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Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte

by Edmond De La Coste · French · Gutenberg #30949 · 491,379 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte
    
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Title: Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte

Author: Edmond De La Coste


        
Release date: January 13, 2010 [eBook #30949]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/30949

Credits: E-text prepared by Hélène de Mink and the Project Gutenberg Online Distributed Proofreading Team (http://www.pgdp.net) from page images generously made available by the Google Books Library Project (http://books.google.com/)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANSELME ADORNE, SIRE DE CORTHUY, PÈLERIN DE TERRE-SAINTE ***


E-text prepared by Hélène de Mink and the Project Gutenberg Online
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Note de transcription:

      Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
      corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas
      été harmonisée. Les lettres entourées d'accolades, comme
      XV{me} par exemple, sont imprimées en exposant dans l'original.

      [i] La citation de Dante:

      «combien est rude sentier le monter et le descendre par
      l'escalier d'autrui, et combien goûte le sel, le pain de
      l'étranger!»

      telle qu'elle se trouve ici semble avoir été tronquée ou mal
      retranscrite. De notre temps, elle est souvent traduite ainsi:

      Et combien est amer, pour celui qui le goûte,
      Le pain de l'étranger, et tout ce qu'il en coûte
      De monter et descendre à l'escalier d'autrui...





ANSELME ADORNE,

SIRE DE CORTHUY.


BRUXELLES.--TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT.
Rue de Schaerbeek, 12.




ANSELME ADORNE,

SIRE DE CORTHUY,

PÈLERIN DE TERRE-SAINTE:

SA FAMILLE, SA VIE, SES VOYAGES ET SON TEMPS,

RÉCIT HISTORIQUE,

PAR M. E. DE LA COSTE.

Ce voyage mériterait d'être publié.
(BARON J. DE ST-GÉNOIS, _les Voyageurs
Belges_.)







BRUXELLES,
CHARLES MUQUARDT, ÉDITEUR,
Place Royale, 11.
MÊME MAISON A GAND ET LEIPZIG.

1855




INTRODUCTION.


Si le nom de Louis XI éveille de sombres souvenirs, la période
qu'embrasse la vie de ce prince n'en est pas moins l'une des plus
remarquables de l'histoire. Tandis que son esprit inquiet trouble les
dernières années de Charles VII, ou que sa cruelle habileté fonde, en
France, le pouvoir royal, on voit la lutte des deux Roses, la grandeur
et la fin de la maison de Bourgogne, les Médicis à Florence, la chûte
de l'Empire grec et, autour de ce fait qui partage les temps, se
groupe toute une pléiade de noms illustres: Constantin Dragozès,
Scanderbeg, Huniade, Hassan-al-Thouil, Mahomet II.

Contraste frappant avec notre âge! la puissance ottomane s'avance,
semant l'effroi par ses progrès; l'Europe, liguée pour l'arrêter,
cherche des alliés jusque dans l'islamisme, et c'est à peine si l'on
distingue la Moscovie qui se dégage, sous Iwan III, du joug tartare.
Cependant on observe le passage d'une grande époque à une autre: le
moyen âge déploie encore ses bannières, fait reluire ses armures dans
les combats et dans la lice; l'ardeur attiédie des croisades jette ses
dernières étincelles; mais les bandes d'ordonnance prenant place
auprès des milices féodales, l'imprimerie armée des caractères
mobiles, Colomb, rêvant à son entreprise, préparent une ère nouvelle.

Voici un contemporain de Louis XI: nés à quelques mois de distance,
ils sont morts dans la même année. La vie du sire de Corthuy est un
fil qui conduit de pays en pays et d'événement en événement, à travers
des temps si pleins de mouvement et d'éclat. Lui-même il appartient à
trois contrées qui n'eurent pas une faible part à ces agitations ou à
ce lustre. Il tient, par son origine, à l'Italie où sa famille jouait
un rôle important, à la Flandre par la naissance, à l'Écosse par
l'influence qu'exerça sur la destinée de ce Brugeois l'un des plus
attachants épisodes racontés par Walter Scott.

Jeune, il se signale dans les tournois, joute avec _Jaquet de Lalain_,
le bon chevalier, dont Georges Chastelain a célébré les _appertises
d'armes_, et enlève, à la pointe de la lance, le casque de Corneille
de Bourgogne. Dans l'âge mûr, dévot et chevaleresque pèlerin, voyageur
curieux, diplomate accrédité auprès de différentes cours, il part pour
la Terre-Sainte: il parcourt l'Italie, touche aux grandes îles de la
Méditerranée, visite la Barbarie, l'Arabie, la Syrie, la Grèce, et
revient par le Tyrol, la Suisse et le Rhin. Il voit à Milan Galéas, à
Rome Paul II, à Tunis et au Caire Hutmen ou Othman et Caïet-Bei, le
dernier roi des Maures et le dernier soudan des Mameluks, dont le
règne fut long et prospère. Son vaisseau cinglait en vue du
Péloponèse, tandis que le fils d'Amurat, après un siége mémorable,
plantait le croissant sur les tours de l'antique Chalcis. A Rama, un
généreux émir lui sauve la vie, ou du moins la liberté. Il trouve dans
l'île de Chypre Lusignan près d'épouser la fille adoptive de
Saint-Marc, la belle Catherine Cornaro; à Rhodes, le grand maître
Orsini, attendant, l'épée au poing, l'assaut du vainqueur de Byzance.
Après s'être rencontré, à Venise, avec l'ambassadeur persan, il
confère, en Tyrol, avec Sigismond d'Autriche, si fatal à la puissance
de Bourgogne. Au retour, Charles le Téméraire l'envoie en ambassade
auprès de cet Hassan-al-Thouil ou Ussum-Cassan que Haller a choisi
pour héros d'une nouvelle Cyropédie.

Bien que, par une coïncidence assez singulière, Anselme Adorne joignît
aux fonctions diplomatiques que lui confiait le duc de Bourgogne, les
titres de baron d'Écosse et de conseiller de Jacques III, on le voit
porter encore ceux de bourgmestre de Bruges, puis de capitaine de la
duchesse Marie. Mais tout change, pour lui, de face: la fortune qui
avait abandonné les deux souverains auxquels il dut surtout des
dignités et des honneurs, semble s'armer contre lui de tout ce qu'il
tenait d'elle: échappé, par dix fois, aux tempêtes, aux forbans, aux
Arabes, il rencontre des périls plus grands. S'il ne subit point dans
son pays les plus terribles conséquences d'une réaction populaire,
c'est pour trouver dans un autre, au milieu d'une aristocratie non
moins orageuse, une fin prématurée et tragique.

Son nom se rattache aux traditions de Bruges, célèbre alors par ses
splendeurs et de nobles souvenirs, ainsi qu'à l'un des monuments que
l'on y montre aux étrangers: c'est une petite église construite par la
famille d'Adorne et qu'on nomme Jérusalem. Au centre s'élève le
mausolée du voyageur; près de l'église, on voit encore l'antique
demeure où, pendant deux années, il donna asile à une Stuart.

Les aventures de cet homme distingué, mais malheureux sur la fin de sa
carrière, ne sont guère connues que par une analyse de ses voyages,
dans l'ouvrage qui nous a fourni notre épigraphe, et de courtes
notices trop souvent inexactes. Le hasard, ou plutôt la bienveillante
obligeance d'un savant bibliographe[1], de regrettable mémoire, mit,
il y a des années, entre nos mains l'itinéraire manuscrit d'Anselme,
écrit en latin par son fils[2]. Nous en avions fait des extraits pour
notre usage; nous avons depuis consacré des heures qui auraient été
bien lentes, si elles fussent restées inoccupées, à traduire et à
coordonner ces extraits, à les compléter par d'autres renseignements,
successivement recueillis, enfin à réunir les uns et les autres sous
la forme d'un récit que, sans rien ôter à sa fidélité, nous avons
cherché à animer d'un peu de vie.

  [1] M. Van Praet, alors conservateur de la Bibliothèque de la rue
  Richelieu, à Paris.

  [2] L'exemplaire qui nous a été confié par le savant Van Praet, et
  qu'il qualifiait d'unique, portait à la première page, le titre
  suivant:

                      Anselmi Adurni
    Equitis hierosolymitani, ordinis scotici et cyprii
    Jacobi III Scotorum Regis et Caroli Burgundiæ ducis
    Consiliarii, Baronis in Corthuy et Tiletine, domini
                  in Ronsele et Ghentbrugge,
         Itinerarium hierosolymitanum et sinaicum
                           1470
         Joannes Adurnus V. Illustris F. conscripsit
         et Jacobo III Scotorum Regi dedicavit.

  Après l'épitre dédicatoire et la table, on lit un second titre
  ainsi conçu:

  «Iter hierosolymitanum et Montis Sinay Anselmi Adurni, institutum
  anno nostræ salutis septuagesimo supra millesimum
  quadringentesimum, scriptore Joanne Adurno, Anselmi filio,
  itineris comite.»

C'est une restauration d'une figure trouvée sur un vieux tombeau, dont
nous n'avons fait que rapprocher les fragments et raviver les
contours, ou, si on l'aime mieux, ce sont les mémoires d'un chevalier
flamand qui vécut sous les règnes de Philippe le Bon, de Charles le
Téméraire et de Marie de Bourgogne. Rédigés principalement sur pièces
originales et inédites, ou de vieilles chroniques, ils n'offriront
néanmoins, sans doute, rien de bien neuf ou de bien important quant
aux faits généraux, qui ne sont ignorés de personne; mais, du moins,
ils les rappelleront et pourront aider à la connaissance intime de
l'époque. On y trouvera quelques peintures d'usages et de moeurs,
certains détails curieux ou bizarres, des scènes parfois émouvantes,
des données qui ne seront pas, nous l'espérons, sans utilité pour les
études historiques, cultivées de nos jours avec tant d'ardeur, de
patience et de succès.

L'oeuvre à laquelle concourent, à l'envi, tant de savants
esprits, ressemble à ces tertres qu'un peuple en marche laissa jadis
sur son passage, et qu'on retrouve dans quelques contrées: chaque
guerrier de la nation vidait, croit-on, son casque, plein de terre, au
lieu où le monument devait s'élever; le dernier des soldats y venait
jeter sa poignée de sable.




ANSELME ADORNE,

SIRE DE CORTHUY.

PREMIÈRE PARTIE.




I

Italie et Flandre.

  Les Adorne à Gênes et à Bruges.--Antoniotto.--Obizzo et Guy de
  Dampierre.--Bataille des Éperons.--L'étendard déchiré.--Les comtes
  ou marquis de Flandre, princes par la clémence de Dieu.--Baudouin
  de Fer et Baudouin à la Hache.--_Les États et les Trois
  Membres._--Les _Poorters_.--Les _Métiers_.


Au temps où la croix de Saint-Georges et le lion de Saint-Marc se
disputaient l'empire de la Méditerranée et de l'Euxin, lorsque Gênes
commandait à la Corse, protégeait les rois de Chypre et les empereurs
grecs, et jetait ses colonies jusque sur les côtes de Crimée, à la
tête des familles qui étaient en possession de donner, dans cette cité
puissante, des chefs à l'État, on nommait les Adorno. «Ils étaient,
dit l'historien des maisons célèbres d'Italie, _en odeur_ de
principauté[3].» Le plus fameux d'entre eux fut cet Antoniotto
qui, de son trône ducal, convoqua la chevalerie à une sorte de
croisade, enleva aux Maures l'île de Gerbi, près de la côte d'Afrique,
et assiégea _le roi de Thune_, comme l'appelle Froissart, dans sa
capitale; entreprise à laquelle saint Louis avait succombé et qui
attendait Charles-Quint. «S'il eût été roi,» dit encore Litta, «ses
actions l'eussent immortalisé.»

  [3] «Avevano fetore di principato.»--Litta, Famiglie celebri.

A l'époque de l'expédition de saint Louis, arrivait à Gand, sous les
auspices, selon les uns, du comte de Flandre Guy de Dampierre, suivant
d'autres, de Robert de Béthune, fils du comte, revenant d'Orient, le
frère d'un aïeul d'Antoniotto, Obizzo (Opice), dont un descendant
assistait, environ trois siècles après, à l'abdication de
Charles-Quint, parmi les bannerets de Flandre.

Cet Adorno, d'après d'anciens titres[4], fut en grande faveur auprès
de Guy; sa postérité, connue sous le nom d'_Adournes_ ou Adorne, ne
demeura pas à Gand; elle prit sa résidence à Bruges où nous la
retrouverons plus tard.

  [4] Lettres de l'empereur Maximilien de 1511 et 1512. Selon un
  vieux manuscrit, Opice épousa Agnès de Axpoele, fille d'un des
  chevaliers qui partagèrent la captivité du comte.

C'était l'âge héroïque de la Flandre, comme de l'Écosse et de la
Suisse; les journées des Eperons, de Bannock-Burn, de Morgarten,
tiennent dans un espace de cinq années; mais la première des trois fut
la plus surprenante, car les Flamands n'avaient ni le rempart des
Alpes, ni les défilés de la Calédonie.

Un gros d'intrépides artisans s'étaient jetés dans la mêlée
et en avaient rapporté les dépouilles des chevaliers. A
Mons-en-Pevèle, le sort fut plus indécis, la valeur plus brillante
peut-être. Philippe le Bel en fut témoin lui-même; couvert à la hâte
d'un manteau d'emprunt, il vit sa bannière déchirée par ces mains
rudes et sanglantes.

Bruges avait donné le signal du mouvement, il faut le dire, par un
massacre: deux mots sauvaient ceux qui pouvaient les prononcer et
condamnaient le reste. Les Flamands combattaient pour leur langue,
leurs franchises, l'indépendance relative qu'admettait le système
féodal et leur vieux comte captif et dépouillé, ce même Guy dont nous
venons de parler. Rien, dans les nombreux soulèvements qui suivirent,
n'effaça l'éclat guerrier de celui-ci.

Nous devons dire maintenant quelque chose de l'organisation politique
de la Flandre et des changements qu'elle subit vers ce temps.
Les premiers comtes ou marquis de Flandre, princes par la clémence
de Dieu, alliés au sang de Charlemagne, régissaient leur
_monarchie_--cette expression se rencontre dans de vieux écrits--avec
l'aide et le concours des principaux du clergé et de la noblesse. La
race forte et puissante des Baudouin _de Fer_ et _à la Hache_, alla
finir sur le trône de Constantinople. Elle était représentée
maintenant par de faibles descendants en ligne féminine. La noblesse,
au milieu des agitations populaires, perdait chaque jour de son
influence. Gand, Bruges et Ypres, à l'apogée de leur merveilleuse
splendeur, rangeant sous leur bannière les milices des villes
secondaires et des châtellenies, se partageant, en quelque sorte, la
Flandre et prenant en main ses intérêts, eurent place aux _états_ et
les effacèrent bientôt, sous la célèbre dénomination des _trois
membres_.

Là était désormais la puissance. Plusieurs familles nobles, et même
des plus distinguées, vinrent l'y chercher, s'inscrivant parmi les
_Poorters_, ou appartenaient, dès l'origine des villes, à cet antique
noyau de la population. Après venaient les _métiers_, renfermant les
principaux du commerce et de l'industrie, mais encadrant aussi la
partie la plus nombreuse et la plus mobile de la population,
démocratie redoutable et principale force militaire.

Les _Poorters_ avaient des capitaines; les _métiers_, leurs doyens.
Des échevins rendaient la justice; un conseil représentait la commune.
Le couronnement de l'édifice était formé, à Bruges, de deux
bourgmestres annuels, chefs suprêmes de la cité, intermédiaires entre
le prince et le peuple, mais souvent en butte à la colère de celui-ci,
dans ses mécontentements. Ces places n'en étaient pas moins fort
relevées et fort ambitionnées; on les vit remplies par des Ghistelles,
des Halewyn, des d'Ognies, qui étaient des premiers en Flandre et
atteignirent un rang princier.

Les _trois membres_ s'entendaient sur la direction des affaires; nul
d'entre eux, cependant, n'était lié par les résolutions des autres;
leur mutuelle indépendance était un corollaire de leurs libertés.

La grandeur de ces institutions ne doit point faire illusion sur leurs
inconvénients; il s'en rencontre dans toutes les formes politiques.
Les législateurs, et même le plus puissant de tous, qui est le temps,
n'ont sous la main qu'une étoffe, et c'est l'homme. Ici il manquait
surtout l'unité. Il faut l'avouer, d'ailleurs, cette milice
ouvrière des grandes villes, pesant, du poids du nombre et de ses
armes, sur les résolutions et jusque sur l'administration de la
justice et la conduite de la guerre, si elle apportait un contingent
puissant d'ardeur et d'énergie, devait amener aussi des résultats
moins heureux, dont la suite de cet ouvrage offrira de tristes
exemples.




II

Les Artevelde.

  Les tisserands.--Les deux colonnes d'or de Bruges.--Édouard
  III.--La loi salique et la laine anglaise.--Jacques van
  Artevelde.--Louis de Male.--Les Chaperons-Blancs.--Philippe van
  Artevelde.--Beverhout.--Massacre des Brugeois.--La cour du
  Ruart.--Rosebecque.--Les trois Gantois.--Flandre au Lion!--Pierre
  Adorne, capitaine des Brugeois.--Le bourgmestre et le
  doge.--Naissance d'Anselme.


Qui pourrait passer devant les Artevelde et ne pas s'arrêter un moment
à contempler ces grandes figures historiques? Nous devons cependant
ajouter, auparavant, quelques traits à l'esquisse que nous venons de
tracer.

Avec des intérêts communs à toutes, les trois villes en avaient de
distincts et même d'opposés, des prétentions ou des droits rivaux,
gardés avec un soin jaloux. Leur industrie principale était
celle du tissage de la laine, qui, dans certains degrés de la
fabrication, leur était exclusivement réservée. Elle enrichissait
Ypres, elle dominait à Gand; à Bruges, elle était balancée par un
puissant commerce. C'étaient là, selon l'expression d'un comte de
Flandre, les deux colonnes d'or de cette ville dont Æneas Sylvius,
Commines et de Thou ont célébré, comme à l'envi, l'opulence et la
beauté. Gand, de son côté, s'élevant parmi les méandres de l'Escaut et
de la Lys, réclamait la suprématie sur la navigation intérieure.

Trente ans environ après la bataille de Mons-en-Pevèle, Édouard III
revendiquait le trône des Valois. Pour se créer un point d'appui en
Flandre, il arrête la sortie de la laine anglaise: c'était la ruine
des tisserands; ce fut pour Jacques d'Artevelde, qui détermina les
Gantois à s'unir aux Anglais, le fondement de sa puissance.

Elle rencontra à Bruges une opposition dont il triompha. Ses moyens se
sentaient de la rudesse du temps: ses adversaires avaient voulu le
poignarder; à son tour, il les perçait de son épée, ou les faisait
lancer, par les fenêtres, sur les piques de ses partisans. Si sa main
était prompte, sa parole était éloquente, sa politique habile et
hardie; ses manières parurent égales au rang auquel il s'éleva.
Gouvernée, sous son influence, par les _trois membres_, traitant, par
son entremise, avec l'Angleterre et la France, la Flandre eut un grand
poids dans la balance, évita les désastres d'autres insurrections, et
obtint des avantages qu'elle eût vainement attendus de son comte,
retenu par le lien féodal.

La fin d'Artevelde, pourtant, fut cruelle: le peuple le
massacra. Le comte était mort à Crécy, sous la bannière des lis.
Édouard, survivant à son fils, le glorieux prince Noir, et à ses plus
vaillants capitaines, dépouillé d'une partie de ses conquêtes,
abandonné, pillé, à son agonie, par sa maîtresse et ses serviteurs,
laissa la couronne d'Angleterre à un enfant qui ne devait point la
conserver.

Louis de Male, fils du dernier comte, put alors ressaisir le pouvoir
dont il ne restait qu'un nom, encore cher aux Flamands. Ceux-ci
continuaient, toutefois, à pencher pour les Anglais qu'il appelait,
lui, les meurtriers de son père; mais la restitution promise de Lille,
Douai et Orchies, gagna la Flandre au mariage de l'héritière du comte
avec un fils du roi Jean. C'est la maison de Bourgogne qui se fonde.

Croyant sa puissance affermie, Louis s'abandonna sans contrainte à ses
plaisirs et à ses prodigalités. Ce fut, à la cour et dans toute la
Flandre, un débordement de moeurs, qui, selon les vieux
chroniqueurs, devait armer la vengeance du ciel. Le comte sembla
l'appeler. Né au château de Male, près de Bruges, affectionnant le
séjour de cette cité brillante et polie, et la trouvant plus facile
que Gand à concourir à ses dépenses, il irrite les Gantois par sa
préférence pour la ville rivale et les pousse à bout par la concession
d'un canal qui, ouvrant une communication directe entre la Lys et
Bruges, y eût amené les blés de l'Artois, libres de droits d'étapes
envers Gand.

Les Gantois courent aux armes, dispersent les travailleurs et prennent
pour signe de ralliement le célèbre chaperon blanc. La Flandre et
Bruges même se partagent. Les nobles se rangeaient sous la bannière de
leur _naturel et droiturier seigneur_. A Bruges, on comptait, dans un
parti, les marchands, les armateurs, les pelletiers; dans l'autre, les
tisserands. Serrés de près par les forces du comte, les Gantois se
souviennent du nom d'Artevelde; ils placent à leur tête son fils,
marié à une dame de la noble maison de Halewyn. Tiré, malgré lui, de
la retraite, il parut né pour commander.

Au retour des conférences de Tournay, le Ruart[5] déclarant aux
Gantois qu'il ne leur reste que ces trois partis: ou de s'enfermer
dans les églises pour y attendre la mort, ou d'aller humblement crier
merci à leur seigneur, ou, enfin, de venir le chercher à Bruges pour
le combattre; ce peuple, affamé et épuisé, abandonnant le choix à
Philippe d'Artevelde lui-même; celui-ci, sortant à la tête de 5,000
braves, qui portaient chacun, brodée sur une manche, cette pieuse
devise: _Dieu aide!_ annonçant à ses compagnons, lorsqu'il leur
distribue les derniers vivres, qu'ils n'en doivent désormais attendre
que de leur valeur, balayant devant lui d'imprudents adversaires
surpris au milieu d'une fête, et pénétrant dans Bruges, sur leurs pas:
changez là quelques mots, vous diriez de l'histoire de Sparte!

  [5] _Rewaert_ ou _Ruwart_, gouverneur ou protecteur.

Cette victoire, dans laquelle Froissart loue la modération des
Gantois, n'en était pas moins, pour Bruges, un épouvantable désastre.
Le sang des métiers hostiles aux tisserands coule par flots, mêlé au
sang patricien; les sépultures manquaient aux cadavres; il fallut
creuser, exprès, de grandes fosses pour les y entasser. Ce n'était
point assez de ces victimes et de nombreux otages pour assurer la
domination des vainqueurs; ils font tomber une partie des portes et
des murailles, marques et garants de l'indépendance communale. Bruges,
ville ouverte, n'était plus un _membre_ de Flandre, c'était la
conquête de Gand.

La Flandre s'unissait, mais sous de funèbres auspices. L'Angleterre où
régnait, de nom, le jeune Richard, ne tenait plus la France en échec.
Salué du titre de père de la patrie, richement vêtu d'écarlate et
tenant cour de prince, le Ruart occupait une hauteur glissante, entre
la tombe de son père et la sienne.

Alors, à la lueur de l'incendie des villes, on voit s'avancer une
armée toute brillante d'acier, d'armoiries, de bannières, au milieu
desquelles ondoyaient les plis de l'oriflamme: c'était le duc de
Bourgogne avec le jeune Charles VI, son neveu, et toute la chevalerie
de France. Les Flamands auraient dû garder leurs positions et s'y
retrancher; mais ils savaient mieux mourir qu'obéir. Impuissant à
contenir leur imprudente ardeur, Artevelde tombe écrasé dans la mêlée.

Par un de ces enchaînements bizarres qui déjouent les calculs, le
triomphe de Philippe le Hardi inaugurait une puissance longtemps
rivale de la France. Un Gantois, comme les Artevelde, mais sorti du
vainqueur, devait achever de rompre le noeud féodal entre ce royaume
et la Flandre. Il devait dans Madrid, l'une des capitales de son
empire sur lequel, disait-on, le soleil ne se couchait point, faire
consacrer la limite que les Flamands tracèrent pendant quatre
siècles, avec leur sang, de Bavichove[6] à Guinegate[7].

  [6] En 1071.

  [7] En 1479.

C'était une triste victoire que celle de Rosebecque pour Louis de Male
qui la devait à des armes étrangères. Pour les Brugeois, vaincus à
côté des Gantois, la défaite était presque une délivrance; ils
relèvent les étendards du comte sur leurs murailles mutilées. La
guerre n'était point finie: Anglais, Bretons, ceux-ci, sauvages
auxiliaires de Louis de Male, ceux-là, alliés de Gand ou croisés pour
le pape Urbain contre les Clémentistes, qu'ils s'obstinent à trouver
en Flandre, ravagent à l'envi cette terre glorieuse et désolée.

Parmi les capitaines qui conduisaient à la défense des murs, à peine
rétablis et de nouveau menacés, l'élite de la population brugeoise, on
remarque un arrière-petit-fils d'Obizzo. C'était Pierre Adorne,
personnage considérable à qui Philippe le Hardi confia la
surintendance de ses domaines en Flandre et en Artois, qui fut deux
fois bourgmestre de la commune et remplit les fonctions de premier
bourgmestre, l'année même où Antoniotto dirigeait contre Tunis une
flotte commandée par son frère Raphaël et portant, outre l'armée
génoise, un corps de chevaliers et d'écuyers, sous la conduite du duc
de Bourbon (1388).

Parmi ces nobles _pèlerins_, plusieurs appartenaient à la Flandre[8];
en sorte que l'_emprise_ n'y eut pas peu de retentissement, et
l'éclat qu'elle répandait sur le nom d'Adorne était partagé par la
branche flamande. Aussi tenait-elle à honneur, comme on le voit dans
Sanderus, d'être _ex præclara ducum Genuensium prosapia_, de
l'illustre maison des ducs[9] de Gênes.

  [8] Il y en avait aussi du Hainaut. Froissart nomme, parmi
  ceux-ci, trois cousins: messire Henri d'Antoin, le sire d'Hanrech
  ou Havret et Jehan, sire de Ligne, qui fut armé chevalier, dans
  l'expédition, par le sire d'Autoin. La première enceinte de la
  place fut emportée d'assaut, et le roi de Tunis s'obligea à
  délivrer les esclaves chrétiens, à payer les frais de la guerre et
  à mettre un frein au brigandage de ses sujets. (V. Froissart et
  Folieta, historien génois.)

  [9] Doges.

Un fils de Pierre Adorne et dont le prénom était pareil, chevalier,
suivant le même auteur, épousa Élisabeth Braderickx, fille du seigneur
de Vive, d'une maison flamande, noble et ancienne. C'est de ce mariage
que naquit Anselme, le 8 décembre 1424.




III

Jérusalem.

  L'hospice et l'église.--Le Saint-Sépulcre à Bruges.--Le
  double voyage d'Orient.--Eugène IV.--Le luxe des vieux
  temps.--L'éducation des faits.--Siége de Calais.--Politique
  de Philippe le Bon.


Si la famille d'Anselme était évidemment de celles qui penchaient pour
l'élément monarchique de nos vieilles institutions, elle ne laissait
pas d'être populaire par ses services et le noble usage quelle fit de
sa fortune. Bruges lui dut des fondations utiles et l'église dont nous
avons parlé. Construite par l'aïeul, le père et un oncle de notre
voyageur, à l'imitation de celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem, elle
en retrace les parties principales. Elle est remarquable par
le globe teint de vermillon qui couronne sa tour flanquée de deux
minces tourelles, sa disposition intérieure, ses belles verrières[10],
ses monuments funéraires, et surtout par la représentation du divin
tombeau, que renferme l'une des tourelles.

  [10] Il est fâcheux que, précisément, celle qui représente Anselme
  Adorne se trouve maintenant cachée.

Le père d'Anselme, dans un voyage de Terre-Sainte, dont il revint avec
le titre de chevalier du Saint-Sépulcre, plus considérable alors qu'il
ne fut depuis, avait pris lui-même les dimensions du monument sacré
avec une exactitude extrême: il le pensait du moins. Voilà pourtant
que, dans le cours des travaux, l'on se trouve arrêté par un doute; on
ne sait trop quel détail manquait ou laissait quelque incertitude.
C'était, après tout, peu de chose; disons mieux, ce n'était presque
rien. Pour Pierre Adorne c'était beaucoup trop. Son parti est aussitôt
pris; il embrasse et bénit son fils, qui demandait à le suivre, et le
voilà de nouveau en route pour l'Orient. Après avoir bravé une seconde
fois les fatigues, les flots, les outrages des infidèles, il revient,
apportant comme un pieux trophée la mesure attendue pour terminer
l'ouvrage.

Ainsi le veut la tradition, et de graves témoignages la confirment;
mais quand on n'y verrait qu'une de ces légendes, qu'enfante la
poétique imagination du peuple, elle attesterait encore le vif intérêt
que les contemporains prenaient à ces travaux. Ce fut vers l'an 1435
qu'ils furent achevés. Une bulle du pape Eugène IV vint mettre le
sceau à la sainte entreprise, en érigeant en paroisse la Jérusalem
brugeoise, qui comprenait, outre l'église, un hospice et le
manoir de famille. Tel était le luxe des vieux temps: on ne craignait
pas de s'entourer des misères pour les secourir, et des sérieuses
images de la religion et de la mort, car cette église devait aussi
servir à la sépulture des Adorne.

On trouve ailleurs des monuments de ce genre; mais peu importait aux
Brugeois. Il semblait que la tombe sacrée, objet de tant de voeux,
de tant de gigantesques expéditions, de tant de regrets, aperçue
jusque-là dans un lointain mystérieux, fût transportée soudain dans
les murs de Bruges, ainsi qu'on montre ailleurs de saints édifices
apportés par la main des anges.

Chacun comprendra quelle part Anselme, alors dans sa douzième année,
dut prendre à la publique émotion. Les constructions qui préoccupaient
si vivement sa famille, leur achèvement, toutes les circonstances, en
un mot, qui s'y rattachaient, furent pour son enfance des événements.
En même temps, les récits des voyages de son père, de ses aventures,
de ses périls, enflammaient l'imagination du jeune homme; il brûlait
dès lors d'embrasser, suivant l'expression de son itinéraire, _d'un
regard ferme et tenace_, ces mers lointaines, tour à tour riantes ou
orageuses, ces contrées habitées par des peuples si différents de ceux
qu'il connaissait, ces lieux saints et célèbres, ces rochers, ces
palmiers, ces monuments, dont la description le ravissait.

Les exemples et les discours de ceux qu'on doit respecter seront
toujours la principale partie de l'éducation. On ne négligea point,
toutefois, d'initier Anselme à la connaissance de la langue et des
lettres latines et aux exercices chevaleresques fort en vogue à cette
époque. Ses progrès étaient rapides, sans qu'il montrât pourtant la
précocité, plus que merveilleuse, que lui prêtent certains auteurs qui
ont trop peu consulté les dates, comme nous le verrons bientôt.

Au moment où Philippe le Bon, à force de gracieuses paroles, obtenait
l'aide des Flamands pour déloger de Calais les Anglais, leurs anciens
alliés et naguère les siens, deux questions s'agitaient entre lui et
les Brugeois: l'une était un vieux litige au sujet de l'Écluse, poste
important pour lui, qu'ils revendiquaient comme leur port et une de
leurs villes subalternes; l'autre concernait le territoire appelé _le
Franc_.

Philippe songeait à l'ériger en quatrième _membre_; il se prêtait
ainsi aux désirs de la noblesse du Franc, ajoutait un élément nouveau
et plus flexible à la triade flamande, convertie en tétrarchie, et
divisait pour l'assouplir une de ces masses compactes et puissantes
dont l'éclat le rendait fier, mais qu'il cherchait à rendre plus
maniables.

Telle fut la double origine d'un différend qui allait changer Bruges
en un sanglant théâtre de confusion et de désordre.




IV

Philippe le Bon et les Brugeois.

  Retour de Calais.--Irritation des milices brugeoises.--Elles
  enfoncent les portes de l'Ecluse.--Massacre de l'Écoutète.--Les
  larmes de Charles le Téméraire et celles d'Alexandre.--L'homme
  d'État précoce.--Les assemblées du peuple.--Mort des
  Varssenaere.--Danger de Jacques Adorne.--Jacques et Pierre Adorne
  bourgmestres.--Éloge de Bruges.--Entrée de Philippe le Bon.--Début
  d'Anselme.


Ce n'était pas sans peine qu'on avait déterminé les milices brugeoises
au départ. Lorsque le duc eut été contraint de lever le siége de
Calais, elles revinrent humiliées et aigries encore par le mauvais
succès.

Après une expédition contre les Anglais qui dévastaient impunément le
pays, elles se présentent devant l'Ecluse et en enfoncent les portes;
puis elles rentrent dans Bruges, s'emparent des clefs de la ville,
ainsi que de son artillerie, dont elles font d'effroyables décharges.
L'Écoutète, officier du prince, chargé de la police, tombe égorgé. La
duchesse de Bourgogne, qui affectionnait le séjour de Bruges,
s'éloigne avec un enfant qui criait et versait des larmes. C'étaient
celles d'un autre Alexandre[11], par le sang qu'il devait faire couler
à son tour; il avait nom Charles: les Belges l'ont appelé _le Hardi_,
et les étrangers _le Téméraire_.

  [11] On se rappelle l'exclamation de Rousseau: «Pleurs cruels! que
  de sang vous fîtes répandre!»

«Dans cette crise terrible,» disent quelques auteurs, «Anselme se
comporta avec tant de droiture, avec tant de prudence et de
circonspection, qu'il sut se concilier le respect et l'attachement du
peuple sans perdre les bonnes grâces de son souverain.» Magnifique
éloge sans doute; mais ce qui le rend surprenant, c'est que ceci se
passait de 1436 à 1437. Ce grand citoyen, ce prudent homme d'État
n'avait donc guère que douze ans. Laissons-lui son enfance, il aura
plus tard bien assez de la politique!

Le rôle propre à son âge était celui de spectateur curieux. S'il se
glissait à quelque croisée de l'un des édifices qui avaient vue sur la
place, un frappant spectacle s'offrait à ses yeux. Devant la sombre
masse des Halles, droit en face du Beffroi, deux drapeaux flottaient,
plantés entre les pavés: sur l'un on distinguait le lion de Flandre;
sur l'autre, celui de Bruges. A gauche de cette bannière, paraissait
une belle troupe: c'étaient les _Poorters_, avec leurs six capitaines
portant, chacun, à la main, le gonfanon de leur quartier. Les
_métiers_, partagés en huit groupes, étaient rangés, partie du même
côté, partie à droite de l'étendard de Flandre et tout le long de
l'entrepôt fameux[12] appelé _Waterhalle_. C'étaient, d'une part, les
_quatre métiers_, ou la puissante industrie lainière les _bouchers_,
souvent mal d'accord avec eux, accompagnés des poissonniers, le
_cuir_, l'_aiguille_: de l'autre, les _dix-sept métiers_, le
_marteau_, les _boulangers_, les _courtiers_, modeste dénomination
sous laquelle on comprenait les représentants du commerce et de la
navigation, propres à la ville. Les marchands étrangers n'avaient,
naturellement, point de part à ces assemblées civiques.

  [12] Il a été remplacé par un bâtiment qui fait aujourd'hui partie
  de l'hôtel du gouvernement provincial.

A l'extrémité du côté du marché où étaient placés les quatre groupes
de métiers que nous avons nommés les premiers, on voyait les
arbalétriers, sous la belliqueuse enseigne du céleste chevalier saint
Georges. Les villes subalternes et les paroisses du Franc avaient
aussi leur place marquée. Une couronne de roses récompensait les
premiers arrivés: une colonne mobile de trois cents hommes, à la solde
de la ville, avait charge de réveiller le zèle des retardataires.
Néanmoins, en ce moment, des vides se faisaient remarquer, car la
noblesse du Franc s'efforçait d'empêcher les habitants de se rendre
aux sommations des Brugeois.

Tous ces rangs étaient hérissés de piques: de distance en distance, on
voyait des bannières déployées, laissant, dans leurs replis,
distinguer de saintes images, ou les emblèmes dorés d'un métier, qui
brillaient au soleil, au bout d'une hampe peinte de couleur
éclatante, ou couverte d'une riche étoffe.

Ainsi délibérait le peuple en différend avec son prince, l'un des plus
puissants de l'époque. Si, dans ces assemblées, les nobles et les
notables figuraient parmi les _Poorters_ et s'ils exerçaient un
certain ascendant d'habitude et de déférence, leur autorité
faiblissait dans les temps d'orage. Le nombre et souvent la passion
prenaient alors le dessus. Ce n'était donc pas seulement de la
curiosité qu'éprouvait Anselme en contemplant ce spectacle:
réfléchissant, comme il arrive, les impressions de sa classe et de sa
famille, il sentait un secret serrement de coeur qu'allaient
justifier des scènes cruelles.

Deux frères Varssenaere, dont l'un était premier bourgmestre et
l'autre capitaine, furent massacrés; un oncle d'Anselme, Jacques
Adorne, qui exerçait également ces dernières fonctions et avait voulu
se jeter sur les meurtriers, ne fut soustrait qu'avec peine à un sort
pareil. Les Adorne quittèrent Bruges, où il n'y avait plus pour eux de
sûreté.

Philippe, après avoir cherché à se rendre maître de cette ville par un
coup de main fatal au sire de l'Ile-Adam, et qui faillit l'être au duc
lui-même, réussit mieux dans ses desseins en coupant les vivres aux
Brugeois. Jacques et Pierre Adorne furent alors successivement revêtus
des fonctions de bourgmestre de la commune, que leur père avait
exercées, aussi bien que celles de premier bourgmestre, et qui
devaient l'être un jour par Anselme, comme si c'eût été une partie de
l'héritage de famille.

Au retour de l'exil qu'il avait partagé avec son oncle et son
père, il s'était retrouvé dans les murs de Bruges avec transport, car
il aimait vivement «la si douce province de Flandre,» mais surtout sa
ville natale. Il n'est parlé, dans son itinéraire, qu'avec
enthousiasme de «cette illustre cité, de cette noble ville.» Tantôt,
«sa beauté, son urbanité, ses agréments infinis, son opulence et son
éclat, l'abondance inouïe de richesses qu'elle renferme, sont passés
sous silence parce que la renommée les fait assez connaître et que
l'auteur, en les vantant, serait suspect;» tantôt, c'est «la ville la
plus polie du monde, ville vraiment digne de ce nom par l'urbanité
dont elle est pleine.» La paix maintenant lui était rendue, paix, il
est vrai, chèrement achetée; mais Bruges en recueillait du moins les
fruits: avec l'ordre, la prospérité renaissait. Les navires des
Osterlins[13], les grandes caraques génoises et les galères de Venise
apportaient de nouveau, à l'émule de Londres et de Novogorod, les
fourrures du Nord, les riches tissus de l'Italie et les trésors de
l'Inde.

  [13] Anséates.

Après plusieurs années d'absence, la cour de Bourgogne revint étaler
sa magnificence à Bruges; ce fut en 1440 que Philippe le Bon y fit son
entrée avec le duc d'Orléans qu'il venait de marier à une de ses
nièces. Les magistrats, dans l'humble appareil réclamé par les usages
du temps, pieds et tête nus, vêtus de robes noires sans ceinture,
présentent, à genoux, les clefs à leur redouté seigneur, en lui
demandant merci. Il hésite, ou feint d'hésiter, et semble se rendre à
l'intercession de son hôte illustre. Le peuple crie _noël_!
les fanfares éclatent; le clergé psalmodiant des hymnes, les marchands
étrangers, richement vêtus de brocart ou de velours, escortent les
deux princes jusqu'au palais. Chaque nation qui commerçait à Bruges
formait un corps brillant de cavaliers, ou marchait en bon ordre;
l'étoffe et la couleur de la robe, des écussons portés devant les
rangs par des hérauts, distinguaient les diverses contrées. Dans les
rues, ce n'étaient qu'arcs de triomphe, chars ou échafauds chargés de
personnages de la mythologie ou de la Bible.

Ces pompes devaient charmer un jeune homme. Anselme Adorne vit surtout
avec joie les tournois par lesquels les chevaliers, armés de toute
pièce et sur de hautes selles de guerre, célébrèrent l'arrivée du duc
de Bourgogne et du duc d'Orléans, ainsi que celle du comte de
Charolois, qui fit son entrée quelques jours après, avec sa femme
encore enfant, fille de Charles VII. Bientôt Anselme allait lui-même
signaler son courage et son adresse dans ces jeux, l'image et l'école
de la guerre.

Il parut à dix-sept ans dans la lice. Un si précoce début, suivi
bientôt de succès, annonce un heureux assemblage de hardiesse et de
sang-froid, de force et de souplesse, qui présente à la pensée l'image
d'un cavalier de bonne mine et qui n'était point fait pour déplaire.




V

Un tournoi de l'Ours Blanc.

  La duchesse Isabelle et le comte de Charolois.--Les dames
  brugeoises dans leurs atours.--Le forestier armé chevalier
  sur le champ de bataille.--Que diable est-ce ceci?--La
  _Vesprée_.--Louis de la Gruthuse.--Metteneye.--Jean Breydel.--Adam
  de Haveskerque.--Le tournoi.--Anselme gagne le cor.--Marguerite.--Le
  court roman.--Anselme Adorne Forestier.--Les acclamations et les
  cris de mort.


Comme les romanciers, mais sans réclamer leurs autres privilèges, nous
ferons franchir au lecteur un espace de quelques années et nous le
conduirons, un certain jour de l'an 1444, qui était le 27 avril, sur
le marché de Bruges.

Raconter l'histoire de ce _forum_ flamand, ce serait faire celle de la
ville. Nous avons vu le peuple s'y rassembler, sous les armes, pour
exercer son orageuse souveraineté; nous verrons s'y dresser
l'échafaud: maintenant une fête y attirait les curieux dont les flots
pressés débouchaient de tous côtés. Un espace entouré de barrières,
que gardaient des valets et des hérauts, restait seul libre au milieu.
Les fenêtres et jusqu'aux toits des bâtiments étaient pleins
de spectateurs. Les regards se tournaient tantôt vers le
_Cranenburch_[14], où la duchesse vint prendre place avec son fils,
aux applaudissements de la foule, tantôt vers une grande hôtellerie, à
l'enseigne de la _Lune_, qui contenait l'élite des dames brugeoises,
dans tout l'éclat de leur beauté proverbiale et d'atours si riches,
qu'une reine jalouse les avait comparées à autant de reines.

  [14] Maison sur la place.

Les douze croisées gothiques de l'édifice, ornées de draperies
flottantes, encadraient des groupes variés de jeunes femmes et de
demoiselles rivalisant entre elles d'élégance et de luxe. Là, vous
eussiez aperçu ces coiffures de velours en fer à cheval, ces belles
chevelures relevées en tresses, ou nattées, ces voiles transparents et
légers, ces robes serrant à la taille, de velours vert, ponceau ou de
quelque autre couleur éclatante, ces corsages d'hermine, ces manteaux
de brocart rehaussé d'or, qu'on retrouve dans les tableaux de
l'époque.

Parmi ces belles Brugeoises, l'une de celles pour lesquelles la
journée préparait le plus d'émotions--et l'on verra bientôt à quel
titre--portait le nom de Marguerite, alors fort en vogue, sans doute
parce qu'il désigne une _perle_ ou une _fleur_. L'étymologie, cette
fois, n'était point en guerre avec la réalité, comme il arrive
à quelques _Blanche_ et à plus d'une _Rose_. Marguerite avait les
qualités qui attirent et fixent l'affection: c'était, au surplus, une
jeune orpheline, fille d'Olivier Van der Bank. Par sa mère, elle
tenait aux de Baenst et aux Utenhove, qui possédèrent de beaux
domaines et ont fourni plusieurs chevaliers[15]. Quelques mois,
à peine, s'étaient écoulés depuis qu'Anselme Adorne, âgé de moins de
vingt ans, l'avait conduite à l'autel.

  [15] Les de Baenst étaient surtout richement possessionnés en
  Zélande. On trouve ces deux noms dans la liste, publiée par M.
  Gachart, des seigneurs flamands qui assistaient à l'abdication de
  Charles-Quint, et que nous allons transcrire; c'étaient:

  Lamoral d'Egmont, prince de Gavre, comte d'Egmont, chevalier de
  l'ordre.

  Maximilien de Bourgogne, seigneur de Beveren, id.

  Charles, comte de Lalaing, seigneur d'Escornaix, id.

  Pierre, seigneur de Werchin, sénéchal de Hainaut, seigneur de
  Herzelles, id.

  Philippe de Montmorency, comte de Hornes, seigneur de Nevele.

  Maximilien de Melun, vicomte de Gand.

  Charles, seigneur de Trazegnies et de Tamise, chevalier.

  Maximilien Vilain, écuyer, seigneur de Rassenghien.

  Louis de Ghistelles, chevalier, seigneur de la Motte.

  Philippe de Liedekerke, chevalier, seigneur d'Eversbeke.

  Jacques de Claeroult, chevalier, seigneur de Puttem.

  Jacques de Thiennes, écuyer, seigneur de Castre.

  Thomas de Thiennes, écuyer, seigneur de Rumbeke.

  Charles Hannart, chevalier, seigneur de Liedekerke.

  Joseph de Baenst, chevalier, seigneur de Melissant.

  Jérôme Adournes, chevalier, seigneur de Nieuwenhove.

  François de Halewin, chevalier, seigneur de Zweveghem.

  Jacques de Lalaing, écuyer, seigneur de la Monillerie et de
  Sandtberg.

  Josse, seigneur de Courtewille et de Vorst, écuyer.

  Ferry de Gros, écuyer, seigneur de Beaudemers.

  François Massier, écuyer, seigneur de Bussche.

  Charles Uutenhove, écuyer, seigneur de Sequedin.

  Pierre, seigneur du Bois, écuyer.

  Jacques de Eyeghem, écuyer, seigneur de Hembisze.

Ce qui attirait Marguerite et tout ce concours, c'était le tournoi
annuel de la Société de l'Ours-Blanc. Il ne se donnait point, à
Bruges, de fête qui excitât plus d'intérêt. On trouve, dans les
chroniques, au milieu d'annotations relatives aux troubles, aux
guerres, aux plus grands événements, le retour périodique de ces jeux,
soigneusement indiqué, en même temps que les noms des vainqueurs. Des
prix étaient offerts à ceux-ci: c'était une lance, un cor, l'ours,
souvenir d'un vieux récit et symbole de la Société; on ajoutait
quelquefois un diamant.

Le combattant qui gagnait la lance prenait le titre de Forestier, en
mémoire d'anciens princes dont l'existence est contestée, mais qui
brillent dans les légendes. Il présidait au tournoi de l'année
suivante; il soutenait son titre de primauté dans la lice et même dans
les combats. C'est ainsi que près de Guinegate, Louis de Baenst,
Forestier de Bruges, fut armé chevalier sur le champ de bataille.

Les tournois de l'Ours-Blanc remontent à l'année 1320, époque voisine
des plus éclatants faits d'armes des Brugeois; mais depuis, le malheur
des temps ayant interrompu ces chevaleresques exercices, ils furent
rétablis, en 1417, par une commune résolution des magistrats, de la
noblesse et des plus notables habitants.

Les principaux seigneurs aimaient à y paraître, et même les ducs de
Bourgogne. Maximilien d'Autriche y reçut un si bon coup de lance,
d'un aïeul de l'historien Despars, dont le casque figurait une
tête de démon, que, ployant en arrière, le futur empereur s'écria:
«_Que diable est-ce ceci!_»

Deux jours avant la joute, un officier du Forestier, précédé d'un
héraut et accompagné des quatre plus jeunes membres de la Société,
parcourait la ville, s'arrêtant aux hôtels des dames les plus
distinguées, pour les inviter à la fête. Le lendemain elles
assistaient à la _Vesprée_: une collation leur était offerte, et ainsi
réunies, elles voyaient arriver les combattants étrangers. Lorsque,
après s'être présentés avec les formalités d'usage, ils s'étaient
retirés, le Forestier montait à cheval avec ses compagnons, et allait,
en pompe, au bruit des instruments, souhaiter la bienvenue à ces
hôtes, chacun en leur logis, leur offrant courtoisement armures et
destriers.

Ces préliminaires avaient été remplis et le grand jour était venu. Les
membres de la Société de l'Ours-Blanc, qui devaient prendre part à la
lutte, se rassemblaient dans l'enceinte de l'abbaye d'Eechoute. Un
soudain mouvement de la foule annonce leur approche: couverts
d'armures brillantes et magnifiquement vêtus d'étoffe pareille, ils
s'avancent, montés chacun sur un de ces chevaux de bataille que
fournissait la Flandre, alors les plus renommés de l'univers; de
riches caparaçons et des housses de soie, couvraient presque
entièrement les robustes coursiers qui piaffaient et rongeaient le
frein.

Parmi les confrères de l'Ours-Blanc, on remarquait Louis de Bruges,
sire de la Gruthuse, qui fut prince de Steenhuse, comte de Wincester,
chevalier de la Toison d'or et, dont nous aurons plus d'une fois
l'occasion de parler; Pierre Metteneye ou de Mattinée, aussi distingué
dans les armes que dans les tournois, qui porta la bannière de Bruges
à la bataille de Brusthem et fut chevalier, seigneur de Marque,
conseiller et chambellan du duc de Bourgogne; Jean Breydel qui devait
ajouter à l'éclat d'un nom illustré, près de deux siècles auparavant,
à la bataille des Éperons, par la valeur qu'il déploya lui-même devant
Bude, sous l'héroïque bannière de Huniade; enfin l'époux de
Marguerite, à son second début. Adam de Haveskerque était du nombre
des combattants du dehors.

Tous avaient pris leur place, et l'on attendait impatiemment le
signal. Il est donné: les coursiers s'élancent! Qui ne retrouve, dans
sa pensée, une image de ce spectacle? Ces hommes couverts de fer, qui
fondent l'un sur l'autre, ces montures puissantes, plus acharnées
qu'eux au combat, les naseaux fumants, la crinière hérissée, faisant
retentir le sol sous leurs pieds; ces nuages de poussière, à travers
laquelle étincellent l'or et l'acier; ces lances qui se brisent et
volent en éclats: tout cela a été vingt fois décrit. Parmi les
spectateurs, la curiosité, l'attention étaient vives; quelquefois, un
cri s'élevait de toutes les poitrines. Les dames, suivant des yeux les
cavaliers dans leurs courses rapides, laissaient voir sur leurs traits
mobiles les sentiments dont elles étaient agitées, les alternatives de
crainte et d'espoir. Sur le jeune front de Marguerite vous eussiez lu
toutes les phases du combat où Anselme était engagé. Enfin elle
respire: mille voix proclament les vainqueurs. Anselme avait gagné le
cor qu'il reçut des mains de la duchesse; la lance échut à
Breydel; l'ours à d'Haveskerque.

Trois ans après, le futur baron de Corthuy conquit, à son tour, la
lance, aux acclamations de la foule, dont, sur cette même place, les
cris de mort devaient, un jour, l'accueillir. Ah! si l'avenir nous
était connu, sous quel poids nous marcherions courbés!




VI

Le bon chevalier.

  Banquet de l'hôtel de ville.--La lance conquise.--Isabelle
  de Portugal et le comte de Charolois à la maison de
  Jérusalem.--Combat.--Le sire de Ravesteyn.--Joute de l'étang de
  Male.--Prouesses et portrait de Jacques de Lalain, le bon
  chevalier.--Corneille de Bourgogne.--Le casque enlevé.--Nouveau
  succès.--L'écu du Forestier.--Naissance de Jean Adorne.--Le
  parrain.--André Doria, prince de Melfi.--L'Arioste.--Les
  vingt-huit _alberghi_ de Gênes.--L'hospitalité.


Il fallait d'autres épreuves pour montrer à tous que le jeune
Forestier était digne de l'honneur qu'il avait conquis; mais d'abord
des festins devaient célébrer sa victoire: il n'est guère de solennité
où ils n'entrent pour quelque chose. Le premier fut donné le soir même
par les magistrats, à l'hôtel de ville, élégant édifice construit
sous les auspices de Louis de Male. Après le festin, on reconduisit
Anselme, en grande pompe, à son logis; devant lui marchait un héraut,
et il tenait à la main la lance, prix de sa prouesse, ornée d'une
draperie aux couleurs du Forestier qu'il remplaçait.

Le lendemain, il donna le banquet chez lui; la duchesse de Bourgogne,
son fils et tout ce que Bruges avait de plus grand, y assistaient.
Nous pourrions assez facilement décrire les dressoirs, les entremets,
les _hanaps_: il y a, pour ces occasions, un mobilier où chacun est
libre de se pourvoir; mais nous craindrions de l'user. Il nous suffira
de dire qu'après avoir fait à ses illustres hôtes les honneurs de sa
table, Anselme revêtit de nouveau ses armes et parut en lice avec cinq
cavaliers qui portaient, chacun, leurs couleurs sur leur écu. Ainsi
accompagné, il jouta contre Adolphe de Clèves, sire de Ravesteyn et
quelques autres.

Le 1er mai fut signalé par un combat plus remarquable encore par le
renom des chevaliers qui vinrent y rompre des lances. La lice était
placée près de l'étang de Male. Le premier champion qui s'offrit fut
le même Ravesteyn; puis parut un jeune seigneur qui réalisait l'idéal
des romans de chevalerie. Choisi pour écuyer par le duc de Clèves, il
n'avait pas tardé à signaler sa vaillance et avait emporté «le nom et
le los pour le mieux faisant de tous ceux qui joutèrent à l'encontre
de lui.» Il avait parcouru la France, l'Espagne et le Portugal,
défiant les plus experts en fait d'armes, «non pour envie, haine, ne
malveillance d'aucun, mais pour exaulcer et augmenter le noble estat
de chevalerie et pour soi occuper.» Sa chevelure blonde, ses yeux
bleus et riants, son teint frais et coloré, son menton sans barbe,
n'annonçaient pas un si terrible combattant; mais la renommée, le
précédant en tout lieu, proclamait le nom de Jacques de Lalain, le bon
chevalier!

Anselme, impatient de se mesurer avec lui, se montra digne d'un tel
adversaire; cependant, c'est surtout en joutant contre un troisième
concurrent qu'il se distingua: celui-ci portait l'écu fleurdelisé de
Bourgogne, traversé d'une barre. C'était, au dire d'Olivier de la
Marche, «l'un des plus gentilshommes d'armes et un vaillant, sage et
véritable capitaine.» Pour décrire cette rencontre, nous ne saurions
mieux faire que d'emprunter quelques lignes au biographe de Jacques de
Lalain, qui raconte de son héros une aventure semblable.

Corneille de Bourgogne, aurait dit Georges Chastelain dans son vieux
langage, voyant notre Forestier «estre prêt, baissa sa lance et,
autant que cheval peut courre, le laissa aller, et, d'autre part,
_Anselme_ férit son bon destrier de l'esperon, qui allait courant de
si grande force que la terre sur quoy il marchoit, alloit tout
tombissant: si s'acconsuivirent touts deux ès lumières des heaumes, et
n'y eut celuy d'eux qui ne rompît sa lance, tant furent les coups
grands et démésurez: mais celui que _Corneille de Bourgogne_ reçut
d'_Anselme_ fut si merveilleux que, nettement, sans quelque blessure,
il lui osta et porta le heaume dehors la teste et demeura à chef nud
devant le hourt des dames, moult esbahy, comme celuy qui à grand peine
sçavoit ce qui lui estoit advenu.»

On regarda comme un miracle que le bâtard de Bourgogne ne fut
pas mortellement atteint. Si, suivant Chastelain, _Jaquet de Lalain_
acquit «un si grand bruit» d'un coup semblable «que partout hérauts
poursuivants, trompettes et plusieurs autres crioient _Lalain!_ à
haute voix,» ce ne dut pas être un médiocre honneur pour le jeune
Adorne de reproduire ce coup célèbre sous les yeux du bon
chevalier[16].

  [16] Chastelain ne fait pas mention de cette joute, mais elle est
  d'écrite par Despars dont il n'y a aucun motif de suspecter le
  témoignage.

La même année, il jouta encore à Bruxelles, où il fit admirer sa
prouesse, et à Lille où il demeura vainqueur. Un grand festin qu'à son
retour il donna à la société de l'Ours-Blanc, servit à célébrer ce
nouveau triomphe. Son temps d'exercice fut clos, à l'ordinaire, par le
retour de la fête de l'Ours-Blanc, à laquelle il présida. Un mois
après, un héraut à cheval, précédé d'une bande de musique, se rendait
en pompe à l'hôtel de ville. Il y venait appendre, en souvenir du
jeune et vaillant Forestier, l'écu armorié de trois bandes d'échiquier
en champ d'or, avec la pieuse devise qu'on voit répétée sur les
vitraux de Jérusalem:

    PARA TUTUM DEO.

On a dit des exercices guerriers dont nous venons d'entretenir le
lecteur, que c'était trop pour un jeu et pas assez pour tout de bon;
ils l'emportaient cependant sur nos courses, parfois tout aussi
périlleuses, mais qui mettent en jeu des qualités moins relevées; car
celles d'un cavalier habile, et même téméraire, n'égalent point, il
faut l'avouer, une hardiesse, une adresse et une vigueur peu
différentes de ce qu'exigeait le champ de bataille.

Anselme, néanmoins, satisfait d'avoir fait ses preuves, ne parut plus
que rarement dans la lice. D'autres soins l'occupaient; ceux de la
famille se multipliaient pour lui avec les années. Déjà, lorsqu'il
gagnait la lance, jeune époux, brillant champion, il était père. Ce
fut en effet le 16 août 1444 qu'il reçut dans ses bras son premier né,
qui devait être le compagnon et l'historien de ses voyages. Pour
parrain, il choisit, entre tous, un Doria, tandis que dans le siècle
suivant, un Doria proscrivit jusqu'au nom d'Adorno.

Ceux qui ont lu l'Arioste se rappelleront ces beaux vers:

    Veggio che 'l premio che di ciò riporta
    Non tien per se, ma fa alla patria darlo;
    Con preghi ottien, che in libertà la metta
    Dove altri a se l'avrià forse sojetta
    .......................................
    Questi ed ogn'altro che la patria tenta
    Di libera far serva, si arrossisca,
    Ne dove il nome d'Andrea Doria senta
    Di levar gli occhi, in viso d'uomo ardisca[17].

  [17] _Orl. fur._, canto XV.

«Le prix de sa valeur, il ne le garde pas pour soi; il en fait jouir
sa patrie; il la fait mettre en liberté, quand bien d'autres, à sa
place, l'eussent asservie. Qu'à ce nom d'André Doria, quiconque, de
libre, voulut rendre son pays esclave, rougisse et n'ose plus lever
les yeux.»

La liberté dont André Doria dota Gênes était une savante et singulière
combinaison d'éléments aristocratiques de toute origine, répartis
entre vingt-huit maisons (alberghi), parmi lesquelles les Doria ne
pouvaient être oubliés. André, lui-même, créé par Charles-Quint prince
de Melfi, le fut plus encore dans sa patrie, par son mérite, ses
services à l'appui des Espagnols. Pour les Adorno, leur puissance même
faisait leur ostracisme, qui, pourtant, ne dura pas; mais leur branche
alors la plus considérable, celle des comtes de Renda, demeura
étrangère à Gênes.

Lors de la naissance de Jean Adorne, les relations des deux familles
étaient bien différentes. Les Adorno et les Doria étaient ensemble en
fort bons termes, et les derniers avaient, avec les Adorne de Flandre,
des rapports réciproques d'hospitalité; cette vertu antique, qui a
fort décliné depuis, eut le pas sur les liens du sang.




VII

Charles le Hardi.

  Gand et Constantinople.--Daniel Sersanders.--Mort de
  Corneille de Bourgogne et de Jacques de Lalain.--Le boucher
  Sneyssone.--Bataille de Gavre.--Mahomet II.--La croisade.--Pie
  II.--Louis XI et Charles le Téméraire.--Ligue du _Bien
  public_.--Bataille de Montlhéry.--Les deux chartreux.--Dernier
  voyage de Pierre Adorne.--Position d'Anselme à la cour.--Mariage
  du duc de Bourgogne et de Marguerite d'York.--La duchesse de
  Norfolk.--Les entremets mouvants.--Le pas d'armes de l'arbre
  d'or.--Portrait et costume de Charles de Bourgogne.--L'étrangère.


On trouverait ici une nouvelle lacune, que nous ne pourrions remplir
que par des détails peu importants ou des conjectures, si nous
n'avions à planter çà et là quelques jalons sur la route des
événements.

Nous voyons, aux deux bouts de l'Europe, deux grandes villes
aux prises, chacune, avec un puissant adversaire: l'une, jeune, fière
de sa prospérité et de son exubérance de vie et de force; l'autre,
vaste, magnifique, mais courbée sous le poids des années et qui
n'était plus que l'ombre d'un grand nom, _nominis umbra_. Nous voulons
parler de Gand et de Constantinople.

Le siége de Calais, tumultueusement levé par les Gantois, avait
laissé, entre eux et Philippe le Bon, des ferments d'aigreur. C'était
un feu qui, à Bruges, avait promptement éclaté; à Gand, il couvait
sous la cendre. Une demande d'impôt alluma l'incendie. Daniel
Sersanders, d'une des quatre familles principales du patriciat
gantois[18], connue plus tard sous le titre de marquis de Luna, fut
accusé d'avoir excité la résistance de ses compatriotes et condamné au
bannissement. Il tenait de près à Anselme Adorne dont il venait
d'épouser la soeur.

  [18] Les trois autres étaient les Bette, marquis de Lede, les
  Triest et les Borlut, nom célèbre par la part que prit l'un d'eux
  à la bataille des Éperons.

Vainement Sersanders chercha-t-il, lui-même, à calmer l'effervescence
populaire; la guerre éclate, guerre fatale à de nobles coeurs.
Corneille de Bourgogne y périt, ainsi que Jacques de Lalain, et, dans
les rangs opposés, un adversaire digne de tous deux, ce vaillant
boucher de Gand, qui, blessé aux jambes, combattait les genoux en
terre, défendant toujours sa bannière, jusqu'à ce qu'ils tombassent
ensemble, également sanglants et déchirés.

Le mouvement brugeois et le mouvement gantois furent, l'un et
l'autre, isolés; s'ils eussent été combinés, Philippe le Bon,
brouillé avec l'Angleterre et toujours suspect au suzerain, eût eu
fort à faire. Ce fut une résistance locale, que le duc eut soin de ne
provoquer que successivement. Le peuple s'émut néanmoins chaque fois,
dans les deux villes; mais les magistrats et les principaux purent le
contenir, dans celle qui n'était pas en cause. Une colonne gantoise se
présentant devant Bruges, en trouva les portes fermées. Philippe dut
surtout ce résultat, si important pour lui, à La Gruthuse, capitaine
de la ville, qui alla ensuite rejoindre l'armée ducale. Il faut lire,
dans le bel ouvrage de M. Kervyn de Lettenhove, le récit de cette
lutte cruelle, terminée par le désastre de Gavre. Là, 16,000 Gantois
jonchent le champ de bataille de leurs cadavres, ou en comblent
l'Escaut. Impuissants à faire triompher leur cause, ils l'entouraient
de leur mort, comme d'un dernier rempart qui étonnait encore la
victoire.

Vers ce temps, l'Europe, qui voyait sans beaucoup s'émouvoir les
progrès de la puissance ottomane, est tout à coup réveillée par une
effroyable nouvelle. Il y avait eu autrefois un État qu'on appelait un
_monde_[19], préservé par les Fabius, agrandi par les Scipions, changé
en empire par les Césars, et, tout ce qui en restait, tenait dans les
murs d'une ville, investie par Mahomet II, à la tête de 250,000
hommes. Il pénètre dans la place; le dernier des Constantin tombe en
combattant; le croissant brille sur le dôme de Sainte-Sophie et le
Turc a son siége en deçà du Bosphore[20]! On dit qu'à ce lamentable
récit, Nicolas V chancela, comme jadis Héli, sur le siége
pontifical, et qu'il mourut du coup dont elle l'avait frappé au
coeur.

  [19] Orbis romanus.

  [20] 1453.

L'émotion fut grande dans la chrétienté. La guerre sainte est prêchée;
Philippe s'y prépare: c'était encore, dans l'opinion publique, la plus
glorieuse des entreprises. Elle excitait vivement les esprits; mais
elle ne remuait plus les âmes dans leurs plus intimes profondeurs. Pie
II, de ses derniers regards, vit se dissiper cette croisade qu'il
avait en vain réchauffée du feu de son zèle et de son éloquence.

L'Occident avait d'autres soins. Louis XI était monté sur le trône[21]
et la lutte s'engageait entre lui et l'héritier de Philippe le Bon.
Rapprochés par l'asile que Louis avait trouvé, comme dauphin, dans les
États de la maison de Bourgogne, Charles et lui avaient appris, dès
lors, à se haïr l'un l'autre. Aussi était-il difficile de se montrer
plus différents par les qualités personnelles. Charles déploya celles
de l'homme de guerre, excepté la prudence. Il aimait en tout l'éclat
et s'irritait contre les obstacles. Juste, accessible, capable de bons
sentiments, il outrait jusqu'à ses vertus, et devenait cruel quand
l'orgueil et la colère l'emportaient. Louis savait montrer, à
l'occasion, du sang-froid et du courage; mais il n'envisageait que le
succès. Modeste dans son extérieur, rusé, narquois, il semblait
accepter l'outrage, mûrissait et savourait la vengeance. Indiscret
quelquefois, ou trop confiant dans sa propre finesse, il cédait à
propos, gagnait à tout prix ceux qui pouvaient le servir et attendait
son jour. Alors il agissait avec une vivacité qui allait
jusqu'à la pétulance.

  [21] 1461.

Lorsqu'il commença à régner, Philippe le Bon gouvernait encore.
Charles arrache son père vieillissant à l'influence des Croy, le fait
entrer dans la ligue du _Bien public_, conduit en France une armée et
débute, à Montlhéry, par une victoire douteuse, mais que confirment
les résultats; véritable mesure des succès militaires. (1465.)

Cette année, Anselme perdit l'oncle dont nous avons parlé, et il
portait encore le deuil de son père. Pierre Adorne, devenu veuf,
s'était retiré dans la chartreuse du Val-de-Grâce, près de Bruges, que
cette famille contribua à orner. Il y trouvait un de ses fils. Ce dut
être un assez touchant spectacle de voir le jeune homme accueillir le
vieillard au seuil de ce dernier asile, dont leur tombe, à tous deux,
ne serait qu'une continuation, ou plutôt une heureuse délivrance; car
ils ne voyaient dans la mort qu'une rayonnante immortalité. Au père
venant chercher la paix du cloître, le fils en pouvait enseigner les
austérités. Pierre en donna à son tour l'exemple et partit pour son
dernier voyage, avec la foi et la piété qui lui avaient inspiré les
deux autres.

Jusque vers ce temps, Anselme avait fréquemment rempli des fonctions
civiques, surtout celles de capitaine de l'un des six quartiers de
Bruges. Son nom ne reparaît plus ensuite dans les fastes communaux
pendant un laps de huit années; il fallait que d'autres occupations
lui fussent survenues. Nous avons vu la mère du comte de Charolois,
Isabelle de Portugal, le traiter avec une faveur marquée, et le jeune
prince associé à ces témoignages de bienveillance et de distinction;
lorsque Charles prit en main les rênes des affaires et qu'ensuite il
succéda à Philippe le Bon, en 1467, la carrière politique d'Adorne dut
s'en ressentir. Si le titre militaire qu'il portait sous la duchesse
Marie montre qu'il servit la maison de Bourgogne de son épée, les
négociations diplomatiques dont il allait être chargé, l'accueil qui
l'attendait dans plusieurs cours, font voir qu'il occupait, dès à
présent, un rang distingué à celle de Charles. Cette position lui
assignait une place dans les cérémonies et les fêtes auxquelles le
troisième mariage du duc donna lieu[22]. Ce prince épousait Marguerite
d'York, soeur d'Édouard IV, femme à l'âme virile, réservée à un rôle
politique important. Elle descendit à l'Écluse, et le mariage se fit à
Dam, deux endroits aussi solitaires et aussi paisibles aujourd'hui,
qu'ils furent alors pleins de bruit, de foule et d'éclat.

  [22] 1468.

Nous n'entreprendrons pas de décrire ce concours de grands et de «tant
d'autres chevaliers et nobles hommes,» ces pompes, ces magnificences,
après Olivier de la Marche qui dans sa lettre «à Gilles du Mas,
maistre d'hôtel de monsieur le duc de Bretaigne, a recueilly
grossement et» ajoute-t-il avec trop de modestie, «selon son lourd
entendement, ce qu'il a veu en cette dicte feste.» Que pourrions-nous
dire de plus ou de mieux que lui, de l'entrée de la duchesse à Bruges,
par la porte de Sainte-Croix, «de sa noble personne vestue d'un drap
d'or blanc, en habit nuptial,» des dames qui suivaient sa litière,
les unes sur de blanches haquenées, les autres dans de riches
chariots, et surtout de «la duchesse de Nolfolck qui estoit une moult
belle dame d'Angleterre?» Comment renfermer dans le cadre que nous
avons choisi, la vive peinture de ces banquets qui furent donnés dans
une salle construite exprès, tendue d'une tapisserie toute d'or,
d'argent, de soie, «où estoit compris l'avénement du mistère de la
Toison d'or;» des trois entremets mouvants: la licorne chargée d'un
léopard qui présenta au duc une fleur de Marguerite; le lion portant
une bergère; le dromadaire «enharnaché à la manière sarrasinoise;»
enfin du pas d'armes,[23] de l'arbre d'or, avec son nain, son géant
enchaîné, ses blasons, ses pavillons, ses emprises, ses grands coups?

  [23] Et non _passe d'armes_; ces expressions ont une signification
  toute différente.

Le duc se montra, à cette occasion, dans un appareil que nous allons
décrire, après avoir donné une idée de sa personne. Ce prince n'avait
point hérité de la taille élevée du fondateur de sa maison; mais il
était, comme lui, robuste et membru. Le sang méridional de sa mère
paraissait à la noire chevelure qu'il tenait d'elle; il avait les yeux
bruns, le nez aquilin, le menton légèrement proéminent. Il parut,
monté sur un cheval «harnaché de grosses sonnettes d'or, lui vestu
d'une longue robe d'orfaverie, à grandes manches ouvertes, la dicte
robe fourrée de moult bonnes martres.» C'est dans cet habillement
«moult princial et riche» qu'il se rendit, entouré de ses chevaliers
et gentilshommes, de ses archers et de ses pages, à l'hôtel où il
devait assister à la joute. Les spectateurs ne formaient pas la
partie la moins animée du spectacle; tels étaient leur nombre
et leur empressement, que non seulement le pourtour de la lice, mais
les maisons et les tours d'où l'on pouvait l'apercevoir, étaient
encombrés de curieux.

L'entrevue de Péronne, l'expédition contre Liége, et le désastre de
cette cité belliqueuse et infortunée, sont des faits historiques que
nous ne pouvons qu'indiquer; nous avons à en raconter un bien moins
important, mais qui devait avoir une tout autre influence sur l'avenir
d'Anselme.

Certain jour de l'année 1469, un long cortége s'arrête devant
Jérusalem: c'est ainsi qu'on nommait l'ensemble de bâtiments dont nous
avons déjà parlé plus haut. On voyait des écuyers, des serviteurs;
bientôt on aperçoit une jeune étrangère dont les traits nobles et doux
portaient une empreinte de fatigue et de tristesse; à ses côtés
paraissaient un vieillard et un chevalier, tous deux de mine haute et
fière.

Cette visite n'était pas inattendue: Anselme et Marguerite avaient
revêtu leurs habits de cour et s'empressent d'accueillir ces nobles
hôtes avec les égards dus à leur rang et à leur malheur. Pour trouver
l'explication de cet incident, il faut nous transporter dans une autre
contrée où nous verrons bientôt Anselme se rendre; c'est une époque
dans sa destinée.




DEUXIÈME PARTIE.




I

Marie Stuart, comtesse d'Arran.

  L'Écosse au XV{me} siècle.--Meurtre de Jacques Ier.--Exécution
  de Douglas et de son frère.--Alain Stuart et Thomas Boyd.--Un
  comte de Douglas poignardé par Jacques II.--Le roi tué devant
  Roxbourg.--Marie de Gueldre.--Minorité de Jacques III.--Kennedy,
  évêque de St-André.--Ligue entre les Boyd et d'autres
  seigneurs.--Lord Boyd, grand justicier, s'empare de la personne du
  roi.--Thomas Boyd et Marie Stuart.--L'Ile d'Arran érigée en
  comté.--Ambassade en Danemark.--Les Boyd cités au
  parlement.--Alexandre Boyd décapité.--Lord Boyd, le comte et la
  comtesse d'Arran se réfugient à Bruges.


Il est fâcheux que l'itinéraire d'Anselme Adorne soit si sobre de
détails sur les divers voyages qu'il fit en Écosse: ce n'était pas la
contrée la moins curieuse ni la moins sauvage de celles qu'il visita:
quelques plaines souvent dévastées par les incursions des Anglais et
les querelles des grands; des montagnes, des îles, où ne pénétraient
ni le costume, ni les moeurs de la civilisation; un peuple guerrier et
mobile, des chefs puissants et ambitieux, mélange de grandeur,
d'astuce et de férocité; un sol, pour ainsi dire, miné de haines,
d'embûches, de trahisons: tel est, en quelques traits, le tableau que
l'auteur nous eût laissé.

S'il eût voulu y jeter des groupes de figures, il eût pu montrer, sur
différents plans, Jacques Ier, assailli, dans son logis, par une
troupe de seigneurs et cruellement massacré sous les yeux de la reine;
Chricton, chancelier pendant le règne suivant, attirant à la table de
Jacques II, encore enfant, le jeune comte de Douglas avec son frère,
et les faisant traîner tous deux au supplice; Alain Stuart égorgé,
pour une vieille querelle, par Thomas Boyd; celui-ci assailli par le
frère d'Alain et périssant dans une vraie bataille; un autre Douglas
poignardé de la propre main du roi qu'il bravait, et achevé par les
courtisans: épisodes dont la mémoire était encore fraîche et qui
caractérisaient la contrée, ses moeurs, sa situation politique.

Le trône relevé par l'héroïque Robert Bruce, s'était ensuite comme
affaissé sous ses descendants; deux de ses successeurs avaient été
prisonniers des Anglais. Une branche cadette des Stuarts, issus de
Bruce par les femmes, avait usurpé le pouvoir sur la branche aînée de
cette maison. L'Écosse, livrée à l'anarchie féodale, était devenue,
suivant l'expression d'un contemporain, une caverne de brigands, quand
Jacques Ier, sortant de la tour de Londres, prit en main le pouvoir
et l'affermit avec une vigueur qui allait jusqu'à la barbarie. Comme
ce père assassiné, Jacques II, quand il fut en âge de régner, lutta,
et même, ainsi que nous l'avons vu, le poignard à la main, contre la
puissance des grands et travailla à affermir la sienne, ainsi qu'à
améliorer le triste sort de la nation; mais il mourut, dans sa
trentième année, devant Roxburg, atteint par un éclat d'une pièce
grossière d'artillerie qu'il voyait pointer[24].

  [24] En 1460.

Sa belle et courageuse veuve, Marie de Gueldre, releva, par sa
présence et ses discours, la valeur des assiégeants et emporta la
place. La couronne tombait, de nouveau, sur la tête d'un enfant,
Jacques III, prince faible, qu'on a sévèrement jugé, parce qu'il
poursuivit l'oeuvre de son aïeul et de son père avec moins de
résolution et d'énergie, et qu'il avait des goûts trop retirés et trop
délicats pour son rang, son pays et son temps.

Dans ses premières années, l'Écosse fut gouvernée, en paix et avec
prudence, par l'évêque de St-André, l'illustre Kennedy, allié au sang
royal, et l'un des hommes les plus pieux et les plus éclairés du
temps. Son frère, principalement commis à la garde du roi, partagea ce
soin avec sire Alexandre Boyd, que recommandaient son habileté dans
les armes et d'autres qualités chevaleresques. La santé du prélat
déclinant, lord Kennedy songea à s'affermir dans sa position en
s'unissant avec Boyd et le grand chambellan, lord Fleming, par un de
ces traités trop fréquents en Écosse, par lesquels des seigneurs se
liguaient pour pousser ou maintenir l'un d'eux au pouvoir, renverser
un rival, ou même répandre son sang. Dans cet acte secret, on nomme
parmi les adhérents des contractants, lord Hamilton et Patric Graham,
dont nous parlerons plus bas. Graham, demi-frère de l'évêque et son
successeur, était déjà titré de _Bisschop of Sanctander_[25], ce qui
fait présumer que Kennedy, voyant approcher sa fin, avait résigné
cette dignité. Ce dernier mourut l'année suivante (1466).

  [25] Il est singulier que cette remarque n'ait point été faite par
  Ch. Tytler qui a publié l'acte dont il s'agit.

Sûrs de ne pas rencontrer d'opposition sérieuse de la part des lords
Fleming et Kennedy, mais comptant surtout sur leur propre audace, les
Boyd, dont le chef était Robert, récemment élevé à la pairie et revêtu
des fonctions de justicier, se présentent à l'improviste, s'emparent
de la personne du roi, le conduisent à Édimbourg, où ils assemblent le
parlement, et persuadent au jeune monarque de ratifier publiquement le
coup hardi qui faisait de lui, désormais, un instrument de leur
grandeur.

Lord Boyd se fait nommer gouverneur du roi et des princes; ce n'était
point assez pour son ambition. Il avait un fils doué de qualités fort
distinguées; au témoignage d'un Anglais contemporain, Thomas Boyd
était non-seulement robuste, agile, excellent archer, mais noble dans
ses manières, bon, affable, généreux. Robert sut lui ménager des
entrevues avec la soeur aînée du roi, qui avait été auparavant
destinée à l'héritier de la couronne d'Angleterre. Marie Stuart--elle
portait ce nom qu'une reine, du même sang, devait rendre si
célèbre--joignait également, aux grâces de sa personne, les qualités
de l'esprit et un coeur fait pour s'attacher vivement. Les deux
jeunes gens conçurent une mutuelle affection. La puissance des Boyd
écarta les obstacles, et Thomas devint l'heureux époux de la princesse
qui lui apporta, comme apanage, outre de nombreux domaines, l'île
d'Arran, érigée à cette occasion en comté. Lord Boyd se fit encore
donner, à lui-même, la place de grand chambellan, qui était devenue
vacante et avait des attributions fiscales et lucratives.

Quelque temps après son mariage, le comte d'Arran partit, en
ambassade, pour Copenhague; il allait y terminer une négociation
relative au mariage de Jacques III avec Marguerite, fille du roi
Christiern, union qui mettait fin à des différents entre la Norwège et
l'Écosse, et assura à celle-ci la possession des Orcades et des îles
Shetland. Cette ambassade, utile au royaume, paraît avoir été funeste
aux Boyd. Les nobles voyaient avec jalousie tant d'honneurs, de
puissance, de richesses, s'accumuler dans une famille; parmi eux, lord
Hamilton devait être d'autant plus blessé du brillant mariage de
Thomas Boyd, qu'il avait espéré, lui-même, obtenir la main de la
princesse, sous le dernier règne. Le chancelier Evandale, homme habile
et prudent, était au fond peu flatté de se trouver réduit à un rôle
tout à fait secondaire, et, enfin, Jacques III, avançant en âge,
commençait à se lasser d'une tutelle qui ne lui laissait que le titre
de roi. On profita de l'absence de son beau-frère, pour pousser le
jeune monarque à une résolution que la présence du comte eût peut-être
prévenue.

Jacques convoque le Parlement, le 22 avril 1469, et y fait citer les
Boyd. Robert, affrontant l'orage, comparaît avec la fierté et
l'appareil d'un puissant vassal, escorté de ses partisans et d'hommes
d'armes; mais la bannière royale est déployée contre lui: on
l'abandonne, il fuit et gagne l'Angleterre. Son frère, retenu par une
maladie, est arrêté et périt sur l'échafaud. Lord Boyd et le comte
d'Arran sont condamnés par coutumace et leurs biens confisqués.

Ainsi, en un moment s'était écroulé tout cet édifice de grandeur et de
puissance, si hardiment élevé. Celui qui, pendant près de trois ans,
avait été le maître du royaume, n'était plus qu'un fugitif, et l'époux
de la princesse d'Écosse, un proscrit comme lui! Rang, fortune,
pouvoir, le comte a tout perdu; mais Marie Stuart n'est point changée:
elle revêt un déguisement, elle quitte furtivement la cour de son
frère, elle se jette dans une barque et rejoint son mari sur le
vaisseau qui le portait, ou sur la terre étrangère. Quelle entrevue et
qu'il serait difficile d'en exprimer l'amertume et le charme!

Avant même que la mort tragique de sire Alexandre n'eût mis le sceau à
leur infortune, lord Boyd, le comte et la comtesse arrivaient ensemble
à Bruges, y demander un asile au duc du Bourgogne[26]. C'était l'usage
que de tels hôtes fussent logés chez les plus considérables d'entre
les habitants. C'est ainsi qu'Anselme Adorne reçut à la maison
de Jérusalem les illustres exilés avec toute leur suite.

  [26] History of Scotland from 1423 until 1542, by William
  Drummond. London, 1655.

  Rerum Scoticarum historia, auct. Georgio Buchanano. Amsterodami, 1643.

  Histoire d'Écosse, par Robertson, traduite de l'anglais. Londres,
  1772.

  History of Scotland, by Patrick Fraser Tytler, Third Ed. Edinburg,
  1845, 3d vol.

  Tales of a Grand father by sir Walter Scott. Paris, 1828.

  Anselmi Adorni Itinerarium M. S.

  De ce dernier ouvrage il résulte que les exilés avaient déjà passé
  deux ans à Bruges à une époque qu'il faut placer entre le 4 avril et
  le 4 octobre 1471.

Ils trouvèrent, chez le gentilhomme brugeois, les prévenances les plus
obligeantes et les plus courtoises. Bientôt charmée de cet accueil et
des qualités de leur hôte, la princesse obtint, du duc de Bourgogne,
qu'Anselme se rendit en Écosse avec une mission relative à cet
incident. Telle est la tradition, et c'est aussi ce que l'on peut
conjecturer en le voyant, peu après, partir pour une contrée où
l'attendaient les faveurs les plus marquées et les dernières rigueurs
du sort.




II

Jacques III.

  Arrivée à Édimbourg.--Portrait de Jacques III.--Anselme créé baron
  de Corthuy, chevalier de St-André et conseiller du roi
  d'Écosse.--Le chancelier Evandale.--Négociation sans résultat
  possible.--Le roi veut séparer sa soeur du comte
  d'Arran.--Résistance de la princesse.


Arrivé à Édimbourg, Anselme ne tarda pas à être présenté à Jacques
III. Il vit un beau jeune prince, âgé seulement de dix-sept ans: sa
taille était élevée et bien prise; il avait les cheveux noirs, le
teint brun et, avec la face alongée des Stuart, une physionomie douce
et intelligente. Il se plaisait au luxe des vêtements, des armes, des
joyaux, et aimait avec passion l'architecture, la sculpture, la
musique. Ce goût pour des arts dédaignés de ses farouches vassaux
devint plus tard une des causes de ses revers.

Anselme le partageait; il venait d'une ville renommée pour son école
de peinture, d'une cour qui ne l'était pas moins pour sa politesse et
sa magnificence. Entre cette cour et celle d'Edimbourg, les relations
politiques n'étaient pas, il est vrai, bien intimes: les rois d'Écosse
cherchaient, d'ordinaire, dans une étroite alliance avec la France un
appui contre les intrigues et les entreprises des Anglais, et
s'étaient montrés plus favorables à la maison de Lancastre qu'à
l'autre Rose. Charles le Téméraire, au contraire, ligué avec Édouard
contre Louis XI, venait d'épouser Marguerite d'York; mais d'importants
rapports liaient, toutefois, l'une à l'autre l'Écosse et la Flandre,
et Jacques, par sa mère, Marie de Gueldre, tenait de prés au puissant
duc de Bourgogne.

A ces divers motifs de sympathie ou d'égards se joignaient les
qualités personnelles de l'envoyé et celle d'hôte d'une princesse
d'Écosse; sur ce point Jacques pensait en roi: il ne tarda pas à le
faire paraître. Son premier abord avait quelque chose de froid et de
contraint; mais le gentilhomme brugeois n'en reçut pas moins, de lui,
l'accueil le plus gracieux et le plus honorable. Quelque temps après,
on vit Édouard IV, en remontant sur le trône d'Angleterre, nommer
comte de Wincester le sire de la Gruthuse, chez lequel il avait été
logé à Bruges; Jacques, de son côté, voulut témoigner sa royale
gratitude de l'asile que sa soeur avait trouvé chez Anselme Adorne.

Celui ci est appelé de nouveau auprès du roi. On peut se représenter,
dans une salle majestueuse du palais de Holy-Rood, le jeune
prince, vêtu avec la magnificence qu'il affectionnait et environné de
ses frères, de ses principaux conseillers, d'une cour fière et
brillante. Anselme, un genou en terre, reçut des mains de Jacques III
les éperons, le baudrier, l'épée de chevalier. C'était ainsi que,
vingt ans auparavant, lorsqu'à l'occasion du mariage de Jacques II
avec la belle Marie de Gueldre, deux Lalain et le sire de Longueville
joutèrent contre deux Douglas et un parent du lord des Iles, le roi,
voulant faire honneur aux champions, leur conféra la chevalerie avant
le combat. Elle avait, en Écosse, tant de prix, qu'on la considérait
comme une condition essentielle du sacre des souverains; en Flandre,
elle donnait droit au préfixe de _M'her_ ou _Mer_, réputé si honorable
qu'il se plaçait quelquefois même devant le nom des princesses[27]. Les
femmes des chevaliers étaient appelées dames, tandis que celles des
simples gentilshommes étaient seulement demoiselles.

  [27] _Die eccellente cronike van Vlaenderen_ appelle Marie de
  Bourgogne _Mer joncfrauwe van Bourgoengien_.

Suivant l'intitulé de l'itinéraire et un manuscrit de famille, les
insignes que le nouveau chevalier reçut de la main du roi,
comprenaient le collier de son ordre, qui était celui de Saint-André,
ainsi qu'on le voit dans Lesley. Cet historien rapporte que Jacques V,
lorsque Charles-Quint, Henri VIII et François Ier lui eurent envoyé,
l'un, la Toison d'or, l'autre, la jarretière, le troisième, l'ordre de
Saint-Michel, fit représenter au-dessus de la porte de son palais les
armoiries de ces trois monarques, avec les colliers de leurs ordres et
de celui de Saint-André, propre à l'Écosse.

La bienveillance et la munificence du roi ne se bornèrent point,
envers Anselme Adorne, à l'élever au rang de ses chevaliers; il lui
donna en même temps l'investiture de la baronie de Corthuy, Corthvy ou
Cortwick, à laquelle l'intitulé de l'itinéraire joint celle de
Tiletine. Mais toutes ces faveurs, on ne le verra que trop, devaient
être chèrement payées. A la pompeuse cérémonie assistait un hôte non
invité, la fatalité des Stuart. Jacques III et ses deux frères
étaient, tous trois, réservés à une mort violente, aussi bien que le
nouveau chevalier. Le duc d'Albany devait périr dans un tournoi, le
comte de Mar, en captivité; le roi, ainsi qu'Anselme, sous le poignard
d'un assassin, et les auteurs futurs de ce double attentat étaient
rangés peut-être autour d'eux.

Anselme Adorne fut aussi conseiller du roi d'Écosse, circonstance
assez singulière, puisqu'il n'est pas moins avéré qu'il servit
également la maison de Bourgogne. Le système féodal admettait ces
complications; nous ignorons, toutefois, si ce titre ne fut pas
simplement honorifique et s'il fut conféré alors, ou dans une autre
occasion. On ne confondra pas ces marques de munificence royale avec
les faveurs trop légèrement prodiguées, dans la suite, par Jacques
III. Ce n'est qu'environ huit années après, quand il eut atteint sa
majorité de 25 ans, que, plus libre dans ses actions, il irrita les
esprits par la manière imprudente dont il plaçait sa bienveillance.
Maintenant, il était dirigé par lord Evandale et d'autres sages
conseillers et entouré de tout ce que l'Écosse avait d'illustre.

Il est encore à remarquer, à l'honneur du nouveau baron de Corthuy,
que, placé dans une situation délicate, entre la soeur et le
frère, il s'est conduit avec tant de loyauté et de prudence, qu'il
reçut constamment des marques d'estime de tous deux. Si néanmoins,
comme il y a lieu de le croire, il avait charge d'aplanir les voies au
retour de la princesse, avec son mari, il dut bientôt s'apercevoir de
l'inutilité de cette tentative. Le roi était entouré de ceux qui
avaient préparé la chute des Boyd, concouru à leur condamnation,
partagé leurs dépouilles, et qui auraient eu à redouter leur
vengeance; il se souvenait, lui-même, avec un sentiment pénible, de
l'espèce de contrainte morale qu'ils avaient exercée sur lui, du soin
qu'ils avaient pris de le tenir éloigné des affaires. Il lui avait
fallu, sans doute, un violent effort pour se décider à se soustraire à
leur ascendant et à renverser leur puissance; mais il n'avait point
fait ce pas pour reculer.

Le mariage de sa soeur, en particulier, arrangé dans l'intérêt de
cette famille, lorsqu'il était trop jeune pour y donner un
consentement sérieux, le blessait profondément. Il conservait de
rattachement pour Marie et la voyait, à regret, partager le sort d'un
proscrit; mais c'est en la détachant de celui-ci qu'il voulait la
rendre à une position plus digne d'elle. Le baron de Corthuy ne put
obtenir d'autre réponse sur ce point, que de pressantes instances pour
que la princesse revînt orner la cour de son frère, en abandonnant
Thomas Boyd à sa mauvaise fortune.

Il n'était point rare, en Écosse, de voir casser le mariage des grands
sous divers prétextes; c'est ainsi que le duc d'Albany, frère du roi,
répudia sa première femme pour épouser, en France, une fille du comte
de la Tour d'Auvergne et entra bientôt en négociation, pour la
remplacer éventuellement par une princesse anglaise. Rien, pourtant,
ne pouvait être alors plus loin de la pensée de Marie que de rompre
ses noeuds; l'idée seule en eût été, pour elle, plus douloureuse que
l'exil.

Nous verrons ailleurs l'issue de cette lutte entre le coeur d'une
femme et la volonté d'un roi.




III

Le départ.

  Nouvelles missions.--La consécration de la chevalerie.--Le Tasse
  et Alphonse d'Est.--Les compagnons de voyage.--Les adieux.--Les
  Visconti.--François Sforce.--La cognée du paysan.--Gabriel
  Adorno doge et vicaire impérial.--Usurpation violente de
  Dominique de Campo Fregoso.--Brillant gouvernement d'Antoniotto
  Adorno.--George, Raphaël et Barnabé Adorno, doges de
  Gênes.--Prosper Adorno et Paul Fregoso.--Attaque de René
  d'Anjou.--Gênes se soumet au duc de Milan.


De retour d'une ambassade dans laquelle l'ambassadeur avait été plus
goûté que l'objet de sa mission, le nouveau baron de Corthuy fut
pourtant jugé l'avoir remplie de manière à mériter que le duc de
Bourgogne lui en confiât d'autres. Ce fut à l'occasion d'une course
plus lointaine, objet des voeux et des rêves de la jeunesse d'Anselme,
et à laquelle l'invitait encore la chevalerie qu'il venait de
recevoir.

Le voyage de Terre Sainte, en effet, était une sorte de consécration
de cette dignité: les croisades avaient été des pèlerinages armés, la
visite aux lieux saints était une croisade sans armes, une
exploration, une reconnaissance chez les infidèles. La dédicace de
l'itinéraire assigne formellement ce but au voyage qu'Anselme allait
entreprendre, et renvoie à Jacques III l'honneur de diriger
l'expédition que les notions ainsi recueillies devaient servir à
préparer. En ceci, notre chevalier usait, sans doute, de courtoisie,
comme le chantre de Godefroid de Bouillon, lorsqu'il offrait à
Alphonse d'Est le commandement sur terre et sur mer[28]; dans la
réalité c'était plutôt Charles de Bourgogne qui se préoccupait des
affaires d'Orient. Le sire de Corthuy fut chargé, par ce prince, de
diverses négociations, et vraisemblablement aussi de recueillir des
données sur les forces et les dispositions de quelques États
musulmans.

  [28] 'E ben ragion......
       Ch'a te lo scettro in terra, o se ti piace,
       L'alto imperio de' Mari a te conceda.

                      (_Gerusalemme lib._ C. 1º.)

Anselme était, d'ailleurs, stimulé, à la fois, par un désir curieux de
voir et de connaître et surtout par la dévotion particulière de sa
famille pour le divin tombeau. Le départ fut fixé au 19 février 1470.
Le matin, la messe fut célébrée sur l'autel, orné des emblèmes du
sacrifice du Calvaire, devant lequel on voit le mausolée du voyageur.
Parmi les assistants, on remarquait deux Flamands d'honorables
familles, Lambert Van de Walle et Pierre Rephinc (Reyphins), ainsi que
Jean Gausin. C'était la suite du chevalier. Là se trouvaient aussi
Antoine Franqueville, chapelain du duc de Bourgogne, le père Odomaire,
moine de Furnes, et Daniel Colebrant, qui désiraient également faire
route avec lui. Heureux s'ils ne s'en étaient point séparés! Les sept
pèlerins de Palestine s'approchèrent ensemble de la table sainte dans
un profond recueillement. La présence des religieux du Val-de-Grâce,
auxquels appartenait la surintendance de la chapelle, ajoutait encore
au caractère grave et imposant de la pieuse cérémonie; lorsqu'elle fut
terminée, ils accompagnèrent Anselme jusqu'au seuil. Alors, se
tournant vers eux: «Mes pères,» leur dit-il, «priez pour l'heureux
succès de notre voyage et pour ceux que je vais quitter.»

Après avoir serré dans ses bras Marguerite, ses filles et ses fils, à
l'exception de l'aîné qu'il devait rencontrer chemin faisant, et pris
congé de ses hôtes, il monta à cheval, dans la cour du manoir, avec
ses compagnons. Il traversa, sans incident remarquable, l'Artois, la
Picardie, la Champagne, la Bourgogne et la Savoie, et arriva le 20
mars à Milan.

En ce moment, la Lombardie et la Ligurie obéissaient au même prince,
bien qu'à des titres différents. Par un jeu singulier de la fortune,
ces deux riches fleurons, tombés de la couronne impériale, dans la
lutte du sacerdoce et de l'Empire, étaient échus au petit-fils d'un
paysan de Cottignola.

A Milan, les Visconti s'étaient saisis, au XIIIe siècle, du pouvoir,
par la faveur du parti gibelin. Revêtus, par Adolphe de Nassau, du
titre de vicaire impérial, et par Wenceslas, de la dignité ducale, ils
avaient fini avec Philippe-Marie, dont la fille naturelle était mariée
à François Sforza, fils de Muzio, célèbre condottiere.

A la mort du dernier duc, Sforce, qui se trouvait alors au service de
Venise, passe sous la bannière milanaise, y ramène la victoire; puis,
appuyé par son armée, il se fait reconnaître pour successeur des
Visconti. C'était maintenant son fils qui régnait, et tous ces
événements avaient tremblé suspendus à une cognée que Muzio, dans sa
jeunesse, lança contre un arbre: «Si elle tombe,» se disait-il en
lui-même, «c'est que le sort me destine à demeurer au village; si elle
reste fixée dans le tronc, je me fais soldat!» Sa main ferme avait,
sans doute, aidé à l'oracle et mania bientôt l'épée.

Tandis que les Visconti établissaient leur autorité en Lombardie et
s'alliaient au sang des rois, Gênes fut gouvernée par des capitaines,
puis par des doges perpétuels, établis, en 1339, pour satisfaire le
peuple qui réclamait une magistrature protectrice.

A chacune de ces formes politiques répond une aristocratie également
fondée sur ce qui fait la base réelle de toute aristocratie:
l'exercice prolongé et comme héréditaire du pouvoir. L'une se composa
principalement des Grimaldi et des Fieschi, des Doria et des Spinola,
chefs, ceux-là des Guelfes, ceux-ci des Gibelins; dans l'autre, aucune
famille n'égala les Adorno en puissance, si ce n'est peut-être leurs
constants adversaires, les Campo-Fregoso.

Régulièrement parvenu à la première dignité de l'État, en 1363, et
revêtu de celle de vicaire impérial, Gabriel Adorno fut renversé par
Dominique de Campo-Fregoso, le fer et la flamme à la main; mais
Fregoso ayant été déposé à son tour, un parent de Gabriel parvint
quelques années après au trône ducal: c'était cet Antoniotto, fameux
par son expédition contre les Maures, l'un des personnages les plus
brillants et les plus distingués de l'histoire du temps. Parmi ses
successeurs, on trouve son frère Georges, ses neveux Raphaël et
Barnabé, Prosper et un second Antoniotto, tous deux comtes de Renda,
celui-ci dernier doge perpétuel de Gênes. Avec son gendre, Girolamo
Adorno, marquis de Pallaviccini et baron de Caprarica, l'un des héros
de Lépante, devait finir cette branche en Italie.

Prosper était fils du doge Barnabé et fut contemporain d'Anselme; sa
vie est pleine d'étranges vicissitudes. Quelquefois, pour mettre fin
aux dissensions intérieures ou parer à un danger pressant, les Génois,
au lieu d'un doge, prenaient un souverain étranger pour seigneur, en
se réservant leurs libertés et une certaine indépendance. Gênes était
ainsi tombée sous le protectorat de la France, lorsque, en 1461, un
soulèvement éclate. Les Adorno et les Fregoso, un moment d'accord, se
mettent à la tête du peuple. Les derniers avaient pour chef
l'archevêque Paul Fregoso, prélat ambitieux, plus fait pour les armes
que pour l'Église. Voyant les Adorno appuyés par toute la noblesse, il
dissimule ses desseins, et Prosper est élu doge sans opposition.

Bientôt René d'Anjou vient attaquer Gênes avec une flotte qui portait
six mille hommes d'élite. Les assaillants sont repoussés et taillés en
pièces par l'archevêque uni au doge; mais, le même jour, les partisans
des deux chefs se livrent une nouvelle bataille, et Prosper est forcé
de s'éloigner.

Au bout de quelque temps, cependant, la tyrannie de Paul Fregoso
devint si insupportable que Gênes, pour s'y soustraire, se soumit à
l'autorité de François Sforce, duc de Milan, qui transmit ce riche
héritage à son fils.

Prosper vivait, maintenant, retiré dans ses terres; mais il se
trouvait pourtant à Milan au moment où le sire de Corthuy arriva dans
cette capitale; peut-être cette rencontre avait-elle été concertée
entre eux.




IV

La Lombardie.

   Le comte de Renda.--Clémence Malaspina.--Galéas.--La cour
   de Milan.--Chasse au léopard.--Milan la Peuplée.--Les
   armuriers.--_Il Duomo._--Le Lazareth.--_I Promessi Sposi._--Le
   château.--Isgéric et Thomas de Portinari.--Le Père de la
   Patrie.--Pavie.--L'étudiant.--Les forts détachés.--La statue de
   Théodoric.--La châsse de Saint-Augustin.--La tour de Boëtius.--Le
   pont de marbre.--La Chartreuse.--Voghera.


C'était, pour le sire de Corthuy, une circonstance pleine d'intérêt
que la présence à Milan de Prosper Adorno. Venus, l'un des bords de la
mer du Nord, l'autre de ceux de la Méditerranée, ces deux hommes se
trouvaient amis et comme frères, sans s'être vus jusque-là. L'aïeul de
Prosper était petit-neveu d'Obizzo; les moeurs et les idées du temps
rendaient de tels liens bien plus étroits qu'ils ne le sont de nos
jours.

Descendu du trône ducal, Prosper n'en conservait pas moins, en Italie,
une haute position. Comte de Renda, dans le royaume de Naples,
seigneur d'Ovada et des deux Ronciglioni par investiture des ducs de
Milan, allié par son mariage et celui de sa fille à deux des plus
illustres maisons princières d'Italie, celles de Malespine et de
Final, toujours chef, quoique absent, d'un parti puissant dans sa
patrie, il eût pu goûter en paix _l'otium cum dignitate_, si vanté des
anciens, s'il n'était pas ordinaire de regretter l'autorité suprême
lorsqu'on en a été revêtu. Il n'avait garde pourtant de faire paraître
un tel sentiment. Ce fut lui qui servit à notre chevalier
d'introducteur auprès de Galéas, qu'il avait eu soin d'instruire des
relations de famille dont nous venons de parler.

Le très-illustre duc, comme l'appelle l'_Itinéraire_ de notre
voyageur, était un modèle achevé de rapacité, de luxure et de
perfidie; mais il savait cacher ses vices sous l'éclat d'une
magnificence royale, l'élégance et la dignité des manières,
l'éloquence de la parole. Il reçut le sire de Corthuy d'un visage
riant et l'entretint de la façon la plus gracieuse. Il lui présenta sa
cour[29], ajoute le même manuscrit, et lui accorda libre entrée auprès
de sa personne, comme si le gentilhomme brugeois eût été l'un de ses
officiers ou de ses chambellans. Plusieurs fois il le conduisit à ces
chasses curieuses dont parle un autre voyageur, et auxquelles on
employait des léopards; il voulut même défrayer entièrement Anselme
pendant son séjour à Milan. Par un accueil si distingué, Galéas,
ainsi que l'_Itinéraire_ nous l'apprend, avait en vue de faire honneur
à la fois au roi d'Écosse, au duc de Bourgogne et au nom d'Adorno. Il
ne tarda guère, néanmoins, à user, envers Prosper, de rigueur et de
perfidie; mais s'il y songeait déjà en ce moment, c'était un motif de
plus pour qu'il le comblât d'égards, ainsi que tout ce qui lui
appartenait.

  [29] _Curiam etiam Dmno Anselmo præsentavit._ Cette expression,
  d'une latinité barbare, n'offre pas un sens bien facile à saisir.

Anselme ne pouvait rencontrer des circonstances plus favorables à
l'accomplissement de la mission diplomatique que le duc de Bourgogne
lui avait confiée; il s'acquitta de ce qui lui était recommandé dans
ses instructions, et c'est tout ce que nous en savons.

Lors de la ligue du _Bien public_, Sforce avait prêté son appui à
Louis XI, et Galéas s'était allié à ce monarque en épousant Bonne de
Savoie; mais la duchesse de Savoie elle-même, propre soeur du roi de
France, était maintenant d'intelligence avec le duc de Bourgogne, qui,
sans doute, cherchait à attirer aussi le duc de Milan dans son
alliance.

La mission du baron de Corthuy devait avoir trait à ces relations
entre les deux cours ou à la ligue qui se formait contre les Turcs;
mais, adressant le récit de son voyage au roi d'Écosse, il ne pouvait
y révéler le secret de négociations étrangères au service de celui-ci.
Toute naturelle qu'elle est, cette réserve diplomatique est à
regretter pour l'histoire.

L'ex-doge ne se borna pas à produire son parent brugeois à la cour, il
lui servit encore de guide officieux dans Milan. Cette ville,
surnommée alors _la peuplée_, n'était point grande; mais elle avait de
vastes faubourgs. Ses rues fangeuses (elles ne furent pavées que
quelque temps après) fourmillaient d'habitants. Les artisans, surtout,
y étaient nombreux et l'on entendait de tous côtés retentir sur
l'enclume les marteaux employés à façonner les armes de guerre, les
heaumes, les cuirasses, dont la fabrication formait, en ces lieux, la
principale industrie.

Anselme et Prosper allèrent voir ensemble la belle cathédrale
gothique, en marbre blanc, «qui,» porte l'_Itinéraire_, «n'aurait
point sa pareille en Italie si elle était achevée.» (On sait qu'elle
ne l'est point encore.) Ils visitèrent aussi la vieille basilique de
Saint-Ambroise, où, comme le rapporte un autre Père avec des
circonstances intéressantes[30], l'illustre prélat échappa à la
persécution d'une impératrice, et dont il osa barrer l'entrée à un
empereur teint du sang de ses sujets; le fameux lazareth, construit
par François Sporza, auquel s'attache, pour notre génération, le
souvenir de Mansoni, qui l'a décrit dans ses _Promessi sposi_; enfin,
le château, élevé également par Sforce. Ce château en renfermait deux,
ornés de tours, de figures diverses: un homme à cheval pouvait monter,
partout, jusqu'au sommet des bâtiments.

  [30] Saint Augustin, dans ses _Confessions_.

A l'exemple de la cour, plusieurs des principaux habitants firent fête
à notre Flamand. Don Isgéric de Portinari, d'une honorable famille de
gonfaloniers, facteur de la maison de Médicis auprès du duc de Milan,
lui offrit un magnifique festin. Ces facteurs menaient de front la
politique et le commerce. Un frère d'Isgéric, don Thomas de Portinari,
fort lié avec Anselme Adorne, exerçait les mêmes fonctions auprès de
la cour de Bourgogne. Ce fut lui qui fournit à Charles le Téméraire
les 100,000 florins qui furent donnés à Sigismond d'Autriche sur le
nantissement du comté de Ferrette. L'_Itinéraire_ qualifie Isgéric de
facteur de Côme de Médicis. Le _Père de la Patrie_ était mort
cependant, mais son grand nom couvrait la jeunesse de Laurent et
Julien, ses petits-fils.

Malgré l'accueil qu'il recevait à Milan, Anselme avait hâte de partir.
Au bout de quatre jours, il se dirigea, par Benasco, vers Pavie; là,
sous le _statulum_, espèce de scapulaire à longs plis qui distinguait
les élèves des universités d'Italie, l'attendait, avec une bien vive
impatience, un jeune compagnon qui allait être chargé par lui de tenir
le journal de leur commun voyage et, au retour, d'en écrire la
relation.

C'était Jean, son fils aîné; après avoir pris ses degrés, à Paris,
dans la Faculté des arts, c'est-à-dire des lettres, il avait étudié le
droit à l'université de Pavie sous les maîtres les plus fameux,
pendant près de cinq années. Le lecteur trouvera en lui un jeune homme
d'un naturel heureux, d'un caractère facile, sensible aux beautés de
la nature, instruit pour son temps, ainsi que le montrent son goût
pour les recherches etnographiques et ses citations des poëtes: nous
ne sommes pas sûr qu'il n'y mêle point parfois les inspirations de sa
muse. Point de voyageur moins vantard, plus naïf même, lorsqu'il ne
s'agit que de lui, et pourtant, dans sa relation, son dévouement
filial éclate par quelques traits racontés avec une aimable
simplicité. Moins ambitieux qu'attaché à sa famille, il dut passer
loin d'elle la plus grande partie de ses belles années.

Il y avait bien longtemps déjà qu'il en était séparé; on peut juger
de la joie qu'éprouvèrent le père et le fils à se revoir! Jean en
ressentait une non moins vive d'être associé au voyage du sire de
Corthuy, et il en exprime sa gratitude en prose et en vers:

«Jamais,» écrivait-il, «je n'oublierai un tel bienfait joint à tous
ceux dont m'a comblé un si tendre père, et je m'écrie, dans un
transport de reconnaissance:

    «Tant que battra mon coeur et quand la main cruelle
    «Du sort aura brisé la trame de mes jours,
    «D'un si précieux don, la mémoire immortelle,
          «Dans mon âme, vivra toujours[31].»

  [31] Ipse dum vivam, et post dura fata sepultus,
          Serviet officio, spiritus ipse tuo.

Ces vers et leur traduction pourraient être meilleurs; mais ils
expriment des sentiments qui valent mieux que de beaux vers.

On pense bien que Pavie et son université ne sont pas oubliées dans la
relation rédigée par Jean Adorne: elle contient, à cet égard, des
détails qui ne sont point sans intérêt, mais qui ne peuvent entrer
dans le cadre que nous avons choisi. Nous nous bornerons à quelques
traits. La pureté de l'air, l'abondance d'une eau fraîche et limpide,
la propreté des rues, concouraient à faire de Pavie un séjour agréable
et sain. Son enceinte était défendue par des tours carrées, bâties en
brique; nos voyageurs jugèrent qu'on les avait fait si hautes et si
massives autant pour contenir les habitants que pour aider à la
défense. L'idée des forts détachés, ou du moins le reproche qu'on leur
adressait, date, comme on voit, de loin.

On remarquait encore, à Pavie, la cathédrale, d'antique architecture.
Devant le portail, au centre d'un parvis carré, s'élevait une statue
équestre, en bronze, emportée jadis de Ravenne comme un trophée. L'on
supposait qu'elle représentait Théodoric, roi des Goths. L'église du
monastère des Augustins, qui renfermait les restes du saint évêque
d'Hippone et ceux de Boëtius, la tour où cet homme célèbre fut enfermé
par ordre de Théodoric et où il écrivit le livre _de la consolation_,
attirèrent aussi l'attention du sire de Corthuy, sous la conduite de
son fils; mais ils tombèrent d'accord que les deux merveilles de Pavie
étaient un pont de marbre fort long et couvert, jeté sur le Tésin, et
un magnifique château construit par Galeas. «Il est carré, avec une
tour à chaque face,» est-il dit dans l'_Itinéraire_. «Un homme d'armes
peut parvenir, à cheval, jusqu'au sommet du bâtiment sans baisser sa
lance. En arrière du château, s'étend un vaste parc environné de
murailles et divisé, par d'autres murs, en compartiments dont chacun
est réservé à une espèce différente d'animaux sauvages et renferme un
bassin d'eau vive où ils viennent se désaltérer. La plus belle
chartreuse que nous ayons vue, soit en Italie, soit ailleurs, s'élève
au milieu des ombrages de cette royale solitude.»

Ce ne fut pas sans émotion que Jean Adorne quitta Pavie, où il avait
passé cinq années. Les professeurs et les élèves de l'université lui
firent un affectueux cortége jusqu'à un mille de distance. Là, sur les
bords du Pô, que le chevalier avait à franchir pour se rendre à
Gênes, son fils et les amis dont il se séparait, probablement pour
toujours, échangèrent leurs adieux.

Le soir du même jour, après avoir traversé Voghera, que le comte de
Verrina tenait en fief du duc de Milan, notre voyageur et ses
compagnons arrivèrent à Tortone.




V

Gênes-la-Superbe.

  Tortone.--Souvenir de Frédéric Barberousse.--Le château de
  Blaise d'Assereto.--L'épée d'Alphonse le Magnanime.--Bruges
  et Gênes.--Les montagnards de l'Apennin.--Saint Pierre
  d'Arena.--Les maisons de campagne.--Jacques Doria.--Fêtes
  et banquets.--Dîner de famille.--Les belles Vénitiennes.--Aspect
  de Gênes et de Damas.--Les môles.--Pourquoi Gênes est surnommée
  la _Superbe_.--Caractère des Génois.--Les trois classes
  d'habitants.--Causes de la supériorité de la marine génoise.--Une
  négociation délicate.--Les galères à vapeur.


Tortone avait un assez bon château. Sa cathédrale dressait son
campanille au sommet d'une montagne sur laquelle une partie de la
ville était bâtie; le reste occupait la plaine et avait été construit
par les ordres du duc de Milan pour réparer les désastres de guerres
de Lombardie, au temps de Frédéric Barberousse.

Près de Tortone coule la Scrivia. Anselme, après avoir passé cette
rivière, vint dîner à Serravalle où, comme ce nom l'indique, se
resserrent les gorges de l'Apennin. Sur le sommet d'une montagne
voisine de ce village qui s'étendait en longueur au fond de la vallée,
les tours crénelées d'un château fort annonçaient noblement aux deux
Adorne leur patrie d'origine, dont ils avaient atteint le territoire.
C'était le château de Blaise d'Assereto à qui Serravalle fut donné par
la République pour prix de ses exploits.

Le plus brillant fut la victoire navale de Ponza, remportée par les
Génois sur Alphonse Ier, roi d'Aragon. Le monarque lui-même, forcé de
rendre son épée, voulut la remettre à un Giustiniani, parce que le
titre de prince de Chio appartenait à cette maison génoise.

De tels souvenirs ne trouvaient pas notre chevalier indifférent. En
dépit des deux siècles qui s'étaient écoulés depuis l'établissement de
sa famille aux Pays-Bas, où elle s'était complétement naturalisée, il
associait encore, aussi bien que son fils, Gênes à Bruges et à la
Flandre dans ses affections. Ils confessent hautement leur attachement
pour la patrie de leur ancêtre Obizzo et ne savent même si ce
sentiment ne les aveugle point dans les jugements qu'ils portent sur
Gênes.

De Serravalle jusqu'à cette dernière ville, ce n'étaient que villages
suspendus au penchant des montagnes ou s'étendant à leurs pieds.
L'aspect de quelques-uns annonçait l'opulence; tous abondaient en
population. Nos voyageurs ne pouvaient se lasser d'admirer l'air
dispos et joyeux de ces montagnards, la beauté et la douceur de leurs
compagnes.

Parvenus à une longue rue bordée de hautes et somptueuses maisons de
marbre, ils demandèrent si c'était là Gênes. On leur répondit que ce
n'était qu'un village appelé Saint-Pierre d'Arena; il pouvait
cependant passer pour un faubourg, car une distance de trois milles
seulement le séparait de Gênes, et l'intervalle était rempli par
quantité de maisons de campagne qu'on voyait s'élever de tous côtés.

Ce n'était pas un des moindres ornements de Gênes que ces riches et
riantes demeures, semées sur les montagnes qui l'environnent, dans un
rayon de 3 à 4 milles. On eût moins dit des habitations de
particuliers que des palais et des châteaux. Tout autour s'étendaient
des jardins délicieux, pleins de fruits que les Génois débitaient dans
tous les pays du monde, ou des vignobles cultivés avec un art
particulier. Ces maisons de plaisance excédaient en nombre celles que
nos voyageurs virent près de Florence, dans la vallée de l'Arno. Les
premières, réunies, eussent formé une ville plus grande que Gênes, et
lorsqu'on était en mer et que l'on appercevait cet assemblage de
constructions où brillait un art merveilleux, on croyait contempler
une ville immense et magnifique.

Enfin Gênes s'offrit aux regards des deux Adorne, et ils se réjouirent
d'appartenir, par leurs ancêtres, à une si belle et si noble cité. En
arrivant, le baron de Corthuy envoya sa suite loger dans une
hôtellerie où furent également placés ses chevaux; pour lui, il
descendit, avec son fils, chez Jacques Doria. Ce seigneur leur fit
l'accueil le plus cordial et s'acquitta noblement envers eux des
devoirs de l'hospitalité qui unissait les deux familles. Cette grande
maison de Doria, les Spinola, les d'Oliva, les Adorno, s'empressèrent,
à l'envi, à fêter nos Flamands. Paul Doria, parrain de Jean Adorno,
Ambroise Spinola et d'autres membres de cette illustre maison, Antoine
d'Oliva, plusieurs Adorno, leur offrirent de somptueux festins. Une
magnifique argenterie couvrait les dressoirs et les tables; mais l'un
des Adorno avait entouré la sienne d'un plus gracieux ornement: toutes
les dames de sa maison s'y trouvaient réunies, et pour la bienvenue de
cousins arrivés de si loin, elles rivalisaient d'atours aussi riches
qu'élégants. Cette politesse nous rappelle celle dont Jérôme Adorno,
frère du second Antoniotto, fut l'objet, à son arrivée à Venise, de la
part de Paul Jove. Le célèbre écrivain s'empressa de le prier à dîner,
avec douze dames vénitiennes des plus renommées pour leur beauté.

Dominique Adorno, fils de celui qui avait donné au sire de Corthuy une
si aimable fête, et d'autres membres de la même maison servirent de
guides à nos voyageurs. On les fit monter à la tour qui s'élève sur un
rocher, à l'entrée du port. De là ils apercevaient Gênes s'étendant en
amphithéâtre sur le penchant de l'Apennin, le long du golfe que forme
en cet endroit la Méditerranée: «Nous ne nous souvenons pas,» dit leur
itinéraire, «d'avoir vu aucune ville, si ce n'est Damas en Syrie, qui,
du dehors, offre un plus agréable aspect.»

Toute cette description de Gênes est un morceau curieux, plein de
détails importants pour l'histoire. Nous devons nous borner à quelques
extraits:

«Gênes a deux enceintes qui datent d'époques différentes. Cette ville
renferme beaucoup de maisons de marbre, avec des perrons de même
matière et des portes de fer, ainsi que d'admirables églises. Il y a
dans chaque quartier une fontaine où l'eau est conduite par des
aqueducs construits avec art, pour se distribuer ensuite de tous côtés
par des tuyaux.»

«Le port est vaste et profond: les immenses caraques génoises,
semblables à des citadelles flottantes, peuvent s'y rassembler en
nombre presque infini et s'y placer jusque contre les môles qui les
protégent; formés d'arches nombreuses, ils offrent l'aspect de ponts
s'avançant dans les flots. On en compte trois, dont deux construits en
marbre et un en pierre. Le plus considérable est terminé par un
édifice en forme de portique, avec une tour qui fait face à celle dont
nous avons parlé: toutes deux servent, la nuit, de fanaux aux
navigateurs qui entrent dans le port ou qui en sortent.»

«Si quelque chose dépare une si belle cité, c'est le peu de largeur et
de régularité de ses rues; mais ce défaut n'est pas sans avantage: une
semblable disposition des rues, jointe à celle des maisons, qui sont
comme autant de châteaux, rend Gênes la ville d'Italie la plus
difficile à dompter, parce qu'elle ne peut être facilement _courue_ et
saccagée par les gens de guerre. De là ce surnom de _Superbe_ qui veut
dire fière et intrépide.»

«La population de Gênes est presque innombrable. Les habitants
sont graves, modestes, réservés, mais prompts de la main et sans
peur à l'occasion. Ils sont divisés en trois classes. La première
est celle des _Capellaires_ ou chefs de la cité, ainsi nommés parce
qu'ils ont accoutumé d'être les ducs de Gênes, les chefs et les
princes de l'État. Il y en a de quatre maisons: les _Adorno_, les
_Campo-Fregoso_, les _Guarco_ et les _Montaldo_[32]. Après viennent
les nobles qui sont en grand nombre, mais parmi lesquels les
_Spinola_, les _Doria_, les _Fieschi_ et les _Grimaldi_ tiennent le
premier rang. La troisième classe comprend tout le peuple, fort
nombreux et très-porté aux séditions.

  [32] On verra plus bas un Fregoso qualifié de noble génois. Les
  Adorno étaient seigneurs de divers domaines, comtes de Renda,
  etc.; l'un d'eux était déjà dignitaire de l'ordre de St-Jean du
  temps du doge Gabriel. Ces familles étaient nobles, mais, à un
  point de vue politique; elles formaient une classe distincte et
  dominante.

Dans un acte de Louis XII, notre voyageur est appelé Anseaulme _de
Adornes_. En italien, on disait souvent _Adorni_ au lieu d'_Adorno_.
En Flandre, ce nom s'écrivait _Adournes_. Nous avons suivi l'usage
moderne en employant les noms d'_Adorno_, _Adorne_.

«Tous les habitants d'un même lignage résident dans une même rue[33];
ils ont une église commune, ainsi qu'une loge, c'est-à-dire une
galerie, où ils se réunissent soit pour y converser, soit pour traiter
d'affaires.

  [33] Toute la rue Lomellini était anciennement formée du palais de
  la maison d'Adorno (Litta).

«La puissance des Génois vient surtout de leur marine. Aucune nation
ne l'emporte sur eux en ce point: les côtes, appelées les deux
rivières, leur fournissent d'excellents matelots, sobres, adroits,
habitués à la mer dès l'enfance, tandis que la plupart des autres
peuples emploient sur leurs vaisseaux des mercenaires étrangers, moins
prêts à agir de concert dans le moment du danger, moins alertes,
moins expérimentés.»

Ce point n'était point indifférent au baron de Corthuy; car, après
s'être rendu à Rome et y avoir obtenu l'autorisation requise alors
pour visiter le pays des infidèles, il comptait revenir s'embarquer à
Gênes et faire voile de là vers la Barbarie. Franqueville et les
autres qui s'étaient joints au chevalier, sans être proprement de sa
suite, s'effrayaient d'un aussi long circuit et se proposaient de
suivre la route ordinaire des pèlerins de Terre-Sainte, c'est-à-dire
de prendre place, à Venise, sur les galères qui en partaient tous les
ans pour cette destination, le jour de l'Ascension.

Ils regrettaient cependant vivement d'avoir à se séparer d'Anselme,
dont les qualités nobles et attachantes semblent avoir toujours
produit cet effet sur ses compagnons. Plus d'une fois ils avaient
porté la conversation sur les avantages de la voie qu'ils allaient
suivre et les périls qui attendaient le chevalier dans celle à
laquelle il donnait la préférence; voyant qu'ils ne parvenaient point
ainsi à ébranler sa résolution, ils eurent recours à un autre moyen.
Ils allèrent trouver le jeune étudiant de Pavie et le prièrent avec
instance de faire valoir leurs raisons auprès de son père. Jean eut
beau s'en défendre; pressé, obsédé par eux, il finit par promettre de
leur servir d'intermédiaire.

Il était fort embarrassé; car, au fond, il préférait de beaucoup voir,
chemin faisant, la Corse, la Sardaigne, la Barbarie, la Sicile,
l'Égypte. Cependant il fallait tenir parole. Son père le voit venir à
lui, de l'air un peu gêné d'un ambassadeur à son début: c'étaient les
premières armes du jeune homme dans la diplomatie: «Que veut dire
ceci? De quoi s'agit-il?» A cette question Jean répond par l'exposé le
plus consciencieux des motifs qu'il était chargé de faire valoir en
faveur de la direction de Venise. Le chevalier, comme c'était son
habitude, l'écoutait avec bonté. Quand le fils eut fini, le père, tout
en exprimant des regrets, eut bientôt expliqué qu'il ne pouvait
changer un plan mûri et arrêté dans sa pensée. Les périls
l'effrayaient peu: il était venu les chercher; ce sont eux qui forment
et instruisent les hommes[34].

  [34] Ut multarum rerum periculum, quo prudentiores sunt homines,
  sumeret. (Dédicace de l'_Itinéraire_.)

--«Ah! mon père,» s'écrie aussitôt l'étudiant de Pavie, dégagé de ses
devoirs de négociateur, «que vous me comblez de joie! Plus notre
course embrassera de pays divers, plus je serai heureux de vous
accompagner!»

Restait encore à choisir, pour le trajet, entre les grands vaisseaux
et les galères. Anselme consulta à cet égard les nobles Génois qui lui
témoignaient tant de bienveillance. «En hiver, lui dirent-ils, les
galères sont préférables; dans les gros temps, elles gagnent
facilement le port, tandis que les grands vaisseaux sont forcés de
tenir la pleine mer pour ne point se briser à la côte. En été, au
contraire, ceux-ci conviennent mieux, parce qu'ils offrent aux
passagers plus d'espace et de commodité.» En conséquence, le sire de
Corthuy retint sa place, pour lui et sa suite, sur une caraque du port
de quatorze mille canthares (quintaux), qui devait faire voile pour
Tunis dans les premiers jours de mai.

Jean, néanmoins, témoigne quelque regret de cette décision: il
n'était point à l'abri du mal de mer. Sur les galères, dit-il, on
ressent moins le mouvement des vagues. Nous y sommes revenus: l'on
voyage de nos jours sur des galères dont les rames sont mues par le
feu et l'eau, deux ennemis dont le génie de l'homme a fait deux
esclaves.




VI

De Gênes à Rome.

  La rivière du Levant.--Tableau de cette côte.--La maison du
  Bracco.--Les châtaigniers.--Ferramula.--Vins exquis.--La
  Spezzia.--Passage de la Magra.--Sarsana.--Antoniotto Adorno et
  Louis de Campo Fregoso.--Pise.--Les ponts de Bruges.--_Il
  duomo._--Images des villes sujettes.--Le baptistère.--La tour
  penchée.--_Il Campo Santo._--Rome.


Le sire de Corthuy quitta Gênes le 6 avril, dans l'après-dînée, et se
dirigea vers Pise par la rivière du Levant. On n'y trouvait point
alors ces excellentes routes sur lesquelles on est aujourd'hui si
légèrement emporté; le chemin était inégal et rocailleux. Les gros
chevaux de Flandre du chevalier et de sa suite gravissaient
péniblement des pentes si raides et si raboteuses. On arriva tard à
Recco.

Le lendemain, nos voyageurs, après avoir traversé Rapallo, vinrent
dîner à Chiavari, petite ville que son tribunal rendait florissante en
y attirant les marins de la côte et les habitants des montagnes. Ils
passèrent ensuite par Sestri, sur le rivage de la Méditerranée.

Toute cette route est riche en délicieux aspects. Là, ce sont des
montagnes dont les flancs, changés en terrasses qui s'élèvent par
étages, montrent aux yeux du voyageur la vigne, le figuier, le
citronnier, entremêlés dans une confusion charmante. Ici, l'on voit
des champs fertiles dont les clôtures sont formées d'aloès.
Quelquefois la vue plonge dans le creux de vallons tout plantés de
pâles oliviers au milieu desquels on distingue, çà et là, des
habitations à demi cachées parmi les arbres, ou des campanilles
champêtres qui en dominent les têtes arrondies. Plus loin, on découvre
la côte profondément découpée, tantôt s'enfonçant en golfes, tantôt
s'avançant en promontoires, et, sur quelques-uns de ceux-ci, les
blanches maisons d'un bourg se dessinant nettement sur le fond bleu de
la mer. En d'autres endroits, réfléchissant l'éclat du jour, elle
étale une surface éblouissante qui paraît s'étendre au delà des bornes
de la vue. De temps en temps, on voit poindre au loin une voile qui se
penche sous le souffle du vent. S'il vient à fraîchir, poussant devant
lui les nuages, on voit cette mer, si riante et si belle, se rembrunir
tout à coup, comme le front d'une femme aimée qui s'irrite, et des
bouillons d'écume parsèment le sombre azur.

Nos Flamands admiraient ces tableaux variés et nouveaux. Le soir ils
arrivèrent à Casa di Labracco (del ou dello Bracco), hameau formé de
quelques pauvres cabanes où les châtaigniers des environs leur
fournirent le pain qu'ils mangèrent à leur repas et la litière de
leurs chevaux.

Le 8, ils rencontrèrent près de Matarana une montagne escarpée dont il
fallait franchir les sept sommets, également âpres et sauvages. Un
petit village, placé au bas de la montée, annonçait, par son nom de
_Ferra mula_, la précaution qu'il fallait prendre avant de commencer
l'ascension. Nos Brugeois ne furent pas peu surpris d'apprendre qu'aux
pieds de ces montagnes, qui semblaient si arides, on recueillait des
vins célèbres alors dans tout l'univers par leur douceur et leur
parfum.

Le chevalier dîna ce jour-là à Borghetto et vint passer la nuit à la
Spezzia. Il espérait continuer sa route le lendemain matin; mais les
pluies qui régnaient depuis quelques jours avaient tellement enflé la
_Magra_, qui sépare la Ligurie de la Toscane, qu'il craignit d'abord
d'être arrêté au bord de cette rivière. Il la franchit néanmoins, dans
l'après-dînée, sur une barque et traversa Sarsana, patrie de Nicolas V
dont nous avons raconté la fin. Cette ville, annexée au duché de Gênes
par Antoniotto Adorno, avait été donnée, par le duc de Milan, à Louis
de Campo Fregoso qui la vendit pour 37,000 florins à la République de
Florence. Anselme, après avoir passé par Massa et Lavanza, et couché à
Pietra Santa, arriva pour dîner à Pise, où il donna deux jours de
repos à ses chevaux fatigués.

Nos voyageurs eurent ainsi le temps de parcourir la ville. L'Arno y
est large et profond; on le traversait sur plusieurs magnifiques ponts
de marbre, «voûtés,» dit l'_Itinéraire_, «_comme ceux de Bruges_.»
Ils trouvèrent les rues de Pise spacieuses et agréables, et les
maisons qui les bordaient élevées et assez belles; mais c'est surtout
la cathédrale et le _Campo Santo_ qui attirèrent leur attention.

Dans l'église, ils remarquèrent des châteaux en bois, artistement
sculptés et peints, suspendus aux voûtes de la nef. Ils représentaient
autant de villes, autrefois sujettes de Pise; à son tour, elle l'était
devenue de Florence, et ce trophée d'une ancienne puissance n'était
plus qu'un monument de l'instabilité des choses humaines.

Le chevalier et ses compagnons admirèrent fort les colonnes de marbre
torses ou curieusement sculptées, et de diverses couleurs, qui ornent
extérieurement cette cathédrale, ainsi que ses portes de bronze et une
figure de la Vierge, en marbre blanc, qui en surmonte la façade
occidentale. Ils trouvèrent le campanille fort agréable à voir; mais
l'_Itinéraire_ ne parle pas de son inclinaison[35] qui probablement
n'était point alors aussi apparente qu'aujourd'hui. Dans le
baptistère, ce qui les frappa, ce furent les fonts en porphire, la
statue de bronze doré de Saint-Jean et les pavés en mosaïques où sont
représentées d'admirables histoires. Le _Campo Santo_ leur parut
semblable aux cloîtres d'Italie, formés d'une galerie qui entoure un
vaste préau. «Tant d'histoires merveilleuses y sont peintes ou
sculptées,» dit Jean Adorne dans l'_Itinéraire_ de son père, «qu'il
nous eût fallu des jours entiers pour voir en détail tout ce que ces
lieux offrent de curieux.» Le jeune écrivain compare entre eux le
_Campo Santo_ de Pise et ceux de Paris, de Rome et de Jérusalem, qu'il
avait également visités, et donne la palme au monument toscan.

  [35] Il est à la rigueur possible que nos extraits offrent à cet
  égard une lacune qui n'existerait pas dans le manuscrit.

Anselme quitta Pise le 12 avril après midi. Il alla rejoindre à
_Poggio Bonzi_, que l'_Itinéraire_ appelle _Pungebuns_, la route
directe de la Lombardie vers Rome, passant par Sienne et Viterbe[36].
Enfin, le mercredi de la semaine sainte, 18 avril, il aperçut à
l'horizon, parmi les ondulations du terrain, une longue ligne de
clochers et de grands édifices... C'était Rome!

  [36] Voici leur _Itinéraire_:

  Santo Cascino (Cascina).
  Castel Florentio (Florentino).
  Ettage.
  Pungebuns (Poggio Bonzi).
  Sienne.
  Buon Convento.
  San Quirico.
  Recours (Ricorsi).
  Paglia.
  Aquapendente.
  San Lorenzo.
  Borchero (Bolsena).
  Montflascon (Montefiascone).
  Rousellon (Ronciglione).
  Sutri.
  Monterosi.
  Tourbacha (Baccano).




VII

Paul II.

  Rome ancienne et Rome moderne.--Charles-Quint et les
  Barberini.--L'audience du pape.--Pierre des Barbi.--Ligue contre
  les Turcs.--Borso d'Est.--Office du jeudi saint.--Les sept
  églises.--Le banquet.--Le cardinal de St-Marc.--Cortége du jour de
  Pâques.--Le sire de Corthuy délégué pour porter le dais.--Les
  grandeurs déchues et les ruines.--Les despotes de Morée.--La reine
  de Bosnie.--Alexandre Sforce.--Le sénateur de Rome.--Anselme
  Scott.--Messe pontificale.--_Viva Papa Paolo!_--Deuxième
  audience.--Départ.


La Rome qu'Anselme visita n'était point celle que l'on voit
aujourd'hui. De la nouvelle église de Saint-Pierre, la tribune seule
(l'abside) commençait à s'élever de quelques pieds au-dessus du sol.
Saint-Jean-de-Latran attendait son portique, le _Corso_ ses palais, le
Vatican Raphaël; la _Trinità di Monti_ n'était point commencée; le
vieux Capitole portait déjà l'église de Sainte-Marie (_Ara Coeli_) et
le palais sénatorial, construit par Boniface IX; mais il n'avait ni
ses degrés, ni ses colonnes, ni ses trophées. En un mot, la Rome de
Léon X et de Jules II n'était pas encore venue se placer à côté de la
Rome antique.

Celle-ci, au contraire, avait moins subi l'outrage du temps, des
guerres et des architectes. L'artillerie de Charles-Quint et les
Barberini n'avaient point hâté l'oeuvre des siècles, et des
restaurations nécessaires, mais cruelles, n'avaient encore ni étayé de
murs neufs l'Arc de Titus ou l'Amphithéâtre Flave, ni arraché des
flancs du vieux géant les arbres et les buissons qui le ceignaient de
leur verdure.

Le baron de Corthuy et le jeune Adorne, tout plein encore de souvenirs
classiques, furent saisis d'admiration à la vue de «ces ruines
colossales, de ces étonnants débris d'édifices écroulés, qui font voir
assez quelle fut la splendeur dont ils ne sont que de faibles restes,
et remplissent l'âme d'étonnement et de regrets.»

Toutefois, ils avaient sous les yeux un spectacle plus merveilleux que
celui de l'ancienne grandeur romaine: un vieillard, assis sur ces
ruines, impuissant par les armes, faible comme prince, envoyant, au
loin, des ordres non moins respectés que ceux qu'appuyaient autrefois
les légions. Aussi nos voyageurs répétaient-ils avec un poëte
chrétien:

    Rome, qui mis jadis les peuples sous ta loi,
    Ton empire est plus grand: tu règnes par la foi[37].

  [37] Roma, caput fidei, mundi quæ regna subegit,
       Nunc nostræ summus religionis honos.

Dès le lendemain de son arrivée, Anselme, accompagné de son fils, fut
admis auprès du souverain pontife, dont ils baisèrent tous deux le
pied; mais aussitôt que le chevalier se fut acquitté de ce pieux
devoir, le saint-père lui tendit la main qu'il baisa également[38]. Ce
pape était Pierre des Barbi, de Venise, connu, depuis son avénement,
sous le nom de Paul II.

  [38] On dit maintenant embrasser. Nous n'avons jamais pu
  comprendre qu'on embrassât une main ou un pied; ce sont là de
  fausses délicatesses qui n'ont pas une source bien pure.

Son premier soin fut de chercher à réaliser le projet de guerre sacrée
auquel Calixte III (Alphonse Borgia) et Pie II (Æneas Sylvius, de la
maison de Piccolomini) avaient vainement consacré leurs efforts. On
lui reproche de s'être laissé distraire de cette vaste entreprise par
les intérêts particuliers du saint-siége; mais les progrès toujours
croissants des Turcs, qui envahirent, en 1469, la Croatie et
assiégeaient Négrepont, vinrent remplir l'Italie d'effroi. Paul,
alors, s'appliqua à la pacifier et à la réunir dans une ligue générale
qui fut, en effet, conclue par l'entremise de Borso d'Est, duc de
Modène et de Reggio, et publiée le 23 décembre 1470. Le pape
s'occupait également à exciter à la défense de la chrétienté
l'Allemagne et son indolent empereur, Frédéric III. Le roi d'Aragon et
le grand maître de Rhodes devaient s'unir aux confédérés, et, du fond
de la Perse, Hassan-al-Thouil ou Ussum Cassan tendait la main à
l'Occident.

Le duc de Bourgogne avait une part dans ces négociations. Sa
politique, du reste, s'accordait assez avec celle du pontife, s'il
faut en juger par la conduite de celui-ci dans les affaires d'Espagne
et de Gueldre; Paul, en effet, déjoua les plans de Louis XI par une
bulle qui reconnaissait les droits d'Isabelle au trône de Castille, et
concourut à armer Charles contre Adolphe de Gueldre qui avait détrôné
son père.

Ces objets, et surtout les négociations avec la Perse, ne furent pas
étrangers, sans doute, aux entretiens qu'eut le souverain pontife avec
le baron de Corthuy. Paul II l'accueillit avec une distinction
particulière. Dans cette première entrevue, Sa Sainteté lui accorda,
pour lui-même et sa famille, d'amples faveurs spirituelles. Elle lui
annonça ensuite qu'elle voulait avoir avec lui un plus long entretien
et lui assigna, à cet effet, une seconde audience pour le jour de
Pâques.

C'est le jeudi saint que la première avait eu lieu; ce jour-là, le
baron et Jean Adorne assistèrent aux offices célébrés par le pape, les
cardinaux, les archevêques, les évêques et tout le clergé. Ils virent
aussi le souverain pontife laver les pieds à douze pauvres, vêtus de
blanc, et les servir à table, avec les cardinaux.

Le lendemain, nos Flamands visitèrent les sept églises de Rome,
c'est-à-dire les quatre basiliques majeures: Saint-Jean-de-Latran,
Saint-Pierre-du-Vatican, Saint-Paul et Sainte-Marie-Majeure,
et les trois basiliques mineures, qui sont: Saint-Sébastien,
Sainte-Croix-en-Jérusalem et Saint-Laurent.

Le samedi saint, ils se rendirent, à cheval, au palais pontifical, où
Anselme entendit la messe célébrée par le souverain pontife; après
quoi, le cardinal de Saint-Marc le conduisit, ainsi que son fils, à un
repas auquel Sa Sainteté les avait fait inviter. «Ce cardinal,» porte
l'_Itinéraire_ «est fort aimé du pape et à juste titre; car, outre
qu'il est également de la maison de Barbi, c'est un prêtre pieux et
d'une vie très-sainte.»

Le jour de Pâques, Anselme se rendit de nouveau au palais pontifical;
il venait grossir le pompeux cortége de princes et de grands qui
devaient escorter le pape jusqu'à Saint-Pierre. Comme ambassadeur du
duc de Bourgogne, il était délégué par ce prince pour porter le dais
de Sa Sainteté; sept autres seigneurs lui étaient associés dans cet
office.

Paul II était âgé d'un peu plus de cinquante ans; mais il conservait
des traces de la noblesse et de la beauté qui avaient distingué ses
traits: il s'avançait majestueusement sous le dais, escorté de
cardinaux, d'archevêques, de prélats et d'autres personnages éminents.
Ce qui, au point de vue historique, donnait surtout de l'intérêt à ce
cortége, ce sont les grandeurs déchues qu'on y voyait réunies, débris
refoulés dans la ville des ruines par le cimeterre de Mahomet II.

C'est ainsi qu'on remarquait là, selon l'_Itinéraire_, les deux frères
du brave et malheureux Constantin, qui portaient le titre de Despotes
de Morée. Suivant plusieurs auteurs, l'aîné, Thomas Paléologue, était
mort en 1465, laissant deux fils et une fille, d'une grande beauté,
qui épousa un grand-duc de Russie. Pourtant, c'est un témoignage _de
visu_ que celui de nos voyageurs. Près de ces princes paraissait avec
son fils la reine de Bosnie, autre objet de controverse sous un autre
rapport; car, d'après une inscription donnée par Ciacconius[39], elle
était veuve de Thomas, roi de Bosnie, tandis que Sismondi la fait
veuve de l'infortuné Étienne que le sultan avait fait décapiter ou,
selon d'autres, écorcher vif, après l'avoir engagé, par de perfides
promesses, à lui livrer ses forteresses. Le cortége comprenait encore
deux ducs allemands et Alexandre Sforce, oncle de Galéas et seigneur
de Pesaro.

  [39] _Res Gestæ Pontificum_ Romæ, 1677, t. III, p. 41.

  Nous ne faisons qu'indiquer ces questions dont la discussion nous
  conduirait trop loin.

Après avoir raffermi par la victoire de Troja le trône de Ferdinand,
roi de Naples, exercé la charge de lieutenant général de ce souverain,
puis de grand connétable du royaume, et porté le titre de duc de Sora,
il était maintenant général des troupes pontificales ou capitaine de
l'Église romaine. A ses côtés marchait le sénateur de Rome, de la
maison de Gonzague, fils de Jean-François II du nom, créé marquis de
Mantoue par l'empereur Sigismond; puis venaient don Louis de
Campo-Fregoso, noble Génois, revêtu à trois reprises de la dignité
ducale, mais forcé autant de fois à descendre du trône, par sa propre
famille et sa faction, enfin les ambassadeurs de quantité de princes,
notamment celui du roi d'Écosse. Ce seigneur portait un nom auquel, de
nos jours, les lettres ont prêté plus d'éclat que n'en peuvent donner
les dignités: il s'appelait Scott; son prénom était Anselme.

A la messe, qui fut célébrée par le pape, le chevalier brugeois fut
admis, avec tous ces personnages illustres, à la communion sous les
deux espèces. Ils reçurent, chacun, l'hostie des mains de Sa Sainteté
qui leur fit ensuite présenter le calice par un cardinal. Après avoir
bu le vin consacré, chacun donnait à ce prince de l'Église le baiser
de paix, sur la joue gauche. La messe terminée, le souverain pontife
fut porté sur le portique de Saint-Pierre, du haut duquel il bénit le
peuple assemblé, après avoir fait proclamer une bulle d'indulgence. On
annonça en même temps que, dorénavant, l'année du jubilé reviendrait
de vingt-cinq en vingt-cinq ans et qu'ainsi il aurait lieu en 1475. Le
peuple accueillit cette publication avec une grande joie et fit
retentir l'air du cri de: _Viva papa Paolo!_

Le pape retourna ensuite, avec son cortége, au palais. Arrivé devant
la porte de sa chambre, il fit signe de la main à Anselme Adorne
d'approcher. Lorsque celui-ci eut obéi, Paul II lui donna sa
bénédiction et la permission de visiter les lieux saints et les terres
des infidèles outre mer; puis, prenant un riche _agnus Dei_, tout
brillant de pierreries, il le passa de ses mains autour du cou du
chevalier.

La permission qu'Anselme venait d'obtenir, était requise sous peine
d'excommunication. En 1302, Clément V avait même interdit tout
commerce avec les infidèles.

A peine nos voyageurs étaient-ils arrivés à Rome, qu'il fallut songer
au départ. La caraque génoise sur laquelle ils avaient arrêté leurs
places devait sous peu avoir complété sa cargaison, et alors au
premier vent favorable, ces navires mettaient à la voile sans attendre
les passagers. Tout retard, chaque _jour de planche_, comme on le dit
maintenant, eût été pour les armateurs une perte trop considérable.

L'ambassadeur d'Écosse, qui, pendant le séjour du baron de Corthuy à
Rome, s'était montré pour lui plein de prévenances, avait aussi le
dessein de se rendre en Palestine et désirait vivement accomplir avec
lui ce voyage; mais ayant encore quelques apprêts à faire, il crut
pouvoir, sans inconvénient, différer son départ de peu de jours. Le
chevalier ne voulant pas mettre au hasard l'exécution de son plan,
quitta Rome avec sa suite, le lundi de Pâques.

Une nombreuse troupe d'amis escorta les deux Adorne jusqu'à trois
milles hors de Rome. Là, on se sépara, Anselme Scott, Franqueville,
Odomaire, ainsi que le sire de Corthuy et son fils, mêlant à leurs
adieux le voeu de se retrouver dans leur voyage. Vains souhaits!
L'ambassadeur d'Écosse, arrivé à Gênes deux jours après le départ de
la caraque, prit la route de Venise. Il monta, avec Franqueville,
Odomaire et Colebrant, sur les galères des pèlerins, où des gens de
tous pays, entassés dans un étroit espace, s'infectaient mutuellement
de leur haleine. Là, ils prirent le germe de l'affreuse contagion à
laquelle ils succombèrent tous quatre.

Ainsi, la constance d'Anselme Adorne dans ses desseins et son mépris
pour les dangers lui épargnaient l'un des plus redoutables de ceux
auxquels son entreprise l'exposait en un temps où l'on était loin de
voyager avec la facilité et la sécurité qu'on rencontre, de nos
jours, dans des courses bien plus lointaines.




VIII

Corse et Sardaigne.

  La barque de Martino.--St-Pierre-_in-Gradus_.--L'agrafe et
  l'étoile.--Porto Venere.--Le mal de mer.--Les provisions de
  voyage.--Relâche forcée.--Conserves et dragées.--La caraque
  d'Ingisberto.--Les Corses.--Jean de Rocca.--Bonifacio.--Le roi
  d'Aragon et la chaîne du port.--Jacques Benesia.--La
  Sardaigne.--Algeri.--Les belles juives.--Les doubles
  prunelles.--Les forbans.--Aristagno. L'île de Semolo.--Le cap de
  Carthage.--La Goulette.--Télégraphie moresque.


En repassant par Pise, notre chevalier laissa ses chevaux à un
marchand de Florence, qu'il chargea de les vendre: ils étaient
tellement harassés qu'en peu de jours, sur cinq, il en mourut trois.

Anselme loua, à Pise, une petite barque dont tout l'équipage se
composait du patron, nommé Martino, qui était de Rappallo, avec un
jeune garçon pour surcroît. Le chevalier se proposait de descendre
l'Arno et de suivre ensuite la côte jusqu'à Gênes. Une tempête le
retint deux jours à Livourne. Pour mettre son temps à profit, il alla
voir, à deux milles de là, une grande et belle église appelée
Saint-Pierre-_in-Gradus_. Suivant la tradition, elle aurait été fondée
par le saint en personne, lorsqu'il vint d'Antioche avec ses
disciples, et consacrée par saint Clément. On y remarquait une antique
image de la Vierge, peinte sur mur: la robe de la sainte se rattachait
sur la poitrine au moyen d'une agrafe semblable «à une pierre
précieuse de la grosseur d'une fève, et dont l'éclat était si vif
qu'on eût cru en voir jaillir une étincelle aussi brillante qu'une
étoile.» Il n'est pas rare, en Italie, de voir des pierres précieuses
orner d'anciennes peintures, et c'est sans doute ainsi que s'explique
ce passage de l'_Itinéraire_.

Quoique la mer continuât à être bien agitée, Anselme, craignant de
manquer l'occasion du départ pour la Barbarie, se décida à braver le
gros temps. Rien n'est charmant comme de voguer, dans un frêle esquif,
sur la surface unie de la Méditerranée, observant la transparence de
son eau azurée et les roches poétiques de ses rives; mais la chose est
tout autre quand le flot bondit et fouette le voyageur de son écume.
Notre chevalier et ses compagnons ne laissèrent pas de remarquer, sur
la côte qu'ils longeaient, diverses villes et divers ports, surtout
_Porto Venere_, à propos duquel l'_Itinéraire_ cite, sur l'embouchure
de la Magra et l'ancien port de Luna, des vers de Lucain et de Perse;
mais c'est sans doute au retour qu'ils sont revenus en mémoire au
jeune écrivain, car il avoue qu'il était fort maltraité par le mal de
mer, et rien ne s'accorde moins avec la poésie.

Les autres Flamands ne furent pas exempts de cette triste incommodité
(nous voulons parler du mal de mer), et il faut dire que peu de
personnes y échappent constamment et dans toute occasion. Les amples
provisions dont le prudent Martino s'était muni pour ses passagers
seraient restées intactes, s'il n'y avait fait honneur lui-même avec
son second. Arrivé au point du jour à Rapallo, on fut forcé d'y
chercher un abri; mais, enfin, après avoir encore relâché à Recco, le
chevalier arriva à Gênes, le 2 mai, au bout de trois jours d'une
pénible navigation.

Pendant ce nouveau séjour dans sa patrie d'origine, le sire de Corthuy
continua à s'y voir comblé de prévenances par les hommes les plus
distingués de Gênes. C'était à qui enverrait pour son usage, à bord de
la caraque, l'un d'excellents vins, l'autre des conserves liquides,
bonnes contre le mal de mer, celui-ci de la dragée et des confitures
sèches, celui-là des bougies. Bref, de tout ce qui pouvait être utile
à des navigateurs, ou même seulement contribuer à rendre le trajet
plus agréable, rien ne fut oublié par leur prévoyante bonté, honorable
à la fois pour eux et pour celui qui en faisait l'objet. Le vaisseau
était, au surplus, muni de bombardes, d'arcs, de traits, de cottes de
mailles, de cuirasses, monté de 110 hommes et commandé par un brave
capitaine génois, Louis Ingisberto. On verra que les moyens de défense
qu'il avait préparés ne devaient pas être inutiles.

Le 7 mai, tout était prêt pour le départ. Après avoir pris congé des
nobles génois dont ils avaient reçu tant de marques de considération
et de bienveillance, Anselme et son fils montèrent à bord avec la
petite suite du chevalier. C'était une de ces belles soirées dans
lesquelles la Méditerranée semble appeler les navigateurs. On déploya
les voiles, et au bruit des salves d'artillerie, au retentissement des
trompettes, le vaisseau quitta le port.

En cinglant vers Tunis, la caraque côtoya ces deux îles placées entre
l'Europe et l'Afrique comme les débris d'une colossale jetée, oeuvre
des Titans: la Corse et la Sardaigne. On ne prévoyait guère les
destinées de la première, ni que la France, s'emparant de ses âpres
rivages, en recevrait des empereurs. Providence, ce sont là de tes
coups! Désormais, ami ou ennemi, censeur ou admirateur passionné,
quiconque verra poindre à l'horizon ces montagnes, y lira un nom livré
à des jugements contraires, mais qui ne doit point périr.

Notre auteur, qui n'était pas dans de tels secrets, parle assez
légèrement des habitants de cette île à jamais fameuse. C'est, dit-il,
un peuple fier, sauvage, indomptable, retraçant, dans sa langue et ses
moeurs, les Romains dont il descend: ils y exilaient des criminels et
des malfaiteurs, et les Corses en imitent trop souvent les exemples.
Le sire de Corthuy vit dans cette île, à 25 milles l'un de l'autre,
les ports de Calvi et de Simarca; près de celui-ci s'élevait, à
quelque distance de la mer, le château d'un Corse appelé Sigas, qui,
«avec la valeur et la férocité propres à sa nation, dominait au loin
sur des paysans et des marins répandus dans les montagnes, qu'il était
presque impossible de dompter.» Plus loin, s'ouvrait le vaste golfe
d'Ajaccio, dont l'entrée offre des rochers appelés sanguinaires par
les marins. «Il y a,» ajoute l'_Itinéraire_, «plusieurs autres ports,
mal habités, avec des territoires et beaucoup de demeures rustiques
qui obéissent à un Corse nommé Jean de Rocca, le plus insigne forban
qui infeste la mer.»

Il faut se souvenir que nos deux voyageurs étaient originaires de
Gênes et puisaient leurs renseignements et leurs inspirations à la
même source. En ce temps, la Méditerranée et ses îles appartenaient,
sauf quelques exceptions, aux nations maritimes de ses rives, telles
que les Catalans, sujets du roi d'Aragon, les Vénitiens, les Génois.
Ceux-ci possédaient, en Corse, Bonifacio, «la plus grande ville de
l'île, ceinte de bonnes murailles, avec une forte citadelle et un
excellent port.»--«Souvent,» ajoute notre manuscrit, les princes
voisins se liguèrent pour la leur arracher; mais tous leurs efforts
vinrent échouer contre la valeur génoise.»

L'_Itinéraire_ en cite, avec complaisance, un exemple: «Il y a environ
cinquante ans, le roi d'Aragon, Alphonse, fit le siége de Bonifacio,
par terre et par mer, avec des forces considérables. Les habitants, en
proie aux horreurs de la famine, implorent des secours à Gênes. On
leur envoie, en effet, sept grands vaisseaux chargés d'armes et de
vivres; mais lorsque l'escadre arrive à l'entrée du port, elle la
trouve barrée au moyen d'une forte chaîne de fer. L'amiral génois, par
une inspiration héroïque, prend le vent et revient, toutes voiles
dehors, donner contre la chaîne avec tant d'impétuosité qu'elle se
brise. Entré ainsi dans le port, il força le roi d'Aragon à la
retraite. Nous vîmes à Gênes un fragment de cette chaîne que l'on
conserve comme un monument et un trophée d'un exploit si merveilleux.»

Ce fait, dont Sismondi ne parle pas, est confirmé par Petrus Cyrneus
(_de Rebus corsicis_, lib. III). Selon lui, c'est Jacques Benesia qui
rompit la chaîne: l'amiral était Jean de Campo-Fregoso, frère du doge
Thomas que le baron de Corthuy venait de rencontrer à Rome.

La Sardaigne parut à nos voyageurs fertile en froment, riche en bétail
et en chevaux excellents, habitée, enfin, par un peuple robuste, fier
et courageux; mais le vin, l'air et l'eau y étaient également
malsains. Après avoir longé quelque temps la côte occidentale de
l'île, la caraque jeta l'ancre dans la rade d'Algeri, à cinq milles de
cette ville.

On mit à la mer une chaloupe, où nos Flamands s'empressèrent de
descendre pour aller visiter Algeri. C'était une petite ville, avec de
bonnes murailles, peuplée principalement de Catalans qui s'adonnaient
à la pêche du corail. Il y avait aussi beaucoup de juifs. Le chevalier
et son fils allèrent voir le quartier de ceux-ci: il était clos de
murs et muni de portes qui se fermaient chaque soir sur ses habitants.
Parmi eux, nos voyageurs aperçurent quelques femmes dont la beauté les
frappa. Le maintien de ces filles d'Israël était plein de noblesse et
de décence, et l'éclat de leurs charmes était encore rehaussé par un
costume aussi riche qu'élégant.

Il paraît qu'en les contemplant, l'auteur de l'_Itinéraire_ ne
craignait pas de rencontrer ces doubles prunelles dont on lui assura
que des femmes sardes étaient pourvues, et qui, lorsqu'elles
s'irritaient, d'un regard pouvaient donner la mort. En rapportant
cette fable, Jean Adorne a soin d'avertir qu'il n'a vu aucune de ces
femmes, et il ajoute naïvement qu'il se souciait peu d'en voir.

Anselme, après avoir parcouru la ville, s'apprêtait à rentrer dans la
chaloupe; mais il découvrit, entre le rivage et la caraque, une barque
pleine d'hommes armés qui semblait épier son retour. C'étaient des
pirates qui étaient entrés dans le port pour s'emparer de lui et de
ses compagnons. Pensant trouver protection auprès des magistrats, il
alla leur demander main-forte; ce fut en vain, ils ne voulaient pas se
commettre avec ces brigands. Notre chevalier ne savait à quel parti
s'arrêter, quand d'autres embarcations paraissent.

Ingisberto avait aperçu la sinistre barque; se doutant de l'embarras
des voyageurs, il avait mis à la mer deux grandes chaloupes, les avait
munies de bombardes et y avait fait descendre quatre-vingts hommes
bien armés. A l'approche de ce renfort, le sire de Corthuy quitte le
rivage. Le clairon donne, des deux parts, le signal du combat.
L'artillerie retentit au milieu de nuages de fumée. Enfin, les forbans
sont mis en fuite, et nos Flamands remontent, comme en triomphe, sur
leur vaisseau.

La conduite d'Anselme Adorne pendant l'action, son sang-froid, son
courage, les félicitations mutuelles au retour, ses remercîments au
capitaine, ses éloges aux braves qui venaient de combattre, ce sont
là autant de circonstances sur lesquelles on pourrait s'étendre, mais
qu'il faudrait deviner. Le plus souvent, dans l'_Itinéraire_ écrit
sous ses yeux, il s'efface, il s'oublie, ou ne paraît que pour
exprimer, en peu de mots, un sentiment de confiance et de gratitude
envers les puissances célestes. Un peu plus, chez lui, de
préoccupation de soi-même et de cette forfanterie qui fait rarement
défaut aux voyageurs, nous eût fourni des traits et des couleurs qui
auraient animé notre esquisse.

Anselme quitta avec joie ce port inhospitalier. Il vit ensuite, sur la
même côte, Bosa, puis Aristagno, la plus grande ville de l'île, avec
un port très-fréquenté: elle appartenait à un marquis puissant,
toujours en guerre avec le roi d'Aragon auquel obéissait la Sardaigne.
C'était sans doute un successeur de Hugues Bassi, juge d'Arborée, dont
il est question dans l'_histoire des Républiques italiennes_.

Après avoir passé devant la petite île montueuse de Semolo, où le roi
d'Aragon se proposait de construire un château pour tenir en bride les
barbaresques, la caraque arriva le 25 mai en vue du cap où fut
Carthage.

A l'est s'ouvre un golfe, séparé par une langue de terre d'un lac avec
lequel il communique par un étroit canal percé au travers de cette
digue et qu'on nomme _la Goulette_. C'est au fond du lac qu'a été
bâtie l'importante ville de Tunis, alors le siége principal de la
puissance arabe.

A l'entrée du canal on voyait de vastes bâtiments, des châteaux et des
tours élevées, construits par les Maures pour la défense de l'Afrique.
Redoutant sans cesse quelque entreprise des chrétiens, ils tenaient
constamment en cet endroit une garnison d'au moins dix mille hommes,
qui faisait bonne garde. Dès qu'un navire entrait dans le golfe, un
signal répété de château en château en portait rapidement la nouvelle
jusqu'à Tunis.

La caraque d'Ingisberto ne manqua pas d'être signalée de la sorte.
Aussitôt qu'elle eut jeté l'ancre, Anselme Adorne se rendit à terre,
empressé de faire connaissance avec ce monde nouveau qu'ouvrait devant
lui l'islamisme.




TROISIÈME PARTIE.




I

Hutmen ou Othman II.

  Le Fondaco des Génois.--Conteurs et bateleurs.--L'arsenal.--_El
  Almoxarife major._--L'empire arabe.--Mahomet.--Les Ommiades et
  les Abassides.--Les Fatimites.--Les _Morabeth_ et les
  _Mohaweddin_.--Almanzor.--Abdul-Hedi et les Arabes.--La
  Casbah.--L'audience du roi maure.--Portrait d'Othman ou
  Hutmen.--Maison moresque.


A son arrivée à Tunis, le baron de Corthuy alla loger, avec son fils
et sa suite, au Fontigue (Fondaco) des Génois, situé, comme ceux des
Vénitiens, des Pisans, des Florentins et des Catalans, hors de la
ville, près de la porte orientale. C'étaient des espaces carrés, clos
de murs, n'ayant qu'une porte d'entrée chacun, mais renfermant divers
bâtiments où les négociants résidaient et exerçaient leur commerce.
Les _Fondachi_ des Vénitiens et des Génois étaient fort beaux; ils
avaient tous leur église, et celle de Saint-Laurent, dans le Fondaco
de Gênes, excita l'admiration de nos voyageurs.

Près de là était une vaste plaine où ils furent fréquemment témoins
d'un spectacle curieux. Chaque jour, deux heures environ avant le
coucher du soleil, les habitants de Tunis se rendaient en foule en ce
lieu, les uns à pied, les autres à cheval, suivant la condition de
chacun. Bientôt des groupes nombreux parsemaient l'esplanade. Au
milieu de quelques-uns l'on voyait un homme qui, debout et tenant à la
main une longue verge, racontait des histoires en les accompagnant de
gestes analogues au récit. Les assistants exprimaient, par leur
attitude, l'attention et l'intérêt avec lesquels ils écoutaient, «à
peu près,» dit l'_Itinéraire_, «comme on voit, dans nos églises, les
fidèles assemblés autour de la chaire, les yeux fixés sur le
prédicateur, recueillir avidement ses paroles.» Dans d'autres
endroits, des chanteurs se faisaient entendre, et chacun était escorté
de deux hommes qui battaient des mains et recueillaient, dans leurs
babouches, placées devant eux, les offrandes des auditeurs. Ailleurs
c'étaient des musiciens; ils jouaient de la cornemuse et tiraient un
son sourd de grands tambours fort larges. Il y avait des danseurs qui,
moyennant une rétribution qu'ils payaient aux musiciens, se livraient,
au bruit des instruments, à toutes sortes de gambades et de
contorsions. On voyait encore des faiseurs de tours de force, experts
dans leur art; car les Maures y étaient maîtres, comme à l'escrime, à
la natation, aux échecs. Enfin, de jeunes garçons, de dix à douze
ans, portaient en équilibre sur leur tête des cruches placées l'une
sur l'autre, jusqu'au nombre de huit ou neuf.

Aux approches de la nuit, toute cette foule s'écoulait pour revenir le
lendemain avec la même affluence.

A l'extrémité de cette plaine se trouvaient l'arsenal des galères et
autres bâtiments de la marine royale. Il était environné de murs, avec
deux portes, l'une du côté de la ville, l'autre donnant sur le lac.

Du Fondaco, les deux Adorne se rendirent chez le _saab_ (seigneur),
chargé de la levée des droits de douane sur les marchandises
étrangères. Quoique Del Marmol Carvajal, dans sa _Descripcion de
Africa_, n'attribue à ce dignitaire, qu'il appelle _el Almoxarife
major_, que le huitième rang dans les _officios principales de Corte_,
aucun des alcades ou officiers du roi n'avait, en ce temps-là plus de
crédit. Le droit d'un dixième qu'il prélevait, mettait dans les
coffres de son maître 170,000 doublons par an. Il avait, en outre, la
police des étrangers.

Il passait pour user assez volontiers de ce pouvoir aux dépens de leur
bourse; mais notre chevalier était si bien recommandé qu'il ne
rencontra chez le saab que l'accueil le plus obligeant. Ce seigneur
fit montrer à nos voyageurs sa maison qui était l'une des plus
somptueuses. Toutes celles des personnages considérables consistaient
en de grands édifices quadrangulaires, construits en marbre blanc,
avec des toits en terrasse. Au centre était une cour entourée d'une
galerie. Ces bâtiments présentaient, au dehors, un aspect triste et
uniforme: tout le luxe d'architecture et de décoration était réservé
pour l'intérieur.

De chez le grand almoxarif, nos voyageurs furent conduits chez le roi
«le plus puissant, le plus riche et le plus élevé en dignité d'entre
les princes maures.»

Son royaume, en effet, était le plus important débris, gouverné encore
par des Arabes, de l'empire qu'avait fondé Mahomet, moins en
subjuguant leur foi qu'en enflammant leur ardeur guerrière en même
temps que leurs sens. Ce n'était pas la modeste et féconde semence
destinée à devenir un grand arbre; ce fut une flamme qui s'étendit en
peu de temps, d'un côté, dans les profondeurs de l'Inde, de l'autre,
jusque dans la péninsule Ibérique. Une domination si vaste devait se
diviser; le signal en fut donné par la lutte entre deux dynasties qui
tenaient, l'une et l'autre, à la famille de Mahomet: les Ommiades et
les Abassides. A l'avènement de ceux-ci, un rejeton de l'autre branche
se réfugia en Afrique et de là en Espagne, où il fonda un État
indépendant. Plusieurs chefs l'imitèrent en Barbarie: la postérité de
l'un d'eux, Mahadi, qui se prétendait issu de Fatime, fille du
prophète, conquit l'Égypte. Un gouverneur de Kérouan s'empara
également de la souveraineté et prit Tunis pour capitale.

Deux siècles et demi plus tard, des réformateurs qui se faisaient
appeler saints (_Morabeth_) fondèrent un empire dont Maroc fut le
siége et dont Tunis reconnut la suzeraineté; mais après avoir étendu
leur domination sur l'Espagne, ils furent renversés par les
_Mohaweddin_[40], autres sectaires et fondateurs d'une dynastie
nouvelle. A celle-ci appartenait Almanzor qui transporta à Tunis le
siége de sa puissance; cette ville, sous l'un de ses successeurs,
étant tombée entre les mains des Arabes indépendants, un alcade du roi
maure, nommé Abdul-Hedi, parvint à leur faire abandonner leur proie en
leur payant tribut, et sa postérité régna dans la ville qu'il avait
rachetée.

  [40] Communément appelés _Almoades_.

Le roi auquel Anselme Adorne allait être présenté et que son
itinéraire désigne sous le nom d'Ottoman, tandis que Del Marmol
l'appelle Hutmen II, descendait d'Abdul-Hedi et fut l'un des monarques
les plus puissants et les plus sages de sa race.

Son autorité était reconnue depuis le royaume de Tlemescen, qu'il
avait soumis cinq ans auparavant, jusque près d'Alexandrie, où
commençaient les États du soudan d'Égypte. Il possédait l'île de
Gerbi, autrefois conquise par Antoniotto Adorno, mais retombée depuis
au pouvoir des Maures; elle avait 100,000 habitants et rapportait au
roi de Tunis 20,000 ducats par an. Les revenus de ce prince étaient
évalués à un million de doublons ou ducats.

Il habitait, pendant la plus grande partie de l'année, un magnifique
château situé dans la partie occidentale de la ville, et appelé, dans
l'_Itinéraire_, _Casabé_ (Casbah). C'est, sans doute, _le Bardo_ des
voyageurs modernes, que le prince de Pukler-Muscan décrit comme une
petite ville entourée d'un carré de remparts élevés dont les angles
sont flanqués de tours et d'ouvrages avancés. C'est là que le
chevalier brugeois fut admis à l'audience du monarque africain.

Ottoman[41] ou Hutmen était d'une taille élevée et d'une figure
noble. Son teint était brun, sa barbe épaisse; mais ses traits
n'avaient rien de dur: ils exprimaient la bonté et l'intelligence. Il
écoutait attentivement, parlait peu et avec sagesse.

  [41] Ou plutôt Othman.

On disait qu'il observait scrupuleusement la loi de Mahomet et qu'il
rendait la justice avec une grande impartialité. Telle était la
régularité qui présidait à la distribution de son temps, qu'il avait
assigné un emploi à chaque jour de la semaine et ne s'écartait jamais
de cet ordre. Fils d'une Andalouse enlevée à ses parents qui
habitaient Valence, il ne haïssait point autant les chrétiens que la
plupart des gens de sa secte et de sa nation. Lui-même, il avait une
épouse née dans la religion chrétienne, outre les six cents concubines
qui peuplaient son sérail.

Lorsque le roi eut congédié Anselme et Jean Adorne, ils furent
présentés à ses fils, famille qu'attendait une tragique destinée; car
l'assassinat est la voie sanglante par laquelle deux petits-fils
d'Hutmen montèrent successivement au trône, qu'il laissa à l'un de ses
fils.

Après leur visite au palais, nos voyageurs furent conduits, par ordre
du saab, dans toute la ville; peu d'étrangers ont eu l'occasion de la
voir à cette époque avec autant de détail.




II

Tunis.

  Bazars.--Mosquées.--Les restes de sainte Oliva.--Le faubourg
  appelé _Rabat_.--La garde chrétienne.--La ville des tombeaux.--Ce
  qui rend les femmes belles.--Le manchot, écrivain public.--Le
  sauf-conduit.--Carthage.--Dangers de la pêche.--Visite au camp
  arabe.--Fêtes du Baïram.--Peste et brigands.


Tunis avait une enceinte carrée, de fortes murailles, avec six portes
et des tours fort rapprochées l'une de l'autre. Autour de la ville
s'étendaient de vastes faubourgs qui, ne laissant point de vide entre
eux, lui donnaient en réalité une étendue bien plus grande.

Un lieu particulier était assigné à chaque métier, et chaque sorte de
marchandise se vendait dans un marché spécialement désigné à cet
effet. On portait le nombre des mosquées à deux cent soixante, toutes
à peu près de même forme. Elles étaient carrées, laissant au milieu un
espace à ciel ouvert qu'entourait une galerie, avec un rang de
colonnes en dedans: de chaque mosquée s'élevait d'ordinaire une tour
haute et très effilée.

Les chrétiens ne pouvaient pénétrer dans ces temples; mais ils se
racontaient que dans le principal on voyait encore une grande cloche
apportée dans les anciens temps, et qu'au sommet d'une autre mosquée
plus petite, que nos voyageurs virent près de là, on conservait les
restes de sainte Oliva. Les Maures, ajoutait-on, n'osaient y toucher,
car quelques-uns, s'y étant hasardés, leur main impie s'était à
l'instant desséchée.

Voici maintenant d'autres détails assez curieux: La partie de la ville
la plus agréable, la plus ouverte et où se trouvaient les plus belles
habitations, était un faubourg qui s'étendait à l'ouest du palais. Là,
sur la droite, non loin de la résidence royale, plusieurs quartiers
environnés de murs et munis de portes formaient un assemblage qu'on
appelait _Rabat_. Ils étaient habités par des chrétiens: pour la
langue, l'aspect, les manières, vous eussiez dit des Maures;
transportés dans le pays depuis longtemps, ils en avaient pris les
habitudes sans abandonner leur foi.

De grands priviléges leur étaient assurés. Leur église avait cloches
et carillon. Ils ne payaient aucun tribut. Loin qu'on osât les
insulter, ils commandaient aux autres. Trois d'entre eux portaient le
titre d'alcades et avaient sous leur dépendance, non seulement
d'autres chrétiens, mais des bourgs et des villages habités par les
Maures.

Ces chrétiens, appelés de _Rabat_, du lieu de leur résidence,
composaient la garde du roi. On les voyait toujours rangés autour de
lui dans ses courses et ses expéditions, et personne, pas même ses
fils, n'avait un plus libre accès auprès de lui.

Pour se distinguer des musulmans, ils portaient, au lieu de turban, un
capuchon à la manière allemande. Leurs femmes avaient adopté en tout
le costume mauresque et assistaient aux fêtes de la cour. Le roi,
trouvant en elles une modestie qui manquait, dans ce pays, au reste de
leur sexe, leur témoignait des égards particuliers.

Ces chrétiens avaient été amenés à Tunis par Jacob Almanzor;
Charles-Quint les y trouva. Tous le suivirent en Europe: «Se passaron
todos a Europa y se derrimaron per muchas partes donde el Emperador le
dio algunos entretenimientos.» (_Descripcion de Africa_, t. III, fol.
240 et seq.)

Il s'en fallait que les juifs fussent traités aussi favorablement
qu'eux: ils étaient accablés d'impôts, et on les eût lapidés s'ils
avaient osé prendre le costume des Maures.

Au nord de Tunis s'élève une montagne que l'_Itinéraire_ du chevalier
appelle _Sillogt_. En l'apercevant, il pensa d'abord découvrir près de
la capitale de la Barbarie une autre cité considérable. Ce qui
produisait cette illusion, c'était une multitude de tombeaux dont le
penchant de la montagne était couvert. La ville en était entourée;
mais c'était de ce côté surtout que les Maures qui jouissaient de
quelque fortune faisaient construire des sépultures en forme de petits
pavillons et ornées de coupoles.

Nos voyageurs, pendant leur séjour à Tunis, eurent l'occasion de
remarquer l'estime dans laquelle les habitants tiennent l'embonpoint
des femmes: «C'est à ne pas y croire,» dit Jean Adorne dans
l'_Itinéraire_, «mais nous l'avons vu de nos yeux: quand un Maure
prend femme, il la tient renfermée dans une chambre pour la faire
convenablement engraisser. Ce régime réussit tellement à
quelques-unes, que c'est à grand'peine si, à leur sortie, elles
peuvent passer par la porte.»

Un autre fait étrange attira l'attention de nos Flamands: ils virent
un chérif, ou descendant de Mahomet, dont la profession était d'écrire
des placets pour tous ceux qui avaient besoin d'en adresser au roi:
or, cet infatigable écrivain était né sans mains et les bras même lui
manquaient. Il faut supposer qu'il écrivait avec le pied.

Le saab ne se borna point à fournir à Anselme et à ses compagnons les
moyens de voir librement Tunis, il lui procura encore un sauf conduit
du roi, qui, comme on le verra, leur fut à tous d'un grand secours; il
était écrit en langue mauresque sur un papier satiné et conçu en ces
termes:

    «_Louange à Dieu!_

«A nos alcades de terre et de mer, qui notre présent haut mandement
verront, salut!

«Faisons savoir qu'ils aient à respecter la Noblesse du chevalier
militaire du roi des Écossais, Anselme Adorne de Flandre, arrivé sur
le vaisseau de Louis Ingisberto; à l'honorer dans sa personne, ses
biens, ses actions et tout ce qui lui appartient, en sorte qu'on voie
l'effet de la présente recommandation et que chacun s'efforce de lui
faire produire son fruit. Quiconque oserait en agir autrement, qu'il
songe à quels châtiments il s'expose. Salut à vous tous!»

«Écrit par haut commandement, le 5e jour du jubilé de l'an 874.»

«Ce qui est écrit ci-dessus est vrai; la main du roi l'a voulu.»

Cette lettre fut écrite par le chancelier et signée par Hutmen au
moyen d'un caractère tracé à la plume, de sa main; mais on n'y apposa
point son sceau, la coutume des Maures différant en cela de celle des
princes chrétiens.

Muni d'un si précieux document, le sire de Corthuy commença à visiter,
avec ses compagnons, les environs de Tunis.

Ils allèrent admirer les débris de Carthage et surtout les ruines du
gigantesque aqueduc qui conduisait à cette ville célèbre l'eau douce
dont elle manquait. «On se refuserait à croire,» dit l'_Itinéraire_,
«que des hommes aient entrepris de tels travaux, si l'on ne voyait
encore aujourd'hui, sur une longueur de plus de trente milles, les
restes de ces murs élevés, de ces arches colossales.»

Un autre intérêt, plus vulgaire, attirait encore nos Flamands sur
cette plage où chaque caillou est un fragment de l'antiquité: c'était
le plaisir de la pêche, qui pensa leur devenir fatal. Un jour qu'ils
s'y livraient en compagnie du patron de leur caraque, ils voient tout
à coup cingler vers eux, à force de rames, une barque pleine de
Maures armés jusqu'aux dents. Le péril était grand, la résistance
vaine: la perspective la plus riante qui se présentât aux chrétiens
ainsi surpris à l'improviste, était de ramer, le reste de leurs jours,
sur les galères des mécréants. Heureusement, un cavalier de la suite
du roi vient à passer sur le rivage. Le sire de Corthuy lui montre le
sauf-conduit. Le cavalier, qui devait être un personnage considérable,
lit avec respect, ordonne aux Maures de se retirer, et la barque
s'éloigne, laissant les chrétiens étonnés de leur délivrance, tant
tout cela s'était passé rapidement.

Enhardi plutôt que rebuté par cette aventure, dont pourtant le
dénoûment eût pu être bien différent, Anselme étendit ses excursions
jusque dans un rayon de vingt milles autour de Tunis. Il se hasarda
même dans les campements des Arabes, à la solde du roi. «Ce sont,»
porte l'_Itinéraire_, «des hommes intrépides et d'excellents soldats;
mais, tout en recherchant et en achetant leur alliance, on redoute
leur mobilité et leur soif du pillage, en sorte qu'on se garde bien de
les admettre dans la ville. La politique du roi est de contenir les
Arabes les uns par les autres; s'ils s'unissaient, c'en serait fait de
sa puissance.» C'est encore ainsi que se soutient aujourd'hui celle
des princes musulmans dans le nord de l'Afrique. Lorsqu'ils ont
repoussé l'attaque de tribus hostiles, la grande affaire est de hâter
le départ des auxiliaires auxquels la victoire est due[42].

  [42] _Voyage à Tripoli_, par Maccarthy; Paris, 1819.

Dans l'intervalle des promenades curieuses auxquelles nos voyageurs
se livraient, leur bonne fortune voulut qu'ils pussent assister à une
grande fête des Maures, celle d'Abraham dans son camp, ou plutôt du
Baïram. Le roi y présida en personne, et elle fut solennisée avec
beaucoup de pompe et d'éclat.

Le plan du sire de Corthuy était, en quittant Tunis, de se rendre par
terre en Égypte, afin de traverser toute la contrée qui obéissait à
Hutmen II; mais on lui représenta si vivement les dangers d'une
semblable entreprise, qu'il dut y renoncer. Le pays était tellement
infesté d'Arabes maraudeurs et d'autres brigands, que les Maures
eux-mêmes n'osaient y voyager, et, pour surcroît, la peste étendait de
tous côtés ses ravages. Ainsi, quoique à regret, il se décida à
reprendre la mer, après un séjour de trois semaines à Tunis, pendant
lequel il avait vu ce que la Barbarie offrait de plus remarquable.




III

Les Turcs.

  Trois religions sur un vaisseau.--Susa.--Les regards
  dangereux.--Monastir.--Un miracle des _Morabeth_.--La
  barque changée en rocher.--La flotte de saint Louis.--La
  Sicile.--Jugement sur les habitants.--Palerme.--Le palais.--Vêpres
  Siciliennes.--Bourrasque.--Le _sancte parole_.--Malte.--La
  Morée.--Siége de Négrepont.--Les Turcs sont plus près qu'on ne
  pense.--Les janissaires.--L'île de Candie.--Les faucons.--Encore
  une tempête.--Dangers que courent les voyageurs.


La caraque d'Ingisberto ne se dirigeait point vers le Levant. Anselme
prit place sur un bâtiment plus considérable, commandé par Côme de
Negri, qui leva l'ancre le 17 juin.

Il y avait à bord une centaine de Maures, des deux sexes. Les uns
étaient des marchands auxquels appartenait une partie de la cargaison,
d'autres des pèlerins qui se rendaient à la Mecque. Parmi ces Maures
était un Grenadin qu'Anselme retrouva en Égypte et prit pour
interprète; mais il n'eut guère à s'en louer. Le bâtiment portait
aussi des juifs. Trois cultes ennemis voguaient ainsi paisiblement
ensemble, à l'ombre du pavillon génois, et trois jours fériés étaient
successivement solennisés sur le même navire: le vendredi par les
musulmans, le samedi par les juifs, et le dimanche par les chrétiens.

Le vaisseau relâchant à Susa, l'ancienne _Adrumetum_, selon Falbe, on
conduisit Anselme et ses compagnons hors des portes de la ville, voir
diverses ruines et notamment celles de sept grandes citernes
auxquelles ils trouvèrent un aspect imposant. Dans la ville même, on
leur montra des voûtes sous lesquelles les Génois salaient le thon;
ils en avaient affermé la pêche dans tout le royaume.

Dans cette excursion, nos Flamands ne furent pas peu surpris de voir
les femmes les regarder à visage découvert, tandis qu'à l'approche
d'un Maure, elles se voilaient précipitamment. Les Génois établis à
Suse attribuaient cette conduite différente à une cause bizarre que
nous rapportons ici à ce titre: ces femmes, prétendaient-ils,
craignaient que les regards des musulmans ne les rendissent mères, et
elles n'attribuaient pas tant de puissance aux yeux des chrétiens. Un
voyageur de la fin du dernier siècle[43] remarque que les Grecques
prenaient le voile des femmes turques lorsqu'elles allaient dans les
quartiers des musulmans. Les chrétiens n'attachant pas à l'usage du
voile les mêmes idées de décence que ceux-ci, les femmes de cette
partie de la Barbarie croyaient, sans doute, ne point blesser la
modestie en se laissant voir des premiers.

  [43] M. Guy, _Voyage littéraire en Grèce_, Paris 1783, t. Ier, p.
  79.

A dix milles de Suse, Anselme vit Monastir, petite ville en grande
vénération chez les Maures, parce qu'elle était presque toute peuplée
de saints (Morabeth). Près des murs s'élèvent deux rochers qui
attestent leur puissance.

Un jour entrèrent dans le port deux barques pleines de pirates bien
armés. Déjà les habitants s'attendaient à voir leurs richesses livrées
au pillage, leurs femmes et leurs filles arrachées de leurs bras, à
tomber eux-mêmes sous le cimeterre ou à être traînés en captivité. Au
milieu de la consternation générale, les Morabeth paraissent; ils
s'avancent sans armes sur le rivage, ils étendent les mains vers les
barques. A l'instant celles-ci demeurent immobiles et se changent en
ces masses de pierre, dont la forme retrace encore celle des bâtiments
qu'elles ont remplacés.

Telle est la légende à laquelle la configuration singulière de ces
rochers avait donné naissance. Suivant une description du prince de
Pükler Muscau, qui semble s'y rapporter, ils ont été percés, on ne
sait dans quel but, d'une foule de grottes et de passages qui les font
ressembler à des ruches. Il y a sur la côte d'Égypte, près
d'Alexandrie, des excavations de ce genre où les habitants du pays
viennent chercher la fraîcheur: peut-être les grottes dont il est ici
question ont-elles été pratiquées, jadis, pour le même usage.

Poursuivant sa course, le vaisseau de Côme de Negri toucha encore à
cette île riante de Pantanalea ou Pantanaria, qui arrêta la flotte de
saint Louis par le charme de ses jardins délicieux.

Le sire de Corthuy fit voile ensuite pour la Sicile: on lui en
dépeignait les habitants sous des couleurs peu flatteuses. «Les
insulaires,» lui disait-on, «ne valent jamais rien, mais les Siciliens
sont les pires.» Anselme ne trouva pas qu'une accusation si générale
fût fondée: ayant abordé à Palerme, il lia connaissance avec plusieurs
Siciliens qu'il trouva d'une probité, d'une délicatesse au-dessus de
tout soupçon, et qui joignaient à la noblesse des traits, à une taille
assez élevée, la douceur des moeurs et l'agrément des manières.

C'est à Palerme que les anciens rois de Sicile, d'origine normande,
tenaient leur cour. L'on voit encore dans cette ancienne capitale
leurs tombeaux, ainsi que leurs ordonnances inscrites sur des colonnes
byzantines, en grec et en arabe; monument curieux du mélange des races
comme des vicissitudes politiques. Au temps où Anselme visita cette
ville, le palais n'était déjà plus habité que par un vice-roi. Comme
la Sardaigne conquise par Alphonse IV, comme Semolo, Pantanaria,
Malte, l'île appartenait aux rois d'Aragon. Elle s'était donnée à
Pierre III, lorsque des vêpres sanglantes, vengeant le malheureux
Conradin, ou plutôt punissant la licence des Français, eurent sonné,
en Sicile, la fin de la courte domination de la maison d'Anjou. Le roi
actuel s'appelait Jean; il était fils d'Alphonse V, surnommé le
Magnanime, l'un des plus brillants personnages de l'histoire du temps.

Près de la Sicile, nos voyageurs éprouvèrent une affreuse tempête:
après les avoir fait tournoyer, par trois fois, autour de Pantanaria,
elle finit par les pousser en pleine mer. On n'apercevait plus la
côte; les marins ne savaient où l'on était ni ce qu'on allait devenir.
Ils invoquaient tous les saints, et n'oubliaient, dans leurs voeux,
aucun des lieux accoutumés de pèlerinage. Le soir, un chant religieux,
s'élevant du navire, se mêlait au bruit des flots et de l'orage:
c'était un cantique que les matelots génois entonnaient en choeur et
qu'ils appelaient _le sancte parole_[44].

  [44] _Sancte_, au lieu de _sante_; ce mot est ainsi écrit dans le
  manuscrit.

On erra ainsi au hasard pendant six jours. Enfin la mer se calma.
Après avoir touché Malte, on passa en vue de la Morée que le lion de
St-Marc disputait encore au croissant.

Nous avons déjà noté le démembrement de l'empire arabe sous les
Abassides. L'invasion des Mogols, conduite par Dschengis-Khan (roi des
rois), en compléta la ruine: Houlakou, petit-fils du conquérant, foula
aux pieds de ses chevaux le dernier calife de Bagdad. Fuyant le joug
des vainqueurs, des Turcomans s'étaient dirigés vers l'Asie Mineure.
Othman les rassembla, sut rallumer leur fanatisme et leur ardeur
guerrière, et fonda, à Pruse en Bythinie, un État que ses successeurs
étendirent rapidement jusqu'aux bords du Danube.

Ébranlé, en 1402, par une nouvelle invasion de Tartares, que
conduisait Timur ou Tamerlan, il se raffermit sous Morad ou Amurat II,
et devint plus formidable que jamais sous son fils, Mahomet II, qui
mit fin à l'empire d'Orient par la prise de Constantinople,
en 1453.

Dix ans après, cependant, les Vénitiens, grâce à la supériorité de
leur marine, avaient arraché aux Turcs la Morée et avaient coupé
l'isthme par un retranchement; il ne fallait que le défendre pour
conserver cette belle presqu'île aussi longtemps que Venise demeurait
maîtresse de la mer. Un lâche général abandonna, avant même qu'il ne
fût attaqué, le mur qui protégeait la Morée, pour chercher ceux d'une
forteresse derrière lesquels il se croyait plus en sûreté. Les
Vénitiens ne conservèrent que quelques places dans le Péloponèse,
outre plusieurs îles qu'ils possédaient avant leur récente invasion.

Parmi ces îles, l'une des plus considérables était celle de Négrepont,
voisine de l'Attique et qui leur servait de place d'armes. Furieux du
dégât qu'ils portaient de là sur le territoire conquis par les Turcs,
Mahomet II jura de se venger. Sa volonté créa une flotte. Lui-même, il
vint en personne attaquer Négrepont, à la tête d'une formidable armée,
en même temps que ses vaisseaux couvraient la mer.

Pendant que le chevalier brugeois passait près du théâtre de ces
événements, la croix flottait encore sur les murs de l'ancienne
Chalcis. Trois assauts furieux avaient été vaillamment repoussés. Une
flotte puissante, que la république avait rassemblée à la hâte, avait
forcé l'Euripe. La brave garnison, qui n'avait d'alternative que la
victoire ou la mort, puisait une énergie nouvelle dans la vue de ces
vaisseaux libérateurs.

    .... si quæ fata aspera sinant!

Victor Pisani, Charles Zeno, Lazare Moncenigo, François Morosini, que
n'étiez-vous sur cette flotte!.... C'était Nicolas Canale qui la
commandait.

Le moment était plein d'émotion pour la chrétienté; on comprendra
facilement celle de nos voyageurs. Elle se révèle par la vivacité avec
laquelle la prise de Corinthe et le siége de Négrepont sont racontés
dans l'_Itinéraire_. Après avoir amèrement déploré la perte du
Péloponèse, Jean Adorne, qui exprimait autant les sentiments de son
père que les siens, semble accuser la torpeur de l'Europe. «Songeons,»
dit-il, «que par un bon vent un jour de navigation conduit du
promontoire de Tarente au Péloponèse: les Turcs sont plus près qu'on
ne pense! Qu'attendons-nous pour unir nos efforts afin de refouler ces
barbares avec une énergie égale à leur fureur?»

La réflexion était fort opportune et montrait une perspicacité qui
manquait à bien des hommes d'État de l'époque: dix ans n'étaient pas
écoulés, que les Turcs emportaient et saccageaient Otrante, au grand
effroi de l'Italie et à l'ébahissement de tout le monde.

Ce qui peut surprendre aujourd'hui, c'est que les progrès des Turcs
étaient dus, en grande partie, à leur «discipline. Il y a surtout dans
leur armée,» dit notre auteur, «un corps spécial de vingt à trente
mille hommes exercés à tous les stratagèmes de guerre. C'est dans
l'ombre et le silence qu'ils agissent souvent et portent les coups les
plus sûrs.» Cette description doit se rapporter aux janissaires,
quoique, dans l'origine, ce corps, formé par Amurat Ier de jeunes
captifs chrétiens, ne fût que de 12,000 hommes. Après avoir été la
force et les maîtres de l'État, ces janissaires sont tombés, non sous
les balles de ses ennemis, mais sous les coups d'un sultan. Il a
déposé le turban; la Turquie fait contre-poids dans l'équilibre
européen, et les fils des croisés teignent de leur sang, pour la
défense de ce chancelant empire, les promontoires de Crimée.

Vers la pointe méridionale de la Morée est l'île de Sapienza, où les
vaisseaux venaient d'ordinaire se ravitailler et prendre un pilote.
Côme de Négri crut pouvoir s'en dispenser, ce qui faillit avoir pour
nos voyageurs les conséquences les plus fatales.

Le 12 juillet, ils touchèrent à l'île de Candie; elle appartenait
encore aux Vénitiens, jusqu'à ce que les infidèles la leur vinssent
arracher. Échue au marquis de Montferrat, lors du partage de l'empire
grec, après la prise de Constantinople par les Latins, elle avait été
cédée par lui à la République. Cette île fournissait des cyprès pour
la construction des navires. La sauge y était tellement abondante
qu'on en chauffait les fours. On y récoltait encore d'excellents vins,
appelés de _Malvoisie_, des blés et les plus beaux fruits. Outre
Candie, capitale de l'île, mais plus riche que grande, il y avait bon
nombre d'autres villes et de châteaux. La population, composée surtout
de Grecs et, en partie, de Vénitiens, était considérable.

Au sud de l'île de Candie sont celles de Gosa et d'Antigosa, célèbres
alors pour leurs faucons; les rois et les princes étaient jaloux de
s'en fournir.

En se dirigeant vers Alexandrie, nos voyageurs éprouvèrent une
nouvelle tourmente, plus terrible que celle à laquelle ils avaient
échappé. Jamais ils n'avaient vu la Méditerranée s'agiter avec tant de
furie. La nuit vint ajouter à l'horreur de leur situation. On ne
savait à quelle distance l'on était du port, et la côte d'Afrique
étant fort basse, on craignait d'y donner sans l'apercevoir. Si du
moins l'on s'était pourvu d'un pilote habitué à ces parages! Il ne
restait d'autre parti à prendre que de courir, à l'aventure, des
bordées. Ainsi ballottés sur une mer bouleversée et mugissante, nos
Flamands conservaient peu d'espoir de salut. Jean Adorne avoue
franchement qu'une froide sueur l'inondait, tant ils voyaient de près
la mort.




IV

Alexandrie.

  Entrée périlleuse.--Tristes réjouissances.--La visite du bord et
  les messagers ailés.--Sala-ed-din et Malek-el-Adel.--Le consul
  génois Pierre de Persi.--Les anges et la tortue.--Aspect extérieur
  de la ville.--Ravages du roi de Chypre.--Citernes.--Aiguilles
  dites de Cléopâtre.--Colonne de Dioclétien.--Les trois
  turbans.--Caravane de 20,000 chameaux.--La pomme du paradis
  terrestre--Disette.--Audience de l'émir.--Les Flamands rongés
  jusqu'à la moelle.


Enfin le jour paraît et vient éclairer la côte d'Égypte, mais la
tempête ne s'apaisait point. On délibéra s'il fallait gagner le large
ou tenter d'entrer dans le port d'Alexandrie; ce qui, par le gros
temps et à défaut d'un pilote expérimenté, ne présentait pas peu de
danger. «La fortune seconde le courage!» remarque notre auteur, et ce
fut, selon toute apparence, la réflexion du chevalier brugeois; elle
remporta sur de plus timides conseils.

Vers midi, le navire arrivait devant l'entrée du port: ce n'était
qu'une passe étroite et peu profonde, semée d'écueils et de débris.
Ceux-ci provenaient, disait on, d'antiques tours d'où jadis l'on
tendait une chaîne pour la défense du port; ils étaient si
considérables qu'ils formaient une petite île, et ce qui s'en laissait
voir à la surface n'était pas le plus dangereux. Deux fois le navire
heurta aux rochers ou à ces ruines: la secousse fut telle que nos
Flamands en furent renversés, et il n'y avait personne à bord qui ne
crût le vaisseau brisé.

Ce fut avec une joie bien vive qu'on vit paraître et s'approcher, à
force de rames, des chaloupes portant quelques matelots des caraques
génoises qui se trouvaient dans le port. Ils montèrent sur celle de
Côme de Negri pour aider à la diriger, à carguer les voiles, à tirer
les cordages, à jeter l'ancre. Après Dieu, ce fut à ces braves gens
que le sire de Corthuy et ses compagnons durent leur salut.

Le jour même de son arrivée, il apprit une triste nouvelle. Il y avait
à Alexandrie quelques vaisseaux turcs assez considérables; vers le
soir, on vit les infidèles qui les montaient se livrer à de grandes
réjouissances: ils mêlaient des cris de joie au son des trompettes et
au bruit de leur artillerie, et circulaient en triomphe, dans des
barques, pour narguer les chrétiens. Ces démonstrations d'allégresse
avaient pour motif la prise de Négrepont, dont les Turcs venaient
d'être informés par un bâtiment très-léger, poussé par un vent
favorable. L'événement était si récent, qu'on fut tenté de croire que
les puissances de l'enfer avaient aidé à la célérité du message.

Le navire de Côme de Negri ne tarda pas à recevoir la visite de
quelques officiers de l'émir, gouverneur d'Alexandrie. Ils se firent
donner, par écrit, le nom du capitaine et d'autres renseignements de
cette nature; ils attachèrent ensuite des billets contenant ces
détails sous les ailes de colombes qu'ils avaient apportées, et
donnèrent la volée à ces messagers aériens. Aussitôt on les voyait
s'élever et se diriger vers la maison de l'émir. Après avoir pris
connaissance du message, cet officier le faisait passer, de la même
manière, au Soudan qui résidait au Caire.

C'était le souverain de l'Égypte, ou plutôt le chef des Mamelucks
auxquels obéissait la contrée. Les Fatimites, dont nous avons raconté
l'établissement, ayant été renversés par le fameux Sela-eddin
(Saladin), l'Égypte avait été gouvernée, après lui, par la postérité
de son frère Malek-el-Adel. Cette dynastie avait pour force principale
des esclaves achetés pour le service militaire, qui finirent par
égorger leur maître et mirent l'un d'entre eux à sa place, l'an 1248.
Telle fut l'origine du singulier gouvernement auquel la terre des
Pharaons était soumise quand Anselme y aborda.

Le chevalier, le lendemain de son arrivée, envoya à terre les lettres
de recommandation que le sénat de Gênes lui avait fait remettre pour
les négociants génois d'Alexandrie, et principalement pour le consul
Don Pierre de Persi. C'était un vieillard circonspect et instruit, par
une longue expérience, à se ménager auprès des habitants du pays. Il
envoya un messager au baron de Corthuy pour l'inviter à venir loger au
fondaco des Génois, en s'excusant sur sa position vis-à-vis du Soudan,
de ce qu'il ne pouvait se rendre à bord lui-même; mais il offrait à
nos Flamands la plus gracieuse hospitalité.

Dans ces entrefaites, ceux-ci s'amusaient à voir les matelots génois
jeter leurs filets près du port; outre des poissons volants qu'on
appelait des anges, ils prirent une belle tortue dont l'écaille
fournit un bouclier assez grand pour tout homme d'armes.

Du navire, la ville, entourée de magnifiques murailles, avec de belles
portes, et renfermant quantité de mosquées dont les minarets
s'élevaient dans les airs, présentait un admirable aspect; mais au
dedans elle portait la trace des ravages qu'elle avait éprouvés,
notamment encore peu d'années auparavant, lorsqu'elle avait été
saccagée par Pierre de Lusignan, roi de Chypre. Quelques quartiers
avaient été épargnés, et l'on y voyait de belles maisons, entre autres
celle de l'émir. En général, pourtant, on était peu difficile, en
Égypte, en fait d'habitations. Il n'y avait guère que les mosquées et
les palais des grands qui fussent construits en pierre; le reste
l'était, d'ordinaire, en bois. Bien des gens même se passaient de
demeure et couchaient devant la porte des maisons.

La ville d'Alexandrie a été presque entièrement bâtie sur des citernes
destinées à recevoir l'eau du Nil, dans les crues de ce fleuve, et à
la conserver. Nos voyageurs en admirèrent surtout trois ou quatre
d'une grande profondeur et ornées de colonnes de marbre qui
supportaient de doubles voûtes. Près de la maison de l'émir, on leur
montra une pierre fort élevée, chargée de caractères antiques qu'ils
ne pouvaient déchiffrer et semblable à l'aiguille qu'ils avaient vue à
Rome, près de l'église Saint-Pierre. C'était, on le comprend, l'un des
obélisques connus sous le nom d'aiguilles de Cléopâtre, quoique bien
antérieurs à cette reine.

L'attention d'Anselme et de ses compagnons fut aussi appelée par une
colonne colossale qu'ils allèrent contempler hors des murs; on leur
dit qu'à son sommet avaient été déposés les restes d'Alexandre. C'est
le monument que l'on désigne sous le nom de _colonne de Pompée_, mais
qui en réalité fut élevé par Posidonius, préfet d'Alexandrie, en
l'honneur de Dioclétien.

Il y avait à Alexandrie des chrétiens schismatiques qui ne se
distinguaient des Maures que par la couleur de leur turban. Elle était
bleue pour les premiers et jaune pour les juifs. Les Maures en
portaient de blancs; mais ils ne pouvaient paraître à cheval dans la
ville: c'était un privilége réservé aux Mamelucks. Les Maures de
distinction montaient des mulets ou des ânes, les plus grands, suivant
l'_Itinéraire_, qui soient au monde. Le père de Géramb ne vante pas
seulement leur taille, mais encore leur allure et leur intelligence.

Malgré sa décadence et la tyrannie des Mamelucks, Alexandrie
continuait à être, grâce à sa position, l'un des principaux entrepôts
du commerce d'Orient. Le baron de Corthuy y vit arriver une caravane
qui ne comptait pas moins de 20,000 chameaux. Un navire indien,
portant des épiceries pour une valeur de 100,000 ducats, venait, à la
même époque, d'entrer dans le port de Suez.

Nos voyageurs trouvèrent à Alexandrie beaucoup d'autruches, d'oeufs de
ces oiseaux et de gazelles, ainsi que des fruits excellents, surtout
une sorte de banane d'une saveur chaude et d'un goût délicat, qui, en
quelque sens qu'on la coupe, présente l'image d'une croix.
Quelques-uns en faisaient la pomme du paradis terrestre.

Les fruits, du reste, n'étaient pas abondants: il régnait en ce temps
à Alexandrie une grande disette de blé et de vivres de toute espèce.
On était réduit souvent à se nourrir de viande de chameau; nos
Flamands eux-mêmes en mangèrent à leur insu.

A cela près, tout alla bien d'abord pour Anselme et ses compagnons.
Confondus avec les Génois, ils n'étaient pas plus inquiétés que
ceux-ci. Peu à peu cependant la nature et le but du voyage du
chevalier s'ébruitent. L'émir en est informé et mande Anselme et son
fils devant lui.

Ils obéissent à cet ordre. Le musulman alors leur signifie qu'ils ont
à se pourvoir d'un sauf-conduit, et en fixe le prix à une somme
exorbitante.

Le chevalier brugeois n'aimait pas à être pressuré, c'est un sentiment
naturel; mais, de plus, il fallait qu'il ménageât des ressources sur
lesquelles il avait comptées pour mener à bien son entreprise.
«Seigneur,» dit-il à l'émir, «daignez considérer que si l'on nous
dépouille de la sorte, les moyens d'accomplir notre dessein nous
feront défaut: que pourrions nous mieux faire alors que d'y renoncer
et de revenir sur nos pas?»

«--Ils parlent de fuir!» s'écrie le mécréant craignant qu'ils ne se
dérobassent à ses rapines. «Que les gardiens des portes veillent sur
eux et les empêchent de sortir.» Il fallut bien le satisfaire: encore,
si c'eût été tout! Mais les officiers de l'émir, à l'exemple de leur
chef, rongeaient, dit l'_Itinéraire_, nos Brugeois jusqu'à la moelle.
A chaque instant c'était quelque nouveau fonctionnaire demandant de
l'argent sous quelque nouveau prétexte, et quand ils avaient eu chacun
leur tour, arrivaient d'autres musulmans, sans aucun caractère public,
qui se donnaient pour des officiers de l'émir, afin d'avoir part au
butin. Tous regardaient les chrétiens comme des ennemis qu'il y aurait
eu conscience à ne point dépouiller.

«Maudite ville! ou plutôt maudite engeance!» s'écrie le jeune
Brugeois. «Nous n'avions plus d'autre désir que d'en être bien loin,
et nous hâtâmes de toutes nos forces le moment de notre départ.»




V

Le Nil.

  L'escorte.--Les jardins du Soudan.--Rosette.--Fouah.--Combat de
  bateliers.--Aventure de nuit.--Rencontre.--Piété filiale de Jean
  Adorne.--Excellence de l'eau du Nil.--Les Mamelucks préfèrent le
  vin.--Beautés des rives du fleuve.--Navigation pénible.--Attaque
  des Arabes.--Les guides officieux.--Cani-Bey.--Les poissons gras.


Le sire de Corthuy quitta enfin Alexandrie le 2 août, trois heures
avant le coucher du soleil. Lui, son fils, Van de Walle, Rephinc et
Gausin, étaient montés, les uns sur des mules, les autres sur des
ânes. Deux chameaux portaient les bagages et quelques provisions. Un
juif, nommé Isaac, suivait comme interprète, et un Mameluck devait
servir de guide jusqu'au Caire. Quatre autres Mamelucks, à cheval,
armés d'arcs et de flèches, formaient l'escorte.

A la sortie de la ville, Anselme traversa les jardins du Soudan et y
prit, avec sa suite, quelque nourriture. Pour échapper aux Bédouins
qui infestaient les environs, on chevaucha ensuite, sans s'arrêter,
toute la nuit et jusqu'au lendemain vers l'heure de midi, en suivant
presque toujours la côte formée d'une belle plage sablonneuse. Les
Mamelucks portaient souvent avec inquiétude leurs regards vers la mer,
car les pirates étaient autant à redouter que les Arabes.

On arriva néanmoins sans accident à Rosette, où le chevalier loua une
petite barque pour le transport de sept personnes seulement, son
escorte ne devant pas aller plus loin. Il remonta ainsi le Nil jusqu'à
Fua ou Foga (Fouah), admirant la beauté du fleuve dont les rives,
ornées de bosquets dune verdure fraîche et brillante, et semées de
nombreux villages, offraient l'image de la richesse et de la
fertilité.

Lorsque, après avoir visité Fouah, il rentre dans sa barque, une scène
étrange frappe ses regards. Des matelots inconnus viennent assaillir
les siens; les uns et les autres élèvent d'assourdissantes clameurs;
ils luttent, ils s'agitent, ils s'efforcent de se précipiter
mutuellement dans le fleuve. Enfin, au grand déplaisir du Chevalier,
la victoire demeure aux nouveaux venus. Poussant la barque loin de la
rive, ils se mettent aussitôt à ramer. La nuit régnait; l'interprète
gardait le silence; Anselme et ses compagnons ne savaient où on les
conduisait, ni ce qu'ils allaient devenir.

La lune se lève enfin, et, à sa clarté, ils distinguent un gros
vaisseau vers lequel leur embarcation se dirigeait. Elle l'atteint;
les matelots s'emparent de leurs effets, qu'ils transportent sur ce
bâtiment et contraignent nos voyageurs à y monter. Pour cette fois,
ils se croyaient vendus et livrés. Quelle fut leur surprise, en
arrivant à bord, d'y retrouver les négociants africains avec lesquels
ils avaient fait route sur la caraque de Côme de Negri! Ceux-ci
vinrent aussitôt au-devant du chevalier, et lisant sur le visage des
Flamands l'inquiétude qui les agitait: «Ne craignez rien,» leur
dirent-ils. «Ces mariniers n'en veulent ni à votre liberté, ni à vos
richesses. Ils prétendent seulement vous conduire au Caire, au même
prix qu'auraient reçu vos matelots; c'est un privilège qu'ils tiennent
du Soudan.

Malheureusement, le vaisseau était déjà tellement chargé que c'est à
peine si nos voyageurs y trouvèrent place. Il fallait d'ailleurs se
déranger pour le dernier d'entre les mécréants. Les deux Adorne se
trouvèrent relégués, avec Lambert Van de Walle, dans un espace à peine
suffisant pour une seule personne, et après avoir chevauché toute la
nuit précédente et ensuite, sous les rayons d'un soleil brûlant, la
moitié de la journée, le chevalier brugeois ne pouvait encore goûter
aucun repos. Jean souffrait plus de le voir dans cette situation que
de la gêne de la sienne. Il avait aperçu une chaloupe amarrée au
vaisseau; résolu de s'y retirer, quoiqu'elle fût, comme on va le voir,
en bien mauvais état, il fait un signe à Van de Walle. Tous deux se
lèvent doucement, abandonnent la place à Anselme et descendent dans la
chaloupe, où ils eurent de l'eau jusqu'à la ceinture.

Ils n'en éprouvèrent pourtant aucun mauvais effet, non plus que de la
quantité d'eau du Nil dont ils étanchèrent leur soif: l'_Itinéraire_
en fait honneur aux vertus merveilleuses de cette eau. «Un peu
trouble,» y est-il dit, «comme celle du Tibre, dès qu'on la laisse
reposer, elle devient claire comme du cristal... elle est nutritive,
digestive, si salubre qu'elle détruit tout vice intérieur.» Jean
Adorne termine cet éloge par déclarer qu'il n'est pas de breuvage
qu'il préfère.

Ce n'était point l'avis de quelques Mamelucks qui se trouvaient sur le
navire: durant la nuit, ils s'emparèrent du vin de Malvoisie dont le
chevalier s'était muni pour en faire usage lorsqu'il traverserait le
désert. Nos voyageurs voulurent réclamer: «Quelle audace,» s'écrient
en les menaçant ces larrons hypocrites, «d'oser transporter devant
nous du vin, pour en boire!»

Ces contrariétés étaient adoucies par les égards que témoignaient au
sire de Corthuy les Maures de distinction en compagnie desquels il
naviguait: les femmes surtout, avec la délicatesse de sentiments et la
bonté compatissante propres à leur sexe, cherchaient à encourager et à
consoler nos Flamands. Ils éprouvaient, du reste, un plaisir toujours
nouveau à contempler les rives du fleuve, qui, à mesure qu'ils
avançaient, se couvraient de bourgades de plus en plus nombreuses et
plus considérables. Chacune avait un moulin servant à puiser l'eau du
Nil pour l'irrigation des terres voisines, et mû par des boeufs dont
la beauté égalait la grosseur.

Le troisième jour, le vaisseau faillit sombrer avec tout ce qu'il
portait, tant il était chargé et délabré. Pour l'alléger, on fit, à
plusieurs reprises, descendre les passagers à terre. Il leur fallut
même suivre quelque temps le navire, marchant nu-pieds, à la manière
des Maures, sur une terre durcie par l'ardeur du soleil et pleine de
plantes épineuses, et sous un ciel brûlant. Plusieurs, pour échapper à
ce supplice, entraient dans l'eau jusqu'aux aisselles.

Plus loin, le bâtiment fut attaqué par un parti d'Arabes: l'engagement
fut vif, et ce ne fut pas sans efforts qu'on parvint à les repousser.
Qu'aurait-ce donc été si le chevalier les avait rencontrés, dans sa
petite barque? Il admira comment la Providence lui faisait trouver son
salut dans un incident qu'il avait d'abord envisagé sous un jour bien
différent.

Enfin le soir de cette journée aventureuse, qui était le 7 août, il
arriva au Caire, appelé, dans son _Itinéraire_, la nouvelle Babylone.
Il loua immédiatement des ânes pour se rendre chez Cani-Bey, trucheman
du Soudan, chez qui il devait loger, car les Francs n'avaient point en
cette ville de fondaco. Chemin faisant, il rencontra trois Maures qui
l'abordèrent poliment et lui firent comprendre qu'ils avaient charge
d'escorter les Francs ou Latins à leur arrivée dans la ville, afin de
les mettre à l'abri des insultes du peuple. Cette attention délicate,
dont il prévoyait le résultat le plus certain, lui parut un peu
suspecte. En effet, «ils mentaient, les drôles!» écrit avec une
amusante vivacité l'étudiant de Pavie: c'était encore là une
ingénieuse invention pour alléger l'escarcelle des voyageurs.

Tel était le mot d'ordre général; le Mameluck qui les avait
accompagnés depuis Alexandrie et le juif Isaac en étaient si pleins,
qu'ils coururent annoncer en ces termes au trucheman l'arrivée de ses
hôtes: «Voici! nous t'apportons des poissons bien gras; mange-les!»

Ce message rendit le bon Cani-Bey tout joyeux; il accueillit les
Flamands avec une tendresse qui témoignait du plaisir qu'il prendrait
à les dévorer. Ceux-ci se promirent cependant d'y mettre ordre, et il
dut se borner à les traiter en brebis qu'il avait à tondre de près.




VI

Le Caire.

  Les truchemans.--Zam-Beg.--La femme de Cani-Bey.--Le dîner
  maigre.--Visite à Naldarchos.--Ses inquiétudes au sujet des
  progrès des Turcs.--Les habitants du Caire.--20,000 morts par jour
  en temps de peste.--Maisons des principaux de la ville.--Chameaux,
  ânes et mulets.--Girafes.--Lions domestiques.--Éclairage. Le
  palais.--Les pyramides.--Matarieh.--Le baume.--Le sycomore.


Les truchemans étaient, au Caire, une espèce de magistrats chargés de
la police des étrangers. Ils avaient toutefois mission de les protéger
et de leur servir de guides et d'interprètes, et recevaient d'eux une
rétribution fixée d'ordinaire à 5 séraphs, monnaie d'or qui répondait
au ducat et valait 25 médines d'argent[45].

  [45] La monnaie de cuivre se prenait au poids.

Outre Cani-Bey, il y avait encore trois truchemans, qui ne tardèrent
pas à faire visite au chevalier. Heureusement, leur chef, nommé
Zam-Beg, connaissait la maison d'Adorne et en avait reçu de bons
offices lorsque Raphaël occupait le trône ducal. Il supplia Cani-Bey
de considérer nos Flamands non comme des Francs, mais comme ses amis
particuliers. Il se fit, de plus, un plaisir de leur faire voir ce que
le Caire offrait de remarquable et de leur fournir tous les
renseignements qu'ils pouvaient désirer.

Ces services, pourtant, ne furent pas gratuits. Zam-Beg reçut 20
ducats; Cani-Bey, de son côté, en exigea 7 ou 8, outre divers profits
qu'il savait se ménager. Du reste, il témoignait à ses hôtes toutes
sortes d'égards. Sa maison était égayée par une femme, jeune et belle,
qu'il avait et qui conversait librement avec eux.

Tout ce que les moeurs de ces chrétiens avaient, pour elle, d'étrange,
la divertissait extrêmement. Un vendredi, ils voulurent avoir du
poisson à leur repas. L'embarras était d'expliquer leur désir à la
gentille ménagère. Le jeune Adorne prit un papier et y traça, de son
mieux, la figure d'un poisson. Elle suivait des yeux, avec curiosité,
ce travail nouveau pour elle, et avant même qu'il ne fût terminé:
«Samphora!» s'écria-t-elle--c'était le nom d'une esclave qui parut
aussitôt et à qui elle ordonna d'aller acheter du poisson;--puis elle
s'empara du papier et elle le montrait à tout venant, surtout aux
amies qui lui rendaient visite, avec une joie et une admiration
naïves.

Cani-Bey conduisit le baron de Corthuy et ses compagnons chez l'un des
principaux officiers du Soudan. C'était une sorte de chancelier ou de
secrétaire, appelé Naldarchos. Après leur avoir demandé d'où ils
venaient et quel était le but de leur voyage, il les questionna
minutieusement sur les progrès de la puissance du Grand Seigneur,
laissant percer, à cet égard, tout autant d'inquiétude qu'on en
ressentait parmi les chrétiens. Naldarchos se fit ensuite présenter
les lettres de l'émir d'Alexandrie pour s'assurer du payement du
tribut; puis il congédia nos voyageurs.

Tantôt ils parcouraient la ville avec Zam-Beg, tantôt ils s'y
hasardaient seuls, nu-pieds et pauvrement vêtus du costume des
chrétiens d'Orient. Ce déguisement ne les mettait pas à l'abri des
insultes, ni même des mauvais traitements; pourtant ils se trouvèrent
plus en sûreté au Caire que dans le reste de l'Égypte: le peuple leur
parut, en général, plus doux et plus humain que partout ailleurs dans
ce pays; mais il n'y avait guère plus à se fier aux chrétiens dits de
la ceinture, ou d'autres sectes séparées de l'Église, qu'aux Maures.

Le Caire, suivant M. de Géramb, compte encore aujourd'hui environ cinq
cent mille habitants; c'était alors l'une des villes les plus grandes,
les plus riches et les plus peuplées du monde. Le sire de Corthuy
voulut savoir de Zam-Beg quelles étaient son étendue et sa population.
«Il y a vingt ans,» répondit-

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