Les derniers jours de Pékin
by Pierre Loti · French · Gutenberg #29565 · 439,800 chars · public domain (US)
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Title: Les derniers jours de Pékin
Author: Pierre Loti
Release date: August 1, 2009 [eBook #29565]
Language: French
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Credits: Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/American Libraries.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN ***
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LES
DERNIERS JOURS
DE PÉKIN
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR Format grand in-18.
AU MAROC 1 vol.
AZIYADÉ 1 --
LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 --
LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 --
LES DÉSENCHANTÉES 1 --
LE DÉSERT 1 --
L'EXILÉE 1 --
FANTÔME D'ORIENT 1 --
FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 --
FLEURS D'ENNUI 1 --
LA GALILÉE 1 --
L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 --
JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
JÉRUSALEM 1 --
LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 --
MADAME CHRYSANTHÈME 1 --
LE MARIAGE DE LOTI 1 --
MATELOT 1 --
MON FRÈRE YVES 1 --
LA MORT DE PHILÆ 1 --
PAGES CHOISIES 1 --
PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --
PROPOS D'EXIL 1 --
RAMUNTCHO 1 --
RAMUNTCHO, pièce 1 --
REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 --
LE ROMAN D'UN ENFANT 1 --
LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 --
TURQUIE AGONISANTE 1 --
UN PÈLERIN D'ANGKOR 1 --
VERS ISPAHAN 1 --
Format in-8º cavalier.
OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol.
_Éditions illustrées._
PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8o jésus, illustré
de nombreuses compositions de E. =Rudaux= 1 vol.
LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16
colombier, illustrations de =Gervais-Courtellemont= 1 --
LE MARIAGE DE LOTI, format in-8o jésus. Illustrations
de l'auteur et de A. =Robaudi= 1 --
PIERRE LOTI
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
LES
DERNIERS JOURS
DE PÉKIN
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
A
MONSIEUR LE VICE-AMIRAL POTTIER
Commandant en chef l'escadre d'Extrême-Orient.
=Amiral=,
Les notes que j'ai envoyées de Chine au _Figaro_ vont être réunies en
un volume qui sera publié à Paris avant mon retour, sans qu'il me soit
possible d'y revoir. Je suis donc un peu inquiet de ce que pourra être
un tel recueil, qui contiendra sans doute maintes redites; mais je
vous demande cependant de vouloir bien en accepter la dédicace, comme
un hommage du profond et affectueux respect de votre premier aide de
camp. Vous serez d'ailleurs indulgent à ce livre plus que personne,
parce que vous savez dans quelles conditions il a été écrit, au jour
le jour, pendant notre pénible campagne, au milieu de l'agitation
continuelle de notre vie de bord.
Je me suis borné à noter les choses qui ont passé directement sous mes
yeux au cours des missions que vous m'avez données et d'un voyage que
vous m'avez permis de faire dans une certaine Chine jusqu'ici à peu
près inconnue.
Quand nous sommes arrivés dans la mer Jaune, Pékin était pris et les
batailles finissaient; je n'ai donc pu observer nos soldats que
pendant la période de l'occupation pacifique; là, partout, je les ai
vus bons et presque fraternels envers les plus humbles Chinois. Puisse
mon livre contribuer pour sa petite part à détruire d'indignes
légendes éditées contre eux!...
Peut-être me reprocherez-vous, amiral, de n'avoir presque rien dit des
matelots restés sur nos navires, qui ont été constamment à la peine,
sans une défaillance de courage ni un murmure, pendant notre long et
mortel séjour dans les eaux du Petchili. Pauvres séquestrés, qui
habitaient entre leurs murailles de fer! Ils n'avaient point comme
leurs chefs, pour les soutenir, les responsabilités qui sont l'intérêt
de la vie, ni le stimulant des résolutions graves à prendre; ils ne
savaient rien; ils ne voyaient rien, pas même dans le lointain la
sinistre côte. Malgré la lourdeur de l'été chinois, des feux étaient
allumés nuit et jour dans leurs cloîtres étouffants; ils vivaient
baignés d'humidité chaude, trempés de sueur, ne sortant que pour aller
s'épuiser à des manoeuvres de force, dans les canots, par mauvais
temps, parfois sur des mers démontées au milieu des nuits noires. Il
suffit de regarder à présent leurs figures décolorées et maigries pour
comprendre combien a été déprimant leur rôle obscur.
Mais voilà, si j'avais conté la monotonie de leurs fatigues, toujours
pareilles, et de leurs dévouements silencieux de toutes les heures,
personne n'aurait eu la patience de me lire.
PIERRE LOTI
I
ARRIVÉE DANS LA MER JAUNE
Lundi 24 septembre 1900.
L'extrême matin, sur une mer calme et sous un ciel d'étoiles. Une
lueur à l'horizon oriental témoigne que le jour va venir, mais il fait
encore nuit. L'air est tiède et léger... Est-ce l'été du Nord, ou bien
l'hiver des chauds climats? Rien en vue nulle part, ni une terre, ni
un feu, ni une voile; aucune indication de lieu: une solitude marine
quelconque, par un temps idéal, dans le mystère de l'aube indécise.
Et, comme un léviathan qui se dissimulerait pour surprendre, le grand
cuirassé s'avance silencieusement, avec une lenteur voulue, sa machine
tournant à peine.
Il vient de faire environ cinq mille lieues, presque sans souffler,
donnant constamment, par minute, quarante-huit tours de son hélice,
effectuant d'une seule traite, sans avaries d'aucune sorte et sans
usure de ses rouages solides, la course la plus longue et la plus
soutenue en vitesse qu'un monstre de sa taille ait jamais entreprise,
et battant ainsi, dans cette épreuve de fond, des navires réputés plus
rapides, qu'à première vue on lui aurait préférés.
Ce matin, il arrive au terme de sa traversée, il va atteindre un point
du monde dont le nom restait indifférent hier encore, mais vers lequel
les yeux de l'Europe sont à présent tournés: cette mer, qui commence
de s'éclairer si tranquillement, c'est la mer Jaune, c'est le golfe du
Petchili par où l'on accède à Pékin. Et une immense escadre de combat,
déjà rassemblée, doit être là tout près, bien que rien encore n'en
dénonce l'approche.
Depuis deux ou trois jours, dans cette mer Jaune, nous nous sommes
avancés par un beau temps de septembre. Hier et avant-hier, des
jonques aux voiles de nattes ont croisé notre route, s'en allant vers
la Corée; des côtes, des îles nous sont aussi apparues, plus ou moins
lointaines; mais en ce moment le cercle de l'horizon est vide de tous
côtés.
A partir de minuit, notre allure a été ainsi ralentie afin que notre
arrivée--qui va s'entourer de la pompe militaire obligatoire--n'ait
pas lieu à une heure trop matinale, au milieu de cette escadre où l'on
nous attend.
* * * * *
Cinq heures. Dans la demi-obscurité encore, éclate la musique du
branle-bas, la gaie sonnerie de clairons qui chaque matin réveille les
matelots. C'est une heure plus tôt que de coutume, afin qu'on ait
assez de temps pour la toilette du cuirassé, qui est un peu défraîchi
d'aspect par quarante-cinq jours passés à la mer. On ne voit toujours
que l'espace et le vide; cependant la vigie, très haut perchée,
signale sur l'horizon des fumées noires,--et ce petit nuage de
houille, qui d'en bas n'a l'air de rien, indique là de formidables
présences; il est exhalé par les grands vaisseaux de fer, il est comme
la respiration de cette escadre sans précédent, à laquelle nous allons
nous joindre.
D'abord la toilette de l'équipage, avant celle du bâtiment: pieds nus
et torse nu, les matelots s'éclaboussent à grande eau, dans la lumière
qui vient; malgré le surmenage constant, ils ne sont nullement
fatigués, pas plus que le vaisseau qui les porte. Le _Redoutable_ est
du reste, de tous ces navires si précipitamment partis, le seul qui en
chemin, dans les parages étouffants de la mer Rouge, n'ait eu ni morts
ni maladies graves.
Maintenant, le soleil se lève, tout net sur l'horizon de la mer,
disque jaune qui surgit lentement de derrière les eaux inertes. Pour
nous, qui venons de quitter les régions équatoriales, ce lever, très
lumineux pourtant, a je ne sais quoi d'un peu mélancolique et de déjà
terni, qui sent l'automne et les climats du Nord. Vraiment il est
changé, ce soleil, depuis deux ou trois jours. Et puis il ne brûle
plus, il n'est plus dangereux, on cesse de s'en méfier.
Là-bas devant nous, sous le nuage de houille, des choses
extra-lointaines commencent de s'indiquer, perceptibles seulement pour
des yeux de marin; une forêt de piques, dirait-on, qui seraient
plantées au bout, tout au bout de l'espace, presque au delà du cercle
où s'étend la vue. Et nous savons ce que c'est: des cheminées géantes,
de lourdes mâtures de combat, l'effrayant attirail de fer qui, avec la
fumée, révèle de loin les escadres modernes.
Quand notre grand lavage du matin s'achève, quand les seaux d'eau de
mer, lancés à tour de bras, ont fini d'inonder toutes choses, le
_Redoutable_ reprend sa vitesse (sa vitesse moyenne de onze noeuds
et demi, qu'il avait gardée depuis son départ de France). Et, pendant
que les matelots s'empressent à faire reluire ses aciers et ses
cuivres, il recommence de tracer son profond sillage sur la mer
tranquille.
Dans les fumées de l'horizon, les objets se démêlent et se précisent;
on distingue, sous les mâtures innombrables, les masses de toute forme
et de toute couleur qui sont des navires. Posée entre l'eau calme et
le ciel pâle, la terrible compagnie apparaît tout entière, assemblage
de monstres étranges, les uns blancs et jaunes, les autres blancs et
noirs, les autres couleur de vase ou couleur de brume pour se mieux
dissimuler; des dos bossus, des flancs à demi noyés et sournois,
d'inquiétantes carapaces; leurs structures varient suivant la
conception des différents peuples pour les machines à détruire, mais
tous, pareillement, soufflent l'horrible fumée de houille qui ternit
la lumière du matin.
On ne voit toujours rien des côtes chinoises, pas plus que si on en
était à mille lieues ou si elles n'existaient pas. Cependant, c'est
bien ici Takou, le lieu de ralliement vers lequel, depuis tant de
jours, nos esprits étaient tendus. Et c'est la Chine, très proche bien
qu'invisible, qui attire par son immense voisinage cette troupe de
bêtes de proie, et qui les immobilise, comme des fauves en arrêt, sur
ce point précis de la mer, que l'on dirait quelconque.
L'eau, en cette région de moindre profondeur, a perdu son beau bleu,
auquel nous venions si longuement de nous habituer; elle devient
trouble, jaunâtre, et le ciel, pourtant sans nuages, est décidément
triste. La tristesse d'ailleurs se dégage, au premier aspect, de cet
ensemble, dont nous allons sans doute pour longtemps faire partie...
Mais voici qu'en approchant tout change, à mesure que monte le soleil,
à mesure que se détaillent mieux les beaux cuirassés reluisants et les
couleurs mêlées des pavillons de guerre. C'est vraiment une étonnante
escadre, qui représente ici l'Europe, l'Europe armée contre la vieille
Chine ténébreuse. Elle occupe un espace infini, tous les côtés de
l'horizon semblent encombrés de navires. Et les canots, les vedettes à
vapeur s'agitent comme un petit peuple affairé entre les grands
vaisseaux immobiles.
Maintenant les coups de canon partent de tous côtés pour la bienvenue
militaire à notre amiral; au-dessous du voile de fumées sombres, les
gaies fumées claires de la poudre s'épanouissent en gerbes, se
promènent en flocons blancs; le long de toutes les mâtures de fer,
montent et descendent en notre honneur des pavillons tricolores; on
entend partout les clairons sonner, les musiques étrangères jouer
notre _Marseillaise_,--et on se grise un peu de ce cérémonial,
éternellement pareil, mais éternellement superbe, qui emprunte ici une
magnificence inusitée au déploiement de ces flottes.
Et puis le soleil, le soleil à la fin s'est réveillé et flamboie, nous
apportant pour notre jour d'arrivée une dernière illusion de plein
été, dans ce pays aux saisons excessives, qui avant deux mois
commencera de se glacer pour un long hiver.
* * * * *
Quand le soir vient, nos yeux, qui s'en lasseront bientôt, s'amusent,
cette première fois, de la féerie à grand spectacle que les escadres
nous donnent. L'électricité s'allume soudainement de toutes parts,
l'électricité blanche, ou verte, ou rouge, ou clignotante, ou
scintillante à éblouir; les cuirassés, au moyen de jeux de lumière,
causent les uns avec les autres, et l'eau reflète des milliers de
signaux, des milliers de feux, pendant que les longues gerbes des
projecteurs fauchent l'horizon, ou passent dans le ciel comme des
comètes en délire. On oublie tout ce qui couve de destruction et de
mort, sous ces fantasmagories, dans des flancs effroyables; on est
pour l'instant comme au milieu d'une ville immense et prodigieuse, qui
aurait des tours, des minarets, des palais, et qui se serait
improvisée, par fantaisie, en cette région de la mer, pour y donner
quelque fête nocturne extravagante.
* * * * *
25 septembre.
Nous ne sommes qu'au lendemain, et déjà rien ne se ressemble plus. Dès
le matin la brise s'est élevée,--à peine de la brise, juste assez pour
coucher sur la mer les grands panaches obscurs des fumées, et déjà les
lames se creusent, dans cette rade ouverte, peu profonde, et les
petites embarcations en continuel va-et-vient sautillent, inondées
d'embruns.
Cependant un navire aux couleurs allemandes arrive lentement du fond
de l'horizon, comme nous étions arrivés hier: c'est la _Herta_, tout
de suite reconnue, amenant le dernier des chefs militaires que l'on
attendait à ce rendez-vous des peuples alliés, le feld-maréchal de
Waldersee. Pour lui, recommencent alors les salves qui nous avaient
accueillis la veille, tout le cérémonial magnifique; les canons de
nouveau épandent leurs nuages, mêlent des ouates blanches aux fumées
noires, et le chant national de l'Allemagne, répété par toutes les
musiques, s'éparpille dans le vent qui augmente.
Il souffle toujours plus fort, ce vent, plus fort et plus froid,
mauvais vent d'automne, affolant les baleinières, les vedettes, tout
ce qui circulait hier si aisément entre les groupes d'escadre.
Et cela nous présage de tristes et difficiles jours, car, sur cette
rade incertaine qui devient dangereuse en une heure, il va falloir
débarquer des milliers de soldats envoyés de France, des milliers de
tonnes de matériel de guerre; sur l'eau remuée, il va falloir promener
tant de monde et tant de choses, dans des chalands, dans des canots,
par les temps glacés, même par les nuits noires, et les conduire à
Takou, par-dessus la barre changeante du fleuve.
Organiser toute cette périlleuse et interminable circulation, ce sera
là surtout, pendant les premiers mois, notre rôle, à nous
marins,--rôle austère, épuisant et obscur, sans apparente gloire...
II
A NING-HAÏ
3 octobre 1900.
Dans le fond du golfe de Petchili, la grève de Ning-Haï, éclairée par
le soleil levant. Des chaloupes sont là, des vedettes, des
baleinières, des jonques, l'avant piqué dans le sable, débarquant des
soldats et du matériel de guerre, au pied d'un immense fort dont les
canons restent muets. Et c'est, sur cette plage, une confusion et une
Babel comme on n'en avait jamais vu aux précédentes époques de
l'histoire; à l'arrière de ces embarcations, d'où descend tant de
monde, flottent pêle-mêle tous les pavillons d'Europe.
La rive est boisée de bouleaux et de saules, et, au loin, les
montagnes, un peu bizarrement découpées, dressent leurs pointes dans
le ciel clair. Rien que des arbres du Nord, indiquant qu'il y a dans
ce pays des hivers glacés, et cependant le soleil matinal déjà brûle,
les cimes là-bas sont magnifiquement violettes, la lumière rayonne
comme en Provence.
Il y a de tout sur cette grève, parmi des sacs de terre qu'on y avait
amoncelés pour de hâtives défenses. Il y a des cosaques, des
Autrichiens, des Allemands, des midships anglais à côté de nos
matelots en armes; des petits soldats du Japon, étonnants de bonne
tenue militaire dans leurs nouveaux uniformes à l'européenne; des
dames blondes, de la Croix-Rouge de Russie, affairées à déballer du
matériel d'ambulance; des bersaglieri de Naples, ayant mis leurs
plumes de coq sur leur casque colonial.
Vraiment, dans ces montagnes, dans ce soleil, dans cette limpidité de
l'air, quelque chose rappelle nos côtes de la Méditerranée par les
beaux matins d'automne. Mais là, tout près, une vieille construction
grise sort des arbres, tourmentée, biscornue, hérissée de dragons et
de monstres: une pagode. Et, sur les montagnes du fond, cette
interminable ligne de remparts, qui serpente et se perd derrière les
sommets, c'est la Grande Muraille de Chine, confinant à la
Mandchourie.
Ces soldats, qui débarquent pieds nus dans le sable et s'interpellent
gaiement en toutes les langues, ont l'air de gens qui s'amusent. Cela
se nomme une «prise de possession pacifique» ce qu'ils font
aujourd'hui, et on dirait quelque fête de l'universelle fusion, de
l'universelle concorde,--tandis que, au contraire, non loin d'ici, du
côté de Tien-Tsin et du côté de Pékin, tout est en ruine et plein de
cadavres.
La nécessité d'occuper Ning-Haï, pour en faire au besoin la base de
ravitaillement du corps expéditionnaire, s'était imposée aux amiraux
de l'escadre internationale, et avant-hier on se préparait au combat
sur tous nos navires, sachant les forts de la côte armés sérieusement;
mais les Chinois d'ici, avisés par un parlementaire qu'une formidable
compagnie de cuirassés apparaîtrait au lever du jour, ont préféré
rendre à discrétion la place, et nous avons trouvé en arrivant le pays
désert.
Le fort qui commande cette plage--et qui termine la Grande Muraille au
point où elle vient aboutir à la mer--a été déclaré «international».
Les pavillons des sept nations alliées y flottent donc ensemble,
rangés par ordre alphabétique, au bout de longues hampes que gardent
des piquets d'honneur: Allemagne, Autriche, Grande-Bretagne, France,
Italie, Japon, Russie.
On s'est partagé ensuite les autres forts disséminés sur les hauteurs
d'alentour, et celui qui a été dévolu aux Français est situé à un
mille environ du rivage. On y va par une route sablonneuse, bordée de
bouleaux, de saules au feuillage frêle, et c'est à travers des
jardins, des vergers que l'automne a jaunis en même temps que ceux de
chez nous;--des vergers qui d'ailleurs ressemblent parfaitement aux
nôtres, avec leurs humbles carrés de choux, leurs citrouilles et leurs
alignements de salades. Les maisonnettes aussi, les maisonnettes de
bois aperçues çà et là dans les arbres, imitent à peu près celles de
nos villages, avec leurs toits en tuiles rondes, leurs vignes qui font
guirlande, leurs petits parterres de zinnias, d'asters et de
chrysanthèmes... Des campagnes qui devaient être paisibles,
heureuses,--et qui, depuis deux jours, se sont dépeuplées en grande
épouvante, à l'approche des envahisseurs venus d'Europe.
Par ce frais matin d'octobre, sur la route ombragée qui mène au fort
des Français, les matelots et les soldats de toutes les nations se
croisent et s'empressent, dans le grand amusement d'aller à la
découverte, de s'ébattre en pays conquis, d'attraper des poulets, de
faire main basse, dans les jardins, sur les salades et les poires. Des
Russes déménagent les bouddhas et les vases dorés d'une pagode. Des
Anglais ramènent à coups de bâton des boeufs capturés dans les
champs. Des marins de la Dalmatie et d'autres du Japon, très camarades
depuis une heure, font en compagnie leur toilette au bord d'un
ruisseau. Et deux bersaglieri, qui ont attrapé un petit âne, en se
pâmant de rire, s'en vont ensemble à califourchon dessus.
Cependant le triste exode des paysans chinois, commencé depuis hier,
se poursuit encore; malgré l'assurance donnée qu'on ne ferait de mal à
personne, ceux qui étaient restés se jugent trop près et aiment mieux
fuir. Des familles s'en vont tête basse: hommes, femmes, enfants,
vêtus de pareilles robes en coton bleu, et tous, chargés de bagage,
les plus bébés même charriant des paquets, emportant avec résignation
leurs petits oreillers et leurs petits matelas.
Et voici une scène pour fendre l'âme. Une vieille Chinoise, vieille,
vieille, peut-être centenaire, pouvant à peine se tenir sur ses
jambes, s'en va, Dieu sait où, chassée de son logis où vient s'établir
un poste d'Allemands; elle s'en va, elle se traîne, aidée par deux
jeunes garçons qui doivent être ses petits-fils et qui la soutiennent
de leur mieux, la regardant avec une tendresse et un respect infinis;
sans même paraître nous voir, comme n'ayant plus rien à attendre de
personne, elle passe lentement près de nous avec un pauvre visage de
désespoir, de détresse suprême et sans recours,--tandis que les
soldats, derrière elle, jettent dehors, avec des rires, les modestes
images de son autel d'ancêtres. Et le beau soleil de ce matin
d'automne resplendit tranquillement sur son petit jardin très soigné,
fleuri de zinnias et d'asters...
Le fort échu en partage aux Français occupe presque l'espace d'une
ville, avec toutes ses dépendances, logements de mandarins et de
soldats, usines pour l'électricité, écuries et poudrières. Malgré les
dragons qui en décorent la porte et malgré le monstre à griffes que
l'on a peint devant l'entrée sur un écran de pierre, il est construit
d'après les principes les plus nouveaux, bétonné, casematé et garni de
canons Krupp du dernier modèle. Par malheur pour les Chinois, qui
avaient accumulé autour de Ning-Haï d'effroyables défenses, mines,
torpilles, fougasses et camps retranchés, rien n'était fini, rien
n'était à point nulle part; le mouvement contre l'étranger a commencé
six mois trop tôt, avant qu'on ait pu mettre en batterie toutes les
pièces vendues à Li-Hung-Chang par l'Europe.
Mille de nos zouaves, qui vont arriver demain, occuperont ce fort
pendant l'hiver; en attendant, nous venons y conduire une vingtaine de
matelots pour en prendre possession.
Et c'est curieux de pénétrer dans ces logis abandonnés en hâte et en
terreur, au milieu du désarroi des fuites précipitées, parmi les
meubles brisés, les vaisselles à terre. Des vêtements, des fusils, des
baïonnettes, des livres de balistique, des bottes à semelle de papier,
des parapluies et des drogues d'ambulance sont pêle-mêle, en tas
devant les portes. Dans les cuisines de la troupe, des plats de riz
attendent encore sur les fourneaux, avec des plats de choux et des
gâteaux de sauterelles frites.
Il y a surtout des obus roulant partout, dégringolant des caisses
éventrées; des cartouches jonchant le sol, du fulmicoton
dangereusement épars, de la poudre répandue en longues traînées
couleur de charbon. Mais, à côté de cette débauche de matériel de
guerre, des détails drôles viennent attester les côtés de bonhomie de
l'existence chinoise: sur toutes les fenêtres, des petits pots de
fleurs; sur tous les murs, des petites images collées par des soldats.
Au milieu de nous, se promènent des moineaux familiers, que sans doute
les habitants du lieu n'inquiétaient jamais. Et des chats, sur les
toits, circonspects mais désireux d'entrer en relation, observent
quelle sorte de ménage on pourra bien faire par la suite avec les
hôtes imprévus que nous sommes.
Tout près, à cent mètres de notre fort, passe la Grande Muraille de
Chine. Elle est surmontée en ce point d'un mirador de veille, où des
Japonais s'établissent à cette heure et plantent sur un bambou leur
pavillon blanc à soleil rouge.
Très souriants toujours, surtout pour les Français, les petits soldats
du Japon nous invitent à monter chez eux, pour voir de haut le pays
d'alentour.
La Grande Muraille, épaisse ici de sept à huit mètres, descend en
talus et en herbages sur le versant chinois, mais tombe verticale sur
le versant mandchou, flanquée d'énormes bastions carrés.
Maintenant donc, nous y sommes montés, et, sous nos pieds, elle
déploie sa ligne séculaire qui, d'un côté, plonge dans la mer Jaune,
mais de l'autre s'en va vers les sommets, s'en va serpentant bien au
delà du champ profond de la vue, donnant l'impression d'une chose
colossale qui ne doit nulle part finir.
Vers l'Est, on domine, dans la pure lumière, les plaines désertes de
la Mandchourie.
Vers l'Ouest--en Chine--les campagnes boisées ont un aspect trompeur
de confiance et de paix. Tous les pavillons européens, arborés sur les
forts, prennent au milieu de la verdure un air de fête. Il est vrai,
dans une plaine, au bord de la plage, s'indique un immense
grouillement de cosaques, mais très lointain et dont la clameur
n'arrive point ici: cinq mille hommes pour le moins, parmi des tentes
et des drapeaux fichés en terre. (Quand les autres puissances envoient
à Ning-Haï quelques compagnies seulement, les Russes, au contraire,
procèdent par grandes masses, à cause de leurs projets sur la
Mandchourie voisine.) Là-bas, toute grise, muette et comme endormie
entre ses hauts murs crénelés, apparaît Shan-Haï-Kouan, la ville
tartare, qui a fermé ses portes dans l'effroi des pillages. Et sur la
mer, près de l'horizon, se reposent les escadres alliées,--tous les
monstres de fer aux fumées noires, amis pour l'instant et assemblés en
silence dans du bleu immobile.
Un temps calme, exquis et léger. Le prodigieux rempart de la Chine est
encore fleuri à cette saison comme un jardin. Entre ses briques
sombres, disjointes par les siècles, poussent des graminées, des
asters et quantité d'oeillets roses pareils à ceux de nos plages de
France....
Sans doute elle ne reverra plus flotter le pavillon jaune et le dragon
vert des célestes empereurs, cette muraille légendaire qui avait
arrêté pendant des siècles les invasions du Nord; sa période est
révolue, passée, finie à tout jamais.
III
VERS PÉKIN
I
Jeudi 11 octobre 1900.
A midi, par un beau temps calme, presque chaud, très lumineux sur la
mer, je quitte le vaisseau amiral, _le Redoutable_, pour me rendre en
mission à Pékin.
C'est dans le golfe de Petchili, en rade de Takou, mais à de telles
distances de la côte qu'on ne la voit point, et que rien nulle part
n'indique aux yeux la Chine.
Et le voyage commence par quelques minutes en canot à vapeur, pour
aller à bord du _Bengali_, le petit aviso qui me portera ce soir
jusqu'à terre.
L'eau est doucement bleue, au soleil d'automne qui, en cette région du
monde, reste toujours clair. Aujourd'hui, par hasard, le vent et les
lames semblent dormir. Sur la rade infinie, si loin qu'on puisse voir,
se succèdent immobiles, comme pointés en arrêt et en menace, les
grands vaisseaux de fer. Jusqu'à l'horizon, il y en a toujours, des
tourelles, des mâtures, des fumées,--et c'est la très étonnante
escadre internationale, avec tout ce qu'elle traîne de satellites à
ses côtés: torpilleurs, transports, et légion de paquebots.
Ce _Bengali_, où je vais m'embarquer pour un jour, est l'un des petits
bâtiments français, constamment chargés de troupes et de matériel de
guerre, qui, depuis un mois, font le pénible et lassant va-et-vient
entre les transports ou les affrétés arrivant de France et le port de
Takou, par-dessus la barre du Peï-Ho.
Aujourd'hui, il est bondé de zouaves, le _Bengali_, de braves zouaves
arrivés hier de Tunisie, et qui s'en vont, insouciants et joyeux, vers
la funèbre terre chinoise; ils sont serrés sur le pont, serrés à tout
touche, avec de bonnes figures gaies et des yeux grands ouverts--pour
voir enfin cette Chine qui les préoccupe depuis des semaines et qui
est là tout près, derrière l'horizon...
Suivant le cérémonial d'usage, le _Bengali_ en appareillant doit
passer à poupe du _Redoutable_, pour le salut à l'amiral. La musique
l'attend, à l'arrière du cuirassé, prête à lui jouer quelqu'un de ces
airs de marche dont les soldats se grisent. Et, quand nous passons
près du gros vaisseau, presque dans son ombre, tous les zouaves--ceux
qui reviendront et ceux qui doivent mourir--tous, pendant que leurs
clairons sonnent aux champs, agitent leurs bonnets rouges, avec des
hourras, pour ce navire qui représente ici la France à leurs yeux et
pour cet amiral qui, du haut de sa galerie, lève sa casquette en leur
honneur.
Au bout d'une demi-heure environ, la Chine apparaît.
Et jamais rivage d'une laideur plus féroce n'a surpris et glacé de
pauvres soldats nouveaux venus. Une côte basse, une terre grise toute
nue, sans un arbre ni un herbage. Et partout des forts de taille
colossale, du même gris que la terre; des masses aux contours
géométriques, percées d'embrasures de canon. Jamais entrée de pays n'a
présenté un attirail militaire plus étalé ni plus agressif; sur les
deux bords de l'horrible fleuve aux eaux bourbeuses, ces forts se
dressent pareils, donnant le sentiment d'un lieu imprenable et
terrible,--laissant entendre aussi que cette embouchure, malgré ses
misérables alentours, est d'une importance de premier ordre, est la
clef d'un grand État, mène à quelque cité immense, peureuse et
riche,--comme Pékin a dû être.
De près, les murs des deux premiers grands forts, éclaboussés, troués,
déchiquetés par les obus, laissent voir des brèches profondes,
témoignent de furieuses et récentes batailles.
(On sait comment, le jour de la prise de Takou, ils ont tiré à bout
portant l'un sur l'autre. Par miracle, un obus français qu'avait lancé
le _Lion_ était tombé au milieu de l'un d'eux, amenant l'explosion de
son énorme poudrière et l'affolement de ses canonniers jaunes: les
Japonais, alors, s'étaient emparés de ce fort-là, pour ouvrir un feu
imprévu sur celui d'en face, et aussitôt la déroute chinoise avait été
commencée. Sans ce hasard, sans cet obus et cette panique, toutes les
canonnières européennes mouillées dans le Peï-Ho étaient
inévitablement perdues; le débarquement des forces alliées devenait
impossible ou problématique, et la face de la guerre était changée.)
Nous avançons maintenant dans le fleuve, remuant l'eau vaseuse et
infecte où flottent des immondices de toute sorte, des carcasses le
ventre gonflé, des cadavres humains et des cadavres de bêtes. Et les
deux rives sinistres nous montrent, au soleil déclinant du soir, un
défilé de ruines, une désolation uniformément noire et grise: terre,
cendre et charpentes calcinées. Plus rien, que des murs crevés, des
écroulements, des décombres.
Sur ce fleuve aux eaux empestées, une animation fiévreuse, un
encombrement au milieu duquel nous avons peine à nous frayer passage.
Des jonques par centaines, portant chacune les couleurs et, écrit à
l'arrière, le nom de la nation qui l'emploie: France, Italia, United
States, etc., en grandes lettres par-dessus des diableries et des
inscriptions chinoises. Et une innombrable flottille de remorqueurs,
de chalands, de charbonniers, de paquebots.
De même, sur les affreuses berges, sur la terre et sur la vase, parmi
les détritus et les bêtes mortes, une activité de fourmilière. Des
soldats de toutes les armées d'Europe, au milieu d'un peuple de
coolies menés à la baguette, débarquant des munitions, des tentes, des
fusils, des fourgons, des mulets, des chevaux: une confusion encore
jamais vue, d'uniformes, de ruines, de canons, de débris et
d'approvisionnements de toute espèce. Et un vent glacé, qui se lève
avec le soir, fait frissonner, après le soleil encore chaud du jour,
apporte tout à coup la tristesse de l'hiver...
Devant les ruines d'un quartier où flotte le pavillon de France, le
_Bengali_ accoste la lugubre rive, et nos zouaves débarquent, un peu
décontenancés par cet accueil sombre que leur fait la Chine. En
attendant qu'on leur ait trouvé quelque gîte, assemblés sur une sorte
de place qui est là, ils allument par terre des feux que le vent
tourmente, et ils font chauffer le petit repas du soir, dans
l'obscurité, sans chansons et en silence, parmi les tourbillons d'une
infecte poussière.
Au milieu des plaines désertes qui nous envoient cette poussière-là,
ce froid, ces rafales, la ville envahie de soldats s'étend dévastée et
noire, sent partout la peste et la mort.
Une petite rue centrale, rebâtie à la hâte en quelques jours, avec de
la boue, des débris de charpentes et du fer, est bordée de louches
cabarets. Des gens accourus on ne sait d'où, métis de toutes les
races, y vendent aux soldats de l'absinthe, des poissons salés, de
mortelles liqueurs. On s'y enivre et on y joue du couteau.
En dehors de ce quartier qui s'improvise, Takou n'existe plus. Rien
que des pans de muraille, des toitures carbonisées, des tas de cendre.
Et des cloaques sans nom où croupissent ensemble les hardes, les
chiens crevés, les crânes avec les chevelures.
* * * * *
Couché à bord du _Bengali_, où le commandant m'a offert l'hospitalité.
Des coups de fusil isolés traversent de temps à autre le silence
nocturne, et, vers le matin, entendus en demi-sommeil, d'horribles
cris, poussés sur la berge par des gosiers de Chinois.
Vendredi 12 octobre.
Levé à la pointe de l'aube, pour aller prendre le chemin de fer, qui
marche encore jusqu'à Tien-Tsin, et même un peu au delà.--Ensuite, les
Boxers ayant détruit la voie, je continuerai je ne sais encore
comment, en charrette chinoise, en jonque ou à cheval, et, avant six
ou sept jours, à ce que l'on vient de me dire, je ne puis compter voir
les grands murs de Pékin. J'emporte un ordre de service, afin que l'on
me donne ma ration de campagne aux gîtes d'étape en passant; sans cela
je risquerais de mourir de faim dans ce pays dévasté. J'ai pris le
moins possible de bagage, rien qu'une cantine légère. Et un seul
compagnon de route, un fidèle serviteur amené de France.
A la gare, où j'arrive comme le soleil se lève, retrouvé tous les
zouaves d'hier, sac au dos. Pas de billets à prendre pour ce chemin de
fer-là: tout ce qui est militaire y monte par droit de conquête. En
compagnie de soldats cosaques et de soldats japonais, dans des
voitures aux carreaux brisés où le vent fait rage, nos mille zouaves
parviennent à se loger. Je trouve place avec leurs officiers,--et
bientôt, au milieu du pays funèbre, nous évoquons ensemble des
souvenirs de cette Afrique où ils étaient, des nostalgies de Tunis et
d'Alger la Blanche...
Deux heures et demie de route dans la morne plaine. D'abord, ce n'est
que de la terre grise comme à Takou; ensuite, cela devient des
roseaux, des herbages fripés par la gelée. Et il y a partout
d'immenses taches rouges, comme des traînées de sang, dues à la
floraison automnale d'une espèce de plante de marais. Sur l'horizon de
ce désert, on voit s'agiter des myriades d'oiseaux migrateurs,
semblables à des nuées qui s'élèvent, tourbillonnent et puis
retombent. Le vent souffle du Nord et il fait très froid.
La plaine bientôt se peuple de tombeaux, de tombeaux sans nombre, tous
de même forme, sortes de cônes en terre battue surmontés chacun d'une
boule en faïence, les uns petits comme des taupinières, les autres
grands comme des tentes de campement. Ils sont groupés par famille, et
ils sont légion. C'est tout un pays mortuaire, qui ne finit plus de
passer sous nos yeux, avec toujours ces mêmes plaques rouges lui
donnant un aspect ensanglanté.
Aux stations, les gares détruites sont occupées militairement par des
cosaques; on y rencontre des wagons calcinés, tordus par le feu, des
locomotives criblées de balles. D'ailleurs, on ne s'y arrête plus,
puisqu'il n'y reste rien; les rares villages qui jalonnaient ce
parcours ne sont plus que des ruines.
* * * * *
Tien-Tsin! Il est dix heures du matin. Transis de froid, nous mettons
pied à terre, au milieu des envolées de poussière noirâtre que
perpétuellement le vent du Nord promène sur ce pays desséché. Des
coureurs chinois aussitôt s'emparent de nous et, à toutes jambes,
avant même de savoir où nous voulons aller, nous entraînent dans leurs
petites voitures. Les rues européennes, où nous voici courant (ce
qu'on appelle ici les concessions), aperçues comme à travers un nuage
de cendre aveuglante, ont des airs de grande ville; mais toutes ces
maisons, presque luxueuses, aujourd'hui sont criblées d'obus,
éventrées, sans toiture ni fenêtres. Les bords du fleuve, ici comme à
Takou, semblent une Babel enfiévrée; des milliers de jonques sont là,
débarquant des troupes, des chevaux, des canons. Dans les rues, où des
équipes de Chinois transportent du matériel de combat en charges
énormes, on croise des soldats de toutes les nations d'Europe, des
officiers de toute arme et de tout plumage, à cheval, en pousse-pousse
ou à pied. Et c'est, à la course, un perpétuel salut militaire.
Où aller faire tête? Vraiment on n'en sait rien, malgré le désir que
l'on a d'un gîte, par ce vent glacé, par cette poussière. Et cependant
nos coureurs chinois vont toujours, devant eux, comme des bêtes
emballées...
Frappé à la porte de deux ou trois hôtels qui se réinstallent dans des
ruines, dans des fouillis de meubles brisés.--Tout est plein,
archiplein; à prix d'or, on ne trouverait pas une soupente avec un
matelas.
Et il faut, bon gré mal gré, mendier la table et le logis à des
officiers inconnus--qui nous donnent d'ailleurs la plus amicale
hospitalité, dans des maisons où les trous d'obus ont été bouchés à la
hâte et où le vent n'entre plus.
Samedi 13 octobre.
J'ai choisi de voyager en jonque tant que le cours du Peï-Ho le
permettra, la jonque étant un logis tout trouvé, dans ce pays où je
dois m'attendre à ne rencontrer que des ruines et des cadavres.
Et cela nécessite quantité de petits préparatifs.
D'abord, la réquisitionner, cette jonque, et y faire approprier
l'espèce de sarcophage où j'habiterai sous un toit de natte. Ensuite,
dans les magasins de Tien-Tsin, tous plus ou moins pillés et démolis,
acheter les choses nécessaires à quelques jours de vie nomade, depuis
les couvertures jusqu'aux armes. Et enfin, chez les Pères lazaristes,
embaucher un Chinois pour faire le thé,--le jeune Toum, quatorze ans,
une figure de chat et une queue jusqu'à terre.
* * * * *
Dîné chez le général Frey--qui, à la tête du petit détachement de
France, entra le premier, comme chacun sait, au coeur de Pékin, dans
la «Ville impériale».
Et il veut bien me conter en détail cette journée magnifique, la prise
du «Pont de Marbre», son arrivée ensuite dans cette «Ville impériale»,
dans ce lieu de mystère que je verrai bientôt, et où jamais, avant
lui, aucun Européen n'avait pénétré.
Au sujet de ma petite expédition personnelle, qui à côté de la sienne
paraît si anodine et si négligeable, le général a la bonté de
s'inquiéter de ce que nous boirons en route, mon serviteur et moi, par
ces temps d'infection cadavérique où l'eau est un perpétuel danger, où
des débris humains, jetés par les Chinois, macèrent dans tous les
puits,--et il me fait un inappréciable cadeau: une caisse d'eau
d'Évian.
II
LES DEUX DÉESSES DES BOXERS
Dimanche 14 octobre.
La vieille Chinoise, ridée comme une pomme d'hiver, entr'ouvre avec
crainte la porte à laquelle nous avons lourdement frappé. C'est dans
la pénombre au fond d'un étroit couloir exhalant des fétidités
malsaines, entre des parois que la crasse a noircies, quelque part où
l'on se sent muré comme au coeur d'une prison.
Figure d'énigme, la vieille Chinoise nous dévisage tous, d'un regard
impénétrable et mort; puis, reconnaissant parmi nous le chef de la
police internationale, elle s'efface en silence pour laisser entrer.
Une petite cour sinistre, où nous la suivons. De pauvres fleurs
d'arrière-automne y végètent entre des vieux murs et on y respire des
puanteurs fades.
Pénétrant là, bien entendu, comme en pays conquis, nous sommes un
groupe d'officiers, trois Français, deux Anglais, un Russe.
Quelle étrange créature, notre conductrice, qui va titubant sur la
pointe de ses invraisemblables petits pieds! Sa chevelure grise,
piquée de longues épingles, est tellement tirée vers le _chignon_ que
cela lui retrousse les yeux à l'excès. Sa robe sombre est quelconque;
mais sur son masque couleur de parchemin, elle porte au suprême degré
ce je ne sais quoi des races usées que l'on est convenu d'appeler la
distinction. Ce n'est, paraît-il, qu'une servante à gages; cependant
son aspect, son allure déconcertent; quelque mystère semble couver
là-dessous; on dirait une douairière très affinée, qui aurait versé
dans les honteuses besognes clandestines. Et tout ce lieu, du reste,
pour qui ne saurait pas, représenterait plutôt mal...
Après la cour, un vestibule sordide, et enfin une porte peinte en
noir, avec une inscription chinoise en deux grandes lettres rouges.
C'est là,--et sans frapper, la vieille touche le verrou pour ouvrir.
On pourrait s'y méprendre, mais nous venons en tout bien tout honneur,
pour faire visite aux _deux déesses_--aux «goddesses», comme les
appellent avec un peu d'ironie nos deux compagnons anglais,--déesses
prisonnières, que l'on garde enfermées au fond de ce palais.--Car nous
sommes ici dans les communs, dans les basses dépendances, les recoins
secrets du palais des vice-rois du Petchili, et il nous a fallu pour y
arriver franchir l'immense désolation d'une ville aux murs cyclopéens,
qui n'est plus à présent qu'un amas de décombres et de cadavres.
* * * * *
C'était du reste singulier, tout à fait unique--aujourd'hui dimanche,
jour de fête dans les campements et les casernes--l'animation de ces
ruines, qui se trouvaient par hasard peuplées de soldats joyeux. Dans
les longues rues pleines de débris de toute sorte, entre les murs
éventrés des maisons sans toiture, circulaient gaiement des zouaves,
des chasseurs d'Afrique, bras dessus bras dessous avec des Allemands
en casque à pointe; il y avait des petits soldats japonais reluisants
et automatiques, des Russes en casquette plate, des bersaglieri
emplumés, des Autrichiens, des Américains à grand feutre, et des
cavaliers de l'Inde coiffés de turbans énormes. Tous les pavillons
d'Europe flottaient sur ces dévastations de Tien-Tsin, dont les armées
alliées ont fait le partage. En certains quartiers, des Chinois, peu à
peu revenus après leur grande fuite, maraudeurs surtout et gens sans
aveu, avaient établi, en plein air frais, au beau soleil de ce
dimanche d'automne, des bazars, parmi la poussière grise des
démolitions et la cendre des incendies, pour vendre aux soldats des
choses ramassées dans les ruines, des potiches, des robes de soie, des
fourrures. Et il y en avait tant, de ces soldats, tant et tant
d'uniformes de toute espèce sur la route, tant et tant de
factionnaires présentant les armes, qu'on se fatiguait le bras à
rendre les continuels saluts militaires reçus au passage, dans cette
Babel inouïe.
Au bout de la ville détruite, près des hauts remparts, devant ce
palais des vice-rois où nous nous rendions pour voir les déesses, des
Chinois à la cangue étaient alignés le long du mur, sous des écriteaux
indiquant leurs méfaits. Et deux piquets gardaient les portes,
baïonnette au fusil, l'un d'Américains, l'autre de Japonais, à côté
des vieux monstres en pierre au rictus horrible qui, suivant la mode
chinoise, veillaient accroupis de chaque côté du seuil.
Rien de bien somptueux, dans ce palais de décrépitude et de poussière,
que nous avons distraitement traversé; rien de grand non plus, mais de
la vraie Chine, de la très vieille Chine, grimaçante et hostile; des
monstres à profusion, en marbre, en faïence brisée, en bois vermoulu,
tombant de vétusté dans les cours, ou menaçant au bord des toits; des
formes affreuses, partout esquissées sous la cendre et l'effacement du
temps; des cornes, des griffes, des langues fourchues et de gros yeux
louches. Et dans des cours tristement murées, quelques roses de fin de
saison, fleurissant encore, sous des arbres centenaires.
* * * * *
Maintenant donc, après beaucoup de détours dans des couloirs mal
éclairés, nous voici devant la porte des déesses, la porte marquée de
deux grandes lettres rouges. La vieille Chinoise alors, toujours
mystérieuse et muette, tenant le front haut, mais baissant obstinément
son regard sans vie, pousse devant nous les battants noirs, avec un
geste de soumission qui signifie: Les voilà, regardez!
Au milieu d'un lamentable désordre, dans une chambre demi-obscure où
n'entre pas le soleil du soir et où commence déjà le crépuscule, deux
pauvres filles, deux soeurs qui se ressemblent, sont assises tête
basse, effondrées plutôt, en des poses de consternation suprême, l'une
sur une chaise, l'autre sur le bord du lit d'ébène qu'elles doivent
partager pour dormir. Elles portent d'humbles robes noires; mais çà et
là par terre, des soies éclatantes sont jetées comme choses perdues,
des tuniques brodées de grandes fleurs et de chimères d'or: les
parures qu'elles mettaient pour aller sur le front des armées, parmi
les balles sifflantes, aux jours de bataille; leurs atours de
guerrières et de déesses...
Car elles étaient des espèces de Jeanne d'Arc--si ce n'est pas un
blasphème que de prononcer à propos d'elles ce nom idéalement
pur,--_elles étaient des filles-fétiches_ que l'on postait dans les
pagodes criblées d'obus pour en protéger les autels, des inspirées qui
marchaient au feu avec des cris pour entraîner les soldats. Elles
étaient les _déesses_ de ces incompréhensibles Boxers, à la fois
atroces et admirables, grands hystériques de la patrie chinoise,
qu'affolaient la haine et la terreur de, l'étranger,--qui tel jour
s'enfuyaient peureusement sans combattre, et, le lendemain, avec des
clameurs de possédés, se jetaient à l'arme blanche au-devant de la
mort, sous des pluies de balles, contre des troupes dix fois plus
nombreuses.
Captives à présent, les déesses sont la propriété--et le bibelot
curieux, si l'on peut dire--des sept nations alliées. On ne les
maltraite point. On les enferme seulement, de peur qu'elles ne se
suicident, ce qui est devenu leur idée fixe. Dans la suite, quel sera
leur sort? Déjà on se lasse de les voir, on ne sait plus qu'en faire.
Cernées, un jour de déroute, dans une jonque où elles venaient de se
réfugier, elles s'étaient jetées dans le fleuve, avec leur mère qui
les suivait toujours. Au fond de l'eau, des soldats les repêchèrent
toutes les trois, évanouies. Elles, les déesses, après des soins très
longs, reprirent leurs sens. Mais la maman ne rouvrit jamais ses yeux
obliques de vieille Chinoise, et on fit croire à ses filles qu'elle
était soignée dans un hôpital, d'où elle ne tarderait pas à revenir.
D'abord, les prisonnières étaient braves, très vivantes, hautaines
même, et toujours parées. Mais ce matin, on leur a dit qu'elles
n'avaient plus de mère, et c'est là ce qui vient de les abattre comme
un coup de massue.
N'ayant pas d'argent pour s'acheter des robes de deuil, qui en Chine
se portent blanches, elles ont demandé au moins ces bottines de cuir
blanc, qui chaussent à cette heure leurs pieds de poupée, et qui sont
essentielles ici, comme chez nous le voile de crêpe.
Frêles toutes deux, d'une pâleur jaune de cire, à peine jolies, avec
une certaine grâce quand même, un certain charme comme il faut, elles
restent là, l'une devant l'autre, sans larmes, les yeux rivés à terre
et les bras tombants. Leurs regards désolés ne se lèvent même pas pour
savoir qui entre, ni ce qu'on leur veut; elles n'ont pas un mouvement
à notre arrivée, pas un geste, pas un sursaut. Rien ne leur est plus.
C'est l'indifférence à toute chose, dans l'attente de la mort.
Et voici qu'elles nous inspirent un respect inattendu, par la dignité
de leur désespoir, un respect, et surtout une compassion infinie. Nous
ne trouvons rien à nous dire, gênés à présent d'être là, comme d'une
inconvenance que nous aurions commise.
L'idée nous vient alors de déposer des dollars en offrande sur le lit
défait; mais l'une des soeurs, toujours sans paraître nous voir,
jette les pièces à terre et, d'un signe, invite la servante à en
disposer pour elle-même... Allons, ce n'était de notre part qu'une
maladresse de plus...
Il y a de tels abîmes d'incompréhension entre des officiers européens
et des déesses de Boxers, que même notre pitié ne peut sous aucune
forme leur être indiquée. Et, nous qui étions venus pour être amusés
d'un spectacle curieux, nous repartons en silence, gardant, avec un
serrement de coeur, l'image des deux pauvres anéanties, en prison
dans la triste chambre où le soir tombe.
* * * * *
Ma jonque, équipée de cinq Chinois quelconques, remontera le fleuve
sous pavillon français, il va sans dire, et ce sera déjà une
sauvegarde. Toutefois, le service des étapes a jugé plus prudent, bien
que nous soyons armés, mon serviteur et moi, de m'adjoindre deux
soldats--deux cavaliers du train avec fusils et munitions.
Au delà de Tien-Tsin, où j'ai passé encore la journée, on peut faire
route en chemin de fer une heure de plus dans la direction de Pékin,
jusqu'à la ville de Yang-Soun. Ma jonque, emportant mes deux
cavaliers, Toum et mon bagage, ira donc là m'attendre, à un tournant
du fleuve, et elle est partie en avant aujourd'hui même, en compagnie
d'un convoi militaire.
Et je dîne ce soir au consulat général,--que les obus ont à peu près
épargné, comme à miracle, bien que son pavillon, resté bravement en
l'air pendant le siège, ait longtemps servi de point de mire aux
canonniers chinois.
III
Lundi 15 octobre.
Départ de Tien-Tsin en chemin de fer, à huit heures du matin. Une
heure de route, à travers la même plaine toujours, la même désolation,
le même vent cinglant, la poussière. Et puis, ce sont les ruines
calcinées de Yang-Soun, où le train s'arrête parce qu'il n'y a plus de
voie: à partir de ce point, les Boxers ont tout détruit; les ponts
sont coupés, les gares brûlées et les rails semés au hasard dans la
campagne.
Ma jonque est là, m'attendant au bord du fleuve.
Et à présent il va falloir, pour trois jours au moins, s'arranger une
existence de lacustre, dans le sarcophage qui est la chambre de
l'étrange bateau, sous le toit de natte qui laisse voir le ciel par
mille trous et qui, cette nuit, laissera la gelée blanche engourdir
notre sommeil. Mais c'est si petit, si petit, cette chambre où je
devrai habiter, manger, dormir, en promiscuité complète avec mes
compagnons français, que je congédie l'un des soldats; jamais nous ne
pourrions tenir là dedans quatre ensemble.
Les Chinois de mon équipage, dépenaillés, sordides, figures niaises et
féroces, m'accueillent avec de grands saluts. L'un prend le
gouvernail, les autres sautent sur la berge, vont s'atteler au bout
d'une longue amarre fixée au mât de la jonque,--et nous partons à la
cordelle, remontant le courant du Peï-Ho, l'eau lourde et empoisonnée
où çà et là, parmi les roseaux des bords, ballonnent des ventres de
cadavre.
Il s'appelle Renaud, celui des deux soldats que j'ai gardé, et il
m'apprend qu'il est un paysan du Calvados. Les voilà donc, mon
serviteur Osman et lui, rivalisant de bon vouloir et de gaieté,
d'ingénieuses et comiques petites inventions pour accommoder notre
logis d'aventure,--l'un et l'autre, du reste, dans la joie d'aller à
Pékin; le voyage, malgré les ambiances lugubres, commence au bruit de
leurs bons rires d'enfants. Et c'est en pleine lumière matinale, ce
départ, au rayonnement d'un soleil trompeur, qui joue l'été quand la
bise est glacée.
Les sept nations alliées ont établi des postes militaires, de distance
en distance, le long du Peï-Ho, pour assurer leurs communications par
la voie du fleuve, entre Pékin et le golfe du Petchili où leurs
navires arrivent. Et, vers onze heures, j'arrête ma jonque devant un
grand fort chinois sur lequel flotte le pavillon de France.
C'est un de nos «gîtes d'étape», occupé par des zouaves; nous y
descendons pour y toucher nos vivres de campagne: deux jours de pain,
de vin, de conserves, de sucre et de thé. Nous ne recevrons plus rien
maintenant jusqu'à Tong-Tchéou (Ville de la Pureté céleste), où nous
arriverons après-demain soir, si rien de fâcheux ne nous entrave.
Ensuite, le halage de la jonque recommence, lent et monotone entre les
tristes berges dévastées.
Le paysage autour de nous demeure immuablement pareil. Des deux bords,
se succèdent à perte de vue des champs de «sorghos»,--qui sont des
espèces de millets géants, beaucoup plus hauts que nos maïs; la guerre
n'a pas permis qu'ils fussent moissonnés en leur saison, et la gelée
les a roussis sur place. Le petit chemin de halage, étroit sur la
terre grisâtre, s'en va toujours de même, au ras de l'eau fétide et
froide, au pied des éternels sorghos desséchés, qui se dressent le
long du fleuve en rideau sans fin.
Parfois un fantôme de village apparaît, à l'horizon plat: ruines et
cadavres si l'on s'approche.
J'ai sur ma jonque un fauteuil de mandarin, pour trôner au soleil
splendide, quand la bise ne cingle pas trop fort. Le plus souvent, je
préfère aller marcher sur la berge, faire des kilomètres en compagnie
de nos haleurs, qui vont toujours leur pas de bête de somme, courbés
vers le sol et la cordelle passée à l'épaule. Osman et Renaud me
suivent, l'oeil au guet, et, dans ce vent de Nord qui souffle
toujours, nous marchons, sur la piste de terre grise, resserrés entre
la bordure ininterrompue des sorghos et le fleuve,--obligés parfois à
un brusque écart, pour quelque cadavre sournois qui nous guette, la
jambe tendue en travers du chemin.
Les événements de la journée sont des rencontres de jonques qui
descendent le fleuve et croisent la nôtre. Elles s'en vont en longues
files, amarrées ensemble, portant le pavillon de quelqu'une des
nations alliées, et ramenant des malades, des blessés, du butin de
guerre.
Les plus nombreuses et les plus chargées de troupes valides, sont les
russes,--car nos amis en ce moment évacuent leurs positions d'ici pour
concentrer sur la Mandchourie leur effort.
Au crépuscule, passé devant les ruines d'un village où des Russes
s'installent en campement pour la nuit. D'une maison abandonnée, ils
déménagent des meubles sculptés, les brisent et y mettent le feu. En
nous éloignant, nous voyons la flamme monter en gerbe haute et gagner
les sorghos voisins; longtemps elle jette une lueur d'incendie,
derrière nous, au milieu des grisailles mornes et vides du lointain.
Elle est sinistre, cette première tombée de nuit sur notre jonque,
dans la solitude si étrangère où nous nous enfonçons d'heure en heure
plus avant. Tant d'ombre autour de nous, et tant de morts parmi ces
herbages! Dans le noir confus et infini, rien que des ambiances
hostiles ou macabres... Et ce froid, qui augmente avec l'obscurité, et
ce silence!...
L'impression mélancolique cependant s'évanouit au souper, quand
s'allume notre lanterne chinoise, éclairant le sarcophage que nous
avons fermé le mieux possible au vent de la nuit. J'ai invité à ma
table mes deux compagnons de route,--à ma très comique petite table,
qu'eux-mêmes ont fabriquée, d'un aviron cassé et d'une vieille
planche. Le pain de munition nous paraît exquis, après la longue
marche sur la rive; nous avons pour nous réchauffer le thé bouillant
que nous prépare le jeune Toum, à la fumée, sur un feu de sorghos, et
voici que, la faim assouvie, les cigarettes turques épandant leur
petit nuage charmeur, on a presque un sentiment de chez soi et de
confortable, dans ce gîte de rien, enveloppé de vastes ténèbres.
Puis, vient l'heure de dormir,--tandis que la jonque chemine toujours
et que nos haleurs continuent leur marche courbée, frôlant les sorghos
pleins de surprises, dans le sentier noir. Toum, bien qu'il soit un
Chinois élégant, ira nicher avec les autres de sa race, à fond de
cale, dans la paille. Et nous, tout habillés, bien entendu, tout
bottés et les armes à portée de la main, nous nous étendons sur
l'étroit lit de camp de la chambre,--regardant les étoiles qui, sitôt
le fanal éteint, apparaissent entre les mailles de notre toit de
natte, très scintillantes dans le ciel de gelée.
Coups de fusil de temps à autre, à l'extrême lointain; drames
nocturnes auxquels vraisemblablement nous ne serons pas mêlés. Et deux
alertes avant minuit, pour un poste de Japonais et un poste
d'Allemands qui veulent arrêter la jonque: il faut se lever,
parlementer, et, à la lueur du fanal rallumé en hâte, montrer le
pavillon français et les galons de mes manches.
A minuit enfin, nos Chinois amarrent notre bateau, en un lieu qu'ils
disent sûr, pour aller se coucher aussi. Et nous nous endormons tous,
d'un profond sommeil, dans la nuit glaciale.
IV
Mardi 16 octobre.
Réveil au petit jour, pour faire lever et repartir notre équipage.
A l'aube froide et magnifique, à travers la limpidité d'un ciel rose,
le soleil surgit et rayonne sans chaleur sur la plaine d'herbages, sur
le lieu désert où nous venons de dormir.
Et tout de suite je saute à terre, pressé de marcher, de m'agiter,
dans un besoin irréfléchi de mouvement et de vitesse... Horreur! A un
détour du sentier de halage, courant à l'étourdie sans regarder à mes
pas, je manque de marcher sur quelque chose qui gît en forme de croix:
un cadavre, nu, aux chairs grisâtres, couché sur le ventre, les bras
éployés, à demi enfoui dans la vase dont il a pris la couleur; les
chiens ou les corbeaux l'ont scalpé, ou bien les autres Chinois pour
lui voler sa queue, et son crâne apparaît tout blanc, sans chevelure
et sans peau...
Il fait de jour en jour plus froid, à mesure que nous nous éloignons
de la mer, et que la plaine s'élève par d'insensibles pentes.
Comme hier, les jonques passent, redescendent le fleuve à la file, en
convois militaires gardés par des soldats de toutes les nations
d'Europe. Ensuite, reviennent de longs intervalles de solitude pendant
lesquels rien de vivant n'apparaît plus dans cette région de millets
et de roseaux. Le vent qui souffle, de plus en plus âpre malgré le
resplendissant soleil, est salubre, dilate les poitrines, double
momentanément la vie. Et, dans l'éternel petit sentier qui mène à
Pékin, sur la gelée blanche, entre les sorghos et le fleuve, on
marche, sans fatigue, même avec une envie de courir, en avant des
Chinois mornes qui, penchés sur la cordelle, traînent toujours notre
maison flottante, en gardant leur régularité de machine.
Il y a quelques arbres maintenant sur les rives, des saules aux
feuilles puissamment vertes, d'une variété inconnue chez nous;
l'automne semble ne les avoir pas effleurés, et leur belle couleur
tranche sur la nuance rouillée des herbages et des sorghos mourants.
Il y a des jardins aussi, jardins à l'abandon autour des hameaux
incendiés; nos Chinois y détachent chaque fois quelqu'un des leurs, en
maraude, qui rapporte dans la jonque des brassées de légumes pour les
repas.
Osman et Renaud, en passant dans les maisons en ruine, ramassent aussi
quelques objets qu'ils jugent nécessaires à l'embellissement de notre
logis: un petit miroir, des escabeaux sculptés, des lanternes, même
des piquets de fleurs artificielles en papier de riz, qui ont dû orner
la coiffure de dames chinoises massacrées ou en fuite, et dont ils
décorent naïvement les parois de la chambre. L'intérieur de notre
sarcophage prend bientôt, par leurs soins, un air de recherche tout à
fait barbare et drôle.
C'est étonnant, du reste, combien on s'habituerait vite à cette
existence si complètement simplifiée de la jonque, existence de saine
fatigue, d'appétit dévorant et de lourd sommeil.
Vers le soir de cette journée, les montagnes de Mongolie, celles qui
dominent Pékin, commencent de se dessiner, en petite découpure extra
lointaine, tout au ras de l'horizon, tout au bout de ce pays
infiniment plat.
Mais le crépuscule d'aujourd'hui a je ne sais quoi de particulièrement
lugubre. C'est un point où le Peï-Ho sinueux, qui s'est rétréci
d'heure en heure, à chacun de ses détours, semble n'être plus qu'un
ruisseau entre les deux silencieuses rives et on se sent presque serré
de trop près par les fouillis d'herbages, receleurs de sombres choses.
Et puis le jour s'éteint dans ces nuances froides et mortes spéciales
aux soirs des hivers du Nord. Tout ce qui reste de clartés éparses se
réunit sur l'eau, qui luit plus que le ciel; le fleuve, comme un
miroir glacé, reflète les jaunes du couchant; on dirait même qu'il en
exagère la lueur triste, entre les images renversées des roseaux, des
sorghos monotones, et de quelques arbres en silhouettes déjà noires.
L'isolement est plus immense qu'hier. Le froid et le silence tombent
sur les épaules comme un linceul. Et il y a une mélancolie pénétrante,
à subir le lent enveloppement de la nuit, en ce lieu quelconque d'un
pays sans asile; il y a une angoisse à regarder les derniers reflets
des roseaux proches, qui persistent encore à la surface de ce fleuve
chinois, tandis que l'obscurité, en avant de notre route, achève
d'embrouiller les lointains hostiles et inconnus...
Heureusement voici l'heure du souper, heure désirée, car nous avons
grand'faim. Et dans le petit réduit que nous fermerons, je vais
retrouver la lumière rouge de notre lanterne, l'excellent pain de
soldat, le thé fumant servi par Toum, et la gaieté de mes deux braves
serviteurs.
Vers neuf heures, comme nous venions de dépasser un groupe de jonques
pleines de monde, et purement chinoises--jonques de maraudeurs,
vraisemblablement,--des cris s'élèvent derrière nous, des cris de
détresse et de mort, d'horribles cris dans ce silence... Toum, qui
prête son oreille fine et comprend ce que ces gens disent, explique
qu'ils sont en train de tuer un vieux, parce qu'il a volé du riz...
Nous ne sommes pas en nombre et d'ailleurs pas assez sûrs de nos gens
pour intervenir. Dans leur direction, je fais seulement tirer en l'air
deux coups de feu, qui jettent leur fracas de menace au milieu de la
nuit,--et tout se tait comme par enchantement; nous avons sans doute
sauvé la tête de ce vieux voleur de riz, au moins jusqu'à demain
matin.
Et c'est la tranquillité ensuite jusqu'au jour. A minuit, amarrés
n'importe où parmi les roseaux, nous nous endormons d'un sommeil qui
n'est plus inquiété. Grand calme et grand froid, sous le regard des
étoiles. Quelques coups de fusil au loin; mais on y est habitué, on
les entend sans les entendre, ils ne réveillent plus.
Mercredi 17 octobre.
Lever à l'aube, pour aller courir sur la berge, dans la gelée blanche,
aux premières lueurs roses, et bientôt au beau soleil clair.
Ayant voulu prendre un raccourci, à travers les éternels champs de
sorghos, pour rejoindre plus loin la jonque obligée de suivre un long
détour du fleuve, nous traversons au soleil levant les ruines d'un
hameau où gisent d'affreux cadavres tordus; sur leurs membres noircis,
la glace déposée en petits cristaux brille comme une couche de sel.
Après le dîner de midi, quand nous sortons du sarcophage demi-obscur,
nos Chinois nous indiquent de la main l'horizon. Tong-Tchéou, la
«Ville de la Pureté céleste», est là-bas, qui commence d'apparaître:
grandes murailles noires, surmontées de miradors; tour étonnamment
haute et frêle, de silhouette très chinoise, à vingt toitures
superposées.
Tout cela reste lointain encore, et les premiers plans autour de nous
sont plutôt effroyables. D'une jonque échouée sort un long bras de
mort aux chairs bleuies. Et des cadavres de bestiaux, qu'emporte le
courant, passent en cortège à nos côtés, tout gonflés et sentant la
peste bovine. On a dû aussi violer par là quelque cimetière, car, sur
la vase des berges, il y a des cercueils éventrés, vomissant leurs os
et leurs pourritures.
V
A Tong-Tchéou
Tong-Tchéou, occupant deux ou trois kilomètres de rivage, était une de
ces immenses villes chinoises, plus peuplées que bien des capitales
d'Europe, et dont on sait à peine le nom chez nous. Aujourd'hui, ville
fantôme, il va sans dire; si l'on s'approche, on ne tarde pas à
s'apercevoir que tout n'est plus que ruines et décombres.
Lentement nous arrivons. Au pied des hauts murs crénelés et peints en
noir de catafalque, des jonques se pressent le long du fleuve. Et sur
la berge, c'est un peu l'agitation de Takou et de
Tien-Tsin,--compliquée de quelques centaines de chameaux mongols,
accroupis dans la poussière.
Rien que des soldats, des envahisseurs, des canons, du matériel de
combat. Des cosaques, essayant des chevaux capturés, parmi les groupes
vont et viennent au triple galop, comme des fous, avec de grands cris
sauvages.
Les diverses couleurs nationales des alliés européens sont arborées à
profusion de toutes parts, flottent en haut des noires murailles
trouées de boulets, flottent sur les campements, sur les jonques, sur
les ruines. Et le vent continuel, le vent implacable et glacé,
promenant l'infecte poussière avec l'odeur de la mort, tourmente ces
drapeaux partout plantés, qui donnent un air ironique de fête à tant
de dévastation.
Je cherche où sont les pavillons de France, afin d'arrêter ma jonque,
devant notre quartier, et de me rendre de suite au «gîte d'étape»;
j'ai ce soir à y toucher nos rations de campagne; en outre, ne pouvant
continuer plus loin mon voyage par le fleuve, je dois me procurer, à
l'artillerie, pour demain matin, une charrette et des chevaux de
selle.
Devant un quartier qui semble nous appartenir, quand je mets pied à
terre, _sur des détritus et des immondices sans nom_, je demande à des
zouaves qui sont là le chemin du «gîte d'étape», et tout de suite,
empressés et gentils, ils m'offrent d'y venir avec moi.
Nous nous dirigeons donc ensemble vers une grande porte, percée dans
l'épaisseur des murs noirs.
A cette entrée de ville, on a établi, avec des cordes et des planches,
un parc à bétail, pour la nourriture des soldats. Parmi quelques
maigres boeufs encore vivants, il y en a trois ou quatre par terre,
morts de la peste bovine, et une corvée de Chinois vient en ce moment
les tirer par la queue, pour les entraîner dans le fleuve, au
rendez-vous général des carcasses.
Et nous pénétrons dans une rue où des soldats de chez nous s'emploient
à divers travaux d'arrangement, au milieu de débris amoncelés. Les
maisons, aux portes et aux fenêtres brisées, laissent voir leur
intérieur lamentable, où tout est en lambeaux, cassé, déchiré comme à
plaisir. Et dans l'épaisse poussière que soulèvent le vent de Nord et
le piétinement de nos hommes, flotte une intolérable odeur de cadavre.
Pendant deux mois, les rages de destruction, les frénésies de meurtre
se sont acharnées sur cette malheureuse «Ville de la Pureté céleste»,
envahie par les troupes de huit ou dix nations diverses. Elle a subi
les premiers chocs de toutes les haines héréditaires. Les Boxers
d'abord y ont passé; Les Japonais y sont venus, héroïques petits
soldats dont je ne voudrais pas médire, mais qui détruisent et tuent
comme autrefois les armées barbares. Encore moins voudrais-je médire
de nos amis les Russes; mais ils ont envoyé ici des cosaques voisins
de la Tartarie, des Sibériens à demi Mongols; tous gens admirables au
feu mais entendant encore les batailles à la façon asiatique. Il y est
venus de cruels cavaliers de l'Inde, délégués par la Grande-Bretagne.
L'Amérique y a lâché ses mercenaires. Et il n'y restait déjà plus rien
d'intact quand sont arrivés, dans la première excitation de vengeance
contre les atrocités chinoises, les Italiens, les Allemands, les
Autrichiens, les Français.
* * * * *
Le commandant et les officiers du «gîte d'étape» se sont improvisé des
logis et des bureaux dans de grandes maisons chinoises dont on a
relevé en hâte les toitures et réparé les murailles. Sur la rudesse et
la misère de leur installation, tranchent quelques hautes potiches,
quelques boiseries somptueuses, trouvées intactes parmi les décombres.
Ils veulent bien me promettre les voitures et les chevaux pour demain
matin, rendus au lever du soleil sur la berge devant ma jonque. Et,
quand tout est convenu, il me reste à peu près une heure de jour: je
m'en vais errer dans les ruines de la ville, escorté de ma petite
suite armée, Osman, Renaud et le Chinois Toum.
A mesure que l'on s'éloigne du quartier où la présence de nos soldats
entretient un peu de vie, l'horreur augmente, avec la solitude et le
silence...
D'abord, la rue des marchands de porcelaine, les grands entrepôts où
s'emmagasinaient les produits des fabriques de Canton. Ce devait être
une belle rue, à en juger par les débris de devantures sculptées et
dorées qui subsistent encore. Aujourd'hui, les magasins béants, crevés
de toutes parts, semblent vomir sur la chaussée leurs monceaux de
cassons. On marche sur l'émail précieux, peint de fleurs éclatantes,
qui forme couche par terre, et que l'on écrase en passant. Il n'y a
pas à rechercher de qui ceci est l'oeuvre, et c'était fait
d'ailleurs quand nos troupes sont entrées. Mais vraiment il a fallu
s'acharner des journées entières à coups de botte, à coups de crosse,
pour piler si menu toutes ces choses: les potiches, réunies ici par
milliers, les plats, les assiettes, les tasses, tout cela est broyé,
pulvérisé,--avec des restes humains et des chevelures.
Tout au fond de ces entrepôts, les porcelaines plus grossières
occupaient des espèces de cours intérieures,--qui sont
particulièrement lugubres ce soir, au jour baissant, entre leurs vieux
murs. Dans une de ces cours, où nous venons d'entrer, un chien galeux
travaille à tirer, tirer quelque chose de dessous des piles
d'assiettes cassées: le cadavre d'un enfant dont le crâne est ouvert.
Et le chien commence de manger ce qui reste de chair pourrie aux
jambes de ce petit-mort.
Personne, naturellement, dans les longues rues dévastées, où les
charpentes ont croulé, avec les tuiles et les briques des murs. Des
corbeaux qui croassent dans le silence. D'affreux chiens, repus de
cadavres, qui s'enfuient devant nous, le ventre lourd et la queue
basse. A peine, de loin en loin, quelques rôdeurs chinois, gens de
mauvais aspect qui cherchent encore à piller dans des ruines, ou
pauvres dépossédés, échappés au massacre, qui reviennent peureusement,
longeant les murailles, voir ce qu'on a fait de leur logis.
Le soleil est déjà très bas, et, comme chaque soir, le vent augmente;
on frissonne d'un froid soudain. Les maisons vides s'emplissent
d'ombre.
Elles sont tout en profondeur, ces maisons d'ici, avec des recoins,
des séries de cours, des petits bassins à rocailles, des jardinets
mélancoliques. Quand on a franchi le seuil, que gardent les toujours
pareils monstres en granit, usés par le frottement des mains, on
s'engage dans des détours qui n'en finissent plus. Et les détails
intimes de la vie chinoise se révèlent touchants et gentils, dans
l'arrangement des pots de fleurs, des plates-bandes, des petites
galeries où courent des liserons et des vignes.
Là, traînent des jouets, une pauvre poupée, appartenant sans doute à
quelque enfant dont on aura fracassé la tête. Là, une cage est restée
suspendue; même l'oiseau y est encore, pattes en l'air et desséché
dans un coin.
Tout est saccagé, arraché, déchiré; les meuble, éventrés; le contenu
des tiroirs, les papiers, épandus par terre, avec des vêtements
marqués de larges taches rouges, avec des tout petits souliers de dame
chinoise barbouillés de sang. Et çà et là, des jambes, des mains, des
têtes coupées, des paquets de cheveux.
En certains de ces jardinets, les plantes qu'on ne soigne plus
continuent gaiement de s'épanouir, débordent dans les allées,
par-dessus les débris humains. Autour d'une tonnelle, où se cache un
cadavre de femme, des volubilis roses sont délicieusement fleuris en
guirlande,--encore ouverts à cette heure tardive de la journée et
malgré le froid des nuits, ce qui déroute nos idées d'Europe sur les
volubilis.
Au fond d'une maison, dans un recoin, dans une soupente noire, quelque
chose remue!... Deux femmes, cachées là, pitoyablement tapies... De se
voir découvertes, la terreur les affole, et nous les avons à nos
pieds, tremblant, criant, joignant les mains pour demander grâce.
L'une jeune, l'autre un peu vieille, et se ressemblant toutes deux; la
mère et la fille.--«Pardon, monsieur, pardon! nous avons
grand'peur...» traduit avec naïveté le petit Toum, qui comprend leurs
mots entrecoupés. Évidemment, elles attendent de nous les pires choses
et la mort... Et depuis combien de temps vivent-elles dans ce trou,
ces deux pauvres Chinoises, pensant leur fin venue chaque fois que des
pas résonnent sur les pavés de la cour déserte?... Nous laissons à
portée de leurs mains quelques pièces de monnaie, qui les humilient
peut-être et ne leur serviront guère; mais nous ne pouvons rien de
plus,--que ça, et nous en aller.
Autre maison, maison de riches, celle-ci, avec un grand luxe de pots à
fleurs en porcelaine émaillée, dans les jardinets tristes. Au fond
d'un appartement déjà sombre (car décidément la nuit vient,
l'imprécision crépusculaire est commencée)--déjà sombre, mais pas trop
saccagée, avec de grands bahuts, de beaux fauteuils encore
intacts,--Osman tout à coup recule avec effroi devant quelque chose
qui sort d'un seau posé sur le plancher: deux cuisses décharnées, la
moitié inférieure d'une femme, fourrée dans ce seau les jambes en
l'air!... La maîtresse de cet élégant logis sans doute... Le corps?...
Qui sait ce qu'on en a fait, du corps? Mais la tête, la voici: sous ce
fauteuil, près d'un chat crevé, c'est sûrement ce paquet noir, où l'on
voit s'ouvrir une bouche et des dents, parmi de longs cheveux.
En dehors des grandes voies à peu près droites, qui laissent paraître
d'un bout à l'autre leur vide désolé, il y a les ruelles sans vue,
tortueuses, aboutissant à des murs gris,--et ce sont les plus lugubres
à franchir, au crépuscule et au chant des corbeaux, avec ces petits
gnomes de pierre gardant des portes effarantes, avec ces têtes de mort
à longue queue traînant partout sur les pavés. Il y a des tournants,
baignés d'ombre glacée, que l'on aborde avec un serrement de
coeur... Et c'est fini, pour rien au monde nous n'entrerions plus, à
l'heure qu'il est, entre chien et loup, dans ces maisons
épouvantablement muettes, où l'on fait trop de macabres rencontres...
Nous étions allés loin dans la ville, dont l'horreur et le silence
nous deviennent intolérables, à cette tombée de nuit. Et nous
retournons vers le quartier des troupes, cinglés par le vent de Nord,
transis par le froid et l'obscurité; nous retournons bon pas, les
cassons de porcelaine craquant sous nos pieds, avec mille débris qui
ne se définissent plus.
* * * * *
La berge, à notre retour, est garnie de soldats qui se chauffent et
font cuire leurs soupes à des feux clairs, en brûlant des fauteuils,
des tables, des morceaux de sculptures ou de charpentes. Et tout cela,
au sortir des rues dantesques, nous paraît du confort et de la joie.
Près de notre jonque, il y a une cantine, improvisée par un Maltais,
où l'on vend des choses à griser les soldats. Et j'envoie mes gens y
prendre, pour notre souper, des liqueurs à leur choix, car nous avons
besoin nous aussi d'être réchauffés, égayés si possible, et nous
ferons la fête comme les autres, avec de la soupe fumante, du thé, de
la chartreuse, je ne sais quoi encore,--dans notre petit logis de
natte, amarré cette fois sur la vase empestée, sur les horribles
détritus, et enveloppé comme toujours de tous côtés par la grande
froidure noire.
* * * * *
Au dessert, à l'heure des cigarettes dans le sarcophage, Renaud, à qui
j'ai donné la parole, me conte que son escadron est campé au bord d'un
cimetière chinois de Tien-Tsin et que les soldats d'une autre nation
européenne (je préfère ne pas dire laquelle), campés dans le
voisinage, passent leur temps à fouiller les tombes pour prendre
l'argent qu'on a coutume d'enterrer avec les cadavres.
--Moi, dit-il, moi, mon colonel (pour lui, je suis _mon colonel_; il
ignore l'appellation maritime de _commandant_ qui chez nous est
d'usage jusqu'aux cinq galons d'or), moi, je ne trouve pas que c'est
bien: ça a beau être des Chinois, il faut laisser les morts
tranquilles. Et puis, ça me dégoûte, ils coupent leur viande de ration
sur les planches de cercueil! Et moi, je leur fais voir: «Au moins
coupez donc là, sur le dessus; pas sur le dedans, qui a touché le
macchabée.» Mais ces sauvages-là, mon colonel, ils s'en foutent!
VI
Jeudi 18 octobre.
C'est une surprise, de se réveiller sous un ciel bas et sombre. Nous
comptions avoir, comme les matins précédents, ce soleil des automnes
et des hivers de Chine, presque jamais voilé, qui rayonne et chauffe
même lorsque tout gèle à pierre fendre, et qui nous avait aidés
jusqu'ici à supporter les visions de la route. Mais un vélum épais
s'est tendu pendant la nuit au-dessus de nos têtes...
Quand nous ouvrons notre porte de jonque, au petit jour à peine
naissant, nos chevaux et nos charrettes sont là, qui viennent
d'arriver. Sur le sinistre bord, des Mongols, parmi leurs chameaux, se
tiennent accroupis autour de feux qui ont brûlé toute la nuit dans la
poussière, et, derrière leurs groupes immobilisés, les hautes
murailles de la ville, d'un noir d'encre, montent vers l'obscurité des
nuages.
Dans la jonque, confiée à deux marins du détachement de Tong-Tchéou
qui la garderont jusqu'à notre retour, nous laissons notre petit
matériel de nomades--et ce que nous possédons de plus précieux, les
dernières des bouteilles d'eau pure que le général nous avait données.
Nous faisons cette dernière étape en compagnie du consul général de
France à Tien-Tsin et du chancelier de la légation, qui l'un et
l'autre montent à Pékin, escortés d'un maréchal des logis et de trois
ou quatre hommes de l'artillerie.
Longue route monotone, par un matin froid et gris, à travers des
champs de sorghos roussis par les premières gelées, à travers des
villages saccagés et désertés où rien ne bouge plus: campagnes de
deuil et d'automne, sur lesquelles commence de tomber lentement une
petite pluie triste.
Par instants, il m'arrive de me croire dans les chemins du pays
basque, en novembre, parmi des maïs non encore fauchés. Et puis tout à
coup, sur mon passage, quelque symbole inconnu se dresse pour me
rappeler la Chine, un tombeau de forme mystérieuse, ou bien des stèles
étranges posées sur d'énormes tortues de granit.
De loin en loin, nous croisons des convois militaires, d'une nation ou
d'une autre, des files de voitures d'ambulance. Ici des Russes, dans
les ruines d'un village, s'abritent pour une averse. Là des
Américains, qui ont découvert une cachette de vêtements, au fond d'une
maison abandonnée, s'en vont joyeux, endossant des manteaux de
fourrure.
Des tombeaux, toujours beaucoup de tombeaux; la Chine, d'un bout à
l'autre, en est encombrée; les uns, au bord de la route, gisent comme
perdus; d'autres s'isolent magnifiquement au milieu d'enclos qui sont
des bocages mortuaires, des bois de cèdres aux verdures sombres.
Dix heures. Nous devons approcher de Pékin, dont rien pourtant ne
décèle encore le voisinage. Pas une figure de Chinois ne s'est montrée
depuis notre départ; les campagnes continuent d'être désertes et
inquiétantes de silence, sous le voile de l'imperceptible pluie.
Nous allons passer, paraît-il, non loin du mausolée d'une impératrice,
et le chancelier de France, qui connaît ces environs, me propose de
faire un détour pour l'apercevoir. Donc, laissant tout notre monde
continuer tranquillement l'étape, nous prenons des sentiers de
traverse, en allongeant le trot de nos chevaux dans les hautes herbes
mouillées.
Bientôt paraissent un canal et un étang, blêmes sous le ciel incolore.
Personne nulle part; des tranquillités mornes de pays dépeuplé. Le
mausolée, sur la rive d'en face, émerge à peine de l'ombre d'un bois
de cèdres, muré de toutes parts; nous ne voyons guère que les premiers
portiques de marbre qui y conduisent, et l'avenue des stèles blanches
qui va se perdre sous les arbres mystérieux;--tout cela un peu
lointain et reproduit par le miroir de l'étang, en longs reflets
renversés qui s'estompent. Près de nous des lotus, meurtris par le
froid, penchent leurs grandes tiges sur l'eau couleur de plomb, où des
cernes légers se tracent à la chute des gouttes de pluie. Et, parmi
les roseaux, ces quelques boules blanchâtres, çà et là, sont des têtes
de mort...
* * * * *
Quand nous rejoignons notre petite troupe, on nous promet l'entrée à
Pékin dans une demi-heure. Allons, soit! Mais après les complications
et les lenteurs du voyage, on croirait presque n'arriver jamais. Et
c'est du reste invraisemblable, qu'une si prodigieuse ville, dans ce
pays désert, puisse être là; à toute petite distance en avant de nous.
--Pékin ne s'annonce pas, m'explique mon nouveau compagnon d'étape,
Pékin vous saisit; quand on l'aperçoit, c'est qu'on y est...
La route à présent traverse des groupes de cèdres, des groupes de
saules qui s'effeuillent, et, dans l'attente concentrée de voir enfin
la Ville céleste, nous trottons sous la pluie très fine--qui ne
mouille pas, tant sont desséchantes ces rafales du Nord promenant la
poussière toujours et quand même,--nous trottons sans plus parler...
--Pékin! me dit tout à coup l'un de ceux qui cheminent avec moi,
désignant une terrible masse obscure, qui vient de se lever au-dessus
des arbres, un donjon crénelé, de proportions surhumaines.
Pékin!... Et, en quelques secondes, tandis que je subis la puissance
évocatrice de ce nom ainsi jeté, une grande muraille couleur de deuil,
d'une hauteur jamais vue, achève de se découvrir, se développe sans
fin, dans une solitude dénudée et grisâtre, qui semble un steppe
maudit. C'est comme un formidable changement de décor, exécuté sans
bruit de machinistes, ni fracas d'orchestre, dans un silence plus
imposant que toutes les musiques. Nous sommes au pied de ces bastions
et de ces remparts, nous sommes dominés par tout cela, qu'un repli de
terrain nous avait caché. En même temps, la pluie devient de la neige,
dont les flocons blancs se mêlent aux envolées sombres des détritus et
de la poussière. La muraille de Pékin nous écrase, chose géante,
d'aspect babylonien, chose intensément noire, sous la lumière morte
d'un matin de neige et d'automne. Cela monte dans le ciel comme les
cathédrales, mais cela s'en va, cela se prolonge, toujours pareil,
durant des lieues. Pas un passant aux abords de cette ville, personne.
Pas une herbe non plus le long de ces murs; un sol raviné,
poussiéreux, sinistre comme des cendres, avec des lambeaux de
vêtements qui traînent, des ossements, un crâne. Et, du haut de chacun
des créneaux noirs, un corbeau, qui s'est posté, nous salue au passage
en croassant à la mort.
Le ciel est si épais et si bas que l'on y voit à peine clair, et sous
l'oppression de ce Pékin longtemps attendu, qui vient de faire
au-dessus de nos têtes son apparition déconcertante et soudaine, nous
nous avançons, aux cris intermittents de tous ces corbeaux alignés, un
peu silencieux nous-mêmes, un peu glacés d'être là, souhaitant voir du
mouvement, voir de la vie, voir quelqu'un ou quelque chose sortir
enfin de ces murs.
Alors, d'une porte, là-bas en avant, d'une percée dans l'enceinte
colossale, sort une énorme et lente bête brune, fourrée de laine comme
un mouton géant,--puis deux, puis trois, puis dix: une caravane
mongole, qui commence de couler vers nous, dans ce même silence,
toujours, où l'on n'entend que les corbeaux croasser. A la file
incessante les monstrueux chameaux de Mongolie, tout arrondis de
fourrure, avec d'étonnants manchons aux jambes, des crinières comme
des lions, processionnent sans fin le long de nos chevaux qui
s'effarent; ils ne portent ni cloches ni grelots, comme en ont ces
bêtes maigres, aux harmonieuses caravanes des déserts arabiques; leurs
pieds s'enfoncent profondément dans la poussière qui assourdit leurs
pas, le silence n'est pas rompu par leur marche. Et les Mongols qui
les mènent, figures cruelles et lointaines, nous jettent à la dérobée
des regards ennemis.
Aperçue à travers un voile de neige fine et de poussière noire, la
caravane nous a croisés et s'éloigne, sans un bruit, ainsi qu'une
caravane fantôme. Nous nous retrouvons seuls, sous cette muraille de
Titans, du haut de laquelle les corbeaux nous regardent passer. Et
c'est notre tour à présent de franchir, pour entrer dans la ville
ténébreuse, les portes par où ces Mongols viennent de la quitter.
VII
A LA LÉGATION DE FRANCE
Nous voici arrivés à ces portes, doubles, triples, profondes comme des
tunnels et se contournant dans l'épaisseur des puissantes maçonneries;
portes surmontées de donjons à meurtrières qui ont chacun cinq étages
de hauteur sous d'étranges toitures courbes, de donjons extravagants
qui sont des choses colossales et noires, au-dessus de l'enceinte
noire des murailles.
Les pieds de nos chevaux s'enfoncent de plus en plus et disparaissent
dans la poussière couleur de charbon, qui est ici aveuglante,
souveraine partout, en l'air autant que sur le sol, malgré la petite
pluie ou les flocons de neige dont nous avons le visage tout le temps
cinglé.
Et, sans bruit, comme si nous marchions parmi des ouates ou des
feutres, passant sous les énormes voûtes, nous entrons dans le pays
des décombres et de la cendre...
Quelques mendiants dépenaillés, dans des coins, assis à grelotter sous
des guenilles bleues; quelques chiens mangeurs de cadavres, comme ceux
dont nous avions déjà fait la connaissance en route,--et c'est tout.
Silence et solitude au dedans de ces murs comme au dehors. Rien que
des éboulements, des ruines et des ruines.
Pays des décombres et de la cendre; surtout pays des petites briques
grises, des petites briques pareilles, éparses en myriades
innombrables, sur l'emplacement des maisons détruites ou sur le pavé
de ce qui fut les rues.
Les petites briques grises, c'est avec ces matériaux seuls que Pékin
était bâti,--ville aux maisonnettes basses revêtues de dentelles en
bois doré, ville qui ne devait laisser qu'un champ de mièvres débris,
après le passage du feu et de la mitraille émiettant toutes ces
vieilleries légères.
Nous l'avons du reste abordée, cette ville, par l'un des coins sur
lesquels on s'est le plus longtemps acharné: le quartier tartare, qui
contenait les légations européennes.
De longues voies droites sont encore tracées dans ce labyrinthe infini
de petites ruines, et devant nous tout est gris ou noir; aux
grisailles sombres des briques éboulées s'ajoute la teinte monotone
des lendemains d'incendie, la tristesse des cendres et la tristesse
des charbons.
Parfois, en travers du chemin, elles s'arrangent en obstacle, ces
lassantes petites briques,--et ce sont les restes de barricades où
l'on s'est longuement battu.
Après quelques centaines de mètres, nous entrons dans la rue de ces
légations qui viennent de fixer, durant des mois, l'anxieuse attention
du monde entier.
Tout y est en ruine, il va sans dire; mais des pavillons européens
flottent sur les moindres pans de mur, et nous retrouvons soudainement
ici, au sortir de ruelles solitaires, une animation comme à Tien-Tsin,
un continuel va-et-vient d'officiers et de soldats, une étonnante
bigarrure d'uniformes.
Déployé sur le ciel d'hiver, un grand pavillon de France marque
l'entrée de ce qui fut notre légation; deux monstres en marbre blanc,
ainsi qu'il est d'étiquette devant tous les palais de la Chine, sont
accroupis au seuil, et des soldats de chez nous gardent cette
porte--que je franchis avec recueillement au souvenir des héroïsmes
qui l'ont défendue.
* * * * *
Nous mettons enfin pied à terre parmi des monceaux de débris, sur une
sorte de petite place intérieure où les rafales s'engouffrent, près
d'une chapelle et à l'entrée d'un jardin dont les arbres s'effeuillent
au vent glacé. Les murs autour de nous sont tellement percés de balles
que l'on dirait presque un amusement, une gageure: ils ressemblent à
des cribles. Là-bas, sur notre droite, ce tumulus de décombres, c'est
la légation proprement dite, anéantie par l'explosion d'une mine
chinoise. Et à notre gauche il y a la maison du chancelier, où
s'étaient réfugiés pendant le siège les braves défenseurs du lieu,
parce qu'elle semblait moins exposée; c'est là qu'on m'a offert de me
recueillir; elle n'est pas détruite, mais tout y est sens dessus
dessous, bien entendu, comme un lendemain de bataille; et, dans la
chambre où je coucherai, les plâtriers travaillent encore à refaire
les murs, qui ne seront finis que ce soir.
Maintenant on me conduit, en pèlerinage d'arrivée, dans le jardin où
dorment, ensevelis à la hâte, sous des grêles de balles, ceux de nos
matelots qui tombèrent à ce champ d'honneur. Point de verdures ici, ni
de plantes fleuries; un sol grisâtre, piétiné par les combattants,
émietté par la sécheresse et le froid. Des arbres sans feuilles, dont
la mitraille a déchiqueté les branches. Et, sur tout cela, un ciel bas
et lugubre, où des flocons de neige passent en cinglant.
Il faut se découvrir dès l'entrée de ce jardin, car on ne sait pas sur
qui l'on marche; les places, qui seront marquées bientôt, je n'en
doute pas, n'ont pu l'être encore, et on n'est pas sûr, lorsqu'on se
promène, de n'avoir pas sous les pieds quelqu'un de ces morts qui
mériteraient tant de couronnes.
Dans cette maison du chancelier, épargnée un peu par miracle, les
assiégés habitaient pêle-mêle, et dormaient par terre, diminués de
jour en jour par les balles, vivant sous la menace pressante de la
mort.
Au début--mais leur nombre, hélas! diminua vite,--ils étaient là une
soixantaine de matelots français et une vingtaine de matelots
autrichiens, se faisant tuer côte à côte et d'une allure également
magnifique. A eux s'étaient joints quelques volontaires français, qui
faisaient le coup de feu dans leurs rangs, sur les barricades ou sur
les toits, et deux étrangers, M. et madame de Rosthorn, de la légation
d'Autriche. Les officiers de chez nous qui commandaient la défense
étaient le lieutenant de vaisseau Darcy et l'aspirant Herber, qui dort
aujourd'hui dans la terre du jardin, frappé d'une balle en plein
front.
L'horreur de ce siège, c'est qu'il n'y avait à attendre des
assiégeants aucune pitié; si, à bout de forces et à bout de vivres, on
venait à se rendre, c'était la mort, et la mort avec d'atroces
raffinements chinois pour prolonger des paroxysmes de souffrance.
Aucun espoir non plus de s'évader par quelque sortie suprême: on était
au milieu du grouillement d'une ville; on était enclavé dans un dédale
de petites bâtisses sournoises abritant une fourmilière d'ennemis, et,
pour emprisonner plus encore, on sentait autour de soi, emmurant le
tout, le colossal rempart noir de Pékin.
C'était pendant la période torride de l'été chinois; le plus souvent,
il fallait se battre quand on mourait de soif, quand on était aveuglé
de poussière, sous un soleil aussi destructeur que les balles, et dans
l'incessante et fade infection des cadavres.
Cependant une femme était là avec eux, charmante et jeune, cette
Autrichienne, à qui il faudrait donner une de nos plus belles croix
françaises. Seule au milieu de ces hommes en détresse, elle gardait
son inaltérable gaieté de bon aloi; elle soignait les blessés,
préparait de ses propres mains le repas des matelots malades,--et puis
s'en allait charrier des briques et du sable pour les barricades, ou
bien faire le guet du haut des toits.
* * * * *
Autour des assiégés, le cercle se resserrait de jour en jour, à mesure
que leurs rangs s'éclaircissaient et que la terre du jardin
s'emplissait de morts; ils perdaient du terrain pied à pied, disputant
à l'ennemi, qui était légion, le moindre pan de mur, le moindre tas de
briques.
Et quand on les voit, leurs petites barricades de rien du tout, faites
en hâte la nuit, et que cinq ou six matelots réussissaient à défendre
(cinq ou six, vers la fin c'était le plus qu'on pouvait fournir), il
semble vraiment qu'à tout cela un peu de surnaturel se soit mêlé.
Quand, avec l'un des défenseurs du lieu, je me promène dans ce jardin,
sous le ciel sombre, et qu'il me dit: «Là, au pied de ce petit, mur,
nous les avons tenus tant de jours... Là, devant cette petite
barricade, nous avons résisté une semaine», cela paraît un conte
héroïque et merveilleux.
Oh! leur dernier retranchement! C'est tout à côté de la maison, un
fossé creusé fiévreusement à tâtons dans l'espace d'une nuit, et, sur
la berge, quelques pauvres sacs pleins de terre et de sable: tout ce
qu'ils avaient pour barrer le passage aux tortionnaires, qui leur
grimaçaient la mort, à six mètres à peine, au-dessus d'un pan de mur.
Ensuite vient le «cimetière», c'est-à-dire le coin de jardin qu'ils
avaient adopté pour y grouper leurs morts,--avant les jours plus
affreux où il fallait les enfouir çà ou là, en cachant bien la place,
de peur qu'on ne vînt les violer, comme c'est ici l'atroce coutume. Un
lamentable petit cimetière, au sol foulé et écrasé dans les combats à
bout portant, aux arbustes fracassés, hachés par la mitraille. On y
enterrait sous le feu des Chinois, et un vieux prêtre à barbe
blanche,--devenu depuis un martyr dont la tête fut traînée dans les
ruisseaux,--y disait tranquillement les prières devant les fosses,
malgré tout ce qui sifflait dans l'air autour de lui, tout ce qui
fouettait et cassait les branches.
Vers les derniers jours, leur cimetière, tant ils avaient perdu de
terrain peu à peu, était devenu la «zone contestée», et ils
tremblaient pour leurs morts; les ennemis s'étaient avancés jusqu'à la
bordure; on se regardait et on se tuait de tout près, par-dessus le
sommeil de ces braves, si hâtivement couchés dans la terre. S'ils
avaient franchi ce cimetière, les Chinois, et escaladé le frêle petit
retranchement suprême, en sacs de sable, en gravier dans des rideaux
cousus, alors, pour tous ceux qui restaient là, c'était l'horrible
torture au milieu des musiques et des rires, l'horrible dépeçage, les
ongles d'abord arrachés, les pieds tenaillés, les entrailles mises
dehors, et la tête ensuite, au bout d'un bâton, promenée par les rues.
On les attaquait de tous les côtés et par tous les moyens, souvent aux
heures les plus imprévues de la nuit. Et c'était presque toujours avec
des cris, avec des fracas soudains de trompes et de tam-tams. Autour
d'eux, des milliers d'hommes à la fois venaient hurler à la mort,--et
il faut avoir entendu des hurlements de Chinois pour imaginer ces
voix-là, dont le timbre seul vous glace. Ou bien des gongs assemblés
sous les murs leur faisaient un vacarme de grand orage.
Parfois, d'un trou subitement ouvert dans une maison voisine, sortait
sans bruit et s'allongeait, comme une chose de mauvais rêve, une
perche de vingt ou trente pieds, avec du feu au bout, de l'étoupe et
du pétrole enflammés, et cela venait s'appuyer contre les charpentes
de leurs toits, pour sournoisement les incendier. C'est ainsi du reste
qu'une nuit furent brûlée les écuries de la légation.
On les attaquait aussi par en dessous; ils entendaient des coups
sourds frappés dans la terre et comprenaient qu'on les minait, que les
tortionnaires allaient surgir du sol, ou bien encore les faire sauter.
Et il fallait, coûte que coûte, creuser aussi, tenter d'établir des
contremines pour conjurer ce péril souterrain. Un jour cependant, vers
midi, en deux terribles détonations qui soulevèrent des trombes de
plâtras et de poussière, la légation de France sauta, ensevelissant à
demi sous ses décombres le lieutenant de vaisseau qui commandait la
défense et un groupe de ses marins.--Mais ce ne fut point la fin
encore; ils sortirent de cette cendre et de ces pierres qui les
couvraient jusqu'aux épaules, ils sortirent excepté deux, deux braves
matelots qui ne reparurent plus, et la lutte fut continuée, presque
désespérément, dans des conditions toujours plus effroyables.
* * * * *
Elle restait là quand même, la gentille étrangère, qui aurait si bien
pu s'abriter ailleurs, à la légation d'Angleterre par exemple, où
s'étaient réfugiés la plupart des ministres avec leurs familles; au
moins les balles n'y arrivaient pas, on y était au centre même du
quartier défendu par quelques poignées de braves et on s'y sentait en
sécurité tant que les barricades tiendraient encore. Mais non, elle
restait là, et continuait son rôle admirable, en ce point brûlant
qu'était la légation de France,--point qui représentait d'ailleurs la
clef, la pierre d'angle de tout le quadrilatère européen, et dont la
perte eut amené le désastre général.
Une fois, ils virent, avec leurs longues-vues, afficher un édit de
l'Impératrice, en grandes lettres sur papier rouge, ordonnant de
cesser le feu contre les étrangers. (Ce qu'ils ne virent pas, c'est
que les hommes chargés de l'affichage étaient écharpés par la foule.)
Une sorte d'accalmie, d'armistice s'ensuivit quand même, on les
attaqua avec moins de violence.
Ils voyaient aussi des incendies partout, ils entendaient des
fusillades entre Chinois, des canonnades et de longs cris; des
quartiers entiers flambaient; on s'entre-tuait autour d'eux dans la
ville fermée; des rages y fermentaient comme en un pandémonium,--et on
suffoquait à présent, on étouffait à respirer l'odeur des cadavres.
Des espions venaient parfois leur vendre des renseignements, toujours
faux d'ailleurs et contradictoires, sur cette armée de secours, qu'ils
attendaient d'heure en heure avec une croissante angoisse. On leur
disait: «Elle est ici, elle est là, elle avance.» Ou bien: «Elle a été
battue et elle recule.» Et toujours elle persistait à ne point
paraître.
Que faisait donc l'Europe? Est-ce qu'on les abandonnait? Ils
continuaient de se détendre, presque sans espérance, si diminués
maintenant, et dans un espace si restreint! Ils se sentaient comme
enserrés chaque jour davantage par la torture chinoise et l'horrible
mort.
Les choses essentielles commençaient à manquer. Il fallait économiser
sur tout, en particulier sur les balles; d'ailleurs, on devenait des
sauvages,--et, quand on capturait des Boxers, des incendiaires, au
lieu de les fusiller, on leur fracassait le crâne à bout portant avec
un revolver.
Un jour, enfin, leurs oreilles, toujours tendues au bruit des
batailles extérieures, perçurent une canonnade continue, sourde et
profonde, en dehors de ces grands remparts noirs dont ils apercevaient
au loin les créneaux, au-dessus de tout, et qui les enfermaient comme
dans un cercle dantesque: on bombardait Pékin!... Ce ne pouvait être
que les armées d'Europe, venues à leur secours!
Cependant une dernière épouvante troublait encore leur joie. Est-ce
qu'on n'allait pas tenter contre eux un suprême assaut pour les
anéantir avant l'entrée des troupes alliées?
En effet, on les attaqua furieusement, et cette journée finale, cette
veille de la délivrance coûta encore la vie à un de nos officiers, le
capitaine Labrousse, qui alla rejoindre le commandant de nos amis
autrichiens dans le glorieux petit cimetière de la légation. Mais ils
résistèrent... Et, tout à coup, plus personne autour d'eux, plus une
tête de Chinois sur les barricades ennemies; le vide et le silence
dans leurs abords dévastés: les Boxers étaient en fuite, et les alliés
entraient dans la ville!...
* * * * *
Ce premier soir de mon arrivée à Pékin est triste comme les soirs de
la route, mais plus banalement triste, avec plus d'ennui. Les ouvriers
viennent de finir les murs de ma chambre; les plâtres frais y
répandent leur humidité ruisselante, on y a froid jusqu'aux os, et
comme il n'y a rien là dedans, mon serviteur étend par terre mon
étroit matelas de la jonque, puis se met en devoir d'organiser une
table avec de vieilles caisses. Mes hôtes ont la bonté aussi de me
faire monter à la hâte et allumer un poêle à charbon,--et voici que
cela achève d'évoquer pour moi un rêve de misère européenne, dans
quelque taudis de faubourg... Comment soupçonner que l'on est en
Chine, ici, et à Pékin, tout près des enceintes mystérieuses, des
palais pleins de merveilles?...
Quant au ministre de France, que j'ai besoin de voir pour lui faire
les communications de l'amiral, j'apprends qu'il est allé, n'ayant
plus de toit, demander asile à la légation d'Espagne; de plus, qu'il a
la fièvre typhoïde--épidémique à cause de l'eau partout
empoisonnée--et que personne en ce moment ne peut lui parler. Mon
séjour dans ce gîte mouillé menace de se prolonger plus que je ne
pensais. Et mélancoliquement, à travers les vitres que des buées
ternissent, je regarde, dans une cour pleine de meubles brisés, tomber
le crépuscule et la neige...
Qui m'eût dit que demain, par un revirement imprévu de fortune, je
dormirais sur les matelas dorés d'un grand lit impérial, au milieu de
la Ville interdite, dans la féerie très étrange?...
VIII
Vendredi 19 octobre.
Je m'éveille transi de froid humide, par terre, dans mon logis de
pauvre où l'eau ruisselle des murs et où le poêle fume.
Et je m'en vais d'abord m'acquitter d'une commission dont j'ai été
chargé par l'amiral pour le commandant en chef de nos troupes de
terre, le général Voyron, qui habite une maisonnette du voisinage...
* * * * *
Dans le partage de la mystérieuse «Ville jaune», qui a été fait entre
les chefs des troupes alliées, un palais de l'Impératrice est échu à
notre général. Il s'y installera pour l'hiver, non loin du palais que
doit occuper l'un de nos alliés, le feld-maréchal de Waldersee, et il
veut bien m'y offrir l'hospitalité. Lui-même repart aujourd'hui pour
Tien-Tsin; donc, pendant une semaine ou deux que durera son voyage,
j'habiterai là-bas seul avec son aide de camp,--un de mes anciens
camarades,--qui sera chargé de faire accommoder pour les besoins du
service militaire cette résidence de conte de fées.
Combien cela me changera de mes murs de plâtre et de mon poêle à
charbon!
Toutefois mon exode vers la «Ville jaune» n'aura lieu que demain
matin, car mon ami l'aide de camp m'exprime le très gentil désir
d'arriver avant moi dans notre palais quelque peu saccagé, et de m'y
préparer la place.
Alors, n'ayant plus rien à faire pour le service aujourd'hui,
j'accepte l'offre de l'un des membres de la légation de France,
d'aller visiter avec lui le temple du Ciel. La neige est d'ailleurs
finie; l'âpre vent de Nord qui souffle toujours a chassé les nuages,
et le soleil resplendit dans un ciel très pâlement bleu.
* * * * *
D'après le plan de Pékin, c'est à cinq à six kilomètres d'ici, ce
temple du Ciel, le plus immense de tous les temples. Et cela se
trouve, paraît-il, au centre d'un parc d'arbres séculaires, muni de
doubles murs. Avant ces jours de désastre[1], le lieu était
impénétrable; les empereurs seuls y venaient une fois l'an s'enfermer
pendant une semaine pour un solennel sacrifice, longuement précédé de
purifications et de rites préparatoires.
[Note 1: Le parc même était interdit aux «barbares d'Occident»,
depuis qu'un touriste européen, homme de toutes les élégances, s'était
faufilé dans le temple pour faire des ordures sur l'autel.]
Il faut, pour aller là, sortir d'abord de toutes ces ruines et de ces
cendres; sortir même de la «Ville tartare» où nous sommes, franchir
ses terribles murs, ses gigantesques portes, et pénétrer dans la
«Ville chinoise».
Ce sont deux immenses quadrilatères juxtaposés, ces deux villes murées
dont l'ensemble forme Pékin, et l'une, la Tartare, contient en son
milieu, dans une autre enceinte de forteresse, cette «Ville jaune» où
j'irai demain habiter.
Au sortir des remparts de séparation, lorsque la «Ville chinoise» se
découvre à nous dans l'encadrement colossal d'une porte, c'est la
surprise d'une grande artère encore vivante et pompeuse comme aux
anciens jours, à travers ce Pékin qui jusque-là nous semblait une
nécropole; c'est l'inattendu des dorures, des couleurs, des mille
formes de monstres tout à coup érigées dans le ciel, et c'est la
soudaine agression des bruits, des musiques et des voix.--Mais combien
cette vie, cette agitation, toute cette pompe chinoise sont pour nous
choses inimaginables et indéchiffrables!... Entre ce monde et le
nôtre, quels abîmes de dissemblances!...
La grande artère s'en va devant nous, large et droite: une chaussée de
trois ou quatre kilomètres de long, conduisant là-bas à une autre
porte monumentale, qui apparaît tout au loin, surmontée de son donjon
à toit cornu, et ouverte dans la muraille noire confinant aux
solitudes du dehors. Les maisons sans étage qui, des deux côtés,
s'alignent longuement ont l'air faites en dentelles d'or; du haut en
bas brillent les boiseries ajourées de leurs façades; elles portent
des couronnements en fines sculptures, qui sont tout reluisants d'or
et d'où s'élancent, comme chez nous les gargouilles, des rangées de
dragons d'or. Plus haut que ces maisonnettes frêles, montent des
stèles noires couvertes de lettres d'or, s'élancent de longues perches
laquées noir et or, pour soutenir en l'air des emblèmes férocement
étranges, qui ont des cornes, des griffes, des visages de monstres.
A travers un nuage de poussière et dans un poudroiement de soleil, on
voit, jusqu'au fond des lointains, miroiter les dorures, grimacer les
dragons et les chimères. Et, par-dessus tout cela, enjambant l'avenue,
passent dans le ciel des arcs de triomphe étonnamment légers, qui sont
des choses presque aériennes, en bois découpé, supportées comme par
des mâts de navire,--et qui répètent encore sur le bleu pâle du vide
l'obsédante étrangeté des formes hostiles, la menace des cornes, des
griffes, le contournement des fantastiques bêtes.
La poussière, l'éternelle et souveraine poussière, confond les objets,
les gens, la foule d'où s'échappe un bruit d'imprécations, de gongs et
de clochettes, dans un même effacement d'image estompée.
* * * * *
Sur la chaussée large, où l'on piétine comme en pleine cendre, c'est
un grouillement embrumé de cavaliers et de caravanes. Les monstrueux
chameaux de Mongolie, tout laineux et roux, attachés en interminables
files, lents et solennels, coulent incessants comme les eaux des
fleuves, entretenant par leur marche la couche poudreuse dont toute
cette ville est étouffée.--Ils s'en vont qui sait où, jusqu'au fond
des déserts thibétains ou mongols, emportant, de la même allure
infatigable et inconsciente, des milliers de ballots de marchandises,
agissant à la façon des canaux et des rivières, qui charrient à
travers des espaces immenses les chalands et les jonques.--Si pesante
est la poussière soulevée par leurs pas qu'elle peut à peine monter;
les jambes de ces innombrables chameaux en cortège, comme la base des
maisons, comme les robes des passants, tout cela est sans contours,
vague et noyé autant que dans l'épaisse fumée d'une forge, ou dans les
flocons d'une ouate sombre; mais les dos des grandes bêtes et leurs
figures poilues émergent de ce flou qui est vers le sol, se dessinent
presque nettement. Et l'or des façades, terni par en bas, commence
d'étinceler très clair à la hauteur des extravagantes corniches.
On dirait une ville de fantasmagorie, n'ayant pas d'assise réelle,
mais posant sur une nuée,--une lourde nuée où se meuvent, inoffensifs,
des espèces de moutons géants, au col élargi par des toisons rousses.
Au-dessus de l'invraisemblable poussière, rayonne une clarté blanche
et dure, resplendit cette froide et pénétrante lumière de Chine, qui
détaille les choses avec une rigueur incisive. Tout ce qui s'éloigne
du sol et de la foule se précise par degrés, prend peu à peu en l'air
une netteté absolue. On perçoit les moindres petits monstres, au faîte
de ces arcs de triomphe, si haut perchés sur leurs jambes minces, sur
leurs béquilles, sur leurs échasses qui semblent se perdre en dessous,
se diffuser, s'évaporer dans le grouillement et dans le nuage. On
distingue les moindres ciselures au sommet des stèles, au sommet des
hampes noir et or qui montent piquer le ciel de leurs pointes; et même
on compterait toutes les dents, les langues fourchues, les yeux
louches de ces centaines de chimères d'or qui jaillissent du
couronnement des toits.
Pékin, ville de découpures et de dorures, ville où tout est griffu et
cornu, Pékin, les jours de sécheresse, de vent et de soleil, fait
illusion encore, retrouve un peu de sa splendeur, dans cette poussière
éternelle de ses steppes et de ses ruines, dans ce voile qui masque
alors le délabrement de ses rues et la pouillerie de ses foules.
Cependant, sous ces ors qui continuent de briller, tout est bien vieux
et décrépit. De plus, dans ces quartiers, on s'est constamment battu,
entre Chinois, durant le siège des légations, les Boxers détruisant
les logis de ceux qu'ils suspectaient de sympathie pour les
«barbares», et il y a partout des décombres, des ruines.
La grande avenue que nous suivons depuis une demi-heure aboutit
maintenant à un pont courbé en marbre blanc, encore superbe, jeté sur
une sorte de canal fétide où des détritus humains macèrent avec des
ordures,--et ici les maisons finissent; la rive d'en face n'est plus
qu'un steppe lugubre.
C'était le Pont des Mendiants,--hôtes dangereux qui, avant la prise de
Pékin, se tenaient en double rangée menaçante le long des balustres à
têtes de monstres, et rançonnaient les passants; ils formaient une
corporation hardie, ayant un roi, et quelquefois pillant à main armée.
Cependant leur place est libre aujourd'hui; depuis tant de batailles
et de massacres, la truanderie a émigré.
Tout de suite après ce pont, commence une plaine grise, d'environ deux
kilomètres, qui s'étend, vide et désolée, jusqu'au grand rempart
là-bas, là-bas, où Pékin finit. Et la chaussée, avec son flot de
caravanes tranquilles, à travers cette solitude, continue tout droit
jusqu'à la porte du dehors, qui semble toujours presque aussi
lointaine sous son grand donjon noir. Pourquoi ce désert enclavé dans
la ville? Il ne porte même pas trace d'anciennes constructions; il
doit avoir été toujours ainsi. Et on n'y voit personne non plus;
quelques chiens errants, quelques guenilles, quelques ossements qui
traînent, et c'est tout.
A droite et à gauche, très loin dans ce steppe, des murailles d'un
rouge sombre, adossées aux remparts de Pékin, paraissent enfermer de
grands bois de cèdres. L'enclos de droite est celui du temple de
l'Agriculture, et à gauche c'est ce temple du Ciel où nous voulons
nous rendre; donc, nous nous engageons dans les grisailles de ces
terrains tristes, quittant les foules et la poussière.
* * * * *
Il a plus de six kilomètres de tour, l'enclos du temple du Ciel; il
est une des choses les plus vastes de cette ville, où tout a été conçu
avec cette grandeur des vieux temps, qui aujourd'hui nous écrase. La
porte, jadis infranchissable, ne se ferme plus, et nous entrons dans
un bois d'arbres séculaires, cèdres, thuyas et saules, sous lesquels
de longues avenues ombreuses sont tracées. Mais ce lieu, tant habitué
au respect et au silence, est profané aujourd'hui par la cavalerie des
«barbares». Quelques milliers d'Indiens, levés et expédiés contre la
Chine par l'Angleterre, sont là campés, leurs chevaux piétinant toutes
choses; les pelouses, les mousses s'emplissent de fumier et de
fientes. Et, d'une terrasse de marbre où l'on brûlait autrefois de
l'encens pour les dieux, montent les tourbillons d'une fumée infecte,
les Anglais ayant élu cette place pour y incinérer leur bétail mort de
la peste bovine et y fabriquer du noir animal.
Comme pour tous les bois sacrés, il y a double enceinte. Et des
temples secondaires, disséminés sous les cèdres, précèdent le grand
temple central.
N'étant jamais venus, nous nous dirigeons _au jugé_ vers quelque chose
qui doit être cela: plus haut que tout, dominant la cime des arbres,
une lointaine rotonde au toit d'émail bleu, surmontée d'une sphère
d'or qui luit au soleil.
En effet, c'est bien le sanctuaire même, cette rotonde à laquelle nous
finissons par arriver. Les abords en sont silencieux: plus de chevaux
ni de cavaliers barbares. Elle pose sur une haute esplanade en marbre
blanc où l'on accède par des séries de marches et par un «sentier
impérial», réservé aux Fils du Ciel qui ne doivent point monter
d'escaliers. Un «sentier impérial» c'est un plan incliné, généralement
d'un même bloc, un énorme monolithe de marbre, couché en pente douce
et sur lequel se déroule le dragon à cinq griffes, sculpté en
bas-relief;--les écailles de la grande bête héraldique, ses anneaux,
ses ongles, servant à soutenir les pas de l'Empereur, à empêcher que
ses pieds chaussés de soie ne glissent sur le sentier étrange réservé
à Lui seul et que pas un Chinois n'oserait toucher.
Nous montons en profanateurs par le «sentier impérial», frottant de
nos gros souliers en cuir les fines écailles blanches de ce dragon.
* * * * *
Du haut de la terrasse solitaire, mélancoliquement et éternellement
blanche de l'inaltérable blancheur du marbre, on voit, par-dessus les
arbres du bois, l'immense Pékin se déployer dans sa poussière, que le
soleil commence à dorer comme il dore les petits nuages du soir.
La porte du temple est ouverte, gardée par un cavalier indien aux
longs yeux de sphinx, qui salue et nous laisse entrer,--aussi dépaysé
que nous-mêmes, celui-là, dans ces ambiances extra-chinoises et
sacrées.
Le temple circulaire est tout éclatant de rouge et d'or, sous son toit
d'émail bleu; c'est un temple neuf, bâti en remplacement du très
ancien qui brûla il y a quelque dix ans. Mais l'autel est vide, tout
est vide; des pillards sont passés par là; il ne reste que le marbre
des pavés, la belle laque des plafonds et des murs; les hautes
colonnes de laque rouge, rangées en cercle, tout uniment fuselées,
avec des enroulements de fleurs d'or.
Sur l'esplanade alentour, l'herbe, les broussailles poussent, çà et
là, entre les dalles sculptées, attestant la vieillesse extrême des
marbres, malgré tout ce blanc immaculé où tombe un soleil si morne et
si clair. C'est un lieu dominateur, jadis édifié à grands frais pour
les contemplations des souverains, et nous nous y attardons à
regarder, comme des Fils du Ciel.
Il y a d'abord, dans nos environs proches, les cimes des thuyas et des
cèdres, le grand bois qui nous enveloppe de tranquillité et de
silence. Et puis, vers le Nord, une ville sans fin, mais qui est
nuageuse, qui paraît presque inexistante; on la devine plus qu'on ne
la voit, elle se dissimule comme sous des envolées de cendre, ou sous
de la brume, ou sous des voiles de gaze, on ne sait trop; on croirait
plutôt un mirage de ville,--sans ces toitures monumentales de
proportions exagérées, qui de distance en distance émergent du
brouillard, bien nettes et bien réelles, le faîte étincelant d'émail:
les palais et les pagodes. Derrière tout cela, très loin, la crête des
montagnes de Mongolie, qui ce soir n'ont point de base, ressemble à
une découpure de papier bleu et rose, dans l'air. Vers l'Ouest enfin,
c'est le steppe gris par où nous sommes venus; la lente procession des
caravanes le traverse en son milieu, y traçant dans le lointain comme
une coulée brune, jamais interrompue, et on se dit que ce défilé sans
trêve doit continuer pareil pendant des centaines de lieues, et qu'il
en va de même, avec une lenteur identique, sur toutes les grandes
voies de la Chine, jusqu'aux frontières si reculées.
Cela, c'est le moyen de communication séculaire et inchangeable entre
ces hommes d'une autre espèce que nous, ayant des ténacités, des
patiences supérieures, et pour lesquels la marche du temps, qui nous
affole, n'existe pas; c'est la circulation artérielle de cet empire
démesuré, où pensent et spéculent quatre ou cinq cents millions de
cerveaux tournés au rebours des nôtres et que nous ne déchiffrerons
jamais...
IV
DANS LA VILLE IMPÉRIALE
I
Samedi 20 octobre.
Il neige. Le ciel est bas et obscur, sans espoir d'éclaircie, comme
s'il n'y avait plus de soleil. Un vent furieux souffle du Nord, et la
poussière noire, en pleine déroute, tourbillonne de compagnie avec les
flocons blancs.
Ce matin, ma première entrevue avec notre ministre, à la légation
d'Espagne. Sa fièvre est tombée, mais il est très faible encore et
devra rester alité pendant bien des jours; il me faut remettre à
demain ou après-demain les quelques communications que je suis chargé
de lui faire.
Je prends mon dernier repas avec les membres de la légation de France,
dans la maison du chancelier où l'on m'avait offert, à défaut d'un
appartement somptueux, une si aimable hospitalité. Et, à une heure et
demie, arrivent les deux charrettes chinoises que l'on me prête, pour
mon émigration, avec mes gens et mon mince bagage, vers la «Ville
jaune».
Toujours très petites, les charrettes chinoises, très massives, très
lourdes et sans le moindre ressort; la mienne d'une élégance de
corbillard, est recouverte à l'extérieur d'une soie gris ardoise avec
de larges bordures de velours noir.
C'est vers le Nord-Ouest que nous nous dirigerons, du côté opposé à la
«Ville chinoise» d'hier et au temple du Ciel. Et il y aura cinq ou six
kilomètres à faire, presque au pas, vu l'état pitoyable des rues et
des ponts, où manquent la moitié des dalles.
Cela ne ferme pas, les charrettes chinoises; c'est comme une simple
guérite montée sur des roues,--et aujourd'hui on y est battu par le
vent glacial, cinglé par la neige, aveuglé par la poussière.
D'abord les ruines, pleines de soldats, du quartier des Légations. Et,
aussitôt après, des ruines plus solitaires, presque désertes et tout à
fait chinoises: une dévastation poudreuse et grise, vaguement aperçue
à travers les tourbillons blancs et les tourbillons noirs... Aux
principaux passages, aux portes, aux ponts, des sentinelles
européennes ou japonaises; toute la ville, gardée militairement. Et de
temps à autre, des corvées de soldats, des voitures d'ambulance
portant le pavillon de la Croix-Rouge.
Enfin la première enceinte de la «Ville jaune» ou «Ville impériale»
m'est annoncée par l'interprète de la légation de France, qui a bien
voulu m'offrir d'être mon guide et de partager ma charrette aux soies
funéraires. Alors je regarde, dans le vent qui brûle mes yeux.
* * * * *
Ce sont de grands remparts couleur de sang à travers lesquels nous
passons, avec d'épouvantables cahots, non par une porte, mais par une
brèche que les cavaliers indiens de l'Angleterre ont ouverte à coups
de mine dans l'épaisseur des ouvrages.
Pékin, de l'autre côté de ce mur, est un peu moins détruit. Les
maisons, dans quelques rues, ont conservé leur revêtement de bois
doré, leurs rangées de chimères au rebord des toits,--tout cela, il
est vrai, croulant, vermoulu, ou bien léché par la flamme, criblé de
mitraille; et, par endroits, une populace de mauvaise mine grouille
encore là dedans, vêtue de peaux de mouton et de loques en coton bleu.
Ensuite reviennent des terrains vagues, cendres et détritus, où l'on
voit errer, ainsi que des bandes de loups, les affreux chiens
engraissés à la chair humaine qui, depuis cet été, ne suffisent plus à
manger les morts.
Un autre rempart, du même rouge sanglant et une grande porte, ornée de
faïences, par où nous allons passer: cette fois, la porte de la «Ville
impériale» proprement dite, la porte de la région où l'on n'était
jamais entré,--et c'est comme si l'on m'annonçait la porte de
l'enchantement et du mystère...
Nous entrons,--et ma surprise est grande, car ce n'est pas une ville,
mais un bois. C'est un bois sombre, infesté de corbeaux qui croassent
partout dans les ramures grises. Les mêmes essences qu'au temple du
Ciel, des cèdres, des thuyas, des saules; arbres centenaires, tous,
ayant des poses contournées, des formes inconnues à nos pays. Le
grésil et la neige fouettent dans leurs vieilles branches, et
l'inévitable poussière noire s'engouffre dans les allées, avec le
vent.
Il y a aussi des collines boisées, où s'échelonnent, parmi les cèdres,
des kiosques de faïence, et il est visible, malgré leur grande
hauteur, qu'elles sont factices, tant le dessin en est de convention
chinoise. Et, dans les lointains, obscurcis de neige et de poussière,
on distingue qu'il y a sous bois, çà et là, de vieux palais farouches,
aux toits d'émail, gardés par d'horribles monstres en marbre accroupis
devant les seuils.
Tout ce lieu cependant est d'une incontestable beauté; mais combien en
même temps il est funèbre, hostile, inquiétant sous le ciel sombre!
* * * * *
Maintenant, voici quelque chose d'immense, que nous allons un moment
longer: une forteresse, une prison, ou quoi de plus lugubre encore?
Des doubles remparts que l'on ne voit pas finir, d'un rouge de sang
comme toujours, avec des donjons à meurtrière et des fossés en
ceinture, des fossés de trente mètres de large remplis de nénufars et
de roseaux mourants.--Ceci, c'est la «Ville violette», enfermée au
sein de l'impénétrable «Ville impériale» où nous sommes, et plus
impénétrable encore; c'est la résidence de l'Invisible, du Fils du
Ciel... Mon Dieu, comme tout ce lieu est funèbre, hostile, féroce sous
le ciel sombre!
Entre les vieux arbres, nous continuons d'avancer dans une absolue
solitude, et on dirait le parc de la Mort.
Ces palais muets et fermés, aperçus de côté et d'autre dans le bois,
s'appellent «temple du dieu des Nuages», «temple de la Longévité
impériale», ou «temple de la Bénédiction des montagnes sacrées»... Et
leurs noms de rêve asiatique, inconcevables pour nous, les rendent
encore plus lointains.
Toutefois cette «Ville jaune», m'affirme mon compagnon de route, ne
persistera pas à se montrer aussi effroyable, car il fait aujourd'hui
un temps d'exception, très rare pendant l'automne chinois, qui est au
contraire magnifiquement lumineux. Et il me promet que j'aurai encore
des après-midi de chaud soleil, dans ce bois unique au monde où je
vais sans doute résider quelques jours.
* * * * *
--Maintenant, me dit-il, regardez. Voici le «Lac des Lotus» et voici
le «Pont de Marbre»!
* * * * *
Le «Lac des Lotus» et le «Pont de Marbre»! Ces deux noms m'étaient
connus depuis longtemps, noms de féerie, désignant des choses _qui ne
pouvaient pas être vues_, mais des choses dont la renommée pourtant
avait traversé les infranchissables murs. Ils évoquaient pour moi des
images de lumière et d'ardente couleur, et ils me surprennent,
prononcés ici dans ce morne désert, sous ce vent glacé.
Le «Lac des Lotus!»... Je me représentais, comme les poètes chinois
l'avaient chanté, une limpidité exquise, avec de grands calices
ouverts à profusion sur l'eau, une sorte de plaine aquatique garnie de
fleurs roses, une étendue toute rose. Et c'est ça! C'est cette vase et
ce triste marais, que recouvrent des feuilles mortes, roussies par les
gelées! Il est du reste infiniment plus grand que je ne pensais, ce
lac creusé de main d'homme, et il s'en va là-bas, là-bas, vers de
nostalgiques rivages, où d'antiques pagodes apparaissent parmi de
vieux arbres, sous le ciel gris.
Le «Pont de Marbre!»... Oui, ce long arceau blanc supporté par une
série de piliers blancs, cette courbure gracieusement excessive, ces
rangées de balustres à tête de monstre, cela répond à l'idée que je
m'en faisais; c'est très somptueux et c'est très chinois.--Je n'avais
cependant pas prévu les deux cadavres, en pleine pourriture sous leurs
robes, qui, à l'entrée de ce pont, gisent parmi les roseaux.
Toutes ces larges feuilles mortes, sur le lac, ce sont bien des
feuilles de lotus; de près, maintenant, je les reconnais, je me
souviens d'avoir jadis beaucoup fréquenté leurs pareilles--mais si
vertes et si fraîches!--sur les étangs de Nagasaki ou de Yeddo. Et il
devait y avoir là en effet une nappe ininterrompue de fleurs roses;
leurs tiges fanées se dressent encore par milliers au-dessus de la
vase.
Mais ils vont sans doute mourir, ces champs de lotus, qui charmaient
depuis des siècles les yeux des empereurs, car leur lac est presque
vide,--et ce sont les alliés qui en ont déversé les eaux dans le canal
de communication entre Pékin et le fleuve, afin de rétablir cette
voie, que les Chinois avaient desséchée par crainte qu'elle ne servît
aux envahisseurs.
Le «Pont de Marbre», tout blanc et solitaire, nous mène sur l'autre
rive du lac, très rétréci en cet endroit, et c'est là que je dois
trouver ce «palais du Nord» où sera ma résidence. Je n'aperçois
d'abord que des enceintes s'enfermant les unes les autres, de grands
portiques brisés, des ruines, encore des ruines et des décombres. Et,
sur ces choses, une lumière morte tombe d'un ciel d'hiver, à travers
l'opacité des nuages pleins de neige.
Au milieu d'un mur gris, une brèche où un chasseur d'Afrique monte la
faction; d'un côté, il y a un chien mort, de l'autre un amas de loques
et de détritus répandant une odeur de cadavre. Et c'est, paraît-il,
l'entrée de mon palais.
Nous sommes noirs de poussière, saupoudrés de neige, nos dents
claquent de froid, quand nous descendons enfin de nos charrettes, dans
une cour encombrée de débris,--où mon camarade l'aide de camp, le
capitaine C..., vient à ma rencontre. Et vraiment on se demanderait, à
de tels abords, si le palais promis n'était pas chimérique.
Au fond de cette cour, cependant, une première apparition de
magnificence. Il y a là une longue galerie vitrée, élégante,
légère,--intacte, à ce qu'il semble, parmi tant de destructions. A
travers les glaces, on voit étinceler des ors, des porcelaines, des
soies impériales traversées de dragons et de nuages... Et c'est bien
un coin de palais, très caché, que rien ne décelait aux alentours.
* * * * *
Oh! notre repas du soir d'arrivée, au milieu des étrangetés de ce
logis! C'est presque dans les ténèbres. Nous sommes assis, mon
camarade et moi, à une table d'ébène, enveloppés dans nos capotes
militaires au collet remonté, grelottant de froid, servis par nos
ordonnances qui tremblent de tous leurs membres. Une pauvre petite
bougie chinoise en cire rouge, fichée sur une bouteille--bougie
ramassée par là, dans les débris de quelque autel d'ancêtres,--nous
éclaire à grand'peine, tourmentée par le vent. Nos assiettes, nos
plats sont des porcelaines inestimables, jaune impérial, marquées au
chiffre d'un fastueux empereur, qui fut contemporain de Louis XV. Mais
notre vin de ration, notre eau trouble--bouillie et rebouillie, par
peur des cadavres qui empoisonnent tous les puits--occupent
d'affreuses bouteilles qui ont pour bouchons des morceaux de pomme de
terre crue taillés au couteau par nos soldats.
La galerie où la scène se passe est très longue, avec des lointains
qui vont se perdre en pleine obscurité et où s'esquissent vaguement
des splendeurs de conte asiatique; elle est partout vitrée jusqu'à
hauteur d'homme, et cette frêle muraille de verre nous sépare seule du
grand noir sinistre, plein de ruines et de cadavres, qui nous
environne: on a le sentiment que les formes errantes du dehors, les
fantômes qu'intéresse notre petite lumière, peuvent de loin nous voir
attablés, et cela inquiète... Au-dessus des glaces, c'est, suivant
l'usage chinois, une série de châssis légers, en papier de riz,
montant jusqu'au plafond--d'où retombent ici, comme des dentelles, de
merveilleuses sculptures d'ébène; mais ce papier de riz est déchiré,
crevé de toutes parts, laissant passer sur nous les souffles
mortellement froids de la nuit. Nos pieds gelés posent sur des tapis
impérial..., jaunes, à haute laine, où s'enroulent des dragons à cinq
griffes. A côté de nous brillent doucement, à la lueur de notre bout
de bougie qui va finir, des brûle-parfums gigantesques, en cloisonné
d'un bleu inimitable d'autrefois, montés sur des éléphants d'or; des
écrans d'une fantaisie extravagante et magnifique; des phénix d'émail
éployant leurs longues ailes; des trônes, des monstres, des choses
sans âge et sans prix. Et nous sommes là, nous, inélégants, pleins de
poussière, traînés, salis,--l'air de grossiers barbares, installés en
intrus chez des fées.
Ce que devait être cette galerie, il y a trois mois à peine! Quand, au
lieu du silence et de la mort, c'était la vie, les musiques et les
fleurs; quand la foule des gens de cour ou des domestiques en robe de
soie peuplait ces abords aujourd'hui vides et dévastés; quand
l'Impératrice, suivie de ses dames du palais, passait dans ses atours
de déesse!...
Ayant fini notre souper, qui se composait de la modeste ration de
campagne, ayant fini de boire notre thé dans des porcelaines de musée,
nous n'avons pas le courage de prolonger, pour l'heure des cigarettes
et de la causerie. Non, ça a beau être amusant de se voir ici, ça a
beau être imprévu et aux trois quarts fantastique, il fait trop froid,
ce vent nous glace jusqu'à l'âme. Nous ne jouissons plus de rien. Nous
préférons nous en aller et essayer de dormir.
Mon camarade, le capitaine C..., qui a pris possession en titre de ce
lieu, me mène, avec un fanal et un petit cortège, dans l'appartement
qu'il me destine. C'est au rez-de-chaussée, bien entendu, puisque les
constructions chinoises n'ont jamais d'étage. Comme dans la galerie
d'où nous venons, je n'ai là, pour me séparer de la nuit extérieure,
que des panneaux de verre, de très légers stores en soie blanche et
des châssis en papier de riz, crevés de toutes parts. Quant à ma
porte, qui est faite d'une seule grande glace, je l'attacherai avec
une ficelle, car elle n'a plus de loquet.
J'ai par terre d'admirables tapis jaunes, épais comme des coussins.
J'ai un grand lit impérial en ébène sculptée, et mon matelas, mes
oreillers sont en soie précieuse, lamée d'or; pas de draps, et une
couverture de soldat en laine grise.
* * * * *
--Demain, me dit mon camarade, je pourrai aller choisir, dans les
réserves de Sa Majesté, de quoi changer à mon caprice la décoration de
cette chambre; ça ne fera tort à personne de déplacer quelques objets.
* * * * *
Sur ce, il me confirme que les portes de l'enceinte extérieure et la
brèche par où je suis entré sont surveillées par des factionnaires, et
il se retire dans son logis, sous la garde de ses ordonnances, à
l'autre bout du palais.
Tout habillé et tout botté, comme dans la jonque, je m'étends sur les
belles soies dorées, ajoutant à ma couverture grise une vieille peau
de mouton, deux ou trois robes impériales brodées de chimères d'or,
tout ce qui me tombe sous la main. Mes deux serviteurs, par terre,
s'arrangent dans le même style. Et, avant de souffler ma bougie rouge
d'autel d'ancêtres, je suis forcé de convenir, en mon for intérieur,
que notre air «barbare d'Occident» a plutôt empiré depuis le souper.
* * * * *
Le vent, dans l'obscurité, tourmente et déchire ce qui reste de papier
de riz à mes carreaux; c'est, au-dessus de ma tête, comme un bruit
continu d'ailes d'oiseaux nocturnes, de vols de chauves-souris. Et, en
demi-sommeil, je distingue aussi de temps à autre une courte
fusillade, ou un grand cri isolé, dans le lointain lugubre...
II
Dimanche 21 octobre.
Le froid, les ténèbres, la mort, tout ce qui nous oppressait hier au
soir s'évanouit dans le matin qui se lève. Le soleil rayonne, chauffe
comme un soleil d'été. Autour de nous cette magnificence chinoise, un
peu bouleversée, s'éclaire d'une lumière d'Orient.
Et c'est amusant d'aller à la découverte, dans le palais presque
caché, qui se dissimule en un lieu bas, derrière des murs, sous des
arbres, qui n'a l'air de rien quand on arrive, et qui, avec ses
dépendances, est presque grand comme une ville.
Il est composé de longues galeries, vitrées sur toutes leurs faces, et
dont les boisures légères, les vérandas, les colonnettes sont peintes
extérieurement d'un vert bronze semé de nénufars roses.
On sent qu'il a été construit pour les fantaisies d'une femme; on
dirait même que la vieille Impératrice galante y a laissé, avec ses
bibelots, un peu de sa grâce surannée et encore charmeuse.
Elles se coupent à angle droit, les galeries, formant entre elles des
cours, des espèces de petits cloîtres. Elles sont remplies, comme des
garde-meubles, d'objets d'art entassés, que l'on peut aussi bien
regarder du dehors, car tout ce palais est transparent; d'un bout à
l'autre, on voit au travers. Et il n'y a rien pour défendre ces
glaces, même la nuit; le lieu était entouré de tant de remparts,
semblait si inviolable, qu'on n'avait songé à prendre aucune
précaution.
Au dedans, le luxe architectural de ces galeries consiste surtout en
des arceaux de bois précieux, qui les traversent de proche en proche;
ils sont faits de poutres énormes, mais tellement sculptées,
fouillées, ajourées, qu'on dirait des dentelles, ou plutôt des
charmilles de feuillages noirs se succédant en perspective comme aux
allées des vieux parcs.
* * * * *
L'aile que nous habitons devait être l'aile d'honneur. Plus on s'en
éloigne, en allant vers le bois où le palais finit, plus la décoration
se simplifie. Et on tombe en dernier lieu dans des logements de
mandarins, d'intendants, de jardiniers, de domestiques,--tout cela
abandonné à la hâte et plein d'objets inconnus, d'ustensiles de culte
ou de ménage, de chapeaux de cérémonie, de livrées de cour.
Vient ensuite un jardin clos, où l'on entre par une porte en marbre
surchargée de sculptures, et où l'on trouve des petits bassins, de
prétentieuses et bizarres rocailles, des alignements de vases en
faïence contenant des plantes mortes de sécheresse ou de gelée. Il y a
aussi plus loin des jardins fruitiers, où l'on cultivait des kakis,
des raisins, des aubergines, des citrouilles et des gourdes--des
gourdes surtout, car c'est ici un emblème de bonheur, et l'Impératrice
avait coutume d'en offrir une de ses blanches mains, en échange de
présents magnifiques, à tous les grands dignitaires qui venaient lui
faire leur cour. Il y a des petits pavillons pour l'élevage des vers à
soie et des petits kiosques pour emmagasiner les graines
potagères,--chaque espèce de semence gardée dans une jarre de
porcelaine avec dragons impériaux qui serait une pièce de musée.
Et les sentiers de cette paysannerie artificielle finissent par se
perdre dans la brousse, sous les arbres effeuillés du bois où les
corbeaux et les pies se promènent aujourd'hui par bandes, au beau
soleil d'automne. Il semble que l'Impératrice en quittant la
régence--et on sait par quelle manoeuvre d'audace elle parvint si
vite à la reprendre--ait eu le caprice de s'organiser ici une façon de
campagne, en plein Pékin, au centre même de l'immense fourmilière
humaine.
Le plus imprévu, dans cet ensemble, c'est une église gothique avec ses
deux clochers de granit, un presbytère et une école,--toutes choses
bâties jadis par les missionnaires dans des proportions très vastes.
Pour créer ce palais, on s'était vu obligé de reculer la limite de la
«Ville impériale» et d'englober le petit territoire chrétien; aussi
l'Impératrice avait-elle échangé cela aux Pères lazaristes contre un
emplacement plus large et une plus belle église, édifiée ailleurs à
ses frais--(contre ce nouveau Peï-Tang où les missionnaires et
quelques milliers de convertis ont enduré, cet été, les horreurs d'un
siège de quatre mois). Et, en femme d'ordre, Sa Majesté avait utilisé
ensuite cette église et ses dépendances pour y remiser, dans
d'innombrables caisses, ses réserves de toute sorte. Or, on n'imagine
pas, sans l'avoir vu, ce qu'il peut y avoir d'étrangetés, de
saugrenuités et de merveilles dans les réserves de bibelots d'une
impératrice de Chine!
Les Japonais les premiers ont fourragé là dedans; ensuite sont venus
les cosaques, et en dernier lieu les Allemands, qui nous ont cédé la
place. A présent, c'est par toute l'église un indescriptible désarroi;
les caisses ouvertes ou éventrées; leur contenu précieux déversé
dehors, en monceaux de débris, en ruissellements de cassons, en
cascades d'émail, d'ivoire et de porcelaine.
Du reste, dans les longues galeries vitrées du palais, la déroute est
pareille. Et mon camarade, chargé de débrouiller ce chaos et de
dresser des inventaires, me rappelle ce personnage qu'un méchant Génie
avait enfermé dans une chambre remplie de plumes de tous les oiseaux
des bois, en le condamnant à les trier par espèces: ensemble celles
des pinsons, ensemble celles des linots, ensemble celles des
bouvreuils... Cependant, il s'est déjà mis à l'étonnante besogne, et
des équipes de portefaix chinois, conduits par quelques hommes de
l'infanterie de marine, par quelques chasseurs d'Afrique, ont commencé
le déblayage.
* * * * *
A cinq cents mètres d'ici, sur l'autre rive du Lac des Lotus, en
rebroussant mon chemin d'hier soir, on trouve un second palais de
l'Impératrice qui nous appartient aussi. Dans ce palais-là, que
personne pour le moment ne doit habiter, je suis autorisé à faire,
pendant ces quelques jours, mon cabinet de travail, au milieu du
recueillement et du silence,--et je vais en prendre possession ce
matin.
Cela s'appelle le palais de la Rotonde. Juste en face du Pont de
Marbre, cela ressemble à une forteresse circulaire, sur laquelle on
aurait posé des petits miradors, des petits châteaux de faïence pour
les fées,--et l'unique porte basse en est gardée nuit et jour par des
soldats d'infanterie de marine, qui ont la consigne de ne l'ouvrir
pour aucun visiteur.
Quand on l'a franchie, cette porte de citadelle, et que les
factionnaires l'ont refermée sur vous, on pénètre dans une solitude
exquise. Un plan incliné vous mène, en pente rapide, à une vaste
esplanade d'une douzaine de mètres de hauteur, qui supporte les
miradors, les kiosques aperçus d'en bas, plus un jardin aux arbres
centenaires, des rocailles arrangées en labyrinthe, et une grande
pagode étincelante d'émail et d'or.
* * * * *
De partout ici, l'on a vue plongeante sur les palais et sur le parc.
D'un côté, c'est le déploiement du Lac des Lotus. De l'autre, c'est la
«Ville violette» aperçue un peu comme à vol d'oiseau, c'est la suite
presque infinie des hautes toitures impériales: tout un monde, ces
toitures-là, un monde d'émail jaune luisant au soleil, un monde de
cornes et de griffes, des milliers de monstres dressés sur les pignons
ou en arrêt sur les tuiles...
A l'ombre des vieux arbres, je me promène dans la solitude de ce lieu
surélevé, pour y prendre connaissance des êtres et y choisir un logis
à ma fantaisie.
Au centre de l'esplanade, la pagode magnifique où des obus sont venus
éclater, est encore dans un désarroi de bataille. Et la divinité de
céans--une déesse blanche qui était un peu le palladium de l'empire
chinois, une déesse d'albâtre en robe d'or brodée de
pierreries--médite les yeux baissés, calme, souriante et douce, au
milieu des mille débris de ses vases sacrés, de ses brûle-parfums et
de ses fleurs.
Ailleurs, une grande salle sombre a gardé ses meubles intacts: un
admirable trône d'ébène, des écrans, des sièges de toute forme et des
coussins en lourde soie impériale, jaune d'or, brochée de nuages.
De tant de kiosques silencieux, celui qui fixe mon choix est posé au
bord même de l'esplanade, sur la crête du rempart d'enceinte, dominant
le Lac des Lotus et le Pont de Marbre, avec vue sur l'ensemble de ce
paysage factice--composé jadis à coups de lingots d'or et de vies
humaines pour les yeux las des empereurs.
A peine est-il plus grand qu'une cabine de navire; mais, sous son toit
de faïence, il est vitré de tous côtés; j'y recevrai donc jusqu'au
soir, pour me chauffer, ce soleil des automnes chinois, qui,
paraît-il, ne se voile presque jamais. J'y fais apporter, de la salle
sombre, une table, deux chaises d'ébène avec leurs soieries
jaunes,--et, l'installation ainsi terminée, je redescends vers le Pont
de Marbre, afin de regagner le palais du Nord, où m'attend pour
déjeuner le capitaine C..., qui est en ce moment mon camarade de rêve
chinois.
* * * * *
Et j'arrive à temps là pour voir, avant leur destruction par la
flamme, les singulières trouvailles qu'on y a faites ce matin: les
décors, les emblèmes et les accessoires du théâtre impérial. Toutes
choses légères, encombrantes, destinées sans doute à ne servir qu'un
ou deux soirs, et ensuite oubliées depuis un temps indéterminé dans
une salle jamais ouverte, qu'il s'agit maintenant de vider, d'assainir
pour y loger nos blessés et nos malades. Ce théâtre évidemment devait
jouer surtout des féeries mythologiques, se passant aux enfers, ou
chez les dieux, dans des nuages: ce qu'il y a là de monstres, de
chimères, de bêtes, de diables, en carton ou en papier, montés sur des
carcasses de bambou ou de baleine, le tout fabriqué avec un supérieur
génie de l'horrible, avec une imagination qui recule les limites
extrêmes du cauchemar!...
Les rats, l'humidité, les termites y ont fait d'ailleurs des dégâts
irrémédiables, aussi est-il décidé qu'elles périront par le feu, ces
figures qui servirent à amuser ou à troubler la rêverie du jeune
empereur débauché, somnolent et débile...
Il faut voir alors l'empressement de nos soldats à charrier tout cela
dehors, dans la joie et les rires. Au beau soleil de onze heures,
voici pêle-mêle, au milieu d'une cour, les bêtes d'apocalypse, les
éléphants grands comme nature, qui ont des écailles et des cornes, et
qui ne pèsent pour ainsi dire pas, qu'un seul homme promène et fait
courir. Et ils les brisent à coups de botte, nos chasseurs d'Afrique;
ils sautent dessus, ils sautent dedans, passent au travers, les
réduisent à rien, puis, finalement, allument la gaie flambée, qui les
consume en un clin d'oeil.
Les braves soldats ont en outre travaillé toute la matinée à recoller
du papier de riz sur les châssis de notre palais, où le vent bientôt
n'entrera plus. Quant au chauffage, suivant la mode chinoise, il
s'opère par en dessous, au moyen de fours souterrains qui sont
disposés tout le long des salles et que nous allumerons ce soir, dès
que tombera la nuit glacée. Pour le moment, le soleil splendide nous
suffit; tous ces vitrages, dans la galerie où brillent les soies, les
émaux et les ors, nous donnent une chaleur de serre, et, servis
toujours dans de la vaisselle d'empereur, nous prenons cette fois
notre petit repas de campagne en nous faisant des illusions d'été.
* * * * *
Mais ce ciel de Pékin a des variations excessives et soudaines, dont
rien ne peut donner l'idée chez nous, dans nos climats si réguliers.
Vers le milieu du jour, quand je me retrouve dehors, sous les cèdres
de la «Ville jaune», le soleil a brusquement disparu derrière des
nuages couleur de plomb, qui semblent lourds de neige; le vent de
Mongolie recommence de souffler comme hier, âpre et glacial, et c'est
l'hiver du Nord, succédant sans transition à quelques heures d'un
temps radieux du Midi.
* * * * *
J'ai rendez-vous par là, dans le bois, avec les membres de la légation
de France, pour pénétrer avec eux dans cette sépulcrale «Ville
violette», qui est le centre, le coeur et le mystère de la Chine, le
véritable repaire des Fils du Ciel, la citadelle énorme et
sardanapalesque, auprès de quoi tous ces petits palais modernes, que
nous habitons, en pleine «Ville impériale», ne semblent être que
jouets d'enfant.
Même depuis la déroute, n'entre pas qui veut dans la «Ville violette»
aux grandes toitures d'émail jaune. Derrière les doubles remparts, des
mandarins, des eunuques habitent encore ce lieu d'oppression et de
magnificence; on dit qu'il y est resté aussi des femmes, des
princesses cachées, des trésors. Et les deux portes en sont défendues
par des consignes sévères, celle du Nord sous la garde des Japonais,
et celle du Sud sous la garde des Américains.
C'est par la première de ces deux entrées que nous sommes autorisés à
passer aujourd'hui, et nous trouvons là un groupe de petits soldats du
Japon, qui nous sourient pour la bienvenue; mais la porte farouche,
sombrement rouge avec des ferrures dorées représentant des têtes de
monstre, est fermée en dedans et résiste à leurs efforts. Comme
l'usure des siècles en a disjoint les battants énormes, on aperçoit,
en regardant par les fentes, des madriers arcboutés derrière pour
empêcher d'ouvrir,--et des personnages, accourus de l'intérieur au
fracas des coups de crosse, répondent avec des voix flûtées qu'ils
n'ont pas d'ordres.
Alors nous menaçons d'incendier cette porte, d'escalader, de tirer des
coups de revolver par les fentes, etc., toutes choses que nous ne
ferons pas, bien entendu, mais qui épouvantent les eunuques et les
mettent en fuite.
Plus personne même pour nous répondre. Que devenir? On gèle au pied de
cette sinistre muraille, dans l'humidité des fossés d'enceinte pleins
de roseaux morts, et sous ce vent de neige qui souffle toujours.
* * * * *
Les bons petits Japonais, cependant, imaginent d'envoyer le plus râblé
des leurs--qui part à toutes jambes--faire le tour par l'autre porte
(quatre kilomètres environ). Et en attendant, ils allument pour nous
par terre un feu de branches de cèdre et de boiseries peintes, où nous
venons à tour de rôle chauffer nos mains dans une fumée épaisse; nous
amusant aussi à ramasser, de-ci de-là, aux alentours, les vieilles
flèches empennées que jadis les princes ou les empereurs lançaient du
haut des remparts.
Nous avons patienté là une heure, quand enfin du bruit et des cris se
font entendre derrière la porte silencieuse: c'est notre envoyé qui
est dans la place et bouscule à coups de poing les eunuques qu'il a
pris à revers.
Tout aussitôt, avec un grondement sourd, tombent les madriers, et
s'ouvrent devant nous les deux battants terribles.
III
LA CHAMBRE ABANDONNÉE
Une discrète odeur de thé, dans la chambre très obscure, une odeur de
je ne sais quoi d'autre encore, de fleur séchée et de vieille soierie.
Elle ne peut s'éclairer davantage, la chambre étrange, qui n'ouvre que
dans une grande salle sombre et dont les fenêtres scellées prennent
demi-jour par des carreaux en papier de riz, sur quelque petit préau
funèbre, sans doute muré de triples murs. Le lit-alcôve, large et bas,
qui semble creusé dans la profondeur d'une paroi épaisse comme un
rempart, a des rideaux et une couverture en soie d'un bleu couleur de
nuit. Point de sièges, d'ailleurs il y en aurait à peine la place;
point de livres non plus, et on y verrait à peine pour lire. Sur des
coffres en bois noir, qui servent de tables, posent des bibelots
mélancoliques, enfermés dans des guérites de verre: petits vases en
bronze ou en jade, contenant des bouquets artificiels très rigides,
aux pétales de nacre et d'ivoire. Et une couche de poussière, sur
toutes ces choses, témoigne que l'on n'habite plus.
Au premier aspect rien ne précise un lieu ni une époque,--à moins que
peut-être, au-dessus des rideaux de ce lit mystérieux et quasi
funéraire, dans le couronnement d'ébène, la finesse merveilleuse des
sculptures ne révèle des patiences chinoises. Ailleurs cependant tout
est sobre, morne, conçu en lignes droites et austères.
Où donc sommes-nous, dans quelle demeure lointaine, fermée,
clandestine?
Est-ce de nos jours que quelqu'un vivait ici, ou bien était-ce dans le
recul des temps? Depuis combien d'heures--ou combien de
siècles--est-il parti, et qui pouvait-il bien être, l'hôte de la
chambre abandonnée?...
Quelque rêveur très triste évidemment, pour avoir choisi ce recoin
d'ombre, et très raffiné aussi, pour avoir laissé derrière lui cette
senteur distinguée, et très las, pour s'être complu dans cette terne
simplicité et ce crépuscule éternel.
Vraiment on se sent étouffé par ces trop petites fenêtres, aux
carreaux voilés de papier soyeux, qui n'ont pu jamais s'ouvrir pour le
soleil ni pour l'air, puisqu'elles sont partout scellées dans le mur.
Et puis, on repense à tout ce qu'il a fallu faire de chemin et
rencontrer d'obstacles, avant d'arriver ici, et cela inquiète.
D'abord, la grande muraille noire, la muraille babylonienne, les
remparts surhumains d'une ville de plus de dix lieues de
tour,--aujourd'hui en ruines et en décombres, à moitié vidée et semée
de cadavres. Ensuite une seconde muraille, peinte en rouge sombre de
sang, qui forme une autre ville forte, enfermée dans la première.
Ensuite une troisième muraille, plus magnifique, mais de la même
couleur sanglante,--muraille du grand mystère celle-ci, et que jamais,
avant ces jours de guerre et d'effondrement, jamais aucun Européen
n'avait franchie; nous avons dû aujourd'hui nous y arrêter plus d'une
heure, malgré les permis signés et contresignés; à travers les
serrures d'une porte farouche, qu'un piquet de soldats entourait et
que des madriers barricadaient par derrière comme en temps de siège,
il a fallu menacer, parlementer longuement, avec des gardiens
intérieurs qui voulaient se dérober et fuir. Une fois ouverts les
battants lourds, bardés de ferrures, une autre muraille encore est
apparue, séparée de la précédente par un chemin de ronde, où gisaient
des lambeaux de vêtements et où des chiens traînaient des os de
mort,--nouvelle muraille toujours du même rouge, mais encore plus
somptueuse, couronnée, sur toute sa longueur infinie, par des
ornements cornus et des monstres en faïence jaune d'or. Et enfin, ce
dernier rempart traversé, des vieux personnages imberbes et
singuliers, venus à notre rencontre avec des saluts méfiants, nous ont
guidés à travers un dédale de petites cours, de petits jardins murés
et remurés, où végétaient, entre des rocailles et des potiches, des
arbres centenaires; tout cela séparé, caché, angoissant, tout cela
protégé et hanté par un peuple de monstres, de chimères en bronze ou
en marbre, par mille figures grimaçant la férocité et la haine, par
mille symboles inconnus. Et toujours, dans les murailles rouges au
faîte de faïence jaune, les portes derrière nous se refermaient:
c'était comme dans ces mauvais rêves où des séries de couloirs se
suivent et se resserrent, pour ne vous laisser sortir jamais plus.
Maintenant, après la longue course de cauchemar, on a le sentiment,
rien qu'à contempler le groupe anxieux des personnages qui nous ont
amenés, trottinant sans bruit sur leurs semelles de papier, le
sentiment de quelque profanation suprême et inouïe, que l'on a dû
commettre à leurs yeux en pénétrant dans cette modeste chambre close:
ils sont là, dans l'embrasure de la porte, épiant d'un regard oblique
le moindre de nos gestes, les cauteleux eunuques en robe de soie, et
les maigres mandarins qui portent au bouton rouge de leur coiffure la
triste plume de corbeau. Obligés pourtant de céder, ils ne voulaient
pas; ils cherchaient, avec des ruses, à nous entraîner ailleurs, dans
l'immense labyrinthe de ce palais d'Héliogabale, à nous intéresser aux
grandes salles sombrement luxueuses qui sont plus loin, aux grandes
cours, là-bas, et aux grandes rampes de marbre où nous irons plus
tard, à tout un Versailles colossal et lointain, envahi par une herbe
de cimetière et où l'on n'entend plus que les corbeaux chanter...
Ils ne voulaient absolument pas, et c'est en observant le jeu de leurs
prunelles effarées que nous avons deviné où il fallait venir.
Qui donc habitait là, séquestré derrière tant de murs, tant de murs
plus effroyables mille fois que ceux de toutes nos prisons d'Occident?
Qui pouvait-il bien être, l'homme qui dormait dans ce lit, sous ces
soies d'un bleuâtre nocturne, et, qui, pendant ses rêveries, à la
tombée des soirs, ou bien à l'aube des jours glacés d'hiver pendant
l'oppression de ses réveils, contemplait ces pensifs petits bouquets
sous globe, rangés en symétrie sur les coffres noirs?...
C'était lui, l'invisible empereur fils du Ciel, l'étiolé et
l'enfantin, dont l'empire est plus vaste que notre Europe, et qui
règne comme un vague fantôme sur quatre ou cinq cents millions de
sujets.
De même que s'épuise dans ses veines la sève des ancêtres presque
déifiés, qui s'immobilisèrent trop longtemps au fond de palais plus
sacrés que des temples, de même se rapetisse, dégénère et s'enveloppe
de crépuscule le lieu où il se complaît à vivre. Le cadre immense des
empereurs d'autrefois l'épouvante, et il laisse à l'abandon tout cela;
l'herbe pousse, et les broussailles sauvages, sur les majestueuses
rampes de marbre, dans les grandioses cours; les corbeaux et les
pigeons nichent par centaines aux voûtes dorées des salles de trône,
couvrant de terre et de fiente les tapis somptueusement étranges qu'on
y laisse pourrir. Cet inviolable palais, d'une lieue de tour, qu'on
n'avait jamais vu, dont on ne pouvait rien savoir, rien deviner,
réservait aux Européens, qui viennent d'y entrer pour la première
fois, la surprise d'un délabrement funèbre et d'un silence de
nécropole.
Il n'allait jamais par là, le pâle empereur. Non, ce qui lui seyait à
lui, c'était le quartier des jardinets et des préaux sans vue, le
quartier mièvre par où les eunuques regrettaient de nous avoir fait
passer. Et, c'était, dans un renfoncement craintif, le lit-alcôve, aux
rideaux bleu-nuit.
De petits appartements privés, derrière la chambre morose, se
prolongent avec des airs de souterrains dans la pénombre plus épaisse;
l'ébène y domine; tout y est volontairement sans éclat, même les
tristes bouquets momifiés sous leurs globes. On y trouve un piano aux
notes très douces, que le jeune empereur apprenait à toucher, malgré
ses ongles longs et frêles; un harmonium; une grande boîte à musique
jouant des airs de nostalgie chinoise, avec des sons que l'on dirait
éteints sous les eaux d'un lac.
Et enfin, voici le retiro sans doute le plus cher, étroit et bas comme
une cabine de bord, où s'exagère la fine senteur de thé et de rose
séchée.
Là, devant un soupirail voilé de papier de riz qui tamise des petites
lueurs mortes, un matelas en soie impériale jaune d'or semble garder
l'empreinte d'un corps, habituellement étendu. Il y traîne quelques
livres, quelques papiers intimes. Plaquées au mur, il y a deux ou
trois images de rien, pas même encadrées, représentant des roses
incolores,--et, écrite en chinois, la dernière ordonnance du médecin
pour ce continuel malade.
Qu'était-ce, au fond, que ce rêveur, qui le dira jamais? Quelle vision
déformée lui avait-on léguée des choses de la terre, et des choses
d'au delà, que figurent ici pour lui tant d'épouvantables symboles?
Les empereurs demi-dieux dont il descend faisaient trembler la vieille
Asie, et, devant leur trône, les souverains tributaires venaient de
loin se prosterner, emplissant ce lieu de cortèges et d'étendards dont
nous n'imaginons plus la magnificence; lui, le séquestré et le
solitaire, entre ces mêmes murailles aujourd'hui silencieuses, comment
et sous quels aspects de fantasmagorie qui s'efface gardait-il en
soi-même l'empreinte des passés prodigieux?
Et quel désarroi sans doute, dans l'insondable petit cerveau, depuis
que vient de s'accomplir le forfait sans précédent, que ses plus
folles terreurs n'auraient jamais su prévoir: le palais aux triples
murs, violé jusqu'en ses recoins les plus secrets; lui, fils du Ciel,
arraché à la demeure où vingt générations d'ancêtres avaient vécu
inaccessibles; lui, obligé de fuir, et dans sa fuite, de se laisser
regarder, d'agir à la lumière du soleil comme les autres hommes,
peut-être même d'implorer et d'attendre!...
* * * * *
Au moment où nous sortons de la chambre abandonnée, nos ordonnances,
qui s'étaient attardés à dessein derrière nous, se jettent en riant
sur le lit aux rideaux couleur de ciel nocturne, et j'entends l'un
d'eux à la cantonade, avec une voix gaie et l'accent gascon:
--Comme ça au moins, mon vieux, nous pourrons dire que nous nous
sommes couchés dans le lit de l'empereur de Chine!
IV
Lundi 22 octobre.
Des équipes de Chinois--parmi lesquels on nous a prévenus qu'il y a
des espions et des Boxers--entretenant dans notre palais le feu de
deux fours souterrains, nous ont chauffés toute la nuit par en
dessous, plutôt trop. A notre réveil d'ailleurs, c'est comme hier une
illusion d'été, sous nos légères vérandas, aux colonnettes vertes
peinturlurées de lotus roses. Et un soleil tout de suite brûlant monte
et rayonne sur le pèlerinage presque macabre que je vais faire à
cheval, vers l'Ouest, en dehors de la «Ville tartare», à travers le
silence de faubourgs détruits, parmi des ruines et de la cendre.
De ce côté, dans la poussiéreuse campagne, étaient des cimetières
chrétiens qui, même en 1860, n'avaient pas été violés par la populace
jaune. Mais cette fois on s'est acharné contre ces morts, et c'est là
partout le chaos et l'abomination; les plus vieux ossements, les
restes des missionnaires qui dormaient depuis trois siècles, ont été
déterrés, concassés, pilés avec rage, et puis jetés au feu afin
d'anéantir, suivant la croyance chinoise, ce qui pouvait encore y
rester d'âme.--Et il faut être un peu au courant des idées de ce pays
pour comprendre l'énormité de cette suprême insulte, faite du même
coup à toutes nos races occidentales.
Il était singulièrement somptueux, ce cimetière des Pères Jésuites,
qui furent jadis si puissants auprès des empereurs Célestes, et qui
empruntaient, pour leurs propres tombes les emblèmes funéraires des
princes de la Chine. La terre est jonchée à présent de leurs grands
dragons de marbre, de leurs grandes tortues de marbre, de leurs hautes
stèles enroulées de chimères; on a renversé, brisé toutes ces
sculptures, brisé aussi les lourdes pierres des caveaux, et
profondément retourné le sol.
Un plus modeste enclos, près de celui-là, recevait depuis de longues
années les morts des légations européennes. Il a subi la même injure
que le beau cimetière des Jésuites: on a fouillé toutes les fosses,
broyé tous les cadavres, violé même de petits cercueils d'enfant.
Quelques débris humains, quelques morceaux de crâne ou de mâchoires
traînent encore par terre, avec les croix renversées. Et c'est une des
plus poignantes désolations qui se soient jamais étalées devant mes
yeux au soleil d'un radieux matin.
Tout à côté demeuraient des bonnes Soeurs, qui tenaient une école de
petites Chinoises: il ne reste plus de leurs modestes maisons qu'un
amas de briques et de cendres; on a même arraché les arbres de leurs
jardins pour les repiquer la tête en bas, par ironie.
Et voici à peu près leur histoire.
Elles étaient seules, la nuit où un millier de Boxers vinrent hurler à
la mort sous leurs murs, en jouant du gong; alors elles se mirent en
prières dans leur chapelle pour attendre le martyre. Cependant les
clameurs s'apaisèrent, et quand le jour se leva, les alentours étaient
vides; elles purent se sauver à Pékin et s'abriter dans l'enclos de
l'évêché, emmenant le troupeau épouvanté de leurs petites élèves.
Lorsqu'on demanda par la suite aux Boxers: «Comment n'êtes-vous pas
entrés pour les tuer?» Ils répondirent: «C'est que nous avons vu tous
les murs du couvent se garnir de têtes de soldats et de canons de
fusil.» Elles ne durent la vie qu'à cette hallucination des
tortionnaires.
Les puits de leurs jardins dévastés remplissent aujourd'hui le
voisinage d'une odeur de mort. C'étaient trois grands puits ouverts,
larges comme des citernes, fournissant une eau si pure qu'on
l'envoyait de loin chercher pour le service des légations. Les Boxers
les ont comblés jusqu'à la margelle avec les corps mutilés des petits
garçons de l'école des Frères et des familles chrétiennes d'alentour.
Les chiens tout de suite sont venus manger à même l'horrible tas, qui
montait au niveau du sol; mais il y en avait trop; aussi beaucoup de
cette chair est-elle restée, se conservant dans la sécheresse et dans
le froid,--et montrant encore des stigmates de supplice. Telle pauvre
cuisse a été zébrée de coupures, comme ces entailles faites sur les
miches de pain par les boulangers. Telle pauvre main n'a plus
d'ongles. Et voici une femme à qui l'on a tranché, avec quelque
coutelas, une partie intime de son corps pour la lui mettre dans la
bouche, où les chiens l'ont laissée entre les mâchoires béantes... On
dirait du sel, sur ces cadavres, et c'est de la gelée blanche qui n'a
pas fondu dans les affreux replis d'ombre. Le soleil cependant,
l'implacable et clair soleil, détaille les maigreurs, les saillies
d'os, exagère l'horreur des bouches ouvertes, la rigidité des poses
d'angoisse et des contournements d'agonie.
Pas un nuage aujourd'hui; un ciel profond et pâle, d'où tombe une
étincelante lumière.--Et il en sera ainsi tout l'hiver, paraît-il,
même pendant les plus grands froids, les temps sombres,--les pluies,
les neiges étant à Pékin des exceptions très rares.
Après notre bref déjeuner de soldats, servi dans les précieuses
porcelaines, au milieu de la longue galerie vitrée, je quitte notre
«palais du Nord» pour m'installer au travail, sur l'autre rive, dans
ce kiosque dont j'ai fait choix hier matin. Il est environ deux
heures; un vrai soleil d'été, dirait-on, rayonne sur mon chemin
solitaire, sur les blancheurs du Pont de Marbre, sur les vases du lac
et sur les cadavres qui dorment parmi les feuilles gelées des lotus.
A l'entrée du palais de la Rotonde, les hommes de garde m'ouvrent et
referment derrière moi, sans me suivre, les battants de laque rouge.
Je gravis le plan incliné qui mène à l'esplanade, et me voici seul,
largement seul, dans le silence de mon jardin suspendu et de mon
palais étrange.
Pour se rendre à mon cabinet de travail, il faut passer par d'étroits
couloirs aux fines boiseries, qui se contournent dans la pénombre,
entre de vieux arbres et des rocailles très maniérées. Ensuite, c'est
le kiosque inondé de lumière; le beau soleil tombe sur ma table, sur
mes sièges noirs et mes coussins jaune d'or; le beau soleil
mélancolique d'octobre illumine et chauffe ce réduit d'élection, où
l'Impératrice, paraît-il, aimait venir s'asseoir et contempler de haut
son lac tout rose de fleurs.
Contre les vitres, les derniers papillons, les dernières guêpes
battent des ailes, prolongés par cette chaleur de serre. Devant moi,
s'étend ce grand lac impérial, que le Pont de Marbre traverse; sur les
deux rives, des arbres séculaires lui font comme une ceinture de
forêt, d'où s'élèvent des toits compliqués de palais ou de pagodes,
qui sont de merveilleux amas de faïences. Comme dans les paysages
peints sur éventail chinois, il y a, aux tout premiers plans, la
mignardise des rocailles, les petits monstres d'émail d'un kiosque
voisin, et, tranchant sur les lointains clairs, des branches noueuses
qui retombent de quelque vieux cèdre.
Je suis seul, largement et délicieusement seul, et très haut perché,
parmi des splendeurs dévastées et muettes, dans un lieu inaccessible
dont les abords sont gardés par des sentinelles. Parfois, un cri de
corbeau. Ou bien, de loin en loin, le galop d'un cheval, en bas, au
pied du rempart où pose mon habitation frêle: quelque estafette
militaire qui passe. Autrement rien; pas un bruit proche pour troubler
le calme ensoleillé de ma retraite, pas une surprise possible, pas une
visite...
* * * * *
Je travaille depuis une heure, quand un très léger frôlement derrière
moi, du côté des petits couloirs d'entrée, me donne le sentiment de
quelque discrète et gentille présence, et je me retourne: un chat, qui
s'arrête court, une patte en l'air, hésitant, et me regarde bien dans
les yeux, avec un air de dire: «Qui es-tu toi? Et qu'est-ce que tu
fais ici?...»
Je l'appelle tout bas; il répond par un miaulement plaintif,--et je me
remets à écrire, toujours plein de tact avec les chats, sachant très
bien que, pour une première entrevue, il n'y a pas à insister
davantage.
Un très joli chat, blanc et jaune, qui a l'air distingué, élégant et
même grand seigneur.
Un moment après, tout contre ma jambe, le frôlement est renouvelé;
alors je fais descendre avec lenteur, en plusieurs temps, ma main
jusqu'à la petite tête veloutée qui, après un soubresaut, se laisse
caresser, s'abandonne. C'est fini, la connaissance est faite.--Un chat
habitué aux caresses, c'est visible, un familier de l'Impératrice
vraisemblablement. Demain et chaque jour, je prierai mon ordonnance de
lui apporter une collation froide, prise sur mes vivres de campagne.
* * * * *
Elle finit avec le jour, l'illusion d'été, en ces climats. Le soleil,
à l'heure où il s'abaisse, énorme et rouge, derrière le Lac des Lotus,
prend tout à coup son air triste de soleil d'hiver, en même temps
qu'un frisson passe sur les choses et que, soudainement, tout devient
funèbre dans le palais vide. Alors, pour la première fois de la
journée, j'entends des pas qui s'approchent, résonnant au milieu du
silence sur les dalles de l'esplanade: mes serviteurs, Osman et
Renaud, qui viennent me chercher comme ils en ont la consigne; ce sont
d'ailleurs les seuls êtres humains pour qui la porte du rempart,
au-dessous de moi, ait reçu l'ordre de s'ouvrir.
Il fait un froid glacial et la buée de chaque soir commence de former
nuage sur le Lac des Lotus quand nous retraversons le Pont de Marbre,
au crépuscule, pour rentrer chez nous.
* * * * *
Après le souper, par nuit noire, chasse à l'homme, dans les salles et
les cours de notre palais. Les précédentes nuits, à travers la
transparence des vitrages, nous avions aperçu d'inquiétantes petites
lumières--tout de suite éteintes si nous faisions du bruit--circulant
dans les galeries inhabitées et un peu lointaines, comme des feux
follets. Et la battue de ce soir amène la capture de trois inconnus,
arrivée par-dessus les murs avec coutelas et fanal sourd, pour piller
dans les réserves impériales: deux Chinois et un Européen, soldat
d'une nation alliée. Afin de ne pas susciter d'histoires, on se
contente de les mettre dehors, amplement giflés et bâtonnés.
V
Mardi 23 octobre.
Il a gelé plus fort cette nuit, et le sol des cours est couvert de
petits cristaux blancs quand nous commençons, dans les galeries et les
dépendances du palais, nos explorations de chaque matin.
Tout ce qui fut jadis logements de missionnaires lazaristes ou salles
d'école est bondé de caisses; il y a là des réserves de soie et des
réserves de thé; il y a aussi des amas de vieux bronzes, vases ou
brûle-parfums, empilés jusqu'à hauteur d'homme.
Mais c'est encore l'église qui demeure la mine la plus extraordinaire,
la caverne d'Ali-Baba, la plus remplie. Outre les objets anciens
apportés de la «Ville violette», l'Impératrice y avait fait entasser
tous les cadeaux reçus, il y a deux ans, pour son jubilé. (Et le
défilé des mandarins qui, en cette occasion, apportèrent des présents
à la souveraine avait, paraît-il, une lieue de longueur et dura toute
une journée.)
* * * * *
Dans la nef, dans les bas-côtés, les monceaux de caisses et de boîtes
s'élèvent jusqu'à mi-hauteur des colonnes. Malgré les bouleversements,
malgré les pillages faits à la hâte par ceux qui nous ont précédés
ici, Chinois, Japonais, soldats allemands ou russes, il reste encore
des merveilles. Les plus énormes coffres, ceux d'en dessous, préservés
par leur lourdeur même et par les amas de choses qui les recouvraient,
n'ont même pas été ouverts. On s'est attaqué plutôt aux innombrables
bibelots posés par-dessus, et enfermés pour la plupart dans des
guérites de verre ou des écrins de soie jaune: bouquets artificiels en
agate, en jade, en corail, en lapis; pagodes et paysages tout bleus,
en plumes de martin-pêcheur prodigieusement travaillées; pagodes et
paysages en ivoire, avec des milliers de petits bonshommes; oeuvres
de patience chinoise, ayant coûté des années de travail, et
aujourd'hui brisées, crevées à coups de baïonnette, les débris de
leurs grandes boîtes de verre jonchant le sol et craquant sous les
pas.
Les robes impériales, en lourde soie, brochées de dragons d'or,
traînent par terre, parmi les cassons de toute espèce. On marche
dessus; on marche sur des ivoires ajourés, sur des vitres, des
broderies, des perles.
* * * * *
Il y a des bronzes millénaires, pour les collections d'antiquités de
l'Impératrice; il y a des paravents que l'on dirait sculptés et brodés
par les génies et les fées; il y a des potiches anciennes, des
cloisonnés, des craquelés, des laques. Et certaines caisses en
dessous, portant l'adresse d'empereurs défunts depuis un siècle,
renferment encore des présents qui étaient venus pour eux des
provinces éloignées et que personne n'avait jamais pris la peine de
déballer. La sacristie enfin de l'étonnante cathédrale contient, dans
des séries de cartons, tous les somptueux costumes pour les acteurs du
théâtre de l'Impératrice, avec leurs coiffures à la mode des vieux
temps chinois.
Cette église, emplie de richesses païennes, a gardé là-haut ses
orgues, muettes depuis quelque trente ans. Et nous montons, mon
camarade et moi, dans la tribune, pour faire à nouveau résonner sous
la voûte des chants de Bach ou d'Hændel, tandis qu'en bas nos
chasseurs d'Afrique, enfoncés jusqu'aux genoux dans les ivoires, dans
les soies, dans les costumes de cour, continuent de travailler au
déblayement.
* * * * *
Vers dix heures ce matin, par les sentiers du grand bois impérial,
qu'habitent en ces jours d'abomination les chiens, les pies et les
corbeaux, je m'en vais, de l'autre côté de la «Ville violette»,
visiter le «Palais des ancêtres», gardé aujourd'hui par notre
infanterie de marine, et qui était le saint des saints, le panthéon
des empereurs morts, le temple dont on n'approchait même pas.
C'est dans une région particulièrement ombreuse; en avant de la porte
d'entrée, les arcs de triomphe laqués de vert, de rouge et d'or,
tourmentés et légers sur des pieds frêles, s'emmêlent aux ramures
sombres: les énormes cèdres, les énormes cyprès tordus de vieillesse
abritent et font verdir les monstres de marbre accroupis devant le
seuil.
* * * * *
Une fois franchie la première enceinte, on en trouve naturellement une
seconde. Toujours à l'ombre froide des vieux arbres, les cours se
succèdent, magnifiquement funèbres, pavées de larges dalles entre
lesquelles pousse une herbe de cimetière; chacun des cèdres, chacun
des cyprès qui jette là son obscurité est entouré à la base d'une
ceinture de marbre et semble sortir d'une corbeille sculptée. Tout est
saupoudré de milliers de petites aiguilles résineuses qui
éternellement tombent des branches. Des brûle-parfums géants, en
bronze terni par les siècles, posent sur des socles, avec des emblèmes
de mort.
Les choses, ici, portent un sceau jamais vu de vétusté et de mystère.
Et c'est bien un lieu unique, hanté par des mânes d'empereurs chinois.
Sur les côtés, des temples secondaires, dont les murailles de laque et
d'or ont pris avec le temps des nuances de vieux cuir de Cordoue,
renferment les pièces démontées des énormes catafalques, et les
emblèmes, les objets sacrés pour l'accomplissement des rites
funéraires. Là, tout est incompréhensible et d'aspect effroyable; on
se sent profondément étranger à l'énigme des formes et des symboles.
Enfin, dans la dernière cour, sur une terrasse de marbre blanc, où
sont postées en faction des biches de bronze, le palais des Ancêtres
dresse sa façade aux ors ternis et sa haute toiture de faïence jaune.
* * * * *
C'est une salle unique, immense, grandiose et sombre, tout en or fané,
mourant, passé au rougeâtre de cuivre. Au fond, s'alignent neuf portes
mystérieuses, dont les doubles battants somptueux ont été scellés de
cachets à la cire. Au milieu, sont restées les tables sur lesquelles
on posait pieusement les repas pour les Mânes des ancêtres--et où, le
jour de la prise de la «Ville jaune», nos soldats qui avaient faim
furent heureux de trouver toute servie une collation imprévue. Et à
chaque extrémité de la salle sonore, des carillons et des instruments
à cordes attendent l'heure, qui ne reviendra peut-être jamais plus, de
faire de la musique aux Ombres; longues cithares horizontales, rendant
des sons graves et que supportent des monstres d'or aux yeux fermés;
carillons gigantesques, l'un de cloches, l'autre de plaques de marbre
et de jade suspendues par des chaînes d'or, et tous deux surmontés de
grandes bêtes fantastiques, qui déploient leurs ailes d'or, dans la
pénombre éternelle, vers les plafonds d'or.
Il y a aussi des armoires de laque, grandes comme des maisons,
contenant des collections de peintures anciennes roulées sur des
bâtons d'ébène ou d'ivoire et enveloppées dans des soies impériales.
Il en est de merveilleuses,--révélation d'un art chinois que l'on ne
soupçonne guère en Occident, d'un art au moins égal au nôtre, bien que
profondément dissemblable. Portraits d'empereurs en chasse ou en
rêverie solitaire dans des forêts, dans des sites sauvages qui donnent
l'effroi et le nostalgique désir de la nature d'autrefois, du monde
inviolé des rochers, et des arbres. Portraits d'impératrices mortes,
peints à l'aquarelle sur des soies bises, et rappelant un peu la grâce
candide des Primitifs italiens; portraits pâles, pâles, presque
incolores, comme si c'étaient plutôt des reflets de personnes,
vaguement fixés et prêts à fuir; la perfection du modelé, obtenue avec
rien, mais toute l'intensité concentrée dans les yeux que _l'on sent
ressemblants_ et qui vous font vivre, pour une étrange minute, face à
face avec des princesses passées, endormies depuis des siècles sous
les mausolées prodigieux... Et toutes ces peintures étaient des choses
sacro-saintes, que jamais les Européens n'avaient vues, dont ils ne se
doutaient même pas.
* * * * *
D'autres rouleaux, tout en longueur, qui, déployés sur les dalles, ont
bien six ou huit mètres, représentent des cortèges, des réceptions à
la Cour, des défilés d'ambassades, de cavaliers, d'armées,
d'étendards: milliers de petits bonshommes dont les vêtements, les
broderies, les armes supporteraient qu'on les regardât à la loupe.
L'histoire du costume et du cérémonial chinois à travers les âges
tient tout entière dans ces précieuses miniatures.--Nous y trouvons
même la réception, par je ne sais quel empereur, d'une ambassade de
Louis XIV: petits personnages aux figures très françaises, habillés
comme pour se pavaner à Versailles, avec la perruque à l'instar du
Roi-Soleil.
* * * * *
Dans le fond du temple, les neuf portes magnifiques, aux battants
scellés, ferment les autels mortuaires de neuf empereurs. On veut bien
briser pour moi les cachets de cire rouge et déchirer les bandelettes
de toile à l'une de ces entrées si défendues, et je pénètre dans un
des sanctuaires très sacrés,--celui du grand empereur Kouang-Su, dont
la gloire resplendissait au commencement du XVIIIe siècle. Un sergent
m'accompagne par ordre dans cette profanation, tenant à la main une
bougie allumée qui semble brûler ici à regret, dans l'air plus rare et
le froid du sépulcre.
Le temple était déjà bien sombre; mais à présent c'est la nuit noire,
et on dirait qu'on a jeté de la terre et de la cendre sur les choses:
toujours cette poussière, qui s'accumule sans trêve sur Pékin, comme
un indice de vétusté et de mort. Passant de la lumière du jour, si
amortie qu'elle soit, à la lueur d'une petite bougie effarée dans des
ténèbres, on y voit d'abord confusément, et il y a une hésitation de
la première minute, surtout si le lieu est saisissant par lui-même.
J'ai devant moi un escalier de quelques marches, montant à une sorte
de tabernacle qui me paraît chargé d'objets d'un art presque inconnu.
Et, à droite et à gauche, fermés par des serrures compliquées, sont
des bahuts austères, en laque noir, dont il m'est permis de visiter
l'intérieur: dans leurs compartiments, dans leurs doubles fonds à
secret, ont été ensevelis par centaines les cachets impériaux de ce
souverain, lourds cachets frappés pour toutes les circonstances de sa
vie et tous les actes de son règne, en blocs d'onyx, de jade ou d'or;
reliques sans prix auxquelles on ne devait plus toucher après les
funérailles et qui dormaient là depuis deux fois cent ans.
Je monte ensuite au tabernacle, et le sergent promène sa petite bougie
devant les merveilles qui sont là, sceptres de jade, vases aux formes
d'une simplicité étrange et exquise, ou d'une complication déroutante,
en jade sombre, en jade blême, en cloisonné sur or, ou en or massif...
Et derrière cet autel, dans un recul d'obscurité, une grande figure,
que je n'avais pas aperçue encore, me suit d'un regard oblique entre
deux rideaux de soie jaune impérial, dont tous les plis sont devenus
presque noirs de poussière: un pâle portrait de l'empereur défunt, un
portrait en pied de grandeur naturelle, si effacé à la lueur de notre
misérable bougie barbare, que l'on dirait l'image d'un fantôme
reflétée dans une glace ternie... Or, quel sacrilège sans nom, aux
yeux de ce mort, l'ouverture par nous des bahuts où reposent ses
cachets, et rien que notre seule présence, dans ce lieu impénétrable
entre tous, au milieu d'une impénétrable ville!...
Quand tout est soigneusement refermé, quand on a remis en place les
scellés de cire rouge et rendu le pâle reflet du vieil empereur à son
silence, à ses ténèbres habituelles, j'ai hâte de sortir du froid
tombal qu'il fait ici, de respirer plus d'air, de retrouver sur la
terrasse, à côté des bêtes de bronze, un peu du soleil d'automne
filtré entre les branches des cèdres.
Je vais aujourd'hui déjeuner à l'extrême nord du bois impérial, invité
par des officiers français qui sont logés là, au «Temple des vers à
soie». Et chez eux, c'est encore un admirable vieux sanctuaire,
précédé de cours pompeuses, où des vases de bronze décorent des
terrasses de marbre.--Un monde de temples et de palais dans la
verdure, cette «Ville jaune». Jusqu'au mois dernier, les voyageurs qui
croyaient visiter la Chine et pour qui tout cela restait muré,
interdit, vraiment ne pouvaient rien imaginer du Pékin merveilleux que
la guerre vient de nous ouvrir.
* * * * *
Quand, vers deux heures, je reprends le chemin de mon palais de la
Rotonde, un brûlant soleil rayonne sur les cèdres noirs, sur les
saules qui s'effeuillent; comme en été, on recherche l'ombre. Et, près
de ma porte, à l'entrée du Pont de Marbre, mes mornes voisins, les
deux cadavres en robe bleue qui gisent parmi les lotus, baignent dans
une ironique splendeur de lumière.
Après que les soldats de garde ont refermé derrière moi l'espèce de
poterne basse par où l'on accède à mes jardins suspendus, me voici de
nouveau seul dans le silence,--jusqu'à l'heure où les rayons de ce
soleil, tombant plus obliques et plus rougis sur ma table à écrire,
m'annonceront le triste soir.
* * * * *
A peine suis-je installé au travail qu'un petit coup de tête amical,
discrètement frappé contre ma jambe pour appeler mon attention,
m'annonce la visite du chat.--Je l'avais d'ailleurs prévue, cette
visite, et je dois m'attendre à la recevoir à présent chaque jour.
Une heure passe, dans un calme idéal, traversé tout au plus de deux ou
trois cris de corbeau. Et puis j'entends, au pied de mon rempart, un
galop de cavalerie, très bruyant sur les dalles de pierre de la route:
c'est le feld-maréchal de Waldersee, suivi d'une escorte de soldats
portant des fanions au bout de leurs lances. Il rentre chez lui, dans
le palais qu'il habite non loin d'ici, et qui est la plus somptueuse
de toutes les résidences de l'Impératrice. Je suis des yeux sur le
Pont de Marbre la chevauchée qui s'éloigne, tourne à gauche, se perd
derrière les arbres. Et le silence aussitôt revient, absolu comme
devant.
De temps à autre, je vais me promener sur mes hautes terrasses
dallées, y découvrant chaque fois des choses nouvelles. Au pied de mes
cèdres, il y a d'énormes tam-tams pour appeler les Esprits; il y a des
plates-bandes de chrysanthèmes jaunes et d'oeillets d'Inde jaunes,
auxquels la gelée a laissé quelques fleurs; il y a une sorte de dais,
en faïence et en marbre, abritant un objet d'aspect au premier abord
indéfinissable: l'un des plus gros blocs de jade qui soient au monde,
taillé à l'imitation d'un flot de la mer, avec des monstres luttant au
milieu de l'écume.
Je vais aussi visiter les kiosques déserts, qui sont encore meublés de
trônes d'ébène, de divans et de coussins de soie jaune, et qui
ressemblent à des nids d'amour clandestin.--Sans doute, en effet, la
belle souveraine, vieillie et encore galante, y venait-elle s'isoler
avec ses favoris, dans les soies impériales et la pénombre complice.
* * * * *
Aujourd'hui, en ce palais de rêve, ma seule compagne est la grande
déesse d'albâtre en robe d'or, qui sourit toujours à ses vases brisés
et à ses fleurs fanées; mais son temple, où n'entre pas le soleil, est
éternellement glacial et devient obscur avant l'heure.
Maintenant, du reste, c'est décidément le soir: le froid commence de
me prendre, même dans mon kiosque vitré. Le soleil, qui sur notre
France est à son apogée méridienne, ici tombe, tombe, triste boule
rouge qui n'a plus ni chaleur ni rayons, et qui va s'abîmer derrière
le Lac des Lotus, dans une buée d'hiver.
En quelques minutes, arrive le froid des nuits; j'ai la sensation
comme d'une descente brusque dans un caveau plein de glace,--en même
temps que je retrouve la petite furtive angoisse d'être exilé très
loin, au milieu d'étrangetés qui s'assombrissent.
Et j'accueille en amis mes deux serviteurs qui viennent me chercher
pour rentrer au palais du Nord, m'apportant un manteau.
VI
Mercredi 24 octobre.
Le même soleil radieux se lève sur nos galeries vitrées, et nos
jardins, et nos bois saupoudrés de gelée blanche qui vont de plus en
plus s'effeuillant.
Et chaque jour, c'est la même activité de nos soldats menant leurs
équipes de Chinois qui déblayent la nef gothique; ils séparent avec
soin les merveilles restées intactes, ou peu s'en faut, de tout ce qui
n'est plus qu'irréparables débris. A travers nos cours, le va-et-vient
est continuel, de meubles, de bronzes précieux promenés sur des
brancards; tout cela, inventorié au fur et à mesure, sort de l'église
ou du presbytère, va s'installer dans des locaux inutilisables en ce
moment pour nos troupes, en attendant qu'on le transporte au palais
des Ancêtres, où on le laissera dormir sous scellés.
Et nous en avons tant vu, de ces choses magnifiques, tant vu que ça
devient satiété et lassitude. Les plus étonnantes découvertes, faites
au fond des plus vieilles caisses, ont cessé de nous étonner; rien ne
nous plaît plus pour la décoration--oh! si passagère!--de nos
appartements; rien n'est assez beau pour nos fantaisies
d'Héliogabale--qui n'auront pas de lendemain, puisqu'il faut, dans peu
de jours, que l'inventaire soit terminé, et que nos longues galeries,
redevenues modestes, soient morcelées en chambres d'officier et en
bureaux.
En fait de découvertes, nous avons ce matin celle d'un amas de
cadavres: les derniers défenseurs de la «Ville impériale», tombés là,
au fond de leur tranchée suprême, en tas, et restés enchevêtrés dans
leurs poses d'agonie. Les corbeaux et les chiens, descendus an fond du
trou, leur ont vidé le thorax, mangé les intestins et les yeux; dans
un fouillis de membres n'ayant presque plus de chair, on voit des
épines dorsales toutes rouges se contourner parmi des lambeaux de
vêtements. Presque tous ont gardé leurs souliers, mais ils n'ont plus
de chevelure: avec les chiens et les corbeaux, d'autres Chinois
évidemment sont descendus aussi dans le trou profond et ont scalpé ces
morts pour faire de fausses queues. Du reste, les postiches pour
hommes étant en honneur à Pékin, tous les cadavres qui gisent dans nos
environs ont la natte arrachée avec la peau et laissent voir le blanc
de leur crâne.
* * * * *
Aujourd'hui, je quitte de bonne heure et pour toute la journée notre
«palais du Nord», ayant à me rendre dans le quartier des Européens,
auprès de notre ministre. A la légation d'Espagne, où il a été
recueilli, il est toujours alité, mais convalescent, et je pourrai lui
faire enfin les communications dont j'ai été chargé par l'amiral.
Voici quatre jours que je n'avais franchi les murailles rouges de la
«Ville impériale», que je n'étais sorti de notre solitude superbe. Et
quand je me retrouve au milieu de la laideur des petites ruines grises
dans les rues banales de la «Ville tartare», dans le Pékin de tout le
monde, dans le Pékin que tous les voyageurs connaissaient, j'apprécie
mieux l'étrangeté unique de notre grand bois, de notre grand lac, et
de nos splendeurs défendues.
Cette ville du peuple cependant paraît déjà moins funèbre que le jour
de mon arrivée, sous le vent de neige. Ainsi qu'on me l'avait dit, les
gens ont commencé à revenir; en ce moment Pékin se repeuple; même dans
les quartiers les plus détruits, des boutiques sont rouvertes, on
rebâtit des maisons, et déjà se reprennent les humbles et comiques
petits métiers exercés le long des rues, sur des tables, sous des
tentes, sous des parasols,--à ce chaud soleil de l'automne chinois,
ami des myriades de pauvres hères qui n'ont pas de feu.
VII
AU TEMPLE DES LAMAS
Le temple des Lamas, le plus vieux sanctuaire de Pékin et l'un des
plus singuliers du monde, contient à profusion des merveilles
d'ancienne orfèvrerie chinoise et d'inestimables bibliothèques.
On l'a très peu vu, ce temple précieux, bien qu'il ait duré des
siècles. Avant l'invasion européenne de cette année, l'accès en était
strictement interdit aux «barbares d'Occident». Et depuis que les
alliés sont maîtres de Pékin, on n'y est guère allé non plus; il a
pour sauvegarde sa situation même, contre l'angle de la muraille
tartare, dans une partie tout à fait morte de cette ville--qui se
meurt de siècle en siècle, par quartiers, comme se dessèchent branche
par branche les vieux arbres.
Quand j'y viens aujourd'hui en pèlerinage avec les membres de la
légation de France, nous y pénétrons tous pour la première fois de
notre vie.
Pour nous y rendre, sous le vent glacé et l'éternelle poussière, nous
avons d'abord traversé le «marché de l'Est», trois ou quatre
kilomètres d'un Pékin insolite et lamentable, un Pékin de crise et de
déroute, où tout se vend par terre, étalé sur les immondices et sur la
cendre. A la guenille et à la ferraille se mêlent d'introuvables
choses, que des générations de mandarins s'étaient pieusement
transmises; les vieux palais détruits ont vomi là, comme les maisons
de pauvres, leur plus étonnant contenu séculaire; des débris sordides
et des débris merveilleux; à côté d'une loque empestée, un bibelot de
trois mille ans. Le long des maisons, à perte de vue, pendent à des
clous des défroques de morts et de mortes, formant une boutique à la
toilette extravagante et sans fin; des fourrures opulentes de
Mongolie, volées chez des riches; des costumes clinquants de
courtisane, ou des robes en soies lourdes et magnifiques, ayant
appartenu à des grandes dames disparues. La populace chinoise--qui
aura cent fois plus fait que l'invasion des alliés pour le pillage,
l'incendie et la destruction de Pékin,--la basse populace uniformément
sale, en robe de coton bleu, avec de mauvais petits yeux louches,
grouille, pullule là dedans, innombrable et pressée, soulevant la
poussière et les microbes en tourbillons noirs. Et d'ignobles drôles à
longue queue circulent au milieu de la foule, offrant pour quelques
piastres des robes d'hermine ou des renards bleus, des zibelines
admirables, dans la hâte de s'en défaire et la peur d'être pris.
* * * * *
Cependant le silence se fait par degrés, à mesure que nous approchons
du but de notre course; aux rues agitées, aux rues encombrées,
succèdent peu à peu les rues mortes de vieillesse, où il n'y a plus de
passants; l'herbe verdit au seuil des portes et on voit, au-dessus des
murs abandonnés, monter des arbres aux branches noueuses comme de
vieux bras.
Nous mettons pied à terre devant un portail croulant, qui semble
donner sur un parc pour promenades de fantômes,--et c'est, cela,
l'entrée du temple.
Quel accueil nous fera-t-on dans cet enclos de mystère? Nous n'en
savons rien, et d'abord il n'y a personne pour nous recevoir.
Mais le chef des lamas paraît bientôt, avec des saluts, apportant ses
clefs, et nous le suivons à travers le petit parc funèbre.
Robe violette et chevelure rasée, figure de vieille cire, à la fois
souriante, épeurée et hostile, il nous conduit à un second portail
ouvrant sur une immense cour dallée de pierres blanches, que les
premiers bâtiments du temple entourent de leurs murs compliqués,
fouillés, de leurs toits courbes et griffus, de leurs masses
inquiétantes et hermétiquement fermées,--tout cela couleur d'ocre et
de rouille, avec des reflets d'or jetés sur le haut des tuiles par le
triste soleil du soir.
La cour est déserte, et l'herbe des ruines, il va sans dire, croît
entre ses dalles. Et sur des estrades de marbre blanc, devant les
portes closes de ces grands temples rouillés par les siècles, sont
rangés des «moulins-à-prières» sortes de troncs de cône en bronze
gravés de signes secrets, que l'on fait tourner, tourner, en murmurant
des paroles inintelligibles pour les hommes de nos jours...
Dans la vieille Asie, notre aïeule, il m'est arrivé de pénétrer au
fond de bien des sanctuaires sans âge, et de frémir d'une angoisse
essentiellement indéfinissable, devant des symboles au sens depuis des
siècles perdu. Mais cette sorte d'angoisse-là jamais ne s'était
compliquée d'autant de mélancolie que ce soir, par ce vent froid, dans
la solitude, dans le délabrement de cette cour, sur ces pavés blancs
et ces herbes, entre ces mystérieuses façades couleur d'ocre et de
rouille, devant la muette rangée de ces moulins-à-prière.
* * * * *
De jeunes lamas, venus sans bruit comme des ombres, apparaissent l'un
après l'autre derrière nous; même des enfants lamas,--car on commence
de les instruire tout petits dans ces rites millénaires que personne
ne comprend plus.
Ils sont jeunes, mais ils n'ont aucune jeunesse d'aspect; la sénilité
est sur eux, irrémédiable, avec je ne sais quelle hébétude mystique;
leurs regards ont l'air de venir du fond des siècles et de s'être
ternis en route. Pauvreté ou renoncement, leurs robes jaunes ne sont
plus que des loques décolorées, sur leurs maigres corps. On les dirait
tous, costumes et visages, saupoudrés de la cendre du temps, comme
leur culte et comme leur sanctuaire.
Ils veulent bien nous montrer, dans ces grands bâtiments aujourd'hui
anéantis, tout ce que nous désirons voir,--et on commence par les
salles d'étude, où se sont lentement formées tant de générations de
prêtres figés et obscurs.
En y regardant de près, on s'aperçoit que toutes ces murailles, à
présent couleur de métal oxydé, ont été jadis chamarrées de dessins
éclatants, de laques et de dorures; pour les unifier ainsi dans des
tons de vieux bronze, il a fallu une suite indéfinie d'étés brûlants
et d'hivers glacés, avec toujours cette poussière, cette poussière
incessante, soufflée sur Pékin par les déserts de Mongolie.
Elles sont très sombres, leurs salles d'étude,--et le contraire nous
eût surpris; cela explique d'ailleurs leurs yeux bombés dans leurs
paupières fanées. Très sombres, mais immenses, somptueuses encore
malgré la décrépitude, et conçues dans des proportions grandioses,
comme tous les monuments anciens de cette ville, qui fut en son temps
la plus magnifique du monde. Les hauts plafonds, où s'enroulent des
chimères d'or, sont soutenus par des colonnes de laque. Les petits
sièges pour les étudiants, les petits pupitres sculptés s'alignent par
centaines, usés, rongés, déformés sous les frottements humains. Des
dieux en robe dorée, assis dans les coins, brillent de reflets
atténués. Des tentures murales, d'un travail ancien et sans prix,
représentent, parmi des nuages, les béatitudes des paradis du Néant.
Et les bibliothèques débordent de manuscrits, les uns ayant forme de
livre, les autres en grands rouleaux, enveloppés dans des soies
éteintes.
On nous montre ensuite un premier temple,--et c'est un chatoiement
d'ors aussitôt que la porte s'ouvre. Des ors discrets, ayant ces tons
chauds et un peu rouges que les laques prennent au cours des siècles.
Trois autels d'or, où trônent, au milieu d'une pléiade de petits dieux
d'or tous pareils entre eux, trois grands dieux d'or aux paupières
baissées. Toutes pareilles aussi, en leur raideur archaïque, les
gerbes de fleurs d'or plantées dans les vases d'or qui s'alignent
devant ces autels. Du reste, la répétition, la multiplication obstinée
des mêmes choses, des mêmes attitudes et des mêmes visages est un des
caractères de l'art immuable des pagodes. Ainsi que dans tous les
temples d'autrefois, il n'y a aucune ouverture pour la lumière;
seules, les lueurs glissées dans l'entre-bâillement des portes
éclairent par en dessous le sourire des grandes idoles assises et
l'enlacement des chimères qui se contournent dans les nuages du
plafond. Rien n'a été touché, rien n'a été enlevé, pas même les
cloisonnés admirables où brûlent des baguettes parfumées; évidemment
on a ignoré ce lieu, on y est à peine venu.
Derrière ce temple, derrière ses dépendances poussiéreuses et déjà
pleines d'ombre, où sont figurés les supplices de l'enfer bouddhique,
les lamas nous conduisent dans une seconde cour aux dalles blanches,
en tout semblable à la première; même délabrement et même solitude,
entre les mêmes murailles aux nuances de cuivre et de rouille.
Après cette seconde cour, un second temple, tellement identique au
premier, tellement, qu'on se demande si on n'est pas le jouet de
quelque illusion, dans ce domaine des Esprits étranges: mêmes figures
et mêmes sourires, aux mêmes places; mêmes bouquets dorés dans des
vases d'or; reproduction patiente et servile des mêmes magnificences.
Après ce second temple, une troisième cour, encore pareille aux deux
autres, avec un troisième temple qui se dresse au fond, pareil aux
deux premiers! Toute pareille, cette cour, avec la même herbe de
cimetière entre ses dalles usées. Mais le soleil plus bas n'éclaire
plus que le faîte extrême des toits de faïence, les mille petits
monstres d'émail jaune qui ont l'air de se poursuivre sur la courbure
des tuiles. On frissonne de froid, le vent devenu plus âpre. Et les
pigeons qui nichent aux corniches sculptées s'agitent déjà pour leur
couchage, tandis que s'éveillent des hiboux silencieux qui commencent
à tournoyer.
Ainsi que nous l'attendions, ce dernier temple--le plus caduc
peut-être, le plus déjeté et le plus vermoulu--ne présente que la
répétition obsédante des deux autres,--sauf pourtant l'idole du centre
qui, au lieu d'être assise et de taille humaine, surgit debout,
géante, imprévue et presque effroyable. Les plafonds d'or, coupés pour
la laisser passer, lui arrivent à mi-jambe, et elle monte toute droite
sous une espèce de clocher doré, qui la tient par trop étroitement
emboîtée. Pour voir son visage, il faut s'approcher tout contre les
autels, et lever la tête au milieu des brûle-parfums et des rigides
fleurs: on dirait alors une momie de Titan érigée dans sa gaine, et
son regard baissé, au premier abord, cause quelque crainte. Mais, en
la fixant, on subit d'elle un maléfice plutôt charmeur; on se sent
hypnotisé et retenu là par son sourire, qui tombe d'en haut si détaché
et si tranquille, sur tout son entourage de splendeur expirante, d'or
et de poussière,--de froid, de crépuscule, de ruines et de silence...
VIII
CHEZ CONFUCIUS
Quand nous sortons de chez ces fantômes de Lamas, une demi-heure de
soleil nous reste encore, et nous allons chez Confucius qui habite le
même quartier,--la même nécropole pourrait-on dire,--dans un
délaissement aussi funèbre.
La grande porte vermoulue, pour nous livrer passage, s'arrache de ses
gonds et s'effondre, tandis qu'un hibou, qui dormait par là, prend
peur et s'envole. Et nous voici dans une sorte de bois mortuaire,
marchant sur l'herbe jaunie d'automne, parmi de vieux arbres à bout de
sève.
Un arc de triomphe d'abord se présente à nous dans ce bois: hommage de
quelque souverain défunt au grand penseur de la Chine. Il est d'un
dessin charmant, dans l'excès même de son étrangeté, sous les trois
clochetons d'émail jaune qui le couronnent de leurs toits courbes,
ornés de monstres à tous les angles. Il ne se relie à rien. Il est
posé là comme un bibelot précieux que l'on aurait égaré parmi des
ruines. Et sa fraîcheur surprend, au milieu du délabrement de toutes
choses. De près, cependant, on s'aperçoit de son grand âge, à je ne
sais quel archaïsme de détails et quelle imperceptible usure; mais il
est composé de matériaux presque éternels, où même la poussière des
siècles ne saurait avoir prise, sous ce climat sans pluie: marbre
blanc pour la base, faïence ensuite jusqu'au sommet,--faïence jaune et
verte, représentant, en haut relief, des feuilles de lotus, des nuages
et des chimères.
Plus loin, une grande rotonde, qui accuse une antiquité extrême, nous
apparaît couleur de terre ou de cendre, entourée d'un fossé où meurent
des lotus et des roseaux. Cela, c'était un lieu pour les sages, une
retraite où ils venaient méditer sur la vanité de la vie, et ce large
fossé avait pour but de l'isoler, d'y faire plus de silence.
On y accède par la courbe d'un pont de marbre dont les balustres
ébauchent vaguement des têtes de monstres. A l'intérieur, c'est la
décrépitude, l'abandon suprêmes; tout semble déjeté, croulant, et la
voûte, encore dorée, est pleine de nids d'oiseaux. Il y reste une
chaire, jadis magnifique, avec un fauteuil et une table. Sur toutes
ces choses, on dirait qu'on a semé à pleines pelletées une sorte de
terre très fine, dont le sol est aussi recouvert; les pas s'enfoncent
et s'assourdissent dans cette terre-là, qui est répandue partout en
couche uniforme,--et sous laquelle on s'aperçoit bientôt que des tapis
subsistent encore; ce n'est cependant que de la poussière, accumulée
depuis des siècles, l'épaisse et la continuelle poussière que souffle
sur Pékin le vent de Mongolie.
En cheminant un peu dans l'herbe flétrie, sous les vieux arbres
desséchés, on arrive au temple lui-même, précédé d'une cour où de
hautes bornes de marbre ont été plantées. On dirait tout à fait un
cimetière, cette fois,--et pourtant les morts n'habitent point sous
ces stèles, qui sont seulement pour glorifier leur mémoire.
Philosophes qui, dans les siècles révolus, illustrèrent ce lieu par
leur présence et leurs rêveries, profonds penseurs à jamais ténébreux
pour nous, leurs noms revivent là gravés, avec quelques-unes de leurs
pensées les plus transcendantes.
De chaque côté des marches blanches qui mènent au sanctuaire, sont
rangés des blocs de marbre en forme de tam-tam,--objets d'une
antiquité à donner le vertige, sur les
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