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A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Première partie

by Marcel Proust · French · Gutenberg #2998 · 425,991 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Première partie
    
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Title: A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Première partie

Author: Marcel Proust


        
Release date: December 1, 2001 [eBook #2998]
                Most recently updated: February 26, 2020

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/2998

Credits: Produced by Sue Asscher, Walter Debeuf, Patrick Narzul, and Marie Lebert


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS — PREMIÈRE PARTIE ***




Produced by Sue Asscher, Walter Debeuf, Patrick Narzul, and Marie Lebert





MARCEL PROUST


A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS


PREMIÈRE PARTIE


Ma mère, quand il fut question d'avoir pour la première fois M. de
Norpois à dîner, ayant exprimé le regret que le Professeur Cottard fût
en voyage et qu'elle-même eût entièrement cessé de fréquenter Swann,
car l'un et l'autre eussent sans doute intéressé l'ancien ambassadeur,
mon père répondit qu'un convive éminent, un savant illustre, comme
Cottard, ne pouvait jamais mal faire dans un dîner, mais que Swann,
avec son ostentation, avec sa manière de crier sur les toits ses
moindres relations, était un vulgaire esbrouffeur que le marquis de
Norpois eût sans doute trouvé selon son expression, «puant». Or cette
réponse de mon père demande quelques mots d'explication, certaines
personnes se souvenant peut-être d'un Cottard bien médiocre et d'un
Swann poussant jusqu'à la plus extrême délicatesse, en matière
mondaine, la modestie et la discrétion. Mais pour ce qui regarde
celui-ci, il était arrivé qu'au «fils Swann» et aussi au Swann du
Jockey, l'ancien ami de mes parents avait ajouté une personnalité
nouvelle (et qui ne devait pas être la dernière), celle de mari
d'Odette. Adaptant aux humbles ambitions de cette femme, l'instinct,
le désir, l'industrie, qu'il avait toujours eus, il s'était ingénié à
se bâtir, fort au-dessous de l'ancienne, une position nouvelle et
appropriée à la compagne qui l'occuperait avec lui. Or il s'y montrait
un autre homme. Puisque (tout en continuant à fréquenter seul ses amis
personnels, à qui il ne voulait pas imposer Odette quand ils ne lui
demandaient pas spontanément à la connaître) c'était une seconde vie
qu'il commençait, en commun avec sa femme, au milieu d'êtres nouveaux,
on eût encore compris que pour mesurer le rang de ceux-ci, et par
conséquent le plaisir d'amour-propre qu'il pouvait éprouver à les
recevoir, il se fût servi, comme d'un point de comparaison, non pas des
gens les plus brillants qui formaient sa société avant son mariage,
mais des relations antérieures d'Odette. Mais, même quand on savait
que c'était avec d'inélégants fonctionnaires, avec des femmes tarées,
parure des bals de ministères, qu'il désirait de se lier, on était
étonné de l'entendre, lui qui autrefois et même encore aujourd'hui
dissimulait si gracieusement une invitation de Twickenham ou de
Buckingham Palace, faire sonner bien haut que la femme d'un sous-chef
de cabinet était venue rendre sa visite à Madame Swann. On dira
peut-être que cela tenait à ce que la simplicité du Swann élégant,
n'avait été chez lui qu'une forme plus raffinée de la vanité et que,
comme certains israélites, l'ancien ami de mes parents avait pu
présenter tour à tour les états successifs par où avaient passé ceux
de sa race, depuis le snobisme le plus naïf et la plus grossière
goujaterie, jusqu'à la plus fine politesse. Mais la principale raison,
et celle-là applicable à l'humanité en général, était que nos vertus
elles-mêmes ne sont pas quelque chose de libre, de flottant, de quoi
nous gardions la disponibilité permanente; elles finissent par
s'associer si étroitement dans notre esprit avec les actions à
l'occasion desquelles nous nous sommes fait un devoir de les exercer,
que si surgit pour nous une activité d'un autre ordre, elle nous prend
au dépourvu et sans que nous ayons seulement l'idée qu'elle pourrait
comporter la mise en œuvre de ces mêmes vertus. Swann empressé avec ces
nouvelles relations et les citant avec fierté, était comme ces grands
artistes modestes ou généreux qui, s'ils se mettent à la fin de leur
vie à se mêler de cuisine ou de jardinage, étalent une satisfaction
naïve des louanges qu'on donne à leurs plats ou à leurs plates-bandes
pour lesquels ils n'admettent pas la critique qu'ils acceptent
aisément s'il s'agit de leurs chefs-d'œuvre; ou bien qui, donnant une
de leurs toiles pour rien, ne peuvent en revanche sans mauvaise humeur
perdre quarante sous aux dominos.

Quant au Professeur Cottard, on le reverra, longuement, beaucoup plus
loin, chez la Patronne, au château de la Raspelière. Qu'il suffise
actuellement, à son égard, de faire observer ceci: pour Swann, à la
rigueur le changement peut surprendre puisqu'il était accompli et non
soupçonné de moi quand je voyais le père de Gilberte aux
Champs-Élysées, où d'ailleurs ne m'adressant pas la parole il ne
pouvait faire étalage devant moi de ses relations politiques (il est
vrai que s'il l'eût fait, je ne me fusse peut-être pas aperçu tout de
suite de sa vanité car l'idée qu'on s'est faite longtemps d'une
personne, bouche les yeux et les oreilles; ma mère pendant trois ans
ne distingua pas plus le fard qu'une de ses nièces se mettait aux
lèvres que s'il eût été invisiblement dissous entièrement dans un
liquide; jusqu'au jour où une parcelle supplémentaire, ou bien quelque
autre cause amena le phénomène appelé sursaturation; tout le fard non
aperçu cristallisa et ma mère devant cette débauche soudaine de
couleurs déclara, comme on eût fait à Combray, que c'était une honte et
cessa presque toute relation avec sa nièce). Mais pour Cottard au
contraire, l'époque où on l'a vu assister aux débuts de Swann chez les
Verdurin était déjà assez lointaine; or les honneurs, les titres
officiels viennent avec les années; deuxièmement, on peut être
illettré, faire des calembours stupides, et posséder un don
particulier, qu'aucune culture générale ne remplace, comme le don du
grand stratège ou du grand clinicien. Ce n'est pas seulement en effet
comme un praticien obscur, devenu, à la longue, notoriété européenne,
que ses confrères considéraient Cottard. Les plus intelligents d'entre
les jeunes médecins déclarèrent,--au moins pendant quelques années,
car les modes changent étant nées elles-mêmes du besoin de changement,--que
si jamais ils tombaient malades, Cottard était le seul maître
auquel ils confieraient leur peau. Sans doute ils préféraient le
commerce de certains chefs plus lettrés, plus artistes, avec lesquels
ils pouvaient parler de Nietzsche, de Wagner. Quand on faisait de la
musique chez Madame Cottard, aux soirées où elle recevait, avec
l'espoir qu'il devînt un jour doyen de la Faculté, les collègues et
les élèves de son mari, celui-ci au lieu d'écouter, préférait jouer
aux cartes dans un salon voisin. Mais on vantait la promptitude, la
profondeur, la sûreté de son coup d'œil, de son diagnostic. En
troisième lieu, en ce qui concerne l'ensemble de façons que le
Professeur Cottard montrait à un homme comme mon père, remarquons que
la nature que nous faisons paraître dans la seconde partie de notre
vie, n'est pas toujours, si elle l'est souvent, notre nature première
développée ou flétrie, grossie ou atténuée; elle est quelquefois une
nature inverse, un véritable vêtement retourné. Sauf chez les Verdurin
qui s'étaient engoués de lui, l'air hésitant de Cottard, sa timidité,
son amabilité excessives, lui avaient, dans sa jeunesse, valu de
perpétuels brocards. Quel ami charitable lui conseilla l'air glacial?
L'importance de sa situation lui rendit plus aisé de le prendre.
Partout, sinon chez les Verdurin où il redevenait instinctivement
lui-même, il se rendit froid, volontiers silencieux, péremptoire
quand il fallait parler, n'oubliant pas de dire des choses
désagréables. Il put faire l'essai de cette nouvelle attitude devant
des clients qui ne l'ayant pas encore vu, n'étaient pas à même de
faire des comparaisons, et eussent été bien étonnés d'apprendre qu'il
n'était pas un homme d'une rudesse naturelle. C'est surtout à
l'impassibilité qu'il s'efforçait, et même dans son service d'hôpital,
quand il débitait quelques-uns de ces calembours qui faisaient rire
tout le monde, du chef de clinique au plus récent externe, il le
faisait toujours sans qu'un muscle bougeât dans sa figure d'ailleurs
méconnaissable depuis qu'il avait rasé barbe et moustaches.

Disons pour finir qui était le marquis de Norpois. Il avait été
ministre plénipotentiaire avant la guerre et ambassadeur au Seize Mai,
et, malgré cela, au grand étonnement de beaucoup, chargé plusieurs
fois, depuis, de représenter la France dans des missions
extraordinaires--et même comme contrôleur de la Dette, en Égypte, où
grâce à ses grandes capacités financières il avait rendu d'importants
services--par des cabinets radicaux qu'un simple bourgeois
réactionnaire se fût refusé à servir, et auxquels le passé de M. de
Norpois, ses attaches, ses opinions eussent dû le rendre suspect. Mais
ces ministres avancés semblaient se rendre compte qu'ils montraient
par une telle désignation quelle largeur d'esprit était la leur dès
qu'il s'agissait des intérêts supérieurs de la France, se mettaient
hors de pair des hommes politiques en méritant que le _Journal des
Débats_ lui-même, les qualifiât d'hommes d'État, et bénéficiaient enfin
du prestige qui s'attache à un nom aristocratique et de l'intérêt
qu'éveille comme un coup de théâtre un choix inattendu. Et ils
savaient aussi que ces avantages ils pouvaient, en faisant appel à M.
de Norpois, les recueillir sans avoir à craindre de celui-ci un manque
de loyalisme politique contre lequel la naissance du marquis devait
non pas les mettre en garde, mais les garantir. Et en cela le
gouvernement de la République ne se trompait pas. C'est d'abord parce
qu'une certaine aristocratie, élevée dès l'enfance à considérer son
nom comme un avantage intérieur que rien ne peut lui enlever (et dont
ses pairs, ou ceux qui sont de naissance plus haute encore,
connaissent assez exactement la valeur), sait qu'elle peut s'éviter,
car ils ne lui ajouteraient rien, les efforts que sans résultat
ultérieur appréciable, font tant de bourgeois pour ne professer que
des opinions bien portées et de ne fréquenter que des gens bien
pensants. En revanche, soucieuse de se grandir aux yeux des familles
princières ou ducales au-dessous desquelles elle est immédiatement
située, cette aristocratie sait qu'elle ne le peut qu'en augmentant
son nom de ce qu'il ne contenait pas, de ce qui fait qu'à nom égal,
elle prévaudra: une influence politique, une réputation littéraire ou
artistique, une grande fortune. Et les frais dont elle se dispense à
l'égard de l'inutile hobereau recherché des bourgeois et de la stérile
amitié duquel un prince ne lui saurait aucun gré, elle les prodiguera
aux hommes politiques, fussent-ils francs-maçons, qui peuvent faire
arriver dans les ambassades ou patronner dans les élections, aux
artistes ou aux savants dont l'appui aide à «percer» dans la branche
où ils priment, à tous ceux enfin qui sont en mesure de conférer une
illustration nouvelle ou de faire réussir un riche mariage.

Mais en ce qui concernait M. de Norpois, il y avait surtout que, dans
une longue pratique de la diplomatie, il s'était imbu de cet esprit
négatif, routinier, conservateur, dit «esprit de gouvernement» et qui
est, en effet, celui de tous les gouvernements et, en particulier,
sous tous les gouvernements, l'esprit des chancelleries. Il avait
puisé dans la carrière, l'aversion, la crainte et le mépris de ces
procédés plus ou moins révolutionnaires, et à tout le moins
incorrects, que sont les procédés des oppositions. Sauf chez quelques
illettrés du peuple et du monde, pour qui la différence des genres est
lettre morte, ce qui rapproche, ce n'est pas la communauté des
opinions, c'est la consanguinité des esprits. Un académicien du genre
de Legouvé et qui serait partisan des classiques, eût applaudi plus
volontiers à l'éloge de Victor Hugo par Maxime Ducamp ou Mézières,
qu'à celui de Boileau par Claudel. Un même nationalisme suffit à
rapprocher Barrès de ses électeurs qui ne doivent pas faire grande
différence entre lui et M. Georges Berry, mais non de ceux de ses
collègues de l'Académie qui ayant, ses opinions politiques mais un
autre genre d'esprit, lui préfèreront même des adversaires comme MM.
Ribot et Deschanel, dont à leur tour de fidèles monarchistes se
sentent beaucoup plus près que de Maurras et de Léon Daudet qui
souhaitent cependant aussi le retour du Roi. Avare de ses mots non
seulement par pli professionnel de prudence et de réserve, mais aussi
parce qu'ils ont plus de prix, offrent plus de nuances aux yeux
d'hommes dont les efforts de dix années pour rapprocher deux pays se
résument, se traduisent,--dans un discours, dans un protocole--par
un simple adjectif, banal en apparence, mais où ils voient tout un
monde, M. de Norpois passait pour très froid à la Commission, où il
siégeait à côté de mon père, et où chacun félicitait celui-ci de
l'amitié que lui témoignait l'ancien ambassadeur. Elle étonnait mon
père tout le premier. Car étant généralement peu aimable, il avait
l'habitude de n'être pas recherché en dehors du cercle de ses intimes
et l'avouait avec simplicité. Il avait conscience qu'il y avait dans
les avances du diplomate, un effet de ce point de vue tout individuel
où chacun se place pour décider de ses sympathies, et d'où toutes les
qualités intellectuelles ou la sensibilité d'une personne ne seront
pas auprès de l'un de nous qu'elle ennuie ou agace une aussi bonne
recommandation que la rondeur et la gaieté d'une autre qui passerait,
aux yeux de beaucoup pour vide, frivole et nulle. «De Norpois m'a
invité de nouveau à dîner; c'est extraordinaire; tout le monde en est
stupéfait à la Commission où il n'a de relations privées avec
personne. Je suis sûr qu'il va encore me raconter des choses
palpitantes sur la guerre de 70.» Mon père savait que seul, peut-être,
M. de Norpois avait averti l'Empereur de la puissance grandissante et
des intentions belliqueuses de la Prusse, et que Bismarck avait pour
son intelligence une estime particulière. Dernièrement encore, à
l'Opéra, pendant le gala offert au roi Théodose, les journaux avaient
remarqué l'entretien prolongé que le souverain avait accordé à M. de
Norpois. «Il faudra que je sache si cette visite du Roi a vraiment de
l'importance, nous dit mon père qui s'intéressait beaucoup à la
politique étrangère. Je sais bien que le père Norpois est très
boutonné, mais avec moi, il s'ouvre si gentiment.»

Quant à ma mère, peut-être l'Ambassadeur n'avait-il pas par lui-même
le genre d'intelligence vers lequel elle se sentait le plus attirée.
Et je dois dire que la conversation de M. de Norpois était un
répertoire si complet des formes surannées du langage particulières à
une carrière, à une classe, et à un temps--un temps qui, pour cette
carrière et cette classe-là, pourrait bien ne pas être tout à fait
aboli--que je regrette parfois de n'avoir pas retenu purement et
simplement les propos que je lui ai entendu tenir. J'aurais ainsi
obtenu un effet de démodé, à aussi bon compte et de la même façon que
cet acteur du Palais-Royal à qui on demandait où il pouvait trouver
ses surprenants chapeaux et qui répondait: «Je ne trouve pas mes
chapeaux. Je les garde.» En un mot, je crois que ma mère jugeait M. de
Norpois un peu «vieux jeu», ce qui était loin de lui sembler
déplaisant au point de vue des manières, mais la charmait moins dans
le domaine, sinon des idées--car celles de M. de Norpois étaient
fort modernes--mais des expressions. Seulement, elle sentait que
c'était flatter délicatement son mari que de lui parler avec
admiration du diplomate qui lui marquait une prédilection si rare. En
fortifiant dans l'esprit de mon père la bonne opinion qu'il avait de
M. de Norpois, et par là en le conduisant à en prendre une bonne aussi
de lui-même, elle avait conscience de remplir celui de ses devoirs qui
consistait à rendre la vie agréable à son époux, comme elle faisait
quand elle veillait à ce que la cuisine fût soignée et le service
silencieux. Et comme elle était incapable de mentir à mon père, elle
s'entraînait elle-même à admirer l'Ambassadeur pour pouvoir le louer
avec sincérité. D'ailleurs, elle goûtait naturellement son air de
bonté, sa politesse un peu désuète (et si cérémonieuse que quand,
marchant en redressant sa haute taille, il apercevait ma mère qui
passait en voiture, avant de lui envoyer un coup de chapeau, il jetait
au loin un cigare à peine commencé); sa conversation si mesurée, où il
parlait de lui-même le moins possible et tenait toujours compte de ce
qui pouvait être agréable à l'interlocuteur, sa ponctualité tellement
surprenante à répondre à une lettre que quand, venant de lui en envoyer
une, mon père reconnaissait l'écriture de M. de Norpois sur une
enveloppe, son premier mouvement était de croire que par mauvaise
chance leur correspondance s'était croisée: on eût dit qu'il existait,
pour lui, à la poste, des levées supplémentaires et de luxe. Ma mère
s'émerveillait qu'il fut si exact quoique si occupé, si aimable
quoique si répandu, sans songer que les «quoique» sont toujours des
«parce que» méconnus, et que (de même que les vieillards sont
étonnants pour leur âge, les rois pleins de simplicité, et les
provinciaux au courant de tout) c'était les mêmes habitudes qui
permettaient à M. de Norpois de satisfaire à tant d'occupations et
d'être si ordonné dans ses réponses, de plaire dans le monde et d'être
aimable avec nous. De plus, l'erreur de ma mère comme celle de toutes
les personnes qui ont trop de modestie, venait de ce qu'elle mettait
les choses qui la concernaient au-dessous, et par conséquent en dehors
des autres. La réponse qu'elle trouvait que l'ami de mon père avait eu
tant de mérite à nous adresser rapidement parce qu'il écrivait par
jour beaucoup de lettres, elle l'exceptait de ce grand nombre de
lettres dont ce n'était que l'une; de même elle ne considérait pas
qu'un dîner chez nous fût pour M. de Norpois un des actes innombrables
de sa vie sociale: elle ne songeait pas que l'Ambassadeur avait été
habitué autrefois dans la diplomatie à considérer les dîners en ville
comme faisant partie de ses fonctions, et à y déployer une grâce
invétérée dont c'eût été trop lui demander de se départir par
extraordinaire quand il venait chez nous.

Le premier dîner que M. de Norpois fit à la maison, une année où je
jouais encore aux Champs-Élysées, est resté dans ma mémoire, parce que
l'après-midi de ce même jour fut celui où j'allai enfin entendre la
Berma, en «matinée», dans _Phèdre_, et aussi parce qu'en causant avec M.
de Norpois je me rendis compte tout d'un coup, et d'une façon
nouvelle, combien les sentiments éveillés en moi par tout ce qui
concernait Gilberte Swann et ses parents différaient de ceux que cette
même famille faisait éprouver à n'importe quelle autre personne.

Ce fut sans doute en remarquant l'abattement où me plongeait
l'approche des vacances du jour de l'an pendant lesquelles, comme elle
me l'avait annoncé elle-même, je ne devais pas voir Gilberte, qu'un
jour, pour me distraire, ma mère me dit: «Si tu as encore le même
grand désir d'entendre la Berma, je crois que ton père permettrait
peut-être que tu y ailles: ta grand'mère pourrait t'y emmener.»

Mais c'était parce que M. de Norpois lui avait dit qu'il devrait me
laisser entendre la Berma, que c'était pour un jeune homme un souvenir
à garder, que mon père, jusque-là si hostile à ce que j'allasse perdre
mon temps à risquer de prendre du mal pour ce qu'il appelait, au grand
scandale de ma grand'mère, des inutilités, n'était plus loin de
considérer cette soirée préconisée par l'Ambassadeur comme faisant
vaguement partie d'un ensemble de recettes précieuses pour la réussite
d'une brillante carrière. Ma grand'mère qui, en renonçant pour moi au
profit que, selon elle, j'aurais trouvé à entendre la Berma, avait
fait un gros sacrifice à l'intérêt de ma santé, s'étonnait que
celui-ci devînt négligeable sur une seule parole de M. de Norpois.
Mettant ses espérances invincibles de rationaliste dans le régime de
grand air et de coucher de bonne heure qui m'avait été prescrit, elle
déplorait comme un désastre cette infraction que j'allais y faire et,
sur un ton navré, disait: «Comme vous êtes léger» à mon père qui,
furieux, répondait: «Comment, c'est vous maintenant qui ne voulez
pas qu'il y aille! c'est un peu fort, vous qui nous répétiez tout le
temps que cela pouvait lui être utile.»

Mais M. de Norpois avait changé sur un point bien plus important pour
moi, les intentions de mon père. Celui-ci avait toujours désiré que je
fusse diplomate, et je ne pouvais supporter l'idée que même si je
devais rester quelque temps attaché au ministère, je risquasse d'être
envoyé un jour comme ambassadeur dans des capitales que Gilberte
n'habiterait pas. J'aurais préféré revenir aux projets littéraires que
j'avais autrefois formés et abandonnés au cours de mes promenades du
côté de Guermantes. Mais mon père avait fait une constante opposition
à ce que je me destinasse à la carrière des lettres qu'il estimait
fort inférieure à la diplomatie, lui refusant même le nom de carrière,
jusqu'au jour où M. de Norpois, qui n'aimait pas beaucoup les agents
diplomatiques de nouvelles couches, lui avait assuré qu'on pouvait,
comme écrivain, s'attirer autant de considération, exercer autant
d'action et garder plus d'indépendance que dans les ambassades.

--Hé bien! je ne l'aurais pas cru, le père Norpois n'est pas du tout
opposé à l'idée que tu fasses de la littérature, m'avait dit mon père.
Et comme, assez influent lui-même, il croyait qu'il n'y avait rien qui
ne s'arrangeât, ne trouvât sa solution favorable dans la conversation
des gens importants: «Je le ramènerai dîner un de ces soirs en sortant
de la Commission. Tu causeras un peu avec lui pour qu'il puisse
t'apprécier. Écris quelque chose de bien que tu puisses lui montrer;
il est très lié avec le directeur de la _Revue des Deux-Mondes_, il t'y
fera entrer, il réglera cela, c'est un vieux malin; et, ma foi, il a
l'air de trouver que la diplomatie, aujourd'hui!...»

Le bonheur que j'aurais à ne pas être séparé de Gilberte me rendait
désireux mais non capable d'écrire une belle chose qui pût être
montrée à M. de Norpois. Après quelques pages préliminaires, l'ennui
me faisant tomber la plume des mains, je pleurais de rage en pensant
que je n'aurais jamais de talent, que je n'étais pas doué et ne
pourrais même pas profiter de la chance que la prochaine venue de M.
de Norpois m'offrait de rester toujours à Paris. Seule, l'idée qu'on
allait me laisser entendre la Berma me distrayait de mon chagrin. Mais
de même que je ne souhaitais voir des tempêtes que sur les côtes où
elles étaient les plus violentes, de même je n'aurais voulu entendre
la grande actrice que dans un de ces rôles classiques où Swann m'avait
dit qu'elle touchait au sublime. Car quand c'est dans l'espoir d'une
découverte précieuse que nous désirons recevoir certaines impressions
de nature ou d'art, nous avons quelque scrupule à laisser notre âme
accueillir à leur place des impressions moindres qui pourraient nous
tromper sur la valeur exacte du Beau. La Berma dans _Andromaque_, dans
_Les Caprices de Marianne_, dans _Phèdre_, c'était de ces choses
fameuses que mon imagination avait tant désirées. J'aurais le même
ravissement que le jour où une gondole m'emmènerait au pied du Titien des
Frari ou des Carpaccio de San Giorgio dei Schiavoni, si jamais j'entendais
réciter par la Berma les vers: «On dit qu'un prompt départ vous
éloigne de nous, Seigneur, etc.» Je les connaissais par la simple
reproduction en noir et blanc qu'en donnent les éditions imprimées;
mais mon cœur battait quand je pensais, comme à la réalisation d'un
voyage, que je les verrais enfin baigner effectivement dans
l'atmosphère et l'ensoleillement de la voix dorée. Un Carpaccio à
Venise, la Berma dans _Phèdre_, chefs-d'œuvre d'art pictural ou
dramatique que le prestige qui s'attachait à eux rendait en moi si
vivants, c'est-à-dire si indivisibles, que si j'avais été voir des
Carpaccio dans une salle du Louvre ou la Berma dans quelque pièce dont
je n'aurais jamais entendu parler, je n'aurais plus éprouvé le même
étonnement délicieux d'avoir enfin les yeux ouverts devant l'objet
inconcevable et unique de tant de milliers de mes rêves. Puis,
attendant du jeu de la Berma des révélations sur certains aspects de
la noblesse, de la douleur, il me semblait que ce qu'il y avait de
grand, de réel dans ce jeu, devait l'être davantage si l'actrice le
superposait à une œuvre d'une valeur véritable au lieu de broder en
somme du vrai et du beau sur une trame médiocre et vulgaire.

Enfin, si j'allais entendre la Berma dans une pièce nouvelle, il ne me
serait pas facile de juger de son art, de sa diction, puisque je ne
pourrais pas faire le départ entre un texte que je ne connaîtrais pas
d'avance et ce que lui ajouteraient des intonations et des gestes qui
me sembleraient faire corps avec lui; tandis que les œuvres anciennes
que je savais par cœur, m'apparaissaient comme de vastes espaces
réservés et tout prêts où je pourrais apprécier en pleine liberté les
inventions dont la Berma les couvrirait, comme à fresque, des
perpétuelles trouvailles de son inspiration. Malheureusement, depuis
des années qu'elle avait quitté les grandes scènes et faisait la
fortune d'un théâtre de boulevard dont elle était l'étoile, elle ne
jouait plus de classique, et j'avais beau consulter les affiches,
elles n'annonçaient jamais que des pièces toutes récentes, fabriquées
exprès pour elle par des auteurs en vogue; quand un matin, cherchant
sur la colonne des théâtres les matinées de la semaine du jour de
l'an, j'y vis pour la première fois--en fin de spectacle, après un
lever de rideau probablement insignifiant dont le titre me sembla
opaque parce qu'il contenait tout le particulier d'une action que
j'ignorais--deux actes de _Phèdre_ avec Mme Berma, et aux matinées
suivantes _Le Demi-Monde_, _Les Caprices de Marianne_, noms qui,
comme celui de _Phèdre_, étaient pour moi transparents, remplis seulement de
clarté, tant l'œuvre m'était connue, illuminés jusqu'au fond d'un
sourire d'art. Ils me parurent ajouter de la noblesse à Mme Berma
elle-même quand je lus dans les journaux après le programme de ces
spectacles que c'était elle qui avait résolu de se montrer de nouveau
au public dans quelques-unes de ses anciennes créations. Donc,
l'artiste savait que certains rôles ont un intérêt qui survit à la
nouveauté de leur apparition ou au succès de leur reprise, elle les
considérait, interprétés par elle, comme des chefs-d'œuvre de musée
qu'il pouvait être instructif de remettre sous les yeux de la
génération qui l'y avait admirée, ou de celle qui ne l'y avait pas
vue. En faisant afficher ainsi, au milieu de pièces qui n'étaient
destinées qu'à faire passer le temps d'une soirée, _Phèdre_, dont le
titre n'était pas plus long que les leurs et n'était pas imprimé en
caractères différents, elle y ajoutait comme le sous-entendu d'une
maîtresse de maison qui, en vous présentant à ses convives au moment
d'aller à table, vous dit au milieu des noms d'invités qui ne sont que
des invités, et sur le même ton qu'elle a cité les autres: M. Anatole
France.

Le médecin qui me soignait--celui qui m'avait défendu tout
voyage--déconseilla à mes parents de me laisser aller au théâtre;
j'en reviendrais malade, pour longtemps peut-être, et j'aurais en fin de
compte plus de souffrance que de plaisir. Cette crainte eût pu
m'arrêter, si ce que j'avais attendu d'une telle représentation eût
été seulement un plaisir qu'en somme une souffrance ultérieure peut
annuler, par compensation. Mais--de même qu'au voyage à Balbec, au
voyage à Venise que j'avais tant désirés--ce que je demandais à
cette matinée, c'était tout autre chose qu'un plaisir: des vérités
appartenant à un monde plus réel que celui où je vivais, et desquelles
l'acquisition une fois faite ne pourrait pas m'être enlevée par des
incidents insignifiants, fussent-ils douloureux à mon corps, de mon
oiseuse existence. Tout au plus, le plaisir que j'aurais pendant le
spectacle, m'apparaissait-il comme la forme peut-être nécessaire de la
perception de ces vérités; et c'était assez pour que je souhaitasse
que les malaises prédits ne commençassent qu'une fois la
représentation finie, afin qu'il ne fût pas par eux compromis et
faussé. J'implorais mes parents, qui, depuis la visite du médecin, ne
voulaient plus me permettre d'aller à _Phèdre_. Je me récitais sans
cesse la tirade: «On dit qu'un prompt départ vous éloigne de nous»,
cherchant toutes les intonations qu'on pouvait y mettre, afin de mieux
mesurer l'inattendu de celle que la Berma trouverait. Cachée comme le
Saint des Saints sous le rideau qui me la dérobait et derrière lequel
je lui prêtais à chaque instant un aspect nouveau, selon ceux des mots
de Bergotte--dans la plaquette retrouvée par Gilberte--qui me
revenaient à l'esprit: «Noblesse plastique, cilice chrétien, pâleur
janséniste, princesse de Trézène et de Clèves, drame mycénien, symbole
delphique, mythe solaire», la divine Beauté que devait me révéler le
jeu de la Berma, nuit et jour, sur un autel perpétuellement allumé,
trônait au fond de mon esprit, de mon esprit dont mes parents sévères
et légers allaient décider s'il enfermerait ou non, et pour jamais,
les perfections de la Déesse dévoilée à cette même place où se
dressait sa forme invisible. Et les yeux fixés sur l'image
inconcevable, je luttais du matin au soir contre les obstacles que ma
famille m'opposait. Mais quand ils furent tombés, quand ma mère--bien
que cette matinée eût lieu précisément le jour de la séance de la
Commission après laquelle mon père devait ramener dîner M. de
Norpois
--m'eût dit: «Hé bien, nous ne voulons pas te chagriner, si tu crois
que tu auras tant de plaisir, il faut y aller», quand cette journée de
théâtre, jusque-là défendue, ne dépendit plus que de moi, alors, pour
la première fois, n'ayant plus à m'occuper qu'elle cessât d'être
impossible, je me demandai si elle était souhaitable, si d'autres
raisons que la défense de mes parents n'auraient pas dû m'y faire
renoncer. D'abord, après avoir détesté leur cruauté, leur consentement
me les rendait si chers que l'idée de leur faire de la peine m'en
causait à moi-même une, à travers laquelle la vie ne m'apparaissait
plus comme ayant pour but la vérité, mais la tendresse, et ne me
semblait plus bonne ou mauvaise que selon que mes parents seraient
heureux ou malheureux. «J'aimerais mieux ne pas y aller, si cela doit
vous affliger», dis-je à ma mère qui, au contraire, s'efforçait de
m'ôter cette arrière-pensée qu'elle pût en être triste, laquelle,
disait-elle, gâterait ce plaisir que j'aurais à _Phèdre_ et en
considération duquel elle et mon père étaient revenus sur leur
défense. Mais alors cette sorte d'obligation d'avoir du plaisir me
semblait bien lourde. Puis si je rentrais malade, serais-je guéri
assez vite pour pouvoir aller aux Champs-Élysées, les vacances finies,
aussitôt qu'y retournerait Gilberte? A toutes ces raisons, je
confrontais, pour décider ce qui devait l'emporter, l'idée, invisible
derrière son voile, de la perfection de la Berma. Je mettais dans un
des balances du plateau, «sentir maman triste, risquer de ne pas
pouvoir aller aux Champs-Élysées», dans l'autre, «pâleur janséniste,
mythe solaire»; mais ces mots eux-mêmes finissaient par s'obscurcir
devant mon esprit, ne me disaient plus rien, perdaient tout poids; peu
à peu mes hésitations devenaient si douloureuses que si j'avais
maintenant opté pour le théâtre, ce n'eût plus été que pour les faire
cesser et en être délivré une fois pour toutes. C'eût été pour abréger
ma souffrance et non plus dans l'espoir d'un bénéfice intellectuel et
en cédant à l'attrait de la perfection, que je me serais laissé
conduire non vers la Sage Déesse, mais vers l'implacable Divinité sans
visage et sans nom qui lui avait été subrepticement substituée sous
son voile. Mais brusquement tout fut changé, mon désir d'aller
entendre la Berma reçut un coup de fouet nouveau qui me permit
d'attendre dans l'impatience et dans la joie cette «matinée»: étant
allé faire devant la colonne des théâtres ma station quotidienne,
depuis peu si cruelle, de stylite, j'avais vu, tout humide encore,
l'affiche détaillée de _Phèdre_ qu'on venait de coller pour la première
fois (et où à vrai dire le reste de la distribution ne m'apportait
aucun attrait nouveau qui pût me décider). Mais elle donnait à l'un
des buts entre lesquels oscillait mon indécision, une forme plus
concrète et--comme l'affiche était datée non du jour où je la lisais
mais de celui où la représentation aurait lieu, et de l'heure même du
lever du rideau--presque imminente, déjà en voie de réalisation, si
bien que je sautai de joie devant la colonne en pensant que ce
jour-là, exactement à cette heure, je serais prêt à entendre la Berma,
assis à ma place; et de peur que mes parents n'eussent plus le temps
d'en trouver deux bonnes pour ma grand'mère et pour moi, je ne fis
qu'un bond jusqu'à la maison, cinglé que j'étais par ces mots magiques
qui avaient remplacé dans ma pensée «pâleur janséniste» et «mythe
solaire»: «les dames ne seront pas reçues à l'orchestre en chapeau,
les portes seront fermées à deux heures.»

Hélas! cette première matinée fut une grande déception. Mon père nous
proposa de nous déposer ma grand'mère et moi au théâtre, en se rendant
à sa Commission. Avant de quitter la maison, il dit à ma mère: «Tâche
d'avoir un bon dîner; tu te rappelles que je dois ramener de Norpois?»
Ma mère ne l'avait pas oublié. Et depuis la veille, Françoise,
heureuse de s'adonner à cet art de la cuisine pour lequel elle avait
certainement un don, stimulée, d'ailleurs, par l'annonce d'un convive
nouveau, et sachant qu'elle aurait à composer, selon des méthodes sues
d'elle seule, du bœuf à la gelée, vivait dans l'effervescence de la
création; comme elle attachait une importance extrême à la qualité
intrinsèque des matériaux qui devaient entrer dans la fabrication de
son œuvre, elle allait elle-même aux Halles se faire donner les plus
beaux carrés de romsteck, de jarret de bœuf, de pied de veau, comme
Michel-Ange passant huit mois dans les montagnes de Carrare à choisir
les blocs de marbre les plus parfaits pour le monument de Jules II.
Françoise dépensait dans ces allées et venues une telle ardeur que
maman voyant sa figure enflammée craignait que notre vieille servante
ne tombât malade de surmenage comme l'auteur du Tombeau des Médicis
dans les carrières de Pietraganta. Et dès la veille Françoise avait
envoyé cuire dans le four du boulanger, protégé de mie de pain comme
du marbre rose ce qu'elle appelait du jambon de Nev'York. Croyant la
langue moins riche qu'elle n'est et ses propres oreilles peu sûres,
sans doute la première fois qu'elle avait entendu parler de jambon
d'York avait-elle cru--trouvant d'une prodigalité invraisemblable
dans le vocabulaire qu'il pût exister à la fois York et New-York--qu'elle
avait mal entendu et qu'on aurait voulu dire le nom qu'elle
connaissait déjà. Aussi, depuis, le mot d'York se faisait précéder
dans ses oreilles ou devant ses yeux si elle lisait une annonce de:
New qu'elle prononçait Nev'. Et c'est de la meilleure foi du monde
qu'elle disait à sa fille de cuisine: «Allez me chercher du jambon
chez Olida. Madame m'a bien recommandé que ce soit du Nev'York.» Ce
jour-là, si Françoise avait la brûlante certitude des grands
créateurs, mon lot était la cruelle inquiétude du chercheur. Sans
doute, tant que je n'eus pas entendu la Berma, j'éprouvai du plaisir.
J'en éprouvai dans le petit square qui précédait le théâtre et dont,
deux heures plus tard, les marronniers dénudés allaient luire avec des
reflets métalliques dès que les becs de gaz allumés éclaireraient le
détail de leurs ramures; devant les employés du contrôle, desquels le
choix, l'avancement, le sort, dépendaient de la grande artiste--qui
seule détenait le pouvoir dans cette administration à la tête de
laquelle des directeurs éphémères et purement nominaux se succédaient
obscurément--et qui prirent nos billets sans nous regarder, agités
qu'ils étaient de savoir si toutes les prescriptions de Mme Berma
avaient bien été transmises au personnel nouveau, s'il était bien
entendu que la claque ne devait jamais applaudir pour elle, que les
fenêtres devaient être ouvertes tant qu'elle ne serait pas en scène et
la moindre porte fermée après, un pot d'eau chaude dissimulé près
d'elle pour faire tomber la poussière du plateau: et, en effet, dans
un moment sa voiture attelée de deux chevaux à longue crinière allait
s'arrêter devant le théâtre, elle en descendrait enveloppée dans des
fourrures, et, répondant d'un geste maussade aux saluts, elle
enverrait une de ses suivantes s'informer de l'avant-scène qu'on avait
réservée pour ses amis, de la température de la salle, de la
composition des loges, de la tenue des ouvreuses, théâtre et public
n'étant pour elle qu'un second vêtement plus extérieur dans lequel
elle entrerait et le milieu plus ou moins bon conducteur que son
talent aurait à traverser. Je fus heureux aussi dans la salle même;
depuis que je savais que--contrairement à ce que m'avaient si
longtemps représenté mes imaginations enfantines--il n'y avait
qu'une scène pour tout le monde, je pensais qu'on devait être empêché
de bien voir par les autres spectateurs comme on l'est au milieu d'une
foule; or je me rendis compte qu'au contraire, grâce à une disposition
qui est comme le symbole de toute perception, chacun se sent le centre
du théâtre; ce qui m'explique qu'une fois qu'on avait envoyé Françoise
voir un mélodrame aux troisièmes galeries, elle avait assuré en
rentrant que sa place était la meilleure qu'on pût avoir et au lieu de
se trouver trop loin, s'était sentie intimidée par la proximité
mystérieuse et vivante du rideau. Mon plaisir s'accrut encore quand je
commençai à distinguer derrière ce rideau baissé des bruits confus
comme on en entend sous la coquille d'un œuf quand le poussin va
sortir, qui bientôt grandirent, et tout à coup, de ce monde
impénétrable à notre regard, mais qui nous voyait du sien,
s'adressèrent indubitablement à nous sous la forme impérieuse de trois
coups aussi émouvants que des signaux venus de la planète Mars. Et--ce
rideau une fois levé--quand sur la scène une table à écrire et
une cheminée assez ordinaires, d'ailleurs, signifièrent que les
personnages qui allaient entrer seraient, non pas des acteurs venus
pour réciter comme j'en avais vus une fois en soirée, mais des hommes
en train de vivre chez eux un jour de leur vie dans laquelle je
pénétrais par effraction sans qu'ils pussent me voir--mon plaisir
continua de durer; il fut interrompu par une courte inquiétude: juste
comme je dressais l'oreille avant que commençât la pièce, deux hommes
entrèrent sur la scène, bien en colère, puisqu'ils parlaient assez
fort pour que dans cette salle où il y avait plus de mille personnes
on distinguât toutes leurs paroles, tandis que dans un petit café on
est obligé de demander au garçon ce que disent deux individus qui se
collettent; mais dans le même instant étonné de voir que le public les
entendait sans protester, submergé qu'il était par un unanime silence
sur lequel vint bientôt clapoter un rire ici, un autre là, je compris
que ces insolents étaient les acteurs et que la petite pièce, dite
lever de rideau, venait de commencer. Elle fut suivie d'un entr'acte
si long que les spectateurs revenus à leurs places s'impatientaient,
tapaient des pieds. J'en étais effrayé; car de même que dans le compte
rendu d'un procès, quand je lisais qu'un homme d'un noble cœur allait
venir au mépris de ses intérêts, témoigner en faveur d'un innocent, je
craignais toujours qu'on ne fût pas assez gentil pour lui, qu'on ne
lui marquât pas assez de reconnaissance, qu'on ne le récompensât pas
richement, et, qu'écœuré, il se mît du côté de l'injustice; de même,
assimilant en cela le génie à la vertu, j'avais peur que la Berma
dépitée par les mauvaises façons d'un public aussi mal élevé--dans
lequel j'aurais voulu au contraire qu'elle pût reconnaître avec
satisfaction quelques célébrités au jugement de qui elle eût attaché
de l'importance--ne lui exprimât son mécontentement et son dédain en
jouant mal. Et je regardais d'un air suppliant ces brutes trépignantes
qui allaient briser dans leur fureur l'impression fragile et précieuse
que j'étais venu chercher. Enfin, les derniers moments de mon plaisir
furent pendant les premières scènes de _Phèdre_. Le personnage de _Phèdre_
ne paraît pas dans ce commencement du second acte; et, pourtant, dès
que le rideau fut levé et qu'un second rideau, en velours rouge
celui-là, se fut écarté, qui dédoublait la profondeur de la scène dans
toutes les pièces où jouait l'étoile, une actrice entra par le fond,
qui avait la figure et la voix qu'on m'avait dit être celles de la
Berma. On avait dû changer la distribution, tout le soin que j'avais
mis à étudier le rôle de la femme de Thésée devenait inutile. Mais une
autre actrice donna la réplique à la première. J'avais dû me tromper
en prenant celle-là pour la Berma, car la seconde lui ressemblait
davantage encore et, plus que l'autre, avait sa diction. Toutes deux
d'ailleurs ajoutaient à leur rôle de nobles gestes--que je
distinguais clairement et dont je comprenais la relation avec le
texte, tandis qu'elles soulevaient leurs beaux péplums--et aussi des
intonations ingénieuses, tantôt passionnées, tantôt ironiques, qui me
faisaient comprendre la signification d'un vers que j'avais lu chez
moi sans apporter assez d'attention à ce qu'il voulait dire. Mais tout
d'un coup, dans l'écartement du rideau rouge du sanctuaire, comme dans
un cadre, une femme parut et, aussitôt à la peur que j'eus, bien plus
anxieuse que pouvait être celle de la Berma, qu'on la gênât en ouvrant
une fenêtre, qu'on altérât le son d'une de ses paroles en froissant un
programme, qu'on l'indisposât en applaudissant ses camarades, en ne
l'applaudissant pas elle, assez;--à ma façon, plus absolue encore
que celle de la Berma, de ne considérer dès cet instant, salle,
public, acteurs, pièce, et mon propre corps que comme un milieu
acoustique n'ayant d'importance que dans la mesure où il était
favorable aux inflexions de cette voix, je compris que les deux
actrices que j'admirais depuis quelques minutes n'avaient aucune
ressemblance avec celle que j'étais venu entendre. Mais en même temps
tout mon plaisir avait cessé; j'avais beau tendre vers la Berma mes
yeux, mes oreilles, mon esprit, pour ne pas laisser échapper une
miette des raisons qu'elle me donnerait de l'admirer, je ne parvenais
pas à en recueillir une seule. Je ne pouvais même pas, comme pour ses
camarades, distinguer dans sa diction et dans son jeu des intonations
intelligentes, de beaux gestes. Je l'écoutais comme j'aurais lu
_Phèdre_, ou comme si Phèdre, elle-même avait dit en ce moment les
choses que j'entendais, sans que le talent de la Berma semblât leur
avoir rien ajouté. J'aurais voulu--pour pouvoir l'approfondir, pour
tâcher d'y découvrir ce qu'elle avait de beau--arrêter, immobiliser
longtemps devant moi chaque intonation de l'artiste, chaque expression
de sa physionomie; du moins, je tâchais, à force d'agilité morale, en
ayant avant un vers mon attention tout installée et mise au point, de
ne pas distraire en préparatifs une parcelle de la durée de chaque
mot, de chaque geste, et, grâce à l'intensité de mon attention,
d'arriver à descendre en eux aussi profondément que j'aurais fait si
j'avais eu de longues heures à moi. Mais que cette durée était brève!
A peine un son était-il reçu dans mon oreille qu'il était remplacé par
un autre. Dans une scène où la Berma reste immobile un instant, le
bras levé à la hauteur du visage baignée grâce à un artifice
d'éclairage, dans une lumière verdâtre, devant le décor qui représente
la mer, la salle éclata en applaudissements, mais déjà l'actrice avait
changé de place et le tableau que j'aurais voulu étudier n'existait
plus. Je dis à ma grand'mère que je ne voyais pas bien, elle me passa
sa lorgnette. Seulement, quand on croit à la réalité des choses, user
d'un moyen artificiel pour se les faire montrer n'équivaut pas tout à
fait à se sentir près d'elles. Je pensais que ce n'était plus la Berma
que je voyais, mais son image, dans le verre grossissant. Je reposai
la lorgnette; mais peut-être l'image que recevait mon œil, diminuée par
l'éloignement, n'était pas plus exacte; laquelle des deux Berma était
la vraie? Quant à la déclaration à Hippolyte, j'avais beaucoup compté
sur ce morceau où, à en juger par la signification ingénieuse que ses
camarades me découvraient à tout moment dans des parties moins belles,
elle aurait certainement des intonations plus surprenantes que celles
que chez moi, en lisant, j'avais tâché d'imaginer; mais elle
n'atteignit même pas jusqu'à celles qu'Œnone ou Aricie eussent
trouvées, elle passa au rabot d'une mélopée uniforme, toute la tirade
où se trouvèrent confondues ensemble des oppositions, pourtant si
tranchées, qu'une tragédienne à peine intelligente, même des élèves de
lycée, n'en eussent pas négligé l'effet; d'ailleurs, elle la débita
tellement vite que ce fut seulement quand elle fut arrivée au dernier
vers que mon esprit prit conscience de la monotonie voulue qu'elle
avait imposée aux premiers.

Enfin éclata mon premier sentiment d'admiration: il fut provoqué par
les applaudissements frénétiques des spectateurs. J'y mêlai les miens
en tâchant de les prolonger, afin que par reconnaissance, la Berma se
surpassant, je fusse certain de l'avoir entendue dans un de ses
meilleurs jours. Ce qui est du reste curieux, c'est que le moment où
se déchaîna cet enthousiasme du public, fut, je l'ai su depuis, celui
où la Berma a une de ses plus belles trouvailles. Il semble que
certaines réalités transcendantes émettent autour d'elles des rayons
auxquels la foule est sensible. C'est ainsi que, par exemple, quand un
événement se produit, quand à la frontière une armée est en danger, ou
battue, ou victorieuse, les nouvelles assez obscures qu'on reçoit et
d'où l'homme cultivé ne sait pas tirer grand chose, excitent dans la
foule une émotion qui le surprend et dans laquelle, une fois que les
experts l'ont mis au courant de la véritable situation militaire, il
reconnaît la perception par le peuple de cette «aura» qui entoure les
grands événements et qui peut être visible à des centaines de
kilomètres. On apprend la victoire, ou après-coup quand la guerre est
finie, ou tout de suite par la joie du concierge. On découvre un trait
génial du jeu de la Berma huit jours après l'avoir entendue, par la
critique, ou sur le coup par les acclamations du parterre. Mais cette
connaissance immédiate de la foule étant mêlée à cent autres toutes
erronées, les applaudissements tombaient le plus souvent à faux, sans
compter qu'ils étaient mécaniquement soulevés par la force des
applaudissements antérieurs comme dans une tempête une fois que la mer
a été suffisamment remuée elle continue à grossir, même si le vent ne
s'accroît plus. N'importe, au fur et à mesure que j'applaudissais, il
me semblait que la Berma avait mieux joué. «Au moins, disait à côté de
moi une femme assez commune, elle se dépense celle-là, elle se frappe
à se faire mal, elle court, parlez-moi de ça, c'est jouer.» Et heureux
de trouver ces raisons de la supériorité de la Berma, tout en me
doutant qu'elles ne l'expliquaient pas plus que celle de la Joconde,
ou du Persée de Benvenuto l'exclamation d'un paysan: «C'est bien fait
tout de même! c'est tout en or, et du beau! quel travail!», je
partageai avec ivresse le vin grossier de cet enthousiasme populaire.
Je n'en sentis pas moins, le rideau tombé, un désappointement que ce
plaisir que j'avais tant désiré n'eût pas été plus grand, mais en même
temps le besoin de le prolonger, de ne pas quitter pour jamais, en
sortant de la salle, cette vie du théâtre qui pendant quelques heures
avait été la mienne, et dont je me serais arraché comme en un départ
pour l'exil, en rentrant directement à la maison, si je n'avais espéré
d'y apprendre beaucoup sur la Berma par son admirateur auquel je
devais qu'on m'eût permis d'aller à _Phèdre_, M. de Norpois. Je lui fus
présenté avant le dîner par mon père qui m'appela pour cela dans son
cabinet. A mon entrée, l'ambassadeur se leva, me tendit la main,
inclina sa haute taille et fixa attentivement sur moi ses yeux bleus.
Comme les étrangers de passage qui lui étaient présentés, au temps où
il représentait la France, étaient plus ou moins--jusqu'aux
chanteurs connus--des personnes de marque et dont il savait alors
qu'il pourrait dire plus tard quand on prononcerait leur nom à Paris
ou à Pétersbourg, qu'il se rappelait parfaitement la soirée qu'il
avait passée avec eux à Munich ou à Sofia, il avait pris l'habitude de
leur marquer par son affabilité la satisfaction qu'il avait de les
connaître: mais de plus, persuadé que dans la vie des capitales, au
contact à la fois des individualités intéressantes qui les traversent
et des usages du peuple qui les habite, on acquiert une connaissance
approfondie, et que les livres ne donnent pas, de l'histoire, de la
géographie, des mœurs des différentes nations, du mouvement
intellectuel de l'Europe, il exerçait sur chaque nouveau venu ses
facultés aiguës d'observateur afin de savoir de suite à quelle espèce
d'homme il avait à faire. Le gouvernement ne lui avait plus depuis
longtemps confié de poste à l'étranger, mais dès qu'on lui présentait
quelqu'un, ses yeux, comme s'ils n'avaient pas reçu notification de sa
mise en disponibilité, commençaient à observer avec fruit, cependant
que par toute son attitude il cherchait à montrer que le nom de
l'étranger ne lui était pas inconnu. Aussi, tout en me parlant avec
bonté et de l'air d'importance d'un homme qui sait sa vaste
expérience, il ne cessait de m'examiner avec une curiosité sagace et
pour son profit, comme si j'eusse été quelque usage exotique, quelque
monument instructif, ou quelque étoile en tournée. Et de la sorte il
faisait preuve à la fois, à mon endroit, de la majestueuse amabilité
du sage Mentor et de la curiosité studieuse du jeune Anacharsis.

Il ne m'offrit absolument rien pour la _Revue des Deux-Mondes_, mais me
posa un certain nombre de questions sur ce qu'avaient été ma vie et
mes études, sur mes goûts dont j'entendis parler pour la première fois
comme s'il pouvait être raisonnable de les suivre, tandis que j'avais
cru jusqu'ici que c'était un devoir de les contrarier. Puisqu'ils me
portaient du côté de la littérature, il ne me détourna pas d'elle; il
m'en parla au contraire avec déférence comme d'une personne vénérable
et charmante du cercle choisi de laquelle, à Rome ou à Dresde, on a
gardé le meilleur souvenir et qu'on regrette par suite des nécessités
de la vie de retrouver si rarement. Il semblait m'envier en souriant
d'un air presque grivois les bons moments que, plus heureux que lui et
plus libre, elle me ferait passer. Mais les termes mêmes dont il se
servait me montraient la Littérature comme trop différente de l'image
que je m'en étais faite à Combray et je compris que j'avais eu
doublement raison de renoncer à elle. Jusqu'ici je m'étais seulement
rendu compte que je n'avais pas le don d'écrire; maintenant M. de
Norpois m'en ôtait même le désir. Je voulus lui exprimer ce que
j'avais rêvé; tremblant d'émotion, je me serais fait un scrupule que
toutes mes paroles ne fussent pas l'équivalent le plus sincère
possible de ce que j'avais senti et que je n'avais jamais essayé de me
formuler; c'est dire que mes paroles n'eurent aucune netteté.
Peut-être par habitude professionnelle, peut-être en vertu du calme
qu'acquiert tout homme important dont on sollicite le conseil et qui
sachant qu'il gardera en mains la maîtrise de la conversation, laisse
l'interlocuteur s'agiter, s'efforcer, peiner à son aise, peut-être
aussi pour faire valoir le caractère de sa tête (selon lui grecque,
malgré les grands favoris), M. de Norpois, pendant qu'on lui exposait
quelque chose, gardait une immobilité de visage aussi absolue, que si
vous aviez parlé devant quelque buste antique--et sourd--dans une
glyptothèque. Tout à coup, tombant comme le marteau du
commissaire-priseur, ou comme un oracle de Delphes, la voix de
l'ambassadeur qui vous répondait vous impressionnait d'autant plus,
que rien dans sa face ne vous avait laissé soupçonner le genre
d'impression que vous aviez produit sur lui, ni l'avis qu'il allait
émettre.

--Précisément, me dit-il tout à coup comme si la cause était jugée et
après m'avoir laissé bafouiller en face des yeux immobiles qui ne me
quittaient pas un instant, j'ai le fils d'un de mes amis qui, _mutatis
mutandis_, est comme vous (et il prit pour parler de nos dispositions
communes le même ton rassurant que si elles avaient été des
dispositions non pas à la littérature, mais au rhumatisme et s'il
avait voulu me montrer qu'on n'en mourait pas). Aussi a-t-il préféré
quitter le quai d'Orsay où la voie lui était pourtant toute tracée par
son père et sans se soucier du qu'en dira-t-on, il s'est mis à
produire. Il n'a certes pas lieu de s'en repentir. Il a publié il y a
deux ans--il est d'ailleurs beaucoup plus âgé que vous,
naturellement--un ouvrage relatif au sentiment de l'Infini sur la
rive occidentale du lac Victoria-Nyanza et cette année un opuscule
moins important, mais conduit d'une plume alerte, parfois même acérée,
sur le fusil à répétition dans l'armée bulgare, qui l'ont mis tout à
fait hors de pair. Il a déjà fait un joli chemin, il n'est pas homme à
s'arrêter en route, et je sais que, sans que l'idée d'une candidature
ait été envisagée, on a laissé tomber son nom deux ou trois dans la
conversation et d'une façon qui n'avait rien de défavorable, à
l'Académie des Sciences morales. En somme, sans pouvoir dire encore
qu'il soit au pinacle, il a conquis de haute lutte une fort jolie
position et le succès qui ne va pas toujours qu'aux agités et aux
brouillons, aux faiseurs d'embarras qui sont presque toujours des
faiseurs, le succès a récompensé son effort.

Mon père, me voyant déjà académicien dans quelques années, respirait
une satisfaction que M. de Norpois porta à son comble quand, après un
instant d'hésitation pendant lequel il sembla calculer les
conséquences de son acte, il me dit, en me tendant sa carte: «Allez
donc le voir de ma part, il pourra vous donner d'utiles conseils», me
causant par ces mots une agitation aussi pénible que s'il m'avait
annoncé qu'on m'embarquait le lendemain comme mousse à bord d'un
voilier.

Ma tante Léonie m'avait fait héritier en même temps que de beaucoup
d'objets et de meubles fort embarrassants, de presque toute sa fortune
liquide--révélant ainsi après sa mort une affection pour moi que je
n'avais guère soupçonnée pendant sa vie. Mon père, qui devait gérer
cette fortune jusqu'à ma majorité, consulta M. de Norpois sur un
certain nombre de placements. Il conseilla des titres à faible
rendement qu'il jugeait particulièrement solides, notamment les
Consolidés Anglais et le 4% Russe. «Avec ces valeurs de tout premier
ordre, dit M. de Norpois, si le revenu n'est pas très élevé, vous êtes
du moins assuré de ne jamais voir fléchir le capital.» Pour le reste,
mon père lui dit en gros ce qu'il avait acheté. M. de Norpois eut un
imperceptible sourire de félicitations: comme tous les capitalistes,
il estimait la fortune une chose enviable, mais trouvait plus délicat
de ne complimenter que par un signe d'intelligence à peine avoué, au
sujet de celle qu'on possédait; d'autre part, comme il était lui-même
colossalement riche, il trouvait de bon goût d'avoir l'air de juger
considérables les revenus moindres d'autrui, avec pourtant un retour
joyeux et confortable sur la supériorité des siens. En revanche il
n'hésita pas à féliciter mon père de la «composition» de son
portefeuille «d'un goût très sûr, très délicat, très fin». On aurait
dit qu'il attribuait aux relations des valeurs de bourse entre elles,
et même aux valeurs de bourse en elles-mêmes, quelque chose comme un
mérite esthétique. D'une, assez nouvelle et ignorée, dont mon père lui
parla, M. de Norpois, pareil à ces gens qui ont lu des livres que vous
vous croyez seul à connaître, lui dit: «Mais si, je me suis amusé
pendant quelque temps à la suivre dans la Cote, elle était
intéressante», avec le sourire rétrospectivement captivé d'un abonné
qui a lu le dernier roman d'une revue, par tranches, en feuilleton.
«Je ne vous déconseillerais pas de souscrire à l'émission qui va être
lancée prochainement. Elle est attrayante, car on vous offre les
titres à des prix tentants.» Pour certaines valeurs anciennes au
contraire, mon père ne se rappelant plus exactement les noms, faciles
à confondre avec ceux d'actions similaires, ouvrit un tiroir et montra
les titres eux-mêmes, à l'Ambassadeur. Leur vue me charma; ils étaient
enjolivés de flèches de cathédrales et de figures allégoriques comme
certaines vieilles publications romantiques que j'avais feuilletées
autrefois. Tout ce qui est d'un même temps se ressemble; les artistes
qui illustrent les poèmes d'une époque sont les mêmes que font
travailler pour elles les Sociétés financières. Et rien ne fait mieux
penser à certaines livraisons de _Notre-Dame de Paris_ et d'œuvres de
Gérard de Nerval, telles qu'elles étaient accrochées à la devanture de
l'épicerie de Combray, que, dans son encadrement rectangulaire et
fleuri que supportaient des divinités fluviales, une action nominative
de la Compagnie des Eaux.

Mon père avait pour mon genre d'intelligence un mépris suffisamment
corrigé par la tendresse pour qu'au total, son sentiment sur tout ce
que je faisais fut une indulgence aveugle. Aussi n'hésita-t-il pas à
m'envoyer chercher un petit poème en prose que j'avais fait autrefois
à Combray en revenant d'une promenade. Je l'avais écrit avec une
exaltation qu'il me semblait devoir communiquer à ceux qui le
liraient. Mais elle ne dut pas gagner M. de Norpois, car ce fut sans
me dire une parole qu'il me le rendit.

Ma mère, pleine de respect pour les occupations de mon père, vint
demander, timidement, si elle pouvait faire servir. Elle avait peur
d'interrompre une conversation où elle n'aurait pas eu à être mêlée.
Et, en effet, à tout moment mon père rappelait au marquis quelque
mesure utile qu'ils avaient décidé de soutenir à la prochaine séance
de Commission, et il le faisait sur le ton particulier qu'ont ensemble
dans un milieu différent--pareils en cela à deux collégiens--deux
collègues à qui leurs habitudes professionnelles créent des souvenirs
communs où n'ont pas accès les autres et auxquels ils s'excusent de se
reporter devant eux.

Mais la parfaite indépendance des muscles du visage à laquelle M. de
Norpois était arrivé, lui permettait d'écouter sans avoir l'air
d'entendre. Mon père finissait par se troubler: «J'avais pensé à
demander l'avis de la Commission...» disait-il à M. de Norpois après
de longs préambules. Alors du visage de l'aristocratique virtuose qui
avait gardé l'inertie d'un instrumentiste dont le moment n'est pas
venu d'exécuter sa partie, sortait avec un débit égal, sur un ton aigu
et comme ne faisant que finir, mais confiée cette fois à un autre
timbre, la phrase commencée: «Que bien entendu vous n'hésiterez pas à
réunir, d'autant plus que les membres vous sont individuellement
connus et peuvent facilement se déplacer.» Ce n'était pas évidemment
en elle-même une terminaison bien extraordinaire. Mais l'immobilité
qui l'avait précédée la faisait se détacher avec la netteté
cristalline, l'imprévu quasi malicieux de ces phrases par lesquelles
le piano, silencieux jusque-là, réplique, au moment voulu, au
violoncelle qu'on vient d'entendre, dans un concerto de Mozart.

--Hé bien, as-tu été content de ta matinée? me dit mon père, tandis
qu'on passait à table, pour me faire briller et pensant que mon
enthousiasme me ferait bien juger par M. de Norpois. «Il est allé entendre
la Berma tantôt, vous vous rappelez que nous en avions parlé ensemble»,
dit-il en se tournant vers le diplomate du même ton d'allusion
rétrospective, technique et mystérieuse que s'il se fût agi d'une
séance de la Commission.

--Vous avez dû être enchanté, surtout si c'était la première fois que
vous l'entendiez. M. votre père s'alarmait du contre-coup que cette
petite escapade pouvait avoir sur votre état de santé, car vous êtes
un peu délicat, un peu frêle, je crois. Mais je l'ai rassuré. Les
théâtres ne sont plus aujourd'hui ce qu'ils étaient il y a seulement
vingt ans. Vous avez des sièges à peu près confortables, une
atmosphère renouvelée, quoique nous ayons fort à faire encore pour
rejoindre l'Allemagne et l'Angleterre, qui à cet égard comme à bien
d'autres ont une formidable avance sur nous. Je n'ai pas vu Mme Berma
dans _Phèdre_, mais j'ai entendu dire qu'elle y était admirable. Et vous
avez été ravi, naturellement?

M. de Norpois, mille fois plus intelligent que moi, devait détenir
cette vérité que je n'avais pas su extraire du jeu de la Berma, il
allait me la découvrir; en répondant à sa question, j'allais le prier
de me dire en quoi cette vérité consistait; et il justifierait ainsi
ce désir que j'avais eu de voir l'actrice. Je n'avais qu'un moment, il
fallait en profiter et faire porter mon interrogatoire sur les points
essentiels. Mais quels étaient-ils? Fixant mon attention tout entière
sur mes impressions si confuses, et ne songeant nullement à me faire
admirer de M. de Norpois, mais à obtenir de lui la vérité souhaitée,
je ne cherchais pas à remplacer les mots qui me manquaient par des
expressions toutes faites, je balbutiai, et finalement, pour tâcher de
le provoquer à déclarer ce que la Berma avait d'admirable, je lui
avouai que j'avais été déçu.

--Mais comment, s'écria mon père, ennuyé de l'impression fâcheuse
que l'aveu de mon incompréhension pouvait produire sur M. de Norpois,
comment peux-tu dire que tu n'as pas eu de plaisir? ta grand'mère nous
a raconté que tu ne perdais pas un mot de ce que la Berma disait, que
tu avais les yeux hors de la tête, qu'il n'y avait que toi dans la
salle comme cela.

--Mais oui, j'écoutais de mon mieux pour savoir ce qu'elle avait de
si remarquable. Sans doute, elle est très bien....

--Si elle est très bien, qu'est-ce qu'il te faut de plus?

--Une des choses qui contribuent certainement au succès de Mme
Berma, dit M. de Norpois en se tournant avec application vers ma mère
pour ne pas la laisser en dehors de la conversation et afin de remplir
consciencieusement son devoir de politesse envers une maîtresse de
maison, c'est le goût parfait qu'elle apporte dans le choix de ses
rôles et qui lui vaut toujours un franc succès, et de bon aloi. Elle
joue rarement des médiocrités. Voyez, elle s'est attaquée au rôle de
Phèdre. D'ailleurs, ce goût elle l'apporte dans ses toilettes, dans
son jeu. Bien qu'elle ait fait de fréquentes et fructueuses tournées
en Angleterre et en Amérique, la vulgarité je ne dirai pas de John
Bull ce qui serait injuste, au moins pour l'Angleterre de l'ère
Victorienne, mais de l'oncle Sam n'a pas déteint sur elle. Jamais de
couleurs trop voyantes, de cris exagérés. Et puis cette voix admirable
qui la sert si bien et dont elle joue à ravir, je serais presque tenté
de dire en musicienne!

Mon intérêt pour le jeu de la Berma n'avait cessé de grandir depuis
que la représentation était finie parce qu'il ne subissait plus la
compression et les limites de la réalité; mais j'éprouvais le besoin
de lui trouver des explications; de plus, il s'était porté avec une
intensité égale, pendant que la Berma jouait, sur tout ce qu'elle
offrait, dans l'indivisibilité de la vie, à mes yeux, à mes oreilles;
il n'avait rien séparé et distingué; aussi fut-il heureux de se
découvrir une cause raisonnable dans ces éloges donnés à la
simplicité, au bon goût de l'artiste, il les attirait à lui par son
pouvoir d'absorption, s'emparait d'eux comme l'optimisme d'un homme
ivre des actions de son voisin dans lesquelles il trouve une raison
d'attendrissement. «C'est vrai, me disais-je, quelle belle voix,
quelle absence de cris, quels costumes simples, quelle intelligence
d'avoir été choisir _Phèdre_! Non, je n'ai pas été déçu.»

Le bœuf froid aux carottes fit son apparition, couché par le
Michel-Ange de notre cuisine sur d'énormes cristaux de gelée pareils à
des blocs de quartz transparent.

--Vous avez un chef de tout premier ordre, madame, dit M. de
Norpois. Et ce n'est pas peu de chose. Moi qui ai eu à l'étranger à
tenir un certain train de maison, je sais combien il est souvent
difficile de trouver un parfait maître queux. Ce sont de véritables
agapes auxquelles vous nous avez conviés là.

Et, en effet, Françoise, surexcitée par l'ambition de réussir pour un
invité de marque un dîner enfin semé de difficultés dignes d'elle,
s'était donné une peine qu'elle ne prenait plus quand nous étions
seuls et avait retrouvé sa manière incomparable de Combray.

--Voilà ce qu'on ne peut obtenir au cabaret, je dis dans les
meilleurs: une daube de bœuf où la gelée ne sente pas la colle, et où
le bœuf ait pris le parfum des carottes, c'est admirable! Permettez-moi
d'y revenir, ajouta-t-il en faisant signe qu'il voulait encore de la
gelée. Je serais curieux de juger votre Vatel maintenant sur un mets
tout différent, je voudrais, par exemple, le trouver aux prises avec
le bœuf Stroganof.

M. de Norpois pour contribuer lui aussi à l'agrément du repas nous
servit diverses histoires dont il régalait fréquemment ses collègues
de carrière, tantôt en citant une période ridicule dite par un homme
politique coutumier du fait et qui les faisait longues et pleines
d'images incohérentes, tantôt telle formule lapidaire d'un diplomate
plein d'atticisme. Mais, à vrai dire, le critérium qui distinguait
pour lui ces deux ordres de phrases ne ressemblait en rien à celui que
j'appliquais à la littérature. Bien des nuances m'échappaient; les
mots qu'il récitait en s'esclaffant ne me paraissaient pas très
différents de ceux qu'il trouvait remarquables. Il appartenait au
genre d'hommes qui pour les œuvres que j'aimais eût dit: «Alors, vous
comprenez? moi j'avoue que je ne comprends pas, je ne suis pas
initié», mais j'aurais pu lui rendre la pareille, je ne saisissais pas
l'esprit ou la sottise, l'éloquence ou l'enflure qu'il trouvait dans
une réplique, ou dans un discours et l'absence de toute raison
perceptible pourquoi ceci était mal et ceci bien, faisait que cette
sorte de littérature m'était plus mystérieuse, me semblait plus
obscure qu'aucune. Je démêlai seulement que répéter ce que tout le
monde pensait n'était pas en politique une marque d'infériorité mais
de supériorité. Quand M. de Norpois se servait de certaines
expressions qui traînaient dans les journaux et les prononçait avec
force, on sentait qu'elles devenaient un acte par le seul fait qu'il
les avait employées et un acte qui susciterait des commentaires.

Ma mère comptait beaucoup sur la salade d'ananas et de truffes. Mais
l'Ambassadeur après avoir exercé un instant sur le mets la pénétration
de son regard d'observateur la mangea en restant entouré de discrétion
diplomatique et ne nous livra pas sa pensée. Ma mère insista pour
qu'il en reprit, ce que fit M. de Norpois, mais en disant seulement au
lieu du compliment qu'on espérait: «J'obéis, madame, puisque je vois
que c'est là de votre part un véritable oukase.»

--Nous avons lu dans les «feuilles» que vous vous étiez entretenu
longuement avec le roi Théodose, lui dit mon père.

--En effet, le roi qui a une rare mémoire des physionomies a eu la
bonté de se souvenir en m'apercevant à l'orchestre que j'avais eu
l'honneur de le voir pendant plusieurs jours à la cour de Bavière,
quand il ne songeait pas à son trône oriental (vous savez qu'il y a
été appelé par un congrès européen, et il a même fort hésité à
l'accepter, jugeant cette souveraineté un peu inégale à sa race, la
plus noble, héraldiquement parlant, de toute l'Europe). Un
aide-de-camp est venu me dire d'aller saluer Sa Majesté, à l'ordre de
qui je me suis naturellement empressé de déférer.

--Avez-vous été content des résultats de son séjour?

--Enchanté! Il était permis de concevoir quelque appréhension sur la
façon dont un monarque encore si jeune, se tirerait de ce pas
difficile, surtout dans des conjonctures aussi délicates. Pour ma part
je faisais pleine confiance au sens politique du souverain. Mais
j'avoue que mes espérances ont été dépassées. Le toast qu'il a
prononcé à l'Elysée, et qui, d'après des renseignements qui me
viennent de source tout à fait autorisée, avait été composé par lui du
premier mot jusqu'au dernier, était entièrement digne de l'intérêt
qu'il a excité partout. C'est tout simplement un coup de maître; un
peu hardi je le veux bien, mais d'une audace qu'en somme l'événement a
pleinement justifiée. Les traditions diplomatiques ont certainement du
bon, mais dans l'espèce elles avaient fini par faire vivre son pays et
le nôtre dans une atmosphère de renfermé qui n'était plus respirable.
Eh bien! une des manières de renouveler l'air, évidemment une de
celles qu'on ne peut pas recommander mais que le roi Théodose pouvait
se permettre, c'est de casser les vitres. Et il l'a fait avec une
belle humeur qui a ravi tout le monde et aussi une justesse dans les
termes, où on a reconnu tout de suite la race de princes lettrés à
laquelle il appartient par sa mère. Il est certain que quand il a
parlé des «affinités» qui unissent son pays à la France, l'expression
pour peu usitée qu'elle puisse être dans le vocabulaire des
chancelleries, était singulièrement heureuse. Vous voyez que la
littérature ne nuit pas, même dans la diplomatie, même sur un trône,
ajouta-t-il en s'adressant à moi. La chose était constatée depuis
longtemps, je le veux bien, et les rapports entre les deux puissances
étaient devenus excellents. Encore fallait-il qu'elle fut dite. Le mot
était attendu, il a été choisi à merveille, vous avez vu comme il a
porté. Pour ma part j'y applaudis des deux mains.

--Votre ami, M. De Vaugoubert, qui préparait le rapprochement depuis
des années, a dû être content.

--D'autant plus que Sa Majesté qui est assez coutumière du fait
avait tenu à lui en faire la surprise. Cette surprise a été complète
du reste pour tout le monde, à commencer par le Ministre des Affaires
étrangères, qui, à ce qu'on m'a dit, ne l'a pas trouvée à son goût. A
quelqu'un qui lui en parlait, il aurait répondu très nettement, assez
haut pour être entendu des personnes voisines: «Je n'ai été ni
consulté, ni prévenu», indiquant clairement par là qu'il déclinait
toute responsabilité dans l'événement. Il faut avouer que celui-ci a
fait un beau tapage et je n'oserais pas affirmer, ajouta-t-il avec un
sourire malicieux, que tels de mes collègues pour qui la loi suprême
semble être celle du moindre effort, n'en ont pas été troublés dans
leur quiétude. Quant à Vaugoubert, vous savez qu'il avait été fort
attaqué pour sa politique de rapprochement avec la France, et il avait
dû d'autant plus en souffrir, que c'est un sensible, un cœur exquis.
J'en puis d'autant mieux témoigner que bien qu'il soit mon cadet et de
beaucoup, je l'ai fort pratiqué, nous sommes amis de longue date, et
je le connais bien. D'ailleurs qui ne le connaîtrait? C'est une âme de
cristal. C'est même le seul défaut qu'on pourrait lui reprocher, il
n'est pas nécessaire que le cœur d'un diplomate soit aussi transparent
que le sien. Cela n'empêche pas qu'on parle de l'envoyer à Rome, ce
qui est un bel avancement, mais un bien gros morceau. Entre nous, je
crois que Vaugoubert, si dénué qu'il soit d'ambition en serait fort
content et ne demande nullement qu'on éloigne de lui ce calice. Il
fera peut-être merveille là-bas; il est le candidat de la Consulta, et
pour ma part, je le vois très bien, lui artiste, dans le cadre du
palais Farnèse et la galerie des Carraches. Il semble qu'au moins
personne ne devrait pouvoir le haïr; mais il y a autour du Roi
Théodose, toute une camarilla plus ou moins inféodée à la
Wilhelmstrasse dont elle suit docilement les inspirations et qui a
cherché de toutes façons à lui tailler des croupières. Vaugoubert n'a
pas eu à faire face seulement aux intrigues de couloirs mais aux
injures de folliculaires à gages qui plus tard, lâches comme l'est
tout journaliste stipendié, ont été des premiers à demander l'_aman_,
mais qui en attendant n'ont pas reculé à faire état, contre notre
représentant, des ineptes accusations de gens sans aveu. Pendant plus
d'un mois les ennemis de Vaugoubert ont dansé autour de lui la danse
du scalp, dit M. de Norpois, en détachant avec force ce dernier mot.
Mais un bon averti en vaut deux; ces injures il les a repoussées du
pied, ajouta-t-il plus énergiquement encore, et avec un regard si
farouche que nous cessâmes un instant de manger. Comme dit un beau
proverbe arabe: «Les chiens aboient, la caravane passe.» Après avoir
jeté cette citation, M. de Norpois s'arrêta pour nous regarder et
juger de l'effet qu'elle avait produit sur nous. Il fut grand, le
proverbe nous était connu. Il avait remplacé cette année-là chez les
hommes de haute valeur cet autre: «Qui sème le vent récolte la
tempête», lequel avait besoin de repos, n'étant pas infatigable et
vivace comme: «Travailler pour le Roi de Prusse.» Car la culture de
ces gens éminents était une culture alternée, et généralement
triennale. Certes les citations de ce genre, et desquelles M. de
Norpois excellait à émailler ses articles de la _Revue_, n'étaient point
nécessaires pour que ceux-ci parussent solides et bien informés. Même
dépourvus de l'ornement qu'elles apportaient, il suffisait que M. de
Norpois écrivit à point nommé--ce qu'il ne manquait pas de faire--:
«Le Cabinet de Saint-James ne fut pas le dernier à sentir le péril»
ou bien: «l'émotion fut grande au Pont-aux-Chantres où l'on suivait
d'un œil inquiet la politique égoïste mais habile de la monarchie
bicéphale», ou: «Un cri d'alarme partit de Montecitorio», ou encore
«cet éternel double jeu qui est bien dans la manière du Ballplatz». A
ces expressions le lecteur profane avait aussitôt reconnu et salué le
diplomate de carrière. Mais ce qui avait fait dire qu'il était plus
que cela, qu'il possédait une culture supérieure, cela avait été
l'emploi raisonné de citations dont le modèle achevé restait alors:
«Faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances,
comme avait coutume de dire le Baron Louis.» (On n'avait pas encore
importé d'Orient: «La victoire est à celui des deux adversaires qui
sait souffrir un quart d'heure de plus que l'autre, comme disent les
Japonais»). Cette réputation de grand lettré, jointe à un véritable
génie d'intrigue caché sous le masque de l'indifférence avait fait
entrer M. de Norpois à l'Académie des Sciences morales. Et quelques
personnes pensèrent même qu'il ne serait pas déplacé à l'Académie
Française, le jour où, voulant indiquer que c'est en resserrant
l'alliance russe que nous pourrions arriver à une entente avec
l'Angleterre, il n'hésita pas à écrire: «Qu'on le sache bien au quai
d'Orsay, qu'on l'enseigne désormais dans tous les manuels de
géographie qui se montrent incomplets à cet égard, qu'on refuse
impitoyablement au baccalauréat tout candidat qui ne saura pas le
dire: «Si tous les chemins mènent à Rome, en revanche la route qui va
de Paris à Londres passe nécessairement par Pétersbourg.»

--Somme toute, continua M. de Norpois en s'adressant à mon père,
Vaugoubert s'est taillé là un beau succès et qui dépasse même celui
qu'il avait escompté. Il s'attendait en effet à un toast correct (ce
qui après les nuages des dernières années était déjà fort beau) mais à
rien de plus. Plusieurs personnes qui étaient au nombre des assistants
m'ont assuré qu'on ne peut pas en lisant ce toast se rendre compte de
l'effet qu'il a produit, prononcé et détaillé à merveille par le roi
qui est maître en l'art de dire et qui soulignait au passage toutes
les intentions, toutes les finesses. Je me suis laissé raconter à ce
propos un fait assez piquant et qui met en relief une fois de plus
chez le roi Théodose cette bonne grâce juvénile qui lui gagne si bien
les cœurs. On m'a affirmé que précisément à ce mot d'«affinités» qui
était en somme la grosse innovation du discours, et qui défraiera,
encore longtemps vous verrez, les commentaires des chancelleries, Sa
Majesté, prévoyant la joie de notre ambassadeur, qui allait trouver là
le juste couronnement de ses efforts, de son rêve pourrait-on dire et,
somme toute, son bâton de maréchal, se tourna à demi vers Vaugoubert
et fixant sur lui ce regard si prenant des Oettingen, détacha ce mot
si bien choisi d'«affinités», ce mot qui était une véritable
trouvaille, sur un ton qui faisait savoir à tous qu'il était employé à
bon escient et en pleine connaissance de cause. Il paraît que
Vaugoubert avait peine à maîtriser son émotion et, dans une certaine
mesure, j'avoue que je le comprends. Une personne digne de toute
créance m'a même confié que le roi se serait approché de Vaugoubert
après le dîner, quand Sa Majesté a tenu cercle, et lui aurait dit à
mi-voix: «Etes-vous content de votre élève, mon cher marquis?»

--Il est certain, conclut M. de Norpois, qu'un pareil toast a plus fait
que vingt ans de négociations pour resserrer les deux pays, leurs
«affinités», selon la pittoresque expression de Théodose II. Ce n'est
qu'un mot, si vous voulez, mais voyez, quelle fortune il a fait, comme
toute la presse européenne le répète, quel intérêt il éveille, quel
son nouveau il a rendu. Il est d'ailleurs bien dans la manière du
souverain. Je n'irai pas jusqu'à vous dire qu'il trouve tous les jours
de purs diamants comme celui-là. Mais il est bien rare que dans ses
discours étudiés, mieux encore, dans le prime-saut de la conversation
il ne donne pas son signalement--j'allais dire il n'appose pas sa
signature--par quelque mot à l'emporte-pièce. Je suis d'autant moins
suspect de partialité en la matière que je suis ennemi de toute
innovation en ce genre. Dix-neuf fois sur vingt elles sont
dangereuses.

--Oui, j'ai pensé que le récent télégramme de l'empereur d'Allemagne
n'a pas dû être de votre goût, dit mon père.

M. de Norpois leva les yeux au ciel d'un air de dire: Ah! celui-là!
«D'abord, c'est un acte d'ingratitude. C'est plus qu'un crime, c'est
une faute et d'une sottise que je qualifierai de pyramidale! Au reste
si personne n'y met le holà, l'homme qui a chassé Bismarck est bien
capable de répudier peu à peu toute la politique bismarckienne, alors
c'est le saut dans l'inconnu.»

--Et mon mari m'a dit, monsieur, que vous l'entraîneriez peut-être un
de ces étés en Espagne, j'en suis ravie pour lui.

--Mais oui, c'est un projet tout à fait attrayant et dont je me
réjouis. J'aimerais beaucoup faire avec vous ce voyage, mon cher. Et
vous, madame, avez-vous déjà songé à l'emploi des vacances?

--J'irai peut-être avec mon fils à Balbec, je ne sais.

--Ah! Balbec est agréable, j'ai passé par là il y a quelques années.
On commence à y construire des villas fort coquettes: je crois que
l'endroit vous plaira. Mais puis-je vous demander ce qui vous a fait
choisir Balbec?

--Mon fils a le grand désir de voir certaines églises du pays,
surtout celle de Balbec. Je craignais un peu pour sa santé les
fatigues du voyage et surtout du séjour. Mais j'ai appris qu'on vient
de construire un excellent hôtel qui lui permettra de vivre dans les
conditions de confort requises par son état.

--Ah! il faudra que je donne ce renseignement à certaine personne qui
n'est pas femme à en faire fi.

--L'église de Balbec est admirable, n'est-ce pas, monsieur,
demandai-je, surmontant la tristesse d'avoir appris qu'un des attraits
de Balbec résidait dans ses coquettes villas.

--Non, elle n'est pas mal, mais enfin elle ne peut soutenir la
comparaison avec ces véritables bijoux ciselés que sont les
cathédrales de Reims, de Chartres, et à mon goût, la perle de toutes,
la Sainte-Chapelle de Paris.

--Mais l'église de Balbec est en partie romane?

--En effet, elle est du style roman, qui est déjà par lui-même
extrêmement froid et ne laisse en rien présager l'élégance, la
fantaisie des architectes gothiques qui fouillent la pierre comme de
la dentelle. L'église de Balbec mérite une visite si on est dans le
pays, elle est assez curieuse; si un jour de pluie vous ne savez que
faire, vous pourrez entrer là, vous verrez le tombeau de Tourville.

--Est-ce que vous étiez hier au banquet des Affaires étrangères? je
n'ai pas pu y aller, dit mon père.

--Non, répondit M. de Norpois avec un sourire, j'avoue que je l'ai
délaissé pour une soirée assez différente. J'ai dîné chez une femme
dont vous avez peut-être entendu parler, la belle madame Swann.

Ma mère réprima un frémissement, car d'une sensibilité plus prompte que
mon père, elle s'alarmait pour lui de ce qui ne devait le contrarier
qu'un instant après. Les désagréments qui lui arrivaient étaient
perçus d'abord par elle comme ces mauvaises nouvelles de France qui
sont connues plus tôt à l'étranger que chez nous. Mais curieuse de
savoir quel genre de personnes les Swann pouvaient recevoir, elle
s'enquit auprès de M. de Norpois de celles qu'il y avait rencontrées.

--Mon Dieu ... c'est une maison où il me semble que vont surtout ...
des messieurs. Il y avait quelques hommes mariés, mais leurs femmes
étaient souffrantes ce soir-là et n'étaient pas venues, répondit
l'ambassadeur avec une finesse voilée de bonhomie et en jetant autour
de lui des regards dont la douceur et la discrétion faisaient mine de
tempérer et exagéraient habilement la malice.

--Je dois dire, ajouta-t-il, pour être tout à fait juste, qu'il y va
cependant des femmes, mais ... appartenant plutôt..., comment
dirais-je, au monde républicain qu'à la société de Swann (il
prononçait Svann). Qui sait? Ce sera peut-être un jour un salon
politique ou littéraire. Du reste, il semble qu'ils soient contents
comme cela. Je trouve que Swann le montre même un peu trop. Il nommait
les gens chez qui lui et sa femme étaient invités pour la semaine
suivante et de l'intimité desquels il n'y a pourtant pas lieu de
s'enorgueillir, avec un manque de réserve et de goût, presque de tact,
qui m'a étonné chez un homme aussi fin. Il répétait: «Nous n'avons pas
un soir de libre», comme si ç'avait été une gloire, et en véritable
parvenu, qu'il n'est pas cependant. Car Swann avait beaucoup d'amis et
même d'amies, et sans trop m'avancer, ni vouloir commettre
d'indiscrétion, je crois pouvoir dire que non pas toutes, ni même le
plus grand nombre, mais l'une au moins, et qui est une fort grande
dame, ne se serait peut-être pas montrée entièrement réfractaire à
l'idée d'entrer en relations avec Madame Swann, auquel cas,
vraisemblablement, plus d'un mouton de Panurge aurait suivi. Mais il
semble qu'il n'y ait eu de la part de Swann aucune démarche esquissée
en ce sens.... Comment encore un pudding à la Nesselrode! Ce ne sera pas
de trop de la cure de Carlsbad pour me remettre d'un pareil festin de
Lucullus.... Peut-être Swann a-t-il senti qu'il y aurait trop de
résistances à vaincre. Le mariage, cela est certain, n'a pas plu. On a
parlé de la fortune de la femme, ce qui est une grosse bourde. Mais,
enfin, tout cela n'a pas paru agréable. Et puis Swann a une tante
excessivement riche et admirablement posée, femme d'un homme qui,
financièrement parlant, est une puissance. Et non seulement elle a
refusé de recevoir Mme Swann, mais elle a mené une campagne en règle
pour que ses amies et connaissances en fissent autant. Je n'entends
pas par là qu'aucun Parisien de bonne compagnie ait manqué de respect
à Madame Swann.... Non! cent fois non! Le mari était d'ailleurs homme à
relever le gant. En tous cas, il y a une chose curieuse, c'est de voir
combien Swann, qui connaît tant de monde et du plus choisi, montre
d'empressement auprès d'une société dont le moins qu'on puisse dire
est qu'elle est fort mêlée. Moi qui l'ai connu jadis, j'avoue que
j'éprouvais autant de surprise que d'amusement à voir un homme aussi
bien élevé, aussi à la mode dans les coteries les plus triées,
remercier avec effusion le Directeur du Cabinet du Ministre des
Postes, d'être venu chez eux et lui demander si Mme Swann pourrait _se
permettre_ d'aller voir sa femme. Il doit pourtant se trouver dépaysé;
évidemment ce n'est plus le même monde. Mais je ne crois pas cependant
que Swann soit malheureux. Il y a eu, il est vrai, dans les années qui
précédèrent le mariage, d'assez vilaines manœuvres de chantage de la
part de la femme; elle privait Swann de sa fille chaque fois qu'il lui
refusait quelque chose. Le pauvre Swann, aussi naïf qu'il est pourtant
raffiné, croyait chaque fois que l'enlèvement de sa fille était une
coïncidence et ne voulait pas voir la réalité. Elle lui faisait
d'ailleurs des scènes si continuelles qu'on pensait que le jour où
elle serait arrivée à ses fins et se serait fait épouser, rien ne la
retiendrait plus et que leur vie serait un enfer. Hé bien! c'est le
contraire qui est arrivé. On plaisante beaucoup la manière dont Swann
parle de sa femme, on en fait même des gorges chaudes. On ne demandait
certes pas que, plus ou moins conscient d'être ... (vous savez le mot de
Molière), il allât le proclamer _urbi et orbi_; n'empêche qu'on le
trouve exagéré quand il dit que sa femme est une excellente épouse.
Or, ce n'est pas aussi faux qu'on le croit. A sa manière qui n'est pas
celle que tous les maris préféreraient,--mais enfin, entre nous, il
me semble difficile que Swann qui la connaissait depuis longtemps et
est loin d'être un maître-sot, ne sût pas à quoi s'en tenir,--il est
indéniable qu'elle semble avoir de l'affection pour lui. Je ne dis pas
qu'elle ne soit pas volage et Swann lui-même ne se fait pas faute de
l'être, à en croire les bonnes langues qui, vous pouvez le penser,
vont leur train. Mais elle lui est reconnaissante de ce qu'il a fait
pour elle, et, contrairement aux craintes éprouvées par tout le monde,
elle paraît devenue d'une douceur d'ange.

Ce changement n'était peut-être pas aussi extraordinaire que le trouvait M. de Norpois.
Odette n'avait pas cru que Swann finirait par l'épouser; chaque fois
qu'elle lui annonçait tendancieusement qu'un homme comme il faut
venait de se marier avec sa maîtresse, elle lui avait vu garder un
silence glacial et tout au plus, si elle l'interpellait directement en
lui demandant: «Alors, tu ne trouves pas que c'est très bien, que
c'est bien beau ce qu'il a fait là, pour une femme qui lui a consacré
sa jeunesse?», répondre sèchement: «Mais je ne te dis pas que ce soit
mal, chacun agit à sa guise.» Elle n'était même pas loin de croire
que, comme il le lui disait dans des moments de colère, il
l'abandonnerait tout à fait, car elle avait depuis peu entendu dire
par une femme sculpteur: «On peut s'attendre à tout de la part des
hommes, ils sont si mufles», et frappée par la profondeur de cette
maxime pessimiste, elle se l'était appropriée, elle la répétait à tout
bout de champ d'un air découragé qui semblait dire: «Après tout, il
n'y aurait rien d'impossible, c'est bien ma chance.» Et, par suite,
toute vertu avait été enlevée à la maxime optimiste qui avait
jusque-là guidé Odette dans la vie: «On peut tout faire aux hommes qui
vous aiment, ils sont idiots», et qui s'exprimait dans son visage par
le même clignement d'yeux qui eût pu accompagner des mots tels que:
«Ayez pas peur, il ne cassera rien.» En attendant, Odette souffrait de
ce que telle de ses amies, épousée par un homme qui était resté moins
longtemps avec elle, qu'elle-même avec Swann, et n'avait pas, elle,
d'enfant, relativement considérée maintenant, invitée aux bals de
l'Élysée, devait penser de la conduite de Swann. Un consultant plus
profond que ne l'était M. de Norpois eût sans doute pu diagnostiquer
que c'était ce sentiment d'humiliation et de honte qui avait aigri
Odette, que le caractère infernal qu'elle montrait ne lui était pas
essentiel, n'était pas un mal sans remède, et eût aisément prédit ce
qui était arrivé, à savoir qu'un régime nouveau, le régime
matrimonial, ferait cesser avec une rapidité presque magique ces
accidents pénibles, quotidiens, mais nullement organiques. Presque
tout le monde s'étonna de ce mariage, et cela même est étonnant. Sans
doute peu de personnes comprennent le caractère purement subjectif du
phénomène qu'est l'amour, et la sorte de création que c'est d'une
personne supplémentaire, distincte de celle qui porte le même nom dans
le monde, et dont la plupart des éléments sont tirés de nous-mêmes.
Aussi y a-t-il peu de gens qui puissent trouver naturelles les
proportions énormes que finit par prendre pour nous un être qui n'est
pas le même que celui qu'ils voient. Pourtant il semble qu'en ce qui
concerne Odette on aurait pu se rendre compte que si, certes, elle
n'avait jamais entièrement compris l'intelligence de Swann, du moins
savait-elle les titres, tout le détail de ses travaux, au point que le
nom de Ver Meer lui était aussi familier que celui de son couturier;
de Swann, elle connaissait à fond ces traits du caractère que le
reste du monde ignore ou ridiculise et dont seule une maîtresse, une
sœur, possèdent l'image ressemblante et aimée; et nous tenons tellement
à eux, même à ceux que nous voudrions le plus corriger, que c'est
parce qu'une femme finit par en prendre une habitude indulgente et
amicalement railleuse, pareille à l'habitude que nous en avons
nous-mêmes, et qu'en ont nos parents, que les vieilles liaisons ont
quelque chose de la douceur et de la force des affections de famille.
Les liens qui nous unissent à un être se trouvent sanctifiés quand il
se place au même point de vue que nous pour juger une de nos tares. Et
parmi ces traits particuliers, il y en avait aussi qui appartenaient
autant à l'intelligence de Swann qu'à son caractère, et que pourtant,
en raison de la racine qu'ils avaient malgré tout en celui-ci, Odette
avait plus facilement discernés. Elle se plaignait que quand Swann
faisait métier d'écrivain, quand il publiait des études, on ne
reconnut pas ces traits-là autant que dans les lettres ou dans sa
conversation où ils abondaient. Elle lui conseillait de leur faire la
part la plus grande. Elle l'aurait voulu parce que c'était ceux
qu'elle préférait en lui, mais comme elle les préférait parce qu'ils
étaient plus à lui, elle n'avait peut-être pas tort de souhaiter qu'on
les retrouvât dans ce qu'il écrivait. Peut-être aussi pensait-elle que
des ouvrages plus vivants, en lui procurant enfin à lui le succès, lui
eussent permis à elle de se faire ce que chez les Verdurin elle avait
appris à mettre au-dessus de tout: un salon.

Parmi les gens qui trouvaient ce genre de mariage ridicule, gens qui
pour eux-mêmes se demandaient: «Que pensera M. de Guermantes, que dira
Bréauté, quand j'épouserai Mlle de Montmorency?», parmi les gens ayant
cette sorte d'idéal social, aurait figuré, vingt ans plus tôt, Swann
lui-même. Swann qui s'était donné du mal pour être reçu au Jockey et
avait compté dans ce temps-là faire un éclatant mariage qui eût
achevé, en consolidant sa situation, de faire de lui un des hommes les
plus en vue de Paris. Seulement, les images que représentent un tel
mariage à l'intéressé ont, comme toutes les images, pour ne pas
dépérir et s'effacer complètement, besoin d'être alimentées du dehors.
Votre rêve le plus ardent est d'humilier l'homme qui vous a offensé.
Mais si vous n'entendez plus jamais parler de lui, ayant changé de
pays, votre ennemi finira par ne plus avoir pour vous aucune
importance. Si on a perdu de vue pendant vingt ans toutes les
personnes à cause desquelles on aurait aimé entrer au Jockey ou à
l'Institut, la perspective d'être membre de l'un ou de l'autre de ces
groupements ne tentera nullement. Or, tout autant qu'une retraite,
qu'une maladie, qu'une conversion religieuse, une liaison prolongée
substitue d'autres images aux anciennes. Il n'y eut pas de la part de
Swann, quand il épousa Odette, renoncement aux ambitions mondaines car
de ces ambitions-là, depuis longtemps Odette l'avait, au sens
spirituel du mot, détaché. D'ailleurs, ne l'eût-il pas été qu'il n'en
aurait eu que plus de mérite. C'est parce qu'ils impliquent le
sacrifice d'une situation plus ou moins flatteuse à une douceur
purement intime, que généralement les mariages infamants sont les plus
estimables de tous (on ne peut en effet entendre par mariage infamant
un mariage d'argent, n'y ayant point d'exemple d'un ménage où la
femme, ou bien le mari se soient vendus et qu'on n'ait fini par
recevoir, ne fût-ce que par tradition et sur la foi de tant d'exemples
et pour ne pas avoir deux poids et deux mesures). Peut-être, d'autre
part, en artiste, sinon en corrompu, Swann eût-il en tous cas éprouvé
une certaine volupté à accoupler à lui, dans un de ces croisements
d'espèces comme en pratiquent les mendelistes ou comme en raconte la
mythologie, un être de race différente, archiduchesse ou cocotte, à
contracter une alliance royale ou à faire une mésalliance. Il n'y
avait eu dans le monde qu'une seule personne dont il se fût préoccupé,
chaque fois qu'il avait pensé à son mariage possible avec Odette,
c'était, et non par snobisme, la duchesse de Guermantes. De celle-là,
au contraire, Odette se souciait peu, pensant seulement aux personnes
situées immédiatement au-dessus d'elle-même plutôt que dans un aussi
vague empyrée. Mais quand Swann dans ses heures de rêverie voyait
Odette devenue sa femme, il se représentait invariablement le moment
où il l'amènerait, elle et surtout sa fille, chez la princesse des
Laumes, devenue bientôt la duchesse de Guermantes par la mort de son
beau-père. Il ne désirait pas les présenter ailleurs, mais il
s'attendrissait quand il inventait, en énonçant les mots eux-mêmes,
tout ce que la duchesse dirait de lui à Odette, et Odette à Madame de
Guermantes, la tendresse que celle-ci témoignerait à Gilberte, la
gâtant, le rendant fier de sa fille. Il se jouait à lui-même la scène
de la présentation avec la même précision dans le détail imaginaire
qu'ont les gens qui examinent comment ils emploieraient, s'ils le
gagnaient, un lot dont ils fixent arbitrairement le chiffre. Dans la
mesure où une image qui accompagne une de nos résolutions la motive,
on peut dire que si Swann épousa Odette, ce fut pour la présenter elle
et Gilberte, sans qu'il y eût personne là, au besoin sans que personne
le sût jamais, à la duchesse de Guermantes. On verra comment cette
seule ambition mondaine qu'il avait souhaitée pour sa femme et sa
fille fut justement celle dont la réalisation se trouva lui être
interdite et par un veto si absolu que Swann mourut sans supposer que
la duchesse pourrait jamais les connaître. On verra aussi qu'au
contraire la duchesse de Guermantes se lia avec Odette et Gilberte
après la mort de Swann. Et peut-être eût-il été sage--pour autant
qu'il pouvait attacher de l'importance à si peu de chose--en ne se
faisant pas une idée trop sombre de l'avenir, à cet égard, et en
réservant que la réunion souhaitée pourrait bien avoir lieu quand il
ne serait plus là pour en jouir. Le travail de causalité qui finit par
produire à peu près tous les effets possibles, et par conséquent aussi
ceux qu'on avait cru l'être le moins, ce travail est parfois lent,
rendu un peu plus lent encore par notre désir--qui, en cherchant à
l'accélérer, l'entrave--par notre existence même et n'aboutit que
quand nous avons cessé de désirer, et quelquefois de vivre. Swann ne
le savait-il pas par sa propre expérience, et n'était-ce pas déjà,
dans sa vie--comme une préfiguration de ce qui devait arriver après
sa mort--un bonheur après décès que ce mariage avec cette Odette
qu'il avait passionnément aimée--si elle ne lui avait pas plu au
premier abord--et qu'il avait épousée quand il ne l'aimait plus,
quand l'être qui, en Swann, avait tant souhaité et tant désespéré de
vivre toute sa vie avec Odette, quand cet être là était mort?

Je me mis à parler du comte de Paris, à demander s'il n'était pas ami
de Swann, car je craignais que la conversation se détournât de
celui-ci. «Oui, en effet, répondit M. de Norpois en se tournant vers
moi et en fixant sur ma modeste personne le regard bleu où flottaient,
comme dans leur élément vital, ses grandes facultés de travail et son
esprit d'assimilation. Et, mon Dieu, ajouta-t-il en s'adressant de
nouveau à mon père, je ne crois pas franchir les bornes du respect
dont je fais profession pour le Prince (sans cependant entretenir avec
lui des relations personnelles que rendrait difficiles ma situation,
si peu officielle qu'elle soit), en vous citant ce fait assez piquant
que, pas plus tard qu'il y a quatre ans, dans une petite gare de
chemins de fer d'un des pays de l'Europe Centrale, le prince eut
l'occasion d'apercevoir Mme Swann. Certes, aucun de ses familiers ne
s'est permis de demander à Monseigneur comment il l'avait trouvée.
Cela n'eût pas été séant. Mais quand par hasard la conversation
amenait son nom, à de certains signes, imperceptibles si l'on veut,
mais qui ne trompent pas, le prince semblait donner assez volontiers à
entendre que son impression était en somme loin d'avoir été
défavorable.»

--Mais il n'y aurait pas eu possibilité de la présenter au comte de
Paris? demanda mon père.

--Eh bien! on ne sait pas; avec les princes on ne sait jamais,
répondit M. de Norpois; les plus glorieux, ceux qui savent le plus se
faire rendre ce qu'on leur doit, sont aussi quelquefois ceux qui
s'embarrassent le moins des décrets de l'opinion publique, même les
plus justifiés, pour peu qu'il s'agisse de récompenser certains
attachements. Or, il est certain que le comte de Paris a toujours
agréé avec beaucoup de bienveillance le dévouement de Swann qui est,
d'ailleurs, un garçon d'esprit s'il en fut.

--Et votre impression à vous, quelle a-t-elle été, monsieur
l'ambassadeur? demanda ma mère par politesse et par curiosité.

Avec une énergie de vieux connaisseur qui tranchait sur la modération
habituelle de ses propos:

--Tout à fait excellente! répondit M. de Norpois.

Et sachant que l'aveu d'une forte sensation produite par une femme,
rentre à condition qu'on le fasse avec enjouement, dans une certaine
forme particulièrement appréciée de l'esprit de conversation, il
éclata d'un petit rire qui se prolongea pendant quelques instants,
humectant les yeux bleus du vieux diplomate et faisant vibrer les
ailes de son nez nervurées de fibrilles rouges.

--Elle est tout à fait charmante!

--Est-ce qu'un écrivain du nom de Bergotte était à ce dîner,
monsieur? demandai-je timidement pour tâcher de retenir la
conversation sur le sujet des Swann.

--Oui, Bergotte était là, répondit M. de Norpois, inclinant la tête
de mon côté avec courtoisie, comme si dans son désir d'être aimable
avec mon père, il attachait tout ce qui tenait à lui une véritable
importance, et même aux questions d'un garçon de mon âge qui n'était
pas habitué à se voir montrer tant de politesse par des personnes du
sien. Est-ce que vous le connaissez? ajouta-t-il en fixant sur moi ce
regard clair dont Bismarck admirait la pénétration.

--Mon fils ne le connaît pas mais l'admire beaucoup, dit ma mère.

--Mon Dieu, dit M. de Norpois (qui m'inspira sur ma propre
intelligence des doutes plus graves que ceux qui me déchiraient
d'habitude, quand je vis que ce que je mettais mille et mille fois
au-dessus de moi-même, ce que je trouvais de plus élevé au monde,
était pour lui tout en bas de l'échelle de ses admirations), je ne
partage pas cette manière de voir. Bergotte est ce que j'appelle un
joueur de flûte; il faut reconnaître du reste qu'il en joue
agréablement quoique avec bien du maniérisme, de l'afféterie. Mais
enfin ce n'est que cela, et cela n'est pas grand'chose. Jamais on ne
trouve dans ses ouvrages sans muscles ce qu'on pourrait nommer la
charpente. Pas d'action--ou si peu--mais surtout pas de portée.
Ses livres pèchent par la base ou plutôt il n'y a pas de base du tout.
Dans un temps comme le nôtre où la complexité croissante de la vie
laisse à peine le temps de lire, où la carte de l'Europe a subi des
remaniements profonds et est à la veille d'en subir de plus grands
encore peut-être, où tant de problèmes menaçants et nouveaux se posent
partout, vous m'accorderez qu'on a le droit de demander à un écrivain
d'être autre chose qu'un bel esprit qui nous fait oublier dans des
discussions oiseuses et byzantines sur des mérites de pure forme, que
nous pouvons être envahis d'un instant à l'autre par un double flot de
Barbares, ceux du dehors et ceux du dedans. Je sais que c'est
blasphémer contre la Sacro-Sainte Ecole de ce que ces Messieurs
appellent l'Art pour l'Art, mais à notre époque, il y a des tâches
plus urgentes que d'agencer des mots d'une façon harmonieuse. Celle de
Bergotte est parfois assez séduisante, je n'en disconviens pas, mais
au total tout cela est bien mièvre, bien mince, et bien peu viril. Je
comprends mieux maintenant, en me reportant à votre admiration tout à
fait exagérée pour Bergotte, les quelques lignes que vous m'avez
montrées tout à l'heure et sur lesquelles j'aurais mauvaise grâce à ne
pas passer l'éponge, puisque vous avez dit vous-même en toute
simplicité, que ce n'était qu'un griffonnage d'enfant (je l'avais dit,
en effet, mais je n'en pensais pas un mot). A tout péché miséricorde
et surtout aux péchés de jeunesse. Après tout, d'autres que vous en
ont de pareils sur la conscience, et vous n'êtes pas le seul qui se
soit cru poète à son heure. Mais on voit dans ce que vous m'avez
montré la mauvaise influence de Bergotte. Évidemment, je ne vous
étonnerai pas en vous disant qu'il n'y avait là aucune de ses
qualités, puisqu'il est passé maître dans l'art, tout superficiel du
reste, d'un certain style dont à votre âge vous ne pouvez posséder
même le rudiment. Mais c'est déjà le même défaut, ce contre-sens
d'aligner des mots bien sonores en ne se souciant qu'ensuite du fond.
C'est mettre la charrue avant les bœufs, même dans les livres de
Bergotte. Toutes ces chinoiseries de forme, toutes ces subtilités de
mandarin déliquescent me semblent bien vaines. Pour quelques feux
d'artifice agréablement tirés par un écrivain, on crie de suite au
chef-d'œuvre. Les chefs-d'œuvre ne sont pas si fréquents que cela!
Bergotte n'a pas à son actif, dans son bagage si je puis dire, un
roman d'une envolée un peu haute, un de ces livres qu'on place dans le
bon coin de sa bibliothèque. Je n'en vois pas un seul dans son œuvre.
Il n'empêche que chez lui, l'œuvre est infiniment supérieure à
l'auteur. Ah! voilà quelqu'un qui donne raison à l'homme d'esprit qui
prétendait qu'on ne doit connaître les écrivains que par leurs livres.
Impossible de voir un individu qui réponde moins aux siens, plus
prétentieux, plus solennel, moins homme de bonne compagnie. Vulgaire
par moments, parlant à d'autres comme un livre, et même pas comme un
livre de lui, mais comme un livre ennuyeux, ce qu'au moins ne sont pas
les siens, tel est ce Bergotte. C'est un esprit des plus confus,
alambiqué, ce que nos pères appelaient un diseur de phébus et qui rend
encore plus déplaisantes, par sa façon de les énoncer, les choses qu'il
dit. Je ne sais si c'est Loménie ou Sainte-Beuve, qui raconte que
Vigny rebutait par le même travers. Mais Bergotte n'a jamais écrit
_Cinq-Mars_, ni le _Cachet rouge_, où certaines pages sont de
véritables morceaux d'anthologie.

Atterré par ce que M. de Norpois venait de me dire du fragment que je
lui avais soumis, songeant d'autre part aux difficultés que
j'éprouvais quand je voulais écrire un essai ou seulement me livrer à
des réflexions sérieuses, je sentis une fois de plus ma nullité
intellectuelle et que je n'étais pas né pour la littérature. Sans
doute autrefois à Combray, certaines impressions fort humbles, ou une
lecture de Bergotte, m'avaient mis dans un état de rêverie qui m'avait
paru avoir une grande valeur. Mais cet état, mon poème en prose le
reflétait: nul doute que M. de Norpois n'en eût saisi et percé à jour
tout de suite ce que j'y trouvais de beau seulement par un mirage
entièrement trompeur, puisque l'ambassadeur n'en était pas dupe. Il
venait de m'apprendre au contraire quelle place infime était la mienne
(quand j'étais jugé du dehors, objectivement, par le connaisseur le
mieux disposé et le plus intelligent). Je me sentais consterné,
réduit; et mon esprit comme un fluide qui n'a de dimensions que celles
du vase qu'on lui fournit, de même qu'il s'était dilaté jadis à
remplir les capacités immenses du génie, contracté maintenant, tenait
tout entier dans la médiocrité étroite où M. de Norpois l'avait
soudain enfermé et restreint.

--Notre mise en présence, à Bergotte et à moi, ajouta-t-il en se
tournant vers mon père, ne laissait pas que d'être assez épineuse (ce
qui après tout est aussi une manière d'être piquante). Bergotte voilà
quelques années de cela, fit un voyage à Vienne, pendant que j'y étais
ambassadeur; il me fut présenté par la princesse de Metternich, vint
s'inscrire et désirait être invité. Or, étant à l'étranger
représentant de la France, à qui en somme il fait honneur par ses
écrits, dans une certaine mesure, disons, pour être exacts, dans une
mesure bien faible, j'aurais passé sur la triste opinion que j'ai de
sa vie privée. Mais il ne voyageait pas seul et bien plus il
prétendait ne pas être invité sans sa compagne. Je crois ne pas être
plus pudibond qu'un autre et étant célibataire, je pouvais peut-être
ouvrir un peu plus largement les portes de l'Ambassade que si j'eusse
été marié et père de famille. Néanmoins, j'avoue qu'il y a un degré
d'ignominie dont je ne saurais m'accommoder, et qui est rendu plus
écœurant encore par le ton plus que moral, tranchons le mot,
moralisateur, que prend Bergotte dans ses livres où on ne voit
qu'analyses perpétuelles et d'ailleurs entre nous, un peu
languissantes, de scrupules douloureux, de remords maladifs, et pour
de simples peccadilles, de véritables prêchis-prêchas (on sait ce
qu'en vaut l'aune), alors qu'il montre tant d'inconscience et de
cynisme dans sa vie privée. Bref, j'éludai la réponse, la princesse
revint à la charge, mais sans plus de succès. De sorte que je ne
suppose pas que je doive être très en odeur de sainteté auprès du
personnage, et je ne sais pas jusqu'à quel point il a apprécié
l'attention de Swann de l'inviter en même temps que moi. A moins que
ce ne soit lui qui l'ait demandé. On ne peut pas savoir, car au fond
c'est un malade. C'est même sa seule excuse.

--Et est-ce que la fille de Mme Swann était à ce dîner, demandai-je à
M. de Norpois, profitant pour faire cette question d'un moment où,
comme on passait au salon, je pouvais dissimuler plus facilement mon
émotion que je n'aurais fait à table, immobile et en pleine lumière.

M. de Norpois parut chercher un instant à se souvenir:

--Oui, une jeune personne de quatorze à quinze ans? En effet, je me
souviens qu'elle m'a été présentée avant le dîner comme la fille de
notre amphitryon. Je vous dirai que je l'ai peu vue, elle est allée se
coucher de bonne heure. Ou elle allait chez des amies, je ne me
rappelle pas bien. Mais je vois que vous êtes fort au courant de la
maison Swann.

--Je joue avec Mlle Swann aux Champs-Élysées, elle est délicieuse.

--Ah! voilà! voilà! Mais à moi, en effet, elle m'a paru charmante.
Je vous avoue pourtant que je ne crois pas qu'elle approchera jamais
de sa mère, si je peux dire cela sans blesser en vous un sentiment
trop vif.

--Je préfère la figure de Mlle Swann, mais j'admire aussi énormément
sa mère, je vais me promener au Bois rien que dans l'espoir de la voir
passer.

--Ah! mais je vais leur dire cela, elles seront très flattées.

Pendant qu'il disait ces mots, M. de Norpois était, pour quelques
secondes encore, dans la situation de toutes les personnes qui,
m'entendant parler de Swann comme d'un homme intelligent, de ses
parents comme d'agents de change honorables, de sa maison comme d'une
belle maison, croyaient que je parlerais aussi volontiers d'un autre
homme aussi intelligent, d'autres agents de change aussi honorables,
d'une autre maison aussi belle; c'est le moment où un homme sain
d'esprit qui cause avec un fou ne s'est pas encore aperçu que c'est un
fou. M. de Norpois savait qu'il n'y a rien que de naturel dans le
plaisir de regarder les jolies femmes, qu'il est de bonne compagnie
dès que quelqu'un nous parle avec chaleur de l'une d'elles, de faire
semblant de croire qu'il en est amoureux, de l'en plaisanter, et de
lui promettre de seconder ses desseins. Mais en disant qu'il parlerait
de moi à Gilberte et à sa mère (ce qui me permettrait, comme une
divinité de l'Olympe qui a pris la fluidité d'un souffle ou plutôt
l'aspect du vieillard dont Minerve emprunte les traits, de pénétrer
moi-même, invisible, dans le salon de Mme Swann, d'attirer son
attention, d'occuper sa pensée, d'exciter sa reconnaissance pour mon
admiration, de lui apparaître comme l'ami d'un homme important, de lui
sembler à l'avenir digne d'être invité par elle et d'entrer dans
l'intimité de sa famille), cet homme important qui allait user en ma
faveur du grand prestige qu'il devait avoir aux yeux de Mme Swann,
m'inspira subitement une tendresse si grande que j'eus peine à me
retenir de ne pas embrasser ses douces mains blanches et fripées, qui
avaient l'air d'être restées trop longtemps dans l'eau. J'en ébauchai
presque le geste que je me crus seul à avoir remarqué. Il est
difficile en effet à chacun de nous de calculer exactement à quelle
échelle ses paroles ou ses mouvements apparaissent à autrui; par peur
de nous exagérer notre importance et en grandissant dans des
proportions énormes le champ sur lequel sont obligés de s'étendre les
souvenirs des autres au cours de leur vie, nous nous imaginons que les
parties accessoires de notre discours, de nos attitudes, pénètrent à
peine dans la conscience, à plus forte raison ne demeurent pas dans la
mémoire de ceux avec qui nous causons. C'est d'ailleurs à une
supposition de ce genre qu'obéissent les criminels quand ils
retouchent après coup un mot qu'ils ont dit et duquel ils pensent
qu'on ne pourra confronter cette variante à aucune autre version. Mais
il est bien possible que, même en ce qui concerne la vie millénaire de
l'humanité, la philosophie du feuilletoniste selon laquelle tout est
promis à l'oubli soit moins vraie qu'une philosophie contraire qui
prédirait la conservation de toutes choses. Dans le même journal où le
moraliste du «Premier Paris» nous dit d'un événement, d'un
chef-d'œuvre, à plus forte raison d'une chanteuse qui eut «son heure de
célébrité»: «Qui se souviendra de tout cela dans dix ans?» à la
troisième page, le compte rendu de l'Académie des Inscriptions ne
parle-t-il pas souvent d'un fait par lui-même moins important, d'un
poème de peu de valeur, qui date de l'époque des Pharaons et qu'on
connaît encore intégralement? Peut-être n'en est-il pas tout à fait de
même dans la courte vie humaine. Pourtant quelques années plus tard,
dans une maison où M. de Norpois, qui se trouvait en visite, me
semblait le plus solide appui que j'y pusse rencontrer, parce qu'il
était l'ami de mon père, indulgent, porté à nous vouloir du bien à
tous, d'ailleurs habitué par sa profession et ses origines à la
discrétion, quand, une fois l'Ambassadeur parti, on me raconta qu'il
avait fait allusion à une soirée d'autrefois dans laquelle il avait
«vu le moment où j'allais lui baiser les mains», je ne rougis pas
seulement jusqu'aux oreilles, je fus stupéfait d'apprendre qu'étaient
si différentes de ce que j'aurais cru, non seulement la façon dont M.
de Norpois parlait de moi, mais encore la composition de ses
souvenirs; ce «potin» m'éclaira sur les proportions inattendues de
distraction et de présence d'esprit, de mémoire et d'oubli dont est
fait l'esprit humain; et, je fus aussi merveilleusement surpris que le
jour où je lus pour la première fois, dans un livre de Maspero, qu'on
savait exactement la liste des chasseurs qu'Assourbanipal invitait à
ses battues, dix siècles avant Jésus-Christ.

--Oh! monsieur, dis-je à M. de Norpois, quand il m'annonça qu'il
ferait part à Gilberte et à sa mère, de l'admiration que j'avais pour
elles, si vous faisiez cela, si vous parliez de moi à Mme Swann, ce ne
serait pas assez de toute ma vie pour vous témoigner ma gratitude, et
cette vie vous appartiendrait! Mais je tiens à vous faire remarquer
que je ne connais pas Mme Swann et que je ne lui ai jamais été
présenté.

J'avais ajouté ces derniers mots par scrupule et pour ne pas avoir
l'air de m'être vanté d'une relation que je n'avais pas. Mais en les
prononçant, je sentais qu'ils étaient déjà devenus inutiles, car dès
le début de mon remerciement, d'une ardeur réfrigérante, j'avais vu
passer sur le visage de l'ambassadeur une expression d'hésitation et
de mécontentement et dans ses yeux, ce regard vertical, étroit et
oblique (comme, dans le dessin en perspective d'un solide, la ligne
fuyante d'une de ses faces), regard qui s'adresse à cet interlocuteur
invisible qu'on a en soi-même, au moment où on lui dit quelque chose
que l'autre interlocuteur, le Monsieur avec qui on parlait jusqu'ici--moi
dans la circonstance--ne doit pas entendre. Je me rendis
compte aussitôt que ces phrases que j'avais prononcées et qui, faibles
encore auprès de l'effusion reconnaissante dont j'étais envahi,
m'avaient paru devoir toucher M. de Norpois et achever de le décider à
une intervention qui lui eût donné si peu de peine, et à moi tant de
joie, étaient peut-être (entre toutes celles qu'eussent pu chercher
diaboliquement des personnes qui m'eussent voulu du mal), les seules
qui pussent avoir pour résultat de l'y faire renoncer. En les
entendant en effet, de même qu'au moment où un inconnu, avec qui nous
venions d'échanger agréablement des impressions que nous avions pu
croire semblables sur des passants que nous nous accordions à trouver
vulgaires, nous montre tout à coup l'abîme pathologique qui le sépare
de nous en ajoutant négligemment tout en tâtant sa poche: «C'est
malheureux que je n'aie pas mon revolver, il n'en serait pas resté un
seul», M. de Norpois qui savait que rien n'était moins précieux ni
plus aisé que d'être recommandé à Mme Swann et introduit chez elle, et
qui vit que pour moi, au contraire, cela présentait un tel prix, par
conséquent, sans doute, une grande difficulté, pensa que le désir,
normal en apparence, que j'avais exprimé, devait dissimuler quelque
pensée différente, quelque visée suspecte, quelque faute antérieure, à
cause de quoi, dans la certitude de déplaire à Mme Swann, personne
n'avait jusqu'ici voulu se charger de lui transmettre une commission
de ma part. Et je compris que cette commission, il ne la ferait
jamais, qu'il pourrait voir Mme Swann quotidiennement pendant des
années, sans pour cela lui parler une seule fois de moi. Il lui
demanda cependant quelques jours plus tard un renseignement que je
désirais et chargea mon père de me le transmettre. Mais il n'avait pas
cru devoir dire pour qui il le demandait. Elle n'apprendrait donc pas
que je connaissais M. de Norpois et que je souhaitais tant d'aller
chez elle; et ce fut peut-être un malheur moins grand que je ne
croyais. Car la seconde de ces nouvelles n'eût probablement pas
beaucoup ajouté à l'efficacité, d'ailleurs incertaine, de la première.
Pour Odette, l'idée de sa propre vie et de sa propre demeure
n'éveillant aucun trouble mystérieux, une personne qui la connaissait,
qui allait chez elle, ne lui semblait pas un être fabuleux comme il le
paraissait à moi qui aurais jeté dans les fenêtres de Swann une pierre
si j'avais pu écrire sur elle que je connaissais M. de Norpois:
j'étais persuadé qu'un tel message, même transmis d'une façon aussi
brutale, m'eût donné beaucoup plus de prestige aux yeux de la maîtresse
de la maison qu'il ne l'eût indisposée contre moi. Mais, même si
j'avais pu me rendre compte que la mission dont ne s'acquitta pas M.
de Norpois fût restée sans utilité, bien plus, qu'elle eût pu me nuire
auprès des Swann, je n'aurais pas eu le courage, s'il s'était montré
consentant, d'en décharger l'Ambassadeur et de renoncer à la volupté,
si funestes qu'en pussent être les suites, que mon nom et ma personne
se trouvassent ainsi un moment auprès de Gilberte, dans sa maison et
sa vie inconnues.

Quand M. de Norpois fut parti, mon père jeta un coup d'œil sur le
journal du soir; je songeais de nouveau à la Berma. Le plaisir que
j'avais eu à l'entendre exigeait d'autant plus d'être complété qu'il
était loin d'égaler celui que je m'étais promis; aussi s'assimilait-il
immédiatement tout ce qui était susceptible de le nourrir, par exemple
ces mérites que M. de Norpois avait reconnus à la Berma et que mon
esprit avait bus d'un seul trait comme un pré trop sec sur qui on
verse de l'eau. Or mon père me passa le journal en me désignant un
entrefilet conçu en ces termes: «La représentation de _Phèdre_ qui a
été donnée devant une salle enthousiaste où on remarquait les principales
notabilités du monde des arts et de la critique a été pour Mme Berma
qui jouait le rôle de Phèdre, l'occasion d'un triomphe comme elle en a
rarement connu de plus éclatant au cours de sa prestigieuse carrière.
Nous reviendrons plus longuement sur cette représentation qui
constitue un véritable événement théâtral; disons seulement que les
juges les plus autorisés s'accordaient à déclarer qu'une telle
interprétation renouvelait entièrement le rôle de Phèdre, qui est un
des plus beaux et des plus fouillés de Racine, et constituait la plus
pure et la plus haute manifestation d'art à laquelle de notre temps il
ait été donné d'assister.» Dès que mon esprit eut conçu cette idée
nouvelle de «la plus pure et haute manifestation d'art», celle-ci se
rapprocha du plaisir imparfait que j'avais éprouvé au théâtre, lui
ajouta un peu de ce qui lui manquait et leur réunion forma quelque
chose de si exaltant que je m'écriai: «Quelle grande artiste!» Sans
doute on peut trouver que je n'étais pas absolument sincère. Mais
qu'on songe plutôt à tant d'écrivains qui, mécontents du morceau
qu'ils viennent d'écrire, s'ils lisent un éloge du génie de
Chateaubriand, ou évoquant tel grand artiste dont ils ont souhaité
d'être l'égal, fredonnant par exemple en eux-mêmes telle phrase de
Beethoven de laquelle ils comparent la tristesse à celle qu'ils ont
voulu mettre dans leur prose, se remplissent tellement de cette idée
de génie qu'ils l'ajoutent à leurs propres productions en repensant à
elles, ne les voient plus telles qu'elles leur étaient apparues
d'abord, et risquant un acte de foi dans la valeur de leur œuvre se
disent: «Après tout!» sans se rendre compte que, dans le total qui
détermine leur satisfaction finale, ils font entrer le souvenir de
merveilleuses pages de Chateaubriand qu'ils assimilent aux leurs, mais
enfin qu'ils n'ont point écrites; qu'on se rappelle tant d'hommes qui
croient en l'amour d'une maîtresse de qui ils ne connaissent que les
trahisons; tous ceux aussi qui espèrent alternativement soit une
survie incompréhensible dès qu'ils pensent, maris inconsolables, à une
femme qu'ils ont perdue et qu'ils aiment encore, artistes, à la gloire
future de laquelle ils pourront jouir, soit un néant rassurant quand
leur intelligence se reporte au contraire aux fautes que sans lui ils
auraient à expier après leur mort; qu'on pense encore aux touristes
qu'exalte la beauté d'ensemble d'un voyage dont jour par jour ils
n'ont éprouvé que de l'ennui, et qu'on dise, si dans la vie en commun
que mènent les idées au sein de notre esprit, il est une seule de
celles qui nous rendent le plus heureux qui n'ait été d'abord en
véritable parasite demander à une idée étrangère et voisine le
meilleur de la force qui lui manquait.

Ma mère ne parut pas très satisfaite que mon père ne songeât plus pour
moi à la «carrière». Je crois que soucieuse avant tout qu'une règle
d'existence disciplinât les caprices de mes nerfs, ce qu'elle
regrettait, c'était moins de me voir renoncer à la diplomatie que
m'adonner à la littérature. «Mais laisse donc, s'écria mon père, il
faut avant tout prendre du plaisir à ce qu'on fait. Or, il n'est plus
un enfant. Il sait bien maintenant ce qu'il aime, il est peu probable
qu'il change, et il est capable de se rendre compte de ce qui le
rendra heureux dans l'existence.» En attendant que grâce à la liberté
qu'elles m'octroyaient, je fusse, ou non, heureux dans l'existence,
les paroles de mon père me firent ce soir-là bien de la peine. De tout
temps ses gentillesses imprévues m'avaient, quand elles se
produisaient, donné une telle envie d'embrasser au-dessus de sa barbe
ses joues colorées que si je n'y cédais pas, c'était seulement par
peur de lui déplaire. Aujourd'hui, comme un auteur s'effraye de voir
ses propres rêveries qui lui paraissent sans grande valeur parce qu'il
ne les sépare pas de lui-même, obliger un éditeur à choisir un papier,
à employer des caractères peut-être trop beaux pour elles, je me
demandais si mon désir d'écrire était quelque chose d'assez important
pour que mon père dépensât à cause de cela tant de bonté. Mais surtout
en parlant de mes goûts qui ne changeraient plus, de ce qui était
destiné à rendre mon existence heureuse, il insinuait en moi deux
terribles soupçons. Le premier c'était que (alors que chaque jour je
me considérais comme sur le seuil de ma vie encore intacte et qui ne
débuterait que le lendemain matin) mon existence était déjà commencée,
bien plus, que ce qui allait en suivre ne serait pas très différent de
ce qui avait précédé. Le second soupçon, qui n'était à vrai dire
qu'une autre forme du premier, c'est que je n'étais pas situé en
dehors du Temps, mais soumis à ses lois, tout comme ces personnages de
roman qui, à cause de cela, me jetaient dans une telle tristesse,
quand je lisais leur vie, à Combray, au fond de ma guérite d'osier.
Théoriquement on sait que la terre tourne, mais en fait on ne s'en
aperçoit pas, le sol sur lequel on marche semble ne pas bouger et on
vit tranquille. Il en est ainsi du Temps dans la vie. Et pour rendre
sa fuite sensible, les romanciers sont obligés, en accélérant
follement les battements de l'aiguille, de faire franchir au lecteur
dix, vingt, trente ans, en deux minutes. Au haut d'une page on a
quitté un amant plein d'espoir, au bas de la suivante on le retrouve
octogénaire, accomplissant péniblement dans le préau d'un hospice sa
promenade quotidienne, répondant à peine aux paroles qu'on lui
adresse, ayant oublié le passé. En disant de moi: «Ce n'est plus un
enfant, ses goûts ne changeront plus, etc.», mon père venait tout d'un
coup de me faire apparaître à moi-même dans le Temps, et me causait le
même genre de tristesse, que si j'avais été non pas encore
l'hospitalisé ramolli, mais ces héros dont l'auteur, sur un ton
indifférent qui est particulièrement cruel, nous dit à la fin d'un
livre: «il quitte de moins en moins la campagne. Il a fini par s'y
fixer définitivement, etc.»

Cependant, mon père, pour aller au-devant des critiques que nous
aurions pu faire sur notre invité, dit à maman:

--J'avoue que le père Norpois a été un peu «poncif» comme vous
dites. Quand il a dit qu'il aurait été «peu séant» de poser une
question au comte de Paris, j'ai eu peur que vous ne vous mettiez à
rire.

--Mais pas du tout, répondit ma mère, j'aime beaucoup qu'un homme
de cette valeur et de cet âge ait gardé cette sorte de naïveté qui ne
prouve qu'un fond d'honnêteté et de bonne éducation.

--Je crois bien! Cela ne l'empêche pas d'être fin et intelligent, je
le sais moi qui le vois à la Commission tout autre qu'il n'est ici,
s'écria mon père, heureux de voir que maman appréciait M. de Norpois,
et voulant lui persuader qu'il était encore supérieur à ce qu'elle
croyait, parce que la cordialité surfait avec autant de plaisir qu'en
prend la taquinerie à déprécier. Comment a-t-il donc dit ... «avec les
princes on ne sait jamais...»

--Mais oui, comme tu dis là. J'avais remarqué, c'est très fin. On
voit qu'il a une profonde expérience de la vie.

--C'est extraordinaire qu'il ait dîné chez les Swann et qu'il y ait
trouvé en somme des gens réguliers, des fonctionnaires.... Où est-ce
que Mme Swann a pu aller pêcher ce monde-là?

--As-tu remarqué, avec quelle malice il a fait cette réflexion:
«C'est une maison où il va surtout des hommes!»

Et tous deux cherchaient à reproduire la manière dont M. de Norpois
avait dit cette phrase, comme ils auraient fait pour quelque
intonation de Bressant ou de Thiron dans _l'Aventurière_ ou dans _le
Gendre de M. Poirier_. Mais de tous ses mots, le plus goûté, le fut par
Françoise qui, encore plusieurs années après, ne pouvait pas «tenir
son sérieux» si on lui rappelait qu'elle avait été traitée par
l'ambassadeur de «chef de premier ordre», ce que ma mère était allée
lui transmettre comme un ministre de la guerre les félicitations d'un
souverain de passage après «la Revue». Je l'avais d'ailleurs précédée
à la cuisine. Car j'avais fait promettre à Françoise, pacifiste mais
cruelle, qu'elle ne ferait pas trop souffrir le lapin qu'elle avait à
tuer et je n'avais pas eu de nouvelles de cette mort; Françoise
m'assura qu'elle s'était passée le mieux du monde et très rapidement:
«J'ai jamais vu une bête comme ça; elle est morte sans dire seulement
une parole, vous auriez dit qu'elle était muette.» Peu au courant du
langage des bêtes, j'alléguai que le lapin ne criait peut-être pas
comme le poulet. «Attendez un peu voir, me dit Françoise indignée de
mon ignorance, si les lapins ne crient pas autant comme les poulets.
Ils ont même la voix bien plus forte.» Françoise accepta les
compliments de M. de Norpois avec la fière simplicité, le regard
joyeux et--fût-ce momentanément--intelligent, d'un artiste à qui
on parle de son art. Ma mère l'avait envoyée autrefois dans certains
grands restaurants voir comment on y faisait la cuisine. J'eus ce
soir-là à l'entendre traiter les plus célèbres de gargotes le même
plaisir qu'autrefois à apprendre, pour les artistes dramatiques, que
la hiérarchie de leurs mérites n'était pas la même que celle de leurs
réputations. «L'Ambassadeur, lui dit ma mère, assure que nulle part on
ne mange de bœuf froid et de soufflés comme les vôtres.» Françoise avec
un air de modestie et de rendre hommage à la vérité, l'accorda, sans
être, d'ailleurs, impressionnée par le titre d'ambassadeur; elle
disait de M. de Norpois, avec l'amabilité due à quelqu'un qui l'avait
prise pour un «chef»: «C'est un bon vieux comme moi.» Elle avait bien
cherché à l'apercevoir quand il était arrivé, mais sachant que Maman
détestait qu'on fût derrière les portes ou aux fenêtres et pensant
qu'elle saurait par les autres domestiques ou par les concierges
qu'elle avait fait le guet (car Françoise ne voyait partout que
«jalousies» et «racontages» qui jouaient dans son imagination le même
rôle permanent et funeste que, pour telles autres personnes, les
intrigues des jésuites ou des juifs), elle s'était contentée de
regarder par la croisée de la cuisine, «pour ne pas avoir des raisons
avec Madame» et sur l'aspect sommaire de M. de Norpois, elle avait
«cru voir Monsieur Legrand», à cause de son _agileté_, et bien qu'il
n'y eût pas un trait commun entre eux. «Mais enfin, lui demanda ma mère,
comment expliquez-vous que personne ne fasse la gelée aussi bien que
vous (quand vous le voulez)?--Je ne sais pas d'où ce que ça devient»,
répondit Françoise (qui n'établissait pas une démarcation bien nette
entre le verbe venir, au moins pris dans certaines acceptions et le
verbe devenir). Elle disait vrai du reste, en partie, et n'était pas
beaucoup plus capable--ou désireuse--de dévoiler le mystère qui
faisait la supériorité de ses gelées ou de ses crèmes, qu'une grande
élégante pour ses toilettes, ou une grande cantatrice pour son chant.
Leurs explications ne nous disent pas grand chose; il en était de même
des recettes de notre cuisinière. «Ils font cuire trop à la va-vite,
répondit-elle en parlant des grands restaurateurs, et puis pas tout
ensemble. Il faut que le bœuf, il devienne comme une éponge, alors il
boit tout le jus jusqu'au fond. Pourtant il y avait un de ces Cafés où
il me semble qu'on savait bien un peu faire la cuisine. Je ne dis pas
que c'était tout à fait ma gelée, mais c'était fait bien doucement et
les soufflés ils avaient bien de la crème.--Est-ce Henry? demanda mon
père qui nous avait rejoints et appréciait beaucoup le restaurant de
la place Gaillon où il avait à dates fixes des repas de corps.--Oh
non! dit Françoise avec une douceur qui cachait un profond dédain, je
parlais d'un petit restaurant. Chez cet Henry c'est très bon bien sûr,
mais c'est pas un restaurant, c'est plutôt ... un bouillon!--Weber?--Ah!
non, monsieur, je voulais dire un bon restaurant. Weber c'est
dans la rue Royale, ce n'est pas un restaurant, c'est une brasserie.
Je ne sais pas si ce qu'ils vous donnent est servi. Je crois qu'ils
n'ont même pas de nappe, ils posent cela comme cela sur la table, va
comme je te pousse.--Cirro?» Françoise sourit: «Oh! là je crois qu'en
fait de cuisine il y a surtout des dames du monde. (Monde signifiait
pour Françoise demi-monde.) Dame, il faut ça pour la jeunesse.» Nous
nous apercevions qu'avec son air de simplicité Françoise était pour
les cuisiniers célèbres une plus terrible «camarade» que ne peut
l'être l'actrice la plus envieuse et la plus infatuée. Nous sentîmes
pourtant qu'elle avait un sentiment juste de son art et le respect des
traditions, car elle ajouta: «Non, je veux dire un restaurant où c'est
qu'il y avait l'air d'avoir une bien bonne petite cuisine bourgeoise.
C'est une maison encore assez conséquente. Ça travaillait beaucoup.
Ah! on en ramassait des sous là-dedans (Françoise, économe, comptait
par sous, non par louis comme les décavés). Madame connaît bien là-bas
à droite sur les grands boulevards, un peu en arrière...» Le
restaurant dont elle parlait avec cette équité mêlée d'orgueil et de
bonhomie, c'était ... le Café Anglais.

Quand vint le 1er janvier, je fis d'abord des visites de famille avec
maman, qui, pour ne pas me fatiguer, les avait d'avance (à l'aide d'un
itinéraire tracé par mon père) classées par quartier plutôt que selon
le degré exact de la parenté. Mais à peine entrés dans le salon d'une
cousine assez éloignée qui avait comme raison de passer d'abord, que
sa demeure ne le fût pas de la nôtre, ma mère était épouvantée en
voyant, ses marrons glacés ou déguisés à la main, le meilleur ami du
plus susceptible de mes oncles auquel il allait rapporter que nous
n'avions pas commencé notre tournée par lui. Cet oncle serait sûrement
blessé; il n'eût trouvé que naturel que nous allassions de la
Madeleine au Jardin des Plantes où il habitait avant de nous arrêter à
Saint-Augustin, pour repartir rue de l'École-de-Médecine.

Les visites finies (ma grand'mère dispensait que nous en fissions une
chez elle, comme nous y dînions ce jour-là) je courus jusqu'aux
Champs-Élysées porter à notre marchande pour qu'elle la remît à la
personne qui venait plusieurs fois par semaine de chez les Swann y
chercher du pain d'épices, la lettre que dès le jour où mon amie
m'avait fait tant de peine, j'avais décidé de lui envoyer au nouvel
an, et dans laquelle je lui disais que notre amitié ancienne
disparaissait avec l'année finie, que j'oubliais mes griefs et mes
déceptions et qu'à partir du 1er janvier, c'était une amitié neuve que
nous allions bâtir, si solide que rien ne la détruirait, si
merveilleuse que j'espérais que Gilberte mettrait quelque coquetterie
à lui garder toute sa beauté et à m'avertir à temps comme je
promettais de le faire moi-même, aussitôt que surviendrait le moindre
péril qui pourrait l'endommager. En rentrant, Françoise me fit
arrêter, au coin de la rue Royale, devant un étalage en plein vent où
elle choisit, pour ses propres étrennes, des photographies de Pie IX
et de Raspail et où, pour ma part, j'en achetai une de la Berma. Les
innombrables admirations qu'excitait l'artiste donnaient quelque chose
d'un peu pauvre à ce visage unique qu'elle avait pour y répondre,
immuable et précaire comme ce vêtement des personnes qui n'en ont pas
de rechange, et où elle ne pouvait exhiber toujours que le petit pli
au-dessus de la lèvre supérieure, le relèvement des sourcils, quelques
autres particularités physiques toujours les mêmes qui, en somme,
étaient à la merci d'une brûlure ou d'un choc. Ce visage, d'ailleurs,
ne m'eût pas à lui seul semblé beau, mais il me donnait l'idée, et par
conséquent, l'envie de l'embrasser à cause de tous les baisers qu'il
avait dû supporter, et que du fond de la «carte-album», il semblait
appeler encore par ce regard coquettement tendre et ce sourire
artificieusement ingénu. Car la Berma devait ressentir effectivement
pour bien des jeunes hommes ces désirs qu'elle avouait sous le couvert
du personnage de Phèdre, et dont tout, même le prestige de son nom qui
ajoutait à sa beauté et prorogeait sa jeunesse, devait lui rendre
l'assouvissement si facile. Le soir tombait, je m'arrêtai devant une
colonne de théâtre où était affichée la représentation que la Berma
donnait pour le 1er janvier. Il soufflait un vent humide et doux.
C'était un temps que je connaissais; j'eus la sensation et le
pressentiment que le jour de l'an n'était pas un jour différent des
autres, qu'il n'était pas le premier d'un monde nouveau où j'aurais
pu, avec une chance encore intacte, refaire la connaissance de
Gilberte comme au temps de la Création, comme s'il n'existait pas
encore de passé, comme si eussent été anéanties, avec les indices
qu'on aurait pu en tirer pour l'avenir, les déceptions qu'elle m'avait
parfois causées: un nouveau monde où rien ne subsistât de l'ancien ...
rien qu'une chose: mon désir que Gilberte m'aimât. Je compris que si
mon coeur souhaitait ce renouvellement autour de lui d'un univers qui ne
l'avait pas satisfait, c'est que lui, mon cœur, n'avait pas changé, et
je me dis qu'il n'y avait pas de raison pour que celui de Gilberte eût
changé davantage; je sentis que cette nouvelle amitié c'était la même,
comme ne sont pas séparées des autres par un fossé les années
nouvelles que notre désir, sans pouvoir les atteindre et les modifier,
recouvre à leur insu d'un nom différent. J'avais beau dédier celle-ci
à Gilberte, et comme on superpose une religion aux lois aveugles de la
nature essayer d'imprimer au jour de l'an l'idée particulière que je
m'étais faite de lui, c'était en vain; je sentais qu'il ne savait pas
qu'on l'appelât le jour de l'an, qu'il finissait dans le crépuscule
d'une façon qui ne m'était pas nouvelle: dans le vent doux qui
soufflait autour de la colonne d'affiches, j'avais reconnu, j'avais
senti reparaître la matière éternelle et commune, l'humidité
familière, l'ignorante fluidité des anciens jours.

Je revins à la maison. Je venais de vivre le 1er janvier des hommes
vieux qui diffèrent ce jour-là des jeunes, non parce qu'on ne leur
donne plus d'étrennes, mais parce qu'ils ne croient plus au nouvel an.
Des étrennes j'en avais reçu mais non pas les seules qui m'eussent
fait plaisir et qui eussent été un mot de Gilberte. J'étais pourtant
jeune encore tout de même puisque j'avais pu lui en écrire un par
lequel j'espérais, en lui disant les rêves lointains de ma tendresse,
en éveiller de pareils en elle. La tristesse des hommes qui ont
vieilli c'est de ne pas même songer à écrire de telles lettres dont
ils ont appris l'inefficacité.

Quand je fus couché, les bruits de la rue, qui se prolongeaient plus
tard ce soir de fête, me tinrent éveillé. Je pensais à tous les gens
qui finiraient leur nuit dans les plaisirs, à l'amant, à la troupe de
débauchés peut-être, qui avaient dû aller chercher la Berma à la fin
de cette représentation que j'avais vue annoncée pour le soir. Je ne
pouvais même pas, pour calmer l'agitation que cette idée faisait
naître en moi dans cette nuit d'insomnie, me dire que la Berma ne
pensait peut-être pas à l'amour, puisque les vers qu'elle récitait,
qu'elle avait longuement étudiés, lui rappelaient à tous moments qu'il
est délicieux, comme elle le savait d'ailleurs si bien qu'elle en
faisait apparaître les troubles bien connus--mais doués d'une
violence nouvelle et d'une douceur insoupçonnée--à des spectateurs
émerveillés dont chacun pourtant les avait ressentis par soi-même. Je
rallumai ma bougie éteinte pour regarder encore une fois son visage. A
la pensée qu'il était sans doute en ce moment caressé par ces hommes
que je ne pouvais empêcher de donner à la Berma, et de recevoir
d'elle, des joies surhumaines et vagues, j'éprouvais un émoi plus
cruel qu'il n'était voluptueux, une nostalgie que vint aggraver le son
du cor, comme on l'entend la nuit de la Mi-Carême, et souvent des
autres fêtes, et qui, parce qu'il est alors sans poésie, est plus
triste, sortant d'un mastroquet, que «le soir au fond des bois». A ce
moment-là, un mot de Gilberte n'eût peut-être pas été ce qu'il m'eût
fallu. Nos désirs vont s'interférant et, dans la confusion de
l'existence, il est rare qu'un bonheur vienne justement se poser sur
le désir qui l'avait réclamé.

Je continuai à aller aux Champs-Élysées les jours de beau temps, par
des rues dont les maisons élégantes et roses baignaient, parce que
c'était le moment de la grande vogue des Expositions d'Aquarellistes,
dans un ciel mobile et léger. Je mentirais en disant que dans ce
temps-là les palais de Gabriel m'aient paru d'une plus grande beauté
ni même d'une autre époque que les hôtels avoisinants. Je trouvais
plus de style et aurais cru plus d'ancienneté sinon au Palais de
l'Industrie, du moins à celui du Trocadéro. Plongée dans un sommeil
agité, mon adolescence enveloppait d'un même rêve tout le quartier où
elle le promenait, et je n'avais jamais songé qu'il pût y avoir un
édifice du XVIIIe siècle dans la rue Royale, de même que j'aurais été
étonné si j'avais appris que la Porte-Saint-Martin et la Porte
Saint-Denis, chefs-d'œuvre du temps de Louis XIV, n'étaient pas
contemporains des immeubles les plus récents de ces arrondissements
sordides. Une seule fois un des palais de Gabriel me fit arrêter
longuement; c'est que la nuit étant venue, ses colonnes
dématérialisées par le clair de lune avaient l'air découpées dans du
carton et, me rappelant un décor de l'opérette _Orphée aux Enfers_, me
donnaient pour la première fois une impression de beauté.

Gilberte cependant ne revenait toujours pas aux Champs-Élysées. Et
pourtant j'aurais eu besoin de la voir, car je ne me rappelais même
pas sa figure. La manière chercheuse, anxieuse, exigeante que nous
avons de regarder la personne que nous aimons, notre attente de la
parole qui nous donnera ou nous ôtera l'espoir d'un rendez-vous pour
le lendemain, et, jusqu'à ce que cette parole soit dite, notre
imagination alternative, sinon simultanée, de la joie et du désespoir,
tout cela rend notre attention en face de l'être aimé trop tremblante
pour qu'elle puisse obtenir de lui une image bien nette. Peut-être
aussi cette activité de tous les sens à la fois, et qui essaye de
connaître avec les regards seuls ce qui est au delà d'eux, est-elle
trop indulgente aux mille formes, à toutes les saveurs, aux mouvements
de la personne vivante que d'habitude, quand nous n'aimons pas, nous
immobilisons. Le modèle chéri, au contraire, bouge; on n'en a jamais
que des photographies manquées. Je ne savais vraiment plus comment
étaient faits les traits de Gilberte sauf dans les moments divins, où
elle les dépliait pour moi: je ne me rappelais que son sourire. Et ne
pouvant revoir ce visage bien-aimé, quelque effort que je fisse pour
m'en souvenir, je m'irritais de trouver, dessinés dans ma mémoire avec
une exactitude définitive, les visages inutiles et frappants de
l'homme des chevaux de bois et de la marchande de sucre d'orge: ainsi
ceux qui ont perdu un être aimé qu'ils ne revoient jamais en dormant,
s'exaspèrent de rencontrer sans cesse dans leurs rêves tant de gens
insupportables et que c'est déjà trop d'avoir connus dans l'état de
veille. Dans leur impuissance à se représenter l'objet de leur
douleur, ils s'accusent presque de n'avoir pas de douleur. Et moi je
n'étais pas loin de croire que ne pouvant me rappeler les traits de
Gilberte, je l'avais oubliée elle-même, je ne l'aimais plus. Enfin
elle revint jouer presque tous les jours, mettant devant moi de
nouvelles choses à désirer, à lui demander, pour le lendemain, faisant
bien chaque jour en ce sens-là, de ma tendresse une tendresse
nouvelle. Mais une chose changea une fois de plus et brusquement la
façon dont tous les après-midis vers deux heures se posait le problème
de mon amour. M. Swann avait-il surpris la lettre que j'avais écrite à
sa fille, ou Gilberte ne faisait-elle que m'avouer longtemps après, et
afin que je fusse plus prudent, un état de choses déjà ancien? Comme
je lui disais combien j'admirais son père et sa mère, elle prit cet
air vague, plein de réticences et de secret qu'elle avait quand on lui
parlait de ce qu'elle avait à faire, de ses courses et de ses visites,
et tout d'un coup finit par me dire: «Vous savez, ils ne vous gobent
pas!» et glissante comme une ondine--elle était ainsi--elle éclata
de rire. Souvent son rire en désaccord avec ses paroles semblait,
comme fait la musique, décrire dans un autre plan une surface
invisible. M. et Mme Swann ne demandaient pas à Gilberte de cesser de
jouer avec moi, mais eussent autant aimé, pensait-elle, que cela n'eût
pas commencé. Ils ne voyaient pas mes relations avec elle d'un œil
favorable, ne me croyaient pas d'une grande moralité et s'imaginaient
que je ne pouvais exercer sur leur fille qu'une mauvaise influence. Ce
genre de jeunes gens peu scrupuleux auxquels Swann me croyait
ressembler, je me les représentais comme détestant les parents de la
jeune fille qu'ils aiment, les flattant quand ils sont là, mais se
moquant d'eux avec elle, la poussant à leur désobéir, et quand ils ont
une fois conquis leur fille, les privant même de la voir. A ces traits
(qui ne sont jamais ceux sous lesquels le plus grand misérable se voit
lui-même) avec quelle violence mon cœur opposait ces sentiments dont il
était animé à l'égard de Swann, si passionnés au contraire que je ne
doutais pas que s'il les eût soupçonnés il ne se fût repenti de son
jugement à mon égard comme d'une erreur judiciaire. Tout ce que je
ressentais pour lui, j'osai le lui écrire dans une longue lettre que
je confiai à Gilberte en la priant de la lui remettre. Elle y
consentit. Hélas! il voyait donc en moi un plus grand imposteur encore
que je ne pensais; ces sentiments que j'avais cru peindre, en seize
pages, avec tant de vérité, il en avait donc douté; la lettre que je
lui écrivis, aussi ardente et aussi sincère que les paroles que
j'avais dites à M. de Norpois n'eut pas plus de succès. Gilberte me
raconta le lendemain, après m'avoir emmené à l'écart derrière un
massif de lauriers, dans une petite allée où nous nous assîmes chacun
sur une chaise, qu'en lisant la lettre qu'elle me rapportait, son père
avait haussé les épaules, en disant: «Tout cela ne signifie rien, cela
ne fait que prouver combien j'ai raison.» Moi qui savais la pureté de
mes intentions, la bonté de mon âme, j'étais indigné que mes paroles
n'eussent même pas effleuré l'absurde erreur de Swann. Car que ce fût
une erreur, je n'en doutais pas alors. Je sentais que j'avais décrit
avec tant d'exactitude certaines caractéristiques irrécusables de mes
sentiments généreux que, pour que d'après elles Swann ne les eût pas
aussitôt reconstitués, ne fût pas venu me demander pardon et avouer
qu'il s'était trompé, il fallait que ces nobles sentiments, il ne les
eût lui-même jamais ressentis, ce qui devait le rendre incapable de
les comprendre chez les autres.

Or, peut-être simplement Swann savait-il que la générosité n'est
souvent que l'aspect intérieur que prennent nos sentiments égoïstes
quand nous ne les avons pas encore nommés et classés. Peut-être
avait-il reconnu dans la sympathie que je lui exprimais, un simple
effet--et une confirmation enthousiaste--de mon amour pour
Gilberte, par lequel--et non par ma vénération secondaire pour lui--seraient
fatalement dans la suite dirigés mes actes. Je ne pouvais
partager ses prévisions, car je n'avais pas réussi à abstraire de
moi-même mon amour, à le faire rentrer dans la généralité des autres
et à en supporter expérimentalement les conséquences; j'étais
désespéré. Je dus quitter un instant Gilberte, Françoise m'ayant
appelé. Il me fallut l'accompagner dans un petit pavillon treillissé
de vert, assez semblable aux bureaux d'octroi désaffectés du vieux
Paris, et dans lequel étaient depuis peu installés, ce qu'on appelle
en Angleterre un lavabo, et en France, par une anglomanie mal
informée, des water-closets. Les murs humides et anciens de l'entrée,
où je restai à attendre Françoise, dégageaient une fraîche odeur de
renfermé qui, m'allégeant aussitôt des soucis que venaient de faire
naître en moi les paroles de Swann rapportées par Gilberte, me pénétra
d'un plaisir non pas de la même espèce que les autres, lesquels nous
laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder,
mais au contraire d'un plaisir consistant auquel je pouvais m'étayer,
délicieux, paisible, riche d'une vérité durable, inexpliquée et
certaine. J'aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades du côté
de Guermantes, essayer de pénétrer le charme de cette impression qui
m'avait saisi et rester immobile à interroger cette émanation
vieillotte qui me proposait non de jouir du plaisir qu'elle ne me
donnait que par surcroît, mais de descendre dans la réalité qu'elle ne
m'avait pas dévoilée. Mais la tenancière de l'établissement, vieille
dame à joues plâtrées, et à perruque rousse, se mit à me parler.
Françoise la croyait «tout à fait bien de chez elle». Sa demoiselle
avait épousé ce que Françoise appelait «un jeune homme de famille», par
conséquent quelqu'un qu'elle trouvait plus différent d'un ouvrier que
Saint-Simon un duc d'un homme «sorti de la lie du peuple». Sans doute
la tenancière avant de l'être avait eu des revers. Mais Françoise
assurait qu'elle était marquise et appartenait à la famille de
Saint-Ferréol. Cette marquise me conseilla de ne pas rester au frais
et m'ouvrit même un cabinet en me disant: «Vous ne voulez pas entrer?
en voici un tout propre, pour vous ce sera gratis.» Elle le faisait
peut-être seulement comme les demoiselles de chez Gouache quand nous
venions faire une commande m'offraient un des bonbons qu'elles avaient
sur le comptoir sous des cloches de verre et que maman me défendait,
hélas! d'accepter; peut-être aussi moins innocemment comme telle
vieille fleuriste par qui maman faisait remplir ses «jardinières» et
qui me donnait une rose en roulant des yeux doux. En tous cas, si la
«marquise» avait du goût pour les jeunes garçons, en leur ouvrant la
porte hypogéenne de ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis
comme des sphinx, elle devait chercher dans ses générosités moins
l'espérance de les corrompre que le plaisir qu'on éprouve à se montrer
vainement prodigue envers ce qu'on aime, car je n'ai jamais vu auprès
d'elle d'autre visiteur qu'un vieux garde forestier du jardin.

Un instant après je prenais congé de la marquise, accompagné de
Françoise, et je quittai cette dernière pour retourner auprès de
Gilberte. Je l'aperçus tout de suite, sur une chaise, derrière le
massif de lauriers. C'était pour ne pas être vue de ses amies: on
jouait à cache-cache. J'allai m'asseoir à côté d'elle. Elle avait une
toque plate qui descendait assez bas sur ses yeux leur donnant ce même
regard «en dessous», rêveur et fourbe que je lui avais vu la première
fois à Combray. Je lui demandai s'il n'y avait pas moyen que j'eusse
une explication verbale avec son père. Gilberte me dit qu'elle la lui
avait proposée, mais qu'il la jugeait inutile. Tenez, ajouta-t-elle,
ne me laissez pas votre lettre, il faut rejoindre les autres
puisqu'ils ne m'ont pas trouvée.»

Si Swann était arrivé alors avant même que je l'eusse reprise, cette
lettre de la sincérité de laquelle je trouvais qu'il avait été si
insensé de ne pas s'être laissé persuader, peut-être aurait-il vu que
c'était lui qui avait raison. Car m'approchant de Gilberte qui,
renversée sur sa chaise, me disait de prendre la lettre et ne me la
tendait pas, je me sentis si attiré par son corps que je lui dis:

--Voyons, empêchez-moi de l'attraper, nous allons voir qui sera le
plus fort.

Elle la mit dans son dos, je passai mes mains derrière son cou, en
soulevant les nattes de ses cheveux qu'elle portait sur les épaules, soit
que ce fût encore de son âge, soit que sa mère voulût la faire
paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir elle-même; nous
luttions, arc-boutés. Je tâchais de l'attirer, elle résistait; ses
pommettes enflammées par l'effort étaient rouges et rondes comme des
cerises; elle riait comme si je l'eusse chatouillée; je la tenais
serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j'aurais voulu
grimper; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu'en
fût à peine augmenté l'essoufflement que me donnaient l'exercice
musculaire et l'ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de
sueur arrachées par l'effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même
m'attarder le temps d'en connaître le goût; aussitôt je pris la
lettre. Alors, Gilberte me dit avec bonté:

--Vous savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu.

Peut-être avait-elle obscurément senti que mon jeu avait un autre
objet que celui que j'avais avoué, mais n'avait-elle pas su remarquer
que je l'avais atteint. Et moi qui craignais qu'elle s'en fût aperçue
(et un certain mouvement rétractile et contenu de pudeur offensée
qu'elle eut un instant après, me donna à penser que je n'avais pas eu
tort de le craindre), j'acceptai de lutter encore, de peur qu'elle pût
croire que je ne m'étais proposé d'autre but que celui après quoi je
n'avais plus envie que de rester tranquille auprès d'elle.

En rentrant, j'aperçus, je me rappelai brusquement l'image, cachée
jusque-là, dont m'avait approché, sans me la laisser voir ni
reconnaître, le frais, sentant presque la suie, du pavillon treillagé.
Cette image était celle de la petite pièce de mon oncle Adolphe, à
Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d'humidité. Mais je
ne pus comprendre et je remis à plus tard de chercher pourquoi le
rappel d'une image si insignifiante m'avait donné une telle félicité.
En attendant, il me sembla que je méritais vraiment le dédain de M. de
Norpois: j'avais préféré jusqu'ici à tous les écrivains celui qu'il
appelait un simple «joueur de flûte» et une véritable exaltation
m'avait été communiquée, non par quelque idée importante, mais par une
odeur de moisi.

Depuis quelque temps, dans certaines familles, le nom des
Champs-Élysées, si quelque visiteur le prononçait, était accueilli par
les mères avec l'air malveillant qu'elles réservent à un médecin
réputé auquel elles prétendent avoir vu faire trop de diagnostics
erronés pour avoir encore confiance en lui; on assurait que ce jardin
ne réussissait pas aux enfants, qu'on pouvait citer plus d'un mal de
gorge, plus d'une rougeole et nombre de fièvres dont il était
responsable. Sans mettre ouvertement en doute la tendresse de maman
qui continuait à m'y envoyer, certaines de ses amies déploraient du
moins son aveuglement.

Les névropathes sont peut-être, malgré l'expression consacrée, ceux qui
«s'écoutent» le moins: ils entendent en eux tant de choses dont ils se
rendent compte ensuite qu'ils avaient eu tort de s'alarmer, qu'ils
finissent par ne plus faire attention à aucune. Leur système nerveux
leur a si souvent crié: «Au secours!» comme pour une grave maladie,
quand tout simplement il allait tomber de la neige ou qu'on allait
changer d'appartement, qu'ils prennent l'habitude de ne pas plus tenir
compte de ces avertissements qu'un soldat, lequel dans l'ardeur de
l'action, les perçoit si peu, qu'il est capable, étant mourant, de
continuer encore quelques jours à mener la vie d'un homme en bonne
santé. Un matin, portant coordonnés en moi mes malaises habituels, de
la circulation constante et intestine desquels je tenais toujours mon
esprit détourné aussi bien que de celle de mon sang, je courais
allègrement vers la salle à manger où mes parents étaient déjà à
table, et--m'étant dit comme d'ordinaire qu'avoir froid peut
signifier non qu'il faut se chauffer, mais par exemple qu'on a été
grondé, et ne pas avoir faim, qu'il va pleuvoir et non qu'il ne faut
pas manger--je me mettais à table, quand, au moment d'avaler la
première bouchée d'une côtelette appétissante, une nausée, un
étourdissement m'arrêtèrent, réponse fébrile d'une maladie commencée,
dont la glace de mon indifférence avait masqué, retardé les symptômes,
mais qui refusait obstinément la nourriture que je n'étais pas en état
d'absorber. Alors, dans la même seconde, la pensée que l'on
m'empêcherait de sortir si l'on s'apercevait que j'étais malade me
donna, comme l'instinct de conservation à un blessé, la force de me
traîner jusqu'à ma chambre où je vis que j'avais 40 degrés de fièvre,
et ensuite de me préparer pour aller aux Champs-Élysées. A travers le
corps languissant et perméable dont elle était enveloppée, ma pensée
souriante rejoignait, exigeait le plaisir si doux d'une partie de
barres avec Gilberte, et une heure plus tard, me soutenant à peine,
mais heureux à côté d'elle, j'avais la force de le goûter encore.

Françoise, au retour, déclara que je m'étais «trouvé indisposé», que
j'avais dû prendre un «chaud et froid», et le docteur, aussitôt
appelé, déclara «préférer» la «sévérité», la «virulence» de la poussée
fébrile qui accompagnait ma congestion pulmonaire et ne serait «qu'un
feu de paille» à des formes plus «insidieuses» et «larvées». Depuis
longtemps déjà j'étais sujet à des étouffements et notre médecin,
malgré la désapprobation de ma grand'mère, qui me voyait déjà mourant
alcoolique, m'avait conseillé outre la caféine qui m'était prescrite
pour m'aider à respirer, de prendre de la bière, du champagne ou du
cognac quand je sentais venir une crise. Celles-ci avorteraient,
disait-il, dans l'«euphorie» causée par l'alcool. J'étais souvent
obligé pour que ma grand'mère permît qu'on m'en donnât, de ne pas
dissimuler, de faire presque montre de mon état de suffocation.
D'ailleurs, dès que je le sentais s'approcher, toujours incertain des
proportions qu'il prendrait, j'en étais inquiet à cause de la
tristesse de ma grand'mère que je craignais beaucoup plus que ma
souffrance. Mais en même temps mon corps, soit qu'il fût trop faible
pour garder seul le secret de celle-ci, soit qu'il redoutât que dans
l'ignorance du mal imminent on exigeât de moi quelque effort qui lui
eût été impossible ou dangereux, me donnait le besoin d'avertir ma
grand'mère de mes malaises avec une exactitude où je finissais par
mettre une sorte de scrupule physiologique. Apercevais-je en moi un
symptôme fâcheux que je n'avais pas encore discerné, mon corps était
en détresse tant que je ne l'avais pas communiqué à ma grand'mère.
Feignait-elle de n'y prêter aucune attention, il me demandait
d'insister. Parfois j'allais trop loin; et le visage aimé qui n'était
plus toujours aussi maître de ses émotions qu'autrefois, laissait
paraître une expression de pitié, une contraction douloureuse. Alors
mon cœur était torturé par la vue de la peine qu'elle avait; comme si
mes baisers eussent dû effacer cette peine, comme si ma tendresse eût
pu donner à ma grand'mère autant de joie que mon bonheur, je me jetais
dans ses bras. Et les scrupules étant d'autre part apaisés par la
certitude qu'elle connaissait le malaise ressenti, mon corps ne
faisait pas opposition à ce que je la rassurasse. Je protestais que ce
malaise n'avait rien de pénible, que je n'étais nullement à plaindre,
qu'elle pouvait être certaine que j'étais heureux; mon corps avait
voulu obtenir exactement ce qu'il méritait de pitié, et pourvu qu'on
sût qu'il avait une douleur en son côté droit, il ne voyait pas
d'inconvénient à ce que je déclarasse que cette douleur n'était pas un
mal et n'était pas pour moi un obstacle au bonheur, mon corps ne se
piquant pas de philosophie; elle n'était pas de son ressort. J'eus
presque chaque jour de ces crises d'étouffement pendant ma
convalescence. Un soir que ma grand'mère m'avait laissé assez bien,
elle rentra dans ma chambre très tard dans la soirée, et s'apercevant
que la respiration me manquait: «Oh! mon Dieu, comme tu souffres»,
s'écria-t-elle, les traits bouleversés. Elle me quitta aussitôt,
j'entendis la porte cochère, et elle rentra un peu plus tard avec du
cognac qu'elle était allée acheter parce qu'il n'y en avait pas à la
maison. Bientôt je commençai à me sentir heureux. Ma grand'mère, un
peu rouge, avait l'air gêné, et ses yeux une expression de lassitude
et de découragement.

--J'aime mieux te laisser et que tu profites un peu de ce mieux, me
dit-elle, en me quittant brusquement. Je l'embrassai pourtant et je
sentis sur ses joues fraîches quelque chose de mouillé dont je ne sus
pas si c'était l'humidité de l'air nocturne qu'elle venait de
traverser. Le lendemain, elle ne vint que le soir dans ma chambre
parce qu'elle avait eu, me dit-on, à sortir. Je trouvai que c'était
montrer bien de l'indifférence pour moi, et je me retins pour ne pas
la lui reprocher.

Mes suffocations ayant persisté alors que ma congestion depuis
longtemps finie ne les expliquait plus, mes parents firent venir en
consultation le professeur Cottard. Il ne suffit pas à un médecin
appelé dans des cas de ce genre d'être instruit. Mis en présence de
symptômes qui peuvent être ceux de trois ou quatre maladies
différentes, c'est en fin de compte son flair, son coup d'œil qui
décident à laquelle malgré les apparences à peu près semblables il y a
chance qu'il ait à faire. Ce don mystérieux n'implique pas de
supériorité dans les autres parties de l'intelligence et un être d'une
grande vulgarité, aimant la plus mauvaise peinture, la plus mauvaise
musique, n'ayant aucune curiosité d'esprit, peut parfaitement le
posséder. Dans mon cas ce qui était matériellement observable pouvait
aussi bien être causé par des spasmes nerveux, par un commencement de
tuberculose, par de l'asthme, par une dyspnée toxi-alimentaire avec
insuffisance rénale, par de la bronchite chronique, par un état
complexe dans lequel seraient entrés plusieurs de ces facteurs. Or les
spasmes nerveux demandaient à être traités par le mépris, la
tuberculose par de grands soins et par un genre de suralimentation qui
eût été mauvaise pour un état arthritique comme l'asthme, et eût pu
devenir dangereux en cas de dyspnée toxi-alimentaire laquelle exige un
régime qui en revanche serait néfaste pour un tuberculeux. Mais les
hésitations de Cottard furent courtes et ses prescriptions
impérieuses: «Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs
jours, rien que du lait. Pas de viande, pas d'alcool.»--Ma mère
murmura que j'avais pourtant bien besoin d'être reconstitué, que
j'étais déjà assez nerveux, que cette purge de cheval et ce régime me
mettraient à bas. Je vis aux yeux de Cottard, aussi inquiets que s'il
avait peur de manquer le train, qu'il se demandait s'il ne s'était pas
laissé aller à sa douceur naturelle. Il tâchait de se rappeler s'il
avait pensé à prendre un masque froid, comme on cherche une glace pour
regarder si on n'a pas oublié de nouer sa cravate. Dans le doute et
pour faire, à tout hasard, compensation, il répondit grossièrement:
«Je n'ai pas l'habitude de répéter deux fois mes ordonnances.
Donnez-moi une plume. Et surtout au lait. Plus tard, quand nous aurons
jugulé les crises et l'agrypnie, je veux bien que vous preniez
quelques potages, puis des purées, mais toujours au lait, au lait.
Cela vous plaira, puisque l'Espagne est à la mode, ollé! ollé! (Ses
élèves connaissaient bien ce calembour qu'il faisait à l'hôpital
chaque fois qu'il mettait un cardiaque ou un hépatique au régime
lacté.) Ensuite vous reviendrez progressivement à la vie commune. Mais
chaque fois que la toux et les étouffements recommenceront, purgatifs,
lavages intestinaux, lit, lait.» Il écouta d'un air glacial, sans y
répondre, les dernières objections de ma mère, et, comme il nous
quitta sans avoir daigné expliquer les raisons de ce régime, mes
parents le jugèrent sans rapport avec mon cas, inutilement
affaiblissant et ne me le firent pas essayer. Ils cherchèrent
naturellement à cacher au Professeur leur désobéissance et pour y
réussir plus sûrement, évitèrent toutes les maisons où ils auraient pu
le rencontrer. Puis mon état s'aggravant on se décida à me faire
suivre à la lettre les prescriptions de Cottard; au bout de trois
jours je n'avais plus de râles, plus de toux et je respirais bien.
Alors nous comprîmes que Cottard, tout en me trouvant comme il le dit
dans la suite, assez asthmatique et surtout «toqué», avait discerné
que ce qui prédominait à ce moment-là en moi, c'était l'intoxication,
et qu'en faisant couler mon foie et en lavant mes reins, il
décongestionnerait mes bronches, me rendrait le souffle, le sommeil,
les forces. Et nous comprîmes que cet imbécile était un grand
clinicien. Je pus enfin me lever. Mais on parlait de ne plus m'envoyer
aux Champs-Élysées. On disait que c'était à cause du mauvais air; je
pensais bien qu'on profitait du prétexte pour que je ne pusse plus
voir Mlle Swann et je me contraignais à redire tout le temps le nom de
Gilberte, comme ce langage natal que les vaincus s'efforcent de
maintenir pour ne pas oublier la patrie qu'ils ne reverront pas.
Quelquefois ma mère passait sa main sur mon front en me disant:

--Alors, les petits garçons ne racontent plus à leur maman les
chagrins qu'ils ont?

Françoise s'approchait tous les jours de moi en me disant: «Monsieur a
une mine! Vous ne vous êtes pas regardé, on dirait un mort!» Il est
vrai que si j'avais eu un simple rhume, Françoise eût pris le même air
funèbre. Ces déplorations tenaient plus à sa «classe» qu'à mon état de
santé. Je ne démêlais pas alors si ce pessimisme était chez Françoise
douloureux ou satisfait. Je conclus provisoirement qu'il était social
et professionnel.

Un jour, à l'heure du courrier, ma mère posa sur mon lit une lettre.
Je l'ouvris distraitement puisqu'elle ne pouvait pas porter la seule
signature qui m'eût rendu heureux, celle de Gilberte avec qui je
n'avais pas de relations en dehors des Champs-Élysées. Or, au bas du
papier, timbré d'un sceau d'argent représentant un chevalier casqué
sous lequel se contournait cette devise: _Per viam rectam_, au-dessous
d'une lettre, d'une grande écriture, et où presque toutes les phrases
semblaient soulignées, simplement parce que la barre des t étant
tracée non au travers d'eux, mais au-dessus, mettait un trait sous le
mot correspondant de la ligne supérieure, ce fut justement la
signature de Gilberte que je vis. Mais parce que je la savais
impossible dans une lettre adressée à moi, cette vue, non accompagnée
de croyance, ne me causa pas de joie. Pendant un instant elle ne fit
que frapper d'irréalité tout ce qui m'entourait. Avec une vitesse
vertigineuse, cette signature sans vraisemblance jouait aux quatre
coins avec mon lit, ma cheminée, mon mur. Je voyais tout vaciller
comme quelqu'un qui tombe de cheval et je me demandais s'il n'y avait
pas une existence toute différente de celle que je connaissais, en
contradiction avec elle, mais qui serait la vraie, et qui m'étant
montrée tout d'un coup me remplissait de cette hésitation que les
sculpteurs dépeignant le Jugement dernier ont donnée aux morts
réveillés qui se trouvent au seuil de l'autre Monde. «Mon cher ami,
disait la lettre, j'ai appris que vous aviez été très souffrant et que
vous ne veniez plus aux Champs-Élysées. Moi je n'y vais guère non plus
parce qu'il y a énormément de malades. Mais mes amies viennent goûter
tous les lundis et vendredis à la maison. Maman me charge de vous dire
que vous nous feriez très grand plaisir en venant aussi dès que vous
serez rétabli, et nous pourrions reprendre à la maison nos bonnes
causeries des Champs-Élysées. Adieu, mon cher ami, j'espère que vos
parents vous permettront de venir très souvent goûter, et je vous
envoie toutes mes amitiés. Gilberte.»

Tandis que je lisais ces mots, mon système nerveux recevait avec une
diligence admirable la nouvelle qu'il m'arrivait un grand bonheur.
Mais mon âme, c'est-à-dire moi-même, et en somme le principal
intéressé, l'ignorait encore. Le bonheur, le bonheur par Gilberte,
c'était une chose à laquelle j'avais constamment songé, une chose
toute en pensées, c'était, comme disait Léonard, de la peinture, _cosa
mentale_. Une feuille de papier couverte de caractères, la pensée ne
s'assimile pas cela tout de suite. Mais dès que j'eus terminé la
lettre, je pensai à elle, elle devint un objet de rêverie, elle
devint, elle aussi, _cosa mentale_ et je l'aimais déjà tant que toutes
les cinq minutes, il me fallait la relire, l'embrasser. Alors, je
connus mon bonheur.

La vie est semée de ces miracles que peuvent toujours espérer les
personnes qui aiment. Il est possible que celui-ci eût été provoqué
artificiellement par ma mère qui voyant que depuis quelque temps
j'avais perdu tout cœur à vivre, avait peut-être fait demander à
Gilberte de m'écrire, comme, au temps de mes premiers bains de mer,
pour me donner du plaisir à plonger, ce que je détestais parce que
cela me coupait la respiration, elle remettait en cachette à mon guide
baigneur de merveilleuses boîtes en coquillages et des branches de
corail que je croyais trouver moi-même au fond des eaux. D'ailleurs,
pour tous les événements qui dans la vie et ses situations
contrastées, se rapportent à l'amour, le mieux est de ne pas essayer
de comprendre, puisque, dans ce qu'ils ont d'inexorable, comme
d'inespéré, ils semblent régis par des lois plutôt magiques que
rationnelles. Quand un multimillionnaire, homme malgré cela charmant,
reçoit son congé d'une femme pauvre et sans agrément avec qui il vit,
appelle à lui, dans son désespoir, toutes les puissances de l'or et
fait jouer toutes les influences de la terre, sans réussir à se faire
reprendre, mieux vaut devant l'invincible entêtement de sa maîtresse
supposer que le Destin veut l'accabler et le faire mourir d'une
maladie de cœur plutôt que de chercher une explication logique. Ces
obstacles contre lesquels les amants ont à lutter et que leur
imagination surexcitée par la souffrance cherche en vain à deviner,
résident parfois dans quelque singularité de caractère de la femme
qu'ils ne peuvent ramener à eux, dans sa bêtise, dans l'influence
qu'ont prise sur elle et les craintes que lui ont suggérées des êtres
que l'amant ne connaît pas, dans le genre de plaisirs qu'elle demande
momentanément à la vie, plaisirs que son amant, ni la fortune de son
amant ne peuvent lui offrir. En tous cas l'amant est mal placé pour
connaître la nature des obstacles que la ruse de la femme lui cache et
que son propre jugement faussé par l'amour l'empêche d'apprécier
exactement. Ils ressemblent à ces tumeurs que le médecin finit par
réduire mais sans en avoir connu l'origine. Comme elles ces obstacles
restent mystérieux mais sont temporaires. Seulement ils durent
généralement plus que l'amour. Et comme celui-ci n'est pas une passion
désintéressée, l'amoureux qui n'aime plus ne cherche pas à savoir
pourquoi la femme pauvre et légère qu'il aimait, s'est obstinément
refusée pendant des années à ce qu'il continuât à l'entretenir.

Or, le même mystère qui dérobe aux yeux souvent la cause des
catastrophes, quand il s'agit de l'amour, entoure, tout aussi
fréquemment la soudaineté de certaines solutions heureuses (telle que
celle qui m'était apportée par la lettre de Gilberte). Solutions
heureuses ou du moins qui paraissent l'être, car il n'y en a guère qui
le soient réellement quand il s'agit d'un sentiment d'une telle sorte
que toute satisfaction qu'on lui donne ne fait généralement que
déplacer la douleur. Parfois pourtant une trêve est accordée et l'on a
pendant quelque temps l'illusion d'être guéri.

En ce qui concerne cette lettre au bas de laquelle Françoise se refusa
à reconnaître le nom de Gilberte parce que le G historié, appuyé sur
un _i_ sans point avait l'air d'un A, tandis que la dernière syllabe
était indéfiniment prolongée à l'aide d'un paraphe dentellé, si l'on
tient à chercher une explication rationnelle du revirement qu'elle
traduisait et qui me rendait si joyeux, peut-être pourra-t-on penser
que j'en fus, pour une part, redevable à un incident que j'avais cru
au contraire de nature à me perdre à jamais dans l'esprit des Swann.
Peu de temps auparavant, Bloch était venu pour me voir, pendant que le
professeur Cottard, que depuis que je suivais son régime on avait
fait revenir, se trouvait dans ma chambre. La consultation étant finie
et Cottard restant seulement en visiteur parce que mes parents
l'avaient retenu à dîner, on laissa entrer Bloch. Comme nous étions
tous en train de causer, Bloch ayant raconté qu'il avait entendu dire
que Mme Swann m'aimait beaucoup, par une personne avec qui il avait
dîné la veille et qui elle-même était très liée avec Mme Swann,
j'aurais voulu lui répondre qu'il se trompait certainement, et bien
établir, par le même scrupule qui me l'avait fait déclarer à M. de
Norpois et de peur que Mme Swann me prît pour un menteur, que je ne la
connaissais pas et ne lui avais jamais parlé. Mais je n'eus pas le
courage de rectifier l'erreur de Bloch, parce que je compris bien
qu'elle était volontaire, et que s'il inventait quelque chose que Mme
Swann n'avait pas pu dire en effet, c'était pour faire savoir, ce
qu'il jugeait flatteur et ce qui n'était pas vrai, qu'il avait dîné à
côté d'une des amies de cette dame. Or il arriva que tandis que M. de
Norpois apprenant que je ne connaissais pas et aurais aimé connaître
Mme Swann, s'était bien gardé de lui parler de moi, Cottard, qu'elle
avait pour médecin, ayant induit de ce qu'il avait entendu dire à
Bloch qu'elle me connaissait beaucoup et m'appréciait, pensa que,
quand il la verrait, dire que j'étais un charmant garçon avec lequel
il était lié, ne pourrait en rien être utile pour moi et serait
flatteur pour lui, deux raisons qui le décidèrent à parler de moi à
Odette dès qu'il en trouva l'occasion.

Alors je connus cet appartement d'où dépassait jusque dans l'escalier
le parfum dont se servait Mme Swann, mais qu'embaumait bien plus
encore le charme particulier et douloureux qui émanait de la vie de
Gilberte. L'implacable concierge, changé en une bienveillante
Euménide, prit l'habitude, quand je lui demandais si je pouvais
monter, de m'indiquer en soulevant sa casquette d'une main propice,
qu'il exauçait ma prière. Les fenêtres qui du dehors interposaient
entre moi et les trésors qui ne m'étaient pas destinés, un regard
brillant, distant et superficiel qui me semblait le regard même des
Swann, il m'arriva, quand à la belle saison j'avais passé tout un
après-midi avec Gilberte dans sa chambre, de les ouvrir moi-même pour
laisser entrer un peu d'air et même de m'y pencher à côté d'elle, si
c'était le jour de réception de sa mère, pour voir arriver les visites
qui souvent, levant la tête en descendant de voiture, me faisaient
bonjour de la main, me prenant pour quelque neveu de la maîtresse de
maison. Les nattes de Gilberte dans ces moments-là touchaient ma joue.
Elles me semblaient, en la finesse de leur gramen à la fois naturel et
surnaturel, et la puissance de leurs rinceaux d'art, un ouvrage unique
pour lequel on avait utilisé le gazon même du Paradis. A une section
même infime d'elles, quel herbier céleste n'eussé-je pas donné comme
châsse. Mais n'espérant point obtenir un morceau vrai de ces nattes,
si au moins j'avais pu en posséder la photographie, combien plus
précieuse que celle de fleurettes dessinées par le Vinci! Pour en
avoir une je fis auprès d'amis des Swann et même de photographes, des
bassesses qui ne me procurèrent pas ce que je voulais, mais me lièrent
pour toujours avec des gens très ennuyeux.

Les parents de Gilberte, qui si longtemps m'avaient empêché de la
voir, maintenant--quand j'entrais dans la sombre antichambre où
planait perpétuellement, plus formidable et plus désirée que jadis à
Versailles l'apparition du Roi, la possibilité de les rencontrer, et
où habituellement, après avoir buté contre un énorme porte-manteaux à
sept branches comme le Chandelier de l'Écriture, je me confondais en
salutations devant un valet de pied assis, dans sa longue jupe grise,
sur le coffre de bois et que dans l'obscurité j'avais pris pour Mme
Swann,--les parents de Gilberte, si l'un d'eux se trouvait passer au
moment de mon arrivée, loin d'avoir l'air irrité, me serraient la main
en souriant et me disaient:

--Comment allez-vous (qu'ils prononçaient tous deux «commen
allez-vous», sans faire la liaison du _t_, liaison, qu'on pense bien
qu'une fois rentré à la maison je me faisais un incessant et
voluptueux exercice de supprimer). Gilberte sait-elle que vous êtes
là? alors je vous quitte.

Bien plus, les goûters eux-mêmes que Gilberte offrait à ses amies et
qui si longtemps m'avaient paru la plus infranchissable des
séparations accumulées entre elle et moi devenaient maintenant une
occasion de nous réunir dont elle m'avertissait par un mot, écrit
(parce que j'étais une relation encore assez nouvelle), sur un papier
à lettres toujours différent. Une fois il était orné d'un caniche bleu
en relief surmontant une légende humoristique écrite en anglais et
suivie d'un point d'exclamation, une autre fois timbré d'une ancre
marine, ou du chiffre G. S., démesurément allongé en un rectangle qui
tenait toute la hauteur de la feuille, ou encore du nom «Gilberte»
tantôt tracé en travers dans un coin en caractères dorés qui imitaient
la signature de mon amie et finissaient par un paraphe, au-dessous
d'un parapluie ouvert imprimé en noir, tantôt enfermé dans un
monogramme en forme de chapeau chinois qui en contenait toutes les
lettres en majuscules sans qu'il fût possible d'en distinguer une
seule. Enfin comme la série des papiers à lettres que Gilberte
possédait, pour nombreuse que fût cette série, n'était pas illimitée,
au bout d'un certain nombre de semaines, je voyais revenir celui qui
portait, comme la première fois qu'elle m'avait écrit, la devise: _Per
viam rectam_, au-dessous du chevalier casqué, dans une médaille
d'argent bruni. Et chacun était choisi tel jour plutôt que tel autre
en vertu de certains rites, pensais-je alors, mais plutôt je le crois
maintenant, parce qu'elle cherchait à se rappeler ceux dont elle
s'était servie les autres fois, de façon à ne jamais envoyer le même à
un de ses correspondants, au moins de ceux pour qui elle prenait la
peine de faire des frais, qu'aux intervalles les plus éloignés
possibles. Comme à cause de la différence des heures de leurs leçons,
certaines des amies que Gilberte invitait à ces goûters étaient
obligées de partir comme les autres arrivaient seulement, dès
l'escalier j'entendais s'échapper de l'antichambre un murmure de voix
qui, dans l'émotion que me causait la cérémonie imposante à laquelle
j'allais assister, rompait brusquement bien avant que j'atteignisse le
palier, les liens qui me rattachaient encore à la vie antérieure et
m'ôtaient jusqu'au souvenir d'avoir à retirer mon foulard une fois que
je serais au chaud et de regarder l'heure pour ne pas rentrer en
retard. Cet escalier, d'ailleurs, tout en bois, comme on faisait alors
dans certaines maisons de rapport de ce style Henri II qui avait été
si longtemps l'idéal d'Odette et dont elle devait bientôt se déprendre,
et pourvu d'une pancarte sans équivalent chez nous, sur laquelle on
lisait ces mots: «Défense de se servir de l'ascenseur pour descendre»,
me semblait quelque chose de tellement prestigieux que je dis à mes
parents que c'était un escalier ancien rapporté de très loin par M.
Swann. Mon amour de la vérité était si grand que je n'aurais pas
hésité à leur donner ce renseignement même si j'avais su qu'il était
faux, car seul il pouvait leur permettre d'avoir pour la dignité de
l'escalier des Swann le même respect que moi. C'est ainsi que devant
un ignorant qui ne peut comprendre en quoi consiste le génie d'un
grand médecin, on croirait bien faire de ne pas avouer qu'il ne sait
pas guérir le rhume de cerveau. Mais comme je n'avais aucun esprit
d'observation, comme en général je ne savais ni le nom ni l'espèce des
choses qui se trouvaient sous mes yeux, et comprenais seulement que
quand elles approchaient les Swann, elles devaient être
extraordinaires, il ne me parut pas certain qu'en avertissant mes
parents de leur valeur artistique et de la provenance lointaine de cet
escalier, je commisse un mensonge. Cela ne me parut pas certain; mais
cela dut me paraître probable, car je me sentis devenir très rouge,
quand mon père m'interrompit en disant: «Je connais ces maisons-là;
j'en ai vu une, elles sont toutes pareilles; Swann occupe simplement
plusieurs étages, c'est Berlier qui les a construites.» Il ajouta
qu'il avait voulu louer dans l'une d'elles, mais qu'il y avait
renoncé, ne les trouvant pas commodes et l'entrée pas assez claire; il
le dit; mais je sentis instinctivement que mon esprit devait faire au
prestige des Swann et à mon bonheur les sacrifices nécessaires, et par
un coup d'autorité intérieure, malgré ce que je venais d'entendre,
j'écartai à tout jamais de moi, comme un dévot la _Vie de Jésus_ de
Renan, la pensée dissolvante que leur appartement était un appartement
quelconque que nous aurions pu habiter.

Cependant, ces jours de goûter, m'élevant dans l'escalier marche à
marche, déjà dépouillé de ma pensée et de ma mémoire, n'étant plus que
le jouet des plus vils réflexes, j'arrivais à la zone où le parfum de
Mme Swann se faisait sentir. Je croyais déjà voir la majesté du gâteau
au chocolat, entouré d'un cercle d'assiettes à petits fours et de
petites serviettes damassées grises à dessins, exigées par l'étiquette
et particulières aux Swann. Mais cet ensemble inchangeable et réglé
semblait, comme l'univers nécessaire de Kant, suspendu à un acte
suprême de liberté. Car quand nous étions tous dans le petit salon de
Gilberte, tout d'un coup regardant l'heure, elle disait:

--Dites donc, mon déjeuner commence à être loin, je ne dîne qu'à
huit heures, j'ai bien envie de manger quelque chose. Qu'en
diriez-vous?

Et elle nous faisait entrer dans la salle à manger, sombre comme
l'intérieur d'un Temple asiatique peint par Rembrandt, et où un gâteau
architectural aussi débonnaire et familier qu'il était imposant,
semblait trôner là à tout hasard comme un jour quelconque, pour le cas
où il aurait pris fantaisie à Gilberte de le découronner de ses
créneaux en chocolat et d'abattre ses remparts aux pentes fauves et
raides, cuites au four comme les bastions du palais de Darius. Bien
mieux, pour procéder à la destruction de la pâtisserie ninitive,
Gilberte ne consultait pas seulement sa faim; elle s'informait encore
de la mienne, tandis qu'elle extrayait pour moi du monument écroulé
tout un pan verni et cloisonné de fruits écarlates, dans le goût
oriental. Elle me demandait même l'heure à laquelle mes parents
dînaient, comme si je l'avais encore sue, comme si le trouble qui me
dominait avait laissé persister la sensation de l'inappétence ou de la
faim, la notion du dîner ou l'image de la famille, dans ma mémoire
vide et mon estomac paralysé. Malheureusement cette paralysie n'était
que momentanée. Les gâteaux que je prenais sans m'en apercevoir, il
viendrait un moment où il faudrait les digérer. Mais il était encore
lointain. En attendant Gilberte me faisait «mon thé». J'en buvais
indéfiniment, alors qu'une seule tasse m'empêchait de dormir pour
vingt-quatre heures. Aussi ma mère avait-elle l'habitude de dire:
«C'est ennuyeux, cet enfant ne peut aller chez les Swann sans rentrer
malade.» Mais savais-je seulement quand j'étais chez les Swann que
c'était du thé que je buvais? L'eussé-je su que j'en eusse pris tout
de même, car en admettant que j'eusse recouvré un instant le
discernement du présent, cela ne m'eût pas rendu le souvenir du passé
et la prévision de l'avenir. Mon imagination n'était pas capable
d'aller jusqu'au temps lointain où je pourrais avoir l'idée de me
coucher et le besoin du sommeil.

Les amies de Gilberte n'étaient pas toutes plongées dans cet état
d'ivresse où une décision est impossible. Certaines refusaient du thé!
Alors Gilberte disait, phrase très répandue à cette époque:
«Décidément, je n'ai pas de succès avec mon thé!» Et pour effacer
davantage l'idée de cérémonie, dérangeant l'ordre des chaises autour
de la table: «Nous avons l'air d'une noce; mon Dieu que les
domestiques sont bêtes.»

Elle grignotait, assise de côté sur un siège en forme d'x et placé de
travers. Même, comme si elle eût pu avoir tant de petits fours à sa
disposition, sans avoir demandé la permission à sa mère, quand Mme
Swann--dont le «jour» coïncidait d'ordinaire avec les goûters de
Gilberte--après avoir reconduit une visite, entrait, un moment
après, en courant, quelquefois habillée de velours bleu, souvent dans
une robe en satin noir couverte de dentelles blanches, elle disait
d'un air étonné:

--Tiens, ça a l'air bon ce que vous mangez là, cela me donne faim de
vous voir manger du cake.

--Eh bien, maman, nous vous invitons, répondait Gilberte.

--Mais non, mon trésor, qu'est-ce que diraient mes visites, j'ai
encore Mme Trombert, Mme Cottard et Mme Bontemps, tu sais que chère
Mme Bontemps ne fait pas des visites très courtes et elle vient
seulement d'arriver. Qu'est-ce qu'ils diraient toutes ces bonnes gens
de ne pas me voir
revenir; s'il ne vient plus personne, je reviendrai bavarder avec vous
(ce qui m'amusera beaucoup plus) quand elles seront parties. Je crois
que je mérite d'être un peu tranquille, j'ai eu quarante-cinq visites
et sur quarante-cinq il y en a eu quarante-deux qui ont parlé du
tableau de Gérôme! Mais venez-donc un de ces jours, me disait-elle,
prendre votre thé avec Gilberte, elle vous le fera comme vous l'aimez,
comme vous le prenez dans votre petit «studio», ajoutait-elle, tout en
s'enfuyant vers ses visites et comme si ç'avait été quelque chose
d'aussi connu de moi que mes habitudes (fût-ce celle que j'aurais eue
de prendre le thé, si j'en avais jamais pris; quand à un «studio»
j'étais incertain si j'en avais un ou non) que j'étais venu chercher
dans ce monde mystérieux. «Quand viendrez-vous? Demain? On vous fera
des toasts aussi bons que chez Colombin. Non? Vous êtes un vilain»,
disait-elle, car depuis qu'elle aussi commençait à avoir un salon,
elle prenait les façons de Mme Verdurin, son ton de despotisme
minaudier. Les toasts m'étant d'ailleurs aussi inconnus que Colombin,
cette dernière promesse n'aurait pu ajouter à ma tentation. Il
semblera plus étrange, puisque tout le monde parle ainsi et peut-être
même maintenant à Combray, que je n'eusse pas à la première minute
compris de qui voulait parler Mme Swann, quand je l'entendis me faire
l'éloge de notre vieille «nurse». Je ne savais pas l'anglais, je
compris bientôt pourtant que ce mot désignait Françoise. Moi qui aux
Champs-Élysées, avais eu si peur de la fâcheuse impression qu'elle
devait produire, j'appris par Mme Swann que c'est tout ce que Gilberte
lui avait raconté sur ma «nurse» qui leur avait donné à elle et à son
mari de la sympathie pour moi. «On sent qu'elle vous est si dévouée,
qu'elle est si bien.» (Aussitôt je changeai entièrement d'avis sur
Françoise. Par contre-coup, avoir une institutrice pourvue d'un
caoutchouc et d'un plumet ne me sembla plus chose si nécessaire.)
Enfin je compris, par quelques mots échappés à Mme Swann sur Mme
Blatin dont elle reconnaissait la bienveillance mais redoutait les
visites, que des relations personnelles avec cette dame ne m'eussent
pas été aussi précieuses que j'avais cru et n'eussent amélioré en rien
ma situation chez les Swann.

Si j'avais déjà commencé d'explorer avec ces tressaillements de
respect et de joie le domaine féerique qui contre toute attente avait
ouvert devant moi ses avenues jusque-là fermées, pourtant c'était
seulement en tant qu'ami de Gilberte. Le royaume dans lequel j'étais
accueilli était contenu lui-même dans un plus mystérieux encore où
Swann et sa femme menaient leur vie surnaturelle, et vers lequel ils
se dirigeaient après m'avoir serré la main quand ils traversaient en
même temps que moi, en sens inverse, l'antichambre. Mais bientôt je
pénétrai aussi au cœur du Sanctuaire. Par exemple, Gilberte n'était pas
là, M. ou Mme Swann se trouvait à la maison. Ils avaient demandé qui
avait sonné, et apprenant que c'était moi, m'avaient fait prier
d'entrer un instant auprès d'eux, désirant que j'usasse dans tel ou
tel sens, pour une chose ou pour une autre, de mon influence sur leur
fille. Je me rappelais cette lettre si complète, si persuasive, que
j'avais naguère écrite à Swann et à laquelle il n'avait même pas
daigné répondre. J'admirais l'impuissance de l'esprit, du raisonnement
et du cœur à opérer la moindre conversion, à résoudre une seule de ces
difficultés, qu'ensuite la vie, sans qu'on sache seulement comment
elle s'y est prise, dénoue si aisément. Ma position nouvelle d'ami de
Gilberte, doué sur elle d'une excellente influence, me faisait
maintenant bénéficier de la même faveur que si ayant eu pour camarade,
dans un collège où on m'eût classé toujours premier, le fils d'un roi,
j'avais dû à ce hasard mes petites entrées au Palais et des audiences
dans la salle du trône; Swann avec une bienveillance infinie et comme
s'il n'avait pas été surchargé d'occupations glorieuses, me faisait
entrer dans sa bibliothèque et m'y laissait pendant une heure répondre
par des balbutiements, des silences de timidité coupés de brefs et
incohérents élans de courage, à des propos dont mon émoi m'empêchait
de comprendre un seul mot; il me montrait des objets d'art et des
livres qu'il jugeait susceptibles de m'intéresser et dont je ne
doutais pas d'avance qu'ils ne passassent infiniment en beauté tous
ceux que possèdent le Louvre et la Bibliothèque Nationale, mais qu'il
m'était impossible de regarder. A ces moments-là son maître d'hôtel
m'aurait fait plaisir en me demandant de lui donner ma montre, mon
épingle de cravate, mes bottines et de signer un acte qui le
reconnaissait pour mon héritier: selon la belle expression populaire
dont, comme pour les plus célèbres épopées, on ne connaît pas
l'auteur, mais qui comme elles et contrairement à la théorie de Wolf
en a eu certainement un (un de ces esprits inventifs et modestes
ainsi qu'il s'en rencontre chaque année, lesquels font des trouvailles
telles que «mettre un nom sur une figure»; mais leur nom à eux, ils ne
le font pas connaître), _je ne savais plus ce que je faisais_. Tout au
plus m'étonnais-je quand la visite se prolongeait, à quel néant de
réalisation, à quelle absence de conclusion heureuse, conduisaient ces
heures vécues dans la demeure enchantée. Mais ma déception ne tenait
ni à l'insuffisance des chefs-d'œuvre montrés, ni à l'impossibilité
d'arrêter sur eux un regard distrait. Car ce n'était pas la beauté
intrinsèque des choses qui me rendait miraculeux d'être dans le
cabinet de Swann, c'était l'adhérence à ces choses--qui eussent pu
être les plus laides du monde--du sentiment particulier, triste et
voluptueux que j'y localisais depuis tant d'années et qui l'imprégnait
encore; de même la multitude des miroirs, des brosses d'argent, des
autels à saint Antoine de Padoue sculptés et peints par les plus
grands artistes, ses amis, n'étaient pour rien dans le sentiment de
mon indignité et de sa bienveillance royale qui m'était inspiré quand
Mme Swann me recevait un moment dans sa chambre où trois belles et
imposantes créatures, sa première, sa deuxième et sa troisième femmes
de chambre préparaient en souriant des toilettes merveilleuses, et
vers laquelle sur l'ordre proféré par le valet de pied en culotte
courte que madame désirait me dire un mot, je me dirigeais par le
sentier sinueux d'un couloir tout embaumé à distance des essences
précieuses qui exhalaient sans cesse du cabinet de toilette leurs
effluves odoriférants.

Quand Mme Swann était retournée auprès de ses visites, nous
l'entendions encore parler et rire, car même devant deux personnes et
comme si elle avait eu à tenir tête à tous les «camarades», elle
élevait la voix, lançait les mots, comme elle avait si souvent, dans
le petit clan, entendu faire à la «patronne», dans les moments où
celle-ci «dirigeait la conversation». Les expressions que nous avons
récemment empruntées aux autres étant celles, au moins pendant un
temps, dont nous aimons le plus à nous servir, Mme Swann choisissait
tantôt celles qu'elle avait apprises de gens distingués que son mari
n'avait pu éviter de lui faire connaître (c'est d'eux qu'elle tenait
le maniérisme qui consiste à supprimer l'article ou le pronom
démonstratif devant un adjectif qualifiant une personne), tantôt de
plus vulgaires (par exemple: «C'est un rien!» mot favori d'une de ses
amies) et cherchait à les placer dans toutes les histoires que, selon
une habitude prise dans le «petit clan», elle aimait à raconter. Elle
disait volontiers ensuite: «J'aime beaucoup cette histoire», «ah!
avouez, c'est une bien belle histoire!»; ce qui lui venait, par son
mari, des Guermantes qu'elle ne connaissait pas.

Mme Swann avait quitté la salle à manger, mais son mari qui venait de
rentrer faisait à son tour une apparition auprès de nous.--Sais-tu
si ta mère est seule, Gilberte?--Non, elle a encore du monde,
papa.--Comment, encore? à sept heures! C'est effrayant. La pauvre
femme doit être brisée. C'est odieux. (A la maison j'avais toujours
entendu, dans _odieux_, prononcer l'_o_ long--audieux,--mais M. et
Mme Swann disaient odieux, en faisant l'_o_ bref.) Pensez, depuis deux
heures de l'après-midi! reprenait-il en se tournant vers moi. Et
Camille me disait qu'entre quatre et cinq heures, il est bien venu
douze personnes. Qu'est-ce que je dis douze, je crois qu'il m'a dit
quatorze. Non, douze; enfin je ne sais plus. Quand je suis rentré je
ne songeais pas que c'était son jour, et en voyant toutes ces voitures
devant la porte, je croyais qu'il y avait un mariage dans la maison.
Et depuis un moment que je suis dans ma bibliothèque les coups de
sonnette n'ont pas arrêté, ma parole d'honneur, j'en ai mal à la tête.
Et il y a encore beaucoup de monde près d'elle?--Non, deux visites
seulement.--Sais-tu qui?--Mme Cottard et Mme Bontemps.--Ah! la femme
du chef de cabinet du ministre des Travaux publics.--J'sais que son
mari est employé dans un ministère, mais j'sais pas au
juste comme quoi, disait Gilberte en faisant l'enfant.

--Comment, petite sotte, tu parles comme si tu avais deux ans.
Qu'est-ce que tu dis: employé dans un ministère? Il est tout
simplement chef de cabinet, chef de toute la boutique, et encore, où
ai-je la tête, ma parole je suis aussi distrait que toi, il n'est pas
chef de cabinet, il est _directeur_ du cabinet.

--J'sais pas, moi; alors c'est beaucoup d'être le directeur du
cabinet? répondait Gilberte qui ne perdait jamais une occasion de
manifester de l'indifférence pour tout ce qui donnait de la vanité à
ses parents (elle pouvait d'ailleurs penser qu'elle ne faisait
qu'ajouter à une relation aussi éclatante, en n'ayant pas l'air d'y
attacher trop d'importance).

--Comment, si c'est beaucoup! s'écriait Swann qui préférait à cette
modestie qui eût pu me laisser dans le doute, un langage plus
explicite. Mais c'est simplement le premier après le ministre! C'est
même plus que le ministre, car c'est lui qui fait tout. Il paraît du
reste que c'est une capacité, un homme de premier ordre, un individu
tout à fait distingué. Il est officier de la Légion d'honneur. C'est
un homme délicieux, même fort joli garçon.

Sa femme d'ailleurs l'avait épousé envers et contre tous parce que
c'était un «être de charme». Il avait, ce qui peut suffire à
constituer un ensemble rare et délicat, une barbe blonde et soyeuse,
de jolis traits, une voix nasale, l'haleine forte et un œil de verre.

--Je vous dirai, ajoutait-il en s'adressant à moi, que je m'amuse
beaucoup de voir ces gens-là dans le gouvernement actuel, parce que ce
sont les Bontemps, de la maison Bontemps-Chenut, le type de la
bourgeoisie réactionnaire cléricale, à idées étroites. Votre pauvre
grand-père a bien connu, au moins de réputation et de vue, le vieux
père Chenut qui ne donnait qu'un sou de pourboire aux cochers bien
qu'il fût riche pour l'époque, et le baron Bréau-Chenut. Toute la
fortune a sombré dans le krach de l'Union Générale, vous êtres trop
jeune pour avoir connu ça, et dame on s'est refait comme on a pu.

--C'est l'oncle d'une petite qui venait à mon cours, dans une classe
bien au-dessous de moi, la fameuse «Albertine». Elle sera sûrement
très «fast» mais en attendant elle a une drôle de touche.

--Elle est étonnante ma fille, elle connaît tout le monde.

--Je ne la connais pas. Je la voyais seulement passer, on criait Albertine
par-ci, Albertine par-là. Mais je connais Mme Bontemps, et elle ne me plaît
pas non plus.

--Tu as le plus grand tort, elle est charmante, jolie, intelligente.
Elle est même spirituelle. Je vais aller lui dire bonjour, lui
demander si son mari croit que nous allons avoir la guerre, et si on
peut compter sur le roi Théodose. Il doit savoir cela, n'est-ce pas,
lui qui est dans le secret des Dieux?

Ce n'est pas ainsi que Swann parlait autrefois; mais qui n'a vu des
princesses royales fort simples, si dix ans plus tard elles se sont
fait enlever par un valet de chambre, et qu'elles cherchent à revoir
du monde et sentent qu'on ne vient pas volontiers chez elles, prendre
spontanément le langage des vieilles raseuses, et quand on cite une
duchesse à la mode, ne les a entendues dire: «Elle était hier chez
moi», et: «Je vis très à l'écart»? Aussi est-il inutile d'observer les
mœurs puisque on peut les déduire des lois psychologiques.

Les Swann participaient à ce travers des gens chez qui peu de monde
va; la visite, l'invitation, une simple parole aimable de personnes un
peu marquantes étaient pour eux un événement auquel ils souhaitaient
de donner de la publicité. Si la mauvaise chance voulait que les
Verdurin fussent à Londres quand Odette avait eu un dîner un peu
brillant, on s'arrangeait pour que par quelque ami commun la nouvelle
leur en fût câblée outre-Manche. Il n'est pas jusqu'aux lettres, aux
télégrammes flatteurs reçus par Odette, que les Swann ne fussent
incapables de garder pour eux. On en parlait aux amis, on les faisait
passer de mains en mains. Le salon des Swann ressemblait ainsi à ces
hôtels de villes d'eaux où on affiche les dépêches.

Du reste, les personnes qui n'avaient pas seulement connu l'ancien
Swann en dehors du monde, comme j'avais fait, mais dans le monde, dans
ce milieu Guermantes, où, en exceptant les Altesses et les Duchesses,
on était d'une exigence infinie pour l'esprit et le charme, où on
prononçait l'exclusive pour des hommes éminents, qu'on trouvait
ennuyeux ou vulgaires, ces personnes-là auraient pu s'étonner en
constatant que l'ancien Swann avait cessé d'être non seulement discret
quand il parlait de ses relations mais difficile quand il s'agissait
de les choisir. Comment Mme Bontemps, si commune, si méchante, ne
l'exaspérait-elle pas? Comment pouvait-il la déclarer agréable? Le
souvenir du milieu Guermantes, aurait dû l'en empêcher semblait-il; en
réalité il l'y aidait. Il y avait certes chez les Guermantes, à
l'encontre des trois quarts des milieux mondains, du goût, un goût
raffiné même, mais aussi du snobisme, d'où possibilité d'une
interruption momentanée dans l'exercice du goût. S'il s'agissait de
quelqu'un qui n'était pas indispensable à cette coterie, d'un ministre
des Affaires étrangères, républicain un peu solennel, d'un académicien
bavard, le goût s'exerçait à fond contre lui, Swann plaignait Mme de
Guermantes d'avoir dîné à côté de pareils convives dans une ambassade
et on leur préférait mille fois un homme élégant, c'est-à-dire un
homme du milieu Guermantes, bon à rien, mais possédant l'esprit des
Guermantes, quelqu'un qui était de la même chapelle. Seulement, une
grande-duchesse, une princesse du sang dînait-elle souvent chez Mme de
Guermantes, elle se trouvait alors faire partie de cette chapelle elle
aussi, sans y avoir aucun droit, sans en posséder en rien l'esprit.
Mais avec la naïveté des gens du monde, du moment qu'on la recevait,
on s'ingéniait à la trouver agréable, faute de pouvoir se dire que
c'est parce qu'on l'avait trouvée agréable qu'on la recevait. Swann,
venant au secours de Mme de Guermantes, lui disait quand l'Altesse
était partie: «Au fond elle est bonne femme, elle a même un certain
sens du comique. Mon Dieu je ne pense pas qu'elle ait approfondi la
_Critique de la Raison pure_, mais elle n'est pas déplaisante.--Je
suis absolument de votre avis, répondait la duchesse. Et encore elle
était intimidée, mais vous verrez qu'elle peut être charmante.--Elle est
bien moins embêtante que Mme X (la femme de l'académicien
bavard, laquelle était remarquable) qui vous cite vingt volumes.--Mais
il n'y a même pas de comparaison possible.» La faculté de dire
de telles choses, de les dire sincèrement, Swann l'avait acquise chez
la duchesse, et conservée. Il en usait maintenant à l'égard des gens
qu'il recevait. Il s'efforçait à discerner, à aimer en eux les
qualités que tout être humain révèle, si on l'examine avec une
prévention favorable et non avec le dégoût des délicats; il mettait en
valeur les mérites de Mme Bontemps comme autrefois ceux de la
princesse de Parme, laquelle eût dû être exclue du milieu Guermantes,
s'il n'y avait pas eu entrée de faveur pour certaines altesses et si
même quand il s'agissait d'elles on n'eût vraiment considéré que
l'esprit et un certain charme. On a vu d'ailleurs autrefois que Swann
avait le goût (dont il faisait maintenant une application seulement
plus durable) d'échanger sa situation mondaine contre une autre qui
dans certaines circonstances lui convenait mieux. Il n'y a que les
gens incapables de décomposer, dans leur perception, ce qui au premier
abord paraît indivisible, qui croient que la situation fait corps avec
la personne. Un même être, pris à des moments successifs de sa vie,
baigne à différents degrés de l'échelle sociale dans des milieux qui
ne sont pas forcément de plus en plus élevés; et chaque fois que dans
une période autre de l'existence, nous nouons, ou renouons, des liens
avec un certain milieu, que nous nous y sentons choyés, nous
commençons tout naturellement à nous y attacher en y poussant
d'humaines racines.

Pour ce qui concerne Mme Bontemps, je crois aussi que Swann en parlant
d'elle avec cette insistance n'était pas fâché de penser que mes
parents apprendraient qu'elle venait voir sa femme. A vrai dire, à la
maison, le nom des personnes que celle-ci arrivait peu à peu à
connaître, piquait plus la curiosité qu'il n'excitait d'admiration. Au
nom de Mme Trombert, ma mère disait:

--Ah! mais voilà une nouvelle recrue et qui lui en amènera
d'autres.

Et comme si elle eût comparé la façon un peu sommaire, rapide et
violente dont Mme Swann conquérait ses relations à une guerre
coloniale, maman ajoutait:

--Maintenant que les Trombert sont soumis, les tribus voisines ne
tarderont pas à se rendre.

Quand elle croisait dans la rue Mme Swann, elle nous disait en
rentrant:

--J'ai aperçu Mme Swann sur son pied de guerre, elle devait partir
pour quelque offensive fructueuse chez les Masséchutos, les Cynghalais
ou les Trombert.

Et toutes les personnes nouvelles que je lui disais avoir vues dans ce
milieu un peu composite et artificiel où elles a

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