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A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie

by Marcel Proust · French · Gutenberg #2999 · 405,520 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie
    
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Title: A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie

Author: Marcel Proust


        
Release date: December 1, 2001 [eBook #2999]
                Most recently updated: February 26, 2020

Language: French

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Credits: Produced by Sue Asscher, Walter Debeuf, Patrick Narzul, and Marie Lebert


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS — DEUXIÈME PARTIE ***




Produced by Sue Asscher, Walter Debeuf, Patrick Narzul, and Marie Lebert





MARCEL PROUST


A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS


DEUXIÈME PARTIE


Cependant Mme Bontemps qui avait dit cent fois qu'elle ne voulait pas
aller chez les Verdurin, ravie d'être invitée aux mercredis, était en
train de calculer comment elle pourrait s'y rendre le plus de fois
possible. Elle ignorait que Mme Verdurin souhaitait qu'on n'en manquât
aucun; d'autre part, elle était de ces personnes peu recherchées, qui
quand elles sont conviées à des «séries» par une maîtresse de maison,
ne vont pas chez elle comme ceux qui savent faire toujours plaisir,
quand ils ont un moment et le désir de sortir; elles, au contraire, se
privent par exemple de la première soirée et de la troisième,
s'imaginant que leur absence sera remarquée et se réservent pour la
deuxième et la quatrième; à moins que leurs informations ne leur ayant
appris que la troisième sera particulièrement brillante, elles ne
suivent un ordre inverse, alléguant que «malheureusement la dernière
fois elles n'étaient pas libres». Telle Mme Bontemps supputait combien
il pouvait y avoir encore de mercredis avant Pâques et de quelle façon
elle arriverait à en avoir un de plus, sans pourtant paraître
s'imposer. Elle comptait sur Mme Cottard, avec laquelle elle allait
revenir, pour lui donner quelques indications. «Oh! Madame Bontemps,
je vois que vous vous levez, c'est très mal de donner ainsi le signal
de la fuite. Vous me devez une compensation pour n'être pas venue
jeudi dernier... Allons rasseyez-vous un moment. Vous ne ferez tout de
même plus d'autre visite avant le dîner. Vraiment vous ne vous laissez
pas tenter? ajoutait Mme Swann et tout en tendant une assiette de
gâteaux: Vous savez que ce n'est pas mauvais du tout ces petites
saletés-là. Ça ne paye pas de mine, mais goûtez-en, vous m'en direz des
nouvelles.--Au contraire, ça a l'air délicieux, répondait Mme
Cottard, chez vous, Odette, on n'est jamais à court de victuailles. Je
n'ai pas besoin de vous demander la marque de fabrique, je sais que
vous faites tout venir de chez Rebattet. Je dois dire que je suis plus
éclectique. Pour les petits fours, pour toutes les friandises, je
m'adresse souvent à Bourbonneux. Mais je reconnais qu'ils ne savent
pas ce que c'est qu'une glace. Rebattet, pour tout ce qui est glace,
bavaroise ou sorbet, c'est le grand art. Comme dirait mon mari, le _nec
plus ultra_.--Mais ceci est tout simplement fait ici. Vraiment non?--Je
ne pourrai pas dîner, répondait Mme Bontemps, mais je me rassieds
un instant, vous savez, moi j'adore causer avec une femme intelligente
comme vous.--Vous allez me trouver indiscrète, Odette, mais
j'aimerais savoir comment vous jugez le chapeau qu'avait Mme Trombert.
Je sais bien que la mode est aux grands chapeaux. Tout de même n'y
a-t-il pas un peu d'exagération. Et à côté de celui avec lequel elle
est venue l'autre jour chez moi, celui qu'elle portait tantôt était
microscopique.--Mais non je ne suis pas intelligente, disait Odette,
pensant que cela faisait bien. Je suis au fond une gobeuse, qui croit
tout ce qu'on lui dit, qui se fait du chagrin pour un rien.» Et elle
insinuait qu'elle avait, au commencement, beaucoup souffert d'avoir
épousé un homme comme Swann qui avait une vie de son côté et qui la
trompait. Cependant le Prince d'Agrigente ayant entendu les mots: «Je
ne suis pas intelligente», trouvait de son devoir de protester, mais
il n'avait pas d'esprit de répartie. «Taratata, s'écriait Mme
Bontemps, vous pas intelligente!--En effet je me disais: «Qu'est-ce
que j'entends?» disait le Prince en saisissant cette perche. Il faut
que mes oreilles m'aient trompé.--Mais non, je vous assure, disait
Odette, je suis au fond une petite bourgeoise très choquable, pleine
de préjugés, vivant dans son trou, surtout très ignorante.» Et pour
demander des nouvelles du baron de Charlus: «Avez-vous vu cher
baronet?» lui disait-elle.--Vous, ignorante, s'écriait Mme Bontemps!
Hé bien alors qu'est-ce que vous diriez du monde officiel, toutes ces
femmes d'Excellences, qui ne savent parler que de chiffons!... Tenez,
madame, pas plus tard qu'il y a huit jours je mets sur _Lohengrin_ la
ministresse de l'Instruction publique. Elle me répond: «_Lohengrin_?
Ah! oui, la dernière revue des Folies-Bergères, il paraît que c'est
tordant.» Hé bien! madame, qu'est-ce que vous voulez, quand on entend
des choses comme ça, ça vous fait bouillir. J'avais envie de la
gifler. Parce que j'ai mon petit caractère vous savez. Voyons,
monsieur, disait-elle en se tournant vers moi, est-ce que je n'ai pas
raison?--Écoutez, disait Mme Cottard, on est excusable de répondre un
peu de travers quand on est interrogée ainsi de but en blanc, sans
être prévenue. J'en sais quelque chose car Mme Verdurin a l'habitude
de nous mettre aussi le couteau sur la gorge.--A propos de Mme
Verdurin demandait Mme Bontemps à Mme Cottard, savez-vous qui il y
aura mercredi chez elle?... Ah! je me rappelle maintenant que nous
avons accepté une invitation pour mercredi prochain. Vous ne voulez
pas dîner de mercredi en huit avec nous? Nous irons ensemble chez
Madame Verdurin. Cela m'intimide d'entrer seule, je ne sais pas
pourquoi cette grande femme m'a toujours fait peur.--Je vais vous le
dire, répondait Mme Cottard, ce qui vous effraye chez Mme Verdurin,
c'est son organe. Que voulez-vous, tout le monde n'a pas un aussi joli
organe que Madame Swann. Mais le temps de prendre langue, comme dit la
Patronne, et la glace sera bientôt rompue. Car dans le fond elle est
très accueillante. Mais je comprends très bien votre sensation, ce
n'est jamais agréable de se trouver la première fois en pays perdu.--Vous
pourriez aussi dîner avec nous, disait Mme Bontemps à Mme Swann.
Après dîner on irait tous ensemble en Verdurin, faire Verdurin; et
même si ce devait avoir pour effet que la Patronne me fasse les gros
yeux et ne m'invite plus, une fois chez elle nous resterons toutes les
trois à causer entre nous, je sens que c'est ce qui m'amusera le
plus.» Mais cette affirmation ne devait pas être très véridique car
Mme Bontemps demandait: «Qui pensez-vous qu'il y aura de mercredi en
huit? Qu'est-ce qui se passera? Il n'y aura pas trop de monde, au
moins?--Moi, je n'irai certainement pas, disait Odette. Nous ne
ferons qu'une petite apparition au mercredi final. Si cela vous est
égal d'attendre jusque-là...» Mais Mme Bontemps ne semblait pas
séduite par cette proposition d'ajournement.

Bien que les mérites spirituels d'un salon et son élégance soient
généralement en rapports inverses plutôt que directs, il faut croire,
puisque Swann trouvait Mme Bontemps agréable, que toute déchéance
acceptée a pour conséquence de rendre les gens moins difficiles sur
ceux avec qui ils sont résignés à se plaire, moins difficiles sur leur
esprit comme sur le reste. Et si cela est vrai, les hommes doivent,
comme les peuples, voir leur culture et même leur langage disparaître
avec leur indépendance. Un des effets de cette indulgence est
d'aggraver la tendance qu'à partir d'un certain âge on a à trouver
agréables les paroles qui sont un hommage à notre propre tour
d'esprit, à nos penchants, un encouragement à nous y livrer; cet
âge-là est celui où un grand artiste préfère à la société de génies
originaux celle d'élèves qui n'ont en commun avec lui que la lettre de
sa doctrine et par qui il est encensé, écouté; où un homme ou une
femme remarquables qui vivent pour un amour trouveront la plus
intelligente dans une réunion la personne peut-être inférieure, mais
dont une phrase aura montré qu'elle sait comprendre et approuver ce
qu'est une existence vouée à la galanterie, et aura ainsi chatouillé
agréablement la tendance voluptueuse de l'amant ou de la maîtresse;
c'était l'âge aussi où Swann, en tant qu'il était devenu le mari
d'Odette, se plaisait à entendre dire à Mme Bontemps que c'est ridicule
de ne recevoir que des duchesses (concluant de là, au contraire de ce
qu'il eût fait jadis chez les Verdurin, que c'était une bonne femme,
très spirituelle et qui n'était pas snob) et à lui raconter des
histoires qui la faisaient «tordre», parce qu'elle ne les connaissait
pas et que d'ailleurs elle «saisissait» vite, aimant à flatter et à
s'amuser. «Alors le docteur ne raffole pas comme vous, des fleurs?
demandait Mme Swann à Mme Cottard.--Oh! vous savez que mon mari est
un sage; il est modéré en toutes choses. Si, pourtant, il a une
passion.» L'œil brillant de malveillance, de joie et de curiosité:
«Laquelle, madame?» demandait Mme Bontemps. Avec simplicité, Mme
Cottard répondait: «La lecture.--Oh! c'est une passion de tout
repos chez un mari! s'écriait Mme Bontemps en étouffant un rire
satanique.--Quand le docteur est dans un livre, vous savez!--Hé
bien, madame, cela ne doit pas vous effrayer beaucoup...--Mais
si!... pour sa vue. Je vais aller le retrouver, Odette, et je
reviendrai au premier jour frapper à votre porte. A propos de vue,
vous a-t-on dit que l'hôtel particulier que vient d'acheter Mme
Verdurin sera éclairé à l'électricité? Je ne le tiens pas de ma petite
police particulière, mais d'une autre source: c'est l'électricien
lui-même, Mildé, qui me l'a dit. Vous voyez que je cite mes auteurs!
Jusqu'aux chambres qui auront leurs lampes électriques avec un
abat-jour qui tamisera la lumière. C'est évidemment un luxe charmant.
D'ailleurs nos contemporaines veulent absolument du nouveau, n'en
fût-il plus au monde. Il y a la belle-sœur d'une de mes amies qui a le
téléphone posé chez elle! Elle peut faire une commande à un
fournisseur sans sortir de son appartement! J'avoue que j'ai platement
intrigué pour avoir la permission de venir un jour parler devant
l'appareil. Cela me tente beaucoup, mais plutôt chez une amie que chez
moi. Il me semble que je n'aimerais pas avoir le téléphone à domicile.
Le premier amusement passé, cela doit être vrai casse-tête. Allons,
Odette, je me sauve, ne retenez plus Mme Bontemps puisqu'elle se
charge de moi, il faut absolument que je m'arrache, vous me faites
faire du joli, je vais être rentrée après mon mari!»

Et moi aussi, il fallait que je rentrasse, avant d'avoir goûté à ces
plaisirs de l'hiver, desquels les chrysanthèmes m'avaient semblé être
l'enveloppe éclatante. Ces plaisirs n'étaient pas venus et cependant
Mme Swann n'avait pas l'air d'attendre encore quelque chose. Elle
laissait les domestiques emporter le thé comme elle aurait annoncé:
«On ferme!» Et elle finissait par me dire: «Alors, vraiment, vous
partez? Hé bien, _good bye!_» Je sentais que j'aurais pu rester sans
rencontrer ces plaisirs inconnus et que ma tristesse n'était pas seule
à m'avoir privé d'eux. Ne se trouvaient-ils donc pas situés sur cette
route battue des heures, qui mènent toujours si vite à l'instant du
départ, mais plutôt sur quelque chemin de traverse inconnu de moi et
par où il eût fallu bifurquer? Du moins le but de ma visite était
atteint, Gilberte saurait que j'étais venu chez ses parents quand elle
n'était pas là, et que j'y avais, comme n'avait cessé de le répéter
Mme Cottard, fait d'emblée, de prime abord, la conquête de Mme
Verdurin. «Il faut, m'avait dit la femme du docteur qui ne l'avait jamais
vue faire «autant de frais», que vous ayez
ensemble des atomes crochus.» Gilberte saurait que j'avais parlé d'elle
comme je devais le faire, avec tendresse, mais que je n'avais pas
cette incapacité de vivre sans que nous nous vissions que je croyais à
la base de l'ennui qu'elle avait éprouvé ces derniers temps auprès de
moi. J'avais dit à Mme Swann que je ne pouvais plus me trouver avec
Gilberte. Je l'avais dit comme si j'avais décidé pour toujours de ne
plus la voir. Et la lettre que j'allais envoyer à Gilberte serait
conçue dans le même sens. Seulement à moi-même pour me donner courage
je ne me proposais qu'un suprême et court effort de peu de jours. Je
me disais: «C'est le dernier rendez-vous d'elle que je refuse,
j'accepterai le prochain.» Pour me rendre la séparation moins
difficile à réaliser, je ne me la présentais pas comme définitive.
Mais je sentais bien qu'elle le serait.

Le 1er janvier me fut particulièrement douloureux cette année-là. Tout
l'est sans doute, qui fait date et anniversaire, quand on est
malheureux. Mais si c'est par exemple d'avoir perdu un être cher, la
souffrance consiste seulement dans une comparaison plus vive avec le
passé. Il s'y ajoutait dans mon cas l'espoir informulé que Gilberte,
ayant voulu me laisser l'initiative des premiers pas et constatant que
je ne les avais pas faits, n'avait attendu que le prétexte du 1er
janvier pour m'écrire: «Enfin, qu'y a-t-il? je suis folle de vous,
venez que nous nous expliquions franchement, je ne peux pas vivre sans
vous voir.» Dès les derniers jours de l'année cette lettre me parut
probable. Elle ne l'était peut-être pas, mais, pour que nous la
croyions telle, le désir, le besoin que nous en avons suffit. Le
soldat est persuadé qu'un certain délai indéfiniment prolongeable lui
sera accordé avant qu'il soit tué, le voleur avant qu'il soit pris,
les hommes en général avant qu'ils aient à mourir. C'est là l'amulette
qui préserve les individus--et parfois les peuples--non du danger
mais de la peur du danger, en réalité de la croyance au danger, ce qui
dans certains cas permet de les braver sans qu'il soit besoin d'être
brave. Une confiance de ce genre, et aussi peu fondée, soutient
l'amoureux qui compte sur une réconciliation, sur une lettre. Pour que
je n'eusse pas attendu celle-là, il eût suffi que j'eusse cessé de la
souhaiter. Si indifférent qu'on sache que l'on est à celle qu'on aime
encore, on lui prête une série de pensées--fussent-elles
d'indifférence--une intention de les manifester, une complication de
vie intérieure où l'on est l'objet peut-être d'une antipathie, mais
aussi d'une attention permanentes. Pour imaginer au contraire ce qui
se passait en Gilberte, il eût fallu que je pusse tout simplement
anticiper dès ce 1er janvier-là ce que j'eusse ressenti celui d'une
des années suivantes, et où l'attention, ou le silence, ou la
tendresse, ou la froideur de Gilberte eussent passé à peu près
inaperçus à mes yeux et où je n'eusse pas songé, pas même pu songer à
chercher la solution de problèmes qui auraient cessé de se poser pour
moi. Quand on aime l'amour est trop grand pour pouvoir être contenu
tout entier en nous; il irradie vers la personne aimée, rencontre en
elle une surface qui l'arrête, le force à revenir vers son point de
départ; et c'est ce choc en retour de notre propre tendresse que nous
appelons les sentiments de l'autre et qui nous charme plus qu'à
l'aller, parce que nous ne connaissons pas qu'elle vient de nous. Le
1er janvier sonna toutes ses heures sans qu'arrivât cette lettre de
Gilberte. Et comme j'en reçus quelques-unes de vœux tardifs ou retardés
par l'encombrement des courriers à ces dates-là, le 3 et le 4 janvier,
j'espérais encore, de moins en moins pourtant. Les jours qui
suivirent, je pleurai beaucoup. Certes cela tenait à ce qu'ayant été
moins sincère que je ne l'avais cru quand j'avais renoncé à Gilberte,
j'avais gardé cet espoir d'une lettre d'elle pour la nouvelle année.
Et le voyant épuisé avant que j'eusse eu le temps de me précautionner
d'un autre, je souffrais comme un malade qui a vidé sa fiole de
morphine sans en avoir sous la main une seconde. Mais peut-être en moi--et
ces deux explications ne s'excluent pas, car un seul sentiment
est quelquefois fait de contraires--l'espérance que j'avais de
recevoir enfin une lettre, avait-elle rapproché de moi l'image de
Gilberte, recréé les émotions que l'attente de me trouver près d'elle,
sa vue, sa manière d'être avec moi, me causaient autrefois. La
possibilité immédiate d'une réconciliation avait supprimé cette chose
de l'énormité de laquelle nous ne nous rendons pas compte--la
résignation. Les neurasthéniques ne peuvent croire les gens qui leur
assurent qu'ils seront à peu près calmés en restant au lit sans
recevoir de lettres, sans lire de journaux. Ils se figurent que ce
régime ne fera qu'exaspérer leur nervosité. De même les amoureux, le
considérant du sein d'un état contraire, n'ayant pas commencé de
l'expérimenter, ne peuvent croire à la puissance bienfaisante du
renoncement.

A cause de la violence de mes battements de cœur on me fit diminuer la
caféine, ils cessèrent. Alors je me demandai si ce n'était pas un peu
à elle qu'était due cette angoisse que j'avais éprouvée quand je
m'étais à peu près brouillé avec Gilberte, et que j'avais attribuée
chaque fois qu'elle se renouvelait à la souffrance de ne plus voir mon
amie, ou de risquer de ne la voir qu'en proie à la même mauvaise
humeur. Mais si ce médicament avait été à l'origine des souffrances
que mon imagination eût alors faussement interprétées (ce qui n'aurait
rien d'extraordinaire, les plus cruelles peines morales ayant souvent pour
cause chez les amants, l'habitude physique de la femme avec qui ils vivent),
c'était à la façon du philtre qui longtemps après avoir été absorbé
continue à lier Tristan à Yseult. Car l'amélioration physique que la
diminution de la caféine amena presque immédiatement chez moi n'arrêta
pas l'évolution de chagrin que l'absorption du toxique avait peut-être
sinon créé, du moins su rendre plus aigu.

Seulement, quand le milieu du mois de janvier approcha, une fois
déçues mes espérances d'une lettre pour le jour de l'an et la douleur
supplémentaire qui avait accompagné leur déception une fois calmée, ce
fut mon chagrin d'avant «les Fêtes» qui recommença. Ce qu'il y avait
peut-être encore en lui de plus cruel, c'est que j'en fusse moi-même
l'artisan inconscient, volontaire, impitoyable et patient. La seule
chose à laquelle je tinsse, mes relations avec Gilberte, c'est moi qui
travaillais à les rendre impossibles en créant peu à peu, par la
séparation prolongée d'avec mon amie, non pas son indifférence, mais
ce qui reviendrait finalement au même, la mienne. C'était à un long et
cruel suicide du moi qui en moi-même aimait Gilberte que je
m'acharnais avec continuité, avec la clairvoyance non seulement de ce
que je faisais dans le présent, mais de ce qui en résulterait pour
l'avenir: je savais non pas seulement que dans un certain temps je
n'aimerais plus Gilberte, mais encore qu'elle-même le regretterait, et
que les tentatives qu'elle ferait alors pour me voir seraient aussi
vaines que celles d'aujourd'hui, non plus parce que je l'aimerais
trop mais parce que j'aimerais certainement une autre femme que je
resterais à désirer, à attendre, pendant des heures dont je n'oserais
pas distraire une parcelle pour Gilberte qui ne me serait plus rien.
Et sans doute en ce moment même, où (puisque j'étais résolu à ne plus
la voir, à moins d'une demande formelle d'explications, d'une complète
déclaration d'amour de sa part, lesquelles n'avaient plus aucune
chance de venir) j'avais déjà perdu Gilberte, et l'aimais davantage,
je sentais tout ce qu'elle était pour moi, mieux que l'année
précédente, quand passant tous mes après-midi avec elle, selon que je
voulais, je croyais que rien ne menaçait notre amitié, sans doute en
ce moment l'idée que j'éprouverais un jour les mêmes sentiments pour
une autre m'était odieuse, car cette idée m'enlevait outre Gilberte,
mon amour et ma souffrance. Mon amour, ma souffrance, où en pleurant
j'essayais de saisir justement ce qu'était Gilberte, et desquels il me
fallait reconnaître qu'ils ne lui appartenaient pas spécialement et
seraient, tôt ou tard, le lot de telle ou telle femme. De sorte--c'était
du moins alors ma manière de penser--qu'on est toujours
détaché des êtres: quand on aime, on sent que cet amour ne porte pas
leur nom, pourra dans l'avenir renaître, aurait même pu, même dans le
passé, naître pour une autre et non pour celle-là. Et dans le temps où
l'on n'aime pas, si l'on prend philosophiquement son parti de ce qu'il
y a de contradictoire dans l'amour, c'est que cet amour dont on parle
à son aise on ne l'éprouve pas alors, donc on ne le connaît pas, la
connaissance en ces matières étant intermittente et ne survivant pas à
la présence effective du sentiment. Cet avenir où je n'aimerais plus
Gilberte et que ma souffrance m'aidait à deviner sans que mon
imagination pût encore se le représenter clairement, certes il eût été
temps encore d'avertir Gilberte qu'il se formerait peu à peu, que sa
venue était sinon imminente, du moins inéluctable, si elle-même,
Gilberte, ne venait pas à mon aide et ne détruisait pas dans son germe
ma future indifférence. Combien de fois ne fus-je pas sur le point
d'écrire, ou d'aller dire à Gilberte: «Prenez garde, j'en ai pris la
résolution, la démarche que je fais est une démarche suprême. Je vous
vois pour la dernière fois. Bientôt je ne vous aimerai plus.» A quoi
bon? De quel droit eussé-je reproché à Gilberte une indifférence que,
sans me croire coupable pour cela, je manifestais à tout ce qui
n'était pas elle? La dernière fois! A moi, cela me paraissait quelque
chose d'immense, parce que j'aimais Gilberte. A elle cela lui eût fait
sans doute autant d'impression que ces lettres où des amis demandent à
nous faire une visite avant de s'expatrier, visite que, comme aux
ennuyeuses femmes qui nous aiment, nous leur refusons parce que nous
avons des plaisirs devant nous. Le temps dont nous disposons chaque
jour est élastique; les passions que nous ressentons le dilatent,
celles que nous inspirons le rétrécissent et l'habitude le remplit.

D'ailleurs, j'aurais eu beau parler à Gilberte, elle ne m'aurait pas
entendu. Nous nous imaginons toujours, quand nous parlons, que ce sont
nos oreilles, notre esprit qui écoutent. Mes paroles ne seraient
parvenues à Gilberte que déviées, comme si elles avaient eu à
traverser le rideau mouvant d'une cataracte avant d'arriver à mon
amie, méconnaissables, rendant un son ridicule, n'ayant plus aucune
espèce de sens. La vérité qu'on met dans les mots ne se fraye pas son
chemin directement, n'est pas douée d'une évidence irrésistible. Il
faut qu'assez de temps passe pour qu'une vérité de même ordre ait pu
se former en eux. Alors l'adversaire politique qui, malgré tous les
raisonnements et toutes les preuves, tenait le sectateur de la doctrine
opposée pour un traître, partage lui-même la conviction détestée à
laquelle celui qui cherchait inutilement à la répandre ne tient plus.
Alors, le chef-d'oeuvre qui pour les admirateurs qui le lisaient haut
semblait montrer en soi les preuves de son excellence et n'offrait à
ceux qui écoutaient qu'une image insane ou médiocre, sera par eux
proclamé chef-d'œuvre, trop tard pour que l'auteur puisse l'apprendre.
Pareillement en amour les barrières, quoi qu'on fasse, ne peuvent être
brisées du dehors par celui qu'elles désespèrent; et c'est quand il ne
se souciera plus d'elles, que, tout à coup, par l'effet du travail
venu d'un autre côté, accompli à l'intérieur de celle qui n'aimait
pas, ces barrières, attaquées jadis sans succès, tomberont sans
utilité. Si j'étais venu annoncer à Gilberte mon indifférence future
et le moyen de la prévenir, elle aurait induit de cette démarche que
mon amour pour elle, le besoin que j'avais d'elle, étaient encore plus
grands qu'elle n'avait cru, et son ennui de me voir en eût été
augmenté. Et il est bien vrai, du reste, que c'est cet amour qui
m'aidait, par les états d'esprit disparates qu'il faisait se succéder
en moi, à prévoir, mieux qu'elle, la fin de cet amour. Pourtant, un
tel avertissement, je l'eusse peut-être adressé, par lettre ou de vive
voix, à Gilberte, quand assez de temps eût passé, me la rendant ainsi,
il est vrai, moins indispensable, mais aussi ayant pu lui prouver
qu'elle ne me l'était pas. Malheureusement, certaines personnes bien
ou mal intentionnées lui parlèrent de moi d'une façon qui dut lui
laisser croire qu'elles le faisaient à ma prière. Chaque fois que
j'appris ainsi que Cottard, ma mère elle-même, et jusqu'à M. de
Norpois avaient, par de maladroites paroles, rendu inutile tout le
sacrifice que je venais d'accomplir, gâché tout le résultat de ma
réserve en me donnant faussement l'air d'en être sorti, j'avais un
double ennui. D'abord je ne pouvais plus faire dater que de ce jour-là
ma pénible et fructueuse abstention que les fâcheux avaient à mon insu
interrompue et, par conséquent, annihilée. Mais, de plus, j'eusse eu
moins de plaisir à voir Gilberte qui me croyait maintenant non plus
dignement résigné, mais manœuvrant dans l'ombre pour une entrevue
qu'elle avait dédaigné d'accorder. Je maudissais ces vains bavardages
de gens qui souvent, sans même l'intention de nuire ou de rendre
service, pour rien, pour parler, quelquefois parce que nous n'avons
pas pu nous empêcher de le faire devant eux et qu'ils sont indiscrets
(comme nous), nous causent, à point nommé, tant de mal. Il est vrai
que dans la funeste besogne accomplie pour la destruction de notre
amour, ils sont loin de jouer un rôle égal à deux personnes qui ont
pour habitude l'une par excès de bonté et l'autre de méchanceté de
tout défaire au moment que tout allait s'arranger. Mais ces deux
personnes-là, nous ne leur en voulons pas comme aux inopportuns
Cottard, car la dernière, c'est la personne que nous aimons et la
première, c'est nous-même.

Cependant, comme presque chaque fois que j'allais la voir, Mme Swann
m'invitait à venir goûter avec sa fille et me disait de répondre
directement à celle-ci, j'écrivais souvent à Gilberte, et dans cette
correspondance je ne choisissais pas les phrases qui eussent pu, me
semblait-il la persuader, je cherchais seulement à frayer le lit le
plus doux au ruissellement de mes pleurs. Car le regret comme le désir
ne cherche pas à s'analyser, mais à se satisfaire; quand on commence
d'aimer on passe le temps non à savoir ce qu'est son amour, mais à
préparer les possibilités des rendez-vous du lendemain. Quand on
renonce, on cherche non à connaître son chagrin, mais à offrir de lui
à celle qui le cause l'expression qui nous paraît la plus tendre. On
dit les choses qu'on éprouve le besoin de dire et que l'autre ne
comprendra pas, on ne parle que pour soi-même. J'écrivais: «J'avais
cru que ce ne serait pas possible. Hélas, je vois que ce n'est pas si
difficile.» Je disais aussi: «Je ne vous verrai probablement plus», je
le disais en continuant à me garder d'une froideur qu'elle eût pu
croire affectée, et ces mots, en les écrivant, me faisaient pleurer,
parce que je sentais qu'ils exprimaient non ce que j'aurais voulu
croire, mais ce qui arriverait en réalité. Car à la prochaine demande
de rendez-vous qu'elle me ferait adresser, j'aurais encore comme cette
fois le courage de ne pas céder et, de refus en refus, j'arriverais
peu à peu au moment où à force de ne plus l'avoir vue je ne désirerais
pas la voir. Je pleurais mais je trouvais le courage, je connaissais
la douceur, de sacrifier le bonheur d'être auprès d'elle à la
possibilité de lui paraître agréable un jour, un jour où, hélas! lui
paraître agréable me serait indifférent. L'hypothèse même, pourtant si
peu vraisemblable, qu'en ce moment, comme elle l'avait prétendu
pendant la dernière visite que je lui avais faite, elle m'aimât, que
ce que je prenais pour l'ennui qu'on éprouve auprès de quelqu'un dont
on est las, ne fût dû qu'à une susceptibilité jalouse, à une feinte
d'indifférence analogue à la mienne, ne faisait que rendre ma
résolution moins cruelle. Il me semblait alors que dans quelques
années, après que nous nous serions oubliés l'un l'autre, quand je
pourrais rétrospectivement lui dire que cette lettre qu'en ce moment
j'étais en train de lui écrire n'avait été nullement sincère, elle me
répondrait: «Comment, vous, vous m'aimiez? Si vous saviez comme je
l'attendais, cette lettre, comme j'espérais un rendez-vous, comme elle
me fit pleurer.» La pensée, pendant que je lui écrivais, aussitôt
rentré de chez sa mère, que j'étais peut-être en train de consommer
précisément ce malentendu-là, cette pensée par sa tristesse même, par
le plaisir d'imaginer que j'étais aimé de Gilberte, me poussait à
continuer ma lettre.

Si, au moment de quitter Mme Swann quand son «thé» finissait, je
pensais à ce que j'allais écrire à sa fille, Mme Cottard elle, en s'en
allant, avait eu des pensées d'un caractère tout différent. Faisant sa
«petite inspection», elle n'avait pas manqué de féliciter Mme Swann
sur les meubles nouveaux, les récentes «acquisitions» remarquées dans
le salon. Elle pouvait d'ailleurs y retrouver, quoique en bien petit
nombre, quelques-uns des objets qu'Odette avait autrefois dans l'hôtel
de la rue Lapérouse, notamment ses animaux en matières précieuses, ses
fétiches.

Mais Mme Swann ayant appris d'un ami qu'elle vénérait le mot «tocard»--lequel
lui avait ouvert de nouveaux horizons parce qu'il désignait
précisément les choses que quelques années auparavant elle avait
trouvées «chic»--toutes ces choses-là successivement avaient suivi
dans leur retraite le treillage doré qui servait d'appui aux
chrysanthèmes, mainte bonbonnière de chez Giroux et le papier à
lettres à couronne (pour ne pas parler des louis en carton semés sur
les cheminées et que, bien avant qu'elle connut Swann, un homme de
goût lui avait conseillé de sacrifier). D'ailleurs dans le désordre
artiste, dans le pêle-mêle d'atelier, des pièces aux murs encore
peints de couleurs sombres qui les faisaient aussi différentes que
possible des salons blancs que Mme Swann eut un peu plus tard,
l'Extrême-Orient, reculait de plus en plus devant l'invasion du XVIIIe
siècle; et les coussins que, afin que je fusse plus «confortable», Mme
Swann entassait et pétrissait derrière mon dos étaient semés de
bouquets Louis XV, et non plus comme autrefois de dragons chinois.
Dans la chambre où on la trouvait le plus souvent et dont elle disait:
«Oui, je l'aime assez, je m'y tiens beaucoup; je ne pourrais pas vivre
au milieu de choses hostiles et pompier; c'est ici que je travaille»
(sans d'ailleurs préciser si c'était à un tableau, peut-être à un
livre, le goût d'en écrire commençait à venir aux femmes qui aiment à
faire quelque chose, et à ne pas être inutiles), elle était entourée
de Saxe (aimant cette dernière sorte de porcelaine, dont elle
prononçait le nom avec un accent anglais, jusqu'à dire à propos de
tout: c'est joli, cela ressemble à des fleurs de Saxe), elle redoutait
pour eux, plus encore que jadis pour ses magots et ses potiches, le
toucher ignorant des domestiques auxquels elle faisait expier les
transes qu'ils lui avaient données par des emportement auxquels Swann,
maître si poli et doux, assistait sans en être choqué. La vue lucide
de certaines infériorités n'ôte d'ailleurs rien à la tendresse;
celle-ci les fait au contraire trouver charmantes. Maintenant c'était
plus rarement dans des robes de chambre japonaises qu'Odette recevait
ses intimes, mais plutôt dans les soies claires et mousseuses de
peignoirs Watteau desquelles elle faisait le geste de caresser sur ses
seins l'écume fleurie, et dans lesquelles elle se baignait, se
prélassait, s'ébattait avec un tel air de bien-être, de
rafraîchissement de la peau, et des respirations si profondes, qu'elle
semblait les considérer non pas comme décoratives à la façon d'un
cadre, mais comme nécessaires de la même manière que le «tub» et le
«footing», pour contenter les exigences de sa physionomie et les
raffinements de son hygiène. Elle avait l'habitude de dire qu'elle se
passerait plus aisément de pain que d'art et de propreté, et qu'elle
eût été plus triste de voir brûler la _Joconde_ que des «foultitudes»
de personnes qu'elle connaissait. Théories qui semblaient paradoxales à
ses amies, mais la faisaient passer pour une femme supérieure auprès
d'elles et lui valaient une fois par semaine la visite du ministre de
Belgique, de sorte que dans le petit monde dont elle était le soleil,
chacun eût été bien étonné si l'on avait appris qu'ailleurs, chez les
Verdurin par exemple, elle passât pour bête. A cause de cette vivacité
d'esprit, Mme Swann préférait la société des hommes à celle des
femmes. Mais quand elle critiquait celles-ci c'était toujours en
cocotte, signalant en elles les défauts qui pouvaient leur nuire
auprès des hommes, de grosses attaches, un vilain teint, pas
d'orthographe, des poils aux jambes, une odeur pestilentielle, de faux
sourcils. Pour telle au contraire qui lui avait jadis montré de
l'indulgence et de l'amabilité, elle était plus tendre, surtout si
celle-là était malheureuse. Elle la défendait avec adresse et disait:
«On est injuste pour elle, car c'est une gentille femme, je vous
assure.»

Ce n'était pas seulement l'ameublement du salon d'Odette, c'était
Odette elle-même que Mme Cottard et tous ceux qui avaient fréquenté
Mme de Crécy auraient eu peine s'ils ne l'avaient pas vue depuis
longtemps à reconnaître. Elle semblait avoir tant d'années de moins
qu'autrefois. Sans doute, cela tenait en partie à ce qu'elle avait
engraissé, et devenue mieux portante, avait l'air plus calme,
frais, reposé, et d'autre part à ce que les coiffures nouvelles aux
cheveux lissés, donnaient plus d'extension à son visage qu'une poudre
rose animait, et où ses yeux et son profil, jadis trop saillants,
semblaient maintenant résorbés. Mais une autre raison de ce changement
consistait en ceci que, arrivée au milieu de la vie, Odette s'était
enfin découvert, ou inventé, une physionomie personnelle, un
«caractère» immuable, un «genre de beauté», et sur ses traits décousus--qui
pendant si longtemps, livrés aux caprices hasardeux et
impuissants de la chair, prenant à la moindre fatigue pour un instant des
années, une sorte de vieillesse passagère, lui avaient composé
tant bien que mal, selon son humeur et selon sa mine, un visage épars,
journalier, informe et charmant--avait appliqué ce type fixe, comme
une jeunesse immortelle.

Swann avait dans sa chambre, au lieu des belles photographies qu'on
faisait maintenant de sa femme, et où la même expression énigmatique
et victorieuse laissait reconnaître, quels que fussent la robe et le
chapeau, sa silhouette et son visage triomphants, un petit
daguerréotype ancien tout simple, antérieur à ce type, et duquel la
jeunesse et la beauté d'Odette, non encore trouvées par elle,
semblaient absentes. Mais sans doute Swann, fidèle ou revenu à une
conception différente, goûtait-il dans la jeune femme grêle aux yeux
pensifs, aux traits las, à l'attitude suspendue entre la marche et
l'immobilité, une grâce plus botticellienne. Il aimait encore en effet
à voir en sa femme un Botticelli. Odette qui au contraire cherchait
non à faire ressortir mais à compenser, à dissimuler ce qui, en
elle-même, ne lui plaisait pas, ce qui était peut-être, pour un
artiste, son «caractère», mais que, comme femme, elle trouvait des
défauts, ne voulait pas entendre parler de ce peintre. Swann possédait
une merveilleuse écharpe orientale, bleue et rose, qu'il avait achetée
parce que c'était exactement celle de la vierge du _Magnificat_. Mais
Mme Swann ne voulait pas la porter. Une fois seulement elle laissa son
mari lui commander une toilette toute criblée de pâquerettes, de
bluets, de myosotis et de campanules d'après la Primavera du
Printemps. Parfois, le soir, quand elle était fatiguée, il me faisait
remarquer tout bas comme elle donnait sans s'en rendre compte à ses
mains pensives, le mouvement délié, un peu tourmenté de la Vierge qui
trempe sa plume dans l'encrier que lui tend l'ange, avant d'écrire sur
le livre saint où est déjà tracé le mot _Magnificat_. Mais il ajoutait:
«Surtout ne le lui dites pas, il suffirait qu'elle le sût pour qu'elle
fît autrement.»

Sauf à ces moments d'involontaire fléchissement où Swann essayait de
retrouver la mélancolique cadence botticellienne, le corps d'Odette
était maintenant découpé en une seule silhouette cernée tout entière
par une «ligne» qui, pour suivre le contour de la femme, avait
abandonné les chemins accidentés, les rentrants et les sortants
factices, les lacis, l'éparpillement composite des modes d'autrefois,
mais qui aussi, là où c'était l'anatomie qui se trompait en faisant
des détours inutiles en deçà ou au delà du tracé idéal, savait
rectifier d'un trait hardi les écarts de la nature, suppléer, pour
toute une partie du parcours, aux défaillances aussi bien de la chair
que des étoffes. Les coussins, le «strapontin» de l'affreuse
«tournure» avaient disparu ainsi que ces corsages à basques qui,
dépassant la jupe et raidis par des baleines avaient ajouté si
longtemps à Odette un ventre postiche et lui avaient donné l'air
d'être composée de pièces disparates qu'aucune individualité ne
reliait. La verticale des «effilés» et la courbe des ruches avaient
cédé la place à l'inflexion d'un corps qui faisait palpiter la soie
comme la sirène bat l'onde et donnait à la percaline une expression
humaine, maintenant qu'il s'était dégagé, comme une forme organisée et
vivante, du long chaos et de l'enveloppement nébuleux des modes
détrônées. Mais Mme Swann cependant avait voulu, avait su garder un
vestige de certaines d'entre elles, au milieu même de celles qui les
avaient remplacées. Quand le soir, ne pouvant travailler et étant
assuré que Gilberte était au théâtre avec des amies, j'allais à
l'improviste chez ses parents, je trouvais souvent Mme Swann dans
quelque élégant déshabillé dont la jupe, d'un de ces beaux tons
sombres, rouge foncé ou orange qui avaient l'air d'avoir une
signification particulière parce qu'ils n'étaient plus à la mode,
était obliquement traversée d'une rampe ajourée et large de dentelle
noire qui faisait penser aux volants d'autrefois. Quand par un jour
encore froid de printemps elle m'avait, avant ma brouille avec sa
fille, emmené au Jardin d'Acclimatation, sous sa veste qu'elle
entr'ouvrait plus ou moins selon qu'elle se réchauffait en marchant,
le «dépassant» en dents de scie de sa chemisette avait l'air du revers
entrevu de quelque gilet absent, pareil à l'un de ceux qu'elle avait
portés quelques années plus tôt et dont elle aimait que les bords
eussent ce léger déchiquetage; et sa cravate--de cet «écossais»
auquel elle était restée fidèle, mais en adoucissant tellement les
tons (le rouge devenu rose et le bleu lilas), que l'on aurait presque
cru à un de ces taffetas gorge de pigeon qui étaient la dernière
nouveauté--était nouée de telle façon sous son menton sans qu'on pût
voir où elle était attachée, qu'on pensait invinciblement à ces
«brides» de chapeaux, qui ne se portaient plus. Pour peu qu'elle sût
«durer» encore quelque temps ainsi, les jeunes gens, essayant de
comprendre ses toilettes, diraient: «Madame Swann, n'est-ce pas, c'est
toute une époque?» Comme dans un beau style qui superpose des formes
différentes et que fortifie une tradition cachée, dans la toilette de
Mme Swann, ces souvenirs incertains de gilets, ou de boucles, parfois
une tendance aussitôt réprimée au «saute en barque», et jusqu'à une
illusion lointaine et vague au «suivez-moi jeune homme», faisaient
circuler sous la forme concrète la ressemblance inachevée d'autres
plus anciennes qu'on n'aurait pu y trouver effectivement réalisées par
la couturière ou la modiste, mais auxquelles on pensait sans cesse, et
enveloppaient Mme Swann de quelque chose de noble--peut-être parce
que l'inutilité même de ces atours faisait qu'ils semblaient répondre
à un but plus qu'utilitaire, peut-être à cause du vestige conservé des
années passées, ou encore d'une sorte d'individualité vestimentaire,
particulière à cette femme et qui donnait à ses mises les plus
différentes un même air de famille. On sentait qu'elle ne s'habillait
pas seulement pour la commodité ou la parure de son corps; elle était
entourée de sa toilette comme de l'appareil délicat et spiritualisé
d'une civilisation.

Quand Gilberte, qui d'habitude donnait ses goûters le jour où recevait
sa mère, devait au contraire être absente et qu'à cause de cela je
pouvais aller au «Choufleury» de Mme Swann, je la trouvais vêtue de
quelque belle robe, certaines en taffetas, d'autres en faille, ou en
velours, ou en crêpe de Chine, ou en satin, ou en soie, et qui non
point lâches comme les déshabillés qu'elle revêtait ordinairement à la
maison, mais combinées comme pour la sortie au dehors, donnaient cet
après-midi-là à son oisiveté chez elle quelque chose d'alerte et
d'agissant. Et sans doute la simplicité hardie de leur coupe était
bien appropriée à sa taille et à ses mouvements dont les manches
avaient l'air d'être la couleur, changeante selon les jours; on aurait
dit qu'il y avait soudain de la décision dans le velours bleu, une
humeur facile dans le taffetas blanc, et qu'une sorte de réserve
suprême et pleine de distinction dans la façon d'avancer le bras
avait, pour devenir visible, revêtu l'apparence brillante du sourire
des grands sacrifices, du crêpe de Chine noir. Mais en même temps à
ces robes si vives, la complication des «garnitures» sans utilité
pratique, sans raison d'être visible, ajoutait quelque chose de
désintéressé, de pensif, de secret, qui s'accordait à la mélancolie
que Mme Swann gardait toujours au moins dans la cernure de ses yeux et
les phalanges de ses mains. Sous la profusion des porte-bonheur en
saphir, des trèfles à quatre feuilles d'émail, des médailles d'argent,
des médaillons d'or, des amulettes de turquoise, des chaînettes de
rubis, des châtaignes de topaze, il y avait dans la robe elle-même tel
dessin colorié poursuivant sur un empiècement rapporté son existence
antérieure, telle rangée de petits boutons de satin qui ne
boutonnaient rien et ne pouvaient pas se déboutonner, une soutache
cherchant à faire plaisir avec la minutie, la discrétion d'un rappel
délicat, lesquels, tout autant que les bijoux, avaient l'air--n'ayant
sans cela aucune justification possible--de déceler une
intention, d'être un gage de tendresse, de retenir une confidence, de
répondre à une superstition, de garder le souvenir d'une guérison,
d'un vœu, d'un amour ou d'une philippine. Et parfois, dans le velours
bleu du corsage un soupçon de crevé Henri II, dans la robe de satin
noir un léger renflement qui soit aux manches, près des épaules,
faisaient penser aux «gigots» 1830, soit, au contraire sous la jupe
«aux paniers» Louis XV, donnaient à la robe un air imperceptible
d'être un costume, et en insinuant sous la vie présente comme une
réminiscence indiscernable du passé, mêlaient à la personne de Mme
Swann le charme de certaines héroïnes historiques ou romanesques. Et
si je lui faisais remarquer: «Je ne joue pas au golf comme plusieurs
de mes amies, disait-elle. Je n'aurais aucune excuse à être comme
elles, vêtues de Sweaters.»

Dans la confusion du salon, revenant de reconduire une visite, ou
prenant une assiette de gâteaux pour les offrir à une autre, Mme Swann
en passant près de moi, me prenait une seconde à part: «Je suis
spécialement chargée par Gilberte de vous inviter à déjeuner pour
après-demain. Comme je n'étais pas certaine de vous voir, j'allais
vous écrire si vous n'étiez pas venu.» Je continuais à résister. Et
cette résistance me coûtait de moins en moins, parce qu'on a beau
aimer le poison qui vous fait du mal, quand on en est privé par
quelque nécessité, depuis déjà un certain temps, on ne peut pas ne pas
attacher quelque prix au repos qu'on ne connaissait plus, à l'absence
d'émotions et de souffrances. Si l'on n'est pas tout à fait sincère en
se disant qu'on ne voudra jamais revoir celle qu'on aime, on ne le
serait pas non plus en disant qu'on veut la revoir. Car, sans doute,
on ne peut supporter son absence qu'en se la promettant courte, en
pensant au jour où on se retrouvera, mais d'autre part on sent à quel
point ces rêves quotidiens d'une réunion prochaine et sans cesse
ajournée sont moins douloureux que ne serait une entrevue qui pourrait
être suivie de jalousie, de sorte que la nouvelle qu'on va revoir
celle qu'on aime donnerait une commotion peu agréable. Ce qu'on recule
maintenant de jour en jour, ce n'est plus la fin de l'intolérable
anxiété causée par la séparation, c'est le recommencement redouté
d'émotions sans issue. Comme à une telle entrevue on préfère le
souvenir docile qu'on complète à son gré de rêveries où celle qui,
dans la réalité, ne vous aime pas vous fait au contraire des
déclarations, quand vous êtes tout seul; ce souvenir qu'on peut
arriver en y mêlant peu à peu beaucoup de ce qu'on désire à rendre
aussi doux qu'on veut, comme on le préfère à l'entretien ajourné où on
aurait affaire à un être à qui on ne dicterait plus à son gré les
paroles qu'on désire, mais dont on subirait les nouvelles froideurs,
les violences inattendues. Nous savons tous, quand nous n'aimons plus,
que l'oubli, même le souvenir vague ne causent pas tant de souffrances
que l'amour malheureux. C'est d'un tel oubli anticipé que je préférais
sans me l'avouer, la reposante douceur.

D'ailleurs, ce qu'une telle cure de détachement psychique et
d'isolement peut avoir de pénible, le devient de moins en moins pour
une autre raison, c'est qu'elle affaiblit, en attendant de la guérir,
cette idée fixe qu'est un amour. Le mien était encore assez fort pour
que je tinsse à reconquérir tout mon prestige aux yeux de Gilberte,
lequel, par ma séparation volontaire devait, me semblait-il, grandir
progressivement, de sorte que chacune de ces calmes et tristes
journées où je ne la voyais pas, venant chacune après l'autre, sans
interruption, sans prescription (quand un fâcheux ne se mêlait pas de
mes affaires), était une journée non pas perdue, mais gagnée.
Inutilement gagnée peut-être, car bientôt on pourrait me déclarer
guéri. La résignation, modalité de l'habitude, permet à certaines
forces de s'accroître indéfiniment. Celles, si infimes que j'avais
pour supporter mon chagrin, le premier soir de ma brouille avec
Gilberte, avaient été portées depuis lors à une puissance
incalculable. Seulement la tendance de tout ce qui existe à se
prolonger, est parfois coupée de brusques impulsions auxquelles nous
nous concédons avec d'autant moins de scrupules de nous laisser aller
que nous savons pendant combien de jours, de mois, nous avons pu, nous
pourrions encore, nous priver. Et souvent, c'est quand la bourse où
l'on épargne va être pleine qu'on la vide tout d'un coup, c'est sans
attendre le résultat du traitement et quand déjà on s'est habitué à
lui, qu'on le cesse. Et un jour où Mme Swann me redisait ses
habituelles paroles sur le plaisir que Gilberte aurait à me voir,
mettant ainsi le bonheur dont je me privais déjà depuis si longtemps
comme à la portée de ma main, je fus bouleversé en comprenant qu'il
était encore possible de le goûter; et j'eus peine à attendre le
lendemain; je venais de me résoudre à aller surprendre Gilberte avant
son dîner.

Ce qui m'aida à patienter tout l'espace d'une journée fut un projet
que je fis. Du moment que tout était oublié, que j'étais réconcilié
avec Gilberte, je ne voulais plus la voir qu'en amoureux. Tous les
jours elle recevrait de moi les plus belles fleurs qui fussent. Et si
Mme Swann, bien qu'elle n'eût pas le droit d'être une mère trop
sévère, ne me permettait pas des envois de fleurs quotidiens, je
trouverais des cadeaux plus précieux et moins fréquents. Mes parents
ne me donnaient pas assez d'argent pour acheter des choses chères. Je
songeai à une grande potiche de vieux Chine qui me venait de ma tante
Léonie et dont maman prédisait chaque jour que Françoise allait venir
en lui disant: «A s'est décollée» et qu'il n'en resterait rien. Dans
ces conditions n'était-il pas plus sage de la vendre, de la vendre
pour pouvoir faire tout le plaisir que je voudrais à Gilberte? Il me
semblait que je pourrais bien en tirer mille francs. Je la fis
envelopper; l'habitude m'avait empêché de jamais la voir: m'en séparer
eut au moins un avantage qui fut de me faire faire sa connaissance. Je
l'emportai avec moi avant d'aller chez les Swann, et en donnant leur
adresse au cocher, je lui dis de prendre, par les Champs-Élysées, au
coin desquels était le magasin d'un grand marchand de chinoiseries que
connaissait mon père. A ma grande surprise, il m'offrit séance tenante
de la potiche non pas mille, mais dix mille francs. Je pris ces
billets avec ravissement; pendant toute une année, je pourrais combler
chaque jour Gilberte de roses et de lilas. Quand je fus remonté dans
la voiture en quittant le marchand, le cocher, tout naturellement,
comme les Swann demeuraient près du Bois, se trouva, au lieu du chemin
habituel, descendre l'avenue des Champs-Élysées. Il avait déjà dépassé
le coin de la rue de Berri, quand, dans le crépuscule, je crus
reconnaître, très près de la maison des Swann mais allant dans la
direction inverse et s'en éloignant, Gilberte qui marchait lentement,
quoique d'un pas délibéré, à côté d'un jeune homme avec qui elle
causait et duquel je ne pus distinguer le visage. Je me soulevai dans
la voiture, voulant faire arrêter, puis j'hésitai. Les deux promeneurs
étaient déjà un peu loin et les deux lignes douces et parallèles que
traçait leur lente promenade allaient s'estompant dans l'ombre
élyséenne. Bientôt j'arrivai devant la maison de Gilberte. Je fus reçu
par Mme Swann: «Oh! elle va être désolée, me dit-elle, je ne sais pas
comment elle n'est pas là. Elle a eu très chaud tantôt à un cours,
elle m'a dit qu'elle voulait aller prendre un peu l'air avec une de
ses amies.» «Je crois que je l'ai aperçue avenue des Champs-Élysées.»
«Je ne pense pas que ce fût elle. En tous cas ne le dites pas à son
père, il n'aime pas qu'elle sorte à ces heures-là. _Good evening_.» Je
partis, dis au cocher de reprendre le même chemin, mais ne retrouvai
pas les deux promeneurs. Où avaient-ils été? Que se disaient-ils dans
le soir, de cet air confidentiel?

Je rentrai, tenant avec désespoir les dix mille francs inespérés qui
avaient dû me permettre de faire tant de petits plaisirs à cette
Gilberte que, maintenant, j'étais décidé à ne plus revoir. Sans doute,
cet arrêt chez le marchand de chinoiseries m'avait réjoui en me
faisant espérer que je ne verrais plus jamais mon amie que contente de
moi et reconnaissante. Mais si je n'avais pas fait cet arrêt, si la
voiture n'avait pas pris par l'avenue des Champs-Élysées, je n'eusse
pas rencontré Gilberte et ce jeune homme. Ainsi un même fait porte des
rameaux opposites et le malheur qu'il engendre annule le bonheur qu'il
avait causé. Il m'était arrivé le contraire de ce qui se produit si
fréquemment. On désire une joie, et le moyen matériel de l'atteindre
fait défaut. «Il est triste, a dit La Bruyère, d'aimer sans une grande
fortune.» Il ne reste plus qu'à essayer d'anéantir peu à peu le désir
de cette joie. Pour moi, au contraire, le moyen matériel avait été
obtenu, mais, au même moment, sinon par un effet logique, du moins par
une conséquence fortuite de cette réussite première, la joie avait été
dérobée. Il semble, d'ailleurs, qu'elle doive nous l'être toujours.
D'ordinaire, il est vrai, pas dans la même soirée où nous avons acquis
ce qui la rend possible. Le plus souvent nous continuons de nous
évertuer et d'espérer quelque temps. Mais le bonheur ne peut jamais
avoir lieu. Si les circonstances arrivent à être surmontées, la nature
transporte la lutte du dehors au dedans et fait peu à peu changer
assez notre coeur pour qu'il désire autre chose que ce qu'il va
posséder. Et si la péripétie a été si rapide que notre cœur n'a pas eu
le temps de changer, la nature ne désespère pas pour cela de nous
vaincre, d'une manière plus tardive il est vrai, plus subtile, mais
aussi efficace. C'est alors à la dernière seconde que la possession du
bonheur nous est enlevée, ou plutôt c'est cette possession même que
par une ruse diabolique la nature charge de détruire le bonheur. Ayant
échoué dans tout ce qui était du domaine des faits et de la vie, c'est
une impossibilité dernière, l'impossibilité psychologique du bonheur
que la nature crée. Le phénomène du bonheur ne se produit pas ou donne
lieu aux réactions les plus amères.

Je serrai les dix mille francs. Mais ils ne me servaient plus à rien.
Je les dépensai du reste encore plus vite que si j'eusse envoyé tous
les jours des fleurs à Gilberte, car quand le soir venait, j'étais si
malheureux que je ne pouvais rester chez moi et allais pleurer dans
les bras de femmes que je n'aimais pas. Quant à chercher à faire un
plaisir quelconque à Gilberte, je ne le souhaitais plus; maintenant
retourner dans la maison de Gilberte n'eût pu que me faire souffrir.
Même revoir Gilberte, qui m'eût été si délicieux la veille ne m'eût
plus suffi. Car j'aurais été inquiet tout le temps où je n'aurais pas
été près d'elle. C'est ce qui fait qu'une femme par toute nouvelle
souffrance qu'elle nous inflige, souvent sans le savoir, augmente son
pouvoir sur nous, mais aussi nos exigences envers elle. Par ce mal
qu'elle nous a fait, la femme nous cerne de plus en plus, redouble nos
chaînes, mais aussi celles dont il nous aurait jusque-là semblé
suffisant de la garrotter pour que nous nous sentions tranquilles. La
veille encore, si je n'avais pas cru ennuyer Gilberte, je me serais
contenté de réclamer de rares entrevues, lesquelles maintenant ne
m'eussent plus contenté et que j'eusse remplacées par bien d'autres
conditions. Car en amour, au contraire de ce qui se passe après les
combats, on les fait plus dures, on ne cesse de les aggraver, plus on
est vaincu, si toutefois on est en situation de les imposer. Ce
n'était pas mon cas à l'égard de Gilberte. Aussi je préférai d'abord
ne pas retourner chez sa mère. Je continuais bien à me dire que
Gilberte ne m'aimait pas, que je le savais depuis assez longtemps, que
je pouvais la revoir si je voulais, et, si je ne le voulais pas,
l'oublier à la longue. Mais ces idées, comme un remède qui n'agit pas
contre certaines affections, étaient sans aucune espèce de pouvoir
efficace contre ces deux lignes parallèles que je revoyais de temps à
autre, de Gilberte et du jeune homme s'enfonçant à petits pas dans
l'avenue des Champs-Élysées. C'était un mal nouveau, qui lui aussi
finirait par s'user, c'était une image qui un jour se présenterait à
mon esprit entièrement décantée de tout ce qu'elle contenait de nocif,
comme ces poisons mortels qu'on manie sans danger, comme un peu de
dynamite à quoi on peut allumer sa cigarette sans crainte d'explosion.
En attendant, il y avait en moi une autre force qui luttait de toute
sa puissance, contre cette force malsaine qui me représentait sans
changement la promenade de Gilberte dans le crépuscule: pour briser
les assauts renouvelés de ma mémoire, travaillait utilement en sens
inverse mon imagination. La première de ces deux forces, certes,
continuait à me montrer ces deux promeneurs de l'avenue des
Champs-Élysées, et m'offrait d'autres images désagréables, tirées du
passé, par exemple Gilberte haussant les épaules quand sa mère lui
demandait de rester avec moi. Mais la seconde force, travaillant sur
le canevas de mes espérances, dessinait un avenir bien plus
complaisamment développé que ce pauvre passé en somme si restreint.
Pour une minute où je revoyais Gilberte maussade, combien n'y en
avait-il pas où je combinais une démarche qu'elle ferait faire pour
notre réconciliation, pour nos fiançailles peut-être. Il est vrai que
cette force que l'imagination dirigeait vers l'avenir, elle la puisait
malgré tout dans le passé. Au fur et à mesure que s'effacerait mon
ennui que Gilberte eût haussé les épaules, diminuerait aussi le
souvenir de son charme, souvenir qui me faisait souhaiter qu'elle
revînt vers moi. Mais j'étais encore bien loin de cette mort du passé.
J'aimais toujours celle qu'il est vrai que je croyais détester. Mais
chaque fois qu'on me trouvait bien coiffé, ayant bonne mine, j'aurais
voulu qu'elle fût là. J'étais irrité du désir que beaucoup de gens
manifestèrent à cette époque de me recevoir et chez lesquels je
refusai d'aller. Il y eut une scène à la maison parce que je
n'accompagnai pas mon père à un dîner officiel où il devait y avoir
les Bontemps avec leur nièce Albertine, petite jeune fille, presque
encore enfant. Les différentes périodes de notre vie se chevauchent
ainsi l'une l'autre. On refuse dédaigneusement, à cause de ce qu'on
aime et qui vous sera un jour si égal, de voir ce qui vous est égal
aujourd'hui, qu'on aimera demain, qu'on aurait peut-être pu, si on
avait consenti à le voir, aimer plus tôt, et qui eût ainsi abrégé vos
souffrances actuelles, pour les remplacer il est vrai par d'autres.
Les miennes allaient se modifiant. J'avais l'étonnement d'apercevoir
au fond de moi-même, un jour un sentiment, le jour suivant un autre,
généralement inspirés par telle espérance ou telle crainte relatives à
Gilberte, la Gilberte que je portais en moi. J'aurais dû me dire que
l'autre, la réelle, était peut-être entièrement différente de
celle-là, ignorait tous les regrets que je lui prêtais, pensait
probablement beaucoup moins à moi non seulement que moi à elle, mais
que je ne la faisais elle-même penser à moi quand j'étais seul en tête
à tête avec ma Gilberte fictive, cherchais quelles pouvaient être ses
vraies intentions à mon égard et l'imaginais ainsi, son attention
toujours tournée vers moi.

Pendant ces périodes où, tout en s'affaiblissant, persiste le chagrin,
il faut distinguer entre celui que nous cause la pensée constante de
la personne elle-même, et celui que raniment certains souvenirs, telle
phrase méchante dite, tel verbe employé dans une lettre qu'on a reçue.
En réservant de décrire à l'occasion d'un amour ultérieur les formes
diverses du chagrin, disons que de ces deux-là, la première est
infiniment moins cruelle que la seconde. Cela tient à ce que notre
notion de la personne vivant toujours en nous, y est embellie de
l'auréole que nous ne tardons pas à lui rendre, et s'empreint sinon
des douceurs fréquentes de l'espoir, tout au moins du calme d'une
tristesse permanente. (D'ailleurs, il est à remarquer que l'image
d'une personne qui nous fait souffrir tient peu de place dans ces
complications qui aggravent un chagrin d'amour, le prolongent et
l'empêchent de guérir, comme dans certaines maladies la cause est hors
de proportions avec la fièvre consécutive et la lenteur à entrer en
convalescence.) Mais si l'idée de la personne que nous aimons reçoit
le reflet d'une intelligence généralement optimiste, il n'en est pas
de même de ces souvenirs particuliers, de ces propos méchants, de
cette lettre hostile (je n'en reçus qu'une seule qui le fût, de
Gilberte), on dirait que la personne elle-même réside dans ces
fragments pourtant si restreints et portée à une puissance qu'elle est
bien loin d'avoir dans l'idée habituelle que nous formons d'elle tout
entière. C'est que la lettre nous ne l'avons pas, comme l'image de
l'être aimé, contemplée dans le calme mélancolique du regret; nous
l'avons lue, dévorée, dans l'angoisse affreuse dont nous étreignait un
malheur inattendu. La formation de cette sorte de chagrins est autre;
ils nous viennent du dehors et c'est par le chemin de la plus cruelle
souffrance qu'ils sont allés jusqu'à notre cœur. L'image de notre amie
que nous croyons ancienne, authentique, a été en réalité refaite par
nous bien des fois. Le souvenir cruel lui, n'est pas contemporain de
cette image restaurée, il est d'un autre âge, il est un des rares
témoins d'un monstrueux passé. Mais comme ce passé continue à exister,
sauf en nous à qui il a plu de lui substituer un merveilleux âge d'or,
un paradis où tout le monde sera réconcilié, ces souvenirs, ces
lettres, sont un rappel à la réalité et devraient nous faire sentir
par le brusque mal qu'ils nous font, combien nous nous sommes éloignés
d'elle dans les folles espérances de notre attente quotidienne. Ce
n'est pas que cette réalité doive toujours rester la même bien que
cela arrive parfois. Il y a dans notre vie bien des femmes que nous
n'avons jamais cherché à revoir et qui ont tout naturellement répondu
à notre silence nullement voulu par un silence pareil. Seulement
celles-là, comme nous ne les aimions pas, nous n'avons pas compté les
années passées loin d'elles, et cet exemple qui l'infirmerait est
négligé par nous quand nous raisonnons sur l'efficacité de
l'isolement, comme le sont, par ceux qui croient aux pressentiments,
tous les cas où les leurs ne furent pas vérifiés.

Mais enfin l'éloignement peut être efficace. Le désir, l'appétit de
nous revoir, finissent par renaître dans le cœur qui actuellement nous
méconnaît. Seulement il y faut du temps. Or, nos exigences en ce qui
concerne le temps ne sont pas moins exorbitantes que celles réclamées
par le cœur pour changer. D'abord, du temps, c'est précisément ce que
nous accordons le moins aisément, car notre souffrance est cruelle et
nous sommes pressés de la voir finir. Ensuite, ce temps dont l'autre
cœur aura besoin pour changer, le nôtre s'en servira pour changer lui
aussi, de sorte que quand le but que nous nous proposions deviendra
accessible, il aura cessé d'être un but pour nous. D'ailleurs, l'idée
même qu'il sera accessible, qu'il n'est pas de bonheur que, lorsqu'il
ne sera plus un bonheur pour nous, nous ne finissions par atteindre,
cette idée comporte une part, mais une part seulement, de vérité. Il
nous échoit quand nous y sommes devenus indifférents. Mais précisément
cette indifférence nous a rendus moins exigeants et nous permet de
croire rétrospectivement qu'il nous eût ravi à une époque où il nous
eût peut-être semblé fort incomplet. On n'est pas très difficile ni
très bon juge sur ce dont on ne se soucie point. L'amabilité d'un être
que nous n'aimons plus et qui semble encore excessive à notre
indifférence eût peut-être été bien loin de suffire à notre amour. Ces
tendres paroles, cette offre d'un rendez-vous, nous pensons au plaisir
qu'elles nous auraient causé, non à toutes celles dont nous les
aurions voulu voir immédiatement suivies et que par cette avidité nous
aurions peut-être empêché de se produire. De sorte qu'il n'est pas
certain que le bonheur survenu trop tard, quand on ne peut plus en
jouir, quand on n'aime plus, soit tout à fait ce même bonheur dont le
manque nous rendit jadis si malheureux. Une seule personne pourrait en
décider, notre moi d'alors; il n'est plus là; et sans doute
suffirait-il qu'il revînt, pour que, identique ou non, le bonheur
s'évanouît.

En attendant ces réalisations après coup d'un rêve auquel je ne
tiendrais plus, à force d'inventer, comme au temps où je connaissais à
peine Gilberte, des paroles, des lettres, où elle implorait mon
pardon, avouait n'avoir jamais aimé que moi et demandait à m'épouser,
une série de douces images incessamment recréées, finirent par prendre
plus de place dans mon esprit que la vision de Gilberte et du jeune
homme, laquelle n'était plus alimentée par rien. Je serais peut-être
dès lors retourné chez Mme Swann sans un rêve que je fis et où un de
mes amis, lequel n'était pourtant pas de ceux que je me connaissais,
agissait envers moi avec la plus grande fausseté et croyait à la
mienne. Brusquement réveillé par la souffrance que venait de me causer
ce rêve et voyant qu'elle persistait, je repensai à lui, cherchai à me
rappeler quel était l'ami que j'avais vu en dormant et dont le nom
espagnol n'était déjà plus distinct. A la fois Joseph et Pharaon, je
me mis à interpréter mon rêve. Je savais que dans beaucoup d'entre eux
il ne faut tenir compte ni de l'apparence des personnes lesquelles
peuvent être déguisées et avoir interchangé leurs visages, comme ces
saints mutilés des cathédrales que des archéologues ignorants ont
refaits, en mettant sur le corps de l'un la tête de l'autre, et en
mêlant les attributs et les noms. Ceux que les êtres portent dans un
rêve peuvent nous abuser. La personne que nous aimons doit y être
reconnue seulement à la force de la douleur éprouvée. La mienne
m'apprit que devenue pendant mon sommeil un jeune homme, la personne
dont la fausseté récente me faisait encore mal était Gilberte. Je me
rappelai alors que la dernière fois que je l'avais vue, le jour où sa
mère l'avait empêchée d'aller à une matinée de danse, elle avait soit
sincèrement, soit en le feignant, refusé tout en riant d'une façon
étrange de croire à mes bonnes intentions pour elle. Par association,
ce souvenir en ramena un autre dans ma mémoire. Longtemps auparavant,
ç'avait été Swann qui n'avait pas voulu croire à ma sincérité, ni que
je fusse un bon ami pour Gilberte. Inutilement je lui avais écrit,
Gilberte m'avait rapporté ma lettre et me l'avait rendue avec le même
rire incompréhensible. Elle ne me l'avait pas rendue tout de suite, je
me rappelai toute la scène derrière le massif de lauriers. On devient
moral dès qu'on est malheureux. L'antipathie actuelle de Gilberte pour
moi me sembla comme un châtiment infligé par la vie à cause de la
conduite que j'avais eue ce jour-là. Les châtiments on croit les
éviter, parce qu'on fait attention aux voitures en traversant, qu'on
évite les dangers. Mais il en est d'internes. L'accident vient du côté
auquel on ne songeait pas, du dedans, du cœur. Les mots de Gilberte:
«Si vous voulez, continuons à lutter» me firent horreur. Je l'imaginai
telle, chez elle peut-être, dans la lingerie, avec le jeune homme que
j'avais vu l'accompagnant dans l'avenue des Champs-Élysées. Ainsi,
autant que (il y avait quelque temps) de croire que j'étais
tranquillement installé dans le bonheur, j'avais été insensé,
maintenant que j'avais renoncé à être heureux, de tenir pour assuré
que du moins j'étais devenu, je pourrais rester calme. Car tant que
notre cœur enferme d'une façon permanente l'image d'un autre être, ce
n'est pas seulement notre bonheur qui peut à tout moment être
détruit; quand ce bonheur est évanoui, quand nous avons souffert,
puis, que nous avons réussi à endormir notre souffrance, ce qui est
aussi trompeur et précaire qu'avait été le bonheur même, c'est le
calme. Le mien finit par revenir, car ce qui, modifiant notre état
moral, nos désirs, est entré, à la faveur d'un rêve, dans notre
esprit, cela aussi peu à peu se dissipe, la permanence et la durée ne
sont promises à rien, pas même à la douleur. D'ailleurs, ceux qui
souffrent par l'amour sont comme on dit de certains malades, leur
propre médecin. Comme il ne peut leur venir de consolation que de
l'être qui cause leur douleur et que cette douleur est une émanation
de lui, c'est en elle qu'ils finissent par trouver un remède. Elle le
leur découvre elle-même à un moment donné, car au fur et à mesure
qu'ils la retournent en eux, cette douleur leur montre un autre aspect
de la personne regrettée, tantôt si haïssable qu'on n'a même plus le
désir de la revoir parce qu'avant de se plaire avec elle il faudrait
la faire souffrir, tantôt si douce que la douceur qu'on lui prête on
lui en fait un mérite et on en tire une raison d'espérer. Mais la
souffrance qui s'était renouvelée en moi eut beau finir par s'apaiser,
je ne voulus plus retourner que rarement chez Mme Swann. C'est d'abord
que chez ceux qui aiment et sont abandonnés, le sentiment d'attente--même
d'attente inavouée--dans lequel ils vivent se transforme de
lui-même, et bien qu'en apparence identique, fait succéder à un
premier état, un second exactement contraire. Le premier était la
suite, le reflet des incidents douloureux qui nous avaient
bouleversés. L'attente de ce qui pourrait se produire est mêlée
d'effroi, d'autant plus que nous désirons à ce moment-là, si rien de
nouveau ne nous vient du côté de celle que nous aimons, agir
nous-même, et nous ne savons trop quel sera le succès d'une démarche
après laquelle il ne sera peut-être plus possible d'en entamer
d'autre. Mais bientôt, sans que nous nous en rendions compte, notre
attente qui continue est déterminée, nous l'avons vu, non plus par le
souvenir du passé que nous avons subi, mais par l'espérance d'un
avenir imaginaire. Dès lors, elle est presque agréable. Puis la
première en durant un peu, nous a habitués à vivre dans l'expectative.
La souffrance que nous avons éprouvée durant nos derniers rendez-vous
survit encore en nous, mais déjà ensommeillée. Nous ne sommes pas trop
pressés de la renouveler, d'autant plus que nous ne voyons pas bien ce
que nous demanderions maintenant. La possession d'un peu plus de la
femme que nous aimons ne ferait que nous rendre plus nécessaire ce que
nous ne possédons pas, et qui resterait malgré tout, nos besoins
naissant de nos satisfactions, quelque chose d'irréductible.

Enfin une dernière raison s'ajouta plus tard à celle-ci pour me faire
cesser complètement mes visites à Mme Swann. Cette raison, plus
tardive, n'était pas que j'eusse encore oublié Gilberte, mais de
tâcher de l'oublier plus vite. Sans doute, depuis que ma grande
souffrance était finie, mes visites chez Mme Swann étaient redevenues,
pour ce qui me restait de tristesse, le calmant et la distraction qui
m'avaient été si précieux au début. Mais la raison de l'efficacité du
premier faisait aussi l'inconvénient de la seconde, à savoir qu'à ces
visites le souvenir de Gilberte était intimement mêlé. La distraction
ne m'eût été utile que si elle eût mis en lutte avec un sentiment que
la présence de Gilberte n'alimentait plus, des pensées, des intérêts,
des passions où Gilberte ne fût entrée pour rien. Ces états de
conscience auxquels l'être qu'on aime reste étranger occupent alors
une place qui, si petite qu'elle soit d'abord, est autant de retranché
à l'amour qui occupait l'âme tout entière. Il faut chercher à nourrir,
à faire croître ces pensées, cependant que décline le sentiment qui
n'est plus qu'un souvenir, de façon que les éléments nouveaux
introduits dans l'esprit, lui disputent, lui arrachent une part de
plus en plus grande de l'âme, et finalement la lui dérobent toute. Je
me rendais compte que c'était la seule manière de tuer un amour et
j'étais encore assez jeune, assez courageux pour entreprendre de le
faire, pour assumer la plus cruelle des douleurs qui naît de la
certitude, que, quelque temps qu'on doive y mettre, on réussira. La
raison que je donnais maintenant dans mes lettres à Gilberte, de mon
refus de la voir, c'était une allusion à quelque mystérieux
malentendu, parfaitement fictif, qu'il y aurait eu entre elle et moi
et sur lequel j'avais espéré d'abord que Gilberte me demanderait des
explications. Mais, en fait, jamais, même dans les relations les plus
insignifiantes de la vie, un éclaircissement n'est sollicité par un
correspondant qui sait qu'une phrase obscure, mensongère,
incriminatrice, est mise à dessein pour qu'il proteste, et qui est
trop heureux de sentir par là qu'il possède-- et de garder--la
maîtrise et l'initiative des opérations. A plus forte raison en est-il
de même dans des relations plus tendres, où l'amour a tant
d'éloquence, l'indifférence si peu de curiosité. Gilberte n'ayant pas
mis en doute ni cherché à connaître ce malentendu, il devint pour moi
quelque chose de réel auquel je me référais dans chaque lettre. Et il
y a dans ces situations prises à faux, dans l'affectation de la
froideur, un sortilège qui vous y fait persévérer. A force d'écrire:
«Depuis que nos cœurs sont désunis» pour que Gilberte me répondit:
«Mais ils ne le sont pas, expliquons-nous», j'avais fini par me
persuader qu'ils l'étaient. En répétant toujours: «La vie a pu changer
pour nous, elle n'effacera pas le sentiment que nous eûmes», par désir
de m'entendre dire enfin: «Mais il n'y a rien de changé, ce sentiment
est plus fort que jamais», je vivais avec l'idée que la vie avait
changé en effet, que nous garderions le souvenir du sentiment qui
n'était plus, comme certains nerveux pour avoir simulé une maladie
finissent par rester toujours malades. Maintenant chaque fois que
j'avais à écrire à Gilberte, je me reportais à ce changement imaginé
et dont l'existence désormais tacitement reconnue par le silence
qu'elle gardait à ce sujet dans ses réponses, subsisterait entre nous.
Puis Gilberte cessa de s'en tenir à la prétérition. Elle-même adopta
mon point de vue; et, comme dans les toasts officiels, où le chef
d'État qui est reçu reprend peu à peu les mêmes expressions dont vient
d'user le chef d'État qui le reçoit, chaque fois que j'écrivais à
Gilberte: «La vie a pu nous séparer, le souvenir du temps où nous nous
connûmes durera», elle ne manqua pas de répondre: «La vie a pu nous
séparer, elle ne pourra nous faire oublier les bonnes heures qui nous
seront toujours chères» (nous aurions été bien embarrassé de dire
pourquoi «la vie» nous avait séparés, quel changement s'était
produit). Je ne souffrais plus trop. Pourtant un jour où je lui disais
dans une lettre que j'avais appris la mort de notre vieille marchande
de sucre d'orge des Champs-Élysées, comme je venais d'écrire ces mots:
«J'ai pensé que cela vous a fait de la peine, en moi cela a remué bien
des souvenirs», je ne pus m'empêcher de fondre en larmes en voyant que
je parlais au passé, et comme s'il s'agissait d'un mort déjà presque
oublié, de cet amour auquel malgré moi je n'avais jamais cessé de
penser comme étant vivant, pouvant du moins renaître. Rien de plus
tendre que cette correspondance entre amis qui ne voulaient plus se
voir. Les lettres de Gilberte avaient la délicatesse de celles que
j'écrivais aux indifférents et me donnaient les mêmes marques
apparentes d'affection si douces pour moi à recevoir d'elle.

D'ailleurs peu à peu chaque refus de la voir me fit moins de peine. Et
comme elle me devenait moins chère, mes souvenirs douloureux n'avaient
plus assez de force pour détruire dans leur retour incessant la
formation du plaisir que j'avais à penser à Florence, à Venise. Je
regrettais à ces moments-là d'avoir renoncé à entrer dans la
diplomatie et de m'être fait une existence sédentaire, pour ne pas
m'éloigner d'une jeune fille que je ne verrais plus et que j'avais
déjà presque oubliée. On construit sa vie pour une personne et quand
enfin on peut l'y recevoir, cette personne ne vient pas, puis meurt
pour vous et on vit prisonnier dans ce qui n'était destiné qu'à elle.
Si Venise semblait à mes parents bien lointain et bien fiévreux pour
moi, il était du moins facile d'aller sans fatigue s'installer à
Balbec. Mais pour cela il eût fallu quitter Paris, renoncer à ces
visites, grâce auxquelles, si rares qu'elles fussent, j'entendais
quelquefois Mme Swann me parler de sa fille. Je commençais du reste à
y trouver tel ou tel plaisir où Gilberte n'était pour rien.

Quand le printemps approcha, ramenant le froid, au temps des Saints de
glace et des giboulées de la Semaine Sainte, comme Mme Swann trouvait
qu'on gelait chez elle, il m'arrivait souvent de la voir recevant dans
des fourrures, ses mains et ses épaules frileuses disparaissant sous
le blanc et brillant tapis d'un immense manchon plat et d'un collet,
tous deux d'hermine, qu'elle n'avait pas quittés en rentrant et qui
avaient l'air des derniers carrés des neiges de l'hiver plus
persistants que les autres et que la chaleur du feu ni le progrès de
la saison n'avaient réussi à fondre. Et la vérité totale de ces
semaines glaciales mais déjà fleurissantes était suggérée pour moi
dans ce salon, où bientôt je n'irais plus, par d'autres blancheurs
plus enivrantes, celles par exemple, des «boules de neige» assemblant
au sommet de leurs hautes tiges nues comme les arbustes linéaires des
préraphaélites, leurs globes parcellés mais unis, blancs comme des
anges annonciateurs et qu'entourait une odeur de citron. Car la
châtelaine de Tansonville savait qu'avril, même glacé, n'est pas
dépourvu de fleurs, que l'hiver, le printemps, l'été, ne sont pas
séparés par des cloisons aussi hermétiques que tend à le croire le
boulevardier qui jusqu'aux premières chaleurs s'imagine le monde comme
renfermant seulement des maisons nues sous la pluie. Que Mme Swann se
contentât des envois que lui faisait son jardinier de Combray, et que
par l'intermédiaire de sa fleuriste «attitrée» elle ne comblât pas les
lacunes d'une insuffisante évocation à l'aide d'emprunts faits à la
précocité méditerranéenne, je suis loin de le prétendre et je ne m'en
souciais pas. Il me suffisait pour avoir la nostalgie de la campagne,
qu'à côté des névés du manchon que tenait Mme Swann, les boules de
neige (qui n'avaient peut-être dans la pensée de la maîtresse de la
maison d'autre but que de faire, sur les conseils de Bergotte,
«symphonie en blanc majeur» avec son ameublement et sa toilette) me
rappelassent que l'Enchantement du Vendredi Saint figure un miracle
naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l'on était plus
sage, et aidées du parfum acide et capiteux de corolles d'autres
espèces dont j'ignorais les noms et qui m'avait fait rester tant de
fois en arrêt dans mes promenades de Combray, rendissent le salon de
Mme Swann aussi virginal, aussi candidement fleuri sans aucune
feuille, aussi surchargé d'odeurs authentiques, que le petit raidillon
de Tansonville.

Mais c'était encore trop que celui-ci me fût rappelé. Son souvenir
risquait d'entretenir le peu qui subsistait de mon amour pour
Gilberte. Aussi, bien que je ne souffrisse plus du tout durant ces
visites à Mme Swann, je les espaçai encore et cherchai à la voir le
moins possible. Tout au plus, comme je continuais à ne pas quitter
Paris, me concédai-je certaines promenades avec elle. Les beaux jours
étaient enfin revenus, et la chaleur. Comme je savais qu'avant le
déjeuner Mme Swann sortait pendant une heure et allait faire quelques
pas avenue du Bois, près de l'Étoile, et de l'endroit qu'on appelait
alors, à cause des gens qui venaient regarder les riches qu'ils ne
connaissaient que de nom, le «Club des Pannés», j'obtins de mes
parents que le dimanche--car je n'étais pas libre en semaine à
cette heure-là--je pourrais ne déjeuner que bien après eux, à une
heure un quart, et aller faire un tour auparavant. Je n'y manquai
jamais pendant ce mois de mai, Gilberte étant allée à la campagne chez
des amies. J'arrivais à l'Arc de Triomphe vers midi. Je faisais le
guet à l'entrée de l'avenue, ne perdant pas des yeux le coin de la
petite rue par où Mme Swann, qui n'avait que quelques mètres à
franchir, venait de chez elle. Comme c'était déjà l'heure où beaucoup
de promeneurs rentraient déjeuner, ceux qui restaient étaient peu
nombreux et, pour la plus grande part, des gens élégants. Tout d'un
coup, sur le sable de l'allée, tardive, alentie et luxuriante comme la
plus belle fleur et qui ne s'ouvrirait qu'à midi, Mme Swann
apparaissait, épanouissant autour d'elle une toilette toujours
différente mais que je me rappelle surtout mauve; puis elle hissait et
déployait sur un long pédoncule, au moment de sa plus complète
irradiation, le pavillon de soie d'une large ombrelle de la même
nuance que l'effeuillaison des pétales de sa robe. Toute une suite
l'environnait; Swann, quatre ou cinq hommes de club qui étaient venus
la voir le matin chez elle ou qu'elle avait rencontrés: et leur noire
ou grise agglomération obéissante, exécutant les mouvements presque
mécaniques d'un cadre inerte autour d'Odette, donnait l'air à cette
femme qui seule avait de l'intensité dans les yeux, de regarder devant
elle, d'entre tous ces hommes, comme d'une fenêtre dont elle se fût
approchée, et la faisait surgir, frêle, sans crainte, dans la nudité
de ses tendres couleurs, comme l'apparition d'un être d'une espèce
différente, d'une race inconnue, et d'une puissance presque guerrière,
grâce à quoi elle compensait à elle seule sa multiple escorte.
Souriante, heureuse du beau temps, du soleil qui n'incommodait pas
encore, ayant l'air d'assurance et de calme du créateur qui a accompli
son œuvre et ne se soucie plus du reste, certaine que sa toilette--dussent
des passants vulgaires ne pas l'apprécier--était la plus
élégante de toutes, elle la portait pour soi-même et pour ses amis,
naturellement, sans attention exagérée, mais aussi sans détachement
complet; n'empêchant pas les petits nœuds de son corsage et de sa jupe
de flotter légèrement devant elle comme des créatures dont elle
n'ignorait pas la présence et à qui elle permettait avec indulgence de
se livrer à leurs jeux, selon leur rythme propre, pourvu qu'ils
suivissent sa marche, et même sur son ombrelle mauve que souvent elle
tenait encore fermée quand elle arrivait, elle laissait tomber par
moment, comme sur un bouquet de violettes de Parme, son regard heureux
et si doux que quand il ne s'attachait plus à ses amis mais à un objet
inanimé, il avait l'air de sourire encore. Elle réservait ainsi, elle
faisait occuper à sa toilette cet intervalle d'élégance dont les
hommes à qui Mme Swann parlait le plus en camarades, respectaient
l'espace et la nécessité, non sans une certaine déférence de profanes,
un aveu de leur propre ignorance, et sur lequel ils reconnaissaient à
leur amie comme à un malade sur les soins spéciaux qu'il doit prendre,
ou comme à une mère sur l'éducation de ses enfants, compétence et
juridiction. Non moins que par la cour qui l'entourait et ne semblait
pas voir les passants, Mme Swann, à cause de l'heure tardive de son
apparition, évoquait cet appartement où elle avait passé une matinée
si longue et où il faudrait qu'elle rentrât bientôt déjeuner; elle
semblait en indiquer la proximité par la tranquillité flâneuse de sa
promenade, pareille à celle qu'on fait à petits pas dans son jardin;
de cet appartement on aurait dit qu'elle portait encore autour d'elle
l'ombre intérieure et fraîche. Mais, par tout cela même, sa vue ne me
donnait que davantage la sensation du plein air et de la chaleur.
D'autant plus que déjà persuadé qu'en vertu de la liturgie et des
rites dans lesquels Mme Swann était profondément versée, sa toilette
était unie à la saison et à l'heure par un lien nécessaire, unique,
les fleurs de son inflexible chapeau de paille, les petits rubans de
sa robe me semblaient naître du mois de mai plus naturellement encore
que les fleurs des jardins et des bois; et pour connaître le trouble
nouveau de la saison, je ne levais pas les yeux plus haut que son
ombrelle, ouverte et tendue comme un autre ciel plus proche, rond,
clément, mobile et bleu. Car ces rites, s'ils étaient souverains,
mettaient leur gloire, et par conséquent Mme Swann mettait la sienne à
obéir avec condescendance, au matin, au printemps, au soleil, lesquels
ne me semblaient pas assez flattés qu'une femme si élégante voulût
bien ne pas les ignorer, et eût choisi à cause d'eux une robe d'une
étoffe plus claire, plus légère, faisant penser, par son évasement au
col et aux manches, à la moiteur du cou et des poignets, fît enfin
pour eux tous les frais d'une grande dame qui s'étant gaiement abaissée
à aller voir à la campagne des gens communs et que tout le monde, même
le vulgaire, connaît, n'en a pas moins tenu à revêtir spécialement
pour ce jour-là une toilette champêtre. Dès son arrivée, je saluais
Mme Swann, elle m'arrêtait et me disait: «Good morning» en souriant.
Nous faisions quelques pas. Et je comprenais que ces canons selon
lesquels elle s'habillait, c'était pour elle-même qu'elle y obéissait,
comme à une sagesse supérieure dont elle eût été la grande prêtresse:
car s'il lui arrivait qu'ayant trop chaud, elle entr'ouvrît, ou même
ôtât tout à fait et me donnât à porter sa jaquette qu'elle avait cru
garder fermée, je découvrais dans la chemisette mille détails
d'exécution qui avaient eu grande chance de rester inaperçus comme ces
parties d'orchestre auxquelles le compositeur a donné tous ses soins,
bien qu'elles ne doivent jamais arriver aux oreilles du public; ou
dans les manches de la jaquette pliée sur mon bras je voyais, je
regardais longuement par plaisir ou par amabilité, quelque détail
exquis, une bande d'une teinte délicieuse, une satinette mauve
habituellement cachée aux yeux de tous, mais aussi délicatement
travaillée que les parties extérieures, comme ces sculptures gothiques
d'une cathédrale dissimulées au revers d'une balustrade à
quatre-vingts pieds de hauteur, aussi parfaites que les bas-reliefs du
grand porche, mais que personne n'avait jamais vues avant qu'au hasard
d'un voyage, un artiste n'eût obtenu de monter se promener en plein
ciel, pour dominer toute la ville, entre les deux tours.

Ce qui augmentait cette impression que Mme Swann se promenait dans
l'avenue du Bois comme dans l'allée d'un jardin à elle, c'était--pour
ces gens qui ignoraient ses habitudes de «footing»--qu'elle fût
venue à pieds, sans voiture qui suivît, elle que, dès le mois de mai,
on avait l'habitude de voir passer avec l'attelage le plus soigné, la
livrée la mieux tenue de Paris, mollement et majestueusement assise
comme une déesse, dans le tiède plein air d'une immense victoria à
huit ressorts. A pieds, Mme Swann avait l'air, surtout avec sa
démarche que ralentissait la chaleur, d'avoir cédé à une curiosité, de
commettre une élégante infraction aux règles du protocole, comme ces
souverains qui sans consulter personne, accompagnés par l'admiration
un peu scandalisée d'une suite qui n'ose formuler une critique,
sortent de leur loge pendant un gala et visitent le foyer en se mêlant
pendant quelques instants aux autres spectateurs. Ainsi, entre Mme
Swann et la foule, celle-ci sentait ces barrières d'une certaine sorte
de richesse, lesquelles lui semblent les plus infranchissables de
toutes. Le faubourg Saint-Germain a bien aussi les siennes, mais moins
parlantes aux yeux et à l'imagination des «pannés». Ceux-ci auprès
d'une grande dame plus simple, plus facile à confondre avec une
petite bourgeoise, moins éloignée du peuple, n'éprouveront pas ce
sentiment de leur inégalité, presque de leur indignité, qu'ils ont
devant une Mme Swann. Sans doute, ces sortes de femmes ne sont pas
elles-mêmes frappées comme eux du brillant appareil dont elles sont
entourées, elles n'y font plus attention, mais c'est à force d'y être
habituées, c'est-à-dire d'avoir fini par le trouver d'autant plus
naturel, d'autant plus nécessaire, par juger les autres êtres selon
qu'ils sont plus ou moins initiés à ces habitudes du luxe: de sorte
que (la grandeur qu'elles laissent éclater en elles, qu'elles
découvrent chez les autres, étant toute matérielle, facile à
constater, longue à acquérir, difficile à compenser), si ces femmes
mettent un passant au rang le plus bas, c'est de la même manière
qu'elles lui sont apparues au plus haut, à savoir immédiatement, à
première vue, sans appel. Peut-être cette classe sociale particulière
qui comptait alors des femmes comme lady Israels mêlée à celles de
l'aristocratie et Mme Swann qui devait les fréquenter un jour, cette
classe intermédiaire, inférieure au faubourg Saint-Germain,
puisqu'elle le courtisait, mais supérieure à ce qui n'est pas du
faubourg Saint-Germain, et qui avait ceci de particulier que déjà
dégagée du monde des riches, elle était la richesse encore, mais la
richesse devenue ductile, obéissant à une destination, à une pensée
artistiques, l'argent malléable, poétiquement ciselé et qui sait
sourire, peut-être cette classe, du moins avec le même caractère et le
même charme, n'existe-t-elle plus. D'ailleurs, les femmes qui en
faisaient partie n'auraient plus aujourd'hui ce qui était la première
condition de leur règne, puisque avec l'âge elles ont, presque toutes,
perdu leur beauté. Or, autant que du faîte de sa noble richesse,
c'était du comble glorieux de son été mûr et si savoureux encore, que
Mme Swann, majestueuse, souriante et bonne, s'avançant dans l'avenue
du Bois, voyait comme Hypatie, sous la lente marche de ses pieds,
rouler les mondes. Des jeunes gens qui passaient la regardaient
anxieusement, incertains si leurs vagues relations avec elle (d'autant
plus qu'ayant à peine été présentés une fois à Swann ils craignaient
qu'il ne les reconnût pas), étaient suffisantes pour qu'ils se
permissent de la saluer. Et ce n'était qu'en tremblant devant les
conséquences, qu'ils s'y décidaient, se demandant si leur geste
audacieusement provocateur et sacrilège, attentant à l'inviolable
suprématie d'une caste, n'allait pas déchaîner des catastrophes ou
faire descendre le châtiment d'un dieu. Il déclenchait seulement,
comme un mouvement d'horlogerie, la gesticulation de petits
personnages salueurs qui n'étaient autres que l'entourage d'Odette, à
commencer par Swann, lequel soulevait son tube doublé de cuir vert,
avec une grâce souriante, apprise dans le faubourg Saint-Germain, mais
à laquelle ne s'alliait plus l'indifférence qu'il aurait eue
autrefois. Elle était remplacée (comme s'il était dans une certaine
mesure pénétré des préjugés d'Odette), à la fois par l'ennui d'avoir à
répondre à quelqu'un d'assez mal habillé, et par la satisfaction que
sa femme connût tant de monde, sentiment mixte qu'il traduisait en
disant aux amis élégants qui l'accompagnaient: «Encore un! Ma parole,
je me demande où Odette va chercher tous ces gens-là!» Cependant,
ayant répondu par un signe de tête au passant alarmé déjà hors de vue,
mais dont le cœur battait encore, Mme Swann se tournait vers moi:
«Alors, me disait-elle, c'est fini? Vous ne viendrez plus jamais voir
Gilberte? Je suis contente d'être exceptée et que vous ne me «dropiez»
pas tout à fait. J'aime vous voir, mais j'aimais aussi l'influence que
vous aviez sur ma fille. Je crois qu'elle le regrette beaucoup aussi.
Enfin, je ne veux pas vous tyranniser parce que vous n'auriez qu'à ne
plus vouloir me voir non plus!» «Odette, Sagan qui vous dit bonjour»,
faisait remarquer Swann à sa femme. Et, en effet, le prince faisant
comme dans une apothéose de théâtre, de cirque, ou dans un tableau
ancien, faire front à son cheval dans une magnifique apothéose,
adressait à Odette un grand salut théâtral et comme allégorique où
s'amplifiait toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur
inclinant son respect devant la Femme, fût-elle incarnée en une femme
que sa mère ou sa sœur ne pourraient pas fréquenter. D'ailleurs à tout
moment, reconnue au fond de la transparence liquide et du vernis
lumineux de l'ombre que versait sur elle son ombrelle, Mme Swann était
saluée par les derniers cavaliers attardés, comme cinématographiés au
galop sur l'ensoleillement blanc de l'avenue, hommes de cercle dont
les noms, célèbres pour le public--Antoine de Castellane, Adalbert
de Montmorency et tant d'autres--étaient pour Mme Swann des noms
familiers d'amis. Et, comme la durée moyenne de la vie--la
longévité relative--est beaucoup plus grande pour les souvenirs des
sensations poétiques que pour ceux des souffrances du cœur, depuis si
longtemps que se sont évanouis les chagrins que j'avais alors à cause
de Gilberte, il leur a survécu le plaisir que j'éprouve, chaque fois
que je veux lire, en une sorte de cadran solaire, les minutes qu'il y a
entre midi un quart et une heure, au mois de mai, à me revoir causant
ainsi avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le reflet d'un
berceau de glycines.

...

J'étais arrivé à une presque complète indifférence à l'égard de
Gilberte, quand deux ans plus tard je partis avec ma grand'mère pour
Balbec. Quand je subissais le charme d'un visage nouveau, quand
c'était à l'aide d'une autre jeune fille que j'espérais connaître les
cathédrales gothiques, les palais et les jardins de l'Italie, je me
disais tristement que notre amour, en tant qu'il est l'amour d'une
certaine créature, n'est peut-être pas quelque chose de bien réel,
puisque, si des associations de rêveries agréables ou douloureuses
peuvent le lier pendant quelque temps à une femme jusqu'à nous faire
penser qu'il a été inspiré par elle d'une façon nécessaire, en
revanche si nous nous dégageons volontairement ou à notre insu de ces
associations, cet amour comme s'il était au contraire spontané et
venait de nous seuls, renaît pour se donner à une autre femme.
Pourtant au moment de ce départ pour Balbec, et pendant les premiers
temps de mon séjour, mon indifférence n'était encore qu'intermittente.
Souvent (notre vie étant si peu chronologique, interférant tant
d'anachronismes dans la suite des jours), je vivais dans ceux, plus
anciens que la veille ou l'avant-veille, où j'aimais Gilberte. Alors
ne plus la voir m'était soudain douloureux, comme c'eût été dans ce
temps-là. Le moi qui l'avait aimée, remplacé déjà presque entièrement
par un autre, resurgissait, et il m'était rendu beaucoup plus
fréquemment par une chose futile que par une chose importante. Par
exemple, pour anticiper sur mon séjour en Normandie, j'entendis à
Balbec un inconnu que je croisai sur la digue dire: «La famille du
directeur du ministère des Postes.» Or (comme je ne savais pas alors
l'influence que cette famille devait avoir sur ma vie), ce propos
aurait dû me paraître oiseux, mais il me causa une vive souffrance,
celle qu'éprouvait un moi, aboli pour une grande part depuis
longtemps, à être séparé de Gilberte. C'est que jamais je n'avais
repensé à une conversation que Gilberte avait eue devant moi avec son
père, relativement à la famille du «directeur du ministère des
Postes». Or, les souvenirs d'amour ne font pas exception aux lois
générales de la mémoire, elles-mêmes régies par les lois plus générales
de l'habitude. Comme celle-ci affaiblit tout, ce qui nous rappelle le
mieux un être, c'est justement ce que nous avions oublié (parce que
c'était insignifiant et que nous lui avions ainsi laissé toute sa
force). C'est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de
nous, dans un souffle pluvieux, dans l'odeur de renfermé d'une chambre
ou dans l'odeur d'une première flambée, partout où nous retrouvons de
nous-même ce que notre intelligence, n'en ayant pas l'emploi, avait
dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui quand
toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore.
Hors de nous? En nous pour mieux dire, mais dérobée à nos propres
regards, dans un oubli plus ou moins prolongé. C'est grâce à cet oubli
seul que nous pouvons de temps à autre retrouver l'être que nous
fûmes, nous placer vis-à-vis des choses comme cet être l'était,
souffrir à nouveau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et
qu'il aimait ce qui nous est maintenant indifférent. Au grand jour de
la mémoire habituelle, les images du passé pâlissent peu à peu,
s'effacent, il ne reste plus rien d'elles, nous ne le retrouverions
plus. Ou plutôt nous ne le retrouverions plus, si quelques mots (comme
«directeur au ministère des Postes») n'avaient été soigneusement
enfermés dans l'oubli, de même qu'on dépose à la Bibliothèque
Nationale un exemplaire d'un livre qui sans cela risquerait de devenir
introuvable.

Mais cette souffrance et ce regain d'amour pour Gilberte ne furent pas
plus longs que ceux qu'on a en rêve, et cette fois, au contraire, parce
qu'à Balbec l'Habitude ancienne n'était plus là pour les faire durer.
Et si ces effets de l'Habitude semblent contradictoires, c'est qu'elle
obéit à des lois multiples. A Paris j'étais devenu de plus en plus
indifférent à Gilberte, grâce à l'Habitude. Le changement d'habitude,
c'est-à-dire la cessation momentanée de l'Habitude paracheva l'œuvre de
l'Habitude quand je partis pour Balbec. Elle affaiblit mais stabilise,
elle amène la désagrégation mais la fait durer indéfiniment. Chaque
jour depuis des années je calquais tant bien que mal mon état d'âme
sur celui de la veille. A Balbec un lit nouveau à côté duquel on
m'apportait le matin un petit déjeuner différent de celui de Paris ne
devait plus soutenir les pensées dont s'était nourri mon amour pour
Gilberte: il y a des cas (assez rares, il est vrai) où la sédentarité
immobilisant les jours, le meilleur moyen de gagner du temps, c'est de
changer de place. Mon voyage à Balbec fut comme la première sortie
d'un convalescent qui n'attendait plus qu'elle pour s'apercevoir qu'il
est guéri.

Ce voyage, on le ferait sans doute aujourd'hui en automobile, croyant
le rendre ainsi plus agréable. On verra, qu'accompli de cette façon,
il serait même en un sens plus vrai puisque on y suivrait de plus
près, dans une intimité plus étroite, les diverses gradations selon
lesquelles change la surface de la terre. Mais enfin le plaisir
spécifique du voyage n'est pas de pouvoir descendre en route et
s'arrêter quand on est fatigué, c'est de rendre la différence entre le
départ et l'arrivée non pas aussi insensible, mais aussi profonde
qu'on peut, de la ressentir dans sa totalité, intacte, telle quelle
était dans notre pensée quand notre imagination nous portait du lieu
où nous vivions jusqu'au cœur d'un lieu désiré, en un bond qui nous
semblait moins miraculeux parce qu'il franchissait une distance que
parce qu'il unissait deux individualités distinctes de la terre, qu'il
nous menait d'un nom à un autre nom, et que schématise (mieux qu'une
promenade où, comme on débarque où l'on veut, il n'y a guère plus
d'arrivée) l'opération mystérieuse qui s'accomplissait dans ces lieux
spéciaux, les gares, lesquels ne font pas partie pour ainsi
dire de la ville mais contiennent l'essence de sa personnalité de même
que sur un écriteau signalétique elles portent son nom.

Mais en tout genre, notre temps a la manie de vouloir ne montrer les
choses qu'avec ce qui les entoure dans la réalité, et par là de
supprimer l'essentiel, l'acte de l'esprit, qui les isola d'elle. On
«présente» un tableau au milieu de meubles, de bibelots, de tentures
de la même époque, fade décor qu'excelle à composer dans les hôtels
d'aujourd'hui la maîtresse de maison la plus ignorante la veille,
passant maintenant ses journées dans les archives et les bibliothèques
et au milieu duquel le chef-d'œuvre qu'on regarde tout en dînant ne
nous donne pas la même enivrante joie qu'on ne doit lui demander que
dans une salle de musée, laquelle symbolise bien mieux par sa nudité
et son dépouillement de toutes particularités, les espaces intérieurs
où l'artiste s'est abstrait pour créer.

Malheureusement ces lieux merveilleux que sont les gares, d'où l'on
part pour une destination éloignée, sont aussi des lieux tragiques,
car si le miracle s'y accomplit grâce auquel les pays qui n'avaient
encore d'existence que dans notre pensée vont être ceux au milieu
desquels nous vivrons, pour cette raison même il faut renoncer au
sortir de la salle d'attente à retrouver tout à l'heure la chambre
familière où l'on était il y a un instant encore. Il faut laisser
toute espérance de rentrer coucher chez soi, une fois qu'on s'est
décidé à pénétrer dans l'antre empesté par où l'on accède au mystère,
dans un de ces grands ateliers vitrés, comme celui de Saint-Lazare où
j'allai chercher le train de Balbec, et qui déployait au-dessus de la
ville éventrée un de ces immenses ciels crus et gros de menaces
amoncelées de drame, pareils à certains ciels, d'une modernité presque
parisienne, de Mantegna ou de Véronèse, et sous lequel ne pouvait
s'accomplir que quelque acte terrible et solennel comme un départ en
chemin de fer ou l'érection de la Croix.

Tant que je m'étais contenté d'apercevoir du fond de mon lit de Paris
l'église persane de Balbec au milieu des flocons de la tempête, aucune
objection à ce voyage n'avait été faite par mon corps. Elles avaient
commencé seulement quand il avait compris qu'il serait de la partie et
que le soir de l'arrivée on me conduirait à «ma» chambre qui lui
serait inconnue. Sa révolte était d'autant plus profonde que la veille
même du départ j'avais appris que ma mère ne nous accompagnerait pas,
mon père, retenu au ministère jusqu'au moment où il partirait pour
l'Espagne avec M. de Norpois, ayant préféré louer une maison dans les
environs de Paris. D'ailleurs la contemplation de Balbec ne me
semblait pas moins désirable parce qu'il fallait l'acheter au prix
d'un mal qui au contraire me semblait figurer et garantir la réalité
de l'impression que j'allais chercher, impression que n'aurait
remplacée aucun spectacle prétendu équivalent, aucun «panorama» que
j'eusse pu aller voir sans être empêché par cela même de rentrer
dormir dans mon lit. Ce n'était pas la première fois que je sentais
que ceux qui aiment et ceux qui ont du plaisir ne sont pas les mêmes.
Je croyais désirer aussi profondément Balbec que le docteur qui me
soignait et qui me dit s'étonnant, le matin du départ, de mon air
malheureux: «Je vous réponds que si je pouvais seulement trouver huit
jours pour aller prendre le frais au bord de la mer, je ne me ferais
pas prier. Vous allez avoir les courses, les régates, ce sera exquis.»
Pour moi j'avais déjà appris, et même bien avant d'aller entendre la
Berma, que quelle que fût la chose que j'aimerais, elle ne serait
jamais placée qu'au terme d'une poursuite douloureuse au cours de
laquelle il me faudrait d'abord sacrifier mon plaisir à ce bien
suprême, au lieu de l'y chercher.

Ma grand'mère concevait naturellement notre départ d'une façon un peu
différente et toujours aussi désireuse qu'autrefois de donner aux
présents qu'on me faisait un caractère artistique, avait voulu pour
m'offrir de ce voyage une «épreuve» en partie ancienne, que nous
refissions moitié en chemin de fer, moitié en voiture le trajet
qu'avait suivi Mme de Sévigné quand elle était allée de Paris à
«L'Orient» en passant par Chaulnes et par «le Pont-Audemer». Mais ma
grand'mère avait été obligée de renoncer à ce projet, sur la défense
de mon père, qui savait, quand elle organisait un déplacement en vue
de lui faire rendre tout le profit intellectuel qu'il pouvait
comporter, combien on pouvait pronostiquer de trains manqués, de
bagages perdus, de maux de gorge et de contraventions. Elle se
réjouissait du moins à la pensée que jamais au moment d'aller sur la
plage, nous ne serions exposés à en être empêchés par la survenue de
ce que sa chère Sévigné appelle une chienne de carrossée, puisque nous
ne connaîtrions personne à Balbec, Legrandin ne nous ayant pas offert
de lettre d'introduction pour sa sœur. (Abstention qui n'avait pas été
appréciée de même par mes tantes Céline et Victoire lesquelles ayant
connu jeune fille celle qu'elles n'avaient appelée jusqu'ici, pour
marquer cette intimité d'autrefois que «Renée de Cambremer», et
possédant encore d'elle de ces cadeaux qui meublent une chambre et la
conversation mais auxquels la réalité actuelle ne correspond pas,
croyaient venger notre affront en ne prononçant plus jamais chez Mme
Legrandin mère, le nom de sa fille, et se bornant à se congratuler une
fois sorties par des phrases comme: «Je n'ai pas fait allusion à qui
tu sais», «je crois qu'_on_ aura compris».)

Donc nous partirions simplement de Paris par ce train de une heure
vingt-deux que je m'étais plu trop longtemps à chercher dans
l'indicateur des chemins de fer, où il me donnait chaque fois
l'émotion, presque la bienheureuse illusion du départ, pour ne pas me
figurer que je le connaissais. Comme la détermination dans notre
imagination des traits d'un bonheur tient plutôt à l'identité des
désirs qu'il nous inspire, qu'à la précision des renseignements que
nous avons sur lui, je croyais connaître celui-là dans ses détails, et
je ne doutais pas que j'éprouverais dans le wagon un plaisir spécial
quand la journée commencerait à fraîchir, que je contemplerais tel
effet à l'approche d'une certaine station; si bien que ce train
réveillant toujours en moi les images des mêmes villes que
j'enveloppais dans la lumière de ces heures de l'après-midi qu'il
traverse, me semblait différent de tous les autres trains; et j'avais
fini comme on fait souvent pour un être qu'on n'a jamais vu mais dont
on se plaît à s'imaginer qu'on a conquis l'amitié, par donner une
physionomie particulière et immuable à ce voyageur artiste et blond
qui m'aurait emmené sur sa route, et à qui j'aurais dit adieu au pied
de la cathédrale de Saint-Lô, avant qu'il se fût éloigné vers le
couchant.

Comme ma grand'mère ne pouvait se résoudre à aller «tout bêtement» à
Balbec, elle s'arrêterait vingt-quatre heures chez une de ses amies,
de chez laquelle je repartirais le soir même pour ne pas déranger, et
aussi de façon à voir dans la journée du lendemain l'église de Balbec,
qui, avions-nous appris, était assez éloignée de Balbec-Plage, et où
je ne pourrais peut-être pas aller ensuite au début de mon traitement
de bains. Et peut-être était-il moins pénible pour moi de sentir
l'objet admirable de mon voyage placé avant la cruelle première nuit
où j'entrerais dans une demeure nouvelle et accepterais d'y vivre.
Mais il avait fallu d'abord quitter l'ancienne; ma mère avait arrangé
de s'installer ce jour-là même à Saint-Cloud, et elle avait pris, ou
feint de prendre, toutes ses dispositions pour y aller directement
après nous avoir conduits à la gare, sans avoir à repasser par la
maison où elle craignait que je ne voulusse, au lieu de partir pour
Balbec, rentrer avec elle. Et même sous le prétexte d'avoir beaucoup à
faire dans la maison qu'elle venait de louer et d'être à court de
temps, en réalité pour m'éviter la cruauté de ce genre d'adieux, elle
avait décidé de ne pas rester avec nous jusqu'à ce départ du train où,
dissimulée auparavant dans des allées et venues et des préparatifs qui
n'engagent pas définitivement, une séparation apparaît brusquement
impossible à souffrir, alors qu'elle n'est déjà plus possible à
éviter, concentrée tout entière dans un instant immense de lucidité
impuissante et suprême.

Pour la première fois je sentais qu'il était possible que ma mère
vécût sans moi, autrement que pour moi, d'une autre vie. Elle allait
habiter de son côté avec mon père à qui peut-être elle trouvait que ma
mauvaise santé, ma nervosité, rendaient l'existence un peu compliquée
et triste. Cette séparation me désolait davantage parce que je me
disais qu'elle était probablement pour ma mère le terme des déceptions
successives que je lui avais causées, qu'elle m'avait tues et après
lesquelles elle avait compris la difficulté de vacances communes; et
peut-être aussi le premier essai d'une existence à laquelle elle
commençait à se résigner pour l'avenir, au fur et à mesure que les
années viendraient pour mon père et pour elle, d'une existence où je
la verrais moins, où, ce qui même dans mes cauchemars ne m'était jamais
apparu, elle serait déjà pour moi un peu étrangère, une dame qu'on
verrait rentrer seule dans une maison où je ne serais pas, demandant
au concierge s'il n'y avait pas de lettres de moi.

Je pus à peine répondre à l'employé qui voulut me prendre ma valise.
Ma mère essayait pour me consoler des moyens qui lui paraissaient les
plus efficaces. Elle croyait inutile d'avoir l'air de ne pas voir mon
chagrin, elle le plaisantait doucement:

--Eh bien, qu'est-ce que dirait l'église de Balbec si elle savait
que c'est avec cet air malheureux qu'on s'apprête à aller la voir?
Est-ce cela le voyageur ravi dont parle Ruskin? D'ailleurs, je saurai
si tu as été à la hauteur des circonstances, même loin je serai encore
avec mon petit loup. Tu auras demain une lettre de ta maman.

--Ma fille, dit ma grand'mère, je te vois comme Mme de Sévigné, une
carte devant les yeux et ne nous quittant pas un instant.

Puis maman cherchait à me distraire, elle me demandait ce que je
commanderais pour dîner, elle admirait Françoise, lui faisait
compliment d'un chapeau et d'un manteau qu'elle ne reconnaissait pas,
bien qu'ils eussent jadis excité son horreur quand elle les avait vus
neufs sur ma grand'tante, l'un avec l'immense oiseau qui le
surmontait, l'autre chargé de dessins affreux et de jais. Mais le
manteau étant hors d'usage, Françoise l'avait fait retourner et
exhibait un envers de drap uni d'un beau ton. Quant à l'oiseau, il y
avait longtemps que, cassé, il avait été mis au rancart. Et, de même
qu'il est quelquefois troublant de rencontrer les raffinements vers
lesquels les artistes les plus conscients s'efforcent, dans une
chanson populaire, à la façade de quelque maison de paysan qui fait
épanouir au-dessus de la porte une rose blanche ou soufrée juste à la
place qu'il fallait--de même le nœud de velours, la coque de ruban
qui eussent ravi dans un portrait de Chardin ou de Whistler, Françoise
les avait placés avec un goût infaillible et naïf sur le chapeau
devenu charmant.

Pour remonter à un temps plus ancien, la modestie et l'honnêteté qui
donnaient souvent de la noblesse au visage de notre vieille
servante ayant gagné les vêtements que, en femme réservée mais sans
bassesse, qui sait «tenir son rang et garder sa place», elle avait
revêtus pour le voyage afin d'être digne d'être vue avec nous sans
avoir l'air de chercher à se faire voir,--Françoise dans le drap
cerise mais passé de son manteau et les poils sans rudesse de son
collet de fourrure, faisait penser à quelqu'une de ces images d'Anne
de Bretagne peintes dans des livres d'Heures par un vieux maître, et
dans lesquelles tout est si bien en place, le sentiment de l'ensemble
s'est si également répandu dans toutes les parties que la riche et
désuète singularité du costume exprime la même gravité pieuse que les
yeux, les lèvres et les mains.

On n'aurait pu parler de pensée à propos de Françoise. Elle ne savait
rien, dans ce sens total où ne rien savoir équivaut à ne rien
comprendre, sauf les rares vérités que le cœur est capable d'atteindre
directement. Le monde immense des idées n'existait pas pour elle. Mais
devant la clarté de son regard, devant les lignes délicates de ce nez,
de ces lèvres, devant tous ces témoignages absents de tant d'êtres
cultivés chez qui ils eussent signifié la distinction suprême, le
noble détachement d'un esprit d'élite, on était troublé comme devant
le regard intelligent et bon d'un chien à qui on sait pourtant que
sont étrangères toutes les conceptions des hommes, et on pouvait se
demander s'il n'y a pas parmi ces autres humbles frères, les paysans,
des êtres qui sont comme les hommes supérieurs du monde des simples
d'esprit, ou plutôt qui, condamnés par une injuste destinée à vivre
parmi les simples d'esprit, privés de lumière, mais qui pourtant plus
naturellement, plus essentiellement apparentés aux natures d'élite que
ne le sont la plupart des gens instruits, sont comme des membres
dispersés, égarés, privés de raison, de la famille sainte, des
parents, restés en enfance, des plus hautes intelligences, et auxquels--comme
il apparaît dans la lueur impossible à méconnaître de leurs
yeux où pourtant elle ne s'applique à rien--il n'a manqué, pour
avoir du talent, que du savoir.

Ma mère voyant que j'avais peine à contenir mes larmes, me disait:
«Régulus avait coutume dans les grandes circonstances... Et puis ce
n'est pas gentil pour ta maman. Citons Madame de Sévigné, comme ta
grand'mère: «Je vais être obligée de me servir de tout le courage que
tu n'as pas.» Et se rappelant que l'affection pour autrui détourne des
douleurs égoïstes, elle tâchait de me faire plaisir en me disant
qu'elle croyait que son trajet de Saint-Cloud s'effectuerait bien,
qu'elle était contente du fiacre qu'elle avait gardé, que le cocher
était poli, et la voiture confortable. Je m'efforçais de sourire à ces
détails et j'inclinais la tête d'un air d'acquiescement et de
satisfaction. Mais ils ne m'aidaient qu'à me représenter avec plus de
vérité le départ de Maman et c'est le cœur serré que je la regardais
comme si elle était déjà séparée de moi, sous ce chapeau de paille
rond qu'elle avait acheté pour la campagne, dans une robe légère
qu'elle avait mise à cause de cette longue course par la pleine
chaleur, et qui la faisaient autre, appartenant déjà à la villa de
«Montretout» où je ne la verrais pas.

Pour éviter les crises de suffocation que me donnerait le voyage, le
médecin m'avait conseillé de prendre au moment du départ un peu trop
de bière ou de cognac, afin d'être dans un état qu'il appelait
«euphorie», où le système nerveux est momentanément moins vulnérable.
J'étais encore incertain si je le ferais, mais je voulais au moins que
ma grand'mère reconnût qu'au cas où je m'y déciderais, j'aurais pour
moi le droit et la sagesse. Aussi j'en parlais comme si mon hésitation
ne portait que sur l'endroit où je boirais de l'alcool, buffet ou
wagon-bar. Mais aussitôt à l'air de blâme que prit le visage de ma
grand'mère et de ne pas même vouloir s'arrêter à cette idée: «Comment,
m'écriai-je, me résolvant soudain à cette action d'aller boire, dont
l'exécution devenait nécessaire à prouver ma liberté puisque son
annonce verbale n'avait pu passer sans protestation, comment tu sais
combien je suis malade, tu sais ce que le médecin m'a dit, et voilà le
conseil que tu me donnes!»

Quand j'eus expliqué mon malaise à ma grand'mère, elle eut un air si
désolé, si bon, en répondant: «Mais alors, va vite chercher de la
bière ou une liqueur, si cela doit te faire du bien» que je me jetai
sur elle et la couvris de baisers. Et si j'allai cependant boire
beaucoup trop dans le bar du train, ce fut parce que je sentais que
sans cela j'aurais un accès trop violent et que c'est encore ce qui la
peinerait le plus. Quand, à la première station, je remontai dans notre
wagon, je dis à ma grand'mère combien j'étais heureux d'aller à
Balbec, que je sentais que tout s'arrangerait bien, qu'au fond je
m'habituerais vite à être loin de maman, que ce train était agréable,
l'homme du bar et les employés si charmants que j'aurais voulu refaire
souvent ce trajet pour avoir la possibilité de les revoir. Ma
grand'mère cependant ne paraissait pas éprouver la même joie que moi
de toutes ces bonnes nouvelles. Elle me répondit en évitant de me
regarder:

--Tu devrais peut-être essayer de dormir un peu, et tourna les yeux
vers la fenêtre dont nous avions baissé le rideau qui ne remplissait
pas tout le cadre de la vitre, de sorte que le soleil pouvait glisser
sur le chêne ciré de la portière et le drap de la banquette (comme une
réclame beaucoup plus persuasive pour une vie mêlée à la nature que
celles accrochées trop haut dans le wagon, par les soins de la
Compagnie, et représentant des paysages dont je ne pouvais pas lire
les noms) la même clarté tiède et dormante qui faisait la sieste dans
les clairières.

Mais quand ma grand'mère croyait que j'avais les yeux fermés, je la
voyais par moments sous son voile à gros pois jeter un regard sur moi
puis le retirer, puis recommencer, comme quelqu'un qui cherche à
s'efforcer, pour s'y habituer, à un exercice qui lui est pénible.

Alors je lui parlais, mais cela ne semblait pas lui être agréable. Et
à moi pourtant ma propre voix me donnait du plaisir, et de même les
mouvements les plus insensibles, les plus intérieurs de mon corps.
Aussi je tâchais de les faire durer, je laissais chacune de mes
inflexions s'attarder longtemps aux mots, je sentais chacun de mes
regards se trouver bien là où il s'était posé et y rester au delà du
temps habituel. «Allons, repose-toi, me dit ma grand'mère. Si tu ne
peux pas dormir lis quelque chose.» Et elle me passa un volume de Mme
de Sévigné que j'ouvris, pendant qu'elle-même s'absorbait dans les
Mémoires de Madame de Beausergent. Elle ne voyageait jamais sans un
tome de l'une et de l'autre. C'était ses deux auteurs de prédilection.
Ne bougeant pas volontiers ma tête en ce moment et éprouvant un grand
plaisir à garder une position une fois que je l'avais prise, je restai
à tenir le volume de Mme de Sévigné sans l'ouvrir, et je n'abaissai
pas sur lui mon regard qui n'avait devant lui que le store bleu de la
fenêtre. Mais contempler ce store me paraissait admirable et je
n'eusse pas pris la peine de répondre à qui eût voulu me détourner de
ma contemplation. La couleur bleue du store me semblait, non peut-être
par sa beauté mais par sa vivacité intense, effacer à tel point toutes
les couleurs qui avaient été devant mes yeux depuis le jour de ma
naissance jusqu'au moment où j'avais fini d'avaler ma boisson et où
elle avait commencé de faire son effet, qu'à côté de ce bleu du store,
elles étaient pour moi aussi ternes, aussi nulles, que peut l'être
rétrospectivement l'obscurité où ils ont vécu pour les aveugles-nés
qu'on opère sur le tard et qui voient enfin les couleurs. Un vieil
employé vint nous demander nos billets. Les reflets argentés
qu'avaient les boutons en métal de sa tunique ne laissèrent pas de me
charmer. Je voulus lui demander de s'asseoir à côté de nous. Mais il
passa dans un autre wagon, et je songeai avec nostalgie à la vie des
cheminots, lesquels passant tout leur temps en chemin de fer, ne
devaient guère manquer un seul jour de voir ce vieil employé. Le
plaisir que j'éprouvais à regarder le store bleu et à sentir que ma
bouche était à demi ouverte commença enfin à diminuer. Je devins plus
mobile; je remuai un peu; j'ouvris le volume que ma grand'mère m'avait
tendu et je pus fixer mon attention sur les pages que je choisis çà et
là. Tout en lisant je sentais grandir mon admiration pour Mme de
Sévigné.

Il ne faut pas se laisser tromper par des particularités purement
formelles qui tiennent à l'époque, à la vie de salon et qui font que
certaines personnes croient qu'elles ont fait leur Sévigné quand elles
ont dit: «Mandez-moi ma bonne» ou «Ce comte me parut avoir bien de
l'esprit», ou «faner est la plus jolie chose du monde». Déjà Mme de
Simiane s'imagine ressembler à sa grand'mère parce qu'elle écrit: «M.
de la Boulie se porte à merveille, monsieur, et il est fort en état
d'entendre des nouvelles de sa mort», ou «Oh! mon cher marquis, que
votre lettre me plaît! Le moyen de ne pas y répondre», ou encore: «Il
me semble, monsieur, que vous me devez une réponse et moi des
tabatières de bergamote. Je m'en acquitte pour huit, il en viendra
d'autres...; jamais la terre n'en avait tant porté. C'est apparemment
pour vous plaire.» Et elle écrit dans ce même genre la lettre sur la
saignée, sur les citrons, etc., qu'elle se figure être des lettres de
Mme de Sévigné. Mais ma grand'mère qui était venue à celle-ci par le
dedans, par l'amour pour les siens, pour la nature, m'avait appris à
en aimer les vraies beautés, qui sont tout autres. Elles devaient
bientôt me frapper d'autant plus que Mme de Sévigné est une grande
artiste de la même famille qu'un peintre que j'allais rencontrer à
Balbec et qui eut une influence si profonde sur ma vision des choses,
Elstir. Je me rendis compte à Balbec que c'est de la même façon que
lui, qu'elle nous présente les choses, dans l'ordre de nos
perceptions, au lieu de les expliquer d'abord par leur cause. Mais
déjà cet après-midi-là, dans ce wagon, en relisant la lettre où
apparaît le clair de lune: «Je ne pus résister à la tentation, je mets
toutes mes coiffes et casques qui n'étaient pas nécessaires, je vais
dans ce mail dont l'air est bon comme celui de ma chambre; je trouve
mille coquecigrues, _des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses
grises et blanches, du linge jeté par-ci par-là, des hommes ensevelis
tout droits contre des arbres_, etc.», je fus ravi par ce que j'eusse
appelé un peu plus tard (ne peint-elle pas les paysages de la même
façon que lui les caractères?) le côté Dostoïewski des _Lettres de
Madame de Sévigné_.

Quand le soir, après avoir conduit ma grand'mère et être resté
quelques heures chez son amie, j'eus repris seul le train, du moins je
ne trouvai pas pénible la nuit qui vint; c'est que je n'avais pas à la
passer dans la prison d'une chambre dont l'ensommeillement me
tiendrait éveillé; j'étais entouré par la calmante activité de tous
ces mouvements du train qui me tenaient compagnie, s'offraient à
causer avec moi si je ne trouvais pas le sommeil, me berçaient de
leurs bruits que j'accouplais comme le son des cloches à Combray
tantôt sur un rythme, tantôt sur un autre (entendant selon ma
fantaisie d'abord quatre doubles croches égales, puis une double
croche furieusement précipitée contre une noire); ils neutralisaient
la force centrifuge de mon insomnie en exerçant sur elle des pressions
contraires qui me maintenaient en équilibre et sur lesquelles mon
immobilité et bientôt mon sommeil se sentirent portés avec la même
impression rafraîchissante que m'aurait donnée le repos dû à la
vigilance de forces puissantes au sein de la nature et de la vie, si
j'avais pu pour un moment m'incarner en quelque poisson qui dort dans
la mer, promené dans son assoupissement par les courants et la vague,
ou en quelque aigle étendu sur le seul appui de la tempête.

Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en
chemin de fer, comme les œufs durs, les journaux illustrés, les jeux de
cartes, les rivières où des barques s'évertuent sans avancer. A un
moment où je dénombrais les pensées qui avaient rempli mon esprit
pendant les minutes précédentes, pour me rendre compte si je venais ou
non de dormir (et où l'incertitude même qui me faisait me poser la
question, était en train de me fournir une réponse affirmative), dans
le carreau de la fenêtre, au-dessus d'un petit bois noir, je vis des
nuages échancrés dont le doux duvet était d'un rose fixé, mort, qui ne
changera plus, comme celui qui teint les plumes de l'aile qui l'a
assimilé ou le pastel sur lequel l'a déposé la fantaisie du peintre.
Mais je sentais qu'au contraire cette couleur n'était ni inertie, ni
caprice, mais nécessité et vie. Bientôt s'amoncelèrent derrière elle
des réserves de lumière. Elle s'aviva, le ciel devint d'un incarnat
que je tâchais, en collant mes yeux à la vitre, de mieux voir car je
le sentais en rapport avec l'existence profonde de la nature, mais la
ligne du chemin de fer ayant changé de direction, le train tourna, la
scène matinale fut remplacée dans le cadre de la fenêtre par un
village nocturne aux toits bleus de clair de lune, avec un lavoir
encrassé de la nacre opaline de la nuit, sous un ciel encore semé de
toutes ses étoiles, et je me désolais d'avoir perdu ma bande de ciel
rose quand je l'aperçus de nouveau, mais rouge cette fois, dans la
fenêtre d'en face qu'elle abandonna à un deuxième coude de la voie
ferrée; si bien que je passais mon temps à courir d'une fenêtre à
l'autre pour rapprocher, pour rentoiler les fragments intermittents et
opposites de mon beau matin écarlate et versatile et en avoir une vue
totale et un tableau continu.

Le paysage devint accidenté, abrupt, le train s'arrêta à une petite
gare entre deux montagnes. On ne voyait au fond de la gorge, au bord
du torrent, qu'une maison de garde enfoncée dans l'eau qui coulait au
ras des fenêtres. Si un être peut être le produit d'un sol dont on
goûte en lui le charme particulier, plus encore que la paysanne que
j'avais tant désiré voir apparaître quand j'errais seul du côté de
Méséglise, dans les bois de Roussainville, ce devait être la grande
fille que je vis sortir de cette maison et, sur le sentier
qu'illuminait obliquement le soleil levant, venir vers la gare en
portant une jarre de lait. Dans la vallée à qui ces hauteurs cachaient
le reste du monde, elle ne devait jamais voir personne que dans ces
trains qui ne s'arrêtaient qu'un instant. Elle longea les wagons,
offrant du café au lait à quelques voyageurs réveillés. Empourpré des
reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel. Je ressentis
devant elle ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous
prenons de nouveau conscience de la beauté et du bonheur. Nous
oublions toujours qu'ils sont individuels et, leur substituant dans
notre esprit un type de convention que nous formons en faisant une
sorte de moyenne entre les différents visages qui nous ont plu, entre
les plaisirs que nous avons connus, nous n'avons que des images
abstraites qui sont languissantes et fades parce qu'il leur manque
précisément ce caractère d'une chose nouvelle, différente de ce que
nous avons connu, ce caractère qui est propre à la beauté et au
bonheur. Et nous portons sur la vie un jugement pessimiste et que nous
supposons juste, car nous avons cru y faire entrer en ligne de compte
le bonheur et la beauté quand nous les avons omis et remplacés par des
synthèses où d'eux il n'y a pas un seul atome. C'est ainsi que bâille
d'avance d'ennui un lettré à qui on parle d'un nouveau «beau livre»,
parce qu'il imagine une sorte de composé de tous les beaux livres
qu'il a lus, tandis qu'un beau livre est particulier, imprévisible, et
n'est pas fait de la somme de tous les chefs-d'œuvre précédents mais de
quelque chose que s'être parfaitement assimilé cette somme ne suffit
nullement à faire trouver, car c'est justement en dehors d'elle. Dès
qu'il a eu connaissance de cette nouvelle œuvre, le lettré, tout à
l'heure blasé, se sent de l'intérêt pour la réalité qu'elle dépeint.
Telle, étrangère aux modèles de beauté que dessinait ma pensée quand
je me trouvais seul, la belle fille me donna aussitôt le goût d'un
certain bonheur (seule forme, toujours particulière, sous laquelle
nous puissions connaître le goût du bonheur), d'un bonheur qui se
réaliserait en vivant auprès d'elle. Mais ici encore la cessation
momentanée de l'Habitude agissait pour une grande part. Je faisais
bénéficier la marchande de lait de ce que c'était mon être complet,
apte à goûter de vives jouissances, qui était en face d'elle. C'est
d'ordinaire avec notre être réduit au minimum que nous vivons, la
plupart de nos facultés restent endormies parce qu'elles se reposent
sur l'habitude qui sait ce qu'il y a à faire et n'a pas besoin
d'elles. Mais par ce matin de voyage l'interruption de la routine de
mon existence, le changement de lieu et d'heure avaient rendu leur
présence indispensable. Mon habitude qui étaient sédentaire et n'était
pas matinale, faisait défaut, et toutes mes facultés étaient accourues
pour la remplacer, rivalisant entre elles de zèle--s'élevant
toutes, comme des vagues à un même niveau inaccoutumé--de la plus
basse, à la plus noble, de la respiration, de l'appétit, et de la
circulation sanguine à la sensibilité et à l'imagination. Je ne sais
si, en me faisant croire que cette fille n'était pas pareille aux
autres femmes, le charme sauvage de ces lieux ajoutait au sien, mais
elle le leur rendait. La vie m'aurait paru délicieuse si seulement
j'avais pu, heure par heure, la passer avec elle, l'accompagner
jusqu'au torrent, jusqu'à la vache, jusqu'au train, être toujours à
ses côtés, me sentir connu d'elle, ayant ma place dans sa pensée. Elle
m'aurait initié aux charmes de la vie rustique et des premières heures
du jour. Je lui fis signe qu'elle vînt me donner du café au lait.
J'avais besoin d'être remarqué d'elle. Elle ne me vit pas, je
l'appelai. Au-dessus de son corps très grand, le teint de sa figure
était si doré et si rose qu'elle avait l'air d'être vue à travers un
vitrail illuminé. Elle revint sur ses pas, je ne pouvais détacher mes
yeux de son visage de plus en plus large, pareil à un soleil qu'on
pourrait fixer et qui s'approcherait jusqu'à venir tout près de vous,
se laissant regarder de près, vous éblouissant d'or et de rouge. Elle
posa sur moi son regard perçant, mais comme les employés fermaient les
portières, le train se mit en marche; je la vis quitter la gare et
reprendre le sentier, il faisait grand jour maintenant: je m'éloignais
de l'aurore. Que mon exaltation eût été produite par cette fille, ou
au contraire eût causé la plus grande partie du plaisir que j'avais eu
à me trouver près d'elle, en tous cas elle était si mêlée à lui, que
mon désir de la revoir était avant tout le désir moral de ne pas
laisser cet état d'excitation périr entièrement, de ne pas être séparé
à jamais de l'être qui y avait, même à son insu, participé. Ce n'est
pas seulement que cet état fût agréable. C'est surtout que (comme la
tension plus grande d'une corde ou la vibration plus rapide d'un nerf
produit une sonorité ou une couleur différente) il donnait une autre
tonalité à ce que je voyais, il m'introduisait comme acteur dans un
univers inconnu et infiniment plus intéressant; cette belle fille que
j'apercevais encore, tandis que le train accélérait sa marche, c'était
comme une partie d'une vie autre que celle que je connaissais, séparée
d'elle par un liseré, et où les sensations qu'éveillaient les objets
n'étaient plus les mêmes; et d'où sortir maintenant eût été comme
mourir à moi-même. Pour avoir la douceur de me sentir du moins attaché
à cette vie il eût suffi que j'habitasse assez près de la petite
station pour pouvoir venir tous les matins demander du café au lait à
cette paysanne. Mais, hélas! elle serait toujours absente de l'autre
vie vers laquelle je m'en allais de plus en plus vite et que je ne me
résignais à accepter qu'en combinant des plans qui me permettraient un
jour de reprendre ce même train et de m'arrêter à cette même gare,
projet qui avait aussi l'avantage de fournir un aliment à la
disposition intéressée, active, pratique, machinale, paresseuse,
centrifuge qui est celle de notre esprit car il se détourne volontiers
de l'effort qu'il faut pour approfondir en soi-même, d'une façon
générale et désintéressée, une impression agréable que nous avons eue.
Et comme d'autre part nous voulons continuer à penser à elle, il
préfère l'imaginer dans l'avenir, préparer habilement les
circonstances qui pourront la faire renaître, ce qui ne nous apprend
rien sur son essence, mais nous évite la fatigue de la recréer en
nous-même et nous permet d'espérer la recevoir de nouveau du dehors.

Certains noms de villes, Vezelay ou Chartres, Bourges ou Beauvais
servent à désigner, par abréviation, leur église principale. Cette
acception partielle où nous le prenons si souvent, finit--s'il
s'agit de lieux que nous ne connaissons pas encore--par sculpter le
nom tout entier qui dès lors quand nous voudrons y faire entrer l'idée
de la ville--de la ville que nous n'avons jamais vue--lui
imposera--comme un moule--les mêmes ciselures, et du même style,
en fera une sorte de grande cathédrale. Ce fut pourtant à une station
de chemin de fer, au-dessus d'un buffet, en lettres blanches sur un
avertisseur bleu, que je lus le nom, presque de style persan, de
Balbec. Je traversai vivement la gare et le boulevard qui y
aboutissait, je demandai la grève pour ne voir que l'église et la mer;
on n'avait pas l'air de comprendre ce que je voulais dire.
Balbec-le-vieux, Balbec-en-terre, où je me trouvais, n'était ni une
plage ni un port. Certes, c'était bien dans la mer que les pêcheurs
avaient trouvé, selon la légende, le Christ miraculeux dont un vitrail
de cette église qui était à quelques mètres de moi racontait la
découverte; c'était bien de falaises battues par les flots qu'avait
été tirée la pierre de la nef et des tours. Mais cette mer, qu'à cause
de cela j'avais imaginée venant mourir au pied du vitrail, était à
plus de cinq lieues de distance, à Balbec-plage, et, à côté de sa
coupole, ce clocher que, parce que j'avais lu qu'il était lui-même une
âpre falaise normande où s'amassaient les grains, où tournoyaient les
oiseaux, je m'étais toujours représenté comme recevant à sa base la
dernière écume des vagues soulevées, il se dressait sur une place où
était l'embranchement de deux lignes de tramways, en face d'un Café
qui portait, écrit en lettres d'or, le mot «Billard»; il se détachait
sur un fond de maisons aux toits desquelles ne se mêlait aucun mât. Et
l'église--entrant dans mon attention avec le Café, avec le passant
à qui il avait fallu demander mon chemin, avec la gare où j'allais
retourner--faisait un avec tout le reste, semblait un accident, un
produit de cette fin d'après-midi, dans laquelle la coupe moelleuse et
gonflée sur le ciel était comme un fruit dont la même lumière qui
baignait les cheminées des maisons mûrissait la peau rose, dorée et
fondante. Mais je ne voulus plus penser qu'à la signification
éternelle des sculptures, quand je reconnus les Apôtres dont j'avais
vu les statues moulées au musée du Trocadéro et qui des deux côtés de
la Vierge, devant la baie profonde du porche m'attendaient comme pour
me faire honneur. La figure bienveillante, camuse et douce, le dos
voûté, ils semblaient s'avancer d'un air de bienvenue en chantant
l'_Alleluia_ d'un beau jour. Mais on s'apercevait que leur expression
était immuable comme celle d'un mort et ne se modifiait que si on
tournait autour d'eux. Je me disais: c'est ici, c'est l'église de
Balbec. Cette place qui a l'air de savoir sa gloire est le seul lieu
du monde qui possède l'église de Balbec. Ce que j'ai vu jusqu'ici
c'était des photographies de cette église, et, de ces Apôtres, de
cette Vierge du porche si célèbres, les moulages seulement. Maintenant
c'est l'église elle-même, c'est la statue elle-même, ce sont elles;
elles, les uniques, c'est bien plus.

C'était moins aussi peut-être. Comme un jeune homme un jour d'examen
ou de duel, trouve le fait sur lequel on l'a interrogé, la balle qu'il
a tirée, bien peu de chose, quand il pense aux réserves de science et
de courage qu'il possède et dont il aurait voulu faire preuve, de même
mon esprit qui avait dressé la Vierge du Porche hors des reproductions
que j'en avais eues sous les yeux, inaccessible aux vicissitudes qui
pouvaient menacer celles-ci, intacte si on les détruisait, idéale,
ayant une valeur universelle, s'étonnait de voir la statue qu'il avait
mille fois sculptée réduite maintenant à sa propre apparence de
pierre, occupant par rapport à la portée de mon bras une place où elle
avait pour rivales une affiche électorale et la pointe de ma canne,
enchaînée à la Place, inséparable du débouché de la grand'rue, ne
pouvant fuir les regards du café et du bureau d'omnibus, recevant sur
son visage la moitié du rayon de soleil couchant--et bientôt, dans
quelques heures de la clarté du réverbère--dont le bureau du
Comptoir d'Escompte recevait l'autre moitié, gagnée en même temps que
cette succursale d'un établissement de crédit, par le relent des
cuisines du pâtissier, soumise à la tyrannie du Particulier au point
que, si j'avais voulu tracer ma signature sur cette pierre, c'est
elle, la Vierge illustre que jusque-là j'avais douée d'une existence
générale et d'une intangible beauté, la Vierge de Balbec, l'unique (ce
qui, hélas! voulait dire la seule), qui, sur son corps encrassé de la
même suie que les maisons voisines, aurait, sans pouvoir s'en défaire,
montré à tous les admirateurs venus là pour la contempler la trace de
mon morceau de craie et les lettres de mon nom, et c'était elle enfin
l'œuvre d'art immortelle et si longtemps désirée, que je trouvais,
métamorphosée ainsi que l'église elle-même, en une petite vieille de
pierre dont je pouvais mesurer la hauteur et compter les rides.
L'heure passait, il fallait retourner à la gare où je devais attendre
ma grand'mère et Françoise pour gagner ensemble Balbec-Plage. Je me
rappelais ce que j'avais lu sur Balbec, les paroles de Swann: «C'est
délicieux, c'est aussi beau que Sienne.» Et n'accusant de ma déception
que des contingences, la mauvaise disposition où j'étais, ma fatigue,
mon incapacité de savoir regarder, j'essayais de me consoler en
pensant qu'il restait d'autres villes encore intactes pour moi, que je
pourrais prochainement peut-être pénétrer, comme au milieu d'une pluie
de perles, dans le frais gazouillis des égouttements de Quimperlé,
traverser le reflet verdissant et rose qui baignait Pont-Aven; mais
pour Balbec dès que j'y étais entré ç'avait été comme si j'avais
entr'ouvert un nom qu'il eût fallu tenir hermétiquement clos et où,
profitant de l'issue que je leur avais imprudemment offerte en
chassant toutes les images qui y vivaient jusque-là, un tramway, un
café, les gens qui passaient sur la place, la succursale du Comptoir
d'Escompte, irrésistiblement poussés par une pression externe et une
force pneumatique, s'étaient engouffrés à l'intérieur des syllabes
qui, refermées sur eux, les laissaient maintenant encadrer le porche
de l'église persane et ne cesseraient plus de les contenir.

Dans le petit chemin de fer d'intérêt local qui devait nous conduire à
Balbec-Plage, je retrouvai ma grand'mère mais l'y retrouvai seule--car
elle avait imaginé de faire partir avant elle pour que tout fût
préparé d'avance (mais lui ayant donné un renseignement faux n'avait
réussi qu'à faire partir dans une mauvaise direction), Françoise qui
en ce moment sans s'en douter filait à toute vitesse sur Nantes et se
réveillerait peut-être à Bordeaux. A peine fus-je assis dans le
wagon rempli par la lumière fugitive du couchant et par la chaleur
persistante de l'après-midi (la première, hélas! me permettant de voir
en plein sur le visage de ma grand'mère combien la seconde l'avait
fatiguée), elle me demanda: «Hé bien, Balbec?» avec un sourire si
ardemment éclairé par l'espérance du grand plaisir qu'elle pensait que
j'avais éprouvé, que je n'osai pas lui avouer tout d'un coup ma
déception. D'ailleurs, l'impression que mon esprit avait recherchée
m'occupait moins au fur et à mesure que se rapprochait le lieu auquel
mon corps aurait à s'accoutumer. Au terme, encore éloigné de plus
d'une heure, de ce trajet, je cherchais à imaginer le directeur de
l'hôtel de Balbec pour qui j'étais, en ce moment, inexistant, et
j'aurais voulu me présenter à lui dans une compagnie plus prestigieuse
que celle de ma grand'mère qui allait certainement lui demander des
rabais. Il m'apparaissait empreint d'une morgue certaine, mais très
vague de contours.

A tout moment le petit chemin de fer nous arrêtait à l'une des
stations qui précédaient Balbec-Plage et dont les noms mêmes
(Incarville, Marcouville, Doville, Pont-à-Couleuvre, Arambouville,
Saint-Mars-le-Vieux, Hermonville, Maineville) me semblaient étranges,
alors que lus dans un livre ils auraient eu quelque rapport avec les
noms de certaines localités qui étaient voisines de Combray. Mais à
l'oreille d'un musicien deux motifs, matériellement composés de
plusieurs des mêmes notes, peuvent ne présenter aucune ressemblance,
s'ils diffèrent par la couleur de l'harmonie et de l'orchestration. De
même, rien moins que ces tristes noms faits de sable, d'espace trop
aéré et vide, et de sel, au-dessus desquels le mot ville s'échappait
comme vole dans pigeon-vole, ne me faisait penser à ces autres noms de
Roussainville ou de Martinville, qui parce que je les avais entendu
prononcer si souvent par ma grand'tante à table, dans la «salle»,
avaient acquis un certain charme sombre où s'étaient peut-être
mélangés des extraits du goût des confitures, de l'odeur du feu de
bois et du papier d'un livre de Bergotte, de la couleur de grès de la
maison d'en face, et qui, aujourd'hui encore, quand ils remontent
comme une bulle gazeuse, du fond de ma mémoire, conservent leur vertu
spécifique à travers les couches superposées de milieux différents
qu'ils ont à franchir avant d'atteindre jusqu'à la surface.

C'étaient, dominant la mer lointaine du haut de leur dune, ou
s'accommodant déjà pour la nuit au pied de collines d'un vert cru et
d'une forme désobligeante, comme celle du canapé d'une chambre d'hôtel
où l'on vient d'arriver, composées de quelques villas que prolongeait
un terrain de tennis et quelquefois un casino dont le drapeau claquait
au vent fraîchissant, évidé et anxieux, de petites stations qui me
montraient pour la première fois leurs hôtes habituels, mais me les
montraient par leur dehors--des joueurs de tennis en casquettes
blanches, le chef de gare vivant là, près de ses tamaris et de ses
roses, une dame, coiffée d'un «canotier», qui, décrivant le tracé
quotidien d'une vie que je ne connaîtrais jamais, rappelait son
lévrier qui s'attardait et rentrait dans son chalet où la lampe était
déjà allumée--et qui blessaient cruellement de ces images
étrangement usuelles et dédaigneusement familières, mes regards
inconnus et mon cœur dépaysé. Mais combien ma souffrance s'aggrava
quand nous eûmes débarqué dans le hall du grand hôtel de Balbec, en
face de l'escalier monumental qui imitait le marbre, et pendant que ma
grand'mère, sans souci d'accroître l'hostilité et le mépris des
étrangers au milieu desquels nous allions vivre, discutait les
«conditions» avec le directeur, sorte de poussah à la figure et à la
voix pleines de cicatrices (qu'avait laissées l'extirpation sur l'une,
de nombreux boutons, sur l'autre des divers accents dus à des origines
lointaines et à une enfance cosmopolite), au smoking de mondain, au
regard de psychologue, prenant généralement à l'arrivée de
l'«omnibus», les grands seigneurs pour des râleux et les rats d'hôtel
pour des grands seigneurs. Oubliant sans doute que lui-même ne
touchait pas cinq cent francs d'appointements mensuels, il méprisait
profondément les personnes pour qui cinq cents francs ou plutôt comme
il disait «vingt-cinq louis» est «une somme» et les considérait comme
faisant partie d'une race de parias à qui n'était pas destiné le Grand
Hôtel. Il est vrai que dans ce Palace même, il y avait des gens qui ne
payaient pas très cher tout en étant estimés du directeur, à condition
que celui-ci fût certain qu'ils regardaient à dépenser non pas par
pauvreté mais par avarice. Elle ne saurait en effet rien ôter au
prestige, puisqu'elle est un vice et peut par conséquent se rencontrer
dans toutes les situations sociales. La situation sociale était la
seule chose à laquelle le directeur fît attention, la situation
sociale, ou plutôt les signes qui lui paraissaient impliquer qu'elle
était élevée, comme de ne pas se découvrir en entrant dans le hall, de
porter des knickerbockers, un paletot à taille, et de sortir un cigare
ceint de pourpre et d'or d'un étui en maroquin écrasé (tous avantages,
hélas! qui me faisaient défaut). Il émaillait ses propos commerciaux
d'expressions choisies, mais à contre-sens.

Tandis que j'entendais ma grand'mère, sans se froisser qu'il l'écoutât
son chapeau sur la tête et tout en sifflotant, lui demander avec une
intonation artificielle: «Et quels sont... vos prix?... Oh! beaucoup
trop élevés pour mon petit budget», attendant sur une banquette, je me
réfugiais au plus profond de moi-même, je m'efforçais d'émigrer dans
des pensées éternelles, de ne laisser rien de moi, rien de vivant, à
la surface de mon corps--insensibilisée comme l'est celle des
animaux qui par inhibition font les morts quand on les blesse--afin
de ne pas trop souffrir dans ce lieu où mon manque total d'habitude
m'était rendu plus sensible encore par la vue de celle que semblait en
avoir au même moment une dame élégante à qui le directeur témoignait
son respect en prenant des familiarités avec le petit chien dont elle
était suivie, le jeune gandin qui, la plume au chapeau, rentrait en
demandant «s'il avait des lettres», tous ces gens pour qui c'était
regagner leur home que de gravir les degrés en faux marbre. Et en même
temps le regard de Minos, Eaque et Rhadamante (regard dans lequel je
plongeai mon âme dépouillée, comme dans un inconnu où plus rien ne la
protégeait), me fut jeté sévèrement par des messieurs qui, peu versés
peut-être dans l'art de «recevoir», portaient le titre de «chefs de
réception»; plus loin, derrière un vitrage clos, des gens étaient
assis dans un salon de lecture pour la description duquel il m'aurait
fallu choisir dans le Dante, tour à tour les couleurs qu'il prête au
Paradis et à l'Enfer, selon que je pensais au bonheur des élus qui
avaient le droit d'y lire en toute tranquillité, ou à la terreur que
m'eût causée ma grand'mère si, dans son insouci de ce genre
d'impressions, elle m'eût ordonné d'y pénétrer.

Mon impression de solitude s'accrut encore un moment après. Comme
j'avais avoué à ma grand'mère que je n'étais pas bien, que je croyais
que nous allions être obligés de revenir à Paris, sans protester elle
avait dit qu'elle sortait pour quelques emplettes, utiles aussi bien
si nous partions que si nous restions (et que je sus ensuite m'être
toutes destinées, Françoise ayant avec elle des affaires qui m'eussent
manqué); en l'attendant j'étais allé faire les cent pas dans les rues
encombrées d'une foule qui y maintenait une chaleur d'appartement et
où était encore ouverts la boutique du coiffeur et le salon d'un
pâtissier chez lequel des habitués prenaient des glaces, devant la
statue de Duguay-Trouin. Elle me causa à peu près autant de plaisir
que son image au milieu d'un «illustré» peut en procurer au malade
qui le feuillette dans le cabinet d'attente d'un chirurgien. Je
m'étonnais qu'il y eût des gens assez différents de moi pour que,
cette promenade dans la ville, le directeur eût pu me la conseiller
comme une distraction, et aussi pour que le lieu de supplice qu'est
une demeure nouvelle pût paraître à certains «un séjour de délices»
comme disait le prospectus de l'hôtel qui pouvait exagérer, mais
pourtant s'adressait à toute une clientèle dont il flattait les goûts.
Il est vrai qu'il invoquait, pour la faire venir au Grand-Hôtel de
Balbec, non seulement «la chère exquise» et le «coup d'œil féerique des
jardins du Casino», mais encore les «arrêts de Sa Majesté la Mode,
qu'on ne peut violer impunément sans passer pour un béotien, ce à quoi
aucun homme bien élevé ne voudrait s'exposer». Le besoin que j'avais
de ma grand'mère était grandi par ma crainte de lui avoir causé une
désillusion. Elle devait être découragée, sentir que si je ne
supportais pas cette fatigue c'était à désespérer qu'aucun voyage pût
me faire du bien. Je me décidai à rentrer l'attendre; le directeur
vint lui-même pousser un bouton: et un personnage encore inconnu de
moi, qu'on appelait «lift» (et qui à ce point le plus haut de l'hôtel
où serait le lanternon d'une église normande, était installé comme un
photographe derrière son vitrage ou comme un organiste dans sa
chambre), se mit à descendre vers moi avec l'agilité d'un écureuil
domestique, industrieux et captif. Puis en glissant de nouveau le long
d'un pilier il m'entraîna à sa suite vers le dôme de la nef
commerciale. A chaque étage, des deux côtés de petits escaliers de
communication, se dépliaient en éventails de sombres galeries, dans
lesquelles, portant un traversin, passait une femme de chambre.
J'appliquais à son visage rendu indécis par le crépuscule le masque
de mes rêves les plus passionnés, mais lisais dans son regard tourné
vers moi l'horreur de mon néant. Cependant pour dissiper, au cours de
l'interminable ascension, l'angoisse mortelle que j'éprouvais à
traverser en silence le mystère de ce clair-obscur sans poésie,
éclairé d'une seule rangée verticale de verrières que faisait l'unique
water-closet de chaque étage, j'adressai la parole au jeune organiste,
artisan de mon voyage et compagnon de ma captivité, lequel continuait
à tirer les registres de son instrument et à pousser les tuyaux. Je
m'excusai de tenir autant de place, de lui donner tellement de peine,
et lui demandai si je ne le gênais pas dans l'exercice d'un art, à
l'endroit duquel, pour flatter le virtuose, je fis plus que manifester
de la curiosité, je confessai ma prédilection. Mais il ne me répondit
pas, soit étonnement de mes paroles, attention à son travail, souci de
l'étiquette, dureté de son ouïe, respect du lieu, crainte du danger,
paresse d'intelligence ou consigne du directeur.

Il n'est peut-être rien qui donne plus l'impression de la réalité de
ce qui nous est extérieur, que le changement de la position, par
rapport à nous, d'une personne même insignifiante, avant que nous
l'ayons connue, et après. J'étais le même homme qui avait pris à la
fin de l'après-midi le petit chemin de fer de Balbec, je portais en
moi la même âme. Mais dans cette âme, à l'endroit où, à six heures, il
y avait avec l'impossibilité d'imaginer le directeur, le Palace, son
personnel, une attente vague et craintive du moment où j'arriverais,
se trouvaient maintenant les boutons extirpés dans la figure du
directeur cosmopolite (en réalité naturalisé Monégasque, bien qu'il
fût--comme il disait parce qu'il employait toujours des expressions
qu'il croyait distinguées, sans s'apercevoir qu'elles étaient
vicieuses--«d'originalité roumaine»)--son geste pour sonner le
lift, le lift lui-même, toute une frise de personnages de guignol
sortis de cette boîte de Pandore qu'était le Grand-Hôtel,
indéniables, inamovibles, et comme tout ce qui est réalisé,
stérilisants. Mais du moins ce changement dans lequel je n'étais pas
intervenu me prouvait qu'il s'était passé quelque chose d'extérieur à
moi--si dénuée d'intérêt que cette chose fût en soi--et j'étais
comme le voyageur qui, ayant eu le soleil devant lui en commençant une
course, constate que les heures sont passées, quand il le voit
derrière lui. J'étais brisé par la fatigue, j'avais la fièvre, je me
serais bien couché, mais je n'avais rien de ce qu'il eût fallu pour
cela. J'aurais voulu au moins m'étendre un instant sur le lit, mais à
quoi bon puisque je n'aurais pu y faire trouver de repos à cet
ensemble de sensations qui est pour chacun de nous son corps
conscient, sinon son corps matériel, et puisque les objets inconnus
qui l'encerclaient, en le forçant à mettre ses perceptions sur le pied
permanent d'une défensive vigilante, auraient maintenu mes regards,
mon ouïe, tous mes sens, dans une position aussi réduite et incommode
(même si j'avais allongé mes jambes) que celle du cardinal La Balue
dans la cage où il ne pouvait ni se tenir debout ni s'asseoir. C'est
notre attention qui met des objets dans une chambre, et l'habitude qui
les en retire, et nous y fait de la place. De la place, il n'y en
avait pas pour moi dans ma chambre de Balbec (mienne de nom
seulement), elle était pleine de choses qui ne me connaissant pas,
me rendirent le coup d'œil méfiant que je leur jetai et sans tenir
aucun compte de mon existence, témoignèrent que je dérangeais le
train-train de la leur. La pendule--alors qu'à la maison je
n'entendais la mienne que quelques secondes par semaine, seulement
quand je sortais d'une profonde méditation--continua sans
s'interrompre un instant à tenir dans une langue inconnue des propos
qui devaient être désobligeants pour moi, car les grands rideaux
violets l'écoutaient sans répondre, mais dans une attitude analogue à
celle des gens qui haussent les épaules pour montrer que la vue d'un
tiers les irrite. Ils donnaient à cette chambre si haute un caractère
quasi-historique qui eût pu la rendre appropriée à l'assassinat du duc
de Guise, et plus tard à une visite de touristes, conduits par un
guide de l'agence Cook, mais nullement à mon sommeil. J'étais
tourmenté par la présence de petites bibliothèques à vitrines, qui
couraient le long des murs, mais surtout par une grande glace à pieds,
arrêtée en travers de la pièce et avant le départ de laquelle je
sentais qu'il n'y aurait pas pour moi de détente possible. Je levais à
tout moment mes regards--que les objets de ma chambre de Paris ne
gênaient pas plus que ne faisaient mes propres prunelles, car ils
n'étaient plus que des annexes de mes organes, un agrandissement de
moi-même--vers le plafond surélevé de ce belvédère situé au sommet
de l'hôtel et que ma grand'mère avait choisi pour moi; et, jusque dans
cette région plus intime que celle où nous voyons et où nous
entendons, dans cette région où nous éprouvons la qualité des odeurs,
c'était presque à l'intérieur de mon moi que celle du vétiver venait
pousser dans mes derniers retranchements son offensive, à laquelle
j'opposais non sans fatigue la riposte inutile et incessante d'un
reniflement alarmé. N'ayant plus d'univers, plus de chambre, plus de
corps que menacé par les ennemis qui m'entouraient, qu'envahi jusque
dans les os par la fièvre, j'étais seul, j'avais envie de mourir.
Alors ma grand'mère entra; et à l'expansion de mon cœur refoulé
s'ouvrirent aussitôt des espaces infinis.

Elle portait une robe de chambre de percale qu'elle revêtait à la
maison chaque fois que l'un de nous était malade (parce qu'elle s'y
sentait plus à l'aise, disait-elle, attribuant toujours à ce qu'elle
faisait des mobiles égoïstes), et qui était pour nous soigner, pour
nous veiller, sa blouse de servante et de garde, son habit de
religieuse. Mais tandis que les soins de celles-là, la bonté qu'elles
ont, le mérite qu'on leur trouve et la reconnaissance qu'on leur doit
augmentent encore l'impression qu'on a d'être, pour elles, un autre,
de se sentir seul, gardant pour soi la charge de ses pensées, de son
propre désir de vivre, je savais, quand j'étais avec ma grand'mère, si
grand chagrin qu'il y eût en moi, qu'il serait reçu dans une pitié
plus vaste encore; que tout ce qui était mien, mes soucis, mon
vouloir, serait, en ma grand'mère, étayé sur un désir de conservation
et d'accroissement de ma propre vie autrement fort que celui que
j'avais de moi-même; et mes pensées se prolongeaient en elle sans
subir de déviation parce qu'elles passaient de mon esprit dans le sien
sans changer de milieu, de personne. Et--comme quelqu'un qui veut
nouer sa cravate devant une glace sans comprendre que le bout qu'il
voit n'est pas placé par rapport à lui du côté où il dirige sa main,
ou comme un chien qui poursuit à terre l'ombre dansante d'un insecte--trompé
par l'apparence du corps comme on l'est dans ce monde où
nous ne percevons pas directement les âmes, je me jetai dans les bras
de ma grand'mère et je suspendis mes lèvres à sa figure comme si
j'accédais ainsi à ce cœur immense qu'elle m'ouvrait. Quand j'avais
ainsi ma bouche collée à ses joues, à son front, j'y puisais quelque
chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais
l'immobilité, le sérieux, la tranquille avidité d'un enfant qui tette.

Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme un
beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait rayonner la
tendresse. Et tout ce qui recevait encore, si faiblement que ce fût,
un peu de ses sensations, tout ce qui pouvait ainsi être dit encore à
elle, en était aussitôt si spiritualisé, si sanctifié que de mes
paumes je lissais ses beaux cheveux à peine gris avec autant de
respect, de précaution et de douceur que si j'y avais caressé sa
bonté. Elle trouvait un tel plaisir dans toute peine qui m'en
épargnait une, et, dans un moment d'immobilité et de calme pour mes
membres fatigués, quelque chose de si délicieux, que quand, ayant vu
qu'elle voulait m'aider à me coucher et me déchausser, je fis le geste
de l'en empêcher et de commencer à me déshabiller moi-même, elle
arrêta d'un regard suppliant mes mains qui touchaient aux premiers
boutons de ma veste et de mes bottines.

--Oh, je t'en prie, me dit-elle. C'est une telle joie pour ta
grand'mère. Et surtout ne manque pas de frapper au mur si tu as besoin
de quelque chose cette nuit, mon lit est adossé au tien, la cloison
est très mince. D'ici un moment quand tu seras couché fais-le, pour
voir si nous nous comprenons bien.

Et, en effet, ce soir-là, je frappai trois coups--que une semaine
plus tard quand je fus souffrant je renouvelai pendant quelques jours
tous les matins parce que ma grand'mère voulait me donner du lait de
bonne heure. Alors quand je croyais entendre qu'elle était réveillée--pour
qu'elle n'attendît pas et pût, tout de suite après, se
rendormir--je risquais trois petits coups, timidement, faiblement,
distinctement malgré tout, car si je craignais d'interrompre son
sommeil dans le cas où je me serais trompé et où elle eût dormi, je
n'aurais pas voulu non plus qu'elle continuât d'épier un appel qu'elle
n'aurait pas distingué d'abord et que je n'oserais pas renouveler. Et
à peine j'avais frappé mes coups que j'en entendais trois autres,
d'une intonation différente de ceux-là, empreints d'une calme
autorité, répétés à deux reprises pour plus de clarté et qui disaient:
«Ne t'agite pas, j'ai entendu, dans quelques instants je serai là»; et
bientôt après ma grand'mère arrivait. Je lui disais que j'avais eu
peur qu'elle ne m'entendît pas ou crût que c'était un voisin qui avait
frappé; elle riait:

--Confondre les coups de mon pauvre chou avec d'autres, mais entre
mille sa grand'mère les reconnaîtrait! Crois-tu donc qu'il y en ait
d'autres au monde qui soient aussi bêtas, aussi fébriles, aussi
partagés entre la crainte de me réveiller et de ne pas être compris.
Mais quand même elle se contenterait d'un grattement, on reconnaîtrait
tout de suite sa petite souris, surtout quand elle est aussi unique et
à plaindre que la mienne. Je l'entendais déjà depuis un moment qui
hésitait, qui se remuait dans le lit, qui faisait tous ses manèges.

Elle entr'ouvrait les persiennes; à l'annexe en saillie de l'hôtel, le
soleil était déjà installé sur les toits comme un couvreur matinal qui
commence tôt son ouvrage et l'accomplit en silence pour ne pas
réveiller la ville qui dort encore et de laquelle l'immobilité le fait
paraître plus agile. Elle me disait l'heure, le temps qu'il ferait,
que ce n'était pas la peine que j'allasse jusqu'à la fenêtre, qu'il y
avait de la brume sur la mer, si la boulangerie était déjà ouverte,
quelle était cette voiture qu'on entendait: tout cet insignifiant
lever de rideau, ce négligeable introït du jour auquel personne
n'assiste, petit morceau de vie qui n'était qu'à nous deux, que
j'évoquerais volontiers dans la journée devant Françoise ou des
étrangers en parlant du brouillard à couper au couteau qu'il y avait
eu le matin à six heures, avec l'ostentation non d'un savoir acquis,
mais d'une marque d'affection reçue par moi, seul; doux instant
matinal qui s'ouvrait comme une symphonie par le dialogue rythmé de
mes trois coups auquel la cloison pénétrée de tendresse et de joie,
devenue harmonieuse, immatérielle, chantant comme les anges, répondait
par trois autres coups, ardemment attendus, deux fois répétés, et où
elle savait transporter l'âme de ma grand'mère tout entière et la
promesse de sa venue, avec une allégresse d'annonciation et une
fidélité musicale. Mais cette première nuit d'arrivée, quand ma
grand'mère m'eut quitté, je recommençai à souffrir, comme j'avais déjà
souffert à Paris au moment de quitter la maison. Peut-être cet effroi
que j'avais--qu'ont tant d'autres--de coucher dans une chambre
inconnue, peut-être cet effroi, n'est-il que la forme la plus humble,
obscure, organique, presque inconsciente, de ce grand refus désespéré
qu'opposent les choses qui constituent le meilleur de notre vie
présente à ce que nous revêtions mentalement de notre acceptation la
formule d'un avenir où elles ne figurent pas; refus qui était au fond
de l'horreur que m'avait fait si souvent éprouver la pensée que mes
parents mourraient un jour, que les nécessités de la vie pourraient
m'obliger à vivre loin de Gilberte, ou simplement à me fixer
définitivement dans un pays où je ne verrais plus jamais mes amis;
refus qui était encore au fond de la difficulté que j'avais à penser à
ma propre mort ou à une survie comme celle que Bergotte promettait aux
hommes dans ses livres, dans laquelle je ne pourrais emporter mes
souvenirs, mes défauts, mon caractère qui ne se résignaient pas à
l'idée de ne plus être et ne voulaient pour moi ni du néant, ni d'une
éternité où ils ne seraient plus.

Quand Swann m'avait dit à Paris, un jour que j'étais particulièrement
souffrant: «Vous devriez partir pour ces délicieuses îles de
l'Océanie, vous verrez que vous n'en reviendrez plus», j'aurais voulu
lui répondre: «Mais alors je ne verrai plus votre fille, je vivrai au
milieu de choses et de gens qu'elle n'a jamais vus.» Et pourtant ma
raison me disait: «Qu'est-ce que cela peut faire, puisque tu n'en
seras pas affligé? Quand M. Swann te dit que tu ne reviendras pas, il
entend par là que tu ne voudras pas revenir, et puisque tu ne le
voudras pas, c'est que, là-bas, tu seras heureux.» Car ma raison
savait que l'habitude--l'habitude qui allait assumer maintenant
l'entreprise de me faire aimer ce logis inconnu, de changer de place
la glace, la nuance des rideaux, d'arrêter la pendule--se charge
aussi bien de nous rendre chers les compagnons qui nous avaient déplu
d'abord, de donner une autre forme aux visages, de rendre sympathique
le son d'une voix, de modifier l'inclination des cœurs. Certes ces
amitiés nouvelles pour des lieux et des gens ont pour trame l'oubli
des anciennes; mais justement ma raison pensait que je pouvais
envisager sans terreur la perspective d'une vie où je serais à jamais
séparé d'êtres dont je perdrais le souvenir, et c'est comme une
consolation qu'elle offrait à mon cœur une promesse d'oubli qui ne
faisait au contraire qu'affoler son désespoir. Ce n'est pas que notre
cœur ne doive éprouver lui aussi, quand la séparation sera consommée,
les effets analgésiques de l'habitude; mais jusque-là il continuera de
souffrir. Et la crainte d'un avenir où nous serons enlevés la vue et
l'entretien de ceux que nous aimons et d'où nous tirons aujourd'hui
notre plus chère joie, cette crainte, loin de se dissiper, s'accroît,
si à la douleur d'une telle privation nous pensons que s'ajoutera ce
qui pour nous semble actuellement plus cruel encore: ne pas la
ressentir comme une douleur, y rester indifférent; car alors notre moi
serait changé, ce ne serait plus seulement le charme de nos parents,
de notre maîtresse, de nos amis, qui ne serait plus autour de nous,
mais notre affection pour eux; elle aurait été si parfaitement
arrachée de notre cœur dont elle est aujourd'hui une notable part, que
nous pourrions nous plaire à cette vie séparée d'eux dont la pensée
nous fait horreur aujourd'hui; ce serait donc une vraie mort de
nous-même, mort suivie, il est vrai, de résurrection, mais en un moi
différent et jusqu'à l'amour duquel ne peuvent s'élever les parties de
l'ancien moi condamnées à mourir. Ce sont elles--même les plus
chétives, comme les obscurs attachements aux dimensions, à
l'atmosphère d'une chambre--qui s'effarent et refusent, en des
rébellions où il faut voir un mode secret, partiel, tangible et vrai
de la résistance à la mort, de la longue résistance désespérée et
quotidienne à la mort fragmentaire et successive telle qu'elle
s'insère dans toute la durée de notre vie, détachant de nous à chaque
moment des lambeaux de nous-mêmes sur la mortification desquels des
cellules nouvelles multiplieront. Et pour une nature nerveuse comme
était la mienne, c'est-à-dire chez qui les intermédiaires, les nerfs,
remplissent mal leurs fonctions, n'arrêtent pas dans sa route vers
la conscience, mais y laissent au contraire parvenir, distincte,
épuisante, innombrable et douloureuse, la plainte des plus humbles
éléments du moi qui vont disparaître, l'anxieuse alarme que
j'éprouvais sous ce plafond inconnu et trop haut, n'était que la
protestation d'une amitié qui survivait en moi, pour un plafond
familier et bas. Sans doute cette amitié disparaîtrait, une autre
ayant pris sa place (alors la mort, puis une nouvelle vie auraient,
sous le nom d'Habitude, accompli leur œuvre double); mais jusqu'à son
anéantissement, chaque soir elle souffrirait, et ce premier soir-là
surtout, mise en présence d'un avenir déjà réalisé où il n'y avait
plus de place pour elle, elle se révoltait, elle me torturait du cri
de ses lamentations chaque fois que mes regards, ne pouvant se
détourner de ce qui les blessait, essayaient de se poser au plafond
inaccessible.

Mais le lendemain matin!--après qu'un domestique fut venu m'éveiller
et m'apporter de l'eau chaude, et pendant que je faisais ma toilette
et essayais vainement de trouver les affaires dont j'avais besoin dans
ma malle d'où je ne tirais, pêle-mêle, que celles qui ne pouvaient me
servir à rien, quelle joie, pensant déjà au plaisir du déjeuner et de
la promenade, de voir dans la fenêtre et dans toutes les vitrines des
bibliothèques, comme dans les hublots d'une cabine de navire, la mer
nue, sans ombrages et pourtant à l'ombre sur une moitié de son étendue
que délimitait une ligne mince et mobile, et de suivre des yeux les
flots qui s'élançaient l'un après l'autre comme des sauteurs sur un
tremplin. A tous moments, tenant à la main la serviette raide et
empesée où était écrit le nom de l'hôtel et avec laquelle je faisais
d'inutiles efforts pour me sécher, je retournais près de la fenêtre
jeter encore un regard sur ce vaste cirque éblouissant et montagneux
et sur les sommets neigeux de ses vagues en pierre d'émeraude çà et là
polie et translucide, lesquelles avec une placide violence et un
froncement léonin laissaient s'accomplir et dévaler l'écoulement de
leurs pentes auxquelles le soleil ajoutait un sourire sans visage.
Fenêtre à laquelle je devais ensuite me mettre chaque matin comme au
carreau d'une diligence dans laquelle on a dormi, pour voir si pendant
la nuit s'est rapprochée ou éloignée une chaîne désirée--ici ces
collines de la mer qui avant de revenir vers nous en dansant, peuvent
reculer si loin que souvent ce n'était qu'après une longue plaine
sablonneuse que j'apercevais à une grande distance leurs premières
ondulations, dans un lointain transparent, vaporeux et bleuâtre comme
ces glaciers qu'on voit au fond des tableaux des primitifs toscans.
D'autres fois, c'était tout près de moi que le soleil riait sur ces
flots d'un vert aussi tendre que celui que conserve aux prairies
alpestres (dans les montagnes où le soleil s'étale çà et là comme un
géant qui en descendrait gaiement, par bonds inégaux, les pentes)
moins l'humidité du sol que la liquide mobilité de la lumière. Au
reste, dans cette brèche que la plage et les flots pratiquent au
milieu du monde pour du reste y faire passer, pour y accumuler la
lumière, c'est elle surtout, selon la direction d'où elle vient et que
suit notre œil, c'est elle qui déplace et situe les vallonnements de la
mer. La diversité de l'éclairage ne modifie pas moins l'orientation
d'un lieu, ne dresse pas moins devant nous de nouveaux buts qu'il nous
donne le désir d'atteindre, que ne ferait un trajet longuement et
effectivement parcouru en voyage. Quand le matin le soleil venait de
derrière l'hôtel, découvrant devant moi les grèves illuminées
jusqu'aux premiers contreforts de la mer, il semblait m'en montrer un
autre versant et m'engager à poursuivre, sur la route tournante de ses
rayons, un voyage immobile et varié à travers les plus beaux sites du
paysage accidenté des heures. Et dès ce premier matin le soleil me
désignait au loin d'un doigt souriant ces cimes bleues de la mer qui
n'ont de nom sur aucune carte géographique, jusqu'à ce qu'étourdi de
sa sublime promenade à la surface retentissante et chaotique de leurs
crêtes et de leurs avalanches, il vînt se mettre à l'abri du vent dans
ma chambre, se prélassant sur le lit défait et égrenant ses richesses
sur le lavabo mouillé, dans la malle ouverte, où par sa splendeur même
et son luxe déplacé, il ajoutait encore à l'impression du désordre.
Hélas, le vent de mer, une heure plus tard, dans la grande salle à
manger--tandis que nous déjeunions et que, de la gourde de cuir
d'un citron, nous répandions quelques gouttes d'or sur deux soles qui
bientôt laissèrent dans nos assiettes le panache de leurs arêtes,
frisé comme une plume et sonore comme une cithare--il parut cruel à
ma grand'mère de n'en pas sentir le souffle vivifiant à cause du
châssis transparent mais clos qui, comme une vitrine, nous séparait de
la plage tout en nous la laissant entièrement voir et dans lequel le
ciel entrait si complètement que son azur avait l'air d'être la
couleur des fenêtres et ses nuages blancs un défaut du verre. Me
persuadant que j'étais «assis sur le môle» ou au fond du «boudoir»
dont parle Baudelaire, je me demandais si son «soleil rayonnant sur
la mer» ce n'était pas--bien différent du rayon du soir, simple et
superficiel comme un trait doré et tremblant--celui qui en ce moment
brûlait la mer comme une topaze, la faisait fermenter, devenir blonde
et laiteuse comme de la bière, écumante comme du lait, tandis que par
moments s'y promenaient çà et là de grandes ombres bleues, que quelque
Dieu semblait s'amuser à déplacer en bougeant un miroir dans le ciel.
Malheureusement ce n'était pas seulement par son aspect que différait
de la «salle» de Combray donnant sur les maisons d'en face, cette
salle à manger de Balbec, nue, emplie de soleil vert comme l'eau d'une
piscine, et à quelques mètres de laquelle la marée pleine et le grand
jour élevaient, comme devant la cité céleste, un rempart indestructible
et mobile d'émeraude et d'or. A Combray, comme nous étions connus de
tout le monde, je ne me souciais de personne. Dans la vie de bains de
mer on ne connaît que ses voisins. Je n'étais pas encore assez âgé et
j'étais resté trop sensible pour avoir renoncé au désir de plaire aux
êtres et de les posséder. Je n'avais pas l'indifférence plus noble
qu'aurait éprouvée un homme du monde à l'égard des personnes qui
déjeunaient dans la salle à manger, ni des jeunes gens et des jeunes
filles passant sur la digue, avec lesquels je souffrais de penser que
je ne pourrais pas faire d'excursions, moins pourtant que si ma
grand'mère, dédaigneuse des formes mondaines et ne s'occupant que de
ma santé, leur avait adressé la demande, humiliante pour moi, de
m'agréer comme compagnon de promenade. Soit qu'ils rentrassent vers
quelque chalet inconnu, soit qu'ils en sortissent pour se rendre
raquette en mains à un terrain de tennis, ou montassent sur des
chevaux dont les sabots me piétinaient le cœur, je les regardais avec
une curiosité passionnée, dans cet éclairage aveuglant de la plage où
les proportions sociales sont changées, je suivais tous leurs
mouvements à travers la transparence de cette grande baie vitrée qui
laissait passer tant de lumière. Mais elle interceptait le vent et
c'était un défaut à l'avis de ma grand'mère qui, ne pouvant supporter
l'idée que je perdisse le bénéfice d'une heure d'air, ouvrit
subrepticement un carreau et fit envoler du même coup avec les menus,
les journaux, voiles et casquettes de toutes les personnes qui étaient
en train de déjeuner; elle-même, soutenue par le souffle céleste,
restait calme et souriante comme sainte Blandine, au milieu des
invectives qui, augmentant mon impression d'isolement et de tristesse,
réunissaient contre nous les touristes méprisants, dépeignés et
furieux.

Pour une certaine partie--ce qui, à Balbec, donnait à la population,
d'ordinaire banalement riche et cosmopolite, de ces sortes d'hôtels de
grand luxe, un caractère régional assez accentué--ils se composaient
de personnalités éminentes des principaux départements de cette partie
de la France, d'un premier président de Caen, d'un bâtonnier de
Cherbourg, d'un grand notaire du Mans qui, à l'époque des vacances,
partant des points sur lesquels toute l'année ils étaient disséminés
en tirailleurs ou comme des pions au jeu de dames, venaient se
concentrer dans cet hôtel. Ils y conservaient toujours les mêmes
chambres, et, avec leurs femmes qui avaient des prétentions à
l'aristocratie, formaient un petit groupe, auquel s'étaient adjoints
un grand avocat et un grand médecin de Paris qui le jour du départ
leur disaient:

--Ah! c'est vrai, vous ne prenez pas le même train que nous, vous
êtes privilégiés, vous serez rendus pour le déjeuner.

--Comment, privilégiés? Vous qui habitez la capitale, Paris, la
grand ville, tandis que j'habite un pauvre chef-lieu de cent mille
âmes, il est vrai cent deux mille au dernier recensement; mais
qu'est-ce à côté de vous qui en comptez deux millions cinq cent mille?
et qui allez retrouver l'asphalte et tout l'éclat du monde parisien?

Ils le disaient avec un roulement d'r paysan, sans y mettre d'aigreur,
car c'étaient des lumières de leur province qui auraient pu comme
d'autres venir à Paris--on avait plusieurs fois offert au premier
président de Caen un siège à la Cour de cassation--mais avaient
préféré rester sur place, par amour de leur ville, ou de l'obscurité,
ou de la gloire, ou parce qu'ils étaient réactionnaires, et pour
l'agrément des relations de voisinage avec les châteaux. Plusieurs
d'ailleurs ne regagnaient pas tout de suite leur chef-lieu.

Car--comme la baie de Balbec était un petit univers à part au
milieu du grand, une corbeille des saisons où étaient rassemblés en
cercle les jours variés et les mois successifs, si bien que, non
seulement les jours où on apercevait Rivebelle, ce qui était signe
d'orage, on y distinguait du soleil sur les maisons pendant qu'il
faisait noir à Balbec, mais encore que quand les froids avaient gagné
Balbec, on était certain de trouver sur cette autre rive deux ou trois
mois supplémentaires de chaleur--ceux de ces habitués du Grand-Hôtel
dont les vacances commençaient tard ou duraient longtemps, faisaient,
quand arrivaient les pluies et les brumes, à l'approche de l'automne,
charger leurs malles sur une barque, et traversaient rejoindre l'été à
Rivebelle ou à Costedor. Ce petit groupe de l'hôtel de Balbec
regardait d'un air méfiant chaque nouveau venu, et, ayant l'air de ne
pas s'intéresser à lui, tous interrogeaient sur son compte leur ami le
maître d'hôtel. Car c'était le même--Aimé--qui revenait tous les
ans faire la saison et leur gardait leurs tables; et mesdames leurs
épouses, sachant que sa femme attendait un bébé, travaillaient après
les repas chacune à une pièce de la layette, tout en nous toisant avec
leur face à main, ma grand'mère et moi, parce que nous mangions des
œufs durs dans la salade, ce qui était réputé commun et ne se faisait
pas dans la bonne société d'Alençon. Ils affectaient une attitude de
méprisante ironie à l'égard d'un Français qu'on appelait Majesté et
qui s'était, en effet, proclamé lui-même roi d'un petit îlot de
l'Océanie peuplé par quelques sauvages. Il habitait l'hôtel avec sa
jolie maîtresse, sur le passage de qui, quand elle allait se baigner,
les gamins criaient: «Vive la reine!» parce qu'elle faisait pleuvoir
sur eux des pièces de cinquante centimes. Le premier président et le
bâtonnier ne voulaient même pas avoir l'air de la voir, et si
quelqu'un de leurs amis la regardait, ils croyaient devoir le prévenir
que c'était une petite ouvrière.

--Mais on m'avait assuré qu'à Ostende ils usaient de la cabine
royale.

--Naturellement! On la loue pour vingt francs. Vous pouvez la
prendre si cela vous fait plaisir. Et je sais pertinemment que, lui,
avait fait demander une audience au roi qui lui a fait savoir qu'il
n'avait pas à connaître ce souverain de Guignol.

--Ah, vraiment, c'est intéressant! il y a tout de même des gens!...

Et sans doute tout cela était vrai, mais c'était aussi par ennui de
sentir que pour une bonne partie de la foule ils n'étaient, eux, que
de bons bourgeois qui ne connaissaient pas ce roi et cette reine
prodigues de leur monnaie, que le notaire, le président, le bâtonnier,
au passage de ce qu'ils appelaient un carnaval, éprouvaient tant de
mauvaise humeur et manifestaient tout haut une indignation au courant
de laquelle était leur ami le maître d'hôtel, qui, obligé de faire bon
visage aux souverains plus généreux qu'authentiques, cependant tout en
prenant leur commande, adressait de loin à ses vieux clients un
clignement d'œil significatif. Peut-être y avait-il aussi un peu de ce
même ennui d'être par erreur crus moins «chic» et de ne pouvoir
expliquer qu'ils l'étaient davantage, au fond du «Joli Monsieur!» dont
ils qualifiaient un jeune gommeux, fils poitrinaire et fêtard d'un
grand industriel et qui, tous les jours, dans un veston nouveau, une
orchidée à la boutonnière, déjeunait au champagne, et allait, pâle,
impassible, un sourire d'indifférence aux lèvres, jeter au Casino sur
la table de baccarat des sommes énormes «qu'il n'a pas les moyens de
perdre» disait d'un air renseigné le notaire au premier président
duquel la femme «tenait de bonne source» que ce jeune homme «fin de
siècle» faisait mourir de chagrin ses parents.

D'autre part, le bâtonnier et ses amis ne tarissaient pas de
sarcasmes, au sujet d'une vieille dame riche et titrée, parce qu'elle
ne se déplaçait qu'avec tout son train de maison. Chaque fois que la
femme du notaire et la femme du premier président la voyaient dans la
salle à manger au moment des repas, elles l'inspectaient insolemment
avec leur face à main du même air minutieux et défiant que si elle
avait été quelque plat au nom pompeux mais à l'apparence suspecte
qu'après le résultat défavorable d'une observation méthodique on fait
éloigner, avec un geste distant, et une grimace de dégoût.

Sans doute par là voulaient-elles seulement montrer que, s'il y avait
certaines choses dont elles manquaient--dans l'espèce certaines
prérogatives de la vieille dame, et être en relations avec elle--c'était
non pas parce qu'elles ne pouvaient, mais ne voulaient pas les
posséder. Mais elles avaient fini par s'en convaincre elles-mêmes; et
c'est la suppression de tout désir, de la curiosité pour les formes de
la vie qu'on ne connaît pas, de l'espoir de plaire à de nouveaux
êtres, remplacés chez ces femmes par un dédain simulé, par une
allégresse factice, qui avait l'inconvénient de leur faire mettre du
déplaisir sous l'étiquette de contentement et se mentir
perpétuellement à elles-mêmes, deux conditions pour qu'elles fussent
malheureuses. Mais tout le monde dans cet hôtel agissait sans doute de
la même manière qu'elles, bien que sous d'autres formes, et sacrifiait
sinon à l'amour-propre, du moins à certains principes d'éducations ou
à des habitudes intellectuelles, le trouble délicieux de se mêler à
une vie inconnue. Sans doute le microcosme dans lequel s'isolait la
vieille dame n'était pas empoisonné de virulentes aigreurs comme le
groupe où ricanaient de rage la femme du notaire et du premier
président. Il était au contraire embaumé d'un parfum fin et vieillot
mais qui n'était pas moins factice. Car au fond la vieille dame eût
probablement trouvé à séduire, à s'attacher, en se renouvelant pour
cela elle-même, la sympathie mystérieuse d'êtres nouveaux, un charme
dont est dénué le plaisir qu'il y a à ne fréquenter que des gens de
son monde et à se rappeler que, ce monde étant le meilleur qui soit,
le dédain mal informé d'autrui est négligeable. Peut-être sentait-elle
que, si elle était arrivée inconnue au Grand-Hôtel de Balbec elle eût
avec sa robe de laine noire et son bonnet démodé fait sourire quelque
noceur qui de son «rocking» eût murmuré «quelle purée!» ou surtout
quelque homme de valeur ayant gardé comme le premier président, entre
ses favoris poivre et sel, un visage frais et des yeux spirituels
comme elle les aimait, et qui eût aussitôt désigné à la lentille
rapprochante du face à main conjugal l'apparition de ce phénomène
insolite; et peut-être était-ce par inconsciente appréhension de cette
première minute qu'on sait courte mais qui n'est pas moins redoutée--comme
la première tête qu'on pique dans l'eau--que cette dame
envoyait d'avance un domestique mettre l'hôtel au courant de sa
personnalité et de ses habitudes, et coupant court aux salutations du
directeur gagnait avec une brièveté où il y avait plus de timidité que
d'orgueil sa chambre où des rideaux personnels remplaçant ceux qui
pendaient aux fenêtres, des paravents, des photographies, mettaient si
bien entre elle et le monde extérieur auquel il eût fallu s'adapter
la cloison de ses habitudes, que c'était son chez elle, au sein duquel
elle était restée, qui voyageait plutôt qu'elle-même...

Dès lors, ayant placé entre elle d'une part, le personnel de l'hôtel
et les fournisseurs de l'autre, ses domestiques qui recevaient à sa
place le contact de cette humanité nouvelle et entretenaient autour de
leur maîtresse l'atmosphère accoutumée, ayant mis ses préjugés entre
elle et les baigneurs, insoucieuse de déplaire à des gens que ses
amies n'auraient pas reçus, c'est dans son monde qu'elle continuait à
vivre par la correspondance avec ses amies, par le souvenir, par la
conscience intime qu'elle avait de sa situation, de la qualité de ses
manières, de la compétence de sa politesse. Et tous les jours, quand
elle descendait pour aller dans sa calèche faire une promenade, sa
femme de chambre qui portait ses affaires derrière elle, son valet de
pied qui la devançait semblaient comme ces sentinelles, qui aux portes
d'une ambassade, pavoisée aux couleurs du pays dont elle dépend,
garantissent pour elle, au milieu d'un sol étranger, le privilège de
son exterritorialité. Elle ne quitta pas sa chambre avant le milieu de
l'après-midi, le jour de notre arrivée, et nous ne l'aperçûmes pas dans
la salle à manger où le directeur, comme nous étions nouveaux venus,
nous conduisit, sous sa protection, à l'heure du déjeuner, comme un
gradé qui mène des bleus chez le caporal tailleur pour les faire
habiller; mais nous y vîmes, en revanche, au bout d'un instant un
hobereau et sa fille, d'une obscure mais très ancienne famille de
Bretagne, M. et Mlle de Stermaria dont on nous avait fait donner la
table, croyant qu'ils ne rentreraient que le soir. Venus seulement à
Balbec pour retrouver des châtelains qu'ils connaissaient dans le
voisinage, ils ne passaient dans la salle à manger de l'hôtel, entre
les invitations acceptées au dehors et les visites rendues que le
temps strictement nécessaire. C'était leur morgue qui les préservait
de toute sympathie humaine, de tout intérêt pour les inconnus assis
autour d'eux, et au milieu desquels M. de Stermaria gardait l'air
glacial, pressé, distant, rude, pointilleux et malintentionné, qu'on a
dans un buffet de chemin de fer au milieu de voyageurs qu'on n'a
jamais vus, qu'on ne reverra pas, et avec qui on ne conçoit d'autres
rapports que de défendre contre eux son poulet froid et son coin dans
le wagon. A peine commencions-nous à déjeuner qu'on vint nous faire
lever sur l'ordre de M. de Stermaria, lequel venait d'arriver et sans
le moindre geste d'excuse à notre adresse, pria à haute voix le maître
d'hôtel de veiller à ce qu'une pareille erreur ne se renouvelât pas,
car il lui était désagréable que «des gens qu'il ne connaissait pas»
eussent pris sa table.

Et certes dans le sentiment qui poussait une certaine actrice (plus
connue d'ailleurs à cause de son élégance, de son esprit, de ses
belles collections de porcelaine allemande que pour quelques rôles
joués à l'Odéon), son amant, jeune homme très riche pour lequel elle
s'était cultivée, et deux hommes très en vue de l'aristocratie, à faire
dans la vie bande à part, à ne voyager qu'ensemble, à prendre à Balbec
leur déjeuner, très tard, quand tout le monde avait fini; à passer la
journée dans leur salon à jouer aux cartes, il n'entrait aucune
malveillance, mais seulement les exigences du goût qu'ils avaient pour
certaines formes spirituelles de conversation, pour certains
raffinements de bonne chère, lequel leur faisait trouver plaisir à ne
vivre, à ne prendre leurs repas qu'ensemble, et leur eût rendu
insupportable la vie en commun avec des gens qui n'y avaient pas été
initiés. Même devant une table servie, ou devant une table à jeu,
chacun d'eux avait besoin de savoir que dans le convive ou le
partenaire qui était assis en face de lui, reposaient en suspens et
inutilisés un certain savoir qui permet de reconnaître la camelote
dont tant de demeures parisiennes se parent comme d'un «moyen âge» ou
d'une «Renaissance» authentiques et, en toutes choses, des critériums
communs à eux pour distinguer le bon et le mauvais. Sans doute ce
n'était plus, dans ces moments-là, que par quelque rare et drôle
interjection jetée au milieu du silence du repas ou de la partie, ou
par la robe charmante et nouvelle que la jeune actrice avait revêtue
pour déjeuner ou faire un poker, que se manifestait l'existence
spéciale dans laquelle ces amis voulaient partout rester plongés. Mais
en les enveloppant ainsi d'habitudes qu'ils connaissaient à fond, elle
suffisait à les protéger contre le mystère de la vie ambiante. Pendant
de longs après-midi, la mer n'était suspendue en face d'eux que comme
une toile d'une couleur agréable accrochée dans le boudoir d'un riche
célibataire, et ce n'était que dans l'intervalle des coups qu'un des
joueurs, n'ayant rien de mieux à faire, levait les yeux vers elle pour
en tirer une indication sur le beau temps ou sur l'heure, et rappeler
aux autres que le goûter attendait. Et le soir ils ne dînaient pas à
l'hôtel où les sources électriques faisant sourdre à flots la lumière
dans la grande salle à manger, celle-ci devenait comme un immense et
merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population
ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits
bourgeois, invisibles dans l'ombre, s'écrasaient au vitrage pour
apercevoir, lentement balancée dans des remous d'or, la vie luxueuse de
ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons
et de mollusques étranges (une grande question sociale, de savoir si
la paroi de verre protègera toujours le festin des bêtes merveilleuses
et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne
viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger). En
attendant, peut-être parmi la foule arrêtée et confondue dans la nuit
y avait-il quelque écrivain, quelque amateur d'ichtyologie humaine,
qui, regardant les mâchoires de vieux monstres féminins se refermer
sur un morceau de nourriture engloutie, se complaisait à classer
ceux-ci par race, par caractères innés et aussi par ces caractères
acquis qui font qu'une vieille dame serbe dont l'appendice buccal est
d'un grand poisson de mer, parce que depuis son enfance elle vit dans
les eaux douces du faubourg Saint-Germain, mange la salade comme une
La Rochefoucauld.

A cette heure-là on apercevait les trois hommes en smoking attendant
la femme en retard laquelle bientôt, en une robe presque chaque fois
nouvelle et des écharpes choisies selon un goût particulier à son
amant, après avoir, de son étage, sonné le lift, sortait de l'ascenseur
comme d'une boîte de joujoux. Et tous les quatre qui trouvaient que le
phénomène international du Palace, implanté à Balbec, y avait fait
fleurir le luxe plus que la bonne cuisine, s'engouffraient dans une
voiture, allaient dîner à une demi-lieue de là dans un petit
restaurant réputé où ils avaient avec le cuisinier d'interminables
conférences sur la composition du menu et la confection des plats.
Pendant ce trajet la route bordée de pommiers qui part de Balbec
n'était pour eux que la distance qu'il fallait franchir--peu
distincte dans la nuit noire de celle qui séparait leurs domiciles
parisiens du Café Anglais ou de la Tour d'Argent--avant d'arriver au
petit restaurant élégant où, tandis que les amis du jeune homme riche
l'enviaient d'avoir une maîtresse si bien habillée, les écharpes de
celle-ci tendaient devant la petite société comme un voile parfumé et
souple, mais qui la séparait du monde.

Malheureusement pour ma tranquillité, j'étais bien loin d'être comme
tous ces gens. De beaucoup d'entre eux je me souciais; j'aurais voulu
ne pas être ignoré d'un homme au front déprimé, au regard fuyant entre
les œillères de ses préjugés et de son éducation, le grand seigneur de
la contrée, lequel n'était autre que le beau-frère de Legrandin, qui
venait quelquefois en visite à Balbec et, le dimanche, par la
garden-party hebdomadaire que sa femme et lui donnaient, dépeuplait
l'hôtel d'une partie de ses habitants, parce qu'un ou deux d'entre eux
étaient invités à ces fêtes, et parce que les autres pour ne pas avoir
l'air de ne pas l'être, choisissaient ce jour-là pour faire une
excursion éloignée. Il avait, d'ailleurs, été le premier jour fort mal
reçu à l'hôtel quand le personnel, frais débarqué de la Côte d'Azur,
ne savait pas encore qui il était. Non seulement il n'était pas
habillé en flanelle blanche, mais par vieille manière française et
ignorance de la vie des Palaces, entrant dans un hall où il y avait
des femmes, il avait ôté son chapeau dès la porte, ce qui avait fait
que le directeur n'avait même pas touché le sien pour lui répondre,
estimant que ce devait être quelqu'un de la plus humble extraction, ce
qu'il appelait un homme «sortant de l'ordinaire». Seule la femme du
notaire s'était sentie attirée vers le nouveau venu qui fleurait toute
la vulgarité gourmée des gens comme il faut et elle avait déclaré,
avec le fond de discernement infaillible et d'autorité sans réplique
d'une personne pour qui la première société du Mans n'a pas de
secrets, qu'on se sentait devant lui en présence d'un homme d'une
haute distinction, parfaitement bien élevé et qui tranchait sur tout
ce qu'on rencontrait à Balbec et qu'elle jugeait infréquentable tant
qu'elle ne le fréquentait pas. Ce jugement favorable qu'elle avait
porté sur le beau-frère de Legrandin tenait peut-être au terne aspect
de quelqu'un qui n'avait rien d'intimidant, peut-être à ce qu'elle
avait reconnu dans ce gentilhomme-fermier à allure de sacristain les
signes maçonniques de son propre cléricalisme.

J'avais beau avoir appris que les jeunes gens qui montaient tous les
jours à cheval devant l'hôtel étaient les fils du propriétaire véreux
d'un magasin de nouveautés et que mon père n'eût jamais consenti à
connaître, la «vie de bains de mer» les dressait, à mes yeux, en
statues équestres de demi-dieux, et le mieux que je pouvais espérer
était qu'ils ne laissassent jamais tomber leurs regards sur le pauvre
garçon que j'étais, qui ne quittait la salle à manger de l'hôtel que
pour aller s'asseoir sur le sable. J'aurais voulu inspirer de la
sympathie à l'aventurier même qui avait été roi d'une île déserte
en Océanie, même au jeune tuberculeux dont j'aimais à supposer qu'il
cachait sous ses dehors insolents une âme craintive et tendre qui eût
peut-être prodigué pour moi seul des trésors d'affection. D'ailleurs
(au contraire de ce qu'on dit d'habitude des relations de voyage)
comme être vu avec certaines personnes peut vous ajouter, sur une
plage où l'on retourne quelquefois, un coefficient sans équivalent dans
la vraie vie mondaine, il n'y a rien, non pas qu'on tienne aussi à
distance, mais qu'on cultive si soigneusement dans la vie de Paris,
que les amitiés de bains de mer. Je me souciais de l'opinion que
pouvaient avoir de moi toutes ces notabilités momentanées ou locales
que ma disposition à me mettre à la place des gens et à recréer leur
état d'esprit me faisait situer non à leur rang réel, à celui qu'ils
auraient occupé à Paris par exemple et qui eût été fort bas, mais à
celui qu'ils devaient croire le leur, et qui l'était à vrai dire à
Balbec où l'absence de commune mesure leur donnait une sorte de
supériorité relative et d'intérêt singulier. Hélas d'aucune de ces
personnes le mépris ne m'était aussi pénible que celui de M. de
Stermaria.

Car j'avais remarqué sa fille dès son entrée, son joli visage pâle et
presque bleuté, ce qu'il y avait de particulier dans le port de sa
haute taille, dans sa démarche, et qui m'évoquait avec raison son
hérédité, son éducation aristocratique et d'autant plus clairement que
je savais son nom--comme ces thèmes expressifs inventés par des
musiciens de génie et qui peignent splendidement le scintillement de
la flamme, le bruissement du fleuve et la paix de la campagne, pour
les auditeurs qui, en parcourant préalablement le livret, ont aiguillé
leur imagination dans la bonne voie. La «race» en ajoutant aux charmes
de Mlle de Stermaria l'idée de leur cause, les rendait plus
intelligibles, plus complets. Elle les faisait aussi plus désirables,
annonçant qu'ils étaient peu accessibles, comme un prix élevé ajoute à
la valeur d'un objet qui nous a plu. Et la tige héréditaire donnait à
ce teint composé de sucs choisis la saveur d'un fruit exotique ou d'un
cru célèbre.

Or, un hasard mit tout d'un coup entre nos mains le moyen de nous
donner à ma grand'mère et à moi, pour tous les habitants de l'hôtel,
un prestige immédiat. En effet, dès ce premier jour, au moment où la
vieille dame descendait de chez elle, exerçant, grâce au valet de pied
qui la précédait, à la femme de chambre qui courait derrière avec un
livre et une couverture oubliés, une action sur les âmes et excitant
chez tous une curiosité et un respect auxquels il fut visible
qu'échappait moins que personne M. de Stermaria, le directeur se
pencha vers ma grand'mère, et par amabilité (comme on montre le Shah
de Perse ou la Reine Ranavalo à un spectateur obscur qui ne peut
évidemment avoir aucune relation avec le puissant souverain, mais peut
trouver intéressant de l'avoir vu à quelques pas), il lui coula dans
l'oreille: «La Marquise de Villeparisis», cependant qu'au même moment
cette dame apercevant ma grand'mère ne pouvait retenir un regard de
joyeuse surprise.

On peut penser que l'apparition soudaine, sous les traits d'une petite
vieille, de la plus puissante des fées, ne m'aurait pas causé plus de
plaisir, dénué comme j'étais de tout recours pour m'approcher de Mlle
de Stermaria, dans un pays où je ne connaissais personne. J'entends
personne au point de vue pratique. Esthétiquement, le nombre des types
humains est trop restreint pour qu'on n'ait pas bien souvent, dans
quelque endroit qu'on aille, la joie de revoir des gens de
connaissance, même sans les chercher dans les tableaux des vieux
maîtres, comme faisait Swann. C'est ainsi que dès les premiers jours
de notre séjour à Balbec, il m'était arrivé de rencontrer Legrandin,
le concierge de Swann, et Mme Swann elle-même, devenus le premier
garçon de café, le second un étranger de passage que je ne revis pas,
et la dernière, un maître baigneur. Et une sorte d'aimantation attire
et retient si inséparablement les uns après les autres certains
caractères de physionomie et de mentalité que quand la nature
introduit ainsi une personne dans un nouveau corps, elle ne la mutile
pas trop. Legrandin changé en garçon de café gardait intacts sa
stature, le profil de son nez et une partie du menton; Mme Swann dans
le sexe masculin et la condition de maître baigneur avait été suivie
non seulement par sa physionomie habituelle, mais même par une
certaine manière de parler. Seulement elle ne pouvait pas m'être de
plus d'utilité entourée de sa ceinture rouge, et hissant, à la moindre
houle, le drapeau qui interdit les bains, car les maîtres-baigneurs
sont prudents, sachant rarement nager, qu'elle ne l'eût pu dans la
fresque de la _Vie de Moïse_ où Swann l'avait reconnue jadis sous les
traits de la fille de Jethro. Tandis que cette Mme de Villeparisis
était bien la véritable, elle n'avait pas été victime d'un
enchantement qui l'eût dépouillée de sa puissance, mais était capable
au contraire d'en mettre un à la disposition de la mienne qu'il
centuplerait, et grâce auquel, comme si j'avais été porté par les
ailes d'un oiseau fabuleux, j'allais franchir en quelques instants les
distances sociales infinies, au moins à Balbec, qui me séparaient
de Mlle de Stermaria.

Malheureusement, s'il y avait quelqu'un qui, plus que quiconque, vécût
enfermé dans son univers particulier, c'était ma grand'mère. Elle ne
m'aurait même pas méprisé, elle ne m'aurait pas compris, si elle avait
su que j'attachais de l'importance à l'opinion, que j'éprouvais de
l'intérêt pour la personne, de gens dont elle ne remarquait seulement
pas l'existence et dont elle devait quitter Balbec sans avoir retenu
le nom; je n'osais pas lui avouer que si ces mêmes gens l'avaient vu
causer avec Mme de Villeparisis, j'en aurais eu un grand plaisir,
parce que je sentais que la marquise avait du prestige dans l'hôtel et
que son amitié nous eût posés aux yeux de M. de Stermaria. Non
d'ailleurs que l'amie de ma grand'mère me représentât le moins du
monde une personne de l'aristocratie: j'étais trop habitué à son nom
devenu familier à mes oreilles avant que mon esprit s'arrêtât sur lui,
quand tout enfant je l'entendais prononcer à la maison; et son titre
n'y ajoutait qu'une particularité bizarre comme aurait fait un prénom
peu usité, ainsi qu'il arrive dans les noms de rue où on n'aperçoit
rien de plus noble, dans la rue Lord-Byron, dans la si populaire et
vulgaire rue Rochechouart, ou dans la rue de Gramont que dans la rue
Léonce-Reynaud ou la rue Hippolyte-Lebas. Mme de Villeparisis ne me
faisait pas plus penser à une personne d'un monde spécial, que son
cousin Mac-Mahon que je ne différenciais pas de M. Carnot, président
de la République, comme lui, et de Raspail dont Françoise avait acheté
la photographie avec celle de Pie IX. Ma grand'mère avait pour
principe qu'en voyage on ne doit plus avoir de relations, qu'on ne va
pas au bord de la mer pour voir des gens, qu'on a tout le temps pour
cela à Paris, qu'ils vous feraient perdre en politesses, en banalités,
le temps précieux qu'il faut passer tout entier au grand air, devant
les vagues; et trouvant plus commode de supposer que cette opinion
était partagée par tout le monde et qu'elle autorisait entre de vieux
amis que le hasard mettait en présence dans le même hôtel la fiction
d'un incognito réciproque, au nom que lui cita le directeur, elle se
contenta de détourner les yeux et eut l'air de ne pas voir Mme de
Villeparisis qui, comprenant que ma grand'mère ne tenait pas à faire
de reconnaissances, regarda à son tour dans le vague. Elle s'éloigna,
et je restai dans mon isolement comme un naufragé de qui a paru
s'approcher un vaisseau, lequel a disparu ensuite sans s'être arrêté.

Elle prenait aussi ses repas dans la salle à manger, mais à l'autre
bout. Elle ne connaissait aucune des personnes qui habitaient l'hôtel
ou y venaient en visite, pas même M. de Cambremer; en effet, je vis
qu'il ne la saluait pas, un jour où il avait accepté avec sa femme une
invitation à déjeuner du bâtonnier, lequel, ivre de l'honneur d'avoir
le gentilhomme à sa table, évitait ses amis des autres jours et se
contentait de leur adresser de loin un clignement d'œil pour faire à
cet événement historique une allusion toutefois assez discrète pour
qu'elle ne pût pas être interprétée comme une invite à s'approcher.

--Eh bien, j'espère que vous vous mettez bien, que vous êtes un homme
chic, lui dit le soir la femme du premier président.

--Chic? pourquoi? demanda le bâtonnier, dissimulant sa joie sous un
étonnement exagéré; à cause de mes invités? dit-il en sentant qu'il
était incapable de feindre plus longtemps; mais qu'est-ce que ça a de
chic d'avoir des amis à déjeuner? Faut bien qu'ils déjeunent quelque
part!

--Mais si, c'est chic! C'était bien les _de_ Cambremer, n'est-ce pas?
Je les ai bien reconnus. C'est une marquise. Et authentique. Pas par
les femmes.

--Oh! c'est une femme bien simple, elle est charmante, on ne fait
pas moins de façons. Je pensais que vous alliez venir, je vous faisais
des signes... je vous aurais présenté! dit-il en corrigeant par une
légère ironie l'énormité de cette proposition comme Assuérus quand il
dit à Esther: «Faut-il de mes États vous donner la moitié!»

--Non, non, non, non, nous restons cachés, comme l'humble violette.

--Mais vous avez eu tort, je vous le répète, répondit le bâtonnier
enhardi maintenant que le danger était passé. Ils ne vous auraient pas
mangés. Allons-nous faire notre petit bésigue?

--Mais volontiers, nous n'osions pas vous le proposer, maintenant que
vous traitez des marquises!

--Oh! allez, elles n'ont rien de si extraordinaire. Tenez, j'y dîne
demain soir. Voulez-vous y aller à ma place? C'est de grand cœur.
Franchement, j'aime autant rester ici.

--Non, non!... on ne me révoquerait comme réactionnaire, s'écria le
président, riant aux larmes de sa plaisanterie. Mais vous aussi vous
êtes reçu à Féterne, ajouta-t-il en se tournant vers le notaire.

--Oh! je vais là les dimanches, on entre par une porte, on sort par
l'autre. Mais ils ne déjeunent pas chez moi comme chez le bâtonnier.

M. de Stermaria n'était pas ce jour-là à Balbec au grand regret du
bâtonnier. Mais insidieusement il dit au maître d'hôtel:

--Aimé, vous pourrez dire à M. de Stermaria qu'il n'est pas le seul
noble qu'il y ait eu dans cette salle à manger. Vous avez bien vu ce
monsieur qui a déjeuné avec moi ce matin? Hein? petites moustaches,
air militaire? Eh bien, c'est le marquis de Cambremer.

--Ah, vraiment? cela ne m'étonne pas!

--Ça lui montrera qu'il n'est pas le seul homme titré. Et attrape
donc! Il n'est pas mal de leur rabattre leur caquet à ces nobles. Vous
savez, Aimé, ne lui dites rien si vous voulez, moi, ce que j'en dis,
ce n'est pas pour moi; du reste, il le connaît bien.

Et le lendemain, M. de Stermaria qui savait que le bâtonnier avait
plaidé pour un de ses amis, alla se présenter lui-même.

--Nos amis communs, les de C

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