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Vie de Christophe Colomb

by baron de Pierre-Marie-Joseph Bonnefoux · French · Gutenberg #30922 · 778,528 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Vie de Christophe Colomb
    
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Title: Vie de Christophe Colomb

Author: baron de Pierre-Marie-Joseph Bonnefoux


        
Release date: January 10, 2010 [eBook #30922]
                Most recently updated: January 6, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/30922

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers, wagner,
        and the Online Distributed Proofreading Team at
        dp-rastko.net. (This file was produced from images
        generously made available by The Internet Archive.)


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VIE

DE

CHRISTOPHE COLOMB.




[Illustration: Navire portugais du XVe siècle en découverte.]




VIE

DE

CHRISTOPHE COLOMB;


PAR LE BARON DE BONNEFOUX,

CAPITAINE DE VAISSEAU.




PARIS,

ARTHUS BERTRAND, ÉDITEUR,

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE,

RUE HAUTEFEUILLE, 21.




À

_M. Alfred Nettement,_

HOMME DE LETTRES, EX-REPRÉSENTANT DU PEUPLE, EX-RÉDACTEUR EN CHEF DE
L'_Opinion publique_.


_Monsieur,_

Je regarderai toujours comme un honneur infini que vous ayez bien
voulu me permettre de publier mon livre sous vos auspices; et c'est à
vous, dont le noble coeur, le loyal caractère et l'esprit élevé
peuvent si bien apprécier en quoi consiste la véritable grandeur, que
je dédie ce récit de la vie de Christophe Colomb.

                                                _Bonnefoux._




PRÉFACE.


Il n'en est pas de Christophe Colomb comme de la plupart des grands
hommes que l'histoire nous présente en exemple, et dont la gloire est
souvent ternie par des actes qui blessent la morale, la justice ou
l'humanité: c'est en vain que leurs admirateurs cherchent à justifier
de tels actes par des motifs spécieux de politique ou d'impérieuse
nécessité; cette prétendue gloire n'en est pas moins contestée, elle
est même niée par les esprits droits qui ne reconnaissent de véritable
grandeur que celle qui est basée sur la vertu.

«_La gloire suit la vertu comme l'ombre suit le corps:_» a dit le
plus éloquent des orateurs romains. Ces belles paroles n'ont jamais pu
s'appliquer à personne mieux qu'à Christophe Colomb; aussi, pendant
que, tous les jours, on compare Annibal à Scipion, pendant qu'on
cherche à décider si César l'emporte sur Alexandre ou sur tel autre
héros des temps anciens ou modernes, on voit Colomb marcher hors ligne
au-dessus de toutes les rivalités; sa gloire n'est seulement pas
effleurée par les attaques que l'ignorance et l'envie ont essayé de
diriger contre lui, et il est proclamé comme un modèle aussi parfait
qu'il est possible de le concevoir d'un simple mortel.

C'est au commencement de 1851 que je pensai à accomplir le projet,
depuis longtemps formé dans mon esprit, d'écrire la vie de Christophe
Colomb. Je ne me fis nullement illusion sur les qualités qui
manquaient à mon style pour traiter un tel sujet avec la supériorité
littéraire qu'il exigeait; mais avant tout et selon moi, les voyages,
la carrière maritime, les théories, les plans, les découvertes de
Christophe Colomb ne pouvaient être bien exposés que par un marin; et
quelle que fût mon infériorité sous d'autres rapports, je crus que
cette qualité de marin devait passer avant toutes les autres, qu'elle
me donnerait des droits à l'indulgence pour celles que je ne possédais
pas; et, en me promettant de chercher à être clair, exact et
véridique, je me mis consciencieusement à l'oeuvre.

Je n'eus cependant pas la présomption d'aborder la critique de front;
j'avais un libre et honorable accès dans un recueil mensuel,
intitulé: _Nouvelles annales de la marine_: ce fut là qu'article par
article, j'obtins que mon histoire de Christophe Colomb serait
imprimée et qu'elle se livrerait aux yeux des lecteurs. Un accueil
bienveillant fut fait à cet essai; enfin, aujourd'hui, il m'a été
permis de trouver un Éditeur qui a réuni en un corps de volume tous
mes articles successifs[1]. Ainsi, l'auteur a déjà reçu quelques
éloges ou plutôt quelques encouragements, et l'on doit regarder ce
livre comme une seconde édition de son oeuvre primitive.

         [Note 1: Une des personnes qui s'occupent le plus de
         biographie m'avait fait craindre que je ne trouverais pas
         d'Éditeur, à cause du caractère sérieux de l'ouvrage. Elle
         ajoutait qu'aucun libraire ne voudrait s'en charger, à moins
         que je ne consentisse à en varier la lecture par plusieurs
         _aventures galantes_ qu'il prétendait facile d'y introduire,
         et sans lesquelles il croyait que le livre ne pourrait avoir
         aucun succès. J'ai trouvé ce fait caractéristique; et il m'a
         semblé curieux ou utile de le consigner ici: mais ce serait à
         désespérer du bon goût en France, s'il était vrai, pour que
         la vie d'un aussi grand homme que Colomb pût avoir des
         lecteurs, qu'il fallût faire subir à son nom une aussi
         burlesque profanation!]

Il paraît même que l'ouvrage répond par sa nature au tour ou au
mouvement présent des esprits parmi nous. Ce sujet a, en effet, été
traité, depuis peu, sous diverses formes, et par des hommes de grande
réputation: le _Civilisateur_ de Lamartine contient un brillant résumé
de la vie de l'immortel navigateur, principalement de la période qui a
pour objet la découverte de l'Amérique; Cooper dans son roman de
Mercédès, traduit en français sous le titre de _Christophe Colomb_,
avait déjà décrit la même période; M. Jubinal nous a donné cette
découverte d'après des pièces originales; la musique, enfin, par
l'organe de Félicien David, l'un de ses plus harmonieux interprètes,
en a fait le thème d'un des chants les plus mélodieux qui aient jamais
frappé l'oreille des hommes.

Mon oeuvre moins éloquente, moins fleurie, sans doute, que celles dont
je viens de parler est, cependant, plus complète; elle embrasse toute
la vie du grand homme; enfin, et je le répète puisque c'est son
principal ou même son seul mérite, elle est écrite par un marin.

J'ai nommé Lamartine; ce n'est pas assez de le nommer, je dois encore
le citer, bien que son magnifique style ne puisse que jeter une ombre
défavorable sur le mien; mais il a fait de Christophe Colomb un éloge
si complet, si profondément senti et si vrai, j'éprouve un si grand
charme à voir mon admiration partagée, en tout point, par un homme
d'un talent aussi élevé, que je ne puis résister au désir de
reproduire ici les paroles de l'illustre écrivain:

«Tous les caractères du véritable grand homme sont réunis dans le nom
de Christophe Colomb: génie, travail, patience, obscurité du sort
vaincue par la force de la nature, obstination douce mais infatigable
au but, résignation au ciel, lutte contre les choses, longue
préméditation de pensée dans la solitude, exécution héroïque de la
pensée dans l'action, intrépidité et sang-froid contre les éléments
dans les tempêtes et contre la mort dans les séditions, confiance dans
l'étoile non d'un homme, mais de l'humanité, vie jetée avec abandon
et sans regarder derrière lui dans cet Océan inconnu et plein de
fantômes, Rubicon de 1,500 lieues bien plus irrémédiable que celui de
César! Étude infatigable, connaissances aussi vastes que l'horizon de
son temps, maniement habile mais honnête des cours pour les séduire à
la vérité, convenance, noblesse et dignité de formes extérieures, qui
révélaient la grandeur de l'âme et qui enchaînaient les yeux et les
coeurs, langage à la proportion et à la hauteur de ses pensées;
éloquence qui convainquait les rois et qui domptait les séditions de
ses équipages, poésie de style qui égalait ses récits aux merveilles
de ses découvertes et aux images de la nature; amour immense, ardent
et actif de l'humanité jusque dans ce lointain où elle ne se souvient
plus de ceux qui la servent; sagesse d'un législateur et douceur d'un
philosophe dans le gouvernement de ses colonies, pitié paternelle pour
ces Indiens, enfants de la race humaine dont il voulait donner la
tutelle au vieux monde et non la servitude des oppresseurs; oubli des
injures, magnanimité de pardon envers ses ennemis; piété, enfin, cette
vertu qui contient et qui divinise toutes les autres quand elle est ce
qu'elle était dans l'âme de Colomb; présence constante de Dieu dans
l'esprit, justice dans la conscience, miséricorde dans le coeur,
reconnaissance dans les succès, résignation dans les revers, adoration
partout et toujours!

«Tel fut cet homme; nous n'en connaissons pas de plus achevé; il en
contenait plusieurs en un seul!»




VIE

DE

CHRISTOPHE COLOMB


Si jamais l'Europe fut impressionnée par l'accomplissement d'une
grande entreprise, si jamais les esprits y furent frappés d'étonnement
et d'admiration, ce fut, sans contredit, à la nouvelle du retour de
Christophe Colomb après sa découverte d'un monde jusqu'alors inconnu:
malgré la lenteur des moyens de communication usités à cette époque,
le bruit s'en répandit avec la rapidité de l'incendie; et ce n'était
jamais sans enthousiasme qu'on en racontait ou qu'on en entendait
raconter les détails!

On a dit depuis qu'il avait existé des preuves d'une fréquentation qui
aurait eu lieu, à une période reculée, entre l'Europe et les pays que
nous nommons aujourd'hui l'Amérique. Platon parle aussi d'une légende
égyptienne dans laquelle il est question d'une terre fort éloignée
dans l'occident, appelée _Atalantis_, et qui aurait été engloutie lors
d'une grande convulsion du globe, telle que celles qui sont signalées
par des traces du séjour de l'Océan sur de hautes montagnes. On a
encore prétendu que des barques ou des navires européens de pêche ou
autres, poussés, entraînés par la tempête, avaient abordé, longtemps
avant Colomb, sur des côtes vers lesquelles ils avaient été portés par
de longues séries de violents vents d'Est. Enfin, les Scandinaves
avaient, dit-on, dans leurs traditions, une mystérieuse Vinlande qu'on
assure n'être autre chose que le Labrador ou tout au moins
Terre-Neuve.

Mais sont-ce là des faits caractérisés, dignes d'être accueillis par
des hommes instruits? Il n'y a, ainsi que nous le prouverons dans le
cours de nos récits, que l'envie qui puisse feindre de croire à leur
valeur pour chercher à affaiblir le mérite d'un grand succès; il n'y a
que la crédulité la plus aveugle qui puisse les accepter: aucun d'eux,
en effet, n'est ni avéré, ni appuyé sur d'assez fortes bases pour
soutenir un examen sérieux; et si, par le plus grand des hasards, il
est arrivé que quelque Européen ait débarqué sur ces rivages avant
Christophe Colomb, toujours est-il certain qu'il n'en était pas resté
de traces dans ces contrées, et qu'aucun n'en était revenu. Il est
très-positif, au contraire, qu'avant la fin du XVe siècle, on ignorait
complètement quelles étaient les limites occidentales de l'Océan
Atlantique: sa vaste étendue n'était regardée qu'avec effroi, et,
selon l'opinion générale contre laquelle personne n'aurait songé à
s'élever, ces limites étaient un chaos inabordable aux conjectures, et
que l'audace la plus téméraire ne pouvait jamais s'aventurer à vouloir
pénétrer.

On trouve la preuve de cette opinion dans la description que fait de
cette mer l'Arabe Xerif-al-Edrisi, surnommé le Nubien, savant
écrivain qui possédait toutes les connaissances géographiques dont la
science pouvait alors s'enorgueillir: «L'Océan, dit-il, entoure les
dernières limites de la terre habitée; au delà, tout est inconnu, et
nul ne peut le parcourir à cause de sa navigation aussi difficile que
périlleuse, de sa grande obscurité et de ses fréquentes tempêtes.
Aucun pilote n'ose conduire son bâtiment dans ses eaux profondes; les
vagues en sont comme des montagnes; et quand elles brisent, il n'y a
pas de navire qui pourrait leur résister.»

Tels étaient les obstacles présumés qu'avait à vaincre celui qui
réunit la perspicacité de deviner les mystères de ces mers à
l'intrépidité d'en braver les dangers; dont le génie audacieux, la
constance à toute épreuve, le courage inébranlable le mirent à même de
réaliser les plans qui l'avaient longtemps préoccupé, d'accomplir un
projet dont nul n'avait seulement entrevu la possibilité d'exécution,
et qui, par ses travaux hardis, parvint à mettre en communication les
points les plus distants de l'univers. Aucune vie n'a été traversée
d'événements plus variés; aucun homme n'a plus médité, n'a plus agi,
n'a joui d'une gloire plus pure ou plus méritée; aucun n'a plus
souffert!... Et c'est de cette vie si agitée, qui est le lien entre
l'histoire du Nouveau-Monde et celle de l'Ancien, que nous
entreprenons de faire le récit.

Toutefois, les historiens qui, avant nous, ont écrit la vie et raconté
les actes mémorables du marin qui, par le génie, la force d'âme, la
noblesse du caractère, la pureté des sentiments, surpasse les grands
hommes de tous les temps et de toutes les nations, ces historiens,
disons-nous, ont trop négligé d'apprécier cette existence et ces actes
sous le point de vue de l'art nautique et de la navigation: c'est une
grande omission, selon nous; et c'est à essayer de la réparer que nous
nous proposons de consacrer plus spécialement notre attention et nos
efforts.

Le père de Christophe Colomb, qui n'était qu'un simple cardeur de
laine, avait épousé à Gênes, sa patrie, Suzanne Fontanarossa, jeune
fille d'une condition analogue à la sienne. Christophe, l'aîné de
leurs enfants, naquit dans cette ville en 1435; il eut deux frères,
Barthélemy et Jacques, dont la vie, pendant sa première période, est
peu connue; on sait seulement qu'ils se livrèrent à la construction
des cartes marines et à d'autres travaux utiles; mais il est
incontestable qu'ils étaient des hommes de mérite, car lorsque, après
la découverte de l'Amérique, Christophe les appela auprès de lui, ils
parurent avec beaucoup de distinction sur la scène éclatante où ils se
trouvèrent transportés. Barthélemy surtout, qui avait navigué,
non-seulement déploya alors les qualités d'un excellent marin, mais il
fit preuve d'un caractère de fermeté, de noblesse et de vertu qu'on ne
saurait trop admirer. Enfin, une jeune soeur complétait cette famille,
mais cette soeur vécut ignorée; l'obscurité de sa position l'abrita de
l'éclat et aussi des infortunes de ses frères; tout ce qu'on sait de
son existence, c'est qu'elle eut pour mari un ouvrier de Gênes, nommé
Jacques Bavarello.

Une généalogie aussi modeste n'a pas satisfait plusieurs historiens
qui se sont évertués, même dans les temps contemporains, à en
composer une qui fût plus illustre; mais Fernand, l'un des fils de
Colomb, dit à ce sujet, avec non moins de sens que de véritable
fierté, que «sa plus belle illustration était d'être né le fils d'un
tel père, et qu'il la préférait de beaucoup à celle que peut donner la
plus longue série d'ancêtres nobles et titrés!»

Le nom de Colomb sous lequel est connu, en France, le héros de la
découverte du Nouveau-Monde, n'est cependant pas exactement celui de
son père, qui s'appelait Colombo. De telles abréviations ou
transformations sont assez usitées en Europe, mais elles ont des
inconvénients; et il serait à désirer que les noms propres ne fussent
jamais altérés; on en voit ici un exemple frappant, car, tandis que de
Colombo nous avons fait Colomb, les Anglais, ainsi que plusieurs
autres peuples, disent Columbus, et les Espagnols Colon. Quelque
vicieux que soit cet usage, il est trop général actuellement pour que
nous cherchions à nous y soustraire, et nous maintiendrons ici ce nom
de Colomb qui est devenu si grand et si populaire parmi nous.

Les dispositions intellectuelles du jeune Christophe étaient trop
prononcées pour que son père pût songer à l'élever dans la profession
manuelle qu'il exerçait; Colombo dut s'imposer des sacrifices
pécuniaires pour lui donner une éducation plus libérale, et sa
tendresse paternelle, illuminée peut-être par un rayon de la divine
Providence qui réservait à son fils les plus hautes destinées, ne
recula devant l'accomplissement d'aucun de ces sacrifices. Dans sa
plus tendre enfance, Colomb eut donc des professeurs de grammaire,
d'arithmétique, de dessin et de géographie pour laquelle il avait un
goût décidé. Bientôt il montra un penchant irrésistible vers la
marine; et, pendant toute sa vie, il n'a jamais parlé de ce penchant
précoce sans l'attribuer, avec la véritable piété qui a toujours été
l'un des caractères distinctifs de son esprit, à une impulsion
surhumaine qui le poussait invinciblement dans les seules voies par
lesquelles il pouvait parvenir à exécuter les décrets du ciel dont il
s'est toujours cru destiné à être le passif instrument.

Colombo se garda bien de contrarier des inclinations si formelles; de
nouveaux sacrifices devinrent nécessaires, et il employa résolûment
toutes ses ressources à faire entrer son fils à l'université de Pavie.
Un père aux inspirations vulgaires aurait fait embarquer le jeune
Christophe comme mousse sur quelque navire marchand, et il aurait cru
qu'il n'y avait plus rien à faire: mais Colombo comprit sans doute
qu'il n'en aurait fait ainsi qu'un marin ordinaire, et il pensa, avec
un grand sens, que, pour le lancer avec distinction dans une carrière
aussi difficile, il devait le mettre à même de contempler, de manière
à s'en rendre compte, les grandes scènes auxquelles il allait
assister, les phénomènes imposants qui devaient s'offrir à ses yeux,
et de pouvoir s'élever jusqu'aux plus hautes positions maritimes, par
ses connaissances, ses lumières et son instruction.

À Pavie, Christophe apprit le latin, qui était et qui sera toujours
une excellente base de toute éducation scientifique; c'était
d'ailleurs le langage habituel des écoles du temps, et notre jeune
élève y fut bientôt familiarisé: il y apprit aussi la géométrie et
l'astronomie; il y continua l'étude de la géographie, et ce fut avec
une passion indicible qu'il s'adonna à la théorie de la navigation.

C'est ainsi que se passèrent l'enfance et la première jeunesse de
Christophe; c'est ainsi que son esprit fut préparé à lutter toute sa
vie contre des obstacles multipliés qu'il surmonta tous, et c'est
ainsi que de ses études, de son caractère personnel, de son éducation,
du souvenir des touchants efforts que son père avait faits pour le
placer dignement sur le noble théâtre où il devait se montrer si
supérieur, il acquit l'art difficile d'accomplir de grandes choses
avec de faibles moyens, et de suppléer à l'insuffisance de ceux-ci par
les facultés prodigieuses de son intelligence, par l'énergie de son
caractère: en effet, dans ses entreprises diverses, le mérite de
l'oeuvre est toujours rehaussé par l'exiguïté des ressources avec
lesquelles il sut les exécuter et les faire réussir.

Dès l'âge de quatorze ans, Christophe Colomb, doué d'assez de
connaissances pour donner un libre cours à son inclination
instinctive, s'embarqua sous les ordres d'un de ses parents nommé
Colombo, qui avait une grande réputation de bravoure: actif,
téméraire, impétueux, ce capitaine était toujours prêt pour toutes
sortes d'expéditions maritimes; et, soit qu'il fallût se livrer à
quelque entreprise commerciale, soit qu'il y eût à chercher des
occasions de combattre qu'il préférait par-dessus tout, on pouvait
s'adresser à lui sans hésiter.

La vie maritime était alors toute de hasards et d'aventures; la
navigation commerciale même ressemblait à des croisières, car la
piraterie était en quelque sorte légale, et les bâtiments marchands
devaient au moins pouvoir et savoir se défendre. Les querelles des
divers États de l'Italie, les courses renommées des intrépides
Catalans, les escadrilles équipées pour les intérêts politiques ou
privés des nobles qui étaient de petits souverains dans leurs
domaines, les armements militaires de gens cherchant fortune, enfin
les guerres religieuses contre les mahométans, tout contribuait à
appeler sur la Méditerranée les hommes des contrées baignées par cette
mer, à y faire dérouler les scènes les plus émouvantes, et à la rendre
la meilleure école où pût se trouver un apprenti navigateur; ce fut
celle à laquelle Colomb se forma comme marin, et qui l'initia aux
moeurs, à la discipline, à l'existence enfin de l'homme de mer.

En 1459, Jean d'Anjou, duc de Calabre, arma une flottille à Gênes pour
faire une descente à Naples, dans l'espoir de reconquérir ce royaume
pour son père René, comte de Provence. Colomb s'embarqua sur cette
flottille afin d'y continuer ses campagnes, et il s'y trouva encore
sous les ordres de son parent. L'expédition dura quatre ans entiers
pendant lesquels elle eut des fortunes diverses: notre jeune marin s'y
distingua souvent par des actes d'intrépidité; aussi obtint-il un
commandement particulier, avec lequel il eut la mission d'aller
attaquer et enlever une galère dans le port même de Tunis, mission
qu'il accomplit avec autant de talent que de bravoure!

Pendant plusieurs années, Colombo et son parent Christophe
naviguèrent dans la Méditerranée, tantôt en épousant les querelles de
quelques-uns des États de l'Italie, tantôt en guerroyant contre les
infidèles. Dans le récit des guerres maritimes de cette époque,
Colombo est quelquefois qualifié du titre d'amiral; or, ce n'est pas
un faible titre de recommandation à l'estime publique que de voir
Colomb affectionné et protégé par un marin aussi renommé.

Colombo avait un neveu du même nom que lui, dont la valeur, les
exploits et l'audace étaient alors si célèbres, que les femmes maures
étaient dans l'habitude d'en faire une sorte d'épouvantail à leurs
enfants, lorsqu'elles voulaient refréner leurs mutineries ou leur
indocilité. C'était un franc corsaire qui ne respirait et ne vivait
que pour faire la guerre de course dans laquelle il excellait.
Christophe eut un commandement dans plusieurs de ses croisières; il ne
sortait d'un combat que pour assister à un autre; et ces deux marins
allèrent même sur les côtes du Portugal pour y attendre quatre fortes
galères vénitiennes qui revenaient de Flandre. La rencontre eut
effectivement lieu; Christophe en attaqua une avec une grande vigueur;
il parvint à l'aborder malgré l'avantage que la galère retirait de ses
avirons pour éviter la jonction; mais la défense fut vive et le
carnage fut grand des deux côtés; cependant le feu prit à bord et les
deux bâtiments turent incendiés. Dans cet affreux désastre, Colomb eut
le bonheur de pouvoir saisir un aviron à l'aide duquel il se soutint
sur l'eau. Ce ne fut qu'après deux heures d'efforts qu'il put
atteindre le rivage: épuisé de fatigue, il fut longtemps à se
remettre; enfin, sa forte constitution prit le dessus, et il se
rendit à Lisbonne où, trouvant plusieurs de ses compatriotes, il fixa
sa résidence.

Nous avons cru devoir raconter ce combat, parce qu'il est attesté par
Fernand, l'un des fils de Colomb, qui l'a lui-même décrit; mais il
paraîtrait, d'après certains documents également dignes de foi, que
Colomb était déjà à Lisbonne lorsque ce même combat eut lieu. Le
Portugal était alors entré dans une voie glorieuse de découvertes:
ainsi, en réfléchissant à l'esprit enthousiaste de Colomb pour tout ce
qui portait le cachet de grandeur maritime, on peut très-bien se
rendre compte comment, au lieu de se trouver transporté à Lisbonne par
l'effet d'un des hasards de la guerre, ce jeune marin y aurait été
conduit par un mouvement de curiosité libérale, et pour chercher à s'y
frayer un chemin à la gloire par son mérite et par ses travaux.

En effet, le Portugal venait d'ouvrir la vaste carrière des voyages de
recherche et d'exploration qui jetèrent un si grand éclat sur ce
royaume. Les îles Canaries, ou les îles Fortunées des anciens, que
l'on ne connaissait plus qu'à peine, tant les traditions en étaient
affaiblies, avaient été retrouvées, dans le quatorzième siècle, par
les Génois et les Catalans; et les voyages fréquents qu'y faisaient
les navigateurs du Portugal ainsi qu'aux côtes voisines de l'Afrique
avaient captivé l'attention publique. Cette impulsion acquit un nouvel
essor par l'influence du prince Henri, fils du roi Jean Ier, qui ayant
accompagné son père à Ceuta dans une expédition contre les Maures, y
entendit parler de la Guinée, et pensa que d'importantes découvertes
étaient probables dans cette direction.

À son retour, il se rendit à Sagres, dans une modeste habitation, près
du cap Saint-Vincent, afin d'y réfléchir, dans le calme de la
retraite, aux idées qui avaient envahi son esprit. Ce fut là, qu'en
pleine vue de l'Océan, il s'adonna à toutes les sciences qui se
rapportent à l'art nautique, surtout à la géographie et à l'astronomie
dont les Arabes avaient apporté en Europe les premières notions, et
dans lesquelles ceux d'entre eux qui résidaient alors en Espagne
excellaient. Il appela des savants auprès de lui, il leur fit part de
ses préoccupations, et ce fut ainsi qu'il se forma l'opinion bien
arrêtée et fort avancée pour l'époque où il vivait, que l'Afrique
était circonnavigable, et qu'on devait arriver dans l'Inde en la
contournant par mer.

Il réfléchit aussi à la grandeur des républiques de Venise et de
Gênes, qui s'étaient enrichies par le monopole du commerce de l'Asie
qu'elles s'étaient approprié à l'aide des établissements fondés par
elles dans la mer Noire et à Constantinople, où les denrées de
l'Orient, quoique portées par une route longue et dispendieuse, ne
laissaient pas de leur procurer des bénéfices considérables, puisque
les négociants de ces républiques étaient seuls en mesure
d'approvisionner le reste de l'Europe. Le prince Henri pensa donc
qu'il serait très-avantageux pour le Portugal de prendre sa part de la
magnificence des Vénitiens et des Génois, et qu'il ne pouvait y
parvenir qu'en faisant suivre un autre cours au commerce ou qu'en se
rendant directement dans l'Inde par la voie de la navigation.

Mais l'art nautique était alors dans un état de véritable enfance; les
marins n'avaient pas encore osé perdre de vue les côtes de l'Océan;
ils ne parlaient qu'avec effroi de son étendue incommensurable, de
l'agitation de ses flots, ou, à en juger par les courants des marées
aussi bien que des eaux qui avoisinent Gibraltar, du danger qu'il y
aurait à aller s'exposer à ces mêmes courants qu'on supposait encore
plus violents en s'avançant de plus en plus dans l'Atlantique. On
croyait, même que notre planète, dans le voisinage de l'équateur,
était barrée par une zone brûlante qu'une chaleur excessive empêchait
de franchir; enfin, il existait généralement dans les esprits, une
sorte de croyance superstitieuse que quiconque aurait osé s'aventurer
au delà du cap Bojador n'en pourrait pas revenir.

Henri se mit résolûment au-dessus de ces craintes, de ces terreurs ou
de ces scrupules, qu'il combattit avec les armes de la raison, de la
logique et de la science; il fonda un collége naval à Sagres où il
plaça les plus éminents professeurs de l'art de la navigation. Les
cartes marines y furent retouchées, améliorées sous ses yeux à l'aide
des documents les plus authentiques qu'on put se procurer dans tous
les pays; la boussole, assez récemment inventée par Flavio Gioja
d'Amalfi, fut perfectionnée; des livres spéciaux pour la navigation
furent publiés; les méthodes, les calculs nautiques furent simplifiés;
tout enfin ce qui concernait la marine y fut étudié: aussi jaillit-il
de cette retraite un esprit d'entreprise qui s'empara de la nation
tout entière et qui la stimula vers les expéditions les plus hardies.
Par l'effet de cette chaleureuse excitation, Bojador, cet effroi des
marins, fut doublé; les tropiques, où commençait la prétendue ceinture
de feu tant redoutée, furent pénétrés; le cap Vert avait été
découvert; on était allé jusqu'aux îles Açores; et Jean Santarem,
accompagné de Pierre Escovar, découvrit les côtes de la Guinée en
1471.

Pour encourager encore plus les chefs de ces expéditions téméraires,
le roi Jean fit habilement jouer les ressorts de la politique. Rien ne
pouvait calmer davantage les terreurs populaires que la sanction de
l'Église donnée à des voyages qui se trouvaient en complète opposition
avec les opinions dominantes; or, le pape lui-même donna cette
sanction, en dotant, de son autorité spirituelle, la couronne de
Portugal du droit de souveraineté sur tous les pays que ses sujets
découvriraient jusqu'à l'Inde inclusivement.

La publication de la bulle papale exerça une influence magique sur les
masses, qui, dès lors, partagèrent entièrement les idées de Henri, et
ne songèrent plus qu'aux moyens de contourner l'Afrique et d'arriver
dans l'Inde par la voie de la mer. Mais hélas! le jeune prince mourut
en 1473; il ne fut pas témoin de l'accomplissement du projet favori
dont il avait si intelligemment préparé l'exécution; toutefois, il
avait assez vécu pour être assuré que ses idées d'extension et de
prospérité maritimes ne seraient pas frappées de stérilité. Il fut
regretté comme doit l'être un homme aux pensées élevées et dont la
devise, «Faire le bien,» avait été le mobile de toutes les actions.

Cependant, la renommée des découvertes des Portugais fixait
l'attention de l'Europe. Colomb était arrivé à Lisbonne en 1470, et
c'était l'époque où les savants, les curieux, les hommes entreprenants
y accouraient de toutes parts; il avait alors trente-cinq ans; il
était donc dans la force de l'âge; ses qualités morales avaient acquis
leur entier développement; et ce n'est pas sans dessein que nous nous
sommes étendu sur les circonstances diverses de sa carrière maritime,
afin de montrer qu'aucun marin de l'époque ne pouvait le surpasser
dans l'art de la navigation.

Quant à son physique, quant au caractère de ses traits, peut-être
est-ce une puérilité de s'arrêter à ces détails quand il s'agit d'un
homme aussi supérieur que Colomb; nous en donnerons cependant une
description que nous croyons fidèle, car elle a été faite par son fils
Fernand.

«Christophe Colomb avait le front large, le visage long, le nez
aquilin; il avait les yeux clairs; son teint était blanc et embelli de
vives couleurs; ses cheveux avaient été blonds pendant sa jeunesse; sa
taille était au-dessus de la moyenne; son regard était animé, et
l'expression de sa physionomie était grave et noble.»

Il existe un grand nombre de portraits de Colomb; on doit à M. Jomard
une appréciation critique des plus remarquables d'entre eux: il donne
la préférence à celui qui, depuis quelque temps, est entré dans la
galerie de Vicence et où l'on reconnaît la touche du Titien ou au
moins d'un des meilleurs peintres de son école. Celui qui écrit ces
lignes en possède un également, qu'il conserve avec un respect
religieux, car il lui offre deux grandes garanties de ressemblance: la
première est une identité parfaite avec la description de Fernand; la
seconde consiste dans les lignes en langue espagnole qui sont placées
au-dessous, et dont voici la traduction littérale:

«Christophe Colomb, grand-amiral de l'Océan, vice-roi et gouverneur
général des Indes occidentales qu'il découvrit.--Copié d'après un
portrait original conservé dans sa famille.--Ladite copie donnée à M.
le baron de Bonnefoux, préfet maritime, par le vice-amiral Gravina.»

On sait que Gravina commandait en second l'armée navale espagnole aux
ordres de l'amiral Mazzaredo, que l'amiral Bruix amena à Brest en
1799; et qu'il commandait en chef les forces navales de sa nation
réunies aux nôtres à Trafalgar où il fut tué en combattant
vaillamment. Gravina était, en outre, chambellan de Sa Majesté
Catholique.

Colomb avait beaucoup d'éloquence naturelle alliée à une vive clarté
dans la discussion; quoique ayant mené une vie fort aventureuse et
ayant longtemps fréquenté des hommes aux moeurs très-libres, les
siennes étaient irréprochables, et nul ne savait mieux que lui se
respecter et se faire respecter; aussi le voyait-on affable,
affectueux et d'une douceur extrême envers les personnes qui
l'approchaient; il était même parvenu à corriger une tendance
naturelle à l'irritabilité en s'habituant à un maintien digne et
grave, en ne se permettant aucun écart de langage et en vivant avec
simplicité. Enfin, pendant sa vie entière, il fit preuve d'une piété
sincère, qui, par la suite, lorsqu'il déroula ses théories devant des
théologiens qui les trouvaient en contradiction ouverte avec ce
qu'ils croyaient être des vérités incontestables, ne permit jamais
qu'on pût le soupçonner d'attaquer volontairement la religion, et lui
servit plus, peut-être, qu'aucune de ses autres qualités à faire
adopter ses plans. Tout concourait donc à en faire un homme hors ligne
et propre à exécuter le projet inouï qu'il conçut depuis, celui de
_découvrir les limites de l'Atlantique_; car ce n'est pas assez
d'avoir un mérite éminent, si l'on ne possède en même temps les
qualités qui peuvent mettre ce mérite en évidence et lui faire porter
ses fruits.

À Lisbonne, Colomb se maria avec une des deux filles d'un Italien
nommé Palestrello, mort après avoir été l'un des marins les plus
distingués du temps du prince Henri; il avait été le colonisateur et
l'un des gouverneurs de l'île de Porto-Santo, qui, avec Madère, avait
été découverte en 1418 et 1419, par Tristan Vaz et par Zarco.
Toutefois, et malgré cette position avantageuse, il n'avait laissé
qu'une modique fortune. L'autre fille de Palestrello avait épousé
Correo, autre marin qui avait également été gouverneur de Porto-Santo.
Après son mariage, Colomb fit plusieurs voyages en Guinée; il alla
même à Porto-Santo pour des intérêts de famille. Ce fut pendant le
séjour qu'il fit en cette île que naquit Diego, son fils ainé. Dans
l'intervalle de ses campagnes, Colomb dressait des cartes marines dont
la vente lui servait à soulager l'existence de son vieux père à qui il
pensait toujours avec une tendre reconnaissance, et à aider ses frères
lors de leur début dans le monde.

Les conversations que, dans cette période, il eut avec Correo,
l'application qu'il portait à la construction de ses cartes qui était
une de ses occupations favorites, l'étude qu'il fit des journaux,
manuscrits et plans de son beau-père, furent pour lui des motifs
incessants d'examen; ces motifs, joints à l'enthousiasme avec lequel
les découvertes multipliées des Portugais le long du continent
d'Afrique étaient accueillies, transportèrent son imagination et lui
firent concevoir le dessein de tenter plus encore, et d'aller dans
l'Inde en se dirigeant vers l'Occident.

Bientôt ses pensées ne purent plus se détacher de ce dessein, et plus
il s'en préoccupait, plus il trouvait des raisons pour y persister.

On a dit que plusieurs entretiens, plusieurs fables, plusieurs redites
ou rapports recueillis par Colomb, soit sur la côte de Guinée, soit
surtout aux Açores et à Porto-Santo, sur l'existence d'une terre
étendue située de l'autre côté de l'Atlantique, avaient été le point
de départ de la grande idée de Colomb; mais si ces bruits, qu'on a
cités depuis lors, avaient eu quelque consistance, le prince Henri les
aurait connus, et il n'aurait certainement laissé à aucun autre la
gloire de l'entreprise.

On ne peut donc attribuer ce point de départ à d'autres causes qu'à
celles qui sont assignées par Fernand, et qui sont le fruit de la
réflexion la plus persévérante et la mieux mûrie. Suivons, en effet,
Colomb pas à pas; nous verrons ainsi se confirmer l'opinion de
Fernand, et il sera impossible de ne pas reconnaître avec lui, que des
rapports vagues, des bruits incohérents, des contes chimériques, des
faits peu concluants, tels que ceux que l'envie a inventés ou
amplifiés après l'événement, n'eurent aucune influence sur l'esprit
vigoureux de Colomb, et que ses idées reposaient sur ses recherches
mentales et sur les convictions les mieux fondées.

Toscanelli, Italien très-versé dans la cosmographie, habitait alors la
ville de Florence; or, il existe une correspondance entre Colomb et
Toscanelli qui remonte à l'année 1474; mais on doit penser que le
sujet abordé par Colomb était mûri déjà depuis longtemps dans son
jugement, lorsqu'il entra en communication épistolaire avec ce savant.
Il y posa en principe que la terre est un corps sphérique dont on
pouvait faire le tour dans le sens de l'équateur, et que les hommes
placés aux antipodes les uns des autres, y marchaient et s'y tenaient
_debout pieds contre pieds_, ce qui était une des assertions les plus
téméraires qu'on pût alors avancer: il divisait l'équateur, comme
toutes les circonférences de cercle, en 360 degrés, et, s'appuyant sur
le globe de Ptolémée et sur la carte plus nouvelle de Marinus de Tyr,
il accordait aux anciens la connaissance géographique de 225 de ces
degrés, qui comprenaient tout l'espace renfermé de l'Est à l'Ouest,
entre la ville de Thiné, extrémité orientale de l'Asie, et les îles
Fortunées ou Canaries, extrémités occidentales du monde alors connu.
Depuis ce temps-là, les Portugais avaient découvert les Açores; ainsi,
il fallait ajouter environ 15 degrés aux 225 des anciens, ce qui
donnait une somme de 240 degrés, équivalente aux deux tiers de
l'étendue circulaire de la terre.

Ce calcul de Colomb était rigoureux dans la supposition de
l'exactitude du globe et de la carte dont il se servait comme base;
mais il est évident pour nous aujourd'hui, que l'extrémité orientale
de l'Asie y était portée beaucoup trop loin, et cette erreur, qu'on ne
pouvait attribuer à Colomb, fut très-heureuse, car elle ne lui
permettait de compter que sur un parcours de 120 degrés ou de 2,400
lieues marines entre les Açores et le point le plus rapproché de
l'Asie. Il devait donc, après avoir franchi l'espace occupé par ces
120 degrés, ou arriver aux confins orientaux de l'Asie, ou découvrir
les terres qui pouvaient s'interposer. Si même on s'en rapportait aux
calculs de l'Arabe Alfragan, fondés sur l'opinion d'Aristote, de
Sénèque, de Pline et de Strabon, ces 120 degrés auraient été loin de
valoir 2,400 lieues, car ce mathématicien supposait la terre moins
étendue qu'elle ne l'est réellement; selon lui, chaque degré de
l'équateur était inférieur à 20 lieues marines d'une assez grande
quantité.

La réponse de Toscanelli fut un vif encouragement pour Colomb; il y
était même fait mention du fameux Marco Paolo, voyageur vénitien qui
avait établi, dans une narration de ses voyages par terre et dans
l'Orient pendant le quatorzième siècle, que les parties les plus
éloignées du continent asiatique et dans lesquelles il avait pénétré,
étaient bien au delà de l'espace assigné par Ptolémée. Toscanelli
avait compris immédiatement la portée extraordinaire du projet de
Colomb; il s'en montra émerveillé et il le conjura ardemment de le
mettre à exécution, l'assurant qu'en partant de Lisbonne même, il
aurait tout au plus 1,350 lieues marines à franchir pour arriver à la
province de Mangi, près du Cathai par lequel on doit supposer qu'il
désignait ce que nous appelons la Chine. Pour enflammer davantage son
imagination, il lui retraça les détails prodigieux donnés par Marco
Paolo sur le Cathai, sur la puissance et la grandeur du grand kan ou
du souverain de ces contrées opulentes, sur la splendeur de Cambalu et
de Quinsai, capitales de son empire, et sur les richesses
incalculables de l'île de Cipango qui avoisinait le Cathai, et qui,
probablement, était le Japon. Toscanelli joignit à ces renseignements
une carte sur laquelle étaient portées, soit les côtes occidentales de
l'Europe et de l'Afrique, soit les parties orientales de l'Asie
séparées les unes des autres de la faible distance de 1,350 lieues
marines (environ 7,500 kilomètres). On y voyait aussi, à diverses
distances et convenablement placées, Cipango, Antilla, ainsi que
d'autres îles de moindre importance.

Cette lettre fit sur l'esprit de Colomb une impression qui
non-seulement fut vive, mais encore très-durable, car, dans ses
préoccupations, ses voyages ou ses propositions, on voit souvent
reparaître les territoires du grand kan, le Cathai et l'île de
Cipango, qui lui avaient été offerts en perspective par son savant
correspondant.

L'approbation qui fut donnée par Toscanelli aux plans de Colomb acheva
de le confirmer dans leur excellence; il s'occupa dès lors à compléter
sa théorie; lorsque les diverses parties en furent bien concertées, il
s'y fixa avec une fermeté inébranlable; jamais il n'en parla avec
l'accent du doute ni de l'hésitation, et ce fut pour lui chose aussi
authentique que si de ses yeux il avait aperçu, que si de ses pieds il
avait foulé la terre qu'il voyait par l'effet de son imagination. Un
sentiment religieux, qui avait une teinte de sublimité, se mêla à ses
pensées; on eût dit, en l'entendant parler, qu'on avait devant soi un
homme inspiré par un effet de la puissance divine, qui entre tous
l'avait choisi pour accomplir une oeuvre excédant les facultés
intellectuelles d'un simple mortel, et des volontés de laquelle il
reconnaissait n'être que le docile agent!

Et quand il ajoutait, avec une conviction intime, que le moment était
venu où les extrémités les plus distantes de la terre devaient entrer
en communication les unes avec les autres, et où toutes les nations,
toutes les îles, tous les langages allaient se réunir sous la bannière
du divin rédempteur des hommes, on ne savait ce qu'on devait admirer
le plus, ou de la science profonde de ses arguments, ou de l'éloquence
avec laquelle il les prononçait, ou, enfin, de la foi vive et
religieuse dont il était animé.

Il en résulta pour son esprit une élévation nouvelle; pour son regard,
un plus grand air d'autorité; pour son maintien, une noblesse et une
dignité qui frappaient tous ceux qui l'approchaient. L'envie et le
dénigrement se tenaient même loin de lui, pour répandre les fables ou
les calomnies par lesquelles on cherchait quelquefois à lui ravir
l'honneur de l'idée première, ou à entraver ses projets; mais, dans le
libre cours d'une discussion calme et sérieuse, il avait toujours la
supériorité. On pouvait donc se refuser à l'aider dans ses projets;
mais il était difficile de répondre à ses discours, de réfuter ses
opinions, et surtout de ne pas estimer l'homme qui disait: «Voilà mon
plan; s'il est dangereux à exécuter, je ne suis pas un simple
théoricien qui laisse aux autres la chance de succomber sous les
périls; mais je suis un homme d'action; je suis prêt à sacrifier ma
vie pour servir d'exemple aux autres; et finalement, si je n'aborde
pas aux rivages de l'Asie par mer, c'est que l'Atlantique a d'autres
limites dans l'Occident, _et ces limites je les découvrirai!_»

Cependant, Colomb quitta le Portugal pour un nouveau voyage, qu'il
entreprit vers la partie des régions septentrionales, où les pêcheurs
anglais avaient coutume d'aller exercer leur industrie: il nous
apprend lui-même que, dépassant ces latitudes d'une centaine de
lieues, il franchit le cercle polaire, afin de s'assurer jusqu'à quel
point ces parages étaient habitables; il mentionne l'île de Thulé,
c'est-à-dire probablement l'Islande, et non point l'_Ultima Thule_ des
anciens qui, selon eux, était bien moins loin dans l'Ouest. Dans la
relation de ce voyage, on trouve encore la preuve du violent désir
qu'il avait de sortir des limites étroites de l'Ancien-Monde, pour se
lancer vers les points occidentaux et extrêmes de l'Océan.

Quel navigateur, alors, pouvait être comparé à Colomb? Il avait fait
de belles études préparatoires; il avait débuté jeune dans la marine,
avait fait beaucoup de campagnes, et avait, pendant plus de vingt ans,
parcouru toutes les mers fréquentées; il s'était trouvé dans un grand
nombre de combats et il s'y était distingué; il n'avait négligé aucune
occasion d'accroître son savoir; il parlait plusieurs langues; il
avait construit des cartes marines qui lui faisaient prendre place
parmi les premiers hydrographes; aussi pouvait-il se présenter avec
assurance et dire que s'il proposait une expédition périlleuse et
difficile, nul n'avait ni plus d'expérience, ni plus de courage, ni
plus de talents pour la commander et pour la faire réussir.

Quelques années s'écoulèrent sans que cet homme si supérieur eût rien
décidé sur les moyens de mettre ses projets à exécution; il lui
fallait un grand protecteur pour lui en procurer les moyens, et il se
rendait parfaitement compte de la difficulté de trouver, pour faire
accueillir ses vues, un personnage haut placé: il ne croyait même pas
que ce fût trop d'un souverain; tant il pensait qu'il fallait de
puissance pour ranger sous sa domination les terres où il devait
aborder, et pour lui décerner les dignités et les récompenses que ses
découvertes futures lui semblaient devoir mériter!

D'ailleurs, il devait aussi trouver des marins qui consentissent à le
suivre; or, ceux du Portugal eux-mêmes, malgré l'usage plus général de
la boussole améliorée par les soins du prince Henri, ne s'avançaient
vers le midi de l'Afrique qu'avec crainte, circonspection, et ils
osaient à peine perdre la terre de vue. Qu'eût-ce été si on leur avait
proposé de s'embarquer pour un voyage dirigé vers l'Ouest jusqu'aux
extrémités redoutées de l'Atlantique? Rien, sans doute, ne leur aurait
semblé moins praticable ni plus dangereux.

Il paraît que ce fut alors que Colomb s'adressa au gouvernement de
Gênes, sa patrie, pour lui faire part de ses plans et pour les placer
sous sa protection. Il regardait cette démarche comme un devoir de
coeur et comme la dette sacrée d'un citoyen dévoué avant tout à la
gloire, à la prospérité de son pays; il s'y serait rendu
immédiatement, si ces offres avaient été acceptées: il n'en fut pas
ainsi.

En Portugal, Alphonse avait succédé au roi Jean Ier; mais ses guerres
avec l'Espagne l'occupaient trop pour qu'on pût croire qu'il
s'engagerait dans une expédition qu'il jugerait probablement devoir
être aussi coûteuse qu'incertaine; aussi, dans la supposition d'un
refus, rien ne fut tenté auprès de lui.

Ce fut en 1480 que Jean II succéda à son tour au roi Alphonse. La
passion du prince Henri pour les découvertes remplissait son coeur;
sous son règne, l'activité des navigateurs portugais, un moment
assoupie, se réveilla; et ce nouvel essor fut secondé par l'imprimerie
qui, récemment inventée, abrégeait les communications, propageait les
connaissances scientifiques et favorisait les progrès; mais
l'impatience de Jean II lui faisait trouver trop de lenteur dans les
tentatives de ses navires pour parvenir à l'extrémité Sud de
l'Afrique.

Il était difficile, pourtant, qu'il en fût autrement; car, pour
s'avancer vers les parties méridionales de ce continent, il fallait
lutter sans cesse, et avec des bâtiments fort imparfaitement
installés, contre des calmes prolongés, des courants assez rapides et
des vents presque toujours contraires ou même quelquefois violents
tels que ceux qui règnent dans ces parages. Aujourd'hui que les
navires sont éclairés par l'étude des localités, dès qu'ils ont
traversé l'équateur, ils ne luttent pas, en louvoyant, contre les
vents dits _généraux_ qui soufflent du Sud-Est, pour se rendre au cap
de Bonne-Espérance; mais ils se servent de ce vent pour courir une
longue bordée qui les rapproche beaucoup de l'Amérique méridionale, et
semble leur faire faire un grand détour, il est vrai, mais qui les
porte au delà du tropique du Capricorne; ils trouvent, bientôt alors,
des vents d'Ouest; et, en peu de jours, ils arrivent à ce cap renommé,
l'ancien _Cabo-Tormentoso_ (cap des Tempêtes) des Portugais, qu'il
leur aurait fallu des mois entiers pour atteindre en côtoyant
l'Afrique. Au surplus, le nom de _cap de Bonne-Espérance_, qui fut
donné plus tard au _Cabo-Tormentoso_, pour indiquer l'espoir que l'on
avait, et que _Diaz_ et _Vasco de Gama_ réalisèrent en 1486 et 1498,
de trouver, en le doublant, une voie de mer pour aller dans l'Inde,
n'en est pas moins encore celui d'un point du globe fréquemment battu
par d'effroyables tempêtes et assailli par des flots courroucés.

Mécontent de la lenteur des découvertes de ses navires, Jean II voulut
que la science lui vînt en aide, et il appela des hommes instruits
auprès de lui pour aviser sur ce point. Ces savants, au nombre
desquels se trouvait le célèbre Martin Behem, se joignirent à ses deux
médecins, Rodrigue et le juif Joseph, qui étaient aussi des astronomes
et des géographes renommés. Plusieurs décisions furent prises par eux:
la plus importante fut celle de l'application de l'astrolabe à la
navigation, afin de procurer aux marins les moyens de régler leur
marche par l'observation de la hauteur des astres, et de leur donner
un surcroît de confiance ou de hardiesse, qui leur manquait dans l'art
de diriger leur route et de conduire leurs bâtiments.

L'astrolabe n'était cependant que l'anneau astronomique perfectionné,
et, comme lui, qu'un instrument de suspension qui, à cause de la
mobilité d'un navire, ne pouvait donner à bord que des résultats
approximatifs; il était loin de l'arbalète qui vint ensuite, laquelle
était également loin du quart de nonante, tout à fait mis de côté,
cependant, depuis l'invention des instruments à réflexion, tels que
l'octant, le sextant et le cercle de Borda, qui ne laissent rien à
désirer.

Toutefois, cette mesure eut un grand effet moral; car les équipages,
attribuant à l'astrolabe une perfection qu'il ne possédait pas,
s'imaginèrent qu'ils navigueraient désormais avec plus de sécurité;
sous un autre rapport, elle eut des conséquences du plus haut intérêt.
En effet, Colomb, qui a toujours fait preuve d'une promptitude
d'esprit incomparable pour saisir les différentes phases d'une
question, et pour en tirer le parti le plus favorable à ses vues, ne
manqua pas de préconiser l'astrolabe comme l'instrument destiné à
ouvrir un champ libre à ses découvertes, et de le présenter comme
devant calmer les craintes de tous ceux qui voudraient partager sa
fortune.

Dès lors, et pendant qu'on était sous l'impression favorable de cette
innovation, il ne balança plus un seul instant, et il demanda une
audience au roi afin de lui communiquer son projet. L'audience ne se
fit pas attendre: Colomb se présenta avec une noble assurance; il
exposa sa théorie, montra la carte de Toscanelli, et il assura à Jean
II que s'il voulait lui confier des navires et des hommes pour les
armer, il les conduirait dans les riches contrées de l'Orient en
cinglant directement à l'Ouest, et qu'il aborderait à l'île opulente
de Cipango, d'où il établirait une communication directe avec le grand
Kan, souverain d'un des États les plus riches et les plus splendides
du monde.

Le roi l'écouta avec une attention soutenue, et lui promit d'en
référer à une junte, qui fut en effet nommée et qui était composée de
Rodrigue et de Joseph, dont nous venons de parler, et du confesseur du
roi, Diego Ortiz, évêque de Ceuta, Castillan de naissance,
ordinairement appelé du nom de _Cazadilla_ qui était celui de sa ville
natale, et fort estimé à cause de ses lumières et de son instruction.

La junte, qui n'eut qu'à délibérer sur les plans présentés par Colomb,
sans s'entretenir avec lui-même, déclara qu'ils étaient extravagants,
et que l'auteur de ces plans ne pouvait être qu'un visionnaire; mais
le roi qui avait entendu Colomb, et qui savait, à n'en pas douter,
que, loin d'être un visionnaire, il s'exprimait avec toute la lucidité
d'un homme aussi instruit que sensé, le roi, disons-nous, n'admit pas
cette décision de la junte, et il assembla son conseil privé, qui
était composé des savants les plus éminents du Portugal, pour en
délibérer.

Malheureusement, Cazadilla en faisait partie, et, plus malheureusement
encore, il est dans la nature humaine que nul n'est plus obstiné ni de
plus mauvaise foi qu'un savant qui se trompe; aussi, par son ardente
influence, les théories de Colomb furent-elles qualifiées
d'impraticables, et de chimères sans base et sans raison!

Cazadilla fit plus encore; car, voyant le mécontentement que le roi
Jean II éprouvait de cette nouvelle décision et le penchant qu'il
continuait à manifester pour tenter l'entreprise, il eut recours à une
manoeuvre indigne, qu'il présenta au roi sous le prétexte spécieux, si
souvent invoqué en pareil cas, qu'il était de la dignité de la
couronne de ne pas s'engager à cet égard par une détermination
officielle, et qu'il fallait agir à l'insu de Colomb pour vérifier
jusqu'à quel point ses propositions pouvaient être fondées.

Le roi eut la faiblesse d'adopter ce conseil, qui n'était qu'une ruse
odieuse déguisée sous le semblant de la dignité royale; et, mettant à
profit les cartes et les communications diverses de Colomb, des
instructions furent tracées, et l'ordre fut donné d'expédier
secrètement une caravelle du cap Vert, pour qu'elle fît route
immédiatement, et d'après ces mêmes instructions.

Cependant, Colomb était tenu en suspens par plusieurs assurances qu'on
lui donnait, que le conseil, ne pouvant agir avec trop de maturité,
prenait du temps pour mieux asseoir son jugement. Quant à la
caravelle, elle partit; mais elle éprouva des contrariétés; et, comme
le capitaine et l'équipage ne rencontrèrent que des mers agitées par
des vents impétueux, qu'ils ne virent devant eux que des horizons
menaçants et que l'espace succédant à l'espace, sans l'aspect d'aucune
terre pour les encourager ou les guider, ils faillirent à l'oeuvre
comme des hommes non stipulés par l'aiguillon de la gloire ou manquant
de conviction, et ils retournèrent au cap Vert, d'où ils firent voile
pour Lisbonne; là, ils s'excusèrent de leur manque de résolution, en
ridiculisant le projet comme étant déraisonnable et même extravagant.

Cette insigne duplicité indigna Colomb au point qu'il ne voulut plus
entendre à rien, même, dit-on, à une disposition que montra le roi à
renouer la négociation. Sa femme était morte depuis quelque temps, il
ne tenait donc plus au Portugal par aucun lien, et il en serait parti
immédiatement, si ses affaires pécuniaires, dérangées par le peu de
soins que ses préoccupations scientifiques lui avaient permis d'y
donner, lui en avait laissé la faculté. Il fit alors tous ses efforts
pour rétablir ses finances; et finalement, il quitta ce royaume en
1484, emmenant avec lui son jeune fils Diego.

Quelque fâcheux pour notre illustre navigateur qu'aient pu être les
événements que nous venons de décrire, ils ont eu, toutefois, le
résultat de démontrer invinciblement la fausseté des allégations par
lesquelles on a cherché à insinuer que l'idée première de ses projets
ne lui appartenait pas en propre, et qu'elle lui avait été suggérée
par des révélations qui lui avaient été faites dans ses voyages à la
côte de Guinée, ou par la connaissance de faits empreints de
caractères tellement vraisemblables qu'ils avaient dû être acceptés
par lui comme des preuves. Ainsi, cette prétendue statue qui, sur le
cap le plus avancé de la plus occidentale des Açores, avait un doigt
mystérieusement dirigé vers l'occident; ainsi, ces vues de terres que
l'on croyait, en certains temps, apercevoir du sommet des montagnes
des îles Canaries; ces pièces de bois grossièrement travaillées,
apportées par des vents d'Ouest; ces arbres d'espèces étrangères à
l'Europe ou à l'Afrique, dont les troncs avaient été roulés par les
vagues jusques à notre continent; ces cadavres parvenus sur nos côtes,
et dont les traits ou les formes n'appartenaient à aucune race alors
connue dans nos pays!... tout cela était évidemment des fables; car,
s'il y avait eu la moindre certitude, s'il avait existé le moindre
prétexte à en retirer des inductions favorables, il est certain que le
roi Jean, que Cazadilla, que la junte, que le conseil privé, que les
marins de la caravelle expédiée du cap Vert en auraient eu
connaissance, qu'ils n'auraient pas traité Colomb de visionnaire, et
qu'ils n'auraient point déclaré que ses projets étaient extravagants.

Il est donc bien démontré que, dans le Portugal, pays où l'art de la
navigation était le plus avancé, et qui était le mieux situé pour
connaître l'exactitude de ces bruits ou de tous ceux qui pouvaient
alors circuler sur l'existence de contrées transatlantiques, rien qui
eût un caractère authentique n'y existait; que les théories de Colomb,
touchant ces mêmes contrées, y furent unanimement qualifiées
d'impraticables ou d'insensées, et qu'à lui seul revient l'honneur
tout entier non-seulement d'avoir conçu de si vastes projets, mais
encore de les avoir exécutés!

Il règne quelque obscurité sur la vie de Colomb pendant l'année 1485;
nous allons en rapporter ce qui paraît le moins vague dans le récit
des historiens qui ont traité ce sujet.

De Lisbonne il se rendit à Gênes où il renouvela ses propositions de
découvertes dans l'Occident; la république, alors occupée de guerres
ruineuses qui minaient sa prospérité, ne crut pas pouvoir accepter
des offres qui auraient ajouté beaucoup d'éclat à sa puissance, et
dont les conséquences avantageuses pour son opulence auraient pendant
longtemps établi sa suprématie commerciale. Il s'adressa ensuite à
Venise qui, se trouvant en ce moment dans une période critique pour
ses affaires, refusa également ses propositions. L'Angleterre, à cette
même époque, était gouvernée par Henri VII, dont Colomb avait entendu
vanter la sagesse et la magnificence; il crut donc devoir engager son
frère Barthélemy à s'embarquer pour cette île, afin de faire connaître
ses plans à ce souverain, et de chercher à les lui faire approuver.
Quant à lui, après avoir embrassé son vieux père qui vivait encore, et
après avoir satisfait, autant qu'il était en lui, à sa piété filiale,
par les mesures qu'il prit pour subvenir aux besoins de sa vieillesse,
il partit pour l'Espagne avec l'espoir d'y recevoir un accueil plus
favorable que celui que lui avaient fait jusqu'alors les gouvernements
auxquels il s'était adressé.

À une demi-lieue de Palos, sur une éminence solitaire qui avoisine la
mer, se trouvait, et se trouve même encore aujourd'hui, un ancien
couvent de Franciscains, entouré d'un bois de pins, et qui est dédié à
Sainte-Marie de la Rabida. À la porte de ce couvent, en l'année 1486,
s'arrêta, un jour, un étranger qui venait de débarquer sur les côtes
de l'Espagne, et qui, exténué de fatigue, conduisant par la main un
jeune enfant également épuisé, frappa et demanda un peu d'eau et de
pain pour ranimer les forces défaillantes de cet enfant qui était son
fils. Cet étranger, qui devait, plus tard, doter la couronne d'Espagne
de possessions innombrables, et qui, en ce moment, faisait un humble
appel à la charité du frère gardien d'un simple couvent de ce royaume,
c'était Christophe Colomb, qui se rendait à Huelva dans l'espoir d'y
trouver son beau-frère Correo!

Le supérieur du couvent entrait en ce même moment: c'était un homme
instruit, intelligent, qui, après avoir accompli les premiers devoirs
de l'hospitalité, fut tellement frappé de l'air de noblesse et de
dignité de son hôte, qu'il lia conversation avec lui et qu'il
l'engagea à faire quelque séjour au couvent.

Ce supérieur, qui se nommait Jean Perez de Marchena, ne put, sans un
sentiment de sympathie extrême, entendre le récit de la vie de
l'étranger qui lui en confia toutes les particularités et se garda
bien d'omettre les pensées de découvertes dont il était le plus
préoccupé; mais, se méfiant de son propre jugement, le supérieur en
référa à Garcia Fernandez, médecin de Palos, qui était un de ses amis.
Fernandez fut séduit, comme l'avait été Jean Perez; il en conversa
avec des marins, avec des pilotes de l'endroit qui parurent frappés de
la grandeur de l'idée; mais ce qui acheva de déterminer la conviction
du supérieur du couvent, fut l'approbation décidée qui fut donnée aux
théories de Colomb par Martin Alonzo Pinzon, de Palos, l'un des plus
habiles capitaines de la marine marchande espagnole, et chef d'une
famille de marins aussi riche que distinguée. Pinzon fit même plus
qu'approuver; car il offrit, spontanément, une forte somme pour
contribuer à un armement, et sa personne pour accompagner Colomb afin
de le seconder dans le voyage.

Jean Perez, qui avait été confesseur de la reine, donna alors un libre
cours à ses bonnes intentions; il conseilla à Colomb de se rendre
immédiatement à la cour; il lui remit une lettre pressante de
recommandation pour Fernando de Talavera, prieur du couvent du Prado,
confesseur actuel de la reine, homme ayant une grande influence
politique et qu'il connaissait très-particulièrement; il lui promit
aussi de garder au couvent son fils Diego, et de veiller
paternellement en tout à sa personne ainsi qu'à son éducation. Pinzon
offrit les moyens pécuniaires pour subvenir au voyage; enfin, au
printemps de l'année 1486, Colomb, enthousiasmé, Colomb, le coeur ravi
de ces encouragements et de ces secours inespérés, s'éloigna du
couvent de la Rabida pour se rendre à la cour de Castille réunie en ce
moment, à Cordoue où les souverains espagnols, Ferdinand et Isabelle,
se trouvaient pour hâter la conquête de Grenade qui appartenait encore
aux Maures.

La guerre opiniâtre que les Espagnols faisaient aux Maures et la
situation politique du pays, se lient trop étroitement à l'exécution
des projets de Christophe Colomb, pour que nous n'entrions pas, à cet
égard, dans quelques détails qui expliquent les retards qu'il éprouva
pour faire accueillir favorablement ces mêmes projets.

Ferdinand, roi d'Aragon, et Isabelle, reine de Castille, régnaient à
cette époque en Espagne: ils avaient uni leurs destinées et leur
politique par un mariage qui, en satisfaisant à leur bonheur
personnel, leur permettait de combiner leurs efforts pour la gloire de
l'Espagne et pour achever d'en expulser les Maures qui, depuis
longtemps, y avaient établi leur domination. C'était, en ce moment,
l'unique objet de leur ambition; et tous leurs voeux, toutes leurs
ressources étaient concentrés et dirigés vers ce noble but.

Cependant, les deux royaumes d'Aragon et de Castille étaient, en
particulier, dans une indépendance complète l'un vis-à-vis de l'autre.
Grâce à l'accord aussi parfait que désintéressé de ces deux souverains
en tout ce qui touchait aux intérêts de l'Espagne, jamais aucun
empiétement ne se fit remarquer sur leurs droits respectifs: ainsi,
dans chacun des deux royaumes, les impôts étaient levés selon les lois
de chacun de ces pays; la justice était rendue au nom de chacun des
souverains; mais, dans les actes généraux, leurs deux noms étaient
joints pour la signature, leurs têtes figuraient ensemble sur la
monnaie nationale, et le sceau royal portait déployées les armes
confondues de la Castille et de l'Aragon.

On a dit, à l'étranger, que Ferdinand était fanatique, ambitieux,
égoïste, perfide même; mais, en Espagne, il a toujours été cité comme
possédant un esprit étendu, une intelligence pénétrante, un caractère
égal, et comme un homme d'une politique consommée, doué d'un grand
talent d'observation, et sans rival pour les travaux du cabinet.

Quant à Isabelle, les écrivains contemporains n'en ont jamais parlé
qu'avec un enthousiasme extrême. Le temps a confirmé ce langage, et il
a été ratifié par les écrivains de tous les autres pays. Lorsque
Colomb arriva à Cordoue, il y avait dix-sept ans qu'Isabelle était
mariée, et on la dépeint alors comme réunissant l'activité et la
résolution d'un homme à la douceur féminine la plus accomplie,
accompagnant son mari dans les camps, assistant à tous les conseils,
animée par les idées les plus pures de la gloire, et adoucissant
toujours, par les élans de son caractère généreux, les rigueurs
parfois trop sévères de la politique calculatrice du roi. Dans la
direction des affaires de son royaume, on nous la montre comme
uniquement occupée à améliorer la législation, à guérir les plaies
engendrées par de longues guerres intérieures, à encourager les arts,
les sciences, la littérature, et ce fut par ses soins que l'université
de Salamanque acquit l'illustration dont elle a joui pendant
longtemps, parmi les nations. Enfin, sa prudence semblait, en tout,
être inspirée par une sagesse infinie, elle veillait sans cesse aux
intérêts de tous, et elle était la mère du peuple dans toute
l'acception de ce mot.

Mais si nous nous reportons à la plus tendre jeunesse d'Isabelle, à ce
qu'elle était avant d'unir son sort à celui du roi d'Aragon, rien
n'égale les descriptions qui ont été faites des charmes de sa
personne, et nous ne pouvons résister au plaisir de citer le portrait
qui en a été tracé par un auteur étranger:

«La plus poétique imagination de l'Espagne, pays renommé pour la
beauté des femmes, n'aurait pu concevoir une beauté plus régulière:
ses mains, ses pieds, son buste et tous ses contours, portaient
l'empreinte de la grâce la plus accomplie. Sa taille, quoique moyenne,
était remplie de noblesse et de dignité. Celui qui la contemplait ne
savait, au premier abord, s'il était fasciné par la perfection du
corps ou par l'expression que l'âme communiquait à un extérieur, pour
ainsi dire, irréprochable. Née sous le soleil de l'Espagne, elle
descendait, cependant, par une longue suite de rois, des monarques
goths, et leurs fréquentes alliances avec des princesses étrangères
avaient produit, sur sa physionomie, un mélange de l'éclatante
fraîcheur du Nord avec la séduisante vivacité des femmes du Midi. Son
teint était blanc, et son épaisse chevelure d'un brun clair; ses yeux
bleus, d'une douceur ravissante, rayonnaient d'intelligence et de
sincérité. Pour ajouter à tant d'attraits, quoique élevée à la cour,
une franchise austère, mais inoffensive, régnait dans son langage
comme dans ses regards, et, en étincelant sur son visage, à l'éclat de
la jeunesse ajoutait celui de la vérité.»

Telle était, telle avait été la noble femme qui contribua, plus
peut-être que son mari, à l'expulsion définitive des Maures du
territoire espagnol; et qui, quelque grande et patriotique que fût
cette oeuvre, était destinée à acquérir la gloire plus grande encore,
puisqu'elle la rend immortelle dans l'histoire, d'avoir une influence
décisive sur la découverte du Nouveau-Monde. Enfin, ce qui prouve
clairement l'extrême supériorité de l'esprit d'Isabelle, c'est que,
destinée à gouverner l'Espagne conjointement avec Ferdinand; dans ce
règne à deux qui lui présentait tant d'écueils, elle sut constamment,
tout en maintenant intactes l'étendue de son autorité, la plénitude de
ses droits, se faire aimer et respecter par le plus ombrageux des
maris, le plus inquiet des hommes et le plus absolu des souverains.

Toutefois, la guerre sainte, ainsi qu'on l'appelait en Espagne, que
Ferdinand et Isabelle avaient entreprise contre les Maures, occupait
trop les esprits, lors de l'arrivée de Colomb à Cordoue, pour que le
moment fût propice à l'examen de ses plans. Fernando de Talavera,
lui-même, à qui il remit la lettre de Jean Perez et qui devait être
son introducteur auprès de Leurs Majestés, prit à peine le temps de
lire la lettre ou de l'écouter, et trouva plus commode de lui dire que
ce qu'il proposait était inacceptable. Rien n'annonce même que
Talavera en ait entretenu les souverains, ou s'il le fit, ce dut être
en termes tellement froids qu'ils ne purent y prendre aucun intérêt.

La campagne fut ouverte en 1486 par le roi et la reine en personnes,
et elle fut poursuivie avec vigueur. Quant à Colomb, il attendit à
Cordoue des circonstances plus favorables, espérant tout du temps
ainsi que des efforts qu'il faisait pour faire goûter ses théories par
les hommes éclairés avec lesquels il pouvait entrer en relations. Il
se remit à son travail de faire des cartes afin de subvenir à son
existence, et, dans cette humble position, il eut souvent à braver les
railleries de ceux qui, n'ayant pas le don de le comprendre, se
laissaient parfois aller au malin plaisir de le tourner en ridicule,
soit à cause de l'état de pénurie où il se trouvait, ou, plus encore,
à cause des préoccupations de son esprit que l'on qualifiait de
fantasques et d'insensées.

Ce fut dans cette ville qu'il s'attacha à dona Beatrix Enriquez;
toutefois, les particularités de cette liaison sont enveloppées
d'obscurité: on sait seulement que c'était une dame de bonne famille
et qu'elle fut la mère de Fernand, son second fils, qu'il aima
toujours à l'égal de son aîné Diego et qui fut l'historien de son
père; mais les autres détails de cette partie de la vie de Colomb
restent ignorés; on doute même que l'attachement mystérieux qu'il eut
pour dona Enriquez ait jamais été légitimé par le mariage.

Quoi qu'il en soit, les idées de Colomb se répandirent peu à peu et
obtinrent quelque crédit. Entre autres, Alonzo de Quintanilla,
contrôleur des finances du royaume de Castille, fut frappé de la force
de ses raisonnements, et il ne put voir, sans en être ému, tant de
dignité dans le langage, tant de noblesse dans les manières et tant de
foi dans les convictions; aussi, fut-il bientôt un de ses approbateurs
les plus chaleureux, un de ses avocats les plus puissants, et il lui
donna asile dans sa maison.

Antoine Geraldini, nonce du pape, et son frère Alexandre Geraldini,
précepteur des plus jeunes enfants de Ferdinand et d'Isabelle,
devinrent aussi ses partisans zélés. Ils le présentèrent à Gonzalez de
Mendoza, archevêque de Tolède et grand cardinal d'Espagne; c'était un
personnage très-considéré à la cour où l'on ne prenait jamais un parti
de quelque importance sans le consulter, à tel point qu'il avait reçu
le surnom de _Troisième Roi d'Espagne_! Sa science n'avait rien de
froid; son intelligence était vive, et son habileté prompte et décidée
dans l'examen ainsi que dans l'exécution ou la pratique des affaires;
aussi fut-il charmé de l'éloquence lucide et du noble maintien de
Colomb. Il l'écouta avec une attention progressivement croissante; il
comprit bientôt la portée infinie de ses projets, la vigueur de ses
arguments; et, dès sa première conversation, il devint l'ami le plus
dévoué et le plus inébranlable de son interlocuteur: il en parla
aussitôt au roi, et le fruit de son intercession ne se fit pas
longtemps attendre, car l'audience qu'il demanda fut accordée à
l'instant.

Colomb avait alors cinquante et un ans; mais cet âge, déjà assez
avancé pour affronter les fatigues de la navigation et les périls d'un
voyage sans données positives, sans terme prévu, sans autre guide que
sa confiance et que son génie, cet âge, disons-nous, n'avait ni
ébranlé ses résolutions, ni affaibli l'ardeur de son courage. Les
soucis de son esprit, les méditations fréquentes auxquelles il se
livrait, la crainte de ne pouvoir être agréé pour l'accomplissement de
ses desseins avaient blanchi sa chevelure, mais sa taille était
toujours droite, sa tournure imposante, et son air grave et digne
était rehaussé par la mâle simplicité de ses actions. Son costume
n'était ni celui d'un riche, ni celui d'un gentilhomme, mais il le
portait avec l'aisance d'un homme supérieur; enfin, il y avait dans sa
personne quelque chose de respectable allié à une noble fierté qu'on
ne saurait rencontrer chez ceux que le ciel n'a pas formés pour le
commandement. On savait, on voyait facilement d'ailleurs qu'il
possédait une instruction prodigieuse; il avait la réputation d'avoir
beaucoup navigué, d'avoir, soit en sous-ordre, soit en chef, visité
tous les parages connus et d'avoir vaillamment combattu; pour tout
dire en un mot, il était le marin le plus savant, le plus habile de
son temps; son érudition surpassait celle des ecclésiastiques les plus
renommés, et l'on disait de lui qu'il n'existait pas en Espagne un
chrétien qui fût plus pieux, ni plus attaché à ses devoirs religieux.

Des lettres de Colomb apprennent que, lorsqu'il se rendit à l'audience
obtenue par le crédit de Gonzalez de Mendoza, ce fut avec le sentiment
de l'importance et de la dignité du motif qui l'animait, et comme s'il
avait été mû par une inspiration divine qui lui donnait la confiance
d'un homme qui se considère comme l'instrument dont Dieu voulait se
servir pour accomplir de grands desseins. Voici, en effet, comment
dans ces lettres qui existent encore, il s'exprime sur cet épisode
remarquable de sa vie:

«En pensant à ce que j'étais je me sentais prêt à succomber sous la
conscience de mon humilité; mais en songeant à ce que j'apportais, je
me trouvais l'égal des têtes couronnées; je n'étais plus moi, j'étais
l'agent de Dieu, choisi et marqué pour exécuter ses volontés!»

Le roi le reçut d'abord avec cette réserve glaciale qui était
inhérente à son caractère naturellement méfiant; mais il était trop
bon juge pour ne pas apprécier promptement combien le maintien assuré,
quoique modeste, de Colomb, parlait en sa faveur, et il lui témoigna
bientôt de l'intérêt. Le savant marin, se voyant attentivement écouté,
développa son système; et ce fut avec un art infini qui n'avait
cependant rien d'adulateur, qu'il termina son exposé, en cherchant à
exciter l'ambition de Ferdinand par l'assurance que ses découvertes
surpasseraient, en importance, celles que les Portugais avaient déjà
faites sur les côtes méridionales de l'Afrique, et que la gloire qui
en rejaillirait sur sa couronne éclipserait celle que les souverains
du Portugal avaient acquise dans ce vaste champ ouvert à l'activité
humaine, et dont ils tiraient tant de vanité.

Le roi se montra très-satisfait; aussi, ordonna-t-il à Fernando de
Talavera de convoquer les astronomes et les géographes les plus
renommés du royaume, afin qu'il y eût une conférence dans laquelle le
côté scientifique et pratique de la question serait examiné.
Christophe Colomb fut transporté de cette heureuse issue, en pensant
qu'en présence d'hommes instruits, et qu'en s'exprimant lui-même, sa
cause serait facile à gagner; anticipant alors sur la décision des
juges qu'il croyait devoir être autant au-dessus des préjugés
vulgaires que de leur intérêt personnel, il pensa être arrivé au terme
de ses sollicitations et n'avoir plus qu'à se livrer à l'exécution de
ses plans.

La conférence eut lieu à Salamanque dans le couvent des Dominicains de
Saint-Étienne, réputé le plus éclairé de la chrétienté. Colomb y fut
accueilli avec la plus grande distinction, et comme un homme à qui
l'on était fier de donner l'hospitalité. Ces dehors flatteurs
n'inspirèrent aucune vanité à celui qui était l'objet de tant de
déférence; et ce fut avec calme, mais avec une noble chaleur dans le
regard qu'il se présenta au milieu du conseil le plus imposant qu'on
pût imaginer, si l'on était fondé à juger de la sagesse d'un corps par
le rang, par l'âge et par la réputation des membres qui le composent.
Mais les séances du conseil sont trop importantes et présentent trop
d'intérêt, pour que nous ne les reproduisions pas avec une certaine
étendue.

Les professeurs de l'université ne composaient pas seuls ce même
conseil; il y avait en outre plusieurs dignitaires de l'Église et
quelques moines érudits; toutefois, Colomb ne tarda pas à être
convaincu que plusieurs des personnages de la conférence étaient
imbus, à l'avance, de sentiments qui lui étaient défavorables, ainsi
qu'il n'arrive que trop souvent, lorsque des hommes très-élevés dans
l'échelle sociale ont à s'occuper de ceux que leur rang place
infiniment au-dessous d'eux et qu'ils sont, naturellement, enclins à
considérer comme des intrigants ou comme des imposteurs qu'il est de
leur devoir de démasquer. Quelques-uns d'entre eux pensaient, en
effet, que Colomb, navigateur presque inconnu en Espagne et
n'appartenant à aucune institution scientifique, ne pouvait être qu'un
aventurier ou tout au plus qu'un visionnaire; ils avaient, d'ailleurs,
cette aversion naturelle aux pédants contre toute innovation qui
attaque l'échafaudage de leurs doctrines, et ils restèrent sous ces
fâcheuses impressions.

Aussi, Colomb ne fut-il écouté avec attention que par les moines
dominicains de Saint-Étienne: les autres se retranchèrent dans cette
espèce de fin de non-recevoir que, lorsque tant de profonds
philosophes s'étaient occupés de recherches géographiques, lorsque
tant d'habiles marins avaient navigué sur toutes les mers connues
depuis un temps immémorial, et qu'aucun d'eux n'avait laissé seulement
entrevoir la possibilité de terres transatlantiques; que même, à
leurs yeux, l'Océan devenait infranchissable dans cette direction, il
était plus que présomptueux de venir leur affirmer, sans autres
preuves que des assertions imaginaires, que ces terres existaient
positivement, et de demander, pour aller à leur recherche, des navires
et des hommes que ce serait envoyer à une perte infaillible.

Colomb demanda que la discussion fût approfondie et que des objections
plus sérieuses lui fussent faites, car, avec les raisonnements
précédents, il n'y aurait jamais lieu au moindre progrès marquant, ni
à la moindre perfectibilité. Alors la Bible et les ouvrages des Pères
de l'Église furent mis en avant comme des arguments irrésistibles.
Ainsi, l'existence des Antipodes, soutenue par les anciens, fut
déclarée impossible en vertu de passages des écrits de saint Augustin
et de Lactance qui les traitent de fables incompatibles avec les
fondements de la foi chrétienne, puisque soutenir qu'il pouvait y
avoir du côté opposé de la terre des lieux qui fussent habités,
c'était avancer qu'Adam n'était pas le père commun de tous les hommes,
ce qui serait contraire aux notions les plus certaines et les plus
respectées, et constituerait une attaque évidente contre les vérités
de la Bible. On ajouta que, puisque saint Paul avait dit, dans son
épître aux Hébreux, que les cieux peuvent être comparés à un
tabernacle ou à une tente étendue sur la terre, on devait en conclure
que la terre était plate comme l'est le dessous d'une tente.

Il y eut, cependant, quelques membres qui admirent l'hypothèse de la
sphéricité de la terre, mais ils posèrent en fait que les ardeurs de
la zone torride ou autres obstacles matériels devaient empêcher qu'on
ne pût aller au delà, et qu'en ce qui concernait une navigation
dirigée vers l'Occident pour atteindre les extrémités orientales de
l'Asie, ce devait être un voyage impraticable, car on allégua qu'il
durerait plus de trois ans; enfin, on objecta encore qu'en voulant
bien supposer qu'on fût assez heureux pour arriver ainsi jusque dans
l'Inde, la rotondité du globe terrestre ferait alors l'effet d'une
longue montagne d'eau qui s'opposerait au retour, quelque fort et
quelque favorable que le vent pût être imaginé!

Colomb commença son plaidoyer scientifique, en démontrant la
sphéricité de la terre par deux faits positifs: le premier, c'est que,
lorsqu'un navire s'éloigne de la côte, le corps du bâtiment disparaît
le premier, ensuite les voiles les plus basses, et successivement
ainsi jusqu'aux plus élevées et jusqu'à la cime des mâts qui disparaît
la dernière à la vue. De même, lorsqu'un bâtiment recommence à
paraître ou que deux bâtiments se rencontrent en mer par un beau
temps, on en voit les parties les plus élevées assez longtemps avant
celles qui le sont le moins, et c'est le corps du navire que les yeux
aperçoivent le dernier. Il en tira la conséquence évidente que ce
phénomène ne pouvait être attribué qu'à la sphéricité de la terre qui
s'interposait entre le spectateur et les points du navire observé qui
se trouvent de plus en plus rapprochés de la surface de la mer. Le
second fait fut que, lors des éclipses de lune, on avait toujours
remarqué que, de quelque côté que commençât l'éclipse, soit qu'elle
fût partielle ou totale, toujours l'ombre que la terre projetait
alors sur le disque lunaire avait une figure circulaire, et il en
conclut qu'il ne pouvait y avoir qu'un corps sphérique qui put ainsi,
dans toutes les positions, projeter invariablement une ombre
circulaire.

Les lois de la gravitation universelle n'étaient pas encore
établies, et la question des Antipodes et des hommes qui pouvaient y
être placés se trouvant réciproquement pieds contre pieds sans
tomber dans les profondeurs de l'abîme, ne pouvait pas être aussi
facilement résolue; mais on pouvait en juger par induction, car si
deux navires, éloignés l'un de l'autre de six lieues, cessent
complètement de s'entre-apercevoir par l'effet de la sphéricité de
la terre, il est manifeste que les verticales passant par le centre
de chacun des deux bâtiments ne sont pas parallèles, que, cependant,
personne à bord ne perd de sa stabilité par l'effet de cette
inclinaison relative; or, ce qui se passe à l'égard de ces deux
navires doit avoir également lieu pour deux autres placés à six
lieues des deux premiers, et l'on arrive ainsi à prouver, par
analogie, que rien d'étrange n'a lieu aux Antipodes, et que l'on
peut et doit y naviguer et y marcher tout aussi naturellement que
nous le faisons nous-mêmes sur nos mers et sur notre sol. Ces
explications réfutaient également l'argument des montagnes d'eau
jugées devoir s'opposer au retour des navires d'un voyage lointain.
Colomb fit observer, à ce sujet, qu'il n'avait pour but que
d'arriver aux extrémités de l'Inde ou de l'Asie, ainsi que se le
proposaient les Portugais en contournant par mer le continent
africain; et que la seule différence qu'il y eût, c'est qu'il
chercherait sa route en cinglant directement à l'Ouest; que, dès
lors, ce n'est pas à des pays inconnus ou imaginaires qu'il
aborderait; mais dans des contrées assez voisines du lieu où fut
placé le Paradis terrestre, et que certainement les hommes qui
habitaient ces contrées devaient, tout aussi bien que nous,
descendre d'Adam, ainsi qu'il le croyait religieusement en se
fondant sur les vérités des livres sacrés.

Ce fut alors que, présumant, sans doute, le déconcerter par une
objection sans réplique, on lui demanda comment il pouvait être assuré
que les limites de l'Atlantique dans cette direction fussent les
terres asiatiques. Sans hésiter, il fit aussitôt cette réponse
admirable, et qui, elle seule, équivalait à l'idée de la découverte du
Nouveau-Monde: «Eh bien! si l'Atlantique, dans cette direction, a
d'autres limites que l'Asie, il importe plus encore de découvrir ces
limites, et je les découvrirai!» C'est bien ainsi que l'on s'exprime
lorsque l'on a un grand coeur; c'est bien ainsi que parle le génie
dont les yeux sont plus clairvoyants encore que ceux de notre corps;
et cette réponse sublime qui n'a pas été assez remarquée, suffirait
pour garantir à Colomb la priorité de la découverte de l'Amérique,
lors même que, ainsi que nous le ferons remarquer plus tard, ce ne
serait pas lui qui aurait, le premier, acquis la certitude de
l'existence du continent américain.

Restaient à réfuter les difficultés théologiques qui lui furent
opposées en plus grand nombre et avec le plus d'autorité. Nous avons
déjà fait connaître l'air de grandeur qui était un des traits
caractéristiques de la personne de notre illustre navigateur, son
maintien noble et assuré, le feu de son regard, l'animation de sa voix
et la force de son éloquence. Tout ici se trouva en jeu, lorsque
repoussant, d'un geste véhément, ses plans, ses cartes, ses mémoires,
il prit une intonation inspirée et se lança dans le côté religieux de
la question. Il ne laissa aucune difficulté sans réponse; et
s'exprimant comme le théologien le plus pieux et le plus disert, il
sut trouver, dans les textes eux-mêmes des prédictions des prophètes
et de l'Écriture sainte, des passages qui renversèrent l'échafaudage
de toutes ces difficultés, et qui, selon lui, étaient le type vrai et
l'annonce formelle des magnifiques découvertes que le ciel le
destinait à faire en cette partie de l'univers! Dans cette assemblée
où se trouvait l'élite des hommes de religion et de talent de
l'époque, qui fut le véritable savant, qui se montra le plus grand
théologien? Sans contredit, ce fut notre marin, ce fut Christophe
Colomb!

Mais rendons toute justice à la conférence; non-seulement elle fut
vivement touchée en entendant vibrer à ses oreilles une éloquence
aussi mâle, aussi religieuse et aussi sincère, mais encore plusieurs
des auditeurs se dépouillèrent de leurs préventions et furent
convaincus. Parmi ceux-ci se trouva Diego de Deza, moine dominicain,
professeur de théologie, et qui parvint ensuite à la seconde dignité
ecclésiastique de l'Espagne, celle d'archevêque de Séville. C'était un
homme érudit qui sut apprécier Colomb et lui gagner des partisans,
mais pas assez pour obtenir un résultat favorable. Ce fut même
beaucoup que l'on voulût consacrer encore à ce sujet quelques séances
subséquentes, sans se prononcer. Afin, cependant, d'en finir, la
décision en fut laissée au jugement de Fernando de Talavera qui s'en
occupa fort peu, et qui, entièrement emporté par le tourbillon des
affaires publiques et très-importantes à la vérité du moment, n'y
avait encore donné aucune conclusion à l'époque où il fut obligé de
suivre la cour lorsqu'elle partit de Cordoue au commencement de 1487,
laissant l'affaire dans la plus grande des incertitudes.

Colomb ne se découragea pas, il s'attacha aux mouvements de la cour et
ne cessa de solliciter; il parvint même à faire décider que plusieurs
autres conférences seraient tenues et que le lieu en fût fixé; mais
jamais aucune ne put avoir lieu à cause des changements de résidence
continuels auxquels les mouvements perpétuels de l'armée
assujettissaient les souverains.

Si Colomb se trouva forcé par ces circonstances à accepter le rôle de
solliciteur et peut-être de courtisan, au moins s'y soumit-il avec
noblesse, car il s'associa aux fatigues militaires des guerriers qui
se pressaient en foule pour combattre en faveur de la libération de
l'Espagne; il fut présent au siége ainsi qu'à la reddition de Malaga
et de Baza, il assista à l'affaire importante à la suite de laquelle
El-Zagal, l'un des rois maures établis en Espagne, résigna sa couronne
entre les mains de Ferdinand, et il se distingua par sa bravoure
personnelle dans plusieurs de ces occasions.

Pendant le siége de Baza, deux des religieux préposés à la garde du
Saint-Sépulcre à Jérusalem arrivèrent au camp, avec la mission de
faire connaître que le sultan d'Égypte avait déclaré qu'il ferait
mettre à mort tous les chrétiens qui pouvaient se trouver dans les
États où il commandait, si l'Espagne ne se désistait pas de ses plans
de guerre contre les Maures. Cette menace fit une si grande impression
sur l'âme fière et pieuse de Colomb qu'il conçut, alors, le projet de
consacrer les bénéfices qu'il pensait devoir lui revenir du succès de
ses découvertes, à l'affranchissement complet du Saint-Sépulcre. Avec
sa persévérance naturelle, il ne renonça jamais à cette idée, et il
est mort avec le regret de n'avoir pu la réaliser.

Son nouvel ami Diego de Deza et son zélé partisan Alonzo de
Quintanilla pourvoyaient à une partie de ses dépenses, et ils auraient
plus fait encore, si les souverains espagnols reconnaissants de ses
services et du zèle qu'il montrait en s'associant aux opérations de
l'armée, ne l'eussent, en quelque sorte, attaché à leur personne, en
ordonnant qu'il fût compté parmi les membres de leur maison et
défrayé, comme tel, de sa nourriture et de son logement; ils firent
même plus, car lorsqu'il y avait quelque calme ou quelque repos dans
la poursuite de cette guerre, Ferdinand témoignait le désir que la
question du voyage transatlantique fût remise sur le tapis; mais,
toujours de nouveaux incidents survenaient, qui mettaient obstacle à
la reprise des conférences.

Cet état de choses dura jusqu'à la fin de 1491; c'est l'époque où
l'armée allait se mettre en marche pour attaquer Grenade; Colomb pensa
qu'il pourrait y avoir un trop long ajournement, si le départ avait
lieu sans qu'on prît une décision, et il la demanda avec instance. On
fit droit à sa demande; Fernando de Talavera fut chargé de présider
une nouvelle conférence, mais la majorité condamna les plans de Colomb
comme vains et impossibles, et elle ajouta qu'il était indigne d'aussi
grands souverains de se livrer à une entreprise aussi importante, sur
d'aussi faibles motifs que ceux qui étaient allégués. Le roi et la
reine durent donc s'abstenir; mais telle était la considération
personnelle dont Colomb jouissait dans l'armée, tel était l'intérêt
qu'il avait su inspirer à Ferdinand, que ce roi ne put se résoudre à
rompre définitivement sur ce sujet et que, pensant toujours aux
avantages incalculables dont la réussite devait en être suivie, il fit
informer Colomb que les préoccupations et les dépenses considérables
de la guerre ne lui permettaient pas de prendre des engagements dans
le moment actuel; mais qu'aussitôt qu'il serait libre de tout souci à
cet égard, il se montrerait disposé à reprendre cette affaire et à la
faire traiter. Colomb fut très-désappointé de cette réponse qu'il
considéra comme un refus poli, et il prit le parti de retourner à
Séville, ne comptant plus, à la vérité, sur la protection du trône
pour l'aider à exécuter les plans qui, depuis vingt ans, absorbaient
toutes ses pensées, étaient le mobile de toutes ses démarches, et
faisaient l'objet de toutes ses méditations.

Cependant, son frère Barthélemy n'était pas resté inactif; il s'était
rendu en France et en Angleterre, il y avait exposé les projets de
Colomb, et il était parvenu à intéresser les souverains de ces
royaumes à l'entreprise de tenter le voyage de l'Inde, en cinglant
directement à l'Ouest. Ces nouvelles favorables arrivèrent à Colomb
en même temps qu'une invitation du roi de Portugal de retourner à
Lisbonne. Il en fut très-ému, mais, à la réflexion, et peut-être aussi
pour ne pas trop s'éloigner de ses enfants, il pensa qu'étant devenu
un personnage très-connu en Espagne, il lui serait facile et
avantageux de trouver aide et protection auprès de quelques-uns des
puissants seigneurs de ce pays qui avaient de vastes possessions, de
grandes fortunes, beaucoup de crédit, qui jouissaient des priviléges
de plusieurs droits féodaux, et pouvaient être comptés comme des
petits souverains dans leurs domaines; sous l'influence de ces idées,
il ne s'arrêta pas longtemps à la pensée de quitter l'Espagne, et il
s'adressa successivement à deux des plus opulents seigneurs dont nous
venons de parler: le duc de Médina-Sidonia et celui de Médina-Celi,
qui avaient des propriétés étendues sur le bord de la mer où se
trouvaient plusieurs ports, et de qui dépendaient de nombreux vassaux.

Le duc de Médina-Sidonia entra, parfaitement d'abord, dans les vues
qui lui furent communiquées, et fut ébloui de la perspective qu'elles
offraient devant lui; mais, à la réflexion, il pensa qu'il devait y
avoir beaucoup d'exagération; et, après plusieurs conversations sur ce
sujet, il finit par se désister.

Le duc de Médina-Celi se montra également favorable au projet, il fut
même sur le point d'accorder trois caravelles mouillées au port de
Sainte-Marie et dont il disposait; mais il lui survint la crainte
d'être taxé d'avoir voulu empiéter sur les droits de la couronne, et
il se désista aussi.

Vivement contrarié, Christophe Colomb résolut de quitter l'Espagne:
analysant alors les diverses propositions faites par le roi de
Portugal et par son frère Barthélemy, il s'étudia à choisir celle qui
semblait lui offrir le plus de chances. Sous la pression permanente de
l'indignité qui avait été commise contre lui par la cour de Portugal,
il écarta, tout d'abord, l'offre qui lui venait de ce côté, et il se
détermina à se rendre à Paris pour, ensuite, continuer sa route
jusques à Londres si la France le repoussait; mais, auparavant, il
voulut retourner au couvent de la Rabida où il avait laissé son fils
Diego livré aux soins tendres et paternels de Jean Perez de Marchena,
supérieur de ce couvent, et d'où il comptait repartir pour conduire
Diego à Cordoue où résidaient toujours Beatrix Enriquez et son second
fils Fernand.

Le digne supérieur laissa éclater toute la peine qu'il ressentait, en
voyant son ami venir frapper encore une fois à la porte du couvent
après une absence de sept ans écoulés dans les angoisses de la
sollicitation, et en s'apercevant, par son extérieur peu satisfait et
par ses humbles vêtements, qu'il était loin d'être heureux ou opulent;
mais, quand il eut appris que c'était un adieu définitif qu'il venait
faire à l'Espagne et à lui, il s'enflamma d'une noble et patriotique
indignation, et il s'y opposa par tous les moyens que son attachement
et que l'intérêt de son pays purent lui suggérer. Il avait été
confesseur de la reine, il la connaissait comme une femme d'une
imagination remarquable et particulièrement accessible aux personnes
qui pouvaient lui donner des avis fondés sur la religion et sur la
gloire de son royaume; dans cette persuasion, il prit sur lui de lui
écrire directement à elle-même, pour la conjurer de ne pas refuser son
approbation à une affaire aussi importante. Il montra ensuite cette
lettre à son hôte, et il obtint de lui qu'il ne partirait pas avant de
connaître quelle serait la suite de cette nouvelle démarche dont il
espérait infiniment. C'est ainsi que la Providence avait caché le
ressort de la fortune de Colomb dans le coeur de l'amitié.

Un pilote du pays fut chargé de partir pour la cour, et de faire tous
ses efforts pour remettre la lettre à la reine elle-même, qui se
trouvait en ce moment au camp royal de Santa-Fé devant la ville de
Grenade, dernière forteresse des Maures et qu'on assiégeait. Il
s'acquitta fidèlement de sa mission et il revint au bout de quatorze
jours rapportant une réponse de cette noble princesse, dans laquelle
des remercîments étaient adressés au supérieur pour sa communication,
et pour l'inviter lui-même à se rendre à la cour, mais non sans donner
les plus vives espérances à Colomb.

Dans l'exaltation de la joie que cette nouvelle causa à Perez, une
seule minute ne fut pas perdue, il partit immédiatement. Son
empressement à voir la reine fut satisfait dès son arrivée à la cour.
On comprend la chaleur qu'il mit à plaider la cause de son ami; il
invoqua la terre et le ciel; il chercha à intéresser la gloire de la
reine autant que sa conscience à une entreprise qui transporterait des
nations entières de l'idolâtrie à la foi, et il trouva de la
persuasion et de la vivacité dans la passion de la grandeur de sa
patrie et dans les sentiments de la plus vive amitié. Isabelle, qui,
à ce qu'il paraît, n'avait jamais entendu parler de Colomb que d'une
manière peu sérieuse, et dont le coeur était toujours ouvert à ce qui
portait l'empreinte de la noblesse et de la grandeur, ne put que se
rendre à l'éloquence honnête et zélée d'un tel avocat. Elle ordonna
sans délai que Colomb fût mandé devant elle, et qu'une somme d'argent
lui fût envoyée pour son voyage afin qu'il pût se présenter
convenablement à la cour. Colomb apprit ce résultat des démarches de
Perez de Marchena avec enthousiasme, et il se mit aussitôt en route
pour le camp de Santa-Fé.

L'expulsion des Maures était, à cette époque, presque complétée par
suite des efforts incessants des Espagnols pour recouvrer
l'indépendance du royaume; mais Grenade tenait encore, et elle était
défendue par le roi Boabdil-el-Chico qui s'y soutenait avec une rare
vigueur.

Dans le courant de l'été de 1491, pendant que les forces assiégeantes
campaient devant la ville et qu'Isabelle et ses enfants suivaient avec
anxiété les progrès du siége, un accident faillit être funeste à la
famille royale et détruire une grande partie de l'armée chrétienne: la
tente de la reine prit feu et fut réduite en cendres, ainsi que les
pavillons d'un grand nombre de gentilshommes. Des richesses
considérables en bijoux et en vaisselle d'argent furent perdues! Afin
de prévenir le retour d'un semblable désastre, et considérant sans
doute la soumission de Grenade qui renfermait dans ses murs l'Alhambra
si renommé, comme l'acte le plus important de leur règne, car l'avenir
cachait encore dans ses profondeurs le plus remarquable des
événements de cette période, les deux royaux époux résolurent
d'entreprendre une oeuvre qui suffirait, seule, pour rendre le siége
mémorable: ils firent faire le plan d'une cité qui contiendrait de
vastes édifices pour loger les troupes, et qui aurait ses avenues, ses
rues, ses places, ses remparts ainsi que ses fortifications; élevant
ainsi ville contre ville, et annonçant le dessein bien arrêté de ne
laisser aux assiégés ni trêve ni répit. Trois mois suffirent pour
achever cette merveilleuse entreprise; or, pour exécuter en si peu de
temps ces travaux si rudes sous un ciel ardent, il fallut toute la
confiance en Dieu et tout le dévouement qui animait l'armée
chrétienne.

La construction de cette ville qui, comme le camp royal, fut appelée
_Santa-Fé_ (Sainte-Foi), nom bien en harmonie avec le zèle qu'il avait
fallu déployer dans cette occasion, frappa les Maures de stupeur, car
ils la regardèrent comme une preuve que leurs ennemis étaient
déterminés à ne lever le siége qu'en perdant la vie, et il est
probable qu'elle eut une influence majeure sur la soumission de
Boabdil, qui rendit la fameuse et magnifique mosquée de l'Alhambra,
quelques semaines après l'établissement des Espagnols dans leur
nouvelle résidence. Santa-Fé existe encore; elle est visitée avec
curiosité par les voyageurs, et c'est la seule place de quelque valeur
en Espagne qui n'ait jamais été sous la domination des Maures. Ce fut
le 24 novembre 1491 qu'eut lieu le grand événement qui termina cette
guerre vraiment patriotique, poursuivie avec une constance
inébranlable par Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille, dont la
politique ainsi que les intérêts personnels avaient toujours été
dirigés avec l'accord le plus parfait.

Colomb arriva pour être témoin de la reddition de Grenade; il eut le
bonheur de voir Boabdil, le dernier des souverains maures qui aient
régné en Espagne, sortir du palais des Abencérages pour remettre les
clefs de ce séjour favori, qui recelait tant de splendeurs, à
Ferdinand et à Isabelle entourés de leurs mâles guerriers, suivis de
toute la fleur de la chevalerie, et s'avançant d'un pas grave pour
recevoir cette marque de soumission. C'est un des triomphes les plus
éclatants dans l'histoire d'Espagne; l'air retentissait des chants de
triomphe, d'hymnes de reconnaissance envers le Très-Haut; et de toutes
parts on ne voyait que réjouissances militaires ou que cérémonies
religieuses pour célébrer une aussi belle journée. Colomb, perdu dans
la foule et peu remarqué en ce moment, prit cependant une part bien
sincère à cette fête, car il avait plus de confiance en la reine qu'il
n'en avait jamais eu en qui que ce soit, et la victoire qu'il voyait
célébrer lui donnait l'espoir qu'enfin ses sollicitations allaient
toucher à leur terme.

En effet, la promesse fut tenue, et des hommes investis de toute la
confiance de la cour furent désignés pour négocier avec le navigateur
génois: au nombre de ces hommes se trouva Fernando de Talavera, qui
venait d'être nommé archevêque de la ville nouvellement conquise. Mais
dès le premier pas fait dans cette voie, survinrent de graves
difficultés. La stipulation principale de Colomb fut qu'il serait
investi du titre ainsi que des priviléges de grand-amiral, et de
vice-roi des terres ou pays qu'il découvrirait, et qu'il lui serait
accordé la dixième partie de tous les gains ou bénéfices qui
pourraient provenir du commerce ou de la conquête de ces pays.

On se montra fort indigné de prétentions aussi élevées; on demanda
même comment, lorsque Colomb n'exposait rien à lui, lorsqu'il n'avait
rien à perdre, il osait demander que tant d'avantages et d'honneurs
lui fussent garantis. Colomb réduisit alors sa demande, et
s'engageant, sur l'assurance qu'il avait de trouver des amis qui
l'aideraient de leur bourse, il offrit de subvenir à la huitième
partie des frais de l'expédition et à se borner également à la
huitième partie des bénéfices; mais il persista à vouloir être
vice-roi et grand-amiral. Ces propositions ne parurent pas
admissibles; toutefois, l'illustre marin ne voulut pas en changer les
termes, et la négociation fut rompue.

Nous savons qu'on a fort loué Christophe Colomb de persévérer à
vouloir obtenir ce qu'il croyait dû à son mérite, aux périls et à la
grandeur de l'entreprise: nous n'ignorons pas qu'on a dit qu'il
fallait que, par l'étendue, par l'éclat des récompenses ou des
dignités à lui conférées, il fît revenir les esprits mal disposés sur
son compte, qu'il inspirât par là de la confiance à ceux qu'il allait
être appelé à commander. Mais ces raisons et d'autres de même nature
ne nous paraissent que spécieuses, et la preuve, selon nous, qu'il en
était ainsi, c'est qu'elles compromirent vivement son expédition, car
ce n'est que par des circonstances qu'on ne pouvait pas prévoir,
qu'elle fut reprise et décidée plus tard d'une manière définitive.

Selon nous, Colomb devait se dire: «J'ai foi en moi; tout me dit que
j'accomplirai le dessein le plus difficile, le plus grand qu'il ait
été donné à un homme de concevoir et d'exécuter. Depuis plus de vingt
ans, je sollicite en vain un appui et des secours pour y parvenir; je
trouve enfin ces secours, cet appui; et, pour de vains titres, pour de
misérables questions d'argent, j'hésiterais!... Si je ne réussis pas,
rien au monde ne pourra me consoler ni me dédommager; mais si je mène
mon entreprise à bonne fin, quel homme, quel savant, quel génie, quel
potentat pourra se dire au-dessus de moi! et mon nom seul, le nom de
Colomb ne brillera-t-il pas, dans tous les siècles, parmi tous ceux et
plus peut-être que tous ceux dont s'honore l'univers!...»

Quoi qu'il en soit, Colomb pensait que, pour la grandeur elle-même du
présent qu'il allait faire au monde et aux souverains espagnols, que
pour justifier sa foi en Dieu et l'opinion qu'il avait de la dignité
de sa mission, il devait traiter, en quelque sorte, comme un roi, ou
demander des avantages considérables, et il fut inébranlable; ainsi,
il quitta Santa-Fé et il s'achemina vers Cordoue pour y faire ses
adieux à Beatrix Enriquez, et pour se rendre ensuite à Paris.

Mais ses amis les plus fervents ne purent supporter l'idée de ce
départ. De ce nombre étaient Saint-Angel, receveur des revenus
ecclésiastiques de l'Aragon, et Quintanilla. Ils s'empressèrent de se
rendre auprès de la reine; ce fut Saint-Angel qui porta la parole, et
il le fit avec une force, avec une éloquence qui ne laissèrent aucun
point indécis. Le navigateur fut, par lui, loué, vanté, disculpé,
justifié avec une noble chaleur qui partait du coeur le plus
patriotique et le plus dévoué à la gloire de son pays.

Isabelle fut plus que touchée, car la conviction, et une conviction
profonde pénétra cette fois dans son âme; elle s'écria aussitôt:
«Qu'il revienne, faites-le revenir!» Mais se rappelant soudainement
que Ferdinand, dont le trésor épuisé par ses guerres si glorieuses
contre les Maures, craignait de favoriser cette entreprise de peur de
n'y pouvoir suffire, elle se leva remplie d'enthousiasme, et elle
s'écria de nouveau: «Oui, qu'il revienne; je mets l'expédition au
compte de la couronne de Castille, et j'engagerai mes joyaux, mes
diamants et mes bijoux pour en couvrir les frais!» On l'a dit, et nous
le répétons avec attendrissement: ce mouvement inspiré, cette noble
générosité, cette abnégation personnelle marquèrent le plus beau des
moments de la vie déjà si belle de la reine, et le titre de patronne
de l'événement prodigieux de la découverte du Nouveau-Monde demeure
acquis à son nom et à sa volonté.

Saint-Angel ne prit que le temps d'assurer Isabelle qu'il ne serait
pas nécessaire qu'elle engageât ses bijoux, et il se hâta d'aller
expédier un courrier à Colomb pour l'inviter, de la part de la reine,
à retourner sans délai à Santa-Fé.

Pendant que Christophe Colomb s'acheminait vers Cordoue, modestement
monté sur une mule et se livrant aux réflexions les plus amères, il se
trouvait sur le pont de Pinos, qui n'est qu'à deux lieues de Grenade
et qui est célèbre par plusieurs hauts faits de la lutte nationale
contre les Maures, lorsque tout à coup il entend les pas d'un cheval
lancé à tout élan. Il n'a que le temps de se retourner, et il voit ce
cheval et son cavalier qui s'arrêtent auprès de lui: c'était le
courrier expédié par Saint-Angel qui, payé comme s'il se fût agi de la
destinée de la monarchie espagnole, avait fendu l'espace comme un
trait et qui lui remit une lettre en lui disant de tourner bride et de
revenir sur ses pas.

Le premier mouvement de l'illustre voyageur, tant son coeur était
ulcéré! le porta à répondre qu'il ne reviendrait pas; mais quand il
eut lu la lettre, quand il eut appris que la reine le demandait
elle-même et qu'elle prenait l'expédition sur le compte de la couronne
de Castille, ses yeux se remplirent de larmes de reconnaissance, et,
en reprenant subitement la route de Santa-Fé, il s'écria: «Dieu soit
loué! c'est lui qui inspire la reine, et je suis sûr du succès!»

Des ordres étaient donnés pour qu'il se présentât immédiatement devant
la reine, et l'audience qu'il reçut est encore un de ces faits qui
méritent d'être rapportés avec quelques développements.

Colomb approchait alors de sa soixantième année; le temps de son
séjour en Espagne lui semblait, tout à l'heure encore, une tache dans
son existence, et la vie paraissait se dérober sous lui sans que le
but de tous ses efforts fût accompli; cependant, si son coeur était
abreuvé de chagrin, il était aussi exempt de faiblesse; si ses cheveux
avaient entièrement blanchi, ses yeux avaient conservé tout leur feu;
et sa contenance, son maintien n'avaient rien perdu de leur noblesse
ou de leur dignité. Tel il était lorsque, introduit devant Isabelle,
il s'avança d'un pas solennel, et que, selon l'étiquette de la cour,
il se prosterna à ses pieds. La reine, qui ne l'avait jamais regardé
ni avec autant d'attention ni avec autant de bienveillance, fut comme
saisie de respect, et elle s'empressa de lui dire:

«Segnor Colomb, vous êtes le bien venu, tous nos malentendus ont
cessé; relevez-vous, et recevez ma parole qui est un gage certain.
Surtout, ajouta-t-elle en se retournant vers les personnes de sa cour,
point de discussion; le résultat est trop beau pour en permettre, et
je n'en veux plus.»

Un long cri de plaisir s'échappa de toutes les poitrines, et Colomb,
avec cette gravité mâle qui donnait tant de prix à ses paroles, lui
répondit:

«Reine, mon coeur vous remercie d'une bienveillance qui m'est d'autant
plus précieuse que ce matin même je n'osais pas l'espérer, et Dieu
vous en récompensera. Mais ne puis-je me flatter que sa Majesté le Roi
consentira à ne pas priver mon entreprise de ses lumières et de son
appui?»

«Vous êtes serviteur de la couronne de Castille, segnor Colomb; mais
rien d'important ne se passe dans mon royaume sans l'approbation du
roi d'Aragon, et son consentement est acquis à vos projets, bien que
sa sagesse et son esprit supérieur ne l'aient pas laissé embrasser
cette cause par les mêmes motifs que ceux qui ont décidé une femme,
naturellement plus confiante et plus prompte à espérer.»

«Qui pourrait, dit alors Colomb, de cet accent de sincérité qui lui
était particulier, qui pourrait désirer un esprit plus élevé et une
foi plus pure que celle de Votre Majesté? Mais si j'ai pris la liberté
de parler du roi, c'est que sa prudence et sa protection détourneront
de moi les sarcasmes ou les railleries des hommes légers, et me
donneront, dans toutes les classes du royaume, un appui moral qui sera
d'une très-haute valeur.»

En ce même moment Ferdinand entra, et la reine lui adressa ces
paroles, accompagnées d'un regard où brillait le plus vif
enthousiasme:

«Nous avons retrouvé notre fugitif; rien, désormais, ne s'oppose à son
voyage, et s'il arrive aux Indes, ce sera pour l'Église un triomphe
aussi grand que la conquête des pays possédés jadis par les Maures.»

«Je suis très-satisfait, répondit le roi, de revoir le segnor Colomb;
et lors même qu'il n'accomplirait que la moitié de nos espérances, la
couronne et lui seraient tellement enrichis, qu'il serait embarrassé
de son opulence.»

«Un chrétien, répliqua le navigateur, saura toujours comment se servir
de son or, aussi longtemps que le Saint-Sépulcre sera au pouvoir des
infidèles.» «Comment, dit le roi d'une voix perçante, le segnor Colomb
s'occupe à la fois de la découverte de nouvelles régions et d'une
croisade contre les infidèles?»

«Sire, tel a toujours été mon projet depuis le moment où j'ai vu deux
frères gardiens du Saint-Sépulcre venir dans votre camp parler des
menaces que Votre Majesté a eu le noble coeur de braver; et mes
richesses, si jamais j'en acquiers, ne sauraient, je pense, trouver un
plus digne emploi.»

La reine intervint en cet instant, car elle crut que la conversation
prenait un tour fâcheux, et la changeant avec autant d'adresse que de
bonté, elle parla à Colomb de ses espérances, de ses projets, de ses
voyages passés, des tempêtes qu'il avait essuyées, des combats
auxquels il avait assisté et des périls qu'il avait courus. Colomb
répondit à tout ce qui concernait ses projets et ses espérances avec
une modeste assurance, avec une netteté qui ne laissèrent rien à
désirer, qui charmèrent le roi et qui le firent revenir de quelques
préventions que le zèle pour le Saint-Sépulcre lui avait inspirées.
Quant à ses naufrages, à ses combats, aux dangers auxquels il avait
été exposé:

«Depuis que le pouvoir de Dieu, ajouta Colomb, a mis mon esprit en
éveil pour des objets plus importants, depuis qu'il m'a choisi pour
que sa volonté soit faite, pour que sa parole soit répandue sur toute
la terre, ma mémoire a cessé de s'arrêter sur mes périls passés.»

De plus en plus enthousiasmée, Isabelle voulut lui donner une preuve
plus convaincante de l'intérêt qu'il lui inspirait, et sachant, en
femme d'un naturel exquis, qu'elle allait électriser son coeur
paternel, en lui accordant une faveur que les enfants seuls des plus
puissantes familles obtenaient, elle lui dit:

«Segnor, vous avez un fils déjà grand, mais qui ne saurait vous suivre
sur les mers; il restera donc avec nous, il sera livré à nos soins, et
nous le nommons page de don Juan, héritier présomptif de la couronne.»

Christophe Colomb crut rêver; cette bonté l'attendrit jusqu'aux
larmes, et l'émotion lui ravissant presque l'usage de la parole, il
s'inclina devant la reine, et il lui répondit:

«Je suis à tout jamais le serviteur de Votre Majesté; je suis le sujet
et le serviteur des souverains de l'Espagne, mon coeur, mon bras leur
sont dévoués et ma vie leur appartient.»

Les formalités légales suivirent cet entretien. Jean de Coloma,
secrétaire royal, fut chargé de rédiger la convention écrite qui
devait avoir lieu; il s'en entendit avec Colomb, et un traité fut
souscrit par lequel il fut convenu:

1º Que Colomb, pour lui-même, pendant sa vie, et dans l'avenir, pour
ses héritiers et successeurs, devait jouir du titre de grand-amiral de
toutes les mers, de toutes les terres ou continents qu'il pourrait
découvrir, et avoir droit aux mêmes honneurs, aux mêmes priviléges que
ceux dont le grand-amiral de Castille était en possession;

2º Qu'il serait vice-roi et gouverneur général de toutes les susdites
terres ou continents, avec le droit de nommer trois candidats pour le
gouvernement de chaque île ou province où il ne siégerait pas en
personne, sur lequel nombre de trois, la couronne choisirait le
titulaire;

3º Qu'il aurait droit à la dixième partie de tous les bénéfices faits
sur les denrées ou les produits des pays placés sous la juridiction de
son amirauté;

4º Que lui ou son représentant serait seul juge dans les différends ou
contestations qui pourraient s'élever entre le commerce de ce pays et
celui de l'Espagne;

5º Qu'il lui serait enfin permis d'entrer, pour la huitième partie,
dans les frais de toutes les expéditions qui seraient dirigées vers
ces mêmes pays, et qu'en conséquence il aurait droit à la huitième
partie des profits faits par ces expéditions.

Ces stipulations furent signées par Ferdinand et par Isabelle à
Santa-Fé, le 17 avril 1492; et furent également revêtus de leur
signature tous les documents, ordres, mandements et pièces qui firent
suite aux stipulations; mais la couronne de Castille demeura isolément
chargée de tous les frais de l'expédition, qui fut mise entièrement
sous les ordres de Colomb.

La convention dont nous venons de transcrire les termes ne semble
avoir, au premier coup d'oeil, qu'une importance légale destinée à
fixer les priviléges et les droits de l'une des parties intéressées;
mais en la lisant attentivement, on y trouve des mots qui ont une
immense portée scientifique, et qui prouvent invinciblement que ce
n'était pas en aveugle que le savant marin cherchait, par
l'Atlantique, une route vers les rivages de l'Inde, mais en homme
profond qui croyait très-probable qu'avant d'y arriver, il trouverait
des terres interposées.

Dans les temps contemporains, plus tard même et encore aujourd'hui, il
s'est trouvé et il se trouve des esprits envieux qui ont cherché à
rabaisser la gloire de l'illustre navigateur qui a découvert le
Nouveau-Monde, et qui l'ont traité de rêveur ne pensant obstinément
qu'au Cathai, qu'à l'île de Cipango, et ne s'étant rendu en Amérique
que par l'effet du hasard ou en cherchant des contrées imaginaires.

Ces personnes ignorent donc ou feignent d'ignorer la fameuse parole de
Colomb qui, pressé d'arguments par un des docteurs de la conférence
de Salamanque, lui répondit que si, dans la direction de l'Ouest,
l'Atlantique avait d'autres limites que l'Inde, _ces limites, il les
découvrirait!_ Mais cette réponse, fût-elle apocryphe, il n'en saurait
être de même des stipulations officielles textuellement reproduites
quelques lignes plus haut, et qui furent écrites sous la dictée de
Colomb par Jean de Coloma; or, on y voit, à deux reprises différentes,
les mots «_terres ou continents_;» on y voit que Colomb s'y réserve
des priviléges, des droits sur ces «_terres ou continents_» qu'il
pourra découvrir, et c'est une preuve incontestable qu'il prévoyait
parfaitement que quelque _terre ou continent_ pouvait, devait même
exister entre l'Asie et la partie occidentale de l'Europe. La
découverte de l'Amérique était donc dans ses combinaisons, et l'on
peut affirmer, sur le témoignage des stipulations, qu'il l'avait
trouvée par ses prévisions longtemps avant qu'il l'eût vue
matériellement.

L'expédition destinée à l'entreprise si chanceuse et si hardie de
cette découverte ne fut cependant pas préparée dans l'un des ports
principaux de l'Espagne, mais simplement à Palos de Moguer, ce même
petit port de l'Andalousie où nous avons vu Colomb aborder en Espagne
et aller demander des secours au couvent de la Rabida qui
l'avoisinait. Deux raisons le firent choisir: la première, c'est qu'il
se trouvait situé en dehors du détroit de Gibraltar, et conséquemment,
mieux en position de permettre de prendre le large sans avoir à lutter
contre les contrariétés que les navires éprouvent souvent en voulant
sortir de la mer Méditerranée; la seconde fut que ce port était frappé
d'une condamnation judiciaire par laquelle il était obligé de fournir
deux caravelles armées lorsque la couronne d'Espagne l'en requérait.

Il a été d'usage, en Turquie, d'appeler caravelles des bâtiments d'un
assez fort tonnage; mais en Espagne et en Portugal, ce nom n'est
ordinairement donné qu'à de très-petits navires ne portant que des
voiles latines et naviguant assez bien. Telles n'étaient pourtant pas
exactement celles qui durent être armées pour le voyage. Les
renseignements manquent sur leur grandeur précise, sur leur forme, sur
leur grément; les versions sont même très-contradictoires sur ce
point, et il est à regretter qu'aucune recherche n'ait pu l'éclaircir
complètement; on en est donc réduit à des conjectures, et voici ce
qu'on peut en déduire de plus vraisemblable.

Les deux caravelles que Palos pouvait alors équiper pour la couronne
étaient deux navires de la dimension de quelques-uns de nos grands
caboteurs actuels; l'une s'appelait la _Santa-Maria_, et l'autre la
_Niña_; une troisième leur fut bientôt adjointe, et son nom était la
_Pinta_. La _Santa-Maria_ seule était pontée ou recouverte en planches
ou bordages de bout en bout; les deux autres n'avaient que des ponts
partiels à l'arrière et à l'avant. Ces parties, dans les trois
caravelles, étaient très-relevées au-dessus de l'eau.

La _Santa-Maria_, qui devait être montée par Christophe Colomb, était
du port de 100 tonneaux et elle était gréée pour porter des voiles
carrées; la _Niña_ et la _Pinta_ n'avaient que des voiles latines;
elles se trouvaient ainsi dans de très-mauvaises conditions pour
pouvoir profiter des vents favorables qu'elles pourraient avoir dans
le cours de leur navigation. Le personnel entier n'en excédait pas
cent vingt hommes pour les trois navires.

Voilà quelles furent les ressources exiguës qui furent mises à la
disposition de Christophe Colomb, et avec lesquelles, aujourd'hui, on
ne tenterait pas la plus mince entreprise de ce genre; voilà les
éléments avec lesquels il devait exécuter le plus téméraire des
voyages, et qu'il accepta sans hésitation, pensant probablement que
son expérience, son habileté, sa vigilance pourraient compenser tout
ce que ces éléments avaient d'insuffisant ou de défectueux.

Mais il n'en fut pas de même dans la population de Palos ni parmi les
marins ou les familles des marins qui devaient s'embarquer sur ces
caravelles; la nouvelle de cet armement y fit l'effet d'un coup de
foudre: là, comme partout ailleurs, on croyait qu'au delà de certaines
limites, même assez rapprochées, l'Océan n'était qu'une espèce de
chaos; l'imagination s'y représentait des courants et des tourbillons
prêts à entraîner les navires à leur perdition, et l'on était même
persuadé qu'une fois arrivé à un certain point, on devait
immanquablement tomber dans le vide.

Aussi, un premier ordre de la cour pour armer les caravelles
demeura-t-il sans effet; la terreur était si profonde qu'un second
ordre plus impératif, autorisant Colomb à agir avec rigueur, fut
également méconnu quoiqu'on eût infligé une amende de 200 maravédis
par jour de retard. Colomb aurait pu sévir; mais, avec sa sagesse
habituelle, il voulut laisser agir le temps; il temporisa donc
jusqu'à l'arrivée de Martin-Alonzo Pinzon, qui l'avait si bien compris
lors de sa première arrivée à Palos et qu'il attendait prochainement.
Alonzo devait, en effet, commander la _Pinta_, et ce fut avec joie que
Colomb le vit se rendre auprès de lui. Les choses commencèrent alors à
prendre une tournure plus favorable; les esprits ne revinrent pas
entièrement à la vérité, mais ils ne purent être que très-émus en
voyant Alonzo, se montrant franc, loyal et résolu comme un vrai marin,
fournir à Colomb les fonds nécessaires pour payer, ainsi qu'il s'y
était engagé, la huitième partie des frais de l'expédition, accepter
le commandement de la _Pinta_, prendre son frère Francisco-Martin pour
second, et solliciter de Colomb le commandement de la _Niña_ pour un
autre de ses frères nommé Vincent-Yanez Pinzon.

Sur l'invitation de Jean Perez de Marchena, Colomb, lors de son retour
à Palos, s'était établi au couvent de la Rabida où il reçut l'accueil
le plus cordial; Jean Perez ne se borna pas à lui prodiguer les soins
de l'hospitalité; il présida, en quelque sorte, aux détails de
l'expédition: prenant un intérêt excessif à en voir les voiles se
déployer vers un monde inconnu qu'il apercevait déjà des yeux de la
foi, comme Colomb l'apercevait de ceux du génie, il s'appliqua, par
ses exhortations, à changer les dispositions des esprits parmi les
matelots destinés à faire partie des équipages, à calmer les terreurs
de leurs familles, à dissiper les préjugés sous l'influence desquels
ils étaient; et sa parole persuasive secondant les actes dévoués
d'Alonzo Pinzon, on put bientôt remarquer qu'un sentiment favorable
commençait à se manifester. D'ailleurs, quand ceux qui étaient le plus
opposés au voyage se trouvaient en présence de Colomb, le calme,
l'énergie, l'enthousiasme de cet homme extraordinaire qui entraînaient
ses amis, faisaient toujours une impression involontaire sur leur
coeur.

C'était le 12 mai qu'il avait quitté la cour avec de pleins pouvoirs
pour commander les deux caravelles de Palos qui devaient être prêtes à
prendre la mer dans dix jours, pour lever les marins nécessaires à
l'armement, pour fréter ou équiper une troisième caravelle; et la
seule restriction qui eut lieu, fut qu'il s'abstiendrait d'aborder,
soit à la côte de Guinée, soit à toute autre possession des Portugais
récemment découverte. Cependant, ce fut à peine si ses navires purent
être prêts avant la fin de juillet, tant il eut d'obstacles à
surmonter pour déjouer le mauvais vouloir et les sourdes menées qui
venaient à l'encontre de ses opérations! Parmi ceux qui se montrèrent
le plus récalcitrants, furent Gomez Rascon et Christophe Quintero,
propriétaires de la _Niña_ et de la _Pinta_; mais en opposition à ces
noms, l'histoire a enregistré ceux de Sancho Ruiz, de Pedro Alonzo
Niño et de Barthélemy Roldan, habiles pilotes qui furent des plus
empressés à se rallier à Colomb.

L'histoire n'a pas oublié, non plus, de recommander aux éloges de la
postérité Garcia Fernandez, médecin de Palos, ce même ami de Jean
Perez de Marchena qui, consulté par lui sur la validité des théories
de Colomb, fut le premier, en Espagne, qui en reconnut la portée, et
qui resta inébranlable dans ses opinions, au point de solliciter la
faveur de partir avec le grand homme, en sa qualité de médecin.

Lorsque les apprêts du voyage furent à peu près terminés, Colomb,
entouré de ses marins, se rendit au couvent pour y recevoir la
bénédiction du père supérieur, et pour se mettre, lui, son équipage et
ses bâtiments, sous la protection du Ciel. Au moment de franchir le
seuil de l'église, ses matelots se rangèrent avec déférence pour le
laisser passer le premier: «Entrez, mes amis, entrez, leur dit-il, il
n'y a ici ni premier ni dernier; celui qui y est le plus agréable à
Dieu, est celui qui y prie avec le plus de ferveur.»

Tous communièrent, tous furent bénis; le village entier s'était rendu
à cette cérémonie imposante dans laquelle régna le plus auguste
recueillement; quant à Colomb, son air de calme et d'attention
prouvait que ses pensées avaient toutes pour objet la bonté de Dieu et
la fragilité des choses humaines. Un peu avant que les assistants
quittassent l'église, le père supérieur leur fit une allocution qui
toucha vivement leurs coeurs, et qui se termina ainsi:

«Mes enfants, lorsque le grand-amiral, que je vois ici confondu dans
vos rangs, vint, pour la première fois, frapper à la porte du couvent,
Dieu m'inspira la pensée de l'interroger: sa science, son élocution
eurent bientôt frappé mon esprit; mais s'il gagna mon âme, ce fut par
sa piété que je n'ai jamais vue surpassée chez aucun mortel: ses plus
zélés partisans en Espagne sont également ceux qui ont été le plus
convaincus de ses sentiments religieux, et qui ont reconnu en lui
l'homme qui se regarde comme l'instrument dont la Providence veut se
servir pour porter sa parole chez les peuples inconnus qu'elle a
révélés à son imagination. Ayez donc en lui, mes enfants, la même
confiance qu'il a en Dieu: vous accomplirez ainsi les décrets du Ciel,
vous reviendrez comblés de gloire, et vous serez éternellement
honorés, comme le sont toujours des hommes de foi, de courage et de
résolution!»

Cette cérémonie, dans la petite église d'un couvent jusqu'alors
presque ignoré, sans pompe, sans éclat, mais remarquable par une
componction sincère, et servant de prélude à l'un des plus grands
événements de ce monde, eut un effet moral considérable dans le
village ainsi que sur les navires de l'expédition; et réellement, on y
trouve un cachet de grandeur et de majesté qui efface, par sa
simplicité, tout ce que le faste aurait pu imaginer.

Enfin, les navires étant complètement armés, le départ fut fixé au 3
du mois d'août 1492; ce même jour, Colomb, après avoir écrit une
dernière dépêche à la cour, sortit du couvent avec Jean Perez qui
voulut l'accompagner jusqu'au canot sur lequel il devait
définitivement se rendre à bord de la _Santa-Maria_.

La route fut d'abord silencieuse car les deux amis étaient absorbés.
Le digne ecclésiastique, convaincu par Colomb, croyait certainement ou
à l'existence de terres transatlantiques, ou à la possibilité
d'atteindre les côtes de l'Asie en cinglant vers l'Ouest; mais au
moment de se séparer d'un hôte qu'il affectionnait si tendrement, il
ne pouvait penser sans terreur à la longueur du voyage, aux dangers de
mers inexplorées qui pouvaient être semées d'écueils et où les
navires de l'expédition ne trouveraient ni ports, ni abris connus pour
se réfugier; il comparait enfin la faiblesse des moyens avec
l'immensité de l'Océan, avec les difficultés incalculables de
l'entreprise, et il frémissait intérieurement de la témérité d'un
projet qui semblait braver les lois de la nature. De son côté, Colomb
se recueillait pour mieux se préparer à remplir ses devoirs; son
esprit goûtait un ravissement dont sa sagesse contenait la vivacité,
et il paraissait, il était d'autant plus tranquille, que l'heure de
l'embarquement s'approchait. Ce fut lui qui rompit le silence, et qui
commença ce dernier entretien par ces mots:

«Mon père, je n'oublierai jamais que, sans ressources, sans
nourriture, voyageant à pied, je vins, exténué de fatigue, implorer
pour mon fils et pour moi la charité du couvent que vous m'y
accordâtes avec tant de libéralité! Les temps sont bien changés, et ma
position s'est considérablement améliorée; mais le passé reste
ineffaçablement gravé dans mon coeur. Vous avez été pour moi l'ami le
plus généreux et le plus utile; je vous dois la protection de notre
auguste reine et c'est vous qui m'avez fait ce que je suis: lorsque
l'obscur Génois n'était rien, c'est vous qui avez commencé à modifier
l'opinion des hommes à mon égard. L'avenir est dans les mains de Dieu,
et je pars avec la connaissance des dangers de la mer; mais j'espère
en Dieu: espérez comme moi et modérez votre affliction, car je sens
que le succès de mon entreprise est dans les desseins de la
Providence. Aussi, quoi qu'il arrive, Colomb restera inébranlable, et
rien ne le fera dévier de son but!»

«Mon fils, lui répondit le père supérieur avec émotion, ta confiance
est digne de ton grand coeur; mais il est possible que tu reviennes
frustré dans tes espérances; souviens-toi, alors, de Jean Perez et du
couvent de la Rabida où tu seras toujours reçu à bras ouverts.»

«Merci, mon père, dit alors Colomb; mais oubliez-moi pendant quelques
mois, excepté dans vos prières; quand vous me reverrez, j'aurai
accompli un acte qui illustrera la couronne de Castille, au point que
la conquête de Grenade ne tiendra qu'un rang très-secondaire dans le
règne de Ferdinand et d'Isabelle.»

Alors, le grand-amiral et l'excellent prêtre se pressèrent longtemps
dans les bras l'un de l'autre en s'embrassant avec effusion; et jamais
père tendre, en voyant son fils sur le point de se lancer dans une
entreprise périlleuse, n'a senti son coeur tressaillir plus que le
père supérieur lorsqu'il vit Colomb mettre les pieds dans son canot et
se diriger vers son bâtiment.

En arrivant abord, Colomb, cet amiral d'un Océan alors ignoré, ce
vice-roi de terres encore inconnues, donna l'ordre de mettre sous
voiles. Sans être précisément disposés à désobéir, les matelots ne
purent entendre donner cet ordre sans se retrouver sous l'empire de
leurs terreurs à peine assoupies, et il y eut un moment d'hésitation
qu'ils expliquèrent en alléguant, comme le font, même quelquefois
encore, des esprits simples ou fanatiques, que le jour fixé pour le
départ avait été mal choisi, car il se trouvait être un vendredi,
qu'on était habitué, disaient-ils, à considérer comme un jour de
malheur et de mauvais augure.

«Mes enfants, leur dit Colomb, ce n'est pas sans y avoir réfléchi que
j'ai choisi un vendredi. C'est le jour où le fils de Dieu a bien voulu
se sacrifier pour les hommes, c'est le jour de notre rédemption; et
loin d'être une annonce de malheur, c'est au contraire un présage de
succès. Calmez donc vos inquiétudes et partons remplis d'espoir!»

Ces paroles prononcées avec assurance, la physionomie pénétrée de
Colomb, l'attitude décidée d'Alonzo Pinzo et de ses frères calmèrent
cette légère effervescence, et les caravelles se mirent en mesure
d'appareiller. Elles se trouvaient alors mouillées sous Saltès, petite
île placée devant Palos, à l'embouchure des petites rivières Odiel et
Tinto, et Colomb, pour ne pas effrayer les esprits, avait eu la bonne
politique de faire connaître qu'il voulait d'abord se rendre aux îles
Canaries, d'où il se proposait de se diriger constamment vers l'Ouest,
jusqu'à ce qu'il eût connaissance des terres transatlantiques. Or,
rien ne pouvait être plus judicieux que cette route, car les îles
Canaries se trouvent au commencement des parages des vents alizés qui
soufflent toujours de la partie du Nord-Est à l'Est, et qui sont si
favorables pour un voyage tel que celui que l'illustre navigateur
entreprenait. Il ignorait, il est vrai, que la direction de ces vents
était presque invariable dans toute la ligne qu'il allait parcourir,
mais ce qu'il en avait vu lors de son voyage en Guinée, ce que sa
sagacité lui en faisait présumer, furent probablement ce qui le
détermina dans le plan de son itinéraire qui ne pouvait être tracé
avec plus de jugement. D'ailleurs, avec cette route, si l'île de
Cipango, telle qu'elle était portée sur la carte de Toscanelli,
existait, il devait l'atteindre après un trajet seulement d'environ
800 lieues marines (4560 kilomètres à peu près).

Mais pendant que les caravelles mettaient sous voiles, elles se
trouvèrent soudainement entourées de barques et de chaloupes portant
la population presque entière de Palos qui, sous prétexte de venir
faire ses adieux, fit retentir l'air de cris de désespoir. Les hommes
et les femmes de ces embarcations poussaient des exclamations
lamentables, se tordaient les mains en s'agitant dans tous les sens,
disaient que les caravelles couraient à une destruction certaine dans
les abîmes de l'Océan, et répétèrent ces fables que l'on avait tant de
fois débitées sur les projets de Colomb et sur la soi-disante
absurdité de ses plans.

Colomb, debout sur la petite dunette qu'on avait établie sur l'arrière
du pont pour lui servir de logement particulier, était alors occupé à
commander la manoeuvre, et son ami, le médecin Garcia Fernandez était
auprès de lui. «Vous entendez ces clameurs, lui dit-il; eh bien, elles
ne sont pas plus déraisonnables, elles sont même plus excusables que
plusieurs des discours que, depuis près de vingt ans, j'ai été
condamné à entendre sortir de la bouche de prétendus savants: quand la
nuit de l'ignorance obscurcit l'esprit, les pensées entassent des
arguments absolument semblables à ceux-ci. Dans leur ressentiment, les
entendez-vous qui excitent à la révolte, et qui me maudissent parce
que je suis né en pays étranger? Mais viendra le jour où Gênes ne se
croira nullement déshonorée pour avoir donné le jour à Christophe
Colomb, où votre fière Espagne s'enorgueillira de ma gloire, et où
elle s'efforcera de la revendiquer.»

Pour en finir avec ces cris, Colomb ordonna qu'on laissât accoster une
de ces chaloupes où il avait remarqué une jeune femme portant un
enfant dans ses bras, et qui se faisait distinguer autant par sa
jeunesse et sa beauté que par la vivacité de son exaspération. Il
demanda son nom; on lui dit que c'était Monica, femme de Pépé, l'un
des matelots de son bâtiment. Il la fit monter à bord et il s'avança
jusqu'à l'escalier pour la recevoir et pour la mettre à même de faire
ses adieux à son mari. Il lui parla avec douceur en présence de tout
l'équipage; son regard, qui était d'une sévérité voisine de la rudesse
quand il était mécontent, s'empreignit d'un caractère de bénignité qui
toucha tous les coeurs et attendrit même celui de Monica qui ne put
que pleurer et se taire, quand le grand-amiral lui dit: «Et moi aussi,
je laisse derrière moi des êtres qui me sont plus chers que la vie;
j'ai aussi un fils, mais qui n'a pas le bonheur d'avoir une mère, et
qui serait doublement orphelin s'il nous arrivait malheur; mais nous
devons tous obéir à la reine, et nous devons avoir confiance en Dieu,
qui nous protégera, puisque nous partons pour accomplir sa volonté.»

Les manoeuvres de l'appareillage n'avaient pas été discontinuées; les
ancres furent mises en place et saisies le long du bâtiment, les
embarcations furent toutes hissées à bord; alors on força de voiles;
les chaloupes des habitants de Palos, essayant vainement de suivre
les caravelles, finirent par retourner au port, et les matelots voyant
leur chef toujours très-décidé, sachant d'ailleurs qu'ils devaient
relâcher aux Canaries pour y prendre des vivres frais, espérant
peut-être que quelque circonstance mettrait obstacle à leur grand
voyage, se soumirent à la nécessité et prirent leur parti sur le
départ de Palos.

Les premiers soins du grand-amiral furent d'organiser le service de
mer, et de prescrire comment les relations entre son équipage et lui
seraient réglées, et comment on honorerait sa dignité. En effet, il
connaissait trop bien quelle était la manière d'être des bâtiments,
pour ignorer qu'un commandant doit s'abstenir de tout rapport familier
avec ses subordonnés, et qu'afin de ne rien perdre du respect et du
prestige qu'il savait, par la suite, devoir être si utiles au succès
de sa mission, il était convenable qu'il agît, en général, par
l'intermédiaire de ses officiers, afin que l'observance rigoureuse des
formes et du décorum retînt dans leurs positions respectives des
hommes qui pourraient se laisser aller à leurs passions, et qui
étaient réunis dans un espace aussi resserré.

Il ne voulut pas, cependant, vivre dans l'ignorance de ce qui se
passait ou se disait à bord, car il comprenait fort bien l'importance
d'être averti de tout en temps utile, pour pouvoir, au besoin, y
obvier à propos. Or, il était parfaitement en mesure sous ce rapport,
car Garcia Fernandez, que ses fonctions rapprochaient de tous, devait
le mettre dans la confidence de tous les bruits, propos ou projets qui
pourraient se tenir ou se discuter dans l'équipage. Il y avait aussi à
bord un jeune homme d'un esprit très-chevaleresque qui lui était
dévoué: c'était don Pedro Guttierez, gentilhomme de la maison du roi,
qui avait voulu se distinguer parmi les habitués du palais en briguant
l'honneur de s'embarquer avec Colomb; on disait même qu'il espérait,
par là, se rendre digne de la main d'une jeune demoiselle d'une grande
beauté attachée à la personne de la reine et qui, comme la reine,
avait montré le plus vif enthousiasme pour Christophe Colomb.

En accueillant don Pedro Guttierez à bord, le grand-amiral lui avait
dit: «Vous avez raison de croire à ma fortune, quoique j'aie été
souvent raillé comme un insensé qui n'avait aucun précédent sur lequel
il pût s'étayer; il est vrai que, d'un autre côté, j'ai été encouragé
par des princes, des hommes d'État, des ecclésiastiques d'un profond
jugement; mais quoi qu'il en soit de leurs opinions diverses, il est
un fait constant: c'est que depuis le jour où j'ai été illuminé par
l'idée de mon voyage, je vois les terres qui forment la limite de
l'Atlantique dans l'Occident aussi distinctement que je puis voir
l'étoile polaire pendant la nuit quand le ciel est serein; le soleil
lui-même, lorsqu'il se lève, n'est pas plus évident à mes yeux.»

C'était le langage qu'un jeune seigneur de la trempe de don Pedro
Guttierez pût le mieux apprécier et qu'il comprenait le mieux; aussi,
s'embarqua-t-il rempli d'espérance et de gaieté.

Le troisième jour du voyage, _la Pinta_ mit en panne et signala des
avaries; la _Santa-Maria_ s'en approcha et apprit que le gouvernail,
dans les mouvements d'un tangage assez vif, s'était démonté et qu'on
travaillait à le remettre en place. Cette opération qui demande une
mer très-unie, devenait presque impossible avec la houle qu'il y avait
alors; aussi Colomb conseilla-t-il d'y renoncer et de chercher à fixer
cette machine au moyen de cordes et d'amarrages. Alonzo Pinzon prit,
en effet, ce parti, mais il éprouva beaucoup de difficulté à
l'assujettir convenablement. Les caravelles purent enfin continuer
leur route, et elles arrivèrent aux Canaries où un autre bâtiment fut
cherché, mais en vain, pour remplacer la Pinta.

On ne manqua pas d'attribuer le manque de solidité du gouvernail de
cette caravelle au ressentiment de Gomez Rascon et de Christophe
Quintero, qui en étaient les propriétaires, afin qu'elle ne pût pas
tenir la mer et qu'elle revînt à Palos pour qu'ils rentrassent en sa
possession; mais ce furent de simples suppositions dont il était
impossible de justifier la validité. Ce n'en fut pas moins la cause
d'un retard de quinze jours qui furent employés à aller de l'une des
îles de cet archipel à l'autre, soit pour chercher un autre navire,
soit pour réparer l'avarie, soit enfin pour prendre des vivres frais.
Colomb en profita, d'ailleurs, pour faire substituer aux mâts et aux
voiles latines de la Niña un grément disposé pour porter des voiles
carrées, amélioration importante pour une longue navigation, dans
laquelle il importait, par-dessus tout, de pouvoir faire le plus de
chemin possible quand le vent serait favorable. Le grand-amiral fut
même satisfait que le démontage du gouvernail eût lieu avant
l'arrivée aux Canaries, puisque, subséquemment, c'eût été un
contre-temps capital; et, à l'équipage qui avait considéré cet
événement comme un signe fatal pour l'avenir, il fit facilement
comprendre qu'il en résultait un surcroît de garanties pour la sûreté
de la navigation.

Lorsque les caravelles arrivèrent à Ténériffe qui est la principale
des Canaries, les commandants de la _Pinta_ et de la _Niña_ s'en
croyaient encore assez éloignés; mais la vue de ces îles eut lieu à
l'heure fixe annoncée par Colomb. Cette exactitude dans ses calculs
fut remarquée par les marins qui y virent une preuve authentique de
l'habileté de leur chef, et de la supériorité de son instruction sur
celle des autres officiers ou pilotes de l'expédition.

Colomb appareilla de ces îles le 6 septembre: toutefois il était
vivement préoccupé, car il avait reçu l'avis formel que trois
bâtiments de guerre portugais croisaient dans les parages de l'île de
Fer, qui est l'île située le plus à l'Occident de cet archipel, et que
ces bâtiments avaient ordre de s'opposer à son voyage. Trois mortelles
journées de calme survinrent après son appareillage, aussi son
impatience à franchir le voisinage de ces îles était-elle extrême;
mais il ne faisait que peu ou point de route. Il fut même porté par
les courants jusqu'en vue de l'île si redoutée, et il s'en approchait
constamment au point de n'en être plus qu'à huit lieues, lorsqu'une
brise favorable se leva et lui permit de s'en éloigner sans avoir vu
aucun des navires dont il craignait tant la rencontre.

Il gouverna alors à l'Ouest et il quitta ces parages sans retour; mais
tandis que ses anxiétés évanouies lui permettaient de se livrer à la
joie, le coeur manquait entièrement aux matelots qui, en perdant la
terre de vue, crurent avoir dit un adieu éternel à leur pays, à leurs
familles, à leurs amis, au monde entier, et ne voyaient devant eux que
dangers, mystère et chaos; les plus intrépides versèrent eux-mêmes des
larmes et firent éclater de désolantes lamentations. Colomb crut
convenable de les haranguer; il les fit rassembler sur le gaillard
d'arrière, et, du haut de sa dunette, la tête découverte, le regard
serein, le maintien assuré, la parole grave et convaincue, il leur
dit:

«Braves marins, mes compagnons, mes frères, l'île de Fer a disparu et
avec elle la crainte des perfides Portugais! Vous le voyez, le vent
nous favorise, le temps est admirable, et ces mers qu'on vous avait
assuré devoir être si orageuses, si menaçantes, sont calmes et unies
comme la Méditerranée dans ses plus beaux jours: il en sera de même
des autres terreurs qu'on a cherché à répandre dans vos esprits!
Voguons donc sans inquiétudes et sans soucis comme de vrais marins;
avançons-nous avec résolution vers les contrées inconnues où nous
envoient nos souverains, ayons enfin la gloire de tracer aux
générations futures la route qui conduit aux extrémités de l'univers,
et ce sera pour nous la source de tous les biens, de tous les
honneurs, de toutes les prospérités!»

Présumant, toutefois, que les dispositions des équipages de la _Pinta_
et de la _Niña_ étaient semblables à celles des marins de la
_Santa-Maria_, le grand-amiral signala aux commandants Alonzo et
Vincent Pinzon de se rendre à son bord. Ils y vinrent et ils lui
dirent, en effet, que les murmures prenaient un caractère alarmant, au
point de leur faire craindre un soulèvement.

«Vous devez assez connaître les hommes, leur répondit Colomb, pour
savoir que si une trop grande familiarité nuit au respect, un peu de
condescendance employée à propos contribue beaucoup à gagner les
coeurs; tâchez donc d'agir selon les circonstances, tantôt avec
fermeté, tantôt avec bienveillance: surveillez les plus audacieux,
soyez affables envers les bons, encouragez-les tous et soutenez leur
moral par l'espoir de récompenses non moins que par la perspective de
la gloire ou des honneurs qui les attendent.»

Les deux commandants s'engagèrent à suivre cette ligne de conduite,
mais en exprimant la crainte qu'il leur fût bien difficile de
s'opposer à la volonté que leurs matelots commençaient à exprimer de
s'emparer des bâtiments et de retourner à Palos.

«N'y consentez jamais, leur répondit Colomb avec véhémence: ce serait
un opprobre pour vous. Dites-leur, s'ils semblent vouloir se porter à
quelques excès, que je connais leurs noms, que je sais leurs projets
et que je les menace de toute ma sévérité, de toute la rigueur des
lois, de tout le courroux de nos souverains. Ajoutez que s'ils
venaient, par malheur pour eux, à céder à leurs folles terreurs, ils
feraient acte de lâche pusillanimité, et qu'au lieu de l'illustration
et du renom qui seront leur partage s'ils restent fidèles à leur
devoir, ils seront, en arrivant en Espagne, jugés, condamnés comme des
traîtres, et qu'ils termineront dans la honte et dans la prison le
reste de leurs jours déshonorés. En un mot, soyez vigilants, soyez
fermes, résistez à propos; surtout ne transigez jamais avec la
révolte, et gardez-vous de pactiser avec la sédition.»

Puis, prenant un ton moins sévère, il termina ainsi cet entretien:

«Quant à notre navigation, marchons toujours de conserve; suivez-moi
d'aussi près que vous le pourrez, et si, par quelque circonstance
fâcheuse, nous nous trouvons séparés, vous continuerez à gouverner à
l'Ouest; lorsqu'à partir de l'île de Fer, il y aura près de mille
lieues de parcourues sur cet air-de-vent, redoublez de surveillance,
sondez souvent, tenez compte de tous les pronostics qui s'offriront à
vous, mais si vous prévoyez quelque danger à faire du chemin pendant
la nuit, mettez alors en panne et reprenez votre route au retour du
jour jusqu'à ce qu'enfin vous ayez vu la terre que vous devez
immanquablement découvrir! En agissant ainsi, cela convenu et ces
points expliqués, prenons congé les uns des autres; embrassons-nous,
mes chers amis, et à la garde de Dieu qui m'a inspiré dans mes
projets!»

Ce mélange de fermeté et de douceur, la résolution inébranlable du
grand-amiral portée à la connaissance de l'équipage de la Santa-Maria
par Garcia Fernandez et par don Pedro Guttierez présents à l'entrevue,
ramenèrent un peu l'esprit des marins, et le temps magnifique dont
l'expédition continua à jouir y contribua aussi beaucoup.

Le dimanche 15 septembre, la messe fut célébrée avec la ponctualité
accoutumée; le soir, les matelots se réunirent encore pour la prière
qui fut mêlée de chants religieux: les caravelles avaient, pour ce
moment de la journée, l'ordre de se rapprocher le plus possible de la
_Santa-Maria_, qui occupait le centre dans la ligne de front qu'elles
suivaient alors, et elles formaient ainsi une sorte de temple à ciel
découvert au milieu de ces vastes mers infréquentées jusque-là.
L'espérance, la gaieté qui rayonnaient sur tous les visages, furent
accrues par un cri de la vigie qui montra l'avant comme si elle
apercevait quelque chose à l'horizon. Les yeux se portèrent dans cette
direction, et l'on vit effectivement comme un vaste champ d'herbes
marines d'un vert luisant qui couvraient un espace immense. Colomb
s'empressa de faire sonder; quand il se fut assuré que le fond était
toujours à une profondeur inaccessible à la sonde, il pensa qu'il ne
devait y avoir aucune terre de quelque étendue dans le voisinage, et
que ces herbes n'avaient pas été détachées de rochers situés dans
l'Occident, d'autant qu'il avait fort bien remarqué que les courants
de ces parages suivaient la direction de l'Est à l'Ouest; mais il n'en
avait fait part à personne, dans la crainte de faire naître de
nouvelles appréhensions.

Il avait même le soin d'altérer tous les jours un peu en moins la
longueur de la route qu'il faisait, et son estime ostensible du chemin
total parcouru le plaçait toujours ainsi, moins loin des îles Canaries
qu'il ne l'était réellement; il espérait par là que les inquiétudes
seraient d'autant moins grandes parmi ses marins, qu'ils se croiraient
moins avancés dans l'immensité des mers qu'ils parcouraient.

Mais la vue de ces herbes impressionna différemment les équipages des
trois caravelles; ils se persuadèrent facilement qu'elles étaient
l'annonce d'une terre peu distante dans l'Occident, d'où elles avaient
été arrachées par les vents et transportées au large par les lames de
la mer; ils échangèrent donc des cris de joie, des paroles d'espérance
que Colomb se garda bien de contrarier; et ceux qui précédemment
avaient été le plus sur le point de se livrer au désespoir,
s'abandonnèrent le plus aussi à des transports d'allégresse inouïs.

On a souvent remarqué que ce ne fut pas le moindre des mérites de
Christophe Colomb que d'avoir réussi dans son entreprise, avec les
instruments nautiques de l'époque et dans l'état d'enfance où la
science de la navigation était alors. La boussole était en usage, à la
vérité, mais on n'avait encore observé ni l'inclinaison de l'aiguille
aimantée, ni seulement sa déclinaison ou variation qui importe
beaucoup plus aux marins. On ignorait donc qu'elle déviait du Nord,
non-seulement dans le même pays et à des époques différentes ou même
sous certaines influences, mais encore selon les latitudes, surtout
selon les longitudes où l'on se trouvait, et qu'il pouvait y avoir
entre deux points du globe et au même instant, une différence de
direction de l'aiguille aimantée qui pouvait aller jusqu'à 25 degrés
et même au delà.

La première fois que Colomb soupçonna cette irrégularité, ç'avait été
dans la soirée du 13 septembre, au coucher du soleil; il s'en émut et
il continua pendant plusieurs jours à comparer l'air-de-vent donné par
la boussole avec celui où devait se trouver le soleil, soit à son
lever ou à son coucher, soit à midi, et il fit aussi plusieurs
comparaisons avec l'étoile polaire. Ces observations confirmèrent sa
première remarque, et, comme il vit que l'irrégularité allait en
croissant, il comprit que ce pourrait être à bord un sujet
d'inquiétudes; il se garda donc bien d'en rien communiquer à qui que
ce fût, et il se contenta de diriger sa route en conséquence.

Toutefois, les pilotes des caravelles ne manquèrent pas de constater
ces différences lorsqu'elles eurent acquis une certaine gravité; ils
s'en alarmèrent, ils divulguèrent leurs craintes, et, bientôt, les
équipages se croyant près d'arriver dans des contrées où les lois de
la nature étaient totalement interverties, se laissèrent aller à un
véritable désespoir.

Le grand-amiral fit encore preuve, en cette circonstance, d'une grande
habileté; il réunit les pilotes, les blâma de n'en avoir pas conféré
avec lui avant d'en parler aux équipages, il leur dit avec assurance
que l'aiguille aimantée n'avait pas varié, mais que l'étoile polaire,
comme le soleil, comme tous les autres corps célestes, avait des
mouvements particuliers; enfin, que c'était à ces mouvements et non à
une irrégularité de la boussole, qu'on devait attribuer ces
différences. Il leur montra alors son journal, il leur fit voir qu'il
y avait noté ces mêmes différences, qu'il en avait tenu compte, mais
qu'il ne s'en était nullement inquiété, et qu'il les engageait à en
faire autant, à s'en rapporter à lui qui avait passé sa vie à étudier
les phénomènes du ciel, et à faire connaître ces explications aux
matelots, qui revinrent alors un peu de leur frayeur, d'autant qu'ils
avaient tous la plus haute idée des talents et de l'instruction de
leur chef.

Mais Garcia Fernandez était un homme trop instruit pour croire à cette
explication, et il en entretint Christophe Colomb.

«Non, digne ami, lui répondit Colomb, ce n'est pas à des mouvements
particuliers des astres qu'il faut attribuer l'irrégularité de la
boussole en ce moment; c'est à la boussole elle-même, qui, à ce qu'il
paraît, a une direction différente selon les pays où l'on se trouve,
ce qu'il est facile de corriger en l'observant avec soin: elle ne
cesse donc pas d'être notre guide; mais il vaut mieux que nos marins
croient qu'elle ne chancelle pas dans ces parages infréquentés, il
vaut mieux qu'ils demeurent convaincus de son infaillibilité dont nul
ne doutait, que de la fixité des astres, qu'en apparence ils voient
tous les jours se lever, se coucher, monter sur l'horizon et errer
dans les cieux, de manière à ce qu'ils puissent leur supposer quelques
oscillations de peu d'importance dans leurs mouvements. Ainsi, cher
Fernandez, nous naviguerons désormais avec autant de sécurité que par
le passé; et loin d'être découragés par la constatation de la
variation de l'aiguille aimantée, nous devons nous réjouir d'avoir
fait une découverte qui donnera droit à l'expédition de se glorifier
d'avoir agrandi le cercle des connaissances de l'esprit humain.»

L'incident de l'émotion causée par la variation de la boussole avait
eu lieu presque en même temps que la rencontre que firent les
caravelles du mât d'un navire qui avait probablement péri en mer dans
un des voyages des Portugais le long du littoral africain et que les
courants avaient emporté au large. Les équipages en furent d'abord
très-fortement préoccupés, mais Colomb leur démontra facilement que ce
ne pouvait être dans ces parages que le naufrage avait eu lieu, ni
dans ceux vers lesquels ils cinglaient, puisque c'était évidemment le
mât d'un bâtiment portugais et qu'aucun de ces bâtiments n'avait
jamais encore perdu la terre de vue; qu'ainsi, ce débris avait été
fortuitement transporté par les flots, et qu'il n'y avait aucune
déduction fâcheuse à en tirer qui fût applicable à leur voyage. Cet
argument réussit mieux encore que celui dont Colomb s'était servi au
sujet de la boussole, et les esprits se calmèrent; mais on pouvait
prévoir dès lors par combien de difficultés sans cesse renaissantes le
voyage serait entravé.

Les caravelles naviguaient, cependant, sur la lisière des régions des
vents alizés, lesquels ne sont dans toute leur force que plus avant
entre le tropique et l'équateur; et bien qu'elles trouvassent un temps
généralement très-beau, elles ne laissaient pas que d'éprouver
quelquefois des calmes, quelquefois des brises contraires et de la
pluie; mais les vents de la partie de l'Est ne tardaient pas à
reprendre leur empire, et malgré ces alternatives, elles s'avançaient
toujours vers l'Occident et pénétraient un peu entre les tropiques
quoiqu'en gouvernant à l'Ouest, et cela par l'effet de la variation de
la boussole.

Autant étaient changeants le temps, la mer ou les vents, autant et
plus encore étaient variables les sentiments des matelots de
l'expédition, qui passaient successivement de la crainte à l'espérance
et de l'espérance à l'abattement ou à la consternation.

Si le vent devenait défavorable, il leur semblait que la Providence,
se déclarant visiblement contre eux, leur ordonnait d'abandonner un
voyage si téméraire et de revenir dans leur patrie.

Lorsque, plus tard, les brises de la partie de l'Est recommençaient à
souffler, ils en tiraient la conséquence que ce serait folie de
continuer à se laisser aller à leur impulsion, puisque régnant le plus
habituellement dans ces parages, toute lutte contre elles deviendrait
impossible et tout retour en Espagne leur serait interdit.

Colomb, informé de tout par Fernandez et par don Pedro Guttierez, ne
se laissait pas émouvoir par ces contrastes, par ces plaintes que,
jusqu'à un certain point, il était loin de blâmer; il écoutait,
cependant, tout ce qui lui revenait par ces bouches amies, il étudiait
tous les symptômes, il dictait les réponses qu'il y avait à faire
contre les objections diverses qu'on lui soumettait, et il restait
aussi calme que confiant.

Un jour, dans un de ces champs d'herbes appelées aujourd'hui raisins
du tropique, et que les caravelles avaient à traverser, un crabe fut
découvert vivant et saisi par un matelot de la _Santa-Maria_. Le
grand-amiral, à qui il fut apporté, le prit entre ses doigts, le
regarda quelque temps avec un plaisir indicible; puis il fit remarquer
qu'il était probable que la terre vers laquelle les caravelles se
dirigeaient ne devait pas être très-éloignée, car un si petit animal
n'aurait certainement pas pu survivre longtemps à l'accident qui l'en
avait arraché. Quelques grands oiseaux d'espèces inconnues furent vus
aussi vers ce même jour, planant au haut des airs et se dirigeant de
l'Occident à l'Orient. Colomb, qui les avait aperçus le premier, en
conclut qu'ils provenaient de ces mêmes contrées vers lesquelles
l'expédition gouvernait, et une joie vive éclata dans les esprits.

Mais bientôt les champs d'herbes devinrent plus étendus et les herbes
elles-mêmes plus épaisses, au point que les navires éprouvaient
quelque difficulté, malgré la brise assez fraîche qui soufflait, à se
frayer leur route. En voyant, à perte de vue, ces mers qui
ressemblaient à d'immenses prairies submergées, les équipages se
crurent perdus à tout jamais, s'imaginant que bientôt ils ne
pourraient ni avancer, ni reculer. Ils se rappelèrent alors tout ce
qu'ils avaient entendu dire sur les limites probables de l'Atlantique
qu'on ne pourrait jamais atteindre impunément, et ils pensèrent que
leurs navires étaient destinés à être comme enclavés dans ces masses
d'herbes et à y périr immanquablement avec eux.

Si, ensuite, parvenant à sortir de ces sortes de liens, ils se
retrouvaient dans des eaux claires, et s'il survenait un jour ou deux
de calme: «Voici actuellement, disaient-ils, un Océan sans vagues; on
n'a jamais vu de mer si morte; ses eaux sont si tranquilles qu'on
croirait qu'elles n'obéissent pas aux lois de la nature; et Dieu a,
sans doute, entouré d'une ceinture d'eau dormante ces parties de
l'univers, pour défendre aux hommes d'y pénétrer.»

Mais quand ils apercevaient, ainsi qu'il arrive parfois, des nuages
épais ramassés aux extrémités de l'horizon comme s'ils planaient sur
la terre, le coeur leur revenait, et ils commençaient de nouveau à
espérer, jusqu'à ce qu'ils se fussent assurés que ce n'étaient que de
fausses indications.

Les poissons volants, dont on n'avait jamais entendu parler jusque-là,
vinrent à leur tour vivifier la scène. Ce ne fut pas sans un sentiment
de satisfaction que l'on contemplait leurs bandes sortir de l'eau par
essaims, fournir une assez longue course avec leurs nageoires ailées,
et s'abattre, soit à quelque distance des caravelles, soit quelquefois
sur les navires eux-mêmes, et y donner l'occasion d'un excellent
régal. Garcia Fernandez ne manqua pas de saisir cette occasion pour
dire avec conviction qu'il était impossible qu'on fut arrivé aux
limites fatales de l'univers, lorsqu'il y avait tant d'êtres vivants
autour d'eux qui annonçaient plutôt la fécondité de la nature que son
impuissance, ou que la destruction de tous les corps.

Une troupe d'oiseaux venant du Nord servit une fois de prétexte à
Alonzo Pinzon pour demander à gouverner dans cette direction; le
grand-amiral lui répondit avec douceur, mais avec fermeté, et il
continua à faire route vers l'Ouest.

Cependant les caravelles s'avançaient toujours en parcourant un espace
d'environ quarante lieues par jour; mais quoique Colomb continuât à
dissimuler une partie du chemin parcouru, ainsi que celui que
faisaient faire les courants et qu'il estimait à quatre lieues de plus
en vingt-quatre heures, les équipages n'en voyaient pas moins avec
terreur la distance qui les séparait de l'Espagne augmenter à chaque
instant, et ils perdirent presque jusqu'au dernier rayon d'espoir;
mais quelques oiseaux d'un volume plus petit que ceux qui avaient été
observés auparavant, parurent à leurs yeux, et leur courage en fut un
peu ranimé, car ils durent croire qu'ils ne pouvaient s'être élancés
que de quelque point d'une terre peu éloignée.

Cette heureuse disposition des esprits ne se soutint pas; la situation
de Colomb devint plus critique, et il y avait à peine quinze jours
qu'on avait cessé d'apercevoir l'île de Fer, dont on pouvait alors se
trouver à quatre cents lieues environ dans l'Ouest, que l'impatience
des matelots prit un commencement de caractère de révolte.

Ils se rassemblèrent d'abord par groupes de trois ou quatre dans les
endroits les plus écartés ou les moins surveillés du navire, et ils y
donnèrent un libre cours à leur mécontentement. Bientôt, s'excitant
les uns les autres, ces groupes devinrent plus nombreux, et, leur
audace augmentant, ils poussèrent des murmures et proférèrent des
menaces envers le grand-amiral. Ils le traitaient d'ambitieux,
d'insensé qui, dans un accès de folie, avait conçu la résolution
d'entreprendre quelque chose d'extravagant pour se faire remarquer.
Quelle obligation, ajoutaient-ils, pouvait les lier envers lui et les
forcer à le suivre, et jusqu'où pouvait-il exiger leur obéissance,
puisqu'ils avaient pénétré sans rien trouver, bien plus avant qu'aucun
homme ne l'eût déjà fait! Devaient-ils continuer jusqu'à ce que leurs
bâtiments eussent péri, ou jusqu'à ce que tout espoir de retour, sur
d'aussi frêles navires, fût devenu totalement impossible! Qui pourrait
les blâmer, lorsqu'il serait évidemment démontré qu'en revenant sur
leurs pas, ils n'auraient fait qu'agir dans l'intérêt bien motivé du
salut de leurs vies? Et ils allaient jusqu'à s'écrier dans leur
désespoir, que le chef qu'on leur avait donné était un étranger,
n'ayant en Espagne ni amis, ni crédit; que son projet avait été
condamné comme celui d'un visionnaire, par des hommes du plus haut
rang, de la plus grande instruction; qu'ainsi, non-seulement personne
n'entreprendrait de le justifier ou de le venger, mais encore qu'on
s'en réjouirait. Il n'y avait donc plus qu'à se révolter; il fut même
proposé, pour empêcher toutes plaintes ou récriminations futures de
Colomb, de le jeter à la mer, se réservant de dire que c'était
lui-même qui y serait tombé par accident, en observant les astres avec
ses instruments nautiques.

Le grand-amiral n'ignorait rien de ce qui se passait dans ces
conciliabules et il se promettait bien d'agir avec énergie au premier
acte qui se manifesterait ouvertement; mais il temporisait, espérant
toujours que quelque circonstance heureuse ferait d'elle-même changer
ces sentiments hostiles. Sa contenance était donc toujours aussi
sereine; quand il trouvait une occasion naturelle de parler à son
équipage, c'était toujours avec sa même adresse, calmant les uns par
des paroles bienveillantes, excitant l'orgueil ou la cupidité de
quelques autres par des espérances d'honneurs, de gloire ou de
richesse, et faisant connaître à tous, que s'il éclatait quelque
mutinerie, il saurait bien à qui s'adresser comme en étant les chefs
ou les fauteurs; qu'enfin s'il voulait bien paraître ignorer quelques
paroles dont il ne voulait pas exagérer la portée et qu'il était
enclin à pardonner à cause de la nature toute particulière de sa
mission, il n'en connaissait pas moins toute l'étendue des pouvoirs
coercitifs que le roi et la reine avaient mis en ses mains, et qu'il
saurait très-bien s'en servir envers les séditieux, si jamais on se
portait à quelque fait qui lui prouvât qu'il en existait à son bord.

Un phénomène particulier aux mers intertropicales est celui qui donne
le spectacle magnifique des couchers du soleil les plus éblouissants
qu'il soit possible de s'imaginer. Tantôt on croit voir, avec les
couleurs les plus vives, de vastes cités dont ne sauraient approcher
ni Constantinople, ses mosquées en amphithéâtre et ses minarets, ni
Saint-Pétersbourg avec ses dômes, ses coupoles, ses flèches
étincelantes et ses toitures peintes de couleurs les plus variées, ni
Grenade et son magique Alhambra, ni Calcutta, la ville des palais, son
beau ciel et l'admirable végétation qui l'entoure; tantôt on voit à
l'horizon des prairies émaillées de fleurs lumineuses, des campagnes
couvertes de châteaux, de verdure ou de bosquets; un autre jour, ce
sont des batailles livrées par des guerriers gigantesques dont la tête
paraît atteindre le firmament, couverts d'armures où resplendissent
les rayons les plus ardents de l'astre qui les éclaire et qui les pare
de ses reflets les plus brillants. Ces guerriers mouvants, qui selon
les caprices de la marche des nuages, courent, se poursuivent, se
défendent, se frappent, tombent ou se relèvent, ont une animation
prodigieuse qui va jusqu'à électriser le spectateur; mais la scène
dure peu, car le soleil n'y rase jamais l'horizon; il semble se
précipiter au-dessous plutôt qu'y descendre, et le crépuscule y est
toujours fort court.

Un soir, c'était le 25 septembre, un semblable spectacle vint réjouir
les esprits, mais l'intérêt en fut d'autant plus vif, que ce fut une
chaîne de montagnes parfaitement ressemblantes à celles de notre
globe, qui s'offrit à tous les yeux. Les caravelles, selon l'usage,
s'étaient, rapprochées pour la prière, et l'apparence avait tellement
l'air de la vérité que Colomb lui-même s'y méprit. «TERRE! TERRE!»
s'écrie Alonzo Pinzon, «je réclame la récompense promise à celui qui
la verra le premier!»

Le noble visage du grand-amiral rayonna du transport de joie le plus
expressif; il monta sur sa dunette, se découvrit la tête, jeta vers le
ciel un regard de reconnaissance infinie; et d'une voix émue, mais
sonore, il entonna le _Gloria in excelsis_, que tous les équipages
chantèrent aussi, avec autant de ferveur que d'enthousiasme.

«Gloire à Dieu au plus haut des cieux!» s'écriaient ces rudes marins
dont les coeurs étaient attendris par le souvenir de leurs dangers, de
leurs espérances, ou par l'image de leurs succès. «Nous vous louons,
répétaient-ils en choeur, nous vous bénissons, nous vous adorons,
grand Dieu, nous vous glorifions, nous vous rendons grâce pour tous
vos bienfaits, Seigneur, Dieu, Roi céleste, Dieu tout-puissant!»

Dans ce chant majestueux qui se rapproche du langage des anges, autant
que l'on peut croire que l'homme puisse imiter les choses divines,
dans cet hymne sublime qui, pour la première fois retentissait au
milieu des vastes et profondes solitudes de l'Océan, ces voix presque
en délire s'harmoniaient avec le bruit des vagues qui, séparées par la
proue des caravelles, se repliaient sur leurs flancs comme pour les
caresser avec amour, et semblaient se complaire à répéter les louanges
du Créateur.

Le soleil avait disparu sous l'horizon, le jour s'était complètement
assombri, mais les voix retentissaient encore, et les yeux n'avaient
pas cessé de se tourner vers le point où se concentraient toutes les
pensées. La nuit se passa dans la plus grande anxiété; on veilla avec
attention, on fit route avec précaution, personne ne quitta le pont;
Colomb l'aurait quitté moins encore que les autres tant il était ému!
et, par le sillage que l'on faisait, on espérait être arrivé le
lendemain matin à une petite distance de cette terre tant désirée.

Le soleil se leva et répandit ses rayons sur le vaste panorama de la
mer. À mesure que la lumière rendait les objets plus distincts, chacun
enfonçait ses regards vers l'Occident. D'abord on n'eut que la crainte
de ne pas revoir les montagnes de la veille; mais quand le soupçon fut
changé en certitude, les coeurs furent glacés d'effroi: on comprit
qu'on avait été le jouet d'une de ces dispositions particulières de
l'atmosphère de ces climats, et le plus profond abattement succéda,
parmi les équipages, à la joie que tout à l'heure encore ils venaient
de faire éclater.

Les murmures recommencèrent alors; mais le 29 septembre on vit un
oiseau de l'espèce de ceux que nous appelons frégates, et que les
marins pensaient devoir peu s'éloigner des terres. Son passage ranima
un peu l'espoir qui s'éteignait; on trouvait aussi du charme à
respirer l'air de la température agréable où l'on se trouvait et qui
faisait dire à Colomb, dans son journal, qu'il se serait volontiers
cru reporté dans les sites délicieux de l'Andalousie, s'il avait
entendu le chant du rossignol.

Pour donner un but positif aux idées des matelots, Colomb, tout en
recommandant d'être très-attentif dorénavant à ne pas prendre l'image
pour la réalité, promit d'ajouter, personnellement, une bonne
récompense à celle qui avait été destinée par les souverains, en
faveur de celui qui apercevrait la terre le premier.

Quelques journées s'écoulèrent dans une alternative modérée où
l'espérance remportait sur le mécontentement, tant les signes
précurseurs de la terre devenait nombreux!

Un phénomène nouveau vint, toutefois, effrayer les marins de
l'expédition: ce fut l'aspect enflammé de la mer dans les sombres
nuits de la zone torride. Cet effet, connu sous le nom de
phosphorescence, est tellement vif qu'il éclaire sensiblement les
voiles, les cordages et le corps entier du navire à l'extérieur, et
que la moindre ondulation donne naissance à une sorte de flamme
blanchâtre: on l'attribue, aujourd'hui, à la réunion en ces parages
d'une infinité de mollusques qui ont la propriété de produire de la
lumière en certains cas, et ordinairement de l'électricité. On dit
aussi que cette lumière est due à des particules de corps organisés
qui, quelquefois, ressemblent à une sorte de poussière couleur de
paille brune. Il arrive, quand la mer est phosphorescente, qu'il s'y
forme des bandes éclatantes séparées par des points obscurs qui
simulent des brisants; d'ailleurs, elle est alors grasse au toucher,
laisse une trace onctueuse à la peau, et répand souvent une odeur
désagréable.

Il faut convenir que des hommes aussi équivoquement disposés que les
matelots de l'expédition durent être effrayés par ce spectacle
inattendu, et que c'est bien alors qu'ils purent penser être
transportés dans ces mers horribles qu'on leur avait dit, avant leur
départ, qu'ils allaient affronter; ils se crurent voués à un incendie
complet, et furent tellement saisis de terreur qu'à peine ils osèrent
murmurer. Le grand-amiral fit puiser un seau d'eau, il y trempa son
bras qu'il retira sain et sauf. L'équipage commença à se rassurer;
Colomb continua paisiblement ensuite sa route au milieu de ces feux et
de ces récifs apparents qui furent franchis sans inconvénient: et,
quand le jour revint aussi pur, aussi radieux que la veille, on vit
qu'on avait encore été le jouet d'une illusion, et l'on retrouva avec
la clarté du soleil, avec la douceur de l'atmosphère, la confiance
qu'on avait momentanément perdue.

Les esprits des matelots étaient évidemment dans cette espèce d'état
fébrile pendant lequel on se laisse aller aux changements les plus
soudains, et Colomb avait encore de rudes crises à traverser.
Heureusement la mer de ces parages était, comme on le voit le plus
souvent, presque aussi unie que celle d'une rivière, le ciel était
pur, l'air doux, et c'étaient des motifs qui empêchaient de
s'abandonner au désespoir.

Le 4 octobre, la flotille parcourut 190 milles marins: ce fut le plus
long trajet depuis le départ. Le 5, la Santa-Maria atteignit le
sillage de 9 milles marins par heure, qu'elle ne pouvait jamais
dépasser, ce qui promettait une aussi bonne journée; mais la brise,
fléchit et ce sillage ne se soutint pas.

À la faveur de ces résultats, le grand-amiral calcula, le 7 octobre,
qu'il devait être sur le point d'atteindre le lieu où il supposait,
d'après la carte de Toscanelli, que se trouvait la grande île de
Cipango, et il fut confirmé dans l'idée qu'il s'approchait de quelque
terre considérable, en voyant plusieurs troupes d'oiseaux de peu de
grosseur qui se dirigèrent, le soir, vers l'Ouest-Sud-Ouest, comme
faisant un dernier effort pour voler au gîte que leur faisaient
deviner la finesse de leurs organes, leurs habitudes et l'acuité de
leurs instincts.

Alonzo Pinzon et ses deux frères, Vincent et François, qui furent
également frappés de la direction suivie par ces oiseaux, demandèrent
au grand-amiral l'autorisation de se rendre à bord de la _Santa-Maria_
pour en conférer avec lui; quand ils furent auprès de Colomb, ils le
prièrent instamment, et pour eux, et pour le contentement de leurs
équipages, de donner la route à l'Ouest-Sud-Ouest, au lieu de l'Ouest
qui était toujours l'air-de-vent suivi par les caravelles.

«Le désir de vous être agréable, leur dit Colomb, me fait accéder
aujourd'hui à une demande de changement de route que j'ai déjà
refusée dans une circonstance précédente: il est prudent et
politique, ajouta-t-il, d'avoir de la condescendance lorsqu'il n'y a
que peu d'inconvénients matériels à en montrer. Actuellement, nous
devons être assez près de la terre pour qu'une déviation de quelques
degrés ne nous la fasse pas manquer, tandis que la première fois que
ce changement me fut proposé, cette déviation aurait pu nous
conduire tout à fait à côté de notre but, je ne veux donc pas me
montrer obstiné hors de propos; mais si dans deux jours la terre n'a
pas été découverte, nous remettrons le cap à l'Ouest, car avec
l'Ouest-Sud-Ouest prolongé nous allongerions trop notre route,
puisque c'est l'Ouest qui doit probablement nous conduire le plus
promptement possible au terme de nos travaux.»

Il était impossible de mieux allier le devoir et la dignité à la
condescendance; aussi les frères Pinzon se séparèrent-ils de Colomb
avec satisfaction, et les équipages accueillirent-ils cette nouvelle
avec un transport de reconnaissance.

Quand ils furent partis, Colomb adressa la parole à Garcia Fernandez
qui avait été présent à l'entretien, et, d'un ton profondément
mélancolique, il lui dit: «Alonzo est certainement un marin très-hardi
et fort habile, c'est un homme à qui j'ai les plus grandes
obligations; mais il commence à hésiter, et je crains que ses idées
n'aient plus la même solidité qu'auparavant: puisse l'accueil que j'ai
fait à sa demande le ramener! mais certainement je ne gouvernerai pas
plus de deux jours à l'Ouest-Sud-Ouest, car ce qui n'est presque
d'aucune importance pendant un si petit laps de temps, pourrait
devenir très-préjudiciable en se prolongeant.»

Pendant ces deux jours, les marins éprouvèrent quelque chose de vague,
comme un pressentiment qui les avertissait que la terre était proche,
et qu'on était sur le point de faire une grande découverte. Cette
impression les plongeait dans de grandes inquiétudes; aussi, quand, au
bout de deux jours de la route nouvelle, ils trouvèrent que leur
espoir avait encore était déçu, leur pressentiment ne les abandonna
pas encore, mais ils virent avec plaisir gouverner de nouveau à
l'Ouest, persuadés alors que c'était en effet dans cette direction que
la terre existait. Les caravelles profitèrent de cette bonne
disposition des esprits et se couvrirent de toutes les voiles qu'elles
pouvaient porter. Le même soir, des oiseaux reparurent et
s'approchèrent considérablement des navires; des herbes d'un vert
très-frais furent vues surnageant sur la mer, et ces indices
favorables augmentèrent la joie des matelots.

Toutefois, la terre ne parut pas le lendemain, 10 octobre, et, quand
les matelots de la _Santa-Maria_ eurent vu le soleil s'abaisser
au-dessous de l'horizon, sans que cet objet de leurs espérances, sur
lequel ils comptaient tant, se fût montré à leurs yeux, ils poussèrent
de violentes clameurs et, atteignant les limites du désespoir, ils
s'attroupèrent et s'avancèrent résolument vers la dunette du
grand-amiral, en s'écriant qu'ils exigeaient positivement qu'il les
fît retourner en Espagne, et en le menaçant, s'il n'y consentait pas,
de se porter aux dernières extrémités.

Colomb sortit de sa dunette et s'avança vers les rebelles avec toute
l'expression d'une physionomie indignée qui, pendant un instant, fit
bondir leur coeur et réprima leur audace.

«Je veux bien vous expliquer, leur dit-il avec sévérité, que nous
sommes trop avancés pour songer au retour; que nous manquerions de
vivres et d'eau pour l'effectuer, et que notre seul salut est dans la
découverte de la terre qui est devant nous, et même tout me dit assez
près de nous!»

«En Espagne, à Palos!» répétèrent-ils tout d'une voix; et puis, comme
ayant été frappés de l'argument du grand-amiral, ils ajoutèrent: «Eh
bien! puisque la terre est si près de nous, si nous vous obéissons
trois jours encore, et que nous ne l'ayons pas vue, nous
conduirez-vous alors en Espagne?»

«C'en est trop, leur répondit Colomb étonné de tant d'audace;
n'oubliez pas que l'inspiration de mon voyage me vient de Dieu
lui-même; souvenez-vous que ma mission m'a été donnée par nos
souverains, que je leur ai promis de l'accomplir, que, quoi qu'il
arrive, je ferai mon devoir, que je suis préparé à tout, que je saurai
user des pouvoirs qui ont été mis à ma disposition, et qu'enfin jamais
je ne céderai, non, jamais! ainsi, retirez-vous et craignez de
m'irriter!»

Cela dit avec fermeté, Colomb rentra dans sa dunette, et les mutins,
cédant à l'air de grande autorité qui rehaussait l'effet des paroles
de leur chef, se dispersèrent, mais non sans continuer à murmurer,
quoique beaucoup plus sourdement.

«Ami Guttierez, dit Colomb à ce jeune seigneur qui rentra avec lui,
qu'il se présente une occasion, et l'on verra que je sais encore
manier une épée ou un pistolet aussi bien qu'un compas et qu'un
astrolabe! Mais retenez bien ceci: j'ai la conviction intime qu'avant
trois jours la terre sera découverte; et si ce n'eût été l'humiliation
de céder à la violence, j'aurais volontiers souscrit à la condition de
ces trois jours que ces audacieux voulaient m'imposer.»

«J'épiais ces insolents, lui répondit Guttierez, et si je me suis
contenu, ce n'est que par respect pour vous, seigneur grand-amiral;
mais j'ai à mon côté une fine lame de Tolède qui a fait défaillir plus
d'un Maure; vienne le moment, alors on verra qu'elle est toujours en
des mains dignes de la porter ... Pour moi, je ne connais qu'une
chose: c'est que j'ai promis à notre reine adorée de vous suivre
partout pour voir les limites de l'Atlantique dans l'Occident; or,
quelles qu'elles soient, fussent-elles, comme on l'a souvent dit, un
gouffre immense qui doit tous nous engloutir, j'en jure par don
Fernand d'Aragon, mon maître et mon souverain, j'y périrai, ou je
pourrai dire à Leurs Majestés que je les ai vues!»

Colomb sourit avec bienveillance, et, après avoir rassuré don Pedro,
il le remercia des sentiments chevaleresques qu'il venait d'exprimer
avec tant de noblesse et d'énergie.

On a cependant écrit que Colomb fut forcé de capituler avec ses
subordonnés et qu'il s'engagea, en cette occasion, à renoncer à
l'entreprise, s'il ne voyait pas la terre dans trois jours; mais le
fait est complètement faux. Les journaux de l'expédition, les
mémoires de Garcia Fernandez, les documents de l'époque prouvent
formellement que cette faiblesse a été faussement attribuée au grand
navigateur, qui, aux heures d'incertitude les plus sombres, ne perdit
jamais l'exercice tout entier de son autorité, maintenant ses
résolutions inébranlables à la distance où il était de l'Europe, avec
autant de fermeté, avec le même sang-froid que s'il avait commandé
dans une rade ou dans un port de la métropole.

Le 11 fut un beau jour, car les indices les plus certains et les plus
nombreux se présentèrent aux caravelles.

D'abord, ce fut le marin de la _Santa-Maria_, en vigie dans la mâture,
qui jeta un cri de joie, et qui montra avec vivacité un objet
flottant, que tous se précipitèrent le long du bord pour mieux
apercevoir. C'était un jonc d'un vert frais et éclatant, qui fit
pousser de bruyantes acclamations et au sujet duquel Colomb fit la
remarque que les plantes marines pouvaient naître, croître dans les
profondeurs de la mer, et s'en détacher par la suite; mais qu'il
fallait aux joncs la lumière du jour, et que celui-ci ne pouvait avoir
végété que sur une terre voisine.

Quelques heures plus tard, on vit des débris de plantes terrestres
toutes fraîches; vers midi, ce fut un de ces poissons à la robe
sombre, de moyenne grosseur, d'une espèce étrangère à l'Europe, et de
ceux qui vivent évidemment et d'habitude sur les hauts-fonds ou parmi
les roches.

La _Pinta_ et la _Niña_ semblaient avoir des ailes; elles se
rapprochaient à chaque instant du grand-amiral pour lui communiquer
leurs impressions, puis elles s'en écartaient pour chercher de
nouveaux motifs de confiance, passant, repassant comme par un jeu
frivole, et toujours avec quelques bonnes nouvelles à donner.

«Qu'avez-vous donc, mon cher Vincent, dit une fois le grand-amiral au
commandant de la _Niña_, que vous me ralliez si vite avec tant
d'émotion?»

«C'est une branche d'arbuste, répondit Vincent Pinzon, qui vient de
passer le long de mon bord, et que nous avons tous vue avec ses
feuilles merveilleusement découpées, et même portant encore de petits
fruits.»

«C'est bien, digne ami, vous dites vrai, c'est un augure qui ne peut
tromper; allons, courage; à l'Ouest, toujours à l'Ouest, et nous
arriverons bientôt!»

Presque au même moment, Alonzo Pinzon se rapprocha aussi de Colomb, et
le ravissement étouffait sa voix, car il avait vu, et il eut toutes
les peines du monde à l'exprimer, il avait vu une tige de canne à
sucre, comme celle que les Génois et les Vénitiens apportaient ou
recevaient de l'Orient par la mer Noire et par les communications qui
existaient entre eux et les Indes orientales.

Enfin, un tronc d'arbre fut recueilli, ainsi qu'une petite planche
d'un bois inconnu dans nos climats et un bâton assez artistement
sculpté ou travaillé. Ces objets furent tous retirés de la mer par les
embarcations des navires, et portés sur le pont de la _Santa-Maria_.

«Que Dieu soit loué, s'écria Colomb, non-seulement nous allons voir
la terre, mais encore une terre habitée par des êtres intelligents;
allons! voilà assez de preuves, ne perdons plus de temps; à l'Ouest, à
l'Ouest, et toujours à l'Ouest!»

Le soir, après la prière, les matelots entonnèrent d'eux mêmes le
_Salve regina_, chant religieux si cher aux marins d'autrefois, qui se
plaçaient toujours sous la protection de la divine Marie! Colomb fit,
après que le chant fut achevé, un discours éminemment pathétique, dans
lequel il affirma qu'avant vingt-quatre heures la terre serait
découverte, et où il n'oublia pas de remercier la Providence de
l'avoir toujours conduit comme par la main, et de lui avoir accordé
les vents les plus favorables, la mer la plus unie, le temps le plus
beau qu'un marin pût désirer.

Il serait impossible de décrire le degré d'allégresse et d'espérance
qui régnait parmi les équipages; de joyeuses paroles étaient
échangées; des chants, des exclamations sortaient de toutes les
poitrines; les coeurs étaient émus et même attendris; et la moindre
saillie provoquait le rire, là où, vingt-quatre heures auparavant,
tout était ténèbres et consternation. Les minutes s'écoulaient
rapidement; ce n'était plus vers l'arrière et vers l'Espagne que les
yeux et les pensées se reportaient, mais vers l'avant, vers ce magique
Ouest que Colomb leur indiquait avec une confiance si parfaite que nul
ne croyait plus à ses mystères.

La présence des objets que l'on venait de recueillir, de voir et de
toucher, avait créé un véritable délire. On n'avait jusqu'alors
rencontré que des oiseaux, des poissons, des herbes marines, signes
souvent incertains; mais ce qu'ils avaient sous les yeux témoignait si
fortement qu'ils étaient près d'une terre habitée, qu'ils ne pouvaient
se refuser à cette évidence; enfin tous les doutes s'étaient évanouis
devant cette confirmation inespérée des prédictions du grand-amiral;
aussi tous se mirent-ils à contempler d'un oeil vigilant la ligne
resplendissante de l'horizon au moment du coucher du soleil, et ils
s'apprêtèrent à redoubler d'attention quand ils n'auraient plus à
regarder que la nappe assombrie de l'eau et ses paillettes
étincelantes.

Quoique la couleur de la mer n'eût rien perdu de sa transparence,
Colomb avait fait sonder avec une ligne de 250 brasses, qui
n'atteignit pas le fond: «Eh bien, dit-il alors, mettons toutes voiles
dehors, approchons-nous encore; mais redoublons de surveillance, car
la terre n'est certainement pas loin!»

Personne, on le pense bien, ne songea à se coucher ni à dormir, tant
on était agité, tant la scène était attachante et tant l'intérêt était
excité! Qu'allait-on voir? Où allait-on aborder? Comment étaient
faites les rives que l'on allait découvrir? Quels êtres les
habitaient? Étaient-ce des hommes comme nous, ou une race étrange et
monstrueuse? Verrait-on, enfin, une solitude sauvage, image du chaos,
ou bien des champs couverts de plantes odoriférantes, d'arbustes en
fleurs et de villes d'or, comme on se représentait quelquefois celles
dont la splendeur était décrite par les voyageurs qui avaient pénétré
dans l'Orient, et admiré sa civilisation?

Pour calmer leur imagination, les matelots se mirent à chanter de
nouveau le _Salve regina!_ Ce fut une chose solennelle que d'entendre
les accents de la prière se mêler aux soupirs de la brise et au
bruissement de l'eau dans ce désert océanique; jamais cet hymne
n'avait si doucement retenti aux oreilles charmées de Colomb.

À dix heures du soir, pendant que chacun, l'oeil fixé vers l'horizon
scrutait jusqu'aux plus vagues indications de la terre, Colomb, qui
veillait autant et plus encore que les autres, aperçut tout à coup,
par le travers, une lumière qui se balançait à une certaine distance,
dont il perdait la trace par intervalles, et qu'il revoyait bientôt de
nouveau. Guttierez, à qui il communiqua cette découverte, regarda dans
la direction indiquée par Colomb et distingua parfaitement la lumière.
Colomb fit alors appeler Rodrigue Sanchez de Ségovie, qui était
l'administrateur de la flotille; il voulut lui montrer la lumière,
mais elle avait disparu; cependant elle se remontra quelque temps
après, et tous les trois la virent très-distinctement. «Cette lumière
vient de quelque côte ou d'une barque de pêcheurs, dit le
grand-amiral, et, certainement, nous verrons la terre cette nuit!»

Mais comme cette lumière s'évanouit ensuite définitivement, les
matelots finirent par n'y attacher aucune importance. Cependant la
brise avait fraîchi: les caravelles avaient atteint les 9 noeuds ou
milles marins à l'heure, qui étaient le maximum de la vitesse de la
_Santa-Maria_; elles continuèrent à naviguer toutes voiles dehors, et
toujours le cap à l'Ouest.

Par intervalles, les marins tressaillaient au sifflement du vent dans
les cordages, comme s'ils eussent entendu les voix sinistres d'un pays
inconnu; quelquefois même, quand la lame battait la muraille de la
_Santa-Maria_, ils tournaient la tête, comme s'attendant à voir une
foule d'êtres bizarres sortir du monde occidental, et apparaître sur
le pont. Soudainement, lorsque les esprits étaient le plus
impressionnés, un vif éclat de lumière très-apparent et très-voisin
frappa tous les regards, et immédiatement après, une détonation
formidable se fit entendre.

«Amis, s'écria le grand-amiral, c'est le signal convenu; la _Pinta_ me
signale la terre par un coup de canon! Voyez-la qui met en panne comme
si elle craignait de la trop approcher; mettons en panne aussi, et au
point du jour nous y débarquerons!

La _Pinta_, qui, à cause de son moindre tirant d'eau, marchait en
avant de la _Santa-Maria_, avait en effet vu la terre; c'était un
matelot habitant de Triana, faubourg de Séville, mais né à Alcala de
la Guadaira, et nommé Rodrigue Berméjo qui l'avait découverte: son nom
mérite d'être soigneusement inscrit et conservé à côté de celui de
Colomb, comme ayant été le premier à confirmer positivement les
théories et les prévisions du savant chef de l'expédition. La
récompense promise d'une pension de 10,000 maravédis ne lui fut
cependant pas accordée par la suite, car on crut devoir en faire
l'honneur à Colomb qui avait découvert la lumière vue à dix heures;
mais il fut généreusement indemnisé.

La nuit était assez claire, le ciel brillait de mille étoiles: de
l'Océan même semblait émaner une certaine lueur; on aperçut alors
visiblement, des trois caravelles, une bande assez étendue où l'azur
du ciel cessait, et où une sombre éminence s'élevait au-dessus de
l'eau. Cette éminence avait tous les caractères d'une côte; on en
distinguait les anfractuosités, les contours, presque les couleurs, et
il n'était plus permis de douter.

Ce fut dans la nuit du 11 au 12 octobre, à deux heures du matin, et le
trente-cinquième jour du voyage depuis le départ des Canaries, qu'eut
lieu ce grand événement qui prouva la justesse des calculs, des plans
de Colomb, longtemps l'objet de l'insulte ou de la dérision, mais, en
ce moment, devenus le titre et le sceau d'une gloire qui doit durer
aussi longtemps que durera l'univers.

Quels furent les transports, les réflexions, les extases des marins de
l'expédition pendant les trois heures qui suivirent la découverte de
la terre, serait difficile à décrire, tant avait été précédemment
douteuse et imprévue, pour eux, la vue de cette même terre qu'ils
avaient sous les yeux, et dont la présence, d'ailleurs, se manifestait
par un autre sens, celui de l'odorat: aussi était-ce avec des délices
incomparables qu'ils aspiraient la brise embaumée qui portait jusqu'à
bord les exhalaisons parfumées de la terre!

Le grand-amiral gardait le silence; les émotions comme les siennes se
révèlent rarement par des paroles, mais son coeur, toujours animé par
la piété la plus sincère, était rempli de reconnaissance envers la
Divinité. Sur la foi de Toscanelli et de Marco-Paolo, il se croyait, à
la vérité, en face de l'Inde ou de quelqu'une de ses îles; cependant,
ce qu'il devait bientôt voir avec détail était encore sous le voile
des conjectures; mais, à tout événement, il était prêt à tout, et il
ne pouvait aborder dans aucune contrée qu'il n'eût prévu, dans ses
combinaisons, ce qu'elle devait ou bien ce qu'elle pouvait être.

Enfin, le jour tant désiré parut; il fut annoncé par les teintes
riantes dont se colore l'Orient, avant le lever du soleil, et le
mystère de l'Océan qui avait dit son premier mot pendant l'obscurité
de la nuit, fut dévoilé à tous les yeux. Dès lors, la lumière qui se
répandait faiblement d'abord, et bientôt à flots sur cette terre qui
était directement opposée à ses rayons comme pour les mieux recevoir,
rendit plus distincts ses rivages, et fit détacher ensuite, à
l'intérieur, des clairières, des arbres, des coteaux, qui s'élevaient
par degrés du sein de l'obscurité, jusqu'à ce que le tableau tout
entier fût visible par l'effet des clartés resplendissantes de l'astre
qui en faisait successivement ressortir les beautés. D'abord, le
soleil en dora les parties les plus saillantes; et, peu à peu, l'on
reconnut que la terre découverte était une île de peu d'étendue, bien
boisée, d'un aspect vert et brillant, d'une configuration assez
gracieuse pour paraître un paradis aux yeux d'hommes qui, naguère,
avaient perdu l'espoir de jamais revoir la terre ferme.

La vue du sol nourricier est toujours douce au marin, dont
l'existence, en grande partie, se passe entre le ciel et l'eau; mais
quel charme ne devait-elle pas avoir pour ceux qu'elle venait arracher
au désespoir?

Le soleil était à peine levé que l'on aperçut des êtres humains
sortir des bois de l'île et regarder, avec stupéfaction les maisons
flottantes que la nuit avait amenées devant leur île, et qu'ils
croyaient être descendues du ciel.

Les caravelles s'approchèrent jusqu'à pouvoir jeter l'ancre; elles
mouillèrent, et le grand-amiral, devenu le vice-roi de tous les pays
qu'il allait découvrir, se prépara à débarquer pour prendre possession
de l'île au nom des souverains de la monarchie espagnole.

Christophe Colomb brûlait, il est vrai, d'impatience d'imprimer, le
premier, le pied d'un Européen sur ces rivages et d'y arborer, dans le
signe de la croix et avec le drapeau de l'Espagne, l'étendard d'une
conquête qu'il ne devait qu'à son génie; mais il contint son
impatience afin de pouvoir mettre à ce débarquement toute la pompe
dont un acte aussi solennel était digne; il prit dans son canot les
commandants de la _Pinta_ et de la _Niña_, et il se fit escorter par
les personnes les plus notables de l'expédition ainsi que par un
certain nombre de matelots armés.

Christophe Colomb était revêtu d'un riche costume en écarlate et il
portait dans ses mains l'étendard royal. En prenant pied, il se
prosterna contre la terre, la baisa avec ferveur, et il rendit grâce à
Dieu dans une prière latine qui nous a été conservée:

«Ô toi, disait-il dans cette prière, ô toi, qui, par l'énergie de ta
parole, as créé le firmament, la mer et la terre! que ton nom soit
béni et glorifié! Que ta majesté et ta souveraineté soient exaltées de
siècle en siècle, toi, qui as permis que, par le plus humble de tes
serviteurs, ton nom sacré soit connu et répandu dans cette partie
jusqu'ici cachée de notre univers!»

Se relevant ensuite, il s'avança d'un pas grave et majestueux, en
faisant briller son épée et en déployant son étendard. Il fut suivi
par Alonzo et par Vincent Pinzon, qui tenaient aussi d'une main leur
épée nue, et de l'autre des bannières nationales ornées de croix,
symboles d'une expédition entreprise pour la propagation de la
religion chrétienne, et groupées, comme dans l'étendard royal, autour
d'un F et d'un Y couronnés, initiales des noms espagnols de leurs
souverains, Fernando et Ysabel.

Toutes les formalités usitées en pareil cas furent observées pour la
prise de possession de l'île par le vice-roi, au nom de ses
souverains; ensuite, il promena autour de lui ses yeux émerveillés,
pour contempler sa découverte.

En ce moment, les matelots, que le respect seul et l'étiquette avaient
retenus, fascinés par l'air de noble dignité de leur chef, se
précipitèrent vers lui, le félicitèrent dans les termes les plus
enthousiastes et exprimèrent le plus vif repentir. Ô destinée, ô
exemple frappant de la versatilité des jugements humains! Celui qu'on
avait récemment maudit comme un détestable aventurier, comme un homme
égoïste, orgueilleux, obstiné; celui-là même qu'on avait médité de
mettre à mort, passait maintenant presque pour un dieu, et l'on jurait
de lui obéir toujours, quoi qu'il commandât ou qu'il voulût! C'était à
qui fléchirait le genou devant lui, à qui approcherait ses lèvres de
ses vêtements ou de ses mains, à qui le glorifierait avec le plus
d'exagération!

Le vice-roi ne parut pas plus enorgueilli de ces adulations qu'il
n'avait été intimidé des menaces qu'on avait osé lui faire; il
conserva l'extérieur du plus parfait décorum, et attribua son succès à
la divine Providence seule, qu'il remercia d'avoir bien voulu le
choisir, entre tous, pour être l'instrument de ses desseins; mais
certes il eût été bien pardonnable, s'il se fût dit alors:

«Je suis ici, malgré les obstacles les plus multipliés, en dépit des
prédictions les plus sinistres, et après avoir été, pendant près de
vingt ans, l'objet de l'insulte, de la dérision, du mépris d'hommes
qui avaient un grand nom dans la science, dans la politique, dans la
société; j'y arrive à un âge où l'épuisement des forces physiques
commence généralement à se faire sentir; eh bien, j'y suis par la
force de mon génie, par l'énergie de mon caractère, par la hardiesse
de mes conceptions; et c'est uniquement à ma perspicacité, à mon
courage, à ma persévérance que je le dois!»

Oui, certes, il aurait été pardonnable d'avoir cédé à ce mouvement
d'un noble orgueil; il n'aurait, d'ailleurs, parlé que comme nous
parlons aujourd'hui de sa personne, que comme, dans tous les siècles,
en parlera la postérité.

Il se contenta seulement de dire, en citant un de ceux qui avaient cru
le plus à l'impossibilité de se maintenir debout dans les contrées qui
avoisinent plus ou moins les Antipodes: «J'ignore effectivement
pourquoi cela est; mais, plus que jamais, nous devons dire que la
terre est sphérique, que pourtant nous nous tenons fort bien ici sur
nos pieds, et que la nature est un législateur qui sait se faire
respecter!» À cette époque où les lois de la gravitation n'avaient pas
encore été trouvées, on ne pouvait rien dire de plus sensé; et quelle
modestie dans ce discours, quelles paroles remarquables, quel langage
touchant!

Enfin, le problème le plus ardu qu'il fût possible de poser, était
résolu; il l'était avec des moyens fort peu en rapport avec la
grandeur de l'entreprise; les limites de l'Atlantique dans l'Occident,
limites que l'on croyait inabordables, étaient atteintes, et Colomb,
d'un seul coup, surpassait en gloire tous les génies de l'univers,
comme aussi il surpassait en audace tous les marins du Portugal,
malgré les grandes découvertes dues à leurs opiniâtres travaux!

Il faut avoir vu l'opulente végétation, la fraîcheur et la verdure
éternelle des îles intertropicales pour se faire une idée de l'aspect
que présentait celle sur laquelle nos marins venaient de débarquer. La
nature agreste de celle-ci, tout en ayant quelque chose de sauvage,
n'en avait pas moins la physionomie d'un verger continu où des arbres
chargés de fruits qui paraissaient excellents, abondaient; aussi
était-elle habitée; car les naturels qui, d'abord, s'étaient cachés
dans les bois, en voyant de près des êtres animés dont la structure
avait de l'analogie avec la leur, en sortirent bientôt en foule, et
s'approchèrent de Colomb. Ils étaient totalement nus; la vue des
bâtiments leur avait causé un étonnement prodigieux: les manoeuvres
exécutées comme sans efforts, les voiles ployées et serrées comme par
enchantement et qu'ils croyaient être des ailes avec lesquelles ces
bâtiments étaient descendus du ciel, leur arrêt subit au milieu de
l'eau à l'aide de leurs ancres qu'ils ne voyaient pas, leurs bateaux
se détachant du bord et portant à terre des êtres dont les vêtements
et les armes resplendissaient au soleil, tout leur avait d'abord
inspiré l'épouvante, et ils s'étaient réfugiés dans leurs forêts.

Reconnaissant bientôt, cependant, que ces étrangers ne cherchaient ni
à les poursuivre, ni à les molester, et la curiosité les excitant, ils
s'étaient hasardés à s'en approcher, se prosternant fréquemment contre
la terre en signe de soumission, et donnant alternativement des
marques de crainte ou d'adoration. La teinte blanche de la peau des
Espagnols, leur barbe, leur costume, leurs armes les frappèrent
d'admiration: le vice-roi, surtout, par sa taille élevée, son port
majestueux, ses habits éclatants, la déférence respectueuse que chacun
lui témoignait, attirait plus particulièrement leur attention.

Colomb, charmé de leur simplicité, de leur douceur, de la confiance
qui leur était si promptement revenue, se prêta aux mouvements de leur
curiosité: les sauvages furent gagnés par cette bienveillance, et ils
n'en crurent pas moins qu'ils avaient devant eux des créatures
célestes qui, pendant la nuit, étaient entrées dans les maisons
flottantes qu'ils apercevaient non loin du rivage, et qu'après en
avoir déployé les ailes immenses, ils étaient descendus sur les bords
de leur île.

Le grand-amiral avait trop de sagacité pour ne pas imaginer aussitôt,
qu'une aussi petite île ne pouvait pas être habitée, sans qu'il y eût
dans le voisinage des terres plus étendues qui formaient le centre de
la population de ces contrées, et c'est ce qu'il se proposait de
chercher à éclaircir, dès que les premiers moyens de se faire
comprendre seraient effectués. Il sut même, dès ce moment, que l'île
était nommée _Guanahani_ par les naturels; mais, dans sa prise de
possession, il avait cru devoir lui donner le nom de _San-Salvador_,
qui exprimait parfaitement l'impatience avec laquelle sa découverte
avait été attendue, et qui était une marque de reconnaissance envers
la Divinité. Cette île de _San-Salvador_ est une de celles qui forment
le petit archipel des îles Lucayes ou de Bahama, que l'on voit dans la
bande septentrionale des Antilles, et quoiqu'elle continue à être
ainsi appelée par la plupart des nations maritimes de l'univers,
cependant les Anglais ont eu le mauvais goût de la débaptiser, et ils
la nomment _Cat-Island_ ou l'_Île du Chat_: si c'est par un effet de
leur orgueil national qu'ils ont opéré ce changement, on ne saurait
disconvenir qu'il est impossible de l'outrer à ce point et aussi mal à
propos.

Ces insulaires furent aussi, de leur côté, l'objet d'un examen
très-empressé de la part des Espagnols, car ils différaient
complètement de toutes les races connues jusqu'alors chez les
Européens. Leur peau, d'une teinte cuivrée, était peinte de couleurs
variées, et chargée de devises qui leur donnaient une apparence
fantastique; ils n'avaient pas de barbe, leurs cheveux n'étaient pas
crépus comme ceux des hommes originaires de l'Afrique et vivant sous
la même latitude, mais droits et rudes; sur les côtés, ils étaient
coupés un peu au-dessus des oreilles, mais ils pendaient par derrière
jusque sur leurs épaules. Quoique peints, on discernait que leurs
traits étaient agréables et doux; ils avaient des yeux remarquablement
beaux et des fronts élevés; leur taille était moyenne, leurs formes
bien prises, et la plupart de ceux qui étaient alors présents ne
paraissaient pas avoir plus de trente ans.

Parmi les insulaires présents, il n'y avait qu'une seule femme; elle
était d'une grande jeunesse, entièrement nue comme ses autres
compatriotes, et parfaitement bien faite. En résumé, ils parurent tous
appartenir à un peuple simple, sans artifice, de moeurs douces, et
manifestant d'aimables dispositions. Les hommes n'avaient pour armes
que des lances en bois durci au feu, dont la pointe avait été formée à
l'aide de cailloux aigus et d'os de poissons desséchés. Quant au fer,
ils ne le connaissaient nullement, à tel point qu'un sabre dégainé
leur étant présenté, ils le saisirent, en en pressant le tranchant
contre leurs mains. Colomb leur distribua quelques cadeaux de bonnets
en couleur, de verroterie, de grelots, clochettes ou autres bagatelles
qu'ils reçurent comme les dons les plus précieux, s'empressant de s'en
orner, et charmés de les avoir en leur possession.

Hélas! ces peuples, au contact de la race blanche, ont depuis
longtemps disparu de cette île ainsi que de toutes celles qui
l'avoisinent, et c'est à peine si l'on en voit aujourd'hui quelques
restes sur le continent américain, dont ils ont abandonné le littoral
aux Européens. Tels Christophe Colomb les dépeignit en 1492, tels, en
1822, nous les avons retrouvés dans la Guyane: là, tous les ans,
quelques-uns d'entre eux descendent la rivière d'Oyapok dans leurs
pirogues ou canots, et ils vont à Cayenne se présenter au gouverneur
de la colonie; les promesses de bonne intelligence se renouvellent des
deux parts, et là se font quelques échanges de présents; eux,
apportant des ouvrages en nattes, paniers, armes des sauvages ou
autres objets vraiment remarquables par le fini du travail, et
recevant des armes européennes, des étoffes de nos pays, de la
coutellerie surtout, pour laquelle ils montrent une véritable passion.
Un trait saillant de leur caractère est l'horreur et le dégoût que
leur inspire la vue des noirs africains qui se trouvent à Cayenne, et
dont ils se regardent comme les ennemis naturels.

Comme Colomb croyait être débarqué sur quelque île qui dépendait de
l'Asie, il donna tout naturellement le nom d'Indiens aux naturels de
l'île, et c'est ce nom qui prévaut encore, quoique l'on ait appris

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