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Mensonges

by Paul Bourget · French · Gutenberg #30702 · 649,258 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Mensonges
    
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Title: Mensonges

Author: Paul Bourget


        
Release date: December 18, 2009 [eBook #30702]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/30702

Credits: Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Maillière and the
        Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
        (This file was produced from images generously made
        available by the Bibliothèque nationale de France
        (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MENSONGES ***




Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Maillière and the
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(This file was produced from images generously made
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(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)






PAUL BOURGET

MENSONGES

QUATORZIÈME ÉDITION


_PARIS_

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31

M DCCC LXXXVIII



DU MÊME AUTEUR

Édition elzévirienne

  POÉSIES (1872-1876) _Au bord de la mer_--_La Vie Inquiète
  Petits Poèmes._ 1 vol.                                 6 f. »

  POÉSIES (1876-1882) _Edel._--_Les Aveux._ 1 vol.       6    »

       *       *       *       *       *

Édition in-18

POÉSIE

  LA VIE INQUIÈTE, 1 vol. (_épuisé_)                     3  »

  EDEL, 1 vol. (_épuisé_)                                3  »

  LES AVEUX, 1 vol. (_épuisé_)                           3  »

       *       *       *       *       *

PROSE

  ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE. (_Baudelaire._--_M.
  Renan._--_Flaubert._--_M. Taine._--_Stendhal_).
  1 vol.                                                3 50

  NOUVEAUX ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE.--(_M.
  Dumas fils._--_M. Leconte de Lisle._--_MM. de
  Goncourt._--_Tourguéniev._--_Amiel_). 1 vol.          3 50

  L'IRRÉPARABLE. _L'Irréparable_--_Deuxième Amour_--_Profils
  perdus._ 1 vol.                                       3 50

  CRUELLE ÉNIGME. 1 vol.                                3 50

  UN CRIME D'AMOUR. 1 vol.                              3 50

  ANDRÉ CORNÉLIS. 1 vol.                                3 50

       *       *       *       *       *

_Tous droits réservés._




DÉDICACE

                              À LOUIS GANDERAX.


_J'ai composé toute une portion de ce livre, mon cher Louis, en
Angleterre, et dans l'angle d'un _bow-window_ pareil à celui qui bombait
de notre salon commun sur une fraîche pelouse, à Shanklin, durant l'été
de 1880. Tandis que je travaillais à cette oeuvre de doute et
d'analyse triste, dans ma solitude d'outre-Manche, cette année-ci, j'ai
bien souvent évoqué, pour me reposer de ces noires imaginations, le
souvenir de notre gaieté d'alors. Je revoyais la servante, au pâle
visage digne d'une vierge de Burne Jones, qui passait, silencieuse et
légère, comme un esprit; les hôtes charmants qui nous recevaient dans le
poétique _Rylstone_; et ce _chine_, ce ravin, touffu et ombreux, à
l'extrémité duquel bleuissait la mer et où les fougères verdoyaient, si
hautes, si vivantes, si délicates! Mais c'est à vous surtout que je
pensais, mon cher Louis, et au charme de votre sûre amitié qui m'a donné
tant d'heures précieuses depuis ces heures lointaines. Trouvez ici, dans
l'offre que je vous fais de ce nouveau roman, un témoignage trop faible
de l'affection que je vous ai vouée en retour,--affection qui, elle du
moins, n'est pas un mensonge._

                                         P. B.

Paris, 26 Octobre 1887.




MENSONGES




I

UN COIN DE PROVINCE À PARIS


«Monsieur,» fit le cocher en se penchant du haut de son siège, «la
grille est fermée...»

--«À neuf heures et demie!...» répondit une voix de l'intérieur de la
voiture. «Quel quartier! Ce n'est pas la peine de descendre; le trottoir
est sec, j'irai à pied...» Et la portière s'ouvrit pour donner passage à
un homme encore jeune, qui releva frileusement le collet de loutre de
son pardessus, et avança sur le pavé des souliers découverts. Ces
souliers vernis, les chaussettes de soie à fleurs, le pantalon noir et
le chapeau d'étoffe témoignaient que, sous la fourrure, ce personnage
cachait une complète tenue de soirée. La voiture était un de ces fiacres
sans numéro qui stationnent à la porte des cercles, et, tout en assurant
son cheval, le cocher, peu habitué à ce coin provincial de Paris, se
prit à regarder, comme faisait son client lui-même, cette entrée d'une
rue, vraiment excentrique, bien qu'elle fût située sur le bord du
faubourg Saint-Germain. Mais à cette époque,--en 1879 et vers le
commencement de février,--cette rue Coëtlogon, qui joint la rue d'Assas
à la rue de Rennes, présentait encore la double particularité d'être
close par une grille, et, la nuit, éclairée par une lanterne suspendue,
suivant l'ancienne mode, à une corde transversale. Aujourd'hui la
physionomie de l'endroit a bien changé. Il a disparu, le mystérieux
hôtel, à droite, placé de guingois au milieu de son jardin, et qui
abritait sans doute une calme existence de douairière. Les terrains
vagues qui rendaient cette rue Coëtlogon inabordable aux voitures du
côté de la rue de Rennes, comme la grille l'isolait du côté de la rue
d'Assas, ont été nettoyés de leurs amas de pierres. Les becs de gaz ont
remplacé la lanterne. À peine si deux pavés un peu inégaux marquent la
place des barreaux sur lesquels jouaient les portes mobiles de la
grille, que l'on poussait seulement chaque soir au lieu de les
verrouiller. Le jeune homme n'eut donc pas à sonner pour se faire
ouvrir, mais, avant de s'engager dans la mince ruelle, il s'arrêta
quelques minutes devant le paysage que formaient cette impasse sombre,
le jardin de droite, la ligne des maisons déjà presque toutes éteintes à
gauche, au fond les masses confuses des bâtisses en construction, la
lanterne ancienne au centre. Là-haut, une froide lune d'hiver brillait
dans un ciel tragique, un ciel vaste, pommelé de nuages mobiles et qui
couraient vite. Ils passaient, passaient devant cette lune claire, et
voilaient à chaque fois légèrement son éclat de métal, comme rendu plus
vif lorsque ces vapeurs mobiles se creusaient soudain en une portion
d'espace toute libre et toute noire.

--«Quel décor pour un adieu,» dit à mi-voix le jeune homme, qui ajouta,
en se parlant tout haut à lui-même:

    «_Jusqu'à l'heure où l'on voit apparaître et rêver
                     Les yeux sinistres de la lune..._»

S'il y avait eu sur ce trottoir un passant quelque peu observateur, il
aurait reconnu un homme de lettres à la manière dont ces deux vers de
Hugo furent comme chantonnés par ce personnage, qui portait en effet un
nom très en vedette, à cette date, dans la littérature. Mais les
disparus sont si vite des oubliés, dans ce tourbillon d'oeuvres
nouvelles, d'incessantes réclames, de renommées improvisées, qui balaie
infatigablement le boulevard, que les succès d'il y a dix ans paraissent
lointains et vagues comme ceux d'un autre âge. Deux drames de la vie
moderne, un peu trop directement inspirés de M. Alexandre Dumas fils,
avaient acquis une vogue momentanée à ce jeune homme,--il avait
trente-cinq ans passés, mais il en paraissait à peine trente,--et il
n'avait pas encore usé sa signature, son nom sonore et hardi de Claude
Larcher, en le mettant au bas d'articles bâclés et de romans de hasard.
Il était à cette époque l'auteur de la _Goule_ et de _Entre adultères_,
pièces inégales, empreintes d'un pessimisme souvent conventionnel,
puissantes cependant par une certaine acuïté d'analyse, par l'âpreté du
dialogue, par l'ardeur souffrante de l'idéal. En 1879, ces pièces
dataient déjà de trois années, et Claude, qui s'était laissé rouler par
une existence de dissipation, commençait d'accepter des besognes
fructueuses et faciles, incapable de se reprendre par un nouvel effort
de longue haleine. Comme beaucoup d'écrivains d'analyse, il était
habitué à s'étudier et à se juger sans cesse, étude et jugement qui
n'avaient d'ailleurs aucune influence sur ses actions. Les plus menus
détails lui servaient de prétexte à des retours sur lui-même et sa
destinée, mais le seul résultat de ce dédoublement continuel était de
l'entretenir dans une lucidité inefficace et douloureuse de tous les
instants. C'est ainsi que la vue de la paisible rue et le souvenir de
Victor Hugo eurent pour conséquence immédiate de lui rappeler les
résolutions d'existence retirée et de travail réglé qu'il formait en
vain depuis des mois. Il réfléchit qu'il avait une nouvelle promise à
une revue, un drame promis à un théâtre, des chroniques promises à un
journal, et qu'au lieu d'être assis à la table de son appartement de la
rue de Varenne, il courait Paris à dix heures du soir dans le costume
d'un oisif et d'un snob. Il passerait cette fin de soirée et une partie
de la nuit à une fête donnée par la comtesse Komof, une grande dame
russe établie à Paris, dont les réceptions dans son énorme hôtel de la
rue du Bel-Respiro étaient aussi fastueuses que mêlées. Il se préparait
à faire pis encore. Il venait chercher, pour le conduire chez la
comtesse, un autre écrivain, plus jeune que lui de dix années, et qui
avait mené jusqu'alors, dans une des maisons de cette discrète, de
cette taciturne rue Coëtlogon, précisément la noble vie d'assidu labeur
dont la nostalgie le torturait lui-même. René Vincy--c'était le nom de
ce jeune confrère--venait, à vingt-cinq ans, d'émerger du coup au grand
soleil de la publicité, grâce à une de ces bonnes fortunes littéraires
qui ne se renouvellent pas deux fois par génération. Une comédie en un
acte et en vers, le _Sigisbée_, oeuvre de fantaisie et de rêve, écrite
sans aucune idée de réussite pratique, l'avait rendu célèbre du jour au
lendemain. Ç'avait été, comme pour le _Passant_ de notre cher François
Coppée, un engouement subit du Paris blasé, un battement de mains
universel dans la salle du Théâtre-Français, et le lendemain une louange
universelle dans les articles des journaux. Ce succès étonnant, Claude
pouvait en revendiquer sa part. N'avait-il pas eu le premier entre les
mains le manuscrit du _Sigisbée_? Ne l'avait-il pas apporté à sa
maîtresse, Colette Rigaud, l'actrice fameuse de la rue de Richelieu? Et
Colette, engouée du rôle qu'elle entrevoyait dans la pièce, avait forcé
toutes les résistances. C'était lui, Claude Larcher, qui, interrogé par
madame Komof sur le choix d'une comédie à donner dans son salon, avait
indiqué le _Sigisbée_. La comtesse avait accédé à cette idée. On jouait
chez elle la saynète à la mode ce soir même, et Claude, qui s'était
chargé de chaperonner l'auteur, venait le prendre, à l'heure dite, dans
l'appartement de la rue Coëtlogon, où René Vincy habitait auprès d'une
soeur mariée. Cette extrême complaisance d'un écrivain déjà mûr pour
un débutant, n'allait pas sans un mélange d'un peu de vanité et
d'ironie. Claude Larcher, qui passait son temps à médire du monde riche
et cosmopolite dont était la comtesse Komof, et qui le fréquentait sans
interruption, éprouvait un léger chatouillement d'amour-propre à étaler
aux yeux de son camarade le détail de ses relations de haute vie. En
même temps la naïve stupeur du poète, l'espèce d'ébahissement enfantin
où le jetait cette syllabe magique et vide:--le Monde,--divertissait le
malicieux moqueur. Il avait déjà joui, comme d'un spectacle doucement
comique, de la timidité déployée par Vincy dans la première visite
qu'ils avaient faite ensemble chez la comtesse, un des jours de la
semaine, après le déjeuner; et la pensée de la fièvre dans laquelle René
devait l'attendre, le faisait sourire, tandis qu'il franchissait les
quelques pas nécessaires pour arriver à la porte de la maison où vivait
son jeune ami.

--«Et dire que j'ai été aussi puéril que lui,» songea-t-il, en se
rappelant qu'il y avait eu, pour lui comme pour René, une première
sortie mondaine; il songea encore: «Voilà une sensation que ne
soupçonnent guère ceux qui ont grandi pour les salons et dans les
salons, et comme c'est absurde d'ailleurs que nous allions, nous, chez
ces gens-là!...»

Tout en philosophant de la sorte, Claude s'était arrêté devant une
nouvelle grille, à gauche, fermée celle-là, et il avait sonné. Cette
grille donnait sur une allée, laquelle desservait une maison à trois
étages, séparée de la rue par la mince bande d'un jardinet. La loge du
concierge était située sous la voûte qui terminait la petite allée. Ce
concierge se trouvait-il hors de sa loge, ou le coup de sonnette
n'avait-il pas été assez fort? Toujours est-il que Claude dut tirer une
seconde fois la longue chaîne terminée par un anneau rouillé, qui
servait de cordon. Il eut le temps de dévisager cette maison, toute
noire et comme morte, où brillait seulement une seule fenêtre, au
rez-de-chaussée. C'était là, et dans ce logement dont les quatre
fenêtres ouvraient sur l'étroit jardin, qu'habitaient les Fresneau.
Mademoiselle Émilie Vincy, la soeur du poète, avait épousé en effet un
certain Maurice Fresneau, professeur libre, que Claude connaissait pour
avoir été son collègue durant les premiers jours de sa vie à Paris,
début d'écrivain pauvre dont l'auteur applaudi de _la Goule_ avait la
faiblesse de rougir. Combien il eût mieux aimé avoir dévoré son
patrimoine en séances au club ou chez les filles! Il conservait
cependant des relations suivies avec son ancien collègue, par
reconnaissance pour des services d'argent rendus autrefois. Il s'était
d'abord intéressé à René à cause de ce vieux compagnon des mauvais
jours; puis il avait subi le charme de la nature du jeune homme. Que de
fois il était venu, lassé de son existence factice, toute en
douloureuses paresses et en passions amères, se reposer pour une heure
dans la modeste chambre qu'occupait René, juste à côté de celle dont il
voyait maintenant la croisée éclairée et qui était la salle à manger!
Dans le court espace de temps qui sépara ses deux coups de sonnette, et
grâce à la rapidité d'imagination propre aux artistes visionnaires,
cette chambre se peignit d'un coup devant l'esprit de Claude,--comme un
symbole de la vie toute de songes menée jusqu'ici par son ami. Le poète
et sa soeur avaient eux-mêmes cloué aux murs une petite étoffe rouge
sur laquelle se détachaient, de-ci de-là, des gravures choisies par un
goût raffiné de rêveur solitaire: des compositions d'Albert Durer,
l'_Hélène_ de Gustave Moreau et son _Orphée_, quelques eaux-fortes de
Goya. La couchette en fer, la table bien rangée, la bibliothèque garnie
de livres, le rouge du carrelage apparu comme un encadrement au tapis du
milieu,--combien Claude avait aimé ce décor intime, et sur la porte
cette phrase de l'_Imitation_ écrite enfantinement par René: _Cella
continuata dulcescit!_ L'évocation de ces images modifia soudain la
pensée de l'écrivain, qui se sentit, d'ironique, devenir triste, à
l'idée qu'en effet cette entrée dans le monde par la porte du salon
Komof était un gros événement pour un enfant de vingt-cinq ans et qui
avait toujours vécu là. Quelle âme nourrie d'idéal il allait apporter
dans cette société de luxe et d'artifice, recrutée par la comtesse!

--«Jamais de mon avis,» se dit-il, tiré de sa rêverie par le grincement
du pêne sur la serrure, et poussant la grille... «Puisque c'est moi qui
lui ai conseillé de sortir, qui l'ai habillé pour ce soir.»--Il avait en
effet conduit René chez son tailleur, son chemisier, son bottier, son
chapelier, afin de procéder à ce qu'il appelait plaisamment son
investiture...--«Il fallait penser auparavant aux dangers de cette
rencontre avec le monde... Et quel triste don de prévoir le pire! On le
présentera à quatre ou cinq femmes, il sera invité à dîner deux ou trois
fois, il oubliera de mettre des cartes, il oubliera... et on
l'oubliera...»

Il s'était engagé dans l'allée, puis il avait sonné à une première porte
à droite qui était celle des Fresneau, avant la loge du concierge. Cette
bizarre disposition des lieux s'expliquait par l'existence d'un second
petit jardin et d'une seconde maison, desservis également par la grille
de la rue Coëtlogon. La personne qui vint lui ouvrir était une grosse et
lourde fille de trente ans, à la taille courte, aux épaules carrées,
avec un visage tout d'une pièce, qu'encadrait un serre-tête de forme
auvergnate et qu'éclairaient deux yeux bruns d'une simplicité animale.
Cette physionomie campagnarde exprimait une instinctive défiance, comme
le geste par lequel la fille entre-bâillait à demi la porte au lieu de
l'ouvrir largement, comme le clignement de ses paupières tandis qu'elle
élevait la lampe à pétrole un peu haut afin de jeter la pleine lumière
sur le visiteur. Elle reconnut Claude, et sa large face s'anima d'une
bienveillance qui révélait la faveur dont l'écrivain jouissait dans
l'intérieur des Fresneau. La fille sourit en montrant des dents blanches
et petites, des dents de bête; il lui en manquait une derrière chaque
oeillère.

--«Bonsoir, Françoise,» dit le jeune homme, «votre maître est-il prêt?»

--«Tiens... C'est M. Larcher,» fit joyeusement la bonne; «il est paré,»
ajouta-t-elle, «et gentil comme un Jésus... Vous allez trouver la
compagnie dans la salle à manger... Attendez que je vous débarrasse de
votre veste... Ah! Marie, Joseph! mon pauvre Monsieur, c'est ça qui doit
vous peser sur le dos!...»

La familiarité de cette servante à tout faire, débarquée tout droit chez
les Fresneau, du village d'Auvergne dont était le professeur, et
installée dans la maison depuis quinze ans comme chez elle, amusait
toujours Claude Larcher. C'était un de ces lettrés trop raisonneurs, qui
raffolent du naturel, sans doute parce qu'il les repose du travail
desséchant et ininterrompu de leur propre cerveau. Il arrivait à
Françoise de lui parler de ses propres ouvrages en des termes d'une
prodigieuse bouffonnerie, ou d'exprimer, avec une ingénue naïveté, la
crainte dont elle était poursuivie, celle que l'auteur dramatique ne la
mît dans quelque pièce de théâtre; ou bien encore elle appliquait à des
phrases littéraires, ramassées en servant à table, cet étrange pouvoir
de déformation propre aux gens du peuple. Claude se rappelait l'avoir
entendue qui, pour vanter l'ardeur au travail de René, disait: «Il
s'identifrise avec ses héros.» Il en riait encore. Elle disait
«ceuiller» pour «cuiller,» «engratigner» pour «égratigner,» «archeduc»
pour «aqueduc,» «voyager en coquelicot» pour «incognito,» et une foule
de locutions du même genre que l'écrivain s'amusait à inscrire sur un de
ses innombrables calepins à notes, pour un roman qu'il ne finirait
jamais. Aussi se complaisait-il d'ordinaire à provoquer ce bavardage. Il
ne le fit pas ce soir-là, dominé par l'impression de mélancolie que lui
avait causée la subite idée de son rôle de tentateur mondain. Pendant
que Françoise suspendait son pardessus à une des patères, il regardait
le couloir qu'il connaissait pourtant si bien et sur lequel ouvraient
les portes des diverses chambres. Celle du poète, au fond à droite,
était exposée au midi; les Fresneau se contentaient d'une autre chambre,
plus étroite, au nord, à côté de laquelle se trouvait celle de leur
fils, Constant, un petit garçon de six ans, moins cher à Émilie que ne
l'était René. Les causes de cette affection passionnée de la soeur
pour le frère, Claude les savait, détail par détail, comme il savait
l'histoire de cette famille. Et cette histoire touchante, modeste et
simple, ne justifiait que trop son remords de venir arracher de cet
asile celui en qui elle se résumait toute.

Le père d'Émilie et de René, avoué à Vouziers, était mort misérablement,
à la suite d'excès de boisson. L'étude vendue, toutes les dettes payées
et grâce à la réalisation de quelques biens-fonds, la veuve de ce
viveur de province avait eu à elle environ cinquante mille francs. Le
séjour de Vouziers lui rappelant de trop cruels souvenirs, elle était
venue, avec ses deux enfants encore tout jeunes, s'établir à Paris. Elle
y avait un frère, l'abbé Taconet, prêtre très distingué, ancien élève de
l'École normale, entré dans les ordres subitement, et sans que rien eût
expliqué cette résolution à ses camarades qui le virent, avec non moins
de stupeur et presque aussitôt après sa sortie de Saint-Sulpice, ouvrir,
rue Cassette, un établissement d'éducation. Catholique convaincu, mais
très libéral et tout voisin du gallicanisme, l'abbé Taconet avait
compris que beaucoup de familles de la riche bourgeoisie hésitent entre
les collèges purement laïques et les collèges purement religieux, sans
trouver, ni dans les uns ni dans les autres, de quoi répondre à leur
double besoin de christianisme traditionnel et de développement moderne.
Il n'avait pris la soutane que pour réaliser plus aisément un projet
d'harmonie entre ces deux courants opposés, et toute son ambition fut
satisfaite le jour où il fonda, en compagnie de deux prêtres plus
jeunes, un externat ecclésiastique, dont les élèves devaient suivre les
cours du lycée Saint-Louis. Le succès de cette École Saint-André--l'abbé
Taconet l'avait baptisée ainsi du nom de son patron,--fut si rapide,
que, dès la troisième année, trois petits omnibus à un cheval étaient
nécessaires pour prendre les élèves à leur domicile et les y ramener. La
possibilité de donner à son fils, alors âgé de dix ans, une éducation
exceptionnelle, fut une des raisons qui décidèrent madame Vincy à
choisir Paris comme lieu de résidence, d'autant plus que les seize ans
d'Émilie assuraient à la mère une aide précieuse dans la tenue d'une
nouvelle maison. Sur les conseils de l'abbé Taconet, que le maniement
des fonds de son collège rendait bon administrateur, elle plaça les
cinquante mille francs de sa fortune en rentes italiennes, qui valaient
à cette époque soixante-cinq francs. Le ménage de la veuve eut ainsi
deux mille huit cents francs par an à dépenser. Le secret du culte
idolâtre dont Émilie enveloppait son jeune frère dérivait tout entier de
la masse de sacrifices quotidiens représentés par ce chiffre de revenus.
Dans la vie du coeur, on court après sa souffrance, comme on court au
jeu après son argent. Madame Vincy était tombée malade, presque aussitôt
après l'installation à Paris, qui s'était faite en 1863, dans cette même
maison de la rue Coëtlogon, mais au troisième étage. Jusqu'en 1871, date
où mourut la pauvre femme, la jeune fille dut suffire à ce triple
devoir: soigner sa mère alitée, veiller au minutieux détail d'un ménage
où cinquante centimes étaient une somme, suivre l'éducation de son
frère, heure par heure. Et elle avait mené cette dure tâche jusqu'au
bout, sans que la fatigue d'une telle existence, qui pâlissait un peu le
rose de ses joues amincies, lui arrachât une seule plainte. Elle avait
ressemblé à ces ouvrières des vieilles chansons parisiennes, qui se
consolent des lassitudes d'un âpre et continu travail, pourvu qu'elles
aient une fleur épanouie sur le rebord de leur fenêtre. Sa fleur, à
elle, avait été ce jeune frère, charmant enfant aux beaux yeux mobiles,
qui avait tout de suite récompensé la douce Émilie de son dévouement par
ces succès de collège,--solennelles réjouissances pour les femmes de
l'humble bourgeoisie, si dépourvues de fêtes. Très jeune, ce frère avait
commencé d'écrire des vers, et l'heureuse Émilie avait été la confidente
des premiers essais du jeune homme. Aussi, lorsqu'elle fut demandée en
mariage par Fresneau, dans les six mois qui suivirent la mort de la
mère, elle mit à son consentement cette première condition que le
professeur, agrégé de la veille, ne quitterait point Paris, et que René
continuerait de vivre avec eux, sans prendre aucune carrière que celle
des lettres. Fresneau accepta cette exigence avec délices. Il était de
ces gens très bons et très simples qui savent aimer, c'est-à-dire
qu'ils admettent, sans discussion, les moindres désirs de ceux qu'ils
aiment. Il s'était pris au charme d'Émilie, sans rien oser lui en dire,
depuis l'époque où il avait connu la famille Vincy, par suite du hasard
qui avait fait de lui le répétiteur de René, à l'école Saint-André, en
1865. Cet homme déjà tout voisin de la quarantaine, avait été attiré
vers la jeune fille par une communauté singulière de destinée.
N'avait-il pas renoncé de son côté à toute espérance égoïste, à toute
aspiration personnelle, dans le but de payer les dettes de son père,
ancien chef d'institution tombé en faillite? De 1858 à 1872, date de son
mariage, le professeur avait éteint pour vingt mille francs de créances,
et il avait vécu--avec des leçons qui lui rapportaient cinq francs,
l'une dans l'autre! Si l'on ajoute au chiffre d'heures de travail qu'un
pareil résultat représente, le chiffre des heures nécessaires à la
préparation des cours, à la correction des copies, aux allées et venues
d'un endroit dans un autre,--il était arrivé à Fresneau d'avoir durant
la même matinée une répétition rue Cassette, une seconde aux Ternes et
une troisième près du Jardin des Plantes,--on aura le bilan d'une de ces
existences, comme il s'en rencontre beaucoup dans l'enseignement libre,
qui finissent par user les plus puissants organismes. La passion pour
Émilie avait été le roman de cette vie, trop absorbée jusqu'alors pour
que la rêverie y trouvât place. L'abbé Taconet avait fait ce mariage, et
René Vincy avait compté un esclave de plus de son génie!

Claude Larcher n'ignorait aucun de ces petits faits, qui tous avaient eu
leur importance pour le développement du talent et du caractère du jeune
poète. Durant la minute que Françoise employait à suspendre son
pardessus, et rien qu'à jeter un regard sur le couloir à demi éclairé,
les moindres aspects de cette espèce d'antichambre commune revêtaient
pour lui une signification morale. Il savait pourquoi, dans les crans du
porte-cannes placé au coin de la porte, on voyait, à côté d'un gros
parapluie d'alpaga au manche lourd, employé par le professeur, le bois
élégant d'un mince parapluie anglais, choisi par madame Fresneau pour
son frère. Il savait que cette même main d'une soeur idolâtre avait
offert à René cette fine béquille à tête d'écaille qui coûtait sans
doute trente fois plus cher que le solide et simple bâton utilisé par
Fresneau dans les beaux jours. Il savait que les livres du professeur,
après avoir longtemps subi, dans ce couloir et sur les planches d'un
casier de planches noircies, tous les hasards de la poussière, avaient
fini par être exilés même du couloir dans un cabinet obscur, et ce
couloir abandonné aux fantaisies décoratives de René, qui en avait garni
les murs avec des gravures de son choix. C'était toute une suite des
admirables lithographies de Raffet sur le grand Empereur, qui avaient dû
révolter le républicain Fresneau. Mais Claude savait aussi que Fresneau
serait précisément le dernier à s'étonner du constant sacrifice de toute
la maisonnée à ce frère, dont il avait fait son Dieu, par tendresse pour
Émilie, comme la servante, comme l'oncle lui-même. Car l'abbé Taconet
avait subi lui aussi l'ascendant de la nature et du talent du jeune
homme. Il s'était dit que son neveu possédait de petites rentes, qu'à
l'heure actuelle la modeste somme placée sur ses conseils en Italiens
rapportait trois mille francs, qu'il laisserait lui-même une fortune
analogue. L'éducation chrétienne de René n'était-elle pas une garantie
que son talent d'écrire serait mis au service des idées de l'Église? Et
le prêtre avait contribué pour sa part à pousser le poète dans ce
difficile chemin de la littérature où cet enfant privilégié n'avait
rencontré jusqu'ici que du bonheur. Et tout ce bonheur, composé de pur
dévouement, de tendre affection, de gâteries familiales, de tiède, de
réchauffante confiance, Claude en comprenait le prix mieux que
personne, lui qui avait dû, orphelin de père et de mère, se battre tout
seul, dès sa vingtième année, contre les souillures, les cruautés et les
désenchantements de la vie d'artiste pauvre à Paris. Il ne venait jamais
chez les Fresneau sans éprouver une sorte d'attendrissement qui lui
serra le coeur, cette fois encore,--attendrissement qui le portait
d'habitude à rire très haut et à étaler le scepticisme le plus desséché.
Il était ainsi, trop énervé pour que la moindre émotion ne lui fît point
mal, à en crier, et, par désespoir de dompter jamais cette excessive
sensibilité, calomniant son coeur le plus qu'il pouvait.




II

ÂMES NAÏVES


Ce fut donc avec une mine souriante, presque railleuse, que Claude entra
dans l'étroite salle à manger où se trouvait rassemblée «la compagnie,»
comme disait Françoise: René d'abord, le héros de ce qui semblait à
toute la maison une aventure extraordinaire, madame Fresneau et son
mari, enfin madame Offarel, la femme d'un sous-chef de bureau au
ministère de la guerre, avec ses deux filles, Angélique et Rosalie. Ces
six personnes étaient rangées autour de la table en noyer, et assises
sur des chaises du même bois que recouvrait une étoffe en crin noir
rendue luisante par l'usage. Ce mobilier de salle à manger, acheté par
l'avoué de province lors de son installation, s'était conservé intact
depuis le départ de Vouziers, grâce à des soins d'une minutie
hollandaise. Un poêle mobile, engagé dans la cheminée, alourdissait
l'atmosphère de la pièce déjà resserrée, et attestait l'économie de la
ménagère. Émilie n'admettait le feu de bois que dans la chambre de René.
Une lampe de porcelaine suspendue à des chaînettes de cuivre éclairait
le cercle des têtes qui se tournèrent du côté du visiteur, et ses
derniers reflets venaient mourir sur le mur tendu d'un papier à ramages
jaunâtres où miroitaient quelques plats anciens. Sous ce coup de
lumière, les jeux divers des physionomies apparurent plus vivement à
l'écrivain qui entrait. D'ailleurs, les sympathies et les antipathies ne
se dissimulent guère dans le petit monde: l'animal humain y est moins
apprivoisé, moins usé aussi par le mensonge continu des politesses.
Émilie tendit la main à Claude, geste rare chez elle, avec un sourire
ouvert sur ses lèvres heureuses, avec un éclair dans ses yeux bruns;
tout son être exprimait sa franche joie à voir quelqu'un par qui elle
sentait son frère aimé.

--«N'est-ce pas, que son habit lui va bien?...» Ce fut un des premiers
mots qu'elle dit au nouveau venu, avant qu'il eût échangé les premiers
saluts avec les assistants et pris place lui-même dans le cercle. Et
c'était vrai que René présentait en ce moment un exemplaire accompli de
cette sorte de créature si rare à Paris: un beau jeune homme. À
vingt-cinq ans, l'auteur du _Sigisbée_ offrait encore aux regards ce
front sans rides, ces joues fraîches, cette bouche pure et ces yeux
clairs qui témoignent d'une âme entière et d'un tempérament inattaqué.
Il ressemblait beaucoup au médaillon, trop peu connu, que le sculpteur
David a exécuté d'après Alfred de Musset adolescent. Mais la chevelure
épaisse de René, sa barbe blonde et déjà abondante, ses épaules carrées,
corrigeaient, par un air de robustesse et de santé, ce que le masque du
poète des _Nuits_ garde d'un peu efféminé, de presque trop frêle. Les
yeux surtout, d'un bleu d'ordinaire très sombre, traduisaient en ce
moment un bonheur naïf et sans mélange, et l'exclamation d'Émilie était
justifiée par une grâce native qui se révélait même sous le frac de
soirée et dans cette tenue inusitée. La prévoyance de la tendre soeur
était allée jusqu'à songer aux petits boutons d'or du plastron et des
manchettes, qu'elle avait achetés, sur ses économies, chez un bijoutier
de la rue de la Paix, après avoir demandé mystérieusement conseil à
Claude. C'était elle-même qui avait noué le noeud de la cravate de
son frère, elle-même qui avait inspecté cette toilette de mondain avec
les mêmes soins qu'elle avait mis, quatorze ans plus tôt, à inspecter la
toilette de premier communiant de ce frère idolâtré.

--«Pauvre soeur,» fit ce dernier avec un joli rire qui découvrit ses
dents blanches et bien rangées, «pardonnez-lui, Claude, je suis sa seule
coquetterie...»

--«Hé bien! Vous nous débauchez encore René?» dit à son tour Fresneau en
prenant la main de Larcher. Le professeur commençait à grisonner. Il
était très grand et lourd d'encolure, avec des cheveux mal peignés et
une barbe non faite. Il avait, étalées devant lui et couvertes de notes
au crayon, des feuilles de papier à grandes marges, ses copies du
lendemain. Il les ramassa en ajoutant: «Vous ne connaissez plus cette
corvée de la correction des devoirs, heureux homme!... Prenez-vous un
petit verre pour vous réchauffer?» Il soulevait un carafon à demi rempli
d'eau-de-vie et qui était demeuré, le café une fois emporté, sur la
table de cette pièce qui servait de salon, dans le train ordinaire de la
vie.--Le vrai salon, situé lui aussi sur le devant, n'était occupé que
dans les occasions solennelles...--«Une cigarette?...» ajouta Fresneau
en tendant un bol rempli d'un tabac brunâtre qui s'échevelait autour
d'un cahier de papier.

Claude eut un geste de dénégation, tout en s'inclinant pour saluer les
trois autres dames, sans qu'aucune lui tendît la main. Elles
travaillaient, la mère à un bas de laine bleue qu'elle tricotait en
grattant par moments sa tête avec une des aiguilles, les deux
demoiselles à un ouvrage de broderie appliqué sur de la toile cirée
verte. Les cheveux de la mère étaient tout blancs, sa figure ridée et
carrée; à travers les lunettes qui se tenaient tant bien que mal sur son
nez un peu court, ses yeux envoyèrent à l'arrivant un regard de profonde
aversion. Une des deux filles, Angélique, réprima un sourire parce que
l'écrivain, en s'asseyant entre Émilie et René, avait dit: «Je me
mettrai ici...» et prononcé _mettrai_ comme si l'_e_ de ce mot eût été
muet,--incorrigible défaut dès longtemps remarqué par la jeune personne.
Elle appartenait, avec ses yeux noirs, à la fois futés et fugaces, avec
ses rougeurs aussi faciles que ses rires, à la grande espèce des timides
moqueuses. Quant à la seconde des deux soeurs, Rosalie, elle avait
incliné la tête sans lever ses beaux yeux, aussi noirs que ceux de sa
soeur, mais d'une expression douce et craintive. Quelques minutes
plus tard les paupières qui voilaient ses yeux se déplièrent, elle
regarda du côté de René, et son aiguille trembla entre ses doigts en
suivant le dessin qui indiquait la préparation de la broderie. Elle
pencha sa tête davantage encore, et ses cheveux châtains brillèrent sous
la lampe. Rien de ce petit manège n'avait échappé à Claude. Il
connaissait de longue date les habitudes et les caractères de ces dames
Offarel,--comme disait Fresneau avec une formule toute provinciale.
Elles avaient dû venir dès sept heures, aussitôt après leur dîner pris
dans leur appartement de la rue de Bagneux, tout auprès. Le père Offarel
les avait amenées; il avait gagné de là le café Tabourey, au coin de
l'Odéon, et il y lisait avec conscience tous les journaux. Claude
n'avait pas eu beaucoup de peine à deviner que la vieille madame Offarel
nourrissait le rêve d'un mariage entre Rosalie et René; il soupçonnait
son jeune ami d'avoir encouragé cette espérance par un goût instinctif
pour le romanesque, et il ne doutait pas que Rosalie ne se fût prise,
elle, plus sérieusement qu'il n'aurait fallu, à l'attrait de l'esprit et
de la jolie physionomie du poète. Il sentait si bien que la jeune fille
l'aimait et le redoutait à la fois, lui, Claude Larcher. Elle l'aimait
parce qu'il était dévoué à René; elle le redoutait parce qu'il
entraînait ce dernier dans un courant nouveau d'événements. Pour
l'innocente enfant, comme pour tous les membres de ce petit cercle, la
soirée chez madame Komof revêtait les apparences d'une expédition
lointaine, dans un pays fantastique et inexploré. Chacun y plaçait des
espérances chimériques ou des appréhensions folles. Émilie Fresneau, qui
avait toujours caressé pour son frère des ambitions démesurées, le
voyait accoudé à une cheminée, disant des vers au milieu d'une assemblée
de duchesses, aimé par une «princesse russe.» Quand elle prononçait ces
deux mots, l'inconnu de toutes les supériorités sociales se développait
devant ses songes. Rosalie, elle, était la victime de la plus aiguë des
perspicacités, celle de la femme qui aime. Les yeux de René
l'épouvantaient, quoiqu'elle se le reprochât, par la joie absolue qu'ils
exprimaient d'aller dans un monde où elle, sa demi-fiancée, ne pouvait
pas aller. Ils étaient bien autrement liés que n'imaginait Claude,
s'étant fait l'un à l'autre des promesses secrètes, par un soir de
printemps de l'année dernière. René, à ce moment-là, était inconnu. Elle
l'avait pour elle toute seule. Il trouvait tout charmant d'elle, et tout
insipide sans elle. Aujourd'hui elle entrevoyait, du fond d'une
ignorance qu'illuminait son inconsciente jalousie, de quelles
dangereuses comparaisons elle était menacée. Avec ses robes coupées à
la maison et où gauchissait sa jolie taille, avec ses chaussures
achetées toutes faites et où se perdait son pied menu, avec la modestie
de ses cols blancs et de ses pauvres manchettes, elle se sentait comme
devenir humble à la pensée des grandes dames qu'allait rencontrer René.
Voilà pourquoi son aiguille tremblait, pourquoi ses paupières battaient
plus vite, pourquoi son coeur se serrait d'une vague épouvante, tandis
que le professeur insistait afin que Claude acceptât un verre de liqueur
et roulât une cigarette de maryland:

--«C'est de l'excellente eau-de-vie de cidre qu'un de mes élèves m'a
envoyée de Normandie... Non vraiment?... Mais vous l'aimiez autrefois...
Vous rappelez-vous lorsque nous donnions des cours chez le Vanaboste?...
Quatre heures par jour, y compris le jeudi, et les copies. Cent
cinquante francs par mois!... Étions-nous gais en ce temps-là?... Nous
avions un quart d'heure entre les deux classes, durant lequel vous me
conduisiez rue Saint-Jacques, je vois encore la petite salle du café,
boire un verre de cette eau-de-vie pour nous soutenir. Vous appeliez
cela vous durcir l'artère, sous prétexte que l'homme a l'âge de ses
artères et que l'alcool diminue leur élasticité...»

--«J'avais douze ans de moins,» dit Claude en riant de ce souvenir, «et
pas de rhumatismes...»

--«Ça ne doit pas être très sain,» reprit aigrement madame Offarel, «de
sortir presque tous les soirs, et ces grands dîners, avec leurs vins
fins et leur cuisine épicée, voilà qui vous brûle le sang.»

--«Laissez donc,» fit Émilie avec vivacité, «nous avons eu le plaisir
d'avoir M. Larcher à notre table, vous ne savez pas comme il est
sobre... Et puis, on peut bien se coucher un peu tard, quand on a la
liberté de dormir la grasse matinée. René nous a dit que c'est si
tranquille chez vous,» ajouta-t-elle en s'adressant à l'écrivain d'une
manière directe, «et si charmant...»

--«Si tranquille, oui... J'ai déniché un petit appartement dans un vieil
hôtel de la rue de Varenne, dont je me trouve être aujourd'hui par
hasard le seul locataire. Quand les persiennes sont fermées, je pourrais
me croire au milieu de la nuit. Je n'entends que les sonneries des
cloches d'un couvent qui est tout auprès, et la rumeur de Paris, si
loin, si loin.»

--«J'ai toujours ouï dire qu'une heure de sommeil avant minuit vaut
mieux que deux après,» interrompit la vieille dame que la douceur de
Claude exaspérait. Elle lui en voulait, sans trop en comprendre la vraie
raison, moins encore pour l'influence exercée sur René que par une
profonde antipathie de nature. Elle se sentait étudiée par ce personnage
aux yeux inquisiteurs, aux manières recherchées, aux sourires pour elle
inexplicables; elle en éprouvait une impression de malaise qui se
traduisait en brusques attaques. Elle ajouta: «D'ailleurs M. René n'aura
pas ce repos ici. À quelle heure finira cette soirée chez cette
comtesse?...» Elle prononçait _c'te_ pour _cette_, comme les gens du
peuple.

--«Je ne sais pas,» répartit Claude que les rancunes mal dissimulées de
son ennemie divertissaient, «on jouera le _Sigisbée_ vers les dix heures
et demie... et on soupera vers les minuit et demi, une heure...»

--«M. René sera couché vers les deux heures, alors,» reprit madame
Offarel avec cette visible satisfaction d'une personne agressive qui
assène à un interlocuteur quelque argument irréfutable, «et comme M.
Fresneau s'en va vers les sept heures et que, dès les six, Françoise est
là à faziller...»

--«Allons, allons, une fois n'est pas coutume,» fit Émilie avec une
certaine impatience, en coupant la parole à la grondeuse, dont elle
prévoyait quelque algarade, et pour changer le cours de la causerie en
flattant une manie de la vieille dame:--«Vous ne nous avez pas dit si
Cendrillon est revenue définitivement?»

Cendrillon était une chatte grise qui avait été donnée par madame
Offarel à un jeune homme de leurs amis, un monsieur Jacques Passart,
professeur de dessin, qu'un goût commun pour l'aquarelle avait lié avec
le sous-chef de bureau. C'étaient là les deux vices du ménage: la
peinture pour le mari, qui lavait ses paysages jusque dans son bureau;
la gent féline pour la femme, qui avait eu jusqu'à cinq pensionnaires de
cette espèce dans le logement de la rue de Bagneux,--un rez-de-chaussée
comme celui des Fresneau, et agrémenté aussi d'un jardinet. Jacques
Passart, qui nourrissait pour Rosalie un amour malheureux, s'était si
souvent confondu en exclamations devant la gentillesse de Cendrette ou
Cendrinette, comme disait madame Offarel, que cette dernière lui avait
donné la petite chatte. Après un séjour de trois mois dans la chambre
que Passart occupait à un cinquième étage de la rue du Cherche-Midi, la
pauvre Cendrillon avait fait ses petits. On lui en avait tué deux sur
trois, et elle s'était sauvée, emportant le troisième. Passart n'avait
pas osé parler de cette fuite. Deux jours après, madame Offarel avait
entendu un grattement à la porte du jardin. «C'est singulier,»
avait-elle dit en vérifiant le nombre des chats étendus, l'un sur le
duvet de son lit, l'autre sur l'unique canapé, le dernier sur le marbre
de la cheminée. «Ils sont là tous trois, et l'on gratte.» Elle avait
ouvert, et Cendrillon était entrée, dressant son museau, arquant son
dos, frottant sa tête contre son ancienne maîtresse, enfin mille amitiés
qui avaient ravi la bonne dame. Puis, le lendemain matin, plus de
Cendrillon. Cette visite, rendue plus mystérieuse par l'aveu que Passart
avait dû faire de sa négligence à surveiller la précieuse chatte, avait
été, la veille, un objet d'interminables raisonnements de madame Offarel
à Émilie, et le fait de n'en avoir pas encore parlé de la soirée,
révélait toute l'importance attachée par la mère de Rosalie à l'entrée
de René dans le beau monde, comme elle disait encore:

--«Ah! Cendrillon!...» reprit-elle, avec un mélange de son aigreur
actuelle et de l'enthousiasme que lui inspirait le souvenir de la
gracieuse bête. «Mais monsieur René se la rappelle-t-il seulement?» Et,
sur un signe du jeune homme qu'il n'avait pas oublié cette intéressante
personne: «Hé bien! elle est revenue, ce matin, avec son petit, qu'elle
tenait dans sa gueule et qu'elle a mis à mes pieds pour me l'offrir...
Oui, elle me regardait... Elle était venue, l'autre jour, afin de voir
si je voulais bien encore d'elle, et maintenant elle me demandait de
prendre aussi son chaton... Ça vaut mieux d'aimer les bêtes que les
gens,» ajouta-t-elle en manière de conclusion, «elles sont plus
fidèles.»

--«Admirable trait d'instinct!» s'écria Fresneau qui recommençait de
zébrer ses copies d'indications cabalistiques. «Je le citerai à mon
cours...»--Le pauvre homme, sorte de maître Jacques du professorat,
enseignait la philosophie dans une école préparatoire au baccalauréat,
le latin ailleurs, ailleurs encore l'histoire, et jusqu'à l'anglais
qu'il savait à peine prononcer. À ce régime il avait contracté cette
habitude, propre aux vieux universitaires, de conférencer à perte de vue
et à toute occasion. Ce merveilleux retour de Cendrillon au logis natal
lui fut un texte à disserter indéfiniment. Il allait, racontant
anecdotes sur anecdotes, et oubliant ses copies,--en apparence; car
l'excellent homme, et si faible qu'il n'avait jamais su tenir en paix
une classe de dix élèves, trouvait à son service toutes les finesses de
l'observateur lorsqu'il s'agissait de sa femme. Tandis que son crayon
courait dans les marges des devoirs de ses écoliers, il avait perçu
distinctement l'hostilité de madame Offarel et deviné à l'accent
d'Émilie qu'elle n'était pas rassurée sur l'issue d'une conversation
engagée de la sorte. Et le professeur prolongeait son monologue pour
donner aux nerfs de l'acariâtre bourgeoise le temps de se calmer. Il
n'eut pas à soutenir ce rôle bien longtemps. Un nouveau coup de sonnette
retentit...

--«C'est papa, il est dix heures moins un quart!» s'écria Rosalie. Elle
aussi avait souffert de l'aigreur de sa mère vis-à-vis de Claude et de
René. Et l'arrivée de son père qui devait donner le signal du départ lui
apparaissait comme une délivrance,--elle pour qui s'en aller de la
maison des Fresneau était d'ordinaire un crève-coeur. Mais elle
connaissait sa mère, et elle sentait, d'instinct plus que de
raisonnement, combien l'amertume de ses remarques devait paraître
mesquine et déplaisante à René. Il n'avait que trop de motifs pour ne
plus se complaire dans leur société! Elle se leva donc en même temps que
son père entrait dans la salle. C'était un homme long et sec, avec un de
ces visages comme évidés qui rappellent nécessairement le type immortel
de don Quichotte: un nez en bec d'aigle, des tempes creusées, une bouche
un peu tirée, et, dominant le tout, un de ces fronts fuyants,
chimériques, dont il semble que les manies et les idées fausses en ont
raviné toutes les rides et soulevé toutes les bosses. Celui-ci joignait
à son innocente passion d'aquarelliste en chambre, la ridicule infirmité
de ramener sans cesse la conversation sur ses maladies imaginaires.

--«Il fait très froid ce soir,» fut son premier mot, et tout de suite,
s'adressant à sa femme: «Adélaïde, as-tu de la teinture d'iode à la
maison? Je suis sûr que j'aurai ma crise de rhumatismes demain matin.»

--«Votre voiture est-elle chauffée?» dit Émilie à Claude, sur cette
exclamation.

--«Oui, Madame,» fit l'écrivain, et, consultant sa montre: «Il faut même
la gagner, cette voiture, si nous ne voulons pas être en retard...»
Tandis qu'il prenait congé de tout le petit cercle, et qu'Émilie le
reconduisait, René avait disparu de son côté, sans serrer la main à
personne, par la porte qui donnait de la salle à manger dans sa chambre.
«Il est sans doute allé prendre son pardessus, il va revenir,» pensait
Rosalie; «il n'est pas possible qu'il parte sans me dire adieu, d'autant
plus qu'il ne m'a pas regardée de tout ce soir.» Et elle continuait son
ouvrage tandis que Fresneau accueillait le sous-chef de bureau avec la
même offre qu'il avait eue pour son ami:

--«Un petit verre pour chasser ce froid?»

--«Une larme,» fit l'employé.

--«À la bonne heure,» reprit le professeur, «vous n'êtes pas comme
Larcher, qui a méprisé mon eau-de-vie.»

--«M. Larcher?» dit l'employé. «Vous ne savez pas sa boisson
ordinaire?... Hé! hé!» ajouta-t-il d'une voix plus basse et en regardant
du côté du corridor prudemment, «j'ai lu ce soir même un article de
journal où il est joliment arrangé.»

--«Conte-nous ça, petit père,» fit madame Offarel en posant son ouvrage
sur ses genoux, pour la première fois de la soirée, et laissant paraître
sur son visage la joie naïve de ses mauvais sentiments, comme elle avait
montré tout à l'heure sa naïve affection pour la petite chatte.

--«Il paraît,» reprit le vieil homme en soulignant ses mots, «que, dans
les salons où va M. Larcher, on lui donne à boire, au lieu de tasses de
thé, des verres de sang.»

--«Des verres de sang?» interrogea Fresneau abasourdi de cet étrange
racontar, «et pourquoi faire?»

--«Pour le soutenir, donc,» dit vivement madame Offarel, «vous n'avez
pas vu cette mine? Ah! il doit en mener une jolie vie!»

--«Il paraît encore,» continua le narrateur qui tenait à placer quelques
anecdotes de plus, avec cette basse ardeur de crédulité propre aux
bourgeois, aussitôt qu'il s'agit d'une des innombrables calomnies
d'envieux auxquelles sont en proie les hommes connus, «il paraît qu'il
vit entouré d'une cour d'adoratrices, et qu'il a trouvé un moyen sûr de
faire un succès aux moindres pages qui sortent de sa plume. Il fait
tirer ses épreuves à des dizaines d'exemplaires qu'il porte chez chacune
des dames qu'il connaît. On les étale sur un canapé et alors: Mon petit
Larcher par-ci, mon petit Larcher par-là, vous changerez ce mot, vous
enlèverez cette phrase... et il change le mot, et il enlève la phrase,
et ces dames s'imaginent qu'elles sont un peu les auteurs de ce qu'il a
écrit...»

--«Ça ne m'étonne pas,» dit madame Offarel, «il m'a tout l'air d'un fier
intrigant.»

--«Ma foi,» reprit Fresneau, «je n'aime guère sa littérature, mais pour
intrigant c'est une autre histoire! Il n'y a pas plus enfant que lui, ma
pauvre madame Offarel. Quand je vois dans les journaux qu'il connaît le
coeur des femmes... ce que je m'amuse! Je l'ai toujours vu amoureux
des pires drôlesses, qu'il prenait consciencieusement pour des anges, et
qui le trompaient, qui le lanternaient!... René nous racontait l'autre
jour qu'il passe toutes ses journées à se faire moquer de lui par cette
petite Colette Rigaud, qui joue dans le _Sigisbée_, une farceuse qui lui
grugera jusqu'à son dernier sou...»

--«Chut!» fit Émilie, qui rentra juste à temps pour entendre la fin de
ce petit discours, et qui mit la main sur la bouche de son mari.
«Monsieur Claude est notre ami, et je ne veux pas que l'on en parle...
Mon frère m'a chargée de vous souhaiter le bonsoir à tous,»
ajouta-t-elle, «ces deux messieurs se sont aperçus qu'il était plus tard
qu'ils ne croyaient, et ils sont partis dare dare.... Et mon aquarelle,
qui doit représenter la dernière scène du _Sigisbée_, quand l'aurai-je?»
demanda-t-elle au sous-chef de bureau.

--«Ah! la saison est mauvaise pour les études,» dit ce dernier, «il fait
nuit si tôt, et nous sommes surchargés de besogne; mais vous l'aurez,
vous l'aurez... Qu'as-tu, Rosalie? Tu es toute pâle.»

La pauvre jeune fille venait en effet d'éprouver une souffrance presque
intolérable, à songer que René avait pu s'en aller ainsi, sans un mot
pour elle, sans un regard. Sa gorge se serrait, des larmes lui venaient
aux yeux. Elle eut la force de retenir ses sanglots cependant, et de
répondre que la chaleur du poêle l'incommodait. Sa mère échangea avec
Émilie un regard où se lisait un reproche si direct, qu'en dépit
d'elle-même madame Fresneau détourna les yeux. Elle eut, elle aussi, une
impression pénible, car elle aimait Rosalie. Mais elle avait toujours
été opposée à ce mariage; il correspondait trop peu aux ambitieux
projets qu'elle caressait vaguement pour son frère. Lorsque la mère et
les deux filles se furent levées, qu'elles eurent mis leur chapeau et
qu'elles vinrent dire l'adieu accoutumé, la jeune femme trouva dans
cette impression de quoi embrasser Rosalie plus affectueusement que de
coutume. Elle voulait bien la plaindre de souffrir pour René, mais cette
pitié n'allait pas sans une certaine douceur, car la souffrance de la
jeune fille prouvait l'indifférence du jeune homme, et, la porte
refermée, ce fut avec une joie sans mélange dans ses clairs yeux bruns
qu'elle dit à Françoise:

--«Vous aurez bien soin de ne pas faire de bruit demain matin?»

--«Pas plus qu'une mariée de minuit,» répondit la servante.

--«Ni toi non plus, mon gros lourdaud,» dit-elle à son mari, en rentrant
dans la salle à manger où le professeur reprenait déjà la corvée de ses
copies... «J'ai recommandé à Constant de s'habiller tout doucement pour
aller à son cours...»--Elle ajouta, avec un sourire d'orgueil: «Quel
triomphe pour René ce soir, à moins que ces gens du monde ne fassent la
petite bouche!» Elle répétait une formule habituelle à Claude.--«Bah!
ils ne pourront pas, ses vers sont si beaux, presque aussi beaux que
lui!...»

--«Sais-tu qu'il est à désirer que toutes ces dames ne le gâtent pas
comme toi,» interrompit Fresneau, «il finirait par perdre la tête...
Mais non,» continua-t-il pour flatter les sentiments de sa femme, «c'est
si charmant de voir comme il reste simple, même dans son succès.»

Et Émilie embrassa son mari, pour cette phrase, tendrement.




III

UN AMOUREUX ET UN SNOB


Les deux écrivains étaient montés dans la voiture, qui roulait au grand
trot de son cheval, par la rue du Cherche-Midi, pour attraper le
boulevard Montparnasse, et suivre, en contournant les Invalides, la
longue suite d'avenues qui va presque directement à l'Arc de Triomphe,
en traversant la Seine au pont de l'Alma. Durant la toute première
partie de ce trajet, ils se turent l'un et l'autre. René reconnaissait
chaque détail de ce quartier, auquel se rattachaient tant de souvenirs
de son enfance et de sa jeunesse. Une vague buée voilait les vitres du
coupé, symbole physique de l'espèce de brume qui flottait entre sa vie
actuelle et ce passé pourtant si voisin. Il n'était pas un des coins de
cette rue du Cherche-Midi qui ne lui fût aussi familier que les murs de
sa chambre, depuis le haut et sombre bâtiment de la prison militaire
jusqu'à la boutique du marchand de vins, dont l'enseigne étale l'image
d'une biche, jusqu'à l'entrée paisible de cette rue de Bagneux, où
demeurait Rosalie. Le souvenir de cette amie qu'il avait quittée sans
lui dire adieu, ce soir, traversa son esprit, mais il n'en souffrit pas.
Il avait la sensation de rêver tout éveillé, tant le personnage promené
jadis sur ces pavés, durant les années de son adolescence pauvre et
obscure, ressemblait peu à celui qui était assis, à cette minute, sur
les coussins du coupé de Claude Larcher, célèbre, car tout Paris avait
applaudi sa piécette,--riche, car le _Sigisbée_, joué en septembre, lui
avait déjà rapporté en février la somme, énorme pour lui, de vingt-cinq
mille francs!... Et cette source de revenus ne tarirait pas de sitôt. Le
_Sigisbée_ faisait spectacle avec une comédie en trois actes d'un auteur
à la mode, _Le Jumeau_, qui tiendrait l'affiche bien longtemps. La vente
de la brochure s'annonçait, elle aussi, comme devant être très
fructueuse, et très fructueux les droits de représentation de province
et de traduction à l'étranger. Ce n'était là qu'un début, et René tenait
en réserve bien d'autres oeuvres: un volume de poèmes philosophiques
intitulé _les Cimes_, un drame en vers sur la Renaissance, intitulé
_Savonarole_, et un roman de passion, à demi ébauché, dont il cherchait
le titre. La voiture roulait, et à l'ivresse profonde des succès
assurés, des projets démesurés, une autre griserie se mélangeait, toute
nerveuse: celle d'aller dans le monde comme il y allait. Une jeune fille
n'est pas plus émue à son premier bal que ne l'était ce grand enfant.
Une espèce de fièvre le gagnait, qui abolissait presque en lui la
personnalité. C'est le malheur et la félicité des poètes que ce pouvoir
d'amplifier, jusqu'au fantastique, des impressions, par elles-mêmes
médiocres jusqu'à la mesquinerie. De là dérivent ces passages subits,
presque foudroyants, de l'espérance excessive aux excessifs dégoûts, et
de l'engouement au désespoir, qui donnent à leur imagination, par suite
à leur caractère et à leur sensibilité, une sorte de continuel
va-et-vient, une absolue incertitude, terrible pour ceux et surtout pour
celles qui s'attachent à ces âmes insaisissables. Il en est cependant,
parmi ces âmes, chez qui cette dangereuse mobilité ne détruit pas la
tendresse. C'était le cas pour René. L'involontaire comparaison entre
son présent et son passé, soudain évoquée en lui par l'aspect familier
des rues, ramena sa pensée vers l'ami plus âgé qui avait été la cause de
cette volte-face de destinée. Il eut un de ces naïfs mouvements qui font
le charme unique des natures très jeunes, parce que l'on y sent cette
chose adorable et si rare dans la vie civilisée: la spontanéité, la
liaison invincible entre l'être intérieur et l'être extérieur. Il prit
la main de son compagnon qui se taisait aussi, et il la lui serra en
disant:

--«Que vous avez été bon pour moi!... Oui,» insista-t-il en voyant un
étonnement dans les yeux de Claude, «si vous n'aviez pas été aussi
indulgent à mes premiers essais, je ne vous aurais point porté le
_Sigisbée_; si vous ne l'aviez pas présenté à Mlle Rigaud, il dormirait
à cette heure-ci dans l'armoire aux manuscrits de quelque théâtre. Si
vous n'aviez pas parlé de moi à la comtesse Komof, on ne jouerait pas ma
pièce chez elle et je n'irais pas dans cette soirée... Je suis heureux,
très heureux!... Ah! mon ami, vous me trouverez nigaud comme un
collégien... si vous saviez comme j'ai rêvé, dans ma jeunesse, de ce
monde où vous me conduisez maintenant, où la toilette seule des femmes
est une poésie, où les choses font un cadre exquis à la joie et à la
douleur!...»

--«Si ces femmes avaient seulement une âme de la même étoffe que leur
robe!...» interrompit Claude en ricanant...«Mais je vous admire,»
continua-t-il; «est-ce que vous croyez par hasard que vous allez être du
monde parce que vous serez reçu chez Mme Komof, une étrangère dont
l'hôtel est un passage, ou chez une des cinq ou six curieuses que vous
rencontrerez là, et qui vous diront qu'elles sont à la maison tous les
jours avant le dîner? Vous irez dans le monde, mon cher, vous irez
beaucoup, si ce sport vous amuse; vous n'en serez jamais, non plus que
moi, non plus qu'aucun artiste, eût-il du génie, parce que vous n'y êtes
pas né, tout simplement, et que votre famille n'en est pas. On vous
recevra, on vous fera fête. Mais essayez donc de vous y marier, et vous
verrez... Et c'est la grâce que je vous souhaite... Ces femmes que vous
rêvez si délicates, si fines, si aristocratiques, bon Dieu! si vous les
connaissiez! Des vanités habillées par Worth ou Laferrière... Mais il
n'y en a pas dix qui soient capables d'une émotion vraie. Les plus
honnêtes sont celles qui prennent un amant parce qu'elles y trouvent du
plaisir. Si vous les disséquiez, vous trouveriez à la place du coeur la
note de la couturière, une demi-douzaine de préjugés qui leur tiennent
lieu de principes, la rage d'éclipser celle-ci ou celle-là...
Sommes-nous assez bêtes tout de même d'être ici, dans cette voiture,
deux hommes à peu près intelligents, qui avons du travail chez nous, et
vous avec un frémissement dans le coeur, à l'idée d'aller vous mêler à de
grandes dames ou soi-disant telles, et moi!...»

--«Que vous a fait Colette aujourd'hui?» interrogea doucement René, que
l'âpreté de la parole de son ami avait froissé comme il arrivait
souvent; mais comment lui en aurait-il voulu de cette sorte d'hostilité
contre ses illusions que Claude lui montrait ainsi? Presque toujours ces
furieuses déclamations avaient pour cause, il le savait, une coquetterie
de cette actrice dont le malheureux était follement épris, et qui se
jouait de lui, tout en l'aimant elle-même, à sa manière. C'était une de
ces passions à base de haine et de sensualité, qui dépravent le coeur
en le torturant, et transforment celui qui les éprouve en une bête
féroce. Un des traits particuliers à ces sortes d'amours, c'est qu'ils
procèdent par crises aiguës et violentes, comme les images physiques
dont ils se repaissent. Claude venait sans doute de voir tout d'un coup,
dans un éclair, la physionomie de sa maîtresse, et une rage soudaine
contre elle avait succédé en lui à la bonne humeur de sa visite chez les
Fresneau,--rage qu'il aurait satisfaite en ce moment par n'importe
quelle outrance de paradoxe. Il se rua aussitôt sur le chemin que son
ami venait de lui indiquer, et, lui serrant le bras de toute sa force:

--«Ce qu'elle m'a fait?...» dit-il en riant d'un rire de malade.
«Voulez-vous apprécier cet analyste aigu du coeur de la femme, ce
psychologue subtil, comme on m'appelle dans les articles, ce Jobard de
la grande espèce, comme je m'appelle moi-même? Hélas! Mon intelligence
ne m'a jamais servi qu'à éclairer mes bêtises!... Vous ai-je raconté,»
ajouta-t-il d'une voix plus basse, «que j'ai la honte d'être jaloux de
Salvaney?... Mais vous ne connaissez pas Salvaney, un élégant de la
nouvelle école qui s'amuse, son carnet de chèques à la main,--à cinq
louis près, et commun!... Avec un nez comme un cornet, un front dénudé,
de gros yeux à fleur de tête, le teint d'un bouvier!... Mais voilà: il
est anglomane, anglomane à faire paraître Français le prince de
Galles... Il a passé l'année dernière trois mois à Florence, et je l'ai
entendu lui-même se vanter de n'avoir pas mis, durant ces trois mois,
une chemise qui n'eût été blanchie à Londres. Je vous prie de croire que
dans ce monde qui vous fascine tant, un trait pareil fait plus d'honneur
à un homme que d'avoir écrit le _Nabab_ ou l'_Assommoir_, ces deux
chefs-d'oeuvres... Hé bien! ce personnage plaît à Colette. Il est
dans sa loge autant que moi. Il la regarde avec ses yeux de buveur de
wisky. C'est lui qui a inventé d'aller, après l'Opéra, en compagnie,
boire de cet ignoble alcool dans un bar infect de la rue Lafayette; je
vous y mènerai, vous jugerez le pèlerin... Et Colette s'y laisse
conduire, et Colette va en coupé avec lui...--Ah çà! me dit-elle, vous
n'allez pas en être jaloux, de celui-là? D'abord il sent le
gin...--Elles vous disent cela, ces femelles, elles vous salissent
jusque dans sa vie physique celui avec qui elles ont couché hier...
Bref, ce matin, j'étais chez elle. Que voulez-vous? Je savais tout cela
et je n'y croyais pas. Un Salvaney! Si vous le voyiez, vous comprendriez
que ce n'est, en effet, pas croyable, et elle, vous la connaissez, avec
ses beaux yeux tendres, sa beauté si fine, sa bouche à la Botticelli...
Ah! quelle pitié!... Oui, j'étais chez elle... On apporte une lettre. Le
domestique, un nouveau venu et très mal stylé, dit stupidement:--C'est
de M. Salvaney, on attend la réponse...--Elle venait de me jurer, entre
deux baisers, qu'il ne s'était rien passé entre eux, rien, pas même une
ombre d'ombre de cour. Elle tenait la lettre à la main. Je me dis, oui,
j'eus la niaiserie de me dire: Elle va me tendre la lettre et j'y
trouverai la preuve écrite qu'elle ne m'a pas menti, une preuve
certaine, puisque Salvaney ne pouvait pas savoir que je verrais cette
lettre. Elle tenait la lettre et elle me regardait.--C'est bien,
fit-elle, je vais répondre. Vous permettez? ajouta-t-elle, et elle passa
dans l'autre chambre... avec sa lettre! Vous croyez sans doute que j'ai
pris mon chapeau et ma canne, et que je suis parti pour ne plus revenir,
en me disant: Voilà une grande coquine!... Je suis resté, mon cher ami;
elle est revenue, elle a sonné, rendu la réponse au domestique, puis
elle s'est avancée vers moi: Vous êtes fâché? m'a-t-elle dit.--Un
silence.--Vous avez eu envie de lire cette lettre?--Un silence
encore.--Non, continua-t-elle en fronçant ses jolis sourcils, vous ne la
lirez pas, je l'ai brûlée. Elle ne contenait rien que la demande d'un
échantillon d'étoffe pour un déguisement de bal, mais je veux que vous
me croyiez sur parole...--Et ce fut dit, ce fut joué!... Elle n'a jamais
eu plus de talent. Ce que je lui ai répondu, ne me le demandez pas. Je
l'ai traitée comme la dernière des dernières. Tout ce que j'ai dans le
coeur pour elle de rancunes, de dégoûts et de mépris, je le lui ai
craché à la figure, et puis, comme elle pleurait, je l'ai prise dans mes
bras et je l'ai possédée, là, sur le canapé de ce fumoir où elle venait
de me mentir ainsi et moi de l'insulter comme une fille... Suis-je assez
bas?...»

--«Mais vos soupçons étaient-ils justes?» demanda René.

--«S'ils étaient justes!...» répondit Claude, avec cet accent de cruel
triomphe que prennent les jaloux, lorsque leur affreuse frénésie de tout
savoir les a conduits à reconnaître le bien fondé de leurs pires
hypothèses. «Savez-vous ce que le billet de Salvaney demandait? Un
rendez-vous... Et celui de Colette? Il fixait le rendez-vous... Je le
sais, je l'ai fait suivre, oui, j'ai commis cette vilenie. Au sortir de
la répétition, elle est allée chez lui, et elle y était encore à huit
heures.»

--«Et vous ne rompez pas avec elle?» dit Vincy.

--«C'est fait,» répliqua Claude, «et pour toujours, je vous en donne ma
parole. Seulement, je veux lui dire ce que je pense d'elle, une dernière
fois. Ah! la gueuse! mais vous verrez comment je la traiterai ce
soir...»

La lamentation de Claude trahissait une telle souffrance que
l'allégresse de René en fut du coup toute diminuée... Le sentiment de
pitié pour cet homme auquel il était profondément attaché, par ce lien
de la reconnaissance si doux à un jeune coeur, se mélangeait à
l'impression de dégoût que lui causait la honteuse duplicité de Colette.
À ce moment, un obscur remords lui vint aussi, à se rappeler par
contraste, le visage pur et l'âme fidèle de Rosalie. Mais ce ne fut
qu'un frisson, vite dissipé par le spectacle de la volte-face à laquelle
se livra aussitôt son compagnon. Ce diable d'homme, qui vivait
uniquement sur ses nerfs, possédait le pouvoir de changer d'idées et de
sentiments avec une rapidité déconcertante. Il venait de parler, avec un
râle dans la voix, avec un désespoir dans le coeur que son ami savait
sincère. Il fit claquer ses doigts, par un geste qui lui était familier
quand il voulait reprendre courage; il dit simplement: «Allons,
allons...» et il posa une question de littérature à l'autre stupéfié, si
bien que les deux écrivains causaient du dernier roman d'un de leurs
confrères, lorsqu'un arrêt de la voiture, obligée de prendre la file
derrière d'autres, puis le glissement des roues sur du gravier, les
avertit qu'ils étaient arrivés. René sentit son coeur battre de
nouveau comme tout à l'heure, à petits coups secs et vibrants. La
voiture s'arrêta devant un perron que protégeait une marquise, et ce
fut, pour le jeune homme, une sensation de songe que de se trouver dans
l'antichambre qu'il avait traversée une fois, mais de jour. Plusieurs
domestiques en livrée se tenaient dans cette pièce, remplie de fleurs et
chauffée par les invisibles bouches du calorifère. Les pardessus et les
manteaux rangés sur une table et sur un des fauteuils témoignaient que
la réunion devait être au complet dans les salons dont la rumeur
arrivait jusque-là. Une jeune femme était dans cette antichambre, qu'un
valet de pied débarrassait de sa fourrure, d'où elle sortit, les épaules
nues, sa fine taille prise dans une robe toute rouge. Elle avait un
profil délicat, un nez légèrement busqué, une bouche spirituelle. Des
diamants brillaient dans ses cheveux d'un blond très doux. René la vit
qui saluait Claude d'un signe de tête, et il se sentit pâlir, à
rencontrer deux yeux qui se posaient sur lui indifféremment, des yeux
d'un bleu tout clair, dans ce teint des blondes qu'il faut bien appeler,
malgré la banalité de la métaphore, un teint de rose, car il en a la
fine fraîcheur et la délicatesse.

--«C'est Mme Moraines, la fille de Victor Bois-Dauffin, l'ancien
ministre de l'Empire.»

Cette phrase de Claude, jetée comme en réponse à une interrogation
muette, devait souvent revenir à René. Il devait souvent se demander
quel étrange hasard l'avait fait se rencontrer, à la première minute de
son entrée à l'hôtel Komof, précisément avec celle des femmes réunies
dans ces salons qui exercerait sur lui la plus profonde influence? Mais,
sur la minute même, il n'éprouva aucun de ces pressentiments qui nous
étreignent quelquefois, à nous trouver en face d'une créature qui nous
sera très bienfaisante ou très funeste. La vision de cette belle jeune
femme de trente ans, déjà disparue, tandis que Claude et lui attendaient
les numéros de leurs pardessus, se confondit dans l'impression totale
que lui donnait la nouveauté de toutes les choses autour de lui. Sans
qu'il s'en rendît compte, la mollesse des tapis sous ses pieds, la
magnificence de la décoration du vestibule, la hauteur des plafonds, la
tenue des gens, les reflets des lumières, entraient pour beaucoup dans
cette impression, étrangement mélangée de timidité torturante et de
sensualité délicieuse. Lors de sa première visite chez la comtesse, il
s'était déjà senti enveloppé par les mille atomes impondérables qui
flottent dans l'atmosphère du grand luxe. Les personnes nées dans
l'opulence ne perçoivent pas plus ces infiniment petits de sensation,
que nous ne percevons le poids de l'air qui nous entoure. On ne sent
rien de ce que l'on a senti toujours. Et les parvenus ne les racontent
guère. Ils ont un instinct qui leur fait engloutir ces impressions-là
dans le fond de leur coeur, comme plébéiennes et bourgeoises. René
n'eut pas le temps d'ailleurs de réfléchir sur le plus ou moins de
distinction du sentiment qui l'envahissait. Les portes s'étaient
ouvertes de nouveau, et il entrait dans le premier salon, meublé avec
cette somptuosité composite, propre aux grandes installations modernes,
à Paris. Qui en a vu une en a vu cinq cents. Aux yeux du jeune homme,
les moindres détails de cet ameublement devaient apparaître comme des
signes de l'aristocratie la plus rare, depuis les vieilles étoffes des
fauteuils jusqu'à la tapisserie à énormes personnages représentant un
triomphe de Bacchus qui se déployait au-dessus de la cheminée. Ce
premier salon, de dimension moyenne, communiquait, par une baie
largement ouverte, avec un autre salon, beaucoup plus grand, celui-là,
et où devaient s'être ramassés déjà tous les invités, à en juger par le
brouhaha des conversations. René aperçut cet ensemble d'un regard, avec
la surexcitation de facultés que certaines timidités affolantes donnent
aux très jeunes gens; il vit la robe rouge de madame Moraines s'éloigner
par la grande baie, au bras d'un habit noir, et devant la cheminée du
petit salon, au pied de la tapisserie, la comtesse Komof qui causait au
milieu d'un groupe, avec des jeux violents de physionomie et des gestes
excessifs. C'était une femme d'un aspect presque tragique, grande, avec
des épaules trop minces pour le reste de son corps, des cheveux blancs,
un visage aux traits un peu forts et des prunelles grises d'un éclat
insoutenable. Elle était vêtue d'une toilette sombre qui faisait encore
mieux ressortir la magnificence des bijoux dont elle était couverte, et
ses mains, qu'elle agitait tout en parlant, montraient des bagues de
barbare, tant les saphirs, les émeraudes et les diamants des chatons
étaient énormes. Elle répondit d'un sourire au salut que Claude et René
vinrent lui adresser. Elle était en train de terminer le récit d'une
séance de spiritisme, son occupation favorite.

--«La table montait, montait, montait,» disait-elle, «à peine si nos
doigts pouvaient la suivre; alors, un souffle a passé sur les bougies,
et dans l'obscurité j'ai vu une main qui allait et venait... énorme...
la main de Pierre le Grand!»

Ses traits se décomposaient en parlant, ses yeux se fixaient dans une
vision d'épouvante. L'être instinctif, presque sauvage, et comme au bord
de la folie, qui se cache souvent chez les Russes même les plus
raffinés, apparut quelques secondes sur ce visage. Puis la grande dame
se souvint brusquement qu'elle avait à faire les honneurs de chez elle.
Le sourire revint sur sa bouche, l'éclat de ses yeux s'atténua. Une de
ces divinations propres aux femmes âgées, et qui en font, lorsqu'elles
sont bonnes, des créatures délicieuses à fréquenter pour les hommes à
irritabilité souffrante, lui révéla-t-elle que René se sentait déjà
enveloppé de solitude, à deux pas de ce grand salon où il ne connaissait
personne? Toujours est-il qu'elle eut la grâce de s'adresser à lui, avec
un sourire, aussitôt son histoire contée:

--«Croyez-vous aux esprits, monsieur Vincy? Oui, car vous êtes poète...
Mais nous en reparlerons un autre jour... Il faut que vous veniez avec
moi, quoique je ne sois ni jeune ni jolie, et que je vous présente à
quelques amies qui sont déjà vos admiratrices passionnées...»

Elle prit le bras du jeune homme. Bien qu'il fût grand lui-même, elle le
dépassait de la moitié de la tête. Son masque tragique ne mentait pas.
Elle avait eu vraiment la destinée que le caractère de ses yeux étranges
et de sa physionomie violente laissait supposer. Son mari avait été tué
presque devant elle, qui avait elle-même tué l'assassin. René savait
cette histoire par Claude, et il voyait la scène: le comte Komof, haut
personnage politique, poignardé par un conspirateur nihiliste, à son
bureau; la comtesse entrant par hasard et abattant le meurtrier d'une
balle de revolver. Elle avait pris le pistolet de cette même main
longue, qui s'appuyait surchargée de tant de bagues sur la manche noire
de l'habit de René, et elle commençait de lui raconter une nouvelle
histoire, avec cette espèce d'énergie animale qui se mélange, dans ces
organisations slaves, à la plus fine élégance des manières.

--«J'arrive donc à Paris, il y a huit ans, après la guerre... Tenez, je
n'y étais pas venue depuis la première Exposition, en 1855. Ah! cher
monsieur, ce Paris d'alors, ravissant, charmant... et votre empereur...
idéal...»--elle appuyait sur les dernières syllabes des mots quand elle
voulait marquer son enthousiasme.--«Enfin, ma fille, la princesse
Roudine--vous ne la connaissez pas, elle habite Florence toute
l'année,--était avec moi. Elle tombe malade, elle a été sauvée par le
docteur Louvet, vous savez, ce mince avec un air de mignon de Henri III.
Je l'appelle toujours Louvetsky, parce qu'il ne soigne que des Russes.
Je ne pouvais pas songer à la transporter loin de Paris... Cet hôtel
était à vendre tout meublé, je l'ai acheté... Mais j'ai tout bouleversé.
Voyez... C'était le jardin ici...»

Elle montrait à René le grand salon, maintenant, où ils étaient entrés.
Il formait une espèce de vaste hall dont les murs disparaissaient sous
les toiles de toute grandeur et de toute école, ramassées par la
comtesse au cours de ses vagabondages Européens. Si la première
impression de luxe matériel avait été si forte sur René, l'impression
de cette autre sorte de luxe, spirituel, si l'on peut dire, que
représente le cosmopolitisme, venait s'y adjoindre, plus forte encore.
La manière dont la comtesse avait prononcé le nom de Florence, comme si
c'eût été un faubourg de Paris, la facilité d'existence que représentait
cette installation improvisée dans ce palais, la manière dont cette
grande dame russe parlait le français, comment un jeune homme, habitué à
l'horizon précis et tout étroit d'une modeste famille de petite
bourgeoisie parisienne, n'eût-il pas été frappé d'une sorte d'admiration
enfantine, au contact de ces détails si nouveaux pour lui? Et il ouvrait
les yeux pour absorber tout le charme du tableau que cette pièce formait
à cette minute. Au fond, à gauche, des rideaux, d'un rouge sombre et
maintenant baissés, masquaient la scène, établie pour la circonstance
dans la grande salle à manger qui, d'ordinaire, ouvrait sur le hall,
comme l'attestaient les trois marches aperçues au bas de ces rideaux. Au
milieu, une colonne de marbre se dressait, surmontée d'un buste de
bronze représentant le fameux Nicolas Komof, l'ami du tzar Pierre, et,
autour de cet ancêtre, quatre énormes arbustes verdoyaient, plantés dans
des vases en cuivre d'un travail persan. Entre cette espèce de monument
familial et les rideaux baissés de la scène, des lignes de chaises
étaient rangées. En ce moment, presque toute la portion féminine de
l'assistance y avait pris place, et c'était, sous le feu des lustres,
comme un parterre vivant d'épaules nues, les unes maigriotes et les
autres du plus admirable modelé, de chevelures blondes ou noires, de
visages éclairés par des yeux bruns ou bleus, de bras robustes ou fins.
Les éventails battaient, les bijoux brillaient, les paroles et les rires
se confondaient en une espèce de grande rumeur indistincte. Le
chatoiement des étoffes des robes faisait de cette moitié du salon, où
se tenaient les femmes, un éclatant contraste à la masse sombre des
habits noirs pressés dans l'autre moitié. Quelques femmes cependant
étaient debout parmi les hommes, et quelques hommes apparaissaient,
comme perdus entre les chaises où causaient les femmes. Toute cette
société, quoique très mélangée, se composait de personnes habituées à se
retrouver sans cesse, et depuis des années, dans les lieux de
rendez-vous qui servent de terrain commun aux divers mondes. Il y avait
là des duchesses du plus pur faubourg Saint-Germain, de celles que les
goûts de sport et de charité conduisent un peu partout; il y avait aussi
des femmes de grands financiers et des femmes de diplomates, toute une
série de représentantes de l'élégance cosmopolite, et même de simples
femmes d'artistes, en train de poursuivre la fortune de leurs maris à
travers les dîners en ville et les réceptions. Mais, pour un nouveau
venu comme René Vincy, aucune des particularités sociales qui
distribuaient ce salon en une série de petits groupes très distincts
n'était perceptible. Il regardait ce spectacle, qui dépassait, comme
première impression de luxe étalé, toutes ses chimères de jeune homme.
Au milieu du brouhaha des voix, il se laissait présenter à quelques-uns
des hommes qui se rencontraient sur le passage, et à quelques-unes des
femmes du dernier rang des chaises. Il s'inclinait, balbutiait quelques
mots en réponse aux compliments que les plus aimables lui formulaient.
Madame Komof qui voyait son trouble, eut la charité de ne pas le
quitter, d'autant plus que Claude, en proie sans doute à une nouvelle
crise de sa passion, avait disparu.--Il devait être entré dans les
coulisses,--et quand les trois coups résonnèrent, le poète se trouva
tout naturellement assis auprès de la comtesse, dans l'ombre d'un des
arbustes qui entouraient la colonne de l'ancêtre. Quel bonheur qu'il eût
ainsi une place d'où il pouvait échapper aux regards!




IV

«LE SIGISBÉE»


Deux domestiques en livrée étaient venus relever les rideaux; et la
scène apparut, minuscule. L'indication de la brochure portant simplement
ces mots: «Dans un jardin, à Venise,» le décor avait pu être réduit à
une toile qui fermait le fond, et à un fouillis de plantes empruntées
aux célèbres serres de la comtesse. Avec leurs formes un peu raides et
la nuance lustrée de leurs feuillages, ces arbustes exotiques faisaient
un cadre bien différent de celui que la fantaisie de M. Perrin avait
aménagé à la Comédie-Française. Il s'était, lui, le directeur artiste,
s'il en fut jamais, complu à restituer une de ces terrasses sur la
lagune, qui descendent vers l'eau glauque par un escalier de marbre
blanc, avec des façades de palais à colonnettes rouges sur l'horizon
bleuâtre, avec des fuites de noires gondoles au tournant des canaux.
Cette nouveauté de décor, la petitesse de la scène, le cercle restreint
du public et son caractère d'élite, tout contribuait à augmenter le
trouble de René. Il retrouva l'espèce de battement affolé du coeur
qu'il avait connu derrière un des portants du théâtre, le soir de la
première représentation. Des applaudissements éclatèrent, qui saluaient
l'entrée en scène de Colette Rigaud. L'actrice s'inclina en souriant,
dans son costume à la Watteau, et, même sous cette robe copiée d'une des
fêtes galantes du grand peintre, avec ses cheveux poudrés, une mouche au
coin du sourire et du rouge sur ses joues trop pâles, elle gardait ce je
ne sais quoi d'attendrissant qui venait de ses yeux et de sa bouche,
tout pareils, en effet, aux yeux tristement songeurs et à la bouche,
mélancolique dans la sensualité, que Botticelli donne à ses madones et à
ses anges. Que de fois René avait entendu Claude gémir: «Lorsqu'elle m'a
menti, et qu'elle me regarde avec ces yeux-là, je me mets à la plaindre
de ses infamies au lieu de lui en vouloir.» Colette commença de réciter
les premiers vers de son rôle avec ses lèvres à la fois un peu renflées
et fines, et l'angoisse de René fut portée à son comble, tandis qu'il
écoutait autour de lui les chuchotements presque à voix haute que les
gens du monde se permettent volontiers lorsqu'une artiste joue dans un
salon. «Elle est bien jolie...--Croyez-vous que ce soit le même costume
qu'au théâtre?...--Ma foi, elle est trop maigre pour mon goût...--Quelle
voix sympathique!...--Non, elle imite trop Sarah Bernhardt...--J'adore
cette pièce, et vous?...--Les vers, moi, ça me fait dormir...» L'oreille
aiguë du poète surprenait ces exclamations et d'autres encore. Elles
furent réprimées par une bordée de «chut»! qui partirent d'un groupe de
jeunes gens, tout près de René, parmi lesquels se distinguait un
personnage chauve, au nez un peu fort, à la face congestionnée. La
comtesse lui envoya de la main un geste de remerciement et, se
retournant vers son voisin:

--«C'est M. Salvaney,» fit-elle, «il est amoureux fou de Colette.»

Le silence s'était rétabli, un silence troublé à peine par le bruit des
respirations, le froissement des étoffes et la palpitation des
éventails. René, maintenant, écoutait chanter la musique de ses propres
vers avec une griserie délicieuse, car, à ce silence et aux murmures
approbatifs qui s'élevèrent bientôt, il comprenait, il sentait que son
oeuvre s'imposait à ce public de mondaines et de mondains réunis dans
ce salon, comme elle s'était imposée à la salle de «première» au
Théâtre-Français, toute remplie d'écrivains fatigués, de courriéristes
blasés, de boulevardiers viveurs et de femmes galantes. Une
hallucination intérieure ramenait malgré lui le jeune homme vers
l'époque où il avait imaginé, puis écrit, cette saynète qui lui valait,
ce soir, un nouveau et délicieux frémissement d'amour-propre, après
avoir si profondément bouleversé sa vie. Il se revoyait au printemps
dernier, se promenant dans les allées du jardin du Luxembourg, vers le
crépuscule; et le mystère de la nuit commençante, l'arome des fleurs,
l'azur assombri du ciel apparu à travers la feuillée encore rare, le
marbre des statues des reines, tout de ce paysage l'avait enivré,
d'autant plus que Rosalie marchait auprès de lui, silencieuse. Elle
avait une si candide façon de le regarder avec ses yeux noirs, où il
pouvait lire une tendresse inconsciente et passionnée! C'était ce
soir-là qu'il lui avait parlé d'amour, ainsi, dans le parfum des
premiers lilas, tandis que la voix de madame Offarel causant avec Émilie
leur arrivait, indistincte. Il était revenu rue Coëtlogon en proie à
cette fièvre d'espérance qui vous met les larmes au bord des yeux, le
coeur au bord des lèvres, qui vous remue jusqu'à la racine la plus
intime de votre être. Il lui avait été impossible de dormir, et là, seul
dans sa chambre, il s'était, par comparaison avec Rosalie, rappelé sa
première et unique maîtresse, une fille du quartier Latin, nommée Élise.
Il l'avait rencontrée dans une brasserie où il s'était laissé entraîner
par les deux seuls confrères qu'il connût. Élise était jolie, quoique
fanée, avec du noir sous les yeux, de la poudre sur tout le visage, du
carmin aux lèvres. Elle avait eu un caprice pour lui, et, bien qu'elle
le choquât de toute manière, par ses gestes et par ses pensées, par sa
voix et par ses sensations, il était devenu son amant;--triste intrigue
qui avait duré six mois, et qui lui demeurait comme un souvenir amer. Il
s'était attaché, malgré lui, à cette fille, étant de ceux que la volupté
mène à la tendresse, et il avait cruellement souffert de ses
coquetteries, de ses grossièretés de coeur, du fond d'infamie morale
sur lequel la pauvre créature vivait. Assis à sa table de travail et
songeant avec extase à la pureté de Rosalie, il avait conçu l'idée d'un
poème où il mettrait en contraste une coquette d'une part, de l'autre
une jeune fille vraie et tendre. Puis, comme il était un fervent lecteur
des comédies de Shakespeare et de Musset, sa vulgaire aventure de
brasserie avait, par une métamorphose étrange et cependant sincère, pris
la forme d'une fantaisie italienne. Il avait, cette nuit même, jeté sur
le papier le plan du _Sigisbée_ et composé cinquante vers. C'était la
simple histoire d'un jeune seigneur vénitien, Lorenzo, qui s'éprenait
d'une froide et cruelle coquette: la princesse Coelia. Il perdait, le
malheureux, son coeur et ses larmes à courtiser cette implacable
beauté, puis, sur le conseil d'un jeune marquis de Sénécé, roué français
de passage à Venise, il affectait, pour piquer au jeu Coelia, de
s'intéresser à la jolie et douce comtesse Béatrice. Il découvrait alors
que cette dernière l'aimait depuis longtemps; et quand Coelia, prise
au piège, essayait de l'attirer de nouveau, Lorenzo, éclairé par cette
expérience, disait non à la perfide dont il avait été le triste
Sigisbée, pour s'abandonner tout entier au charme de celle qui savait
aimer,--simplement.

Colette parlait, jouant Coelia. Lorenzo se lamentait. Le roué se
moquait. Béatrice rêvait... Ce petit monde venu du pays de Benedict et
de Perdican, de la Rosalinde d'_As you like it_ et du Fortunio du
_Chandelier_, allait et venait dans un rayon de poésie, caressant et
atténué comme un rayon de lune. Des voix s'élevaient par instants du
groupe des femmes, qui jetaient un: «Charmant!...» ou un: «Exquis!...»
et René se souvenait des nuits de travail, une trentaine, consacrées à
prendre et à reprendre tel ou tel de ces morceaux, cette élégie par
exemple, écrite par Lorenzo sur un billet,--billet qu'à un moment
Coelia montrait à Béatrice. Comme la voix de Colette se faisait tendre
et moqueuse pour réciter ces vers:

    _Si les roses pouvaient nous rendre le baiser
    Que notre bouche vient sur leur bouche poser;
    Si les lilas pouvaient, et les grands lis, comprendre
    La tristesse dont nous remplit leur parfum tendre;
    Si l'immobile ciel et la mouvante mer
    Pouvaient sentir combien leur charme nous est cher;
    Si tout ce que l'on aime, en cette vie étrange,
    Pouvait donner une âme à notre âme en échange!...
    Mais le ciel, mais la mer, mais les frêles lilas,
    Mais les roses, et toi, chère, vous n'aimez pas..._

Et l'hallucination rétrospective redoublait encore, rappelant à René sa
chambre paisible, et comme il ressentait une joie intime à se lever
chaque matin, pour reprendre la besogne interrompue. Sur le conseil de
Claude, et poussé d'ailleurs par l'enfantine imitation des procédés des
grands hommes,--trait risible et délicieux des vraies jeunesses
littéraires,--il avait adopté la méthode pratiquée autrefois par Balzac.
Couché avant huit heures du soir, il se levait avant quatre heures du
matin. Il allumait lui-même son feu et sa lampe, préparés de la veille
par les soins de sa soeur, qui avait aussi tout disposé pour qu'il se
fît du café sans presque se déranger, à l'aide d'une machine à
esprit-de-vin. Le feu crépitait, la lampe grésillait, l'arome de la
liqueur inspiratrice emplissait la chambre close. Il regardait
pieusement une photographie de Rosalie et il commençait de travailler.
Petit à petit le bruit de Paris grandissait, l'éveil de la vie se
faisait comme perceptible. Il posait sa plume pour contempler
quelques-unes des eaux-fortes qui tapissaient les murs ou pour
feuilleter un livre. Vers six heures, Émilie entrait. À travers les
soucis de son ménage, cette soeur fidèle trouvait le loisir de
recopier jour par jour les vers que son frère avait composés. Pour rien
au monde elle n'aurait souffert qu'un manuscrit de René passât entre les
mains des protes et des correcteurs. Pauvre Émilie! Qu'elle eût été
heureuse d'entendre les applaudissements couvrir la voix de Colette, et
que le plaisir de René eût été entier si la sensation du changement
d'âme qui s'était accompli en lui à l'endroit de Rosalie ne fût venu
l'attrister vaguement, même à cette minute où la pièce finissait dans un
enthousiasme de tout le salon!

--«Vous avez un succès fou,» dit la comtesse au jeune homme, «Toutes ces
petites vont se disputer à qui vous aura chez elle.»--Et comme pour
appuyer ce qui n'aurait pu être que la flatterie d'une gracieuse
maîtresse de maison, le jeune homme put entendre, durant le tumulte dont
s'accompagna la fin de la pièce, toutes sortes de phrases passer à travers
le brouhaha des robes, le bruit des chaises poussées, des saluts échangés:
«C'est l'auteur...--Qui?...--Ce jeune homme...--Si jeune!...--Est-ce que
vous le connaissez?...--Il est bien joli garçon...--Pourquoi porte-t-il
les cheveux si longs?...--Moi, j'aime ces têtes d'artistes...--On peut
avoir du talent et se coiffer comme tout le monde...--Mais sa comédie est
ravissante...--Ravissante...--Ravissante...--Savez-vous qui l'a présenté
à la comtesse?...--Mais c'est Claude Larcher...--Pauvre Larcher!
Regardez comme il tourne autour de Colette...--Salvaney et lui vont se
bûcher un de ces jours...--Tant mieux, ça leur rafraîchira le
sang...--Est-ce que vous restez pour souper?...» C'étaient là vingt
propos, parmi cent autres, que René distinguait, avec cette finesse
d'ouïe propre aux auteurs, et tandis qu'il s'inclinait, le rouge au
front, sous les coups de massue des compliments d'une femme qui venait
de l'enlever presque de force à madame Komof. C'était une personne
longue et sèche d'environ cinquante ans, veuve d'un M. de Sermoises,
lequel était devenu depuis sa mort «mon pauvre Sermoises,» après avoir
été, de son vivant, la fable des clubs à cause de la conduite de sa
compagne. Cette dernière avait passé, en vieillissant, de la galanterie
à la littérature, mais à une littérature bien pensante, et teintée de
dévotion. Elle avait su vaguement par la comtesse que l'auteur du
_Sigisbée_ était le neveu d'un prêtre, et d'ailleurs, le caractère
romanesque, comme répandu sur la petite comédie, lui permettait de
croire que le jeune écrivain n'aurait jamais rien de commun avec la
littérature actuelle, dont elle maudissait vertueusement les tendances,
et elle disait à René, avec la solennité de précieuse doctrinaire
qu'elle apportait à l'énoncé de ses idées,--un juge rendant son arrêt
n'a pas plus de morgue implacable:

--«Ah! Monsieur! quelle poésie! quelle grâce divine! C'est du Watteau à
la plume. Et quel sentiment!... Cette pièce datera, Monsieur, oui, elle
datera. Vous nous vengez, nous autres femmes, de ces prétendus analystes
qui semblent écrire leurs livres avec un scalpel, sur une table de
mauvais lieu...»

--«Madame...» balbutiait le jeune homme, assassiné par cette étonnante
phraséologie.

--«Je vous verrai chez moi, n'est-ce pas,» continua-t-elle, «je reçois
les mercredis de cinq à sept. J'ose croire que vous préférerez la
société de mon salon à celle de cette excellente comtesse, qui est une
étrangère, vous savez. J'ai quelques-uns de ces messieurs de l'Institut
qui me font le grand honneur de me consulter sur leurs travaux. J'ai
moi-même écrit quelques poésies. Oh! sans prétention, quelques vers à la
mémoire de ce pauvre M. de Sermoises... une plaquette, que j'ai
intitulée simplement: _Lis de la tombe_. Vous me direz votre avis, mais
en toute franchise... Madame Hurault, monsieur Vincy,» continua-t-elle
en présentant l'écrivain à une femme de quarante ans, élégante encore de
tournure et de physionomie; «exquis, n'est-il pas vrai? Un Watteau à la
plume.»

--«Vous devez beaucoup aimer Alfred de Musset, Monsieur,» dit la
nouvelle venue. Elle était la femme d'un homme du monde, auteur, sous le
pseudonyme de Florac, de quelques pièces, tombées à plat, malgré la
prodigieuse intrigue de madame Hurault, laquelle n'avait pas, depuis
seize ans, donné un dîner auquel n'assistât quelque critique ou un
personnage lié avec quelque critique, un directeur de théâtre ou quelque
parent de directeur.

--«Qui ne l'aime à mon âge?» répondit le jeune homme.

--«Je me le disais en écoutant vos jolis vers,» reprit madame Hurault,
«cela me faisait l'effet d'une musique déjà entendue.» Puis, son
épigramme une fois lancée, elle se souvint que dans beaucoup de jeunes
poètes dort un feuilletoniste futur, et elle corrigea la phrase où
venait d'éclater sa cruelle envie de femme de confrère par une
invitation:--«J'espère vous voir chez moi, Monsieur; mon mari, qui n'est
pas là, fera votre connaissance avec un grand plaisir, je suis toujours
à la maison le jeudi, de cinq à sept.»

--«Mme Éthorel, M. Vincy,» disait madame de Sermoises en présentant de
nouveau René, mais cette fois à une très jeune et très jolie femme,
toute brune avec une douce pâleur ambrée sur son visage, de grands yeux
de velours et une délicatesse presque fragile qui contrastait avec sa
voix, presque grave.

--«Ah! Monsieur,» commença-t-elle, «que vous savez parler au coeur!
J'aime surtout ce sonnet que Lorenzo récite à un moment... voyons... Le
fantôme de l'ancienne année...»

--«Le spectre d'une ancienne année...» fit René, rectifiant, malgré lui,
le vers que la jolie bouche citait à faux, et, avec un pédantisme
inconscient, il dissimula un sourire, car c'était, ce morceau, deux
strophes de six vers chacune et qui n'offraient ni de loin ni de près
aucun rapport avec un sonnet.

--«C'est cela,» reprit madame Éthorel, «adorable, Monsieur, c'est
adorable! Je reçois le samedi de cinq à sept. Oh! un tout petit cercle,
si vous voulez me faire le plaisir d'y venir.»

René n'eut pas le temps de remercier, et déjà madame de Sermoises, en
proie à cet étrange délire de la vanité du reflet, qui donne, à certains
hommes aussi bien qu'à certaines femmes, le besoin irrésistible et
presque naïf de s'instituer le cornac de tout personnage en vue,
l'entraînait à une nouvelle présentation. Il dut saluer ainsi madame
Abel Mosé, la beauté la plus éclatante du monde israélite, tout en
blanc; puis madame de Sauve tout en rose, et madame Bernard tout en
bleu. Puis ce fut un retour vers lui de madame Komof qui vint le prendre
pour l'entraîner auprès de la comtesse de Candale, la descendante aux
yeux si fiers du terrible maréchal du XVe siècle, et de sa soeur la
duchesse d'Arcole. À ces deux noms bien français succédèrent les noms,
impossibles à retenir du premier coup, de quelques parentes de la
comtesse, et ce furent encore des poignées de main échangées avec les
hommes qui se trouvaient auprès de ces dames. René fit ainsi la
connaissance du marquis de Hère, le plus rangé des élégants, qui vit
avec vingt mille francs de rente comme s'il en avait cinquante; du
vicomte de Brèves, en train de se ruiner pour la troisième fois; de
Crucé le collectionneur; de San Giobbe le célèbre tireur italien, et de
trois ou quatre Russes. Parmi les noms de ces femmes à la mode et de ces
hommes de club, la plupart étaient familiers au poète, pour les avoir
lus, enfantinement et avec une folle avidité, dans ces comptes rendus de
soirées que les journaux du boulevard rédigent, à la plus grande
édification des jeunes bourgeois en train de rêver de haute vie. Il
s'était façonné, par avance, de cette société plutôt riche
qu'aristocratique et plutôt européenne que française, qui tient le haut
du pavé dans le Paris des fêtes et du plaisir, une idée si prestigieuse
et si parfaitement fausse, qu'il demeurait tout à la fois ravi et
déconcerté de cette réalisation d'un de ses plus anciens songes. Il y
avait un extrême atteint dans le décor qui l'enchantait, en même temps
que son succès enivrait sa vanité d'auteur. Il rencontrait des sourires
sur des bouches si tentantes, des regards flatteurs dans des yeux si
beaux! Et cela, en lui caressant l'âme, l'affolait aussi de timidité, en
même temps que le tourbillonnement des visages lui infligeait une
impression d'ahurissement, et la banalité des éloges une involontaire
désillusion. Ce qui rend le monde, et quel que soit ce monde,
intolérable jusqu'à la nausée à beaucoup d'artistes, c'est qu'ils y
viennent, eux, par accès, pour y être en parade et qu'ils en attendent
quelque chose d'extraordinaire, tandis que les personnes qui
appartiennent vraiment à une société se meuvent dans l'atmosphère d'un
salon avec le naturel et la simplicité d'une habitude quotidienne. Cette
indéfinissable déception, cet étourdissement des présentations
multiples, cette griserie d'orgueil et cette angoisse de gaucherie
poussaient René à chercher son ami Claude, mais il ne le trouvait point.
Ses yeux ne rencontrèrent que Colette, qui, descendue de la scène avec
son costume aux nuances vives, aux formes anciennes, et ses blonds
cheveux tout poudrés, faisait un contraste piquant de couleur avec les
habits noirs dont elle était entourée. Elle aussi éprouvait une visible
gêne,--qui se manifestait par un peu d'énervement dans le sourire, un
peu de défiance dans le fond du regard, et par une rapide manière
d'ouvrir sans cesse et de refermer son éventail,--cette gêne de
l'actrice subitement transportée hors de son milieu, à la fois fière et
troublée de l'attention qu'elle inspire. Elle eut pour René un sourire
qui trahissait un plaisir réel de retrouver quelqu'un de son bord. Elle
était en train de causer avec ce personnage au teint de brique dont René
savait par la comtesse que c'était Salvaney, le rival de Claude.

--«Ah! voilà mon auteur,» dit-elle en tendant la main au poète. «Hé
bien! vous devez être content, ce soir... Comme tout a porté!... Allons,
Salvaney, complimentez monsieur Vincy, quoique vous n'y entendiez rien;
et votre ami Larcher,» continua-t-elle, «il a disparu?... Vous lui direz
de ma part qu'il a failli me faire mourir de rire en scène. Il avait sa
mèche, là, qui lui barrait le front, son air de saule pleureur. Pour qui
jouait-il son Antony?...»

Il y avait une cruauté en ce moment dans les yeux brouillés de vert de
la jeune femme, dans le retroussis de ses lèvres, et une espèce de
haine, qui venait de ce que le malheureux Claude était parti sans même
la saluer. Elle l'aimait, à sa manière, en le trompant et en le
torturant, mais surtout en l'asservissant. Elle éprouvait une impression
de rancune satisfaite à se moquer ainsi de lui devant Salvaney, et à se
dire que le naïf René répéterait ces phrases à son ami.

--«Pourquoi parlez-vous ainsi?» répondit le jeune homme à voix basse, en
profitant de ce que le compagnon de l'actrice échangeait un bonjour avec
un de ses camarades, «vous savez bien qu'il vous aime...»

--«C'est vrai,» dit Colette très haut en riant de son mauvais rire.
«Vous le gobez... je connais la légende... C'est moi son mauvais génie,
sa femme fatale, sa Dalila... J'ai tout un paquet des lettres où il me
raconte ces histoires... Ce qui ne l'empêche pas de s'enivrer comme un
Templier, sous prétexte de me fuir... C'est moi qui l'ai fait jouer,
peut-être, et boire, n'est-ce pas, et se piquer avec de la morphine?...
Allons donc!...» et elle haussa ses jolies épaules, puis gaiement: «La
comtesse nous fait signe, il ne reste que les intimes et nous...
Salvaney, votre bras, et allons souper.»

Le temps avait en effet passé à travers ces présentations successives,
et René, que cette phrase de Colette réveilla soudain de son
ébahissement, put voir que le nombre des personnes demeurées dans les
salons était très diminué. La comtesse n'avait guère convié plus d'une
trentaine de ses hôtes au souper qui devait terminer la soirée. Elle
donna elle-même le signal de monter jusqu'à l'étage supérieur où ce
souper était préparé, en prenant le bras du plus important de ces
invités, un ambassadeur alors très à la mode dans ce Paris élégant et
qui s'amuse. Les couples se formèrent et leur défilé s'engagea derrière
elle, dans un escalier tout étroit, que décoraient des bronzes et de
merveilleuses sculptures sur bois rapportées d'Italie. On arriva ainsi
dans une espèce de galerie qui tenait à la fois du boudoir, par le
détail fantaisiste de son ameublement, et du salon par son ampleur.
Dans le centre était dressée une longue table, garnie de fleurs,
chargée de fruits, étincelante de cristaux et d'argenterie. Auprès de
chaque assiette, rayonnait une espèce de globe rose encadré de verdure,
à l'intérieur duquel brûlait une invisible bougie,--nouveauté anglaise
qui fut saluée de légères et gaies acclamations par les convives,
lesquels se placèrent ensuite au hasard de leurs convenances
réciproques. René, qui, par timidité, s'était trouvé monter seul et
parmi les derniers, s'assit de la sorte à une chaise vide entre le
vicomte de Brèves et la jeune femme blonde en robe rouge, rencontrée
dans l'antichambre, celle dont Claude Larcher lui avait dit qu'elle
s'appelait madame Moraines et qu'elle était la fille du célèbre
Bois-Dauffin, l'un des ministres les plus impopulaires de Napoléon III.
Ainsi perdu dans ce coin de table, tandis que les conversations
commençaient entre madame Moraines d'une part et son voisin de droite,
entre le vicomte de Brèves de l'autre et sa voisine, René put enfin se
ressaisir pendant quelques minutes et considérer les convives, derrière
lesquels allaient et venaient les domestiques, portant les plats,
versant les vins... Son regard passait de Colette, qui flirtait en riant
avec Salvaney, à madame Komof, sans doute en train de raconter quelque
nouvelle histoire d'expérience spirite; car ses yeux avaient repris
leur éclat presque insoutenable, ses traits se décomposaient et sa
grande main remuait, faisant scintiller les pierres des bagues, sans
qu'elle s'occupât des personnes assises à sa table, elle si courtoise à
l'ordinaire, si soucieuse de plaire à chacun de ses hôtes...
L'impression de solitude s'établit chez le jeune homme, plus forte
encore que tout à l'heure, et au point d'en devenir douloureuse, soit
que l'intensité des sensations eût épuisé ses nerfs, soit que le subit
passage de son succès à son abandon momentané lui fût un symbole du peu
de valeur qu'offrent les engouements du monde. Parmi les femmes qui
l'avaient accablé de flatteries, les unes étaient parties; les autres
avaient tout naturellement pris place auprès de leurs amis habituels. À
l'extrémité opposée de la table, il pouvait comme retrouver sa propre
image dans l'acteur qui avait joué Lorenzo, le seul qui fût resté à
souper avec Colette, et qui, tout raide et droit dans son costume de
seigneur, mangeait et buvait de grand appétit sans échanger un mot avec
qui que ce fût. Dans cette disposition d'esprit, René se prit à regarder
sa voisine dont la grâce l'avait beaucoup frappé durant la rapide
rencontre du vestibule. Il ne s'était pas trompé en la jugeant, dès le
premier coup d'oeil, comme une créature d'une apparence d'aristocratie
accomplie. Tout en elle donnait la sensation de quelque chose de
distingué, presque de trop joli, depuis la délicatesse de ses traits
jusqu'à la finesse de sa taille et la minceur de ses poignets. Ses mains
semblaient fragiles, tant les doigts en étaient fuselés et comme
transparents. Le défaut de ces sortes de beautés réside dans ce qui fait
leur charme même. Excessive, la délicatesse se change en morbidesse et
la grâce trop fine en maniérisme. Chez madame Moraines, une étude plus
attentive découvrait que l'être de grâce enveloppait un être de force,
et que cette exquise sveltesse cachait une femme bien vivante, dont la
santé se révélait à toutes sortes de signes. Cette jolie tête reposait
sur une nuque énergique, où l'or pâle des cheveux se bouclait en mèches
drues et serrées. Aucune maigreur ne déshonorait ses épaules pleines.
Quand elle souriait, elle montrait des dents aiguës et blanches, et la
manière dont elle faisait honneur au souper, témoignait que son estomac
avait résisté sans peine aux innombrables causes de fatigue qui pèsent
sur les femmes à la mode, depuis la pression du corset jusqu'aux
épuisantes veillées, sans parler des quotidiens dîners en ville. Les
yeux de madame Moraines, d'un bleu pâle et doux, devaient rappeler à un
songeur le souvenir d'Ophélie et de Desdémone; mais ils nageaient dans
cette espèce d'humide radical où les naïfs observateurs d'autrefois
voyaient le signe de la vie profonde, et la fraîcheur des paupières
attestait les sommeils heureux où le tempérament se répare tout entier,
comme l'éclat du teint démontrait un sang riche et rebelle à toute
anémie. Pour un médecin philosophe, le contraste entre le charme presque
idéal de cette physionomie et l'évident matérialisme de cette
physiologie, devait fournir prétexte à des réflexions de défiance. Mais
le jeune homme qui considérait à la dérobée la jeune femme, tout en
déchiquetant du bout de sa fourchette un morceau de chaufroid posé
devant lui, était un poète, c'est-à-dire le contraire d'un médecin et
d'un philosophe. Au lieu d'analyser, il se mit à jouir avec délice de ce
voisinage. Sans qu'il s'en doutât, il avait, durant cette soirée, subi
un ensorcellement de sensualité qui se résumait, pour ainsi dire, dans
cette femme de tous points désirable, autour de laquelle flottait un
subtil et pénétrant arome. En fidèle disciple des maîtres de Parnasse,
il avait eu, pendant une époque de son adolescence, l'enfantine manie
des parfums, et il aspira longuement cette fine, cette tiède odeur; il
reconnut l'héliotrope blanc, et il se souvint d'avoir un jour, en proie
à la nostalgie des tendresses raffinées, écrit une fantaisie rimée où se
trouvaient ces deux vers:

    _L'opoponax alors chanta dans l'ombre douce
    L'histoire des baisers que nous n'aurons pas eus..._

Invinciblement, le naïf désir qu'il avait exprimé à Claude Larcher,
tandis que la voiture les emportait, celui d'être aimé d'une femme
pareille à celle dont il entendait à cet instant le joli rire, le mordit
au coeur de nouveau. Ah! Mirage! Mirage! Cette heure allait passer,
sans qu'il échangeât même un mot avec cette créature de rêve, plus
éloignée de lui que s'il en eût été séparé par mille lieues. Savait-elle
seulement qu'il existât? Et, à la minute même où il se formulait cette
triste certitude, il sentit son coeur battre plus vite. Madame Komof,
revenue à elle après son exaltation du début du souper, avait sans doute
aperçu la détresse peinte sur le visage du jeune homme; d'un bout de la
table à l'autre, elle jeta cette phrase au vicomte de Brèves:
«Voulez-vous me rendre le service de présenter M. Vincy à sa voisine?»
René vit les beaux yeux bleus se tourner vers lui, la tête blonde
s'incliner et un sourire de sympathie se dessiner sur cette bouche qu'il
venait de comparer en pensée à une fleur, tant elle était fraîche, pure
et rouge. Il attendait de madame Moraines le compliment banal dont il
avait été comme écrasé toute la soirée, et il eut la surprise que la
jeune femme, au lieu de l'entretenir aussitôt de sa pièce, lui dit
simplement, prolongeant avec lui la conversation qu'elle venait d'avoir
avec son voisin:

--«Nous causions avec M. Crucé du talent que M. Perrin déploie dans la
mise en scène. Vous souvenez-vous, monsieur, du décor du _Sphinx_?...»

Elle parlait avec une voix douce, légèrement voilée et qui ressemblait à
sa nuance de beauté, indéfinissable attrait qui achève de rendre le
charme d'une femme irrésistible pour ceux qui le subissent. René se
sentit enveloppé par cette voix, comme par le parfum qu'il respirait
davantage encore, maintenant qu'elle s'était tournée vers lui. Il lui
fallut un effort pour répondre, tant cette sensation l'envahissait.
Madame Moraines vit-elle son trouble? En fut-elle flattée comme toute
femme est flattée de recevoir cet hommage d'une timidité qui ne peut pas
se dissimuler? Toujours est-il qu'elle sut l'art de franchir ces
premières étapes de la conversation, si difficiles entre une femme du
monde et un admirateur effarouché, avec tant de grâce qu'après dix
minutes René lui parlait presque en confiance, exposant, avec une
certaine éloquence naturelle, ses idées à lui sur le théâtre. Il se
confondait en éloges passionnés des représentations organisées par
Richard Wagner à Bayreuth, telles que ses amis les lui avaient
décrites. Madame Moraines l'écoutait, en le regardant, de la manière
dont ces grandes comédiennes de salon savent regarder l'homme connu
qu'elles ont entrepris de séduire... Si on avait dit à René que cette
idéale personne se souciait de Wagner et de la musique comme de sa
première robe longue, vu qu'elle ne se plaisait vraiment qu'aux petits
théâtres d'opérette,--il en serait demeuré aussi stupide que si le
joyeux tumulte dont s'égayait en ce moment la table se fût changé en une
clameur d'épouvante. Colette, qui avait bu sans doute deux doigts de
champagne de plus qu'il n'aurait fallu, riait, à deux pas de lui, d'un
rire un peu trop haut. Les appellations familières s'échangeaient entre
les convives, et, dans ce bruit, il écoutait la voix de la jeune femme
lui dire:

--«Que cela fait du bien de rencontrer un poète qui sente véritablement
en poète!... Je pensais que l'espèce en était perdue... Voulez-vous me
croire?» ajouta-t-elle avec un sourire qui, renversant les rôles, la
métamorphosait, elle, la grande mondaine, en une personne intimidée
devant une supériorité indiscutable; «tout à l'heure, dans le salon,
j'allais demander de faire votre connaissance. J'avais tant aimé le
_Sigisbée_!... Et puis: à quoi bon? me suis-je dit... Et voyez, le
hasard nous a mis l'un à côté de l'autre... Vous n'aviez pas l'air de
vous amuser beaucoup,» continua-t-elle finement, «pour un
triomphateur...»

--«Ah! Madame,» fit-il, «si vous saviez,»--et, obéissant à l'invincible
attrait qui déjà émanait pour lui de cette femme,--«vous allez me
trouver bien ingrat... Toutes ces dames ont été charmantes
d'indulgence... Mais je ne peux pas vous expliquer pourquoi leurs
compliments me glaçaient.»

--«Aussi ne vous en ai-je pas fait,» dit-elle; et comme négligemment:
«Vous n'allez pas beaucoup dans le monde?»

--«Vous ne vous moquerez pas trop de moi,» dit le jeune homme avec cette
grâce dans le naturel qui faisait le charme de son être,--«c'est ma
première sortie; oui, avant cette fête,» ajouta-t-il en lisant une
curiosité dans le regard de celle à qui il parlait, «je ne connaissais
le monde que par les romans que j'ai pu lire... Je suis un vrai sauvage,
vous voyez...»

--«Mais,» dit-elle, «comment passez-vous vos soirées?...»

--«J'ai tant travaillé jusqu'à ces derniers temps,» répondit-il, «je vis
avec ma soeur, et je ne connais presque personne.»

--«Et qui vous a présenté à la comtesse?» reprit madame Moraines.

--«Un de mes amis que vous devez connaître, Claude Larcher.»

--«Un homme charmant,» fit-elle, «et qui n'a qu'un défaut, celui de
penser beaucoup de mal des femmes. Ne le croyez pas trop,» ajouta-t-elle
avec ce même sourire un peu timide, «vous vous gâteriez... Ce pauvre
garçon a toujours eu la spécialité d'aimer des coquettes et des
coquines, et la faiblesse de croire que toutes leur ressemblent.»

En prononçant cette phrase, ses yeux exprimaient la plus délicate
tristesse. Il y avait de tout sur son joli visage, depuis la fierté
d'une personne qui a dû souffrir, comme femme, des cruautés d'un
écrivain misogyne, jusqu'à de la pitié pour Claude, et aussi une espèce
de crainte discrète que René ne fût induit à mal juger les choses du
coeur, qui impliquait une muette estime de sa nature. Un silence
suivit, pendant lequel le jeune homme se surprit à se réjouir que son
ami fût absent. Il aurait souffert s'il lui avait fallu, après ce
souper, entendre des paradoxes outrageants comme ceux que l'amant jaloux
de Colette avait débités dans la voiture durant le trajet de la rue
Coëtlogon à la rue du Bel-Respiro. Ah! qu'il avait eu raison de
protester en lui-même contre les flétrissantes théories de Claude, même
avant de connaître une seule de ces femmes de la haute société vers
lesquelles l'attirait une invincible espérance de rencontrer celle qu'il
aimerait sans retour! Et il écoutait madame Moraines parler des
mélancolies que cache si souvent la vie mondaine, des vertus secrètes
qui s'y dissimulent sous la frivolité apparente, des oeuvres de
charité, par exemple, auxquelles prenaient part telle et telle de ses
amies... Elle disait cela, simplement, doucement, sans qu'une seule
intonation trahît autre chose qu'un profond amour du Bien et du Beau, et
puis, avec une espèce de divine pudeur d'avoir ainsi étalé ses
sentiments, et comme on se préparait à se lever de table:

--«Voilà une conversation bien étrange pour un souper,» fit-elle, «on a
dû vous dire tant de cinq à sept que je n'ose pas vous prier de venir
chez moi... Quand vous passerez par-là, les jours d'Opéra, avant le
dîner, j'y suis toujours. Vous verrez mon mari qui n'était pas ici ce
soir... Il était souffrant... Il a voulu que je vienne, à cause de la
comtesse qui nous avait tant priés... Ce qui prouve,» ajouta-t-elle en
serrant la main du jeune homme, «qu'on est quelquefois récompensée de
remplir ses devoirs, même ceux du monde.»




V

L'AUBE DE L'AMOUR


L'assaut des sensations nouvelles avait été si violent et si multiple
pour René Vincy, durant toute cette soirée, qu'il lui fut impossible de
discerner exactement leur détail, dans le temps qu'il mit à franchir de
pied la distance entre la rue du Bel-Respiro et la rue Coëtlogon. Si
Claude n'avait pas brusquement quitté l'hôtel Komof, en proie aux affres
de l'amour trompé, les deux amis seraient revenus ensemble. Ils auraient
eu, le long des avenues désertes et sous les froides étoiles, une de ces
conversations de trois heures du matin où les jeunes gens qui sortent
d'une fête se disent tout ce qu'ils en emportent dans le coeur.
Peut-être alors, et rien qu'à prononcer le nom de madame Moraines, René
aurait compris quelle place avait prise subitement dans sa pensée cette
beauté fine et rare, en qui s'étaient comme incarnées et rendues
palpables toutes ses chimères d'aristocratie. Peut-être aurait-il acquis
par Claude quelques notions justes sur ce caractère et sur la différence
qu'il y a entre une femme à la mode comme l'était madame Moraines et une
vraie grande dame, et il se serait épargné la dangereuse fièvre
d'imagination qui le fit se complaire, tout le long de sa route, dans le
souvenir du visage et des moindres gestes de Suzanne. Il avait entendu
la comtesse l'appeler de ce joli prénom, en l'embrassant à la minute de
l'adieu, et il la revoyait dans son manteau doublé de fourrure blanche,
si épais qu'il faisait paraître la gracieuse tête blonde presque trop
petite. Il revoyait le mouvement que cette tête avait eu, la légère
inclinaison de son côté avant de monter en voiture. Il la revoyait aussi
à la table du souper, et le regard de ses beaux yeux attentifs, et la
façon dont elle remuait ses lèvres pour lui dire de ces mots bien
simples, mais dont chacun lui avait prouvé que celle-là du moins avait
l'âme de sa beauté, de même qu'elle avait une beauté digne du cadre où
elle lui était apparue. À peine s'il s'aperçut du long chemin qu'il
avait à parcourir, le tiers de Paris. Il contemplait le ciel sur sa
tête, l'eau de la Seine qui coulait, mouvante et sombre, les longues
files des becs de gaz qui semblaient approfondir encore la profondeur
indéterminée des rues. Cette nuit lui apparaissait si vaste,--vaste
comme son impression présente de sa propre vie. La forme d'esprit,
particulière aux poètes qui ne sont que poètes, fait d'eux les victimes
d'une sorte d'état mal défini, que l'on pourrait nommer l'état lyrique:
c'est comme l'enivrement anticipé de l'espérance ou du désespoir,
suivant que cette qualité d'amplifier prodigieusement la sensation
présente s'applique à la joie ou à la tristesse. Cette entrée dans le
monde, qui, à cette minute, revêtait pour cette tête d'enfant un aspect
de renouvellement de sa destinée, qu'était-ce en somme? À peine un coup
d'oeil jeté par l'entre-bâillement d'une porte, et qui supposait, pour
devenir profitable, une série de menues actions auxquelles eût pensé un
ambitieux. L'ambitieux se fut demandé quelle impression il avait
produite, quels caractères il avait rencontrés, quels, parmi les salons
où on l'avait prié, valaient une seule visite, et quels une
fréquentation assidue. Au lieu de cela, le poète se sentait marcher dans
une atmosphère de félicité. La douceur de la dernière portion de la
soirée se reflétait pour lui sur tout le reste. Il oubliait même les
quarts d'heure de détresse qu'il avait dû traverser. Ce fut dans ce
sentiment qu'il se retrouva devant la grille de sa maison. L'antithèse
entre le monde d'où il venait et le monde où il rentrait lui fut douce à
constater, tandis qu'il poussait le lourd battant, puis qu'il se
glissait à petits pas jusqu'à sa chambre. Cette antithèse ne
donnait-elle pas à sa joie actuelle tout le piquant de la fantaisie?...
Puis, comme il était à cet âge où la réparation des fatigues nerveuses
s'accomplit avec une régularité parfaite à travers les mouvements les
plus désordonnés de la pensée et des sensations, il ne fut pas plutôt
couché dans son lit qu'il dormait déjà d'un sommeil profond. S'il rêva
des magnificences entrevues, des applaudissements dans le vaste salon,
du profil un peu mignard de madame Moraines, si délicat sous ses cheveux
blonds, il n'aurait pu le dire, quand il se réveilla au lendemain matin,
vers les dix heures.

Un rais de soleil entrait par la fente des volets clos et des rideaux
baissés. Aucun bruit n'arrivait de la petite rue, et aucun bruit de
l'intérieur de l'appartement, qui trahît le branle-bas d'un petit ménage
le matin, les allées et les venues de la servante, le rangement hâtif
des meubles, la préparation du déjeuner. Le jeune homme fut surpris de
ce silence. Il consulta sa montre pour savoir combien de temps il avait
dormi; et il éprouva de nouveau cette sensation, sur laquelle il ne
s'était jamais blasé: celle d'être aimé par sa soeur avec cette espèce
d'idolâtrie minutieuse qui va des grands événements de l'existence aux
plus petits. En même temps le souvenir le ressaisit de sa soirée de la
veille. Vingt images affluèrent dans son cerveau, qui se confondirent
toutes dans les traits fins, la bouche spirituelle et les yeux bleus de
madame Moraines. Il la revit d'une manière plus distincte que la veille,
à l'instant même où il venait de la quitter; mais la netteté de cette
vision et l'infinie complaisance avec laquelle il s'y attarda ne
l'éclairèrent pas encore sur le sentiment qui naissait en lui. C'était
une impression d'artiste, et rien de plus,--comme si les plus gracieux
des fantômes de femmes adorées durant sa jeunesse, à travers les phrases
des romanciers et des poètes, avaient pris corps sous ses yeux. Couché
dans la tiède paresse de son lit, il jouissait du charme de ce souvenir,
comme il jouissait de l'intime aspect de sa chambre, de son familier, de
son calme asile. Ses regards erraient voluptueusement sur tous les
objets visibles dans le demi-jour, sur sa table dont les mains d'Émilie
avaient réparé le désordre, sur ses gravures que faisait mieux ressortir
la sombre tonalité du papier rouge, sur les reliures de ses chers
livres, sur la cheminée dont le marbre supportait quelques photographies
dans des cadres de cuir. Le portrait de sa mère était là,--pauvre mère,
morte avant d'avoir assisté à la réalisation de sa plus ardente
espérance, elle, autrefois si orgueilleuse des morceaux, plus ou moins
bien venus, qu'elle rencontrait parmi les papiers de son fils, en
rangeant la chambre! La photographie du père était là aussi,
mélancolique visage rongé par l'alcool. Bien souvent René avait songé
qu'une espèce d'impuissance secrète de sa propre volonté lui avait été
transmise par cet homme malheureux. Mais, par ce lendemain de fête, il
n'était pas d'humeur à réfléchir sur les coins tristes de sa vie, et ce
fut avec une joie d'enfant qu'il frappa deux ou trois coups dans la
ruelle de son lit. Il appelait ainsi Françoise, le matin, pour que la
brave fille vînt ouvrir les rideaux et les volets. À la place de la
bonne, Émilie entra, et, les persiennes une fois rabattues, ce fut le
visage aimant et le sourire de sa soeur que le jeune homme aperçut, un
sourire tout empreint de la plus confiante curiosité.

--«Un triomphe...» répondit-il joyeusement à la muette interrogation
d'Émilie.

La jeune femme battit des mains comme une petite fille; elle vint
s'asseoir au pied du lit de son frère sur une chaise basse, et
câlinement: «Tu te lèveras plus tard... Françoise va t'apporter ton
café. J'avais bien calculé que tu te réveillerais vers les dix heures...
J'achevais de le moudre juste quand tu as cogné. Tu l'auras tout
frais...» Comme l'Auvergnate entrait, tenant entre ses grosses mains
rougeaudes le petit plateau de porcelaine: «Je vais te servir,» continua
Émilie; «Fresneau s'est chargé de prendre Constant à la pension... Nous
avons tout le temps, dis-moi tout...» Et René dut reprendre le récit de
ses sensations de la veille, sans en rien omettre.--«Que disait Claude
Larcher?» demandait sa soeur. «Comment était la cour de l'hôtel?
Comment l'antichambre? Comment la robe de la comtesse?...» Et elle riait
des métaphores fantastiques de madame de Sermoises. Elle s'écriait:
«Quelle chipie!...» en écoutant l'épigramme de la femme du confrère;
elle se moquait de l'ignorance de la jolie madame Éthorel; elle
s'indignait contre la cruauté de Colette; et quand le poète se mit à lui
décrire le gracieux profil de madame Moraines et à lui rapporter leur
causerie à la table du souper, elle aurait voulu pouvoir dire merci à la
femme exquise, qui, du premier coup d'oeil, avait su distinguer ainsi
son René. L'habitude qu'elle avait prise, depuis des années, de vivre
uniquement par la sensibilité de son frère, la rendait pour le poète la
plus dangereuse des confidentes. Elle possédait la même nature
d'imagination que lui, cette imagination de l'artiste amoureux de ce qui
brille, et elle s'y livrait sans le moindre scrupule,--puisque c'était
pour le compte d'un autre. Il y a une espèce d'immoralité impersonnelle,
particulière aux femmes, et qui est celle des mères, des soeurs et des
amantes. Elle consiste à ne plus percevoir les lois de la conscience,
aussitôt qu'il s'agit du bonheur de l'homme aimé, Émilie, qui n'était,
quand elle pensait à elle-même, qu'abnégation et que simplicité, ne
caressait pour son frère que désirs de luxe, qu'ambitions de vanité, et,
naïvement, elle s'écria, donnant une forme à des pensées que René osait
à peine admettre en lui:

--«Ah! je le savais bien, que tu réussirais... Ces dames Offarel ont
beau dire, ta place n'est pas dans notre pauvre monde... Ce qu'il vous
faut, à vous autres écrivains, c'est tout ce décor, cette vie
magnifique... Mon Dieu, que je te voudrais riche!... Mais tu le seras...
Une de ces grandes dames s'intéressera à toi et te mariera, et, même
dans un palais, tu ne cesseras pas d'être mon frère qui m'aime...
Voyons! était-ce possible que tu vécusses ainsi toujours?... Te vois-tu,
dans un petit appartement au quatrième, avec des enfants qui piaillent,
une femme qui ait des mains de servante comme les miennes,»--et elle
montrait ses doigts où se voyaient les traces des piqûres de
l'aiguille--«et la nécessité de travailler à l'heure comme les cochers
de fiacre, pour gagner de l'argent... Ici tu n'as pas eu le luxe, c'est
vrai, mais je t'ai donné le loisir...»

--«Bonne et chère soeur!...» dit René, touché aux larmes par la
profondeur d'affection que révélait cette sortie, et davantage encore
par la complicité que ses secrètes convoitises rencontraient dans cette
affection. Quoique le nom de Rosalie n'eût jamais été prononcé entre eux
d'une certaine manière, et qu'Émilie n'eût jamais reçu les confidences
de son frère, ce dernier se rendait bien compte que sa soeur avait
deviné longtemps son innocent secret. Il savait qu'avec ses visées
ambitieuses, elle n'aurait jamais approuvé ce mariage. Mais eût-elle
parlé comme elle venait de faire si elle avait connu les détails
complets de son roman? Lui aurait-elle conseillé une trahison,--car c'en
était une, et de celles qui pèsent le plus au coeur né pour la
noblesse: la trahison sentimentale d'un homme qui change d'amour, et qui
prévoit, qui éprouve déjà le contre-coup des douleurs que sa perfidie
irrésistible infligera?... Aussitôt Émilie partie, et tout en
s'habillant, René se laissa entraîner par les idées que la dernière
phrase de sa soeur lui avait suggérées, et, pour la première fois, il
eut le courage d'envisager bien en face la situation. Il se souvint du
petit jardin de la rue de Bagneux, et du soir où il avait mis un premier
baiser sur la joue rougissante de la jeune fille. Certes, il n'avait
jamais été son amant, mais ces baisers, mais ces fiançailles
clandestines?... Une vérité lui apparut indiscutable: que l'on n'a pas
le droit de prendre le coeur d'une vierge, si l'on n'a pas en soi la
force de l'aimer pour toujours. Mais il sentit du même coup que sa
soeur avait prononcé tout haut la parole qu'il se disait tout bas
depuis que le succès de sa pièce lui avait ouvert des horizons
d'espérances. «Cette vie magnifique...» avait murmuré Émilie, et de
nouveau les images du décor traversé la veille se déployèrent, et de
nouveau, sur ce fond d'opulence, le visage de madame Moraines se détacha
et son sourire... La loyauté du jeune homme essaya pourtant de chasser
cette apparition séductrice. Il dit tout haut: «Pauvre Rosalie, qu'elle
est douce et qu'elle m'aime!...» et il trouva une sorte d'égoïste
attendrissement à se ressouvenir de la profondeur de cet amour inspiré
par lui, attendrissement qui le poursuivit jusqu'à la table du déjeuner.
Qu'elle était simple, cette table, et comme elle ressemblait peu à
l'étincelant souper de cette nuit! C'était, sur la toile cirée à fleurs
coloriées, un tout modeste service en porcelaine blanche, avec des
verres un peu gros, parce que les maladresses combinées de Fresneau, de
Constant et de Françoise auraient rendu l'usage du cristal trop coûteux
pour le budget de la famille. Le bon Fresneau, avec sa longue barbe, son
regard distrait, mangeait vite, s'accoudant sur la table, portant son
couteau à sa bouche, aussi commun de manières qu'il était distingué de
coeur; et, comme pour faire mieux ressortir par le contraste
l'impression de cosmopolitisme oisif éprouvée par René, il racontait en
riant sa demi-journée. À sept heures du matin, il avait donné une
répétition à l'école Saint-André. De huit à dix heures, il avait fait
une classe dans cette même école aux petits garçons encore trop faibles
pour suivre le lycée. Il n'avait eu que le temps ensuite de grimper sur
l'impériale de l'omnibus du Panthéon qui l'avait conduit à une troisième
leçon, rue d'Astorg, tout près de Saint-Augustin.

--«J'ai acheté un journal en route,» ajoutait le brave homme, «pour y
voir le récit de la soirée d'hier... Tiens,» ajouta-t-il en fouillant
dans les poches d'une serviette de cuir blanchie par l'usage, bourrée de
livres, et ficelée par une courroie, «je l'aurai égaré...»

--«Tu es si distrait,» fit Émilie presque avec aigreur.

--«Bah! le père Offarel nous renseignera,» dit gaiement René; «tu sais
bien qu'il est mon indicateur vivant. Il aura lu, ce soir, toutes les
feuilles de Paris et de la province!...»

Précisément parce qu'il était trop certain que les moindres comptes
rendus de la représentation à l'hôtel Komof seraient collectionnés par
le sous-chef de bureau et commentés par la mère, René crut devoir à
Rosalie de lui donner lui-même tous les détails. Il y a ainsi un
instinct qui pousse l'homme,--est-ce hypocrisie, est-ce pitié?--à ces
délicatesses de procédés à l'égard d'une femme qu'il va cesser d'aimer.
Aussitôt après le déjeuner, il se dirigea donc du côté de la rue de
Bagneux en prenant la rue de Vaugirard. C'était son habitude autrefois
d'aller chez son amie à cette heure-là; il lui arrivait de composer pour
elle, et de tête, durant cette courte promenade, une ou deux strophes,
dans la manière de Heine, qu'il lui disait quand ils étaient seuls. Il y
avait longtemps que ce pouvoir de marcher ainsi en plein rêve lui était
refusé, mais rarement la vulgarité de ce coin de Paris l'avait frappé à
ce degré. Tout y révélait la médiocre existence des petits bourgeois,
depuis la multiplicité des humbles boutiques jusqu'à l'étalage, poussé
presque au milieu du trottoir, de toutes sortes d'objets à bon marché.
Derrière les devantures des restaurants étaient collées de petites
affiches à la main qui mentionnaient des menus à prix fixe d'une
extraordinaire simplicité. Les ustensiles en vente dans les bazars
prenaient comme une physionomie pauvre. Ces signes et vingt autres
rappelaient au jeune homme la dépense calculée des petites bourses, une
existence réduite à cette décente économie, qui n'a pas l'horrible et
attirant pittoresque de la vraie misère. Quand on commence d'aimer, on
trouve à toutes les choses qui environnent la personne aimée des raisons
de s'attendrir, et, quand on cesse d'aimer, ces mêmes choses fournissent
au coeur des raisons de se refermer davantage. Pourquoi René se
prit-il à en vouloir à Rosalie de l'impression de mesquinerie dont le
pénétrait ce tableau de son quartier? Pourquoi l'aspect de la rue de
Bagneux l'indisposa-t-il contre la jeune fille comme eût pu le faire un
grief personnel? Elle avait, cette rue, une physionomie si pauvre, si
abandonnée, avec le mur du jardin de couvent qui la termine et la file
de ses vieilles maisons. Une charrette surchargée de paille la barrait à
moitié, avec trois chevaux attelés de cordes, qui mangeaient, le mufle
engagé dans la musette, tandis que le conducteur achevait de déjeuner
dans un petit restaurant à la devanture lie de vin. Une soeur marchait
sur le trottoir de gauche; un gros parapluie bombait sous son bras; le
vent agitait les ailes de sa coiffe blanche, et la croix de son chapelet
battait sa robe de bure bleue. Pourquoi René, après avoir reporté sur
Rosalie toute la déplaisance de ses sensations bourgeoises, reporta-t-il
involontairement sur l'image de madame Moraines le mouvement de rêverie
religieuse que ce costume de la soeur de charité produisit en lui? Les
phrases que la belle mondaine lui avait débitées à table, la veille, sur
les oeuvres pieuses auxquelles prennent part tant de grandes dames
jugées frivoles, lui revint à la mémoire. C'était la troisième fois
depuis le matin que le visage de cette femme lui apparaissait, et chaque
fois plus précis. Mon Dieu! Si son bon génie voulait qu'il la rencontrât
ainsi, dans une rue écartée de Paris, en train de rendre visite à ses
pauvres?... Et au lieu de cela, il s'engageait dans un couloir au bout
duquel était une cour, et au fond de cette cour se trouvait la porte du
rez-de-chaussée occupé par les Offarel. Poussés par l'exemple des
Fresneau, ils avaient, eux aussi, réalisé le rêve secret de toute
famille de la petite bourgeoisie parisienne, et déniché dans ce quartier
isolé un appartement, avec un jardinet grand comme un mouchoir de poche.

--«Ah! monsieur René!...» fit Rosalie qui vint, au coup de sonnette du
jeune homme, ouvrir elle-même. Les Offarel n'avaient à leur service
qu'une femme de ménage, la mère Forot, sur le compte de laquelle la
vieille dame ne tarissait pas en anecdotes, et qui partait à midi. À la
vue de celui qu'elle aimait, le visage de la pauvre enfant, pâlot
d'habitude, s'était rosé de plaisir et elle n'avait pu retenir un petit
cri. «Que c'est gentil à vous d'être venu nous raconter tout de suite
comment votre comédie a réussi!...» Elle introduisait le jeune homme
dans la salle à manger, pièce mal éclairée par une fenêtre au nord, et
qui n'était même pas chauffée. La scrupuleuse avarice de madame Offarel
lui faisait, quand les journées d'hiver n'étaient pas trop froides,
remplacer la dépense du feu, pour elle et ses filles, par des espèces de
pèlerines ouatées et des mitaines.

--«Vous voyez,» dit-elle à René en lui faisant signe de s'asseoir, «nous
comptons le linge.»

Sur la table, en effet, tout le blanchissage de la quinzaine était
étalé, depuis les chemises du père jusqu'à celles des filles. L'éclat
bleuâtre des calicots et des cotonnades était rendu plus clair par le
fond obscur de toute la pièce. C'était le pauvre linge du ménage gêné:
il y avait des bas dont le talon se hérissait de reprises, des
serviettes effilochées, des manchettes élimées et qui montraient le
grain de la trame,--enfin tout un appareil intime dont la jeune fille
sentit aussitôt qu'il n'était guère fait pour plaire au poète, car elle
empêcha qu'il ne prit le siège que lui indiquait madame Offarel en
disant:

--«Monsieur René sera mieux au salon, il fait trop sombre ici...»

Avant que sa mère n'eût pu lui répondre, elle avait déjà poussé le
visiteur dans la pièce décorée de ce nom pompeux de salon, et qui, en
réalité, servait surtout de cabinet de travail à Angélique. Celle-ci
augmentait un peu les ressources de la famille par le produit de
quelques traductions de romans anglais. Elle était, en ce moment, assise
auprès de la fenêtre, en train d'écrire sur un guéridon. Un dictionnaire
traînait à ses pieds, chaussés de pantoufles dont elle avait, pour plus
de commodité, écrasé les quartiers. Elle n'eut pas plutôt vu René
qu'elle ramassa ses papiers et ses livres. Elle s'échappa, en laissant
voir ses cheveux mal peignés, sa robe de chambre au corsage de laquelle
manquaient des boutons.

--«Excusez-moi, monsieur René,» disait-elle en riant, «je suis faite
comme une horreur et je ne peux pas me montrer.»

Le jeune homme s'était assis et il regardait la pièce, de lui bien
connue, dont la grande élégance consistait dans une série d'aquarelles
lavées par l'employé durant les loisirs de son bureau. Il y en avait une
douzaine, et qui représentaient, les unes des paysages étudiés dans les
promenades du dimanche, les autres des copies de quelques toiles chères
à la rêverie du père Offarel, et c'étaient précisément, comme les
_Illusions perdues_ de Gleyre, les tableaux que le goût moderne de René
détestait le plus. Un tapis de feutre aux couleurs fanées, six chaises
et un canapé revêtus de housse, achevaient le mobilier de cette chambre,
autrefois aimée par le poète comme un symbole de simplicité presque
idyllique, mais qui devait lui paraître deux fois odieuse à cause des
dispositions d'esprit où il arrivait, et de l'aigreur avec laquelle
madame Offarel lui dit, se croyant très fine:

--«Hé bien! c'était-il gai, hier soir, dans votre beau monde?»--Elle
prononçait _ti_ et _vote_.--Et, sans attendre la réponse:--«Votre M.
Larcher ne fréquente donc plus que des gens qui ont hôtel, équipage et
tout?... On ne l'entend plus parler que de comtesses, de baronnes, de
princesses... Hé! Il n'est pas déjà si relevé, lui qui courait le cachet
il y a dix ans.»

--«Maman...» interrompit Rosalie d'une voix suppliante.

--«Mais pourquoi a-t-il toujours ses yeux insolents,» continua la
vieille dame; «oui, il vous regarde en ayant l'air de nous dire: Pauvres
diables!...»

--«Comme vous vous trompez sur son caractère,» répliqua René; «il a un
peu la manie de la société élégante, c'est vrai, mais c'est si naturel à
un artiste!... Tenez, moi-même,» continua-t-il en souriant, «mais j'ai
été ravi d'aller dans cette soirée hier, de voir cette espèce de palais,
ces fleurs, ces toilettes, cette magnificence... Est-ce que vous croyez
que cela m'empêcherait d'aimer mon modeste chez moi et mes vieux
amis?... Nous autres, gens de lettres, voyez-vous, nous avons tous cette
rage du décor brillant; mais Balzac l'a eue. Musset l'a eue... C'est un
enfantillage qui n'a pas d'importance...»

Tandis que le jeune homme parlait, Rosalie lança du côté de sa mère un
regard où se lisait plus de bonheur que ses pauvres yeux n'en avaient
exprimé depuis des mois. En avouant ainsi et raillant lui-même ses plus
intimes sensations, René obéissait à un mouvement du coeur trop
compliqué pour que la simple enfant en comprît le rouage. Il avait vu, à
l'angoisse des prunelles de la jeune fille, quand madame Offarel avait
prononcé cette phrase: «votre beau monde,» que le secret de l'attraction
exercée sur lui par le mirage de l'élégance n'avait pas échappé à la
double vue de celle qui l'aimait. Il avait un peu honte, d'autre part,
d'être si plébéien dans cette griserie de luxe. Il avait donc parlé de
ses impressions, comme s'il n'en eût pas été dupe, en partie afin de
rassurer Rosalie et de lui épargner une peine inutile, en partie afin de
se permettre cette petitesse, sans trop se la reprocher. Pour certaines
natures,--et l'habitude du dédoublement moral les rend fréquentes parmi
les écrivains,--raconter ses fautes, c'est se les pardonner. Celui-là se
complut, tout en défendant Claude Larcher, à reprendre le détail de ses
propres enivrements, avec une nuance d'ironie qui aurait trompé des
observateurs plus fins qu'une enfant amoureuse. Tout en se moquant à
demi de ce qu'il appela lui-même son Snobisme, et il expliqua ce mot
d'origine anglaise aux deux femmes, il continuait de se livrer à la
misère des petites remarques qui se multipliaient en lui depuis la
veille. Il ne pouvait se retenir de mesurer en pensée l'abîme qui
séparait les créatures entrevues chez madame Komof,--roses vivantes
poussées dans la serre chaude de l'aristocratie européenne,--et la
petite provinciale de Paris au teint plombé, aux doigts fatigués par le
travail, aux cheveux simplement noués, à la tournure si modeste qu'elle
en était gauche. Petit à petit, cette comparaison devint presque
douloureuse, et le jeune homme subit un de ces accès de sécheresse
intérieure qui déconcertaient son amie. Elle les apercevait toujours,
sans jamais en comprendre la cause. Elle connaissait si bien René!...
Elle savait d'instinct que deux êtres existaient en lui, côte à côte,
l'un doux, bon et tendre, facile à l'émotion, incapable de supporter sa
peine, enfin le René qu'elle aimait,--et un autre, atone, étranger à
elle, irrité contre elle... Mais le lien qui unissait ces deux êtres,
elle ne le saisissait pas. Ce qu'elle comprenait, c'est qu'avant le
succès triomphal du _Sigisbée_, elle ne voyait presque jamais que le
premier de ces deux René, et, depuis, que le second. Elle n'osait pas
dire: «le malheureux succès...» Elle en avait été si fière! Pourtant
elle aurait tant souhaité en revenir à l'époque où son ami était
inconnu, et pauvre, et si à elle!... Que sa voix pouvait se faire
aisément dure, si dure que même les phrases adressées à une autre, lui
semblaient, par leur seule intonation, dirigées contre son coeur! En
ce moment, c'était avec sa mère qu'il causait, et rien que l'accent avec
lequel il prononçait des paroles bien innocentes, faisait mal à Rosalie.
Cependant madame Offarel qui paraissait depuis quelques secondes toute
préoccupée, se leva brusquement.

--«J'entends Cendrette qui gratte,» dit-elle; «la mignonne veut
sortir.»

Elle passa de nouveau dans la salle à manger, pour ouvrir la porte de la
cour à sa chatte préférée, et ravie sans doute de laisser les deux
jeunes gens ensemble; car, Cendrette une fois partie, elle s'attarda
longuement à flatter Raton, un de ses autres pensionnaires, en lui
disant à très haute voix: «Que tu as d'esprit, mon Raton! Que je t'aime,
démonet!...» C'était un des innombrables termes d'amitié qu'elle avait
imaginés pour ses chats, et tandis qu'elle discourait ainsi, elle se
disait à elle-même: «S'il est venu tout de suite, c'est qu'il lui reste
fidèle; mais quand se déclarera-t-il? Pauvre fillette!... Ce n'est pas
dans ces salons dorés qu'il trouvera une perle comme celle-là. C'est
doux, c'est honnête, et joli, et vrai!...» Puis tout haut: «N'est-ce
pas, mon Raton? Tu me comprends, mon fils?...» Le matou faisait le gros
dos, il frottait sa tête contre la jupe de sa maîtresse, il ronronnait
voluptueusement, et le monologue intérieur de la mère continuait: «Avec
cela qu'il est devenu un beau parti. On peut bien y penser puisqu'on
voulait bien de lui avant. Elle n'aura pas à trimer, comme moi avec
Offarel. Si ça ne fait pas pitié qu'elle use ses gentilles mirettes à
ravauder ce linge...» et elle empilait, par une vieille habitude de
ménagère active, les mouchoirs déjà passés en revue, et elle songeait
encore: «Sa petite dot! Quelle surprise!...» À force d'âpre économie,
elle avait gratté, sur le traitement modeste de son mari, une quinzaine
de mille francs qu'elle plaçait à l'insu du sous-chef de bureau. Elle se
souriait à elle-même et tendait l'oreille avec une certaine inquiétude:
«Que se disent-ils?» Elle savait que sa fille aimait René, mais elle
ignorait les secrètes accordailles qui unissaient les deux jeunes gens.
De quel étonnement n'eût-elle pas été remplie si elle s'était doutée que
Rosalie avait échangé déjà souvent avec son ami de furtifs, de timides
baisers, et qu'à peine sa mère passée dans l'autre chambre, elle venait
de lui prendre la main et de lui dire, mettant tout son coeur dans ce
gracieux reproche:

--«Et vous avez pu partir hier au soir sans me dire adieu?...»

--«Mais j'ai été bousculé par Claude,» fit René en rougissant, et
serrant les doigts de la jeune fille qui ne fut la dupe ni de cette
excuse ni de cette feinte caresse, car elle se déroba à cette pression.
Elle secoua la tête avec mélancolie, et, comme ouvrant la bouche avec
effort:

--«Non,» dit-elle, «vous n'êtes plus gentil comme autrefois... Depuis
combien de temps ne m'avez-vous plus fait de vers?»

--«Vous êtes donc comme les bourgeois qui pensent que les vers
s'écrivent à volonté?» répliqua le jeune homme presque durement. Il
éprouvait cette irritabilité qui est le signe le plus indiscutable d'un
déclin d'amour. L'obligation sentimentale, la pire de toutes, lui
apparaissait sous une de ses mille formes. Par un instinct qui les
conduit, d'une part à regarder jusqu'au fond de leur malheur, de l'autre
à poursuivre avec acharnement leur bonheur passé, les femmes qui se
sentent moins aimées formulent ainsi de ces exigences toutes petites,
tout humbles, qui produisent sur le coeur de l'homme l'effet que
produit sur la bouche trop sensible d'un cheval un maladroit coup de
caveçon. L'amant qui était venu avec la ferme volonté d'être doux et
tendre se cabre soudain. Rosalie avait déplu; elle le sentait comme elle
avait senti la sécheresse de René tout à l'heure, et une étrange
détresse s'empara d'elle. Depuis le départ de son ami, la veille, elle
était jalouse, à vide, et sans vouloir admettre ce mauvais sentiment,
mais jalouse tout de même: «Qui rencontrera-t-il dans cette fête?...»
s'était-elle demandé avant et pendant, au lieu de dormir: «Avec qui
cause-t-il?...» et maintenant: «Ah! il m'est déjà infidèle, sans quoi il
ne me parlerait pas sur ce ton...» Le silence qui suivit la dure réponse
lui fut si pénible qu'elle dit timidement:

--«Est-ce que les acteurs ont bien joué hier?...»

Pourquoi fut-elle froissée de voir avec quel plaisir René s'emparait de
cette question, afin d'empêcher que la causerie ne continuât dans un
autre chemin que celui des banalités? C'est que le coeur de la femme
qui aime vraiment--et elle aimait--trouve des susceptibilités nouvelles
au service des moindres impressions, et, toute navrée, elle écoutait
René répondre: «Ils ont joué divinement.» Puis il s'engagea dans une
dissertation sur la différence qu'il y a entre le jeu éloigné de la
scène et le jeu tout rapproché d'un salon.

--«Pauvre petite!» se disait madame Offarel en rentrant, «elle est si
naïve, elle n'a pas su le faire parler d'autre chose que de cette
maudite pièce!» Et à voix haute, afin de se venger sur quelqu'un de ce
qu'elle n'entrevoyait pas l'instant où René se déclarerait:--«Dites
donc,» fit-elle, «est-ce que votre ami M. Larcher n'est pas un peu
jaloux de votre succès?...»




VI

LA LOGIQUE D'UN OBSERVATEUR


René Vincy était entré chez les Offarel sous une impression pénible, il
en sortit sous une impression plus pénible encore. Tout à l'heure il
était mécontent des choses, maintenant il était mécontent de lui-même.
Il était venu chez Rosalie, dans le but de lui procurer une douceur et
de lui épargner le petit ennui d'apprendre son succès de la veille par
une bouche autre que la sienne;--et cette visite avait causé une
souffrance nouvelle à la jeune fille. Quoique le poète n'eût jamais eu
pour cette enfant aux beaux yeux noirs qu'un amour d'imagination, cet
amour avait été trop sincère pour qu'il n'en conservât point ces deux
sentiments, les derniers à mourir dans l'agonie d'une passion: un
pouvoir extraordinaire de suivre les moindres mouvements de ce coeur
de vierge, et une pitié, inefficace autant que douloureuse, pour toutes
les souffrances qu'il infligeait à ce coeur. Une fois de plus il se
posa cette question: «N'est-il pas de mon devoir de lui dire que je ne
l'aime plus?...» question insoluble, car elle ne comporte que deux
réponses: la brutalité égoïste et cruelle, si l'on est simple; et, si
l'on est compliqué, la lâcheté d'Adolphe, avec son affreux mélange de
compassion et de trahison!... Le jeune homme secoua la tête pour chasser
l'importune pensée, il se dit l'éternel: «Nous verrons, plus tard...»
avec lequel tant de bourreaux de cette espèce ont prolongé tant
d'agonies, puis il se força de regarder autour de lui. Ses pas l'avaient
porté, sans qu'il y prît garde, dans la portion du faubourg
Saint-Germain où, plus jeune, il aimait à se promener, quand, enivré par
la lecture des romans de Balzac, cette _Iliade_ dangereuse des plébéiens
pauvres, il évoquait derrière les hautes fenêtres le profil d'une
duchesse de Langeais ou de Maufrigneuse. Il se trouvait dans cette large
et taciturne rue Barbet-de-Jouy qui semble en effet un cadre tout
préparé à quelque grande dame d'une aristocratie un peu artificielle,
par l'absence totale de boutiques au rez-de-chaussée de ses maisons, par
l'opulence de quelques-uns de ses hôtels et le caractère à demi
provincial de ses jardins entourés de murs. Une inévitable association
d'idées ramena le souvenir de René vers l'hôtel Komof, et, presque
aussitôt, la pensée de la seigneuriale demeure de la comtesse réveilla
en lui, pour la quatrième fois de la journée, l'image, de plus en plus
nette, de madame Moraines. Cette fois son âme, fatiguée des émotions
chagrinantes qu'elle venait de traverser, s'absorba tout entière dans
cette image au lieu de la chasser. Songer à madame Moraines, c'était
oublier Rosalie et c'était surtout se détendre dans une sensation
uniquement douce. Après quelques minutes de cette contemplation intime,
le dévidement naturel de sa rêverie conduisit le jeune homme à se
demander: «Quand la reverrai je?» Il se rappela la voix et le sourire
qu'elle avait eus pour prononcer ces mots: «Les jours d'Opéra, avant le
dîner...» Les jours d'Opéra? Cet apprenti élégant ne les connaissait
même point. Il éprouva un plaisir enfantin, et hors de proportion avec
sa cause apparente, celui d'un homme qui agit dans le sens de ses plus
inconscients désirs, à gagner précipitamment le boulevard des Invalides
où il chercha une affiche des spectacles du soir. On était au vendredi
et cette affiche annonçait les _Huguenots_. Le coeur du jeune homme se
mit à battre plus vite. Il avait oublié et Rosalie, et ses remords de
tout à l'heure, et la question qu'il s'était posée. La voix intérieure,
celle qui chuchote à l'oreille de notre âme des conseils dont, à la
réflexion, nous demeurons nous-même stupéfiés, venait de lui murmurer:
«Madame Moraines sera chez elle aujourd'hui... Si j'y allais?...»

«Si j'y allais?...» se répéta-t-il tout haut, et la seule idée de cette
visite lui infligea un serrement de gorge et comme un tremblement
intérieur. C'est la facilité avec laquelle naissent et renaissent ces
émotions extrêmes, et à propos des moindres circonstances, qui fait de
la vie passionnelle des jeunes gens un si étrange va-et-vient de
volontés tour à tour effrénées et misérables. Celui-ci n'eut pas plutôt
formulé cette tentation dont il était assailli, qu'il haussa les épaules
et se dit: «C'est insensé...» Puis cet arrêt une fois porté, il se mit,
sous prétexte d'accumuler les objections, à plaider la cause de son
propre désir: «Comment me recevrait-elle?...» Le souvenir des beaux yeux
et du beau sourire lui faisait se répondre tout bas: «Mais elle a été si
aimable, si indulgente...» Il reprenait: «Que lui dirais-je pour
justifier cette visite, moins de vingt-quatre heures après l'avoir
quittée?...»--«Bah! répliquait la voix tentatrice, l'occasion
inspire.»--«Mais je ne suis pas seulement habillé...» Il n'avait qu'à
passer rue Coëtlogon, «Mais je ne sais pas même son adresse...»--«Claude
la sait. Je n'ai qu'à la lui demander.» Quand l'idée d'une visite à son
ami lui eut traversé l'esprit, il sentit qu'en tous cas il lui serait
impossible de ne pas mettre du moins cette part de son projet à
exécution. Aller chez Claude, c'était faire le premier pas du côté de
madame Moraines; mais, au lieu de se l'avouer, René eut la petite
hypocrisie de se donner d'autres raisons: ne devait-il pas à son ami de
prendre de ses nouvelles? Il l'avait quitté si malheureux la veille, si
évidemment crispé. Peut-être pleurait-il comme un enfant? Peut-être se
préparait-il à chercher querelle à Salvaney? Le poète justifiait ainsi
la hâte avec laquelle il se dirigeait maintenant vers la rue de Varenne.
Ce n'était pas seulement l'adresse de Suzanne qu'il espérait obtenir,
c'était encore des renseignements sur elle,--et il s'ingéniait à se
démontrer qu'il remplissait simplement un devoir d'amitié.

Il aperçut le tournant de la rue de Bellechasse, puis la porte cochère
de l'étrange maison où Larcher avait élu domicile. Elle était en
travers, cette porte, et, une fois poussée, on se trouvait dans une
immense cour où tout trahissait l'abandon, depuis l'herbe grandie entre
les pavés jusqu'aux toiles d'araignées dont s'encombrait le vitrage des
écuries désertes, à gauche. Au fond de cette cour solitaire, se dressait
un vaste hôtel, construction du temps de Louis XIV, sur le fronton
duquel on lisait encore la fière devise des Saint-Euverte, dont ç'avait
été la demeure familiale: «_Fortiter_.» Les pierres de cette bâtisse,
rongées par les intempéries, ses hautes fenêtres fermées de volets, son
silence, s'harmonisaient avec la solitude de la cour. Cet antique
faubourg Saint-Germain renferme de ces maisons, singulières comme la
destinée de leurs maîtres, et dont les artistes curieux du pittoresque
psychologique,--si l'on peut unir ces deux mots pour définir une presque
indéfinissable nuance,--raffoleront toujours. René connaissait, par son
ami, l'histoire de l'hôtel, et comment le vieux marquis de Saint-Euverte
s'était retiré avec ses petits-fils dans ses terres du Poitou depuis six
ans, désespéré par la mort presque simultanée de ses trois filles, de
ses gendres et de sa femme. Une épidémie de fièvre typhoïde, contractée
dans une petite ville d'eaux où toute la famille était réunie, avait
fait de ce vieillard heureux l'aïeul d'une tribu d'orphelins. Du vivant
de la marquise, administratrice excellente de la fortune commune, deux
petits appartements étaient loués dans l'hôtel à des personnes
d'occupations tranquilles. Ces deux appartements avaient aussi leur
histoire: le grand-père du marquis actuel les avait aménagés dans la
vieille demeure pour deux cousins, chevaliers de Saint-Louis et anciens
émigrés, qui avaient achevé là une existence errante et pauvre. M. de
Saint-Euverte avait laissé les choses dans l'état où sa femme les avait
mises. Claude se trouvait ainsi installé dans une des ailes du morne et
silencieux bâtiment, et il s'y trouvait installé seul. L'autre locataire
avait donné congé par dégoût de la tristesse de cette vaste maison, et
aucun nouvel amateur ne s'était présenté pour s'enterrer dans cet énorme
tombeau dressé entre une cour abandonnée et un jardin plus abandonné
encore. Mais tout plaisait à l'écrivain de ce qui, précisément,
déplaisait aux autres. L'étrangeté du lieu ravissait en lui à la fois le
faiseur de paradoxes et le rêveur. Le caractère extravagant de son
existence d'artiste viveur et mondain encadrée dans cette solennelle
solitude lui plaisait, non moins que le calme dont il pouvait entourer
ses agonies intimes. Le romantisme analytique dont il se savait atteint
et qu'il développait complaisamment en lui, comme un médecin qui
cultiverait sa maladie par amour d'un beau «cas», se délectait dans
cette retraite. Il avait en outre l'avantage d'y jouir d'une absolue
indépendance. Le concierge, conquis par des billets de théâtre et
fasciné par la réputation de son locataire, l'aurait laissé renouveler
dans le vestibule de l'hôtel Saint-Euverte les saturnales de l'hôtel
Pimodan, si l'envie avait pris Larcher de fonder à nouveau un club de
Haschischins, ou de reproduire quelque scène d'orgie littéraire, par
goût archaïque du genre 1830. Ce concierge était d'ailleurs absent de sa
loge, comme cela lui arrivait la moitié de la journée, lorsque René
voulut demander si son ami était là, en sorte que le jeune homme gagna
tout droit le perron. Il entra dans le grand vestibule dont la grande
lanterne attestait la magnificence des réceptions d'autrefois. Il
s'engagea sur un escalier de pierre qu'une grille en fer forgé
accompagnait jusqu'en haut. Au second étage, il tourna dans un couloir,
à l'extrémité duquel une double portière en étoffe orientale annonçait
les curiosités d'une installation moderne, au fond de cet hôtel où les
ombres des grands seigneurs à perruques semblaient devoir errer durant
la nuit. Le domestique qui vint ouvrir au coup de sonnette offrait cette
physionomie particulière à presque tous les gardiens des antiques
bâtisses, et qui traduit une des mille influences secrètes des endroits
sur la personnalité humaine, car elle se retrouve également chez ceux
qui montrent les châteaux en ruine ou les portions réservées des
cathédrales. Ce sont des visages qui sentent l'humidité, croirait-on,
des nuances de teints verdâtres, une sauvagerie d'oiseau de nuit dans
l'oeil et dans la bouche. Ferdinand,--c'était le nom du
personnage,--présentait cette différence avec ses confrères qu'il était
vêtu avec une recherche toute contemporaine, portant comme il faisait la
défroque de son maître. Il avait été valet de chambre au service du feu
comte de Saint-Euverte, et cumulait ses actuelles fonctions de
domestique auprès de Claude avec celles de surveillant de l'hôtel, dont
il ne sortait pas beaucoup plus d'une fois par mois. C'était le
concierge qui se chargeait de toutes les courses de l'écrivain, et la
femme de ce concierge cuisinait pour lui. Tout ce petit monde vivait
sous la fascination de Claude, qui possédait, à un rare degré, le don de
s'attacher les inférieurs, par une entente curieuse des caractères et
aussi par son enfantine bonté. Quand Ferdinand aperçut le visiteur, il
ne put retenir une expression de vive inquiétude.

--«On a laissé monter Monsieur,» dit-il, «je vais être grondé...»

--«Claude travaille?» demanda René en souriant de la naïve frayeur du
bonhomme. Ferdinand se trouvait au dépourvu devant une visite à
laquelle son maître n'avait évidemment pas songé.

--«Non,» répondit le domestique presque à voix basse, «mais Mme Colette
est là.»

--«Demandez-lui s'il veut me recevoir une minute,» fit le poète curieux
de savoir quelle attitude les deux amants observaient vis-à-vis l'un de
l'autre, après la scène de la veille, et il ajouta: «Je prends tout sur
moi» pour achever de vaincre l'hésitation du valet de chambre.

--«Monsieur peut monter,» revint dire ce dernier, et il précéda le jeune
homme à travers l'antichambre, puis le long du petit escalier intérieur
qui conduisait aux trois pièces où Claude se tenait d'ordinaire et qu'il
appelait suivant le cas son «pensoir» ou son «souffroir.» L'aspect de
cet escalier et des deux premières de ces trois pièces étonnait par
l'abus des étoffes et des tapis. Un jour artificiel, tamisé par des
carreaux de couleur, éclairait à peine, durant cette après-midi de
février, les chaises de maroquin du fumoir et le vaste salon dont les
murs disparaissaient sous les livres. Le séjour favori de l'écrivain
était un réduit, au fond, tendu d'une étoffe sombre sur laquelle se
détachaient des toiles et des aquarelles des peintres les plus modernes
de cette époque, ceux que préférait la fantaisie volontiers outrancière
du maître du logis. C'était deux loges de théâtre par Forain, une
danseuse de Degas, une banlieue de Raffaelli, une marine de Monet,
quatre eaux-fortes de Félicien Rops, et, sur un socle drapé, un buste de
Claude Larcher lui-même par Rodin, buste d'une intelligence
extraordinaire où le grand sculpteur avait reproduit merveilleusement la
psychologie entière de son modèle: l'inquiétude morale et le
libertinage, la réflexion hardie et la volonté faible, un idéalisme
natif et une corruption presque systématiquement acquise. Une
bibliothèque basse, un bureau dans un coin, trois fauteuils dans le
style vénitien avec des nègres pour supporter leurs bras, et un large
divan de cuir vert achevaient l'ameublement de cet asile, que
remplissait en ce moment la fumée de la cigarette russe de Colette. La
jeune femme était couchée sur le divan, ses cheveux blonds à demi
décoiffés, dans un costume légèrement masculin, avec un col droit et un
veston ouvert. Sous la jupe en étoffe anglaise s'apercevaient ses fines
chevilles, avec ses pieds un peu longs chaussés de bas de soie noire et
de souliers vernis. Une pâleur était sur sa joue creusée, cette pâleur
nacrée que l'abus du maquillage, les longues veillées, les fatigues
d'une vie exorbitante donnent à beaucoup de femmes de théâtre. Claude
était à ses pieds, sur ce même divan, tout pâle lui-même, et son visage
altéré, comme le désordre des coussins, comme la tenue de Colette,
indiquaient assez qu'il avait dû y avoir entre les deux amants une de
ces scènes de réconciliation animale où sombre, avec toute la rancune de
l'homme, toute sa dignité:

--«Ah! mon petit Vincy,» dit Colette en tendant la main au visiteur,
«vous arrivez juste à temps pour m'empêcher d'être battue. Si vous
saviez comme Claude est mauvais pour moi! Allons, Claudinet»,
ajouta-t-elle en menaçant du doigt son amant, «dites le contraire, si
vous l'osez, si tu l'oses, m'amour...»--Et, par un de ces gestes
gracieux où se révélait toute la souplesse de son buste,--elle
racontait, elle-même, qu'elle ne portait presque jamais de corset,--la
charmante fille se releva, posa sa tête blonde sur l'épaule de Claude,
et lui mit aux lèvres la cigarette qu'elle était en train de fumer. Le
malheureux homme regarda son jeune ami avec une supplication et une
honte dans les yeux, puis il tourna ses regards vers Colette, et des
larmes tremblèrent au bord de ses cils. Cette dernière se fit plus
coquette encore, elle appuya tout à fait sa gorge contre son amant, et
elle épia dans ses prunelles ce passage de désir qu'elle savait si bien
exploiter après l'avoir provoqué. Il y eut un silence. Le feu crépita
doucement, et un rayon de soleil, perçant les vitraux, fit trembler une
barre rouge sur le visage de l'actrice. René avait trop souvent assisté
à des scènes de ce genre pour s'étonner de l'impudeur de son ami et de
sa maîtresse. Il connaissait par expérience l'étrange cynisme de leurs
moeurs, mais il se rappelait aussi la sortie terrible de Claude, la
veille, et les cruautés de langage de Colette. Ce lui était une stupeur
de constater une fois de plus les faiblesses avilissantes de l'écrivain
et les inconséquences de cette fille qui, en ce moment, rougissait d'un
visible désir. Il éprouvait en outre, dans l'atmosphère chaude de cette
pièce où flottait le parfum employé par l'actrice, et devant ce groupe à
demi impudique, une impression de sensualité qui lui était trop
familière. Bien souvent déjà, les allées et venues de cette femme
dépravée, mais d'une dépravation de grande courtisane, lui avaient donné
la notion d'un amour physique, très différent de celui qu'il avait
connu. Dans sa loge surtout, lorsqu'elle était devant sa glace, en train
de faire son visage avec la patte de lièvre frottée de rouge, ses
épaules nues et ses seins libres dans la chemisette de transparente
batiste aux épaulettes ajourées, ou qu'elle glissait devant lui ses
jambes fines dans des bas de soie rose, elle lui était apparue comme une
créature tentatrice, capable de donner des baisers d'une saveur unique,
et René enviait Claude alors autant qu'il le plaignait. Puis ces
passages cédaient la place, au dégoût d'une part qu'inspirait au poète
la bassesse morale de l'actrice, et d'autre part aux fervents scrupules
d'amitié que professent et pratiquent les âmes jeunes. Cela eût fait
horreur à René de désirer, même une minute, la maîtresse de son
protecteur. Peut-être l'intuition de cette délicatesse n'était-elle pas
étrangère aux attitudes de Colette. Elle s'amusait, par simple jeu de
perversité, à lui promener sa beauté devant les sens, comme une fleur
dont il faut bien que les narines respirent le parfum, même quand les
mains ne s'étendront pas pour la saisir. Il en fut de la grâce avec
laquelle la curieuse enlaça Claude, comme des autres caresses qu'elle
lui avait prodiguées devant René: ce dernier ne put empêcher qu'il ne
tressaillît en lui quelque chose d'obscurément physique, comme un
appétit inconscient de baisers semblables, et, par une de ces
associations de désirs, plus troublantes que les associations d'idées,
parce que nous n'en apercevons pas la marche sécrète, l'image de madame
Moraines ressuscita en lui, parée de toute la séduction qu'elle avait
secouée autour d'elle, la veille, dans le parfum de sa toilette. Il
sentit cette fois deux choses: l'une qu'il lui serait impossible de ne
pas aller chez cette femme aujourd'hui même, la seconde qu'il n'aurait
jamais la force de prononcer son nom et de demander son adresse devant
l'actrice aux yeux lascifs qui maintenant embrassait Claude à pleines
lèvres.

--«Va-t'en,» disait ce dernier en la repoussant, «je t'aime et tu le
sais. Pourquoi me fais-tu souffrir?... Demande à René dans quel état il
m'a vu hier... Dites-le-lui, Vincy, et qu'elle ne devrait pas jouer avec
mon coeur... Bah!» continua-t-il en se passant la main sur les yeux.
«Qu'importe? Tu sortirais d'une maison publique, et tu m'arriverais
salie par la luxure d'un régiment que je me mettrais à tes genoux et que
je t'adorerais...»

--«Et voilà les madrigaux qu'il trouve toute la journée,» s'écria
Colette en riant comme une enfant, et se renversant sur les coussins.
«Eh bien! René, parlez-lui aussi de moi. Dites-lui dans quelle colère
j'étais contre lui hier au soir parce qu'il était parti sans me dire
adieu... Et il ne m'a pas écrit, et je suis revenue. Oui, c'est moi qui
suis revenue la première. Ah! si je ne t'aimais pas, est-ce que je ne te
laisserais pas t'en aller, espèce de sauvage?...»--et elle prit
l'écrivain par les cheveux. Les coins de sa bouche se rabaissèrent, ses
dents se serrèrent, son visage exprima ce qu'elle éprouvait réellement
pour Claude, une sensualité cruelle, cette sensualité qui pousse une
femme à martyriser l'homme dont elle ne peut pas fuir les caresses. Il y
a eu, dans l'histoire, des reines qui ont aimé ainsi, et fait couper la
tête aux amants qui exerçaient sur elle ce pouvoir étrange de parler à
la fois à leur désir et à leur haine. René répondit doucement:

--«C'est vrai que j'étais inquiet de lui hier au soir, et que vous avez
été bien dure...»

--«La belle histoire!» fit Colette en riant de son plus mauvais rire,
«je vous ai déjà dit que vous le gobiez... Moi, j'en suis revenue,
depuis le jour où il m'a menacée de se tuer, et je suis arrivée ici
comme j'étais, en robe de théâtre, sans même ôter mon rouge... Et je
l'ai trouvé qui corrigeait des épreuves!...»

--«Mais c'est le métier,» répliqua Claude, «tu joues bien un rôle gai
avec un chagrin dans le coeur!...»

--«Qu'est-ce que cela prouve?» dit-elle aigrement, «que nous sommes deux
cabotins; seulement je t'accepte comme tu es, et toi non...»

Tandis qu'elle continuait, taquinant Claude avec cette espèce de
lucidité féroce qu'une maîtresse rancunière possède à son service,
contre l'homme avec qui elle a dormi coeur à coeur, René avait avisé
sur le bureau de son ami un de ces annuaires de la société qui, sous le
titre de _High-life_, contiennent l'adresse de toutes les personnes
attachées de près ou de loin à la vie élégante. Il l'avait pris et il le
feuilletait en disant, avec l'embarras de son petit mensonge dans le
regard et dans la voix:

--«Tiens! votre nom n'est pas là, Claude?»

--«Par exemple,» fit Colette, «je le lui défends bien. Il ne fréquente
que trop tous ces gens de cercle...»

--«Je croyais que vous aimiez assez la conversation de ces messieurs,»
dit Claude.

--«Fine allusion!» répliqua-t-elle en haussant ses jolies épaules; «mais
c'est leur affaire à eux d'être chics. Ils savent s'habiller, jouer au
tennis, monter à cheval et parler sport, et toi, tu ne seras jamais
qu'un gommeux avec une tête de savant... Ah! si je pouvais te revoir
comme il y a huit ans, lorsque je sortais du Conservatoire et que tu
m'as été présenté... C'était dans un restaurant au coin de la rue des
Saints-Pères; j'étais venue déjeuner avec ma mère et Farguet, mon
professeur... Tu étais si gentil, dans ton coin, avec ton air de sortir
d'une cellule et d'ouvrir tes grands yeux sur la vie!... Tiens, quand
nous nous sommes mis ensemble, ç'a été à cause de cela... Vous
verra-t-on au théâtre, ce soir?» ajouta-t-elle comme René se levait,
reposant le livre; il venait d'y trouver ce qu'il cherchait, l'adresse
de madame Moraines, laquelle demeurait rue Murillo, près du parc
Monceau.--«Non? Demain alors, et surtout tâchez de ne pas devenir comme
lui un coureur de soirées... Avec cela qu'elles sont propres, tes femmes
du monde!... Il y en avait trois qui me faisaient les yeux doux hier au
soir... Tenez, voyez sa figure... Vous ne serez pas plutôt parti qu'il
se fâchera... Tu ne vas pas te mettre à être jaloux aussi des femmes?»
ajouta-t-elle en allumant une nouvelle cigarette. «Adieu, René.»

--«Elle est comme cela devant vous,» disait Claude en reconduisant son
ami, quelques minutes plus tard, jusque dans l'antichambre d'en bas,
«mais si vous saviez comme elle peut se montrer gentille, bonne et
tendre quand nous sommes seuls!»

--«Et Salvaney?» interrogea étourdiment le jeune homme.

--«Hé bien!» dit Claude en pâlissant, «elle était allée chez lui voir
des gravures pour son prochain rôle; elle m'a juré qu'il ne s'était rien
passé entre eux... Avec les femmes, tout est possible, même le bien,»
ajouta-t-il en serrant les doigts de René d'une main qui tremblait un
peu... «Que voulez-vous? je la croirai toujours quand elle me parlera
avec une certaine voix.»




VII

PROFIL DE MADONE


«Se peut-il qu'un homme d'esprit et de coeur en descende là?» se
disait René après avoir quitté son malheureux camarade; et encore,
songeant au délicat visage de Colette: «Elle est bien jolie... Mon Dieu!
si l'on pouvait fondre la beauté d'âme d'une enfant comme Rosalie avec
cette grâce de geste, cette élégance et ce je ne sais quoi!...» Mais
cette fusion des deux beautés: celle de l'âme sans laquelle la femme est
plus amère que la mort au coeur demeuré chrétien,--celle des yeux, et,
pour tout dire, du décor, sans laquelle le brillant du désir et son
charme païen s'évanouissent,--cette harmonie complète et suprême ne se
rencontre-t-elle pas dans des créatures à qui les hasards de la
naissance et de la fortune ont fait un milieu de naturelle aristocratie,
et qui ont assez de finesse en elles pour valoir autant que ce milieu?
Madame Moraines n'était-elle pas ainsi? Telle l'avait devinée du moins
le poète par son impression première, et il se complut à raviver cette
impression par le raisonnement. Oui, cette femme délicieuse, dont le
fantôme passait sur son souvenir comme une caresse, possédait ce double
charme: une grâce des gestes et de la toilette supérieure à celle de
l'actrice, une grâce du coeur égale à celle de Rosalie. Ses fines
manières, sa voix douce, l'idéalité de sa conversation, le révélaient du
premier coup. René marchait parmi ces pensées, en proie à une sorte de
mirage qui le rendait étranger aux sensations environnantes. Il se
réveilla de ce somnambulisme sentimental au sortir du pont des Invalides
et dans le milieu de l'avenue d'Antin. Ses pieds l'avaient mené,
automatiquement, sur le chemin du quartier où vivait cette Suzanne, dont
l'image s'évoquait, depuis le matin, au terme de toutes ses rêveries. Il
sourit à l'idée qu'il avait fait autrefois de véritables pèlerinages
vers cette rue Murillo, lorsque Gustave Flaubert y habitait. René
admirait si profondément l'auteur de la _Tentation_ que de contempler
la maison du fort et rare écrivain avait été une des émotions de sa
jeunesse littéraire. Qu'il était loin maintenant de cette époque, et
quel ravissement, si on lui avait prédit, alors, que cette même rue le
verrait passer, allant rendre visite à une femme si pareille à ses plus
intimes chimères!... Irait-il dès aujourd'hui? La question se posa de
nouveau devant lui avec une précision d'autant plus nette que le temps
avançait. Encore un tour de l'aiguille sur tout le cadran, et il serait
cinq heures, et il pourrait la voir... Il pourrait!... La réalité de ce
possible s'imposa si vivement à sa pensée que toutes les objections de
la timidité surgirent à la fois. «Non, se répéta-t-il, je n'irai pas;
elle serait étonnée de me voir si vite. Elle m'a dit de venir, parce
qu'elle savait que les autres m'avaient invité. Elle ne voulait point
paraître moins gracieuse...» Ce qui lui avait semblé, chez ces autres,
une banalité, devenait une délicatesse quand il s'agissait de la femme
qu'il se prenait à aimer,--sans le savoir, lui-même. En découvrant ainsi
un motif de plus pour la distinguer parmi toutes celles qu'il avait
rencontrées la veille, il se trouva plus faible contre son désir de se
rapprocher d'elle. Presque instinctivement il héla un fiacre, et rentra
rue Coëtlogon où il commença de s'habiller. Sa soeur était sortie,
Françoise occupée à son dîner. Il vaqua aux soins minutieux que les
jeunes gens prennent d'eux-mêmes, dans ces moments-là, par une puérilité
de coquetterie pire que celle des femmes, sans avoir encore le courage
de se dire nettement: «J'irai rue Murillo,» et maintenant ce n'était
plus à sa timidité qu'il demandait de la force contre le désir qui
grandissait, grandissait en lui. Les objets de sa chambre venaient de
lui rappeler Rosalie. Avec la probité sentimentale, naturelle au coeur
tout jeune, il s'appliqua longuement à se représenter ses devoirs envers
la pauvre enfant. «Si elle recevait à mon insu un homme qui lui plairait
comme me plaît madame Moraines, qu'en penserais-je?...»--«Mais,
reprenait la voix tentatrice, tu es un artiste, tu as besoin de
sensations nouvelles, d'une expérience du monde. Est-ce que tu vas chez
madame Moraines pour lui faire la cour?...» En ce moment il déboucha,
afin d'en jeter deux gouttes sur son mouchoir, un flacon de _white rose_
qu'il avait sur sa table de toilette. Le pénétrant arome fit courir dans
ses veines cette espèce de frisson, cette chaude ondée de désir, ivresse
et tourment de la passion naissante chez les natures, comme la sienne,
ardentes et contenues. Depuis qu'il aimait Rosalie, il était redevenu
entièrement chaste, par un scrupule de fiancé secret. Toute sa réserve
de jeunesse fut remuée à la fois par ce parfum, à travers lequel il
revit ce qu'il y avait de moins idéal dans la femme à propos de laquelle
il essayait de se donner à lui-même des motifs intellectuels
d'admiration: sa nuque dorée, sa bouche rouge aux dents blanches, sa
gorge, ses épaules et la nudité de son bras sur laquelle blondissait
comme un duvet d'or.--Que pouvait l'idée de la loyauté à l'égard de
Rosalie, contre ces visions? Il était cinq heures. René sortit, remonta
dans le fiacre et dit: «Rue Murillo.» Tout le long de la route il ferma
les yeux, tant était douloureuse l'acuïté de sa sensation d'attente. Il
s'y mêlait de la honte pour sa propre faiblesse, une appréhension de
l'inconnu, une joie profonde à la pensée qu'il allait revoir ce visage
aux traits menus,--enfin un peu de cette folle espérance, d'autant plus
grisante qu'elle est plus indéterminée, qui pousse cet âge sur des
routes nouvelles, simplement parce qu'elles sont nouvelles. L'impression
de la durée, si nécessaire à l'homme fait qui a jugé la vie et la sait
trop courte, est odieuse aux très jeunes gens. Ils sont changeants et
par suite perfides, comme ils ont vingt-cinq ans, par le plus naïf des
instincts de leur être. Celui-ci, qui valait mieux que beaucoup
d'autres, avait déjà irréparablement trahi en pensée la jeune fille dont
il se savait aimé, quand sa voiture le déposa devant la porte de cette
Suzanne, entrevue la veille une heure. Il aurait marché sur le coeur
de Rosalie plutôt que de ne pas franchir cette porte, maintenant. Si
d'ailleurs ce souvenir lui revint une dernière fois, il dut se dire le:
«Elle ne le saura pas,» de toutes les trahisons de cet ordre, et il
passa outre.

La maison où habitait madame Moraines offrait cet aspect compliqué,
grâce auquel les architectes modernes des quartiers élégants savent
donner une demi-physionomie d'hôtel privé à de simples constructions de
rapport, distribuées en appartements. Elle était haute, avec une
profusion de fenêtres de style, et séparée de la rue par une cour que
fermait une grille. La loge du concierge consistait en une sorte de
pavillon gothique, situé précisément au centre de cette grille; et quand
René demanda si madame Moraines était à la maison, il put voir, à
l'intérieur de cette loge, une pièce plus lustrée, plus cirée et mieux
meublée que le salon des Offarel dans les soirs de grande réception.
L'ancien soldat, décoré de la médaille militaire, à qui ce pavillon
servait d'Invalides, aurait répondu négativement à la question du jeune
homme que ce dernier lui aurait presque dit merci, tant son émotion
était soudain devenue pénible, à force d'être intense. Il entendit ces
mots: «Au fond de la cour, la porte en face, et au second.» Il gravit
les marches d'un perron, puis s'engagea dans la cage d'un escalier de
bois que garnissait un tapis à nuances douces. L'atmosphère de cet
escalier était tiède, comme celle d'une chambre. Des plantes vertes,
de-ci de-là, tordaient leur feuillage qu'éclairait le gaz allumé déjà.
Des chaises étaient placées à chaque tournant de palier, sur lesquelles
le jeune homme s'assit à deux reprises. Ses jambes tremblaient. S'il
avait pu se faire illusion jusque-là sur le genre d'intérêt qui
l'entraînait du côté de madame Moraines, il devait comprendre, à
constater le trouble nerveux où le jetait l'approche de cette femme, que
cet intérêt n'avait rien de commun avec la simple curiosité. Il agissait
cependant, comme en un songe. C'est ainsi qu'il pressa sur le timbre de
la porte, qu'il écouta le domestique approcher, qu'il lui parla, et,
avant qu'il eût pu reprendre ses esprits, il entrait, conduit par cet
homme, dans le petit salon où se tenait la dangereuse personne dont il
subissait à ce point le charme ensorceleur, sans rien connaître d'elle
que sa beauté.--Hélas! Cette beauté n'est si souvent qu'un mensonge,
pire que les autres, quand on veut apercevoir en elle autre chose qu'une
ligne, un contour, une apparence!...--René aurait, dans sa fantaisie,
dessiné un cadre à cette rare et noble beauté, qu'il n'en aurait pas
rêvé un autre que celui où la jeune femme lui apparaissait pour la
seconde fois. Elle était assise et en train d'écrire, à la lueur d'une
lampe que voilait un abat-jour de dentelle. Autour du bureau verdoyait
un lierre planté dans une jardinière basse, et qui enlaçait son
feuillage à un treillis doré. Il y avait dans ce petit salon la
profusion de bibelots et d'étoffes nécessaire à toute installation
moderne. L'inévitable chaise longue, garnie de ses coussins, la mignonne
vitrine encombrée de ses japonaiseries, les photographies dans leurs
cadres filigranés d'argent, les trois ou quatre tableaux de genre, les
boîtes de laque et les saxes sur la petite table garnie de son tapis de
soie ancienne, les fleurs éparses de-ci de-là,--qui ne connaît ce décor,
d'un raffinement si habituel dans le Paris contemporain, qu'il en est
devenu banal? Mais René n'avait jamais vu le monde qu'à travers les
romans d'écrivains d'il y a cinquante ans, comme Balzac, ou d'auteurs
plus modernes qui ne sont jamais allés dans un salon, et l'ensemble de
cette pièce, tout entière harmonisée dans la demi-teinte, était, pour
lui, comme la révélation d'une délicatesse personnelle à la femme qui
avait présidé à cet arrangement. Le charme de cette minute fut d'autant
plus irrésistible que la madone de ce sanctuaire parfumé de fleurs,
éclairé doucement, attiédi par un feu paisible, le reçut avec un sourire
et des yeux qui détruisirent du coup les angoisses puériles de sa
première timidité. Les hommes à qui la nature a départi cet inexplicable
pouvoir de plaire aux femmes, indépendant des qualités d'esprit et de
coeur, même des qualités physiques, ont à l'âme comme des antennes
morales pour les avertir, dès l'abord, des impressions qu'ils
produisent. Le poète, malgré son ignorance absolue et du caractère de
Suzanne et des usages de son monde, comprit qu'il avait bien fait de
venir. Cette évidence détendit ses nerfs malades, et il put s'abandonner
entièrement à la douceur qui émanait pour lui de cette créature, la
première de cette race qu'il lui eût été permis d'approcher. Il trouva,
rien qu'à la regarder, qu'elle n'était pas la même femme que la veille.
Elle venait de rentrer; sans doute quelque occupation inévitable,
peut-être la nécessité d'écrire aussitôt, lui avait seulement permis
d'enlever son chapeau et de remplacer ses bottines par de petits
souliers vernis, car elle gardait encore sa robe de ville, toute sombre,
avec un col droit comme celui de Colette; ses cheveux étaient de la même
nuance que ceux de Colette, et tout simplement tordus sur sa tête. Elle
sembla au jeune homme, sous cet aspect, plus voisine de lui, moins
surhumaine, moins environnée de cette impénétrable atmosphère que
développent autour d'une femme à la mode le grand apparat des toilettes
et la cérémonie des réceptions. Les quelques caractères d'analogie avec
l'actrice lui furent un charme de plus. Ils lui permettaient de mesurer
la distance qui séparait les deux êtres, et il écoutait Suzanne dire, de
cette voix qui avait été la veille sa plus irrésistible séduction:

--«Ah! monsieur Vincy, comme vous êtes aimable d'être venu!...»

Ce n'était rien, cette formule banale. Madame de Sermoises aurait
prononcé la même parole, et madame Éthorel, et même la sèche madame
Hurault. Sur les lèvres de madame Moraines, elle devint, pour celui à
qui elle s'adressait, l'expression d'une sympathie vraie et profonde,
d'une bonté absolue et d'une divine indulgence. C'est qu'un geste d'une
grâce infinie accompagnait cette phrase, qu'un léger éclat de surprise
avait passé dans ces clairs yeux bleus et que le sourire s'était fait
plus séduisant encore. Quand René ne serait pas arrivé rue Murillo, tout
préparé à recueillir pieusement les moindres motifs d'admirer Suzanne
davantage, cette dernière se serait emparée de lui par la seule
flatterie que cette manière de le recevoir comportait pour la vanité de
l'auteur. Les plus célèbres écrivains et les plus blasés sur la fausse
idolâtrie des salons ne se laissent-ils pas prendre à des amabilités de
cet ordre? L'auteur du _Sigisbée_ n'y vit d'ailleurs pas si loin. Il
était venu, le coeur endolori par la crainte de déplaire, et il
plaisait. Il avait éprouvé, depuis le matin, un désir passionné de
revoir Suzanne, et il la revoyait, et elle était heureuse de le revoir.
Elle laissa tomber de ses mêmes lèvres qui remuaient si joliment à
chaque parole, cette seconde phrase, en clignant un peu ses yeux:

--«Si vous avez répondu à toutes les invitations que vous a values votre
beau succès d'hier, vous avez dû avoir une rude journée?»

--«Mais je ne suis venu que chez vous, madame,» répliqua-t-il
instinctivement. Il eut à peine prononcé ces paroles qu'il se sentit
rougir. La signification de cette phrase était si limpide, le sentiment
qu'elle traduisait si sincère, qu'il en demeura décontenancé, comme un
enfant que la spontanéité de sa nature a entraîné à dire ce qu'il
voulait tenir caché. N'y avait-il pas là une familiarité dont serait
choqué cet être exquis, cette femme si délicate qu'aucune nuance ne
devait lui échapper, si sensible que les moindres fautes de tact la
faisaient certainement souffrir? Avec son teint de rose blonde et la
soie claire de ses cheveux, avec ses prunelles d'un bleu pur, et la
grâce de sa taille, elle lui apparut, dans les quelques secondes qui
suivirent son exclamation, comme une Titania auprès de laquelle il
était, lui, une sorte d'obscur, de pesant Bottom. Il se vit aussi gauche
d'esprit, à côté d'elle, qu'il aurait été gauche de corps s'il avait
voulu reproduire la grâce d'un de ses gestes, de celui par lequel, en ce
moment même, elle fermait son buvard de vieille étoffe, et, de ses
belles mains, mettait en ordre tous les menus objets dont s'encombrait
le bureau. Un imperceptible sourire effleura sa bouche, tandis que le
jeune homme jetait sa naïve exclamation. Mais comment eût-il vu ce
sourire, puisqu'il baissait lui-même les yeux à cette minute? Comment
eût-il deviné que sa réponse ne pouvait déplaire, puisque c'était
justement celle que son interlocutrice attendait, qu'elle avait
provoquée? René fit seulement cette constatation, à savoir que madame
Moraines était aussi bonne et douce qu'elle était jolie; au lieu de se
froisser, de se replier sur elle-même, elle alla comme au-devant du
nouvel accès de timidité qu'il appréhendait, en répondant à sa sotte
phrase:

--«Hé bien, Monsieur, je mérite un peu cette préférence, qui me ferait
bien des jalouses, si elle était sue, car personne n'admire votre beau
talent autant que moi... Il y a dans vos vers une sensibilité si vraie
et si fine... Voyez-vous, nous autres femmes, nous ne jugeons guère par
l'esprit, c'est notre coeur qui critique pour nous... Et il est si
rare que les auteurs d'aujourd'hui ne nous froissent pas en quelque
point... Que voulez-vous? Nous restons fidèles au vieil Idéal... Ah! je
sais, ce n'est plus guère la mode aujourd'hui. C'est presque un
ridicule. Mais nous bravons ce ridicule... Et puis je tiens ces goûts de
mon pauvre père. Ce fut toujours son voeu le plus cher de travailler
au relèvement de la littérature dans notre malheureux pays. Je pensais à
lui en écoutant vos vers. Il les eût tant aimés!...»

Elle s'arrêta, comme pour écarter de trop mélancoliques souvenirs. À
l'accent dont elle avait prononcé le nom de son père, il eût fallu être
un monstre de défiance pour ne pas croire qu'une plaie inguérissable
saignait en elle, chaque fois qu'elle pensait au célèbre ministre. Ce
qu'elle venait d'en dire étonna bien un peu René.--Il se rappelait le
cruel article de Sainte-Beuve vieillissant contre un projet de loi sur
la librairie élaboré par Bois-Dauffin, et le souvenir de cet homme
d'État lui représentait un des ennemis jurés de la littérature, comme la
politique en compte par milliers. Il professait en outre une horreur
profonde pour l'idéalisme conventionnel auquel venait de faire allusion
madame Moraines. Ses deux auteurs préférés étaient, en poésie, Théophile
Gautier pour la forme carrée de sa strophe et la précision de ses
métaphores, le dur Flaubert, en prose, pour la netteté métallique du
style et l'impersonnalité volontaire de l'oeuvre. Mais que Suzanne vît
dans son père un protecteur éclairé des lettres, cela lui plaisait en
lui prouvant la droiture de son coeur de fille. Cela lui plaisait
aussi qu'elle caressât dans sa pensée la chimère d'un art tout en
délicatesses presque mièvres. Une telle façon de comprendre la beauté
suppose, quand elle est sincère, une réelle pureté intérieure.--Quand
elle est sincère?... René se fut méprisé de se poser seulement une telle
question en présence de cet ange qui semblait à peine peser sur son
fauteuil, et dont les yeux se noyaient de songe. Il balbutia, plutôt
qu'il ne répondit, une phrase aussi vague que celle dont madame Moraines
avait habillé sa pensée, parlant du sentiment exquis des femmes en
littérature, lui, l'admirateur forcené non seulement de Gautier, mais de
Baudelaire! Fut-elle assez fine pour comprendre à son accent qu'elle
ferait fausse route si elle insistait? Ou la profonde ignorance dans
laquelle, comme tant de mondaines, elle se laissait vivre, ne lisant
jamais que le journal et quelques mauvais romans en chemin de fer, la
rendait-elle incapable de soutenir une conversation de cet ordre, avec
des noms à l'appui de ses idées? Toujours est-il qu'elle ne s'attarda
point sur ce sujet périlleux, et qu'elle passa vite de cette question de
l'Idéal dans l'art à cet autre problème, plus féminin, de l'Idéal dans
l'amour. Elle sut prendre, en prononçant ce mot: «l'Amour,» dans lequel
se résument tant de choses contradictoires, une physionomie si discrète
que René eut comme la délicieuse émotion d'une confidence échangée.
C'était là une matière réservée et sur laquelle cette femme, évidemment
supérieure à toute galanterie, devait se taire quand elle n'était pas en
plein courant de sympathie.

--«Ce qui me plaît encore tellement dans le _Sigisbée_,» disait-elle,
avec sa voix d'une musique fine, «c'est la foi dans l'amour qui s'y
révèle, et l'horreur des coquetteries, des mensonges, de toutes les
vilenies qui déshonorent le plus divin des sentiments de l'âme
humaine... Ah! croyez-moi,» ajouta-t-elle en appuyant son front sur sa
main, par un geste de réflexion profonde et enveloppant le jeune homme
d'un regard si sérieux qu'elle semblait y mettre toute sa pensée;
«croyez-moi, le jour où vous douterez de l'amour, vous cesserez d'être
poète... Mais il y a un Dieu pour veiller sur le génie,»
continua-t-elle avec une espèce d'exaltation contenue. «Ce Dieu ne
permettra pas que les magnifiques dons qu'il vous a prodigués soient
stérilisés par le scepticisme... Car vous êtes religieux, j'en suis
sûre, et bon catholique?»

--«Je l'ai été,» répondit-il.

--«Et maintenant?» fit-elle avec une expression presque souffrante de
son visage.

--«J'ai bien des journées de doute,» répliqua-t-il avec simplicité. Elle
se tut, et lui se mit à regarder, sans parler et avec une admiration
quasi stupide, cette femme qui trouvait en elle, parmi le tourbillon de
la vie élégante, de quoi respirer dans une atmosphère de si hautes, de
si nobles idées. Il ne se dit pas qu'il y a quelque chose d'avilissant,
et comme un cabotinage sentimental de l'ordre le plus bas, à étaler
ainsi, devant un inconnu,--et qu'était-il pour elle?--les plus intimes,
les plus vivantes d'entre les convictions du coeur. Lui qui
connaissait pourtant dans son oncle, l'abbé Taconet, un exemplaire
accompli de l'âme vraiment chrétienne, il ne fut pas étonné que madame
Moraines eut mêlé ensemble, dans une même phrase, deux choses aussi
complètement étrangères l'une à l'autre: la croyance en Dieu et le don
d'écrire des pièces de théâtre en vers. Il ne savait rien, sinon que,
pour entendre cette voix lui parler encore, pour surprendre dans ces
yeux bleus cette expression de foi profonde, pour regarder ces lèvres
sinueuses se mouvoir, pour sentir la présence de cette femme auprès de
lui, longtemps, toujours, il aurait, dès cette minute, affronté les
pires dangers. À travers ce silence, le bruit de la théière que le
domestique avait apportée dans un coin du petit salon, aussitôt après
avoir introduit René, se fit plus perceptible. Suzanne passa sur ses
yeux sa main dont les ongles brillèrent; elle eut un sourire qui
semblait demander pardon pour elle, pauvre ignorante, d'avoir osé
aborder de si sérieux problèmes, devant lui, un si grand esprit; puis
elle reprit, avec la grâce que les femmes savent mettre à ces enfantines
volte-face, quand elles vous offrent une sandwich après vous avoir parlé
de l'immortalité de l'âme:

--«Mais vous n'êtes pas venu ici pour écouter un sermon, et moi j'oublie
que je ne suis qu'une femme du monde... Voulez-vous une tasse de thé?...
Allons, venez m'aider à le préparer...»

Elle se leva. Son pas était si léger, si souple, et René se trouvait
dans un état de si complet ensorcellement, que cette démarche, à peine
appuyée, lui parut quelque chose d'unique, comme si les moindres gestes
de cette femme eussent continué la délicatesse de sa conversation. Il
s'était levé aussi, et il dut se rasseoir près de la petite table sur
laquelle chantait l'eau de la bouilloire. Il la regardait, en train de
faire adroitement aller et venir ses mains fines, des mains soignées
comme des objets, parmi toutes les fragiles porcelaines dont le plateau
était surchargé. Et elle causait, mais, cette fois, de toutes sortes de
menus détails de la vie, versant le thé très noir d'abord dans la tasse,
et lui racontant d'où elle avait ce thé,--puis l'eau bouillante, et le
questionnant sur la manière dont il préparait son café, quand il voulait
travailler. Elle finit par s'asseoir elle-même à côté de lui, après
avoir disposé pour tous deux les serviettes où mettre les tasses, les
assiettes des rôties, les tranches de gâteaux, le pot de crème. C'était
une vraie dînette de pensionnaire qu'elle avait improvisée de la sorte,
avec cette intimité de gâterie où excellent les femmes. Elles savent si
bien que les plus farouches ont des besoins enfantins d'être câlinés,
enveloppés de petits soins, et qu'avec cette monnaie de la fausse
affection elles leur prendront le coeur si vite! Suzanne interrogeait
le poète maintenant; elle se faisait raconter les impressions qu'il
avait éprouvées à la première représentation du _Sigisbée_. Elle
achevait son oeuvre de séduction en le contraignant de parler sur
lui-même. Toute sauvagerie avait disparu de René, auquel il semblait
qu'il connaissait cette femme depuis des jours et des jours, tant cette
première visite la gravait plus avant dans son coeur à chaque minute.
Ce fut donc la plus cruelle sensation du réveil d'un divin songe,
lorsque la porte s'ouvrit pour livrer passage à un nouvel arrivant:

--«Ah! Quel ennui!...» fit Suzanne presque à voix basse. Comme cette
exclamation fut douce au poète, grâce au pli triste du sourire et au
coquet haussement d'épaules qui l'accompagnait! Et il se leva pour
prendre congé, mais non sans que madame Moraines l'eût présenté au
visiteur importun.

--«Monsieur le baron Desforges,» dit-elle, «Monsieur Vincy...»

L'écrivain eut le temps de dévisager un homme de taille moyenne, très
bien pris dans le drap sombre d'une redingote ajustée. Cet homme pouvait
avoir aussi bien cinquante-cinq ans que quarante-cinq,--en réalité il en
avait cinquante-six,--tant sa face immobile se laissait peu déchiffrer.
La moustache était demeurée blonde encore; les cheveux devenus
franchement gris, indiquaient par leur couleur que le baron ne mettait
aucune vaine coquetterie à cacher son âge, et par leur épaisseur qu'il
avait su éviter l'universelle calvitie parisienne. La face était
seulement un peu plus sanguine que ne le comportait l'élégance générale
du personnage. Ses yeux clairs sondèrent René avec ce regard d'une
acuïté indifférente que les diplomates de profession recherchent
volontiers, et qui semble dire à l'homme ainsi examiné: «S'il me
plaisait de vous connaître, je vous connaîtrais... Je ne daigne pas.»
Était-ce la sensation de ce regard? Était-ce simplement la contrariété
de voir interrompue une heure exquise? Le poète éprouva une antipathie
immédiate et profonde pour le baron, qui s'était, à son nom, incliné
sans qu'un mot laissât deviner s'il savait ou s'il ignorait qui était
l'écrivain. Mais qu'importait à ce dernier, puisque madame Moraines
avait encore trouvé le moyen de lui dire, en lui envoyant un dernier
salut du sourire et de la main:

--«Et merci de votre bonne visite. J'ai été si heureuse de me trouver
chez moi...»

Heureuse!--Et quel terme emploierait-il, lui qui, dans une griserie
indéterminée et toute voisine des larmes, venait de sentir, en
descendant l'escalier de la maison où vivait cette femme délicieuse,
qu'avant ce jour et avant cette heure, il n'avait jamais aimé!




VIII

L'AUTRE PROFIL DE LA MADONE


«Mais c'est le petit poète de Mme Komof...» dit Suzanne, aussitôt que la
porte se fut refermée sur le jeune homme. La manière dont elle
répondait, par avance, à une interrogation devinée sur le visage du
nouveau visiteur, marquait la place occupée par ce dernier dans
l'intimité de la maison. Et, avec ce sourire gai de petite fille qu'elle
savait prendre, un de ces sourires auxquels les hommes les plus défiants
croiront toujours, car ils ont vu leurs soeurs sourire ainsi, elle
continua:

--«C'est vrai, vous avez boudé la comtesse hier... J'étais jolie,
jolie... Je vous aurais fait honneur. J'avais la coiffure que vous
aimez. J'espérais vous voir quand même. On m'a présenté ce jeune homme
qui est l'auteur de la pièce. Le pauvre garçon est venu me mettre des
cartes. Il ne savait pas mes heures, et il est monté. Ah! Vous lui avez
rendu un fier service en le débarrassant de sa corvée. Il n'osait plus
s'en aller...»

--«Vous voyez bien que j'avais raison de désapprouver cette soirée,» dit
le baron, «et voilà un nouvel homme de lettres dans le monde! Il est
venu chez vous. Il ira chez telle ou telle de vos amies. Il reviendra.
On l'invitera. On parlera devant lui, comme devant vous ou devant moi,
sans réfléchir qu'au sortir de votre maison il s'en ira, par vanité,
entretenir quelque bureau de rédaction, ou quelque café, des potins
qu'il aura surpris ainsi... Et puis les femmes du monde s'étonneront de
se trouver toutes vives imprimées dans quelque chronique à scandale ou
dans un roman à clef!... Les écrivains dans les salons, c'est une des
plus sottes manies de la soi-disant société d'aujourd'hui. Nous leur
faisons du tort en leur prenant leur temps, ils nous font du mal en nous
diffamant. On me racontait ce joli mot, l'autre jour, de la fille d'un
des confrères de ce monsieur qui aide son papa dans ses livres:--Nous
n'allons jamais dans le monde sans en rapporter deux pages de notes
utiles.--Moi, j'en suis à comprendre ce goût de causer devant des
phonographes,--et des phonographes bêtes ou qui mentent!...»

--«Ah!» dit Suzanne, en prenant la main du baron entre les siennes et le
regardant avec des yeux où se lisait une admiration trop vive pour
n'être pas sincère, «que je suis heureuse de vous avoir rencontré pour
me diriger dans la vie! Quel coup d'oeil vous avez, quelle
finesse!...»

--«Un peu de jugeotte,» repartit Desforges en hochant la tête, «cela
empêche de commettre les trois quarts des mauvaises actions qui ne sont
que des bêtises. Toute ma science de la vie, c'est d'essayer de jouir de
mon reste... Il est compté, ce reste... Savez-vous que j'aurai
cinquante-six ans dans six jours, Suzanne?»

Elle secoua sa jolie tête blonde, et s'approcha encore de lui qui
venait, tout en parlant, de faire quelques pas de long en large à
travers la chambre. Par un geste dont on n'aurait pu dire s'il était
lascif ou pur, car une grande fille aurait mendié ainsi un baiser à son
père, elle mit sous les lèvres du baron un de ses yeux d'abord, puis le
coin de sa fine bouche où se creusait une fossette.

--«Allons,» dit-elle, «voulez-vous du thé? Quand vous vous vantez de
votre âge, c'est mauvais signe. Vous vous êtes ennuyé à la Chambre ou
dans un de vos conseils d'administration...»

En prononçant ces mots, elle avait marché vers la petite table, sur
laquelle ses yeux purent rencontrer les deux tasses de son goûter avec
René. Se souvint-elle alors du rôle de madone qu'elle avait joué à cette
place, un quart d'heure auparavant, et du beau jeune homme à qui elle
avait prodigué les grâces les plus délicates de ses attitudes? Si cette
pensée traversa son front lisse et que ses cheveux blonds encadraient de
leurs bandeaux clairs, éprouva-t-elle un peu de honte,--quelque regret
du moins que le poète fût parti, ou bien une impression malicieuse,
comme ces hardies comédiennes en ressentent dans leurs minutes d'intime
hypocrisie? Elle prépara le thé avec le même soin qu'elle avait mis tout
à l'heure à ce savant dosage. Le baron s'était tout naturellement
abandonné dans le fauteuil où René avait pris place. Suzanne de son côté
s'assit sur la chaise qu'elle occupait auprès du jeune homme, et elle
écoutait Desforges causer. Cet homme aimable avait le défaut de
dogmatiser par instants. Il savait la vie, c'était sa grande prétention,
et justifiée. Il y mettait seulement un peu trop de prix.

--«C'est vrai que la séance au Palais-Bourbon a été cruelle,» disait-il.
«J'y ai assisté pour entendre cet excellent de Sauve partir à fond
contre le ministère. Il croit aux discours encore, aux triomphes
oratoires dans le Parlement. Quant à moi, depuis que j'ai refusé d'être
ministre au Seize Mai, c'est entendu, je suis un sceptique, un frondeur,
un pessimiste... On veut bien de moi sur les listes électorales, parce
que mon grand-père a été préfet sous le grand empereur, et moi,
conseiller d'État sous l'autre... Le nom fait bien au bas d'une
affiche... Quant à m'écouter, c'est une autre affaire. Et ils ont une
peur de moi! Au cercle, quand j'y passe vers les cinq heures, ils sont
là une demi-douzaine de mes jeunes et de mes vieux amis qui restaurent
la monarchie, en regardant passer les femmes, l'été, sur la terrasse, ou
l'hiver, dans le fond du salon, entre deux parties de besigue...
J'arrive... Si vous voyiez leur mine, et comme ils changent vite de
conversation!... Toujours la jugeotte... Je serais allé leur dire
quelques vérités, aujourd'hui, pour me soulager, mais j'ai mieux aimé
passer rue de la Paix, et prendre vos boucles d'oreilles qui devaient
être prêtes...»

Il sortit de sa poche un petit écrin, à l'intérieur duquel ne se
trouvait aucune marque qui pût donner l'adresse du joaillier, et il le
tendit, tout ouvert, à la jeune femme, en faisant jouer les feux des
diamants, deux pierres de la plus rare beauté qu'elle regarda, elle
aussi, avec un éclair dans ses prunelles. L'écrin passa des mains du
baron dans les siennes, et, après une minute de cette contemplation,
elle referma la mignonne boîte qu'elle glissa parmi d'autres objets, sur
une encoignure, à côté d'elle. Rien que ce geste eût suffi à prouver
combien elle était habituée à de semblables cadeaux. Puis elle tourna
vers Desforges son joli visage rose de plaisir.

--«Que vous êtes bon!» dit-elle.

--«Ne me remerciez pas. C'est de l'égoïsme encore,» fit ce dernier,
visiblement heureux du succès que les boucles d'oreilles avaient obtenu
auprès de Suzanne. «C'est moi qui vous suis redevable de ce que vous
voudrez bien porter ces pauvres pierres. J'aime tant à vous voir
belle... Ah!» continua-t-il, «j'oubliais de vous dire, le fameux porto
rouge dont je dois vous céder la moitié est arrivé; et, pour comble de
chances, le joli Watteau dont vous avez envie?... Nous l'aurons pour un
morceau de pain.»

--«Demain, rue du Mont-Thabor, vous ne m'empêcherez pas de vous
remercier,» répondit-elle en lui lançant un regard,--«à quatre heures,
n'est-ce pas?»--Et elle baissa les paupières. Si, doué du pouvoir de
seconde vue, le pauvre René, qui revenait chez lui en ce moment même,
enivré d'idolâtrie, l'avait aperçue à travers l'espace, sans rien
entendre de la conversation, il aurait certes trouvé sur ce noble visage
l'expression de la plus divine pudeur. Sans doute, pour le baron, ces
paupières baissées et le regard d'auparavant représentaient des
souvenirs d'un ordre moins pur; car ses yeux, à lui, s'allumèrent, le
sang afflua sur ses joues dont la couperose révélait l'amour de la chère
trop délicate, vice dangereux que Desforges manoeuvrait comme il
faisait tout dans la vie: «Je suis,» disait-il, «un équilibriste de la
goutte et de l'ataxie...» Il flatta de la main sa moustache, et avec un
ton de voix un peu plus sourd, où sa maîtresse put deviner, une fois de
plus, combien elle était puissante sur les sens de ce viveur
vieillissant, il reprit, changeant le tour de la causerie:

--«Qui avez-vous à l'Opéra ce soir?»

--«Mais, madame Éthorel, toute seule.»

--«Et comme fond de loge?»

--«Mon mari d'abord. Éthorel s'est excusé... Crucé, naturellement.»

--«Ce que cette liaison a dû lui rapporter, rien qu'en commissions!»
exclama Desforges. «Il vient encore de lui servir un cartel Louis XIV
qu'elle a payé vingt mille francs... Je parierais qu'il en a touché dix
mille...»

--«Quelle canaille!» s'écria Suzanne.

--«Elle est si sotte,» dit le baron, «et puis Crucé s'y connaît, et ce
pauvre Éthorel, s'il ne l'avait pas, payerait aussi cher des bibelots de
quatre sous... Tout est pour le mieux dans le meilleur des
demi-mondes... Et puis?»

--«Le petit de Brèves et vous... Bon!» fit-elle en interrompant son
discours pour ten

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