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Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs

by François de Salignac de La Mothe- Fénelon · French · Gutenberg #30779 · 866,731 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs
    
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Title: Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs

Author: François de Salignac de La Mothe- Fénelon


        
Release date: December 28, 2009 [eBook #30779]
                Most recently updated: February 6, 2025

Language: French

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        France (BNF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE SUIVIES DES AVENTURES D'ARISTONOÜS ***




FÉNELON

LES AVENTURES

DE TÉLÉMAQUE

SUIVIES DES AVENTURES D'ARISTONOÜS

ÉDITION REVUE SUR LES MEILLEURS TEXTES ET ACCOMPAGNÉE DE NOTES
GÉOGRAPHIQUES

PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

Librairie Hachette et Cie.

1893

Les astérisques (*) qu'on rencontrera dans cette édition indiquent les
passages des auteurs grecs, latins et français traduits ou imités par
Fénelon.

26830.--Paris. Imprimerie LAHURE, 9, rue de Fleurus, 9.




TABLE


NOTICE SUR FÉNELON

JUGEMENTS SUR LE TÉLÉMAQUE.

LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE

   LIVRE PREMIER.
   LIVRE DEUXIÈME.
   LIVRE TROISIÈME.
   LIVRE QUATRIÈME.
   LIVRE CINQUIÈME.
   LIVRE SIXIÈME.
   LIVRE SEPTIÈME.
   LIVRE HUITIÈME.
   LIVRE NEUVIÈME.
   LIVRE DIXIÈME.
   LIVRE ONZIÈME.
   LIVRE DOUZIÈME.
   LIVRE TREIZIÈME.
   LIVRE QUATORZIÈME.
   LIVRE QUINZIÈME.
   LIVRE SEIZIÈME.
   LIVRE DIX-SEPTIÈME.
   LIVRE DIX-HUITIÈME.

LES AVENTURES D'ARISTONOÜS

NOTES GÉOGRAPHIQUES.




NOTICE SUR FÉNELON

ET LE TÉLÉMAQUE.


François de Salignac de la Mothe Fénelon naquit le 6 août 1651 au
château de Fénelon, dans le Périgord. Après avoir fait ses premières
études au milieu de sa famille, il alla terminer ses humanités à
l'université de Cahors, et étudier la philosophie à Paris, au collège
Du Plessis. On rapporte que, comme Bossuet, il fit éclater un jour dans
les exercices de l'école l'éloquence qui devait plus tard l'illustrer.

Au sortir du séminaire de Saint-Sulpice, à peine âgé de vingt-quatre
ans, il songe à se consacrer aux missions du Canada : on l'en détourne;
son imagination le porte aussitôt vers la Grèce et le Levant ; mais la
faiblesse de sa santé et les conseils de ses supérieurs le retiennent en
France. Il est chargé de la direction des _Nouvelles-Catholiques_,
couvent de jeunes protestantes récemment converties, et demeure pendant
dix ans à la tête de cette institution. C'est là qu'il conçut et composa
son premier ouvrage, le traité _de l'Éducation des filles_. Mais il ne
le publia que quelques années plus tard (1687).

Lors de la révocation de l'édit de Nantes (1685), une mission lui fut
confiée dans la Saintonge et l'Aunis ; on offrait de prêter à son zèle
apostolique le Secours des dragons du roi ; Fénelon refusa de s'appuyer
sur la terreur des armes, et il eut la joie d'opérer sans leurs concours
de nombreuses conversions.

Fénelon était arrivé à l'âge de trente-huit ans ; l'éclat de son
éloquence, qui s'était déployée dans sa mission en Saintonge et dans son
célèbre _Sermon pour la fête de l'Epiphanie_, ses vertus, et l'estime
qu'il avait inspirée aux plus hauts personnages de la cour et de
l'Église, tout le désignait pour l'épiscopat où pour une autre fonction
éminente. Le lendemain du jour où le duc de Beauvillier fut nommé
gouverneur du duc de Bourgogne (1689), Fénelon se vit appelé auprès du
jeune prince en qualité de précepteur, comme Bossuet l'avait été auprès
du dauphin. Le duc de Bourgogne annonçait les plus mauvaises
dispositions : c'était un caractère dur, emporté, opiniâtre, hautain,
incapable de souffrir la moindre résistance à ses caprices ; mais son
esprit était juste et son intelligence très-vive. C'était peu pour
Fénelon de développer les qualités de son élève : il entreprit de dompter
l'humeur farouche du jeune prince, et il en vint à bout ; mais ce ne fut
pas sans efforts et sans luttes : il annonça même un instant à son élève
l'intention de renoncer à une éducation si pénible. Enfin, tel fut
l'ascendant qu'il sut exercer sur le duc de Bourgogne, en s'adressant à
la fois à son esprit et à son cœur, qu'il devint maître de cette nature
rebelle et la transforma au gré de ses désirs. Cette impétuosité se
changea en douceur, cette fierté en modestie, cette opiniâtreté en
soumission, et presque en faiblesse.

Nous devons à l'éducation du dauphin par Bossuet quelques-uns des
ouvrages les plus remarquables de l'évêque de Meaux, par exemple, le
_Discours sur l'histoire universelle_ et le traité _de la Connaissance
de Dieu et de soi-même_ : comme Bossuet dont il était déjà l'émule,
Fénelon composa pour son élève plusieurs écrits qui sont des modèles, et
qui restent comme consacrés à l'éducation de l'enfance et de la
jeunesse : les _Fables, les Dialogues des morts, le Télémaque_. Aucun de
ces livres, ce dernier moins que tout autre, n'était destiné à la
publication.

Les heureux résultats obtenus par Fénelon dans l'éducation du duc de
Bourgogne, joints à sa réputation d'éloquence, lui valurent, en 1693,
une place à l'Académie française, et en 1695, l'archevêché de Cambrai.
A peine venait-il d'être sacré par Bossuet, son protecteur et son ami,
qu'une fâcheuse querelle théologique désunit et irrita l'un contre
l'autre deux hommes que la postérité confond dans une égale admiration.
L'âme tendre de Fénelon s'était laissé séduire par certaines rêveries
mystiques, et lui avait inspiré un livre dont l'orthodoxie parut
suspecte, les _Maximes des saints_ (1697). Bossuet déféra ce livre à la
cour de Rome ; mais les rigueurs du roi précédèrent l'arrêt qui devait le
condamner. Fénelon fut éloigné de la cour ainsi que du prince son élève,
et relégué à Cambrai. Il s'éloigna sans se plaindre, et montra dans sa
retraite la plus grande dignité. Soumis et résigné, il s'inclina devant
la censure qui ne tarda pas à frapper les _Maximes des saints_, et
abjura ses erreurs dans un mandement plein d'une humilité touchante.

Bientôt un nouveau coup vint accabler Fénelon et rendre sa disgrâce
irrévocable. Il avait composé une espèce de roman ou de poëme épique en
prose, _les Aventures de Télémaque_. Dans sa pensée, ce livre était
destiné au duc de Bourgogne, et son intention était sans doute de
l'offrir au prince vers l'époque de son mariage, comme complément et
comme souvenir de l'éducation qu'il lui avait donnée. Un domestique
infidèle, chargé de recopier le Télémaque, en prit à la dérobée une
autre copie, qu'il vendit à un libraire (1700). Aussitôt, grand
scandale ; la malignité s'empare de ce livre, l'interprète, le commente
et le torture de façon à y trouver à chaque page la satire de Louis XIV.
Le roi, déjà prévenu contre Fénelon, prête l'oreille aux dénonciateurs,
auxquels semble donner raison le succès du Télémaque en Hollande, en
Angleterre, chez tous les ennemis de Louis XIV et de la France. C'en fut
assez pour faire écarter à jamais Fénelon de la cour.

Sans doute Louis XIV n'avait pas tort de voir dans le Télémaque la
condamnation de sa politique ; mais il ne faudrait pas croire que Fénelon
ait eu pour but de faire des portraits satiriques du roi et de tel ou
tel de ses ministres. C'est une imputation qu'il a toujours, jusqu'à son
lit de mort, désavouée comme une calomnie ; et il mérite d'être cru,
lorsqu'il dit dans un mémoire manuscrit daté de 1710, et adressé au P.
Letellier, confesseur du roi : « Il aurait fallu que j'eusse été
non-seulement l'homme le plus ingrat, mais encore le plus insensé, pour
vouloir faire dans le Télémaque des portraits satiriques et insolents.
J'ai horreur de la seule pensée d'un tel dessein. C'est une narration
faite à la hâte, à morceaux détachés.... Je n'ai jamais songé qu'à
amuser le duc de Bourgogne par ces aventures, et à l'instruire en
l'amusant, sans jamais vouloir donner cet ouvrage au public. Tout le
monde sait qu'il ne m'a échappé que par l'infidélité d'un copiste. J'ai
mis dans ces aventures toutes les vérités nécessaires pour la
gouvernement, et tous les défauts qu'on peut avoir dans la puissance
souveraine ; mais je n'en ai marqué aucun avec une affectation qui tende
à aucun portrait ni caractère ; plus on lira cet ouvrage, plus on verra
que j'ai voulu dire tout, sans vouloir peindre personne de suite. » Le
véritable dessein de Fénelon, en composant le _Télémaque_, c'était de
donner à un jeune prince, qui pouvait être appelé au trône, des conseils
sur l'art de régner : or Fénelon n'avait pas tout à fait sur cet art les
mêmes idées que Louis XIV et Bossuet.

Ces idées, Fénelon les avait déjà exposées dans une Lettre adressée à
Louis XIV en 1693, qui contenait plus d'une remontrance sur la politique
suivie par le roi et par ses ministres ; et c'est même la ressemblance
entre quelques passages de cette lettre et divers passages du
_Télémaque_ qui donnait à ce dernier livre l'apparence d'une
irrespectueuse témérité. Pour perdre l'archevêque de Cambrai dans
l'esprit de Louis XIV, il suffit de lui montrer ce qui est dit dans la
lettre de 1693 sur « les ministres qui ont accoutumé le roi à recevoir
sans cesse des louanges outrées qui vont jusqu'à l'idolâtrie », et dans
le _Télémaque_ le portrait d'Idoménée, « que la flatterie avait
empoisonné, et qui n'avait pu, même dans ses malheurs, trouver des
hommes assez généreux pour lui dire la vérité »; d'un côté, la censure de
l'amour du roi pour la guerre, tandis que « les peuples meurent de faim »;
de l'autre, ce même Idoménée, qui, « entièrement tourné à la guerre,
voudrait toujours la faire pour étendre sa domination et sa propre
gloire, et ruinerait ses peuples »; là, le roi, qui, dans ses conquêtes
« a préféré son avantage à la justice et à la bonne foi »; ici, la
peinture d'Adraste, « prince violent, qui ne connaît que son intérêt, et
qui ne perd aucune occasion d'envahir les terres des autres États, qui
se fait rendre les honneurs divins, » etc., etc., enfin, dans la Lettre
ce passage : « Je sais bien que, quand on parle avec cette liberté
chrétienne, on court risque de perdre la faveur des rois ; mais cette
faveur est-elle plus chère que votre salut? » et, dans le _Télémaque_, ce
propos de Mentor à Idoménée : « J'aimerais mieux vous déplaire que de
blesser la vérité. »

Retiré dans son diocèse, Fénelon s'y fit admirer et chérir ; son ardente
charité le consola des déceptions d'une ambition qui n'avait rien que de
légitime. Il y eut cependant un moment où il put se Croire appelé à
devenir premier ministre : c'est lorsque la mort du dauphin (1711) sembla
réserver le prochain héritage de Louis XIV au duc de Bourgogne, qui
avait toujours gardé à son ancien maître disgracié le plus vif
attachement, et qui ne cessait de réclamer ses conseils. Ce rêve
s'évanouit bientôt : la mort du duc de Bourgogne suivit celle du dauphin
à un an d'intervalle, il restait à Fénelon l'amitié et la faveur du duc
d'Orléans, qui le consultait aussi fréquemment, et qui devait être
régent sous la minorité du futur roi ; mais l'archevêque de Cambrai
précéda de quelques jours dans la tombe le grand roi, qui ne lui avait
pas pardonné les Alusions volontaires ou involontaires du _Télémaque_
(1715).

Tout le temps que Fénelon n'avait pas consacré dans sa vieillesse aux
devoirs de l'épiscopat, à la bienfaisance et à l'amitié, il l'avait
donné aux lettres. Si, comme on le croit, il avait écrit avant ce temps
ses Dialogues sur l'éloquence, c'est dans la dernière partie de sa vie
qu'il composa d'autres œuvres non moins importantes, notamment le
_Traité sur l'existence de_ Dieu (1711), et la _Lettre sur les
occupations de l'Académie française_ (1714).




JUGEMENTS SUR LE TÉLÉMAQUE.


«...Il y a de l'agrément dans ce livre, et une imitation de l'_Odyssée_
que j'approuve fort. L'avidité avec laquelle on le lit fait bien voir
que, si on traduisait Homère en beaux mots, il ferait l'effet qu'il
doit faire. Je souhaiterais que M. de Cambrai eût fait son Mentor un peu
moins prédicateur, et que la morale fût répandue dans son ouvrage un peu
plus imperceptiblement et avec plus d'art. Homère est plus instructif
que lui, mais ses instructions ne sont pas des préceptes ; elles
résultent de l'action du roman plutôt que des discours qu'on y étale. La
vérité est pourtant que Mentor dit de fort bonnes choses, quoique un peu
hardies, et qu'enfin M. de Cambrai me paraît beaucoup meilleur poète que
théologien. De sorte que si, par son livre des Maximes, il me semble
très-peu comparable à saint Augustin, je le trouve, par son roman, digne
d'être mis en parallèle avec Héliodore[1]. »

    (Lettre de BOILEAU à Brossette, 10 novembre 1699.)

« Le _Télémaque_ est un livre singulier qui tient tout à la fois du roman
et du poëme. Il semble que l'auteur ait voulu traiter le roman comme
Bossuet traitait l'histoire, en lui donnant une dignité et des charmes
inconnus, et surtout en tirant de ces fictions une morale utile au genre
humain, morale entièrement négligée dans presque toutes les inventions
fabuleuses... Les juges d'un goût sévère y ont blâmé les longueurs, les
détails, les aventures trop peu liées, les descriptions trop répétées et
trop uniformes de la vie champêtre. »

    (VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_, ch. XXXII.)

« Fénelon, épris des beautés de Virgile et d'Homère, y cherche ces traits
d'une vérité naïve et passionnée, qu'il trouvait surtout dans Homère, et
qu'il appelle lui-même[2] _cette aimable simplicité du monde
naissant_.... Mais on se tromperait de croire que Fénelon n'est
redevable à la Grèce que du charme des fictions d'Homère : l'idée du
beau moral dans l'éducation d'un jeune prince, ces entretiens
philosophiques, ces épreuves de courage, de patience, l'humanité dans la
guerre, le respect des serments, toutes ces idées bienfaisantes sont
empruntées à la _Cyropédie_ de Xénophon. Dans les théories sur le
bonheur du peuple, dans le plan d'un État réglé comme une famille, on
reconnaît l'imagination et la philosophie de Platon. Mais il est permis
de croire que Fénelon, corrigeant les fables d'Homère par la sagesse de
Socrate, et formant cet heureux mélange des plus riantes fictions, de la
philosophie la plus pure et de la politique la plus humaine, peut
balancer, par le charme de cette réunion, la gloire de l'invention qu'il
cède à chacun de ses modèles. Sans doute Fénelon a partagé les défauts
de ceux qu'il imitait ; et, si les combats du _Télémaque_ ont la grandeur
et le feu des combats de l'_Iliade_, Mentor parle quelquefois aussi
longuement qu'un héros d'Homère ; et quelquefois les détails d'une morale
un peu commune rappellent les longs entretiens de la _Cyropédie_.

« En considérant le _Télémaque_ comme une inspiration des muses grecques,
il semble que le génie de Fénelon reçoive une force qui ne lui était pas
naturelle. La véhémence de Sophocle s'est conservée tout entière dans
les sauvages imprécations de Philoctète.

« Quoique la belle antiquité paraisse avoir été moissonnée tout entière
pour composer le _Télémaque_, il reste à l'auteur quelque gloire
d'invention, sans compter ce qu'il y a de créateur dans l'imitation de
beautés étrangères inimitables avant et après Fénelon. Rien n'est plus
beau que l'ordonnance du _Télémaque_, et l'on ne trouve pas moins de
grandeur dans l'idée générale que de goût et de dextérité dans la
réunion et le contraste des épisodes. Comme le _Télémaque_ est surtout
un livre de morale politique, ce que l'auteur peint avec le plus de
force, c'est l'ambition, cette maladie des rois, qui fait mourir les
peuples ; l'ambition grande et généreuse dans Sésostris, l'ambition
imprudente dans Idoménée, l'ambition tyrannique et misérable dans
Pygmalion, l'ambition barbare, hypocrite, impie, dans Adraste. Ce
dernier caractère, supérieur au Mézence de Virgile, est traité avec une
vigueur d'imagination qu'aucune vérité historique ne saurait surpasser.
Cette invention des personnages n'est pas moins rare que l'invention
générale d'un plan. Le caractère le plus heureux, dans cette variété de
portraits, c'est celui du jeune Télémaque. Plus développé, plus agissant
que le Télémaque de l'_Odyssée_, il réunit tout ce qui peut surprendre,
attacher, instruire : dans l'âge des passions, il est sous la garde de la
sagesse, qui le laisse souvent faillir, parce que les fautes sont
l'éducation des hommes : il a l'orgueil du trône, l'emportement de
l'héroïsme, et la candeur de la première jeunesse....

« Pour achever de saisir, dans le _Télémaque_, trésor des richesses
antiques, la part d'invention qui appartient à l'auteur moderne, il
faudrait comparer l'Enfer et l'Élysée de Fénelon avec les mêmes
peintures tracées par Homère et par Virgile[3]. Quelle que soit la
sublimité du silence d'Ajax[4], quelle que soit la grandeur et la
perfection du VIe livre de l'_Énéide_, on sentirait tout ce que
Fénelon a créé de nouveau, ou plutôt tout ce qu'il a puisé dans les
mystères chrétiens, par un art admirable ou par un souvenir
involontaire. La plus grande de ces beautés inconnues à l'antiquité,
c'est l'invention de douleurs et de joies purement intellectuelles
substitués à la peinture faible ou bizarre de maux et de félicités
physiques. C'est là que Fénelon est sublime et saisit mieux que le Dante
le secours si neuf et si grand du christianisme. Rien n'est plus
philosophique et plus terrible que les tortures morales qu'il place
dans le cœur des coupables et pour rendre ces inexprimables douleurs,
son style acquiert un degré d'énergie qu'on n'attendait pas de lui, et
qu'on ne trouve dans aucun autre. Mais, lorsque, délivré de ces
affreuses peintures, il peut reposer sa douce imagination sur la demeure
des justes, alors on entend des sons que la voix humaine n'a jamais
égalés, et quelque chose de céleste s'échappe de son âme : c'est l'extase
de la charité chrétienne enivrée de la joie qu'elle décrit.... L'Élysée
de Fénelon est une des créations du génie moderne ; nulle part la langue
française ne paraît plus flexible et plus mélodieuse. »

    (VILLEMAIN, _Mélanges_, Notice sur Fénelon.)

M. Désiré Nisard, dans sa remarquable _Histoire de la littérature
française_, tome III, consacre au _Télémaque_ une grande partie de son
chapitre sur Fénelon. On y lit : « Cet idéal du simple, du naturel, de
l'aimable, c'est là qu'il l'a réalisé. De tous les ouvrages écrits dans
notre langue, celui-là est peut-être le plus aimable. »

Selon M. Nisard, « comme Idoménée est modelé sur Louis XIV, Télémaque est
modelé sur le duc de Bourgogne... Enfin Mentor n'est autre que Fénelon
lui-même. La politique qu'il enseigne à Salente rappelle la politique de
la Lettre à Louis XIV. La morale de Mentor est copiée des _Directions
pour la conscience d'un roi_, et le trop grand nombre de prescriptions
fatigue dans le roman comme dans l'ouvrage de direction.

« Ce mélange du roman et de l'allusion dans le _Télémaque_ est une des
causes du froid qu'on y sent, quoique le plan en soit si heureux, les
incidents si variés, et que l'ouvrage soit écrit de verve. La vérité
manque souvent à ces caractères formés de traits qui appartiennent à des
civilisations différentes. On s'habitue difficilement à ce petit roi
grec, tantôt gourmandé et conseillé comme aurait pu l'être Louis XIV par
un confesseur pénétré de ses devoirs, tantôt faisant des fautes que ne
comportaient ni son temps ni son État, afin de donner matière à des
critiques qui s'adressent à un autre temps et à un autre État. Mentor ne
cache pas assez Fénelon. Nous sommes presque plus souvent à Versailles
qu'à Salente, et tantôt il semble voir Télémaque recevant des conseils
pour régner sur la France du XXIIIe siècle, tantôt le duc de
Bourgogne instruit à gouverner quelque jour l'île d'Ithaque. Au moment
même où l'imagination de l'auteur nous emporte dans le monde d'Homère,
une allusion, un détail emprunté à un autre monde, un anachronisme de
politique ou de morale nous ramène au temps de la guerre de la
Succession et du quiétisme....

M. Grenay, agrégé de l'Université, a fait, comme thèse française, une
_Étude morale et littéraire sur le Télémaque_ (1876, in-8º. Hachette).




LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE




LIVRE PREMIER.

SOMMAIRE.

Télémaque, conduit par Minerve, sous la figure de Mentor, aborde, après
un naufrage, dans l'île de Calypso.--La déesse, inconsolable du départ
d'Ulysse, fait au fils du héros l'accueil le plus favorable, conçoit une
vive passion pour lui et lui offre l'immortalité, s'il veut demeurer
avec elle.--Elle lui demande le récit de ses aventures.--Télémaque
raconte son voyage à Pylos et à Lacédémone, son naufrage sur la côte de
Sicile, le danger qu'il y courut d'être immolé aux mânes d'Anchise, le
secours que Mentor et lui donnèrent à Aceste dans une incursion de
Barbares, et le soin que ce prince eut de reconnaître ce service, en
leur procurant un vaisseau tyrien pour retourner dans leur pays.


Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. Dans sa douleur, elle
se trouvait malheureuse d'être immortelle*. Sa grotte ne résonnait plus
de son chant : les nymphes qui la servaient n'osaient lui parler. Elle se
promenait souvent seule sur les gazons fleuris dont un printemps éternel
bordait son île[5]: mais ces beaux lieux, loin de modérer sa douleur, ne
faisaient que lui rappeler le triste souvenir d'Ulysse, qu'elle y avait
vu tant de fois auprès d'elle. Souvent elle demeurait immobile sur le
rivage de la mer, qu'elle arrosait de ses larmes ; et elle était sans
cesse tournée vers le côté où le vaisseau d'Ulysse, fendant les ondes,
avait disparu à ses yeux. Tout à coup elle aperçut les débris d'un
navire qui venait de faire naufrage, des bancs de rameurs mis en pièces,
des rames écartées çà et là sur le sable, un gouvernail, un mât, des
cordages flottants sur la côte, puis elle découvre de loin deux hommes,
dont l'un paraissait âgé ; l'autre, quoique jeune, ressemblait à Ulysse.
Il avait sa douceur et sa fierté, avec sa taille et sa démarche
majestueuse. La déesse comprit que c'était Télémaque, fils de ce héros.
Mais, quoique les dieux surpassent de loin en connaissance tous les
hommes, elle ne put découvrir qui était cet homme vénérable dont
Télémaque était accompagné : c'est que les dieux supérieurs cachent aux
inférieurs tout ce qu'il leur plaît ; et Minerve, qui accompagnait
Télémaque sous la figure de Mentor, ne voulait pas être connue de
Calypso. Cependant Calypso se réjouissait d'un naufrage qui mettait dans
son île le fils d'Ulysse, si semblable à son père. Elle s'avance vers
lui ; et sans faire semblant de savoir qui il est : D'où vous vient, lui
dit-elle, cette témérité d'aborder en mon île ? Sachez, jeune étranger,
qu'on ne vient point impunément dans mon empire. Elle tâchait de couvrir
sous ces paroles menaçantes la joie de son cœur, qui éclatait malgré
elle sur son visage.

Télémaque lui répondit : O vous, qui que vous soyez, mortelle ou déesse
(quoique à vous voir on ne puisse vous prendre que pour une divinité*),
seriez-vous insensible au malheur d'un fils, qui, cherchant son père à
la merci des vents et des flots, a vu briser son navire contre vos
rochers ? Quel est donc votre père que vous cherchez ? reprit la déesse.
Il se nomme Ulysse, dit Télémaque ; c'est un des rois qui ont, après un
siège de dix ans, renversé la fameuse Troie. Son nom fut célèbre dans
toute la Grèce et dans toute l'Asie, par sa valeur dans les combats, et
plus encore par sa sagesse dans les conseils. Maintenant, errant dans
toute l'étendue des mers, il a parcouru tous les écueils les plus
terribles. Sa patrie semble fuir devant lui. Pénélope sa femme, et moi
qui suis son fils ; nous avons perdu l'espérance de le revoir. Je cours,
avec les mêmes dangers que lui, pour apprendre où il est. Mais que
dis-je ? peut-être qu'il est maintenant enseveli dans les profonds abîmes
de la mer. Ayez pitié de nos malheurs ; et si vous savez, ô déesse, ce
que les destinées ont fait pour sauver ou pour perdre Ulysse, daignez en
instruire son fils Télémaque.

Calypso, étonnée et attendrie de voir dans une si vive jeunesse tant de
sagesse et d'éloquence, ne pouvait rassasier ses yeux en le regardant;
et elle demeurait en silence. Enfin elle lui dit : Télémaque, nous vous
apprendrons ce qui est arrivé à votre père. Mais l'histoire en est
longue : il est temps de vous délasser de tous vos travaux. Venez dans ma
demeure, où je vous recevrai comme mon fils : venez ; vous serez ma
consolation dans cette solitude, et je ferai votre bonheur, pourvu que
vous sachiez en jouir.

Télémaque suivait la déesse accompagnée d'une foule de jeunes nymphes,
au-dessus desquelles elle s'élevait de toute la tête*, comme un grand
chêne, dans une forêt, élève ses branches épaisses au-dessus de tous les
arbres qui l'environnent. Il admirait l'éclat de sa beauté, la riche
pourpre de sa robe longue et flottante, ses cheveux noués par derrière
négligemment, mais avec grâce, le feu qui sortait de ses yeux, et la
douceur qui tempérait cette vivacité. Mentor, les yeux baissés, gardant
un silence modeste, suivait Télémaque.

On arriva à la porte de la grotte de Calypso, où Télémaque fut surpris
de voir, avec une apparence de simplicité rustique, des objets propres à
charmer les yeux. Il est vrai qu'on n'y voyait ni or, ni argent, ni
marbre, ni colonnes, ni tableaux, ni statues : mais cette grotte était
taillée dans le roc, en voûte pleine de rocailles et de coquilles ; elle
était tapissée d'une jeune vigne qui étendait ses branches souples
également de tous côtés*. Les doux zéphyrs conservaient en ce lieu,
malgré les ardeurs du soleil, une délicieuse fraîcheur : des fontaines,
coulant avec un doux murmure sur des prés semés d'amarantes et de
violettes, formaient en divers lieux des bains aussi purs et aussi
clairs que le cristal : mille fleurs naissantes émaillaient les tapis
verts dont la grotte était environnée*. Là on trouvait un bois de ces
arbres touffus qui portent des pommes d'or, et dont la fleur, qui se
renouvelle dans toutes les saisons, répand le plus doux de tous les
parfums ; ce bois semblait couronner ces belles prairies, et formait une
nuit que les rayons du soleil ne pouvaient percer. Là on n'entendait
jamais que le chant des oiseaux ou le bruit d'un ruisseau, qui, se
précipitant du haut d'un rocher, tomba à gros bouillons pleins d'écume,
et s'enfuyait au travers de la prairie*.

La grotte de la déesse était sur le penchant d'une colline. De là on
découvrait la mer, quelquefois claire et unie comme une glace,
quelquefois follement* irritée contre les rochers, où elle se brisait en
gémissant, et élevant ses vagues comme des montagnes. D'un autre côté,
on voyait une rivière où se formaient des îles bordées de tilleuls
fleuris et de hauts peupliers qui portaient leurs têtes superbes jusque
dans les nues. Les divers canaux qui formaient ces îles semblaient se
jouer dans la campagne : les uns roulaient leurs eaux claires avec
rapidité ; d'autres avaient une eau paisible et dormante ; d'autres, par
de longs détours, revenaient sur leurs pas, comme pour remonter vers
leur source, et semblaient ne pouvoir quitter ces bords enchantés*. On
apercevait de loin des collines et des montagnes qui se perdaient dans
les nues, et dont la figure bizarre formait un horizon à souhait pour le
plaisir des yeux. Les montagnes voisines étaient couvertes de pampre
vert qui pendait en festons : le raisin, plus éclatant que la pourpre, ne
pouvait se cacher sous les feuilles, et la vigne était accablée sous son
fruit. Le figuier, l'olivier, le grenadier, et tous les autres arbres
couvraient la campagne, et en faisaient un grand jardin.

Calypso, ayant montré à Télémaque toutes ces beautés naturelles, lui
dit : Reposez-vous ; vos habits sont mouillés, il est temps que vous en
changiez : ensuite nous nous reverrons ; et je vous raconterai des
histoires dont votre cœur sera touché. En même temps elle le fit entrer
avec Mentor dans le lieu le plus secret et le plus reculé d'une grotte
voisine de celle où la déesse demeurait. Les nymphes avaient eu soin
d'allumer en ce lieu un grand feu de bois de cèdre, dont la bonne odeur
se répandait de tous côtés ; et elles y avaient laissé des habits pour
les nouveaux hôtes.

Télémaque, voyant qu'on lui avait désigné une tunique d'une laine fine
dont la blancheur effaçait celle de la neige, et une robe de pourpre
avec une broderie d'or, prit le plaisir qui est naturel à un jeune
homme, en considérant cette magnificence.

Mentor lui dit d'un ton grave : Est-ce donc là, ô Télémaque, les pensées
qui doivent occuper le cœur du fils d'Ulysse ? Songez plutôt à soutenir
la réputation de votre père, et à vaincre la fortune qui vous persécute.
Un jeune homme qui aime à se parer vainement, comme une femme, est
indigne de la sagesse et de la gloire : la gloire n'est due qu'à un cœur
qui sait souffrir la peine et fouler aux pieds les plaisirs.

Télémaque répondit en soupirant : Que les dieux me fassent périr plutôt
que de souffrir que la mollesse et la volupté s'emparent de mon cœur!
Non, non, le fils d'Ulysse ne sera jamais vaincu par les charmes d'une
vie lâche et efféminée. Mais quelle faveur du ciel nous a fait trouver,
après notre naufrage, cette déesse ou cette mortelle qui nous comble de
biens?

Craignez, repartit Mentor, qu'elle ne vous accable de maux ; craignez ses
trompeuses douceurs plus que les écueils qui ont brisé votre navire : le
naufrage et la mort sont moins funestes que les plaisirs qui attaquent
la vertu. Gardez-vous bien de croire ce qu'elle vous racontera. La
jeunesse est présomptueuse, elle se promet tout d'elle-même : quoique
fragile, elle croit pouvoir tout, et n'avoir jamais rien à craindre;
elle se confie légèrement et sans précaution. Gardez-vous d'écouter les
paroles douces et flatteuses de Calypso, qui se glisseront comme un
serpent sous les fleurs ; craignez le poison caché ; défiez-vous de
vous-même, et attendez toujours mes conseils.

Ensuite ils retournèrent auprès de Calypso, qui les attendait. Les
nymphes, avec leurs cheveux tressés et des habits blancs, servirent
d'abord un repas simple, mais exquis pour le goût et pour la propreté.
On n'y voyait aucune autre viande que celle des oiseaux qu'elles avaient
pris dans des filets, ou des bêtes qu'elles avaient percées de leurs
flèches à la chasse : un vin plus doux que le nectar coulait des grands
vases d'argent dans des tasses d'or couronnées de fleurs. On apporta
dans des corbeilles tous les fruits que le printemps promet et que
l'automne répand sur la terre. En même temps, quatre jeunes nymphes se
mirent à chanter. D'abord elles chantèrent le combat des dieux contre
les géants, puis les amours de Jupiter et de Sémélé, la naissance de
Bacchus et son éducation conduite par le vieux Silène, la course
d'Atalante et d'Hippomène, qui fut vainqueur par le moyen des pommes
d'or venues du jardin des Hespérides ; enfin la guerre de Troie fut aussi
chantée ; les combats d'Ulysse et sa sagesse furent élevés jusqu'aux
cieux. La première des nymphes, qui s'appelait Leucothoé, joignit les
accords de sa lyre aux douces voix de toutes les autres. Quand Télémaque
entendit le nom de son père, les larmes qui coulèrent de ses joues
donnèrent un nouveau lustre à sa beauté. Mais comme Calypso aperçut
qu'il ne pouvait manger, et qu'il était saisi de douleur, elle fit signe
aux nymphes. A l'instant on chanta le combat des Centaures avec les
Lapithes, et la descente d'Orphée aux enfers pour en retirer Eurydice.

Quand le repas fut fini, la déesse prit Télémaque, et lui parla ainsi:
Vous voyez, fils du grand Ulysse, avec quelle faveur je vous reçois. Je
suis immortelle : nul mortel ne peut entrer dans cette île sans être puni
de sa témérité ; et votre naufrage même ne vous garantirait pas de mon
indignation, si d'ailleurs je ne vous aimais » Votre père a eu le même
bonheur que vous ; mais, hélas ! il n'a pas su en profiter. Je l'ai gardé
longtemps dans cette île : il n'a tenu qu'à lui d'y vivre avec moi dans
un état immortel ; mais l'aveugle passion de retourner dans sa misérable
patrie lui fit rejeter tous ces avantages. Vous voyez tout ce qu'il a
perdu pour Ithaque[6], qu'il n'a pu revoir. Il voulut me quitter : il
partit ; et je fus vengée par la tempête : son vaisseau, après avoir été
le jouet des vents, fut enseveli dans les ondes. Profitez d'un si triste
exemple. Après son naufrage, vous n'avez plus rien à espérer, ni pour le
revoir, ni pour régner jamais dans l'île d'Ithaque après lui:
consolez-vous de l'avoir perdu, puisque vous trouvez ici une divinité
prête à vous rendre heureux, et un royaume qu'elle vous offre.

La déesse ajouta à ces paroles de longs discours pour montrer combien
Ulysse avait été heureux auprès d'elle : elle raconta ses aventures dans
la caverne du cyclope Polyphème, et chez Antiphates, roi des
Lestrygons[7]; elle n'oublia pas ce qui lui était arrivé dans l'île de
Circé[8], fille du Soleil, ni les dangers qu'il avait courus entre
Scylle et Charybde[9]. Elle représenta la dernière tempête que Neptune
avait excitée contre lui quand il partit d'auprès d'elle. Elle voulut
faire entendre qu'il était péri dans ce naufrage, et elle supprima son
arrivée dans l'île des Phéaciens[10].

Télémaque, qui s'était d'abord abandonné trop promptement à la joie
d'être si bien traité de Calypso, reconnut enfin son artifice et la
sagesse des conseils que Mentor venait de lui donner. Il répondit en peu
de mots : O déesse, pardonnez à ma douleur : maintenant je ne puis que
m'affliger : peut-être que dans la suite j'aurai plus de force pour
goûter la fortune que vous m'offrez ; laissez-moi en ce moment pleurer
mon père ; vous savez mieux que moi combien il mérite d'être pleuré.

Calypso n'osa d'abord le presser d'avantage : elle feignit même d'entrer
dans sa douleur et de s'attendrir pour Ulysse. Mais, pour mieux
connaître les moyens de toucher le cœur du jeune homme, elle lui demanda
comment il avait fait naufrage, et par quelles aventures il était sur
ces côtes. Le récit de mes malheurs, dit-il, serait trop long. Non, non,
répondit-elle ; il me tarde de les savoir, hâtez-vous de me les raconter.
Elle le pressa longtemps. Enfin il ne put lui résister, et il parla
ainsi:

J'étais parti d'Ithaque pour aller demander aux autres rois revenus du
siège de Troie des nouvelles de mon père. Les amants de ma mère Pénélope
furent surpris de mon départ : j'avais pris soin de le leur cacher,
connaissant leur perfidie. Nestor, que je vis à Pylos[11], ni Ménélas,
qui me reçut avec amitié dans Lacédémone, ne purent m'apprendre si mon
père était encore en vie. Lassé de vivre toujours en suspens et dans
l'incertitude, je me résolus d'aller dans la Sicile, où j'avais ouï dire
que mon père avait été jeté par les vents. Mais le sage Mentor, que vous
voyez ici présent, s'opposait à ce téméraire dessein : il me
représentait, d'un côté, les Cyclopes, géants monstrueux qui dévorent
les hommes ; de l'autre, la flotte d'Énée et des Troyens, qui étaient sur
ces côtes. Ces Troyens, disait-t-il, sont animés contre tous les Grecs;
mais surtout ils répandraient avec plaisir le sang du fils d'Ulysse.
Retournez, continuait-il, en Ithaque : peut-être que votre père, aimé des
dieux, y sera aussitôt que vous. Mais si les dieux ont résolu sa perte,
s'il ne doit jamais revoir sa patrie, du moins il faut que vous alliez
le venger, délivrer votre mère, montrer votre sagesse à tous les
peuples, et faire voir en vous à toute la Grèce un roi aussi digne de
régner que le fut jamais Ulysse lui-même.

Ces paroles étaient salutaires, mais je n'étais pas assez prudent pour
les écouter ; je n'écoutais que ma passion. Le sage Mentor m'aima jusqu'à
me suivre dans un voyage téméraire que j'entreprenais contre ses
conseils, et les dieux permirent que je fisse une faute qui devait
servir à me corriger de ma présomption.

Pendant qu'il parlait, Calypso regardait Mentor. Elle était étonnée;
elle croyait sentir en lui quelque chose de divin ; mais elle ne pouvait
démêler ses pensées confuses ; ainsi, elle demeurait pleine de crainte et
de défiance à la vue de cet inconnu. Alors elle appréhenda de laisser
voir son trouble. Continuez, dit-elle à Télémaque, et satisfaites ma
curiosité. Télémaque reprit ainsi:

Nous eûmes assez longtemps un vent favorable pour aller en Sicile : mais
ensuite une noire tempête* déroba le ciel à nos yeux, et nous fûmes
enveloppés dans une profonde nuit. A la lueur des éclairs, nous
aperçûmes d'autres vaisseaux exposés au même péril, et nous reconnûmes
bientôt que c'étaient les vaisseaux d'Énée ; ils n'étaient pas moins à
craindre pour nous que les rochers. Alors, je compris, mais trop tard,
ce que l'ardeur d'une jeunesse imprudente m'avait empêché de considérer
attentivement. Mentor parut dans ce danger, non-seulement ferme et
intrépide, mais encore plus gai qu'à l'ordinaire ; c'était lui qui
m'encourageait ; je sentais qu'il m'inspirait une force invincible. Il
donnait tranquillement tous les ordres, pendant que le pilote était
troublé. Je lui disais : Mon cher Mentor, pourquoi ai-je refusé de suivra
vos conseils ! Ne suis-je pas malheureux d'avoir voulu me croire
moi-même, dans un âge où l'on n'a ni prévoyance de l'avenir, ni
expérience du passé, ni modération pour ménager le présent ! Oh ! si
jamais nous échappons de cette tempête, je me défierai de moi-même comme
de mon plus dangereux ennemi : c'est vous Mentor, que je croirai
toujours..

Mentor, en souriant, me répondait : Je n'ai gardé de vous reprocher la
faute que vous avez faite ; il suffit que vous la sentiez et qu'elle vous
serve à être une autre fois plus modéré dans vos désirs. Mais quand le
péril sera passé, la présomption reviendra peut-être. Maintenant il faut
se soutenir par le courage. Avant que de se jeter dans le péril, il faut
le prévoir et le craindre ; mais, quand on y est, il ne reste plus qu'à
le mépriser. Soyez donc le digne fils d'Ulysse ; montrez un cœur plus
grand que tous les maux qui vous menacent.

La douceur et le courage du sage Mentor me charmèrent, mais je fus
encore bien plus surpris quand je vis avec quelle adresse il nous
délivra des Troyens. Dans le moment où le ciel commençait à s'éclaircir
et où les Troyens, nous voyant de près, n'auraient pas manqué de nous
reconnaître, il remarqua un de leurs vaisseaux qui était presque
semblable au nôtre et que la tempête avait écarté. La poupe en était
couronnée de certaines fleurs ; il se hâta de mettre sur notre poupe des
couronnes de fleurs semblables ; il les attacha lui-même avec des
bandelettes de la même couleur que celles des Troyens ; il ordonna à
tous nos rameurs de se baisser le plus qu'ils pourraient le long de
leurs bancs, pour n'être point reconnus des ennemis. En cet état, nous
passâmes au milieu de leur flotte ; ils poussèrent des cris de joie en
nous voyant, comme en revoyant des compagnons qu'ils avaient crus
perdus. Nous fûmes même contraints, par la violence de la mer, d'aller
assez longtemps avec eux ; enfin, nous demeurâmes un peu derrière, et,
pendant que les vents impétueux les poussaient vers l'Afrique, nous
fîmes les derniers efforts pour aborder, à force de rames, sur la côte
voisine de Sicile.

Nous y 'arrivâmes en effet. Mais ce que nous cherchions n'était guère
moins funeste que la flotte qui nous faisait fuir. Nous trouvâmes sur
cette côte de Sicile d'autres Troyens ennemis des Grecs. C'était là que
régnait le vieux Aceste, sorti de Troie. A peine fûmes-nous arrivés sur
ce rivage, que les habitants crurent que nous étions ou d'autres peuples
de l'île, armés pour les surprendre, ou des étrangers qui venaient
s'emparer de leurs terres. Ils brûlent notre vaisseau ; dans le premier
emportement, ils égorgent tous nos compagnons, ils ne réservent que
Mentor et moi pour nous présenter à Aceste, afin qu'il pût savoir de
nous quels étaient nos desseins et d'où nous venions. Nous entrons dans
la ville, les mains liées derrière le dos ; et notre mort n'était
retardée que pour nous faire servir de spectacle à un peuple cruel,
quand on saurait que nous étions Grecs.

On nous présenta d'abord à Aceste, qui, tenant son sceptre d'or en main,
jugeait les peuples et se préparait à un grand sacrifice. Il nous
demanda, d'un ton sevère, quel était notre pays et le sujet de notre
voyage. Mentor se hâta de répondre, et lui dit : Nous venons de côtes de
la grande Hespérie, et notre patrie n'est pas loin de là : ainsi il évita
de dire que nous étions Grecs. Mais Aceste, sans l'écouter davantage, et
nous prenant pour des étrangers qui cachaient leur dessein, ordonna
qu'on nous envoyât dans une forêt voisine, où nous servirions en
esclaves sous ceux qui gouvernaient ses troupeaux.

Cette condition me parut plus dure que la mort. Je m'écriai : O roi,
faites-nous mourir plutôt que de nous traiter si indignement ; sachez que
je suis Télémaque, fils du sage Ulysse, roi des Ithaciens. Je cherche
mon père dans toutes les mers ; si je ne puis le trouver, ni retourner
dans ma patrie, ni éviter la servitude, ôtez-moi la vie, que je ne
saurais supporter.

A peine eus-je prononcé ces mots, que tout le peuple ému s'écria qu'il
fallait faire périr le fils de ce cruel Ulysse, dont les artifices
avaient renversé la ville de Troie. O fils d'Ulysse, me dit Aceste, je
ne puis refuser votre sang aux mânes de tant de Troyens que votre père a
précipités sur les rivages du noir Cocyte : vous, et celui qui vous mène,
vous périrez. En même temps, un vieillard de la troupe proposa au roi de
nous immoler sur le tombeau d'Anchise. Leur sang, disait-il, sera
agréable à l'ombre de ce héros ; Énée même, quand il saura un tel
sacrifice, sera touché de voir combien vous aimez ce qu'il avait de plus
cher au monde.

Tout le peuple applaudit à cette proposition, et ne songea plus qu'à
nous immoler. Déjà on nous menait sur le tombeau d'Anchise ; on y avait
dressé deux autels, où le feu sacré était allumé ; le glaive qui devait
nous percer était devant nos yeux ; on nous avait couronnés de fleurs, et
nulle compassion ne pouvait garantir notre vie ; c'était fait de nous,
quand Mentor demanda tranquillement à parler au roi. Il lui dit:

O Aceste, si le malheur du jeune Télémaque, qui n'a jamais porté les
armes contre les Troyens, ne peut vous toucher, du moins que votre
propre intérêt vous touche. La science que j'ai acquise des présages et
de la volonté des dieux me fait connaître qu'avant que trois jours
soient écoulés vous serez attaqué par des peuples barbares, qui viennent
comme un torrent du haut des montagnes, pour inonder votre ville et pour
ravager tout votre pays. Hâtez-vous de les prévenir ; mettez vos peuples
sous les armes, et ne perdez pas un moment pour retirer au dedans de vos
murailles les riches troupeaux que vous avez dans la campagne. Si ma
prédiction est fausse, vous serez libre de nous immoler dans trois
jours ; si, au contraire, elle est véritable, souvenez-vous qu'on ne doit
pas ôter la vie à ceux de qui on la tient.

Aceste fut étonné de ces paroles, que Mentor lui disait avec une
assurance qu'il n'avait jamais trouvée en aucun homme. Je vois bien,
répondit-il, ô étranger, que les dieux, qui vous ont si mal partagé pour
tous les dons de la fortune, vous ont accordé une sagesse qui est plus
estimable que toutes les prospérités. En même temps, il retarda le
sacrifice, et donna avec diligence les ordres nécessaires pour prévenir
l'attaque dont Mentor l'avait menacé. On ne voyait de tous côtés que des
femmes tremblantes, des vieillards courbés, de petits enfants, les
larmes aux yeux, qui se retiraient dans la ville. Les bœufs mugissants
et les brebis bêlantes venaient en foule, quittant les gras pâturages,
et ne pouvant trouver assez d'étables pour être mis à couvert. C'était,
de toutes parts, des cris confus de gens qui se poussaient les uns les
autres, qui ne pouvaient s'entendre, qui prenaient dans ce trouble un
inconnu pour leur ami, et qui couraient sans savoir où tendaient leurs
pas. Mais les principaux de la ville, se croyant plus sages que les
autres, s'imaginaient que Mentor était un imposteur qui avait fait une
fausse prédiction pour sauver sa vie.

Avant la fin du troisième jour, pendant qu'ils étaient pleins de ces
pensées, on vit sur le penchant des montagnes voisines un tourbillon de
poussière ; puis on aperçut une troupe innombrable de Barbares armés:
c'étaient les Himériens[12], peuples féroces, avec les nations qui
habitent sur les monts Nébrodes, et sur le sommet d'Acratas, où règne un
hiver que les zéphyrs n'ont jamais adouci. Ceux qui avaient méprisé la
prédiction de Mentor perdirent leurs esclaves et leurs troupeaux. Le roi
dit à Mentor : J'oublie que vous êtes des Grecs ; nos ennemis deviennent
nos amis fidèles. Les dieux vous ont envoyés pour nous sauver, je
n'attends pas moins de votre valeur que de la sagesse de vos conseils;
hâtez-vous de nous secourir.

Mentor montre dans ses yeux une audace qui étonne les plus fiers
combattants. Il prend un bouclier, un casque, une épée, une lance ; il
range les soldats d'Aceste ; il marche à leur tête, et s'avance en bon
ordre vers les ennemis. Aceste, quoique plein de courage, ne peut dans
sa vieillesse le suivre que de loin. Je le suis de plus près, mais je ne
puis égaler sa valeur. Sa cuirasse ressemblait, dans le combat, à
l'immortelle égide. La mort courait de rang en rang partout sous ses
coups. Semblable à un lion de Numidie que la cruelle faim dévore, et qui
entre dans un troupeau de faibles brebis, il déchire, il égorge, il nage
dans le sang ; et les bergers, loin de secourir le troupeau, fuient,
tremblants, pour se dérober à sa fureur*.

Ces Barbares, qui espéraient de surprendre la ville, furent eux-mêmes
surpris et déconcertés. Les sujets d'Aceste, animés par l'exemple et par
les ordres de Mentor, eurent une vigueur dont ils ne se croyaient point
capables. De ma lance je renversai le fils du roi de ce peuple ennemi.
Il était de mon âge, mais il était plus grand que moi ; car ce peuple
venait d'une race de géants qui étaient de la même origine que les
Cyclopes. Il méprisait un ennemi aussi faible que moi : mais, sans
m'étonner de sa force prodigieuse, ni de son air sauvage et brutal, je
poussai ma lance contre sa poitrine, et je lui fis vomir, en expirant,
des torrents d'un sang noir. Il pensa m'écraser. Dans sa chute, le bruit
de ses armes retentit jusques aux montagnes. Je pris ses dépouilles, et
je revins trouver Aceste. Mentor, ayant achevé de mettre les ennemis en
désordre, les tailla en pièces, et poussa les fuyards jusque dans les
forêts.

Un succès si inespéré fit regarder Mentor comme un homme chéri et
inspiré des dieux. Aceste, touché de reconnaissance, nous avertit qu'il
craignait tout pour nous, si les vaisseaux d'Énée revenaient en Sicile:
il nous en donna un pour retourner sans retardement en notre pays, nous
combla de présents, et nous pressa de partir pour prévenir tous les
malheurs qu'il prévoyait ; mais il ne voulut nous donner ni un pilote ni
des rameurs de sa nation, de peur qu'ils ne fussent trop exposés sur les
côtes de la Grèce. Il nous donna des marchands phéniciens, qui, étant en
commerce avec tous les peuples du monde, n'avaient rien à craindre, et
qui devaient ramener le vaisseau à Aceste quand ils nous auraient
laissés à Ithaque. Mais les dieux, qui se jouent des desseins des
hommes, nous réservaient à d'autres dangers.




LIVRE DEUXIÈME.

SOMMAIRE.

Télémaque raconte que le vaisseau tyrien qu'il montait ayant été pris
par Sésostris, il fut fait prisonnier ainsi que Mentor, et emmené captif
en Égypte.--Merveilles de ce pays : sagesse de son gouvernement.--Mentor
est envoyé esclave en Éthiopie, et Télémaque est réduit à conduire un
troupeau dans le désert d'Oasis. Un prêtre d'Apollon, Termosiris, le
console et lui apprend à imiter ce dieu qui avait été autrefois berger
chez Admète, roi de Thessalie.--Bientôt Sésostris, informé de tout ce
que fait de merveilleux Télémaque parmi les bergers, le rappelle,
reconnaît son innocence et lui promet de le renvoyer à Ithaque.--La mort
de Sésostris amène de nouveaux malheurs pour Télémaque.--Il est enfermé
dans une tour au bord de la mer.--Du haut de cette tour il voit le
nouveau roi d'Égypte, Bocchoris, périr dans un combat contre ses sujets
révoltés et secourus par les Phéniciens.


Les Tyriens, par leur fierté, avaient irrité contre eux le grand roi
Sésostris, qui régnait en Égypte, et qui avait conquis tant de royaumes.
Les richesses qu'ils ont acquises par le commerce, et la force de
l'imprenable ville de Tyr[13], située dans la mer, avaient enflé le cœur
de ces peuples. Ils avaient refusé de payer à Sésostris le tribut qu'il
leur avait imposé en revenant de ses conquêtes ; et ils avaient fourni
des troupes à son frère, qui avait voulu, à son retour, le massacrer au
milieu des réjouissances d'un grand festin. Sésostris avait résolu, pour
abattre leur orgueil, de troubler leur commerce dans toutes les mers.
Ses vaisseaux allaient de tous côtés cherchant les Phéniciens. Une
flotte égyptienne nous rencontra, comme nous commencions à perdre de vue
les montagnes de la Sicile. Le port et la terre semblaient fuir derrière
nous, et se perdre dans les nues*. En même temps nous voyions approcher
les navires des Égyptiens, semblables à une ville flottante. Les
Phéniciens les reconnurent, et voulurent s'en éloigner : mais il n'était
plus temps ; leurs voile étaient meilleures que les nôtres ; le vent les
favorisait ; leurs rameurs étaient en plus grand nombre : ils nous
abordent, nous prennent, et nous emmènent prisonniers en Égypte.

En vain je leur représentai que nous n'étions pas Phéniciens ; à peine
daignèrent-ils m'écouter : ils nous regardèrent comme des esclaves dont
les Phéniciens trafiquaient ; et ils ne songèrent qu'au profit d'une
telle prise. Déjà nous remarquons les eaux de la mer qui blanchissent
par le mélange de celles du Nil, et nous voyons la côte d'Égypte presque
aussi basse que la mer. Ensuite nous arrivons à l'île de Pharos[14],
voisine de la ville de No : de là nous remontons le Nil jusques à
Memphis[15].

Si la douleur de notre captivité ne nous eût rendus insensibles à tous
les plaisirs, nos yeux auraient été charmés de voir cette fertile terre
d'Égypte, semblable à un jardin délicieux arrosé d'un nombre infini de
canaux. Nous ne pouvions jeter les yeux sur les deux rivages sans
apercevoir des villes opulentes, des maisons de campagne agréablement
situées, des terres qui se couvraient tous les ans d'une moisson dorée
sans se reposer jamais, des prairies pleines de troupeaux, des
laboureurs qui étaient accablés sous le poids des fruits que la terre
épanchait de son sein ; des bergers qui faisaient répéter les doux sons
de leurs flûtes et de leurs chalumeaux à tous les échos d'alentour.

Heureux, disait Mentor, le peuple qui est conduit par un sage roi ! il
est dans l'abondance ; il vit heureux, et aime celui à qui il doit tout
son bonheur. C'est ainsi, ajoutait-il, ô Télémaque, que vous devez
régner et faire la joie de vos peuples, si les dieux vous font posséder
le royaume de votre père. Aimez vos peuples comme vos enfants ; goûtez le
plaisir d'être aimé d'eux ; et faites qu'ils ne puissent jamais sentir la
paix et la joie sans se ressouvenir que c'est un bon roi qui leur a fait
ces riches présents. Les rois qui ne songent qu'à se faire craindre, et
qu'à abattre leurs sujets pour les rendre plus soumis, sont les fléaux
du genre humain. Ils sont craints comme ils le veulent être ; mais ils
sont haïs, détestés ; et ils ont encore plus à craindre de leurs sujets,
que leurs sujets n'ont à craindre d'eux.

Je répondais à Mentor : Hélas ! il n'est pas question de songer aux
maximes suivant lesquelles on doit régner ; il n'y a plus d'Ithaque pour
nous ; nous ne reverrons jamais ni notre patrie, ni Pénélope : et quand
même Ulysse retournerait plein de gloire dans son royaume, il n'aura
jamais la joie de m'y voir ; jamais je n'aurai celle de lui obéir pour
apprendre à commander. Mourons, mon cher Mentor ; nulle autre pensée ne
nous est plus permise : mourons, puisque les dieux n'ont aucune pitié de
nous.

En parlant ainsi, de profonds soupirs entrecoupaient toutes mes paroles.
Mais Mentor, qui craignait les maux avant qu'ils arrivassent, ne savait
plus ce que c'était que de les craindre dès qu'ils étaient arrivés.
Indigne fils du sage Ulysse ! s'écriait-il, quoi donc ! vous vous laissez
vaincre à votre malheur ! Sachez que vous reverrez un jour l'île
d'Ithaque et Pénélope. Vous verrez même dans sa première gloire celui
que vous n'avez point connu, l'invincible Ulysse*, que la fortune ne
peut abattre, et qui, dans ses malheurs, encore plus grands que les
vôtres, vous apprend à ne vous décourager jamais. Oh ! s'il pouvait
apprendre, dans les terres éloignées où la tempête l'a jeté, que son
fils ne sait imiter ni sa patience ni son courage, cette nouvelle
l'accablerait de honte, et lui serait plus rude que tous les malheurs
qu'il souffre depuis si longtemps.

Ensuite Mentor me faisait remarquer la joie et l'abondance répandue dans
toute la campagne d'Égypte, où l'on comptait jusqu'à vingt-deux mille
villes. Il admirait la bonne police de ces villes : la justice exercée en
faveur du pauvre contre le riche ; la bonne éducation des enfants, qu'on
accoutumait à l'obéissance, au travail, à la sobriété, à l'amour des
arts ou des lettres ; l'exactitude pour toutes les cérémonies de
religion ; le désintéressement, le désir de l'honneur, la fidélité pour
les hommes, et la crainte pour les dieux, que chaque père inspirait à
ses enfants. Il ne se lassait point d'admirer ce bel ordre. Heureux, me
disait-il sans cesse, le peuple qu'un sage roi conduit ainsi ! mais
encore plus heureux le roi qui fait le bonheur de tant de peuples, et
qui trouve le sien dans sa vertu ! Il tient les hommes par un lien
beaucoup plus fort que celui de la crainte, c'est celui de l'amour.
Non-seulement on lui obéit, mais encore on aime à lui obéir. Il règne
dans tous les cœurs : chacun, bien loin de vouloir s'en défaire, craint
de le perdre, et donnerait sa vie pour lui.

Je remarquais ce que disait Mentor, et je sentais renaître mon courage
au fond de mon cœur, à mesure que ce sage ami me parlait. Aussitôt que
nous fûmes arrivés à Memphis, ville opulente et magnifique, le
gouverneur ordonna que nous irions jusqu'à Thèbes[16] pour être
présentés au roi Sésostris, qui voulait examiner les choses par
lui-même, et qui était fort animé contre les Tyriens. Nous remontâmes
donc encore le long du Nil, jusqu'à cette fameuse Thèbes à cent portes,
où habitait ce grand roi. Cette ville nous parut d'une étendue immense,
et plus peuplée que les plus florissantes de la Grèce. La police y est
parfaite pour la propreté des rues, pour le cours des eaux, pour la
commodité des bains, pour la culture des arts, et pour la sûreté
publique. Les places sont ornées de fontaines et d'obélisques ; les
temples sont de marbre, et d'une architecture simple, mais majestueuse.
Le palais du prince est lui seul comme une grande ville, on n'y voit que
colonnes de marbre, que pyramides et obélisques, que statues colossales,
que meubles d'or et d'argent massif.

Ceux qui nous avaient pris dirent au roi que nous avions été trouvés
dans un navire phénicien. Il écoutait chaque jour, à certaines heures
réglées, tous ceux de ses sujets qui avaient, ou des plaintes à lui
faire, ou des avis à lui donner. Il ne méprisait ni ne rebutait
personne, et ne croyait être roi que pour faire du bien à tous ses
sujets, qu'il aimait comme ses enfants. Pour les étrangers, il les
recevait avec bonté, et voulait les voir, parce qu'il croyait qu'on
apprenait toujours quelque chose d'utile en s'instruisant des mœurs et
des maximes des peuples éloignés. Cette curiosité du roi fit qu'on nous
présenta à lui. Il était sur un trône d'ivoire, tenant en main un
sceptre d'or. Il était déjà vieux, mais agréable, plein de douceur et de
majesté ; il jugeait tous les jours les peuples, avec une patience et une
sagesse qu'on admirait sans flatterie. Après avoir travaillé toute la
journée à régler les affaires et à rendre une exacte justice, il se
délassait le soir à écouter des hommes savants, ou à converser avec les
plus honnêtes gens, qu'il savait bien choisir pour les admettre dans sa
familiarité. On ne pouvait lui reprocher en toute sa vie que d'avoir
triomphé avec trop de faste des rois qu'il avait vaincus, et de s'être
confié à un de ses sujets que je vous dépeindrai tout à l'heure.

Quand il me vit, il fut touché de ma jeunesse et de ma douleur ; il me
demanda ma patrie et mon nom. Nous fûmes étonnés de la sagesse qui
parlait par sa bouche. Je répondis : O grand roi, vous n'ignorez pas le
siége de Troie, qui a duré dix ans, et sa ruine, qui a coûté tant de
sang à toute la Grèce. Ulysse, mon père, a été un des principaux rois
qui ont ruiné cette ville : il erre sur toutes les mers, sans pouvoir
retrouver l'île d'Ithaque, qui est son royaume. Je le cherche ; et un
malheur semblable au sien fait que j'ai été pris. Rendez-moi à mon père
et à ma patrie. Ainsi puissent les dieux vous conserver à vos enfants,
et leur faire sentir la joie de vivre sous un si bon père!

Sésostris continuait à me regarder d'un œil de compassion ; mais, voulant
savoir si ce que je disais était vrai, il nous renvoya à un de ses
officiers, qui fut chargé de savoir de ceux qui avaient pris notre
vaisseau si nous étions effectivement ou Grecs ou Phéniciens. S'ils sont
Phéniciens, dit je roi, il faut doublement les punir, pour être nos
ennemis, et plus encore pour avoir voulu nous tromper par un lâche
mensonge : si, au contraire, ils sont Grecs, je veux qu'on les traite
favorablement, et qu'on les renvoie dans leur pays, sur un de mes
vaisseaux, car j'aime la Grèce ; plusieurs Égyptiens y ont donné des
lois. Je connais la vertu d'Hercule ; la gloire d'Achille est parvenue
jusqu'à nous ; et j'admire ce qu'on m'a raconté de la sagesse du
malheureux Ulysse : tout mon plaisir est de secourir la vertu
malheureuse.

L'officier auquel le roi renvoya l'examen de notre affaire avait l'âme
aussi corrompue et aussi artificieuse que Sésostris était sincère et
généreux. Cet officier se nommait Méthophis ; il nous interrogea pour
tâcher de nous surprendre, et, comme il vit que Mentor répondait avec
plus de sagesse que moi, il le regarda avec aversion et avec défiance;
car les méchants s'irritent contre les bons. Il nous sépara ; et, depuis
ce moment, je ne sus point ce qu'était devenu Mentor. Cette séparation
fut un coup de foudre pour moi. Méthophis espérait toujours qu'en nous
questionnant séparément il pourrait nous faire dire des choses
contraires ; surtout il croyait m'éblouir par ses promesses flatteuses et
me faire avouer ce que Mentor lui aurait caché. Enfin, il ne cherchait
pas de bonne foi la vérité ; mais il voulait trouver quelque prétexte de
dire au roi que nous étions des Phéniciens, pour nous faire ses
esclaves. En effet, malgré notre innocence et malgré la sagesse du roi,
il trouva le moyen de le tromper.

Hélas ! à quoi les rois sont-ils exposés ! les plus sages même sont
souvent surpris. Des hommes artificieux et intéressés les environnent;
les bons se retirent, parce qu'ils ne sont ni empressés ni flatteurs;
les bons attendent qu'on les cherche, et les princes ne savent guère les
aller chercher ; au contraire, les méchants sont hardis, trompeurs,
empressés à s'insinuer et à plaire, adroits à dissimuler, prêts à tout
faire contre l'honneur et la conscience pour contenter les passions de
celui qui règne. O qu'un roi est malheureux d'être exposé aux artifices
des méchants ! Il est perdu, s'il ne repousse la flatterie et s'il
n'aime ceux qui disent hardiment la vérité. Voilà les réflexions que je
faisais dans mon malheur, et je rappelais tout ce que j'avais ouï dire à
Mentor. Cependant Méthophis m'envoya vers les montagnes du désert
d'Oasis, avec ses esclaves, afin que je servisse avec eux à conduire ses
grands troupeaux.

En cet endroit, Calypso interrompit Télémaque, disant : Eh bien ! que
fîtes-vous alors, vous qui aviez préféré en Sicile la mort à la
servitude ? Télémaque répondit : Mon malheur croissait toujours ; je
n'avais plus la misérable consolation de choisir entre la servitude et
la mort ; il fallut être esclave et épuiser, pour ainsi dire, toutes les
rigueurs de la fortune. Il ne me restait plus aucune espérance, et je ne
pouvais pas même dire un mot pour travailler à me délivrer. Mentor m'a
dit depuis qu'on l'avait vendu à des Éthiopiens, et qu'il les avait
suivis en Éthiopie.

Pour moi, j'arrivai dans des déserts affreux ; on y voit des sables
brûlants au milieu des plaines. Des neiges qui ne se fondent jamais font
un hiver perpétuel sur le sommet des montagnes ; et on trouve seulement,
pour nourrir les troupeaux, des pâturages parmi des rochers, vers le
milieu du penchant de ces montagnes escarpées ; les vallées y sont si
profondes, qu'à peine le soleil y peut faire luire ses rayons.

Je ne trouvai d'autres hommes, en ce pays, que des bergers aussi
sauvages que le pays même. Là, je passais les nuits à déplorer mon
malheur, et les jours, à suivre un troupeau, pour éviter la fureur
brutale d'un premier esclave, qui, espérant d'obtenir sa liberté,
accusait sans cesse les autres pour faire valoir à son maître son zèle
et son attachement à ses intérêts. Cet esclave se nommait Buthis. Je
devais succomber en cette occasion : la douleur me pressant, j'oubliai un
jour mon troupeau, et je m'étendis sur l'herbe auprès d'une caverne où
j'attendais la mort, ne pouvant plus supporter mes peines.

En ce moment, je remarquai que toute la montagne tremblait ; les chênes
et les pins semblaient descendre du sommet de la montagne ; les vents
retenaient leurs haleines ; une voix mugissante sortit de la caverne et
me fit entendre ces paroles : Fils du sage Ulysse, il faut que tu
deviennes, comme lui, grand par la patience ; les princes qui ont
toujours été heureux ne sont guère dignes de l'être ; la mollesse les
corrompt, l'orgueil les enivre. Que tu seras heureux, si tu surmontes
tes malheurs, et si tu ne les oublies jamais ! Tu reverras Ithaque, et ta
gloire montera jusqu'aux astres. Quand tu seras le maître des autres
hommes, souviens-toi que tu as été faible, pauvre et souffrant comme
eux*; prends plaisir à les soulager ; aime ton peuple, déteste la
flatterie, et sache que tu ne seras grand qu'autant que tu seras modéré
et courageux pour vaincre tes passions.

Ces paroles divines entrèrent jusqu'au fond de mon cœur ; elles y firent
renaître la joie et le courage. Je ne sentis point cette horreur qui
fait dresser les cheveux sur la tête et qui glace le sang dans les
veines, quand les dieux se communiquent aux mortels ; je me levai
tranquille, j'adorai à genoux, les mains levées vers le ciel, Minerve, à
qui je crus devoir cet oracle. En même temps, je me trouvai un nouvel
homme ; la sagesse éclairait mon esprit, je sentais une douce force pour
modérer toutes mes passions, et pour arrêter l'impétuosité de ma
jeunesse. Je me fis aimer de tous les bergers du désert ; ma douceur, ma
patience, mon exactitude, apaisèrent enfin le cruel Buthis, qui était en
autorité sur les autres esclaves, et qui avait voulu d'abord me
tourmenter.

Pour mieux supporter l'ennui de la captivité et de la solitude, je
cherchai des livres, car j'étais accablé de tristesse, faute de quelque
instruction qui pût nourrir mon esprit et le soutenir. Heureux,
disais-je, ceux qui se dégoûtent des plaisirs violents, et qui savent se
contenter des douceurs d'une vie innocente ! Heureux ceux qui se
divertissent en s'instruisant*, et qui se plaisent à cultiver leur
esprit par les sciences ! En quelque endroit que la fortune ennemie les
jette, ils portent toujours avec eux de quoi s'entretenir et l'ennui,
qui dévore les autres hommes au milieu même des délices, est inconnu à
ceux qui savent s'occuper par quelque lecture. Heureux ceux qui aiment à
lire et qui ne sont point, comme moi, privés de la lecture!

Pendant que ces pensées roulaient dans mon esprit, je m'enfonçai dans
une sombre forêt, où j'aperçus tout a coup un vieillard qui tenait dans
sa main un livre. Ce vieillard avait un grand front chauve et un peu
ridé ; une barbe blanche pendait jusqu'à sa ceinture ; sa taille était
haute et majestueuse ; son teint était encore frais et vermeil, ses yeux
vifs et perçants, sa voix douce, ses paroles simples et aimables. Jamais
je n'ai vu un si vénérable vieillard : il s'appelait Termosiris, et il
était prêtre d'Apollon, qu'il servait dans un temple de marbre que les
rois d'Égypte avaient consacré à ce dieu dans cette forêt. Le livre
qu'il tenait était un recueil d'hymnes en l'honneur des dieux. Il
m'aborde avec amitié ; nous nous entretenons. Il racontait si bien les
choses passées, qu'on croyait les voir ; mais il les racontait
courtement, et jamais ses histoires ne m'ont lassé. Il prévoyait
l'avenir par la profonde sagesse qui lui faisait connaître les hommes et
les desseins dont ils sont capables. Avec tant de prudence, il était
gai, complaisant ; et la jeunesse la plus enjouée n'a point autant de
grâce qu'en avait cet homme dans une vieillesse si avancée : aussi
aimait-il les jeunes gens, quand ils étaient dociles et qu'ils avaient
le goût de la vertu.

Bientôt il m'aima tendrement, et me donna des livres pour me consoler:
il m'appelait : Mon fils. Je lui disais souvent : Mon père, les dieux, qui
m'ont ôté Mentor, ont eu pitié de moi ; ils m'ont donné en vous un autre
soutien. Cet homme, semblable à Orphée ou à Linus, était sans doute
inspiré des dieux : il me récitait les vers qu'il avait faits, et me
donnait ceux de plusieurs excellents poètes favorisés des Muses.
Lorsqu'il était revêtu de sa longue robe d'une éclatante blancheur, et
qu'il prenait en main sa lyre d'ivoire, les tigres, les lions et les
ours venaient le flatter et lécher ses pieds ; les Satyres sortaient des
forêts pour danser autour de lui ; les arbres mêmes paraissaient émus ; et
vous auriez cru que les rochers attendris allaient descendre du haut des
montagnes au charme de ses doux accents. Il ne chantait que la grandeur
des dieux, la vertu des héros, et la sagesse des hommes qui préfèrent la
gloire aux plaisirs.

Il me disait souvent que je devais prendre courage, et que les dieux
n'abandonneraient ni Ulysse, ni son fils. Enfin, il m'assura que je
devais, à l'exemple d'Apollon, enseigner aux bergers à cultiver les
Muses. Apollon, disait-il, indigné de ce que Jupiter par ses foudres
troublait le ciel dans ses plus beaux jours, voulut s'en venger sur les
Cyclopes qui forgeaient les foudres, et il les perça de ses flèches.
Aussitôt le mont Etna cessa de vomir des tourbillons de flammes ; on
n'entendit plus les coups des terribles marteaux qui, frappant
l'enclume, faisaient gémir les profondes cavernes de la terre et les
abîmes de la mer : le fer et l'airain, n'étant plus polis par les
Cyclopes, commençaient à se rouiller. Vulcain, furieux, sort de sa
fournaise ; quoique boiteux, il monte en diligence vers l'Olympe ; il
arrive, suant et couvert d'une noire poussière, dans l'assemblée des
dieux ; il fait des plaintes amères. Jupiter s'irrite contre Apollon, le
chasse du ciel et le précipite sur la terre. Son char vide faisait de
lui-même son cours ordinaire, pour donner aux hommes les jours et les
nuits avec le changement régulier des saisons. Apollon, dépouillé de
tous ses rayons, fut contraint de se faire berger, et de garder les
troupeaux du roi Admète. Il jouait de la flûte ; et tous les autres
bergers venaient à l'ombre des ormeaux, sur le bord d'une claire
fontaine, écouter ses chansons. Jusque-là ils avaient mené une vie
sauvage et brutale ; ils ne savaient que conduire leurs brebis, les
tondre, traire leur lait et faire des fromages : toute la campagne était
comme un désert affreux.

Bientôt Apollon montra à tous ces bergers les arts qui peuvent rendre
leur vie agréable. Il chantait les fleurs dont le printemps se couronne,
les parfums qu'il répand, et la verdure qui naît sous ses pas. Puis il
chantait les délicieuses nuits de l'été, où les zéphyrs rafraîchissent
les hommes, et où la rosée désaltère la terre. Il mêlait aussi dans ses
chansons les fruits dorés dont l'automne récompense les travaux des
laboureurs, et le repos de l'hiver, pendant lequel la jeunesse folâtre
danse auprès du feu. Enfin il représentait les forêts sombres qui
couvrent les montagnes, et les creux vallons où les rivières, par mille
détours, semblent se jouer au milieu des riantes prairies. Il apprit
ainsi aux bergers quels sont les charmes de la vie champêtre, quand on
sait goûter ce que la simple nature a de merveilleux. Bientôt les
bergers, avec leurs flûtes, se virent plus heureux que les rois ; et
leurs cabanes attiraient en foule les plaisirs purs qui fuient les
palais dorés. Les jeux, les ris, les grâces, suivaient partout les
innocentes bergères. Tous les jours étaient des jours de fête : on
n'entendait plus que le gazouillement des oiseaux, ou la douce haleine
des zéphyrs qui se jouaient dans les rameaux des arbres, ou le murmure
d'une onde claire qui tombait de quelque rocher*, ou les chansons que
les Muses inspiraient aux bergers qui suivaient Apollon. Ce dieu leur
enseignait à remporter le prix de la course, et à percer de flèches les
daims et les cerfs. Les dieux mêmes devinrent jaloux des bergers : cette
vie leur parut plus douce que toute leur gloire, et ils rappelèrent
Apollon dans l'Olympe.

Mon fils, cette histoire doit vous instruire. Puisque vous êtes dans
l'état où fut Apollon, défrichez cette terre sauvage ; faites fleurir
comme lui le désert ; apprenez à tous ces bergers quels sont les charmes
de l'harmonie ; adoucissez les cœurs farouches ; montrez-leur l'aimable
vertu ; faites-leur sentir combien il est doux de jouir, dans la
solitude, des plaisirs innocents que rien ne peut ôter aux bergers. Un
jour, mon fils, un jour les peines et les soucis cruels qui environnent
les rois vous feront regretter sur le trône la vie pastorale.

Ayant ainsi parlé, Termosiris me donna une flûte si douce que les échos
de ces montagnes qui la firent entendre de tous côtés, attirèrent
bientôt autour de nous tous les bergers voisins. Ma voix avait une
harmonie divine ; je me sentais ému et comme hors de moi-même, pour
chanter les grâces dont la nature a orné la campagne. Nous passions les
jours entiers et une partie des nuits à chanter ensemble. Tous les
bergers, oubliant leurs cabanes et leurs troupeaux, étaient suspendus et
immobiles autour de moi pendant que je leur donnais des leçons : il
semblait que ces déserts n'eussent plus rien de sauvage ; tout y était
devenu doux et riant ; la politesse des habitants semblait adoucir la
terre.

Nous nous assemblions souvent pour offrir des sacrifices dans ce temple
d'Apollon où Termosiris était prêtre. Les bergers y allaient couronnés
de lauriers en l'honneur du dieu ; les bergères y allaient aussi en
dansant, avec des couronnes de fleurs, et portant sur leurs têtes, dans
des corbeilles, les dons sacrés. Après le sacrifice, nous faisions un
festin champêtre ; nos plus doux mets étaient le lait de nos chèvres et
de nos brebis, que nous avions soin de traire nous-mêmes, avec les
fruits fraîchement cueillis de nos propres mains, tels que les dattes,
les figues et les raisins : nos sièges étaient les gazons ; les arbres
touffus nous donnaient une ombre plus agréable que les lambris dorés des
palais des rois.

Mais ce qui acheva de me rendre fameux parmi nos bergers, c'est qu'un
jour un lion affamé vint se jeter sur mon troupeau : déjà il commençait
un carnage affreux, je n'avais en main que ma houlette ; je m'avance
hardiment. Le lion hérisse sa crinière, me montre ses dents et ses
griffes, ouvre une gueule sèche et enflammée ; ses yeux paraissent pleins
de sang et de feu ; il bat ses flancs avec sa longue queue. Je le
terrasse : la petite cotte de mailles dont j'étais revêtu, selon la
coutume des bergers d'Égypte, l'empêcha de me déchirer. Trois fois je
rabattis ; trois fois il se releva ; il poussait des rugissements qui
faisaient retentir toutes les forêts. Enfin, je l'étouffai entre mes
bras ; et les bergers, témoins de ma victoire, voulurent que je me
revêtisse de la peau de ce terrible lion.

Le bruit de cette action et celui du beau changement de tous nos bergers
se répandit dans toute l'Égypte ; il parvint même jusqu'aux oreilles de
Sésostris. Il sut qu'un de ces deux captifs qu'on avait pris pour des
Phéniciens avait ramené l'âge d'or dans ces déserts presque
inhabitables. Il voulut me voir : car il aimait les Muses ; et tout ce qui
peut instruire les hommes touchait son grand cœur. Il me vit ; il
m'écoula avec plaisir ; il découvrit que Méthophis l'avait trompé par
avarice ; il le condamna à une prison perpétuelle, et lui ôta toutes les
richesses qu'il possédait injustement. O qu'on est malheureux,
disait-il, quand on est au-dessus du reste des hommes ! souvent on ne
peut voir la vérité par ses propres yeux : on est environné de gens qui
l'empêchent d'arriver jusqu'à celui qui commande ; chacun est intéressé
à le tromper ; chacun, sous une apparence de zèle, cache son ambition. On
fait semblant d'aimer le roi, et on n'aime que les richesses qu'il
donne : on l'aime si peu, que pour obtenir ses faveurs on le flatte et on
le trahit.

Ensuite Sésostris me traita avec une tendre amitié, et résolut de me
renvoyer en Ithaque avec des vaisseaux et des troupes, pour délivrer
Pénélope de tous ses amants. La flotte était déjà prête ; nous ne
songions qu'à nous embarquer. J'admirais les coups de la fortune, qui
relève tout à coup ceux qu'elle a le plus abaissés*. Cette expérience me
faisait espérer qu'Ulysse pourrait bien revenir enfin dans son royaume
après quelque longue souffrance. Je pensais aussi en moi-même que je
pourrais encore revoir Mentor, quoiqu'il eût été emmené dans les pays
les plus inconnus de l'Éthiopie. Pendant que je retardais un peu mon
départ, pour tâcher d'en savoir des nouvelles, Sésostris, qui était fort
âgé, mourut subitement, et sa mort me replongea dans de nouveaux
malheurs.

Toute l'Égypte parut inconsolable de cette perte ; chaque famille croyait
avoir perdu son meilleur ami, son protecteur, son père. Les vieillards,
levant les mains au ciel, s'écriaient : Jamais l'Égypte n'eut un aussi
bon roi ! jamais elle n'en aura de semblable ! O dieux ! il fallait ou ne
le montrer point aux hommes, ou ne le leur ôter jamais ; pourquoi faut-il
que nous survivions au grand Sésostris ! Les jeunes gens disaient:
L'espérance de l'Égypte est détruite : nos pères ont été heureux de
passer leur vie sous un si bon roi ; pour nous, nous ne l'avons vu que
pour sentir sa perte. Ses domestiques pleuraient nuit et jour. Quand on
fit les funérailles du roi, pendant quarante jours tous les peuples les
plus reculés, y accoururent en foule : chacun voulait voir encore une
fois le corps de Sésostris ; chacun voulait en conserver l'image;
plusieurs voulurent être mis avec lui dans le tombeau.

Ce qui augmenta encore la douleur de sa perte, c'est que son fils
Bocchoris n'avait ni humanité pour les étrangers, ni curiosité pour les
sciences, ni estime pour les hommes vertueux, ni amour de la gloire. La
grandeur de son père avait contribué à le rendre si indigne de régner.
Il avait été nourri dans la mollesse et dans une fierté brutale ; il
comptait pour rien les hommes, croyant qu'ils n'étaient faits que pour
lui, et qu'il était d'une autre nature qu'eux : il ne songeait qu'à
contenter ses passions, qu'à dissiper les trésors immenses que son père
avait ménagés avec tant de soin, qu'à tourmenter les peuples, et qu'à
sucer le sang des malheureux ; enfin, qu'à suivre les conseils flatteurs
des jeunes insensés qui l'environnaient, pendant qu'il écartait avec
mépris tous les sages vieillards qui avaient eu la confiance de son
père. C'était un monstre, et non pas un roi. Toute l'Égypte gémissait;
et quoique le nom de Sésostris, si cher aux Égyptiens, leur fît
supporter la conduite lâche et cruelle de son fils, le fils courait à sa
perte : et un prince si indigne du trône ne pouvait longtemps régner.

Il ne me fut plus permis d'espérer mon retour en Ithaque. Je demeurai
dans une tour sur le bord de la mer, auprès de Péluse[17], où notre
embarquement devait se faire, si Sésostris ne fût pas mort. Méthophis
avait eu l'adresse de sortir de prison, et de se rétablir auprès du
nouveau roi : il m'avait fait renfermer dans cette tour, pour se venger
de la disgrâce que je lui avais causée. Je passais les jours et les
nuits dans une profonde tristesse : tout ce que Termosiris m'avait
prédit, et tout ce que j'avais entendu dans la caverne, ne me paraissait
plus qu'un songe ; j'étais abîmé dans la plus amère douleur. Je voyais
les vagues qui venaient battre le pied de la tour où j'étais prisonnier;
souvent je m'occupais à considérer des vaisseaux agités par la tempête,
qui étaient en danger de se briser contre les rochers sur lesquels la
tour était bâtie. Loin de plaindre ces hommes menacés du naufrage,
j'enviais leur sort. Bientôt, disais-je en moi-même, ils finiront les
malheurs de leur vie, ou ils arriveront en leur pays. Hélas ! je ne puis
espérer ni l'un ni l'autre.

Pendant que je me consumais ainsi en regrets inutiles, j'aperçus comme
une forêt de mâts de vaisseaux. La mer était couverte de voiles que les
vents enflaient ; l'onde était écumante sous les coups des rames
innombrables. J'entendais de toutes parts des cris confus ; j'apercevais
sur le rivage une partie des Égyptiens effrayés qui couraient aux armes,
et d'autres qui semblaient aller au-devant de cette flotte qu'on voyait
arriver. Bientôt je reconnus que ces vaisseaux étrangers étaient, les
uns, de Phénicie, et les autres, de l'île de Chypre ; car mes malheurs
commençaient à me rendre expérimenté sur ce qui regarde la navigation.
Les Égyptiens me parurent divisés entre eux ; je n'eus aucune peine à
croire que l'insensé Bocchoris avait, par ses violences, causé une
révolte de ses sujets et allumé la guerre civile. Je fus, du haut, de
cette tour, spectateur d'un sanglant combat. Les Égyptiens qui avaient
appelé à leur secours les étrangers, après avoir favorisé leur descente,
attaquèrent les autres Égyptiens, qui avaient le roi à leur tête. Je
voyais ce roi qui animait les siens par son exemple ; il paraissait comme
le dieu Mars*: des ruisseaux de sang coulaient autour de lui ; les roues
de son char étaient teintes d'un sang noir, épais et écumant : à peine
pouvaient-elles passer sur des las de corps morts écrasés. Ce jeune roi,
bien fait, vigoureux, d'une mine haute et fière, avait dans ses yeux la
fureur et le désespoir : il était comme un beau cheval qui n'a point de
bouche ; son courage le poussait au hasard, et la sagesse ne modérait
point sa valeur. Il ne savait ni réparer ses fautes, ni donner des
ordres précis, ni prévoir les maux qui le menaçaient, ni ménager les
gens dont il avait le plus grand besoin. Ce n'était pas qu'il manquât de
génie ; ses lumières égalaient son courage : mais il n'avait jamais été
instruit par la mauvaise fortune ; ses maîtres avaient empoisonné par la
flatterie son beau naturel. Il était enivré de sa puissance et de son
bonheur ; il croyait que tout devait céder à ses désirs fougueux : la
moindre résistance enflammait sa colère. Alors il ne raisonnait plus ; il
était comme hors de lui-même : son orgueil furieux en faisait une bête
farouche ; sa bonté naturelle et sa droite raison l'abandonnaient en un
instant : ses plus fidèles serviteurs étaient réduits à s'enfuir ; il
n'aimait plus que ceux qui flattaient ses passions. Ainsi, il prenait
toujours des partis extrêmes contre ses véritables intérêts, et il
forçait tous les gens de bien à détester sa folle conduite.

Longtemps sa valeur le soutint contre la multitude de ses ennemis ; mais
enfin il fut accablé. Je le vis périr : le dard d'un Phénicien perça sa
poitrine. Les rênes lui échappèrent des mains ; il tomba de son char sous
les pieds des chevaux. Un soldat de l'île de Chypre lui coupa la tête;
et, la prenant par les cheveux, il la montra, comme en triomphe, à toute
l'armée victorieuse.

Je me souviendrai toute ma vie d'avoir vu cette tête qui nageait dans le
sang ; ces yeux fermés et éteints ; ce visage pâle et défiguré ; cette
bouche entr'ouverte, qui semblait vouloir encore achever des paroles
commencées ; cet air superbe et menaçant, que la mort même n'avait pu
effacer. Toute ma vie il sera peint devant mes yeux ; et, si jamais les
dieux me faisaient régner, je n'oublierais point, après un si funeste
exemple, qu'un roi n'est digne de commander, et n'est heureux dans sa
puissance, qu'autant qu'il la soumet à la raison. Eh ! quel malheur, pour
un homme destiné à faire le bonheur public, de n'être le maître de tant
d'hommes que pour les rendre malheureux!




LIVRE TROISIÈME.

SOMMAIRE.

Télémaque raconte que Termutis, successeur de Boechoris, rendant tous
les prisonniers phéniciens, il fut emmené à Tyr sur le vaisseau de
Narbai, qui commandait la flotte tyrienne.--Pendant le trajet, Narbal
entretient Télémaque de la puissance, de la prospérité des Phéniciens;
des lois qui président à leur commerce ; il lui dépeint Pygmalion, prince
avare et cruel.--Après quelque séjour à Tyr, Télémaque est sur le point
de s'embarquer pour l'île de Chypre ; Pygmalion veut le faire prendre;
mais Astarbé, la maîtresse du tyran, le sauve et fait mourir pour lui un
jeune homme dont les mépris l'avaient irritée.


Calypso écoutait avec étonnement des paroles si sages. Ce qui la
charmait le plus était de voir que Télémaque racontait ingénument les
fautes qu'il avait faites par précipitation, et en manquant de docilité
pour le sage Mentor : elle trouvait une noblesse et une grandeur
étonnante dans ce jeune homme qui s'accusait lui-même, et qui paraissait
avoir si bien profité de ses imprudences pour se rendre sage, prévoyant
et modéré. Continuez, disait-elle, mon cher Télémaque ; il me tarde de
savoir comment vous sortîtes de l'Égypte, et où vous avez retrouvé le
sage Mentor, dont vous aviez senti la perte avec tant de raison.

Télémaque reprit ainsi son discours : Les Égyptiens les plus vertueux et
les plus fidèles au roi, étant les plus faibles, et voyant le roi mort,
furent contraints de céder aux autres : on établit un autre roi nommé
Termutis. Les Phéniciens, avec les troupes de l'île de Chypre, se
retirèrent après avoir fait alliance avec le nouveau roi. Celui-ci
rendit tous les prisonniers phéniciens ; je fus compté comme étant de ce
nombre. On me fit sortir de la tour ; je m'embarquai avec les autres, et
l'espérance commença à reluire au fond de mon cœur. Un vent favorable
remplissait déjà nos voiles*, les rameurs fendaient les ondes écumantes,
la vaste mer était couverte de navires ; les mariniers poussaient des
cris de joie ; les rivages d'Égypte s'enfuyaient loin de nous ; les
collines et les montagnes s'aplanissaient peu à peu. Nous commencions à
ne voir plus que le ciel et l'eau*, pendant que le soleil, qui se
levait, semblait faire sortir du sein de la mer ses feux étincelants:
ses rayons doraient le sommet des montagnes* que nous découvrions encore
un peu sur l'horizon ; et tout le ciel, peint d'un sombre azur, nous
promettait une heureuse navigation.

Quoiqu'on m'eût renvoyé comme étant Phénicien, aucun des Phéniciens avec
qui j'étais ne me connaissait. Narbal, qui commandait dans le vaisseau
où l'on me mit, me demanda mon nom et ma patrie. De quelle ville de
Phénicie êtes-vous ? me dit-il. Je ne suis point de Phénicie, lui dis-je;
mais les Égyptiens m'avaient pris sur la mer dans un vaisseau de
Phénicie : j'ai demeuré longtemps captif en Égypte comme un Phénicien;
c'est sous ce nom que j'ai longtemps souffert ; c'est sous ce nom qu'on
m'a délivré. De quel pays êtes-vous donc ? reprit Narbal. Alors je lui
parlai ainsi : Je suis Télémaque, fils d'Ulysse, roi d'Ithaque en Grèce.
Mon père s'est rendu fameux entre tous les rois qui ont assiégé la ville
de Troie : mais les dieux ne lui ont pas accordé de revoir sa patrie. Je
l'ai cherché en plusieurs pays ; la fortune me persécute comme lui : vous
voyez un malheureux qui ne soupire qu'après le bonheur de retourner
parmi les siens, et de trouver son père.

Narbal me regardait avec étonnement, et il crut apercevoir en moi je ne
sais quoi d'heureux qui vient des dons du ciel, et qui n'est point dans
le commun des hommes. Il était naturellement sincère et généreux ; il fut
touché de mon malheur, et me parla avec une confiance que les dieux lui
inspirèrent pour me sauver d'un grand péril.

Télémaque, je ne doute point, me dit-il, de ce que vous me dites, et je
ne saurais en douter ; la douleur et la vertu peintes sur votre visage ne
me permettent pas de me délier de vous : je sens même que les dieux, que
j'ai toujours servis, vous aiment, et qu'ils veulent que je vous aime
aussi comme si vous étiez mon fils. Je vous donnerai un conseil
salutaire ; et, pour récompense, je ne vous demande que le secret. Ne
craignez point, lui dis-je, que j'aie aucune peine à me taire sur les
choses que vous voudrez me confier : quoique je sois si jeune, j'ai déjà
vieilli dans l'habitude de ne dire jamais mon secret, et encore plus de
ne trahir jamais, sous aucun prétexte, le secret d'autrui. Comment
avez-vous pu, me dit-il, vous accoutumer au secret dans une si grande
jeunesse ? Je serai ravi d'apprendre par quel moyen vous avez acquis
cette qualité, qui est le fondement de la plus sage conduite, et sans
laquelle tous les talents sont inutiles.

Quand Ulysse, lui dis-je, partit pour aller au siège de Troie, il me
prit sur ses genoux et entre ses bras (c'est ainsi qu'on me l'a
raconté): après m'avoir baisé tendrement, il me dit ces paroles, quoique
je ne pusse les entendre : O mon fils ! que les dieux me préservent de te
revoir jamais ; que plutôt le ciseau de la Parque tranche le fil de tes
jours lorsqu'il est à peine formé, de même que le moissonneur tranche de
sa faux une tendre fleur qui commence à éclore ; que mes ennemis te
puissent écraser aux yeux de ta mère et aux miens, si tu dois un jour te
corrompre et abandonner la vertu ! O mes amis ! continua-t-il, je vous
laisse ce fils qui m'est si cher ; ayez soin de son enfance : si vous
m'aimez, éloignez de lui la pernicieuse flatterie ; enseignez-lui à se
vaincre ; qu'il soit comme un jeune arbrisseau encore tendre, qu'on plie
pour le redresser ; Surtout n'oubliez rien pour le rendre juste,
bienfaisant, sincère, et fidèle à garder un secret. Quiconque est
capable de mentir est indigne d'être compté au nombre des hommes ; et
quiconque ne sait pas se taire est indigne de gouverner.

Je vous rapporte ces paroles, parce qu'on a eu soin de me les répéter
souvent, et qu'elles ont pénétré jusqu'au fond de mon cœur ; je me les
redis souvent à moi-même. Les amis de mon père eurent soin de m'exercer
de bonne heure au secret : j'étais encore dans la plus tendre enfance, et
ils me confiaient déjà toutes les peines qu'ils ressentaient, voyant ma
mère exposée à un grand nombre de téméraires qui voulaient l'épouser.
Ainsi on me traitait dès lors comme un homme raisonnable et sûr : on
m'entretenait secrètement des plus grandes affaires ; on m'instruisait de
tout ce qu'on avait résolu pour écarter ces prétendants. J'étais ravi
qu'on eût en moi cette confiance : par là je me croyais déjà un homme
fait. Jamais je n'en ai abusé ; jamais il ne m'a échappé une seule parole
qui pût découvrir le moindre secret. Souvent les prétendants tâchaient
de me faire parler, espérant qu'un enfant, qui pourrait avoir vu ou
entendu quelque chose d'important, ne saurait pas se retenir ; mais je
savais bien leur répondre sans mentir, et sans leur apprendre ce que je
ne devais pas dire.

Alors Narbal me dit : Vous voyez, Télémaque, la puissance des Phéniciens;
ils sont redoutables à toutes les nations voisines, par leurs
innombrables vaisseaux : le commerce, qu'ils font jusques aux colonnes
d'Hercule[18], leur donne des richesses qui surpassent celles des
peuples les plus florissants. Le grand roi Sésostris, qui n'aurait
jamais pu les vaincre par mer, eut bien de la peine à les vaincre par
terre, avec ses armées qui avaient conquis tout l'Orient ; il nous imposa
un tribut que nous n'avons pas longtemps payé : les Phéniciens se
trouvaient trop riches et trop puissants pour porter patiemment le joug
de la servitude ; nous reprîmes notre liberté. La mort ne laissa pas à
Sésostris le temps de finir la guerre contre nous. Il est vrai que nous
avions tout à craindre de sa sagesse encore plus que de sa puissance:
mais, sa puissance passant dans les mains de son fils, dépourvu de toute
sagesse, nous conclûmes que nous n'avions plus rien à craindre. En
effet, les Égyptiens, bien loin de rentrer les armes à la main dans
notre pays pour nous subjuguer encore une fois, ont été contraints de
nous appeler à leur secours pour les délivrer de ce roi impie et
furieux. Nous avons été leurs libérateurs. Quelle gloire ajoutée à la
liberté et à l'opulence des Phéniciens!

Mais pendant que nous délivrons les autres, nous sommes esclaves
nous-mêmes. O Télémaque, craignez de tomber dans les mains de Pygmalion,
notre roi : il les a trempées, ces mains cruelles, dans le sang de
Sichée, mari de Didon, sa sœur. Didon, pleine du désir de la vengeance,
s'est sauvée de Tyr avec plusieurs vaisseaux. La plupart de ceux qui
aiment la vertu et la liberté l'ont suivie : elle a fondé sur là côte
d'Afrique une superbe ville qu'on nomme Carthage[19]. Pygmalion,
tourmenté par une soif insatiable des richesses, se rend de plus en plus
misérable et odieux à ses sujets. C'est un crime à Tyr que d'avoir de
grands biens ; l'avarice le rend défiant, soupçonneux, cruel ; il
persécute les riches, et il craint les pauvres. C'est un crime encore
plus grand à Tyr d'avoir de la vertu ; car Pygmalion suppose que les bons
ne peuvent souffrir ses injustices et ses infamies : la vertu le
condamne ; il s'aigrit et s'irrite contre elle. Tout l'agite, l'inquiète,
le ronge ; il a peur de son ombre ; il ne dort ni jour ni nuit : les dieux,
pour le confondre, l'accablent de trésors dont il n'ose jouir. Ce qu'il
cherche pour être heureux est précisément ce qui l'empêche de l'être. Il
regrette tout ce qu'il donne, et craint toujours de perdre ; il se
tourmente pour gagner. On ne le voit presque jamais ; il est seul,
triste, abattu au fond de son palais ; ses amis même n'osent l'aborder,
de peur de lui devenir suspects. Une garde terrible tient toujours des
épées nues et des piques levées autour de sa maison. Trente chambres qui
communiquent les unes aux autres, et dont chacune a une porta de fer
avec six gros verrous, sont le lieu où il se renferme ; on ne sait jamais
dans laquelle de ces chambres il couche, et on assure qu'il ne couche
jamais deux nuits de suite dans la même, de peur d'y être égorgé. Il ne
connaît ni les doux plaisirs, ni l'amitié encore plus douce ; si on lui
parle de chercher la joie, il sent qu'elle fuit loin de lui, et qu'elle
refuse d'entrer dans son cœur. Ses yeux creux sont pleins d'un feu âpre
et farouche ; ils sont sans cesse errants de tous côtés ; il prête
l'oreille au moindre bruit, et se sent tout ému ; il est pâle, défait, et
les noirs soucis sont peints sur son visage toujours ridé. Il se tait,
il soupire, il tire de son cœur de profonds gémissements, il ne peut
cacher les remords qui déchirent ses entrailles. Les mets les plus
exquis le dégoûtent. Ses enfants, loin d'être son espérance, sont le
sujet de sa terreur : il en a fait ses plus dangereux ennemis. Il n'a eu
toute sa vie aucun moment d'assuré ; il ne se conserve qu'à force de
répandre le sang de tous ceux qu'il craint. Insensé, qui ne voit pas que
sa cruauté, à laquelle il se confie, le fera périr ! Quelqu'un de ses
domestiques, aussi défiant que lui, se hâtera de délivrer le monde de ce
monstre.

Pour moi, je crains les dieux : quoi qu'il m'en coûte, je serai fidèle au
roi qu'ils m'ont donné : j'aimerais mieux qu'il me fît mourir, que de lui
ôter la vie, et même que de manquer à le défendre. Pour vous, ô
Télémaque, gardez-vous bien de lui dire que vous êtes le fils d'Ulysse:
il espérerait qu'Ulysse, retournant à Ithaque, lui payerait quelque
grande somme pour vous racheter, et il vous tiendrait en prison.

Quand nous arrivâmes à Tyr, je suivis le conseil de Narbal, et je
reconnus la vérité de tout ce qu'il m'avait raconté. Je ne pouvais
comprendre qu'un homme pût se rendre aussi misérable que Pygmalion me le
paraissait. Surpris d'un spectacle si affreux et si nouveau pour moi, je
disais en moi-même : Voilà un homme qui n'a cherché qu'à se rendre
heureux : il a cru y parvenir par les richesses, et par une autorité
absolue : il possède tout ce qu'il peut désirer ; et cependant il est
méprisable par ses richesses et par son autorité même. S'il était
berger, comme je l'étais naguère, il serait aussi heureux que je l'ai
été : il jouirait des plaisirs innocents de la campagne, et en jouirait
sans remords ; il ne craindrait ni le fer ni le poison, il aimerait les
hommes, il en serait aimé : il n'aurait point ces grandes richesses, qui
lui sont aussi inutiles que du sable, puisqu'il n'ose y toucher ; mais il
jouirait librement des fruits de la terre, et ne souffrirait aucun
véritable besoin. Cet homme paraît faire tout ce qu'il veut ; mais il
s'en faut bien qu'il le fasse : il fait tout ce que veulent ses passions
féroces ; il est toujours entraîné par son avarice, par sa crainte, par
ses soupçons. Il paraît maître de tous les autres hommes ; mais il n'est
pas maître de lui-même, car il a autant de maîtres et de bourreaux qu'il
a de désirs violents.

Je raisonnais ainsi de Pygmalion sans le voir ; car on ne le voyait
point, et on regardait seulement avec crainte ces hautes tours, qui
étaient nuit et jour entourées de gardes, où il s'était mis lui-même
comme en prison ; se renfermant avec ses trésors. Je comparais ce roi
invisible avec Sésostris, si doux, si accessible, si affable, si curieux
de voir les étrangers, si attentif à écouter tout le monde, et à tirer
du cœur des hommes la vérité qu'on cache aux rois. Sésostris, disais-je,
ne craignait rien, et n'avait rien à craindre ; il se montrait à tous ses
sujets comme à ses propres enfants : celui-ci craint tout, et a tout à
craindre. Ce méchant roi est toujours exposé à une mort funeste, même
dans son palais inaccessible, au milieu de ses gardes ; au contraire, le
bon roi Sésostris était en sûreté au milieu de la foule des peuples,
comme un bon père dans sa maison, environné de sa famille.

Pygmalion donna ordre de renvoyer les troupes de l'île de Chypre qui
étaient venues secourir les siennes à cause de l'alliance qui était
entre les deux peuples. Narbal prit cette occasion de me mettre en
liberté : il me fit passer en revue parmi les soldats chypriens : car le
roi était ombrageux jusque dans les moindres choses. Le défaut des
princes trop faciles et inappliqués est de se livrer avec une aveugle
confiance à des favoris artificieux et corrompus. Le défaut de celui-ci
était, au contraire, de se défier des plus honnêtes gens : il ne savait
point discerner les hommes droits et simples qui agissent sans
déguisement ; aussi n'avait-il jamais vu de gens de bien, car de telles
gens ne vont point chercher un roi si corrompu. D'ailleurs, il avait vu,
depuis qu'il était sur le trône, dans les hommes dont il s'était servi,
tant de dissimulation, de perfidie, et de vices affreux déguisés sous
les apparences de la vertu, qu'il regardait tous les hommes, sans
exception, comme s'ils eussent été masqués. Il supposait qu'il n'y a
aucune sincère vertu sur la terre : ainsi il regardait tous les hommes
comme étant à peu près égaux. Quand il trouvait un homme faux et
corrompu, il ne se donnait point la peine d'en chercher un autre,
comptant qu'un autre ne serait pas meilleur. Les bons lui paraissaient
pires que les méchants les plus déclarés, parce qu'il les croyait aussi
méchants et plus trompeurs.

Pour revenir à moi, je fus confondu avec les Chypriens, et j'échappai à
la défiance pénétrante du roi. Narbal tremblait, dans la crainte que je
ne fusse découvert : il lui en eût coûté la vie, et à moi aussi. Son
impatience de nous voir partir était incroyable : mais les vents
contraires nous retinrent assez longtemps à Tyr.

Je profitai de ce séjour pour connaître les mœurs des Phéniciens, si
célèbres dans toutes les nations connues. J'admirais l'heureuse
situation de cette grande ville, qui est au milieu de la mer, dans une
île. La côte voisine est délicieuse par sa fertilité, par les fruits
exquis qu'elle porte, par le nombre des villes et des villages qui se
touchent presque, enfin par la douceur de son climat : car les montagnes
mettent cette côte à l'abri des vents brûlants du midi ; elle est
rafraîchie par le vent du nord qui souffle du côté de la mer. Ce pays
est au pied du Liban, dont le sommet fend les nues et va toucher les
astres ; une glace éternelle couvre son front ; des fleuves pleins de
neige tombent, comme des torrents, des pointes de rochers qui
environnent sa tête. Au-dessous on voit une vaste forêt de cèdres
antiques, qui paraissent aussi vieux que la terre où ils sont plantés,
et qui portent leurs branches épaisses jusque vers les nues. Cette forêt
a sous ses pieds de gras pâturages dans la pente de la montagne. C'est
là qu'on voit errer les taureaux qui mugissent, les brebis qui bêlent,
avec leurs tendres agneaux qui bondissent sur l'herbe fraîche : là
coulent mille divers ruisseaux d'une eau claire, qui distribuent l'eau
partout. Enfin on voit au-dessous des pâturages le pied de la montagne
qui est comme un jardin : le printemps et l'automne y règnent ensemble
pour y joindre les fleurs et les fruits. Jamais ni le souffle empesté du
midi, qui sèche et qui brûle tout, ni le rigoureux aquilon, n'ont osé
effacer les vives couleurs qui ornent ce jardin.

C'est auprès de cette belle côte que s'élève dans la mer l'île où est
bâtie la ville de Tyr. Cette grande ville semble nager au-dessus des
eaux et être la reine de toute la mer. Les marchands y abordent de
toutes les parties du monde, et ses habitants sont eux-mêmes les plus
fameux marchands qu'il y ait dans l'univers. Quand on entre dans cette
ville, on croit d'abord que ce n'est point une ville qui appartienne à
un peuple particulier, mais qu'elle est la ville commune de tous les
peuples, et le centre de leur commerce. Elle a deux grands môles,
semblables à deux bras, qui s'avancent dans la mer, et qui embrassent un
vaste port où les vents ne peuvent entrer. Dans ce port on voit comme
une forêt de mâts de navires ; et ces navires sont si nombreux, qu'à
peine peut-on découvrir la mer qui les porte. Tous les citoyens
s'appliquent au commerce, et leurs grandes richesses ne les dégoûtent
jamais du travail nécessaire pour les augmenter. On y voit de tous côtés
le fin lin d'Égypte et la pourpre tyrienne deux fois teinte, d'un éclat
merveilleux ; cette double teinture est si vive, que le temps ne peut
l'effacer : on s'en sert pour les laines fines, qu'on rehausse d'une
broderie d'or et d'argent. Les Phéniciens font le commerce de tous les
peuples jusqu'au détroit de Gadès[20], et ils ont même pénétré dans le
vaste océan qui environne toute la terre. Ils ont fait aussi de longues
navigations sur la mer Rouge ; et c'est par ce chemin qu'ils vont
chercher, dans les îles inconnues, de l'or, des parfums, et divers
animaux qu'on ne voit point ailleurs.

Je ne pouvais rassasier mes yeux du spectacle magnifique de cette grande
ville où tout était en mouvement. Je n'y vois point, comme dans les
villes de la Grèce, des hommes oisifs et curieux, qui vont chercher des
nouvelles dans la place publique, ou regarder les étrangers qui arrivent
sur le port. Les hommes y sont occupés à décharger leurs vaisseaux, à
transporter leurs marchandises ou à les vendre ; à ranger leurs magasins,
et à tenir un compte exact de ce qui leur est dû par les négociants
étrangers. Les femmes ne cessent jamais ou filer les laines, ou de faire
des dessins de broderie, ou de plier les riches étoffes.

D'où vient, disais-je à Narbal, que les Phéniciens se sont rendus les
maîtres du commerce de toute la terre, et qu'ils s'enrichissent ainsi
aux dépens de tous les peuples ? Vous le voyez, me répondit-il, la
situation de Tyr est heureuse pour le commerce. C'est notre patrie qui a
la gloire d'avoir inventé la navigation : les Tyriens furent les
premiers, s'il en faut croire ce qu'on raconte de la plus obscure
antiquité, qui domptèrent les flots, longtemps avant l'âge de Tiphys et
des Argonautes tant vantés dans la Grèce ; ils furent, dis-je, les
premiers qui osèrent se mettre dans un frêle vaisseau* à la merci des
vagues et des tempêtes, qui sondèrent les abîmes de la mer, qui
observèrent les astres loin de la terre, suivant la science des
Égyptiens et des Babyloniens, enfin qui réunirent tant de peuples que la
mer avait séparés. Les Tyriens sont industrieux, patients, laborieux,
propres, sobres et ménagers ; ils ont une exacte police ; ils sont
parfaitement d'accord entre eux ; jamais peuple n'a été plus constant,
plus sincère, plus fidèle, plus sûr, plus commode à tous les
étrangers[21]. Voilà, sans aller chercher d'autres causes, ce qui leur
donne l'empire de la mer, et qui fait fleurir dans leurs ports un si
utile commerce. Si la division et la jalousie se mettaient entre eux;
s'ils commençaient à s'amollir dans les délices et dans l'oisiveté ; si
les premiers de la nation méprisaient le travail et l'économie ; si les
arts cessaient d'être en honneur dans leur ville ; s'ils manquaient de
bonne foi envers les étrangers ; s'ils altéraient tant soit peu les
règles d'un commerce libre ; s'ils négligeaient leurs manufactures, et
s'ils cessaient de faire les grandes avances qui sont nécessaires pour
rendre leurs marchandises parfaites, chacune dans son genre, vous
verriez bientôt tomber cette puissance que vous admirez.

Mais expliquez-moi, lui disais-je, les vrais moyens d'établir un jour à
Ithaque un pareil commerce. Faites, me répondit-il, comme on fait ici:
recevez bien et facilement tous les étrangers ; faites-leur trouver dans
vos ports la sûreté, la commodité, la liberté entière ; ne vous laissez
jamais entraîner ni par l'avarice ni par l'orgueil. Le vrai moyen de
gagner beaucoup est de ne vouloir jamais trop gagner, et de savoir
perdre à propos. Faites-vous aimer par tous les étrangers ; souffrez même
quelque chose d'eux ; craignez d'exciter leur jalousie par votre hauteur:
soyez constant dans les règles du commerce ; qu'elles soient simples et
faciles : accoutumez vos peuples à les suivre inviolablement : punissez
sévèrement la fraude et même la négligence ou le faste des marchands,
qui ruinent le commerce en ruinant les hommes qui le font. Surtout
n'entreprenez jamais de gêner le commerce pour le tourner selon vos
vues. Il faut que le prince ne s'en mêle point, de peur de le gêner, et
qu'il en laisse tout le profit à ses sujets qui en ont la peine:
autrement il les découragera : il en tirera assez d'avantages par les
grandes richesses qui entreront dans ses États. Le commerce est comme
certaines sources : si vous voulez détourner leur cours, vous les faites
tarir. Il n'y a que le profit et la commodité qui attirent les étrangers
chez vous ; si vous leur rendez le commerce moins commode et moins
utile, ils se retirent insensiblement, et ne reviennent plus, parce que
d'autres peuples, profitant de votre imprudence, les attirent chez eux,
et les accoutument à se passer de vous. Il faut même vous avouer que
depuis quelque temps la gloire de Tyr est bien obscurcie. Oh ! si vous
l'aviez vue, mon cher Télémaque, avant le règne de Pygmalion, vous
auriez été bien plus étonné ! Vous ne trouvez plus maintenant ici que les
tristes restes d'une grandeur qui menace ruine. O malheureuse Tyr ! en
quelles mains es-tu tombée ! autrefois la mer t'apportait le tribut de
tous les peuples de la terre.

Pygmalion craint tout et des étrangers et de ses sujets. Au lieu
d'ouvrir, suivant notre ancienne coutume, ses ports à toutes les nations
les plus éloignées, dans une entière liberté, il veut savoir le nombre
des vaisseaux qui arrivent, leur pays, les noms des hommes qui y sont,
leur genre de commerce, la nature et le prix de leurs marchandises, et
le temps qu'ils doivent demeurer ici. Il fait encore pis ; car il use de
supercherie pour surprendre les marchands, et pour confisquer leurs
marchandises. Il inquiète les marchands qu'il croit les plus opulents;
il établit, sous divers prétextes, de nouveaux impôts. Il veut entrer
lui-même dans le commerce ; et tout le monde craint d'avoir quelque
affaire avec lui. Aussi le commerce languit ; les étrangers oublient peu
à peu le chemin de Tyr, qui leur était autrefois si doux ; et, si
Pygmalion ne change de conduite, notre gloire et notre puissance seront
bientôt transportées à quelque autre peuple mieux gouverné que nous.

Je demandai ensuite à Narbal comment les Tyriens s'étaient rendus si
puissants sur la mer : car je voulais n'ignorer rien de tout ce qui sert
au gouvernement d'un royaume. Nous avons, me répondit-il, les forêts du
Liban qui fournissent le bois des vaisseaux ; et nous les réservons avec
soin pour cet usage : on n'en coupe jamais que pour les besoins publics.
Pour la construction des vaisseaux, nous avons l'avantage d'avoir des
ouvriers habiles. Comment, lui disais-je, avez-vous pu faire pour
trouver ces ouvriers?

Il me répondait : Ils se sont formés peu à peu dans le pays. Quand on
récompense bien ceux qui excellent dans les arts, on est sûr d'avoir
bientôt des hommes qui les mènent à leur dernière perfection ; car les
hommes qui ont le plus de sagesse et de talent ne manquent point de
s'adonner aux arts auxquels les grandes récompenses sont attachées. Ici
on traite avec honneur tous ceux qui réussissent dans les arts et dans
les sciences utiles à la navigation. On considère un bon géomètre ; on
estime fort un habile astronome ; on comble de biens un pilote qui
surpasse les autres dans sa fonction : on ne méprise point un bon
charpentier ; au contraire, il est bien payé et bien traité. Les bons
rameurs mêmes ont des récompenses sûres, et proportionnées à leurs
services ; on les nourrit bien ; on a soin d'eux quand ils sont malades;
en leur absence, on a soin de leurs femmes et de leurs enfants ; s'ils
périssent dans un naufrage, on dédommage leurs familles : on renvoie chez
eux ceux qui ont servi un certain temps. Ainsi, on en a autant qu'on en
veut : le père est ravi d'élever son fils dans un si bon métier ; et, dès
sa plus tendre jeunesse, il se hâte de lui enseigner à manier la rame, à
tendre les cordages, à mépriser les tempêtes. C'est ainsi qu'on mène les
hommes, sans contrainte, par la récompense et par le bon ordre.
L'autorité seule ne fait jamais bien ; la soumission des inférieurs ne
suffît pas : il faut gagner les cœurs, et faire trouver aux hommes leur
avantage pour les choses où l'on veut se servir de leur industrie.

Après ce discours, Narbal me mena visiter tous les magasins, les
arsenaux, et tous les métiers qui servent à la construction des navires.
Je demandais le détail des moindres choses, et j'écrivais tout ce que
j'avais appris, de peur d'oublier quelque circonstance utile.

Cependant Narbal, qui connaissait Pygmalion, et qui m'aimait, attendait
avec impatience mon départ, craignant que je ne fusse découvert par les
espions du roi, qui allaient nuit et jour par toute la ville ; mais les
vents ne nous permettaient point encore de nous embarquer. Pendant que
nous étions occupés à visiter curieusement le port et à interroger
divers marchands, nous vîmes venir à nous un officier de Pygmalion, qui
dit à Narbal : Le roi vient d'apprendre d'un des capitaines de vaisseau
qui sont revenus d'Égypte avec vous, que vous avez mené d'Égypte un
étranger qui passe pour Chyprien ; le roi veut qu'on l'arrête et qu'on
sache certainement de quel pays il est ; vous en répondrez sur votre
tête. Dans ce moment, je m'étais un peu éloigné pour regarder de plus
près les proportions que les Tyriens avaient gardées dans la
construction d'un vaisseau presque neuf, qui était, disait-on, par cette
proportion si exacte de toutes ses parties, le meilleur voilier qu'on
eût jamais vu dans le port ; et j'interrogeais l'ouvrier qui avait réglé
ces proportions.

Narbal, surpris et effrayé, répondit : Je vais chercher cet étranger, qui
est de l'île de Chypre. Quand il eut perdu de vue cet officier, il
courut vers moi pour m'avertir du danger où j'étais. Je ne l'avais que
trop prévu, me dit-il, mon cher Télémaque, nous sommes perdus ! Le roi,
que sa défiance tourmente jour et nuit, soupçonne que vous n'êtes pas de
l'île de Chypre ; il ordonne qu'on vous arrête ; il veut me faire périr,
si je ne vous mets entre ses mains. Que ferons-nous ? O dieux,
donnez-nous la sagesse pour nous tirer de ce péril. Il faudra,
Télémaque, que je vous mène au palais du roi. Vous soutiendrez que vous
êtes Chyprien, de la ville d'Amathonte, fils d'un statuaire de Vénus. Je
déclarerai que j'ai connu autrefois votre père, et peut-être que le roi,
sans approfondir davantage, vous laissera partir. Je ne vois plus
d'autre moyen de sauver votre vie et la mienne.

Je répondis à Narbal : Laissez périr un malheureux que le destin veut
perdre. Je sais mourir, Narbal, et je vous dois trop pour vouloir vous
entraîner dans mon malheur. Je ne puis me résoudre à mentir ; je ne suis
pas Chyprien, et je ne saurais dire que je le suis. Les dieux voient ma
sincérité ; c'est à eux à conserver ma vie par leur puissance, s'ils le
veulent, mais je ne veux point la sauver par un mensonge.

Narbal me répondait : Ce mensonge, Télémaque, n'a rien qui ne soit
innocent ; les dieux mêmes ne peuvent te condamner : il ne fait aucun mal
à personne ; il sauve la vie à deux innocents ; il ne trompe le roi que
pour l'empêcher de faire un grand crime. Vous poussez trop loin l'amour
de la vertu et la crainte de blesser la religion.

Il suffit, lui disais-je, que le mensonge soit mensonge pour n'être pas
digne d'un homme qui parle en présence des dieux et qui doit tout à la
vérité. Celui qui blesse la vérité offense les dieux et se blesse
soi-même, car il parle contre sa conscience. Cessez, Narbal, de me
proposer ce qui est indigne de vous et de moi. Si les dieux ont pitié de
nous, ils sauront bien nous délivrer ; s'ils veulent nous laisser périr,
nous serons, en mourant, les victimes de la vérité, et nous laisserons
aux hommes l'exemple de préférer la vertu sans tache à une longue vie:
la mienne n'est déjà que trop longue, étant si malheureuse. C'est vous
seul, ô mon cher Narbal, pour qui mon cœur s'attendrit. Fallait-il que
votre amitié pour un malheureux étranger vous fût si funeste?

Nous demeurâmes longtemps dans cette espèce de combat ; mais enfin nous
vîmes arriver un homme qui courait hors d'haleine ; c'était un autre
officier du roi, qui venait de la part d'Astarbé. Cette femme était
belle comme une déesse ; elle joignait aux charmes du corps tous ceux de
l'esprit ; elle était enjouée, flatteuse, insinuante. Avec tant de
charmes trompeurs, elle avait, comme les Sirènes, un cœur cruel et plein
de malignité ; mais elle savait cacher ses sentiments corrompus par un
profond artifice. Elle avait su gagner le cœur de Pygmalion par sa
beauté, par son esprit, par sa douce voix et par l'harmonie de sa lyre*.
Pygmalion, aveuglé par un violent amour pour elle, avait abandonné la
reine Topha, son épouse. Il ne songeait qu'à contenter toutes les
passions de l'ambitieuse Astarbé ; l'amour de cette femme ne lui était
guère moins funeste que son infâme avarice. Mais quoiqu'il eût tant de
passion pour elle, elle n'avait pour lui que du mépris et du dégoût;
elle cachait ses vrais sentiments ; et elle faisait semblant de ne
vouloir vivre que pour lui, dans le même temps où elle ne pouvait le
souffrir.

Il y avait à Tyr un jeune Lydien nommé Malachon, d'une merveilleuse
beauté, mais mou, efféminé, noyé dans les plaisirs. Il ne songeait qu'à
conserver la délicatesse de son teint, qu'à peigner ses cheveux blonds
flottants sur ses épaules, qu'à se parfumer, qu'à donner un tour
gracieux aux plis de sa robe, enfin qu'à chanter ses amours sur sa lyre.
Astarbé le vit ; elle l'aima et devint furieuse. Il la méprisa, parce
qu'il était passionné pour une autre femme ; d'ailleurs, il craignit de
s'exposer à la cruelle jalousie du roi. Astarbé se sentant méprisée,
s'abandonna à son ressentiment. Dans son désespoir, elle s'imagina
qu'elle pouvait faire passer Malachon pour l'étranger que le roi faisait
chercher et qu'on disait qui était venu avec Narbal. En effet, elle le
persuada à Pygmalion et corrompit tous ceux qui auraient pu le
détromper. Comme il n'aimait point les hommes vertueux et qu'il ne
savait point les discerner, il n'était environné que de gens intéressés,
artificieux, prêts à exécuter ses ordres injustes et sanguinaires. Ce
telles gens craignaient l'autorité d'Astarbé, et ils lui aidaient à
tromper le roi, de peur de déplaire à cette femme hautaine qui avait
toute sa confiance. Ainsi Malachon, quoique connu pour Lydien dans toute
la ville, passa pour le jeune étranger que Narbal avait emmené d'Égypte:
il fut mis en prison.

Astarbé, qui craignait que Narbal n'allât parler au roi, et ne découvrît
son imposture, envoyait en diligence à Narbal cet officier, qui lui dit
ces paroles : Astarbé vous défend de découvrir au roi quel est votre
étranger : elle ne vous demande que le silence, et elle saura bien faire
en sorte que le roi soit content de vous ; cependant, hâtez-vous de faire
embarquer avec les Chypriens le jeune étranger que vous avez emmené
d'Égypte, afin qu'on ne le voie plus dans la ville. Narbal, ravi de
pouvoir ainsi sauver sa vie et la mienne, promit de se taire, et
l'officier, satisfait d'avoir obtenu ce qu'il demandait, s'en retourna
rendre compte à Astarbé de sa commission.

Narbal et moi, nous admirâmes la bonté des dieux, qui récompensaient
notre sincérité et qui ont un soin si touchant de ceux qui hasardent
tout pour la vertu. Nous regardions avec horreur un roi livré à
l'avarice et à la volupté. Celui qui craint avec tant d'excès d'être
trompé, disions-nous, mérite de l'être, et l'est presque toujours
grossièrement. Il se défie des gens de bien, et il s'abandonne à des
scélérats ; il est le seul qui ignore ce qui se passe. Voyez Pygmalion;
il est le jouet d'une femme sans pudeur. Cependant les dieux se servent
du mensonge des méchants pour sauver les bons, qui aiment mieux perdre
la vie que de mentir.

En même temps, nous aperçûmes que les vents changeaient et qu'ils
devenaient favorables aux vaisseaux de Chypre. Les dieux se déclarent,
s'écria Narbal ; ils veulent, mon cher Télémaque, vous mettre en sûreté:
fuyez cette terre cruelle et maudite ! Heureux qui pourrait vous suivre
jusque dans les rivages les plus inconnus ! heureux qui pourrait vivre et
mourir avec vous ! Mais un destin sévère m'attache à cette malheureuse
patrie ; il faut souffrir avec elle ; peut-être faudra-t-il être enseveli
dans ses ruines ; n'importe, pourvu que je dise toujours la vérité et que
mon cœur n'aime que la justice. Pour vous, ô mon cher Télémaque, je pris
les dieux, qui vous conduisent comme par la main, de vous accorder le
plus précieux de tous leurs dons, qui est la vertu pure et sans tache,
jusqu'à la mort. Vivez, retournez en Ithaque, consolez Pénélope,
délivrez-la de ses téméraires amants. Que vos yeux puissent voir, que
vos mains puissent embrasser le sage Ulysse, et qu'il trouve en vous un
fils qui égale sa sagesse ! Mais, dans votre bonheur, souvenez-vous du
malheureux Narbal, et ne cessez jamais de m'aimer.

Quand il eut achevé ces paroles, je l'arrosai de mes larmes sans lui
répondre ; de profonds soupirs m'empêchaient de parler ; nous nous
embrassions en silence. Il me mena jusqu'au vaisseau ; il demeura sur le
rivage ; et, quand le vaisseau fut parti, nous ne cessions de nous
regarder tandis que nous pûmes nous voir.




LIVRE QUATRIÈME.

SOMMAIRE.

Télémaque reprend le récit de ses aventures.--Il raconte que, dans sa
traversée de Tyr à l'île de Chypre, il eut un songe qui lui montrait
Vénus et Cupidon l'invitant au plaisir.--Minerve lui apparut aussi, le
couvrant de son égide ; enfin il vit Mentor qui l'exhortait à fuir de
l'île de Chypre. A son réveil, les Chypriens, noyés dans le vin, sont
surpris par une affreuse tempête.--Le vaisseau eût péri, si Télémaque
n'eût pris en main le gouvernail.--Arrivée dans l'île de
Chypre.--Peinture des mœurs voluptueuses des habitants, du culte rendu à
Vénus et des impressions funestes qu'en reçoit Télémaque.--Il retrouve
là Mentor dont les conseils le délivrent d'un si grand danger.--Le
Syrien Hazaël, à qui Mentor avait été vendu, rend à Télémaque son sage
conducteur,--Hazaël s'embarque avec eux pour l'île de Crète.--Ils voient
dans ce trajet le beau spectacle d'Amphitrite trainée dans son char par
des chevaux marins.


Calypso, qui avait été jusqu'à ce moment immobile et transportée de
plaisir en écoutant les aventures de Télémaque, l'interrompit pour lui
faire prendre quelque repos. Il est temps, lui dit-elle, que vous alliez
goûter la douceur du sommeil après tant de travaux. Vous n'avez rien à
craindre ici ; tout vous est favorable. Abandonnez-vous donc à la joie;
goûtez la paix et tous les autres dons des dieux, dont vous allez être
comblé. Demain, quand l'Aurore avec ses doigts de roses entr'ouvrira les
portes dorées de l'orient, et que les chevaux du Soleil, sortant de
l'onde amère, répandront les flammes du jour pour chasser devant eux
toutes les étoiles du ciel, nous reprendrons, mon cher Télémaque,
l'histoire de vos malheurs. Jamais votre père n'a égalé votre sagesse et
votre courage : ni Achille, vainqueur d'Hector, ni Thésée, revenu des
enfers, ni même le grand Alcide, qui a purgé la terre de tant de
monstres, n'ont fait voir autant de force et de vertu que vous. Je
souhaite qu'un profond sommeil vous rende cette nuit courte. Mais,
hélas ! qu'elle sera longue pour moi ! qu'il me tardera de vous revoir, de
vous entendre, de vous faire redire ce que je sais déjà, et de vous
demander ce que je ne sais pas encore ! Allez, mon cher Télémaque, avec
le sage Mentor, que les dieux vous ont rendu ; allez dans cette grotte
écartée, où tout est préparé pour votre repos. Je prie Morphée de
répandre ses plus doux charmes sur vos paupières appesanties, de faire
couler une vapeur divine dans tous vos membres fatigués, et de vous
envoyer des songes légers, qui, voltigeant autour de vous, flattent vos
sens par les images les plus riantes, et repoussent loin de vous tout ce
qui pourrait vous réveiller trop promptement.

La déesse conduisit elle-même Télémaque dans cette grotte séparée de la
sienne. Elle n'était ni moins rustique ni moins agréable. Une fontaine,
qui coulait dans un coin, y faisait un doux murmure qui appelait le
sommeil. Les nymphes y avaient préparé deux lits d'une molle verdure,
sur lesquels elles avaient étendu deux grandes peaux, l'une de lion pour
Télémaque, et l'autre d'ours pour Mentor.

Avant que de laisser fermer ses yeux au sommeil, Mentor parla ainsi à
Télémaque : Le plaisir de raconter vos histoires vous a entraîné ; vous
avez charmé la déesse en lui expliquant les dangers dont votre courage
et votre industrie vous ont tiré : par là vous n'avez fait qu'enflammer
davantage son cœur, et que vous préparer une plus dangereuse captivité.
Comment espérez-vous qu'elle vous laisse maintenant sortir de son île,
vous qui l'avez enchantée par le récit de vos aventures ? L'amour d'une
vaine gloire vous a fait parler sans prudence. Elle s'était engagée à
vous raconter des histoires, et à vous apprendre quelle a été la
destinée d'Ulysse ; elle a trouvé moyen de parler longtemps sans rien
dire ; et elle vous a engagé à lui expliquer tout ce qu'elle désire
savoir : tel est l'art des femmes flatteuses et passionnées. Quand
est-ce, ô Télémaque, que vous serez assez sage pour ne parler jamais par
vanité, et que vous saurez taire tout ce qui vous est avantageux, quand
il n'est pas utile à dire ? Les autres admirent votre sagesse dans un âge
où il est pardonnable d'en manquer : pour moi, je ne puis vous pardonner
rien : je suis le seul qui vous connais, et qui vous aime assez pour vous
avertir de toutes vos fautes. Combien êtes-vous encore éloigné de la
sagesse de votre père!

Quoi donc ! répondit Télémaque, pouvais-je refuser à Calypso de lui
raconter mes malheurs ? Non, reprit Mentor, il fallait les lui raconter:
mais vous deviez le faire en ne lui disant que ce qui pouvait lui donner
de la compassion. Vous pouviez dire que vous aviez été, tantôt errant,
tantôt captif en Sicile, et puis en Égypte. C'était lui dire assez : et
tout le reste n'a servi qu'à augmenter le poison qui brûle déjà son
cœur. Plaise aux dieux que le vôtre puisse s'en préserver ! Mais que
ferai-je donc ? continua Télémaque, d'un ton modéré et docile. Il n'est
plus temps, repartit Mentor, de lui cacher ce qui reste de vos
aventures : elle en sait assez pour ne pouvoir être trompée sur ce
qu'elle ne sait pas encore ; votre réserve ne servirait qu'à l'irriter.
Achevez donc demain de lui raconter tout ce que les dieux ont fait en
votre faveur, et apprenez une autre fois à parler plus sobrement de tout
ce qui peut vous attirer quelque louange. Télémaque reçut avec amitié un
si bon conseil, et ils se couchèrent.

Aussitôt que Phébus eut répandu ses premiers rayons sur la terre,
Mentor, entendant la voix de la déesse qui appelait ses nymphes dans le
bois, éveilla Télémaque. Il est temps, lui dit-il, de vaincre le
sommeil. Allons retrouver Calypso : mais défiez-vous de ses douces
paroles ; ne lui ouvrez jamais votre cœur ; craignez le poison flatteur de
ses louanges. Hier elle vous éleva au-dessus de votre sage père, de
l'invincible Achille et du fameux Thésée, d'Hercule devenu immortel.
Sentîtes-vous combien cette louange est excessive ? Crûtes-vous ce
qu'elle disait ? Sachez qu'elle ne le croit pas elle-même : elle ne vous
loue qu'à cause qu'elle vous croit faible, et assez vain pour vous
laisser tromper par des louanges disproportionnées à vos actions.

Après ces paroles, ils allèrent au lieu où la déesse les attendait. Elle
sourit en les voyant, et cacha, sous une apparence de joie, la crainte
et l'inquiétude qui troublaient son cœur, car elle prévoyait que
Télémaque, conduit par Mentor, lui échapperait de même qu'Ulysse.
Hâtez-vous, dit-elle, mon cher Télémaque, de satisfaire ma curiosité:
j'ai cru, pendant toute la nuit, vous voir partir de Phénicie et
chercher une nouvelle destinée dans l'île de Chypre. Dites-nous donc
quel fut ce voyage, et ne perdons pas un moment. Alors on s'assit sur
l'herbe semée de violettes, à l'ombre d'un bocage épais.

Calypso ne pouvait s'empêcher de jeter sans cesse des regards tendres et
passionnés sur Télémaque, et de voir avec indignation que Mentor
observait jusqu'aux moindres mouvements de ses yeux. Cependant toutes
les nymphes en silence se penchaient pour prêter l'oreille, et faisaient
une espèce de demi-cercle pour mieux voir et pour mieux écouter : les
yeux de toute l'assemblée étaient immobiles et attachés sur le jeune
homme*. Télémaque, baissant les yeux, et rougissant avec beaucoup de
grâce, reprit ainsi la suite de son histoire:

A peine le doux souffle d'un vent favorable avait rempli nos voiles*,
que la terre de Phénicie disparut à nos yeux. Comme j'étais avec les
Chypriens, dont j'ignorais les mœurs, je me résolus de me taire, de
remarquer tout, et d'observer toutes les règles de la discrétion pour
gagner leur estime. Mais, pendant mon silence, un sommeil doux et
puissant vint me saisir : mes sens étaient liés et suspendus ; je goûtais
une paix et une joie profonde qui enivrait mon cœur.

Tout à coup, je crus voir Vénus qui fendait les nues dans son char
volant conduit par deux colombes. Elle avait cette éclatante beauté,
cette vive jeunesse, ces grâces tendres, qui parurent en elle quand elle
sortit de l'écume de l'Océan, et qu'elle éblouit les yeux de Jupiter
même. Elle descendit tout à coup d'un vol rapide jusqu'auprès de moi, me
mit en souriant la main sur l'épaule, et, me nommant par mon nom,
prononça ces paroles : Jeune Grec, tu vas entrer dans mon empire ; tu
arriveras bientôt dans cette île fortunée où les plaisirs, les ris et
les jeux folâtres naissent sous mes pas. Là, tu brûleras des parfums sur
mes autels ; là, je te plongerai dans un fleuve de délices. Ouvre ton
cœur aux plus douces espérances, et garde-toi bien de résister à la plus
puissante de toutes les déesses, qui veut te rendre heureux.

En même temps j'aperçus l'enfant Cupidon, dont les petites ailes
s'agitant le faisaient voler autour de sa mère. Quoiqu'il eût sur son
visage la tendresse, les grâces et l'enjouement de l'enfance, il avait
je ne sais quoi dans ses yeux perçants qui me faisait peur. Il riait en
me regardant ; son ris était malin, moqueur et cruel. Il tira de son
carquois d'or la plus aiguë de ses flèches, il banda son arc, et allait
me percer, quand Minerve se montra soudainement pour me couvrir de son
égide. Le visage de cette déesse n'avait point cette beauté molle et
cette langueur passionnée que j'avais remarquée dans le visage et dans
la posture de Vénus. C'était au contraire une beauté simple, négligée,
modeste ; tout était grave, vigoureux, noble, plein de force et de
majesté. La flèche de Cupidon, ne pouvant percer l'égide, tomba par
terre. Cupidon, indigné, en soupira amèrement ; il eut honte de se voir
vaincu. Loin d'ici, s'écria Minerve, loin d'ici, téméraire enfant ! tu ne
vaincras jamais que des âmes lâches, qui aiment mieux tes honteux
plaisirs, que la sagesse, la vertu et la gloire. A ces mots, l'Amour
irrité s'envola ; et Vénus remontant vers l'Olympe, je vis longtemps son
char avec ses deux colombes dans une nuée d'or et d'azur ; puis elle
disparut. En baissant mes yeux vers la terre, je ne retrouvai plus
Minerve.

Il me sembla que j'étais transporté dans un jardin délicieux, tel qu'on
dépeint les Champs-Élysées. En ce lieu je reconnus Mentor, qui me dit:
Fuyez cette cruelle terre, cette île empestée, où l'on ne respire que la
volupté. La vertu la plus courageuse y doit trembler, et ne se peut
sauver qu'en fuyant. Dès que je le vis, je voulus me jeter à son cou
pour l'embrasser ; mais je sentais que mes pieds ne pouvaient se mouvoir,
que mes genoux se dérobaient sous moi, et que mes mains, s'efforçant de
saisir Mentor, cherchaient une ombre vaine qui m'échappait toujours*.
Dans cet effort je m'éveillai, et je sentis que ce songe mystérieux
était un avertissement divin. Je me sentis plein de courage contre les
plaisirs, et de défiance contre moi-même pour détester la vie molle des
Chypriens. Mais ce qui me perça le cœur fut que je crus que Mentor avait
perdu la vie, et qu'ayant passé les ondes du Styx, il habitait l'heureux
séjour des âmes justes.

Cette pensée me fit répandre un torrent de larmes. On me demanda
pourquoi je pleurais. Les larmes, répondis-je, ne conviennent que trop à
un malheureux étranger qui erre sans espérance de revoir sa patrie.
Cependant tous les Chypriens qui étaient dans le vaisseau
s'abandonnaient à une folle joie. Les rameurs, ennemis du travail,
s'endormaient sur leurs rames ; le pilote, couronné de fleurs, laissait
le gouvernail, et tenait en sa main une grande cruche de vin qu'il avait
presque vidée : lui et tous les autres, troublés par la fureur de
Bacchus, chantaient, en l'honneur de Vénus et de Cupidon, des vers qui
devaient faire horreur à tous ceux qui aiment la vertu.

Pendant qu'ils oubliaient ainsi les dangers de la mer, une soudaine
tempête troubla le ciel et la mer. Les vents déchaînés mugissaient avec
fureur dans les voiles*; les ondes noires battaient les flancs du
navire, qui gémissait sous leurs coups. Tantôt nous montions sur le dos
des vagues enflées ; tantôt la mer semblait se dérober sous le navire, et
nous précipiter dans l'abîme. Nous apercevions auprès de nous des
rochers contre lesquels les flots irrités se brisaient avec un bruit
horrible. Alors je compris par expérience ce que j'avais ouï dire à
Mentor, que les hommes mous et abandonnés aux plaisirs manquent de
courage dans les dangers. Tous nos Chypriens abattus pleuraient comme
des femmes ; je n'entendais que des cris pitoyables, que des regrets sur
les délices de la vie, que de vaines promesses aux dieux pour leur faire
des sacrifices, si on pouvait arriver au port. Personne ne conservait
assez de présence d'esprit, ni pour ordonner les manœuvres, ni pour les
faire. Il me parut que je devais, en sauvant ma vie, sauver celle des
autres. Je pris le gouvernail en main, parce que le pilote, troublé par
le vin, comme une bacchante, était hors d'état de connaître le danger du
vaisseau. J'encourageai les matelots effrayés ; je leur fis abaisser les
voiles : ils ramèrent vigoureusement ; nous passâmes au travers des
écueils, et nous vîmes de près toutes les horreurs de la mort.

Cette aventure parut comme un songe à tous ceux qui me devaient la
conservation de leur vie ; ils me regardaient avec étonnement. Nous
arrivâmes dans l'île de Chypre[22] au mois du printemps qui est consacré
à Vénus. Cette saison, disent les Chypriens, convient à cette déesse;
car elle semble ranimer toute la nature, et faire naître les plaisirs
comme les fleurs.

En arrivant dans l'île, je sentis un air doux qui rendait les corps
lâches et paresseux, mais qui inspirait une humeur enjouée et folâtre.
Je remarquai que la campagne, naturellement fertile et agréable, était
presque inculte, tant les habitants étaient ennemis du travail. Je vis
de tous côtés des femmes et des jeunes filles, vainement parées, qui
allaient, en chantant les louanges de Vénus, se dévouer à son temple. La
beauté, les grâces, la joie, les plaisirs éclataient également sur leurs
visages : mais les grâces y étaient affectées ; on n'y voyait point une
noble simplicité et une pudeur aimable, qui fait le plus grand charme de
la beauté. L'air de mollesse, l'art de composer leurs visages, leur
parure vaine, leur démarche languissante, leurs regards qui semblaient
chercher ceux des hommes, leur jalousie entre elles pour allumer de
grandes passions ; en un mot, tout ce que je voyais dans ces femmes me
semblait vil et méprisable : à force de vouloir plaire, elles me
dégoûtaient.

On me conduisit au temple de la déesse : elle en a plusieurs dans cette
île, car elle est particulièrement adorée à Cythère[23], à Idalie, et à
Paphos. C'est à Cythère que je fus conduit. Le temple est tout de
marbre : c'est un parfait péristyle ; les colonnes sont d'une grosseur et
d'une hauteur qui rendent cet édifice très-majestueux ; au-dessus de
l'architrave et de la frise sont à chaque face de grands frontons où
l'on voit en bas-relief toutes les plus agréables aventures de la
déesse. A la porte du temple est sans cesse une foule de peuples qui
viennent faire leurs offrandes. On n'égorge jamais dans l'enceinte du
lieu sacré aucune victime ; on n'y brûle point, comme ailleurs, la
graisse des génisses et des taureaux ; on ne répand jamais leur sang : on
présente seulement devant l'autel les bêtes qu'on offre, et on n'en peut
offrir aucune qui ne soit jeune, blanche, sans défaut et sans tache. On
les couvre de bandelettes de pourpre brodées d'or ; leurs cornes sont
dorées, et ornées de bouquets des fleurs les plus odoriférantes. Après
qu'elles ont été présentées devant l'autel, on les renvoie dans un lieu
écarté, où elles sont égorgées pour les festins des prêtres de la
déesse.

On offre aussi toute sorte de liqueurs parfumées, et du vin plus doux
que le nectar. Les prêtres sont revêtus de longues robes blanches, avec
des ceintures d'or, et des franges de même au bas de leurs robes. On
brûle nuit et jour, sur les autels, les parfums les plus exquis de
l'Orient, et ils forment une espèce de nuage qui monte vers le ciel.
Toutes les colonnes du temple sont ornées de festons pendants ; tous les
vases qui servent aux sacrifices sont d'or ; un bois sacré de myrtes
environne le bâtiment. Il n'y a que de jeunes garçons et de jeunes
filles d'une rare beauté qui puissent présenter les victimes aux
prêtres, et qui osent allumer le feu des autels. Mais l'impudence et la
dissolution déshonorent un temple si magnifique.

D'abord, j'eus horreur de tout ce que je voyais ; mais insensiblement je
commençais à m'y accoutumer. Le vice ne m'effrayait plus ; toutes les
compagnies m'inspiraient je ne sais quelle inclination pour le désordre:
on se moquait de mon innocence ; ma retenue et ma pudeur servaient de
jouet à ces peuples effrontés. On n'oubliait rien pour exciter toutes
mes passions, pour me tendre des pièges, et pour réveiller en moi le
goût des plaisirs. Je me sentais affaiblir tous les jours ; la bonne
éducation que j'avais reçue ne me soutenait presque plus ; toutes mes
bonnes résolutions s'évanouissaient. Je ne me sentais plus la force de
résister au mal qui me pressait de tous côtés ; j'avais même une mauvaise
honte de la vertu. J'étais comme un homme qui nage dans une rivière
profonde et rapide : d'abord il fend les eaux, et remonte contre le
torrent ; mais si les bords sont escarpés, et s'il ne peut se reposer sur
le rivage, il se lasse enfin peu à peu ; sa force l'abandonne, ses
membres épuisés s'engourdissent, et le cours du fleuve l'entraîne*.
Ainsi, mes yeux commençaient à s'obscurcir, mon cœur tombait en
défaillance ; je ne pouvais plus rappeler ni ma raison ni le souvenir des
vertus de mon père. Le songe où je croyais avoir vu le sage Mentor
descendu aux Champs-Élysées achevait de me décourager : une secrète et
douce langueur s'emparait de moi ; j'aimais déjà le poison flatteur qui
se glissait de veine en veine, et qui pénétrait jusqu'à la moelle de mes
os. Je poussais néanmoins encore de profonds soupirs ; je versais des
larmes amères ; je rougissais comme un lion, dans ma fureur. O
malheureuse jeunesse ! disais-je : ô dieux, qui vous jouez cruellement des
hommes, pourquoi les faites-vous passer par cet âge, qui est un temps
de folie et de fièvre ardente ! O que ne suis-je couvert de cheveux
blancs, courbé et proche du tombeau, comme Laërte mon aïeul ! La mort me
serait plus douce que la faiblesse honteuse où je me vois.

A peine avais-je ainsi parlé que ma douleur s'adoucissait, et que mon
cœur, enivré d'une folle passion, secouait presque toute pudeur ; puis je
me voyais replongé dans un abîme de remords. Pendant ce trouble, je
courais errant ça et là dans le sacré bocage, semblable à une biche
qu'un chasseur a blessée : elle court au travers des vastes forêts pour
soulager sa douleur ; mais la flèche qui l'a percée dans le flanc la suit
partout ; elle porte partout avec elle le trait meurtrier*. Ainsi je
courais en vain pour m'oublier moi-même et rien n'adoucissait la plaie
de mon cœur.

En ce moment, j'aperçus assez loin de moi, dans l'ombre épaisse de ce
bois, la figure du sage Mentor ; mais son visage me parut si pâle, si
triste, si austère, que je ne pus en ressentir aucune joie. Est-ce donc
vous, m'écriai-je, ô mon cher ami, mon unique espérance ? est-ce vous?
quoi donc ! est-ce vous-même ? une image trompeuse ne vient-elle point
abuser mes yeux ? est-ce vous, Mentor ? n'est-ce point votre ombre encore
sensible à mes maux ? n'êtes-vous point au rang des âmes heureuses qui
jouissent de leur vertu, et à qui les dieux donnent des plaisirs purs
dans une éternelle paix aux Champs-Élysées ? Parlez, Mentor ; vivez-vous
encore ? Suis-je assez heureux pour vous posséder ? ou bien n'est-ce
qu'une ombre de mon ami ? En disant ces paroles, je courais vers lui,
tout transporté jusqu'à perdre la respiration ; il m'attendait
tranquillement sans faire un pas vers moi. O dieux, vous le savez,
quelle fut ma joie quand je sentis que mes mains le touchaient ! Non, ce
n'est pas une vaine ombre ! je le tiens ! je l'embrasse, mon cher Mentor!
C'est ainsi que je m'écriai. J'arrosai son visage d'un torrent de
larmes ; je demeurais attaché à son cou sans pouvoir parler. Il me
regardait tristement avec des yeux pleins d'une tendre compassion.

Enfin je lui dis : Hélas ! d'où venez-vous ? en quels dangers ne
m'avez-vous point laissé pendant votre absence ! et que ferais-je
maintenant sans vous ? Mais sans répondre à mes questions : Fuyez ! me
dit-il d'un ton terrible : fuyez, hâtez-vous de fuir ! Ici la terre ne
porte pour fruit que du poison ; l'air qu'on y respire est empesté ; les
hommes contagieux ne se parlent que pour se communiquer un venin mortel.
La volupté lâche et infâme, qui est le plus horrible des maux sortis de
la boîte de Pandore, amollit tous les cœurs, et ne souffre ici aucune
vertu. Fuyez ! que tardez-vous ? ne regardez pas même derrière vous en
fuyant ; effacez jusques au moindre souvenir de cette île exécrable.

Il dit, et aussitôt je sentis comme un nuage épais qui se dissipait sur
mes yeux, et qui me laissait voir la pure lumière : une joie douce et
pleine d'un ferme courage renaissait dans mon cœur. Cette joie était
bien différente de cette autre joie molle et folâtre dont mes sens
avaient été d'abord empoisonnés : l'une est une joie d'ivresse et de
trouble, qui est entrecoupée de passions furieuses et de cuisants
remords ; l'autre est une joie de raison, qui a quelque chose de
bienheureux et de céleste ; elle est toujours pure et égale, rien ne peut
l'épuiser ; plus on s'y plonge, plus elle est douce ; elle ravit l'âme
sans la troubler. Alors je versai des larmes de joie, et je trouvais que
rien n'était si doux que de pleurer ainsi. O heureux, disais-je, les
hommes à qui la vertu se montre dans toute sa beauté ! peut-on la voir
sans l'aimer ! peut-on l'aimer sans être heureux!

Mentor me dit : Il faut que je vous quitte ; je pars dans ce moment ; il ne
m'est pas permis de m'arrêter. Où allez-vous donc ? lui répondis-je : en
quelle terre inhabitable ne vous suivrai-je point ? Ne croyez pas pouvoir
m'échapper, je mourrai plutôt sur vos pas. En disant ces paroles, je le
tenais serré de toute ma force. C'est en vain, me dit-il, que vous
espérez de me retenir. Le cruel Méthophis me vendit à des Éthiopiens ou
Arabes. Ceux-ci, étant allés à Damas, en Syrie, pour leur commerce,
voulurent se défaire de moi, croyant en tirer une grande somme d'un
nommé Hazaël, qui cherchait un esclave grec pour connaître les mœurs de
la Grèce, et pour s'instruire de nos sciences.

En effet, Hazaël m'acheta chèrement. Ce que je lui ai appris de nos
mœurs lui a donné la curiosité de passer dans l'île de Crète pour
étudier les sages lois de Minos. Pendant notre navigation, les vents
nous ont contraints de relâcher dans l'île de Chypre. En attendant un
vent favorable, il est venu faire ses offrandes au temple : le voilà qui
en sort ; les vents nous appellent ; déjà nos voiles s'enflent. Adieu,
cher Télémaque : un esclave qui craint les dieux doit suivre fidèlement
son maître. Les dieux ne me permettent plus d'être à moi : si j'étais à
moi, ils le savent, je ne serais qu'à vous seul. Adieu : souvenez-vous
des travaux d'Ulysse et des larmes de Pénélope ; souvenez-vous des justes
dieux. O dieux, protecteurs de l'innocence, en quelle terre suis-je
contraint de laisser Télémaque!

Non, non, lui dis-je, mon cher Mentor, il ne dépendra pas de vous de me
laisser ici : plutôt mourir que de vous voir partir sans moi. Ce maître
syrien est-il impitoyable ? est-ce une tigresse dont il a sucé les
mamelles dans son enfance*? voudra-t-il vous arracher d'entre mes bras?
Il faut qu'il me donne la mort ou qu'il souffre que je vous suive. Vous
m'exhortez vous-même à fuir et vous ne voulez pas que je fuie en suivant
vos pas ! Je vais parler à Hazaël ; il aura pitié de ma jeunesse et de mes
larmes : puisqu'il aime la sagesse et qu'il va si loin la chercher, il ne
peut avoir un cœur féroce et insensible. Je me jetterai à ses pieds,
j'embrasserai ses genoux, je ne le laisserai point aller qu'il ne m'ait
accordé de vous suivre. Mon cher Mentor, je me ferai esclave avec vous;
je lui offrirai de me donner à lui : s'il me refuse, c'est fait de moi,
je me délivrerai de la vie.

Dans ce moment Hazaël appela Mentor ; je me prosternai devant lui. Il fut
surpris de voir un inconnu en cette posture. Que voulez-vous ? me dit-il.
La vie, répondis-je ; car je ne puis vivre, si vous ne souffrez que je
suive Mentor, qui est a vous. Je suis le fils du grand Ulysse, le plus
sage des rois de la Grèce qui ont renversé la superbe ville de Troie,
fameuse dans toute l'Asie. Je ne vous dis point ma naissance pour me
vanter, mais seulement pour vous inspirer quelque pitié de mes malheurs.
J'ai cherché mon père par toutes les mers, ayant avec moi cet homme, qui
était pour moi un autre père. La fortune, pour comble de maux, me l'a
enlevé ; elle l'a fait votre esclave : souffrez que je le sois aussi. S'il
est vrai que vous aimiez la justice, et que vous alliez en Crète pour
apprendre les lois du bon roi Minos, n'endurcissez point votre cœur
contre mes soupirs et contre mes larmes. Vous voyez le fils d'un roi,
qui est réduit à demander la servitude comme son unique ressource.
Autrefois j'ai voulu mourir en Sicile pour éviter l'esclavage ; mais mes
premiers malheurs n'étaient que de faibles essais des outrages de la
fortune : maintenant je crains de ne pouvoir être reçu parmi vos
esclaves. O dieux, voyez mes maux ; ô Hazaël, souvenez-vous de Minos,
dont vous admirez la sagesse, et qui nous jugera tous deux dans le
royaume de Pluton.

Hazaël, me regardant avec un visage doux et humain, me tendit la main,
et me releva. Je n'ignore pas, me dit-il, la sagesse et la vertu
d'Ulysse ; Mentor m'a raconté souvent quelle gloire il a acquise parmi
les Grecs ; et d'ailleurs la prompte renommée a fait entendre son nom à
tous les peuples de l'Orient. Suivez-moi, fils d'Ulysse ; je serai votre
père, jusqu'à ce que vous ayez retrouvé celui qui vous a donné la vie.
Quand même je ne serais pas touché de la gloire de votre père, de ses
malheurs et des vôtres, l'amitié que j'ai pour Mentor m'engagerait à
prendre soin de vous. Il est vrai que je l'ai acheté comme esclave, mais
je le garde comme un ami fidèle ; l'argent qu'il m'a coûté m'a acquis le
plus cher et le plus précieux ami que j'aie sur la terre. J'ai trouvé
en lui la sagesse ; je lui dois tout ce que j'ai d'amour pour la vertu.
Dès ce moment, il est libre ; vous le serez aussi : je ne vous demande, à
l'un et à l'autre, que votre cœur.

En un instant je passai de la plus amère douleur à la plus vive joie que
les mortels puissent sentir. Je me voyais sauvé d'un horrible danger, je
me rapprochais de mon pays, je trouvais un secours pour y retourner ; je
goûtais la consolation d'être auprès d'un homme qui m'aimait déjà, par
le pur amour de la vertu ; enfin je retrouvais tout, en retrouvant Mentor
pour ne plus le quitter.

Hazaël s'avance sur le sable du rivage, nous le suivons ; on entre dans
le vaisseau, les rameurs fendent les ondes paisibles ; un zéphyr léger se
joué de nos voiles, il anime tout le vaisseau, et lui donne un doux
mouvement. L'île de Chypre disparaît bientôt. Hazaël, qui avait
impatience de connaître mes sentiments, me demanda ce que je pensais des
mœurs de cette île. Je lui dis ingénument en quel danger ma jeunesse
avait été exposée, et le combat que j'avais souffert au dedans de moi.
Il fut touché de mon horreur pour le vice, et dit ces paroles : O Vénus,
je reconnais votre puissance et celle de votre fils ; j'ai brûlé de
l'encens sur vos autels ; mais souffrez que je déteste l'infâme mollesse
des habitants de votre île, et l'impudence brutale avec laquelle ils
célèbrent vos fêtes.

Ensuite il s'entretenait avec Mentor de cette première puissance qui a
formé le ciel et la terre ; de cette lumière simple, infinie, et
immuable, qui se donne à tous sans se partager ; de cette vérité
souveraine et universelle qui éclaire tous les esprits, comme le soleil
éclaire tous les corps. Celui, ajoutait-il, qui n'a jamais vu cette
lumière pure est aveugle comme un aveugle-né ; il passe sa vie dans une
profonde nuit, comme les peuples que le soleil n'éclaire point pendant
plusieurs mois de l'année ; il croit être sage, et il est insensé ; il
croit tout voir, et il ne voit rien ; il meurt, n'ayant jamais rien vu;
tout au plus il aperçoit de sombres et fausses lueurs, de vaines ombres,
des fantômes qui n'ont rien de réel. Ainsi sont tous les hommes,
entraînés par le charme de l'imagination. Il n'y a point sur la terre de
véritables hommes, excepté ceux qui consultent, qui aiment, qui suivent
cette raison éternelle ; c'est elle qui nous inspire quand nous pensons
bien ; c'est elle qui nous reprend quand nous pensons mal. Nous ne tenons
pas moins d'elle la raison que la vie. Elle est comme un grand océan de
lumière : nos esprits sont comme de petits ruisseaux qui en sortent, et
qui y retournent pour s'y perdre. Quoique je ne comprisse point encore
parfaitement la profonde sagesse de ces discours, je ne laissais pas d'y
goûter je ne sais quoi de pur et de sublime ; mon cœur en était échauffé,
et la vérité me semblait reluire dans toutes ces paroles. Ils
continuèrent à parler de l'origine des dieux, des héros, des poètes, de
l'âge d'or, du déluge, des premières histoires du genre humain, du
fleuve d'oubli où se plongent les âmes des morts, des peines éternelles
préparées aux impies dans le gouffre noir du Tartare, et de cette
heureuse paix dont jouissent les justes dans les Champs-Élysées, sans
crainte de pouvoir la perdre.

Pendant qu'Hazaël et Mentor parlaient, nous aperçûmes des dauphins
couverts d'une écaille qui paraissait d'or et d'azur. En se jouant, ils
soulevaient les flots avec beaucoup d'écume. Après eux venaient les
Tritons, qui sonnaient de la trompette avec leurs conques recourbées.
Ils environnaient le char d'Amphitrite, traîné par des chevaux marins,
plus blancs que la neige, et qui, fendant l'onde salée, laissaient loin
derrière eux un vaste sillon dans la mer. Leurs yeux étaient enflammés
et leurs bouches étaient fumantes. Le char de la déesse était une conque
d'une merveilleuse figure ; elle était d'une blancheur plus éclatante que
l'ivoire, et les roues étaient d'or. Ce char semblait voler sur la
surface des eaux paisibles*. Une troupe de nymphes couronnées de fleurs
nageaient en foule derrière le char ; leurs beaux cheveux pendaient sur
leurs épaules et flottaient au gré du veut. La déesse tenait d'une main
un sceptre d'or pour commander aux vagues, de l'autre elle portait sur
ses genoux le petit dieu Palémon, son fils, pendant à sa mamelle. Elle
avait un visage serein et une douce majesté qui faisait fuir les vents
séditieux et toutes les noires tempêtes. Les Tritons conduisaient les
chevaux, et tenaient les rênes dorées ; une grande voile de pourpre
flottait dans l'air au-dessus du char ; elle était à demi enflée par le
souffle d'une multitude de petits zéphyrs qui s'efforçaient de la
pousser par leurs haleines. On voyait au milieu des airs Éole empressé,
inquiet et ardent. Son visage ridé et chagrin, sa voix menaçante, ses
sourcils épais et pendants, ses yeux pleins d'un feu sombre et austère,
tenaient en silence les fiers aquilons et repoussaient tous les nuages.
Les immenses baleines et tous les monstres marins, faisant avec leurs
narines un flux et reflux de l'onde amère, sortaient à la hâte de leurs
grottes profondes pour voir la déesse.




LIVRE CINQUIÈME.

SOMMAIRE.

Suite du récit de Télémaque.--Tableau de l'île de Crète.--Télémaque, à
son arrivée dans l'île, apprend qu'Idoménée, qui en était le roi, vient
de sacrifier son fils unique pour accomplir un vœu indiscret, et que les
Crétois, voulant venger le fils immolé, ont forcé le père à quitter le
pays ; qu'après bien des incertitudes, ils se sont assemblés pour élire
un roi nouveau.--Télémaque est admis dans cette assemblée ; il y remporte
le prix à divers jeux et résout avec une rare sagesse les questions
proposées aux concurrents par les vieillards, juges de l'île.--La
couronne de Crète est offerte à Télémaque qui la refuse.--On propose
ensuite d'élire Mentor qui refuge aussi la royauté.--Enfin le choix du
nouveau roi est laissé à Mentor qui propose Aristodème.--Celui-ci est
proclamé roi.--Mentor et Télémaque s'embarquent pour Ithaque sur un
vaisseau crétois.--Neptune suscite une horrible tempête qui brise leur
vaisseau.--Télémaque et Mentor s'attachent aux débris du vaisseau et,
poussés par les flots, abordent dans l'île de Calypso.


Après que nous eûmes admiré ce spectacle, nous commençâmes à découvrir
les montagnes de Crète[24], que nous avions encore assez de peine à
distinguer des nuées du ciel et des flots de la mer. Bientôt nous vîmes
le sommet du mont Ida, qui s'élève au-dessus des autres montagnes de
l'île, comme un vieux cerf dans une forêt porte son bois rameux
au-dessus des têtes des jeunes faons dont il est suivi. Peu à peu nous
vîmes plus distinctement les côtes de cette île, qui se présentaient à
nos yeux comme un amphithéâtre. Autant que la terre de Chypre nous avait
paru négligée et inculte, autant celle de Crète se montrait ornée de
tous les fruits par le travail de ses habitants. De tous côtés, nous
remarquions des villages bien bâtis, des bourgs qui égalaient des
villes, et des villes superbes. Nous ne trouvions aucun champ où la main
du diligent laboureur ne fût imprimée ; partout la charrue avait laissé
de creux sillons : les ronces, les épines, et toutes les plantes qui
occupent inutilement la terre, sont inconnues en ce pays. Nous
considérions avec plaisir les creux vallons où les troupeaux de bœufs
mugissaient dans les gras herbages le long des ruisseaux ; les moutons
paissants sur le penchant d'une colline ; les vastes campagnes couvertes
de jaunes épis, riches dons de la féconde Cérès ; enfin les montagnes
ornées de pampre et de grappes d'un raisin déjà coloré qui promettait
aux vendangeurs les doux présents de Bacchus, pour charmer les soucis
des hommes.

Mentor nous dit qu'il avait été autrefois en Crète, et il nous expliqua
ce qu'il en connaissait. Cette île, disait-il, admirée de tous les
étrangers, et fameuse par ses cent villes, nourrit sans peine tous ses
habitants, quoiqu'ils soient innombrables*. C'est que la terre ne se
lasse jamais de répandre ses biens sur ceux qui la cultivent*; son sein
fécond ne peut s'épuiser. Plus il y a d'hommes dans un pays, pourvu
qu'ils soient laborieux, plus ils jouissent de l'abondance. Ils n'ont
jamais besoin d'être jaloux les uns des autres : la terre, cette bonne
mère, multiplie ses dons selon le nombre de ses enfants qui méritent ses
fruits par leur travail. L'ambition et l'avarice des hommes sont les
seules sources de leur malheur : les hommes veulent tout avoir, et ils se
rendent malheureux par le désir du superflu ; s'ils voulaient vivre
simplement, et se contenter de satisfaire aux vrais besoins, on verrait
partout l'abondance, la joie, la paix et l'union.

C'est ce que Minos, le plus sage et le meilleur de tous les rois, avait
compris. Tout ce que vous verrez de plus merveilleux dans cette île est
le fruit de ses lois. L'éducation qu'il faisait donner aux enfants rend
les corps sains et robustes : on les accoutume d'abord à une vie simple,
frugale et laborieuse ; on suppose que toute volupté amollit le corps et
l'esprit ; on ne leur propose jamais d'autre plaisir que celui d'être
invincibles par la vertu, et d'acquérir beaucoup de gloire. On ne met
pas seulement ici le courage à mépriser la mort dans les dangers de la
guerre, mais encore à fouler aux pieds les trop grandes richesses et les
plaisirs honteux. Ici on punit trois vices qui sont impunis chez les
autres peuples : l'ingratitude, la dissimulation et l'avarice.

Pour le faste et la mollesse, on n'a jamais besoin de les réprimer, car
ils sont inconnus en Crète. Tout le monde y travaille, et personne ne
songe à s'y enrichir ; chacun se croit assez payé de son travail par une
vie douce et réglée, où l'on jouit en paix et avec abondance de tout ce
qui est véritablement nécessaire à la vie. On n'y souffre ni meubles
précieux, ni habits magnifiques, ni festins délicieux, ni palais dorés.
Les habits sont de laine fine et de belles couleurs, mais tout unis et
sans broderie. Les repas y sont sobres ; on y boit peu de vin : le bon
pain en fait la principale partie, avec les fruits que les arbres
offrent comme d'eux-mêmes, et le lait des troupeaux. Tout au plus on y
mange un peu de grosse viande sans ragoût ; encore même a-t-on soin de
réserver ce qu'il y a de meilleur dans les grands troupeaux de bœufs
pour faire fleurir l'agriculture. Les maisons y sont propres, commodes,
riantes, mais sans ornements. La superbe architecture n'y est pas
ignorée ; mais elle est réservée pour les temples des dieux : et les
hommes n'oseraient avoir des maisons semblables à celles des immortels.
Les grands biens des Crétois sont la santé, la force, le courage, la
paix et l'union des familles, la liberté de tous les citoyens,
l'abondance des choses nécessaires, le mépris des superflues, l'habitude
du travail et l'horreur de l'oisiveté, l'émulation pour la vertu la
soumission aux lois, et la crainte des justes dieux.

Je lui demandai en quoi consistait l'autorité du roi ; et il me répondit:
Il peut tout sur les peuples ; mais les lois peuvent tout sur lui. Il a
une puissance absolue pour faire le bien, et les mains liées dès qu'il
veut faire le mal. Les lois lui confient les peuples comme le plus
précieux de tous les dépôts, à condition qu'il sera le père de ses
sujets. Elles veulent qu'un seul homme serve, par sa sagesse et par sa
modération, à la félicité de tant d'hommes ; et non pas que tant d'hommes
servent, par leur misère et par leur servitude lâche, à flatter
l'orgueil et la mollesse d'un seul homme. Le roi ne doit rien avoir
au-dessus des autres, excepté ce qui est nécessaire, ou pour le soulager
dans ses pénibles fonctions, ou pour imprimer aux peuples le respect de
celui qui doit soutenir les lois. D'ailleurs, le roi doit être plus
sobre, plus ennemi de la mollesse, plus exempt de faste et de hauteur,
qu'aucun autre. Il ne doit point avoir plus de richesses et de plaisirs,
mais plus de sagesse, de vertu et de gloire, que le reste des hommes. Il
doit être au dehors le défenseur de la patrie, en commandant les armées;
et au dedans, le juge des peuples, pour les rendre bons, sages et
heureux. Ce n'est point pour lui-même que les dieux l'ont fait roi ; il
ne l'est que pour être l'homme des peuples : c'est aux peuples qu'il doit
tout son temps, tous ses soins, toute son affection ; et il n'est digne
de la royauté qu'autant qu'il s'oublie lui-même pour se sacrifier au
bien public. Minos n'a voulu que ses enfants régnassent après lui, qu'à
condition qu'ils régneraient suivant ses maximes : il aimait encore plus
son peuple que sa famille. C'est par une telle sagesse qu'il a rendu la
Crète si puissante et si heureuse ; c'est par cette modération qu'il a
effacé la gloire de tous les conquérants qui veulent faire servir les
peuples à leur propre grandeur, c'est-à-dire à leur vanité ; enfin, c'est
par sa justice qu'il a mérité d'être aux enfers le souverain juge des
morts.

Pendant que Mentor faisait ce discours, nous abordâmes dans l'île. Nous
vîmes le fameux labyrinthe, ouvrage des mains de l'ingénieux Dédale, et
qui était une imitation du grand labyrinthe que nous avions vu en
Égypte. Pendant que nous considérions ce curieux édifice, nous vîmes le
peuple qui couvrait le rivage, et qui accourait en foule dans un lieu
assez voisin du bord de la mer. Nous demandâmes la cause de cet
empressement ; et voici ce qu'un Crétois, nommé Nausicrate, nous raconta:

Idoménée, fils de Deucalion et petit-fils de Minos, dit-il, était allé,
comme les autres rois de la Grèce, au siége de Troie. Après la ruine de
cette ville, il fit voile pour revenir en Crète ; mais la tempête fut si
violente, que le pilote de son vaisseau, et tous les autres qui étaient
expérimentés dans la navigation, crurent que leur naufrage était
inévitable. Chacun avait la mort devant les yeux ; chacun voyait les
abîmes ouverts pour l'engloutir ; chacun déplorait son malheur,
n'espérant pas même le triste repos des ombres qui traversent le Styx
après avoir reçu la sépulture. Idoménée, levant les yeux et les mains
vers le ciel, invoquait Neptune : O puissant dieu, s'écriait-il, toi qui
tiens l'empire des ondes, daigne écouter un malheureux ! Si tu me fais
revoir l'île de Crète, malgré la fureur des vents, je t'immolerai la
première tête qui se présentera à mes yeux.

Cependant son fils, impatient de revoir son père, se hâtait d'aller au
devant de lui pour l'embrasser : malheureux, qui ne savait pas que
c'était courir à sa perte ! Le père, échappé à la tempête, arrivait dans
le port désiré, il remerciait Neptune d'avoir écouté ses vœux : mais
bientôt il sentit combien ses vœux lui étaient funestes. Un
pressentiment de son malheur lui donnait un cuisant repentir de son vœu
indiscret ; il craignait d'arriver parmi les siens, et il appréhendait de
revoir ce qu'il avait de plus cher au monde. Mais la cruelle Némésis,
déesse impitoyable, qui veille pour punir les hommes, et surtout les
orgueilleux, poussait d'une main fatale et invisible Idoménée. Il
arrive ; à peine ose-t-il lever les yeux : il voit son fils ; il recule,
saisi d'horreur. Ses yeux cherchent, mais en vain, quelque autre tête
moins chère qui puisse lui servir de victime.

Cependant le fils se jette à son cou, et est tout étonné que son père
réponde si mal à sa tendresse ; il le voit fondant en larmes. O mon père,
dit-il, d'où vient cette tristesse ? Après une si longue absence,
êtes-vous fâché de vous revoir dans votre royaume, et de faire la joie
de votre fils ? Qu'ai-je fait ? vous détournez vos yeux de peur de me
voir ! Le père, accablé de douleur, ne répondait rien. Enfin, après de
profonds soupirs, il dit : O Neptune, que t'ai-je promis ! à quel prix
m'as-tu garanti du naufrage ! rends-moi aux vagues et aux rochers, qui
devaient, en me brisant, finir ma triste vie ; laisse vivre mon fils ! O
dieu cruel ! tiens, voilà mon sang, épargne le sien. En parlant ainsi, il
tira son épée pour se percer ; mais ceux qui étaient autour de lui
arrêtèrent sa main.

Le vieillard Sophronyme, interprète des volontés des dieux, lui assura
qu'il pouvait contenter Neptune sans donner la mort à son fils. Votre
promesse, disait-il, a été imprudente : les dieux ne veulent point être
honorés par la cruauté ; gardez-vous bien d'ajouter à la faute de votre
promesse celle de l'accomplir contre les lois de la nature : offrez cent
taureaux plus blancs que la neige à Neptune ; faites couler leur sang
autour de son autel couronné de fleurs ; faites fumer un doux encens en
l'honneur de ce dieu.

Idoménée écoutait ce discours, la tête baissée et sans répondre : la
fureur était allumée dans ses yeux ; son visage, pâle et défiguré,
changeait à tout moment de couleur ; on voyait ses membres tremblants.
Cependant son fils lui disait : Me voici, mon père ; votre fils est prêt à
mourir pour apaiser le dieu ; n'attirez pas sur vous sa colère : je meurs
content, puisque ma mort vous aura garanti de la vôtre. Frappez, mon
père ; ne craignez point de trouver en moi un fils indigne de vous, qui
craigne de mourir.

En ce moment Idoménée, tout hors de lui, et comme déchiré par les Furies
infernales, surprend tous ceux qui l'observent de près ; il enfonce son
épée dans le cœur de cet enfant ; il la retire toute fumante et pleine de
sang, pour la plonger dans ses propres entrailles ; il est encore une
fois retenu par ceux qui l'environnent. L'enfant tombe dans son sang;
ses yeux se couvrent des ombres de la mort ; il les entr'ouvre à la
lumière ; mais à peine l'a-t-il trouvée, qu'il ne peut plus la
supporter*. Tel qu'un beau lis au milieu des champs, coupé dans sa
racine par le tranchant de la charrue, languit et ne se soutient plus*;
il n'a point encore perdu cette vive blancheur, et cet éclat qui charme
les yeux ; mais la terre ne le nourrit plus, et sa vie est éteinte : ainsi
le fils d'Idoménée, comme une jeune et tendre fleur, est cruellement
moissonné dès son premier âge. Le père, dans l'excès de sa douleur,
devient insensible ; il ne sait où il est, ni ce qu'il a fait, ni ce
qu'il doit faire ; il marche chancelant vers la ville, et demande son
fils.

Cependant le peuple, touché de compassion pour l'enfant, et d'horreur
pour l'action barbare du père, s'écrie que les dieux justes l'ont livré
aux Furies. La fureur leur fournit des armes*; ils prennent des bâtons
et des pierres ; la Discorde souffle dans tous les cœurs un venin mortel.
Les Crétois, les sages Crétois, oublient la sagesse qu'ils ont tant
aimée ; ils ne reconnaissent plus le petit-fils du sage Minos. Les amis
d'Idoménée ne trouvent plus de salut pour lui, qu'en le ramenant vers
ses vaisseaux : ils s'embarquent avec lui ; ils fuient à la merci des
ondes. Idoménée, revenant à soi, les remercie de l'avoir arraché d'une
terre qu'il a arrosée du sang de son fils, et qu'il ne saurait plus
habiter. Les vents les conduisent vers l'Hespérie, et ils vont fonder un
nouveau royaume dans le pays des Salentins[25].

Cependant les Crétois, n'ayant plus de roi pour les gouverner, ont
résolu d'en choisir un qui conserve dans leur pureté les lois établies.
Voici les mesures qu'ils ont prises pour faire ce choix. Tous les
principaux citoyens des cent villes sont assemblés ici. On a déjà
commencé par des sacrifices ; on a assemblé tous les sages les plus
fameux des pays voisins, pour examiner la sagesse de ceux qui paraîtront
dignes de commander. On a préparé des jeux publics, où tous les
prétendants combattront ; car on veut donner pour prix la royauté à celui
qu'on jugera vainqueur de tous les autres, et pour l'esprit et pour le
corps. On veut un roi dont le corps soit fort et adroit, et dont l'âme
soit ornée de la sagesse et de la vertu. On appelle ici tous les
étrangers.

Après nous avoir raconté toute cette histoire étonnante, Nausicrate nous
dit : Hâtez-vous donc, ô étrangers, de venir dans notre assemblée : vous
combattrez avec les autres ; et si les dieux destinent la victoire à l'un
de vous, il régnera en ce pays. Nous le suivîmes, sans aucun désir de
vaincre, mais par la seule curiosité de voir une chose si
extraordinaire.

Nous arrivâmes à une espèce de cirque très-vaste, environné d'une
épaisse forêt*: le milieu du cirque était une arène préparée pour les
combattants ; elle était bordée par un grand amphithéâtre d'un gazon
frais sur lequel était assis et rangé un peuple innombrable. Quand nous
arrivâmes, on nous reçut avec honneur ; car les Crétois sont les peuples
du monde qui exercent le plus noblement et avec le plus de religion
l'hospitalité. On nous fit asseoir, et on nous invita à combattre.
Mentor s'en excusa sur son âge, et Hazaël sur sa faible santé. Ma
jeunesse et ma vigueur m'ôtaient toute excuse ; je jetai néanmoins un
coup d'œil sur Mentor pour découvrir sa pensée, et j'aperçus qu'il
souhaitait que je combattisse. J'acceptai donc l'offre qu'on me faisait:
je me dépouillai de mes habits : on fit couler des flots d'huile douce et
luisante sur tous les membres de mon corps*; et je me mêlai parmi les
combattants. On dit de tous côtés que c'était le fils d'Ulysse ; qui
était venu pour tâcher de remporter les prix : et plusieurs Crétois, qui
avaient été à Ithaque pendant mon enfance, me reconnurent.

Le premier combat fut celui de la lutte. Un Rhodien d'environ
trente-cinq ans surmonta tous les autres qui osèrent se présenter à lui.
Il était encore dans toute la vigueur de la jeunesse : ses bras étaient
nerveux et bien nourris ; au moindre mouvement qu'il faisait, on voyait
tous ses muscles ; il était également souple et fort. Je ne lui parus pas
digne d'être vaincu ; et, regardant avec pitié ma tendre jeunesse, il
voulut se retirer : mais je me présentai à lui. Alors nous nous saisîmes
l'un l'autre*; nous nous serrâmes à perdre la respiration. Nous étions
épaule contre épaule, pied contre pied*, tous les nerfs tendus, et les
bras entrelacés comme des serpents, chacun s'efforçant d'enlever de
terre son ennemi. Tantôt il essayait de me surprendre en me poussant du
côté droit ; tantôt il s'efforçait de me pencher du côté gauche. Pendant
qu'il me tâtait ainsi, je le poussai avec tant de violence, que ses
reins plièrent : il tomba sur l'arène, et m'entraîna sur lui. En vain il
tâcha de me mettre dessous ; je le tins immobile sous moi ; tout le
peuple cria : Victoire au fils d'Ulysse ! Et j'aidai au Rhodien confus à
se relever.

Le combat du ceste fut plus difficile. Le fils d'un riche citoyen de
Samos avait acquis une haute réputation dans ce genre de combat. Tous
les autres lui cédèrent ; il n'y eut que moi qui espérai la victoire.
D'abord il me donna dans la tête, et puis dans l'estomac, des coups qui
me firent vomir le sang, et qui répandirent sur mes yeux un épais nuage.
Je chancelai ; il me pressait, et je ne pouvais plus respirer : mais je
fus ranimé par la voix de Mentor, qui me criait : O fils d'Ulysse,
seriez-vous vaincu ? La colère me donna de nouvelles forces*; j'évitai
plusieurs coups dont j'aurais été accablé. Aussitôt que le Samien
m'avait porté un faux coup, et que son bras s'allongeait en vain, je le
surprenais dans cette posture penchée : déjà il reculait, quand je
haussai mon ceste pour tomber sur lui avec plus de force : il voulut
s'esquiver, et perdant l'équilibre, il me donna le moyen de le
renverser. A peine fut-il étendu par terre, que je lui tendis la main
pour le relever. Il se redressa lui-même, couvert de poussière et de
sang, sa honte fut extrême, mais il n'osa renouveler le combat:

Aussitôt on commença les courses des chariots, que l'on distribua au
sort. Le mien se trouva le moindre pour la légèreté des roues et pour la
vigueur des chevaux. Nous partons : un nuage de poussière vole, et couvre
le ciel*. Au commencement, je laissai les autres passer devant moi. Un
jeune Lacédémonien, nommé Cranter, laissait d'abord tous les autres
derrière lui. Un Crétois, nommé Polyclète, le suivait de près.
Hippomaque, parent d'Idoménée, qui aspirait à lui succéder, lâchant les
rênes à ses chevaux fumants de sueur, était tout penché sur leurs crins
flottants ; et le mouvement des roues de son chariot était si rapide,
qu'elles paraissaient immobiles comme les ailes d'un aigle qui fend les
airs. Mes chevaux s'animèrent, et se mirent peu à peu en haleine ; je
laissai loin derrière moi presque tous ceux qui étaient partis avec tant
d'ardeur. Hippomaque, parent d'Idoménée, poussant trop ses chevaux, le
plus vigoureux s'abattit, et ôta, par sa chute, à son maître l'espérance
de régner. Polyclète, se penchant trop sur ses chevaux, ne put se tenir
ferme dans une secousse ; il tomba : les rênes lui échappèrent, et il fut
trop heureux de pouvoir en tombant éviter la mort. Crantor voyant avec
des yeux pleins d'indignation que j'étais tout auprès de lui*, redoubla
son ardeur : tantôt il invoquait les dieux, et leur promettait de riches
offrandes ; tantôt il parlait à ses chevaux pour les animer*: il
craignait que je ne passasse entre la borne et lui ; car mes chevaux,
mieux ménagés que les siens, étaient en état de le devancer : il ne lui
restait plus d'autre ressource que celle de me fermer le passage. Pour y
réussir, il hasarda de se briser contre la borna ; il y brisa
effectivement sa roue. Je ne songeai qu'à faire promptement le tour,
pour n'être pas engagé dans son désordre ; et il me vit un moment après
au bout de la carrière. Le peuple s'écria encore une fois : Victoire au
fils d'Ulysse ! c'est lui que les dieux destinent à régner sur nous.

Cependant les plus illustres et les plus sages d'entre les Crétois nous
conduisirent dans un bois antique et sacré, reculé de la vue des hommes
profanes, où les vieillards, que Minos avait établis juges du peuple et
gardes des lois, nous assemblèrent. Nous étions les mêmes qui avions
combattu dans les jeux ; nul autre ne fut admis. Les sages ouvrirent le
livre où toutes les lois de Minos sont recueillies. Je me sentis saisi
de respect et de honte, quand j'approchai de ces vieillards que l'âge
rendait vénérables, sans leur ôter la vigueur de l'esprit. Ils étaient
assis avec ordre, et immobiles dans leurs places : leurs cheveux étaient
blancs ; plusieurs n'en avaient presque plus. On voyait reluire sur leurs
visages graves une sagesse douce et tranquille ; ils ne se pressaient
point de parler ; ils ne disaient que ce qu'ils avaient résolu de dire.
Quand ils étaient d'avis différents, ils étaient si modérés à soutenir
ce qu'ils pensaient de part et d'autre, qu'on aurait cru qu'ils étaient
tous d'une même opinion. La longue expérience des choses passées et
l'habitude du travail leur donnait de grandes vues sur toutes choses:
mais ce qui perfectionnait le plus leur raison, c'était le calme de leur
esprit délivré des folles passions et des caprices de la jeunesse. La
sagesse toute seule agissait en eux, et le fruit de leur longue vertu
était d'avoir si bien dompté leurs humeurs, qu'ils goûtaient sans peine
le doux et noble plaisir d'écouter la raison. En les admirant, je
souhaitai que ma vie pût s'accourcir pour arriver tout à coup à une si
estimable vieillesse. Je trouvai la jeunesse malheureuse d'être si
impétueuse, et si éloignée de cette vertu si éclairée et si tranquille.

Le premier d'entre ces vieillards ouvrit le livre des lois de Minos.
C'était un grand livre qu'on tenait d'ordinaire dans un cassette d'or
avec des parfums. Tous ces vieillards le baisèrent avec respect ; car ils
disent qu'après les dieux, de qui les bonnes lois viennent, rien ne doit
être si sacré aux hommes, que les lois destinées à les rendre bons,
sages et heureux. Ceux qui ont dans leurs mains les lois pour gouverner
les peuples doivent toujours se laisser gouverner eux-mêmes par les
lois. C'est la loi, et non pas l'homme, qui doit régner. Tel est le
discours de ces sages. Ensuite celui qui présidait proposa trois
questions, qui devaient être décidées par les maximes de Minos.

La première question est de savoir quel est le plus libre de tous les
hommes. Les uns répondirent que c'était un roi qui avait sur son peuple
un empire absolu, et qui était victorieux de tous ses ennemis. D'autres
soutinrent que c'était un homme si riche, qu'il pouvait contenter tous
ses désirs. D'autres dirent que c'était un homme qui ne se mariait
point, et qui voyageait pendant toute sa vie en divers pays, sans être
jamais assujetti aux lois d'aucune nation. D'autres s'imaginèrent que
c'était un Barbare, qui, vivant de sa chasse au milieu des bois, était
indépendant de toute police et de tout besoin. D'autres crurent que
c'était un homme nouvellement affranchi, parce qu'en sortant des
rigueurs de la servitude il jouissait plus qu'aucun autre des douceurs
de la liberté. D'autres enfin s'avisèrent de dire que c'était un homme
mourant, parce que la mort le délivrait de tout, et que tous les hommes
ensemble n'avaient plus aucun pouvoir sur lui. Quand mon rang fut venu,
je n'eus pas de peine à répondre, parce que je n'avais pas oublié ce que
Mentor m'avait dit souvent. Le plus libre de tous les hommes,
répondis-je, est celui qui peut être libre dans l'esclavage même. En
quelque pays et en quelque condition qu'on soit, on est très-libre,
pourvu qu'on craigne les dieux, et qu'on ne craigne qu'eux. En un mot,
l'homme véritablement libre est celui qui, dégagé de toute crainte et de
tout désir, n'est soumis qu'aux dieux et à sa raison. Les vieillards
s'entre-regardèrent en souriant, et furent surpris de voir que ma
réponse fût précisément celle de Minos.

Ensuite on proposa la seconde question en ces termes : Quel est le plus
malheureux de tous les hommes ? Chacun disait ce qui lui venait dans
l'esprit. L'un disait : C'est un homme qui n'a ni biens, ni santé, ni
honneur. Un autre disait : C'est un homme qui n'a aucun ami. D'autres
soutenaient que c'est un homme qui a des enfants ingrats et indignes de
lui. Il vint un sage de l'île de Lesbos[26], qui dit : Le plus malheureux
de tous les hommes est celui qui croit l'être ; car le malheur dépend
moins des choses qu'on souffre, que de l'impatience avec laquelle on
augmente son malheur. A ces mots, toute l'assemblée se récria ; on
applaudit, et chacun crut que ce sage Lesbien remporterait le prix sur
cette question. Mais on me demanda ma pensée, et je répondis, suivant
les maximes de Mentor : Le plus malheureux de tous les hommes est un roi
qui croit être heureux en rendant les autres hommes misérables : il est
doublement malheureux par son aveuglement ; ne connaissant pas son
malheur, il ne peut s'en guérir ; il craint même de le connaître. La
vérité ne peut percer la foule des flatteurs pour aller jusqu'à lui. Il
est tyrannisé par ses passions ; il ne connaît point ses devoirs ; il n'a
jamais goûté le plaisir de faire le bien, ni senti les charmes de la
pure vertu. Il est malheureux, et digne de l'être : son malheur augmente
tous les jours ; il court à sa perte, et les dieux se préparent à le
confondre par une punition éternelle. Toute l'assemblée avoua que
j'avais vaincu le sage Lesbien, et les vieillards déclarèrent que
j'avais rencontré le vrai sens de Minos.

Pour la troisième question, on demanda lequel des deux est préférable:
d'un côté, un roi conquérant et invincible dans la guerre ; de l'autre,
un roi sans expérience de la guerre, mais propre à policer sagement les
peuples dans la paix. La plupart répondirent que le roi invincible dans
la guerre était préférable. A quoi sert, disaient-ils, d'avoir un roi
qui sache bien gouverner en paix, s'il ne sait pas défendre le pays
quand la guerre vient ? Les ennemis le vaincront, et réduiront son
peuple en servitude. D'autres soutenaient, au contraire, que le roi
pacifique serait meilleur, parce qu'il craindrait la guerre, et
l'éviterait par ses soins. D'autres disaient qu'un roi conquérant
travaillerait à la gloire de son peuple aussi bien qu'à la sienne, et
qu'il rendrait ses sujets maîtres des autres nations ; au lieu qu'un roi
pacifique les tiendrait dans une honteuse lâcheté.

On voulut savoir mon sentiment. Je répondis ainsi : Un roi qui ne sait
gouverner que dans la paix ou dans la guerre, et qui n'est pas capable
de conduire son peuple dans ces deux états, n'est qu'à demi roi. Mais si
vous comparez un roi qui ne sait que la guerre, à un roi sage, qui, sans
savoir la guerre, est capable de la soutenir dans le besoin par ses
généraux, je le trouve préférable à l'autre. Un roi entièrement tourné à
la guerre voudrait toujours la faire : pour étendre sa domination et sa
gloire propre, il ruinerait ses peuples. A quoi sert-il à un peuple que
son roi subjugue d'autres nations, si on est malheureux sous son règne?
D'ailleurs, les longues guerres entraînent toujours après elles beaucoup
de désordres : les victorieux mêmes se dérèglent pendant ces temps de
confusion. Voyez ce qu'il en coûte à la Grèce pour avoir triomphé de
Troie ; elle a été privée de ses rois pendant plus de dix ans. Lorsque
tout est en feu par la guerre, les lois, l'agriculture, les arts
languissent. Les meilleurs princes mêmes, pendant qu'ils ont une guerre
à soutenir, sont contraints de faire le plus grand des maux, qui est de
tolérer la licence, et de se servir des méchants. Combien y a-t-il de
scélérats qu'on punirait pendant la paix, et dont on a besoin de
récompenser l'audace dans les désordres de la guerre ! Jamais aucun
peuple n'a eu un roi conquérant, sans avoir beaucoup à souffrir de son
ambition. Un conquérant, enivré de sa gloire, ruine presque autant sa
nation victorieuse que les nations vaincues. Un prince qui n'a point les
qualités nécessaires pour la paix, ne peut faire goûter à ses sujets les
fruits d'une guerre heureusement finie : il est comme un homme qui
défendrait son champ contre son voisin, et qui usurperait celui du
voisin même, mais qui ne saurait ni labourer ni semer, pour recueillir
aucune moisson. Un tel homme semble né pour détruire, pour ravager, pour
renverser le monde, et non pour rendre un peuple heureux par un sage
gouvernement. Venons maintenant au roi pacifique. Il est vrai qu'il
n'est pas propre à de grandes conquêtes ; c'est-à-dire qu'il n'est pas
né pour troubler le bonheur de son peuple, en voulant vaincre les autres
peuples que la justice ne lui a pas soumis : mais, s'il est véritablement
propre à gouverner en paix, il a toutes les qualités nécessaires pour
mettre son peuple en sûreté contre ses ennemis. Voici comment : il est
juste, modéré et commode à l'égard de ses voisins ; il n'entreprend
jamais contre eux rien qui puisse troubler sa paix ; il est fidèle dans
ses alliances. Ses alliés l'aiment, ne le craignent point, et ont une
entière confiance en lui. S'il a quelque voisin inquiet, hautain et
ambitieux, tous les autres rois voisins, qui craignent ce voisin
inquiet, et qui n'ont aucune jalousie du roi pacifique, se joignent à ce
bon roi pour l'empêcher d'être opprimé. Sa probité, sa bonne foi, sa
modération, le rendent l'arbitre de tous les États qui environnent le
sien. Pendant que le roi entreprenant est odieux à tous les autres, et
sans cesse exposé à leurs ligues, celui-ci a la gloire d'être comme le
père et le tuteur de tous les autres rois. Voilà les avantages qu'il a
au dehors. Ceux dont il jouit au dedans sont encore plus solides.
Puisqu'il est propre à gouverner en paix, je dois supposer qu'il
gouverne par les plus sages lois. Il retranche le faste, la mollesse, et
tous les arts qui ne servent qu'à flatter les vices ; il fait fleurir les
autres arts qui sont utiles aux véritables besoins de la vie : surtout il
applique ses sujets à l'agriculture. Par là, il les met dans l'abondance
des choses nécessaires. Ce peuple laborieux, simple dans ses mœurs,
accoutumé à vivre de peu, gagnant facilement sa vie par la culture de
ses terres, se multiplie à l'infini. Voilà dans ce royaume un peuple
innombrable, mais un peuple sain, vigoureux, robuste, qui n'est point
amolli par les voluptés, qui est exercé à la vertu, qui n'est point
attaché aux douceurs d'une vie lâche et délicieuse, qui sait mépriser la
mort, qui aimerait mieux mourir que perdre cette liberté qu'il goûte
sous un sage roi appliqué à ne régner que pour faire régner sa raison.
Qu'un conquérant voisin attaque ce peuple, il ne le trouvera peut-être
pas assez accoutumé à camper, à se ranger en bataille, ou adresser des
machines pour assiéger une ville ; mais il le trouvera invincible par sa
multitude, par son courage, par sa patience dans les fatigues, par son
habitude de souffrir la pauvreté, par sa vigueur dans les combats, et
par une vertu que les mauvais succès mêmes ne peuvent abattre.
D'ailleurs, si le roi n'est point assez expérimenté pour commander
lui-même ses armées, il les fera commander par des gens qui en seront
capables ; et il saura s'en servir sans perdre son autorité. Cependant il
tirera du secours de ses alliés ; ses sujets aimeront mieux mourir que de
passer sous la domination d'un autre roi violent et injuste : les dieux
mêmes combattront pour lui. Voyez quelles ressources il aura au milieu
des plus grands périls. Je conclus donc que le roi pacifique qui ignore
la guerre est un roi très-imparfait, puisqu'il ne sait pas remplir une
de ses plus grandes fonctions, qui est de vaincre ses ennemis, mais
j'ajoute qu'il est néanmoins infiniment supérieur au roi conquérant qui
manque des qualités nécessaires dans la paix, et qui n'est propre qu'à
la guerre.

J'aperçus dans l'assemblée beaucoup de gens qui ne pouvaient goûter cet
avis ; car la plupart des hommes, éblouis par les choses éclatantes,
comme les victoires et les conquêtes, les préfèrent à ce qui est simple,
tranquille et solide, comme la paix et la bonne police des peuples. Mais
tous les vieillards déclarèrent que j'avais parlé comme Minos.

Le premier de ces vieillards s'écria : Je vois l'accomplissement d'un
oracle d'Apollon, connu dans toute notre île. Minos avait consulté le
dieu, pour savoir combien de temps sa race régnerait, suivant les lois
qu'il venait d'établir. Le dieu lui répondit : Les tiens cesseront de
régner quand un étranger entrera dans ton île pour y faire régner tes
lois. Nous avions craint que quelque étranger ne vînt faire la conquête
de l'île de Crète ; mais le malheur d'Idoménée, et la sagesse du fils
d'Ulysse, qui entend mieux que nul autre mortel les lois de Minos, nous
montrent le sens de l'oracle. Que tardons-nous à couronner celui que les
destins nous donnent pour roi?

Aussitôt les vieillards sortent de l'enceinte du bois sacré ; et le
premier, me prenant par la main, annonce au peuple déjà impatient, dans
l'attente d'une décision, que j'avais remporté le prix. A peine
acheva-t-il de parler, qu'on entendit un bruit confus de toute
l'assemblée. Chacun pousse des cris de joie. Tout le rivage et toutes
les montagnes voisines retentissent de ce cri : Que le fils d'Ulysse,
semblable à Minos, règne sur les Crétois!

J'attendis un moment, et je faisais signe de la main pour demander qu'on
m'écoutât. Cependant Mentor me disait à l'oreille : Renoncez-vous à votre
patrie ? l'ambition de régner vous fera-t-elle oublier Pénélope, qui vous
attend comme sa dernière espérance, et le grand Ulysse, que les dieux
avaient résolu de vous rendre ? Ces paroles percèrent mon cœur, et me
soutinrent contre le vain désir de régner.

Cependant un profond silence de toute cette tumultueuse assemblée me
donna le moyen de parler ainsi : O illustres Crétois, je ne mérite point
de vous commander. L'oracle qu'on vient de rapporter marque bien que la
race de Minos cessera de régner quand un étranger entrera dans cette île
et y fera régner les lois de ce sage roi ; mais il n'est pas dit que cet
étranger régnera. Je veux croire que je suis cet étranger marqué par
l'oracle. J'ai accompli la prédiction ; je suis venu dans cette île ; j'ai
découvert le vrai sens des lois, et je souhaite que mon explication
serve à les faire régner avec l'homme que vous choisirez. Pour moi, je
préfère ma patrie, la pauvre, la petite île d'Ithaque, aux cent villes
de Crète, à la gloire et à l'opulence de ce beau royaume. Souffrez que
je suive ce que les destins ont marqué. Si j'ai combattu dans vos jeux,
ce n'était pas dans l'espérance de régner ici ; c'était pour mériter
votre estime et votre compassion ; c'était afin que vous me donnassiez
les moyens de retourner promptement au lieu de ma naissance. J'aime
mieux obéir à mon père Ulysse, et consoler ma mère Pénélope, que régner
sur tous les peuples de l'univers. O Crétois, vous voyez le fond de mon
cœur : il faut que je vous quitte ; mais la mort seule pourra finir ma
reconnaissance. Oui, jusques au dernier soupir, Télémaque aimera les
Crétois, et s'intéressera à leur gloire comme à la sienne propre.

A peine eus-je parlé qu'il s'éleva dans toute l'assemblée un bruit
sourd, semblable à celui des vagues de la mer qui s'entre-choquent dans
une tempête. Les uns disaient : Est-ce quelque divinité sous une figure
humaine ? D'autres soutenaient qu'ils m'avaient vu en d'autres pays, et
qu'ils me reconnaissaient. D'autres s'écriaient : il faut le contraindre
de régner ici. Enfin, je repris la parole, et chacun se hâta de se
taire, ne sachant si je n'allais point accepter ce que j'avais refusé
d'abord. Voici les paroles que je leur dis:

Souffrez, ô Crétois, que je vous dise ce que je pense. Vous êtes le plus
sage de tous les peuples ; mais la sagesse demande, ce me semble, une
précaution qui vous échappe. Vous devez choisir, non pas l'homme qui
raisonne le mieux sur les lois, mais celui qui les pratique avec la plus
constante vertu. Pour moi, je suis jeune, par conséquent sans
expérience, exposé à la violence des passions, et plus en état de
m'instruire en obéissant, pour commander un jour, que de commander
maintenant. Ne cherchez donc pas un homme qui ait vaincu les autres dans
ces jeux d'esprit et de corps, mais qui se soit vaincu lui-même:
cherchez un homme qui ait vos lois écrites dans le fond de son cœur, et
dont toute la vie soit la pratique de ces lois ; que ses actions, plutôt
que ses paroles, vous le fassent choisir.

Tous les vieillards, charmés de ce discours, et voyant toujours croître
les applaudissements de l'assemblée me dirent : Puisque les dieux nous
ôtent l'espérance de vous voir régner au milieu de nous, du moins
aidez-nous à trouver un roi qui fasse régner nos lois. Connaissez-vous
quelqu'un qui puisse commander avec cette modération ? Je connais, leur
dis-je d'abord, un homme de qui je tiens tout ce que vous avez estimé en
moi ; c'est sa sagesse, et non pas la mienne, qui vient de parler ; il m'a
inspiré toutes les réponses que vous venez d'entendre.

En même temps toute l'assemblée jeta les yeux sur Mentor, que je
montrais, le tenant par la main. Je racontais les soins qu'il avait eus
de mon enfance, les périls dont il m'avait délivré, les malheurs qui
étaient venus fondre sur moi dès que j'avais cessé de suivre ses
conseils.

D'abord on ne l'avait point regardé, à cause de ses habits simples et
négligés, de sa contenance modeste, de son silence presque continuel, de
son air froid et réservé. Mais quand on s'appliqua à le regarder, on
découvrit dans son visage je ne sais quoi de ferme et d'élevé ; on
remarqua la vivacité de ses yeux, et la vigueur avec laquelle il faisait
jusqu'aux moindres actions. On le questionna ; il fut admiré : on résolut
de le faire roi. Il s'en défendit sans s'émouvoir : il dit qu'il
préférait les douceurs d'une vie privée à l'éclat de la royauté, que les
meilleurs rois étaient malheureux en ce qu'ils ne faisaient presque
jamais les biens qu'ils voulaient faire, et qu'ils faisaient souvent,
par la surprise des flatteurs, les maux qu'ils ne voulaient pas. Il
ajouta que si la servitude est misérable, la royauté ne l'est pas moins,
puisqu'elle est une servitude déguisée. Quand on est roi, disait-il, on
dépend de tous ceux dont on a besoin pour se faire obéir. Heureux celui
qui n'est point obligé de commander ! Nous ne devons qu'à notre seule
patrie, quand elle nous confie l'autorité, le sacrifice de notre liberté
pour travailler au bien public.

Alors les Crétois, ne pouvant revenir de leur surprise, lui demandèrent
quel homme ils devaient choisir. Un homme, répondit-il, qui vous
connaisse bien, puisqu'il faudra qu'il vous gouverne, et qu'il craigne
de vous gouverner. Celui qui désire la royauté ne la connaît pas ; et
comment en remplira-t-il les devoirs, ne les connaissant point ? Il la
cherche pour lui ; et vous devez désirer un homme qui ne l'accepte que
pour l'amour de vous.

Tous les Crétois furent dans un étrange étonnement de voir deux
étrangers qui refusaient la royauté, recherchée par tant d'autres ; ils
voulurent savoir avec qui ils étaient venus. Nausicrate, qui les avait
conduits depuis le port jusques au cirque où l'on célébrait les jeux,
leur montra Hazaël avec lequel Mentor et moi nous étions venus de l'île
de Chypre. Mais leur étonnement fut encore bien plus grand, quand ils
surent que Mentor avait été l'esclave d'Hazaël ; qu'Hazaël, touché de la
sagesse et de la vertu de son esclave, en avait fait son conseil et son
meilleur ami ; que cet esclave mis en liberté était le même qui venait de
refuser d'être roi ; et qu'Hazaël était venu de Damas en Syrie, pour
s'instruire des lois de Minos, tant l'amour de la sagesse remplissait
son cœur.

Les vieillards dirent à Hazaël : Nous n'osons vous prier de nous
gouverner, car nous jugeons que vous avez les mêmes pensées que Mentor.
Vous méprisez trop les hommes pour vouloir vous charger de les conduire:
d'ailleurs vous êtes trop détaché des richesses et de l'éclat de la
royauté, pour vouloir acheter cet éclat par les peines attachées au
gouvernement des peuples. Hazaël répondit : Ne croyez pas, ô Crétois, que
je méprise les hommes. Non, non : je sais combien il est grand de
travailler à les rendre bons et heureux ; mais ce travail est rempli de
peines et de dangers. L'éclat qui y est attaché est faux, et ne peut
éblouir que des âmes vaines. La vie est courte ; les grandeurs irritent
plus les passions, qu'elles ne peuvent les contenter : c'est pour
apprendre à me passer de ces faux biens, et non pas pour y parvenir, que
je suis venu de si loin. Adieu : je ne songe qu'à retourner dans une vie
paisible et retirée, où la sagesse nourrisse mon cœur, et où les
espérances qu'on tire de la vertu, pour une autre meilleure vie après la
mort, me consolent dans les chagrins de la vieillesse. Si j'avais
quelque chose à souhaiter, ce ne serait pas d'être roi, ce serait de ne
me séparer jamais de ces deux hommes que vous voyez.

Enfin les Crétois s'écrièrent, parlant à Mentor : Dites-nous, ô le plus
sage et le plus grand de tous les mortels, dites-nous donc qui est-ce
que nous pouvons choisir pour notre roi : nous ne vous laisserons point
aller, que vous ne nous ayez appris le choix que nous devons faire. Il
leur répondit : Pendant que j'étais dans la foule des spectateurs, j'ai
remarqué un homme qui ne témoignait aucun empressement : c'est un
vieillard assez vigoureux. J'ai demandé quel homme c'était ; on m'a
répondu qu'il s'appelait Aristodème. Ensuite j'ai entendu qu'on lui
disait que ses deux enfants étaient au nombre de ceux qui combattaient;
il a paru n'en avoir aucune joie : il a dit que, pour l'un, il ne lui
souhaitait point les périls de la royauté, et qu'il aimait trop la
patrie pour consentir que l'autre régnât jamais. Par là j'ai compris que
ce père aimait d'un amour raisonnable l'un de ses enfants qui a de la
vertu, et qu'il ne flattait point l'autre dans ses dérèglements. Ma
curiosité augmentant, j'ai demandé quelle a été la vie de ce vieillard.
Un de vos citoyens m'a répondu : Il a longtemps porté les armes, et il
est couvert de blessures ; mais sa vertu sincère et ennemie de la
flatterie l'avait rendu incommode à Idoménée. C'est ce qui empêcha ce
roi de s'en servir dans le siége de Troie : il craignit un homme qui lui
donnerait de sages conseils qu'il ne pourrait se résoudre à suivre ; il
fut même jaloux de la gloire que cet homme ne manquerait pas d'acquérir
bientôt ; il oublia tous ses services ; il le laissa ici pauvre, méprisé
des hommes grossiers et lâches qui n'estiment que les richesses, mais
content dans sa pauvreté. Il vit gaîment dans un endroit écarté de
l'île, où il cultive son champ de ses propres mains. Un de ses fils
travaille avec lui ; ils s'aiment tendrement ; ils sont heureux. Par leur
frugalité et par leur travail, ils se sont mis dans l'abondance des
choses nécessaires à une vie simple. Le sage vieillard donne aux pauvres
malades de son voisinage tout ce qui lui reste au delà de ses besoins et
de ceux de son fils. Il fait travailler tous les jeunes gens ; il les
exhorte, il les instruit ; il juge tous les différends de son voisinage;
il est le père de toutes les familles. Le malheur de la sienne est
d'avoir un second fils qui n'a voulu suivre aucun de ses conseils. Le
père, après l'avoir longtemps souffert pour tâcher de le corriger de ses
vices, l'a enfin chassé : il s'est abandonné à une folle ambition et à
tous les plaisirs.

Voilà, ô Crétois, ce qu'on m'a raconté : vous devez savoir si ce récit
est véritable. Mais si cet homme est tel qu'on le dépeint, pourquoi
faire des jeux ? pourquoi assembler tant d'inconnus ? Vous avez au milieu
de vous un homme qui vous connaît et que vous connaissez ; qui sait la
guerre ; qui a montré son courage non-seulement contre les flèches et
contre les dards, mais contre l'affreuse pauvreté ; qui a méprisé les
richesses acquises par la flatterie ; qui aime le travail ; qui sait
combien l'agriculture est utile à un peuple ; qui déteste le faste ; qui
ne se laisse point amollir par un amour aveugle de ses enfants ; qui aime
la vertu de l'un, et qui condamne le vice de l'autre ; en un mot, un
homme qui est déjà le père du peuple. Voilà votre roi, s'il est vrai que
vous désiriez de faire régner chez vous les lois du sage Minos.

Tout le peuple s'écria : Il est vrai, Aristodème est tel que vous le
dites ; c'est lui qui est digne de régner. Les vieillards le firent
appeler : on le chercha dans la foule, où il était confondu avec les
derniers du peuple. Il parut tranquille. On lui déclara qu'on le faisait
roi. Il répondit : Je n'y puis consentir qu'à trois conditions : la
première, que je quitterai la royauté dans deux ans, si je ne vous
rends meilleurs que vous n'êtes, et si vous résistez aux lois ; la
seconde, que je serai libre de continuer une vie simple et frugale ; la
troisième, que mes enfants n'auront aucun rang et qu'après ma mort on
les traitera sans distinction, selon leur mérite, comme le reste des
citoyens.

A ces paroles, il s'éleva dans l'air mille cris de joie. Le diadème fut
mis par le chef des vieillards, gardes des lois, sur la tête
d'Aristodème. On fit des sacrifices à Jupiter et aux autres grands
dieux. Aristodème nous fit des présents, non pas avec la magnificence
ordinaire aux rois, mais avec une noble simplicité. Il donna à Hazaël
les lois de Minos écrites de la main de Minos même ; il lui donna aussi
un recueil de toute l'histoire de Crète, depuis Saturne et l'âge d'or;
il fit mettre dans son vaisseau des fruits de toutes les espèces qui
sont bonnes en Crète et inconnues dans la Syrie, et lui offrit tous les
secours dont il pourrait avoir besoin.

Comme nous pressions notre départ, il nous fit préparer un vaisseau avec
un grand nombre de bons rameurs et d'hommes armés ; il y fit mettre des
habits pour nous et des provisions. A l'instant même il s'éleva un vent
favorable pour aller à Ithaque : ce vent, qui était contraire à Hazaël,
le contraignit d'attendre. Il nous vit partir ; il nous embrassa comme
des amis qu'il ne devait jamais revoir. Les dieux sont justes,
disait-il ; ils voient une amitié qui n'est fondée que sur la vertu : un
jour ils nous réuniront ; et ces champs fortunés, où l'on dit que les
justes jouissent après la mort d'une paix éternelle, verront nos âmes se
rejoindre pour ne se séparer jamais. O si mes cendres pouvaient aussi
être recueillies avec les vôtres!... En prononçant ces mots, il versait
des torrents de larmes, et les soupirs étouffaient sa voix. Nous ne
pleurions pas moins que lui : et il nous conduisit au vaisseau.

Pour Aristodème, il nous dit : C'est vous qui venez de me faire roi;
souvenez-vous des dangers où vous m'avez mis. Demandez aux dieux qu'ils
m'inspirent la vraie sagesse, et que je surpasse autant en modération
les autres hommes, que je les surpasse en autorité. Pour moi, je les
prie de vous conduire heureusement dans votre patrie, d'y confondre
l'insolence de vos ennemis, et de vous y faire voir en paix Ulysse
régnant avec sa chère Pénélope. Télémaque, je vous donne un bon
vaisseau plein de rameurs et d'hommes armés ; ils pourront vous servir
contre ces hommes injustes qui persécutent votre mère. O Mentor, votre
sagesse, qui n'a besoin de rien, ne me laisse rien à désirer pour vous.
Allez tous deux, vivez heureux ensemble ; souvenez-vous d'Aristodème : et
si jamais les Ithaciens ont besoin des Crétois, comptez sur moi jusqu'au
dernier soupir de ma vie. Il nous embrassa ; et nous ne pûmes, en le
remerciant, retenir nos larmes.

Cependant le vent qui enflait nos voiles nous promettait une douce
navigation. Déjà le mont Ida n'était plus à nos yeux que comme une
colline ; tous les rivages disparaissaient ; les côtes du Péloponèse[27]
semblaient s'avancer dans la mer pour venir au-devant de nous. Tout à
coup une noire tempête enveloppa le ciel*, et irrita toutes les ondes de
la mer. Le jour se changea en nuit, et la mort se présenta à nous*. O
Neptune, c'est vous qui excitâtes, par votre superbe trident, toutes les
eaux de votre empire ! Vénus, pour se venger de ce que nous l'avions
méprisée jusque dans son temple de Cythère, alla trouver ce dieu ; elle
lui parla avec douleur ; ses beaux yeux étaient baignés de larmes : du
moins, c'est ainsi que Mentor, instruit des choses divines, me l'a
assuré. Souffrirez-vous, Neptune, disait-elle, que ces impies se jouent
impunément de ma puissance ? Les dieux mêmes la sentent ; et ces
téméraires mortels ont osé condamner tout ce qui se fait dans mon île.
Ils se piquent d'une sagesse à toute épreuve, et ils traitent l'amour de
folie. Avez-vous oublié que je suis née dans votre empire ? Que
tardez-vous à ensevelir dans vos profonds abîmes ces deux hommes que je
ne puis sentir?

A peine avait-elle parlé, que Neptune souleva les flots jusqu'au ciel:
et Vénus rit, croyant notre naufrage inévitable. Notre pilote, troublé,
s'écria qu'il ne pouvait plus résister aux vents qui nous poussaient
avec violence vers les rochers : un coup de vent rompit notre mât ; et, un
moment après, nous entendîmes les pointes des rochers qui
entr'ouvraient le fond du navire. L'eau entre de tous côtés ; le navire
s'enfonce ; tous nos rameurs poussent de lamentables cris vers le ciel.
J'embrasse Mentor, et je lui dis : Voici la mort ; il faut la recevoir
avec courage. Les dieux ne nous ont délivrés de tant de périls, que pour
nous faire périr aujourd'hui. Mourons, Mentor, mourons. C'est une
consolation pour moi de mourir avec vous ; il serait inutile de disputer
notre vie contre la tempête.

Mentor me répondit : Le vrai courage trouve toujours quelque ressource.
Ce n'est pas assez d'être prêt à recevoir tranquillement la mort ; il
faut, sans la craindre, faire tous ses efforts pour la repousser.
Prenons, vous et moi, un de ces grands bancs de rameurs. Tandis que
cette multitude d'hommes timides et troublés regrette la vie sans
chercher les moyens de la conserver, ne perdons pas un moment pour
sauver la nôtre. Aussitôt il prend une hache, il achève de couper le mât
qui était déjà rompu, et qui, penchant dans la mer, avait mis le
vaisseau sur le côté ; il jette le mât hors du vaisseau, et s'élance
dessus au milieu des ondes furieuses ; il m'appelle par mon nom, et
m'encourage pour le suivre. Tel qu'un grand arbre que tous les vents
conjurés attaquent, et qui demeure immobile sur ses profondes racines,
en sorte que la tempête ne fait qu'agiter ses feuilles*; de même Mentor,
non-seulement ferme et courageux, mais doux et tranquille, semblait
commander aux vents et à la mer. Je le suis : et qui aurait pu ne pas le
suivre, étant encouragé par lui?

Nous nous conduisions nous-mêmes sur ce mât flottant. C'était un grand
secours pour nous, car nous pouvions nous asseoir dessus ; et, s'il eût
fallu nager sans relâche, nos forces eussent été bientôt épuisées. Mais
souvent la tempête faisait tourner cette grande pièce de bois, et nous
nous trouvions enfoncés dans la mer : alors nous buvions l'onde amère,
qui coulait de notre bouche, de nos narines, et de nos oreilles : nous
étions contraints de disputer contre les flots, pour rattraper le dessus
de ce mât. Quelquefois aussi une vague haute comme une montagne venait
passer sur nous ; et nous nous tenions fermes, de peur que, dans cette
violente secousse, le mât, qui était notre unique espérance, ne nous
échappât.

Pendant que nous étions dans cet état affreux, Mentor, aussi paisible
qu'il l'est maintenant sur ce siège de gazon, me disait : Croyez-vous,
Télémaque, que votre vie soit abandonnée aux vents et aux flots?
Croyez-vous qu'ils puissent vous faire périr sans l'ordre des dieux?
Non, non ; les dieux décident de tout. C'est donc les dieux, et non pas
la mer, qu'il faut craindre. Fussiez-vous au fond des abîmes, la main de
Jupiter pourrait vous en tirer. Fussiez-vous dans l'Olympe, voyant les
astres sous vos pieds, Jupiter pourrait vous plonger au fond de l'abîme,
ou vous précipiter dans les flammes du noir Tartare. J'écoutais et
j'admirais ce discours, qui me consolait un peu ; mais je n'avais pas
l'esprit assez libre pour lui répondre. Il ne me voyait point : je ne
pouvais le voir. Nous passâmes toute la nuit, tremblants de froid et
demi-morts, sans savoir où la tempête nous jetait. Enfin les vents
commencèrent à s'apaiser ; et la mer mugissante ressemblait à une
personne qui, ayant été longtemps irritée, n'a plus qu'un reste de
trouble et d'émotion, étant la

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