laissait tomber à terre.

De telles gentillesses lassèrent enfin la patience du maître. Après
quatre mois de leçons, pendant lesquelles Jean ne voulut pas même
apprendre à jouer l'air des _bossus_, le professeur déclara à monsieur
et à madame Durand que leur fils ne voulait rien faire, et qu'il ne
saurait jamais la musique.

«--J'en étais sûr,» dit l'herboriste. «Quand on n'a pas su se connaître
à faire un bain d'herbes émollientes, on ne doit pas pouvoir apprendre
la musique: _emollit mores_.

»--Ce maître-là ne sait ce qu'il dit!» s'écrie madame Durand; «il n'a
pas su s'y prendre!... C'est un mauvais professeur; nous en donnerons
un autre à mon fils. Au reste, vous voyez bien qu'il n'a pas besoin de
connaître la musique pour chanter.»

M. Mistigris n'était guère plus heureux avec Jean, qui cependant
s'amusait aux dépens de son cousin le danseur. Quand il s'agissait de
faire un pas, il priait M. Mistigris de l'exécuter plusieurs fois devant
lui, assurant que cela le lui apprendrait mieux. Le vieux maître à
danser ne se faisait pas prier; il sautait, tournait, faisait des ronds
de jambe et des entrechats devant son élève, qui, assis tranquillement
dans un fauteuil, s'amusait de voir M. Mistigris se mettre en nage. Jean
applaudissait lorsqu'il était content; il criait bravo quand son
professeur sautait bien haut. La leçon se passait presque toujours
ainsi. Jean regardait et Mistigris dansait, de sorte qu'on aurait pu
croire que c'était ce dernier qui recevait des leçons de Jean.

Mais cette manière d'enseigner ne dérouillait nullement les jambes de
l'élève; et M. Mistigris dansait depuis plusieurs mois devant Jean, sans
que celui-ci tînt ses pieds plus en dehors. Le professeur imagina un
autre moyen pour donner à son élève le désir de bien danser.

M. Mistigris, suivant l'usage de quelques-uns de ses collègues,
rassemblait ses élèves chez lui une fois par semaine; et, quoiqu'il
logeât au troisième étage d'une maison de la rue des Gravilliers, il se
figurait donner des bals champêtres à l'instar de ceux de la Chaumière
et du Wauxhall.

M. Mistigris dit donc un jour à madame Durand:

«Ma chère cousine, comme mon élève, votre fils, n'a pas encore une
connaissance parfaite des figures, je crois qu'il serait nécessaire
qu'il vînt quelquefois à mes petits bals; il y verra de mes élèves des
deux sexes qui vont fort bien. Cela ne peut que lui donner le goût des
jolies poses et l'amour des battemens, sans lequel un jeune homme ne
sait sur quel pied danser dans le monde.

»--Vous avez parfaitement raison,» dit madame Durand; «mon fils ira à
vos bals.--C'est après-demain le jour; faites-moi l'amitié de l'y
conduire... Vous verrez une charmante réunion, des gaillards qui sautent
jusqu'au plafond, et des demoiselles qui lèvent la jambe à la hauteur de
mon épaule.--Ça me fera grand plaisir.--Vous savez le numéro?...
D'ailleurs vous entendrez la musique d'en bas.--A quelle heure cela
commence-t-il?--Oh! de bonne heure... dès qu'on est deux je forme un
quadrille. Je compte sur vous; avec des amis, si cela vous fait
plaisir.»

Madame Durand prévient son fils qu'elle va le mener au bal. Comme Jean
n'avait jamais été au bal, il ignorait si cela l'amuserait. M. Durand ne
voulant point quitter sa boutique pour aller voir danser, on propose à
Bellequeue d'être de la partie, et il accepte avec plaisir, parce qu'il
a été grand amateur de danse.

Le jour de la réunion étant arrivé, madame Durand fait faire une belle
toilette à son fils, qui préférerait à son habit à la mode et à son joli
chapeau, la veste du matin avec laquelle il va faire le diable avec ses
intimes amis; mais il n'y a pas cette fois moyen de s'esquiver. Madame
Durand ne quitte pas son fils; elle ne le perd point des yeux, et lui
donne de petites tapes sur les joues en l'appelant _mauvais sujet_, mais
d'un air qui veut dire: Tu es bien aimable.

Bellequeue ne se fait pas attendre. Sa toilette est soignée, sa coiffure
exhale de loin la vanille et le jasmin; il a mis plus de poudre qu'à
l'ordinaire, afin de mieux dissimuler les cheveux blancs qui commencent
à arriver. Il tient d'une main son chapeau à trois cornes, de l'autre
des gants serin tout neufs; il semble avoir encore toute la vigueur de
sa jeunesse en présentant son bras à madame Durand.

On part, et l'on arrive rue des Gravilliers. Il est sept heures du soir
et il fait encore jour; mais madame Durand a oublié le numéro de la
maison; heureusement on entend le son d'un instrument, et, en levant la
tête, on aperçoit, à la croisée d'un troisième M. Mistigris qui joue,
non pas de la pochette, mais du violon, en se tenant presqu'en dehors de
la fenêtre et criant les figures dans la rue, comme s'il voulait faire
danser les passans.

«C'est là,» dit madame Durand, «le voilà, je le reconnais,--Diable!» dit
Bellequeue, «il paraît que le bal est déjà en train, car il dit les
figures... Mais où est donc la porte? Ce doit être cette allée...
Entrons.»

On entre dans une allée étroite, noire et très-profonde au bout de
laquelle on cherche, en tâtonnant, à trouver l'escalier.

«Où allons-nous donc par ce cassecou?» dit Jean. «--Au bal, mon
fils.--Il est certain,» dit Bellequeue, «qu'il aurait dû mettre ici un
lampion ou une lanterne pour les jours de danse... Mais il y a peut-être
un portier... Appelons: holà!... portier!... portière!... Où est
l'escalier qui mène au bal?»

On ne reçoit pas de réponse. Bellequeue appelle encore, enfin une voix
cassée, qui semble partir du premier, dit: «Qu'est-ce que vous
demandez?--Nous demandons le bal de M. Mistigris.--Montez au
troisième.--Mais nous ne trouvons pas l'escalier.--Allez à droite, dans
l'enfoncement.--Infiniment obligé.»

Et Bellequeue, qui marche en éclaireur, pousse bientôt un cri de joie en
disant: «Victoire! je tiens la rampe! Venez me prendre la main, je vous
guiderai.»

On suit Bellequeue. Arrivé au premier étage, on commence à distinguer un
peu devant soi; au second on voit presque les marches; au troisième il
fait jour, et on lit sur une porte: «_Mistigris donne des leçons de
danses françaises et étrangères; on trouve chez lui des chaussons.
Sonnez fort, s'il vous plaît_.»

Bellequeue met ses gants, rajuste sa cravate et sonne, tandis que madame
Durand arrange sa collerette et frotte le bras de son fils qui a blanchi
son habit dans l'escalier. Une bonne d'une cinquantaine d'années ouvre
la porte, et introduit la société dans une antichambre d'où on entend
dans le lointain le violon de Mistigris.

La bonne prend les chapeaux de ces messieurs et leur donne en échange
des cartes sur lesquelles sont des numéros. «Pourquoi faire ça?» dit
Jean. «--C'est pour qu'on retrouve plus facilement son chapeau,» dit
Bellequeue. «--Oh! il paraît que c'est tout-à-fait dans le grand genre.

»--Désirez-vous des chaussons, messieurs?» dit la bonne. «--Je n'ai pas
encore faim,» dit Jean. «--Ce n'est pas cela, mon fils, ce sont des
chaussures commodes pour ceux qui dansent ou qui viendraient en bottes;
mais vous êtes très-bien, messieurs; d'ailleurs pour la première fois la
société aura de l'indulgence.»

Bellequeue présente sa main à madame Durand, en disant à la bonne: «De
quel côté le bal?»

La bonne marche devant eux dans un long couloir, au bout duquel on se
trouve dans une vaste pièce qui n'est meublée que de banquettes, et dans
laquelle on n'aperçoit que M. Mistigris qui continue de jouer du violon
et de crier les figures en se tenant bien en dehors de sa croisée.

Bellequeue et madame Durand regardent dans tous les coins et cherchent
une autre porte, espérant découvrir les danseurs. M. Mistigris, les
apercevant, quitte cependant sa croisée et vient les recevoir en
continuant de jouer du violon. «Ah! vous voilà!... C'est bien aimable de
vous être rappelé que c'est ce soir mon jour de bal... monsieur
Bellequeue, je suis charmé de vous voir... Ah! voilà mon élève!
Voyez-vous le gaillard il s'étend déjà sur les banquettes... Il va
joliment s'en donner!... _La poule_!»

Et, après avoir dit cela, M. Mistigris va se remettre contre sa croisée
en raclant plus fort que jamais.

«Ha ça, mais où sont donc les danseurs, mon cousin?--Ah! ils ne sont pas
encore arrivés... mais on va venir... Oh! on viendra; il n'est pas
tard.--Et pourquoi donc criez-vous les figures en jouant du violon,
quand vous êtes tout seul?--Ah!... l'habitude, et puis ça fait bien,
c'est pour les passans... Ça donne envie de monter et d'apprendre à
danser... Vous ne jouez pas de quelque instrument, monsieur
Bellequeue?... J'ai un cor de chasse là.--Non, je n'en sais pas
jouer.--C'est dommage, vous vous seriez mis à la fenêtre à côté de
moi... Mais nous pouvons commencer... Rien n'empêche de former un
quadrille; madame Durand avec son fils, monsieur Bellequeue et ma
bonne... Oh! elle danse très-bien; elle fait mieux les figures que les
ragoûts, elle est si habituée à faire les utilités... Holà! Nanette,
ici... Il nous manque un quatrième... Vous allez voir comme elle s'en
tire.»

Mais madame Durand ne veut pas absolument danser, et Bellequeue ne se
soucie pas d'étrenner ses gants serin avec la bonne. Dans ce moment on
entend sonner: la figure de Mistigris s'épanouit, il crie à Nanette:
«Voilà du monde, allez donc ouvrir!--Je croyais qu'il fallait danser,
monsieur,» dit la bonne, qui a déjà retourné le coin de son tablier
pour faire la quatrième. «Allez ouvrir, Nanette, vous danserez si on a
besoin de vous.»

Nanette paraît beaucoup aimer à danser, cependant elle va ouvrir, et
bientôt on voit arriver un grand jeune homme en pantalon de nankin et en
bas bleus, qui met d'abord ses pieds en dehors avant de saluer, et fait
ensuite une profonde révérence à chaque personne de la société.

«C'est bien, c'est très-bien, Charlot,» dit Mistigris qui n'a pas quitté
sa fenêtre; «un peu plus bas encore... C'est ça... Reposez bien votre
tête sur vos épaules... Maintenant une petite scène d'Annette et Lubin
avant le bal.»

Le grand Charlot ôte son habit, et met son mouchoir rouge en ceinture,
paraissant se préparer à entrer en scène, tandis que Mistigris dit à
madame Durand: «C'est un jeune homme qui se destine à la pantomime, et
je lui donne des leçons, parce que la pantomime est naturellement fille
de la danse... La bonne, asseyez-vous là, vous représenterez la
bergère.»

La bonne, qui sert à tout, va se placer sur une banquette; le jeune
homme court dans la salle en faisant des glissades; il va ensuite se
mettre à genoux à quelques pas de sa bergère et commence, en pantomime,
une déclaration, lorsque Jean, qui croit que Charlot a ôté son habit
pour jouer au cheval fondu, ôte aussi le sien, et s'élance lestement
par-dessus la tête de M. Charlot, de manière à tomber entre lui et
Nanette.

«Bravo!» dit Bellequeue, «je n'aurais pas mieux sauté à quinze ans.»

Dans ce moment on entend sonner. La bergère est obligée d'aller ouvrir
la porte, et M. Mistigris dit au jeune homme qui est resté à genoux:
«Mon ami, j'ai trop de monde aujourd'hui, le bal va s'ouvrir, la
pantomime sera pour une autre fois.»

Madame Durand remet à son fils son habit, et le supplie d'avoir une
tenue décente. Dans ce moment quatre personnes entrent dans le salon.
C'est une maman qui amène ses trois filles. M. Mistigris quitte sa
croisée en s'écriant: «Toute la famille Mouton!... Ah! c'est charmant!
nous serons au grand complet.»

Madame Mouton est une grande et grosse femme de cinquante ans,
bourgeonnée comme un vigneron, et ayant la lèvre supérieure surmontée de
petites moustaches brunes qui feraient honneur à un conscrit. Elle est
coiffée d'un bonnet de gaze orné de roses, tandis que ses trois filles
ont de simples capotes qui leur cachent presque toute la figure. Madame
Mouton ne manque jamais d'assister aux leçons de danse de ses
demoiselles dont elle prend aussi sa part; c'est une des plus
infatigables danseuses des bals de M. Mistigris.

Pendant que la famille Mouton fait des révérences, que le grand Charlot
y répond en saluant jusqu'à terre, que Bellequeue remet ses gants en
disant: «Ça commence à devenir animé;» et que la bonne murmure avec
humeur: «Allons, v'là toute la famille Mouton! on n'aura pas besoin
d'une quatrième!» Mistigris est allé chercher un tambourin qu'il place
sur la croisée, auprès de lui, et il fait signe à Jean, qui va battre la
caisse pour accompagner le violon. Jean ne s'amuse pas à battre en
mesure, il ne cherche qu'à faire du bruit; mais c'est tout ce que veut
Mistigris, qui s'écrie en regardant par la fenêtre: «On nous écoute dans
la rue... Il y a deux personnes arrêtées... Ferme, Jean... _La chaîne
des dames_.»

On sonne de nouveau: ce sont trois jeunes clercs d'avoués qui viennent
rire au bal de M. Mistigris, et tâcher d'y faire une connaissance
honnête; puis arrive une petite fille de sept ans, avec son papa; puis
deux demoiselles ou dames qui paraissent avoir l'habitude d'aller
partout, et vont s'asseoir dans le salon, comme si elles se plaçaient au
parterre de chez madame Saqui.

«Ça sera très-nombreux,» dit madame Durand à Bellequeue. «Je savais bien
que mon cousin avait la vogue.»

Bellequeue ne fait semblant de rien; mais il va regarder dans une glace
si sa coiffure n'est point abattue. Mistigris est dans le ravissement
d'avoir tant de monde, et sa bonne vient lui dire à l'oreille:
«Monsieur, il y a de quoi former deux quadrilles en me faisant faire la
quatrième.

»--Allons, en place, en place,» crie le maître de danse, de sa croisée
où il a établi son orchestre. «Messieurs, invitez vos dames.»

Deux des clercs invitent les jeunes filles qui sont venues sans papa et
sans maman; un troisième prend une des demoiselles Mouton, Bellequeue
en invite une autre, et Charlot se place avec la petite fille de sept
ans.

Mais il manque un vis-à-vis, et il ne reste plus en fait de cavalier que
le papa de la petite fille, qui a la goutte, et M. Jean, qui a déclaré
qu'il ne danserait pas. Alors madame Mouton se lève et dit: «Je vais
faire l'homme, moi,» et elle se place avec une de ses filles en face du
grand Charlot, tandis que Nanette murmure dans un coin de la salle:
«Quand cette madame Mouton est ici, il n'y a plus moyen de faire ni la
dame ni le cavalier.»

Le signal est donné, les danseurs partent. Madame Mouton, en se disant:
«N'oublions pas que je fais l'homme,» s'élance avec tant de force, qu'au
premier choc elle jette par terre la petite fille qui lui fait face;
mais celle-ci se relève en riant, et la figure va son train.

Bellequeue part ensuite; il danse comme au temps où l'on portait de la
poudre. Mistigris lui crie: «On ne fait plus de passes, monsieur
Bellequeue, ça n'est plus la mode...--Ça m'est égal,» dit Bellequeue,
«je veux en faire, c'est toujours joli.»

A la seconde figure, Jean a crevé le tambourin; Mistigris s'arrête,
désespéré de cet accident. «Allez toujours avec le violon,» dit madame
Mouton; «nous n'avons pas besoin du tambourin pour marquer la mesure.»
En effet, la maman la marquait à chaque pas de manière à faire sauter
les banquettes; mais M. Mistigris, qui est bien aise d'avoir un
orchestre, va chercher un flageolet qu'il donne à Jean, en lui disant:
«Sais-tu souffler un peu là-dedans?--S'il ne faut que souffler,» dit
Jean, «vous verrez comme je m'en acquitte.»

On reprend la contre-danse au son du violon et du sifflet de Jean, qui
souffle de manière à se faire entendre des deux bouts de la rue. Tout en
indiquant les figures, M. Mistigris donne quelques avis à ses élèves en
criant à l'un: «Arrondissez les bras!...» A l'autre: «De l'abandon en
balançant... Un entrechat ici. Souriez à votre dame... souriez donc.»

Madame Mouton et Bellequeue font leur profit des leçons du maître; l'une
sourit toujours, l'autre se donne tant d'abandon que la sueur coule de
son front avec la poudre et la pommade. Enfin le quadrille finit. Il
était temps pour Bellequeue et madame Mouton, qui semblaient jouter à
qui ferait le plus de poussière.

Après la contre-danse, Jean jette de côté le flageolet et fait la roue
et la culbute dans le milieu du salon.

«Est-il enfant!» dit madame Durand, «il joue encore comme à six ans!

»--Preuve d'innocence et de candeur, dit Bellequeue. «--C'est vrai,» dit
madame Mouton, «je faisais aussi très-bien la culbute, je ne sais pas si
je m'en souviendrais encore.»

Comme personne n'est curieux de voir madame Mouton faire la culbute, on
se contente d'applaudir Jean, en disant: «Il fait bien chaud ici... Si
l'on pouvait se rafraîchir.»

Pour tout rafraîchissement, la bonne, qui a sans doute un bénéfice sur
les chaussons, va, après le quadrille, demander si l'on veut changer de
chaussure pour mieux danser, et M. Mistigris arrose la salle avec un
entonnoir, en disant: «Il n'y a rien qui rafraîchisse mieux que cela.»

On forme une nouvelle contre-danse, et cette fois madame Mouton fait la
dame avec Nanette qui fait l'homme, parce que Jean ne voulant plus
souffler dans le flageolet, c'est le grand Charlot qui le remplace à
l'orchestre, et madame Mouton demande la _petite laitière_ dont elle
aime beaucoup la figure.

On danse plusieurs quadrilles dans lesquels madame Mouton s'est montrée
infatigable; Jean, qui ne s'amuse pas de voir danser, s'est étendu sur
une banquette sur laquelle il dort profondément, et Mistigris dit à
madame Durand: «Envoyez-moi votre fils toutes les semaines; vous verrez
combien il acquerra en assistant à mes bals. D'ailleurs cela forme un
jeune homme, cela lui donne l'habitude des réunions et de la bonne
société. J'ai quelquefois plus de monde que cela; il m'est arrivé
d'avoir vingt personnes à la fois... Mais alors on paie dix centimes par
quadrille... Ce sont les profits de Nanette.»

L'heure du départ est arrivée; madame Mouton voudrait que l'on dansât
encore une anglaise. Mais déjà deux des clercs sont partis avec les
demoiselles qui ont bien voulu accepter leur bras, et madame Durand va
réveiller son fils pour se mettre en route. On échange ses numéros
contre ses chapeaux, Nanette éclaire jusqu'en bas, afin qu'on ne se
perde pas dans l'allée; on se salue à la porte, et à dix heures et
quart le bal du maître de danse est terminé.

Bellequeue est enchanté de sa soirée, quoiqu'elle lui annonce une
courbature pour le lendemain, et madame Durand dit à son fils: «Mon ami,
vous êtes-vous amusé au bal?--Pas du tout,» répond Jean. «--Comment!
cela ne vous a pas donné envie de danser?--Cela ne me donnait qu'envie
de dormir.--Parce que vous ne dansiez pas vous-même. Mais comme je veux
que vous deveniez un beau danseur, comme votre parrain, vous irez toutes
les semaine au bal de M. Mistigris.»

Jean ne répond rien, et sa mère dit tout bas à Bellequeue: «Vous voyez
comme il est docile... Son père ne sait pas le prendre, il lui parle
toujours latin!... Mais avec de la douceur j'en ferai tout ce que je
voudrai. Du reste, vous conviendrez qu'il a été charmant ce
soir.--Charmant!» dit Bellequeue, «il s'est conduit comme un homme de
cinquante ans.»

Le lendemain, Jean va se dédommager avec ses amis de la soirée passée
chez son maître de danse: «On veut que j'y retourne,» leur dit-il, «j'y
retournerai... Mais je lui ôterai l'envie de m'avoir à ses bals. Avec
leurs jambes tendues, leurs bras en rond, leurs dandinemens, ils avaient
tous l'air d'imbécilles!... Jusqu'à mon parrain qui sautait comme un
cabri!... Ça me faisait de la peine pour lui! Est-ce qu'un homme doit
faire des bêtises comme ça?--Non, certainement,» dit Démar, «Il vaut
mieux jouer à digdog, ou monter à un mât de cocagne.»

Le jour du bal arriva. Madame Durand, qui n'aimait plus à sortir
souvent, comptait sur Bellequeue pour conduire son fils, mais Bellequeue
se ressentait encore des entrechats qu'il avait battus chez M.
Mistigris, et il ne pouvait pas se redresser. Jean avait quatorze ans
passés, il aurait pu aller seul, mais on craignait qu'alors il n'allât
point chez son maître de danse; Catherine était nécessaire à la maison;
il fallut donc que M. Durand se décidât à conduire son fils.

Jean ne se souciait pas que son père vînt avec lui, et il répétait sans
cesse: «J'irai bien tout seul;» mais M. Durand avait pris son chapeau et
son rotin, en disant: «Monsieur mon fils, vous n'êtes pas assez sage
pour que l'on se fie à vos promesses. _Experto crede Roberto_, c'est-à
dire, je vais aller avec vous.»

On s'achemine en silence vers la demeure de M. Mistigris; le papa Durand
n'aimait à causer que de son état, Jean n'y entendait goutte: voilà
pourquoi le père et le fils ne disaient mot.

Cette fois M. Mistigris avait fait placer un bout de chandelle dans le
fond de son allée, ce qui annonçait une soirée extraordinaire; et cela
fit sourire Jean. On rencontra dans l'escalier la famille Mouton qui
arrivait; la maman s'arrêtait à chaque marche pour demander à ses filles
si son bonnet était bien placé, parce que la vue du bout de chandelle
lui promettait une brillante réunion.

Il y avait en effet, dans la salle de danse, trois dames et deux
messieurs de plus que la dernière fois, et M. Mistigris avait loué un
petit savoyard, qui était assis sur le bord de la croisée et battait du
tambourin, même quand on ne dansait pas.

M. Durand est allé tendre la main à Mistigris, en lui disant: «_Salutem
tibi_», et Mistigris tend la jambe en lui répondant: «Ça va bien, je
vous remercie.»

Les dames se placent sur les banquettes, les hommes se promènent dans le
salon, Mistigris accorde son violon en disant au petit savoyard;
«Donne-moi le la;» et le petit savoyard lui répond ingénument: «Je ne
l'ai pas, monsieur; vous ne m'aviez rien donné.»

Mademoiselle Nanette va et vient de l'antichambre au salon, ôtant son
tablier toutes les fois qu'elle revient dans la salle de bal et le
remettant pour aller ouvrir la porte.

Jean a refusé le flageolet que M. Mistigris lui a offert, il se promène
dans la salle et semble attendre avec impatience que l'on se mette en
place; enfin le quadrille est formé, on dansera à seize, en comptant
Nanette qui est enchantée de figurer. Pendant que Mistigris joue le
prélude du pantalon, Jean tire de sa poche une poignée de petites boules
qu'il lance dans le milieu de la salle.

«Partez!» crie Mistigris, et les danseurs se mettent en mouvement; mais
des détonations éclatent de tous côtés; on se recule, on se retourne
avec effroi, et en se reculant, en se retournant, on marche de nouveau
sur les pois fulminans que M. Jean a jetés à pleines mains dans la
salle. Les demoiselles Mouton poussent des cris affreux; la maman se
trouve mal en faisant éclater un pois; les petites filles pleurent; les
dames crient au secours; le grand Charlot croît que la maison tombe, et
les jeunes clercs rient aux éclats.

M. Mistigris cherche à rétablir le calme en s'écriant: «C'est quelque
méchanceté d'un confrère... C'est quelqu'un qui est jaloux de mon bal,
qui a fait cette mauvaise plaisanterie;» et M. Durand, qui, en voulant
secourir madame Mouton, a fait éclater des pois, cherche de tous côtés
son fils, et crie: «Amenez-moi Jean, je vais fouiller dans ses poches.»

Jean n'est plus là: il a disparu au moment où la contre-danse
commençait; Nanette sort par le couloir en criant: «Monsieur Jean!...
votre papa vous demande.»

Mais M. Jean ne répond pas; la-bonne qui avance toujours, s'aperçoit
qu'il n'y a plus de lumière dans la pièce d'entrée qui sert de
vestiaire. «Qui est-ce qui a donc soufflé la chandelle?» dit Nanette en
allant à tâtons; «c'est très-ridicule... C'est...»

Nanette n'achève pas: quelque chose s'embarrasse dans ses jambes; elle
tombe en poussant un grand cri. Le cri de la bonne est entendu dans la
salle de bal. «Il se passe quelque chose dans le vestiaire,» dit M.
Mistigris! «Est-ce qu'il y aurait des voleurs introduits chez moi...
C'est étonnant qu'ils aient choisi pour venir le jour où j'ai du monde.»

Mais déjà tous les jeunes gens se précipitent dans le couloir pour
savoir ce qui se passe dans la pièce d'entrée. M. Mistigris les suit,
son archet à la main; plusieurs dames en font autant, la curiosité
l'emportant sur la peur; mais personne n'a pris de lumière, parce qu'on
ne sait pas qu'il n'y en a plus dans l'antichambre.

Arrivé là, à peine a-t-on fait quelques pas dans l'obscurité, que l'on
culbute comme Nanette; le nombre des personnes augmente le désordre; les
uns crient, les autres rient. Au milieu de la confusion générale, M.
Mistigris demande à grands cris de la lumière, et M. Durand, qui n'a pas
suivi les curieux, arrive tenant d'une main un flambeau et de l'autre
son rotin.

Dès que la scène est éclairée, on veut savoir ce qui a pu occasioner la
chute de tant de personnes, et l'on voit deux grandes ficelles qui sont
attachées d'un bout à l'autre de la chambre à la hauteur de dix pouces
environ.

«C'est une horreur!» s'écrie le maître de danse, qui en tombant s'est
foulé le pied. «C'est un tour abominable!... Me faire faire un faux pas
avec tous mes élèves... Les pétards pouvaient encore s'excuser, mais
ceci est un délit complet.»

Un éclat de rire est la seule réponse que reçoit M. Mistigris, et l'on
aperçoit alors la figure de Jean, qui, du carré dont il tient la porte
entr'ouverte, s'amuse à considérer tous ceux que son expédient a fait
culbuter.

«Voilà le coupable!» dit Mistigris en désignant Jean. «Oui,
certainement, c'est lui,» dit M. Durand; «mais je vais venger la société
que mon fils a jetée par terre... _Tu castigaberis_! drôle!... Messieurs
et mesdames, je vous enverrai du vulnéraire...»

En disant cela, M. Durand a enjambé par-dessus les personnes qui sont
encore à terre; il court vers l'escalier, le redoutable rotin levé, prêt
à châtier le coupable. Mais Jean n'a pas attendu son père; il descend
lestement l'escalier, enfile l'allée et retourne en courant près de sa
mère. L'herboriste continue de poursuivre son fils, il court après lui
dans la rue, la canne en l'air, en s'écriant toujours: «Attends-moi,
drôle!» Mais Jean ne l'attendait pas; et comme un garçon de quatorze ans
court mieux qu'un homme de cinquante-quatre, le fils arriva long-temps
avant le père.

En voyant son fils revenir seul, madame Durand lui demanda ce qui
s'était passé, pourquoi il revenait de si bonne heure de chez M.
Mistigris, et ce qu'il avait fait de son père. Jean répondit en riant
que le bal avait été tout de travers, que les danseurs et les danseuses
s'étaient amusés à faire la culbute dans l'antichambre, et qu'il avait
perdu son père dans la rue.

Mais M. Durand arrive à son tour, essoufflé et furieux; il entre dans la
boutique la canne levée, il s'avance vers son fils, et celui-ci, sautant
par-dessus le comptoir, échappe à la correction paternelle et court se
réfugier et s'enfermer dans sa chambre. Madame Durand retient son époux
par le pan de son habit en lui disant: «Qu'avez-vous donc, monsieur? Au
nom du ciel, parlez... et ne tenez pas ainsi votre rotin en l'air, en
menaçant votre fils... Vous me faites l'effet de _Brutus_, monsieur!

«--Il n'est pas question de _Brutus_, madame,» dit l'herboriste en se
jetant sur une chaise. «Votre fils est coupable... Il a fait ce soir des
siennes... Il mérite une correction, _qui benè amat benè castigat_, et
je veux lui prouver que je suis son père.

«--Et qu'a-t-il donc fait, monsieur, pour vous mettre ainsi en fureur?»

L'herboriste raconte ce qui s'est passé à la soirée de M. Mistigris. «Et
c'est pour cela que vous voulez battre mon fils!» dit madame Durand.
«Mais, monsieur, ce sont des espiégleries!--Des espiégleries, madame!
Effrayer toute une société!--Est-ce qu'on doit s'effrayer pour quelques
pétards.--Il y a deux dames qui se sont trouvées mal... Elles en feront
peut-être une maladie.--Ce sont des bégueules!--Moi-même, madame, en
écrasant sans le vouloir un de ces maudits pois, j'ai ressenti une
commotion jusque dans la racine des cheveux.--Si vous aviez été
militaire, monsieur, vous n'auriez rien ressenti, et je suis bien sûre
que M. Bellequeue aurait dansé au milieu des pétards sans en faire un
entrechat de moins.--Et les ficelles tendues pour faire tomber tout le
monde, madame, et dix ou douze personnes des deux sexes faisant la
culbute dans l'obscurité?--C'est plus décent que s'il y avait eu de la
lumière, monsieur.--Et notre cousin Mistigris qui aura peut-être une
entorse?--Vous avez des remèdes pour tout, monsieur.--Madame, vous avez
beau dire, vous ne parviendrez pas à excuser mon fils à mes yeux. Le
jeune homme n'est plus un enfant, il est temps de montrer de la fermeté.
Je veux bien lui faire grace des coups de canne en considération du
principe: _Moneat antequam feriat_. Mais qu'il se tienne pour averti, et
qu'il garde quinze jours la chambre où il sera nourri _cum pane et
aquâ_. Voilà mon _ultimatum_.»

Madame Durand n'insiste plus, mais elle va consoler son fils, et pendant
les quinze jours suivans, que Jean est censé passer dans sa chambre,
Catherine lui donne en secret la clef des champs, en lui portant tous
les matins un poulet et une bouteille de bordeaux, ce qui, dit-elle,
doit le faire grandir beaucoup plus vite que le pain et l'eau ordonnés
par M. Durand.




CHAPITRE VI.

L'ASSEMBLÉE DE FAMILLE, ET QUEL EN FUT LE RÉSULTAT.


La pénitence imposée par l'herboriste à son fils ne le rendit pas plus
sage. Il est certain que le vin de Bordeaux et les poulets devaient
plutôt lui donner du goût pour les repas particuliers, et que la
facilité d'aller ensuite jouer toute la journée loin des yeux de son
père, avait fait de la correction un temps de vacance. Mais lorsqu'un
père veut punir et qu'une mère veut pardonner, il est bien difficile de
rendre un enfant obéissant; avant de former les autres, il faudrait
souvent se corriger soi-même. C'est dans l'accord qui règne entre les
parens, que les enfans puisent les meilleurs exemples et les plus douces
leçons.

Jean avait près de seize ans, quand sa marraine, madame Grosbleu,
mourut, laissant à son filleul toute sa fortune qui montait à près de
six mille francs de rente; madame Durand dit alors à son époux: «Vous
voyez que notre fils sera très à son aise, et qu'il est inutile de lui
faire apprendre aucun état.»

M. Durand répondit que si son fils ne faisait rien du matin au soir, il
emploierait nécessairement son argent à des folies; que d'ailleurs il
fallait qu'un homme fît quelque chose, sans quoi il s'ennuyait et
ennuyait les autres. M. Durand avait raison, et il n'avait jamais si
bien parlé; mais madame Durand était persuadée que son fils, ne pourrait
jamais ennuyer personne, et elle s'écria: «Jean se fera ce qu'il voudra,
il a de l'esprit, il sera bel homme et il aura des écus; avec tout cela,
monsieur, je crois qu'on peut remplir toutes les charges de l'État.»

M. Durand prétendit que pour le plus mince emploi, il fallait au moins
écrire lisiblement et mettre l'orthographe mais sa femme lui répondit
que cela pouvait être de rigueur pour les petits emplois et non pas pour
les grands.

«Du moins, madame,» dit l'herboriste, «n'apprenez pas à votre fils ce
que sa marraine a fait pour lui; s'il sait qu'il a déjà une fortune
indépendante, il fera encore plus de sottises.»

Comme Bellequeue fut aussi d'avis qu'il ne fallait pas dire au jeune
homme qu'il était riche, la maman consentit à ne point l'en instruire;
mais afin qu'il se ressentît déjà de cet accroissement de fortune, elle
lui glissa en secret une bourse contenant vingt-cinq louis, en lui
disant: «C'est un petit cadeau que ta marraine t'a fait en mourant.
Use-s-en, modérément... mais ne te refuse rien.»

Jean mit une pièce d'or dans sa poche et alla retrouver ses bons amis
Démar et Gervais; il leur offrit de les régaler de tout ce qu'ils
voudraient. Les amis de cet âge ne se font jamais prier pour accepter
quelque chose. On se rendit dans un café, où Démar donna à Jean des
leçons de billard, pendant qu'on leur préparait un splendide déjeuner à
la fourchette. Jean trouva le jeu de billard fort amusant et se promit
d'y jouer souvent. Démar demanda à son ami pourquoi il les régalait si
bien; Jean tira la pièce d'or de sa poche, en disant: «C'est un cadeau
de ma marraine, j'en ai plein un tiroir comme cela.

»--Il faudra manger tout le tiroir,» dit Gervais, pendant que Démar
semblait réfléchir en considérant d'un oeil avide la pièce d'or que Jean
tenait encore dans sa main. Mais le déjeuner arrivant fit cesser toute
autre réflexion.

Jean avait demandé ce qu'il y avait de meilleur en mets et en vins; sa
mère lui avait dit: «Ne te refuse rien,» et il suivait exactement ce
conseil. Les trois jeunes gens firent sauter les bouchons. Gervais ne
s'était jamais trouvé à pareille fête, il était gris avant d'être au
milieu du déjeuner, parce que des têtes de seize ans ne supportent pas
de fréquentes rasades. Bientôt Jean fut dans le même état que Gervais;
Démar seul conservait un peu plus de raison, et il s'en servait pour
tâcher de faire sentir à Jean tout le bonheur qui les attendait en
quittant tous les trois des parens qui voulaient contrarier leur
vocation pour le plaisir.

Quoique Jean ne fût nullement contrarié dans sa vocation, il approuvait
tout ce que disait Démar; ces messieurs trinquaient à leur amitié, à
leur sincère attachement; Gervais balbutiait et devenait à chaque
instant plus attendri; le vin le rendait sensible, et il finit par
pleurer en embrassant ses deux amis. Jean voulait encore paraître de
sang-froid, mais il avait de la peine à tenir son verre, et Démar
profita de ce moment pour proposer à ses amis de se lier par un serment
dans lequel il serait dit qu'à l'avenir tout serait commun entre les
trois amis, et qu'ils partageraient ensemble la bonne et la mauvaise
fortune.

Démar et Gervais ne pouvaient que gagner à un tel engagement; cependant
Jean fut un des premiers à lever la main et à serrer celle de chacun de
ses amis; une nouvelle rasade scella ce pacte des adolescens.

Pauvre Jean!... te voilà engagé avec de bien mauvais sujets!... Où te
conduiront de telles liaisons!... Que l'on dise encore que les amitiés
d'enfance, que les promesses de collége sont sacrées! Pour qu'un serment
ait quelque valeur, ne faut-il pas que ceux qui l'ont prononcé sachent à
quoi ils s'engagent? Est-ce dans l'âge des illusions, lorsqu'on ne
connaît encore ni le monde, ni les hommes, ni soi-même, que l'on peut
décider de son avenir? Et cependant, c'est au collége, c'est dans
l'adolescence qu'on est prodigue de sermens.

Tout en buvant et jurant, ces messieurs chantaient et faisaient un bruit
qui renvoyait du café les gens honnêtes qui s'y trouvaient. Le maître de
la maison, ne se souciant pas de perdre toutes ses pratiques pour trois
écoliers qui se grisaient, présente la carte à ces messieurs, en
cherchant poliment à leur faire entendre que, pour se livrer à leur
bruyante gaîté, ils seraient mieux dehors que chez lui, où cela
troublait le paisible habitué qui venait prendre sa tasse de chocolat et
lire le journal.

Pour toute réponse, Jean jeta sa pièce d'or sur le comptoir en disant:
«Qu'est-ce qu'il baragouine, le limonadier?--Je crois qu'il veut que
nous nous en allions,» dit Démar. «--Vraiment!... Est-ce qu'il nous
prend pour des _gamins_! Nous ne nous en irons pas.--Il prétend que nous
faisons trop de bruit!» s'écrie Gervais. «--Oui. Eh bien! en ce cas, il
faut crier plus fort.»

Et ces messieurs entonnent un choeur avec accompagnement de fourchettes
et de couteaux. Le limonadier se fâche, il s'approche de nouveau des
jeunes gens et leur dit: «Messieurs, je vous prie de vous retirer, ma
maison n'est point un cabaret.»

Les trois jeunes gens lui rient au nez, et frappent sur la table de
manière à casser le marbre qui la couvre. Alors le limonadier fait signe
à un de ses garçons, qui court chercher la garde au poste voisin. Quatre
fusiliers et un caporal arrivent bientôt dans le café. A leur vue,
Gervais se cache sous la table, et Jean met sa serviette en turban en
lançant des boulettes de mie de pain au nez du caporal.

Les soldats s'avancent. Jean et Démar ne veulent point sortir, tandis
que Gervais que la peur a un peu dégrisé se faufile par-dessous les
tables et gagne la porte. Cependant le caporal, qui s'ennuie de recevoir
des boulettes, dit à ses soldats: «Saisissez ces deux hommes.»

Les deux hommes, qui avaient à peine trente-trois ans à eux deux,
veulent faire résistance, et lancent quelques assiettes aux soldats.
Mais leur force ne répond pas à leur courage, ils sont bientôt saisis et
emmenés au corps-de-garde au milieu d'une foule de badauds que le bruit
avait attirés.

Bellequeue rentrait paisiblement chez lui, le chapeau d'une main et la
canne de l'autre, lorsque la vue de beaucoup de monde lui fit lever les
yeux pour chercher la cause de ce rassemblement; il aperçoit son filleul
marchant fièrement entre deux fusiliers. Bellequeue s'arrête, il ne veut
point d'abord en croire ses yeux; mais c'est bien Jean que l'on conduit
au corps-de-garde avec un autre garçon de son âge.

Bellequeue retrouve toute la vivacité de sa jeunesse, il suit les
soldats, perce la foule, et pénètre dans le corps-de-garde presque
aussitôt que les deux coupables. Là, Bellequeue court à Jean, se fait
expliquer l'affaire, et soulagé en apprenant qu'il ne s'agit que de
bruit et d'assiettes cassées, il supplie le commandant du poste de lui
rendre son filleul.

Mais les jeunes gens se sont révoltés contre la force armée, le
commandant prétend qu'ils doivent être punis. Bellequeue rejette leur
faute sur l'ivresse causée par le vin, et le commandant prétend
qu'alors il faut les punir pour s'être grisés. Il déclare enfin qu'il ne
rendra les jeunes gens qu'à leurs pères. Bellequeue prétend qu'un
parrain peut faire le père dans beaucoup d'occasions, le commandant est
inflexible, et Bellequeue se décide à aller conter l'affaire au papa
Durand.

Bellequeue arrive tout effaré à la boutique de l'herboriste. Il a mis
son chapeau sur sa tête, ce qu'il ne fait que dans les cas
extraordinaires. «Je viens pour mon filleul,» dit-il en entrant, «il est
au corps-de-garde.

»--Au corps-de-garde!» s'écrie madame Durand, «ah, mon Dieu! mon fils
s'est engagé!»

Et Catherine est obligée de faire respirer du vinaigre à sa maîtresse
qui est sur le point de se trouver mal, tandis que l'herboriste s'écrie:
«Mon fils est au corps-de-garde!... Il aura insulté la sentinelle.

»--Calmez-vous,» dit Bellequeue, «le fait n'est point grave; c'est pour
un peu de bruit dans un café, après un déjeuner avec des amis... Les
jeunes gens étaient gris... C'est une leçon pour eux, cela les dégoûtera
du vin. Venez, mon cher Durand, venez dire que vous êtes le père, et
l'on vous rendra votre fils.

»--Allez donc, courez donc, monsieur!» dit madame Durand. «--Une minute,
madame,» dit l'herboriste. «Mon fils s'est fait mettre au
corps-de-garde, ce n'est pas pour rien, et il mériterait que je l'y
laissasse!... C'est gentil!... c'est aimable! à seize ans se faire
mettre au corps-de-garde! cela promet. S'il avait étudié les simples,
madame, il ne serait pas maintenant entre quatre fusiliers: _studia
adolescentiam alunt, senectutem oblectant_.»

Madame Durand sentit peut-être que son mari avait raison; mais elle le
supplia de nouveau d'aller délivrer leur fils, et M. Durand, qui au fond
aimait aussi le coupable, se rendit enfin avec Bellequeue au
corps-de-garde, où l'affaire s'arrangea. On rendit la liberté aux deux
jeunes gens, quoique Démar ne fût pas réclamé par son père; mais
Bellequeue voulut bien répondre de lui pour obliger son filleul.

Jean était plus calme; il ne disait mot en suivant son père, et
s'attendait à un sermon sévère. Mais M. Durand gardait le silence; et,
en arrivant chez lui, il se contenta de conduire lui-même son fils dans
sa chambre, de l'y enfermer et de garder la clef dans sa poche; puis il
descendit trouver sa femme et lui dit: «Vous voyez, madame, que notre
fils ne se conduit pas précisément comme un bijou. Si nous le laissons
toujours maître de son temps, il se fera souvent mettre au
corps-de-garde, et on finira par vouloir l'y garder; il s'est lié
d'ailleurs avec de très-mauvais sujets. Il faut absolument prendre un
parti, afin de mettre un terme à tout cela.

»--Eh bien! monsieur, quel est votre avis?» dit madame Durand. «--Mon
avis?... Mon avis est de consulter nos parens, et de les réunir pour
savoir avec eux par quel moyen nous pourrons rendre Jean plus sage.»

L'aventure du corps-de-garde avait effrayé madame Durand; elle consentit
à l'assemblée de famille; et le soir même l'herboriste écrivit à tous
ceux qui avaient assisté au baptême de Jean, et qui existaient encore,
pour qu'ils vinssent chez lui le lendemain l'éclairer de leurs lumières.
Il ne devait donc y manquer que la marraine, l'amateur de dominos, qui
était mort de la jaunisse pour avoir boudé cinq fois de suite, et M.
Endolori qui venait de rendre l'âme après avoir pris trois médecines à
la fois, afin de se mieux porter.

En attendant la réunion du lendemain, M. Durand, qui se méfiait de la
faiblesse de sa femme et de Catherine, voulut lui même porter la
nourriture à son prisonnier, qui, cette fois, fut mis rigoureusement au
pain et à l'eau, ce qui sembla d'autant plus désagréable à Jean, qu'il
avait encore dans son tiroir beaucoup de ces pièces d'or avec lesquelles
on fait de si bons déjeuners.

Les parens et les amis furent exacts à se rendre à l'invitation de M.
Durand; et l'on vit arriver successivement M. et madame Renard, qui
étaient toujours bonnetiers, mais qui, outre leurs bonnets de coton,
vendaient maintenant de petits bonnets grecs, parce que, depuis seize
ans, il s'était fait de grandes révolutions dans les modes comme dans
les affaires, et que l'on avait vu souvent les mêmes personnes adopter
les couleurs les plus opposées. Mais, au milieu de tous ces
bouleversemens, les bonnets de coton avaient tenu bon. Il y a des choses
qui ne périront jamais.

Puis M. et mademoiselle Fourreau; car, malgré sa gaîté, ses manières
enfantines et sa voix de flageolet, mademoiselle Aglaé est restée
fille; ce qui ne l'empêche pas d'être toujours la même quant au moral;
pour le physique, c'est différent, elle n'a plus rien d'un enfant.

Vient ensuite M. Mistigris, qui n'a plus voulu donner de leçon de danse
à son petit cousin, depuis la soirée aux pétards et aux culbutes. Puis
madame Ledoux, qui n'a pas été oubliée, et qui, malgré ses soixante-cinq
ans, parle toujours de ses quatorze enfans et de ses trois maris.

Madame Moka a aussi reçu une invitation, parce que, s'étant intéressée à
Jean, elle est toujours venue chez l'herboriste, et lui a envoyé
beaucoup de pratiques. Enfin Bellequeue complète l'assemblée, et il
s'est mis en noir, afin d'avoir plus de poids dans les délibérations.

Quand chacun est assis dans la chambre à coucher, qui sert de salon, M.
Durand salue la société et dit: «Mesdames et messieurs, vous savez
pourquoi j'ai désiré vous réunir chez moi?

»--Oui, nous le savons,» dit Bellequeue.

«--Moi, je ne le sais pas,» dit M. Renard. «--Je crois que je l'ai
oublié,» dit M. Fourreau. «--Je ne pense pas que je le _susse_,» répond
madame Moka. «--Dites-le-nous encore, mon voisin!» s'écrie madame
Ledoux, «ça vaudra mieux: mon mari, l'huissier, me répétait toujours
deux fois la même chose; c'est une très-bonne habitude.--Ah! ah! ah!...
c'est drôle!» dit mademoiselle Aglaé.

«--C'est au sujet de notre fils Jean...--Oui,» dit madame Durand en
interrompant son mari, «c'est de mon fils que nous voulons vous
parler... Il a eu seize ans le 15 mars dernier.

»--Oh! je m'en souviens,» dit madame Renard; «il faisait même très-froid
ce jour-là, et vous aviez oublié votre bonnet de soie noire, monsieur
Renard; vous avez attrapé un rhume en revenant.

»--Il faisait très-glissant,» dit M. Mistigris; «sans mon équilibre
parfait, je me cassais le nez dans la rue Pastourelle.

»--C'est maintenant un joli garçon que mon cousin,» dit mademoiselle
Aglaé; «il est plus grand que moi, hi! hi! hi!

»--Il est bel homme,» dit Bellequeue; «il se tient droit, ses cheveux
sont très-bien plantés.

»--Oui,» dit madame Ledoux, «il ressemble beaucoup à mon onzième, qui
était de... qui était du... Ah! mon Dieu! je ne me souviens plus bien si
c'était du papetier ou de l'ébéniste. C'est étonnant comme la mémoire se
perd!

»--Messieurs et dames,» reprend l'herboriste, «nous nous éloignons de la
question. Mon fils Jean a seize ans, et il est très-fort, c'est vrai;
mais il ne sait rien et ne veut rien faire...

»--Oh! monsieur, vous allez trop loin!» dit madame Durand. «Il ne sait
rien!... demandez à son parrain s'il ne sait pas tenir un fleuret.

»--Avec beaucoup de grâce,» dit Bellequeue; «il fume aussi son cigare
sans que ça l'étourdisse.

»--Il ne sait pas danser,» dit Mistigris en levant les épaules. «J'ai
passé quatre mois sans pouvoir lui mettre un _jeté-battu_ dans la tête;
d'où je conclus qu'il a très-peu de moyens.

»--Peu de moyens!» s'écrie madame Durand, en jetant au vieux maître de
danse un regard courroucé. «Mon cousin, vous ne pouvez plus à votre âge
faire des élèves comme dans votre jeunesse.

»--Ma cousine,» dit Mistigris en se levant pour paraître plus grand,
«j'ai encore formé dernièrement deux garçons marchands de vins de la rue
Sainte-Avoie; allez à la Grande-Chaumière, regarder comme ils
dansent!... Vous verrez si je ne sais plus enseigner.»

Et pour prouver qu'il a encore tous ses moyens, Mistigris essaie une
pirouette avant de se rasseoir, et va tomber sur les genoux de madame
Moka, en disant: «J'ai rencontré un clou.

»--J'ai eu un de mes garçons qui dansait bien joliment,» dit madame
Ledoux. «C'était mon quatrième... ou mon second... ou mon dernier.

»--Revenons à la question,» dit l'herboriste, il faudrait tâcher de ne
point en sortir...--Ah! ah! ah! c'est juste,» dit mademoiselle Aglaé en
riant, «si on en sort, on n'y sera plus. Hi! hi! hi!...

«--Mon fils sait se battre et fumer... _concedo_; il sait même jurer
très-énergiquement, et il paraît qu'il veut aussi apprendre à se griser.

»--J'ai eu un de mes maris qui se grisait,» dit madame Ledoux. «Je ne
sais plus si c'était l'huissier, ou le papetier, ou l'ébéniste!...

»--Du reste,» dit madame Durand, «sur l'article des moeurs et du beau
sexe, on peut bien dire que c'est l'innocence même. Il n'a jamais
regardé une voisine ailleurs qu'au visage.

»--Quant à cela,» dit l'herboriste, «je conviens qu'il n'y a rien à lui
reprocher; et...

»--C'est étonnant,» dit madame Moka; «on voit tant de ces jeunes gens
qui se _pervertinssent_ sans qu'on s'en _doutisse_?

»--Revenons à nos graines,» dit M. Durand. «Mon fils a seize ans; il ne
fait rien, du matin au soir, que courir, vagabonder dans les rues, et
jouer avec des polissons: cela n'est pas honorable pour un père qui a
passé sa vie à étudier les secrets de la nature; et je vous demande ce
que nous pourrions faire pour le corriger.

»--S'il savait danser,» dit Mistigris, «je lui aurais tout de suite
trouvé un emploi. Je suis reçu dans de grandes maisons, chez des gens en
place: mais comment voulez-vous que je présente un jeune homme qui ne
sait pas saluer? On se moquerait de moi.

»--S'il avait du goût pour la bonneterie,» dit M. Renard, «on pourrait
le pousser dans les bas, dans les gilets de laine... Mais il faut savoir
compter et être à cheval sur la règle décimale.

»--Autrefois,» dit Bellequeue, «je vous proposais d'en faire un
militaire; mais les temps sont changés, nous sommes en paix, et je ne
vois pas la nécessité de l'envoyer passer sa jeunesse dans une caserne.

»--D'abord,» dit M. Fourreau, «moi, je crois que... si le jeune
homme... on ne peut pas savoir... au reste, c'est très-embarrassant.

»--Monsieur a bien raison,» dit madame Moka. «Ce n'est pas que je
_voulûme_ dire que le mal _fusse_ sans remède!

»--J'ai eu un enfant qui m'a aussi donné bien du tourment,» dit madame
Ledoux, «c'était une de mes filles... non, c'était un de mes garçons...
je ne sais plus lequel.... c'était toujours d'un de mes trois maris...
Je ne sais pas trop quelle sottise il avait commise, mais ce qu'il y a
de certain, c'est que... je ne sais plus ce que nous en avons fait.

»--C'est dommage,» dit Mistigris, «ça nous aurait mis sur la voie pour
le petit cousin.

»--Mais,» dit mademoiselle Aglaé en minaudant, «si on... hi hi hi... si
on le... ah! ah! ah!... si vous oh oh oh!... ça serait bien plaisant...
de le marier...

»--Le marier!» dit madame Durand, «y pensez-vous? à seize ans!

»--Ma foi,» dit Bellequeue, «s'il en avait seulement dix-huit, je ne
serais pas éloigné de vous le conseiller.

»--Mon fils est encore un enfant,» dit l'herboriste avec gravité, «il
est incapable de comprendre les conséquences de l'hymen... il ne sait
pas faire une tisane!... comment voudriez-vous qu'il tint un ménage?

»--Et d'ailleurs,» dit madame Durand, «quelle femme voudrait d'un mari
si jeune?

»--Ah! on ne sait pas,» répond mademoiselle Aglaé en se dandinant.
«Quelquefois... hi hi hi... on trouverait peut-être...

»--Le mariage est inadmissible,» dit l'herboriste, «mais je le répète,
mon fils Jean doit faire autre chose que jouer au bouchon, ou aux
quilles, ou à la balle avec les mauvais sujets du quartier; passe quand
il n'avait que huit ans!... mais à seize on n'est plus un enfant, et les
choses ne peuvent pas rester in _statu quo_.

»--Eh! bien! monsieur,» dit madame Durand avec impatience, «trouvez donc
vous-même quelque occupation agréable pour ce cher enfant que vous
traitez comme un nègre!... et que vous n'avez jamais aimé parce qu'il
n'a point de goût pour la botanique!... Croyez-vous, monsieur, que je
veuille l'envoyer aux Iles, aux Grandes-Indes, l'exiler du toit
maternel... parce que, doué d'une imagination vive, d'un esprit
pétulant, il n'a pas pu se tenir assis dans un comptoir? Répondez,
monsieur, répondez donc et ne restez pas vous-même _in sta cocu_.»

C'était la première fois que madame Durand essayait de parler une autre
langue que la sienne, mais sa mémoire l'avait mal servie; la citation,
loin de plaire à l'herboriste, sembla augmenter sa mauvaise humeur, et
il s'écria: «Madame, je vous prie de ne plus parler latin, vous faites
des solécismes.

»--Je ne sais pas ce que je fais, monsieur, mais je le dis devant ma
famille et nos amis, c'est votre sévérité qui a fait prendre à mon fils
l'étude en aversion.

»--Dites, madame, que c'est votre faiblesse qui l'a gâté, qui a détruit
les bonnes qualités qu'il pouvait avoir, qui l'a rendu volontaire et
désobéissant.

»--Je me rappelle, monsieur, comment vous vouliez lui faire apprendre
votre état, à cet enfant; c'était en lui donnant le fouet...

»--S'il l'avait reçu plus souvent, madame, il saurait aujourd'hui ce que
c'est qu'un herbier.

»--Allons, monsieur Durand... ma chère commère,» dit Bellequeue en
allant du mari à la femme. «Est-ce que nous allons nous quereller... fi
donc! un si joli ménage... l'exemple du quartier... Ce n'est
probablement pas pour vous disputer que vous avez invité vos parens et
vos amis à venir chez vous...»

Les parens écoutaient tranquillement la querelle sans chercher à la
terminer; madame Renard souriait, M. Renard regardait sa femme d'un air
malin, mademoiselle Aglaé riait, M. Fourreau ouvrait de grands yeux,
Mistigris regardait ses pieds et paraissait content que son petit cousin
fût cause d'une dispute; madame Ledoux cherchait à se rappeler avec
lequel de ses maris et pour lequel de ses enfans elle avait eu une
querelle semblable, et madame Moka murmurait de temps à autre: «Ah,
Dieu! _vis-je_ souvent des époux se _querellasser_.»

L'arrivée de Catherine change la scène; la domestique entre toute
troublée dans la chambre, en s'écriant: «Ah! mon Dieu, madame! ah, mon
Dieu!... M. Jean est parti.

»--Parti!» s'écrie madame Durand, et tout le monde se lève en désordre,
tandis que l'herboriste prie la bonne de s'expliquer.

«Vous savez ben, monsieur,» dit Catherine, «que vous m'avez seulement ce
matin donné la clef de la chambre de M. Jean, en me disant: Vous irez le
chercher et nous l'amènerez quand il en sera temps. En attendant ça, moi
j'ai voulu aller savoir si ce jeune homme n'avait besoin de rien, et
s'il ne s'ennuyait pas trop dans sa chambre. Je viens donc d'y entrer,
mais j'ai eu beau regarder partout... pas de M. Jean! sa commode est
ouverte, ses tiroirs sont vides, il aura fait un paquet de ses effets,
et comme sa croisée donne sur le toit qui mène au grenier, c'est par-là
qu'il se sera sauvé.

»--Mon fils nous a quittés!» dit madame Durand, et elle retombe sans
force sur sa chaise. Catherine et madame Moka la secourent; M. Durand se
rend à la chambre de son fils, madame Ledoux va conter cette aventure à
toutes les personnes qu'elle connaît, Bellequeue prend sa canne et son
chapeau en s'écriant: «Je vous réponds que je le retrouverai,» et les
parens retournent tranquillement chez eux en se disant: «Puisque Jean
est parti, il est inutile de chercher plus long-temps ce qu'on pourrait
faire de lui.»




CHAPITRE VII.

LES TROIS FUGITIFS.


Ce n'est pas quand un jeune homme a atteint sa seizième année qu'il
convient de le mettre en pénitence au pain et à l'eau, de le menacer de
la férule, de le traiter enfin comme un enfant. Lorsque nous sommes
d'âge à comprendre la raison, à sentir la conséquence d'une faute, les
suites qu'elle peut avoir, c'est en attaquant notre raison, notre coeur,
en cherchant à éclairer notre esprit, à rectifier notre jugement, que
l'on peut seulement nous corriger. On me dira peut-être qu'il y a des
jeunes gens qui n'ont point d'esprit, point de raison et dont le coeur
est fermé à tous les bons sentimens; alors ceux-là sont incorrigibles,
et le pain et l'eau ne les rendront pas meilleurs.

Jean, habitué depuis son enfance à ne faire que ses volontés, fut
d'abord tout surpris d'être réellement prisonnier dans sa chambre. A
chaque instant il attendait la visite de sa mère ou de Catherine, mais
sa mère ni Catherine ne venaient pas, et le soir, il ne vit arriver que
son père qui lui apportait un repas de trappiste, et s'éloigna en se
contentant de lui dire: _Suum cuique tribuito_. Et comme Jean
n'entendait pas le latin, il pensa que cela voulait dire: Vous ne
mangerez plus autre chose; et, dans sa colère, dès que son père eut
refermé la porte, il donna un coup de pied dans le pot à l'eau, jeta le
pain par la fenêtre, puis se coucha en disant: «J'aimerais mieux ne
jamais manger que de faire un tel repas.»

Mais le lendemain matin, en s'éveillant, il sentit à son estomac qu'il
n'avait pas soupé la veille; alors le pain qu'il avait dédaigné lui
revint à la mémoire; il le chercha auprès de lui, puis se rappela qu'il
l'avait jeté par la fenêtre et en eut des regrets; c'est ainsi qu'il
nous arrive de soupirer après ce que nous avons long-temps dédaigné;
mais on fait souvent cette faute-là dans le cours de la vie; elle est
donc bien excusable à seize ans.

Jean se promenait avec impatience dans sa chambre; il secouait la porte
qui était bien fermée, et murmurait en jurant, car vous savez que
c'était ce qu'il faisait de mieux: «Est-ce qu'on va me laisser
long-temps m'engourdir dans cette chambre... J'ai faim, sacrebleu! Mon
père n'a certainement pas l'intention de me laisser mourir de faim... Il
est vrai que si je n'avais pas jeté le pain par la fenêtre, j'en aurais
encore pour ce matin. Mais me mettre à un tel régime!... quand j'ai là
vingt-quatre pièces d'or avec lesquelles je pourrais si bien me
régaler, moi et mes amis... Mes pauvres amis! je ne les ai pas vus
depuis notre aventure d'hier... Je suis sûr qu'ils sont inquiets de
moi!...»

Chaque instant augmentait l'impatience et l'appétit de Jean, il prenait
son or, le comptait, puis frappait du pied avec colère. Enfin, il
s'écrie en ouvrant brusquement sa fenêtre: «Non, de par tous les
diables! je ne resterai pas ici... Si cela amuse mon père de me tenir en
cage, cela ne m'amuse nullement d'y être.»

Jean examine les toits. Il n'y a que trois pas de sa fenêtre à celle
d'un grenier. Le chemin quoique court est périlleux, mais à seize ans on
risque sa vie en riant: c'est pourtant l'âge où elle est le plus
agréable!... et, à soixante, on prend mille précautions pour ne point
mourir, même lorsqu'on est accablé d'infirmités!... Nous ne sommes donc
guère plus raisonnables à soixante ans qu'à seize?

Jean avait déjà son or dans sa poche et un pied sur les toits; il se
ravise, rentre dans sa chambre, ouvre sa commode, et fait vivement un
paquet assez volumineux de ses effets, en se disant: «J'ai dans l'idée
que je ne reviendrai ni demain, ni après; il faut bien laisser à la
colère de mon père le temps de s'apaiser; il est prudent d'emporter ce
dont je puis avoir besoin. D'ailleurs tout cela est à moi, c'est ma
propriété, et j'en puis disposer.»

Jean, ayant fait son paquet, le tient d'une main en franchissant le
toit; en deux enjambées il est dans le grenier; puis sur l'escalier qui
donnait dans l'allée. Il descend sans faire de bruit, il craint de
rencontrer ses parens, mais ils étaient alors à l'assemblée qui se
tenait pour délibérer sur son sort. Jean ne délibère pas, il sort
lestement de l'allée et court à la Place-Royale retrouver ses bons amis.

Démar et Gervais étaient en effet fort impatiens de revoir Jean; on
n'oublie pas aisément un ami qui nous a donné des déjeuners splendides,
et qui peut nous en donner encore. La petite catastrophe, qui avait
suivi le banquet de la veille, n'était rien aux yeux des camarades de
Jean: ce n'était pas la première fois que ces messieurs se trouvaient
dans les disputes, mais l'un s'en tirait toujours en payant
d'effronterie et l'autre en jouant des jambes.

«Le voilà! c'est lui, c'est Jean!» s'écrient en même temps Démar et
Gervais. «Oui, c'est moi, mes bons amis, et ce n'est pas sans peine!»
dit Jean en essuyant la sueur qui coule de son front. «J'ai couru!...
couru! car j'avais peur qu'on ne s'aperçût de ma fuite! Vous ne savez
pas, vous autres, qu'on m'avait enfermé, mis au pain et à l'eau dans ma
chambre, comme un mioche de six ans!

»--C'est affreux! c'est épouvantable!... enfermer un homme de notre
âge... car enfin nous sommes des hommes à présent!...--Je crois bien,
j'ai cinq pieds trois pouces, moi!... J'espère que c'est respectable,
ça!--Et moi donc,» dit Gervais, «qui ai déjà un commencement de
moustaches!...--Enfin, messieurs, j'ai pris mon parti, je me suis dit:
Je ne suis point fait pour être esclave.--Bravo! c'est tapé, ça!...--Je
ne veux pas rester au pain et à l'eau puisque j'ai là de quoi faire des
repas de noces.--Parbleu! il aurait fallu être bien jobard.--Alors j'ai
mis mon trésor dans ma poche, j'ai fait un paquet de mes effets, j'ai
gagné par les toits la fenêtre du grenier, et me voilà, disposé à aller
avec vous... ma foi!... au bout du monde.

»--Ce cher Jean!» dit Démar en se jetant au cou du fugitif, «as-tu bien
fait de te sauver!... et tu as pris tout ton argent?--Oh! tout, c'est
là, dans le gousset. Ha çà! vous viendrez avec moi?--Nous sommes
inséparables, c'est entendu.--En ce cas, il faudrait partir au plus
vite, car mon parrain Bellequeue pourrait fort bien courir après moi...
Mais c'est que vous avez peut-être besoin de retourner chez vous, vous
autres?--Pourquoi faire?» dit Démar, «j'ai ma garde-robe sur moi, et il
est inutile que j'aille dire adieu à mon père, puisqu'il m'a déjà mis
deux fois à la porte en me priant de ne plus revenir.

»--Moi,» dit Gervais, «j'ai encore été rossé ce matin... Ils m'appellent
toujours paresseux!... Tiens, si j'aime mieux jouer, moi. J'ai bien
encore chez moi un vieux pantalon et une veste, mais tant pis, je les
laisse. D'ailleurs, puisque Jean a des effets et que tout est commun
entre nous, ça servira à nous trois.--C'est juste,» dit Démar. «--En ce
cas, messieurs, partons.--Par quel chemin?--N'importe, gagnons une
barrière, puis la campagne... Ah! nous mangerons d'abord, et nous
verrons après.»

Les trois écoliers se mettent en marche. Ils gagnent les boulevards,
puis les faubourgs, et sortent de Paris par la barrière de
Ménil-Montant. Jean mourait de faim, mais il ne voulait s'arrêter qu'en
lieu de sûreté.

La barrière passée, on cherche une guinguette de belle apparence où l'on
puisse faire un bon repas. Les guinguettes ne manquent pas à
Ménil-Montant. Les fuyards entrent dans celle dont la cuisine paraît le
plus échauffée, et se font servir à dîner. Mais comme Jean se rappelle
l'aventure de la veille, et qu'il ne se soucie pas de voir arriver la
garde qui pourrait mettre obstacle à son désir de voyager, cette fois il
boit très modérément, et il engage ses amis à l'imiter.

Le plus beau dîner, chez un traiteur de Ménil-Montant, est bien moins
cher qu'un déjeuner à la fourchette dans un café de Paris. Jean est fort
étonné qu'une de ses pièces d'or ne saute pas pour le dîner, et, après
avoir payé la carte, il s'écrie: «Décidément, messieurs, nous avons de
quoi nous amuser long-temps.--Amusons-nous,» dit Démar.
«--Amusons-nous,» répète Gervais.

On se remet en route, on gagne la campagne, en riant, en courant, en
jouant au palet ou au chat. De temps à autre Démar veut faire le
raisonneur, et, s'arrêtant dans un joli site ou devant un beau point de
vue, il s'écrie: «Voyez, messieurs, comme tout cela est frais et
champêtre!... Est-ce qu'on n'est pas cent fois mieux dans cette
campagne que dans sa chambre?... Est-ce qu'il ne vaut pas mieux respirer
le grand air que de travailler devant un bureau?... Est-ce qu'il n'est
pas plus naturel d'être libre que d'être enfermé?

»--Oui, certainement,» dit Gervais, «la liberté... le plaisir, de bons
dîners!... voilà comme on doit vivre.

»--Sans doute,» dit Jean, «l'homme est né pour faire sa volonté...
D'ailleurs, mon parrain m'a dit souvent que les voyages forment la
jeunesse... Eh ben, quand nous serons assez formés, nous retournerons
chez nous.»

»--Mais n'oublions pas,» reprend Démar, «le serment que nous avons fait:
amitié éternelle et communauté de biens.--Oh! c'est juré! d'ailleurs,
nous ne sommes pas des enfants!...--Ni des girouettes.»

»--Ah! messieurs,» dit Gervais, «voilà une place superbe pour jouer au
cheval fondu. Ça nous fera faire la digestion et nous donnera de
l'appétit pour ce soir.»

La partie est acceptée. Le jeu est mis en train; on court, on saute,
mais, au bout d'un moment, Gervais s'aperçoit qu'en sautant par-dessus
ses camarades, il a déchiré tout un côté de son pantalon dont l'étoffe
était fort usée.

«Ah, mon Dieu! me voilà bien,» s'écrie-t-il; regardez donc, messieurs,
je me suis joliment arrangé... Je ne puis pas entrer comme ça dans un
village... On se moquera de moi... Comment donc vais-je faire, moi qui
n'en ai pas d'autres.»

«--Nigaud! est-ce que je n'ai pas mon paquet,» dit Jean, «tu vas
choisir... Oh! j'en ai plus d'un, moi!»

On va s'asseoir sous des arbres. Là, Jean défait son paquet et étale ses
effets aux yeux de ses compagnons. Il y avait deux pantalons, l'un gris
et déjà passé, l'autre bleu et tout neuf.

«Je vais prendre celui-là,» dit Gervais en s'emparant du bleu que Jean
lui donne sans difficulté.

«--Tiens! il n'est pas bête,» dit Démar, «il prend le plus beau, et moi,
si je déchire le mien, il faudra que je me contente du gris qui est tout
tâché.--Qu'est-ce que ça te fait?» dit Gervais, «ça ne te regarde pas,
puisque c'est à Jean.--Ça me regarde autant que Jean, puisque nous avons
mis tout en commun et que ce qui est à lui est à moi.

»--Eh ben, si c'est à toi, c'est à moi aussi,» répond Gervais. «--C'est
égal, je ne veux pas que tu le mettes,» dit Démar, en arrachant le
pantalon des mains de son camarade. «Moi, je veux l'avoir.--Tu ne
l'auras pas.--Je l'aurai.»

Et ces messieurs se repoussent l'un et l'autre et finissent par se
battre et se rouler sur le gazon pour le beau pantalon bleu.

Jean voyant que la querelle est sérieuse, court au milieu des
combattants et parvient à les séparer en leur disant: «Eh bien!
messieurs, est-ce là cette amitié éternelle que nous nous sommes jurée?
Et parce que tout est commun entre nous, je ne vois pas que ce soit une
raison pour vous donner des coups de poing afin de savoir qui mettra le
pantalon bleu. Tiens, mets-le, Gervais, puisque le tien est déchiré, et
ne faites plus de bêtises comme ça; nous aurions l'air de trois
enfants.»

Gervais met le pantalon en laissant échapper un sourire de triomphe.
Démar n'ose plus rien dire, il tâche de cacher sa mauvaise humeur.
Gervais ayant achevé sa toilette; on va se remettre en route, mais
auparavant il montre à ses camarades son vieux pantalon déchiré en
disant: «Messieurs, que faut-il faire de cela?

»--Parbleu! c'est bon à jeter,» dit Démar. «--On pourrait peut-être le
faire raccommoder par quelque servante d'auberge,» dit Jean, «alors il
servirait encore.--A coup sûr, ce n'est pas moi qui le mettrai,» dit
Démar. «--Ni moi,» dit Gervais; «allons, décidément, je vais l'accrocher
à une de ces branches d'arbre, il servira d'épouvantail aux oiseaux.»

Gervais monte à l'arbre, attache le vieux pantalon sur une branche assez
élevée, puis descend, et l'on se remet en route.

Il est nuit quand les jeunes voyageurs arrivent à Bagnolet, ils ont fait
peu de chemin dans leur journée, parce qu'ils se sont souvent amusés et
n'ont point suivi de route droite.

«Il faut coucher ici,» dit Jean. «--Oui, et y faire un bon souper,» dit
Gervais; «et demain après déjeuner nous nous remettrons en voyage.

«--Mais qu'est-ce que c'est donc que cette ville-ci? je n'y vois pas de
traiteur.--C'est un village, imbécile.--Ça n'est pas brillant comme à
Ménil-Montant!--Messieurs, quand on voyage, il faut s'attendre à des
hauts et des bas.--Qu'est-ce que ça veut dire, ça?--Ça veut dire qu'on
ne trouve pas toujours de bonnes cuisines!--Ah! messieurs, je sens le
_fricot_... Il y a un traiteur par ici.»

En effet, les voyageurs approchaient d'une auberge. Ils entrèrent d'un
air délibéré dans la grande salle qui précédait la cuisine en criant:
«Peut-on souper et coucher ici?»

L'hôte, sa femme et sa servante, sortirent ensemble de la cuisine pour
voir le monde qui leur arrivait; et parurent surpris de la jeunesse des
trois voyageurs.

«Brave homme, pouvez-vous nous loger et nous donner à manger?» dit Démar
en prenant un ton important, qui allait assez mal avec sa veste et sa
casquette. «Ces messieurs ont fait une partie de campagne?» dit l'hôte
en souriant.

«--Tiens! qu'est-ce que ça lui fait?» dit Gervais. «--Oh! nous vous
paierons bien,» dit Jean en tapant sur son gousset. «Les noyaux sont
là!...--En ce cas, messieurs, nous allons vous traiter de notre
mieux.... Nous ne couchons pas ordinairement, mais c'est égal, on vous
fera des lits...--Et surtout un bon souper!» dit Gervais. «--Soyez
tranquilles, vous serez contents.»

Les jeunes gens s'asseyent devant une table sur laquelle il n'y a jamais
eu de nappe, et pendant qu'on leur fait à souper, ils boivent un coup,
et l'hôte vient causer avec eux.

«Vous êtes en vacance, n'est-ce pas, messieurs?» leur dit-il. «--Oui,
nous sommes en vacance,» répond Jean en souriant, et se tournant vers
ses camarades, il leur fait une de ces grimaces d'usage entre les
ouvriers quand ils disent un mensonge à quelqu'un. «--Vous êtes venus
vous promener par ici... Vous avez eu raison, les environs sont
charmants, et il y a de fort jolies maisons de campagne dans notre
village.--Comment s'appelle-t-il votre village?--Bagnolet. Ah! vous ne
saviez pas que y vous étiez à Bagnolet?...--Ça nous est bien égal!...
d'être à Bagnolet ou à Rognolet!» dit Démar en haussant les épaules.

«Messieurs,» reprend l'aubergiste, «si vous voulez, demain, je vous
ferai voir la maison où habitait jadis le cardinal Duperron, qui, après
avoir bu vingt verres de vin, sauta dans son jardin l'étendue de
vingt-deux semelles...--Il sautait plus haut que moi, celui-là,» dit
Jean. «--En devenant vieux, il fit faire beaucoup de changements dans
son jardin, mais il conserva toujours l'allée où il avait sauté les
vingt-deux semelles. Je vous ferai voir encore....--Dites donc, si vous
pouviez nous faire voir des pipes, ça nous amuserait mieux.--Comment!
est-ce que vous fumez déjà?--Un peu, mon neveu.--On fume donc dans votre
pension?--Comme vous dites.--Oh! j'ai toujours des pipes pour les
charretiers qui s'arrêtent ici.... Je vais vous en préparer.

»--Est-il bavard et curieux, le cabaretier!» dit Gervais. «--Messieurs,»
dit Démar, «avez-vous remarqué que la servante est gentille?--Eh bien!
qu'est-ce que ça nous fait?» dit Jean. «--Ça fait que c'est plus
agréable, et puis, enfin... on ne sait pas.--Ah! il pense toujours à des
bêtises, celui-là!...--Attention, messieurs,» dit Gervais, voilà le
souper, c'est plus intéressant que la servante.»

Le souper était composé de veau et de lapin, et les ragoûts poivrés de
manière à emporter la bouche. Mais les jeunes gens trouvèrent tout
excellent et firent lestement disparaître les mets. Gervais voulait
quelque friandise pour le dessert. Mais l'hôte n'avait, en fait de
friandises, que du fromage de jérômé; il fallut s'en contenter. A la fin
du repas, ces messieurs allumèrent leurs pipes, et l'hôte les regarda
fumer avec admiration, en s'écriant: «Encore si jeunes! et déjà fumer
comme des charretiers!.... Il faut qu'ils soient dans une bien bonne
pension.»

Les voyageurs avaient beaucoup bu; ils ne tardèrent pas à s'endormir sur
leurs pipes; alors l'hôte leur conseilla de monter se coucher, et ils
suivirent la servante qui les conduisit à leur chambre.

On avait dressé trois lits dans une salle fort grande où se donnaient
les repas de noces, quand il s'en faisait à l'auberge, Gervais commence
par choisir le lit qui est le plus loin de la porte et de la fenêtre, et
il s'assied dessus en disant: «Je me couche là, moi.

»--Eh bien! il n'est pas gêné,» dit Démar, «il choisit l'endroit où on
est le mieux.»

Et, s'approchant de Gervais, Démar le prend par les pieds, le fait
rouler dans la chambre, et prend sa place sur le lit. Gervais se relève,
s'avance vers Démar et veut lui en faire autant, mais Démar l'attendait:
il donne à Gervais un vigoureux coup de pied dans le côté. Gervais
pousse des cris horribles; Jean est obligé de se relever pour aller
mettre la paix.

«Aurez-vous bientôt fini de vous disputer?» leur dit-il. «--C'est ce
vilain sournois qui me prend mon lit,» dit Gervais en pleurant et se
frottant le côté. «--Pas plus ton lit que le mien,» répond Démar en
ricanant. «Il veut toujours les meilleurs endroits... le lit où l'on a
le moins de jour dans les yeux!... Mais je ne te céderai pas, j'y suis,
et j'y reste.--Allons, Gervais, va te coucher là-bas, et ne crie plus...
Est-ce que des amis doivent se battre comme ça à tous momens?»

Gervais va se coucher en murmurant; Jean regagne aussi son lit et
s'endort, en se disant: «Ça ne peut pas être pour se disputer toujours
qu'on met tout en commun... Et quand chacun est le maître... on n'a pas
le droit d'être le maître d'un autre... C'est drôle qu'ils ne
comprennent pas ça.»

Jean a dormi fort tard. En s'éveillant, les fumées du vin et du tabac ne
troublent plus son cerveau, il regarde autour de lui, il s'étonne de se
trouver dans une salle d'auberge. Il se croyait encore dans sa chambre,
chez ses parens. Pour la première fois il réfléchit aux suites de sa
fuite; il pense à son père, à sa mère; à sa mère surtout, qui l'aime
tant et qui sans doute est bien chagrine de son absence; c'est avec
l'argent qu'elle lui a donné qu'il compte vivre loin de la maison
paternelle... Quelque chose lui dit que c'est en faire un bien mauvais
usage. Un soupir lui échappe, des larmes mouillent ses paupières; s'il
était seul il retournerait maintenant près de sa mère, dût-il être
encore mis au pain et à l'eau. Mais il ne peut se décider à quitter ses
camarades, une mauvaise honte le retient; Démar et Gervais se
moqueraient de lui... Combien de fautes dans lesquelles on persévère
pour ne point essuyer les quolibets de gens méprisables, lorsqu'on
devrait s'enorgueillir de ne point agir comme ces gens-là!

Démar et Gervais qui étaient levés depuis long-temps rentrent alors dans
la chambre, et cela met fin aux réflexions de Jean. Celui-ci remarque un
grand changement dans le costume de ses camarades: Démar a pris dans le
paquet un joli habit, un gilet de casimir, le pantalon gris et du linge
blanc. Gervais a pensé que pour aller avec le beau pantalon bleu, il lui
fallait autre chose que sa veste et son col noir, il s'est emparé de la
redingote qui restait dans le paquet, il a complété sa toilette avec un
gilet et une cravate blanche; enfin il ne reste plus du volumineux
paquet que Jean avait emporté que quelques chemises et des bas.

«Tiens, comme vous voilà beaux!» dit Jean en les examinant. «Oui, nous
avons pris dans le paquet ce qui nous convenait,» dit Démar. «--Nous
sommes bien mieux, n'est-ce pas?--Parbleu! vous avez mis mes plus beaux
habits.--Ça ne te fait rien... puisque tout est commun entre nous, ce
qui manque à l'un, l'autre doit le donner s'il l'a. Il me semble que
c'est bien juste.--Oh! oui! c'est très-juste,» répond Jean en
dissimulant une légère grimace que lui fait faire la vue de ses habits
sur le dos de ses camarades.

«A propos,» reprend Démar, «et l'argent!... Comptons donc ce que nous
possédons... On sait au moins à quoi s'en tenir.»

Jean tire ses pièces d'or de son gilet et les compte sur une table.
«Moi, mon compte sera bientôt fait,» dit Gervais, «je n'ai pas le
sou.--Et moi j'avais vingt-quatre sous sur moi,» dit Démar, «les
voilà... je les joins à la masse.»

En disant cela, il jette sa monnaie sur l'argent de Jean, «A présent,»
dit-il, «il faut partager cela en trois parts égales, et prendre chacun
la nôtre.--A quoi bon?» dit. Jean. «--Est-ce que nous n'avons pas juré
de partager la bonne comme la mauvaise fortune? L'argent, c'est la
bonne, partageons-le donc.--Mais puisque nous ne nous séparons pas, je
ne vois pas la nécessité de partager notre argent. Pourvu qu'il y en ait
un qui paie, cela suffit.--Au fait,» dit Gervais, «pourvu que Jean paie
toujours, c'est tout ce que je demande, moi. Oh! je ne suis pas
ridicule!

»--Non, non!» dit Démar, «il faut partager, c'est plus naturel; ça
n'empêchera pas Jean de payer quand il voudra.

»--Et moi je ne partagerai point,» dit Jean en remettant tout son argent
dans ses poches. «Que vous mettiez mes habits, je le veux bien; mais
quant à cet or, si je le dépense avec vous, je veux au moins avoir le
plaisir de le donner.»

Jean a dit cela d'un ton très-décidé. Quoique Démar ait dix-sept ans
passés, il est beaucoup moins grand et moins fort que Jean; il ne juge
donc pas à propos d'insister, et il n'est plus question de partage.

Gervais a songé à commander le déjeuner. La servante vient annoncer aux
jeunes gens que le repas est prêt dans la salle où ils ont soupé la
veille. Démar, pour se consoler de n'avoir pas une partie des fonds,
veut absolument embrasser la servante; mais celle-ci le repousse en
l'appelant petit bon homme. Cette épithète, en faisant rire ses
camarades, met Démar en courroux; il veut en venir à son honneur,
retourne agacer la servante, et, au lieu d'un baiser, reçoit enfin un
soufflet.

«Cela t'apprendra à tourmenter les filles!» dit Jean en riant. «--Allons
déjeuner,» dit Gervais, ça lui fera oublier sa passion.»

Les trois jeunes gens déjeunent copieusement. Jean paie sans marchander
la carte de son hôte; puis les voyageurs se remettent en route en
continuant de s'éloigner de Paris. Mais déjà l'union qui régnait entre
eux la veille semble refroidie. Démar a encore de l'humeur; Gervais ne
joue plus, de crainte de gâter sa belle toilette; et Jean pousse de
temps à autre des soupirs en pensant à sa mère et à Paris.




CHAPITRE VIII.

LE MONSTRE.


Pendant quelques semaines, Jean parcourt avec ses camarades les environs
de Paris, s'arrêtant quelquefois plusieurs jours dans un endroit qui
leur plaît et où l'on fait bonne chère. Les jeunes voyageurs passent
gaîment leur temps à courir, à jouer dans la campagne; mais ils
n'oublient jamais de retourner à l'auberge aux heures des repas. Lorsque
c'est fête dans un village, ils se livrent à tous les jeux que l'on
réunit aux foires de campagne. Jean va tirer à l'oie; Démar joue aux
petites loteries; Gervais tourne pour gagner des oublies ou des
macarons, ils paient tout sans marchander. Grâce à la garde-robe de
Jean, ils sont tous trois fort proprement mis; on les prend pour des
jeunes gens de bonne famille qui emploient leurs vacances à courir la
campagne. Les paysans les trouvent fort gentils parce qu'ils jurent,
qu'ils fument et qu'ils boivent souvent avec eux; et les paysannes,
qu'ils font quelquefois danser, ne leur donnent pas toujours des
soufflets quand ils veulent les embrasser.

«A la bonne heure!» dit Jean après avoir dansé dans un bal champêtre
avec une grosse fille des champs; «au moins on s'amuse en dansant comme
ça!... Ce n'est pas comme au bal de mon cousin Mistigris, où il faut
d'abord saluer sa dame, puis tenir ses pieds en dehors, et les faire
aller en pointe ou en rond pour avoir de la grâce!... Ici, j'ai été
prendre une grosse fille par la main, je l'ai menée à la danse; nous
avons sauté à droite et à gauche sans nous embarrasser de nos voisins,
et je dis que c'est bien plus amusant!...--Certainement,» dit Gervais.
«Est-ce qu'on doit jamais se gêner pour se divertir!... Si je ne veux
pas aller en mesure, moi, il me semble que je suis bien le
maître.--Messieurs,» dit Démar, «les cérémonies... les usages... les
révérences, c'est bon pour les sots! Mais, voyez-vous, quand on a de
l'esprit, on se met au-dessus de tout cela, parce qu'un homme doit faire
voir qu'il est homme.--C'est juste,» dit Jean. «--C'est très-bien
parlé!» dit Gervais.

Mais quand on fait trois repas par jour en se faisant servir ce qu'il y
a de meilleur, quand on ne se refuse aucun plaisir, et qu'on ne
marchande jamais, on a bientôt vu le fond de sa bourse, même lorsqu'elle
contenait vingt-quatre louis. Un matin, après avoir comme à l'ordinaire
payé la dépense, Jean dit à ses compagnons: «Messieurs, savez-vous qu'il
n'y a plus que deux pièces d'or dans ma bourse?

»--C'est bien singulier!» dit Démar. «--C'est bien dommage!» dit
Gervais. «--Quand nous aurons dépensé ces deux derniers louis que
ferons-nous?

»--Dam'!...» dit Gervais en se grattant l'oreille; «je ne sais pas trop
avec quoi nous paierons nos dîners.

»--Eh bien! nous tâcherons de nous en procurer d'autres,» dit Démar.
«--Comment cela?...--Comment?... Ah! ma foi, nous verrons!... Ce qu'il y
a de certain; c'est que je ne retournerai pas chez mon père...--Ni moi
chez mes parens,» dit Gervais; «on voudrait encore me faire travailler,
mais _bernique_!--D'ailleurs, messieurs, nous ne pouvons 

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/31069