Gutenberg · eo1.org

← catalogue

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 4 - (C suite)

by Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc · French · Gutenberg #30784 · 872,755 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 4 - (C suite)
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 4 - (C suite)

Author: Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc


        
Release date: December 28, 2009 [eBook #30784]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/30784

Credits: Produced by Michel Laglasse, Rénald Lévesque and the Online
        Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DICTIONNAIRE RAISONNÉ DE L'ARCHITECTURE FRANÇAISE DU XIE AU XVIE SIÈCLE - TOME 4 - (C SUITE) ***




Produced by Michel Laglasse, Rénald Lévesque and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.








DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DE
L'ARCHITECTURE
FRANÇAISE
DU XIe AU XVIe SIÈCLE.



IV


PARIS

IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS
Quai des Augustins, 55, près du Pont-Neuf.



DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DE
L'ARCHITECTURE
FRANÇAISE
DU XIe AU XVIe SIÈCLE


PAR M. VIOLLET-LE-DUC
ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT
INSPECTEUR-GÉNÉRAL DES ÉDIFICES DIOCÉSAINS


TOME QUATRIÈME

[Illustration: ]


PARIS
B. BANCE, ÉDITEUR
RUE BONAPARTE, 13.



L'auteur et l'éditeur se réservent le droit de faire traduire et
reproduire cet ouvrage dans les pays où la propriété des ouvrages
français est garantie par des traités.


DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DE
L'ARCHITECTURE
FRANÇAISE
DU XIe AU XVIe SIÈCLE.




C
(Suite).



CONSTRUCTION, s. f.--APERÇU GÉNÉRAL.--La construction est une science;
c'est aussi un art, c'est-à-dire qu'il faut au constructeur le savoir,
l'expérience, et un sentiment naturel. On naît constructeur; la science
que l'on acquiert ne peut que développer les germes déposés dans le
cerveau des hommes destinés à donner un emploi utile, une forme durable
à la matière brute. Il en est des peuples comme des individus: les uns
sont constructeurs dès leur berceau, d'autres ne le deviennent jamais;
les progrès de la civilisation n'ajoutent que peu de chose à cette
faculté native. L'architecture et la construction doivent être
enseignées ou pratiquées simultanément: la construction est le moyen;
l'architecture, le résultat; et cependant, il est des oeuvres
d'architecture qui ne peuvent être considérées comme des constructions,
et il est certaines constructions qu'on ne saurait mettre au nombre des
oeuvres d'architecture. Quelques animaux construisent, ceux-ci des
cellules, ceux-là des nids, des mottes, des galeries, des sortes de
huttes, des réseaux de fils: ce sont bien là des constructions, ce n'est
pas de l'architecture.

Construire, pour l'architecte, c'est employer les matériaux en raison de
leurs qualités et de leur nature propre, avec l'idée préconçue de
satisfaire à un besoin par les moyens les plus simples et les plus
solides; de donner à la chose construite l'apparence de la durée, des
proportions convenables soumises à certaines règles imposées par les
sens, le raisonnement et l'instinct humains. Les méthodes du
constructeur doivent donc varier en raison de la nature des matériaux,
des moyens dont il dispose, des besoins auxquels il doit satisfaire et
de la civilisation au milieu de laquelle il naît.

Les Grecs et les Romains ont été constructeurs; cependant ces deux
peuples sont partis de principes opposés, n'ont pas employé les mêmes
matériaux, les ont mis en oeuvre par des moyens différents, et ont
satisfait à des besoins qui n'étaient point les mêmes. Aussi l'apparence
du monument grec et celle du monument romain diffèrent essentiellement.
Le Grec n'emploie que la plate-bande dans ses constructions; le Romain
emploie l'arc, et, par suite, la voûte: cela seul indique assez combien
ces principes opposés doivent produire des constructions fort
dissemblables, quant aux moyens employés et quant à leur apparence. Nous
n'avons pas à faire connaître ici les origines de ces deux principes et
leurs conséquences; nous prenons l'architecture romaine au point où elle
est arrivée dans les derniers temps de l'Empire, car c'est la source
unique à laquelle le moyen âge va d'abord puiser.

Le principe de la construction romaine est celui-ci: établir des points
d'appui présentant, par leur assiette et leur parfaite cohésion, des
masses assez solides et homogènes pour résister au poids et à la poussée
des voûtes; répartir ces pesanteurs et poussées sur des piles fixes dont
la résistance inerte est suffisante. Ainsi la construction romaine n'est
qu'une concrétion habilement calculée dont toutes les parties dépourvues
d'élasticité se maintiennent par les lois de la pesanteur et leur
parfaite adhérence. Chez les Grecs, la stabilité est obtenue seulement
par l'observation judicieuse des lois de la pesanteur; ils ne cherchent
pas l'adhérence des matériaux; en un mot, ils ne connaissent ni
n'emploient les mortiers. Les pesanteurs n'agissant, dans leurs
monuments, que verticalement, ils n'ont donc besoin que de résistances
verticales; les voûtes leur étant inconnues, ils n'ont pas à maintenir
des pressions obliques, ce que l'on désigne par des poussées. Comment
les Romains procédaient-ils pour obtenir des résistances passives et une
adhérence parfaite entre toutes les parties inertes de leurs
constructions et les parties actives, c'est-à-dire entre les points
d'appui et les voûtes? Ils composaient des maçonneries homogènes, au
moyen de petits matériaux, de cailloux ou de pierrailles réunis par un
mortier excellent, et enfermaient ces blocages dans un encaissement de
brique, de moellon ou de pierre de taille. Quant aux voûtes, ils les
formaient sur cintres au moyen d'arcs de brique ou de pierre en tête et
de béton battu sur couchis de bois. Cette méthode présentait de nombreux
avantages: elle était expéditive; elle permettait de construire, dans
tous les pays, des édifices sur un même plan; d'employer les armées ou
les réquisitions pour les élever; elle était durable, économique; ne
demandait qu'une bonne direction, en n'exigeant qu'un nombre restreint
d'ouvriers habiles et intelligents, sous lesquels pouvaient travailler
un nombre considérable de simples manoeuvres; elle évitait les
transports lents et onéreux de gros matériaux, les engins pour les
élever; elle était enfin la conséquence de l'état social et politique de
la société romaine. Les Romains élevèrent cependant des édifices à
l'instar des Grecs, comme leurs temples et leurs basiliques; mais ces
monuments sont une importation, et doivent être placés en dehors de la
véritable construction romaine.

Les barbares qui envahirent les provinces romaines n'apportaient pas
avec eux des arts et des méthodes de bâtir, ou du moins les éléments
qu'ils introduisaient au milieu de la civilisation romaine expirante ne
pouvaient avoir qu'une bien faible influence. Ils trouvèrent des
monuments bâtis et ils s'en servirent. Longtemps après l'envahissement
des barbares sur le sol gallo-romain, il existait encore un grand nombre
d'édifices antiques; ce qui indique que les hordes germaines ne les
détruisirent pas tous. Ils tentèrent même souvent de les réparer et
bientôt de les imiter.

Mais, après de si longs désastres, les traditions laissées par les
constructeurs romains devaient être en grande partie perdues; et sous
les Mérovingiens, les édifices que l'on éleva dans les Gaules ne furent
que les reproductions barbares des constructions antiques épargnées par
la guerre ou qui avaient pu résister à un long abandon. Le peu de
monuments qui nous restent, antérieurs à la période carlovingienne, ne
nous présentent que des bâtisses dans lesquelles on n'aperçoit plus
qu'un pâle reflet de l'art des Romains, de grossières imitations des
édifices dont les restes nombreux couvraient encore le sol. Ce n'est que
sous le règne de Charlemagne que l'on voit les constructeurs faire
quelques tentatives pour sortir de l'ignorance dans laquelle les siècles
précédents étaient plongés. Les relations suivies de ce prince avec
l'Orient, ses rapports avec les Lombards, chez lesquels les dernières
traditions de l'art antique semblent s'être réfugiées, lui fournirent
les moyens d'attirer près de lui et dans les pays soumis à sa domination
des constructeurs qu'il sut utiliser avec un zèle et une persévérance
remarquables. Son but était certainement de faire renaître les arts
romains; mais les sources auxquelles il lui fallut aller puiser pour
arriver à ce résultat s'étaient profondément modifiées dans leurs
principes. Charlemagne ne pouvait envoyer des architectes étudier les
monuments de la vieille Rome, puisqu'il n'en avait pas; il ne pouvait
demander des artistes, des géomètres, des ouvriers habiles qu'à
l'Orient, à l'Espagne ou à la Lombardie, contrées qui seules en
possédaient. Ceux-ci apportaient avec eux des méthodes qui déjà
s'étaient éloignées de celles de l'antiquité. La renaissance
carlovingienne produisit donc des résultats fort différents de ce que
son auteur en attendait probablement. Après tout, le but était atteint,
puisque les nouveaux éléments importés en Occident produisirent bientôt
des efforts considérables, et qu'à partir de cette époque les arts
progressèrent rapidement. C'est l'histoire de cette progression, au
point de vue de la construction seulement, que nous allons essayer de
faire, en renvoyant nos lecteurs au mot ARCHITECTURE pour tout ce qui
tient aux développements de cet art, du Xe au XVIe siècle.

Pendant la durée de l'Empire romain, soit à Rome, soit à Byzance, il est
facile de reconnaître que les voûtes avaient été la préoccupation
dominante des constructeurs. De la voûte en berceau ils étaient
promptement arrivés à la voûte d'arête, et de la coupole portée sur un
mur circulaire ou tambour, ils étaient arrivés, dans la construction de
l'église de Sainte-Sophie, à la voûte hémisphérique portée sur
pendentifs: pas immense, qui établit une ligne de démarcation tranchée
entre les constructions romaines de l'antiquité et celles du moyen âge.
Ni Rome, ni l'Italie, ni les Gaules ne laissent voir un seul édifice
romain dans lequel la voûte hémisphérique soit portée sur pendentifs.
L'église de Sainte-Sophie est la première qui nous fournisse un exemple
de ce genre de construction, et, comme chacun sait, c'est la plus vaste
coupole qui existe. Comment les architectes romains établis à Byzance
étaient-ils arrivés à concevoir et exécuter une construction de ce
genre? C'est ce que nous ne chercherons pas à démêler. Nous prenons le
fait là où, pour la première fois, il se manifeste avec une grandeur et
une franchise incontestées. Couvrir une enceinte circulaire par une
voûte hémisphérique, c'était une idée fort naturelle et qui fut adoptée
dès une haute antiquité; faire pénétrer des cylindres, des voûtes en
berceau dans le tambour circulaire, c'était une conséquence immédiate de
ce premier pas. Mais élever une coupole hémisphérique sur un plan carré,
c'est-à-dire sur quatre piles isolées et posées aux angles d'un carré,
ce n'était plus une déduction du premier principe, c'était une
innovation, et une innovation des plus hardies.

Cependant les constructeurs que Charlemagne fit venir de Lombardie et
d'Orient en Occident n'apportèrent pas avec eux ce mode de construction;
ils se contentèrent d'élever, comme à Aix-la-Chapelle, des voûtes à base
octogonale ou circulaire sur des tambours montant de fond. Ce ne fut que
plus tard que les dérivés de la construction byzantine eurent une
influence directe en Occident. Quant aux méthodes de bâtir des
constructeurs carlovingiens, elles se rapprochaient des méthodes
romaines, c'est-à-dire qu'elles consistaient en des massifs de blocages
enfermés dans des parements de brique, de moellon ou de pierre, ou
encore de moellons alternant avec des assises de brique, le tout
maintenu par des joints épais de mortier, ainsi que le fait voir la fig.
1.

Nous indiquons en A les assises de briques triangulaires présentant leur
grand côté sur le parement, et en B les assises de moellons à peu près
réguliers et présentant leurs faces, le plus souvent carrées, sur les
parements. En C est figurée une brique dont l'épaisseur varie de 0,04 c.
à 0,05 c., et en D un moellon de parement. Ce n'était qu'une
construction romaine grossièrement exécutée. Mais les Romains
n'employaient guère cette méthode que lorsqu'ils voulaient revêtir les
parements de placages de marbre ou de stuc; s'ils faisaient des
parements de pierre de taille, ils posaient celles-ci à joints vifs,
sans mortier, sur leurs lits de carrière, et leur laissaient une large
assiette, pour que ces parements devinssent réellement un renfort
capable de résister à une pression que les massifs seuls n'eussent pu
porter.

Dès les premiers temps de l'époque carlovingienne, les constructeurs
voulurent aussi élever des constructions parementées en pierre de
taille, à l'instar de certaines constructions romaines; mais ils ne
disposaient pas des moyens puissants employés par les Romains: ils ne
pouvaient ni transporter, ni surtout élever à une certaine hauteur des
blocs de pierre d'un fort volume. Ils se contentèrent donc de
l'apparence, c'est-à-dire qu'ils dressèrent des parements formés de
placages de pierre posés en délit le plus souvent et d'une faible
épaisseur, évitant avec soin les évidements et remplissant les vides
laissés entre ces parements par des blocages noyés dans le mortier. Ils
allèrent quelquefois jusqu'à vouloir imiter la construction romaine
d'appareil, en posant ces placages de pierre à joints vifs sans mortier.
Il n'est pas besoin de dire combien cette construction est vicieuse,
d'autant que leurs mortiers étaient médiocres, leur chaux mal cuite ou
mal éteinte, leur sable terreux et les blocages extrêmement irréguliers.
Quelquefois aussi ils prirent un moyen terme, c'est-à-dire qu'ils
élevèrent des parements en petites pierres de taille réunies par des
lits épais de mortier.

Ces essais, ces tâtonnements ne constituaient pas un art. Si, dans les
détails de la construction, les architectes faisaient preuve d'un
très-médiocre savoir, s'ils ne pouvaient qu'imiter fort mal les procédés
des Romains, à plus forte raison, dans l'ensemble de leurs bâtisses, se
trouvaient-ils sans cesse acculés à des difficultés qu'ils étaient hors
d'état de résoudre: manquant de savoir, ne possédant que des traditions
presque effacées, n'ayant ni ouvriers habiles, ni engins puissants,
marchant à tâtons, ils durent faire et ils firent en effet des efforts
inouïs pour élever des édifices d'une petite dimension, pour les rendre
solides et surtout pour les voûter. C'est là où l'on reconnaît toujours,
dans les monuments carlovingiens, l'insuffisance des constructeurs, où
l'on peut constater leur embarras, leurs incertitudes, et souvent même
ce découragement, produit de l'impuissance. De cette ignorance même des
procédés antiques, et surtout des efforts constants des constructeurs du
IXe au XIe siècle, il sortit un art de bâtir nouveau: résultat
d'expériences malheureuses d'abord, mais qui, répétées avec persévérance
et une suite non interrompue de perfectionnement, tracèrent une voie non
encore frayée. Il ne fallut pas moins de trois siècles pour instruire
ces barbares; ils purent cependant, après des efforts si lents, se
flatter d'avoir ouvert aux constructeurs futurs une ère nouvelle qui
n'avait pris que peu de chose aux arts de l'antiquité. Les nécessités
impérieuses avec lesquelles ces premiers constructeurs se trouvèrent aux
prises les obligèrent à chercher des ressources dans leurs propres
observations plutôt que dans l'étude des monuments de l'antiquité qu'ils
ne connaissaient que très-imparfaitement, et qui, dans la plupart des
provinces des Gaules, n'existaient plus qu'à l'état de ruines. Prêts,
d'ailleurs, à s'emparer des produits étrangers, ils les soumettaient à
leurs procédés imparfaits, et, les transformant ainsi, ils les faisaient
concourir vers un art unique dans lequel le raisonnement entrait plus
que la tradition. Cette école était dure: ne s'appuyant qu'avec
incertitude sur le passé, se trouvant en face des besoins d'une
civilisation où tout était à créer, ne possédant que les éléments des
sciences exactes, elle n'avait d'autre guide que la méthode
expérimentale; mais cette méthode, si elle n'est pas la plus prompte, a
du moins cet avantage d'élever des praticiens observateurs, soigneux de
réunir tous les perfectionnements qui les peuvent aider.

Déjà, dans les édifices du XIe siècle, on voit la construction faire des
progrès sensibles qui ne sont que la conséquence de fautes évitées avec
plus ou moins d'adresse; car l'erreur et ses effets instruisent plus les
hommes que les oeuvres parfaites. Ne disposant plus des moyens actifs
employés par les Romains dans leurs constructions; manquant de bras,
d'argent, de transports, de relations, de routes, d'outils, d'engins;
confinés dans des provinces séparées par le régime féodal, les
constructeurs ne pouvaient compter que sur de bien faibles ressources,
et cependant, à cette époque déjà (au XIe siècle), on leur demandait
d'élever de vastes monastères, des palais, des églises, des remparts. Il
fallait que leur industrie suppléât à tout ce que le génie romain avait
su organiser, à tout ce que notre état de civilisation moderne nous
fournit à profusion. Il fallait obtenir de grands résultats à peu de
frais (car alors l'Occident était pauvre), satisfaire à des besoins
nombreux et pressants sur un sol ravagé par la barbarie. Il fallait que
le constructeur recherchât les matériaux, s'occupât des moyens de les
transporter, combattît l'ignorance d'ouvriers maladroits, fît lui-même
ses observations sur les qualités de la chaux, du sable, de la pierre,
fît approvisionner les bois; il devait être non-seulement l'architecte,
mais le carrier, le traceur, l'appareilleur, le conducteur, le
charpentier, le chaufournier, le maçon, et ne pouvait s'aider que de son
intelligence et de son raisonnement d'observateur. Il nous est facile,
aujourd'hui qu'un notaire ou un négociant se fait bâtir une maison sans
le secours d'un architecte, de considérer comme grossiers ces premiers
essais; mais la somme de génie qu'il fallait alors à un constructeur
pour élever une salle, une église, était certainement supérieure à ce
que nous demandons à un architecte de notre temps, qui peut faire bâtir
sans connaître les premiers éléments de son art, ainsi qu'il arrive trop
souvent. Dans ces temps d'ignorance et de barbarie, les plus
intelligents, ceux qui s'étaient élevés par leur propre génie au-dessus
de l'ouvrier vulgaire, étaient seuls capables de diriger une
construction; et la direction des bâtisses, forcément limitée entre un
nombre restreint d'hommes supérieurs, devait, par cela même, produire
des oeuvres originales, dans l'exécution desquelles le raisonnement
entre pour une grande part, où le calcul est apparent, et dont la forme
est revêtue de cette distinction qui est le caractère particulier des
constructions raisonnées et se soumettant aux besoins et aux usages d'un
peuple. Il faut bien reconnaître, dussions-nous être désignés nous-mêmes
comme des barbares, que la beauté d'une construction ne réside pas dans
les perfectionnements apportés par une civilisation et une industrie
très-développées, mais dans le judicieux emploi des matériaux et des
moyens mis à la disposition du constructeur. Avec nos matériaux si
nombreux, les métaux que nous livrent nos usines, avec les ouvriers
habiles et innombrables de nos cités, il nous arrive d'élever une
construction vicieuse, absurde, ridicule, sans raison ni économie;
tandis qu'avec du moellon et du bois, on peut faire une bonne, belle et
sage construction. Jamais, que nous sachions, la variété ou la
perfection de la matière employée n'a été la preuve du mérite de celui
qui l'emploie; et d'excellents matériaux sont détestables, s'ils sont
mis en oeuvre hors de la place ou de la fonction qui leur conviennent,
par un homme dépourvu de savoir et de sens. Ce dont il faut
s'enorgueillir, c'est du bon et juste emploi des matériaux, et non de la
quantité ou de la qualité de ces matériaux. Ceci dit sous forme de
parenthèses et pour engager nos lecteurs à ne pas dédaigner les
constructeurs qui n'avaient à leur disposition que de la pierre mal
extraite, du mauvais moellon tiré sur le sol, de la chaux mal cuite, des
outils imparfaits et de faibles engins: car, avec des éléments aussi
grossiers, ces constructeurs peuvent nous enseigner d'excellents
principes, applicables dans tous les temps. Et la preuve qu'ils le
peuvent, c'est qu'ils ont formé une école qui, au point de vue de la
science pratique ou théorique, du judicieux emploi des matériaux, est
arrivée à un degré de perfection non surpassé dans les temps modernes.
Permis à ceux qui enseignent l'architecture sans avoir pratiqué cet art
de ne juger les productions architectoniques des civilisations antiques
et modernes que sur une apparence, une forme superficielle qui les
séduit; mais pour nous qui sommes appelés à construire, il nous faut
chercher notre enseignement à travers les tentatives et les progrès de
ces architectes ingénieux qui, sortant du néant, avaient tout à faire
pour résoudre les problèmes posés par la société de leur temps.
Considérer les constructeurs du moyen âge comme des barbares, parce
qu'ils durent renoncer à construire en employant les méthodes des
Romains, c'est ne pas vouloir tenir compte de l'état de la société
nouvelle, c'est méconnaître les modifications profondes introduites dans
les moeurs par le christianisme, appuyé sur le génie des peuples
occidentaux; c'est effacer plusieurs siècles d'un travail lent, mais
persistant, qui se produisait au sein de la société: travail qui a
développé les éléments les plus actifs et les plus vivaces de la
civilisation moderne. Personne n'admire plus que nous l'antiquité,
personne plus que nous n'est disposé à reconnaître la supériorité des
belles époques de l'art des Grecs et des Romains sur les arts modernes;
mais nous sommes nés au XIXe siècle, et nous ne pouvons faire qu'entre
l'antiquité et nous il n'y ait un travail considérable: des idées, des
besoins, des moyens étrangers à ceux de l'antiquité. Il nous faut bien
tenir compte des nouveaux éléments, des tendances d'une société
nouvelle. Regrettons l'organisation sociale de l'antiquité, étudions-la
avec scrupule, recourons à elle; mais n'oublions pas que nous ne vivons
ni sous Périclès ni sous Auguste; que nous n'avons pas d'esclaves; que
les trois quarts de l'Europe ne sont plus plongés dans l'ignorance et la
barbarie au grand avantage du premier quart; que la société ne se divise
plus en deux portions inégales, la plus forte absolument soumise à
l'autre; que les besoins se sont étendus à l'infini; que les rouages se
sont compliqués; que l'industrie analyse sans cesse tous les moyens mis
à la disposition de l'homme, les transforme; que les traditions et les
formules sont remplacées par le raisonnement, et qu'enfin l'art, pour
subsister, doit connaître le milieu dans lequel il se développe. Or la
construction des édifices, au moyen âge, est entrée dans cette voie
toute nouvelle. Nous en gémirons, si l'on veut; mais le fait n'en
existera pas moins, et nous ne pouvons faire qu'hier ne soit la veille
d'aujourd'hui. Ce qu'il y a de mieux alors, il nous semble, c'est de
rechercher dans le travail de la veille ce qu'il y a d'utile pour nous
aujourd'hui, et de reconnaître si ce travail n'a pas préparé le labeur
du jour. Cela est plus raisonnable que de le mépriser.

On a prétendu souvent que le moyen âge est une époque exceptionnelle, ne
tenant ni à ce qui la précède ni à ce qui la suit, étrangère au génie de
notre pays et à la civilisation moderne. Cela est peut-être soutenable
au point de vue de la politique, quoiqu'un pareil fait soit fort étrange
dans l'histoire du monde, où tout s'enchaîne; mais l'esprit de parti
s'en mêlant, il n'est pas de paradoxe qui ne trouve des approbateurs. En
architecture, et surtout en construction, l'esprit de parti ne saurait
avoir de prise, et nous ne voyons pas comment les principes de la
liberté civile, comment les lois modernes sous le régime desquelles nous
avons le bonheur d'être nés se trouveraient attaqués, quand on aurait
démontré que les constructeurs du XIIe siècle savaient bien bâtir, que
ceux du XIIIe siècle étaient fort ingénieux et libres dans l'emploi des
moyens, qu'ils cherchaient à remplir les programmes qu'on leur imposait
par les procédés les plus simples et les moins dispendieux, qu'ils
raisonnaient juste et connaissaient les lois de la statique et de
l'équilibre des forces. Une coutume peut être odieuse et oppressive; les
abbés et les seigneurs féodaux ont été, si l'on veut, des dissipateurs,
ont exercé un despotisme insupportable, et les monastères ou les
châteaux qu'ils habitaient peuvent être cependant construits avec
sagesse, économie et une grande liberté dans l'emploi des moyens. Une
construction n'est pas _fanatique_, _oppressive_, _tyrannique_; ces
épithètes n'ont pas encore été appliquées à l'assemblage des pierres, du
bois ou du fer. Une construction est bonne ou mauvaise, judicieuse ou
dépourvue de raison. Si nous n'avons rien à prendre dans le code féodal,
ce n'est pas à dire que nous n'ayons rien à prendre dans les
constructions de ce temps. Un parlement condamne de malheureux juifs ou
sorciers à être brûlés vifs; mais la salle dans laquelle siége ce
parlement peut être une construction fort bonne et mieux bâtie que celle
où nos magistrats appliquent des lois sages, avec un esprit éclairé. Un
homme de lettres, un historien, dit, en parlant d'un château féodal: «Ce
repaire du brigandage, cette demeure des petits despotes tyrannisant
leurs vassaux, en guerre avec leurs voisins...» Aussitôt chacun de crier
_haro_ sur le châtelain et sur le château. En quoi les édifices sont-ils
les complices de ceux qui les ont fait bâtir, surtout si ces édifices
ont été élevés par ceux-là même qui étaient victimes des abus de pouvoir
de leurs habitants? Les Grecs n'ont-ils pas montré, en maintes
circonstances, le fanatisme le plus odieux? Cela nous empêche-t-il
d'admirer le Parthénon ou le temple de Thésée?

Il est bien temps, nous le croyons, de ne plus nous laisser éblouir,
nous architectes, par les discours de ceux qui, étrangers à la pratique
de notre art, jugent des oeuvres qu'ils ne peuvent comprendre, dont ils
ne connaissent ni la structure, ni le sens vrai et utile, et qui, mus
par leurs passions ou leurs goûts personnels, par des études exclusives
et un esprit de parti étroit, jettent l'anathème sur des artistes dont
les efforts, la science et l'expérience pratique, nous sont, aujourd'hui
encore, d'un grand secours. Peu nous importe que les seigneurs féodaux
fussent des tyrans, que le clergé du moyen âge ait été corrompu,
ambitieux et fanatique, si les hommes qui ont bâti leurs demeures
étaient ingénieux, s'ils ont aimé leur art et l'ont pratiqué avec savoir
et soin. Peu nous importe qu'un cachot ait renfermé des vivants pendant
des années, si les pierres de ce cachot sont assez habilement
appareillées pour offrir un obstacle infranchissable; peu nous importe
qu'une grille ait fermé une chambre de torture, si la grille est bien
combinée et le fer bien forgé. La confusion entre les institutions et
les produits des arts ne doit point exister pour nous, qui cherchons
notre bien partout où nous pensons le trouver. Ne soyons pas dupes à nos
dépens de doctrines exclusives; blâmons les moeurs des temps passés, si
elles nous semblent mauvaises; mais n'en proscrivons pas les arts avant
de savoir si nous n'avons aucun avantage à tirer de leur étude. Laissons
aux amateurs éclairés le soin de discuter sur la prééminence de
l'architecture grecque sur l'architecture romaine, de celle-ci sur
l'architecture du moyen âge; laissons-les traiter ces questions
insolubles; écoutons-les, si nous n'avons rien de mieux à faire,
discourir sur notre art sans savoir comment se trace un panneau, se
taille et se pose une pierre: il n'est point permis de professer la
médecine et même la pharmacie sans être médecin ou apothicaire; mais
l'architecture! c'est une autre affaire.

Pour nous rendre compte des premiers efforts des constructeurs du moyen
âge, il faut d'abord connaître les éléments dont ils disposaient, et les
moyens pratiques en usage alors. Les Romains, maîtres du monde, ayant su
établir un gouvernement régulier, uniforme, au milieu de tant de peuples
alliés ou conquis, avaient entre les mains des ressources qui manquaient
absolument aux provinces des Gaules divisées en petits États, en
fractions innombrables, par suite de l'établissement du régime féodal.
Les Romains, lorsqu'ils voulaient couvrir une contrée de monuments
d'utilité publique, pouvaient jeter sur ce point, à un moment donné,
non-seulement une armée de soldats habitués aux travaux, mais requérir
les habitants (car le système des réquisitions était pratiqué sur une
vaste échelle par les Romains), et obtenir, par le concours de cette
multitude de bras, des résultats prodigieux. Ils avaient adopté, pour
construire promptement et bien, des méthodes qui s'accordaient
parfaitement avec cet état social. Ces méthodes, les constructeurs du
moyen âge, eussent-ils voulu les employer, où auraient-ils trouvé ces
armées de travailleurs? Comment faire arriver, dans une contrée dénuée
de pierre par exemple, les matériaux nécessaires à la construction,
alors que les anciennes voies romaines étaient défoncées, que l'argent
manquait pour acheter ces matériaux, pour obtenir des bêtes de somme,
alors que ces provinces étaient presque toujours en guerre les unes avec
les autres, que chaque abbaye, chaque seigneur se regardait comme un
souverain absolu d'autant plus jaloux de son pouvoir que les contrées
sur lesquelles il s'étendait étaient exiguës? Comment organiser des
réquisitions régulières d'hommes, là où plusieurs pouvoirs se
disputaient la prédominance, où les bras étaient à peine en nombre
suffisant pour cultiver le sol, où la guerre était l'état normal?
Comment faire ces énormes amas d'approvisionnements nécessaires à la
construction romaine la moins étendue? Comment nourrir ces ouvriers sur
un même point? Les ordres religieux, les premiers, purent seuls
entreprendre des constructions importantes: 1º parce qu'ils réunissaient
sur un seul point un nombre de travailleurs assez considérable unis par
une même pensée, soumis à une discipline, exonérés du service militaire,
possesseurs de territoires sur lesquels ils vivaient; 2º parce qu'ils
amassèrent des biens qui s'accrurent promptement sous une administration
régulière, qu'ils nouèrent des relations suivies avec les établissements
voisins, qu'ils défrichèrent, assainirent les terres incultes, tracèrent
des routes, se firent donner ou acquirent les plus riches carrières, les
meilleurs bois, élevèrent des usines, offrirent aux paysans des
garanties relativement sûres, et peuplèrent ainsi rapidement leurs
terres au détriment de celles des seigneurs laïques; 3º parce qu'ils
purent, grâce à leurs priviléges et à la stabilité comparative de leurs
institutions, former, dans le sein de leurs monastères, des écoles
d'artisans, soumis à un apprentissage régulier, vêtus, nourris,
entretenus, travaillant sous une même direction, conservant les
traditions, enregistrant les perfectionnements; 4º parce qu'eux seuls
alors étendirent au loin leur influence en fondant des établissements
relevant de l'abbaye mère, qu'ils durent ainsi profiter de tous les
efforts partiels qui se faisaient dans des contrées fort différentes par
le climat, les moeurs et les habitudes. C'est à l'activité des ordres
religieux que l'art de la construction dut de sortir, au XIe siècle, de
la barbarie. L'ordre de Cluny, comme le plus considérable (voy.
ARCHITECTURE MONASTIQUE), le plus puissant et le plus éclairé, fut le
premier qui eut une école de constructeurs dont les principes nouveaux
devaient produire, au XIIe siècle, des monuments affranchis des
dernières traditions romaines. Quels sont ces principes? comment se
développèrent-ils? C'est ce que nous devons examiner.

[Illustration: Fig. 1.]



PRINCIPES.--Pour que des principes nouveaux se développent, en toute
chose, il faut qu'un état et des besoins nouveaux se manifestent. Quand
l'ordre de saint Benoît se réforma, au XIe siècle, les tendances des
réformateurs ne visaient à rien moins qu'à changer toute une société
qui, à peine née, tombait déjà en décomposition. Ces réformateurs, en
gens habiles, commencèrent donc par abandonner les traditions vermoulues
de la société antique: ils partirent de rien, ne voulurent plus des
habitations à la fois somptueuses et barbares qui jusqu'alors avaient
servi de refuge aux moines corrompus des siècles précédents. Ils se
bâtirent eux-mêmes des cabanes de bois, vécurent au milieu des champs,
prenant la vie comme le pourraient faire des hommes abandonnés à leur
seule industrie dans un désert. Ces premiers pas eurent une influence
persistante, lorsque même la richesse croissante des monastères, leur
importance au milieu de la société les porta bientôt à changer leurs
cahutes contre des demeures durables et bâties avec luxe. Satisfaire
rigoureusement au besoin est toujours la première loi observée,
non-seulement dans l'ensemble des bâtiments, mais dans les détails de la
construction; ne jamais sacrifier la solidité à une vaine apparence de
richesse est la seconde. Cependant la pierre et le bois sont toujours de
la pierre et du bois, et si l'on peut employer ces matières dans une
construction en plus ou moins grande quantité, leur fonction est la même
chez tous les peuples et dans tous les temps. Quelque riches et
puissants que fussent les moines, ils ne pouvaient espérer construire
comme l'avaient fait les Romains. Ils s'efforcèrent donc d'élever des
constructions solides et durables (car ils comptaient bien bâtir pour
l'avenir) avec économie. Employer la méthode romaine la plus ordinaire,
c'est-à-dire en composant leurs constructions de massifs de blocages
enfermés entre des parements de brique ou de moellon, c'était mettre à
l'oeuvre plus de bras qu'ils n'en avaient à leur disposition. Construire
au moyen de blocs énormes de pierre de taille, soigneusement taillés et
posés, cela exigeait des transports impossibles, faute de routes
solides, un nombre considérable d'ouvriers habiles, de bêtes de somme,
des engins dispendieux ou d'un établissement difficile. Ils prirent donc
un moyen terme. Ils élevèrent les points d'appui principaux en employant
pour les parements de la pierre de taille, comme un revêtement, et
garnirent les intérieurs de blocages. Pour les murs en remplissage, ils
adoptèrent un petit appareil de moellon smillé pour les parements ou de
carreaux de pierre, enfermant de même un blocage de cailloux et de
mortier.

Notre fig. 2 donne une idée de ce genre de construction. Afin de relier
les diverses parties des bâtisses, de chaîner les murs dans leur
longueur, ils noyèrent dans les massifs, à différentes hauteurs, sous
les appuis des fenêtres, au-dessous des corniches, des pièces de bois
longitudinales, ainsi que nous l'avons figuré en A (voy. CHAÎNAGE). Dans
ces constructions, la pierre est économisée autant que faire se peut;
aucun morceau ne présente d'évidements: tous sont posés en besace; ce
n'est qu'un revêtement exécuté d'ailleurs avec le plus grand soin;
non-seulement les parements sont layés, mais aussi les lits et les
joints, et ces pierres sont posées à cru sans mortier, comme l'appareil
romain.

Ce genre de bâtisse est apparent dans les grandes constructions
monastiques de Cluny, de Vézelay, de la Charité-sur-Loire (XIe et XIIe
siècles). Les matériaux employés par les moines sont ceux qu'ils
pouvaient se procurer dans le voisinage, dans des carrières dont ils
étaient propriétaires. Et il faut reconnaître qu'ils les employèrent en
raison de leurs qualités et de leurs défauts. Si ces matériaux
présentaient des vices, si la pierre était gélive, ne pouvant s'en
procurer d'autres, qu'au moyen de frais considérables, ils avaient le
soin de la placer dans les conditions les moins désavantageuses, et,
afin de préserver ces matériaux des atteintes de l'humidité et des
effets de la gelée; ils cherchaient à les soustraire aux agents
atmosphériques en les couvrant par des combles saillants, en les
éloignant du sol, à l'extérieur, par des assises de pierres qu'ils
allaient acheter dans des carrières plus éloignées.

Il y a toujours, dans les oeuvres des hommes qui ne comptent que sur
leurs propres ressources et leurs propres forces pour agir, une certaine
somme d'intelligence et d'énergie d'une grande valeur aux yeux de ceux
qui savent voir, ces oeuvres fussent-elles imparfaites et grossières
d'ailleurs, qu'on ne retrouve pas dans les oeuvres produites par des
hommes très-civilisés, mais auxquels l'industrie fournit de nombreux
éléments, et qui n'ont aucun effort à faire pour satisfaire à tous leurs
besoins. Ces chercheurs primitifs deviennent souvent alors des maîtres
et leurs efforts un enseignement précieux, car il faut évidemment plus
d'intelligence pour faire quelque chose lorsque toutes les ressources
manquent que lorsqu'elles sont à la portée des esprits les plus
médiocres.

Les constructions romaines, par suite de la stabilité absolue de leurs
points d'appui et la concrétion parfaite de toutes les parties
supérieures (résultat obtenu, comme nous l'avons déjà dit, au moyen de
ressources immenses), présentaient des masses immobiles, passives, comme
le pourraient être des monuments taillés dans un seul bloc de tuf. Les
constructeurs romans, ne pouvant disposer de moyens aussi puissants,
reconnurent bientôt que leurs bâtisses n'offraient pas un ensemble
concret, lié, une agglomération parfaitement stable; que les piliers,
formés de placages de pierre enfermant un blocage composé souvent de
médiocre mortier, que les murs, déliaisonnés dans toute leur hauteur,
subissaient des effets, des tassements inégaux qui causaient des
déchirures dans les constructions et, par suite, des accidents graves.
Il fallut donc chercher les moyens propres à rendre ces effets nuls. Les
constructeurs romans, dès le XIe siècle, voulurent, par des motifs
développés ailleurs (voy. ARCHITECTURE), voûter la plupart de leurs
grands édifices; ils avaient hérité des voûtes romaines, mais ils
étaient hors d'état de les maintenir par les moyens puissants que les
Romains avaient pu adopter. Il fallut donc encore que leur intelligence
suppléât à ce défaut de puissance. La voûte romaine ne se peut maintenir
qu'à la condition d'avoir des points d'appui absolument stables, car
cette voûte, soit en berceau, soit d'arête, soit en demi-sphère, forme
une croûte homogène sans élasticité, qui se brise en morceaux, s'il
survient quelques gerçures dans sa concavité. Voulant faire des voûtes à
l'instar des Romains, et ne pouvant leur donner des points d'appui
absolument stables, il fallait que les constructeurs romans trouvassent
une méthode nouvelle pour les maintenir, en rapport avec l'instabilité
des points d'appui destinés à les porter et les contre-butter. La tâche
n'était pas aisée à remplir: aussi les expériences, les tâtonnements,
les essais furent-ils nombreux; mais cependant, dès l'origine de ces
essais, on voit naître un système de construction neuf, et ce système
est basé sur le principe d'élasticité, remplaçant le principe de
stabilité absolue adopté par les Romains. La voûte romaine, sauf de
rares exceptions, est faite en blocages; si elle est renforcée par des
arcs en brique, ces arcs sont noyés dans l'épaisseur même du blocage et
font corps avec lui. Les constructeurs romans, au lieu de maçonner la
voûte en blocage, la construisirent en moellons bruts noyés dans le
mortier, mais posés comme des claveaux, ou en moellons taillés et
formant une maçonnerie de petit appareil; déjà ces voûtes, si un
mouvement venait à se déclarer dans les points d'appui, présentaient une
certaine élasticité, par suite de la réunion des claveaux, ne se
brisaient pas comme une croûte homogène, et suivaient le mouvement des
piles. Mais cette première modification ne rassurait pas entièrement les
constructeurs romans; ils établirent sous ces voûtes, de distance en
distance, au droit des points d'appui les plus résistants, des arcs
doubleaux en pierres appareillées, cintrés sous l'extrados des voûtes.
Ces arcs doubleaux, sortes de cintres permanents élastiques, comme tout
arc composé d'une certaine quantité de claveaux, suivaient les
mouvements des piles, se prêtaient à leur tassement, à leur écartement,
et maintenaient ainsi, comme l'aurait fait un cintre en bois, les
concavités en maçonneries bâties au-dessus d'eux.

Les constructeurs romans avaient pris aux Romains la voûte d'arête sur
plan carré et engendrée par la pénétration de deux demi-cylindres de
diamètres égaux. Mais lorsqu'ils voulurent élever des voûtes sur des
piles posées aux angles de parallélogrammes, la voûte d'arête romaine ne
pouvait être appliquée; ils adoptèrent, dans ce cas, le berceau ou
demi-cylindre continu sans pénétration, et, au droit des piles, ils
renforcèrent ces berceaux par des arcs doubleaux en pierres appareillées
sur lesquels ils comptaient pour éviter les fâcheux effets d'une rupture
longitudinale dans ces berceaux, par suite d'un mouvement des piles.
Encore une fois, et nous insistons sur ce point, c'était un cintrage
permanent. Cependant les obstacles, les difficultés semblaient naître à
mesure que les constructeurs avaient cru trouver la solution du
problème. Les effets des poussées des voûtes si parfaitement connus des
Romains étaient à peu près ignorés des constructeurs romans. Le premier,
parmi eux, qui eut l'idée de bander un berceau plein cintre sur deux
murs parallèles, crut certainement avoir évité à tout jamais les
inconvénients attachés aux charpentes apparentes, et combiné une
construction à la fois solide, durable et d'un aspect monumental. Son
illusion ne dut pas être de longue durée, car, les cintres et couchis
enlevés, les murs se déversèrent en dehors, et la voûte tomba entre eux.
Il fallut donc trouver des moyens propres à prévenir de pareils
sinistres. On renforça d'abord les murs par des contre-forts extérieurs,
par des piles saillantes à l'intérieur; puis, au droit de ces
contre-forts et de ces piles, on banda des arcs doubleaux sous les
berceaux. Noyant des pièces de bois longitudinales dans l'épaisseur des
murs d'une pile à l'autre, à la naissance des berceaux, on crut ainsi
arrêter leur poussée entre ces piles. Ce n'était là toutefois qu'un
palliatif; si quelques édifices ainsi voûtés résistèrent à la poussée
des berceaux, un grand nombre s'écroulèrent quelque temps après leur
construction.

Mais il est nécessaire que nos lecteurs prennent une idée exacte de ce
genre de construction. Nous en donnons (3) l'ensemble et les détails. En
A sont les piles intérieures portant les arcs doubleaux E, en B les
contre-forts destinés à maintenir leur poussée, en C les longrines en
bois retenant le berceau D à sa naissance. Afin de reporter la poussée
des arcs doubleaux aussi bas que possible, les constructeurs donnaient
une forte saillie aux chapiteaux G. Si des voûtes ainsi conçues étaient
bandées sur des piles assez solidement construites en matériaux bien
liés ou très-lourds, si les murs étaient épais et pleins du bas en haut,
si les contre-forts avaient une saillie suffisante; et si les arcs
doubleaux et par conséquent les piles n'étaient pas trop espacés, ces
berceaux, renforcés de sous-arcs, pouvaient être maintenus. Mais si,
comme il arrivait dans les nefs bordées de collatéraux, les murs
portaient sur des archivoltes et des piles isolées; si ces piles
isolées, que l'on essayait toujours de faire aussi peu épaisses que
possible pour ne pas gêner la circulation et la vue, ne présentaient pas
une assiette suffisante pour recevoir des contre-forts extérieurs
saillants au-dessus des voûtes des bas-côtés; alors le berceau
supérieur, malgré ses arcs doubleaux, ou avec ses arcs doubleaux,
déversait peu à peu les murs et les piles en dehors, et toute la
construction s'écroulait. Vers la fin du XIe siècle déjà, beaucoup
d'églises et de salles ainsi voûtées, bâties depuis un demi-siècle,
tombaient en ruine, et il fallait les reconstruire. Ces accidents
étaient un enseignement pour les constructeurs: ils leur donnaient
l'occasion d'observer certains phénomènes de statique dont ils n'avaient
pas la moindre idée; ils leur faisaient reconnaître que les longrines de
bois noyées dans les maçonneries, dépourvues d'air, étaient promptement
pourries, et que le vide qu'elles laissaient ne faisait que hâter la
destruction des édifices; que les murs ayant commencé à se déverser, la
poussée des voûtes croissait en raison directe de leur écartement;
qu'enfin, si les voûtes en berceau étaient posées sur des nefs avec
collatéraux, les désordres occasionnés par la poussée des voûtes hautes
étaient tels qu'il n'était pas possible de maintenir les piles et les
murs dans un plan vertical.

Cependant le moment n'était pas encore venu où les constructeurs
allaient résoudre exactement le problème de la stabilité des voûtes
posées sur des murs parallèles; ils devaient encore faire des tentatives
pour éviter les effets de la poussée sur les murs latéraux. Les
constructeurs romans savaient que les voûtes d'arêtes présentaient cet
avantage de n'exercer des pressions et des poussées que sur les quatre
points d'appui recevant leurs sommiers. Reconnaissant que les berceaux
exerçaient une poussée continue sur les têtes des murs, ils cherchèrent
à les supprimer et à les remplacer, même dans les nefs composées de
travées sur plan barlong, par des voûtes d'arêtes, afin de reporter
toute leur charge et leur poussée sur les piles qu'ils espéraient rendre
stables. Mais, ainsi que nous l'avons dit plus haut, la voûte d'arête
romaine ne peut se bâtir que sur un plan carré: il fallait donc trouver
une nouvelle combinaison de voûtes d'arêtes se prêtant aux plans
parallélogrammes. Géométriquement, ces voûtes ne pouvaient se tracer, et
ce n'était que par des tâtonnements qu'on arrivait à les construire.

Déjà, pendant le XIe siècle, les constructeurs avaient composé des
voûtes qui tiennent à la fois de la coupole et de la voûte d'arête, en
ce que ces voûtes, au lieu d'être engendrées par deux demi-cylindres se
pénétrant à angle droit, sont formées par quatre arcs plein cintre
réunissant les quatre piles et deux arcs diagonaux, qui sont eux-mêmes
des pleins cintres, et par conséquent présentent un rayon plus grand que
ceux des quatre premiers. Quand on connaît les moyens employés pour
construire une voûte d'arête, on comprend facilement quel avait été le
motif de cette modification à la voûte d'arête romaine. Pour faire une
voûte, il faut des cintres de bois sur lesquels on pose des couchis. Or,
pour faire une voûte d'arête romaine, il faut tailler quatre cintres sur
un demi-cercle et deux cintres diagonaux dont la courbe est donnée par
la rencontre des demi-cylindres; la courbe de ces cintres diagonaux
n'est point un demi-cercle, mais une ellipse que l'on obtient au moyen
d'ordonnées, ainsi que l'indique la fig. 4. Soit A B le diamètre des
cylindres et B C la trace horizontale du plan sur lequel se rencontrent
les deux cylindres A B, A C. Opérant sur un quart, et divisant le
demi-cercle rabattu en un certain nombre de parties égales D E, E F, F
G, G B, on abaisse des perpendiculaires de ces points diviseurs D E F G
sur le diamètre A B, en les prolongeant jusqu'à leur rencontre avec la
diagonale B C. On obtient ainsi sur cette diagonale des points diviseurs
_d e f g_; de ces points, élevant des perpendiculaires sur la diagonale
B C et prenant sur ces perpendiculaires des longueurs _d d'_ égales à
D'D, _e e'_, égales à E'E, etc., on pose des points _d'e'f'g'_ par
lesquels devra passer la courbe de rencontre des deux demi-cylindres.
Cette courbe ayant une flèche _d d'_ égale au rayon D'D, et un diamètre
B C plus grand que le diamètre A B, ne peut être un demi-cercle. Bien
que fort simple, ce tracé géométrique parut trop compliqué aux
constructeurs romans. Ayant donc tracé un demi-cercle sur le diamètre A
B pour faire tailler les cintres en charpente des quatre arcs
générateurs de la voûte, ils tracèrent un second demi-cercle sur le
diamètre B C pour faire tailler les deux cintres diagonaux. Ainsi les
clefs _d_ de rencontre de ces deux cintres diagonaux se trouvèrent
placées à un niveau plus élevé que les clefs D des arcs générateurs, et
la voûte, au lieu d'être le résultat de la rencontre de deux
demi-cylindres, fut un composé de surfaces courbes sans nom, mais se
rapprochant de la coupole. Cette démonstration élémentaire est
nécessaire, car elle est la clef de tout le système des voûtes au moyen
âge. Ce premier résultat, dû bien plutôt à l'ignorance qu'au calcul, fut
cependant un des principes les plus féconds dans l'histoire de la
construction. D'ailleurs il indique autre chose que l'ignorance
grossière, il dénote une certaine liberté réfléchie dans l'emploi des
moyens de bâtir, dont l'importance est considérable; et, en effet, une
fois affranchis des traditions romaines, les constructeurs du moyen âge
furent de plus en plus conséquents avec leurs principes; ils en
comprirent bientôt toute l'étendue, et s'y abandonnèrent franchement;
cependant, suivons-les pas à pas. Il s'agissait donc, une fois le
principe de la voûte d'arête romaine ainsi modifié, d'appliquer ces
voûtes à des plans barlongs, car les constructeurs reconnaissaient le
danger des larges voûtes en berceaux.

Soit donc (5) A B C D le parallélogramme d'une travée de nef en plan,
qu'il s'agit de couvrir par une voûte d'arête. Soit A E B l'extrados
demi-circulaire des arcs doubleaux rabattus, et A F C l'extrados
demi-circulaire des formerets également rabattus. Il est clair que le
rayon H F sera plus court que le rayon G E, partant, la clef E plus
élevée que la clef F. Si nous traçons un demi-cercle sur la diagonale A
D comme étant la courbe sur laquelle devront se rencontrer les voûtes
engendrées par les demi-cercles A E B, A F C, il en résultera que les
arêtes AI, BI, DI, CI, au lieu d'être saillantes dans tout leur
développement, seront creuses, au contraire, à peu près dans les deux
tiers de leur longueur, et principalement en se rapprochant de la clef
I.

En effet, soit (6) la coupe transversale de la voûte suivant H O. Soit
H'F' la coupe du formeret, H'I'O' la projection verticale de la
diagonale AD ou BC. La ligne droite, tirée de la clef F' à la clef I',
laisse un segment de cercle K L I' au-dessus de cette ligne; d'où il
résulterait que cette portion de voûte devrait être convexe à l'intrados
au lieu d'être concave, et que, par conséquent, elle ne serait pas
constructible. Posant donc des formerets et arcs doubleaux sur les arcs
diagonaux, des couchis en planches pour fermer les triangles des voûtes
en maçonnerie, les constructeurs garnirent ces couchis d'un massif épais
en terre suivant une courbe donnée par les trois points F'I'F'',
c'est-à-dire donnée par les sommets des arcs diagonaux et des arcs
formerets: ainsi les arêtes diagonales redevenaient saillantes; sur ce
massif, on posa les rangs de moellons parallèlement à la section F'I'
pour fermer la voûte.

Le résultat de ces tâtonnements fut que les voûtes d'arêtes n'étaient
plus des pénétrations de cylindres ou de cônes, mais d'ellipsoïdes. La
première difficulté étant franchie, des perfectionnements rapides ne
devaient pas tarder à se développer. Mais d'abord, comment, par quels
procédés mécaniques ces voûtes étaient-elles construites? La voûte
d'arête romaine, construite par travées, n'avait point d'arcs doubleaux:
elle portait sur des piles ou des colonnes saillantes, ainsi que le
représente la fig. 7, c'est-à-dire (voy. la projection horizontale A
d'une de ces voûtes) que les diagonales B C, D E, produites par la
pénétration de deux demi-cylindres de diamètres égaux et formant arêtes
saillantes, portaient sur angles saillants des piles. Mais les
architectes romans ayant d'abord renforcé les grandes voûtes en berceau
par des arcs doubleaux, ainsi que fait voir notre fig. 3, et venant à
remplacer ces voûtes demi-cylindriques par des voûtes d'arêtes
barlongues, conservèrent les arcs doubleaux; ils ne pouvaient faire
autrement, puisque les diagonales de ces voûtes étaient des demi-cercles
et que leur sommet s'élevait au-dessus du sommet des arcs dont le
diamètre était donné par l'écartement des piles.

Afin de nous faire comprendre, soit (8) la coupe longitudinale d'une
voûte d'arête romaine composée de travées; la ligne AB est horizontale:
c'est la coupe du demi-cylindre longitudinal. Soit (8 bis) la coupe
longitudinale d'une voûte d'arête romane sur plan barlong, la ligne AB
est une suite de courbes, ou tout au moins de lignes brisées réunissant
les points CD, sommets des arcs transversaux aux points de rencontre E
des demi-cercles diagonaux. Il fallait nécessairement conserver sous les
points C D des arcs saillants, des arcs doubleaux, qui n'étaient, comme
nous l'avons dit plus haut, que des cintres permanents. Dès lors les
arêtes diagonales devaient prendre leur point de départ en retraite de
la saillie des piles ou colonnes, celles-ci étant uniquement destinées à
porter les arcs doubleaux, c'est-à-dire (9) que les arêtes durent partir
des points F au lieu de partir des points G, et que les sommiers des
arcs doubleaux se reposèrent sur les assiettes F H G I. Lorsqu'il
s'agissait donc de fermer les voûtes, les constructeurs posaient les
couchis portant les massifs ou formes en terre sur l'extrados de ces
arcs doubleaux et sur les deux cintres diagonaux en charpente.

Dans les constructions élevées chez tous les peuples constructeurs, les
déductions logiques se suivent avec une rigueur fatale. Un pas fait en
avant ne peut jamais être le dernier; il faut toujours marcher: du
moment qu'un principe est le résultat du raisonnement, il en devient
bientôt l'esclave. Tel est l'esprit des peuples occidentaux; il perce
dès que la société du moyen âge commence à se sentir et à s'organiser;
il ne saurait s'arrêter, car le premier qui établit un principe sur un
raisonnement ne peut dire à la raison: «Tu n'iras pas plus loin.» Les
constructeurs, à l'ombre des cloîtres, reconnaissent ce principe dès le
XIe siècle. Cent ans après, ils n'en étaient plus les maîtres. Évêques,
moines, seigneurs, bourgeois, l'eussent-ils voulu, n'auraient pu
empêcher l'architecture romane de produire l'architecture dite
_gothique_: celle-ci n'était que la conséquence fatale de la première.
Ceux qui veulent voir dans l'architecture gothique (toute laïque) autre
chose que l'émancipation d'un peuple d'artistes et d'artisans auxquels
on a appris à raisonner, qui raisonnent mieux que leurs maîtres et les
entraînent malgré eux bien loin du but que tout d'abord ils voulaient
atteindre, avec les forces qu'on a mises entre leurs mains; ceux qui
croient que l'architecture gothique est une exception, une bizarrerie de
l'esprit humain, n'en ont certes pas étudié le principe, qui n'est autre
que l'application rigoureusement suivie du système inauguré par les
constructeurs romans. Il nous sera aisé de le démontrer. Poursuivons.

Nous voyons déjà, à la fin du XIe siècle, le principe de la voûte
d'arête romaine mis de côté[1]. Les arcs doubleaux sont admis
définitivement comme une force vive, élastique, libre, une ossature sur
laquelle repose la voûte proprement dite. Si les constructeurs
admettaient que ces cintres permanents fussent utiles transversalement,
ils devaient admettre de même leur utilité longitudinalement. Ne
considérant plus les voûtes comme une croûte homogène, concrète, mais
comme une suite de _panneaux_ à surfaces courbes, libres, reposant sur
des arcs flexibles; la rigidité des murs latéraux contrastait avec le
nouveau système; il fallait que ces _panneaux_ fussent libres dans tous
les sens, autrement les brisures, les déchirements eussent été d'autant
plus dangereux que ces voûtes eussent été portées sur des arcs flexibles
dans un sens et sur des murs rigides dans l'autre. Ils bandèrent des
formerets d'une pile à l'autre, sur les murs, dans le sens longitudinal.
Ces formerets ne sont que des demi-arcs doubleaux noyés en partie dans
le mur, mais ne dépendant pas de sa construction. Par ce moyen, les
voûtes reposaient uniquement sur les piles, et les murs ne devenaient
que des clôtures, qu'à la rigueur on pouvait bâtir après coup ou
supprimer. Il fallait une assiette à ces formerets, un point d'appui
particulier; les constructeurs romans ajoutèrent donc, à cet effet, un
nouveau membre à leurs piles, et la voûte d'arête prit naissance dans
l'angle rentrant formé par le sommier de l'arc doubleau et celui du
formeret, ainsi que l'indique la fig. 10. A est l'arc doubleau: B le
formeret, C l'arête de la voûte; le plan de la pile est en D. Mais si la
pile était isolée, si une nef était accompagnée de bas-côtés, elle
prenait en plan la fig. 10 bis. A est l'arc doubleau de la grande voûte,
B sont les archivoltes portant le mur. Au-dessus de ces archivoltes, ce
mur se retraite en F de manière à permettre aux pilastres G de porter
les formerets supérieurs. C est l'arc doubleau du collatéral; D les
arêtes des voûtes de ce collatéral, et H celles des voûtes hautes. Les
voûtes des collatéraux sont bandées sur les arcs doubleaux C, les
extrados des archivoltes B et sur un formeret noyé en partie dans le mur
du bas-côté, et portant comme les formerets supérieurs de la fig. 10.
Ainsi donc déjà les membres des voûtes donnent la section horizontale
des piles, leur forme dérive de ces membres. Cependant ces voûtes
étaient contre-butées d'une manière insuffisante, des mouvements se
faisaient sentir dans les piles; par suite, les nerfs principaux des
voûtes, les arcs doubleaux se déformaient. Ne sachant comment maintenir
les poussées, les constructeurs se préoccupèrent d'abord de rendre leur
effet moins funeste. Ils avaient observé que plus les claveaux d'un arc
présentent une grande section de l'intrados à l'extrados, et plus les
mouvements qui se produisent dans cet arc occasionnent de désordre. Ils
n'étaient pas les premiers qui eussent reconnu cette loi. Les Romains,
avant eux, lorsqu'ils avaient eu de grands arcs à bander, avaient eu le
soin de les former de plusieurs rangs de claveaux concentriques, mais
indépendants les uns des autres, ainsi que l'indique la fig. 11 en A.
Les arcs construits de cette manière forment comme autant de cerceaux
agissant séparément et conservant une élasticité beaucoup plus grande,
et, par suite, plus de résistance qu'un arc de même section construit
d'après la méthode indiquée en B.

Les constructeurs romans composèrent, d'après ce principe, leurs arcs
doubleaux de deux rangs de claveaux concentriques: l'un, celui
d'intrados, prenant une section ou portion de rayon plus longue que
celui de l'extrados; et comme les arcs doubleaux n'étaient que des
cintres permanents destinés à recevoir les bouts des couchis sur
lesquels on maçonnait la voûte, ils donnèrent à ce second rang de
claveaux une saillie sur le premier propre à porter ces bouts de
couchis. La fig. 12 explique cette méthode. En A est le rang des
claveaux de l'intrados, en B celui des claveaux de l'extrados avec les
deux saillies C destinées à recevoir les bouts des couchis D sur
lesquels on maçonnait les voûtes. Les formerets ayant un moins grand
diamètre, et n'étant pas sujets aux effets des poussées, sont composés
d'un seul rang de claveaux portant, ainsi que le démontre la fig. 12
bis, la saillie nécessaire à la pose des couchis. On voit déjà que les
constructeurs romans laissaient en évidence leurs moyens matériels de
construction; que, loin de chercher à les dissimuler, ils composaient
leur architecture de ces moyens mêmes. Veut-on d'autres preuves de ce
fait? Les Romains terminaient le sommet de leurs colonnes par des
chapiteaux; mais la saillie du tailloir de ces chapiteaux ne portait
rien: ce n'était qu'un ornement. Ainsi, lorsque les Romains posaient une
voûte d'arête sur des colonnes, comme il arrivait fréquemment, dans les
salles de thermes, par exemple, le sommier de la voûte était à l'aplomb
du nu de la colonne (13). Et alors, chose singulière et dont on ne peut
donner la raison, non-seulement le fût de la colonne romaine portait son
chapiteau, mais l'entablement complet de l'ordre; de sorte que, par le
fait, toute la partie comprise entre A et B ne servait à rien, et que
les fortes saillies B n'avaient pu être utilisées que pour poser les
cintres en charpente destinés à fermer les voûtes. Il faut avouer que
c'était beaucoup de luxe pour un objet accessoire. Lorsque les
constructeurs romans posent un arc sur une colonne isolée ou engagée, le
chapiteau n'est qu'un encorbellement destiné à recevoir le sommier de
l'arc, une saillie servant de transition entre le fût cylindrique de la
colonne et l'assiette carrée du sommier (14). Alors le chapiteau n'est
pas seulement un ornement, c'est un membre utile de la construction
(voy. CHAPITEAU).

Les constructeurs romans avaient-ils une corniche de couronnement à
placer à la tête d'un mur à l'extérieur, avares de temps et de
matériaux, ils se gardaient bien d'évider à grands frais les divers
membres de cette corniche dans une seule pierre; ils posaient, par
exemple, des corbeaux saillants entre la dernière rangée de moellons, et
sur ces corbeaux ils plaçaient une tablette en pierre servant d'égout à
la couverture (voy. CORNICHE). Il est inutile d'insister davantage sur
ces détails, qui viendront se présenter à leur place dans le cours de
cet ouvrage.

La construction des voûtes était donc la grande préoccupation des
architectes du moyen âge; ils étaient arrivés, ainsi que nous venons de
le faire voir, à des combinaisons ingénieuses en elles-mêmes, qu'ils
n'avaient pas encore trouvé les moyens propres à maintenir sûrement ces
voûtes et qu'ils en étaient réduits aux expédients. Ainsi, par exemple,
ils maçonnaient les remplissages de ces voûtes en tuf, en matériaux
légers, afin de diminuer les effets des poussées; ils les réduisaient
d'épaisseur autant que possible; ils bloquaient des maçonneries sous les
combles des collatéraux au droit de ces poussées, dans l'espoir
d'empêcher le déversement des piles; ils posaient des chaînages en bois
transversaux à la base de ces contre-forts masqués par la pente des
combles, pour rendre les piles solidaires des murs extérieurs. Ces
expédients étaient suffisants dans de petites constructions; ils ne
faisaient, dans les grandes, que ralentir l'effet des poussées sans les
détruire complétement.

Il faut se rendre compte de ces effets pour concevoir la suite de
raisonnements et d'essais par lesquels les constructeurs passèrent de
l'ignorance à la science. Soit (15) la coupe transversale d'une église
romane de la fin du XIe siècle, construite, comme celle de Vézelay, avec
voûtes d'arêtes sur les collatéraux et sur la nef centrale. En A la
construction est figurée telle que l'architecte l'avait conçue; en B,
telle que l'effort des voûtes hautes l'avait déformée. On avait eu le
soin de laisser des tirants en fer C D à la naissance des arcs
doubleaux; mais ces tirants, mal forgés probablement, s'étaient brisés.
Un siècle et demi après la construction de la nef, les effets produits
avaient déjà causé la chute de plusieurs voûtes, et on avait à la hâte
construit les arcs-boutants extérieurs E ponctués sur notre dessin. Ces
effets étaient: 1º déversement des piles et murs qui les relient de F en
G, par suite affaissement des arcs doubleaux en H à la clef, écrasement
des lits des claveaux des reins de ces arcs en I à l'intrados; 2º
dislocation des arcs doubleaux K des collatéraux, comme notre figure
l'indique; par suite encore, déversement des murs extérieurs L des
bas-côtés. Ces effets se produisaient partout de la même manière. En les
étudiant, les constructeurs crurent, non sans raison, puisque le fait
est constant, que tout le mal était produit par la poussée des arcs
plein cintre et des voûtes qu'ils supportent en partie; que la concavité
trop plate de ces voûtes avait une action oblique, une poussée trop
considérable; que la poussée d'un arc plein cintre augmente en raison
directe de son action; que la déformation subie par ces arcs indique
leurs points faibles, savoir: la clef et les reins; que toutes les fois
qu'un arc plein cintre n'est pas parfaitement contre-butté et que les
piles qui le supportent s'écartent, ces arcs se déforment, ainsi que
l'indique la fig. 16.

Soit une voûte dont le diamètre des arcs doubleaux ait 7m,00 et
l'épaisseur des claveaux de ces arcs 0,60 c.; les murs viennent à
s'écarter à la naissance des arcs de 0,20 c. chacun; dès lors le
diamètre du demi-cercle dont le centre est en B, de 7m,00 atteint 7m,40,
et les points _a_ des naissances de l'arc doubleau sont reculés en _a'_.
Le segment _a b_, qui est un peu moins que le quart du demi-cercle, se
porte en _a'b'_; car, en supposant que la pile se rompe et pivote sur un
point placé à 3m,00 en contre-bas de la naissance, cette naissance _a'_
descendra au-dessous du niveau du point _a_ et le centre B remontera en
_b'_. Les conséquences de ce premier mouvement seront: 1º l'abaissement
de la clef D en _d_ et l'affaissement du segment _bc_ en _bc'_. Cet
effet se continuera jusqu'au moment où la courbe diagonale _be_, tracée
de l'intrados à l'extrados du segment _b c_, sera plus courte que la
distance entre _b'_ et _e'_. Il faut remarquer en passant que les voûtes
romanes, que l'on suppose avoir été construites en anse de panier, n'ont
acquis cette courbe que par suite de l'écartement des piles. Quarante
centimètres d'écartement entre ces piles, en dehors de la verticale,
donnent 40 c. d'affaissement au sommet de l'arc; la différence entre le
demi-diamètre d'un arc, dans ce cas, et la flèche de la courbe est donc
de 80 c. Les constructeurs durent observer ces effets et chercher les
moyens de les prévenir. Le premier moyen qu'ils paraissent avoir employé
est celui-ci: ayant une nef dont les arcs doubleaux ont 7m,00 de
diamètre à l'intrados et 0,60 c. d'épaisseur de claveaux, et ayant
remarqué (fig. 16) que le segment _b'c'_, en s'affaissant, pressait le
segment inférieur _a'b'_ à l'intrados en _b'_ et la clef à l'extrados en
_e'_, ils en ont conclu que le triangle curviligne _b'e'c'_ était
inutile et que la diagonale _b'e'_ seule offrait une résistance; donc,
partant de ce principe, ils ont tracé (17) les deux demi-cercles
d'intrados et d'extrados A B C, D E F; puis, sur le diamètre A C, ils
ont cherché le centre O d'un arc de cercle réunissant le point A de
l'intrados au point E de l'extrados du plein cintre. Plaçant un joint en
E G et non une clef, afin d'éviter l'effet d'équilibre visible dans la
fig. 16, ils ont coupé les claveaux de ce nouvel arc A E suivant des
lignes normales à la courbe A E, c'est-à-dire tendant au centre O. S'il
se produisait encore des brisures dans ces arcs doubleaux, ainsi
composés des deux diagonales courbes A E, les constructeurs procédaient
avec cet arc A E comme avec le plein cintre, c'est-à-dire qu'ils
reculaient sur le diamètre le centre O en O', de manière à obtenir un
arc réunissant le point A au point G.

C'est ainsi que, dans les voûtes du XIIe siècle, nous voyons peu à peu
les arcs doubleaux s'éloigner du plein cintre pour se rapprocher de
l'arc en tiers-point. La meilleure preuve que nous puissions donner à
l'appui de notre hypothèse, c'est le relevé exact d'un grand nombre de
ces arcs brisés primitifs qui donnent exactement une flèche plus longue
que le demi-diamètre, de l'épaisseur des sommiers, une fois, deux fois,
trois fois. Mais cette preuve n'est évidente que pour ceux qui ont été à
même de mesurer exactement un grand nombre d'arcs doubleaux de cette
époque. Voici donc une observation générale qui peut être faite par tout
le monde, sans recourir à des mesures difficiles à prendre.

Il est des contrées, comme l'Île-de-France, par exemple, où les arcs
doubleaux romans pleins cintres n'ont qu'une épaisseur de claveaux
faible. Or ici, dans les premières voûtes possédant des arcs brisés,
l'acuité de ces arcs est à peine sensible, tandis que dans les provinces
où les arcs doubleaux romans pleins cintres avaient une forte épaisseur,
comme en Bourgogne, l'acuité des arcs doubleaux des premières voûtes
abandonnant le plein cintre est beaucoup plus marquée.

L'adoption de l'arc brisé était si bien le résultat des observations que
les constructeurs avaient faites sur la déformation des arcs plein
cintre, savoir: le relèvement des reins et l'affaissement de la clef,
qu'il existe un grand nombre d'arcs doubleaux du XIIe siècle tracés
comme l'indique la fig. 18, c'est-à-dire ayant quatre centres: deux
centres A pour les portions d'arcs B C, D E, et deux centres G pour les
portions d'arcs C D comprenant les reins; cela pour présenter de C en D
une plus grande résistance à l'effet de relèvement qui se fait sentir
entre les points C et D; car plus la ligne C D se rapproche d'une
droite, et moins elle est sujette à se briser du dedans au dehors; par
ce tracé, les constructeurs évitaient de donner aux arcs doubleaux une
acuité qui, pour eux encore habitués au plein cintre, ne pouvait manquer
de les choquer.

Du moment que l'arc doubleau composé de deux arcs de cercle venait
remplacer le plein cintre, il découlait de cette innovation une foule de
conséquences qui devaient entraîner les constructeurs bien au delà du
but auquel ils prétendaient arriver. L'arc brisé, l'arc en _tiers-point_
(puisque c'est là son vrai nom), employé comme moyen de construction,
nécessité par la structure générale des grands vaisseaux voûtés, obtenu
par l'observation des effets résultant de la poussée des arcs plein
cintre, est une véritable révolution dans l'histoire de l'art de bâtir.
On a dit: «Les constructeurs du moyen âge, en adoptant l'arc en
tiers-point, n'ont rien inventé: il y a des arcs brisés dans les
monuments les plus anciens de Grèce et d'Étrurie. La section du trésor
d'Atrée à Mycènes donne un arc en tiers-point, etc.» Cela est vrai;
toutefois on omet un point assez important: c'est que les pierres
composant ces arcs sont posées en encorbellement, que leurs lits ne sont
pas normaux à la courbe, qu'ils sont horizontaux; cela est moins que
rien pour ceux qui ne se préoccupent que de la forme extérieure; mais
pour nous, praticiens, ce détail a cependant son importance. Et
d'ailleurs, quand les Grecs ou les Romains auraient fait des voûtes
engendrées par des arcs brisés, qu'est-ce que cela ferait, si le
principe général de la construction ne dérive pas de la combinaison de
ces courbes et de l'observation de leurs effets obliques? Il est évident
que, du jour où l'homme a inventé le compas et le moyen de tracer des
cercles, il a trouvé l'arc brisé: que nous importe s'il n'établit pas un
système complet sur l'observation des propriétés de ces arcs? On a voulu
voir encore, dans l'emploi de l'arc en tiers-point pour la construction
des voûtes, une idée symbolique ou mystique; on a prétendu démontrer que
ces arcs avaient un sens plus religieux que l'arc plein cintre. Mais on
était tout aussi religieux au commencement du XIIe siècle qu'à la fin,
sinon plus, et l'arc en tiers-point apparaît précisément au moment où
l'esprit d'analyse, où l'étude des sciences exactes et de la philosophie
commence à germer au milieu d'une société jusqu'alors à peu près
théocratique. L'arc en tiers-point et ses conséquences étendues dans la
construction apparaissent, dans nos monuments, quand l'art de
l'architecture est pratiqué par les laïques et sort de l'enceinte des
cloîtres, où jusqu'alors il était exclusivement cultivé.

Les derniers constructeurs romans, ceux qui après tant d'essais en
viennent à repousser le plein cintre, ne sont pas des rêveurs: ils ne
raisonnent point sur le sens mystique d'une courbe; ils ne savent pas si
l'arc en tiers-point est plus _religieux_ que l'arc plein cintre; ils
bâtissent, ce qui est plus difficile que de songer creux. Ces
constructeurs ont à soutenir des voûtes larges et hautes sur des piles
isolées: ils tremblent à chaque travée décintrée; ils apportent chaque
jour un palliatif au mal apparent; ils observent avec inquiétude le
moindre écartement, le moindre effet produit, et cette observation est
un enseignement incessant, fertile; ils n'ont que des traditions vagues,
incomplètes, l'obscurité autour d'eux, les monuments qu'ils construisent
sont leur unique modèle; c'est sur eux qu'ils font des expériences; ils
n'ont recours qu'à eux-mêmes, ne s'en rapportent qu'à leurs propres
observations.

Lorsqu'on étudie scrupuleusement les constructions élevées au
commencement du XIIe siècle, que l'on parvient à les classer
chronologiquement, que l'on suit les progrès des principales écoles qui
bâtissent en France, en Bourgogne, en Normandie, en Champagne, on est
encore saisi aujourd'hui par cette sorte de fièvre qui possédait ces
constructeurs; on partage leurs angoisses, leur hâte d'arriver à un
résultat sûr; on reconnaît d'un monument à l'autre leurs efforts; on
applaudit à leur persévérance, à la justesse de leur raison, au
développement de leur savoir si borné d'abord, si profond bientôt.
Certes, une pareille étude est utile pour nous, constructeurs du XIXe
siècle, qui sommes disposés à prendre l'apparence pour la réalité, et
qui mettons souvent la vulgarité à la place du bon sens.

Déjà, au commencement du XIIe siècle, l'arc en tiers-point était adopté
pour les grandes voûtes en berceau dans une partie de la Bourgogne, dans
l'Île-de-France et en Champagne, c'est-à-dire dans les provinces les
plus avancées, les plus actives, sinon les plus riches. Les hautes nefs
des églises de Beaune, de Saulieu, de la Charité-sur-Loire, de la
cathédrale d'Autun, sont couvertes par des voûtes en berceau formées de
deux arcs de cercle se coupant, bien que, dans ces monuments mêmes, les
archivoltes des portes et des fenêtres demeurent pleins cintres. C'est
une nécessité de construction qui impose l'arc brisé dans ces édifices,
et non un goût particulier; car, fait remarquable, tous les détails de
l'architecture de ces monuments reproduisent certaines formes antiques
empruntées aux édifices gallo-romains de la province. Grâce à cette
innovation de l'arc brisé appliqué aux berceaux, ces églises sont
restées debout jusqu'à nos jours, non sans avoir cependant subi des
désordres assez graves pour nécessiter, deux siècles plus tard, l'emploi
de moyens nouveaux propres à prévenir leur ruine.

Mais l'édifice dans lequel on saisit la transition entre le système de
construction roman et celui dit gothique est le porche de l'église de
Vézelay. Ce porche est à lui seul tout un monument composé d'une nef à
trois travées avec collatéraux et galerie voûtée au-dessus. Le plan de
ce porche, bâti vers 1150[2], est tout roman et ne diffère pas de celui
de la nef, élevée cinquante ans auparavant; mais sa coupe présente avec
celle de la nef des différences notables. Déjà, vers la fin du XIe
siècle, les constructeurs de la nef de l'église de Vézelay avaient fait
un grand pas en remplaçant les voûtes hautes, en berceau jusqu'alors,
par des voûtes d'arêtes; mais ces voûtes, établies sur plan barlong,
engendrées par des doubleaux et des arcs formerets pleins cintres, font
voir les tâtonnements, les incertitudes et l'inexpérience des
constructeurs (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 21). Dans le porche,
tous les arcs sont en tiers-point, les voûtes sont d'arêtes sans arcs
diagonaux saillants, et construites en moellons bruts enduits; les
voûtes hautes sont très-adroitement contre-buttées par celles des
galeries de premier étage. Cet ensemble présente une stabilité parfaite.

Nous donnons (19) la coupe transversale du porche de Vézelay; les voûtes
des galeries sont engendrées par les formerets A des grandes voûtes, qui
sont de véritables archivoltes, et par les formerets B, dont la
naissance est beaucoup plus bas; de là l'inclinaison A B des clefs des
voûtes latérales qui forment une buttée continue enserrant les grandes
voûtes. Les travées étant barlongues et les formerets ayant leur
naissance au même niveau que les arcs doubleaux C, la clef de ces
fermerets A est à un niveau inférieur aux clefs de ces arcs doubleaux;
les grandes voûtes, par suite de cette disposition, sont très-relevées,
leurs arêtes saillantes peu senties. En D', nous avons figuré le détail
des sommiers des arcs au niveau D de la pile, et en G le plan avec le
départ des arcs et arêtes des voûtes. Cette construction de voûtes ne
ressemble en rien à la construction romaine; déjà le principe
d'indépendance entre les diverses parties de la bâtisse est admis et
développé.

Cependant les voûtes du porche de Vézelay, sauf deux, sont dépourvues
d'arêtiers ou d'arcs ogives saillants; elles ne tiennent que par
l'adhérence des mortiers et forment chacune une concavité homogène,
concrète, comme les voûtes romaines. Les deux seules voûtes de ce porche
possédant des arêtiers pourraient s'en passer: ceux-ci ne sont qu'une
décoration et ne portent réellement pas les remplissages en moellons.
Mais c'était là une tentative qui eut bientôt des conséquences
importantes. Les constructeurs avaient obtenu déjà, au moyen des arcs
doubleaux et des formerets indépendants et résistants pour chaque voûte,
une sorte de châssis élastique sur lequel, s'il survenait des
tassements, ces voûtes pouvaient se mouvoir indépendamment les unes des
autres. Ils voulurent aller plus loin: ils voulurent que les triangles
concaves de ces voûtes fussent eux-mêmes indépendants les uns des
autres; et pour ce faire, ils composèrent les voûtes de deux éléments
bien distincts: les arcs et les remplissages; les arcs considérés comme
des cintres permanents, élastiques, et les remplissages comme des
concavités neutres destinées à fermer les triangles vides laissés entre
ces arcs. Ils commencèrent par éviter une première difficulté qui
jusqu'alors avait toujours gêné les architectes; ils revinrent à la
voûte sur plan carré, comprenant deux travées barlongues, si la
nécessité l'exigeait. C'est-à-dire qu'ils tracèrent leurs voûtes en
projection horizontale, ainsi que l'indique la fig. 20.

Soit ABCD un carré parfait ou à peu près, peu importe, comprenant deux
travées de nefs AE BF, EC FD; ce sont les diagonales AD BC qui
engendrent la voûte; ces deux diagonales sont les diamètres de deux
demi-cercles parfaits, rabattus sur le plan; ces deux demi-cercles étant
de même diamètre se rencontrent nécessairement au point G, qui est la
maîtresse clef. Prenant une longueur égale au rayon GA et reportant ce
rayon sur la perpendiculaire G I, on a tracé l'arc brisé EIF de manière
à ce que le point I tombe sur le point G: c'est l'arc doubleau dont la
projection horizontale est en EF. Prenant une longueur moins grande que
le rayon GA, mais plus grande que la moitié de la largeur AB de la nef,
et la reportant sur la perpendiculaire HK, on a tracé l'arc brisé AKB:
c'est l'arc doubleau dont la projection horizontale est en A B ou en CD.
Enfin, prenant une longueur LM moindre que la ligne HK et plus grande
que la moitié de la ligne BF, on a tracé l'arc brisé BMF: c'est le
formeret dont la projection horizontale est en BF, FD, etc. Taillant des
cintres en bois suivant ces quatre courbes rabattues sur une même ligne
OP (20 bis), on a bandé des arcs extradossés en pierre sur ces cintres,
et on a obtenu l'ossature de la voûte représentée par la fig. 21.

Ce sont là les voûtes primitives dites en _arcs d'ogive_. On remarquera
que ces voûtes sont engendrées par un plein cintre qui fournit tout
d'abord les diagonales: c'est le plein cintre qui commande la hauteur
des arcs brisés. Les arcs ogives, soit dit en passant (c'est ainsi qu'on
nomme les arcs diagonaux) sont donc des pleins cintres; ce qui indique
assez que le mot _ogive_ ne convient pas à l'arc brisé. Mais ce n'est
pas le moment de discuter sur les mots (voy. OGIVE), et notre remarque
n'est faite ici que pour signaler une de ces erreurs parmi tant
d'autres, sur lesquelles on se fonde souvent pour juger un art que l'on
connaît mal. L'arc brisé avait été adopté par les derniers architectes
romans, comme nous l'avons vu plus haut, pour diminuer les effets des
poussées. Maintenant son rôle s'étend, il devient un moyen pratique de
fermer des voûtes dont le véritable générateur est l'arc plein cintre.

Lorsque (22) une voûte d'arête est engendrée par deux demi-cylindres se
pénétrant à angle droit, les arcs AB CD AC BD sont des pleins cintres et
les pénétrations AD BC des arcs surbaissés, puisque la clef E ne dépasse
pas le niveau de la clef F et que les diamètres AD BE sont plus longs
que les diamètres des demi-cercles AB CD. Cela n'a aucun danger, si la
voûte AB CD est homogène, concrète, si elle forme une croûte d'un seul
morceau comme les voûtes romaines. Mais si le constructeur veut
conserver aux triangles de ses voûtes une certaine élasticité, s'il veut
nerver les arêtes diagonales AD BC, s'il veut que les triangles ABE CDE
ACE BDE reposent sur ces nervures comme sur des cintres permanents, et
si cette voûte a une grande portée, on conçoit alors qu'il y aurait
imprudence à tracer les arcs diagonaux AD BC, qui remplissent une
fonction aussi importante, sur une courbe qui ne serait pas au moins un
demi-cercle. Si ce tracé n'est pas absolument contraire à la bonne
construction, il présente du moins, lors de l'exécution, des
difficultés, soit pour trouver les points par lesquels ces courbes
surbaissées doivent passer, soit lors de la taille des claveaux. L'arc
plein cintre évite ces embarras et est incomparablement plus solide. Les
premiers constructeurs de voûtes franchement gothiques font une chose en
apparence bien simple; au lieu de tracer le plein cintre sur le diamètre
AB comme les constructeurs romans, ils le tracent sur le diamètre AD.
C'est là réellement leur seule innovation, et ils ne se doutaient guère
en l'adoptant, nous le croyons, des conséquences d'un fait en apparence
si naturel. Mais dans l'art du constructeur, essentiellement logique,
basé sur le raisonnement, la moindre déviation à des principes admis
amène rapidement des conséquences nécessaires, rigoureuses, qui nous
entraînent bien loin du point de départ. Il faut dire que les premiers
constructeurs gothiques, rebutés, non sans raison, par les tentatives
des constructeurs romans, qui, la plupart, aboutissaient à des
déceptions, ne s'effrayèrent pas des suites de leurs nouvelles méthodes,
mais, au contraire, cherchèrent à profiter, avec une rare sagacité, de
toutes les ressources qu'elles allaient leur offrir.

Les constructeurs gothiques n'avaient point trouvé l'arc brisé; il
existait, ainsi que nous l'avons vu plus haut, dans des constructions
dont le système était franchement roman. Mais les architectes gothiques
appliquèrent l'arc brisé à un système de construction dont ils sont bien
les seuls et les véritables inventeurs. Il y a des arcs brisés, au XIIe
siècle, par toute l'Europe occidentale. Il n'y a de construction
gothique, à cette époque, qu'en France, et sur une petite partie de son
territoire actuel, n'en déplaise à ceux qui n'admettent pas qu'on ait
inventé quelque chose chez nous avant le XVIe siècle.

Il en est de l'arc brisé comme de toutes les inventions de ce monde qui
sont à l'état latent bien avant de recevoir leur application vraie. La
poudre à canon était inventée au XIIIe siècle; on ne l'emploie
réellement qu'au XVe, parce que le moment est venu où cet agent de
destruction trouve son application nécessaire. Il en est de même de
l'imprimerie: de tout temps on a fabriqué des estampilles; mais l'idée
de réunir des lettres de bois ou de métal et d'imprimer des livres ne
vient que lorsque beaucoup de gens savent lire, que les connaissances et
l'instruction se répandent dans toutes les classes et ne sont plus le
privilége de quelques clercs enfermés dans leur couvent. Léonard de
Vinci, et peut-être d'autres avant lui, ont prévu que la vapeur
deviendrait une force motrice facile à employer; on n'a cependant fait
des machines à vapeur que de notre temps, parce que le moment était venu
où cet agent, par sa puissance, était seul capable de suffire aux
besoins de notre industrie et à notre activité. Il est donc puéril de
nous dire que l'arc brisé étant de tous les temps, les constructeurs du
XIIe siècle n'ont pas à revendiquer son invention. Certes, ils ne l'ont
pas inventé, mais ils s'en sont servi en raison de ses qualités, des
ressources qu'il présente dans la construction; et, nous le répétons,
c'est seulement en France, c'est-à-dire dans le domaine royal et
quelques provinces environnantes, qu'ils ont su l'appliquer à l'art de
bâtir, non comme une forme que l'on choisit par caprice, mais comme un
moyen de faire prévaloir un principe dont nous allons chercher à faire
connaître les conséquences sérieuses et utiles.

Si, en adoptant l'arc plein cintre pour les diagonales des voûtes, les
constructeurs de la fin du XIIe siècle eussent voulu l'appliquer aux
arcs doubleaux et aux formerets, ils auraient d'abord fait un pas en
arrière, puisque leurs devanciers avaient adopté l'arc brisé, à la suite
de fâcheuses expériences, comme poussant moins que l'arc plein cintre;
puis ils se fussent trouvés fort embarrassés de fermer leurs voûtes. En
effet, les clefs des arcs doubleaux et des arcs formerets tracés sur un
demi-cercle se seraient trouvés tellement au-dessous du niveau des clefs
des arcs ogives, qu'il eût été difficile de fermer les remplissages en
moellons, et que, les eût-on fermés, l'aspect de ces voûtes eût été
très-désagréable, leur poussée considérable, puisqu'elle aurait été
composée d'abord des arcs doubleaux plein cintre et de la charge énorme
que les remplissages en moellons y eussent ajoutée. Au contraire,
l'avantage de l'arc en tiers-point adopté pour les arcs doubleaux, dans
les voûtes en arcs d'ogive, est, non-seulement de pousser très-peu par
lui-même, mais encore de supprimer une grande partie de la charge des
remplissages en moellons, ou plutôt de rendre cette charge presque
verticale. En effet, soit (23) le plan d'une voûte en arcs d'ogive; si
les arcs AD CB sont des pleins cintres, mais que les arcs doubleaux AB
CD soient aussi des pleins cintres, le rabattement de ces arcs donnera,
pour les arcs ogives, le demi-cercle EFG, pour les arcs doubleaux le
demi-cercle EHI. Dans ce cas, le remplissage en moellons du triangle COD
chargera l'arc de cercle KHL, c'est-à-dire les trois cinquièmes du
demi-cercle environ. Mais si les arcs doubleaux sont tracés suivant
l'arc brisé EMI, le remplissage en moellons du triangle COD ne chargera
que la portion de cet arc comprise entre PMR, les points P et R étant
donnés par une tangente ST parallèle à la tangente VX, et les portions
de remplissages comprises entre ER, IP agiront verticalement. Si les
arcs doubleaux sont des demi-cercles, la charge oblique de chaque
triangle de moellon sera ON QQ' N'; tandis que, s'ils sont tracés en
tiers-point comme l'indique notre figure, cette charge ne sera que ONY
Y'N'.

La méthode expérimentale suffit pour donner ces résultats, et, à la fin
du XIIe siècle, les constructeurs n'en avaient point d'autre. C'est à
nous de démontrer l'exactitude de cette méthode.

Nous venons de dire que le point K où commence la charge des
remplissages donne un arc IK, qui est le cinquième environ du
demi-cercle. Or (24) soit AB un quart de cercle, OC une ligne tirée à 45
degrés divisant ce quart de cercle en deux parties égales; les claveaux
placés de C en B, s'ils ne sont maintenus par la pression des autres
claveaux posés de B en D, basculeront par les lois de la pesanteur et
pousseront par conséquent les claveaux posés de A en C. Donc c'est en C
que la rupture de l'arc devrait avoir lieu; mais il faut tenir compte du
frottement des surfaces des lits des claveaux et de l'adhérence des
mortiers. Ce frottement et cette adhérence suffisent encore pour
maintenir dans son plan le claveau F et le rendre solidaire du claveau
inférieur G. Mais le claveau F participant à la charge des claveaux
posés de F en B entraîne le claveau G et quelquefois un ou deux
au-dessous jusqu'au point où les coupes des claveaux donnent un angle de
35 degrés, lequel est un peu moins du cinquième du demi-cercle. C'est
seulement au-dessus de ce point que la rupture se fait lorsqu'elle doit
avoir lieu (voy. fig. 16) et par conséquent que la charge active
commence.

Soit calcul théorique ou pratique, il est certain que les constructeurs
du XIIe siècle comptèrent un moment réduire assez les poussées des
voûtes pour se passer de buttées et les maintenir sur des piles d'une
épaisseur médiocre, pourvu qu'elles fussent chargées; car ils ne
pensèrent pas tout d'abord qu'il fût nécessaire d'opposer des
arcs-boutants à des poussées qu'ils croyaient avoir à peu près annulées,
soit par l'obliquité des arcs ogives, soit par la courbe brisée des arcs
doubleaux. Cependant l'expérience leur démontra bientôt qu'ils s'étaient
trompés. La résultante des poussées obliques des arcs ogives plein
cintre, ajoutée à la poussée des arcs doubleaux en tiers-point, était
assez puissante pour renverser des piles très-élevées au-dessus du sol
et qui n'étaient qu'un quillage sans assiette. Ils posèrent donc des
arcs-boutants, d'abord seulement au droit des points de jonction A des
trois arcs (25), et s'en passèrent au droit des points B recevant des
arcs doubleaux isolés. Mais à quel niveau faire arriver la tête de ces
arcs-boutants? C'était là une difficulté d'autant plus grande que le
calcul théorique ne donne pas exactement ce point et qu'une longue
expérience seule peut l'indiquer. Autant qu'on en peut juger par le
petit nombre d'arcs-boutants primitifs conservés, voici quelle est la
méthode suivie par les architectes.

Soit (26) ABC l'arc doubleau séparatif des grandes voûtes; soit du point
D, centre de l'arc AB, une ligne DE tirée suivant un angle de 35 degrés
avec l'horizon; soit FG une tangente au point H; soit AI l'épaisseur du
mur ou de la pile; la tangente FG rencontrera la ligne IK extérieure de
la pile au point L. C'est ce point qui donne l'intrados du claveau de
tête de l'arc-boutant. Cet arc est alors un quart de cercle ou un peu
moins, son centre étant placé sur le prolongement de la ligne KI ou un
peu en dedans de cette ligne. La charge MN de l'arc-boutant est
primitivement assez arbitraire, faible au sommet M, puissante au-dessus
de la culée en N, ce qui donne une inclinaison peu prononcée à la ligne
du chaperon NM. Bientôt des effets se manifestèrent dans ces
constructions, par suite des poussées des voûtes et malgré ces
arcs-boutants; voici pourquoi: derrière les reins des arcs et des voûtes
en T, on bloquait des massifs de maçonnerie bâtarde, autant pour charger
les piles que pour maintenir les reins des arcs et de leurs
remplissages. Ces massifs eurent en effet l'avantage d'empêcher la
brisure des arcs au point H; mais toute la charge des remplissages
agissant de K en O, et cette charge ne laissant pas d'être considérable,
il en résulta un léger relèvement à la clef B, l'arc n'étant pas chargé
de O en B, et par suite une déformation indiquée dans la fig. 26 bis.
Cette déformation produisit une brisure au point O', niveau supérieur
des massifs, et par conséquent une poussée très-oblique O'P au-dessus de
la tête des arcs-boutants. Dès lors l'équilibre était rompu. Aussi
fut-il nécessaire de refaire tous les arcs-boutants des monuments
gothiques primitifs quelques années après leur construction; et alors ou
on se contenta d'élever la tête de ces arcs-boutants, ou on les doubla
d'un second arc (voy. ARC-BOUTANT).

Nous ne dissimulons pas, on le voit, les fausses manoeuvres de ces
constructeurs; mais, comme tous ceux qui entrent dans une voie nouvelle,
ils ne pouvaient arriver au but qu'après bien des tâtonnements. Il est
facile, aujourd'hui que nous avons des monuments bâtis avec savoir et
soin, comme la cathédrale d'Amiens ou celle de Reims, de critiquer les
tentatives des architectes de la fin du XIIe siècle; mais à cette époque
où l'on ne possédait guère que des monuments romans petits et assez mal
construits, où les sciences exactes étaient à peine entrevues, la tâche
nouvelle que les architectes s'imposaient était hérissée de difficultés
sans cesse renaissantes, que l'on ne pouvait vaincre que par une suite
d'observations faites avec le plus grand soin. Ce sont ces observations
qui formèrent les constructeurs si habiles des XIIe et XIVe siècles. Il
faut dire, à la louange des architectes du XIIe siècle, qu'ayant adopté
un principe de construction neuf, sans précédents, ils en poursuivirent
les développements avec une ténacité, une persévérance rares, sans jeter
un regard en arrière, malgré les obstacles et les difficultés qui
surgissaient à chaque épreuve. Leur ténacité est d'autant plus honorable
qu'ils ne pouvaient prévoir, en adoptant le principe de construction des
voûtes gothiques, les conséquences qui découlaient naturellement de ce
système. Ils agirent comme le font les hommes mus par une forte
conviction, ils ouvrirent, pour leurs successeurs, une voie large et
sûre, dans laquelle l'Europe occidentale marcha sans obstacles pendant
trois siècles. Toute conception humaine est entachée de quelqu'erreur,
et le vrai immuable, en toute chose, est encore à trouver; chaque
découverte porte dans son sein, en voyant le jour, la cause de sa ruine;
et l'homme n'a pas plus tôt admis un principe, qu'il en reconnaît
l'imperfection, le vice; ses efforts tendent à combattre les défauts
inhérents à ce principe.

Or, de toutes les conceptions de l'esprit humain, la construction des
édifices est une de celles qui se trouvent en présence des difficultés
les plus sérieuses, en ce qu'elles sont de natures opposées, les unes
matérielles, les autres morales. En effet, non-seulement le constructeur
doit chercher à donner aux matériaux qu'il emploie la forme la plus
convenable, suivant leur nature propre; il doit combiner leur assemblage
de manière à résister à des forces diverses, à des agents étrangers;
mais encore il est obligé de se soumettre aux ressources dont il peut
disposer, de satisfaire à des besoins moraux, de se conformer aux goûts
et aux habitudes de ceux pour lesquels il construit. Il y a les
difficultés de conception, les efforts de l'intelligence de l'artiste;
il y a encore les moyens d'exécution dont le constructeur ne saurait
s'affranchir. Pendant toute la période romane, les architectes avaient
fait de vaines tentatives pour concilier deux principes qui semblaient
inconciliables, savoir: la ténuité des points d'appui verticaux,
l'économie de la matière et l'emploi de la voûte romaine plus ou moins
altérée. Quelques provinces avaient, par suite d'influences étrangères à
l'esprit occidental, adopté la construction byzantine pure.

À Périgueux on construisait, dès la fin du Xe siècle, l'église de
Saint-Front; de cet exemple isolé était sortie une école. Mais il faut
reconnaître que ce genre de bâtisse était étranger à l'esprit nouveau
des populations occidentales, et les constructeurs de Saint-Front de
Périgueux élevèrent cette église comme pourraient le faire des mouleurs
reproduisant des formes dont ils ne comprennent pas la contexture.
Ainsi, par exemple, les pendentifs qui supportent les calottes de
Saint-Front sont appareillés au moyen d'assises posées en
encorbellement, dont les lits ne sont pas normaux à la courbe, mais sont
horizontaux; si ces pendentifs ne tombent pas en dedans, c'est qu'ils
sont maintenus par les mortiers et adhèrent aux massifs devant lesquels
ils moulent leur concavité. Dans de semblables bâtisses, on ne voit
autre chose qu'une tentative faite pour reproduire des formes dont les
constructeurs ne comprennent pas la raison géométrique. D'ailleurs,
ignorance complète, expédients pitoyables, appliqués tant bien que mal
au moment où se présente une difficulté; mais nulle prévision.

Il est une grande quantité de constructions romanes qui indiquent, de la
part des architectes, un défaut complet de prévoyance. Tel monument est
commencé avec l'idée vague de le terminer d'une certaine façon, qui
reste à moitié chemin, le constructeur ne sachant comment résoudre les
problèmes qu'il s'est posés; tel autre ne peut être terminé que par
l'emploi de moyens évidemment étrangers à sa conception première. On
voit que les constructeurs romans primitifs bâtissaient au jour le jour,
s'en rapportant à l'inspiration, au hasard, aux circonstances, comptant
même peut-être sur un miracle pour parfaire leur oeuvre. Les légendes
attachées à la construction des grands édifices (si les monuments
n'étaient pas là pour nous montrer l'embarras des architectes) sont
pleines de songes pendant lesquels ces architectes voient quelque ange
ou quelque saint prenant la peine de leur montrer comment ils doivent
maçonner leurs voûtes ou maintenir leurs piliers: ce qui n'empêchait pas
toujours ces monuments de s'écrouler peu après leur achèvement, car la
foi ne suffit pas pour bâtir.

Sans être moins croyants peut-être, les architectes de la fin du XIIe
siècle, laïques pour la plupart, sinon tous, pensèrent qu'il est
prudent, en matière de construction, de ne pas attendre l'intervention
d'un ange ou d'un saint pour élever un édifice. Aussi (fait curieux et
qui mérite d'être signalé) les chroniques des monastères, les légendes,
les histoires, si prodigues de louanges à l'endroit des monuments élevés
pendant la période romane, qui s'étendent si complaisamment sur la
beauté de leur structure, sur leur grandeur et leur décoration, bien que
beaucoup de ces monuments ne soient que de méchantes bâtisses en
moellons mal conçues et plus mal exécutées, se taisent brusquement à la
fin du XIIe siècle, lorsque l'architecture passe des cloîtres dans les
mains des laïques. Par hasard, un mot de l'édifice, une phrase sèche,
laconique; sur les maîtres de l'oeuvre, rien.

Est-il croyable, par exemple, que, dans le volumineux cartulaire de
l'église Notre-Dame de Paris, qui comprend des pièces dont la date
remonte au XIIe siècle, il ne soit pas dit un seul mot de la
construction de la cathédrale actuelle? Laborieux et intelligents
artistes, sortis du peuple, qui, les premiers, avez su vous affranchir
de traditions usées; qui êtes entrés franchement dans la science
pratique; qui avez formé cette armée d'ouvriers habiles se répandant
bientôt sur toute la surface du continent occidental; qui avez ouvert la
voie au progrès, aux innovations hardies; qui enfin appartenez, à tant
de titres, à la civilisation moderne; qui possédez les premiers son
esprit de recherche, son besoin de savoir: si vos contemporains ont
laissé oublier vos noms; si, méconnaissant des efforts dont ils
profitent, ceux qui prétendent diriger les arts de notre temps essayent
de dénigrer vos oeuvres, que du moins, parmi tant d'injustices passées
et présentes, notre voix s'élève pour revendiquer la place qui vous
appartient et que votre modestie vous a fait perdre. Si, moins
préoccupés de vos travaux, vous eussiez, comme vos confrères d'Italie,
fait valoir votre science, vanté votre propre génie, nous ne serions pas
aujourd'hui forcés de fouiller dans vos oeuvres pour remettre en lumière
la profonde expérience que vous aviez acquise, vos moyens pratiques si
judicieusement calculés, et surtout de vous défendre contre ceux qui
sont incapables de comprendre que le génie peut se développer dans
l'ombre; qu'il est de son essence même de rechercher le silence et
l'obscurité; contre ceux, en si grand nombre, qui jugent sur la foi des
arrêts rendus par la passion ou l'intérêt, et non d'après leur propre
examen.

Il faut le dire cependant; aujourd'hui il n'est plus permis de trancher
des questions d'histoire, que ces questions touchent aux arts, à la
politique ou aux lettres, par de simples affirmations ou dénégations. Et
les esprits rétrogrades sont ceux qui veulent juger ces questions en
s'appuyant sur les vieilles méthodes ou sur leur passion. Il n'est pas
un artiste sensé qui ose soutenir que nous devions construire nos
édifices et nos maisons comme on le faisait au XIIe ou au XIIIe siècle;
mais il n'est pas un esprit juste qui ne soit en état de comprendre que
l'expérience acquise par les maîtres de ce temps ne puisse nous être
utile, d'autant mieux que ces maîtres ont innové. L'obstacle le plus
difficile à franchir pour nous, l'obstacle réel, l'obstacle vivant,
c'est, il faut bien l'avouer, c'est la paresse d'esprit: chacun veut
savoir sans s'être donné la peine d'apprendre, chacun prétend juger sans
connaître les pièces du procès; et les principes les plus vrais, les
mieux écrits, les plus utiles, seront rangés parmi les vieilleries hors
d'usage, parce qu'un homme d'esprit les aura tournés en dérision, et que
la foule qui l'écoute est trop heureuse d'applaudir à une critique qui
lui évite la peine d'apprendre. Triste gloire, après tout, que profiter
à qui consiste à prolonger la durée de l'obscurité; elle ne saurait
profiter à qui l'acquiert dans un siècle qui se vante d'apporter la
lumière sur toute chose, dont l'activité est si grande que, ne pouvant
trouver dans le présent une pâture suffisante à ses besoins
intellectuels, il veut encore dérouler le passé devant lui.

Si notre architecture française de la renaissance est, aux yeux des
personnes qui l'ont étudiée avec soin et ont apporté dans cette étude
une critique éclairée, supérieure à l'architecture italienne des XVe et
XVIe siècles, cela ne vient-il pas de ce que nos écoles gothiques,
malgré les abus des derniers temps, avaient formé, de longue main, des
praticiens habiles et des exécutants intelligents, sachant soumettre la
forme à la raison; de ce que ces écoles étaient particulièrement propres
à délier l'esprit des architectes et des ouvriers, à les familiariser
avec les nombreuses difficultés qui entourent le constructeur? Nous
savons que ce langage ne saurait être compris de ceux qui jugent les
différentes formes de notre art d'après leur sentiment ou leurs
préjugés; aussi n'est-ce pas à ces personnes que nous nous adressons,
mais aux architectes, à ceux qui se sont longuement familiarisés avec
les ressources et les difficultés que présente la pratique de notre art.
Certes, pour les artistes, l'étude d'un art où tout est prévu, tout est
calculé, qui pèche même par un excès de recherches et de moyens
pratiques, dans lequel la matière est à la fois maîtresse de la forme et
soumise au principe, ne peut manquer de développer l'esprit et de le
préparer aux innovations que notre temps réclame.

Ce serait sortir de notre sujet d'expliquer comment, à la fin du XIIe
siècle, il se forma une puissante école laïque de constructeurs; comment
cette école, protégée par l'épiscopat, qui voulait amoindrir
l'importance des ordres religieux, possédant les sympathies du peuple
dont elle sortait et dont elle reflétait l'esprit de recherche et de
progrès, admise par la féodalité séculière qui ne trouvait pas chez les
moines tous les éléments dont elle avait besoin pour bâtir ses demeures;
comment cette école, disons-nous, profitant de ces circonstances
favorables, se constitua fortement et acquit, par cela même, une grande
indépendance. Il nous suffira d'indiquer cet état de choses, nouveau
dans l'histoire des arts, pour en faire apprécier les conséquences.

Nous avons vu précédemment où les constructeurs en étaient arrivés vers
1160, comment ils avaient été amenés à modifier successivement la voûte
romane, qui n'était qu'une tradition abâtardie de la voûte romaine, et à
inventer la voûte dite en _arcs d'ogive_. Ce grand pas franchi, il
restait cependant beaucoup à faire encore. Le premier résultat de cette
innovation fut d'obliger les constructeurs à composer leurs édifices en
commençant par les voûtes, et, par conséquent, de ne plus rien livrer au
hasard, ainsi qu'il n'était arrivé que trop souvent à leurs
prédécesseurs; cette méthode, étrange en apparence, et qui consiste à
faire dériver les plans par-terre de la structure projetée des voûtes,
est éminemment rationnelle. Que veut-on lorsque l'on construit un
édifice voûté? Couvrir une surface. Quel est le but que l'on se propose
d'atteindre? Établir des voûtes sur des points d'appui. Quel est l'objet
principal? La voûte. Les points d'appui ne sont que des moyens. Les
constructeurs romains avaient déjà été amenés à faire dériver le plan de
leurs édifices voûtés de la forme et de l'étendue de ces voûtes mêmes;
mais ce principe n'était qu'un principe général, et de l'examen d'un
plan romain du Bas-Empire, on ne saurait toujours conclure que telle
partie était voûtée en berceau, en arêtes ou en portion de sphère,
chacune de ces voûtes pouvant, dans bien des cas, être indifféremment
posée sur ces plans.

Il n'en est plus ainsi au XIIe siècle: non-seulement le plan horizontal
indique le nombre et la forme des voûtes, mais encore leurs divers
membres, arcs doubleaux, formerets, arcs ogives; et ces membres
commandent à leur tour, la disposition des points d'appui verticaux,
leur hauteur relative, leur diamètre. D'où l'on doit conclure que, pour
tracer définitivement un plan par-terre et procéder à l'exécution, il
fallait, avant tout, faire l'épure des voûtes, de leurs rabattements, de
leurs sommiers, connaître exactement la dimension et la forme des
claveaux des divers arcs. Les premiers constructeurs gothiques se
familiarisèrent si promptement avec cette méthode de prendre toute
construction par le haut, pour arriver successivement à tracer ses
bases, qu'ils l'adoptèrent même dans des édifices non voûtés, mais
portant planchers ou charpentes; ils ne s'en trouvèrent pas plus mal,
ainsi que nous le verrons plus loin.

La première condition pour établir le plan d'un édifice de la fin du
XIIe siècle étant de savoir s'il doit être voûté et comment il doit être
voûté, il faut donc, dès que le nombre et la direction des arcs de ces
voûtes sont connus, obtenir la trace des sommiers sur les chapiteaux,
car ce sera la trace de ces sommiers qui donnera la forme et dimension
des tailloirs et chapiteaux, le nombre, la force et la place des
supports verticaux.

Supposons donc une salle (27) devant être voûtée, ayant, dans oeuvre,
12m,00 de large et composée de travées de 6m,00 d'axe en axe. Adoptant
le système de voûtes en arcs d'ogive traversés par un arc doubleau,
suivant la méthode des constructeurs de la fin du XIIe siècle. Il s'agit
de tracer le lit inférieur des sommiers des arcs retombant en A et B, et
de connaître la force des claveaux. Nous admettons que ces claveaux
doivent, pour une salle de cette étendue, avoir 0,40 c. de largeur et de
hauteur; nous reconnaissons qu'à cette époque, presque toujours les
divers arcs d'une voûte sont bandés avec des claveaux semblables comme
dimension et forme. Nous reconnaissons encore que les formerets,
naissant beaucoup plus haut que les arcs doubleaux et arcs ogives, les
colonnettes leur servant de support dépassent souvent le niveau des
sommiers des arcs ogives et doubleaux; qu'en traçant le lit du sommier
des arcs doubleaux et ogives, nous devons tenir compte du passage de la
colonnette portant formeret, comme nous tiendrions compte du formeret
lui-même. Soit (28) le détail de la trace horizontale de la naissance
des arcs en B; sur ce point il ne naît qu'un arc doubleau et deux
formerets. Ce sont ceux-ci qui commandent, car il faut que l'arc
doubleau se dégage de ces formerets dès sa naissance. Soit le nu du mur
AB; le formeret a de saillie, habituellement, la moitié de la largeur de
l'arc ogive ou de l'arc doubleau lorsque ces deux arcs ont une coupe
semblable, la moitié de l'arc ogive lorsque celui ci et l'arc doubleau
donnent une section différente. Dans le cas présent, le formeret a donc
0,20 c. de saillie sur le nu du mur. En C, nous tirons une ligne
parallèle à AB. L'axe de l'arc doubleau étant DE, les points F et G
étant pris à 0,20 c. chacun de cet axe, nous tirons les deux parallèles
FI, GK, qui nous donnent la largeur de l'arc doubleau. De F en I',
portant, 0,40 c nous avons sa hauteur entre l'intrados et l'extrados;
nous pouvons alors, dans le carré F'I'K'G, tracer le profil convenable:
c'est le lit inférieur du sommier. Ou la colonne portant le formeret
s'élève au-dessus du niveau de ce lit, ainsi qu'il est indiqué en L, ou
le formeret, comme il arrive quelquefois[3], prend naissance sur le
chapiteau portant l'arc doubleau; et alors, de l'axe DE portant 0,40 c.
sur la ligne AB qui nous donne le point M, nous inscrivons le profil du
formeret dans le parallélogramme EONM. Il est entendu que cet arc
formeret pénètre dans le mur de quelques centimètres. Le lit inférieur
du sommier étant ainsi trouvé, il s'agit de tracer le tailloir du
chapiteau, dont le profil doit former saillie autour des retombées
d'arcs. Si le formeret est porté sur une colonnette montant jusqu'à sa
naissance, ainsi qu'il est marqué en L, le tailloir PRS retourne
carrément mourir contre la colonnette L du formeret. Si, au contraire,
le profil du formeret descend jusque sur le chapiteau de l'arc doubleau,
le tailloir prend sur plan horizontal la figure PTVX. Pour tracer la
colonne sous le chapiteau, dans le premier cas, du sommet de l'angle
droit R du tailloir, nous tirons une ligne à 45 degrés; cette ligne
vient rencontrer l'axe DE en un point O, qui est le centre de la
colonne, à laquelle on donne un diamètre tel que la saillie du tailloir
sur le nu de cette colonne devra être plus forte que le rayon de la
colonne. Il reste alors, entre la colonne et le nu AB du mur, un vide
que l'on remplit par un pilastre masqué par cette colonne et la
colonnette du formeret. Pour tracer la colonne sous le chapiteau, dans
le second cas, nous prenons un centre Y sur l'axe DE, de façon à ce que
la saillie du tailloir sur le nu de la colonne soit plus forte que son
demi-diamètre; alors le chapiteau forme corbeille ou cul-de-lampe, et s
trouve plus évasé sous le formeret que sous la face de l'arc doubleau.

Prenons maintenant sur la fig. 27 la naissance A de deux formerets, de
deux arcs ogives et d'un arc doubleau. Soit AB (28 bis) le nu du mur, CD
la directrice de l'arc doubleau, DE la directrice de l'arc ogive; nous
traçons la saillie du formeret comme ci-dessus. Les arcs ogives
commandent l'arc doubleau. De chaque côté de la ligne DE, nous portons
0,20 c., et nous tirons les deux parallèles FG, HI, qui nous donnent la
largeur de l'arc ogive. Du point H, rencontre de la ligne HI avec l'axe
CD sur cette ligne HI, nous prenons 0,45 c., c'est-à-dire un peu plus
que la hauteur des claveaux de l'arc-ogive, et nous tirons la
perpendiculaire IG, qui nous donne la face de l'arc ogive. Dans le
parallélogramme FGIH, nous traçons le profil convenable. Des deux côtés
de l'axe CD, prenant de même 0,20 c., nous tirons les deux parallèles
KL, MN. Du point H, portant 0,40 c. sur l'axe CD de H en C', nous tirons
une perpendiculaire LN à cet axe, qui nous donne la face de l'arc
doubleau; nous inscrivons son profil. En P, nous supposons que la
colonne portant formeret dépasse la naissance des arcs ogives et
doubleaux; en R, nous admettons, comme précédemment, que le profil du
formeret vient tomber verticalement sur le tailloir du chapiteau. Pour
tracer ce formeret, dans ce dernier cas, nous prenons sur la ligne AB,
du point M en Q, 0,40 c., et de ce point Q, élevant une perpendiculaire
sur la ligne AB, nous avons le parallélogramme inscrivant le profil du
formeret; les tailloirs des chapiteaux sont tracés parallèles aux faces
des arcs, ainsi que le démontre notre figure. Des sommets G et L, tirant
des lignes à 45 degrés, nous rencontrons l'axe DE en O, qui est le
centre de la colonnette portant les arcs ogives, et l'axe CD en S, qui
est le centre de la colonne de l'arc doubleau; nous traçons ces colonnes
conformément à la règle établie précédemment. Derrière ces colonnes
isolées, on figure les retours de pilastres qui renforcent la pile;
alors le formeret R retombe sur une face de ces pilastres portant
chapiteau comme les colonnes.

Souvent les formerets ne descendaient pas sur le tailloir des chapiteaux
des grands arcs, et ne possédaient pas non plus une colonnette portant
de fond: ils prenaient naissance sur une colonnette posée sur la saillie
latérale du tailloir, ainsi que l'indique la fig. 29 en plan et en
élévation perspective. Dès lors les tailloirs des colonnettes latérales
A étaient coupés de façon à ce que leur face oblique CD, perpendiculaire
à la directrice B des arcs ogives, fût partagée en deux parties égales
par cette directrice.

Cependant, il faut reconnaître que les constructeurs ne se décidèrent
que peu à peu à accuser la forme, la direction et les membres des voûtes
sur le plan de terre. Ils conservèrent pendant quelque temps les piles
monocylindriques à rez-de-chaussée, en ne traçant le plan commandé par
les voûtes que sur les tailloirs des chapiteaux de ces piles. Ce qui les
préoccupa, dès la fin du XIIe siècle, ce fut l'observation rigoureuse
d'un principe qui jusqu'alors n'avait pas été impérieusement admis. Ce
principe était celui de l'équilibre des forces substitué au principe de
stabilité inerte, si bien pratiqué par les Romains et que les
constructeurs romans s'étaient vainement efforcés de conserver dans
leurs grands édifices voûtés composés de plusieurs nefs. Reconnaissant
l'impossibilité de donner aux piles isolées une assiette suffisante pour
résister à la poussée des voûtes, les constructeurs du XIIe siècle
prirent un parti franc: ils allèrent chercher leurs moyens de résistance
ailleurs. Ils ne voulurent plus admettre les piliers isolés que comme
des points d'appui maintenus verticalement, non par leur propre
assiette, mais par des lois d'équilibre. Il importait alors seulement
qu'ils eussent une force suffisante pour résister à une pression
verticale. Toutefois, même lorsqu'un principe est admis, il y a, pendant
un certain temps, dans son application, des indécisions, des
tâtonnements; on ne s'affranchit jamais des traditions du jour au
lendemain. En trouvant les voûtes en arcs d'ogive sur plan carré
traversées par un arc doubleau, les constructeurs cherchaient encore des
points espacés de deux en deux travées, plus stables au droit des
poussées principales. En effet, dans la fig. 27, les points A reçoivent
la charge et maintiennent la poussée d'un arc doubleau et de deux arcs
ogives, tandis que les points B ne reçoivent que la charge et ne
maintiennent que la poussée d'un arc doubleau. Ce système de
construction des voûtes, adopté pendant la seconde moitié du XIIe
siècle, engageait les constructeurs à élever sous les points A des piles
plus fortes que sous les points B; puis à donner aux claveaux des arcs
doubleaux principaux tombant en A une largeur et une épaisseur plus
grandes que celles données aux claveaux des arcs ogives et arcs
doubleaux secondaires; car, dans les voûtes gothiques primitives, il est
à remarquer, comme nous l'avons dit déjà, que les claveaux de tous les
arcs présentent généralement la même section.

L'arc en tiers-point était si bien commandé par la nécessité de diminuer
les poussées ou de résister aux charges, que nous voyons, dans les
constructions gothiques primitives, les arcs brisés uniquement adoptés
pour les arcs doubleaux et les archivoltes inférieures, tandis que l'arc
plein cintre est conservé pour les baies des fenêtres, pour les
arcatures des galeries et même pour les formerets, qui ne portent qu'une
faible charge ou ne présentent que peu d'ouverture. À la cathédrale de
Noyon, dont les voûtes primitives durent être élevées vers 1160[4], les
formerets, qui sont de cette époque, sont plein cintre. À la cathédrale
de Sens, bâtie vers ce même temps, les formerets étaient plein
cintre[5], tandis que les archivoltes et les arcs doubleaux sont en
tiers-point. Il en est de même dans le choeur de l'église abbatiale de
Vézelay, élevé à la fin du XIIe siècle; les formerets sont plein cintre.
Dans ces édifices, et à Sens particulièrement, les piles, sous les
poussées et charges combinés des arcs ogives et arcs doubleaux,
présentent une section horizontale très-considérable formée de faisceaux
de colonnettes engagées; tandis que sous la charge de l'arc doubleau
seul les piles se composent de colonnes monocylindriques jumelles posées
perpendiculairement à l'axe de la nef. À Noyon, les arcs doubleaux
intermédiaires, avant la reconstruction des voûtes, posaient sur une
seule colonne. Mais la nef de la cathédrale de Sens est beaucoup plus
large que celle de la cathédrale de Noyon, et la construction est de
tous points plus robuste. Cette disposition de voûtes, comprenant deux
travées et répartissant les poussées et charges principales de deux en
deux piles, avait, dans l'origine, permis aux constructeurs de ne placer
des arcs-boutants qu'au droit de ces piles principales. Il est probable
qu'à la cathédrale de Sens c'était là autrefois le parti adopté;
peut-être en était-il de même à la cathédrale de Noyon, comme à celle de
Paris. Mais ces édifices ayant été plus ou moins remaniés au XIIIe
siècle, il est impossible de rien affirmer à cet égard. Ce dont on peut
être certain, c'est qu'à la fin du XIIe siècle les constructeurs
n'avaient adopté l'arc-boutant qu'en désespoir de cause, qu'ils
cherchaient à l'éviter autant que faire se pouvait, qu'ils se défiaient
de ce moyen dont ils n'avaient pu encore apprécier les avantages et la
puissance; qu'ils ne le considéraient que comme un auxiliaire, une
extrême ressource, employée souvent après coup, et lorsqu'ils avaient
reconnu qu'on ne pouvait s'en passer. La meilleure preuve que nous en
puissions donner, c'est que, quelques années plus tard, les architectes,
ayant soumis définitivement, dans les édifices à trois nefs, leur
système de voûtes à une raison d'équilibre, opposèrent des arcs-boutants
aux poussées des voûtes qui n'en avaient eu que partiellement ou qui
n'en possédaient pas, et supprimèrent les arcs-boutants du XIIe siècle,
probablement mal placés ou insuffisants, pour les remplacer par des
buttées neuves et bien combinées, sous le rapport de la résistance ou de
la pression.

Il nous faut, avant de passer outre, entretenir nos lecteurs des
procédés de construction, de la nature et des dimensions des matériaux
employés. Nous avons vu, au commencement de cet article, comment les
constructeurs romans primitifs élevaient leurs maçonneries, composées de
blocages enfermés entre des parements de pierre de taille ou de moellon
piqué.

Les constructeurs du XIIe siècle apportèrent quelques modifications à
ces premières méthodes. Bâtissant des édifices plus vastes comme étendue
et plus élevés que ceux de la période romane, cherchant à diminuer
l'épaisseur des points d'appui intérieurs et des murs, il leur fallait,
d'une part, trouver un mode de construction plus homogène et résistant;
de l'autre, éviter, dans des monuments d'une grande hauteur déjà, la
dépense de main-d'oeuvre que le montage de matériaux d'un fort volume
eût occasionnée. Ils renoncèrent dès lors à l'emploi du grand appareil
(sauf dans des cas particuliers ou dans quelques édifices
exceptionnels), et préférèrent la construction de petit appareil, tenant
du moellon bien plutôt que de la pierre de taille. Autant que possible,
la majeure partie des pierres employées alors, formant parements,
claveaux d'archivoltes, d'arcs doubleaux et d'arcs ogives, sont d'un
assez faible échantillon pour pouvoir être montées à dos d'homme et
posées par un maçon comme notre moellon ordinaire. La méthode admise, ce
petit appareil est fort bien fait, très-judicieusement combiné: c'est un
terme moyen entre la construction romaine de grand appareil et celle de
blocages revêtus de briques ou de moellon. En adoptant le petit appareil
dans les grands édifices, les constructeurs du XIIe siècle avaient trop
de sens pour poser ces assises basses et peu profondes, à joints vifs,
comme certaines constructions romanes; au contraire, ils séparèrent ces
assises par des lits et joints de mortier épais (de 0,01 c. à 0,02 c.),
afin que ces lits établissent une liaison entre le massif intérieur et
les parements. Cette méthode était la méthode romaine, et elle est
bonne. On comprendra en effet que si (30) on pose des assises à joints
vifs devant un massif en blocaille et mortier, le massif venant à tasser
par l'effet de la dessiccation des mortiers sous la charge, et les
assises de pierres posées à crû les unes sur les autres ne pouvant
diminuer de volume, il se déclarera une rupture verticale AB derrière le
parement, qui ne tardera pas à tomber. Mais si (30 bis) nous avons eu le
soin de laisser entre chaque assise de pierre un lit de mortier épais,
non-seulement ce lit soudé au massif retiendra les assises de pierre,
mais encore il permettra à celles-ci de subir un tassement équivalent au
tassement des blocages intérieurs.

Les constructeurs romans primitifs, surtout dans les contrées où l'on
peut se procurer de grandes pierres dures, comme dans la Bourgogne, en
Franche-Comté et en Alsace, sur la Saône et le Rhône, n'ont pas manqué
de singer l'appareil romain, en posant, à joints vifs, des carreaux
larges et hauts, des dalles, pour ainsi dire, devant les blocages; mais
aussi payèrent-ils cher ce désir de faire paraître leurs constructions
autres qu'elles ne sont. Il se déclara dans la plupart de ces édifices
des ruptures entre les parements et les blocages, des lézardes
longitudinales qui occasionnèrent chez presque tous des désordres
sérieux pour le moins la ruine souvent. Ces effets étaient d'autant plus
fréquents et dangereux que les édifices étaient plus élevés. Mieux
avisés, et instruits par l'expérience, les architectes du XIIe siècle,
autant par une raison d'économie et de facilité d'exécution que pour
éviter ce défaut d'homogénéité entre les parements et les massifs,
adoptèrent la construction par assises très-basses et séparées par des
lits épais de mortier. Ces lits n'avaient pas seulement l'avantage de
tasser et de relier les parements aux massifs: faits de mortier de chaux
grasse, ils ne prenaient de consistance que lentement, et, en attendant
la solidification parfaite, les constructions avaient le temps de
s'asseoir, de subir même certaines déformations, sans occasionner des
brisures dans la maçonnerie.

Les édifices élevés, de 1140 à 1200, dans l'Île-de-France, le
Beauvoisis, le Soissonnais, la Picardie, la Champagne et la Normandie,
sont d'une petitesse d'appareil qui ne laisse pas de surprendre; car
déjà ces édifices sont vastes, d'une structure compliquée et cependant
fort légère. Employer le moellon taillé dans de pareilles constructions,
comme moyen principal, c'était une grande hardiesse; réussir était le
fait de gens fort habiles. Si l'on examine avec soin l'appareil des
portions appartenant au XIIe siècle des cathédrales de Noyon, de Senlis,
et d'un grand nombre d'églises de l'Oise, de la Seine, de Seine-et-Oise,
de Seine-et-Marne, de la Marne, de la Seine-Inférieure, etc., on
s'étonne que des constructeurs aient osé monter des monuments d'une
assez grande hauteur et très-légers avec des moyens qui semblent si
faibles; et cependant la stabilité de ces édifices est assurée depuis
longtemps, et si quelques-uns d'entre eux ont subi des altérations
sensibles, cela tient presque toujours à des accidents particuliers,
tels que les incendies, le défaut d'entretien ou des surcharges
postérieures. De tous ces monuments, l'un des plus parfaits et des mieux
conservés est la cathédrale de Noyon, bâtie de 1150 à 1190. Sauf les
colonnettes, les gros chapiteaux, les sommiers et quelques morceaux
exceptionnels, toute la bâtisse n'est en réalité composée que de moellon
peu résistant.

On prendra une idée de ce qu'est cette construction par notre fig. 31,
qui donne une partie des travées intérieures jumelles de la nef. Les
colonnettes isolées de la galerie du premier étage, celles du petit
triforium supérieur, celles séparant les fenêtres hautes, sont des
monolythes de pierre dure posés en délit. Quant aux colonnettes triples
A qui, avant la reconstruction des voûtes au XIIIe siècle, recevait
l'arc doubleau d'intersection des arcs ogives et les formerets, elles
sont composées de grands morceaux en délit retenus de distance en
distance par des crampons à T. Mais ces colonnettes ont été posées après
que la construction avait subi son tassement, et par le fait elles ne
sont qu'une décoration et ne portent rien, l'assise de chapiteau et le
sommier dont les queues s'engagent dans, la maçonnerie suffisant pour
soutenir les claveaux de cet arc doubleau. Nous avons indiqué en B la
naissance des anciens arcs ogives des grandes voûtes et en C le formeret
derrière les arcs ogives. On remarquera qu'ici, comme dans la plupart
des églises bâties à cette époque dans les provinces voisines de
l'Île-de-France, et notamment dans le Beauvoisis, les piles qui portent
les retombées des arcs ogives et arcs doubleaux sont beaucoup plus
fortes que celles supportant seulement l'arc doubleau de traverse. En
d'autres termes (voy. le plan), les piles D se composent d'un faisceau
de colonnes, tandis que les piles intermédiaires E ne sont que des
colonnes monocylindriques à rez-de-chaussée surmontées du faisceau de
colonnettes A. L'extrême légèreté d'une pareille construction, la
facilité avec laquelle tous les matériaux qui la composent pouvaient
être taillés, montés et posés, expliquent comment, même avec de faibles
ressources, on pouvait songer à bâtir des édifices d'une grande étendue
et fort élevés au-dessus du sol. Aujourd'hui que nous avons pris
l'habitude d'employer des masses énormes de pierre d'un fort volume dans
nos édifices les moins considérables, de mettre en oeuvre des forces dix
fois plus résistantes qu'il n'est besoin, nous n'oserions pas
entreprendre de bâtir une cathédrale de la dimension de celle de Noyon
avec des moyens en apparence aussi faibles, et nous dépenserions des
sommes fabuleuses pour exécuter ce qu'au XIIe siècle on pouvait faire
avec des ressources comparativement minimes. Nous trouvons ces
constructions dispendieuses, parce que nous ne voulons pas employer les
procédés alors en usage. Cependant la cathédrale de Noyon est debout
depuis sept siècles, et pour peu qu'elle soit entretenue convenablement,
elle peut durer encore cinq cents ans: or douze cents ans nous
paraissent être une durée raisonnable pour un édifice, les grandes
révolutions sociales auxquelles est soumise l'humanité prenant le soin
de les détruire s'ils sont faits pour traverser une plus longue période.

Outre les avantages de l'économie, de la facilité d'approvisionnement et
d'exécution, les constructions en petits matériaux convenaient
d'ailleurs parfaitement au système adopté par les architectes du XIIe
siècle. Ces bâtisses légères, ne donnant en plan par terre qu'une
surface de pleins peu considérable eu égard à celle des vides, soumises
à des pressions obliques et à des lois d'équilibre remplaçant les lois
romaines de stabilité inerte, exigeaient dans tous les membres qui les
composaient une certaine élasticité. Là où les constructeurs, moins
pénétrés des nouveaux principes alors admis, cherchaient à reproduire
les formes que les artistes laïques du XIIe siècle avaient adoptées,
sans en connaître exactement la raison d'être, en employant des
matériaux d'une grande dimension, il se produisait dans les
constructions des déchirements tels que l'équilibre était bientôt rompu.
Si les arcs n'étaient pas parfaitement indépendants les uns des autres;
si sur un point on avait posé des matériaux d'une grande hauteur de
banc, et si, à côté, la bâtisse n'était faite que de pierres d'un petit
échantillon, les parties rigides ou trop engagées dans la masse, ou trop
lourdes, présentaient une résistance qui n'avait d'autre résultat que de
causer des brisures et des lézardes; les points trop solides de la
construction écrasaient ou entraînaient les points faibles. Observons
encore que, dans ces monuments, les piles, d'une faible section
horizontale, reçoivent toute la charge, et qu'en raison même du peu de
surface de leur assiette, elles doivent tasser beaucoup plus que les
murs, par exemple, qui ne portent rien, puisqu'ils sont même déchargés
du poids des combles et maçonneries supérieures par les formerets. Si,
dans ce système, il y a une solidarité complète entre ces points d'appui
chargés et les remplissages, les clôtures, les murs, qui ne le sont pas,
il faudra nécessairement qu'il y ait rupture. Mais si, au contraire, les
constructeurs ont eu le soin de faire que tout ce qui porte charge
conserve une fonction indépendante, puisse se mouvoir, tasser librement;
si les parties accessoires ne sont que des clôtures indépendantes des
effets de pression ou de poussée, alors les ruptures ne peuvent se faire
et les déliaisonnements sont favorables à la durée de la construction au
lieu de lui être nuisibles.

Les Romains, qui n'opposaient que des résistances passives aux poussées,
avaient parfaitement admis ce principe de déliaisonnement, de liberté
entre les parties chargées des constructions voûtées et celles qui ne le
sont pas. Les grandes salles des Thermes antiques sont en ce genre des
chefs-d'oeuvre de combinaison. Tout le système consiste en des piles
portant des voûtes; les murs ne sont que des clôtures faites après coup,
que l'on peut enlever sans nuire en aucune façon à la solidité de
l'ossature générale de la bâtisse. Ce sont là des principes
très-naturels et très-simples; pourquoi donc ne les pas mettre toujours
en pratique? Ces principes, les constructeurs gothiques les ont étendus
beaucoup plus loin que ne l'avaient fait les Romains, parce qu'ils
avaient, ainsi que nous l'avons dit bien des fois, adopté un système de
construction où toute force est active, et où il n'y a point, comme dans
la construction romaine, de résistances inertes agissant par leur masse
compacte.

Les constructeurs du XIIe siècle, en élevant leurs grands édifices sur
des plans dont les pleins couvrent peu de surface, et avec des matériaux
légers; en opposant aux poussées obliques des résistances actives au
lieu d'obstacles passifs, ne furent pas longtemps à s'apercevoir qu'il
fallait toujours trouver quelque part cette stabilité inerte. S'ils
élevaient des arc-boutants contre les parois des voûtes aux points de
leur poussée, ces arcs-boutants devaient, pour remplir efficacement leur
rôle, trouver une assiette immobile: cette assiette, c'étaient les
contre-forts extérieurs, sortes de piles élevées en dehors des édifices
et sur lesquelles venaient se résoudre toutes les poussées. Donner à ces
contre-forts une section horizontale assez large pour conserver
l'immobilité de leur masse à une grande hauteur, c'était encombrer le
dehors des édifices de lourdes maçonneries qui interceptaient l'air, la
lumière, et qui devenaient fort dispendieuses. Les constructeurs
n'avaient plus la recette de ces mortiers romains, agent principal de
leurs grandes constructions; les piles qu'ils eussent pu élever
n'avaient pas eu la cohésion nécessaire. Il fallait donc trouver le
moyen de suppléer aux résistances inertes des points d'appui romains par
une force aussi puissante, mais dérivée d'un autre principe. Ce moyen,
ce fut de charger les points d'appui destinés à maintenir les poussées
jusqu'à ce qu'ils atteignissent une pesanteur suffisante pour résister à
l'action de ces poussées. Il n'est pas besoin d'être constructeur pour
savoir qu'une pile prismatique ou cylindrique, composée d'assises
superposées et ayant plus de douze fois son diamètre, ne pourra se
maintenir debout, si elle n'est chargée à sa partie supérieure. Cette
loi de statique bien connue, les architectes gothiques crurent avoir
trouvé le moyen d'élever des édifices dont les points d'appui pouvaient
être grêles, à la condition de les charger d'un poids capable de les
rendre assez rigides pour résister à des poussées obliques et
contrariées.

En effet, supposons une pile AB (32), sollicitée par deux poussées
obliques CD, EF contrariées et agissant à des hauteurs différentes: la
poussée la plus forte, celle CD, étant 10, celle EF étant 4. Si nous
chargeons la tête B de la pile d'un poids équivalant à 12, non-seulement
la poussée CD est annulée, mais, à plus forte raison, celle DF, et la
pile conservera son aplomb. Ne pouvant charger les piles des nefs d'un
poids assez considérable pour annuler les poussées des grandes voûtes,
les constructeurs résolurent d'opposer à la poussée CD un arc-boutant G.
Dès lors, le poids BO, augmenté de la pression CD, devenant 15, par
exemple, la poussée EF est annulée. Si l'arc-boutant G oppose à la
poussée CD une résistance égale à cette pression oblique et la
neutralise complétement, la poussée CD devient action verticale sur la
pile AB, et il n'est plus besoin que de maintenir l'action oblique de
l'arc-boutant sur le contre-fort extérieur. Or, si cette action oblique
est par elle-même 8, elle ne s'augmente pas de la totalité de la poussée
CD, mais seulement d'une faible partie de cette poussée; elle est comme
10, 12 peut-être, dans certains cas. Le contre-fort extérieur H opposant
déjà, par sa propre masse, une résistance de 8, il suffira de le charger
d'un poids K de 5 pour maintenir l'équilibre général de la bâtisse.

Nous nous garderons bien de résoudre ces questions d'équilibre par des
formules algébriques que la pratique modifie sans cesse, en raison de la
nature des matériaux employés, de leur hauteur de banc, de la qualité
des mortiers, de la résistance des sols, de l'action des agents
extérieurs, du plus ou moins de soin apporté dans la construction. Les
formules sont bonnes pour faire ressortir la science de celui qui les
donne; elles sont presque toujours inutiles au praticien: celui-ci se
laisse diriger par son instinct, son expérience, ses observations et ce
sentiment inné chez tout constructeur qui lui indique ce qu'il faut
faire dans chaque cas particulier. Nous n'espérons pas faire des
constructeurs de ceux auxquels la nature a refusé cette qualité, mais
développer les instincts de ceux qui la possèdent. On n'enseigne pas le
bon sens, la raison, mais on peut apprendre à se servir de l'un et à
écouter l'autre.

L'étude des constructions gothiques est utile, parce qu'elle n'adopte
pas ces formules absolues, toujours négligées dans l'exécution par le
praticien, et dont le moindre danger est de faire accorder à l'erreur la
confiance que seule doit inspirer la vérité.

Si la construction gothique n'est pas soumise à des formules absolues,
elle est l'esclave de certains principes. Tous ses efforts, ses
perfectionnements tendent à convertir ces principes en lois, et ce
résultat, elle l'obtient. Équilibre; forces de compression opposées aux
forces d'écartement; stabilité obtenue par des charges réduisant les
diverses forces obliques en pesanteurs verticales; comme conséquence,
réduction des sections horizontales des points d'appui: tels sont ces
principes, et ce sont encore ceux de la véritable construction moderne;
nous ne parlons pas de celle qui cherche aveuglément à reproduire des
édifices élevés dans des conditions étrangères à notre civilisation et à
nos besoins, mais de la construction que réclament nos besoins modernes,
notre état social. Si les constructeurs gothiques eussent eu à leur
disposition la fonte de fer en grandes pièces, ils se seraient emparés
avec empressement de ce moyen sûr d'obtenir des points d'appui aussi
grêles que possible et rigides, et peut-être l'auraient-ils employé avec
plus d'adresse que nous. Tous leurs efforts tendent, en effet, à
équilibrer les forces, et ne plus considérer les points d'appui que
comme des quilles maintenues dans la verticale non par leur propre
assiette, mais par la neutralisation complète de toutes les actions
obliques qui viennent agir sur elles. Faisons-nous autre chose dans nos
constructions particulières, dans nos grands établissements d'utilité
publique, où les besoins sont si impérieux qu'ils font taire
l'enseignement de la routine? Et si un fait doit nous surprendre,
n'est-ce pas de voir aujourd'hui, dans la même ville, élever des
maisons, des marchés, des gares, des magasins qui portent sur des
quilles, couvrent des surfaces considérables, en laissant aux pleins une
assiette à peine appréciable, et, en même temps, des édifices où la
pierre accumulée à profusion entasse blocs sur blocs pour ne couvrir que
des surfaces comparativement minimes, et ne porter que des planchers
n'exerçant aucune pression oblique? Ces faits n'indiquent-ils pas que
l'architecture est hors de la voie qui lui est tracée par nos besoins et
notre génie moderne? Qu'elle cherche à protester vainement contre ces
besoins et ce génie? Que le temps n'est pas loin où le public, gêné par
un art qui prétend se soustraire à ses tendances, sous le prétexte de
maintenir les traditions classiques, dont il se soucie médiocrement,
rangera l'architecte parmi les archéologues bons pour enrichir nos
musées et nos bibliothèques de leurs compilations savantes et amuser
quelques coteries de leurs discussions stériles? Or, nous le répétons,
la construction gothique, malgré ses défauts, ses erreurs, ses
recherches, et peut-être à cause de tout cela, est une étude éminemment
utile: elle est l'initiation la plus sûre à cet art moderne qui n'existe
pas et cherche sa voie, parce qu'elle pose les véritables principes
auxquels nous devons encore nous soumettre aujourd'hui, parce qu'elle a
rompu avec les traditions antiques, qu'elle est féconde en applications.
Peu importe qu'un clocheton soit couvert d'ornements qui ne sont pas du
goût de telle ou telle école, si ce clocheton a sa raison d'être, si sa
fonction est nécessaire, s'il nous permet de prendre moins de place sur
la voie publique. Peu importe que l'arc brisé choque les yeux des
partisans exclusifs de l'antiquité, si cet arc est plus solide, plus
résistant que le plein cintre, et nous épargne un cube de pierre
considérable. Peu importe qu'une colonne ait vingt, trente diamètres, si
cette colonne suffit pour porter notre voûte ou notre plancher. Le beau
n'est pas, dans un art tout de convention et de raisonnement, rivé
éternellement à une seule forme: il peut toujours résider là où la forme
n'est que l'expression du besoin satisfait, du judicieux emploi de la
matière donnée. De ce que la foule ne voit dans l'architecture gothique
que sa parure et que cette parure n'est plus de notre temps, est-ce une
preuve que la construction de ces édifices ne puisse trouver son
application? Autant vaudrait soutenir qu'un traité de géométrie ne vaut
rien parce qu'il serait imprimé en caractères gothiques, et que les
étudiants lisant dans ce livre «que les angles opposés au sommet sont
égaux entre eux», n'apprennent qu'une sottise et se fourvoient. Or, si
nous pouvons enseigner la géométrie avec des livres imprimés d'hier,
nous ne pouvons faire de même pour la construction, il faut
nécessairement aller chercher ses principes là où ils sont tracés, dans
les monuments; et ce livre de pierre, si étranges que soient ses types
ou son style, en vaut bien un autre quant au fond, quant à la pensée qui
l'a dicté.

Dans aucune autre architecture nous ne trouvons ces moyens ingénieux,
pratiques, de résoudre les nombreuses difficultés qui entourent le
constructeur vivant au milieu d'une société dont les besoins sont
compliqués à l'excès. La construction gothique n'est point, comme la
construction antique, tout d'une pièce, absolue dans ses moyens; elle
est souple, libre et chercheuse comme l'esprit moderne; ses principes
permettent d'appliquer tous les matériaux livrés par la nature ou
l'industrie en raison de leurs qualités propres; elle n'est jamais
arrêtée par une difficulté, elle est ingénieuse: ce mot dit tout. Les
constructeurs gothiques sont subtils, travailleurs ardents et
infatigables, raisonneurs, pleins de ressources, ne s'arrêtant jamais,
libres dans leurs procédés, avides de s'emparer des nouveautés, toutes
qualités ou défauts qui les rangent en tête de la civilisation moderne.
Ces constructeurs ne sont plus des moines assujettis à la règle ou à la
tradition: ce sont des laïques qui analysent toute chose, et ne
reconnaissent d'autre loi que le raisonnement. Leur faculté de raisonner
s'arrête à peine devant les lois naturelles, et, s'ils sont forcés de
les admettre, c'est pour les vaincre en les opposant les unes aux
autres. Si c'est là un défaut, nous convient-il de le leur reprocher?

On voudra bien nous pardonner cette digression; elle est nécessaire pour
faire comprendre le sens des constructions dont nous allons présenter de
nombreux exemples. Connaissant les tendances, l'esprit indépendant des
constructeurs gothiques, leurs travaux patients au milieu d'une société
qui commençait à peine à se constituer, nos lecteurs apprécieront mieux
leurs efforts et le sentiment qui les provoque. Peut-être trouveront-ils
comme nous, dans ces novateurs hardis, l'audacieux génie moderne
distrait, mais non étouffé par la routine et les préjugés de l'esprit de
système, par des doctrines exclusives.

Nous avons vu, en commençant cet article, que si la construction romaine
est de tous points excellente, sage, coordonnée, comme la constitution
sociale de ce peuple, une fois trouvée, elle marchait sûrement dans la
même voie, suivant invariablement les mêmes lois et employant les mêmes
moyens d'exécution jusqu'à la fin du Bas-Empire. Cela était bon, cela
était admirable, mais cela ne pouvait se transformer. Ce fut la force
principale du peuple romain de conserver sa constitution sociale malgré
les symptômes de dissolution les plus évidents. Son architecture procède
de même: on voit, sous les derniers empereurs païens, l'exécution
s'abâtardir, le goût dégénérer; mais la construction reste la même,
l'édifice romain est toujours romain. Si ce n'est la voûte sphérique sur
pendentifs qui apparaît à Byzance alors que l'empire romain touche à sa
fin, nul progrès, nulle transformation, nul effort. Les Romains
construisent comme les abeilles font leurs cellules: cela est
merveilleux; mais les ruches d'aujourd'hui se remplissent comme les
ruches du temps de Noé. Donnons aux architectes des thermes de Titus de
la fonte, des fers forgés, de la tôle, du bois et du verre, et
demandons-leur de faire une halle, ils nous diront qu'on ne peut rien
construire avec ces matières. Le génie moderne est autre: dites-lui
d'élever une salle de vingt mètres d'ouverture avec du carton, il ne
vous dira pas que la chose soit impossible; il essayera, il inventera
des moyens pour donner de la rigidité au carton, et nous pouvons être
assurés qu'il élèvera la salle.

Le Romain trace le plan de son édifice avec un grand sens; il prend les
bases nécessaires, il procède avec assurance: nulle inquiétude pendant
l'exécution; il est certain du résultat prévu d'avance, il a pris toutes
les précautions nécessaires, il monte sa construction avec sécurité,
rien ne peut contrarier ses projets; il a su écarter toutes les
éventualités, il dort tranquille pendant que son édifice s'élève sur ses
bases inébranlables. Que lui manque-t-il d'ailleurs? La place? il la
prend. Les matériaux? il les trouve partout: si la nature les lui
refuse, il les fabrique. Les bras, les transports, l'argent? il est le
maître du monde. Le Romain est un être surhumain: il a quelque chose de
la grandeur mesurée que l'on prête à la Divinité; rien ne peut entraver
son pouvoir. Il bâtit comme il veut, où il veut, à la place qu'il
choisit, à l'aide des bras qui lui sont aveuglément soumis. Pourquoi
irait-il se créer des difficultés à plaisir? Pourquoi inventerait-il des
machines propres à monter les eaux des rivières à une grande hauteur,
puisqu'il peut aller chercher leur source dans les montagnes et les
amener dans la ville par une pente naturelle, à travers de vastes
plaines? Pourquoi lutter contre l'ordre régulier des choses de ce monde,
puisque ce monde, hommes et choses, est à lui?

L'erreur des premiers temps du moyen âge, ça été de croire que, dans
l'état d'anarchie où la société était tombée, on pouvait refaire ce
qu'avaient fait les Romains. Aussi, tant que cette époque de transition
se traîne sur les traces des traditions romaines, quelle impuissance!
quelle pauvreté! Mais bientôt surgit l'esprit des sociétés modernes; à
ce désir vain de faire revivre une civilisation morte succède
l'antagonisme entre les hommes, la lutte contre la matière. La société
est morcelée, l'individu est responsable, toute autorité est contestée,
parce que tous les pouvoirs se neutralisent, se combattent, sont
victorieux tour à tour. On discute, on cherche, on espère. Parmi les
débris de l'antiquité, ce ne sont pas les arts que l'on va exhumer, mais
la philosophie, la connaissance des choses. Au XIIe siècle déjà, c'est
chez les philosophes grecs que les esprits d'élite vont chercher leurs
armes. Alors cette société, encore si imparfaite, si misérable, est dans
le vrai; ses instincts la servent bien; elle prend aux restes du passé
ce qui peut l'éclairer, la faire marcher en avant. Vainement le clergé
lutte contre ces tendances; malgré tout le pouvoir dont dispose la
féodalité cléricale, elle-même est entraînée dans le mouvement; elle
voit naître chaque jour autour d'elle l'esprit d'examen, la discussion,
la critique. D'ailleurs, à cette époque, tout ce qui tend à abaisser une
puissance est soutenu par une puissance rivale. Le génie national
profite habilement de ces rivalités: il se forme, il s'enhardit;
matériellement dominé toujours, il se rend moralement indépendant, il
suit son chemin à lui, à travers les luttes de tous ces pouvoirs trop
peu éclairés encore pour exiger, de la foule intelligente qui s'élève,
autre chose qu'une soumission matérielle. Bien d'autres, avant nous, ont
dit, avec plus d'autorité, que l'histoire politique, l'histoire des
grands pouvoirs, telle qu'on la faisait autrefois, ne présente qu'une
face étroite de l'histoire des nations; et d'illustres auteurs ont en
effet, de notre temps, montré qu'on ne peut connaître la vie des
peuples, leurs développements, les causes de leurs transformations et de
leurs progrès, qu'en fouillant dans leur propre sein. Mais ce qu'on n'a
point fait encore, c'est l'histoire de ces membres vivaces, actifs,
intelligents, étrangers à la politique, aux guerres, au trafic; qui,
vers le milieu du moyen âge, ont pris une si grande place dans le pays;
de ces artistes ou artisans, si l'on veut, constitués en corporations;
obtenant des priviléges étendus par le besoin qu'on avait d'eux et les
services qu'ils rendaient; travaillant en silence, non plus sous les
voûtes des cloîtres, mais dans l'atelier; vendant leur labeur matériel,
mais conservant leur génie indépendant, novateur; se tenant étroitement
unis et marchant tous ensemble vers le progrès, au milieu de cette
société qui se sert de leur intelligence et de leurs mains, sans
comprendre l'esprit libéral qui les anime.

Que d'autres entreprennent une tâche tracée seulement ici par nous: elle
est belle et faite pour exciter les sympathies; elle embrasse des
questions de l'ordre le plus élevé; elle éclairerait peut-être certains
problèmes posés de nos jours et qui préoccupent, non sans cause, les
esprits clairvoyants. Bien connaître le passé est, nous le croyons, le
meilleur moyen de préparer l'avenir; et de toutes les classes de la
société, celle dont les idées, les tendances, les goûts varient le
moins, est certainement la classe laborieuse, celle qui produit. En
France, cette classe demande plus ou autre chose que son pain de chaque
jour: elle demande des satisfactions d'amour-propre; elle demande à
conserver son individualité; elle veut des difficultés à résoudre, car
son intelligence est encore plus active que ses bras. S'il faut
l'occuper matériellement, il faut aussi l'occuper moralement; elle veut
comprendre ce qu'elle fait, pourquoi elle le fait, et qu'on lui sache
gré de ce qu'elle a fait. Tout le monde admet que cet esprit règne parmi
nos soldats, et assure leur prépondérance: pourquoi donc ne pas
reconnaître qu'il réside chez nos artisans? Pour ne parler que des
bâtiments, la main-d'oeuvre a décliné chez nous aux époques où l'on a
prétendu soumettre le labeur individuel à je ne sais quelles règles
classiques établies par un pouvoir absolu. Or, quand la main-d'oeuvre
décline, les crises sociales ne se font guère attendre en France. De
toutes les industries, celle des bâtiments occupe certainement le plus
grand nombre de bras, et demande, de la part de chacun, un degré
d'intelligence assez élevé. Maçons, tailleurs de pierre, chaufourniers,
charpentiers, menuisiers, serruriers, couvreurs, peintres, sculpteurs,
ébénistes, tapissiers, et les subdivisions de ces divers états, forment
une armée innombrable d'ouvriers et d'artisans agissant sous une
direction unique, très-disposés à la subir et même à la seconder
lorsqu'elle est éclairée, mais bientôt indisciplinée lorsque cette
direction est opposée à son génie propre. Nos ouvriers, nos artisans
n'écoutent et ne suivent que ceux qui peuvent dire où ils vont et ce
qu'ils veulent. Le POURQUOI? est perpétuellement dans leur bouche ou
dans leurs regards; et il n'est pas besoin d'être resté longtemps au
milieu des ouvriers de bâtiments, pour savoir avec quelle indifférence
railleuse ils travaillent aux choses dont ils ne comprennent pas la
raison d'être, avec quelle préoccupation ils exécutent les ouvrages dont
ils entrevoient l'utilité pratique. Un tailleur de pierre ne travaille
pas le morceau qu'il sait devoir être caché dans un massif avec le soin
qu'il met à tailler la pierre vue, dont il connaît la fonction utile.
Toutes les recommandations du maître de l'oeuvre ne peuvent rien contre
ce sentiment. C'est peut-être un mal, mais c'est un fait facile à
constater dans les chantiers. Le _paraître_ est la faiblesse commune en
France; ne pouvant la vaincre, il faut s'en servir. On veut que nous
soyons Latins, par la langue peut-être; par les moeurs et les goûts, par
le caractère et le génie, nous ne le sommes nullement, pas plus
aujourd'hui qu'au XII siècle. La coopération à l'oeuvre commune est
active, dévouée, intelligente en France, lorsqu'on sait que cette
coopération, telle faible qu'elle soit, sera apparente, et par
conséquent appréciée; elle est molle, paresseuse, négligée, lorsqu'on la
suppose perdue dans la masse générale. Nous prions nos lecteurs de bien
se pénétrer de cet esprit national, trop longtemps méconnu, pour
comprendre le sens des exemples que nous allons successivement faire
passer sous leurs yeux.

Pour se familiariser avec un art dont les ressources et les moyens
pratiques ont été oubliés, il faut d'abord entrer dans l'esprit et les
sentiments intimes de ceux auxquels cet art appartient. Alors tout se
déduit naturellement, tout se tient, le but apparaît clairement. Nous ne
prétendons, d'ailleurs, dissimuler aucun des défauts des systèmes
présentés; ce n'est pas un plaidoyer en faveur de la construction
gothique que nous faisons, c'est un simple exposé des principes et de
leurs conséquences. Si nous sommes bien compris, il n'est pas un
architecte sensé qui, après nous avoir lu avec quelque attention, ne
reconnaisse l'inutilité, pour ne pas dire plus, des _imitations_ de
l'art gothique, mais qui ne comprenne en même temps le parti que l'on
peut tirer de l'étude sérieuse de cet art, les innombrables ressources
que présente cette étude, si intimement liée à notre génie.

Nous allons poursuivre l'examen des grandes constructions religieuses,
d'abord parce que ce sont les plus importantes, puis parce qu'elles se
développent rapidement à la fin du XIIe siècle, et que les principes en
vertu desquels ces édifices s'élèvent sont applicables à toute autre
construction. Nous connaissons maintenant les phases successives par
lesquelles la construction des édifices voûtés avaient dû passer pour
arriver du système romain au système gothique; en d'autres termes, du
système des résistances passives au système des résistances actives. De
1150 à 1200, on construisait, dans le domaine royal, dans le Beauvoisis
et la Champagne, les grandes églises de Notre-Dame de Paris, de Mantes,
de Senlis, de Noyon, de Saint-Remy de Reims (choeur), de Sens et de
Notre-Dame de Châlons-sur-Marne, toutes d'après les nouveaux principes
adoptés par l'école laïque de cette époque, toutes ayant conservé une
stabilité parfaite dans leurs oeuvres principales.

[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 8. bis.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 10. bis.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 12. bis.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 26 bis.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 28 bis.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 30 bis.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]

     [Note 1: C'est dans la nef de l'église de Vézelay qu'il faut
     constater l'abandon du système romain. Là les voûtes hautes
     d'arêtes, sur plan barlong, sont déjà des pénétrations
     d'ellipsoïdes, avec arcs doubleaux saillants et formerets.]

     [Note 2: Il faut dire ici que l'architecture bourguignonne
     était en retard de vingt-cinq ans au moins sur celle de
     l'Île-de-France; mais les monuments de transition nous
     manquent dans l'Île-de-France. L'église de Saint-Denis,
     élevée vers 1140, est déjà presque gothique comme système de
     construction, et les édifices intermédiaires entre celui-ci
     et ceux franchement romans n'existent plus ou ont été presque
     entièrement modifiés au XIIIe siècle.]

     [Note 3: Église de Nesle (Oise).]

     [Note 4: Ces voûtes furent refaites, au XIIIe siècle, sur la
     grande nef, sauf les formerets primitifs laissés en place.]

     [Note 5: Ces formerets furent rehaussés à la fin du XIIIe
     siècle, ainsi qu'on peut encore le reconnaître dans les
     travées de l'abside.]



VOÛTES.--En toute chose, l'expérience, la pratique précèdent la théorie,
le fait précède la loi; mais lorsque la loi est connue, elle sert à
expliquer le fait. On observe que tous les corps sont pesants et qu'une
force les attire vers le centre du globe. On ne sait rien encore de la
pesanteur de l'atmosphère, de la force d'attraction, de la forme de la
terre; on sait seulement que tout corps grave, abandonné à lui-même, est
attiré verticalement vers le sol. De l'observation du fait, on déduit
des préceptes; que ces préceptes soient vrais ou faux, cela ne change
rien à la nature du fait ni à ses effets reconnus. Les constructeurs du
XIIe siècle n'avaient point défini les lois auxquelles sont soumis les
voussoirs d'un arc, savoir: leur poids et les réactions des deux
voussoirs voisins. Nous savons aujourd'hui, par la théorie, que si l'on
cherche sur chaque lit de ces voussoirs le point de passage de la
résultante des pressions qui s'y exercent, et que si l'on fait passer
une ligne par tous ces points, on détermine une courbe nommée _courbe
des pressions_. Nous découvrons encore, à l'aide du calcul algébrique,
que si l'on veut que l'équilibre des voussoirs d'un arc soit parfait, il
faut que cette courbe des pressions, dont le premier élément à la clef
est horizontal si l'arc est plein cintre, ne sorte sur aucun point des
lignes d'intrados et d'extrados de cet arc. Cette courbe des pressions,
prolongée en contre-bas de l'arc, lorsqu'il est porté sur des piles,
détermine ce qu'on appelle la _poussée_: donc, plus l'arc se rapproche,
dans son développement, de la ligne horizontale, plus cette poussée
s'éloigne de la verticale; plus l'arc s'éloigne de la ligne horizontale,
plus la poussée se rapproche de la verticale. Les constructeurs
gothiques n'avaient que l'instinct de cette théorie. Peut-être
possédaient-ils quelques-unes de ces formules mécaniques que l'on trouve
encore indiquées dans les auteurs de la renaissance qui ont traité de
ces matières et qu'ils ne donnent point comme des découvertes de leur
temps, mais au contraire comme des traditions bonnes à suivre.
Relativement aux poussées des arcs, par exemple, on se servait encore,
au XVIe siècle, d'une formule géométrique très-simple pour apprécier la
force à donner aux culées.

Voici (32 bis) cette formule: soit un arc ayant comme diamètre AB,
quelle devra être, en raison de la nature de cet arc, l'épaisseur des
piles capables de résister à sa poussée? Nous divisons le demi-cercle ou
le tiers-point en trois parties égales ADCB; du point B, comme centre,
nous décrivons une portion de cercle prenant BC pour rayon. Nous faisons
passer une ligne prolongée par les points C et B; son point de rencontre
E avec la portion de cercle, dont B est le centre, donnera le parement
extérieur de la pile dont l'épaisseur sera égale à GH. Si nous procédons
de la même manière sur des arcs en tiers-point, les divisant toujours en
trois parties égales, nous obtiendrons des culées d'autant moins
épaisses, que ces arcs seront plus aigus, ainsi que le fait voir notre
figure. Il est entendu que ce procédé n'est applicable qu'autant que les
arcs sont montés sur des pieds-droits d'une hauteur égale pour ces arcs
différents et qui n'ont pas plus d'une fois et demie le diamètre ou la
base de ces arcs. Il est probable que les architectes gothiques
primitifs s'étaient fait des règles très-simples pour les cas
ordinaires; mais il est certain qu'ils s'en rapportaient à leur seul
jugement toutes les fois qu'ils avaient quelque difficulté nouvelle à
résoudre. Comme s'ils eussent défini les lois des pressions des arcs,
ils s'arrangèrent pour concentrer sur le parcours de ces lignes de
pression les matériaux résistants, et, conduisant ainsi les poussées du
sommet des voûtes sur le sol, ils arrivèrent successivement à considérer
tout ce qui était en dehors comme inutile et à le supprimer.

Nous voulons être compris de tout le monde: nous ne nous en tiendrons
donc pas aux définitions. Nous prenons un exemple. Soit (33) une voûte
romaine en berceau plein cintre; soit AB la courbe de pression des
voussoirs, BC la poussée; si le mur qui supporte ce berceau a la hauteur
FD, son épaisseur devra être CD. Toute la charge oblique de la voûte se
portant sur le point C, à quoi sert le triangle de constructions EDF?
Supposons maintenant que nous ayons une voûte gothique (34) en arcs
d'ogive: la résultante des trois pressions obliques BA, CA, DA, en plan,
se résoudra en une ligne AE; en coupe, en une ligne GH. Le sentiment du
constructeur lui indiquant ce principe, il fera toute sa construction
d'appareil en décharge; c'est-à-dire que, retraitant le point d'appui
vertical IO, il posera un chapiteau M dont la saillie épousera la
direction de la poussée GH. En O, il aura encore un corbeau et en I un
chapiteau en décharge, de manière à rapprocher autant que possible l'axe
P de la colonne inférieure du point H, point d'arrivée de la poussée GH.
Mais, étant forcé, dans les édifices à trois nefs, de laisser ce point H
en dehors de l'axe P de la colonne, il ne considère plus celle-ci que
comme un point d'appui qu'il faut maintenir dans la verticale par
l'équilibre. Il annule donc tout effet latéral en construisant
l'arc-boutant K. Mais, objectera-t-on, pourquoi conserver un appareil en
décharge du moment que la poussée de la grande voûte est neutralisée par
la pression de l'arc-boutant? C'est là où perce la subtilité du
constructeur. Cette poussée GH est neutralisée, mais elle existe; c'est
une force combattue, mais non supprimée. L'arc-boutant arrête les effets
de cette poussée; c'est son unique fonction: il ne soutire pas cette
action oblique. N'oublions pas qu'il existe une voûte inférieure L dont
la poussée ne peut avoir d'action que sur la colonne P, et que cette
poussée ne peut être supprimée que par la charge verticale exercée par
la construction de R en S; que cette charge verticale aura d'autant plus
de puissance qu'elle sera augmentée de la poussée de la grande voûte, et
que la rencontre de ces deux forces verticales et obliques se faisant en
S en un seul point sur le chapiteau, elle viendra précisément
contre-butter la poussée exercée par LS. Définir ces actions par des
calculs serait un travail en pure perte, car ces calculs devraient
varier à l'infini en raison des hauteurs ou des largeurs des vides, des
épaisseurs des pleins, de la qualité des matériaux, de leur résistance,
des hauteurs d'assises, etc. Mais toujours le sentiment humain,
lorsqu'il est aiguisé, est plus subtil que le calcul; de même qu'il
n'est pas de machine, si parfaite qu'elle soit, qui atteigne la
délicatesse de la main et la sûreté du coup d'oeil. Dans ce cas, le
sentiment des premiers constructeurs gothiques les servait bien: car
toutes les nefs élevées sur des colonnes monocylindriques, disposées
ainsi que l'indique notre coupe (fig. 34), se sont rarement déformées
d'une manière sensible; tandis que la plupart de celles où les piles,
composées de faisceaux de colonnettes engagées, montent de fond, se sont
courbées plus ou moins au droit de la poussée des voûtes inférieures.
Mais nous aurons l'occasion de revenir plus tard là-dessus.

Ce premier point éclairci, venons maintenant aux détails de l'exécution;
cela est nécessaire. La construction gothique procède (s'il est permis
de se servir de cette comparaison) d'un système organique beaucoup plus
compliqué que celui de la construction romaine. «Tant pis, disent les
uns, c'est une marque d'infériorité.»--«Tant mieux, disent les autres,
c'est une preuve de progrès.» Progrès ou décadence, c'est un fait qu'il
nous faut reconnaître et étudier. Déjà notre fig. 34 fait voir que la
combinaison au moyen de laquelle les poussées des voûtes sont maintenues
dans la construction gothique primitive n'est rien moins que simple. Or,
toute construction partant d'un principe compliqué entraîne une suite de
conséquences qui ne sauraient être simples. Rien n'est impérieusement
logique comme une bâtisse élevée par des hommes raisonnant ce qu'ils
font; nous allons le reconnaître tout à l'heure. Le choeur de Saint-Remy
de Reims fut rebâti vers 1160, au moment où on construisait celui de la
cathédrale de Paris. Cette construction, très-habilement conçue dans son
ensemble, ne montre dans les détails qu'une suite de tâtonnements; ce
qui indique une école avancée déjà théoriquement, mais fort peu
expérimentée quant à l'exécution. Les principes de pondération et
d'équilibre que nous avons tracés plus haut y sont appliqués avec
rigueur; mais évidemment les bras et les chefs de chantier manquaient à
ces premiers architectes gothiques; ils n'avaient eu ni le temps ni le
moyen de former des ouvriers habiles; on ne les comprenait pas. Au
surplus, le choeur de Saint-Remy de Reims dut exciter avec raison
l'admiration des constructeurs de la fin du XIIe siècle, car les
méthodes adoptées là sont suivies en Champagne à cette époque, et
notamment dans la reconstruction du choeur de l'église Notre-Dame de
Châlons-sur-Marne.

Mais d'abord traçons en quelques mots l'histoire de ce charmant édifice.
L'église de Châlons-sur-Marne fut bâtie pendant les premières années du
XIIe siècle: elle se composait alors d'une nef avec bas-côtés; la nef
était couverte probablement par une charpente portée sur des arcs
doubleaux, comme beaucoup d'églises de cette époque et de la Champagne;
les collatéraux étaient voûtés au moyen d'arcs doubleaux séparant des
voûtes d'arêtes romaines. Le choeur se composait d'une abside sans
bas-côtés avec deux chapelles carrées s'ouvrant dans les transsepts,
sous deux clochers, ainsi que la cathédrale de la même ville. Vers la
fin du XIIe siècle (quoique ce monument fût élevé dans d'excellentes
conditions et que rien ne fasse supposer qu'il eût souffert), ces
dispositions n'étaient plus en harmonie avec les idées du temps: on
voulait alors des nefs voûtées, des collatéraux et des chapelles
rayonnantes autour du sanctuaire. On fit donc subir à cette église un
remaniement complet: le mur circulaire de l'abside fut remplacé par des
colonnes isolées; on éleva un bas-côté donnant issue dans trois
chapelles ou absidioles circulaires; on conserva les deux clochers qui
flanquaient l'abside, mais on creva le mur du fond des chapelles carrées
disposées sous ces tours, et elles servirent de communication avec le
bas-côté du chevet. La nef fut surélevée et complétement voûtée; à la
place des voûtes romaines des bas-côtés, on fit des voûtes en arcs
d'ogive. Quelques chapiteaux provenant des démolitions furent replacés,
notamment dans le collatéral de l'abside. Cet historique sommaire fait
voir combien, alors, on était disposé à profiter de toutes les
ressources que présentait le nouveau système d'architecture à peine
ébauché. La construction de l'abside de l'église Notre-Dame de
Châlons-sur-Marne est de très-peu postérieure à celle du choeur de
Saint-Remy de Reims, mais déjà elle est plus savante; on y sent encore
bien des tâtonnements, et cependant le progrès est sensible.

Nous devons ici reprendre les choses de plus haut. Nous avons décrit la
voûte d'arête simple élevée entre des murs parallèles, et nous avons
indiqué les premiers efforts des architectes pour la construire et la
maintenir sur ses piles. Il nous faut revenir sur nos pas et examiner
les variétés de ces voûtes.

Dès le XIe siècle, on avait entouré déjà les sanctuaires des églises de
collatéraux avec ou sans chapelles rayonnantes (voy. ARCHITECTURE
RELIGIEUSE). Cette méthode, étrangère au plan de la basilique primitive,
avait causé aux constructeurs plus d'un embarras. L'antiquité romaine ne
laissait rien de pareil. Certainement les Romains avaient fait des
portiques sur plan circulaire; mais ces portiques (s'ils étaient voûtés)
se composaient de piles épaisses supportant un berceau dans lequel
pénétraient des demi-cylindres formant les voûtes d'arêtes, ou une suite
de berceaux rayonnants posés sur des arcs ou même des plates-bandes
appareillées, ainsi qu'on le voit encore dans les arènes de Nîmes. Mais
les Romains n'avaient point eu l'idée de poser des voûtes d'arêtes sur
des portiques formés de colonnes monocylindriques isolées, car cela ne
pouvait s'accorder avec leur système de stabilité inerte. Ce que les
Romains n'avaient point fait, en cela comme en beaucoup d'autres choses,
les constructeurs de l'époque romane le tentèrent. Ils voulurent
entourer les sanctuaires de leurs églises de portiques ou bas-côtés
concentriques à la courbe de l'abside, et ajourer autant que possible
ces portiques en supportant par des colonnes isolées les voûtes qui les
devaient couvrir. Primitivement, comme par exemple dans les églises de
l'Auvergne et du Poitou, ils se contentèrent d'un berceau sur plan
circulaire, pénétré par les arcs bandés d'une colonne à l'autre. Pour
contre-butter la poussée de ces berceaux à l'intérieur, ils comptèrent
d'abord sur la charge qui pesait sur les colonnes, puis sur la forme
circulaire de l'abside, qui opposait à ces poussées une grande
résistance. Ainsi sont voûtés les collatéraux des absides des églises de
Notre-Dame-du-Port à Clermont, d'Issoire, de Saint-Nectaire, de
Saint-Savin près Poitiers, etc. La figure 35 explique ce mode sans qu'il
soit nécessaire de plus grands développements[6].

Mais lorsque, pendant le XIIe siècle, les constructeurs eurent introduit
le système de voûtes en arcs d'ogive, ils voulurent naturellement
l'appliquer partout, et ne pensèrent pas, avec raison, qu'il fût
possible de conserver dans le même édifice le mode des voûtes d'arêtes
romaines à côté du nouveau système. Autant il était facile de poser sur
le tailloir barlong des chapiteaux A les sommiers B taillés de façon à
recevoir une voûte d'arête simple, autant cela devenait difficile
lorsque la voûte d'arête comportait des arcs doubleaux et des arcs
ogives. Cette difficulté n'était pas la seule. Si nous nous représentons
une tranche du plan de l'abside de l'église de Notre-Dame-du-Port avec
son collatéral (36), nous voyons que les pénétrations des demi-cylindres
A et B dans le berceau circulaire CC' donnent en projection horizontale
les deux lignes croisées EF, GH. Observons que, le portique étant sur
plan circulaire, l'ouverture HF est plus grande que l'ouverture EG; que
si nous élevions un plein cintre sur HF et un autre sur EG, ce dernier
aurait sa clef beaucoup plus bas que le premier; que la pénétration du
demi-cylindre dont le diamètre est EG dans le berceau circulaire CC'
tracerait en projection horizontale la ligne E'LG', et que, par
conséquent, il n'y aurait pas voûte d'arête, mais simplement pénétration
d'un petit cylindre dans un grand. Pour obtenir une voûte d'arête EFGH,
les constructeurs ont donc relevé le plein cintre tracé sur EG, ainsi
que l'indique le rabattement IKM, en prenant une flèche NM égale à la
flèche OP. Ainsi, les tailloirs des quatre colonnes accolées et isolées
RSTV étant au même niveau, les deux clefs MP se trouvaient sur la même
ligne horizontale, laquelle commandait la longueur de la flèche du
berceau CC'. L'idée de surélever les pleins cintres bandés sur les
colonnes isolées TV n'était donc pas un caprice, une fantaisie de
barbares, encore moins une imitation orientale, comme on l'a quelquefois
prétendu, mais le résultat d'un calcul bien simple de constructeur.

Ce premier pas fait, voyons maintenant comment les architectes du XIIe
siècle, inaugurant la voûte en arcs d'ogive sur plan circulaire,
essayèrent d'aller plus loin. N'oublions pas qu'un des motifs qui
avaient fait adopter la voûte en arcs d'ogive, c'était le désir de
s'affranchir de certaines nécessités gênantes imposées par la voûte
d'arête antique, le besoin d'indépendance qu'éprouvaient les
constructeurs. Mais l'indépendance, en construction comme en toute
chose, ne s'acquiert qu'à la suite de tentatives avortées. Les
architectes du XIIe siècle sentaient bien que leurs principes étaient
fertiles en application, qu'ils les conduiraient à surmonter sans effort
les difficultés de la construction des grands édifices: toutefois, comme
il arrive toujours, ces principes, à la fois si simples et si souples,
les embarrassaient cruellement dans l'application immédiate; pour y
rester fidèles, ils compliquaient leurs constructions, ils ne pouvaient
se débarrasser totalement des vieilles traditions, et, voulant les
concilier avec leurs nouvelles idées, ils tombaient dans des difficultés
infinies. Loin de se décourager cependant, ils s'attachaient, après
chaque tentative, à ces idées nouvelles avec l'ardeur et la persistance
de gens convaincus. Nous allons les voir à l'oeuvre dans la cathédrale
de Langres, l'un des monuments les plus fertiles en enseignements de la
France, et certainement l'un des mieux construits. Là, les traditions
antiques ont une puissance considérable; Langres est une ville romaine
dans un pays couvert, il y a quelques siècles encore, de nombreux
édifices romains à peu près intacts. Arrivons au fait qui nous occupe
particulièrement, aux voûtes en arcs d'ogive bandées sur le collatéral
du sanctuaire. La colonne monocylindrique, qui, même dans les édifices
purement gothiques, persista si tard, est employée dans le choeur de la
cathédrale de Langres. Ces colonnes ont les proportions de la colonne
corinthienne romaine, et leur chapiteau est quasi-romain; mais (37) leur
tailloir est déjà disposé en vue de ce qu'il doit porter: deux de ses
côtés ne sont point parallèles, et forment coin afin d'éviter les
surfaces gauches à l'intrados des archivoltes A qu'ils portent; du côté
du collatéral, ce tailloir donne une ligne brisée pour offrir un point
d'appui saillant à l'arc doubleau B. En X, nous donnons la projection
horizontale de ces tailloirs. Sentant la nécessité de dégager les arcs
doubleaux, de laisser une place à la naissance des arcs ogives, et
craignant l'action de la poussée des voûtes sur les colonnes, malgré la
forme circulaire de l'abside, l'architecte a surmonté ce tailloir d'une
saillie en encorbellement C. Ainsi que le fait voir notre figure, les
arcs ogives D trouvent difficilement leur naissance; cependant
l'instinct de l'artiste lui a fait orner cette naissance afin de
dissimuler sa maigreur. Il y a trois sommiers l'un sur l'autre: les deux
premiers EF ont leurs lits horizontaux, le troisième G porte les coupes
normales aux courbes des arcs. Alors ces arcs parviennent, non sans
peine, à se dégager du plan carré; et même l'arc ogive doit s'incruster
entre les claveaux des archivoltes et arcs doubleaux. Mais le
constructeur veut déjà doubler son archivolte A d'un second arc I qui
vient pénétrer l'arc ogive, car le mur qui surmonte ces archivoltes est
épais; il porte une voûte en cul-de-four. Ce n'est donc qu'au-dessus de
l'arc ogive et lorsque celui-ci se dégage des sommiers que l'on a pu
bander ce second arc I. Ce n'est pas tout: ces voûtes étant rayonnantes,
l'architecte a tracé ses arcs ogives en projection horizontale, ainsi
que l'indique la figure 38; la surface KLMN étant un trapèze, et le
constructeur ne supposant pas encore qu'il fût possible de tracer des
arcs ogives formant, en projection horizontale, des lignes brisées, la
clef O est plus rapprochée de la ligne MN que de la ligne KL. L'arc KL
ayant son sommet à un niveau plus élevé que celui de l'arc MN (car on
n'a pas osé surélever celui-ci), la ligne RS est inclinée de R en S.
Notre fig. 37 fait assez comprendre cette disposition, et la coupe (39)
l'explique mieux encore. D'ailleurs, une construction de ce genre, soit
qu'elle eût été préconçue, soit qu'elle eût été donnée par le hasard,
présentait des avantages: elle permettait de faire plonger les jours
pris sous les formerets des voûtes des collatéraux au milieu du
sanctuaire; elle ne perdait pas inutilement la hauteur du rampant du
comble A; l'inclinaison de ce comble et celle de la voûte donnaient la
place de la galerie B; de plus, elle offrait une grande résistance, en
ce qu'elle reportait une partie considérable des charges et poussées sur
le demi-cylindre intérieur qui, formant voûte, ne risquait pas de se
séparer par tranches et de s'écarter du centre. À Notre-Dame-du-Port,
les tailloirs des chapiteaux (fig. 36) donnent des parallélogrammes en
plan, de manière à offrir une assiette assez épaisse au mur du
sanctuaire; il en résulte que les arcs surélevés sur ces tailloirs
présentent des surfaces gauches et des cônes plutôt que des
demi-cylindres. À la cathédrale de Langres, les tailloirs des chapiteaux
sont tracés, ainsi que nous l'avons fait observer, en forme de coins,
afin de conserver à l'intrados des archivoltes des surfaces courbes qui
sont exactement des portions de cylindres. On évitait ainsi une
difficulté d'appareil et des surfaces gauches désagréables pour l'oeil,
mais les tailloirs en forme de coins rendaient les chapiteaux
disgracieux: vus parallèlement aux diagonales, ils donnaient, du côté du
collatéral, un angle plus saillant que du côté du sanctuaire. Les
architectes de l'école gothique s'affranchirent bientôt de ces embarras
et surent éviter ces difficultés.

Nos lecteurs vont voir tout à l'heure pourquoi nous nous sommes étendu
sur le tracé et la manière de construire les voûtes rayonnantes des
collatéraux des absides. Encore un mot avant d'en venir aux
perfectionnements introduits par les architectes gothiques. Ceux-ci,
dans l'origine, avaient adopté deux méthodes pour neutraliser la poussée
des voûtes: la première méthode était celle qui consistait à contenir
les effets de ces poussées par une force agissant en sens inverse; la
seconde, que l'on pourrait appeler la _méthode préventive_, consistait à
détruire ces effets dès leur origine, c'est-à-dire à les empêcher
d'agir. Ils employaient donc l'une ou l'autre de ces deux méthodes en
raison du besoin: tantôt ils profitaient des effets des poussées, sans
pourtant leur permettre de détruire l'équilibre général, ainsi que nous
l'avons vu fig. 34; tantôt ils les annulaient et les réduisaient
immédiatement en pression verticale.

Un tracé très-simple fera comprendre l'application des deux méthodes.
Soit (40) une voûte dont la résultante des poussées est la ligne AB,
nous pouvons établir une construction telle que la donne notre tracé. En
supposant les pierres CD d'un seul morceau chacune, résistantes et
engagées à la queue sous le contre-fort, cette construction sera plus
solide que si nous avions élevé une pile de fond EA sous les sommiers de
la voûte. Dans ce figuré, nous profitons des effets de la poussée AB,
nous la soutirons suivant sa direction. L'arc-boutant G et son massif ne
sont là que pour empêcher la voûte de s'écarter suivant une ligne
horizontale. Remarquons, en passant, que l'arc-boutant ne charge pas la
pile X et qu'il ne fait que contre-presser la voûte au point où la
courbe des pressions tend à sortir de l'extrados des voussoirs. C'est la
méthode contenant les effets de la poussée, mais s'en servant comme d'un
élément d'équilibre. Soit maintenant (40 bis) une voûte dont la
résultante des poussées est la ligne AB. Si, au lieu d'un arc-boutant,
nous opposons à la poussée AB une poussée moins puissante CD, et que
nous placions un poids E en charge sur les sommiers des deux voûtes,
nous réduisons les poussées obliques en une pesanteur verticale, nous en
prévenons les effets, elles n'agissent pas. C'est ce que nous appelons
la _méthode préventive_.

Il y a donc ceci de très-subtil dans ces constructions: 1º que
l'arc-boutant est simplement un obstacle opposé, non point aux pressions
obliques, mais à leurs effets, si l'équilibre venait à se déranger; 2º
qu'il permet au constructeur de profiter de ces pressions obliques dans
son système général, sans craindre de voir l'économie de ce système
dérangée par un commencement d'action en dehors de l'équilibre. Mais
toute l'attention des constructeurs, par cela même, se porte sur la
parfaite stabilité des contre-forts recevant les poussées des
arcs-boutants, car l'équilibre des forces des diverses parties de
l'édifice dépend de la stabilité des culées extérieures. Cependant les
architectes ne veulent ou ne peuvent souvent donner à ces culées une
épaisseur suffisante en raison de leur hauteur; il faut donc les rendre
fixes par des moyens factices. Nous avons un exemple de l'emploi de ces
moyens dans l'église même de Saint-Remy de Reims, plus franchement
accusé encore dans le choeur de l'église de Notre-Dame de Châlons,
auquel nous revenons.

Nous présentons d'abord (41) le plan d'une travée de cette abside, en A
à rez-de-chaussée, en B à la hauteur de la galerie voûtée du premier
étage, en C à la hauteur du triforium et en D à la hauteur des
naissances des voûtes. On voit, sur le plan du rez-de-chaussée, comment
l'architecte s'est épargné l'embarras de construire une voûte en arcs
d'ogive sur un trapèze. Il a posé à l'entrée des chapelles des colonnes
E qui lui ont permis de tracer une voûte EFG sur un parallélogramme. Dès
lors, l'arc doubleau EH est semblable, comme hauteur et ouverture, à
l'arc doubleau FI, et la ligne de clef IH des remplissages triangulaires
n'est point inclinée, comme à Langres, de l'extérieur à l'intérieur. De
E en K, un second arc doubleau réunit la colonne E à la pile K, et il
reste un triangle KEF facile à voûter, puisqu'il n'est qu'une portion de
remplissage ordinaire. La méthode est la même à Saint-Remy de Reims,
mais beaucoup moins bien appliquée. On voit que ces plans supérieurs
posent exactement sur le rez-de-chaussée, si ce n'est quelque
porte-à-faux dont tout à l'heure nous reconnaîtrons la nécessité.

Il est, dans la construction du choeur de Notre-Dame de Châlons, un fait
important, en ce qu'il indique les efforts tentés par le maître de
l'oeuvre pour s'affranchir de certaines difficultés qui embarrassaient
fort ses confrères à la fin du XIIe siècle. On observera que le plan du
sanctuaire donne des pans coupés à l'intérieur et une courbe
demi-circulaire à l'extérieur. Ainsi les archivoltes inférieures L
réunissant les grosses colonnes du rez-de-chaussée sont bandées sur les
côtés d'un dodécagone, tandis que les archivoltes de la galerie du
premier étage sont sur plan rectiligne sur le sanctuaire, et sur plan
courbe sur la galerie; le mur extérieur de cette galerie est bâti
également sur plan semi-circulaire, et le triforium (plan C) est sur
plan rectiligne à l'intérieur, sur plan courbe à l'extérieur. Il en est
de même des fenêtres supérieures (plan D). L'architecte avait voulu
éviter les embarras que donne la construction d'archivoltes ou d'arcs
doubleaux sur un plan demi-circulaire d'un assez faible rayon. Il
craignait les poussées au vide, et, conservant seulement le plan
circulaire à l'extérieur en l'amenant au dodécagone à l'intérieur, il
réunissait assez habilement les avantages des deux systèmes:
c'est-à-dire les grandes lignes de murs et bandeaux concentriques, une
disposition simple au dehors et une grande solidité jointe à un effet
satisfaisant dans le sanctuaire; car les arcs percés dans un mur sur
plan circulaire d'un petit diamètre produisent toujours à l'oeil des
ligne fort désagréables.

Une vue perspective (42) du collatéral avec l'entrée d'une chapelle
rendra le plan du rez-de-chaussée facile à comprendre pour tous, et en
indique la construction. Les colonnes isolées des chapelles sont des
monolithes de 0,30 c. de diamètre au plus; le reste de la construction,
sauf les colonnettes des arêtiers des chapelles et celles des fenêtres,
est monté par assises.

Nous donnons maintenant (43) la coupe de cette construction jusqu'aux
voûtes suivant la ligne MN du plan. Cette coupe nous fait voir en A,
conformément à la méthode alors appliquée dans l'Île-de-France et les
provinces voisines, les colonnes monocylindriques marquées en O sur le
plan; en B l'archivolte et l'arrachement des voûtes du bas-côté. Les
églises importantes de cette époque et de cette province possèdent
toutes une galerie de premier étage voûtée (voy. ARCHITECTURE
RELIGIEUSE, CATHÉDRALE, ÉGLISE). Ici, la voûte est rampante, comme celle
du bas-côté de la cathédrale de Langres, et ce n'est pas sans motifs
(voy. le plan B, fig. 41.). En effet, le formeret C, étant plus large à
la base que l'archivolte D, monte sa clef plus haut, ce qui permet
d'ouvrir de grands jours propres à éclairer le choeur. Le triforium E,
occupant un espace assez considérable entre la clef des archivoltes de
la galerie de premier étage et l'appui des fenêtres supérieures, permet
d'établir un comble F sur cette galerie avec pente suffisante, malgré
l'inclinaison de la voûte G. Examinons cette coupe avec attention. Nous
voyons que le tailloir du chapiteau de la pile A reçoit en
encorbellement la base de la colonne H qui porte la nervure de la voûte;
cette colonnette et les deux autres qui la flanquent et portent les
formerets ne font pas corps avec la bâtisse (voy. le plan), mais sont
composées de grands morceaux de pierre posés en délit. Il en est de même
des colonnettes adossées de la galerie et de la colonne engagée I. Ainsi
la pile à la hauteur de la galerie est un parallélépipède composé
d'assises et entouré de colonnes en délit comme de _chandelles_ de
charpente, afin d'obtenir du _roide_ sous les charges et poussées
supérieures. Il en est de même pour ces piles à la hauteur du triforium
E (voy. le plan): le noyau est monté en assises, et les colonnettes qui
l'entourent sur trois côtés sont posées en délit. Les grandes
colonnettes de tête sont reliées par des bandeaux, formant bagues, au
corps de la construction, par leur base et le chapiteau K sous les
sommiers. Pour maintenir ce quillage, il fallait avoir recours aux
arcs-boutants. On voit, dans le plan du rez-de-chaussée (fig. 41.), que
l'architecte, voulant ouvrir ses chapelles autant que possible, n'avait
fait en arrière de la pile de tête K qu'une cloison de pierre fort
légère. Il ne pouvait élever sur cette cloison une culée pleine; aussi
avait-il contre-butté les voûtes de la galerie du premier étage par un
premier arc-boutant L (voy. la coupe), reportant cette poussée sur la
culée éloignée du mur de la galerie. Mais l'espace lui manquait à
l'extérieur, et il ne voulait pas que la saillie des contre-forts
dépassât la ligne circulaire enveloppant les chapelles. Cette culée
était donc assez peu profonde et hors d'état de résister à la poussée du
grand arc-boutant. Au lieu donc de faire naître le grand arc-boutant à
l'aplomb du parement M, le constructeur a avancé cette naissance en O.
Il obtenait ainsi de O en P une culée puissante, et s'il chargeait les
reins de l'arc-boutant inférieur L, celui-ci était rendu très-résistant
d'abord par la largeur extraordinaire qui lui est donnée, ensuite par la
charge supérieure R qui pèse sur sa culée. De plus, pour éviter l'effet
des poussées de la grande voûte entre l'arrivée du grand arc-boutant S
et la naissance des voûtes T, il a posé sur le mur extérieur du
triforium E une colonne V en délit qui roidit parfaitement cet espace,
ainsi que pourrait le faire une forte _chandelle_ de charpente. De plus,
sous ce sommier T qui forme linteau dans le triforium et qui déborde
quelque peu à l'extérieur, l'architecte a bandé un arc Q qui étaye
puissamment tout le système supérieur de la construction[7] et donne
même une plus grande résistance à l'arc L. Comprenant l'effet des
poussées des voûtes de la galerie et de l'arc-boutant L qui est destiné
à les annuler, craignant l'action de la poussée d'une voûte trop large
sur les piles intérieures à la hauteur de la galerie du premier étage,
l'architecte a avancé la pile X en surplomb sur la colonne inférieure Y,
n'ayant pas à craindre sur ce point une charge verticale, mais bien
plutôt une charge oblique se produisant de X en Z. Quant au grand
arc-boutant, ses claveaux, passent tendant au centre de l'arc, au-dessus
de la colonne V, comme si elle n'existait pas; et sous les claveaux de
tête, le tailloir du chapiteau forme un angle avec ces claveaux, ainsi
que l'indique le détail U; une simple cale _a_ en pierre forme coin
entre le tailloir et les claveaux. C'est là où on reconnaît toute la
finesse d'observation et la subtilité même de ces constructeurs
gothiques primitifs. Il pouvait, dans toute la hauteur de la pile de A
en E, se produire des tassements; par suite de ces tassements, la tête S
du grand arc-boutant devait _donner du nez_ et exercer une pression
telle sur la colonne V, que celle-ci s'écrasât ou, qu'en résistant, elle
occasionnât une rupture en S', funeste à la conservation de cet arc.
Posant la colonne ainsi qu'il est tracé en U, l'abaissement de la tête
de l'arc-boutant ne pouvait que faire glisser légèrement le tailloir
sous l'arc et incliner quelque peu la colonne V en fruit. Dans cette
situation, résultat d'un tassement du gros contre-fort, cette colonne V
chassait sur l'arc Q et chargeait la pile X obliquement: ce qui n'avait
nul danger, puisque cette pile X est posée pour agir obliquement; de
plus, la colonne V pressait fortement le mur du triforium qui la
supporte, et par suite la colonne engagée I, point important car cette
colonne I monolithe, indépendante de la pile à laquelle elle s'adosse,
étant très-chargée et ne pouvant tasser, reporte la pression principale
de la pile sur le parement extérieur A' de la circonférence de la
colonne inférieure, c'est-à-dire sur le point où il était nécessaire
d'obtenir une plus grande rigidité pour prévenir l'effet des poussées
des voûtes du collatéral. Il y a là calcul, prévision: car on remarquera
que la colonne engagée I', faisant face à celle I, est bâtie en assises
comme la pile X; il était important, en effet, que cette pile
intermédiaire X n'eût pas la rigidité de la pile intérieure, qu'elle pût
se prêter aux tassements pour ne pas occasionner une rupture de O en L,
si le gros contre-fort venait à tasser, ce qui ne pouvait manquer
d'avoir lieu.

Ainsi donc, dans cette construction, les deux systèmes de résistance
_préventive_ et _opposée_, expliqués dans nos deux fig. 40 et 40 bis,
sont simultanément employés. Tout ceci peut être subtil, trop subtil,
nous l'accordons; mais pour grossier ou barbare, ce ne l'est point. Les
constructeurs de ce temps cherchaient sans cesse, et la routine n'avait
pas prise sur eux; en cherchant, ils trouvaient, ils allaient en avant
et ne disaient jamais: «Nous sommes arrivés, arrêtons-nous là»; c'est,
il nous semble, un assez bon enseignement à suivre. Nous voulons
aujour'd'hui une architecture de notre temps, une architecture neuve:
c'est fort bien vouloir. Mais il faut savoir comment on trouve une
architecture neuve. Ce n'est pas apparemment en interdisant l'étude de
l'art le plus fertile en ressources de tout genre, le plus souple et le
plus libre dans l'emploi des moyens matériels.

Cependant il se présentait une difficulté assez sérieuse et toute
nouvelle, lorsqu'il s'agissait des voûtes des collatéraux doubles
entourant des sanctuaires d'une grande étendue. Les exemples que nous
venons de donner appartiennent tous à des édifices de médiocre
dimension, et nous voyons qu'à Saint-Remy de Reims et dans l'église de
Notre-Dame de Châlons, par exemple, la précinction extérieure comporte
un plus grand nombre de points d'appui que celle intérieure, afin
d'éviter les ouvertures d'arcs démesurés. Dans un choeur comme celui de
la cathédrale de Paris, entouré de doubles collatéraux, il fallait
nécessairement disposer les piles de façon à trouver des ouvertures
d'arcs doubleaux à peu près égales pour obtenir des voûtes dont les
clefs atteignissent toutes le même niveau. Les deux précinctions
extérieures devaient alors comprendre un plus grand nombre de piles que
celles du sanctuaire. À la cathédrale de Paris, en effet, nous voyons
(44) que la partie circulaire du sanctuaire, bâtie vers 1165, repose sur
six piles, tandis que la seconde précinction en comporte onze, et la
troisième quatorze. Grâce à cette disposition, les archivoltes AB, BC,
etc., les arcs doubleaux DE, EF, etc., GH, HI, IP, etc., sont à peu près
plantés sur des diamètres égaux, et les voûtes réunissant ces arcs ne se
composent, pour porter les remplissages en moellon, que d'arcs diagonaux
simples BE, EC, FI, IE, EH, HD, et non plus d'arcs croisés. Dans la
galerie du premier étage, le même système de voûtes est employé et
répète le plan de la première précinction. La figure X donne la forme de
ces voûtes élevées sur le plan horizontal triangulaire. Les gros
contre-forts KLM seuls maintiennent la stabilité de l'édifice; ils
reçoivent les arcs-boutants des grandes voûtes supérieures et les petits
arcs-boutants de la galerie de premier étage, bandés de G en D, de P en
F, etc. Quant aux poussées des deux diagonales BE, CE des voûtes de
cette galerie, elles sont contre-buttées par deux petits arcs-boutants
bandés de I en E et de H en E. De sorte qu'ainsi les poussées et charges
principales sont renvoyées sur les grosses piles extérieures KLM, et les
poussées et charges secondaires sur les piles intermédiaires extérieures
ORS[8]. À l'intérieur, des colonnes monocylindriques portent seules, à
rez-de-chaussée, cet édifice vaste, élevé et passablement compliqué dans
ses combinaisons de coupes. Il n'est pas besoin d'être fort expert en
architecture pour reconnaître, rien qu'en jetant les yeux sur la fig.
44, que l'intention évidente du maître de l'oeuvre a été d'occuper, avec
ses points d'appui, le moins de place possible à l'intérieur, qu'il a
tenu en même temps à couvrir les deux collatéraux par des voûtes dont
les sommets fussent tous au même niveau, afin de pouvoir placer sur ces
voûtes l'aire d'une galerie et des dallages ayant une pente régulière
vers le périmètre extérieur. Peu après la construction de cette abside,
les constructeurs, cependant, rapprochèrent les piles ABC de manière à
obtenir, autour des sanctuaires, des travées plus étroites que celles
parallèles à l'axe, et ils surélevèrent les archivoltes AB, BC; mais
nous devons reconnaître qu'il y a, dans la disposition du rond-point de
Notre-Dame de Paris, une ampleur, une indépendance de conception qui
nous séduisent. Les voûtes sont adroitement bandées sur ces piles, dont
le nombre augmente à chaque précinction. Cela est habile sans effort et
sans recherche. Remarquons aussi que les voûtes gothiques seules
permettaient l'emploi de ce mode, et que les premiers architectes qui
les appliquèrent à leurs constructions surent immédiatement en tirer
tout le parti possible.

Dans l'espace de vingt-cinq ans, les architectes de la fin du XIIe
siècle étaient donc arrivés à obtenir les résultats qui avaient été la
préoccupation de leurs prédécesseurs pendant l'époque romane, savoir: de
voûter des édifices larges et élevés, en ne conservant à l'intérieur que
des points d'appui grêles. Le triomphe de la construction équilibrée par
l'opposition des poussées et par l'adjonction de charges supérieures
réduisant ces poussées à une action verticale, était donc complet; il ne
restait plus qu'à simplifier et perfectionner les moyens d'exécution.
C'est ce que les constructeurs du XIIIe siècle firent, souvent avec trop
d'audace et de confiance en leur principe d'équilibre, mais toujours
avec intelligence. Il est évident que la sagacité était la qualité
dominante des apôtres de la nouvelle école. Leurs efforts tendaient,
sans répit, à renchérir sur l'oeuvre précédente, à pousser les
conséquences du principe admis jusqu'à l'abus; si bien que, pendant le
XIVe siècle, il y eut réaction, et que les constructions où les
questions d'équilibre sont résolues avec le plus de hardiesse sont
celles qui furent élevées pendant la seconde moitié du XIIIe siècle.
Nous aurons l'occasion de revenir sur ce fait.

Si l'on veut constater l'extrême limite à laquelle arrivèrent les
architectes de la fin du XIIe siècle, en fait de légèreté des points
d'appui intérieurs et de stabilité obtenue au moyen de l'équilibre des
forces opposées, il faut aller voir le sanctuaire de l'église de
Saint-Leu d'Esserent (Oise). Certaines parties de cette construction,
élevée vers 1190, sont faites pour exciter notre étonnement. Ce
sanctuaire se compose, dans le rond-point, de quatre colonnes
monostyles, deux grosses et deux grêles ainsi disposées (45). Les deux
colonnes A n'ont que 0,50 c. de diamètre, celles B 0,85 c. environ. Une
vue perspective des deux travées sur plan circulaire reposant sur les
colonnes A (45 bis) nous indique assez, après ce que nous venons de
dire, que les constructeurs ne comptaient alors que sur l'équilibre des
forces agissantes et résistantes pour maintenir une masse pareille sur
un point d'appui aussi grêle. On voit la colonne A, de 0,50 c. de
diamètre, couronnée par un chapiteau extrêmement évasé (voy. CHAPITEAU,
fig. 21), sur lequel reposent un sommier puissant et les trois
colonnettes monolithes portant les retombées des voûtes supérieures. Le
sommier est assez empatté pour recevoir la pile du triforium et le mur
qui le clôt. L'arc-boutant extérieur pousse toute cette construction du
dehors au dedans; mais, étant élevée sur plan circulaire, elle ne peut
être chassée à l'intérieur, et plus l'arc-boutant appuie sur la tête de
la pile, et plus la construction prend de l'assiette. La charge énorme
que reçoit verticalement la colonne A assure sa stabilité. L'équilibre
ne peut être rompu, et, en effet, ce chevet n'a subi aucun mouvement.

Dans l'Île-de-France, cependant, les constructeurs surent toujours
garder une certaine mesure, et ne tombèrent jamais dans les exagérations
si fréquentes chez les architectes de la Champagne et de la Bourgogne.
Chez ces derniers, ces exagérations étaient justifiées jusqu'à un
certain point par la qualité excellente des matériaux de cette province,
les architectes bourguignons, se fiant à la résistance extraordinaire de
leurs pierres, produisirent des oeuvres d'une grande importance au point
de vue de la construction, en ce qu'elles nous font connaître jusqu'où
l'application du principe gothique peut aller lorsque la matière lui
vient en aide.

La voûte étant désormais le générateur de toutes les parties des
édifices voûtés; commandant la place, la forme, la disposition des
points d'appui, c'est elle d'abord que nous devons scrupuleusement
étudier. Pour qui connaît bien la structure de la voûte gothique, les
ressources infinies que présente sa construction, toutes les autres
parties de la maçonnerie s'en déduisent naturellement. Nos lecteurs ont
pu prendre connaissance déjà des éléments de la construction des voûtes:
reste à en examiner les détails, les variétés et les perfectionnements,
car nous ne pourrions plus nous faire comprendre, si, avant d'aller plus
loin, les divers moyens employés pour fermer les voûtes gothiques
n'étaient pas complétement développés.

Les fig. 27, 28, 28 bis et 29 indiquent comment sont tracés les lits
inférieurs des sommiers des arcs sur les tailloirs des chapiteaux,
comment ces lits inférieurs commandent la forme de ces tailloirs et la
place des colonnettes et points d'appui. On reconnaît facilement que,
dans les premiers tracés des voûtes gothiques, les constructeurs ont
évité autant que possible de faire pénétrer les arcs les uns dans les
autres à leur naissance; ils faisaient tailler chaque claveau sur le
chantier, suivant la section donnée à chacun de ces arcs, et ils
cherchaient à les arranger du mieux qu'ils pouvaient sur le tailloir, en
les rognant à la queue pour conformer leur pose aux pénétrations. Ainsi,
par exemple, ayant tracé sur le tailloir des chapiteaux destinés à
recevoir un arc doubleau, deux arcs ogives et les deux colonnettes
portant les formerets, le lit de ces divers membres, ils posaient les
claveaux de chacun de ces arcs et les bases des colonnettes, ainsi que
le démontre la fig. 46, écornant, au besoin, les queues de ces arcs,
comme on le voit en A, afin de les placer les uns à côté des autres et
de les renfermer dans leur lit de pose. Cette méthode naïve n'exigeait,
de la part de l'appareilleur, aucune épure spéciale pour le sommier,
demandait une assiette assez large sur les tailloirs pour ne pas trop
affamer les queues des claveaux, et, par conséquent, des chapiteaux fort
évasés; elle avait en outre l'inconvénient de ne donner que des sommiers
sans résistance pouvant s'écraser sous la charge, et de prolonger les
effets des poussées trop bas ou de rapprocher leur résultante des
parements extérieurs. Ayant trois arcs à poser, l'idée la plus naturelle
était de leur donner à chacun leur sommier. Mais, dans certains cas, les
constructeurs gothiques primitifs avaient été forcés cependant de faire
pénétrer les divers arcs soutenant une voûte sur un chapiteau unique,
isolé, comme on le voit dans la fig. 42, et de leur donner un seul
sommier pour tous; car, sur ces assiettes étroites, il n'était plus
possible de songer à arranger les premiers claveaux de ces arcs comme on
enchevêtre les pièces d'un jeu de patience: c'eût été faire de ces
premiers claveaux une agglomération de coins n'ayant aucune force de
résistance. D'ailleurs, il fallait souvent que les premiers claveaux des
arcs (s'ils avaient une pile supérieure à supporter) fissent
tas-de-charge, c'est-à-dire présentassent de véritables assises à lits
horizontaux, afin de résister à la pression.

Soit, par exemple (46 bis), une pile A ayant une pile B supérieure à
supporter au-dessus d'une voûte C. Si les arcs de cette voûte sont tous
indépendants dès leur naissance et extradossés, si les joints des
premiers claveaux sont normaux aux courbes, il est clair que la pile B
ne reposera pas sur l'assiette EF, comme cela devrait être, mais sur le
faible remplissage G, et qu'alors sa stabilité ne pourra être assurée,
que la pression sur les reins des premiers claveaux causera
infailliblement des désordres, des ruptures et des écrasements. Ce fut
cependant cette méthode qu'employèrent les derniers architec

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/30784