Au Pays des Moines (Noli me Tangere)
by José Rizal · French · Gutenberg #30211 · 921,928 chars · public domain (US)
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Title: Au Pays des Moines (Noli me Tangere)
Author: José Rizal
Translator: Henri Lucas
Ramón Sempau
Release date: October 7, 2009 [eBook #30211]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU PAYS DES MOINES (NOLI ME TANGERE) ***
Bibliothèque Sociologique--Nº 25
Au Pays des moines
(Noli me tangere)
Roman Tagal
Par
José Rizal
Traduction et annotations de
Henri Lucas & Ramon Sempau
Ne vois-tu pas comme tout se réveille?
Le sommeil a duré des siècles, mais un
jour la foudre est tombée et la foudre, en
détruisant, a rappelé la vie.
José Rizal: Noli me tangere, cap. L.
Paris
P.-V. Stock, Éditeur
(Ancienne Librairie Tresse & Stock)
8, 9, 10, 11, Galerie du Théatre-Français
Palais-Royal
1899
Les traducteurs et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de
traduction et de reproduction pour tous les pays, y compris la Suède
et la Norvège.
Cet ouvrage a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la
librairie), en juillet 1899.
JOSÉ RIZAL
Dans cet horrible drame qu'est l'histoire de la Révolution philippine,
une figure se détache, noble et pure entre toutes, celle de José Rizal.
Savant, poète, artiste, philologue, écrivain, qui sait quelles belles
oeuvres, émancipatrices et fécondes, ce Tagal, cet homme de couleur,
ce «sauvage», aurait pu donner à sa patrie et à l'humanité si la
barbarie européenne ne l'avait stupidement tué?
C'était en effet un talent, une énergie, une force que ce jeune élève
de l'Ateneo Municipal qui, à treize ans, à peine sorti de son pueblo
natal de Calamba, composait un mélodrame en vers, Junto al Pasig,
qu'applaudissait la société élégante de Manille; que cet adolescent
qui, avec une ode, A la Jeunesse Philippine, remportait d'abord le
premier prix au concours du «Liceo Artistico-Literario», et triomphait
encore dans un tournoi littéraire organisé à l'occasion du centenaire
de Cervantes, avec une composition en prose, le Conseil des Dieux,
empreinte du plus pur hellénisme.
Mais la pauvre science que les Jésuites--plus généreux pourtant que
leurs rivaux des autres Congrégations--distribuaient avec parcimonie à
leurs élèves ne pouvait lui suffire. Il lui fallait boire aux sources
mêmes de la pensée; pour satisfaire cette âme ardente, il fallait
toute la flamme de nos grands foyers scientifiques d'Europe. Et, en
1882, ayant à peine dépassé ses vingt ans, il part pour l'Espagne. A
Madrid, il a rapidement conquis les grades de Docteur en Médecine et
de Licencié en Philosophie et Lettres. Alors, il visite les grandes
nations européennes, s'adonnant avec passion à la philologie. A ses
deux langues maternelles, le tagal et le castillan, il avait, au
cours de ses études classiques, joint le grec, le latin et l'hébreu;
passionné pour la littérature et l'art dramatique de l'Empire du Soleil
levant, il s'était familiarisé avec le japonais; maintenant c'est le
français, c'est l'anglais, c'est l'allemand, c'est l'italien qu'il veut
connaître, qu'il lui faut apprendre: il les apprend, il les connaît.
Il habite tour à tour Paris, Bruxelles, Londres, Gand, Berlin, les
villes du Rhin, les bords des lacs de Suisse; il s'émerveille des
grandeurs de Rome, se laisse charmer par la douceur du beau ciel
italien; son esprit s'anime aux héroïques traditions de l'Helvétie,
le poète s'intéresse, le rêveur s'émeut aux légendes fantastiques
des noires forêts allemandes, des rives escarpées du vieux Rhin.
Mais il n'oublie pas son pays. Il souffre de voir que l'Europe
l'ignore, que l'écho de ses souffrances ne traverse pas les larges
Océans et pourtant...
Et pourtant alors qu'ici, en Europe, la pensée humaine est libre,
là-bas elle est enchaînée. Ici, peu à peu la Raison pourchasse
le Dogme; là-bas, le Dogme--et quel Dogme? le plus abrutissant
fétichisme!--tient bâillonnée la Raison. Ici on souffre, sans doute,
mais on se plaint, mais on crie, mais on se révolte, et parfois, sous
la poussée populaire, les pouvoirs chancellent, les trônes s'écroulent,
les organismes sociaux parasitaires et oppresseurs s'effondrent;
là-bas il faut souffrir en silence, s'avilir en silence, mourir sans
une plainte.
Et ses frères de race sont courbés sous ce joug déshonorant, et de ce
peuple soumis à un régime politique et religieux que le XVIe siècle
eût à peine toléré, pas une voix ne s'élève pour jeter le grand cri
de liberté qui a déjà réveillé tant de nations mortes!
Pour éclairer l'Europe trop ignorante et surtout l'Espagne engourdie,
pour réveiller la sensibilité de son pays, trop accoutumé à souffrir,
il se résolut à présenter le tableau sincère, précis, scientifique,
de ses misères et de ses douleurs. En 1886, parut Noli me tangere...
Ouvrez un dictionnaire de médecine et cherchez à ce mot. Vous verrez
quels ulcères douloureux et répugnants sont appelés de ce nom. Oh! oui,
n'y touchez pas, si ce n'est pour y porter le fer qui seul peut
les guérir; n'y touchez pas non plus, car c'est le danger certain,
la mort probable; n'y touchez pas, à moins que vous n'ayez fait le
sacrifice de votre vie.
Courageusement, Rizal y porta la main.
Ce livre, c'est toute la question des Philippines. Elles auraient
pu, peut-être, s'accommoder encore du régime espagnol si le régime
espagnol avait pu devenir la liberté. Elles ne pouvaient tolérer le
régime des Moines.
Rizal n'attaque pas l'Espagne; il voudrait même, sous l'empire de
certains préjugés provenant de son éducation, respecter la religion,
mais il prend corps à corps le monstre clérical. Quel que soit
le personnage par la bouche duquel il parle, Ibarra, Tasio, Elias,
toujours la même conclusion s'impose, c'est toujours le même delenda:
il faut détruire les Congrégations. Ce fut, c'est encore le mot
d'ordre de l'insurrection d'Aguinaldo.
Les Moines se sentirent touchés. Dès lors, commença contre Rizal une
campagne acharnée.
Vous vous souvenez de ce que notre grand Beaumarchais dit de la
calomnie et comment, avec cette arme redoutable, Basile espère venir
à bout de tous ses ennemis. Ce furent d'abord des insinuations,
rien n'était certifié, tout était rendu admissible; puis des
injures, de plus en plus grossières; puis des calomnies, d'autant
plus venimeuses qu'elles étaient plus infâmes. Et, en même temps
que brochures et libelles inondaient les Philippines, la presse aux
ordres des Congrégations, à Manille comme dans la péninsule, ouvrait
ses colonnes à tout ce qui pouvait être une attaque dirigée contre
celui qui n'avait jamais eu en vue que le bonheur de son pays.
Cette première campagne échoua. Lorsqu'en 1887, après cinq ans
d'absence, l'auteur de Noli me tangere revint à Manille, il pouvait
remercier ses adversaires de ce qu'ils avaient fait pour sa popularité
personnelle et pour le retentissement de son oeuvre.
Mais, lui présent, la lutte reprit avec une nouvelle vigueur:
la terrible accusation de filibustérisme fut lancée, le sol natal
devenait dangereux.
En février 1888, il s'embarque pour le Japon et en étudie la
littérature et les moeurs. On trouverait sur ce sujet dans ses
manuscrits de nombreuses notes du plus vif intérêt. Puis, traversant le
Pacifique, il visite les États-Unis de l'Amérique du Nord, revient en
Europe et se fixe à Londres où les multiples documents que mettait à
sa disposition le «British Museum» lui fournissent des sujets d'étude
inépuisables.
C'est là qu'il copia de l'original et enrichit de notes de la plus
haute importance les Sucesos de las Islas Filipinas, du Dr. Antonio
de Morga, qu'il fit rééditer à Paris en 1890. Depuis l'année 1609, où
elle avait été publiée à Mexico, cette oeuvre si intéressante avait
presque complètement disparu. Seules, quelques rares bibliothèques
en possédaient un exemplaire devenu précieux, et les savants, les
historiens, les ethnologues se lamentaient et s'étonnaient à bon
droit qu'aucun Espagnol n'eût remis en lumière un ouvrage d'une telle
valeur. Lord Stanley en avait publié une édition anglaise lorsque parut
le travail de Rizal. Il fut accueilli avec enthousiasme par le monde
scientifique et le Dr. Ferdinand Blumentritt, dont les travaux sur
l'archipel philippin font autorité, écrivit au commentateur de Morga:
«En ton coeur véritablement noble, tu as senti toute la grandeur de
l'ingratitude nationale et toi, le meilleur fils de la race tagale,
le martyr d'un patriotisme actif et loyal, tu as payé la dette de
la nation espagnole, de cette même nation dont les fils dégénérés se
moquent de ta race et lui dénient les qualités intellectuelles.»
L'impression de son travail le retint quelque temps à Paris, puis il
partit pour Bruxelles et, enfin, en 1890, retourna à Madrid.
Parcourez les colonnes de la Solidaridad où il commença, pour la
défense des intérêts des Philippines, une campagne ardente et vous
admirerez avec quelle vigueur, avec quelle foi en l'avenir, il
s'attaque aux plus redoutables préjugés, aux plus indéracinables
abus. Mais, hélas! les querelles de races, l'indifférence du
public, l'étroitesse d'esprit des politiciens, la mesquinerie des
questions qui sont la raison d'être des partis eurent raison de ses
efforts. L'indifférence glacée des gens auxquels il s'adressa et que,
ni lui ni ses compagnons de lutte, ne réussirent à réchauffer de leur
flamme, le découragea.
Il quitta de nouveau l'Espagne, s'installa en Belgique, à Gand, et
y publia un nouveau roman tagal, continuation de Noli me tangere. Ce
livre, El Filibusterismo, parut en 1891.
Dans Noli me tangere, Rizal était le poète décrivant et pleurant
l'esclavage de sa patrie, arrachant de sa lyre des notes émues,
lançant aux quatre vents son cri de douleur et de protestation contre
la tyrannie qui asservit et dégrade sa race. Dans El Filibusterismo
apparaît l'homme politique, signalant les remèdes, prévoyant l'avenir
et proclamant la destruction de la domination espagnole qui tombera
brisée, écrasée sous le poids de ses propres fautes. Une traduction
de cette oeuvre, non moins remarquable que Noli me tangere, est en
ce moment en préparation.
Puis suivit dans la Solidaridad une série d'articles, profondément
étudiés, où il traçait un tableau animé, coloré, de ce que les
Philippines pourraient être dans cent ans; splendides espérances,
visions sublimes d'une âme possédée par l'amour de son peuple.
Pour se reposer de ces travaux, il cherchait une noble distraction
dans l'art. Blumentritt [1] nous révèle une face toute particulière
de son talent.
«Rizal, dit-il, fut également un artiste remarquable comme dessinateur
et comme sculpteur. J'ai eu en ma possession trois statues en terre
cuite, modelées par lui, qui se peuvent considérer comme les symboles
de sa vie. L'une, c'est Prométhée enchaîné à un rocher; la seconde
dit la victoire de la mort sur la vie: un squelette, recouvert d'un
froc de moine, emporte dans ses bras le cadavre d'une jeune fille;
la troisième, tenant dans ses mains dirigées contre le ciel une
torche allumée, représente le triomphe de la science, de l'esprit
sur la mort.»
Mais le soleil de sa patrie l'appelait; la nostalgie l'envahit et,
en 1891, il quitta l'Europe. Les sanglants événements de Calamba,
son pueblo natal, lui interdisaient l'entrée des Philippines;
il s'installa à Hong-Kong. Cependant, bien que le ciel surchargé
d'électricité le menaçât des plus terribles orages, la maladie du
pays l'emporta sur la prudence et, le 23 décembre 1891, il écrivait
au capitaine général Despujols [2] la lettre suivante:
«Si Votre Excellence croit que mes faibles services puissent lui être
utiles pour lui indiquer les maux du pays et l'aider à cicatriser
la plaie ouverte par les récentes injustices, quelle le dise, et,
confiant dans votre parole de gentilhomme, certain que vous ferez
respecter mes droits de citoyen, je me mettrai immédiatement à vos
ordres. V. E. verra et jugera la loyauté de ma conduite et la sincérité
de mes engagements. Si elle repousse mon offre, V. E. saura ce qu'elle
fait, mieux que personne; mais j'aurai dans l'avenir la conscience
d'avoir fait tout ce que je devais pour, sans cesser de rechercher le
bien de ma patrie, la conserver à l'Espagne, par une politique solide,
basée sur la justice et la communauté des intérêts.»
Despujols accepta ses offres avec reconnaissance et lui promit toute
sécurité pour sa personne. En juillet 1892, sans écouter les conseils,
les prières même que ses amis lui adressaient, il s'embarqua pour
Manille. Quelques jours après il était arrêté, en violation formelle
des promesses du capitaine général, et déporté, pour un temps illimité,
à Dapitan, dans l'île de Mindanao.
Dès lors, sa vie était menacée. Il avait des ennemis puissants et
cruels dont ce premier coup ne devait point assouvir la haine.
Son âme d'acier ne fut point abattue. Il se résigna, heureux encore de
ce que, dans son exil, il retrouvait le sol de sa patrie: Et, poète,
il chanta:
Vous m'offrez, ô illusions, la coupe consolatrice
Et venez réveiller mes jeunes années...
Merci à toi, tourmente, merci, vents du ciel
Qui, à l'heure propice, avez su couper mon vol incertain
Pour m'abattre sur le sol de mon pays natal.
Puis, toujours désireux d'employer son activité à des oeuvres utiles,
il fonda des écoles gratuites où il mit en pratique le système
d'enseignement Froebel et ouvrit une clinique ophtalmologique où des
malades accoururent de tous les points de l'Extrême-Orient, soignant
gratuitement les pauvres. En même temps il s'occupait d'agriculture,
reprenait ses études scientifiques et littéraires et préparait
un traité philologique, encore inédit, sur les verbes tagals; le
manuscrit de ce dernier ouvrage est en langue anglaise.
L'exilé était devenu l'instituteur des enfants, le médecin des
indigents, l'agronome enseignant aux cultivateurs de nouveaux procédés
pour travailler la terre, le savant que ses études revêtaient d'un
indéniable prestige, le poète inspiré chantant les espérances et les
souvenirs, restant toujours, en toutes circonstances, l'ami loyal
et dévoué de tous, du plus haut fonctionnaire comme du gamin le
plus déguenillé.
Cette vie dura quatre ans.
En août 1896, il fut transféré à Manille. Le 3 septembre, le paquebot
Isla de Panay le prenait à son bord et l'emportait vers Barcelone. Il
devait se mettre à la disposition des ministres de la Guerre et des
Colonies, auxquels le recommandait vivement le général Blanco.
Tandis que le vaisseau voguait à la surface des mers, de nombreux
câblogrammes étaient échangés entre les Ordres religieux et les hautes
personnalités de la Péninsule. Les moines, qui sentaient leur victime
leur échapper, redoublèrent d'efforts et de rage. Ils affirmèrent
leur volonté et, comme toujours en Espagne, leur volonté fut faite.
Débarqué à Barcelone le matin du 6 octobre, Rizal fut immédiatement
conduit à la citadelle de Montjuich. Le même jour à 2 heures
de l'après-midi, il était amené devant le général Despujols
qu'il retrouvait comme gouverneur militaire de Barcelone. Que
se dirent ces deux hommes pendant les trois heures que dura leur
conversation? Combien dramatique dut être ce dialogue entre la loyale
franchise de l'écrivain et le jésuitisme militaire du soldat?
À cinq heures du soir, entre une escorte de Gardes civils, il
traversait de nouveau la promenade de Colon, dans la cité des comtes,
et était réembarqué sur le Colon, en partance pour Manille. Le 13
octobre, il posait le pied sur le sol de sa patrie et se voyait
aussitôt incarcéré au Fort de Santiago.
Le 30 décembre 1896, au lever de l'aurore, son sang rédempteur arrosait
le champ historique de Bagumbayan...
La blessure saigne encore au coeur des Philippines. Nous ne
chercherons ni à éclaircir les faits, ni à établir les responsabilités
personnelles. La caste théocratique a commis le crime, elle en subira
le châtiment. Pas plus que les généraux de la catholique Espagne,
ceux de la protestante Amérique ne réussiront à l'imposer à un peuple
qui la rejette avec plus de dégoût encore que de haine.
Mais n'anticipons pas sur le jugement de l'impartiale histoire. Le
jour de la justice et du châtiment est venu et les bourreaux seront
punis qui n'auraient point entendu la voix de leur conscience. Dans
l'ombre où ils se terrent, le regret du pouvoir perdu, bien plus que
le remords de leurs forfaits, les mordra au coeur et infiltrera dans
leurs veines son mortel venin.
--Repose en paix, Rizal, te disent tes amis, jamais ton souvenir ne
s'effacera de nos âmes, la couche de l'oubli n'est point celle où tu
dormiras. Pour ton pays, tu es passé de cette vie éphémère à la vie
d'immortalité; tes oeuvres vivront éternellement avec ta mémoire pour
la honte de tes ennemis, pour l'enseignement des générations futures...
--Repose en paix, Rizal, ajoute ton peuple, quand les Philippines
seront devenues maîtresses de leurs destinées, elles sauront rendre à
tes cendres les honneurs qui leur sont dus; quand elles régiront leur
propre histoire elles y voudront inscrire ton nom en lettres d'or,
à côté des noms de ceux qui ont souffert le même martyre pour la même
cause sainte.
En attendant ce jour, dont nous voyons dès maintenant poindre la
rouge aurore, que te suffise la reconnaissance que t'ont vouée,
avec tes frères de race, tous ceux qui, dans le monde, luttent pour
assurer aux hommes une juste part de bonheur et de liberté.
Henri LUCAS.
D'après les renseignements fournis par M. P. Mario.
MA DERNIÈRE PENSÉE
Adieu, Patrie adorée, pays chéri du soleil,
Perle de la mer d'Orient, notre Eden perdu.
Je vais joyeux te donner ma triste et sombre vie.
Et fût-elle plus brillante, plus fraîche, plus fleurie,
Je la donnerais encore pour toi, je la donnerais pour ton bonheur.
Sur les champs de bataille, dans le délire des luttes,
D'autres s'offrent tout entiers, sans hésitation, sans remords;
Qu'importe le lieu du sacrifice, les cyprès, le laurier ou le lys,
L'échafaud ou la rase campagne, le combat ou le supplice cruel,
L'holocauste est le même quand le réclament la Patrie et le foyer.
Je meurs au moment où je vois se colorer le ciel,
Quand surgit enfin le jour derrière la cagoule endeuillée de la nuit;
S'il te faut de la pourpre pour teindre ton aurore,
Prends mon sang, épands-le à l'heure propice,
Et que le dore un reflet de sa naissante lumière.
Mes rêves d'enfant à peine adolescent,
Mes rêves de jeune homme déjà plein de vigueur,
Furent de voir un jour, joyau de la mer Orientale,
Tes yeux noirs séchés, ton tendre et doux front relevé,
Sans pleurs, sans rides, sans stigmates de honte.
Songe de ma vie entière, ô mon âpre et brûlant désir,
Salut! te crie mon âme qui bientôt va partir,
Salut! oh! qu'il est beau de tomber pour que ton vol soit libre,
De mourir pour te donner la vie, de mourir sous ton ciel,
Et de dormir éternellement sous ta terre enchantée.
Sur mon sépulcre, si tu vois poindre un jour
Dans l'herbe épaisse une humble et simple fleur,
Approche-la de tes lèvres et y embrasse mon âme;
Que je sente sur mon front descendre dans la tombe glacée,
Le souffle de ta tendresse, la chaleur de ton haleine.
Laisse la lune m'inonder de sa lumière tranquille et douce,
Laisse l'aube épanouir sa fugace splendeur,
Laisse gémir le vent en long murmure grave,
Et, si quelque oiseau sur ma croix descend et se pose,
Laisse l'oiseau chanter son cantique de paix;
Laisse l'eau des pluies qu'évapore le brûlant soleil
Remonter pure au ciel emportant ma clameur,
Laisse un être ami pleurer ma fin prématurée,
Et, par les soirs sereins, quand une âme pour moi priera,
Prie aussi, ô Patrie! prie Dieu pour mon repos.
Prie pour tous ceux qui moururent sans joie,
Pour ceux qui souffrirent d'inégalables tourments,
Pour nos pauvres mères gémissant leur amertume,
Pour les orphelins et les veuves, pour les prisonniers qu'on torture,
Et prie aussi pour toi qui marches à la Rédemption finale.
Et quand dans la nuit obscure s'enveloppera le cimetière
Et que seuls les morts abandonnés y veilleront,
Ne trouble pas le repos, ne trouble pas le mystère;
Si, parfois, tu entends un accord de cithare ou de psalterion
C'est moi, chère Patrie, c'est moi qui te chanterai.
Et quand ma tombe, de tous oubliée,
N'aura plus ni croix ni pierre qui marquent sa place,
Laisse le laboureur y tracer son sillon, la fendre de sa houe,
Et que mes cendres, avant de retourner au néant,
Se mélangent à la poussière de tes pelouses.
Lors peu m'importera que tu m'oublies,
Je parcourrai ton atmosphère, ton espace, tes rues;
Je serai pour ton oreille la note vibrante et limpide,
L'arome, la lumière, les couleurs, le bruit, le chant aimé,
Répétant à jamais le principe de ma foi.
Patrie idolâtrée, douleur de mes douleurs,
Chères Philippines, écoute l'ultime adieu;
Je laisse tout ici, ma famille, mes amours,
Je m'en vais où il n'y a ni esclaves, ni bourreaux, ni tyrans,
Où la foi ne tue pas, où celui qui règne est Dieu.
Adieu, parents, frères, parcelles de mon âme,
Amis de mon enfance au foyer perdu.
Rendez grâces: je me repose après le jour pénible.
Adieu, douce étrangère, mon amie, ma joie,
Adieu, êtres aimés: mourir c'est se reposer!
JOSÉ RIZAL.
A MA PATRIE
L'histoire des souffrances humaines nous révèle l'existence d'un
cancer dont le caractère est tel que le moindre contact l'irrite et
réveille les douleurs les plus aiguës. Chaque fois qu'au milieu des
civilisations modernes j'ai voulu l'évoquer, soit pour m'accompagner
de tes souvenirs, soit pour te comparer aux autres pays, ta chère
image m'est apparue comme rongée par un hideux cancer social.
Désirant ta santé qui est notre bonheur et cherchant le meilleur remède
à tes souffrances, je ferai avec toi ce que faisaient les anciens avec
leurs malades: ils les exposaient sur les marches du temple pour que
tous ceux qui venaient adorer la Divinité leur proposassent un remède.
Aussi m'efforcerai-je de décrire fidèlement ton état, sans
atténuations; je lèverai une partie du voile qui cache ton mal,
sacrifiant tout à la vérité, même l'amour de ta gloire, mais, comme ton
fils, aimant passionnément jusqu'à tes vices, jusqu'à tes faiblesses.
Europe 1886.
JOSÉ RIZAL.
AU PAYS DES MOINES
I
UNE RÉUNION
C'était vers la fin du mois d'octobre; don Santiago de los Santos,
plus connu sous le nom de Capitan Tiago, donnait un dîner et bien que,
contre sa coutume, il ne l'eût annoncé que dans l'après-midi même,
c'était déjà le thème de toutes les conversations, non seulement à
Binondo, mais dans les autres faubourgs de Manille et jusque dans
la ville. Capitan Tiago passait alors pour le propriétaire le plus
fastueux et l'on savait que les portes de sa maison, comme celles de
son pays, n'étaient fermées à personne qu'au commerce et à toute idée
nouvelle ou audacieuse.
La nouvelle se répandit donc avec une rapidité électrique dans le
monde des parasites, des oisifs et des bons à rien que Dieu créa, par
un effet de sa bonté infinie, et multiplia si généreusement à Manille.
Le dîner se donnait dans une maison de la calle de Anloague et l'on
pourrait encore la reconnaître, si toutefois les tremblements de terre
ne l'ont pas ruinée. Nous ne croyons pas que son propriétaire l'ait
fait démolir, Dieu ou la Nature se chargeant ordinairement ici de ce
genre de travaux, ainsi que de quelques autres pour lesquels ils ont
passé contrat avec notre gouvernement. D'un style commun dans le pays,
cet édifice suffisamment grand était situé près d'un bras du Pasig,
appelé aussi bouche de Binondo; comme toutes les rivières de Manille,
ce rio entraîne les multiples détritus des bains, des égouts, des
blanchisseries, des pêcheries; il sert aussi de moyen de transport
et de communication et fournit même de l'eau potable, si tel est le
gré du porteur d'eau chinois. A peine si, sur une distance d'environ
un kilomètre, cette puissante artère du faubourg où le trafic est
le plus important, le mouvement le plus actif, est dotée d'un pont
de bois délabré d'un côté pendant six mois et infranchissable de
l'autre le reste de l'année, ce dont, pendant la saison des chaleurs,
les chevaux profitent pour sauter à l'eau, à la grande surprise du
mortel distrait qui, dans la voiture, sommeillait tranquillement ou
philosophait sur les progrès du siècle.
La maison de Capitan Tiago est un peu basse et de lignes assez
incorrectes. Un large escalier de balustres verts, tapissé de
distance en distance, conduit du vestibule pavé d'azulejos [3] à
l'étage principal, entre des vases et des pots de fleurs placés sur
des piédestaux chinois bigarrés, parsemés de fantastiques dessins.
Si nous montons par cet escalier, nous entrons dans une large salle,
appelée ici caida, qui cette nuit sert à la fois de salle à manger et
de salon pour la musique. Au milieu, une longue table ornée profusément
et luxueusement semble attendre le pique-assiettes et lui promettre
les plus douces satisfactions en même temps qu'elle menace la timide
jeune fille, la dalaga ingénue qui, pendant deux mortelles heures,
devra subir la compagnie d'individus bizarres, dont le langage et la
conversation ont d'ordinaire un caractère très particulier.
Par contraste avec ces préparatifs mondains, les tableaux bariolés
qui pendent aux murailles représentent des sujets religieux:
le Purgatoire, l'Enfer, le Jugement dernier, la Mort du Juste, la
Mort du Pécheur; au fond, emprisonné dans un cadre Renaissance aussi
élégant que splendide et sculpté par Arévalo, une curieuse toile de
grandes dimensions représentant deux vieilles femmes... l'inscription
porte: Notre-Dame de la Paix et du Bon Voyage, vénérée à Antipolo,
costumée en mendiante, visite pendant sa maladie la pieuse et célèbre
capitana Inès [4]. Si cette composition ne révélait ni beaucoup de
goût ni grand sens artistique, elle se distinguait par un réalisme
exagéré: à en juger par les teintes jaunes et bleues de son visage,
la malade semblait déjà un cadavre en putréfaction et les objets;
les vases, qui constituent l'ordinaire cortège des longues maladies
étaient reproduits avec la minutie la plus exacte. Le plafond était
plus agréablement décoré de précieuses lampes de Chine, de cages
sans oiseaux, de sphères de cristal étamé rouges, vertes et bleues,
de plantes aériennes fanées, de poissons desséchés et enflés, ce
que l'on nomme des botetes, etc.; du côté dominant la rivière, de
capricieux arceaux de bois, mi-chinois, mi-européens, laissaient voir
sur une terrasse des tonnelles et des berceaux modestement illuminés
par de petites lanternes en papier de toutes couleurs.
La salle était éclairée par des lustres brillants se reflétant dans
de larges miroirs. Sur une estrade en bois de pin était un superbe
piano à queue d'un prix exorbitant, d'autant plus précieux ce soir
que personne n'en touche. Au milieu d'un panneau, un grand portrait
à l'huile représentait un homme de figure jolie, en frac, robuste,
droit, symétrique comme le bâton de borlas [5] tenu entre ses doigts
rigides, couverts de bagues.
La foule des invités remplissait presque la salle, les hommes
étaient séparés des femmes comme dans les églises catholiques et les
synagogues. Seule, une vieille cousine de Capitan Tiago recevait les
dames; elle paraissait assez aimable mais sa langue écorchait un peu
le castillan. Toute sa politesse consistait à offrir aux Espagnoles un
plateau de cigarettes et de buyos [6] et à donner sa main à baiser aux
Philippines, exactement comme les moines. La pauvre vieille, finissant
par s'ennuyer, profita du bruit causé par la chute d'une assiette pour
sortir précipitamment en grommelant des menaces contre les maladroits.
Elle ne reparut pas.
Soit que les images religieuses les incitassent à garder une dévote
attitude, soit que les femmes des Philippines fissent exception, le
côté féminin de l'assemblée restait silencieux; à peine entendait-on
parfois le souffle d'un bâillement étouffé derrière l'éventail; à peine
les jeunes filles murmuraient-elles quelques paroles, conversation
banale se traînant mourante de monosyllabes en monosyllabes,
semblable à ces bruits que l'on entend la nuit dans une maison et
que causent les souris et les lézards. Les hommes, eux, étaient
plus bruyants. Tandis que dans un coin quelques cadets parlaient
avec animation, deux étrangers, vêtus de blanc, les mains croisées
derrière le dos, parcouraient la salle d'un bout à l'autre comme font,
sur le pont d'un navire, les passagers lassés du voyage. Le groupe
le plus intéressant et le plus animé était formé de deux religieux,
de deux paysans et d'un militaire, réunis autour d'une petite table
sur laquelle étaient du vin et des biscuits anglais.
Le militaire, vieux lieutenant, haut de taille, la physionomie
bourrue, semblait un duc d'Albe mis au rancart dans la hiérarchie de
la garde civile; il parlait peu et d'un ton dur et bref. L'un des
moines, jeune dominicain, beau, coquet, brillant comme la monture
d'or de ses lunettes, affichait une gravité précoce; c'était le
curé de Binondo. Quelques années auparavant, il avait été chanoine
de Saint-Jean-de-Latran. Dialecticien consommé, jamais l'habile
argumentateur B. de Luna n'avait pu l'embrouiller ni le surprendre; il
s'échappait des distinguo comme une anguille des filets du pêcheur. Il
parlait peu et semblait peser ses paroles.
L'autre moine, par contre, parlait beaucoup et gesticulait plus
encore. Bien que ses cheveux commençassent à grisonner, il paraissait
avoir conservé toute la vigueur de sa nature robuste. Son allure, son
regard, ses larges mâchoires, ses formes herculéennes lui donnaient
l'air d'un patricien romain déguisé. Il semblait gai cependant et,
si le timbre de sa voix était brusque comme celui d'un homme qui ne
s'est jamais mordu la langue, dont la parole est tenue pour sainte
et incontestable, son rire joyeux et franc effaçait la désagréable
impression de son aspect, à tel point qu'on lui pardonnait d'exhiber
dans la salle des pieds sans chaussettes et des jambes velues qui
auraient fait la fortune d'un Mendieta aux foires de Quiapo [7].
Un des paysans, petit homme à barbe noire, n'avait de remarquable que
le nez qui, à en juger par ses dimensions, ne devait pas lui appartenir
en entier; l'autre, jeune homme blond, paraissait récemment arrivé
dans le pays. Le franciscain discutait assez vivement avec lui.
--Vous verrez, disait-il, quand vous serez ici depuis quelques mois,
vous vous convaincrez que gouverner à Madrid et être aux Philippines,
cela fait deux.
--Mais...
--Moi, par exemple, continua le Frère Dámaso, en élevant la voix
pour ne pas laisser la parole à son contradicteur, moi qui compte
déjà vingt-trois ans de platane et de morisqueta [8], je puis en
parler avec autorité. Sachez que, lors de mon arrivée dans le pays,
j'ai été tout d'abord envoyé dans un pueblo petit, c'est vrai,
mais très adonné à l'agriculture. Je ne comprenais pas encore très
bien le tagal, mais cependant je confessais les femmes et nous nous
entendions tout de même. Lorsque je fus nommé dans un pueblo plus
grand dont le curé indien était mort, toutes se mirent à pleurer,
me comblèrent de cadeaux, m'accompagnèrent avec de la musique...
--Mais cela prouve seulement...
--Attendez, attendez, ne soyez pas si pressé! Eh bien! celui qui me
remplaça, bien qu'il ait été beaucoup plus sévère et qu'il ait presque
doublé la dîme de la paroisse, eut un cortège plus nombreux encore,
plus de larmes et plus de musique.
--Mais, vous me permettrez...
--Bien plus, je suis resté vingt ans dans le pueblo de San Diego; il
y a seulement quelques mois que je l'ai... quitté (ici, la figure du
moine s'assombrit quelque peu). En vingt ans on connaît un pueblo. San
Diego avait six mille âmes; comme je confessais tous ces gens-là, je
connaissais chaque habitant comme si je l'avais enfanté et allaité,
je savais de quel pied boitait celui-ci, comment bouillait la marmite
de celui-là, quel était l'amoureux de cette dalaga, quelle chute avait
faite une telle et avec qui, etc., etc. Santiago, le maître de la
maison, en est témoin; il a beaucoup de biens à San Diego et c'est là
que nous avons fait connaissance. Eh bien, vous allez voir ce que c'est
que l'Indien: quand je suis parti, c'est à peine si quelques vieilles
femmes et quelques franciscains m'accompagnèrent... après vingt ans!
--Mais je ne trouve pas que tout ceci ait rien à voir avec la libre
vente des tabacs! répondit le jeune homme blond profitant d'une pause,
pendant laquelle le franciscain prenait un verre de Xérès.
Fr. Dámaso, surpris, manqua de laisser tomber le verre. Il regarda
fixement le jeune homme puis s'écria, l'air fort étonné:
--Comment? comment? mais c'est clair comme la lumière! Ne voyez-vous
pas, mon fils, que c'est une preuve palpable que les réformes projetées
par les ministres sont absurdes?
Ce fut au tour du jeune homme à rester perplexe. Le lieutenant fronça
les sourcils, le petit brun remua la tête sans que l'on pût savoir
s'il approuvait ou non Fr. Dámaso qui se contentait de les regarder
tous, jouissant de sa victoire.
--Croyez-vous...? put enfin lui demander son contradicteur, très
sérieux, en l'interrogeant du regard.
--Comment, si j'y crois? comme à l'Evangile! l'Indien est si indolent!
--Ah! pardonnez-moi si je vous interromps, reprit le jeune homme
d'une voix plus basse en approchant sa chaise. Vous avez dit un
mot qui appelle tout mon intérêt: existe-t-elle véritablement, de
naissance, cette indolence des naturels, ou bien, ainsi que le dit
un voyageur étranger, n'est-elle qu'une excuse à la nôtre propre,
à notre état arriéré, à notre système colonial? Ce voyageur parlait
d'autres colonies dont les habitants sont de même race...
--Bah! Jalousies que tout cela! demandez au señor Laruja qui, lui
aussi, connaît bien le pays, demandez-lui si l'ignorance et la paresse
des Indiens ne sont pas sans égales!
--En effet, s'empressa de confirmer le petit brun ainsi pris à témoin,
nulle part vous ne trouverez d'hommes plus nonchalants que ces Indiens.
--Ni plus vicieux, ni plus ingrats.
--Ni plus mal élevés.
Le jeune blond regarda autour de lui avec inquiétude.
--Messieurs, dit-il à voix basse, il me semble que nous sommes chez
des Indiens et que ces demoiselles...
--Bah! vous êtes trop craintif! Santiago ne se considère pas comme
indien. Et puis, il n'est pas là; d'ailleurs, quand il y serait, tant
pis pour lui. Ce sont là des scrupules de nouveaux débarqués. Attendez
un peu; quand vous aurez passé quelques mois ici vous changerez de
ton, surtout quand vous aurez vu des fêtes, des bailujan [9], que
vous aurez dormi dans nos lits de sangle et mangé de la tinola.
--Ce que vous appelez tinola, ne serait-ce point, par hasard, le fruit
d'une certaine espèce de lotus qui fait perdre la mémoire à ceux qui
en mangent?
--Ni lotus, ni loterie! reprit en riant Fr. Dámaso, ne cherchez pas
si loin. La tinola est un gulai [10] de poule et de citrouille. Depuis
quand êtes-vous arrivé?
--Depuis quatre jours, répondit le jeune homme un peu piqué.
--Venez-vous comme employé?
--Non, señor, je voyage pour mon compte personnel, afin d'étudier
le pays.
--Quel oiseau rare! s'écria Fr. Dámaso, en le regardant avec
curiosité. Venir ici, de soi-même et pour des vétilles! Quel
phénomène! Alors qu'il y a tant de livres... et qu'il suffit d'avoir
deux doigts d'intelligence.
--Votre Révérence disait, Fr. Dámaso, interrompit brusquement le
dominicain en changeant la conversation, qu'elle avait été pendant
vingt ans au pueblo de San Diego et qu'elle l'avait quitté... Votre
Révérence n'était-elle point satisfaite de ce pueblo?
A cette demande, faite d'un ton très naturel et presque indifférent,
Fr. Dámaso devint subitement sérieux, sa joie s'était envolée.
--Non! grogna-t-il sèchement, et il se laissa tomber lourdement contre
le dossier de son fauteuil.
Le dominicain poursuivit d'un ton plus indifférent encore:
--Ce doit être une grande douleur de quitter un pueblo après vingt ans
de séjour, alors qu'on le connaît comme sa poche. Moi, j'ai regretté
Camiling où cependant je n'étais resté que quelques mois... Mais les
supérieurs agissaient pour le bien de la Communauté qui sera toujours
le mien propre.
Pour la première fois dans cette soirée, Fr. Dámaso parut très
préoccupé. Tout à coup, il donna un coup de poing sur le bras de son
fauteuil et s'écria avec force:
--Ou il y a une Religion ou il n'y en a pas; donc, ou les curés sont
libres ou ils ne le sont pas! Le pays se perd, il est déjà perdu!
Et son fauteuil reçut un second coup de poing.
Tout le monde, surpris, se retourna vers le groupe; le dominicain
leva la tête pour regarder sous ses lunettes. Les deux étrangers qui
se promenaient s'arrêtèrent un moment, se regardèrent, se sourirent
et continuèrent leur promenade.
--Il est de mauvaise humeur parce que vous ne l'avez pas traité de
Révérence! murmura le señor Laruja à l'oreille du jeune homme blond.
--Que veut dire Votre Révérence? Qu'y a-t-il? demandèrent à la fois,
avec des tons de voix différents, le lieutenant et le dominicain.
--Tous les malheurs viennent de là! Le gouvernement soutient les
mécréants contre les ministres de Dieu! continua le franciscain en
levant ses poings robustes.
--Que voulez-vous dire? demanda de nouveau le lieutenant aux sourcils
froncés, se levant à demi.
--Ce que je veux dire? répéta Fr. Dámaso élevant encore la voix et
dévisageant le lieutenant. Je le dis ce que je veux dire. Oui, moi,
je dis que lorsque le curé débarrasse son cimetière de la carcasse
d'un mécréant, personne, pas même le roi, n'a le droit de s'en mêler
et encore moins de le punir. Et un général de rien, un petit général
de malheur...
--Père, Son Excellence est vice-roi! cria le militaire, se levant
tout à fait.
--Quelle excellence, quel vice-roi?... répondit le franciscain se
levant à son tour. En d'autres temps on l'aurait jeté en bas des
escaliers, comme l'ont fait une fois les Congrégations avec l'impie
gouverneur Bustamente. C'étaient là des temps où l'on avait la foi!
--Je vous avertis que je ne permets pas... Son Excellence représente
S. M. le Roi!
--Quel est ce roi? Pour nous, il n'y a qu'un seul roi, le roi
légitime...
--Halte! commanda le lieutenant, comme s'il s'adressait à ses troupes;
ou vous allez retirer ce que vous avez dit, ou demain même j'en ferai
part à Son Excellence.
--Allez-y tout de suite, allez, répondit d'un ton sarcastique
Fr. Dámaso; et il s'approchait de lui les poings fermés. Croyez-vous
que parce que je porte l'habit de moine je ne sois point un
homme? Allez, je vous prête ma voiture!
La scène devenait comique, par bonheur le dominicain intervint:
--Señores, dit-il, d'un ton d'autorité, avec cette voix nasillarde
qui sied si bien aux moines; on ne doit pas confondre les choses ni
chercher des offenses où il n'y en a pas. Nous devons distinguer
dans les paroles de Fr. Dámaso, celles de l'homme et celles du
prêtre. Celles de celui-ci, comme telles, per se, ne peuvent jamais
offenser puisqu'elles proviennent de la vérité absolue. Dans celles de
l'homme il convient de faire une sous-distinction: celles qu'il dit ab
irato, celles qu'il dit ex ore, mais non pas in corde, et celles qu'il
dit in corde. Ces dernières sont les seules qui puissent offenser et
encore, cela dépend: si déjà elles étaient préméditées in mente pour
un motif quelconque ou si seulement elles surviennent per accidens,
dans la chaleur de la conversation; s'il y a...
--Mais moi, par accidens et par mi, je sais à quoi m'en tenir, père
Sibyla! interrompit le militaire qui se voyait embrouillé dans le tas
de distinctions et craignait que de subtilités en subtilités, il ne fut
prouvé que c'était lui le coupable. Je connais les causes de cet éclat
et Votre Révérence va les distinguer. Pendant une absence du P. Dámaso,
son vicaire à San Diego enterra un homme très honorable... oui,
señor, très honorable, je l'ai reçu plusieurs fois chez moi et il fut
également mon hôte. Qu'il ne se soit jamais confessé, c'est possible,
mais quoi! moi non plus je ne vais pas à confesse; quant à s'être
suicidé, c'est là un mensonge et une calomnie. Un homme comme lui,
qui a un fils en qui reposent tout son amour et toutes ses espérances,
un homme qui croit en Dieu, qui connaît ses devoirs envers le monde, un
homme honorable et juste ne se suicide pas. Cela, je l'affirme. Quant
au reste, je me tais, Votre Révérence peut m'en savoir gré.
Et tournant les épaules au franciscain il ajouta:
--A son retour au pueblo, ce prêtre, après avoir maltraité le pauvre
vicaire, fit déterrer le cadavre que l'on jeta hors du cimetière pour
l'enfouir je ne sais où. Le peuple de San Diego fut assez lâche pour
ne pas protester. Il est vrai que la chose resta presque ignorée, le
défunt n'avait pas de parents et son fils unique était en Europe. Mais
Son Excellence a su ce qui s'était passé et, obéissant à la droiture de
son coeur, elle a demandé une punition... Le P. Dámaso fut transféré
dans un autre pueblo, meilleur encore. C'est tout. Maintenant, Votre
Révérence peut faire ses distinctions.
Ceci dit, il s'éloigna du groupe.
--Je regrette beaucoup d'avoir touché sans le savoir une question
si délicate, insinua le P. Sibyla, d'un air contrarié. Mais enfin,
si vous avez gagné au changement de pueblo...
--Il ne s'agit pas de gagner... Et ce qui se perd dans
les déménagements... et les papiers... et les... et ce qu'on
égare? interrompit en balbutiant Fr. Dámaso qui pouvait à grand'peine
contenir sa colère.
Peu à peu, la réunion recouvra sa tranquillité primitive.
Diverses autres personnes étaient arrivées, parmi lesquelles un
vieil espagnol, boiteux, de physionomie douce et inoffensive, appuyé
au bras d'une vieille indigène, affublée de boucles, de frisettes,
très fardée et habillée à l'européenne.
C'étaient le docteur de Espadaña et sa femme, la doctora Doña
Victorina. Ils prirent place avec le groupe que nous connaissons et
furent salués amicalement.
Des journalistes, des boutiquiers, allaient, venaient, échangeaient
des saluts, sans savoir que faire.
--Pouvez-vous me dire, señor Laruja, quel est le maître de la
maison? demanda le jeune blond. Je ne lui ai pas encore été présenté.
--On dit qu'il est sorti: je ne l'ai pas vu.
--Les présentations ne sont pas nécessaires ici, intervint
Fr. Dámaso. Santiago est de bonne composition.
--Il n'a pas inventé la poudre, ajouta Laruja.
--Comment, vous aussi, señor de Laruja! reprocha mielleusement
Da. Victorina, tout en s'éventant. Comment le pauvre homme aurait-il
inventé la poudre puisque, si ce que l'on dit est vrai, les Chinois
en fabriquaient déjà il y a plusieurs siècles?
--Les Chinois? Etes-vous folle? s'écria Fr. Dámaso. Allez donc, c'est
un franciscain qui l'a inventée, un de mon ordre, Fr. Savalls [11],
je crois, au... septième siècle!
--Un franciscain, c'est bien cela. Il aura été missionnaire en Chine
ce Fr. Savalls, répliqua la dame qui n'abandonnait pas ainsi son idée.
--Schwartz, voulez-vous dire, señora, reprit Fr. Sibyla, sans la
regarder.
--Je ne sais pas; Fr. Dámaso a dit Savalls, je n'ai fait que répéter!
--Bien! Savalls ou Chevas [12], c'est la même chose. Pour une lettre
on n'est pas Chino [13], répliqua le franciscain avec humeur.
--C'est au quatorzième siècle et non au septième, ajouta le dominicain
d'un ton pédant, comme pour mortifier l'orgueil de Fr. Dámaso.
--Bah! un siècle de plus ou de moins n'en fait pas un dominicain.
--Que Votre Révérence ne se fâche pas, dit le P. Sibyla en
souriant. S'il l'a inventée, tant mieux; il a ainsi épargné cette
peine à ses frères.
--Et vous dites, P. Sibyla, que ce fut au quatorzième siècle? demanda
avec grand intérêt Da. Victorina. Avant ou après Jésus-Christ?
Heureusement pour celui à qui cette question était posée, deux
personnes entrèrent dans la salle.
II
CRISÓSTOMO IBARRA
Ce n'étaient pas de belles et fringantes jeunes filles dignes d'appeler
l'attention de tous, même de Fr. Sibyla; ce n'était pas non plus
S. E. le capitaine général avec ses aides-de-camp, et cependant le
lieutenant sortait de son recueillement et s'avançait de quelques
pas tandis que Fr. Dámaso restait comme pétrifié: c'était simplement
l'original du portrait de l'homme au frac, conduisant par la main un
jeune homme rigoureusement vêtu de deuil.
--Bonsoir, señores, bonsoir, Pères! furent les premières paroles
que prononça Capitan Tiago en baisant la main des deux prêtres qui
oublièrent de donner la bénédiction: le dominicain avait retiré ses
lunettes pour mieux regarder le nouvel arrivé; quant à Fr. Dámaso,
il restait pâle et les yeux démesurément ouverts.
--J'ai l'honneur de vous présenter D. Crisóstomo Ibarra, fils de mon
défunt ami, continua Capitan Tiago. Le señor arrive d'Europe et je
suis allé le recevoir.
Le nom d'Ibarra souleva diverses exclamations; le lieutenant ne pensa
pas à saluer le maître de la maison, mais il s'approcha du jeune
homme et l'examina de pied en cap. En ce moment, celui-ci échangeait
les phrases usuelles avec tous ceux qui composaient le groupe. Il
semblait n'avoir rien qui le distingua des autres invités que son
costume noir. Sa taille avantageuse, ses manières, ses mouvements
dénotaient cependant une saine et forte jeunesse dont l'âme et
le corps ont été également cultivés. Son visage franc et joyeux,
d'un beau brun, traversé de quelques légères rides, traces du sang
espagnol, était légèrement rosé aux joues, par suite de son séjour
dans les pays froids.
--Tiens! s'écria-t-il, surpris et joyeux à la fois, le curé de mon
pueblo! P. Dámaso, l'intime ami de mon père!
Tous les regards se tournèrent vers le franciscain qui ne bougea pas.
--Pardon, s'excusa Ibarra confus, je me suis trompé.
--Tu ne t'es pas trompé, répondit enfin le prêtre d'une voix altérée;
mais jamais ton père ne fut mon ami.
Ibarra retira lentement la main qu'il avait tendue, le regarda d'un
air étonné, se retourna et trouva devant lui la figure bourrue du
lieutenant qui ne l'avait pas quitté des yeux.
--Jeune homme, êtes-vous le fils de D. Rafael Ibarra?
Crisóstomo s'inclina.
Fr. Dámaso s'assit à moitié dans son fauteuil et dévisagea le
lieutenant.
--Soyez le bienvenu dans votre pays, et puissiez-vous y être plus
heureux que votre père, s'écria le militaire avec émotion. Je l'ai
bien connu et je puis dire que c'était un des hommes les plus dignes
et les plus honorables des Philippines.
--Señor, répondit Ibarra, l'éloge que vous faites de mon père dissipe
mes doutes sur son sort que moi, son fils, j'ignore encore.
Les yeux du vieillard se remplirent de larmes, il fit demi-tour et
s'éloigna précipitamment.
Le jeune homme resta seul au milieu de la salle: le maître de la maison
avait disparu, personne n'était là pour présenter le nouvel arrivé
aux demoiselles dont beaucoup le regardaient avec intérêt. Après
avoir un instant hésité, il s'adressa à elles avec une grâce simple
et naturelle.
--Permettez-moi, dit-il, de sortir des règles d'une étiquette
rigoureuse. Il y a sept ans que j'ai quitté mon pays; en le revoyant,
je ne puis m'empêcher de saluer son plus précieux ornement, ses femmes.
Personne ne répondant, le jeune homme s'éloigna, puis se dirigeant
vers un groupe qui, à son approche, se forma en demi-cercle:
--Señores, dit-il, en Allemagne la coutume est que lorsqu'un inconnu se
trouve dans une réunion où personne ne le présente, il dise lui-même
son nom, et chacun se nomme à son tour. Permettez-moi d'agir ainsi,
non pour introduire dans notre pays des moeurs étrangères, les nôtres
sont assez belles, mais parce que j'y suis obligé. J'ai déjà salué
le ciel et les femmes de ma patrie; je veux maintenant en saluer
les citoyens, mes compatriotes. Señores, je me nomme Juan Crisóstomo
Ibarra y Magsalin.
Les autres déclinèrent à leur tour des noms plus ou moins
insignifiants, plus ou moins inconnus.
--Je m'appelle A--a, dit un jeune homme d'un ton sec, en s'inclinant
à peine.
--Aurais-je par hasard l'honneur de parler au poète dont les oeuvres
ont, au loin, réchauffé mon enthousiasme pour ma patrie? On m'a dit
que vous n'écriviez plus, mais on n'a pu me dire pourquoi...
--Pourquoi? Parce que l'on n'invoque pas l'inspiration pour la traîner
rampante et servile et la prostituer au mensonge. On a poursuivi un
auteur qui avait mis en vers une vérité de Pero Grullo [14]. On m'a
appelé poète, on ne m'appellera pas fou.
--Pourriez-vous me dire quelle était cette vérité?
--C'était que le fils du lion était un lion lui-même. Il s'en est
fallu de peu qu'on ne l'exilât.
Et l'étrange jeune homme s'éloigna du groupe.
Un homme de physionomie joviale, vêtu comme les indigènes, avec
des boutons en brillants à sa chemise, arriva presque en courant,
s'approcha d'Ibarra et lui dit:
--Señor Ibarra, je désirais vous connaître; Capitan Tiago est mon
ami et j'ai connu votre père... Je suis le Capitan Tinong, j'habite
Tondo, où vous avez votre maison; j'espère que vous m'honorerez de
votre visite et viendrez demain dîner avec nous.
Ibarra était enchanté de tant d'amabilité. Capitan Tinong souriait
et se frottait les mains.
--Merci, répondit affectueusement Crisóstomo, mais demain même,
je dois partir pour San Diego...
--Quel malheur! alors ce sera pour votre retour.
--La table est servie! annonça un garçon du café La Campana.
Les invités commencèrent à se diriger vers la table, non sans que se
fissent beaucoup prier les femmes, surtout les indigènes.
III
LE DÎNER
Jele Jele bago quiere [15].
Fr. Sibyla paraissait très content de lui. Il marchait tranquillement,
et sur ses lèvres fines et pincées ne se lisait que le dédain; il
consentait cependant à converser avec le docteur boiteux de Espadaña,
qui lui répondait par monosyllabes, tout en bégayant quelque peu. Le
franciscain était d'une humeur épouvantable, il donnait des coups de
pied aux chaises qui se trouvaient sur son chemin et gratifia même d'un
coup de coude un élève de l'école des cadets. Le lieutenant restait
toujours aussi grave; quant aux autres, ils parlaient avec animation
et ne tarissaient pas en éloges sur la magnificence du service.
Instinctivement, peut-être par habitude, les deux religieux se
dirigèrent vers l'extrémité de la table: ce qui était à prévoir
se produisit; comme deux candidats pour une chaire vacante,
ils commencèrent à se décerner mutuellement les louanges les plus
exagérées, tout en se servant de sous-entendus habilement suggestifs,
quitte pour l'aspirant évincé à exprimer son mécontentement par des
grognements et des murmures.
--Cette place est pour vous, Fr. Dámaso.
--Mais non, pour vous, Fr. Sibyla.
--Je ne saurais... vous êtes plus ancien que moi parmi les amis de la
maison... confesseur de la défunte... l'âge, la dignité, l'autorité...
--Pas si ancien que vous le dites. Par contre, vous êtes le curé du
faubourg, répondit d'un ton sec Fr. Dámaso, sans cependant abandonner
la chaise.
--Puisque vous l'ordonnez, j'obéis, conclut le P. Sibyla en se
disposant à s'asseoir.
--Mais je n'ordonne rien, protesta le franciscain, je ne me permettrais
pas...
Fr. Sibyla allait cependant s'asseoir sans faire cas de
ces protestations quand son regard se rencontra avec celui du
lieutenant. Selon l'opinion religieuse aux Philippines, le plus haut
gradé des officiers est inférieur au cuisinier du couvent. Cedant
arma togæLes armes le cèdent à la toge, disait Cicéron au Sénat;
cedant arma cottæ, disent les moines à Manille. Mais Fr. Sibyla était
fin et il reprit:
--Señor lieutenant, nous sommes ici dans le monde et non pas à
l'église; cette chaise vous appartient.
Rien qu'à en juger par le son de sa voix il était clair que, même
dans le monde, il considérait la place en litige comme la sienne.
Le lieutenant ne voulut-il pas le contrarier? lui déplut-il de
s'asseoir entre deux moines? toujours est-il qu'il refusa d'un
mot bref.
Pendant leur lutte de politesses, aucun des deux compétiteurs ne
s'était occupé du maître de la maison.
Ibarra s'en était aperçu, il avait regardé tout en souriant:
--Comment, dit-il, vous ne vous asseyez donc pas avec nous,
D. Santiago?
Mais tous les invités étaient placés, aucun siège ne restait libre,
Lucullus ne dînait pas chez Lucullus.
--Ne vous dérangez pas, restez tranquille, répondit Capitan Tiago,
posant la main sur l'épaule du jeune homme. Cette fête a été donnée
pour rendre grâces à la Vierge de votre heureuse arrivée. Ho! qu'on
apporte la tinola! J'ai commandé de la tinola exprès pour vous qui,
depuis quelque temps, n'y avez pas goûté.
On apporta un grand plat fumant. Le dominicain, après avoir murmuré
le Benedicite, auquel presque personne ne sut répondre, commença à
servir les invités. Ce fut sans doute par inattention, mais il ne mit
dans l'assiette du P. Dámaso qu'un peu de citrouille et de la sauce
où nageaient un cou dénudé et une aile de poule suffisamment dure,
tandis que les autres se régalaient des pattes et du blanc. Ibarra
privilégié avait reçu les rognons. Le franciscain avait tout vu, il
hacha les pépins, prit un peu de bouillon, laissa tomber bruyamment la
cuiller et repoussa bruyamment l'assiette devant lui. Le dominicain,
très distrait, conversait avec le jeune homme blond.
--Depuis combien de temps avez-vous quitté le pays? demanda Laruja
à Ibarra.
--Depuis presque sept ans.
--Alors, vous devez l'avoir oublié?
--Bien au contraire! mon pays peut, comme il me semble, ne plus se
souvenir de moi, j'ai toujours pensé à lui.
--Que voulez-vous dire? demanda le jeune homme blond.
--Je veux dire que, depuis un an, je n'ai plus reçu de nouvelles
d'ici, de telle sorte que je me trouve comme un étranger qui ne sait
ni quand ni comment est mort son père.
Le lieutenant ne put retenir un cri de stupéfaction.
--Et où étiez-vous que l'on ne vous a pas télégraphié? interrogea
Da. Victorina. Quand nous nous sommes mariés, nous avons envoyé des
dépêches dans la Pegninsule [16].
--Señora, ces deux dernières années, je les ai passées dans le Nord
de l'Europe, en Allemagne et dans la Pologne russe.
Le docteur de Espadaña, qui jusqu'alors ne s'était pas risqué à
prendre la parole, crut qu'il était convenable de dire quelque chose:
--Co... connaissez-vous en Espagne un Polonais de Va... Varsovie,
appelé Stadtnitzki, si je me souviens bien de son nom? L'avez-vous
rencontré, par hasard? demanda-t-il timidement et presque en
rougissant.
--C'est très possible, répondit Ibarra avec amabilité, mais, en ce
moment, je ne me le rappelle pas.
--Mais on ne peut pas le con... confondre avec un autre, ajouta le
docteur qui commençait à retrouver un peu de hardiesse; il était
blond comme l'or et parlait un bien mauvais espagnol.
--Le signalement est excellent, mais malheureusement, je ne parlais
pas un mot d'espagnol si ce n'est dans quelques consulats.
--Et comment vous arrangiez-vous? remarqua avec surprise Da. Victorina.
--Je me servais de la langue du pays, señora.
--Parlez-vous aussi l'anglais? dit le dominicain qui avait été
à Hong-kong et parlait assez bien le Pidgin-English [17], cette
corruption de l'idiome de Shakespeare défiguré par les fils de
l'Empire Céleste.
--J'ai habité un an en Angleterre avec des gens qui ne parlaient
que l'anglais.
--Et quel est le pays qui vous plaît le plus, en Europe? demanda le
jeune blond.
--Après l'Espagne, ma seconde patrie, toutes les nations de l'Europe
libre!
--Et puisque vous avez tant voyagé, dites-nous ce que vous avez vu
de plus intéressant? questionna Laruja.
Ibarra parut réfléchir.
--Intéressant, dans quel sens?
--Par exemple... dans ce qui touche à la vie des peuples, à leur vie
sociale, politique, religieuse, en général, dans leur essence même,
dans l'ensemble...
Ibarra médita un long moment.
--Franchement, ce qu'il y a de surprenant dans ces pays, à part
l'orgueil national de chacun... Avant de visiter un pays, je cherchais
à étudier son histoire, son Exode, si je puis employer ce mot et,
ensuite, tout me semblait naturel; j'ai vu que toujours la richesse
et la misère des peuples étaient en raison directe de leurs libertés
et de leurs préjugés et, par conséquent, en proportion avec les
sacrifices ou avec l'égoïsme de leurs devanciers!
--N'as-tu rien vu de plus? demanda avec un rire moqueur le franciscain
qui, depuis le commencement du dîner n'avait pas dit une parole,
occupé qu'il était par le soin de son estomac. Ce n'était vraiment pas
la peine de gaspiller ton argent pour apprendre si peu de choses. Il
n'est pas un gamin à l'école qui n'en sache autant.
Ibarra, interloqué, ne savait que dire; les convives surpris se
regardèrent, craignant un scandale.--Le dîner touche à sa fin, et Sa
Révérence en a déjà assez, allait-il répondre, mais il se contint:
--Señores, observa-t-il très doucement, ne vous étonnez pas de ces
familiarités de notre ancien curé! Il me parlait ainsi quand j'étais
enfant, et, pour Sa Révérence les années ne comptent pas. Aussi, je
la remercie de ce souvenir des jours passés, du temps où elle venait
fréquemment chez nous et honorait de sa présence la table de mon père.
D'un regard furtif, le P. Sibyla observa le franciscain qui tremblait
un peu.
Ibarra se leva:
--Vous me permettrez de me retirer. A peine arrivé, je dois me
remettre en route dès demain et j'ai encore beaucoup d'affaires à
terminer. Le dîner est presque achevé, je bois peu de vin et prends
à peine de liqueurs.
Et, levant un petit verre qu'il n'avait pas touché jusqu'alors:
--Señores, tout pour l'Espagne et pour les Philippines!
Capitan Tiago lui dit à voix basse:
--Ne partez pas; Maria Clara va venir, Isabel est allée la
chercher. J'attends aussi le nouveau curé de son pueblo; c'est
un saint.
--Je ne puis rester plus longtemps, je dois faire aujourd'hui une
très importante visite; demain, je viendrai avant de partir.
Et il s'en alla. Entre temps, le franciscain exhalait sa bile:
--Avez-vous vu, disait-il au jeune blond tout en jouant avec le couteau
à confitures, avez-vous vu cet orgueil! Ces jeunes gens se croient des
personnages, ils ne peuvent tolérer qu'un prêtre les reprenne. Voilà
ce que l'on gagne à les envoyer en Europe: le gouvernement devrait
interdire ces voyages.
Cette même nuit, le jeune blond ajoutait, entre autres remarques, à ses
«Etudes coloniales» le chapitre suivant: «Comment un cou et une aile de
poulet dans l'assiette de tinola d'un moine peuvent troubler la gaieté
d'un festin» et, parmi ses observations, se trouvaient celles-ci:
«Aux Philippines, la personne la plus inutile dans une fête ou dans un
dîner est celle qui invite: on peut commencer par mettre à la porte le
maître de la maison et tout va bien.--Dans l'état actuel des choses,
c'est presque un bien de ne pas laisser un Philippin sortir de son
pays et de ne pas apprendre à lire aux indigènes.»
IV
HÉRÉTIQUE ET FLIBUSTIER
Ibarra était indécis. Le vent de la nuit qui, d'ordinaire dans cette
saison, apporte quelque fraîcheur à Manille parut effacer de son
front les légers nuages qui l'avaient un instant obscurci. Il se
découvrit et respira longuement. Devant lui des voitures passaient
comme des éclairs, des calèches de louage roulaient au petit pas,
des promeneurs de toutes nationalités se coudoyaient. De cette marche
inégale à laquelle se reconnaît de suite le distrait ou l'oisif,
il se dirigea jusqu'à la place de Binondo, regardant de tous côtés
comme s'il cherchait quelqu'un. Rien n'était changé: c'était la
même rue avec les mêmes maisons blanches et bleues, les mêmes murs
badigeonnés à la chaux et peints à fresque, imitant mal le granit;
la tour de l'église montrait toujours la même horloge au cadran
transparent; c'étaient les mêmes boutiques chinoises avec les mêmes
rideaux sales et les mêmes tringles de fer; jadis, un soir, imitant
les gamins mal élevés de Manille, il avait tordu une de ces tringles:
personne depuis ne l'avait redressée.
--Comme le progrès est lent! murmura-t-il, et il suivit la calle de
la Sacristia.
Les vendeurs de sorbets le suivaient en criant: Sorbeteee... Des
lampions éclairaient encore les mêmes échoppes où des Chinois et des
femmes vendaient des comestibles et des fruits.
--C'est merveilleux, s'écria-t-il, ni le Chinois ni la vieille femme
n'ont changé depuis sept ans! On dirait que mon voyage en Europe est
un rêve et ... Santo Dios! le pavé est toujours aussi mauvais que
lors de mon départ.
En effet, la dalle du trottoir qui forme le coin des calles de San
Jacinto et de la Sacristia était restée soulevée.
Tandis qu'il contemplait cette merveille de la stabilité urbaine dans
ce pays de l'instabilité, une main se posa doucement sur son épaule:
il leva la tête et reconnut le vieux lieutenant qui le regardait en
souriant. Le militaire n'avait plus cette figure dure ni ces sourcils
froncés qui le caractérisaient d'ordinaire.
--Jeune homme, lui dit-il, prenez garde! Souvenez-vous de votre père!
--Pardonnez-moi, mais il me semble que vous avez beaucoup d'estime
pour mon père. Pourriez-vous me renseigner à son sujet? lui demanda
Ibarra en le regardant.
--Ne savez-vous donc rien?
--J'ai interrogé D. Santiago, mais il ne veut pas me répondre avant
demain. Si par hasard vous connaissez son sort, dites-le moi!
--Certainement, je le connais, comme tout le monde!... Votre père
est mort en prison.
Le jeune homme recula d'un pas; son regard fixa le lieutenant.
--En prison? qui est mort en prison?
--Votre père! répondit le vieux soldat, non sans quelque surprise.
--Mon père!... en prison?... que dites-vous? savez-vous qui était
mon père? êtes-vous...? et Crisóstomo saisit le bras du vieillard.
--Il me semble que je ne me trompe pas, reprit celui-ci, il s'agit
bien de D. Rafael Ibarra?
--Oui, D. Rafael Ibarra... put à peine articuler le jeune homme
défaillant.
--Je croyais que vous saviez tout! murmura le militaire plein
de compassion, devinant ce qui se passait dans l'âme d'Ibarra. Je
supposais que vous... mais quoi! vous avez du courage? Ici on ne peut
être un honnête homme si l'on n'a pas été en prison.
--J'espère que vous ne vous moquez pas de moi, reprit Ibarra, d'une
voix faible, après quelques instants de silence. Pourriez-vous me
dire pourquoi il était en prison?
Le vieillard parut réfléchir:
--Je m'étonne beaucoup qu'on ne vous ait pas tenu au courant des
affaires de votre famille.
--Dans la dernière lettre qu'il m'a adressée, il y a un an, mon père
me recommandait de n'avoir pas d'inquiétude s'il ne m'écrivait pas
car il était très occupé: il m'engageait à poursuivre mes études... et
m'envoyait sa bénédiction.
--Mais alors, cette lettre, il vous l'a écrite peu de temps avant sa
mort; voici bientôt un an que nous l'avons enterré dans son pays.
--Pour quel motif avait-il été arrêté?
--Rassurez-vous, ce motif ne touchait en rien à son honorabilité. Mais,
accompagnez-moi, je dois aller au quartier, nous causerons en
route. Appuyez-vous sur mon bras.
Ils marchèrent quelque temps en silence; le vieillard réfléchissait,
il caressait sa barbiche et semblait lui demander de l'inspirer:
--Ainsi que vous le savez, commença-t-il, votre père était l'homme
le plus riche de la province et si beaucoup l'aimaient et le
respectaient, nombre d'autres, par contre, le haïssaient et lui
portaient envie. Nous autres, Espagnols, qui venons aux Philippines,
ne sommes malheureusement pas toujours ce que nous devrions être; je
dis ceci aussi bien pour un de vos ancêtres que pour les ennemis de
votre père. Les changements continuels, la démoralisation des classes
dirigeantes, le favoritisme, le bas prix et la rapidité du voyage
sont la cause de tout le mal: ici viennent tous les gens perdus de
la Péninsule; s'il en est quelques-uns de bons, le pays a vite fait
de les corrompre. Eh bien! votre père s'était fait de très nombreux
ennemis, surtout parmi les curés et les Espagnols.
Il s'arrêta un instant et reprit:
--Quelques mois après votre départ, les difficultés commencèrent avec
le P. Dámaso, sans que je puisse m'expliquer le véritable motif de
leur brouille. P. Dámaso l'accusa de ne pas aller à confesse; il ne
se confessait pas plus au temps où ils étaient amis, vous vous en
souvenez! Et d'ailleurs, D. Rafael était un homme plus honorable et
plus loyal que beaucoup qui confessent les autres et se confessent
eux-mêmes: il se conduisait selon les principes d'une morale très
rigide et me disait souvent, lorsqu'il m'entretenait de ses ennuis:
Señor Guevara, croyez-vous que Dieu pardonne un crime, un assassinat
par exemple, simplement parce que le criminel se sera dénoncé à un
prêtre, c'est-à-dire à un homme qui a le devoir de garder le secret,
et parce que la crainte de brûler en enfer lui aura dicté un acte de
contrition? Ce serait un singulier mélange de hardiesse, de lâcheté et
de honte. Je me fais une autre idée de Dieu: pour moi, il ne corrige
pas un mal par un autre mal, et son pardon ne s'achète pas par de
vaines pleurnicheries ni par quelques aumônes jetées à l'Église. Si
j'ai assassiné un père de famille, si d'une femme heureuse j'ai fait
une malheureuse veuve et d'enfants joyeux des orphelins abandonnés,
serai-je quitte envers l'éternelle Justice parce qu'avant de me laisser
pendre, j'aurai confié mon crime à un prêtre qui ne peut pas parler,
donné de l'argent aux curés qui n'en ont guère besoin, acheté la bulle
de pardon et pleurniché nuit et jour. Ainsi raisonnait votre père,
et l'on ne peut dire qu'il ait jamais fait le moindre tort à qui que
ce soit. Au contraire, il se préoccupait de racheter par ses bonnes
oeuvres certaines injustices commises par ses parents. Mais, pour
en revenir à ses débats avec le curé, ceux-ci prirent rapidement un
caractère dangereux. Le P. Dámaso le dénonça presque du haut de la
chaire et, s'il ne prononça pas son nom, ce fut un miracle; mais,
de lui, on pouvait tout attendre. Je prévoyais que tôt ou tard,
les choses tourneraient mal.
Le vieux lieutenant fit une autre pause.
--Un ex-artilleur, chassé de l'armée à cause de sa brutalité et de
son ignorance, parcourait alors la province. Comme il devait gagner
sa vie et que, en sa qualité d'Espagnol, les travaux manuels qui
pourraient nuire à notre prestige lui étaient interdits, il obtint,
grâce à je ne sais qui, l'emploi de collecteur de l'impôt sur les
véhicules. Le malheureux n'avait reçu aucune éducation, ce dont les
indigènes s'aperçurent bien vite: pour eux, un Espagnol qui ne sait
ni lire ni écrire est un phénomène. Tout devint prétexte à moqueries
contre l'infortuné, on lui faisait payer en avanies de tout genre
l'impôt qu'on lui versait; au bout de peu de temps, il n'était plus
que le jouet de la risée publique. Il s'en aperçut et son caractère
déjà brusque et méchant s'en aigrit encore. On faisait exprès de lui
remettre les écrits à l'envers, il faisait semblant de les lire et
signait où il voyait une place blanche en griffonnant quelques traits
qui le peignaient tout entier. Les indigènes payaient, mais riaient;
il se morfondait, mais recevait l'argent; dans cette disposition
d'esprit, il en était arrivé à ne plus avoir de considération pour
personne et votre père n'échangeait avec lui que de très rares paroles
fort peu amicales. Un jour, tandis qu'il retournait pour essayer de le
déchiffrer un papier qui lui avait été remis dans une maison indigène,
un enfant de l'école se mit à faire des signes à ses camarades, à rire
et à le montrer au doigt. L'homme entendit les rires et vit l'ironie
dans les regards des personnes qui se trouvaient là. Perdant patience,
il se retourna et poursuivit les enfants qui s'enfuirent en criant:
Ba, be, bi, bo, bu! Fou de colère et impuissant à les attraper,
il leur jeta son bâton qui en blessa un à la tête et l'étendit à
terre. Il courut alors au pauvre petit et le frappa du pied; personne
de ceux qui riaient n'eut le courage d'intervenir. Par malheur, votre
père passait; indigné, il s'élança vers le percepteur, le prit par le
bras et lui adressa les plus vifs reproches. Celui-ci qui, sans doute,
voyait rouge, leva la main, mais votre père vit le geste et, avec cette
force qui est l'apanage des petits-fils des Basques... les uns disent
qu'il le frappa, les autres qu'il se contenta de le repousser; ce qui
est certain, c'est que l'homme vacilla et tomba à quelques pas de là,
donnant de la tête contre une pierre. D. Rafael releva tranquillement
l'enfant blessé et le porta au tribunal. Quant à l'ex-artilleur, il
rendait le sang par la bouche et ne reprit pas connaissance. Quelques
minutes après, il expirait. Naturellement la justice s'émut, votre père
fut arrêté. Aussitôt tous ses ennemis se découvrirent, les calomnies
plurent de tous côtés, il fut dénoncé comme hérétique et flibustier
[18]. Passer pour hérétique est toujours mauvais, et à cette époque où
l'alcalde de la province faisait profession de dévotion--il récitait
le rosaire à voix haute dans l'église afin que tous l'entendissent et
récitassent avec lui--le cas était particulièrement dangereux; mais
passer pour flibustier est pire encore et mieux vaudrait avoir sur
la conscience le meurtre de trois collecteurs d'impôts sachant lire,
écrire et raisonner. Ses rares amis l'abandonnèrent, on fit main
basse sur ses livres et ses papiers. Tout l'accusa: son abonnement
au Correo de Ultramar et à quelques autres journaux de Madrid, votre
voyage en Europe, des lettres qu'on trouva chez lui, le portrait
d'un prêtre qui avait été exécuté, je ne sais quoi encore. On alla
jusqu'à l'incriminer parce que, comme descendant de péninsulaires,
il faisait usage de chemises. A la place de votre père un autre eût
été promptement remis en liberté, le médecin ayant déclaré que la mort
du percepteur avait été causée par une congestion, mais sa fortune,
sa confiance dans la justice, sa haine de tout ce qui n'était pas
légal et droit le perdirent. Moi-même, malgré ma répugnance à implorer
la grâce de personne, je me présentai au capitaine général--c'était
le prédécesseur du gouverneur actuel. Je lui démontrai que ce ne
pouvait être un flibustier, celui qui accueillait si généreusement
tout nouvel arrivé d'Espagne, pauvre ou émigré, lui donnant l'abri
et la nourriture, celui dans les veines de qui coulait le généreux
sang espagnol, je lui répondis sur ma tête de son innocence, je pris
à témoin ma pauvreté et mon honneur militaire, je ne trouvai qu'un
accueil hostile; on me congédia brusquement tout en me traitant
d'imbécile.
Le vieillard s'interrompit encore une fois pour reprendre haleine. Son
compagnon silencieux l'écoutait sans le regarder.
--Votre père, reprit-il, m'avait chargé de toutes les démarches
relatives à son procès. Je m'adressai au jeune et déjà célèbre
avocat philippin A--, mais il refusa de se charger de la cause:
«Je la perdrais, me dit-il, et ma plaidoirie serait le sujet de
nouvelles accusations; moi-même, je pourrais être compromis. Voyez
donc le señor M. C'est un orateur véhément et fécond, ayant ce grand
avantage d'être péninsulaire et jouissant d'un très grand prestige.»
Je suivis ce conseil, l'éloquent avocat accepta de défendre votre
père et soutint cette cause de la façon la plus brillante et la plus
grandiose. Mais les ennemis étaient nombreux, beaucoup d'entre eux
inconnus et cachés n'étaient pas les moins redoutables. A peine
son avocat avait-il réduit à néant une calomnie en mettant les
calomniateurs en contradiction avec eux-mêmes et avec les faits,
que de nouvelles accusations renaissaient aussitôt. On lui reprocha
de s'être emparé injustement de beaucoup de terrains, on lui réclama
des dommages et intérêts pour des torts imaginaires, on assura qu'il
était en relations avec les tulisanes [19] pour que ses plantations et
ses troupeaux fussent respectés. Un an après l'arrestation de votre
père, l'affaire était embrouillée de telle sorte que personne ne s'y
retrouvait plus. L'alcalde dut quitter son poste; son successeur avait
une grande réputation d'intégrité, mais, par malheur, il ne resta
que quelques mois, et celui qui remplaça cet honnête homme avait
pour les beaux chevaux un goût trop prononcé. Quant à votre père,
les ennuis, les souffrances morales, les incommodités du régime de
la prison, la douleur de voir tant d'ingrats se lever contre lui,
altérèrent sa santé de fer; il tomba terrassé par cette maladie que
la tombe guérit seule. Et, au moment où, en dépit de l'acharnement
et de la puissance de ses adversaires, le procès allait être terminé,
où il allait se retrouver libre enfin, absous de la double accusation
d'assassinat sur la personne du percepteur et de trahison envers sa
patrie, il mourut en prison, sans que personne de ceux qui l'aimaient
pût se trouver à son chevet. Je n'arrivai que pour le voir expirer.
Le vieux lieutenant se tut. Ibarra n'avait pas prononcé une seule
parole. La porte du quartier était devant eux, ils s'arrêtèrent.
--Jeune homme, ajouta le vieillard en lui tendant la main, Capitan
Tiago vous donnera les détails, et maintenant bonne nuit! Il faut
que je voie s'il n'est rien arrivé de nouveau.
Ibarra serra avec effusion cette main décharnée, et, toujours en
silence, il suivit des yeux son vieil ami. Quand il l'eut perdu de
vue, il se retourna lentement, aperçut une voiture et fit un signe
au cocher.
--Fonda de Lala! articula-t-il d'un accent à peine intelligible.
--Ce doit être encore quelque échappé de l'Hospice, pensa le cocher
en donnant un coup de fouet à ses chevaux.
V
UNE ÉTOILE DANS LA NUIT OBSCURE
Ibarra monta à sa chambre qui donnait sur la rivière, se laissa tomber
sur un fauteuil et regarda l'espace qui se déroulait devant lui par
la fenêtre ouverte. Sur l'autre rive, la maison qui faisait face,
brillamment illuminée, retentissait des joyeux accords d'instruments
dont les échos arrivaient jusqu'à lui. Si le jeune homme avait été
moins préoccupé et plus curieux et qu'à l'aide de jumelles il eût
examiné ce qui se passait dans cette atmosphère de lumières, il aurait
admiré une de ces apparitions magiques, une de ces fantastiques visions
qui, parfois, dans les grands théâtres d'Europe, accompagnées par les
mélodies éteintes de l'orchestre, se dévoilent au milieu d'une pluie
de lumières, d'une cascade d'or et de diamants, de toute la féerie
des pompes orientales. C'est une jeune fille de beauté merveilleuse,
svelte, parée du pittoresque costume des natives des Philippines,
assise au centre d'un demi-cercle de courtisans de toutes conditions,
de toutes races: Chinois, Espagnols, indigènes, militaires, curés,
vieilles, jeunes, tous, enivrés de lumière et de musique, gesticulent,
causent, discutent avec animation. Tout à côté de la jeune fille,
s'est installé le P. Dámaso dont la figure souriante dénote qu'il
n'eût pas changé sa place pour celle d'un bienheureux; Fr. Sibyla,
Fr. Sibyla lui-même, daigne adresser la parole à la reine de cette
fête dans les magnifiques cheveux de qui Da. Victorina arrange un
diadème de perles et de brillants reflétant les splendides couleurs
du prisme. Elle est blanche, trop blanche peut-être, ses yeux presque
toujours baissés laissent voir lorsqu'elle les ouvre toute la pureté
de son âme et, quand elle sourit, découvrant ses dents petites et
ivoirines, la rose la plus brillante n'est plus que la plus vulgaire
des fleurs des champs. Autour de son cou blanc et parfaitement arrondi,
entre le tissu transparent de la piña [20], clignotent, comme disent
les Tagals, les yeux joyeux d'un collier de brillants. Un seul homme
paraît insensible à cette attraction toute puissante de la lumière
et de la beauté: c'est un jeune franciscain, grêle, décharné, pâle,
qui de loin la contemple, respirant à peine, immobile comme une statue.
Mais Ibarra ne voit rien de tout cela. Un autre spectacle s'offre à sa
pensée, s'impose à ses yeux. Quatre murs dénudés et sales enferment
une étroite prison où par une grille serrée pénètre à peine un jour
incertain; sur le sol humide et souillé, une natte; sur cette natte
agonise un vieillard. Le moribond, terrassé par la fièvre, promène de
tous côtés son regard défaillant; d'une voix entrecoupée il prononce un
nom en pleurant. Personne ne l'assiste, d'instant en instant le bruit
d'une chaîne, l'écho d'un gémissement traversent seuls les murailles
du cachot. Et pendant ce temps, là-bas, au loin, un jeune homme rit,
crie, chante, verse le vin sur les fleurs aux applaudissements joyeux
de ses compagnons de fête! Hélas! ce jeune homme a sa taille et sa
figure, le vieillard agonisant ressemble à son père et le nom que le
prisonnier prononce en sanglotant, c'est le sien.
Une à une les lumières s'éteignent dans la maison en fête, on
n'entend plus ni le bruit, ni les chants, ni la musique, mais à
l'oreille d'Ibarra résonne toujours le cri angoissé de son père
mourant. L'haleine profonde du silence a soufflé sur Manille et
tout paraît y reposer dans les bras du néant; seul, le chant du coq
alterne avec le tintement des horloges des tours et le mélancolique
cri d'alerte de la sentinelle lassée; un quartier de lune apparaît
éclairant de sa pâle lueur cet universel sommeil. Ibarra, lui aussi,
fatigué peut-être de ses tristes pensées autant que de son long voyage,
s'est endormi.
Seul, le jeune franciscain que nous avons vu tout à l'heure immobile
et silencieux au milieu de l'agitation et du bruit de la fête, veille
encore: le coude appuyé sur l'embrasure de la fenêtre de sa cellule,
la tête pâle et émaciée posée sur la paume de sa main, il regarde
au loin une étoile qui brille dans le ciel obscur. L'étoile pâlit et
s'éclipse, l'astre des nuits perd sa faible lueur de lune décroissante,
mais le moine ne bouge pas: immobile, il contemple au loin l'horizon
perdu dans la brume de l'aurore, vers le camp de Bagumbayan, vers la
mer encore endormie.
VI
CAPITAN TIAGO
Que soit faite aussi ta volonté sur la terre!...
Tandis que nos héros dorment encore ou déjeunent, nous allons esquisser
le portrait de Capitan Tiago; n'ayant jamais été de ses invités nous
n'avons aucune raison pour le dédaigner en le passant sous silence.
Petit de taille, le teint moins foncé que celui de la généralité de ses
compatriotes, de figure ronde et de corpulence satisfaisante, grâce
à un embonpoint qui lui venait du ciel selon ses amis, du sang des
pauvres au dire de ses détracteurs, Capitan Tiago semblait plus jeune
que son âge. A l'époque où se passaient les faits que nous racontons,
l'expression de son visage était toujours celle d'un homme parfaitement
heureux. Son crâne arrondi, très petit, couvert de cheveux noirs comme
l'ébène, allongé par devant, très court par derrière contenait beaucoup
de choses, du moins le disait-on. Ses yeux petits, mais non obliques
comme ceux des Chinois, conservaient toujours la même expression;
le nez était fin et droit et, si sa bouche n'avait pas été déformée
par l'abus du tabac et du buyo, dont le sapa [21] en se réunissant
sur une joue déformait la symétrie de ses traits, nous dirions qu'il
ne se trompait pas en se croyant et en se faisant passer pour un bel
homme. Mais, en dépit de cet abus, il conservait toujours ses dents
parfaitement blanches, aussi bien les siennes propres que celles que
lui fournissait un dentiste à raison de douze douros la pièce.
Il avait la réputation d'être le plus riche propriétaire de Binondo
et l'un des plus importants hacenderos [22] par ses terrains dans la
Pampanga et à la lagune de Bay, mais surtout dans le pueblo de San
Diego, terrains dont le revenu s'accroissait chaque année. Par ses
bains agréables, sa fameuse gallera [23] et les souvenirs qu'il en
conservait, San Diego était son pueblo favori; il y passait environ
deux mois tous les ans.
Il avait encore des propriétés à Santo Cristo, dans la calle de
Anloague et dans la calle Rosario; l'exploitation de la traite de
l'opium était partagée entre un Chinois et lui et il est inutile de
dire qu'ils en tiraient de très grands bénéfices. Il avait l'entreprise
de la nourriture des prisonniers de Bilibid et fournissait de zacate
[24] plusieurs maisons principales de Manille, moyennant contrat
naturellement. Bien avec toutes les autorités, habile, souple,
audacieux même, lorsqu'il s'agissait de spéculer sur les besoins
des autres, c'était le seul et redoutable adversaire d'un certain
Perez pour les adjudications des diverses charges et emplois
que le gouvernement des Philippines confie toujours à des mains
particulières. Ainsi donc, à ce moment, Capitan Tiago était un homme
heureux, aussi heureux que peut l'être en ces pays un homme dont le
petit crâne dénonce l'origine indigène: il était riche, il était en
paix avec Dieu, avec le gouvernement et avec les hommes.
Qu'il fut en paix avec Dieu, on n'en saurait douter, cela faisait
presque partie du dogme: on n'a pas de motif pour être mal avec Dieu
quand on est bien sur la terre, qu'on ne lui a jamais rien demandé et
qu'on ne lui a jamais prêté d'argent. Jamais il ne s'était adressé
à lui dans ses prières, même dans ses plus grands ennuis; il était
riche et son or priait pour lui; pour les messes et les prières, Dieu
avait créé des prêtres puissants et orgueilleux; pour les neuvaines
et les rosaires, le même Dieu, dans sa bonté infinie, avait créé,
pour le salut des riches, de pauvres gens qui, pour un peso, sont
capables de réciter seize mystères et de lire tous les Livres Saints,
même la Bible hébraïque, pour peu que l'on augmente le prix. Si,
dans une grande extrémité, il avait besoin d'un secours céleste et
que ne se trouvait point à sa portée un cierge rouge de Chinois, il
s'adressait aux saints et aux saintes qu'il vénérait particulièrement
en leur faisant toutes sortes de promesses pour les convaincre de la
justice de sa cause et du bien fondé de ses désirs. Mais celle à qui
il promettait le plus et envers qui il tenait le mieux ses promesses
était la Vierge d'Antipolo, Nuestra Señora de la Paz y de Buenviaje,
car avec certains petits saints il ne se croyait pas tenu à beaucoup
de ponctualité ni même de politesse; parfois, ses souhaits étant
exaucés, il ne se souvenait plus de ses promesses; il est vrai que,
lorsque l'occasion s'en présentait à nouveau, il ne dérangeait plus
les malheureux saints qu'il avait trompés; Capitan Tiago savait que
le calendrier en compte nombre d'inoccupés, ne sachant parfois à quoi
passer leur temps dans le ciel.
Nous avons vu que dans la grande salle était une petite porte cachée
par un rideau de soie; elle conduisait à une petite chapelle, à un
oratoire, accessoire obligé de toute maison philippine: là étaient
les dieux lares de Capitan Tiago et, si nous nous servons de ce
terme, dieux lares, c'est que la religion du maître de la maison se
rapprochait en effet beaucoup plus du polythéisme que du monothéisme,
auquel d'ailleurs il n'avait jamais rien compris. On y voyait des
statues et des images de la Sainte Famille avec le buste, les mains
et les pieds en ivoire, les yeux de cristal, de longs cils et des
chevelures blondes et frisées, chefs-d'oeuvre de la sculpture de Santa
Cruz. Quatre tableaux à l'huile par les artistes de Paco et Hermita,
représentaient des martyres de saints, des miracles de la Vierge,
etc., Sainte Lucie regardant le ciel et portant dans un plat deux yeux
avec cils et sourcils comme ceux qui sont peints dans le triangle de
la Trinité ou sur les sarcophages égyptiens, Saint Pascal Baylon,
Saint Antoine de Padoue, en habit de guingon [25], contemplant les
larmes aux yeux un Enfant Jésus en uniforme de capitaine général,
avec tricorne, sabre et bottes, paraissant sortir d'un bal d'enfants
de Madrid; cela, pour Capitan Tiago, signifiait que Dieu ajoutait à
sa puissance celle d'un capitaine général des Philippines, les moines
jouant toujours avec lui comme avec une marionnette. On voyait aussi un
Saint Antoine Abad flanqué d'un cochon trottant à son côté, cochon qui,
pour le digne Capitan, était aussi miraculeux que le saint lui-même;
aussi ne se risquait-il pas à l'appeler cochon, mais créature du saint
seigneur Saint Antoine; un Saint François d'Assises, avec sept ailes
et un habit couleur de café, était placé au-dessus d'un Saint Vincent
qui n'en avait que deux, mais, en échange, portait une trompette;
un Saint Pierre martyr, dont la tête coupée avec une hachette de
brigand était pendue au poing d'un infidèle agenouillé près de lui,
faisait pendant à un Saint Pierre coupant l'oreille à un Maure,
Malcus sans doute, se mordant les lèvres et se contorsionnant de
douleur, tandis qu'un coq sasabungin [26] chante et bat des ailes
sur une colonne dorique; ce dont Capitan Tiago conclut que, pour
être saint, il revient au même de couper les autres en morceaux ou
d'être partagé soi-même. Qui pourrait énumérer cette armée d'images
et dire les qualités et les perfections qui se trouvaient amassées
là? Un chapitre ne suffirait pas! Cependant, nous ne pouvons oublier
un beau Saint Michel en bois doré et peint, ayant presque un mètre
de hauteur; l'archange, se mordant la lèvre inférieure, les yeux
brillants, le front ridé, les joues roses, du bras gauche tient un
bouclier grec et brandit de la main droite un kris comme ceux dont
s'arment les sauvages de Jolo; à son attitude comme à son regard,
on voit qu'il menace bien plus le dévot qui s'approche de lui que
le démon cornu à longue queue qui enfonce ses crocs dans la maigre
jambe de demoiselle de son vainqueur; aussi Capitan Tiago, craignant
un miracle, se tient toujours à prudente distance. Car ce ne serait
pas la première fois qu'une image, fût-elle aussi mal taillée que
celles que fabriquent les charpentiers de Paete, se serait animée
pour le châtiment et la confusion des pécheurs incrédules.
Capitan Tiago, un homme prudent et religieux évitait donc de
s'approcher du kriss de Saint Michel.--Fuyons les occasions, se
disait-il--je sais bien que c'est un archange, mais je ne m'y fie pas,
non, je ne m'y fie pas.
Tous les ans, sans y manquer jamais, il prenait part avec un
orchestre à l'opulent pèlerinage d'Antipolo. Alors il payait deux
messes d'actions de grâces, puis il se baignait dans le batis,
c'est-à-dire dans la célèbre fontaine où l'image sacrée elle-même
s'était baignée. Là, près de cette même fontaine, Capitan Tiago
mangeait du cochon de lait rôti, du sinigang de dalag avec des feuilles
d'alibambang [27] et d'autres mets plus ou moins appétissants. Les
deux messes lui coûtaient environ quatre cents pesos, mais elles
lui paraissaient encore bon marché en considération de la gloire
qu'acquérait la Mère de Dieu par les roues de feu, les fusées, les
bombes, les pétards ou bersos, comme on dit là-bas, dont elles étaient
accompagnées; de plus, il calculait aussi les gros bénéfices que, grâce
à ces messes, il était assuré de réaliser pendant le reste de l'année.
Mais Antipolo n'était pas le seul théâtre de sa bruyante dévotion. A
Binondo, dans la Pampanga, à San Diego, quand il avait engagé de forts
paris sur un coq, il envoyait au curé quelques pièces d'or pour des
messes propitiatoires et, comme les Romains qui, avant une bataille,
consultaient les augures en donnant à manger aux poulets sacrés,
Capitan Tiago consultait aussi les siens avec les modifications de
forme apportées par le temps et les nouvelles vérités. Il observait
la flamme des cierges, la fumée de l'encens, la voix du prêtre, etc.,
et du tout cherchait à déduire son sort futur. Il était généralement
admis que Capitan Tiago perdait peu de paris, encore ces rares pertes
étaient-elles dues à ce que l'officiant était enroué, à ce qu'il y
avait peu de lumières, à ce que les cierges contenaient beaucoup de
suif ou à ce qu'une pièce fausse s'était glissée dans l'argent remis au
curé, etc., etc. Le surveillant d'une confrérie lui avait assuré aussi
que ces pertes étaient des épreuves auxquelles le ciel le soumettait
pour mieux s'assurer de sa foi et de sa dévotion. Aimé des curés,
respecté des sacristains, flatté par les marchands de cierges chinois
et les artificiers ou castelleros, notre homme était heureux dans
la religion de cette terre et des personnes de caractère et de haute
piété lui attribuaient aussi une grande influence à la Cour céleste.
Qu'il fût en paix avec le gouvernement, pour difficile que la chose
paraisse, on n'en doit pas douter. Incapable d'imaginer une pensée
nouvelle et content de sa situation, il était toujours disposé à obéir
au dernier des fonctionnaires, à offrir des jambons, des chapons, des
dindons et des fruits de Chine en toute saison. S'il entendait médire
des indigènes, lui qui ne se considérait pas comme tel, il faisait
choeur et disait pire; si l'on critiquait les métis sangleyes [28]
ou espagnols, il les critiquait aussi parce qu'il se croyait déjà un
pur Ibère. Il était toujours le premier à applaudir toute imposition
nouvelle, surtout lorsqu'il flairait qu'elle devait être suivie d'un
contrat avantageux pour lui. Il avait toujours des orchestres à sa
disposition pour féliciter et aubader toutes sortes de gouverneurs,
alcaldes, procureurs, etc., etc., aux jours de fêtes, d'anniversaires,
pour la naissance ou la mort d'un parent, à quelque occasion que ce
fût qui rompît la monotonie habituelle de l'existence. Il commandait
alors des vers louangeurs, des hymnes dans lesquels on célébrait
le suave et aimable gouverneur, le vaillant et intrépide alcalde
qu'attend dans le ciel la palme des justes ou la palmeta [29]--et
beaucoup d'autres compliments encore plus flatteurs.
Il fut pendant deux ans gobernadorcillo de la riche association des
métis, malgré les protestations de beaucoup qui le prenaient pour
un indigène. En résumé, les deux phrases chrétienne et profane le
définissaient très exactement: «Heureux les pauvres d'esprit!» et
«Heureux ceux qui possèdent!» Et l'on pouvait aussi lui appliquer
celle-ci que quelques-uns trouvent être une équivoque traduction du
grec: «Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de
bonne volonté!» Plus loin, la suite de cette histoire nous apprendra
qu'il ne suffit pas que les hommes aient bonne volonté pour vivre en
paix! Les impies le prenaient pour un fou, les pauvres le disaient
impitoyable, cruel, exploiteur de la misère et ses inférieurs,
despote et tyran.
Et les femmes? Ah! les femmes! des rumeurs calomnieuses bourdonnaient
dans les misérables cabanes de nipa [30] et l'on assurait avoir
entendu des plaintes, des sanglots mêlés aux vagissements d'un petit
enfant. Plus d'une jeune fille est montrée au doigt malicieux des
voisins; elle a le regard indifférent et le sein flétri. Mais rien de
tout cela n'ôte le sommeil à Capitan Tiago; aucune femme ne trouble
sa paix; seule, une vieille le fait souffrir, une vieille qui lui
fait concurrence en dévotion, à qui de nombreux curés ont décerné
d'enthousiastes louanges, comme il n'en n'avait jamais obtenu dans
ses meilleurs jours. Entre Capitan Tiago et cette veuve, héritière de
frères et de neveux, existait une sainte émulation qui concourait
au bien de l'Église, comme la concurrence entre les vapeurs de
la Pampanga concourt au bien du public. Capitan Tiago donnait-il
un bâton d'argent enrichi d'émeraudes et de topazes à une Vierge
quelconque, aussitôt Doña Patrocinio en commandait un autre d'or et
de brillants à l'orfèvre Gaudinez; qu'à la procession de la Naval,
Capitan Tiago ait élevé un arc avec des façades de toile bouillonnée,
avec des miroirs, des globes de cristal, des lampes, des lustres,
aussitôt Doña Patrocinio en élevait un autre avec quatre façades,
deux colonnes plus hautes encore, et des ornements et des pendeloques
en bien plus grande quantité. Alors, il revenait à ses habitudes,
à sa spécialité, aux messes avec bombes et feux d'artifices et Doña
Patrocinio n'avait plus qu'à se mordre les lèvres avec ses gencives,
car, excessivement nerveuse, elle ne pouvait supporter l'ébranlement
des cloches et moins encore la détonation des pétards. Elle prenait
sa revanche en payant un beau sermon au plus fameux chanoine de la
cathédrale et la lutte continuait ainsi ad majorem Dei gloriampour la
plus grande gloire de Dieu. Les partisans de sa vieille ennemie ont
pleine confiance qu'à sa mort elle sera canonisée et que Capitan Tiago
lui-même sera contraint de la vénérer devant les autels; notre ami ne
demande pas mieux, à la condition qu'elle se fasse canoniser bientôt.
Tel était à cette époque Capitan Tiago.
Quant au passé, il était fils unique d'un marchand de sucre de Malabon,
suffisamment riche, mais si avare qu'il ne voulut jamais dépenser un
sou pour l'instruction de son fils. Aussi ce fut le domestique d'un bon
dominicain, homme très vertueux, nommé Santiaguillo, qui s'efforça de
lui enseigner tout ce qu'il pouvait et savait de bon. Lorsqu'il allait
avoir la joie d'être appelé logico par ses amis, c'est-à-dire quand
il allait commencer l'étude de la logique, la mort de son protecteur,
bientôt suivie de celle de son père, mit fin à ses études et il dut
s'adonner tout entier aux affaires. Il se maria avec une jeune fille
de Santa Cruz, qui l'aida à faire sa fortune et lui fit partager
sa situation sociale. Doña Pia Alba ne se contenta pas d'acheter
du sucre, du café et de l'indigo: elle voulut semer et récolter. Le
nouveau couple acquit des terrains à San Diego et c'est de ce temps
que dataient ses relations avec le P. Dámaso et D. Rafael Ibarra,
le plus riche capitaliste du pueblo.
Le manque d'héritier dans les six premières années de mariage
faisait presque de cette soif de richesses une ambition blâmable et,
cependant, Doña Pia était svelte, robuste et bien formée. En vain elle
fit des neuvaines, visita, sur le conseil des dévotes, la Vierge de
Caysasay à Taal et prodigua des aumônes; en vain dansa-t-elle à la
procession, en plein soleil de mai, devant la Vierge de Turumba à
Pakil; rien ne réussit jusqu'à ce que Fr. Dámaso lui eût conseillé
d'aller à Obando; là, elle dansa à la fête de saint Pascal Bailon
et lui demanda un fils. On sait qu'à Obando est une Trinité qui
donne des fils ou des filles au choix: Nuestra Señora de Salambau,
sainte Clara et saint Pascal. Grâce à ce sage conseil, Doña Pia se
sentit enfin mère... Hélas! comme le pêcheur dont parle Shakespeare et
qui cessa de chanter dès qu'il eut trouvé un trésor, elle perdit la
gaieté et plus jamais on ne la vit sourire.--Caprices! disaient les
gens, et Capitan Tiago lui-même. Une fièvre puerpérale mit fin à sa
tristesse, laissant orpheline une belle enfant que tint sur les fonts
Fr. Dámaso; et, comme saint Pascal n'avait pas donné le fils qu'on
lui avait demandé, la fillette fut nommée Maria Clara en l'honneur
de la Vierge de Salambau et de sainte Clara; ainsi fut châtié par le
silence l'honorable saint Pascal Bailon.
L'enfant grandit grâce aux soins de la tante Isabel, cette bonne
vieille de politesse monacale que nous avons déjà vue; la plus grande
partie de l'année, elle habitait San Diego à cause de son climat
salutaire et P. Dámaso lui faisait toujours bon accueil.
Maria Clara n'avait pas les petits yeux de son père; ainsi que ceux
de sa mère, les siens étaient grands, noirs, assombris par de larges
cils; joyeux et rieurs quand elle jouait, tristes, profonds et pensifs
quand elle ne souriait pas. Dès l'enfance sa chevelure bouclée était
presque blonde; son nez, de correct profil, n'était ni effilé ni camus;
la bouche, avec les agréables fossettes des joues, rappelait celle
de sa mère, petite et gracieuse; sa peau avait la finesse du lys et
aussi sa blancheur, et ses parents bavards trouvaient le trait de
parenté de Capitan Tiago dans les oreilles petites et bien modelées
de Maria Clara.
La tante Isabel attribuait ses manières demi-européennes aux envies
de Doña Pia; elle se rappelait l'avoir vue souvent, dans les premiers
mois de la grossesse, pleurer devant saint Antoine; une autre cousine
de Capitan Tiago était du même avis, seulement elle différait dans
le choix du saint; pour elle, c'était la Vierge ou saint Michel. Un
fameux philosophe, cousin de Capitan Tinong, et qui savait l'Amat
[31] par coeur, cherchait l'explication de ce fait dans les influences
planétaires.
Maria Clara, idole de tous, grandit entre des sourires et des
amours. Les moines eux-mêmes lui faisaient fête quand, aux
processions, ils l'habillaient de blanc, sa chevelure abondante
et bouclée entremêlée de jasmins et de lis, deux petites ailes
d'argent et d'or enracinées aux épaules du costume et, à la main,
deux colombes blanches, attachées avec des rubans bleus. Elle était
si joyeuse ensuite, elle avait un babil si candidement enfantin que
Capitan Tiago, fou d'amour, passait son temps à bénir les saints
d'Obando et à conseiller à tous l'achat de belles sculptures.
Dans les pays du soleil, à treize ou quatorze ans l'enfant se fait
femme, comme le bouton de la nuit éclot en fleur à la première
aurore. À ce moment de transition plein de mystères, elle entra
sur les conseils du curé de Binondo au couvent de Santa Catalina,
pour recevoir des soeurs la sévère éducation religieuse. Ce fut avec
des larmes qu'elle se sépara du P. Dámaso et de son unique ami, seul
compagnon des jeux de son enfance, Crisóstomo Ibarra, qui lui aussi
partit bientôt pour son voyage en Europe. Là, dans ce couvent où
l'on ne communiquait avec le reste du monde qu'à travers une double
grille, et encore sous l'oeil vigilant de la Mère-Surveillante,
elle vécut sept ans. D. Rafael et Capitan Tiago, chacun avec leurs
vues particulières et comprenant la mutuelle inclinaison des jeunes
gens, concertèrent l'union de leurs enfants. Cet arrangement, conclu
quelques années après le départ du jeune Ibarra, fut accueilli avec
une même allégresse par deux coeurs battant aux deux extrémités du
monde, placés en des conditions aussi dissemblables qu'était grande
la distance qui les séparait.
VII
IDYLLE SUR UNE TERRASSE
Shir ha-Shirim [32]
Ce matin-là, tante Isabel et Maria Clara avaient été à la messe de
bonne heure, la jeune fille élégamment vêtue, portant au bras un
chapelet à gros grains bleus qui lui servait à demi de bracelet, la
respectable dame munie d'un binocle pour lire son «Ancre de Salut»
pendant le saint sacrifice.
A peine le prêtre était-il descendu de l'autel que la jeune fille
voulut se retirer, ce qui causa à la bonne tante autant de surprise
que de déplaisir, car elle croyait à sa nièce la plus grande piété et
la supposait au moins aussi amie de la prière qu'une religieuse. Tout
en se signant, tout en grommelant, elle se leva.
«Bah! croyez-moi, tante Isabel, le Bon Dieu qui connaît mieux que vous
le coeur des jeunes filles me pardonnera bien,» lui avait dit Maria
Clara pour couper court à ses sermons sévères mais toujours maternels.
Maintenant leur déjeuner est terminé; la jeune fille trompe son
impatience en tissant une bourse de soie, pendant que la tante
s'efforce de faire disparaître avec son plumeau les traces de la
fête. Capitan Tiago examine quelques papiers.
Qu'un bruit quelconque monte de la rue, qu'une voiture passe, et Maria
Clara frémit et son sein se soulève! Comme elle regrette son tranquille
couvent, ses camarades aimées! Là, elle pouvait le voir sans trembler,
sans se troubler. N'était-ce pas son ami d'enfance, le compagnon de
ses premiers jeux; tout, jusqu'au souvenir de leurs passagères et
puériles querelles, revenait à sa mémoire et charmait sa pensée. Je
n'insiste pas; si tu as aimé, lecteur, tu comprendras; sinon, à quoi
bon des explications? le profane n'entend rien à ces mystères.
--Je crois, Maria, que le médecin a raison, dit Capitan Tiago, tu as
besoin d'aller à la campagne, tu es pâle, il te faut le grand air. Que
préfères-tu, Malabon... ou San Diego?
A ce dernier nom, la jeune fille devint rouge comme un coquelicot. Elle
ne put répondre.
--Et maintenant, il te faut aller au couvent prendre tes affaires et
dire au revoir à tes amies. Isabel t'accompagnera.
Et, sans lever la tête il ajouta:
--Tu n'y retourneras plus.
Maria Clara se sentit au coeur cette vague mélancolie qui s'empare
de l'âme quand on quitte pour toujours un lieu où l'on a été heureux;
mais une autre pensée amortit aussitôt cette douleur.
--D'ici quatre ou cinq jours, quand tu auras une robe neuve, nous irons
à Malabon... Ton parrain n'est plus à San Diego; le jeune Père que tu
as vu ici cette nuit l'a remplacé comme curé du pueblo; c'est un saint.
--Je crois qu'elle préfère San Diego, cousin! observa la tante Isabel;
de plus la maison y est plus confortable et c'est bientôt la fête.
Maria Clara aurait voulu embrasser sa tante, mais elle entendit
s'arrêter une voiture et devint subitement très pâle:
--Ah! c'est vrai! répondit Capitan Tiago, et changeant de ton il
ajouta: D. Crisóstomo!
Maria Clara laissa tomber l'ouvrage qu'elle avait dans les mains,
elle voulut se remuer mais cela lui était impossible: un frémissement
nerveux parcourait son corps. On entendit des pas dans l'escalier,
puis une voix fraîche et mâle. Comme si cette voix avait possédé un
pouvoir magique, la jeune fille surmonta son émotion et s'enfuit dans
l'oratoire où étaient les saintes images. Les deux cousins se mirent
à rire et, en entrant, Ibarra put entendre le bruit d'une porte qui
se fermait.
Pâle, la respiration haletante, la jeune fille, comprimant son sein
palpitant, s'approcha de la porte et tendit l'oreille. C'était bien
sa voix, cette voix tant de fois entendue en rêve, cette voix tant
aimée! il s'informait d'elle! Folle de joie, elle embrassa le saint
qui se trouvait à côté d'elle; c'était Saint Antoine Abad! Heureux
Saint Antoine, vivant ou sculpté en bois, toujours l'objet des plus
charmantes tentations!
Ensuite elle chercha un observatoire, le trou de la serrure. Quand
sa tante vint la tirer de sa contemplation, sans savoir pourquoi,
elle se jeta au cou de la bonne dame et l'embrassa à plein coeur.
--Mais, grande sotte! qu'est-ce qui te prend? gronda la vieille en
essuyant une larme.
Maria Clara honteuse se couvrit la figure de son bras arrondi.
--Allons, va te faire belle, va! ajouta la tante d'une voix caressante;
pendant qu'il parle de toi avec ton père... viens, ne te fais pas
attendre.
La jeune fille se laissa emmener comme une enfant et toutes deux
s'enfermèrent dans leur chambre.
Capitan Tiago et Ibarra parlaient avec animation quand apparut la
tante Isabel, traînant à demi sa nièce dont les regards errants se
fixaient sur tout, excepté sur les personnes...
Que se dirent ces deux âmes lorsqu'elles communiquèrent par le langage
des yeux, plus parfait que celui des lèvres, langage donné à l'âme
pour que le son ne trouble pas l'extase du sentiment? En ces instants,
quand les pensées de deux êtres heureux se mêlent au travers des
pupilles, la parole est lente, grossière, débile, elle est comme le
bruit rauque et lourd du tonnerre comparé à l'éblouissante lumière
et à la rapidité de l'éclair; elle exprime un sentiment déjà connu,
une idée déjà comprise, et si on l'emploie, c'est que l'ambition du
coeur qui domine tout l'être et qui déborde de joie veut que tout
l'organisme humain, avec toutes ses facultés physiques et psychiques,
répète le poème de joie qu'entonne l'esprit. A la question amoureuse
que pose un regard qui brille ou se voile, seuls peuvent répondre
les sourires, les soupirs et les baisers.
Et ensuite, lorsque le couple amoureux, fuyant le plumeau de la tante
Isabel qui soulevait la poussière de tous côtés, se réfugia sur la
terrasse et qu'ils purent causer en liberté, que se contèrent-ils
avec des murmures dont vous frémissiez, petites fleurs rouges du
cabello de angel [33]?
Le ciel était bleu, une fraîche brise agitait les feuilles et les
fleurs et faisait frémir les cabellos de angel, les plantes aériennes
et les multiples ornements de la terrasse. Le bruit d'un saguan [34]
qui troublait les eaux bourbeuses de la rivière, celui des voitures et
des charrettes passant sur le pont de Binondo arrivait distinctement
jusqu'à eux. Mais ils n'entendaient pas la voix trop faible de la
tante Isabel qui leur disait tout bas:
--Vous êtes bien ici, là vous seriez surveillés par tout le voisinage.
D'abord ils ne se dirent que ces futilités douces et charmantes, si
douces et si charmantes pour ceux qui les disent et les entendent,
si insignifiantes pour les indifférents.
Elle est soeur de Caïn, c'est-à-dire jalouse; aussi demande-t-elle
à son fiancé:
--As-tu toujours pensé à moi? ne m'as-tu pas parfois oublié dans
tous tes voyages, dans tant de grandes villes où sont tant de belles
femmes...?
Lui aussi est frère de Caïn, un peu menteur et sachant éluder les
questions embarrassantes:
--Pourrais-je t'oublier? répondit-il en regardant comme extasié les
noires pupilles de la jeune fille; pourrais-je manquer à un serment,
à un serment sacré? Te souviens-tu de cette nuit de tempête où, me
voyant seul pleurer près du cadavre de ma mère, tu t'approchas de moi,
tu posas ta main sur mon épaule, ta main que depuis longtemps déjà
tu ne me laissais plus prendre.
«Tu as perdu ta mère,» me dis-tu, «je n'en ai jamais eu...» et tu
pleuras avec moi. Tu l'aimais et elle t'aimait comme une fille. Dehors
la pluie tombait, les éclairs brillaient, mais il me semblait entendre
une douce harmonie et voir sourire le visage pâli de la morte...! O
si mes parents vivaient et pouvaient te voir maintenant! Alors moi
je pris ta main et celle de ma mère, je jurai de t'aimer, de te
faire heureuse quel que soit le sort que le ciel me réservât, et
comme ce serment ne m'a jamais causé de regrets, aujourd'hui je le
renouvelle. Pouvais-je t'oublier? Ton souvenir ne m'a jamais abandonné,
il m'a sauvé des périls du chemin, il a été ma consolation dans la
solitude où se trouvait mon âme en ces lointains pays; il a rendu
impuissant le lotus d'Europe, la fleur d'oubli qui chasse de la mémoire
de beaucoup de nos compatriotes les espérances et les malheurs de la
Patrie! Dans mes rêves, je te voyais debout, sur la plage de Manille,
regardant l'horizon lointain encore enveloppé dans la tiède lumière de
l'aurore; j'écoutais un chant langoureux et mélancolique qui réveillait
en moi des sentiments endormis et évoquait dans mon coeur l'image des
premières années de mon enfance, nos joies, nos jeux, tout l'heureux
passé que je vécus par toi lorsque tu étais à San Diego. Il me semblait
parfois que la fée, le génie, l'incarnation poétique de cette Patrie,
c'était toi, belle, simple, aimable, candide fille des Philippines,
de ce beau pays qui unit les vertus d'un peuple jeune aux grandes
qualités de la Mère Espagne, comme s'unissent en tout ton être la grâce
et la beauté des deux races; et par là, l'amour que j'ai pour toi et
celui que j'ai voué à ma Patrie se fondent en un seul... Pouvais-je
t'oublier? Que de fois j'ai cru entendre le son de ton piano ou les
accents de ta voix! En Allemagne, à la chute du jour, lorsque trop
rarement les trilles variées du rossignol venaient charmer mon oreille,
c'était ta présence qui inspirait le céleste chanteur. Si j'ai pensé
à toi! la fièvre de ton amour donnait une âme aux brouillards et
réchauffait les glaces de ces pays du Nord. En Italie, le beau ciel
azuré, par sa limpidité et par sa profondeur me parlait de tes yeux,
les gracieux paysages me redisaient ton sourire, comme les campagnes
d'Andalousie, embaumées d'aromes, peuplées de souvenirs orientaux,
remplies de couleur et de poésie, m'entretenaient de ton amour.
Dans les nuits de lune, de cette somnolente lune d'Europe, je me
demandais, voguant dans une barque sur le Rhin, si je ne pourrais
pas tromper ma fantaisie pour te voir apparaître entre les peupliers
de la rive, assise sur le rocher de la Lorelay ou bien chantant au
milieu des ondes, dans le silence de la nuit, comme la jeune fée
des consolations chargée d'égayer la solitude et la tristesse de ces
vieux châteaux ruinés. J'errais par les bois peuplés des fantastiques
créatures, filles des poètes, remplis des mystérieuses légendes des
générations passées; je prononçais ton nom, je croyais te voir dans
la brume s'élevant du fond de la vallée, je croyais t'écouter dans
le murmure des feuilles et, quand les paysans revenant du travail
faisaient entendre au loin leurs refrains populaires, il me semblait
que ces accords s'harmonisaient avec mes voix intérieures, qu'ils
chantaient pour toi, qu'ils donnaient une réalité à mes illusions
et à mes rêveries. Parfois, je me perdais dans les sentiers des
montagnes et la nuit qui, là-bas, descend très lentement, me trouvait
encore vaguant, cherchant mon chemin entre les pins, les hêtres et
les chênes; si quelque rayon de lune se glissait entre les branches
touffues, je croyais te voir au milieu du bois comme une ombre vague,
tour à tour paraissant à la lumière et se cachant dans les épaisses
ténèbres des profonds taillis!
--Je n'ai pas voyagé comme toi, je ne connais rien de plus que
ton pueblo, Manille et Antipolo, répondit-elle en souriant, car
elle croyait jusqu'au moindre mot tout ce qu'il lui avait raconté,
mais depuis que je t'ai dit adieu, que je suis entrée au couvent,
toujours je me suis souvenue de toi et, bien que mon confesseur me
l'ait souvent commandé et que cela m'ait valu nombre de pénitences,
jamais je n'ai pu t'oublier. Je me souvenais de nos jeux, de nos
querelles quand nous étions enfants. Tu choisissais les plus beaux
sigüeyes [35] pour jouer au siklot, tu cherchais dans la rivière les
cailloux les plus ronds et les plus fins, ceux qui s'ornaient des plus
belles couleurs, pour jouer au sintak [36]; tu étais très lourd, tu
perdais toujours et, pour châtiment, je te donnais le bantil [37] avec
la paume de la main, pas fort, car j'avais pitié de toi. Au jeu de la
chouka [38], tu étais très tricheur, plus encore que moi, et tout cela
finissait par des brouilles. Te rappelles-tu ce jour où tu te fâchas
pour de bon? J'en eus alors beaucoup de peine, mais depuis, lorsqu'au
couvent ces souvenirs me revenaient à la mémoire, je souriais, je te
cherchais pour nous disputer encore... et faire la paix ensuite, et
je ne te trouvais pas. Nous étions encore des enfants; avec ta mère,
nous allions nous baigner dans le ruisseau, à l'ombre des roseaux. Sur
les rives, croissaient des fleurs et des plantes nombreuses, dont,
fier de la science que déjà tu acquérais à l'Athénée, tu me disais
les noms étranges en latin et en castillan. Je ne t'écoutais pas;
j'étais trop occupée à poursuivre les papillons et les libellules
dont le corps, fin comme une épingle, brille de toutes les couleurs
de l'arc-en-ciel, de tous les reflets de la nacre, qui pullulent,
se mêlent, se poursuivent parmi les fleurs. Parfois, avec la main,
je voulais surprendre et saisir les petits poissons qui se glissaient
rapides entre la mousse et les cailloux de la rive. Toi, tu n'étais
plus là; quand tu revins, tu m'apportas une couronne de feuilles et
de fleurs d'oranger que tu posas sur ma tête en m'appelant Chloé; tu
t'en étais fait une autre pour toi avec des plantes grimpantes. Mais
ta mère prit ma couronne, la broya avec une pierre et en mélangea les
débris avec le gogo [39] dont elle devait se servir pour laver notre
chevelure: les larmes jaillirent de tes yeux et tu lui reprochas
de ne rien comprendre à la mythologie:--«Sot! répliqua ta mère, tu
verras comme vos cheveux sentiront bon!» Moi, je ris, tu te fâchas
de mes rires et ne voulus plus me parler de la journée; ta rancune
me donna à mon tour envie de pleurer. De retour au pueblo, comme le
soleil était très ardent, je cueillis des feuilles de sauge croissant
au bord du chemin et te les donnai pour que tu les misses dans ton
chapeau afin d'éviter les maux de tête. Tu me fis comprendre par un
sourire ta reconnaissance de cette attention, alors je te pris la
main et, bien vite, nous étions réconciliés.
Ibarra souriait de bonheur; il ouvrit son portefeuille, en tira un
papier dans lequel étaient enveloppées quelques feuilles noirâtres,
desséchées, mais parfumées encore.
--Tes feuilles de sauge! répondit-il au regard qu'elle tournait vers
lui; c'est là tout ce que tu m'as donné!
A son tour, elle sortit rapidement de son corsage une petite bourse
de satin blanc.
--Fi! dit-elle en lui donnant une chiquenaude sur la main; on ne
touche pas! c'est une lettre d'adieux.
--Est-ce celle que je vous ai écrite avant de partir?
--M'en avez-vous écrit d'autres, Señor mio?
--Et, que te disais-je alors?
--Beaucoup de mensonges, des excuses de mauvais payeur! répondit-elle
souriante et laissant voir que ces mensonges n'avaient rien qui lui
fût désagréable. Reste sage! je te la lirai, mais je supprimerai tes
galanteries pour ne pas te faire trop souffrir.
Et levant le papier pour cacher sa figure elle commença:
«Ma...», je ne te lis pas ce qui suit parce que c'est un mensonge! et,
des yeux, elle parcourut quelques lignes. «Mon père veut que je parte
malgré toutes mes prières.--Tu seras un homme, m'a-t-il dit, tu dois
apprendre à penser à l'avenir et aux devoirs qu'il t'impose. Tu dois
apprendre la science de la vie, que ta patrie ne peut te donner,
afin de pouvoir lui être utile un jour. Si tu restes à mes côtés,
à mon ombre, dans cette atmosphère de préoccupations journalières,
tu ne sauras jamais regarder au loin, et le jour où je te manquerai,
tu te trouveras comme la plante dont parle notre poète Baltazar «crue
dans l'eau, quand l'eau lui manque ses feuilles se flétrissent peu à
peu, un instant de chaleur achève de la dessécher.» Vois! tu es presque
un jeune homme et tu pleures encore!--Ce reproche me fut sensible et je
confessai alors à mon père mon amour pour toi. Il se tut, réfléchit et
me posant la main sur l'épaule, me dit d'une voix tremblante:--Crois-tu
que toi seul saches aimer, que ton père ne t'aime pas aussi, qu'il ne
lui coûte rien de se séparer de toi? Il y a peu nous avons perdu ta
mère. Déjà je m'approche de la vieillesse, de cet âge où l'on cherche
l'appui et les consolations de la jeunesse, et cependant, j'accepte
ma solitude, je cours le risque de ne plus te revoir! Mais d'autres
pensées plus hautes doivent guider ma conduite... Pour toi, l'avenir
s'ouvre, il se ferme pour moi; tes amours naissent, les miennes se
meurent; le feu bout dans ton sang, le froid pénètre dans le mien et
c'est toi qui pleures, c'est toi qui ne sais pas sacrifier le présent à
un lendemain utile pour toi et pour ton pays!--Les yeux de mon père se
remplirent de larmes, je tombai à genoux à ses pieds, je l'embrassai,
lui demandai pardon et lui dis que j'étais prêt à partir...»
L'agitation d'Ibarra la força d'interrompre cette lecture; le jeune
homme était devenu très pâle, il allait et venait d'un côté à l'autre.
--Qu'as-tu? es-tu malade? lui demanda-t-elle.
--Tu m'as fait oublier que j'ai des devoirs à remplir et que je dois
partir de suite pour le pueblo: demain est la fête des morts!
Maria Clara se tut. Elle fixa sur lui ses grands yeux songeurs et,
cueillant quelques fleurs:
--Va! lui dit-elle d'une voix émue, je ne te retiens plus. Dans
quelques jours nous nous reverrons. Dépose ces fleurs sur la tombe
de tes parents.
Quelques minutes après, tandis que Maria Clara s'enfermait dans
l'oratoire, Crisóstomo accompagné de Capitan Tiago et de la tante
Isabel descendait l'escalier.
--Faites-moi le plaisir de dire à Andeng qu'elle prépare la maison,
que Maria Clara et Isabel vont arriver. Bon voyage! dit Capitan Tiago
à Ibarra qui montait dans la voiture et s'éloignait dans la direction
de la place San Gabriel.
Puis, voyant Maria Clara pleurant et priant aux pieds d'une image de
la Vierge:
--Allons! lui dit-il pour la consoler, brûle deux cierges de deux
réaux chacun, l'un au seigneur saint Roch, l'autre au seigneur saint
Raphaël, patron des voyageurs! Allume la lampe de Nuestra Señora de
la Paz y Buenviaje, car les tulisanes sont nombreux et mieux vaut
dépenser quatre réaux de cire et six cuartos d'huile que leur payer
une grosse rançon.
VIII
SOUVENIRS
La voiture d'Ibarra parcourait une partie du faubourg le plus vivant
de Manille; ce qui le rendait triste la nuit précédente le faisait
sourire, malgré son chagrin, à la lumière du jour.
L'animation qui bouillait de toutes parts, tant de voitures au galop
courant en tous sens, les charrettes, les calèches, les Européens,
les Chinois, les indigènes, le mélange des costumes, les vendeuses de
fruits, les commissionnaires, le débardeur à demi-nu, les échoppes de
victuailles, les auberges, les restaurants, les boutiques, jusqu'aux
chariots traînés par le boeuf carabao indifférent et impassible qui
semble se distraire par des dissertations philosophiques tout en tirant
de lourds fardeaux, le bruit, le roulement des voitures, le soleil
lui-même, une certaine odeur particulière, les couleurs bigarrées,
tout réveillait dans sa mémoire un monde de souvenirs endormis.
Ces rues n'étaient pas encore pavées. Aussi le soleil brillait-il
deux jours de suite, elles se convertissaient en une poussière qui
recouvrait tout, transperçait tout, attaquait la gorge et les yeux des
passants; au contraire, pleuvait-il une journée, c'était un marais où
la nuit se reflétaient les lanternes des voitures qui, à cinq mètres de
distance, éclaboussaient les piétons sur les trottoirs étroits. Que de
femmes avaient laissé leurs souliers brodés dans ces vagues de boue! En
ce moment des forçats en file étaient occupés à damer les rues; la tête
rase, vêtus d'une chemise à manches courtes et d'un caleçon tombant
jusqu'au genou, leurs effets marqués de chiffres et de lettres bleues,
ils portaient aux jambes des chaînes à demi-enveloppées de chiffons
sales afin d'atténuer le frottement et peut-être aussi le bruit du
fer. Ils travaillaient, attachés deux à deux, grillés par le soleil,
énervés par la chaleur et la fatigue, harcelés et rossés par l'un
d'entre eux qui, armé d'une verge, se consolait en maltraitant à son
tour ses malheureux camarades. C'étaient des hommes de haute taille,
de physionomie sombre que n'éclairait jamais la lueur d'un sourire;
cependant, leurs yeux brillaient quand la verge sifflait et tombait
sur les épaules ou bien quand un passant leur jetait le bout d'un
cigare à demi mâché et déroulé: celui qui était le plus près le
ramassait et le cachait dans son salakot [40]: les autres, immobiles,
regardaient les passants avec une expression étrange. Ibarra croyait
entendre encore le bruit qu'ils faisaient en broyant la pierre pour
remplir les vides du pavé et le tintement léger des chaînes pesantes
rivées à leurs chevilles enflées. Il se rappelait avec émotion une
scène qui avait blessé son esprit d'enfant: c'était une après-midi,
le soleil laissait tomber d'aplomb ses rayons les plus chauds. A
l'ombre d'un tombereau de bois gisait un de ces hommes; il était
inanimé, les yeux encore entr'ouverts; les autres silencieux, sans
un signe de colère ou de douleur, arrangeaient patiemment--selon
ce qui passe pour être le caractère des indigènes--une civière de
roseaux. «Aujourd'hui toi, demain nous», semblaient-ils dire entre
eux. Autour d'eux, sans se soucier de rien, chacun allait et venait;
les femmes passaient, regardaient et continuaient leur route, le
spectacle était trop commun pour attirer l'attention, sa fréquence
endurcissait les coeurs; les voitures couraient, reflétant dans
leur caisse vernie les rayons du soleil qui brillait dans un ciel
sans nuages. Lui seul, enfant de onze ans, arrivant de son pueblo,
ressentit une émotion profonde et ne dormit pas la nuit suivante.
L'excellent et honorable pont de bateaux, ce pont bien philippin qui
faisait tout son possible pour être utile malgré ses imperfections
naturelles et s'élevait ou s'abaissait selon les caprices du Pasig,
ce brave pont qui plus d'une fois avait été maltraité et détruit par
le fleuve, n'existait plus.
Les amandiers de la place San Gabriel toujours chétifs et malingres,
n'avaient pas grandi.
La Escolta lui parut moins belle, bien qu'un grand édifice orné de
cariatides eût remplacé les anciennes Camarines [41]. Le nouveau Pont
d'Espagne appela son attention; à l'endroit où se termine la Escolta
et où commence l'île du Romero, les maisons espacées sur la rive
droite de la rivière parmi les roseaux et les arbres lui faisaient se
souvenir des fraîches matinées où il passait là en barque, se rendant
aux bains de Ulî-Ulî. Il rencontrait de nombreuses voitures tirées par
de magnifiques attelages de petits chevaux nains; dans ces voitures
se prélassaient des employés se rendant à leur bureau sommeillant
encore à demi, des militaires, des Chinois infatués et ridicules,
de graves moines, des chanoines, etc. Dans une élégante victoria,
il crut reconnaître le P. Dámaso, sérieux, le front plissé, mais la
victoria fila rapide; d'une voiture découverte où il était accompagné
de sa femme et de ses deux filles, Capitan Tinong le salua amicalement.
Le pont dépassé, les chevaux prirent le trot vers la promenade de la
Sabana. A droite la fabrique de tabacs de Arroceros faisait entendre le
bruit des cigarières frappant les feuilles. Ibarra ne put s'empêcher
de sourire en se rappelant cette odeur forte qui, vers cinq heures
de l'après-midi, saturait le Pont de Bateaux et lui donnait la nausée
lorsqu'il était enfant. Les conversations animées, les plaisanteries
bruyantes emportaient son imagination vers le quartier de Lavapiés
à Madrid, vers ses émeutes de cigarières si fatales aux malheureux
guindillas [42].
Le jardin botanique chassa ces agréables souvenirs. Le démon des
comparaisons le replaça devant les jardins botaniques d'Europe où,
pourtant, il faut dépenser tant de patience, tant de soins et tant
d'argent pour qu'une feuille pousse et que s'ouvre le calice d'une
fleur; il revit même ceux des colonies, tous riches, bien soignés
et ouverts au public. Puis il détourna son regard vers la droite et
l'antique Manille, encore enfermée dans ses fossés et ses murailles,
lui fit l'effet d'une jeune anémique affublée d'un costume datant
des beaux jours de son aïeule.
Au delà, la mer immense se perdait au loin!...
--Là-bas, de l'autre côté, est l'Europe! pensait le jeune homme,
l'Europe et ses belles nations en perpétuel mouvement, recherchant
le bonheur, faisant tous les matins de nouveaux rêves dont elles se
détrompent au coucher du soleil... toujours heureuses au milieu de
toutes les catastrophes! Oui, là-bas, par delà la mer infinie, sont
les véritables patries spirituelles, bien qu'elles ne condamnent pas la
matière et qu'elles ne se flattent pas d'adorer uniquement l'esprit...!
Mais il vit devant lui la petite colline du camp de Bagumbayan [43]
et toute autre pensée s'enfuit de son imagination. Le monticule isolé,
près de la promenade de la Luneta, attirait seul son attention et
s'imposait à ses méditations.
Il pensait à l'homme qui avait ouvert les yeux de son intelligence,
qui lui avait appris à distinguer le bon et le juste. Les idées qu'il
lui avait inculquées ne constituaient pas un lourd bagage, mais ce
n'étaient pas de vaines répétitions de banales formules; c'étaient des
convictions qui n'avaient pas pâli à la lumière des plus ardents foyers
du Progrès. C'était un vieux prêtre... ce saint homme était mort là!...
A toutes ces apparitions il répondait en murmurant à voix basse:--Non,
malgré tout, d'abord la Patrie, d'abord les Philippines, filles
de l'Espagne, d'abord la patrie espagnole! Non, ce qui ne se peut
empêcher ne saurait ternir la gloire de la Patrie!
Il passa indifférent devant la Hermita, Phénix en bois de nipa, qui
renaissait de ses cendres et étalait de nouveau ses maisons blanches
et bleues couvertes de toits de zinc peints en rouge. Son attention
ne fut pas non plus éveillée ni par Malate, ni par le quartier de
cavalerie, ni par les arbres qui lui font face, ni par les habitants,
ni par leurs petites maisons de nipa dont les toits plus ou moins
pyramidaux ou prismatiques ressemblent à des nids cachés parmi les
platanes et les bongas [44].
La voiture roule toujours. Elle croise un chariot tiré par deux chevaux
dont les harnais d'abaka [45] décèlent l'origine provinciale. Le
charretier fait de son mieux pour voir le voyageur qu'emporte le
brillant attelage et passe sans dire un mot, sans un salut. Parfois,
la longue et poudreuse chaussée, baignée par l'éclatant soleil des
tropiques, s'anime du pas lent et lourd d'un carabao pensif traînant
un pesant tombereau dont le conducteur, juché sur sa peau de buffle,
accompagne de son chant monotone et mélancolique le strident grincement
des roues frottant sur l'énorme essieu; parfois aussi c'est le bruit
sourd des patins usés d'un paragos, ce traîneau des Philippines,
embarrassé parmi la poussière et les flaques d'eau de la route. Dans
les champs, paissent les troupeaux parmi lesquels de blancs hérons
se promènent gravement, quelques-uns tranquillement se posent sur le
dos de boeufs somnolents, savourant béats les herbes de la prairie; au
loin sautent et courent les juments, poursuivies par un jeune poulain
bouillant d'ardeur, livrant au vent sa longue et abondante crinière,
hennissant et frappant la terre de ses puissants sabots.
Laissons le jeune homme rêver endormi à moitié dans la voiture qui
l'emporte. Animée ou mélancolique, la poésie de la campagne ne le
distrait pas de ses pensées. Ce soleil qui fait briller les cimes des
arbres et courir les paysans dont le sol échauffe et brûle les pieds
à travers leurs épaisses chaussures; ce soleil qui arrête la paysanne
à l'ombre d'un amandier ou d'un bouquet de gigantesques roseaux et
la fait penser à des choses vagues et inexplicables, ce soleil n'a
plus d'enchantement pour lui.
Tandis que, chancelant comme un homme ivre, la voiture roule sur
le terrain accidenté, qu'elle passe sur un pont de bambous, qu'elle
monte la côte rude ou descend la pente rapide, retournons à Manille.
IX
CHOSES DU PAYS
Ibarra ne s'était pas trompé. C'était bien le P. Dámaso qu'il avait
vu dans une victoria se dirigeant vers la maison dont lui-même venait
de sortir.
Maria Clara et la tante Isabel se disposaient à monter dans une
voiture rehaussée d'ornements d'argent quand le moine arriva.
--Où alliez-vous? leur demanda-t-il; et, au milieu de sa préoccupation,
il donnait de petites tapes légères sur les joues de la jeune fille.
--Nous allions au couvent, chercher mes effets, répondit celle-ci.
--Ah! ah! c'est bien! nous allons voir qui sera le plus fort, nous
allons voir... murmura-t-il distrait en laissant là les deux femmes
quelque peu surprises. Et la tête basse, il gagna l'escalier d'un
pas lent et monta.
--Il prépare quelque sermon et probablement il l'apprend par coeur! dit
la tante Isabel; monte, Maria, nous arriverons trop tard.
Nous ne saurions dire si le P. Dámaso préparait un sermon, mais son
attention devait être absorbée par des choses bien importantes,
car il ne tendit pas la main à Capitan Tiago qui dut faire une
demi-génuflexion pour la baiser.
--Santiago! lui dit-il tout d'abord, nous avons à causer très
sérieusement; allons dans ton bureau.
Capitan Tiago se sentit inquiet; il ne put répondre, mais obéit et
suivit docilement le gigantesque prêtre qui, derrière lui, ferma
la porte.
Tandis qu'ils s'entretiennent en secret, voyons ce qu'est devenu
Fr. Sibyla.
Le savant dominicain n'était pas au presbytère; de très bonne heure,
sitôt sa messe dite, il s'était mis en chemin vers le couvent de son
ordre situé à l'entrée de la ville, près de la porte qui, selon la
famille régnante à Madrid, porte tour à tour les noms d'Isabelle II
et de Magellan.
Sans s'occuper de la délicieuse odeur de chocolat ni du bruit des
tiroirs et des monnaies qui venaient de la procuration et répondant
à peine au salut respectueux du frère procureur, Fr. Sibyla monta,
traversa quelques couloirs et des doigts frappa à une porte.
--Entrez! soupira une voix.
--Dieu réserve la santé à Votre Révérence! dit en entrant le jeune
dominicain.
Assis dans un grand fauteuil, on voyait un vieux prêtre décharné,
quelque peu jauni, semblable à ces saints que peignit Rivera. Les yeux
se creusaient dans leurs orbites profondes couronnées de sourcils
épais qui, toujours contractés, augmentaient encore l'éclat des
prunelles moribondes.
P. Sibyla le regarda ému; les bras croisés sur le vénérable scapulaire
de saint Dominique. Puis il inclina la tête et, en silence, parut
attendre.
--Ah! soupira le malade, on me conseille l'opération! l'opération,
à mon âge! oh! ce pays, ce terrible pays! Tu vois ce qu'il fait de
nous tous, Hernando!
Fr. Sibyla levant lentement les yeux, les fixa sur la physionomie
du malade.
--Et qu'a décidé Votre Révérence? demanda-t-il.
--De mourir! Puis-je faire autre chose? Je souffre trop, mais... j'ai
fait souffrir beaucoup... je paye ma dette! et toi? comment
vas-tu? qu'apportes-tu?
--Je venais vous parler de ce dont vous m'aviez chargé.
--Ah! et qu'y a-t-il à ce propos?
--On nous a raconté des histoires, répondit avec ennui le jeune moine
qui s'assit et détourna le regard; le jeune Ibarra est un garçon
prudent; il ne me paraît pas bête, mais je le crois un brave homme.
--Tu le crois?
--Les hostilités ont commencé hier soir.
--Ah! et comment?
Fr. Sibyla raconta brièvement ce qui s'était passé entre le P. Dámaso
et Crisóstomo.
--De plus, ajouta-t-il en concluant, le jeune homme se marie avec
la fille de Capitan Tiago dont l'éducation a été faite à la pension
de nos soeurs; il est riche, il ne voudra pas se faire d'ennemis et
compromettre à la fois son bonheur et sa fortune.
Le malade remua la tête en signe d'assentiment.
--Oui, tu as raison, avec une telle femme et un tel beau-père, il est
à nous corps et âme. Si, au contraire, il se déclare notre ennemi,
tant mieux!
Fr. Sibyla regarda le vieillard avec surprise.
--Pour le bien de notre sainte corporation, s'entend, ajouta-t-il en
respirant avec difficulté; je préfère les attaques aux louanges et
aux adulations des amis... il est vrai que ceux-ci sont payés.
--Votre Révérence croit-elle cela?
Le vieillard le regarda attristé.
--Rappelle-toi bien ceci! répondit-il, la respiration
entrecoupée. Notre pouvoir durera tant qu'on croira en lui. Si l'on
nous attaque, le gouvernement se dit: on les combat parce qu'on voit
en eux un obstacle à la liberté, donc conservons-les.
--Et si le Gouvernement prêtait l'oreille à nos ennemis, si parfois...
--Il ne le fera pas!
--Cependant si, entraîné par la cupidité, il en arrivait à vouloir
pour lui ce que nous avons amassé... s'il se trouvait un homme hardi,
un téméraire...
--Alors, gare à lui!
Tous deux gardèrent le silence.
--D'ailleurs, continua le malade, nous avons besoin qu'on nous
attaque, qu'on nous réveille; cela nous découvre nos défauts et nous
améliore. Les louanges exagérées nous trompent, nous endorment; au
dehors, elles nous rendent ridicules, et le jour où nous deviendrons
ridicules, nous tomberons comme nous sommes tombés en Europe. L'argent
alors ne rentrera plus dans nos églises, personne n'achètera plus ni
scapulaires, ni cordes de pénitence, ni rien, et quand nous cesserons
d'être riches, nous ne pourrons plus convaincre les consciences.
--Bah! nous aurons toujours nos fermes, nos plantations.
--Nous perdrons tout comme nous avons tout perdu en Europe! Et
le pire est que nous-mêmes travaillons à notre propre ruine. Par
exemple: cette soif démesurée de gain qui nous fait chaque année
élever arbitrairement le prix de nos terrains; cette soif de gain
qu'en vain j'ai combattue dans tous les chapitres, cette soif nous
perd! L'Indien se voit obligé d'acheter à d'autres des terres qu'il
trouve aussi bonnes sinon meilleures que les nôtres. Je crains que nous
ne commencions déjà à baisser. Dieu aveugle ceux qu'il veut perdre. Il
est temps, le peuple murmure déjà, n'augmentons pas encore le poids
dont nous lui pesons sur les épaules. Ta pensée était bonne; laissons
les autres arranger là-bas leurs affaires, conservons le prestige qui
nous reste et puisque, d'ici peu, nous devons comparaître devant Dieu,
lavons-nous les mains... Que le Dieu des miséricordes ait pitié de
nos défaillances!
--De sorte que Votre Révérence croit que le revenu...
--Ne parlons plus d'argent! interrompit le vieillard avec une certaine
aversion. Tu disais que le lieutenant avait menacé le P. Dámaso...!
--Oui, Père! répondit en souriant à demi Fr. Sibyla. Mais je l'ai vu
ce matin et il m'a dit qu'il était fâché de ce qui s'était passé hier
soir; que le Xérès lui avait monté à la tête, qu'il croyait qu'il en
avait été de même pour le P. Dámaso.--Et la menace? lui demandai-je
en plaisantant. «Père curé, me dit-il, je sais accomplir ma parole
quand elle n'entache pas mon honneur; je ne suis pas, je n'ai jamais
été un délateur et c'est pourquoi je ne suis que lieutenant.»
Après avoir parlé de diverses choses insignifiantes, Fr. Sibyla
se retira.
En effet, le lieutenant n'avait pas été à Malacanan [46], mais le
capitaine général n'en avait pas moins appris ce qui s'était passé.
Comme il s'entretenait avec ses aides de camp des allusions que les
journaux de Manille y faisaient sous forme de discussion entre des
comètes et des apparitions célestes, un de ses jeunes officiers lui
rapporta la sortie du P. Dámaso, non sans charger un peu les couleurs
tout en se servant d'une forme plus correcte.
--De qui le savez-vous? demanda Son Excellence en souriant.
--De Laruja, qui le racontait ce matin à la rédaction.
Le capitaine général sourit de nouveau et il ajouta:
--Langue de femme, langue de moine, cela ne blesse pas! Je veux
vivre en paix le temps qui me reste à passer ici et je ne tiens pas à
m'attirer des histoires avec ces hommes en jupes. Bien plus! je sais
que le provincial s'est moqué de mes ordres; pour punir ce moine je
lui avais demandé de le changer de paroisse, eh bien! il l'a envoyé
dans un autre pueblo meilleur. Ce sont là des moineries, comme nous
disons en Espagne!
Mais quand Son Excellence se trouva seule, elle cessa de sourire.
--Ah! si le peuple n'était pas si stupide, comme on les briderait
mes Révérences! dit-il. Mais chaque peuple mérite son sort et nous
ne faisons que ce que fait tout le monde.
Entre temps, Capitan Tiago achevait sa conférence avec le P. Dámaso
ou, pour mieux dire, venait de recevoir ses ordres.
--Et maintenant tu es averti! disait le franciscain en s'en
allant. Tout cela aurait pu être évité si tu m'avais consulté
auparavant, si tu ne m'avais pas menti quand je t'ai demandé ce
qu'il en était. Tâche de ne plus faire de bêtises et aie confiance
en son parrain!
Capitan Tiago fit deux ou trois tours dans la salle, réfléchissant et
soupirant. Puis, subitement, comme s'il lui était survenu une bonne
pensée, il courut à l'oratoire et éteignit immédiatement les cierges
et la lampe qu'il avait fait allumer pour la sauvegarde d'Ibarra.
--Il est encore temps et le chemin est bien long! murmura-t-il.
X
LE PUEBLO
Presque sur les rives du lac, au milieu de prairies et de rivières,
est le pueblo de San Diego [47]. Il exporte du sucre, du riz, du café,
des fruits ou bien vend à bas prix ces marchandises à quelque Chinois
qui exploite la simplicité ou les vices des paysans.
Quand, par un ciel serein, les enfants grimpent au dernier étage de
la tour de l'église qu'ornent les mousses et les plantes grimpantes,
la beauté du panorama qui se déroule à leurs yeux leur arrache de
joyeuses exclamations. Dans cet amoncellement de toits de nipa, de
tuiles, de zinc et de cabonegro [48], séparés par des vergers et des
jardins, chacun sait retrouver sa petite maison, son petit nid.
Tout sert de repère, un arbre, le tamarin au feuillage léger,
le cocotier chargé de noix, un roseau flexible, une bonga, une
croix. Là-bas, c'est le rio, monstrueux serpent de cristal endormi
sur le vert tapis, dont le courant est ridé de distance en distance
par des fragments de rochers, épars dans le lit sableux. Ici,
ce lit se rétrécit entre deux rives élevées où se cramponnent en
se contorsionnant des arbres aux racines dénudées; là le courant
se ralentit et les eaux s'élargissent et dorment. Plus loin, une
petite maison construite tout au bord défie l'abîme, les eaux et les
vents et, par ses minces étais, donne l'impression d'un monstrueux
échassier qui épie le moment favorable pour se jeter sur le reptile
argenté. Des troncs de palmiers, des arbres portant encore leur écorce,
branlants et vacillants, unissent les deux rives et si, comme ponts,
ils laissent à désirer, ce sont en échange de merveilleux appareils
de gymnastique pour exercer aux équilibres. Plongés dans le rio où
ils se baignent, les enfants s'amusent des angoisses de la pauvre
femme qui passe, la tête chargée d'un lourd panier ou du vieillard
tremblant qui laisse tomber son bâton dans l'eau.
Mais ce qu'il est impossible de ne pas remarquer, c'est ce que
nous pourrions appeler une péninsule boisée dans cette mer de terre
labourée. Il y a là des arbres séculaires, au tronc creusé, qui ne
meurent que lorsque quelque éclair frappe leur cime hautaine; on dit
qu'alors le feu se circonscrit et s'éteint à l'endroit même où il
s'alluma; ailleurs sont des roches énormes que le temps et la nature
ont revêtues d'un velours de mousse: la poussière se dépose couche par
couche dans les creux de leur tronc, la pluie la fixe et les oiseaux
apportent des graines. La végétation tropicale s'y développe librement:
buissons, broussailles, rideaux de lianes entrelacées, passant d'un
arbre à l'autre, se suspendant aux branches, s'accrochant aux racines,
au sol et, comme si Flore n'était pas encore satisfaite, elle sème
sur les plantes; des mousses et des champignons vivent sur les écorces
crevassées et des plantes aériennes, hôtes gracieux, confondent leurs
embrassements avec les feuilles de l'arbre hospitalier.
Ce bois était respecté: il était le sujet d'étranges légendes, mais
la plus vraisemblable, et par suite la moins crue et la moins connue,
paraît être la suivante.
Quand le pueblo n'était qu'un misérable amas de cabanes dans les rues
duquel l'herbe croissait encore et où, la nuit, se risquaient les
cerfs et les sangliers, arriva un jour un vieil Espagnol aux yeux
profonds qui parlait assez bien le tagal. Après avoir parcouru et
visité les divers terrains, il s'informa des propriétaires du bois dans
lequel jaillissaient des eaux thermales. Quelques-uns se présentèrent
qui tous prétendaient à cette propriété et le vieil Espagnol s'en
rendit possesseur en échange de costumes, de bijoux et aussi de
quelque argent. Ensuite, sans que l'on sût pourquoi ni comment, il
disparut. Les gens du pueblo le croyaient déjà enchanté quand une
odeur fétide qui partait du bois voisin fut remarquée par quelques
pasteurs; ils cherchèrent et trouvèrent le cadavre du vieillard,
putréfié, pendu à une branche de balitî [49]. Vivant, sa voix profonde
et caverneuse, ses yeux creux et son rire muet inspiraient déjà une
certaine crainte, mais maintenant, mort et suicidé, il troublait le
sommeil des femmes. Parmi celles qui avaient reçu quelque chose de
lui, il y en eut qui jetèrent les bijoux à la rivière et brûlèrent
les costumes; après que le cadavre eût été enterré au pied même du
balitî, personne ne voulut plus s'aventurer de ce côté. Un pasteur
qui cherchait des animaux égarés de son troupeau raconta avoir vu des
lumières; de jeunes gars allèrent voir et entendirent des plaintes. Un
amoureux dédaigné qui, pour toucher le coeur de la dédaigneuse,
s'était engagé à passer la nuit sous l'arbre, mourut d'une fièvre
subite qui le prit le lendemain même de son exploit. D'autres contes,
d'autres légendes couraient encore sur cet endroit.
Peu de mois s'étaient écoulés lorsqu'arriva un jeune homme, paraissant
être un métis espagnol, qui dit être le fils du défunt; il s'établit
en cet endroit, s'adonnant à l'agriculture et surtout à la culture
de l'indigo. D. Saturnino était taciturne et de caractère violent,
parfois cruel, mais très actif et très travailleur; il entoura d'un
mur la tombe de son père que seul il visitait de temps en temps. Plus
avancé en âge, il se maria avec une jeune fille de Manille de qui il
eut D. Rafael, le père de Crisóstomo.
D. Rafael, dès sa première jeunesse, se fit aimer des paysans:
l'agriculture importée et propagée par son père se développa
rapidement; de nouveaux habitants affluèrent, de nombreux Chinois
vinrent, le hameau fut promptement un village, il eut un curé indigène;
puis le village se fit pueblo, le curé indien mourut et Fr. Dámaso
le remplaça, mais toujours la sépulture et le terrain qui l'entourait
furent respectés. Les enfants se risquaient parfois, armés de bâtons
et de pierres, à courir dans les environs pour cueillir des goyaves
et des fruits sauvages, papayas, lomboi [50], etc.; il arrivait
que, au moment où leur cueillette les occupait tout entiers ou bien
lorsqu'ils contemplaient silencieux la corde se balançant sous la
branche, une ou deux pierres tombaient on ne sait d'où; alors au cri:
le vieux! le vieux! ils jetaient fruits et bâtons, sautaient en bas des
arbres, couraient entre les roches et les buissons et ne s'arrêtaient
qu'après être sortis du bois, tous pâles, les uns essoufflés, les
autres pleurant, bien peu ayant le courage de rire.
XI
LES SOUVERAINS
Divisez et régnez.
Nouveau Machiavel.
Quels étaient les caciques du pueblo?
Ce n'était pas D. Rafael pendant sa vie, bien qu'il ait été le plus
riche, qu'il ait possédé le plus de terres et que presque tous lui
aient eu des obligations. Comme il était modeste et s'efforçait de
retirer toute valeur à ce qu'il faisait, jamais un parti qui lui
fut dévoué ne se forma au pueblo, et nous avons vu comment tous se
levèrent contre lui aussitôt que sa fortune fut ébranlée. Serait-ce
Capitan Tiago? Quand il arrivait, il est vrai qu'il était reçu
en musique par ses débiteurs, ils lui donnaient un banquet et le
comblaient de cadeaux, les meilleurs fruits couvraient sa table;
si l'on chassait un cerf ou un sanglier, un quartier lui en était
réservé; s'il trouvait beau le cheval d'un de ses débiteurs, une
demi-heure après il le voyait dans son écurie; sans doute, on lui
prodiguait toutes ces marques de respect et de dévouement, mais on
riait de lui et, en secret on l'appelait Sacristan Tiago.
Serait-ce par hasard le gobernadorcillo? Celui-là était un malheureux
qui ne commandait pas, il obéissait; il ne régnait pas, on régnait
sur lui; il ne disposait pas, on disposait de lui; par contre, il
devait répondre à l'Alcalde Mayor de tout ce qu'on lui avait commandé,
ordonné, de tout ce dont on avait disposé pour lui, comme si tout était
sorti de son idée; mais, ceci soit dit à son honneur, il n'avait ni
volé ni usurpé cette dignité, elle lui coûtait cinq mille pesos et
beaucoup d'humiliations et, étant donné ce qu'elle lui rapportait,
il trouvait que c'était très bon marché.
Eh bien! mais alors, serait-ce Dieu?
Ah! le bon Dieu ne trouble ni les consciences ni le sommeil des
habitants de San Diego; il ne les fait même pas trembler et il est
certain que si, par hasard, en quelque sermon, on leur causait de Lui,
ils penseraient en soupirant: Si seulement il y avait un Dieu!... Du
bon Seigneur ils s'occupent peu; ils ont assez à faire avec les saints
et les saintes. Pour ces braves gens Dieu semble un de ces pauvres
rois qui s'entourent de favoris et de favorites; le peuple n'adresse
jamais ses suppliques qu'à eux, jamais à lui.
San Diego était une sorte de Rome; non pas une Rome à l'époque où
ce fripon de Romulus traçait avec une charrue l'emplacement des
murailles, mais une Rome contemporaine où, au lieu d'édifices de
marbre et de colisées, s'élèveraient des monuments de saualî [51] et
une gallera de nipa. Le curé, c'était le pape au Vatican; l'alférez de
la garde civile, le roi d'Italie au Quirinal, le tout naturellement en
proportion avec le saualî et la gallera de nipa. Ici, comme là-bas,
des difficultés naissaient de cette situation, car, chacun voulant
être le maître, trouvait que l'autre était de trop.
Fr. Bernardo Salvi était ce jeune et silencieux franciscain dont nous
avons déjà parlé. Par ses habitudes et ses manières il se distinguait
beaucoup de ses frères et plus encore de son prédécesseur, le violent
P. Dámaso. Il était mince, maladif, presque toujours pensif, strict
dans l'accomplissement de ses devoirs religieux et soigneux de son
bon renom. Un mois après son arrivée, presque tous ses paroissiens
se firent frères de la V. O. T. [52] à la grande tristesse de sa
rivale, la Confrérie du Très Saint-Rosaire. L'âme sautait de joie
lorsqu'on pouvait admirer suspendus à tous les cous quatre ou cinq
scapulaires, une corde à noeuds autour de toutes les ceintures,
et toutes ces processions de cadavres ou de fantômes en habits de
guingon. Le sacristain principal gagna un petit capital en vendant--ou
en donnant comme aumônes, ainsi que cela doit se dire,--tous les
objets nécessaires pour sauver l'âme et combattre le diable. On sait
que cet esprit qui, autrefois se risquait à attaquer Dieu lui-même
face à face et mettait en doute la parole divine, comme il est dit au
saint livre de Job, qui emporta N.-S. Jésus-Christ dans les airs comme
il fit depuis au Moyen-Age avec les sorcières et comme il continue,
dit-on, à le faire encore avec les asuang [53] des Philippines, se
trouve aujourd'hui si faible et si honteux qu'il ne résiste pas à la
vue d'un morceau d'étoffe où l'on a peint deux bras et qu'il craint
les noeuds d'une corde. Ceci ne prouve rien sinon que le progrès
s'accomplit aussi de ce côté et que le diable est réactionnaire ou
tout au moins conservateur, comme tout ce qui vit dans les ténèbres.
P. Salvi, nous l'avons déjà dit, était très assidu à accomplir
ses devoirs religieux; selon l'alférez, il l'était trop. Tandis
qu'il prêchait--il aimait beaucoup à prêcher--on fermait les portes
de l'église; il ressemblait ainsi à Néron qui ne laissait sortir
personne tandis qu'il chantait au théâtre; mais lui le faisait pour
le bien et Néron pour le mal des âmes. Il punissait le plus souvent
d'amendes les fautes de ses subordonnés, mais frappait très rarement,
ce en quoi il se différenciait encore beaucoup du P. Dámaso, lequel
arrangeait tout avec des coups de poing et des coups de bâton qu'il
distribuait en riant avec la meilleure bonne volonté. On ne pouvait
lui en vouloir; il était convaincu que l'indigène ne se traitait qu'à
coups de bâton; un frère qui savait écrire des livres le lui avait dit
et lui l'avait cru, car il ne discutait jamais les choses imprimées:
beaucoup pouvaient se plaindre de cette modestie.
Fr. Salvi frappait très rarement, mais, comme le disait un vieux
philosophe du pueblo, ce qui manquait en quantité, abondait en qualité;
de cela à lui aussi on n'aurait pu faire de reproches. Les jeûnes et
les abstinences appauvrissaient son sang, exaltaient ses nerfs et,
comme disait le peuple, le vent lui montait à la tête. Il en résultait
que les épaules des sacristains ne distinguaient pas très bien un
curé qui jeûnait d'un autre qui mangeait beaucoup.
Le seul adversaire de ce pouvoir spirituel à tendances de temporel
était, comme nous l'avons déjà dit l'alférez. Le seul, car, selon ce
que racontaient les femmes, le diable fuyait le saint prêtre parce
qu'un jour, s'étant avisé de le tenter, il fut pris, attaché au pied
d'un lit, flagellé avec une corde et ne fut mis en liberté qu'au bout
de neuf jours.
Naturellement, celui qui malgré tout cela se déclarait encore l'ennemi
d'un pareil homme en arrivait à avoir une renommée pire que les
pauvres diables toujours dupés et battus, et l'alférez méritait son
sort. Sa femme, une vieille philippine, poudrée et fardée, se nommait
Da Consolacion; le mari et d'autres personnes encore lui donnaient
un autre nom. L'alférez vengeait ses malheurs conjugaux sur lui-même
en buvant comme un muid, sur ses subordonnés en commandant à ses
soldats de faire l'exercice au soleil, lui restant à l'ombre, enfin,
et c'était le cas le plus fréquent, sur sa femme en tapant sur elle
à coeur joie. Certes, si la brave dame n'était pas une bête à bon
Dieu pour décharger personne de ses péchés, elle ne devait pas moins
lui éviter beaucoup de souffrances dans le purgatoire, si toutefois
il y allait jamais, ce dont doutaient les dévots. Lui et elle, comme
pour s'amuser, se battaient merveilleusement, donnant aux voisins des
spectacles gratuits, concerts vocaux et instrumentaux à quatre mains,
piano, forte, avec pédales, etc.
Pour contrarier le prêtre, l'officier, inspiré par sa femme, défendit
que personne se promenât après neuf heures du soir. Da Consolacion
prétendait avoir vu le curé, déguisé avec une chemise de piña et un
salakot de nitô [54] se promenant à toute heure de nuit. Fr. Salvi se
vengea saintement: voyant entrer l'alférez dans l'église, il ordonna
en secret au sacristain de fermer toutes les portes puis il monta
en chaire et commença à prêcher jusqu'à ce que les saints eux-mêmes
s'endormissent et que lui demandât grâce l'image de l'Esprit divin, la
colombe de bois sculptée au-dessus de sa tête. Comme tous les pécheurs
impénitents, l'alférez ne se corrigea pas pour cela; il sortit en
jurant et, aussitôt qu'il put attraper un sacristain ou un domestique
du curé, il le retint, le frappa, lui fit nettoyer le sol du quartier
et celui de sa propre maison qui, grâce à cela, se trouva enfin
présentable. Le sacristain, en allant payer l'amende que le curé lui
avait imposée pour son absence en exposa les motifs. Fr. Salvi l'écouta
silencieusement, garda l'argent, et aussitôt lâcha ses chèvres et ses
moutons pour qu'ils pussent aller paître dans le jardin de l'alférez,
tandis qu'il cherchait un thème nouveau pour un autre sermon beaucoup
plus long et plus édifiant. Cependant tout cela n'empêchait nullement
l'alférez et le curé, lorsqu'ils se rencontraient, de se donner la
main et de se parler courtoisement.
Quand son mari cuvait son vin ou ronflait pendant la sieste,
Da. Consolacion, ne pouvant se disputer avec lui, venait s'installer
à la fenêtre, son cigare à la bouche, vêtue d'une chemise de flanelle
bleue. Elle, qui ne pouvait supporter la jeunesse, dardait de là ses
yeux sur les jeunes filles et les couvrait d'injures. Celles-ci qui
la craignaient, s'enfuyaient toutes confuses sans pouvoir lever les
yeux, pressant le pas et contenant leur respiration. Da. Consolacion
possédait une grande vertu: elle ne s'était probablement jamais
regardée dans un miroir.
Tels étaient les souverains du pueblo de San Diego.
XII
LA TOUSSAINT
Ce qui seul distingue l'homme de l'animal c'est le culte qu'il rend
à ceux qui ne sont plus. Et chose étrange! ce culte semble d'autant
plus enraciné chez les peuples qu'ils sont parvenus à un degré de
civilisation plus élevé.
Les historiens racontent que les anciens habitants des Philippines
vénéraient leurs ancêtres et les déifiaient; maintenant tout
est changé: les morts doivent se recommander aux bons soins des
vivants. Il paraît que les sauvages de la Nouvelle-Guinée gardent dans
des boites les os de leurs morts et conversent avec eux; la plupart
des peuples d'Asie, d'Afrique et d'Amérique leur offrent les plats
les plus raffinés, ceux qu'ils préféraient lorsqu'ils étaient en vie,
ils leur donnent des banquets auxquels les défunts sont supposés
assister. Les Égyptiens leur élevaient des palais, les musulmans de
petites chapelles, etc., mais le peuple qui semble être le maître
en cette matière et avoir le mieux connu le coeur humain semble
être les Dahoméens. Ces nègres savent que l'homme est rancunier,
ils en concluent que rien ne peut mieux satisfaire le défunt que de
sacrifier sur sa tombe ceux qui furent ses ennemis, et comme il est
également avide de nouvelles, et ne doit savoir comment se distraire
dans l'autre monde, on lui envoie chaque année un courrier sous la
forme d'un esclave décapité.
Nos coutumes ne ressemblent en rien à celles de tous ces
peuples. Malgré les inscriptions gravées sur les tombes, presque
personne ne croit que les morts reposent en paix. Le plus optimiste
revoit ses bisaïeuls brûlant encore dans le Purgatoire, où, si lui-même
n'est pas définitivement condamné, il pourra leur tenir compagnie de
nombreuses années.
Que celui qui nous voudrait contredire visite les églises et les
cimetières du pays en ce jour de la fête des Morts, qu'il observe
et il jugera. Mais puisque nous sommes à San Diego, entrons dans le
cimetière de ce pueblo et visitons-le.
Situé à l'ouest, au milieu des rizières, ce n'est pas la ville, c'est
le faubourg des morts: on y accède par un étroit sentier, poudreux
les jours de soleil, navigable les jours de pluie. Une porte de bois,
un entourage fait moitié de pierre, moitié de tiges de bambou et de
pieux semble le séparer des hommes, mais non des chèvres du curé ni
des porcs des voisins qui entrent et sortent pour explorer les tombes
et égayer de leur présence cette triste solitude.
Au milieu de ce vaste enclos, un piédestal de pierre supporte une
grande croix de bois. La tempête a plié la feuille de fer blanc où
était peint le I. N. R. I. et la pluie a effacé les lettres. Au pied de
la croix, comme sur le véritable Golgotha, s'amoncellent confusément
des crânes et des os que le fossoyeur indifférent rejette des fosses
qu'il vide. C'est là qu'ils attendront probablement, non pas la
résurrection des morts, mais la venue des animaux qui les souilleront
de leurs ordures. Alentour on remarque de récentes excavations; ici le
terrain est creusé, là il forme un petit monticule. Partout croissent
dans toute leur vigueur le tarambulo [55] et le pandakaki [56]: le
premier pour percer les pierres de ses baies épineuses, le second pour
ajouter son odeur à celle du cimetière. Cependant quelques petites
fleurettes nuancent le sol, fleurs qui, comme ces crânes entassés,
ne sont connues que de leur Créateur: le sourire de leurs pétales
est pâle et leur parfum est le parfum du sépulcre. L'herbe et les
plantes grimpantes couvrent les angles, escaladent les murailles et
les niches, habillant et embellissant cette laideur dénudée; parfois
elles pénètrent par les fissures, oeuvre des tremblements de terre,
et cachent aux regards les vénérables cavités des tombeaux.
A l'heure où nous pénétrons dans ce champ de repos, les hommes sont
occupés à chasser les animaux; seul, un porc, difficile à convaincre,
se montre avec ses petits yeux à travers un grand trou de la muraille,
il secoue la tête, lève en l'air le groin et semble dire à une femme
qui prie:
--Ne le mange pas en entier, laisse-moi quelque chose!
Deux hommes creusent une fosse près du mur qui menace ruine; l'un, le
fossoyeur accomplit son travail avec la plus complète indifférence;
il jette de côté les vertèbres et les crânes comme un jardinier
les pierres et les feuilles mortes; l'autre est préoccupé, il sue,
il fume, il crache à tout moment.
--Oh! dit ce dernier, en tagal. Ne ferions-nous pas mieux de creuser
en un autre endroit. Cette fosse-ci est trop récente.
--Toutes les fosses sont les mêmes, aussi récentes l'une que l'autre.
--Je n'en puis plus! Cet os sur lequel se trouve encore du
sang... hem! et ces cheveux?
--Quelle femmelette! s'écrie l'autre en lui reprochant sa
délicatesse. Il fallait te mettre commis du tribunal! Si tu avais
déterré, comme moi, un cadavre de vingt jours, la nuit, par la pluie,
sans lumière... ma lanterne s'étant soufflée...
Son compagnon ému le regarda.
--Le cercueil s'était décloué, le mort sortait à moitié... il
sentait... je me vis forcé de le prendre sur mon dos... il pleuvait,
nous étions mouillés tous deux, et...
--Brr! Et pourquoi l'as-tu déterré?
Le fossoyeur parut surpris.
--Pourquoi? Est-ce que je le sais? On me l'avait commandé.
--Qui te l'avait commandé?
A cette question, le fossoyeur recula d'un pas et examina l'indiscret
des pieds à la tête.
--Écoute! tu es curieux comme un Espagnol; un Espagnol m'a fait
ensuite la même demande, mais en secret. Je vais te répondre ce que
je lui ai répondu: c'est le grand curé qui me l'avait commandé.
--Ah! et qu'as-tu fait du cadavre?
--Diable! si je ne te connaissais pas et ne savais pas qui tu es,
je te prendrais pour un policier; tu me fais les mêmes questions que
l'autre. Le grand curé m'avait ordonné de l'enterrer dans le cimetière
des Chinois, mais comme le cercueil était pesant et que le cimetière
des Chinois était loin...
--Non, non! ne creuse pas plus! interrompit l'autre avec un cri
d'horreur, et jetant la pelle il sauta hors de la fosse; j'ai détaché
un crâne et je crains qu'il ne me laisse pas dormir cette nuit.
Le fossoyeur, le voyant s'enfuir et faire des signes de croix, se
mit à rire et reprit son travail.
Le cimetière s'emplissait d'hommes et de femmes, en habits de
deuil. Quelques-uns cherchaient un instant la fosse, discutaient
entre eux et, comme s'ils n'étaient pas d'accord, se séparaient,
chacun s'agenouillant là où lui paraissait être le bon endroit;
d'autres, ceux qui avaient des niches pour leurs parents, allumaient
des cierges et se mettaient dévotement à prier. On entendait aussi des
soupirs et des sanglots que, selon les cas, on s'efforçait d'exagérer
ou de contenir. Et sur le tout, planait un vague ron-ron de orapreo,
d'orapreiss et de requiem æternams.
Un petit vieux, aux yeux vifs, entra la tête découverte. A sa vue,
beaucoup se mirent à rire, quelques femmes froncèrent le sourcil. Le
petit vieux sembla ne faire aucun cas de ces démonstrations, mais il
se dirigea vers le tas de crânes, s'agenouilla et pendant un instant,
son regard chercha quelque chose parmi les os; ensuite, avec le plus
grand soin, il écarta les crânes, l'un après l'autre et, comme s'il
n'avait pas trouvé ce qu'il cherchait, son front se plissa, il remua
la tête, regarda de tous côtés, puis enfin se leva et se dirigea vers
le fossoyeur.
--Oh! lui dit-il.
Celui-ci leva la tête.
--Sais-tu où est une belle tête de mort, blanche comme l'intérieur
d'une noix de coco, avec les dents au complet, qui se trouvait ici,
au pied de la croix, sous ces feuilles?
Le fossoyeur haussa les épaules.
--Regarde, ajouta le vieillard, en lui montrant une pièce d'argent;
je n'ai que cela, mais je te le donnerai si tu me la trouves.
Le brillant de la monnaie fit réfléchir l'homme; il regarda vers
l'ossuaire et dit:
--Elle n'est pas là? Non? Alors je ne sais pas où elle peut se trouver.
--Tu ne sais pas? Quand ceux qui me doivent me paieront, je te donnerai
plus, continua le petit vieux. C'était le crâne de ma femme, et si
tu le trouves...
--Elle n'est pas là? alors je n'en sais rien! Mais si vous voulez je
puis vous en donner un autre!
--Tu es comme la tombe que tu creuses! s'écria le bonhomme furieux,
tu ne sais pas la valeur de ce que tu perds. Pour qui est cette fosse?
--Le sais-je, moi? Pour un mort! répondit l'autre avec humeur.
--Comme la tombe! comme la tombe! répétait toujours le vieux avec un
rire sec; tu ne sais ni ce que tu jettes ni ce que tu portes! Creuse,
creuse!
Et se retournant, il se dirigea vers la sortie.
Le fossoyeur pendant ce temps avait fini sa tâche; deux monticules
de terre fraîchement remuée et de couleur rougeâtre s'élevaient sur
les bords. Tirant du buyo de son salakot, il se mit à le mâcher,
en regardant d'un air stupide ce qui se passait autour de lui.
XIII
PRÉSAGES DE TEMPÊTE
Au moment même où le petit vieux sortait du funèbre enclos, une voiture
qui paraissait avoir fait un long trajet s'arrêtait à l'entrée du
sentier; elle était couverte de poussière et les chevaux suaient
et haletaient.
Ibarra en descendit, suivi d'un vieux domestique; il congédia le
cocher d'un geste et se dirigea vers le cimetière, silencieux et grave.
--Ma maladie et mes occupations ne m'ont pas permis de revenir ici
depuis le jour des obsèques de votre père, disait timidement le vieux
serviteur; Capitan Tiago a dit qu'il se chargerait de faire élever une
niche; mais j'ai planté des fleurs et une croix ouvrée par moi-même.
Ibarra ne répondit pas.
--Là-bas, derrière cette grande croix, señor, continua le domestique
en montrant une encoignure, quand ils eurent franchi la porte d'entrée.
Ibarra était si préoccupé qu'il ne remarqua pas le mouvement
d'étonnement de quelques personnes qui, le reconnaissant, suspendirent
leur prière et le suivirent des yeux avec la plus grande curiosité.
Le jeune homme marchait, évitant soigneusement de passer sur
les fosses que l'on reconnaissait facilement à un creusement du
terrain. Autrefois, il les foulait aux pieds, aujourd'hui il les
respectait, car son père gisait dans l'une d'elles. Arrivé de l'autre
côté de la croix, il s'arrêta et regarda de tous côtés. Son compagnon
restait confus et embarrassé; il cherchait des traces de pas sur le
sol et ne voyait nulle part aucune croix.
--C'est ici? murmurait-il entre ses dents;... non, c'est là;... mais
la terre est retournée!
Ibarra le regardait avec angoisse.
--Oui, continua le domestique; je me souviens qu'il y avait une pierre
à côté; la fosse était un peu courte; le fossoyeur était malade et ce
fut un aide qui dut la creuser; mais, demandons à celui-ci ce qu'il
a fait de la croix.
Ils marchèrent vers le fossoyeur qui les observait curieusement; quand
ils furent près de lui, l'homme les salua en retirant son salakot.
--Pourriez-vous nous dire quelle est la fosse, là-bas, qui avait une
croix? demanda le domestique.
L'homme regarda l'endroit et réfléchit.
--Une grande croix?
--Oui, une grande, affirma avec joie le vieux serviteur en regardant
significativement Ibarra dont la physionomie s'anima.
--Une croix ornée, attachée avec des lianes? demanda à nouveau le
fossoyeur.
--C'est cela, c'est cela! faite comme ceci, et le vieillard traçait
à terre un dessin en forme de croix byzantine.
--Et, sur la tombe, on avait parsemé des fleurs?
--Des lauriers-roses, des sampagas [57] et des pensées! c'est
cela! ajouta le domestique, tout joyeux, et il lui offrit un cigare.
--Dites-nous quelle est la fosse et où est la croix.
Le fossoyeur se gratta l'oreille et tout en bâillant répondit:
--La croix!... mais, je l'ai brûlée.
--Brûlée! et pourquoi l'avez-vous brûlée?
--Parce que le grand curé me l'a ordonné.
--Qui est le grand curé? demanda Ibarra.
--Qui? Celui qui frappe, le Père Garrote [58].
Ibarra se passa la main sur le front.
--Mais, au moins, pouvez-vous nous dire où est la fosse? vous devez
vous en souvenir.
Le fossoyeur sourit:
--Le mort n'est plus là! répondit-il tranquillement.
--Que dites-vous?
--Oui, ajouta l'homme avec un air ironique, à sa place j'ai mis une
femme, il y a huit jours.
--Etes-vous fou? s'écria le domestique; il n'y a pas un an que nous
l'avons enterré!
--C'est possible! mais il y a bien des mois que je l'ai déterré. Le
grand curé me l'avait commandé, il m'avait dit de le porter au
cimetière des Chinois; mais comme il pleuvait et que le mort pesait
lourd...
Il ne put en dire plus; il recula terrifié à la vue de Crisóstomo
qui s'élança sur lui, le saisit par le bras et le secouant rudement:
--Et, tu l'as fait? demanda-t-il, avec un accent indescriptible.
--Ne vous fâchez pas, señor; répondit-il, pâle et tremblant, je ne
l'ai pas enterré avec les Chinois! Mieux vaut être noyé que parmi
les Chinois, me dis-je à part moi, et j'ai jeté le mort à l'eau!
Ibarra lui mit les deux poings sur les épaules et le regarda longtemps
avec une expression qui ne peut se définir:
--Tu n'es qu'un malheureux! dit-il, et il sortit précipitamment,
foulant aux pieds os, fosses, croix, comme un aliéné.
--Voilà ce que les morts nous valent! Le Père Grand m'a donné des
coups de bâton pour l'avoir laissé enterrer pendant que j'étais malade;
maintenant, il s'en faut de peu que celui-ci ne me casse le bras pour
l'avoir déterré. Voilà ce que c'est que les Espagnols! Je vais encore
perdre ma place!
Ibarra marchait très vite, ses regards se dirigeaient au loin; le
vieux domestique le suivait en pleurant.
Le soleil était près de se coucher; de gros nuages tapissaient le ciel
vers l'Orient; un vent sec agitait les cimes des arbres et faisait
gémir les roseaux.
Ibarra allait tête nue; de ses yeux ne jaillissait pas une larme,
de sa poitrine ne s'échappait pas un soupir. Sa marche ressemblait
à une fuite. Que fuyait-il? peut-être l'ombre de son père, peut-être
la tempête qui s'approchait. Il traversa le pueblo, allant vers les
environs, vers cette ancienne maison que depuis de longues années il
n'avait pas habitée. Entourée d'un mur où croissaient diverses sortes
de cactus, il semblait qu'elle lui fît des signes; les fenêtres
s'ouvraient; l'ilang-ilang [59] se balançait, agitant joyeusement
ses branches chargées de fleurs; les colombes voletaient à l'entour
du toit conique de leur pigeonnier placé au milieu du jardin.
Mais le jeune homme ne s'arrêtait pas à contempler ces joies du retour
à l'antique foyer: il clouait ses yeux sur la figure d'un prêtre qui
s'avançait vers lui. C'était le curé de San Diego, le franciscain
méditatif que nous connaissons, l'ennemi de l'alférez. La brise pliait
les larges ailes de son chapeau; l'habit de guingon s'aplatissait
et modelait ses formes, montrant des cuisses minces et quelque peu
cagneuses. De la main droite il portait un bâton de palasan [60]
dont la poignée était d'ivoire. C'était la première fois qu'Ibarra
et lui se voyaient.
Au moment où ils se rencontrèrent, le jeune homme s'arrêta un instant
et le regarda fixement; Fr. Salvi évita le regard et parut plongé
dans ses méditations.
L'hésitation ne dura qu'une seconde: Ibarra s'approcha rapidement du
prêtre, l'arrêta en laissant tomber avec force la main sur son épaule
et d'une voix à peine intelligible.
--Qu'as-tu fait de mon père? demanda-t-il.
Fr. Salvi, pâle et tremblant, pressentant les sentiments qui se
peignaient sur le visage du jeune homme, ne put répondre: il se sentit
comme paralysé.
--Qu'as-tu fait de mon père? répéta celui-ci d'une voix étouffée.
Le prêtre, pliant sous la main qui le tenait, fit un effort et
répondit:
--Vous vous êtes trompé; je n'ai rien fait à votre père!
--Comment non? continua le jeune homme en pesant si fortement sur
ses épaules qu'il le fit tomber à genoux.
--Non, je vous assure! ce fut mon prédécesseur, le P. Dámaso...
--Ah! s'écria le jeune homme, qui se frappa le front, lâcha le pauvre
P. Salvi et se dirigea précipitamment vers sa maison.
Le domestique arrivait sur ces entrefaites, et aida le moine à
se relever.
XIV
TASIO LE FOU OU LE PHILOSOPHE
L'étrange petit vieux vaguait distrait par les rues.
C'était un ancien étudiant de philosophie qui, pour obéir à sa vieille
mère, avait abandonné ses études, bien qu'il ne manquât ni de moyens
ni de capacités; sa mère était riche et l'on disait qu'il avait du
talent. La bonne femme craignait que son fils ne devînt un savant et
oubliât Dieu, aussi lui donna-t-elle à choisir entre devenir prêtre
ou quitter le collège de San José. Lui, qui était amoureux, prit ce
dernier parti et se maria. Veuf et orphelin en moins d'une année, il
chercha une consolation dans les livres et, par eux, se délivra de la
tristesse, de la gallera et de l'oisiveté. Malheureusement ses études
l'absorbèrent à l'excès, ses achats de livres furent trop répétés,
sa fortune dont il délaissa le soin se fondit peu à peu et un jour
vint où il se trouva complètement ruiné.
Les gens de bonne éducation l'appelaient Don Anastasio ou Tasio le
philosophe; les autres, qui formaient la majorité, Tasio le fou,
à cause de ses idées peu communes et de l'étrange façon dont il
agissait envers ses concitoyens.
Comme nous l'avons déjà dit, la soirée menaçait d'une tempête; quelques
éclairs illuminaient de leur lumière pâle le ciel couleur de plomb,
l'atmosphère était pesante et l'air extrêmement chaud.
Le philosophe Tasio paraissait avoir oublié déjà le crâne de sa chère
morte; il regardait maintenant avec un sourire les nuages obscurs.
Arrivé à la porte de l'église il entra et, s'adressant à deux petits
garçons, l'un de dix, l'autre de sept ans environ:
--Venez-vous avec moi? leur demanda-t-il. Votre mère vous a préparé
un dîner de curés.
--Le sacristain principal ne nous laisse pas sortir avant huit heures,
señor! répondit le plus âgé. J'attends de toucher ma paye pour la
donner à notre mère.
--Ah! et où allez-vous?
--A la tour, señor, sonner les cloches pour les âmes!
--Vous allez à la tour? mais faites attention! ne vous approchez pas
des cloches pendant l'orage.
Puis il sortit de l'église, non sans avoir regardé avec pitié les
deux pauvres gamins qui montaient les escaliers.
Tasio se frotta les yeux, regarda une autre fois le ciel et murmura:
--Maintenant, je serais désolé que la foudre tombât.
Et, la tête basse, il s'en alla pensif vers les alentours de la
bourgade.
--Entrez-vous un instant? lui dit en espagnol un homme accoudé à
une fenêtre.
Le philosophe leva la tête et vit une figure, paraissant âgée de
trente à trente-cinq ans, qui lui souriait.
--Que lisez-vous là? demanda Tasio en montrant un livre que l'homme
tenait à la main.
--C'est un livre d'actualité: Les peines que souffrent les âmes bénies
du Purgatoire! répondit l'autre toujours souriant.
--Hombre, hombre, hombre! s'écria le vieillard sur des tons de voix
différents, et il entra dans la maison; l'auteur doit être un homme
bien malin.
En haut de l'escalier, il fut reçu amicalement par le maître de
la maison et sa jeune femme. Lui s'appelait D. Filipo Lino et
elle Da. Teodora Viña. D. Filipo était le lieutenant principal des
cuadrilleros [61] et le chef d'un parti presque libéral, si l'on peut
lui donner ce nom, et s'il est possible qu'il y ait des partis dans
les pueblos des Philippines.
--Avez-vous rencontré au cimetière le fils de D. Rafael, qui vient
d'arriver d'Europe?
--Oui, je l'ai vu comme il descendait de voiture.
--On dit qu'il y allait chercher le tombeau de son père... Le coup
doit avoir été terrible!
Le philosophe haussa les épaules.
--Ne vous intéressez-vous pas à ce malheur? demanda la jeune femme.
--Vous savez que j'ai été l'un des six qui ont accompagné le cadavre,
c'est moi qui me présentai au capitaine général quand je vis qu'ici
tout le monde, même les autorités, se taisait devant la profanation
dont il avait été victime; et vous savez que je préfère honorer un
homme que j'estime pendant sa vie qu'après sa mort.
--Alors?
--Vous savez, señora, que je ne suis pas partisan de la monarchie
héréditaire. Par les gouttes de sang chinois que ma mère m'a
transmises, je pense un peu comme les Chinois: j'honore le père pour
le fils, non le fils pour le père. Que chacun reçoive la récompense
ou le châtiment de ses oeuvres, mais non pas de celles des autres.
--Avez-vous commandé une messe pour votre défunte épouse, comme on vous
le conseillait hier? demanda la femme en changeant de conversation.
--Non! répondit le vieillard en souriant.
--Quel malheur! s'écria-t-elle avec un véritable chagrin; on dit
que jusqu'à demain dix heures les âmes vaguent libres, attendant
les bonnes oeuvres des vivants, et qu'une messe dite ces jours-ci
équivaut à cinq les autres jours de l'année ou même à six, comme
disait ce matin le curé.
--Holà! c'est-à-dire que nous avons un délai gracieux dont nous
devons profiter?
--Mais, Doray! intervint D. Filipo; tu sais bien que D. Anastasio ne
croit pas au Purgatoire.
--Comment je ne crois pas au Purgatoire? protesta le vieillard, se
soulevant à demi sur son siège. J'y crois tellement bien que je sais
même quelque peu son histoire!
--L'histoire du Purgatoire! s'exclamèrent, pleins de surprise, les
deux époux. Voyons! racontez-nous la?
--Ne la savez-vous pas? ne commandez-vous pas des messes à son
intention, ne parlez-vous pas des peines qu'on y souffre? Bon! voici
qu'il commence à pleuvoir, et il semble que cela va durer; nous
n'aurons pas le temps de nous ennuyer, répondit Tasio; et il médita
un moment.
D. Filipo ferma le livre qu'il avait à la main, Doray s'assit près
de lui, disposée à ne rien croire de ce que le vieux Tasio allait
dire. Celui-ci commença ainsi:
--Le Purgatoire existait bien longtemps avant la naissance de
N.-S. Jésus-Christ; il devait être au centre de la terre, selon le
P. Astete, ou dans les environs de Cluny, d'après le moine dont nous
parle le P. Girard. Mais l'endroit est ici ce qui importe le moins. Eh
bien, qui donc brûlait dans ces feux allumés depuis le commencement
du monde? Car la philosophie chrétienne nous prouve leur existence
très ancienne, puisqu'elle nous dit que Dieu n'a plus rien créé après
qu'il se fût reposé.
--Le Purgatoire pourrait avoir existé in potentia, mais non in
actu! objecta le lieutenant.
--Très bien! Cependant je vous répondrai que quelques-uns en ont eu
connaissance comme existant in actu; l'un de ceux-là fut Zarathustra ou
Zoroastre, qui écrivit une partie de l'Avesta et fonda une religion
qui a certains points de contact avec la nôtre; ce Zarathustra,
selon les savants, existait huit cents ans au moins avant Jésus-Christ.
Je dis au moins car Gaffarel, après avoir examiné les témoignages
de Platon, de Xanthe de Lydie, de Pline, d'Hermipos, et d'Eudoxe, le
croit antérieur à notre ère de quinze cents ans. Qu'il en soit ce que
l'on voudra, il est certain que Zarathustra parlait déjà d'une espèce
de Purgatoire et donnait les moyens de s'en délivrer. Les vivants
pouvaient racheter les âmes de ceux qui étaient morts en état de péché,
en récitant des passages de l'Avesta, en faisant de bonnes oeuvres,
mais à la condition que celui qui priait fût un parent jusqu'à la
quatrième génération. Tous les ans, cinq jours étaient consacrés à
l'accomplissement de ce devoir. Plus tard, quand cette croyance se
fut répandue dans le peuple, les prêtres de cette religion y virent
l'occasion d'un grand commerce et exploitèrent
«ces prisons profondément obscures où règne le remords», comme avait
dit Zarathustra. Ils établirent alors que, pour le prix de un derem,
il paraît que c'était une monnaie de peu de valeur, en pouvait épargner
à une âme un an de tortures; mais, comme dans cette religion il y
avait des péchés qui coûtaient de 300 à 1000 ans de souffrances,
le mensonge, la mauvaise foi, le manquement à une parole donnée,
par exemple, etc., il en résultait que les voleurs empochaient des
millions de derems. Ici vous voyez déjà quelque chose qui ressemble
à notre Purgatoire, bien qu'il faille tenir compte de la différence
des religions.
Un éclair, suivi d'un retentissant coup de tonnerre, fît lever la
tête à Doray qui dit en se signant:
--Jésus, Marie, Joseph! je vous laisse! je vais brûler la palme bénite
et allumer les chandelles de pardon.
La pluie commença à tomber à torrents. Le philosophe Tasio poursuivit,
tandis qu'il regardait s'éloigner la jeune femme:
--Maintenant qu'elle est partie, nous pouvons parler sur ce sujet
plus raisonnablement. Doray, bien qu'un peu superstitieuse est bonne
catholique et je n'aime pas arracher la foi du coeur; une foi pure et
simple ne ressemble pas plus au fanatisme que la flamme à la fumée, que
la musique à un charivari: les imbéciles et les sourds peuvent seuls
s'y tromper. Entre nous, nous pouvons dire que l'idée du Purgatoire
est bonne, sainte et raisonnable; elle continue l'union entre ceux
qui furent et ceux qui sont encore; elle oblige à une plus grande
pureté de vie. Le mal est dans l'abus qui s'en fait.
Mais voyons maintenant comment a pu passer dans le catholicisme cette
idée qui n'existait ni dans la Bible ni dans les Saints Évangiles. Ni
Moïse ni Jésus-Christ n'en font la plus petite mention et l'unique
passage que l'on cite des Macchabées est insuffisant, sans compter que
ce livre fut déclaré apocryphe par le concile de Laodicée et que la
Sainte Église Catholique ne l'admit que longtemps après. La religion
païenne non plus n'avait rien qui y ressembla. Le passage tant cité
de Virgile: Aliæ panduntur inanes [62], qui donna occasion à Saint
Grégoire le Grand de parler des âmes opprimées et que Dante amplifia
dans sa Divine Comédie, ne peut être l'origine de cette croyance. Ni
les brahmanes, ni les boudhistes, ni les Égyptiens qui donnèrent à la
Grèce et à Rome leur Caron et leur Averne, n'avaient non plus rien qui
ressemblât à cette idée. Je ne parle pas ici des religions des peuples
du Nord de l'Europe; celles-là, religions de guerriers, de bardes et
de chasseurs mais non de philosophes, si elles conservaient encore
leurs croyances et jusqu'à leurs rites, même christianisées, n'ont pu
accompagner les hordes de leurs fidèles aux sacs de Rome ni s'asseoir
au Capitole: c'étaient des religions de brumes qui se dissipaient au
soleil du midi.--Donc, les chrétiens des premiers siècles ne croyaient
pas au Purgatoire; ils mouraient avec cette joyeuse confiance de voir
aussitôt Dieu face à face. Les premiers pères de l'Église qui semblent
le mentionner, furent S. Clément d'Alexandrie, Origène et S. Irénée;
peut-être avaient-ils été influencés par la religion de Zarathustra
qui, alors, florissait et était très répandue dans tout l'Orient, car
nous lisons très fréquemment des reproches adressés à l'orientalisme
d'Origène. S. Irénée voulut en prouver l'existence par le fait que
Jésus-Christ était resté «trois jours dans les profondeurs de la
terre», trois jours de Purgatoire, et il en concluait que chaque âme
devait y rester jusqu'à la résurrection de la chair, bien que cette
assertion semble être contredite par le Hodie mecum eris in Paradiso
[63]. S. Augustin parla aussi du Purgatoire, mais, s'il n'affirme pas
son existence, il ne la croit pas cependant impossible, en supposant
que dans l'autre vie pourraient se continuer les châtiments que nous
recevons en celle-ci pour nos péchés.
--Diantre soit de S. Augustin! s'écria D. Filipo; n'était-il pas
satisfait de ce que nous souffrons ici-bas qu'il en voulut la
continuation?
--Donc, les choses allaient ainsi: les uns y croyaient, les autres n'y
croyaient pas. Malgré que S. Grégoire en soit déjà arrivé à l'admettre
dans son de quibusdam levibus culpis esse ante judicium purgatorius
ignis credendus est [64], rien sur ce sujet ne fut définitivement
établi jusqu'à l'année 1439, c'est-à-dire huit siècles après, dans
laquelle le concile de Florence déclara qu'il devait exister un feu
purificateur pour les âmes de ceux qui sont morts dans l'amour de
Dieu mais sans avoir satisfait encore à la justice divine. Enfin, le
Concile de Trente, sous Pie IV en 1563, dans la XXVe session, rendit
le décret du Purgatoire qui commence ainsi: Cum catholica ecclesia,
Spiritu Sancto edocta, etc [65], où il est dit que les secours
des vivants, les prières, les aumônes et autres oeuvres pieuses et
surtout et avant tout le sacrifice de la messe, sont les moyens les
plus efficaces de délivrer les âmes. Les protestants n'y croient
pas, ni non plus les pères grecs, car ils cherchent au moins à leurs
dogmes un fondement biblique quelconque et disent que le délai pour
le mérite ou le démérite se termine à la mort et que le Quodcumque
ligaberis in terra [66] ne peut dire usque ad purgatorium [67], mais
à cela on pourrait répondre que le Purgatoire étant au centre de la
terre tombe naturellement sous la domination de S. Pierre. Mais je
n'en finirais pas si je devais répéter tout ce qui s'est dit sur ce
fait. Un jour que vous voudrez discuter avec moi là-dessus, venez chez
moi et là nous ouvrirons les livres et nous parlerons librement et
tranquillement. Maintenant, je m'en vais; je ne sais pourquoi cette
nuit la piété des chrétiens permet le vol--les autorités laissent
faire--et je crains pour mes livres. Si on devait me les voler pour
les lire, je ne dirais rien, mais je sais que beaucoup voudraient
les brûler par charité pour moi et ce genre de charité, digne du
calife Omar, est terrible. Il en est qui, à cause de ces livres,
me croient déjà damné...
--Mais je suppose que vous croyez à la damnation? demanda en souriant
Doray qui revenait en apportant dans un petit brasero des feuilles
sèches de palme répandant une fumée insupportable mais un agréable
parfum.
--Je ne sais pas, señora, ce que Dieu fera de moi, répondit le vieux
Tasio tout pensif. Quand je serai près de mourir, je m'abandonnerai
à lui sans crainte: il fera de moi ce qu'il voudra. Mais il me vient
une idée.
--Laquelle?
--Si les seuls qui se puissent sauver sont les catholiques et
si, comme disent beaucoup de curés, cinq sur cent d'entre eux à
peine y réussissent, les catholiques ne formant, à en croire les
statistiques, que la douzième partie de la population de la terre,
il serait donc vrai qu'après des milliards et des milliards d'hommes
damnés pendant les innombrables siècles qui précédèrent la venue du
Sauveur, maintenant, après qu'un fils de Dieu est mort pour nous,
il ne pourrait échapper aux flammes éternelles que cinq âmes sur
douze cents? Oh! certainement non! je préfère dire et croire avec
Job: Seras-tu sévère contre une feuille qui vole et poursuivras-tu
de ta colère un épi desséché? Non! une telle prédominance du mal est
impossible, le croire c'est blasphémer!
--Que voulez-vous, la justice, la pureté divine...
--Oh! mais la justice et la pureté divine voyaient l'avenir avant
la création! répondit le vieillard tout ému en se levant. L'homme
est un être secondaire et non nécessaire et ce Dieu ne devrait pas
l'avoir créé si, pour faire un heureux, il lui fallait en condamner
des centaines à une éternité de souffrances, et pourquoi? pour des
fautes originelles ou des erreurs d'un moment? Non, si vous êtes sûr
de cela, étouffez alors votre fils endormi; si cette croyance n'était
pas un blasphème contre un Dieu qui doit être le Suprême Bien, le
Moloch phénicien qui se nourrissait de sacrifices humains et de sang
innocent, dans les entrailles de bronze duquel étaient brûlés vivants
les petits enfants arrachés au sein de leurs mères, cette divinité
horrible et sanguinaire serait à côté de lui une douce jeune fille,
une amie, la mère de l'Humanité!
Et rempli d'horreur, le fou ou le philosophe--comme on voudra
l'appeler--sortit de la maison, courant dans la rue malgré la pluie
et l'obscurité.
Un éclair éblouissant, accompagné d'un épouvantable coup de tonnerre
remplissant l'espace d'étincelles meurtrières, illumina le vieillard
qui, les mains tendues vers le ciel, criait:
--Tu protestes! Je sais que tu n'es pas cruel, que toi seul dois être
appelé le Bon!
Les éclairs redoublaient, la tempête devenait de plus en plus
furieuse...
XV
LES SACRISTAINS
Les coups de tonnerre retentissaient coup sur coup, chacun étant
précédé d'un terrifiant zig-zag de feu. La pluie tombait à torrents et,
dominant à peine le sifflement lugubre du vent, les cloches entonnaient
d'une voix plaintive leur mélancolique prière en un triste tintement
qui semblait une lamentation.
Les deux enfants que nous avons vus tout à l'heure causant avec le
philosophe, se trouvaient au second étage de la tour. Le plus jeune,
d'apparence timide malgré ses grands yeux noirs, essayait, de se
coller contre son frère qui lui ressemblait beaucoup mais dont le
regard était plus profond et la physionomie plus décidée; tout deux
étaient pauvrement vêtus de costumes où abondaient les pièces et les
reprises. Assis sur une poutre, ils tenaient en main chacun une corde
dont l'extrémité se perdait au troisième étage, là-bas, plus haut,
dans l'ombre. La pluie, poussée par le vent, arrivait jusqu'à eux
et faisait vaciller la flamme d'un reste de cierge brûlant sur une
grande pierre dont on se servait le vendredi-saint pour imiter le
tonnerre en la faisant rouler dans le choeur.
--Tire ta corde, Crispin! dit le plus grand à son petit frère.
Celui-ci obéit et on entendit en haut une faible plainte qu'éteignit
aussitôt un coup de tonnerre, répété par mille échos.
--Ah! si nous étions à la maison avec maman! soupira le plus jeune,
je n'aurais pas peur.
L'autre ne répondit pas; il regardait la cire s'épancher et semblait
soucieux.
--Au moins là, personne ne me traiterait de voleur! ajouta Crispin;
maman ne le permettrait pas. Si elle savait qu'ils me battent...
Le plus grand détourna son regard de la flamme, leva la tête, saisit
avec force la grosse corde qu'il tira violemment: on entendit une
vibration sonore.
--Allons-nous toujours vivre ainsi, frère! continua Crispin. Je
voudrais rentrer malade demain à la maison, avoir une grande
maladie pour que maman me soignât et ne me laissât pas retourner au
couvent! Alors ils ne m'appelleraient plus voleur et ne me battraient
plus! Et toi aussi, frère, tu devrais être malade avec moi.
--Non! répondit l'aîné; cela nous ferait mourir tous; maman de peine,
nous autres de faim.
Crispin ne répliqua point.
--Combien as-tu gagné ce mois-ci? demanda-t-il au bout d'un moment.
--Deux pesos; on m'a infligé trois amendes.
--Paye ce qu'ils disent que j'ai volé; ainsi on ne nous appellera
plus voleurs; paye-le, frère!
--Es-tu fou, Crispin? Maman n'aurait pas de quoi manger; le sacristain
principal dit que tu as dérobé deux onces, et deux onces font
trente-deux pesos.
Le petit compta sur ses doigts jusqu'à trente-deux.
--Six mains et deux doigts! Et chaque doigt fait un peso, murmura-t-il
ensuite tout pensif. Et chaque peso... combien de cuartos?
--Cent soixante.
--Cent soixante cuartos? Cent soixante fois un cuarto? Maman! Et
combien est-ce cent soixante?
--Trente-deux mains, répondit le plus grand. Crispin s'arrêta un
moment, regardant ses petites mains.
--Trente-deux mains! répétait-il; six mains et deux doigts et chaque
doigt trente-deux mains... et chaque doigt un cuarto... Maman, que de
cuartos! Un homme ne pourrait les compter tous en trois jours... et
avec, on peut acheter des souliers pour les pieds, un chapeau pour
la tête quand le soleil chauffe, un grand parapluie pour les mauvais
temps, des vêtements pour toi et notre mère, des...
Crispin devint pensif.
--Maintenant, je regrette de ne pas avoir volé!
--Crispin! gronda son frère.
--Ne te fâche pas! Le curé a dit qu'il me tuerait à coups de bâton
s'il ne retrouvait pas l'argent; si je l'avais pris, je pourrais le
faire retrouver... si je dois mourir, au moins vous auriez eu des
vêtements, maman et toi. J'aurais dû le voler!
Le plus grand se tut et tira sa corde: puis il répondit en soupirant:
--Ce que je crains c'est que notre mère ne se fâche après toi quand
elle le saura.
--Le crois-tu? demanda le petit surpris. Tu diras qu'ils m'ont battu
beaucoup, je lui montrerai les bleus qu'ils m'ont fait et ma poche
déchirée: je n'ai jamais eu qu'un cuarto qu'ils m'ont donné à Pâques
et le curé me l'a repris hier. Je n'ai jamais vu de cuarto plus
beau. Maman ne croira pas que j'aie volé, elle ne le croira pas!
--Si le curé lui dit...
Crispin commença à pleurer, murmurant entre ses sanglots:
--Alors, va-t'en tout seul, je ne veux pas m'en aller; dis à maman
que je suis malade; je ne veux pas m'en aller.
--Crispin, ne pleure pas! dit l'aîné. Maman ne le croira pas; le
vieux Tasio a dit qu'un bon dîner nous attendait...
--Un bon dîner! Je n'ai pas encore mangé; ils ne veulent pas me donner
à manger jusqu'à ce que les deux onces aient été retrouvées...
--Et puis, si maman semblait croire que tu as volé, tu lui dirais que
le sacristain principal ment, que le curé qui l'écoute ment aussi;
que tous mentent, qu'ils disent que nous sommes des voleurs parce
que notre père est un méchant qui...
Mais une tête apparut sortant de l'ombre du petit escalier qui
conduisait à l'étage principal et, comme si c'eût été celle de la
Méduse, la parole se gela sur les lèvres de l'enfant. La tête était
longue, sèche, avec de grands cheveux noirs; des lunettes bleues
cachaient un oeil borgne. C'était le sacristain principal qui faisait
ainsi son entrée à la sourdine.
Les deux frères se sentirent trembler.
--Toi, Basile, je t'impose une amende de deux réaux pour ne pas
tirer régulièrement, dit-il d'une voix caverneuse. Et toi, Crispin,
tu resteras cette nuit jusqu'à ce que se retrouve ce que tu as volé.
Crispin regarda son frère comme pour lui demander protection.
--Nous avons la permission... mère nous attend à huit heures, murmura
timidement Basile.
--Tu ne t'en iras pas non plus à huit heures; tu resteras jusqu'à dix.
--Mais, señor, à partir de neuf heures on ne peut plus passer dans
les rues, et la maison est loin.
--Est-ce que tu voudrais me commander? lui demanda l'homme irrité. Et,
prenant Crispin par le bras, il chercha à l'entraîner.
--Señor, depuis une semaine nous n'avons pas vu notre mère! supplia
Basilio, prenant son frère comme pour le défendre.
D'une gifle, le sacristain principal lui fit lâcher prise, puis il
entraîna Crispin qui commença à pleurer, se laissa tomber à terre et
cria à son frère:
--Ne me laisse pas, ils vont me tuer!
Mais le sacristain, sans s'occuper de sa résistance, l'entraîna
brusquement et l'emporta dans les escaliers qu'il descendit,
disparaissant dans les ombres...
Basilio restait muet. Il entendit dans l'escalier les heurts du
corps de son petit frère contre les marches, un cri, des coups et
des accents déchirants qui se perdirent peu à peu.
L'enfant ne respirait pas, il écoutait debout, les yeux grands ouverts,
les poings serrés.
--Quand donc serai-je assez fort! murmura-t-il entre ses dents,
et il descendit précipitamment.
Arrivé au choeur, il écouta avec attention: la voix de son petit frère
s'éloignait rapidement et le cri: Maman! mon frère! s'éteignit tout à
fait; il entendit une porte se fermer. Tremblant, suant, il s'arrêta
un moment; mordant son poing pour étouffer un cri qui s'échappait
de son coeur, il laissa ses regards errer dans la demi-obscurité de
l'église. La lampe du choeur brûlait faiblement, le catafalque était
au milieu, toutes les portes fermées, des grilles aux fenêtres.
Il remonta le petit escalier de la tour, ne s'arrêta pas au second
étage où brûlait le reste du cierge et alla jusqu'au troisième. Là,
il détacha les cordes qui assujettissaient les battants des cloches,
puis redescendit tout pâle, les yeux brillants mais sans larmes.
La pluie commençait à s'apaiser et le ciel s'éclaircissait peu à peu.
Basilio noua les cordes, attacha une extrémité à un montant de la
balustrade et, oubliant d'éteindre la lumière, il se laissa glisser
dans l'obscurité.
Quelques minutes après, dans une des rues du pueblo, on entendit des
voix, deux coups de feu retentirent; mais personne ne s'alarma et
tout rentra dans le silence.
XVI
SISA
La nuit est obscure, les voisins dorment en silence, les familles qui
se sont souvenues de ceux qui n'étaient plus tranquilles et satisfaites
s'abandonnent au sommeil, après avoir récité trois parties de rosaire
avec requiem, la neuvaine pour les âmes et brûlé nombre de cierges
en cire devant les images sacrées. Les riches et les puissants ont
accompli leurs devoirs envers ceux dont ils ont hérité; demain ils
entendront les trois messes que dit chaque prêtre, donneront deux
pesos pour une autre à leur intention et ensuite achèteront la bulle
d'indulgence des défunts. Il semble que la Justice divine est moins
difficile à satisfaire que celle des hommes.
Mais le pauvre, l'indigent qui gagne à peine de quoi vivre et
doit encore payer tous les directeurs, fonctionnaires, scribes et
soldats pour qu'ils le laissent vivre en paix, ne dort pas avec cette
tranquillité que se plaisent à célébrer les poètes courtisans qui
n'ont pas souffert des âpres caresses de la misère. Le pauvre est
triste et pensif. Cette nuit, s'il a peu récité, il a prié beaucoup,
le coeur plein de douleur, des larmes plein les yeux. Il ne sait pas
les neuvaines, il ignore les prières jaculatoires, et les vers, et les
oremus composés par les moines pour ceux qui n'ont pas d'idées à eux,
de sentiments qui leur soient propres; à peine s'il les comprend. Il
prie dans la langue de sa misère; son âme pleure pour lui et pour
les chers morts dont l'amour était son seul bien. Ses lèvres peuvent
réciter des salutations, tout son être crie des plaintes et révèle des
sanglots. Dis-nous, toi qui as béni l'indigence, dites-nous aussi vous,
pauvres ombres tourmentées, est-elle suffisante la simple prière du
misérable agenouillé devant une estampe mal gravée, à la lueur d'un
timsin [68], ou bien, par hasard, est-il nécessaire de brûler des
cierges de cire devant des Christs sanglants, des Vierges à bouche
petite, aux yeux de cristal et de faire dire des messes en latin
que récite mécaniquement un prêtre indifférent? Et toi, Religion
prêchée pour l'humanité qui souffre, as-tu oublié ta mission, ne
te souviens-tu plus que tu es la consolation des opprimés dans leur
misère, l'humiliatrice des puissants dans leur orgueil et n'as-tu plus
de promesses que pour les riches, pour ceux qui peuvent te les payer!
La pauvre veuve veille entre ses fils qui dorment à son côté; elle
pense aux bulles qu'il faut acheter pour le repos de ses parents et du
mari défunt. «Un peso, dit-elle, c'est une semaine d'amours pour mes
fils, une semaine de plaisirs et de joies, mes économies d'un mois,
une robe pour ma fille qui grandit...»
--Mais il est nécessaire que tu les apaises ces feux, dit la voix
qu'elle entendait prêcher, il faut que tu te sacrifies.» Oui, il le
faut! Pour toi l'Eglise ne sauvera pas gratuitement les âmes chères,
elle ne donne pas ses indulgences. Tu dois les acheter et, au lieu de
dormir la nuit, tu travailleras. Ta fille, qu'elle continue à marcher à
demi-dénudée; toi, jeûne; le ciel coûte cher. Malgré la divine parole,
le ciel n'est pas fait pour les pauvres!
Ces pensées prennent leur vol dans le demi-cercle qui sépare le sahig
[69], où est étendue l'humble natte, du palupu [70], où est suspendu
le hamac dans lequel se balance le petit enfant. La respiration du
pauvre être endormi est régulière; de moment en moment il mâche sa
salive et articule des sons inintelligibles: il rêve qu'il mange,
qu'il satisfait enfin son pauvre estomac toujours affamé...
Les cigales continuent leur chant monotone et unissent leur note
invariable aux fredonnements du grillon, caché dans l'herbe, ou de la
courtillière qui sort de son trou pour chercher sa nourriture, tandis
que le chacon [71], peu craintif de l'eau, trouble le concert de sa
voix fatidique et passe la tête par le trou d'un tronc délabré. Les
chiens hurlent lamentablement dans les rues et le superstitieux qui
les écoute est persuadé que les esprits et les âmes sont visibles
pour les animaux. Mais ni les chiens ni les insectes ne voient les
douleurs des hommes et cependant, hélas! le nombre en est immense.
A presque une heure de marche du pueblo, habite la mère de Basilio
et de Crispin, femme d'un homme sans coeur qui passe son temps à
fainéanter et à jouer au coq, tandis qu'elle s'efforce de faire vivre
ses enfants. Le mari et la femme se voient rarement et ces entrevues
sont toujours pénibles. Lui l'avait dépouillée de ses rares bijoux pour
alimenter ses vices et, quand la malheureuse Sisa [72] n'eut plus rien
pour satisfaire à ses caprices, il commença à la maltraiter. Faible
de caractère, douée de plus de coeur que de raison, elle ne savait
qu'aimer et pleurer. Son mari était son Dieu, ses fils étaient ses
anges. Lui, qui savait combien il était à la fois adoré et craint,
se conduisait comme tous les faux dieux, il devenait de plus en plus
autoritaire, barbare, cruel.
Quand Sisa, un jour qu'il paraissait plus sombre que jamais, lui
demanda s'il consentait à ce que l'on fît de Basilio un sacristain,
il continua à caresser son coq, ne dit oui ni non, et ne s'inquiéta
que de savoir s'il gagnerait beaucoup d'argent. Elle n'insista pas
cette fois mais, pressée par le besoin et voulant que ses enfants
apprissent à lire et à écrire à l'école du pueblo, elle reparla de
son projet. Son mari ne lui répondit rien encore.
Cette nuit-là, il pouvait être dix heures et demie ou onze heures,
les étoiles brillaient de nouveau dans le ciel que la tempête avait
éclairci; Sisa était assise sur un banc de bois, regardant quelques
branches qui brûlaient à demi dans son âtre composé de pierres vives,
plus ou moins régulières. Sur ces pierres était posée une petite
marmite où cuisait du riz et, sur les cendres, trois sardines sèches,
de celles que l'on vend à raison de trois pour deux cuartos.
Le menton appuyé sur la paume de la main, elle regardait la flamme
jaune et débile que donnaient les roseaux, dont la braise fugitive
se réduisait bien vite en cendres: un triste sourire illuminait son
visage. Elle se souvenait de la naïve devinette de la marmite et du
feu que Crispin lui avait un jour proposée. L'enfant disait:
Naupû si Maitim, sinulut ni Mapulà
Nang malaó y kumará-kará [73].
Elle était jeune encore et l'on voyait qu'elle avait dû être belle et
gracieuse. Ses yeux que, avec son âme, elle avait donnés à ses fils,
étaient beaux, d'un profond regard ombragé de longs cils; son nez
correct, ses lèvres pâles, d'un dessin élégant. Elle était ce que les
tagals appellent kayumanging-kaligátan, c'est-à-dire brune mais de
teint clair et pur. Malgré sa jeunesse, la douleur, parfois même la
faim, commençait à creuser les joues pâlies; la chevelure abondante,
autrefois l'ornement de sa personne, était encore soignée mais par
habitude, non par coquetterie: un chignon très simple, sans aiguilles
ni peignes...
Depuis plusieurs jours elle n'était pas sortie, restant chez elle
pour achever le plus promptement possible un travail de couture dont
on l'avait chargée. Pour gagner quelque argent elle avait manqué la
messe ce matin; il lui aurait fallu perdre deux heures pour aller au
pueblo et en revenir--la pauvreté force à pécher. Son travail terminé,
elle le porta à celui qui l'avait commandé, mais il lui en promit
seulement le payement.
Toute la journée elle avait pensé au plaisir qui l'attendait ce soir,
elle savait que ses fils allaient venir et voulait les régaler d'un
bon repas. Elle acheta des sardines, cueillit dans son jardin les
tomates les plus belles, parce qu'elle savait que c'était le mets
favori de Crispin; à son voisin, le philosophe Tasio, qui habitait à
un demi-kilomètre, elle demanda un filet de sanglier et une cuisse
de canard sauvage pour Basilio, puis, toute à son espérance, elle
fit cuire le riz le plus blanc qu'elle ait elle-même pu choisir sur
les aires; ce devait être pour les pauvres enfants un véritable repas
de curés.
Mais par malheur le père arriva. Adieu le dîner! Il mangea le riz,
le filet de sanglier, la cuisse de canard, les cinq sardines et
les tomates. Sisa ne dit rien, heureuse de voir son mari satisfait;
d'autant plus heureuse qu'aussitôt repu, il se souvint qu'il avait
des enfants et demanda où ils étaient; la pauvre mère sourit; elle
se promit de ne rien manger, car il ne restait pas assez pour trois,
mais le père avait pensé à ses fils, cela valait plus pour elle que
le meilleur des repas.
Puis il prit son coq et fit mine de s'en aller.
--Ne veux-tu pas les voir? demanda-t-elle tremblante; le vieux
Tasio m'a dit qu'ils tarderaient un peu; Crispin sait déjà lire
et... peut-être que Basilio apportera sa paie!
Cette dernière raison parut le toucher, il hésita, mais son bon
ange triomphant:
--En ce cas, garde-moi un peso! dit-il et il partit. Sisa, restée
seule, pleura amèrement; mais elle se souvint de ses enfants et sécha
ses larmes. Elle fit cuire un peu de riz qui lui restait
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