Récits d'une tante (Vol. 1 de 4)
by comtesse de Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond Boigne · French · Gutenberg #29613 · 766,393 chars · public domain (US)
The Project Gutenberg eBook of Récits d'une tante (Vol. 1 de 4)
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Récits d'une tante (Vol. 1 de 4)
Author: comtesse de Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond Boigne
Release date: August 5, 2009 [eBook #29613]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/29613
Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 1 DE 4) ***
Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
MÉMOIRES
DE LA
COMTESSE DE BOIGNE
I
_Il a été tiré de cet ouvrage
mille exemplaires sur vergé teinté des Papeteries
de Corvol-l'Orgueilleux
tous numérotés._
Nº 166
[Illustration: ADÈLE D'OSMOND, COMTESSE DE BOIGNE d'après une
miniature de J. Isabey appartenant à Madame Achille Fould.]
RÉCITS D'UNE TANTE
MÉMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE NÉE D'OSMOND
PUBLIÉS INTÉGRALEMENT D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL
I
_Versailles.--L'Émigration._
_L'Empire.--La Restauration de 1814._
_PARIS_
ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ
1921
AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS
La publication des _Mémoires de la comtesse de Boigne_ a fait l'objet
d'un long procès dont le jugement, rendu en première instance à Paris
le 28 juillet 1909, fut confirmé en Cour d'Appel le 28 février 1911 et
ratifié définitivement par un arrêt de la Cour de Cassation du 26
février 1919.
Les héritiers de madame de Boigne, née d'Osmond, n'auraient
probablement pas entrepris cette publication ou auraient, tout au
moins, estimé préférable de l'ajourner encore; mais, puisqu'elle a été
faite, certains scrupules deviennent sans valeur. Maintenant que leurs
droits sont reconnus, rétablis, ils tiennent à ce que cette
publication soit reprise, dans l'intérêt même de la science
historique, mais à ce qu'elle soit faite, cette fois, sans
suppressions ni modifications de texte, conformément à la volonté de
l'auteur qui, dans son testament du 25 mai 1862, laissait à ses
héritiers le soin de publier «un manuscrit en trois volumes intitulé
_Récits d'une tante_» quand et comment ils le jugeraient à propos,
mais «à la seule condition de ne rien changer».
Cette condition se trouvait d'autant plus aisément réalisable
qu'aucune retouche n'était nécessaire pour l'impression. Ce fut madame
de Boigne elle-même qui divisa son oeuvre en huit parties dont elle
traça les titres, subdivisant ensuite chaque partie en chapitres dont
elle rédigea les sommaires. Elle écrivit d'abord la huitième partie de
ses mémoires, la plus importante comme étendue puisqu'elle dépasse le
quart du manuscrit, la plus importante également au point de vue
historique car, les événements qu'elle groupe sous le titre d'ensemble
de _Fragments_, elle les relatait au moment même avec le plus grand
soin et en indiquant minutieusement comment, dans quelles conditions
elle se trouvait ainsi renseignée. Ce fut ensuite qu'elle songea à
revenir sur le passé, à rapporter les événements déjà lointains
demeurés présents à son souvenir ou qu'elle avait entendu raconter par
des personnes lui semblant dignes de confiance. C'est ainsi que, dans
la première partie, avec la crainte de manquer parfois à sa précision
habituelle, elle relate, bien des années après, des faits ou de
simples épisodes survenus pendant son enfance et, parfois même, avant
sa naissance.
Certains lecteurs éprouveront de l'étonnement et peut-être du regret
en constatant l'absence de toute annotation. Les érudits tiennent fort
justement aux notes que Sainte-Beuve qualifiait de «livre d'en bas» et
qu'Henri Houssaye appréciait au point d'affirmer que «ce livre d'en
bas est le répondant du livre d'en haut». Mais les _Mémoires de la
comtesse de Boigne_ n'ont pas besoin d'un «répondant». D'autre part,
nous n'avions pas à dépasser notre tâche modeste d'éditeurs. De plus,
si les notes biographiques nous paraissaient sans grand intérêt, des
notes critiques nous auraient semblé plus qu'inutiles et véritablement
déplacées, comme l'ont signalé plusieurs historiens en analysant ces
_Mémoires_.
Les appréciations de madame de Boigne sont nombreuses, diverses et
jamais déguisées. Il faut se rappeler qu'elle est née le 19 février
1781, pendant les derniers beaux jours de la brillante et majestueuse
Cour de Versailles, qu'elle a grandi hors de France pendant la
tourmente révolutionnaire, qu'elle est rentrée à Paris pour assister
aux grands événements de l'Empire et s'y trouver parfois mêlée,
qu'elle a vieilli pendant la période incertaine de la Restauration
pour mourir le 6 mai 1866, pendant l'épanouissement du second Empire.
Ayant, au cours de sa longue existence, connu les divers régimes de
gouvernement, avec quelques transformations pour chacun d'eux, et
malgré une instinctive préférence pour le régime de sa première
jeunesse, malgré son respect de la tradition, ses impressions se
modifièrent nécessairement et ses appréciations aussi. Elle le
reconnaît, le signale à plusieurs reprises et, notamment, en ces
termes: «Dans tout le cours de ces récits, j'ai cherché à me garer de
présenter les événements tels que la suite me les a fait juger et à
les montrer sous l'aspect où on les envisageait dans le moment même».
Sans prétendre parvenir à l'impartialité, elle s'est donc efforcée de
l'approcher dans la mesure où elle le croyait possible. S'il est
permis de ne pas adopter toutes ses appréciations qu'elle ne songeait
pas à tempérer par de l'indulgence, on ne peut lui savoir mauvais gré
d'exprimer nettement ses préférences.
Elle n'a pas seulement rédigé ses mémoires, elle a composé des romans;
elle a, enfin, beaucoup écrit et pendant toute sa vie. Il serait
certainement fort intéressant de rechercher, réunir et publier sa
correspondance.
À défaut de cette correspondance, nous en donnons quelques fragments
et nous ajoutons à ce premier volume un groupe de lettres qu'elle
adressait à ses parents plusieurs mois après un mariage hâtivement
conclu, en dehors de toute sentimentalité. Ces lettres, jusqu'alors
inédites, feront connaître le tendre attachement de madame de Boigne
pour ses parents, avec une préférence pour le marquis d'Osmond, se
plaisant à le suivre et à le seconder dans ses fonctions
diplomatiques; elles révèleront sa sollicitude presque maternelle pour
son jeune frère Rainulphe dont la santé délicate causait de fréquents
soucis; elles laisseront deviner sa résignation correcte et sa
patience souriante auprès du général de Boigne, ses désillusions et
ses souffrances en même temps que son goût pour la politique. Ces
lettres permettront enfin de constater que, aimant à penser, à
réfléchir, à écrire avant même d'avoir vingt ans, la comtesse de
Boigne, dès sa jeunesse, préparait inconsciemment l'oeuvre de sa
maturité, et cette oeuvre, loin de constituer une «causerie de vieille
femme, un ravaudage de salon», devait donner à son nom une véritable
célébrité, lui assurer une des premières places parmi les
mémorialistes.
MÉMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE
Je n'avais jamais pensé à donner un nom à ces pages décousues lorsque
le relieur auquel je venais de les confier s'informa de ce qu'il
devait inscrire sur le dos du volume. Je ne sus que répondre.
_Mémoires_, cela est bien solennel; _Souvenirs_, madame de Caylus a
rendu ce titre difficile à soutenir et de récentes publications l'ont
grandement souillé. «J'y songerai» répondis-je. Préoccupée de cette
idée, je rêvai pendant la nuit qu'on demandait à mon neveu quels
étaient ces deux volumes à agrafes. «Ce sont des récits de ma tante.»
Va pour les _récits de ma tante_, m'écriai-je, en m'éveillant; et
voilà comment ce livre a été baptisé:
RÉCITS D'UNE TANTE
AU LECTEUR, S'IL Y EN A
Au commencement de 1835, j'ai éprouvé un malheur affreux; une enfant
de quatorze ans que j'élevais depuis douze années, que j'aimais
maternellement, a péri victime d'un horrible accident. La moindre
précaution l'aurait évité; les plus tendres soins n'ont pas su le
prévenir. Je ne me relèverai jamais d'un coup si cruel. À la suite de
cette catastrophe, les plus tristes heures de mes tristes journées
étaient celles que j'avais été accoutumée à employer au développement
d'une intelligence précoce dont j'espérais bientôt soutenir
l'affaiblissement de la mienne.
Quelques mois après l'événement, en devisant avec un ami dont la bonté
et l'esprit s'occupaient à panser les plaies de mon coeur, je lui
racontai un détail sur les anciennes étiquettes de Versailles: «Vous
devriez écrire ces choses-là, me dit-il; les traditions se perdent, et
je vous assure qu'elles acquièrent déjà un intérêt de curiosité.» Le
besoin de vivre dans le passé, quand le présent est sans joie et
l'avenir sans espérance, donna du poids à ce conseil. J'essayai, pour
tromper mes regrets, de me donner cette tâche pendant les pénibles
moments naguère si doucement employés; parfois il m'a fallu piocher
contre ma douleur sans la pouvoir soulever; parfois aussi j'y ai
trouvé quelque distraction. Les cahiers qui suivent sont le résultat
de ces efforts: ils ont eu pour but de donner le change à des pensées
que je pouvais mal supporter.
Mon premier projet, si tant est que j'en eusse un, était uniquement de
retracer ce que j'avais entendu raconter à mes parents sur leur
jeunesse et la Cour de Versailles. L'oisiveté, l'inutilité de ma vie
actuelle m'ont engagée à continuer le récit de souvenirs plus récents;
j'ai parlé de moi, trop peut-être, certainement plus que je n'aurais
voulu; mais il a fallu que ma vie servît comme de fil à mes discours
et montrât comment j'ai pu savoir ce que je raconte.
Il y avait déjà bien du papier griffonné, d'une façon à peu près
illisible, lorsqu'une personne au goût de laquelle j'ai confiance m'a
fait une sorte de violence pour en prendre connaissance: elle m'a
fortement engagée à en faire faire une copie et à la revoir. Pour la
copie, c'était facile; quand à la _revoir_, c'est tout à fait inutile,
je ne sais pas écrire; à mon âge je n'apprendrai pas le métier et, si
je voulais essayer de rédiger des phrases, je perdrais le seul mérite
auquel ces pages puissent aspirer, celui d'être écrites sans aucune
espèce de prétention et tout à fait de premier jet. S'il m'avait fallu
faire une recherche quelconque ailleurs que dans ma mémoire, j'y
aurais bien vite renoncé; je n'ai voulu qu'une distraction et non pas
un travail.
Si donc mes neveux jettent jamais un coup d'oeil sur ces écritures,
ils ne doivent pas s'attendre à trouver _un livre_, mais seulement une
causerie de vieille femme, un ravaudage de salon; je n'y mets pas plus
d'importance qu'à un ouvrage de tapisserie. Je me suis successivement
servi de ma plume pour laisser reposer mon aiguille et de mon aiguille
pour reposer ma plume, et mon manuscrit arrivera à mes héritiers comme
un vieux fauteuil de plus.
N'ayant consulté aucun document, il y a probablement beaucoup
d'erreurs de dates, de lieux, peut-être même de faits; je n'affirme
rien si ce n'est que je crois sincèrement tout ce que je dis. Je
professe peu de confiance dans une impartialité absolue, mais je pense
qu'on peut prétendre à une parfaite sincérité: on est _vrai_ quand on
dit ce qu'on croit.
En recherchant le passé, j'ai trouvé qu'il y avait toujours du bien à
dire des plus mauvaises gens et du mal des meilleurs; j'ai tâché de ne
pas faire la part d'après mes affections; je conviens que cela est
assez difficile; si je n'y ai pas réussi, je puis assurer en avoir eu
l'intention.
Les temps devenant plus calmes, peut-être sera-t-il assez curieux
d'observer comment, dans ceux où j'ai vécu, la force des circonstances
m'a toujours entraînée à être une personne de parti, tandis que, par
instinct, par goût et par raisonnement, j'avais horreur de l'esprit de
parti et que je jugeais assez sainement des fautes et des ridicules où
il conduit.
J'espère que mes neveux seront à l'abri de cette fausse situation: je
le souhaite pour eux, pour mon pays, pour le monde qui aurait bien
besoin d'un peu de repos. Quant à moi, j'en jouirai probablement
depuis longtemps avant que l'oisiveté de quelque matinée pluvieuse ou
de quelque longue soirée d'automne porte peut-être quelqu'un à ouvrir
ce volume destiné à la bibliothèque de Pontchartrain.
Châtenay, juin 1837.
NOTA DE 1860
La mort, la cruelle mort a changé toutes mes prévisions. Ce manuscrit
sera déposé dans la bibliothèque du château d'Osmond, département de
l'Orne, lieu du berceau de mes ancêtres et de ma sépulture.
À MON NEVEU
RAINULPHE D'OSMOND
«I pray you when you shall these deeds relate
Speak of me as I am: nothing extenuate
Nor set down aught in malice.»
_Othello_--SHAKESPEARE.
_De si grands événements ont occupé la vie de la génération qui vous a
précédé et l'ont tellement absorbée que les traditions de famille
seraient perdues dans ce vaste océan si quelque vieille femme comme
moi ne recherchait dans ses souvenirs d'enfance à les reproduire._
_Je vais tâcher d'en réunir quelques-uns à votre usage, mon cher
neveu._
PREMIÈRE PARTIE
VERSAILLES
CHAPITRE I
Origine de ma famille. -- Mon grand-père: aventure de sa
jeunesse. -- Mariage de mon grand-père. -- Envoi de ses fils en
Europe. -- Mes grands-oncles. -- Étiquettes de cour. -- Jeunesse
de mon père. -- Famille de ma mère. -- Mariage de mon père. -- Ma
mère a une place à la Cour. -- Mes parents s'établissent à
Versailles. -- Ma naissance. -- Anciens usages de la Cour. -- Le
roi Louis XVI. -- La Reine. -- Madame de Polignac. -- Monsieur,
comte de Provence. -- Monseigneur le comte d'Artois. -- Madame,
comtesse de Provence. -- Madame la comtesse d'Artois. -- Madame
Élisabeth. -- Les princes de Chio.
Gianoni, dans son _Histoire de Naples_, vous apprendra la plus
brillante des prétentions de votre famille; Moréri vous expliquera les
droits que vous avez à vous croire descendant de ces heureux
aventuriers normands, conquérants de la Pouille, droits aussi bien
fondés que sont la plupart de ces antiques prétentions de famille. La
cathédrale de Salisbury renferme les restes d'un de ses archevêques,
saint Osmond, auquel nous rattachons aussi des souvenirs, et le comté
de Sommerset a pour armes le vol qui forme les vôtres et qu'il tient
de son seigneur Osmond, compatriote de Guillaume le Conquérant. Ces
armes furent données par le duc de Normandie à son gouverneur, Osmond,
qui l'avait enlevé aux vengeances de Louis d'Outremer.
La branche anglaise est éteinte depuis longtemps, mais le nom est
resté familier au pays et se retrouve perpétuellement dans les poètes
et les romans. La branche normande s'est appauvrie par les partages
égaux; les aînés des trois dernières générations qui ont précédé celle
de mon père n'ont eu que des filles, et même en si grand nombre
qu'elles ont fait de très misérables alliances. Aussi une de mes
grand'tantes, chanoinesse de Remiremont, répondit-elle à monsieur de
Sainte-Croix, mari de sa soeur, qui lui demandait si elle n'avait
jamais regretté de ne s'être point mariée: «Non, mon frère,
mesdemoiselles d'Osmond sont en habitude de faire de trop mauvais
mariages.» Voilà tout ce que je vous dirai de notre famille.
Si, à l'époque où vous entrerez dans le monde, vous attachez quelque
prix à ces souvenirs nobiliaires, vous retrouverez plus facilement des
traces de ces temps éloignés que des détails intimes de ce qui s'est
passé depuis une centaine d'années. D'ailleurs, je ne suis pas très
habile moi-même à ces récits. Je n'ai jamais attaché un grand prix aux
avantages de la naissance; ils ne m'ont point été contestés comme
fille; je n'y ai aucun droit comme femme, et peut-être cette situation
toute nette m'a empêchée de m'en occuper autant que beaucoup d'autres.
Je ne veux donc vous raconter que les détails qui me reviendront à la
mémoire, sur ce que j'ai su ou vu personnellement, sans prétendre y
mettre une grande suite, et seulement comme des anecdotes qui
acquerront de l'intérêt pour vous par mes rapports avec les
personnages mis en jeu: ce sera une sorte de ravaudage dont la
sincérité fera tout le prix.
Mon grand-père était marin. Fort jeune encore, il commandait pendant
la guerre de 1746 une corvette, et fut chargé d'escorter un convoi de
Rochefort à Brest. Une tempête effroyable dispersa les bâtiments et
envoya le sien de relâche à la Martinique, où il arriva fort
désemparé. Mon grand-père trouva la colonie en grande liesse, en
festins, en illuminations. Dès qu'il débarqua, on lui demanda s'il
apportait des dépêches pour Son Altesse:
«Quelle altesse?
--Le duc de Modène.
--Je n'en ai pas entendu parler.»
On vint le chercher de la part de Son Altesse; il fut conduit dans
l'appartement que le commandant avait cédé à un très bel homme,
chamarré d'ordres et de cordons, ayant des formes très imposantes:
«Comment se fait-il, chevalier d'Osmond, que vous n'ayez pas de
dépêches pour moi? Votre vaisseau n'est donc pas celui qu'on doit
m'expédier?» Mon grand-père expliqua qu'il était parti de Rochefort
avec la destination de Brest et la circonstance de son arrivée à la
Martinique.
Le prince, alors, le combla de bontés et lui intima l'ordre de
repartir sur-le-champ avec ses dépêches. La corvette n'était pas en
état de reprendre la mer; heureusement, il se trouvait une petite
goélette dans le port. Le prince en donna le commandement à mon
grand-père, l'autorisa à abandonner sa corvette et, lui montrant une
lettre par laquelle il chargeait monsieur de Maurepas de le nommer
capitaine de vaisseau, il lui expliqua qu'il était, _par alliance_,
cousin germain du Roi. Il lui cédait ses états de Modène, ce qui était
un grand secret; en échange, on lui offrait la souveraineté de l'île
de la Martinique; il n'avait voulu y consentir qu'après avoir pris
connaissance de sa nouvelle résidence; il en était fort content et il
expédiait mon grand-père avec la ratification du traité, attendu à
Versailles avec une si vive impatience que le porteur de cette bonne
nouvelle pouvait aspirer à toutes sortes de faveurs. En conséquence,
il ajouta, par post-scriptum à sa lettre, la demande de la croix de
Saint-Louis en outre de la nomination de capitaine de haut bord pour
le chevalier d'Osmond. Mon grand-père lui parla d'un vaisseau dont le
capitaine devait être changé:
«Ce vaisseau vous plaît-il?
--Assurément.
--Eh bien, je vous en donne le commandement. Je vais écrire à Maurepas
que j'en fais une condition.»
Du reste, le duc de Modène était entouré d'une Cour et d'une Maison
qu'il avait amenées avec lui: grand chambellan, grand écuyer, valet de
chambre, etc. Toute la colonie, depuis le gouverneur jusqu'au moindre
nègre, était à ses ordres; et mon grand-père, qui avait commencé par
être fort incrédule au moment de son arrivée, finit par être convaincu
qu'un homme qui donnait des grades et des croix était un véritable
souverain. Il partit, forçant de voiles au risque de se noyer, fit une
traversée extrêmement rapide, se jeta dans un canot dès qu'il vit la
terre, monta un bidet de poste et arriva sans un moment de repos chez
monsieur de Maurepas, à Versailles. Trouvant le ministre sorti, il ne
voulut pas quitter l'hôtel sans l'avoir vu: on le plaça dans un
cabinet pour attendre. Un vieux valet de chambre, intéressé par son
agitation et sa charmante figure, lui fit donner quelque chose à
manger; il dévora, puis la fatigue et la jeunesse l'emportèrent, il
s'assit dans un fauteuil et s'endormit profondément.
Le ministre rentra. Personne ne songea au chevalier d'Osmond. En
déshabillant son maître le soir, le valet de chambre lui parla de ce
jeune officier de marine si empressé de le voir. Monsieur de Maurepas
n'en avait aucune nouvelle. On s'informe, on le cherche et on le
trouve dormant sur son fauteuil. Il se réveille en sursaut, s'approche
du ministre, lui remet un gros paquet.
«Monseigneur, voilà le traité signé.
--Quel traité?
--Celui de la Martinique.
--De la Martinique?
--C'est le prince de Modène qui m'a expédié.
--Le prince de Modène? ah! je commence à comprendre; allez vous
coucher, achevez votre nuit et revenez demain matin.»
Le ministre rit fort du rêve du jeune officier qui le continuait même
en lui parlant; mais, à mesure qu'il lisait ces étranges dépêches, il
crut rêver à son tour; toutes les autorités de l'île étaient sous la
même illusion et le _prince_ lui-même avait écrit le plus sérieusement
du monde sous son caractère emprunté. La lettre qu'il avait montrée à
mon grand-père était dans le paquet.
Le lendemain matin, monsieur de Maurepas le reçut avec une grande
bonté, lui apprit que son duc de Modène était un aventurier qui,
probablement, avait voulu se débarrasser de lui. Il était, au reste,
peu extraordinaire qu'un jeune homme eût partagé une opinion si bien
établie dans la colonie; il l'absolvait donc du tort d'avoir quitté sa
corvette. Le vaisseau auquel Son Altesse l'avait promu était déjà
donné, mais, eu égard à la recommandation de _son cousin germain_, et
plus encore parce qu'il était un fort bon officier, le Roi lui donnait
le commandement d'une frégate à bord de laquelle monsieur de Maurepas
espérait qu'il mériterait bientôt la croix. Mon grand-père, tout
honteux et bien dégrisé de ses rêves de fortune, s'en retourna à
Brest, fort content pourtant de s'être si bien tiré de l'abandon de
sa corvette. Quant au duc de Modène, il s'était tellement lié dans ses
honneurs usurpés qu'il ne put s'évader; il fut arrêté à la Martinique,
reconnu pour escroc et envoyé aux galères.
Quelques années plus tard, mon grand-père ayant été à Saint-Domingue,
y épousa une mademoiselle de La Garenne, un peu son alliée (leurs deux
mères étaient des demoiselles de Pardieu) et qui passait pour
énormément riche. Elle avait, en effet, de superbes habitations, mais
si grevées de dettes et en si mauvais état qu'il fallut que mon
grand-père quittât le service et s'établît dans la colonie pour
chercher à y remettre quelque ordre. Diverses circonstances
malheureuses l'y retinrent et il n'en est jamais sorti. Dans le
courant de quelques années, il expédia successivement en Europe six
garçons; le dernier envoi fut malheureux. L'enfant, assis sur un câble
roulé sur le pont, fut lancé à la mer dans une manoeuvre qui
nécessitait l'emploi de ce câble et s'y noya.
Les cinq autres étaient arrivés à leur destination. Le premier était
mon père, le marquis d'Osmond, puis venait l'évêque de Nancy, puis le
vicomte d'Osmond, puis l'abbé d'Osmond, massacré à Saint-Domingue
pendant la Révolution, puis enfin le chevalier d'Osmond, qui périt
lieutenant de vaisseau dans la guerre d'Amérique.
Tous ces enfants étaient reçus paternellement par un frère de mon
grand-père, alors comte de Lyon et bientôt après évêque de Comminges.
L'aîné de cette génération, le comte d'Osmond, n'avait selon l'usage
de la famille que des filles de sa femme, mademoiselle de Terre, et,
selon l'usage aussi, ces filles se marièrent très mal. Elles
achevèrent d'enlever au nom d'Osmond tout l'antique patrimoine de la
famille, entre autres le Ménil-Froger et Médavy qui lui appartenaient
depuis l'an mil et tant.
Ce comte d'Osmond était chambellan de monseigneur le duc d'Orléans,
le grand-père du roi Louis-Philippe, et dans la plus grande intimité
du Palais-Royal, surtout de la mère du Roi qui le traitait avec une
affection toute filiale. Les mémoires du temps le citent pour ses
distractions, ce qui n'empêchait pas qu'il ne fût très aimable, de
bonne compagnie et fort serviable. J'aurai occasion d'en reparler. Je
viens de dire qu'il était chambellan du grand-père du Roi; il ne
l'aurait pas été du fils, voici pourquoi: ce sont de ces détails de
Cour qui paraissent déjà ridicules à notre génération, mais dont la
tradition se perd et qui, par cela même, acquièrent un intérêt de
curiosité.
Le roi Louis XV avait conservé à monseigneur le duc d'Orléans, désigné
sous le nom du _gros duc d'Orléans_, petit-fils du Régent, le rang de
premier Prince du sang auquel il n'avait plus de droit; mais, comme il
n'y avait dans la branche aînée que des fils du Dauphin prenant le
rang de Fils de France, on avait accordé cette faveur au duc
d'Orléans. Or, la Maison honorifique du _premier Prince du sang_ était
nommée et payée par le Roi et les gens de qualité ne faisaient aucune
difficulté d'y entrer. Chez les autres Princes du sang, le premier
gentilhomme et le premier écuyer étaient seuls nommés et payés par le
Roi: un homme de la Cour ne pouvait accepter que ces places auprès
d'eux.
À la mort du gros duc d'Orléans, son fils sollicita vivement la
continuation du rang de premier Prince du sang. La naissance des
enfants de monseigneur le comte d'Artois se trouvait un motif de refus
et, la Cour étant peu disposée à faire ce que souhaitait monsieur le
duc d'Orléans, il ne put réussir. Il aurait donc été forcé de chercher
des commensaux dans une autre classe que ceux de son père et cette
circonstance le décida, sous prétexte de réforme, à ne point nommer
sa Maison et à rompre toute espèce de représentation; elle n'a pas peu
contribué à la mauvaise humeur qui l'a jeté dans les malheurs où il a
trouvé une mort trop méritée.
Je reviens à notre famille. Mon grand-père avait aussi une soeur qui
résidait avec son frère, l'évêque de Comminges, à Allan, dans les
Pyrénées. Elle y épousa un monsieur de Cardaillac, homme fort
considéré dans le pays, propriétaire d'un très joli château et portant
un nom aussi ancien que ces montagnes. Il est éteint maintenant et ce
n'est pas la faute de notre tante, car, en trois années de mariage,
elle avait eu sept enfants: deux, deux, et trois. L'évêque de
Comminges était à Paris lors de cette dernière couche et, au moment où
il en apprit la nouvelle, une femme qui se trouvait présente lui dit:
«Monseigneur, écrivez vite qu'on vous garde le plus beau.» Cette même
madame de Cardaillac dégringola du haut en bas d'un précipice,
entraînée par la chute d'une charrette chargée de pierres de taille;
elle arriva au fond dans cette étrange compagnie. On la croyait en
morceaux. Elle en fut quitte pour une fracture de la jambe et a eu
encore plusieurs enfants depuis.
Mon père et mes oncles furent élevés avec le plus grand soin et sous
les yeux de l'évêque de Comminges; le meilleur collège de Paris les
reçut. Ils y étaient sous la surveillance personnelle d'un précepteur,
homme de beaucoup d'esprit, mais qui, pour toute instruction, leur
administrait des coups de pied dans le ventre. Le résultat fut que,
lorsque, à quatorze ans, on mit un uniforme sur le corps de mon père,
il eut enfin le courage d'annoncer à l'évêque que, depuis six ans, il
était parfaitement malheureux et ne savait rien du tout. Cette
révélation profita à ses frères; quant à lui, on lui fit enfourcher un
bidet de poste et on l'envoya rejoindre son régiment à Metz.
Heureusement il ne prit pas goût à la vie de café, et, pendant les
premières années passées dans les garnisons, il fit tout seul cette
éducation que l'évêque croyait pieusement aussi excellente qu'elle
était dispendieuse.
Ayant atteint l'âge de dix-neuf ans, son père lui envoya de
Saint-Domingue un cadeau de deux mille écus, en dehors de sa pension,
pour s'amuser pendant le premier semestre qu'il devait passer à son
goût et, par conséquent, à Paris. Le jeune homme employa cet argent à
se rendre à Nantes et à y prendre son passage sur le premier bâtiment
qu'il trouva pour donner ses moments de liberté à son père et faire
connaissance avec lui, car il avait quitté Saint-Domingue depuis l'âge
de trois ans. Cet aimable empressement acheva de le mettre en pleine
possession du coeur paternel, et le père et le fils se sont toujours
adorés. Quant à ma grand'mère, c'était une franche créole pour
laquelle ses enfants n'ont jamais eu qu'une affection de devoir.
Plusieurs années s'écoulèrent; mon père suivit sa carrière militaire,
passant ses hivers à Paris chez son oncle et dans la société très
intime du Palais-Royal où il était traité, à cause du comte d'Osmond,
comme un enfant de la maison. Il fut nommé lieutenant-colonel du
régiment d'Orléans aussitôt que son âge permit qu'il profitât de la
bienveillance du prince, et madame de Montesson, déjà mariée à
monseigneur le duc d'Orléans, le comblait de bontés. Il donnait
toujours une grande partie du temps dont il pouvait disposer à
l'évêque de Comminges; il l'accompagna aux eaux de Barèges (en 1776).
Ils y rencontrèrent madame et mademoiselle Dillon, dont l'évêque
devint presque aussi amoureux que son neveu. Il engagea ces dames à
venir à Allan, château situé dans les Pyrénées et résidence des
évêques de Comminges, où il voulait absolument que le mariage fût
célébré tout de suite, afin que sa jolie nièce vînt faire les honneurs
de sa maison, et s'établît dès l'hiver même à Paris. Mais mon père ne
voulut pas se marier sans le consentement du sien, et la cérémonie fut
remise au printemps.
Il me faut maintenant parler de la famille de ma mère. Monsieur Robert
Dillon, des Dillon de Roscomon, était un gentilhomme irlandais
catholique, possesseur d'une jolie fortune; pour l'augmenter, et dans
la nullité où étaient condamnés les catholiques, un sien frère fut
chargé de la faire valoir dans le négoce. Monsieur R. Dillon avait
épousé une riche héritière dont il eut une seule fille, lady
Swinburne. Devenu veuf, il épousa miss Dicconson, la plus jeune de
trois soeurs, belles comme des anges, que leur père, gouverneur du
prince de Galles, fils de Jacques II, avait élevées à Saint-Germain.
Lors du mariage, leurs parents étaient rentrés en Angleterre et
établis chez eux en Lancashire, dans une très belle terre.
Monsieur Dillon et sa charmante épouse se fixèrent en Worcestershire,
et c'est là où ma mère et six enfants aînés sont nés. Mais le frère,
chargé des affaires en Irlande, vint à mourir et on s'aperçut qu'il
les avait très mal gérées. Monsieur Dillon fut obligé de s'en occuper
lui-même. Les plus importantes étaient avec Bordeaux: il se décida à
s'y rendre et emmena sa famille; il s'y plut; sa femme, élevée en
France, la préférait à l'Angleterre. Il prit une belle maison à
Bordeaux, acheta une terre aux environs et y menait la vie d'un homme
riche, lorsqu'un jour, en sortant de table, il porta la main à sa tête
en s'écriant: «Ah! ma pauvre femme, mes pauvres enfants!», et il
expira.
Son exclamation était bien justifiée. Il laissait madame Dillon, âgée
de trente-deux ans, grosse de son treizième enfant, dans un pays
étranger, sans un seul parent, sans aucune liaison intime que
l'excessive jalousie de son mari n'aurait guère tolérée. Cet isolement
excita l'intérêt, lui suscita des protecteurs. Ses affaires, dont elle
n'avait aucune notion, furent éclaircies, et, pour résultat, on
découvrit que monsieur Dillon vivait sur des capitaux qui touchaient à
leur fin et qu'elle restait avec treize enfants et pour tout bien une
petite terre, à trois lieues de Bordeaux, qui pouvait valoir quatre
mille livres de rente.
Madame Dillon était encore belle comme un ange, très aimable et très
sage; ses enfants étaient aussi d'une beauté frappante; toute cette
nichée d'amours intéressa. On s'occupa d'une famille si abandonnée.
Tout le monde voulut venir à son secours: tant il y a, que, sans avoir
jamais quitté ses tourelles de Terrefort, ma grand'mère y soutint
noblesse et trouva le secret d'élever treize enfants, de les établir
dans des positions qui promettaient d'être très brillantes, lorsque la
Révolution arrêta toutes les carrières. À l'époque dont je parle, il
ne lui restait plus qu'une fille à marier; elle était belle et
aimable, mais elle n'avait pas un sol de fortune.
La noce de mon père étant fixée au printemps, l'évêque partit pour
Paris. À peine arrivé, et ne se trouvant plus sous le charme de
l'enchanteresse, on n'eut pas de peine à lui faire comprendre que ce
mariage n'avait pas le sens commun, que mon père devait profiter de
son nom et de sa position pour faire un mariage d'argent. Il n'avait
pas de fortune en Europe; celle des colonies était précaire et, les
partages y étant égaux, il n'aurait jamais un revenu suffisant pour
épouser une femme qui n'avait rien; l'évêque, en les recevant chez
lui, ne leur donnait qu'un secours temporaire; mademoiselle Dillon,
d'ailleurs, pouvait être une bonne demoiselle, mais ne procurait
aucune alliance dans le pays. Le comte d'Osmond surtout, qui était
très fier de son neveu et le croyait appelé à tout, s'élevait fort
contre ce qu'il appelait _lui mettre la corde au col_.
L'évêque fut assez facilement ramené à partager ces idées. Sur ces
entrefaites, survint la réponse de Saint-Domingue, toute approbative.
Mon père, qui n'était pas dans la confidence de ce qui se passait,
arriva de sa garnison pour prendre les derniers ordres de son oncle
avant de se rendre à Bordeaux. Il apprit que l'évêque avait changé
d'avis et ne voulait plus entendre parler de ce mariage; il avait déjà
cessé d'écrire à Terrefort. Il y eut une scène fort vive entre mon
père et l'évêque qui lui dit que le jeune ménage ne devait plus
s'attendre à trouver un asile chez lui.
Mon père informa le sien de ce changement survenu dans les
dispositions de son oncle, et écrivit à mademoiselle Dillon la
situation où il se trouvait. Elle prit sur elle de rompre entièrement
toute relation, lui rendit sa parole, retira la sienne, et puis se
prit à vouloir en mourir de chagrin, en véritable héroïne de roman.
Mon père avait été un peu blessé d'une décision contre laquelle il
n'osait guère s'élever, les avantages qu'il avait à offrir étant fort
diminués par la mauvaise humeur de l'évêque. Mais, ayant appris par
hasard l'état de désespoir de mademoiselle Dillon qu'on croyait
mourante, il rendit plus de justice à la noblesse des sentiments qui
avaient dirigé sa conduite. Il reçut la réponse de son père: elle
était aussi tendre qu'il pouvait la désirer; il lui confirmait son
approbation, lui disait d'accomplir son mariage puisque son bonheur y
était attaché, et lui promettait de fournir aux besoins de son ménage,
dût-il être obligé de faire les plus grands sacrifices. Il lui
annonçait l'expédition de barriques de sucre estimées vingt mille
francs pour les premiers frais d'établissement.
Armé de cette lettre, mon père partit à franc étrier, força toutes les
consignes, arriva jusqu'à mademoiselle Dillon, et, huit jours après,
elle était sa femme.
Aussitôt qu'elle fut complètement rétablie, il la ramena à Paris;
l'évêque refusait toujours de les voir. Le comte d'Osmond, qui avait
apporté les plus fortes objections à ce mariage, du moment qu'il fut
fait, ne fut plus occupé qu'à en diminuer les inconvénients. Il
présenta ma mère au Palais-Royal, comme il aurait pu faire de sa
belle-fille, et elle y fut bientôt impatronisée. Madame de Montesson
s'en engoua, et aurait voulu qu'elle fût attachée à madame la duchesse
de Chartres, mais le comte d'Osmond s'y refusa formellement. Il ne lui
convenait pas que la femme de son neveu fût dame d'une princesse qui
n'était pas _famille royale_; et, d'ailleurs, il s'apercevait que
madame de Montesson voulait l'accaparer et il ne lui voulait pas
l'attitude de complaisante auprès d'elle.
L'archevêque de Narbonne (Dillon) avait été un peu choqué des
objections faites par les d'Osmond à un mariage avec une fille de son
nom, qu'il reconnaissait pour proche parente. Il se porta aussi
protecteur actif des nouveaux époux, les attira à la campagne chez
lui, dans une terre en Picardie, nommée Hautefontaine, où il menait
une vie beaucoup plus amusante qu'épiscopale. Ma mère y eut les plus
grands succès; elle était extrêmement belle, avait très grand air,
même un peu dédaigneux et elle savait se laisser adorer à perfection;
au reste, toutes ces adorations, elle les rapportait à mon père, objet
d'une passion qui l'a accompagné dans toute sa vivacité jusqu'au
tombeau. L'arrivée de cette belle personne et tout le romanesque
attaché à son mariage fit un petit événement à la Cour dans un temps
où il n'y en avait guère de grands; elle fut présentée par madame de
Fleury qui, comme mademoiselle de Montmorency, était parente de mon
père et, par madame Dillon, nièce de l'archevêque. Elle fut
extrêmement admirée.
Peu de mois après, par l'influence réunie de l'archevêque de Narbonne
et du comte d'Osmond, ma mère fut nommée dame de madame Adélaïde,
fille de Louis XV. Madame la duchesse de Chartres ne sut aucunement
mauvais gré au comte d'Osmond de cet arrangement; mais madame de
Montesson s'en tint pour fort offensée, et en est restée presque
brouillée avec mes parents, et surtout avec le comte d'Osmond, dont
l'intimité avec madame la duchesse de Chartres ne fut que plus grande.
C'était un sentiment tout paternel sur lequel personne n'a jamais
glosé, quoique monsieur le duc de Chartres l'appelât en plaisantant
_le mari de ma femme_. Il est mort au commencement de la Révolution,
malheureusement pour cette princesse à laquelle il aurait probablement
épargné bien des malheurs et des fautes. Je me le rappelle comme un
grand homme maigre, l'air fort noble, et portant des vestes très
riches couvertes de tabac. Je l'aimais beaucoup, quoiqu'il me préférât
mon frère et qu'il me remplît toujours les yeux de tabac quand il se
baissait pour m'embrasser; aussi j'avais soin de les fermer tout en
accourant à lui, ce qui l'amusait beaucoup.
Mon père avait une très grande répugnance au séjour de la Cour; ainsi
que tous les gens qui n'en ont pas l'habitude, il s'y trouvait dépaysé
et tout à fait à son désavantage. Il était alors un homme extrêmement
agréable de formes; remarquablement aimable, fort bon militaire,
aimant beaucoup son métier et adoré dans son régiment. Ma mère avait
le goût des princes et l'instinct de la Cour; sa place la forçait à
aller passer une semaine sur trois à Versailles. Cette séparation de
mon père leur était fort pénible à tous deux, et la modicité de leur
fortune rendait ce double ménage onéreux.
Ma mère décida mon père à s'établir tout à fait à Versailles; cela
était raisonnable dans leur position, mais peu usuel lorsqu'on n'avait
pas de grandes charges. Mon père m'a souvent dit que rien ne lui avait
plus coûté dans sa vie, et que c'était le plus grand sacrifice qu'il
eût fait à ma mère. Il est certain que ses goûts, ses habitudes, sa
haute raison, son indépendance de caractère s'accommodaient peu du
métier de courtisan. Mais, sous Louis XVI, il était, sauf quelques
formes d'étiquette, très facile à faire, et l'honnête homme en lui
dominait tellement le Roi qu'il appréciait bien vite les qualités
semblables aux siennes.
C'est bientôt après l'installation de mes parents à Versailles que je
vins au monde. Ma mère était déjà accouchée d'un enfant mort, de sorte
que je fus accueillie avec des transports de joie et qu'on me pardonna
d'être fille. Je ne fus pas emmaillotée, comme c'était encore l'usage,
mais vêtue à l'anglaise et nourrie par ma mère au milieu de
Versailles. J'y devins bien promptement la poupée des princes et de la
Cour, d'autant plus que j'étais fort gentille et qu'un enfant, dans ce
temps-là, était un animal aussi rare dans un salon qu'ils y sont
communs et despotes aujourd'hui.
Mon père se fit des habitudes à Versailles et finit par se réconcilier
à la vie qu'on y menait.
Le samedi soir et le dimanche c'était tout à fait la Cour, avec toute
sa représentation. La foule y abondait. Tous les ministres, tout ce
qu'on appelait _les charges_, c'est-à-dire le premier capitaine des
gardes de service, le premier gentilhomme de la chambre de service, le
grand écuyer, la gouvernante des Enfants de France et la surintendante
de la Maison de la Reine, donnaient à souper le samedi et à dîner le
dimanche. Les arrivants de Paris y étaient priés. Les personnes qui
avaient des maisons se les enlevaient presque.
Il y avait aussi une table d'honneur servie aux frais du Roi au grand
commun, mais aucun homme de la Cour n'aurait voulu y paraître; et si,
par un grand hasard, on n'avait été prié dans aucune des maisons que
j'ai citées, on aurait plutôt mangé un poulet de chez le rôtisseur que
d'aller s'asseoir à cette table regardée comme secondaire, quoique
originairement elle eût été instituée pour les seigneurs de la Cour et
que, jusque vers le milieu du règne de Louis XV, on y allât sans
difficulté. Mais alors les charges ne tenaient pas maison et dînaient
à la table du grand commun. Maintenant, elle était occupée par les
titulaires de places qui constituaient une sorte de subalternité et
qui classaient dans une position d'où il était impossible de sortir
tant qu'on était à la Cour: c'étaient ceux qui recevaient des ordres
de personnes n'ayant pas le titre de _Grand_. Ainsi, le gentilhomme
ordinaire de la chambre, prenant les ordres du premier gentilhomme,
était très subalterne, tandis que le premier écuyer, prenant les
ordres du _grand_ écuyer, était un homme de la Cour; mais les écuyers,
qui recevaient l'ordre de lui, rentraient dans la classe subalterne
qui formait une ligne de démarcation impossible à franchir. Rien n'en
donnait la facilité, à ce point, par exemple, que monsieur de Grailly,
étant écuyer, trouvait toutes les portes des gens de la Cour fermées.
Ces habitants secondaires du château de Versailles y avaient une
coterie à part dont madame d'Angivillers, la femme de l'intendant des
bâtiments, était l'impératrice. Leur société était fort agréable, fort
éclairée; on s'y amusait extrêmement, mais un homme de la Cour
n'aurait pas pu y aller habituellement. Mon père l'avait souvent
regretté. On y rencontrait les artistes, les savants, les hommes de
lettres, enfin toutes les personnes, non courtisans, que leurs
affaires ou leurs plaisirs attiraient à Versailles.
Monsieur le prince de Poix, amoureux d'une femme de chambre de la
Reine (c'étaient de très belles dames de la plus haute bourgeoisie),
se mit à aller souvent dans cette société, sous prétexte que sa place
de gouverneur de Versailles le forçait à des rapports fréquents avec
l'intendant d'Angivillers. Cela fut trouvé fort mauvais, mais
cependant quelques jeunes gens s'y glissèrent avec lui; ils en
rapportèrent des notions très satisfaisantes sur les grâces des femmes
et l'amabilité des hommes. Cela aurait probablement fait planche. Les
femmes de la Cour y apportaient une vive et colère opposition.
Lorsque mes parents s'établirent à Versailles, les officiers des
gardes du corps y étaient en seconde ligne. On les appelait les
_messieurs bleus_. Depuis fort peu de temps, ils portaient l'uniforme,
et je crois même que les capitaines des gardes n'en avaient pas encore
avant la Révolution. Ils étaient en habit habillé, et ne se
distinguaient que par une grande canne noire à pomme d'ivoire. La
reine Marie-Antoinette fit venir les officiers des gardes du corps à
ses bals, et, par là, changea leur situation; cependant ils ne
dînaient jamais avec la famille royale. Ainsi, je me rappelle très
bien qu'à Bellevue, chez Mesdames, l'officier des gardes du corps de
service ne dînait pas à la table des princesses. Cela était tellement
de rigueur que monsieur de Béon, mari d'une des dames de madame
Adélaïde, dînait à la deuxième table lorsqu'il était de service, et,
le lendemain, venait s'asseoir à côté de sa femme, à la table des
princesses. Mais c'était une innovation, et ce manque à l'étiquette
avait été une grande concession des bonnes princesses. Ce qui est
encore plus extraordinaire, c'est que les évêques se trouvaient dans
le même prédicament, et ne mangeaient ni avec le Roi, ni avec les
princes de la famille royale. On ne m'a jamais expliqué les motifs de
cette exclusion.
Parmi les étiquettes, il y en avait une avec laquelle mon père n'a
jamais pu se réconcilier et que je lui ai entendu souvent raconter,
c'était la manière dont on était invité à ce qu'on appelait le _souper
dans les cabinets_. Ces soupers se composaient de la famille royale et
d'une trentaine de personnes priées. Ils se donnaient dans l'intérieur
du Roi, dans des appartements si peu vastes qu'on couvrait le billard
de planches pour y poser le buffet, et que le Roi était forcé de hâter
sa partie pour faire place au service.
Les femmes étaient averties le matin ou la veille; elles portaient un
costume antique, tombé en désuétude pour toute autre circonstance, la
robe à plis et les barbes tombantes. Elles se rendaient à la petite
salle de comédie où une banquette leur était réservée. Après le
spectacle, elles suivaient le Roi et la famille royale dans les
cabinets.
Pour les hommes, leur sort était moins doux. Il y avait deux
banquettes vis-à-vis celle des femmes invitées. Les courtisans qui
aspiraient à être priés s'y plaçaient. Pendant le spectacle, le Roi,
qui était seul dans sa loge, dirigeait une grosse lorgnette d'opéra
sur ces bancs, et on le voyait écrire au crayon un certain nombre de
noms. Les seigneurs qui avaient occupé ces banquettes (cela s'appelait
se présenter pour les cabinets) se réunissaient dans une salle qui
précédait les cabinets. Bientôt après, un huissier, un bougeoir à la
main et tenant le petit papier écrit par le Roi, entr'ouvrait la porte
et proclamait un nom; l'heureux élu faisait la révérence aux autres et
entrait dans le saint des saints. La porte se rouvrait, on en
appelait un autre et ainsi de suite jusqu'à ce que la liste fût
épuisée. Cette fois, l'huissier repoussait la porte avec une violence
d'étiquette. À ce bruit, chacun savait que ses espérances étaient
trompées et s'en allait toujours un peu honteux, quoiqu'on sût bien
d'avance qu'il y aurait bien plus de candidats que d'appelés. Ma mère
m'a dit qu'elle avait été des années à déterminer mon père à aller
s'asseoir sur ces banquettes et, quoique à la fin il y allât de temps
en temps et qu'il fût assez souvent nommé, cependant cela lui était
toujours extrêmement désagréable. Il a vu tel homme venir dix ans de
suite de Paris tout exprès pour entendre cette porte se refermer avec
fracas sur ses prétentions, sans que jamais elle se soit ouverte pour
lui. Trop de persévérance impatientait peut-être le Roi, ou bien il
s'habituait à voir ces figures sans les prier, comme les princes
s'accoutument facilement à toujours adresser la même question aux
mêmes personnes.
Les bals de la Reine étaient bien entendus; les personnes présentées
étaient prévenues qu'ils avaient lieu; venait qui voulait, et beaucoup
de gens voulaient parce qu'ils étaient charmants. Ils étaient donnés
dans des maisons de bois qu'on établissait sur la terrasse de
Versailles et qui y restaient pendant tout le carnaval; mais ces bals
aussi, malgré la grâce charmante de la Reine, étaient une occasion
d'impopularité pour la Cour.
L'accroissement des fortunes dans la classe intermédiaire y avait
amené toutes les formes et toutes les habitudes de la meilleure
compagnie, et, malgré l'absurde ordonnance qui obligeait de faire des
preuves de noblesse pour être officier, tout ce qui avait de la
fortune et de l'éducation entrait au service. La noblesse et la
finance vivaient donc en intimité et en camaraderie en garnison et
dans toutes les sociétés de Paris; les bals de Versailles ramenaient
la ligne de démarcation de la façon la plus tranchée. Monsieur de
Lusson, jeune homme d'une charmante figure, immensément riche, bon
officier, vivant habituellement dans la meilleure compagnie, eut
l'imprudence d'aller à un de ces bals; on l'en chassa avec une telle
dureté que, désespéré du ridicule dont il restait couvert dans un
temps où le ridicule était le pire des maux, il se tua en arrivant à
Paris. Cela parut tout simple aux gens de la Cour, mais odieux à la
haute bourgeoisie.
La finance n'a pas seule fourni des victimes aux bals de la Reine.
Monsieur de Chabannes, d'une illustre naissance, beau, jeune, riche,
presque à la mode, y faisant son début, eut la gaucherie de se laisser
glisser en dansant et la niaiserie de s'écrier: _Jésus Maria_, en
tombant. Jamais il ne put se relever de cette chute; le sobriquet lui
en est resté à toujours; il en était désespéré. Il a été faire la
guerre en Amérique, s'y est assez distingué, mais il est revenu _Jésus
Maria_ comme il y était allé. Aussi le duc de Guines disait-il à ses
filles le jour de leur présentation à la Cour: «Souvenez-vous que,
dans ce pays-ci, les vices sont sans conséquences, mais qu'un ridicule
tue.»
Monsieur de Lafayette ne succomba pourtant pas sous l'épithète de
_Gilles le Grand_ que monsieur de Choiseul lui avait décernée à son
retour d'Amérique. Il inspira, au contraire, tant d'enthousiasme que
la société se chargea de lui préparer des succès auprès de madame de
Simiane à laquelle il avait rendu des hommages avant son départ. Elle
passait pour la plus jolie femme de France, et n'avait jamais eu
d'aventure. Tout le monde la jeta dans les bras de monsieur de
Lafayette, tellement que, peu de jours après son retour, se trouvant
ensemble dans une loge à Versailles pendant qu'on chantait un air de
je ne sais quel opéra: «L'amour sous les lauriers ne trouve pas de
cruelles», on leur en fit l'application d'une façon qui montrait
clairement la sympathie et l'approbation de ce public privilégié.
J'ai entendu raconter à ma mère que sa soeur, la présidente de Lavie,
étant venue faire un voyage à Paris, elle lui avait procuré une
banquette pour voir en bayeuse le bal de la Reine; elle causait avec
elle; la Reine s'approcha et lui demanda qu'elle était cette belle
personne:
«C'est ma soeur, madame.
--A-t-elle vu les salles?
--Non, madame, elle est en bayeuse, elle n'est pas présentée.
--Il faut les lui montrer, je vais emmener le Roi.»
Et, en effet, avec sa gracieuse bonté, elle prit le Roi sous le bras
et l'emmena dans les autres pièces pendant que ma tante visitait la
salle de bal. La Reine avait l'intention d'être fort obligeante, mais
le président de Lavie prit la chose tout autrement. Il était d'une
race fort antique, très entiché de sa noblesse, un fort gros
personnage à Bordeaux où un président au Parlement jouait un grand
rôle; il fut indigné qu'il fallût que le Roi et la Reine sortissent
d'un salon pour que sa femme y entrât. Il retourna à Bordeaux plus
frondeur qu'il n'en était parti; il fut nommé député et se montra très
révolutionnaire; l'humiliation de la noblesse de Cour lui souriait.
Les vanités blessées ont fait plus d'ennemis qu'on ne croit.
L'étiquette adoptée pour les fêtes extraordinaires et les voyages nous
paraîtrait insoutenable aujourd'hui. On venait s'inscrire, cela
s'appelait ainsi, c'est-à-dire qu'hommes et femmes se rendaient chez
le premier gentilhomme de la chambre. On y écrivait son nom de sa
propre main: sur cette liste se faisait le choix des invitations, en
éliminant ceux qui ne devaient pas être priés, de façon que la
non-invitation avait la disgrâce d'un refus. Madame la Dauphine aurait
voulu faire revivre cette étiquette pendant la Restauration, pour les
spectacles, assez rares, de la Cour. Mais cela n'a jamais pu
reprendre, et personne n'a voulu s'astreindre à aller inscrire son nom
avec la chance d'obtenir un refus. On trouvait beaucoup moins
désagréable de n'être pas prié que d'être repoussé.
Pour les voyages, les usages variaient selon les résidences. À
Rambouillet, où le Roi n'allait que pour peu de jours et seulement
avec des hommes, on était reçu comme chez un riche particulier,
parfaitement servi et défrayé de tout. À Trianon, où la Reine n'a fait
aussi que de rares et courts voyages, avec très peu de monde, c'était
de même. À Marly, on était logé, meublé et nourri. Les invités à
résidence étaient distribués à diverses tables, tenues par les princes
et princesses dans leurs pavillons respectifs, aux frais du Roi.
Ensuite on se rendait au grand salon, où c'était tout à fait la Cour.
À Fontainebleau, les invités n'obtenaient qu'un appartement avec les
quatre murailles; il fallait s'y procurer meubles, linge, etc., et
s'ingénier pour y vivre. À la vérité, comme tous les ministres et
toutes les charges y avaient leurs maisons, et que les princes
tenaient une table pour les personnes qui les accompagnaient, on
trouvait facilement à se faire prier à dîner et à souper. Mais
personne ne s'inquiétait de vous que pour le logement. Quand le
château était plein, et une très grande partie était en si mauvais
état qu'elle était inhabitable, les invités ou plutôt les admis, car
on s'était fait inscrire, étaient distribués dans la ville; leur nom
était écrit à la craie sur la porte, comme à une étape.
Je ne sais si ces logements étaient payés, mais les avantages que ces
voyages rapportaient à Fontainebleau étaient assez grands pour que les
habitants ne se plaignissent pas de cette servitude. Tout le monde
sait que nulle part la Cour de France ne se montrait plus magnifique
qu'à Fontainebleau. C'était sur son petit théâtre que se donnaient les
premières représentations les plus soignées, et il était presque admis
que les intrigues ministérielles se dénouaient à Fontainebleau pour
continuer apparemment l'existence historique de cette belle résidence.
Le dernier voyage a eu lieu en 1787. Malgré l'inhospitalité apparente
qui les accompagnait, ils coûtaient très cher à la Couronne; et le
Roi, toujours prêt à sacrifier ses propres goûts, quoique ce séjour
lui fût très agréable, y renonça. Il était plus aimable à
Fontainebleau qu'ailleurs; il y faisait plus de frais.
Cet excellent prince avait grand'peine à vaincre une timidité
d'esprit, jointe à des formes d'une liberté grossière, fruit des
habitudes de son enfance, qui lui donnait de grands désavantages
auprès de ceux qui ne voyaient en lui que cette rude écorce. Avec la
meilleure intention d'être obligeant pour quelqu'un, il s'avançait sur
lui jusqu'à le faire reculer à la muraille; si rien ne lui venait à
dire, et cela arrivait souvent, il faisait un gros éclat de rire,
tournait sur les talons et s'en allait. Le patient de cette scène
publique en souffrait toujours, et, s'il n'était pas habitué de la
Cour, sortait furieux et persuadé que le Roi avait voulu lui faire une
espèce d'insulte. Dans l'intimité, le Roi se plaignait amèrement de la
façon dont il avait été élevé. Il disait que le seul homme pour qui il
éprouvât de la haine était le duc de La Vauguyon, et il citait à
l'appui de ce sentiment des traits de basses courtisaneries adressées
à ses frères et à lui, qui justifiaient ce sentiment. Monsieur avait
moins de répugnance pour la mémoire du duc de La Vauguyon.
Monsieur le comte d'Artois partageait celle du Roi. Il était par son
heureux caractère, par ses grâces, peut-être même par sa légèreté, le
benjamin de toute la famille; il faisait sottise sur sottise; le Roi
le tançait, lui pardonnait, et payait ses dettes. Hélas! celle qu'il
ne pouvait pas combler, c'est la déconsidération qu'il amassait sur sa
propre tête et sur celle de la Reine!
Le Roi ne jouait jamais qu'au trictrac et aux petits écus; il disait à
un gros joueur qui faisait un jour sa partie: «Je conçois que vous
jouiez gros jeu, si cela vous amuse; vous, vous jouez de l'argent qui
vous appartient, mais, moi, je jouerais l'argent des autres.» Et,
pendant qu'il tenait des propos de cette nature, monsieur le comte
d'Artois et la Reine jouaient un jeu si énorme qu'ils étaient obligés
d'admettre dans leur société intime tous les gens tarés de l'Europe
pour trouver à faire leur partie. C'est de cette malheureuse habitude,
car ce n'était une passion ni pour l'un ni pour l'autre, que sont
venues toutes les calomnies qui ont abreuvé la vie de notre
malheureuse Reine de tant de chagrins, même avant que les malheurs
historiques eussent commencé pour elle.
Qui aurait osé accuser la reine de France de se vendre pour un
collier, si on ne l'avait pas vue autour d'une table chargée d'or et
aspirant à en gagner à ses sujets? Sans doute, elle y attachait au
fond peu de prix; mais, quand on joue, on veut gagner et il est
impossible d'éviter l'extérieur de l'âpreté. D'ailleurs, les princes,
accoutumés à ce que tout leur cède, sont presque toujours mauvais
joueurs, et c'est une raison de plus pour eux d'éviter le gros jeu.
Mais, si la Reine n'aimait pas le jeu, pourquoi jouait-elle? Ah! c'est
qu'elle avait une autre passion, celle de la mode. Elle se paraît pour
être à la mode, elle faisait des dettes pour être à la mode, elle
jouait pour être à la mode, elle était esprit fort pour être à la
mode, elle était coquette pour être à la mode. Être la jolie femme la
plus à la mode lui paraissait le titre le plus désirable; et ce
travers, indigne d'une grande reine, a été la seule cause des torts
qu'on a si cruellement exagérés.
La Reine voulait être entourée de tout ce que la Cour offrait de
jeunes gens les plus agréables; elle acceptait les hommages qu'ils
offraient à la femme, bien plus volontiers que ceux adressés à la
souveraine. Il en résultait que le jeune homme futile était traité
avec plus de faveur et de distinction que l'homme grave et utile au
pays. L'envie et la jalousie étaient alertes à calomnier ces
inconséquences. La plus coupable, sans doute, était la permission que
la Reine donnait à cette troupe de jeunes imprudents de lui parler
légèrement du Roi, et de faire sur ses formes grossières des
plaisanteries auxquelles elle-même avait le tort réel de prendre part.
Le trop grand désir de plaire l'entraînait aussi dans des fautes d'un
autre genre qui lui faisaient des ennemis. Elle avait un très grand
crédit, elle était bien aise qu'on le sût, et elle aimait à en user;
mais elle n'entrait jamais sérieusement dans les affaires, et ce
crédit n'était exploité que comme un moyen de succès dans la société.
Elle voulait disposer des places, et elle avait la mauvaise habitude
de promettre la même à plusieurs personnes. Il n'y avait guère de
régiment dont le colonel ne fût nommé sur la demande de la Reine,
mais, comme elle s'était engagée pour la première vacance à dix
familles, elle faisait neuf mécontents et trop souvent un ingrat.
Quant aux histoires que les libelles ont racontées sur _ses amours_,
ce sont des calomnies. Mes parents, bien à portée de voir et de savoir
ce qui se passait dans l'intérieur, m'ont toujours dit que cela
n'avait aucun fondement.
La Reine n'a eu qu'un grand sentiment et, peut-être, une faiblesse.
Monsieur le comte de Fersen, suédois, beau comme un ange et fort
distingué sous tous les rapports, vint à la Cour de France. La Reine
fut coquette pour lui comme pour tous les étrangers, car ils étaient
_à la mode_; il devint sincèrement et passionnément amoureux; elle en
fut certainement touchée, mais résista à son goût et le força à
s'éloigner. Il partit pour l'Amérique, y resta deux années pendant
lesquelles il fut si malade qu'il revint à Versailles, vieilli de dix
ans et ayant presque perdu la beauté de sa figure. On croit que ce
changement toucha la Reine; quelle qu'en fût la raison, il n'était
guère douteux pour les intimes qu'elle n'eût cédé à la passion de
monsieur de Fersen.
Il a justifié ce sacrifice par un dévouement sans bornes, une
affection aussi sincère que respectueuse et discrète; il ne respirait
que pour elle, et toutes les habitudes de sa vie étaient calculées de
façon à la compromettre le moins possible. Aussi cette liaison,
quoique devinée, n'a jamais donné de scandale. Si les amis de la Reine
avaient été aussi discrets et aussi désintéressés que monsieur de
Fersen, la vie de cette malheureuse princesse aurait été moins
calomniée.
Madame de Polignac lui a été bien plus fatale. Ce n'est pas que ce fût
une méchante personne, mais elle était indolente et peu spirituelle;
elle intriguait par faiblesse. Elle était sous la domination de sa
belle-soeur, la comtesse Diane, ambitieuse, avide autant que
désordonnée dans ses moeurs, qui voulait accaparer toutes les faveurs
pour elle et pour sa famille, et, tyrannisée par son amant, le comte
de Vaudreuil, homme aussi léger qu'immoral, et qui, par le moyen de la
Reine, mettait le trésor public au pillage pour lui et les compagnons
de ses désordres. Il faisait des scènes à madame de Polignac quand ses
demandes souffraient quelque retard. La Reine trouvait la favorite en
larmes et s'occupait sur-le-champ de les tarir. Quant à ce qui
regardait sa propre fortune, madame de Polignac se bornait, sans rien
demander, à accepter nonchalamment les faveurs préparées par les
intrigues de la comtesse Diane, et la pauvre Reine vantait son
désintéressement. Elle y croyait, et l'aimait sincèrement; l'abandon
de la confiance, de son côté, avait été sans limite pendant quelques
années.
La nomination de monsieur de Calonne y avait mis quelque restriction;
il était de l'intimité de madame de Polignac, et la Reine ne voulait
pas qu'un membre du conseil du Roi fût pris dans ce sanhédrin. Elle
s'en était expliquée hautement, mais la coterie, préférant à tout
l'agrément d'avoir un contrôleur général à sa disposition, fit valoir
auprès de monsieur le comte d'Artois les facilités que lui-même y
trouverait. Et ce fut par son moyen que monsieur de Calonne fut nommé,
malgré la répugnance de la Reine. Elle en conserva du mécontentement;
cela la refroidit pour madame de Polignac, et tous les empressements
de monsieur de Calonne échouèrent à se concilier ses bontés.
Cependant, il lui répondait un jour où elle lui adressait une demande:
«Si ce que la Reine désire est possible, c'est fait; si c'est
impossible, cela se fera.» En dépit de paroles si _gouvernementales_,
la Reine n'a jamais pardonné.
S'il avait des inconvénients, ce désir de plaire n'était pas sans
quelques avantages; il rendait la Reine charmante; dès qu'elle pouvait
oublier le rôle de _femme à la mode_ qui l'absorbait, elle était
pleine de grâces et de dignité. Il aurait été facile d'en faire une
princesse accomplie, si quelqu'un avait eu le courage de lui parler
raison. Mais ses entours vérifiaient le mot du poète anglais:
All who approach them, their own ends pursue.
Dans l'intérieur de sa famille, la Reine était très aimée et très
aimable, et n'était occupée qu'à raccommoder les petites tracasseries
qui s'y élevaient. Elle était, hélas! trop la confidente des sottises
de monsieur le comte d'Artois et lui procurait l'indulgence du Roi
qui, tout à fait sous son charme, l'aurait adorée, si _la mode_ lui
avait permis de le souffrir.
Monsieur, courtisan ambitieux et sournois, n'aimait point la Reine. Il
prévoyait que, le jour où elle deviendrait moins futile, elle
s'emparerait de l'espèce d'importance sérieuse à laquelle il aspirait,
et il craignait de se compromettre en en montrant trop clairement le
désir. Il vivait assez en dehors des affaires, tout en se préparant la
réputation d'un homme capable de s'en mêler utilement.
Monsieur le comte d'Artois débutait alors à cette fatale destinée qui
devait perdre sa famille et son pays. Il n'avait que les goûts et les
travers des jeunes gens de son temps, mais il les montrait sur un
théâtre assez élevé pour les rendre visibles à la foule; et la valeur,
cette ressource banale des hommes du monde, ne les couvrait pas assez.
Au siège de Gibraltar, où il avait eu la fantaisie d'assister, il
avait eu une attitude déplorable, au point que le général qui y
commandait avait pris le parti de faire prévenir dans les batteries
anglaises, et l'on ne tirait pas quand le prince visitait les travaux.
On a dit que c'était à son insu, mais ces choses-là se savent toujours
quand on ne préfère pas les ignorer. Je sais qu'on fit des reproches à
monsieur de Maillebois; il répondit: «Mais cela valait encore mieux
que la grimace qu'il faisait le premier jour.» La ridicule parade de
son duel avec monsieur le duc de Bourbon fut une nouvelle preuve d'une
disposition que le reste de sa conduite n'a que trop confirmée.
Madame, femme de Monsieur, avait beaucoup d'esprit et une certaine
grâce dans les manières, malgré une très remarquable laideur. Elle
avait, pendant les premières années, fait très bon ménage avec
Monsieur. Mais, depuis qu'il s'était attaché à madame de Balbi, il
n'allait presque plus chez Madame, et elle s'en consolait dans
l'intimité de ses femmes de chambre, et, ose-t-on le dire, par la
boisson portée au point que le public pouvait s'en apercevoir.
Sa soeur, madame la comtesse d'Artois, était encore beaucoup plus
laide et parfaitement sotte, maussade et disgracieuse. C'est auprès
des gardes du corps qu'elle allait chercher des consolations des
légèretés de son mari. Une grossesse qui parut un peu suspecte, et
dont le résultat fut une fille qui mourut en bas âge, décida monsieur
le comte d'Artois à ne plus donner prétexte à l'augmentation de sa
famille, déjà composée de deux princes.
Malgré cette précaution, une nouvelle grossesse de madame la comtesse
d'Artois la força de faire sa confidence à la Reine, pour qu'elle
sollicitât l'indulgence du Roi et du prince. La Reine, fort agitée de
cette commission, fit venir le comte d'Artois, s'enferma avec lui, et
commença une grande circonlocution avant d'arriver au fait. Son
beau-frère était debout devant elle, son chapeau à la main. Quand il
sut ce dont il s'agissait, il le jeta par terre, mit ses deux poings
sur ses hanches pour rire plus à son aise, en s'écriant:
«Ah! le pauvre homme, le pauvre homme, que je le plains; il est assez
puni.
--Ma foi, reprit la Reine, puisque vous le prenez comme cela, je
regrette bien les battements de coeur avec lesquels je vous attendais;
venez trouver le Roi et lui dire que vous pardonnez à la comtesse
d'Artois.
--Ah! pour cela, de grand coeur. Ah! le pauvre homme, le pauvre
homme.»
Le Roi fut plus sévère, et le coupable présumé fut envoyé servir aux
colonies. Mais, comme le disait madame Adélaïde à ma mère, en lui
racontant cette histoire le lendemain: «mais, ma chère, il faudrait y
envoyer toutes les compagnies.» Madame la comtesse d'Artois alla aux
eaux, je crois; en tout cas, il ne fut pas question de l'enfant.
Madame Élisabeth ne jouait aucun rôle à la Cour avant la Révolution.
Depuis, elle a mérité le nom de sainte et de martyre. Sa Maison avait
été inconvenablement composée. La comtesse Diane de Polignac, le
scandale personnifié, était sa dame d'honneur, et on lui avait attaché
comme dame madame de Canillac, qui avait donné lieu au duel entre
monsieur le comte d'Artois et monsieur le duc de Bourbon. Son intimité
avec monsieur le comte d'Artois était connue, mais honorée par un
grand désintéressement. Elle l'aimait pour lui, n'avait aucune
fortune, vivait dans la plus grande médiocrité, voisine de
l'indigence, sans daigner accepter de lui le plus léger cadeau. Il y
avait une sorte de distinction dans cette conduite, mais il n'en était
pas moins inconvenable de la mettre auprès d'une jeune princesse,
quoique ce ne fût pas une personne immorale.
Le goût de la Cour de France pour les étrangers fut exploité d'une
façon assez singulière par deux illustres Grecs, chassés de leur
patrie par les vexations musulmanes. Le prince de Chio et le prince
Justiniani, son fils, descendants en ligne directe des empereurs
d'Orient, vinrent demander l'hospitalité à Louis XVI au commencement
de son règne. Il la leur accorda noble et grande, telle qu'il
convenait à un roi de France. En attendant que les réclamations qu'il
faisait au Sérail pour la restitution de ses biens eussent été
admises, le prince de Chio fut prié d'accepter une forte pension, le
prince Justiniani entra au service de France en prenant le
commandement d'un beau régiment.
Ces princes grecs vivaient depuis quelques années de la munificence
royale; ils étaient bien accueillis dans la meilleure compagnie à
Paris et à Versailles. Leur accent et un peu d'étrangeté dans leurs
manières complétaient leurs droits à tous les succès. Un jour où, pour
la centième fois, ils dînaient chez le comte de Maurepas, celui-ci vit
le prince de Chio, placé à côté de lui, pâlir et se troubler.
«Vous souffrez, prince?
--Ce n'est rien, cela passera».
Mais son indisposition augmenta tellement qu'il dut sortir de table et
qu'il appela son fils pour l'accompagner. Monsieur de Maurepas avait
passé les dix années de son exil dans sa terre de Châteauneuf, en
Berry. Lorsqu'il s'en éloigna, il y laissa comme concierge un de ses
valets de chambre; celui-ci, venu par hasard à Versailles, avait servi
à table et se trouva le lendemain dans la chambre de son maître
lorsqu'il donna l'ordre d'aller savoir des nouvelles du prince de
Chio. Monsieur de Maurepas lui vit étouffer un accès de rire en
regardant ses camarades:
«Qu'est-ce qui te fait rire, Dubois?
--Monsieur le comte le sait bien... c'est le prince de Chio.
--Et pourquoi t'amuse-t-il tant?
--Ah, monsieur le comte se moque de moi... il le connaît bien.
--Certainement, je le vois tous les jours.
--Est-ce que vraiment monsieur le comte ne le reconnaît pas?... mais
c'est impossible!...
--Ah ça, tu m'impatientes avec tes énigmes; voyons, que veux-tu dire?
--Mais monsieur le comte, le prince de Chio, c'est Gros-Guillot.
--Qu'appelles-tu Gros-Guillot?
--Mais Gros-Guillot, je ne conçois pas que monsieur le comte ne se le
rappelle pas... il est pourtant venu assez souvent travailler au
château... Gros-Guillot qui habitait la petite maison blanche près du
pont... et puis son fils... ah! monsieur le comte ne peut pas avoir
oublié petit Pierre, qui était si gentil, si éveillé, celui que Madame
la comtesse voulait toujours pour tenir la bride de son âne... ah! je
vois que monsieur le comte les remet bien à présent. Moi, je les ai
reconnus tout de suite, et Gros-Guillot m'a bien reconnu aussi.»
Monsieur de Maurepas imposa silence à son homme; mais, une fois sur la
voie, on découvrit promptement que les héritiers de l'empire d'Orient
étaient tout bonnement deux paysans du Berry qui mystifiaient à leur
profit le roi de France, son gouvernement et sa Cour depuis plusieurs
années. Comment avaient-ils conçu cette idée, d'où venaient-ils, où
sont-ils allés? Je l'ignore absolument, je ne sais que cet épisode de
la vie de ces deux intelligents aventuriers.
CHAPITRE II
Vie de Versailles. -- Séjours de campagne. -- Hautefontaine. --
Frascati. -- Esclimont. -- La princesse de Rohan-Guéméné. -- Cour
de Mesdames, filles de Louis XV. -- Madame Adélaïde. -- Madame
Louise. -- Madame Victoire. -- Bellevue. -- Vie des princesses à
Versailles. -- Souper chez Madame. -- Coucher du Roi. -- La
duchesse de Narbonne. -- Anecdote sur le Masque de fer. --
Anecdote sur monsieur de Maurepas. -- Le vicomte de Ségur. -- Le
marquis de Créqui. -- Le comte de Maugiron. -- La duchesse de
Civrac.
Du dimanche au samedi, on vivait à Versailles dans une tranquillité
horriblement ennuyeuse aux personnes qui s'arrachaient à leur société
ordinaire pour venir, très mal établies, y faire leur service. Mais
elle n'était pas sans intérêt pour les gens décidément établis;
c'était, en quelque sorte, une vie de château dont le commérage
portait sur des objets importants. La plupart ne savaient pas
s'occuper du sort du pays en suivant l'intrigue qui éloignait monsieur
de Malesherbes ou amenait monsieur de Calonne aux affaires. Mais les
esprits éclairés, comme celui de mon père, s'y intéressaient autrement
qu'à une querelle sur la musique ou une rupture entre J.-J. Rousseau
et la maréchale de Luxembourg, ce qui était alors les grands
événements de la société.
Personne ne songeait à la politique générale. Si on en faisait,
c'était sans s'en douter et par un intérêt privé de fortune ou de
coterie. Les cabinets étrangers nous étaient aussi inconnus que celui
de la Chine le peut être aujourd'hui. On trouvait mon père un peu
pédant de ce qu'il s'occupait des affaires de l'Europe et lisait la
seule gazette qui en rendît quelque compte. Madame Adélaïde lui
demanda un jour:
«Monsieur d'Osmond, est-il vrai que vous recevez la _Gazette de
Leyde_?
--Oui, madame.
--Et vous la lisez?
--Oui, madame.
--C'est incroyable.»
Malgré cet _incroyable_ travers, madame Adélaïde avait fini par aimer
beaucoup mon père; et, dans les dernières années qui précédèrent la
Révolution, il était perpétuellement chez elle, sans lui être
personnellement attaché. Le comte Louis de Narbonne, son chevalier
d'honneur, ami intime de mon père, était enchanté qu'il voulût bien,
sans titre et sans émolument, tenir fréquemment la place à laquelle il
lui était plus commode d'être peu assidu.
Ma mère était une espèce de favorite. J'ai dit qu'elle m'avait
nourrie: au lieu de lui donner un congé pendant le temps de cette
nourriture, madame Adélaïde l'autorisa à m'amener à Bellevue; il
fallut lui donner un appartement à part pour ce tripotage d'enfant.
Mon père était à son régiment. Madame Adélaïde désira qu'elle
s'établît à Bellevue pour tout l'été. Soit qu'elle s'y ennuyât, soit
instinct d'habileté de Cour, ma mère s'y refusa, et cet établissement
n'eut lieu que longtemps après.
Pendant les premières années du séjour de mes parents à Versailles,
ils partageaient leur été entre les habitations de monsieur le duc
d'Orléans, Sainte-Assise et le Raincy, Hautefontaine appartenant à
l'archevêque de Narbonne, Frascati à l'évêque de Metz, et Esclimont au
maréchal de Laval.
J'ai tort de dire que Hautefontaine appartenait à l'archevêque de
Narbonne; il était à sa nièce, madame de Rothe, fille de sa soeur,
lady Forester. Elle était veuve d'un général Rothe; elle avait été
assez belle, était restée fort despote, et faisait les honneurs de la
maison de son oncle avec lequel elle vivait depuis de longues années
dans une intimité fort complète qu'ils prenaient peu le soin de
dissimuler.
L'archevêque avait huit cent mille livres de rentes de biens du
clergé. Il allait tous les deux ans à Narbonne passer quinze jours, et
présidait les États à Montpellier pendant six semaines. Tout ce
temps-là, il avait une grande existence, très épiscopale, et déployait
assez de capacité administrative dans la présidence des États. Mais,
le jour où ils finissaient, il remettait ses papiers dans ses
portefeuilles pour n'y plus penser jusqu'aux États suivants, non plus
qu'aux soins de son diocèse.
Hautefontaine était sa résidence accoutumée. Madame de Rothe en était
propriétaire, mais l'archevêque y tenait sa maison. Il avait marié son
neveu, Arthur Dillon, fils de lord Dillon, à mademoiselle de Rothe,
fille unique et sa petite-nièce. Elle était fort jolie femme, très à
la mode, dame de la Reine, et avait une liaison affichée avec le
prince de Guéméné qui passait sa vie entière à Hautefontaine. Il avait
établi, dans un village des environs, un équipage de chasse qu'il
possédait en commun avec le duc de Lauzun et l'archevêque auquel son
neveu, Arthur, servait de prête-nom.
Il y avait toujours beaucoup de monde à Hautefontaine; on y chassait
trois fois par semaine. Madame Dillon était bonne musicienne; le
prince de Guéméné y menait les virtuoses fameux du temps; on y donnait
des concerts excellents, on y jouait la comédie, on y faisait des
courses de chevaux, enfin on s'y amusait de toutes les façons.
Le ton y était si libre que ma mère m'a raconté que souvent elle en
était embarrassée jusqu'à en pleurer. Dans les premières années de son
mariage, elle s'y voyait en butte aux sarcasmes et aux plaisanteries
de façon à s'y trouver souvent assez malheureuse, mais le patronage de
l'archevêque était trop précieux au jeune couple pour ne le pas
ménager. Un vieux grand vicaire, car il y en avait au milieu de tout
ce joyeux monde, la voyant très triste un jour lui dit: «Madame la
marquise, ne vous affligez pas, vous êtes bien jolie et c'est déjà un
tort; on vous le pardonnera pourtant. Mais, si vous voulez vivre
tranquille ici, cachez mieux votre amour pour votre mari; l'amour
conjugal est le seul qu'on n'y tolère pas.»
Il est certain que tous les autres étaient fort libres de se déployer;
mais c'était cependant avec de certaines bienséances convenues dont
personne n'était dupe, mais auxquelles on ne pouvait manquer sans _se
perdre_, ainsi que cela s'appelait alors. Il y avait des protocoles
établis, et il fallait être bien grande dame, ou s'être fait une
position à part, par impudence ou par supériorité d'esprit, pour oser
y manquer. Madame Dillon n'était pas dans ces catégories, et elle
gardait dans le désordre de si bonnes manières que ma mère m'a souvent
dit: «En arrivant à Hautefontaine, on était sûr qu'elle était la
maîtresse du prince de Guéméné, et, lorsqu'on y avait passé six mois,
on en doutait.»
En tout, dans cette société, les gestes étaient aussi chastes que les
paroles l'étaient peu. Un homme qui aurait posé sa main sur le dos
d'un fauteuil occupé par une femme aurait paru grossièrement insolent.
Il fallait une très grande intimité pour se donner le bras à la
promenade, et cela n'arrivait guère, même à la campagne. Jamais on ne
donnait ni le bras ni la main pour aller dîner; jamais un homme ne se
serait assis sur le même sopha, mais, en revanche, les paroles étaient
libres jusqu'à la licence.
À Hautefontaine, par respect pour le caractère du maître du château,
on allait à la messe le dimanche. Personne n'y portait de livre de
prières; c'étaient toujours des volumes d'ouvrages légers, et souvent
scandaleux, qu'on laissait dans la tribune du château à l'inspection
des frotteurs, libres de s'en édifier à loisir.
Je suis entrée dans ces détails au sujet de Hautefontaine, parce que
je les sais avec certitude. Je ne prétends pas dire que tous les
archevêques de France menassent pareille vie, mais seulement que cela
pouvait avoir lieu sans nuire essentiellement à la considération. Tout
ce qu'il y avait de plus grand, de plus brillant, de plus à la mode à
la Cour; tout ce qu'il y avait de plus élevé, de plus distingué dans
le clergé, ne manquait pas d'aller à Hautefontaine et de s'en trouver
très honoré. L'évêque de Montpellier (je ne sais pas son nom de
famille) était le seul qui, par sa haute vertu, imposât un peu à
l'archevêque; et, lorsque cet évêque suivait la chasse en calèche,
l'archevêque disait à ses camarades chasseurs: «Ah çà, messieurs, il
ne faudra pas jurer aujourd'hui.» Dès que l'ardeur de la chasse
l'emportait, il était le premier à piquer des deux et à oublier la
recommandation.
Au reste, nos prélats n'étaient pas les seuls en Europe qui réunissent
les goûts sylvains à ceux de la bonne chère. Voici ce que me
racontait, il y a peu de jours, le comte Théodore de Lameth:
Pour posséder des bénéfices ecclésiastiques, il fallait que les
chevaliers de Malte fussent tonsurés. Les évêques de France se
prêtaient mal volontiers à cette cérémonie, parce que le crédit des
chevaliers enlevait au clergé une partie considérable de ses biens.
Théodore de Lameth, étant chevalier de Malte et capitaine de
cavalerie à l'âge de vingt ans, avait bonne chance et meilleure
volonté d'obtenir un bénéfice. Il cherchait à se faire tonsurer et
rencontrait des difficultés. Se trouvant en garnison à Strasbourg, il
négocia en Allemagne et obtint, pour une modique rétribution, que
l'évêque souverain de Paderborn lui rendît le service auquel les
prélats, ses compatriotes, répugnaient. La veille du jour fixé, il
débarqua chez l'évêque, à Paderborn. Le vin de Champagne, les gais
propos, firent accueil au capitaine de cavalerie et rendirent le
souper des plus animés. Le lendemain, il se présenta à l'église vêtu
de son uniforme, recouvert d'une chappe tombante, pour laisser voir
l'épaulette et la contre-épaulette, et retroussée sur la garde de
l'épée; il tenait le surplis tout plié sur son bras. Ses cheveux,
qu'on portait alors noués en queue, flottaient sur ses épaules.
Il trouva l'évêque devant l'autel, entouré d'un nombreux clergé. La
cérémonie se conduisit avec beaucoup de décence, de pompe et de
magnificence. L'évêque s'empara d'une paire de grands ciseaux d'une
main et, de l'autre, de la totalité des cheveux du néophyte. Le jeune
homme trembla; il se vit écourté de façon à n'oser plus retourner à la
garnison. Mais, à mesure que l'antienne se prolongeait, l'évêque
laissait glisser les cheveux entre ses doigts, jusqu'à ce qu'il n'en
resta plus que deux ou trois dont il coupa le bout. Au moment où la
cérémonie s'achevait, le nouveau tonsuré se mit à genoux pour recevoir
la bénédiction épiscopale, et fut fort étonné de recueillir ces
paroles dites à voix basse dans l'instant le plus solennel: «Allez
ôter votre uniforme, venez vite chez moi; nous prendrons une tasse de
chocolat, et nous irons courre un chevreuil.» Belle conclusion et
digne de l'exorde.
Le récit de cette cérémonie étrange, fait très gaiement par un homme
de quatre-vingt-deux ans, m'a paru retracer d'une manière amusante les
moeurs du temps de sa jeunesse.
La princesse de Guéméné, gouvernante des Enfants de France, ne pouvait
découcher de Versailles sans une permission écrite toute entière de la
main du Roi. Elle n'en demandait jamais que pour aller à
Hautefontaine; c'était par suite de cette urbanité de moeurs qui
faisait que l'épouse rendait toujours des soins particuliers à la
femme du choix.
Cette vie si brillante et si peu épiscopale fut interrompue par la
mort de madame Dillon et par le dérangement des affaires de
l'archevêque. Il se trouva criblé de dettes malgré ses énormes
revenus, et Hautefontaine fut abandonné quelque temps avant la
Révolution. Ma mère n'y allait plus aussi fréquemment depuis ma
naissance. On n'y voulait pas d'enfants; cela rentrait trop dans
l'esprit bourgeois de famille.
Frascati, résidence de l'évêque de Metz, était situé aux portes de
cette grande ville. L'évêque était alors le frère du maréchal de
Laval. Il s'était passionné, en tout bien tout honneur, pour sa nièce,
la marquise de Laval, comme lui Montmorency. Il l'ennuyait à mourir en
la comblant de soins et de cadeaux, et elle ne consentait à lui faire
la grâce d'aller régner dans la magnifique résidence de Frascati que
lorsque ma mère pouvait l'y accompagner: ce à quoi elle fut d'autant
plus disposée pendant quelques années que la garnison de mon père se
trouvait en Lorraine.
L'évêque avait un état énorme et tenait table ouverte pour l'immense
garnison de Metz et pour tous les officiers supérieurs qui y passaient
en se rendant à leurs régiments. Cette maison ecclésiastico-militaire
était bien plus sévère et plus régulière que celle de Hautefontaine.
Cependant, pour conserver le cachet du temps, tout le monde savait que
madame l'abbesse du chapitre de Metz et monsieur l'évêque avaient
depuis bien des années des sentiments forts vifs l'un pour l'autre,
mais cette liaison, déjà ancienne, n'était plus que respectable.
L'intimité de ma mère avec la marquise de Laval la menait souvent à
Esclimont, chez son beau-père le maréchal. Là, tout était calme; on y
menait une vie de famille. Le vieux maréchal passait son temps à faire
de la détestable musique dont il était passionné, et sa femme,
parfaitement bonne et indulgente, quoique très minutieusement dévote,
à faire de la tapisserie.
La marquise de Laval, en sortant des filles Sainte-Marie, était entrée
dans cet intérieur; elle y avait puisé des principes dont le bruit du
monde la distrayait un peu sans altérer ses sentiments. Elle s'était
liée avec un dévouement sans borne à ma mère et, par suite, à mon père
dont elle était parente, et était heureuse de retrouver chez eux les
principes qu'elle appréciait, avec moins d'ennui et de rigueur de
moeurs qu'à Esclimont où l'on était enchanté de lui voir une pareille
liaison.
À Versailles, la maison de la princesse de Guéméné était la plus
fréquentée par mes parents. Elle les comblait de bontés; mon père
avait quelque alliance de famille avec elle. C'était une très
singulière personne; elle avait beaucoup d'esprit, mais elle
l'employait à se plonger dans les folies des illuminés. Elle était
toujours entourée d'une multitude de chiens auxquels elle rendait une
espèce de culte, et prétendait être en communication, par eux, avec
des esprits intermédiaires. Au milieu d'une conversation où elle était
remarquable par son esprit et son jugement, elle s'arrêtait tout court
et tombait dans l'extase. Elle racontait quelquefois à ses intimes ce
qu'elle y avait appris et était offensée de recueillir des marques
d'incrédulité. Un jour, ma mère la trouva dans son bain, la figure
couverte de larmes:
«Vous êtes souffrante, ma princesse!
--Non, mon enfant, je suis triste et horriblement fatiguée, je me suis
battue toute la nuit.... pour ce malheureux enfant (en montrant
monsieur le Dauphin), mais je n'ai pu vaincre, ils l'ont emporté; il
ne restera rien pour lui, hélas! et quel sort que celui des autres!»
Ma mère, accoutumée aux aberrations de la princesse, fit peu
d'attention à ces paroles; depuis, elle s'en est souvenue et me les a
racontées.
La Reine venait beaucoup chez madame de Guéméné, mais moins
constamment qu'elle n'a fait ensuite chez madame de Polignac. Madame
de Guéméné était trop grande dame pour se réduire au rôle de favorite.
Sa charge l'obligeait à coucher dans la chambre de monsieur le
Dauphin. Elle s'était fait arranger un appartement où son lit, placé
contre une glace sans tain, donnait dans la chambre du petit prince.
Lorsque ce qu'on appelait le _remuer_, c'est-à-dire l'emmaillotage en
présence des médecins, avait eu lieu le matin, on tirait des rideaux
bien épais sur cette glace, et madame de Guéméné commençait sa nuit;
jusque-là, après s'être couchée fort tard, elle avait passé son temps
à lire et à écrire. Elle avait une immense quantité de pierreries
qu'elle ne portait jamais, mais qu'elle aimait à prêter avec
ostentation. Il n'y avait pas de cérémonie de Cour où les parures de
madame de Guéméné ne représentassent.
L'été, elle dînait souvent dans sa petite maison de l'avenue de Paris.
On y amenait les Enfants. Un jour où ils repartaient escortés des
gardes du corps, quelqu'un s'avisa de s'étonner de tout cet étalage
pour un maillot; madame de Guéméné reprit très sèchement: «Rien n'est
plus simple quand je suis sa gouvernante.»
Madame, fille du Roi, qu'on désignait sous le titre de la «petite
Madame», avait déjà une physionomie si triste que les personnes de
l'intimité l'appelaient _Mousseline la sérieuse_.
La princesse de Guéméné a supporté avec un courage admirable les
revers de fortune amenés par la banqueroute inouïe du prince de
Guéméné. Mes parents allèrent la voir dans un vieux château que son
père, le prince de Soubise, lui avait prêté. Elle y vivait dans une
médiocrité voisine de la pénurie, et ils l'y trouvèrent, s'il est
possible, plus grande dame que dans les pompes de Versailles. Elle fut
très sensible à cette visite; la foule n'était plus chez elle.
La Reine, empressée de donner la place de la princesse à madame de
Polignac, s'était montrée plus sévère qu'elle ne l'aurait été dans
d'autres circonstances. La démission de madame de Guéméné avait été
acceptée avec joie et sa retraite hâtée avec une sorte de dureté. Ma
mère, qui lui portait un attachement filial, en fut extrêmement
affligée et n'a jamais été chez madame de Polignac. Disons tout de
suite, à l'honneur de la Reine, que, loin de lui en vouloir, elle ne
l'en a que mieux traitée.
La petite Cour de Mesdames en formait une à part: on l'appelait la
vieille Cour. Les habitudes y étaient fort régulières. Les princesses
passaient tout l'été à Bellevue où leurs neveux et nièces venaient
sans cesse leur demander à dîner familièrement et sans être attendus.
Le coureur qui les précédait de quelques minutes les annonçait.
Lorsque c'était le coureur de Monsieur, depuis Louis XVIII, on
avertissait à la bouche, et le dîner était plus soigné et plus
copieux. Pour les autres, on ne disait rien, pas même pour le Roi qui
avait un gros appétit mais n'était pas à beaucoup près aussi gourmand
que son frère. La famille royale, à Bellevue, dînait avec tout ce qui
s'y trouvait, les personnes attachées à Mesdames, leurs familles,
quelques commensaux; en général cela formait de vingt à trente
personnes.
Madame Adélaïde, sans comparaison, la plus spirituelle des filles de
Louis XV, était commode et facile à vivre dans l'intérieur, quoique
d'une extrême hauteur. Lorsqu'il arrivait à un étranger de l'appeler
_Altesse Royale_, elle se courrouçait, faisait tancer l'introducteur
des ambassadeurs, même le ministre des affaires étrangères, et
s'entretenait longtemps de l'incroyable négligence de ces messieurs.
Elle voulait être _Madame_, et n'admettait pas que les Fils de France
prissent l'Altesse Royale.
Elle avait l'horreur du vin dont elle ne buvait jamais, et les
personnes qui se trouvaient placées près d'elle à table se
détournaient d'elle pour en boire. Ses neveux avaient toujours cet
égard. Si on y avait manqué, elle n'aurait rien dit, mais on ne se
serait plus trouvé dans son voisinage à table et la dame d'honneur
vous aurait indiqué de vous éloigner de la princesse. En ménageant
quelques-unes de ses susceptibilités, et surtout en ne crachant pas
par terre, ce qui la provoquait presque à des brutalités, rien n'était
plus doux que son commerce.
Madame Adélaïde était l'aînée de cinq princesses. Elle n'avait pas
voulu se marier, préférant son état de Fille de France. Elle avait
tenu la Cour jusqu'à la mort du roi Louis XV. Elle avait été l'amie et
le conseil du Dauphin, son frère, et sa mémoire lui a toujours été
bien chère; elle en parlait sans cesse comme de la plus vive affection
de son coeur. Une de ses soeurs, madame Infante, régnait assez
tristement à Parme; une autre, madame Louise, était carmélite. Des
cinq princesses, celle-là semblait, sans comparaison, la plus
mondaine. Elle aimait passionnément tous les plaisirs, était fort
gourmande, très occupée de sa toilette, avait un besoin extrême des
recherches inventées par le luxe, l'imagination assez vive, et enfin
une très grande disposition à la coquetterie. Aussi, lorsque le Roi
entra dans la chambre de madame Adélaïde pour lui annoncer que madame
Louise était partie dans la nuit, son premier cri fut: «Avec qui?».
Les trois soeurs restantes ne pardonnèrent jamais à madame Louise le
secret qu'elle avait fait de ses intentions, et, quoiqu'elles
allassent la voir quelquefois, c'était sans plaisir et sans intimité.
Sa mort ne leur fut point un chagrin.
Il n'en fut pas ainsi de celle de madame Sophie. Mesdames Adélaïde et
Victoire la regrettèrent vivement et l'intimité des deux soeurs en
serait devenue encore plus tendre si les deux dames d'honneur,
mesdames de Narbonne et de Civrac, n'avaient mis tous leurs soins à
les séparer, sans pouvoir jamais les désunir.
Madame Victoire avait fort peu d'esprit et une extrême bonté. C'est
elle qui disait, les larmes aux yeux, dans un temps de disette où on
parlait des souffrances des malheureux manquant de pain: «Mais, mon
Dieu, s'ils pouvaient se résigner à manger de la croûte de pâté!»
À Bellevue, on vivait tous ensemble, on se réunissait pour dîner à
deux heures, à cinq chacun rentrait chez soi jusqu'à huit. On
retournait au salon et, après le souper, la soirée se prolongeait
selon qu'on s'amusait plus ou moins. Il venait du monde de Paris et de
Versailles; on faisait un loto ainsi qu'après le dîner. On aura peine
à croire qu'à ce loto les comptes étaient rarement exacts et que, dans
une pareille réunion, plusieurs personnes étaient notées pour être la
cause de ces mécomptes. Il y avait, entre autres, un saint évêque qui
était le plus aumônier des hommes, une vieille maréchale, enfin assez
de monde pour que ma mère m'ait dit qu'elle s'était décidée à jouer
sur les mêmes numéros, sous prétexte de faire des noeuds, de sorte que
tout le monde savait son jeu d'avance. Après le loto, les princesses
et leurs dames travaillaient dans le salon, et la liberté y était
assez grande.
À Versailles, c'était une toute autre vie. Mesdames entendaient la
messe chacune de leur côté: madame Adélaïde à la chapelle, madame
Victoire, plus tard, dans son oratoire. Elles se réunissaient chez
l'une ou chez l'autre pendant la matinée, mais tout à fait dans leur
intérieur et dînaient tête-à-tête. À six heures, le jeu de Mesdames se
tenait chez madame Adélaïde; c'est alors qu'on leur faisait sa cour.
Souvent les princes et princesses assistaient à ce jeu; c'était
toujours le loto. À neuf heures, toute la famille royale se réunissait
pour souper chez Madame, femme de Monsieur. Ils y étaient
exclusivement entre eux et ne manquaient que bien rarement à ce
souper. Il fallait des raisons positives, autrement cela déplaisait au
Roi. Monsieur le comte d'Artois lui-même, que cela ennuyait beaucoup,
n'osait guère s'en affranchir. Là, on racontait les commérages de
Cour, on discutait les intérêts de famille, on était fort à son aise
et souvent fort gai, car, une fois séparés des entours qui les
obsédaient, ces princes, il faut le dire, étaient les meilleures gens
du monde. Après le souper, chacun se séparait.
Le Roi allait _au coucher_. Ce qu'on appelait _le coucher_ avait lieu
tous les soirs à neuf heures et demie.
Les hommes de la Cour se réunissaient dans la chambre de Louis XIV
(qui n'était pas celle où couchait Louis XVI). Je crois que toute
personne présentée y avait accès. Le Roi y arrivait d'un cabinet
intérieur, suivi de son service. Il avait les cheveux roulés et avait
ôté ses ordres. Sans faire attention à personne, il entrait dans la
balustrade du lit; l'aumônier de jour recevait des mains d'un valet de
chambre le livre de prières et un grand bougeoir à deux bougies; il
suivait le Roi dans l'intérieur de la balustrade, lui donnait le livre
et tenait le bougeoir pendant la prière qui était courte. Le Roi
rentrait dans la partie de la chambre occupée par les courtisans;
l'aumônier remettait le bougeoir au premier valet de chambre; celui-ci
le portait à la personne désignée par le Roi et qui le tenait pendant
tout le temps que durait le coucher. C'était une distinction fort
recherchée; aussi dans tous les salons de la Cour, la première
question faite aux personnes arrivant du coucher était: «Qui a eu le
bougeoir?» et le choix, comme il arrive partout et en tout temps, se
trouvait rarement approuvé.
On ôtait au Roi son habit, sa veste et enfin sa chemise; il restait nu
jusqu'à la ceinture, se grattant et se frottant, comme s'il avait été
seul, en présence de toute la Cour et souvent de beaucoup d'étrangers
de distinction. Le premier valet de chambre remettait la chemise à la
personne la plus qualifiée, aux princes du sang, s'il y en avait de
présents; ceci était un droit, et non pas une faveur. Lorsque c'était
une personne de sa familiarité, le Roi faisait souvent de petites
niches pour la mettre, l'évitait, passait à côté, se faisait
poursuivre et accompagnait ces charmantes plaisanteries de gros rires
qui faisaient souffrir les personnes qui lui étaient sincèrement
attachées. La chemise passée, il mettait sa robe de chambre; trois
valets de chambre défaisaient à la fois la ceinture et les genoux de
la culotte, elle tombait jusque sur les pieds; et c'est dans ce
costume, ne pouvant guère marcher avec de si ridicules entraves, qu'il
commençait, en traînant les pieds, la tournée du cercle.
Le temps de cette réception n'était rien moins que fixé; quelquefois
elle ne durait que peu de minutes, quelquefois près d'une heure; cela
dépendait des personnes qui s'y trouvaient. Quand il n'y avait pas de
_releveurs_, ainsi que les courtisans appelaient entre eux les
personnes qui savaient faire parler le Roi, cela ne durait guère plus
de dix minutes. Parmi les _releveurs_, le plus habile était le comte
de Coigny: il avait toujours soin de découvrir la lecture actuelle du
Roi et savait très habilement amener la conversation sur ce qu'il
prévoyait devoir le mettre en valeur. Aussi le _bougeoir_ lui
arrivait-il fréquemment, et sa présence offusquait les personnes qui
désiraient que le _coucher_ fût court.
Quand le Roi en avait assez, il se traînait à reculons vers un
fauteuil qu'on lui avançait au milieu de la pièce, s'y laissait aller
pesamment en levant les deux jambes; deux pages à genoux s'en
emparaient simultanément, déchaussaient le Roi et laissaient tomber
les souliers avec un bruit qui était d'étiquette. Au moment où il
l'entendait, l'huissier ouvrait la porte en disant: «Passez,
messieurs.» Chacun s'en allait et la cérémonie était finie. Toutefois,
la personne qui tenait le bougeoir pouvait rester si elle avait
quelque chose de particulier à dire au Roi. C'est ce qui explique le
prix qu'on attachait à cette étrange faveur.
On reprenait le chemin de Paris ou celui des divers salons de
Versailles où on avait laissé les femmes, les évêques, les gens non
présentés et souvent les parties suspendues. Il y avait beaucoup de
pratiques d'antichambre dans cette vie de Cour et de places auxquelles
toute la noblesse de France aspirait.
C'est au coucher qu'un soir monsieur de Créqui, s'étant appuyé contre
la balustrade du lit, l'huissier de service lui dit:
«Monsieur, vous _profanisez_ la chambre du Roi.»
«Monsieur, je _préconerai_ votre exactitude,» reprit l'autre aussitôt.
Cette prompte repartie eut grand succès.
La Reine, en sortant de chez Madame, allait chez madame de Polignac ou
chez madame de Lamballe, le samedi; Monsieur, chez madame de Balbi;
Madame, dans son intérieur avec des femmes de chambre; monsieur le
comte d'Artois dans le monde de Versailles, ou chez des filles à
Paris; madame la comtesse d'Artois, dans son intérieur avec des gardes
du corps; et, enfin, Mesdames, chez leurs dames d'honneur respectives.
Madame de Civrac tenait à madame Victoire un salon fort convenablement
rempli de gens de la Cour. Madame de Narbonne n'ajoutait guère au
service de la princesse que des commensaux; son humeur arrogante ne
lui permettait pas d'autres relations. On a publié, dans des libelles
du temps, que le comte Louis de Narbonne était fils de madame
Adélaïde; cela est faux et absurde, mais il est vrai que la princesse
a fait à ses travers des sacrifices énormes. Cette madame de Narbonne,
si impérieuse, était soumise à tous les caprices du comte Louis.
Lorsqu'il avait fait des sottises et qu'il manquait d'argent, elle
avait une humeur insupportable qu'elle faisait porter principalement
sur madame Adélaïde; elle lui rendait son intérieur intolérable. Au
bout de quelques jours, la pauvre princesse rachetait à prix d'or la
paix de sa vie. Voilà comment monsieur de Narbonne se trouvait nanti
de sommes énormes qu'il se procurait, sans prendre la moindre peine,
et qu'il dépensait aussi facilement. Du reste, c'était le plus aimable
et le moins méchant des hommes, mauvais sujet sans s'en douter et
seulement par gâterie.
Madame Adélaïde sentait le poids du joug et en gémissait, quand elle
osait. Un soir où ma mère la reconduisait chez elle et où madame de
Narbonne avait été plus maussade que de coutume, elle fit le projet de
ne pas retourner chez elle le lendemain; et, se complaisant dans cette
idée, composa un roman sur ce que madame de Narbonne dirait, sur la
manière dont elle-même agirait, le caractère qu'elle déploierait, etc.
«Vous ne répondez pas, madame d'Osmond, vous avez tort; je suis
faible, je suis Bourbon, j'ai besoin d'être menée, mais je ne suis
jamais traître.
--Je ne soupçonne pas même Madame d'indiscrétion; mais je sais que,
demain, elle sera un peu plus gracieuse que de coutume vis-à-vis de
madame de Narbonne pour la venger de cette légère infidélité de
pensée.
--Hélas! je crains bien que vous n'ayiez raison.»
Et, en effet, le lendemain, une explication provoquée par la princesse
amena une demande d'argent; il fut donné; madame de Narbonne fut
charmante le soir. La bonne princesse, cherchant à voiler sa
faiblesse, dit en se retirant à ma mère que madame de Narbonne lui
avait fait des excuses de la grognerie de la veille; elle n'ajouta pas
comment elle l'avait calmée, mais c'était le secret de la comédie. Le
comte Louis était le premier à en rire, et cela simplifiait sa
position; car, dans ce temps, tout travers, tout vice, toute lâcheté,
franchement acceptés et avoués avec des formes spirituelles, étaient
assurés de trouver indulgence.
La princesse devait être reconduite de chez madame de Narbonne chez
elle, dans l'intérieur du château, par sa dame de service. Souvent
elle en dispensait, surtout quand il faisait froid, parce qu'elle
allait toujours à pied et que les dames circulaient habituellement
dans les corridors et les antichambres en chaise à porteurs. Ces
chaises étaient fort élégantes, dorées, avec les armes sur les côtés.
Celles des duchesses avaient le dessus couvert en velours rouge, et
elles pouvaient avoir des porteurs à leur livrée; les autres dames
avaient des porteurs attitrés, mais avec la livrée du Roi, ce qu'on
appelait, en termes de Cour, des _porteux_ bleus, car c'est porteux
qu'il fallait dire.
Pendant presque toute une année, madame Adélaïde avait pris l'habitude
de faire entrer ma mère et souvent mon père chez elle, en sortant de
chez madame de Narbonne. Elle prenait goût à des conversations plus
sérieuses. Mais la dame d'honneur fut avertie, la princesse grondée,
et elle avoua tout franchement qu'elle n'osait plus.
C'est dans une de ces causeries qu'elle raconta à mon père l'échec
reçu par sa curiosité au sujet du Masque de fer. Elle avait engagé son
frère, monsieur le Dauphin, à s'enquérir au Roi de ce qui le
concernait pour le lui dire. Monsieur le Dauphin interrogea Louis XV.
Celui-ci lui dit: «Mon fils, je vous le dirai, si vous voulez, mais
vous ferez le serment que j'ai prêté moi-même de ne divulguer ce
secret à personne.»
Monsieur le Dauphin avoua ne désirer le savoir que pour le communiquer
à sa soeur Adélaïde, et dit y renoncer. Le Roi lui répliqua qu'il
faisait d'autant mieux que ce secret, auquel il tenait parce qu'on le
lui avait fait jurer, n'avait jamais été d'une grande importance et
n'avait plus alors aucun intérêt. Il ajouta qu'il n'y avait plus que
deux hommes vivants qui en fussent instruits, lui et monsieur de
Machault.
La princesse apprit aussi à mon père comment monsieur de Maurepas
s'était fait ministre.
À la mort de Louis XV, ses filles, qui l'avaient soigné pendant sa
petite vérole, devaient, selon l'inexorable étiquette, être séparées
du nouveau Roi. Celui-ci, à qui son père le Dauphin avait recommandé
de toujours prendre les conseils de sa tante Adélaïde, lui écrivit
pour lui demander à qui il devait confier le soin de ce royaume qui
lui tombait sur les bras. Madame Adélaïde lui répondit que monsieur le
Dauphin n'aurait pas hésité à appeler monsieur de Machault. On expédia
un courrier à monsieur de Machault.
Nouveau billet du Roi: Que fallait-il décider pour les funérailles?
quelles étaient les étiquettes? à qui s'adresser? Réponse de madame
Adélaïde: Personne n'était plus propre par ses souvenirs et ses
traditions que monsieur de Maurepas à se charger de ces détails. Le
courrier pour monsieur de Machault n'était pas encore parti. La terre
de monsieur de Machault est à trois lieues au delà de Pontchartrain,
par des chemins alors affreux. On le chargea de remettre en passant la
lettre pour monsieur de Maurepas.
Le vieux courtisan, ennuyé de son exil, arriva immédiatement. Le Roi
l'attendait avec impatience; il le fit entrer dans son cabinet.
Pendant qu'il s'entretenait avec lui, on vint avertir que le conseil
était assemblé. L'usage voulait que chaque ministre fût averti chaque
fois par l'huissier. Le manque de cette formalité fermait l'entrée du
conseil; c'était l'équivalent d'un renvoi. L'huissier du conseil,
voyant monsieur de Maurepas dans cette intimité avec le nouveau Roi et
sachant qu'il avait été mandé, le regarda en hésitant; le Roi ne dit
rien, mais se troubla. Monsieur de Maurepas salua comme s'il avait
reçu le message; le Roi passa sans oser lui dire adieu. Monsieur de
Maurepas suivit, s'assit au conseil et gouverna la France pendant dix
ans.
Lorsque monsieur de Machault arriva, quelques heures après, la place
était prise. Le Roi lui dit quelques lieux communs, lui adressa des
compliments et le laissa repartir. Madame Adélaïde s'affligea, se
plaignit, mais elle et son neveu étaient Bourbon, comme elle disait,
et n'avaient assez d'énergie, ni pour résister aux volontés des
autres, ni pour s'y associer pleinement.
Si Thoiry avait été en deça de Pontchartrain, peut-être n'y aurait-il
pas eu de révolution en France. Monsieur de Machault était un homme
sage, qui aurait su tirer meilleur parti des vertus de Louis XVI que
le courtisan spirituel, mais léger et immoral, auquel il confia son
sort. Ce n'est pas que monsieur de Maurepas ne fût l'homme qui convînt
le mieux aux goûts, si ce n'est aux besoins du moment.
J'ai dit que, dans ce temps, avec de _l'esprit_, on faisait tout
passer; l'esprit jouait alors le rôle qu'on accorde au _talent_
aujourd'hui. Je veux rapporter quelques-unes des anecdotes que j'ai
entendu raconter à ma mère qui poussait la moralité jusqu'à la
pruderie, sans que, bien des années après, ces faits lui parussent
autre chose qu'une malice spirituelle.
Le vicomte de Ségur, l'homme le plus à la mode de ce temps, faisait
d'assez jolis petits vers de société dont sa position dans le monde
était le plus grand mérite. Monsieur de Thiard, impatienté et
peut-être jaloux de ses succès, fit à son tour une pièce de vers où il
conseillait à monsieur de Ségur d'envoyer ses ouvrages au confiseur,
ayant, disait-il, prouvé qu'il avait tout juste l'esprit qu'on peut
mettre dans une pastille. Monsieur de Ségur affecta de rire de cette
épigramme, mais résolut de s'en venger.
Or, il y avait en Normandie une madame de Z..., très belle personne,
habitant son château, y vivant décemment avec son mari et jouissant
d'une assez grande considération, malgré ses rapports avec monsieur de
Thiard qu'on disait fort intimes et qui duraient depuis plusieurs
années. Celui-ci passait pour l'aimer passionnément. Le vicomte
profita de son crédit; son père était ministre de la guerre, fit
envoyer son régiment en garnison dans la ville voisine du château de
madame de Z..., joua son rôle parfaitement, feignit une passion
délirante et, après des assiduités qui durèrent plusieurs mois,
parvint à plaire et enfin à réussir.
Bientôt madame de Z..., se trouva grosse; son mari était absent et
même monsieur de Thiard. Elle annonça au vicomte son malheur. La
veille encore, il lui témoignait le plus ardent amour; mais, ce
jour-là, il lui répondit que son but était atteint, qu'il ne s'était
jamais soucié d'elle. Seulement, il avait voulu se venger du sarcasme
de monsieur de Thiard, et lui montrer que son esprit était propre à
autre chose qu'à faire des distiques de confiseur. En conséquence, il
lui baisait les mains, elle n'entendrait plus parler de lui. En effet,
il partit sur-le-champ pour Paris, racontant son histoire à qui
voulait l'entendre.
Madame de Z..., honnie de son mari, déshonorée dans sa province,
brouillée avec monsieur de Thiard, mourut en couches. Monsieur de
Z..., fut obligé de reconnaître ce malheureux enfant que nous avons vu
dans le monde, madame Léon de X..., et que l'esprit d'intrigue qu'elle
possédait rendait bien digne de son père. Jamais le vicomte de Ségur
n'a pu s'apercevoir qu'une pareille aventure, dont il se vantait tout
haut, choquât qui que ce soit.
Voici un autre genre:
Monsieur de Créqui sollicitait une grâce de la Cour, et, en
conséquence, faisait la sienne à monsieur et à madame de Maurepas. Une
de ses obséquiosités était de faire chaque soir la partie de la
vieille et très ennuyeuse madame de Maurepas; aussi elle le soutenait
vivement, et ses importunités avaient crédit sur monsieur de Maurepas.
Le jour même où la grâce fut obtenue, monsieur de Créqui vint chez
madame de Maurepas. Madame de Flamarens, nièce de madame de Maurepas
et qui faisait les honneurs de la maison, offrit une carte à monsieur
de Créqui, comme à l'ordinaire. Celui-ci, s'inclinant, répondit avec
un sérieux de glace: «Je vous fais excuse, je ne joue jamais.» Et, en
effet, il ne fit plus la partie de madame de Maurepas. Cette bassesse,
couverte par le piquant de la forme, ne blessa point, et personne n'en
riait de meilleur coeur que le vieux ministre.
Monsieur de Maugiron était colonel d'un superbe régiment, mais il
avait l'horreur, ou plutôt l'ennui de tout ce qui était militaire, et
passait pour n'être pas très brave. Un jour, à l'armée, les grenadiers
de France où il avait anciennement servi, chargèrent dans une
circonstance assez dangereuse. Monsieur de Maugiron se mit
volontairement dans leurs rangs, et se conduisit de façon à se faire
remarquer. Le lendemain, à dîner, les officiers de son régiment lui en
firent compliment: «Mon Dieu, messieurs, vous voyez bien que, lorsque
je veux, je m'en tire comme un autre. Mais cela me paraît si
désagréable et surtout si bête que je me suis bien promis que cela ne
m'arriverait plus. Vous m'avez vu au feu; gardez-en bien la mémoire,
car c'est la dernière fois.»
Il tint parole. Quand son régiment chargeait, il se mettait de côté,
souhaitait bon voyage à ses officiers et disait bien haut: «Regardez
donc ces imbéciles qui vont se faire tuer.» Malgré cela, monsieur de
Maugiron n'était pas un mauvais officier; son régiment était bien
tenu, se conduisait toujours à merveille dans toutes les affaires, et
ce bizarre colonel y était aimé et même considéré.
C'est à lui que sa femme, très spirituelle personne, écrivait cette
fameuse lettre:
«Je vous écris parce que je ne sais que faire et je finis parce que je
ne sais que dire.
«SASSENAGE DE MAUGIRON,
bien fâchée de l'être.»
On ne savait pas se refuser une repartie spirituelle. Le maréchal de
Noailles s'était très mal montré à la guerre, et sa réputation de
bravoure en était restée fort suspecte. Un jour où il pleuvait, le Roi
demanda au duc d'Ayen si le maréchal viendrait à la chasse. «Oh! que
non, Sire, mon père craint l'eau comme le feu.» Ce mot eut le plus
grand succès.
Je n'ai voulu rapporter ces divers faits, faciles à multiplier, que
pour prouver combien dans ces temps qu'on nous représente plus moraux
que les nôtres, dans ces temps où la société était, disait-on, un
tribunal dont tout le monde ressortissait, l'esprit et surtout
l'impudence suffisaient pour éviter les sentences qu'elle aurait
portées probablement contre des torts moins spirituellement affichés.
J'ai dit que madame de Civrac était dame d'honneur de madame Victoire.
Sa vie est un roman.
Mademoiselle Monbadon, fille d'un notaire de Bordeaux, avait atteint
l'âge de vingt-cinq ans. Elle était grande, belle, spirituelle et
surtout ambitieuse. Elle fut recherchée en mariage par un hobereau du
voisinage qui s'appelait monsieur de Blagnac. Il était garde du corps.
Cet homme était pauvre, fort rustre, incapable d'apprécier son mérite,
mais désirait partager une très petite fortune qu'elle devait hériter
de son père. La personne qui traitait le mariage fit valoir la
naissance de monsieur de Blagnac; il était de la maison de Durfort.
Mademoiselle Monbadon se fit apporter les papiers et, satisfaite de
cette inspection, épousa monsieur de Blagnac.
Ajoutant un léger bagage au portefeuille où elle enferma les
parchemins généalogiques, elle s'embarqua dans la diligence, avec son
mari, et arriva à Paris. Sa première visite fut pour Chérin; elle lui
remit ses papiers, le pria de les examiner scrupuleusement. Quelques
jours après, elle revint les chercher et obtint l'assurance que la
filiation de monsieur de Blagnac avec la branche de Durfort-Lorge
était complètement établie. Elle s'en fit délivrer le certificat, et
commença à se faire appeler Blagnac de Civrac. Elle écrivit au vieux
maréchal de Lorge pour lui demander une entrevue. Elle lui dit très
modestement n'être qu'en passant à Paris; elle croyait que son mari
avait l'honneur de lui appartenir. De si loin que ce pût être, c'était
un si grand honneur, un si grand bonheur qu'elle ne voulait pas
retourner dans l'obscurité de sa province sans l'avoir réclamé. Si
elle osait pousser sa prétention jusqu'à être reçue une fois par
madame la maréchale, sa reconnaissance serait au comble. Le maréchal
se laissa prendre à ces paroles doucereuses, sans trop reconnaître la
parenté sur laquelle elle n'insista pas. Elle fut admise à faire une
visite. Elle s'y conduisit adroitement. Elle obtint la permission de
revenir pour prendre congé, elle revint. Le départ était retardé, elle
revint encore. Elle ne partit pas du tout. Bientôt la maréchale en
raffola; assise sur un petit tabouret à ses pieds, elle travaillait à
la même tapisserie et devint habituée de la maison. Le mari ne
paraissait guère. Un jour, son crédit étant déjà établi, elle entendit
parler légèrement de l'état de garde du corps; elle leva la tête avec
une mine étonnée. Quand elle fut seule avec les de Lorge, elle dit:
«Monsieur le maréchal, j'ai peur que, dans notre ignorance
provinciale, nous ne soyons coupables d'un grand tort envers vous,
puisqu'un de vos parents est garde du corps. Cela est donc
inconvenant?» Monsieur de Lorge répondit amicalement, mais en
déclinant doucement la parenté. «Mon Dieu, dit-elle, je n'entends rien
à tout cela, mais je vous apporterai les papiers de mon mari.» En
effet, elle apporta les papiers bien en règle et le certificat de
Chérin. Il n'y avait rien à dire contre; et d'ailleurs, on n'en avait
plus envie.
Le mari fut retiré des gardes du corps, placé dans un régiment et
envoyé en garnison. La femme eut un petit entresol à l'hôtel de Lorge.
Le maréchal de Lorge n'avait pas de fils. Le maréchal de Duras n'en
avait qu'un qui déjà promettait d'être un détestable sujet. La
grossesse de madame de Blagnac commença à être soignée; le petit
tabouret devint un fauteuil. Bientôt on ne l'appela plus que madame de
Civrac, second titre de la branche de Lorge. Enfin, au bout de peu de
mois, elle était si bien impatronisée dans la maison qu'elle y
disposait de tout, mais en conservant toujours les égards les plus
respectueux pour monsieur et madame de Lorge. Les Duras partagèrent
l'engouement qu'elle inspirait.
Lorsque la maison de madame Victoire fut formée, elle fut nommée une
de ses dames; bientôt elle devint sa favorite, puis sa dame d'honneur.
Elle fut, à cette occasion, nommée duchesse de Civrac.
Elle avait toujours conservé les meilleurs rapports avec son mari
qu'elle comblait de marques de considération, mais qui était trop
butor pour pouvoir en tirer parti quand il était présent. Elle réussit
à le faire nommer ambassadeur à Vienne; il eut la bonne grâce d'y
mourir promptement. C'est la seule preuve d'intelligence qu'il eût
donnée de sa vie. Il la laissa mère de trois enfants, un fils, depuis
duc de Lorge et héritier de la fortune de cette branche des Durfort,
et deux filles, mesdames de Donissan et de Chastellux.
Madame de Civrac, aussi habile que spirituelle, dès qu'elle fut
parvenue à cette haute fortune, voulut patroniser à son tour. Elle se
fit la protectrice de la ville de Bordeaux. Tout ce qui en arrivait
était sûr de trouver appui auprès d'elle, et elle réussit par là à
changer la situation de sa propre famille. Les Monbadon devinrent
petit à petit messieurs de Monbadon. Son neveu entra au service, fut
nommé colonel et finit par être presque un seigneur de la Cour. C'est
après ce succès, dans l'apogée de sa grandeur, qu'elle se trouvait aux
eaux des Pyrénées. On y reçut une liste de promotions de colonels.
Madame de Civrac s'étendit fort sur l'inconvenance des choix. Une
vieille grande dame de province lui répondit: «Que voulez-vous, madame
la duchesse, chacun a _son badon_!»
Tout avait réussi à l'ambitieuse madame de Civrac, mais elle était
insatiable. Déjà fort malade, elle croyait avoir amené à un terme
prochain le mariage de son fils, le duc de Lorge, avec mademoiselle de
Polignac dont la mère était alors toute-puissante, et y mettait pour
condition la place de capitaine des gardes pour ce fils tout jeune
encore. Au moment de conclure, madame de Gramont, également
intrigante, alla sur ses brisées. Elle avait auprès de la Reine le
mérite d'avoir été exilée par Louis XV pour une insolence faite à
madame Dubarry. Ses prétentions étaient soutenues par les Choiseul; la
Reine donna la préférence à son fils et fit pencher la balance.
Madame de Civrac apprit subitement que le jeune Gramont,
sous-lieutenant dans un régiment, était arrivé à Versailles, qu'il
était créé duc de Guiche, capitaine des gardes, et que son mariage
avec mademoiselle de Polignac était déclaré. Elle en eut une telle
colère que son sang s'enflamma, et, en quarante-huit heures, elle
expira d'une maladie qui n'annonçait pas une terminaison aussi rapide.
Madame Victoire, très affligée de cette perte, promit à la mère de
nommer madame de Chastellux sa dame d'honneur. Madame de Donissan
était déjà sa dame d'atours.
Cette madame de Donissan, qui vit encore à l'âge de quatre-vingt-douze
ans, est la mère de madame de Lescure. Toutes deux ont acquis une
honorable et triste célébrité dans la première guerre de la Vendée à
laquelle elles ont pris la part la plus active, sans sortir du
caractère de leur sexe. Les mémoires de madame de Lescure sur ces
événements racontent d'une façon aussi touchante que véridique la
gloire et les malheurs de cette campagne. Ils ont été rédigés par
monsieur de Barante, sur les récits de madame de Lescure (devenue
madame de La Rochejaquelein), pendant qu'il était préfet du Morbihan.
CHAPITRE III
Mon enfance. -- Belle poupée. -- Bonté du Roi. -- Commencement de
la Révolution. -- Ouverture des États généraux. -- Départ de
monsieur le comte d'Artois. -- Le 6 octobre 1789. -- Voyage en
Angleterre. -- Madame Fitzherbert. -- Boucles du prince de
Galles. -- Séjour à la campagne. -- Princesses d'Angleterre.
J'ai été littéralement élevée sur les genoux de la famille royale. Le
Roi et la Reine surtout me comblaient de bontés. Dans un temps où,
comme je l'ai déjà dit, les enfants étaient mis en nourrice, puis en
sevrage, puis au couvent, où, vêtus en petites dames et en petits
messieurs, ils ne paraissaient que pour être gênés, maussades et
grognons, avec mon fourreau de batiste et une profusion de cheveux
blonds qui ornaient une jolie petite figure, je frappais extrêmement.
Mon père s'était amusé à développer mon intelligence, et l'on me
trouvait très sincèrement un petit prodige. J'avais appris à lire avec
une si grande facilité qu'à trois ans je lisais et débitais pour mon
plaisir et même, dit-on, pour celui des autres, les tragédies de
Racine.
Mon père se plaisait à me mener au spectacle à Versailles. On
m'emmenait après la première pièce pour ne pas me faire veiller, et je
me rappelle que le Roi m'appelait quelquefois dans sa loge pour me
faire raconter la pièce que je venais de voir. J'ajoutais mes
réflexions qui avaient ordinairement grand succès. À la vérité, au
milieu de mes remarques littéraires, je lui disais un jour avoir bien
envie de lui demander une faveur, et, encouragée par sa bonté,
j'avouais convoiter deux des plus petites pendeloques des lustres pour
me faire des boucles d'oreilles, attendu qu'on devait me percer les
oreilles le lendemain.
Je me rappelle, par la joie que j'en ai ressentie, une histoire de la
même nature. Madame Adélaïde, qui me gâtait de tout son coeur, me
faisait dire un jour un conte de fée de mon invention. La fée avait
donné à la princesse un palais de diamants, avec les magnificences qui
s'ensuivent, et enfin, pour les combler toutes, l'héroïne avait trouvé
dans un secrétaire d'escarboucle un trésor de _cent six francs_.
Madame Adélaïde fit son profit de cette histoire, et, après avoir mis
toute la grâce possible à en obtenir la permission de ma mère, elle me
fit trouver dans mon petit secrétaire, qui n'était pourtant, pas
d'escarboucle, cent pièces de six francs, avec un papier sur lequel
était écrit _cent six francs pour Adèle_, ainsi qu'il en avait été usé
pour la princesse du conte. Je ne suis pas bien sûre que je susse
compter jusqu'à cent, mais je me rappelle encore mon saisissement à
cette vue.
Mes parents avaient fini par passer tout l'été à Bellevue; ma chambre
était au rez-de-chaussée, sur la cour. Madame Adélaïde faisait
journellement de très grandes promenades pour aller inspecter ses
ouvriers. Elle m'appelait en passant; on me mettait mon chapeau,
j'escaladais la fenêtre et je partais avec elle, sans bonne. Elle
était toujours suivie d'un assez grand nombre de valets et d'une
petite carriole attelée d'un cheval et menée à la main, dans laquelle
elle n'entrait jamais mais que j'occupais souvent. Cependant, j'aimais
encore mieux courir auprès d'elle et lui faire ce que j'appelais la
conversation. J'avais pour rival et pour ami un grand barbet blanc,
extrêmement intelligent, qui était aussi des promenades. Quand il se
trouvait un peu de boue dans le chemin, on le mettait dans un grand
sac de toile et deux hommes attachés à son service le portaient. Pour
moi, j'étais très fière de savoir choisir mon chemin sans me crotter
comme lui.
Rentrés au château, je disputais à _Vizir_ sa niche de velours rouge
qu'il me laissait plus volontiers usurper qu'il ne m'abandonnait les
gaufres qu'on écrasait pour nous sur le parquet. Souvent, la bonne
princesse se mettait à quatre pattes et courait avec nous pour
rétablir la paix ou pour obtenir le prix de la course. Je la vois
encore avec sa grande taille sèche, sa robe violette (c'était
l'uniforme de Bellevue) à plis, son bonnet à papillon, et deux grandes
dents, les seules qui lui restassent. Elle avait été très jolie mais,
à cette époque, elle était bien laide et me paraissait telle.
Madame Adélaïde me fit faire à grands frais une magnifique poupée,
avec un trousseau, une corbeille, des bijoux, entre autres une montre
de Lépine que j'ai encore, et un lit à la duchesse où j'ai couché à
l'âge de sept ans, ce qui donne la proportion de la taille.
L'inauguration de la poupée fut une fête pour la famille royale. Elle
vint dîner à Bellevue. En sortant de table, on m'envoya chercher. Les
deux battants s'ouvrirent, et la poupée arriva traînée sur son lit et
escortée de tous ses accessoires. Le Roi me tenait par la main:
«Pour qui est tout cela, Adèle?
--Je crois bien que c'est pour moi, Sire.»
Tout le monde se mit à jouer avec ma nouvelle propriété. On voulut me
faire remplacer la poupée dans le lit, et la Reine et madame
Élisabeth, à genoux des deux côtés, s'amusèrent à le faire, avec des
éclats de joie de leur habileté à tourner les matelas. Hélas! les
pauvres princesses ne pensaient guère que, bien peu d'années après,
c'était en 1788, elles seraient réduites à faire leur propre lit.
Combien une prophétie pareille eût paru extravagante!
Tous ces souvenirs me sont encore présents: non que j'attachasse aucun
prix aux grandeurs des personnes, j'y étais trop accoutumée, mais
parce qu'elles me gâtaient beaucoup et me procuraient toutes les
douceurs et les petits plaisirs auxquels les enfants sont sensibles.
Je rencontrais souvent le Roi dans les jardins de Versailles et, du
plus loin que je l'apercevais, je courais toujours à lui. Un jour, je
manquai à cette habitude; il me fit appeler. J'arrivai tout en larmes.
«Qu'avez-vous ma petite Adèle?
--Ce sont vos vilains gardes, Sire, qui veulent tuer mon chien, parce
qu'il court après vos poules.
--Je vous promets que cela n'arrivera plus.»
Et, en effet, il y eut une consigne donnée avec ordre de laisser
courir le chien de mademoiselle d'Osmond après le gibier.
Mes succès n'étaient pas moins grands auprès de la jeune génération.
Monsieur le Dauphin, mort à Meudon, m'aimait extrêmement et me faisait
sans cesse demander pour jouer avec lui, et monsieur le duc de Berry
se faisait mettre en pénitence parce qu'au bal il ne voulait danser
qu'avec moi. Madame et monsieur le duc d'Angoulême me distinguaient
moins.
Les malheurs de la Révolution mirent un terme à mes succès de Cour. Je
ne sais s'ils ont agi sur moi dans le sens d'un remède homéopathique,
mais il est certain que, malgré ce début de ma vie, je n'ai jamais eu
l'intelligence du courtisan, ni le goût de la société des princes. Les
événements étaient devenus trop sérieux pour qu'on pût s'amuser des
gentillesses d'un enfant; 1789 était arrivé.
Mon père ne se méprit pas sur la gravité des circonstances. La
cérémonie de l'ouverture des États généraux fut solennelle et
accompagnée de magnificences qui attirèrent à Versailles des étrangers
de toutes les parties de l'Europe. Ma mère, parée en grand habit de
Cour, fit prévenir mon père qu'elle allait partir. Ne le voyant pas
arriver, elle entra chez lui, et le trouva en robe de chambre.
«Mais dépêchez-vous donc, nous serons en retard.
--Non, car je n'y vais pas; je ne veux pas aller voir ce malheureux
homme abdiquer.»
Le soir, madame Adélaïde parlait du beau coup d'oeil de la salle. Elle
s'adressa à mon père pour quelques questions de détail; il lui
répondit qu'il l'ignorait.
«Où étiez-vous donc placé?
--Je n'y étais pas, Madame.
--Vous étiez donc malade?
--Non, Madame.
--Comment, lorsqu'on est venu de si loin pour assister à cette
cérémonie, vous ne vous êtes pas donné la peine de traverser une rue.
--C'est que je n'aime pas les enterrements, Madame, et pas plus celui
de la monarchie que les autres.
--Et moi, je n'aime pas qu'à votre âge on se croie plus habile que
tout le monde.»
Et la princesse tourna les talons.
Il ne faudrait pas conclure de ceci que mon père ne voulût aucune
concession. Au contraire, il était persuadé que l'esprit du temps en
demandait impérieusement, mais il les désirait faites avec un plan
concerté d'avance; il les voulait larges et données, non pas
arrachées. Il voyait ouvrir les États généraux avec une mortelle
angoisse, parce que, initié aux vagues volontés de chacun, il savait
que personne n'avait fixé le but auquel il devait s'arrêter, soit en
exigences, soit en concessions. De plus, il n'avait point confiance en
monsieur Necker. Il le croyait disposé à placer le Roi sur une pente,
sans avoir l'intention de l'y précipiter, mais avec l'orgueilleuse
pensée que lui seul pouvait l'arrêter, et qu'ainsi il se rendait
nécessaire.
La colère de madame Adélaïde n'attendit pas longtemps les événements
pour se calmer.
Un jour, j'étais à jouer chez les petites de Guiche; on vint me
chercher beaucoup plus tôt que de coutume. Au lieu du domestique
ordinairement chargé du soin de me porter, je trouvai le valet de
chambre de confiance de mon père. J'avais une bonne anglaise qui
parlait mal français; on lui remit un billet de ma mère. Pendant
qu'elle le lisait, je rentrai dans la chambre de mes petites compagnes
et déjà tout y était sans dessus dessous: on pleurait et on commençait
des paquets. On m'enveloppa dans une pelisse; le valet de chambre me
prit dans ses bras, et, au lieu de me ramener chez mes parents, il
m'installa avec ma bonne chez un vieux maître d'anglais qui habitait
une petite chambre au quatrième dans un quartier éloigné.
La nuit suivante, on vint me chercher, et je fus menée à la campagne
où je restai plusieurs jours sans nouvelles de personne. J'étais déjà
assez âgée pour souffrir beaucoup de cet exil. C'était lors des
troubles du mois de juin et à l'époque du départ de monsieur le comte
d'Artois, de ses enfants et de la famille Polignac. À mon retour, je
trouvai l'aînée des petites de Guiche partie et sa soeur cachée chez
les parents de sa bonne. Le motif de tout cet émoi pour nous autres
enfants avait été le bruit répandu que _le peuple_, comme on appelait
dès lors une poignée de misérables, était en route pour venir enlever
les enfants des nobles et en faire des otages. Il m'était resté un
grand effroi de cette séparation et, lorsque les événements du 6
octobre arrivèrent, je n'étais occupée que de la crainte d'être
renvoyée de la maison.
Mes parents logeaient près du château mais dans la ville; les
appartements qu'on donnait au château étaient trop incommodes pour les
personnes établies tout à fait à Versailles. Je ne sais qui vint
avertir mon père, pendant qu'il était à table, des bruits trop fondés
qui commençaient à circuler. Il se rendit tout de suite au château; ma
mère devait aller l'y rejoindre à l'heure du jeu de Mesdames. Mais,
bientôt après son départ, les rues de Versailles furent inondées de
gens effroyables à voir, poussant des cris effrénés auxquels se
joignait le bruit des coups de fusil dans l'éloignement. Tout ce qu'on
pouvait saisir de leurs discours était encore plus effrayant que leur
aspect.
Les communications avec le château furent interrompues. La nuit venue,
ma mère s'établit dans une chambre sans lumière et, collée contre la
jalousie fermée, tâchait de deviner par les propos qu'elle pouvait
surprendre les événements qui se passaient. J'étais sur ses genoux; je
finis par m'endormir. On me coucha sur un sopha pour ne pas me
réveiller, et elle se décida à aller elle-même chercher des
renseignements, donnant le bras à ce même valet de chambre dont j'ai
déjà parlé.
Elle se rendit successivement à plusieurs grilles du château sans
pouvoir pénétrer. Enfin, elle trouva en faction un homme de la garde
nationale qui la reconnut. Il lui dit: «Retournez chez vous, madame la
marquise, il ne faut pas que vous soyez vue dans la rue. Je ne peux
pas vous laisser entrer; ma consigne est trop stricte. D'ailleurs,
vous n'y gagneriez rien, vous seriez arrêtée à chaque porte. Vous
n'avez point à craindre pour ce qui vous intéresse, mais il ne restera
pas un garde du corps demain matin.»
Ceci se disait à neuf heures du soir, avant que les massacres fussent
commencés, et cependant c'était un homme fort doux et fort modéré,
comme on le voit à son discours, qui était dans cet horrible secret et
qui n'en était nullement révolté, tant l'esprit de vertige était dans
toutes les têtes. Ma mère ne reconnut pas cet homme alors; elle a su
depuis que c'était un marchand de bas. Elle revint chez elle,
consternée comme on peut croire, cependant un peu moins désolée qu'au
départ, car les bruits de la rue disaient tout égorgé au château.
À minuit, mon père arriva. Je fus réveillée par le bruit et par la
joie de le revoir, mais elle ne fut pas longue. Il venait nous dire
adieu et prendre quelque argent. Il donna l'ordre de seller ses
chevaux et de les mener par un détour gagner Saint-Cyr. Son frère,
l'abbé d'Osmond, qui l'accompagnait, devait aller avec eux l'y
attendre.
Ces messieurs s'occupèrent de changer leur costume de Cour pour en
prendre un de voyage. Mon père chargea des pistolets. Pendant ce
temps, ma mère cousait tout ce qu'on avait pu trouver d'or dans la
maison dans deux ceintures qu'elle leur fit mettre. Tout cela fut
l'affaire d'une demi-heure et ils partirent. Je voulus me jeter au cou
de mon père; ma mère m'en arracha avec une brusquerie à laquelle je
n'étais pas accoutumée, je restai confondue. La porte se ferma, et
alors je la vis tomber à genoux dans une explosion de douleur qui
absorba toute mon attention; je compris qu'elle avait voulu épargner à
mon père la souffrance inutile d'être témoin de notre affliction.
Cette leçon pratique m'a fait un grand effet et, dans aucune occasion
de ma vie depuis, je ne me suis laissée aller à des démonstrations qui
pussent aggraver le chagrin ou l'anxiété des autres.
J'ai entendu raconter à mon père qu'arrivé sur la terrasse de
l'Orangerie, où était le rendez-vous, il se promena longtemps seul;
survint un homme enveloppé d'un manteau. Ils s'évitèrent d'abord, puis
se reconnurent; c'était le comte de Saint-Priest, alors ministre,
homme de sens et de courage. Ils continuèrent longtemps leur
promenade; personne ne venait, l'heure s'avançait. Inquiets et
étonnés, ils ne savaient que penser sur la cause qui retardait le
départ projeté du Roi et qui devait se rendre dans la nuit même à
Rambouillet. Ils n'osaient se présenter dans les appartements avec
leur costume de voyage; non seulement c'était contraire à l'étiquette,
mais, dans cette circonstance, ç'aurait été une révélation.
Monsieur de Saint-Priest, qui logeait au château, se décida à rentrer
chez lui changer de costume; il donna rendez-vous à mon père dans un
endroit écarté. Celui-ci l'y attendit longtemps, enfin il arriva: «Mon
cher d'Osmond, allez-vous-en chez vous rassurer votre femme: le Roi ne
part plus.» Et, lui serrant la main: «Mon ami, monsieur Necker
l'emporte; le Roi, la monarchie sont également perdus.»
Le départ du Roi pour Rambouillet avait été décidé, mais les ordres
pour les voitures avaient été transmis avec les nombreuses formes
usitées dans l'habitude. Le bruit s'en était répandu. Les palefreniers
avaient hésité à atteler, les cochers à mener. La populace s'était
ameutée devant les écuries et refusait de laisser sortir les voitures.
Monsieur Necker, averti, était venu chapitrer le Roi que les
difficultés matérielles du transport avaient arrêté plus encore que
ses discours, et on s'était décidé à rester. Aller à Rambouillet sur
un cheval de troupe, lui qui faisait vingt lieues à cheval à la
chasse, lui aurait paru une extrémité à laquelle il était impossible
de songer. Et là, comme à Varennes, les chances de salut ont été
perdues par ces habitudes princières qui, pour la famille royale de
France, étaient une seconde nature. Mon père, obligé de rentrer chez
lui pour changer d'habits, ne retourna pas au château cette nuit-là et
ne fut pas témoin des horreurs qui s'y commirent.
Aussitôt que le consentement donné par le Roi à sa translation à Paris
eût ouvert les portes du château, ma mère se rendit auprès de sa
princesse. Elle trouva les deux soeurs, mesdames Adélaïde et Victoire,
dans leur chambre au rez-de-chaussée, tous les volets fermés et une
seule bougie allumée. Après les premières paroles, elle leur demanda
pourquoi elles attristaient encore volontairement une si triste
journée: «Ma chère, c'est pour qu'on ne nous vise pas comme ce matin,»
répondit madame Adélaïde avec un calme et une douceur extrêmes. En
effet, le matin on avait tiré dans toutes leurs fenêtres; les vitres
d'aucune n'étaient entières.
Ma mère resta auprès d'elles jusqu'au moment du départ. Elle voulait
les accompagner, mais Mesdames s'y refusèrent obstinément et
n'acceptèrent cette marque de dévouement que de leurs dames d'honneur,
madame la duchesse de Narbonne et madame de Chastellux. Elles
suivirent jusqu'à Sèvres la triste procession qui emmenait le Roi; là,
elles prirent le chemin de Bellevue. Mes parents allèrent les y
rejoindre le lendemain.
Néanmoins, la fermentation ne se calmait pas. À Versailles,
l'agitation était extrême, les menaces contre ma mère, atroces. On
disait que madame Adélaïde menait le Roi, que ma mère menait madame
Adélaïde et qu'ainsi elle était à la tête des aristocrates. Cela
devint tellement violent qu'au bout de trois jours le danger était
réel, et nous partîmes pour l'Angleterre.
J'ai peu de souvenir de ce voyage. Je me rappelle seulement
l'impression que me causa l'aspect de l'Océan. Tout enfant que
j'étais, je lui vouai dès lors un culte qui ne s'est pas démenti. Ses
teintes grises et vertes ont toujours un charme pour moi, auquel les
belles eaux bleues de la Méditerranée ne m'ont pas rendue infidèle.
Nous débarquâmes à Brighton. Le hasard y fit retrouver à ma mère
madame Fitzherbert qui se promenait sur la jetée. Quelques années
avant, fuyant les empressements du prince de Galles, elle était venue
à Paris. Ma mère, qui était sa cousine, l'y avait beaucoup vue.
Depuis, la bénédiction d'un prêtre catholique ayant sanctifié ses
rapports avec le prince sans les rendre légaux, elle vivait avec lui
dans une intimité à laquelle tous deux affectaient de donner les
formes les plus conjugales. Ils habitaient, en simples particuliers,
une petite maison à Brighton. Mes parents y furent accueillis avec
empressement, et cette circonstance les engagea à y passer quelques
jours.
Je me rappelle avoir été menée un matin chez madame Fitzherbert: elle
nous montra le cabinet de toilette du prince; il y avait une grande
table toute couverte de boucles de souliers. Je me récriai en les
voyant et madame Fitzherbert ouvrit, en riant, une grande armoire qui
en était également remplie; il y en avait pour tous les jours de
l'année. C'était l'élégance du temps, et le prince de Galles était le
plus élégant des élégants. Cette collection de boucles frappa mon
imagination enfantine et, pendant longtemps, le prince de Galles ne
s'y représentait que comme le propriétaire de toutes ces boucles.
Mes parents furent très fêtés en Angleterre. Les français y allaient
rarement dans ce temps; ma mère était une jolie femme à la mode, sa
famille la combla de prévenances. Nous allâmes passer les fêtes de
Noël chez le comte de Winchilsea, dans sa belle terre de Burleigh. Il
me semble que toute cette existence était très magnifique, mais
j'étais trop accoutumée à voir de grands établissements pour en être
frappée.
La mère de lord Winchilsea, lady Charlotte Finch, était gouvernante
des princesses d'Angleterre. Je vis les trois plus jeunes chez elle
plusieurs fois. Elles étaient beaucoup plus âgées que moi et ne me
plurent nullement. La princesse Amélie m'appela _little thing_, ce qui
me choqua infiniment. Je parlais très bien anglais, mais je ne savais
pas encore que c'était un terme d'affection.
CHAPITRE IV
Retour en France. -- Position de mon père en 1790. -- Aventure
pendant un voyage en Corse. -- Séjour aux Tuileries. -- Rencontre
de la Reine; scène touchante. -- Départ de Mesdames. -- Fuite de
Varennes. -- Récit de la Reine. -- Louis XVI désapprouve
l'émigration. -- Acceptation de la Constitution. -- Opinions de
mon père. -- Il donne sa démission. -- Bonté du Roi pour lui. --
Départ de France et arrivée à Rome. -- L'abbé d'Osmond massacré à
Saint-Domingue. -- Le vicomte d'Osmond rejoint l'armée des
princes.
Au mois de janvier 1790, mon père retourna en France. Trois mois
après, nous l'y rejoignîmes. J'ai oublié de dire qu'il avait quitté
l'armée, en 1788, pour entrer dans la carrière diplomatique.
Préalablement, il avait été colonel du régiment de Barrois infanterie,
en garnison en Corse. Il y allait tous les ans.
Un de ces voyages donna lieu à un épisode bien peu important alors,
mais qui est devenu piquant depuis. Il était à Toulon logé chez
monsieur Malouet, intendant de la marine et son ami, attendant que le
vent changeât et lui permît de s'embarquer, lorsqu'on lui annonça un
gentilhomme corse demandant à le voir. Il le fit entrer; après
quelques politesses réciproques, ce monsieur lui dit qu'il désirait
retourner le plus promptement possible à Ajaccio, que, la seule
felouque qui fût dans le port étant nolisée par mon père, il le priait
de permettre au patron de l'y laisser prendre son passage:
«Cela m'est impossible, monsieur, la felouque est à moi, mais je
serai très heureux de vous y offrir une place.
--Mais, monsieur le marquis, je ne suis pas seul, j'ai mon fils avec
moi et même ma cuisinière que je ramène.
--Hé bien, monsieur, il y aura une place pour vous et votre monde.»
Le Corse se confondit en remerciements. Le vent changea au bout de
quelques jours pendant lesquels il vint fréquemment voir mon père. On
s'embarqua. Lorsqu'on servit le dîner, auquel mon père invita les
passagers composés de quelques officiers de son régiment et des deux
Corses, il chargea un officier, monsieur de Belloc, d'appeler le jeune
homme, vêtu de l'habit de l'École militaire, qui lisait au bout du
bateau. Celui-ci refusa. Monsieur de Belloc revint irrité, il dit à
mon père:
«J'ai envie de le jeter à la mer, ce petit sournois, il a une mauvaise
figure. Permettez-vous, mon colonel?
«--Non, dit mon père en riant, je ne permets pas, je ne suis pas de
votre avis, il a une figure de caractère; je suis persuadé qu'il fera
son chemin.»
Ce petit sournois, c'était l'empereur Napoléon. Et, cette scène,
Belloc me l'a racontée dix fois: «Ah! si mon colonel avait voulu me
permettre de le jeter à la mer, ajoutait-il en soupirant, il ne
culbuterait pas le monde aujourd'hui!» (Il est inutile d'avertir que
ce propos d'émigré se tenait longtemps après).
Le lendemain de l'arrivée à Ajaccio, monsieur Buonaparte le père,
accompagné de toute sa famille, vint faire une visite de remerciements
à mon père. C'est de ce jour qu'ont commencé ses relations avec Pozzo
di Borgo. Mon père rendit une visite à madame Buonaparte. Elle
habitait à Ajaccio une petite maison des meilleures de la ville, sur
la porte de laquelle était écrit en coquilles d'escargot: _Vive
Marbeuf_. Monsieur de Marbeuf avait été le protecteur de la famille
Buonaparte. La chronique disait que madame Buonaparte en avait été
fort reconnaissante. Lors de la visite de mon père, elle était encore
une très belle femme: il la trouva dans sa cuisine, sans bas, avec un
simple jupon attaché sur une chemise, occupée à faire des confitures.
Malgré sa beauté, elle lui parut digne de son emploi.
Après avoir été chargé d'une commission relative aux Hollandais
réfugiés en 1788, mon père fut nommé ministre à la Haye, et il était
dans cette situation lors de notre séjour en Angleterre. Une querelle
entre le prince d'Orange et l'ambassadeur de France avait fait décider
à la Cour de Versailles qu'elle n'enverrait plus qu'un ministre en
Hollande. La République ne voulait recevoir qu'un ambassadeur. Cette
tracasserie empêchait mon père de se rendre à son poste; il prenait
d'autant plus patience qu'il espérait arriver par là au rang
d'ambassadeur qu'il n'aurait pu avoir d'emblée.
La ville de Versailles avait fait des réflexions sur le dommage que
lui causait l'absence de la Cour. L'effervescence s'était calmée, et
elle regrettait les tristes journées d'octobre. Au retour de ma mère,
elle fut on ne saurait mieux accueillie par ceux-là mêmes qui
déblatéraient le plus contre elle à son départ; toutefois nous n'y
restâmes pas longtemps. Nous commençâmes par aller passer l'été à
Bellevue; et nous habitâmes, l'hiver suivant, un appartement dans le
pavillon de Marsan, aux Tuileries.
J'ai parfaitement présente une scène de cet été. Je n'avais pas vu la
Reine depuis bien des mois. Elle vint à Bellevue sous l'escorte de la
garde nationale; j'étais élevée dans l'horreur de cet habit. La Reine,
je crois, était déjà à peu près prisonnière, car ce monde ne la
quittait jamais. Toujours est-il que, lorsqu'elle m'envoya chercher,
je la trouvai sur la terrasse entourée de gardes nationaux. Mon petit
coeur se gonfla à cet aspect et je me mis à sangloter. La Reine
s'agenouilla, appuya son visage contre le mien et les voilà tous deux
de mes longs cheveux blonds, en me sollicitant de cacher mes larmes.
Je sentis couler les siennes. J'entends encore son «_paix, paix_, mon
Adèle»; elle resta longtemps dans cette attitude.
Tous les spectateurs étaient émus, mais il fallait l'incurie de
l'enfance pour oser le témoigner dans ces moments où tout était
danger. Je ne sais si cette scène fut rapportée, mais la Reine ne
revint plus à Bellevue, et c'est la dernière fois que je l'aie vue
autrement que de loin pendant mon séjour aux Tuileries. J'ai conservé
de ce moment une impression qui est encore très vive. Je peindrais son
costume. Elle était en _Pierrot de linon_ blanc, brodé en branches de
lilas de couleur, un fichu bouffant, un grand chapeau de paille dont
les larges rubans lilas flottants se rattachaient par un gros noeud à
l'endroit où le fichu croisait.
Pauvre princesse, pauvre femme, pauvre mère, à quel affreux sort elle
était réservée! Elle se croyait bien malheureuse alors, ce n'était que
le commencement de ses peines! Son fils, le second Dauphin, l'avait
accompagnée à Bellevue, et il jouait avec mon frère dans le sable. Les
gardes nationaux se mêlaient à ces jeux, et les deux enfants étaient
trop jeunes pour en être gênés. Je ne m'en serais pas approchée pour
l'empire du monde. Je restai près de la Reine qui me tenait par la
main. On m'a dit depuis qu'elle s'était crue obligée d'expliquer à sa
suite que le premier Dauphin m'aimait beaucoup, qu'elle ne m'avait pas
vue depuis sa mort et que c'était là le motif de notre mutuelle
sensibilité.
Loin de se calmer, la Révolution devenait de plus en plus menaçante.
Le Roi, qui formait le projet de quitter Paris, désirait en éloigner
ses tantes. Elles demandèrent à l'Assemblée nationale et obtinrent la
permission d'aller à Rome. Avant de partir, elles s'établirent à
Bellevue.
Mon père avait été nommé ministre à Pétersbourg en remplacement de
monsieur de Ségur (1790). Le rapport public du ministre portait que ce
choix avait été fait parce que l'impératrice Catherine ne consentirait
pas à recevoir un envoyé _patriote_. Cette circonstance devait finir
par rendre la position de mon père très dangereuse. Cependant il ne
pensait pas à s'éloigner mais il voulait que sa femme et ses enfants
quittassent la France. Aussitôt que Mesdames auraient franchi la
frontière, ma mère devait les suivre.
La veille du jour fixé pour le départ de Mesdames, mon père, qui
passait sa vie dans les groupes, y recueillit que l'on ne voulait plus
les laisser s'éloigner. Les orateurs démagogues prêchaient une
croisade contre Bellevue, à l'effet d'aller chercher _les vieilles_ et
de les ramener à Paris: on ne pouvait avoir trop d'otages, etc. La
foule obéissante prenait déjà le chemin de Bellevue.
Mon père retourna vite aux Tuileries, fit mettre des bottes à son
valet de chambre, nommé Bermont, dont j'aurai encore à parler, le mena
chez la princesse de Tarente, qui logeait au faubourg Saint-Germain et
avec laquelle il était fort lié, fit seller un de ses chevaux, et
envoya Bermont par la plaine de Grenelle et le chemin de Meudon
prévenir Mesdames qu'il fallait qu'elles partissent sur l'heure même.
Les ordres n'étaient donnés que pour quatre heures du matin; il en
était dix du soir. Les gens de Mesdames murmuraient; un grand nombre
aurait désiré que le voyage n'eût pas lieu. Bermont se rendit aux
écuries; on n'attelait pas. Il revint trouver madame Adélaïde, lui
dit qu'il n'y avait pas un moment à perdre, que lui-même avait entendu
les hurlements de la colonne qui s'avançait de l'autre côté de la
Seine. Enfin, Mesdames consentirent à monter dans la voiture de
monsieur de Thiange qui se trouvait par hasard dans la cour. Alors
leurs gens se décidèrent, les voitures de voyage avancèrent. À peine
la dernière sortait-elle par la grille de Meudon que la grille du côté
de Sèvres fut assaillie par la multitude. Elle fut bientôt forcée: on
entra dans le château qui fut mis au pillage, mais Mesdames avaient
échappé au danger.
On a accusé le comte Louis de Narbonne de le leur avoir fait courir,
parce que, chevalier d'honneur de madame Adélaïde, il devait
l'accompagner et préférait rester à Paris. Mon père a toujours regardé
cette assertion comme une de ces absurdes calomnies que l'esprit de
parti invente contre les gens qui ne partagent pas ses passions. Au
reste, mon père était prévenu pour le comte Louis, il l'aimait
tendrement; leur affection était mutuelle, et les opinions politiques
avaient peine à les désunir. Le comte Louis disait: «Je suis la
passion honteuse de d'Osmond, vainement il se débat contre; et, moi,
je ne m'accoutumerai jamais à le voir dans le parti des bêtes». Ils se
rencontraient rarement mais, quand ils se voyaient, c'était toujours
avec amitié.
Mesdames furent arrêtées en route. Rendues à la liberté par un décret
de l'Assemblée, elles poursuivirent leur route. Nous commençâmes la
nôtre qui s'effectua sans accident, et nous rejoignîmes Mesdames à
Turin.
Établie à Rome, ma mère y passa quelques mois dans une vive inquiétude
sur les dangers où mon père était exposé. Il vint nous rejoindre au
printemps de l'année 1792, quelques mois après la fuite de Varennes.
Voici ce que je lui ai entendu raconter depuis:
Le Roi avait formé le projet de s'éloigner de Paris pour se rendre
dans une ville de guerre dont la garnison fût fidèle. Monsieur de
Bouillé, commandant dans l'Est, était chargé de préparer les lieux,
puis de faire les dispositions du voyage. Mon père était dans la
confidence. Il devait, sous prétexte de se rendre à son poste en
Russie, quitter Paris, s'arrêter à la frontière, venir rejoindre le
Roi où il serait et prendre ses derniers ordres pour la rédaction
d'une lettre ou manifeste qu'il devait porter aux Cours du Nord, en
leur expliquant la position du Roi qui, échappé des mains des
factieux, se trouvait en situation de faire appel à tout ce qui était
fidèle en France. Le Roi demandait surtout aux Cours étrangères de ne
reconnaître d'autre autorité que la sienne et de ne point traiter avec
les princes émigrés. Il existait déjà entre le château des Tuileries
et le conseil de monsieur le comte d'Artois la plus vive
animadversion.
Mon père pressait monsieur de Montmorin de l'expédier, mais les
paresseuses lenteurs de ce ministre, qui n'était pas dans le secret,
retardaient son départ. Il n'osait partir sans ses instructions dans
la crainte d'inspirer des soupçons. Le jour fixé pour la fuite
approchait; enfin on lui promit que ses lettres de créance seraient
prêtes le lendemain.
Il se promenait aux Champs-Élysées; il vit passer la voiture du Roi
revenant de Saint-Cloud. La Reine se pencha en dehors de la portière
et lui fit des signes de la main. Il ne les comprit pas alors, mais
ils lui furent expliqués lorsque, le lendemain matin, son valet de
chambre lui apprit, en entrant chez lui, le départ de la famille
royale. Il avait été avancé de quarante-huit heures parce qu'un
changement de service parmi les femmes de monsieur le Dauphin aurait
fait arriver une personne dont on se méfiait.
Mon père n'avait pas vu la Reine depuis cette décision et n'avait pu
être averti; au reste, il n'aurait pu partir sans les instructions du
ministre. Il vit donc sa mission manquée et ne s'occupa plus que du
moyen d'aller rejoindre le Roi, lorsqu'il le saurait à Montmédy. Cette
préoccupation ne l'empêcha pas de courir toute la matinée. Il trouva
la ville dans la stupeur. Les démagogues étaient dans l'effroi; les
royalistes n'osaient encore témoigner leur joie. Tous gardaient le
silence et personne n'agissait. Bientôt arriva le courrier porteur de
la nouvelle de l'arrestation; alors la ville fut assourdie des cris et
des vociférations de toute la canaille qu'on put recruter. Les
Jacobins reprirent leur audace et les honnêtes gens se cachèrent.
Ce fut de sa fenêtre du pavillon de Marsan que mon père vit arriver
l'horrible escorte qui ramenait au château, à travers le jardin, les
illustres prisonniers. Ils furent une heure et demie à se rendre du
pont tournant au palais. À chaque instant, le peuple faisait arrêter
la voiture pour les abreuver d'insultes et avec l'intention d'arracher
les gardes du corps qu'on avait garrottés sur le siège. Cependant cet
affreux cortège arriva sans qu'il y eût de sang répandu; s'il en avait
coulé une goutte, probablement tout ce qui était dans ce fatal
carrosse eût été massacré. Tous s'y attendaient et s'y étaient
résignés.
Aussitôt qu'il fut possible de pénétrer jusqu'aux princes, mon père y
arriva. La Reine lui raconta les événements avec autant de douceur que
de magnanimité, n'accusant personne et ne s'en prenant qu'à la
fatalité du mauvais succès de cette entreprise qui pouvait changer
leur destin.
Il y a bien des relations de ces événements, mais l'authenticité de
celle-ci, recueillie de la bouche même de la Reine, me décide à
retracer les détails qui me sont restés dans la mémoire parmi ceux que
j'ai entendu raconter à mon père.
La voiture de voyage avait été commandée par madame Sullivan (depuis
madame Crawford) que monsieur de Fersen y avait employée pour une de
ses amies, la baronne de Crafft. C'était pour cette même baronne, sa
famille et sa suite qu'on avait obtenu un passeport parfaitement en
règle et un permis de chevaux de poste. La voiture avait été depuis
plusieurs jours amenée dans les remises de madame Sullivan. Elle se
chargea du soin d'y placer les effets nécessaires à l'usage de la
famille royale.
On aurait désiré que les habitants des Tuileries se dispersassent,
mais ils ne voulurent pas se séparer. Le danger était grand, et ils
voulaient, disaient-ils, se sauver ou périr ensemble. Monsieur et
Madame, qui consentirent à partir chacun de leur côté, arrivèrent sans
obstacle. À la vérité, ils ne cherchèrent que la frontière la plus
voisine; et le Roi, ne devant pas quitter la France, n'avait qu'une
route à suivre. On avait pris beaucoup de précautions, mais la
dernière manqua.
La berline de la baronne de Crafft devait être occupée par le Roi, la
Reine, madame Élisabeth, les deux enfants et le baron de Viomesnil.
Deux gardes du corps en livrée étaient sur le siège. Madame de Tourzel
ne fut informée du départ qu'au dernier moment. Elle fit valoir les
_droits de sa charge_ qui l'autorisaient à ne jamais quitter monsieur
le Dauphin. L'argument était péremptoire pour ceux auxquels il était
adressé, et elle remplaça monsieur de Viomesnil dans la voiture. Dès
lors, la famille royale n'avait avec elle personne en état de prendre
un parti dans un cas imprévu. Ce n'étaient pas de simples gardes du
corps, quelque dévoués qu'ils fussent, qui assumeraient cette
responsabilité. Cette décision fut connue trop tard pour qu'on y pût
remédier.
Le jour et l'heure arrivés, le Roi et la Reine se retirèrent comme de
coutume et se couchèrent. Ils se relevèrent aussitôt, s'habillèrent de
vêtements qu'on leur avait fait parvenir, et partirent seuls des
Tuileries. Le Roi donnait le bras à la Reine; en passant sous le
guichet, les boucles de ses souliers s'accrochèrent, il pensa tomber.
La sentinelle l'aida à se soutenir, et s'informa s'il était blessé. La
Reine se crut perdue. Ils passèrent.
En traversant le Carrousel, ils furent croisés par la voiture de
monsieur de Lafayette; les flambeaux portés par ses gens éclairèrent
l'auguste couple. Monsieur de Lafayette avança la tête; ils eurent
l'inquiétude d'être reconnus, mais la voiture continua sa course.
Enfin, ils atteignirent le coin du Carrousel. Monsieur de Fersen les
suivait de loin; il hâta le pas, ouvrit la portière d'une voiture de
remise où madame de Tourzel et les deux Enfants étaient déjà placés.
Monsieur le Dauphin était vêtu en fille; c'était le seul déguisement
qui eût été adopté. On attendit quelques minutes madame Élisabeth. Sa
sortie du palais avait éprouvé des difficultés. Une fille de
garde-robe dévouée lui donnait le bras.
Le marquis de Briges était le cocher de cette voiture; le comte de
Fersen monta derrière. On sortit heureusement de la barrière. La
voiture de voyage ne se trouva pas au dehors, comme il était convenu.
On attendit plus d'une heure; enfin, on reconnut qu'on s'était trompé
de barrière. Le lieu proposé d'abord pour le rendez-vous avait été
changé; on avait négligé de prévenir monsieur de Briges.
Afin de ne point repasser les barrières, il fallut faire un assez long
détour pour gagner celle où se trouvait la voiture de poste. Elle y
était, en effet, mais il y avait eu beaucoup de temps perdu. Les
illustres fugitifs s'y établirent promptement. Ce fut dans ce moment
que monsieur de Fersen remit à un des gardes du corps, qui n'en avait
pas, ses pistolets sur lesquels son nom était gravé et qui ont été
trouvés à Varennes.
Aucun accident ne retarda la marche; les postillons, bien payés, sans
exagération, menaient rapidement. En voyant Charles de Damas à son
poste, les voyageurs se flattèrent que les retards apportés à leur
départ n'auraient pas de suites fâcheuses; ils commencèrent à prendre
quelque sécurité. Il faisait une chaleur extrême; monsieur le Dauphin
en souffrait beaucoup. On baissa les jalousies qu'on tenait levées et,
en arrivant au relais de Sainte-Menehould, on oublia de tirer les
stores du côté du Roi et de la Reine, placés vis-à-vis l'un de
l'autre.
Leurs figures, et surtout celle du Roi, étaient les plus connues. Le
Roi aperçut un homme, appuyé contre les roues de la voiture qui le
regardait attentivement. Il se baissa sous prétexte de jouer avec ses
enfants et dit à la Reine de tirer le store dans quelques instants,
sans se presser. Elle obéit, mais, en se relevant, le Roi vit le même
homme appuyé sur la roue de l'autre côté de la voiture et le regardant
attentivement. Il tenait un écu à la main et semblait confronter les
deux profils; mais il ne disait rien.
Le Roi dit: «Nous sommes reconnus, serons-nous trahis? C'est à la
garde de Dieu.»
Cependant, on achevait d'atteler. L'homme restait appuyé sur la roue,
dans un profond silence; il ne l'abandonna qu'au moment où elle se mit
en mouvement. Lorsqu'ils eurent quitté le relais de Sainte-Menehould,
les pauvres fugitifs crurent avoir échappé à ce nouveau danger, et le
Roi dit qu'il faudrait s'occuper de découvrir cet homme pour le
récompenser, car certainement il les avait reconnus, que lui le
retrouverait entre mille. Hélas, il était destiné à le revoir.
Que se passe-t-il dans la tête de ce Drouet, car c'était lui: eut-il
un moment de pitié, un moment d'hésitation, ou bien, Sainte-Menehould
n'étant qu'un tout petit hameau, craignait-il de ne pouvoir ameuter
assez de monde pour arrêter la voiture? Je ne sais, mais, bientôt
après, il monta à cheval et prit la route de Clermont dont il était
maître de poste et où il comptait précéder les voyageurs.
Il en était très près, et s'étonnait de n'avoir pas encore atteint la
voiture, lorsqu'il rencontra des postillons de retour:
«La voiture a-t-elle encore beaucoup d'avance? cria-t-il.
«--Nous n'avons pas vu de voiture.
«--Comment!» et il dépeignit la voiture.
«Elle n'est pas sur cette route, mais j'ai vu, de la hauteur, une
berline sur celle de Varennes; c'est peut-être cela.»
Drouet n'en douta pas. En effet, à l'embranchement de la route de
Clermont et de celle de Varennes, les gardes du corps avaient fait
suivre cette dernière aux postillons. Ils avaient fait quelque légère
difficulté sur ce que le relais était plus long et qu'on aurait dû
avertir à la poste; mais ils avaient passé outre et menaient si bon
train que Drouet eut peine à les atteindre.
Qu'on suppose l'alarme des voyageurs en reconnaissant l'homme de la
roue sur un cheval couvert d'écume. Il fit de vifs reproches aux
postillons de mener si vite dans un relais si long, leur ordonna de
ralentir le pas en les menaçant de les dénoncer au maître de poste de
Sainte-Menehould, et lui-même prit les devants. On n'osait pas trop
presser les postillons; d'ailleurs, on espérait encore éviter le
danger.
Un relais, préparé par les soins de monsieur de Bouillé, devait être
placé avant l'entrée de Varennes. Il était nécessaire de passer le
pont situé à la sortie de la petite ville, mais on ne ferait que la
traverser. Et, comme il y avait une escorte avec les chevaux de
voiture, on pouvait se flatter de ne pas trouver d'obstacle. Le jour
tombait. Le relais qui devait être au bas de la montée de Varennes ne
s'y trouva pas. On l'espérait en haut; il n'y était pas davantage. Les
gardes du corps frappèrent à la glace:
«Que faut-il faire?
«--Aller, répondit-on.»
On arriva à la poste. La nuit était close; il n'y avait pas,
disait-on, de chevaux à l'écurie. Les postillons refusèrent de doubler
la poste sans faire rafraîchir leurs chevaux. Pendant qu'on
parlementait, la Reine vit passer des dragons portant leurs selles sur
leurs dos. Elle espéra que le détachement et le relais allaient enfin
paraître; mais les chevaux de voiture étaient placés à une extrémité
de la ville, ceux des dragons à une autre, et le pont les séparait.
On vint presser les voyageurs de quitter la voiture et de faire
reposer les enfants pendant que les postillons feraient rafraîchir les
chevaux de poste. Ils craignirent d'exciter les soupçons en persistant
dans leur premier refus; ils entrèrent dans une maison, mais déjà ils
étaient dénoncés et reconnus. Une charrette, renversée sur le pont,
ferma la communication au détachement de dragons; le tocsin sonna; et,
lorsque le duc de Choiseul, qui s'était égaré dans des chemins de
traverse et qui se fiait aux précautions ordonnées à Varennes, y
arriva, il n'était plus temps de sauver le Roi autrement qu'en le
plaçant ainsi que sa famille sur des chevaux de troupe et en prenant
au galop le chemin d'un gué. Cela ne pouvait se faire que de vive
force et en tirant des coups de pistolet. Monsieur de Choiseul le
proposa, le Roi s'y refusa; il dit qu'il ne consentirait jamais à
faire couler une goutte de sang français. La Reine n'insista pas;
mais il était clair dans son récit qu'elle aurait adopté la
proposition de monsieur de Choiseul. Au reste, elle dit à mon père
que, du moment où le relais avait manqué, elle n'avait plus eu
d'espoir et avait compris qu'ils étaient perdus.
Malheureusement, le comte de Bouillé avait confié l'important poste de
Varennes à son fils, le comte Louis de Bouillé. Il s'y conduisit avec
une légèreté et une incurie sans exemple. Sans la faiblesse paternelle
de monsieur de Bouillé, qui lui fit donner cette mission à un homme de
vingt ans, il est probable que la Révolution aurait pris une autre
marche; peut-être même n'en serait-il sorti que de salutaires
améliorations à la Constitution française.
Ce Drouet, que tout à l'heure le pauvre Roi pensait à récompenser, se
présenta comme un maître insolent vis-à-vis de la famille éplorée.
Bientôt elle fut en butte à tous les outrages. Je ne me rappelle pas
d'autres détails, si ce n'est que la Reine se louait des procédés de
Barnave, pendant le cruel retour, surtout en les comparant à ceux de
monsieur de Latour-Maubourg.
J'ai dit que le Roi était fort opposé aux démarches que monsieur le
comte d'Artois faisait en son nom. Cette opposition ne diminua pas
après la réunion de Monsieur à son frère, et les prisonniers des
Tuileries furent en complète hostilité avec les chefs de Coblentz.
La Reine, avec l'approbation du Roi, entretenait une correspondance
dont le baron de Breteuil, alors à Bruxelles, était le principal
agent, et qui avait pour premier but d'éloigner les cabinets étrangers
de prêter les mains aux intrigues des princes. On se cachait pour cela
de madame Élisabeth qui penchait pour les opinions de ses frères, de
façon que, même dans l'intérieur de ce triste château, la confiance
n'était pas complète.
Mon père était l'intermédiaire de la correspondance de la Reine avec
monsieur de Breteuil. Il portait ses lettres chez monsieur de Mercy;
et, quelquefois, lorsqu'on craignait d'exciter l'attention par des
visites trop fréquentes, c'était Bermont qui allait les recevoir des
mains de la Reine. Mon père a eu la certitude qu'une somme de soixante
mille francs lui avait été offerte pour livrer ces papiers. S'il avait
remis une de ces lettres de la Reine qu'il savait porter, certes il
aurait pu la vendre bien cher.
La situation de la famille royale devenait de jour en jour plus
intolérable. Le Roi consentit enfin à reconnaître et à jurer la
Constitution. Que ceux qui l'accusent de faiblesse se mettent à sa
place avant de le condamner. Mon père ne se l'est jamais permis; mais
il a fortement désapprouvé le plan suivi par lequel il devait apporter
tous les obstacles possibles à la Constitution qu'il venait
d'accepter:
«Puisque vous l'avez jurée, Sire, disait-il, il faut la suivre
loyalement, franchement, l'exécuter en tout ce qui dépend de vous.
«--Mais elle ne peut pas marcher.
«--Hé bien, elle tombera, mais il ne faut pas que ce soit par votre
faute.»
Dans ces nouveaux prédicaments, mon père blâma hautement la
correspondance de la Reine avec Bruxelles. Elle eut l'air de
l'écouter, de se ranger à son avis; mais elle se cacha seulement de
lui, et trouva un autre agent, sans pourtant lui en savoir mauvais
gré, ni lui retirer sa confiance sur d'autres points.
Ces pauvres princes ne voulaient suivre complètement les avis de
personne, et cependant accueillaient et acceptaient en partie tous
ceux qu'on leur donnait. Il en résultait dans leur conduite un décousu
qui se traduisait aisément en fausseté aux yeux de leurs ennemis et
en lâcheté vis-à-vis de leurs soi-disant amis des bords du Rhin; car,
il ne faut pas l'oublier, Coblentz a été aussi fatal et presque aussi
hostile à Louis XVI que le club des Jacobins.
La mission que mon père avait dû remplir, si la fuite du Roi avait
réussi, était annulée par l'arrestation de Varennes. Il demanda à Sa
Majesté la permission de donner sa démission du poste de Pétersbourg.
Dans son opinion, le Roi, ayant accepté la Constitution, ne devait se
servir que de ce qu'on appelait _les patriotes_, de gens qui avaient
la réputation aussi bien que la volonté d'y être attachés. Mon père,
aristocrate prononcé, tel raisonnable qu'il pût être, n'était plus
qu'un embarras, et il témoigna l'intention d'aller rejoindre ma mère à
Rome.
Le Roi l'y autorisa, en ajoutant que, lorsque le temps des honnêtes
gens et des sujets fidèles serait revenu, il saurait où le retrouver.
Il le remercia de ne point faire le projet d'aller à Coblentz. La
Reine surtout insista beaucoup pour qu'il prît la route de l'Italie:
«Vous êtes à nous, monsieur d'Osmond; nous voulons vous conserver.»
Le bon sens du Roi avait compris tout le danger de l'émigration comme
elle existait en Allemagne, et mon père partageait trop ses opinions
pour être tenté de s'y rendre. Au reste, il aurait été probablement
mal reçu, car tous ceux qui, au risque de leur vie, se dévouaient au
service du Roi, étaient regardés de fort mauvais oeil par les princes
ses frères, surtout par monsieur le comte d'Artois qui, à cette
époque, prenait l'initiative. Le caractère plus cauteleux de Monsieur
l'a tenu dans la réserve tant que le Roi a vécu.
Mon père resta encore quelque temps à Paris. Dans la dernière entrevue
qu'il eut avec le Roi, celui-ci lui donna le brevet d'une pension de
douze mille francs sur sa cassette.
«Je ne suis pas bien riche, lui dit-il, mais vous n'êtes pas bien
avide; nous nous retrouverons peut-être dans des temps où je pourrais
mieux user de votre zèle et le récompenser plus dignement.»
L'état de la santé de ma mère, qui devenait plus alarmant, décida
enfin mon père à s'arracher de ces Tuileries où il ne voulait pas
rester et qu'il ne pouvait quitter. Il arriva à Rome au printemps de
l'année 1792.
À la tristesse que lui donnaient les événements politiques, se joignit
celle qui résultait de la perte de son frère, l'abbé d'Osmond, jeune
homme de la plus belle espérance. Il s'était rendu à Saint-Domingue en
1790, dans la pensée d'y conserver nos propriétés et d'y préparer une
retraite à notre famille, si la France devenait inhabitable. Au
commencement de l'insurrection de Saint-Domingue, il joua le rôle le
plus honorable; mais, tombé entre les mains des nègres, il fut
inhumainement massacré.
Mon père avait retenu le vicomte d'Osmond à la tête du régiment (de
Neustrie), qu'il commandait à Strasbourg, tant qu'il était resté en
France. Mais, après son départ, le vicomte, accompagné de tous les
officiers de son régiment, alla rejoindre l'armée des princes.
DEUXIÈME PARTIE
ÉMIGRATION
CHAPITRE I
Séjour à Rome. -- Querelles dans l'intérieur de Mesdames. --
Société de ma mère. -- L'abbé Maury. -- Le cardinal d'York. -- La
croix de Saint-Pierre. -- Madame Lebrun. -- Séjour d'Albano. --
Arrivée à Naples. -- La reine de Naples et les princesses ses
filles. -- Parti pris de quitter l'Italie. -- Lady Hamilton. --
Ses attitudes. -- Bermont. -- Passage du Saint-Gothard. --
Mademoiselle à Constance. -- Arrivée en Angleterre.
Je passerai rapidement sur le séjour que nous fîmes en Italie. Je n'en
conserve qu'un léger souvenir; je me rappelle seulement avoir entendu
faire des récits sur les bisbilles de la petite Cour de Mesdames qui,
même alors, me semblaient d'un extrême ridicule. Les querelles des
deux dames d'honneur étaient poussées au point de diviser le petit
nombre de Français alors à Rome. On était du parti Narbonne ou du
parti Chastellux, et on se détestait cordialement.
L'attitude de mes parents se trouvait forcée par l'honneur que ma mère
avait d'appartenir à madame Adélaïde; les Chastellux le reconnurent et
ils restèrent en bons termes. Les enfants Chastellux vivaient en
intimité avec moi, ainsi que Louise de Narbonne, petite-fille de la
duchesse. Toutefois, pour ne pas faire de jaloux, nous étions tous
également exclus de la présence des princesses.
Je n'ai pas vu madame Adélaïde trois fois pendant le séjour à Rome; à
la vérité, j'avais un peu passé l'âge où l'on s'amuse d'un enfant
comme d'un petit chien. Malgré les querelles domestiques dont elles
étaient témoins et victimes, jamais leurs entours ne sont parvenus à
désunir les deux vieilles princesses. Elles sont mortes à peu de jours
l'une de l'autre, ayant toujours vécu dans la plus tendre union.
Madame Victoire avait une grande admiration pour sa soeur qui le lui
rendait en affection.
La faible santé de ma mère la retenait habituellement chez elle.
Chaque soir, il s'y réunissait quelques personnes, au nombre
desquelles les plus assidues étaient les prélats Caraffa, Albani,
Consalvi, et enfin l'abbé Maury, alors le coryphée du parti royaliste.
Toutes ces personnes étaient spirituelles et distinguées. Je
m'accoutumais à prendre goût à leur conversation. J'étais très gâtée
par elles, et principalement par l'abbé Maury et le prélat Consalvi.
L'abbé Maury, en butte à toutes les haines, à toutes les intrigues
romaines pour l'éloigner de la pourpre à laquelle la faveur du pape
Pie VI l'appelait et y donnant sans cesse prise par ses inconvenances,
fit un rude noviciat. Il venait raconter ses douleurs à ma mère; elle
le consolait et l'encourageait, tout en le grondant. Le pape le nomma
archevêque de Nicée, et l'envoya nonce au couronnement de l'empereur
Léopold, ce qui lui assurait le chapeau.
Au retour, il me donna la confirmation et, à cette occasion, une très
belle topaze dont l'Empereur lui avait fait cadeau avec plusieurs
autres pierres précieuses. Depuis que j'ai été témoin de l'excès
fabuleux de son avarice, je ne conçois pas comment il a pu se
dessaisir de ce bijou. Peut-être cette passion n'était pas arrivée au
développement que nous lui avons connue.
Monsignor Consalvi a eu une réputation européenne; j'en reparlerai
plus tard.
Le cardinal d'York, dernier rejeton des malheureux Stuart, habitait
Rome. Ma mère était petite-fille du gouverneur de son père; à ce
titre, il l'accueillit avec une bonté extrême.
Il l'engagea à venir chez lui à Frascati, l'été, et, l'hiver, il
exigeait qu'elle et mon père allassent fréquemment dîner chez lui. On
le trouvait dans un grand palais peu meublé, sans feu nulle part, un
capuchon sur la tête, deux grosses houppelandes sur le corps, les
pieds sur une chaufferette et les mains dans un manchon. Ses convives
auraient volontiers adopté le même costume, car on gelait chez lui.
Par excès de bonté pour ma mère, il faisait allumer quelques lattes de
bois dans un quatrième salon, et il prétendait qu'à cette distance sa
respiration en était gênée. Notez qu'il avait du charbon allumé sous
les pieds. Mais il faut bien conserver quelque chose de la royauté, ne
fût-ce qu'une manie! Ses gens l'appelaient: Votre Majesté. Les
commensaux, plus relevés, évitaient toute appellation, ce que l'emploi
de la troisième personne dans l'italien rend plus facile. Il ne
parlait que cette langue et un peu d'anglais si mauvais qu'on avait
peine à le comprendre, ce qui lui déplaisait extrêmement.
Toute sa tendresse se portait sur Consalvi qu'il traitait comme un
fils; il ne pouvait se passer un moment d'_Ercole_, ainsi qu'il
l'appelait à chaque instant, et le pauvre _Ercole_ en était souvent
bien ennuyé.
Le cardinal était alors furieux contre sa belle-soeur, la comtesse
d'Albany, qui avait accepté une pension de la Cour de Londres; il en
parlait avec une fort belle dignité royale très blessée. Depuis,
lui-même a eu recours à la munificence anglaise. Tant il est vrai
qu'en temps de révolution il est bien difficile de préciser d'avance
ce à quoi on peut être amené. Certainement, à cette époque, le
cardinal croyait de bonne foi qu'il aimerait mieux mourir que de se
voir sur la liste des pensionnaires de l'Angleterre, et pourtant il a
sollicité d'y être placé.
Je me rappelle une aventure qui fit du bruit à Rome. Monsieur
Wilbraham Bootle, jeune anglais, distingué par sa position sociale, sa
figure, son esprit, et possesseur d'une immense fortune, y devint
amoureux d'une miss Taylor qui était jolie, mais n'avait aucun autre
avantage à apporter à son époux. Cependant monsieur Wilbraham Bootle
brigua ce titre et obtint facilement son consentement. Le jour du
mariage était fixé. À un grand dîner chez lord Camelford, on parla
d'une ascension faite le matin à la croix posée sur le dôme de
Saint-Pierre. La communication de la boule à la croix était
extérieure. Monsieur Wilbraham Bootle dit que, sujet à des vertiges,
il ne pourrait pas faire l'entreprise d'y arriver, et que rien au
monde ne le déciderait à la tenter.
«Rien au monde, dit miss Taylor.
«--Non, en vérité.
«--Quoi, pas même si je vous le demandais?
«--Vous ne me demanderiez pas une chose pour laquelle j'avoue
franchement ma répugnance.
«--Pardonnez-moi, je vous le demande; je vous en prie; s'il le faut,
je l'exige.»
Monsieur Wilbraham Bootle chercha à tourner la chose en plaisanterie,
mais miss Taylor insista, malgré les efforts de lord Camelford. Toute
la compagnie prit rendez-vous pour se trouver le surlendemain à
Saint-Pierre et assister à l'épreuve imposée au jeune homme. Il
l'accomplit avec beaucoup de calme et de sang-froid. Lorsqu'il
redescendit, la triomphante beauté s'avança vers lui, la main étendue;
il la prit, la baisa, et lui dit:
«Miss Taylor, j'ai obéi au caprice d'une charmante personne.
Maintenant, permettez-moi, en revanche, de vous offrir un conseil:
quand vous tiendrez à conserver le pouvoir, n'en abusez jamais. Je
vous souhaite mille prospérités; recevez mes adieux.»
Sa voiture de poste l'attendait sur la place de Saint-Pierre; il monta
dedans et quitta Rome. Miss Taylor eut tout le loisir de regretter sa
sotte exigence. Dix ans après, je l'ai revue encore fille; j'ignore ce
qu'elle est devenue depuis.
Je voyais souvent madame Lebrun ou plutôt sa fille. Elle était une de
mes camarades de jeu. Madame Lebrun, très bonne personne, était encore
jolie, toujours assez sotte, avait un talent distingué, et possédait à
l'excès toutes les petites minauderies auxquelles son double titre
d'artiste et de jolie femme lui donnait droit. Si le mot de _petite
maîtresse_ n'était pas devenu d'aussi mauvais goût que les façons
qu'on lui prête, on pourrait le lui appliquer.
Le cardinal Corradini, oncle de Consalvi, possédait à Albano une
petite maison qu'il prêta à ma mère et où nous passâmes deux étés. Je
conserve un assez faible souvenir de ce ravissant pays, mais un très
vif du plaisir que j'avais à y monter sur l'âne du jardinier.
Vers le commencement de 1792, arriva à Rome sir John Legard avec sa
femme, miss Aston, cousine germaine de ma mère. Cette relation de
famille amena promptement une grande intimité. Les ressources que mes
parents avaient apportées de France s'épuisaient. Un seul quartier de
la pension donnée par le Roi avait été payé. Le chevalier Legard leur
demanda de l'accompagner à Naples, et de retourner ensuite avec lui
dans son manoir de Yorkshire où il leur offrait la plus généreuse et
la plus amicale hospitalité. Mes parents acceptèrent de passer avec
lui quelque temps à Naples, sans s'engager au delà. Le chevalier
Legard n'insista pas.
Nous restâmes dix mois à Naples. Ma mère fut très accueillie et fort
goûtée par la Reine qui lui faisait conter la Cour de France et tout
ce commencement de la Révolution, si intéressant pour elle et comme
reine et comme soeur.
J'étais admise auprès des princesses ses filles, et c'est là où a
commencé ma liaison, si j'ose me servir de cette expression, avec la
princesse Amélie, depuis reine des Français. Nous parlions français et
anglais, nous lisions ensemble, j'allais passer des journées avec elle
à Portici et à Caserte. Elle me distinguait de toutes ses autres
petites compagnes. J'étais moins en rapport avec ses soeurs, quoique
nous fussions presque aussi souvent ensemble.
Cependant, après madame Amélie, j'aimais assez madame Antoinette,
depuis princesse des Asturies. Quant à madame Christine, qui est
devenue reine de Sardaigne, nous l'excluions de tous nos plaisirs
auxquels, quoique plus âgée, elle aurait volontiers pris part. Les
deux princesses aînées, l'Impératrice et la grande-duchesse de
Toscane, étaient mariées à cette époque.
Il y avait beaucoup d'étrangers à Naples, et je crois qu'on s'y
amusait; pour moi, comme de raison, je ne prenais que peu de part à
ces gaietés. On me menait quelquefois à l'Opéra. J'étais déjà bonne
musicienne, et je commençais à avoir une assez belle voix dont
Cimarosa s'était enthousiasmé. Il ne donnait pas de leçons, mais il
venait fréquemment me faire chanter et m'avait donné un maître qu'il
dirigeait.
Le moment de quitter Naples approchait. Le chevalier Legard demanda
derechef à mes parents de le suivre en Angleterre. Les communications
avec Saint-Domingue, dont on espérait encore quelques secours, y
étaient plus faciles. Mon père avait conservé en Hollande tout son
mobilier d'ambassade dont on pouvait tirer quelque parti. Enfin, et au
pis aller, sir John Legard offrait chez lui, avec toute la délicatesse
possible, une retraite honorable. Pendant les dix mois que nous avions
passés à Naples, il avait comblé mes parents de toutes les marques
d'amitié. En restant en Italie, nous devions tomber incessamment à la
charge de Mesdames. Elles-mêmes commençaient à se trouver dans la
gêne, et leurs entours ne verraient pas volontiers une nouvelle
famille s'installer dans leur commensalité.
Toutes ces réflexions décidèrent mes parents à accepter les offres
pressantes du chevalier Legard, après en avoir obtenu l'agrément de
madame Adélaïde. Elle consentit à leur départ, en ajoutant que, s'ils
ne trouvaient pas à s'établir en Angleterre, tant qu'elle aurait un
morceau de pain, elle le partagerait avec eux. La reine de Naples
essaya de conserver ma mère à Naples; elle lui offrit même une petite
pension, mais alors on espérait encore dans ses propres ressources. La
Reine, d'ailleurs, passait pour capricieuse, et la faveur de lady
Hamilton commençait. Cette lady Hamilton a eu une si fâcheuse
célébrité que je crois devoir en parler.
Monsieur Greville, entrant un jour dans sa cuisine, vit au coin de la
cheminée une jeune fille n'ayant qu'un pied chaussé, parce qu'elle
raccommodait le gros bas de laine noire destiné à couvrir l'autre. En
levant les yeux, elle lui montra une beauté céleste. Il découvrit
qu'elle était la soeur de son palefrenier. Il n'eut pas grand'peine à
lui faire monter l'escalier et à l'établir dans son salon. Il vécut
avec elle quelque temps, lui fit apprendre un peu à lire et à écrire.
Le feu s'étant mis dans les affaires de ce jeune homme très dérangé,
il se trouva obligé de quitter Londres subitement. En ce moment, son
oncle, sir William Hamilton, ministre d'Angleterre à Naples, s'y
trouvait en congé. Il lui raconta que son plus grand chagrin était la
nécessité d'abandonner une jeune créature fort belle qu'il avait chez
lui et qui allait se trouver dans la rue. Sir William lui promit d'en
avoir soin.
En effet, il alla la chercher au moment où les huissiers l'expulsaient
de chez monsieur Greville, et bientôt il en devint éperdument
amoureux. Il l'emmena en Italie. Je ne sais quel rôle elle joua auprès
de lui; mais, au bout de quelques années, il finit par l'épouser.
Jusque-là, il semblait la traiter avec une affection paternelle qui
convenait à son âge et lui avait permis, jusqu'à un certain point, de
la présenter dans le monde peu difficile de l'Italie.
Cette créature, belle comme un ange et qui n'avait jamais pu apprendre
à lire et à écrire couramment, avait pourtant l'instinct des arts.
Elle profita promptement des avantages que le séjour d'Italie et les
goûts du chevalier Hamilton lui procurèrent. Elle devint bonne
musicienne, et surtout se créa un talent unique, dont la description
paraît niaise, qui pourtant enchantait tous les spectateurs et
passionnait les artistes. Je veux parler de ce qu'on appelait les
_attitudes_ de lady Hamilton.
Pour satisfaire au goût de son mari, elle était habituellement vêtue
d'une tunique blanche ceinte autour de la taille; ses cheveux
flottaient ou étaient relevés par un peigne, mais sans avoir la forme
d'une coiffure quelconque. Lorsqu'elle consentait à donner une
représentation, elle se munissait de deux ou trois schalls de
cachemire, d'une urne, d'une cassolette, d'une lyre, d'un tambour de
basque. Avec ce léger bagage et dans son costume classique, elle
s'établissait au milieu d'un salon. Elle jetait sur sa tête un schall
qui, traînant jusqu'à terre, la couvrait entièrement, et, ainsi
cachée, se drapait des autres. Puis elle le relevait subitement,
quelquefois elle s'en débarrassait tout à fait, d'autres fois, à
moitié enlevé, il entrait comme draperie dans le modèle qu'elle
représentait. Mais toujours elle montrait la statue la plus
admirablement composée.
J'ai entendu dire à des artistes que, si on avait pu l'imiter, l'art
n'aurait rien trouvé à y changer. Souvent elle variait son attitude et
l'expression de sa physionomie. «Passant du grave au doux, du plaisant
au sévère», avant de laisser retomber le schall, dont la chute
figurait une espèce d'entr'acte.
Je lui ai quelquefois servi d'accessoire pour former un groupe. Elle
me plaçait dans la position convenable et me drapait avant d'enlever
le schall qui, nous enveloppant, nous servait de rideau. Mes cheveux
blonds contrastaient avec ses magnifiques cheveux noirs dont elle
tirait grand parti. Un jour, elle m'avait placée à genoux devant une
urne, les mains jointes; dans l'attitude de la prière. Penchée sur
moi, elle semblait abîmée dans sa douleur; toutes deux nous étions
échevelées. Tout à coup, se redressant et s'éloignant un peu, elle me
saisit par les cheveux d'un mouvement si brusque que je me retournai
avec surprise et même un peu d'effroi, ce qui me fit entrer dans
l'esprit de mon rôle, car elle brandissait un poignard. Les
applaudissements passionnés des spectateurs artistes se firent
entendre avec les exclamations de: _Bravo la Médéa!_ Puis, m'attirant
à elle, me serrant sur son sein en ayant l'air de me disputer à la
colère du ciel, elle arracha aux mêmes voix le cri de: _Viva la
Niobé!_
C'est ainsi qu'elle s'inspirait des statues antiques et que, sans les
copier servilement, elle les rappelait aux imaginations poétiques des
Italiens par une espèce d'improvisation en action. D'autres ont
cherché à imiter le talent de lady Hamilton; je ne crois pas qu'on y
ait réussi. C'est une de ces choses où il n'y a qu'un pas du sublime
au ridicule. D'ailleurs, pour égaler son succès, il faut commencer par
être parfaitement belle de la tête aux pieds, et les sujets sont rares
à trouver.
Hors cet instinct pour les arts, rien n'était plus vulgaire et plus
commun que lady Hamilton. Lorsqu'elle quittait la tunique antique pour
porter le costume ordinaire, elle perdait toute distinction. Sa
conversation était dépourvue d'intérêt, même d'intelligence. Cependant
il fallait bien qu'elle eût une sorte de finesse à ajouter à la
séduction de son incomparable beauté, car elle a exercé une entière
domination sur les personnes qu'elle a eu intérêt à gouverner: son
vieux mari d'abord qu'elle a couvert de ridicule, la reine de Naples
qu'elle a spoliée et déshonorée, et lord Nelson qui a souillé sa
gloire sous l'empire de cette femme, devenue monstrueusement grasse et
ayant perdu sa beauté.
Malgré tout ce qu'elle s'était fait donner par lui, par la reine de
Naples et par sir William Hamilton, elle a fini par mourir dans la
détresse et l'humiliation aussi bien que dans le désordre. C'était, à
tout à prendre, une mauvaise femme et une âme basse dans une enveloppe
superbe.
La reine de Naples avait eu beaucoup de peine à consentir à la
recevoir. Ma mère avait été employée par sir William à obtenir cette
faveur. Mais elle ne tarda pas à s'emparer de l'esprit de la Reine. Il
est indubitable que les cruelles vengeances exercées à Naples, sous le
nom de la Reine et de lord Nelson, ont été provoquées, on peut même
dire commandées par lady Hamilton. Elle leur persuadait mutuellement
que chacun d'eux les exigeait. Ma mère en fut d'autant plus désolée
qu'elle était fort attachée à la reine Caroline avec laquelle elle est
restée en correspondance très suivie, et à qui elle a eu dans la suite
de grandes obligations.
J'ai déjà parlé plusieurs fois du valet de chambre de mon père,
Bermont. Lorsque notre départ pour l'Angleterre fut décidé, mon père
voulut le placer à Naples chez le général Acton. Il y aurait été à
merveille; il s'y refusa absolument. Il avait épousé depuis plusieurs
années une femme qui avait été successivement ma bonne et celle de mon
frère, lorsqu'on m'avait remise à une anglaise. Il en avait eu des
enfants restés en France. Il dit à mon père qu'il ne voulait pas se
séparer de nous.
«Mais, mon pauvre Bermont, je ne peux pas garder un valet de chambre.
«--C'est vrai, monsieur le marquis, mais il vous faut un muletier.
Vous allez acheter des mules pour faire le voyage; il faut bien
quelqu'un pour les soigner et les conduire, hé bien, ce quelqu'un ce
sera moi.»
Mon père, touché jusqu'aux larmes, ne put qu'accepter ce dévouement.
Les mules furent achetées par lui avec autant de zèle que
d'intelligence. Il les menait en cocher, et un jeune nègre, venu tout
enfant des habitations de mon père, servait de postillon à une berline
occupée par mon père, ma mère, leurs deux enfants, la femme de Bermont
et une jeune négresse particulièrement attachée à mon service et dont
j'aurai à reparler.
Les ressources de mon père n'étaient pas encore complètement épuisées.
Il avait été décidé qu'il voyagerait avec le chevalier Legard à frais
communs, et, depuis ce moment, la tête de ce dernier travaillait
incessamment pour arriver à faire ce voyage au meilleur marché
possible. De là, l'invention de l'achat de mules, quinteuses et
odieuses bêtes qui ont donné mille embarras, et un système de
lésinerie dans tous les détails qui ont rendu ce voyage insupportable
et quelquefois dangereux.
Par exemple, le chevalier ne voulut pas laisser démonter les voitures,
ni prendre des guides et des chevaux du pays pour traverser le
Saint-Gothard, et nous pensâmes tous y périr. Montée sur une petite
mule napolitaine qui n'avait jamais porté ni vu de la neige, j'ai
traversé la montagne, conduite par mon pauvre père, enfonçant dans la
neige jusqu'aux genoux à chaque pas, et à travers une tourmente
effroyable. Je me rappelle que mes larmes gelaient sur mon visage. Je
ne disais rien pour ne pas augmenter l'inquiétude que je voyais peinte
sur celui de mon père.
«Tiens ta bride, mon enfant.
«--Je ne peux plus, papa.»
Et, en effet, mes gants de peau, d'abord mouillés et glacés ensuite,
avaient fini par me geler les doigts; il fallut me les frotter avec de
la neige. Mon père les enveloppa avec la jaquette d'un homme qui se
trouvait là, et nous continuâmes notre route. Arrivés à l'hospice, le
temps s'était un peu éclairci. Nos bagages envoyés devant étaient à
Urseren; nous n'aurions pu changer nos vêtements trempés. Mon père
trouva le chevalier à la porte, causant avec un religieux qui le
pressait de s'arrêter.
«Qu'en dites-vous, marquis?
«--Ma foi, puisque le vin est tiré, il vaut autant le boire, dit mon
père.
«--Certainement, reprit le candide religieux, certainement, messieurs;
il y en a déjà deux bouteilles sur la table, et, si cela ne suffit
pas, nous en avons encore.»
Cette réponse me fit beaucoup rire et donna le change à mes
souffrances. Dans la première jeunesse, il y a tant d'élasticité qu'on
reprend bien vite la force avec la gaieté. Malgré les deux bouteilles
toutes préparées, nous continuâmes notre route. La tourmente
n'existait pas de ce côté de la montagne. Mon père causait avec moi,
m'expliquait les avalanches que nous voyions tomber, et la descente me
parut aussi agréable que la montée m'avait été pénible.
Nous passâmes quelques jours à Lausanne, puis à Constance, où le vieil
évêque de Comminges s'était établi. J'y aperçus de loin Mademoiselle.
On venait de l'enlever à madame de Genlis. Elle ne voyait personne, et
était regardée avec une espèce de répulsion par toute cette coterie
d'émigrés installés à Constance. Après avoir descendu le Rhin en
bateau, nous arrivâmes à Rotterdam. Mon père alla à La Haye pour
prendre les caisses qui y étaient déposées. Nous nous embarquâmes,
arrivâmes à Harwich et prîmes directement la route du Yorkshire.
CHAPITRE II
Séjour en Yorkshire. -- Sir John Legard. -- Son mariage. -- Lady
Legard. -- Caractère de sir John Legard. -- Son influence sur la
jeunesse. -- Ses opinions politiques. -- Mademoiselle Legard. --
Monsieur Brandling. -- Séjour en Westmoreland. -- Mon éducation.
-- Départ de mes parents pour Londres. -- Je vais les y
rejoindre. -- Promenade avant mon départ. -- Encore Bermont. --
Bizarrerie de sa conduite.
Il est temps de peindre plus en détail nos hôtes. Le caractère du
chevalier Legard figurerait admirablement dans un roman.
C'était un composé de ce qu'il y a de plus disparate. Né avec l'esprit
le plus fin, le goût le plus délicat, l'imagination la plus vive, le
besoin de toutes les communications intellectuelles, il avait passé,
par goût, toute sa jeunesse dans la retraite d'une gentilhommière du
Yorkshire avec les associés les plus vulgaires. Il y avait contracté
les habitudes d'une tyrannie domestique dont sa femme était la
première victime. Il lui faisait porter la peine d'un genre de vie
dont elle était la cause bien innocente.
Madame Aston, mère de deux filles pauvres et d'un fils très riche,
selon l'usage du pays, était une jeune veuve très sémillante à
l'époque où sir John Legard, officier aux gardes, fit la cour à
l'aînée des filles. Il n'y pensait plus guère lorsqu'il apprit que la
seconde épousait monsieur Hadges et que l'aînée se tenait pour
engagée avec lui. Il eut une explication où il lui représenta que sa
fortune le forcerait à habiter exclusivement ses terres et qu'il ne
voulait pas demander un si énorme sacrifice à une fille élevée dans le
plus grand monde de Londres. Ma pauvre cousine ne comprit pas ce
langage et accepta une main qu'on ne lui offrait plus qu'à regret.
Sir John quitta l'armée et s'établit en Yorkshire. Peut-être cette
retraite aurait-elle été moins austère si madame Hadges n'avait
commencé bien promptement à tenir la conduite plus que légère qui a
tant fait parlé d'elle. Lady Legard fut punie des torts de sa soeur
par la sévérité toujours croissante de son mari. Elle était la
meilleure femme du monde, mais la compagne la moins faite pour
partager la retraite d'un homme distingué, non qu'elle n'eût assez de
connaissances, mais la vie ne lui apparaissait jamais que sous son
aspect le plus matériel.
Elle n'avait d'autre autorité dans la maison que celle de commander le
dîner, et ce travail lui prenait chaque jour une bonne partie de la
matinée. Une fois par semaine, de telle heure à telle heure, ni plus
ni moins, elle faisait sa correspondance. Sa montre consultée, elle
quittait une page commencée, prenait son rouet, remettant sa lettre à
huitaine. Une autre heure appelait une promenade d'un nombre fixe de
tours, toujours dans la même allée. Elle mesurait la quantité
d'ourlets qu'elle devait accomplir dans un temps donné, et attachait
de l'importance à achever cette tâche à la minute fixée. Son mari
l'appelait milady _Pendule_, et il avait raison.
Hé bien, cette femme ainsi faite aimait le plaisir, le monde et
surtout la toilette. Dès qu'elle trouvait la moindre occasion de
satisfaire ses goûts, elle s'y livrait. Elle n'aurait pas osé demander
des chevaux pour aller se promener, encore moins pour faire une
visite; mais, lorsque son mari lui disait d'une voix bien solennelle
«Milady, il est convenable que vous alliez à tel château des
environs», son coeur bondissait de joie. «Certainement, sir John, bien
volontiers», et elle allait préparer ses atours. S'il s'agissait d'un
dîner et qu'il y eût moyen de mettre trois épingles de diamants, ses
seuls bijoux, sa satisfaction était au comble. Elle retrouvait ses
impressions de vingt ans que, depuis vingt autres années, la sévérité
de son mari tenait sous un éteignoir de plomb.
Il était toujours désobligeant, souvent dur pour elle. Elle était
uniformément douce, mais n'avait pas l'air d'attacher le moindre prix
à ses mauvais procédés. Je suis persuadée que, si elle les avait
ressentis, si son aspect n'avait pas été impassible, soit qu'il fût
bien ou mal pour elle, il avait trop d'âme pour persister dans une
conduite qui, même avec ces excuses, était fort répréhensible.
Le chevalier Legard, n'ayant pas d'enfants et ne trouvant à exercer
pleinement ni sa sensibilité, ni même sa sévérité vis-à-vis d'une
femme toujours immobile, s'entourait de jeunes filles de ses parentes,
parmi lesquelles je faisais nombre, quoique beaucoup plus enfant.
Nous en avions une peur effroyable, mais nous l'adorions toutes. Un
regard un peu moins sévère était une récompense que nous appréciions
comme un triomphe. Quand, au bonsoir qu'il nous disait ordinairement,
il ajoutait: «bonsoir, Adèle»; et, une ou deux fois, dans de grandes
occasions; «bonsoir, mon amour (my love)», je ressentais un bonheur
inexprimable.
Nous savions parfaitement que rien ne lui échappait, qu'il n'y avait
pas un bon mouvement de notre coeur qu'il ne devinât et dont il ne
nous tînt compte. À la vérité, l'habitude qu'il s'était faite de
toujours siéger en jugement sur le genre humain l'entraînait assez
fréquemment dans des erreurs; mais il avait la persuasion d'être
juste, nous le sentions et lui en tenions compte. La justice est un
grand moyen de domination vis-à-vis de la jeunesse.
Je n'étais pas une de ses favorites; il me trouvait de l'orgueil. Il
est convenu depuis que ce n'était que de la fierté. Placée dans une
situation où je pensais que son autorité sur moi pourrait s'exercer de
façon à blesser mes parents, je me tenais dans une grande réserve et
ne m'exposais guère à ses reproches, mais je n'en étais pas moins
sensible à son approbation. Il prenait chaque jour une prise de tabac
après le dîner. Une fois, quelqu'un lui en demanda:
«J'ai oublié ma tabatière», dit-il.
Une de mes compagnes offrit de l'aller chercher.
«Merci, Adèle y est allée».
Je revins, en effet, apportant la tabatière. J'avais aperçu le
mouvement qu'il avait fait un instant avant en la cherchant.
«Ah! vous aviez raison, sir John, dit milady. Adèle y est allée, vous
le saviez donc?
«--Oui, je le savais.»
Et ce: _je le savais_, m'est resté gravé dans la mémoire comme une des
paroles les plus flatteuses qu'on m'ait jamais adressées. Quel moyen
d'éducation qu'une telle influence si on n'en abusait pas!
Il était martyrisé par la goutte et, pendant l'hiver surtout, cloué
sur un fauteuil où il souffrait avec un courage admirable. Lorsqu'il
avait la liberté de ses mains, il manoeuvrait très adroitement son
fauteuil dans toute la maison, mais souvent il était réduit à avoir
besoin d'assistance même pour tourner les pages de son livre et
c'était à qui de nous lui rendrait ce service. Quelquefois, pour nous
témoigner sa reconnaissance, il lisait tout haut. Il préférait
Shakespeare qu'il rendait admirablement, et accompagnait ses lectures
de commentaires très intéressants. C'est à lui que je dois mon goût
pour la littérature anglaise et le peu de connaissance que j'en ai
acquise.
L'été, il retrouvait de la santé; son adresse et son agilité
devenaient incroyables. Il avait été très beau dans sa jeunesse, mais
il était devenu fort gros et paraissait plus vieux que son âge, du
moins à mes yeux.
Il aimait passionnément la musique. J'avais une belle voix; il
n'aurait jamais voulu me demander de chanter pour ne pas me donner
d'amour-propre. Quelquefois il entrait dans la pièce où j'étudiais,
sous un prétexte quelconque, en me disant: «_Go on, child_.»
(Continuez, enfant). J'avais très soin de choisir les morceaux qui lui
plaisaient le plus; et, lorsque je m'apercevais que le livre restait
devant lui sans être lu ou le papier sans que sa plume y eût rien
tracé, j'en ressentais une joie tout à fait dépourvue de cette vanité
qu'il craignait de m'inspirer.
Il était très Pitt plutôt que Tory. Il représentait parfaitement _the
independent country gentleman_. Il n'aimait pas beaucoup la noblesse,
méprisait les gens à la mode, détestait les parvenus. Il était
passionnément attaché à son pays et avait tous les préjugés et les
prétentions des Anglais sur leur suprématie au-dessus de toutes les
autres nations. Il aimait le Roi parce que c'était celui de
l'Angleterre, et l'Église parce que ses rigides principes de morale
s'y associaient, plutôt qu'il n'était royaliste et religieux.
J'ai passé deux ans à boire tous les jours un demi-verre de vin de
Porto au dessert après ce toast: _Old England for ever the King and
constitution and our glorious revolution._ Probablement cette dernière
phrase datait du moment où la famille des Legard avait renoncé aux
principes jacobites.
Leurs pères avaient joué un rôle parmi _les cavaliers_. Je le croirais
d'autant plus volontiers que sir John avait une très vieille tante,
restée fille, qui ne venait jamais dîner chez lui à cause de ce toast.
Elle habitait une petite ville des environs, Beverley, rendait
beaucoup à son neveu, comme chef de la famille, mais avait deux grands
griefs contre lui, en outre du toast: l'un, d'avoir renoncé à
l'habitation du manoir seigneurial, devenu trop grand pour sa fortune
et qui était en mauvais état; l'autre, de ne pas maintenir la
prononciation gutturale du G, dans son nom qu'elle prétendait
d'origine normande, Lagarde. Quant à elle, elle le disait toujours
ainsi.
Elle me caressait beaucoup, et nous découvrîmes un beau jour que
c'était à cause de mon sang normand. Sir John lui préparait un nouveau
chagrin: non content d'avoir quitté son castel pour résider dans une
plus petite habitation, il abandonna sa province.
Malgré leur amour exalté de leur patrie, les anglais tiennent
singulièrement peu à leur _endroit_, s'il est permis de se servir de
ce terme. Ils s'éloignent sans regret du lieu que leurs parents, ou
eux-mêmes, ont habité longuement pour aller chercher une résidence qui
s'accorde avec leurs goûts du moment, soit pour la chasse, la pêche,
les courses sur terre ou sur l'eau, l'agriculture, ou toute autre
fantaisie qu'ils appellent une _poursuite_, et qui les absorbe tant
qu'elle dure.
J'ai connu un monsieur Brandling qui a quitté un beau château où il
était né et avait été élevé, un voisinage où il était aimé, estimé,
qui lui plaisait, pour aller s'établir à cinquante milles de là, dans
une maison louée, au milieu du plus vilain pays, uniquement parce que
ses palefreniers pouvaient y promener ses chevaux tous les matins, sur
une commune dont la pelouse offrait dix milles de parcours, sans
qu'ils eussent à poser le sabot sur une toise de chemin raboteux. Ce
motif lui avait paru suffisant pour enlever sa femme, qu'il aimait
beaucoup, au voisinage de sa famille et des relations de toute sa vie.
De son côté, elle n'a jamais songé à se trouver molestée par cette
décision qui n'a paru ni bizarre, ni contestable à personne. Si je ne
me trompe, ce sont là des traits de moeurs qui font connaître un pays.
Pendant son séjour de quelques mois en Suisse, le chevalier Legard
avait pris pour le lac de Genève et les promenades sur l'eau un goût
qui lui persuada qu'un lac était nécessaire à son existence. Il acheta
quelques arpents de terre sur les bords du lac de Winandermere, dans
le Westmoreland, et se décida à y bâti
Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/29613