Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme
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Title: Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme
Author: Charles Marie Joseph Turgeon
Release date: September 17, 2009 [eBook #30008]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FÉMINISME FRANÇAIS I: L'ÉMANCIPATION INDIVIDUELLE ET SOCIALE DE LA FEMME ***
LE
Féminisme
Français
I
_L'Émancipation individuelle et sociale
de la Femme_
PAR
Charles TURGEON
Professeur d'Économie politique à la Faculté de Droit
de l'Université de Rennes
[Illustration]
PARIS
Librairie de la Société du Recueil général des Lois et des Arrêts
FONDÉ PAR J.-E. SIREY, ET DU JOURNAL DU PALAIS
Ancienne Maison L. LAROSE et FORCEL
_22, rue Soufflot, 5e arrondt._
L. LAROSE, Directeur de la Librairie
1902
AVERTISSEMENT AU LECTEUR
_Si je ne craignais d'attribuer à ce livre une importance exagérée, je
le dédierais volontiers à celles des Françaises d'aujourd'hui qui
songent, qui peinent ou qui souffrent, persuadé qu'il répond aux
secrètes préoccupations d'un grand nombre de nos contemporaines._
_Le féminisme, en effet, est devenu d'actualité universelle. Il n'est
plus permis aux juristes, aux économistes, aux moralistes, d'ignorer ce
que les femmes pensent de la condition qui leur est faite, et les voeux
qu'elles formulent, et les réformes qu'elles proposent. En me décidant à
étudier ce problème sous ses différents aspects,--au début d'un siècle
où il semble plus opportun de rechercher ce qu'a été la Femme du XIXe et
ce que peut et doit être la Femme du XXe,--j'ai voulu témoigner de la
haute considération qu'il mérite, sans me dissimuler du reste les
difficultés et les périls d'une si présomptueuse entreprise._
_Outre que le débat institué bruyamment sur l'égalité des sexes et
l'égalité des époux met en jeu la constitution même de la famille et
risque d'agiter, de troubler même, bien des générations, le malheur est
que, dans ce procès irritant où le plaidoyer traditionnel des hommes se
heurte à l'âpre et ardent réquisitoire des femmes, tous, demandeurs et
défendeurs, sont forcés d'être juges et parties dans leur propre cause.
Il conviendrait d'en induire que, pour trancher le litige avec quelque
impartialité, les avocats des deux sexes ne doivent toucher à un
problème si épineux qu'avec d'infinis ménagements._
_Or, loin d'obéir à cette suggestion d'élémentaire sagesse, nous voyons
tous les jours des gens, excités et excitants, se jeter éperdument dans
la discussion: les uns (je parle des hommes) avec un dédain
manifestement réactionnaire; les autres (je parle des femmes) avec un
fracas véritablement révolutionnaire. Est-il donc impossible d'éviter
ces excès, en interrogeant avec modestie la saine et droite raison, en
s'adonnant avec loyauté à la recherche de ce qui est juste et vrai? Je
ne sais, pour ma part, nul autre moyen de réconcilier deux plaideurs
qui, bien qu'acharnés à se combattre, ne peuvent, Dieu merci! se passer
l'un de l'autre._
_M'excuserai-je maintenant de l'ampleur que cet ouvrage a prise malgré
moi? Plus d'un lecteur trouvera que c'est beaucoup de deux volumes pour
exposer le fort et le faible du féminisme contemporain. Mais à mesure
qu'on avancera dans ces études, on verra mieux que le féminisme, tel
seulement qu'il se manifeste en France, est tout un monde, et qu'à trop
restreindre ou à trop condenser l'examen de ses revendications, notre
travail eût encouru le reproche d'être incomplet ou superficiel. Si même
j'éprouve un regret, c'est de n'avoir pu consacrer à tous les articles
du programme féministe une place plus large et des développements plus
détaillés. Mais qui ne sut se borner ne sut jamais finir._
_Quelque imparfait que puisse être cet ouvrage, il aura du moins
l'avantage de permettre au public français d'embrasser, dans une vue
d'ensemble, les aspects nombreux de la question féministe, la suite et
la gradation des problèmes qu'elle soulève, le lien et l'enchaînement
des idées qu'elle agite et des solutions qu'elle comporte. En un sujet
qui s'étend, comme le nôtre, à toutes les manifestations de la vie
sociale, l'important est moins de dire tout ce que l'on sait que de bien
dire ce que l'on pense. C'est à quoi je me suis appliqué de mon mieux,
en me faisant une loi de traiter les personnes avec respect et les
doctrines avec indépendance; d'autant plus que si je dois à mon sexe
d'exposer la thèse féministe avec une mâle franchise, je dois au vôtre,
Mesdames, de la discuter avec la plus conciliante aménité. J'essaierai,
en conscience, de ne point faillir trop gravement à cette double
obligation._
Rennes, 19 mars 1901.
LIVRE I
TENDANCES ET ASPIRATIONS FÉMINISTES
CHAPITRE I
L'esprit féministe
SOMMAIRE
I.--CE QUE LE FÉMINISME PENSE DE L'ASSUJETTISSEMENT ET DE
L'IMPERFECTION DE LA FEMME MODERNE.--A QUI LA
FAUTE?--SYMPTÔMES D'ÉMANCIPATION.
II.--GENÈSE DE L'ESPRIT FÉMINISTE EN FRANCE.--SON
BUT.--RÊVES D'INDÉPENDANCE.
III.--LES DOLÉANCES DU FÉMINISME ET «LES DROITS DE LA
FEMME».--NOTRE PLAN ET NOTRE DIVISION.
I
Depuis quelque vingt-cinq ans, certaines femmes, des plus notoires et
des mieux douées, se sont avisées que leur sexe n'était point parfait.
Dire que jamais pareille idée n'était venue aux hommes, serait pure
hypocrisie. Ils en avaient tous, à la vérité, quelque vague
pressentiment. D'aucuns même, dans l'épanchement d'une familière
franchise, avaient pu le faire remarquer vivement à leur compagne. Mais,
si l'on met à part un petit groupe de pessimistes lamentables, l'audace
masculine n'était jamais allée jusqu'à englober le sexe féminin tout
entier dans une réprobation générale. Au sentiment des hommes (était-ce
simplicité ou malice?) il n'existait guère qu'une femme véritablement
inférieure; et l'on devine que c'était la leur. Toutes les autres
avaient d'admirables qualités qu'ils étaient surpris et désolés de ne
point trouver dans l'épouse de leur choix. Conclusion foncièrement
humaine, mais inexacte. Car si chaque mari trouve tant d'imperfections à
sa femme, c'est, hélas! qu'il la connaît bien; et s'il juge les autres
si riches de mérites et de vertus, c'est apparemment qu'il les connaît
mal. Et là, dit-on, est la vérité. Comparée à la femme idéale, à la
femme «en soi», à la femme de l'avenir, la femme du temps présent,--la
Française particulièrement,--n'est pas, au sentiment dès féministes les
plus qualifiés, ce qu'elle devrait être; et l'heure est venue de la
rendre meilleure.
«Comment? La Française est à refaire?»--Il paraît: ces dames
l'affirment. Que l'on reconnaît bien à cet aveu l'admirable modestie des
femmes! Là-dessus, pourtant, les hommes auraient tort de triompher trop
vite. Si, en effet, l'Ève moderne est affligée d'une douloureuse
insuffisance, il n'y a point de doute que la faute, toute la faute, en
incombe à son souverain maître. Ignorante, esclave et martyre, voilà ce
que les hommes l'ont faite par une pression assujettissante habilement
prolongée de siècle en siècle. Cette iniquité a trop duré. Il n'est que
temps d'affranchir, de relever, d'illuminer, de magnifier la femme,
fallût-il, pour atteindre cet idéal, refaire les codes, violenter les
moeurs et retoucher la création. L'«Ève nouvelle», qu'il s'agit de
donner au monde, sera l'égale de l'homme et, comme telle, intelligente,
fière, cultivée, libre et heureuse, parée de toutes les grâces de
l'esprit et de toutes les qualités du coeur,--une perfection.
Ce langage sonne encore étrangement à bien des oreilles. En France,
notamment, dans nos classes moyennes, si laborieuses et si rangées, qui
sont la force et l'honneur de notre pays, dans la douce paix de nos
habitudes provinciales, dans l'atmosphère tranquille et légèrement
somnolente de nos milieux bourgeois où la femme, religieuse d'instinct,
attachée à ses dévotions et appliquée à ses devoirs, fidèle à son mari,
dévouée à ses enfants, aimante et aimée, s'enferme en une vie simple,
modeste, utile et finalement heureuse, puisqu'elle met son bonheur à
faire le bonheur des siens,--on a peine à concevoir cette fièvre de
nouveauté et cette passion d'indépendance qui, ailleurs, animent et
précipitent le mouvement féministe contre les plus vieilles traditions
de famille. Je sais des mères, instruites et prudentes, qui, à la
lecture d'un de ces livres récents où s'étalent, trop souvent avec
emphase et crudité, les doléances, les protestations et les convoitises
de l'école nouvelle, n'ont pu retenir ce cri du coeur: «Mais ces femmes
sont folles!»
Pas toutes, Mesdames. A la vérité, c'est le propre des mouvements
d'opinion d'outrepasser inconsciemment la mesure du bon sens et du bon
droit; et conformément à cette loi, le féminisme ne saurait échapper à
certains sursauts désordonnés, à des excentricités risibles, à l'excès,
à la chimère. Point de flot sans écume. Gardons-nous d'en conclure
cependant que tous les partisans de l'émancipation féminine sont des
extravagantes dévorées d'un besoin malsain de notoriété tapageuse. La
plupart se sont vouées à cette cause avec une pleine conviction et un
parfait désintéressement. Quelques-unes même ont donné des preuves d'un
réel talent; et en ce qui concerne les initiatrices du mouvement et les
directrices de la propagande, elles se recommandent pour le moins à
l'attention publique par des prodiges de volonté agissante et
infatigable. Rien ne les rebute. Elles ont la foi des apôtres.
II
Nous sommes donc en présence, non d'une simple agitation de surface,
mais d'un courant profond qui, se propageant de proche en proche et
s'élargissant de pays en pays, pousse les jeunes filles et les jeunes
femmes vers les sphères d'élection,--études scientifiques et carrières
indépendantes,--jusque-là réservées au sexe masculin. Et pour peu que
nous cherchions sans parti pris les origines de cet ébranlement général,
nous n'aurons point de peine à lui reconnaître dès maintenant deux
causes principales: il procède d'abord d'exigences nouvelles, de
nécessités pressantes, de conditions douloureuses, d'une gêne, d'une
détresse que nos mères n'ont point connues, et qui nous font dire que la
revendication de plus larges facilités, de culture et d'une plus libre
accession aux emplois virils est, pour un nombre croissant de jeunes
filles, une façon très digne de réclamer le pain dont elles ont besoin
pour vivre; il procède ensuite d'aspirations vagues et inquiètes à une
vie plus extérieure, à une activité plus indépendante, d'un besoin mal
défini d'expansion et de mouvement, d'une sourde impatience de liberté,
qui font que, par l'effet même du développement de leur instruction,
beaucoup de jeunes femmes, non des plus déshéritées, non des moins
intelligentes, commencent à souffrir de la place subordonnée qui leur
est assignée par les lois et les moeurs dans la famille et dans la
société. Et voilà pourquoi, non contentes d'inspirer l'homme avec
douceur et de le guider adroitement par la persuasion, toutes celles qui
s'abandonnent à la pente des idées nouvelles rêvent, sinon de le diriger
avec hauteur, du moins de le traiter en égal. Il semble qu'il ne leur
suffise plus d'être aimées pour leur grâce et leur bonté: elles
revendiquent une part de commandement. Et à mesure qu'elles se sentent
ou se croient plus savantes,--et nous savons combien cette illusion est
facile!--leur ton devient plus décisif, leur parole plus impérieuse et
plus tranchante.
En deux mots, _ces dames et ces demoiselles s'éprennent de science pour
élever la femme dans la société et s'attaquent plus ou moins franchement
au mariage pour abaisser l'homme dans la famille_. Tout le féminisme est
là. En quelque sentiment qu'on le tienne, quelque inquiétude qu'il
éveille dans les esprits attachés aux traditions, quelque défiance même
qu'il excite dans les âmes chrétiennes, il se propage, s'affirme et
s'accentue dans nos idées et dans nos moeurs. Le Français, né malin, y
trouve naturellement une occasion d'épigrammes faciles où sa verve se
délecte innocemment. Mais sans rien perdre de ses droits, l'esprit
gaulois est forcé lui-même de prendre le féminisme au sérieux. Plus
moyen de l'enterrer sans phrases. Très garçon d'allure, de goût et de
langage, il crie, pérore et se démène comme un beau diable. Depuis
quelque temps surtout, il multiplie les conférences, les publications,
les groupements, les associations et les congrès. Nous avons aujourd'hui
une propagande féministe, une littérature féministe, des clubs
féministes, un théâtre féministe, une presse féministe et, à sa tête, un
grand journal, _la Fronde_, dont les projectiles sifflent chaque jour à
nos oreilles et vont tomber avec fracas dans le jardin de Pierre et de
Paul, sans égard pour la qualité ou la condition du propriétaire. On
sait enfin que le féminisme a ses syndicats et ses conciles, et que,
chaque année, il tient ses assises plénières dans une grande ville de
l'ancien ou du nouveau monde. Il est devenu international.
III
Puisque les revendications féministes menacent de troubler gravement
l'ordre social et familial, nous avons le droit et le devoir de demander
nettement aux «femmes nouvelles» ce qu'elles attendent de nous, ce
qu'elles préparent contre nous. N'ayons en cela nul souci de les
embarrasser: loin de cacher leur programme, elles l'affichent.
Résumons-le sans plus tarder, en lui conservant, autant que possible, sa
forme vive et ingénument imagée. Aussi bien est-ce le plan général de
cet ouvrage que nous tracerons de la sorte, notre dessein étant de
consacrer une étude particulière à chacune des revendications qui
suivent. On aura ainsi sous les yeux, dès le début de ce livre, et le
cahier des doléances féministes, et l'économie générale de notre
travail.
Et donc, les temps sont venus d'une ascension vers la lumière, vers la
puissance et la liberté. Enfin l'esclave se redresse devant son maître,
réclamant une égale place au soleil de la science et au banquet de la
vie. Depuis trop longtemps, la femme est écrasée par la prépondérance
masculine dans tous les domaines où son activité brûle de s'étendre et
de s'épanouir.
1º Elle souffre d'une _infériorité intellectuelle_; car les jeunes
filles ne sont pas aussi complètement initiées que les jeunes gens aux
choses de la vie et aux clartés du savoir.
2º Elle souffre d'une _infériorité pédagogique_, parce que
l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur, et les carrières
qui leur servent de débouchés, sont d'un accès plus difficile pour elle
que pour l'homme.
3º Elle souffre d'une _infériorité économique_, puisque le travail de la
femme n'est nulle part aussi libre et aussi rémunérateur que le travail
masculin.
4º Elle souffre d'une _infériorité électorale_, parce que, citoyenne
ayant les mêmes intérêts que le citoyen à l'ordre politique et à la
prospérité publique, elle n'a pas le droit de faire entendre sa voix
dans les conseils de la nation.
5º Elle souffre d'une _infériorité civile_, puisque la capacité de la
femme mariée est étroitement subordonnée à l'autorisation maritale.
6º Elle souffre d'une _infériorité conjugale_, l'épouse étant, depuis
des siècles, assujettie par le mariage légal et religieux à la
domination souveraine de l'époux.
7º Elle souffre enfin d'une _infériorité maternelle_, si l'on songe que
les enfants qu'elle donne au pays sont soumis à la puissance du père
avant d'être soumis à la sienne.
Toutes ces inégalités, la «femme nouvelle» les tient pour
injustifiables. C'était pour nos pères une vérité passée en proverbe que
«la poule ne doit point chanter devant le coq.» Et voici que l'aimable
volatile jette un cri de guerre et de défi à son seigneur et maître; et
le poulailler en est tout ému et révolutionné! Pour parler moins
irrévérencieusement, il appartient à notre époque de faire une «femme
meilleure», une «sainte nouvelle». Et ce chef-d'oeuvre accompli, lorsque
les conquêtes de la femme seront achevées et les privilèges de l'homme
abolis, «ce jour-là, toute la société, sans miracle, sera subitement
transformée--et je veux croire--régénérée.» Et à cet acte de foi, le
fervent écrivain que nous venons de citer, et dont l'oeuvre résume avec
magnificence toutes les ambitions du féminisme, ajoute un acte
d'ineffable espérance: «Des merveilles sont réservées aux siècles
futurs, qui connaîtront seuls la splendeur complète d'une âme de
femme[1].»
[Note 1: JULES BOIS, _La Femme nouvelle_. Revue encyclopédique du 28
novembre 1890, pp. 834, 835, 836 et 840, _passim_.]
On nous assure même que, pour gratifier l'humanité de cette nouvelle
rédemption, des femmes héroïques appellent le martyre et sont prêtes à
marcher au calvaire.
Lyrisme à part, toutes ces manifestations de révolte, tous ces bruits de
combat trahissent un état d'âme et un trouble d'esprit auxquels il
serait vain d'opposer une dédaigneuse indifférence. A Jersey, sur la
tombe de Louise Jullien, proscrite comme lui, Victor Hugo a prononcé, en
1853, cette phrase célèbre: «Le XVIIe siècle a proclamé les Droits de
l'homme, le XIXe siècle proclamera les Droits de la femme.» Reportons au
XXe, si vous le voulez, la réalisation de cette prophétie: il n'en est
pas moins à conjecturer que le siècle qui commence verra d'étonnantes
choses. On prête à Ibsen cette autre parole: «La révolution sociale qui
se prépare en Europe gît principalement dans l'avenir de la femme et de
l'ouvrier.» Sans croire que la question féminine et la question ouvrière
soient d'égale importance,--et, pour ma part, je mets celle-ci bien
au-dessus de celle-là,--il n'en est pas moins vrai que les
revendications de la femme sont entrées dans les préoccupations de notre
époque, et qu'il faut, coûte que coûte, y prêter une oreille attentive
et les soumettre à un sérieux examen.
En réalité, le programme de l'émancipation féminine, que nous
étudierons, article par article, suivant l'ordre dans lequel nous venons
de l'énoncer, peut se ramener, pour plus de clarté, à deux directions
générales qui correspondent à nos deux séries d'études.
Dans la première, la femme poursuit: 1º son _émancipation individuelle_,
en réclamant une plus large et plus libre accession aux lumières de la
science; 2º son _émancipation sociale_, en revendiquant une plus large
et plus libre admission aux métiers et professions des hommes.
Dans la seconde, la femme entend réaliser: 1º son _émancipation
politique_, en conquérant le droit de suffrage; 2º son _émancipation
familiale_, en obtenant au foyer plus d'indépendance et d'autorité.
Ainsi donc, d'une part, droits de la femme en matière d'_instruction_ et
de _travail_: voilà pour son émancipation individuelle et sociale;
d'autre part, droits de la femme dans les affaires de l'_État_ et du
_ménage_: voilà pour son émancipation politique et familiale.
Et du même coup, nous avons justifié la distribution de toutes les
controverses féministes en deux suites d'études qui s'enchaînent et se
complètent. Mais avant d'aborder l'examen critique des revendications
formulées en ces derniers temps par le féminisme français, nous tenons à
convaincre les sceptiques et les indifférents de la gravité de ce
mouvement d'opinion; et, à cette fin, nous indiquerons préalablement,
avec quelque détail, ses _tendances_ et ses _aspirations_, ses
_groupements_ et ses _manifestations_, l'expérience démontrant qu'une
nouveauté mérite d'autant plus de considération qu'elle apparaît et se
propage en des milieux plus variés et plus étendus.
CHAPITRE II
Tendances d'émancipation de la femme ouvrière
SOMMAIRE
I.--D'OÙ VIENT LE FÉMINISME?--SON ORIGINE AMÉRICAINE.--SES
TENDANCES DIVERSES.
II.--AFFAIBLISSEMENT DE LA MORALITÉ DU PEUPLE.--L'OUVRIER
IVROGNE ET DÉBAUCHÉ.--PAUVRE ÉPOUSE, PAUVRE MÈRE.
III.--DIFFICULTÉS CROISSANTES DE LA VIE.--LA MAIN-D'OEUVRE ET
L'ÉPARGNE DE L'OUVRIÈRE.
I
Impossible de le nier: le féminisme est dans l'air. D'où vient-il? Que
veut-il? Où va-t-il? Ce n'est point simple curiosité de chercher une
réponse à ces questions: l'avenir du pays nous en fait un devoir, le
problème de l'émancipation des femmes touchant aux principes mêmes sur
lesquels reposent depuis des siècles la famille et la société.
Dans le féminisme il y a le mot et la chose. Le mot est né en France; on
l'attribue à Fourier qui, dans son «système» subordonnait tous les
progrès sociaux à «l'extension des privilèges de la femme[2]». Depuis
lors, un usage universel a consacré ce néologisme, bien que l'Académie
ne lui ait pas encore ouvert son dictionnaire. Quant à la chose, elle
est plutôt d'origine américaine. Ce mouvement hardi ne pouvait naître
que sur une terre jeune, débordante de sève, riche de ferments généreux
et de forces indisciplinées, naturellement accessible à toutes les
nouveautés et propice à toutes les audaces. Bien que le féminisme n'ait
excité chez nous que des répercussions tardives, il commence à
communiquer aux sphères les plus diverses de notre société un
ébranlement confus et un vague malaise dont je voudrais tout d'abord
analyser les symptômes et reconnaître la gravité.
[Note 2: _Théorie des Quatre Mouvements_, 2e édit. 1841. Librairie
sociétaire, p. 195.]
Depuis un demi-siècle, la personnalité de la femme moderne s'est accrue
en dignité, en liberté, en autorité. Mais, non contente de ces
conquêtes, notre compagne manifeste, quelle que soit sa condition, des
velléités d'indépendance et d'égalité qui, agitant plus d'une tête,
risquent de troubler plus d'un foyer. Notre conviction est que le
féminisme n'existe pas seulement dans les discours et les livres de ses
adeptes militants: en même temps qu'il s'épanouit dans les idées, il
s'accrédite lentement dans les moeurs. Ce n'est d'ailleurs qu'après une
germination plus ou moins cachée, qu'un mouvement d'opinion arrive à la
pleine conscience de ses forces et même à la claire vision de son but. A
côté du féminisme qui prêche et s'affiche, il y a donc un féminisme qui
sommeille et s'ignore. Et c'est pourquoi nous n'exposerons les doctrines
du premier, qu'après avoir dégagé les tendances du second, tenant pour
sagesse d'étudier le terrain avant la plante qu'il porte, nourrit et
féconde; car plus les tendances seront générales et profondes, plus les
doctrines auront chance de pousser, de croître et de fleurir.
Or, envisagé comme tendance, le féminisme est un état d'esprit
incertain, latent, obscur, une sorte d'atmosphère flottante qui nous
enveloppe et nous pénètre jusqu'à l'âme. Il y a beaucoup de féministes
sans le savoir; et cela dans toutes les classes de la société, chez les
pauvres comme chez les riches, parmi les illettrés aussi bien que dans
les milieux instruits et cultivés. La même aspiration se manifeste ici
et là: du côté des hommes, par la désuétude ou l'abdication des
prérogatives masculines; du côté des femmes, par l'impatience ou le
dénigrement de la supériorité virile. D'où il suit qu'une disposition
d'esprit, qui a le rare privilège de recruter des adhérents dans les
catégories sociales les plus diverses, ne saurait être tenue pour un
phénomène négligeable.
En fait, il existe déjà, autour de nous, un féminisme _ouvrier_, un
féminisme _bourgeois_, un féminisme _mondain_, un féminisme
_professionnel_, dont la physionomie complexe s'accuse par des traits
plus ou moins saillants. Leurs mobiles varient; mais de quelque grief
qu'ils soient animés contre le sexe fort, toutes leurs ambitions
secrètes convergent au même but, qui est l'amoindrissement de la
prééminence masculine. La maîtrise de l'homme, voilà l'ennemie.
II
Et tout d'abord, la femme du peuple est vaguement lasse ou mécontente
des prérogatives de son conjoint.
C'est une illusion très humaine d'attribuer mille qualités aux
malheureux. L'infortune nous paraissant un gage de supérieure honnêteté,
l'usage s'est introduit de dire tant de bien de la famille ouvrière que
l'habitude se perd d'en voir les défauts et les vices. Tandis que les
avocats du peuple nous représentent, avec emphase, le ménage du
prolétaire comme le dernier refuge de toutes les vertus, nous inclinons
nous-mêmes si naturellement à plaindre les classes besogneuses, nous
compatissons si généralement à leurs labeurs, à leurs misères, nous
essayons, avec une bonne volonté si unanime, de les consoler, de les
éclairer, de les assister,--sans toujours y réussir,--que notre raison
est devenue peu à peu la dupe de notre coeur. Et finalement égarés par
les déclamations, plus généreuses qu'impartiales, d'une démocratie qui
prête toutes sortes de défauts aux riches et toutes sortes de qualités
aux pauvres, abusés par nos propres complaisances envers nos frères
déshérités, nous avons oublié le mal vers lequel ils descendent pour ne
voir que le bien vers lequel nous voudrions les élever.
Or, la femme ouvrière se charge de nous rappeler au sentiment des
réalités; car elle en souffre, elle en pleure. C'est un fait
d'observation à peu près générale que la femme du peuple, quels que
soient les trésors de courage, de dévouement et de résignation dont son
coeur déborde, commence à se prendre de lassitude et d'impatience à
peiner pour un ivrogne, un paresseux ou un débauché. Elle réclame avec
instance le droit de disposer de ses économies, de les placer, de les
défendre, de les arracher aux folles prodigalités du mari. Elle n'a plus
foi dans son homme. A qui la faute?
Ce m'est une joie de reconnaître qu'un ménage de bons travailleurs doit
être salué de tous les respects des honnêtes gens. Pour ma part, je le
trouve simplement admirable. L'ouvrier rangé, bon époux et bon père, est
un sage, un philosophe en blouse, un héros sans le savoir, une sorte de
saint obscur et caché. Il fait honneur à l'espèce humaine. Mais en
tenant cette élite pour aussi nombreuse qu'on le voudra, est-il possible
de soutenir que les masses populaires comprennent de mieux en mieux la
dignité du travail et le mérite de la sobriété, l'efficacité rédemptrice
de l'effort et du renoncement? Quand on compare l'ouvrier d'aujourd'hui
à l'ouvrier d'autrefois,--qu'il s'agisse de l'ouvrier des champs ou de
l'ouvrier des villes,--est-il croyable que le moderne l'emporte sur
l'ancêtre? S'est-il donc enrichi de vertus nouvelles ou corrigé de
quelque ancien vice? Est-il plus laborieux, plus soucieux de ses
devoirs, plus conscient de ses véritables intérêts, plus attaché à sa
patrie, plus fidèle à sa femme, plus dévoué à ses enfants? S'il est plus
instruit, est-il plus moral? Bien que soutenu et honoré par l'opinion,
est-il moins envieux? Encore que mieux payé, est-il plus économe et plus
prévoyant? A vrai dire, la fièvre de jouissance, dont cette fin de
siècle est comme brûlée, pousse l'ouvrier aux folles dépenses, le
détournant peu à peu de ses habitudes d'épargne et de ses obligations de
famille. Et l'épouse se lasse de la dissipation du mari; et la mère
s'irrite de l'égoïsme du père. Que d'argent laissé sur le comptoir des
marchands de vin! Que de salaires dévorés dans les rigolades des mauvais
lieux! Est-ce trop dire que, dans nos grands centres industriels, la
famille ouvrière est en train de mourir d'intempérance et d'immoralité?
Et que personne ne triomphe de cette affligeante constatation: le mal
est aussi grand dans les hautes que dans les basses classes. A ce triste
point de vue, les extrêmes se touchent et se ressemblent; c'est
l'égalité des bêtes. Se griser avec du champagne de nos grands crus ou
du vin de Suresne de maigre qualité, entretenir une gueuse des
boulevards extérieurs ou une actrice des grands théâtres, s'acoquiner
aux décavés de la grande vie ou aux louches habitués des barrières,
faire la fête en habit noir ou en blouse bleue, en robe de soie, ou en
cotillon fané, c'est toujours l'humanité qui se dégrade et s'encanaille.
III
Mais la femme ouvrière souffre plus particulièrement de ces folies et de
ces excès; car ma conviction est que, dans le peuple, la femme vaut
mieux que l'homme. Quel malheur pour elle que d'être mariée à un
indigne! Malgré tous ses prodiges d'ordre et de parcimonie, comment
soutenir le ménage et nourrir les enfants, si le père dépense au cabaret
ce qu'il gagne à l'atelier? Ne nous étonnons point qu'elle murmure,
récrimine ou se fâche. Il lui faut la disposition de ses économies. Elle
veut être maîtresse de ses propres ressources afin de pouvoir, s'il le
faut, serrer fortement les cordons de la bourse commune.
Joignez que la femme ouvrière travaille, dès maintenant, à équilibrer le
budget domestique. Le renchérissement de la vie s'ajoutant à la
dissipation du mari, on voit de ces vaillantes dont nul labeur, si rude
soit-il, ne rebute le courage, envahir les bureaux, les ateliers, les
magasins, les usines, pour y supplanter, autant qu'elles peuvent, la
main-d'oeuvre masculine. Et les ouvriers s'effraient de cette
concurrence et parfois s'en indignent. Qu'y faire? Sans doute, ces
femmes viriles seraient mieux au foyer domestique: mais le besoin les en
chasse. Sans doute, la place de la mère est à la maison: encore faut-il
y joindre les deux bouts. On lui conseille de soigner le pot-au-feu:
mais que mettra-t-elle dans la marmite? En tout cas, il ne peut être
question de renvoyer à leur ménage et les femmes sans enfants et les
veuves sans soutien et les filles sans famille. Impossible de les
exproprier de leur gagne-pain pour conserver aux hommes le monopole du
travail industriel; cette exclusion cruelle les vouerait à la misère ou
au désordre. Mieux vaut prendre un métier qu'un amant et faire marché de
sa main-d'oeuvre que trafic de son corps.
Les fautes de l'homme, d'une part, les exigences de la vie, d'autre
part, poussent donc l'ouvrière à disputer à l'ouvrier les carrières, les
professions et les travaux que, jadis, il occupait en maître. Et cette
tendance nous conduit insensiblement à une plus grande égalité des
sexes, dans les moeurs et devant les lois, qui suppose elle-même,--je le
crains fort,--un affaiblissement de l'esprit de famille et l'ébranlement
des règles mêmes du mariage.
CHAPITRE III
Tendances d'émancipation de la femme bourgeoise
SOMMAIRE
I.--PORTRAITS D'AÏEULES.--NOS GRAND'MÈRES ET NOS
FILLES.--LA PARISIENNE ET LA PROVINCIALE.
II.--LES ÉMANCIPÉES SANS LE SAVOIR.--LA FAILLITE DU MARI.
III.--LES JEUNES FILLES DE LA PETITE ET DE LA HAUTE
BOURGEOISIE.--SOUCIS D'AVENIR DES PREMIÈRES, GOÛTS
D'INDÉPENDANCE DES SECONDES; HARDIESSE ET PRÉCOCITÉ DES
UNES ET DES AUTRES.
IV.--LES FAUTES DE L'HOMME.--LA FEMME LUI PREND SES IDÉES
D'INDÉPENDANCE.
I
Bien que la femme de nos classes moyennes se montre des moins
accessibles à la contagion des nouveautés ambiantes, bien que la
bourgeoise de France soit la mieux avertie de ses devoirs et la plus
fidèle à ses obligations, il n'est pas sérieusement contestable qu'elle
a subi, depuis un demi-siècle, au moral et au physique, de très
appréciables déformations. Ouvrez un album de famille et rapprochez les
photographies de nos mères de celles de leurs petites-filles: le
contraste est frappant. Il s'accentuera encore si vous comparez l'image
de nos jeunes contemporaines aux vieux portraits de nos bonnes et
simples aïeules d'il y a quatre-vingts ans. Impossible de ne point
remarquer combien l'attitude de celles-ci est humble et leur regard
modeste. On lit dans la plupart de ces physionomies douces et paisibles,
dans les yeux baissés, dans ces apparences discrètes, le goût de
l'obéissance, la crainte du bruit, l'habitude de la soumission. Tout
autre est la jeune femme, et surtout la jeune fille d'aujourd'hui: le
buste droit, la tête haute, le regard direct et sûr, un air de volonté,
d'indépendance et de commandement, révèlent en leur âme quelque chose de
masculin qui n'aime pas à céder et qui se flatte de conquérir.
Si doucement que cette métamorphose se soit opérée, la bourgeoise
d'aujourd'hui ne ressemble plus tout à fait à la bourgeoise d'autrefois
qui, timide, réservée, ingénue, élevée simplement avec des précautions
jalouses, moins pour elle-même que pour son futur mari, s'habituait dès
l'enfance à une vie cachée, réglée, disciplinée, toute de paix
intérieure et de recueillement domestique. Ses parents lui inculquaient
de bonne heure tous les respects: le respect de la famille, le respect
du temps, le respect de l'ordre et aussi (ne riez pas!) le respect du
pain, et même le respect du linge que parfois l'aïeule avait filé de ses
mains tremblantes, que la fille en se mariant héritait de sa mère, qu'on
lessivait à la maison, qu'on reprisait avec soin, et dont les piles,
parfumées de lavande et attentivement surveillées, s'étageaient avec une
impeccable régularité, dans les grandes armoires en coeur de chêne
sculpté, sortes d'arches saintes où les nouveaux ménages gardaient, avec
les vieilles reliques du passé, un peu du souvenir embaumé des ancêtres.
Que nous sommes loin de ces calmes habitudes et de ces douces images!
Nos classes moyennes n'ont point échappé à la fièvre du siècle
finissant. Sont-elles si rares--à Paris surtout,--ces jeunes femmes de
la meilleure bourgeoisie qui, victimes de notre malaise social, ayant
dépouillé l'ignorance naïve de leurs aînées, sans acquérir l'énergie
virile qu'elles ambitionnent et qui les fuit, tour à tour impatientes
d'action et alanguies par le rêve, sollicitées tantôt par le scepticisme
auquel les incline leur demi-science, tantôt par les pieuses croyances
auxquelles les ramène un secret penchant de leur coeur, ambitieuses
d'apprendre et de savoir, inquiètes de comprendre et de douter, anémiées
par l'étude, éprises d'une vie plus résolue, plus libre, plus agissante,
et troublées par les risques probables et les accidents possibles de
l'inconnu qui les attire, hésitent, se tourmentent et, s'énervant à
chercher leur voie dans les ténèbres, perdent inévitablement la paix de
l'âme et compromettent souvent la paix du foyer? L'époque où nous vivons
est l'âge critique de la femme intellectuelle.
On me dira que la provinciale est plus tranquille et plus sage. Il n'y a
point de doute: ces curiosités et ces inquiétudes d'esprit ne hantent
que les têtes déjà grisées par les vapeurs capiteuses de l'esprit
nouveau. On m'assure pourtant que, dans les milieux élégants, il ne
suffit plus à l'ambition des femmes de mériter la réputation de bonnes
ménagères, expertes aux choses de la cuisine, habiles à tourner un
bouquet, à orner un salon, à composer même quelque chef-d'oeuvre sucré,
crème, liqueur ou confitures. Les plus indépendantes ne se résignent
point, sans quelque souffrance mal dissimulée, au simple rôle de mères
tendres, dévouées, robustes et fécondes, surveillant l'office et
gouvernant leur intérieur. Nos grand'mères se trouvaient bien de cette
fonction modeste,--et nos grands-pères aussi. A vrai dire, le passé n'en
concevait point d'autre. La femme à son ménage, le mari à son travail;
et la famille était heureuse. Tout cela prend aux yeux de certaines
femmes riches et dédaigneuses un air de vulgarité misérable. Et pour peu
qu'elles aient l'humeur altière et l'âme dominatrice, on peut être sûr
qu'elles feront bon marché de l'autorité maritale.
II
Nombreuses sont les femmes qui ne tarissent point en récriminations
indignées contre les tendances d'émancipation féminine, et qui pourtant
ne se font aucun scrupule de trancher souverainement toutes les
questions du ménage. Combien même repoussent la lettre du féminisme et
en pratiquent l'esprit dans leur intérieur avec une admirable sérénité?
Ne leur parlez point d'une femme médecin ou avocat: elles hausseront les
épaules avec mépris. A exercer de pareilles fonctions, elles vous diront
qu'une femme abdique les qualités de son sexe. Mais que leur mari élève
la voix pour émettre une opinion ou donner un conseil, le malheureux
sera mal reçu. Ces dames ont la prétention de prendre toutes les
décisions et toutes les initiatives; elles imposent leurs vues, dictent
leurs volontés, et finalement n'abandonnent le gouvernement de la
cuisine que pour mieux régenter le père et les enfants. L'égalité des
droits de la femme et du mari est un sujet qui les offense; et elles ne
se doutent pas qu'elles vont beaucoup plus loin dans la pratique de leur
vie, en subordonnant l'autorité maritale à leur autorité propre. Pour
elles, le féminisme est sans objet, car leur petite révolution est
faite. Elles ont pris déjà la place du maître.
On rapporte même que bon nombre de femmes chrétiennes conspirent, de
coeur, avec leurs soeurs les plus émancipées. Non qu'elles ne soient un
peu gênées par la condamnation que Dieu lui-même a portée contre notre
première mère: «Tu seras assujettie à l'homme.» Mais ces
arrière-petites-filles d'Ève se persuadent sans trop de peine que,
l'homme ayant généralement failli aux devoirs de protection, d'amour et
de fidélité que Dieu lui avait prescrits, la femme a bien le droit de
rompre un contrat si mal observé et de revendiquer, à titre de
dédommagement, et la disposition de sa dot, si souvent compromise par
les gaspillages du mari, et la direction de la famille parfois si mal
gouvernée par le père. Ne pouvant réformer l'homme, n'est-il pas juste
de transformer la femme? Puisque le maître s'abaisse, il faut bien que
l'esclave s'élève. Si donc le sexe fort ne veille pas à donner plus de
satisfaction au sexe faible, l'homme doit s'attendre à voir sa femme, si
bonne dévote qu'elle soit, réclamer pour elle-même, avec une insistance
croissante, l'autorité dont il use si mal. Qui quitte sa place la perd.
A toutes ces mécontentes, il convient d'ajouter enfin les incomprises,
qui deviennent légion. Croiriez-vous qu'il est encore des maris assez
barbares pour traiter leurs femmes comme des domestiques à tout faire et
qui, oubliant qu'elles jouent du piano comme un premier prix du
conservatoire ou font de l'aquarelle comme un lauréat des beaux-arts, la
confinent dans leur ménage avec obligation de soigner le menu et de
surveiller les mioches? Croiriez-vous qu'il en est même d'assez vaniteux
pour choyer, parer, orner, gâter leur femme, moins pour elle-même que
pour la satisfaction égoïste du maître, comme un pacha en use avec une
beauté de son harem, et qui, la tenant pour une chose de prix, pour un
meuble de luxe, ne se gênent pas de la renvoyer, quand elle se mêle de
politique ou de littérature, à son journal de mode, à sa couturière et à
ses chiffons? Et Monsieur qui est commerçant ou industriel, n'a pas le
plus petit diplôme! Et Madame a son brevet supérieur! Est-ce tolérable?
Adam a-t-il reçu Ève des mains de Dieu pour en faire une cuisinière
surmenée ou une oisive assujettie? Ni femme de ménage ni poupée de
salon, tel est le voeu secret de plus d'une de nos contemporaines. Que
sera-ce lorsqu'elles seront bachelières, licenciées ou doctoresses?
Elles ne voudront plus épouser que des académiciens.
Pour rester sérieux, je ne crois pas outrepasser la vérité en disant que
beaucoup de femmes modernes, dans les conditions les plus diverses, se
jugent très supérieures à leurs maris. De là, un malaise, un dépit, une
soumission mal supportée, où j'ai le droit de voir un germe de révolte
future qui ne peut, hélas! que se développer rapidement au coeur des
générations nouvelles.
III
Si, en effet, je considère d'abord la jeune fille de petite bourgeoisie,
je constate que, faute de trouver des occasions de mariage aussi faciles
qu'autrefois, les exigences économiques la poussent de plus en plus à
rechercher les emplois virils pour se créer une existence indépendante.
Combien de jeunes gens appartenant aux classes moyennes, qui, raisonnant
leur vie et calculant leur avenir, ne se sentent pas assez riches pour
suffire au luxe d'une jeune fille dont la dot est mince et les goûts
sont ruineux? D'autres, que le libertinage effraie moins que la
paternité, se disent qu'il est plus économique d'entretenir une
maîtresse que d'élever une famille. Et voilà pourquoi tant d'honnêtes
demoiselles restent filles. Et comme il faut bien que ces isolées
gagnent leur vie, nous les voyons assiéger les portes de toutes les
«administrations» et s'épuiser à la conquête de tous les diplômes. Ne
vaut-il pas mieux s'acharner à un travail honorable que s'abandonner aux
tentations de la «vie facile»?
Quant à la jeune fille de la riche bourgeoisie, sans vouloir en parler
trop malignement, il serait puéril de cacher qu'elle est en train de
perdre, en certains milieux, la fraîcheur d'âme, la réserve ingénue, le
parfait équilibre de ses devancières. Aura-t-elle l'esprit aussi droit,
la santé aussi ferme, le coeur aussi vaillant? L'anémie l'a déjà
touchée, et la névrose la guette. Non que la jeune fille d'autrefois
n'existe plus en province: on en trouverait des milliers même à Paris.
Beaucoup sont aussi sévèrement élevées que le furent leurs grand'mères.
On ne les voit point au théâtre; elles ne sortent jamais sans être
accompagnées; elles savent qu'il est de mauvais ton de danser plus de
trois fois avec le même jeune homme. Toutes ces «convenances»,
d'ailleurs, leur semblent parfaitement ennuyeuses. Mais les moeurs sont
trop routinières en France pour que ces recluses se puissent transformer
rapidement en évaporées.
Et pourtant, ne vous est-il jamais arrivé de rencontrer dans un salon,
de ces charmantes petites personnes, précocement développées, instruites
et malicieuses, ne doutant de rien et parlant de tout avec une hardiesse
tranquille qui déconcerte les vieilles gens et amuse les jeunes,
joignant la coquetterie à l'assurance et l'impertinence à la séduction,
sortes de roses de salon, prématurément écloses, dont le charme attirant
ne cache point assez les épines? Très positives et très renseignées, ces
demoiselles «Sans-gêne» ont déjà, semble-t-il, l'expérience de la vie.
N'en marquons point de surprise: nous traitons nos enfants en camarades.
Sous prétexte de franchise et de sincérité, nous n'épargnons pas à leurs
oreilles les libres propos et les conversations hardies; nous laissons
traîner sur la table de famille les livres les moins propres à
entretenir la retenue et la modestie; bref, nous perdons peu à peu le
respect de l'enfance. Si bien que nos imprudences mêmes, jointes à une
instruction plus avancée, ouvrent leur imagination à mille choses qu'on
s'appliquait jadis à leur cacher soigneusement. De là, ce type nouveau
de jeune fille indépendante, moqueuse, à l'intelligence vive et
inquiétante, qui commence à nous apparaître, même en province. Et comme,
suivant la très sage remarque de Mme Arvède Barine, «les audaces de
pensée mènent sûrement les natures faibles ou impressionnables aux
audaces de conduite», je me demande, en vérité, si cette jeune fille,
élevée à jouir de la vie pour son propre compte,--sans faire une
«émancipée» dans le sens défavorable du mot,--sera plus tard aussi
docile que ses aînées aux conseils et aux directions de son mari, aussi
fidèle à son intérieur et, chose plus grave, aussi dévouée aux tâches
sacrées de la maternité.
IV
Après avoir constaté que les réalités du présent et les prévisions de
l'avenir nous révèlent, chez la bourgeoise d'aujourd'hui et surtout chez
la bourgeoise de demain, une tendance à secouer la suprématie masculine,
il est temps d'observer, à leur décharge, que les hommes n'ont point le
droit de s'en laver les mains. Est-ce donc à la femme qu'incombe la
responsabilité de l'effondrement des vieilles traditions et des vieilles
croyances? Quel sexe a ébranlé les assises de la famille? Tout ce qui
faisait jadis la femme respectueuse de l'autorité maritale, tout ce qui
justifiait le droit de commander pour l'époux et le devoir d'obéir pour
l'épouse, c'est-à-dire les antiques notions d'ordre, de hiérarchie, de
sujétion, les sentiments de modestie, de patience et de résignation, nos
moralistes, dramaturges, romanciers ou politiciens l'ont dénoncé comme
un tissu de préjugés surannés et accablants dont il importait d'alléger
les épaules de la femme moderne. Ils ont si bien revendiqué l'égalité
civile et politique, que le goût du nivellement s'est insinué dans tous
les esprits et jusque dans les ménages. Et nous nous étonnons que la
plus belle moitié du genre humain traite la subordination de son sexe de
non-sens et d'iniquité! Prenez donc garde, mes amis, que nous l'avons
convaincue de l'humiliation qu'entraîne toute obéissance! Quoi de plus
naturel qu'elle se rebiffe contre son seigneur et maître? Nous en avons
fait nous-mêmes une insoumise. Si donc le respect de l'ordre ancien en
impose de moins en moins à la femme contemporaine, la faute en revient à
ceux d'entre nous qui l'ont imprudemment décrié.
Et comme il est d'opinion courante que, faites seulement par les hommes,
les lois n'ont en vue que l'intérêt particulier des hommes, nous voyons
des audacieuses,--encouragées d'ailleurs dans leurs velléités de révolte
par nos meilleurs écrivains,--qui se lèvent de toutes parts et, sous
prétexte qu'elles souffrent de la place subordonnée que nos codes leur
ont faite impérieusement, somment le législateur de reviser la
constitution économique et sociale de la famille française. Liberté,
égalité, fraternité, voilà leur devise. Elles nous l'ont prise. Elles
entendent être libres, c'est-à-dire maîtresses de leurs biens, de leurs
actes, de leur vie. Elles veulent être les égales de l'homme, en fait et
en droit, de par les moeurs et les lois. Grâce à quoi, la fraternité
fera du mariage une aimable camaraderie. Pourvu que le mari ne traite
pas sa femme en subalterne, celle-ci lui fera la grâce de l'aimer comme
un frère!
Aux hommes débonnaires qui ne s'offusqueraient point de cette
révolution, je me contenterai de rappeler le mot de Caton: «Nos pères
ont voulu que les femmes fussent en la puissance de leurs pères, de
leurs frères, de leurs maris. Aussitôt qu'elles auront seulement
commencé d'être vos égales, elles seront devenues vos supérieures.»
CHAPITRE IV
Tendances d'émancipation de la femme mondaine
SOMMAIRE
I.--LES OUTRANCES DU THÉÂTRE ET DU ROMAN.--LE MONDE OÙ L'ON
S'AMUSE.--LE FÉMINISME EXOTIQUE ET JOUISSEUR.
II.--LA FEMME OISIVE ET DISSIPÉE.--CE QU'EST LA MÈRE, CE
QUE SERA LA FILLE.
III.--DEMI-VIERGE ET DEMI-MONSTRE.--OÙ EST L'ÉDUCATION
FAMILIALE D'AUTREFOIS?
I
Tandis que les classes moyennes, prises dans leur généralité, restent
attachées au foyer et, s'enfermant dans une vie active, honnête, toute
remplie des devoirs quotidiens courageusement acceptés, persistent à
placer dans la dignité et l'indissolubilité du mariage la force et le
bonheur de la famille, il est malheureusement trop certain que, dans les
régions dites «élevées» de la société parisienne, la curiosité de jouir
et la passion de l'amusement s'exaspèrent en une fièvre croissante, qui
s'impatiente de toutes les digues opposées au libre plaisir par
l'habitude morale et par le frein combiné de la religion et des lois. Si
nous admettions même,--et c'est un préjugé courant--que la littérature,
le roman et le théâtre sont les fidèles reflets de l'âme d'un peuple, il
faudrait conclure de tout ce qui s'est écrit sur les moeurs françaises
depuis vingt-cinq ans que, du haut en bas, notre pauvre société tombe en
décomposition et en pourriture. Et c'est bien ce que l'étranger, qui
n'est pas en situation de ramener le mal à ses justes proportions, nous
fait l'injure de croire. De grâce, n'élargissons point nos plaies,
n'aggravons point nos vices à plaisir! Puissent nos écrivains renoncer
aux élégances perverses du roman «distingué» où chaque salon ressemble à
un mauvais lieu! Toute la société française ne tient pas, Dieu merci! en
ce monde exotique luxueusement installé dans les somptueux quartiers de
l'Arc-de-Triomphe, où «nos toutes belles» traînent une existence vide,
factice, dissipée, au milieu d'un décor digne des _Mille et une Nuits_,
s'occupant à cultiver avec effort, dans leurs propos, et leurs liaisons,
la psychologie du libre amour, le dévergondage et l'adultère. Ces fleurs
de perversion sont des raretés. Cette vie est en dehors des lois
communes de la vie.
Même dans les milieux les plus fastueux, la passion n'a point coutume de
se déchaîner aussi généralement, aussi scandaleusement. En fait, les
nécessités de la famille et les tracas de la profession, l'obsession de
l'avenir à préparer, de la fortune à maintenir, les soucis d'argent,
d'ambition, d'avancement, dominent la fougue des entraînements et
contrarient le goût du plaisir et l'expansion des jouissances. Il n'est
pas dans les conditions ordinaires de l'existence de faire si facilement
la fête. Ne jugeons donc point de la vie par le roman. Gardons-nous
surtout d'étendre à toutes nos classes élevées la réprobation que mérite
seulement la corruption d'une minorité tapageuse.
Mais, si exceptionnel que soit le monde où l'on s'amuse, quels
détestables exemples il donne au monde où l'on travaille! Car il faut
bien reconnaître que, dans ce milieu élégant, léger, subtil, agité, qui,
voulant jouir de la vie, retentit d'un perpétuel éclat de rire,
l'émancipation est de bon ton. C'est là que règne et s'épanouit ce que
j'appelle le «féminisme mondain», un féminisme évaporé qui semble
prendre à tâche d'oublier que la femme est, par fonction, la gardienne
des moeurs et le bon génie du foyer. C'est là qu'on rencontre ces jeunes
femmes et ces jeunes filles, impatientes de toutes les contraintes,
éprises de vie indépendante et d'expansion aventureuse, qui se flattent
d'incarner à nos yeux la «femme libre». Leur plus grand plaisir est de
jouer avec le feu. Par un mépris hautain du danger, et peut-être aussi
par l'attrait piquant du fruit défendu, elles se font un amusement de
côtoyer les abîmes. Gare aux chutes! Un accident est si vite arrivé!
Mais elles s'en moquent, en attendant qu'elles en pleurent.
II
Ce type très moderne qui, par bonheur, n'existe pas encore à de nombreux
exemplaires, est facilement reconnaissable, grâce aux malicieuses
esquisses qu'en ont tracées avec complaisance nos chroniqueurs, nos
dramaturges et nos romanciers. C'est un joli bijou parisien, une
créature très fine et très parée, qui met un masque d'hypocrite
honnêteté à sa frivolité d'âme comme à ses audaces de pensée et à ses
écarts de conduite. Sous le vernis de politesse mondaine qu'ont déposé
sur son visage et dans ses manières toutes les fréquentations de salon,
se cache une petite nature très primitive, féline et rusée, décidée à
s'amuser, coûte que coûte, aux dépens d'autrui. A l'entendre causer,
elle se départit rarement, sauf dans les réunions tout à fait intimes,
du ton de la bonne compagnie; elle a le respect extérieur des
convenances et des règles sociales. C'est une femme bien élevée,--quand
elle le veut,--qui répète avec exactitude les gestes qu'on lui a
minutieusement appris. Son langage ne blesse aucun préjugé. Elle a des
usages; elle sait vivre. Ses grâces sont infiniment séduisantes. C'est
une chatte distinguée.
Mais s'il nous était donné de descendre dans son âme, quel contraste!
Disciplinée pour la forme et par le dehors, cette créature n'est, en
dedans, qu'une «libertaire» qui s'ignore et cache au monde et à
elle-même, sous des manières polies et raffinées, toutes sortes
d'énormités morales. Tandis que son éclat et son charme nous la font
prendre pour une exquise merveille de la civilisation, elle n'a que les
apparences d'un être civilisé. Sa tête est vide de toute pensée grave.
Si elle va encore à la messe, c'est par désoeuvrement, comme elle va au
bal par distraction; car sa foi est aussi frivole que sa raison. Elle ne
songe guère qu'à ses toilettes, à ses visites, à ses intrigues. Son
coeur lui-même ne s'échauffe qu'aux hasards d'une aventure amoureuse.
C'est un être artificiel, dupe de ses appétits de plaisir, égoïste et
inconscient, qui ne tient plus à la vie que par les rites et les
grimaces du monde. Au fond, elle se rit de tout, de la vertu et du code,
de son mari et de son confesseur; et il faudrait peu de chose, une
tentation, une occasion, pour faire éclater son âme de révoltée.
Telle mère, telle fille. Ce n'est pas assez dire, car il est à craindre
que les filles ne dépassent les mères. Dans ces sphères oisives et
dissipées du beau monde, où l'on cherche à tromper l'ennui des heures
inoccupées par un marivaudage des moins innocents, une singulière
génération grandit qui a la prétention de s'affranchir de toutes les
conventions sociales à force d'impertinence et d'audace. Là, dans une
atmosphère luxueuse et trépidante, au milieu de fêtes ininterrompues,
s'épanouissent les «demi-vierges», fleurs de salon trop tôt respirées,
qui mettent leur honneur à s'émanciper franchement de tout ce qui les
gêne. Déjà moins retenues que leurs mères, elles affectionnent les
allures viriles et raffolent de tous les sports, de toutes les
hardiesses, de toutes les excentricités. Inconséquentes autant que
jolies, portées aux coups de tête et aux fantaisies d'enfant gâté, elles
ne reculent devant aucune imprudence. Il semble que leur élégance doive
tout excuser, que leur grâce puisse tout absoudre; car elles ont
l'admiration d'elles-mêmes. Elles entendent mettre en valeur et en vue
leur jeunesse et leur beauté, et elles les affichent complaisamment dans
les salons cosmopolites de la capitale ou les promènent, en des
toilettes savantes, à travers les casinos des plages à la mode. Que
deviendront ces jolis monstres, si jamais ils se marient?
III
Cette jeunesse troublante est le produit d'une culture mondaine très
affinée et d'une culture morale trop négligée. Elle fait profession de
ne rien ignorer, et elle le prouve sans le moindre embarras. On assure
même que les demoiselles les plus lancées de cette belle société n'ont
point de secret pour les petits jeunes gens de leur entourage, et que
ceux-ci en rougissent quelquefois. Elles ne s'effarouchent d'aucun
langage, d'aucune lecture, d'aucun spectacle. Toutes les extravagances
nouvelles les attirent; seul, l'effort méritoire les épouvante. Passe
encore de cultiver le symbolisme vaporeux ou le monologue inédit, de
fabriquer des vers décadents ou de la peinture impressionniste, et avec
quel talent! vous le savez. Mais si les petits arts d'agrément trouvent
grâce devant leur fatuité dédaigneuse, en revanche, le travail sérieux
les ennuie autant que l'austère vérité les assomme. Il est évident
qu'elles ont résolu de se soustraire, du mieux qu'elles pourront, aux
devoirs naturels qui pèsent sur le vulgaire.
J'ai hâte de dire que cette corruption n'est pas tout à fait d'origine
française. Il faut y voir, suivant le mot de M. André Theuriet, un
curieux exemple de «contagion par infiltration». Depuis plusieurs
années, les jeunes filles anglo-américaines pullulent dans nos villes
d'eaux et dans les salons parisiens, et nos demoiselles du monde se sont
empressées de copier les allures hardies et le sans-gêne émancipé de
leurs soeurs étrangères. Seulement, débarrassées de la retenue qu'impose
au bon moment la froideur protestante des pays d'Outre-Mer, ces libertés
ont vite dégénéré, dans nos milieux français où le sang est plus vif et
la tête plus chaude, en excentricités provocantes. Et la logique du mal
veut, hélas! (c'est M. Marcel Prévost qui le confesse textuellement dans
la préface de son fameux livre) que «pour la fillette d'honnête
bourgeoisie, la demi-vierge exerce la fascination du viveur sur le
collégien.»
Il reste qu'à Paris comme en province, chez les riches comme chez les
pauvres, il n'est qu'une éducation chastement familiale pour soutenir et
perpétuer la pure tradition des bons ménages et le renom de la vieille
honnêteté française. Mais les pères et les mères auront-ils la sagesse
et le courage de défendre leurs enfants, par des habitudes de vie plus
simples et plus sévères, contre la contagion des mauvais exemples?
CHAPITRE V
Tendances d'émancipation de la femme «nouvelle»
SOMMAIRE
I.--LES PROFESSIONNELLES DU FÉMINISME SONT DE FRANCHES
RÉVOLTÉES.--LE PROLÉTARIAT INTELLECTUEL DES FEMMES.
II.--NOUVEAUTÉS INQUIÉTANTES DE LANGAGE ET DE CONDUITE.--LA
FEMME «LIBRE».--ÉTAT D'ÂME ANARCHIQUE.
I
On trouvera peut-être que je n'ai point su parler toujours sans
irrévérence des tendances diverses du féminisme ouvrier, bourgeois et
mondain. Que va-t-on dire de la franchise avec laquelle je me propose de
juger les aspirations du féminisme «professionnel?» Mais j'ai trop le
respect de la femme pour hésiter à lui dire toute la vérité.
Les professionnelles du féminisme sont, d'esprit et de coeur, de
franches révoltées. Par cette appellation, j'entends cette fraction
avancée qui, sans distinguer entre les revendications féminines, va
droit au libre amour par la suppression du mariage et le renversement de
la famille; ce groupe d'audacieuses, sorte d'avant-garde tumultueuse et
indisciplinée, qui fait heureusement plus de bruit que de mal; ce petit
bataillon de femmes exaltées qui proclament l'égalité absolue des sexes
et, victimes assourdissantes, font tout le tapage qu'elles peuvent pour
nous convaincre des infortunes de l'«éternelle esclave» et de
l'«inéluctable révolution» de la femme moderne. A cet effet, elles
professent le féminisme «intégral».
Ce qui perce à travers la propagande qu'elles mènent, c'est, avec le
mauvais goût de la déclamation, une avidité impatiente de réclame, un
goût effréné de notoriété bruyante. Il semble qu'entraînées par le bel
exemple que nous leur avons donné, ces fortes têtes soient en joie de
succomber aux tentations de publicité à outrance qui compromettent si
gravement, de nos jours, la vie de famille et la tranquillité des
honnêtes gens. La poule meurt d'envie de chanter comme le coq; et c'est
à qui s'époumonera pour mettre sa petite personne en évidence sur le
plus haut perchoir du poulailler. Après le politicien, voici qu'apparaît
la politicienne. Il faut aux femmes «nouvelles» une scène pour s'y
affirmer et s'y afficher à tous les regards. Et dans le nombre, il
pourrait bien se révéler tôt ou tard d'admirables comédiennes.
Que le nombre des émancipées excentriques ait chance de se grossir à
l'avenir d'importantes recrues, il y a vraisemblance. Jusque-là, nos
couvents de femmes avaient recueilli la plupart des déshéritées et des
vaincues de la vie. Mais l'extension rapide d'une instruction plus libre
et plus large ne manquera point de susciter, parmi les générations qui
montent, un nombre croissant de jeunes filles diplômées, d'intelligence
ardente et éveillée, curieuses de vivre et ambitieuses de réussir,
auxquelles j'ai peur que l'existence n'offre point les débouchés
qu'elles attendent. Bien qu'on ne puisse raisonnablement s'opposer au
développement intellectuel de la femme, comment ne pas voir que les
carrières pédagogiques sont déjà surabondamment encombrées, et que
nombreuses sont les jeunes filles instruites, munies de tous leurs
brevets, qui se morfondent dans une inaction misérable? Trop savantes et
trop fières pour se plier aux besognes manuelles, on les voit déjà
traîner dans les grandes villes une vie désenchantée et se disputer avec
âpreté quelques maigres leçons, tandis qu'elles couvent en leur coeur
d'amères rancunes contre l'imprévoyante société qui leur a ouvert une
voie sans issue. N'est-il pas à craindre que certaines de ces
malheureuses, que leur demi-science exalte sans les nourrir, prêtent
l'oreille aux suggestions de l'esprit de révolte et s'enrégimentent dans
cette annexe de l'armée révolutionnaire qu'on appelle déjà «le
prolétariat intellectuel des femmes?»
Sorties des classes moyennes, incomprises, isolées, déclassées, avec des
goûts, des aspirations, des besoins qu'elles ne pourront satisfaire,
quoi de plus naturel que leur âme, aigrie ou désabusée, s'ouvre aux
idées d'indépendance qui flottent dans l'air, et qu'entraînées par ces
prédications excessives qui exagèrent les droits et atténuent les
devoirs de leur sexe, elles se persuadent aisément qu'elles sont des
victimes et des sacrifiées? Détournées de leurs traditionnelles
professions par une instruction inconsidérée, elles assiégeront en foule
grossissante les carrières masculines et, devant les difficultés de s'y
faire une place et un nom, elles crieront à l'oppression, réclamant
l'égalité absolue et l'indépendance totale.
II
Entre ces mécontentes, qui peuvent devenir légion, une sorte de
franc-maçonnerie de sexe est en voie de s'organiser qui, sous prétexte
d'émanciper les femmes de la tutelle néfaste des hommes, aborde sans
scrupule les sujets les plus déplaisants et les questions les plus
scabreuses. Il semble que les hardiesses inquiétantes de langage
fleurissent tout naturellement sous la plume ou sur les lèvres de
certains féministes. A les entendre parler des choses du mariage avec
une impudence sereine, on croirait que ces zélateurs et ces zélatrices
de la croisade des «temps nouveaux» n'ont pas eu de parents à aimer et à
bénir, puisque c'est au foyer seulement que s'éveille et s'entretient la
douce religion de la famille. Aussi bien le féminisme est-il, pour
quelques demoiselles, comme une revanche de vieilles filles. Celles qui
jettent si bruyamment leur bonnet par-dessus les moulins, risquent même
de faire croire aux esprits malveillants qu'elles nourrissent la secrète
espérance de le voir ramasser par un passant. Lorsqu'une tête féminine
mal équilibrée entre en ébullition, on peut s'attendre aux pires
extravagances.
Dans la pensée de ces intransigeantes, l'«Ève nouvelle» doit évincer le
vieil homme, comme une réserve fraîche remplace un corps de troupes
affaiblies et fourbues. Leur prétention est de parler et de penser par
elles-mêmes, de s'exprimer et de se vouloir elles-mêmes. Elles ne
souffrent plus que l'homme leur serve de conscience et d'interprète.
Voici la confession d'une jeune émancipée que M. Jules Bois a reçue avec
complaisance: «Depuis trop longtemps nous plions sous l'intelligence de
l'homme. Il suffit qu'il soit l'homme pour que nous admirions son
cerveau, comme autrefois l'aïeule des premiers jours s'agenouillait sous
la brutalité du muscle. Eh bien! je ne m'inclinerai ni devant la tête ni
devant le bras du mâle. Ne suis-je pas, moi aussi, intelligente et
forte? Je travaillerai; je serai médecin, avocat, poète, savant,
ingénieur; je serai sa concurrente, amie ou ennemie, comme il
voudra[3].»
[Note 3: _L'Ève nouvelle_, p. 152.]
Que si nous voulons à ce texte un commentaire, il nous sera répondu que
le temps est passé où l'on condamnait la jeune fille au huis clos
familial,--comme on élève un merle blanc dans une cage dorée,--pour
mieux la livrer sans défense, inerte et passive, aux mains d'un mari
gâteux ou brutal; qu'il ne faut plus de ces ingénues abêties dont le
roman et le théâtre ont fait naguère un si attendrissant usage et qui,
cousues aux jupes de leurs mères ou emprisonnées dans les minuties
soupçonneuses et maussades du couvent, vouées au piano à perpétuité ou à
des lectures d'une sottise ineffable, jouent avec résignation, jusqu'à
la veille de leurs fiançailles, à la poupée, symbole mortifiant de leur
prochaine domestication destiné, sans doute, à faire comprendre à ces
pauvres âmes que leur naturelle fonction est d'être mères au lieu d'être
libres. Est-il possible d'imaginer, je vous le demande, une éducation
plus dégradante?
Dorénavant, l'adolescent et l'adolescente seront admis aux mêmes études,
astreints aux mêmes exercices, soumis aux mêmes disciplines. Instruite
de bonne heure de tous les secrets de la vie, la jeune fille se mariera
en pleine connaissance de cause. Et si les conseils de sa famille lui
déplaisent, après avoir proclamé fièrement son indépendance, elle
épousera l'élu de son choix à la face du ciel et de la terre, les
prenant à témoins des droits du libre amour. Une femme qui se respecte
ne doit subir d'autre loi que celle de son coeur et de sa volonté.
Au vrai, et si gros que le mot puisse paraître, ce féminisme outré
implique sûrement un état d'âme anarchique, que des gens alarmés
considèrent comme le germe d'un mouvement révolutionnaire où la famille
française risque de se dissoudre et de périr. Mais n'exagérons rien:
cette fermentation malsaine est trop nettement insurrectionnelle pour
être facilement contagieuse. Pas plus que la nature, d'ailleurs, la
société ne procède par sursauts. Dans ses profondeurs, tout n'est que
modifications lentes et gradations insensibles. La vie n'admet point de
métamorphoses instantanées, de changements brusques, de renouvellement
intégral, de rupture complète avec le passé. Il est plus difficile qu'on
ne croit de faire acte d'indépendance, de briser le réseau des habitudes
et des préjugés qui nous enserre, de se soustraire à la lourde pesée des
moeurs et des opinions. Si profondes que puissent être les
transformations de l'avenir, elles ne seront certainement ni totales ni
soudaines.
C'est ce qui faisait dire à Alexandre Dumas, non sans quelque outrance:
«L'émancipation de la Femme par la Femme est une des joyeusetés les plus
hilarantes qui soient nées sous le soleil. Émancipation de la Femme,
rénovation de la Femme, ces mots dont notre siècle a les oreilles
rebattues, sont pour nous vides de sens. La Femme ne peut pas plus être
émancipée qu'elle ne peut être rénovée[4].» Conclusion excessive: la
femme moderne ne ressemble point à la femme primitive, et les
changements passés nous sont un sûr garant des changements à venir. Mais
il ne suffit point de proclamer la «faillite de l'homme,» pour que
l'«Ève nouvelle» soit à la veille de détrôner le «roi de la création.»
[Note 4: Préface de l'_Ami des femmes_. Théâtre complet, t. IV, p. 29.]
CHAPITRE VI
Modes et nouveautés féministes
SOMMAIRE
I.--LE FÉMINISME OPPORTUNISTE.--SON PROGRAMME.--SPORTS
VIRILS.--CE QU'ON ATTEND DE LA BICYCLETTE.
II.--LA QUESTION DE LA CULOTTE ET DU CORSET.--POURQUOI LE
COSTUME FÉMININ SE MASCULINISE.--EXAGÉRATIONS FÂCHEUSES.
III.--LA FEMME A TORT DE COPIER L'HOMME.--QU'EST-CE QU'UNE
BELLE FEMME?
I
Plus adroite et plus efficace est la tactique de certaines femmes
supérieures qui, bien que nourrissant peut-être au fond du coeur des
espérances aussi révolutionnaires, se gardent prudemment de les avouer
et, modérées de ton, correctes d'allure, diplomates consommées,
opportunistes insinuantes, montrent patte de velours à l'éternel ennemi
qu'elles se flattent de désarmer et d'affaiblir, d'autant plus
facilement qu'elles l'auront moins effarouché.
Pour l'instant, ce brillant état-major, convaincu de l'impossibilité de
révolutionner effectivement les croyances et les lois, se contente de
révolutionner les moeurs et les coutumes, ce qui est plus habile. Par
application de ce plan, la consigne est donnée aux femmes éprises des
grandes destinées que l'avenir réserve à leur sexe, de ceindre leurs
reins, d'exercer leurs muscles et d'endurcir leurs membres. Le conseil a
du bon: il n'est guère d'âme valeureuse en un corps débile. A qui brigue
l'honneur de nous disputer les emplois dont nous détenons le monopole,
il faut bien, pour égaliser la lutte, égaliser préalablement les forces.
Émule de l'homme par l'énergie morale, aspirant à l'atteindre et à le
contre-balancer par la puissance intellectuelle, la femme est obligée,
sous peine de faillir à ses espérances, de s'appliquer d'urgence à
développer sa vigueur physique pour accroître sa résistance et ses
moyens d'action offensive. Rien de plus logique. Les travaux de tête,
qui surmènent déjà trop souvent les garçons, auraient vite fait
d'épuiser les filles, si celles-ci ne fortifiaient leur tempérament et
ne trempaient virilement leur organisme.
Ces dames ont donc la prétention de nous arracher même le privilège de
la force musculaire. Et leur sexe conspire avec elles: jeunes femmes et
jeunes filles s'adonnent avec passion aux exercices violents. Elles
excellent dans tous les sports à la mode. Elles nagent comme des sirènes
et ferraillent comme des amazones; elles chassent, comme Diane, le petit
et le gros gibier; elles font de l'équitation, de la gymnastique, de la
bicyclette surtout.
La bicyclette! Parlons-en,--bien qu'on abuse peut-être du cyclisme dans
les conversations. Cette nouveauté a ses dévots qui en disent tout le
bien imaginable, et ses détracteurs qui l'accusent de tout le mal
possible. Quoique j'aie peine à voir dans la bicyclette tant de choses
considérables, il faut pourtant reconnaître, sans verser dans
l'hyperbole, que le féminisme fonde de grandes espérances sur cette
petite mécanique. Au théâtre et dans le roman, la bicyclette nous est
présentée comme le symbole et le véhicule de l'émancipation féminine. Et
ce qui est plus décisif, nous avons entendu l'honorable présidente d'un
congrès féministe, qui ne passe point pour une évaporée, recommander
chaudement, dans son discours de clôture, l'usage fréquent de la
bicyclette, ajoutant qu'elle est un «moyen mis à la disposition des
femmes pour se rapprocher économiquement du sexe masculin.» En termes
plus clairs, on espère que la pédale libératrice contribuera
efficacement à l'abolition de la domestication des femmes.
Et de fait, l'habitude de courir par les grands chemins et de vagabonder
sur les plages affranchira vraisemblablement ces dames d'un grand nombre
d'entraves que leur impose encore notre état social suranné. Il n'y a
pas à dire: la bicyclette est un admirable instrument d'indépendance.
Avec elle, pour peu qu'on ait le coeur sensible, il y a mille chances de
tomber, un jour ou l'autre, du côté où l'on penche, dans les bras d'un
ami complaisant ou d'une amie charitable. Je conseillerai donc, en
passant, à tous les ménages de pédaler de compagnie. C'est au mari qu'il
appartient de relever sa femme. Hors de sa présence, les chutes
pourraient être plus graves. Point de doute, en tout cas, que la
bicyclette ne permette à l'Ève future de se décharger sur des
mercenaires des soins du ménage, de la surveillance des enfants et de la
garde du foyer. Et comme un nourrisson à élever est un bagage assez
gênant pour une mère nomade, on s'appliquera de son mieux à prévenir la
surabondance des mioches importuns. Le cyclisme n'est pas précisément un
remède à la dépopulation.
Mais il autorise et nécessite de si libres mouvements et de si viriles
toilettes! Et le féminisme s'en réjouit. Car la femme a quelque chance
de se rapprocher de l'homme, en prenant ses allures et en copiant ses
costumes. S'il était permis d'user de néologismes barbares, je dirais
même qu'il n'est que de «masculiniser» la mode pour «garçonnifier» la
femme. Un honnête homme du grand siècle eût écrit, en meilleur style,
que les habits ont une action sur les bienséances et que les dehors
peuvent corrompre les moeurs.
II
On voudra bien m'excuser d'aborder, à ce propos, une question dont il
est facile de saisir l'intérêt considérable: je veux parler de la
culotte et du corset. Les professionnelles du féminisme nous font une
obligation de traiter ces graves problèmes. Pour peu qu'on y
réfléchisse, d'ailleurs, personne n'aura de peine à reconnaître que ces
deux notables échantillons de l'habillement moderne sont éminemment
symboliques. Tout le mouvement féministe s'y révèle par son aversion
pour le costume féminin et par son goût pour le costume masculin.
Il n'est pas impossible même que les femmes vraiment libres fassent un
jour de la culotte un emblème et un drapeau. Avez-vous remarqué l'allure
décidée et les airs triomphants de la cycliste vraiment émancipée? A la
voir porter si crânement la culotte bouffante, on la prendrait de loin
pour un zouave échappé d'un régiment d'Afrique. En Angleterre, les
féministes militantes ont adopté un «costume rationnel». Il est
pratique, mais peu gracieux. Les cheveux sont coupés courts; une
jaquette correcte ouvre sur une chemisette au col masculin orné d'une
petite cravate noire. La jupe est taillée en vue de la marche. C'est un
peu le costume de nos charmantes cyclistes. La franchise, toutefois, me
fait un devoir de reconnaître que, dans ma pensée, ce compliment ne
s'adresse qu'à une minorité: pour dix jolies femmes que ce costume
avantage, ou mieux, qui avantagent ce costume, il en est vingt
parfaitement ridicules.
En 1896, à une séance de la «Société des réformes féminines» de Berlin,
l'assemblée condamnait à l'unanimité l'usage du corset (beaucoup de
médecins hygiénistes sont du même avis) et proclamait le prochain
avènement de la culotte. Pour ce qui est de la France, je ne crois pas
du tout que nous soyons à la veille d'une si grave révolution. Non que
le corset ne soit un tyran relativement moderne: les Grecques n'en
connaissaient point l'étroit assujettissement. En soi, il est immoral,
puisque l'allaitement et la maternité peuvent en souffrir. Qu'il
s'assouplisse et se perfectionne, il est bienséant de le souhaiter; mais
je doute qu'il disparaisse. Si de la théorie les Allemandes passent à la
pratique, celles que la nature a trop richement pourvues (on dit
qu'elles sont nombreuses) pourront se vanter de donner aux rues de
Berlin un aspect tout à fait réjouissant.
Quant aux Françaises qui, très généralement, ont le sens du beau et
l'horreur du ridicule, elles s'affranchiront difficilement de la
servitude du corset. Cet appareil n'est pas commode; on le dit même
meurtrier; mais c'est un si précieux artifice d'élégance! A quel mari
n'est-il pas arrivé d'entendre sa femme affirmer avec crânerie qu'il
faut souffrir pour être belle? Ce corset ne disparaîtra que le jour où
les grâces de la femme n'auront plus besoin d'être soutenues ou
corrigées. Prenons patience.
J'imagine, de même, que la culotte aura peine à détrôner la jupe. Il y a
quelques années, pourtant, le congrès féministe de Chicago a recommandé
aux femmes soucieuses de leur dignité sociale l'emploi du «vêtement
dualiste». Ce vêtement dualiste est ce que nous appelons grossièrement
un pantalon. Mais cette résolution mémorable ne semble pas avoir produit
jusqu'ici grand effet.
A Paris, la Gauche féministe s'est contentée d'émettre le voeu que les
ouvrières soient autorisées à porter la jupe courte, dans un intérêt
d'hygiène et de sécurité: ce qui n'est pas si déraisonnable, le port de
la robe longue offrant de réels dangers dans la fabrication mécanique.
Et sous prétexte que les ouvrières n'osent pas se singulariser,
certaines dames autoritaires voulaient même inviter les syndicats
féminins à «exiger de leurs membres l'application immédiate du nouveau
costume rationnel.» Par bonheur, Mme Séverine veillait, et grâce à son
intervention, la question de toilette est restée sous la loi de
liberté[5].
[Note 5: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.]
Soyez donc assurés que la jupe courte ne sera goûtée que de celles qui
ont un joli pied. Emprunter au vêtement masculin ce qu'il a de pratique,
sans lui prendre sa laideur, s'habiller plus librement sans renoncer à
l'élégance: telle est la constante recherche des modes nouvelles. La
coquetterie des femmes saura bien rejeter ce qui les gêne et retenir ce
qui leur sied. N'en déplaise aux gros bonnets du féminisme, (je prie
celles de ces dames qui meurent d'envie de coiffer nos casquettes et nos
chapeaux, de ne point s'offenser de cette appellation), je ne puis
croire qu'au prochain siècle il n'y ait plus à porter la robe que les
avocats, les professeurs et les juges. Les femmes de goût ne se
résoudront point à ce retranchement; leur grâce en souffrirait trop. Et
pourtant le règne exclusif de la culotte serait d'une grande économie
pour le ménage: les robes coûtent si cher! Seulement, cette économie ne
manquerait point de tourner souvent à la mortification du mari: tandis
que les hommes accepteraient d'user les pantalons de leurs dames, il est
à craindre que celles-ci ne consentissent jamais à porter les culottes
de leurs hommes. En tout cas, M. Marcel Prévost a pu écrire que le temps
est passé où les maris ramenaient leurs femmes à l'obéissance par ces
mots d'amicale supériorité: «Allons! soyez sages! pas de nerfs! pas de
bruit! On vous donnera de belles robes!» Il paraît que cela ne prend
plus.
Exagération et plaisanterie à part, il reste qu'une transformation
s'opère lentement dans les modes, dans les goûts et jusque dans les
allures et les attitudes, qui marque, d'une façon visible à tous les
yeux, les modifications profondes et secrètes qui travaillent les moeurs
et les idées de la femme moderne. C'est ainsi que la toilette féminine
se masculinise de plus en plus. Le dolman est à la mode avec ses
broderies, ses soutaches et ses brandebourgs; le drap remplace le
velours et le satin; nos élégantes arborent avec une raideur altière le
plastron blanc et le col droit avec la cravate et l'épingle du
sportsman.
Et ces modifications du costume sont le signe et comme le symbole d'un
changement dans les idées et les aspirations. Pour celles que les
nécessités de leur condition poussent à l'assaut des professions
masculines, on a l'impression vague qu'au milieu du combat qu'elles
soutiennent pour la vie, les vertus purement féminines sont de moins en
moins suffisantes; qu'il leur faut, pour réussir, un peu du courage, de
la hardiesse et de la désinvolture des hommes; que, pour être fortes, en
un mot, elles doivent renoncer aux délicatesses charmantes qui font leur
grâce et aussi leur faiblesse.
Quant aux demoiselles des classes riches, véritable jeunesse dorée dont
les désirs sont des ordres pour papa et maman, on leur a si souvent
répété que ce qu'il y a de meilleur dans la femme, c'est l'homme,
qu'elles s'empressent de copier les mauvaises manières de Messieurs
leurs frères. Non contentes d'arborer des vestes-tailleurs, des
chapeaux-canotiers ou des casquettes-marines, elles prennent nos allures
et s'approprient notre langage. Chacune ambitionne, comme un éloge
suprême, qu'on dise d'elle: «C'est un bon garçon!» Et nos demoiselles
s'appliquent consciencieusement à mériter cette flatteuse appellation.
Pour ce qui est enfin des femmes franchement émancipées, elles n'ont pas
d'autre préoccupation que de nous copier dans nos costumes, dans nos
défauts et dans nos brutalités pour se hausser à notre niveau. Lasse
d'être notre compagne, la «femme nouvelle» aspire à devenir notre
compagnon. Elle se fait homme, autant qu'elle peut. C'est elle qui
secoue, avec de grandes phrases, la contrainte déprimante du corset et
revendique le droit de porter l'habit et la culotte. Il ne lui manque
plus que la moustache,--et encore!
Que ne peut-elle changer de sexe! Retenons qu'en dépit des difficultés,
elle y travaille de son mieux. A voir l'Anglo-Saxonne en cheveux courts
et en jaquette virile, on croirait assister, suivant un mot de Mme
Arvède Barine, à «la naissance d'un troisième sexe». Telles, chez nous,
ces détraquées, rares encore, Dieu merci! qui ont perdu les grâces de la
femme sans acquérir les compensations de l'homme. N'ayant plus rien de
son sexe, sans qu'il lui soit donné de le changer, incapable de s'élever
à la puissance virile après avoir perdu ce qui lui restait de séduction
féminine, ni garçon ni fille, ni homme ni femme, ni mâle ni femelle,
l'affranchie des temps futurs sortira de la nature. Une anomalie, une
insexuée, à peine une personne, presque un monstre, voilà donc le
troisième type de l'humanité à venir! On conçoit que cet être vague dont
la pudeur ne s'alarme de rien, et qui s'acharne à perdre les signes
extérieurs de la féminité (tant pis pour nous!) sans parvenir à
s'approprier la puissance dominatrice de la masculinité (tant pis pour
elles!) se moque du mariage et de la famille. Fasse le ciel que cette
demi-personne ne s'incarne pas en de trop nombreux exemplaires! car sa
multiplication ne laisserait point d'être inquiétante pour l'honnêteté,
la santé et l'avenir de la société française.
III
Contre cette masculinité d'emprunt, contre cette caricature de l'homme,
il est urgent de protester au nom de la beauté et des intérêts même de
la femme.
Aimez-vous le travesti au théâtre? Il me gêne ou m'afflige. Je le trouve
choquant ou laid: il déforme l'actrice et intervertit les sexes. Et ces
dames voudraient le généraliser! Quelle imprudence! Pourquoi la «femme
nouvelle» s'exerce-t-elle à imiter servilement notre costume et à nous
prendre nos cols, nos coiffures et nos jaquettes? Aura-t-elle plus de
talent, plus de vigueur, plus d'inspiration, en exhibant des cravates
viriles et de mâles vestons? Le vêtement masculin est-il donc d'une
coupe si délectable pour que les féministes les plus ardentes
s'empressent d'y asservir leurs grâces en s'appropriant nos platitudes?
Comme si nos plastrons valaient leurs corsages! Il faut laisser cela aux
Anglaises!
Et puis, quelle étrange idée de supposer que le bonheur des femmes est
subordonné à leur ressemblance avec les hommes? Sommes-nous donc, par le
caractère aussi bien que par l'habit, au moral comme au physique, de si
jolis modèles, qu'il faille nécessairement nous copier pour goûter la
félicité suprême? Les femmes devraient craindre,--au lieu de
l'envier,--tout ce qui les fait ressembler aux hommes. Ignorent-elles
donc qu'à trop nous imiter, leur influence risque de s'amoindrir? «Le
rôle social des femmes n'est grand, a écrit Henry Fouquier avec son
admirable bon sens, que parce qu'il est autre que celui des hommes. Si
elles avaient la tribune, elles perdraient le salon; si elles avaient le
club, elles perdraient le foyer[6].» A vivre d'une vie trop masculine,
la femme dépouillerait même ce qui fait son charme, à savoir la retenue
et la grâce, l'élégance et la pudeur. Et le jour où elle serait aussi
laide, aussi brutale et aussi grossière que nous (suis-je assez
modeste?) son règne serait fini et son sexe découronné.
[Note 6: _Les Femmes gui votent._ Annales politiques et littéraires du
15 avril 1896.]
J'en appelle au témoignage peu suspect des femmes clairvoyantes qui ont
épousé plus ou moins les idées nouvelles. C'est d'abord Mme Nelly
Lieutier, poète et romancière, à laquelle j'emprunte cette curieuse
pensée: «La femme qui se masculinisera pour prouver son égalité avec
l'homme, manque absolument son but, en prouvant qu'elle ne se croit pas
égale à ce dernier en restant femme. Pour prouver cette égalité
absolument réelle, elle doit rester femme et montrer ainsi sa valeur en
l'utilisant au profit de tous.» C'est ensuite Mme Jeanne Rival, une
journaliste, qui déclare ceci: «Savoir, jusque dans nos revendications
et l'exercice des professions viriles, demeurer parfaitement femmes par
le caractère, les manières et même et surtout la toilette, là est le
secret de notre réussite. En une lutte où nous avons besoin de tous nos
moyens, pourquoi dédaigner ce puissant auxiliaire que la nature nous
donna: le charme[7]?»
[Note 7: _La Femme moderne par elle-même._ Revue encyclopédique du 28
novembre 1896, pp. 873 et 883.]
Faisons des voeux pour que, docile à ces conseils, la femme reste femme
par l'élégance de ses manières et la délicatesse de sa nature, comme
elle l'est par la tendresse de son âme, par la sensibilité émue et la
douce pitié qui l'inclinent vers la douleur, par ce besoin de dévouement
et de sacrifice qui verse un baume sur toutes les blessures. Qu'elle se
dise que ce n'est point affranchir et améliorer son sexe que d'en faire
une contrefaçon et une caricature de l'homme. Qu'elle nous prenne ce que
nous avons de bon, qu'elle nous laisse ce que nous avons de laid.
Qu'elle se rappelle ces paroles de La Bruyère: «Un beau visage est le
plus beau des spectacles.»--«Une belle femme qui a les qualités d'un
honnête homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux:
l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes.» Ceux qui aiment
sincèrement la femme ne lui tiendront jamais un autre langage.
LIVRE II
GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FÉMINISTES
CHAPITRE I
Le féminisme révolutionnaire
SOMMAIRE
I.--LES GROUPEMENTS FÉMINISTES D'AUJOURD'HUI.--PRÉTENTIONS
COLLECTIVISTES.--POINT D'ÉMANCIPATION FÉMINISTE SANS
RÉVOLUTION SOCIALE.
II.--SCHISME ENTRE LES PROLÉTAIRES ET LES BOURGEOISES.--LES
INTÉRÊTS DE L'OUVRIER ET LES INTÉRÊTS DE L'OUVRIÈRE.
I
C'est un fait établi que, dans la classe ouvrière comme dans la classe
bourgeoise, dans les milieux mondains et «distingués» non moins que dans
les milieux excentriques et tapageurs, il se manifeste des besoins
d'indépendance et des désirs d'émancipation qui, nés de causes multiples
et aspirant à des fins diverses, travaillent sourdement la femme de
toutes les conditions, percent à travers son langage et ses allures,
transparaissent dans son costume et dans ses goûts. Rien d'étonnant que
ces tendances, vaguement ressenties par le plus grand nombre, se soient
peu à peu dessinées, précisées, formulées en quelques têtes plus
raisonneuses et plus ardentes. Et la nébuleuse a pris corps; et les
aspirations se sont muées en doctrines systématiques qui, dès
maintenant, se partagent avec une suffisante netteté en trois grands
courants d'opinion. Ce sont: le féminisme _révolutionnaire_, le
féminisme _chrétien_ et le féminisme _indépendant_.
Par l'esprit qui l'anime, la charte des revendications féminines n'est
donc pas une, mais triple, suivant qu'elle émane des féministes
révolutionnaires, des féministes chrétiens ou des féministes
indépendants, ces derniers refusant de s'inféoder aux partis religieux
et politiques. Tous ont bien en vue un accroissement de liberté et de
dignité pour la femme, ou du moins ce qu'ils croient tel, mais ils le
cherchent en des directions opposées ou s'y acheminent par des voies
différentes. Il suffira pour l'instant de fixer ces orientations
générales.
Dans les anciens temps, le sexe féminin n'a joui nulle part d'une grande
faveur. La naissance d'une fille passait même très généralement pour une
calamité, tandis qu'on attribuait au fils nouveau-né la puissance de
délivrer la famille des influences mauvaises. C'est que lois et
religions déclaraient la femme impure, dangereuse et perverse. D'après
le polythéisme, tous les maux qui affligent l'humanité sont sortis de la
boîte de Pandore. Pour le christianisme, Ève est l'initiatrice du péché
et la cause de notre perdition. Mais si, d'une part, notre religion
abaisse la femme, en lui imputant la chute originelle, il semble qu'elle
l'ennoblisse de l'autre, en élevant le mariage monogame à la dignité de
sacrement et en installant pour la vie l'épouse et l'époux, la mère et
le père, dans une fonction également nécessaire au développement de la
famille unifiée.
Telle n'est point cependant l'opinion des écrivains révolutionnaires qui
tiennent le christianisme pour aussi coupable envers la femme que les
cultes les plus barbares et les législations les plus cruelles. C'est
ainsi que M. Élie Reclus professe que, sauf quelques sectes qui se
montrèrent compatissantes à la femme, «toutes les civilisations, toutes
les religions à nous connues qui envahirent la scène du monde pour
s'entre-déchirer, ne s'accordèrent que sur un point: la haine et le
mépris de la femme. Brahmanes, Sémites, Hellènes, Romains, chrétiens,
mahométans jetèrent à la malheureuse chacun sa pierre; tous se firent
une page dans cette histoire de honte et de douleur, de souffrance et de
tyrannie. Nous le disons très sérieusement: sur ce point, notre
humanité, si vaine de sa culture, se ravala au-dessous de la plupart des
espèces animales[8].» Il s'agit donc d'arracher la femme au
christianisme qui l'a conquise presque universellement et qui,
aujourd'hui encore, l'opprime, l'exploite et l'hypnotise.
[Note 8: _Les Hommes féministes._ Revue encyclopédique du 28 novembre
1896, p. 828.]
A un point de vue plus général, les partis révolutionnaires ne peuvent
qu'être les alliés naturels du féminisme, l'esprit de révolte qui
inspire ses revendications méritant toutes leurs sympathies. C'est
pourquoi socialistes et anarchistes prêchent à la femme que, dans le
partage des droits et des devoirs, elle joue le rôle de dupe. M. Lucien
Descaves, qui pourtant n'est pas un fanatique, lui dira que, «victime de
la loi de l'homme qui lui commande l'obéissance, victime de la religion
qui lui prêche la résignation, victime de la société qui l'entretient
dans la servitude, elle est la perpétuelle exploitée.» Qu'elle n'attende
donc point de la bonne volonté des législateurs le démantèlement des
codes et des institutions dont les hommes ont fortifié leur position
supérieure: elle y perdrait son temps. Révoltez-vous, mes soeurs; car
«vous ne serez affranchies que par la Révolution.» Le vieux conspirateur
russe, Pierre Lawroff, parle dans le même sens. «Pour le moment actuel,
nous, socialistes impénitents, nous nous permettons d'affirmer que ce
n'est qu'en se rattachant aussi intimement que possible à la grande
question sociale, à la lutte du travail contre le capital, que la
question féministe a des chances de faire quelques pas vers sa
révolution rationnelle dans un avenir plus ou moins éloigné.»
Et quel appoint pour le triomphe de «la Sociale», si les femmes
passaient résolument du foyer familial à la place publique! M. Jules
Renard, qui dirige la _Revue socialiste_, en fait l'aveu: «Le jour où
les femmes auront su mettre au service de la transformation sociale leur
douceur puissante et leur passion communicative, le jour où elles
voudront être les inspiratrices et les auxiliaires des constructeurs de
la cité future, les résistances intéressées qui entravent encore la
marche de l'humanité ne dureront pas longtemps[9].» Je crois bien!
N'est-ce pas au coeur de la femme que s'allume toute vie et d'où se
répand toute flamme? Révolutionnons l'épouse et la mère: nous aurons du
coup révolutionné la famille; et cela fait, ce ne sera qu'un jeu de
révolutionner le monde. Les partis extrêmes ne font que rendre hommage à
la toute-puissance du prestige féminin, en rivalisant de zèle pour
détourner à leur profit le courant féministe et l'associer à «la lutte
des classes».
[Note 9: Revue encyclopédique, _loc. cit._, pp. 827 et 830.]
Comme preuve de cette tendance d'accaparement, je citerai cette
déclaration faite, en 1896, au congrès de Gotha: «La femme prolétaire
n'étant pas pour l'homme une concurrente, mais une camarade de combat,
l'agitation féministe doit rester dans le cadre de la propagande
socialiste.» De là, un groupe féministe plus ou moins inféodé aux partis
révolutionnaires, dans lequel, après Mlle Louise Michel, Mmes Paule
Mink, Léonie Rouzade, Aline Valette et Coutant, ont tenu ou tiennent
encore les premiers rôles. Dernièrement, Mlle Bonnevial affirmait à
nouveau que «le mouvement féministe doit être socialiste» ou qu'«il ne
sera pas». Inutile d'insister davantage sur ces tendances extrêmes: nous
les rencontrerons souvent sur notre chemin.
II
Notons seulement que de ces prétentions intolérantes, un schisme est né
qui ne fera que s'accentuer vraisemblablement. A Paris et à Berlin, les
femmes prolétaires ont refusé de faire cause commune avec les femmes
bourgeoises, sous prétexte que «si des deux côtés on veut souvent la
même chose, on le veut toujours d'une façon très différente, le
féminisme bourgeois croyant encore aux réformes pacifiques, lorsque le
féminisme ouvrier n'a plus foi que dans la révolution.»
Et ce dissentiment s'affirme déjà par des congrès rivaux. Dès
maintenant, le féminisme est divisé contre lui-même. Alors que certaines
femmes émettent la ferme et fière résolution de mener le bon combat sans
alliés masculins, pour elles-mêmes et par elles-mêmes, le parti
socialiste international,--un parti aussi barbu que possible,--tient
leurs revendications pour une dépendance de la question sociale, s'en
approprie l'examen et s'en réserve la solution. Mais cette prétention
soulève d'assez vives résistances, et dans le camp fortifié des
féministes indépendants, et dans les rangs plus clairsemés des
féministes chrétiens.
Se recrutant dans un milieu plus élevé et plus instruit, le féminisme
indépendant, le pur, le vrai féminisme, s'efforce de soustraire sa cause
à l'action absorbante du socialisme. Une femme qui fait grande figure en
cette phalange, Mme Marya Cheliga, s'applique particulièrement à
sauvegarder son autonomie. «Bien que lié indissolublement à la question
sociale, écrivait-elle récemment, le féminisme ne doit pas être confondu
avec le mouvement socialiste ni subordonné à ses différentes écoles.»
Tout en n'hésitant point à regarder les hommes comme des «patrons»,
c'est-à-dire comme les exploiteurs naturels des femmes, elle maintient
que, les revendications de son sexe n'étant pas exclusivement
économiques, le mouvement féministe ne saurait être un épisode de la
lutte des classes, par cette raison qu'il n'est véritablement aucune
catégorie sociale, de la plus pauvre à la plus riche, «où la femme ne
soit pas assujettie à l'homme.» D'ailleurs, l'exemple de tous les jours
démontre qu'un homme, tout socialiste qu'il soit, «conserve ses
velléités despotiques, surtout envers sa femme[10].»
[Note 10: Revue encyclopédique, _loc. cit._, p. 825.]
Voilà une remarque pleine d'observation et de sens. Je la recommande aux
bonnes âmes qui s'imaginent, sur la foi des prophètes, que le
collectivisme nous gratifiera d'un monde parfait, où les femmes ne
seront point battues ni les maris trompés.
Et de fait, à voir le peuple de près, on a vite constaté qu'il est
beaucoup plus voisin que le monde riche de l'égalité des sexes. Dans le
peuple, la femme peine de ses bras autant que l'homme, avec cette
différence,--qui fait aussi son excellence et sa supériorité,--qu'elle
va moins chercher au cabaret la distraction de ses soucis et l'oubli de
ses devoirs. Dans le peuple, on se tutoie et s'injurie, de mari à femme,
à bouche que veux-tu; et tandis que, dans les classes plus cultivées, on
ne peut giffler sa conjointe ou son conjoint sans passer pour un
malotru, les ménages ouvriers ont le droit--dont ils abusent
quelquefois--de se cogner avec la plus entière réciprocité.
C'est donc moins pour la rendre l'égale de son homme que pour
l'entraîner à l'assaut des classes riches, que les partis
révolutionnaires essaient d'embrigader l'ouvrière comme ils ont
enrégimenté l'ouvrier. Le prolétariat voit dans la femme pauvre une
«camarade de combat», une alliée nécessaire, une recrue qui doit grossir
l'armée socialiste. Et qui oserait dire que l'ouvrière fermera toujours
l'oreille à la propagande révolutionnaire? Je ne sais que l'influence
rivale de la religion qui puisse disputer à l'anarchisme et au
collectivisme cette précieuse et si intéressante clientèle.
CHAPITRE II
Le féminisme chrétien
SOMMAIRE
I.--LA BIBLE DES HOMMES ET LA BIBLE DES FEMMES.--L'ESPRIT
CATHOLIQUE ET L'ESPRIT PROTESTANT.
II.--RUDESSES DES PÈRES DE L'ÉGLISE ENVERS L'ÈVE
PÉCHERESSE.--LE CHRIST FUT COMPATISSANT AUX FEMMES.--SA
RELIGION LES RÉHABILITE ET LES ENNOBLIT.
III.--LE FÉMINISME INTRANSIGEANT EST UN RENOUVEAU DE
L'ESPRIT PAIEN.--L'ÉGALITÉ HUMAINE ET LA HIÉRARCHIE
CONJUGALE.
IV.--DOUBLE COURANT DES IDÉES CHRÉTIENNES.--TENDANCES
CATHOLIQUES ET PROTESTANTES FAVORABLES A LA
FEMME.--FÉMINISME QU'IL FAUT COMBATTRE, FÉMINISME QU'IL
FAUT ENCOURAGER.--ORGANES DU FÉMINISME CHRÉTIEN.
Peut-il y avoir un féminisme chrétien? Cet accouplement de mots sonne
mal à nos oreilles. Qu'est-ce que la religion vient faire dans un
mouvement d'indépendance qui menace tout ce qui lui est cher? L'Église
serait-elle donc favorable à l'émancipation des femmes? Conçoit-on que
le christianisme puisse encourager le féminisme, ou même que le
féminisme puisse s'autoriser en quoi que ce soit du christianisme? A la
vérité, l'enseignement des Écritures et des Pères se prête aux
interprétations les plus diverses, et sur les _relations des sexes_ et
sur les _relations des époux_.
I
Pour parler d'abord de la condition respective des sexes, il faut avouer
que l'Ancien et le Nouveau Testament témoignent plus de faveur et de
considération aux fils d'Adam qu'aux filles d'Ève. C'est pourquoi le
champion vénérable de l'émancipation féminine aux États-Unis, Mme
Élisabeth Stanton, s'en prend à la Bible de l'infériorité persistante de
son sexe. Même en souvenir des admirables figures de femmes qui
apparaissent çà et là au cours du récit biblique--telles Judith,
Suzanne, Esther, la fille de Jephté, la mère des Machabées et tant
d'autres!--elle ne lui pardonne pas d'avoir établi, pour des siècles, la
supériorité du masculin sur le féminin.
Les Livres saints nous apprennent, dit-elle en substance, que la
première femme a causé la chute du genre humain en apportant au monde le
péché et la mort; qu'elle a été accusée, convaincue et condamnée par
Dieu, avant les assises générales du jugement dernier; que, depuis lors,
en exécution de la sentence prononcée, elle enfante dans les larmes et
dans la douleur; que le mariage est pour elle une sorte de servage, et
la maternité une période de souffrance et d'angoisse. Bien plus, la
Genèse rapporte que «la femme a été faite après l'homme, tirée de lui et
créée pour lui.» Quoi de plus naturel que la Foi et la Loi, «le droit
canon et le droit civil, les prêtres et les législateurs, les Écritures
et les Constitutions, les confessions religieuses et les partis
politiques, s'accordent avec une touchante unanimité à la proclamer son
inférieure et son sujet?» Prescriptions, formes et usages de la société
civile, pratiques, disciplines et cérémonies de la société religieuse,
tout sort de là. Pour avoir été formée d'une côte d'Adam, d'un «os
surnuméraire», comme dit Bossuet, et surtout pour avoir induit notre
premier père en tentation grave, Ève a été condamnée à la sujétion
perpétuelle. Et avec une docilité aveugle, l'État n'a fait que souscrire
aux suspicions et aux jugements de l'Église[11].
[Note 11: _La Femme moderne par elle-même._ Revue encyclopédique, _loc.
cit._, p. 889.]
Il y a du vrai dans ce raisonnement. Mais admirez la conclusion: sous
prétexte que les traductions en usage font tort au sexe faible, Mme
Stanton, aidée d'une commission de dames hébraïsantes, a décidé de
reviser les textes sacrés et d'opposer, à l'aide de commentaires
appropriés, la _Bible des femmes_ à la _Bible des hommes_. En voici un
fragment relatif au rôle qu'Ève a joué dans le drame de l'Eden: «Soit
qu'on regarde Ève comme un personnage mythique, soit qu'on la prenne
pour l'héroïne d'une histoire véritable, quiconque voit les choses sans
parti pris, doit admirer le courage, la dignité et la noble ambition de
la femme. D'ailleurs, le tentateur a bien vite reconnu sa valeur. Il n'a
pas essayé de la séduire avec des bijoux, des toilettes, des plaisirs
mondains, mais avec la promesse de la connaissance de la Sagesse divine;
il a fait appel à la soif inextinguible de savoir qui tourmente la femme
et qu'Ève ne trouvait point à satisfaire en cueillant des fleurs ou en
bavardant avec Adam.»
Avis aux hommes qui s'imaginent plaire aux femmes en leur offrant un
bouquet ou un bijou: il est plus séant de leur parler de la quadrature
du cercle, en souvenir d'Ève qui, la première, eut le courage de
cueillir les fruits de l'arbre de la science. Car il est avéré qu'Adam
n'osait pas y toucher: ce pourquoi Mme Stanton n'hésite pas à le traiter
de «grand poltron». Fermez donc, après cela, les Académies aux femmes!
Bien plus, quand le moment de la pénitence arrive, Adam, confus et
larmoyant, s'abrite derrière la faible créature que Dieu lui a donnée:
«La femme, dit-il à l'Éternel, m'a présenté le fruit et j'en ai mangé.»
O honte! ô lâcheté! Le récit biblique, ainsi interprété, ne tourne pas à
l'honneur du roi de la création, qui, pétri du limon de la terre, était
sans doute d'une nature trop épaisse pour percevoir les subtiles
objurgations du serpent tentateur.
Et pourtant, de l'aveu même de Mme Stanton, «ces Messieurs» sont appelés
dans le texte sacré les «fils de Dieu», tandis que «ces Dames» y sont
dédaigneusement dénommées «les filles des hommes». Et cette inégalité
lamentable s'aggrave en monstrueuse injustice, si l'on se réfère à un
texte de l'_Ecclésiaste_--peu flatteur, j'en conviens,--où il est dit
que «la malice d'une femme surpasse la malice de tous les hommes.» Mais
nous pouvons être sûrs que la Bible féministe, qui ne manque ni d'audace
ni de gaieté, saura trouver à ce document sévère une signification
favorable.
A cela même, on reconnaît bien cette hardiesse anglo-saxonne sans
laquelle, peut-être, le féminisme ne serait pas né. Si, en tout
cas,--pour le dire en passant--ce mouvement s'est, premièrement et
rapidement, développé en Angleterre et en Amérique, la raison en est,
sans doute, que le protestantisme incline et façonne les esprits au
libre examen et, par suite, à l'indépendance de la pensée, et que, dans
ces pays, les choses de la religion étant laissées à l'interprétation
individuelle,--d'où la diversité infinie des sectes réformées,--le champ
est plus largement ouvert aux nouveautés et aux audaces que chez les
peuples d'esprit catholique, traditionnellement prédisposés à la
discipline et à la subordination hiérarchiques.
II
Il est en France d'excellentes femmes qui, pour avoir entendu répéter à
l'église autant que dans les salons, que l'homme leur est supérieur en
intelligence et en jugement, que leur pudeur, leur modestie et leur
honorabilité risquent d'être gravement altérées par les contacts de la
vie extérieure et que, par conséquent, leur existence doit être
recueillie et leur activité soumise et enfermée, ont fini, suivant le
mot de Mme Marie Dronsart, «par accepter leur infériorité comme un dogme
et leur effacement comme un devoir.»
C'est que la tradition catholique ne s'est point fait faute d'affirmer
la primauté du sexe fort sur le sexe faible. Nous devons même
reconnaître que certains Pères de l'Église, émus des suites du péché
originel ou épris d'ascétisme monastique, se sont échappés quelquefois
en récriminations amères contre la charmante perfidie des femmes. Tel
compare leur voix au «sifflement du serpent», leur langue au «dard du
scorpion». Nul ne pardonne à Ève la chute d'Adam et la perte du paradis.
Tous lui attribuent la fatalité de nos misères. «Souveraine peste,
s'écrie saint Jean Chrysostome, c'est par toi que le diable a triomphé
de notre premier père.» Les homélies ne sont pas rares où se pressent, à
l'adresse de la plus belle moitié du genre humain, des qualifications
comme celles-ci: «Auteur du péché, fille de mensonge, pierre du tombeau,
chemin de l'iniquité, porte de l'enfer, vase d'impureté, larve du
démon,» et autres aménités qui manquent évidemment de galanterie.
La raison de cette mauvaise humeur se trouve dans un réquisitoire de
Tertullien: «Femme, tu es la cause du mal; la première, tu as violé la
loi divine en corrompant celui que Satan n'osait attaquer en face, et ta
faute a fait mourir Jésus-Christ.» C'est pourquoi, au dire du même
docteur,--dont le rigorisme, d'ailleurs, n'a point trouvé grâce devant
l'Église,--«la voir est mal, l'écouter est pire et la toucher est chose
abominable, _quam videre malum, audire pejus, tangere pessimum_.» Cet
anathème rappelle le cri désespéré de l'_Ecclésiaste_: «J'ai trouvé la
femme plus amère que la mort. Elle est semblable au filet des chasseurs;
son coeur est un piège et ses mains sont des entraves.»
Il faut croire aussi que bon nombre de ces apostrophes véhémentes
s'adressaient moins aux femmes honnêtes qu'aux courtisanes qui
pullulaient dans les grandes villes d'Orient. En tout cas, ce langage
est franchement antiféministe. Il semble que la femme, en elle-même, ait
été, pour les premiers chrétiens, un objet, sinon de réprobation, du
moins de terreur sacrée. C'est à ce sentiment qu'obéissait sans doute
Tertullien lorsqu'il souhaitait que «la femme, à tout âge, cachât son
visage, toujours et partout.» On a prétendu même que certains
théologiens des anciens âges se demandaient sérieusement si la femme
avait une âme, autrement dit, si elle appartenait à l'humanité; mais,
vérification faite, cette assertion, maintes fois réfutée, nous paraît
une plaisanterie absurde ou une ânerie malveillante[12].
[Note 12: _Le Concile de Mâcon et l'âme des femmes._ Revue du Féminisme
chrétien du 10 avril 1896, p. 33.]
Depuis lors, le clergé s'est humanisé, je ne dis pas féminisé. Il ne
tolère pas encore que les femmes se présentent en cheveux à
l'église,--ce dont il fait aux hommes une rigoureuse obligation. Mais il
n'exige plus des dames qu'elles se voilent la face pour assister aux
offices. Il se pourrait même que nos prêtres fussent désolés de cette
pudeur rigoriste,--et je n'ai pas le courage de les en blâmer.
Bien plus, sera-t-il permis à un laïque de bonne volonté d'insinuer
modestement qu'en dépit des imprécations misogynes de quelques
prédicateurs austères, le catholicisme ne nourrit point contre la femme
de si hostiles préventions? En faisant de la Vierge Marie la mère de
Dieu, en la plaçant sur nos autels, en la proposant à nos hommages, en
nous assurant de son patronage et de ses intercessions, en l'entourant
d'un cortège de saintes et de martyres qui trônent, sur un pied
d'égalité fraternelle, avec les apôtres et les confesseurs, il me semble
que la religion catholique a véritablement ennobli et magnifié la femme.
Nos féministes, si épris de culture intellectuelle, ne peuvent qu'être
flattés de voir une femme, sainte Catherine d'Alexandrie, regardée par
les écoles ecclésiastiques comme la patronne des philosophes. Ils ne
doivent pas oublier que saint Jérôme a travaillé toute sa vie à la
transformation et à l'élévation de la femme latine. Qu'ils prennent
seulement le calendrier: ils y verront que les bienheureuses balancent
les bienheureux en nombre et en honneurs. Vraiment, les femmes n'ont pas
été maltraitées par l'Église; et elles lui en témoignent très
généralement une fidèle reconnaissance.
A s'en tenir à l'esprit de l'Évangile et aux exemples du Maître, on voit
moins encore qu'elles aient été sacrifiées au sexe fort. Dans le sens le
plus pur du mot, le Christ fut l'«Ami des femmes». Il boit à l'amphore
de la Samaritaine; il condescend avec tendresse au repentir de
Madeleine; et l'affection des saintes veuves qui s'étaient vouées à sa
doctrine et attachées à ses pas lui demeure fidèle jusqu'au tombeau. Le
Christ préfère même à la bruyante activité de Marthe l'immobilité
contemplative de Marie qui, assise à ses pieds, suspendue à ses lèvres,
recueille pieusement les paroles de vie. A la rigueur, Marie pourrait
symboliser le féminisme croyant et méditatif. Nos chrétiennes élégantes
que rebutent les soucis vulgaires du foyer domestique et qui aiment à
promener leur pensée à travers les abstractions sublimes de la vie
dévote, ne manquent point de se flatter d'avoir «choisi la meilleure
part». Il faut pourtant bien, entre nous, que le ménage soit fait.
Point de doute: la femme est devant Dieu l'égale de l'homme. Et à défaut
de tout autre témoignage de faveur, sa réhabilitation résulterait, je le
maintiens, de la seule maternité de Marie qui fut saluée «pleine de
grâce» par l'ange Gabriel et jugée digne d'enfanter le Fils de Dieu.
L'Immaculée Conception peut être considérée comme la revanche et la
glorification du sexe féminin. Car, si ce dernier fut cause, par le
péché d'Ève, de notre chute originelle, il a été, par l'intermédiaire de
la Vierge, l'instrument de notre Rédemption. C'est bien ainsi que le
comprenait Schopenhauer qui, dans sa haine de la femme, ne pardonnait
pas à la religion chrétienne de l'avoir relevée de l'«heureux état
d'infériorité» dans lequel l'antiquité païenne l'avait maintenue. Ce
n'est donc pas sans raison qu'une catholique ardente a pu écrire que le
féminisme chrétien était né «le jour où le Fils de Dieu, qui n'eut point
de père ici-bas, appela l'humble Vierge de Nazareth à l'incomparable
honneur d'être sa mère[13].»
[Note 13: _Rapport de Mlle Marie Maugeret sur la situation légale de la
femme._ Le Féminisme chrétien du mois de mai 1900, p. 139.]
Au surplus, les femmes ont l'âme foncièrement religieuse. Elles ont joué
un rôle prépondérant dans l'établissement et la propagation de l'Église
naissante. «La religion, écrit Renan, puise sa raison d'être dans les
besoins les plus impérieux de notre nature, besoin d'aimer, besoin de
souffrir, besoin de croire. Voilà pourquoi la femme est l'élément
substantiel de toutes les fondations religieuses. Le christianisme a
été, à la lettre, fondé par les femmes.» Aujourd'hui encore, ce sont
elles qui soutiennent, plus que les hommes, le culte et les oeuvres du
catholicisme. On a raison d'appeler le sexe féminin: le sexe dévot. En
plus de la foi qu'il pratique, il a, sinon créé, du moins organisé la
charité. De là, ces congrégations féminines,--une des plus pures gloires
de l'Église,--qui sont, depuis des siècles, le refuge des abandonnés, la
consolation des affligés, le secours des pauvres et la providence des
malades. Il n'est pas d'institution charitable qui puisse naître et
durer sans le zèle pieux des femmes. Somme toute, l'Église, malgré ses
rudesses de langage, a eu le mérite d'ouvrir au besoin de dévouement,
dont leur coeur est dévoré, un dérivatif admirable et une destination
sublime.
III
Les adeptes de l'émancipation féminine ont donc tort de lui imputer à
crime la réprobation que plusieurs de ses docteurs ont vouée à l'Ève
pécheresse et tentatrice,--comme si, de tout temps, la religion n'avait
pas tendu à la femme une main compatissante, et amie! A les entendre,
toutefois, c'est moins dans la _question des sexes_ que dans les
_relations des époux_ que le christianisme aurait professé son peu de
goût pour la «préexcellence du sexe féminin». Et c'est le moment de
montrer qu'il y a au fond du féminisme contemporain un regain de
paganisme latent.
Oui; il est des «femmes nouvelles» qui préfèrent franchement le
polythéisme antique au christianisme actuel. On raconte qu'au congrès
féministe de 1896, Mme Hilda Sachs a jeté, d'une voix tremblante de
colère, ces mots significatifs: «Depuis que je suis en France, j'entends
toujours les femmes se vanter d'être mères, fatiguer tout le monde par
l'exhibition de leurs enfants. Moi, j'ai des enfants, mais je ne m'en
vante pas. C'est une fonction naturelle qui n'est pas autrement
flatteuse. Peut-être êtes-vous trop hantées par l'image de la Madone
portant comme un ostensoir son Fils entre ses bras. Moi, je préfère la
Vénus de Milo; je la trouve plus belle, plus adorable, quoiqu'elle n'ait
pas de bras du tout.» A votre aise, Madame! S'il nous était donné
cependant de revivre la vie grecque, je ne sais guère que les grandes
courtisanes qui pourraient s'en féliciter. Hormis cette exception, les
femmes honnêtes ont plus profité que souffert de l'instauration des
moeurs chrétiennes.
Chose curieuse: le paganisme qui couve au fond des révoltes féminines
est mêlé plus ou moins, suivant les tempéraments, de sensualisme et de
religiosité. M. Jules Bois nous avise qu'il a été conduit au féminisme
par le mysticisme. Cela ne nous étonne point de l'auteur du _Satanisme_
et de la _Magie_. Son _Ève nouvelle_, livre étrange et ardent, n'est
qu'un long acte de foi, d'espérance et d'amour en la femme de l'avenir.
L'auteur aurait pu lui donner pour devise ce verset qu'il attribue à
Zoroastre: «Le champ vaut mieux que la semence, la fille vierge vaut
mieux que l'homme vierge: la mère vaut dix mille pères.» Ce féminisme
exalté, voluptueux et dévot, remet le salut du monde aux mains de la
femme émancipée.
Certes, l'Olympe païen ne manquait point de femmes; le malheur est qu'il
s'en dégage comme une odeur de mauvais lieu. Le polythéisme déifia le
beau sexe surabondamment. Ses bonnes et agréables déesses
personnifiaient indistinctement nos vertus et nos vices, nos grandeurs
et nos faiblesses. Certaines avaient des moeurs déplorables. Il n'était
pas jusqu'à Jupiter et Junon qui ne manquassent à l'occasion de prestige
et de tenue. Leurs querelles de ménage n'étaient point d'un bon exemple
pour les humbles mortels. A voir là-haut les maris si volages et les
femmes si faciles, le mariage si peu respecté et l'union libre si
ouvertement tolérée, les humains ne pouvaient, sans irrévérence, se
mieux conduire que leurs dieux. C'est pourquoi le sensualisme païen ne
fut point très profitable à la moralité publique et privée;--et
l'expérience atteste que la femme est la première à souffrir des
mauvaises moeurs. Asservie aux appétits du mâle, elle devient chair à
caprice ou chair à souffrance.
Que nous voilà donc loin des conceptions chrétiennes! Toute l'antiquité
a vécu sur cette idée que la femme est inférieure à l'homme en force, en
intelligence et en raison; et les relations privées des époux, comme les
relations sociales des sexes, impliquèrent partout la subordination plus
ou moins humiliante de l'épouse au mari. Survient le christianisme; et,
si ses premiers docteurs ne peuvent se défendre parfois d'incriminer
dans la femme l'Ève curieuse et perfide qui, pour avoir induit en
tentation notre premier père, voua toute sa descendance à la corruption
du péché et rendit par là nécessaire le sacrifice du Dieu fait Homme,
tout l'esprit de sa doctrine tend à la réhabilitation de l'épouse et à
la glorification de la mère.
Non pas que la tradition chrétienne soit favorable à l'égalité de la
femme et du mari. Témoin ce texte de saint Paul: «Le mari est le chef de
la femme, comme le Christ est le chef de l'Église. De même que l'Église
est soumise au Christ, ainsi les femmes doivent l'être en toutes choses
à leurs maris.» Saint Augustin va jusqu'à faire honneur à sa mère
d'avoir «obéi aveuglément à celui qu'on lui fit épouser.» A ses amies
qui se plaignaient des brutalités de leur époux, sainte Monique avait
coutume de répondre: «C'est votre faute, ne vous en prenez qu'à votre
langue. Il n'appartient pas à des servantes de tenir tête à leurs
maîtres.»
Mais en maintenant la hiérarchie conjugale, le christianisme a su
transformer, par ses vues idéales d'universelle fraternité, le désordre
païen en unité harmonique. «Il n'y a plus ni citoyens ni étrangers, ni
maîtres ni esclaves, ni hommes ni femmes. Vous êtes tous un en
Jésus-Christ.» Cette parole de saint Paul est la charte fondamentale du
mariage chrétien. Désormais la femme est confiée à la protection du
mari; et celui-ci est tenu pour responsable devant Dieu du bien-être et
de la dignité de l'épouse qui est la chair de sa chair et l'âme de son
âme. Le couple chrétien est si étroitement uni de coeur, de sentiment,
d'intérêt, les deux époux sont si bien l'un à l'autre, l'unité qui
s'incarne en leurs personnes est si parfaite, que l'Église tient leur
mariage pour indestructible. L'homme n'a pas le pouvoir de séparer ce
que Dieu a indissolublement uni.
En somme, et pour revenir à un langage plus simple et à des vues plus
terrestres, voulons-nous connaître la raison secrète des moeurs sociales
et des déterminations humaines, et quel est le niveau de l'honnêteté
dans un pays, et aussi et surtout ce que deviennent les traditions de
famille et la moralité du peuple: cherchons la femme. En fait, celle-ci
peut être la cause de beaucoup de bien ou de beaucoup de mal. Car, dans
toutes les actions louables ou répréhensibles de l'homme, la femme a
quelque part. Elle est le bon ou le mauvais génie du foyer; et suivant
qu'elle est ange ou démon, il est concevable que l'homme soit porté
naturellement à la maudire ou à la glorifier. Les Pères de l'Église
n'ont pas fait autre chose: leurs contradictions ne sont qu'apparentes.
IV
Pour ce qui est de la position prise par les communions chrétiennes
vis-à-vis du féminisme, elle n'est pas très nette. Deux courants se
dessinent entre lesquels les âmes religieuses se partagent et oscillent
présentement.
Certains, voyant dans le féminisme un retour offensif de l'esprit païen,
un symptôme de relâchement et de décadence qui menace de démoraliser les
consciences et d'affaiblir les liens de famille, tiennent pour suffisant
d'opposer l'antique et pure discipline chrétienne à ce renouveau de
paganisme, en remettant «l'Évangile dans la loi», suivant la belle
parole de Lamartine. Le christianisme, à leur idée, en a vu bien
d'autres! Que de fois il a replacé la société sur ses véritables bases,
rappelant sans se lasser à l'homme et à la femme leurs droits et leurs
devoirs! S'il est un vrai et salutaire féminisme, c'est la religion du
Christ qui en conserve la mystérieuse formule. Nul besoin de modifier sa
tactique; elle n'a qu'à prêcher aujourd'hui ce qu'elle prêchait hier,
sans concession aux goûts du jour. Sa vieille morale suffit à tout.
Qu'on la respecte, et la paix renaîtra entre les sexes et entre les
époux.
Sans doute, répondent d'excellents esprits tournés plus volontiers vers
l'avenir que vers le passé, la pureté chrétienne a guéri plus d'une fois
la corruption des hommes et le dévergondage des femmes. Mais, sans nier
qu'elle soit capable de rendre l'honnêteté à notre vieux monde, il
paraît bien qu'à une crise qui se produit sous des formes nouvelles, il
soit nécessaire d'opposer un traitement nouveau. Et comme, à côté de
revendications malfaisantes, le féminisme en formule d'autres dont la
justice n'est guère contestable, les hommes de sens doivent faire le
départ entre ceci et cela, rejeter ce qui est condamnable, accepter ce
qui est légitime. Rien n'empêche le christianisme de maintenir sa
doctrine essentielle en l'adaptant aux temps nouveaux. Le secret de son
immortalité est précisément dans la grâce qui lui a été donnée de
toujours se rajeunir sans varier jamais.
Il est à croire que cette seconde tendance, plus jeune et plus hardie,
l'emportera chez nous comme elle l'emporte en Angleterre. Beaucoup de
prêtres français, nous assure-t-on, se montrent des plus favorables à
l'extension du rôle et à l'élargissement de l'action des femmes. Que de
maux elles pourraient guérir, que de douleurs du moins elles pourraient
soulager, disent-ils, par une intervention plus effective dans les
oeuvres de bienfaisance et de moralisation! Il n'est pas jusqu'à
l'influence politique dont elles ne soient capables d'user, un jour ou
l'autre, au profit de l'ordre social.
C'est pourquoi le cardinal Vaughan, qui jouit en Angleterre d'une haute
situation, assurait dernièrement Mme Fawcett, présidente de la «Société
britannique pour le suffrage des femmes», qu'il verrait avec faveur les
Anglaises obtenir le vote parlementaire, persuadé que leur intervention
aurait la plus heureuse action sur la conduite des affaires et la
confection des lois. Et l'archevêque de Canterbury, chef de l'Église
anglicane, a fait la même déclaration et émis les mêmes espérances.
Catholiques et protestants d'outre-Manche ne redoutent point l'immixtion
de la femme dans la vie publique, et pour cause! Donnez aux Françaises,
dont beaucoup sont bonnes chrétiennes, le droit de participer à
l'élection des députés et des sénateurs: croyez-vous qu'elles voteront
pour des francs-maçons ou des libres-penseurs?
Les chrétiennes de France sont en possession d'une puissance, éparse et
latente, dont elles ne paraissent pas se douter elles-mêmes. Pour mettre
cette force en mouvement, il ne lui manque qu'une organisation et une
discipline. Jules Simon ne comprenait pas que les femmes françaises
n'aient pas entrepris une croisade plus énergique contre «l'école sans
Dieu». C'est peut-être que, dans notre pays, le catholicisme a été,
depuis le commencement du siècle, plutôt un frein qu'un excitant, plutôt
un narcotique doucereux qu'un tonique vivifiant. Certes, la femme forte
de l'Évangile n'est pas un mythe; mais elle se fait rare.
Le féminisme chrétien secouera-t-il cette torpeur qui engourdit les
dévotes et paralyse même les dévots? Il se pourrait. Le monde catholique
français est en voie de rajeunissement et d'émancipation. Dans son
livre: _Les religieuses enseignantes et les nécessités de l'apostolat_,
Mme Marie du Sacré-Coeur ne veut pas admettre que la congréganiste
française ait «un tempérament moral inférieur à celui de la jeune
protestante américaine.» Elle propose en conséquence d'établir dans nos
monastères «un courant de choses de l'esprit, une vie de
l'intelligence.» Son espoir est que «mieux armées pour la lutte, plus
vivantes, plus modernes,» ses soeurs feront oeuvre sociale plus
efficacement que par le passé; et elle conclut que «dans un avenir
peut-être prochain, plus d'un couvent sera obligé d'apporter de grandes
modifications à la vie claustrale.»
Disons tout de suite que cet esprit nouveau a éveillé dans le monde
religieux de naturelles appréhensions et de vives controverses. Certains
l'ont dénoncé comme une sorte d'«américanisme féministe» qui ne pourrait
fleurir que dans un couvent «fin de siècle» habité par des religieuses
«fin de cloître». Point de doute cependant qu'un esprit de nouveauté, de
hardiesse, parfois même d'indépendance, ne travaille et ne remue le
clergé et ses ouailles, les pasteurs et les brebis. Laissez passer
quelques années, et nos saintes femmes seront moins scandalisées des
libres tendances du féminisme contemporain.
Pour le moment, à celles de leurs soeurs audacieuses qui, missionnaires
d'affranchissement, leur viennent dénoncer le despotisme marital,
beaucoup de femmes n'ont qu'une réponse très simple: «Laissez-nous
tranquilles: s'il nous plaît d'être battues!» Sans nier que cette
patience magnanime ait du bon, puisque le Christ a recommandé aux
femmes, aussi bien qu'aux hommes, de tendre l'autre joue à qui les
soufflète, en signe de paix et de pardon, nous prendrons la liberté de
rappeler qu'à côté d'un féminisme incohérent, qui s'en prend à tous les
fondements du foyer chrétien et qu'il convient de fustiger d'importance
si l'on veut sauver la famille de ses atteintes, il est, par contre, un
féminisme raisonnable qui mérite l'approbation et l'encouragement des
laïques et même du clergé.
En tout cas, il nous faut constater que, pour l'instant, le féminisme
chrétien est surtout une force conservatrice qui se propose de défendre
le mariage et la société contre les audaces révolutionnaires. A celles
qui marquent un penchant sympathique pour les licences du paganisme ou
qui rêvent d'une «péréquation» absolue entre les sexes, il s'efforce de
prouver qu'un tel mouvement ne saurait se dessiner et s'élargir sans un
grave préjudice pour l'honnêteté des moeurs, pour la paix des ménages et
la dignité de la femme.
C'est donc en vue de canaliser, de diriger ou d'amortir un courant qu'il
n'est plus en notre puissance d'enrayer, que le féminisme chrétien
s'organise sous l'oeil bienveillant des différentes Églises. Il compte
aujourd'hui deux organes: _La Femme_, bulletin des protestantes rédigé
par Mlle Sarah Monod, et le _Féminisme chrétien_, publication catholique
dirigée par Mlle Marie Maugeret et Mme Marie Duclos, qui président
également la _Société des féministes chrétiennes_. L'esprit de ce
dernier groupement ressort nettement de la déclaration suivante: «Le
féminisme chrétien est l'adversaire résolu du féminisme libre-penseur.
Si le XXe siècle doit être, comme on le pronostique, le siècle de la
femme, il faut qu'il soit, par excellence, le siècle de la femme
catholique[14].»
[Note 14: _Rapport de Mlle_ Marie MAUGERET _sur la situation légale de
la Femme envisagée au point de vue chrétien._ Le Féminisme chrétien, mai
1900, pp. 142 et 148.]
Soustraire la femme du peuple aux utopies subversives et la détourner
des révoltes sociales en l'attachant plus étroitement au foyer, en
augmentant sa sécurité, en fortifiant sa dignité, en la confirmant dans
son rôle de plus en plus respecté d'épouse et de mère: tel est donc
l'objet actuel du féminisme chrétien. C'est un féminisme assagi,
expurgé, édulcoré, un préservatif homéopathique, un vaccin inoffensif
qui, tournant le poison en remède, immunisera, croit-on, la pieuse
clientèle de nos grandes et petites chapelles. Ses adeptes espèrent
qu'en inoculant avec prudence aux femmes de toute condition ce virus
atténué, il sera plus facile de les préserver de la contagion du
féminisme aigu et délirant. Cela suffit-il? Nous savons des femmes
généreuses qui souhaitent au féminisme chrétien des vues plus libres,
des desseins plus fermes et des ambitions plus hardies.
CHAPITRE III
Le féminisme indépendant
SOMMAIRE
I.--POINT DE COMPROMISSION AVEC LE SOCIALISME OU LE
CHRISTIANISME.--LES HOMMES FÉMINISTES.--LEURS FICTIONS
POÉTIQUES.--LA FEMME DES ANCIENS TEMPS.
II.--LE MATRIARCAT.--CE QU'EN PENSENT LES FÉMINISTES; CE
QU'EN DISENT LES SOCIOLOGUES.
III.--LA FEMME LIBRE D'AUTREFOIS ET LA DAME SERVILE
D'AUJOURD'HUI.--OPINIONS DE QUELQUES NOTABLES
ÉCRIVAINS.--LEURS EXAGÉRATIONS LITTÉRAIRES.
IV.--LES DROITS DE L'HOMME ET LES DROITS DE LA FEMME.--CE
QUE LA FEMME PEUT REPROCHER A L'HOMME.
I
Hostile aux tentatives d'absorption du féminisme révolutionnaire et du
féminisme religieux, le féminisme indépendant veut s'appartenir, être
lui-même, éviter les compromissions et les confusions. Il se considère
comme une force autonome animée d'un mouvement propre. Il tient ses
revendications pour une question de sexe, qui ne dépend ni des questions
ouvrières ni des questions confessionnelles, et dans laquelle les hommes
ne sont point admis à s'immiscer sous prétexte de révolution sociale, ni
même sous couleur de prosélytisme chrétien. Qu'on les accueille à titre
d'alliés: passe encore! Seulement, ils devront accepter expressément le
mot d'ordre de ces dames.
Des écrivains ont accepté avec joie ces conditions; et pour mériter le
vocable barbare, mais envié, d'«hommes féministes», nous les voyons se
dépenser, pour la sainte cause de la «féminité souffrante», en
conférences, en chroniques, en drames qui font pleurer ou en dithyrambes
émus qui font sourire. Ceux-là ne s'efforcent point (pour l'instant, du
moins) de détourner, au profit de leur politique ou de leur culte, un
mouvement qui doit se suffire à lui-même. Ils n'admettent même pas que
l'amélioration de la femme puisse être le résultat d'une collaboration
sincère et confiante des deux sexes, qu'elle doive se faire avec l'homme
et non contre l'homme: ce qui serait pourtant, il nous semble, plus
prudent et plus sage. Ils regardent plutôt le féminisme comme un domaine
réservé aux dames; et il semble que, pour se faire pardonner d'y mettre
le pied, même avec les meilleures intentions du monde, ils prennent à
tâche d'outrer les regrets, les doléances, les récriminations et les
espoirs de l'Ève moderne. Voici des échantillons de leur langage:
rapprochés des déclarations de quelques femmes hautement qualifiées dans
le parti nouveau, ils nous édifieront sur l'esprit des uns et des
autres.
La plupart des écoles féministes ont coutume d'opposer, avec un parti
pris intrépide, les perfections idéales du passé aux lamentables
déchéances du présent. C'est, du reste, l'habituelle manoeuvre de tous
les novateurs qui se flattent de nous ramener à la pure noblesse de nos
origines. On connaît le sophisme de Jean-Jacques Rousseau: au
commencement, l'homme était libre, heureux et solitaire; la société l'a
fait dépendant et misérable. Pour retrouver le bonheur, il lui faut
revenir à la simple nature. C'est un peu le même conseil que l'on donne
à la femme d'aujourd'hui. Sera-il mieux écouté?
A lire, par exemple, M. Jules Bois, un écrivain qui a conquis l'estime
des lettrés par l'intrépidité de ses convictions et la forme ardente et
colorée de ses livres, nulle férocité ne fut plus cruelle que celle de
l'homme primitif. «Il communie avec le tigre énorme; il manie le meurtre
et l'épouvante.» Sa volonté est «criminelle»; il rêve déjà de tout
détruire «afin de rester seul[15]». Voilà l'origine sanglante de
«l'anthropocentrisme». Tout par l'homme et pour l'homme! Le mâle
primitif fut la plus perspicace des brutes.
[Note 15: Jules Bois, _l'Ève nouvelle_, p. 16.]
Sans prêter à nos premiers ancêtres d'aussi longues vues de domination
ambitieuse,--car ils ne songeaient guère qu'à vivre au jour le jour et à
se défendre de leur mieux contre les espèces animales qui menaçaient
leur existence,--il est à croire que le portrait qu'en trace M. Jules
Bois est assez ressemblant. Mais si vraisemblablement les hommes
primitifs n'eurent point la main légère ni l'âme subtile, la plus simple
logique nous induit à penser que leurs femmes ne furent ni plus tendres
ni plus délicates. A voir ce qui se passe de nos jours chez les sauvages
du centre de l'Afrique, nous avons le droit de conclure que le couple
des premiers âges fut harmonieusement appareillé. Lorsque les mâles sont
des brutes, il n'est pas ordinaire qu'ils aient pour compagnes
d'adorables petites créatures.
Ce n'est pas ainsi, pourtant, que les féministes exaltés s'imaginent la
femme primitive. Ils nous assurent même qu'elle fut tout simplement
exquise, aussi douce, aussi belle, aussi suave que son compagnon fut
laid, bête et grossier. Ils nous la montrent «suivie d'un cortège de
colombes qui adorent sa grâce.» Ce n'est pas elle qui eût tué pour
vivre! «Le respect de la vie, même la plus ignorée, même la plus
obscure, est son privilège.» Jamais elle ne se fût abaissée à tordre le
cou d'un pigeon, ou d'un poulet. Cueillir une rose en ce temps-là lui
semblait un crime. «Elle respecte non seulement les insectes, mais les
pétales éclatants et parfumés qu'elle ne réunit pas sur son coeur parce
qu'ils y mourraient[16].» Et dire que cette blanche brebis qu'on nous
présente parée de toutes les séductions fut la femme des cavernes!
Quelle plaisante illusion! Est-il croyable qu'à l'âge de pierre, une
créature à face humaine pût avoir l'âme d'un chérubin?
[Note 16: Jules Bois, _l'Ève nouvelle_, p. 17.]
II
Et le matriarcat? s'écrieront tous ceux qui croient à l'originelle
perfection féminine. Il fut un temps, paraît-il, où la femme, ayant
toutes les supériorités intellectuelles et morales, cumula tous les
pouvoirs. Sa puissance passait alors avant celle de l'homme. Elle
gouvernait exclusivement l'enfance et la jeunesse. Elle commandait à la
famille et inspirait la société naissante. Si, par la suite, la
prééminence du père a détrôné celle de la mère, si le patriarcat a
renversé le matriarcat, ce fut un triomphe de la force brutale sur la
douce royauté des femmes.
A ces fictions galantes nous répondrons tout de suite,--quitte à revenir
plus tard sur ce sujet avec quelque détail,--que beaucoup d'historiens,
et des plus autorisés, nient la préexistence du matriarcat sur le
patriarcat, c'est-à-dire l'antériorité de la puissance maternelle sur la
puissance paternelle et, par suite, la primauté originaire de la femme
sur l'homme. Eût-il même existé,--ce qui est en question,--le matriarcat
ne serait, du reste, qu'un signe d'humiliante barbarie.
Là où l'humanité ne connaît pas le mariage, on ne saurait concevoir, en
vérité, d'autre lien naturel que celui qui unit l'enfant à la mère.
Aussi facilement que, dans la promiscuité du poulailler, le coq se
détache de sa progéniture, le père, dans la promiscuité des premiers
groupes humains voués aux hontes et aux misères de la plus inconsciente
dissolution, ne pouvait être qu'indifférent ou dédaigneux à l'égard des
enfants, la filiation de ceux-ci étant presque toujours douteuse ou
inconnue. A défaut d'une paternité établie ou présumée,--conséquence du
mariage monogame,--la mère d'autrefois devait bien s'occuper seule de sa
nichée. Qu'on ne nous vante donc point le matriarcat des anciens temps:
c'est la fonction actuelle des poules couveuses abandonnées par leur
amant de basse-cour. Trouve-t-on cette condition si admirable?
L'idée qui nous paraît la plus proche de la vérité historique et la plus
conforme aux réalités de la vie primitive, est celle-ci: les premiers
hommes furent des mâles violents et batailleurs, et les premières femmes
de robustes et gaillardes femelles, ayant leurs qualités et leurs vices,
en proie à mille difficultés, à mille tourments, à mille souffrances que
notre intelligence amollie par le bien-être ne saurait même concevoir,
luttant à chaque heure du jour et de la nuit contre la concurrence
d'animaux monstrueux disparus aujourd'hui, refoulant peu à peu cette
bestialité environnante et essaimant par le monde leur humanité
élémentaire qui, de génération en génération et de progrès en progrès,
s'est développée, multipliée, moralisée, élevée, affinée, pour devenir
notre société moderne si fière de son savoir, de son pouvoir, des
merveilles de son industrie, de l'amoncellement de ses richesses et des
splendeurs de sa civilisation. A ces lointains ancêtres,--aux hommes et
aux femmes indistinctement,--le présent doit un souvenir de pieuse
reconnaissance.
Mais nous sommes loin de la conception féministe qui attribue
gratuitement à la femme toutes les qualités natives et lui fait honneur
de tous les perfectionnements de la vie. Voici le thème: tandis que
l'homme s'abandonne à la violence, au crime, à tous les débordements de
la passion, la femme, méconnue dans sa grandeur, outragée dans sa grâce,
persécutée pour sa vertu, maltraitée pour sa bonté, avilie surtout pour
sa beauté, reste la fidèle dépositaire de tout ce qui soutient, élève,
épure et embellit l'existence. A elle le dévouement, le pardon, l'idéal.
La femme est le génie bienfaisant de la terre, le bon ange de la
création.
Alors, chose horrible! au lieu de s'agenouiller pieusement devant tant
de perfections, l'homme ancien s'en offensa; jaloux de l'évidente
supériorité de sa compagne, il brutalisa l'idole que nos féministes
adorent; incapable de la dominer par la puissance de l'esprit, il la
dompta par la force brutale appuyée, sanctionnée, consacrée par les
prescriptions de la loi et les commandements de l'Église. Et ce fut un
long martyre, un perpétuel attentat à la pudeur, à la grâce, à la
faiblesse, à la beauté!
Dans le passé profond, barbare et ténébreux,
Tu fus toute pitié, Femme, et tout esclavage;
Ton grand coeur ruissela sous le viril outrage
Comme sous le pressoir un fruit délicieux.
C'est ainsi que M. Jules Bois parle en prose et en vers à l'Ève
nouvelle[17]. Et il compte sur les «hommes nouveaux» qu'enivre «le vin
de ses souffrances» pour secouer les chaînes de l'éternelle esclave.
[Note 17: _Les Hommes féministes._ Revue encyclopédique du 23 novembre
1896, p. 831.]
III
Car, aujourd'hui, sachez-le bien, l'abominable sacrifice est consommé.
Pour n'avoir point su ni voulu s'élever à la hauteur de la femme,
l'homme, appelant à son secours les codes et les dieux, toutes les
contraintes, tous les despotismes, a finalement, de sujétion en sujétion
et de déchéance en déchéance, abaissé sa compagne au niveau de sa propre
grossièreté originelle. Ce n'est pas assez dire: la femme contemporaine
est tombée au-dessous du sexe fort. Vous n'imaginez pas ce que son
vainqueur en a fait! Tandis que l'Ève des premiers âges rayonnait sur le
monde par l'éclat de ses vertus et de ses charmes, la Française de notre
fin de siècle n'est qu'une pitoyable dégénérée. Ce n'est plus la femme,
mais la «dame[18]», à laquelle on refuse toute intelligence, tout
mérite, toute sensibilité, toute noblesse. Après avoir rehaussé de mille
grâces la femelle d'autrefois, on accable de mille sarcasmes la femme
d'aujourd'hui, passant, avec la même facilité, de la complaisance la
plus excessive pour le passé à l'injustice la plus criante pour le
présent.
[Note 18: Jules Bois, _l'Ève nouvelle_, pp. 82 et 83.]
Franchement, je ne puis voir dans toute cette littérature retentissante
que des préjugés systématiques ou des illusions de visionnaire. Certes,
dans les milieux excentriques où sévissent le cabotinage élégant et la
mondanité dissipée, il est des femmes qui ne possèdent guère qu'un
«cerveau d'autruche» et qu'une «âme de néant», êtres vains et factices,
vaniteux et futiles, sortes de «poupées mécaniques» chargées de soie, de
dentelles et de bijoux, dont le coeur est froid et la tête vide. Mais ce
type égoïste et inutile représente-t-il toutes les femmes de France?
toutes nos soeurs, toutes nos filles, toutes nos mères? La «dame» des
classes riches ou des milieux aisés est-elle toujours aussi frivole,
aussi sèche, aussi nulle? Voilà pourtant ce que la femme moderne serait
devenue--une pitoyable dégénérée--sous l'oppression masculine appuyée de
l'autorité des lois divines et humaines. De ses misères et de ses
défauts la femme n'est donc point responsable. On la tient pour une pure
victime. Le seul coupable, c'est l'homme.
Et de nombreux et notables écrivains mêlent leurs fortes voix au bruit
aigu des récriminations féminines. C'est M. Paul Hervieu qui nous
déclare que «la femme est traitée en race conquise et non en race
alliée,» et que «la situation qui lui est faite encore actuellement est
le reste des premiers établissements de la barbarie.» C'est M. Georges
Montorgueil qui prétend que, si l'homme a affranchi l'homme, il a
systématiquement oublié la femme: «Serve, elle a sa Bastille à prendre,
ses droits à conquérir, sa révolution à tenter.» A son gré, l'Ève
esclave nous rappelle «trop timidement» à nos principes[19]. Combien de
romanciers et de dramaturges ont, depuis quinze ans, exalté les droits
de la femme et jeté la pierre au roi de la création? C'est dans la
plupart des petits cénacles littéraires comme une levée de boucliers
pour voler au secours de la toute pure et toute belle opprimée.
[Note 19: _Les Hommes féministes._ Revue encyclop., _loc. cit_., p.
827.]
En vérité, les femmes sont-elles si malheureuses? Sans nier leur
subordination légale, n'est-ce point justice de reconnaître que les
moeurs ont grandement adouci les rudesses du code et rendu supportable
cette vie dont on se plaint, en leur nom, comme d'un bagne ou d'un
enfer? Même en admettant que les femmes imparfaites sont une minime
exception, est-il croyable que les mauvais maris soient de règle presque
universelle? Tous les hommes sont-ils de si cruels despotes et toutes
leurs compagnes de si pitoyables créatures? Puisqu'on parle de servitude
féminine, pourquoi ne pas reconnaître qu'elle est souvent nominale et
que les inégalités qu'on objecte, en les enflant pour les besoins de la
cause, sont surtout prétexte à de tendres épanchements de littérature?
Ce n'est point l'avis du _Grand Catéchisme de la Femme_, dont le passage
suivant mérite d'être cité intégralement comme un curieux échantillon
des outrances d'une âme féministe. L'auteur, M. Frank, écrit
sérieusement ceci: «Aujourd'hui, la femme est moins encore que le
gredin, moins que l'enfant, moins que l'aliéné: car le fripon redevient
citoyen à l'expiration de sa peine; le mineur est capable au jour de sa
majorité; l'aliéné, en recouvrant sa raison, est restitué dans ses
droits, tandis que la femme, quelles que soient son intelligence, sa
sagesse, ses vertus, subit toujours la flétrissure de sa naissance, et
voit son front marqué d'un stigmate indélébile attaché à ses origines;
toujours elle demeure la condamnée, la proscrite, l'éternelle mineure,
la perpétuelle déchue[20].» Et renchérissant sur ces excès de langage,
une Allemande de talent, Mme Boehlau, appelle la femme d'aujourd'hui «la
Demi-Bête».
[Note 20: Cité par M. DE ROCHAY dans la _Question féministe_.
Avant-propos, p. VIII.]
IV
Car les femmes éprises d'indépendance ne le cèdent en rien aux hommes
féministes et s'acharnent avec la même ardeur à dénoncer le sexe fort,
en un style des plus discourtois et des plus déclamatoires, comme la
cause de tous leurs maux. Elles tiennent pour absolument démontré que
l'homme est un tyran et un incapable qui a fait faillite à tous ses
devoirs. Mme Marya Cheliga, présidente de l'Union universelle des
femmes, nous dira, par exemple, le plus tranquillement du monde, que la
femme n'est présentement qu'«un être inférieur, terrorisé par la
brutalité masculine,» que «sa condition civile et civique est restée
semblable à celle des serfs du bon vieux temps,» que cette grande
humiliée est «livrée comme une proie à l'insatiable égoïsme du maître.»
Qu'est-ce que le féminisme? Un mouvement «abolitionniste de l'esclavage
féminin.» Les femmes n'ont point assez profité, paraît-il, de notre
grande Révolution. A la Déclaration des Droits de l'Homme, il n'est que
temps d'ajouter la Déclaration des Droits de la Femme. La première
charte d'émancipation, pour parler encore comme Mme Marya Cheliga, «a
ouvert dans le mur séculaire du privilège une brèche qui deviendra la
porte triomphale» où passeront les revendications de l'éternelle
opprimée[21].
[Note 21: _Les Hommes féministes, op. cit._, pp. 825 et 826.]
On ne nous pardonne même pas que, dans tous les milieux, dans toutes les
conditions, la femme moderne soit condamnée, pour vivre, à être nourrie
et soutenue par l'homme. Cette situation est intolérable et
indéfendable. Qu'est-ce que l'épouse elle-même, sinon une femme
«entretenue» qui tient le pain qu'elle mange et la robe qu'elle porte de
la bonne volonté du mari? L'apôtre du féminisme en Autriche, Mlle
Augusta Fickert, en induit que «jusqu'à présent, la femme a dû mentir
pour arriver à ses fins et assurer même sa conservation: le mouvement
féministe doit l'affranchir de cet asservissement[22].» Et ne croyez pas
que la femme riche soit mieux traitée! Confinée entre sa modiste et sa
couturière, condamnée aux futilités de la toilette et aux bavardages de
salon, exclusivement occupée à faire la belle, elle ne joue dans la vie
prétendue aristocratique, comme dit Mme Pardo-Bazan, qu'«un rôle de
simple meuble de luxe.» A qui la faute? A son seigneur et maître, dont
elle partage l'oisiveté frivole et la dissipation tapageuse[23].
[Note 22: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 860.]
[Note 23: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 879.]
Par contre, les doléances de la femme nous paraissent beaucoup plus
dignes de considération, lorsqu'elles visent les humiliations et les
déformations que lui inflige notre littérature contemporaine. Voyez ce
que les romanciers, les nouvellistes, les chroniqueurs, les dramaturges
ont fait de la femme, sous quels traits ils la peignent, de quelle boue
ils la pétrissent: dans le plus grand nombre de leurs oeuvres, elle
apparaît comme une créature perfide et vaine, intrigante et sèche,
vicieuse et malfaisante. Que de livres modernes l'ont injustement
courbée sous le mépris ou traînée dans la honte! Du côté des poètes, des
rêveurs, des mystiques, c'est une autre chanson. Au lieu de maudire Ève,
on la plaint. Elle est l'amie frêle et languide, la malade, l'impure, la
tentatrice adorable ou la charmante pécheresse, fleur délicieuse et
troublante qui distille le poison avec le miel. Quelle femme ne serait
profondément blessée de cette pitié soupçonneuse ou de ces imputations
flétrissantes? Rappelons seulement, à titre d'exemple, cette définition
d'Alexandre Dumas: «La femme est un être circonscrit, passif,
instrumentaire, disponible, en expectative perpétuelle. C'est la seule
oeuvre inachevée que Dieu ait permis à l'homme de reprendre et de finir.
C'est un ange de rebut[24].»
[Note 24: Préface de _l'Ami des femmes_. Théâtre complet, t. IV, p. 45.]
Il est pourtant une misère plus douloureuse et plus infâme que notre
civilisation lui réserve. Et si répugnante est cette plaie que je n'en
parlerais pas, si nos féministes, que n'effraie aucun sujet, ne m'en
faisaient une obligation: j'ai nommé la prostitution. De fait, la femme
tombée est asservie au caprice des brutes. Et la nouvelle école enseigne
que, tant qu'une malheureuse sera courbée sous le joug de cette
dégradation réglementée, nulle femme honnête ne pourra se dire déliée de
toute servitude. Affligée de «l'agenouillement des hommes devant la
moins digne d'idolâtrie,» devant cette Circé symbolique qui les change
en bêtes, blessée de l'insulte faite à ses soeurs déchues, «elle doit
communier par sa conscience indignée, selon le langage hardi de M. Jules
Bois, avec l'immense caste des esclaves patentées du plaisir viril[25].»
Nul outrage n'est donc épargné à la femme: tout lui est sujet
d'abaissement ou d'ignominie, depuis les plaintes des faux amis
jusqu'aux malédictions haineuses des misogynes, depuis les égards
mortifiants de la galanterie mondaine jusqu'aux suprêmes injures de la
débauche. Mme Pauline Thys en conclut, dans une langue réaliste, que
«l'homme est le seul animal qui méprise sa femelle[26].»
[Note 25: _La Femme nouvelle, loc. cit._, p. 837.]
[Note 26: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 891.]
CHAPITRE IV
Nuances et variétés du féminisme «autonome»
SOMMAIRE
I.--LES MODÉRÉES ET LES HABILES.--LA DROITE LIBÉRALE.
II.--LES INTELLECTUELLES ET LES PROPAGANDISTES.--LE CENTRE
FÉMINISTE.
III.--LES RADICALES ET LES LIBRES-PENSEUSES.--LE PARTI
AVANCÉ.--L'EXTRÊME-GAUCHE INTRANSIGEANTE.--EFFECTIF TOTAL
DES DIFFÉRENTS GROUPES.
On a vu que les féministes des deux sexes s'accordent pour reprocher à
la société les préjugés, les injustices et les souffrances dont
l'existence des femmes est journellement affligée. Mais il ne faut pas
en conclure que, né d'un même besoin de révolte contre ces préventions,
ces misères et ces iniquités, le féminisme indépendant forme un bloc
homogène, ayant même esprit, même programme et même but. Il se
fractionne, au contraire, en plusieurs groupes distincts qui, tout en
poursuivant parallèlement l'amélioration de la condition des femmes,
marquent une impatience, une logique et des ambitions très inégales. Il
en est d'intransigeants, de radicaux, de modérés et même de
conservateurs. Réuni en assemblée, le féminisme ferait l'effet d'un
Parlement très varié d'opinions et de couleurs.
I
Les moins avancées patronnent l'_Avant-Courrière_, qui a pour emblême
«un soleil levant derrière une colline accessible.» Cette publication
intéressante est dirigée par Mme Jeanne Schmahl, dont la pondération
insinuante et persuasive a su conquérir à la cause féministe de nombreux
et puissants auxiliaires parmi les lettrés. Voici, à titre de curiosité,
un échantillon de sa manière de voir et d'écrire: «Le préjugé veut que
le rôle exclusif de la femme soit d'être épouse et mère: pourtant toutes
les femmes ne se marient pas et même toutes celles qui se marient ne
deviennent pas mères. Et pourquoi les épouses et les mères
seraient-elles moins libres que les maris et les pères? Si les femmes
sont véritablement plus faibles et moins intelligentes que les hommes,
si elles doivent infailliblement être vaincues dans la lutte, pour
quelles raisons les hommes se défendent-ils contre elles par des lois?
La femme porte en son sein l'enfant et le nourrit. Les femmes ne
craignent pas la concurrence des hommes et ne demandent pas une loi pour
empêcher les hommes d'usurper cette fonction. Là où les lois de la
nature fixent la limite, les lois humaines sont superflues[27].»
[Note 27: Revue encyclopédique, p. 887.]
Mme Schmahl n'a donc pas l'intention de contraindre un jour le père de
famille à nourrir de son lait ses enfants nouveau-nés. Il convient de
lui en savoir gré. On voit avec quelle réserve et quelle discrétion la
très distinguée fondatrice de l'_Avant-Courrière_ touche au privilège
masculin. Elle a même eu l'habileté de faire accepter à Mme la duchesse
d'Uzès la présidence de son groupe. Ce qui prouve que le féminisme n'est
pas un produit exclusif de la libre-pensée et de la démocratie
républicaine, puisqu'il se fait honneur de rallier d'aussi éminentes
aristocrates.
Avouerai-je que j'en suis un peu étonné? J'entends bien qu'aux yeux de
ces dames, l'homme est un monarque déchu, duquel on ne peut rien
espérer. Et donc, puisque le roi est mort, vive la reine! Le malheur est
que, depuis la loi salique et par une tradition ininterrompue, les
femmes n'ont en France aucun droit au pouvoir royal, la couronne devant
se transmettre exclusivement par les mâles. Et voilà bien encore
l'incorrigible outrecuidance du sexe fort! D'où l'on peut conclure que,
dans la pure doctrine féministe, une femme qui a conscience de sa
dignité ne saurait être royaliste à aucun prix. S'incliner devant le
roi, c'est encore s'abaisser devant un homme. Et, circonstance
aggravante, on raconte que Marie-Antoinette avait coutume de répéter que
«toute femme qui se mêle volontairement d'affaires au-dessus de ses
connaissances et hors des bornes de son devoir est une intrigante.» Il
est douteux que cette franchise et cette humilité rallient les «femmes
nouvelles» à la cause monarchique. Qui sait même si déjà l'âme des plus
ambitieuses,--dont c'est l'habitude de réclamer l'accession de leur sexe
à tous les emplois virils,--n'aspire point secrètement à la présidence
de la République? A moins qu'elle n'en rêve la suppression: ni
président, ni présidente,--ce qui, à tout prendre, serait plus conforme
au principe de l'égalité des sexes.
Parlons plus sérieusement: la fraction libérale du parti féministe part
de cette idée très sage et très vraie que, loin de s'improviser, le
progrès s'enfante laborieusement. De l'avis des femmes de caractère et
de talent qui l'inspirent et la dirigent,--et parmi lesquelles je range
Mme Schmahl au premier rang,--l'important est de savoir sérier les
questions et attendre les résultats. A l'heure qu'il est, leur
propagande s'applique à revendiquer et à conquérir l'égalité des «droits
civils», en agissant sur le public par des conférences et des
publications, et sur le Parlement par des requêtes et des pétitions.
C'est dans cet esprit pratique et avisé que Mlle Marie Popelin,
doctoresse en droit de l'Université de Bruxelles, qui a fondé un des
premiers organes du Droit des Femmes--_la Ligue_--réclame contre les
lois vieillies ou injustes, définissant le féminisme «une protestation
contre un système d'exception qui, sans libérer la femme d'aucun devoir,
lui enlève des droits accordés à tous les hommes[28].»
[Note 28: Revue encyclopédique, p. 882.]
II
Telle est aussi la tactique d'une fraction voisine qui, sans être
beaucoup plus avancée, nourrit pourtant des espérances plus larges, des
vues plus libres, des idées plus hardies et prend une attitude de jour
en jour plus militante. Avec elle, nous touchons au coeur même du
féminisme, à ce foyer nouveau épris de curiosité scientifique, brûlant
de savoir, de vouloir, de pouvoir, dévoré du besoin de s'élever, de se
communiquer, de se dévouer, à ce centre où s'allument et s'échauffent
les résolutions les plus ardentes et les vocations les plus viriles.
C'est de là qu'est sortie la _Société pour l'amélioration du sort de la
Femme_, dont la présidente, Mme Féresse-Deraismes, une opportuniste
aimable, comptera parmi les ouvrières de la première heure avec sa soeur
cadette, la regrettée Maria Deraismes, à laquelle ses admirateurs ont
élevé galamment, en février 1895, un monument au cimetière Montmartre.
C'est dans le même esprit que s'est formé le groupe féministe français
l'_Égalité_, dont la fondatrice, Mme Vincent, une femme d'étude et de
patiente volonté, se plaît à reconstituer le rôle social que son sexe a
joué dans le passé. C'est d'une semblable préoccupation qu'est née la
_Ligue française pour le Droit des femmes_, que Mme Pognon dirige aussi
habilement, aussi magistralement qu'elle a présidé, en 1896, les débats
tumultueux du Congrès féministe de Paris: femme de tête et de coeur,
apôtre des revendications de son sexe et surtout ardente zélatrice des
oeuvres de la paix universelle, elle fait appel aux mères pour effacer
les haines et réconcilier les hommes. «La guerre est une flétrissure
pour l'humanité: à la femme de la supprimer. Il lui suffira de le
vouloir fortement, passionnément. L'amour maternel fera ce miracle.»
Dieu le veuille!
C'est encore sous la même inspiration que s'est constituée l'_Union
universelle des Femmes_, destinée, dans la pensée de Mme Marya Cheliga
qui en est l'âme, à faire oeuvre de propagande fédéraliste entre tous
les peuples. Malgré ses emportements et ses outrances, il est impossible
de ne point admirer cette femme que nos meilleurs écrivains ont honorée
de leurs confidences, et dont chaque phrase est comme pleine d'une foi
communicative. Témoin celle-ci: «Même affranchie, la femme, ainsi que
l'homme, aura toujours sa part de cette souffrance que le destin
implacable et mystérieux réserve à tout être vivant sur notre pauvre
planète; mais, ayant acquis avec la libération toutes les possibilités
de bonheur qui sont en elle, la femme atténuera l'universelle douleur et
apportera un surplus de satisfaction et de joie, par tout l'élan de son
coeur sensible au bien, par toute l'ardeur de son âme rénovée et
fière[29].»
[Note 29: _Les Hommes féministes, op. cit._, p. 831.]
C'est dans le même milieu opportuniste, enfin, que deux oeuvres de
publicité intéressantes ont pris naissance: le _Journal des Femmes_,
dont Mme Maria Martin, sa distinguée directrice, résume ainsi la
tendance idéale: «L'humanité est une; l'homme ne sera jamais grand tant
que la dignité de la femme sera sacrifiée à son égoïsme;»--et la _Revue
féministe_, trop tôt disparue, dont la prudence de Mme Clotilde Dissard
tempérait heureusement l'esprit et les revendications. Qu'on en juge par
ce fragment: «Ne demandons pas trop à la fois. Au point de vue social,
la femme, sans siéger dans les parlements, peut faire oeuvre féconde et
bonne; elle a à remplir une mission toute de charité et de
philanthropie; elle doit s'efforcer de prévenir et d'atténuer
quelques-unes des misères sociales: l'intempérance, la guerre, le vice,
le vice surtout, qui crée pour la femme le pire des esclavages[30].»
[Note 30: _La Femme moderne, op. cit._, p. 857.]
Au demeurant, constatons sans malice que les publications féministes ont
beaucoup moins de lectrices que les simples journaux de modes. Mais
sachons reconnaître en même temps que, si, dans cette végétation
d'oeuvres et d'idées, bon nombre ne sont point exemptes de présomption
désordonnée ou d'audace fâcheuse, il est consolant d'y voir éclore et
fleurir, avec une vigueur exubérante, les sentiments de pitié, d'amour,
de dévouement qui font le plus d'honneur à la femme moderne.
III
Le féminisme avancé est en droit de revendiquer Mlle Maria Deraismes,
dont j'écrivais le nom tout à l'heure. Grâce à l'appui de M. Léon
Richer, un précurseur intrépide et convaincu, qui avait fondé le _Droit
des femmes_ pour défendre et propager les idées nouvelles, cette
intellectuelle élégante et hardie a personnifié pendant longtemps le
féminisme français; si bien qu'elle aurait pu dire, sans exagération,
durant vingt années: «Le féminisme, c'est moi!» Et je ne doute point
qu'elle l'ait pensé. Le féminisme était sa chose, son bien, sa vie; et
finalement, cette appropriation n'a guère servi la cause des femmes.
Mlle Deraismes eut le tort,--malgré ses intentions généreuses,--de
l'annexer despotiquement à la libre-pensée et à la franc-maçonnerie. De
là son succès auprès des partis avancés. Son intransigeance éloigna
d'elle les âmes modérées et libérales. C'est moins, je pense, à l'apôtre
du droit des femmes qu'à l'anticléricale frondeuse et voltairienne que
le Conseil municipal de Paris a voulu rendre hommage en donnant son nom
à une rue de la capitale.
A lire aujourd'hui les productions de ce féminisme radical, l'impression
n'est ni douce, ni rassurante. Non content d'enfler la voix et de forcer
la note, comme la plupart des organes du parti féministe,--ce qui n'est
qu'un manque de mesure et une faute de goût,--cet enfant terrible pousse
ses revendications jusqu'à l'extrême logique.
Tel déjà ce féminisme cosmopolite qui affiche la prétention d'étendre
«la question féminine à toutes les questions humaines.» Ainsi parlait
naguère l'honorable secrétaire générale de la _Solidarité_, Mme Eugénie
Potonié-Pierre, une des plus actives propagandistes du mouvement
nouveau, qui,--pas plus que son mari, d'ailleurs,--ne reculait devant
les idées absolues de révolution égalitaire. «L'homme et la femme
doivent être complètement égaux,» selon M. Edmond Potonié-Pierre; «hors
de là, pas de salut[31].»
[Note 31: _Les Hommes féministes, loc. cit._, p. 829.]
Tout en rêvant d'embrassement général et de paix perpétuelle entre les
peuples, tout en réclamant «la justice pour tous, et aussi pour les
animaux, nos frères inférieurs[32],» les manifestes de ce groupe ne
parlent que de luttes, de victoires et de conquêtes, dont l'homme, cette
tête de turc, ce sultan malade, doit supporter les coups et payer les
frais. C'est encore Mme Potonié-Pierre qui, dans l'emportement de son
zèle, reprochait un jour aux femmes d'agréer les politesses et les
condescendances du sexe masculin. Il serait préférable, paraît-il, que
les hommes traitassent ces dames comme ils se traitent entre eux. Plus
d'humiliante galanterie: mieux vaut la rudesse égalitaire.
[Note 32: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 882.]
Que dirons-nous enfin du féminisme intransigeant, par lequel le
féminisme «autonome» rejoint le féminisme «révolutionnaire»? Il
s'échappe et se répand contre l'autorité masculine en violences
acrimonieuses, où l'on sent moins l'ardeur de la liberté et la passion
de l'indépendance qu'une sorte de basse envie et d'hostilité rageuse et
impuissante. Avec lui, tout ce qu'il y a de bon dans le féminisme tourne
à l'aigreur et à l'outrance. Son exaltation est faite surtout d'amertume
et de jalousie. C'est un féminisme haïssant et haïssable. A l'entendre,
il faut que la femme se suffise à elle-même. Plus de recours à
l'assistance de l'homme: sa tutelle est dégradante.
Une Italienne, Mme Émilia Mariani, s'est écriée en plein congrès
féministe de Paris: «Que la femme meure plutôt que de subir la
protection de l'homme qui la lui fait payer par son esclavage ou par son
déshonneur[33]!» Poussée à ce point, la misanthropie devient une maladie
inquiétante. Lorsqu'une femme en arrive à ce degré d'extravagance, il y
a mille chances pour qu'elle réclame l'abolition du mariage et
l'affranchissement de l'amour, et qu'elle se réfugie finalement dans
l'union libre. Le dévergondage des idées mène tout droit au dévergondage
des moeurs.
[Note 33: _Ibid._, p. 832.]
Cela se voit déjà. Il est des sujets sur lesquels la pensée d'une femme
ne saurait guère se poser sans se déflorer, des mots que sa bouche ne
peut articuler, semble-t-il, sans gêner sa pudeur. Certaines femmes,
pourtant, se montrent inaccessibles à cette sorte de scrupules, les
jugeant sans doute indignes de leur virilité artificielle. En quête
d'émancipation à outrance, à la poursuite des libertés de la vie de
garçon, des amazones se lèvent autour de nous, dans les cénacles
littéraires particulièrement, qui ne rougissent pas plus qu'un dragon,
et dont le casque à panache, porté gaillardement sur l'oreille,
scandalise les bonnes mamans et amuse ces abominables hommes. N'ayez
crainte: des manifestations aussi intempérantes ne feront pas avancer
beaucoup leurs affaires. Ce féminisme à plumet n'est pas dangereux. Son
extravagance même nous met en garde contre ses sophismes.
De cette revue générale des groupements féministes, il reste qu'ils se
composent d'un centre compact, formé par le féminisme autonome, et de
deux ailes opposées: le féminisme chrétien à droite et le féminisme
révolutionnaire à gauche. De telle sorte que le féminisme français va du
conservatisme religieux à la révolte la plus osée, en passant par le
progressisme bourgeois et le radicalisme libre-penseur. Le féminisme
n'est donc plus, comme jadis, le roman aventureux de quelques
individualités retentissantes; il tend à devenir un mouvement collectif,
dont l'amplitude croissante s'étend de proche en proche.
Quel est, en fin de compte, l'effectif total du féminisme militant? On
ne sait trop. D'après Mme Dronsart, il existerait à Paris une fédération
composée de dix-huit groupes comprenant 35000 membres[34]. Nous sommes
encore loin d'une levée en masse du sexe faible contre le sexe fort.
Mais les associations féministes sont formées, paraît-il, de zélatrices
ardentes et comme illuminées qui, rêvant de confesser leur foi à la face
des persécuteurs et de se dévouer, corps et âme, au triomphe de l'idée
nouvelle, aspirent à la paille humide des cachots et à la palme du
martyre. C'est à faire trembler les plus hardis d'entre les hommes!
[Note 34: _Le Correspondant_ du 10 octobre, p. 121.]
CHAPITRE V
Manifestations et revendications féministes
SOMMAIRE
I.--TENTATIVES D'ASSOCIATION NATIONALE ET
INTERNATIONALE.--CAUSES DIVERSES DE FORCE ET DE
FAIBLESSE.--LES TROIS CONGRÈS DE 1900.
II.--LA DROITE FÉMINISTE.--CONGRÈS CATHOLIQUE.--PREMIER
DÉBUT DU FÉMINISME RELIGIEUX.
III.--LE CENTRE FÉMINISTE.--CONGRÈS PROTESTANT.--MOINS DE
BRUIT QUE DE BESOGNE.
IV.--LA GAUCHE FÉMINISTE.--CONGRÈS
RADICAL-SOCIALISTE.--TENDANCES AUDACIEUSES.
V.--QUE PENSER DE CES DIVISIONS?--EN QUOI LE FÉMINISME PEUT
ÊTRE DANGEREUX ET MALFAISANT.--COMPLEXITÉ DU PROBLÈME
FÉMINISTE.--NOTRE DEVISE.
I
Une chose pourtant doit nous rassurer qui ressort avec évidence des
pages qu'on vient de lire: ce sont les divisions et subdivisions du
féminisme. Celui-ci, en effet, manque de cohésion, d'entente, d'unité;
ses tendances sont diverses et parfois contraires; il n'a pas de
doctrine précise ni de programme arrêté. C'est pourquoi les congrès
internationaux qu'il a tenus jusqu'ici dans les grandes capitales de
l'Europe ont donné le spectacle de la discorde et de l'incohérence.
Outre que, dans ces assemblées féminines comme en tout congrès dont la
science ou la philanthropie est le noble prétexte, le temps s'est passé
moins en travail utile qu'en distractions mondaines, réceptions,
visites, excursions et banquets,--il semble bien, malgré certains
dithyrambes intéressés, que la plupart des discussions se sont traînées
dans le vague des théories creuses et l'exposition des thèses les plus
contradictoires ou les plus étranges. Peu de solutions pratiques; point
de direction concertée.
Qu'on ne croie point que j'exagère: une congressiste sincère, Miss
Frances Low, nous a livré sur ce point ses impressions personnelles. «On
entrait dans une section, écrit-elle à propos du congrès féministe tenu
à Londres en 1899, et l'on y entendait soutenir, en langage charmant,
que la constitution d'un foyer est la plus noble et la plus belle des
fonctions de la femme; et cinq minutes plus tard, on affirmait, dans la
même enceinte, qu'un jour viendrait où, grâce à l'évolution, la femme
serait libérée, comme l'homme, des devoirs et des soucis du ménage. Ici
l'on apprenait comment les femmes, opprimées par les hommes, «avaient
dormi, voilées, pendant des siècles,» selon l'expression d'une dame
douée d'imagination; et là, on vous racontait les merveilleuses choses
accomplies par notre sexe, en littérature, depuis Sapho. Un jour, pour
justifier l'entrée des femmes dans la vie publique, on vantait leur
abnégation et leur désintéressement; et le lendemain, dans un travail
consacré à la vie idéale des familles de l'avenir, on déclarait que la
femme serait «payée» pour tous les services qu'elle rendait à son mari
et à ses enfants[35].» Il n'est qu'une main féminine pour égratigner
aussi joliment les «chères camarades».
[Note 35: _Journal des Débats_ du 8 août 1899, extrait du _Nineteenth
Century_.]
Afin de remédier à cette confusion des langues que Miss Low dénonce
d'une plume si acérée, on s'emploie actuellement à constituer en chaque
pays un «conseil national des femmes». Ces différents groupements en
voie d'organisation devront s'affilier, selon l'idée fédérale, en
«conseil international», qui deviendra ainsi l'organe de l'«Union
universelle des femmes». Et bien que cette vaste coalition soit à peine
ébauchée, bien que l'effort de concentration et le «travail
intellectuel» des groupes régionaux ait souffert de «l'invasion de
l'élément mondain dans le domaine du féminisme,» Mlle Kaethe Schirmacher
nous assure que «la solidarité des femmes dans le monde entier, loin
d'être un vain mot, est en partie déjà une réalité[36].»
[Note 36: _Journal des Débats_ du 15 juillet 1899.]
Il ne paraît pas cependant que l'Exposition universelle de 1900 ait vu
se former l'unité rêvée entre les différents groupes et les différentes
races. Le féminisme reste divisé contre lui-même. Ouvrières et
bourgeoises, protestantes et catholiques, n'ont pu s'entendre ni se
réunir en un concile général. Nous avons eu trois congrès pour un. Si
les discussions y ont gagné d'être plus calmes, plus sérieuses et plus
pratiques, il n'en demeure pas moins que cette désunion est la plus
grande cause de faiblesse qui puisse atteindre et compromettre une
oeuvre de prosélytisme et de combat. Schopenhauer a dénoncé quelque part
avec aigreur «la franc-maçonnerie des femmes». Il est de fait que, sans
beaucoup s'aimer entre elles, elles se soutiennent; mais cette
solidarité d'intérêt n'exclut pas les rivalités de personnes. On l'a
bien vu aux congrès qui se sont tenus à Paris en 1900, à l'occasion de
l'Exposition universelle: ce qui n'empêche point qu'ils feront époque
dans l'histoire du féminisme français.
Voici, pour mémoire, les titres officiels qu'ils avaient pris: «Congrès
catholique international des oeuvres de femmes»,--«Congrès des oeuvres
et institutions féminines»,--«Congrès de la condition et des droits de
la femme». Mais ces vocables divers marquent trop faiblement l'esprit
très différent qui anima leurs discussions et inspira leurs voeux et
leurs résolutions. Il était facile, d'ailleurs, à tout observateur
attentif de prévoir que le féminisme latin se fractionnerait en trois
groupes rivaux, sinon ennemis. Dès maintenant la coupure est faite: le
féminisme français a sa droite, son centre et sa gauche.
II
Le premier congrès n'a pas caché son drapeau: il s'est dit hautement
catholique, et ses séances ont prouvé qu'il méritait cette appellation.
Organisé sous le patronage du cardinal Richard, archevêque de Paris,
présidé par Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, dirigé par M. le
vicaire général Odelin, son esprit est resté strictement confessionnel.
On y a vu défiler en des rapports soignés, attendris ou pieux,
l'ensemble des oeuvres religieuses de prière, d'apostolat ou de
solidarité qui intéressent tous les âges et toutes les conditions,
oeuvres fondées, soutenues, propagées par le coeur et l'intelligence des
femmes. Ç'a été, en quelque sorte, la grande revue des forces actives de
la charité chrétienne.
Jusqu'à ce jour, l'Église catholique avait regardé le féminisme d'un
oeil défiant. D'aucuns même jugeaient tout rapprochement impossible
entre une religion si vénérable et une nouveauté si hardie. L'alliance
pourtant a été signée au congrès de Paris; et j'ai l'idée qu'elle peut
être féconde en résultats imprévus. L'honneur en revient à un petit
noyau de femmes distinguées, parmi lesquelles Mlle Marie Maugeret s'est
fait, à force de vaillance et de talent, une place éminente. Veut-on
savoir comment la directrice du _Féminisme chrétien_ entend le rôle
d'une Française aussi fermement attachée à la pratique de son culte
qu'aux intérêts et aux revendications de son sexe? Voici une citation
significative, qui nous renseigne en même temps sur l'attitude très
nette et très franche que les femmes catholiques ont prise vis-à-vis du
féminisme libre-penseur: «Si les partis s'honorent en rendant justice à
leurs adversaires, vous me laisserez, Mesdames, moi à qui Dieu a fait la
grâce d'être une croyante ardemment convaincue, rendre hommage à ces
femmes qui, n'attendant rien de la justice de Dieu et de son règne en ce
monde, ont cru à la possibilité d'une justice humaine et ont voué leur
existence à en préparer l'avènement. Nous pouvons désapprouver leur
symbole, blâmer plus d'un article de leur programme, déplorer les
tendances irreligieuses de leurs doctrines; nous ne pouvons pas oublier
que, les premières, elles sont descendues dans l'arène, qu'elles ont eu
le courage de prendre corps à corps les préjugés et de braver jusqu'au
ridicule, cette puissance si redoutée en France. Et c'est pourquoi,
Mesdames, je vous demande la permission de les saluer avant de les
combattre[37].»
[Note 37: _Rapport sur la situation légale de la femme._ Le Féminisme
chrétien du mois de mai 1900, p. 141.]
Et ce langage, si courtois et si droit, fut applaudi par un auditoire
composé presque exclusivement des femmes les plus titrées de
l'aristocratie française, assistées de quelques hautes personnalités
masculines, parmi lesquelles il convient de nommer deux académiciens, M.
Émile Ollivier et M. le comte d'Haussonville.
On pense bien que ces femmes nobles, de tradition conservatrice,
réfractaires à l'esprit révolutionnaire ou même simplement laïque, se
sont gardées prudemment de toutes les théories excessives accueillies
avec faveur en d'autres milieux féministes. Le vent d'indépendance
anarchique, qui souffle un peu partout, ne pouvait agiter une assemblée
de duchesses. Et cela même suffirait à démontrer l'utilité d'un
féminisme chrétien, recruté parmi les femmes de naissance ou de
distinction qui, femmes par toutes les fleurs de la grâce et de
l'esprit, prétendent sauvegarder, contre les exagérations impies
auxquelles des gens imprévoyants les convient, ce qui fait l'honneur et
le charme de leur sexe. Même s'il cessait d'être aussi aristocratique
qu'il s'est révélé en ses premières assises de 1900, le féminisme
chrétien aurait encore à jouer, dans le mouvement des idées nouvelles,
le rôle de modérateur et d'arbitre souverain. Est-il destinée plus
enviable?
En somme, le premier congrès des femmes catholiques a voulu constituer
l'«Internationale des oeuvres charitables.» Puis, élargissant son ordre
du jour, il a évoqué à son tribunal quelques-unes des lois civiles qui
règlent le plus durement le sort de la femme. Et la discussion de ces
graves questions féministes,--dont nous rapporterons en lieu opportun
quelques échos,--l'a tout naturellement amené à cette conclusion, qu'il
était grand temps de faire entrer un peu plus d'esprit chrétien dans les
commandements impérieux du code Napoléon.
Si bien que l'année 1900 aura vu l'apparition solennelle du féminisme en
un milieu qui lui semblait à jamais fermé, puisque de grandes dames et
de bonnes chrétiennes n'ont pu se défendre d'examiner, ni se dispenser
d'accueillir avec bienveillance les doléances de leur sexe; et chose
plus grave, elle aura vu, en ces premières assises des oeuvres
catholiques, l'acceptation officielle du féminisme par le clergé
français. L'heure était venue, au dire de Mlle Maugeret, d'«ouvrir
toutes grandes les portes de l'Église» à ces altérées de justice et de
progrès, que la libre-pensée «avec son langage mélangé des meilleures et
des pires choses, avec son personnel non moins mélangé que ses
théories,» essayait d'arracher au christianisme, en se présentant comme
l'école de toutes les émancipations, à l'encontre de la religion
représentée comme l'école de tous les esclavages.
Il appartient donc à l'Église de libérer la femme des liens
inextricables qui l'enserrent. Car l'apôtre du féminisme chrétien a
déclaré sans détour, en plein congrès catholique, que la loi française
ne protège pas la femme,--au contraire! «Elle la désarme dans la vie
économique; elle l'ignore dans la vie civile; elle l'asservit dans la
vie conjugale[38].» Rien que cela! L'Église aura fort à faire.
[Note 38: _Le Féminisme chrétien_ du mois de mai 1900, pp. 136, 137 et
144.]
III
Le Centre du féminisme, qui compte beaucoup de femmes instruites,
prudentes, avisées, tend à se dégager des influences confessionnelles.
Il est depuis longtemps constitué en un groupe compact où, sans trop
s'enquérir des opinions religieuses de chacun, on s'occupe surtout de
«la Femme pour la Femme.» La réunion qu'il a tenue au cours de
l'Exposition universelle s'appelait le «Congrès des oeuvres et
Institutions féminines.» On s'est accordé à le surnommer le «Congrès des
Protestantes», parce que sa présidente, Mlle Sarah Monod,--une ouvrière
de la première heure qui a fondé à Paris une revue féministe
intéressante: _la Femme_,--et la plupart des dames qui composaient le
comité d'organisation, appartenaient à la religion réformée. Est-ce à ce
titre que le Gouvernement l'a traité comme un congrès officiel, en lui
ouvrant le Palais de l'Économie sociale?
On avait nourri l'espoir d'attirer autour du centre féministe les
groupes de droite et de gauche, afin de constituer l'assemblée unique et
plénière du «Féminisme international.» Mais les questions de personnes,
toujours si âpres entre femmes, ont fait échouer ce beau rêve. Il a
fallu renoncer à réunir en un seul corps tous les soldats de la même
cause, trop de dames ambitionnant de jouer les premiers rôles et de
combattre au premier rang; ce qui prouve que la vanité et la jalousie ne
sont pas des vices exclusivement masculins. Souhaitons même qu'on ne
s'en aperçoive point trop souvent dans les associations féministes de
l'avenir.
Le congrès des modérées et des habiles s'est donc déroulé sans bruit et
sans éclat, sous la direction de femmes d'une compétence éprouvée. Ses
séances furent graves et froides; on y fit étalage d'érudition. Certains
rapports, remontant jusqu'au déluge, nous retracèrent toutes les phases
de la condition des femmes, depuis la femelle des cavernes jusqu'aux
pharmaciennes et doctoresses d'aujourd'hui. Sauf en ce point, la besogne
fut pratique et solide. Il faut dire que les questions de législation
avaient été confiées à des spécialistes, parmi lesquels il nous a plu de
rencontrer les noms de quelques professeurs de droit. Nous aurons plus
loin l'occasion de discuter à loisir les vues émises par les rapporteurs
des deux sexes.
Là comme ailleurs, on a fait le procès des hommes avec vivacité, mais
sans violence de langage. Mme Jeanne Deflou, qui dirige à Paris un
«Groupe français d'études féministes», nous a dit notre fait avec un
esprit qui s'aiguise en pointe acérée. En veut-on un piquant
échantillon? Se demandant pourquoi «les hommes du monde, les hommes de
science,» déversent leur «trop-plein philanthropique» sur les femmes de
la classe inférieure et regardent comme indigne de leur attention le
sort des femmes de la classe moyenne, elle écrit ceci: «Cependant ces
femmes, parce qu'elles sont femmes, ont leurs misères comme les autres,
misères d'autant plus aiguës qu'une éducation plus raffinée a développé
chez elles une sensibilité plus délicate. Ces misères, qu'ils coudoient,
qui sont celles de leurs mères, de leurs filles, de leurs épouses
peut-être, comment ne s'en sont-ils pas, tout d'abord, préoccupés? Je
crains que ces messieurs, qui aiment mieux regarder dans un télescope
que de jeter les yeux à leurs côtés, n'obéissent au désir secret de
limiter l'égalité des sexes à ce qui ne les concerne pas directement.
Ils veulent bien que la femme touche son salaire: les leurs n'ont pas de
salaire; ils ne veulent pas qu'elle touche à sa dot: les leurs ont une
dot[39].»
[Note 39: _Du régime des biens de la femme mariée._ Rapport lu au
Congrès des OEuvres et Institutions féminines tenu à Paris en 1900, _in
fine_.]
A cela n'essayez point de répondre qu'il arrive souvent, dans les
milieux riches ou aisés, que la dot entretient à peine le luxe effréné
de madame: ce serait peine perdue. Il a été décidé, dans les groupes
d'études féministes, que l'affreux mari mange toujours la fortune de sa
bonne petite femme. Et le féminisme protestant se dit équitable et
modéré!
IV
Que faudra-t-il penser de la Gauche féministe qui passe pour être moins
timorée en ses aspirations et moins retenue en ses récriminations? Ses
assises ont eu tout le retentissement désirable. L'État et la ville de
Paris ont accordé au «Congrès de la condition et des droits des femmes»
tous les honneurs réservés aux assemblées officielles. La presse et le
public lui ont fait bon visage. Il fut brillant sans être bruyant.
Symptôme caractéristique: beaucoup d'institutrices y assistèrent;
beaucoup de congressistes exaltèrent les services de «la Fronde». C'est
d'ailleurs sous les auspices de cet organe quotidien du féminisme
militant dirigé, administré, rédigé, composé par des femmes, que le
troisième congrès de l'Exposition s'est réuni et--ce qui vaut mieux,--a
réussi. Pour le moment, nous n'indiquerons que les tendances générales
qui s'y sont manifestées, nous réservant d'examiner, au cours de cet
ouvrage, ses voeux et ses conclusions.
Sans contestation possible, ce dernier congrès,--le plus nombreux, le
plus ouvert, le plus populaire,--fut aussi le plus hardi et (disons le
mot) le plus révolutionnaire. On a dit de lui qu'il s'était montré
radical-socialiste et libre-penseur. Je crois qu'il a mérité ces deux
épithètes.
La religion, d'abord, y fut très malmenée. Dès son discours d'ouverture,
Mme Pognon nous avertissait que «le règne de la charité est passé, après
avoir duré de trop long siècles»; que les oeuvres religieuses ne peuvent
convenir qu'à «la femme bonne, mais ignorante»; qu'au lieu de l'aumône
avilissante», les véritables féministes veulent «la solidarité». C'est
avec le même dédain que Mlle Bonnevial a dénoncé «ce principe négateur
de tout progrès: la résignation chrétienne», et les «préjugés chrétiens»
qui ont fait de la femme «la grande coupable» et du travail «une peine
et une humiliation». La même a flétri vertement «les scandaleuses
spéculations industrielles» des couvents qui se livrent clandestinement
à «l'exploitation de l'enfance ouvrière». De son côté, Mme Marguerite
Durand a fait la leçon aux riches élégantes «qui donnent, par chic, pour
les réparations d'églises, le rachat des petits Chinois et autres
oeuvres plus ou moins fantaisistes qui masquent simplement des
opérations financières cléricales et politiques[40]». Enfin Mme
Kergomard a supplié toutes les femmes qui font de l'éducation, de
secouer le «vieil esprit», l'«esprit du confessionnal[41]».
[Note 40: Compte rendu sténographique de _la Fronde_ du 6 septembre
1900.]
[Note 41: _Ibid._, nº du 9 septembre.]
Sans doute possible, la religion offusque ces dames. Le prêtre
catholique surtout est leur bête noire. Au banquet qui a terminé le
congrès, «la directrice de l'un des plus importants lycées de filles»,
dit _la Fronde_, a fait cette déclaration catégorique: «Nous voulons que
notre enfant soit élevé à penser librement, sans qu'il soit marqué au
front d'aucun stigmate religieux.» Et tous ces appels à l'athéisme
furent salués d'applaudissements prolongés.
Même accord pour affirmer que le remède réel aux souffrances de
l'ouvrière est dans «une transformation complète de la société
actuelle[42].» Au dire de Mme Pognon, la misère ne saurait être
supprimée que par «une juste répartition des produits du sol et de
l'industrie.» C'est le devoir des femmes de s'entendre partout avec
«leurs frères de misères.» Et cette entente ne doit pas s'arrêter aux
frontières. Après l'Internationale des ouvriers, l'Internationale des
ouvrières. «Comprenant que nos frères de l'étranger souffrent du même
mal que nous, il est de notre devoir de former dans l'humanité une seule
et même famille[43].»
[Note 42: Rapport de Mlle Bonnevial sur la question des salaires de la
femme. _La Fronde_ du 6 septembre 1900.]
[Note 43: Discours d'ouverture, même numéro.]
Vainement un congressiste courageux s'exclama: «Nous sommes ici pour
nous occuper des droits des femmes et non pour faire du communisme ou du
socialisme.» Mlle Bonnevial l'accusa de vouloir étrangler la discussion.
Par contre, une motion anarchiste fut repoussée avec perte. La formule:
«Chacun donnant selon ses efforts recevra selon ses besoins,» souleva de
formidables protestations[44]. Au surplus, le «nationalisme» ne fut pas
mieux traité par ces dames. Un orateur s'étant risqué par inadvertance à
parler des «défenseurs de la patrie», souleva une telle émotion qu'il
dut bien vite s'en excuser comme d'une impertinence involontaire, en
déclarant, pour rassurer son monde, qu'il n'«était pas du tout
nationaliste[45].»
[Note 44: Compte rendu sténographique, même numéro.]
[Note 45: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.]
Tout compte fait, bien que Mme Pognon se soit élevée avec force, dans
son discours de clôture, contre «la haine et la lutte des classes»,
affirmant que l'amour seul est en puissance de fonder l'union et la
solidarité entre les humains, il reste que des «paroles empreintes du
plus pur socialisme, des paroles révolutionnaires mêmes,» ont été
prononcées au Congrès de la Gauche féministe[46]. C'est Mme Marguerite
Durand qui l'avoue. D'ailleurs, M. Viviani, l'homme politique bien
connu, a exercé sur cette assemblée de femmes ardentes une très grande
influence, que j'attribue à son talent d'abord, et aussi à son habileté
et à sa modération. De tous les articles du programme socialiste, il a
eu le courage et l'adresse de faire rejeter provisoirement le plus osé,
le plus choquant, le plus pernicieux: l'union libre. Et, l'on doit, pour
cet acte de sagesse, lui savoir gré de son intervention.
[Note 46: Même journal du 12 et du 14 septembre 1900.]
V
Voilà donc le féminisme français coupé en trois tronçons qui auront
beaucoup de peine à se rejoindre et à se ressouder, bien que de nombreux
intérêts les rapprochent. A vrai dire, il n'est pas un seul groupe qui
n'ait l'orgueilleuse conviction d'incarner le vrai féminisme.
Catholiques et protestantes tiennent volontiers leurs soeurs de
l'Extrême-Gauche pour des «révoltées», sans se dire que toute idée,
bonne ou mauvaise, par cela seul qu'elle est neuve, implique une
rupture, plus ou moins grave, avec les opinions courantes et l'ordre
établi, et que, si nous la jugeons périlleuse, il importe moins de la
combattre pour sa nouveauté que de prouver directement sa malfaisance.
En revanche, les féministes chrétiennes ont été gratifiées ironiquement,
par leurs rivales plus libres et plus hardies, de ce gracieux surnom:
les «hermines»; ce qui ferait croire que la réputation des premières est
plus immaculée que celle des secondes. Et cependant, le féminisme n'aura
prise sur les honnêtes gens qu'à la condition d'être patronné, défendu,
accrédité par les honnêtes femmes.
On pourrait être tenté de regretter ces rivalités et ces divisions
intestines, si elles n'étaient à peu près inévitables. N'est-il pas
d'expérience que ceux qui ne travaillent pas les uns avec les autres
sont tentés de travailler les uns contre les autres? Chaque groupe ne
tarde point à se persuader que ses voisins sont des ennemis,
conformément à la maxime: «Quiconque n'est pas avec nous, est contre
nous»; tandis que l'union, qui concentre et décuple les forces, va droit
au but à atteindre et au droit à conquérir.
Il est fâcheux également que le féminisme ne puisse se suffire à
lui-même. Beaucoup de femmes en ont conscience. Telle Mme Marguerite
Durand, qui se défend, comme d'une lourde faute, d'avoir inféodé le
féminisme au parti socialiste. «Nous avons besoin, dit-elle, pour
l'obtention des réformes que nous souhaitons, du concours de tous, plus
encore que du dévouement de quelques-uns[47].» C'est la vérité même;
d'autant mieux que bon nombre de revendications féministes ne mettent
nécessairement en jeu ni la politique ni la religion. Et cela même nous
fait croire qu'elles aboutiront. Ce résultat pourrait être facilité par
la constitution d'un «Conseil national» (le principe en a été voté),
composé de neuf membres, à raison de trois déléguées pour chacun des
trois congrès, et qui représenterait vraiment, au dedans et au dehors,
les idées des femmes françaises[48].
[Note 47: _La Fronde_ du 14 septembre 1900.]
[Note 48: Même journal du 12 septembre 1900.]
On connaît maintenant les directions diverses du féminisme français, et
l'esprit qui anime ses différents groupes, et l'état-major qui les
prépare et les conduit à la bataille. La nature de ce livre ne
permettant pas de citer tout le monde, puisqu'il s'occupe des tendances
et des idées beaucoup plus que des personnes, nous nous sommes appliqué
à publier seulement les noms qui nous ont paru le plus étroitement liés
à l'histoire et au mouvement du féminisme contemporain,--sans nous
dissimuler d'ailleurs que, pour une de nommée, il en est dix qui seront
furieuses de ne point l'être. Ce n'est pas au «jardin secret» des dames
féministes que fleurit le plus abondamment la discrète et suave
modestie.
Bornons-nous à rappeler qu'en France, pour le moment, le féminisme
militant et lettré gravite autour du journal «la Fronde», dont la
rédaction est devenue un centre de ralliement--peu sympathique au grand
public,--où la plupart des tendances nouvelles se rencontrent et
s'unissent contre l'ennemi commun. C'est là que se concertent les coups
terribles destinés à libérer la femme française des liens qui
l'oppriment. C'est là que l'on jure de ne point cesser le bon combat,
tant que le géant Goliath, qui figure naturellement le monstrueux
despotisme des hommes, n'aura point rendu les armes ou mordu la
poussière.
Sans prendre ce bruit de guerre au tragique, il faut bien reconnaître
que toutes ces aspirations, toutes ces associations, toutes ces
manifestations nationales ou internationales ont pour but, et pour
effet, d'éveiller et d'entretenir une hostilité fâcheuse entre les deux
sexes qui composent la famille humaine. Et pour nous, dès que le
féminisme oublie les aptitudes et les qualités propres qui les rendent
étroitement solidaires, dès qu'il cherche le bien-être de la femme dans
un développement égoïste et solitaire, sans égard pour l'espèce qui ne
se perpétue que par l'amour et la coopération, dès qu'il sème la
suspicion et la discorde entre les deux moitiés de l'humanité,--alors
que leur bonheur dépend de la communauté des sentiments, des espérances
et des aspirations,--dès que le féminisme, en un mot, tend à désunir ce
que la nature a voulu manifestement associer, il ne faut pas hésiter à
le dénoncer comme une tentative chimérique et une mauvaise action.
Au demeurant, tous les genres de féminisme, du plus atténué au plus
aigu, s'attaquent plus ou moins directement aux prérogatives actuelles
de l'homme. Le temps n'est plus où le féminisme pouvait paraître à des
écrivains d'esprit «une reprise dans un vieux bas bleu.» Plus moyen de
croire qu'il sévit seulement parmi les vieilles demoiselles qui veulent
faire le jeune homme. Nous sommes en présence d'un courant d'opinion
sans cesse grossissant, qui s'applique, consciemment ou non, à fomenter
un état de guerre entre les sexes. Il s'agit, pour emprunter la langue
féministe, d'un «duel collectif» qui risque de mettre aux prises pour
longtemps les fils d'Adam et les filles d'Ève; et cette perspective
n'est rassurante ni pour la paix des foyers ni pour l'avenir de
l'espèce.
D'année en année, du reste, le plan et la marche du féminisme se
dessinent avec plus de précision et de fermeté. Et comme nous devons
suivre pas à pas son vaste programme, il n'est pas inutile de rappeler
comment les «femmes nouvelles» se plaisent à le formuler. «Si nous
voulons, disent-elles, exercer une action plus décisive sur les affaires
de l'État et sur la direction de la famille, haussons-nous d'abord au
niveau des hommes. Prouvons-leur que nous pouvons comprendre et
apprendre, travailler et produire aussi bien qu'eux. Poursuivons
conséquemment notre émancipation _intellectuelle_ et _pédagogique_,
_économique_ et _sociale_. Instruisons-nous pour être libres; gagnons
notre vie pour être fortes. Cela fait, lorsque nous disputerons aux
hommes avec succès les diplômes et les grades, les métiers industriels
et les professions libérales, nous pourrons, avec plus de vraisemblance
et d'autorité, parler de notre émancipation _politique_ et _familiale_
et conquérir la place qui nous est due dans le gouvernement civique et
le gouvernement domestique.»
C'est donc à l'instruction que le féminisme demande l'émancipation
_individuelle_ des femmes et sur le travail indépendant qu'il fonde leur
émancipation _sociale_, estimant avec raison que, ces améliorations
réalisées, elles seront en droit de jouer un rôle plus direct et plus
actif dans l'État et dans la famille. «Cherchez la vérité et la vérité
vous rendra libres,» tel est le conseil suprême que le féminisme
d'aujourd'hui leur adresse avec instance. On n'a pas oublié peut-être
que l'Exposition de Chicago avait son Palais des Femmes. On y voyait en
bonne place une peinture allégorique de Miss Cassatt, où la hardiesse
conquérante de la «Femme nouvelle» faisait opposition à la basse
humilité de la «Femme ancienne». La partie centrale, plus
particulièrement suggestive, représentait un essaim de jolies filles,
vêtues à la dernière mode, qui cueillaient à pleines mains les fruits de
la science dont leur première mère n'avait timidement goûté qu'un seul.
A droite, une jeune beauté, rivale de Loïe Fuller, dansait au son des
harpes et des violes un pas audacieux où l'envolement des jupes
multicolores resplendissait autour de son front comme une auréole.
Enfin, à gauche, un choeur de femmes, la chevelure dénouée, poursuivait
une Gloire ailée qui montait vers le ciel, tandis que sur leurs talons
se bousculait une bande de canards affolés. Il n'y a pas de doute: c'est
à nous, Messieurs, que ce dernier symbole s'adresse.
Réflexion faite, le meilleur moyen de repousser une insinuation aussi
désobligeante est, croyons-nous, d'étudier et de juger la question
féministe sans passion, sans faiblesse, sans préjugés, c'est-à-dire en
hommes,--évitant avec le même soin l'ironie dédaigneuse et la fausse
sentimentalité, s'abstenant également de toute adhésion aveugle et de
toute récrimination méprisante, se tenant à mi-côte dans une attitude
d'équitable impartialité, admettant des revendications féminines ce
qu'elles ont de bon et de juste, et condamnant sans rémission ce
qu'elles contiennent d'excessif et de périlleux pour la femme et pour
l'humanité.
Il ne s'agit donc point de prendre parti pour _ou_ contre le féminisme,
de l'accepter ou de le rejeter tout entier. Traitant ce sujet en janvier
1897 au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, M. Brunetière
avait donné à sa conférence ce titre significatif: «Pour _et_ contre le
féminisme.» On ne saurait trouver une meilleure formule, si l'on admet,
comme nous, qu'il y a dans le mouvement féministe presque autant à
prendre qu'à laisser; sans compter qu'en adoptant cette règle de libre
examen et de franche critique, nous aurons quelque chance de démontrer à
ces dames que, sans rien sacrifier de notre indépendance et de notre
dignité, nous ne sommes pas aussi despotes, aussi apeurés, ni même aussi
«canards» qu'on se l'imagine en Amérique.
LIVRE III
ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME
CHAPITRE I
Les ambitions féminines
SOMMAIRE.
I.--LA FEMME NOUVELLE VEUT ÊTRE AUSSI INSTRUITE QUE
L'HOMME.--L'ÉGALITÉ DES INTELLIGENCES DOIT CONDUIRE A
L'ÉGALITÉ DES DROITS.
II.--COUP D'OEIL RÉTROSPECTIF.--CE QUE LES XIIe ET XVIIIe
SIÈCLES ONT PENSÉ DE LA FEMME.--LE PASSÉ LUI FUT
DUR.--RÉACTION DU PRÉSENT.
III.--CE QUE SERA LA FEMME DE L'AVENIR.--NOS PRINCIPES
DIRECTEURS.--LA DIVISION DU TRAVAIL ET LA DIFFÉRENCIATION
DES SEXES.--L'ÉGALITÉ MORALE DANS LA DIVERSITÉ
FONCTIONNELLE.--SUBORDINATION DE L'INDIVIDU AU BIEN GÉNÉRAL
DE LA FAMILLE ET DE L'ESPÈCE.
I
Je préviens celles qui seraient tentées de lire les pages suivantes,
qu'il n'entre point dans mes intentions de leur débiter des madrigaux,
persuadé que ces fadaises glissent sur le coeur de la «femme nouvelle»
sans le toucher ni l'attendrir. Nos doctes contemporaines (leur nombre
grandit tous les jours) se piquent de science et de philosophie. Elles
ont des pensées profondes, des lectures graves, des conversations
austères; elles ferment l'oreille à nos compliments accoutumés. Ce n'est
point assez qu'on les trouve jolies et qu'on le leur dise,--même avec
émotion; outre qu'elles n'en ont jamais douté, ce genre de supériorité
leur agrée beaucoup moins qu'à leurs grand'mères. Elles ambitionnent
d'être prises pour de fortes têtes et traitées, non comme de grands
enfants et d'aimables créatures (vous leur feriez horreur!), mais comme
de grands et vigoureux esprits.
Pour plaire à une femme dans le mouvement, il est essentiel de lui faire
le plus sérieusement du monde des déclarations comme celles-ci: «Madame,
vous êtes une étonnante psychologue.» Ou encore: «Je ne vous croyais pas
aussi doctement renseignée sur la physiologie.» Ou mieux:
«L'anthropologie n'a point de secrets pour vous.» Ou enfin, si vous
voulez être irrésistible: «Votre élégance, à laquelle, nous autres
hommes, nous ne saurions jamais atteindre, n'est que misère auprès de
votre puissante dialectique; le charme et la grâce, qu'il serait vain de
vous disputer, ne sont eux-mêmes que vanité auprès de vos connaissances
juridiques et médicales; il n'est pas jusqu'à votre sensibilité, dont
vous triomphez avec tant de raison contre nous, qui ne perde un peu de
son prix et de son mérite auprès de vos capacités mathématiques, de
votre transcendance intellectuelle, de votre admirable esprit
scientifique.» Si, après ce bouquet, une femme n'est pas contente, vous
pourrez en conclure qu'elle n'a pas l'âme vraiment féministe.
Quelque exagéré que paraisse ce langage, on m'avouera qu'il ne suffit
plus à certaines jeunes filles d'aujourd'hui d'être bonnes, rieuses et
tendres, d'avoir de la fraîcheur ou même de la beauté: on les veut
instruites, savantes, académiques. Il leur faut un brevet,--tous les
brevets. Et à cette constatation, le féminisme exulte.
Comment l'humanité enfantera-t-elle cette petite merveille qu'on appelle
la «femme selon la science», l'«Ève future»? Les champions de
l'émancipation féminine ont un plan très simple et une tactique très
adroite. Ils s'efforcent d'établir que, soit par ses qualités morales,
soit par ses facultés intellectuelles, la femme est l'égale de l'homme;
et cela fait, ils en induisent qu'elle doit jouir des mêmes prérogatives
civiles et politiques. Aux adversaires qui ne cessent de lui répéter:
«Vous êtes charmante, la joie de nos réunions et le plaisir de nos yeux,
gracieuse et chatoyante comme le papillon, mais légère et volage comme
lui, changeant de toilette aussi souvent qu'il change de fleur, et
changeant d'idée aussi aisément que vous changez de chapeau,»--la femme
nouvelle s'applique à prouver qu'elle les vaut par l'intelligence et la
raison.
Et voyez la conséquence: au physique et au moral, la femme nous surpasse
déjà par la grâce et par le coeur; elle nous égale presque par
l'imagination, et aussi et surtout par une souplesse d'imitation qui la
porte naturellement à copier, à traduire, à interpréter, à reproduire ce
qu'elle voit et ce qu'elle sait. Mettez qu'elle parvienne à démontrer
qu'elle nous égale de même en capacité intellectuelle, et il ne restera
plus à l'homme qu'une supériorité qui n'est pas la plus enviable: la
force. Et encore, les hommes ont-ils tant de motifs de se croire forts
et de s'en vanter? Si la généralité des femmes est moins robuste que
notre sexe, on voudra bien remarquer que beaucoup s'adonnent
consciencieusement aux exercices physiques les plus propres à tremper, à
fortifier leur délicatesse. Lors même qu'il leur serait interdit (c'est
ma conviction) de nous ravir le privilège de la vigueur musculaire,
cette incapacité serait de peu de conséquence en un temps et en une
société où les supériorités psychiques l'emportent graduellement sur les
supériorités physiques. Aux anciens âges, la force brutale gouvernait le
monde, et la femme, corporellement plus faible que l'homme, ne pouvait
guère lui disputer la prééminence du muscle. Mais à mesure que la
puissance matérielle voit décroître son prestige, et qu'inversement les
influences spirituelles conquièrent peu à peu la primauté sociale, il
suffit d'établir que la femme nous vaut par l'esprit pour que, se
haussant du coup à notre niveau, elle soit admise au partage de notre
traditionnelle royauté.
Cela étant, rien de plus serré que l'argumentation féministe, rien de
plus habile que son programme. Une fois prouvé que les femmes possèdent
des qualités morales et intellectuelles qui balancent les nôtres, elles
deviennent recevables à se prévaloir d'une même utilité sociale que
nous; et dès l'instant que cette double équivalence est démontrée, elles
sont fondées, en justice et en raison, à revendiquer toutes nos
prérogatives civiles et politiques. L'égalité des sexes conduit
logiquement à l'égalité des droits. Est-ce clair?
Si donc nous ne parvenons pas à démontrer notre supériorité
intellectuelle, sur quoi fonderons-nous notre supériorité sociale? Sur
la raison du plus fort? Ce n'est pas suffisant, la force ne prouvant
rien que la force. Voilà pourquoi le féminisme se flatte d'unifier et
d'égaliser les têtes masculines et féminines en les coiffant d'un même
bonnet--et d'un bonnet de docteur, bien entendu. La culture
intellectuelle de la femme est l'article premier des revendications
féminines et la condition de toutes les autres, l'égalité scolaire
devant conduire à l'égalité juridique, à l'égalité économique, à
l'égalité politique. Cela est une nouveauté.
II
Sans remonter très loin dans le passé, on nous concédera qu'après le
christianisme naturellement, c'est à la chevalerie, aux cours d'amour et
aux jeux floraux, que les femmes sont redevables d'avoir reconquis le
coeur et l'hommage des hommes. En ce temps de renouveau et d'adolescence
où la société eut de la jeunesse tous les enthousiasmes et toutes les
folies, il fut de bon ton de porter les couleurs de sa dame. Alors on
vit refleurir le culte de la femme; seulement, ce ne fut pas toujours
l'épouse qui en bénéficia. La galanterie est proche voisine de la
corruption. Toute société reçoit de la femme la grâce qui affine et la
coquetterie qui déprave. C'est pourquoi une culture trop policée ne va
point sans un affaiblissement des moeurs. De plus, si le troubadour
appelait sa dame: «Mon seigneur!» ce compliment attendri ne s'adressait
qu'aux charmes extérieurs et à la beauté physique. En ce temps-là, les
capacités cérébrales et la puissance intellectuelle de la femme étaient
de peu de considération.
Plus tard, notre grave XVIIe siècle se refroidit envers la femme;
l'infériorité du sexe faible ne lui laissait aucun doute. Bossuet en a
tenté une démonstration véritablement mortifiante pour la plus belle
moitié de nous-mêmes: «Dieu tire la femme de l'homme même et la forme
d'une côte superflue qu'il lui avait mise exprès dans le côté. Les
femmes n'ont qu'à se souvenir de leur origine et, sans trop vanter leur
délicatesse, songer, après tout, qu'elles viennent d'un os surnuméraire
où il n'y avait de beauté que celle que Dieu y voulut mettre.» Si
théologique qu'il soit, l'argument prête à rire. Plus simplement, notre
vieux jurisconsulte Pothier écrivait dans le même esprit: «Il
n'appartient pas à la femme, qui est une inférieure, d'avoir inspection
sur la conduite de son mari, qui est son supérieur.» Être de mince
importance, de faible raison et de peu de cervelle, tel était le
jugement hautain que formulaient contre les femmes et les hommes
d'église et les hommes de robe du grand siècle.
Leurs héritiers du XVIIIe regardent encore l'infériorité féminine comme
un principe tutélaire, comme une loi naturelle et nécessaire. Ils
n'accordent guère aux femmes que le droit de plaire aux hommes,--droit
souverain qu'elles exercent sur notre coeur sans notre permission. Le
pouvoir de l'homme, expliquait Montesquieu, n'a «d'autre terme que celui
de la raison,» tandis que l'ascendant des femmes «finit avec leurs
agréments.» Le sensible Rousseau affirmait, non moins catégoriquement,
la prééminence virile. «La femme est faite spécialement pour plaire aux
hommes; si l'homme doit lui plaire à son tour, c'est d'une nécessité
moins directe; son mérite est dans sa puissance: il plaît par cela seul
qu'il est fort.» Ainsi, la raison et la force sont des attributs viril
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