Gutenberg · eo1.org

← catalogue

De la Démocratie en Amérique, tome quatrième

by Alexis de Tocqueville · French · Gutenberg #30516 · 472,006 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of De la Démocratie en Amérique, tome quatrième
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: De la Démocratie en Amérique, tome quatrième

Author: Alexis de Tocqueville


        
Release date: November 21, 2009 [eBook #30516]
                Most recently updated: January 23, 2014

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/30516

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
        the Online Distributed Proofreading Team at
        http://www.pgdp.net (This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE, TOME QUATRIÈME ***




Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)









DE LA DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE.




PARIS.--IMPRIMERIE CLAYE ET TAILLEFER

RUE SAINT-BENOÎT, 7.




DE LA DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE

PAR

ALEXIS DE TOCQUEVILLE

Membre de l'Institut.




CINQUIÈME ÉDITION

REVUE, CORRIGÉE

et augmentée d'un Avertissement et d'un Examen comparatif de la
Démocratie aux États-Unis et en Suisse.


TOME QUATRIÈME


PARIS

PAGNERRE, ÉDITEUR

RUE DE SEINE, 14 BIS.

1848




DE

LA DÉMOCRATIE

EN AMÉRIQUE.




TROISIÈME PARTIE.

INFLUENCE DE LA DÉMOCRATIE SUR LES MOEURS PROPREMENT DITES.




CHAPITRE I.

    Comment les moeurs s'adoucissent à mesure que les conditions
    s'égalisent.


Nous apercevons, depuis plusieurs siècles, que les conditions
s'égalisent, et nous découvrons en même temps que les moeurs
s'adoucissent. Ces deux choses sont-elles seulement contemporaines, ou
existe-t-il entre elles quelque lien secret, de telle sorte que l'une
ne puisse avancer sans faire marcher l'autre?

Il y a plusieurs causes qui peuvent concourir à rendre les moeurs d'un
peuple moins rudes; mais, parmi toutes ces causes, la plus puissante
me paraît être l'égalité des conditions. L'égalité des conditions et
l'adoucissement des moeurs ne sont donc pas seulement à mes yeux des
événements contemporains, ce sont encore des faits corrélatifs.

Lorsque les fabulistes veulent nous intéresser aux actions des
animaux, ils donnent à ceux-ci des idées et des passions humaines.
Ainsi font les poètes quand ils parlent des génies et des anges. Il
n'y a point de si profondes misères, ni de félicités si pures qui
puissent arrêter notre esprit et saisir notre coeur, si on ne nous
représente à nous-mêmes sous d'autres traits.

Ceci s'applique fort bien au sujet qui nous occupe présentement.

Lorsque tous les hommes sont rangés d'une manière irrévocable, suivant
leur profession, leurs biens et leur naissance, au sein d'une société
aristocratique, les membres de chaque classe se considérant tous comme
enfants de la même famille, éprouvent les uns pour les autres une
sympathie continuelle et active qui ne peut jamais se rencontrer au
même degré parmi les citoyens d'une démocratie.

Mais il n'en est pas de même des différentes classes vis-à-vis les
unes des autres.

Chez un peuple aristocratique chaque caste a ses opinions, ses
sentiments, ses droits, ses moeurs, son existence à part. Ainsi les
hommes qui la composent ne ressemblent point à tous les autres; ils
n'ont point la même manière de penser ni de sentir, et c'est à peine
s'ils croient faire partie de la même humanité.

Ils ne sauraient donc bien comprendre ce que les autres éprouvent, ni
juger ceux-ci par eux-mêmes.

On les voit quelquefois pourtant se prêter avec ardeur un mutuel
secours; mais cela n'est pas contraire à ce qui précède.

Ces mêmes institutions aristocratiques, qui avaient rendu si
différents les êtres d'une même espèce, les avaient cependant unis les
uns aux autres par un lien politique fort étroit.

Quoique le serf ne s'intéressât pas naturellement au sort des nobles,
il ne s'en croyait pas moins obligé de se dévouer pour celui d'entre
eux qui était son chef; et, bien que le noble se crût d'une autre
nature que les serfs, il jugeait néanmoins que son devoir et son
honneur le contraignaient à défendre, au péril de sa propre vie, ceux
qui vivaient sur ses domaines.

Il est évident que ces obligations mutuelles ne naissaient pas du droit
naturel, mais du droit politique, et que la société obtenait plus que
l'humanité seule n'eût pu faire. Ce n'était point à l'homme qu'on se
croyait tenu de prêter appui; c'était au vassal ou au seigneur. Les
institutions féodales rendaient très-sensible aux maux de certains
hommes, non point aux misères de l'espèce humaine. Elles donnaient de la
générosité aux moeurs plutôt que de la douceur, et, bien qu'elles
suggérassent de grands dévouements, elles ne faisaient pas naître de
véritables sympathies; car il n'y a de sympathies réelles qu'entre gens
semblables; et, dans les siècles aristocratiques, on ne voit ses
semblables que dans les membres de sa caste.

Lorsque les chroniqueurs du moyen âge, qui tous, par leur naissance ou
leurs habitudes, appartenaient à l'aristocratie, rapportent la fin
tragique d'un noble, ce sont des douleurs infinies; tandis qu'ils
racontent tout d'une haleine et sans sourciller le massacre et les
tortures des gens du peuple.

Ce n'est point que ces écrivains éprouvassent une haine habituelle ou
un mépris systématique pour le peuple. La guerre entre les diverses
classes de l'État n'était point encore déclarée. Ils obéissaient à un
instinct plutôt qu'à une passion; comme ils ne se formaient pas une
idée nette des souffrances du pauvre, ils s'intéressaient faiblement
à son sort.

Il en était ainsi des hommes du peuple, dès que le lien féodal venait
à se briser. Ces mêmes siècles qui ont vu tant de dévouements
héroïques de la part des vassaux pour leurs seigneurs, ont été témoins
de cruautés inouies, exercées de temps en temps par les basses classes
sur les hautes.

Il ne faut pas croire que cette insensibilité mutuelle tînt seulement
au défaut d'ordre et de lumières; car on en retrouve la trace dans les
siècles suivants, qui, tout en devenant réglés et éclairés, sont
encore restés aristocratiques.

En l'année 1675 les basses classes de la Bretagne s'émurent à propos
d'une nouvelle taxe. Ces mouvements tumultueux furent réprimés avec
une atrocité sans exemple. Voici comment madame de Sévigné, témoin de
ces horreurs, en rend compte à sa fille:

                                          Aux Rochers, 3 octobre 1675.

«Mon Dieu, ma fille, que votre lettre d'Aix est plaisante. Au moins
relisez vos lettres avant que de les envoyer. Laissez-vous surprendre
à leur agrément et consolez-vous, par ce plaisir, de la peine que vous
avez d'en tant écrire. Vous avez donc baisé toute la Provence? il n'y
aurait pas satisfaction à baiser toute la Bretagne, à moins qu'on
n'aimât à sentir le vin. Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes?
On a fait une taxe de cent mille écus, et si on ne trouve point cette
somme dans vingt-quatre heures elle sera doublée et exigible par les
soldats. On a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de
recueillir les habitants sous peine de la vie; de sorte qu'on voyait
tous ces misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants, errer en
pleurs au sortir de cette ville sans savoir où aller, sans avoir de
nourriture, ni de quoi se coucher. Avant-hier on roua le violon qui
avait commencé la danse et la pillerie du papier timbré; il a été
écartelé, et ses quatre quartiers exposés aux quatre coins de la
ville. On a pris soixante bourgeois, et on commence demain à pendre.
Cette province est un bel exemple pour les autres, et surtout de
respecter les gouverneurs et les gouvernantes, et de ne point jeter de
pierres dans leur jardin[1].

         [Note 1: Pour sentir l'à-propos de cette dernière
         plaisanterie, il faut se rappeler que madame de Grignan était
         gouvernante de Provence.]

«Madame de Tarente était hier dans ces bois par un temps enchanté. Il
n'est question ni de chambre ni de collation. Elle entre par la
barrière et s'en retourne de même...»

Dans une autre lettre elle ajoute:

«Vous me parlez bien plaisamment de nos misères; nous ne sommes plus
si roués; un en huit jours, pour entretenir la justice. Il est vrai
que la penderie me paraît maintenant un rafraîchissement. J'ai une
tout autre idée de la justice, depuis que je suis en ce pays. Vos
galériens me paraissent une société d'honnêtes gens qui se sont
retirés du monde pour mener une vie douce.»

On aurait tort de croire que madame de Sévigné, qui traçait ces
lignes, fût une créature égoïste et barbare: elle aimait avec passion
ses enfants, et se montrait fort sensible aux chagrins de ses amis; et
l'on aperçoit même, en la lisant, qu'elle traitait avec bonté et
indulgence ses vassaux et ses serviteurs. Mais madame de Sévigné ne
concevait pas clairement ce que c'était que de souffrir quand on
n'était pas gentilhomme.

De nos jours, l'homme le plus dur, écrivant à la personne la plus
insensible, n'oserait se livrer de sang-froid au badinage cruel que je
viens de reproduire, et, lors même que ses moeurs particulières lui
permettraient de le faire, les moeurs générales de la nation le lui
défendraient.

D'où vient cela? Avons-nous plus de sensibilité que nos pères? Je ne
sais; mais, à coup sûr, notre sensibilité se porte sur plus d'objets.

Quand les rangs sont presque égaux chez un peuple, tous les hommes
ayant à peu près la même manière de penser et de sentir, chacun d'eux
peut juger en un moment des sensations de tous les autres: il jette un
coup d'oeil rapide sur lui-même; cela lui suffit. Il n'y a donc pas de
misères qu'il ne conçoive sans peine, et dont un instinct secret ne
lui découvre l'étendue. En vain s'agira-t-il d'étrangers ou d'ennemis:
l'imagination le met aussitôt à leur place. Elle mêle quelque chose de
personnel à sa pitié, et le fait souffrir lui-même tandis qu'on
déchire le corps de son semblable.

Dans les siècles démocratiques, les hommes se dévouent rarement les
uns pour les autres; mais ils montrent une compassion générale pour
tous les membres de l'espèce humaine. On ne les voit point infliger de
maux inutiles, et quand, sans se nuire beaucoup à eux-mêmes, ils
peuvent soulager les douleurs d'autrui, ils prennent plaisir à le
faire; ils ne sont pas désintéressés, mais ils sont doux.

Quoique les Américains aient pour ainsi dire réduit l'égoïsme en
théorie sociale et philosophique, ils ne s'en montrent pas moins fort
accessibles à la pitié.

Il n'y a point de pays où la justice criminelle soit administrée avec
plus de bénignité qu'aux États-Unis. Tandis que les Anglais semblent
vouloir conserver précieusement dans leur législation pénale les
traces sanglantes du moyen-âge, les Américains ont presque fait
disparaître la peine de mort de leurs codes.

L'Amérique du nord est, je pense, la seule contrée sur la terre où,
depuis cinquante ans, on n'ait point arraché la vie à un seul citoyen
pour délits politiques.

Ce qui achève de prouver que cette singulière douceur des Américains
vient principalement de leur état social, c'est la manière dont ils
traitent leurs esclaves.

Peut-être n'existe-t-il pas, à tout prendre, de colonie européenne
dans le Nouveau-Monde où la condition physique des noirs soit moins
dure qu'aux États-Unis. Cependant les esclaves y éprouvent encore
d'affreuses misères, et sont sans cesse exposés à des punitions
très-cruelles.

Il est facile de découvrir que le sort de ces infortunés inspire peu
de pitié à leurs maîtres, et qu'ils voient dans l'esclavage non
seulement un fait dont ils profitent, mais encore un mal qui ne les
touche guère. Ainsi, le même homme qui est plein d'humanité pour ses
semblables quand ceux-ci sont en même temps ses égaux, devient
insensible à leurs douleurs dès que l'égalité cesse. C'est donc à
cette égalité qu'il faut attribuer sa douceur, plus encore qu'à la
civilisation et aux lumières.

Ce que je viens de dire des individus s'applique jusqu'à un certain
point aux peuples.

Lorsque chaque nation a ses opinions, ses croyances, ses lois, ses
usages à part, elle se considère comme formant à elle seule l'humanité
tout entière, et ne se sent touchée que de ses propres douleurs. Si la
guerre vient à s'allumer entre deux peuples disposés de cette manière,
elle ne saurait manquer de se faire avec barbarie.

Au temps de leurs plus grandes lumières, les Romains égorgeaient les
généraux ennemis, après les avoir traînés en triomphe derrière un
char, et livraient les prisonniers aux bêtes pour l'amusement du
peuple. Cicéron, qui pousse de si grands gémissements à l'idée d'un
citoyen mis en croix, ne trouve rien à redire à ces atroces abus de la
victoire. Il est évident qu'à ses yeux un étranger n'est point de la
même espèce humaine qu'un Romain.

À mesure, au contraire, que les peuples deviennent plus semblables les
uns aux autres, ils se montrent réciproquement plus compatissants pour
leurs misères, et le droit des gens s'adoucit.




CHAPITRE II.

    Comment la démocratie rend les rapports habituels des Américains
    plus simples et plus aisés.


La démocratie n'attache point fortement les hommes les uns aux autres;
mais elle rend leurs rapports habituels plus aisés.

Deux Anglais se rencontrent par hasard aux antipodes; ils sont
entourés d'étrangers dont ils connaissent à peine la langue et les
moeurs.

Ces deux hommes se considèrent d'abord fort curieusement et avec une
sorte d'inquiétude secrète; puis ils se détournent, ou, s'ils
s'abordent, ils ont soin de ne se parler que d'un air contraint et
distrait, et de dire des choses peu importantes.

Cependant il n'existe entre eux aucune inimitié; ils ne se sont jamais
vus, et se tiennent réciproquement pour fort honnêtes. Pourquoi
mettent-ils donc tant de soin à s'éviter?

Il faut retourner en Angleterre pour le comprendre.

Lorsque c'est la naissance seule, indépendamment de la richesse, qui
classe les hommes, chacun sait précisément le point qu'il occupe dans
l'échelle sociale; il ne cherche pas à monter, et ne craint pas de
descendre. Dans une société ainsi organisée, les hommes des
différentes castes communiquent peu les uns avec les autres; mais,
lorsque le hasard les met en contact, ils s'abordent volontiers, sans
espérer ni redouter de se confondre. Leurs rapports ne sont pas basés
sur l'égalité; mais ils ne sont pas contraints.

Quand à l'aristocratie de naissance succède l'aristocratie d'argent,
il n'en est plus de même.

Les priviléges de quelques-uns sont encore très-grands, mais la
possibilité de les acquérir est ouverte à tous; d'où il suit que ceux
qui les possèdent sont préoccupés sans cesse par la crainte de les
perdre ou de les voir partager: et ceux qui ne les ont pas encore
veulent à tout prix les posséder, ou, s'ils ne peuvent y réussir, le
paraître; ce qui n'est point impossible. Comme la valeur sociale des
hommes n'est plus fixée d'une manière ostensible et permanente par le
sang, et qu'elle varie à l'infini suivant la richesse, les rangs
existent toujours, mais on ne voit plus clairement et du premier coup
d'oeil ceux qui les occupent.

Il s'établit aussitôt une guerre sourde entre tous les citoyens; les
uns s'efforcent, par mille artifices, de pénétrer en réalité ou en
apparence parmi ceux qui sont au-dessus d'eux; les autres combattent
sans cesse pour repousser ces usurpateurs de leurs droits, ou plutôt
le même homme fait les deux choses, et tandis qu'il cherche à
s'introduire dans la sphère supérieure, il lutte sans relâche contre
l'effort qui vient d'en bas.

Tel est de nos jours l'état de l'Angleterre, et je pense que c'est à
cet état qu'il faut principalement rapporter ce qui précède.

L'orgueil aristocratique étant encore très-grand chez les Anglais, et
les limites de l'aristocratie étant devenues douteuses, chacun craint
à chaque instant que sa familiarité ne soit surprise. Ne pouvant juger
du premier coup d'oeil quelle est la situation sociale de ceux qu'on
rencontre, l'on évite prudemment d'entrer en contact avec eux. On
redoute, en rendant de légers services, de former malgré soi une
amitié mal assortie; on craint les bons offices, et l'on se soustrait
à la reconnaissance indiscrète d'un inconnu aussi soigneusement qu'à
sa haine.

Il y a beaucoup de gens qui expliquent par des causes purement
physiques cette insociabilité singulière et cette humeur réservée et
taciturne des Anglais. Je veux bien que le sang y soit en effet pour
quelque chose; mais je crois que l'état social y est pour beaucoup
plus. L'exemple des Américains vient le prouver.

En Amérique, où les priviléges de naissance n'ont jamais existé, et où
la richesse ne donne aucun droit particulier à celui qui la possède,
des inconnus se réunissent volontiers dans les mêmes lieux, et ne
trouvent ni avantage ni péril à se communiquer librement leurs
pensées. Se rencontrent-ils par hasard, ils ne se cherchent ni ne
s'évitent; leur abord est donc naturel, franc et ouvert; on voit
qu'ils n'espèrent et ne redoutent presque rien les uns des autres, et
qu'ils ne s'efforcent pas plus de montrer que de cacher la place
qu'ils occupent. Si leur contenance est souvent froide et sérieuse,
elle n'est jamais hautaine ni contrainte; et quand ils ne s'adressent
point la parole, c'est qu'ils ne sont pas en humeur de parler, et non
qu'ils croient avoir intérêt à se taire.

En pays étranger, deux Américains sont sur-le-champ amis, par cela
seul qu'ils sont Américains. Il n'y a point de préjugé qui les
repousse, et la communauté de patrie les attire. À deux Anglais le
même sang ne suffit point: il faut que le même rang les rapproche.

Les Américains remarquent aussi bien que nous cette humeur insociable
des Anglais entre eux, et ils ne s'en étonnent pas moins que nous ne
le faisons nous-mêmes. Cependant les Américains tiennent à
l'Angleterre par l'origine, la religion, la langue et en partie les
moeurs; ils n'en diffèrent que par l'état social. Il est donc permis
de dire que la réserve des Anglais découle de la constitution du pays
bien plus que de celle des citoyens.




CHAPITRE III.

    Pourquoi les Américains ont si peu de susceptibilité dans leur
    pays, et se montrent si susceptibles dans le nôtre.


Les Américains ont un tempérament vindicatif comme tous les peuples
sérieux et réfléchis. Ils n'oublient presque jamais une offense; mais
il n'est point facile de les offenser, et leur ressentiment est aussi
lent à s'allumer qu'à s'éteindre.

Dans les sociétés aristocratiques, où un petit nombre d'individus
dirigent toutes choses, les rapports extérieurs des hommes, entre eux,
sont soumis à des conventions à peu près fixes. Chacun croit alors
savoir d'une manière précise, par quel signe il convient de témoigner
son respect, ou de marquer sa bienveillance, et l'étiquette est une
science dont on ne suppose pas l'ignorance.

Ces usages de la première classe servent ensuite de modèle à toutes
les autres, et de plus, chacune de celles-ci se fait un code à part,
auquel tous ses membres sont tenus de se conformer.

Les règles de la politesse forment ainsi une législation compliquée,
qu'il est difficile de posséder complétement, et dont pourtant il
n'est pas permis de s'écarter sans péril; de telle sorte, que chaque
jour les hommes sont sans cesse exposés à faire ou à recevoir
involontairement de cruelles blessures.

Mais à mesure que les rangs s'effacent, que des hommes divers par leur
éducation et leur naissance se mêlent et se confondent dans les mêmes
lieux, il est presque impossible de s'entendre sur les règles du
savoir-vivre. La loi étant incertaine, y désobéir n'est point un crime
aux yeux mêmes de ceux qui la connaissent; on s'attache donc au fond
des actions plutôt qu'à la forme, et l'on est tout à la fois moins
civil et moins querelleur.

Il y a une foule de petits égards auxquels un Américain ne tient
point; il juge qu'on ne les lui doit pas, ou il suppose qu'on ignore
les lui devoir. Il ne s'aperçoit donc pas qu'on lui manque, ou bien il
le pardonne; ses manières en deviennent moins courtoises, et ses
moeurs plus simples et plus mâles.

Cette indulgence réciproque que font voir les Américains, et cette
virile confiance qu'ils se témoignent, résulte encore d'une cause plus
générale et plus profonde. Je l'ai déjà indiquée dans le chapitre
précédent.

Aux États-Unis, les rangs ne diffèrent que fort peu dans la société
civile, et ne diffèrent point du tout dans le monde politique; un
Américain ne se croit donc pas tenu à rendre des soins particuliers à
aucun de ses semblables, et il ne songe pas non plus à en exiger pour
lui-même. Comme il ne voit point que son intérêt soit de rechercher
avec ardeur la compagnie de quelques uns de ses concitoyens, il se
figure difficilement qu'on repousse la sienne; ne méprisant personne à
raison de la condition, il n'imagine point que personne le méprise
pour la même cause, et jusqu'à ce qu'il ait aperçu clairement
l'injure, il ne croit pas qu'on veuille l'outrager.

L'état social dispose naturellement les Américains à ne point
s'offenser aisément dans les petites choses. Et d'une autre part, la
liberté démocratique dont ils jouissent, achève de faire passer cette
mansuétude dans les moeurs nationales.

Les institutions politiques des États-Unis mettent sans cesse en
contact les citoyens de toutes les classes, et les forcent de suivre
en commun de grandes entreprises. Des gens ainsi occupés n'ont guère
le temps de songer aux détails de l'étiquette, et ils ont d'ailleurs
trop d'intérêt à vivre d'accord, pour s'y arrêter. Ils s'accoutument
donc aisément à considérer dans ceux avec lesquels ils se rencontrent,
les sentiments et les idées, plutôt que les manières, et ils ne se
laissent point émouvoir pour des bagatelles.

J'ai remarqué bien des fois qu'aux États-Unis, ce n'est point une
chose aisée que de faire entendre à un homme que sa présence
importune. Pour en arriver là, les voies détournées ne suffisent point
toujours.

Je contredis un Américain à tout propos, afin de lui faire sentir que
ses discours me fatiguent; et à chaque instant je lui vois faire de
nouveaux efforts pour me convaincre; je garde un silence obstiné, et
il s'imagine que je réfléchis profondément aux vérités qu'il me
présente; et quand je me dérobe enfin tout à coup à sa poursuite, il
suppose qu'une affaire pressante m'appelle ailleurs. Cet homme ne
comprendra pas qu'il m'excède, sans que je le lui dise, et je ne
pourrai me sauver de lui qu'en devenant son ennemi mortel.

Ce qui surprend au premier abord, c'est que ce même homme transporté
en Europe y devient tout à coup d'un commerce méticuleux et
difficile, à ce point que souvent je rencontre autant de difficulté à
ne point l'offenser que j'en trouvais à lui déplaire. Ces deux effets
si différents sont produits par la même cause.

Les institutions démocratiques donnent en général aux hommes une vaste
idée de leur patrie et d'eux-mêmes. L'Américain sort de son pays le
coeur gonflé d'orgueil. Il arrive en Europe, et s'aperçoit d'abord
qu'on ne s'y préoccupe point autant qu'il se l'imaginait des
États-Unis et du grand peuple qui les habite. Ceci commence à
l'émouvoir.

Il a entendu dire que les conditions ne sont point égales dans notre
hémisphère. Il s'aperçoit en effet que parmi les nations de l'Europe
la trace des rangs n'est pas entièrement effacée; que la richesse et
la naissance y conservent des priviléges incertains qu'il lui est
aussi difficile de méconnaître que de définir. Ce spectacle le
surprend et l'inquiète, parce qu'il est entièrement nouveau pour lui;
rien de ce qu'il a vu dans son pays ne l'aide à le comprendre. Il
ignore donc profondément quelle place il convient d'occuper dans cette
hiérarchie à moitié détruite, parmi ces classes qui sont assez
distinctes pour se haïr et se mépriser, et assez rapprochées pour
qu'il soit toujours prêt à les confondre. Il craint de se poser trop
haut, et surtout d'être rangé trop bas: ce double péril tient
constamment son esprit à la gêne, et embarrasse sans cesse ses actions
comme ses discours.

La tradition lui a appris qu'en Europe le cérémonial variait à
l'infini suivant les conditions; ce souvenir d'un autre temps achève
de le troubler, et il redoute d'autant plus de ne pas obtenir les
égards qui lui sont dus, qu'il ne sait pas précisément en quoi ils
consistent. Il marche donc toujours ainsi qu'un homme environné
d'embûches; la société n'est pas pour lui un délassement, mais un
sérieux travail. Il pèse vos moindres démarches, interroge vos
regards, et analyse avec soin tous vos discours, de peur qu'ils ne
renferment quelques allusions cachées qui le blessent. Je ne sais s'il
s'est jamais rencontré de gentilhomme campagnard plus pointilleux que
lui sur l'article du savoir-vivre; il s'efforce d'obéir lui-même aux
moindres lois de l'étiquette, et il ne souffre pas qu'on en néglige
aucune envers lui; il est tout à la fois plein de scrupule et
d'exigence; il désirerait faire assez, mais il craint de faire trop,
et, comme il ne connaît pas bien les limites de l'un et de l'autre, il
se tient dans une réserve embarrassée et hautaine.

Ce n'est pas tout encore, et voici bien un autre détour du coeur
humain.

Un Américain parle tous les jours de l'admirable égalité qui règne aux
États-Unis; il s'en enorgueillit tout haut pour son pays; mais il s'en
afflige secrètement pour lui-même, et il aspire à montrer que, quant à
lui, il fait exception à l'ordre général qu'il préconise.

On ne rencontre guère d'Américain qui ne veuille tenir quelque peu par
sa naissance aux premiers fondateurs des colonies, et, quant aux
rejetons de grandes familles d'Angleterre, l'Amérique m'en a semblé
toute couverte.

Lorsqu'un Américain opulent aborde en Europe, son premier soin est de
s'entourer de toutes les richesses du luxe; et il a si grand'peur
qu'on ne le prenne pour le simple citoyen d'une démocratie, qu'il se
replie de cent façons afin de présenter chaque jour devant vous une
nouvelle image de sa richesse. Il se loge d'ordinaire dans le quartier
le plus apparent de la ville; il a de nombreux serviteurs qui
l'entourent sans cesse.

J'ai entendu un Américain se plaindre que, dans les principaux salons
de Paris, on ne rencontrât qu'une société mêlée. Le goût qui y règne
ne lui paraissait pas assez pur, et il laissait entendre adroitement,
qu'à son avis, on y manquait de distinction dans les manières. Il ne
s'habituait pas à voir l'esprit se cacher ainsi sous des formes
vulgaires.

De pareils contrastes ne doivent pas surprendre.

Si la trace des anciennes distinctions aristocratiques n'était pas si
complétement effacée aux États-Unis, les Américains se montreraient
moins simples et moins tolérants dans leur pays, moins exigeants et
moins empruntés dans le nôtre.




CHAPITRE IV.

    Conséquences des trois chapitres précédents.


Lorsque les hommes ressentent une pitié naturelle pour les maux les
uns des autres, que des rapports aisés et fréquents les rapprochent
chaque jour sans qu'aucune susceptibilité les divise, il est facile de
comprendre qu'au besoin ils se prêteront mutuellement leur aide.
Lorsqu'un Américain réclame le concours de ses semblables, il est fort
rare que ceux-ci le lui refusent, et j'ai observé souvent qu'ils le
lui accordaient spontanément avec un grand zèle.

Survient-il quelque accident imprévu sur la voie publique, on accourt
de toutes parts autour de celui qui en est victime; quelque grand
malheur inopiné frappe-t-il une famille, les bourses de mille inconnus
s'ouvrent sans peine; des dons modiques, mais fort nombreux, viennent
au secours de sa misère.

Il arrive fréquemment, chez les nations les plus civilisées du globe,
qu'un malheureux se trouve aussi isolé au milieu de la foule que le
sauvage dans ses bois; cela ne se voit presque point aux États-Unis.
Les Américains, qui sont toujours froids dans leurs manières, et
souvent grossiers, ne se montrent presque jamais insensibles, et,
s'ils ne se hâtent pas d'offrir des services, ils ne refusent point
d'en rendre.

Tout ceci n'est point contraire à ce que j'ai dit ci-devant à propos
de l'individualisme. Je vois même que ces choses s'accordent, loin de
se combattre.

L'égalité des conditions, en même temps qu'elle fait sentir aux hommes
leur indépendance, leur montre leur faiblesse; ils sont libres, mais
exposés à mille accidents, et l'expérience ne tarde pas à leur
apprendre que, bien qu'ils n'aient pas un habituel besoin du secours
d'autrui, il arrive presque toujours quelque moment où ils ne
sauraient s'en passer.

Nous voyons tous les jours en Europe que les hommes d'une même
profession s'entr'aident volontiers; ils sont tous exposés aux mêmes
maux; cela suffit pour qu'ils cherchent mutuellement à s'en garantir,
quelque durs ou égoïstes qu'ils soient d'ailleurs. Lors donc que l'un
d'eux est en péril, et que, par un petit sacrifice passager ou un élan
soudain, les autres peuvent l'y soustraire, ils ne manquent pas de le
tenter. Ce n'est point qu'ils s'intéressent profondément à son sort;
car, si, par hasard, les efforts qu'ils font pour le secourir sont
inutiles, ils l'oublient aussitôt, et retournent à eux-mêmes; mais il
s'est fait entre eux une sorte d'accord tacite et presque
involontaire, d'après lequel chacun doit aux autres un appui momentané
qu'à son tour il pourra réclamer lui-même.

Étendez à un peuple ce que je dis d'une classe seulement, et vous
comprendrez ma pensée.

Il existe en effet parmi tous les citoyens d'une démocratie, une
convention analogue à celle dont je parle; tous se sentent sujets à la
même faiblesse et aux mêmes dangers, et leur intérêt, aussi bien que
leur sympathie, leur fait une loi de se prêter au besoin une mutuelle
assistance.

Plus les conditions deviennent semblables et plus les hommes laissent
voir cette disposition réciproque à s'obliger.

Dans les démocraties où l'on n'accorde guère de grands bienfaits on
rend sans cesse de bons offices. Il est rare qu'un homme s'y montre
dévoué, mais tous sont serviables.




CHAPITRE V.

    Comment la démocratie modifie les rapports du serviteur et du
    maître.


Un Américain qui avait longtemps voyagé en Europe, me disait un jour:

«Les Anglais traitent leurs serviteurs avec une hauteur et des
manières absolues qui nous surprennent; mais, d'une autre part, les
Français usent quelquefois avec les leurs d'une familiarité, ou se
montrent à leur égard d'une politesse, que nous ne saurions concevoir.
On dirait qu'ils craignent de commander. L'attitude du supérieur et de
l'inférieur est mal gardée.»

Cette remarque est juste, et je l'ai faite moi-même bien des fois.

J'ai toujours considéré l'Angleterre comme le pays du monde où, de
notre temps, le lien de la domesticité est le plus serré, et la France
la contrée de la terre où il est le plus lâche. Nulle part le maître
ne m'a paru plus haut ni plus bas que dans ces deux pays.

C'est entre ces extrémités que les Américains se placent.

Voilà le fait superficiel et apparent. Il faut remonter fort avant,
pour en découvrir les causes.

On n'a point encore vu de sociétés où les conditions fussent si
égales, qu'il ne s'y rencontrât point de riches ni de pauvres; et par
conséquent de maîtres et de serviteurs.

La démocratie n'empêche point que ces deux classes d'hommes
n'existent; mais elle change leur esprit et modifie leurs rapports.

Chez les peuples aristocratiques, les serviteurs forment une classe
particulière, qui ne varie pas plus que celle des maîtres. Un ordre
fixe ne tarde pas à y naître; dans la première comme dans la seconde,
on voit bientôt paraître une hiérarchie, des classifications
nombreuses, des rangs marqués, et les générations s'y succèdent sans
que les positions changent. Ce sont deux sociétés superposées l'une à
l'autre, toujours distinctes, mais régies par des principes analogues.

Cette constitution aristocratique n'influe guère moins sur les idées
et les moeurs des serviteurs que sur celles des maîtres, et, bien que
les effets soient différents, il est facile de reconnaître la même
cause.

Les uns et les autres forment de petites nations au milieu de la
grande; et il finit par naître, au milieu d'eux, de certaines notions
permanentes en matière de juste et d'injuste. On y envisage les
différents actes de la vie humaine sous un jour particulier qui ne
change pas. Dans la société des serviteurs comme dans celle des
maîtres, les hommes exercent une grande influence les uns sur les
autres. Ils reconnaissent des règles fixes, et à défaut de loi ils
rencontrent une opinion publique qui les dirige; il y règne des
habitudes réglées, une police.

Ces hommes dont la destinée est d'obéir, n'entendent point sans doute
la gloire, la vertu, l'honnêteté, l'honneur, de la même manière que
les maîtres. Mais ils se sont fait une gloire, des vertus et une
honnêteté de serviteurs, et ils conçoivent, si je puis m'exprimer
ainsi, une sorte d'honneur servile[2].

         [Note 2: Si l'on vient à examiner de près et dans le détail
         les opinions principales qui dirigent ces hommes, l'analogie
         paraît plus frappante encore, et l'on s'étonne de retrouver
         parmi eux, aussi bien que parmi les membres les plus altiers
         d'une hiérarchie féodale, l'orgueil de la naissance, le
         respect pour les aïeux et les descendants, le mépris de
         l'inférieur, la crainte du contact, le goût de l'étiquette,
         des traditions et de l'antiquité.]

Parce qu'une classe est basse, il ne faut pas croire que tous ceux qui
en font partie aient le coeur bas. Ce serait une grande erreur.
Quelque inférieure qu'elle soit, celui qui y est le premier, et qui
n'a point l'idée d'en sortir, se trouve dans une position
aristocratique qui lui suggère des sentiments élevés, un fier orgueil
et un respect pour lui-même, qui le rendent propre aux grandes vertus,
et aux actions peu communes.

Chez les peuples aristocratiques, il n'était point rare de trouver
dans le service des grands, des âmes nobles et vigoureuses qui
portaient la servitude sans la sentir, et qui se soumettaient aux
volontés de leur maître sans avoir peur de sa colère.

Mais il n'en était presque jamais ainsi dans les rangs inférieurs de
la classe domestique. On conçoit que celui qui occupe le dernier bout
d'une hiérarchie de valets est bien bas.

Les Français avaient créé un mot tout exprès pour ce dernier des
serviteurs de l'aristocratie. Ils l'appelaient le laquais.

Le mot de laquais servait de terme extrême, quand tous les autres
manquaient, pour représenter la bassesse humaine; sous l'ancienne
monarchie, lorsqu'on voulait peindre en un moment un être vil et
dégradé, on disait de lui qu'il avait l'_âme d'un laquais_. Cela seul
suffisait. Le sens était complet et compris.

L'inégalité permanente des conditions ne donne pas seulement aux
serviteurs de certaines vertus et de certains vices particuliers; elle
les place vis-à-vis des maîtres dans une position particulière.

Chez les peuples aristocratiques, le pauvre est apprivoisé, dès
l'enfance, avec l'idée d'être commandé. De quelque côté qu'il tourne
ses regards, il voit aussitôt l'image de la hiérarchie et l'aspect de
l'obéissance.

Dans les pays où règne l'inégalité permanente des conditions, le
maître obtient donc aisément de ses serviteurs une obéissance prompte,
complète, respectueuse et facile, parce que ceux-ci révèrent en lui,
non seulement le maître, mais la classe des maîtres. Il pèse sur leur
volonté, avec tout le poids de l'aristocratie.

Il commande leurs actes; il dirige encore jusqu'à un certain point
leurs pensées. Le maître, dans les aristocraties, exerce souvent, à
son insu même, un prodigieux empire sur les opinions, les habitudes,
les moeurs de ceux qui lui obéissent, et son influence s'étend
beaucoup plus loin encore que son autorité.

Dans les sociétés aristocratiques, non seulement il y a des familles
héréditaires de valets, aussi bien que des familles héréditaires de
maîtres; mais les mêmes familles de valets se fixent, pendant
plusieurs générations, à côté des mêmes familles de maîtres; (ce sont
comme des lignes parallèles qui ne se confondent point ni ne se
séparent); ce qui modifie prodigieusement les rapports mutuels de ces
deux ordres de personnes.

Ainsi, bien que, sous l'aristocratie, le maître et le serviteur
n'aient entre eux aucune ressemblance naturelle; que la fortune,
l'éducation, les opinions, les droits les placent, au contraire, à une
immense distance sur l'échelle des êtres, le temps finit cependant par
les lier ensemble. Une longue communauté de souvenirs les attache, et,
quelque différents qu'ils soient, ils s'assimilent; tandis que, dans
les démocraties, où naturellement ils sont presque semblables, ils
restent toujours étrangers l'un à l'autre.

Chez les peuples aristocratiques, le maître en vient donc à envisager
ses serviteurs comme une partie inférieure et secondaire de lui-même,
et il s'intéresse souvent à leur sort, par un dernier effort de
l'égoïsme.

De leur côté, les serviteurs ne sont pas éloignés de se considérer
sous le même point de vue, et ils s'identifient quelquefois à la
personne du maître, de telle sorte qu'ils en deviennent enfin
l'accessoire, à leurs propres yeux comme aux siens.

Dans les aristocraties, le serviteur occupe une position subordonnée,
dont il ne peut sortir; près de lui se trouve un autre homme, qui
tient un rang supérieur qu'il ne peut perdre. D'un côté, l'obscurité,
la pauvreté, l'obéissance, à perpétuité; de l'autre, la gloire, la
richesse, le commandement, à perpétuité. Ces conditions sont toujours
diverses et toujours proches, et le lien qui les unit est aussi
durable qu'elles-mêmes.

Dans cette extrémité, le serviteur finit par se désintéresser de
lui-même; il s'en détache; il se déserte en quelque sorte, ou plutôt
il se transporte tout entier dans son maître; c'est là qu'il se crée
une personnalité imaginaire. Il se pare avec complaisance des
richesses de ceux qui lui commandent; il se glorifie de leur gloire,
se rehausse de leur noblesse, et se repaît sans cesse d'une grandeur
empruntée, à laquelle il met souvent plus de prix que ceux qui en ont
la possession pleine et véritable.

Il y a quelque chose de touchant et de ridicule à la fois dans une si
étrange confusion de deux existences.

Ces passions de maîtres transportées dans des âmes de valets, y
prennent les dimensions naturelles du lieu qu'elles occupent; elles
se rétrécissent et s'abaissent. Ce qui était orgueil chez le premier
devient vanité puérile et prétention misérable chez les autres. Les
serviteurs d'un grand se montrent d'ordinaire fort pointilleux sur les
égards qu'on lui doit, et ils tiennent plus à ses moindres priviléges
que lui-même.

On rencontre encore quelquefois parmi nous un de ces vieux serviteurs
de l'aristocratie; il survit à sa race et disparaîtra bientôt avec
elle.

Aux États-Unis je n'ai vu personne qui lui ressemblât. Non seulement
les Américains ne connaissent point l'homme dont il s'agit; mais on a
grand'peine à leur en faire comprendre l'existence. Ils ne trouvent
guère moins de difficulté à le concevoir que nous n'en avons
nous-mêmes à imaginer ce qu'était un esclave chez les Romains, ou un
serf au moyen âge. Tous ces hommes sont en effet, quoique à des degrés
différents, les produits d'une même cause. Ils reculent ensemble loin
de nos regards et fuient chaque jour dans l'obscurité du passé avec
l'état social qui les a fait naître.

L'égalité des conditions fait, du serviteur et du maître, des êtres
nouveaux, et établit entre eux de nouveaux rapports.

Lorsque les conditions sont presque égales, les hommes changent sans
cesse de place; il y a encore une classe de valets et une classe de
maîtres; mais ce ne sont pas toujours les mêmes individus, ni surtout
les mêmes familles qui les composent; et il n'y a pas plus de
perpétuité dans le commandement que dans l'obéissance.

Les serviteurs ne formant point un peuple à part, ils n'ont point
d'usages, de préjugés ni de moeurs qui leur soient propres; on ne
remarque pas parmi eux un certain tour d'esprit, ni une façon
particulière de sentir. Ils ne connaissent ni vices ni vertus d'état,
mais ils partagent les lumières, les idées, les sentiments, les vertus
et les vices de leurs contemporains; et ils sont honnêtes ou fripons
de la même manière que les maîtres.

Les conditions ne sont pas moins égales parmi les serviteurs que parmi
les maîtres.

Comme on ne trouve point, dans la classe des serviteurs, de rangs
marqués ni de hiérarchie permanente, il ne faut pas s'attendre à y
rencontrer la bassesse et la grandeur qui se font voir dans les
aristocraties de valets aussi bien que dans toutes les autres.

Je n'ai jamais vu aux États-Unis, rien qui pût me rappeler l'idée du
serviteur d'élite, dont en Europe nous avons conservé le souvenir;
mais je n'y ai point trouvé non plus l'idée du laquais. La trace de
l'un comme de l'autre y est perdue.

Dans les démocraties les serviteurs ne sont pas seulement égaux entre
eux, on peut dire qu'ils sont, en quelque sorte, les égaux de leurs
maîtres.

Ceci a besoin d'être expliqué pour le bien comprendre.

À chaque instant le serviteur peut devenir maître, et aspire à le
devenir; le serviteur n'est donc pas un autre homme que le maître.

Pourquoi donc le premier a-t-il le droit de commander, et qu'est-ce
qui force le second à obéir? l'accord momentané et libre de leurs deux
volontés. Naturellement ils ne sont point inférieurs l'un à l'autre,
ils ne le deviennent momentanément que par l'effet du contrat. Dans
les limites de ce contrat, l'un est le serviteur et l'autre le maître;
en dehors ce sont deux citoyens, deux hommes.

Ce que je prie le lecteur de bien considérer, c'est que ceci n'est
point seulement la notion que les serviteurs se forment à eux-mêmes de
leur état. Les maîtres considèrent la domesticité sous le même jour,
et les bornes précises du commandement et de l'obéissance sont aussi
bien fixées dans l'esprit de l'un que dans celui de l'autre.

Lorsque la plupart des citoyens ont depuis longtemps atteint une
condition à peu près semblable, et que l'égalité est un fait ancien et
admis, le sens public, que les exceptions n'influencent jamais,
assigne, d'une manière générale, à la valeur de l'homme, de certaines
limites au-dessus ou au-dessous desquelles il est difficile qu'aucun
homme reste longtemps placé.

En vain la richesse et la pauvreté, le commandement et l'obéissance
mettent accidentellement de grandes distances entre deux hommes,
l'opinion publique, qui se fonde sur l'ordre ordinaire des choses, les
rapproche du commun niveau, et crée entre eux une sorte d'égalité
imaginaire, en dépit de l'inégalité réelle de leurs conditions.

Cette opinion toute puissante finit par pénétrer dans l'âme même de
ceux que leur intérêt pourrait armer contre elle; elle modifie leur
jugement en même temps qu'elle subjugue leur volonté.

Au fond de leur âme le maître et le serviteur n'aperçoivent plus entre
eux de dissemblance profonde, et ils n'espèrent ni ne redoutent d'en
rencontrer jamais. Ils sont donc sans mépris et sans colère, et ils ne
se trouvent ni humbles ni fiers en se regardant.

Le maître juge que dans le contrat est la seule origine de son
pouvoir, et le serviteur y découvre la seule cause de son obéissance.
Ils ne se disputent point entre eux sur la position réciproque qu'ils
occupent; mais chacun voit aisément la sienne et s'y tient.

Dans nos armées le soldat est pris à peu près dans les mêmes classes
que les officiers et peut parvenir aux mêmes emplois; hors des rangs
il se considère comme parfaitement égal à ses chefs, et il l'est en
effet: mais sous le drapeau il ne fait nulle difficulté d'obéir, et
son obéissance, pour être volontaire et définie, n'est pas moins
prompte, nette et facile.

Ceci donne une idée de ce qui se passe dans les sociétés démocratiques
entre le serviteur et le maître.

Il serait insensé de croire qu'il pût jamais naître entre ces deux
hommes aucune de ces affections ardentes et profondes qui s'allument
quelquefois au sein de la domesticité aristocratique, ni qu'on dût y
voir apparaître des exemples éclatants de dévouement.

Dans les aristocraties, le serviteur et le maître ne s'aperçoivent que
de loin en loin, et souvent ils ne se parlent que par intermédiaire.
Cependant ils tiennent d'ordinaire fermement l'un à l'autre.

Chez les peuples démocratiques, le serviteur et le maître sont fort
proches; leurs corps se touchent sans cesse; leurs âmes ne se mêlent
point; ils ont des occupations communes; ils n'ont presque jamais
d'intérêts communs.

Chez ces peuples, le serviteur se considère toujours comme un passant
dans la demeure de ses maîtres. Il n'a pas connu leurs aïeux; il ne
verra pas leurs descendants; il n'a rien à en attendre de durable.
Pourquoi confondrait-il son existence avec la leur, et d'où lui
viendrait ce singulier abandon de lui-même? La position réciproque est
changée: les rapports doivent l'être.

Je voudrais pouvoir m'appuyer dans tout ce qui précède de l'exemple
des Américains; mais je ne saurais le faire sans distinguer avec soin
les personnes et les lieux.

Au sud de l'Union l'esclavage existe. Tout ce que je viens de dire ne
peut donc s'y appliquer.

Au nord la plupart des serviteurs sont des affranchis ou des fils
d'affranchis. Ces hommes occupent dans l'estime publique une position
contestée: la loi les rapproche du niveau de leur maître; les moeurs
les en repoussent obstinément. Eux-mêmes ne discernent pas clairement
leur place, et ils se montrent presque toujours insolents ou rampants.

Mais, dans ces mêmes provinces du nord, particulièrement dans la
Nouvelle-Angleterre, on rencontre un assez grand nombre de blancs qui
consentent, moyennant salaire, à se soumettre passagèrement aux
volontés de leurs semblables. J'ai entendu dire que ces serviteurs
remplissent d'ordinaire les devoirs de leur état avec exactitude et
intelligence, et que, sans se croire naturellement inférieurs à celui
qui les commande, ils se soumettent sans peine à lui obéir.

Il m'a semblé voir que ceux-là transportaient dans la servitude
quelques unes des habitudes viriles que l'indépendance et l'égalité
font naître. Ayant une fois choisi une condition dure, ils ne
cherchent pas indirectement à s'y soustraire, et ils se respectent
assez eux-mêmes pour ne pas refuser à leurs maîtres une obéissance
qu'ils ont librement promise.

De leur côté, les maîtres n'exigent de leurs serviteurs que la fidèle
et rigoureuse exécution du contrat; ils ne leur demandent pas des
respects; ils ne réclament pas leur amour ni leur dévouement; il leur
suffit de les trouver ponctuels et honnêtes.

Il ne serait donc pas vrai de dire que, sous la démocratie, les
rapports du serviteur et du maître sont désordonnés; ils sont ordonnés
d'une autre manière; la règle est différente, mais il y a une règle.

Je n'ai point ici à rechercher si cet état nouveau que je viens de
décrire est inférieur à celui qui l'a précédé, ou si seulement il est
autre. Il me suffit qu'il soit réglé et fixe; car ce qu'il importe le
plus de rencontrer parmi les hommes, ce n'est pas un certain ordre,
c'est l'ordre.

Mais que dirai-je de ces tristes et turbulentes époques durant
lesquelles l'égalité se fonde au milieu du tumulte d'une révolution,
alors que la démocratie, après s'être établie dans l'état social,
lutte encore avec peine contre les préjugés et les moeurs?

Déjà la loi et en partie l'opinion proclament qu'il n'existe pas
d'infériorité naturelle et permanente entre le serviteur et le maître.
Mais cette foi nouvelle n'a pas encore pénétré jusqu'au fond de
l'esprit de celui-ci, ou plutôt son coeur la repousse. Dans le secret
de son âme, le maître estime encore qu'il est d'une espèce
particulière et supérieure; mais il n'ose le dire, et il se laisse
attirer en frémissant vers le niveau. Son commandement en devient tout
à la fois timide et dur; déjà il n'éprouve plus pour ses serviteurs
les sentiments protecteurs et bienveillants qu'un long pouvoir
incontesté fait toujours naître, et il s'étonne qu'étant lui-même
changé, son serviteur change; il veut que, ne faisant pour ainsi dire
que passer à travers la domesticité, celui-ci y contracte des
habitudes régulières et permanentes; qu'il se montre satisfait et fier
d'une position servile, dont tôt ou tard il doit sortir; qu'il se
dévoue pour un homme qui ne peut ni le protéger ni le perdre, et qu'il
s'attache enfin, par un lien éternel, à des êtres qui lui ressemblent
et qui ne durent pas plus que lui.

Chez les peuples aristocratiques, il arrive souvent que l'état de
domesticité n'abaisse point l'âme de ceux qui s'y soumettent, parce
qu'ils n'en connaissent et qu'ils n'en imaginent pas d'autres, et que
la prodigieuse inégalité qui se fait voir entre eux et le maître leur
semble l'effet nécessaire et inévitable de quelque loi cachée de la
Providence.

Sous la démocratie, l'état de domesticité n'a rien qui dégrade, parce
qu'il est librement choisi, passagèrement adopté, que l'opinion
publique ne le flétrit point, et qu'il ne crée aucune inégalité
permanente entre le serviteur et le maître.

Mais, durant le passage d'une condition sociale à l'autre, il survient
presque toujours un moment où l'esprit des hommes vacille entre la
notion aristocratique de la sujétion et la notion démocratique de
l'obéissance.

L'obéissance perd alors sa moralité aux yeux de celui qui obéit; il ne
la considère plus comme une obligation en quelque sorte divine, et il
ne la voit point encore sous son aspect purement humain; elle n'est à
ses yeux ni sainte ni juste, et il s'y soumet comme à un fait
dégradant et utile.

Dans ce moment l'image confuse et incomplète de l'égalité se présente
à l'esprit des serviteurs; ils ne discernent point d'abord si c'est
dans l'état même de domesticité ou en dehors que cette égalité à
laquelle ils ont droit se retrouve, et ils se révoltent au fond de
leur coeur contre une infériorité à laquelle ils se sont soumis
eux-mêmes et dont ils profitent. Ils consentent à servir, et ils ont
honte d'obéir; ils aiment les avantages de la servitude, mais point
le maître, ou, pour mieux dire, ils ne sont pas sûrs que ce ne soit
pas à eux à être les maîtres, et ils sont disposés à considérer celui
qui les commande comme l'injuste usurpateur de leur droit.

C'est alors qu'on voit dans la demeure de chaque citoyen quelque chose
d'analogue au triste spectacle que la société politique présente. Là
se poursuit sans cesse une guerre sourde et intestine entre des
pouvoirs toujours soupçonneux et rivaux: le maître se montre
malveillant et doux, le serviteur malveillant et indocile; l'un veut
se dérober sans cesse, par des restrictions déshonnêtes, à
l'obligation de protéger et de rétribuer, l'autre à celle d'obéir.
Entre eux flottent les rênes de l'administration domestique, que
chacun s'efforce de saisir. Les lignes qui divisent l'autorité de la
tyrannie, la liberté de la licence, le droit du fait, paraissent à
leurs yeux enchevêtrées et confondues, et nul ne sait précisément ce
qu'il est, ni ce qu'il peut, ni ce qu'il doit.

Un pareil état n'est pas démocratique, mais révolutionnaire.




CHAPITRE VI.

    Comment les institutions et les moeurs démocratiques tendent à
    élever le prix et à raccourcir la durée des baux.


Ce que j'ai dit des serviteurs et des maîtres s'applique, jusqu'à un
certain point, aux propriétaires et aux fermiers. Le sujet mérite
cependant d'être considéré à part.

En Amérique, il n'y a pour ainsi dire pas de fermiers; tout homme est
possesseur du champ qu'il cultive.

Il faut reconnaître que les lois démocratiques tendent puissamment à
accroître le nombre des propriétaires, et à diminuer celui des
fermiers. Toutefois, ce qui se passe aux États-Unis doit être
attribué, bien moins aux institutions du pays, qu'au pays lui-même. En
Amérique, la terre coûte peu, et chacun devient aisément propriétaire.
Elle donne peu, et ses produits ne sauraient qu'avec peine se diviser
entre un propriétaire et un fermier.

L'Amérique est donc unique en ceci comme en beaucoup d'autres choses;
et ce serait errer que de la prendre pour exemple.

Je pense que dans les pays démocratiques aussi bien que dans les
aristocraties, il se rencontrera des propriétaires et des fermiers;
mais les propriétaires et les fermiers n'y seront pas liés de la même
manière.

Dans les aristocraties, les fermages ne s'acquittent pas seulement en
argent, mais en respect, en affection et en services. Dans les pays
démocratiques, ils ne se paient qu'en argent. Quand les patrimoines se
divisent et changent de mains, et que la relation permanente qui
existait entre les familles et la terre disparaît, ce n'est plus qu'un
hasard qui met en contact le propriétaire et le fermier. Ils se
joignent un moment pour débattre les conditions du contrat, et se
perdent ensuite de vue. Ce sont deux étrangers que l'intérêt rapproche
et qui discutent rigoureusement entre eux une affaire, dont le seul
sujet est l'argent.

À mesure que les biens se partagent, et que la richesse se disperse çà
et là sur toute la surface du pays, l'État se remplit de gens dont
l'opulence ancienne est en déclin, et de nouveaux enrichis dont les
besoins s'accroissent plus vite que les ressources. Pour tous ceux-là,
le moindre profit est de conséquence, et nul d'entre eux ne se sent
disposé à laisser échapper aucun de ses avantages, ni à perdre une
portion quelconque de son revenu.

Les rangs se confondant, et les très-grandes ainsi que les
très-petites fortunes devenant plus rares, il se trouve chaque jour
moins de distance entre la condition sociale du propriétaire et celle
du fermier; l'un n'a point naturellement de supériorité incontestée
sur l'autre. Or, entre deux hommes égaux et malaisés, quelle peut être
la matière du contrat de louage? sinon de l'argent!

Un homme qui a pour propriété tout un canton et possède cent
métairies, comprend qu'il s'agit de gagner à la fois le coeur de
plusieurs milliers d'hommes; ceci lui paraît mériter qu'on s'y
applique. Pour atteindre un si grand objet, il fait aisément des
sacrifices.

Celui qui possède cent arpents ne s'embarrasse point de pareils soins;
et il ne lui importe guère de capter la bienveillance particulière de
son fermier.

Une aristocratie ne meurt point comme un homme en un jour. Son
principe se détruit lentement au fond des âmes, avant d'être attaqué
dans les lois. Longtemps donc avant que la guerre n'éclate contre
elle, on voit se desserrer peu à peu le lien qui jusqu'alors avait uni
les hautes classes aux basses. L'indifférence et le mépris se
trahissent d'un côté; de l'autre, la jalousie et la haine; les
rapports entre le pauvre et le riche, deviennent plus rares et moins
doux; le prix des baux s'élève. Ce n'est point encore le résultat de
la révolution démocratique, mais c'en est la certaine annonce. Car une
aristocratie qui a laissé échapper définitivement de ses mains le
coeur du peuple, est comme un arbre mort dans ses racines, et que les
vents renversent d'autant plus aisément qu'il est plus haut.

Depuis cinquante ans, le prix des fermages s'est prodigieusement
accru, non seulement en France, mais dans la plus grande partie de
l'Europe. Les progrès singuliers qu'ont faits l'agriculture et
l'industrie, durant la même période, ne suffisent point, à mon sens,
pour expliquer ce phénomène. Il faut recourir à quelque autre cause
plus puissante et plus cachée. Je pense que cette cause doit être
cherchée dans les institutions démocratiques que plusieurs peuples
européens ont adoptées, et dans les passions démocratiques qui agitent
plus ou moins tous les autres.

J'ai souvent entendu de grands propriétaires anglais se féliciter de
ce que, de nos jours, ils tirent beaucoup plus d'argent de leurs
domaines, que ne le faisaient leurs pères.

Ils ont peut-être raison de se réjouir; mais, à coup sûr, ils ne
savent point de quoi ils se réjouissent. Ils croient faire un profit
net, et ils ne font qu'un échange. C'est leur influence qu'ils cèdent
à deniers comptants; et ce qu'ils gagnent en argent, ils vont bientôt
le perdre en pouvoir.

Il y a encore un autre signe auquel on peut aisément reconnaître
qu'une grande révolution démocratique s'accomplit ou se prépare.

Au moyen-âge, presque toutes les terres étaient louées à perpétuité,
ou du moins à très-longs termes. Quand on étudie l'économie domestique
de ce temps, on voit que les baux de quatre-vingt-dix-neuf ans y
étaient plus fréquents que ceux de douze ne le sont de nos jours.

On croyait alors à l'immortalité des familles; les conditions
semblaient fixées à toujours, et la société entière paraissait si
immobile, qu'on n'imaginait point que rien dût jamais remuer dans son
sein.

Dans les siècles d'égalité, l'esprit humain prend un autre tour. Il se
figure aisément que rien ne demeure. L'idée de l'instabilité le
possède.

En cette disposition, le propriétaire et le fermier lui-même,
ressentent une sorte d'horreur instinctive pour les obligations à long
terme; ils ont peur de se trouver bornés un jour par la convention
dont aujourd'hui ils profitent. Ils s'attendent vaguement à quelque
changement soudain et imprévu dans leur condition. Ils se redoutent
eux-mêmes; ils craignent que leur goût venant à changer, ils ne
s'affligent de ne pouvoir quitter ce qui faisait l'objet de leurs
convoitises, et ils ont raison de le craindre; car, dans les siècles
démocratiques, ce qu'il y a de plus mouvant, au milieu du mouvement de
toutes choses, c'est le coeur de l'homme.




CHAPITRE VII.

    Influence de la démocratie sur les salaires.


La plupart des remarques que j'ai faites ci-devant, en parlant des
serviteurs et des maîtres, peuvent s'appliquer aux maîtres et aux
ouvriers.

À mesure que les règles de la hiérarchie sociale sont moins observées,
tandis que les grands s'abaissent, que les petits s'élèvent et que la
pauvreté aussi bien que la richesse cesse d'être héréditaire, on voit
décroître chaque jour la distance de fait et d'opinion qui séparait
l'ouvrier du maître.

L'ouvrier conçoit une idée plus élevée de ses droits, de son avenir,
de lui-même; une nouvelle ambition, de nouveaux désirs le
remplissent, de nouveaux besoins l'assiégent. À tout moment il jette
des regards pleins de convoitise sur les profits de celui qui
l'emploie; afin d'arriver à les partager, il s'efforce de mettre son
travail à plus haut prix, et il finit d'ordinaire par y réussir.

Dans les pays démocratiques, comme ailleurs, la plupart des industries
sont conduites à peu de frais par des hommes que la richesse et les
lumières ne placent point au-dessus du commun niveau de ceux qu'ils
emploient. Ces entrepreneurs d'industrie sont très-nombreux; leurs
intérêts diffèrent; ils ne sauraient donc aisément s'entendre entre
eux et combiner leurs efforts.

D'un autre côté, les ouvriers ont presque tous quelques ressources
assurées qui leur permettent de refuser leurs services lorsqu'on ne
veut point leur accorder ce qu'ils considèrent comme la juste
rétribution du travail.

Dans la lutte continuelle que ces deux classes se livrent pour les
salaires, les forces sont donc partagées, les succès alternatifs.

Il est même à croire qu'à la longue l'intérêt des ouvriers doit
prévaloir; car les salaires élevés qu'ils ont déjà obtenus les rendent
chaque jour moins dépendants de leurs maîtres, et, à mesure qu'ils
sont plus indépendants, ils peuvent plus aisément obtenir l'élévation
des salaires.

Je prendrai pour exemple l'industrie qui de notre temps est encore la
plus suivie parmi nous, ainsi que chez presque toutes les nations du
monde: la culture des terres.

En France, la plupart de ceux qui louent leurs services pour cultiver
le sol en possèdent eux-mêmes quelques parcelles qui, à la rigueur,
leur permettent de subsister sans travailler pour autrui. Lorsque
ceux-là viennent offrir leurs bras au grand propriétaire ou au fermier
voisin, et qu'on refuse de leur accorder un certain salaire, ils se
retirent sur leur petit domaine, et attendent qu'une autre occasion se
présente.

Je pense qu'en prenant les choses dans leur ensemble, on peut dire que
l'élévation lente et progressive des salaires est une des lois
générales qui régissent les sociétés démocratiques. À mesure que les
conditions deviennent plus égales, les salaires s'élèvent, et à mesure
que les salaires sont plus haut, les conditions deviennent plus
égales.

Mais, de nos jours, une grande et malheureuse exception se rencontre.

J'ai montré, dans un chapitre précédent, comment l'aristocratie,
chassée de la société politique, s'était retirée dans certaines
parties du monde industriel, et y avait établi sous une autre forme
son empire.

Ceci influe puissamment sur le taux des salaires.

Comme il faut être déjà très-riche pour entreprendre les grandes
industries dont je parle, le nombre de ceux qui les entreprennent est
fort petit. Étant peu nombreux, ils peuvent aisément se liguer entre
eux, et fixer au travail le prix qu'il leur plaît.

Leurs ouvriers sont, au contraire, en très-grand nombre, et la
quantité s'en accroît sans cesse; car il arrive de temps à autre des
prospérités extraordinaires durant lesquelles les salaires s'élèvent
outre mesure et attirent dans les manufactures les populations
environnantes. Or, une fois que les hommes sont entrés dans cette
carrière, nous avons vu qu'ils n'en sauraient sortir, parce qu'ils ne
tardent pas à y contracter des habitudes de corps et d'esprit qui les
rendent impropres à tout autre labeur. Ces hommes ont en général peu
de lumières, d'industrie et de ressources; ils sont donc presque à la
merci de leur maître. Lorsqu'une concurrence, ou d'autres
circonstances fortuites, fait décroître les gains de celui-ci, il peut
restreindre leurs salaires presque à son gré, et reprendre aisément
sur eux ce que la fortune lui enlève.

Refusent-ils le travail d'un commun accord: le maître, qui est un
homme riche, peut attendre aisément, sans se ruiner, que la nécessité
les lui ramène; mais eux, il leur faut travailler tous les jours pour
ne pas mourir; car ils n'ont guère d'autre propriété que leurs bras.
L'oppression les a dès longtemps appauvris, et ils sont plus faciles à
opprimer à mesure qu'ils deviennent plus pauvres. C'est un cercle
vicieux dont ils ne sauraient aucunement sortir.

On ne doit donc point s'étonner si les salaires, après s'être élevés
quelquefois tout à coup, baissent ici d'une manière permanente, tandis
que dans les autres professions le prix du travail, qui ne croît en
général que peu à peu, s'augmente sans cesse.

Cet état de dépendance et de misère dans lequel se trouve de notre
temps une partie de la population industrielle, est un fait
exceptionnel et contraire à tout ce qui l'environne; mais, pour cette
raison même, il n'en est pas de plus grave, ni qui mérite mieux
d'attirer l'attention particulière du législateur; car il est
difficile, lorsque la société entière se remue, de tenir une classe
immobile, et, quand le plus grand nombre s'ouvre sans cesse de
nouveaux chemins vers la fortune, de faire que quelques uns supportent
en paix leurs besoins et leurs désirs.




CHAPITRE VIII.

    Influence de la démocratie sur la famille.


Je viens d'examiner comment, chez les peuples démocratiques, et en
particulier chez les Américains, l'égalité des conditions modifie les
rapports des citoyens entre eux.

Je veux pénétrer plus avant, et entrer dans le sein de la famille. Mon
but n'est point ici de chercher des vérités nouvelles, mais de montrer
comment des faits déjà connus se rattachent à mon sujet.

Tout le monde a remarqué que, de nos jours, il s'était établi de
nouveaux rapports entre les différents membres de la famille, que la
distance qui séparait jadis le père de ses fils était diminuée, et que
l'autorité paternelle était sinon détruite, au moins altérée.

Quelque chose d'analogue, mais de plus frappant encore, se fait voir
aux États-Unis.

En Amérique, la famille, en prenant ce mot dans son sens romain et
aristocratique, n'existe point. On n'en retrouve quelque vestige que
durant les premières années qui suivent la naissance des enfants. Le
père exerce alors, sans opposition, la dictature domestique, que la
faiblesse de ses fils rend nécessaire, et que leur intérêt, ainsi que
sa supériorité incontestable, justifie.

Mais, du moment où le jeune Américain s'approche de la virilité, les
liens de l'obéissance filiale se détendent de jour en jour. Maître de
ses pensées, il l'est bientôt après de sa conduite. En Amérique, il
n'y a pas, à vrai dire, d'adolescence. Au sortir du premier âge,
l'homme se montre et commence à tracer lui-même son chemin.

On aurait tort de croire que ceci arrive à la suite d'une lutte
intestine, dans laquelle le fils aurait obtenu par une sorte de
violence morale, la liberté que son père lui refusait. Les mêmes
habitudes, les mêmes principes qui poussent l'un, à se saisir de
l'indépendance, disposent l'autre à en considérer l'usage comme un
droit incontestable.

On ne remarque donc dans le premier aucune de ces passions haineuses
et désordonnées qui agitent les hommes, longtemps encore après qu'ils
se sont soustraits à un pouvoir établi. Le second n'éprouve point ces
regrets pleins d'amertume et de colère, qui survivent d'ordinaire à la
puissance déchue: le père a aperçu de loin les bornes où devait venir
expirer son autorité; et quand le temps l'a approché de ces limites,
il abdique sans peine. Le fils a prévu d'avance l'époque précise où sa
propre volonté deviendrait sa règle; et il s'empare de la liberté sans
précipitation et sans efforts, comme d'un bien qui lui est dû, et
qu'on ne cherche point à lui ravir[3].

         [Note 3: Les Américains n'ont point encore imaginé cependant,
         comme nous l'avons fait en France, d'enlever aux pères l'un
         des principaux éléments de la puissance, en leur ôtant la
         liberté de disposer après la mort de leurs biens. Aux
         États-Unis, la faculté de tester est illimitée.

         En cela, comme dans presque tout le reste, il est facile de
         remarquer que, si la législation politique des Américains est
         beaucoup plus démocratique que la nôtre, notre législation
         civile est infiniment plus démocratique que la leur. Cela se
         conçoit sans peine.

         Notre législation civile a eu pour auteur un homme qui voyait
         son intérêt à satisfaire les passions démocratiques de ses
         contemporains dans tout ce qui n'était pas directement et
         immédiatement hostile à son pouvoir. Il permettait volontiers
         que quelques principes populaires régissent les biens, et
         gouvernassent les familles, pourvu qu'on ne prétendît pas les
         introduire dans la direction de l'État. Tandis que le torrent
         démocratique déborderait sur les lois civiles, il espérait se
         tenir aisément à l'abri derrière les lois politiques. Cette
         vue était à la fois pleine d'habileté et d'égoïsme; mais un
         pareil compromis ne pouvait être durable. Car à la longue, la
         société politique ne saurait manquer de devenir l'expression
         et l'image de la société civile; et c'est dans ce sens qu'on
         peut dire qu'il n'y a rien de plus politique chez un peuple
         que la législation civile.]

Il n'est peut-être pas inutile de faire voir comment ces changements
qui ont lieu dans la famille, sont étroitement liés à la révolution
sociale et politique qui achève de s'accomplir sous nos yeux.

Il y a certains grands principes sociaux qu'un peuple fait pénétrer
partout, ou ne laisse subsister nulle part.

Dans les pays aristocratiquement et hiérarchiquement organisés, le
pouvoir ne s'adresse jamais directement à l'ensemble des gouvernés.
Les hommes tenant les uns aux autres, on se borne à conduire les
premiers. Le reste suit. Ceci s'applique à la famille, comme à toutes
les associations qui ont un chef. Chez les peuples aristocratiques, la
société ne connaît, à vrai dire, que le père. Elle ne tient les fils
que par les mains du père; elle le gouverne et il les gouverne. Le
père n'y a donc pas seulement un droit naturel. On lui donne un droit
politique à commander. Il est l'auteur et le soutien de la famille; il
en est aussi le magistrat.

Dans les démocraties, où le bras du gouvernement va chercher chaque
homme en particulier au milieu de la foule pour le plier isolément
aux lois communes, il n'est pas besoin de semblable intermédiaire; le
père n'est aux yeux de la loi qu'un citoyen, plus âgé et plus riche
que ses fils.

Lorsque la plupart des conditions sont très-inégales, et que
l'inégalité des conditions est permanente, l'idée du supérieur grandit
dans l'imagination des hommes; la loi ne lui accordât-elle pas de
prérogatives, la coutume et l'opinion lui en concèdent. Lorsqu'au
contraire, les hommes diffèrent peu les uns des autres, et ne restent
pas toujours dissemblables, la notion générale du supérieur devient
plus faible et moins claire; en vain, la volonté du législateur
s'efforce-t-elle de placer celui qui obéit fort au-dessous de celui
qui commande, les moeurs rapprochent ces deux hommes l'un de l'autre,
et les attirent chaque jour vers le même niveau.

Si donc, je ne vois point dans la législation d'un peuple
aristocratique, de priviléges particuliers accordés au chef de la
famille, je ne laisserai pas d'être assuré que son pouvoir y est fort
respecté et plus étendu que dans le sein d'une démocratie; car je sais
que, quelles que soient les lois, le supérieur paraîtra toujours plus
haut et l'inférieur plus bas dans les aristocraties que chez les
peuples démocratiques.

Quand les hommes vivent dans le souvenir de ce qui a été, plutôt que
dans la préoccupation de ce qui est, et qu'ils s'inquiètent bien plus
de ce que leurs ancêtres ont pensé, qu'ils ne cherchent à penser
eux-mêmes, le père est le lien naturel et nécessaire entre le passé et
le présent, l'anneau où ces deux chaînes aboutissent et se rejoignent.
Dans les aristocraties, le père n'est donc pas seulement le chef
politique de la famille; il y est l'organe de la tradition,
l'interprète de la coutume, l'arbitre des moeurs. On l'écoute avec
déférence; on ne l'aborde qu'avec respect, et l'amour qu'on lui porte
est toujours tempéré par la crainte.

L'état social devenant démocratique, et les hommes adoptant pour
principe général qu'il est bon et légitime de juger de toutes choses
par soi-même en prenant les anciennes croyances comme renseignement et
non comme règle, la puissance d'opinion exercée par le père sur les
fils devient moins grande, aussi bien que son pouvoir légal.

La division des patrimoines qu'amène la démocratie, contribue
peut-être plus que tout le reste à changer les rapports du père et des
enfants.

Quand le père de famille a peu de bien, son fils et lui vivent sans
cesse dans le même lieu, et s'occupent en commun des mêmes travaux.
L'habitude et le besoin les rapprochent et les forcent à communiquer à
chaque instant l'un avec l'autre; il ne peut donc manquer de
s'établir entre eux une sorte d'intimité familière qui rend l'autorité
moins absolue, et qui s'accommode mal avec les formes extérieures du
respect.

Or, chez les peuples démocratiques, la classe qui possède ces petites
fortunes est précisément celle qui donne la puissance aux idées et le
tour aux moeurs. Elle fait prédominer partout ses opinions en même
temps que ses volontés, et ceux mêmes qui sont le plus enclins à
résister à ses commandements, finissent par se laisser entraîner par
ses exemples. J'ai vu de fougueux ennemis de la démocratie qui se
faisaient tutoyer par leurs enfants.

Ainsi, dans le même temps que le pouvoir échappe à l'aristocratie, on
voit disparaître ce qu'il y avait d'austère, de conventionnel et de
légal dans la puissance paternelle, et une sorte d'égalité s'établit
autour du foyer domestique.

Je ne sais si, à tout prendre, la société perd à ce changement; mais
je suis porté à croire que l'individu y gagne. Je pense qu'à mesure
que les moeurs et les lois sont plus démocratiques, les rapports du
père et du fils deviennent plus intimes et plus doux; la règle et
l'autorité s'y rencontrent moins; la confiance et l'affection y sont
souvent plus grandes, et il semble que le lien naturel se resserre,
tandis que le lien social se détend.

Dans la famille démocratique, le père n'exerce guère d'autre pouvoir
que celui qu'on se plaît à accorder à la tendresse et à l'expérience
d'un vieillard. Ses ordres seraient peut-être méconnus; mais ses
conseils sont d'ordinaire pleins de puissance. S'il n'est point
entouré de respects officiels, ses fils du moins l'abordent avec
confiance. Il n'y a point de formule reconnue pour lui adresser la
parole; mais on lui parle sans cesse, et on le consulte volontiers
chaque jour. Le maître et le magistrat ont disparu; le père reste.

Il suffit, pour juger de la différence des deux états sociaux sur ce
point, de parcourir les correspondances domestiques que les
aristocraties nous ont laissées. Le style en est toujours correct,
cérémonieux, rigide, et si froid, que la chaleur naturelle du coeur
peut à peine s'y sentir à travers les mots.

Il règne, au contraire, dans toutes les paroles qu'un fils adresse à
son père, chez les peuples démocratiques, quelque chose de libre, de
familier et de tendre à la fois, qui fait découvrir au premier abord
que des rapports nouveaux se sont établis au sein de la famille.

Une révolution analogue modifie les rapports mutuels des enfants.

Dans la famille aristocratique, aussi bien que dans la société
aristocratique, toutes les places sont marquées. Non seulement le père
y occupe un rang à part et y jouit d'immenses priviléges: les enfants
eux-mêmes ne sont point égaux entre eux; l'âge et le sexe fixent
irrévocablement à chacun son rang et lui assurent certaines
prérogatives. La démocratie renverse ou abaisse la plupart de ces
barrières.

Dans la famille aristocratique, l'aîné des fils, héritant de la plus
grande partie des biens et de presque tous les droits, devient le chef
et jusqu'à un certain point le maître de ses frères. À lui la grandeur
et le pouvoir; à eux la médiocrité et la dépendance. Toutefois, on
aurait tort de croire que, chez les peuples aristocratiques, les
priviléges de l'aîné ne fussent avantageux qu'à lui seul, et qu'ils
n'excitassent autour de lui que l'envie et la haine.

L'aîné s'efforce d'ordinaire de procurer la richesse et le pouvoir à
ses frères, parce que l'éclat général de la maison rejaillit sur celui
qui la représente; et les cadets cherchent à faciliter à l'aîné toutes
ses entreprises, parce que la grandeur et la force du chef de la
famille le met de plus en plus en état d'en élever tous les rejetons.

Les divers membres de la famille aristocratique sont donc fort
étroitement liés les uns aux autres; leurs intérêts se tiennent, leurs
esprits sont d'accord; mais il est rare que leurs coeurs s'entendent.

La démocratie attache aussi les frères les uns aux autres; mais elle
s'y prend d'une autre manière.

Sous les lois démocratiques, les enfants sont parfaitement égaux, par
conséquent indépendants; rien ne les rapproche forcément, mais aussi
rien ne les écarte; et comme ils ont une origine commune, qu'ils
s'élèvent sous le même toit, qu'ils sont l'objet des mêmes soins, et
qu'aucune prérogative particulière ne les distingue ni ne les sépare,
on voit aisément naître parmi eux la douce et juvénile intimité du
premier âge. Le lien ainsi formé au commencement de la vie, il ne se
présente guère d'occasions de le rompre; car la fraternité les
rapproche chaque jour sans les gêner.

Ce n'est donc point par les intérêts, c'est par la communauté des
souvenirs et la libre sympathie des opinions et des goûts, que la
démocratie attache les frères les uns aux autres. Elle divise leur
héritage, mais elle permet que leurs âmes se confondent.

La douceur de ces moeurs démocratiques est si grande, que les
partisans de l'aristocratie eux-mêmes s'y laissent prendre, et que,
après l'avoir goûtée quelque temps, ils ne sont point tentés de
retourner aux formes respectueuses et froides de la famille
aristocratique. Ils conserveraient volontiers les habitudes
domestiques de la démocratie, pourvu qu'ils pussent rejeter son état
social et ses lois. Mais ces choses se tiennent, et l'on ne saurait
jouir des unes, sans souffrir les autres.

Ce que je viens de dire de l'amour filial et de la tendresse
fraternelle, doit s'entendre de toutes les passions qui prennent
spontanément leur source dans la nature elle-même.

Lorsqu'une certaine manière de penser ou de sentir est le produit d'un
état particulier de l'humanité; cet état venant à changer, il ne reste
rien. C'est ainsi que la loi peut attacher très-étroitement deux
citoyens l'un à l'autre; la loi abolie, ils se séparent. Il n'y avait
rien de plus serré que le noeud qui unissait le vassal au seigneur,
dans le monde féodal. Maintenant, ces deux hommes ne se connaissent
plus. La crainte, la reconnaissance et l'amour qui les liaient jadis
ont disparu. On n'en trouve point la trace.

Mais il n'en est pas ainsi des sentiments naturels à l'espèce humaine.
Il est rare que la loi, en s'efforçant de plier ceux-ci d'une certaine
manière, ne les énerve; qu'en voulant y ajouter, elle ne leur ôte
point quelque chose, et qu'ils ne soient pas toujours plus forts,
livrés à eux-mêmes.

La démocratie qui détruit ou obscurcit presque toutes les anciennes
conventions sociales, et qui empêche que les hommes ne s'arrêtent
aisément à de nouvelles, fait disparaître entièrement la plupart des
sentiments qui naissent de ces conventions. Mais elle ne fait que
modifier les autres, et souvent elle leur donne une énergie et une
douceur qu'ils n'avaient pas.

Je pense qu'il n'est pas impossible de renfermer dans une seule phrase
tout le sens de ce chapitre et de plusieurs autres qui le précèdent.
La démocratie détend les liens sociaux, mais elle resserre les liens
naturels. Elle rapproche les parents dans le même temps qu'elle sépare
les citoyens.




CHAPITRE IX.

    Éducation des jeunes filles aux États-Unis.


Il n'y a jamais eu de sociétés libres sans moeurs, et, ainsi que je
l'ai dit dans la première partie de cet ouvrage, c'est la femme qui
fait les moeurs. Tout ce qui influe sur la condition des femmes, sur
leurs habitudes et leurs opinions, a donc un grand intérêt politique à
mes yeux.

Chez presque toutes les nations protestantes, les jeunes filles sont
infiniment plus maîtresses de leurs actions que chez les peuples
catholiques.

Cette indépendance est encore plus grande dans les pays protestants
qui, ainsi que l'Angleterre, ont conservé ou acquis le droit de se
gouverner eux-mêmes. La liberté pénètre alors dans la famille par les
habitudes politiques et par les croyances religieuses.

Aux États-Unis, les doctrines du protestantisme viennent se combiner
avec une constitution très-libre et un état social très-démocratique;
et nulle part la jeune fille n'est plus promptement ni plus
complétement livrée à elle-même.

Longtemps avant que la jeune Américaine ait atteint l'âge nubile, on
commence à l'affranchir peu à peu de la tutelle maternelle; elle n'est
point encore entièrement sortie de l'enfance que déjà elle pense par
elle-même, parle librement, et agit seule; devant elle est exposé sans
cesse le grand tableau du monde; loin de chercher à lui en dérober la
vue, on le découvre chaque jour de plus en plus à ses regards, et on
lui apprend à le considérer d'un oeil ferme et tranquille. Ainsi, les
vices et les périls que la société présente ne tardent pas à lui être
révélés; elle les voit clairement, les juge sans illusion et les
affronte sans crainte; car elle est pleine de confiance dans ses
forces, et sa confiance semble partagée par tous ceux qui
l'environnent.

Il ne faut donc presque jamais s'attendre à rencontrer chez la jeune
fille d'Amérique cette candeur virginale au milieu des naissants
désirs, non plus que ces grâces naïves et ingénues qui accompagnent
d'ordinaire chez l'Européenne le passage de l'enfance à la jeunesse.
Il est rare que l'Américaine, quel que soit son âge, montre une
timidité et une ignorance puériles. Comme la jeune fille d'Europe,
elle veut plaire; mais elle sait précisément à quel prix. Si elle ne
se livre pas au mal, du moins elle le connaît; elle a des moeurs pures
plutôt qu'un esprit chaste.

J'ai souvent été surpris et presque effrayé en voyant la dextérité
singulière et l'heureuse audace avec lesquelles ces jeunes filles
d'Amérique savaient conduire leurs pensées et leurs paroles au milieu
des écueils d'une conversation enjouée; un philosophe aurait bronché
cent fois sur l'étroit chemin qu'elles parcouraient sans accidents et
sans peine.

Il est facile, en effet, de reconnaître que, au milieu même de
l'indépendance de sa première jeunesse, l'Américaine ne cesse jamais
entièrement d'être maîtresse d'elle-même; elle jouit de tous les
plaisirs permis sans s'abandonner à aucun d'eux, et sa raison ne lâche
point les rênes, quoiqu'elle semble souvent les laisser flotter.

En France, où nous mêlons encore d'une si étrange manière, dans nos
opinions et dans nos goûts, des débris de tous les âges, il nous
arrive souvent de donner aux femmes une éducation timide, retirée et
presque claustrale, comme au temps de l'aristocratie, et nous les
abandonnons ensuite tout à coup, sans guide et sans secours, au milieu
des désordres inséparables d'une société démocratique.

Les Américains sont mieux d'accord avec eux-mêmes.

Ils ont vu que, au sein d'une démocratie, l'indépendance individuelle
ne pouvait manquer d'être très-grande, la jeunesse hâtive, les goûts
mal contenus, la coutume changeante, l'opinion publique souvent
incertaine ou impuissante, l'autorité paternelle faible et le pouvoir
marital contesté.

Dans cet état de choses, ils ont jugé qu'il y avait peu de chances de
pouvoir comprimer chez la femme les passions les plus tyranniques du
coeur humain, et qu'il était plus sûr de lui enseigner l'art de les
combattre elle-même. Comme ils ne pouvaient empêcher que sa vertu ne
fût souvent en péril, ils ont voulu qu'elle sût la défendre, et ils
ont plus compté sur le libre effort de sa volonté que sur des
barrières ébranlées ou détruites. Au lieu de la tenir dans la défiance
d'elle-même, ils cherchent donc sans cesse à accroître sa confiance en
ses propres forces. N'ayant ni la possibilité ni le désir de maintenir
la jeune fille dans une perpétuelle et complète ignorance, ils se
sont hâtés de lui donner une connaissance précoce de toutes choses.
Loin de lui cacher les corruptions du monde, ils ont voulu qu'elle les
vît dès l'abord et qu'elle s'exerçât d'elle-même à les fuir, et ils
ont mieux aimé garantir son honnêteté que de trop respecter son
innocence.

Quoique les Américains soient un peuple fort religieux, ils ne s'en
sont pas rapportés à la religion seule pour défendre la vertu de la
femme; ils ont cherché à armer sa raison. En ceci, comme en beaucoup
d'autres circonstances, ils ont suivi la même méthode. Ils ont d'abord
fait d'incroyables efforts pour obtenir que l'indépendance
individuelle se réglât d'elle-même, et ce n'est qu'arrivés aux
dernières limites de la force humaine qu'ils ont enfin appelé la
religion à leur secours.

Je sais qu'une pareille éducation n'est pas sans danger; je n'ignore
pas non plus qu'elle tend à développer le jugement aux dépens de
l'imagination, et à faire des femmes honnêtes et froides plutôt que
des épouses tendres et d'aimables compagnes de l'homme. Si la société
en est plus tranquille et mieux réglée, la vie privée en a souvent
moins de charmes. Mais ce sont là des maux secondaires, qu'un intérêt
plus grand doit faire braver. Parvenus au point où nous sommes, il ne
nous est plus permis de faire un choix, il faut une éducation
démocratique pour garantir la femme des périls dont les institutions
et les moeurs de la démocratie l'environnent.




CHAPITRE X.

    Comment la jeune fille se retrouve sous les traits de l'épouse.


En Amérique, l'indépendance de la femme vient se perdre sans retour au
milieu des liens du mariage. Si la jeune fille y est moins contrainte
que partout ailleurs, l'épouse s'y soumet à des obligations plus
étroites. L'une fait de la maison paternelle un lieu de liberté et de
plaisir, l'autre vit dans la demeure de son mari comme dans un
cloître.

Ces deux états si différents ne sont peut-être pas si contraires qu'on
le suppose, et il est naturel que les Américains passent par l'un pour
arriver à l'autre.

Les peuples religieux et les nations industrielles se font une idée
particulièrement grave du mariage. Les uns considèrent la régularité
de la vie d'une femme, comme la meilleure garantie et le signe le plus
certain de la pureté de ses moeurs. Les autres y voient le gage assuré
de l'ordre et de la prospérité de la maison.

Les Américains forment tout à la fois une nation puritaine, et un
peuple commerçant; leurs croyances religieuses aussi bien que leurs
habitudes industrielles les portent donc à exiger de la femme une
abnégation d'elle-même, et un sacrifice continuel de ses plaisirs à
ses affaires, qu'il est rare de lui demander en Europe. Ainsi, il
règne aux États-Unis une opinion publique inexorable, qui renferme
avec soin la femme dans le petit cercle des intérêts et des devoirs
domestiques, et qui lui défend d'en sortir.

À son entrée dans le monde, la jeune Américaine trouve ces notions
fermement établies; elle voit les règles qui en découlent; elle ne
tarde pas à se convaincre qu'elle ne saurait se soustraire un moment
aux usages de ses contemporains, sans mettre aussitôt en péril sa
tranquillité, son honneur, et jusqu'à son existence sociale, et elle
trouve dans la fermeté de sa raison et dans les habitudes viriles que
son éducation lui a données, l'énergie de s'y soumettre.

On peut dire que c'est dans l'usage de l'indépendance qu'elle a puisé
le courage d'en subir sans lutte et sans murmure le sacrifice quand le
moment est venu de se l'imposer.

L'Américaine d'ailleurs ne tombe jamais dans les liens du mariage
comme dans un piége tendu à sa simplicité et à son ignorance. On lui a
appris d'avance ce qu'on attendait d'elle, et c'est d'elle-même et
librement qu'elle se place sous le joug. Elle supporte courageusement
sa condition nouvelle, parce qu'elle l'a choisie.

Comme en Amérique la discipline paternelle est fort lâche, et que le
lien conjugal est fort étroit, ce n'est qu'avec circonspection et avec
crainte qu'une jeune fille le contracte. On n'y voit guère d'unions
précoces. Les Américaines ne se marient donc que quand leur raison est
exercée et mûrie; tandis qu'ailleurs la plupart des femmes ne
commencent d'ordinaire à exercer et mûrir leur raison, que dans le
mariage.

Je suis, du reste, très-loin de croire que ce grand changement qui
s'opère dans toutes les habitudes des femmes aux États-Unis, aussitôt
qu'elles sont mariées, ne doive être attribué qu'à la contrainte de
l'opinion publique. Souvent elles se l'imposent elles-mêmes par le
seul effort de leur volonté.

Lorsque le temps est arrivé de choisir un époux, cette froide et
austère raison que la libre vue du monde a éclairée et affermie,
indique à l'Américaine qu'un esprit léger et indépendant dans les
liens du mariage, est un sujet de trouble éternel, non de plaisir; que
les amusements de la jeune fille ne sauraient devenir les délassements
de l'épouse, et que pour la femme les sources du bonheur sont dans la
demeure conjugale. Voyant d'avance et avec clarté le seul chemin qui
peut conduire à la félicité domestique, elle y entre dès ses premiers
pas, et le suit jusqu'au bout sans chercher à retourner en arrière.

Cette même vigueur de volonté que font voir les jeunes épouses
d'Amérique, en se pliant tout à coup et sans se plaindre aux austères
devoirs de leur nouvel état, se retrouve du reste dans toutes les
grandes épreuves de leur vie.

Il n'y a pas de pays au monde où les fortunes particulières soient
plus instables qu'aux États-Unis. Il n'est pas rare que dans le cours
de son existence, le même homme monte et redescende tous les degrés
qui conduisent de l'opulence à la pauvreté.

Les femmes d'Amérique supportent ces révolutions avec une tranquille
et indomptable énergie. On dirait que leurs désirs se resserrent avec
leur fortune, aussi aisément qu'ils s'étendent.

La plupart des aventuriers qui vont peupler chaque année les
solitudes de l'ouest, appartiennent, ainsi que je l'ai dit dans mon
premier ouvrage, à l'ancienne race anglo-américaine du nord. Plusieurs
de ces hommes qui courent avec tant d'audace vers la richesse
jouissaient déjà de l'aisance dans leur pays. Ils mènent avec eux
leurs compagnes, et font partager à celles-ci les périls et les
misères sans nombre, qui signalent toujours le commencement de
pareilles entreprises. J'ai souvent rencontré jusque sur les limites
du désert de jeunes femmes qui après avoir été élevées au milieu de
toutes les délicatesses des grandes villes de la Nouvelle-Angleterre,
étaient passées presque sans transition de la riche demeure de leurs
parents dans une hutte mal fermée au sein d'un bois. La fièvre, la
solitude, l'ennui, n'avaient point brisé les ressorts de leur courage.
Leurs traits semblaient altérés et flétris, mais leurs regards étaient
fermes. Elles paraissaient tout à la fois tristes et résolues[TN-A].

Je ne doute point que ces jeunes Américaines n'eussent amassé, dans
leur éducation première, cette force intérieure dont elles faisaient
alors usage.

C'est donc encore la jeune fille qui, aux États-Unis, se retrouve sous
les traits de l'épouse; le rôle a changé, les habitudes diffèrent,
l'esprit est le même.




CHAPITRE XI.

    Comment l'égalité des conditions contribue à maintenir les bonnes
    moeurs en Amérique.


Il y a des philosophes et des historiens qui ont dit, ou ont laissé
entendre, que les femmes étaient plus ou moins sévères dans leurs
moeurs suivant qu'elles habitaient plus ou moins loin de l'équateur.
C'est se tirer d'affaire à bon marché, et, à ce compte, il suffirait
d'une sphère et d'un compas pour résoudre en un instant l'un des plus
difficiles problèmes que l'humanité présente[TN-B].

Je ne vois point que cette doctrine matérialiste soit établie par les
faits.

Les mêmes nations se sont montrées, à différentes époques de leur
histoire, chastes ou dissolues. La régularité ou le désordre de leurs
moeurs tenait donc à quelques causes changeantes, et non pas seulement
à la nature du pays qui ne changeait point.

Je ne nierai pas que, dans certains climats, les passions qui naissent
de l'attrait réciproque des sexes ne soient particulièrement ardentes;
mais je pense que cette ardeur naturelle peut toujours être excitée ou
contenue par l'état social et les institutions politiques.

Quoique les voyageurs qui ont visité l'Amérique du nord diffèrent
entre eux sur plusieurs points, ils s'accordent tous à remarquer que
les moeurs y sont infiniment plus sévères que partout ailleurs.

Il est évident que, sur ce point, les Américains sont très-supérieurs
à leurs pères les Anglais. Une vue superficielle des deux nations
suffit pour le montrer.

En Angleterre, comme dans toutes les autres contrées de l'Europe, la
malignité publique s'exerce sans cesse sur les faiblesses des femmes.
On entend souvent les philosophes et les hommes d'état s'y plaindre de
ce que les moeurs ne sont pas assez régulières, et la littérature le
fait supposer tous les jours.

En Amérique tous les livres, sans en excepter les romans, supposent
les femmes chastes, et personne n'y raconte d'aventures galantes.

Cette grande régularité des moeurs américaines tient sans doute en
partie au pays, à la race, à la religion. Mais toutes ces causes, qui
se rencontrent ailleurs, ne suffisent pas encore pour l'expliquer. Il
faut pour cela recourir à quelque raison particulière.

Cette raison me paraît être l'égalité et les institutions qui en
découlent.

L'égalité des conditions ne produit pas à elle seule la régularité des
moeurs; mais on ne saurait douter qu'elle ne la facilite et ne
l'augmente.

Chez les peuples aristocratiques la naissance et la fortune font
souvent de l'homme et de la femme des êtres si différents qu'ils ne
sauraient jamais parvenir à s'unir l'un à l'autre. Les passions les
rapprochent, mais l'état social et les idées qu'il suggère les
empêchent de se lier d'une manière permanente et ostensible. De là
naissent nécessairement un grand nombre d'unions passagères et
clandestines. La nature s'y dédommage en secret de la contrainte que
les lois lui imposent.

Ceci ne se voit pas de même quand l'égalité des conditions a fait
tomber toutes les barrières imaginaires, ou réelles, qui séparaient
l'homme de la femme. Il n'y a point alors de jeune fille qui ne croie
pouvoir devenir l'épouse de l'homme qui la préfère; ce qui rend le
désordre des moeurs avant le mariage fort difficile. Car, quelle que
soit la crédulité des passions, il n'y a guère moyen qu'une femme se
persuade qu'on l'aime lorsqu'on est parfaitement libre de l'épouser,
et qu'on ne le fait point.

La même cause agit, quoique d'une manière plus indirecte, dans le
mariage.

Rien ne sert mieux à légitimer l'amour illégitime aux yeux de ceux qui
l'éprouvent, ou de la foule qui le contemple, que des unions forcées
ou faites au hasard[4].

         [Note 4: Il est aisé de se convaincre de cette vérité en
         étudiant les différentes littératures de l'Europe.

         Lorsqu'un Européen veut retracer dans ses fictions
         quelques-unes des grandes catastrophes qui se font voir si
         souvent parmi nous, au sein du mariage, il a soin d'exciter
         d'avance la pitié du lecteur en lui montrant des êtres mal
         assortis ou contraints. Quoique une longue tolérance ait
         depuis longtemps relâché nos moeurs, il parviendrait
         difficilement à nous intéresser aux malheurs de ces
         personnages s'il ne commençait par faire excuser leur faute.
         Cet artifice ne manque guère de réussir. Le spectacle
         journalier dont nous sommes témoins nous prépare de loin à
         l'indulgence.

         Les écrivains américains ne sauraient rendre aux yeux de
         leurs lecteurs de pareilles excuses vraisemblables; leurs
         usages, leurs lois, s'y refusent et, désespérant de rendre le
         désordre aimable, ils ne le peignent point. C'est, en partie,
         à cette cause qu'il faut attribuer le petit nombre de romans
         qui se publient aux États-Unis.]

Dans un pays où la femme exerce toujours librement son choix, et où
l'éducation l'a mise en état de bien choisir, l'opinion publique est
inexorable pour ses fautes.

Le rigorisme des Américains naît, en partie, de là. Ils considèrent le
mariage comme un contrat souvent onéreux, mais dont cependant on est
tenu à la rigueur d'exécuter toutes les clauses, parce qu'on a pu les
connaître toutes à l'avance, et qu'on a joui de la liberté entière de
ne s'obliger à rien.

Ce qui rend la fidélité plus obligatoire la rend plus facile.

Dans les pays aristocratiques le mariage a plutôt pour but d'unir des
biens que des personnes; aussi arrive-t-il quelquefois que le mari y
est pris à l'école et la femme en nourrice. Il n'est pas étonnant que
le lien conjugal qui retient unies les fortunes de ces deux époux
laisse leurs coeurs errer à l'aventure. Cela découle naturellement de
l'esprit du contrat.

Quand, au contraire, chacun choisit toujours lui-même sa compagne,
sans que rien d'extérieur ne le gêne, ni même ne le dirige, ce n'est
d'ordinaire que la similitude des goûts et des idées qui rapproche
l'homme et la femme; et cette même similitude les retient et les fixe
l'un à côté de l'autre.

Nos pères avaient conçu une opinion singulière en fait de mariage.

Comme ils s'étaient aperçu que le petit nombre de mariages
d'inclination, qui se faisaient de leur temps, avaient presque
toujours eu une issue funeste, ils en avaient conclu résolument qu'en
pareille matière il était très-dangereux de consulter son propre
coeur. Le hasard leur paraissait plus clairvoyant que le choix.

Il n'était pas bien difficile de voir cependant que les exemples
qu'ils avaient sous les yeux ne prouvaient rien.

Je remarquerai d'abord que si les peuples démocratiques accordent aux
femmes le droit de choisir librement leur mari, ils ont soin de
fournir d'avance à leur esprit les lumières, et à leur volonté la
force qui peuvent être nécessaires pour un pareil choix; tandis que
les jeunes filles qui, chez les peuples aristocratiques, échappent
furtivement à l'autorité paternelle pour se jeter d'elles-mêmes dans
les bras d'un homme qu'on ne leur a donné ni le temps de connaître, ni
la capacité de juger, manquent de toutes ces garanties. On ne saurait
être surpris qu'elles fassent un mauvais usage de leur libre arbitre,
la première fois qu'elles en usent; ni qu'elles tombent dans de si
cruelles erreurs, lorsque sans avoir reçu l'éducation démocratique,
elles veulent suivre, en se mariant, les coutumes de la démocratie.

Mais il y a plus.

Lorsqu'un homme et une femme veulent se rapprocher à travers les
inégalités de l'état social aristocratique, ils ont d'immenses
obstacles à vaincre. Après avoir rompu ou desserré les liens de
l'obéissance filiale, il leur faut échapper, par un dernier effort, à
l'empire de la coutume et à la tyrannie de l'opinion; et lorsque enfin
ils sont arrivés au bout de cette rude entreprise, ils se trouvent
comme des étrangers au milieu de leurs amis naturels et de leurs
proches: le préjugé qu'ils ont franchi les en sépare. Cette situation
ne tarde pas à abattre leur courage et à aigrir leurs coeurs.

Si donc il arrive que des époux unis de cette manière sont d'abord
malheureux, et puis coupables, il ne faut pas l'attribuer à ce qu'ils
se sont librement choisis, mais plutôt à ce qu'ils vivent dans une
société qui n'admet point de pareils choix.

On ne doit pas oublier, d'ailleurs, que le même effort qui fait sortir
violemment un homme d'une erreur commune l'entraîne presque toujours
hors de la raison; que, pour oser déclarer une guerre, même légitime,
aux idées de son siècle et de son pays, il faut avoir dans l'esprit
une certaine disposition violente et aventureuse, et que des gens de
ce caractère, quelque direction qu'ils prennent, parviennent rarement
au bonheur et à la vertu. Et c'est, pour le dire en passant, ce qui
explique pourquoi, dans les révolutions les plus nécessaires et les
plus saintes, il se rencontre si peu de révolutionnaires modérés et
honnêtes.

Que, dans un siècle d'aristocratie, un homme s'avise par hasard de ne
consulter dans l'union conjugale d'autres convenances que son opinion
particulière et son goût, et que le désordre des moeurs et la misère
ne tardent pas ensuite à s'introduire dans son ménage, il ne faut donc
pas s'en étonner. Mais lorsque cette même manière d'agir est dans
l'ordre naturel et ordinaire des choses; que l'état social la
facilite; que la puissance paternelle s'y prête, et que l'opinion
publique la préconise, on ne doit pas douter que la paix intérieure
des familles n'en devienne plus grande, et que la foi conjugale n'en
soit mieux gardée.

Presque tous les hommes des démocraties parcourent une carrière
politique ou exercent une profession, et, d'une autre part, la
médiocrité des fortunes y oblige la femme à se renfermer chaque jour
dans l'intérieur de sa demeure, afin de présider elle-même, et de
très-près, aux détails de l'administration domestique.

Tous ces travaux distincts et forcés sont comme autant de barrières
naturelles qui, séparant les sexes, rendent les sollicitations de l'un
plus rares et moins vives, et la résistance de l'autre plus aisée.

Ce n'est pas que l'égalité des conditions puisse jamais parvenir à
rendre l'homme chaste; mais elle donne au désordre de ses moeurs un
caractère moins dangereux. Comme personne n'a plus alors le loisir ni
l'occasion d'attaquer les vertus qui veulent se défendre, on voit tout
à la fois un grand nombre de courtisanes et une multitude de femmes
honnêtes.

Un pareil état de choses produit de déplorables misères individuelles,
mais il n'empêche point que le corps social ne soit dispos et fort; il
ne détruit pas les liens de famille et n'énerve pas les moeurs
nationales. Ce qui met en danger la société, ce n'est pas la grande
corruption chez quelques uns; c'est le relâchement de tous. Aux yeux
du législateur la prostitution est bien moins à redouter que la
galanterie.

Cette vie tumultueuse et sans cesse tracassée, que l'égalité donne aux
hommes, ne les détourne pas seulement de l'amour en leur ôtant le
loisir de s'y livrer; elle les en écarte encore par un chemin plus
secret, mais plus sûr.

Tous les hommes qui vivent dans les temps démocratiques contractent
plus ou moins les habitudes intellectuelles des classes industrielles
et commerçantes; leur esprit prend un tour sérieux, calculateur et
positif; il se détourne volontiers de l'idéal pour se diriger vers
quelque but visible et prochain qui se présente comme le naturel et
nécessaire objet des désirs. L'égalité ne détruit pas ainsi
l'imagination; mais elle la limite et ne lui permet de voler qu'en
rasant la terre.

Il n'y a rien de moins rêveur que les citoyens d'une démocratie, et
l'on n'en voit guère qui veuillent s'abandonner à ces contemplations
oisives et solitaires qui précèdent d'ordinaire et qui produisent les
grandes agitations du coeur.

Ils mettent, il est vrai, beaucoup de prix à se procurer cette sorte
d'affection profonde, régulière et paisible, qui fait le charme et la
sécurité de la vie; mais ils ne courent pas volontiers après des
émotions violentes et capricieuses qui la troublent et l'abrégent.

Je sais que tout ce qui précède n'est complétement applicable qu'à
l'Amérique, et ne peut, quant à présent, s'étendre d'une manière
générale à l'Europe.

Depuis un demi-siècle que les lois et les habitudes poussent avec une
énergie sans pareille plusieurs peuples européens vers la démocratie,
on ne voit point que chez ces nations les rapports de l'homme et de
la femme soient devenus plus réguliers et plus chastes. Le contraire
se laisse même apercevoir en quelques endroits. Certaines classes sont
mieux réglées; la moralité générale paraît plus lâche. Je ne craindrai
pas de le remarquer, car je ne me sens pas mieux disposé à flatter mes
contemporains qu'à en médire.

Ce spectacle doit affliger, mais non surprendre. L'heureuse influence
qu'un état social démocratique peut exercer sur la régularité des
habitudes est un de ces faits qui ne sauraient se découvrir qu'à la
longue. Si l'égalité des conditions est favorable aux bonnes moeurs,
le travail social, qui rend les conditions égales, leur est
très-funeste.

Depuis cinquante ans que la France se transforme, nous avons eu
rarement de la liberté, mais toujours du désordre. Au milieu de cette
confusion universelle des idées et de cet ébranlement général des
opinions, parmi ce mélange incohérent du juste et de l'injuste, du
vrai et du faux, du droit et du fait, la vertu publique est devenue
incertaine, et la moralité privée chancelante.

Mais toutes les révolutions, quels que fussent leur objet et leurs
agents, ont d'abord produit des effets semblables. Celles même qui ont
fini par resserrer le lien des moeurs ont commencé par le détendre.

Les désordres dont nous sommes souvent témoins ne me semblent donc pas
un fait durable. Déjà de curieux indices l'annoncent.

Il n'y a rien de plus misérablement corrompu qu'une aristocratie qui
conserve ses richesses en perdant son pouvoir, et qui, réduite à des
jouissances vulgaires, possède encore d'immenses loisirs. Les passions
énergiques et les grandes pensées qui l'avaient animée jadis, en
disparaissent alors, et l'on n'y rencontre plus guère qu'une multitude
de petits vices rongeurs, qui s'attachent à elle, comme des vers à un
cadavre.

Personne ne conteste que l'aristocratie française du dernier siècle ne
fut très-dissolue; tandis que d'anciennes habitudes et de vieilles
croyances maintenaient encore le respect des moeurs dans les autres
classes.

On n'aura pas de peine non plus à tomber d'accord que, de notre temps,
une certaine sévérité de principes ne se fasse voir parmi les débris
de cette même aristocratie, au lieu que le désordre des moeurs a paru
s'étendre dans les rangs moyens et inférieurs de la société. De telle
sorte que les mêmes familles qui se montraient, il y a cinquante ans,
les plus relâchées se montrent aujourd'hui les plus exemplaires, et
que la démocratie semble n'avoir moralisé que les classes
aristocratiques.

La révolution, en divisant la fortune des nobles, en les forçant de
s'occuper assidûment de leurs affaires et de leurs familles, en les
renfermant avec leurs enfants sous le même toit, en donnant enfin un
tour plus raisonnable et plus grave à leurs pensées, leur a suggéré,
sans qu'ils s'en aperçoivent eux-mêmes, le respect des croyances
religieuses, l'amour de l'ordre, des plaisirs paisibles, des joies
domestiques et du bien-être; tandis que le reste de la nation, qui
avait naturellement ces mêmes goûts, était entraîné vers le désordre
par l'effort même qu'il fallait faire pour renverser les lois et les
coutumes politiques.

L'ancienne aristocratie française a subi les conséquences de la
révolution, et elle n'a point ressenti les passions révolutionnaires,
ni partagé l'entraînement souvent anarchique qui l'a produite; il est
facile de concevoir qu'elle éprouve dans ses moeurs l'influence
salutaire de cette révolution, avant ceux mêmes qui l'ont faite.

Il est donc permis de dire, quoique la chose au premier abord paraisse
surprenante, que, de nos jours, ce sont les classes les plus
anti-démocratiques de la nation qui font le mieux voir l'espèce de
moralité qu'il est raisonnable d'attendre de la démocratie.

Je ne puis m'empêcher de croire, que quand nous aurons obtenu tous
les effets de la révolution démocratique, après être sortis du tumulte
qu'elle a fait naître, ce qui n'est vrai aujourd'hui que de quelques
uns, le deviendra peu à peu de tous.




CHAPITRE XII.

    Comment les Américains comprennent l'égalité de l'homme et de la
    femme.


J'ai fait voir comment la démocratie détruisait ou modifiait les
diverses inégalités que la société fait naître; mais est-ce là tout,
et ne parvient-elle pas enfin à agir sur cette grande inégalité de
l'homme et de la femme, qui a semblé, jusqu'à nos jours, avoir ses
fondements éternels dans la nature?

Je pense que le mouvement social qui rapproche du même niveau le fils
et le père, le serviteur et le maître, et, en général, l'inférieur et
le supérieur, élève la femme, et doit de plus en plus en faire l'égale
de l'homme.

Mais c'est ici, plus que jamais, que je sens le besoin d'être bien
compris; car, il n'y a pas de sujet sur lequel l'imagination grossière
et désordonnée de notre siècle se soit donné une plus libre carrière.

Il y a des gens en Europe, qui, confondant les attributs divers des
sexes, prétendent faire de l'homme et de la femme des êtres, non
seulement égaux, mais semblables. Ils donnent à l'un comme à l'autre
les mêmes fonctions, leur imposent les mêmes devoirs et leur accordent
les mêmes droits; ils les mêlent en toutes choses, travaux, plaisirs,
affaires. On peut aisément concevoir qu'en s'efforçant d'égaler ainsi
un sexe à l'autre, on les dégrade tous les deux; et que de ce mélange
grossier des oeuvres de la nature, il ne saurait jamais sortir que des
hommes faibles et des femmes déshonnêtes.

Ce n'est point ainsi que les Américains ont compris l'espèce d'égalité
démocratique qui peut s'établir entre la femme et l'homme. Ils ont
pensé que, puisque la nature avait établi une si grande variété entre
la constitution physique et morale de l'homme et celle de la femme,
son but clairement indiqué était de donner à leurs différentes
facultés un emploi divers; et ils ont jugé que le progrès ne
consistait point à faire faire à peu près les mêmes choses à des
êtres dissemblables, mais à obtenir que chacun d'eux s'acquittât le
mieux possible de sa tâche. Les Américains ont appliqué aux deux sexes
le grand principe d'économie politique qui domine de nos jours
l'industrie. Ils ont soigneusement divisé les fonctions de l'homme et
de la femme, afin que le grand travail social fût mieux fait.

L'Amérique est le pays du monde où l'on a pris le soin le plus
continuel de tracer aux deux sexes des lignes d'action nettement
séparées; et où l'on a voulu que tous deux marchassent d'un pas égal,
mais dans des chemins toujours différents. Vous ne voyez point
d'Américaines diriger les affaires extérieures de la famille, conduire
un négoce, ni pénétrer enfin dans la sphère politique; mais on n'en
rencontre point non plus qui soient obligées de se livrer aux rudes
travaux du labourage, ni à aucun des exercices pénibles qui exigent le
développement de la force physique. Il n'y a pas de familles si
pauvres qui fassent exception à cette règle. Si l'Américaine ne peut
point s'échapper du cercle paisible des occupations domestiques, elle
n'est, d'autre part, jamais contrainte d'en sortir.

De là vient que les Américaines, qui font souvent voir une mâle raison
et une énergie toute virile, conservent en général une apparence
très-délicate, et restent toujours femmes par les manières, bien
qu'elles se montrent hommes quelquefois par l'esprit et le coeur.

Jamais non plus les Américains n'ont imaginé que la conséquence des
principes démocratiques fût de renverser la puissance maritale et
d'introduire la confusion des autorités dans la famille. Ils ont pensé
que toute association, pour être efficace, devait avoir un chef, et
que le chef naturel de l'association conjugale était l'homme. Ils ne
refusent donc point à celui-ci le droit de diriger sa compagne; et ils
croient que, dans la petite société du mari et de la femme, ainsi que
dans la grande société politique, l'objet de la démocratie est de
régler et de légitimer les pouvoirs nécessaires, et non de détruire
tout pouvoir.

Cette opinion n'est point particulière à un sexe, et combattue par
l'autre.

Je n'ai pas remarqué que les Américaines considérassent l'autorité
conjugale comme une usurpation heureuse de leurs droits, ni qu'elles
crussent que ce fût s'abaisser de s'y soumettre. Il m'a semblé voir,
au contraire, qu'elles se faisaient une sorte de gloire du volontaire
abandon de leur volonté, et qu'elles mettaient leur grandeur à se
plier d'elles-mêmes au joug, et non à s'y soustraire. C'est là, du
moins, le sentiment qu'expriment les plus vertueuses: les autres se
taisent, et l'on n'entend point aux États-Unis d'épouse adultère
réclamer bruyamment les droits de la femme, en foulant aux pieds ses
plus saints devoirs.

On a remarqué souvent qu'en Europe un certain mépris se découvre au
milieu même des flatteries que les hommes prodiguent aux femmes: bien
que l'Européen se fasse souvent l'esclave de la femme, on voit qu'il
ne la croit jamais sincèrement son égale.

Aux États-Unis, on ne loue guère les femmes; mais on montre chaque
jour qu'on les estime.

Les Américains font voir sans cesse une pleine confiance dans la
raison de leur compagne, et un respect profond pour sa liberté. Ils
jugent que son esprit est aussi capable que celui de l'homme de
découvrir la vérité toute nue, et son coeur assez ferme pour la
suivre; et ils n'ont jamais cherché à mettre la vertu de l'un plus que
celle de l'autre à l'abri des préjugés, de l'ignorance ou de la peur.

Il semble qu'en Europe, où l'on se soumet si aisément à l'empire
despotique des femmes, on leur refuse cependant quelques-uns des plus
grands attributs de l'espèce humaine, et qu'on les considère comme des
êtres séduisants et incomplets; et, ce dont on ne saurait trop
s'étonner, c'est que les femmes elles-mêmes finissent par se voir sous
le même jour, et qu'elles ne sont pas éloignées de considérer comme un
privilége la faculté qu'on leur laisse de se montrer futiles, faibles
et craintives. Les Américaines ne réclament point de semblables
droits.

On dirait, d'une autre part, qu'en fait de moeurs, nous ayons accordé
à l'homme une sorte d'immunité singulière; de telle sorte qu'il y ait
comme une vertu à son usage, et une autre à celui de sa compagne; et
que, suivant l'opinion publique, le même acte puisse être
alternativement un crime ou seulement une faute.

Les Américains ne connaissent point cet inique partage des devoirs et
des droits. Chez eux, le séducteur y est aussi déshonoré que sa
victime.

Il est vrai que les Américains témoignent rarement aux femmes ces
égards empressés dont on se plaît à les environner en Europe; mais ils
montrent toujours, par leur conduite, qu'ils les supposent vertueuses
et délicates; et ils ont un si grand respect pour leur liberté morale,
qu'en leur présence chacun veille avec soin sur ses discours, de peur
qu'elles ne soient forcées d'entendre un langage qui les blesse. En
Amérique, une jeune fille entreprend, seule et sans crainte, un long
voyage.

Les législateurs des États-Unis, qui ont adouci presque toutes les
dispositions du Code pénal, punissent de mort le viol; et il n'est
point de crimes que l'opinion publique poursuive avec une ardeur plus
inexorable. Cela s'explique: comme les Américains ne conçoivent rien
de plus précieux que l'honneur de la femme, et rien de si respectable
que son indépendance, ils estiment qu'il n'y a pas de châtiment trop
sévère pour ceux qui les lui enlèvent malgré elle.

En France, où le même crime est frappé de peines beaucoup plus douces,
il est souvent difficile de trouver un jury qui condamne. Serait-ce
mépris de la pudeur, ou mépris de la femme? Je ne puis m'empêcher de
croire que c'est l'un et l'autre.

Ainsi, les Américains ne croient pas que l'homme et la femme aient le
devoir ni le droit de faire les mêmes choses; mais ils montrent une
même estime pour le rôle de chacun d'eux, et ils les considèrent comme
des êtres dont la valeur est égale, quoique la destinée diffère. Ils
ne donnent point au courage de la femme la même forme ni le même
emploi qu'à celui de l'homme; mais ils ne doutent jamais de son
courage; et s'ils estiment que l'homme et sa compagne ne doivent pas
toujours employer leur intelligence et leur raison de la même manière,
ils jugent, du moins, que la raison de l'une est aussi assurée que
celle de l'autre, et son intelligence aussi claire.

Les Américains, qui ont laissé subsister dans la société l'infériorité
de la femme, l'ont donc élevée de tout leur pouvoir, dans le monde
intellectuel et moral, au niveau de l'homme; et, en ceci, ils me
paraissent avoir admirablement compris la véritable notion du progrès
démocratique.

Pour moi, je n'hésiterai pas à le dire: quoique aux États-Unis la
femme ne sorte guère du cercle domestique, et qu'elle y soit, à
certains égards, fort dépendante, nulle part sa position ne m'a semblé
plus haute; et si, maintenant que j'approche de la fin de ce livre, où
j'ai montré tant de choses considérables faites par les Américains, on
me demandait à quoi je pense qu'il faille principalement attribuer la
prospérité singulière et la force croissante de ce peuple, je
répondrais que c'est à la supériorité de ses femmes.




CHAPITRE XIII.

    Comment l'égalité divise naturellement les Américains en une
    multitude de petites sociétés particulières.


On serait porté à croire que la conséquence dernière et l'effet
nécessaire des institutions démocratiques est de confondre les
citoyens dans la vie privée aussi bien que dans la vie publique, et de
les forcer tous à mener une existence commune.

C'est comprendre, sous une forme bien grossière et bien tyrannique,
l'égalité que la démocratie fait naître.

Il n'y a point d'état social ni de lois qui puissent rendre les hommes
tellement semblables, que l'éducation, la fortune et les goûts ne
mettent entre eux quelque différence, et, si des hommes différents
peuvent trouver quelquefois leur intérêt à faire, en commun, les mêmes
choses, on doit croire qu'ils n'y trouveront jamais leur plaisir. Ils
échapperont donc toujours, quoi qu'on fasse, à la main du législateur;
et, se dérobant par quelque endroit du cercle où l'on cherche à les
renfermer, ils établiront, à côté de la grande société politique, de
petites sociétés privées, dont la similitude des conditions, des
habitudes et des moeurs sera le lien.

Aux États-Unis, les citoyens n'ont aucune prééminence les uns sur les
autres; ils ne se doivent réciproquement ni obéissance ni respect; ils
administrent ensemble la justice, et gouvernent l'État, et en général
ils se réunissent tous pour traiter les affaires qui influent sur la
destinée commune; mais je n'ai jamais ouï dire qu'on prétendît les
amener à se divertir tous de la même manière, ni à se réjouir
confusément dans les mêmes lieux.

Les Américains, qui se mêlent si aisément dans l'enceinte des
assemblées politiques et des tribunaux, se divisent, au contraire,
avec grand soin en petites associations fort distinctes, pour goûter à
part les jouissances de la vie privée. Chacun d'eux reconnaît
volontiers tous ses concitoyens pour ses égaux, mais il n'en reçoit
jamais qu'un très-petit nombre parmi ses amis ou ses hôtes.

Cela me semble très-naturel. À mesure que le cercle de la société
publique s'agrandit, il faut s'attendre à ce que la sphère des
relations privées se resserre: au lieu d'imaginer que les citoyens des
sociétés nouvelles vont finir par vivre en commun, je crains bien
qu'ils n'arrivent enfin à ne plus former que de très-petites coteries.

Chez les peuples aristocratiques, les différentes classes sont comme
de vastes enceintes, d'où l'on ne peut sortir, et où l'on ne saurait
entrer. Les classes ne se communiquent point entre elles; mais, dans
l'intérieur de chacunes d'elles, les hommes se pratiquent forcément
tous les jours. Lors même que naturellement ils ne se conviendraient
point, la convenance générale d'une même condition les rapproche.

Mais lorsque ni la loi ni la coutume ne se chargent d'établir des
relations fréquentes et habituelles entre certains hommes, la
ressemblance accidentelle des opinions et des penchants en décide. Ce
qui varie les sociétés particulières à l'infini.

Dans les démocraties, où les citoyens ne diffèrent jamais beaucoup les
uns des autres, et se trouvent naturellement si proches qu'à chaque
instant il peut leur arriver de se confondre tous dans une masse
commune, il se crée une multitude de classifications artificielles et
arbitraires à l'aide desquelles chacun cherche à se mettre à l'écart,
de peur d'être entraîné malgré soi dans la foule.

Il ne saurait jamais manquer d'en être ainsi; car, on peut changer les
institutions humaines, mais non l'homme: quel que soit l'effort
général d'une société pour rendre les citoyens égaux et semblables,
l'orgueil particulier des individus cherchera toujours à échapper au
niveau, et voudra former quelque part, une inégalité dont il profite.

Dans les aristocraties, les hommes sont séparés les uns des autres par
de hautes barrières immobiles; dans les démocraties, ils sont divisés
par une multitude de petits fils presque invisibles, qu'on brise à
tous moments et qu'on change sans cesse de place.

Ainsi, quels que soient les progrès de l'égalité, il se formera
toujours chez les peuples démocratiques un grand nombre de petites
associations privées au milieu de la grande société politique. Mais
aucune d'elles ne ressemblera, par les manières, à la classe
supérieure qui dirige les aristocraties.




CHAPITRE XIV.

    Quelques réflexions sur les manières américaines.


Il n'y a rien, au premier abord, qui semble moins important que la
forme extérieure des actions humaines, et il n'y a rien à quoi les
hommes attachent plus de prix; ils s'accoutument à tout, excepté à
vivre dans une société qui n'a pas leurs manières. L'influence
qu'exerce l'état social et politique sur les manières vaut donc la
peine d'être sérieusement examinée.

Les manières sortent, en général, du fond même des moeurs, et, de
plus, elles résultent quelquefois d'une convention arbitraire entre
certains hommes. Elles sont, en même temps, naturelles et acquises.

Quand des hommes s'aperçoivent qu'ils sont les premiers sans
contestation et sans peine; qu'ils ont chaque jour sous les yeux de
grands objets dont ils s'occupent, laissant à d'autres les détails; et
qu'ils vivent au sein d'une richesse qu'ils n'ont pas acquise et
qu'ils ne craignent pas de perdre, on conçoit qu'ils éprouvent une
sorte de dédain superbe pour les petits intérêts et les soins
matériels de la vie, et qu'ils aient dans la pensée une grandeur
naturelle que les paroles et les manières révèlent.

Dans les pays démocratiques, les manières ont d'ordinaire peu de
grandeur, parce que la vie privée y est fort petite. Elles sont
souvent vulgaires, parce que la pensée n'y a que peu d'occasions de
s'y élever au-delà de la préoccupation des intérêts domestiques.

La véritable dignité des manières consiste à se montrer toujours à sa
place, ni plus haut, ni plus bas; cela est à la portée du paysan comme
du prince. Dans les démocraties, toutes les places paraissent
douteuses; d'où il arrive que les manières, qui y sont souvent
orgueilleuses, y sont rarement dignes. De plus, elles ne sont jamais
ni bien réglées ni bien savantes.

Les hommes qui vivent dans les démocraties sont trop mobiles pour
qu'un certain nombre d'entre eux parvienne à établir un code de
savoir-vivre et puissent tenir la main à ce qu'on le suive. Chacun y
agit donc à peu près à sa guise, et il y règne toujours une certaine
incohérence dans les manières, parce qu'elles se conforment aux
sentiments et aux idées individuelles de chacun, plutôt qu'à un modèle
idéal donné d'avance à l'imitation de tous.

Toutefois, ceci est bien plus sensible au moment où l'aristocratie
vient de tomber que lorsqu'elle est depuis longtemps détruite.

Les institutions politiques nouvelles et les nouvelles moeurs
réunissent alors dans les mêmes lieux et forcent souvent de vivre en
commun des hommes que l'éducation et les habitudes rendent encore
prodigieusement dissemblables; ce qui fait ressortir à tout moment de
grandes bigarrures. On se souvient encore qu'il a existé un code
précis de la politesse; mais on ne sait déjà plus ni ce qu'il contient
ni où il se trouve. Les hommes ont perdu la loi commune des manières,
et ils n'ont pas encore pris le parti de s'en passer; mais chacun
s'efforce de former, avec les débris des anciens usages, une certaine
règle arbitraire et changeante; de telle sorte que les manières n'ont
ni la régularité ni la grandeur qu'elles font souvent voir chez les
peuples aristocratiques, ni le tour simple et libre qu'on leur
remarque quelquefois dans la démocratie; elles sont tout à la fois
gênées et sans gêne.

Ce n'est pas là l'état normal.

Quand l'égalité est complète et ancienne, tous les hommes ayant à peu
près les mêmes idées et faisant à peu près les mêmes choses, n'ont pas
besoin de s'entendre ni de se copier pour agir et parler de la même
sorte; on voit sans cesse une multitude de petites dissemblances dans
leurs manières; on n'y aperçoit pas de grandes différences. Ils ne se
ressemblent jamais parfaitement, parce qu'ils n'ont pas le même
modèle; ils ne sont jamais fort dissemblables, parce qu'ils ont la
même condition. Au premier abord, on dirait que les manières de tous
les Américains sont exactement pareilles. Ce n'est qu'en les
considérant de fort près, qu'on aperçoit les particularités par où
tous diffèrent.

Les Anglais se sont fort égayés aux dépens des manières américaines;
et, ce qu'il y a de particulier, c'est que la plupart de ceux qui nous
en ont fait un si plaisant tableau, appartenaient aux classes moyennes
d'Angleterre, auxquelles ce même tableau est fort applicable. De telle
sorte, que ces impitoyables détracteurs présentent d'ordinaire
l'exemple de ce qu'ils blâment aux États-Unis; ils ne s'aperçoivent
pas qu'ils se raillent eux-mêmes, pour la plus grande joie de
l'aristocratie de leur pays.

Rien ne fait plus de tort à la démocratie, que la forme extérieure de
ses moeurs. Bien des gens s'accommoderaient volontiers de ses vices,
qui ne peuvent supporter ses manières.

Je ne saurais admettre cependant qu'il n'y ait rien à louer dans les
manières des peuples démocratiques.

Chez les nations aristocratiques, tous ceux qui avoisinent la première
classe s'efforcent d'ordinaire de lui ressembler, ce qui produit des
imitations très-ridicules et fort plates. Si les peuples démocratiques
ne possèdent point chez eux le modèle des grandes manières; ils
échappent du moins à l'obligation d'en voir tous les jours de
méchantes copies.

Dans les démocraties, les manières ne sont jamais si raffinées que
chez les peuples aristocratiques; mais jamais non plus elles ne se
montrent si grossières. On n'y entend, ni les gros mots de la
populace, ni les expressions nobles et choisies des grands seigneurs.
Il y a souvent de la trivialité dans les moeurs, mais point de
brutalité ni de bassesse.

J'ai dit que dans les démocraties, il ne saurait se former un code
précis, en fait de savoir-vivre. Ceci a son inconvénient et ses
avantages. Dans les aristocraties, les règles de la bienséance
imposent à chacun la même apparence; elles rendent tous les membres de
la même classe semblables, en dépit de leurs penchants particuliers;
elles parent le naturel et le cachent. Chez les peuples démocratiques,
les manières ne sont ni aussi savantes ni aussi régulières; mais elles
sont souvent plus sincères. Elles forment comme un voile léger et mal
tissé, à travers lequel les sentiments véritables et les idées
individuelles de chaque homme se laissent aisément voir. La forme et
le fond des actions humaines s'y rencontrent donc souvent dans un
rapport intime, et, si le grand tableau de l'humanité est moins orné,
il est plus vrai. Et c'est ainsi, que dans un sens, on peut dire que
l'effet de la démocratie n'est point précisément de donner aux hommes
certaines manières, mais d'empêcher qu'ils n'aient des manières.

On peut quelquefois retrouver dans une démocratie, des sentiments, des
passions, des vertus et des vices de l'aristocratie; mais non ses
manières. Celles-ci se perdent et disparaissent sans retour, quand la
révolution démocratique est complète.

Il semble qu'il n'y a rien de plus durable que les manières d'une
classe aristocratique; car elle les conserve encore quelque temps
après avoir perdu ses biens et son pouvoir; ni de si fragile, car à
peine ont-elles disparu, qu'on n'en retrouve plus la trace, et qu'il
est difficile de dire ce qu'elles étaient du moment qu'elles ne sont
plus. Un changement dans l'état social opère ce prodige; quelques
générations y suffisent.

Les traits principaux de l'aristocratie restent gravés dans
l'histoire, lorsque l'aristocratie est détruite, mais les formes
délicates et légères de ses moeurs disparaissent de la mémoire des
hommes, presque aussitôt après sa chute. Ils ne sauraient les
concevoir dès qu'ils ne les ont plus sous les yeux. Elles leur
échappent sans qu'ils le voient ni qu'ils le sentent. Car, pour
éprouver cette espèce de plaisir raffiné que procurent la distinction
et le choix des manières, il faut que l'habitude et l'éducation y
aient préparé le coeur, et l'on en perd aisément le goût avec l'usage.

Ainsi, non seulement les peuples démocratiques ne sauraient avoir les
manières de l'aristocratie; mais ils ne les conçoivent ni ne les
désirent; ils ne les imaginent point, elles sont, pour eux, comme si
elles n'avaient jamais été.

Il ne faut pas attacher trop d'importance à cette perte; mais il est
permis de la regretter.

Je sais qu'il est arrivé plus d'une fois que les mêmes hommes ont eu
des moeurs très-distinguées et des sentiments très-vulgaires;
l'intérieur des cours a fait assez voir que de grands dehors pouvaient
souvent cacher des coeurs fort bas. Mais, si les manières de
l'aristocratie ne faisaient point la vertu, elles ornaient quelquefois
la vertu même. Ce n'était point un spectacle ordinaire que celui d'une
classe nombreuse et puissante, où tous les actes extérieurs de la vie
semblaient révéler à chaque instant la hauteur naturelle des
sentiments et des pensées, la délicatesse et la régularité de goûts,
l'urbanité des moeurs.

Les manières de l'aristocratie donnaient de belles illusions sur la
nature humaine; et quoique le tableau fût souvent menteur, on
éprouvait un noble plaisir à le regarder.




CHAPITRE XV.

    De la gravité des Américains, et pourquoi elle ne les empêche pas
    de faire souvent des choses inconsidérées.


Les hommes qui vivent dans les pays démocratiques ne prisent point ces
sortes de divertissements naïfs, turbulents et grossiers auxquels le
peuple se livre dans les aristocraties; ils les trouvent puérils ou
insipides. Ils ne montrent guère plus de goût pour les amusements
intellectuels et raffinés des classes aristocratiques; il leur faut
quelque chose de productif et de substantiel dans leurs plaisirs; et
ils veulent mêler des jouissances à leur joie.

Dans les sociétés aristocratiques, le peuple s'abandonne volontiers
aux élans d'une gaieté tumultueuse et bruyante qui l'arrache tout à
coup à la contemplation de ses misères; les habitants des démocraties
n'aiment point à se sentir ainsi tirés violemment hors d'eux-mêmes, et
c'est toujours à regret qu'ils se perdent de vue. À ces transports
frivoles ils préfèrent des délassements graves et silencieux qui
ressemblent à des affaires et ne les fassent point entièrement
oublier.

Il y a tel Américain qui, au lieu d'aller dans ses moments de loisir
danser joyeusement sur la place publique, ainsi que les gens de sa
profession continuent à le faire dans une grande partie de l'Europe,
se retire seul au fond de sa demeure, pour y boire. Cet homme jouit à
la fois de deux plaisirs: il songe à son négoce, et il s'enivre
décemment en famille.

Je croyais que les Anglais formaient la nation la plus sérieuse qui
fût sur la terre, mais j'ai vu les Américains et j'ai changé
d'opinion.

Je ne veux pas dire que le tempérament ne soit pas pour beaucoup dans
le caractère des habitants des États-Unis. Je pense, toutefois, que
les institutions politiques y contribuent plus encore.

Je crois que la gravité des Américains naît en partie de leur orgueil.
Dans les pays démocratiques, le pauvre lui-même a une haute idée de sa
valeur personnelle. Il se contemple avec complaisance et croit
volontiers que les autres le regardent. Dans cette disposition, il
veille avec soin sur ses paroles et sur ses actes, et ne se livre
point, de peur de découvrir ce qui lui manque. Il se figure que pour
paraître digne il lui faut rester grave.

Mais j'aperçois une autre cause plus intime et plus puissante qui
produit instinctivement chez les Américains cette gravité qui
m'étonne.

Sous le despotisme les peuples se livrent de temps en temps aux éclats
d'une folle joie; mais, en général, ils sont mornes et concentrés,
parce qu'ils ont peur.

Dans les monarchies absolues, que tempèrent la coutume et les moeurs,
ils font souvent voir une humeur égale et enjouée, parce qu'ayant
quelque liberté et une assez grande sécurité, ils sont écartés des
soins les plus importants de la vie; mais tous les peuples libres sont
graves, parce que leur esprit est habituellement absorbé dans la vue
de quelque projet dangereux ou difficile.

Il en est surtout ainsi chez les peuples libres qui sont constitués en
démocraties. Il se rencontre alors dans toutes les classes un nombre
infini de gens qui se préoccupent sans cesse des affaires sérieuses du
gouvernement; et ceux qui ne songent point à diriger la fortune
publique, sont livrés tout entiers aux soins d'accroître leur fortune
privée. Chez un pareil peuple la gravité n'est plus particulière à
certains hommes, elle devient une habitude nationale.

On parle des petites démocraties de l'antiquité dont les citoyens se
rendaient sur la place publique avec des couronnes de roses, et qui
passaient presque tout leur temps en danses et en spectacles. Je ne
crois pas plus à de semblables républiques qu'à celle de Platon; ou,
si les choses s'y passaient ainsi qu'on nous le raconte, je ne crains
pas d'affirmer que ces prétendues démocraties étaient formées
d'éléments bien différents des nôtres, et qu'elles n'avaient avec
celles-ci rien de commun que le nom.

Il ne faut pas croire, du reste, qu'au milieu de tous leurs labeurs,
les gens qui vivent dans les démocraties se jugent à plaindre: le
contraire se remarque. Il n'y a point d'hommes qui tiennent autant à
leur condition que ceux-là. Ils trouveraient la vie sans saveur, si on
les délivrait des soins qui les tourmentent, et ils se montrent plus
attachés à leurs soucis que les peuples aristocratiques à leurs
plaisirs.

Je me demande pourquoi les mêmes peuples démocratiques, qui sont si
graves, se conduisent quelquefois d'une manière si inconsidérée.

Les Américains, qui gardent presque toujours un maintien posé et un
air froid, se laissent néanmoins emporter souvent bien loin des
limites de la raison par une passion soudaine ou une opinion
irréfléchie, et il leur arrive de faire sérieusement des étourderies
singulières.

Ce contraste ne doit pas surprendre.

Il y a une sorte d'ignorance qui naît de l'extrême publicité. Dans les
états despotiques, les hommes ne savent comment agir, parce qu'on ne
leur dit rien; chez les nations démocratiques, ils agissent souvent au
hasard, parce qu'on a voulu leur tout dire. Les premiers ne savent
pas, et les autres oublient. Les traits principaux de chaque tableau
disparaissent pour eux parmi la multitude des détails.

On s'étonne de tous les propos imprudents que se permet quelquefois un
homme public dans les états libres et surtout dans les états
démocratiques, sans en être compromis; tandis que, dans les monarchies
absolues, quelques mots qui échappent par hasard suffisent pour le
dévoiler à jamais et le perdre sans ressource.

Cela s'explique par ce qui précède. Lorsqu'on parle au milieu d'une
grande foule, beaucoup de paroles ne sont point entendues, ou sont
aussitôt effacées du souvenir de ceux qui les entendent; mais, dans le
silence d'une multitude muette et immobile, les moindres chuchotements
frappent l'oreille.

Dans les démocraties, les hommes ne sont jamais fixes; mille hasards
les font sans cesse changer de place, et il règne presque toujours je
ne sais quoi d'imprévu et, pour ainsi dire, d'improvisé dans leur vie.
Aussi sont-ils souvent forcés de faire ce qu'ils ont mal appris, de
parler de ce qu'ils ne comprennent guère, et de se livrer à des
travaux auxquels un long apprentissage ne les a pas préparés.

Dans les aristocraties, chacun n'a qu'un seul but qu'il poursuit sans
cesse; mais, chez les peuples démocratiques, l'existence de l'homme
est plus compliquée; il est rare que le même esprit n'y embrasse point
plusieurs objets à la fois, et souvent des objets fort étrangers les
uns aux autres. Comme il ne peut les bien connaître tous, il se
satisfait aisément de notions imparfaites.

Quand l'habitant des démocraties n'est pas pressé par ses besoins, il
l'est du moins par ses désirs; car, parmi tous les biens qui
l'environnent, il n'en voit aucun qui soit entièrement hors de sa
portée. Il fait donc toutes choses à la hâte; se contente sans cesse
d'à peu près, et ne s'arrête jamais qu'un moment pour considérer
chacun de ses actes.

Sa curiosité est tout à la fois insatiable et satisfaite à peu de
frais; car il tient à savoir vite beaucoup, plutôt qu'à bien savoir.

Il n'a guère le temps, et il perd bientôt le goût d'approfondir.

Ainsi donc, les peuples démocratiques sont graves, parce que leur état
social et politique les porte sans cesse à s'occuper de choses
sérieuses; et ils agissent inconsidérément, parce qu'ils ne donnent
que peu de temps et d'attention à chacune de ces choses.

L'habitude de l'inattention doit être considérée comme le plus grand
vice de l'esprit démocratique.




CHAPITRE XVI.

    Pourquoi la vanité nationale des Américains est plus inquiète et
    plus querelleuse que celle des Anglais[TN-C].


Tous les peuples libres se montrent glorieux d'eux-mêmes; mais
l'orgueil national ne se manifeste pas chez tous de la même manière.

Les Américains, dans leurs rapports avec les étrangers, paraissent
impatients de la moindre censure et insatiables de louanges. Le plus
mince éloge leur agrée, et le plus grand suffit rarement à les
satisfaire; ils vous harcèlent à tous moments pour obtenir de vous
d'être loués; et, si vous résistez à leurs instances, ils se louent
eux-mêmes. On dirait que, doutant de leur propre mérite, ils veulent
à chaque instant en avoir le tableau sous leurs yeux. Leur vanité
n'est pas seulement avide, elle est inquiète et envieuse. Elle
n'accorde rien en demandant sans cesse. Elle est quêteuse et
querelleuse à la fois.

Je dis à un Américain que le pays qu'il habite est beau; il réplique:
«Il est vrai, il n'y en a pas de pareil au monde!» J'admire la liberté
dont jouissent ses habitants, et il me répond: «C'est un don précieux
que la liberté! mais il y a bien peu de peuples qui soient dignes d'en
jouir.» Je remarque la pureté de moeurs qui règne aux États-Unis: «Je
conçois, dit-il, qu'un étranger, qui a été frappé de la corruption qui
se fait voir chez toutes les autres nations, soit étonné à ce
spectacle.» Je l'abandonne enfin à la contemplation de lui-même; mais
il revient à moi et ne me quitte point qu'il ne soit parvenu à me
faire répéter ce que je viens de lui dire. On ne saurait imaginer de
patriotisme plus incommode et plus bavard. Il fatigue ceux même qui
l'honorent.

Il n'en est point ainsi des Anglais. L'Anglais jouit tranquillement
des avantages réels ou imaginaires qu'à ses yeux son pays possède.
S'il n'accorde rien aux autres nations, il ne demande rien non plus
pour la sienne. Le blâme des étrangers ne l'émeut point et leur
louange ne le flatte guère. Il se tient vis-à-vis du monde entier dans
une réserve pleine de dédain et d'ignorance. Son orgueil n'a pas
besoin d'aliment; il vit sur lui-même.

Que deux peuples sortis depuis peu d'une même souche se montrent si
opposés l'un à l'autre, dans la manière de sentir et de parler, cela
est remarquable.

Dans les pays aristocratiques, les grands possèdent d'immenses
priviléges, sur lesquels leur orgueil se repose, sans chercher à se
nourrir des menus avantages qui s'y rapportent. Ces priviléges leur
étant arrivés par héritage, ils les considèrent, en quelque sorte,
comme une partie d'eux-mêmes, ou du moins comme un droit naturel et
inhérent à leur personne. Ils ont donc un sentiment paisible de leur
supériorité; ils ne songent point à vanter des prérogatives que chacun
aperçoit et que personne ne leur dénie. Ils ne s'en étonnent point
assez pour en parler. Ils restent immobiles au milieu de leur grandeur
solitaire, sûrs que tout le monde les y voit, sans qu'ils cherchent à
s'y montrer, et que nul n'entreprendra de les en faire sortir.

Quand une aristocratie conduit les affaires publiques, son orgueil
national prend naturellement cette forme réservée, insouciante et
hautaine, et toutes les autres classes de la nation l'imitent.

Lorsqu'au contraire, les conditions diffèrent peu, les moindres
avantages ont de l'importance. Comme chacun voit autour de soi un
million de gens qui en possèdent de tout semblables ou d'analogues,
l'orgueil devient exigeant et jaloux; il s'attache à des misères et
les défend opiniâtrement.

Dans les démocraties, les conditions étant fort mobiles, les hommes
ont presque toujours récemment acquis les avantages qu'ils possèdent;
ce qui fait qu'ils sentent un plaisir infini à les exposer aux
regards, pour montrer aux autres et se témoigner à eux-mêmes qu'ils en
jouissent; et comme, à chaque instant, il peut arriver que ces
avantages leur échappent, ils sont sans cesse en alarmes, et
s'efforcent de faire voir qu'ils les tiennent encore. Les hommes qui
vivent dans les démocraties, aiment leur pays de la même manière
qu'ils s'aiment eux-mêmes, et ils transportent les habitudes de leur
vanité privée dans leur vanité nationale.

La vanité inquiète et insatiable des peuples démocratiques tient
tellement à l'égalité et à la fragilité des conditions, que les
membres de la plus fière noblesse montrent absolument la même passion
dans les petites portions de leur existence, où il y a quelque chose
d'instable et de contesté.

Une classe aristocratique diffère toujours profondément des autres
classes de la nation, par l'étendue et la perpétuité des
prérogatives; mais il arrive quelquefois que plusieurs de ses membres
ne diffèrent entre eux que par de petits avantages fugitifs qu'ils
peuvent perdre et acquérir tous les jours.

On a vu les membres d'une puissante aristocratie, réunis dans une
capitale ou dans une cour, s'y disputer avec acharnement les
priviléges frivoles qui dépendent du caprice de la mode ou de la
volonté du maître. Ils montraient alors précisément les uns envers les
autres les mêmes jalousies puériles qui animent les hommes des
démocraties, la même ardeur pour s'emparer des moindres avantages que
leurs égaux leur contestaient, et le même besoin d'exposer à tous les
regards ceux dont ils avaient la jouissance.

Si les courtisans s'avisaient jamais d'avoir de l'orgueil national, je
ne doute pas qu'ils n'en fissent voir un tout pareil à celui des
peuples démocratiques.




CHAPITRE XVII.

    Comment l'aspect de la société, aux États-Unis, est tout à la fois
    agité et monotone[TN-D].


Il semble que rien ne soit plus propre à exciter et à nourrir la
curiosité que l'aspect des États-Unis. Les fortunes, les idées, les
lois y varient sans cesse. On dirait que l'immobile nature elle-même
est mobile, tant elle se transforme chaque jour sous la main de
l'homme.

À la longue cependant la vue de cette société si agitée paraît
monotone, et, après avoir contemplé quelque temps ce tableau si
mouvant, le spectateur s'ennuie.

Chez les peuples aristocratiques, chaque homme est à peu près fixe
dans sa sphère; mais les hommes sont prodigieusement dissemblables;
ils ont des passions, des idées, des habitudes et des goûts
essentiellement divers. Rien n'y remue, tout y diffère.

Dans les démocraties, au contraire, tous les hommes sont semblables et
font des choses à peu près semblables. Ils sont sujets, il est vrai, à
de grandes et continuelles vicissitudes; mais, comme les mêmes succès
et les mêmes revers reviennent continuellement, le nom des acteurs
seul est différent, la pièce est la même. L'aspect de la société
américaine est agité, parce que les hommes et les choses changent
constamment; et il est monotone, parce que tous les changements sont
pareils.

Les hommes qui vivent dans les temps démocratiques ont beaucoup de
passions; mais la plupart de leurs passions aboutissent à l'amour des
richesses, ou en sortent. Cela ne vient pas de ce que leurs âmes sont
plus petites, mais de ce que l'importance de l'argent est alors
réellement plus grande.

Quand les citoyens sont tous indépendants et indifférents, ce n'est
qu'en payant qu'on peut obtenir le concours de chacun d'eux; ce qui
multiplie à l'infini l'usage de la richesse, et en accroît le prix.

Le prestige qui s'attachait aux choses anciennes ayant disparu, la
naissance, l'état, la profession ne distinguent plus les hommes, ou
les distinguent à peine; il ne reste plus guère que l'argent qui crée
des différences très-visibles entre eux, et qui puisse en mettre
quelques uns hors de pair. La distinction qui naît de la richesse
s'augmente de la disparition et de la diminution de toutes les autres.

Chez les peuples aristocratiques, l'argent ne mène qu'à quelques
points seulement de la vaste circonférence des désirs; dans les
démocraties, il semble qu'il conduise à tous.

On retrouve donc d'ordinaire l'amour des richesses, comme principal ou
accessoire, au fond des actions des Américains; ce qui donne à toutes
leurs passions un air de famille, et ne tarde point à en rendre
fatigant le tableau.

Ce retour perpétuel de la même passion est monotone; les procédés
particuliers que cette passion emploie pour se satisfaire le sont
également.

Dans une démocratie constituée et paisible, comme celle des
États-Unis, où l'on ne peut s'enrichir ni par la guerre, ni par les
emplois publics, ni par les confiscations politiques, l'amour des
richesses dirige principalement les hommes vers l'industrie. Or,
l'industrie, qui amène souvent de si grands désordres et de si grands
désastres, ne saurait cependant prospérer qu'à l'aide d'habitudes
très-régulières et par une longue succession de petits actes
très-uniformes. Les habitudes sont d'autant plus régulières et les
actes plus uniformes que la passion est plus vive. On peut dire que
c'est la violence même de leurs désirs qui rend les Américains si
méthodiques. Elle trouble leur âme, mais elle range leur vie.

Ce que je dis de l'Amérique s'applique du reste à presque tous les
hommes de nos jours. La variété disparaît du sein de l'espèce humaine;
les mêmes manières d'agir, de penser et de sentir se retrouvent dans
tous les coins du monde. Cela ne vient pas seulement de ce que tous
les peuples se pratiquent davantage et se copient plus fidèlement,
mais de ce qu'en chaque pays les hommes s'écartant de plus en plus des
idées et des sentiments particuliers à une caste, à une profession, à
une famille, arrivent simultanément à ce qui tient de plus près à la
constitution de l'homme, qui est partout la même. Ils deviennent ainsi
semblables, quoiqu'ils ne se soient pas imités. Ils sont comme des
voyageurs répandus dans une grande forêt dont tous les chemins
aboutissent à un même point. Si tous aperçoivent à la fois le point
central et dirigent de ce côté leurs pas, ils se rapprochent
insensiblement les uns des autres, sans se chercher, sans
s'apercevoir et sans se connaître, et ils seront enfin surpris en se
voyant réunis dans le même lieu. Tous les peuples qui prennent pour
objet de leurs études et de leur imitation, non tel homme, mais
l'homme lui-même, finiront par se rencontrer dans les mêmes moeurs,
comme ces voyageurs au rond-point.




CHAPITRE XVIII.

    De l'honneur aux États-Unis et dans les sociétés démocratiques[5].

         [Note 5: Le mot _honneur_ n'est pas toujours pris dans le
         même sens en français.

         1º Il signifie d'abord l'estime, la gloire, la considération
         qu'on obtient de ses semblables: c'est dans ce sens qu'on dit
         _conquérir de l'honneur_;

         2º Honneur signifie encore l'ensemble des règles, à l'aide
         desquelles on obtient cette gloire, cette estime et cette
         considération. C'est ainsi qu'on dit _qu'un homme s'est
         toujours conformé strictement aux lois de l'honneur_; _qu'il
         a forfait à l'honneur_. En écrivant le présent chapitre, j'ai
         toujours pris le mot _honneur_ dans ce dernier sens.]


Il semble que les hommes se servent de deux méthodes fort distinctes
dans le jugement public qu'ils portent des actions de leurs
semblables: tantôt ils les jugent suivant les simples notions du juste
et de l'injuste, qui sont répandues sur toute la terre; tantôt ils les
apprécient à l'aide de notions très-particulières qui n'appartiennent
qu'à un pays et à une époque. Souvent il arrive que ces deux règles
diffèrent; quelquefois elles se combattent; mais jamais elles ne se
confondent entièrement, ni ne se détruisent.

L'honneur, dans le temps de son plus grand pouvoir, régit la volonté
plus que la croyance, et les hommes, alors même qu'ils se soumettent
sans hésitation et sans murmure à ses commandements, sentent encore,
par une sorte d'instinct obscur, mais puissant, qu'il existe une loi
plus générale, plus ancienne et plus sainte, à laquelle ils
désobéissent quelquefois sans cesser de la connaître. Il y a des
actions qui ont été jugées à la fois honnêtes et déshonorantes. Le
refus d'un duel a souvent été dans ce cas.

Je crois qu'on peut expliquer ces phénomènes autrement que par le
caprice de certains individus et de certains peuples, ainsi qu'on l'a
fait jusqu'ici.

Le genre humain éprouve des besoins permanents et généraux, qui ont
fait naître des lois morales à l'inobservation desquelles tous les
hommes ont naturellement attaché, en tous lieux et en tous temps,
l'idée du blâme et de la honte. Ils ont appelé _faire mal_ s'y
soustraire, _faire bien_ s'y soumettre.

Il s'établit de plus, dans le sein de la vaste association humaine,
des associations plus restreintes, qu'on nomme des peuples, et, au
milieu de ces derniers, d'autres plus petites encore, qu'on appelle
des classes ou des castes.

Chacune de ces associations forme comme une espèce particulière dans
le genre humain; et, bien qu'elle ne diffère point essentiellement de
la masse des hommes, elle s'en tient quelque peu à part, et éprouve
des besoins qui lui sont propres. Ce sont ces besoins spéciaux qui
modifient en quelque façon et dans certains pays la manière
d'envisager les actions humaines, et l'estime qu'il convient d'en
faire.

L'intérêt général et permanent du genre humain est que les hommes ne
se tuent point les uns les autres; mais il peut se faire que l'intérêt
particulier et momentané d'un peuple ou d'une classe soit, dans
certains cas, d'excuser et même d'honorer l'homicide.

L'honneur n'est autre chose que cette règle particulière fondée sur un
état particulier, à l'aide de laquelle un peuple ou une classe
distribue le blâme ou la louange.

Il n'y a rien de plus improductif pour l'esprit humain qu'une idée
abstraite. Je me hâte donc de courir vers les faits. Un exemple va
mettre en lumière ma pensée.

Je choisirai l'espèce d'honneur le plus extraordinaire qui ait jamais
paru dans le monde, et celui que nous connaissons le mieux: l'honneur
aristocratique né au sein de la société féodale. Je l'expliquerai à
l'aide de ce qui précède, et j'expliquerai ce qui précède par lui.

Je n'ai point à rechercher ici quand et comment l'aristocratie du
moyen-âge était née, pourquoi elle s'était si profondément séparée du
reste de la nation, ce qui avait fondé et affermi son pouvoir. Je la
trouve debout, et je cherche à comprendre pourquoi elle considérait la
plupart des actions humaines sous un jour si particulier.

Ce qui me frappe d'abord, c'est que, dans le monde féodal, les actions
n'étaient point toujours louées ni blâmées en raison de leur valeur
intrinsèque; mais qu'il arrivait quelquefois de les priser uniquement
par rapport à celui qui en était l'auteur ou l'objet; ce qui répugne à
la conscience générale du genre humain. Certains actes étaient donc
indifférents de la part d'un roturier, qui déshonoraient un noble;
d'autres changeaient de caractère suivant que la personne qui en
souffrait appartenait à l'aristocratie ou vivait hors d'elle.

Quand ces différentes opinions ont pris naissance, la noblesse formait
un corps à part au milieu du peuple, qu'elle dominait des hauteurs
inaccessibles où elle s'était retirée. Pour maintenir cette position
particulière qui faisait sa force, elle n'avait pas seulement besoin
de priviléges politiques: il lui fallait des vertus et des vices à son
usage.

Que telle vertu ou tel vice appartînt à la noblesse plutôt qu'à la
roture; que telle action fût indifférente quand elle avait un vilain
pour objet, ou condamnable quand il s'agissait d'un noble, voilà ce
qui était souvent arbitraire; mais qu'on attachât de l'honneur ou de
la honte aux actions d'un homme suivant sa condition, c'est ce qui
résultait de la constitution même d'une société aristocratique. Cela
s'est vu, en effet, dans tous les pays qui ont eu une aristocratie.
Tant qu'il en reste un seul vestige, ces singularités se retrouvent:
débaucher une fille de couleur nuit à peine à la réputation d'un
Américain; l'épouser le déshonore.

Dans certains cas, l'honneur féodal prescrivait la vengeance et
flétrissait le pardon des injures; dans d'autres, il commandait
impérieusement aux hommes de se vaincre, il ordonnait l'oubli de
soi-même. Il ne faisait point une loi de l'humanité, ni de la douceur;
mais il vantait la générosité; il prisait la libéralité plus que la
bienfaisance, il permettait qu'on s'enrichît par le jeu, par la
guerre, mais non par le travail; il préférait de grands crimes à de
petits gains. La cupidité le révoltait moins que l'avarice, la
violence lui agréait souvent, tandis que l'astuce et la trahison lui
paraissaient toujours méprisables.

Ces notions bizarres n'étaient pas nées du caprice seul de ceux qui
les avaient conçues.

Une classe qui est parvenue à se mettre à la tête et au-dessus de
toutes les autres, et qui fait de constants efforts pour se maintenir
à ce rang suprême, doit particulièrement honorer les vertus qui ont de
la grandeur et de l'éclat et qui peuvent se combiner aisément avec
l'orgueil et l'amour du pouvoir. Elle ne craint pas de déranger
l'ordre naturel de la conscience, pour placer ces vertus-là avant
toutes les autres. On conçoit même qu'elle élève volontiers certains
vices audacieux et brillants, au-dessus des vertus paisibles et
modestes. Elle y est en quelque sorte contrainte par sa condition.

En avant de toutes les vertus, et à la place d'un grand nombre d'entre
elles, les nobles du moyen âge mettaient le courage militaire.

C'était encore là une opinion singulière qui naissait forcément de la
singularité de l'état social.

L'aristocratie féodale était née par la guerre et pour la guerre; elle
avait trouvé dans les armes son pouvoir et elle le maintenait par les
armes; rien ne lui était donc plus nécessaire que le courage
militaire; et il était naturel qu'elle le glorifiât par-dessus tout le
reste. Tout ce qui le manifestait au dehors, fût-ce même aux dépens de
la raison et de l'humanité, était donc approuvé et souvent commandé
par elle. La fantaisie des hommes ne se retrouvait que dans le détail.

Qu'un homme regardât comme une injure énorme de recevoir un coup sur
la joue et fût obligé de tuer dans un combat singulier celui qui
l'avait ainsi légèrement frappé, voilà l'arbitraire; mais qu'un noble
ne pût recevoir paisiblement une injure, et fût déshonoré s'il se
laissait frapper sans combattre, ceci ressortait des principes mêmes
et des besoins d'une aristocratie militaire.

Il était donc vrai, jusqu'à un certain point, de dire que l'honneur
avait des allures capricieuses; mais les caprices de l'honneur étaient
toujours renfermés dans de certaines limites nécessaires. Cette règle
particulière, appelée par nos pères l'honneur, est si loin de me
paraître une loi arbitraire, que je m'engagerais sans peine à
rattacher à un petit nombre de besoins fixes et invariables des
sociétés féodales ses prescriptions les plus incohérentes et les plus
bizarres.

Si je suivais l'honneur féodal dans le champ de la politique, je
n'aurais pas plus de peine à y expliquer ses démarches.

L'état social et les institutions politiques du moyen-âge étaient tels
que le pouvoir national n'y gouvernait jamais directement les
citoyens. Celui-ci n'existait pour ainsi dire pas à leurs yeux; chacun
ne connaissait qu'un certain homme auquel il était obligé d'obéir.
C'est par celui-là que, sans le savoir, on tenait à tous les autres.
Dans les sociétés féodales, tout l'ordre public roulait donc sur le
sentiment de fidélité à la personne même du seigneur. Cela détruit, on
tombait aussitôt dans l'anarchie.

La fidélité au chef politique était d'ailleurs un sentiment dont tous
les membres de l'aristocratie apercevaient chaque jour le prix, car
chacun d'eux était à la fois seigneur et vassal, et avait à commander
aussi bien qu'à obéir.

Rester fidèle à son seigneur, se sacrifier pour lui au besoin,
partager sa fortune bonne ou mauvaise, l'aider dans ses entreprises
quelles qu'elles fussent, telles furent les premières prescriptions de
l'honneur féodal en matière politique. La trahison du vassal fut
condamnée par l'opinion, avec une rigueur extraordinaire. On créa un
nom particulièrement infamant pour elle, on l'appela _félonie_.

On ne trouve au contraire, dans le moyen-âge, que peu de traces d'une
passion qui a fait la vie des sociétés antiques. Je veux parler du
patriotisme. Le nom même du patriotisme n'est point ancien dans notre
idiome[6].

         [Note 6: Le mot _patrie_ lui-même ne se rencontre dans les
         auteurs français qu'à partir du seizième siècle.]

Les institutions féodales dérobaient la patrie aux regards; elles en
rendaient l'amour moins nécessaire. Elles faisaient oublier la nation
en passionnant pour un homme. Aussi, ne voit-on pas que l'honneur
féodal ait jamais fait une loi étroite de rester fidèle à son pays.

Ce n'est pas que l'amour de la patrie n'existât point dans le coeur de
nos pères; mais il n'y formait qu'une sorte d'instinct faible et
obscur, qui est devenu plus clair et plus fort, à mesure qu'on a
détruit les classes et centralisé le pouvoir.

Ceci se voit bien par les jugements contraires que portent les peuples
d'Europe sur les différents faits de leur histoire, suivant la
génération qui les juge. Ce qui déshonorait principalement le
connétable de Bourbon aux yeux de ses contemporains, c'est qu'il
portait les armes contre son roi; ce qui le déshonore le plus à nos
yeux, c'est qu'il faisait la guerre à son pays. Nous le flétrissons
autant que nos ayeux, mais par d'autres raisons.

J'ai choisi pour éclaircir ma pensée, l'honneur féodal, parce que
l'honneur féodal a des traits plus marqués et mieux connus qu'aucun
autre; j'aurais pu prendre mon exemple ailleurs, je serais arrivé au
même but par un autre chemin.

Quoique nous connaissions moins bien les Romains que nos ancêtres,
nous savons cependant qu'il existait chez eux, en fait de gloire et de
déshonneur, des opinions particulières qui ne découlaient pas
seulement des notions générales du bien et du mal. Beaucoup d'actions
humaines y étaient considérées sous un jour différent, suivant qu'il
s'agissait d'un citoyen ou d'un étranger, d'un homme libre ou d'un
esclave; on y glorifiait certains vices, on y avait élevé certaines
vertus par-delà toutes les autres.

«Or, était en ce temps-là, dit Plutarque dans la vie de Coriolan, la
prouesse honorée et prisée à Rome, par dessus toutes les autres
vertus. De quoi fait foi de ce que l'on la nommait _virtus_; du nom
même de la vertu, en attribuant le nom du commun genre à une espèce
particulière. Tellement que vertu en latin était autant à dire comme
vaillance.» Qui ne reconnaît là le besoin particulier de cette
association singulière qui s'était formée pour la conquête du monde?

Chaque nation prêtera à des observations analogues; car, ainsi que je
l'ai dit plus haut, toutes les fois que les hommes se rassemblent en
société particulière, il s'établit aussitôt parmi eux un honneur,
c'est-à-dire un ensemble d'opinions qui leur est propre sur ce qu'on
doit louer ou blâmer; et ces règles particulières ont toujours leur
source dans les habitudes spéciales et les intérêts spéciaux de
l'association.

Cela s'applique dans une certaine mesure, aux sociétés démocratiques
comme aux autres. Nous allons en retrouver la preuve chez les
Américains[7].

         [Note 7: Je parle ici des Américains qui habitent les pays où
         l'esclavage n'existe pas. Ce sont les seuls qui puissent
         présenter l'image complète d'une société démocratique.]

On rencontre encore éparses parmi les opinions des Américains,
quelques notions détachées de l'ancien honneur aristocratique de
l'Europe. Ces opinions traditionnelles sont en très-petit nombre;
elles ont peu de racine et peu de pouvoir. C'est une religion dont on
laisse subsister quelques uns des temples, mais à laquelle on ne croit
plus.

Au milieu de ces notions à demi effacées d'un honneur exotique,
apparaissent quelques opinions nouvelles qui constituent ce qu'on
pourrait appeler de nos jours, l'honneur américain.

J'ai montré comment les Américains étaient poussés incessamment vers
le commerce et l'industrie. Leur origine, leur état social, les
institutions politiques, le lieu même qu'ils habitent les entraîne
irrésistiblement vers ce côté. Ils forment donc, quant à présent, une
association presque exclusivement industrielle et commerçante, placée
au sein d'un pays nouveau et immense qu'elle a pour principal objet
d'exploiter. Tel est le trait caractéristique qui, de nos jours,
distingue le plus particulièrement le peuple américain de tous les
autres.

Toutes les vertus paisibles qui tendent à donner une allure régulière
au corps social et à favoriser le négoce, doivent donc être
spécialement honorées chez ce peuple; et l'on ne saurait les négliger,
sans tomber dans le mépris public.

Toutes les vertus turbulentes qui jettent souvent de l'éclat, mais
plus souvent encore du trouble dans la société, occupent au contraire
dans l'opinion de ce même peuple un rang subalterne. On peut les
négliger sans perdre l'estime de ses concitoyens, et on s'exposerait
peut-être à la perdre en les acquérant.

Les Américains ne font pas un classement moins arbitraire parmi les
vices.

Il y a certains penchants condamnables aux yeux de la raison générale,
et de la conscience universelle du genre humain, qui se trouvent être
d'accord avec les besoins particuliers et momentanés de l'association
américaine; et elle ne les réprouve que faiblement, quelquefois elle
les loue; je citerai particulièrement l'amour des richesses et les
penchants secondaires qui s'y rattachent. Pour défricher, féconder,
transformer ce vaste continent inhabité, qui est son domaine, il faut
à l'Américain l'appui journalier d'une passion énergique; cette
passion ne saurait être que l'amour des richesses; la passion des
richesses n'est donc point flétrie en Amérique, et pourvu qu'elle ne
dépasse pas les limites que l'ordre public lui assigne, on l'honore.
L'Américain appelle noble et estimable ambition, ce que nos pères du
moyen-âge nommaient cupidité servile; de même qu'il donne le nom de
fureur aveugle et barbare à l'ardeur conquérante et à l'humeur
guerrière qui les jetaient chaque jour dans de nouveaux combats.

Aux États-Unis, les fortunes se détruisent et se relèvent sans peine.
Le pays est sans bornes et plein de ressources inépuisables. Le peuple
a tous les besoins et tous les appétits d'un être qui croît, et
quelques efforts qu'il fasse, il est toujours environné de plus de biens
qu'il n'en peut saisir. Ce qui est à craindre chez un pareil peuple,
ce n'est pas la ruine de quelques individus, bientôt réparée, c'est
l'inactivité et la mollesse de tous. L'audace dans les entreprises
industrielles, est la première cause de ses progrès rapides, de sa
force, de sa grandeur. L'industrie est pour lui comme une vaste
loterie où un petit nombre d'hommes perdent, chaque jour, mais où
l'État gagne sans cesse; un semblable peuple doit donc voir avec
faveur et honorer l'audace en matière d'industrie. Or, toute
entreprise audacieuse compromet la fortune de celui qui s'y livre et
la fortune de tous ceux qui se fient à lui. Les Américains, qui font
de la témérité commerciale une sorte de vertu, ne sauraient, en aucun
cas, flétrir les téméraires.

De là vient qu'on montre, aux États-Unis, une indulgence si singulière
pour le commerçant qui fait faillite: l'honneur de celui-ci ne souffre
point d'un pareil accident. En cela, les Américains diffèrent, non
seulement des peuples européens, mais de toutes les nations
commerçantes de nos jours; aussi ne ressemblent-ils, par leur position
et leurs besoins, à aucune d'elles.

En Amérique, on traite avec une sévérité inconnue dans le reste du
monde tous les vices qui sont de nature à altérer la pureté des moeurs
et à détruire l'union conjugale. Cela contraste étrangement, au
premier abord, avec la tolérance qu'on y montre sur d'autres points.
On est surpris de rencontrer chez le même peuple une morale si
relâchée et si austère.

Ces choses ne sont pas aussi incohérentes qu'on le suppose. L'opinion
publique, aux États-Unis, ne réprime que mollement l'amour des
richesses, qui sert à la grandeur industrielle et à la prospérité de
la nation; et elle condamne particulièrement les mauvaises moeurs, qui
distraient l'esprit humain de la recherche du bien-être, et troublent
l'ordre intérieur de la famille, si nécessaire au succès des affaires.
Pour être estimés de leurs semblables, les Américains sont donc
contraints de se plier à des habitudes régulières. C'est en ce sens
qu'on peut dire qu'ils mettent leur honneur à être chastes.

L'honneur américain s'accorde avec l'ancien honneur de l'Europe sur un
point. Il met le courage à la tête des vertus, et en fait pour l'homme
la plus grande des nécessités morales; mais il n'envisage pas le
courage sous le même aspect.

Aux États-Unis, la valeur guerrière est peu prisée; le courage qu'on
connaît le mieux et qu'on estime le plus, est celui qui fait braver
les fureurs de l'océan pour arriver plus tôt au port, supporter sans
se plaindre les misères du désert, et la solitude, plus cruelle que
toutes les misères; le courage qui rend presque insensible au
renversement subit d'une fortune péniblement acquise, et suggère
aussitôt de nouveaux efforts pour en construire une nouvelle. Le
courage de cette espèce est principalement nécessaire au maintien et à
la prospérité de l'association américaine, et il est particulièrement
honoré et glorifié par elle. On ne saurait s'en montrer privé, sans
déshonneur.

Je trouve un dernier trait: il achèvera de mettre en relief l'idée de
ce chapitre.

Dans une société démocratique, comme celle des États-Unis, où les
fortunes sont petites et mal assurées, tout le monde travaille et le
travail mène à tout. Cela a retourné le point d'honneur et l'a dirigé
contre l'oisiveté.

J'ai rencontré quelquefois en Amérique des gens riches, jeunes,
ennemis par tempérament de tout effort pénible, et qui étaient forcés
de prendre une profession. Leur nature et leur fortune leur
permettaient de rester oisifs; l'opinion publique le leur défendait
impérieusement, et il lui fallait obéir. J'ai souvent vu au contraire
chez les nations européennes où l'aristocratie lutte encore contre le
torrent qui l'entraîne, j'ai vu, dis-je, des hommes que leurs besoins
et leurs désirs aiguillonnaient sans cesse demeurer dans l'oisiveté
pour ne point perdre l'estime de leurs égaux, et se soumettre plus
aisément à l'ennui et à la gêne qu'au travail.

Qui n'aperçoit dans ces deux obligations si contraires, deux règles
différentes qui pourtant l'une et l'autre émanent de l'honneur.

Ce que nos pères ont appelé par excellence l'honneur, n'était, à vrai
dire, qu'une de ses formes. Ils ont donné un nom générique à ce qui
n'était qu'une espèce. L'honneur se retrouve donc dans les siècles
démocratiques comme dans les temps d'aristocratie. Mais il ne sera pas
difficile de montrer que dans ceux-là il présente une autre
physionomie.

Non seulement ses prescriptions sont différentes, nous allons voir
qu'elles sont moins nombreuses et moins claires et qu'on suit plus
mollement ses lois.

Une caste est toujours dans une situation bien plus particulière qu'un
peuple. Il n'y a rien de plus exceptionnel dans le monde qu'une petite
société toujours composée des mêmes familles, comme l'aristocratie du
moyen âge par exemple, et dont l'objet est de concentrer et de retenir
exclusivement et héréditairement dans son sein, la lumière, la
richesse et le pouvoir.

Or, plus la position d'une société est exceptionnelle, plus ses
besoins spéciaux sont en grand nombre, et plus les notions de son
honneur, qui correspondent à ses besoins, s'accroissent.

Les prescriptions de l'honneur seront donc toujours moins nombreuses
chez un peuple qui n'est point partagé en castes, que chez un autre.
S'il vient à s'établir des nations où il soit même difficile de
retrouver des classes, l'honneur s'y bornera à un petit nombre de
préceptes, et ces préceptes s'éloigneront de moins en moins des lois
morales adoptées par le commun de l'humanité.

Ainsi, les prescriptions de l'honneur seront moins bizarres et moins
nombreuses, chez une nation démocratique que dans une aristocratie.

Elles seront aussi plus obscures; cela résulte nécessairement de ce
qui précède.

Les traits caractéristiques de l'honneur, étant en plus petit nombre,
et moins singuliers, il doit souvent être difficile de les discerner.

Il y a d'autres raisons encore.

Chez les nations aristocratiques du moyen âge, les générations se
succédaient en vain les unes aux autres; chaque famille y était comme
un homme immortel, et perpétuellement immobile; les idées n'y
variaient guère plus que les conditions.

Chaque homme y avait donc toujours devant les yeux les mêmes objets,
qu'il envisageait du même point de vue; son oeil pénétrait peu à peu
dans les moindres détails, et sa perception ne pouvait manquer, à la
longue, de devenir claire et distincte. Ainsi non seulement les hommes
des temps féodaux avaient des opinions fort extraordinaires qui
constituaient leur honneur; mais chacune de ces opinions se peignait
dans leur esprit sous une forme nette et précise.

Il ne saurait jamais en être de même dans un pays comme l'Amérique, où
tous les citoyens remuent; où la société, se modifiant elle-même tous
les jours, change ses opinions avec ses besoins. Dans un pareil pays,
on entrevoit la règle de l'honneur; on a rarement le loisir de la
considérer fixement.

La société fût-elle immobile, il serait encore difficile d'y arrêter
le sens qu'on doit donner au mot honneur.

Au moyen âge, chaque classe ayant son honneur, la même opinion n'était
jamais admise à la fois par un très-grand nombre d'hommes; ce qui
permettait de lui donner une forme arrêtée et précise; d'autant plus
que tous ceux qui l'admettaient, ayant tous une position parfaitement
identique et fort exceptionnelle, trouvaient une disposition naturelle
à s'entendre sur les prescriptions d'une loi qui n'était faite que
pour eux seuls.

L'honneur devenait ainsi un code complet et détaillé, où tout était
prévu et ordonné à l'avance, et qui présentait une règle fixe et
toujours visible aux actions humaines. Chez une nation démocratique
comme le peuple américain, où les rangs sont confondus, et où la
société entière ne forme qu'une masse unique, dont tous les éléments
sont analogues, sans être entièrement semblables, on ne saurait jamais
s'entendre à l'avance exactement sur ce qui est permis et défendu par
l'honneur.

Il existe bien, au sein de ce peuple, de certains besoins nationaux
qui font naître des opinions communes, en matière d'honneur; mais de
semblables opinions ne se présentent jamais en même temps, de la même
manière, et avec une égale force à l'esprit de tous les citoyens; la
loi de l'honneur existe, mais elle manque souvent d'interprètes.

La confusion est bien plus grande encore dans un pays démocratique
comme le nôtre où les différentes classes qui composaient l'ancienne
société, venant à se mêler sans avoir pu encore se confondre,
importent, chaque jour, dans le sein les unes des autres, les notions
diverses et souvent contraires de leur honneur; où chaque homme,
suivant ses caprices, abandonne une partie des opinions de ses pères
et retient l'autre; de telle sorte, qu'au milieu de tant de mesures
arbitraires, il ne saurait jamais s'établir une commune règle. Il est
presque impossible alors de dire à l'avance quelles actions seront
honorées, ou flétries. Ce sont des temps misérables; mais ils ne
durent point.

Chez les nations démocratiques, l'honneur étant mal défini, est
nécessairement moins puissant; car il est difficile d'appliquer avec
certitude et fermeté une loi qui est imparfaitement connue. L'opinion
publique, qui est l'interprète naturel et souverain de la loi de
l'honneur, ne voyant pas distinctement de quel côté il convient de
faire pencher le blâme ou la louange, ne prononce qu'en hésitant son
arrêt. Quelquefois il lui arrive de se contredire; souvent elle se
tient immobile, et laisse faire.

La faiblesse relative de l'honneur dans les démocraties tient encore à
plusieurs autres causes.

Dans les pays aristocratiques, le même honneur n'est jamais admis que
par un certain nombre d'hommes, souvent restreint et toujours séparé
du reste de leurs semblables. L'honneur se mêle donc aisément et se
confond, dans l'esprit de ceux-là, avec l'idée de tout ce qui les
distingue. Il leur apparaît comme le trait distinctif de leur
physionomie; ils en appliquent les différentes règles avec toute
l'ardeur de l'intérêt personnel, et ils mettent, si je puis m'exprimer
ainsi, de la passion à lui obéir.

Cette vérité se manifeste bien clairement quand on lit les coutumiers
du moyen-âge, à l'article des duels judiciaires. On y voit que les
nobles étaient tenus, dans leurs querelles, de se servir de la lance
et de l'épée, tandis que les vilains usaient entre eux du bâton,
«attendu, ajoutent les coutumes, _que les vilains n'ont pas
d'honneur_.» Cela ne voulait pas dire, ainsi qu'on se l'imagine de nos
jours, que ces hommes fussent méprisables; cela signifiait seulement
que leurs actions n'étaient pas jugées d'après les mêmes règles que
celles de l'aristocratie.

Ce qui étonne, au premier abord, c'est que quand l'honneur règne avec
cette pleine puissance, ses prescriptions sont en général fort
étranges; de telle sorte qu'on semble lui mieux obéir à mesure qu'il
paraît s'écarter davantage de la raison; d'où il est quelquefois
arrivé de conclure que l'honneur était fort, à cause même de son
extravagance.

Ces deux choses ont, en effet, la même origine; mais elles ne
découlent pas l'une de l'autre.

L'honneur est bizarre en proportion de ce qu'il représente des besoins
plus particuliers et ressentis par un plus petit nombre d'hommes; et
c'est parce qu'il représente des besoins de cette espèce qu'il est
puissant. L'honneur n'est donc pas puissant parce qu'il est bizarre;
mais il est bizarre et puissant par la même cause.

Je ferai une autre remarque.

Chez les peuples aristocratiques, tous les rangs diffèrent, mais tous
les rangs sont fixes; chacun occupe dans sa sphère un lieu dont il ne
peut sortir, et où il vit au milieu d'autres hommes attachés autour de
lui de la même manière. Chez ces nations, nul ne peut donc espérer ou
craindre de n'être pas vu; il ne se rencontre pas d'homme si bas placé
qui n'ait son théâtre, et qui doive échapper, par son obscurité, au
blâme ou à la louange.

Dans les États démocratiques, au contraire, où tous les citoyens sont
confondus dans la même foule et s'y agitent sans cesse, l'opinion
publique n'a point de prise; son objet disparaît à chaque instant, et
lui échappe. L'honneur y sera donc toujours moins impérieux et moins
pressant; car l'honneur n'agit qu'en vue du public, différent en cela
de la simple vertu, qui vit sur elle-même et se satisfait de son
témoignage.

Si le lecteur a bien saisi tout ce qui précède, il a dû comprendre
qu'il existe, entre l'inégalité des conditions et ce que nous avons
appelé l'honneur, un rapport étroit et nécessaire qui, si je ne me
trompe, n'avait point été encore clairement indiqué. Je dois donc
faire un dernier effort pour le bien mettre en lumière.

Une nation se place à part dans le genre humain. Indépendamment de
certains besoins généraux inhérents à l'espèce humaine, elle a ses
intérêts et ses besoins particuliers. Il s'établit aussitôt dans son
sein, en matière de blâme et de louange, de certaines opinions qui lui
sont propres et que ses citoyens appellent l'honneur.

Dans le sein de cette même nation, il vient à s'établir une caste qui,
se séparant à son tour de toutes les autres classes, contracte des
besoins particuliers, et ceux-ci, à leur tour, font naître des
opinions spéciales. L'honneur de cette caste, composé bizarre des
notions particulières de la nation, et des notions plus particulières
encore de la caste, s'éloignera, autant qu'on puisse l'imaginer, des
simples et générales opinions des hommes. Nous avons atteint le point
extrême, redescendons.

Les rangs se mêlent, les priviléges sont abolis. Les hommes qui
composent la nation étant redevenus semblables et égaux, leurs
intérêts et leurs besoins se confondent, et l'on voit s'évanouir
successivement toutes les notions singulières que chaque caste
appelait l'honneur; l'honneur ne découle plus que des besoins
particuliers de la nation elle-même; il représente son individualité
parmi les peuples.

S'il était permis enfin de supposer que toutes les races se
confondissent, et que tous les peuples du monde en vinssent à ce point
d'avoir les mêmes intérêts, les mêmes besoins, et de ne plus se
distinguer les uns des autres par aucun trait caractéristique, on
cesserait entièrement d'attribuer une valeur conventionnelle aux
actions humaines; tous les envisageraient sous le même jour; les
besoins généraux de l'humanité, que la conscience révèle à chaque
homme, seraient la commune mesure. Alors, on ne rencontrerait plus
dans ce monde que les simples et générales notions du bien et du mal,
auxquelles s'attacheraient, par un lien naturel et nécessaire, les
idées de louange ou de blâme.

Ainsi, pour renfermer enfin dans une seule formule toute ma pensée, ce
sont les dissemblances et les inégalités des hommes qui ont créé
l'honneur; il s'affaiblit à mesure que ces différences s'effacent, et
il disparaîtrait avec elles.




CHAPITRE XIX.

    Pourquoi on trouve aux États-Unis tant d'ambitieux et si peu de
    grandes ambitions.


La première chose qui frappe aux États-Unis, c'est la multitude
innombrable de ceux qui cherchent à sortir de leur condition
originaire; et la seconde, c'est le petit nombre de grandes ambitions
qui se font remarquer au milieu de ce mouvement universel de
l'ambition. Il n'y a pas d'Américains qui ne se montrent dévorés du
désir de s'élever; mais on n'en voit presque point qui paraissent
nourrir de très-vastes espérances, ni tendre fort haut. Tous veulent
acquérir sans cesse des biens, de la réputation, du pouvoir; peu
envisagent en grand toutes ces choses. Et cela surprend au premier
abord. Puisqu'on n'aperçoit rien, ni dans les moeurs, ni dans les lois
de l'Amérique, qui doive y borner les désirs, et les empêcher de
prendre de tous côtés leur essor.

Il semble difficile d'attribuer à l'égalité des conditions ce
singulier état de choses; car au moment où cette même égalité s'est
établie parmi nous, elle y a fait éclore aussitôt des ambitions
presque sans limites. Je crois cependant que c'est principalement dans
l'état social et les moeurs démocratiques des Américains qu'on doit
chercher la cause de ce qui précède.

Toute révolution grandit l'ambition des hommes. Cela est surtout vrai
de la révolution qui renverse une aristocratie.

Les anciennes barrières qui séparaient la foule de la renommée et du
pouvoir, venant à s'abaisser tout à coup, il se fait un mouvement
d'ascension impétueux et universel vers ces grandeurs longtemps
enviées, et dont la jouissance est enfin permise. Dans cette première
exaltation du triomphe, rien ne semble impossible à personne.
Non-seulement les désirs n'ont pas de bornes, mais le pouvoir de les
satisfaire n'en a presque point. Au milieu de ce renouvellement
général et soudain des coutumes et des lois, dans cette vaste
confusion de tous les hommes et de toutes les règles, les citoyens
s'élèvent et tombent avec une rapidité inouie, et la puissance passe
si vite de mains en mains, que nul ne doit désespérer de la saisir à
son tour.

Il faut bien se souvenir d'ailleurs que les gens qui détruisent une
aristocratie ont vécu sous ses lois; ils ont vu ses splendeurs, et ils
se sont laissé pénétrer, sans le savoir, par les sentiments et les
idées qu'elle avait conçus. Au moment donc où une aristocratie se
dissout, son esprit flotte encore sur la masse, et l'on conserve ses
instincts, longtemps après qu'on l'a vaincue.

Les ambitions se montrent donc toujours fort grandes, tant que dure la
révolution démocratique; il en sera de même quelque temps encore après
qu'elle est finie.

Le souvenir des événements extraordinaires dont ils ont été témoins ne
s'efface point en un jour de la mémoire des hommes. Les passions que
la révolution avait suggérées ne disparaissent point avec elle. Le
sentiment de l'instabilité se perpétue au milieu de l'ordre. L'idée de
la facilité du succès survit aux étranges vicissitudes qui l'avaient
fait naître. Les désirs demeurent très-vastes alors que les moyens de
les satisfaire diminuent chaque jour. Le goût des grandes fortunes
subsiste, bien que les grandes fortunes deviennent rares, et l'on voit
s'allumer de toutes parts des ambitions disproportionnées et
malheureuses, qui brûlent en secret et sans fruit le coeur qui les
contient.

Peu à peu cependant les dernières traces de la lutte s'effacent; les
restes de l'aristocratie achèvent de disparaître. On oublie les grands
événements qui ont accompagné sa chute; le repos succède à la guerre,
l'empire de la règle renaît au sein du monde nouveau; les désirs s'y
proportionnent aux moyens; les besoins, les idées et les sentiments
s'enchaînent; les hommes achèvent de se niveler; la société
démocratique est enfin assise.

Si nous considérons un peuple démocratique parvenu à cet état
permanent et normal, il nous présentera un spectacle tout différent de
celui que nous venons de contempler, et nous pourrons juger sans peine
que, si l'ambition devient grande tandis que les conditions
s'égalisent, elle perd ce caractère quand elles sont égales.

Comme les grandes fortunes sont partagées, et que la science s'est
répandue, nul n'est absolument privé de lumières ni de biens; les
priviléges et les incapacités de classes étant abolies, et les hommes
ayant brisé pour jamais les liens qui les tenaient immobiles, l'idée
du progrès s'offre à l'esprit de chacun d'eux; l'envie de s'élever
naît à la fois dans tous les coeurs; chaque homme veut sortir de sa
place. L'ambition est le sentiment universel.

Mais si l'égalité des conditions donne à tous les citoyens quelques
ressources, elle empêche qu'aucun d'entre eux n'ait des ressources
très-étendues; ce qui renferme nécessairement les désirs dans des
limites assez étroites. Chez les peuples démocratiques, l'ambition est
donc ardente et continue, mais elle ne saurait viser habituellement
très-haut; et la vie s'y passe d'ordinaire à convoiter avec ardeur de
petits objets qu'on voit à sa portée.

Ce qui détourne surtout les hommes des démocraties de la grande
ambition, ce n'est pas la petitesse de leur fortune, mais le violent
effort qu'ils font tous les jours pour l'améliorer. Ils contraignent
leur âme à employer toutes ses forces pour faire des choses médiocres:
ce qui ne peut manquer de borner bientôt sa vue, et de circonscrire
son pouvoir. Ils pourraient être beaucoup plus pauvres et rester plus
grands.

Le petit nombre d'opulents citoyens qui se trouvent au sein d'une
démocratie ne fait point exception à cette règle. Un homme qui s'élève
par degrés vers la richesse et le pouvoir, contracte, dans ce long
travail, des habitudes de prudence et de retenue dont il ne peut
ensuite se départir. On n'élargit pas graduellement son âme comme sa
maison.

Une remarque analogue est applicable aux fils de ce même homme.
Ceux-ci sont nés, il est vrai, dans une position élevée; mais leurs
parents ont été humbles; ils ont grandi au milieu de sentiments et
d'idées auxquels, plus tard, il leur est difficile de se soustraire;
et il est à croire qu'ils hériteront en même temps des instincts de
leur père et de ses biens.

Il peut arriver, au contraire, que le plus pauvre rejeton d'une
aristocratie puissante fasse voir une ambition vaste, parce que les
opinions traditionnelles de sa race et l'esprit général de sa caste le
soutiennent encore quelque temps au-dessus de sa fortune.

Ce qui empêche aussi que les hommes des temps démocratiques ne se
livrent aisément à l'ambition des grandes choses, c'est le temps
qu'ils prévoient devoir s'écouler avant qu'ils ne soient en état de
les entreprendre. «C'est un grand avantage que la qualité, a dit
Pascal, qui, dès dix-huit ou vingt ans, met un homme en passe, comme
un autre pourrait l'être à cinquante; ce sont trente ans de gagnés
sans peine.» Ces trente ans-là manquent d'ordinaire aux ambitieux des
démocraties. L'égalité, qui laisse à chacun la faculté d'arriver à
tout, empêche qu'on ne grandisse vite.

Dans une société démocratique, comme ailleurs, il n'y a qu'un certain
nombre de grandes fortunes à faire; et les carrières qui y mènent
étant ouvertes indistinctement à chaque citoyen, il faut bien que les
progrès de tous se ralentissent. Comme les candidats paraissent à peu
près pareils, et qu'il est difficile de faire entre eux un choix sans
violer le principe de l'égalité, qui est la loi suprême des sociétés
démocratiques, la première idée qui se présente est de les faire tous
marcher du même pas, et de les soumettre tous aux mêmes épreuves.

À mesure donc que les hommes deviennent plus semblables, et que le
principe de l'égalité pénètre plus paisiblement et plus profondément
dans les institutions et dans les moeurs, les règles de l'avancement
deviennent plus inflexibles; l'avancement, plus lent; la difficulté de
parvenir vite à un certain degré de grandeur s'accroît.

Par haine du privilége et par embarras du choix, on en vient à
contraindre tous les hommes, quelle que soit leur taille, à passer au
travers d'une même filière; et on les soumet tous indistinctement à
une multitude de petits exercices préliminaires, au milieu desquels
leur jeunesse se perd, et leur imagination s'éteint; de telle sorte
qu'ils désespèrent de pouvoir jamais jouir pleinement des biens qu'on
leur offre; et quand ils arrivent enfin à pouvoir faire des choses
extraordinaires, ils en ont perdu le goût.

À la Chine, où l'égalité des conditions est très-grande et
très-ancienne, un homme ne passe d'une fonction publique à une autre,
qu'après s'être soumis à un concours. Cette épreuve se rencontre à
chaque pas de sa carrière, et l'idée en est si bien entrée dans les
moeurs, que je me souviens d'avoir lu un roman chinois où le héros,
après beaucoup de vicissitudes, touche enfin le coeur de sa maîtresse
en passant un bon examen. De grandes ambitions respirent mal à l'aise
dans une semblable atmosphère.

Ce que je dis de la politique s'étend à toutes choses; l'égalité
produit partout les mêmes effets; là où la loi ne se charge pas de
régler et de retarder le mouvement des hommes, la concurrence y
suffit.

Dans une société démocratique bien assise, les grandes et rapides
élévations sont donc rares; elles forment des exceptions à la commune
règle. C'est leur singularité qui fait oublier leur petit nombre.

Les hommes des démocraties finissent par entrevoir toutes ces choses;
ils s'aperçoivent à la longue que le législateur ouvre devant eux un
champ sans limites, dans lequel tous peuvent aisément faire quelques
pas, mais que nul ne peut se flatter de parcourir vite. Entre eux et
le vaste et final objet de leurs désirs, ils voient une multitude de
petites barrières intermédiaires, qu'il leur faut franchir avec
lenteur; cette vue fatigue d'avance leur ambition et la rebute. Ils
renoncent donc à ces lointaines et douteuses espérances, pour
chercher près d'eux des jouissances moins hautes et plus faciles. La
loi ne borne pas leur horizon, mais ils le resserrent eux-mêmes.

J'ai dit que les grandes ambitions étaient plus rares dans les siècles
démocratiques que dans les temps d'aristocratie; j'ajoute que, quand,
malgré ces obstacles naturels, elles viennent à naître, elles ont une
autre physionomie.

Dans les aristocraties, la carrière de l'ambition est souvent étendue;
mais ses bornes sont fixes. Dans les pays démocratiques, elle s'agite
d'ordinaire dans un champ étroit; mais vient-elle à en sortir, on
dirait qu'il n'y a plus rien qui la limite. Comme les hommes y sont
faibles, isolés et mouvants; que les précédents y ont peu d'empire, et
les lois peu de durée, la résistance aux nouveautés y est molle, et le
corps social n'y paraît jamais fort droit, ni bien ferme dans son
assiette. De sorte que, quand les ambitieux ont une fois la puissance
en main, ils croient pouvoir tout oser; et, quand elle leur échappe,
ils songent aussitôt à bouleverser l'état pour la reprendre. Cela
donne à la grande ambition politique un caractère violent et
révolutionnaire, qu'il est rare de lui voir, au même degré, dans les
sociétés aristocratiques.

Une multitude de petites ambitions fort sensées, du milieu desquelles
s'élancent de loin en loin quelques grands désirs mal réglés: tel est
d'ordinaire le tableau que présentent les nations démocratiques. Une
ambition proportionnée, modérée et vaste, ne s'y rencontre guère.

J'ai montré ailleurs par quelle force secrète l'égalité faisait
prédominer, dans le coeur humain, la passion des jouissances
matérielles, et l'amour exclusif du présent; ces différents instincts
se mêlent au sentiment de l'ambition, et le teignent, pour ainsi dire,
de leurs couleurs.

Je pense que les ambitieux des démocraties se préoccupent moins que
tous les autres des intérêts et des jugements de l'avenir: le moment
actuel les occupe seul et les absorbe. Ils achèvent rapidement
beaucoup d'entreprises, plutôt qu'ils n'élèvent quelques monuments
très-durables; ils aiment le succès bien plus que la gloire. Ce qu'ils
demandent surtout des hommes, c'est l'obéissance. Ce qu'ils veulent
avant tout, c'est l'empire. Leurs moeurs sont presque toujours restées
moins hautes que leur condition; ce qui fait qu'ils transportent
très-souvent dans une fortune extraordinaire des goûts très-vulgaires,
et qu'ils semblent ne s'être élevés au souverain pouvoir que pour se
procurer plus aisément de petits et grossiers plaisirs.

Je crois que de nos jours il est fort nécessaire d'épurer, de régler
et de proportionner le sentiment de l'ambition, mais qu'il serait
très-dangereux de vouloir l'appauvrir, et le comprimer outre mesure.
Il faut tâcher de lui poser d'avance des bornes extrêmes, qu'on ne lui
permettra jamais de franchir; mais on doit se garder de trop gêner son
essor dans l'intérieur des limites permises.

J'avoue que je redoute bien moins pour les sociétés démocratiques,
l'audace que la médiocrité des désirs; ce qui me semble le plus à
craindre, c'est que, au milieu des petites occupations incessantes de
la vie privée, l'ambition ne perde son élan et sa grandeur; que les
passions humaines ne s'y apaisent, et ne s'y abaissent en même temps;
de sorte que chaque jour l'allure du corps social devienne plus
tranquille et moins haute.

Je pense donc que les chefs de ces sociétés nouvelles auraient tort de
vouloir y endormir les citoyens dans un bonheur trop uni et trop
paisible, et qu'il est bon qu'il leur donne quelquefois de difficiles
et de périlleuses affaires, afin d'y élever l'ambition, et de lui
ouvrir un théâtre.

Les moralistes se plaignent sans cesse que le vice favori de notre
époque, est l'orgueil.

Cela est vrai dans un certain sens; il n'y a personne, en effet, qui
ne croie valoir mieux que son voisin, et qui consente à obéir à son
supérieur; mais cela est très-faux dans un autre: car ce même homme,
qui ne peut supporter ni la subordination ni l'égalité, se méprise
néanmoins lui-même à ce point qu'il ne se croit fait que pour goûter
des plaisirs vulgaires. Il s'arrête volontiers dans de médiocres
désirs, sans oser aborder les hautes entreprises: il les imagine à
peine.

Loin donc de croire qu'il faille recommander à nos contemporains
l'humilité, je voudrais qu'on s'efforçât de leur donner une idée plus
vaste d'eux-mêmes et de leur espèce; l'humilité ne leur est point
saine; ce qui leur manque le plus, à mon avis, c'est de l'orgueil. Je
céderais volontiers plusieurs de nos petites vertus pour ce vice.




CHAPITRE XX.

    De l'industrie des places chez certaines nations démocratiques.


Aux États-Unis, dès qu'un citoyen a quelques lumières et quelques
ressources, il cherche à s'enrichir dans le commerce et l'industrie,
ou bien il achète un champ couvert de forêts et se fait pionnier. Tout
ce qu'il demande à l'État, c'est de ne point venir le troubler dans
ses labeurs et d'en assurer le fruit.

Chez la plupart des peuples européens, lorsqu'un homme commence à
sentir ses forces et à étendre ses désirs, la première idée qui se
présente à lui est d'obtenir un emploi public. Ces différents effets,
sortis d'une même cause, méritent que nous nous arrêtions un moment
ici pour les considérer.

Lorsque les fonctions publiques sont en petit nombre, mal rétribuées,
instables, et que, d'autre part, les carrières industrielles sont
nombreuses et productives, c'est vers l'industrie et non vers
l'administration que se dirigent de toutes parts les nouveaux et
impatients désirs que fait naître chaque jour l'égalité.

Mais si, dans le même temps que les rangs s'égalisent, les lumières
restent incomplètes ou les esprits timides, ou que le commerce et
l'industrie, gênés dans leur essor, n'offrent que des moyens
difficiles et lents de faire fortune, les citoyens, désespérant
d'améliorer par eux-mêmes leur sort, accourent tumultueusement vers le
chef de l'État et demandent son aide. Se mettre plus à l'aise aux
dépens du trésor public leur paraît être, sinon la seule voie qu'ils
aient, du moins la voie la plus aisée et la mieux ouverte à tous pour
sortir d'une condition qui ne leur suffit plus: la recherche des
places devient la plus suivie de toutes les industries.

Il en doit être ainsi, surtout dans les grandes monarchies
centralisées, où le nombre des fonctions rétribuées est immense et
l'existence des fonctionnaires assez assurée; de telle sorte que
personne ne désespère d'y obtenir un emploi et d'en jouir
paisiblement comme d'un patrimoine.

Je ne dirai point que ce désir universel et immodéré des fonctions
publiques est un grand mal social; qu'il détruit, chez chaque citoyen,
l'esprit d'indépendance, et répand dans tout le corps de la nation une
humeur vénale et servile; qu'il y étouffe les vertus viriles; je ne
ferai point observer non plus qu'une industrie de cette espèce ne crée
qu'une activité improductive et agite le pays sans le féconder: tout
cela se comprend aisément.

Mais je veux remarquer que le gouvernement qui favorise une semblable
tendance risque sa tranquillité et met sa vie même en grand péril.

Je sais que dans un temps comme le nôtre, où l'on voit s'éteindre
graduellement l'amour et le respect qui s'attachaient jadis au
pouvoir, il peut paraître nécessaire aux gouvernants d'enchaîner plus
étroitement, par son intérêt, chaque homme, et qu'il leur semble
commode de se servir de ses passions mêmes pour le tenir dans l'ordre
et dans le silence; mais il n'en saurait être ainsi longtemps, et ce
qui peut paraître durant une certaine période une cause de force,
devient assurément à la longue un grand sujet de trouble et de
faiblesse.

Chez les peuples démocratiques comme chez tous les autres, le nombre
des emplois publics finit par avoir des bornes; mais, chez ces mêmes
peuples, le nombre des ambitieux n'en a point; il s'accroît sans
cesse, par un mouvement graduel et irrésistible, à mesure que les
conditions s'égalisent; il ne se borne que quand les hommes manquent.

Lors donc que l'ambition n'a d'issue que vers l'administration seule,
le gouvernement finit nécessairement par rencontrer une opposition
permanente; car sa tâche est de satisfaire avec des moyens limités des
désirs qui se multiplient sans limites. Il faut se bien convaincre
que, de tous les peuples du monde, le plus difficile à contenir et à
diriger, c'est un peuple de solliciteurs. Quelques efforts que fassent
ses chefs, ils ne sauraient jamais le satisfaire, et l'on doit
toujours appréhender qu'il ne renverse enfin la constitution du pays
et ne change la face de l'État, par le seul besoin de faire vaquer des
places.

Les princes de notre temps, qui s'efforcent d'attirer vers eux seuls
tous les nouveaux désirs que l'égalité suscite, et de les contenter,
finiront donc, si je ne me trompe, par se repentir de s'être engagés
dans une semblable entreprise; ils découvriront un jour qu'ils ont
hasardé leur pouvoir en le rendant si nécessaire, et qu'il eût été
plus honnête et plus sûr d'enseigner à chacun de leurs sujets l'art de
se suffire à lui-même.




CHAPITRE XXI.

    Pourquoi les grandes révolutions deviendront rares.


Un peuple qui a vécu pendant des siècles sous le régime des castes et
des classes ne parvient à un état social démocratique qu'à travers une
longue suite de transformations plus ou moins pénibles, à l'aide de
violents efforts, et après de nombreuses vicissitudes, durant
lesquelles les biens, les opinions et le pouvoir changent rapidement
de place.

Alors même que cette grande révolution est terminée, l'on voit encore
subsister pendant longtemps les habitudes révolutionnaires créées par
elles, et de profondes agitations lui succèdent.

Comme tout ceci se passe au moment où les conditions s'égalisent, on
en conclut qu'il existe un rapport caché et un lien secret entre
l'égalité même et les révolutions, de telle sorte que l'une ne saurait
exister sans que les autres ne naissent.

Sur ce point, le raisonnement semble d'accord avec l'expérience.

Chez un peuple où les rangs sont à peu près égaux, aucun lien apparent
ne réunit les hommes et ne les tient fermes à leur place. Nul d'entre
eux n'a le droit permanent, ni le pouvoir de commander, et nul n'a
pour condition d'obéir; mais chacun, se trouvant pourvu de quelques
lumières et de quelques ressources, peut choisir sa voie, et marcher à
part de tous ses semblables.

Les mêmes causes qui rendent les citoyens indépendants les uns des
autres, les poussent chaque jour vers de nouveaux et inquiets désirs,
et les aiguillonnent sans cesse.

Il semble donc naturel de croire que, dans une société démocratique,
les idées, les choses et les hommes doivent éternellement changer de
formes et de places et que les siècles démocratiques seront des temps
de transformations rapides et incessantes.

Cela est-il en effet? l'égalité des conditions porte-t-elle les hommes
d'une manière habituelle et permanente vers les révolutions?
contient-elle quelque principe perturbateur qui empêche la société de
s'asseoir et dispose les citoyens à renouveler sans cesse leurs lois,
leurs doctrines et leurs moeurs? Je ne le crois point. Le sujet est
important; je prie le lecteur de me bien suivre.

Presque toutes les révolutions qui ont changé la face des peuples ont
été faites pour consacrer ou pour détruire l'inégalité. Écartez les
causes secondaires qui ont produit les grandes agitations des hommes,
vous en arriverez presque toujours à l'inégalité. Ce sont les pauvres
qui ont voulu ravir les biens des riches, ou les riches qui ont essayé
d'enchaîner les pauvres. Si donc vous pouvez fonder un état de société
où chacun ait quelque chose à garder, et peu à prendre, vous aurez
beaucoup fait pour la paix du monde.

Je n'ignore pas que, chez un grand peuple démocratique, il se
rencontre toujours des citoyens très-pauvres, et des citoyens
très-riches; mais les pauvres, au lieu d'y former l'immense majorité
de la nation comme cela arrive toujours dans les sociétés
aristocratiques, sont en petit nombre, et la loi ne les a pas attachés
les uns aux autres par les liens d'une misère irrémédiable et
héréditaire.

Les riches, de leur côté, sont clairsemés et impuissants; ils n'ont
point de priviléges qui attirent les regards; leur richesse même
n'étant plus incorporée à la terre, et représentée par elle, est
insaisissable et comme invisible. De même qu'il n'y a plus de races de
pauvres, il n'y a plus de races de riches; ceux-ci sortent chaque jour
du sein de la foule, et y retournent sans cesse. Ils ne forment donc
point une classe à part, qu'on puisse aisément définir et dépouiller;
et, tenant d'ailleurs par mille fils secrets à la masse de leurs
concitoyens, le peuple ne saurait guère les frapper sans s'atteindre
lui-même. Entre ces deux extrémités des sociétés démocratiques, se
trouve une multitude innombrable d'hommes presque pareils, qui, sans
être précisément ni riches ni pauvres, possèdent assez de biens pour
désirer l'ordre, et n'en ont pas assez pour exciter l'envie.

Ceux-là sont naturellement ennemis des mouvements violents; leur
immobilité maintient en repos tout ce

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/30516