Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)
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Title: Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19)
Author: Jules Michelet
Release date: July 6, 2009 [eBook #29332]
Most recently updated: January 5, 2021
Language: French
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HISTOIRE
DE
FRANCE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
TOME DIX-SEPTIÈME
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
1877
Tout droits de traduction et de reproduction réservés.
HISTOIRE DE FRANCE
PRÉFACE
§ 1er.
La Régence est tout un siècle en huit années. Elle amène à la fois
trois choses: une révélation, une révolution, une création.
I. C'est _la soudaine révélation_ d'un monde arrangé et masqué depuis
cinquante ans. La mort du Roi est un coup de théâtre. Le dessous
devient le dessus. Les toits sont enlevés, et l'on voit tout. Il n'y
eut jamais une société tellement percée à jour. Bonne fortune, fort
rare pour l'observateur curieux de la nature humaine.
II. Et ce n'est pas seulement la lumière qui revient; c'est le
mouvement. _La Régence est une révolution_ économique et sociale, et
la plus grande que nous ayons eue avant 89.
III. Elle semble avorter, et n'en reste pas moins énormément féconde.
_La Régence est la création_ de mille choses (les grandes routes, la
circulation de province à province, l'instruction gratuite, la
comptabilité, etc.). Des arts charmants naquirent, tous ceux qui font
l'aisance et l'agrément de l'intérieur. Mais, ce qui fut plus grand,
un nouvel esprit commença, contre l'esprit barbare, l'inquisition
bigote du règne précédent, un large esprit, doux et humain.
* * * * *
La révolution financière est la fatalité du règne précédent.
Chamillart, Desmarets, sous des noms différents, avaient fait du
papier-monnaie. Nos colonies usaient dès longtemps d'un papier de
cartes. Law n'inventa pas tout cela. Il n'imposa pas le _Système_. Au
contraire, il hésita fort quand le Régent, _in extremis_, voulut user
de cet expédient.
Le mouvement fut immense, on peut le dire, universel. Un seul chiffre
le montre: à la fin du Système, quand la plupart s'en étaient retirés,
un million de familles y étaient encore engagées, et apportèrent
leurs papiers au Visa.
En ce malheur, notons cependant une chose. Les banqueroutes anciennes,
les violentes réductions de Mazarin, Colbert, Desmarets, furent sans
consolation, des faits morts et stériles. Mais la catastrophe de Law
fut de portée toute autre. Elle eut les effets singuliers d'une subite
illumination. La France se connut elle-même.
Des masses jusque-là immobiles, ignorantes, qui, comme les bas-fonds
de l'Océan, n'avaient jamais su les tempêtes, les classes que ni la
Fronde ni la Révocation n'avaient émues, cette fois levèrent la tête,
s'enquirent de la fortune publique,--donc de l'État et du royaume, de
la guerre, de la paix, des royaumes voisins, de l'Europe.
Les lointaines entreprises de Law, sa colonisation, les razzias qu'on
fit pour le Mississipi, obligent les plus froids à songer à l'autre
hémisphère, à ces terres inconnues, comme on disait, _aux îles_. Dans
les cafés qui s'ouvrent par milliers, on ne parle que des
_Deux-Indes_. Le XVIIe siècle voyait Versailles. Le XVIIIe voit la
Terre.
* * * * *
Le monde apparut grand, et ceci peu de chose. Nos nombreux voyageurs
et les Jésuites eux-mêmes, montrant l'énormité de l'Asie, du Mogol et
de l'empire Chinois, prouvaient que les Chrétiens sont une minorité
minime. Les questions chrétiennes parurent minimes aussi. Pendant un
an ou deux, elles furent parfaitement oubliées. Les disputes
cessèrent. On put croire qu'il n'y avait plus ni Jansénistes ni
Jésuites.
Chose un peu singulière, qui aurait surpris le feu Roi. À sa mort, les
églises étaient pleines, et tous pratiquaient, protestants,
_libertins_, athées. Plus de couvents s'étaient faits en un siècle que
dans tous les temps antérieurs. Même aux dernières années, jusqu'en
1715, quatre cents confréries du Sacré-Coeur venaient de se former.
L'Église, réellement, avait comme absorbé l'État. Le vrai roi
catholique, salué par Bossuet «un évêque entre les évêques,» dans sa
longue fin de trente années, s'était tout à fait révélé «un Jésuite
entre les Jésuites.»
Un matin, c'est fini. Cette immense fantasmagorie, si imposante, qu'on
eût crue aussi ferme que les Pyramides, s'amincit, s'aplatit. Toile et
papier! c'était un paravent ... En un instant, c'est replié, jeté au
grenier, oublié. On sait à peine que cela ait été.--Vous dites «le
grand roi.» Mais lequel? Le mogol Aureng Zeb, sans doute, conquérant
de Golconde? Non, le grand Shah Abbas, qui eut la haute idée de fondre
tous les dogmes et d'imposer la paix au ciel comme à la terre.
Cette mort temporaire du dogme catholique semble parfaite; on la
dirait définitive. Qu'il ait quelque retour, cela se peut. Montesquieu
n'en augure pas moins qu'il doit se préparer, faire ses dispositions,
n'ayant plus guère de siècles à vivre (117e _lettre persane_).
* * * * *
L'Europe bouillonnait d'un ferment tout nouveau. Le déplacement des
fortunes changeait les moeurs, les habitudes. Un monde en fusion
arrive avec tous les essais éphémères et difformes par lesquels la
Nature prélude à ses créations. On l'a reproché à la France. Le fait
fut général. Mais la corruption de la France, plus gaie et plus
parlante, se révélait bien davantage. Ses moeurs se retrouvent
partout, plus grossières,--et l'esprit de moins.
À travers tout cela surgit le temps nouveau en son grand caractère,
_le gouvernement collectif_, la foi à la raison commune. Outre les
Conseils du Régent, on en voit les essais en deux républiques
d'actionnaires se gouvernant eux-mêmes (la Banque, la Compagnie des
Indes). La royauté y est un moment absorbée et perdue. De l'empyrée du
dernier règne le Roi descend, se fait banquier.
Une révolution, non moins inattendue, apparaît dans le Droit public.
Les deux usurpateurs, Orléans et Hanovre, sur la base solide de la
vraie légitimité (_l'intérêt populaire et la liberté de penser_),
s'unissent, font la paix générale.
Cent choses avortent en fait. Mais les idées se fondent, solides
autant qu'audacieuses. Par delà toutes les barrières, l'horizon
révolutionnaire s'étend. L'Europe hors d'elle-même regarde dans
l'espace et dans le temps. Elle éclate vers un nouveau monde. Il
semble que l'ancien, arraché de sa base, va cingler, quitter sa base.
* * * * *
Cette Révolution a sur les autres un très-grand avantage; c'est qu'elle
n'a aucune formule, rien à citer, point de texte tout fait, qui dispense
d'avoir de l'esprit. L'Angleterre n'en a pas besoin: elle a la Bible.
Même notre grand 89 peut s'en passer: il a Rousseau;--Rousseau son
Évangile; et sa Bible est Voltaire. Avec cela en poche, 89 n'aura besoin
d'aucune invention littéraire. Il a tout un siècle à citer. Mais la
Régence lui fait ce siècle, déjà Voltaire et Montesquieu, en germe
Diderot, et tout ce qui viendra de grand.
«_Un enfant né sans père_,» voilà le nom du XVIIIe siècle, son
privilége singulier.
Il a le dégoût, la nausée, l'horreur du XVIIe. À coup sûr, il ne lui
prend rien.
Du grand XVIe siècle, il ne sait rien du tout. Il ignore étonnamment
sa parenté avec Montaigne et Rabelais, avec la libre Renaissance.
Voilà l'impardonnable crime du règne de Louis XIV. Imitateur adroit,
mais sempiternel ressasseur de toute question épuisée, il a brisé le
fil de la grande invention. Il use nos forces à répéter, reprendre et
imiter. Même ses génies sont des obstacles. La plupart, attrayants,
avec si peu d'idées, sont un fléau pour les temps à venir.
Le Cartésianisme, sur lequel on revient toujours, dans son mépris
natif de l'histoire, des voyages, des langues, dans sa fausse physique
qui ferme la France à Newton, nous tint pendant longtemps étiques et
pulmoniques. Nous serions devenus ou déjetés comme Malebranche, ou
poitrinaires comme madame de Grignan. Heureusement la bonne Mère nous
alimentait en secret. La Nature, sous main, nous passait la nourriture
substantielle des sciences et des voyages, nous apprenait à mépriser
les mots. On avait l'air de s'occuper de la Grâce efficace, et on
lisait Fontenelle. Par les grands voyageurs, comme Chardin, même par
les _Mille et une Nuits_ (1704), on pénétrait avec ravissement dans le
riche monde oriental. Un admirable petit livre, _le Canada_, de
Lahontan, arrivait de Hollande, révélant la noblesse héroïque de la
vie sauvage, la bonté, la grandeur de ce monde calomnié, la
fraternelle identité de l'homme. C'est Rousseau devancé de plus de
cinquante ans.
«Reviens à moi, pauvre homme! Reviens, infortuné!» dit la Nature; et
elle ouvre les bras. Elle le dit par toutes les voix des sciences.
Elle le dit par la Médecine, et c'est le mot même d'Hoffmann, dont les
médecins de la Régence ont tous été disciples. Elle le dit par
l'Histoire naturelle, qui déjà semble ouvrir la voie de Geoffroy
Saint-Hilaire. Elle le dit plus haut encore dans le Droit et
l'Histoire par Montesquieu, Voltaire, Vico. Des deux côtés des monts,
sans communication, sous les formes les plus différentes, ils révèlent
au même moment l'âme intérieure du siècle, la pensée qui le conduira:
«L'Humanité se crée incessamment elle-même. Ses arts, ses lois, ses
dieux, l'homme a tout tiré de son coeur, en s'éclairant de l'éternelle
Justice. Rien de divin sans elle. Rien de saint qui ne soit juste,
compatissant et bon.»
§ 2.
Un mot de ce volume:
Sa force, s'il en a, est toute en son principe, qui lui fait la voie
simple dans une variété infinie de faits rapides, brusques, et qui
semblent se contredire.
Saint-Simon n'a aucun principe. Il est tout à la fois pour le roi
d'Espagne et pour le Régent. Grand écrivain, pauvre historien (du
moins pour la Régence), il ne sait ce qu'il veut ni où il va. Il a de
moins en moins l'intelligence de son temps.
Lemontey, très-fin, très-exact, très-informé, qui écrit en présence
des pièces diplomatiques, a toute l'importance d'un contemporain. Il a
fait un beau livre, qu'on lit avec plaisir. Mais rien ne reste dans
l'esprit. Le détail, si bien ciselé, a beau être précis, l'ensemble en
est obscur. Rien sur le noeud du temps (le Système). Un mot à peine
sur la finale si dramatique et si morale, l'isolement de Dubois. Après
avoir longuement analysé et disséqué ce drôle, il l'admire à la fin
pour son inconséquence, pour avoir eu deux politiques contraires et
s'être toujours contredit!
Les historiens économistes, dont plusieurs, d'un talent facile,
semblent clairs à la première vue, regardés de plus près, restent
obscurs. Ils se figurent que l'on peut isoler l'affaire économique, la
suivre à part, donner les arrêts du conseil, les émissions de billets,
d'actions, sans savoir jour par jour les faits moraux, sociaux, le
détail de la crise politique, qui décidait ces actes de finance. Mais
tout est solidaire de tout, tout est mêlé à tout.
Ces arrêts et ces chiffres qui ne leur coûtent rien, qu'ils cotent si
tranquillement, ils me coûtent beaucoup, à moi. Il faut qu'à la sueur
de mon front je les crée, les évoque de la révolution du temps, du
brûlant pavé de Paris, que j'en demande le secret à la fatalité de
Law, aux fluctuations de Dubois, aux violences de M. le Duc. Non, on
ne peut donner les chiffres en supprimant les hommes. Dans les
finances, comme partout, il faut une âme, et, par-dessus, un principe,
pour la guider.
* * * * *
Le mien est celui-ci. Il est simple et domine tout:
L'ennemi, c'est le passé, le barbare Moyen âge, c'est son représentant
l'Espagne, aussi féroce sous Alberoni que sous Philippe II, l'Espagne,
qui, au moment même, flamboyait de bûchers, l'Espagne qui,
victorieuse, nous eût retardés de cent ans, qui eût brûlé Voltaire et
Montesquieu.
L'ami, c'est l'avenir, le progrès et l'esprit nouveau, 89 qu'on voit
poindre déjà sur l'horizon lointain, c'est la Révolution, dont la
Régence est comme un premier acte.
La Régence en ses grands acteurs offre ce caractère. À travers leurs
fautes et leurs vices, reconnaissons cela. Le Régent, Noailles, Law
surtout, Dubois même, par tel ou tel côté, sont du parti de l'avenir.
Ils ont certains instincts, des lueurs, des velléités, dont il faut
bien que je leur tienne compte.
Mais cela sans faiblesse. Je suis d'airain pour eux. Dubois, si utile
au début, et qui a fait la paix du monde, je le marque au fer chaud.
Law, ce grand esprit, inventif, désintéressé, généreux, mais de
caractère faible, je le traîne au grand jour dans sa connivence aux
fripons. Et le Régent, hélas! cet homme aimable, aimé, l'amant de
toutes les sciences, si doux, si débonnaire ..., l'histoire, pour tant
de hontes et privées et publiques, a dû le mettre au pilori.
* * * * *
Mais, avant d'en venir à ces justices définitives; je fais ce que je
peux pour être juste aussi tout le long du chemin, et dans l'infini du
détail. Chose vraiment difficile avec un temps pareil, qui ne marche
pas, mais qui saute, avec des retours, des reculs, une violence
d'allure saccadée, qui déconcerte à tout instant. Depuis le temps si
rude où j'ai conté 93, je n'avais rien trouvé de tel. La Régence n'est
pas si sanglante, mais elle n'est guère moins violente dans son énorme
brisement d'intérêts, d'idées, d'hommes, d'âmes et de caractères.
De là une grande fluctuation apparente dans ce volume. En relisant, je
m'en étonne moi-même. C'est qu'il est fort et vrai, sincère, sans
ménagement d'aucune sorte, ni prétention, ni adresse de littérature.
L'histoire n'est pas un professeur de rhétorique qui ménage les
transitions. Si le passage est brusque et la secousse rude, tant
mieux; ce n'est qu'un trait de vérité de plus.
Mais c'est à mes dépens. Plus je suis vrai, moins je suis
vraisemblable. Quelle belle prise pour la critique! Un historien qui,
avec son principe simple, semble si souvent dévier, qui pas à pas suit
misérablement les courbes infinies de la nature humaine, qui ose dire:
«Dubois eut un bon jour,» ou: «Tel jour, d'Aguesseau mollit.»
Qu'y puis-je? et que faire à cela? Avec ma fixité de foi, et la
fermeté de mon jugement total sur les grands acteurs historiques, je
suis le serf du temps. Et il faut bien que je le suive dans les
aspects divers que ces figures prennent de lui. Je le suis par année,
par mois, par semaine et jour même. Les habiles verront à quel point
j'ai daté, je veux dire, précisé la nuance de chaque jour.
D'éminents écrivains, savants, ingénieux (je pense à MM. de Goncourt),
ont souvent rapproché les temps de la Régence de ceux de Louis XIV.
Mais il y a bien des âges entre ces deux âges. Je me suis interdit
(sauf un seul fait, je crois) de me servir d'aucun auteur qui ne fût
pas strictement du temps du Régent.
J'ai poussé si loin ce scrupule, que je me suis même abstenu de rien
prendre dans d'Argenson, qui écrit peu après, mais lorsque Fleury a
passé. Fleury, ce misérable temps de silence, d'assoupissement, est
l'exacte contre-partie de la Régence, si bruyante. On touche à l'âge
du Régent, de Law et des _Lettres persanes_, et on s'en croirait à
cent lieues.
* * * * *
Je me tiens de très-près aux témoins exacts et fidèles qui notent et
le mois et le jour, aux journaux de l'époque (V. mes _Notes_). Combien
ils m'ont servi, spécialement celui qui est encore en manuscrit, on le
verra dans les crises rapides où Law, de moment en moment, fait
jaillir de son front les expédients du présent ou les lueurs de
l'avenir. On le verra dans le combat obscur qui se livre autour de
l'enfant royal, et dans les misères de Dubois, déjà abandonné, aux
approches de M. le Duc. Ce ne sont pas des mois, ce sont des années
presque entières, dont l'histoire jusqu'ici ne pouvait presque dire un
mot.
1er octobre 1863.
HISTOIRE
DE FRANCE
CHAPITRE PREMIER
TROIS MOIS DE LA RÉGENCE--HOSTILITÉ DE L'ESPAGNE[1]
[Note 1: Noailles a été trop maltraité par Saint-Simon. Ses
idées étaient praticables. L'expulsion des Jésuites, le
lendemain de la mort de Louis XIV, eût été populaire, facile
(autant qu'elle l'avait été en Sicile au duc de Savoie). Elle
eût terrifié le parti jésuite, le duc du Maine. Le rappel des
protestants eût été plus difficile, parce qu'ils avaient
contre eux, non-seulement les Jésuites, mais les jansénistes,
le cardinal de Noailles (_ms. Buvat_, janvier 1716).
Néanmoins, dans l'extrême détresse où on était, lorsque 1,500
personnes mouraient de faim dans une seule paroisse,
Saint-Sulpice (_ibidem_), on eût trouvé fort bon que
l'émigration protestante rapportât ses capitaux, ses
nombreuses et si utiles industries.
Il est certain qu'à ce moment, la Régence fut admirable
d'élan, de bonnes intentions, de réformes utiles, dont
plusieurs sont restées (exemple, la comptabilité régulière,
la suppression d'une foule d'offices, etc.). Les fautes, les
vices du Régent, sont bien moins excusables que la situation
dont il hérite. V. Noailles, Forbonnais, Bailly, mais surtout
M. Doniol, qui a formulé parfaitement que nul remède ne
suffisait dans la situation _sans issue_ que laissait Louis
XIV.]
Septembre-Décembre 1715
L'aimable génie de la France, lumineux, humain, généreux, éclate le
lendemain de la mort de Louis XIV dans tous les actes du Régent.
Admirable coup de théâtre. La noble langue qu'il parle dans les
ordonnances est celle qui se retrouvera dans les lois de l'Assemblée
constituante. C'est l'esprit de 89.
L'autorité, chose nouvelle, explique et motive ses actes devant le
public, prouve qu'ils sont nécessaires et justes, prend la nation à
témoin des difficultés du moment, établit que, dans une situation
désespérée, on ne peut employer que des remèdes extrêmes. Tout cela
exprimé dans une noblesse, une mesure, une délicatesse singulière,
bien étonnante alors. Et, disons-le, attendrissante, lorsque l'on
songe à l'état de la France, de ce malade si malade! On y sent la
douceur d'un compatissant médecin.
On verra les nécessités cruelles qui changèrent tout cela. Placée
fatalement sur une pente horriblement rapide, la Régence devait
glisser. Sous Colbert même, on roule à la descente. Un char lancé
depuis cinquante années, qui descend de si haut, de si loin, si
longtemps, nulle force ne l'arrête. Ceux qui n'en viennent pas à bout
et désespèrent, alors prennent le vertige et continuent le mouvement.
N'importe. Les faiblesses, les hontes et les folies qui viendront, ne
peuvent nous empêcher de dire ce qui est exactement vrai: qu'en ses
commencements, les actes du Régent furent admirables de bonté, de
sagesse.
Le principe d'où part son conseil de finances est celui-ci: _Point de
banqueroute, mais de fortes réformes économiques, une juste réduction
de l'intérêt des rentes._ Les rentiers qui n'acceptent pas la
réduction seront remboursés de leurs capitaux (par termes, de six mois
en six mois). On rembourse une foule d'offices onéreux pour l'État par
un très-juste emprunt que l'on demande à ceux qu'on ne supprime pas et
dont les charges seront d'autant plus fructueuses.
Pour la première fois, le gouvernement a des entrailles humaines, et
il sent la faim de la France. Il se demande: «A-t-on de quoi manger?»
Il rend aux affamés le poisson et la viande. Suppression des droits
sur la pêche, libre entrée des bestiaux étrangers, du beurre, etc.
Excellente mesure; mais achèteront-ils de la viande ceux qui n'ont pas
même de pain?
La grande réforme économique commence par le roi même. Plus de cour
régulière; plus de Versailles; le roi loge à Vincennes et le Régent au
Palais-Royal. On supprime Marly et son jeu effréné.
Versailles était un monstre de faste et de dépenses, un gouffre de
cuisine, de valetaille, de canaille dorée. Le roi y reviendra; mais ce
ne sera jamais le même Versailles, avec ses logements innombrables,
ses tables de Gargantua à tout venant, l'éternelle mangerie d'un
peuple de gloutons si terriblement endentés.
D'autres abus viendront, sournois, sous Fleury l'économe, sous le
froid Louis XV. On ne reverra plus la solennité si coûteuse de
l'ancienne grande monarchie.
Versailles avait à lui une petite armée d'officiers, de gentilshommes,
qu'on appelait la Maison du roi, carnaval ruineux de militaires
acteurs, à grands costumes, à haute paye. Tout cela est rogné par des
ciseaux sévères.
On réduit, supprime en partie la gigantesque armée fiscale de Louis
XIV. Cent mille hommes pour lever l'impôt! Tant de mains! qui
retenaient tant qu'il n'en arrivait que le tiers!
Pour la première fois on proclame les garanties de l'avenir. _Nul
impôt désormais qu'en vertu de la loi_ (la loi d'alors, les arrêts du
Conseil). Plus de taxes frappées par simples lettres de ministres.
Plus de vivres ou fourrages enlevés pour les troupes. Les agents qui
accablent de frais les contribuables restitueront au quadruple. Chose
bien singulière, on promet récompense aux receveurs qui poursuivent le
moins, qui font le moins de frais!
Ce qui est grave et de grande portée, on peut dire révolutionnaire,
c'est que le gouvernement, loin de s'appuyer sur les notables, les
_élus_, les aristocraties locales, les menace au contraire, leur
reproche leur injuste répartition de l'impôt, leur coupable entente
avec les employés du fisc, les accuse de protéger le riche, d'écraser
le pauvre. Il rappelle les intendants de province à leur devoir, celui
de faire deux chevauchées par an, de voir tout par eux-mêmes. Les
trésoriers de France doivent aussi visiter les paroisses. On crée des
contrôleurs, des inspecteurs des finances pour vérifier les registres,
les caisses des comptables. Les comptes, pour la première fois, se
font en parties doubles. Seul moyen d'y voir clair. Ces belles
réformes sont restées.
On voulait en faire une bien plus grande et fondamentale, si grande
que la Révolution elle-même ne l'a pas faite. Nous l'attendons
toujours. Je parle de l'établissement de l'_impôt proportionnel_,
léger au pauvre, fort sur le riche, croissant exactement selon la
grandeur des fortunes. Les projets de ce genre furent accueillis et
goûtés du Régent. Il en fit faire essai à Paris, en Normandie, à la
Rochelle. Ce dernier, confié au meilleur citoyen de France, le grand
géomètre et marin, qu'on appelait le petit Renaut, ami de Vauban, de
Malebranche, coeur héroïque et bon qui n'eut d'amour que la patrie. Il
voulut faire cet essai à ses frais et y usa ses derniers jours.
La plupart des historiens se sont moqués de tout cela, parce que de
ces nobles projets beaucoup restèrent sur le papier. À tort. Plusieurs
s'exécutèrent et portèrent un fruit très-réel. La comptabilité fut
fondée pour toujours, la machine régularisée. La plupart des employés
supprimés ne furent pas rétablis, et l'on fut définitivement allégé de
ces lourdes charges.
C'étaient les fruits de la raison de tous, du gouvernement collectif.
Le Régent, magnanimement, avait substitué des conseils aux ministres,
fait appel à la discussion, à l'examen, à la lumière. Pour la première
fois, elle entra dans l'antre de Cacus, je veux dire dans les ténèbres
du vieil arbitraire ministériel. Lorsque l'on voit la profonde
horreur, la saleté, le tripotage, qui régnaient dans le cabinet de
tout contrôleur général (V. _Saint-Simon_, 1710), ce mot _antre_ n'est
pas assez, il faut dire écuries, égout, latrine immonde. Il est bien
naturel que Fénelon, le duc de Bourgogne, l'abbé de Saint-Pierre, le
Régent, aient eu l'idée de ces conseils, désiré qu'on en essayât.
Pour qu'ils fussent parfaitement libres, le Régent y mit tous ses
ennemis, ses calomniateurs, tel qui voulait qu'on lui coupât la tête,
qui parlait de le poignarder. L'un avait dit: «Je serai son Brutus.»
Mais celui-là était capable, inventif et de grand esprit. Le Régent
lui donna la première place, le fit chef du conseil des finances.
Au conseil ecclésiastique, il appela la vertu et l'austérité, les
purs, les irréprochables, l'archevêque de Noailles, d'Aguesseau, et
jusqu'à Pucelle, un âpre janséniste, vrai héros du parti. C'étaient
justement ceux que les persécutés auraient élus. Le Régent espérait, à
tort, qu'ayant souffert, les jansénistes seraient tolérants pour les
protestants.
Quel changement depuis le dernier roi! et quelle différence profonde
d'avec tous les rois antérieurs! Qui règne? moins un homme que le
libre esprit et la grâce, le _parti de l'humanité_.
Que signifie ce mot? que, sous la barbarie des temps divers, sous le
sanguinaire fanatisme, sous la cruelle raison d'État, de Montaigne à
Molière, à Vauban, à Montesquieu, à Voltaire, au Régent, il exista
toujours une succession d'esprits libres et doux, qui, par des voix
diverses, mais concordantes, nous rappelaient à la nature, à la
clémence, à la bonté.
Contraste douloureux, humiliant pour la faiblesse humaine! Cet homme
vicieux était l'homme de France, non pas _le meilleur_, à coup sûr,
mais, ce qui est toute autre chose, _le plus bon_. La bonté, la
bienveillance universelle, était le fond de sa nature, brillait,
charmait en tout. Rien de haut, rien de dur. Pas même d'humeur dans
les plus grands tiraillements. Une patience merveilleuse, excessive à
écouter, supporter les impertinences de l'un ou les aigres sermons de
l'autre. Ceux même qui souffraient le plus des honteuses misères où il
noya sa vie, le sentirent, à sa mort, irréparable, unique, pour la
douceur du coeur et pour la lumière de l'esprit.
L'enfant, sec de nature et parfaitement insensible, qu'on appelait le
Roi, sentait cela lui-même. Bien loin de croire un mot des sottes
calomnies qu'on voulait lui insinuer, il comprit de bonne heure, avec
l'instinct de son âge, que cet homme charmant lui était très-bon et
très-tendre et vraiment le meilleur pour lui.
Le Régent avait eu un sacre singulier, un beau baptême que n'eut nul
roi du monde, d'être le martyr de la science. Il avait failli périr
comme empoisonneur, pour son amour de la chimie. Son premier soin fut
d'émanciper l'Académie des sciences. Il ouvrit la Bibliothèque royale
au public. Il fonda dans le Louvre une Académie des arts mécaniques.
Il donna, sans compter, aux savants, aux artistes, aux gens de
lettres. Et il donnait, bien plus que de l'argent, un ravissant
accueil, leur parlant à tous leur langage, leur disant des mots
justes, éloquents, pénétrants, qui montraient qu'il était des leurs,
des mots émus pour la science, pour eux, des paroles d'amis. Il les
logeait avec lui et chez lui, ou mieux, au Luxembourg, chez sa fille,
tant aimée. Il allait tous les jours la voir et causer avec eux.
Le grand roi lui laissait un terrible héritage, une situation
contradictoire, absurde et sans issue,--trois dangers, dont un seul
pouvait être mortel pour la France:
1º La caisse vide, la banqueroute, rien pour payer les troupes;
_impossibilité d'armer_;
2º L'Europe irritée, l'Angleterre provoquée, la paix presque rompue,
donc _la nécessité d'armer_;
3º Un testament funeste qui, en léguant le pouvoir au bâtard, risquait
de le donner réellement au roi d'Espagne, dont le duc du Maine n'eût
été que le lieutenant. On croyait à Madrid, on disait à Paris, que
Philippe V, seul, sans armée, entrant de sa personne en France, comme
oncle, prendrait la tutelle et déposséderait le régent. De là, pour
celui-ci, une situation chancelante, la nécessité déplorable (où l'on
vit jadis Henri IV) d'acheter un à un, dans une telle pénurie! les
princes et les grands qui vendaient leur fidélité.
Donc résumons:
La guerre en perspective. Point d'argent pour la faire. Et le peu
qu'on emprunte, raflé par les seigneurs.
Les partisans du roi d'Espagne, ceux du duc du Maine, demandaient
hypocritement pourquoi, dans ces dangers, on ne convoquait pas les
États généraux. C'était aussi l'avis des spéculatifs érudits, amants
du passé féodal, de Boulainvilliers le gothique, de Saint-Simon, des
gens du temps de Charlemagne, qui croyaient rétablir les douze pairs
et les hauts barons, écraser la Robe et le Tiers. Pour assembler la
France, il fallait qu'il y eût une France. Avec celle qu'avait faite
Louis XIV, une France assommée, éreintée, cette comédie des États eût
été un champ admirable au parti des couleuvres, des menées
souterraines, celui du duc du Maine. Il eût habilement groupé et les
restes de la vieille cour, et les partisans des Jésuites, et les amis
du roi d'Espagne, enfin la grande masse des petits nobles (qu'il
animait contre les ducs et pairs), la masse des quasi-nobles (notables
et municipaux), tout un peuple de Sottenvilles, arrivés de province,
aigres pour le Régent, qu'ils disaient le roi de Paris. D'un bel élan
patriotique, ces idiots auraient appelé l'étranger.
Je le dis, l'_étranger_. Philippe V regrettait la France, et se
croyait Français. Mais il était devenu plus Espagne que l'Espagne
même.
On a horreur de dire le nombre épouvantable d'hommes que l'Inquisition
brûla sous son règne, la sauvage police qu'elle exerçait, les
populations supprimées, englouties, dans ses _in pace_. Pouvoir
énorme, hideuse royauté, qui un moment rendit le roi jaloux, en 1714.
Mais sa dévotion l'emporta. La cabale italienne, qui le tenait alors,
releva la puissance du Saint-Office. Et c'est à ce moment, juste en
1715, que la France risqua d'avoir un tel Régent, un bigot maniaque,
et le serf de l'Inquisition!
Par sa mère bavaroise, Philippe V venait d'un mélange de
Bavière-Autriche, où les esprits troublés ne sont pas rares. Il avait
pour aïeul l'affreux Ferdinand II, le spectre de la guerre de Trente
ans. J'ai dit le tragique roman de sa mère, ermite en plein
Versailles, affolée de sa Bessola. Le vertige du Tyrol était dans
cette tête, et elle le transmit à son fils. Comme elle, il fut tout
amoureux, mais à la façon de son père, le gros Dauphin blondasse, et
il en eut la sensualité bestiale.
Né tel, il tomba en Espagne, dans l'âpre et violente contrée,
admirable pour faire des fous. Charles-Quint le devint. Philippe II,
dans ses derniers rêves de son sinistre Escurial, d'avance éclipsa don
Quichotte.
Philippe V ne fut fou que par moments. Il n'était pas dénué d'esprit,
souvent parlait très-bien. Presque toujours muet, et enfermé, comme
l'avait été sa mère, il ne voyait guère que sa femme. Le sexe annulait
tout en lui. Il fut le mari le plus assidu, le plus mari qu'on vit
jamais, acharné, implacable d'exigence amoureuse. Sa première femme,
malade à la mort, perdue d'humeurs froides, dissoute et couverte de
plaies, n'eut pas grâce un seul jour, ne put faire lit à part.
L'aimait-il? Le jour de sa mort même, il alla à la chasse, selon son
habitude, et, rencontrant le convoi au retour, froidement le regarda
passer.
La vieille princesse Des Ursins, qui gouvernait, fut prise dans un
double embarras, le veuvage du roi et un essai de réforme qu'elle
avait commencé. Réforme des finances, réforme du clergé et surtout de
l'Inquisition. Si elle n'eût été si âgée, elle se serait fait épouser,
et elle aurait gardé le roi. Mais il lui échappa d'abord par la
dévotion, puis par un second mariage. On a souvent conté sa
brouillerie avec Versailles, mais trop peu rappelé qu'elle avait
contre elle l'Inquisition et le clergé.
Avec le tempérament du roi, il n'y avait pas un moment à perdre pour
le marier. La Des Ursins cherchait dans toute l'Europe, mais chaque
princesse lui faisait peur. Elle craignait surtout un trop grand
mariage, une fille de roi qui eût pris ascendant. Il n'y avait guère
de plus petit prince que le duc de Parme. Donc elle ouvrit l'oreille
lorsque son envoyé Alberoni, un nain bouffon qui l'amusait, lui
demanda un jour pourquoi elle ne prendrait pas la nièce de son maître,
le duc Farnèse, une fille toute simple, élevée dans un grenier du
palais, qui ne savait que coudre. La princesse le crut, fit la chose;
puis, un peu tard, mieux informée, elle voulut la défaire. Mais le
mariage était déjà célébré à Parme. D'autre part, le roi était dans
une terrible impatience; Alberoni, grossièrement, obscènement, à sa
manière, lui avait décrit la fille, selon les goûts du roi, la disant
«une grasse Lombarde, bien empâtée de beurre, de parmesan.» Éloge
mérité de toute la maison des Farnèse, dont le dernier meurt à force
de graisse.
Ce charmant idéal envahissant le coeur du roi, il sut très-mauvais gré
à la princesse Des Ursins de vouloir lui inspirer des défiances sur sa
future épouse. Alberoni l'avait pris entièrement par ses contes
luxurieux. Il en tira deux choses pour la jeune reine qui arrivait: 1º
l'ordre verbal de lui obéir en tout; 2º un billet où il lui mandait de
faire arrêter, enlever madame Des Ursins, finissant par ce mot
d'exquise délicatesse: «Ne manquez pas votre coup tout d'abord.
Autrement, elle vous _enchantera_ et nous empêchera de coucher
ensemble, comme avec la feue reine.» Il est vrai que la Des Ursins,
aux derniers jours, l'avait sagement prié d'épargner la mourante, qui
pouvait lui donner son mal.
Alberoni porta ce mot lui-même à la frontière où était la jeune reine,
et se tint dans la coulisse pour surveiller l'exécution. Autrement
cette fille sans expérience n'eût eu ni l'assurance ni la férocité
impudente pour jouer cette scène de fausse fureur sans cause ni
prétexte. Tout le monde l'a lue dans Saint-Simon. C'était l'hiver; la
vieille dame fut enlevée en habit de bal et traînée vingt jours dans
les glaces, au hasard de la faire crever. Le lendemain, le roi qui
était venu au-devant, rencontra enfin sa grasse Lombarde, et l'épousa
sur l'heure dans la première maison qui se trouva. En plein jour, ils
se mirent au lit.
En rentrant à Madrid, on rendit à l'Inquisition ses droits et
privilèges. On renonça à la réforme du clergé. Alberoni, sans titre,
devint le seul ministre et le vrai roi d'Espagne. Son triomphe était
celui de l'Église. Il entretint dès lors une étroite correspondance
avec Rome pour obtenir le chapeau. Il donna de sa main au roi un
confesseur jésuite, et le plus agréable au pape, le P. d'Aubenton,
principal rédacteur de la bulle _Unigenitus_. La reine aussi reçut un
confesseur de la main de ce Figaro.
Elle était jusque-là la créature d'Alberoni, qui l'avait tirée de son
néant de Parme et l'avait si lestement délivrée de la Des Ursins. Mais
elle prit si fortement le roi qu'en un moment elle fut maîtresse de
tout. Ce n'était pas une petite fille. Elle avait vingt-quatre ans.
Elle était forte, véhémente, envahissante. Comme elle avait été
très-malheureuse, très-durement tenue par sa mère, sa situation
nouvelle, tout enfermée qu'elle fût, était pour elle une liberté
relative. Elle y fut gaie, charmante, et elle enveloppa entièrement
Philippe V. Elle partagea, resserra la captivité qu'il aimait. Ils
furent prisonniers l'un de l'autre. Même chambre, petite, un seul lit,
et petit. Ils se quittaient si peu que même avec son confesseur, le
roi ne restait qu'un moment. Et, si la confession de la reine était un
peu longue, le roi l'interrompait. Si en marchant elle restait de deux
pas en arrière, il se retournait, l'attendait. Ils communiaient,
priaient, chassaient, mangeaient ensemble. Ni nuit, ni jour, nul _à
parte_.
Alberoni était souvent en tiers. La reine lui donna un rival
d'influence. Se trouvant grosse, elle voulut avoir sa nourrice, la fit
venir de Parme. Cette femme, Laura Piscatori, était une simple
paysanne, mais fort intelligente, et la reine eut dès lors une âme à
elle. Cette nourrice eut le bas service intérieur, qui donnait tant de
prise. Elle entrait le matin, tirait les rideaux, aidait la reine à
prendre les premiers vêtements avant la toilette. Elle fut, peu à peu,
comme un animal domestique qui voyait tout, le plus caché, les secrets
rapports des époux. S'il y avait un peu de froid, elle les
rapprochait. Elle avait deux moments uniques où la reine était seule
et pouvait s'épancher, bien courts, il est vrai, cinq minutes, où le
roi sortait pour se faire habiller et où la reine se chaussait; et
parfois un peu plus, quand il recevait le Conseil de Castille. Alors
elle glissait à la reine des papiers, des mémoires, des lettres
secrètes. La nourrice était l'unique intermédiaire qu'elle eût avec le
monde. Il n'y avait pas à servir la reine en galanterie. Mais la
nourrice la servait, la chauffait en son unique passion, ses plans
d'établissements futurs, de royautés pour ses enfants.
Cette société unique et très-secrète, qui paraissait si peu, primait
Alberoni, et faisait vraiment un gouvernement de nourrice et de femme
grosse. Le roi avait du premier lit un fils, le futur roi d'Espagne.
Toute la pensée des femmes fut de chercher comment l'enfant à naître
et ceux qui pourraient suivre deviendraient aussi rois, princes, au
moins en Italie. La condition, des reines veuves était intolérable en
Espagne; elles devenaient forcément religieuses. Ces Italiennes ne
s'en souciaient pas; elles rêvaient le retour dans leur beau pays, une
retraite splendide et paisible chez un fils de la reine qui aurait
Parme, la Toscane, qui sait? les Deux-Siciles? L'obstacle était
l'Empereur. Il eût fallu brouiller l'Angleterre avec l'Empereur,
offrir à George de si grands avantages aux dépens de l'Espagne, qu'il
laissât faire ce qu'on voulait de l'Italie. Mais Philippe V y
consentirait-il? honnête et scrupuleux comme il était, immolerait-il
aux Anglais le commerce espagnol, traiterait-il avec les hérétiques,
trahirait-il la cause sainte que Rome et tous les catholiques
appuyaient de leurs voeux, la cause du Prétendant, ce grand intérêt de
donner un roi catholique à l'Angleterre, à la puissance qui, par la
dernière paix, se trouvait l'arbitre du monde?
Alberoni dut, s'il voulait garder la faveur de la reine, entrer dans
cette voie. Lui qui venait de relever l'Inquisition, il dut décider le
roi à rechercher l'alliance hérétique, à reconnaître la succession
protestante. Tant que Louis XIV vécut, on n'osa pas même en parler.
Lui mort, sans ménagement, on démasqua la batterie. Alberoni, la
reine, sans retard, sans ménagement, exigèrent de Philippe V qu'il
tournât tout à coup contre sa foi, contre l'opinion nationale de
l'Espagne, contre la volonté de son grand'père, qui, sur son lit de
mort, lui avait écrit pour le Prétendant.
On profita de sa mauvaise humeur contre la France et le Régent. On lui
montra que le Régent rechercherait l'alliance de George et qu'il
fallait le gagner de vitesse. Il semble cependant que le bon roi
d'Espagne ait lutté environ huit jours. Il était fort dévot, craignait
l'enfer, exécrait l'hérétique. Quoique Alberoni fût déjà son ministre
réel, le ministre nominal était le grand inquisiteur, qui faisait un
peu la balance. La reine la rompit, vainquit, emporta tout.
Dans cette précipitation indécente, l'honneur du roi n'était pas
ménagé. Elle ne daignait cacher l'empire honteux qu'elle exerçait sur
lui, ses moyens plus honteux encore. D'une part, elle lui faisait
suivre un régime irritant de viandes, d'alicante et d'épices, sans
mouvement qu'un peu de chasse en voiture. De l'autre, elle le domptait
par les plaisirs ou les refus. Rien n'était ménagé, caresses, menaces,
flatteries. Au besoin, elle était très-basse, parfois lâche à ce point
d'admirer la beauté du roi (dont le nez touchait le menton).
Ce sont les premières scènes, et non pas les moins rebutantes, d'un
temps où la nature, hardie et sans réserve, triomphera souvent des
intérêts moraux. Cette femme toujours enfermée, qui ne put rien savoir
du monde, ignorante, d'autant plus hardie, le troubla vingt années.
Elle avait l'âpreté maternelle de la chatte et sa furie pour ses
petits. Pour eux, elle alla à l'aveugle jusqu'à ce qu'elle eût fait
son fils roi, son mari idiot.
L'emploi peu scrupuleux des sinistres recettes qui ravivent l'amour
aux dépens de la vie, aboutit à l'épilepsie. Les enfants de Philippe V
eurent de leur père cet héritage et le portèrent de la maison
d'Espagne dans celles d'Autriche et de Naples. La moitié de l'Europe
fut gouvernée par des fous.
Dès le 18 septembre, Alberoni, autorisé du roi, négocia avec
Dodington, l'envoyé anglais à Madrid. Il s'agissait d'abord de
détruire les barrières que les Anglais trouvaient dans l'Espagne et
ses colonies. On tentait l'Angleterre par le côté secret de sa
concupiscence, les mers du Sud, le commerce des précieuses denrées qui
devenaient des besoins pour l'Europe, la fourniture des nègres qui les
cultivent, trafic si lucratif. On voulait dire au fond: «Nous ouvrons
l'Amérique. Ouvrez-nous l'Italie.» On ne le disait pas encore.
Cependant Dodington fut tellement ravi, ébloui, qu'Alberoni n'hésita
pas à lui confier toute la pensée de la reine, et que bientôt il
écrivit à Londres: «qu'il n'était rien que l'on n'obtînt, si on la
laissait faire en Italie un bon établissement pour ses enfants.» Elle
eût donné tout à ce prix, presque l'Espagne elle-même.
La première lettre de Dodington à Londres pour annoncer les offres de
l'Espagne est du 20 septembre. Date extrêmement importante. Avant le
30, un mois après la mort de Louis XIV, le gouvernement whig, notre
ennemi, sut que désormais la France était seule, que l'union des deux
branches de la maison de Bourbon était dissoute. La fameuse sottise:
«Il n'y a plus de Pyrénées,» reparaissait ce qu'elle est, une sottise.
Les Pyrénées se relevaient plus hautes. La France, désormais isolée de
l'Espagne, était plus faible sous le Régent que la veille de la mort
du roi.
Dodington écrivait à Londres: «Voilà la France et l'Espagne brouillées
plus qu'elles ne le seraient par une guerre de quinze ans.»
Cette brouillerie allait tout d'abord passer aux voies de fait.
Alberoni, en attendant qu'il eût construit des vaisseaux, en louait
pour poursuivre les nôtres dans les mers du Sud. Il nous fermait ces
mers, qu'il ouvrait aux Anglais, se tenant même prêt à les aider dans
la destruction de notre marine.
Quel encouragement pour Marlborough, pour les aboyeurs de la guerre!
L'Angleterre est le pays des fortes haines, des colères longues et
obstinées. Nombre de whigs sincères retenaient fidèlement l'horreur du
dernier règne, la trop juste rancune de la _Révocation_. Pour eux,
Louis XIV n'était pas mort, et ne pouvait mourir; ils le gardaient
présent pour justifier leur haine pour nous. Les machines infernales
qu'ils lancèrent contre Saint-Malo, elles restaient dans leurs
coeurs, chargées et surchargées de voeux pour faire sauter la France.
Les deux marines se haïssaient cruellement. Dans une guerre (de duels
à la fin), on s'était des deux parts envenimé jusqu'à n'avoir plus âme
d'homme. Notre Cassart, si vaillant, fut féroce, et, sans scrupule,
arma les flibustiers. Nos trop heureux corsaires stimulaient l'ennemi,
comme les mouches qui rendent un taureau fou. Les Anglais tuaient tout
ce qu'ils prenaient. Et encore, ils ne se contentaient pas de la mort;
ils y joignaient parfois de longs supplices.
À ces haines atroces, trop réelles, ajoutez les fausses. Les plus
véhéments orateurs, les plus emportés contre nous, étaient les
patriotes de l'_Alley change_, les vaillants de l'agiotage qui, dans
la crise de la guerre, avaient eu leurs combats, leurs victoires, de
merveilleux Blenheim de bourse, des rafles incomparables. Le calme
plat désolait ces héros.
Dans un moment pareil, l'offre de Philippe V était un coup cruel pour
nous, et, disons-le, un acte bien étonnant d'ingratitude. Il avait
déjà oublié que nous avions, pour le faire roi, accepté contre
l'Europe la plus épouvantable lutte, sacrifié deux milliards, un
million d'hommes! La nation, non moins que le roi, nous était
redevable. Si elle n'avait un Espagnol, elle devait vouloir un
Français, un prince de race, de langue latine. Elle devait repousser
l'Autrichien, le blond barbare allemand, dont elle n'eût pas compris
un mot. Pour chasser ce barbare, elle eut un moment d'élan admirable,
mais court, et généralement, elle rejeta le poids de cette longue
guerre sur les armées de la France, et triompha par notre sang.
Et, aujourd'hui, au bout d'un mois, nous recevions derrière ce coup
fourré de l'abandon de l'Espagne. Nous perdions, pour la guerre, notre
compagne naturelle, notre _matelot_, comme on dit en marine du
vaisseau acolyte qui doit garder le flanc du vaisseau engagé en
bataille.
Ainsi, quel que pût être le gouvernement bienveillant de la Régence,
son élan juvénile et son semblant d'espoir, elle n'avait rien de
solide, et réellement portait en l'air. Sans allié, sans argent ni
ressources, pliant sous deux milliards et demi de dettes, elle était
de plus entourée par la meute implacable des illustres voleurs qui lui
mettaient le marché à la main, la rançonnaient, sinon, passaient du
côté de l'Espagne.
CHAPITRE II
GRANDEUR DE L'ANGLETERRE--ÉTAT INCURABLE DE LA FRANCE
1716
L'Angleterre est grande en ce siècle, grande d'elle-même et par
l'éclipse de la France. Celle-ci, pour longtemps, est absente des
affaires humaines. Elle ne fera que des sottises en politique, en
littérature des oeuvres de génie.
Naufragée et demi-brisée, enfonçant, elle roule entre deux eaux dans
le sillage du vaisseau britannique. Tout flotte derrière celui-ci,
non-seulement les puissances protestantes, mais les catholiques.
L'Espagne, l'Empereur, la courtisent pour arracher des lambeaux
d'Italie.
Cette grandeur de l'Angleterre n'est point illégitime. Seule, entre
les nations d'alors, elle a les trois conditions pour vivre et agir:
un principe, une machine, un moteur.
C'est le moteur qu'on n'a pas remarqué. Sans lui, elle n'eût rien
fait. Son beau principe du _gouvernement de soi par soi_ était
représenté, très-peu fidèlement, par deux chambres aristocratiques. Sa
fameuse constitution,--une vieille machine de Marly,--était propre à
ne pas bouger et ne rien faire. La prétendue balance n'était qu'une
bascule alternative. L'Angleterre prit force et vigueur, justement
parce qu'il n'y eut plus ni balance ni bascule. Un moteur vint, qui
emporta tout en ligne droite, dans un mouvement simple et fort. Ce fut
le parti de l'argent, le tout jeune parti de la banque, auquel se
réunit bien vite la haute propriété; bref un grand parti riche, qui
acheta, gouverna le peuple, ou le jeta à la mer; je veux dire, lui
ouvrit le commerce du monde.
Ce parti de l'argent se vantait d'être le parti patriote. Et la grande
originalité de l'Angleterre, c'est que cela était vrai. La classe des
rentiers et possesseurs d'effets publics, spéculateurs, etc., qui
était pour les autres États un élément d'énervation, pour elle était
une vraie force nationale.
Cette classe fut et le moteur et le régulateur de la machine. Elle
poussa tout entière d'un côté. Il y eut impulsion, et non fluctuation.
J'ai montré, au moment critique de 1688, combien l'Angleterre flottait
encore. Ni l'Église, ni la propriété territoriale, ces prétendus
éléments de fixité, ne lui donnaient aucune base. Les propriétaires
étaient divisés (tories et non-tories, catholiques et non-catholiques,
jacobites et non-jacobites). L'Église n'était pas moins divisée
contre elle-même; l'Anglicane faussée par son credo absolutiste,
jusqu'à regretter Jacques II! Et il eut même des Puritains pour lui!
Des Puritains regrettaient le Jésuite! Que serait devenu Guillaume à
la Révolution sans le fanatisme héroïque de nos Réfugiés.
Par la création de la Banque, par la Dette publique, par la formation
de plusieurs Compagnies patronnées de l'État, un monde nouveau fut
évoqué et sortit de la terre, suspendu uniquement à la cause de la
liberté, à la révolution protestante et parlementaire, nullement
flottant ou divisé, mais serré en masse compacte par l'identité
redoutable des idées et des intérêts. Ce fut le coeur, le nerf des
whigs. Ceux-ci avaient fait _au dernier vivant_ avec la liberté
publique. Que le roi catholique revînt, le propriétaire restait
propriétaire, et même l'évêque anglican serait resté évêque, mais le
rentier ne restait pas rentier. Il savait cela à merveille. Ce fut sa
ferme foi que le gouvernement de droit divin ne payerait nullement les
dettes de la Révolution.
Mais pour comprendre bien cette singularité anglaise, il faut
envisager dans la généralité de l'Europe, un grand fait qui commence,
sous ses deux caractères, l'épargne et le placement, la spéculation et
le jeu.
Le jeu précède l'épargne. Qui a peu, garde moins, mais risque, hasarde
volontiers, afin d'avoir beaucoup.
On a vu quelque chose de cela du temps d'Henri IV, et pendant la
guerre de Trente ans, les fameuses loteries d'Italie, où jouait toute
l'Europe, les jeux de cartes et jeux de guerre, la manie furieuse de
chercher la fortune par toutes les voies du hasard, intrigues ou
batailles. Au fond même génie. Waldstein fut un joueur, Mazarin un
tricheur. Le froid calculateur, Turenne, trouva l'art et les règles;
il tint académie du grand jeu de la mort.
Tout cela n'était rien en comparaison de ce qui se vit à mesure que le
jeu, la loterie, l'amour de la spéculation, atteignirent des peuples
entiers. Dans la longueur des guerres, tous les rois, forcés
d'emprunter, devinrent des tentateurs qui par des primes et des usures
énormes forcèrent l'argent timide à devenir hardi, à s'associer aux
grands hasards. L'épargne, accumulée par la sobriété ou l'avarice,
sortit, s'aventura, se jeta aux coffres publics. Les aventures
cruelles de banqueroutes, de réductions effrayaient un moment,
l'attrait des gros gains ramenait. Une maladie secrète, propre à nos
temps modernes, titillait, stimulait, démangeait en dessous,--le
prurit des loteries, la douceur du gain sans travail.
L'incertitude même, le plaisir du péril, était pour plusieurs un
vertige qui, loin d'arrêter, entraînait. Nombre de sots glorieux
trouvaient beau de prêter au roi, de l'aider aux hautes affaires, de
guerroyer du fond de leurs greniers, de régenter et d'insulter
l'Europe. Cela commence en France un peu après Colbert. Le rentier
apparaît partout. À la place Royale, aux Tuileries, aux cafés, des
bataillons de nouvellistes, petits bourgeois, mal mis, de tenue légère
en décembre, n'en étaient pas moins fiers et cruels aux combats de
langue, terribles au roi Guillaume, à la Hollande, informés de
l'Europe jusqu'au fond du Nord même et suivant de l'oeil Charles XII.
Les cafés (nés de la _Cabale_, 1669) s'ouvraient partout en
Angleterre, et à côté, la tabagie turque, hollandaise. Le gin fut
trouvé en 1684, et bientôt, sans doute, le rhum, si cher à Robinson.
On chercha une ivresse moins épaisse que celle de la bière, moins
bavarde que celle du vin. On préféra la forte absorption de
l'eau-de-vie. Cependant on fumait, on rêvait de report et de
dividende. Sombre béatitude, où le spéculateur, au gré de la fumée,
voyait monter ses actions.
Tous ces muets, tous ces sauvages, au fond insociables, s'associaient
pour les intérêts. Deux terrains se créèrent, où, sans se connaître,
on put se rencontrer dans des combinaisons communes:
Premier terrain, _la Dette_. Elle commence en 1692, et elle fait
bientôt un milliard.
Second terrain, _la Banque_ (simplement de change et d'escompte), mais
qui soutient l'État, lui prête de grosses sommes sans intérêt. Elle
suspend un moment ses payements, mais bientôt renaît plus brillante.
J'ai montré au dernier volume la large exploitation que firent les
_patriotes_, sous la reine Anne, de ces deux terrains financiers, le
jeu immense qui se fît sur la guerre, la hausse et la baisse, la vie,
la mort. La vente des consciences au Parlement et la vente du sang
(obstinément versé parce qu'il se transmutait en or), c'est le grand
négoce du temps. Jeu permis et autorisé. Les plus austères, les hommes
à cheveux plats, à noirs habits, qui ont l'horreur des cartes, n'en
ont plus horreur, quand ces cartes sont des vies d'hommes, les parties
des massacres et le tapis vert Malplaquet.
Les grosses fortunes d'argent qui se créèrent et les grandes fortunes
territoriales firent une alliance tacite qui écarta les petites du
gouvernement du pays. Cette révolution profonde, décisive pour
l'avenir, passa presque inaperçue, en 1696. Les Communes avaient
adopté (à grand'peine et à une faible majorité) un bill qui eût ouvert
le Parlement aux petits riches qui avaient une centaine de mille
francs. Ceux-ci, la plupart gentilshommes de campagne, eussent été
aisément élus pour représenter la ville voisine. Il semblait que les
lords, les Norfolk, les Sommerset, les Bedford, les Newcastle, hauts
barons de la terre, dussent favoriser ces élections patriarcales de
leurs petits voisins ruraux, qui, dans la vieille Angleterre,
appartenaient, comme eux, au parti territorial (landed interest). Ce
fut tout le contraire. Les lords rejetèrent le bill qui rendait
éligible ces petits propriétaires, voulant mettre aux Communes leurs
fils cadets, leurs intendants, ou des fonctionnaires dont ils avaient
besoin, laissant aussi les marchands riches, les gros banquiers,
entrer au Parlement par les achats de votes et la puissance de
l'argent.
Les Communes cédèrent. Et, dès lors, _ce fut fait_. L'Angleterre fut
menée par cette ligue de grosses fortunes ou de terre ou d'argent,
sans égard aux petits gentilshommes de campagne, où se trouvait la
masse du parti Jacobite, beaucoup de catholiques, amis du Prétendant.
Ses ennemis, surtout les banquiers, rentiers, spéculateurs, etc., qui
croyaient son retour synonyme de la banqueroute, furent au gouvernail
de l'État. Ils y constituèrent un grand parti, attentif, informé, qui,
d'un oeil perçant, regardait le continent, la France, et constituait
pour l'Angleterre ce qu'on peut appeler une garde armée.
Ce qu'ils avaient le plus à craindre, et bien plus qu'une invasion du
Prétendant, c'était que la France ne refît ces terribles nids de
corsaires qui, sous Jean Bart, Duguay-Trouin, Forbin, Cassart, avaient
rendu le commerce impossible, la mer intraversable. Ces gros riches
qui gouvernaient, étaient en vrai péril, si la masse maritime et
commerciale chômait, languissait dans les ports. Elle se fût retournée
sur eux. L'Anglais n'est pas mauvais, s'il mange; mais s'il ne mange
pas, c'est un étrange dogue. De là la crainte extrême que le
gouvernement eut de Dunkerque, dont la destruction fut le premier, le
plus important article de la paix. De là la rancune et la rage (fort
naturelle, fort légitime) avec laquelle ils poursuivirent la mauvaise
foi de Louis XIV, qui ressuscitait Dunkerque tout doucement par la
création de Mardick.
Quant au Prétendant, lord Stanhope écrivait: «Je prie Dieu que, si
jamais la France nous attaque, elle mette le Prétendant à la tête de
l'invasion; cela seul la fera échouer.» En effet, le grand parti whig,
avec d'énormes capitaux disponibles, pouvant du jour au lendemain
avoir d'en face (de Hollande) des régiments disciplinés, craignait peu
les bandes légères qui seraient descendues d'Écosse. Même après un
succès, entrant dans l'épaisse Angleterre, elles n'auraient pas
beaucoup mordu.
Loin de craindre le Prétendant, le parti de la guerre l'aurait plutôt
encouragé. L'homme à deux visages, Marlborough, lui souriait, tâchait
qu'il compromît la France. Il y avait son neveu Berwick, et ces deux
hommes de guerre eussent été charmés de reprendre leur métier, de se
faire vis-à-vis, et de se tirer amicalement des coups de canon.
Marlborough envoyait au Prétendant de petites charités et l'assurait
de ses très-humbles services. Appât grossier pour tout autre poisson,
mais qui était avidement avalé par la mère du Prétendant, sa béate
cour et ses Jésuites. Cette cour de Saint-Germain était un monde de
romans, de miracles. Il s'en faisait (de tout petits) au tombeau de
Jacques II. Jacques III, né d'un voeu, était l'enfant du miracle, fils
de la sainte Vierge, disait son père. Et, comme tel, il ne pouvait
manquer d'être tôt ou tard aidé d'en haut. S'il avait échoué
jusqu'alors, c'est qu'on avait compté sur les moyens humains. Le ciel
n'avait daigné agir. Mais maintenant la situation étant telle, la
France tellement à bout de ressources, le ciel ne pouvait certes rien
désirer de mieux. Quelle magnifique occasion de montrer seul le bras
divin!
Dangereuse folie, mais qui ne fut nullement un léger coup de tête.
Longuement le _sage_ Torcy, commis obéissant, en avait conféré avec
notre envoyé à Londres. On avait préparé quelques vaisseaux, donné les
autorisations nécessaires aux commissaires de la marine. On avait
cherché de l'argent, et au moins on avait eu du papier; le banquier
Crozat avait donné des lettres de crédit pour l'Écosse. Tout cela
n'était nullement ignoré. L'envoyé de George criait. On niait
l'évidence. Mais le Prétendant était tout botté et allait partir de
Lorraine, débarquer le 15 à Newcastle.
Le roi rendit à la France un immense service en mourant le 1er. S'il
était mort le 10, le Prétendant ne l'eût pas su à temps, fût parti
tout de même, et nous eût irrémédiablement enfournés dans le piége
qu'on nous tendait.
La mort de Louis XIV nous replaça dans le bon sens. Loin de rompre la
paix, le Régent dit fort raisonnablement à l'Angleterre:
«Garantissez-moi le maintien de la paix, et j'éloigne le Prétendant.»
L'amiral Bing se présentant au Havre et demandant qu'on lui livrât les
vaisseaux préparés pour l'expédition, le Régent, sans les livrer, les
désarma. Il fit arrêter le Prétendant par son capitaine de gardes, le
fit reconduire en Lorraine, pour l'en rappeler, bien entendu, si
l'Angleterre voulait rompre la paix.
La cour de Saint-Germain, étourdie du coup, tâcha d'ébranler le Régent
par son côté le plus prenable, l'influence des femmes. On fit parler
une mademoiselle de Chausseraie, infiniment adroite et spirituelle.
C'était une dame riche, indépendante, avec qui le feu roi aimait fort
à causer, et qui, sans paraître y toucher, se mêlait de toute
intrigue. Elle était vieille, fit peu d'impression. On détacha alors
une certaine Olia Trant, une Anglaise belle et galante, qui vivait à
Paris et de plus d'un métier (_Mahon_). Le Régent écouta, sourit,
devina tout. Enfin la sainte cour de Saint-Germain, à bout, en vint à
un moyen étrange et bien grossier. On chercha là-bas, on fit venir
une vraie rose d'Angleterre, pas même épanouie, vierge, à ce qu'on
disait, et on mena cette victime au Palais-Royal (_Bolingbroke_). On
supposait que la pauvre petite, innocente, ignorante, par cela même,
aurait plus d'action. Mais la place était plus que prise. La vertu du
Régent était gardée par nombre de dames, bien autrement brillantes et
d'esprit et d'audace, de grâce aussi. L'une d'elles, la Parabère,
venait justement de le prendre.
Le Régent et ses amis les plus sensés, comme le duc de Noailles,
voyaient que, dans un tel état de ruine, de désorganisation, il
fallait à toute condition assurer la paix, ménager l'Angleterre et
s'entendre avec George. Qui avait fait cette situation, sinon Louis
XIV, et toutes les fautes du grand règne? La honte, s'il y en avait,
revenait à lui seul.
George était contre nous. Aux moindres démarches du Régent pour
obtenir de lui une garantie positive de la paix, il exigea une
condition impossible: que le Régent se mît la corde au cou, qu'il
bravât le grand parti qui lui avait disputé la Régence, _qu'il publiât
de nouveau les renonciations de Philippe V_, le proclamât à jamais
exclu du trône. C'était déclarer la guerre à l'Espagne et à une partie
de la France. Le Régent, dans sa position désarmée et chancelante, eût
été vraisemblablement réduit à un triste secours, celui d'une garde
anglaise, que George lui avait offerte au moment de la mort du roi. Il
serait devenu vassal de l'Angleterre, et son lieutenant en France. Il
crut qu'en tout cela George ne voulait que tendre un piége, mettre la
guerre civile ici avant de nous attaquer. Il hasarda de lui rendre la
pareille et il lâcha le Prétendant.
Il le laissa partir (12 décembre), mais seul et comme individu, donc
avec peu de chances. Les Jacobites avaient déjà eu des revers. Le
prince leur arrivait en plein hiver, trop tard. Sa défiance pour les
gens les plus avisés du parti (pour le spirituel et hardi Bolingbroke)
l'affaiblissait encore et l'annulait. Sa pâle, mince figure, avec un
air douteux, d'étranges yeux italiens qu'il tenait de sa mère, ne
parlaient guère pour lui, et jamais il ne souriait. Il venait sans
secours. Ce n'était plus le candidat de la France et de l'Espagne,
ayant pour arrière-garde deux grandes monarchies. Il se rembarqua à la
hâte.
L'effet de cette déplorable expédition fut de fortifier George
extrêmement. L'Angleterre témoigna à cet Allemand, qui ne savait pas
sa langue, une confiance qu'elle n'eut jamais pour aucun roi anglais.
On lui donna cet étonnant pouvoir de ne renouveler le Parlement que
tous les sept ans.
La France faisait contraste. Tandis que l'Angleterre s'asseyait dans
sa force, elle enfonçait dans son naufrage, plongeait dans la
banqueroute, la grande débâcle. Il eût fallu, pour se tirer de là,
réformer, non les finances seulement, mais refondre l'État et le
refaire de fond en comble. Terrible opération. Si on l'avait tentée,
on eût eu contre soi la nation elle-même, affaissée d'esprit, énervée
de misère, et qui, comprimée sous un monde énorme de privilégiés,
aurait préféré le mal au remède.
Ce n'était pas l'audace ni l'idée qui manquait. Le Régent, au plus
haut degré, était un libre esprit. Il n'avait nulle ambition; ses
vices déplorables n'étaient nuisibles qu'à lui-même. Ils ne l'avaient
pas endurci. Il était très-ouvert à toute bonne innovation. On peut en
dire autant du duc de Noailles, qui, dans un meilleur temps, aurait
été peut-être un grand réformateur.
C'est par l'Église qu'on eût dû commencer la réforme. Noailles avait
très-bien compris que le premier coup à frapper était de chasser les
Jésuites. Le second eût été de se passer du pape pour l'institution
des évêques; le Régent y songeait. Le troisième eût été de rappeler
les protestants. Il y avait encore un monde de réfugiés, gens riches,
utiles, laborieux, marchands, fabricants, ouvriers, qui ne demandaient
qu'à rentrer. Un fleuve d'or eût coulé dans cette France ruinée; mieux
encore, un fleuve de jeune sang, actif et chaud, pour réchauffer ses
vieilles veines taries.
Cela ne se put pas. Même dans l'intérieur du Régent, Saint-Simon
plaida en faveur des Jésuites et contre les protestants. Noailles, en
ses projets, aurait eu contre lui les Jansénistes mêmes. Il aurait eu
son oncle même, l'archevêque de Noailles, qui, déjà accusé de
jansénisme et d'hérésie, n'aurait voulu pour rien favoriser les
hérétiques.
Dans l'ordre civil et financier, la grande réforme proposée dès
Colbert était la _taille proportionnelle_, la vraie égalité qui doit
être inégale, c'est-à-dire peser sur le riche. Mais quel était le
riche? le clergé, la noblesse. Il s'agissait de les mettre à la
taille, de les rendre _taillables_! Horrible affront dans les idées
du temps. Tel était le but, la portée de cette réforme (V. la
proposition de 1665, dans nos notes). Le Régent et Noailles
accueillirent les plans qu'on présenta, en ordonnèrent l'essai.
Partout on trouva des obstacles, et dans qui? dans le peuple aveugle
et ignorant, que les privilégiés ameutaient contre tout changement.
Il eût fallu pour réussir un gouvernement fort, très-fortement assis.
Imaginez ce que c'était que de mettre à la taille un prince archevêque
de Cambrai, un archevêque de Rohan, un Villeroi, vrai roi de Lyon, qui
ne souffrait pas que le roi se mêlât pour la moindre chose de la
seconde ville du royaume,--ce Villeroi, qui avait dans les mains
l'enfant royal, qui faisait parler cet enfant, et pouvait, dès demain,
le faire parler pour la régence d'Espagne et du duc du Maine.
On ne pouvait faire un seul pas, dans la réforme religieuse ou civile,
sans trouver cette pierre sur le chemin, s'y heurter, s'y briser.
J'entends la concurrence du roi d'Espagne, j'entends les Jésuites et
les évêques (presque tous jésuitisés), le grand parti dévot, une masse
de seigneurs et de nobles bouffis, gâtés, absurdes, dont le roi
naturel était Philippe V.
Jugeons-en par le plus honnête, Saint-Simon[2], crevant de vain
orgueil, sans lumières, malgré son talent, si arriéré, si imbu de
l'idée que l'État est un bien de famille. Le régent légitime pour lui,
c'est l'_oncle_ (Philippe V), et non le _cousin_ (Orléans). Quelque
ami, serviteur, qu'il soit de celui-ci, il n'hésite pas à lui dire à
lui-même que, si Philippe rentrait en France, lui, Saint-Simon,
quitterait le Régent avec larmes, mais enfin le quitterait.
[Note 2: Il baisse infiniment à la mort de Louis XIV. Il est
décidément déplacé, désorienté dans le monde nouveau, et il
devient de plus en plus absurde. Il est d'amitié pour le
Régent, de principe pour le roi d'Espagne. Il avoue que si
celui-ci entrait en France, il quitterait le Régent.--Il ne
veut pas qu'on chasse les Jésuites, et il demande les États
généraux que demande le parti jésuite pour faire sauter le
Régent. Étrange ami de la Régence qui s'oppose à tout ce qui
pourrait la soutenir, par exemple, au rappel des protestants
qui auraient rapporté leurs capitaux, leur industrie.--Il est
honnête, et cependant il dévie un peu en pratique. C'est, je
crois, ce qui le rend de si mauvaise humeur. Il nomme Tellier
un scélérat, et il est son ami; d'Effiat, un scélérat et il
le sert, la duchesse de Berry un monstre, et il lui laisse
madame de Saint-Simon. Il déplore le pillage du Système,
résiste, finit par accepter. Comment ne serait-il pas furieux
contre le temps, contre lui-même?--Il omet, sciemment, je
crois, des faits très-importants, non-seulement l'amour, si
public, du Régent pour sa fille, mais l'infamie des petits
Villeroi (août 1722), mais les vols de M. le Duc, la pension
énorme que Dubois payait à madame de Prie. Il embrouille
l'affaire de Leblanc et Bellisle.--Vers la fin, on était si
embarrassé de Saint-Simon, de son humeur, de ses
_spropositi_, qu'on le tenait en quarantaine, tout à fait
isolé, sans lui rien dire. Il ne sait pas combien il est
alors un personnage comique. On s'en amuse. On le consulte
sur des choses résolues d'avance (comme l'enlèvement de
Villeroi, le ministère de Dubois). Le Régent a la malice et
la patience de l'écouter là-dessus pendant des heures quand
tout est décidé sans lui.]
Trois mois d'essai montrèrent que toute grande réforme politique était
impossible. On dut rentrer dans le fangeux ruisseau de Chamillart et
Desmarets, dans les banqueroutes partielles. On avoua le vide, la
ruine; on déclara que le dernier roi avait mangé l'avenir même (7
décembre). On fit, comme Desmarets, de la fausse monnaie; au moins on
donna à celle qu'on frappa une valeur fictive. On annonça l'examen
solennel, non-seulement de ce qu'on appelait les affaires
extraordinaires, mais de tous les titres publics. Il y avait lieu
d'examiner certainement. Les traitants avaient agi avec le dernier roi
comme avec un fils de famille à peu près perdu; ils lui prêtaient à
400 pour 100. Ce n'est pas tout. La comptabilité était si mal tenue,
qu'il y avait une infinité de doubles emplois, des titres doubles. Les
receveurs généraux, sous prétexte d'avances (exagérées et mal
prouvées), ne rendaient plus rien au Trésor, agiotaient avec l'argent
des recettes; ils faisaient circuler un nombre infini de billets, et,
sous noms supposés, prêtaient au roi son propre argent.
Noailles avait proposé de les supprimer, de les remplacer, Saint-Simon
de faire venir un à un ces rois de la finance, à petit bruit, et de
les étrangler entre deux portes, je veux dire de les faire dégorger,
de les rançonner à la turque. Le Régent y répugna et se contenta
d'abord de demander aux receveurs qu'ils payassent au moins la solde
des troupes (chose si nécessaire dans les périls où l'on était). Ils
promirent, ne tinrent pas, espérant que le soldat, ne recevant rien,
se révolterait. Le grand parti de l'argent, dans ces bons sentiments,
sournoisement employait son arme ordinaire en révolution, n'achetant
rien, augmentant la misère, mettant le marchand, l'ouvrier, au
désespoir.
Ainsi exaspéré, le plus doux des gouvernements n'eut de ressources que
dans les moyens de terreur. Le 12 mars 1716, on établit une chambre de
justice contre les traitants usuriers, les comptables agioteurs, les
munitionnaires engraissés du jeûne de nos armées, etc. Grand bruit,
force menaces. On montre la torture; on parle d'échafaud. On prétend
faire payer 200 millions à 4,000 personnes. Mais ces sévérités
n'étaient pas de ce temps. Nombre de seigneurs charitables, des femmes
spirituelles et charmantes, s'intéressent pour les financiers. On
entoure le Régent des plus douces obsessions. Ce n'est pas un barbare.
Il faiblit; il trouve fort doux que cette justice tourne au profit de
ceux qu'il aime. Les traitants sont sucés par ces agréables vampires,
sans que l'État y gagne presque rien. Noailles, sa chambre de justice,
sont sifflés, désespèrent. En vain, dans sa fureur, il encourage les
dénonciateurs, jusqu'aux laquais, qui peuvent sous des noms supposés
accuser et trahir leurs maîtres. Il fait plus, il appelle à lui le
paysan (vraie mesure de 93); il promet aux communes où les traitants
ont leur château une part dans les confiscations.
Le grand _visa_ des titres, des rentes, etc., avait mieux réussi. Il
fut fait rudement, mais avec intelligence, par quatre aventuriers du
Dauphiné, les frères Pâris. Ils épargnèrent autant qu'ils purent les
militaires et les communes, frappèrent surtout les détenteurs de
titres, passés par plusieurs mains, achetés à bas prix. La dette fut
réduite à peu près à la moitié, et cette moitié convertie en titres
nouveaux qu'on appela _billets d'État_.
Et avec tout cela, il manque cent millions à la fin de 1716. Pour
comble, le Midi se révolte contre l'impôt du Dixième, et il faut le
supprimer. On voudrait suppléer en faisant payer les exemptés, les
magistrats et autres. Mais les Parlements mêmes, ces grands parleurs
de bien public, donnent l'exemple de la résistance. Tout est impasse.
Nul moyen de payer les _billets d'État_ qui soldaient la dette
réduite. Ils tombent à rien. Pour ces chiffons, qu'offre-t-on? des
chiffons, des promesses de rentes, des terres abandonnées, des actions
de la Compagnie d'Occident, hypothéquées sur la savane américaine ou
sur la peau de l'ours qui court les bois.
Noailles, _in extremis_, déclare que, pour se relever, il faudrait un
miracle, quinze ans d'économie, donc, _toute une réforme morale_, un
gouvernement ferme, une noblesse désintéressée, plus de luxe, plus de
plaisirs[3]. Cette vieille société, gâtée par cent années de vices
monarchiques, la réduire tout à coup à la vie de Caton!
[Note 3: À la page 45, j'ai fait remarquer que, dès 1665, on
avait proposé à Colbert la taille _réelle_ et
proportionnelle. Un certain Charles, élu de Meaux, avait
formulé cette proposition, en insistant sur le point
essentiel: _Que chacun des trois États y doit contribuer._
«Il est constant, dit-il, que _le clergé et la noblesse_, qui
possèdent plus des trois quarts du bien de France, ne
contribuent comme rien au regard du _Tiers Estat_, qui porte
toute la charge et n'a plus pour partage que la misère.»
(_Lettre communiquée par M. Margry, archiviste de la
marine._)
Sur l'Angleterre, sa banque, etc., je suis Bolingbroke,
Mahon, Smolett, Pebrer, Macaulay, etc.
Fallait-il se rallier à l'Angleterre ou à l'Espagne? Belle
question; elle est ridicule à poser. L'Espagne d'alors fait
horreur. Les Italiens qui la gouvernent, Alberoni, la reine,
viennent de relever l'Inquisition, que madame des Ursins
voulait abaisser. Comment n'a-t-on pas vu cela? Comment
a-t-on pris Alberoni pour le restaurateur de l'Espagne, lui
qui l'éreinte, la jette dans mille aventures impossibles?
Comment prend-on Philippe V pour un Français? Il regrettait,
il est vrai, la France, mais il était en même temps plus
Espagne que l'Espagne même. Sous lui, 14,000 victimes
revêtirent le san-benito et furent suppliciées de diverses
manières (sur lesquelles _deux mille trois cent quarante-six_
furent brûlées vives). Voir Llorente, t. IV, p. 28; Coxe, t.
III, ch. XXXI, p. 6.--Lemontey (t. I, 432, note) observe que
ce chiffre énorme semblera trop faible si l'on consulte (aux
_Affaires étrangères_) les dépêches de notre ambassadeur
Maulévrier. Il donne un nombre supérieur relativement, un
nombre épouvantable pour sept villes et quatre années
seulement.
Le plus horrible, c'est que ce lâche gouvernement qui permet
tout cela n'est point du tout fanatique. Dès le lendemain de
la mort de Louis XIV (18 _septembre_ 1715), il négocie avec
les hérétiques, il sollicite les Anglais contre la France qui
s'est ruinée pour sauver l'Espagne. Alberoni, qui vient de
relever l'inquisition, se jette dans l'extrême opposé,
cherche l'alliance protestante (V. Cox, Smollett, Mahon,
etc.). Choquante inconséquence. Rien ne lui coûte pour gagner
les devants. Il sacrifie le Prétendant, les dernières
recommandations de Louis XIV et toute décence catholique.
En mettant à sa date, aux premiers jours de la Régence, ce
coup inattendu qui la frappait, on explique parfaitement, on
excuse en partie la fluctuation du Régent. La plupart des
historiens font le contraire; ils racontent d'abord ses
misères et ses fautes et celles même de 1716. Puis ils
reviennent à ces affaires d'Espagne, de septembre 1715,
relatent la négociation d'Alberoni, qui, déplacée ainsi et
mal datée, ne signifie plus rien du tout.
Si le mauvais coup auquel Alberoni voulait employer Charles
XII, l'absurde révolution qui eût mis le Prétendant à
Londres, Philippe V à Paris, si cette folie criminelle eût pu
se réaliser, elle nous eût retardé pour cent ans. Le Régent
avec tout ses vices, toutes ses fautes, son Dubois et le
reste, n'a pas empêché la Régence d'étinceler d'esprit et de
lumières, d'être une des époques les plus fécondes et les
plus inventives. Sous lui, la France et l'Angleterre sont
évidemment le _progrès_. Oui, l'Angleterre, cupide et
hypocrite, méthodiste et contrebandière, avec sa plate
dynastie allemande et sa corruption de Walpole, l'Angleterre,
avec tout cela, c'est le _progrès_. La France, vers 1720, par
Montesquieu, Voltaire, Fontenelle, par l'Académie des
sciences, surtout par ses grands voyageurs, dresse au plus
haut le phare qui guide désormais la marche de l'esprit
humain. L'Angleterre ouvre les mille voies d'activité
pratique, commence sérieusement (ce que presque seule elle a
fait) l'exploration des mers et la découverte du globe.]
Fatalité terrible de ce siècle. Nul ne peut pour le bien, tous pour le
mal. Le tableau désolant que l'on fait de la France à la mort de Louis
XIV, on l'a à la mort du Régent, on l'a à la mort de Fleury, à la
chute de Choiseul. Ce que Forbonnais dit de 1715, d'Argenson le dira
de 1740, et les Économistes de 1760, enfin Arthur Young en 1785.
Un écrivain, obscur parfois, mais fort et judicieux, a formulé
très-bien la radicale impuissance de ces gouvernements. «Une
invariable fixité de trente ans dans le mal avait détruit dans les
gouvernants la notion des choses, le sens de voir et de prévoir.
L'injustice était si ancienne, si bien enchevêtrée, incorporée à tout,
qu'ils ne la sentaient plus et n'y distinguaient pas la cause de cette
paralysie mortelle. Ils s'étonnent, ils se fâchent. Ce peuple est donc
bien paresseux? Point du tout, mais c'est qu'il est mort.» (H.
Doniol.)
Et cela sans figure. L'homme véritable de la terre, le fermier, a
péri. Il reste dans le Nord un colon misérable, qui, sous
l'entrepreneur temporaire du travail, _exécute_ la terre pour quelque
peu de noire bouillie. Il y a dans le Midi un métayer étique. Des deux
côtés, la terre jeûne aussi bien que l'homme, ne recevant plus
d'aliment, mais peu à peu n'en donnant plus.
Les lois philanthropiques de la Régence sont souvent ridicules. Elles
permettent par exemple la circulation des bestiaux. Mais il n'y a
plus de bestiaux. Elles ennoblissent le travail, disent qu'il ne fait
pas déroger. Mais qui songe à cela, qui pense à travailler, quand on
ne produit plus qu'à perte? Sans secours, engrais ni bestiaux, le bras
de l'homme obtient un petit résultat, cher et chargé de frais, plus
cher par les transports (alors très-difficiles).
On achète peu à l'intérieur, étant toujours plus pauvre. Bien moins à
l'extérieur, car le voisin produit à bon marché. Ainsi la France
enfonce. Non-seulement elle descend d'elle-même, mais alentour tout
monte et contribue à la mettre plus bas.
Ce gouvernement ne paraît pas se souvenir de l'autre règne. Qu'il
songe donc qu'avant 1700, avant cette guerre immense et le million
d'hommes enterré, Louis XIV en est déjà à chercher comment il
obtiendra qu'on cultive le désert.
Combien plus le désert s'étendait en 1715! Le Régent l'ignore-t-il?
Non, il le sait parfois, parfois il se réveille, et il a des moments
lucides. Cette terre qu'en songe il voit peuplée, éveillé il la voit
déserte. Il en offre à qui en voudra, aux gens de guerre réformés, par
exemple, et encore avec une maison abandonnée, une exemption d'impôt.
Ces vérités terribles crevaient les yeux des hommes de bon sens. Il
était déjà évident que la réforme de Noailles ne ferait rien, que la
Régence resterait faible, bavarde, à vouloir le bien, faire le mal. La
France, détendue, n'avait plus même sa ressource de 1709, la fièvre,
le nerf du désespoir. Elle gisait, inerte, après l'accès. Et
qu'adviendrait-il d'elle, si ses démembreurs acharnés, les deux
dogues, Marlborough, Eugène, la surprenaient sur le grabat?
Mais l'Europe elle-même en avait bien assez. L'Angleterre n'avait pas
à la guerre un intérêt réel, puisque déjà l'Espagne, et la France
bientôt, offraient sans guerre tous les avantages qu'elle désirait.
Malheureusement la fausse fureur de Marlborough, la haine têtue des
vieux whigs, la criaillerie des spéculateurs, faisaient grand bruit,
et non-seulement couvraient la voix des gens sensés, mais, par leur
insolence, leurs injures, leurs affronts, rendaient le traité
impossible.
Le rechercher semblait une bassesse. Il se trouva un homme qui, sans
souci d'honneur, d'orgueil, vit nettement l'intérêt des deux nations,
le leur fit voir, éclaira les Anglais eux-mêmes. C'était un intrigant
qui toute sa vie avait été entremetteur, et qui le fut ici
très-utilement. C'était ce faquin de Dubois[4].
[Note 4: Deux écrivains se sont imposé de nos jours la tâche
de réhabiliter Dubois.--À les en croire, tous les
contemporains s'y étaient trompés, l'avaient calomnié. Les
modernes aussi. Le très-exact et très-fin Lemontey, qui écrit
aux Archives des Affaires étrangères, et devant les pièces, a
partagé l'erreur commune, M. de Carné (1857), et M. de
Seilhac (1862), rendent à ce pauvre Dubois sa robe
d'innocence.--Ce qui frappe le plus dans cette découverte,
c'est qu'elle semble se faire contre l'avis de Dubois même.
Je ne crois pas qu'il en eût su gré à ces Messieurs. Il
semble qu'il ait eu une prétention toute contraire. Dans ses
correspondances spirituelles et facétieuses, il y a partout
la fatuité du vice. Il s'étale, se carre, se prélasse. Il se
flatte surtout d'être un drôle habile et retors. Il ne se
fâchera pas du tout si on l'appelle un heureux coquin. Les
faits, étudiés de très-près, m'obligent d'être de son avis
contre ses panégyristes. La gravité magistrale de M. de Carné
ne m'impressionne pas, quand je le vois affirmer des choses
si étonnantes: Que Louis XIV aurait approuvé l'alliance
anglaise» (_Revue des Deux Mondes_, XV, 844-846), «que sous
le Régent et Fleury, la population a presque _doublé_,» etc.
Et comment le sait-il? comment affirmer cette chose énorme,
contre d'Argenson et tout le monde?--Pour M. le comte de
Seilhac, je n'ai rien à lui dire. Il est du pays de Dubois,
de Brives-la-Gaillarde. Il écrit d'après les papiers de
Brives et ceux de la famille Dubois. Son premier volume
contient des pièces curieuses. Je n'ai trouvé dans le second
exactement rien.]
J'ai dit ailleurs ce que j'en pense, et il ne s'agit pas ici de sa
vertu. On doit dire seulement qu'il n'est pas de coquin qui n'ait eu
un jour dans sa vie, un jour où il ait marché droit. On doit avouer
que celui-ci, infiniment spirituel, eut ce que n'ont pas toujours les
gens d'esprit, un sens net et vif du réel, une vue très-lucide de la
situation, nulle fausse poésie, nulle illusion. De plus, une
résolution déterminée et obstinée pour aller droit au but, y faire
aller les autres.
Notez qu'il était presque seul de son avis, que ni l'Angleterre ni la
France n'avaient grande envie de traiter. L'une et l'autre avaient
encore la vue comme offusquée des mauvaises fumées de la guerre. On ne
passe pas impunément par une lutte si longue et si atroce. Elles
restaient malades de funestes levains, de fâcheux souvenirs, d'humeurs
noires, de pénibles songes.
Nombre d'Anglais honnêtes, de braves gens qui sortaient peu de l'île,
croyaient de bonne foi que la France était quelque chose comme la Bête
de l'Apocalypse, le grand Dragon, que le monde n'était malade que de
son venin, qu'il ne serait guéri qu'au jour où un vent de colère, un
bon vent d'ouest, emportant l'Océan, le roulerait de la Manche au
Jura. Des gens habiles, comme Marlborough, exploitaient la fureur des
simples. Si la Bourse allait mal, c'était la faute de la France. Si
les Compagnies avortaient, la France en était cause. L'une, la
Compagnie des plongeurs, s'engageait à repêcher tout ce qui s'est
perdu dans les eaux, des Argonautes à l'Armada. L'avare Océan, qui
pendant tant de siècles a thésaurisé les naufrages, il aurait à
restituer. Qui l'empêchait? sinon la France, cette fée, qui, de Brest,
de Dunkerque jetait ses sorts et son mauvais regard.
Folies étranges! la France, qui ne sait pas haïr, haïssait si peu
l'Angleterre, qu'elle l'imitait tant qu'elle pouvait, copiait ses
modes, ses banques, et pendant tout le siècle nos écrivains en font
des éloges insensés.
Mais, en même temps, il faut le dire, la France avait renoncé à regret
à sa guerre des corsaires, à leur bizarre légende, qui passe tous les
contes de fées. Elle se souvenait peu de la grande affaire de la
Hogue, mais beaucoup de Jean Bart, beaucoup de la _Railleuse_,
l'étrange oiseau de mer, qui se moquait des flottes, qu'on bloquait
dans Dunkerque pendant qu'en Amérique il faisait razzia. Jeu piquant
de hasard, de malice héroïque, où le plaisir était moins la prise que
la surprise. Il s'agissait si peu d'argent, qu'un des nôtres (le petit
Renaut) dépense une fois vingt mille francs à régaler ses prisonniers.
Pris lui-même, Duguay-Trouin, en revanche, capture une Anglaise,
magnanime Ariane qui fait fuir son Thésée. Voilà de ces folies que
regrettait la France, qui lui mettait au coeur Saint-Malo et
Dunkerque, qui la faisait s'obstiner dans cette fraude de Mardick
qu'on creusait toujours malgré le traité.
Mais comment s'amusait-on à cela, quand la grande marine était
exterminée? Pour longtemps, on ne pouvait rien. Brest et Toulon
chômaient, devenaient des déserts. Nos vaisseaux y pourrissaient; on
n'en refaisait plus. Le roi même, se faisant un système de sa défaite,
mettait les fonds de la marine aux embellissements de Marly.
Pontchartrain, le ministre, fut terrible à nos amiraux plus que les
Blake et les Ruyter. Il donnait deux mots d'ordre: 1º point de
bataille; 2º reculer.
Autre maladie de la France. Elle gardait un coin du coeur pour _le
petit Joas_, je veux dire le Prétendant. Ce Joas, devenu un triste
capucin, restait pour bien des âmes tendres l'intéressant enfant qui
fit pleurer dans _Athalie_. Les belles Anglaises, qui vivaient à Paris
de jeu et d'autre chose, les bonnes Carmélites de Chaillot, de la rue
Saint-Jacques, les Jésuites, priaient pour lui. L'improbable,
l'absurde, a ses attraits. Témoin les romans jacobites que l'abbé
Prévôt a parés de son entraînant bavardage, ces Cléveland, ces Doyen
de Killerine (je ne veux pas parler du chef-d'oeuvre, _Manon
Lescaut_).
Fausse et malsaine poésie, sous laquelle ces bourreaux Jésuites,
persécuteurs, brûleurs en Espagne, en Autriche, et si cruels en
France, invoquaient la pitié, pleuraient, attendrissaient. Qu'était en
soi le Prétendant? le dangereux revenant du vieux monde, l'être fatal
en qui les éléments de la grande guerre pouvaient se réunir, se
rallumer, embraser tout?
Et avec quoi l'Europe l'eût-elle recommencée, cette guerre? avec des
ruines, des peuples épuisés et sanglants, plusieurs agonisants, finis.
Ou bien, on eût recommencé (chose terrible!) avec des monstres. On va
voir tout à l'heure comment le monstre russe, exterminateur,
dépopulateur, le vampire espagnol galvanisé de son tombeau, la Suède,
un spectre fou, s'entendirent pour le Prétendant contre la
civilisation, l'Angleterre et la France. Ce jour-là, le Stuart de Rome
parut ce qu'il était, l'ennemi du genre humain.
Il faut laisser les romans de côté et voir la vérité en face. La
France gagnait autant, et plus que l'Angleterre, à éloigner le
Prétendant, à le tenir bien clos dans son tombeau de Rome, à mettre
ensemble les deux morts. Non-seulement il exposait la France, la
tenait contre sa voisine dans un état irritant, provoquant, pire que
la guerre, mais il était une épine intérieure pour la France même; il
était l'opposé de la pensée moderne, dont elle est l'interprète. Rien
n'était énervant contre la jeune sève du libre esprit, autant que
l'esprit jacobite, cette mauvaise petite fièvre de l'intrigue galante
et dévote.
Tout cela n'était encore ni vu ni entrevu. Ici même, en pleine ruine,
ayant tant besoin de la paix, on ne la voulait pas. Le Conseil de
Régence, en grande majorité, continuait Louis XIV. Par une folle
générosité, le Régent y avait mis ses ennemis le duc du Maine,
l'inepte Villeroi, trois ministres du dernier règne. Le rapporteur
était le maréchal d'Uxelles, tête creuse, qui se croyait profonde.
Auprès du Régent même, la vieille tradition avait pour avocat ce petit
furieux Saint-Simon, terrible contre l'Angleterre. Le Régent se
défendait mal. Noailles et Canillac, Nocé, quelques _roués_ seuls,
appuyaient Dubois. L'ambassadeur anglais, Stairs, de son chef, sans
l'aveu de George, conseillait l'alliance; mais ses emportements, ses
aigreurs insolentes, la rendaient odieuse. Villeroi fit chasser un des
Anglais de Stairs, que l'on disait (sans preuves) avoir voulu
assassiner le Prétendant.
Dubois, en mars 1716, alla incognito à la Haye voir lord Stanhope à
son passage, le tâta, fit des offres. Mais, même en offrant tout, en
cédant sur Mardick et sur le Prétendant, on pouvait croire que George
serait sourd. Il était Allemand et point du tout Anglais, fort
médiocrement touché de l'intérêt de l'Angleterre. Il ne pensait qu'à
l'Allemagne, aux provinces surtout qu'il avait prises à la Suède. Pour
les garder, il lui fallait l'appui de son maître l'Empereur, auquel il
appartenait jusqu'à lui livrer l'Italie contre la politique anglaise,
qui venait au contraire de jeter en Piémont la première pierre de la
future royauté italienne.
Ce valet de l'Autriche, notre ennemie, ne nous répondit rien pendant
trois mois, et il n'eût peut-être jamais répondu, si Dubois n'eût su
l'inquiéter. Il se fit écrire par le Régent un mot qu'il montra à
Stanhope. On y voyait que le Régent était fort au courant des
discordes intérieures de la cour d'Angleterre. George exécrait son
fils qu'il ne croyait pas sien. Il tenait sa femme enfermée, tandis
que lui-même traînait partout deux grosses maîtresses allemandes. Sa
haine pour son fils éclatait sans mesure. Une fois, à grand bruit, il
le chassa avec sa jeune épouse. Les amis du fils, Argyle et Stanhope,
n'étaient pas sans crainte. Le Régent leur offrit ses bons offices,
son appui, de l'argent.
George était fort peu populaire. L'Autriche avait exigé de lui un
traité qui révélait son honteux vasselage (mai 1716). George et
l'Empereur «s'y garantissaient _leurs futures acquisitions_.»
Autrement dit, l'argent anglais et les flottes anglaises allaient être
employés à aider l'Autriche en Italie. Cette Autriche qui déjà avait
tant sucé l'Angleterre, qui avait si mal fait la guerre, si mal
soutenu Eugène, elle voulait une guerre éternelle, déclarait que la
paix d'Utrecht n'était qu'une trêve. Et George l'encourageait, lui
répondait de l'Angleterre. Vrai crime contre la paix du monde.
Les Anglais commençaient à voir ce qu'ils avaient fait en donnant une
telle couronne à un domestique de l'Empereur, qui ne suivait que sa
bassesse, ses petits intérêts de principicule allemand, au risque de
bouleverser le monde.
Eugène, à ce moment, battait les Turcs, et l'Autriche allait s'étendre
de ce côté. Que voulait-elle donc? Conquérir partout à la fois? Si
grande et si heureuse, elle trouvait en George un compère qui ne la
trouvait pas assez grande à son gré, et voulait la grandir, contre les
intérêts anglais.
Cela dégrisa les Anglais de leurs colères aveugles contre nous, nous
ramena beaucoup d'esprits. George dut faire attention. Une convention
préalable fut signée en octobre sur la vraie base anglaise (Mardick
comblé, et le Prétendant éloigné au delà des Alpes). George ne peut se
refuser à envoyer des ambassadeurs à La Haye, mais il les envoie sans
pouvoirs. Enfin les pouvoirs viennent, mais incomplets, insuffisants.
L'Autriche empêchait tout. Il est probable (et, selon moi, certain)
qu'elle ne laissa traiter George et la Hollande qu'en arrachant du
Régent une promesse qu'on lui sacrifierait les intérêts de la Savoie
et de l'Espagne, et qu'au lieu de la Sardaigne, elle aurait la Sicile.
Le 28 novembre, la France et l'Angleterre, la Hollande, le 31
décembre, signèrent la _Triple-Alliance_.
Dubois écrivait au Régent: «J'ai signé à minuit. Me voici enfin hors
de peur;--et vous hors de pages.»
_Hors de peur._ En effet, la France n'était plus isolée, n'avait plus
à craindre l'intrusion du roi d'Espagne, qui eût été le retour de
toutes les vieilles sottises.
_Hors de pages_, c'est-à-dire indépendant, pouvant faire la loi aux
partis, déconcerter l'intrigue du duc du Maine.
Ce parti du duc du Maine, c'était celui du Prétendant, des fous, des
aveugles étourdis qui nous relançaient dans la guerre. Orléans,
c'était la paix même, c'était l'esprit moderne, humanité, liberté et
lumière.
Stairs, l'envoyé anglais, avait dit, et Dubois redit «que
l'_usurpateur_ George avait pour ami naturel l'_usurpateur_ de la
Régence.» Forme paradoxale, effrontée et choquante, d'une chose en
réalité juste. Les mannequins du vieux passé gothique, le Stuart,
l'Espagnol, étaient-ils les vrais rois des deux grandes nations les
plus civilisées du monde? Que leur rapportaient-ils? sinon honte et
sottise. Contre ce faux droit de famille, George le protestant,
Orléans le libre penseur (tels quels et quoi qu'on pût en dire)
représentaient pourtant le vrai droit et l'unique, celui des nations
et celui du progrès.
Ce traité, ce contrat d'assurance mutuelle qui les affermissait tous
deux, fut aussi un bienfait pour les deux peuples et pour l'Europe. Il
menait à la paix réelle, solide et sérieuse, pour laquelle le monde
haletait depuis la fausse paix d'Utrecht qui n'avait rien fini. Les
trois peuples civilisés, désormais réunis étaient en mesure d'imposer
aux barbares, aux aventuriers, aux ambitieux qui continuaient la
guerre au Nord et la réveillaient au Midi.
CHAPITRE III
DUBOIS--LA TENCIN. MADEMOISELLE AISSÉ
1717
Madame, au premier jour que son fils fut Régent, lui avait demandé
pour grâce «de n'employer jamais ce coquin de Dubois.» Et en effet, il
n'eut nul emploi, aucun titre. À soixante ans, il n'était encore rien.
Et cet homme de rien, ce néant, avait eu la chance de faire la paix du
monde, de donner à la France la sécurité du dehors, si nécessaire dans
sa ruine intérieure. Mais, malgré ce service, sa réputation était
telle que le Régent n'osait le produire. À peine le fit-il, peu après,
conseiller d'État.
Le diplomate heureux, l'ange de la paix, ne payait pas de mine. On
l'aurait cru un procureur fripon, un aigrefin de jeu, ou un courtier
de filles, et l'on se serait peu trompé. Les portraits qu'on lui fit
au temps de sa puissance, qui lui furent présentés avec des vers
flatteurs où ses vertus sont résumées; ces portraits, certes,
nullement satiriques, sont terribles et font reculer. Rarement on le
montre de face; les yeux sont trop sinistres, et l'ensemble trop bas.
On aime mieux encore le donner de profil, et alors sa figure ne manque
pas d'énergie. Sous une vilaine petite perruque blonde, elle pointe
violemment en avant, comme celle d'une bête de proie, «d'une fouine,»
dit Saint-Simon. Comparaison trop délicate. Il a un mufle fort, de
grossière animalité, d'appétits monstrueux, qui doit en faire ou un
vilain satyre de mauvais lieux, ou un chasseur d'intrigues nocturnes,
une furieuse taupe qui, de ce mufle, percera dans la terre ces trous
subits qui mènent on ne sait où.
Il avait du flair, de la ruse, un pénétrant instinct. Mais, pour
mentir à l'aise, il feignait d'hésiter, il avait l'air de chercher sa
pensée, bégayait, zézayait. Dans ses lettres, c'est tout le contraire.
Il écrit de la langue nouvelle et si agile qu'on peut dire celle de
Voltaire. C'est un homme d'affaires vif et pressé, entraînant,
endiablé, terrible pour aller à son but; et avec cela amusant,
pétillant. Il a des mots très-bas, comme en déshabillé, mais décisifs,
qui tranchent tout.
Jamais embarrassé. C'est par là qu'il prit le Régent. Le désolé
Noailles, dans sa voie impossible d'économie, ne trouvait que
difficultés. L'honnête chancelier d'Aguesseau, ancien procureur
général, dissertait, raisonnait, faisait de l'éloquence et n'arrivait
à rien. L'archevêque de Noailles, et le conseil de conscience, les
jansénistes modérés, voulaient, ne voulaient pas. Dans la question de
Rome, dans celle des protestants, leur attitude double fut pitoyable.
Non-seulement ils n'avaient révoqué aucune ordonnance contre les
protestants, mais ils ne toléraient pas seulement ce que l'on
proposait, d'ouvrir sur la frontière une libre colonie où ils pussent
exercer leur culte. Ce qui se fit de bien se fit sans eux, par le
Régent. Il refusa aux commandants les autorisations qu'ils demandaient
pour fusiller, massacrer les _assemblées du désert_. Il tira de la
chaîne les protestants que les Parlements envoyaient aux galères. Le
pape refusant l'institution à ses évêques, il allait s'en passer, et
peut-être essayer des formes anglicanes. C'eût été déjà quelque chose,
et beaucoup, de n'avoir plus affaire au vieux prêtre étranger. Mais
les Jansénistes auraient eu horreur d'un changement si hardi. Ils
n'eussent pas suivi le Régent.
Il restait là impuissant et inerte, découragé, sentant qu'en tout le
bien était impossible. Là-dessus arrive Dubois, l'homme de l'alliance
anglaise. Il va apparemment encourager son maître? Cette alliance
étroite avec l'Angleterre protestante permet de ne rien craindre des
menées romaines, espagnoles. On peut émanciper la France. Mais qui s'y
oppose? Dubois.
Avec l'apparente légèreté des libertins, des beaux esprits d'alors, il
conseille au Régent de laisser là l'insoluble dispute, de se moquer de
la question religieuse, de lâcher tout. Rome et la Bulle ont, après
tout, la majorité des évêques. Laissons faire et laissons passer.
Point de bruit, point d'appel. Du silence, c'est l'essentiel. Nous
avons tant d'autres affaires!
En finances on est embourbé. Mais pourquoi s'en tenir à ce Noailles,
sans imagination, sans invention, qui parle de nous mettre pour quinze
ans au pain sec, qui traîne dans les vieilles voies? Soyons jeunes et
prenons des ailes. L'Angleterre a sa force dans la dette même; elle
fleurit par la bourse et la banque. Il n'est pas jusqu'à l'Autrichien
qui ne veuille avoir une banque. L'Empereur vient de fonder la sienne,
de faire les premiers pas dans la voie du papier-monnaie.
Dubois, à son retour, avait fait alliance occulte avec un charlatan,
puissant parce qu'il était sincère. C'était le brillant Law, Écossais
de naissance, mais de génie, d'éloquence irlandaise. Un merveilleux
poète en finance, et d'étrange attrait personnel, doux, aimable,
charmant, né pour gagner tout homme, troubler toute femme. Son étrange
beauté féminine (dont les portraits témoignent) n'aidait pas peu à la
fascination. La laideur de Dubois, près de lui, devenait moins laide.
Celui-ci, favorable au grand novateur de la banque, en affaires d'État
et d'Église, ne conseillait rien que routine. Éteindre tous les
bruits, rentrer dans l'arbitraire, c'était tout son programme. Faire
taire les jansénistes, faire taire les Parlements et tout le monde,
éteindre les lumières gênantes de la discussion.
Le premier pas dans cette voie mauvaise fut pourtant excellent. On
étouffa la criaillerie de la noblesse, qui, secrètement poussée par le
duc du Maine, pour une vaine question de privilège, voulait les États
généraux, qu'il aurait ensuite exploités. Le conseil de régence
frappa directement le chef, le duc lui-même. Il déclara les bâtards
incapables de succéder au trône. Coup vif et qui surprit. On sentit la
vigueur nouvelle d'une main cachée.
Dubois était déjà le maître de son maître. Il ne voulait pas moins
(lui obscur, décrié, au bout d'une vie subalterne et malpropre)
qu'être premier ministre, et pour cela, avant tout, cardinal.
L'impudence et l'audace étaient le fond de sa nature. On l'avait vu
lorsque Louis XIV, s'étant servi de lui pour séduire Orléans au
mariage de sa bâtarde, voulut le payer, lui demanda ce qu'il voulait.
Il dit hardiment: «le chapeau.»
Ce chapeau rouge avait deux vertus excellentes. Il décrassait d'abord.
Le cuistre, ainsi rougi, passait devant les princes. Mais le meilleur,
c'est qu'il donnait une immunité générale, quoi qu'on pût faire. On ne
pendait pas un cardinal. Alberoni se trouva bien d'avoir pris cette
précaution. Il eût été pendu sans le chapeau. Dubois, pour l'obtenir,
précipita son maître dans le plus étrange revirement.
On n'a de ces miracles qu'au gouvernement monarchique. Nous venons de
voir tout à l'heure la reine d'Espagne, en une nuit, changer son mari
si dévot, jusqu'à faire des offres étourdies aux Anglais hérétiques
qui se moquent de lui. Maintenant voici le Régent, voici Dubois, les
deux impies qui toujours ont raillé le pape, et qui tout à coup lui
reviennent et se tournent du côté de Rome.
Dix-huit mois de gouvernement avaient usé, plus qu'usé le Régent,
avaient éteint en lui toute énergie, toute faculté de vouloir. Trois
choses y contribuaient. D'abord rien en affaires ne lui réussissait.
La réforme espérée, réclamée, avait échoué et nul dédommagement de
coeur. La seule chose qu'il aimât au monde, sa fille, allait toujours
plus folle dans ses caprices effrénés, ridicules. Plus que jamais il
eût voulu l'oubli et le cherchait dans les excès.
Les portraits du Régent (tout un volume in-folio, à la Bibliothèque)
en font une admirable histoire, depuis le premier (à douze ans),
portrait doux, tendre, gai, de l'enfant le mieux doué qui fut jamais,
jusqu'à la grosse face bouffie, apoplectique qui, de si près, touche à
la mort. Une chose est saillante pourtant dans le premier et le
dernier: l'élément allemand qu'il tenait de sa mère, Madame, se marque
dans l'enfant et il reparaît à la fin.
Le Français se dégage dans les portraits intermédiaires, svelte,
élégant, vif à tout prendre au vol, avec un mélange italien,
l'aptitude à tout art. Mais, avec cela, on sent bien que la fermeté
manque, qu'il coulera, glissera; il est visiblement facile et _tout à
tout_.
Ses dons, brillants un moment, se fixèrent dans l'action, à
Neerwinden, à Turin, en Espagne, où il fit la guerre à merveille. J'ai
dit comment les dames (Maintenon, des Ursins) s'entendirent pour
clouer ici cet oiseau, lui couper les ailes. Il n'était que mouvement;
les bonnes dames, en l'immobilisant, le damnèrent, le perdirent. Dans
sa terrible activité, il courut par les sciences, réussit dans les
arts. Mais tout cela ne suffisait pas: il lui fallait aimer. Son
mariage forcé avec la bâtarde du roi, qui, constamment, le trahit
pour son frère, lui rendait le foyer très-froid. Elle était son
espion, observait, _rapportait_. Il ne l'en traitait pas plus mal. De
cette couleuvre domestique, molle et douce, onduleuse, malgré son
froid contact, il eut beaucoup d'enfants. Mais de l'accouplement de
l'homme et du serpent il ne sort rien de bon. Le fils fut idiot, les
filles étonnamment bizarres. L'aînée, duchesse de Berry, effrénée et
charmante, eut le cerveau fêlé. La seconde, qui avait l'universalité
du père, était une encyclopédie tourbillonnante; elle se fit
religieuse (abbesse de Chelles) pour faire de la littérature, du
jansénisme et toutes sortes de choses d'art, de métier, jusqu'à faire
des feux d'artifice pour l'effroi de ses nonnes. La troisième et la
quatrième ne furent que caprice et folie; elles étonnèrent l'Italie et
l'Espagne de si hardis scandales qu'on aurait pu n'y voir que des cas
d'aliénation.
Et avec tout cela, il aimait toute sa famille et y perdait beaucoup de
temps. Il rendait de grands devoirs à sa mère, voyait bonnement sa
femme, quelque occupé qu'il fût. Il allait, une fois par semaine,
voir, à Chelles, sa petite abbesse qui le réprimandait, le sermonnait.
Il n'aurait pas passé un jour sans voir au Luxembourg sa folle adorée,
son idole, la duchesse de Berry, lui faisait à propos de rien
d'horribles scènes et lui créait mille embarras.
Autre perte de temps: tout le monde abusait de lui pour de vaines
audiences où il tâchait de satisfaire les gens, au moins par des
paroles. Avant six heures, il s'enfermait, mettait le verrou. Cinq ou
six habitués, ses roués, étaient là avec quelques dames peu sévères,
dames de cour, dames de théâtre. Elles n'avaient aucune influence,
«tiraient fort peu de lui, dit Saint-Simon, peu d'argent, nul secret.»
Faisant si peu de frais d'amour, il n'était pas jaloux, leur passait
des amants, parfois les reprenait après. Mais nos femmes de France
n'aiment pas à compter si peu. Il en attrapait des mots durs.
La comtesse de Sabran lui dit un jour: «Quand Dieu eut créé l'homme,
il prit ce qui restait de boue pour faire les princes et les laquais.»
Plusieurs, et les meilleures, étaient des comédiennes nullement
intrigantes, quelques-unes désintéressées. La Desmares, à qui (une
nuit) il voulait donner des diamants, lui dit: «Donnez-moi moitié
moins; cela me suffira pour acheter une petite maison pour quand vous
ne m'aimerez plus.»
Si l'on veut juger cette époque, dont on parle un peu au hasard, il
faut songer qu'après Louis XIV il y eut, et en mal, et en bien, une
explosion de liberté. Tout parut au soleil. Ce fut comme dans le
_Diable boiteux_ de Lesage, quand ce diable enlève les toits, rend les
murs transparents, et que tout à coup l'on voit tout. Mille choses
éclatent indécemment. Ce qu'on faisait la nuit, dans des échappées
hypocrites de Versailles à Paris, aux orgies effrénées des _petites
maisons_, on le fait en plein jour, chez soi. Le scandale, le bruit,
l'ostentation et la fatuité du vice, souvent bien plus que le vice
même, c'est la Régence. De là tant de choses ridicules. De là la vogue
étrange, inexplicable, d'un drôle, le petit Richelieu, si couru des
femmes à la mode. Elle tint à l'adresse qu'il avait de faire croire
qu'il avait été, à treize ans, le Chérubin heureux de sa marraine, la
duchesse de Bourgogne.
Au total, les moeurs valaient mieux sous cette Régence que sous les
deux régences du XVIIe siècle. La licence espiègle et rieuse du XVIIIe
est moins fangeuse pourtant. Qui oserait vivre alors comme firent la
plupart des Condés, et Vendôme, et Monsieur, si publiquement? L'école
italienne est en baisse; moins d'hommes femmes, et moins de poisons.
Le Régent n'eût pas supporté le spectacle qu'eut si longtemps Louis
XIV. Il n'aurait pas vu sans horreur le maître de Saint-Cloud, l'ange
du Diable, le chevalier de Lorraine, empoisonneur connu, célèbre, de
madame Henriette, lui succéder, se pavaner, piaffer, marcher sur le
pied à tout le monde. Les monstruosités deviennent rares, et elles
sont notées et sifflées. Seule peut-être, sous le Régent, la duchesse
de Retz (née Luxembourg) est célèbre en ce sens; elle veut dépasser la
nature et se tue à la lettre; elle meurt à vingt-cinq ans. On jasa
fort d'une orgie d'écoliers qu'elle fit avec cinq ou six petits
seigneurs, enfants de vieilles moeurs, qui n'aimaient point les
femmes. Paris fut indigné, et le Régent satisfit l'opinion en exilant
cette effrontée et chassant ces petits vilains. Il se montra sévère
aussi pour un jeune prélat, qui, ayant une belle maîtresse, trouvait
piquant de la mener pontificalement et de la montrer dans Paris.
Ce sont là des nuances dont il faut tenir compte. Après le système de
Law, il va venir un moment plus âpre de corruption violente et quelque
chose peut-être d'encore pire sous M. le Duc. Et cependant, je ne
vois pas que même alors, nous soyons tombés dans la brutalité des
autres peuples de l'Europe. Le café, le Champagne, nous tinrent plus
légers, plus ailés, que les buveurs de gin et de cette encre épaisse
qu'ils appellent le Porto. Qu'est-ce que les soupers de Paris devant
les immondes galas du Nord, l'ivresse épileptique de Pierre le Grand,
les longues bacchanales de celles qui lui ont succédé, je ne dis pas
des femmes,--mais d'impurs minotaures, des gouffres, ou plutôt des
égouts.
L'esprit toujours ici faisait quelque alibi aux fureurs de la chair.
On n'eût pas trouvé à Paris la grasse sensualité de Vienne, la
Gomorrhe féminine de ses grandes dames et de leurs femmes de chambre
(qui vendaient à la Prusse tous les secrets du lit).
Le carnaval de la Régence ne peut se comparer à celui de Pologne, sous
Auguste, à ses fameuses fêtes de nuit. Ce grand buveur saxon, joyeux
satyre, faisait la _presse_ pour le bal, enlevait d'amitié,
d'autorité, les maris et les dames, les faisait boire à mort. Point de
grâce. Pendant qu'ils ronflaient sous les tables, leurs dames,
reportées fidèlement par les voitures de la cour, revenaient
endormies, enceintes. De là, tant de bâtards du roi; les belles
Polonaises donnaient à leur mari, par centaines, des petits Allemands.
Ces surprises et ces hontes, ici, auraient paru ignobles. Orléans ne
vola jamais le plaisir. On ne voit pas qu'il ait trompé personne,
encore moins employé l'ascendant de la puissance. Il aimait la liberté
et ne voulait rien que par elle. Même aux fameux soupers, dans
l'ivresse et le vertige, une femme restait toujours libre et pouvait
se faire respecter. On le voit par l'exemple d'une fille à coup sûr
légère, peu respectable, la _petite Émilie_.
Tout corrompu qu'il fût, il y avait telle corruption qu'il ne
supportait pas. Chose étrange! madame de Tencin, fine et belle,
très-spirituelle, échoua près de lui, et lui fut si antipathique, que,
lui bon et poli pour tous, il le lui dit brutalement.
Cela étonna fort. On la trouvait très-agréable, et plus que les
très-jeunes. Ses trente-quatre ans en paraissaient vingt-cinq. Elle
semblait délicate et douce, ne mettait pas affiche de méchanceté
(comme madame du Deffant, moins méchante). Son portrait est gracieux,
avec l'air oblique et fuyant. On sent qu'elle n'est pas, ne sera
jamais posée franchement, ni tout à fait assise, mais à moitié, de
côté, de travers. Sa fine et jolie mine est basse en même temps, d'une
femme propre à tout, prête à tout et à qui on peut demander. Le Régent
ne demanda rien. Un fort juste instinct l'avertit, et il recula, comme
il arrive à ces buissons fleuris d'où pourtant se révèle le serpent
par sa fade odeur.
Madame de Tencin n'était pas un être simple; elle était une en deux
personnes; en toute chose, doublée de son frère, homme d'Église, homme
d'esprit, qui la valait, mais bien moins calculé; il ne faisait
mystère d'être le mari de sa soeur. Elle était de Grenoble, et y avait
été religieuse, en grande liberté, fort galante. Mais, pour suivre son
frère, ou briller sur un autre théâtre, elle eut l'adresse de se faire
faire chanoinesse à côté de Lyon, d'où, le roi mort, elle s'émancipa
tout à fait, vint à Paris. Elle y prit tout d'abord le nécessaire
baptême de la mode, passa par Richelieu. De là les soupers du Régent,
où elle échoua. Elle se rattrapa à la littérature, se fit faire (par
son neveu d'Argental) un joli roman qui lui fit honneur, et lui valut
des amants gens de lettres, Fontenelle, Bolingbroke, et autres. Elle
eut un salon, où surtout affluait le parti moliniste, jésuite, qui y
portait les pamphlets contre le Régent.
Ce parti se divise, alors, en deux fractions, les violents et les
doux.
En tête du premier, le nonce, le furieux Bentivoglio, ex-capitaine de
cavalerie, guerrier sans paix ni trêve, qui crie, jure sang, mort et
ruine, et s'illustre à Paris pour avoir fait à sa maîtresse une paire
de petites filles qui furent deux actrices ou danseuses. L'une, que
plaisamment on nommait la _Constitution_, étonna la pudeur du temps en
s'étalant aux vitres de la rue Saint-Nicaise par l'aspect le plus
singulier (_Barbier_). Son vaillant père, le nonce, dictait ou
propageait les vers et les brochures où l'on voulait mettre à mort le
Régent, empoisonneur de la famille royale.
L'autre fraction du parti croyait que ce Régent, tel quel, pouvait
faire les affaires du pape. En tête, se trouvait, je ne dis pas un
homme, mais un visage, le beau visage féminin du fils de la belle
Soubise, le cardinal de Rohan. Parfait contraste avec le trop mâle
Bentivoglio, Rohan, pour avoir la peau douce, embellir ses appas,
prenait un bain de lait par jour. Ce parfait imbécile n'était pas sans
ambition; Dubois s'en amusait, lui prédisant que tôt ou tard il
deviendrait premier ministre. Près de lui se groupaient le président
de Mesmes, qui jouait de génie Scapin et Scaramouche au théâtre de
Sceaux; Lafiteau, jésuite-évêque (qui scandalisa Dubois même), voleur
à voler dans les poches. Entre ce groupe et le Palais-Royal, un
étrange canal existait: c'était le vieux d'Effiat, alors octogénaire,
sinistre figure historique, qui rappelle la mort de madame Henriette.
Le Régent, qu'il avait vu naître, le gardait d'habitude, comme un
vieux meuble du Saint-Cloud de son père.
Madame de Tencin s'était glissé, jetée dans ces intrigues. Les hauts
Jésuites, le parti de la Bulle, faisaient de son salon leur place
d'armes contre les Jansénistes. Elle y tenait concile, y siégeait en
mère de l'Église. Ce rôle fut un peu dérangé au printemps de 1716.
Elle eut un embarras inattendu. Un matin, la voilà enceinte. Un
étourdi, un militaire, qui, la connaissant peu, en était fort épris,
au carnaval de 1716, lui fit ce mauvais tour. Cela lui venait mal.
Elle était justement alors dans une double intrigue qui promettait.
D'une part, elle accrochait Dubois, lui faisait croire que son salon
de prêtres et de prélats lui concilierait Rome; d'autre part, elle
entrait au complot de réaction qui voulait, par les femmes, prendre le
Régent même, le ramener à la Bulle, aux Jésuites, lui faire chasser
d'Aguesseau, les Noailles, et, à la place, mettre Law et Dubois.
Admirable château de cartes, que cette sotte aventure vulgaire d'une
grossesse à contre-temps risquait fort de faire écrouler. Elle y fut
très-adroite, se déroba, et fit croire qu'on l'avait exilée, mais
secrètement se délivra et fit jeter son fruit. On le mit, la nuit, en
novembre, sur les marches d'une église de la Cité. Il devait y geler,
selon toute apparence, et le secret disparaître avec lui (il vécut, et
c'est d'Alembert).
Libre ainsi, l'araignée reprit sa toile, son intrigue ecclésiastique.
Le parti qu'elle servait n'était pas loin de triompher. D'Aguesseau,
les Noailles, ne tenaient qu'à un fil. Leur successeur était tout
trouvé, d'Argenson, le fameux lieutenant de police qui avait détruit
Port-Royal, et par là s'était mis bien loin dans le coeur des
Jésuites. Dubois, le vrai ministre, ayant, sans titre encore, la
réalité du pouvoir, allait briser tout obstacle à la Bulle, et
mériter, emporter le chapeau. C'était le plan, et, pour l'exécuter,
Dubois crut bon de prendre une maîtresse. À soixante ans, usé de ses
campagnes dans les mauvais lieux de Paris, souffrant souvent en damné
de l'urètre, de la vessie, le voilà amoureux. Il a trouvé enfin son
idéal. Il présente à grand bruit la Tencin au Palais-Royal, au Régent,
qui rit à mourir. Excellent choix, pourtant. C'était évidemment la
première pour l'intrigue, et la reine comme entremetteuse.
On pensait judicieusement que pour pousser si loin le Régent dans la
voie nouvelle, il fallait l'occuper, lui donner quelque femme. Il
baissait; le plaisir, il l'avouait, avait pour lui peu de saveur. Les
fameux soupers étaient froids. Les convives y perdaient le temps à se
faire la cuisine eux-mêmes, soit amusement de vieux gourmand, ce
semble, où triomphait le Régent. Après la courte explosion du
champagne, la torpeur venait et le somme. Un emblème indiscret semble
le faire entendre. Au portrait que Vanloo fait de la Parabère,
l'habituée de ces soupers, qui, plus souvent qu'aucune autre y berça
le Régent, elle est représentée oisive, ayant sur sa main détendue la
colombe d'amour qui s'endort au repos.
Si blasé, pouvait-il avoir au moins quelque caprice? Grand problème,
pierre philosophale.
On a vu qu'en 1715, les jacobites de la cour de Saint-Germain avaient
cru, bonnes gens, réussir avec une Anglaise, lactée, fraîche et
beurrée. Et ils y avaient échoué. La Tencin, plus profonde, inventa
mieux que la fade rose d'Occident. Elle essaya la rose orientale.
Elle avait sous la main une bien extraordinaire personne, Haïdée?
Aischa? qu'en français on déguise du nom de mademoiselle Aïssé. Elle
l'avait chez sa soeur, femme du président Fériol, qui l'avait élevée,
la tenait dépendante, à sa disposition.
Il paraît que ces dames firent entendre à la Parabère (qui n'était
rien qu'une bonne fille et craignait fort Dubois), qu'ayant alors si
peu de prise, elle devait laisser faire, que, si dans cet amour
endormi et fini, on introduisait un caprice, un aiguillon nouveau,
elle-même n'y perdrait pas, qu'elle aurait des retours, comme elle en
avait eu déjà. Ce fut chez elle qu'on amena mademoiselle Aïssé, chez
elle que l'on crut brusquer lestement l'aventure.
Mais j'oubliais de dire ce qu'était la victime. Chose bizarre, une
esclave dans Paris. Notre ambassadeur à la Porte, M. de Fériol, qui
avait fait les guerres des Turcs et vivait à la turque, achetait
souvent de belles esclaves, des enfants mêmes. En 1698, après un
pillage de Circassie, on lui vendit une petite, de quatre ans, et il
y mit la forte somme de quinze cents livres d'abord. Elle était fort
gentille, et comme la _Perdita_ de Shakspeare, on la disait fille de
roi. Il l'envoya chez lui, à Paris, à sa belle-soeur, femme du
président Fériol, fort complaisante pour l'ambassadeur, qui était
garçon et dont sa famille héritait. Elle ne se fit nul scrupule de ce
rôle de garder cette mignonne pour les voluptés du beau-frère. On la
fit élever avec soin aux _Nouvelles catholiques_. Elle grandit,
fleurit, jolie, spirituelle, aimée de tout le monde, et comme soeur
aînée des fils de la maison (l'un était d'Argental, le célèbre ami de
Voltaire).
L'ambassadeur ne revenait pas, mais s'informait fort d'Aïssé, et, sur
ce qu'on lui dit qu'à dix ans elle aimait un petit garçon de son âge,
il en fut horriblement jaloux et gronda sa belle-soeur. Ce Fériol
était un homme rude, étonnamment hautain, fort courageux, mais
violent, colère jusqu'à devenir fou. On le remplaça en 1711, et il
revint pour le malheur d'Aïssé. C'était alors une grande demoiselle,
une Française de dix-sept ans, d'esprit très-cultivé, précoce et déjà
admirée dans le monde comme une jeune dame. Quel coup ce fut pour elle
quand cet homme âgé, sombre, dur, arriva et se dit _son maître_. Elle
ne le connaissait point du tout, ne l'ayant vu qu'à quatre ans. Elle
fut pénétrée de terreur et sans doute essaya de se défendre et
s'appuyer par celle qui l'avait élevée, madame de Fériol. Mais,
celle-ci, avare, qui attendait beaucoup de son beau-frère, et qui eût
été désolée si, malgré l'âge, il eût pris femme, fut ravie, au
contraire, de le voir réclamer sa petite maîtresse. Nous avons la
lettre terrible où le barbare lui dénonce son sort: «Quand je vous
achetai, je comptais profiter du _destin_ et faire de vous ma fille ou
ma maîtresse. Le même _destin_ veut que vous soyez l'une et l'autre,»
etc. Elle plia sous la fatalité.
Situation honteuse! qu'il y eut esclave et sérail dans la maison du
président, d'un magistrat français! Les deux frères logeaient ensemble
dans un hôtel de la rue Neuve-Saint-Augustin. Aïssé, très-captive de
ce vieillard jaloux, vivait comme une religieuse, victime immolée,
innocente, fort pure moralement, ne connaissant même son coeur. Telle
la vit madame de Tencin chez sa soeur en 1717 (voyez les notes). Elle
comprit très-bien tout le parti qu'on en pouvait tirer.
Aïssé avait vingt-quatre ans, et elle avait déjà assez souffert pour
souffrir peu. Elle était résignée et douce, enjouée même. Elle avait
l'air très-jeune, une figure ouverte, aimable, où l'esprit rayonnait.
Ses beaux yeux d'Orient, avec sa grâce toute française, c'était un
contraste piquant, une chose singulière, unique, dont beaucoup étaient
fous. Et, avec tout cela, on eût pu entrevoir combien la pauvre
créature était brisée. Elle avait des bras maigres et pauvres. Son
sein (V. le portrait) semblait, malgré cet âge, celui d'une petite
vierge de quinze ans. On la sentait très-neuve, presque enfant par
certains côtés.
Ce qui servait les dames, c'était sa grande déférence pour elles. À
une haute liberté intérieure, elle était, dans sa vie, ses actes,
toute dépendante de la famille de son maître, de cette étrange mère,
madame de Fériol, que (telle quelle) elle ne voulut jamais quitter.
On supposait que la jeune fille, depuis six ans soumise à tout caprice
d'un homme désagréable et plus âgé que le Régent, ferait peu de
façons. Cela n'arriva point. Il paraît que l'esclave parla en femme
libre et se fit respecter. Le Régent n'était pas homme à profiter d'un
guet-apens. Et les dames, d'ailleurs, auraient craint d'employer la
violence. Si elle eût dit un mot à son ambassadeur, il eût éclaté
certainement et les aurait déshéritées.
Elles eurent beau faire et beau dire, la gronder au retour, la rendre
malheureuse, lui faire honte de son obstination à refuser une si haute
fortune. Elle se jeta aux genoux de la Fériol, jura que, si on la
poursuivait ainsi, elle se sauverait dans un couvent.
Elle resta fidèle à son tyran. Elle le soigna vieux et malade
finalement jusqu'à sa mort, en 1722.
Il lui laissa une petite rente, et le billet d'une forte somme qui
pouvait être sa dot, si elle se mariait. Mais voyant que madame de
Fériol gémissait d'avoir à payer tant d'argent, elle alla chercher le
billet et le jeta au feu.
Cette noble et charmante femme[5] eut une destinée bien tragique.
Nous achèverons en son temps sa douloureuse histoire.
[Note 5: La plume m'a glissé; mais je ne m'en dédirai pas.
Dans un pareil milieu, entre la Tencin et la Fériol, Aïssé,
qui se tient si haut, si noble, si désintéressée, est digne
du respect de la terre. Ce mépris de l'argent, ce billet
déchiré, serait une chose fort belle dans une vie quelconque;
c'est sublime dans la situation dépendante de l'infortunée,
qu'un peu d'aisance aurait affranchie. Son refus obstiné
d'épouser celui qu'elle aime, sa délicatesse qui lui fait
craindre qu'il ne se fasse tort en l'épousant, tout cela la
rend adorable. La seule faiblesse de sa vie fut la
reconnaissance. Pure et froide (ayant tant souffert), elle
s'impose de faillir un moment pour ne pas laisser sans
récompense une persévérance de tant d'années. Personne ne s'y
trompe, ni son frère adoptif, Argental, l'ami de Voltaire, ni
Bolingbroke, dont l'excellente famille couvre le petit
mystère. Elle n'en est pas moins un objet de culte.
Bolingbroke, qui ne croit à rien, croit à elle et lui est
dévot. Il porte envie au trop heureux amant, et tous lui
portent et porteront envie. MM. de Goncourt parlent d'elle
avec une admiration passionnée (p. 177). Sainte-Beuve (dans
sa belle notice) en est si amoureux, qu'il s'efforce de
croire que Fériol était trop vieux et qu'il respecta son
esclave. Je voudrais bien croire aussi cette chose
improbable.
Ce Fériol avait passé toute sa vie dans les guerres turques
en Hongrie, près de Tékély (V. Hammer), et n'était guère
moins Turc que le pacha Bonneval. En 1699, il devint notre
ambassadeur à Constantinople. Il n'y eut jamais un homme plus
fier, plus violent. Jamais il ne voulut paraître sans épée
devant le sultan, selon le cérémonial d'usage. Saint-Simon en
raconte un trait fort honorable (chap. CCXII, année 1708). Le
grand vizir ayant fait des avanies au ministre de Hollande,
celui-ci voulut se réfugier chez l'ambassadeur d'Angleterre,
qui, malgré l'intime union des deux États, refusa de lui
donner asile. Ce fut son ennemi, le Français Fériol, qui lui
ouvrit son palais, le reçut et le protégea.--Je reviendrai
sur Aïssé et sa fin si touchante. Que de fois j'ai lu et relu
ses dernières lettres, pour y pleurer encore et me laver des
sottes larmes que me coûtait _Manon Lescaut_!
À propos de cette _Manon_, Aïssé la désigne, la lit dès 1727,
ce qui ferait croire que Prévost avait détaché et publié des
parties des _Mémoires d'un homme de qualité_, qui ne parurent
entiers qu'en 1732. Cette date de 1727 me paraît
très-vraisemblable. _Quand on sait lire_, on lit
très-clairement que _Manon_ est de la Régence, et nullement
du temps de Fleury.]
Aimée de l'amour le plus tendre qui fut jamais, elle eut cet étrange
supplice de ne pas s'estimer assez pour accepter les offres d'un amant
accompli qui, douze années durant, lui demanda sa main. En s'immolant
à lui, elle refusa le mariage. Son coeur, haut et très-pur, s'accusant
jusqu'au bout des hontes involontaires, des fatalités de sa vie,
s'obstina à se croire indigne, mourut d'amour et de vertu.
CHAPITRE IV
LA FILLE DU RÉGENT--WATTEAU--LA RÉVOLUTION DE JANVIER
1718
La révolution qui bientôt va renverser Noailles et d'Aguesseau et leur
substituer l'homme de Dubois et des Jésuites, le lieutenant de police
Argenson, le destructeur de Port-Royal, cette révolution est traitée
beaucoup trop légèrement et dans Saint-Simon et partout.
Elle est un retour net au règne de Louis XIV, dont les ordonnances
cruelles sont de nouveau exécutées. En ce même mois de janvier 1718,
qui change le ministère, le sang recommence à couler. Un ministre
protestant, Étienne Arnaud, est exécuté à Alais. D'autres le seront
tout à l'heure.
Où donc est le Régent, si doux de sa nature, trop-bon pour ses
ennemis? le Régent qui naguère enlevait de la chaîne les protestants
condamnés aux galères par le Parlement de Bordeaux?
Dubois lui avait arraché l'exil des évêques jansénistes qui faisaient
appel contre Rome, sous prétexte du bien de la paix. Et ici, tout à
coup, c'est la guerre qu'on reprend.
On recommence gratuitement les agitations du Midi; on lâche le clergé,
le peuple du clergé. Le protestant malade entend sous ses fenêtres la
foule qui réclame son corps par ce cri sauvage: «À la claie!»
Que fait le Régent cette année? Il publie _Daphnis et Chloé_, ses
gravures, signées _Philippus_.
Que fait-il? Il fait sa fille reine de France. Il ne la contient plus.
Il la laisse marcher sur sa mère, éclipser, effacer le Roi.
Sa tête était visiblement hors des affaires publiques. Il ne savait
lui-même comment expliquer, colorer la révolution qu'on lui faisait
faire. Faible, faux par faiblesse, il disait craindre que le parti de
Rome n'appelât le roi d'Espagne. Saint-Simon lui ferma la bouche par
ce mot sans réplique: «Que nulle concession ne changerait ce parti:
qu'il serait toujours espagnol.» Et tous deux rougirent d'insister, de
toucher le bas-fond réel, honteux qui était sous cela.
Dira-t-on que ce fond, c'est la seule influence du vieux coquin Dubois
qu'il connaissait si bien? ou bien que c'est le rêve d'or que Dubois
lui donnait en appuyant le _Système_ naissant? Ces deux choses
pesèrent, mais il y en eut une troisième certainement. On va le voir
par les actes de cette année. C'est la dernière où vécut sa fille, la
duchesse de Berry. Elle avait près d'elle un Jésuite. Elle avait pris
un appartement aux Carmélites. On la poussait au mariage, à la
conversion. Par elle, sans nul doute, on travaillait son père. Et
que pouvait-elle alors? Tout.
Le chroniqueur de Richelieu, Soulavie, un auteur léger, qui pourtant a
su beaucoup de choses, en dit une bien grave, qu'il altère, défigure,
mais qui mérite attention: un étrange traité entre le Régent et sa
fille. S'il se fit, ce fut, sans nul doute, la veille de la réaction,
à la fin de 1717[NT-1] (ni avant, ni après).
[Note NT-1: Page 85: Dans la présente édition du "Project
Gutenberg" la date de 1717 a été substituée à celle de
l'édition originale (1617) incompatible avec les évènements
décrits.]
Le Régent, dit sa mère, était un homme fort léger, qui n'eut guère de
sérieuse passion. Au vrai, il n'en eut qu'une, déplorable: sa fille.
Elle l'ensorcela dès l'enfance. Il n'aima qu'elle au fond et ce qu'il
tenait d'elle. S'il garda si longtemps la Parabère, c'est parce
qu'elle venait de la maison de sa fille. Celle-ci avait l'attrait
terrible que souvent ont les demi-folles, avec d'incroyables caprices.
Mais ni caprices, ni rebuts, ni outrages ne rompirent cette chaîne
fatale qu'il traînait misérablement. Rien ne l'affranchit que la mort.
On comprendrait peu ce qui suit, si je ne reprenais à son origine
cette étrange créature.
Tout ce qu'on pouvait chercher de conditions pour faire une folle s'y
trouvait au complet.
Elle était impure par sa mère, _l'enfant du jubilé_, conçue d'un
moment trouble et faux. Impure par son grand-père, Monsieur, le vrai
roi de Sodome. Mais ce qui en elle domina tout, ce fut l'orgueil.
Madame, sa grand'mère, la fière palatine de Bavière, ne lui donna pas
sa vertu, mais sa hauteur allemande. Dans ce sang de Bavière, je l'ai
déjà remarqué, il y avait beaucoup de maniaques, d'excentriques, de
mélancoliques, dont plusieurs eurent des attaques d'épilepsie.
La naissance fut pire que la race. Son père, par mariage forcé, en
pleine discorde domestique, l'eut du Judas femelle qu'il savait son
espion. D'un tel amour naquit la discorde incarnée.
On trouva à sa mort qu'elle avait le cerveau incohérent de forme,
disparate et fêlé.
Et son éducation fut pire que sa naissance. Ce fut le vice à la
troisième puissance. Son grand-père et son père avaient déjà été
élevés par des scélérats. On le voit par les lettres de Madame que le
roi de Hanovre vient de confier à Ranke (1861). Elle fut laissée aux
mains d'une femme de chambre perverse, la De Vienne, qui l'instruisit
à poignarder sa mère d'injures, d'affronts. Éducation néronnienne. On
s'étonne qu'elle n'ait pas été jusqu'au fer, au poison.
Elle eut tout le chaos du siècle qui commence et a peine à se
débrouiller. Elle vivait dans le cabinet de son père, c'est-à-dire au
pêle-mêle du laboratoire de Faust. En 1709, tout à coup passant du
drame de la guerre à la plus triste inaction, il rôdait à travers
Babel, l'infini des sciences et des arts, comme eût fait l'Esprit
(anticipé, déclassé, malheureux) du siècle de Diderot. Il voyait les
savants, et il voyait les charlatans, des fripons qui faisaient de
l'or, ou faisaient voir le diable. Il n'avait à chercher. Le diable
était chez lui, en son lit par sa femme, et par l'enfant sur ses
genoux.
Elle avait une chose de son père: charmante et dangereuse,--en
contraste avec sa malice, sa violence;--une sensibilité facile, le don
des larmes. Tous deux pleuraient fort aisément. Nous la voyons
pleurer pour sa mère même, qu'elle déteste (_Saint-Simon_, 1719).
Combien plus pour son père, et avec lui, dans les chagrins réels qu'il
eut, quand on lui arracha sa maîtresse, quand on lui imputa
d'horribles crimes. Ces derniers temps semblaient la fin du monde pour
lui, comme pour la France. Plus sa femme s'éloignait de lui, plus la
petite s'en rapprocha, mettant à le consoler la passion qu'elle
mettait à toute chose. Seule amie et seule camarade, fière de suffire
à tout, elle buvait avec lui vaillamment, voulait lui faire raison et
luttait, au hasard de certaines misères à faire mourir de honte
(_Saint-Simon_), étranges abandons où l'on s'attendrissait,
s'éblouissait, s'ignorait tout à fait.
En quel temps se passaient ces choses? Non en 1708, il était encore en
Espagne; non en 1710, elle était déjà mariée. Il s'agit de l'année
1709. Il avait trente cinq ans, elle quatorze.
La punition fut cruelle: il resta pour toujours serf et la chaîne au
pied. Serf d'une folle, qui, au contraire, de plus en plus mobile,
divaguait de tous côtés.
Avec cela pourtant, elle avait infiniment d'esprit, et dès l'enfance,
ayant été pour tout la seule confidente de son père, elle savait les
choses et les hommes. Si, à la mort du roi, qui la mettait sur le
trône pour ainsi dire, elle eût agi de concert avec sa grand'mère, si
elle avait tourné au bien son énergie, la France ne fût pas retombée
où la jetait Dubois, à la seconde banqueroute, au joug misérable de
Rome.
Dans une excellente gravure de 1716, faite au début de la Régence, on
trouve exprimée à merveille ces idées du moment. Le Régent tout pensif
et plein des douleurs de la France, l'a devant lui assise, et qui
s'appuie sur ses genoux. La France est une belle petite fille de
quatorze ans, dans la prime fleur d'enfance.
Ce sont les traits idéalisés de la fille du Régent, telle qu'elle dut
être quelques années plus tôt (juste en 1709). On l'a faite un peu
grasse, comme elle était, à l'allemande, et non sans rapport à Madame,
sa grand'mère, à qui elle ressemblait autant que la beauté peut
ressembler à la laideur. Elle est drapée d'hermine et couronnée de
lauriers. Elle rêve; ses beaux yeux sont fixés au ciel, dans le trop
poignant souvenir de tant de maux soufferts. Mais elle a trouvé comme
un port, un abri, un soutien, et, de fatigue, d'affection, elle se
laisse aller tendrement sur les genoux de son bon protecteur. Au
total, l'effet est très-grave. Le Régent est bien mûr, presque vieux,
et elle bien jeune. Il est sombre, soucieux et tout à sa pensée.
Mais elle était indigne de jouer ce beau rôle. Elle n'avait pas la
grande, la haute ambition. Son orgueil éclata en choses vaines,
scandaleuses. Et, avec tout cet orgueil, elle n'avait d'amants que des
sots; la première fois, son écuyer, sans figure ni mérite; puis son
capitaine des gardes, Riom, un gros poupard. Le Régent aisément aurait
dominé ce garçon assez bonasse, mais il était mené par sa première
maîtresse, la Mouchy, confidente de la duchesse de Berry, et qui, lui
voyant je ne sais quel accès de dévotion, poussait au mariage. Les
Jésuites trouvaient leur compte à y aider.
Dès longtemps un petit Jésuite s'était glissé au Luxembourg. Il entra
comme un rat par on ne sait quel trou de garde-robe. Il devint une
espèce d'animal domestique à qui on jette des morceaux sous la table.
On le trouva bon compagnon et il eut petite place aux soupers. Là il
en entendait de dures. Mais rien de sale ne l'étonnait, aucun
blasphème (à faire crouler le ciel). Il riait doucement et faisait
rire; lui-même il excellait aux saillies libertines.
Tout échoit à qui sait attendre. Ce bouffon vit finement qu'elle avait
des jours tristes, des ennuis, des langueurs. Il dit ou il fit dire
qu'une grande princesse comme elle devrait avoir ce qu'avait eu Anne
d'Autriche, un appartement royal dans un couvent, par exemple aux
Carmélites de la rue Saint-Jacques, cette retraite illustre de madame
de Longueville, de la Vallière et de tant d'autres dames. Il n'y avait
pas loin du Luxembourg aux Carmélites. On l'y mena tout doucement. Ces
dames étaient charmantes, caressantes et baisaient ses pieds. On lui
en attacha, pour lui faire compagnie, deux, jolies, gracieuses, de
très-noble famille, discrètes et qui s'avançaient peu.
Elles surent bien le faire à propos. La voyant éprise de Riom, elles
entraient dans ses idées, mais pour la _bonne fin_, le mariage. Les
exemples ne manquaient pas. Il se trouvait justement que Riom était
neveu de Lauzun, que la grande Mademoiselle épousa secrètement. Et le
feu roi lui-même n'avait-il pas épousé madame de Maintenon?
Elle prit feu à cette idée royale. Quel roman glorieux de braver tous
les préjugés, le monde! et couronner l'amour! Riom vaut bien plus que
Lauzun. Mais, fût-il le dernier des hommes, tant mieux! D'autant plus
beau sera-t-il, plus hardi de l'approcher du trône!... Et c'était
moins Riom encore que l'idée qu'elle aimait, l'absurde de la chose, le
miracle, la lutte et la difficulté vaincue.
Son père ne l'embarrassait guère. C'était son nègre pour obéir en
tout, ou plutôt sa nourrice pour adorer tout d'elle, jusqu'au plus
rebutant. Elle lui avait fait avaler cette pilule amère de trouver là
toujours Riom, amant en titre, officiel, quasi-maître de la maison. Il
avait humblement tâché d'apaiser la jalousie de ce redoutable Riom et
lui avait donné un beau régiment. Il ne s'attendait pas à cette
ambition, cette folie d'un mariage, et d'un mariage public!
Quand la chose lui fut intimée, terrible fut son embarras. Il se
trouva entre deux peurs: il eut peur de sa fille, mais non moins de sa
mère. Il comptait fort avec Madame, et devant elle il était chapeau
bas. Elle était étonnamment haute et de naissance et de vertu. Elle
haïssait et méprisait ce temps, ne vivait qu'avec ses aïeux, de la
fière pensée de sa race, de ses alliances royales, impériales. Elle ne
bougeait guère de Saint-Cloud, solitaire sur les hauts sommets, mais
comme la tempête qu'il ne faudrait pas provoquer. Orléans se souvenait
avec frayeur de l'épouvantable colère où elle entra, lorsque son fils
accepta la bâtarde de Louis XIV, du soufflet qu'il reçut de sa
puissante main. Soufflet retentissant. Toute la grande galerie de
Versailles en trembla; on baissa le dos, comme à un éclat de la
foudre. Mais qu'était-ce, bon Dieu! et quelle chute si, de cette fille
du grand roi, on regardait en bas, jusqu'à cet insecte, Riom! Qu'il en
revînt un mot à Madame, tout était perdu.
Dans un beau livre (récent), la _Folie lucide_, on voit ce qu'est une
idée fixe. Nulle chimère et nul crime où cela ne puisse mener. On y
voit de plus une chose, c'est que ces demi-fous sont rusés,
très-propres aux intrigues. Ce sont d'excellents instruments pour ceux
qui savent s'en servir.
Par celle-ci bien dirigée, ne pouvant pas de front emporter le Régent,
on fit une attaque indirecte. On pensa qu'il serait plus docile et
plus malléable, si préalablement on avait sur lui cette prise, de le
tenir par un secret d'État.
On croyait qu'il en était un, dangereux, redoutable, qui pouvait
servir aux Jésuites, et qui sait à l'Autriche? C'est le secret que
Marie-Antoinette voulut plus tard tirer de Louis XVI; secret que,
seuls, quatre hommes ont su: _Louis XIV, le Régent, Louis XV et son
petit-fils._
La fille du Régent, l'enlaçant et le caressant, lui aurait dit: «Si
vous m'aimiez, vous me diriez une chose dont je suis curieuse. Je
donnerais tout pour la savoir ... le secret du _Masque de fer_.»
Soulavie dit qu'elle n'avait d'autre but que d'en amuser un amant. Et
d'autres sots ont dit que le secret était sans importance. Mais alors
comment expliquer qu'il ait été si bien gardé de roi en roi, avec tant
de mystère? J'ai dit ce que j'en pense. Ce ne put être autre chose
que la suppression d'un premier enfant d'Anne d'Autriche, enfant
adultérin qui, se trouvant l'aîné, eût supplanté Louis XIV. La maison
de Bourbon aurait été dépossédée. Ses ennemis trouvaient piquant,
utile, de savoir par le Régent même que l'_ordre de succession avait
été interverti_, que Louis XIV et Monsieur n'_étaient que des
cadets_[6].
[Note 6: La cour de Sceaux, la cour d'Espagne, l'Europe
entière croyait à l'inceste du Régent avec ses filles.--Cela
est très-peu vraisemblable pour mademoiselle de Valois,
absurde pour l'abbesse de Chelles. Quant à l'aînée, duchesse
de Berry, il n'y a que trop de vraisemblance. Madame de
Caylus dit qu'elle posa pour les dessins de Daphnis et Chloé.
Duclos croit que le Régent craignait les indiscrétions de sa
fille. Ceux qui écrivent hors de France, comme Du Hautchamp,
sont très-affirmatifs et très-explicites là-dessus. Mais ce
qui en dit bien plus qu'aucune affirmation particulière,
c'est l'ensemble de mille détails, qui, rapprochés, mènent là
invinciblement.--Quand Saint-Simon lut au Régent la satire de
Lagrange-Chancel, il fut ému, indigné de l'accusation
d'empoisonnement, mais non de celle d'inceste.--Pour le fait
tiré de Soulavie, je ne l'emprunterais pas à cette source
moderne et suspecte, si l'opinion des contemporains sur
l'amour du Régent ne le rendait très-vraisemblable. Les
autres anecdotes du même auteur, sur les filles du Régent,
sur le sacrifice qu'aurait fait mademoiselle de Valois pour
tirer Richelieu de prison, semblent imaginés uniquement à la
gloire du vieux fat, dont Soulavie avait les lettres et les
papiers.--Il est à regretter que Lemontey n'ait point
complété son mémoire sur les filles du Régent (_Revue
rétrospective_).--Les lettres de Madame, publiées en 1862,
donnent de curieux détails sur l'insolence et l'esprit
brouillon de la duchesse de Berry.--C'est en rapprochant
Saint-Simon de Du Hautchamp, etc., qu'on peut dater et
l'entrée de madame d'Arpajon chez la duchesse, et l'époque de
la tentative qui faillit coûter un oeil au Régent; enfin, la
plaisanterie de d'Aguesseau et sa sortie du ministère
(janvier 1718)--sur l'embonpoint de la duchesse. V.
Saint-Simon et Duclos, éd. Michaud, p. 503, note d'un
contemporain.]
Il avait trop d'esprit pour ne pas deviner qui la poussait. Mais elle
avait trop de violence pour céder, subir un refus. Elle cria, ordonna
et pleura. Et enfin elle employa l'_ultima ratio_ des femmes. Elle se
mit dans ses bras, dit qu'elle mourrait sans cela, qu'il le fallait,
qu'enfin pour l'obtenir elle donnerait tout au monde. Le Régent
ébranlé s'attendrit, se troubla, et la furieuse, en échange, jura
encore de donner tout. Il n'y tint pas, dit le fatal secret.
Elle avait oublié Riom, ou pensé qu'après tout, maîtresse absolue du
Régent, elle dédommagerait amplement son amant en faisant sa fortune.
Mais Riom, déjà sur le pied d'un mari, se fâcha. Elle dut s'ingénier,
chercher quelque expédient qui la dispensât de tenir parole.
Elle venait de recevoir parmi ses dames (en septembre 1717) une jeune
dame belle et dévote, mal mariée, très-vertueuse, madame d'Arpajon.
C'était la petite-fille de l'architecte Mansart (_Saint-Simon_). Vertu
humble et humiliée. La duchesse s'amusait à l'appeler «ma bourgeoise.»
Pauvre personne qui semblait ne pouvoir résister en rien.
Les grands, pour pécher sans péché, font par leurs gens certaines
choses. Les casuistes ont la bonté de conniver à ce genre d'équivoque.
La duchesse, alors en si bonnes mains, eut l'idée d'immoler cet agneau
à sa place, de se la substituer. On parlait fort alors d'une affaire
de ce genre. (V. _Madame_, sur la duchesse de Retz.)
Elle pensait que le Régent, qui admirait cette dame, profiterait
avidement de l'occasion. Mais elle-même, par l'imprévu, par sa
brusquerie sauvage, fit manquer tout. Elle renverse violemment la
chaise de la dame, s'en empare et la tient, qui crie et se débat. Lui,
étonné, myope, hésite. L'oiseau au piège, pris des mains, de la tête,
ne pouvant mieux, jette ses pieds «et rue». Il reçoit un coup juste à
l'oeil,--la fine pointe du petit talon que l'on portait alors,--et
juste à son bon oeil; il voyait à peine de l'autre.
Duclos appelle cela un coup d'éventail. Mais en Hollande, où des
témoins, qui avaient vu ou entendu, contèrent la chose à Du Hautchamp;
on dit tout simplement la honteuse aventure.
On ajoutait un mot invraisemblable. Le lendemain, au Conseil,
d'Aguesseau aurait fait cette plaisanterie: «S'il est aveugle, faisons
régent M. le Duc, qui, du moins, n'est que borgne.» Le Régent se
serait fâché, et le hasard eût précipité la chute du ministère.
Mais d'Aguesseau, poli, doux et respectueux, n'eût pas dit un tel mot.
D'autre part, le Régent savait peu se fâcher. Il y eut certainement
autre chose. Pour le bien de l'Église et la chute des Jansénistes,
pour faire Riom un prince, on ne disputa plus, on fit trêve aux
scrupules. L'accord dont parle Soulavie dut avoir son entier effet.
Ce moment se caractérise de deux façons fort expressives:
D'abord, les dons faits à Riom pour le rendre patient. Le Régent lui
donna le gouvernement de Cognac, lucratif et sans charge, avec un
nouveau régiment et le plus brillant de l'armée: _Dragons Dauphin_.
Il lâcha à sa fille tout ce qu'elle aimait le plus: les honneurs de la
royauté et l'humiliation de sa mère.
L'étrange publication de _Daphnis et Chloé_, faite à ce moment même,
dut donner à penser. De 1714 à 1718, il avait gardé pour lui seul ce
monument d'art (ou de volupté) dans le mystère du portefeuille. Mais
alors il l'en tire, fait sa confidence au public.
Ce livre en dit beaucoup. Ce ne sont pas là les amusements qu'un
solitaire fait pour lui-même. Tant de détails charmants, caressés d'un
crayon ému, ne sont pas des caprices, mais des choses d'amour pour
l'unique et l'aimée. Le texte, comme on sait, naïf en apparence est
très-attendrissant, mais de tendresse si faible que l'amour ne veut ce
qu'il veut. Chloé est courageuse, veut donner le bonheur; Daphnis
résiste, n'ose, craint de la faire pleurer. Mollesse byzantine ou
faiblesse excessive, comme d'une mère pour une enfant chérie.
Il lui donna alors un bien autre don qu'aucun livre,--un homme, et le
grand magicien, le seul qui eût l'âme du temps. Il venait de nommer
Watteau _peintre du roi_ (en 1717), et il le mit à la Muette pour
peindre et décorer la _petite maison_ où il avait placé l'idole, au
plus près de Paris, pour l'y voir à toute heure.
Ce peintre des _fêtes galantes_ (c'était son titre officiel), si
justement goûté pour ses pastorales délicieuses, ses ravissants
Décamérons, avait autre chose en dessous. Son portrait est d'un grand
garçon sec et âpre, d'air peu rassurant. Méchant? non. Mais il a
souffert. Ce temps terrible a trop mordu. Il est exquis, maladif et
_sinistre_ (mot de Laurent Pichat). Dans ses dessins, dans ses
_Études_, il y a des choses trop senties. Il ne pourra pas vivre, car
sa pointe lui perce le coeur. Voyez même ses dessins d'enfants, ces
petites filles malignes et d'avance si _aiguisées_. Voyez ces femmes
_amères_, si fâchées, si chagrines au fond. Elles ne pleurent que de
peur d'être laides. Mais qu'elles ont souffert! pauvres soeurs de
Manon Lescaut! L'amour vendu se venge. Qui se consolera de l'amour?
La scène dont parle Soulavie dut se passer à la Muette,--non pas au
Luxembourg, où régnait la confidente de Riom,--encore moins à
Saint-Cloud, où résidaient Madame et la duchesse d'Orléans.
La Muette (la _Meule_ d'abord, puis _Muette_ ou discrète) était la
maison du capitaine des chasses du bois de Boulogne, mais arrangée par
un riche financier avec les recherches du luxe privé, que n'avaient
nullement les maisons royales.
Dans quel état Watteau vit-il cette maison? Où en étaient alors les
arts du mobilier, si admirables dans ce siècle? Ils n'ont pris leur
essor qu'après Law, chez les enrichis. Mais déjà le changement capital
a eu lieu. L'ancien grand lit français, solennel, incommode, où
recevaient les dames couvertes de dentelles, ce lit en plein salon,
avec sa barrière, sa ruelle, où passaient les privilégiés, cela
n'existe plus. Le lit serre la muraille, bientôt, frileusement, se
blottit dans l'alcôve.
Le lit perd de son importance. La femme s'est levée en ce siècle. Elle
n'est plus couchée; elle est _assise_. Des sièges moelleux sont
inventés. Des sièges à deux commencent, où deux amies pourront causer
dans l'intimité tendre.
Le changement des modes précède celui du mobilier. En 1718, Dubois,
comme séduction diplomatique, a porté aux dames de Londres nos riches
robes à parements d'or. De Londres, il nous revient la jupe ballonnée,
mode anglo-allemande, que nos Françaises allégent et font tout
aérienne. Dernier coup aux gênes maussades, aux solennités du grand
règne. De la vieille prison à la Maintenon, on a déjà rogné la partie
supérieure, la haute coiffure échafaudée. Le corset seul résiste, mais
la jupe est émancipée.
L'ancien fourreau, étroit, serrait la personne en dessous, et s'était
encore surchargé (vers 1700) d'une trousse extérieure, pesante aux
reins et échauffante. Aux moindres occasions, il fallait quitter tout.
Gêne si incommode, dit Saint-Simon, que madame de Soubise ne s'y
soumit jamais. Au contraire le ballon, largement évasé derrière, donne
aisance aux mouvements. Ses cercles de baleine, souples, infiniment
minces, se prêtent en tout sens, et reviennent d'eux-mêmes par leur
propre élasticité. L'appareil, si léger, loin de peser, soulève. La
femme, en ballon, va légère, désormais comme ailée, oiseau qui pose à
peine.
Et c'est là justement ce qui choquait les Jansénistes. Ils
regrettaient la pesanteur dont nos aïeules avaient été lestées. La
démarche trop libre, disaient-ils, n'a plus d'équilibre. Elle flotte,
elle nage incertaine. En chaire, ils allaient jusqu'à dire qu'une
telle mode si complaisante, de facilité moliniste, était un défi aux
hasards, une excuse aux défaites, à ces chutes presque involontaires,
où l'on n'eût pas glissé s'il fallait vouloir tout à fait.
Grand embarras pour les dames jansénistes, placées entre l'anathème et
le ridicule de garder les vieilles modes. Par un juste milieu, elles
portaient de petits ballons, qui auraient bien voulu, eux aussi, se
gonfler, mais restaient timidement à la mesure des audaces prudentes,
gênées, contenues, du parti.
Les autres gonflèrent sans mesure. Les ballons donnaient aux grandes
de la majesté. Ils affinaient les grasses et les faisaient paraître
minces. La reine de l'époque, madame de Berry, n'était nullement une
ombre transparente. Elle donna l'essor à la mode. Cette royale
ampleur, commandant à la foule et se faisant faire place, pompeuse aux
galeries, aux descentes solennelles des escaliers, allait
merveilleusement aux prétentions superbes qu'elle étalait alors.
L'envieuse rivale, l'infiniment petite duchesse du Maine, vraie naine,
fut accablée. À son étroite cour de Sceaux, étouffée, elle s'agitait,
faisait écrire, dessiner, chansonner. Dans ses pamphlets et ses
caricatures, la fille du Régent est roulée dans la boue. Dans l'une,
salement cynique, Riom possède et le Régent soupire; il lui mange les
mains de baisers. Mêmes attaques et plus furieuses dans les
_Philippiques_ de Lagrange-Chancel, qui vont venir à la fin de
l'année. Ajoutez certaines malices, respectueuses en apparence,
d'autant plus injurieuses. Un M. Serviez traduisait, compilait, pour
les dédier au Régent, les _Vies des douze Impératrices_, de Messaline,
etc. Voltaire achevait son _Oedipe_.
Ce grand moqueur n'avait que vingt-trois ans. Pour certaine satire
contre Louis XIV qu'on lui attribua, il venait de passer un an à la
Bastille, où il avait rimé quelques chants de la _Henriade_, et son
imitation, faible et facile, de la tragédie de Sophocle. Sorti de
prison en avril 1718, il avait hardiment demandé au Régent de lui
dédier sa pièce. C'était un de ses tours. De même que plus tard il
offrit l'_Imposteur_ (Mahomet) au pape, il offrait l'_Inceste_ au
Régent. Sans être directement de la coterie de Sceaux, il en avait
l'écho et l'influence par la maison où il vivait le plus, celle du
vieux maréchal de Villars. Il lui faisait sa cour, écoutait ses
récits, dont il fit son _Louis XIV_. Ce château enchanté, près de
Melun, tenait Voltaire par son Alcine, la belle et jeune maréchale de
Villars dont il se croyait amoureux. Elle était quelque peu dévote,
donc contraire au Régent.
Voltaire fut aisément animé et lancé. Par lui on prépara, pour être
jouée en novembre, la pièce qu'on supposait terrible, et dont la
représentation serait (on l'espérait) une torture pour la princesse,
pour le Régent une humiliation.
C'était peu le connaître, peu connaître le temps. Dans cette violente
échappée des libertés nouvelles, toute chose audacieuse, contraire au
monde ancien, tant fût-elle hardie et cynique, était fort peu blâmée.
Rien n'étonnait. On souriait, et c'était tout.
D'après nombre d'exemples illustres du siècle précédent (déjà cités),
l'inceste était vice de prince, fort bien porté et à la mode. On
l'érigeait en théorie. Montesquieu, qui alors écrivait ses _Lettres
persanes_, publiées peu après, hasarde, entre autres paradoxes,
l'excellence des amours antiques entre proches parents et surtout
l'union du frère et de la soeur (Histoire d'Aphéridon et Astarté).
Le Régent, loin de démentir les bruits qui couraient, les satires,
faisait, disait plutôt ce qui pouvait les confirmer. Vers avril 1718,
il dit, d'un coeur trop plein, un mot que ne comprit pas Saint-Simon:
Que les fameux _soupers_ l'ennuyaient désormais, qu'il aimait mieux
vivre en famille.
Une folie non moindre que cette étrange passion l'avait saisi à ce
moment, la découverte d'une prodigieuse mine d'or: le merveilleux
Système qui changeait en or tout papier.
Le Moyen âge, avec la foi, avec du pain, un mot, un souffle, sut faire
Dieu. Law ne voulait qu'un peu de foi pour diviniser son papier, en
tirer l'or, ce dieu du monde, susciter la nouvelle Hostie.
Il soufflait. Et déjà les Billets de la Banque, ses actions du Nouveau
monde, fortement se gonflaient et montaient de valeur. La fortune
soufflait avec lui.
Folie, fortune, ces mots vont bien ensemble. Éole engendra ces deux
soeurs.
Chacun a lu les pages scintillantes où Montesquieu admire le puissant
fils d'Éole, qui sut si bien souffler. Mais personne, je crois, n'a
remarqué que Watteau, bien avant les _Lettres persanes_, avait dit
tout cela, et mieux.
Dans une admirable arabesque, le dieu de l'air, aux ailes de zéphyr,
vient amoureusement couronner un objet charmant, qui, sur d'épais
coussins (par le procédé de Virgile), conçoit de l'air, et déjà
gonfle. Quel en sera le fruit? aérien? direz-vous.
Non, dans l'arabesque voisine, le fruit fleurit, une vraie rose, une
beauté voluptueuse, la Folie. Pour la première fois, la Folie costumée
décemment, richement, et l'on dirait en reine, la Folie fraîche et
grasse (ce que n'a fait nul peintre), comme fut la fille du Régent.
CHAPITRE V
ALBERONI ET CHARLES XII--DÉFAITE D'ALBERONI--LA PAIX DU MONDE
1718.
La forte laideur de Dubois, c'est sa dualité étrange et violemment
contradictoire. Véritable Janus, il montre deux faces opposées, deux
politiques, au dehors, au dedans.
Il joue en même temps deux pièces dont chacune se moque de l'autre, en
est la satire, la dérision. Grande fatigue pour l'histoire, qui, plus
elle est fidèle, plus elle paraît inconséquente. Cela rappelle le
laborieux amusement de Léon X qui, sur son théâtre, divisé en deux
scènes, à la même heure faisait jouer la Mandragore et je ne sais
quelle autre facétie de Machiavel.
À l'intérieur, Dubois, tendre pour les Jésuites, amant de la Tencin,
est épris de la Bulle. Il prend leur d'Argenson, sacrifie d'Aguesseau,
Noailles. Il leur lâche la main dans leur plus cher plaisir, la
chasse aux protestants.
Il est donc bien zélé pour Rome? c'est le contraire. Tout le travail
de sa diplomatie, le sens de ses traités de Triple et Quadruple
Alliances, c'est d'exclure à jamais les candidats de Rome, le
Prétendant et l'Espagnol des trônes de France et d'Angleterre; c'est
d'affermir ou de fonder la dynastie protestante et la dynastie
_libertine_, la maison de Hanovre, la maison d'Orléans. De concert
avec l'hérétique, il accable l'Espagne, la vraie puissance catholique,
lui brûle ou noie son _Armada_, met au fond de la mer ce dernier
espoir du papisme.
Aussi fort raisonnablement les Ultramontains, peu touchés de ses
sourires, de ses caresses, des avances serviles qu'il leur faisait
pour le chapeau, restaient ou Espagnols, ou Autrichiens, ennemis de
Dubois et de la Régence. Au moment même où le Régent prit leur homme
pour ministre, les gros Jésuites, le Comité des trois qui
gouvernaient, leur secrétaire, l'intrigant Tournemine, liaient les
deux conspirations, celle de Sceaux avec celle d'Espagne; et le nonce
Bentivoglio, dans un pamphlet atroce, condamnait le Régent à mort et
le marquait pour le poignard.
Rome, faible, caduque, idiote, serrée, étouffée de l'Autriche, n'osait
encourager l'Espagne, son meilleur défenseur, son champion. Elle était
effrayée de l'audace plus qu'aventureuse d'Alberoni. Elle comprenait
peu ses vrais amis. Mais, par une peur instinctive, elle sentait fort
bien ses ennemis, son profond ennemi, la France, qui, dans son sein,
portait la grande révolution critique. Elle ne se méprenait nullement
sur les faiblesses, les faussetés de Dubois, du Régent. Elle y voyait
les _libertins_, au fond les tolérants, indifférents ou philosophes.
Derrière le ministère, tout provisoire, de d'Argenson, les vrais
ministres pointaient à l'horizon, Dubois et Law. Celui-ci bien plus
qu'un ministre: l'apôtre éloquent, le prophète de cette religion, qui,
un moment, fit oublier l'ancienne. Moment d'effet profond. Un million
d'hommes qui prit part au _Système_, pendant deux ans, n'eut aucun
souvenir de Rome ni de théologie. Le _Système_ passa. Resta l'esprit
nouveau.
Law et Dubois arrivaient par la force des choses. Pourquoi? c'est que
seuls _ils voulaient_.
Ceux dont on avait essayé, les Conseils et les Parlements, admirables
pour empêcher ou blâmer, ne proposaient rien.
Law croyait, voulait, proposait. Il avait sa foi: le crédit.
Dubois (que l'on en rie ou non) était aussi un croyant, à sa manière.
Fripon, ambitieux, voué à l'Angleterre, flatteur de Rome, faux de
toute manière, il eut pourtant certainement un idéal qui fit son âpre
passion, il poursuivit (par des moyens indignes) un but très-beau,
très-grand: le solide établissement, la fondation de la paix du monde.
Tant qu'elle n'existait pas réellement, ni la France, ni l'Europe ne
pouvaient se relever. Pour atteindre ce but, il fit des choses
incroyables. Lui, qui n'adorait que l'argent, il en donna! jusqu'à
payer des subsides à l'Autriche! jusqu'à payer le czar, pour qu'il fît
grâce à la Suède. La France ruinée trouva de l'argent pour donner à
tout le monde, pour acheter partout la paix, pour en assurer le
bienfait à cet extrême Nord, qui alors (après Charles XII) ne nous
touchait en rien que par l'intérêt de l'humanité.
Pour terminer l'interminable guerre, il eût fallu surtout désarmer à
la fois les deux principaux combattants, l'Autrichien, l'Espagnol.
Mais l'Autriche, avec son Eugène, qui vient de gagner sur les Turcs
deux grandes batailles, crève alors de force et d'orgueil. Reste
l'Espagne. Dubois n'hésite pas. Il paye l'Autriche et noie l'Espagne.
Tout finit. Le monde a la paix.
Elles se battaient pour l'Italie. Et souvent l'on a dit: «_Ne
devait-on pas affranchir l'Italie de l'une et de l'autre?_» Sans doute
recommencer la guerre générale contre l'Autriche et l'Angleterre,
alors unies? la reprendre dans des conditions pires que celles de
Louis XIV? Ceux qui disent ces choses vaines ont l'air de croire qu'en
deux années, la France avait repris des forces. Idée très-fausse. La
France était entre deux banqueroutes; elle en avait fait une, et elle
marchait vers la seconde.
«_Du moins, il valait mieux aider les Espagnols à s'emparer de
l'Italie._» Mais cela revenait au même. L'Espagne était si faible
encore, qu'en l'assistant dans cette guerre, la France en eût pris
tout le poids.
L'Espagne de ce temps, bigote et sanguinaire, était-elle un
gouvernement si désirable aux Italiens? L'Autriche, tout odieuse,
brutale et barbare qu'elle fût, avait du moins cela de bon, qu'en
Italie elle resta toujours à la surface, n'entra jamais au fond;
c'était comme un corps étranger dont on sent la blessure et qui
sortira tôt ou tard. Mais l'Espagne, par l'analogie de moeurs, de
langue, une certaine attraction morbide, risquait trop de s'assimiler.
À la corruption italienne (vivante encore, féconde, qui donne
Pergolèse et Vico), elle eût mis le sceau de la mort. Quel? la
férocité. Cela sèche, stérilise tout. Il faut songer que les étrangers
qui successivement gouvernaient l'Espagne, Alberoni, par exemple,
durent, pour flatter le peuple, lâcher l'Inquisition, multiplier ses
fêtes exécrables, les auto-da-fé.
En travaillant contre l'Espagne, Dubois incontestablement eut pour
raison suprême l'intérêt de ses maîtres, le solide affermissement de
George et du Régent, la _fondation définitive des maisons de Hanovre
et d'Orléans_. Mais cette politique personnelle était le salut de
l'Europe, celui de l'Humanité. Supposons l'Espagne à Paris, et
Philippe V régent: quelle nuit profonde, affreuse! quelle servitude
épouvantable de la presse, de toute société, du clergé même.
L'archevêque de Tolède avouait en pleurant à Saint-Simon que, sous
l'Inquisition et la Terreur de Rome, l'Église espagnole était un corps
mort. Les molinistes eux-mêmes se seraient trouvés écrasés. Que fût-il
advenu des Jansénistes et des libres penseurs! Je vois d'ici Voltaire,
Fontenelle, sous le san-benito, et l'auteur des _Lettres persanes_
descendre dans un _in pace_.
L'Espagne, c'était l'ennemi. Elle conspirait contre le monde. Elle
portait, avec le Stuart, le drapeau de la barbarie, et elle était
partout l'alliée des barbares, des dangereux aventuriers. Elle
revenait toujours à son rêve de l'Armada, qui eût en Angleterre
rétabli le papisme,--par contre-coup, en France, assommé le Régent.
Lemontey, si spirituel, si instruit, si fin sur le menu, mais qui sent
peu le grand, a tort de parler de tout cela légèrement. C'était bien
autre chose que la Conspiration des poudres. Les jacobites anglais
voulaient solder Charles XII, et, ce vrai diable aidant, faire sauter
l'Angleterre. Alberoni avait repris ce plan. On l'a dit romanesque,
ridicule, impossible, parce qu'on suppose qu'il y fallait une grande
flotte et une armée. Cela n'était pas nécessaire. Le nom seul du
Suédois avait un prestige incroyable de terreur. Si, par un mauvais
temps, un brouillard, il avait passé, avec sa bande personnelle, une
poignée de ses soldats terribles, il aurait emporté l'Écosse comme une
trombe, fondu vers Londres. Il eût été rejoint à coup sûr par un monde
d'aventuriers, d'Irlande, de toute nation. De l'un à l'autre pôle, il
était la légende de tout ce qui n'a de droit que la force.
Dans l'état effroyable où était la Suède, dépeuplée, désolée, elle
n'avait guère à craindre. Le czar lui-même traitait, ne sachant plus
qu'y mordre, ne pouvant que s'user les dents sur ce dur bloc, tout
fer, glace et granit. Charles XII, si bien ruiné, n'en était que plus
libre. Il avait fini comme roi. Mais il lui restait un bien autre rôle
où il entrait à peine. Sa renommée bizarre pouvait le faire un grand
chef d'aventures, lui donner un vaste royaume, le royaume des
désespérés.
Pour comprendre ce temps, il faut mettre en lumière le point
essentiel, la faim du Nord, sa terrible indigence. Pierre, mal nommé
le grand, avait plus de besoins peut-être encore que le Suédois, par
la disproportion énorme de son petit revenu et de cent choses
nouvelles, coûteuses, qu'il essayait. Tous deux étaient des mendiants.
Ils rôdaient autour de l'Europe, comme les ours blancs du Spitzberg
viennent la nuit gratter à la cabane du pêcheur, grondant, montant
dessus, pour entrer par le toit.
En 1717, le czar était venu tâter la France, tendant la main pour
recevoir ce qu'elle avait coutume de payer aux Suédois, promettant un
meilleur service si on le préférait. Le Régent l'accueillit avec sa
grâce accoutumée. Les Français admirèrent _ce créateur d'un monde_.
Beau créateur qui, avec de la vie, savait faire de la mort, qui, de
sang et de chair broyés, faisait une machine, un impossible monstre.
Sa Russie ressemblait au char grotesque qu'il avait charpenté et où il
voyageait, charrette informe et disloquée d'avance, qui allait
branlant et grinçant, par cahots, chocs, secousses. Si de droite et de
gauche, nombre d'hommes, qui se relayaient, ne l'avaient soutenu, le
triste véhicule, à chaque pas disjoint, eût mis à terre son
constructeur.
Éconduit par la France, il était d'autant mieux disposé à écouter
l'Espagne, à entrer dans le grand projet de bouleverser tout
l'Occident. Pendant cette tempête, qui eût pétrifié l'Allemagne, il
aurait fait ses affaires d'Orient, aurait rançonné la Pologne, où il
eût mis un homme à lui, un tout petit roi tributaire. Il se fût
arrondi et complété sur la Baltique, eût pris le Mecklembourg, fait
établissement dans l'Empire en face de l'Empereur. Projets vagues,
grossiers, incohérents. Tandis qu'il bouffonnait à Moscou la fête
burlesque où l'on brûlait le pape, il entrait dans ce plan pour le
faire triompher dans Londres!
Le candidat de Rome et de Madrid, le Prétendant ne se fit pas scrupule
de s'allier à ce barbare couvert de sang et qui alors justement fit
mourir son fils. Il lui envoya le duc d'Ormond pour obtenir sa fille
Anne Petrowna. Qu'eût-ce été pour l'Europe si ces accouplements
monstrueux avaient réussi! si le bigotisme jésuite eût épousé l'Asie
sauvage! si l'esprit de l'Inquisition eût fait pacte avec Attila!
Deux fléaux menaçaient, d'une part, une répétition de l'invasion des
barbares, la descente des masses faméliques du monde des neiges; de
l'autre, le renouvellement de la guerre de Trente Ans, mais sans fin,
recrutée par les soldats à vendre.
Leur vrai roi, leur héros, leur Alexandre le Grand, était tout prêt
dans Charles XII. Il mourut jeune, manqua sa destinée. Elle était
d'être, en pleine Europe, un Pizarre, un Cortez, un grand pirate de
terre. Nous avons de son étrange figure un bon portrait à Versailles.
Avec ses gants de buffle, son habit grossier de drap bleu, ce grand
corps sec, nerveux, semble d'abord un dur soldat. Puis on voit
davantage: on retrouve, on comprend l'indestructible, qui prenait son
plaisir à jeûner plusieurs jours, à dormir par terre sans abri dans
les hivers de Suède. Il a tel trait plus que sauvage, le dirai-je?
bestial, qui fait penser à un terrible orang-outang. Ses yeux, d'un
azur cru, ne se retrouverait ni chez l'homme, ni chez l'animal. Il
tient fort du satyre, mais (tout au contraire du satyre) sa peau
tannée est en-dessous riche d'un sang très-pur, implacablement
virginal (j'entends, des vierges de Tauride). Nulle amitié. Nul amour.
Buveur d'eau. Un seul sens, le péril, le meurtre.
Le portrait nous le donne à l'âge où il meurt (36 ans), tel qu'il
était alors, dans la fortune la plus désespérée, avec une redoutable
hilarité qui fait trembler. Il en était au point de ne plus choisir
les moyens. Son ministre, Goertz, un homme à tout oser, forçait de
prendre sa monnaie de cuivre pour deux cents fois ce qu'elle valait!
Il escroquait ce qu'il pouvait aux Jacobites pour acheter des
vaisseaux (il en acheta six en Bretagne). Il avait, pour son maître,
accepté le patronage d'une compagnie de flibustiers. Il les
entretenait et les gardait tout prêts. Troupe d'aventureux scélérats,
une élite d'audace et de crimes.
Charles XII avait reçu des arrhes d'Alberoni, un million, somme énorme
pour sa misère. Le czar, qui déjà négociait avec les Suédois (mai
1718), l'eût au moins laissé faire, y trouvant tellement son compte.
L'Espagne n'avait qu'à croiser les bras, et solder Charles XII, qui,
sans nul doute, aurait passé.
Tel aussi fut le plan d'Alberoni. Il ne varia pas là-dessus. Il
soutint que l'affaire d'Angleterre devait précéder tout, qu'on ne
pouvait agir en Italie, en France, qu'à la faveur de ce grand coup de
foudre. J'en crois là-dessus Alberoni lui-même plus que Torcy (que
copie Saint-Simon).
Qui empêcha? uniquement la sottise de la cour d'Espagne qui n'écouta
pas son ministre, l'impatience de la reine italienne qui le força
d'agir en Italie.
C'est l'intérieur de cette cour, l'obscure chambre du roi et de la
reine, qui seuls en ce moment illuminent l'histoire. Saint-Simon, dans
son ambassade, put voir de près, ayant été reçu par eux avec
confiance, et presque familiarité. Favorisé, comblé, admis à tout, il
put voir, entendre beaucoup. Devant lui, ils causaient de sujets un
peu étonnants dans une cour si dévote, de prélats scandaleux, de leurs
moeurs à la Henri III. Alberoni en apprend davantage. À son passage en
France, il dit au chevalier de Marcien que Philippe V, dans sa vie
sensuelle et sombre (celle au reste des nobles, Espagnols, Italiens du
temps), usait largement des licences conjugales autorisées des
casuistes.
Ces docteurs, dont les livres sont le parfait miroir de la vie du
Midi, furent forcés de bonne heure de mollir là-dessus. En présence
des monstrueux scandales qu'affichaient tant de princes et de princes
d'église, avec leurs petits favoris, leurs pages ou enfants de
chapelle, ils accordent infiniment aux libertés intimes du mariage.
Dès lors rien ne paraît. Tout retombe sur la discrète épouse. Elle n'a
pas à s'inquiéter. C'est sainteté à elle de pécher par obéissance. De
Navarro à Liguori, en deux siècles, on la plie, muette, aveugle, à
toute chose. En la femme, et la femme unique, s'épuise l'infini du
caprice. Les cent maîtresses du Régent, les trois cents nonnes
portugaises de Jean V, ne sont rien en comparaison de ce que ces
maîtres autorisent, au ménage espagnol du plus grave intérieur, entre
le lit et le prie-Dieu.
Une chose, chez ces docteurs subtils, est très-malsaine, c'est que
leurs équivoques, et jusqu'à leurs réserves, sont autant de
tentations. Ils accordent aux préludes des libertés glissantes qui
vont fatalement droit à ce qu'ils défendent. Comme au bord de l'abîme,
même la peur de tomber fait qu'on tombe. Mais dans la chute aucun
repos. Le remords même est corrupteur. Il fait que le péché garde une
âcre saveur et ne s'affadit pas, et le repentir même titille la
tentation.
Nous venons de décrire ici Philippe V. Né honnête, et gardant une
certaine loyauté de la France que n'a pas toujours le Midi, il a
naïvement exprimé tout cela. Avec sa première femme, la vive
Savoyarde, qui le tenait de haut, il ne fut qu'un mélancolique,
enfermé, un peu maniaque. Avec la flatteuse Italienne, qui avait son
but personnel, intéressé, et se courbait à tout, il eut de singuliers
orages et de scrupules et de remords.
Ce but, tout politique, était souvent contraire à la foi de son mari.
On l'a vu, en 1715, quand elle exigea qu'il s'offrît comme allié à
l'hérétique. Et on le voit ici, en 1718. Au lieu de faire ce que ce
prince dévot eût préféré certainement, au lieu de tenter d'abord la
grande affaire romaine et catholique, l'affaire du Prétendant, elle
l'oblige d'aller (malgré le pape) en Italie. Vrais tours de force, où
elle ne pouvait réussir qu'en émoussant la conscience du roi par des
arts énervants et de sensuelles complaisances qui le faisaient céder,
mais le laissaient fort agité.
Elle avait déjà vingt-sept ans, avait eu deux couches de suite; de
plus, la petite vérole, dont elle resta marquée. Le pis, c'est qu'elle
avait maigri, n'était plus «la grasse Lombarde, bien empâtée,» l'idéal
de Philippe V. On est tenté de croire qu'elle baissa. Dans une
maladie, en la nommant Régente, il annulait cette régence par un
pouvoir illimité qu'il donnait à Alberoni.
Elle restait très-agréable, et reprit fortement le roi. Élégante
amazone à la guerre, à la chasse, elle changeait de sexe et de figure,
pour ainsi dire. Avec des modes fantasques, qu'elle se faisait faire à
Paris, sous un justaucorps d'homme qui lui marquait sa fine taille,
elle semblait un enfant gracieux, mignon page italien. Gentille
créature, joueuse comme un petit garçon, mais d'enfantine obéissance,
soumise comme une petite fille.
L'énervante fascination, morbide, sous des formes si douces, absorba,
acheva Philippe V. Mais, loin qu'il reposât dans son néant, il y
trouva de plus en plus la fièvre, incessamment souffrant et stimulé de
ces mauvaises faims de malade que nulle satisfaction n'apaise. En vain
il l'avait à toute heure; en vain il la tenait sous son regard,
passive, subissant même sans murmure certaines gênes un peu
humiliantes de la vie de prisonnier. Nulle échappée. Aux fêtes ou
dévotions de couvents, ils n'étaient pas moins enfermés, seuls au fond
d'une obscure tribune. Dans leurs petites courses de chasse, dans ces
déserts sinistres qu'on appelait maisons de plaisance, même prison. À
chacune de ces maisons se retrouvait exactement la petite chambre de
Madrid, et l'étroit petit lit, jusqu'à la garde-robe, «toujours, l'une
à côté de l'autre, les deux chaises percées de Leurs Majestés
Catholiques.» (_Saint-Simon._)
Alberoni dit durement: «Il la pervertissait.» Mais comment? perverti
par elle, insidieusement provoqué. Plus bas elle pliait, plus relevée
elle exigeait des choses contre la conscience ou l'humanité même, qui
(on va le voir) furent des crimes.
Les douces règles des casuistes, les vastes indulgences du bon Père
Daubenton et des confesseurs italiens rassuraient tout à fait la
reine; elle riait, elle était gaie, badine. Le roi restait troublé. Il
eût pu, d'après leurs maximes, pour une pénitence minime (une prière,
un jeûne, une aumône) se calmer et dormir à l'aise. Mais, quoi qu'on
pût lui dire, il avait cette faiblesse de consulter son âme, d'écouter
la voix intérieure. Parfois il éclatait en bruyantes crises de remords
qui n'embarrassaient pas peu la reine. Souvent on l'entendit pleurer,
demander pardon aux muets témoins de la chambre, j'entends les saints
bonshommes qui étaient figurés dans la tapisserie. Ces larmes, ces
agitations, qui ne faisaient qu'amollir le pécheur, par un cercle
fatal, le ramenaient aux chutes; il se croyait damné, et n'en péchait
que davantage.
Comme le roi de Portugal, il exigeait que chaque soir l'absolution du
moins le blanchit pour la nuit. Autrement toute approche des choses
saintes lui paraissait un exécrable sacrilége. Un matin qu'un prêtre
lui disait la messe dans sa chambre à coucher, ignorant son état de
conscience, voulut lui faire baiser la _paix_, le roi s'indigna
tellement, qu'il se jeta sur lui et faillit l'étrangler. Que dit le
roi! On ne le sait. Mais la reine, humiliée, qui tremblait de fureur,
s'écria: «Prêtre, si tu le dis, tu es mort.»
Alberoni, qui avait commencé sa fortune au privé de Vendôme, et qui
plus tard amusait le roi de contes gras, eût bien voulu, en continuant
son métier de bouffon, s'insinuer encore aux petits secrets du ménage.
Il se serait fait craindre, eût pris ascendant sur la reine. Mais la
porte sacrée de la chambre mystérieuse avait son chien, son dogue, la
nourrice, grossière et violente, qui, s'il hasardait d'avancer,
outrageusement le repoussait.
La reine, ne sachant rien, n'apprenant rien du dehors que par cette
nourrice, ignorant l'Espagne et le monde, se figurait que ce royaume
était redevenu en deux ans l'empire de Charles-Quint. En réalité, la
surprenante activité d'Alberoni avait créé une belle flotte et une
armée non sans valeur. Le revenu avait augmenté, parce qu'ayant
supprimé les priviléges de l'Aragon et de la Catalogne, on faisait
payer ces provinces. Qu'était-ce pour une grande guerre? Qu'étaient
les petites réformes qu'avait pu faire Alberoni? Au fond, très-peu de
chose. L'Espagne n'en était pas moins épuisée, stérile, un cadavre.
L'ingénieux résurrectionniste la remettait debout, mais pour la faire
choir sur le nez.
Ce qui trompait encore Madrid, c'étaient les romans insensés, les
folles promesses qui venaient de la France par toutes sortes
d'intrigants. Tout cela misérable. Reprenons d'un peu haut, mais en
datant soigneusement.
À son avénement, le Régent avait promis aux princes du sang, à M. le
Duc, qu'on ôterait aux faux princes, bâtards adultérins, le droit de
succéder au trône que leur avait donné le feu roi. Cela fut exécuté en
juillet 1717, et dès lors la duchesse du Maine, née Condé, et tante de
M. le Duc, mais furieuse de voir son mari descendre, implora l'appui
de l'Espagne.
Elle avait des amis au Parlement (le président de Mesmes et autres).
Elle en avait dans la noblesse, où deux hommes ruinés, Laval et
Pompadour, étaient déjà en rapport avec Cellamare, l'ambassadeur
d'Espagne. Enfin, elle s'adressa au grand trio jésuite qui avait
gouverné à la fin de Louis XIV. L'un des trois, le père Tournemine,
lui donna un baron Walef, aventurier liégeois, peu sûr, fort étourdi,
qu'elle envoya à Philippe V.
On voulait que ce prince mît le feu aux poudres en écrivant au
Parlement et demandant les États généraux. La lettre, ayant fait son
effet, aurait été suivie d'une armée espagnole.
Le Régent savait tout. Dans l'automne de 1717, il fit lui-même avancer
des troupes vers les Pyrénées, encouragea les grands d'Espagne qui
voulaient chasser l'étranger (Alberoni, la reine), s'emparer du roi,
des infants. Seulement il refusait d'autoriser le coup qui, seul, eût
tout tranché, l'assassinat d'Alberoni.
La corruption, la faiblesse du Régent ne peuvent faire qu'on oublie le
contraste de sa douceur avec la férocité de ses ennemis. Tandis que
dans leurs pamphlets on le désignait à la mort, lui, il était si peu
haineux, qu'averti qu'un conspirateur violent, M. de Laval, était
pauvre, il pensa que peut-être il ne conspirait que par misère, et lui
donna une pension. Laval ne la refusa pas, mais il conspira de plus
belle.
Tout en voulant obtenir de l'Espagne ce désarmement sans lequel il
était impossible d'avoir la paix européenne, il négociait longuement,
obstinément, pour les intérêts de son ennemie, la reine d'Espagne,
quant aux successions de Parme et de Toscane. Cette dernière affaire
irritait fort l'Autriche, et retarda longtemps les choses. Torcy
(copié par Saint-Simon) dit que les Impériaux regardaient le Régent
comme partial pour l'Espagne et refusaient de s'y fier.
Et cependant il fallait se hâter. Paris était fort agité. Il l'était
par l'odieux des mesures financières que prenait d'Argenson, et par
les menées des partisans du duc du Maine, par les résistances ouvertes
du Parlement, par les sourdes intrigues des ambassadeurs étrangers.
D'Argenson, qu'on croyait ami de Law et conseillé par lui, dès qu'il
entra au ministère, passa à ses ennemis, et, publiquement associé à
une compagnie rivale, fit ses propres affaires avec une audace
effrontée. Il donna le bail des _Fermes et gabelles_, à qui? à
lui-même, ministre, représenté par son valet de chambre!
Cet homme de police, abusant de sa vieille réputation de dureté, et
bien sûr d'être craint, n'eut ni ménagement ni pudeur. D'un coup il
éleva la valeur de l'argent de 40 à 60, payant 60 livres avec 40
(empochant 20). Il fit un filoutage hardi sur la refonte des
monnaies.
Le Parlement saisit l'occasion. Il défend d'obéir (20 juin 1718). Il
appelle à lui les corps de métiers. D'autre part, d'Argenson envoie
aux marchés des soldats pour faire prendre sa monnaie. Refus,
violences et batteries.
On publiait alors, on lisait avidement les beaux Mémoires du cardinal
de Retz. Tout ce qui aimait le mouvement regrettait de n'être pas né
du temps de la Fronde. La petite duchesse du Maine, avec sa ridicule
académie de Sceaux, les gens de lettres qui lui prêtaient leurs
plumes, n'étaient guère propres à agir sur le peuple. Si pourtant le
monde des Halles, poussé à bout par l'affaire des monnaies, s'était
levé, si les Parlementaires s'étaient mis à sa tête, nul doute que le
vieux Villeroi ne leur eût donné le petit roi. Villars eût appuyé de
sa glorieuse épée, de sa renommée populaire. Et qui sait? le Régent se
serait trouvé seul, ayant contre lui le roi même.
Cette cabale d'Espagne n'était pas tant à dédaigner. Des gens loyaux,
comme Villars, ne croyaient pas du tout trahir en appuyant Philippe V,
le frère du duc de Bourgogne, prince honnête et pieux, qui, sans nul
doute, eût sauvegardé les droits de l'enfant Louis XV. Ils se
sentaient en tout cela fidèles à la pensée du feu roi.
Le Prétendant, pour qui Louis XIV écrivait encore à son lit de mort,
avait son agent le plus sûr, le duc d'Ormond, caché près de Paris. Il
était en rapport avec les ambassadeurs d'Espagne et de Russie. Dans le
récit prolixe, obscur, mal lié, de Torcy, on voit que les rapports
d'Alberoni avec le czar et Charles XII, interrompus un moment, se
renouaient. Il ne dit pas la cause de ces variations qu'a révélées
Alberoni. Rien n'eût pu faire renoncer celui-ci à son plan du Nord.
Même en juin, par Paris, il envoya un émissaire à Charles XII.
Le czar était tout Espagnol en ce moment par sa haine de l'Autriche,
par son extrême crainte que la France ne prit avec elles des
engagements définitifs. Le Régent l'amusait, faisait croire et à
l'Espagnol et au Russe qu'il n'était pas décidé à signer. Mais, dès le
commencement de juillet, le comte de Stanhope, confident du roi
George, était arrivé à Paris, et, dans une parfaite intimité, ils
avaient réglé la future _Quadruple Alliance_.
Le vrai sens de ce traité était celui-ci: la France, l'Angleterre et
la Hollande commandaient, au besoin, _exécutaient_ la paix définitive.
L'Autriche, victorieuse des Turcs, bouffie de ses victoires, et qui
rêvait toujours et l'Espagne et les Indes, on l'obligeait enfin d'y
renoncer, en recevant un joli joyau, la Sicile.
Malgré l'Autriche, on assurait à la reine d'Espagne pour ses enfants,
non-seulement la succession de Parme, mais celle de Toscane. Clause
obstinément repoussée de l'Empereur, à qui les ports de la Toscane
semblaient une porte ouverte par où la France rentrerait à volonté en
Italie.
L'Autriche refusa longtemps, et même, après avoir signé, elle voulait
encore revenir sur ses pas. L'Espagne refusa bien plus obstinément
encore. Alberoni, pressé là-dessus par les Anglais, se fâcha, menaça.
Il croyait les tenir par l'intérêt commercial, croyait que les
ministres et les chefs politiques n'oseraient, par une rupture,
compromettre les banquiers, marchands et armateurs de Londres, qui
exploitaient l'Amérique espagnole.
Il se trompait. George, avant tout, voulait servir l'Empereur et ne
ménageait rien. Les grands meneurs anglais voulaient frapper la marine
d'Espagne, frapper Philippe V, affermir le Régent. C'était leur homme.
Il ne tenait pas à eux qu'il ne fût plus que Régent. L'ambassadeur
anglais, Stairs, à la mort de Louis XIV, aurait voulu qu'il se fît
roi.
Stairs avait préparé le traité. Vers le 1er juillet, le comte de
Stanhope, confident de George, mais qui avait aussi la pensée des
chefs du Parlement, arriva à Paris, et put dire au Régent des choses
qui ne s'écrivent point: Premièrement, qu'une forte flotte anglaise
suivait celle d'Espagne, pour l'empêcher d'agir, sinon pour la mettre
au fond de la mer. Deuxièmement, que, quelle que fût la faiblesse de
George pour l'Empereur, le lien fort, unique, de l'Angleterre était
avec la France; qu'elle traiterait au besoin avec elle pour
contraindre l'Autriche à la paix.
Et les Anglais n'entendaient par la France que celle du Régent et de
la maison d'Orléans. Le Régent seul leur donnait confiance contre le
Prétendant, contre les Jacobites, contre la guerre civile, contre les
coups de main que l'Espagne et le czar pouvaient tenter sur eux, en
leur lançant un Charles XII.
On a dit qu'en cela ils ne voulaient rien autre chose que se faire ici
un vassal. Mais en réalité c'était pour eux une question de vie et de
mort. L'opinion, en France, était, je l'ai dit, généralement faussée
et pervertie. Elle s'intéressait au roman du Stuart. Beaucoup mêlaient
sa cause à celle du roi d'Espagne. Des hommes, en divers genres,
illustres ou éminents (comme Villars, Saint-Simon, Torcy), étaient de
coeur Jacobites, Espagnols, donc absurdement rétrogrades. Stanhope et
Stairs, qui voulaient Orléans (quels que fussent ses vices, et ses
faiblesses pires encore), étaient dans la vraie voie du siècle et du
nouvel esprit.
Tout fut conçu à un souper qui (chose bien significative) eut lieu
dans la maison natale et patrimoniale des Orléans, au palais de
Saint-Cloud. Ce palais, alors si petit, logeait l'été toute la
famille, Madame, mère du Régent, sa femme, souvent sa fille. Elles
reçurent Stanhope et le traitèrent. Cette fraternisation solide et qui
semblait définitive se fit à la table de famille. On se sentit dès
lors bien ferme contre les mouvements de Sceaux, du Parlement. On
avait la sécurité d'un joueur qui s'amuse et tient les cartes encore,
mais qui déjà a gagné la partie. Et quelle partie? la grande, celle de
la couronne; on la voyait si près! on croyait la toucher. Vive joie,
moins pour le Régent (fort désintéressé) que pour les trois
princesses, pour l'orgueil impérial de sa mère, pour l'ambition
profonde, souffrante, de sa femme, et bien plus pour la folle ivresse
de la duchesse de Berry. Elle crut Orléans déjà roi, et (comme un fait
de cette date le prouve trop malheureusement) elle perdait tout à fait
l'esprit.
Nous reviendrons là-dessus. Remarquons seulement que ni l'excès du
vice, ni la bonne fortune n'endurcissait le Régent. Il eut, à ce
moment (peut-être attendri du bonheur), un rare mouvement de bonté. Il
eut pitié de l'ennemi.
Quoiqu'il lui fût hautement désirable que l'Espagne fût coulée à fond,
quoiqu'un grand coup frappé par l'Anglais sur Alberoni dût aussi
effrayer, abattre ici ses ennemis, il fit, par son agent, Nancré,
avertir cet aveugle au bord du précipice. Il le pria de ne pas se
perdre, de ne pas lui donner, à lui Régent, cet avantage décisif et
cruel.
Nancré ne trouva à Madrid que des sourds et des insensés. Ils
nageaient en pleine victoire. Victoire peu difficile. Le duc de
Savoie, qui avait encore la Sicile, mais qui était près de la perdre
ou par l'Espagne ou par l'Empereur, en retirait ses troupes. Vainqueur
sans combat (3 juillet), le pavillon d'Espagne flotte à Palerme. La
conquête paraissait certaine. Mais les preneurs risquaient fort d'être
pris. Les Anglais n'en faisaient mystère. Stanhope lui-même (24 juin),
plus tard l'amiral Byng, arrivé à Cadix, avaient fait dire aux
Espagnols qu'aux termes des traités, à tout prix, on défendrait
l'Empereur.
L'envoyé des Anglais serrant de près Alberoni pour obtenir une
réponse, celui-ci ne décida rien de lui-même. Il a dit, après sa
disgrâce: 1º qu'il eût voulu retarder et ne faire la guerre qu'après
s'être assuré de plus grandes ressources; 2º qu'il n'eût pas voulu
qu'on commençât par l'Italie, mais par l'affaire du Prétendant. Or,
c'était justement l'Italie que voulait la reine, et à tout prix,
sur-le-champ. Elle était si aveugle, qu'elle ne voulait de la Sicile
que comme d'une conquête préalable qui lui ferait faire celle du
royaume de Naples. Le pape s'y opposait: chose grave pour Philippe V.
N'importe. La fée dangereuse, sans doute par un coupable échange de
honteuses faiblesses, avait acheté celle-ci. Le triste roi remit tout
au destin, et sobrement répondit à l'Anglais: «Que Byng exécutât ce
qu'avait commandé Sa Majesté Britannique.»
Cruelle, imprudente parole! Il était aisé à prévoir que, de ce mot, il
noyait son armée. Cette brave armée d'Espagne qui, pour lui obéir,
était en pleine mer, en tel danger, ne lui inspirait-elle donc aucune
pitié?
Pouvait-il croire qu'une marine créée d'hier tiendrait contre la
vieille marine anglaise? Jadis, les Basques, il est vrai, si
étonnamment hasardeux, firent du pavillon espagnol le premier du
monde. Philippe II les découragea, et, dans l'affaire de l'Armada, les
soumit à ses Castillans. Philippe V les découragea, et, dans cette
affaire de Sicile, confia de hauts commandements à des intrigants
jacobites, des aventuriers irlandais.
Du reste, les moyens humains semblaient fort secondaires. On comptait
sur le ciel, et l'on exigeait un miracle. On sommait Dieu d'agir.
L'Inquisition à ce moment fut terrible d'activité. En une seule année,
cent et quelques personnes furent brûlées vives, quatre cents autres
diversement suppliciées.
Des Juifs ou Maures, des misérables qui se croyaient sorciers, des
_luthériens_ (libres penseurs), voilà ce qu'on brûlait. Jamais de
vrais coupables. L'Inquisition était fort douce pour le libertinage.
Sodome était ménagée à Madrid beaucoup plus qu'à Paris. En 1726, un
homme fut brûlé ici en Grève pour une faute que les juges, en Espagne
et en Italie, négligeaient comme peccadille, affaire de confessionnal.
On payait cela avec quelque aumône aux couvents, quelque délation, un
service au clergé.
Les pêcheurs, quoi qu'ils fissent, expiaient par un fanatisme cruel,
horriblement sincère, par le dévouement à l'inquisition.
Madame de Villars vit, aux auto-da-fé, des seigneurs sauter des
gradins, tirer l'épée, piquer, larder les victimes hurlantes, qu'on
précipitait au bûcher.
Le roi, s'il n'agissait, du moins assistait, présidait, avec sa
gracieuse reine. Un tel jour expiait des nuits. S'ils avaient des
scrupules pour les péchés d'hier ou ceux qui se feraient demain, ils
les compensaient par leur zèle, mettaient aux pieds de Dieu et les
douleurs des autres et le petit supplice de voir tant de choses
effroyables.
Ils comptaient que le ciel, touché de ces offrandes, bénirait leur
expédition.
Certes, si les sacrifices humains, la chair brûlée, pouvaient lui
plaire, jamais il n'eût dû être plus favorable.
Cette flotte d'Espagne allait rendre la Sicile aux moines qu'avait
chassés le duc de Savoie, et y raviver les bûchers. Tout lui
réussissait. Elle avait pris Palerme et elle allait prendre Messine,
quand elle se vit suivre de près par Byng, par sa flotte, plus forte
en canons. Byng avait demandé un armistice de deux mois et ne l'avait
pas obtenu.
Le 11 août, l'amiral d'Espagne, incertain de ses intentions, avait
quitté Messine, se trouvait devant Syracuse. Il voit Byng aller droit
à lui, couper sa flotte, et, sans tirer encore, pousser ses vaisseaux
au rivage. Un d'eux fit feu, et donna à l'Anglais le prétexte qu'il
désirait.
Coïncidence singulière.
Le même jour, 11 août, le comte de Stanhope, premier ministre
d'Angleterre, arrivait à Madrid voulant sauver Alberoni. Les vives
plaintes du commerce anglais l'avaient changé, lui faisaient craindre
une rupture avec l'Espagne. Il venait traiter, mais trop tard.
L'immense désastre avait eu lieu. Surpris et séparés, ne pouvant même
combattre, les Espagnols, avec toute leur vaillance, furent
irrésistiblement poussés à la côte, ou coulés. Un de leurs capitaines
irlandais s'enfuit le premier. Plusieurs vaisseaux furent mis en feu.
Vingt-trois périrent ou furent pris, avec 700 canons et 5,000 hommes.
Byng renvoya les officiers, s'excusant froidement «de ce malentendu,
pur accident, survenu par la faute de ceux qui tirèrent les premiers.»
Cruel, déplorable désastre,--mais qui faisait la paix du monde.
La mort de Charles XII qui survint en décembre, en fut une autre
garantie.
Elle ne fut qu'un peu retardée en 1719, par notre courte expédition
d'Espagne et celle des Russes en Suède. Elle arrivait fatalement.
Un seul homme rit. Ce fut Dubois.
La France fut touchée. Et l'homme du Régent, Nancré, qui seul eut le
courage de l'apprendre à Alberoni, ne le fit qu'en versant des
larmes.
CHAPITRE VI
TRIOMPHE DU RÉGENT SUR LES BÂTARDS ET LE PARLEMENT
Août 1718.
Madame de Maintenon, dans sa pieuse retraite, octogénaire et si près
de sa fin, suivait de l'oeil les destinées du duc du Maine, son élève,
ne désespérait pas de voir renverser le Régent. Elle accueillit avec
bonheur la nouvelle des agitations de la Bretagne (24 janvier 1718).
Les conjurés de Sceaux comptaient en profiter. M. de Laval, en
Bretagne, M. de Pompadour, en Poitou, voulaient créer _une Vendée_.
Les six mille nobles de Bretagne, démocratie sauvage où tous votaient,
le clergé et le Parlement (qui étaient deux noblesses encore),
s'agitaient à l'aveugle au moment même où l'impôt fort réduit aurait
dû calmer la province. Il était descendu de douze millions à sept (en
1718). En outre le Régent, malgré l'agitation, avait poussé la
confiance jusqu'à autoriser des assemblées locales qui prépareraient
le travail de l'assemblée générale (rouverte en juillet 1718).
Celle-ci n'en fut que plus turbulente, et on fut obligé de la
dissoudre. Pour qu'elle soulevât le peuple, il eût fallu deux choses,
que les curés, le bas clergé, prêchant contre le Régent, lui
montrassent sa foi en danger sous un prince si impie, et qu'en même
temps une grande manifestation navale et militaire de l'Espagne
apparût sur les côtes, une flotte de Philippe V sous le drapeau des
fleurs de lis[7].
[Note 7: L'histoire très-détaillée et très-instructive de
Coxe, tirée des sources espagnoles, fait connaître la
parfaite indifférence religieuse d'Alberoni et de la reine,
l'indignité des deux intrigants italiens, qui, tout en
relevant l'Inquisition, rallumant les bûchers, recherchent
l'alliance hérétique. Saint-Simon est curieux sur l'intérieur
de cette cour, mais très-suspect. Comblé de caresses et de
faveurs, espagnolisé tout à fait par la grandesse qu'on donne
à un de ses fils, il peut compter pour un ami personnel de
Philippe V et de la reine. Le plus vrai, le plus clair, c'est
Lemontey qui nous le donne, d'après les correspondances
diplomatiques. La singulière révélation d'Alberoni sur les
moeurs de ce roi dévot et les complaisances de la reine, est
appuyée et confirmée par ce qu'on sait d'ailleurs des remords
fréquents de Philippe V, etc.--Quant à la conspiration de
Cellamare, dans Lemontey, c'est un véritable chef-d'oeuvre
(de même que sa peste de Marseille, son histoire du chapeau
de Dubois). On serait bien mal instruit de cette
conspiration, si on s'en tenait aux jolis Mémoires de
mademoiselle Delaunay (madame de Staal). Elle sait tout, et
ne dit presque rien. Les souvenirs de la spirituelle femme de
chambre, si charmants dans ses récits de jeunesse, naïfs même
dans celui qu'elle fait de sa bienheureuse et galante prison
de la Bastille, sont brefs et vagues sur la grosse affaire
politique et les secrets de sa maîtresse.]
Ces deux choses manquèrent également. Dubois, comme on a vu, par ses
avances à Rome, divisa les ultramontains. Si beaucoup restèrent
espagnols, plusieurs furent gagnés au Régent. Ils n'agirent pas
d'ensemble pour soulever la Bretagne. Quand on y prit les armes (trop
tard, en 1719), les meneurs gentilshommes n'avaient avec eux que deux
prêtres.
L'autre condition manqua de même. Point de troupes espagnoles.
L'ambassadeur Cellamare, le 30 juillet, mandait de Paris à Alberoni
qu'on ne pouvait rien sans cela. Et Alberoni répondit: «L'armée, la
flotte sont en Sicile.» Le 11 août, la voilà détruite, cette flotte,
et l'armée quasi prisonnière, qui ne peut plus sortir de l'île.
La Vendée de l'Ouest se trouve tout au moins ajournée. La Fronde de
Paris, la cour de Sceaux, les chefs du Parlement liés avec Madrid et
le Parlement de Bretagne, sont blessés pour l'instant avec Alberoni.
On ne pouvait savoir le désastre espagnol que le 22 ou le 23. Les
meneurs de Paris, dans l'ignorance où ils étaient de ce grand coup,
croyaient pouvoir en frapper un ici. Le 18 août, la duchesse du Maine
envoyait de Sceaux sa célèbre femme de chambre, mademoiselle Delaunay,
pour conférer encore avec eux. Elle les vit à minuit sous le pont
Royal, et, sans doute, leur donna ses dernières instructions. On
méditait une chose violente, qui eût atteint de très-près le Régent,
une rapide exécution qui l'aurait avili en montrant sa faiblesse, et
qui eût exalté le peuple (toujours admirateur de l'audace) pour le
Parlement. Sanglante expérience; mais sur un étranger, sur un
aventurier, _in animâ vili_.
Le 12, on avait renouvelé un arrêt de l'ancienne Fronde (porté alors
contre le Mazarin), arrêt qui défendait à tout _étranger_ de
s'immiscer au maniement des deniers royaux sous peine de mort, le
condamnait sans forme de procès. Law, enlevé de sa Banque, amené dans
l'enceinte du Palais, eût été pendu sur-le-champ. On a douté que la
chose fût sérieuse. Elle eût été impossible, en effet, s'il eût fallu
un jugement en règle de ce grand corps où il y avait nombre d'honnêtes
gens; mais, sur l'arrêt déjà rendu le 12, nulle procédure nouvelle
n'eût été nécessaire. Les présidents, un de Mesmes, un Blamont, un
Lamoignon, n'eussent eu qu'à ordonner d'exécuter l'arrêt. Law, plus
intéressé que personne à bien s'informer, se crut en vrai péril, et
Saint-Simon l'y crut; car il lui conseilla de se cacher, lui fit
chercher asile au Palais-Royal même, chez le Régent.
La chose était énorme d'injustice et d'ingratitude.
Et d'abord d'injustice. On prenait occasion de l'irritation qu'avait
causée la monnaie de d'Argenson. Mais d'Argenson était justement rival
de Law. En juin, avec les Duverney, il l'avait empêché d'avoir le bail
des _Fermes et gabelles_, et il l'avait pris pour lui-même.
On avait cru habile de s'attaquer à l'_étranger_. Depuis les Concini
et les Mazarini, le mot était puissant pour lancer à l'aveugle la
meute populaire. Grande pourtant était la différence. Ces gens entrant
en France n'avaient pas de chemise et moururent horriblement riches.
Law entra riche en France et sortit pauvre, en galant homme.
Les jansénistes mêmes, les honnêtes gens du Parlement, étaient ici
peu délicats. Ils avaient horreur de penser qu'un huguenot pût devenir
contrôleur général. Law avait contre lui toutes les branches du parti
dévot. Il était protestant; il était apôtre et prophète de certaines
utopies économiques, humanitaires. Ses caissiers, ses commis, étaient
souvent des réfugiés, qui, forts de sa protection, hardiment étaient
revenus.
Je ne dis rien encore ici de lui, ni de ses précédents, rien du
_Système_. Notons seulement que Law, alors, en 1718, n'avait marqué en
France que par deux éminents services, se hasardant pour nous,
engageant sa bonne chance, jusque-là très-heureuse, dans notre
mauvaise fortune.
Il avait débuté par un bienfait qu'on ne pouvait nier. Il avait créé
une Banque qui n'exigeait des actionnaires qu'un quart en argent,
acceptant pour le reste nos malheureux _billets d'État_, résidu de la
banqueroute, dépréciés dès leur naissance. Dès lors, ils furent moins
rebutés. Le crédit public fut un peu relevé. L'industrie, le commerce,
reprirent du moins espoir. Cette Banque, par son escompte modéré,
supprima l'usure. Celui qui prenait ses billets (valeur fixe, réglée
uniquement sur un poids d'argent) n'avait pas à craindre les
variations ruineuses que les monnaies subissaient sans cesse.
L'État, comme les particuliers, trouvait ces billets fort commodes. M.
de Noailles, quoique ennemi de Law, autorisa les comptables à recevoir
les impôts en billets de sa Banque. On n'eut plus le spectacle barbare
de voir l'argent voyager en nature, d'exposer de grosses voitures,
chargées de métaux précieux, aux attaques des voleurs. Pour éviter ce
danger, on n'avait jusque-là de ressources que des traites tirées par
les receveurs sur les marchands de Paris, avec un bénéfice énorme pour
les uns et les autres. Les billets de la Banque firent tout cela sans
péril et sans frais.
Tout était libre et sûr dans cette institution. Contre les billets
présentés, on vous donnait sur-le-champ des espèces. Et tout était
lumière: les actionnaires eux-mêmes gouvernaient la Banque
républicainement. De là, modération, sagesse. Ces billets si
recherchés, on n'en crée en deux ans que pour 50 millions.
Les choses allèrent ainsi jusqu'en août 1717, jusqu'à l'agonie de
Noailles. L'État, alors, dans sa détresse regarda vers cette Banque
brillante et prospère, y chercha un secours.
Plus d'un gouvernement était alors au même point, et, dans sa
défaillance, imaginait de se substituer une compagnie financière.
L'Empereur accueillait le plan monstrueux d'une Banque qui eût payé
pour lui, mais qui aurait été un État dans l'État. Cette Banque
autrichienne, fondée sur des contributions forcées, le produit des
confiscations, etc., était un horrible Grand Juge en matière
financière, investie du pouvoir de condamner à son profit. Law,
imploré par le Régent, n'exigea rien de tel.
Il ne demandait rien qu'à la vraie source des richesses, à la nature
et au travail. Il s'adressait à la puissante nature du Nouveau Monde,
non à la dangereuse Amérique tropicale, mais à celle qui, placée sous
nos latitudes, est encore une Europe, une _nouvelle France_, le
Canada, la Louisiane. On a fort durement jugé son entreprise.
Rappelons-nous ceci: il y fallait un siècle, et il n'eut que deux ans.
Dans cette création, il faut le dire pourtant, la prudence éclata
moins que la générosité. Sa _Compagnie d'Occident_, fondée au capital
nominal de cent millions, acceptait la condition de les recevoir en
mauvais _billets d'État_ qui perdaient les trois quarts, donc valaient
seulement vingt-cinq millions. Et cela même, elle ne le recevait pas;
mais (à la place) une simple rente annuelle de quatre millions. Notez
encore qu'elle n'avait en tout que la première année, quatre millions,
pour mettre à son commerce; la seconde année, les suivantes devaient
être partagées entre les acti
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