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Le chemin qui descend

by Henri Ardel · French · Gutenberg #31032 · 495,696 chars · public domain (US)

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Title: Le chemin qui descend

Author: Henri Ardel


        
Release date: January 20, 2010 [eBook #31032]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/31032

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team
        at http://www.pgdp.net


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEMIN QUI DESCEND ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading
Team at http://www.pgdp.net









HENRI ARDEL

LE

CHEMIN QUI DESCEND

PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

8, RUE GARANCIÈRE--6e

_Tous droits réservés_

Copyright 1916 by Plon-Nourrit et Cie.

Droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.


                _A_

   _MADEMOISELLE GEORGETTE FILON_

    _Ce livre qu'elle a aimé_.

           _Très amicalement_

                      _H. A._




LE CHEMIN QUI DESCEND




I


Assise sur le rebord de la fenêtre large ouverte, le vent de mer
soulevant les boucles courtes autour de son front, Claude, la tête un
peu penchée, lisait la lettre dont l'enveloppe était tombée par terre, à
ses pieds.

«Alors, enfant, c'est convenu, je t'attends jeudi, égoïstement contente
que la fin de septembre ramène au gîte la voyageuse. Notre _home_ est si
calme! Trop calme sans voix jeune, sans violon, sans livre abandonné
jusque dans mon cabinet... Trop d'ordre, en vérité...

«Tu ris, petite fille; et tu penses que six semaines de solitude ont
transformé ta grande amie, à ce point qu'au docteur Élisabeth Ronal ne
suffisent plus ses malades et les malheureux de toute sorte qu'elle est
si heureuse, pourtant, de voir s'agripper à elle. C'est que ce docteur a
pour vous, petite, un coeur de maman, vous le savez bien!

«C'est pourquoi, elle désire fort votre retour; et se préoccupe de votre
hiver... Une fille de dix-huit ans bien sonnés, ayant le droit et le
devoir de commencer à se débrouiller dans la vie, quand...--faut-il le
regretter?... j'estime que non...--quand cette vie ne lui offre pas une
route toute tracée, sablée d'or. Je pense, en effet, que c'est l'effort,
bravement accepté et accompli, qui crée l'être de valeur. Et, à tous
égards, je suis ambitieuse pour toi, mon enfant selon l'affection.

«Mais, de toutes ces graves questions, nous allons causer bientôt...

«Bonsoir, chérie. Je te laisse parce que j'ai encore beaucoup à
«paperasser» avant de pouvoir aller dormir. Et je suis un brin lasse.
Car, tantôt, il est venu au dispensaire beaucoup de misère et de
souffrances; et nous avons dû nous dépenser pour soigner, apaiser,
soutenir...

«Un tendre baiser, ma petite fille, et bon retour!»

Lentement, le geste machinal, Claude plia le papier et releva la tête;
son regard cherchait l'horizon, d'où le vent d'équinoxe entraînait, sur
la plage déserte, de grosses vagues limoneuses qui venaient s'écraser
sur le galet. La mer était toute proche; au delà des prairies où
paissaient des vaches paresseuses; après la route grimpant vers Landemer
que bordaient de vieux arbres magnifiquement déjetés et tordus par le
souffle du large.

Les yeux de Claude enveloppaient le paysage qu'elle avait aimé, et
soudain, elle murmura lentement:

--Partir... Oui, je vais partir... Que cela me paraît dur!... Est-ce
l'effet des vacances?... Comme je me sens lâche!

Elle avait croisé les mains autour de son genou; et, immobile, le visage
vers la mer, elle songeait. Des images, des souvenirs, des pensées
imprécises erraient, confus, en son cerveau; pareils à des ombres
qu'elle regardait presque curieusement,--interrogative un peu, aussi. Et
attentive devant ce monde mystérieux qu'elle apercevait au plus profond
de son âme, elle devenait étrangère aux choses extérieures. Elle
n'entendait même pas l'éclat des rires, les voix aiguës des fillettes
jouant dans la prairie allongée vers la route qui passait plus bas...
Les fillettes de la colonie de vacances auxquelles la présidente de
l'oeuvre, la vieille marquise de Ryeux, donnait l'hospitalité dans l'une
de ses fermes, aménagée à cet effet; celle qui hébergeait aussi Claude
et sa compagne, Mlle de Villebon, surveillante volontaire de la bande
des vingt-cinq gamines.

Mais une rafale emporta brusquement, des mains de Claude, la lettre
qu'elle tenait encore et la jeta à terre. Aussitôt alors, d'un bond
souple de créature très jeune, elle se mit debout. Ramassant les
feuillets, elle les posa sur la table, passablement encombrée. Beaucoup
de livres; des cahiers de musique; un buvard fermé près de l'encrier;
et, dans un vase de grès, veiné de flammes, deux lourdes roses thé dont
la senteur forte s'épandait dans la chambre, où librement entrait l'air
vif, saturé d'odeurs salines.

Elle était très humble, cette chambre, meublée par les fermiers, qui,
aux jours d'été, la louaient aux étrangers désireux de payer peu... Un
pauvre lit de noyer; des chaises de paille; une vaste armoire normande;
aux murs, un pâle papier gris, enguirlandé de bleuets fanés où des
rectangles plus foncés indiquaient de naïves réparations, et la place
des pitoyables lithographies que Claude avait bien vite enlevées.

Et dans ce cadre, modestement laid,--qui pour faire oublier sa laideur
offrait la vision d'un superbe horizon de mer,--dans ce cadre, des
raffinements inattendus, oeuvre de son hôte passagère: la bande
harmonieuse d'un voile indien cachant le marbre fendu de la cheminée;
tout un jeu de brosses d'écaille, chiffrées de filigrane d'or; des
flacons coiffés d'argent sur un tapis de linon, incrusté de guipure; un
violon; et sur la commode, revêtue elle aussi d'une toile rousse
ajourée, quelques photographies de musiciens que dominait la tête
tourmentée de Beethoven; puis une reproduction en gravure de l'«Orphée»
de Gustave Moreau. Mais pas un portrait qui pût dévoiler la vie de coeur
de Claude Suzore; pas même celui de la grande amie qui l'avait élevée,
orpheline, remplaçant sa mère morte toute jeune.

La lettre mise dans son buvard, elle demeurait debout, les yeux vers la
mer. Elle avait noué ses mains croisées derrière la nuque, renversant un
peu la tête et le buste. Et la glace verdissante reflétait le jet svelte
d'une forme souple extrêmement, sous la blouse lâche et la jupe unie qui
modelait la ligne des hanches... Ainsi, dans l'eau obscure du miroir,
apparut le visage qui ne se laissait pas facilement oublier car il avait
l'originalité, un peu ambiguë, de certaines têtes d'adolescent chez les
maîtres italiens... Cela, à cause, peut-être, des boucles courtes, d'un
châtain cuivré, qui échappaient aux bandeaux, séparés par la raie de
côté, tandis que la masse des cheveux se tordait, lourde, sur la nuque.
Dans la chaude blancheur de la peau, les sourcils s'allongeaient,--en
un trait si net qu'il en était presque dur,--au-dessus des prunelles
larges et sombres qui ne livraient point l'intimité de l'âme; des
prunelles un peu dédaigneuses comme l'étaient, au repos, les lèvres
volontaires, que la vie jeune empourprait.

Comme elle tournait à demi la tête, Claude rencontra son image. Alors,
sans un mouvement, elle la considéra, comme elle eût contemplé celle
d'une étrangère qu'elle aurait soudain interrogée. Puis, tout ensemble
railleuse et grave, elle marmotta:

--Oui, Claude, ma chère, c'est fini le bon temps de la liberté! De
nouveau, vous allez vous retrouver à l'attache... Que va-t-il faire de
vous, l'hiver qui vient?...

En elle, frémissait encore l'espèce de révolte qui, tout à coup, avait
jailli de quelque mystérieux abîme en son âme, quand la lettre
d'Élisabeth Ronal avait éveillé la brusque vision des entraves, des
obligations, des difficultés de toute sorte qu'allait lui imposer la
nécessité de tracer son sillage d'artiste... Puisqu'elle était de celles
qui doivent faire leur vie...

Non qu'elle hésitât jamais devant la peine. L'exemple et l'éducation
d'Élisabeth Ronal l'avaient bien trempée; et un orgueil inné lui faisait
aimer l'idée directrice de sa vie, «ne rien devoir qu'à elle-même». Dans
le cabinet de travail de cette amie d'enfance de sa mère, qui l'élevait,
petite fille isolée ne pouvant porter le nom de son père, elle avait
entendu soulever, remuer, discuter bien des questions, par des esprits
la plupart très supérieurs; analyser le rôle de la femme, de la jeune
fille du vingtième siècle, consciente de ses responsabilités librement
acceptées; de ses droits, égaux à ceux de l'homme, qui, pour elle,
pouvait être un allié, jamais un maître,--sinon un maître intellectuel,
un éducateur de par sa valeur morale.

Très intelligente, passionnément avide d'apprendre, elle avait mené,
très jeune, la vie d'une étudiante dont le cerveau possède d'inlassables
curiosités. Cloîtrée avec joie dans le travail, aux heures où elle
n'appartenait pas toute à son violon et au Conservatoire, elle s'en
allait, insatiable d'entendre, suivre en Sorbonne les leçons faites par
les personnalités qui l'attiraient; écoutant cours et conférences, comme
jadis les Hébreux recevaient la manne vivifiante; mais accueillant la
parole entendue avec une audacieuse indépendance de jugement.

Et encore, elle aidait le docteur Élisabeth au dispensaire--dont
celle-ci était directrice,--mêlée au groupe des infirmières volontaires,
toutes des femmes du monde. Souvent, elle lui avait été un précieux
secrétaire.

Non, ce n'était pas devant les perspectives de sa laborieuse existence
que se rebellait en elle un obscur instinct. Mais on eût dit que les
deux derniers mois, où elle venait de vivre uniquement à sa guise,
avaient éveillé en elle une soif de liberté que, jusqu'alors, elle
n'avait jamais connue, même en ses précédentes vacances.

Tout à coup, sa pensée, habituée à l'analyse psychologique, découvrait
l'existence d'une Claude nouvelle, venue elle ne savait d'où, à qui le
devoir semblait une belle boîte vide dans laquelle il était bien naïf
d'enfermer sa vie.

Une Claude nouvelle qui considérait, stupéfaite, telle une étrangère,
l'autre Claude, l'ancienne, celle qui avait quitté Paris au début
d'août, lasse de l'âpre labeur de l'année, spontanément cherché.

La nouvelle Claude, elle, était flâneuse; elle adorait courir les
chemins de falaise; y ouvrir, à sa fantaisie seulement, sans méthode, le
livre qu'elle emportait toujours; ou même, demeurer inactive, la pensée
nonchalante, à contempler la course des vagues, les neiges de l'écume,
les jeux changeants de la lumière sur la houle des eaux, sur les
branches que cuivrait l'automne approchant.

Cette Claude-là pensait avec une soudaine répulsion au pauvre quartier
de Charonne où elle devait vivre, de par le choix de Mme Ronal qui
voulait demeurer parmi les humbles, auxquels, toute, elle s'était
consacrée. Cette Claude-là était avide d'une atmosphère d'élégance, de
beauté autour d'elle. Pour elle-même, elle eût voulu faire de la
musique, pour sa propre jouissance, pour l'Art seul... Non pour gagner
sa vie, dépendant du public qu'elle méprisait, surtout quand c'était un
public de gens du monde... Et pourtant, ces gens du monde, elle en avait
besoin pour «arriver». Or, si impérieusement, elle voulait arriver!
Alors... alors...

Le flot tumultueux de sa pensée bondissait en elle une fois encore,
tandis que, sans un mouvement, elle considérait, distraite, son image,
dans la glace étroite.

Puis, soudain, elle haussa les épaules, le visage volontaire. A quoi bon
gaspiller en réflexions vaines quelques-unes des précieuses minutes de
liberté qui lui restaient encore... Mieux valait s'en aller, une fois
de plus, errer dans ces sentiers qu'elle aimait.

--Ce que va être l'hiver, je le verrai bien. C'est toujours intéressant,
l'imprévu. Comme Élisabeth me trouverait lâche, aujourd'hui!

Vive, elle mettait sa longue veste de tricot, enfonçait, sans un regard
vers la glace, le polo de laine émeraude sur ses boucles courtes; puis
elle descendit, en courant comme une gamine, les marches de l'escalier
de bois qui résonnaient sous le heurt de son pied.




II


Au seuil de la maison, qui était campée sur la hauteur, une rafale
l'enveloppa, dont elle huma la saveur de sel, d'eau, de verdure...
Aussi, y flottait une odeur de terre humide qui montait du jardinet où
tremblaient les fleurs de septembre, mordues par la rude brise.

Mais cette rudesse même enivrait l'être jeune de Claude; et un éclair de
plaisir avait flambé dans ses prunelles quand elle avait senti sur son
visage le souffle violent. La bouche avide, elle murmura:

--Que c'est bon! Oh! que c'est bon!

Et vraiment, il semblait que cet âpre vent de mer eût, pour elle, la
volupté d'une caresse.

Rapidement, elle allait gagner la route. Mais, au passage, une voix
l'appela:

--Claude!... Vous sortez?

C'était Mlle de Villebon qui surveillait les petites, dispersées dans
la prairie qu'elle-même arpentait de long en large, car il faisait trop
froid pour qu'elle pût demeurer assise. Elle était grande et lourde,
avec un visage doux, des yeux clairs et très bons.

Comme Claude se rapprochait, arrêtée par son appel, elle répéta:

--Vous sortez?

--Oui... je m'en vais voir la mer...

--Peut-être, alors, vous pourriez entrer au château, dire à Mme de Ryeux
que c'est inutile qu'elle envoie le docteur, demain, pour Adèle Poulain,
qui n'a plus de fièvre du tout. Elle avait dû goûter trop de pommes sur
la route, hier, à la promenade.

--Peut-être, fit Claude avec une paisible indifférence. Chère
mademoiselle de Villebon, je vous promets de monter au Bois-fleuri
demain, à la première heure, si vous le souhaitez. Mais aujourd'hui,
laissez-moi aller me promener pendant que le jour le permet encore. Le
crépuscule vient si vite, maintenant!

--C'est vrai! Bientôt je vais faire rentrer les enfants. Il ne fait pas
chaud.

--Il fait même très froid dans cette prairie. Mademoiselle Cécile, vous
devez être gelée!

--Je marche, Claude.

--Mais c'est très fatigant de piétiner ainsi. Vous devriez emmener vos
petites, trotter sur la route, faire un bon _footing_.

Douce, Mlle de Villebon répliqua:

--Elles s'amuseraient beaucoup moins!

Claude l'enveloppa d'un indéfinissable regard:

--Mademoiselle Cécile, vous êtes une femme prodigieuse! Quand je pense
que, sans y être obligée, pour l'amour de Dieu et de vos semblables,
vous donnez ainsi votre temps, votre peine, votre cerveau et votre
coeur... je ne parle pas de votre fortune!... à toutes ces gamines qui ne
vous en auront aucun gré, quand je pense cela, je me sens sombrer dans
un abîme d'humilité.

Mlle de Villebon avait rougi, embarrassée par ces paroles jugées, par
elle, bien trop flatteuses; et presque comme si elle se fût excusée,
elle dit timidement:

--Claude, ces petites m'intéressent beaucoup!

--Parce que le ciel vous a gratifiée d'une très belle âme!... Que
n'a-t-il été aussi généreux à mon égard!... Je suis navrée d'être
obligée de me reconnaître une créature tout à fait inférieure, depuis
que je viens de lire la lettre d'Élisabeth qui évoquait le spectre de
l'austère Devoir... Avec une majuscule, comme il convient au nom des
divinités, accablant sans pitié la pauvre humanité.

--Vous vous calomniez, Claude. Le docteur vous a écrit?

--Pour me rappeler qu'elle m'attend jeudi, oui... Donc que mes vacances
sont finies, bien finies! Évidemment, un jour ou l'autre, il me fallait
aller reprendre la chaîne. Mais je suis comme les enfants. Il me
paraissait que ce jour ne viendrait jamais!

Du bout de son pied, mince dans le cuir fauve, elle tourmentait l'herbe
flétrie. D'un geste garçonnier, elle avait croisé ses deux mains
derrière son dos.

--Oh! Claude, cette chaîne n'est pas lourde!

--Peut-être... Mais tout de même, c'est une chaîne!

De nouveau, le masque volontaire devenait dur.

--Je vais être prisonnière de la stupide nécessité de gagner ma vie, de
dépendre de la critique, des journalistes, du public, surtout de
l'inepte public des gens du monde; être contrainte de travailler pour
eux; de jouer devant eux pour qu'ils me payent...--oh! horreur!...--en
espèces sonnantes, la musique que je voudrais faire pour moi seule...
tout au plus, pour quelques élus. Je devrai leur faire entendre des
abominations musicales, des oeuvres infimes à en pleurer! parce que ce
sont les seules qu'ils puissent comprendre... Donc...

--Oh! Claude, que vous êtes méchante et injuste pour les gens du monde!

Mlle de Villebon avait parlé d'un accent si désolé que Claude se mit à
rire; et, une seconde, elle eut ainsi une mine de petite fille amusée
par une taquinerie qu'elle a réussie.

--Suis-je vraiment méchante? chère bonne mademoiselle. Injuste?... Non
sûrement! Pour vous faire plaisir, je vous accorde, dans la phalange que
vous défendez, une créature compétente en matière d'art, sur...
Voyons... sur?... mettons trente... Les autres?... la nullité,
l'ignorance même. Pour quelques-uns, les amateurs instinctifs, des
lueurs plus ou moins vagues... Et pour tous, pour presque tous... des
prétentions... risibles! Vous savez, mademoiselle, voilà deux ans que
mon violon et moi, nous fréquentons les «thés» dans de somptueux salons,
remplis de belles madames et de messieurs aux cravates impeccables. Deux
ans que j'y regarde autour de moi. Ah! bonne mademoiselle Cécile, les
pauvres que tous ces gens très chics!

--Claude, vous êtes une petite anarchiste!

La jeune fille se prit à rire. A côté de Mlle de Villebon, elle s'était
mise à marcher, à travers la prairie où le vent de mer balayait des
feuilles desséchées.

--Une anarchiste?... Oh! pas du tout... Je ne prétends rien
bouleverser... Seulement j'enrage d'être contrainte de chercher--et de
subir--les applaudissements de ces gens-là, parce qu'il le faut pour ma
carrière... Car ils ont une qualité... Voyez, je reconnais la vérité...
Quand ils agréent une artiste, ils lui sont un excellent tremplin. Et je
veux, oh! oui, je veux le succès... comme je veux tant d'autres choses
encore!... Même des choses impossibles à atteindre, semble-t-il... que
j'aurai pourtant!

Mlle de Villebon avait coulé vers elle un regard un peu effaré. Très
rarement, Claude Suzore livrait sa pensée. Mais Mlle de Villebon ne
comptait guère pour elle; à peu près autant que les gamines de la
colonie de vacances. Aussi, en sa présence, il lui arrivait de songer
tout haut; et quelquefois déjà, elle avait eu des boutades qui
désorientaient la compagne à qui l'avait confiée Élisabeth Ronal, pour
le séjour à Landemer. Très candide, Mlle de Villebon était incapable de
démêler si Claude parlait ou non sérieusement; mais elle était
consciente de sa sincérité d'accent. Qu'y avait-il au fond de cette âme
fermée où, par instants, semblaient résonner des grondements d'orage!...

Elles firent quelques pas en silence. Claude s'absorbait en elle-même,
soudain oublieuse d'une présence étrangère près d'elle; et à peine, elle
s'aperçut que Mlle de Villebon la quittait pour remettre la paix entre
deux petites, hérissées l'une contre l'autre pour un coup de croquet
incertain. Le calme rétabli, elle revint, d'ailleurs, vers la jeune
fille, adossée à un arbre, avec de larges prunelles qui regardaient dans
l'invisible monde de son âme. Et une exclamation résuma sa confuse
impression:

--Quelle drôle de petite fille vous êtes, Claude.

La jeune fille eut un imperceptible tressaillement de créature ramenée
de loin, et l'énigmatique sourire souleva un peu ses lèvres, fermes et
souples:

--Ah! mademoiselle, chère mademoiselle à la belle âme, j'ai bien peur de
n'être plus du tout une petite fille! Le Conservatoire et la vie se sont
réunis pour faire de moi, tout au moins, une grande fille! Ne bondissez
pas, mademoiselle Cécile, mais je crains bien que, de nous deux, je sois
peut-être la plus vieille, quoique mes dix-huit ans viennent de sonner.

--Ah! que ce serait malheureux! Claude.

--Malheureux?... Pourquoi?... Au contraire... Puisque la destinée
m'oblige à me débrouiller, dès maintenant, dans le monde, il est
bienfaisant que j'aie appris... sans le chercher!... à voir un peu,
déjà, ce qu'il est, pour de vrai! Vous, mademoiselle Cécile, vous vivez
en compagnie de votre idéal, de vos patronages, de vos pauvres... Vous
ignorez... vous pouvez ignorer un tas de menues et de grandes choses
vilaines, mesquines, décevantes ou même trop... tentantes, pour les
pauvres étudiantes et artistes dépourvues de fortune; par suite,
obligées de connaître tous les moyens de gagner leur vie!...

--Mais, Claude, je vous assure que je sais très bien le prix de
l'argent, dit Mlle de Villebon, du ton contrit dont elle se fût excusée
d'un défaut.

Presque âprement, Claude, tout de suite, riposta:

--Mais non, vous ne savez pas, mademoiselle Cécile; vous ne _pouvez_ pas
savoir! Toujours vous avez eu la fortune. Et puis, vous êtes une
personne très sage... Vous n'avez pas de désirs égoïstes... Vous ne
pensez qu'à donner, au lieu d'avoir l'impérieuse envie d'acquérir, de
posséder comme les heureux qui n'ont jamais à se préoccuper de l'odieux
souci d'argent... qui peuvent s'offrir tout ce qu'ils veulent, faire ce
qui leur plaît... ne dépendre que d'eux-mêmes... Ah! mademoiselle
Cécile, vous ne connaissez pas votre bonheur!

Presque humble, Mlle de Villebon baissait la tête:

--Je crois, en effet, Claude, que le ciel a été très généreux à mon
égard; et c'est pourquoi, je tâche de le reconnaître en donnant, autant
que je puis, à ceux qui n'ont pas... Mais il me semble que, sous une
autre forme, vous aussi, avez été gâtée par Dieu!

--Gâtée!... En quoi?... Oh! mademoiselle, montrez-le-moi vite... Que je
connaisse un bonheur que j'ignore!

--Vous avez reçu l'intelligence, le talent... Un talent merveilleux qui
vous rend déjà presque célèbre...

--Oh! oui, _presque_, souligna Claude railleuse... J'ai du talent, soit.
Un talent qui, en effet, serait pour moi un trésor... sans prix! si je
n'étais obligée d'en faire un gagne-pain... Ce qui me le gâche!

Saisie, Mlle de Villebon regardait sa jeune compagne dont la voix un peu
grave, aux notes de contralto, sonnait brève, avec un accent presque
violent.

--Mais, Claude, qu'avez-vous donc, aujourd'hui, à tant médire de votre
destinée? A Paris, je ne vous ai jamais entendue rien articuler de
pareil! Vous paraissiez ravie de vos études, violon et autres. Vous
sembliez accepter de très bonne grâce votre vie simple, studieuse... et
méritante, auprès du docteur Ronal... Vous vous intéressiez à ses
malades, à ses pauvres... Vous aidiez au dispensaire, où vous êtes une
des meilleures infirmières... Alors, qu'y a-t-il de changé?...

Claude écoutait, toujours appuyée au tronc rugueux de l'arbre, son ongle
déchiquetant l'écorce; et, encore une fois, son regard avait fui vers
l'horizon de la mer où, dans le ciel gris d'automne, le vent précipitait
la course éperdue des nuées.

Quand Mlle de Villebon se tut, il y eut un léger silence. Toutes deux
songeaient... Puis la voix, un peu lente, ainsi que l'on pense tout
haut, Claude prononça, avec le même accent d'ironie:

--Vous avez raison, mademoiselle Cécile, j'étais ainsi, il y a deux
mois, et peut-être... sans doute, je redeviendrai la même à Paris, parce
que, je commence à le craindre, je ne suis qu'un reflet... Quand brûle
près de moi la belle flamme d'Élisabeth, j'en subis le rayonnement.
Alors je trouve, en effet, très simple, très honorable, même très
glorieux, de tracer moi-même mon chemin, sans souci de ma peine, de me
prêter à ceux qui ont besoin de moi... Je suis persuadée que je _dois_
m'efforcer de valoir,--on me l'enseigne depuis ma jeunesse!... Je
m'applique docilement à me diriger dans le sens qu'Élisabeth
m'indique... Je la vois, à toute heure, forte, dévouée, réalisant ce
prodige de trouver son bonheur à ne vivre que pour les autres... Alors
je suis entraînée par son exemple... Et, moi aussi, dans ma petite
sphère, je parais une personne... pleine de vertus...

Elle s'arrêta une seconde; son ironie devenait plus mordante encore,
imprégnée d'amertume:

--...Seulement, depuis six grandes semaines, je suis loin de la flamme,
livrée à moi-même... Et cette _moi_-là, qui est sans doute la vraie, ne
ressemble plus guère à celle qu'Élisabeth a créée...

--Comme vous vous calomniez! Claude, protesta de nouveau Mlle de
Villebon, qui avait écouté attentive, un peu saisie, cherchant à deviner
si Claude plaisantait ou non.

Et de nouveau aussi, la voix jeune s'éleva, railleuse, presque rude:

--Me calomnier!... Hélas! je ne le crois pas, chère mademoiselle. Vous
savez, j'ai suivi beaucoup de cours de psychologie. J'ai appris à
explorer, non pas seulement l'âme des autres, mais la mienne aussi... Et
c'est pourquoi, avec humiliation... j'y découvre un pitoyable regret de
n'être pas assez fortunée pour m'offrir de belles choses, voyager, faire
de la musique pour mon seul plaisir, être absolument indépendante, oh!
cela surtout!... réaliser tant de désirs... de toute sorte, que je sens
s'éveiller chaque jour plus vivants, plus impérieux... Ah! oui,
j'aperçois dans mon cerveau et dans mon coeur beaucoup de choses...
intéressantes peut-être, mais inquiétantes aussi...

--Claude, tous, plus ou moins, nous dépendons des êtres, des
circonstances; même des choses aussi...

--Plus ou moins, oui... Pour moi, c'est _plus_! Mais je ne sais pourquoi
je vous accable ainsi, mademoiselle Cécile, de mes très inutiles
réflexions!... Excusez-moi. Je me sauve bien vite me promener; et,
demain matin, à la première heure, je grimpe--c'est promis!--chez Mme de
Ryeux.

Mlle de Villebon inclina la tête avec un geste de remerciement. Mais
avant qu'elle eût parlé, Claude avait ouvert la barrière qui fermait
l'entrée de la prairie et, en courant, elle descendait la côte.




III


Ainsi qu'elle s'y était engagée, mais assez avant dans la matinée,--il
était plus de dix heures et demie,--Claude montait vers le Bois-fleuri,
la propriété haut perchée, qui dans l'entour de son parc, dominait
Landemer. La marquise de Ryeux était une très charitable et très pieuse
vieille dame qui subventionnait largement le dispensaire dont la
direction était confiée au docteur Élisabeth Ronal.

C'est ainsi que Claude était venue gîter à Landemer, sous l'aile de Mlle
de Villebon, autre fidèle du dispensaire et de ses oeuvres multiples; une
dévouée qui, rebelle au mariage, retenue auprès d'un père infirme dont
la mort la laissait seule, s'était alors adonnée aux oeuvres pies, leur
consacrant la plus grande part de sa fortune.

Claude lui avait dit vrai, comme toujours, en parlant avec sa sincérité
hautaine, la veille. Hors de l'atmosphère qu'Élisabeth créait autour
d'elle, Mlle de Villebon lui apparaissait comme une façon de phénomène
dont la mentalité lui était singulièrement étrangère. Quant à Mme de
Ryeux, c'était pour elle, une respectable vieille dame, cordialement
ennuyeuse, guère intelligente.

Aussi, elle avait dû faire effort pour s'en aller lui porter le message
de Mlle de Villebon, laissant son violon qu'elle avait travaillé avec
amour depuis le matin.

Dehors, elle se consola instantanément de cette course forcée, car la
matinée était délicieuse. Encore des rafales, mais un large ciel pur
d'un bleu lavé, où couraient, haletantes, balayées par le vent, de
grosses nuées floconneuses... Un ruissellement de soleil sur les
feuilles rousses, sur l'herbe humide que courbait le bon souffle salé;
et jusqu'à l'horizon, une mer houleuse, couleur d'opale, dont les vagues
venaient, dans une poussière de neige, battre le rivage de galets.

A son ordinaire, Claude marchait vite, parce qu'elle était à l'âge où la
marche est un vol. Et si violemment, elle jouissait de la saveur un peu
âpre de ce matin de septembre, qu'elle ne pensait à rien d'autre. Elle
oubliait le départ si proche, l'avenir incertain, autant que la beauté
de ce ciel tourmenté où le soleil semblait une clarté fugitive.

De même, elle avait oublié un petit incident qui l'avait amusée un
instant, tout à l'heure, tandis qu'elle finissait de jouer un _adagio_
de Franck... Du dehors, un invisible promeneur criant: «Bravo! Bravo!»
avec un accent d'enthousiasme et de conviction, flatteur comme les plus
flatteurs applaudissements qu'elle eût reçus.

Et, certes, si jeune fût-elle, déjà elle avait été acclamée, depuis le
jour de son prix triomphal, au Conservatoire; et ensuite, dans les
divers milieux mondains, ou purement artistiques, qui s'étaient ouverts
à sa jeune carrière. Car elle était prodigieusement douée, fille d'une
mère qui s'était révélée une rare artiste pendant une courte apparition
au théâtre, interrompue par la mort. Et, de plus, elle avait été une
travailleuse dirigée par l'inflexible volonté d'arriver. D'ailleurs,
elle aimait l'art pour l'art. Même sans la nécessité de parvenir, elle
se fût donnée à la musique avec la même fougue qui mettait dans son jeu
une flamme dont la puissance échauffait les plus profanes.

Dans ses premiers succès, il y avait eu aussi une part pour son type
d'étrange gamine, son masque d'éphèbe, couronné de boucles lourdes, le
mince visage, sévère et un peu dédaigneux, semblant éclairé par quelque
obscur foyer qui épandait son reflet dans l'ombre chaude des prunelles,
dans le dessin frémissant des lèvres. Devant le public, elles ne
souriaient guère ces lèvres, ardemment pourpres; elles s'ouvraient à
peine dans le monde; surtout pour répondre aux félicitations, qui
semblaient la laisser très indifférente; comme si elle eût joué pour
elle seule, pour réaliser un idéal qui lui était cher.

Élevée par une créature d'élite, de volonté forte et douce, qui aimait
ses frères comme les autres s'aiment eux-mêmes, elle l'avait vue, par
ses actes bien plus que par ses paroles, lui enseigner que la femme,
surtout quand elle est pauvre, doit tracer bravement son sillon, sans
escompter l'appui de l'homme qui, neuf fois sur dix, le lui accorde en
égoïste.

Dans une atmosphère d'altruisme, de science, de devoir, de féminisme
aussi, elle avait ainsi grandi, entendant frémir autour d'elle le monde
des idées, qu'elle accueillait avec une avidité insatiable.

Le souci des humbles lui apparaissait tout naturel... Et cependant,
c'était par un effort vers la loi du dévouement, sans cesse prêchée par
Élisabeth Ronal, qu'elle s'était résignée, en cette matinée de
septembre, à quitter son violon, pour porter des nouvelles des petites
pensionnaires à leur bienfaitrice.

--Puis-je voir Mme de Ryeux, un moment? Voulez-vous lui demander si elle
veut bien me recevoir? dit-elle au domestique apparu au tintement de la
cloche d'arrivée.

--Si Mademoiselle veut entrer, je vais m'informer.

Claude pénétra dans le petit salon, clair sous ses tentures de Jouy, et
resta debout devant la fenêtre, regardant la course des vagues qui
bondissaient jusqu'aux plus lointaines profondeurs de l'horizon.

--Que Mademoiselle veuille bien me suivre; Madame la marquise est au
premier, dans la bibliothèque.

Claude obéit. Le domestique ouvrit une porte et elle se trouva dans la
vaste pièce, pareille à une galerie, où dans la haute cheminée d'antan,
crépitait une belle flambée de bois.

Mme de Ryeux n'était pas seule. Devant elle, qui était assise près de
la cheminée, occupée à tricoter dans sa bergère, se tenait un homme
jeune que Claude ne connaissait pas; hardiment campé, la silhouette
élégante, malgré sa robustesse, des cheveux coupés en brosse au-dessus
du front, bruns mais striés de blanc. La moustache était plus claire sur
les lèvres dessinées d'un trait presque violent, comme le menton carré,
soigneusement rasé.

Mme de Ryeux accueillit Claude avec un sourire de grand'mère.

--Bonjour, ma petite fille. Venez vous chauffer. Il fait froid ce
matin...

--Je ne m'en suis pas aperçue, madame, fit Claude, souriant un peu de
l'idée de la vieille dame, qu'il pût «faire froid» par cette radieuse
matinée d'automne. Elle trouvait, au contraire, trop chaude l'atmosphère
de la pièce qu'éclairait l'ardente flambée.

--Heureuse enfant! Ah! la belle chose que la jeunesse! N'est-ce pas?
Raymond.

Elle se tournait à demi vers son compagnon.

--C'est vrai, vous êtes toute rose, ma petite. Ah! mais j'oublie de vous
présenter mon fils, qui m'a fait, hier, le plaisir de venir me
surprendre; tout seul, hélas! ne m'amenant pas sa femme.

M. de Ryeux s'inclinait, correct, et son regard tout ensemble vif,
ironique et d'une hardiesse caressante, se posa sur Claude qui lui
rendit un coup d'oeil non moins désinvolte, avec de l'indifférence en
plus. Elle pensait:

--Comment cet homme, qui a une mine de condottiere, peut-il être le fils
de cette vieille dame moutonnière?

Lui, répondait à la réflexion de sa mère:

--Ma femme ne goûte pas du tout les courses en auto; et comme c'est
ainsi, ma mère, que je venais vous voir, elle est restée paisiblement à
Deauville.

--C'est que, aussi, Raymond, tu vas d'une telle allure!... C'est
effrayant!

--Mère, c'est la seule allure qui soit amusante... N'est-ce pas?
mademoiselle.

Il se tournait vers Claude qui, restée debout, écoutait vaguement les
paroles de la mère et du fils, toute droite dans sa veste de tricot
couleur d'émeraude, sa tête bouclée coiffée du simple polo de même
nuance.

Interpellée, elle dit, la voix un peu brève:

--Vous me demandez, monsieur, ce que j'ignore. Jamais je ne vais en
auto... Et pour cause!

Cette fois, elle souriait un peu.

--Je suis sûr que vous seriez une fervente automobiliste.

--Sûr?... Parce que?

--Parce que vous êtes jeune, parce que vous avez un air très... résolu
et des yeux qui doivent être avides de voir.

--Raymond, Raymond, interrompit Mme de Ryeux, tu es très indiscret
d'inspecter ainsi la personne de Claude! Tout au plus, il t'est permis
de regarder ses mains qui savent faire chanter le violon, de manière à
me donner des distractions quand je l'entends le dimanche, à la
grand'messe.

--Ah! vous jouez du violon, mademoiselle... mademoiselle...

--Mlle Claude Suzore, acheva Mme de Ryeux. C'est vrai, je n'avais pas
fini les présentations...

Une curiosité luisait soudain dans les prunelles de Raymond de Ryeux.

--Peut-être vous allez trouver à votre tour, mademoiselle, comme ma
mère, que je suis indiscret, si je me permets de vous adresser une
question... Mais maintenant que j'ai l'honneur de vous connaître et vous
sais musicienne, je jurerais que c'est vous que j'ai entendue jouer ce
matin, dans une maison pas bien loin d'ici, devant laquelle piaillaient
les jeunes protégées de ma mère... Est-ce que je me trompe?

Claude se souvint de l'invisible promeneur qui lui avait lancé un si
enthousiaste bravo et que, dédaigneuse, elle n'avait pas cherché à
entrevoir. Le rapprochement l'amusa, et, encore une fois, un léger
sourire détendit la ligne fière de la bouche.

--Vous pourriez jurer sans grand risque, monsieur; il n'y a pas beaucoup
de violonistes à Capelle...

--Et il n'y en a pas beaucoup, ailleurs, qui jouent comme je vous ai
entendue jouer...

Il dit cela tranquillement, comme un fait établi, sans que rien, dans
son accent, fît un compliment de ses paroles. Et, le ton non moins
détaché, Claude rétablit:

--Oh! que si, il y en a beaucoup!

--Pas à votre âge... Car vous devez être très jeune...

Cette fois, Claude ne répondit pas; et ce fut Mme de Ryeux qui, de sa
voix frêle, expliqua:

--C'est vrai, elle est très jeune. Avez-vous même vos dix-huit ans?
Claude.

--Oui, madame, depuis le mois dernier.

L'accent était un peu bref, car il lui était désagréable d'être ainsi
mise en jeu.

Brisant la conversation, elle dit rapidement:

--J'étais venue, madame, de la part de Mlle de Villebon vous dire qu'il
était inutile de déranger le docteur pour la petite Adèle Poulain. Elle
est tout à fait remise.

--Bien, très bien, alors... Je vais faire téléphoner au Docteur. Veux-tu
t'en charger? Raymond. Il devait passer tantôt à Capelle.

--Très volontiers, ma mère. Mais s'il ne devait venir que cet
après-midi, je puis l'avertir en allant à Jobourg.

--Mieux vaudrait peut-être téléphoner tout de même... Ah! tu vas à
Jobourg? Tu auras le temps, en ne partant qu'après le déjeuner?...

--Avec l'auto?... Ce n'est rien, ma mère. Vous connaissez Jobourg?
mademoiselle.

De nouveau, il se tournait vers Claude qui s'apprêtait à partir--comme
s'il eût voulu la retenir.

--Non, c'est trop loin, même pour une bonne marcheuse de mon espèce, et
je n'avais pas de bicyclette à ma disposition.

Paisible et bonne, Mme de Ryeux intervint:

--C'est vrai, cette petite n'a eu guère les occasions et le moyen de
visiter le pays. Sais-tu, Raymond, tu devrais l'emmener!... Je suis sûre
que ça l'enchanterait.

M. de Ryeux et Claude échangèrent un coup d'oeil stupéfait, devant
l'imprévu de la proposition. Un éclair avait lui, une seconde, dans les
yeux de Claude, mais s'éteignit aussitôt. S'il s'était agi d'une course
sous la conduite d'un simple chauffeur de profession, elle eût accepté
tout de suite!... Et avec quel délice!... Mais ce qui lui était offert,
c'était une promenade, en tête à tête avec un conducteur homme du monde
en l'honneur duquel, poliment, elle devrait faire des frais, causer..
Or, Claude était bien trop indépendante pour se résigner à une
contrainte de ce genre afin d'acheter un plaisir,--qui, d'ailleurs, en
ces conditions, eût cessé d'être un plaisir... Aussi, elle demeura
silencieuse tandis que M. de Ryeux, qui ne semblait avoir aucune
appréhension analogue à la sienne, répliquait alertement, revenu de la
première surprise:

--Mais très volontiers, j'emmènerai Mademoiselle, si elle veut bien se
confier à moi!... Cela m'amuserait beaucoup aussi, pour ma part.

Claude sentait la tentation se réveiller. Mais, se raidissant contre
l'obscur désir, elle dit un peu railleuse:

--Vous vous illusionnez! monsieur. Je ne suis pas du tout une agréable
compagne de promenade... Je ne parle pas quand je m'amuse!

--Et cela vous amuserait, ce petit tour en auto?

Avec une franchise indifférente, elle confessa:

--Oui, puisque vous allez d'une allure folle, et que je sais, superbe,
la pointe de Jobourg!

Il sourit. Une petite flamme courte luisait dans ses yeux.

--Alors tout est bien... Mademoiselle, je vous enlève, comme ma mère m'y
engage. Moi non plus, je ne parle pas quand je suis dans mon personnage
de chauffeur. Donc, nos deux silences s'accommoderont fort bien de leur
voisinage... Et la promenade est décidée, puisque ma mère en a eu la
bonne idée!

A ce soin qu'il avait de faire intervenir la vieille marquise, Claude
devina qu'il redoutait chez elle quelque scrupule de convenance; une
hésitation à s'en aller ainsi, seule, avec un inconnu, encore que cet
inconnu dût lui paraître presque un «monsieur d'âge». Elle avait
dix-huit ans et lui, devait frôler la quarantaine. Évidemment, il ne
pouvait savoir qu'elle avait toute la liberté d'action d'une fille
habituée à ne compter que sur sa propre protection. Du moment qu'elle ne
serait pas astreinte à l'obligation de causer, elle se réjouissait comme
une gamine de cette aubaine inouïe et elle consentait.

Mais c'est à Mme de Ryeux, que, soudain, les scrupules venaient.
Hésitante, elle commençait:

--Vous ne pensez pas, ma petite fille, que Mme Ronal trouverait peu
convenable une promenade en ces conditions?

Claude se mit à rire:

--Oh! madame, Élisabeth est incapable d'avoir une pareille idée... Elle
me laisse toujours libre d'aller où, et avec qui, je juge pouvoir le
faire.

Raymond de Ryeux écoutait attentif et intéressé. Il comprenait très bien
que cette singulière gamine ne parlait pas ainsi par bravade, mais
articulait simplement un fait. Elle était une vraie fille du vingtième
siècle, usant avec une tranquillité fière de l'indépendance qui lui
paraissait aussi naturelle que l'obéissance à ses soeurs, jadis.

Mme de Ryeux, rassurée, continuait:

--D'ailleurs, Raymond pourrait être un respectable père de famille, si
le Ciel avait exaucé mes prières; et près de vous, mon enfant, il est
presque un vieux monsieur.

--Ma mère, vous me comblez! fit-il sur un ton de badinage, qui voilait,
à peine, une impatience que Claude perçut, amusée.

Que son compagnon fût vieux ou jeune, il ne lui importait guère à
elle-même, très dédaigneuse à l'égard des hommes; sauf le cas où ils
avaient une supériorité cérébrale. Celui-ci appartenait tout platement à
la vaine phalange des gens du monde. Donc, pour elle, il comptait bien
moins que son auto elle-même. Et avec une sincérité tranquille, elle
répliqua:

--Madame, soyez sans inquiétude. Élisabeth trouverait sûrement que je
n'ai aucune raison pour ne pas profiter de votre bonne invitation.

--Parfait! Alors la chose est convenue. Raymond, tu iras prendre cette
petite... à quelle heure?

--Pour que nous profitions du soleil, il faudrait partir vers une heure
et demie. Cela vous conviendrait-il? mademoiselle.

--Très bien. Je serai prête. Au revoir, madame, et merci. Je rentre
prévenir Mlle de Villebon que, seulement à la fin de l'après-midi, je
pourrai l'aider à surveiller les petites.

--C'est bien... Au revoir, ma petite amie. Raymond, tu la reconduis?

--Ne prenez pas la peine, monsieur; c'est bien inutile! Allez plutôt
téléphoner au docteur qui pourrait bien finir par se déranger en pure
perte. Je me reconduirai moi-même.

--Mademoiselle, vous voulez que je me comporte comme un mufle!

--Vous êtes cérémonieux, monsieur. Tant pis!... Je vous avoue que, pour
ma part, je pratique fort mal les cérémonies!

Il avait ouvert la porte devant elle; et sans souci de sa protestation,
il descendait à ses côtés les degrés du perron. Le souffle de la mer les
enveloppa, plaquant autour du jeune corps de Claude, la laine souple de
sa veste. Elle avait glissé les deux mains dans les poches tricotées et
se reprenait à humer avidement l'air vif qui fouettait de rose la
blancheur ivoirine du visage, soulevant les boucles autour du front.

--Vous aimez la campagne... la mer... n'est-ce pas? mademoiselle.

--Qui vous fait supposer cela?

--La façon gourmande dont vos lèvres boivent la rude brise que nous
envoie le large.

Elle dit, d'un indéfinissable ton qui laissait douter si elle était
sincère ou raillait:

--J'aime tout ce qui est violent! Au revoir, monsieur. A tout à l'heure!

Elle s'arrêta une seconde; et cette fois, un vrai sourire effaça
l'expression un peu hautaine toujours du visage:

--Vous me trouvez, peut-être, affreusement indiscrète,--à mon
tour!...--d'avoir ainsi accepté l'invitation de madame votre mère. Mais
cette invitation a pris ma sagesse par surprise et elle était si
séduisante, que je n'ai pas eu le courage de résister à la tentation!

--J'en suis ravi! s'exclama-t-il, avec une sincérité qu'elle discerna et
dont elle ne s'étonna pas. Elle savait très bien--les faits l'avaient
instruite!...--qu'elle attirait les hommes, justement peut-être parce
qu'ils se sentaient sans action sur elle.

--... Ce sera charmant pour moi, d'avoir une compagne!

--Une compagne silencieuse, souligna-t-elle. Je ne serai pas gênante.

--Près d'un chauffeur silencieux. Je ne serai pas gênant. C'est entendu;
soyez sans inquiétude. Je vous présente mes hommages, mademoiselle.

--Tout comme si nous étions dans quelque salon, acheva-t-elle, moqueuse
imperceptiblement. A bientôt, monsieur.

Elle ne lui tendait pas sa main toujours blottie dans la poche de sa
vareuse; et elle souriait à peine, sans soupçon de la saveur qu'avait
son visage d'androgyne pour le goût blasé de M. de Ryeux.

Ils étaient devant la grille. Près d'eux, le vent courbait les glaïeuls
d'un massif et arrachait des feuilles qui volaient en tremblant à
travers le ciel très bleu.

Raymond de Ryeux ouvrit la haute porte de la grille, voyant le geste
qu'elle ébauchait pour en prendre le bouton.

Elle eut un signe de tête. Lui, un profond salut. Et elle descendit la
route.




IV


Elle partait ravie du plaisir imprévu; car elle pressentait que cet
homme, de mine audacieuse, devait, ainsi que le lui reprochait sa mère,
se plaire aux courses folles qui distillent l'ivresse du danger. Et
c'était vrai qu'elle aimait tout ce qui était violent. Sa maîtrise
d'elle-même voilait une source vive de passion.

Dans la prairie, elle retrouva Mlle de Villebon qui, paisible et
consciencieuse, surveillait, comme chaque jour, les ébats de son
troupeau. Les petites bondissaient, criaient, venaient la harceler de
leurs disputes, de leurs questions, voire même de leurs effusions
qu'elle accueillait avec une inépuisable patience. De même que la
veille, elle reçut par un sourire de bienvenue, Claude qui arrivait en
coup de vent, toute fraîche des vives caresses de la brise.

--Bonjour, Claude. Vous n'avez pas oublié d'aller chez Mme de Ryeux?...

--Chère mademoiselle Cécile, je ne l'ai pas oublié... et j'en ai été
récompensée. Mme de Ryeux m'envoie, tantôt, à Jobourg en auto, avec son
fils. C'est délicieux, cette promenade!

--En auto?... A Jobourg?... Avec son fils?... Comment, Raymond de Ryeux
est ici?

--Juste!... Vous le connaissez?

--Oui... Oh! oui... Certes oui... je le connais...

Claude la regarda, curieuse, voyant qu'elle s'arrêtait.

--Mademoiselle, de quel ton singulier vous me répondez!... C'est un
monsieur bon à rien? n'est-ce pas... J'entends un monsieur qui ne fait
rien, autrement dit qui ne compte pas!

Mlle de Villebon eut l'air un peu scandalisée.

--Mais si, il fait quelque chose. Il a une très importante écurie de
courses!

--Ce n'est pas une occupation très intellectuelle... Mais enfin, on fait
ce que l'on peut... A quoi réfléchissez-vous? mademoiselle Cécile...
Vous avez une mine préoccupée...

Mlle de Villebon parut hésiter et ne répondit pas. Elle regardait vers
un groupe de trois petites qui semblaient comploter quelque malice à
l'égard des autres.

Claude, impatiente, répéta:

--Que pensez-vous donc, mademoiselle, qui vous rend ainsi songeuse
subitement?

--Je pense que...

--Quoi donc? Dites!

--Je pense que... que... M. de Ryeux n'est peut-être pas... tout à fait,
le chaperon qu'il vous faudrait comme compagnon de promenade... Ce n'est
pas bien convenable que vous alliez avec lui...

Un sourire malicieux souleva les lèvres de Claude.

--Chère mademoiselle, est-ce que vous imagineriez encore que je m'occupe
jamais de ce qui est ou non convenable, pour parler comme vous. C'est un
luxe de fille riche, ça! Mme de Ryeux, qui m'a invitée, n'avait pas
l'air, d'ailleurs, de penser rien de pareil!

--Mme de Ryeux est si bonne qu'elle ne soupçonne jamais le mal.

Taquine, Claude lança:

--Vous n'êtes pas «si bonne», à ce que je vois!

Mlle de Villebon devint pourpre.

--Claude... mais, Claude... je vous confie, dans votre intérêt... une
réflexion qui m'est venue... J'ai entendu beaucoup parler,
naturellement, de Raymond de Ryeux qui est un peu parent avec notre
famille. C'est un homme très honorable, bien entendu. Mais... mais... je
crois qu'il n'est pas un mari... bien fidèle!

--Ah! vraiment? Il est comme les autres, alors. Ce n'est pas bien
étonnant. C'est peut-être la faute de sa femme? De quelle espèce
est-elle?

--Une personne très élégante, blonde, un peu forte, mais jolie,... qui
va beaucoup dans le monde...

--Et un peu sotte, n'est-il pas vrai? finit Claude.

--Oh! Claude, quelle idée!... Pourquoi supposez-vous cela?

--Mademoiselle, c'est votre signalement qui m'a donné cette idée...
impertinente...

--Vous ne savez rien d'elle! Alors...

--Oh! non, rien du tout!... Je suppose seulement. Il doit être plus
intelligent qu'elle!... Du reste, ça m'est égal! Je ne comprends pas
très bien pourquoi, en somme, vous ne le trouvez pas pour moi un mentor
assez sérieux, car enfin il m'a eu l'air de posséder l'âge canonique. Sa
mère m'a annoncé qu'il pourrait être père de plusieurs enfants.

--Il n'en a pas!

--Oui, mais il pourrait en avoir! Je vous cite Mme de Ryeux. Alors,
c'est tout comme, et je puis me fier à lui, ainsi qu'à un père. Bonne
mademoiselle, ne soyez plus scandalisée... Et allons déjeuner! car mon
protecteur viendra m'enlever à une heure et demie.

--Bien... bien... Claude. Je vais ramener, pour midi, les enfants.
Voulez-vous avertir Pauline, afin que son déjeuner soit prêt?

--Oui, mademoiselle.

Et Claude, de son pas ailé, partit si bien houspiller la lente et humble
servante, qu'à l'heure dite,--à peu près!...--le premier plat
apparaissait dans la grande salle basse où Mlle de Villebon et Claude
présidaient le repas des vingt fillettes affamées; Mlle de Villebon
s'évertuant à les discipliner, tandis que Claude, distraite, intervenait
seulement quand une incorrection trop grave la faisait sortir de son
indifférence.

Le service de la grosse Pauline n'était pas rapide, et Claude commençait
à croquer ses noix quand, sur la route, gronda le roulement de l'auto.
Sans se troubler, elle continua d'enlever la peau d'une belle noix
fraîche et en mordit la chair bien blanche. Alors seulement, elle grimpa
dans sa chambre, tout en recommandant à Pauline d'annoncer qu'elle
descendait.

Elle ne fut, d'ailleurs, pas longue à se préparer; et au bout de
quelques minutes, elle revenait emprisonnée dans sa veste de laine, un
long voile serrant le petit bonnet émeraude d'où s'échappaient quelques
boucles vagabondes sur le front.

Elle eut un rapide adieu pour Mlle de Villebon qui retenait, au seuil de
la salle, le troupeau des petites se bousculant pour voir... Et elle
apparut dans le jardinet. Devant la barrière, stationnaient l'auto et
son conducteur qui attendait, arpentant la route, le pas impatient.

Il eut un sourire à la vue de Claude, à laquelle, carrément, il tendit
la main.

--J'avais toujours peur que vous ne changiez d'avis. Maintenant je suis
sûr de vous emmener!... Est-ce que vous n'avez pas un manteau plus
chaud?... Vous allez avoir froid!

Mais elle secoua la tête:

--Je n'ai jamais froid. D'ailleurs, voyez, je suis une personne
prudente, quoi que vous supposiez; j'ai emporté mon plaid.

--Bien. Et puis, moi, j'ai des couvertures. Alors, filons vite, pour
profiter du soleil.

Il l'installait avec ce soin et cette adresse des hommes habitués à
servir les femmes, allongeant sur ses genoux une vaste fourrure. Puis il
interrogea:

--Vous êtes bien ainsi?

--Très bien...

--Alors, en route!

Elle répéta: «En route!» sans tourner la tête vers lui; car ses yeux
cherchaient, par delà les vieux arbres tors, l'immensité houleuse...

--Vous voulez aller très vite? j'imagine, interrogea-t-il.

--Oui, quand il n'y a rien à voir!

--Bon, entendu!... Vous doutez-vous que je suis enchanté de l'idée de ma
mère?

Elle riposta, imperceptiblement ironique:

--Vous êtes enchanté à peu de frais!... Je vous ai prévenu que j'étais
une ennuyeuse compagne!

--Je n'en suis pas, cependant, convaincu encore... Enfin, on verra bien,
comme disent les bonnes gens prudents... Nous montons la côte de
Landemer à une sage vitesse, puisqu'elle est jolie... C'est votre avis?

--Oh! oui!

Il n'insista pas. Et la voiture se prit à filer assez vite pour que la
sensation de vol vînt griser Claude; pas assez, pour qu'elle ne pût
distinguer que des images confuses. Le vent fouettait son visage,
soulevant les boucles autour du voile dont les longs pans voletaient
éperdument.

Elle regardait avec de larges prunelles, sans un mouvement, ni une
exclamation. Ils traversèrent Landemer. Dans les creux des falaises, les
bruyères roussissaient. Des fleurs d'or piquaient les buissons épineux
des ajoncs. La brise violente courbait les branches, arrachait les
feuilles brûlées par l'été, dressait en crêtes neigeuses les vagues
qu'elle poussait au large.

Ils laissèrent derrière eux le village où les dernières maisons
s'égrenaient sur le haut de la falaise... Et ce fut la route en corniche
qui fuyait droite, au-dessus de la mer.

--Alors, maintenant, de la vitesse? fit-il brièvement, un peu tourné
vers elle; et, une seconde, il y eut, dans ses prunelles, un éclair,
tandis que ses yeux se posaient sur le jeune visage où, dans le pâle
ivoire de la chair, les lèvres semblaient deux fleurs de sang.

Elle l'effleura d'un regard que rendait un peu vague l'ivresse du
mouvement.

--Oui, c'est cela, vite!

Et alors, ainsi qu'elle l'avait souhaité, ce fut la course vertigineuse,
la volupté du danger frôlé, les nerfs exaspérés, tout l'être vibrant
sous le choc brutal du vent. Droite, elle regardait presque haletante,
ses joues mordues par le souffle de la mer qui lui jetait aux lèvres une
saveur de sel et d'eau. Comme des images de rêve, elle voyait fuir des
plaines désertes; sur la route, quelques charrettes dont les conducteurs
les saluaient d'exclamations furieuses... Puis Gruchy apparut, ses
petites maisons écrasées, mélancoliques, dans leurs murs de pierre
grise; avec leurs jardinets où, sur un banc, somnolaient des vieux qui
se chauffaient au soleil d'automne et relevaient à demi la tête, au
bruit de l'auto faisant accourir la bande des gamins aux joues écarlates
et barbouillées.

Puis, encore, ce fut la lande, la route nue, la ligne lointaine de la
mer, bleue comme le ciel de septembre où l'équinoxe amenait, sans
relâche, des nuées lourdes d'un blanc d'argent... Et la silhouette
grandissante du phare se découpa sur l'immensité des eaux.

Dans la solitude de la falaise, peuplée par quelques moutons noirs en
quête d'une herbe courte, il se dessinait à chaque minute davantage, en
lignes plus puissantes qui précisaient les détails de sa masse.

Et seulement alors, Raymond de Ryeux ralentit la course de sa machine,
avec une autorité de maître. Plus lentement, elle roula; et il semblait,
par contraste, qu'elle n'avançait plus... Puis, enfin, elle s'arrêta
devant la barrière qui enserrait le phare et les constructions
accroupies à sa base.

--Voilà! Nous sommes arrivés! dit Raymond de Ryeux, se tournant vers sa
compagne. Êtes-vous contente? Était-ce bien ce que vous désiriez?...

--C'était exquis! fit-elle: et elle respira largement; une ondée de sang
montait à ses joues pâlies un peu.

--Vous n'avez pas eu peur?

--Je n'y ai pas pensé... Vous donnez une telle sensation de sécurité!
Vous conduisez très bien.

Il n'y avait nul accent complimenteur dans sa voix; elle énonçait un
fait évident, ainsi que lui, le matin, quand il avait parlé de son
talent de violoniste.

Tout de même, cette approbation lui fut sensible; elle en eut soudain
l'intuition, encore qu'il n'en témoignât rien. Il interrogea seulement:

--Nous laissons un moment l'auto, voulez-vous?... Il faut que vous
voyiez bien la côte...

--Oui, très volontiers.

Il avait sauté à terre et lui tendait la main. Elle se dressa, d'un
mouvement un peu incertain de créature qui rentre dans la réalité, et se
cambra une seconde, en arrière, d'un geste inconscient. Puis, sans
toucher la main qu'il lui offrait, elle sauta à son tour et, au hasard,
fit quelques pas, frappant le sol de ses pieds engourdis par
l'immobilité.

--Oh! c'est bon de remuer! s'exclama-t-elle joyeusement.

Elle s'avançait vers l'extrémité de la falaise, laissant derrière elle
le phare, dont le gardien les regardait, distrait par leur visite
soudaine. Au bas de la gigantesque muraille de pierre, la mer jetait sur
les roches, des torrents de mousse écumeuse; la côte profilait, loin, sa
ligne dentelée, très précise, car il n'y avait pas de brume. Le ciel,
balayé par les rafales, était d'un bleu violent, presque aigu.

Raymond de Ryeux arrêta sa compagne par une interrogation drôlement
lancée.

--Est-ce que vous vous amusez encore? mademoiselle Suzore. J'espère bien
que non.

--Pourquoi?

--Parce que je ne m'«amuse» plus à conduire, moi... Alors, j'aimerais
bien causer...

--Quelle singulière idée! fit-elle, moqueuse.

--Ce serait plus gai!

--Croyez-vous?... Soit... Parlons. Commencez.

--Vous m'intimidez... Vous êtes si peu encourageante!

Ils se mirent à rire. En dépit des quelques sillons blancs qui rayaient
ses cheveux sur les tempes, il était bien encore un homme jeune, et il
en avait toute l'apparence, surtout en ce moment où ses yeux de loup,
pailletés d'or, étincelaient brillants de gaieté, dans le visage fouetté
de sang par le rude vent qui avait avivé la couleur des lèvres,--les
lèvres gourmandes, saines et fortes, sûrement habiles à la morsure et à
la caresse du baiser.

Claude en eut l'impression; et avec son hardiesse paisible de fille
avertie, elle pensa, ainsi qu'elle eût jugé quelque lutteur antique:

--C'est un beau mâle que M. Raymond de Ryeux! Il doit, en effet, avoir
du succès!

Puis elle continua tout haut:

--Nous allons jusqu'à la plage...

--Vous savez que le sentier est très difficile, taillé à peu près à pic
dans la falaise!

--Qu'est-ce que cela fait? dit-elle, insouciante. Ce sera plus amusant!

Il insista:

--Vous n'allez pas vous tuer?... Avoir le vertige?

Dans les yeux qui s'attachaient à son visage, elle planta ses larges
prunelles qui ignoraient la peur des êtres et des choses:

--Jamais je n'ai le vertige. J'ai une tête très solide. Pourquoi en
doutez-vous? Ai-je donc l'air d'une femmelette?

--Pas du tout. Vous avez plutôt la mine d'un jeune garçon très résolu.

--Je ne me doutais pas que j'étais si masculine!

--J'ai dit que vous aviez une mine résolue de jeune garçon; mais je ne
vous trouve pas masculine!... Oh! non, pas du tout!

Elle eut une imperceptible contraction des sourcils, hérissée tout de
suite, devant la banalité du compliment possible. Et sans répondre, elle
s'engagea dans l'étroit sentier qui dévalait jusqu'aux roches du rivage.

C'était vrai que le chemin constituait un vrai casse-cou; très étroit,
pierreux, campé au bord du vide, abrupt de plus en plus, à mesure qu'il
s'enfonçait vers le sable.

Mais Claude ne s'en embarrassait guère; le pied sûr, elle descendait,
souple et ferme, de cette allure vive qui lui était propre, sans
s'occuper de son compagnon qui la suivait en silence, attentif à la
surveiller; lui aussi, avec une adresse d'alpiniste.

--Prenez garde! lui jeta-t-il seulement comme ils approchaient de la
plage. Ici cela devient tout à fait laborieux! Voulez-vous ma main?

--Ce serait bien inutile; merci!... Je suis accoutumée à me tirer
d'affaire toute seule.

Elle descendait, sans peine apparente, en effet, à travers les éboulis,
les degrés de plus en plus hauts qui formaient des semblants de
marches... D'un dernier bond, elle sauta sur le sable enfin atteint; et,
se retournant, attendit son compagnon qui arrivait derrière elle, plus
lent mais le pied aussi adroit, l'allure aussi libre.

Il sourit de la voir qui le regardait avec une attention un peu curieuse
au fond des prunelles et l'accueillait d'une exclamation moqueuse:

--Eh bien, malgré vos craintes, nous ne sommes morts ni l'un ni
l'autre... Et nous sommes fiers de nous! n'est-ce pas?

--Très fiers! approuva-t-il du même ton qu'elle avait eu. Mais vous
aviez raison, vous n'avez pas besoin de secours... Est-ce que dans la
vie, comme dans les sentiers de falaise, vous ne comptez que sur vous
seule?

--Mais... heureusement!... oui.

--Même dans votre carrière?

--Dans ma carrière, je compte beaucoup sur moi-même... Mais je sais
qu'il me faut aussi compter, non pas _sur_, mais _avec_ les autres.

--Et vous comptez?...

--Que vous êtes curieux!

--Oh! vraiment?... Je suis confus alors...

Il le disait, mais l'était si peu que Claude se mit à rire:

--Oui, vraiment... Mais vous venez de me procurer une telle promenade,
que je vous dois bien une réponse en guise de remerciement. Eh bien, les
gens très sages...--comprenez, très avisés!...--qu'il m'arrive comme à
tout le monde de fréquenter, prétendent que je manque de souplesse et
devrais apprendre l'art des courbettes. Mais j'espère bien que je
l'ignorerai toujours! Je suis pour cela à bonne école, auprès
d'Élisabeth Ronal. Depuis ma petite enfance, je la vois prêcher et
pratiquer l'indépendance que je trouve, comme elle, le bien par
excellence.

Entre ses dents, elle l'entendit murmurer:

--L'indépendance! Est-ce que jamais l'on est indépendant?...

--Bah! quand on le veut fortement!... Regardez comme la mer nous en
donne l'exemple... Comme elle vient vers nous, impérieuse, sans
s'occuper de nos chétives présences, qu'elle culbuterait sans même les
soupçonner en allant droit vers son but...

--Oui... mais nous ne sommes pas la mer! fit-il un peu ironique.

--Non, nous sommes des volontés conscientes.

Il la regarda curieusement. Elle ne prenait plus garde à lui. Elle
s'avançait vers la mer, à travers le chaos des roches, insouciante du
sol détrempé par le choc furieux des vagues qui s'écrasaient sur leurs
têtes déchiquetées. Tout au bord de l'eau haletante, elle s'arrêta
seulement, les mains tendues vers la poussière d'écume qui jaillissait
des remous; ses yeux erraient sur l'immense horizon où, lointaines, des
voiles passaient, blanches dans la lumière.

Une rafale plus violente fit sauter jusqu'à son visage quelques
gouttelettes qui mouillèrent sa bouche. Alors, instinctivement, elle
promena le bout de sa langue sur ses lèvres humides, pour recueillir la
saveur de la mer.

--Vous avez soif? questionna près d'elle la voix railleuse de Raymond de
Ryeux. Alors, nous pouvons remonter. J'ai fait placer votre goûter dans
l'auto.

Elle se mit à rire:

--Quelle bonne idée vous avez eue là! Remontons... Prosaïquement, j'ai
une faim dévorante!... Vous, pas?

--Moi?... Eh bien... moi, aussi!... Je vous préviens que la remontée va
être plus dure encore que la descente. Aussi, je passe en avant.

--Soit, si vous voulez..

Il avait raison, l'escalade était laborieuse; car il ne s'agissait plus
de sauter, mais de se hisser sur les vagues degrés, si hauts que, très
difficilement, une femme pouvait les gravir. Raymond de Ryeux, qui
montait le premier, entendit soudain le rire de Claude. Avec une mine
dépitée, elle regardait l'obstacle à franchir, un fragment de roche qui
barrait le sentier et qu'il fallait escalader... Il redescendit de
quelques pas et se rapprocha d'elle.

--Voyons, ne soyez pas orgueilleuse! Donnez-moi la main. Nous irons
ainsi beaucoup plus vite... Montrez-vous une enfant obéissante!

Une enfant!... A cette appellation paternelle, l'indéfinissable sourire
courut sur ses lèvres. Si peu, elle était, et se savait une enfant, même
auprès de cet homme, qui avait cependant le double de son âge! Et
taquine, elle jeta:

--J'aime mieux aller seule, je vous l'ai déjà dit.

Mais au même instant où elle parlait, une grosse pierre s'ébranlait sous
son pied. Une seconde, elle chancela. Aussitôt, elle sentit sa main
saisie par la main ferme de Raymond de Ryeux, et de telle sorte, qu'elle
comprit qu'il ne la lâcherait point.

--Allons, pas d'imprudence inutile! fit-il avec une sorte de rudesse
impérieuse. Vous m'êtes confiée... Je vous rendrai votre liberté
seulement quand ce passage sera traversé. Tenez, mettez votre pied
là.... Puis ici... Bien. Maintenant, un vrai bond pour grimper cet
échelon...

Comme il lui commandait, elle s'élança, amusée de subir cette volonté
qui s'imposait à la sienne. L'élan avait été si vif qu'elle vint se
heurter contre lui, qui fut frôlé tout entier par le jeune corps souple.

Elle éclata de rire et s'exclama:

--Oh! pardon!... Je vous ai trop bien obéi!

Une seconde, pas même une seconde, il la retint ainsi tout près de
lui;--peut-être simplement parce que l'espace était bien étroit où ils
se trouvaient réunis, dans le sentier qui surplombait la mer...

Mais tout de suite, elle jeta, la voix un peu mordante:

--Eh! bien, nous n'avançons plus?

--Mais si...

Sans lâcher la main qu'il sentait frémir, impatiente, dans la sienne, il
reprit la montée qui devenait, de minute en minute, plus facile.

--Maintenant, merci... Je puis bien aller seule. Je préfère, dit-elle,
impérative à son tour.

Cette fois, aussitôt, il desserra sa solide étreinte.

--Allez...

--Pas bien loin!... Nous arrivons!

En effet, adroits comme ils l'étaient tous deux, ils eurent vite gravi
la dernière pente, et ils furent sur la lande déserte où le vent
écrasait l'herbe courte.

--Eh! bien, nous voilà encore arrivés sans aventure fâcheuse, malgré vos
appréhensions! lança-t-elle, un peu railleuse.

--Des appréhensions bien vaines, je le reconnais. C'est que je ne suis
pas habitué à de si vaillante compagne de promenade.

--Mme de Ryeux n'est pas marcheuse...

--Oh! pas du tout, articula-t-il, avec une conviction ironique. Si elle
s'était trouvée, pour ses péchés, sur cette lande déserte, sûrement elle
n'aurait pas imaginé même qu'on pût s'engager dans le sentier de chèvre
que nous venons d'arpenter. Et maintenant, goûtons, voulez-vous?

--Oui. Nous restons ici?

--A moins que vous ne préfériez aller ailleurs? Je prends le panier...

Elle le laissa faire; cela lui semblait tout simple qu'il la servît; et
son féminisme prenait un inconscient plaisir à ce que l'homme sentît,
même en cette menue circonstance, qu'il n'était pas le maître.

Pourtant, quand il revint, l'instinct de la «ménagère» se réveilla en
elle; vive, elle ouvrit le panier pour excursion qui enfermait, avec le
goûter lui-même, tous ses accessoires, théière, bouilloire, tasses,
assiettes, même _thermos_... Elle commençait à sortir les bibelots. Il
l'arrêta:

--Vous n'avez pas peur du vent, ici? Vous n'aurez pas froid?

--Froid!... Oh! non!... Je n'ai pas froid du tout... Voyez comme mes
mains sont chaudes!

Elle les lui tendait, d'un geste franc de camarade. Il les prit et les
souleva un peu vers ses lèvres; elles étaient longues, fines, très
soignées, l'annulaire droit serti par un seul jonc d'or où s'enchâssait
une large chrysolithe.

--Puis-je?... Me permettez-vous?...

--Non, certes, fit-elle, presque raide, avec un froncement des sourcils,
qui, une seconde, rendit son visage dur. J'ai horreur du flirt et de
tout ce qui en approche.

--Alors, mettons que je n'ai rien dit.

Et aussitôt, il laissa les mains retomber.

--C'est cela. N'oubliez pas que je ne suis rien d'autre qu'une compagne
de passage... Je puis dire, plus justement, un compagnon, puisque vous
trouvez que j'ai l'air d'un jeune garçon...

--Pas toujours! prononça-t-il brièvement. Vous devez être, ou vous
serez... une dangereuse androgyne...

--Dangereuse?

--Oui, pour les pauvres diables qui, bénévolement, se laisseront attirer
par vous.

--_Vers_ moi, corrigea-t-elle; mais pas, _par_ moi! Et contre mon gré!

--Quel air de protestation!

--Je ne proteste pas. Je vous livre tout simplement mon idée bien
sincère. J'aime trop mon indépendance pour ne pas la défendre contre
toutes les intrusions. Voilà. Et maintenant, si nous goûtions?

Il se mit à rire de son accent de gamine affamée. Il prenait le
_thermos_.

--Du thé, voulez-vous?

--Oh! oui, ce sera délicieux!

--Alors, je vais vous installer.

--Où?... Vous seriez bien en peine...

--Non... dans l'auto...

--Comme une vieille dame?... Jamais de la vie! Voici ma tasse.
Versez-moi ce bienheureux thé; et je vais le prendre là, debout, devant
la mer... la mer que dans si peu de jours, je ne vais plus voir!

--Vous êtes fâchée de rentrer à Paris?

--Navrée!

--Pourquoi? questionna-t-il hardiment.

--Pour tant de raisons!...

--Qui sont des secrets?

--Non... Mais je suis un livre à serrure; et je n'ai pas pour habitude
d'en donner la clef aux étrangers.

Il ne se laissa pas désarçonner; et gaiement, il prononça:

--Ici, nous sommes en dehors des habitudes.

--C'est vrai... Ce n'est pas l'usage, vous avez raison, qu'une jeune
personne s'en aille courir les routes et goûter, sur une falaise
déserte, avec un monsieur inconnu.

--Pas inconnu du tout. Vous savez très bien qui je suis...

--Oui... je sais... un peu...

Elle ne poursuivit pas. Elle se souvenait du jugement de Mlle de
Villebon, et une indéfinissable expression détendait la ligne ferme de
ses lèvres.

Il le remarqua aussitôt.

--Vous avez entendu dire du mal de moi, n'est-ce pas?

Elle mordait son sandwich à belles dents, et négligemment, elle laissa
tomber:

--Non... pas du mal!

--Pas du bien, sûrement!

--Ni du bien ni du mal... La vérité, tout uniment, ce me semble...

--Voulez-vous me dire ce que c'était?

Elle rit et but une gorgée du thé brûlant.

--Bien sûr que non! D'ailleurs, je ne m'occupe jamais que de ma propre
impression.

--Et quelle est votre impression? Est-ce que vous consentiriez à ouvrir
la serrure pour me la confier?... puisque je suis en cause...

--Je pense que vous êtes très curieux...

--Non!... simplement, j'aime à m'instruire.

--Sur ce qui se passe dans le cerveau, ou le coeur, des gens que vous
rencontrez!...

--Oh! pas de tous!... Oh! non!... Encore un sandwich?

--Oui... Ne me trouvez pas une affreuse gourmande. Mais cet air
délicieux m'a donné un appétit de loup.

--A moi aussi!... Alors dévorons! Heureusement, le maître d'hôtel de ma
mère a été généreux! Seulement, je fais très mal mon service... J'aurais
dû vous offrir une assiette et une fourchette pour manger vos
sandwiches, tenir devant vous ladite assiette...

--Un soin bien inutile que vous auriez pris là! Je suis si habituée à me
nourrir «en camp volant»... Que de fois, il m'est arrivé de déjeuner
comme cela, debout, d'une tasse de lait et d'un petit pain, dans quelque
modeste crèmerie.

Il la regarda, presque choqué; mais l'élégante originalité du visage
dissipa aussitôt l'impression.

--Ça devait être bien désagréable! remarqua-t-il seulement, très
convaincu.

A son tour, elle lui jeta un coup d'oeil de sincère surprise:

--Qu'est-ce que cela peut bien faire?... Est-ce que vous êtes un
sybarite?

--Déplorablement... oui, je le crains... Et je n'ai pas envie du tout de
me corriger!... Mon excuse, c'est que depuis ma plus tendre jeunesse, on
m'a donné, sur ce chapitre, de très fâcheuses habitudes. Ainsi, j'ai
été amené à croire impossible--sauf nécessité absolue!--de manger
autrement que devant une table correctement dressée, ayant derrière moi
un serviteur, non moins correct, pour me présenter ma pitance... C'est
ridicule, mais c'est comme cela... Peut-être, pour cette raison, je ne
vous vois pas du tout, avec votre visage, à la Vinci, dans une honnête
crèmerie!... J'aime même mieux ne pas penser que vous pouvez vous
trouver dans un pareil cadre!

--Pourquoi?

--Parce qu'il vous va fort mal!... Je vous avoue mes faiblesses. Ne vous
moquez pas de moi!

--Que vous êtes donc «homme du monde»! Moi, je ne suis pas une femme du
monde; c'est pourquoi, sans doute, la crèmerie me laisse indifférente.

--Vous n'êtes pas une femme du monde? Qu'êtes-vous donc, alors?...
Voulez-vous me le dire, puisqu'il est convenu que je suis curieux...

--Ce que je suis?... Une femme qui gagne sa vie!

--Eh! bien, je vous en adresse mon très respectueux compliment d'être
inférieur qui ne sait que dépenser l'argent, à lui légué par sa famille.

--Je suppose que c'est là une agréable situation!... Mais tout de même,
vous avez raison, une situation un peu inférieure!... Je me demande
comment un homme qui pourrait devenir quelque chose, se contente d'être
une inutilité de luxe!

Une fibre tressaillit en lui. Il lui était désagréable que cette
singulière petite fille le jugeât une nullité; d'autant qu'elle avait
parlé ni rude ni agressive, seulement un peu dédaigneuse.

Et impatient, il jeta:

--A quoi bon compliquer la vie d'obligations que rien n'impose?

--Rien, peut être, sauf le désir de posséder une valeur personnelle!

Il rit, avec une mine de confusion voulue:

--Je suis très paresseux et tout à fait dépourvu d'ambition. J'avoue
qu'il me suffit d'être un pauvre clubman trouvant intérêt à son écurie
de courses, et encore à toute sorte de distractions et plaisirs, plus ou
moins frivoles, je le reconnais... En toute humilité, je dois confesser
que jamais, il ne m'est venu la prétention de valoir quelque chose!...

--Ah? fit-elle, brièvement. Mais je suppose que vous plaisantez!
Autrement...

--Vous vous arrêtez?... Quoi? autrement... Dites... Je veux savoir ce
que vous pensez sur mon compte...

--Autrement, je dirais: «tant pis pour vous», s'il en est ainsi!...

Il comprit très bien qu'elle le jugeait avec sa rigueur de femme
consciente des difficultés et du prix de la lutte pour la vie qu'il
ignorait lui-même... Et aussi avec l'intransigeance des êtres jeunes.
Pourtant, il interrogea, mi-dépité, mi-intéressé:

--Est-ce que vous parlez sérieusement?... ou bien pour me faire
honte?... Vous savez comment on en use avec les petits?

--Je suis très sincère.

--Ah!... Eh bien, à mon tour de dire «tant pis»! Alors, vous,
mademoiselle, vous vous mouvez dans l'existence, attentive toujours à
suivre un idéal que vous prétendez atteindre?

A sa profonde surprise, elle ne répondit pas tout de suite; et l'accent
était un peu étrange quand elle dit enfin:

--Jusqu'ici, oui, il en a été ainsi pour moi.

--Jusqu'ici?...

Elle haussa les épaules.

--Sait-on jamais l'avenir!

Puis, brusquement, elle fit quelques pas en avant vers la mer. Il ne la
suivit pas. De nouveau, il la regardait curieux, et avec le même plaisir
des yeux; mais, en lui, demeurait une sorte d'impatience devant la
sévère impertinence de son jugement sur lui, qu'il devinait trop bien.
Ce en quoi, il voyait juste. Toutefois, chez elle aussi, il y avait de
la curiosité. Ce Raymond de Ryeux lui paraissait un type un peu
particulier, de cette phalange des gens du monde qu'elle englobait dans
un impitoyable dédain. Plus intelligent, semblait-il, que la plupart,
cependant; et elle s'amusait de sa galanterie caressante, comme des
imprévus de leur situation, sur cette lande isolée. Les hommes qui
l'approchaient d'ordinaire, chez Mme Ronal, étaient plus austères ou
plus rudes. Avec ses camarades du Conservatoire, c'était autre chose
encore... Celui-ci était d'espèce différente...

Comme elle ne bougeait pas, il appela:

--Je crois qu'il faudrait songer au retour, mademoiselle.

--Déjà?...

Vivement, elle avait tourné vers lui un visage déçu; et il oublia son
impatience.

Il dit aussitôt:

--Nous resterons autant que vous voudrez!

--Alors, encore quelques minutes de grâce; et puis, en gens bien sages,
nous partirons! C'est réellement exquis, cet espace, ce vent, cette
solitude, ce silence!

--Ce silence... Hum! nous n'étions pas silencieux tout à l'heure! J'ai
même entendu de dures vérités!

Une courte flamme monta aux joues de Claude.

--Prenez-les pour ce qu'elles valent, venues d'une étrangère dont
l'opinion n'a cure pour vous. Mais vous avez raison, ma franchise a été
malhonnête... Et je m'en excuse!

Maintenant elle souriait un peu, de son sourire indéfinissable où il y
avait une ironie à peine voilée. Et il remarqua, un peu âpre:

--Vos lèvres seules s'excusent de votre sévérité; mais votre pensée les
désavoue.

Elle rit franchement:

--Je tâche d'être polie comme une dame du monde... et comme une personne
reconnaissante de la délicieuse promenade qu'elle vous doit...

--Oh! je vous en prie...

--Mais si... Mais si!... Je suis trop ravie pour n'être pas _très_
reconnaissante... Et, à mon tour, je voudrais vous être agréable... Mais
comment?... Est-ce que vous aimez beaucoup la musique?...

--La bonne, oui, ardemment!...

Elle glissa, taquine:

--Autant que vos chevaux de courses?... Eh bien, puisque mon jeu,
entendu par hasard, vous a plu, voulez-vous que, en rentrant, je vous
joue une page quelconque, à votre choix, pourvu qu'elle soit belle?...
Je n'ai--et je le regrette fort!...--rien de mieux à vous offrir...
seulement une bonne intention...

Il eut l'air si sincèrement ravi, qu'elle comprit combien elle était
tombée juste.

--Oh! la bonne pensée! Vraiment, vous daigneriez me faire ce grand, très
grand plaisir? Je n'aurais jamais osé vous demander de me le
procurer!... Et pourtant, j'en avais bien envie!... Que vous êtes
délicieuse d'avoir deviné... Rentrons vite!... Mais, où jouerez-vous?

Elle réfléchit une seconde.

--Dans notre «home» à cette heure, ce ne sera pas bien agréable, les
petites seront là!... Voulez-vous entrer à l'église où je joue chaque
dimanche? Je monterai à l'orgue. Vous écouterez dans les rangs des
fidèles absents... Et puis... et puis, je disparaîtrai... sans que nous
nous revoyions,... parce que les paroles ne valent rien après la
musique. Ne le trouvez-vous pas aussi? Quand je peux, je les fuis
toujours!... Mon programme vous va?

--Je n'ai qu'à l'accepter... Sans quoi, je m'insurgerais contre la
conclusion que vous lui donnez!... Si vous vous y refusez, nous ne nous
reverrons pas _aujourd'hui_... parce que je n'ai pas le droit de vous
imposer mes remerciements, hommages, etc.!... Mais, dans la suite, il en
sera autrement? N'est-ce pas?... Maintenant que je vous connais, je ne
me résignerais pas à vous dire un adieu définitif.

--Nous reverrons-nous?... C'est possible mais c'est peu probable!...
Nous n'aurons sans doute ni raison, ni occasion pour cela... Nous
suivons des routes toutes différentes.

La voix de contralto reprenait ses notes brèves.

Il s'inclina:

--Ce sera comme vous déciderez...

Elle laissa tomber légèrement:

--Bien entendu!... La chose est convenue, partons!... Obéissons à
l'austère sagesse.

Railleur à son tour, il acheva:

--Pour valoir...

--Dites pour le plaisir de nous sentir bien les maîtres de notre
volonté, corrigea-t-elle, vive. Et puis, maintenant, il faut remballer
tous les ustensiles du goûter... puisque le «correct serviteur» nous
manque!

Il s'apprêtait à l'aider.

--Non, vous n'y connaissez rien! J'en suis sûre! Laissez-moi faire...

Avec une adresse de femme habituée à se servir, elle rangeait les
étincelants bibelots. Alors, sans insister, il prépara sa machine et
revint seulement pour fermer et soulever le panier de paille qu'il plaça
dans la caisse de l'auto.

Puis il prononça:

--Tout est prêt... Voulez-vous que nous repartions?

--Oui, puisqu'il le faut!

--Mettez votre plaid... Le soleil baisse, il ne va pas faire chaud...
Étendez cette fourrure sur vos genoux... Ah! attendez que j'attache
votre châle par une épingle pour que le vent ne l'écarte pas.

--Oh! merci, je puis bien...

--Non... Laissez-moi faire, enfant volontaire.

--Soit... Comme vous aimez à servir les femmes! Mme de Ryeux doit être
une personne terriblement dorlotée!

--Ma femme?... Non, je ne la dorlote guère... Elle se charge si bien de
se dorloter elle-même que je réserve mes soins pour les étrangères.

Claude ne répondit pas. Elle pensait que Mlle de Villebon avait dit
vrai. Le ménage de Ryeux n'était pas très amoureux.

Il sauta près d'elle. Alors elle dit:

--Et maintenant, nous ne parlons plus!

--Convenu! fit-il inclinant la tête.

Et la course fantastique recommença. Le soleil s'était voilé sous les
nuées plus épaisses que, sans relâche, les rafales apportaient du large.
La mer était toute grise, maintenant, soulevée en crêtes écumantes.

Claude, ressaisie par la griserie de la vitesse, contemplait, les yeux
songeurs, la fuite éperdue des landes assombries, la mer menaçante, les
pauvres villages écrasés sous leurs toitures basses, où les vieux
n'étaient plus assis devant le seuil de granit. De nouveau, ils
traversèrent Gruchy, entrevirent le Millet de pierre dressé devant le
paysage qu'il a aimé... Puis ce fut Landemer... Et du sommet de la côte,
apparut le merveilleux horizon de mer, de falaises, la ligne de la côte
qui fuyait jusqu'aux plus lointaines profondeurs du ciel tourmenté.

Alors seulement Raymond de Ryeux parla:

--Nous nous arrêtons à l'église?

--Non, il faut que j'aille à Capelle chercher mon violon.

--Allons... Je vous attendrai...

Mais elle secoua négativement la tête.

--Pour que mes doigts ne tremblent pas, il faut que je me repose un
instant. Ne m'attendez pas. Capelle est si près de l'église que j'irai
très bien à pied. Dans trois quarts d'heure, je serai à l'orgue.

--Bien sûr?... insista-t-il, avec une sourde irritation de devoir la
laisser partir.

--Mais certainement, bien sûr, je vous ai promis... Puisque nous nous
quittons, je vous fais mes adieux et vous remercie encore beaucoup...
ah! oui, beaucoup... Cette journée aura été une des meilleures de mes
vacances... Et mes regrets aussi d'avoir été peut-être, pour votre goût,
trop franche dans mes jugements...

--Habitude salutaire, espérons-le pour ceux qui parlent et pour ceux qui
écoutent, riposta-t-il flegmatique, un peu railleur à son tour...
Peut-être, un jour, ferai-je mon profit de vos conseils. Car tout
arrive!

--Oh! jamais je n'ai eu, dans la cervelle, l'idée de vous donner l'ombre
même d'un conseil. A quel titre, grand Dieu!... Au revoir... Et merci
encore!

--Au revoir, vous avez dit... Je retiens la promesse... Car, moi aussi,
j'ai passé un inoubliable après-midi...

Elle lui avait tendu la main d'un geste de camarade, comme sur la
falaise. Cette fois, sans demander de permission, il porta à ses lèvres
les doigts dégantés et sa bouche experte appuya un baiser sur la peau
tiède.

Puis, vif, sans attendre qu'elle eût protesté, il remonta dans l'auto et
dit:

--A tout à l'heure. Je vais vous attendre!




V


Trois quarts d'heure après, il entrait dans la petite église, toute
obscure, où, seule, brûlait la lampe du sanctuaire.

Claude Suzore était-elle là? L'idée lui traversa le cerveau que,
fantasque comme elle semblait l'être, peut-être elle allait avoir changé
d'avis et ne viendrait pas...

A demi-voix, il appela:

--Mademoiselle Suzore, vous êtes là?

Nulle parole ne répondit. L'église était déserte. Il en fit le tour,
heurtant des chaises dans l'ombre, irrité d'avoir été joué, très déçu
aussi...

Mais, soudain, la porte basse, enfoncée dans l'épaisseur du mur,
s'ouvrit de nouveau. Il entrevit une forme mince. Allons, elle venait,
fidèle à sa parole. A tort, il avait douté d'elle.

A son tour, elle demandait:

--C'est vous qui êtes là? monsieur de Ryeux.

--Oui; je commençais à avoir peur que vous ne m'ayez oublié.

--Eh bien, vous voilà rassuré. Installez-vous; je grimpe à l'orgue.

Comme il s'était rapproché, il distinguait un peu le blanc visage où les
yeux dessinaient deux abîmes d'ombre.

--Je ne puis pas monter avec vous?

--Oh! non... Vous entendriez très mal. Mettez-vous, au contraire, loin,
vers l'autel.

Il obéit, sentant qu'il ne pouvait faire autrement. Il entendit le pas
vif s'éloigner sur les dalles, tourner sur l'escalier étroit. La lueur
d'une faible lampe s'alluma dans la tribune, derrière l'harmonium. Il y
eut un silence, puis quelques notes d'accord; et la voix du violon
s'éleva dans la solitude et l'ombre, ample, vibrante, chaude ainsi
qu'une voix humaine, en un son si large et si plein, qu'il écartait
toute idée d'un accompagnement possible.

Alors, Raymond de Ryeux comprit qu'on lui avait dit vrai; cette enfant
était une artiste rare qui possédait le don que nulle étude ne pourrait
donner.

Certes, elle avait dû travailler beaucoup pour posséder, si jeune, la
science qui donnait à son jeu, cette stupéfiante souplesse. Mais c'était
d'elle-même que venait la puissance d'expression qui résultait de ce
qu'elle _sentait_ la musique, avec une force, et une profondeur émanées
de quelque mystérieux foyer qui brûlait en elle.

D'abord, il avait écouté curieusement, séduit par l'originalité de cette
séance offerte à lui seul. Puis, parce que--comme il le lui avait
dit--il goûtait ardemment la musique, il oublia la violoniste, le cadre,
absorbé tout entier, âme et cerveau, par le plaisir d'art.

Le violon se tut. Et comme un altéré, il pria:

--Oh! encore un peu... Encore!

L'artiste obéit. Peut-être son orgueil ne voulait rien devoir à l'homme
qui, sur la falaise, avait obéi quand elle demandait «encore»!

Et le chant merveilleux monta de nouveau, s'épanouit avec une pureté
grave et passionnée, tombant dans l'âme même de cet homme de plaisirs,
où elle réveillait des fibres endormies, l'élevant un fugitif moment
au-dessus de lui-même.

Mais soudain, encore une fois, la petite porte basse s'ouvrait. Des
fidèles entraient qui venaient dire la prière du soir. Les têtes se
dressèrent surprises, vers la tribune, où dans l'ombre, les dernières
notes vibraient, telles une aérienne et mystérieuse prière.

Raymond de Ryeux, alors, tressaillit, échappé à l'envoûtement des sons;
et, lui aussi, leva la tête vers la tribune. La lampe y était éteinte;
et Claude Suzore, déjà, devait être descendue car il n'entendait aucun
bruit dans l'étroit escalier, ni pas sur les dalles; sauf celui d'un
prêtre, le curé sans doute, qui arrivait à son tour et passait, avec une
génuflexion, devant l'autel.

Rapidement, Raymond de Ryeux sortit, oubliant que Claude lui avait
demandé de ne pas la chercher, après qu'elle aurait joué pour lui. Mais,
dehors, c'était maintenant la nuit complète. Le petit cimetière blotti
autour de l'église était désert; et aussi la route qui montait vers
Capelle, où des rafales, venues du large, haletaient à travers les
branches.




VI


Sortant de son cabinet, Élisabeth Ronal alla appeler, au seuil de la
grande salle où les infirmières accomplissaient leur tâche:

--Claude, tu es là?... Veux-tu venir un instant?

La jeune fille releva sa tête brune, courbée vers le membre malade
qu'elle entourait d'une longue bande, et, d'un geste inconscient,
repoussa en arrière son voile d'infirmière, blanc comme la longue blouse
qui l'emprisonnait.

--Tout de suite, je suis à vous, Élisabeth. J'achève le pansement et je
viens.

Une minute, la jeune femme resta immobile à l'entrée de la salle que
parcouraient ses yeux attentifs, errant sur les divers groupes des
malades et des infirmières. Et son regard était lumineux d'intelligence
profonde et de bonté. Sous la clarté des baies très larges, sa
silhouette était toute mince dans la correction du sombre _tailleur_; la
ligne du profil se découpait fine et ferme; les cheveux bruns, rayés, en
avant, par une grosse mèche blanche, rejetés autour du front, simplement
roulés en arrière, sur la nuque.

Elle sourit aux pauvres gens qui la saluaient d'un chaud: «Bonjour,
docteur», car elle était très aimée. Puis, après un bref conseil à une
infirmière qui l'avait appelée, elle laissa retomber la porte et rentra
dans son cabinet.

Humble, s'y tenait une débile créature qui serrait dans ses bras un
petit être chétif. Sa forme alourdie annonçait la maternité future. Près
d'elle, debout, était une fillette qui paraissait quatre ou cinq ans,
les yeux atones, le visage sans couleur; son pauvre corps, si maigre
sous la robe, qu'il semblait fait seulement des os de la charpente.

--Allons, petite Cécile, viens que je voie ton bras, dit doucement
Élisabeth, attirant la fillette, dont elle caressa les cheveux serrés en
une maigre natte. Puis, avec des gestes légers et vifs, elle enleva le
corsage qui recouvrait les épaules étroites. Ses yeux étaient remplis de
pitié, observant le pauvre petit corps que rongeait la tuberculose,
contre laquelle, la science, hélas! ne pouvait plus rien... L'examen
achevé:

--C'est bien, mon petit, fit-elle, j'ai vu... Tu vas t'asseoir là et
attendre bien sagement Mlle Claude qui va venir te chercher pour te
panser... Voici un bonbon que tu croqueras pour te distraire... Tu es
une raisonnable petite fille!

Elle rhabillait l'enfant avec le même soin maternel qu'elle avait eu
pour la dévêtir. Puis elle se redressa et son regard, alors, tomba sur
le corps déformé de la mère. Une sévérité triste assombrit ses yeux.

--Il faut donc encore vous répéter ce que je vous ai dit l'année
dernière. C'est un crime..., vous entendez bien, un crime... que vous
commettez en vous prêtant à donner la vie à de pauvres êtres dont la
santé est détruite à l'avance avec le père qu'ils ont!

La femme baissa la tête.

--Quand il revient de l'hôpital, il faut bien que je lui obéisse!...

Élisabeth eut un geste négatif, et fermement, elle dit:

--Il y a des limites à l'obéissance. Dites-lui que, quand il ne boira
plus, vous consentirez à être mère. S'il ne vous écoute pas,
envoyez-le-moi. Je tâcherai de lui faire comprendre qu'il n'est pas
permis de créer des êtres, quand c'est pour les destiner sûrement à
souffrir, même plus, à mourir...

La femme baissait toujours plus la tête. Mais avec une figure lasse et
butée, elle répéta:

--Il ne m'écoutera pas. Il me battra si je ne veux pas ce qu'il veut,
lui...

Élisabeth n'insista plus. Elle le savait trop bien qu'elle prêchait
l'impossible. Elle avait parlé dans un élan de révolte devant la misère
du pauvre corps d'enfant. Mais c'était vrai que, même le voulût-elle, la
malheureuse qui se tenait là, avec un air de bête écrasée, ne pouvait
résister au maître, et peut-être, d'ailleurs, n'en avait pas le désir.
Lui, Élisabeth le connaissait bien, brûlé par l'absinthe; les trois
quarts de l'année à l'hôpital, revenant juste au logis pour rendre mère,
la misérable qui, passive, voyait ensuite mourir ses petits. A la fin du
précédent hiver, elle en avait perdu deux. La gamine qu'Élisabeth venait
d'examiner arrivait de Berck; et même la brise iodée, respirée tout
l'été, n'avait pu vaincre le mal. Le bébé décharné que la mère serrait
sur sa poitrine allait, à son tour, en être la victime... Pour Élisabeth
Ronal, c'était une vraie souffrance que de se sentir impuissante...
Rien, elle ne pouvait rien... Sinon se dévouer toute, pour soutenir et
consoler...

Claude entrait, svelte sous sa blouse, marquée vers l'épaule de la croix
rouge. Échappées au rigide bandeau du voile, quelques boucles frôlaient
le front.

--Claude, vois donc si Mlle de Villebon pourrait maintenant--ou dans peu
de temps,--donner le bain fortifiant à ce petit! Asseyez-vous dans la
galerie d'attente, madame Lefort. Il y fait bien chaud. Mlle Claude va
venir vous donner la réponse; et elle emmènera Cécile pour le pansement.

Déjà, Claude revenait, un peu haletante d'avoir monté en courant
l'escalier du sous-sol où étaient installées les cabines de bain.

--Dans dix minutes, Mlle de Villebon aura fini avec la petite Baudache.
Elle pourra baigner l'enfant.

--Parfait!... Vous avez entendu? madame Lefort. Descendez donc avec Mlle
Suzore qui va vous conduire à la salle de bains; et pendant que vous
déshabillerez votre bébé, elle s'occupera de Cécile. Allons, au revoir,
soignez-vous bien aussi. Claude, tu lui donneras un flacon de kola. Ce
lui sera bon et tu m'apporteras sa fiche, que je l'annote.

Tout en parlant, elle appuyait sur le timbre, pour qu'un nouveau
visiteur fût introduit.

Et Claude disparut, guidant la femme qui la suivait, la marche
traînante. Elles laissèrent la petite Cécile assise sur la banquette
d'attente où Claude allait venir la rechercher; et par un escalier blanc
comme l'était tout le dispensaire dont le ripolin avait revêtu les murs,
elles descendirent dans le sous-sol, éclairé par de vastes soupiraux. De
chaque côté de l'allée, des cabines pour les bains. Des cris d'enfant
s'échappaient de certaines, mêlés au bruit des voix. A gauche, une baie
ouverte laissait voir la longue pièce, où, devant la table, une
infirmière préparait le coton à stériliser et les bandes à pansement.
Une autre, devant une armoire béante, atteignait les draps que l'oeuvre
fournissait avec une couverture pour une quinzaine, et qui, ce temps
écoulé, étaient rapportés au blanchissage. Quand Claude passa, un vieux
déposait justement le fardeau qu'il rapportait. Il interpella la jeune
fille:

--Eh! madame, je voudrais bien des toiles propres!...

--Ce n'est pas moi qui les donne. Demandez à Madame, fit-elle, indiquant
la jeune femme occupée à l'armoire, une brune charmante dont le visage
émergeait du col d'Irlande, apparu par l'échancrure de la blouse.

Et continuant sa route, elle alla frapper à la porte d'une des cabines
où hurlait un petit. Elle frappa.

--Mademoiselle de Villebon, voici Mme Lefort que le docteur vous envoie.

--Bien, qu'elle entre. Nous avons fini avec Mme Baudache.

Elle entr'ouvrit la porte. En effet, une femme rhabillait une espèce de
petit avorton qui crispait son maigre corps et criait à pleins poumons.
Éperdument, il se débattait entre les mains qui prétendaient lui entrer
une brassière.

--Il souffre? interrogea Claude.

--Non... non... Il est rageur seulement. Aussi, nous ne nous occupons
pas de ses protestations et nous l'habillons bon gré mal gré.

En effet, la mère et l'infirmière s'évertuaient à revêtir les bras,
aussi minces que ceux de quelque poupée, les jambes gigotantes tachetées
de boutons.

Claude les laissa, remonta, toujours courant, l'escalier clair, reprit
au passage la petite Cécile qui n'avait pas bougé de son banc, et
l'introduisit dans la salle de pansements.

--Je reviens tout de suite, petite fille; assieds-toi là. Je fais une
commission pour le Docteur, et puis, je m'occupe de toi!

L'enfant obéit avec une docilité d'animal dressé; et sans un mot, la
même expression morne sur son visage souffrant, se laissa placer sur la
chaise blanche, trop haute pour ses petites jambes, qui battaient dans
le vide.

Et Claude disparut très vite pour aller chercher la fiche demandée par
Élisabeth.

Avec des centaines d'autres, portant le nom, les détails sur le malade,
le traitement suivi, la fiche était enfermée dans le meuble à coulisse
qui occupait un des angles de la vaste salle d'attente, où, sur des
bancs, rangés les uns derrière les autres, les malades attendaient leur
tour de consultation, sous la garde d'une surveillante. La salle était
baignée d'air, de lumière, même par ce jour gris d'automne. Sur le
ripolin immaculé, un grand Christ allongeait des bras douloureux. Une
petite table servait de bureau.

Il y avait bien là une cinquantaine de malheureux, venus chercher des
soins. Dociles, ils attendaient, rangés, sur les bancs, selon leur tour
d'arrivée. Une allée séparait les malades qui étaient là pour le docteur
Ronal, de la phalange des mères, qui amenaient leurs petits à l'examen
du docteur spécialiste pour la vue, dont c'était le jour de
consultation. Il y en avait de tout petits qui sommeillaient ou
geignaient entre les bras des femmes, appliquées à les tenir paisibles;
et de plus âgés qui eux, avaient peine à demeurer tranquilles sur leur
banc, se levaient, tombaient, criaient; ce qui provoquait les «chut!»
impatients de la surveillante, très sévère sur le chapitre de la
discipline.

Quelques mères ayant imaginé de promener leurs nourrissons pour les
endormir, elle les rappela vivement à la règle, qui était d'attendre à
sa place, en silence.

Du côté des adultes, nulle infraction. Tous, vieux ou jeunes,
attendaient, avec une expression de patience résignée.

Les yeux se tournèrent vers Claude, qui entrait et eut un petit signe de
bienvenue à des habitués qui la saluaient. Elle fourragea dans le meuble
aux fiches, le geste précis, découvrit aussitôt ce qu'elle cherchait et
porta le papier à Élisabeth, occupée maintenant à recueillir les
confidences d'une jeune femme qui avait un visage désolé.

Claude, discrètement, posa le papier sur le bureau et disparut,
regagnant la salle de pansements, où les huit infirmières, de service ce
jour-là, accomplissaient leur tâche. Par les hautes fenêtres, là aussi,
s'épandait largement la mélancolique clarté d'octobre, sur les murs
luisants, couleur de neige, aux angles arrondis, sur la faïence blanche
des lavabos, sur le métal étincelant des outils étalés sur la table,
derrière laquelle se tenait l'infirmière auxiliaire.

Et puis, assis sur les chaises blanches, elles aussi, la ligne des
misérables qui venaient chercher, sinon la guérison, du moins le
soulagement, et autour desquels s'empressaient les infirmières. Sur les
plaies, elles mettaient les compresses, enroulaient les bandages, et
leurs gestes avaient une douceur adroite, suivis par le regard anxieux
des patients, hommes et femmes de tout âge.

Claude était revenue vers l'enfant qui attendait toujours sans bouger,
ni parler, ni penser, et elle lui sourit:

--Eh bien, nous allons maintenant te soigner, petite fille.

Et elle s'agenouilla pour laver les plaies qui ensanglantaient les
pauvres membres.

Jusqu'au bout de la longue salle immaculée, c'était ainsi des
souffrances qui imploraient l'apaisement, que, depuis le début de
l'après-midi, leur dispensaient les mains compatissantes.

Et après ces malheureux, d'autres encore, ce jour-là, allaient venir,
pour lesquels l'inlassable charité poursuivrait son oeuvre...




VII


Le dernier malade était sorti, les instruments soigneusement stérilisés,
et Élisabeth avait dit à ses aides:

--Maintenant, allons goûter!

Dans son accent, il y avait l'intime joie d'une créature consciente
d'avoir bien rempli sa tâche.

Claude refoula, bravement, le «Enfin!» qui lui montait aux lèvres, cri
de délivrance instinctif; et, tandis que ses compagnes passaient au
lavabo et y enlevaient leurs blouses, elle grimpa dans sa chambre, sa
cellule, comme elle disait. Elle aussi rejeta son uniforme de service.
Mais sa main l'écartait d'un geste presque violent; et des mots--combien
sincères!--s'échappaient de ses lèvres tremblantes un peu...

--Quel supplice, de tels après-midi!

A pleins poumons, devant sa fenêtre large ouverte, elle aspirait l'air
humide, presque glacé, du crépuscule d'automne, tout en vaporisant sur
elle le jet d'un flacon qui embaumait le muguet.

Mais sa main était machinale, tant sa pensée était envahie par
l'instinctive révolte de son être jeune, sévèrement contraint tout
l'après-midi à l'austère labeur.

--Comment vais-je retrouver le courage d'être encore une véritable aide
pour Élisabeth! C'est odieux, cette odeur de misère, de maladie, de
saleté, de blessure! Oh! il me semble que j'en suis imprégnée à ne
pouvoir m'en délivrer!

Pourtant, elle venait de baigner son visage d'eau fraîche, brosser les
boucles rebelles autour du front, savonner les mains qui, adroites,
avaient pansé les plaies, très doucement. Elle songea, un peu calmée par
la violence même de sa révolte:

--Peut-être l'accoutumance va me venir en aide! Mais pourquoi, tout à
coup, ai-je si fort l'horreur de tant de laideur dans les visages, dans
les maisons de pauvres qui forment notre quartier, qui entourent la
mienne! Ah! la misérable chose que je suis!... pour un instant seul,
j'espère!

Pourtant, depuis des années, même avant qu'elle partît pour Landemer,
deux mois plus tôt, elle accomplissait cette tâche comme un devoir tout
simple, qui l'intéressait fort... Elle estimait, très sincère, que toute
créature se doit à un devoir et, dans la mesure de ses moyens, à ceux de
ses semblables qui ont besoin de son assistance.

Et puis, là-bas, libérée de ses devoirs quotidiens, maîtresse absolue
d'elle-même et de son temps, elle semblait brusquement s'être
transformée. On eût dit qu'en elle, avait jailli une poussée d'égoïstes
désirs, d'aspirations violentes vers la fortune, le succès qui enivre,
une vie harmonieuse artistement; une soif d'indépendance l'étreignait,
avec le besoin de dominer gens et choses. Ainsi de méchants prisonniers
longtemps captifs, se redressent impérieux, sentant moins la main du
maître, et réclament la liberté, prétendant vivre leur vie.

Comme à Landemer, le jour où elle avait reçu la dernière lettre
d'Élisabeth, elle regardait machinalement son image éclairée de reflets
bizarres par la petite lampe dont la brise faisait trembler la flamme.
Visage de jeune sphinx, sévère, presque dur, où, dans les prunelles
élargies, luisait la lueur montée des plus intimes profondeurs de l'être
moral.

Elle pensait:

--Sans doute, l'influence d'Élisabeth va me ramener à ce que j'étais!
Mais, à cette heure, je ne me sens plus qu'une vilaine âme d'arriviste
qui veut jouir de tout ce qui est séduisant dans la vie, mordre dans ses
plus beaux fruits, en épuiser la saveur... Je ne peux pas... Je ne dois
pas!

«Je ne dois pas!» C'était la disciple d'Élisabeth Ronal qui avait pensé
cela. Mais la nouvelle Claude, la révoltée, se dressait aussitôt. Elle
ne devait pas? Pourquoi?... Quelle loi le lui interdisait?

«Accepter la vie telle qu'elle se présente dans son implacable force et
la dominer par la volonté», depuis son enfance, Claude s'entendait dire
que c'était là le devoir, pour un être qui veut valoir.

Mais valoir, tenir à valoir... pourquoi? pour qui?... Pour elle-même?...
Et ensuite?

Quelle vaine jouissance, on lui avait offerte ainsi!...

Quelqu'un le lui avait dit, il n'y avait pas très longtemps, et alors,
elle avait écouté, un peu méprisante... Qui donc?... Ah! oui, ce Raymond
de Ryeux. Voici donc que, tout à coup, elle arrivait à la même
conclusion que ce frivole et égoïste clubman! Vers quels bas-fonds
descendait-elle soudain?

--Eh bien, Claude, tu ne viens pas? Que fais-tu donc?... appela la voix
d'Élisabeth.

Claude tressaillit, rejetée brusquement dans la réalité de sa vie. Elle
était folle de rêvasser ainsi! En hâte, elle répliqua:

--Me voici tout de suite! Élisabeth.

Et, en effet, quelques minutes après, elle entrait dans la galerie
attenante au cabinet d'Élisabeth, dont celle-ci avait fait une sorte de
petit hall pour recevoir ses amis. Sous la clarté des lampes voilées,
mais nombreuses, car Élisabeth adorait la lumière, la pièce était
singulièrement hospitalière. Des meubles cannés, parmi lesquels un
divan, quelques fauteuils où s'enfonçaient des coussins de cretonne.

Devant la baie vitrée, retombaient, à cette heure, des voiles persans.
Au mur, quelques gravures, véritables oeuvres d'art, deux grandes
aquarelles, visions de prairie et de sous-bois. Au-dessus du piano, avec
lequel voisinaient le pupitre et le violon de Claude, une admirable vue
de mer, encadrée par deux reproductions en grisaille des chanteurs de
Della Robbia.

Dans un angle, la bibliothèque tournante, lourde des volumes qui s'y
pressaient. Des livres aussi, des revues sur les tables nombreuses; même
sur le bureau de travail qui servait à Élisabeth et à Claude. Quelques
plantes vertes. Et beaucoup de fleurs;--des fleurs très simples, des
humbles, mais généreusement prodiguées pour épandre à travers la pièce
une senteur de jardin.

Les visiteurs étaient arrivés pendant que Claude s'attardait à songer.
Des intimes qui savaient qu'après ses consultations au dispensaire,
Élisabeth se reposait un peu, en accueillant ses amis; et aussi tous
ceux et celles qui venaient chercher l'appui de son jugement dont la
précision claire était celle de ses diagnostics.

Quand Claude apparut, des conversation s'étaient déjà établies, très
animées. Toute préoccupation touchant au dispensaire rigoureusement
écartée,--pour une trêve nécessaire,--les propos se croisaient sur
l'art, les lettres, la politique, les questions sociales; propos de gens
incapables de papotages, très intelligents, tous individualistes, dont
les goûts et les idées différaient comme leurs occupations mêmes.

En effet, parmi les nouveaux venus, il y avait une frêle artiste
anglaise, Lily Switson, qui faisait des eaux-fortes déjà très remarquées
et qu'Élisabeth avait sauvée, alors que le travail l'avait épuisée. Peu
à peu rétablie, de retour de Davos, elle avait repris son labeur
opiniâtre de fille qui veut arriver, attendue en Angleterre par un
fiancé artiste lui aussi.

Et encore, il était venu une femme aux cheveux grisonnants, Mme Albran,
qui avait des allures masculines et une âme d'apôtre pour diriger, avec
une maîtrise égale à son inlassable charité, une oeuvre de travail à
domicile à l'intention des ouvrières.

Attentive, elle écoutait, au moment où Claude entrait, les explications
que donnait, sur la question des logements ouvriers, Étienne Hugaye,
neveu de la vieille marquise de Ryeux, un garçon d'une trentaine
d'années, qui, aristocrate par sa naissance et son éducation, ses
attaches, vivait pour le peuple, prenait la cause de toutes les misères
dans les conférences, les articles auxquels il livrait la majeure partie
de son temps... Il avait l'abord froid, aisément agressif avec les gens
de sa classe, la parole un peu âpre, la pensée intransigeante, le coeur
chaudement généreux, une volonté inflexible et rude. Pour Élisabeth, il
éprouvait une admiration enthousiaste, très fier de l'estime qu'elle lui
accordait, parce qu'elle sentait la sincérité de sa pitié active pour
les misérables.

Il aimait à lui soumettre ses idées, ses essais, les projets qu'il
s'appliquait à réaliser, insouciant des obstacles.

Ce jour-là, il avait amené un journaliste avec lequel il faisait
campagne pour les maisons ouvrières, singulier garçon, très fruste, fort
intelligent, qui avait un type d'anarchiste et était un remarquable
musicien.

Un petit cercle s'était formé autour d'eux, dans lequel figuraient
plusieurs des infirmières. Débarrassées de leur blouse, elles étaient
redevenues d'élégantes femmes du monde, quelques-unes très jolies,
jeunes pour la plupart.

Mlle de Villebon, elle, avait entrepris le docteur spécialiste pour les
yeux, qui venait de finir ses consultations; un jeune philanthrope, lui
aussi, dispensateur pour les pauvres, de son temps et de sa fortune.

Et un peu plus loin, Élisabeth causait avec d'autres infirmières et le
docteur Delbeau, son maître de jadis, aujourd'hui son ami, venu, après
ses consultations, lui demander une tasse de thé, «pour se reposer!»
disait-il.

Près de lui, grand, robuste, coloré sous ses cheveux blancs coupés
court, elle paraissait singulièrement jeune encore en ce moment où
l'animation de la causerie détendait ses traits fatigués.

L'apparition de Claude l'interrompit et elle s'exclama d'un accent
d'amicale gronderie:

--Mais, Claude, ma petite, que deviens-tu donc? Le thé est là. Sers
vite; il sera froid et trop fort.

Claude ne s'excusa pas. Mais, tout de suite, elle alla, serrant au
passage des mains amies, vers la table où le plateau était posé et prit
la théière.

Lily Switson s'était rapprochée.

--Je vous aide? Claude. Comme les vacances vous ont bien réussi! Vous me
donnez une terrible tentation de vous demander quelques séances de
pose... Je suis sûre qu'avec vous, je ferais quelque chose
d'intéressant!

--Lily, où trouverais-je jamais le temps de poser!... Tenez, voulez-vous
porter une tasse de thé au professeur Delbeau? Prenez le sucre aussi...

Elle-même se mettait à circuler parmi les groupes, silencieuse,
distribuant les tasses, avec la conscience qu'elle eût apportée à
remplir une sérieuse tâche. Pour Élisabeth, seule, elle eut un sourire:

--Voici, grande amie; croquez vite une tartine... Vous en avez besoin,
après vous être tant dépensée, tantôt!

--Nous avons vu de bien grosses misères, n'est-ce pas? mademoiselle de
Villebon. Je ne suis pas tranquille pour la petite Dupage. J'y passerai
ce soir.

Claude, qui avait entendu, protesta:

--Ça, non! Élisabeth... Après un après-midi comme celui d'aujourd'hui,
vous devez vous reposer; toute la matinée, déjà, vous avez circulé.
Soignez-vous donc un peu, vous-même, de temps en temps!

Élisabeth se mit à rire.

--Vous entendez, docteur, cette petite qui se mêle de donner des
consultations. Claude, porte plutôt du lait à Hugaye qui m'a l'air de
fourrager inutilement sur le plateau.

Elle obéit et versa le lait dans la tasse que lui tendait le jeune
homme. Tous deux étaient sous la haute clarté d'une lampe, près de la
table. Claude, debout, s'était mise à grignoter une tartine de pain bis.

Étienne interrogea:

--Qu'est-ce que vous avez fait cet été? Claude.

Ils étaient de vieux amis et se traitaient comme tels.

--A Landemer? J'ai joué du violon, j'ai lu, j'ai vagabondé sur les
falaises et dans d'exquis petits sentiers... J'ai même été une fois en
auto!

--Une fois?...

Elle rit.

--Oui, une fois, une seule fois!... Et c'est à votre tante, Mme de
Ryeux, que je le dois. Elle a demandé à son fils de m'emmener à la
Pointe de Jobourg. J'ai fait une exquise promenade!

--Avec son fils?... Avec Raymond de Ryeux?...

--Mais oui!... Est-ce qu'elle a un autre fils?

--Non, bien entendu. Mais quelle diable d'idée a-t-elle eue là de vous
envoyer ainsi avec Raymond?... Il n'était pas du tout un... chaperon
pour vous!

Une lueur d'amusement brilla dans les prunelles de Claude:

--Vous parlez comme Mlle de Villebon! Pourquoi donc traitez-vous avec
tant d'irrévérence, l'aimable idée de votre tante? Son fils m'a paru un
monsieur très correct. Nous ne nous sommes pas dit un mot durant le
trajet. Nous avons bavardé seulement à Jobourg, en descendant la
falaise, et au goûter!... Pour être un homme du monde, il n'était pas
stupide!...

--Merci pour lui!... Vous lui avez donc fait de la musique?... Je me
souviens de l'avoir entendu parler de votre talent!

--Vraiment?... C'est gentil à lui! Il aura été reconnaissant. Afin de le
remercier de m'avoir si bien promenée, j'ai joué pour lui, tout seul,
dans l'église d'Urville.

--C'est vrai, tout cela?... Vous ne vous moquez pas de ma candeur?...

--Très vrai!

Il la regardait avec une sorte de stupéfaction mécontente.

--Eh bien, je ne vous en fais pas mes compliments.

--Je ne vous les demande pas! lança-t-elle, taquine.

Comme s'il n'avait pas entendu, il continuait rudement:

--Je me demande à quoi a pensé Mlle de Villebon, d'autoriser cette
absurde équipée.

--Mais Mlle de Villebon n'avait rien à autoriser ou à interdire,
riposta-t-elle avec insouciance, un peu hautaine. Je suis libre,
j'imagine, de mes actes.

--Très exact, vous avez raison. Recevez mes excuses de m'être mêlé de ce
qui ne me regarde pas.

--Bon!... Alors, puisque vous reconnaissez vos torts, faisons la
paix!... Vous me demandiez ce que j'ai fait à Landemer?... J'ai aussi
regardé Mlle de Villebon soigner son troupeau.

Une impatience passa en éclair dans les yeux gris du jeune homme.

--Et vous l'avez aidée?

--Bien peu..., pour ne pas dire «point», si j'ose un tel aveu. Je ne me
sentais pas un brin altruiste, à Landemer.

Une expression désapprobatrice assombrit le visage d'Étienne Hugaye.

--Je suis sûr que vous vous calomniez.

Elle eut un petit rire bref:

--C'est que vous êtes une belle âme; vous jugez les autres à votre
image; comme Mlle de Villebon qui, très sincèrement, ne connaît rien de
plus passionnant que de faire du bien à ses semblables... Si elle
n'était très charitable, elle aurait été plus d'une fois scandalisée de
ma misérable insouciance pour les obligations de la solidarité!
Peut-être, à Paris, près d'Élisabeth, je vais redevenir un peu
meilleure... Mais ce n'est pas sûr!

Elle parlait avec une légèreté ironique, amusée de l'irritation qu'elle
devinait chez son sévère interlocuteur.

Leurs rapports étaient tout particuliers. Elle aussi l'estimait. Mais
résolument, en toute occasion, elle s'insurgeait contre son
intransigeance autoritaire qui la choquait, elle si indépendante et de
pensée si souple; contre son austérité qu'il eût voulu voir partagée par
tous, comme la source d'un bonheur né du renoncement à la joie de vivre.

Très souvent, elle le choquait; quelquefois même elle le blessait; mais
toujours elle l'intéressait, alors même qu'elle l'irritait jusqu'à
l'exaspération. Seulement, combien de plus en plus, elle lui paraissait
inquiétante! Il reprit:

--J'espère bien, moi, que vous êtes toujours la même, très généreuse
quoi que vous en disiez... Car j'ai besoin de votre concours.

--Pour?

--Pour venir faire entendre un peu de musique à mon cercle ouvrier.

La même obscure rébellion, qu'elle ne s'expliquait pas, frémit au coeur
de Claude. Aller retrouver là, encore, cette atmosphère de pauvreté dont
il semblait que, peu à peu, le dégoût lui venait! Pourtant, plusieurs
fois déjà, et de très bon coeur, elle avait été ainsi donner à des
humbles, l'aumône de son talent. Elle avait aimé la ferveur de leurs
applaudissements... Alors qu'avait-elle donc?...

Bravement, peut-être parce qu'au passage, elle rencontrait le regard
lumineux d'Élisabeth, elle domina tout de suite la honteuse impression:

--Je serai à votre disposition, Étienne, le soir où vous voudrez.

--Bien. Merci beaucoup, Claude. Je vous dirai, ces jours-ci, la date
exacte du concert. Croyez-vous que votre amie, Rita Delviani,
consentirait à chanter?

--Étienne, vous m'en demandez trop long. Mais Rita viendra, je pense,
tout à l'heure. Vous pourrez lui adresser vous-même votre requête...
Tenez, les dieux sont pour vous, la voilà justement!... Ah! Sonia
aussi!...

En effet, la porte venait encore de s'ouvrir devant deux nouvelles
visiteuses très différentes d'aspect: une superbe créature, grande, très
forte, des yeux de velours sombre, une bouche délicieuse sur des dents
de bébé, un air joyeux de bonne fille qui goûte la vie avec des lèvres
gourmandes, Rita Delviani, la chanteuse dont la voix était d'un
admirable métal.

L'autre, Sonia Lavernoff, une Russe, étudiante en médecine, d'une
vingtaine d'années, qui avait des yeux clairs de mystique, dans un
masque rude. Insouciante de la pauvreté, elle poursuivait ses études
pour atteindre les grades qui lui permettraient de s'en aller exercer un
ministère charitable dans une région perdue de la Russie.

Claude lui serra amicalement la main car elle admirait fort sa valeur
morale; tandis que Étienne Hugaye évoluait pour se rapprocher de Rita.
Il la savait très généreuse, toujours prête à faire, pour les
malheureux, le don de sa belle voix; et, à cause de cela, il lui
pardonnait les allures que sa rigidité et son éducation condamnaient.

Il dut attendre un peu pour l'aborder. Après avoir gaiement pris contact
avec Élisabeth et ses hôtes, elle était revenue à Claude et demandait:

--Claude, ma petite, voulez-vous, dimanche prochain, venir jouer dans un
concert à Rouen? Je chante. Nous partirions le matin avec la troupe des
artistes. Ce n'est pas bien avantageux... Mais vous savez mon principe.
Quand on débute, il faut surtout se faire connaître; donc ne jamais
refuser une occasion d'être entendue. Le cachet n'est pas fort, mais le
voyage est payé... Ça vous tente-t-il?

--Bien sûr! fit Claude, rieuse. Rien que le voyage me tenterait... C'est
si amusant de remuer!... Expliquez-moi ce qu'il faudrait jouer...

Rita, très volontiers, se mit en devoir d'expliquer. Mais elles furent
interrompues par une exclamation du professeur Delbeau:

--Est-ce que nous n'allons pas avoir un peu de musique?... Les deux
artistes seraient bien aimables de ne pas s'absorber dans leur aparté.

Le petit journaliste hirsute avait aussitôt dressé la tête, abandonnant
les «logements ouvriers». Ses yeux vifs regardaient avec envie le groupe
des deux jeunes femmes qui, en riant, terminaient sans façon leurs
arrangements.

Puis Rita se rapprocha:

--Docteur, qu'est-ce qu'il vous faut?... Du chant?... du violon?

--Tous les deux.

--Quelle gourmandise...! Claude, voulez-vous jouer seule, d'abord...
parce que, moi aussi, j'ai envie de vous écouter... pour me mettre en
train...

Elle s'était assise au piano. Claude vint se placer près d'elle... Et
elles commencèrent. Alors, instantanément, les conversations cessèrent.
Tous, même les pures intellectuelles comme Mme Albran, étaient saisis
par la magie des sons. Étienne écoutait, son cerveau d'observateur se
prenant, une fois de plus, à chercher le mystère d'une personnalité que
ne livrait guère cette troublante Claude. Le petit journaliste semblait
hypnotisé; son regard ne quittait point les artistes. Les yeux
mystiques de Sonia rêvaient; et ceux de Lily détaillaient le visage de
Claude, devenu ardent et grave, notaient le mouvement harmonieux du bras
qui faisait frémir l'archet.

A travers la maison où, une heure plus tôt, montaient les plaintes de la
souffrance, s'épandaient maintenant les sonorités du chant qui s'élevait
pareil à une voix humaine, toute vibrante d'une passion d'abord
contenue, puis épanouie dans une allégresse triomphante.

Quand Claude se tut, laissant retomber son archet, Rita se tourna vers
elle, avec l'exclamation qui était dans toutes les pensées:

--Ma petite, vous avez encore fait des progrès depuis cet été!

Les paroles se croisaient, tandis que Claude, une faible lueur pourpre
sur les joues, reposait son violon d'un geste presque tendre, elle si
peu démonstrative. Elle souriait parce que Rita poursuivait drôlement:

--Vous savez, Claude, vous devenez dangereuse, au moral s'entend, pour
vos auditeurs! Vous avez un jeu qui rend tout prêt à la chute... s'il y
a occasion!

Rita Delviani ne se doutait pas qu'en ce moment même, le docteur Delbeau
disait à Élisabeth:

--Comme elle joue, cette gamine! Elle n'a plus rien d'une écolière.
C'est une vraie femme. Mon amie, gare à l'éveil! Il est tout proche.

--L'éveil?... Oh! pas encore, j'espère.

--Vous espérez? Pourquoi? C'est beau, le développement normal de l'être.

--Très beau... oui... Mais si inquiétant aussi! Ah! comme nos enfants
nous échappent vite.

--Toujours l'évolution, l'inévitable évolution!

Encore une fois, pensivement, elle fit «oui». Le docteur la regardait,
trop observateur pour n'être pas perspicace; mais aussi, trop discret
pour lui laisser voir qu'il percevait en elle une obscure préoccupation
au sujet de Claude; et amical, il dit seulement, tout haut:

--Pour votre tranquillité...--et celle de Claude!--tâchez de n'être pas
ainsi «mère poule». Vous avez élevé cette petite, donc elle doit être
bien trempée... Vous l'avez élevée--et Dieu sait que je vous en
approuve!--de façon à lui permettre d'acquérir une personnalité. Eh
bien, cette personnalité est en train de se révéler. Voilà tout! Il ne
faut pas vous en plaindre!

Élisabeth gardait son visage songeur.

--C'est vrai, j'ai voulu qu'elle eût sa personnalité... Je lui ai
toujours montré, autant qu'il était en mon pouvoir, ce qui me paraissait
le bien, ce qui devait être fait... Et puis, je l'ai laissée libre de
choisir, d'agir, de penser, après m'être appliquée à lui donner le
sentiment de sa responsabilité...

--Et ainsi, vous l'avez marquée de votre empreinte, mon amie. A travers
la vie, elle l'emportera...

--Peut-être... Docteur, ces petites filles sont des sphinx... Mais après
tout, vous avez, sans doute, raison. Je suis trop «mère poule»... C'est
que je me sens, moralement, de telles responsabilités, vis-à-vis de
cette petite qui m'a été confiée. Pour ma propre enfant, j'aurais, il me
semble, moins de souci!...

--Je ne crois pas, fit-il, souriant. Dès que votre sentiment maternel
est en jeu, vous, de volonté si ferme, vous vous transformez en une
pauvre petite femme craintive...

--Un chiffon, quoi! fit-elle, secouant la tête.

Puis, changeant de ton, elle jeta:

--Rita, nous vous écoutons, n'est-ce pas?

Mais l'artiste n'entendit pas, occupée à causer avec Étienne Hugaye,
tandis que, près d'eux, le petit journaliste félicitait Claude, avec la
même ardeur qu'il apportait à attaquer les jouisseurs, oublieux de leurs
frères misérables.

Élisabeth les regarda, une seconde; aux lèvres, elle avait son beau
sourire indulgent; puis elle répéta, un peu plus haut:

--Rita, Rita, vous bavarderez tout à l'heure avec Hugaye! Le docteur
Delbeau va être obligé de nous quitter et il réclame un peu de chant!

Tous aussitôt insistèrent. Lily Switson, glissée dans un coin de la
pièce, avait pris son album et crayonnait les physionomies.

Rita, docilement, se dirigea vers le piano.

--Bon, bon! Ne soyez pas si agités, vous tous!... Je chante... Claude,
vous êtes prête?

Toutes deux s'installèrent... Et de nouveau, ce fut, pour ceux qui les
écoutaient, l'oubli, le rêve, l'apaisement ou l'éveil passionné dans le
secret de l'âme... En chantant, Rita perdait son air «bonne fille». On
aurait dit, alors, qu'un invisible dieu modelait le visage où la bouche
délicieuse frémissait au souffle des sons. Même la stature trop massive
changeait de caractère, prenant la majesté de quelque cariatide.

Près d'elle, Claude avait une sveltesse de Tanagra. Sous les paupières
abaissées, les cils traçaient leur ombre sur la chair de rose blanche;
et la lueur des bougies caressait la ligne délicatement ferme du profil.

--Ah! que c'est beau à contempler, la jeunesse! murmura le docteur.

Élisabeth ne répondit pas; elle écoutait.

Entendre de la musique, c'était pour elle le plus vivifiant des repos,
la seule jouissance, peut-être, qu'elle se permît. Les auditeurs
devenaient insatiables. Ils demandaient une mélodie, puis une autre
encore... Car les deux artistes se comprenaient, se suivaient si
merveilleusement, le violon vibrant à l'unisson avec la voix, que la
moindre page musicale devenait ainsi une oeuvre d'art.

Mais une visiteuse de la dernière heure apparaissait, le professeur de
philosophie Sabine Méruel; et si discrètement qu'elle eût pénétré dans
la pièce, son entrée rompait le charme, d'autant que Rita, jetant, par
hasard, un coup d'oeil sur la pendule, s'exclamait:

--Comment, six heures et demie?... Vite, je me sauve! Je dîne en ville
et je veux me faire belle... Or, madame Ronal, sans reproche, vous
demeurez au diable!... Je vous pardonne, parce que vous êtes une femme
exquise... comme votre salon!... J'adore décidément cette pièce... Au
revoir, Claude. Alors, à jeudi pour notre répétition... Vous savez, il
nous faut un succès digne de nous...

Tous et toutes prenaient congé, plus ou moins stupéfaits de s'être ainsi
attardés dans les délices de la musique.

Devant l'étroit perron, sur le gravier du jardin, sonnait le roulement
des autos qui remmenaient dans Paris les ex-infirmières redevenues de
très fortunées créatures.

Claude s'était rapprochée de son amie...

--Élisabeth, si vous n'avez pas besoin de moi, j'irai reconduire Lily et
Sonia pour marcher un peu...

--Je n'ai pas du tout besoin de toi, mon petit. Tu peux sortir. Mais
nous dînons à sept heures et demie, n'est-ce pas? J'ai quelques visites
à faire, ce soir.

--Et moi, à travailler. A tout à l'heure, Élisabeth.

Le salon se vidait; mais les chaises dérangées, les tasses sur le
plateau du thé, le violon demeuré près du piano ouvert lui gardaient une
physionomie vivante.

--Élisabeth, je ne vous dérange pas en restant encore un instant avec
vous, demanda Sabine Méruel, voyant Hugaye et son ami, le journaliste,
s'apprêter, à leur tour, pour le départ.

--Pas du tout. Je puis m'accorder encore un moment de récréation, avant
de chercher un rapport attendu. Vous voyez que je ne fais pas de
cérémonies avec vous!

Tout en parlant, elle levait ses yeux clairs vers son amie, et aussitôt,
elle acheva, le ton tout différent:

--Qu'est-ce que vous avez? Sabine. Vous êtes nerveuse... Un ennui?

--Est-ce un ennui?... Peut-être vous jugerez que le mot est impropre...

--Si vous pouvez, dites-le-moi... Nous en causerons ensemble. Cela vous
détendra...

Sabine Méruel fit un geste vague et se rassit, laissant Élisabeth
recevoir l'adieu de ses derniers hôtes. Sans qu'elle en eût conscience,
son pied battait le parquet, et un pli creusait son front, accentuant le
caractère un peu autoritaire des traits réguliers, fortement dessinés.
Elle tressaillit, sentant sur son épaule la main d'Élisabeth, ferme et
légère.

--Eh bien, Sabine, qu'y a-t-il?

--Oh! rien, après tout... que la réaction d'une scène absurde que je
viens de subir tantôt.

--Une scène?... de qui?...

La jeune femme mordit ses lèvres.

--Vous connaissez une des «petites» les plus remarquables de mon cours
de philosophie, Suzanne Lumièges?...

--Oui... Du moins, je vous en ai souvent entendue parler... Eh bien?...

--Eh bien, cette petite est un cerveau rare... Elle est douée à miracle
pour devenir une intellectuelle remarquable. Et depuis trois ans qu'elle
suit mes cours, je m'applique à la diriger vers la beauté pure, à faire
d'elle une créature vraiment supérieure. Jamais, peut-être, dans toute
ma carrière de professeur, je n'ai rencontré un sujet qui m'intéressât,
même qui m'attachât davantage... par sa pensée admirablement
compréhensive, son culte pour l'idée, son âme ardente, avide de se
développer librement sans souci des préjugés d'antan. Pour moi, elle
devenait une délicieuse âme soeur qui m'était chère, comme une créature
d'élection, créée par mes soins...

Sabine s'arrêta un peu. Sans un geste, du ton qu'elle eût trouvé pour
faire n'importe quelle intéressante analyse, mais la voix sourdement
frémissante, elle avait parlé.

--Alors?... demanda Élisabeth qui écoutait, pensive.

--Alors, il y a trois semaines, cette enfant, qui reconnaissait en moi
la directrice morale de sa vie, m'a confié que sa famille désirait la
marier... Et à qui! Si encore ç'avait été à un artiste, à un
intellectuel remarquable, j'aurais compris que la proposition pût être
étudiée. Mais, vous le savez, cette petite est lamentablement riche...
Et c'est d'un futur agent de change qu'il était question. Une vraie
chute, qu'un pareil mariage!... Je lui ai dit mon sentiment... Nous
avons causé... Elle m'a comprise et a répondu en conséquence...

Élisabeth leva son regard profond vers son amie.

--Et la liberté dans le jugement et la décision, qu'en faisiez-vous là?
Sabine.

--Je l'ai, comme toujours, respectée, ce me semble. J'ai discuté la
question avec une fille très intelligente... Et ensuite, c'est elle qui
a décidé en connaissance de cause.

--Sous votre influence, puisque, dites-vous, Suzanne Lumièges a en vous
une absolue confiance... Et qu'est-il arrivé?...

--Une visite de sa mère, furibonde, fulminante, m'accusant d'avoir
perverti le jugement de sa fille... Une stupidité, à laquelle j'ai
répondu cette très simple vérité que je n'avais eu en vue que le
développement moral de sa fille, digne de vivre pour un idéal supérieur,
dégagé des mesquines préoccupations qui remplissent la cervelle des
femmes du monde. Là-dessus, elle m'a encore accusée d'avoir détaché
d'elle sa fille, de lui avoir faussé l'esprit en lui donnant des idées
qui ne sont pas de mise en son monde...--heureusement!... de l'avoir
détournée d'un mariage qui,--soi-disant--était, pour elle, le bonheur...
Des idioties!... quoi!... Puis, pour couronner son discours, elle m'a
déclaré que j'avais commis le crime «d'accaparer son enfant»... C'était
complet!

Attentive, Élisabeth écoutait; son clair regard d'observatrice attaché
sur le visage de Sabine Méruel, le beau visage, d'une régularité
classique, un peu dure, où errait, en ce moment, le reflet d'une émotion
passionnée que seul trahissait un imperceptible tremblement des lèvres,
de la voix timbrée, qui avait une autorité «prenante».

--Qu'avez-vous répondu à cette Mme Lumièges? Sabine.

--Toujours la vérité; que jamais, naturellement, je n'avais pensé à
accaparer sa fille. Mais, puisqu'elle me la confiait, je l'avais dirigée
dans le sens que je jugeais utile à son perfectionnement moral. Vite, je
me suis aperçue que c'était lettre morte pour elle, tout ce que je lui
disais sur la beauté, le devoir que nous avons de la chercher pour la
réaliser en nous, sans souci des obstacles dressés par les préjugés, le
milieu, les tentations... Vivre pour la pensée, libre de tous liens,
occupée du développement harmonieux de sa personnalité... Quand je lui
ai dit cela, à sa mine, j'ai compris qu'elle saisirait aussi bien une
révélation faite en chinois! Elle était toute à sa fureur, exhalée en
misérables petites phrases, à ses lamentations de bête qui croit avoir
perdu son petit... Ah! Élisabeth, ce serait à décourager de l'apostolat,
si je n'avais au coeur et au cerveau, la conviction que j'accomplis une
oeuvre trop haute, pour avoir le droit de me rebuter devant
l'incompréhension des natures inférieures.

--Sabine, fit lentement Mme Ronal, qui semblait encore réfléchir, je
crois que cet apostolat, vous devriez le réserver pour les petites de
notre monde, à nous autres travailleuses; celles-là ont besoin de savoir
être libres et fortes puisque leur qualité de filles sans dot les
destine pour la plupart à n'être pas des épouses. Bon gré, mal gré,
elles se trouvent devant la nécessité de compter sur elles seules, sans
l'aide de l'homme, à laquelle j'estime d'ailleurs que, neuf fois sur
dix, c'est, pour elles, le bonheur d'échapper.

--Vous l'avez rudement appris, Élisabeth.

--Oui... Moi et bien d'autres!... Mais comme femme et comme médecin, je
sais aussi qu'il ne faut pas oublier la nature qui, physiologiquement et
psychologiquement, les entraîne vers l'homme... L'inévitable attirance
du sexe!...

Sabine Méruel eut un geste de protestation.

--Élisabeth, vous exagérez... Jugez-en par vous, par moi-même...

--Moi, j'ai souffert. Et vous, vous, Sabine, vous êtes une cérébrale.
Mais toutes, surtout les très jeunes, les petites de vingt ans, ne sont
pas ainsi... Alors, nous, les aînées, nous que l'expérience a
instruites, nous devons leur apprendre la belle et fière indépendance de
la femme d'aujourd'hui. Et pour leur bien tremper l'âme, vous avez
raison, il faut que nous leur donnions un idéal--de beauté morale qui
les dirige et les soutienne,--à défaut de la foi religieuse qui n'existe
plus pour beaucoup.

--Leur conscience doit suffire! interrompit orgueilleusement Sabine.

--Elle devrait, oui... Mais elle suffit surtout aux natures
supérieures... Voyez-vous, Sabine, pour en revenir à notre point de
départ, je crois qu'il faut laisser les gamines du monde à leur milieu,
avec tout ce qu'il comporte d'infériorité, à leur destinée d'épouses...
Car, après tout, il en faut, des épouses! Disciplinées par l'éducation,
elles trouvent tout naturel de subir le joug de l'homme. Elles n'en
souffrent pas. Élargissez leur horizon, vous en ferez des déclassées
dans leur milieu, dont fatalement, elles ne peuvent sortir.

Sabine Méruel gardait son expression d'invincible conviction.

--Mais, Élisabeth, quand une de ces gamines vaut la peine d'être élevée
hors de ce milieu, ce serait un crime de ne pas l'en arracher coûte que
coûte!

--De l'en arracher en la séparant de sa mère, de ses parents?

De sa voix timbrée où il y avait une sorte de violence froide, Sabine
prononça:

--Quand les parents ne remplissent pas, ou sont incapables de remplir
leur mission, il faut bien que nous nous substituions à eux!

--Le faut-il?... En êtes-vous sûre? interrompit gravement Élisabeth...
Peut-être parce que je suis moi-même une mère, je comprends la révolte
de cette femme devant l'ascendant qu'elle vous voit sur sa fille. Et je
me demande, en conscience, faut-il que cet ascendant existe?

Du même ton absolu, Sabine Méruel affirma:

--Il le faut!

--Vous le croyez, soit. Mais il me semble que, en la circonstance, pour
des raisons très complexes que votre devoir est d'analyser, vous ne
jugez pas entièrement juste, avec les intentions les plus droites...
Réfléchissez bien... N'influencez pas cette petite. Vous êtes trop
intéressée dans la question...

Sabine ne répondit pas. Et un silence tomba dans la pièce. Toutes deux
songeaient. Mais le timbre de la pendule sonna. Sabine tressaillit et se
leva aussitôt:

--Ma pauvre Élisabeth, comme je vous fais perdre votre temps! J'en suis
honteuse!... Excusez-moi...

--Ne soyez pas honteuse... Nous avons parlé de choses qui valent la
peine d'être discutées...

--Et que nous envisageons bien différemment, Élisabeth; au revoir... Et
merci de l'attention que vous m'avez donnée...

--Je voudrais espérer que je vous ai été bonne en quelque chose...

--Ah!... de cela, que sait-on jamais?...

Et serrant la main de Mme Ronal, elle la quitta rapidement.




VIII


Il pleuvait.

Sous le péristyle du Châtelet, Claude s'arrêta, avec une imperceptible
moue, regardant la course mouillée des passants qui circulaient sous
l'averse diluvienne, dans la maussade clarté de ce jour de novembre,
trempé de brume et d'eau.

Elle sortait de la répétition du concert dominical où elle avait voulu
entendre une oeuvre qu'elle aimait; et aussi, se rendre compte, à
nouveau, des sonorités de la salle où elle devait jouer pour la première
fois au début de l'hiver. Son maître, après l'avoir sévèrement écartée
des grandes exhibitions, jugeait maintenant son talent assez sûr pour
qu'elle pût l'offrir au jugement d'un public de vrais connaisseurs.

L'esprit tout vibrant encore de l'ardente étude qu'elle venait de lui
imposer, elle demeurait sur le seuil du théâtre, immobile et distraite,
ne sentant même pas la poussière d'eau dont le vent lui poudrait le
visage, indifférente au flot que le théâtre déversait autour d'elle.

Mais une exclamation la rappela brusquement à elle-même.

--Oh! Mlle Suzore!

Elle se retourna. A ses côtés, la saluant, il y avait le comte de Ryeux
qui, lui aussi, sortait du théâtre.

Instantanément, en son souvenir, ressuscita le plaisir qu'elle avait
goûté dans sa course en auto. Il lui tendait la main; de bonne grâce,
elle donna la sienne et dit alertement:

--Bonjour!... Il fait moins beau qu'à Jobourg!... Vous venez d'écouter
la répétition?

--Oui, je suis abonné. Vous aussi?

--Moi? Je viens aussi d'écouter; mais je ne suis pas abonnée.

--Vous n'aimez pas les séances régulières? C'est vrai, vous avez
l'humeur fantasque!...

Elle se mit à rire:

--Vous n'en savez rien!... Si, j'aime toujours les répétitions de
_Colonne_... Mais hélas! mes finances ne me permettent pas le luxe de
l'abonnement. De temps à autre seulement, je m'offre de ces petites
fêtes!

Il retrouvait tout de suite, à la regarder, la même jouissance qu'il
avait éprouvée, là-bas, à Landemer... Plus que jamais, son visage avait
un charme irritant d'androgyne, sous la toque de fourrure--pareille à
celle de quelque jeune garçon--qui, à peine, laissait sortir l'extrémité
des boucles sur la tempe. Mais, aussi, elle avait ses yeux et ses lèvres
de femme. Elle était de celles qui sont assez jeunes pour supporter la
pleine lumière de midi. Et Raymond de Ryeux, le connaisseur, qui, tout
de suite, avait noté qu'elle était chaussée et gantée de façon
impeccable, pensa, avec une insolence paisible:

--Quel beau fruit d'amour va être cette gamine, quand elle aura été mise
en goût!

Cependant, tout haut, il continuait, pour la retenir, car il devinait
très bien qu'elle était posée sur ce péristyle comme une mouette prête à
prendre son vol:

--Alors, maintenant, vous êtes réhabituée à Paris? Vous vous passez bien
de Jobourg?

Elle inclina la tête.

--Oui! je trouve que Paris a du bon aussi. Et puis, d'ailleurs, j'ai
tant à faire que je ne trouverais guère de loisirs pour regretter
Landemer. Peu à peu, j'oublie la vagabonde ravie que j'ai été là-bas...
et je rentre dans le rang des utilités.

Il l'examinait curieusement:

--Vous faites beaucoup de violon?

--Oui, et je viens d'avoir un concert à Rouen. Je suis prise aussi par
le dispensaire; j'ai mes cours de la Sorbonne, le théâtre, les livres...
Cela vous paraît-il suffisant?

--Cela me paraît... écrasant! Et elle vous amuse, cette existence?

--Non, elle ne m'amuse pas, elle m'intéresse.

--Sincèrement? interrogea-t-il avec une impérieuse hardiesse que
corrigeait le sourire charmeur.

--Naturellement... Sinon, pourquoi la ferais-je ainsi?

--Pour... vous donner le change sur vos vrais désirs... par devoir...
par nécessité...

Elle mit ses larges prunelles dans celles de Raymond.

--Si vous me connaissiez plus, vous sauriez que je ne fais jamais les
choses que quand il me plaît, pour une raison ou une autre. Mais
qu'allons-nous chercher là?... Au revoir, je me sauve déjeuner...
Élisabeth va m'attendre...

--Partir sous cette averse?... Vous serez trempée! J'ai l'auto. Elle va
vous reconduire.

--Certes non!... Qu'est-ce que cela me fait, la pluie?... J'ai une veste
et une toque de fourrure, un parapluie. Je ne crains rien.

Une impatience l'irrita de n'avoir aucun droit de la retenir. Cette
singulière petite fille l'avait étrangement intéressé pendant le
pittoresque après-midi qu'ils avaient, à l'improviste, passé ensemble.

Et l'impression, affaiblie par l'usure des jours, renaissait tout de
suite, aussi forte. Cette Claude Suzore ressemblait si peu aux
femmes--de tout genre...--qu'il avait coutume de fréquenter; avec sa
franche et fière liberté d'allures, son absence totale de coquetterie,
son évidente et orgueilleuse indifférence pour l'homme qui paraissait--à
l'heure présente--sans prise sur elle... Et, pourtant,--il s'y
connaissait!...--elle était sûrement une passionnée. Très jeune et déjà
si vraiment femme!... Et avec cela, pire que jolie, d'une originalité
troublante qui agissait sur lui comme la senteur grisante d'un parfum
violent et inconnu.

L'idée qu'il n'avait aucune chance de la revoir bientôt, ni beaucoup,
avivait en lui un obscur désir. Profitant de ce que l'averse ruisselait
de façon à la retenir, bon gré mal gré, quelques minutes encore, il
interrogea:

--Avez-vous des concerts en vue?

Un éclair de malice flamba dans les prunelles sombres.

--Oui, j'en ai un prochain... Au Cercle ouvrier de Charonne.

--Oh!... quel public vous allez trouver là!

--Un excellent public... Ce n'est pas la première fois que je
l'expérimente... Infiniment meilleur que le public des belles dames et
des beaux messieurs blasés... si souvent inintelligents!

--Merci bien!

--Remerciement très inutile...

--Est-ce qu'on peut aller vous entendre à Charonne?

--Oh! oui, bien sûr!... L'entrée est libre, même pour les auditeurs
chics!

--C'est quand?...

--Je ne sais encore la date exacte. Mais vous pourrez la demander à
votre cousin, Étienne Hugaye. C'est lui qui organise le concert.

--Ah!... Vous voyez souvent Hugaye?

--Oui... Il s'intéresse à beaucoup de nos oeuvres.

--Je regrette bien de n'être pas comme lui!

Elle eut son petit rire moqueur.

--Oh! je ne vous vois pas du tout dans son personnage!

--Vous me voyez mieux dans un salon, avec les gens «inintelligents»,
remplissant mon rôle d'inutilité?... Que vous êtes dure!...

Elle allait riposter. Il l'arrêta avec une malice gamine:

--Non, ne protestez pas! Ne faites pas la «dame polie»... Vous ne seriez
plus _vous_! Dites-moi, jouez-vous beaucoup dans le monde?

--La saison n'est pas encore commencée. Mais je pense avoir des «thés»
réguliers... Je suis déjà en «négociations».

Dans sa pensée, une exclamation avait jailli: «Si vous connaissez des
amateurs, recommandez-moi!» Pourtant, elle se tut.

Elle avait le besoin instinctif de ne pas devenir l'obligée de ce beau
monsieur qui n'avait pour occupation que le souci de ses chevaux. Il lui
eût été très déplaisant de devoir quelque chose à sa protection.

Interrogateur, il répéta:

--Des _thés_?...

--Oui, des thés où je vais me faire entendre... Et puis des soirées...

--Est-ce que?...

Il s'interrompit, vaguement embarrassé:

--Est-ce qu'il vous serait agréable que je parle de vous... de votre
talent... dans nos relations?...

--Agréable... non, fit-elle avec sa sincérité hautaine. Utile... oui,
peut-être, à l'occasion. On n'est jamais trop connue quand on veut
arriver. Et je me sens furieusement avide de mordre au succès--puisque
les gens compétents affirment que je puis réussir.

--Pourquoi si avide?

De nouveau, elle rit:

--Décidément vous êtes aussi curieux à Paris qu'à Jobourg...
Pourquoi?... Parce que j'imagine que le succès me donnera l'indépendance
matérielle qui m'est nécessaire pour savourer la vie.

--Savourer la vie!... La vie?... Un fruit insipide.

Elle haussa les épaules, avec un petit rire de pitié:

--Quand on s'y prend mal pour en extraire tous les sucs et les goûter!

--Les goûter!... Il faut être jeune comme vous pour avoir une pareille
idée!

--Une pouponne, quoi! A Jobourg, vous m'avez déjà dit quelque chose
comme cela!

Il glissa drôlement:

--Vous trouvez que je radote? C'est que quand je vous vois et vous
entends, je me produis l'effet de quelque Mathusalem qui n'a plus qu'à
regarder derrière lui.

La bouche moqueuse, elle jeta:

--Cela ne sert à rien. C'est du temps gaspillé bien inutilement. Je me
suis souvent entendu répéter qu'il était excellent d'avoir à gagner sa
vie. Je commence à croire que c'est la vérité _vraie_.

--Hum... Ce serait une question à discuter! Ici nous sommes très mal
pour le faire. Est-ce que nous ne pourrions pas trouver un meilleur
endroit?... Me permettez-vous une visite?

Elle secoua négativement la tête.

--Je n'ai pas de _jour_... ni de temps à perdre... Adieu. Cette fois, je
me sauve; tant pis pour l'averse et pour moi.

Sans même lui tendre la main, occupée déjà à ouvrir son parapluie, elle
se détournait avec un fugitif sourire de congé; et dans le regard dont
elle l'effleurait, il y avait une si complète indifférence, qu'une sorte
de colère rageuse bondit en lui contre l'orgueilleuse créature qui,
distillant un charme grisant, prétendait demeurer insouciante et libre
devant l'homme qu'elle dédaignait.

Ah! comme elle méritait, d'être vaincue!... Et que ce serait là une
partie séduisante à gagner...




IX


Une semaine plus tard, comme Claude rentrait, à l'heure du dîner, Mme
Ronal, qui écrivait dans son cabinet, l'appela, entendant son pas.

--Veux-tu entrer, une seconde?... mon petit. J'aurais un mot à te dire.

La porte s'ouvrit et Claude, sa boîte de violon en main, apparut le
visage soudain rosé par la chaleur de la maison, après la glaciale
morsure de la bise qui soufflait dehors. Affectueusement, elle se pencha
vers son amie dont elle caressa les cheveux:

--Qu'y a-t-il? Élisabeth... Vous désirez me parler?

--Oui... Tantôt, j'ai reçu un billet qui te concerne.

--Qui me concerne?... un billet?... De quoi donc s'agit-il?

--Voici...

Élisabeth prit une lettre posée sur son bureau.

--... La vieille marquise de Ryeux m'a écrit, pour me demander, de la
part de sa belle-fille, si tu pourrais, cet hiver, venir te faire
entendre à ses réceptions de quinzaine, où elle désire offrir de la
musique à ses visiteurs.

Les sourcils de Claude s'étaient un peu rapprochés et le visage devenait
dur...

Les mains croisées derrière le dos, elle écoutait:

--Mais cette Mme de Ryeux ne me connaît pas du tout, et elle ignore si
j'ai, ou non, du talent.

--Sa belle-mère lui aura parlé de toi. Ne jouais-tu pas à l'église cet
été?

--Oui, je jouais...

Elle s'arrêta. La vieille marquise n'était pas seule à l'avoir entendue.
Instantanément, dans son cerveau, se dressait le masque hardi de Raymond
de Ryeux, avec ses yeux caressants et volontaires. Lui aussi l'avait
écoutée.

Une sorte de révolte se cabra en elle. Encore une fois, l'impression
l'étreignait qu'elle ne voulait rien devoir à cet homme si courtois, en
apparence. Mais la vie, librement observée, avait fait d'elle une fille
avertie. Et elle comprenait très bien pourquoi il avait cette façon de
la regarder, qui tout ensemble l'amusait et l'irritait, ainsi qu'une
proie digne de lui.

D'une impulsion irraisonnée, elle prononça, la voix un peu brève:

--Ah! Élisabeth, refusez, je vous en prie. Il me serait désagréable
d'aller jouer dans ce milieu!

Une surprise passa dans les yeux clairs d'Élisabeth.

--Refuser?... pourquoi?... Ces auditions seraient utiles à ta carrière.
Si tu as des raisons pour penser le contraire, dis-les-moi... Nous
verrons ensemble, s'il faut ou non les écarter...

C'était vrai... Pourquoi refuser?... après tout... Que lui importait
l'équivoque attention d'un homme qui ne comptait pas pour elle, n'ayant
d'autre supériorité que celle de sa fortune.

Et pourtant, elle dit, l'accent presque impatient:

--Je n'ai pas de raison précise...

--Alors, je ne comprends pas, fit Élisabeth, l'enveloppant de son regard
profond. Les de Ryeux occupent dans le monde une situation qui leur
permet de t'être très utiles. Nous connaissons, toi et moi, la vieille
marquise. Ils viennent à toi... Je ne vois pas pour quel motif tu
refuserais d'entrer avec eux en relations; surtout en des conditions qui
peuvent rendre vos rapports très limités, puisque tu irais chez eux en
artiste.

Évidemment, Élisabeth, ignorant la cour discrète de Raymond de Ryeux, ne
pouvait parler d'autre façon. Fallait-il la lui révéler?... Mais c'était
attacher de l'importance à un détail qui n'en avait pas... Tout de
suite, d'ailleurs, Claude s'était ressaisie, mécontente contre elle-même
d'avoir obéi à de frivoles impressions: la crainte de sembler répondre
au désir insolent de M. de Ryeux; l'obscur déplaisir d'aller chez lui en
artiste payée pour distraire ses invités, ce qui établissait leur
inégalité sociale. Et cette fois, sans hésiter plus, elle dit:

--Vous avez raison, Élisabeth... J'étais stupide!... Alors, que dois-je
faire?

--Aller voir Mme Raymond de Ryeux pour t'entendre avec elle. Tiens,
voici la lettre de sa belle-mère. Les heures sont indiquées où tu
pourras la trouver... Et puis, maintenant, ma petite, laisse-moi, car
j'ai encore beaucoup à travailler avant le dîner; et ce soir, j'ai
quelques visites. Il y a deux petits qui me préoccupent.

--Élisabeth, vous êtes incorrigible! Vous gaspillez votre santé!... Vous
savez que vous avez l'air très fatiguée.

--Non, pas _très_... Un peu, seulement peut-être parce que j'ai eu fort
à faire tantôt... Mais, en ce moment, je me repose, tu vois bien...

--Oui, en faisant travailler votre cerveau. Élisabeth, reposez-vous,
_pour de vrai_, en lisant quelque chose que vous aimez... Voulez-vous
que je vous fasse un peu de musique?

Mme Ronal sourit:

--Ne me tente pas! petite fille... et laisse-moi écrire. Elle a bien
marché, la séance de violon, tantôt?

--Oui, pas mal...

--Bon! embrasse-moi... et sauve-toi!

Claude se pencha, mit un baiser sur le front de la jeune femme et
sortit.

Machinalement, dans sa chambre, elle tourna le commutateur, et la clarté
jaillit dans la petite pièce, erra sur les murs où la blancheur du
ripolin s'égayait des panneaux d'une toile persane, à grandes fleurs
bizarres--que Claude elle-même avait tendus,--caressa le lit étroit, les
quelques belles gravures attachées entre les panneaux; la table chargée
de livres où, près de la lampe, dans une simple jatte de cristal,
trempaient de larges violettes dont la senteur imprégnait l'air.

Mais Claude, en cette minute, n'apercevait rien du décor familier qui,
cependant, lui était cher. Debout, devant la table à écrire, elle n'y
voyait pas les feuillets où, avant de sortir, elle avait résumé
quelques-unes des idées entendues le matin, à son cours de philosophie
de la Sorbonne. Tout haut, elle interrogeait, obéissant à une vieille
habitude:

--Claude, ma chère, qu'est-ce donc qui vous a pris de regimber devant
une telle proposition? Demain, vous irez voir cette jeune Mme de Ryeux;
et vous vous distrairez à comprendre pourquoi elle ne sait pas rendre
fidèle, son grand diable de mari. Mais après tout, est-ce demain que je
suis attendue?

Elle prit le billet et lut les quelques lignes où, très aimablement, la
vieille dame célébrait son talent, en phrases admiratives, un peu
naïves. L'entrevue pressait, car Mme Raymond de Ryeux commençait, en
décembre, ses _quatre à sept_, et tenait à s'entendre le plus tôt
possible avec l'artiste.

--- Donc, demain sera très bien! conclut tranquillement Claude.
Maintenant ne pensons plus à cette frivole histoire et travaillons.

Rejetant sur son lit, manteau et chapeau, elle s'assit devant la table,
la lampe allumée; et tout en respirant le parfum d'une violette tombée
de la coupe, elle se mit à relire les lignes écrites sur le cahier de
notes:

«Notre perfectionnement appartient à notre volonté qui doit dominer les
élans de notre inconscient, les forces, les influences du monde
extérieur, les phénomènes occultes que la nature élabore sans cesse,
dans les cellules de notre être. Si notre volonté est fragile, il faut
la fortifier, afin qu'elle devienne l'outil inflexible et sûr de notre
pensée. Nous pouvons et nous devons l'entraîner à lui obéir. C'est
pourquoi l'on a justement dit que: «Nous sommes les maîtres de notre
perfectionnement.»

A demi-voix, Claude répéta lentement:

«Nous sommes les maîtres de notre perfectionnement... Si ma volonté est
fragile, je puis l'entraîner à obéir...» Le puis-je vraiment?

Un étrange sourire, un peu amer, errait sur sa bouche.




X


Le lendemain, à onze heures, ainsi qu'elle l'avait résolu, Claude
entrait dans l'hôtel de Ryeux. Un valet de chambre l'introduisit, par un
vestibule tendu de somptueuses verdures, dans un petit salon où il la
pria d'attendre.

Il allait avertir Mme de Ryeux.

Seule, elle s'assit; et, observatrice d'instinct, regarda autour d'elle,
s'occupant à chercher quelle devait être la personne morale de Mme de
Ryeux, d'après le cadre qu'elle s'était créé.

Mais ce petit salon, qui semblait être son domaine propre, ressemblait,
dans son vêtement de brocart rose, à des centaines d'autres salons Louis
XVI qui avaient, pareillement, des meubles laqués, des bibelots de Saxe,
des éventails anciens, de vieilles montres précieuses, des ivoires
abrités par une vitrine, et dispersés sur les divers meubles capables de
les porter; des plantes vertes, des fleurs de prix, vu la saison
d'hiver. Un unique portrait, signé Flameng; celui, sans doute, de la
maîtresse du logis; une jeune femme, d'un blond soyeux, debout devant un
paysage délicatement estompé qui fuyait loin derrière elle. Plutôt
forte, semblait-il, d'après la ligne trop ronde des épaules nues, du cou
un peu court cerclé de grosses perles, qui portait une jolie tête
insignifiante où s'ouvraient des yeux pâles, lesquels, pas plus que la
bouche, à demi souriante, ne révélaient une personnalité.

Et puis, sur une petite table volante, bien en place d'honneur, une
superbe photographie de très jeune femme ou jeune fille, une brune,
petite, dont les traits irréguliers sous les cheveux noirs, plantés bas,
se faisaient oublier devant l'éclat des yeux sombres, au regard câlin.
Un sourire retroussait la bouche un peu grande, avec des lèvres lourdes
qui devaient être, au baiser, souples infiniment.

Curieuse, pour tromper l'attente, Claude s'intéressait à l'analyse de
ces deux portraits qui n'étaient pas les seuls dans la pièce, comme elle
l'avait cru. A l'extrémité du piano à queue, elle aperçut tout à coup
une petite _photo_ de Raymond de Ryeux, en costume de tennis, si
vivante, qu'une seconde, elle eut l'impression de le voir apparaître,
tel qu'il était là-bas, à Jobourg, les yeux hardis et gais, une mine de
grand garçon en vacances qui aurait une désinvolture hautaine et une
courtoisie caressante.

Les minutes coulaient. Claude s'était distraite à chercher la
psychologie des trois êtres dont les images étaient là, réunies. Mais
elle commençait à trouver abusive, l'attente qui lui était imposée, avec
le sans-gêne inhérent à certaines femmes du monde, vis-à-vis de ceux
qu'elles tiennent pour des inférieurs. Et impatiente, elle se levait,
prête à faire dire par le valet de chambre qu'elle ne pouvait davantage
attendre, quand la portière fut écartée soudain. Mme de Ryeux entrait,
et avec elle, un violent parfum d'oeillet. C'était bien la jeune femme
blonde du portrait. Mais elle avait un éclat tout artificiel, la peau
savamment poudrée, les lèvres d'un coloris violent, un imperceptible
trait brun accentuant les sourcils. Une longue robe de maison, d'un bleu
de pâle turquoise, l'enveloppait, laissant voir le cou et les bras
sertis de dentelle.

L'accent très correct, elle dit s'excusant:

--Bonjour, mademoiselle. Je vous ai fait attendre un instant. J'étais
encore à ma toilette. Je regrette...

Elle s'était un peu inclinée. Claude avait fait de même; mais dans son
salut, il y avait une aisance presque hautaine dont elle n'avait pas
conscience et qui était la simple expression du sentiment qu'à première
vue, cette jeune femme, d'allure omnipotente, éveillait en elle.

Toutes deux avaient échangé un coup d'oeil rapide où, chez l'une comme
chez l'autre, il y avait de l'examen.

--Voulez-vous prendre la peine de vous asseoir, mademoiselle. Et allons
vite au fait, car j'ai peu de temps à vous donner.

--Ne serais-je pas venue, madame, à l'heure que vous aviez indiquée?

--Oh! si, parfaitement... Mais ma modiste vient d'arriver impromptu,
pour me montrer des modèles. Elle m'attend, c'est pourquoi je suis
pressée. Vous savez, mademoiselle, ce dont il s'agit?

--De me faire entendre, si j'ai bien compris, à quelques-unes de vos
réceptions de quinzaine? madame.

--Oui... C'est cela... Je voudrais vous avoir un vendredi sur deux; pour
l'un, j'ai des tsiganes et des danseuses étrangères, mais, pour l'autre,
je désire offrir aux amateurs, qui sont assez nombreux dans notre
cercle, mon mari ayant la toquade de la musique... un plaisir plus
sérieux, du violon et du chant, peut-être aussi du piano... Mon mari et
ma belle-mère m'ont dit que vous jouiez fort bien... Ce dont je regrette
de ne pouvoir juger par moi-même.

Avec une ironie que la jeune femme ne perçut pas, Claude dit:

--Mon Dieu, madame, je dois jouer au Cercle ouvrier de Charonne, dans
quelques jours, c'est-à-dire avant le début de vos séances... en
décembre? je crois... Si vous voulez bien assister à ce concert, vous
pourrez juger mon jeu, en connaissance de cause, comme vous le
souhaitez.

--Comment, vous jouez pour les ouvriers?...

--Pour une oeuvre philanthropique, oui, madame.

Mais l'explication ne parut pas dissiper le désarroi de Mme de Ryeux. De
toute évidence, il lui paraissait absolument anormal de présenter à ses
hôtes une artiste qui se faisait entendre devant un public d'ouvriers.

Il y eut dans le salon de brocatelle rose un imperceptible silence,
presque aussitôt rompu par un bruit de pas. Et la portière, de nouveau
écartée, Raymond de Ryeux, à son tour, entra dans le salon. Il était en
tenue de cavalier, les bottes poudreuses. Il devait descendre de cheval.
Courtois, il salua Claude, puis commença:

--Charlotte, je m'excuse de me présenter chez vous en pareil équipage.
Mais on m'a dit que Mlle Suzore était encore avec vous et je désirais
savoir où en étaient les négociations... Eh bien, mademoiselle,
allez-vous nous accorder le régal de vous entendre... et dans quelles
oeuvres?...

Sur les traits de Claude, l'expression hautaine s'effaça. Maintenant, il
s'agissait de musique; et tout de suite, sur elle, le charme opérait,
sans rien d'ailleurs lui enlever de sa réserve fière. Mais, intéressée,
elle indiquait les éléments d'un programme que Raymond de Ryeux
écoutait, attentif. Tous deux discutèrent sur le choix le meilleur,
laissant Mme de Ryeux donner des opinions que l'un et l'autre
accueillaient comme celles d'une personne qui use d'une langue dont
l'intelligence lui est étrangère.

Mais Raymond de Ryeux était, décidément, un vrai connaisseur; Claude le
constatait, surprise; et, à cause de cela, tout à coup, elle cessait de
l'englober dans la nulle phalange des hommes de son monde, infiniment
négligeable, et le sortait du néant où, jusqu'alors, elle l'avait
relégué, avec son dédain de travailleuse pour les oisifs.

Enfin tout fut réglé, même au gré de Mme de Ryeux qui s'était
copieusement mêlée à la discussion. Claude l'avait bien jugée; elle
était très soucieuse de ne point laisser oublier que les décisions
concernant ses vendredis la regardaient au premier chef. Et ce fut elle
qui conclut:

--Votre programme du 3 décembre est donc arrêté, mademoiselle.
Maintenant, il me reste à savoir quelles sont les conditions de votre
cachet.

Une imperceptible contraction rapprocha les sourcils de Claude. Les
questions d'ordre financier lui étaient toujours désagréables à traiter.
Mais, avant qu'elle eût répondu, de Ryeux intervenait:

--Pour régler cette question avec Mademoiselle, vous n'avez pas besoin
de mes lumières, Charlotte. Je vous laisse. Mademoiselle, votre concert
à Charonne est bien vendredi, n'est-ce pas, m'a dit Hugaye?... Alors, à
la semaine prochaine! Il est permis, je suppose, d'aller féliciter les
artistes?

--Certes oui... Mais on ne les rencontre pas toujours!... En général,
nous filons tous et toutes, dès que notre tâche est remplie...

--Je ferai en sorte d'arriver à temps. Mademoiselle, je vous présente
mes hommages.

Qu'il était donc cérémonieux chez lui! La présence de sa femme, sans
doute... Et un involontaire sourire effleura la bouche de Claude.

Il ne s'en aperçut pas. Son oeil incisif enveloppait les deux jeunes
femmes: Charlotte, blonde, poudrée, un peu lourde, type insignifiant,
dans l'élégance du peignoir de satin... Claude, svelte et haute, sous
l'austère _tailleur_ de laine bleu sombre, boutonné jusqu'au menton
autour de l'original visage qui avait un éclat de fleur blanche...

Il s'inclinait. Elle répondit par un léger signe de tête et il sortit.

Aussitôt, à l'extrémité du petit salon, une porte s'entr'ouvrit; et
Claude vit surgir la jeune fille brune dont, un moment plus tôt, elle
regardait l'image.

--L'ogre est parti?... Je puis entrer?...

--Mais oui, entre, Lolita, chère... Je suis avec Mlle Suzore à organiser
mes «Matinées». Tu me donneras ton avis... Bonjour, très chérie,
embrasse-moi.

Elles échangèrent un baiser de petites pensionnaires, ravies de se
retrouver sans gênante présence. Claude ne semblait pas compter.

La nouvelle venue, souple et mince, ressemblait à un petit animal
sauvage, avec ses yeux brillants, ses dents aiguës, tandis qu'elle se
pelotonnait dans un canapé bas, attirant près d'elle Mme de Ryeux.

--Alors, raconte, ma belle Charlotte, qu'est-ce que vous complotiez,
mademoiselle et toi?... Je n'osais pas entrer. Victor m'avait dit que
vous aviez une conférence avec une dame étrangère; et j'avais peur de
m'attirer les foudres de ton aimable époux si je venais vous troubler...

--Ne dis donc pas de sottises, mon trésor. Tu sais bien que tu peux
toujours entrer et je pense que les grogneries de Raymond ne te
troublent pas plus que moi. Mais laisse-moi en finir bien vite avec Mlle
Suzore, car Rosine vient de m'apporter à voir de bien jolis modèles de
chapeaux. Il y en a un qui me tente très fort... Seulement, son prix
est salé...

--Qu'est-ce que ça fait, s'il est joli! décréta Lola, philosophiquement.

--Très joli! rien que des aigrettes autour de la calotte... Je vais te
le montrer... Alors, mademoiselle, vous demandez pour ces séances?...

Claude avait écouté le dialogue, amusée et dédaigneuse. Avec une aisance
tranquille, elle indiqua un chiffre que, volontairement, elle faisait
très élevé. Une obscure impulsion la poussait à affirmer ainsi sa valeur
d'artiste.

La jeune femme eut un sursaut dont elle ne fut pas maîtresse, et jeta un
peu raide:

--Vous êtes bien exigeante! mademoiselle! Pourtant, vous êtes une
débutante, toute jeune...

Claude ne se troubla pas. Comme une gamine, elle continuait à s'amuser
du désarroi où ses prétentions plongeaient la jeune Mme de Ryeux; et
avec la même désinvolture paisible, elle prononça:

--Je ne suis pas une débutante pour les connaisseurs. Le cachet que je
vous demande, madame, est le même que j'ai offert à la princesse
Bracovan, par exemple.

--Ah! vous avez joué chez la princesse?...

--L'hiver dernier, oui, madame, et je vais y avoir encore plusieurs
séances... Mais je ne voudrais pas vous entraîner plus loin que vous ne
souhaitiez. Si vous préférez renoncer à votre projet, faites-le, je vous
prie, sans scrupule, madame.

Du bout de sa pantoufle de satin, Mme de Ryeux frottait le tapis,
partagée par des sentiments divers. Son amie intervint.

--Charlotte, mon amour, pourquoi hésites-tu, puisque Raymond t'a dit de
tout arranger à ton gré? Fais-le donc... L'argent, ça n'a pas
d'importance!

Mme de Ryeux devait subir, très fort et très facilement, l'influence de
Lola, car soudain, décidée, elle se tourna vers Claude qui attendait,
observant.

--Mlle Alviradès a raison. La seule chose importante, c'est que nous
ayons de bonne musique. Puisque mon mari a une très haute opinion de
votre talent, qu'il vous a choisie, il aurait mauvaise grâce à se
plaindre des conditions où il pourra vous faire entendre.

--Mais sois sûre, Charlotte, qu'il ne se plaindra pas du tout... Mlle
Suzore est pour cela bien trop jolie. Il la regardera, il l'écoutera...
Et ainsi tout le monde sera satisfait!

Tout le monde?... Qui?... Les mots étaient ambigus. Mais Claude n'était
pas femme à prendre souci d'une allusion trop directe, d'une parole plus
ou moins heureuse... Surtout venant d'une étrangère qui avait tout à
fait les allures d'une enfant gâtée. Sauf peut-être Mme de Ryeux qui
paraissait sous le charme, nul ne devait prendre garde à ses propos.
Tout en parlant, elle jouait avec les dentelles de son amie, ou
s'amusait à faire glisser les bagues des doigts blancs, un peu potelés.

Elle darda, sur Claude, ses prunelles noires:

--Je suis sûre que vous devez jouer merveilleusement, mademoiselle. Vous
avez un vrai type d'artiste. Vous ne me trouverez pas malhonnête de vous
dire cela?

--Malhonnête?... Oh! non! pourquoi?... Si c'est ce que vous pensez!...
Je suis habituée à m'entendre dire toute sorte de choses...

Les yeux de Lola Alviradès flambèrent comme ceux d'une fillette
curieuse, mise soudain en goût.

--Quelles choses?... Dites!... je vous en prie... Ce doit être amusant!

Mais Mme de Ryeux se chargea de répondre. Elle avait l'air agacée.

--Que tu es donc enfant! Lolita. Ne retarde pas ainsi Mademoiselle, qui
doit être pressée comme nous. Tu sais que nous n'avons plus qu'un
instant avant le déjeuner. Tu restes pour l'après-midi?

Lola se mit à rire.

--Non, les mines maussades de Raymond me coupent l'appétit. Mais je
reviendrai te prendre à deux heures. J'ai prévenu tante qu'elle n'ait
pas à compter sur ma société et...

Une exclamation de Charlotte de Ryeux l'interrompit:

--Comment, Raymond, vous voici encore?

--Encore, oui... Je suis venu voir si vous aviez terminé avec Mlle
Suzore. Bonjour, Lola. Déjà en visite?

L'accent était bref, un peu ironique.

--_Déjà!_ comme vous dites, homme malhonnête.

--Raymond, puisque vous voilà, voulez-vous vous charger de reconduire
Mlle Suzore? J'ai quelque chose à voir avec Lola. Mademoiselle, au
vendredi 3, n'est-ce pas? Au revoir.

Elle tendait la main. Claude, indifférente, donna la sienne.

--C'est convenu, madame.

Lola bondit vers elle:

--Mademoiselle Suzore, je suis enchantée à l'idée de vous retrouver et
de vous entendre. Je vous trouve délicieuse! Je suis sûre que je vais
vous adorer!

--Lola, tu es stupide, ma petite, allons, viens...

--Oui, si tu ne dois pas faire la grondeuse.

--Bien entendu! Allons, bébé, viens vite. Encore une fois, au revoir,
mademoiselle.

Elle entraînait Lola, mi-grognon, mi-câline.

Claude avait salué silencieusement. Les papotages qu'elle venait
d'entendre lui semblaient tout à la fois comiques et ridicules. Devant
elle, Raymond de Ryeux écartait la portière. Ils se trouvèrent seuls
dans le vestibule aux vieilles tapisseries. Sur une crédence, luisait
l'éclair d'une collection d'étains.

Brusquement, il jeta:

--Qu'est-ce que vous avez fait à cette tête folle de Lola pour qu'elle
vous adresse de pareilles déclarations?... Ça me gâche mon plaisir de
vous entendre, de penser qu'elle aussi jouira de vous écouter!

--Pourquoi? fit-elle le regardant bien en face.

--Parce que c'est une créature qui m'agace, fit-il durement.

Cette fois, Claude ne dit pas «pourquoi?» Mais il devina l'interrogation
muette de sa pensée.

--Elle manque de tact... Elle a des emballements idiots...

--Merci bien, fit Claude, riant malgré elle.

Il la regarda interloqué. Puis, lui aussi, se mit à rire.

--Ne me faites pas dire ce que je ne pense pas... Lola Alviradès
m'agace parce que c'est une enfant mal élevée. Charlotte l'a connue à
Cannes et s'est toquée d'elle... Maintenant toutes deux ne se quittent
pas. La jeune personne, qui est orpheline, vit chez une tante où elle a
la bride sur le cou... Et je vous garantis qu'elle en use... Du matin au
soir, je suis exposé à la voir surgir ici, se mêler de tout.
Comprenez-vous qu'elle me paraisse odieuse?... Vous ne me répondez
pas... Pourquoi?... Il y a quelque chose au fond de vos yeux.

Il appuyait sur elle son regard incisif, tandis qu'elle posait la main
sur le bouton de la porte, pour sortir.

--Que pensez-vous?... que je suis bien maussade pour Lola Alviradès?

--Peut-être le mérite-t-elle?... Cela, je n'en sais rien... Non, je
pensais...

--Quoi? insista-t-il avec sa vivacité impérieuse, voyant qu'elle
s'arrêtait.

--Je pensais, je pense que chacun doit être libre de prendre son plaisir
comme il l'entend... Ce que vous faites, sans doute... Sûrement même...
Alors, je m'étonne que vous trouviez mauvais, l'agrément que recherche
Mme de Ryeux dans la société de Mlle Alviradès. Voilà.

--Voilà!... C'est vite dit... Vous ne savez pas à quel point il est
exaspérant de voir une gamine régenter une maison où l'on a, seul, en
fin de compte, le droit de commander.

--Seul?... Oh! quelle prétention! Pourquoi donc votre volonté
primerait-elle celle de Mme de Ryeux?

--Parce que je suis son mari!

Elle eut un haussement d'épaules et ses lèvres furent railleuses.

--Autrement dit son associé. Les associés ont les mêmes droits.

--Non, pas dans l'association conjugale, répliqua-t-il autoritaire.

--Oui, je sais... La plupart des hommes pensent comme vous; mais les
femmes ne sont pas obligées de tenir compte de ces opinions d'un autre
âge.

Elle avait parlé d'un ton de badinage; mais son accent était si sincère
et si simple qu'il comprit que ce qu'elle disait, c'était sa conviction
absolue. Et en lui, gronda l'instinct du mâle habitué à la domination,
la brutale tentation d'asservir cette indépendante. Confusément, il
avait la vision de ce visage volontaire renversé sous le sien, sa bouche
écrasant les lèvres qui disaient des paroles d'affranchie.

Et cependant, très correct, tel un courtois maître de maison, il ouvrait
la porte devant elle et prononçait:

--Au revoir, mademoiselle, et merci d'avoir bien voulu venir.




XI


--Élisabeth; est-ce que nous partons ensemble? questionna Claude. Il va
être huit heures et je crois que le concert commence à neuf, si je me
souviens bien de ce qu'a dit Hugaye.

Dans la salle à manger, petite mais très claire, avec ce caractère de
netteté élégante qui était le luxe de Mme Ronal, toutes deux finissaient
leur dîner de femmes pour qui les repas sont sans importance. Mais le
couvert était dressé avec soin; et dans une coupe, au milieu de la nappe
à damiers bleu pâle, s'épanouissaient de larges chrysanthèmes couleur
d'or.

--Oui, mieux vaut que nous partions ensemble... Je n'aime pas à te voir
circuler seule, le soir, dans nos rues désertes. Mais tu as raison, il
ne faut pas nous attarder, car je dois, en passant, donner à Mme Lefort,
le sirop pour la petite Cécile qui tousse très fort...

--Comme vous-même, ce soir, Élisabeth. Comment allez-vous pouvoir faire
votre conférence!... Vous étiez plus qu'en droit de vous décommander!

--Et laisser le pauvre Hugaye en détresse... Tu as de bonnes idées, ma
petite Claude.

La jeune fille arrêta sur Mme Ronal ses larges prunelles qui semblaient
deux lacs sombres où errait l'ombre de tant de pensées qu'elle ne disait
pas. En cet instant, une affectueuse impatience y flottait:

--Grande amie, vous ne vous préoccupez jamais que des autres!

La jeune femme se mit à rire.

--C'est qu'ils me paraissent beaucoup plus intéressants que moi-même,
qui m'est trop bien connue.

Claude continuait:

--Je ne sais pas quand vous consentirez à prendre soin de vous...

--Quand je serai devenue une personne fragile ou impotente... Et
j'espère bien que ce temps n'est pas près de venir... car ce serait,
pour moi, une mort anticipée.

--Élisabeth, vous aimez à ce point votre vie?

--Ah! oui, je l'aime, fit Mme Ronal avec une conviction forte, presque
fervente.

--Vous ne la voudriez pas autre?... moins prise par tous ces pauvres
auxquels suffirait bien une simple doctoresse qui n'aurait pas votre
valeur? Vous n'étouffez pas dans le cercle étroit où vous vous enfermez
volontairement?

--Étroit!... Claude, comment peux-tu dire cela!... Il est, au contraire,
si vaste!

La jeune femme avait relevé la tête vers Claude debout; et ses yeux
pensifs cherchèrent ceux de la jeune fille qui avait parlé, regardant
loin devant elle, vers quelque invisible monde.

--Qu'est-ce que tu as, ce soir? Claude. Un ennui?... Une fatigue qui te
fait voir en noir la bonne tâche à remplir?... Aussi bien que moi,
pourtant... presque aussi bien, tu sais que cette tâche est la seule
joie qui ne puisse m'être enlevée... Si je ne l'avais pas...--et si je
ne t'avais pas, _ma fille_ Claude...!--qu'est-ce que serait ma vie?

Claude, d'un élan rare chez elle, se courba vers la main d'Élisabeth,
allongée sur la nappe, et y posa ses lèvres.

--Oh! vous ne seriez pas longue, grande amie, à découvrir quelque
nouveau moyen de vous dépenser pour les autres!

Simplement, Mme Ronal dit:

--Quand on a été très éprouvée, on devient incapable de vivre
uniquement en soi et pour soi. Le seul vrai viatique, c'est de
s'oublier... Mais quelle idée de parler de ces choses, un soir où nous
sommes pressées!... C'est absurde!... Tu es prête? ma petite.

--Mais oui, Élisabeth. Est-ce que vous ne me trouvez pas suffisamment
belle?

Mme Ronal la regarda. Elle portait une robe tout unie de souple crêpe de
Chine, d'un chaud coloris de violette. Une guipure rousse ourlait
l'échancrure carrée du corsage qui dégageait le cou sous le noeud lâche
des cheveux.

--C'est un peu sombre, peut-être, pour tous ces braves gens... Cette
robe les flattera moins... Tu aurais dû te mettre en blanc.

--Oh! Lise, il pleut!... Pour trotter dans les rues, ce serait si gênant
d'être en blanc...

--Oui, c'est vrai, tu as raison... Moi-même, je ne suis guère élégante
dans mon uniforme noir... Va vite mettre ton manteau. Veux-tu?

Claude obéit. Devant la glace étroite et haute qui surmontait la
cheminée, elle se regarda, inspectant son image. Par Élisabeth, elle
avait été élevée dans le sentiment que les humbles méritent autant
d'égards que leurs frères fortunés. Et c'était pensant à eux seuls,
qu'elle prit sur sa cheminée d'admirables roses thé que, le matin même,
elle s'était offertes chez une luxueuse fleuriste des Champs-Élysées,
insouciante de leur prix, puisqu'il s'agissait de goûter une impression
de beauté. Elle les glissa dans sa ceinture, puis s'enveloppa dans le
long manteau qui devait la protéger de la pluie pendant sa course
pédestre, enroula une écharpe sur ses cheveux; et, sombre chrysalide,
alla rejoindre Élisabeth qui l'attendait, parcourant une revue.

Elle sourit à la jeune fille:

--Tu as ton violon?

--Hugaye l'a fait prendre tantôt.

--Bien alors, partons.

La pluie tombait toujours. Les deux femmes, d'ailleurs, n'y prirent pas
garde et s'en allèrent d'un pas rapide, à travers la rue déserte où les
pavés luisaient sous l'averse. Ni l'une ni l'autre ne parlait. Comme
tous les êtres qui ont une forte vie intérieure, elles fuyaient
d'instinct les futiles propos.

Mais bientôt, Élisabeth s'arrêta devant une haute maison, pauvre ruche
dont les murs suintaient la misère.

--Voulez-vous, Élisabeth, que je monte la potion? proposa Claude,
s'arrêtant aussi.

--Merci, mon enfant. Je préfère me rendre compte de l'état de la petite,
ce soir. Attends-moi là, dans le couloir. Je ne serai qu'un instant.

Claude rit:

--Est-ce bien sûr, cela? grande amie. Mme Ronal riait aussi.

--Oui, bien sûr, puisque Hugaye nous attend. Et elle s'engouffra dans
l'étroit escalier.

Des cris d'enfant résonnaient, dominant un bruit d'assiettes remuées.
Bruyamment, quelque casserole tomba, avec un son de ferraille. Puis des
voix s'élevèrent sur un ton de querelle. Un homme chantait d'un accent
qui trahissait l'ivresse et il s'interrompait pour crier des injures à
une femme--la ménagère sans doute,--qui s'irritait contre lui, le
diapason aigu.

Mais à tous ces détails devenus familiers pour elle, Claude ne faisait
même pas attention, absorbée en elle-même.

La voix de Mme Ronal la fit tressaillir.

--Je t'ai fait un peu attendre... Comme je le craignais, la petite
n'était pas bien; et j'ai dû expliquer à la mère comment il fallait
soigner l'enfant. Or, cette brave femme est plutôt stupide...

--Faut-il qu'elle le soit, grande amie, pour que vous en conveniez!
remarqua Claude, taquine. Maintenant nous n'avons plus qu'à courir, car
vous, la femme exacte, vous allez être en retard.

Elles reprirent leur course et atteignirent, en quelques minutes, le
bâtiment où avait élu domicile le cercle ouvrier dont Hugaye était une
des puissances dirigeantes.

A leur apparition, il eut un cri d'allégement.

--Ah! enfin!... J'avais peur qu'un empêchement ne vous eût arrêtée l'une
ou l'autre, à la dernière minute.

--J'ai dû monter voir une petite malade, mon ami, expliqua Élisabeth.

Il dit aussitôt, d'un ton d'excuse:

--Je vous demande pardon de me montrer impatient. Mais nous avons déjà
beaucoup de monde, et vous savez que notre public ne sait pas bien
attendre. Bonsoir, Claude. Votre violon est là.

--Merci.

Ils ne s'étaient pas serré la main, lui pressé, elle indifférente. Dans
un coin de la petite salle, devenue le foyer des artistes, elle ôtait
son manteau, son écharpe, et sans même regarder le miroir, elle
remettait le peigne qui rejetait les boucles rebelles vers la tempe
gauche.

Après de hâtives paroles de bienvenue, elle laissa de côté les
organisateurs du concert, les quelques artistes qui causaient dans le
minuscule foyer et se rapprocha de la porte ouverte sur l'estrade, afin
d'observer la salle, d'où venait une rumeur de foule...

C'était l'habituel aspect de ces réunions composées de très humbles. Des
femmes en cheveux pour la plupart; beaucoup de mères de famille qui
avaient amené là tous les enfants, même les poupons, sommeillant entre
leurs bras, et les petits qui appuyaient une tête endormie, ou curieuse,
sur les genoux de la mère.

Et beaucoup aussi de travailleurs, presque tous très propres, de rudes
visages creusés par le labeur, la misère, la vie difficile, et que
détendait, ce soir, la distraction offerte. Dans les rangs, les
commissaires circulaient, des garçons du monde, fervents socialistes,
comme Hugaye; ils parlaient aux uns et aux autres, casaient les
arrivants, effarés de trouver les places prises presque toutes; car la
salle du cercle, pourtant vaste, était à peu près comble. Sous la
lumière crue des lampes électriques, sur les murs badigeonnés en jaune
clair, se détachaient des cartes géographiques, des tableaux de
botanique ou de zoologie; et aussi des reproductions photographiques de
belles oeuvres d'art, en peinture et sculpture, qui, groupées sur un des
panneaux, y formaient une sorte de petit musée.

Parmi cette foule, Claude distingua le visage délicat de Lily Switson
qui, comme toujours, son crayon à la main, notait discrètement des
types, des expressions surprises au passage. Un peu derrière elle, les
yeux mystiques de Sonia contemplaient ses frères les pauvres. Et encore,
debout, adossé au mur, près d'un groupe de vieux travailleurs, au masque
dur, elle aperçut une silhouette bien différente, tout aristocratique
celle-là, la haute silhouette de Ryeux.

Alors un léger sourire effleura sa bouche; et dans ce sourire, il y
avait de l'amusement, une pointe de raillerie à l'adresse de la
faiblesse masculine; et peut-être, de plus, l'inconscient orgueil de sa
puissance de femme.

Raymond de Ryeux ne pouvait la voir, dissimulée par la portière, et
comme il était sous la pleine lumière d'une lampe, elle discernait très
bien son expression de curiosité, un peu dédaigneuse, une expression de
patricien condescendant à se mêler au peuple. Si nettement, elle
devinait cette impression, que des profondeurs de son âme, habituée à
tenir le pauvre pour un égal, jaillit, violemment, le regret de ne
pouvoir écarter le spectateur dilettante qui n'aimait pas les humbles.

Mais elle cessa de s'occuper de Raymond de Ryeux; Hugaye venait de
rentrer dans le «foyer» et disait à Élisabeth.

--Madame, c'est vous qui commencez. Êtes-vous prête?

--Toute prête. Je suis à vous quand vous voudrez, mon ami.

--Alors, tout de suite, madame. J'entre pour vous annoncer.

Claude aussitôt passa sur l'estrade afin de trouver un coin pour bien
entendre. Même Élisabeth eût-elle été pour elle une indifférente, elle
aurait aimé l'écouter, tant il y avait dans sa parole de sincérité
chaude et forte. Sans doute, pour cela, son action était prodigieuse sur
les cerveaux et les âmes.

Dès ses premiers mots, comme toujours, elle s'empara de son auditoire.

Debout dans l'embrasure de la porte, Claude la regardait, fine, presque
frêle, dans la sévérité de son costume tailleur. Mais la ligne du profil
délicat était singulièrement ferme, et quelle volonté il y avait sur le
beau front large que dégageaient les bandeaux, dans la lumière du regard
profond, dans le dessin des lèvres, résolues et douces.

Presque sans gestes, très simple, elle parlait et dans sa voix un peu
fatiguée ce soir-là, toutes les pensées se modelaient avec un relief
merveilleux. Elle parlait, puissante de tout le désir qui brûlait en
elle, celui de faire du bien--ne fût-ce qu'en les distrayant--à ces
pauvres pour qui la vie était lourde.

Aussi comme ils l'écoutaient, tous leurs visages tendus vers elle, même
ceux des petits qui ne comprenaient pas et la regardaient, très
attentifs, charmés par la musique attirante de sa voix.

Elle se disait leur soeur... Et elle le pensait. Une travailleuse comme
eux, prête toujours à leur donner l'aide qu'ils réclamaient ou seulement
souhaitaient.

Avec des mots que les plus frustes pensées pouvaient comprendre, elle
cherchait à illuminer leur morne horizon, en leur rappelant les joies
que tous, même les plus déshérités, rencontrent sur leur route. Elle
leur disait la beauté du dévouement, de la bonté, du fier souci de
remplir bien les obligations acceptées. Elle leur révélait ce qu'ils
devaient mettre dans leur vie afin qu'elle fût heureuse dans la mesure
qui dépend de toute créature. Et ainsi, elle les entraînait dans son
vol; elle les élevait en leur montrant la place que les plus misérables
tiennent dans la grande famille sociale, le rôle qu'ils peuvent y
remplir s'ils ne perdent jamais le respect d'eux-mêmes et accomplissent
loyalement leur tâche. A la femme isolée, surtout, elle prêchait
l'indépendance, l'orgueil de se suffire et de ne jamais consentir à
devenir honteusement la _chose_ de l'homme...

De toute son âme, de toute sa pensée, Claude, elle aussi, écoutait. Elle
se jugeait bien quand elle disait à Mlle de Villebon que, moralement,
elle était un reflet. Tandis qu'elle écoutait la parole fervente
d'Élisabeth, elle retrouvait son âme d'altruiste. Elle comprenait, elle
trouvait tout naturel l'apostolat de son amie, dont la beauté lui
apparaissait pareille à une lumière vivifiante qui l'élevait au-dessus
de sa propre nature; elle en avait conscience...

Et cependant... cependant, en elle, subsistait toujours l'autre Claude
nouvellement apparue, qui disséquait l'impression de la Claude
enthousiaste.

Une fois de plus, curieusement, elle se demandait quel aliment donnait
tant de force à l'âme d'Élisabeth Ronal. Si loin qu'elle se la rappelât,
toujours, elle l'avait vue ainsi se consacrer aux autres; non pas d'un
effort de sa volonté orientée vers le devoir, mais dans un élan joyeux
et passionné; comme d'autres cherchent leur propre bonheur.

Jeune fille, était-elle ainsi déjà?

Claude l'ignorait; car jamais Mme Ronal ne parlait d'elle-même ni de
son passé. Tout juste, Claude savait que, orpheline, elle avait été
mariée à dix-sept ans, par des amis, avec un garçon que sa famille
espérait ainsi assagir; et qui, au bout de quelques mois, emporté par
son humeur d'aventurier, avait disparu, après avoir gaspillé--par tous
les moyens--la presque totalité du petit avoir de sa jeune femme. Il
l'avait abandonnée brutalement, sans un mot, tout à coup; et la secousse
qu'elle en avait éprouvée avait tué, pour jamais, ses espérances de
maternité. Alors, elle s'était vue sans fortune, sans famille, toute
seule devant un avenir dévasté. Mais elle était de la race des
vaillantes. Fille de médecin, elle s'était donnée à la médecine. Elle
avait travaillé avec une énergie qu'aucune difficulté ne rebutait;
servie par un cerveau merveilleusement organisé, devenue une sorte de
religieuse laïque à qui le malheur semblait avoir donné la soif de se
rapprocher toujours de la souffrance pour la soulager.

Et en possession de tous ses grades, ayant devant elle un brillant
avenir de doctoresse, elle avait choisi de s'en aller vivre parmi les
humbles qui, seuls, l'attiraient. Bien vite célèbre dans le quartier de
Charonne où elle était allée s'établir, elle s'était vue priée
d'accepter la direction du dispensaire établi par une société privée. Et
pour l'oeuvre, ç'avait été un incomparable bienfait.

Avait-elle souffert de sa solitude de femme, après l'horrible
désillusion? A personne, elle ne l'avait dit. Mais Claude était certaine
que la maternité lui avait manqué. Il suffisait, pour cela, de la voir
au dispensaire s'occuper des enfants, surtout des très petits. Avec
elle-même, Élisabeth s'était montrée une sorte de soeur aînée, très
maternelle, tendre sans effusions puériles, soucieuse de l'habituer,
toute jeune, à agir selon sa conscience, prêchant surtout d'exemple.

Et Claude avait ainsi appris à discerner ce que croit, pense, veut une
nature très haute. Jusqu'alors, elle avait obéi à ces idées directrices;
fût-ce même au prix d'un effort qu'elle accomplissait, domptant parfois
un frémissement de révolte devant la contrainte que lui imposait sa
volonté.

Tout à coup, en écoutant la chaude parole de son amie, elle trouvait des
réponses à cette question qui depuis deux mois la hantait obscurément:
«Pourquoi emprisonner sa vie dans un réseau de devoirs, peut-être
illusoires?»

Des applaudissements formidables s'élevaient, remerciement de ces
simples à celle qui était venue à eux. De rudes voix criaient:

--Bravo! le docteur!.... Merci! Bravo, madame Ronal!

Une rumeur de houle emplissait la vaste salle où les auditeurs
s'agitaient, leur attention détendue. Claude aperçut Raymond de Ryeux
qui semblait vouloir se rapprocher de l'estrade. Mais sans prendre garde
à ses évolutions, elle rentra dans le «foyer» où Élisabeth revenait,
souriante, son mince visage tout pâle de fatigue.

Claude eut tout juste le temps de lui murmurer tendrement:

--Grande amie, c'est bon pour tout le monde, ce que vous venez de
dire...

Car, à travers le petit parloir soudain encombré, Hugaye se glissait
vers elle:

--Claude, c'est à vous..., si vous voulez bien...

--Très bien... J'y vais. L'accompagnateur est là?

--Oui.

Et il lui indiquait un garçon de très modeste allure, un pauvre diable
de talent à qui il avait voulu procurer un petit profit. Claude avait
répété avec lui quelques jours avant; et de même que pendant cette
séance première, il la couvrit d'un regard admiratif.

Elle paraissait sur l'estrade. Une curiosité apaisa instantanément le
bruit des paroles.

Des exclamations étouffées coururent, arrivant jusqu'à elle.

--Ah! la belle demoiselle!

--Tiens, elle est coiffée comme un garçon!

--Mâtin! la jolie fille!

Une envie de rire lui montait aux lèvres. Mais elle resta cependant
impassible, attendant que le pianiste eût fini de préluder. Ses yeux
erraient sur la foule. Elle rencontra ceux de Lily et lui sourit; puis
le regard vif et caressant de Raymond de Ryeux, hardiment posé sur
elle...

Le pianiste plaquait son dernier accord. Elle leva son archet et le son
chanta dans la salle.

Cette fois, le silence se fit absolu. A ces humbles pour qui elle était
là, Claude voulait donner le meilleur de son jeu... Tout de suite, elle
oublia qu'elle n'était pas seule. Comme toujours la musique l'envoûtait;
et les notes frémissantes vibraient, jaillies de son âme même.

Et la même tempête d'applaudissements, qui avait acclamé les paroles de
Mme Ronal, s'éleva de la foule subjuguée qui, impérative, criait, avec
une spontanéité naïve:

--Bravo!... Bravo!... Encore!

Un bouquet de violettes, des oranges vinrent s'abattre aux pieds de
Claude. Elle salua. Son visage s'éclairait d'un chaud sourire. Elle
avait l'air d'une petite fille qui s'amuse. Ramassant le bouquet de
violettes, elle le glissa dans sa ceinture, près des roses splendides
dont la tête penchait un peu; et les applaudissements redoublèrent.
Raymond de Ryeux, lui, n'applaudissait plus; mais ses yeux, qui ne la
quittaient pas, parlaient si expressément qu'une sorte d'orgueil la fit
tressaillir.

--Encore!... Encore! insistait la foule.

Elle fit «oui!» de la tête, et soulevant son archet, après un signe à
l'accompagnateur, elle commença le _Prélude_, de Bach.

Aussitôt, ce fut le même silence recueilli; le même chant des notes, si
expressif qu'il parlait à tous, aux plus ignorants, aux plus rebelles...

Quand le dernier son mourut, le silence persista une seconde... Tous
écoutaient encore... Puis les acclamations éclatèrent, de nouveau,
éperdument. Il fallut qu'elle recommençât, et rejouât autre chose, car
son enthousiaste public avait l'exigence des enfants. Quand, enfin, elle
put quitter l'estrade, elle avait les nerfs frémissants comme ses doigts
qui venaient d' «enlever» une tarentelle, avec une verve folle.

Une flambée empourprait ses joues, avivant l'éclat des yeux sombres.

Au passage, Étienne Hugaye, si occupé qu'il fût à faire poursuivre sans
interruption le programme, l'arrêta une seconde:

--Oh! Claude, comme vous avez joué! Merci pour eux... Et pour moi!

Elle n'eut pas le loisir de lui répondre, car il était réclamé dans la
salle; et elle-même se trouvait entourée par le flot des intimes, des
journalistes, des membres de l'oeuvre qui encombraient le parloir.

Dans un angle de la salle, elle distinguait le visage de Raymond de
Ryeux qui contemplait le courant des admirateurs d'un air impérieux et
agacé. Elle devina qu'il était impatient de venir à elle, librement, et
un indéfinissable sourire effleura sa bouche.

Mais dans le bourdonnement des propos, s'éleva la voix d'Hugaye qui
commandait:

--Un peu de silence, je vous prie. M. Derieux va dire une poésie.

Plusieurs se rapprochèrent de l'estrade. Et Claude, alors, vit
apparaître devant elle, le comte de Ryeux.

--Enfin! Ai-je, à mon tour, le droit de vous approcher?... Avouez que
j'ai été d'une patience admirable!

--En quoi?...

--En attendant, avec tant de sagesse, que vous me permettiez de vous
aborder...

--Je ne vous avais rien défendu...

--Non, mais vous étiez la proie des admirateurs!... C'était
exaspérant!... Je voudrais être tout seul à connaître votre don
prodigieux; alors, je pourrais en jouir à mon gré... S'il n'avait tenu
qu'à mon désir, dès que vous avez commencé à jouer, tous ces braves gens
auraient été réintégrés dans leurs foyers!

Il avait lancé sa boutade avec une conviction drôle et bougonne qui
amena un rire léger aux lèvres de Claude. Ce soir-là, elle était
d'humeur à s'amuser de tout...

--Vous savez que vous êtes un abominable égoïste!

--Je suis comme je suis, fit-il philosophiquement.

--Eh bien, je vous engage à vous corriger. Mes pauvres auditeurs!...
Comme vous les traitez!... Quel bon public, n'est-ce pas?

--Ils n'y ont aucun mérite... Comment pourraient-ils être autres?...
Vous avez joué pour eux, comme vous ne jouerez peut-être pas chez moi.

De nouveau, elle rit et jeta, très sincère, avec une insouciance
frondeuse:

--Cela, c'est bien possible!

Il eut un éclair dans les yeux qu'il ne détachait pas du blanc visage et
riposta, impatient:

--Comment, «c'est bien possible?...» Je _veux_, moi, que mes hôtes
connaissent votre talent, tel que vous le possédez!... Promettez-moi que
vous jouerez comme ce soir?

--Oh! non, je ne promets pas, je ne _peux_ pas promettre... Je subis si
fort l'influence de mon public!

--Et tous ces ignorants vous agréent davantage que leurs frères plus
raffinés?

--Ils sont si sincères dans leurs impressions! Et surtout, ils ne sont
pas blasés!... C'est charmant de leur faire plaisir et, en même temps,
de leur révéler, un peu, ce que c'est, l'art...

--A quoi bon?

--Comment, à quoi bon? dit-elle, tout de suite cabrée devant le dédain
d'aristocrate qu'elle sentait chez lui. Pourquoi ne voulez-vous pas que
ces pauvres gens jouissent comme vous de ce qui est beau et peut mettre
une petite clarté dans leur vie noire?

--Mais, cette beauté, ils ne sont pas capables de la discerner, de la
goûter, de la comprendre même! Et si, par hasard, ils en ont la
révélation, ils lui doivent de prendre ensuite, plus nette, la
conscience de leur misère et de ses laideurs.

Moitié sincère, moitié par taquinerie et pour la retenir à lui répondre,
il parlait ainsi d'un ton léger, sans souci des «Chut!» qui s'élevaient
dans le parloir, aux vibrations plus hautes de sa voix. Car, sur
l'estrade, le diseur claironnait un poème de Déroulède.

Elle secoua sa tête volontaire, intéressée tout de suite par leurs
divergences d'idées.

--Tout cela, ce sont des théories de patricien qui regarde la foule du
haut de ses fenêtres bien closes au froid, à la pluie et autres
agréments de cette espèce... Vous ne connaissez pas le peuple!

--Le connaissez-vous donc plus?

--Oh! oui, puisque je vis tout près des pauvres, que je les entends
parler, que je les vois de tout près, au dispensaire, à la crèche, chez
eux...

--Chez eux?... Vous allez chez eux?... Eh bien, vous êtes rudement
méritante!

Il avait lancé l'exclamation avec tant de conviction que, de nouveau,
elle haussa les épaules.

--Oh! je vous en prie, ne me transformez pas en une façon de soeur de
charité... Je ne suis rien de pareil!... Seulement une aide
insignifiante du docteur Ronal! Si vous la voyiez à l'oeuvre, vous
pourriez alors parler des créatures qui méritent!

--Je le crois!... Elle me paraît stupéfiante... Je l'écoutais tout à
l'heure avec un intérêt auquel je ne m'attendais guère... Et non pas
seulement parce qu'elle a un remarquable don de parole. Mais, dans sa
simplicité, elle trahissait une qualité d'âme et de pensée absolument
rare... Pour ma part, jamais encore je n'avais rencontré de femme
semblable!... Elle est de la race des apôtres. Elle a leur ascendant qui
subjugue... L'altruisme est inné chez elle... Chez vous...

Il s'arrêta brusquement. Elle leva sur lui de larges prunelles qui
interrogeaient:

--Chez moi... Eh bien, quoi?

--Chez vous, il ne l'est pas... C'est beaucoup moins le sentiment
naturel que la volonté qui vous lance à sa suite.

Une seconde, elle continua de le regarder, stupéfaite de cette
pénétration qu'elle n'aurait pas soupçonnée chez lui. Curieusement, ils
s'observaient. Leurs mentalités étaient si différentes qu'ils étaient,
vis-à-vis l'un de l'autre, tels des voyageurs explorant une terre
inconnue.

Peut-être, pour ne pas donner à Claude le temps de protester, il
poursuivait:

--Je suis ravi d'être venu. D'abord, je vous ai entendue... Et c'est
incroyable, la jouissance que m'apporte votre jeu!... Cependant, j'ai
écouté bien des artistes et, d'après votre théorie, je devrais être
blasé... Et puis cette réunion était très originale... Mais,
sincèrement, j'admire Hugaye et ses collaborateurs. Je serais incapable
de trouver plaisir à remplir une mission de cette espèce.

Elle le regarda, railleuse:

--Mais ici, personne ne cherche son plaisir, sauf nos invités. Pas plus
que vous, nous n'aimons l'approche de la misère. Moi, je l'ai en
horreur... Mais qu'est-ce que cela fait, ce qu'on éprouve?... Puisque la
misère existe, il faut bien s'en occuper. Et je trouve aussi abominable
que la misère elle-même, l'égoïsme de ceux qui s'en désintéressent,
alors qu'ils en sont à l'abri.

Presque âprement, elle avait parlé. Il dit d'un ton contrit et
caressant:

--C'est pour moi que vous dites cela?

--Non, je ne crois pas... C'est parce que je le pense... Je ne vous
connais pas assez pour pouvoir vous juger...

--Bien! tant mieux... Vous me traitez dédaigneusement de «patricien»...
Mais vous êtes aussi «patricienne» que moi, plus même, puisque vous êtes
une artiste... Vous aussi, vous détestez la misère et vous aimez et
cherchez tout ce qui met la jouissance, le charme, la beauté, dans la
vie...

--Certes!... Je suis comme la grande majorité des êtres... Élisabeth est
une exception... J'aurais trouvé très agréable de posséder la fortune
qui m'aurait permis de m'offrir... tout ce dont vous parlez... Mais
puisque le sort ne m'a pas généreusement traitée, il ne me servirait à
rien de récriminer... Je m'en passe et je travaille à acquérir justement
ce qui m'a été refusé... J'y arriverai!

Encore une fois, il l'enveloppa d'un coup d'oeil curieux... Obscurément,
un peu choqué de la trouver si arriviste, tellement différente des
femmes de son monde... Mais ainsi, elle avait, pour lui, une irritante
saveur d'imprévu.

Quelle singulière fille elle était, si résolue, hautaine, confiante en
elle-même.

Et comme la forme qui enfermait cette personnalité était bien à
l'unisson, dressée d'un jet svelte et ferme, couronnée par cet original
visage de sphinx, volontaire, ardent et mystérieux...

De la salle, arrivaient les derniers vers que le récitant lançait d'une
voix vibrante, qui soulevait l'auditoire décidément très enthousiaste;
dans un délire patriotique, grisés par les vers de Déroulède, tous
entonnaient spontanément la _Marseillaise_.

Sous sa moustache, Raymond marmotta avec un sourire mi-amusé,
mi-railleur:

--Très curieux!... Vraiment, très curieux!

--Ne vous moquez pas!... Vous n'en avez pas le droit, ces gens sont
sincères!...

--Je ne suis pas moqueur, oh! non! mais seulement... ahuri un brin, de
me trouver dans une atmosphère aussi... embrasée.

Elle ne répondit pas. Hugaye rentrait dans la petite salle, et ses
traits sévères se contractèrent un peu à la vue du groupe isolé que
formaient Claude et Raymond de Ryeux.

Presque raide, il dit:

--Comment, tu es ici? de Ryeux. Par quel miracle?

--Par la grâce du talent de Mlle Suzore que je désirais entendre... Tu
vois comme c'est simple!... Tous mes compliments, Hugaye... Ton concert
est très brillant.

Comme Claude, il s'exclama:

--Nous avons un si bon public que nos artistes ont plaisir à jouer
devant lui! Pauvres gens, comme ils sont heureux et reconnaissants de ce
qu'on fait pour eux! Claude, venez-vous écouter Mlle Rita? C'est elle,
maintenant, qui va chanter.

--Elle est arrivée?... Je ne l'ai pas vue entrer...

--Elle s'est mise sur l'estrade, auprès de Mme Ronal.

Quelqu'un déjà l'appelait. Il lui fallait s'éloigner. Mais il insista
encore:

--Claude, vous avez un tabouret auprès du Docteur. Je vous le fais
garder, n'est-ce pas?...

--Oui, s'il vous plaît.

Il disparut, le visage détendu. Et de Ryeux, aussitôt, demanda:

--Vous n'allez pas, je suppose, entendre cette demoiselle? Elle a bien
assez d'auditeurs.

--Mais si, j'y vais...

--Que vous êtes donc polie!

--Ce n'est pas par politesse, c'est pour mon agrément. Elle a une voix
splendide. Allez vous-même en juger...

--Est-ce que je ne pourrais pas vous suivre sur l'estrade, dans un
modeste coin?

Elle eut un léger pli entre les sourcils.

--Sur l'estrade?... A quel titre y figureriez-vous? Allez dans la salle,
vous êtes «public»...

--Et ainsi, Hugaye sera satisfait. Il avait l'air furieux de me voir
causer avec vous. Il vous fait la cour, cet homme austère...

Elle eut un éclat de rire moqueur...

--Vous vous croyez donc dans votre monde?... Nous autres, travailleurs,
nous n'avons guère le loisir ni le goût de pareilles distractions! Au
revoir.

--Vous ne jouerez plus?

--Mais non! Il est déjà très tard. Vous n'avez pas l'air de vous en
douter!

--C'est vrai... Je ne m'en doutais pas...

Elle sentit l'hommage, mais ne parut pas s'en apercevoir, et le laissa
finir simplement:

--Puisque je ne peux plus vous entendre, je vais reprendre, aux
Français, Mme de Ryeux, qui doit suffisamment s'y être imprégnée de
littérature.

--C'est cela... Vous m'avez l'air d'un mari parfait! Et maintenant je me
sauve, Rita commence à chanter.

Elle se détournait.

--Que cette Rita aille au diable! jeta-t-il avec une impatience gamine.
Vous ne voulez même pas me donner la main?... En camarade?

--Oh! si! seulement, je ne vois pas très bien en quoi nous sommes
camarades!

Elle lui tendait les doigts, d'un geste rapide. Il se courba pour les
baiser. Mais elle les lui retira, avant même que ses lèvres eussent
frôlé la peau tiède, et dit avec son indéfinissable sourire:

--Oh! non! pas de ces manières entre camarades!... Réservez-les pour les
belles dames qui flirtent...

Et elle rentra dans la salle.

Il l'avait regardée disparaître, le front creusé d'un pli volontaire,
une lueur au fond de ses prunelles, où le désir luisait.




XII


Au-dessus de la porte vitrée, il y avait écrit: «Restaurant
Saint-Jacques», souligné par ces mots «Société coopérative, ouverte
seulement aux femmes».

Claude tourna vivement le bouton, car elle était en retard au
rendez-vous que lui avait donné Lily Switson. Au sortir du cours de
Daubières, à la Sorbonne, elle s'était trop attardée à discuter, avec
d'autres étudiantes, une opinion émise par le professeur.

La porte s'ouvrit sous sa main pressée. La salle était pleine; jeunes
filles, jeunes femmes, même femmes âgées, assises par groupes autour des
tables proprement servies, avec une simplicité monacale, dans la pièce
claire, coupée de larges fenêtres. Malgré les vasistas ouverts,
l'atmosphère était bien celle d'une pièce où déjeunent une quarantaine
de convives; et Claude eut, en entrant, une moue inconsciente, si
habituée qu'elle fût à fréquenter ce très modeste restaurant. Des yeux,
elle cherchait Lily parmi tous ces visages dont beaucoup lui étaient
familiers. Des travailleuses, toutes rassemblées là. De rares ouvrières;
mais des employées, et surtout des étudiantes, étrangères en majorité;
des Suédoises aux cheveux de soie pâle; des Russes les traits larges,
avec des airs de volonté tenace; quelques lourdes Allemandes, des
Américaines, d'allure indépendante; des Anglaises garçonnières.

Claude, soudain, aperçut Lily qui, au bruit de la porte, avait tourné la
tête et lui faisait signe, sa délicate figure éclairée d'un sourire.
Près d'elle, était assise Sonia Lavernof qui, en attendant le déjeuner,
feuilletait une revue.

--Bonjour, dit Claude, approchant vivement. Je m'excuse de vous avoir
fait attendre. J'ai oublié l'heure, en discutant, après le cours.
Daubières nous avait lancé une théorie bien masculine et révoltante sur
la suggestion que la femme subit fatalement du fait de l'homme.

--Je crains qu'il n'ait, en somme, raison, fit tranquillement Sonia, en
repoussant la brochure qu'elle venait d'examiner.

--Sonia! protesta Claude indignée.

La Russe ne se troubla pas.

--Quoi?... pourquoi vous insurgez-vous? Claude. Dans l'espèce humaine,
comme dans l'espèce animale, la femelle subit, de par son organisme
même, l'influence, la loi du mâle. Il n'y a là, ni à s'indigner, ni à se
révolter. C'est un fait dû à une cause normale.

Claude la regardait, à demi amusée, à demi courroucée:

--Dans les espèces animales, oui, peut-être. Mais, tout de même, si
physiologiste que vous soyez, vous admettez bien, je suppose, que, dans
l'espèce humaine, la pensée, le sentiment, la volonté peuvent
victorieusement contre-balancer l'instinct!

Toujours paisible, Sonia concéda, ferme en son opinion:

--Évidemment, cela peut arriver. Mais c'est plutôt rare et ne se produit
guère,--sauf exception, bien entendu,--que chez les individus dont le
tempérament ne possède pas la vigueur normale.

--Alors, vous considérez comme fatal que la femme... bien équilibrée...
cède à l'homme... Sonia... Sonia, vous êtes abominable! Une mauvaise
soeur!

Lily intervint.

--Si, au lieu de discuter, nous déjeunions maintenant, pour ne pas nous
mettre en retard? Devant nos assiettes, nous pourrons reprendre la
conversation.

Les deux adversaires se mirent à rire.

--Oui... vous avez raison, sage Lily. Que mangeons-nous?

--Voici le menu d'aujourd'hui. Claude, regardez et choisissez.

Lily passait la feuille, sur laquelle était inscrite la liste des plats
offerts ce jour-là aux appétits féminins, pour des prix très modiques.

--Prenez ce que voudrez, fit-elle, indifférente.

Elle avait été habituée par Élisabeth à n'attacher aucune importance aux
mets qui lui étaient offerts.

--Alors, nous prenons le moins cher, ne pensez-vous pas? Je demande le
boeuf bouilli et les légumes.

--Si vous voulez, dirent Sonia et Claude, qui avaient recommencé à
causer.

Lily interrogea encore:

--Et le dessert, vous désirez?

Elle regardait ses compagnes qui eurent le même mouvement négatif de la
tête.

--Alors, continua Lily, si vous consentez, nous mettrons cet argent dans
le tronc pour celles qui ne peuvent pas payer.

Elles approuvèrent du geste, toutes à leur conversation.

La jeune servante en bonnet blanc,--bien blanc!--apportait les trois
portions demandées et les posait sur la toile cirée claire, rayée de
lignes rouges pour imiter le linge.

--Attendez, dit Claude à ses compagnes. Nous allons fleurir notre table.

Elle détachait le gros bouquet de violettes qui parfumait le duvet de sa
veste de fourrure; et prenant son verre, elle le remplit d'eau et posa
l'humble vase au milieu de la table.

--Ce sera plus joli, ainsi, ne trouvez-vous pas?... Avec Élisabeth, nous
avons la luxueuse habitude de croquer toujours notre pitance, avec des
fleurs devant nous...

--Ce doit être vous, Claude, qui 

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