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Les mystères du peuple, Tome III

by Eugène Sue · French · Gutenberg #29094 · 623,691 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les mystères du peuple, Tome III
    
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Title: Les mystères du peuple, Tome III

Author: Eugène Sue


        
Release date: June 10, 2009 [eBook #29094]
                Most recently updated: January 5, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/29094

Credits: Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Rénald
        Lévesque and the Online Distributed Proofreading Team at
        https://www.pgdp.net (This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DU PEUPLE, TOME III ***




Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Rénald
Lévesque and the Online Distributed Proofreading Team at
https://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)







LES
MYSTÈRES DU PEUPLE.

TOME III.

Correspondance avec les Éditeurs étrangers.

L'éditeur des _Mystères du Peuple_ offre aux éditeurs étrangers, de leur
donner des épreuves de l'ouvrage, quinze jours avant l'apparition des
livraisons à Paris, moyennant 15 francs par feuille, et de leur fournir
des gravures tirées sur beau papier, avec ou sans la lettre, au prix de
10 francs le cent.


Travailleurs qui ont concouru à la publication du volume:

_Protes et Imprimeurs_: Richard Morris, Stanislas Dondey-Dupré, Nicolas
Mock, Jules Desmarest, Louis Dessoins, Michel Choque, Charles Mennecier,
Victor Peseux, Étienne Bouchicot, Georges Masquin, Romain Sibillat,
Alphonse Perrève, Hy père, Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lemaître,
Auguste Mignot, Benjamin.

_Clicheurs_: Curmer et ses ouvriers.

_Fabricants de papiers_: Maubanc et ses ouvriers, Desgranges et ses
ouvriers.

_Artistes Dessinateurs_: Charpentier, Castelli.

_Artistes Graveurs_: Ottweil, Langlois, Lechard, Audibran, Roze,
Frilley.

_Planeurs d'acier_: Héran et ses ouvriers.

_Imprimeurs en taille-douce_: Drouart et ses ouvriers.

_Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d'Horlogers et
d'ouvriers en Bronze_: Duchâteau, Deschiens, Journeux, Suireau, etc.,
etc.

_Employés à l'Administration_: Maubanc, Gavet, Berthier, Henry,
Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier, Swinnens,
Porcheron, Gavet fils, Dallet, Delaval, Renoux, Vincent, Charpentier,
Dally, Berlin, Sermet, Chalenton, Blot, Thomas, Gogain, Philibert,
Nachon, Lebel, Plunus, Grossetête, Charles, Poncin, Vacheron, Colin,
Carillan, Constant, etc., etc., de Paris; Férand, Collier,
Petit-Bertrand, Périé, Plantier, Etchegorey, Giraudier, Gandin, Saar,
Dath-Godard, Hourdequin, Weelen, Bonniol, Allix, Mengelle, Pradel,
Manlius Salles, Vergnes, Verlé, Sagnier, etc., etc., des principales
villes de France et de l'étranger.

La liste sera ultérieurement complétée, dès que nos fabricants et nos
correspondants des départements, nous auront envoyé les noms des
ouvriers et des employés qui concourent avec eux à la publication et à
la propagation de l'ouvrage.

_Le Directeur de l'Administration._

Paris.--Typ. Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais.




LES
MYSTÈRES DU PEUPLE

OU

HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES
A TRAVERS LES ÂGES

PAR

EUGÈNE SUE.




Il n'est pas une réforme religieuse, politique ou sociale, que nos pères
n'aient été forcés de conquérir de siècle en siècle, au prix de leur
sang, par l'INSURRECTION.




TOME III.

SPLENDIDE ÉDITION
ILLUSTRÉE DE GRAVURES SUR ACIER.

ON S'ABONNE

À L'ADMINISTRATION DE LIBRAIRIE, RUE NOTRE-DAME DES VICTOIRES, 32
(PRÈS LA BOURSE).
PARIS.




LES
MYSTÈRES DU PEUPLE

OU

HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES
À TRAVERS LES ÂGES.




LA CROIX D'ARGENT,
OU
LE CHARPENTIER DE NAZARETH.
(DE L'AN 10 À 130 DE L'ÈRE CHRÉTIENNE.)




CHAPITRE V.

Évasion de Geneviève.--Le jardin des oliviers.--Banaïas.--Le tribunal de
Caïphe.--La maison de Ponce-Pilate.--Le prétoire.--Les soldats
romains.--Le roi des Juifs.--La croix.--La Porte Judiciaire.--Le
Golgotha.--Les deux larrons.--Les pharisiens.--Mort de Jésus.

Aurélie, ayant quitté la salle basse, y revint au bout de quelques
instants, et trouva Geneviève vêtue en jeune garçon bouclant la ceinture
de cuir de sa tunique.

--Impossible d'ouvrir la porte!--dit avec désespoir Aurélie à son
esclave;--la clef n'est pas restée en dedans à la serrure, comme on l'y
laisse habituellement.

--Chère maîtresse,--dit Geneviève,--venez; essayons encore. Venez vite.

Et toutes deux, après avoir traversé la cour, arrivèrent auprès de
l'entrée de la maison. Les efforts de Geneviève furent aussi vains que
ceux de sa maîtresse pour ouvrir la porte. Elle était surmontée d'un
demi-cintre à jour; mais il était impossible d'atteindre sans échelle à
cette ouverture... Soudain Geneviève dit à Aurélie:

--J'ai lu, dans les récits de famille laissés à Fergan, qu'une de ses
aïeules nommée Meroë, femme d'un marin, avait pu, à l'aide de son mari,
monter sur un arbre assez élevé.

--Par quel moyen?

--Veuillez vous adosser à cette porte, chère maîtresse; maintenant,
enlacez vos deux mains, de sorte que je puisse placer dans leur creux le
bout de mon pied: je mettrai ensuite l'autre sur votre épaule; peut-être
ainsi atteindrai-je le cintre, de là, je tâcherai de descendre dans la
rue.

Soudain l'esclave entendit au loin la voix du seigneur Grémion, qui, de
l'étage supérieur, appelait d'un ton courroucé:

--Aurélie! Aurélie!

--Mon mari,--s'écria la jeune femme toute tremblante.--Ah! Geneviève, tu
es perdue!

--Vos mains, vos mains, chère maîtresse,--dit vivement
l'esclave.--Encore un effort; si je puis monter jusqu'à cette ouverture,
je suis sauvée.

Aurélie obéit presque machinalement à Geneviève; car la voix menaçante
du seigneur Grémion se rapprochait de plus en plus. L'esclave, après
avoir placé l'un de ses pieds dans le creux des deux mains de sa
maîtresse, appuya légèrement son autre pied sur son épaule, atteignit
ainsi à la hauteur de l'ouverture, parvint à se placer sur l'épaisseur
de la muraille, et resta quelques instants agenouillée sous le
demi-cintre.

--Mais, en sautant dans la rue,--dit Aurélie avec effroi,--tu te
briseras, pauvre Geneviève.

À ce moment arrivait le seigneur Grémion, pâle, courroucé, tenant une
lampe à la main.

--Que faites-vous là?--s'écria-t-il en s'adressant à sa
femme,--répondez! répondez!

Puis, apercevant l'esclave agenouillée au-dessus de la porte, il ajouta:

--Ah! scélérate! tu veux t'échapper!... c'est ma femme qui favorise ta
fuite!

--Oui,--répondit courageusement Aurélie,--oui; dussiez-vous me tuer sur
la place, elle va échapper à vos mauvais traitements.

Geneviève après avoir, du haut de l'ouverture où elle était blottie,
regardé dans la rue, vit qu'il lui fallait sauter deux fois sa hauteur;
elle hésita un moment; mais entendant le seigneur Grémion dire à sa
femme qu'il secouait brutalement par le bras pour lui faire abandonner
les anneaux de la porte auxquels elle se cramponnait:

--Par Hercule! me laisserez-vous passer? Oh! je vais aller dehors
attendre votre misérable esclave, et si elle ne se brise pas les membres
en sautant dans la rue, moi je lui briserai les os!

--Tâche de descendre et de te sauver, Geneviève,--cria Aurélie;--ne
crains rien!... il faudra que l'on me foule aux pieds avant d'ouvrir
cette porte!

Geneviève leva les yeux au ciel pour invoquer les dieux, s'élança du
rebord du cintre en se pelotonnant, et fut assez heureuse pour toucher
terre sans se blesser. Cependant, elle resta un instant étourdie de sa
chute, puis elle prit rapidement la fuite, le coeur navré des cris
qu'elle entendait pousser au dedans du logis par sa maîtresse, que son
mari maltraitait.

L'esclave, après avoir d'abord précipité sa course pour s'éloigner de la
maison de son maître, s'arrêta essoufflée, pour se rappeler dans quelle
direction était placée la taverne de l'Onagre, où elle espérait se
renseigner sur le jeune maître de Nazareth, qu'elle voulait prévenir du
danger dont il était menacé.

Elle apprit dans cette taverne que quelques heures auparavant il s'était
dirigé, avec plusieurs de ses disciples, du côté du torrent de Cédron,
vers un jardin planté d'oliviers, où, souvent, il se rendait la nuit
pour méditer et pour prier.

Geneviève courut en hâte vers ce lieu. Au moment où elle franchissait la
porte de la ville, elle vit au loin dans la nuit la lueur de plusieurs
torches se reflétant sur les casques et sur les armures d'un assez grand
nombre de soldats; ils marchaient en désordre et poussaient des clameurs
confuses. L'esclave, craignant qu'ils ne fussent envoyés par les
pharisiens pour se saisir du fils de Marie, tâcha de les devancer, et
d'arriver assez à temps pour donner l'alarme à Jésus ou à ses disciples.

Elle n'était plus qu'à une petite distance de ces gens armés qu'elle
reconnut pour des miliciens de Jérusalem, troupe peu renommée pour son
courage, lorsqu'à la lueur des flambeaux qu'ils portaient, elle remarqua
en dehors de la route, et suivant la même direction, un étroit sentier
bordé de térébinthes; elle prit ce chemin, afin de n'être pas vue des
soldats, à la tête desquels elle remarqua Judas, ce disciple du jeune
maître qu'elle avait vu à la taverne de l'Onagre une des nuits
précédentes. Il disait alors à haute voix à l'officier des miliciens:

--Seigneur, celui que vous me verrez embrasser sera le Nazaréen.

--Oh! cette fois,--reprit l'officier,--il ne nous échappera pas, et
demain, avant le coucher du soleil, ce séditieux aura subi la peine due
à ses crimes... Hâtons-nous... hâtons-nous; quelqu'un de ses disciples
pourrait lui donner l'éveil sur notre arrivée. Soyons aussi
très-prudents... de peur de tomber dans une embuscade... et soyons
très-prudents encore lorsque nous serons sur le point de nous saisir du
Nazaréen... il peut employer contre nous des moyens magiques et
diaboliques... Si je vous recommande la prudence, braves miliciens,
--ajouta l'officier d'un ton valeureux,--ce n'est pas que je redoute le
danger... mais c'est pour assurer le succès de notre entreprise...

Les miliciens ne parurent pas très-rassurés par ces paroles de
l'officier; ils ralentirent leur marche, de crainte sans doute de
quelque embuscade. Geneviève profita de cette circonstance, et, toujours
courant, elle arriva aux bords du torrent de Cédron. Non loin de là,
elle aperçut un monticule planté d'oliviers; ce bois, noyé d'ombre, se
distinguait à peine des ténèbres de la nuit. Elle prêta l'oreille, tout
était silencieux; l'on entendait seulement au loin les pas mesurés des
soldats, qui s'approchaient lentement. Geneviève eut un moment d'espoir,
pensant que peut-être le jeune maître de Nazareth, prévenu à temps,
avait quitté ce lieu. Elle s'avançait avec précaution dans l'obscurité,
lorsqu'elle trébucha contre un corps étendu au pied d'un olivier. Elle
ne put retenir un cri d'effroi, tandis que l'homme qu'elle avait heurté
s'éveillait en sursaut et disait:

--Maître, pardonnez-moi! mais, cette fois encore, je n'ai pu vaincre le
sommeil qui m'accablait.

--Un disciple de Jésus!--s'écria l'esclave alarmée.--Il est donc ici?

Puis, s'adressant à cet homme:

--Puisque vous êtes un disciple de Jésus, sauvez-le... il en est temps
encore... Voyez au loin ces torches... entendez ces clameurs
confuses!... ils s'approchent... ils veulent le prendre... le faire
mourir... Sauvez-le! sauvez-le!

--Qui cela?--répondit le disciple à demi appesanti par le sommeil;--qui
veut-on faire mourir?... qui êtes-vous?...

--Peu vous importe qui je suis; mais sauvez votre maître, vous dis-je,
on vient le saisir... les soldats avancent... Voyez-vous ces torches
là-bas?...

--Oui,--répondit le disciple d'un air surpris et effrayé en s'éveillant
tout à fait;--je vois au loin briller des casques à la lueur des
flambeaux. Mais,--ajouta-t-il en regardant autour de lui,--où sont donc
mes compagnons?

--Endormis comme vous peut-être,--dit Geneviève.--Et votre maître où
est-il?

--Là, dans le bois d'oliviers, où il vient souvent méditer; ce soir, il
s'est senti saisi d'une tristesse insurmontable... il a voulu être seul
et s'est retiré sous ces arbres, après nous avoir à tous recommandé de
veiller...

--Il prévoyait sans doute le danger qui le menace,--s'écria
Geneviève.--Et vous n'avez pas eu la force de résister au sommeil?...

--Non; moi et mes compagnons nous avons vainement lutté... notre maître
est venu deux fois nous réveiller, nous reprochant doucement de nous
endormir ainsi... puis il s'en est allé de nouveau méditer et prier sous
ces arbres...

--Les miliciens!--s'écria Geneviève en voyant la lueur des flambeaux se
rapprocher de plus en plus;--les voilà!... il est perdu! à moins qu'il
ne reste caché dans le bois... ou que vous vous fassiez tuer tous pour
le défendre... Êtes-vous armés?

--Nous n'avons pas d'armes,--répondit le disciple commençant à
trembler;--et puis, essayer de résister à des soldais, c'est insensé!...

--Pas d'armes!--s'écria Geneviève indignée;--est-ce qu'il est besoin
d'armes? est-ce que les cailloux du chemin! est-ce que le courage ne
suffisent pas pour écraser ces hommes?

--Hélas! nous ne sommes pas gens d'épée,--dit le disciple en regardant
autour de lui avec inquiétude, car déjà les miliciens étaient assez près
de là pour que leurs torches éclairassent en partie Geneviève, le
disciple et plusieurs de ses compagnons, qu'elle aperçut alors, ça et
là, endormis au pied des arbres. Ils s'éveillèrent en sursaut à la voix
de leur camarade, effrayé, qui les appelait, allant de l'un à l'autre.

Les miliciens accouraient en tumulte; voyant à la lueur des flambeaux
plusieurs hommes, les uns encore couchés, les autres se relevant, les
autres debout, ils se précipitèrent sur eux, les menaçant de leurs épées
et de leurs bâtons, car quelques-uns n'étaient armés que de bâtons, et
tous criaient:

--Où est le Nazaréen?... dis-nous, Judas, où est-il?...

Le traître et infâme disciple, après avoir examiné à la lueur des
torches ses anciens compagnons, retenus prisonniers, dit à l'officier.

--Le jeune maître n'est pas parmi ceux-ci.

--Nous échapperait-il cette fois?--s'écria l'officier.--Par les colonnes
du Temple! tu nous a promis de nous le livrer, Judas; tu as reçu le prix
de son sang, il faut que tu nous le livres!

Geneviève s'était tenue à l'écart; tout à coup elle vit à quelques pas,
du côté du bois d'oliviers, comme une forme blanche qui, se détachant
des ténèbres, s'approchait lentement vers les soldats. Le coeur de
Geneviève se brisa; c'était sans doute le jeune maître, attiré par le
bruit du tumulte. Elle ne se trompait pas. Bientôt elle reconnut Jésus à
la clarté des torches; sur sa figure douce et triste on ne lisait ni
crainte ni surprise.

Judas fit un signe d'intelligence à l'officier, courut au devant du
jeune homme de Nazareth, et lui dit en l'embrassant:

--Je vous salue... mon maître[1]!

[Note 1: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 47 et 49.]

À ces mots, ceux des miliciens qui n'étaient pas occupés à retenir
prisonniers les disciples, qui tâchaient en vain de fuir, se rappelant
les recommandations de leur officier au sujet des sortiléges infernaux
que Jésus pourrait peut-être employer contre eux, le regardaient avec
crainte, hésitant à s'approcher de lui pour s'en emparer; l'officier
lui-même, se tenant derrière ses soldats, les excitait à se saisir de
Jésus, mais il n'osait s'en approcher.

Le jeune maître, calme, pensif, fit quelques pas au devant de ces gens
armés, et leur dit:

«--Qui cherchez-vous?»

--Nous cherchons Jésus,--répondit l'officier restant toujours derrière
ses soldats;--nous cherchons Jésus de Nazareth.

«--C'est moi,»--dit le jeune maître en faisant un pas vers les
soldats.--C'est moi.

Mais les miliciens reculèrent effrayés.

--Jésus reprit:

«--Encore une fois, qui cherchez-vous?»

--Jésus de Nazareth!--reprirent-ils tous d'une voix;--nous voulons
prendre Jésus de Nazareth!

Et ils reculèrent de nouveau.

«--Je vous ai déjà dit que c'était moi,--répondit le jeune maître en
allant à eux;--puisque vous me cherchez, prenez-moi, mais laissez aller
ceux-ci[2],»--ajouta-t-il en montrant du geste ses disciples, toujours
retenus prisonniers.

L'officier fit un signe aux miliciens, qui ne semblaient pas encore tout
à fait rassurés; cependant ils entourèrent Jésus pour le garrotter,
tandis qu'il leur disait doucement:

«--Vous êtes venus ici armés d'épées, de bâtons, pour me prendre, comme
si j'étais un malfaiteur?... J'étais pourtant tous les jours assis au
milieu de vous, priant dans le temple... et vous ne m'avez pas
arrêté[3]...»

Puis, de lui-même, il tendit ses mains aux liens dont on les garrotta.
Les lâches disciples du jeune maître n'avaient pas eu le courage de le
défendre; ils n'osèrent pas même l'accompagner jusqu'à sa prison, dès
qu'ils ne furent plus contenus par les soldats, ils s'enfuirent de tous
côtés[4].

[Note 2: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 4 et 8.]

[Note 3:_ Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 55.]

[Note 4: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 56.]

Un triste sourire effleura les lèvres de Jésus lorsqu'il se vit ainsi
trahi, délaissé par ceux-là qu'il avait tant aimés et qu'il croyait ses
amis.

Geneviève, cachée dans l'ombre par le tronc d'un olivier, ne put retenir
des larmes de douleur et d'indignation à la vue de ces hommes
abandonnant si misérablement le jeune maître; elle comprit pourquoi les
docteurs de la loi et les princes des prêtres, au lieu de le faire
arrêter en plein jour, le faisaient arrêter durant la nuit: ils
craignaient les colères du peuple et des gens résolus comme Banaïas;
ceux-là n'auraient pas laissé enlever sans résistance l'ami des pauvres
et des affligés.

Les miliciens quittèrent le bois des oliviers, emmenant au milieu d'eux
leur prisonnier; ils se dirigeaient vers la ville. Au bout de quelque
temps, Geneviève s'aperçut qu'un homme, dont elle ne pouvait distinguer
les traits dans les ténèbres, marchait derrière elle, et plusieurs fois
elle entendit cet homme soupirer en sanglotant.

Après être rentrés dans Jérusalem à travers les rues désertes
silencieuses, comme elles le sont à cette heure de la nuit, les soldats
se rendirent à la maison du prince des prêtres, où ils conduisirent
Jésus. L'esclave, remarquant à la porte de Caïphe un grand nombre de
serviteurs, se glissa parmi eux lors de l'entrée des soldats, et resta
d'abord sous le vestibule, éclairé par des flambeaux. A cette lueur,
elle reconnut l'homme qui, comme elle, avait, depuis le bois des
oliviers, suivi l'ami des opprimés: c'était Pierre, un de ses disciples.
Il semblait aussi chagrin qu'effrayé, les larmes inondaient son visage;
Geneviève crut d'abord que cet homme serait du moins fidèle à Jésus, et
qu'il témoignerait de son dévouement en accompagnant le jeune maître
devant le tribunal de Caïphe. Hélas! l'esclave se trompait. A peine
Pierre eut-il dépassé le seuil de la porte, qu'au lieu d'aller rejoindre
le fils de Marie, il s'assit sur l'un des bancs du vestibule, au milieu
des serviteurs de Caïphe[5], cachant sa figure entre ses mains.

[Note 5: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 58.]

Geneviève, apercevant alors au fond de la cour une vive lumière
s'échapper d'une porte au dehors de laquelle se pressaient les soldats
de l'escorte, se rapprocha d'eux. Cette porte était celle d'une vaste
salle, au milieu de laquelle s'élevait un tribunal éclairé par de
nombreux flambeaux. Assises derrière ce tribunal, elle reconnut
plusieurs des personnes qu'elle avait vues au souper chez Ponce-Pilate:
les seigneurs Caïphe, prince des prêtres; Baruch, docteur de la loi;
Jonas, sénateur et banquier, se trouvaient parmi les juges du jeune
maître de Nazareth. Il fut conduit devant eux les mains liées, la figure
toujours calme, triste et douce; à peu de distance de lui se tenaient
les huissiers, derrière eux, mêlés aux miliciens et aux gens de la
maison de Caïphe, les deux émissaires mystérieux que Geneviève avait
remarqués à la taverne de l'Onagre.

Autant la contenance de l'ami des affligés était tranquille et digne,
autant ses juges paraissaient violemment irrités; leurs traits
exprimaient le triomphe d'une joie haineuse; ils se parlaient à voix
basse, et, de temps à autre, ils désignaient d'un geste menaçant le fils
de Marie, qui attendait patiemment son interrogatoire. Geneviève,
confondue parmi ceux qui remplissaient la salle, les entendait se dire:

--Le voici donc enfin pris, ce Nazaréen qui prêchait la révolte!

--Oh! il est moins hautain à cette heure que lorsqu'il était à la tête
de sa troupe de scélérats et de femmes de mauvaise vie!

--Il prêche contre les riches,--dit un des serviteurs du prince des
prêtres.--Il commande le renoncement des richesses... mais si nos
maîtres faisaient maigre chère, nous serions donc, nous autres
serviteurs, réduits au sort des mendiants affamés, au lieu de nous
engraisser des abondants reliefs des festins délicats de nos maîtres!

--Et ce n'est pas tout,--reprit un autre serviteur.--Si l'on écoutait ce
Nazaréen maudit, nos maîtres, volontairement appauvris, renonceraient à
toutes les magnificences, à tous les plaisirs... ils ne mettraient pas
chaque jour au rebut de superbes robes ou tuniques parce que la broderie
ou la couleur de ces vêtements ne leur plaît plus... Or, qui profite de
ces caprices de nos fastueux seigneurs, sinon nous autres, puisque
tuniques et robes nous reviennent?

--Et si nos maîtres renonçaient aux plaisirs, pour vivre de jeûne et de
prières, ils n'auraient plus de belles maîtresses, ils ne nous
chargeraient plus de ces amoureux courtages, récompensés si
magnifiquement en cas de succès!

--Oui, oui,--criaient-ils tous ensemble,--à mort ce Nazaréen, qui veut
faire de nous, qui vivons dans la paresse, l'abondance et la joyeuseté,
des mendiants ou des animaux de travail!

Geneviève entendit encore d'autres propos, tenus à demi-voix, et
menaçants pour la vie de l'ami des affligés; l'un des deux mystérieux
émissaires derrière lequel elle se trouvait, dit à son compagnon:

--Maintenant notre témoignage suffira pour faire condamner ce maudit; je
me suis entendu avec le seigneur Caïphe.

À ce moment, l'un des huissiers du prince des prêtres placé à côté du
jeune maître de Nazareth et chargé de veiller sur lui, frappa de sa
masse sur les dalles de la salle; un grand silence se fit.

Caïphe, après quelques paroles échangées à voix basse avec les autres
pharisiens composant le tribunal, dit à l'assistance:

--Quels sont ceux qui peuvent déposer ici contre le nommé Jésus de
Nazareth?

L'un des deux émissaires s'avança au pied du tribunal, et dit d'une voix
solennelle:

--Je jure avoir entendu cet homme affirmer que les princes des prêtres
et les docteurs de la loi étaient tous des hypocrites, et les traiter
de: race de serpents et de vipères.

Un murmure d'indignation s'éleva parmi les miliciens et les serviteurs
du grand-prêtre; les juges s'entre-regardèrent, ayant l'air de se
demander si d'aussi horribles paroles avaient pu être prononcées.

L'autre émissaire s'avançant auprès de son complice, ajouta d'une voix
non moins solennelle:

--Je jure avoir entendu cet homme-ci affirmer qu'il fallait se révolter
contre le prince Hérode et contre l'empereur Tibère, auguste protecteur
de la Judée, afin de le proclamer, lui, Jésus de Nazareth, roi des
Juifs.

Tandis qu'un sourire de pitié effleurait les lèvres du fils de Marie à
ces accusations mensongères, puisqu'il avait dit: _Rendez à César ce qui
est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu_, les pharisiens du tribunal
levèrent les mains au ciel comme pour le prendre à témoin de tant
d'énormités.

Un des serviteurs de Caïphe, s'avançant à son tour, dit aux juges:

--Je jure avoir entendu cet homme-ci dire, qu'il fallait massacrer tous
les pharisiens, piller leurs maisons et violenter leurs femmes et leurs
filles!

Un nouveau mouvement d'horreur se manifesta parmi les juges et
l'assistance qui leur était dévouée.

--Le pillage! le massacre! les violences!--s'écrièrent les uns,--voilà
ce que voulait ce Nazaréen!

--C'est pour cela qu'il traînait toujours après lui sa bande de
scélérats.

--Il voulait un jour, à leur tête, mettre Jérusalem à feu, à sac et à
sang.

Le prince des prêtres, Caïphe, présidant le tribunal, fit signe à l'un
des huissiers de commander le silence; l'huissier frappa de sa masse les
dalles de la salle; tout le monde se tut, Caïphe s'adressant au jeune
maître d'une voix menaçante, lui dit:

--Pourquoi ne répondez-vous pas à ce que ces personnes déposent contre
vous[6]?

Jésus lui dit avec un accent rempli de douceur et de dignité:

--«J'ai parlé publiquement à tout le monde, j'ai toujours enseigné dans
le temple et dans la synagogue où tous les Juifs s'assemblent; je n'ai
rien dit en secret... pourquoi donc m'interrogez-vous? Interrogez ceux
qui m'ont entendu, pour savoir ce que je leur ai dit... ceux-là savent
ce que j'ai enseigné[7].»

[Note 6: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 62.]

[Note 7: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 20, 21.]

À peine eut-il parlé de la sorte que Geneviève vit un des huissiers,
furieux de cette réponse si juste et si calme, lever la main sur Jésus
et le frapper au visage, en s'écriant:

--Est-ce ainsi que tu parles au grand-prêtre[8].

À cet outrage infâme!... frapper un homme garrotté, Geneviève sentit son
coeur bondir, ses larmes couler, tandis qu'au contraire de grands éclats
de rire s'élevèrent parmi les soldats et les serviteurs du grand-prêtre.

Le fils de Marie resta toujours placide; seulement, il se retourna vers
l'huissier et lui dit avec douceur:

--«Si j'ai mal parlé, faites-moi voir le mal que j'ai dit... mais si
j'ai bien parlé... pourquoi me frappez-vous[9]?»

[Note 8: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 22.]

[Note 9: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 23.]

Ces paroles, cette mansuétude angélique ne désarmèrent pas les
persécuteurs du jeune maître; des rires grossiers éclatèrent de nouveau
dans la salle, et les insultes recommencèrent ainsi de toutes parts.

--Oh! le Nazaréen, l'homme de paix, l'ennemi de la guerre ne se dément
pas, il est lâche et se laisse frapper au visage!

--Appelle donc à toi tes disciples. Qu'ils viennent te venger si tu n'en
as pas le courage!

--Ses disciples!--reprit un des miliciens qui avaient arrêté Jésus,--ses
disciples! ah! si vous les aviez vus! À l'aspect de nos lances et de nos
flambeaux ils se sont sauvés, les misérables, comme une nichée de
hiboux!

--Ils étaient très-contents d'échapper à la tyrannie du Nazaréen, qui
les retenait auprès de lui par magie!

--La preuve qu'ils le haïssent et le méprisent, c'est que pas un d'eux,
pas un seul n'a osé l'accompagner ici.

--Oh!--pensait Geneviève,--combien Jésus doit souffrir de cette lâche
ingratitude de ses amis! elle doit lui être plus cruelle que les
outrages dont il est l'objet.

Et tournant la tête du côté de la porte de la rue, elle vit au loin
Pierre, toujours assis sur un banc, la figure cachée entre ses mains et
n'ayant pas même le courage de venir assister et défendre son doux
maître devant ce tribunal de sang.

Le tumulte soulevé par la violence de l'huissier étant un peu apaisé,
l'un des émissaires reprit d'une voix éclatante:

--Je jure, enfin, que cet homme-ci a épouvantablement blasphémé en
disant qu'il était le Christ, le fils de Dieu!

Alors Caïphe s'adressant à Jésus, reprit d'un ton plus menaçant encore:

--Vous ne répondez rien à ce que ces personnes disent de vous[10]?

Mais le jeune maître haussa légèrement les épaules et continua de garder
le silence.

Ce silence irrita Caïphe, il se leva de son siége et s'écria, en
montrant le poing au fils de Marie:

--De la part du Dieu vivant, je vous ordonne de nous dire si vous êtes
le Christ, le fils de Dieu[11].

--«Vous l'avez dit... je le suis[12],»--répondit le jeune maître en
souriant.

Geneviève avait entendu Jésus dire, qu'ainsi que tous les hommes, ses
frères, il était fils de Dieu; de même aussi que les druides nous
enseignent que tous les hommes sont fils d'un même Dieu. Quelle fut donc
la surprise de l'esclave, lorsqu'elle vit le prince des prêtres, dès que
Jésus lui eut répondu qu'il était fils de Dieu, se lever, déchirer sa
robe avec toutes les marques de l'épouvante et de l'horreur, s'écriant
en s'adressant aux membres du tribunal!

--Il a blasphémé... qu'avons-nous plus besoin de témoins? Vous venez
vous-mêmes de l'entendre blasphémer, qu'en jugez-vous?

--Il a mérité la mort[13]!

[Note 10: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 62.]

[Note 11: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 63.]

[Note 12: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 64.]

[Note 13: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 65, 66.]

Telle fut la réponse de tous les juges de ce tribunal d'iniquité... Mais
les voix du docteur Baruch et du banquier Jonas dominaient toutes les
voix, ils criaient en frappant du poing le marbre du tribunal:

--À mort le Nazaréen! il a mérité la mort!

--Oui, oui!--répétèrent les miliciens et les serviteurs du
grand-prêtre--il a mérité la mort! À mort le maudit!

--Conduisez à l'instant le criminel devant le seigneur Ponce-Pilate,
gouverneur de Judée, pour l'empereur Tibère,--dit Caïphe aux
soldats,--lui seul peut ordonner le supplice du condamné.

À ces mots du prince des prêtres, on entraîna le fils de Marie hors de
la maison de Caïphe pour le conduire devant Pilate.

Geneviève, confondue parmi les serviteurs, suivit les soldats. En
passant sous la voûte de la porte, elle vit Pierre, ce lâche disciple du
jeune maître (le moins lâche de tous, cependant, pensait-elle, puisque
seul, du moins, il l'avait suivi jusque-là), elle vit Pierre détourner
les yeux, lorsque Jésus, cherchant le regard de son disciple, passa
devant lui emmené par les soldats... Une des servantes de la maison
reconnaissant Pierre, lui dit:

--Vous étiez aussi avec Jésus le Galiléen[14]?

Et Pierre, rougissant et baissant les yeux, répondit:

--Je ne sais ce que vous dites[15].

Un autre serviteur, entendant la réponse de Pierre, reprit en le
désignant aux autres assistants:

--Je vous dis, moi, que celui-ci était aussi avec Jésus de Nazareth[16].

--Je jure!--s'écria Pierre,--je jure que je ne connais pas Jésus de
Nazareth[17].

Le coeur de Geneviève se soulevait d'indignation et de dégoût; ce

[Note 14: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 69.]

[Note 15: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 70.]

[Note 16: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 71.]

[Note 17: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 72.]

Pierre, par lâche faiblesse ou par peur de partager le sort de son
maître, le reniant deux fois et se parjurant pour cette indignité, était
à ses yeux le dernier des hommes; plus que jamais elle plaignait le fils
de Marie d'avoir été trahi, livré, abandonné, renié par ceux-là qu'il
aimait tant. Elle s'expliquait ainsi la tristesse navrante qu'elle avait
remarquée sur ses traits. Une grande âme comme la sienne ne devait pas
redouter la mort, mais se désespérer de l'ingratitude de ceux qu'il
croyait ses amis les plus chers.

L'esclave quitta la maison du prince des prêtres où était resté Pierre,
le renégat, et rejoignit bientôt les soldats qui emmenaient Jésus. Le
jour commençait à poindre; plusieurs mendiants et vagabonds qui avaient
dormi sur des bancs placés de chaque côté de la porte des maisons,
s'éveillèrent au bruit des pas des soldats qui emmenaient le jeune
maître. Un moment Geneviève espéra que ces pauvres gens, qui le
suivaient en tous lieux, l'appelaient leur ami, et sur le malheur
desquels ils s'apitoyait si tendrement, allaient avertir leurs
compagnons afin de les rassembler pour délivrer Jésus; aussi dit-elle à
l'un de ces hommes:

--Ne savez-vous pas que ces soldats emmènent le jeune maître de
Nazareth, l'ami des pauvres et des affligés? On veut le faire mourir,
courez le défendre... délivrez-le! soulevez le peuple! ces soldats
fuiront devant lui.

Mais cet homme répondit d'un air craintif:

--Les miliciens de Jérusalem fuiraient peut-être; mais les soldats de
Ponce-Pilate sont aguerris, ils ont de bonnes lances, d'épaisses
cuirasses, des épées bien tranchantes... que pouvons-nous tenter?

--Mais l'on se soulève en masse, on s'arme de pierres, de
bâtons!--s'écria Geneviève,--et du moins vous mourrez pour venger celui
qui a consacré sa vie à votre cause!

Le mendiant secoua la tête, et répondit pendant qu'un de ses compagnons
se rapprochait de lui:

--Si misérable que soit la vie, on y tient... et c'est vouloir courir à
la mort que d'aller frotter nos haillons aux cuirasses des soldats
romains.

--Et puis,--reprit l'autre vagabond,--si Jésus de Nazareth est un
messie, comme tant d'autres l'ont été avant lui, et comme tant d'autres
le seront après lui... c'est un malheur si on le tue... mais l'on ne
manque jamais de messies dans Israël...

--Et si on le met à mort!--s'écria Geneviève,--c'est parce qu'il vous a
aimés... c'est parce qu'il a plaint vos malheurs... c'est parce qu'il a
fait honte aux riches de leur hypocrisie et de leur dureté de coeur
envers ceux qui souffrent!

--C'est vrai; il nous prédit sans cesse le royaume de Dieu sur la
terre,--répondit le vagabond en se recouchant sur son banc ainsi que son
camarade, afin de se réchauffer aux rayons du soleil levant;--cependant
ces beaux jours qu'il nous promet n'arrivent pas... et nous sommes aussi
gueux aujourd'hui que nous l'étions hier.

--Eh! qui vous dit que ces beaux jours, promis par lui, n'arriveront pas
demain?--reprit Geneviève?...--ne faut-il pas à la moisson le temps de
germer, de grandir, de mûrir?... Pauvres aveugles impatients que vous
êtes!... Songez donc que laisser mourir celui que vous appeliez votre
ami, avant qu'il ait fécondé les bons germes qu'il a semés dans tant de
coeurs, c'est fouler aux pieds, c'est anéantir en herbe une moisson
peut-être magnifique...

Les deux vagabonds gardèrent le silence en secouant la tête, et
Geneviève s'éloigna d'eux, se disant avec un redoublement de douleur
profonde:

--Ne rencontrerai-je donc partout qu'ingratitude, oubli, lâcheté,
trahison! Oh! ce n'est pas le corps de Jésus qui sera crucifié, ce sera
son coeur...

L'esclave se hâta de rejoindre les soldats, qui se rapprochaient de plus
en plus du palais de Ponce-Pilate. Au moment où elle doublait le pas,
elle remarqua une sorte de tumulte parmi les miliciens de Jérusalem qui
s'arrêtèrent brusquement. Elle monta sur un banc de pierre, et vit
Banaïas seul, à l'entrée d'une arcade assez étroite que les soldats
devaient traverser pour se rendre chez le gouverneur, leur barrant
audacieusement le passage, en faisant tournoyer autour de lui son long
bâton, terminé par une masse de fer.

--Ah! celui-là, du moins, n'abandonne pas celui qu'il appelait son
ami!--pensa Geneviève.

--Par les épaules de Samson!--criait Banaïas de sa voix
retentissante,--si vous ne mettez pas sur l'heure notre ami en liberté,
miliciens de Belzébuth! je vous bats aussi dru que le fléau bat le blé
sur l'aire de la grange!... Ah si j'avais eu le temps de rassembler une
bande de compagnons aussi résolus que moi à défendre notre ami de
Nazareth, c'est un ordre que je vous adresserais au lieu d'une simple
prière, et cette simple prière, je la répète: Laissez libre notre ami,
ou sinon, par la mâchoire dont se servit Samson, je vous assomme tous
comme il a assommé les Philistins!

--Entendez-vous ce scélérat? Il appelle cette audacieuse menace une
prière!--s'écria l'officier commandant les miliciens, qui se tenait
prudemment au milieu de sa troupe;--percez ce misérable de vos lances...
Frappez-le de vos épées s'il ne vous livre passage!

Les miliciens de Jérusalem n'étaient pas une troupe très-vaillante, car
ils avaient hésité avant d'oser arrêter Jésus qui s'avançait vers eux,
seul et désarmé; aussi, malgré les ordres de leur chef, ils restèrent un
moment indécis devant l'attitude menaçante de Banaïas. En vain Jésus,
dont Geneviève entendait la voix douce et ferme, tâchait d'apaiser son
défenseur et le suppliait de se retirer. Banaïas reprit d'un ton plus
menaçant encore, répondant ainsi aux supplications du jeune maître:

--Ne t'occupe pas de moi, notre ami: tu es un homme de paix et de
concorde; moi, je suis un homme de violence et de bataille. Lorsqu'il
faut protéger un faible! laisse-moi faire... J'arrêterai ici ces mauvais
soldats, jusqu'à ce que le bruit du tumulte ait averti et fait accourir
mes compagnons; et alors, par les cinq cents concubines de Salomon qui
dansaient devant lui, tu verras la danse de ces miliciens du diable, au
son de nos bâtons ferrés battant la mesure sur leurs casques et sur
leurs cuirasses!

--Vous laisserez-vous insulter plus longtemps par un seul homme, gens
sans courage?--s'écria l'officier à ses miliciens...--Oh! si je n'avais
l'ordre de ne pas quitter le Nazaréen plus que son ombre, je vous
donnerais l'exemple, et ma grande épée aurait déjà coupé la gorge de ce
bandit!

--Par le nombril d'Abraham! c'est moi qui vais aller te percer le
ventre, à toi qui parles si bien, et t'arracher notre ami!--s'écria
Banaïas...--Je suis seul... mais un faucon vaut mieux que cent merles.

Et Banaïas se précipita sur les miliciens, en faisant tournoyer avec
furie son bâton ferré, malgré les prières de Jésus.

D'abord surpris et ébranlés par tant d'audace, quelques soldats du
premier rang de l'escorte lâchèrent pied; mais bientôt, honteux de ne
pas résister à un seul homme, ils se rallièrent, attaquèrent à leur tour
Banaïas, qui, accablé par le nombre, malgré son courage héroïque, tomba
mort percé de coups. Geneviève vit alors les soldats dans leur rage
jeter au fond d'un puits, voisin de l'arcade, le corps ensanglanté du
seul défenseur du fils de Marie. Après cet exploit, l'officier,
brandissant sa longue épée, se mit à la tête de sa troupe, et ils
arrivèrent devant la maison du seigneur Ponce-Pilate, où Geneviève avait
accompagné sa maîtresse Aurélie plusieurs jours auparavant.

Le soleil était déjà haut. Attirés par le bruit de la lutte de Banaïas
contre les soldats, beaucoup d'habitants de Jérusalem, sortant de leurs
maisons, avaient suivi les miliciens. La maison du gouverneur romain se
trouvait dans l'un des plus riches quartiers de la ville; les personnes
qui, par curiosité, accompagnèrent, Jésus loin de le prendre en pitié,
l'accablaient d'injures et de huées.

--Enfin,--criaient les uns,--le voilà donc pris ce Nazaréen qui portait
le trouble et l'inquiétude dans notre ville!

--Ce séditieux qui ameutait les gueux contre les riches!

--Cet impie qui blasphémait notre sainte religion!

--Cet audacieux qui portait le trouble dans nos familles en glorifiant
les fils prodigues et débauchés,--dit un des deux émissaires qui avait
suivi la troupe!

--Cet infâme qui voulait pervertir nos épouses,--dit l'autre
émissaire,--en glorifiant l'adultère, puisqu'il a arraché une de ces
indignes pécheresses au supplice qu'elle méritait!

--Grâce au Seigneur,--ajouta un vendeur d'argent,--si ce Nazaréen est
mis à mort, ce qui sera justice, nous pourrons aller rouvrir nos
comptoirs sous la colonnade du Temple, dont ce profanateur et sa bande
de vagabonds nous avaient chassés, et où nous n'osions retourner.

--Combien nous étions fous de craindre son entourage de
mendiants!--ajoutait un autre;--voyez si l'un d'eux a seulement osé se
révolter pour défendre ce Nazaréen par le nom duquel ils juraient sans
cesse... Lui qu'ils appelaient leur ami!

--Qu'on en finisse donc avec cet abominable séditieux! Qu'on le
crucifie, et qu'il n'en soit plus question!

--Oui... oui, mort au Nazaréen!--criait la foule, parmi laquelle se
trouvait Geneviève; et ce rassemblement, allant toujours grossissant,
répétait, avec une fureur croissante, ces cris funestes:

--Mort au Nazaréen!

--Hélas!--se disait l'esclave,--est-il un sort plus affreux que celui de
ce jeune homme, abandonné des pauvres qu'il chérissait, haï des riches
auxquels il prêchait le renoncement et la charité! combien doit être
profonde l'amertume de son coeur!

Les miliciens, suivis de la foule, étaient arrivés en face de la maison
de Ponce-Pilate; plusieurs princes des prêtres, docteurs de la loi,
sénateurs et autres pharisiens, parmi lesquels se trouvaient Caïphe, le
docteur Baruch et le banquier Jonas, avaient rejoint la troupe et
marchaient à sa tête. L'un de ces pharisiens ayant crié:

--Seigneurs, entrons chez Ponce-Pilate, afin qu'il condamne tout de
suite le Nazaréen à mort!

Le prêtre Caïphe répondit d'un air pieux:

--Mes seigneurs, nous ne pouvons entrer dans la maison d'un païen; cette
souillure nous empêcherait de manger la pâque aujourd'hui[18].

[Note 18: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 28.]

--Non,--ajouta le docteur Baruch,--nous ne pouvons commettre cette
impiété abominable.

--Les entendez-vous?--dit à la foule l'un des émissaires avec un accent
d'admiration,--les entendez-vous les saints hommes? quel respect ils
professent pour les commandements de notre religion!... Ah! ceux-là ne
sont pas comme cet impie Nazaréen, qui raille et blasphème les choses
les plus sacrées, en osant déclarer qu'il ne faut pas observer le
sabbat.

--Oh! les infâmes hypocrites!--se dit Geneviève;--combien Jésus les
connaissait, comme il avait raison de les démasquer! Les voilà qui
craignent de souiller leurs sandales en entrant dans la maison d'un
païen, et ils ne craignent pas de souiller leur âme en demandant à ce
païen de verser le sang d'un juste, leur compatriote! Ah! pauvre jeune
maître de Nazareth! ils vont te faire payer de ta vie le courage que tu
as montré en attaquant ces méchants fourbes.

L'officier des miliciens étant entré dans le palais de Ponce-Pilate,
tandis que l'escorte demeurait au dehors gardant le prisonnier,
Geneviève monta derrière un chariot attelé de boeufs arrêté par la
foule, et tâcha d'apercevoir encore le jeune homme de Nazareth.

Elle le vit debout au milieu des soldais, les mains liées derrière le
dos, la tête nue, ses longs cheveux blonds tombant sur ses épaules, le
regard toujours calme et doux, un sourire de résignation sur les lèvres.
Il contemplait cette foule tumultueuse, menaçante, avec une sorte de
commisération douloureuse, comme s'il eût plaint ces hommes de leur
aveuglement et de leur iniquité. De tous côtés on lui adressait des
injures; les miliciens eux-mêmes le traitaient avec tant de brutalité,
que le manteau bleu qu'il portait sur sa tunique blanche était déjà
presque déchiré en lambeaux. Jésus à tant d'outrages et de mauvais
traitements opposait une inaltérable placidité; seulement, de temps à
autre il levait tristement les yeux au ciel; mais sur son pâle et beau
visage, Geneviève ne vit pas se trahir la moindre impatience, la moindre
colère.

Soudain on entendit ces mots circuler dans la foule:

--Ah! voici le seigneur Ponce-Pilate!

--Il va enfin prononcer la sentence de mort de ce Nazaréen maudit.

--Heureusement d'ici au Golgotha, où l'on supplicie les criminels, il
n'y a pas loin; nous pourrons aller le voir crucifier.

En effet, Geneviève vit bientôt paraître le seigneur Ponce-Pilate à la
porte de sa maison[19]; il venait sans doute d'être arraché au sommeil,
car il s'enveloppait d'une longue robe du matin; sa chevelure et sa
barbe étaient en désordre; ses yeux, rougis, gonflés, semblaient éblouis
des rayons du soleil levant, il put à peine dissimuler plusieurs
bâillements, et semblait vivement contrarié d'avoir été réveillé de si
bon matin, lui qui peut-être avait, selon son habitude, prolongé son
souper jusqu'à l'aube. Aussi, s'adressant au docteur Baruch avec un ton
de brusquerie et de mauvaise humeur, ainsi que quelqu'un très-impatient
d'abréger une corvée qui lui pèse, il lui dit:

«--Quel est le crime dont vous accusez ce jeune homme[20]?»

Le docteur Baruch paraissant, de son côté, blessé de la brusquerie et de
la mauvaise humeur de Ponce-Pilate, lui répondit avec aigreur:

«--Si ce n'était pas un malfaiteur, nous ne vous l'aurions pas
amené[21].»

[Note 19: «Pilate les vint donc trouver dehors.» (_Évangile selon
saint Jean_, ch. XVIII, v. 29.)]

[Note 20: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 30.]

[Note 21: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 31.]

Le seigneur Ponce-Pilate, choqué à son tour de l'aigreur du docteur
Baruch, reprit impatiemment et en étouffant un nouveau bâillement:

«--Eh bien! puisque vous dites qu'il a péché contre la loi, prenez-le et
jugez-le selon votre loi[22].»

[Note 22: _Évangile saint Jean_, ch. XVIII, v. 31.]

Et le gouverneur tourna le dos au docteur Baruch en haussant les
épaules, et rentra dans sa maison.

Un moment Geneviève crut le jeune homme de Nazareth sauvé, car la
réponse de Ponce-Pilate souleva de nombreux murmures dans la foule.

--Voilà bien les Romains,--disaient les uns;--ils ne cherchent qu'à
entretenir l'agitation dans notre pauvre pays pour le dominer plus
sûrement.

--Ce Ponce-Pilate semble évidemment protéger ce maudit Nazaréen!...

--Moi, je suis certain que ce Nazaréen est un secret affidé des
Romains,--ajouta l'un des émissaires,--ils se servent de ce misérable
séditieux pour de ténébreux projets.

--Il n'y a pas à en douter,--reprit l'autre émissaire,--le Nazaréen est
vendu aux Romains.

À ce dernier outrage, qui sembla pénible à Jésus, Geneviève le vit lever
de nouveau les yeux au ciel d'un air navré, tandis que la foule
répétait:

--Oui, oui, c'est un traître!...

--C'est un agent des Romains!...

--À mort le traître! à mort!...

Le docteur Baruch n'avait pas voulu lâcher sa proie; lui et plusieurs
princes des prêtres, voyant Ponce-Pilate rentrer dans sa maison,
coururent après lui, et l'ayant supplié de revenir, ils le ramenèrent
dehors aux grands applaudissements de la foule.

Le seigneur Ponce-Pilate semblait continuer presque malgré lui cet
interrogatoire; il dit avec impatience au docteur Baruch en désignant
Jésus du geste:

«--De quoi accusez-vous cet homme?»

Le docteur de la loi répondit à haute voix:

«--Cet homme soulève le peuple par la doctrine qu'il enseigne dans toute
la Judée, depuis la Galilée, où il a commencé, jusqu'ici[23].»

À cette accusation, Geneviève entendit l'un des émissaires dire à
demi-voix à son compagnon:

--Le docteur Baruch est un fin renard; par cette accusation de sédition,
il va forcer le gouverneur à condamner le Nazaréen.

Ponce-Pilate ayant fait signe à Jésus de s'approcher, ils échangèrent
entre eux quelques paroles; à chaque réponse du jeune maître de
Nazareth, toujours calme et digne, Ponce-Pilate semblait de plus en plus
convaincu de son innocence; il reprit à haute voix, s'adressant aux
princes des prêtres et aux docteurs de la loi:

«--Vous m'avez présenté cet homme comme poussant le peuple à la révolte;
néanmoins, l'ayant interrogé en votre présence, je ne le trouve coupable
d'aucun des crimes dont vous l'accusez. Je ne le juge pas digne de la
mort... je m'en vais donc le renvoyer après l'avoir fait châtier[24].»

[Note 23: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 6.]

[Note 24: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 16, 17.]

Et Ponce-Pilate, étouffant un dernier bâillement, fit signe à un de ses
serviteurs qui partit en courant.

La foule, non satisfaite de l'arrêt de Ponce-Pilate, murmura d'abord,
puis se plaignit tout haut.

--Ce n'est pas pour faire châtier le Nazaréen qu'on l'a conduit
ici,--disaient les uns,--mais pour le faire condamner à mort...

--Après son châtiment, il recommencera ses séditions et à soulever le
peuple...

--Ce n'est pas le châtiment de Jésus que nous voulons, c'est sa mort!...

--Oui, oui!--crièrent plusieurs voix,--la mort! la mort!...

Ponce-Pilate ne répondit à ces murmures, à ces cris, qu'en haussant les
épaules et en rentrant chez lui.

--Si le gouverneur est convaincu de l'innocence du jeune maître,--se
disait Geneviève,--pourquoi le fait-il châtier?... C'est à la fois lâche
et cruel... Il espère peut-être calmer, par cette concession, la rage
des ennemis de Jésus... Hélas! il s'est trompé; il ne les apaisera que
par la mort de ce juste!...

À peine Ponce-Pilate eut-il donné l'ordre de châtier le fils de Marie,
que les miliciens s'en emparèrent, lui arrachèrent les derniers lambeaux
de son manteau, le dépouillèrent de sa tunique de toile et de sa tunique
de laine, qu'ils rabattirent sur sa ceinture de cuir, et mirent ainsi à
nu le haut de son corps; puis ils le garrottèrent à l'une des colonnes
qui ornaient la porte d'entrée de la maison du gouverneur romain.

Jésus n'opposa aucune résistance, ne proféra pas une plainte, tourna
vers la foule son céleste visage, et la contempla tristement sans
paraître entendre les injures et les huées qui redoublèrent.

On était allé quérir le bourreau de la ville pour battre Jésus de
verges; aussi, en attendant la venue de l'exécuteur, les vociférations
continuèrent, toujours excitées par les émissaires des pharisiens.

--Ponce-Pilate espère nous satisfaire par le châtiment de ce maudit,
mais il se trompe,--disaient les uns.

--La coupable indulgence du gouverneur romain,--ajouta l'un des
émissaires,--ne prouve que trop qu'il s'entend secrètement avec le
Nazaréen...

--Eh! mes amis... de quoi vous plaignez-vous?--disait un
autre;--Ponce-Pilate nous donne plus que nous ne lui demandions: nous ne
voulions que la mort du Nazaréen, et il sera châtié avant d'être mis à
mort... Gloire au généreux Ponce-Pilate!...

--Oui, oui! car il faudra bien qu'il le condamne... nous l'y
forcerons...

--Ah! voici le bourreau!--crièrent plusieurs voix;--voici le bourreau et
son aide...

Geneviève reconnut les deux mêmes hommes qui, trois jours auparavant,
l'avaient battue à coupes de fouet chez son maître; elle ne put retenir
ses larmes à cette pensée, que ce jeune homme, qui n'était qu'amour et
miséricorde, allait subir l'ignominieux châtiment réservé aux esclaves.

Les deux bourreaux portaient sous leur bras un paquet de baguettes de
coudrier, longues, flexibles et grosses comme le pouce. Chacun des
exécuteurs en prit une, et, à un signe de Caïphe, les coups commencèrent
à pleuvoir, violents et rapides, sur les épaules du jeune maître de
Nazareth... Lorsqu'une baguette était brisée, les bourreaux en prenaient
une autre.

D'abord Geneviève détourna la vue de ce cruel spectacle; mais elle fut
forcée d'entendre les railleries féroces de la foule, qui devaient
paraître au fils de Marie un supplice plus affreux que le supplice même.

--Toi qui disais: Aimez-vous les uns les autres, Nazaréen
maudit!--criaient les uns,--vois comme l'on t'aime!

--Toi qui disais: Partagez votre pain et votre manteau avec qui n'a ni
pain ni manteau, ces honnêtes bourreaux suivent tes préceptes, ils
partagent fraternellement leurs baguettes pour les briser sur ton
échine...

--Toi qui disais: Qu'il était plus facile à un chameau de passer par le
trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer au Paradis, ne trouves-tu pas
qu'il te serait plus facile de passer par le trou d'une aiguille que
d'échapper aux baguettes dont on caresse ton dos?

--Toi qui glorifiais les vagabonds, les voleurs, les courtisanes, et
autres gibiers de houssines, tu les aimais sans doute, ces scélérats,
parce que tu savais devoir être un jour fouetté comme eux, ô grand
prophète!...

Geneviève, malgré sa répugnance à voir le supplice de Jésus, ne
l'entendant pas pousser un cri ou une plainte, craignit qu'il ne se fût
évanoui de douleur, et jeta sur lui les yeux avec angoisse.

Hélas! ce fut pour elle un spectacle horrible.

Le dos du jeune maître n'était qu'une large plaie saignante, interrompue
çà et là par quelques sillons bleuâtres de meurtrissures... à ces
endroits seulement la peau n'avait pas été enlevée. Jésus tournait la
tête vers le ciel et fermait les yeux, pour échapper sans doute à la
vision de cette foule impitoyable. Son visage, livide, baigné de sueur,
trahissait une souffrance horrible à chaque nouvelle flagellation
fouettant sa chair meurtrie à vif... Et pourtant, parfois, il essayait
encore de sourire avec une résignation angélique!

Les princes des prêtres, les docteurs de la loi, les sénateurs et tous
ces méchants pharisiens, suivaient d'un regard triomphant et avide
l'exécution du supplice... Parmi les plus acharnés à se repaître de
cette torture, Geneviève remarqua le docteur Baruch, Caïphe et le
banquier Jonas... Les bourreaux commençaient à se lasser de frapper; ils
avaient brisé sur les épaules de Jésus presque toutes leurs baguettes;
ils interrogèrent d'un coup d'oeil le docteur Baruch, comme pour lui
demander s'il n'était pas temps de mettre fin au supplice; mais le
docteur de la loi s'écria:

--Non, non... usez jusqu'à la dernière de vos baguettes...

L'ordre de pharisien fut exécuté... les dernières verges furent brisées
sur les épaules du jeune maître, et éclaboussèrent de sang le visage des
bourreaux... ce n'était plus la peau qu'ils flagellaient, mais une plaie
saignante... Le martyre devint alors si atroce, que Jésus, malgré son
courage, défaillit et laissa tomber sa tête appesantie sur son épaule
gauche; ses genoux fléchirent, il fût tombé à terre sans les liens qui
le garrottaient à la colonne par le milieu du corps.

Ponce-Pilate, après avoir ordonné le châtiment, était rentré dans sa
maison; il ressortit alors de chez lui, et fit signe aux bourreaux de
délier le condamné... Ils le délièrent et le soutinrent; l'un d'eux lui
jeta sur les épaules sa tunique de laine. Le contact de cette rude
étoffe sur sa chair vive causa sans doute une nouvelle et si cruelle
douleur à Jésus, qu'il tressaillit de tous ses membres. L'excès même de
la souffrance le fit revenir à lui; il releva la tête, tâcha de se
raffermir assez sur ses jambes pour n'avoir plus besoin du soutien des
bourreaux, ouvrit les yeux et jeta sur la foule un regard
miséricordieux...

Ponce-Pilate, croyant avoir satisfait à la haine des pharisiens, dit à
la foule, après avoir fait délier Jésus:

«--Voilà l'homme[25]...»

Et il fit signe à ses officiers de rentrer dans sa maison; il se
disposait à les suivre, lorsque le prince des prêtres, Caïphe, après
s'être consulté à voix basse avec le docteur Baruch et le banquier
Jonas, s'écria en arrêtant le gouverneur par sa robe, au moment où il
rentrait chez lui:

«--Seigneur Pilate, si vous délivrez Jésus, vous n'êtes pas ami de
l'empereur; car le Nazaréen s'est dit roi, et quiconque se dit roi se
déclare contre l'empereur[26].»

[Note 25: _Évangile selon saint Jean_, ch. XIX, v. 5.]

[Note 26: _Évangile selon saint Jean_, ch. XIX, v. 12]

--Ponce-Pilate va craindre de passer pour traître à son maître,
l'empereur Tibère,--dit à son complice l'un des émissaires placés non
loin de Geneviève.--Il sera forcé de livrer le Nazaréen.

Puis ce méchant homme s'écria d'une voix éclatante:

--Mort au Nazaréen! l'ennemi de l'empereur Tibère, le protecteur de la
Judée!...

--Oui, oui!--reprirent plusieurs voix,--le Nazaréen s'est dit roi des
Juifs!

--Il veut renverser la domination de l'empereur Tibère!

--Il veut se déclarer roi en soulevant la populace contre les Romains,
nos amis et alliés.

--Réponds à cela, Ponce-Pilate!--cria du milieu de la foule l'un des
deux émissaires.--Comment se fait-il que nous autres Hébreux, nous nous
montrions plus dévoués que toi au pouvoir de l'empereur, ton maître?...
Comment se fait-il que ce soit nous autres Hébreux, qui demandions la
mort du séditieux qui veut renverser l'autorité romaine, et que ce soit
toi, gouverneur pour Tibère, qui veuilles gracier ce séditieux?...

Cette apostrophe parut d'autant plus troubler Ponce-Pilate, que de tous
côtés on cria dans la foule:

--Oui, oui... ce serait trahir l'empereur que de délivrer le Nazaréen!

--Ou prouver peut-être que l'on est son complice.

Ponce-Pilate, malgré le désir qu'il avait peut-être de sauver le jeune
maître de Nazareth, parut de plus en plus troublé de ces reproches
partis de la foule, reproches qui mettaient en doute sa fidélité à
l'empereur Tibère[27]. Il alla vers les pharisiens et s'entretint avec
eux à voix basse, tandis que les miliciens gardaient toujours au milieu
d'eux Jésus garrotté.

Alors, Caïphe, prince des prêtres, reprit tout haut en s'adressant à
Pilate, afin d'être entendu de la foule et en montrant Jésus:

«--Nous avons trouvé que cet homme pervertit notre nation, qu'il
l'empêche de payer le tribut à César, et qu'il se dit le roi des Juifs
comme étant le fils de Dieu[28].»

[Note 27: «Ponce-Pilate _était fonctionnaire public_ (fait
très-judicieusement observer M. Dupin); il tenait à sa place: il fut
intimidé par les cris qui mettaient en doute sa fidélité à l'empereur,
il craignit une destitution, il céda.» (_Jésus devant Caïphe_, p. 105,
par Dupin aîné.)]

[Note 28: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 1, 3]

Alors, Ponce-Pilate, se tournant vers le jeune maître de Nazareth, lui
dit:

--Êtes-vous roi des Juifs?

«--Dites-vous cela de vous-même?»--répondit Jésus d'une voix affaiblie
par la souffrance,--«ou bien me le demandez-vous parce que d'autres vous
l'ont dit avant moi?»

--Les princes des prêtres et les sénateurs vous ont livré à moi...
--reprit Ponce-Pilate.--Qu'avez-vous fait?... Vous prétendez-vous roi
des Juifs?...

Jésus secoua doucement la tête et répondit:

«--Mon royaume n'est pas de ce monde... si mon royaume était de ce
monde, mes amis eussent combattu pour empêcher que je vous fusse
livré... mais, je vous le répète, mon royaume n'est pas d'ici[29].»

Ponce-Pilate se retourna de nouveau vers les pharisiens, comme pour les
prendre eux-mêmes à témoignage de la réponse de Jésus, qui devait
l'innocenter, puisqu'il proclamait que son royaume n'était pas de ce
monde-ci.

--Son royaume,--pensa Geneviève,--est sans doute dans ces mondes
inconnus où nous allons, selon notre foi druidique, retrouver ceux que
nous avons aimés ici... Comment oseraient-ils condamner Jésus comme
rebelle à l'empereur? lui qui a tant de fois répété: «Rendez à César ce
qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu!»

Mais, hélas! Geneviève oubliait que la haine des pharisiens était
implacable... Les seigneurs Baruch, Jonas et Caïphe, ayant de nouveau
parlé bas à Ponce-Pilate, celui-ci dit à Jésus:

«--Êtes-vous, oui ou non, le fils de Dieu?»

«--Oui,»--répondit Jésus de sa voix douce et ferme,--«oui, je le
suis[30]...»

[Note 29: _Évangile selon saint Jean_, ch. XXVIII, v. 23 et 36]

[Note 30: _Évangile selon saint Jean_, ch. XXVIII, v. 38, 39]

A ces mots, les princes des prêtres, les docteurs et sénateurs,
indignés, poussèrent des exclamations qui furent répétées par la foule.

--Il a blasphémé!... il a dit qu'il était le fils de Dieu!...

--Et celui-là qui se dit le fils de Dieu,--cria l'émissaire--celui-là
qui se dit le fils de Dieu se dit aussi roi des Juifs...

--C'est un ennemi de l'empereur!

--A mort! à mort! le Nazaréen!... crucifiez-le Ponce-Pilate, singulier
mélange de lâche faiblesse et d'équité, voulant sans doute tenter un
dernier effort pour sauver Jésus, qu'il ne trouvait pas coupable, dit à
la foule qu'il était d'usage pour la fête de ce jour de donner la
liberté à un criminel, et que le peuple avait à choisir pour cet acte de
clémence entre un prisonnier, nommé Barrabas, et Jésus, qui avait été
déjà battu de verges, puis il ajouta:

«--Lequel des deux voulez-vous que je délivre? Jésus, ou Barrabas[31]?»

[Note 31: «Mais les princes des prêtres et les sénateurs
persuadèrent au peuple de demander Barrabas et de faire mourir Jésus.»
(_Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVIII, v. 20)]

Geneviève vit les émissaires des pharisiens courir dans la foule de
groupe en groupe, et disant:

--Demandons la liberté de Barrabas... que l'on délivre Barrabas. Et
bientôt la foule cria de toutes parts:

--Délivrez Barrabas et gardez Jésus!...

--Mais,--reprit Ponce-Pilate,--que ferai-je de Jésus?

--Crucifiez-le!...--répondirent les mille voix de la
foule,--crucifiez-le!...

--Mais,--reprit encore Ponce-Pilate,--quel mal a-t-il fait?

--Crucifiez-le!...--reprit la foule de plus en plus
furieuse.--Crucifiez-le!... Mort au Nazaréen!...

Ponce-Pilate, n'ayant pas le courage de défendre Jésus, qu'il trouvait
innocent, fit signe à l'un de ses serviteurs: celui-ci rentra dans la
maison du gouverneur, pendant que la foule criait avec une furie
croissante:

--Crucifiez le Nazaréen!... crucifiez-le!...

Jésus, toujours calme, triste, pensif, semblait étranger à ce qui se
passait autour de lui.

--Sans doute,--se dit Geneviève,--il songe déjà aux mondes mystérieux,
où l'on va renaître et revivre en quittant ce monde-ci.

Le serviteur de Ponce-Pilate revint, tenant un vase d'argent d'une main
et de l'autre un bassin; un second serviteur prit ce bassin, et, pendant
que le premier serviteur y versait de l'eau, Ponce-Pilate trempa ses
mains dans cette eau, en disant à haute voix:

«--Je suis innocent de la mort de ce juste; c'est à vous d'y prendre
garde... Quant à moi, je m'en lave les mains[32]...»

--Que le sang du Nazaréen retombe sur nous!...--cria l'un des
émissaires.

--Oui... que son sang retombe sur nous et sur nos enfants[33]!...

[Note 32: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 25.]

[Note 33: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 26, 27.]

--Prenez donc Jésus, et crucifiez-le vous-mêmes...--répondit
Ponce-Pilate.--On va, puisque vous l'exigez, délivrer Barrabas.

Et Ponce-Pilate rentra dans sa maison au bruit des acclamations de la
foule, tandis que Caïphe, le docteur Baruch, le banquier Jonas et les
autres pharisiens triomphants montraient le poing à Jésus.

L'officier qui avait commandé l'escorte de miliciens chargés d'arrêter
le fils de Marie dans le jardin des Oliviers, s'approchant de Caïphe,
lui dit:

--Seigneur, pour conduire le Nazaréen au Golgotha, lieu de l'exécution
des criminels, nous aurons à traverser le quartier populeux de la porte
Judiciaire; il se pourrait que le calme des partisans de ce séditieux ne
fût qu'apparent... et qu'une fois arrivés dans ce quartier de vile
populace, elle ne se soulevât pour délivrer le Nazaréen... Je réponds du
courage de mes braves miliciens; ils ont déjà, ce matin, après un combat
acharné, mis en fuite une grosse troupe de scélérats déterminés,
commandée par un bandit nommé Banaïas, qui voulaient nous forcer à leur
livrer Jésus... Pas un de ces misérables n'a échappé... malgré leur
furieuse résistance...

--Le lâche menteur!--se dit Geneviève en entendant cette vanterie de
l'officier des miliciens, qui reprit:

--Cependant, seigneur Caïphe, malgré la vaillance éprouvée de notre
milice, il serait peut-être plus prudent de confier l'escorte du
Nazaréen, jusqu'au lieu du supplice, à la garde romaine.

--Je suis de votre avis,--répondit le prince des prêtres;--je vais
demander, à l'un des officiers de Ponce-Pilate de faire garder le
Nazaréen dans le prétoire de la cohorte romaine jusqu'à l'heure du
supplice.

Geneviève vit alors, pendant que le prince des prêtres allait
s'entretenir avec un des officiers de Ponce-Pilate, le chef des
miliciens se rapprocher de Jésus... bientôt elle entendit cet officier,
répondant sans doute à quelques mots du jeune maître, lui dire d'un air
railleur et cruel:

--Tu es bien pressé de t'étendre sur la croix... Il faut d'abord qu'on
la construise, et ce n'est pas fait en un tour de main... Tu dois le
savoir mieux que personne, toi, en ta qualité d'ancien ouvrier
charpentier.

L'un des officiers de Ponce-Pilate, à qui le prince des prêtres avait
parlé, vint alors trouver Jésus, et lui dit:

--Je vais te conduire dans le prétoire de nos soldats; lorsque ta croix
sera prête, on l'apportera, et sous notre escorte tu te mettras en route
pour le Calvaire... Suis-nous!

Jésus, toujours garrotté, fut conduit à peu de distance de là, par les
miliciens, dans la cour où logeaient les soldais romains; la porte,
devant laquelle se promenait un factionnaire, restant ouverte, plusieurs
personnes qui avaient, ainsi que Geneviève, suivi le Nazaréen,
demeurèrent en dehors pour voir ce qui allait advenir.

Lorsque le jeune maître fut amené dans la cour du prétoire (on appelle
ainsi les bâtiments où logent les soldats romains), ceux-ci étaient
disséminés en plusieurs groupes: les uns nettoyaient leurs armes; les
autres jouaient à plusieurs jeux; ceux-ci maniaient la lance sous les
ordres d'un officier; ceux-là, étendus sur des bancs au soleil,
chantaient ou causaient entre eux. On reconnaissait, à leurs figures
bronzées par le soleil, à leur air martial et farouche, à la tenue
militaire de leurs armes et de leurs vêtements, ces soldats courageux,
aguerris, mais impitoyables, qui avaient conquis le monde, laissant
derrière eux, comme en Gaule, le massacre, la spoliation et l'esclavage.

Dès que ces Romains eurent entendu le nom de Jésus de Nazareth, et
qu'ils le virent amené par l'un de leurs officiers dans la cour du
prétoire, tous abandonnèrent leurs jeux et accoururent autour de lui.

Geneviève pressentit, en remarquant l'air railleur et endurci de cette
soldatesque, que le fils de Marie allait subir de nouveaux outrages.
L'esclave se souvint d'avoir lu dans les récits laissés par les aïeux de
son mari, Fergan, les horreurs commises par les soldats de César, le
fléau des Gaules, elle ne doutait pas que ceux-là dont le jeune maître
était entouré ne fussent aussi cruels que ceux des temps passés.

Il y avait au milieu de la cour du prétoire un banc de pierre où ces
Romains firent d'abord asseoir Jésus, toujours garrotté; puis,
s'approchant de lui, ils commencèrent à le railler et à l'injurier:

--Le voilà donc, ce fameux prophète!--dit l'un d'eux.--Le voilà donc,
celui qui annonce que le temps viendra où l'épée se changera en serpe,
et où il n'y aura plus de guerre! plus de bataille!

--Plus de guerre! Par le vaillant dieu Mars, plus de
guerre!--s'écrièrent d'autres soldais avec indignation.--Ah! ce sont là
tes prophéties, prophète de malheur!

--Plus de guerre! c'est-à-dire plus de clairons, plus d'enseignes
flottantes, plus de brillantes cuirasses, plus de casques à aigrettes,
qui attirent les regards des femmes!

--Plus de guerre! c'est-à-dire plus de conquêtes!

--Quoi! ne pouvoir plus essuyer nos bottines ferrées sur la tête des
peuples conquis!

--Ne plus boire leur vin en courtisant leurs filles comme ici, comme en
Gaule, comme dans la Grande-Bretagne, comme en Espagne, comme dans tout
l'univers, enfin!

--Plus de guerre! Par Hercule! et que deviendraient donc les forts et
les vaillants, Nazaréen maudit? ils iraient, selon toi, depuis l'aube
jusqu'à la nuit, labourer la terre ou tisser la toile comme de lâches
esclaves, au lieu de partager leur temps entre la bataille, la paresse,
la taverne et l'amour?

--Toi, qui te fais appeler le fils de Dieu,--dit un de ces Romains en
menaçant du poing le jeune maître:--tu es donc le fils du dieu _la
Peur_, lâche que tu es!

--Toi, qui te fais appeler le roi des Juifs, tu veux donc être acclamé
le roi de tous les poltrons de l'univers?

--Camarades!--s'écria l'un des soldats en éclatant de rire,--puisqu'il
est roi des poltrons, il faut le couronner.

Cette proposition fut accueillie avec une joie insultante, plusieurs
voix s'écrièrent aussitôt:

--Oui, oui, puisqu'il est roi, il faut le revêtir de la pourpre
impériale.

--Il faut lui mettre le sceptre à la main, alors nous le glorifierons,
nous l'honorerons à l'instar de notre auguste empereur Tibère.

Et pendant que leurs compagnons continuaient d'entourer et d'injurier le
jeune maître de Nazareth, insouciant de ces outrages, plusieurs soldats
s'éloignèrent; l'un alla prendre le manteau rouge d'un cavalier; l'autre
la canne d'un centurion, un troisième, avisant dans un coin de la cour
un tas de broussailles destinées à être brûlées, y choisit quelques
brins d'une plante épineuse, et se mit à en tresser une couronne. Alors
plusieurs voix s'écrièrent:

--Maintenant, il faut procéder au couronnement du roi des Juifs.

--Oui, couronnons le roi des lâches!

--Le fils de Dieu!

--Le fils du dieu _la Peur_!

--Compagnons, il faut que ce couronnement se fasse avec pompe, comme
s'il s'agissait d'un vrai César.

--Moi, je suis le porte-couronne.

--Moi, le porte-sceptre.

--Moi, le porte-manteau impérial.

Et au milieu des huées, des railleries grossières, ces Romains formèrent
une espèce de cortége dérisoire: le porte-couronne s'avançait le
premier, tenant la couronne d'épines d'un air solennel, et suivi d'un
certain nombre de soldats; venait ensuite le porte-sceptre; puis
d'autres soldats; puis enfin celui qui tenait le manteau; et tous
chantaient en choeur:

--Salut au roi des Juifs!

--Salut au Messie!

--Salut au fils de Dieu!

--Salut au César des poltrons, salut!

Jésus, assis sur son banc, regardait les préparatifs de cette cérémonie
insultante avec une inaltérable placidité; le porte-couronne, s'étant
approché le premier, leva la tresse épineuse au-dessus de la tête du
jeune homme de Nazareth, et lui dit:

--Je le couronne, ô roi[34]!

[Note 34: Pour toute cette scène où le burlesque le dispute à
l'horrible, voir: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 28, 29,
30, etc., etc.]

Et le Romain enfonça si brutalement cette couronne sur la tête de Jésus,
que les épines lui déchirèrent le front; de grosses gouttes de sang
coulèrent comme des larmes sanglantes sur le pâle visage de la victime;
mais, sauf le premier tressaillement involontaire causé par la douleur,
les traits du jeune maître reprirent leur mansuétude ordinaire et ne
trahirent ni ressentiment ni courroux.

--Et moi, je te revêts de la pourpre impériale, ô roi!--ajouta un autre
Romain pendant qu'un de ses compagnons arrachait la tunique que l'on
avait rejetée sur le dos de Jésus. Sans doute la laine de ce vêtement
s'était déjà collée à la chair vive, car, au moment où il fut violemment
arraché des épaules de Jésus, il poussa un grand cri de douleur, mais ce
fut tout, il se laissa patiemment revêtir du manteau rouge.

--Maintenant, prends ton sceptre, ô grand roi!--ajouta un autre soldat
en s'agenouillant devant le jeune maître et lui mettant dans la main le
cep de vigne du centurion; puis tous, avec de grands éclats de rire,
répétèrent:

--Salut, ô roi des Juifs, salut!

Un grand nombre d'entre eux s'agenouillèrent même devant lui par
dérision en répétant:

--Salut! ô grand roi!

Jésus garda dans sa main ce sceptre dérisoire et ne prononça pas un mot;
cette résignation inaltérable, cette douceur angélique frappèrent
tellement les Romains, qu'ils restèrent d'abord stupéfaits; puis, leur
colère s'exaltant en raison de la patience du jeune maître de Nazareth,
ils s'irritèrent à l'envi, s'écriant:

--Ce n'est pas un homme, c'est une statue.

--Tout le sang qu'il avait dans les veines est sorti sous les baguettes
du bourreau.

--Le lâche! il n'ose pas seulement se plaindre.

--Lâche?--dit un vétéran, d'un air pensif, après avoir longtemps
contemplé Jésus, quoiqu'il eût été d'abord l'un de ses tourmenteurs
acharnés.--Non, celui-là n'est pas un lâche! non, pour endurer
patiemment tout ce que nous lui faisons souffrir, il faut plus de
courage que pour se jeter, tête baissée, l'épée à la main, sur
l'ennemi... Non,--répéta-t-il en se retirant à l'écart,--non, cet
homme-là n'est pas un lâche!

Et Geneviève crut voir une larme tomber sur les moustaches grises du
vieux soldat.

Mais les autres Romains se moquèrent de l'attendrissement de leur
compagnon, et s'écrièrent:

--Il ne voit pas que ce Nazaréen feint la résignation pour nous
apitoyer.

--C'est vrai! il est au dedans rage et haine, tandis qu'au dehors il se
montre bénin et pâtissant.

--C'est un tigre honteux qui se revêt d'une peau d'agneau...

À ces paroles insensées, Jésus se contenta de sourire tristement en
secouant la tête; ce mouvement fit pleuvoir autour de lui une rosée de
sang, car les blessures faites à son front par les épines saignaient
toujours...

À la vue du sang de ce juste, Geneviève ne put s'empêcher de murmurer
tout bas le refrain du chant des _Enfants du Gui_ cité dans les écrits
des aïeux de son mari:

«_Coule, coule, sang du captif!--Tombe, tombe, rosée sanglante!--Germe,
grandis, moisson vengeresse!..._»

--Oh!--se disait Geneviève,--le sang de cet innocent, de ce martyr, si
indignement abandonné par ses amis, par ce peuple de pauvres et
d'opprimés qu'il chérissait... ce sang retombera sur eux et sur leurs
enfants... Mais qu'il féconde aussi la sanglante moisson de la
vengeance!

Les Romains, exaspérés par la céleste patience de Jésus, ne savaient
qu'imaginer pour la vaincre... Les injures, les menaces ne pouvant
l'ébranler, un des soldats lui arracha des mains le cep de vigne qu'il
continuait de tenir machinalement et le lui brisa sur la tête[35], en
s'écriant:

--Tu donneras peut-être signe de vie, statue de chair et d'os!

Mais Jésus ayant d'abord courbé sous le coup sa tête endolorie, la
releva en jetant un regard de pardon sur celui qui venait de le frapper.

Sans doute cette ineffable douceur intimida ou embarrassa ces barbares,
car l'un d'eux, détachant son écharpe, banda les yeux du jeune maître de
Nazareth[36], en lui disant:

--Ô grand roi! tes respectueux sujets ne sont pas dignes de supporter
tes regards!

[Note 35: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 30, 31 et
suivants.]

[Note 36: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 33.]

Lorsque Jésus eut ainsi les yeux bandés, une idée d'une lâcheté féroce
vint à l'esprit de ces Romains; l'un d'eux s'approcha de la victime, lui
donna un soufflet, et lui dit en éclatant de rire:

--O grand prophète! devine le nom de celui qui t'a frappé[37]! Alors un
horrible jeu commença...

Ces hommes robustes et armés vinrent tour à tour, riant aux éclats,
souffleter ce jeune homme garrotté, brisé par tant de tortures, lui
disant chaque fois qu'ils le frappaient à la figure:

--Devineras-tu cette fois qui t'a frappé?

Jésus (et ce furent les seules paroles que Geneviève lui entendit
prononcer durant ce long martyre), Jésus dit d'une voix miséricordieuse,
en levant vers le ciel sa tête toujours couverte d'un bandeau:

«--Seigneur, mon Dieu! pardonnez-leur... ils ne savent ce qu'ils
font[38]!»

Telle fut l'unique et tendre plainte que fit entendre la victime, et ce
n'était pas même une plainte... c'était une prière qu'il adressait aux
dieux, implorant leur pardon pour ses tourmenteurs...

Les Romains, loin d'être apaisés par cette divine mansuétude,
redoublèrent de violences et d'outrages...

Des infâmes crachèrent au visage de Jésus...[39]

[Note 37: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 31.]

[Note 38: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 32.]

[Note 39: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 35.]

Geneviève n'aurait pu supporter plus longtemps la vue de ces
monstruosités si les dieux n'y eussent mis un terme; elle entendit dans
la rue un grand tumulte, et vit arriver le docteur Baruch, le banquier
Jonas et Caïphe, prince des prêtres. Deux hommes de leur suite portaient
une lourde croix de bois, un peu plus haute que la grandeur d'un homme.
À la vue de cet instrument de supplice, les personnes arrêtées au dehors
de la porte du prétoire, et parmi lesquelles se trouvait Geneviève,
crièrent d'une voix triomphante:

--Enfin, voici la croix!... voici la croix!

--Une croix toute neuve et digne d'un roi!

--Et comme roi... le Nazaréen ne dira pas qu'on le traite en mendiant...

Lorsque les Romains entendirent annoncer qu'on apportait la croix, ils
parurent contrariés de ce que leur victime allait leur échapper. Jésus,
au contraire, à ces mots:--Voici la croix!... voici la croix!--se leva
avec une sorte d'allégement, espérant sans doute sortir bientôt de ce
monde-ci... Des soldats lui débandèrent les yeux, lui ôtèrent le manteau
rouge, lui laissant seulement la couronne d'épines sur la tête; de sorte
qu'il resta demi-nu; on le conduisit ainsi jusqu'à la porte du prétoire,
où se tenaient les hommes qui venaient d'apporter la croix.

Le docteur Baruch, le banquier Jonas et le prince des prêtres, Caïphe,
dans leur haine toujours inassouvie, échangeaient des regards
triomphants, en se montrant le jeune maître de Nazareth, pâle, sanglant
et dont les forces semblaient être à bout. Ces pharisiens impitoyables
ne purent résister au cruel plaisir d'outrager encore la victime, le
banquier Jonas lui dit:

--Tu vois, audacieux insolent, à quoi mènent les injures contre les
riches; tu ne les railles plus à cette heure? tu ne les compares plus à
des chameaux incapables de passer par le trou d'une aiguille! C'est
grand dommage que l'envie de plaisanter te soit passée!

--Es-tu satisfait, à cette heure,--ajouta le docteur Baruch,--d'avoir
traité les docteurs de la loi de fourbes et d'hypocrites, aimant à avoir
la première place aux festins?... Ils ne te disputeront pas du moins ta
place sur la croix.

--Et les prêtres!--ajouta le seigneur Caïphe,--c'étaient aussi des
fourbes qui dévoraient les maisons des veuves, sous prétexte de longues
prières... des hommes endurcis, moins pitoyables que les païens
samaritains... des stupides à l'esprit assez étroit pour observer
pieusement le sabbat... des orgueilleux qui faisaient devant eux sonner
les trompettes pour annoncer leurs aumônes!... Tu te croyais bien fort,
tu faisais l'audacieux... à la tête de ta bande de gueux, de scélérats
et de prostituées que tu recrutais dans les tavernes, où tu passais tes
jours et tes nuits! Où sont-ils à cette heure tes partisans? Appelle-les
donc! qu'ils viennent te délivrer!

La foule n'avait pas la haine aussi patiente que les pharisiens, qui se
plaisaient à torturer lentement leur victime; aussi l'on entendit
bientôt crier avec fureur:

--À mort... le Nazaréen! à mort!

--Hâtons-nous!... Est-ce qu'on voudrait lui faire grâce en retardant
ainsi son supplice?

--Il n'expirera pas tout de suite... on aura encore le temps de lui
parler lorsqu'il sera cloué sur la croix.

--Oui, hâtons-nous!... sa bande de scélérats, un moment effrayée,
pourrait tenter de venir l'enlever......

--À quoi bon d'ailleurs lui adresser la parole? on voit bien qu'il ne
veut pas répondre.

--À mort! à mort!

--Et il faut qu'il porte lui-même sa croix jusqu'au lieu du supplice...

La proposition de cette nouvelle barbarie fut accueillie par les
applaudissements de tous. On fit sortir Jésus de la cour du prétoire, et
l'on plaça la croix sur l'une de ses épaules saignantes... La douleur
fut si aiguë, le poids de la croix si lourd, que le malheureux fléchit
d'abord les genoux et faillit tomber à terre; mais trouvant de nouvelles
forces dans son courage et sa résignation, il parut se raidir contre la
souffrance, et, courbé sous le fardeau, il commença de cheminer
péniblement. La foule et l'escorte de soldats romains criaient en le
suivant:

--Place! place au triomphe du roi des Juifs!...

Le triste cortége se mit en marche pour le lieu du supplice, situé en
dehors de la porte Judiciaire, quitta le riche quartier du Temple, et
poursuivit sa route à travers une partie de la ville beaucoup moins
riche et très-populeuse; aussi, à mesure que l'escorte pénétrait dans le
quartier des pauvres gens, Jésus recevait du moins quelques marques
d'intérêt de leur part.

Geneviève vit grand nombre de femmes, debout au seuil de leur porte,
gémir sur le sort du jeune maître de Nazareth; elles se ressouvenaient
qu'il était l'ami des pauvres mères et des enfants; aussi, beaucoup de
ces innocents envoyèrent en pleurant des baisers à _ce bon Jésus_, dont
ils savaient par coeur les simples et touchantes paraboles.

Mais, hélas! presque à chaque pas, vaincu par la douleur, écrasé sous le
poids qu'il portait, le fils de Marie s'arrêtait en trébuchant... enfin,
les forces lui manquant tout à fait, il tomba sur les genoux, puis sur
les mains, et son front heurta la terre.

Geneviève le crut mort ou expirant; elle ne put retenir un cri de
douleur et d'effroi; mais il n'était pas mort... Son martyre et son
agonie devaient se prolonger encore; les soldats romains qui le
suivaient, ainsi que les pharisiens, lui crièrent:

--Debout! debout, fainéant! tu feins de tomber pour ne pas porter ta
croix jusqu'au bout!...

--Toi qui reprochais aux princes des prêtres de lier sur le dos de
l'homme des fardeaux insupportables auxquels ils ne touchaient pas du
bout du doigt,--dit le docteur Baruch,--voici que tu fais comme eux en
refusant de porter ta croix!

Jésus, toujours agenouillé, et le front penché vers la terre, s'aida de
ses deux mains pour tâcher de se relever, ce qu'il fit à grand'peine;
puis, encore tout chancelant, il attendit qu'on lui eût placé la croix
sur les épaules; mais à peine fut-il de nouveau chargé de ce fardeau,
que, malgré son courage et sa bonne volonté, il ploya et tomba une
seconde fois comme écrasé sous ce poids.

--Allons,--dit brutalement l'officier romain,--il est fourbu!

--Seigneur Baruch,--s'écria un des émissaires, qui n'avait, non plus que
les pharisiens, quitté la victime,--voyez-vous cet homme en manteau
brun, qui passe si vite en détournant la tête comme s'il ne voulait pas
être reconnu? je l'ai souvent vu aux prêches du Nazaréen... si on le
forçait de porter la croix?

--Oui,--dit Baruch--appelez-le...

--Eh! Simon!--cria l'émissaire,--eh! Simon, le Cyrénéen! vous qui
preniez votre part des prédications du Nazaréen, venez donc à cette
heure prendre part du fardeau qu'il porte[40]...

[Note 40: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 32.]

À peine cet homme eut-il appelé Simon, que beaucoup de gens parmi la
foule crièrent comme lui:

--Eh! Simon... Simon!...

Celui-ci, au premier appel de l'émissaire, avait hâté sa marche, comme
s'il n'eût rien entendu; mais lorsqu'un grand nombre de voix crièrent
son nom, il revint sur ses pas, se dirigea vers l'endroit où se tenait
Jésus, et s'approcha d'un air troublé.

--On va crucifier Jésus de Nazareth, de qui tu aimais tant à écouter la
parole,--lui dit le banquier Jonas en raillant;--c'est ton ami, ne
l'aideras-tu pas à porter sa croix?

--Je la porterai seul,--répondit le Cyrénéen, ayant le courage de jeter
un coup d'oeil de pitié sur le jeune maître, qui toujours agenouillé,
semblait prêt à défaillir.

Simon, s'étant chargé de la croix, marcha devant Jésus, et le cortège
poursuivit sa route.

À cent pas plus loin, au commencement de la rue qui conduit à la porte
Judiciaire, en passant devant une boutique de marchand d'étoffes de
laine, Geneviève vit sortir de cette boutique une femme, d'une figure
vénérable... Cette femme, à la vue de Jésus, pâle, affaibli, sanglant,
ne put retenir ses larmes; seulement alors, l'esclave, qui jusqu'alors
avait oublié qu'elle pouvait être recherchée par les ordres du seigneur
Grémion, son maître, se souvint de l'adresse que sa maîtresse Aurélie
lui avait donnée de la part de Jeane, lui disant que Véronique, sa
nourrice, tenant une boutique près la porte Judiciaire, pourrait lui
donner un asile.

Mais Geneviève en ce moment ne songea pas à profiter de cette chance de
salut. Une force invincible l'attachait aux pas du jeune maître de
Nazareth, qu'elle voulait suivre jusqu'à la fin. Elle vit alors
Véronique s'approcher en pleurant de Jésus, dont le front était baigné
d'une sueur ensanglantée, et essuyer d'une toile de lin le visage du
pauvre martyr, qui remercia Véronique par un sourire d'une bonté
céleste.

À plusieurs pas de là, et toujours dans la rue qui conduisait à la porte
Judiciaire, Jésus passa devant plusieurs femmes qui pleuraient; il
s'arrêta un moment, et dit à ces femmes, avec un accent de tristesse
profonde:

«--Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi! mais pleurez sur
vous-mêmes, pleurez sur vos enfants; car il viendra un temps où l'on
dira: Heureuses les stériles! Heureuses les entrailles qui n'ont pas
porté d'enfants! Heureuses les mamelles qui n'ont point allaité[41]!»

Puis Jésus, quoique brisé par la souffrance, se redressant d'un air
inspiré, les traits empreints d'une douleur navrante, comme s'il avait
conscience des effroyables malheurs qu'il prévoyait, s'écria d'un ton
prophétique, qui fit tressaillir les pharisiens eux mêmes:

«--Oui, les temps approchent où les hommes, dans leur effroi, diront aux
montagnes: Tombez sur nous!... et aux collines: Couvrez nous![42]»

[Note 41: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 27, 30.]

[Note 42: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 31.]

Et Jésus, baissant la tête sur sa poitrine, poursuivit péniblement sa
marche au milieu du silence de stupeur et d'épouvante qui avait succédé
à ses paroles prophétiques. Le cortége continuait de gravir la rue
rapide qui conduit à la porte Judiciaire, sous laquelle on passe pour
monter au Golgotha, colline située hors de la ville et au sommet de
laquelle sont dressées les croix des suppliciés.

Geneviève remarqua que la foule, d'abord si lâchement hostile à Jésus,
commençait, à mesure qu'approchait l'heure du supplice, à s'émouvoir et
à gémir sur le sort de la victime; ces malheureux comprenaient sans
doute, mais, hélas! trop tard, qu'en laissant mettre à mort l'ami des
pauvres et des affligés, non-seulement ils se privaient d'un défenseur,
mais que, par leur honteuse ingratitude, ils glaceraient peut-être à
l'avenir les âmes généreuses qui se seraient dévouées pour eux.

Lorsque l'on eut passé sous la voûte de la porte Judiciaire, on commença
de gravir la montée du Calvaire; cette pente était si rapide que souvent
Simon, le Cyrénéen, toujours chargé de la croix de Jésus, fut obligé de
s'arrêter, ainsi que le jeune maître lui-même... Celui-ci semblait avoir
à peine conservé assez de forces pour pouvoir atteindre au sommet de
cette colline aride, couverte de pierres roulantes, et où croissaient ça
et là quelques buissons d'une pâle verdure... Le ciel s'était couvert de
nuages épais, un jour sombre, lugubre, jetait sur toutes choses un voile
de tristesse... Geneviève, à sa grande surprise, remarqua vers le sommet
du Calvaire deux autres croix dressées en outre de celle qui devait être
élevée pour Jésus. Dans son étonnement, elle s'informa à une personne de
la foule, qui lui répondit:

--Ces croix sont destinées à deux voleurs, qui doivent être crucifiés en
même temps que le Nazaréen.

--Et pourquoi supplicie-t-on ces voleurs en même temps que le jeune
maître?--demanda l'esclave.

--Parce que les pharisiens, hommes de justice, de sagesse et de piété,
ont voulu que le Nazaréen fût accompagné jusqu'à la mort par ces
misérables qu'il fréquentait durant sa vie.

Geneviève se retourna pour savoir qui lui faisait cette réponse; elle
reconnut un des deux émissaires.

--Oh! les hommes impitoyables!--pensa l'esclave.--ils trouvent moyen
d'outrager Jésus jusque dans sa mort.

Lorsque les soldats romains qui escortaient le jeune maître arrivèrent,
suivis de la foule de plus en plus silencieuse et attristée, au sommet
du Calvaire, ainsi que le docteur Baruch, le banquier Jonas et le
grand-prêtre Caïphe, tous trois jaloux d'assister à l'agonie et à la
mort de leur victime, Geneviève aperçut les deux voleurs destinés au
supplice, garrottés et entourés de gardes; ils étaient livides, et
attendaient leur sort avec une terreur mêlée de rage impuissante.

À un signe de l'officier romain, chef de l'escorte, les bourreaux
ôtèrent les deux croix des trous où elles avaient été d'abord placées et
dressées, les couchèrent par terre; puis, se saisissant des condamnés,
malgré leurs cris, leurs blasphèmes et leur résistance désespérée, ils
les dépouillèrent de leurs vêtements et les étendirent sur les croix;
puis, tandis que des soldats les y maintenaient, les bourreaux, armés de
longs clous et de lourds marteaux, clouaient sur la croix, par les pieds
et par les mains, ces malheureux qui poussaient des hurlements de
douleur. Par ce raffinement de barbarie on rendait le jeune maître de
Nazareth témoin du sort qu'il allait bientôt subir lui-même; aussi, à la
vue des souffrances de ces deux compagnons de supplice, Jésus ne put
retenir ses larmes; puis il cacha son visage entre ses mains, pour
échapper à cette pénible vision.

Les deux voleurs crucifiés, on redressa leurs croix, sur lesquelles ils
se tordaient en gémissant, elles furent enfoncées en terre et affermies
au moyen de pierres et de pieux.

--Allons, Nazaréen,--dit l'un des bourreaux à Jésus en s'approchant de
lui, tenant d'une main son lourd marteau, de l'autre plusieurs grands
clous,--allons, es-tu prêt? Va-t-il falloir user de violence envers toi
comme envers tes deux compagnons?

--De quoi se plaignent-ils?--répondit l'autre bourreau;--l'on est
pourtant si à l'aise sur une croix... les bras étendus, comme un homme
qui se détire après un long sommeil!...

Jésus ne répondit pas; il se dépouilla de ses vêtements, se plaça
lui-même sur l'instrument de son supplice, étendit ses bras en croix, et
tourna vers le ciel ses yeux noyés de larmes...

Geneviève vit alors les deux bourreaux s'agenouiller de chaque côté du
jeune maître de Nazareth, et saisir leurs longs clous, leurs lourds
marteaux... L'esclave ferma les yeux... mais elle entendit les coups
sourds des marteaux faisant pénétrer les clous dans la chair vive,
tandis que les deux voleurs crucifiés continuaient de pousser des
hurlements de douleur... Le bruit des coups de marteau cessa; Geneviève
ouvrit les yeux... La croix à laquelle on avait attaché le jeune maître
de Nazareth venait d'être dressée et placée au milieu de celles des deux
autres crucifiés.

Jésus, le front couronné d'épines, ses longs cheveux blonds collés à ses
tempes par une sueur mêlée de sang, la figure livide et empreinte d'une
douleur effrayante, les lèvres bleuâtres, semblait au moment d'expirer;
tout le poids de son corps pesant sur ses deux mains clouées à la croix,
ainsi que ses pieds, et d'où le sang ruisselait, ses bras se
raidissaient par de violents mouvements convulsifs, tandis que ses
genoux à demi fléchis s'entre-choquaient de temps à autre.

Alors Geneviève entendit la voix déjà presque agonisante des deux
voleurs qui, s'adressant à Jésus, lui disaient:

--Maudit sois-tu... Nazaréen! maudit sois-tu, toi, qui nous disais que
les premiers seraient les derniers... et les derniers les premiers!...
nous voici crucifiés... que peux-tu faire pour nous?

--Maudit sois-tu, toi, qui promettais la consolation aux
affligés!--reprit l'autre voleur...--nous voici crucifiés, où est notre
consolation?

--Maudit sois-tu... toi qui nous disais que ceux-là seuls qui sont
malades ont besoin de médecin!... nous voici malades... où est le
médecin?

--Maudit sois-tu... toi qui nous disais que le bon pasteur abandonne son
troupeau pour chercher une seule brebis égarée!... nous sommes égarés,
et toi, le bon pasteur, tu nous laisses aux mains des bouchers[43]!

Et ces misérables ne furent pas les seuls à insulter l'agonie de Jésus;
car, chose horrible, à laquelle Geneviève, à l'heure où elle écrit ceci,
peut à peine croire, le docteur Baruch, le banquier Jonas et Caïphe le
prince des prêtres, se joignirent aux deux voleurs pour railler et
outrager le jeune maître de Nazareth au moment où il allait rendre
l'âme[44].

[Note 43: «Et les deux voleurs crucifiés auprès de Jésus
l'accablaient de railleries et de reproches.» (_Évangile selon saint
Matthieu_, ch. XXVII, v. 46.)]

[Note 44: «Les princes des prêtres, les docteurs de la loi et les
sénateurs se moquaient de Jésus sur la croix en disant: Il a sauvé les
autres et il ne peut pas se sauver lui-même.» Etc. (_Évangile selon
saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 40, 42.)]

--Oh! Jésus de Nazareth! Jésus le messie! Jésus le prophète! Jésus le
sauveur du monde!--disait Caïphe en raillant,--comment n'as-tu pas
prophétisé ton sort?... Pourquoi ne commences-tu pas par te sauver
toi-même, toi qui devais sauver le monde?

--Tu te dis le fils de Dieu, ô Nazaréen le divin!--ajoutait le banquier
Jonas;--nous croirons à ta céleste puissance si tu descends de ta
croix... Nous ne te demandons que ce petit prodige!... Voyons, fils de
Dieu... descends! descends donc! Quoi! tu préfères rester cloué sur
cette poutre, comme un oiseau de nuit à la porte d'une grange?... Libre
à toi... on pourra t'appeler Jésus le crucifié... mais jamais Jésus le
fils de Dieu....

--Tu te montrais si confiant dans le Seigneur!--ajouta le docteur
Baruch;--appelle-le donc à ton secours! S'il te protége, si tu es
véritablement son fils, que ne tonne-t-il contre nous, tes meurtriers?
Que ne change-t-il cette croix en un buisson de roses, d'où tu
t'élancerais radieux vers le ciel?

Les huées, les railleries des soldats romains accompagnaient ces lâches
outrages des pharisiens; soudain Geneviève vit Jésus se raidir de tous
ses membres, faire un dernier effort pour lever vers le ciel sa tête
appesantie.... Une dernière lueur illumina son céleste regard, un
sourire navrant contracta ses lèvres, et il murmura d'une voix éteinte:

--«Seigneur!... Seigneur! ayez pitié de moi!»

Puis sa tête retomba sur sa poitrine... l'ami des pauvres et des
affligés avait cessé de vivre!

Geneviève s'agenouilla et fondit en larmes. À ce moment elle entendit
une voix s'écrier derrière elle:

--La voici, l'esclave fugitive! Oh! j'étais certain de la retrouver sur
les traces de ce maudit Nazaréen, dont on vient enfin de faire bonne
justice. Saisissez-la! liez-lui les mains derrière le dos; oh! cette
fois, ma vengeance sera terrible.

Geneviève se retourna et vit son maître, le seigneur Grémion.

--Maintenant,--dit Geneviève,--je peux mourir... puisqu'il est mort,
celui-là qui avait promis aux esclaves de briser leurs
fers..............

Geneviève, quoiqu'elle ait eu à endurer les plus cruels traitements de
la part de son maître, Geneviève n'est pas morte, puisqu'elle a écrit ce
récit pour son mari Fergan.

Après avoir ainsi raconté ce qu'elle a su et ce qu'elle a vu de la vie
et de la mort du jeune maître de Nazareth, elle croirait téméraire
d'oser parler de ce qui lui est arrivé à elle-même, depuis le triste
jour où elle a vu expirer sur la croix l'ami des pauvres et des
affligés; Geneviève dira seulement que, prenant exemple sur la
résignation de Jésus, elle endura patiemment les cruautés du seigneur
Grémion, par attachement pour sa maîtresse Aurélie, souffrant tout afin
de ne pas la quitter; aussi, elle est restée l'esclave de la femme de
Grémion, pendant les deux ans qu'elle a demeuré en Judée.

Grâce à l'ingratitude humaine, six mois après la mort du pauvre jeune
homme de Nazareth, son souvenir était effacé de la mémoire des
hommes[45]. Quelques-uns de ses disciples seulement conservèrent
pieusement sa souvenance; aussi, bien souvent Geneviève se disait en
soupirant:

--Pauvre jeune maître, de Nazareth! lorsqu'il annonçait qu'un jour les
fers des esclaves seraient brisés, il écoutait le voeu de son âme
angélique; mais l'avenir devait démentir cette généreuse espérance.

[Note 45: L'arrêt qui avait frappé le maître porta d'abord un grand
découragement chez la plupart de ses disciples; les troupes nombreuses,
et en apparence si dévouées, qu'on avait vues de tous côtés accourir à
sa voix, s'étaient dispersées; elles avaient cru à la formation
extérieure et soudaine du royaume de Dieu, d'un nouvel état de société
qui, selon la parole du Fils de Marie, aurait porté _les derniers à la
première place_; mais le cours naturel des choses renversait encore
leurs espérances et leur faisait confondre le nouveau Christ avec tous
les autres messies dont les promesses et les efforts étaient restés sans
résultat mémorable. L'émotion produite par la mort de Jésus n'avait
laissé dans le pays presque aucune trace; elle s'était perdue dans une
foule d'autres émotions. (Salvador, _Jésus-Christ et sa Doctrine_, v. 2,
p. 212.)]

En effet, lorsque, après deux années passées en Judée avec sa maîtresse
Aurélie, Geneviève revint dans les Gaules, elle y retrouva l'esclavage,
aussi affreux, plus affreux peut-être que par le passé.

Geneviève a joint à ce récit, qu'elle a écrit pour son mari Fergan, une
petite croix d'argent qui lui a été donnée par Jeane, femme du seigneur
Chusa, peu de temps après la mort du jeune homme de Nazareth. Quelques
personnes (et Jeane était de ce nombre) qui conservaient un pieux
respect pour le souvenir de l'ami des affligés, firent fabriquer de ces
petites croix en commémoration de l'instrument du supplice de Jésus, et
les portèrent ou les distribuèrent, après être allées les déposer au
sommet du Calvaire; sur la terre où avait coulé le sang de ce juste.

Geneviève ne sait si elle doit être mère un jour; si elle a ce bonheur
(est-ce un bonheur pour l'esclave de mettre au jour d'autres esclaves?),
elle aura ajouté cette petite croix d'argent aux reliques de famille que
doit se transmettre de génération en génération la descendance de Joel,
le brenn de la tribu de Karnak.

Puisse cette petite croix être le symbole du futur affranchissement de
cette vieille et héroïque race gauloise!... Puissent se réaliser un jour
pour les enfants de nos enfants ces paroles de Jésus:--_Les fers des
esclaves seront brisés!_

FIN DE LA CROIX D'ARGENT.



Moi, Fergan, époux de Geneviève, j'ajoute ce peu de mots à ce récit:

Quarante ans se sont passés depuis que ma bien-aimée femme, toujours
regrettée, a raconté dans cet écrit ce qu'elle avait vu pendant son
séjour en Judée.

L'espoir que Geneviève avait conçu, d'après ces paroles de Jésus:--_Les
fers des esclaves seront brisés,_--ne s'est pas réalisé... ne se
réalisera sans doute jamais; car depuis quarante ans l'esclavage
subsiste toujours.... Depuis quarante ans je tourne incessamment ma
navette pour mes maîtres, de même que mon fils Judicaël tourne la
sienne, puisqu'il est, comme son père, esclave tisserand.

Pauvre enfant de ma vieillesse (car il y a douze ans que Geneviève est
morte en te mettant au monde), tu es peut-être encore plus chétif et
plus craintif que moi.... Hélas! ainsi que l'avait prévu mon aïeul
Sylvest, notre race a de plus en plus dégénéré. Je n'aurai donc pas à te
faire, comme nos ancêtres de race libre ou esclave, mais toujours
vaillante, d'héroïques ou tragiques récits sur ma vie.... Ma vie, tu la
connais, mon fils, et dussé-je vivre cent ans, elle serait ce qu'elle a
été jusqu'ici, et du plus loin qu'il m'en souvienne:

«Chaque matin me lever à l'aube pour tisser la toile, et me coucher le
soir; interrompre les longues heures de mon travail monotone pour manger
une maigre pitance; être parfois battu, par suite du caprice ou de la
colère du maître.»

Telle a été ma condition depuis que je me connais, mon pauvre enfant!
telle sera sans doute la tienne....

Hélas! Gaulois dégénérés, ni toi, ni moi, nous n'aurons rien à ajouter à
la tradition de nos aïeux.

J'écris et je signe ceci quarante ans après que ma femme Geneviève a vu
mettre à mort ce jeune homme de Nazareth.

À toi, mon fils Judicaël, moi Fergan, fils de Péaron, je lègue, pour que
tu les conserves et les transmettes à ta descendance, ces récits de
notre famille et ces reliques:--_la faucille d'or_ de notre aïeule
_Hêna,--la clochette d'airain_ de mon aïeul _Guilhern,--le collier de
fer_ de notre aïeul _Sylvest,--et la petite croix d'argent_ que m'a
laissée _Geneviève_.


Moi, Gomer, fils de Judicaël, j'avais dix-sept ans lorsque mon père est
mort... il y a de cela (aujourd'hui où j'écris ceci) cinquante ans.

Ainsi que mon père l'avait prévu, ma vie d'esclavage a été, comme la
sienne, monotone et morne, ainsi que celle d'une bête de somme ou de
labour.

Je rougis de honte en songeant que ni moi, ni toi sans doute, mon fils
Médérik, nous n'aurons rien à ajouter aux récits de nos aïeux; car,
hélas! ils ne sont pas encore venus, et ils ne viendront peut-être
jamais, ces temps dont parlait notre aïeule Geneviève, sur la foi de
celui qu'elle appelle dans ses récits le jeune maître de Nazareth, et
qui prophétisait qu'un jour les _fers des esclaves seraient brisés_.

À toi donc, mon fils Médérik, moi, Gomer, fils de Judicaël, je lègue,
pour que tu les conserves et les transmettes à notre descendance, ces
reliques et ces récits de notre famille.



CHERS LECTEURS,

L'histoire de notre famille de prolétaires entre dans une nouvelle
période; à force de luttes contre les Romains, la Gaule a reconquis
presque toutes ses libertés; le _colonat_ a remplacé l'antique
esclavage. Plusieurs descendants de Joel, le brenn de la tribu de
Karnak, ont pris part à ces combats héroïques livrés au nom de
l'indépendance de la Gaule; elle respire enfin dans la plénitude de sa
force et de son droit.

Mais un nouvel ennemi commence à poindre à l'horizon; cet ennemi, c'est
l'homme du Nord, c'est le Frank, c'est le cosaque de ce temps-là. Attiré
de ses froides et sombres forêts septentrionales vers la Gaule au doux
ciel, à la terre fertile, par quel prodige de malheur le Frank, ce
barbare, ce cosaque, doit-il dans l'avenir nous dépouiller de notre sol,
de notre liberté, nous Gaulois, et nous imposer son impitoyable conquête
durant treize siècles? Par quel prodige de malheur la Gaule, après
avoir, grâce à des insurrections sans nombre, secoué le joug des
Romains, le plus redoutable peuple de l'univers, va-t-elle se courber de
nouveau sous le joug d'oppresseurs, aussi sauvages, aussi peu nombreux
que les Romains étaient puissants et civilisés? Permettez-moi de vous
rappeler ces lignes déjà citées, écrites par M. Guizot en 1829:

«La révolution de 89 a été une guerre, la vraie guerre, telle que le
monde la connaît, entre peuples étrangers. Depuis plus de treize cents
ans, _la France contenait deux peuples_: un peuple VAINQUEUR et un
peuple VAINCU. Depuis plus de treize cents ans _le peuple vaincu luttait
pour secouer le joug du peuple vainqueur_. NOTRE HISTOIRE EST L'HISTOIRE
DE CETTE LUTTE. De nos jours une bataille décisive a été livrée; elle
s'appelle la révolution. FRANCS et _Gaulois_ SEIGNEURS et _paysans_,
NOBLES et _roturiers_, tous, bien longtemps avant cette révolution,
s'appelaient également Français, avaient également la France pour
patrie. Treize siècles se sont employés parmi nous à fondre dans une
même nation la race _conquérante_ et la _race conquise_, les vainqueurs
et les vaincus; _mais la division primitive a traversé le cours des
siècles et a résisté à leur action; la lutte a continué dans tous les
âges, sous toutes les formes, avec toutes les armes_; et lorsqu'on 1789,
les députés de la France entière ont été réunis dans une seule
assemblée, les deux peuples se sont hâtés de reprendre leur vieille
querelle. Le jour de la vider était enfin venu.» (GUIZOT, _Du
Gouvernement de la France depuis la restauration, et du ministère
actuel_, 1829.)

Oui, en vertu de quelle mystérieuse fatalité nous Gaulois, après avoir
si vaillamment reconquis noire liberté sur les Romains, avons-nous été
vaincus, conquis, dépouillés, asservis par celle royauté, par cette
aristocratie de race franque? Oui, en vertu de quelle mystérieuse
fatalité notre peuple gaulois, continuant de se montrer le plus brave
des peuples, a-t-il été obligé de lutter opiniâtrement jusqu'à notre
immortelle révolution de 89 et 92? de lutter _pendant treize siècles_
enfin contre ses nouveaux conquérants, au lieu de se débarrasser d'eux
_en moins de trois cents ans_, ainsi qu'ils s'étaient débarrassés de la
domination romaine?

Le secret de cette mystérieuse fatalité qui nous a livrés à nos
oppresseurs, vous le verrez se dévoiler durant le cours de ces récits...
ce secret vous le trouverez À ROME, cet antique foyer de la tyrannie
païenne et universelle, le foyer de la tyrannie inquisitoriale et
jésuitique, non moins universelle[46].

[Note 46: «_Il faut faire à l'intérieur de la France_ LA GUERRE DE
ROME,» a dit M. de Montalembert à l'Assemblée nationale.--Tous le voyez,
lorsqu'il s'agit d'oppression, d'asservissement moral ou matériel, c'est
ROME, toujours ROME! que les ultramontains invoquent contre la
France!...]

Voilà pourquoi j'ai voulu montrer _au vrai_ la divine morale de Jésus
dans sa première et sublime simplicité; de sorte qu'en comparant plus
tard la doctrine chrétienne, cette doctrine d'égalité, de fraternité de
renoncement, de charitable et surtout d'ineffable tolérance, en
comparant, dis-je, cette doctrine à la vie publique, politique et
HISTORIQUE d'un grand nombre de papes et de membres du haut clergé
catholique, _de princes des prêtres_, comme disait le jeune maître de
Nazareth, vous reconnaîtrez qu'à chaque siècle ils s'éloignaient de plus
en plus de la céleste morale de l'Évangile. Oui, ceux-là, les
successeurs du Christ, qui tant de fois avait proclamé--_que les fers
des esclaves devaient être brisés_,--_que l'esclave était l'égal de son
maître_,--ceux-là, ces renégats, infâmes complices des Franks
conquérants, possédèrent aussi tour à tour des esclaves, des serfs et
des vassaux jusques en 1789; il y a soixante ans de cela... pas
davantage.

C'est donc à Rome, je vous le répète, que nous trouverons le secret de
cette mystérieuse fatalité qui a fait pendant treize siècles peser sur
la Gaule asservie, plongée dans une ignorance et une superstition
odieusement calculées, le joug affreux de la conquête franque, sacrée, à
Reims, il y a treize siècles, par l'horrible complicité des évêques
romains, conquête sacrée par eux comme une possession de DROIT DIVIN,
d'où devait ressortir le prétendu _droit divin_ de ces rois barbares
étrangers à la Gaule, droit souverain et absolu, encore invoqué de nos
jours au nom du principe de la légitimité.

Voici encore pourquoi j'essaye dans le récit suivant de vous retracer
les moeurs des Franks, ces cosaques du temps passé, environ cent
cinquante ans avant leur conquête des Gaules; la connaissance de ces
moeurs, plus épouvantables peut-être dans leur férocité sauvage que les
moeurs romaines dans leur férocité civilisée, vous fera comprendre ce
débordement de pillage, de massacres, de meurtres, d'incestes, de
fratricides, de parricides, qui ont dans la suite des siècles
ensanglanté, déshonoré l'histoire de ces rois de race franque, devenus
(ne l'oublions jamais), devenus NOS ROIS DE DROIT DIVIN _par l'infernale
complicité_ DE ROME; oui, car sans la connaissance de ces moeurs
primitives de nos vainqueurs, de nos seigneurs et maîtres, vous
admettriez avec peine la réalité des faits affreux qui doivent plus tard
se produire devant vous.

Enfin, dans le récit suivant, vous verrez pour la première fois
apparaître un _Neroweg_ (plus tard sire, seigneur, baron, _comte de
Plouernel_), personnage qui pose et résume par lui d'abord, et ensuite
par sa descendance, l'antagonisme de la race franque et de la race
gauloise, antagonisme qui, commençant ainsi au troisième siècle, se
poursuit à travers les âges entre la famille du _conquis_ et la famille
_conquérante_, jusqu'à la rencontre de M. le comte Neroweg de Plouernel
et de M. Lebreau, marchand de toile de la rue Saint-Denis, à Paris.

EUGÈNE SUE.

Paris, 1er juin 1850.




L'ALOUETTE DU CASQUE,
OU
VICTORIA, LA MÈRE DES CAMPS.
(DE L'AN 130 À L'AN 395 DE L'ÈRE CHRÉTIENNE.)




CHAPITRE PREMIER.

_Justin_, _Aurel_, _Ralf_, descendants du brenn de la tribu de
Karnak.--_Scanvoch_, libre soldat.--_Vindex, Civilis, Marik_, héros de
la Gaule redevenue libre.--_Velléda._--_Victoria, la mère des camps_,
soeur de lait de Scanvoch.--Scanvoch va porter un message au camp des
Franks.--La légende d'_Hêna_, la vierge de l'île de Sên.--Les
_Écorcheurs_.--Ce que font les Franks des prisonniers gaulois.--La
chaudière infernale.--_Victoria.--Tetrik_.--La taverne de l'île du
Rhin.--Les Bohémiennes hongroises.--Scanvoch aborde au camp des Franks.


Moi, descendant de Joel, le brenn de la tribu de Karnak, moi,
_Scanvoch_, redevenu libre par le courage de mon père _Ralf_ et les
vaillantes insurrections gauloises, arrivées de siècle en siècle,
j'écris ceci deux cent soixante-quatre ans après que mon aïeule
Geneviève, femme de Fergan, a vu mourir en Judée, sur le Calvaire, Jésus
de Nazareth.

J'écris ceci cent trente-quatre ans après que _Gomer_, fils de
_Judicaël_ et petit-fils de Fergan, esclave comme son père et son
grand-père, écrivait à son fils _Médérik_ qu'il n'avait à ajouter que le
monotone récit de sa vie d'esclave à l'histoire de notre famille.

Médérik, mon aïeul, n'a rien ajouté non plus à notre légende; son fils
_Justin_ y avait fait seulement tracer ces mots par une main étrangère:

«Mon père Médérik est mort esclave, combattant, comme _Enfant du Gui_,
pour la liberté de la Gaule; il m'a dit avoir été poussé à la révolte
contre l'oppression étrangère par les récits de la vaillance de nos
aïeux libres et par la peinture des souffrances de nos pères esclaves.
Moi, son fils Justin, colon du fisc, mais non plus esclave, j'ai fait
consigner ceci sur les parchemins de notre famille; je les transmettrai
fidèlement à mon fils _Aurel_, ainsi que la _faucille d'or_, _la
clochette d'airain_, _le morceau de collier de fer_, et _la petite croix
d'argent_, que j'ai pu conserver.»

Aurel, fils de Justin, colon comme son père, n'a pas été plus lettré que
lui; une main étrangère avait aussi tracé ces mots à la suite de notre
légende:

«Ralf, fils d'Aurel, le colon, s'est battu pour l'indépendance de son
pays; Ralf, devenu tout à fait libre par la force des armes gauloises et
de la guerre sainte prêchée par nos druides vénérés, a été aussi obligé
de prier un ami de tracer ces mots sur nos parchemins pour y constater
la mort de son père Aurel: Mon fils Scanvoch, plus heureux que moi,
pourra, sans recourir à une main étrangère, écrire dans nos récits de
famille la date de ma mort, à moi, Ralf, le premier homme de la
descendance de Joel, le brenn de la tribu de Karnak, qui ait reconquis
une entière liberté. Je déclare ici, comme plusieurs de nos aïeux, que
c'est le récit de la vaillance et du martyre de nos ancêtres, réduits en
servitude, qui m'a fait prendre, comme à tant d'autres, les armes contre
les Romains.»

Moi, donc, Scanvoch, fils d'Aurel, j'ai effacé de notre légende et
récrit moi-même les lignes précédentes, jadis tracées par la main
d'autrui, qui mentionnaient la mort et les noms de nos aïeux, Justin,
Aurel, Ralf. Ces trois générations remontaient à Médérik, fils de Gomer,
lequel était fils de Judicaël et petit-fils de Fergan, dont la femme
Geneviève a vu mettre à mort, en Judée, Jésus de Nazareth, il y a
aujourd'hui deux cent soixante-quatre ans.

Mon père Ralf m'a aussi remis nos saintes reliques à nous:

_La petite faucille d'or_ de notre aïeule Hêna, la vierge de l'île de
Sên.

_La clochette d'airain_ laissée par notre aïeul Guilhern, le seul
survivant des nôtres à la grande bataille de Vannes; jour funeste,
duquel a daté l'asservissement de la Gaule par César, il y a aujourd'hui
trois cent vingt ans.

_Le collier de fer_, signe de la cruelle servitude de notre aïeul
Sylvest.

_La petite croix d'argent_ que nous a léguée notre aïeule Geneviève,
témoin de la mort de Jésus, le charpentier de Nazareth.

Ces récits, ces reliques, je te les léguerai après moi, mon petit
_Aëlguen_, fils de ma bien-aimée femme _Ellèn_, qui t'a mis au monde il
y a aujourd'hui quatre ans.

C'est ce beau jour, anniversaire de ta naissance, que je choisis, comme
jour d'un heureux augure, mon enfant, afin de commencer, pour toi et
pour notre descendance, le récit de ma vie, selon le dernier voeu de
notre aïeul Joel, le brenn de la tribu de Karnak.

Tu t'attristeras, mon enfant, quand tu verras par ces récits que depuis
la mort de Joel jusqu'à celle de mon arrière-grand-père Justin, sept
générations, entends-tu? _sept générations!..._ ont été soumises à un
horrible esclavage; mais ton coeur s'allégera lorsque tu apprendras que
mon bisaïeul et mon aïeul étaient, d'esclaves, devenus colons attachés à
la terre des Gaules, condition encore servile, mais de beaucoup
supérieure à l'esclavage; mon père à moi, redevenu libre, grâce aux
redoutables insurrections des _Enfants du Gui_, soulevés de siècle en
siècle à la voix de nos druides, infatigables et héroïques défenseurs de
la Gaule asservie, m'a légué la liberté, ce bien le plus précieux de
tous; je te le léguerai aussi.

Notre chère patrie a donc, à force de luttes, de persévérance contre les
Romains, successivement reconquis, au prix du sang de ses enfants,
presque toutes ses libertés. Un fragile et dernier lien nous attache
encore à Rome, aujourd'hui notre alliée, autrefois notre impitoyable
dominatrice; mais ce fragile et dernier lien brisé, nous retrouverons
notre indépendance absolue, et nous reprendrons notre antique place à la
tête des grandes nations du monde.

Avant de te faire connaître certaines circonstances de ma vie, mon
enfant, je dois suppléer en quelques lignes au vide que laisse dans
l'histoire de notre famille l'abstention de ceux de nos aïeux qui, par
suite de leur manque d'instruction et du malheur des temps, n'ont pu
ajouter leurs récits à notre légende. Leur vie a dû être celle de tous
les Gaulois qui, malgré les chaînes de l'esclavage, ont, pas à pas,
siècle à siècle, conquis par la révolte et la bataille
l'affranchissement de notre pays.

Tu liras, dans les dernières lignes écrites par notre aïeul Fergan,
époux de Geneviève, que, malgré les serments des _Enfants du Gui_ et de
nombreux soulèvements, dont l'un, et des plus redoutables, eut à sa tête
Sacrovir, ce digne émule du _chef des cent vallées_, la tyrannie de
Rome, imposée depuis César à la Gaule, durait toujours. En vain Jésus,
le charpentier de Nazareth, avait prophétisé les temps où les fers des
esclaves seraient brisés, les esclaves traînaient toujours leurs chaînes
ensanglantées; cependant, notre vieille race, affaiblie, mutilée,
énervée ou corrompue par l'esclavage, mais non soumise, ne laissait
passer que peu d'années sans essayer de briser son joug; les secrètes
associations des _Enfants du Gui_ couvraient le pays et donnaient
d'intrépides soldats à chacune de nos révoltes contre Rome.

Après la tentative héroïque de _Sacrovir_, dont tu verras la mort
sublime dans les récits de notre aïeul Fergan, le chétif et timide
esclave tisserand, d'autres insurrections éclatèrent sous les empereurs
romains Tibère et Claude; elles redoublèrent d'énergie pendant les
guerres civiles qui, sous le règne de _Néron_, divisèrent l'Italie. Vers
cette époque, l'un de nos héros, VINDEX, aussi intrépide que le CHEF DES
CENT VALLÉES ou que Sacrovir, tint longtemps en échec les armées
romaines.--CIVILIS, autre patriote gaulois, s'appuyant sur les
prophéties de VELLÉDA, une de nos druidesses, femme virile et de haut
conseil, digne de la vaillance et de la sagesse de nos mères, souleva
presque toute la Gaule, et commença d'ébranler profondément la puissance
romaine. Plus tard, enfin, sous le règne de l'empereur Vitellius, un
pauvre esclave de labour, comme l'avait été notre aïeul Guilhern, se
donnant comme messie et libérateur de la Gaule, de même que Jésus de
Nazareth s'était donné comme messie et libérateur de la Judée,
poursuivit avec une patriotique ardeur l'oeuvre d'affranchissement
commencée par _le chef des cent vallées_, et continuée par _Sacrovir_,
_Vindex_, _Civilis_ et tant d'autres héros. Cet esclave laboureur, nommé
MARIK, âgé de vingt-cinq ans à peine, robuste, intelligent, d'une
héroïque bravoure, était affilié aux _Enfants du Gui_; nos vénérés
druides, toujours persécutés, avaient parcouru la Gaule pour exciter les
tièdes, calmer les impatients, et prévenir chacun du terme fixé pour le
soulèvement. Il éclate; _Marik_, à la tête de dix mille esclaves,
paysans comme lui, armés de fourches et de faux, attaque, sous les murs
de Lyon, les troupes romaines de Vitellius. Cette première tentative
avorte; les insurgés sont presque entièrement détruits par l'armée
romaine, trois fois supérieure en nombre; loin d'accabler les insurgés
gaulois, cette défaite les exalte; des populations entières se soulèvent
à la voix des druides prêchant la guerre sainte: les combattants
semblent sortir des entrailles de la terre; MARIK se voit bientôt à la
tête d'une nombreuse armée. Doué par les dieux du génie militaire, il
discipline ses troupes, les encourage, leur inspire une confiance
aveugle, marche vers les bords du Rhin, où campait, protégée par ses
retranchements, la réserve de l'armée romaine, l'attaque, la bat, et
force des légions entières, qu'il fait prisonnières, à changer leurs
enseignes pour notre antique coq gaulois. Ces légions romaines, devenues
presque nos compatriotes par leur long séjour dans notre pays,
entraînées par l'ascendant militaire de MARIK, se joignent à lui,
combattent les nouvelles cohortes romaines venues d'Italie, les
dispersent ou les anéantissent. L'heure de la délivrance de la Gaule
allait sonner... MARIK tombe entre les mains de l'immonde empereur
Vespasien, par une lâche trahison... Ce nouveau héros de la Gaule,
criblé de blessures, est livré aux animaux du cirque, comme notre aïeul
Sylvest.

La mort de ce martyr de la liberté exaspère les populations; sur tous
les points de la Gaule de nouvelles insurrections éclatent. La parole de
Jésus de Nazareth, proclamant _l'esclave l'égal de son maître_, commence
à pénétrer dans notre pays, prêchée par des apôtres voyageurs; la haine
contre l'oppression étrangère redouble: attaqués en Gaule de toutes
parts, harcelés de l'autre côté du Rhin par d'innombrables hordes de
Franks, guerriers barbares, venus du fond des forêts du Nord, et
attendant le moment de fondre à leur tour sur la Gaule, les Romains
capitulent avec nous; nous recueillons enfin le fruit de tant de
sacrifices héroïques! Le sang versé par nos pères depuis trois siècles a
fécondé notre affranchissement, car elles étaient prophétiques ces
paroles du chant du _chef des cent vallées_:

_«Coule, coule, sang du captif!--Tombe, tombe, rosée sanglante!--Germe,
grandis, moisson vengeresse!...»_

Oui, mon enfant, elles étaient prophétiques ces paroles; car, c'est en
chantant ce refrain que nos pères ont combattu et vaincu l'oppression
étrangère. Enfin, Rome nous rend une partie de notre indépendance; nous
formons des légions gauloises, commandées par nos officiers; nos
provinces sont administrées par des gouverneurs de notre choix. Rome se
réserve seulement le droit de nommer un _principat_ des Gaules, dont
elle sera suzeraine; on accepte en attendant mieux, ce mieux ne se fait
pas attendre. Épouvantés par nos continuelles révoltes, nos tyrans
avaient peu à peu adouci les rigueurs de notre esclavage; la terreur
devait obtenir d'eux ce qu'ils avaient impitoyablement refusé au bon
droit, à la justice, à la voix suppliante de l'humanité: il ne fut plus
permis au maître, comme du temps de notre aïeul Sylvest et de plusieurs
de ses descendants, de disposer de la vie des esclaves, comme on dispose
de la vie d'un animal. Plus tard, l'influence de la terreur augmentant,
le maître ne put infliger des châtiments corporels à son esclave, que
par l'autorisation d'un magistrat. Enfin, mon enfant, cette horrible loi
romaine, qui, du temps de notre aïeul Sylvest et des sept générations
qui l'ont suivi, déclarait les esclaves hors de l'humanité, disant dans
son féroce langage: _Que l'esclave n'existe pas, qu'il_ N'A PAS DE TÊTE
(_non caput habet_, selon le langage romain), cette horrible loi, grâce
à l'épouvante inspirée par nos révoltes continuelles, s'était à ce point
modifiée, que le code Justinien proclamait ceci:

«La liberté est de droit naturel;--c'est le droit des gens qui a créé la
servitude;--il a créé aussi l'affranchissement, qui est le retour à la
liberté naturelle.»

Hélas! il est sans doute désolant de ne voir triompher les droits sacrés
de l'humanité qu'au milieu de torrents de sang et d'innombrables
désastres! Mais qui doit-on maudire comme les vrais auteurs de tant de
maux? N'est-ce pas l'oppresseur qui courbe son semblable sous le joug
d'un affreux esclavage, qui vit des sueurs de ses frères, qui les
déprave, qui les avilit, qui les martyrise, qui les tue par caprice ou
par cruauté, et les force de reconquérir violemment la liberté qu'on
leur a ravie? Crois-tu, mon enfant, que si la race gauloise asservie
s'était montrée aussi patiente, aussi craintive, aussi résignée que
notre pauvre aïeul _Fergan le tisserand_, notre esclavage eût été jamais
aboli? Non, non, lorsqu'on a fait de vains appels au coeur et à la
raison de l'oppresseur, il ne reste qu'un moyen de briser la tyrannie:
La révolte... la révolte! énergique, opiniâtre, incessante, et tôt ou
tard le bon droit triomphe, comme il a triomphé pour nous! Que le sang
qu'il a coûté retombe sur ceux qui nous avaient asservis!

Ainsi donc, mon enfant, grâce à nos insurrections sans nombre,
l'esclavage était remplacé, par le _colonat_, sous le régime duquel ont
vécu notre bisaïeul Justin et notre aïeul Aurel; c'est-à-dire qu'au lieu
d'être forcés de cultiver, sous le fouet et au seul profit des Romains,
les terres dont ceux-ci nous avaient dépouillés par la conquête, les
_colons_ avaient une petite part dans les produits de la terre qu'ils
faisaient valoir. On ne pouvait plus les vendre, comme des animaux de
labour, eux et leurs enfants; on ne pouvait plus les torturer ou les
tuer; mais ils étaient obligés, de père en fils, de rester, eux et leur
famille, attachés à la même propriété. Lorsqu'elle se vendait, ils
passaient au nouveau possesseur sous les mêmes conditions de travail.
Plus tard, la condition des colons s'améliora davantage encore, ils
jouirent de leurs droits de citoyens. Lorsque les légions gauloises se
formèrent, les soldats dont elles furent composées redevinrent
complétement libres. Mon père Ralf, fils de colon, regagna ainsi sa
liberté; et moi, fils de soldat, élevé dans les camps, je suis né libre,
et je te léguerai cette liberté, comme mon père me l'a léguée.

Lorsque tu liras ceci, mon enfant, après avoir eu connaissance des
souffrances de nos aïeux, esclaves pendant sept générations, tu
comprendras la sagesse des voeux de notre aïeul Joel, le brenn de la
tribu de Karnak; tu verras combien justement il espérait que notre
vieille race gauloise, en conservant pieusement le souvenir de sa
bravoure et de son indépendance d'autrefois, trouverait dans son horreur
de l'oppression romaine la force de la briser.

Aujourd'hui que j'écris ces lignes, j'ai trente-huit ans; mes parents
sont morts depuis longtemps. Ralf, mon père, premier soldat d'une de nos
légions gauloises, où il avait été enrôlé à dix-huit ans dans le Midi de
la Gaule, est venu dans ce pays-ci, près des bords du Rhin, avec
l'armée; il a été de toutes les batailles contre les Franks, ces hordes
féroces, qui, attirés par le beau ciel et la fertilité de notre Gaule,
sont campés de l'autre côté du Rhin, toujours prêts à l'invasion.

Il y a près de quarante ans, on craignit en Bretagne une descente des
insulaires d'Angleterre: plusieurs légions, parmi lesquelles se trouvait
celle de mon père, furent envoyées dans ce pays. Pendant plusieurs mois
il tint garnison dans la ville de Vannes, non loin de Karnak, le berceau
de notre famille. Ralf, s'étant fait lire par un ami les récits de nos
ancêtres, alla visiter avec un pieux respect le champ de bataille de
Vannes, les pierres sacrées de Karnak, et les terres dont nous avions
été du temps de César dépouillés par la conquête. Ces terres étaient au
pouvoir d'une famille romaine; des colons, fils de Gaulois bretons de
notre ancienne tribu, autrefois réduits à l'esclavage, exploitaient ces
terres pour ceux-là dont les ancêtres les avaient dépossédés. La fille
de l'un de ces colons aima mon père et en fut aimée. Elle se nommait
Madalène; c'était une de ces viriles et fières Gauloises, dont notre
aïeule Margarid, femme de Joel, offrait le modèle accompli. Elle suivit
mon père lorsque sa légion quitta la Bretagne pour revenir ici sur les
bords du Rhin, où je suis né, dans le camp fortifié de Mayence, ville
militaire, occupée par nos troupes. Le chef de la légion où servait mon
père était fils d'un laboureur; son courage lui avait valu ce
commandement. Le lendemain de ma naissance, la femme de ce chef mourait
en mettant au monde une fille... une fille... qui, peut-être, un jour,
du fond de sa modeste maison, régnera sur le monde, comme elle règne
aujourd'hui sur la Gaule; car, aujourd'hui, à l'heure où j'écris ceci,
VICTORIA, par la juste influence qu'elle exerce sur son fils VICTORIN et
sur notre armée, est de fait impératrice de la Gaule.

Victoria est ma soeur de lait; son père, devenu veuf, et appréciant les
mâles vertus de ma mère, la supplia de nourrir cette enfant; aussi, elle
et moi, avons-nous été élevés comme frère et soeur: à cette fraternelle
affection, nous n'avons jamais failli... Victoria, dès ses premières
années, était sérieuse et douce, quoiqu'elle aimât le bruit des clairons
et la vue des armes. Elle devait être un jour belle de cette auguste
beauté, mélange de calme, de grâce et de force, particulière à certaines
femmes de la Gaule. Tu verras des médailles frappées en son honneur dans
sa première jeunesse; elle est représentée en _Diane chasseresse_,
tenant un arc d'une main et de l'autre un flambeau. Sur une dernière
médaille, frappée il y a deux ans, Victoria est figurée avec Victorin,
son fils, sous les traits de _Minerve_ accompagnée de _Mars_[A]. À l'âge
de dix ans, elle fut envoyée par son père dans un collége de druidesses.
Celles-ci, délivrées de la persécution romaine, par la renaissance de la
liberté des Gaules, élevaient des enfants comme par le passé.

Victoria resta chez ces femmes vénérées jusqu'à l'âge de quinze ans;
elle puisa dans leurs patriotiques et sévères enseignements un ardent
amour de la patrie et des connaissances sur toutes choses; elle sortit
de ce collége instruite des secrets du temps d'autrefois, et possédant,
dit-on, comme Velléda et d'autres druidesses, la prévision de l'avenir.
À cette époque, la virile et fière beauté de Victoria était
incomparable... Lorsqu'elle me revit, elle fut heureuse et me le
témoigna; son affection pour moi, son frère de lait, loin de s'affaiblir
pendant notre longue séparation, avait augmenté.

Ici, mon enfant, je veux, je dois te faire un aveu; car tu ne liras ceci
que lorsque tu auras l'âge d'homme: dans cet aveu tu trouveras un bon
exemple de courage et de renoncement.

Au retour de Victoria, si belle de sa beauté de quinze ans, j'avais son
âge, je devins, quoique à peine adolescent, follement épris d'elle; je
cachai soigneusement cet amour, autant par timidité que par suite du
respect que m'inspirait, malgré le fraternel attachement dont elle me
donnait chaque jour des preuves, cette sérieuse jeune fille, qui
rapportait du collége des druidesses je ne sais quoi d'imposant, de
pensif et de mystérieux. Je subis alors une cruelle épreuve. À quinze
ans et demi, Victoria, ignorant mon amour (qu'elle doit toujours
ignorer), donna sa main à un jeune chef militaire... Je faillis mourir
d'une lente maladie, causée par un secret désespoir. Tant que dura pour
moi le danger, Victoria ne quitta pas mon chevet; une tendre soeur ne
m'eût pas comblé de soins plus dévoués, plus délicats... Elle devint
mère... et quoique mère, elle accompagnait à la guerre son mari, qu'elle
adorait. À force de raison, j'étais parvenu à vaincre, sinon mon amour,
du moins ce qu'il y avait de violent, de douloureux, d'insensé dans
cette passion; mais il me restait pour ma soeur de lait un dévouement
sans bornes; elle me demanda de demeurer auprès d'elle et de son mari,
comme l'un de ces cavaliers qui servent ordinairement d'escorte aux
chefs gaulois, et écrivent ou portent leurs ordres militaires;
j'acceptai. Ma soeur de lait avait dix-huit ans à peine, lorsque, dans
une grande bataille contre les Franks, elle perdit le même jour son père
et son mari... Restée veuve avec son enfant, pour qui elle prévoyait de
glorieuses destinées, vaillamment réalisées aujourd'hui, Victoria ne
quitta pas le camp. Les soldats, habitués à la voir au milieu d'eux, son
fils dans ses bras, entre son père et son mari, savaient que plus d'une
fois ses avis d'une sagesse profonde avaient, comme ceux de nos mères,
prévalu dans les conseils des chefs; ils regardaient enfin comme d'un
bon augure pour les armes gauloises la présence de cette jeune femme,
élevée dans la science mystérieuse des druidesses; ils la supplièrent,
après la mort de son père et de son mari, de ne pas abandonner l'armée,
lui déclarant dans leur naïve affection, que son fils Victorin serait
désormais le _fils des camps_, et elle la _mère des camps_. Victoria,
touchée de tant d'attachement, resta au milieu des troupes, conservant
sur les chefs son influence, les dirigeant dans le gouvernement de la
Gaule, s'occupant d'élever virilement son fils, et vivant aussi
simplement que la femme d'un officier.

Peu de temps après la mort de son mari, ma soeur de lait m'avait déclaré
qu'elle ne se remarierait jamais, voulant consacrer sa vie tout entière
à Victorin... Le dernier et fol espoir que j'avais malgré moi conservé
en la voyant veuve et libre s'évanouit: la raison me vint avec l'âge;
oubliant mon malheureux amour, je ne songeai plus qu'à me dévouer à
Victoria et à son enfant. Simple cavalier dans l'armée, je servais de
secrétaire à ma soeur de lait; souvent elle me confiait d'importants
secrets d'État, et parfois me chargeait de messages de confiance.

J'apprenais à Victorin à monter à cheval, à manier la lance et l'épée;
je le chéris bientôt comme mon fils: on ne pouvait voir un plus aimable,
un plus généreux naturel. Il grandit ainsi au milieu des soldats, qui
s'attachèrent à lui par les mille liens de l'habitude et de l'affection.
À quatorze ans, il fit ses premières armes contre les Franks, devenus
pour nous d'aussi dangereux ennemis que l'avaient été les Romains... Je
l'accompagnai: sa mère, à cheval, entourée d'officiers, resta, en vraie
Gauloise, sur une colline d'où l'on découvrait le champ de bataille où
combattait son fils... Il se comporta bravement et fut blessé. Ainsi
habitué jeune à la vie de guerre, de grands talents militaires se
développèrent en lui: intrépide comme le plus brave des soldats, habile
et prudent comme un vieux capitaine, généreux autant que sa bourse le
lui permettait, gai, ouvert, avenant à tous, il gagna de plus en plus
l'attachement de l'armée[B], qui partagea bientôt son adoration entre
lui et sa mère... Vint enfin le jour où la Gaule, déjà presque
indépendante, voulut partager avec Rome le gouvernement de notre pays;
le pouvoir fut alors divisé entre un chef gaulois et un chef romain:
Rome choisit _Posthumus_, et nos troupes acclamèrent d'une voix Victorin
comme chef de la Gaule et général de l'armée. Peu de temps après, il
épousa une jeune fille dont il était aimé... Malheureusement elle mourut
après une année de mariage, lui laissant un fils. Victoria, devenue
aïeule, se voua à l'enfant de son fils comme elle s'était vouée à
celui-ci.

Ma première résolution avait été de ne jamais me marier; cependant je
fus peu à peu séduit par la grâce modeste et par les vertus de la fille
d'un centenier de notre armée; c'était ta mère Ellèn que j'ai épousée il
y a cinq ans, mon enfant.

Telle a été ma vie jusqu'à aujourd'hui, où je commence le récit qui va
suivre... certaines réflexions de Victoria me l'ont fait écrire autant
pour toi que pour notre descendance; car si les prévisions de ma soeur
de lait, à propos de divers incidents de cette histoire, se réalisent,
ceux des nôtres qui, dans des siècles, peut-être, liront ceci,
reconnaîtront que Victoria, _la mère des camps_, avait, comme notre
aïeule _Hêna_, la vierge de l'île de Sên, et _Velléda_, la druidesse,
compagne de _Civilis_, le don sacré de prévoir l'avenir.

Ce que je vais raconter s'est passé il y a huit jours. Ainsi donc, afin
de préciser la date de ce récit pour notre descendance, il est écrit
dans la ville de Mayence, défendue par notre camp fortifié des bords du
Rhin, le cinquième jour du mois de juin, ainsi que disent les Romains,
la septième année du _principat_ de Posthumus et de Victorin en Gaule,
deux cent soixante-sept ans après la mort de Jésus de Nazareth, crucifié
à Jérusalem sous les yeux de notre aïeule Geneviève.

Le camp gaulois, composé de tentes et de baraques légères, mais solides,
avait été massé autour de Mayence, qui le dominait. Victoria logeait
dans la ville; j'occupais une petite maison à peu de distance de la
sienne.

Le matin du jour dont je parle, je me suis éveillé à l'aube, laissant ma
bien-aimée femme Ellèn encore endormie; je la contemplai un instant: ses
longs cheveux dénoués couvraient à demi son sein; sa tête, d'une beauté
si douce, reposait sur l'un de ses bras replié, tandis qu'elle étendait
l'autre sur ton berceau, mon enfant, comme pour le protéger, même
pendant son sommeil... J'ai, d'un baiser, effleuré votre front à tous
deux, de crainte de vous réveiller; il m'en a coûté de ne pas vous
embrasser tendrement, à plusieurs reprises; je partais pour une
expédition aventureuse, il se pouvait que le baiser que j'osais à peine
vous donner, chers endormis, fût le dernier. Quittant la chambre où vous
reposiez, je suis allé m'armer, endosser ma cuirasse par-dessus ma saie,
prendre mon casque et mon épée; puis je suis sorti de notre maison. Au
seuil de notre porte j'ai rencontré _Sampso_, la soeur de ma femme, et
comme elle, aussi douce que belle; son tablier était rempli de fleurs
humides de rosée, elle venait de les cueillir dans notre petit jardin. À
ma vue elle sourit et rougit de surprise.

--Déjà levée, Sampso?--lui dis-je.--Je croyais, moi, être sur pied le
premier... Mais pourquoi ces fleurs?

--N'y a-t-il pas aujourd'hui une année que je suis venue habiter avec ma
soeur Ellèn et avec vous... oublieux Scanvoch?--me répondit-elle avec un
sourire affectueux.--Je veux fêter ce jour, selon notre vieille mode
gauloise; j'ai été chercher ces fleurs pour orner la porte de la maison,
le berceau de votre cher petit Aëlguen, et la coiffure de sa mère...
Mais vous-même, où allez-vous si matin armé en guerre?

À la pensée de cette journée de fête, qui pouvait devenir une journée de
deuil pour ma famille, j'ai étouffé un soupir et répondu à la soeur de
ma femme en souriant aussi, afin de ne lui donner aucun soupçon:

--Victoria et son fils, m'ont hier soir chargé de quelques ordres
militaires à porter au chef d'un détachement campé à deux lieues d'ici,
l'habitude militaire est d'être armé pour porter de pareils messages.

--Savez-vous, Scanvoch, que vous devez faire beaucoup de jaloux?

--Parce que ma soeur de lait emploie mon épée de soldat pendant la
guerre et ma plume pendant la trêve?...

--Vous oubliez de dire que cette soeur de lait est _Victoria, la
grande_... et que Victorin, son fils, a presque pour vous le respect
qu'il aurait à l'égard du frère de sa mère... il ne se passe presque pas
de jour sans que lui ou Victoria ne vienne vous voir... Ce sont là des
faveurs que beaucoup envient.

--Ai-je jamais tiré parti de cette faveur, Sampso? ne suis-je pas resté
simple cavalier? refusant toujours d'être officier? demandant pour toute
grâce de me battre à la guerre à côté de Victorin?

--À qui vous avez deux fois sauvé la vie, au moment où il allait périr
sous les coups de ces Franks si barbares!

--J'ai fait mon devoir de soldat et de Gaulois... ne dois-je pas
sacrifier ma vie à celle d'un homme si nécessaire à notre pays?

--Scanvoch, je ne veux pas que nous nous querellions; vous savez mon
admiration pour Victoria; mais...

--Mais je sais votre injustice à l'égard de son fils,--lui dis-je en
souriant,--inique et sévère Sampso.

--Est-ce ma faute si le dérèglement des moeurs est à mes yeux
méprisable... honteux?

--Certes, vous avez raison; cependant, je ne peux m'empêcher d'avoir un
peu d'indulgence pour quelques faiblesses de Victorin. Veuf à vingt ans,
ne faut-il pas l'excuser s'il cède parfois à l'entraînement de son âge?
Tenez, chère et impitoyable Sampso, je vous ai fait lire les récits de
notre aïeule Geneviève; vous êtes douce et bonne comme Jésus de
Nazareth, imitez donc sa miséricorde envers les pécheurs. Il a pardonné
à Madeleine parce qu'elle avait beaucoup aimé; pardonnez, au nom du même
sentiment, à Victorin!

--Rien de plus digne de pardon et de pitié que l'amour, lorsqu'il est
sincère; mais la débauche n'a rien de commun avec l'amour... C'est comme
si vous me disiez, Scanvoch, qu'il y a quelque comparaison à faire entre
ma soeur ou moi... et ces bohémiennes hongroises arrivées depuis peu à
Mayence...

--Pour la beauté on pourrait vous les comparer, ainsi qu'à Ellèn, car on
les dit belles à ravir d'admiration... Mais là s'arrête la comparaison,
Sampso... J'ai peu de confiance dans la vertu de ces vagabondes, si
charmantes, si parées qu'elles soient, qui vont de ville en ville
chanter et danser pour divertir le public... lorsqu'elles ne font pas un
pire métier...

--Et pourtant, je n'en doute pas, un jour ou l'autre, vous verrez
Victorin, lui, un général d'armée! lui, un des deux chefs de la Gaule!
accompagner à cheval le chariot où ces bohémiennes vont se promener
chaque soir sur les bords du Rhin... Et si je m'indigne de ce que le
fils de Victoria a servi d'escorte à de pareilles créatures, alors vous
me répondrez sans doute:--Pardonnez à ce pécheur, de même que Jésus a
pardonné à Madeleine, la pécheresse...--Allez, Scanvoch, l'homme qui se
complaît dans d'indignes amours est capable de...

Mais Sampso s'interrompit.

--Achevez,--lui dis-je,--achevez, je vous prie...

--Non,--dit-elle après un moment de réflexion,--le temps n'est pas venu;
je ne voudrais pas hasarder une parole légère.

--Tenez,--lui dis-je en souriant,--je suis certain qu'il s'agit de
quelqu'un de ces contes ridicules qui courent depuis quelque temps dans
l'armée au sujet de Victorin, sans qu'on sache la source de ces
méchantes menteries. Pouvez-vous, Sampso... vous... avec votre saine
raison, avec votre bon coeur, vous faire l'écho de pareilles histoires?

--Adieu, Scanvoch; je vous ai dit que je ne voulais pas me quereller au
sujet de votre héros; vous le défendez envers et contre tous...

--Que voulez-vous? c'est mon faible; j'aime sa mère comme ma soeur...
j'aime son fils comme s'il était le mien. Ne faites-vous pas ainsi que
moi, Sampso? mon petit Aëlguen, le fils de votre soeur, ne vous est-il
pas aussi cher que vous le serait votre enfant? Croyez-moi... lorsque
Aëlguen aura vingt ans et que vous l'entendrez accuser de quelque folie
de jeunesse, vous le défendrez, j'en suis sûr, encore plus chaudement
que je ne défends Victorin... D'ailleurs, ne commencez-vous pas dès à
présent votre rôle de défenseur? Oui, lorsque l'espiègle est coupable de
quelque grosse faute, n'est-ce pas sa tante Sampso qu'il va trouver pour
la prier de le faire pardonner? vous l'aimez tant!...

--L'enfant de ma soeur n'est-il pas mien?

--Voilà donc pourquoi vous ne voulez pas vous marier?

--Certainement, mon frère,--répondit-elle en rougissant avec une sorte
d'embarras; puis, après un moment de silence, elle reprit:

--Vous serez, je l'espère, de retour ici vers le milieu du jour, pour
que notre petite fête soit complète?

--Mon devoir accompli, je reviendrai. Au revoir, Sampso!

--Au revoir, Scanvoch!

Et laissant la soeur de ma femme occupée à placer un bouquet dans l'un
des anneaux de la porte de notre maison, je m'éloignai en réfléchissant
à notre entretien.

Souvent je m'étais demandé pourquoi Sampso, plus âgée d'un an que Ellèn,
et aussi belle, aussi vertueuse qu'elle, avait jusqu'alors repoussé
plusieurs offres de mariage; parfois je supposais qu'elle ressentait
quelque amour caché, d'autres fois qu'elle appartenait à une de ces
affiliations chrétiennes qui commençaient à se répandre, et dans
lesquelles les femmes faisaient voeu de chasteté, comme plusieurs de nos
druidesses. Un moment aussi je me demandai la cause de la réticence de
Sampso au sujet de Victorin; puis, j'oubliai ces pensées pour ne songer
qu'à l'expédition dont j'étais chargé. M'acheminant vers les
avant-postes du camp, je m'adressai à un officier, à qui je fis lire
quelques lignes écrites de la main de Victorin. Aussitôt l'officier mit
à ma disposition quatre soldats d'élite, excellents rameurs choisis
parmi ceux qui avaient l'habitude de manoeuvrer les barques de la
flottille militaire destinée à remonter ou à descendre le Rhin pour
défendre au besoin notre camp fortifié. Ces quatre soldats, sur ma
recommandation, ne prirent pas d'armes; moi seul étais armé. En passant
devant un bouquet de chênes, je leur fis couper quelques branchages,
destinés à être placés à la proue du bateau qui devait nous transporter.
Nous arrivons bientôt sur la rive du fleuve; là étaient amarrées
plusieurs barques réservées au service de l'armée. Pendant que deux des
soldats placent à l'avant de l'embarcation les feuillages de chêne dont
je les avais munis, les deux autres examinent les rames d'un oeil
exercé, afin de s'assurer qu'elles sont en bon état; je me mets au
gouvernail, nous quittons le bord.

Les quatre soldats avaient ramé en silence pendant quelque temps,
lorsque le plus âgé des quatre, vétéran à moustaches grises, me dit:

--Il n'y a rien de tel qu'un _bardit_ gaulois pour faire passer le temps
et manoeuvrer les rames en cadence; on dirait qu'un vieux refrain
national répété en choeur rend les avirons moins pesants. Peut-on
chanter, ami Scanvoch?

--Tu me connais?

--Qui ne connaît dans l'armée le frère de lait de la _mère des camps_?

--Simple cavalier, je me croyais plus obscur.

--Tu es resté simple cavalier malgré l'amitié de notre Victoria pour
toi; voilà pourquoi, Scanvoch, chacun te connaît et chacun t'aime.

--Vrai, tu me rends heureux en me disant cela. Comment te nommes-tu?

--Douarnek.

--Tu es Breton?

--Des environs de Vannes.

--Ma famille aussi est originaire de ce pays.

--Je m'en doutais, car l'on t'a donné un nom breton. Eh bien, ce
_bardit_, peut-on le chanter, ami Scanvoch? Notre officier nous a donné
l'ordre de t'obéir comme à lui; j'ignore où tu nous conduis, mais un
chant s'entend de loin, surtout lorsqu'il s'agit d'un bardit national
entonné en choeur par de vigoureux garçons à larges poitrines... Or
peut-être ne faut-il pas attirer l'attention sur notre barque?

--Maintenant, tu peux chanter... plus tard... non.

--Alors, qu'allons-nous chanter, enfants?--dit le vétéran en continuant
de ramer, ainsi que ses compagnons, et tournant seulement la tête de
leur côté, car, placé au premier banc, il me faisait face.--Voyons...
choisissez...

--Le bardit des marins,--dit un des soldats.

--C'est bien long, mes enfants,--reprit Douarnek.

--Le bardit du _chef des cent vallées_?

--C'est bien beau,--reprit Douarnek;--mais c'est un chant d'esclaves
attendant leur délivrance, et par les os de nos pères!... nous sommes
libres aujourd'hui dans la vieille Gaule!

--Ami Douarnek,--lui dis-je,--c'est au refrain de ce chant d'esclaves:

--_Coule, coule, sang du captif!_

--_Tombe, tombe, rosée sanglante!_

Que nos pères, les armes à la main, ont reconquis cette liberté dont
nous jouissons.

--C'est vrai, Scanvoch... mais ce bardit est long, et tu nous as
prévenus que nous devions bientôt rester muets comme les poissons du
Rhin.

--Douarnek,--reprit un jeune soldat,--si tu nous chantais le bardit
d'Hêna, la vierge de l'île de Sên...? Il me fait toujours venir les
larmes aux yeux; car c'est ma sainte, à moi, cette belle et douce Hêna,
qui vivait il y a des cents et des cents ans!

--Oui, oui,--reprirent les trois autres soldats--chante-nous le bardit
d'Hêna, Douarnek; ce bardit prophétise la victoire de la Gaule... et la
Gaule est victorieuse aujourd'hui!

Moi, entendant cela, je ne disais rien; mais j'étais ému, heureux, et je
l'avoue, fier, en songeant que le nom d'Hêna, morte depuis plus de trois
cents ans, était resté populaire en Gaule comme au temps de mon aïeul
Sylvest, et allait être chanté.

--Va pour le bardit d'Hêna,--reprit le vétéran,--j'aime aussi cette
sainte et douce fille, qui offre son sang à Hésus pour la délivrance de
la Gaule; et toi, Scanvoch, le sais-tu ce chant?

--Oui... à peu près... je l'ai déjà entendu...

--Tu le sauras toujours assez pour répéter le refrain avec nous.

Et Douarnek se mit à chanter d'une voix pleine et sonore qui, au loin,
domina le bruit des grandes eaux du Rhin:

      «Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte.
      Elle a donné son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule!
      Elle s'appelait Hêna! Hêna, la vierge de l'île de Sên.

--Bénis soient les dieux, ma douce fille,--lui dit son père Joel, le
brenn de la tribu de Karnak,--bénis soient les dieux, ma douce fille,
puisque te voilà ce soir dans notre maison pour fêter le jour de ta
naissance!

»--Bénis soient les dieux, ma douce fille,--lui dit sa mère
Margarid,--bénie soit ta venue! Mais ta figure est triste?

»--Ma figure est triste, ma bonne mère; ma figure est triste, mon bon
père, parce qu'Hêna, votre fille, vient vous dire adieu et au revoir.»

«--Et où vas-tu, chère fille? Le voyage sera donc bien long? Où vas-tu
ainsi?

»--Je vais dans ces mondes mystérieux que personne ne connaît et que
tous nous connaîtrons, où personne n'est allé et où tous nous irons,
pour revivre avec ceux que nous avons aimés.»

Et moi et les rameurs, nous avons repris en choeur:

      «Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte.
      Elle a donné son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule!
      Elle s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên.»

Douarnek continua son chant:

«Et entendant Hêna dire ces paroles-ci, bien tristement se regardèrent
et son père et sa mère, et tous ceux de sa famille, et aussi les petits
enfants, car Hêna avait un grand faible pour l'enfance.

»--Pourquoi donc, chère fille, pourquoi donc déjà quitter ce monde, pour
t'en aller ailleurs sans que l'ange de la mort t'appelle?

»--Mon bon père, ma bonne mère, Hésus est irrité, l'étranger menace
notre Gaule bien-aimée. Le sang innocent d'une vierge, offert par elle
aux dieux, peut apaiser leur colère...

»--Adieu donc, et au revoir, mon bon père, ma bonne mère! Adieu et au
revoir, vous tous, mes parents et mes amis! Gardez ces colliers, ces
anneaux en souvenir de moi; que je baise une dernière fois vos têtes
blondes, chers petits! adieu et au revoir! Souvenez-vous d'Hêna, votre
amie; elle va vous attendre dans les mondes inconnus.»

Et moi et les rameurs nous avons repris en choeur, au bruit cadencé des
rames.

«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte! Elle a offert
son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule! Elle s'appelait Hêna,
Hêna, la vierge de l'île de Sên.»

Douarnek continua le bardit:

»--Brillante est la lune, grand est le bûcher qui s'élève auprès des
pierres sacrées de Karnak; immense est la foule des tribus qui se
pressent autour du bûcher.

»--La voilà! c'est elle! c'est Hêna!... Elle monte sur le bûcher, sa
harpe d'or à la main, et elle chante ainsi:

»--Prends mon sang, ô Hésus! et délivre mon pays de l'étranger! Prends
mon sang, ô Hésus! pitié pour la Gaule! Victoire à nos armes!--Et il a
coulé, le sang d'Hêna!

»--Ô vierge sainte! il n'aura pas en vain coulé, ton sang innocent et
généreux! courbée sous le joug, la Gaule un jour se relèvera libre et
fière, en criant comme toi--victoire à nos armes! victoire et liberté!»

Et Douarnek, ainsi que les trois soldats, répétèrent à voix plus basse
ce dernier refrain avec une sorte de pieuse admiration:

«--Celle-là qui a ainsi offert son sang à Hésus, pour la délivrance de
la Gaule!

Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte.

Elle s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên!»

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Moi seul je n'ai pas répété avec les soldats le dernier refrain du
bardit, tant je me sentais ému.

Douarnek, remarquant mon émotion et mon silence, me dit d'un air
surpris:

--Quoi, Scanvoch, voici maintenant que la voix te manque? Tu restes muet
pour achever un chant si glorieux?

--Tu dis vrai, Douarnek; c'est parce que ce chant est glorieux pour
moi... que tu me vois ému.

--Glorieux pour toi, ce bardit; je ne te comprends pas?

--Hêna était fille d'un de mes aïeux!

--Que dis-tu?

--Hêna était fille de Joel, le brenn de la tribu de Karnak, mort, ainsi
que sa femme et presque toute sa famille, à la grande bataille de
Vannes, livrée sur terre et sur mer il y a plus de trois siècles; moi,
de père en fils, je descends de Joel.

Le chant d'Hêna était si connu en Gaule que je vis (pourquoi le nier?)
avec un doux orgueil les soldats me regarder presque avec respect.

--Sais-tu, Scanvoch,--reprit Douarnek,--sais-tu que des rois seraient
fiers de tes aïeux?

--Le sang versé pour la patrie et la liberté, c'est notre noblesse, à
nous autres Gaulois,--lui dis-je;--voilà pourquoi nos vieux bardits sont
chez nous si populaires.

--Quand on pense,--reprit le plus jeune des soldats,--qu'il y a plus de
trois cents ans qu'Hêna, cette douce et belle sainte, a offert sa vie
pour la délivrance du pays, et que son nom est venu jusqu'à nous!

--Quoique la voix de la jeune vierge ait mis plus de deux siècles à
monter jusqu'aux oreilles d'Hésus (c'est tout simple, il est placé si
haut),--reprit Douarnek,--cette voix est parvenue jusqu'à lui, puisque
nous pouvons dire aujourd'hui: Victoire à nos armes! victoire et
liberté!

Nous étions arrivés vers le milieu du Rhin, à l'endroit où ses eaux sont
très-rapides.

Douarnek me demanda en relevant ses rames:

--Entrerons-nous dans le fort du courant? Ce serait une fatigue inutile,
si nous n'avions qu'à remonter ou à descendre le fleuve à la distance où
nous voici de la rive que nous venons de quitter.

--Il faut traverser le Rhin dans toute sa largeur, ami Douarnek.

--Le traverser!...--s'écria le vétéran en me regardant d'un air
ébahi.--Traverser le Rhin!... et pourquoi faire?

--Pour aborder à l'autre rive.

--Y penses-tu, Scanvoch? L'armée de ces bandits franks, si on peut
honorer du nom d'armée ces hordes sauvages, n'est-elle pas campée sur
l'autre bord?...

--C'est au milieu de ces barbares que je me rends.

Pendant quelques instants, la manoeuvre des rames fut suspendue; les
soldats, interdits et muets, se regardèrent les uns les autres, comme
s'ils avaient peine à croire à ma résolution.

Douarnek rompit le premier le silence, et me dit, avec son insouciance
de soldat:

--C'est alors une espèce de sacrifice à Hésus que nous allons lui offrir
en livrant notre peau à ces écorcheurs? Si tel est l'ordre, en avant!
Allons, enfants, à nos rames!...

--Oublies-tu, Douarnek, que, depuis huit jours, nous sommes en trêve
avec les Franks?

--Il n'y a jamais trêve pour de pareils brigands?

--Tu le vois, j'ai fait, en signe de paix, garnir des feuillage l'avant
de notre bateau; je descendrai seul dans le camp ennemi, une branche de
chêne à la main...

--Et ils te massacreront, malgré ta branche de chêne, comme ils ont
massacré d'autres envoyés en temps de trêve.

--C'est possible, ami Douarnek; mais; si le chef commande, le soldat
obéit. Victoria et son fils m'ont ordonné d'aller au camp des Franks;
j'y vais!

--Ce n'est pas par peur, au moins, Scanvoch, que je te disais que ces
sauvages ne nous laisseraient pas nos têtes sur nos épaules... et notre
peau sur le corps... J'ai parlé par vieille habitude de sincérité...
Allons, ferme, enfants! ferme à vos rames!... c'est à un ordre de notre
mère... de la _mère des camps_ que nous obéissons... En avant! en
avant!... dussions-nous être écorchés vifs par ces barbares,
divertissement qu'ils se donnent souvent aux dépens de nos prisonniers.

--On dit aussi,--reprit le jeune soldat d'une voix moins assurée que
celle de Douarnek,--on dit aussi que ces prêtresses d'enfer qui suivent
les hordes franques, mettent parfois nos prisonniers bouillir tout
vivants dans de grandes chaudières d'airain, avec certaines herbes
magiques.

--Eh! eh!--reprit joyeusement Douarnek,--celui de nous qui sera mis
ainsi à bouillir, mes enfants, aura du moins l'avantage de goûter le
premier de son propre bouillon... cela console... Allons, enfants, ferme
sur nos rames! nous obéissons à un ordre de la _mère des camps_...

--Oh! nous ramerions droit à un abîme si Victoria l'ordonnait!

--Elle est bien nommée, la mère des camps et des soldats; il faut la
voir après chaque bataille allant visiter les blessés!

--Et leur disant de ces paroles qui font regretter aux valides de
n'avoir pas de blessures.

--Et puis, si belle... si belle!...

--Oh! quand elle passe dans le camp, montée sur son cheval blanc, vêtue
de sa longue robe noire, le front si fier sous son casque, et pourtant
l'oeil si doux, le sourire si maternel... c'est comme une vision!

--On assure que notre Victoria connaît aussi bien l'avenir que le
présent.

--Il faut qu'elle ait un charme; car qui croirait jamais, à la voir,
qu'elle est mère d'un fils de vingt-deux ans?...

--Ah! si le fils avait tenu ce qu'il promettait!

--On l'aimerait comme on l'aimait autrefois.

--Oui, et c'est vraiment dommage,--reprit Douarnek en secouant la tête
d'un air chagrin, après avoir ainsi laissé parler les autres
soldats;--oui, c'est grand dommage! Ah! Victorin n'est plus cet enfant
des camps que nous autres vieux à moustaches grises, qui l'avions vu
naître et fait danser sur nos genoux, nous regardions, il y a peu de
temps encore, avec orgueil et amitié.

Ces paroles des soldats me frappèrent; non-seulement j'avais souvent eu
à défendre Victorin contre la sévère Sampso, mais je m'étais aperçu dans
l'armée d'une sourde hostilité contre le fils de ma soeur de lait, lui
jusqu'alors l'idole de nos soldats.

--Qu'avez-vous donc à reprocher à Victorin?--dis-je à Douarnek et à ses
compagnons.--N'est-il pas brave... entre les plus braves? Ne l'avez-vous
pas vu à la guerre?

--Oh! s'il s'agit de se battre... il se bat vaillamment... aussi
vaillamment que toi, Scanvoch, quand tu es à ses côtés, sur ton grand
cheval gris, songeant plus à défendre le fils de ta soeur de lait qu'à
te défendre toi-même... _Tes cicatrices le diraient si elles pouvaient
parler par la bouche de tes blessures_, selon notre vieux proverbe
gaulois.

--Moi, je me bats en soldat; Victorin se bat en capitaine... Et ce
capitaine de vingt-deux ans n'a-t-il pas déjà gagné cinq grandes
batailles contre les Germains et les Francs?

--Sa mère, notre Victoria, la bien nommée, a dû, par ses conseils, aider
à la victoire, car il confère avec elle de ses plans de combat... mais,
enfin, c'est vrai, Victorin est bon capitaine.

--Et sa bourse, tant qu'elle est pleine, n'est-elle pas ouverte à tous?
Connais-tu un invalide qui se soit en vain adressé à lui?

--Victorin est généreux... c'est encore vrai...

--N'est-il pas l'ami, le camarade du soldat? Est-il fier?

--Non, il est bon compagnon et de joyeuse humeur; d'ailleurs, pourquoi
serait-il fier? Son père, sa victorieuse mère et lui ne sont-ils pas,
comme nous autres, gens de plèbe gauloise?

--Ne sais-tu pas, Douarnek, que souvent les plus fiers sont ceux-là qui
sont partis de plus bas?

--Victorin n'est point orgueilleux, c'est dit.

--À la guerre, ne dort-il pas sans abri, la tête sur la selle de son
cheval, ainsi que nous autres cavaliers?

--Élevé par une mère aussi virile que la sienne, il devait devenir un
rude soldat, il l'est devenu.

--Ignores-tu qu'il montre dans le conseil une maturité que beaucoup
d'hommes de notre âge ne possèdent point? N'est-ce pas, enfin, sa
bravoure, sa bonté, sa raison, ses rares qualités de soldat et de
capitaine, qui l'ont fait acclamer par l'armée général, et l'un des deux
chefs de la Gaule?

--Oui, mais en le choisissant, nous savions, nous autres, que sa mère
Victoria, la belle et la grande, serait toujours près de lui, le
guidant, l'éclairant, tout en cousant ses toiles de lingerie, la digne
matrone, à côté du berceau de son petit-fils, selon son habitude de
bonne ménagère.

--Personne mieux que moi ne sait combien sont sages et précieux pour
notre pays les conseils que Victoria donne à son fils; mais qu'y a-t-il
de changé? n'est-elle pas là, veillant sur Victorin et sur la Gaule,
qu'elle aime d'un pareil et maternel amour?... Voyons, Douarnek,
réponds-moi avec ta franchise de soldat: D'où vient cette hostilité,
qui, je le crains, va toujours empirant contre Victorin?

--Écoute, Scanvoch; je suis, comme toi, un vieux et franc soldat, car ta
moustache, plus jeune que la mienne, commence à grisonner. Tu veux la
vérité? la voici: Nous savons tous que la vie des camps ne rend pas les
gens de guerre chastes et réservés comme des jeunes filles élevées chez
nos druidesses vénérées; nous savons encore, parce que nous en avons bu
souvent, oh! très-souvent, que notre vin des Gaules, nous met en humeur
joyeuse ou tapageuse... nous savons enfin qu'en garnison le jeune et
fringant soldat, qui porte fièrement sur l'oreille une aigrette à son
casque, en caressant sa moustache blonde ou brune, ne garde pas
longtemps pour chers amis les pères qui ont de jolies filles ou les
maris qui ont de jolies femmes... Mais tu m'avoueras, Scanvoch, qu'un
soldat, qui d'habitude s'enivre comme une brute, et qui fait lâchement
violence aux femmes, mérite d'être régalé d'une centaine de coups de
ceinturon bien appliqués, sur l'échine, et d'être ensuite chassé
honteusement du camp: est-ce vrai?

--C'est vrai; mais pourquoi me dire ceci à propos de Victorin?

--Écoute encore, ami Scanvoch, et réponds-moi: Si un obscur soldat
mérite ce châtiment pour sa honteuse conduite, que mériterait un chef
d'armée qui se dégraderait ainsi?...

--Oserais-tu prétendre que Victorin ait jamais fait violence à une femme
et qu'il s'enivre chaque jour?--m'écriai-je indigné.--Je dis que tu
mens, ou que ceux qui t'ont rapporté cela ont menti... Voilà donc ces
bruits indignes qui circulent dans le camp sur Victorin! et vous êtes
assez simples ou assez enclins à la calomnie pour les croire?...

--Le soldat n'est déjà pas si simple, ami Scanvoch, seulement il
n'ignore pas le vieux proverbe gaulois: _on n'attribue les brebis
perdues qu'aux possesseurs de troupeaux_... Ainsi, par exemple, tu
connais le capitaine Marion? tu sais? cet ancien ouvrier forgeron?...

--Oui, l'un des meilleurs officiers de l'armée...

--Le fameux capitaine Marion, qui porte un boeuf sur ses
épaules,--ajouta un des soldats,--et qui peut abattre ce boeuf d'un seul
coup de poing, aussi pesant que la masse de fer d'un boucher.

--Et le capitaine Marion,--ajouta un autre rameur,--n'en est pas moins
bon compagnon, malgré sa force et sa gloire; car il a pour ami de
guerre, pour _saldune_, comme on disait au temps jadis, un soldat, son
ancien camarade de forge.

--Je connais la bravoure, la modestie, la haute raison et l'austérité du
capitaine Marion,--leur dis-je;--mais à quel propos le comparer à
Victorin?...

--Un mot encore, ami Scanvoch. As-tu vu, l'autre jour, entrer dans
Mayence ces deux bohémiennes traînées dans leur chariot par des mules
couvertes de grelots, et conduites par un négrillon?

--Je n'ai pas vu ces femmes, mais j'ai entendu parler d'elles. Mais,
encore une fois, à quoi bon tout ceci à propos de Victorin?

--Je t'ai rappelé le proverbe: _on n'attribue les brebis perdues qu'aux
possesseurs de troupeaux_... parce que l'on aurait beau attribuer au
capitaine Marion des habitudes d'ivrognerie et de violence envers les
femmes, que, malgré sa _simplesse_, le soldat ne croirait pas un mot de
ces mensonges, n'est-ce pas? De même que si l'on attribuait quelque
débauche à ces coureuses bohémiennes, le soldat croirait à ces bruits?

--Je te comprends, Douarnek, et comme toi je serai sincère... Oui,
Victorin aime la gaieté du vin, en compagnie de quelques camarades de
guerres... oui, Victorin, resté veuf à vingt ans, après quelques mois de
mariage, a parfois cédé aux entraînements de la jeunesse; sa mère a
souvent regretté, ainsi que moi, qu'il ne fût pas d'une sévérité de
moeurs, d'ailleurs assez rare à son âge... Mais, par le courroux des
dieux! moi, qui n'ai pas quitté Victorin depuis son enfance, je nie que
l'ivresse soit chez lui une habitude; je nie surtout qu'il ait jamais
été assez lâche pour violenter une femme!...

--Ton bon coeur te fait défendre le fils de ta soeur de lait, Scanvoch,
quoique tu le saches coupable, à moins que tu nies ce que tu ignores...

--Qu'est-ce que j'ignore?

--Une aventure que chacun sait dans le camp.

--Quelle aventure? dis-la...

--Il y a quelque temps, Victorin et plusieurs officiers de l'armée ont
été boire et se divertir dans une des îles des bords du Rhin, où se
trouve une taverne... Le soir venu, Victorin, ivre comme d'habitude, a
fait violence à l'hôtesse; celle-ci, dans son désespoir, s'est jetée
dans le fleuve... où elle s'est noyée...

--Un soldat qui se conduirait ainsi sous un chef sévère,--dit un des
rameurs,--porterait sa tête sur le billot...

--Et ce supplice, il l'aurait mérité,--ajouta l'un des
rameurs;--j'aimerais, comme un autre, à rire avec mon hôtesse; mais lui
faire violence, c'est une sauvagerie digne de ces écorcheurs francks
dont les prêtresses, cuisinières du diable, font bouillir nos
prisonniers dans leur chaudière.

J'étais resté si stupéfait de l'accusation portée contre Victorin, que,
pendant un moment, j'avais gardé le silence; mais je m'écriai:

--Mensonge!... mensonge aussi infâme que l'eût été une pareille
conduite!... Qui ose accuser le fils de Victoria d'un tel crime?

--Un homme bien informé,--me répondit Douarnek.

--Son nom? le nom de ce menteur?

--Il s'appelle _Morix_; il était le secrétaire d'un parent de Victorin,
venu au camp il y a un mois.

--Ce parent est _Tétrik_, gouverneur de Gascogne,--dis-je
stupéfait;--cet homme est la bonté, la loyauté même, un des plus
anciens, des plus fidèles amis de Victoria.

--Alors le témoignage de cet homme n'en est que plus certain.

--Quoi! lui, Tétrik! il aurait affirmé ce que tu racontes?

--Il en a fait part et l'a confirmé à son secrétaire, en déplorant
l'horrible dissolution des moeurs de Victorin.

--Mensonge! Tétrik n'a que des paroles de tendresse et d'estime pour le
fils de Victoria.

--Scanvoch, nous sommes tous deux Bretons; je sers dans l'armée depuis
vingt-cinq ans: demande à mes officiers si Douarnek est un menteur.

--Je te crois sincère, mais l'on t'a indignement abusé!

--Morix, le secrétaire de Tétrik, a raconté l'aventure, non pas
seulement à moi, mais à bien d'autres soldats du camp, auxquels il
payait à boire... Cet homme a été cru sur parole, parce que plus d'une
fois, moi, comme beaucoup de mes compagnons, nous avons vu Victorin et
ses amis, échauffés par le vin, se livrer à de folles prouesses.

--L'ardeur du courage n'échauffe-t-il pas les jeunes têtes autant que le
vin?

--Écoute, Scanvoch, j'ai vu de mes yeux Victorin pousser son cheval dans
le Rhin, disant qu'il voulait le traverser; et il eût été noyé si moi et
un autre soldat, nous jetant dans une barque, n'avions été le repêcher
demi-ivre, tandis que le courant entraînait son cheval... un superbe
cheval noir, ma foi... sais-tu ce qu'alors Victorin nous a dit?--«Il
fallait me laisser boire, puisque ce fleuve coule du vin blanc de
Béziers.»--Ce que je rapporte n'est pas un conte, Scanvoch; je l'ai vu
de mes yeux, je l'ai entendu de mes oreilles.

À cela, malgré mon attachement pour Victorin, je ne pus rien répondre:
je le savais incapable d'une lâcheté, d'une infamie; mais aussi je le
savais capable de dangereuses étourderies.

--Quant à moi,--reprit un autre soldat,--j'ai souvent vu, étant de
faction près de la demeure de Victorin, séparée de celle de sa mère par
un jardin, des femmes voilées sortir à l'aube de son logis; il en
sortait de grandes, il en sortait de petites, il en sortait de grosses,
il en sortait de maigres, à moins que le crépuscule ne me troublât la
vue et que ce fût toujours la même femme.

--À cela, ta sincérité n'a rien à répondre, ami Scanvoch,--me dit
Douarnek; car, en effet, je n'avais pu contredire cette autre
accusation.--Ne l'étonné donc plus de notre croyance aux paroles du
secrétaire de Tétrik... Voyons, avoue-le, celui qui, dans son ivresse,
prend le Rhin pour un fleuve de vin de Béziers, celui de chez qui sort à
l'aube une pareille procession de femmes, ne peut-il pas, dans son
ivresse, vouloir faire violence à son hôtesse?

--Non,--m'écriai-je,--non; l'on peut avoir les défauts de son âge, sans
être pour cela un infâme!

--Tiens, Scanvoch, tu es l'ami de notre mère, à tous, de Victoria, la
belle et l'auguste; tu chéris Victorin comme son fils; dis-lui ceci:
«Les soldats, même les plus grossiers, les plus dissolus, n'aiment pas à
retrouver leurs vices dans les chefs qu'ils ont choisis; aussi, de jour
en jour, l'affection de l'armée se retire de Victorin pour se reporter
tout entière sur Victoria.»

--Oui, lui dis-je en réfléchissant;--et cela seulement, n'est-ce pas,
depuis que Tétrik, le gouverneur de Gascogne, parent et ami de Victoria,
a fait un dernier voyage au camp? Jusqu'alors on avait aimé le jeune
général, malgré les faiblesses de son âge.

--C'est vrai; il était si bon, si brave, si avenant pour chacun! Il
était si beau à cheval! il avait une si fière tournure militaire! Nous
l'aimions comme notre enfant, ce jeune capitaine! nous l'avions vu
naître et fait danser tout petit sur nos genoux aux veillées du camp;
plus tard, nous fermions les yeux sur ses faiblesses, car les pères sont
toujours indulgents; mais pour des indignités, pas d'indulgence!

--Et de ces indignités,--repris-je, de plus en plus frappé de cette
circonstance qui, rappelant à mon esprit certains souvenirs, éveillait
aussi en moi une vague défiance,--et de ces indignités, il n'existe pas
d'autre preuve que la parole du secrétaire de Tétrik?

--Ce secrétaire nous a rapporté les paroles de son maître, rien de plus.

Pendant cet entretien, auquel je prêtais une attention de plus en plus
vive, notre barque, conduite par les quatre vigoureux rameurs, avait
traversé le Rhin dans toute sa largeur; les soldats tournaient le dos à
la rive où nous allions aborder; moi, j'étais tellement absorbé par ce
que j'apprenais de la désaffection croissante de l'armée à l'égard de
Victorin, que je n'avais pas songé à jeter les yeux sur le rivage, dont
nous approchions de plus en plus... Soudain j'entendis une foule de
sifflements aigus retentir autour de nous, et je m'écriai:

--Jetez-vous à plat sur vos bancs!

Il était trop tard; une volée de longues flèches criblait notre bateau:
l'un des rameurs fut tué, tandis que Douarnek, qui pour ramer tournait
le dos à l'avant de la barque, reçut un trait dans l'épaule.

--Voilà comme les Franks accueillent les parlementaires en temps de
trêve,--dit le vétéran sans discontinuer de ramer et même sans retourner
la tête;--c'est la première fois que je suis frappé par derrière; cette
flèche dans le dos sied mal à un soldat; arrache-moi-la vite,
camarade,--ajouta-t-il en s'adressant au rameur devant lequel il était
placé.

Mais Douarnek, malgré ses efforts, manoeuvrait sa rame avec moins de
vigueur; et quoique la plaie fût légère, son sang coulait avec
abondance.

--Je te l'avais bien dit, Scanvoch,--reprit-il,--que tes branchages de
paix nous seraient de mauvais remparts contre la traîtrise de ces
écorcheurs franks... Allons, enfants, ferme à nos rames, puisque nous ne
sommes plus que trois; car notre camarade, qui se débat le nez sur son
banc, ne peut plus compter pour un rameur!

Douarnek n'avait pas achevé ces paroles, que, m'élançant à l'avant de la
barque en passant par dessus le corps du soldat qui rendait le dernier
soupir, je saisis une des branches de chêne et l'agitai au-dessus de ma
tête en signal de paix.

Une seconde volée de flèches, partie de derrière un escarpement de la
rive, répondit à mon signal: l'une m'effleura le bras, l'autre s'émoussa
sur mon casque de fer; mais aucun soldat ne fut atteint. Nous étions
alors à peu de distance du rivage; je me jetai à l'eau; elle me montait
jusqu'aux épaules, et je dis à Douarnek:

--Fais force de rames pour te mettre hors de portée des flèches, puis tu
ancreras le bateau, et vous m'attendrez sans danger... Si après le
coucher du soleil je ne suis pas de retour, retourne au camp, et dis à
Victoria que j'ai été fait prisonnier ou massacré par les Franks; elle
prendra soin de ma femme Ellèn et de mon fils Aëlguen...

--Cela me fâche de te laisser aller seul parmi ces écorcheurs, ami
Scanvoch,--dit Douarnek;--mais nous faire tuer avec toi, c'est t'ôter
tout moyen de revenir à notre camp, si tu as le bonheur de leur
échapper... Bon courage Scanvoch... à ce soir...

Et la barque s'éloigna rapidement pendant que je gagnais le rivage.




CHAPITRE II.

Le camp des Franks.--_Les guerriers noirs._--Les écorcheurs.--Les uns
veulent faire bouillir Scanvoch, les autres l'écorcher vif.--Moyen de
concilier ces deux avis proposé par l'un des chefs.--Aspect du camp et
des moeurs des Franks.--La clairière.--Divinités infernales.--La cuve
d'airain.--_Elwig_, la prêtresse, et _Riowag_, le chef des guerriers
noirs.--Coquetterie sauvage.--Inceste et fratricide.--Le
trésor.--_Neroweg, l'aigle terrible._--Message de Victoria.--Comment les
Franks traitent un messager de paix.--Invocation aux dieux
infernaux.--La caverne.


À peine eus-je touché le bord, tenant ma branche d'arbre à la main, que
je vis sortir des rochers, où ils étaient embusqués, un grand nombre de
Franks, appartenant à ces hordes de leur armée, qui portent des
boucliers noirs, des casaques de peau de mouton noires, et se teignent
les bras, les jambes et la figure, afin de se confondre avec les
ténèbres lorsqu'ils sont en embuscade ou qu'ils tentent une attaque
nocturne[A]. Leur aspect était d'autant plus étrange et hideux, que les
chefs de ces hordes noires avaient sur le front, sur les joues et autour
des yeux des tatouages d'un rouge éclatant... Je parlais assez bien la
langue franque, ainsi que plusieurs officiers et soldats de l'armée,
depuis longtemps habitués dans ces parages.

Les guerriers noirs, poussant des hurlements sauvages, m'entourèrent de
tous côtés, me menaçant de leurs longs couteaux, dont les lames étaient
noircies au feu.

--La trêve est conclue depuis plusieurs jours,--leur ai-je crié.--Je
viens, au nom du chef de l'armée gauloise, porter un message aux chefs
de vos hordes... conduisez-moi vers eux... Vous ne tuerez pas un homme
désarmé...

Et en disant cela, convaincu de la vanité d'une lutte, j'ai tiré mon
épée et l'ai jetée au loin; aussitôt, ces barbares se précipitèrent sur
moi en redoublant leurs cris de mort... Quelques-uns détachèrent les
cordes de leurs arcs, et, malgré mes efforts, me renversèrent et me
garrottèrent, il me fut impossible de faire un mouvement.

--Écorchons-le,--dit l'un;--nous porterons sa peau sanglante au grand
chef _Néroweg_; elle lui servira de bandelettes pour entourer ses
jambes.

Je savais qu'en effet les Franks enlevaient souvent, avec beaucoup de
dextérité, la peau de leurs prisonniers, et que les chefs de hordes se
paraient triomphalement de ces dépouilles humaines. La proposition de
l'écorcheur fut accueillie par des cris de joie; ceux qui me tenaient
garrotté cherchèrent un endroit convenable pour mon supplice, tandis que
d'autres aiguisaient leurs couteaux sur les cailloux du rivage...

Soudain le chef de ces écorcheurs s'approcha lentement de moi; il était
horrible à voir: un cercle tatoué d'un rouge vif entourait ses yeux et
rayait ses joues; on aurait dit des découpures sanglantes sur ce visage
noirci. Ses cheveux, relevés à la mode franque autour de son front, et
noués au sommet de sa tête, retombaient derrière ses épaules comme la
crinière d'un casque, et étaient devenus d'un fauve cuivré, grâce à
l'usage de l'eau de chaux dont se servent ces barbares pour donner une
couleur ardente à leurs cheveux et à leur barbe. Il portait au cou et
aux poignets un collier et des bracelets d'étain grossièrement
travaillés; il avait pour vêtement une casaque de peau de mouton noire;
ses jambes et ses cuisses étaient aussi enveloppées de peaux de mouton,
assujetties avec des bandelettes de peau croisées les unes sur les
autres. À sa ceinture pendait une épée et un long couteau. Après m'avoir
regardé pendant quelques instants, il leva la main, puis l'abaissa sur
mon épaule en disant:

--Moi, je prends et garde ce Gaulois pour Elwig!

Les sourds murmures de plusieurs guerriers noirs accueillirent ces
paroles de leur chef. Celui-ci reprit d'une voix plus éclatante encore:

--Riowag prend ce Gaulois pour la prêtresse Elwig; il faut à Elwig un
prisonnier pour ses augures.

L'avis du chef parut accepté par la majorité des guerriers noirs, car
une foule de voix répétèrent:

--Oui, oui, il faut garder ce Gaulois pour Elwig...

--Il faut le conduire à Elwig!...

--Depuis plusieurs jours elle ne nous a pas fait d'augures...

--Et nous, nous ne voulons pas livrer ce prisonnier à Elwig; non, nous
ne le voulons pas, nous qui les premiers nous sommes emparés de ce
Gaulois,--s'écria l'un de ceux qui m'avaient garrotté;--nous voulons
l'écorcher pour faire hommage de sa peau au grand chef Néroweg...

Peu m'importait le choix: être écorché vif ou être mis à bouillir dans
une cuve d'airain; je ne sentais pas le besoin de manifester ma
préférence, et je ne pris nulle part au débat. Déjà ceux qui me
voulaient écorcher regardaient d'un air farouche ceux qui voulaient me
faire bouillir, et portaient la main à leurs couteaux, lorsqu'un
guerrier noir, homme de conciliation, dit au chef:

--Riowag, tu veux livrer ce Gaulois à la prêtresse Elwig?

--Oui,--répondit le chef,--oui... je le veux.

--Et vous autres,--poursuivit-il,--vous voulez offrir la peau de ce
Gaulois au grand chef Néroweg?

--Nous le voulons!...

--Vous pouvez être tous satisfaits...

Un grand silence se fit à ces mots de conciliation; il continua:

--Écorchez-le vif d'abord et vous aurez sa peau... Elwig fera bouillir
ensuite le corps dans sa chaudière.

Ce moyen terme sembla d'abord satisfaire les deux partis; mais Riowag,
le chef des guerriers noirs, reprit:

--Ne savez-vous pas qu'il faut à Elwig un prisonnier vivant, pour que
ses augures soient certains? et vous ne lui donnerez qu'un cadavre en
écorchant d'abord ce Gaulois...

Puis il ajouta d'une voix éclatante:

--Voulez-vous vous exposer au courroux des dieux infernaux en leur
dérobant une victime?

À cette menace, un sourd frémissement courut dans la foule; le parti des
écorcheurs parut lui-même céder à une terreur superstitieuse.

Le même homme de conciliation qui avait proposé de me faire écorcher et
ensuite bouillir reprit:

--Les uns veulent faire offrande de ce Gaulois au grand chef Néroweg,
les autres à la prêtresse Elwig; mais donner à l'une, c'est donner à
l'autre: Elwig n'est-elle pas la soeur de Néroweg?...

--Et il serait le premier à vouer ce Gaulois aux dieux infernaux pour
les rendre propices à nos armes,--dit Riowag.

Puis, se tournant vers moi, il ajouta d'un ton impérieux:

--Enlevez ce Gaulois sur vos épaules, et suivez-moi...

--Nous voulons ses dépouilles,--dit un de ceux qui s'était un des
premiers emparé de moi,--nous voulons son casque, sa cuirasse, ses
braies, sa ceinture, sa chemise; nous voulons tout, jusqu'à sa
chaussure.

--Ce butin vous appartient,--répondit Riowag.--Vous l'aurez puisque
Elwig dépouillera ce Gaulois de tous ses vêtements pour le mettre dans
sa chaudière.

--Nous allons te suivre, Riowag,--reprirent-ils;--d'autres que nous
s'empareraient des dépouilles du Gaulois.

--Oh! race pillarde,--m'écriai-je,--il est dommage que ma peau ne soit
d'aucune valeur, car au lieu de la vouloir donner à votre chef, vous
l'iriez vendre si vous pouviez.

--Oui, nous te l'arracherions ta peau, si tu ne devais être mis dans la
chaudière d'Elwig.

Mes perplexités cessaient, je connaissais mon sort, je serais bouilli
vif; je me serais résigné sans mot dire à une mort vaillante ou utile,
mais cette mort me semblait si stérile, si absurde, que, voulant tenter
un dernier effort, je dis au chef des guerriers noirs:

--Tu es injuste... plusieurs fois des guerriers franks sont venus dans
le camp gaulois demander des échanges de prisonniers; ces Franks ont
toujours été respectés; nous sommes en trêve, et en temps de trêve on ne
met à mort que les espions qui s'introduisent furtivement dans un
camp... Moi, je suis venu ici à la face du soleil, une branche d'arbre à
la main, au nom de Victorin, fils de Victoria, la grande; j'apporte de
leur part un message aux chefs de l'armée franque... Prends garde! si tu
agis sans leur ordre, ils regretteront de ne pas m'avoir entendu, et ils
pourront te faire payer cher ta trahison envers ce qui est partout
respecté: un soldat sans armes qui vient en temps de trêve, en plein
jour, le rameau de paix à la main.

À mes paroles, Riowag répondit par un signe, et quatre guerriers noirs,
m'enlevant sur leurs épaules, m'emportèrent, suivant les pas de leur
chef, qui se dirigea vers le camp des Franks d'un air solennel.

Au moment où ces barbares me soulevaient sur leurs épaules, j'entendis
l'un de ceux qui voulaient m'écorcher vif dire à l'un de ses compagnons
en termes grossiers:

--Riowag est l'amant d'Elwig; il veut lui faire présent de ce
prisonnier...

J'ai compris dès lors que Riowag, le chef des guerriers noirs, étant
l'amant de la prêtresse Elwig, lui faisait galamment hommage de ma
personne, de même que dans notre pays les fiancés offrent une colombe ou
un chevreau à la jeune fille qu'ils aiment.

(Une chose t'étonnera peut-être dans ce récit, mon enfant, c'est que j'y
mêle des paroles presque plaisantes, lorsqu'il s'agit de ces événements
redoutables pour ma vie... Ne pense pas que ce soit parce qu'à cette
heure où j'écris ceci j'ai échappé à tout danger... non... même au plus
fort de ces périls, dont j'ai été délivré comme par prodige, ma liberté
d'esprit était entière, la vieille raillerie gauloise, naturelle à notre
race, mais longtemps engourdie chez nous par la honte et les douleurs de
l'esclavage, m'était ainsi qu'à d'autres revenue pour ainsi dire avec
notre liberté... Ainsi les réflexions que tu verras parfois se produire
au moment où la mort me menaçait étaient sincères, et par suite de ma
disposition d'esprit et de ma foi dans cette croyance de nos pères, que
l'homme ne meurt jamais... et qu'en quittant ce monde-ci il va revivre
ailleurs...)

Porté sur les épaules des quatre guerriers noirs, je traversai donc une
partie du camp des Franks; ce camp immense, mais établi sans aucun
ordre, se composait de tentes pour les chefs, et de tentes pour les
soldats; c'était une sorte de ville sauvage et gigantesque: çà et là, on
voyait leurs innombrables chariots de guerre, abrités derrière des
retranchements construits en terre et renforcés de troncs d'arbres;
selon l'usage de ces barbares, leurs infatigables petits chevaux
maigres, au poil rude, hérissé, ayant un licou de corde pour bride,
étaient attachés aux roues des chariots ou arbres dont ils rongeaient
l'écorce... Les Franks, à peine vêtus de quelques peaux de bêtes, la
barbe et les cheveux graissés de suif, offraient un aspect repoussant,
stupide et féroce: les uns s'étendaient aux chauds rayons de ce soleil
qu'ils venaient chercher du fond de leurs sombres et froides forêts;
d'autres trouvaient un passe-temps à chercher la vermine sur leur corps
velu, car ces barbares croupissaient dans une telle fange, que, bien
qu'ils fussent campés en plein air, leur rassemblement exhalait une
odeur infecte.

À l'aspect de ces hordes indisciplinées, mal armées, mais innombrables,
et se recrutant incessamment de nouvelles peuplades, émigrant en masse
des pays glacés du nord pour venir fondre sur notre fertile et riante
Gaule, comme sur une proie, je songeais, malgré moi, à quelques mots de
sinistre prédiction échappés à Victoria; mais bientôt je prenais en
grand mépris ces barbares qui, trois ou quatre fois supérieurs en nombre
à notre armée, n'avaient jamais pu, depuis plusieurs années, et malgré
de sanglantes batailles, envahir notre sol, et s'étaient toujours vus
repoussés au delà du Rhin, notre frontière naturelle.

En traversant une partie de ces campements, porté sur les épaules des
quatre guerriers noirs, je fus poursuivi d'injures, de menaces et de
cris de mort par les Franks qui me voyaient passer; plusieurs fois
l'escorte dont j'étais accompagné fut obligée, d'après l'ordre de
Riowag, de faire usage de ses armes pour m'empêcher d'être massacré.
Nous sommes ainsi arrivés à peu de distance d'un bois épais. Je
remarquai, en passant, une hutte plus grande et plus soigneusement
construite que les autres, devant laquelle était plantée une bannière
jaune et rouge. Un grand nombre de cavaliers vêtus de peaux d'ours, les
uns en selle, les autres à pied à côté de leurs chevaux, et appuyés sur
leurs longues lances, postés autour de cette habitation, annonçaient
qu'un des chefs importants de leurs hordes l'occupait. J'essayai encore
de persuader à Riowag, qui marchait à mes côtés, toujours grave et
silencieux, de me conduire d'abord auprès de celui des chefs dont
j'apercevais la bannière, après quoi l'on pourrait ensuite me tuer; mes
instances ont été vaines, et nous sommes entrés dans un bois touffu,
puis arrivés au milieu d'une grande clairière. J'ai vu à quelque
distance de moi l'entrée d'une grotte naturelle, formée de gros blocs de
roche grise, entre lesquels avaient poussé, çà et là, des sapins et des
châtaigniers gigantesques; une source d'eau vive, filtrant parmi les
pierres, tombait dans une sorte de bassin naturel. Non loin de cette
caverne se trouvait une cuve d'airain assez étroite, et de la longueur
d'un homme; un réseau de chaînes de fer garnissait l'orifice de cette
infernale chaudière; elles servaient sans doute à y maintenir la victime
que l'on y mettait bouillir vivante. Quatre grosses pierres supportaient
cette cuve, au-dessous de laquelle on avait préparé un amas de
broussailles et de gros bois; des os humains blanchis, et dispersés sur
le sol, donnaient à ce lieu l'aspect d'un charnier. Enfin, au milieu de
la clairière s'élevait une statue colossale à trois têtes, presque
informe, taillée grossièrement à coups de hache dans un tronc d'arbre
énorme et d'un aspect repoussant.

Riowag fit signe aux quatre guerriers noirs qui me portaient sur leurs
épaules de s'arrêter au pied de la statue, et il entra seul dans la
grotte, pendant que les hommes de mon escorte criaient:

--Elwig! Elwig!....

--Elwig! prêtresse des dieux infernaux!

--Réjouis-toi, Elwig, nous t'apportons de quoi remplir ta chaudière!

--Tu nous diras tes augures!

--Et tu nous apprendras si la terre des Gaules ne sera pas bientôt la
nôtre!

Après une assez longue attente, la prêtresse, suivie de Riowag, apparut
au dehors de la caverne.

Je m'attendais à voir quelque hideuse vieille, je me trompais: Elwig
était jeune, grande et d'une sorte de beauté sauvage; ses yeux gris,
surmontés d'épais sourcils naturellement roux, de même nuance que ses
cheveux, étincelaient comme l'acier du long couteau dont elle était
armée; son nez en bec d'aigle, son front élevé lui donnaient une
physionomie imposante et farouche. Elle était vêtue d'une longue tunique
de couleur sombre; son cou et ses bras nus étaient surchargés de
grossiers colliers et de bracelets de cuivre, qui, dans sa marche,
bruissaient, choqués les uns contre les autres, et sur lesquels, en
s'approchant de moi, elle jeta plusieurs fois un regard de coquetterie
sauvage. Sur son épaisse et longue chevelure rousse éparse autour de ses
épaules, elle portait une espèce de chaperon écarlate, ridiculement
imité de la charmante coiffure que les femmes gauloises avaient adoptée.
Enfin, je crus remarquer (je ne me trompais pas) chez cette étrange
créature ce mélange de hauteur et de vanité puérile particulier aux
peuples barbares.

Riowag, debout à quelques pas d'elle, semblait la contempler avec
admiration; malgré sa couleur noire et les tatouages rouges sous
lesquels son visage disparaissait, ses traits me parurent exprimer un
violent amour, et ses yeux brillèrent de joie lorsque, par deux fois,
Elwig, me désignant du geste, se retourna vers son amant, le sourire aux
lèvres, pour le remercier sans doute de sa sanglante offrande. Je
remarquai aussi sur les bras nus de cette infernale prêtresse deux
tatouages; ils me rappelèrent un souvenir de guerre.

L'un de ces tatouages représentait _deux serres d'oiseau de proie_;
l'autre, _un serpent rouge_.

Elwig, tournant et retournant son couteau dans sa main, attachait sur
moi ses grands yeux gris avec une satisfaction féroce, tandis que les
guerriers noirs la contemplaient d'un air de crainte superstitieuse...

--Femme,--dis-je à la prêtresse,--je suis venu ici sans armes, le rameau
de paix à la main, apportant un message aux grands chefs de vos
hordes... On m'a saisi et garrotté... Je suis en ton pouvoir... tue-moi
si tu le veux... mais auparavant, fais que je parle à l'un de vos
chefs... cet entretien importe autant aux Franks qu'aux Gaulois, car
c'est Victorin et sa mère Victoria la grande qui m'ont envoyé ici.

--Tu es envoyé ici par Victoria?--s'écria la prêtresse d'un air
singulier,--Victoria que l'on dit si belle?

--Oui.

Elwig réfléchit, et après un assez long silence, elle leva ses bras
au-dessus de sa tête, brandit son couteau en prononçant je ne sais
quelles mystérieuses paroles d'un ton à la fois menaçant et inspiré;
puis elle fit signe à ceux qui m'avaient amené de s'éloigner.

Tous obéirent et se dirigèrent lentement vers la lisière du bois dont
était entourée la clairière.

Riowag resta seul, à quelques pas de la prêtresse. Se tournant alors
vers lui, elle désigna d'un geste impérieux le bois où avaient disparu
les autres guerriers noirs. Le chef n'obéissant pas à cet ordre, elle
éleva la voix et redoubla son geste, en disant:

--Riowag!

Il insistait encore, tendant vers elle ses mains suppliantes; Elwig
répéta d'une voix presque menaçante:

--Riowag! Riowag!

Le chef n'insista plus et disparut aussi dans le bois, sans pouvoir
contenir un mouvement de colère.

Je restai seul avec la prêtresse, toujours garrotté, et couché au pied
de la statue des divinités infernales. Elwig s'accroupit alors sur ses
talons près de moi, et reprit:

--Tu es envoyé par Victoria pour parler aux chefs des Franks?

--Je te l'ai déjà dit.

--Tu es l'un des officiers de Victoria?

--Je suis l'un de ses soldats.

--Elle t'affectionne?

--C'est ma soeur de lait, je suis pour elle un frère.

Ces mots parurent faire de nouveau réfléchir Elwig; elle garda encore le
silence, puis continua:

--Victoria regrettera ta mort?

--Comme on regrette la mort d'un serviteur fidèle.

--Elle donnerait beaucoup pour te sauver la vie?

--Est-ce une rançon que tu veux?

Elwig se tut encore, et me dit avec un mélange d'embarras et d'astuce
dont je fus frappé:

--Que Victoria vienne demander ta vie à mon frère, il la lui accordera;
mais, écoute... on dit Victoria très-belle, les femmes belles aiment à
se parer de ces magnifiques bijoux gaulois si renommés... Victoria doit
avoir de superbes parures, puisqu'elle est la mère du chef des chefs de
ton pays... Dis-lui qu'elle se couvre de ses plus riches ornements, cela
réjouira les yeux de mon frère... Il en sera plus clément et accordera
ta vie à Victoria.

Je crus dès lors deviner le piége que me tendait la prêtresse de
l'enfer, avec cette ruse grossière naturelle aux sauvages; voulant m'en
assurer je lui dis, sans répondre à ses dernières paroles:

--Ton frère est donc un puissant chef?

--Il est plus que chef!--me répondit orgueilleusement Elwig; il est ROI!

--Nous aussi, du temps de notre barbarie, nous avons eu des _rois_, et
ton frère, comment s'appelle-t-il?

--_Néroweg_ surnommé l'_aigle terrible_.

--Tu as sur les bras deux figures représentant un serpent rouge et deux
serres d'oiseau de proie: pourquoi cela?

--Les pères de nos pères ont toujours, dans notre famille de rois, porté
ces signes des vaillants et des subtils: _les serres de l'aigle_, c'est
la vaillance; _le serpent_, c'est la subtilité... Mais assez parlé de
mon frère,--ajouta Elwig avec une sombre impatience, car cet entretien
semblait lui peser;--veux-tu, oui ou non, engager Victoria à venir ici?

--Un mot encore sur ton royal frère... Ne porte-t-il pas au front les
deux mêmes signes que tu portes sur les bras?

--Oui,--reprit-elle avec une impatience croissante,--oui, mon frère
porte une serre d'aigle bleue au-dessus de chaque sourcil, et le serpent
rouge en bandeau sur le front, parce que les rois portent un bandeau...
Mais assez parlé de Néroweg... assez...

Et je crus voir sur les traits d'Elwig un ressentiment de haine à peine
dissimulé en prononçant le nom de son frère; elle continua:

--Si tu ne veux pas mourir, écris à Victoria de venir dans notre camp
parée de ses plus magnifiques bijoux. Elle se rendra seule dans un lieu
que je te dirai... un endroit écarté que je connais... et moi-même je la
conduirai auprès de mon frère, afin qu'elle obtienne ta grâce...

--Victoria venir seule dans ce camp?... J'y suis venu, moi, comptant sur
la franchise de la trêve... le rameau de paix à la main, et l'on a tué
l'un de mes compagnons; un autre a été blessé, puis l'on m'a livré à toi
garrotté, pour être mis à mort...

--Victoria pourra se faire accompagner d'une petite escorte.

--Qui serait massacrée par tes gens!... l'embûche est trop grossière.

--Tu veux donc mourir!--s'écria la prêtresse en grinçant les dents de
rage et me menaçant de son couteau;--on va rallumer le foyer de la
chaudière... Je te ferai plonger vivant dans l'eau magique, et tu y
bouilliras jusqu'à la mort... Une dernière fois, choisis... Ou tu vas
mourir dans les supplices, ou tu vas écrire à Victoria de se rendre au
camp parée de ses plus riches ornements... Choisis!...--ajouta-t-elle
dans un redoublement de rage, en me menaçant encore de son
Couteau...--choisis... ou tu vas mourir.

Je savais qu'il n'était pas de race plus pillarde, plus cupide, plus
vaniteuse que cette maudite race franque... Je remarquai que les grands
yeux gris d'Elwig étincelaient de convoitise chaque fois qu'elle me
parlait des magnifiques parures que, selon elle, devait posséder la mère
des camps. L'accoutrement ridicule de la prêtresse, la profusion
d'ornements sans valeur, dont elle se couvrait avec une coquetterie
sauvage, pour plaire sans doute à Riowag, le chef des guerriers noirs;
et surtout la persistance qu'elle mettait à me demander que Victoria se
rendît au camp couverte de riches ornements; tout me donnait à penser
qu'Elwig voulait attirer ma soeur de lait dans un piége pour l'égorger
et lui voler ses bijoux. Cette embûche grossière ne faisait pas honneur
à l'invention de l'infernale prêtresse; mais sa vaniteuse cupidité
pouvait me servir; je lui répondis d'un air indifférent:

--Femme, tu veux me tuer si je n'engage pas Victoria à venir ici?
Tue-moi donc... fais bouillir ma chair et mes os... tu y perdras plus
que tu ne sais, puisque tu es la soeur de Néroweg, l'aigle terrible, un
des plus grands rois de vos hordes!...

--Que perdrai-je?

--De magnifiques parures gauloises!

--Des parures... Quelles parures?--s'écria Elwig d'un air de doute,
quoique ses yeux brillassent plus que jamais de convoitise.--De quelles
parures parles-tu?...

--Crois-tu que Victoria, la grande, en envoyant ici son frère de lait
porter un message aux rois des Franks, ne leur ait pas envoyé, en gage
de trêve, de riches présents pour leurs femmes et leurs soeurs, qui les
ont accompagnés ou qui sont restées en Germanie?...

Elwig bondit sur ses talons, se releva d'un saut, jeta son couteau,
frappa dans ses mains, poussa des éclats de rire presque insensés, puis
s'accroupit de nouveau près de moi, me disant d'une voix entrecoupée,
haletante:

--Des présents? tu apportes des présents?... quels sont-ils? où
sont-ils?...

--Oui, j'apporte des présents capables d'éblouir une impératrice:
colliers d'or ornés d'escarboucles, pendants d'oreilles de perles et de
rubis, bracelets, ceintures et couronnes d'or, si chargés de pierreries,
qu'ils resplendissent de tous les feux de l'arc-en-ciel... ces
chefs-d'oeuvre de nos plus habiles orfévres gaulois... Je les apportais
en présent... et puisque ton frère Néroweg, l'aigle terrible, est le
plus puissant roi de vos hordes, tu aurais eu la plus grosse part de ces
richesses...

Elwig m'avait écouté la bouche béante, les mains jointes, sans chercher
à cacher l'admiration et l'effrénée cupidité que lui causait
l'énumération de ces trésors... Mais soudain ses traits prirent une
expression de doute et de courroux... Elle ramassa son couteau, et le
levant sur moi, elle s'écria:

--Tu mens ou tu railles!... Ces trésors, où sont-ils?

--En sûreté... Sage a été ma précaution; car j'aurais été tué et
dépouillé sans avoir accompli les ordres de Victoria et de son fils.

--Où les as-tu mis en sûreté, ces trésors?

--Ils sont restés dans la barque qui m'a amené ici... mes compagnons ont
regagné le large et se sont ancrés dans les eaux du Rhin, hors de portée
des flèches de tes gens.

--Il y a les barques du radeau à l'autre extrémité du camp, je vais
faire poursuivre tes compagnons... j'aurai tes trésors!

--Erreur... Mes compagnons voyant au loin s'avancer vers eux des bateaux
ennemis, se défieront, et comme ils ont une longue avance, ils
regagneront sans danger l'autre rive du Rhin... Tel sera le fruit de la
trahison des tiens envers moi... Allons, femme, fais-moi bouillir pour
tes augures infernaux!... Mes os, blanchis dans ta chaudière, se
changeront peut-être par ta magie en parures magnifiques!...

--Mais ces trésors,--reprit Elwig, luttant contre ses dernières
défiances,--ces trésors, puisque tu ne les avais pas apportés avec toi,
quand les aurais-tu donnés aux rois de nos hordes?

--En les quittant; je croyais être accueilli et reconduit par eux en
envoyé de paix... Alors, mes compagnons auraient abordé au rivage pour
venir me chercher; j'aurais pris dans la barque les présents pour les
distribuer aux rois au nom de Victoria et de son fils.

La prêtresse me regarda encore pendant quelques instants d'un air
sombre, paraissant céder tour à tour à la méfiance et à la cupidité.
Enfin, vaincue sans doute pas ce dernier sentiment, elle se leva et
appela d'une voix forte, et par un nom bizarre, une personne jusqu'alors
invisible.

Presque aussitôt sortit de la caverne une hideuse vieille à cheveux
gris, vêtue d'une robe souillée de sang, car elle aidait sans doute la
prêtresse dans ses horribles sacrifices. Elle échangea quelques mots à
voix basse avec Elwig, et disparut dans le bois où s'étaient retirés les
guerriers noirs.

La prêtresse, s'accroupissant de nouveau près de moi, me dit d'une voix
basse et sourde:

--Tu veux entretenir mon frère le roi Néroweg, l'aigle terrible... je
l'envoie chercher... il va venir; mais tu ne lui parleras pas de ces
trésors.

--Pourquoi?

--Il les garderait...

--Quoi... lui, ton frère, ne partagerait pas les richesses avec toi, sa
soeur!...

Un sourire amer contracta les lèvres d'Elwig; elle reprit:

--Mon frère a failli m'abattre le bras d'un coup de hache parce que j'ai
voulu toucher à une part de son butin...

--Est-ce ainsi que frères et soeurs se traitent parmi les Franks?

--Chez les Franks,--répondit Elwig d'un air de plus en plus
sinistre,--le guerrier a pour premières esclaves sa mère, sa soeur et
ses femmes...

--Ses femmes!... en ont-ils donc plusieurs?...

--Toutes celles qu'ils peuvent enlever et nourrir... de même qu'ils ont
autant de chevaux qu'ils en peuvent nourrir...

--Quoi! une sainte et éternelle union n'attache pas, comme chez nous,
l'époux à la mère de ses enfants?... Quoi! soeurs, femmes, mères, sont
esclaves?... Bénie des dieux est la Gaule! mon pays, où nos mères et nos
épouses, vénérées de tous, siégent fièrement dans les conseils de la
nation, et font prévaloir leurs avis, souvent plus sages que celui de
leurs maris et de leurs fils...

Elwig, palpitante de cupidité, ne répondit pas à mes paroles, et reprit:

--De ces trésors, tu ne parleras donc pas à Néroweg; il les garderait
pour lui... tu attendras la nuit pour quitter le camp... Je te dirai la
route; je t'accompagnerai, tu me donneras tous les présents, à moi
seule... à moi seule!...

Et poussant de nouveau des éclats de rire d'une joie presque insensée,
elle ajouta:

--Bracelets d'or! colliers de perles! boucles d'oreilles de rubis!
diadèmes de pierreries!... Je serai belle comme une impératrice!... oh!
je serai très-belle aux yeux de Riowag!...

Puis, jetant un regard de mépris sur ses grossiers bracelets de cuivre,
qu'elle fit bruire en secouant ses bras... elle répéta:

--Je serai très-belle aux yeux de Riowag!...

--Femme,--lui dis-je,--ton avis est prudent; il faudra attendre la nuit
pour quitter tous deux le camp et regagner le rivage!...

Puis voulant mettre davantage Elwig en confiance avec moi en paraissant
m'intéresser à sa vaniteuse cupidité, j'ajoutai:

--Mais si ton frère te voit parée de ces magnifiques bijoux, il te les
prendra... peut-être?...

--Non,--me répondit-elle d'un air étrange et sinistre,--non, il ne me
les prendra pas...

--Si Néroweg, l'aigle terrible, est aussi violent que tu le dis, s'il a
failli une fois t'abattre le bras pour avoir voulu toucher à sa part de
butin,--lui dis-je, surpris de sa réponse, et voulant pénétrer le fond
de sa pensée,--qui empêchera ton frère de s'emparer de ces parures?

Elle me montra son large couteau avec une expression de férocité froide
qui me fit tressaillir, et me dit:

--Quand j'aurai le trésor... cette nuit, j'entrerai dans la hutte de mon
frère... je partagerai son lit, comme d'habitude... et pendant qu'il
dormira, moi, vois-tu, je le tuerai...

--Ton frère!--m'écriai-je en frémissant, et croyant à peine à ce que
j'entendais, quoique le récit de l'épouvantable dissolution des moeurs
des Franks ne fût pas nouveau pour moi.--Ton frère!... tu partages son
lit?...

La prêtresse ne parut pas surprise de mon étonnement, et me répondit
d'un air sombre:

--Je partage le lit de mon frère depuis qu'il m'a fait violence... C'est
le sort de presque toutes les soeurs des rois franks qui les suivent à
la guerre... Ne t'ai-je pas dit que leurs soeurs, leurs mères et leurs
filles étaient les premières esclaves de nos maîtres? et quelle est
l'esclave qui, de gré ou de force, ne partage pas le coucher de son
maître? Mon père a fait violence à sa mère, qui était belle encore...
et, un jour, me poursuivant, il a...

--Tais-toi, femme!...--m'écriai-je en l'interrompant,--tais-toi! tes
monstrueuses paroles attireraient sur nous la foudre des cieux!...

Et, sans pouvoir ajouter un mot, je contemplai cette créature avec
horreur... Ce mélange de débauche, de cupidité, de barbarie et de
confiance stupide, puisque Elwig s'ouvrait à moi, qu'elle voyait pour la
première fois, à moi, un ennemi, sur le fratricide qu'elle voulait
commettre... ce fratricide, précédé de l'inceste, subi par cette
prêtresse d'un culte sanglant, qui partageait le lit de son frère et se
donnait à un autre homme... tout cela m'épouvantait, quoique j'eusse
entendu, je le répète, souvent parler des abominables moeurs de ces
barbares dissolus et féroces.

Elwig ne semblait pas se douter de la cause de mon silence et du dégoût
qu'elle m'inspirait; elle murmurait quelques paroles inintelligibles en
comptant les bracelets de cuivre dont ses bras étaient chargés; après
quoi elle me dit d'un air pensif:

--Aurai-je bien neuf beaux bracelets de pierreries pour remplacer
ceux-ci?... Tous tiendront-ils dans un petit sac que je cacherai sous ma
robe en revenant à la hutte du roi mon frère pour partager son lit et le
tuer pendant son sommeil?

Cette férocité froide, et pour ainsi dire naïve, redoubla l'aversion que
m'inspirait cette créature. Je gardai le silence; alors elle s'écria:

--Tu ne me réponds pas au sujet de ces bijoux? Fais-tu le muet?

Puis, paraissant frappée d'une idée subite, elle ajouta:

--Et j'ai parlé!... S'il allait tout dire à Neroweg!... Il me tuerait,
moi et Riowag... La pensée de ces trésors m'a rendue folle!

Et elle se mit à appeler de nouveau, en se tournant vers la caverne.

Une seconde vieille, non moins hideuse que la première, accourut tenant
en main un os de boeuf où pendait un lambeau de chair à demi cuite
qu'elle rongeait.

--Accours ici,--lui dit la prêtresse,--et laisse là ton os.

La vieille obéit à regret et en grondant, ainsi qu'un chien à qui l'on
ôte sa proie, déposa l'os sur l'une des pierres saillantes de l'entrée
de la grotte, et s'approcha en s'essuyant les lèvres.

--Fais du feu sous la cuve d'airain,--dit la prêtresse à la vieille.

Celle-ci retourna dans la caverne, en rapporta d'une main quelques
brandons enflammés. Bientôt un ardent brasier brûla s

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