Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I
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Title: Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I
Author: comte de Roger de Rabutin Bussy
Annotator: Paul Boiteau d'Ambly
Contributor: Charles-Louis Livet
Release date: June 6, 2009 [eBook #29049]
Most recently updated: January 5, 2021
Language: French
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Credits: Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre
Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at
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Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre
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de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
HISTOIRE
AMOUREUSE
DES GAULES
PAR BUSSY RABUTIN
revue et annotée
PAR M. PAUL BOITEAU
_Suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle_
recueillis et annotés
PAR M. C.-L. LIVET
Tome I
BUSSY RABUTIN, ANNOTÉ PAR P. BOITEAU
À PARIS
Chez P. Jannet, Libraire
MDCCCLVI
PRÉFACE.
Sur une belle page blanche, au frontispice de ce livre, en lettres
architecturales, je voulois tracer une dédicace ou une inscription
funèbre
DIS. MANIBVS.
MVLIERCVLARVM.
QVAS. CORRIPVIT.
AMOR.
mais j'ai peur qu'on n'attaque la qualité ou la moralité de mon style
épigraphique. Je voudrois du moins, puisque je viens de vivre assez
longtemps avec elles, ne pas quitter toutes ces pécheresses sans leur
dire adieu, et je désirerois concentrer mes derniers hommages en une
vingtaine de vers de circonstance; peut-être les aurois-je tournés
ainsi:
_L'art antique disoit: Qu'on adore les belles!
Les poètes disoient: Que tout cède à l'amour!
Les poètes et l'art aujourd'hui sont rebelles
Au culte dont Laïs a vu le dernier jour.
O femmes! la beauté, c'étoit une victoire,
C'étoit une grandeur, c'étoit une vertu;
On ne s'informoit pas, pour chanter son histoire,
De quel or, sous quel toit, Laïs avoit vécu.
Il suffisoit qu'elle eût la chevelure blonde:
La femme étoit Vénus; un grand oeil plein d'éclairs:
La femme étoit Minerve. Ô sagesse du monde!
Devant d'autres autels s'agenouillent nos vers.
Notre admiration se proclame éblouie
Par la splendeur des lois qui plaisent aux Césars.
Midas a des enfants; la foule, recueillie,
Applaudit aux décrets de leur goût pour les arts.
Mieux valoit quand, le front ceint du parfum des roses,
Les poètes et l'art saluoient le soleil,
Le printemps, le feuillage, et les femmes écloses,
Comme de jeunes fleurs, en leur temple vermeil.
Je sais bien que Phryné présage Messaline,
Que Jeanne Vaubernier déshonore Ninon;
Mais devant la jeunesse il faut que l'on s'incline:
Vive qui sut aimer, et qu'importe son nom!
Voilà ce que disoit et pensoit l'Ionie;
Ses dieux avoient du moins quelque divinité.
On pardonne, je crois, ses crimes au génie:
De la même injustice honorons la beauté._
Mais je crains qu'on ne m'accuse d'une trop vive indulgence pour des
courtisanes, et je me résigne à réfréner l'ambition de cette préface.
Toutefois je ne la convertirai pas en une étude préliminaire sur la
vie et les oeuvres de Bussy-Rabutin; voici pour quelle raison: il me
semble qu'une étude de ce genre doit être toujours faite de manière à
l'emporter sur les études précédemment publiées; il faut, de toute
nécessité, qu'elle ne se borne pas à des redites, mais qu'elle ajoute
quelque chose au commun domaine de l'histoire et de la littérature. Si
elle se traîne péniblement dans le sentier battu, à quoi bon cela? Et
c'est à quoi seroit fatalement condamnée ici une préface de vingt
pages.
M. Walckenaer (_Mémoires concernant madame de Sévigné_), M. A. Bazin
(_Revue des Deux-Mondes_, 1842, et _Nouvelle Biographie universelle_),
et M. Sainte-Beuve (t. 3 des _Causeries du lundi_), ont examiné à tous
les points de vue cette vie et ces oeuvres. Certainement il y auroit
quelque chose à dire encore; mais ce quelque chose ne pourroit être
dit sans preuves, sans expositions, sans dissertations auxiliaires, et
je grossirois trop facilement un volume déjà trop gros.
Ce n'est pas sans quelque déplaisir que je me suis retranché
l'occasion de vider mon carton de notes et de remplir mon rôle de
consciencieux commentateur. Je les garde, ces notes surabondantes. Si
le public accueille volontiers l'édition qui lui est offerte, je me
croirai engagé à parfaire ma tâche, et, en même temps que je
rectifierai le commentaire qui court au bas des pages, je m'efforcerai
de résumer tout ce qui peut être utilement dit de Bussy-Rabutin et de
son _Histoire amoureuse_.
On trouvera au tome 1er de l'édition que M. Monmerqué a donnée des
lettres de madame de Sévigné la généalogie des Rabutin. Roger de
Rabutin, comte de Bussy, est né le 3 ou le 13 avril 1618, à Épiry, en
Nivernois. Sa famille étoit l'une des plus anciennes et des plus
illustres de la Bourgogne. Élevé chez les jésuites d'Autun, puis au
collége de Clermont à Paris, il interrompit ses études à seize ans
(1634), pour commander une compagnie dans le régiment de son père. À
partir de ce temps il ne cesse de prendre part à toutes les guerres.
Ses Mémoires racontent agréablement toute son histoire jusqu'au moment
de sa disgrâce; le reste de sa vie est raconté dans le Recueil de ses
Lettres. Les combats, les amours volages, même les débauches, ne lui
prennent pas tout son temps. Actif, entreprenant, doué d'un esprit
véritablement distingué, il trouve toujours une heure pour lire un
livre ou pour écrire une chanson. Si ses connoissances sont
incomplètes, s'il dit qu'il n'a jamais lu Horace, par exemple, son
goût est pur et il a en soi ce qui fait le bon style. Aussi est-ce
bientôt le plus bel esprit de l'armée et de toute la noblesse. Il est
de toutes les fêtes demi-bachiques, demi-littéraires; il est le grand
fabricant de satires, d'épigrammes et de couplets. Cela fit sa fortune
dans les lettres et ruina sa fortune à la cour. Peu à peu, par sa
conduite politique et par les manoeuvres de son esprit, il s'aliéna
le cardinal Mazarin, Condé, Turenne et Louis XIV. Ses amis ne purent
le défendre. On avoit peur de lui: là est le secret de sa chute.
C'est pour divertir une de ses maîtresses, madame de Montglat, qu'en
1659 ou en 1660 il composa l'_Histoire amoureuse des Gaules_. Cette
histoire, qui n'avoit de romanesque que les noms sous lesquels
paroissoient les personnages, et qui peignoit avec beaucoup d'agrément
les aventures des principaux seigneurs et des plus belles dames de la
cour, ne manqua pas d'être connue partout de réputation. Bussy-Rabutin
la lisoit lui-même, et très volontiers, à ses amis intimes. La
marquise de la Baume, une vilaine femme, belle de visage, que tous les
contemporains ont maltraitée, la lui ayant empruntée, en fit faire une
copie secrète, puis une autre. En vain Bussy voulut-il lui rappeler la
promesse solennelle qu'elle lui avoit faite de ne pas abuser du prêt;
en vain mit-il tout en oeuvre pour détruire les fatales copies,
l'histoire fit son chemin sous le manteau. Ce fut une explosion de
murmures.
Bussy n'étoit déjà pas très bien auprès du roi, de ses ministres et de
ses principaux confidens; il avoit même paru un moment compromis pour
quelques relations d'affaires qu'il avoit eues avec Fouquet. Le succès
terrible de son pamphlet enhardit tous ses ennemis; mais ce qui lui
donna le coup de grâce, ce fut la publication en Hollande, et par le
fait de madame de la Baume, de l'_Histoire amoureuse des Gaules_. Une
clef étoit jointe au texte. Jamais scandale n'eut plus d'éclat et un
éclat plus rapide. Condé étoit à la tête de ceux qui juroient la perte
et la mort du coupable. Il fallut que le roi prît parti. Bussy étoit
déjà à demi disgracié; toutefois il venoit d'être reçu à l'Académie
françoise, et y avoit même prononcé un discours très cavalier. Le 17
avril 1665 il fut mis à la Bastille.
Il y resta treize mois, et ne sortit que pour être exilé en Bourgogne.
Les éditions du pamphlet se succédoient rapidement et se falsifioient.
On avoit eu l'idée d'intercaler dans le texte, après le récit de la
fête de Roissy, ce cantique fameux et de toutes manières mauvais que
les amateurs de poésies libertines ont aveuglément regardé comme une
oeuvre de Bussy.
Jamais Bussy n'a écrit ce cantique. Les _alleluia_ de Roissy étoient
des impiétés, et ce cantique est toute autre chose. L'_Histoire
amoureuse des Gaules_ est un livre d'une agréable lecture, et durant
laquelle le goût n'est offensé par aucune ordure, et le cantique est
un ramassis de grossièretés. Bussy l'a toujours nié. Ces couplets ont
été intercalés deux ou trois ans après l'apparition première du livre,
et ils ont été pris au hasard dans l'un des recueils manuscrits des
épigrammes et des chansons du temps.
Nous ne pouvions les supprimer, puisqu'ils sont devenus par le fait
partie intégrante de l'ouvrage; ils ont d'ailleurs, à défaut de mérite
littéraire, une petite valeur historique; mais nous pensons bien que
le lecteur sera de notre avis et qu'il ne les considérera que comme un
triste hors-d'oeuvre.
Nous voici amené à dire quelle a été notre intention en réimprimant,
comme nous l'avons fait, un livre qui, suivant l'expression populaire,
_jouit_ d'une si mauvaise réputation. Assurément, ce n'est pas séduit
par le seul attrait de sa morale lubrique; mais c'est que nous avons
vu que ce pamphlet avoit une très grande importance en histoire.
D'abord, c'est un tableau exact des moeurs du temps; ensuite c'est
un mémoire utile à consulter pour l'histoire politique elle-même du
ministère de Mazarin. Nul ne sera tenté, s'il l'a lue, de regarder
l'_Histoire amoureuse_ comme un livre ordurier; c'est au contraire un
ouvrage qui a son charme et sa fine fleur littéraire. J'ose croire que
nul ne sera tenté non plus, après avoir jeté un coup d'oeil sur les
notes, de douter de la véracité de Bussy et de me contredire lorsque
je signale l'importance historique de son livre.
Pas plus qu'un autre je ne pousse jusqu'à la déraison l'estime que je
fais des belles qualités artistiques du XVIIe siècle; aussi bien qu'un
autre je me sens peu d'attachement pour la vanité et les vices de ces
grands seigneurs et de ces belles dames; mais je ne puis me
débarrasser d'un certain goût pour leurs fêtes, d'une certaine
admiration pour leur esprit, d'une certaine tendresse pour leur
beauté, d'un certain enthousiasme pour tout ce qui avoit alors de la
physionomie, de l'esprit, de la grandeur.
Un Italien m'excusera sans peine. Je sais qu'aujourd'hui les progrès
de l'économie politique et de la chimie obligent les hommes à se
garder d'un vain engouement pour tout ce qui est pompe, parure et
inutilité. Aussi m'accusé-je sans feintise. J'avouerai même que, sans
rien ôter à mon amour pour les conquêtes de l'esprit nouveau, je me
vois de plus en plus ramené vers cette littérature du dix-septième
siècle, qui fut ma première nourrice. La littérature qu'on fait
aujourd'hui me fait adorer les lettres de ce temps-là. Je suis fier de
vivre dans le beau siècle d'action qui s'accomplit; mais je voudrois
vivre aussi à l'heure du loisir et des rêves, dans cette patrie
évanouie du grand art d'écrire.
C'est par suite de cet entraînement involontaire que j'ai trouvé de
l'agrément dans le métier d'éditeur d'un pareil livre. Il m'a semblé
que, puisque j'étois sûr de n'avoir pour eux qu'une sympathie
littéraire, je pouvois me permettre d'entrer en connoissance avec tous
les personnages du pamphlet.
La question bibliographique ne veut pas être oubliée dans une des
préfaces de la Bibliothèque elzevirienne; mais rien n'est plus
embrouillé que l'histoire des éditions de Bussy, et d'ailleurs il ne
s'agit pas d'un texte à restituer, d'une édition _princeps_ à
transcrire en l'enrichissant de variantes.
Bussy n'a pas été l'éditeur de son livre. On l'a imprimé, tant bien
que mal, sur une copie subreptice; on l'a reimprimé moins bien et plus
mal encore. Tout est réglé de côté. Il y a çà et là des manuscrits de
l'_Histoire amoureuse_; ce sont des copies du temps, contemporaines
des éditions imprimées ou antérieures à ces éditions. On y voit des
passages retranchés, des passages intercalés; on y relève un assez bon
nombre de modifications diverses. Mais, puisqu'il ne s'agit pas d'un
texte d'auteur à imprimer religieusement, puisque peu importe qu'on
lise: _La belle duchesse préféra ne pas répondre_, ou simplement: _La
duchesse préféra ne pas répondre_, tout ce qu'il y avoit à faire,
c'étoit de rechercher la première édition qui ait donné, non plus la
clef incomplète de 1665 et de 1666, mais le style débarrassé, sans
exception et raisonnablement, de tous les noms romanesques.
Walckenaer ne paroît pas avoir connu l'édition qui m'a servi de type à
reproduire, à moins que ce ne soit celle qu'il désigne à la page 351
du tome 4 de ses Mémoires. Mais si les chiffres des pages qu'il
indique comme points de repère se correspondent, le frontispice n'est
pas le même. Mon édition est datée d'Amsterdam (1677) et n'est pas
signée; la gravure ne représente pas la Bastille, comme dans quelques
éditions, mais une Renommée. Je n'ai pas encore vu cette édition
décrite dans les catalogues. Quoi qu'il en soit, c'est de toutes la
meilleure, et c'est la première, c'est même la seule, qui traduise
convenablement tous les noms allégoriques.
Quoique je ne veuille pas entrer dans la notice biographique, je
placerai ici trois morceaux différens: 1º Un jugement extrait de
Vigneul de Marville (t. 1, p. 325), qui, pour dater de loin, n'en est
pas plus mauvais; 2º l'épitaphe de Bussy, composée par sa fille et
donnée par l'abbé d'Olivet; 3º la lettre de Bussy au duc de
Saint-Aignan, son ami principal et son défenseur de toutes les heures
auprès du roi. Cette lettre est la véritable préface de l'_Histoire
amoureuse des Gaules_.
Voici ces trois pièces:
I.
«M. de Bussy-Rabutin étoit, du côté du sang, d'une ancienne noblesse
de Bourgogne; du côté de l'esprit, il descendoit d'Ovide et de
Pétronius Arbiter, chevalier romain, dont il nous reste une fameuse
satire en langue latine.
«Nous avons l'histoire de la disgrâce de M. de Rabutin dans ses
ouvrages. Durant sa retraite, qui dura presque tout le reste de sa
vie, il ne cessa point d'exercer son admirable style. On lui avoit
conseillé pour son divertissement, ou pour venger quelques-uns de ses
amis, de répondre aux Lettres provinciales, qui étoient déjà de
vieille date; mais, redoutant le brave Louis de Montalte, il n'osa
l'entreprendre, de crainte de blanchir devant cet illustre mort.
«M. de Rabutin a laissé des mémoires de sa vie, et un recueil de ses
lettres et de celles qu'il recevoit de ses amis. Le mélange en est
agréable. On y voit des gens d'épée et des gens de robe, des évêques,
des abbés et des moines, écrire à l'envi et faire l'échange de
l'indien avec cet écrivain incomparable. On y voit des directeurs de
conscience, tantôt au court manteau, dire de précieuses bagatelles,
tantôt en longue soutane, jeter à la traverse des semences de dévotion
dans cette terre inculte, et, après ces coups fourrés, revenir à leurs
premières plaisanteries pour ne pas ennuyer l'auditeur par la longueur
de leurs sermons. Mais ce qu'on y voit de plus surprenant, ce sont des
dames qui viennent en se jouant partager avec M. de Rabutin la gloire
de bien écrire; surtout une marquise de Sévigné, sa parente, qui fera
dire à toute la postérité que la cousine valoit bien le cousin.
«On remarque plus de naturel dans les lettres de madame la marquise de
Sévigné, et plus d'étude et de travail dans celles de M. de Rabutin.
Ses mémoires, quoique fort bien écrits, sont peu curieux. À quoi bon
les avoir remplis d'un si grand nombre de lettres écrites de la cour?
Tout officier qui a quelque commandement en pourroit produire. Il est
arrêté dans le conseil qu'on donnera un tel ordre à tel commandant; le
ministre fait écrire la lettre à son commis, qui la signe, et le
prince ne la voit pas.
«À la fin, M. de Rabutin, devenu dévot, s'avisa de composer un
discours pour ses enfans, du bon usage des afflictions. Le bruit a
couru que sa famille n'avoit pas été contente de la publication de
cette pièce, qui ne répond nullement à la haute réputation de son
auteur.»
II.
ÉPITAPHE DE M. LE COMTE DE BUSSY.
_Ici repose haut et puissant seigneur, Messire_ =Roger de Rabutin=,
_chevalier_, =comte de Bussy=; _plus considérable par ses rares qualités
que par sa grande naissance; plus illustre par ses belles actions, qui
lui attirèrent de grands emplois, que par ces emplois mêmes. Il entra
aussitôt dans le chemin de la gloire que dans le commerce du monde, et
dès sa quinzième année il préféra l'honneur de servir son prince aux
plaisirs d'une jeunesse molle et oisive._
_Capitaine en même temps que soldat, il fut d'abord à la tête de la
première compagnie du régiment de Léonor de Rabutin, comte de Bussy,
son père, et bientôt après colonel du régiment, qu'il n'acheta que par
des périls et d'heureux succès. Il ne dut aussi qu'à sa conduite et à
son courage la lieutenance du roi du Nivernois et la charge de
conseiller d'État._
_La fortune, d'intelligence cette fois avec le mérite, lui fit avoir
la charge de mestre de camp de la cavalerie légère. Le roi le fit
ensuite lieutenant général de ses armées, à l'âge de trente-cinq ans.
Une si grande élévation fut l'ouvrage de la justice du souverain, et
non de la faveur d'aucun patron._
_Il joignit toutes les grâces du discours à toutes celles de sa
personne, et fut l'auteur d'un genre d'écrire inconnu jusqu'à lui.
L'Académe françoise crut s'honorer en lui offrant une place
d'académicien._
_Enfin, presqu'au comble de la gloire, Dieu arrêta ses prospérités, et
par des disgrâces éclatantes il le détrompa du monde, dont il avoit
été jusque là trop occupé._
_Son courage fut toujours au-dessus de ses malheurs. Il les soutint en
sujet soumis et en chrétien résigné. Il employa le temps de son exil à
se bien instruire de sa religion, à former sa famille et à louer son
prince._
_Après avoir été longtemps éloigné de la cour, il y fut rappelé avec
agrément et honoré des bienfaits de son maître._
_La mort le trouva dans de saintes dispositions. On le perdit le 9
d'avril 1693, en la soixante et quinzième année de son âge._
_Qui que vous soyez, priez pour lui._
=Louise de Rabutin=, _comtesse d'Alets, sa chère fille et sa fille
désolée, a voulu par cette épitaphe instruire la postérité de son
respect, de sa tendresse et de sa douleur._
III.
_Copie d'une lettre écrite au duc de Saint-Aignan par le comte de
Bussy[1]._
Du 12 novembre 1665.
«Monsieur,
«Les témoignages que les gens de bien doivent à la vérité, à leurs
amis et à leur réputation, m'obligent aujourd'hui, Monsieur, de vous
éclaircir de ma conduite et du sujet de ma disgrâce. Ne vous attendez
pas à une justification: je suis trop sincère pour m'excuser quand
j'ai tort, et c'est tout ce que je pourrai gagner sur la douleur que
j'ai de ma faute, et le dépit contre moi-même, de ne me pas faire
devant vous plus coupable que je ne suis.
«Pour entrer donc en matière, je vous dirai, Monsieur, qu'il y a cinq
ans, ne sçachant à quoi me divertir à la campagne où j'étois, je
justifiai bien le proverbe que _l'oisiveté est mère de tout vice_: car
je me mis à écrire une histoire, ou plutôt un roman satyrique,
véritablement sans dessein d'en faire aucun mauvais usage contre les
intéressés, mais seulement pour m'occuper alors, et tout au plus pour
le montrer à quelques-uns de mes bons amis, leur en donner du plaisir
et m'attirer de leur part quelque louange de bien écrire.
«Cependant, avec l'innocence de mes intentions, je ne laissai pas de
couper la gorge à des gens qui ne m'avoient jamais fait de mal, ainsi
que vous allez voir par la suite.
«Comme les véritables événemens ne sont jamais assez extraordinaires
pour divertir beaucoup, j'eus recours à l'invention, que je crus qui
plairoit davantage, et, sans avoir le moindre scrupule de l'offense
que je faisois aux intéressés, parce que je ne faisois cela quasi que
pour moi, j'écrivis mille choses que je n'avois jamais ouï dire. Je
fis des gens heureux qui n'étoient pas seulement écoutés, et d'autres
même qui n'avoient jamais songé de l'être, et parce qu'il eût été
ridicule de choisir deux femmes sans naissance et sans mérite pour les
principales héroïnes de mon roman, j'en pris deux auxquelles nulles
bonnes qualité ne manquoient, et qui même en avoient tant, que l'envie
pouvoit aider à rendre croyable tout le mal que j'en pouvois inventer.
«Étant de retour à Paris, je lus cette histoire à cinq de mes amies,
l'une desquelles m'ayant pressé de la lui laisser, pour deux fois
vingt-quatre heures, je ne m'en pus jamais défendre. Il est vrai que
quelques jours après l'on me dit qu'on l'avoit vue dans le monde; j'en
fus au désespoir, et je suis assuré que celle à qui je l'avois prêtée,
et qui l'avoit fait copier, l'avoit fait par une simple curiosité,
sans intention de me nuire; mais elle avoit eu pour quelqu'autre la
même fragilité que j'avois eue pour elle. Je l'allai trouver aussi
tôt, et je lui en fis mes plaintes. Au lieu de m'avouer ingénuement
son imprudence et de concerter avec moi des moyens d'y remédier, elle
me nia effrontément qu'elle eût jamais tiré copie de cette histoire,
me soutenant qu'elle n'étoit pas publique, et que, si elle l'étoit, il
falloit que je l'eusse prêtée à d'autres qu'à elle. L'assurance avec
laquelle elle me parla, et le désir que j'ai d'ordinaire que mes amis
n'ayent jamais tort avec moi, ôtèrent mes soupçons. Cependant je ne
sçais comme elle fit, mais enfin le bruit de cette histoire cessa pour
quelque temps, après lequel une de ses amies, s'étant brouillée avec
elle, me montra une copie de ce manuscrit qu'elle avoit faite sur la
sienne. Ce fut alors que le dépit d'avoir été si souvent trompé par
une de mes amies, qui me faisoit outrager deux femmes de qualité par
sa trahison, me fit emporter contre elle. Et comme on ne se fait
jamais assez de justice pour souffrir sans vengeance le ressentiment
des gens qu'on a offensés, elle ajouta ou retrancha dans cette
histoire ce qui lui plaisoit pour m'attirer la haine de la plupart de
ceux dont je parlois. Et cela est si vrai, que les premières copies
qui furent vues n'étoient pas falsifiées; mais si-tôt que les autres
parurent, comme chacun court à la satyre la plus belle, on trouva les
véritables fades, et l'on les supprima comme fausses.
«Je ne prétends pas m'excuser par là, car, quoi qu'effectivement je
n'aie dit que du bien des gens que cette honnête amie a maltraités, je
suis pourtant cause du mal qu'elle en a dit: non contente d'avoir
empoisonné cette histoire en beaucoup d'endroits, elle en compose en
suite d'autres toutes entières sur mille particularités qu'elle avoit
sçues de moi dans le temps que nous étions amis, lesquelles
particularités elle assaisonna de tout le venin dont elle se put
aviser.
«Cependant, lorsque je sçus qu'une histoire couroit sous mon nom, et
que même mes ennemis l'avoient donnée au roi, quoique je n'eusse qu'à
nier, j'aimai mieux faire voir l'original à Sa Majesté, et me charger
de ma véritable faute, que de me laisser soupçonner d'une que je
n'avois pas commise. Vous sçavez, Monsieur, qu'au retour du voyage de
Chartres, pendant lequel le roy avoit lu cette histoire, je vous priai
de donner à Sa Majesté mon original écrit de ma main et relié. Il prit
la peine de le lire; mais, quoiqu'il trouvât une grande différence
entre lui et la copie, il ne laissa pas de juger que l'offense que je
faisois à deux femmes de qualité, et celle que j'étois cause qu'on
avoit faite à d'autres, méritoient châtiment. Il me fit donc arrêter,
et, donnant cet exemple au public, il satisfit en même temps au
ressentiment des gens intéressés et à sa propre justice.
«Mes ennemis, me voyant à la Bastille, crurent que, n'étant pas en
état de me défendre, ils pouvoient impunément m'accuser: ils dirent
donc au roi que j'avois écrit contre lui; mais Sa Majesté, qui ne
condamne jamais personne sans l'entendre, les surprit fort en
m'envoyant interroger par le lieutenant criminel. Je me disposai, sans
hésiter un moment, à répondre devant lui, et sans vouloir faire la
moindre protestation, ne croyant pas en être moins gentilhomme, et
croyant par là rendre plus de respect au roi. Après qu'il m'eut fait
connoître l'original écrit de ma main de l'histoire dont je vous viens
de parler, il me demanda si je n'avois rien écrit contre le roi. Je
lui répondis qu'il me surprenoit fort de faire une question comme
celle-là à un homme comme moi. Il me dit qu'il avoit ordre de me le
demander. Je répondis donc que non, et qu'il n'y avoit pas trop
d'apparence qu'ayant servi 27 ans sans avoir eu aucune grâce, étant
depuis douze mestre de camp général de cavalerie légère, attendant
tous les jours quelque récompense de Sa Majesté, je voulusse lui
manquer de respect; que pour détruire ce vrai-semblable-là il falloit
ou de mon écriture ou des témoins irréprochables; que, si l'on me
produisoit l'un ou l'autre en la moindre chose qui choquât le respect
que je dois au roi et à toute la famille royale, je me soumettois à
perdre la vie; mais que je suppliois aussi Sa Majesté d'ordonner le
même chastiment contre ceux qui m'accuseroient sans me pouvoir
convaincre. Je signai cela, et, le lieutenant criminel me disant qu'il
l'alloit porter au roi, je le priai de dire à sa Majesté que je lui
demandois très-humblement pardon d'avoir été assez malheureux pour lui
déplaire.
«Depuis ce temps-là n'ayant vu ni le lieutenant criminel ni aucun
autre juge, j'ai bien cru qu'une si noire et ridicule calomnie n'avoit
fait aucune impression dans un esprit aussi clairvoyant et aussi
difficile à surprendre que celui du roi.
«Mais, Monsieur, personne ne connoît si bien que vous la fausseté de
cette accusation; car, outre que vous voyez, comme tout le monde, le
peu d'apparence qu'il y a, c'est que vous avez été plusieurs fois
témoin de la tendresse (j'ose dire ainsi), du profond respect, de
l'estime extraordinaire, et même de l'admiration que j'ai pour le roi.
Je vous ai souvent dit que je le voyois tous les jours, que je
l'étudiois, et que tous les jours il me surprenoit par des qualités
merveilleuses que je découvrois en lui. Vous pouvez vous souvenir,
Monsieur, qu'un jour, transporté de mon zèle, je vous dis que, puisque
la paix ne me permettoit plus de hazarder ma vie pour son service, je
voulois le servir d'une autre manière, et que, comme un des capitaines
d'Alexandre avoit écrit l'histoire de son maître, il me sembloit qu'il
étoit juste qu'un des principaux officiers des armées du roi écrivît
une aussi belle vie que la sienne. Je vous priai de le dire à Sa
Majesté, Monsieur, et quelque temps après vous me dîtes la réponse
qu'elle vous avoit faite, dans laquelle sa modestie me parut
admirable. Après cela, Monsieur, peut-on m'attaquer sur le manque de
respect à mon maître, et ne croyez-vous pas que, si mes ennemis
avoient sçu tous les témoignages particuliers que je vous ai si
souvent donnez de mon zèle extraordinaire pour la personne de Sa
Majesté, et que vous avez eu la bonté de lui faire connoître, ne
croyez-vous pas, dis-je, qu'ils auroient cherché d'autres foibles en
moi que celui-là? Je n'en doute point, Monsieur; mais Dieu a confondu
leur malice; vous verrez qu'ils n'auront fait autre chose que de
m'avoit donné un honnête prétexte, en vous écrivant ceci, de faire
souvenir le roi de tous les sentimens où vous m'avez vu pour Sa
Majesté.
«Cependant, Monsieur, j'attends avec une extrême résignation à ses
volontés la grâce de ma liberté, et j'ai d'ailleurs un si grand
déplaisir d'avoir offensé les personnes qui ne m'en avoient jamais
donné de sujet, que, si ma prison ne leur paroissoit pas une assez
rude pénitence, je serai toujours prêt à faire tout ce qu'elles
souhaiteront de moi pour leur entière satisfaction, leur étant
infiniment obligé quand elles me pardonneront, et ne leur sçachant pas
mauvais gré quand elles ne le feront pas.
«Je sçais bien qu'il y a dans mon procédé plus d'imprudence que de
malice; mais l'innocence de mes intentions ne console pas les gens que
j'assassine, puis qu'ils sont aussi bien assassinés que si j'en avois
eu le dessein.
«Ce que l'on peut dire en deux mots de tout ceci, c'est que le public
en me condamnant doit me plaindre, mais que les offensés peuvent me
haïr avec raison.
«Voilà, Monsieur, ce que j'ai cru vous devoir apprendre de mes
affaires, pour vous montrer par le libre aveu que je fais de ma faute,
et le grand repentir que j'en ai, combien je suis éloigné d'en
commettre jamais de pareilles, ni de fâcher qui que ce soit mal à
propos.
«Mais vous allez encore mieux voir, par le raisonnement que je vais
faire, combien je suis persuadé qu'il ne faut jamais rien écrire
contre personne: car, si l'on n'écrit que pour soi, c'est comme si
l'on le pensoit, et ceci est bien le plus sûr; si c'est pour le
montrer à quelqu'un, il est infaillible qu'on le sçaura tôt ou tard;
si la chose est mal écrite, elle fera de la honte; s'il y a de
l'esprit, elle fera des ennemis. Cela est tout au moins inutile s'il
est secret, et dangereux s'il est public.--Mais ce que je devois dire
devant toutes choses, c'est qu'en attirant la colère de Dieu et celle
du roi, cela expose aux querelles, aux prisons et autres disgrâces. Si
je ne vous connoissois bien, Monsieur, j'appréhenderois qu'en vous
paroissant aussi coupable que je le suis, cela ne me fît perdre votre
estime et votre amitié; mais je n'en suis point en peine, parce que je
sçais que vous connoissez le fond de mon coeur, que vous sçavez
qu'il y a des gens plus long-temps jeunes que d'autres, et que, si
j'ai été de ceux-là, les mauvais succès et les châtimens que j'ai eus
vous doivent empêcher de douter que je ne sois changé.»
HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES
LIVRE PREMIER
Sous le règne de Louis XIV, la guerre, qui duroit depuis vingt ans[2],
n'empêchoit point qu'on ne fît quelquefois l'amour; mais, comme la
cour n'étoit remplie que de vieux cavaliers insensibles, ou de jeunes
gens nés dans le bruit des armes et que ce métier avoit rendus
brutaux, cela avoit fait la plupart des dames un peu moins modestes
qu'autrefois, et, voyant qu'elles eussent langui dans l'oisiveté si
elles n'eussent fait des avances, ou du moins si elles eussent été
cruelles, il y en avoit beaucoup de pitoyables, et quelques unes
d'effrontées.
_Portrait de madame d'Olonne_[3].
Madame d'Olonne étoit de ces dernières. Elle avoit le visage rond, le
nez bien fait, la bouche petite, les yeux brillans et fins, et les
traits délicats. Le rire, qui embellit tout le monde, faisoit en elle
un effet tout contraire. Elle avoit les cheveux d'un châtain clair, le
teint admirable, la gorge, les mains et les bras bien faits; elle
avoit la taille grossière, et, sans son visage, on ne lui auroit pas
pardonné son air. Cela fit dire à ses flatteurs, quand elle commença à
paroître, qu'elle avoit assurément le corps bien fait; qui est ce que
disent ordinairement ceux qui veulent excuser les femmes qui ont trop
d'embonpoint. Cependant celle-ci fut trop sincère en cette rencontre
pour laisser les gens dans l'erreur; elle éclaircit du contraire qui
voulut, et il ne tint pas à elle qu'elle ne désabusât tout le monde.
Madame d'Olonne avoit l'esprit vif et plaisant quand elle étoit libre;
elle étoit peu sincère, inégale, étourdie, peu méchante; elle aimoit
les plaisirs jusques à la débauche, et il y avoit de l'emportement
dans ses moindres divertissemens. Sa beauté, autant que son bien,
quoiqu'il ne fût pas médiocre, obligea d'Olonne[4] à la rechercher en
mariage. Cela ne dura pas long-temps: d'Olonne, qui étoit homme de
qualité et de grands biens, fut reçu agréablement de madame de la
Louppe, et il n'eut pas le loisir de soupirer pour des charmes qui
avoient fait deux ans durant tous les souhaits de toute la cour. Ce
mariage étant achevé, les amans qui avoient voulu être mariés se
retirèrent, et il en revint d'autres qui ne vouloient être qu'aimés.
L'un des premiers qui se présenta fut Beuvron, à qui le voisinage de
madame d'Olonne donnoit plus de commodité de la voir. Cette raison fut
cause qu'il l'aima assez long-temps sans qu'on s'en aperçût, et je
crois que cet amour eût toujours été caché si Beuvron n'eût jamais eu
des rivaux; mais le duc de Candale, étant devenu amoureux de madame
d'Olonne, découvrit bientôt ce qui demeuroit caché faute de gens
intéressés. Ce n'est pas que d'Olonne n'aimât sa femme; mais les maris
s'apprivoisent, et jamais les amants; et la jalousie de ceux-ci est
mille fois plus pénétrante que celle des autres. Cela fit donc que le
duc de Candale vit des choses que d'Olonne ne voyoit pas, et qu'il n'a
jamais vues, car il est encore à savoir que Beuvron ait aimé sa femme.
_Portrait de M. de Beuvron._
Beuvron[5] avoit les yeux noirs, le nez bien fait, la bouche petite et
le visage long, les cheveux fort noirs, longs et épais, la taille
belle. Il avoit assez d'esprit; ce n'étoit pas de ces gens qui
brillent dans les conversations, mais il étoit homme de bon sens et
d'honneur, quoique naturellement il eût aversion pour la guerre. Étant
donc devenu amoureux de madame d'Olonne, il chercha les moyens de lui
découvrir son amour. Leur voisinage à Paris lui en donnoit assez
d'occasions; mais la légèreté qu'elle témoignoit en toute chose lui
faisoit appréhender de s'embarquer avec elle. Enfin, s'étant trouvé un
jour tête-à-tête: «Si je ne voulois, lui dit-il, Madame, que vous
faire savoir que je vous aime, je n'aurois que faire de vous parler,
mes soins et mes regards vous ont assez dit ce que je sens pour vous;
mais, comme il faut, Madame, que vous répondiez un jour à ma passion,
il est nécessaire que je la découvre, et que je vous assure en même
temps que, soit que vous m'aimiez ou que vous ne m'aimiez pas, je suis
résolu de vous aimer toute ma vie.»
Beuvron ayant cessé de parler: «Je vous avoue, Monsieur, lui répondit
madame d'Olonne, que ce n'est pas d'aujourd'hui que je reconnois que
vous m'aimez, et, quoique vous ne m'en ayez pas parlé, je n'ai pas
laissé de vous tenir compte de tout ce que vous avez fait pour moi dès
le premier moment que vous m'avez vue; et cela me doit servir d'excuse
quand je vous avouerai que je vous aime. Ne m'en estimez donc pas
moins, puisqu'il y a assez long-temps que je vous entends soupirer; et
quand même on pourroit trouver quelque chose à redire à mon peu de
résistance, ce seroit une marque de la force de votre mérite plutôt
que de ma facilité.» Après cet aveu, l'on peut bien juger que la dame
ne fut pas long-temps sans donner au cavalier les dernières faveurs.
Cela dura quatre ou cinq mois sans fracas de part ni d'autre; mais
enfin la beauté de madame d'Olonne faisoit trop de bruit, et cette
conquête promettoit trop de gloire en apparence à celui qui la feroit,
pour que l'on laissât Beuvron en repos. Le duc de Candale, qui étoit
l'homme de la cour le mieux fait, crut qu'il ne manquoit rien à sa
réputation que d'être aimé de la plus belle femme du royaume; il
résolut donc à l'armée, trois mois après la campagne, d'être amoureux
d'elle sitôt qu'il la verroit, et fit voir, par une grande passion
qu'il eut ensuite pour elle, qu'elles ne sont pas toujours des coups
du ciel et de la fortune.
_Portrait de monsieur le duc de Candale._
Le duc de Candale avoit les yeux bleus, le nez bien fait, les traits
irréguliers, la bouche grande et désagréable, mais de fort belles
dents, les cheveux blonds dorés, en la plus grande quantité du monde;
sa taille étoit admirable; il s'habilloit bien, et les plus propres
tâchoient de l'imiter; il avoit l'air d'un homme de grande qualité. Il
tenoit un des premiers rangs en France: il étoit duc et pair,
gouverneur de Bourgogne conjointement avec son père et seul gouverneur
de l'Auvergne, et colonel général de l'infanterie françoise. Le génie
en étoit médiocre; mais, dans ses premiers amours, il étoit tombé
entre les mains d'une dame qui avoit infiniment de l'esprit[6], et,
comme ils s'étoient fort aimés, elle avoit pris tant de soin de le
dresser, et lui de plaire à cette belle, que l'art avoit passé la
nature, et qu'il étoit bien plus honnête homme que mille gens qui
avoient bien plus d'esprit que lui[7].
Étant donc de retour de Catalogne, où il avoit commandé l'armée sous
l'autorité du prince de Conty[8], il commença de témoigner à madame
d'Olonne, par mille empressemens, l'amour qu'il avoit pour elle, dans
la pensée qu'il eut qu'elle n'eût jamais rien aimé. Voyant qu'elle ne
répondoit point à sa passion, il résolut de la lui apprendre de
manière qu'elle ne pût faire semblant de l'ignorer; mais, comme il
avoit pour toutes les femmes un respect qui tenoit un peu de la honte,
il aima mieux écrire à madame d'Olonne que de lui parler.
BILLET.
_Je suis au désespoir, Madame, que toutes les déclarations d'amour se
ressemblent, et qu'il y ait quelquefois tant de différence dans les
sentimens; je sens, bien que je vous aime plus que tout le monde n'a
accoutumé d'aimer, et je ne sçaurois vous le dire que comme tout le
monde vous le dit. Ne prenez donc pas garde à mes paroles, qui sont
foibles et qui peuvent être trompeuses, mais faites réflexion, s'il
vous plaît, à la conduite que je vais avoir pour vous, et, si elle
vous témoigne que pour la continuer long-temps, de même force il faut
être vivement touché, rendez-vous à ces témoignages, et croyez que,
puisque je vous aime si fort n'étant point aimé de vous, je vous
adorerai quand vous m'aurez obligé à avoir de la reconnaissance._
Madame d'Olonne, ayant lu ce billet, y fit cette réponse:
BILLET.
_S'il y a quelque chose qui vous empêche d'être cru quand vous parlez
de votre amour, ce n'est pas qu'il importune, c'est que vous en parlez
trop bien: d'ordinaire les grandes passions sont plus confuses, et il
semble que vous écrivez comme un homme qui a bien de l'esprit, qui
n'est point amoureux, et qui veut le faire croire. Et puisqu'il me
semble ainsi à moi-même, qui meurs d'envie que vous disiez vrai, jugez
ce qu'il sembleroit à des gens à qui votre passion seroit
indifférente: ils n'hésiteroient pas à croire que vous voulez rire;
pour moi, qui ne veux jamais faire de jugemens téméraires, j'accepte
le parti que vous m'offrez, et je veux bien juger par votre conduite
des sentimens que vous avez pour moi._
Cette lettre, que les connoisseurs eussent trouvée fort douce, ne la
parut pas trop au duc de Candale: comme il avoit beaucoup de vanité,
il avoit attendu des douceurs moins enveloppées. Cela l'obligea à ne
point tant presser madame d'Olonne qu'elle l'eût bien désiré; il en
faisoit sa bonne fortune en dépit d'elle-même, et la chose eût duré
long-temps si cette belle n'eût gagné sur sa modestie de lui faire
tant d'avances, qu'il crut pouvoir tout entreprendre auprès d'elle
sans trop s'exposer. Son affaire étant conclue, il s'aperçut bientôt
du commerce de Beuvron. Un prétendant ne regarde d'ordinaire que
devant soi; mais un amant bien traité regarde à droite et à gauche, et
n'est pas long-temps sans découvrir son rival. Sur cela le duc se
plaint; sa maîtresse le traite de bizarre et de tyran, et le prend sur
un ton si haut, qu'il lui demande pardon de ses soupçons et se croit
trop heureux de l'avoir radoucie. Ce calme ne dura pas long-temps.
Beuvron, de son côté, fait des reproches aussi inutiles que ceux du
duc, et, voyant qu'il ne peut détruire son rival par lui-même, il fait
sous main donner avis à d'Olonne que le duc de Candale est si bien
avec sa femme. D'Olonne lui défend de le voir, c'est-à-dire redouble
l'amour de ces deux amans, qui, ayant plus d'envie de se voir depuis
les défenses, en trouvèrent mille moyens plus commodes que ceux qu'ils
avoient auparavant. Cependant, Beuvron étant demeuré le maître du
champ de bataille, le duc de Candale recommence ses plaintes contre
lui; il fait de nouveaux efforts pour le chasser, mais inutilement:
madame d'Olonne lui dit qu'elle voyoit bien qu'il ne considéroit que
ses intérêts, et qu'il ne se soucioit point de la perdre, puisque, si
elle défendoit à Beuvron de la voir, son mari et tout le monde ne
douteroient pas du sacrifice. Madame d'Olonne, qui n'aime pas tant
Beuvron que le duc, ne le veut pourtant pas perdre, tant pour ce qu'un
et un sont deux, que parceque les coquettes croient retenir mieux
leurs amans par une petite jalousie que par une grande tranquillité.
Dans cette entrefaite, Paget[9], homme assez âgé, de basse naissance,
mais fort riche, devint amoureux de madame d'Olonne, et, ayant
découvert qu'elle aimoit le jeu[10], crut que son argent lui tiendroit
lieu de mérite, et fonda ses plus grandes espérances sur la somme
qu'il résolut de lui offrir. Il avoit assez d'accès chez elle pour lui
parler lui-même s'il eût osé, mais il n'avoit pas la hardiesse de
faire un discours qui tireroit après lui de fâcheuses suites s'il
n'eût pas été bien reçu; il fit donc dessein de lui écrire, et lui
écrivit cette lettre:
LETTRE.
_J'ai bien aimé des fois en ma vie, Madame, mais je n'ai jamais aimé
tant que vous. Ce qui me le fait croire, c'est que je n'ai jamais
donné à chacune de mes maîtresses plus de cent pistoles[11] pour avoir
leurs bonnes grâces, et pour les vôtres j'irais jusques à deux
mille[12]. Faites réflexion là-dessus, je vous prie, et songez que
l'argent est plus rare que jamais il n'a été._
Quentine[13], femme de chambre et confidente de madame d'Olonne, lui
rendit cette lettre de la part de Paget, et incontinent après cette
belle lui fit la réponse qui s'ensuit:
LETTRE.
_Je m'étois déjà bien aperçue que vous aviez de l'esprit par les
conversations que j'ai eues avec vous; mais je ne savois pas encore
que vous écrivissiez si bien que vous faites. Je n'ay rien vu de si
joli que votre lettre; je serai ravie d'en avoir souvent de
semblables, et ce pendant je serai bien aise de vous entretenir ce
soir à six heures._
Paget ne manqua pas au rendez-vous, et s'y trouva en habit décent,
c'est-à-dire avec son sac et ses quilles. Quentine, l'ayant introduit
dans le cabinet de sa maîtresse, les laissa seuls. «Voilà, lui dit-il,
Madame, lui montrant ce qu'il portoit, ce qui ne se trouve pas tous
les jours; voulez-vous le recevoir?--Je le veux bien, dit madame
d'Olonne; mais cela nous amusera.» Ayant donc compté les deux mille
pistoles dont ils étoient convenus, elle les enferma dans une
cassette. Se mettant auprès de lui sur un petit lit de repos, qui ne
lui en servit pas long-temps: «Personne, lui dit-elle, Monsieur,
n'écrit en France comme vous. Ce que je vous vais dire n'est pas pour
faire le bel esprit; mais il est certain que je trouve peu de gens qui
en aient tant que vous. La plupart ne vous disent que des sottises,
et, quand ils vous veulent écrire des lettres tendres, ils pensent
avoir bien rencontré de nous dire qu'ils nous adorent, qu'ils vont
mourir si vous ne les aimez, et que, si vous leur faites cette grâce,
ils vous serviront toute leur vie. On a bien affaire de leurs
services.--Je suis ravi, dit Paget, que mes lettres vous plaisent. Je
ne dirois pas ceci ailleurs, mais à vous, Madame, je ne vous en ferai
pas la petite bouche, ni de façon: mes lettres ne me coûtent
rien.--Voilà, répondit-elle, ce qui est difficile à croire; il faut
donc que vous ayez un fort grand fonds.» Après quelques autres
discours, que l'amour interrompit deux ou trois fois, ils convinrent
d'une autre entrevue, et à celle-là d'une autre: de sorte que ces deux
mille pistoles valurent à Paget trois rendez-vous.
Mais madame d'Olonne, se voulant prévaloir de l'amour de ce bourgeois
et de son bien, le pria, à la quatrième visite, de recommencer à lui
écrire de ces billets galans comme celui qu'elle avoit reçu de lui;
mais, voyant que cela tiroit à conséquence, il lui fit des reproches
qui ne lui servirent de rien, et tout ce qu'il put obtenir fut qu'il
ne seroit point chassé de chez elle, et qu'il pourroit venir jouer
lorsqu'elle le manderoit.
Madame d'Olonne crut qu'en se laissant voir à Paget elle
entretiendroit ses désirs, et que peut-être seroit-il encore assez fou
pour les vouloir satisfaire, à quelque prix que ce fût; cependant, il
étoit assez amoureux pour ne se pouvoir empêcher de la voir, mais il
ne l'étoit pas assez pour acheter tous les jours ses faveurs[14].
Les choses étant en ces termes, soit que le dépit eût fait parler
Paget, soit que ses visites fréquentes et l'argent que jouoit madame
d'Olonne eussent fait faire des réflexions au duc de Candale, il pria
sa maîtresse, lorsqu'il partit pour la Catalogne[15], de ne plus voir
Paget, de qui le commerce nuisoit à sa réputation. Elle le promit, et
n'en fit rien; de sorte que le duc, apprenant par ceux qui lui
donnoient des nouvelles de Paris qu'il alloit plus souvent chez madame
d'Olonne qu'il n'avoit jamais fait, lui écrivit cette lettre:
LETTRE.
_En vous disant adieu, je vous priai, Madame, de ne plus voir ce
coquin de Paget[16]; cependant il ne bouge de chez vous. N'avez-vous
point de honte de me mettre en état d'appréhender auprès de vous un
misérable bourgeois, qui ne peut jamais être craint que par l'audace
que vous lui donnez? Si vous n'en rougissez, Madame, j'en rougis pour
vous et pour moi, et, de peur de mériter cette honte dont vous voulez
m'accabler, je vais faire un effort sur mon amour pour ne vous plus
regarder que comme une infâme._
Madame d'Olonne fut fort surprise de recevoir cette lettre si rude;
mais, comme sa conscience lui faisoit encore des reproches plus aigres
que son amant, elle ne chercha point de raisons pour se défendre, et
se contenta de répondre en ces termes:
LETTRE.
_Ma conduite passée est si ridicule, mon cher, que je désespérerois
d'être jamais aimée de vous si je ne me pouvois sauver sur l'avenir
par les assurances que je vous donne d'un procédé plus honnête; mais
je vous jure par vous-même, qui est ce que j'ai de plus cher au monde,
que Paget n'entrera jamais chez moi, et que Beuvron, que mon mari me
force de voir, me verra si rarement que vous connaîtrez bien que vous
seul me tenez lieu de toutes choses._
Le duc de Candale fut tout à fait assuré par cette lettre; il fit
ensuite des résolutions de ne plus condamner sa maîtresse sur des
apparences qu'il jugea toutes trompeuses. Pour avoir été, à ce qu'il
lui sembloit, sans raison soupçonneux, il se jeta dans l'autre
extrémité de la confiance, et prit en bonne part tout ce que madame
d'Olonne lui fit, six mois durant, de coquetteries et d'infidélités,
car elle continua de voir Paget et de donner des faveurs à Beuvron;
et, quoiqu'on en écrivît de plusieurs endroits au duc de Candale, il
crut que cela venoit de son père ou de ses amis, qui le vouloient
détacher de l'amour de madame d'Olonne, croyant que cette passion
l'empêcheroit de songer au mariage.
Il revint donc de l'armée plus amoureux qu'il n'avoit encore été.
Madame d'Olonne aussi, auprès de qui une si longue absence faisoit
passer le duc de Candale pour un nouvel amant, redoubla ses
empressements pour lui, à la vue même de toute la cour. Cet amant
prenoit les imprudences qu'elle faisoit pour le voir pour les marques
d'une passion dont elle n'étoit plus la maîtresse, quoique ce ne
fussent que des témoignages du déréglement naturel de sa raison; quand
elle avoit quelque emportement pour lui qui éclatoit, il la croyoit
vivement touchée, et cependant elle n'étoit que folle. Il étoit
tellement persuadé de la passion qu'elle avoit pour lui, que, quand il
mouroit d'amour pour elle, il appréhendoit encore d'être ingrat.
On peut bien juger que la conduite de ces amans fit grand bruit. Ils
avoient tous deux des ennemis; mais la fortune de l'un et la beauté de
l'autre leur avoient fait beaucoup d'envieux. Quand tout le monde les
auroit voulu servir, ils auroient tout détruit par leur imprudence, et
tout le monde leur vouloit nuire. Ils se donnoient rendez-vous
partout, sans avoir pris aucune mesure avec personne. Ils se voyoient
quelquefois dans une maison que le duc de Candale tenoit sous le nom
d'une dame de la campagne, que madame d'Olonne faisoit semblant
d'aller voir, et, le plus souvent, la nuit chez elle-même. Tous ces
rendez-vous n'usoient pas tout le temps de cette perfide; lorsque le
duc sortoit d'auprès d'elle, elle alloit à la conquête de quelque
nouvel amant, ou, du moins, rassurer Beuvron, par mille douceurs, des
craintes que le duc lui avoit données.
L'hiver se passa ainsi sans que le duc de Candale soupçonnât quoi que
ce soit de méchant de tout ce qu'elle lui faisoit, et il la quitta,
pour retourner à l'armée, aussi satisfait d'elle qu'il l'avoit jamais
esté. Il n'y fut pas deux mois qu'il apprit des nouvelles qui
troublèrent sa joie. Ses amis particuliers[17], qui prenoient garde de
près à la conduite de sa maîtresse, ne lui avoient osé rien dire, tant
ils le trouvoient préoccupé de cette infidèle; mais, s'étant passé
depuis son absence quelque chose de fort extraordinaire, et ne
craignant pas qu'elle détruisît par sa vue les impressions qu'ils lui
vouloient donner, ils hasardèrent tous ensemble, sans qu'ils fissent
paroître leur concert, de lui apprendre sa conduite. Ils lui mandèrent
donc, chacun séparément, que Jeannin avoit un grand attachement pour
madame d'Olonne; que ses assiduités faisoient croire, non seulement un
dessein, mais un heureux succès, et qu'enfin, quand elle ne seroit pas
coupable, il devroit n'être pas content d'elle, de voir qu'elle fût
soupçonnée de tout le monde.
Mais, pendant que ces nouvelles vont porter la rage dans l'âme du duc
de Candale, il est à propos de parler de la naissance, du progrès et
de la fin de la passion de Jeannin[18].
_Portrait de monsieur Jeannin de Castille._
Jeannin de Castille avoit la taille belle, le visage agréable, bien de
la propreté, fort peu d'esprit; de même naissance et même profession
que Paget, et beaucoup de bien comme lui. Il étoit assez bien fait
pour faire croire que, s'il eût porté l'epée, il eût eu des bonnes
fortunes par son mérite seulement; mais sa profession et ses richesses
faisoient soupçonner que toutes les femmes qu'il avoit aimées étoient
intéressées, de sorte que, lorsqu'on le vit amoureux de madame
d'Olonne, on ne douta point qu'il fût aimé pour son argent.
Le roi, après avoir passé les étés sur les frontières, revenoit
d'ordinaire à Paris les hivers, et tous les divertissemens du monde
occupoient tour à tour son esprit: le billard, la paume, la chasse, la
comédie et la danse, avoient chacun leur temps avec lui; c'étoit alors
les loteries dont il étoit question[19], et cela les avoit tellement
mises à la mode que chacun en faisoit, les uns d'argent, les autres de
bijoux et de meubles. Madame d'Olonne en voulut faire une de cette
sorte; mais, au lieu que, dans la plupart, on y employoit tout
l'argent qu'on avoit eu, et que l'on faisoit, après, le partage, dans
celle-ci, qui étoit de dix mille écus, il n'y en eut pas cinq
d'employés, et ces cinq là encore furent distribués selon le choix de
madame d'Olonne. Lorsqu'elle fit les premières propositions de la
loterie, Jeannin s'y trouva, et, comme elle demandoit une somme à
chacun selon sa force et qu'elle lui eût dit qu'il falloit qu'il
donnât mille francs, il lui répondit qu'il le vouloit bien et qu'il
lui promettoit de plus de lui faire parmi ses amis jusqu'à neuf mille
livres. Quelque temps après, tout le monde étant sorti, hormis
Jeannin: «Je ne sais, Madame, lui dit-il, si ma passion ne vous est
pas encore connue, car il y a long-temps que je vous aime, et je suis
déjà en grandes avances de soins; mais, après m'être entièrement donné
à vous, il faut que je vous demande la confirmation de mon bail:
octroyez-la moi, Madame, je vous en supplie, et remarquez qu'avec les
mille francs à quoi vous m'avez taxé je vous en donne encore neuf pour
être bien avec vous, car ce que je vous ai dit de mes amis n'a été que
pour tromper ceux qui étoient ici quand je vous ai parlé de cette
affaire.--Je vous avoue, Monsieur, lui répondit madame d'Olonne, que
je ne vous ai point cru amoureux qu'aujourd'hui. Ce n'est pas que je
n'aie remarqué de certaines mines en vous qui me faisoient soupçonner
quelque chose, mais je suis tellement rebutée de ces façons, et les
soupirs et les langueurs sont, à mon gré, une si pauvre galanterie et
de si foibles marques d'amour, que, si vous n'eussiez pris avec moi
une conduite plus honnête, vous eussiez perdu vos peines toute votre
vie. Pour ce qui est maintenant de reconnoissance, vous pouvez croire
qu'on n'est pas loin d'aimer quand on est bien persuadée d'être
aimée.» Il n'en fallut point davantage à Jeannin pour lui faire croire
qu'il étoit à l'heure du berger. Il se jeta aux pieds de madame
d'Olonne, et, comme il se vouloit servir de cette action d'humilité
pour un prétexte à de plus hautes entreprises: «Non, non, dit-elle,
Monsieur; cela ne va pas comme vous pensez. En quel pays avez-vous ouï
dire que les femmes fassent des avances? Quand vous m'aurez donné de
véritables marques d'une grande passion, je n'en serai pas ingrate.»
Jeannin, qui vit bien que chez elle l'argent se délivroit avant la
marchandise, lui dit qu'il avoit deux cents pistoles et qu'il les lui
donneroit si elle vouloit. Elle y consentit, et les ayant reçues: «Si
vous trouvez bon, lui dit-il, Madame, de m'accorder quelque faveur sur
le tant moins de ces dernières, je vous serai fort obligé, ou, si vous
voulez attendre d'avoir toute la somme, faites-moi votre billet de ce
que je viens de vous donner pour valeur reçue.» Elle aima mieux le
baiser que d'écrire, et, un moment après, Jeannin sortit en l'assurant
qu'il lui apporteroit le reste le lendemain. Il n'y manqua pas aussi.
L'argent ne fut pas plutôt compté qu'elle lui tint parole, avec tout
l'honneur qu'on peut avoir dans un tel traité.
Quoique Jeannin fût entré par la même porte que Paget, elle en usa
bien mieux avec lui, soit qu'à la longue elle esperât d'en tirer de
grands avantages, soit qu'il eût quelque mérite caché qui lui tînt
lieu de libéralité. Elle ne lui demanda pas de nouvelles preuves
d'amour pour lui donner de nouvelles faveurs. Les dix mille livres le
firent aimer trois mois durant, c'est-à-dire traiter comme si on l'eût
aimé.
Cependant le duc de Candale, ayant reçu des lettres des nouvelles
affaires de sa maîtresse, lui écrivit ceci:
LETTRE.
_Quand vous pourriez vous justifier à moi de toutes les choses dont on
vous accuse, je ne sçaurois plus vous aimer; quand vous ne seriez que
malheureuse, vous y avez trop contribué pour ne pas me deshonorer en
vous aimant. Tous les amans sont d'ordinaire ravis d'entendre nommer
leurs maîtresses; pour moi, je tremble aussitôt que j'entends ou que
je lis votre nom: il me semble toujours, en ces rencontres, que je
vais apprendre une histoire de vous, pire, s'il se peut, que les
premières. Cependant je n'ai que faire, pour vous mépriser jusques au
dernier point, d'en sçavoir davantage; vous ne pouvez rien ajouter à
votre infamie: attendez-vous aussi à tout le ressentiment que mérite
une femme sans honneur d'un honnête homme qui l'a fort aimée. Je
n'entre dans aucun détail avec vous, parceque je ne cherche pas votre
justification, et que non seulement vous êtes convaincue à mon égard,
mais que je ne puis jamais revenir pour vous._
Le duc de Candale écrivit cette lettre dans le temps qu'il alloit
partir pour retourner à la cour; il venoit de perdre un combat, et
cela n'avoit pas peu contribué à l'aigreur de sa lettre: il ne pouvoit
souffrir d'être battu partout, et ce lui eût été quelque consolation
aux malheurs de la guerre s'il eût été plus heureux en amour. Il
commença donc son voyage avec un chagrin épouvantable. En d'autres
temps il seroit venu en poste; mais, comme s'il eût eu quelque
pressentiment de sa mauvaise fortune, il venoit le plus lentement du
monde. Il commença, par les chemins, de sentir quelque incommodité; à
Vienne, il se trouva fort mal, mais, comme il n'étoit plus qu'à une
journée de Lyon, il y voulut aller, sçachant bien qu'il y seroit mieux
secouru. Cependant, les fatigues de la campagne l'ayant fort abattu,
ses déplaisirs l'achevèrent, et sa jeunesse, avec l'assistance des
meilleurs médecins, ne lui put sauver la vie; mais, comme ses plus
grands maux ne lui pouvoient ôter le souvenir de l'infidélité de
madame d'Olonne, il lui écrivit cette lettre la veille de sa mort.
LETTRE.
_Si je pouvois conserver pour vous de l'estime en mourant, il me
fâcheroit fort de mourir; mais, ne pouvant plus vous estimer, je ne
sçaurois avoir de regret à la vie. Je ne l'aimois que pour la passer
doucement avec vous[20]. Puisqu'un peu de mérite que j'avois et la
plus grande passion du monde ne m'en ont pu faire venir à bout, je n'y
ai plus d'attachement, et je vois bien que la mort me va délivrer de
beaucoup de peines. Si vous étiez capable de quelque tendresse, vous
ne me pourriez voir en l'état où je suis sans étouffer de douleur.
Mais, Dieu merci, la nature y a mis bon ordre, et, puisque vous
pouviez mettre tous les jours au désespoir l'homme du monde qui vous
aimoit le plus, vous pourrez bien le voir mourir sans en être touchée.
Adieu[21]._
La première lettre que le duc de Candale avoit écrite à madame
d'Olonne sur le sujet de Jeannin lui avoit fait tant de peur de son
retour, qu'elle l'appréhendoit comme la mort, et je pense qu'elle
souhaitoit de ne le revoir jamais. Cependant le bruit de l'extrémité
où il étoit la mit au désespoir, et la nouvelle de sa mort, que lui
donna son amie la comtesse de Fiesque[22], faillit à la faire mourir
elle-même. Elle fut quelque temps sans connoissance et ne revint qu'au
nom de Mérille, qu'on lui dit qui lui vouloit parler.
Mérille[23] étoit le principal confident du duc, qui apportoit à
madame d'Olonne, de la part de son maître, la lettre qu'il lui avoit
écrite en mourant, et la cassette où il enfermoit ses lettres et
toutes les autres faveurs qu'il avoit reçues d'elle. Après avoir lu
cette dernière lettre, elle se mit à pleurer plus fort qu'auparavant.
La comtesse, qui ne la quittoit point en un état si déplorable, lui
proposa, pour amuser sa douleur, d'ouvrir cette cassette. La comtesse
trouva d'abord un mouchoir marqué de sang en quelques endroits. «Ah!
mon Dieu! s'écria madame d'Olonne, quoi! ce pauvre garçon qui avoit
tant d'autres choses de plus grande conséquence avoit gardé jusques à
ce mouchoir! Y a-t-il rien au monde de si tendre?» Et là-dessus elle
raconta à la comtesse que, s'étant quelques années auparavant coupée
en travaillant auprès de lui, il lui avoit demandé ce mouchoir dont
elle avoit essuyé sa main, et l'avoit toujours gardé depuis. Après
cela elles trouvèrent des bracelets, des bourses, des cheveux et des
portraits de madame d'Olonne et comme elles furent tombées sur les
lettres, la comtesse pria son amie qu'elle en pût lire quelques unes.
Madame d'Olonne y ayant consenti, la comtesse ouvrit celle-ci la
première.
LETTRE.
_On dit ici que vous avez été battu. Ce peut être un faux bruit de vos
envieux, mais ce peut être aussi une vérité. Ah! mon Dieu! dans cette
incertitude, je vous demande la vie de mon amant et je vous abandonne
l'armée; oui, mon Dieu, et non seulement l'armée, mais l'État et tout
le monde ensemble. Depuis que l'on m'a dit cette triste nouvelle, sans
rien particulariser de vous, j'ai fait vingt visites par jour, j'ai
jeté des propos de guerre pour voir si je n'apprendrois rien qui me
puisse soulager. On me dit par tout que vous avez été battu; mais on
ne me parle point de vous en particulier. Je n'oserois demander ce que
vous êtes devenu; non que je craigne de faire voir par là que je vous
aime: je suis en de trop grandes alarmes pour avoir rien à ménager,
mais je crains d'apprendre plus que je ne voudrois sçavoir. Voilà
l'état où je suis et où je serai jusqu'au premier ordinaire, si j'ai
la force de l'attendre. Ce qui redouble mes inquiétudes, c'est que
vous m'avez si souvent promis de m'envoyer exprès des courriers à
toutes les affaires extraordinaires, que je prends en mauvaise part de
n'en avoir point eu à celle-ci._
Pendant que la comtesse lisoit cette lettre avec peine, car elle en
étoit touchée, madame d'Olonne fondoit en larmes; après l'avoir lue
elles furent toutes deux quelque temps sans parler. «Je n'en lirai
plus d'aujourd'hui, lui dit la comtesse, car, puisque cela me donne de
la peine, il vous en doit bien donner davantage.--Non, non, reprit
madame d'Olonne; continuez, je vous prie, ma chère: cela me fait
pleurer, mais cela me fait souvenir de lui[24].» La comtesse ayant
ouvert une autre lettre, elle y trouva ceci:
LETTRE.
_Eh quoi! ne me laisserez-vous jamais en repos? serai-je toujours dans
des craintes de vous perdre, ou par votre mort, ou par votre
changement? Tant que la campagne dure je suis dans de perpétuelles
alarmes; les ennemis ne tirent pas un coup que je ne m'imagine que ce
soit à vous. J'apprends ensuite que vous perdez un combat sans savoir
ce que vous êtes devenu, et, quand après mille mortelles craintes je
sais enfin que ma bonne fortune vous a sauvé, car vous avez bien su
que vous n'avez nulle obligation à la vôtre, on dit que vous êtes en
Avignon entre les bras de madame de Castellanne[25], où vous vous
consolez de vos malheurs. Si cela est, je suis bien malheureuse que
vous n'ayez pas perdu la vie avec la bataille. Oui, mon cher,
j'aimerois mieux vous voir mort qu'inconstant, car j'aurois le plaisir
de croire que, si vous aviez vécu davantage, vous m'auriez toujours
aimée, au lieu que je n'ai plus que la rage dans le coeur de me voir
abandonnée pour une autre qui ne vous aime pas tant que moi._
«Qu'apprends-je là! dit la comtesse; Monsieur de Candale aimoit madame
de Castelanne, Mérille?--Non, non, Madame lui dit-il; il fut deux
jours en Avignon, à son retour de l'armée, pour se rafraîchir, et là
il vit deux fois madame de Castelanne. Juger si cela se peut appeler
amour! Mais, Madame, ajouta-t-il en s'adressant à madame d'Olonne, qui
vous a si bien instruite de tout ce que faisoit mon maître?--Hélas!
répondit-elle, je ne sais là-dessus que le bruit public; mais il est
si commun de cette passion même qu'elle est en partie cause de sa
mort[26], que personne ici ne l'ignore. Et se remettant à pleurer plus
fort qu'auparavant, la comtesse, qui ne cherchoit qu'à faire diversion
à sa douleur, lui demanda si elle ne connoissoit pas de qui étoit
l'écriture d'un dessus de lettre qu'elle lui montra. «Oui! répondit
madame d'Olonne, c'est une lettre de mon maître d'hôtel.--Ceci doit
être curieux, dit la comtesse; il faut voir ce qu'il écrit.» Et
là-dessus elle ouvrit cette lettre.
LETTRE.
_Quoi que Madame vous mande, sa maison ne se désemplit point des
Normands. Ces diables seroient bien mieux en leur pays qu'ici.
J'enrage, Monseigneur, de voir ce que je vois, dont je ne vous mande
pas les particularités, parceque j'espère que vous serez bientôt ici
où vous mettrez ordre à tout vous-même._
Par ces Normands le maître d'hôtel entendoit parler de Beuvron et de
ses frères, Ivry et le chevalier de Saint-Evremond[27], et l'abbé de
Villarceaux, qui étoient fort assidus chez madame d'Olonne. La naïveté
avec laquelle ce pauvre homme mandoit ces nouvelles au duc de Candale
toucha si fort cette folle, qu'après avoir regardé quelle mine feroit
la comtesse, elle se mit à rire à gorge déployée. La comtesse, qui
n'avoit pas tant de sujet de s'affliger qu'elle, la voyant rire ainsi,
se mit à rire aussi[28]. Il n'y eut que le pauvre Mérille qui, ne
pouvant souffrir une joie si hors de propos, redoubla ses larmes et
sortit brusquement de ce cabinet. Deux ou trois jours après, madame
d'Olonne étant toute consolée, la comtesse et ses autres amies lui
conseillèrent de pleurer pour son honneur, lui disant que son affaire
avec le duc de Candale avoit été trop publique pour en faire finesse.
Elle se contraignit donc encore trois ou quatre jours, après quoi elle
revint à son naturel; et ce qui hâta ce retour fut le carnaval, qui,
en lui donnant lieu de satisfaire à son inclination, lui aida encore à
contenter son mari, lequel avoit de grands soupçons de son
intelligence avec le duc de Candale, et se trouvoit fort heureux d'en
être délivré. Pour lui faire donc croire qu'elle n'avoit plus rien
dans le coeur, elle se masqua quatre ou cinq fois avec lui, et,
voulant entièrement regagner sa confiance par une grande sincérité,
elle lui avoua non seulement son amour pour le duc, non seulement
qu'elle lui avoit accordé les dernières faveurs, mais les
particularités de ses jouissances; et, comme elle spécifioit le
nombre: «Il ne vous aimoit guère, Madame, dit-il, voulant insulter à
la mémoire du pauvre défunt, puisqu'il faisoit si peu de chose[29]
pour une si belle femme que vous.»
Il n'y avoit encore que huit jours qu'elle avoit quitté le lit,
qu'elle gardoit depuis quatre mois pour une fort grande incommodité à
la jambe, lorsqu'elle résolut de se masquer, et cette envie avança
plus sa guérison que tous les remèdes qu'elle faisoit il y avoit
long-temps. Elle se masqua donc par quatre ou cinq fois avec son mari;
mais comme ce n'étoit que de petites mascarades obscures, elle en
voulut faire une grande et fameuse dont il fût parlé; et pour cet
effet elle se déguisa, elle quatrième, en capucin, et fit déguiser
deux autres de ses amis en soeurs collettes. Les capucins étoient
elle, son mari, Ivry et l'abbé de Villarceaux; les religieuses étoient
Craf, Anglois, et le marquis de Sillery. Cette troupe courut toute la
nuit du mardi gras en toutes les assemblées[30]. Le roi et la reine,
sa mère, ayant appris cette mascarade, s'emportèrent fort contre
madame d'Olonne, et dirent publiquement qu'ils vengeroient le tort et
le mépris qu'on avoit fait de la religion en ce rencontre. On adoucit
quelque temps après les esprits de leurs Majestés, et toutes ces
menaces aboutirent à n'avoir plus d'estime pour madame d'Olonne[31].
Pendant que toutes ces choses se passoient, Jeannin jouissoit
paisiblement de sa maîtresse. Lorsqu'elle fit tirer la loterie, j'ai
déjà dit que des dix mille écus qu'elle avoit reçus, elle n'en avoit
tout au plus employé que la moitié, et la plus grande partie de cette
moitié fut distribuée aux capucins, aux soeurs collettes et autres
de la cabale. Le prince de Marsillac, qui alloit jouer le premier rôle
sur ce théâtre, y eut le plus gros lot, qui étoit un brasier d'argent.
Jeannin, avec toutes les faveurs qu'il recevoit, n'eut qu'un bijou de
fort peu de valeur. Le grand bruit qui couroit de l'infidélité de
cette loterie lui donna du chagrin de voir qu'il n'étoit pas mieux
traité que les plus indifférens. Il s'en plaignit à madame d'Olonne.
Elle qui ne vouloit pas lui faire confidence de sa friponnerie, reçut
ses plaintes le plus aigrement du monde, de sorte qu'avant de se
quitter ils en vinrent de part et d'autre aux reproches, l'un de son
argent, et l'autre de ses faveurs. Pour conclusion, madame d'Olonne
lui défendit son logis, et Jeannin lui dit qu'il ne lui avoit jamais
obéi de si bon coeur qu'il feroit en ce rencontre, et que ce
commandement lui alloit sauver des peines et de la dépense.
Cependant le commerce de Beuvron avec elle duroit toujours. Soit que
le cavalier ne fût guère amoureux, soit qu'il se sentît trop heureux
d'avoir de ses faveurs à quelque prix que ce fût, il la tourmentoit
peu sur sa conduite; elle le traitoit aussi de son pis aller, et
l'aimoit toujours mieux que rien.
Quelque temps après la rupture de Jeannin, Marsillac, qui avoit des
amis plus éveillés que lui, fut conseillé par eux de s'attacher à
madame d'Olonne. Ils lui dirent qu'il étoit en âge de faire parler de
lui, que les femmes donnoient de l'estime aussi bien que les armes;
que madame d'Olonne, étant une des plus belles femmes de la cour,
outre de grands plaisirs, pouvoit encore bien faire de l'honneur à qui
en seroit aimé, et qu'en tout cas la place du duc de Candale étoit
quelque chose de fort honorable à remplir. Avec toutes ces raisons,
ils poussèrent Marsillac à rendre des assiduités à madame d'Olonne;
mais, parceque naturellement il se défioit fort de lui-même, sa
cabale, qui s'en défioit fort aussi, jugea qu'il ne falloit pas le
laisser sur la bonne foi auprès d'elle, et il fut arrêté qu'on lui
donneroit Sillery[32] pour le conduire et assister dans les
rencontres. Marsillac lui avoit rendu de fort grandes assiduités deux
mois durant sans lui avoir parlé d'amour qu'en termes généraux. Il
avoit pourtant dit à Sillery, il y avoit plus de six semaines, qu'il
lui avoit fait sa déclaration, et il lui avoit même inventé une
réponse un peu rude, afin qu'il ne trouvât point étrange qu'il fût si
long-temps à recevoir des faveurs. Quand ce gouverneur, pour servir
son pupille, parla ainsi à madame d'Olonne: «Je sais bien, Madame,
qu'il n'y a rien de si libre que l'amour, et que, si le coeur n'est
touché par inclination, on ne persuade guère l'esprit par les paroles;
mais je ne laisserai pas de vous dire que, quand on est jeune et qu'on
est à marier, je ne comprends pas pourquoi on refuse un beau jeune
gentilhomme amoureux qui a de quoi, ou je suis fort trompé, autant que
personne de la cour. C'est du pauvre Marsillac dont je vous parle,
Madame, puisqu'il vous aime éperdument. Pourquoi êtes-vous ingrate,
ou, si vous sentez que vous ne pouvez l'aimer, pourquoi l'amusez-vous?
Aimez-le, ou vous en défaites.--Je ne sais pas depuis quand, répondit
madame d'Olonne, les hommes prétendent que nous les aimions sans
qu'ils nous l'aient demandé, car j'ai ouï dire autrefois que c'étoit
eux qui faisoient les avances. Je sçavois bien qu'ils traitoient dans
ces derniers temps la galanterie d'une étrange manière, mais je ne
sçavois pas qu'ils l'eussent réduite au point de vouloir que les
femmes les priassent.»
«Quoi! repondit Sillery, Marsillac n'a pas dit qu'il vous
aimoit?--Non, Monsieur, lui dit-elle; c'est vous qui me l'avez appris.
Ce n'est pas que les soins qu'il m'a rendus ne m'aient fait soupçonner
qu'il y avoit quelque dessein; mais jusqu'à ce que l'on ait parlé nous
n'entendons point le reste.--Ah! Madame, repliqua Sillery, vous n'avez
pas tant de tort que je pensois. La jeunesse de Marsillac le rend
timide: c'est ce qui l'a fait faillir; mais cette jeunesse aussi fait
bien excuser des choses avec les femmes. On n'a guère de tort à l'âge
qu'il a, et pour les gens de vingt ans il y a bien du retour à la
miséricorde.--J'en demeure d'acord, reprit madame d'Olonne; la honte
d'un jeune homme donne de la pitié et jamais de la colère; mais je
veux aussi qu'il ait du respect.--Appelez-vous, Madame, respect, lui
dit Sillery, de n'oser dire que l'on aime? C'est sottise toute pure,
je dis à l'égard d'une femme qui ne voudroit pas aimer; car, en ce
cas-là, on ne perdroit pas son temps et l'on sauroit bientôt à quoi
s'en tenir. Mais ce respect que vous demandez, Madame, ne vous est bon
qu'avec ceux pour qui vous n'avez nulle inclination, car, si celui que
vous voudriez aimer en avoit un peu trop, vous seriez bien
embarrassée.» Comme il achevoit de parler il entra des gens, et
quelque temps après, étant sorti, il s'en alla trouver Marsillac, à
qui ayant fait mille reproches de sa timidité, il lui fit promettre
qu'avant la fin du jour il feroit une déclaration à sa maîtresse; il
lui dit même une partie des choses qu'il falloit qu'il dît, dont
Marsillac ne se souvint pas un moment après; et, l'ayant encouragé
autant qu'il put, il le vit partir pour cette grande expédition.
Cependant Marsillac étoit en d'étranges inquiétudes. Tantôt il
trouvoit que son carrosse alloit trop vite, tantôt il souhaitoit de ne
pas trouver madame d'Olonne à son logis, ou de trouver quelqu'un avec
elle; enfin il craignoit les mêmes choses qu'un honnête homme eût
désiré de tout son coeur. Cependant il fut assez malheureux pour
rencontrer sa maîtresse et pour la trouver seule. Il l'aborda avec un
visage si embarrassé que, si elle n'eût déjà su son amour par Sillery,
elle l'eût découvert à le voir cette seule fois-là. Cet embarras lui
servit à persuader, plus que tout ce qu'il eût pu dire et que
l'éloquence de son ami; et voilà pourquoi en amour les sots sont plus
heureux que les habiles.
La première chose que fit Marsillac[33] après s'être assis, ce fut de
se couvrir, tant il étoit hors de lui-même; un instant après, s'étant
aperçu de sa sottise, il ôta son chapeau et ses gants, puis en remit
un, et tout cela sans dire un mot. «Qu'y a-t-il, Monsieur? lui dit
madame d'Olonne; vous paraissez avoir quelque chose dans l'esprit.--Ne
le devinez-vous pas, Madame? dit Marsillac.--Non, dit-elle, je n'y
comprends rien; comment entendrois-je ce que vous ne me dites pas, moi
qui ai bien de la peine à concevoir ce que l'on me dit?--C'est, je
m'en vais vous le dire, répliqua Marsillac en se radoucissant
niaisement, c'est que je vous aime.--Voilà bien des façons, dit-elle,
pour peu de chose! Je ne vois pas qu'il y ait tant de difficulté à
dire qu'on aime; il m'en paroît bien plus à bien aimer.--Oh! Madame,
j'ai bien plus de peine à le dire qu'à le faire; je n'en ai point du
tout à vous aimer, et j'en aurois tellement à ne vous aimer pas que je
n'en viendrois jamais à bout, quand vous me l'ordonneriez mille
fois.--Moy, Monsieur, repartit madame d'Olonne en rougissant, je n'ai
rien à vous commander.» Tout autre que Marsillac eût entendu la
manière fine dont madame d'Olonne se servoit pour lui permettre de
l'aimer; mais il avoit l'esprit tout bouché. C'étoit de la délicatesse
perdue que d'en avoir avec lui. «Quoi! Madame, lui dit-il, vous ne
m'estimez pas assez pour m'honorer de vos commandemens?--Eh bien! lui
dit-elle, serez-vous bien aise que je vous ordonne de ne me plus
aimer?--Non, Madame, reprit-il brusquement.--Que voulez-vous donc?
reprit madame d'Olonne.--Vous aimer toute ma vie.--Eh bien! aimez tant
qu'il vous plaira, et espérez.» C'étoit assez à un amant plus pressant
que Marsillac pour venir bientôt aux dernières faveurs; cependant,
quoi que madame d'Olonne pût faire, il la fit encore durer deux mois;
enfin, quand elle se rendit, elle fit toutes les avances.
L'établissement de ce nouveau commerce ne lui fit pas rompre celui
qu'elle avoit avec Beuvron; le dernier amant étoit toujours le mieux
aimé, mais il ne l'étoit pas assez pour chasser Beuvron, qui étoit un
second mari pour elle.
Un peu devant la rupture de Jeannin avec madame d'Olonne, le chevalier
de Grammont en étoit devenu amoureux, et, comme c'est une personne
fort extraordinaire, il est à propos d'en faire la description.
_Portrait du chevalier de Grammont[34]._
Le chevalier avoit les yeux rians, le nez bien fait, la bouche belle,
une fossette au menton, qui faisoit un agréable effet dans son visage,
je ne sais quoi de fin dans la physionomie, la taille assez belle,
s'il ne se fût point voûté; l'esprit galant et délicat. Cependant sa
mine et son accent faisoient bien souvent valoir ce qu'il disoit, qui
devenoit rien dans la bouche d'un autre. Une marque de cela, c'est
qu'il écrivoit le plus mal du monde, et il écrivoit comme il parloit.
Quoi qu'il soit superflu de dire qu'un rival soit incommode, le
chevalier l'étoit au point qu'il eût mieux valu pour une pauvre femme
en avoir quatre autres sur les bras que lui seul. Il étoit alerte
jusqu'à ne pas dormir; il étoit libéral jusqu'à la profusion. Par là
sa maîtresse et ses rivaux ne pouvoient avoir de valets ni de secrets
qui ne fussent sçus; d'ailleurs le meilleur garçon du monde. Il y
avoit douze ans qu'il aimoit la comtesse de Fiesque, femme aussi
extraordinaire que lui, c'est-à-dire aussi singulière en mérites que
lui en méchantes qualités. Mais comme, de ces douze ans, il y en avoit
cinq qu'elle étoit exilée auprès de mademoiselle d'Orléans, fille de
Gaston de France, princesse que la fortune persécutoit parcequ'elle
avoit de la vertu et qu'elle ne pouvoit réduire son grand courage aux
bassesses que la cour demande, pendant leur absence le chevalier ne
s'étoit pas adonné à une constance fort régulière; et, quoique la
comtesse fût fort aimable, il méritoit quelque excuse de sa légèreté,
puisqu'il n'en avoit jamais reçu de faveur. Il y avoit pourtant des
gens à qui il avoit donné de la jalousie; Rouville[35] en étoit un,
et, comme un jour celui-ci reprochoit à la comtesse qu'elle aimoit le
chevalier, cette belle lui dit qu'il étoit fol de croire qu'elle pût
aimer le plus grand fripon du monde. «Voilà une plaisante raison,
Madame, lui dit-il, que vous m'alléguez pour vous justifier! Je sais
que vous êtes encore plus friponne que lui, et je ne laisse pas de
vous aimer.»
_Portrait de madame la comtesse de Fiesque[36]._
Quoique le chevalier aimât partout, il avoit pourtant un si grand
foible pour la comtesse, que, quelque engagement qu'il eût ailleurs,
sitôt qu'il sçavoit que quelqu'un la voyoit un peu plus qu'à
l'ordinaire, il quittoit tout pour revenir à elle. Il avoit raison
aussi, car la comtesse étoit une femme aimable; elle avoit les yeux
bleus et brillans, le nez bien fait, la bouche agréable et belle de
couleur, le teint blanc et uni, la forme du visage longue, et il n'y a
qu'elle seule au monde qui soit embellie d'un menton pointu. Elle
avoit les cheveux cendrés, et étoit toujours galamment habillée; mais
sa parure venoit plus de son art que de la magnificence de ses habits.
Son esprit étoit libre et naturel; son humeur ne se peut décrire, car
elle étoit, avec la modestie de son sexe, de l'humeur de tout le
monde. À force de penser à ce que l'on doit faire, chacun pense
d'ordinaire mieux sur la fin que sur le commencement; il arrivoit
d'ordinaire le contraire à la comtesse: ses réflexions gâtoient ses
premiers mouvemens. Je ne sçais pas si la confiance qu'elle avoit en
son mérite lui ôtoit le soin de chercher des amans; mais elle ne se
donnoit aucune peine pour en avoir. Véritablement, quand il lui en
venoit quelqu'un de lui-même, elle n'affectoit ni rigueur pour s'en
défaire, ni douceur pour le retenir; il s'en retournoit s'il vouloit,
s'il vouloit il demeuroit; et, quoi qu'il fît, il ne subsistoit point
à ses dépens. Il y avoit donc cinq années, comme j'ai dit, que le
chevalier ne la voyoit plus, et, durant cette absence, pour ne point
perdre temps, il avoit fait mille maîtresses, entre autres Victoire
Mancini[37], duchesse de Mercoeur, et, trois jours après sa mort,
madame de Villars[38], et ce fut là-dessus que Benserade, qui étoit
amoureux de celle-ci, fit ce sonnet au chevalier:
SONNET.
_Quoi! vous vous consolez, après ce coup de foudre
Tombé sur un objet qui vous parut si beau!
Un véritable amant, bien loin de s'y résoudre,
Se seroit enfermé dans le même tombeau!
Quoi! ce coeur si touché brûle d'un feu nouveau!
Quelle infidélité! qui peut vous en absoudre?
Venir tout fraîchement de pleurer comme un veau,
Puis faire le galant et mettre de la poudre!
Oh! l'indigne foiblesse, et qu'il vous en cuira!
Vous manquez à l'amour, l'amour vous manquera;
Et déjà vous donnez où tout le monde échoue.
Je connois la beauté pour qui vous soupirez,
Je l'aime, et, puisqu'il faut enfin que je l'avoue,
C'est qu'en vous consolant vous me désespérez_[39].
Quelque temps après cette affaire ébauchée, la comtesse étant revenue
à Paris, le chevalier, qui n'étoit retenu auprès de madame de Villars
par aucune faveur, la quitta pour retourner à la comtesse; mais comme
il n'étoit pas long-temps en même état, et qu'il s'ennuyoit d'être
avec celle-ci, il s'attacha à madame d'Olonne dans le temps que
Marsillac s'embarqua auprès d'elle; et, quoi qu'il fût moins honteux
que lui avec les dames, il n'étoit pourtant pas plus pressant; au
contraire, pourvu qu'il pût badiner, faire dire dans le monde qu'il
étoit amoureux, trouver quelques gens de facile créance pour flatter
sa vanité, donner de la peine à un rival, être mieux reçu que lui, il
ne se mettoit guère en peine de la conclusion. Une chose qui faisoit
qu'il lui étoit plus difficile de persuader qu'à un autre, c'étoit
qu'il ne parloit jamais sérieusement, de sorte qu'il falloit qu'une
femme se flattât fort pour croire qu'il fût bien amoureux d'elle.
J'ai déjà dit que jamais amant n'étant pas aimé n'a été plus incommode
que lui. Il avoit toujours deux ou trois laquais sans livrée, qu'il
appeloit ses grisons, par qui il faisoit suivre ses rivaux et ses
maîtresses. Un jour, madame d'Olonne, en peine comme quoi aller à un
rendez-vous qu'elle avoit pris avec Marsillac sans que le chevalier le
découvrît, se résolut pour son plaisir de sortir en cape avec une
femme de chambre, et d'aller passer la Seine dans un bateau, après
avoir donné ordre à ses gens de l'aller attendre au faubourg
Saint-Germain. Le premier homme qui lui donna la main pour lui aider à
monter dans le bateau fut un des grisons du chevalier, devant qui,
sans le connoître, s'étant réjouie avec sa femme de chambre d'avoir
trompé le chevalier, et ayant parlé de ce qu'elle alloit faire ce
jour-là, ce grison alla aussitôt en avertir son maître, lequel, dès le
lendemain, surprit étrangement madame d'Olonne, quand il lui dit le
détail de son rendez-vous de la veille.
Un honnête homme qui convainc sa maîtresse d'en aimer un autre que lui
se retire promptement et sans bruit, particulièrement si elle ne lui a
rien promis; mais le chevalier ne faisoit pas de même: quand il ne
pouvoit se faire aimer, il aimoit mieux se faire tuer que de laisser
en repos son rival et sa maîtresse. Madame d'Olonne avoit donc compté
pour rien les assiduités que le chevalier lui avoit rendues trois mois
durant, et tourné en raillerie tout ce qu'il lui avoit dit de sa
passion, et d'autant plus qu'elle étoit persuadée qu'il en avoit une
aussi grande pour la comtesse qu'il en pouvoit avoir pour elle. Elle
le haïssoit encore comme le diable, lorsque cet amant crut qu'une
lettre feroit mieux ses affaires que tout ce qu'il avoit fait et dit
jusque là; dans cette pensée il lui écrivit celle-ci:
LETTRE.
_Est-il possible, ma déesse, que vous n'ayez pas connoissance de
l'amour que vos beaux yeux, mes soleils, ont allumé dans mon coeur?
Quoiqu'il soit inutile d'avoir recours avec vous à ces déclarations
comme avec des beautés mortelles, et que les oraisons mentales vous
dussent suffire, je vous ai dit mille fois que je vous aimois;
cependant vous riez et ne me répondez rien. Est-ce bon ou mauvais
signe, ma reine? Je vous conjure de vous expliquer là-dessus, afin que
le plus passionné des humains continue de vous adorer et qu'il cesse
de vous déplaire._
Madame d'Olonne, ayant reçu cette lettre, l'alla porter aussitôt à la
comtesse, avec qui elle croyoit qu'elle eût été concertée; mais elle
ne lui témoigna rien de ce qu'elle en croyoit d'abord. Comme elles
vivoient bien ensemble, elle lui fit valoir en riant le refus qu'elle
faisoit de son amant et l'avis qu'elle lui donnoit de l'infidelité
qu'il lui vouloit faire. Quoique la comtesse n'aimât point le
chevalier, cela ne laissa pas de la fâcher, la plupart des femmes ne
voulant non plus perdre leurs amans qu'elles ne veulent point aimer
que ceux qu'elles favorisent; et, particulierement quand on les quitte
pour se donner à d'autres, leur chagrin ne vient pas tant de la perte
qu'elles font que de la préference de leurs rivales. Voilà comme fit
la comtesse en ce rencontre. Cependant elle remercia madame d'Olonne
de l'intention qu'elle avoit de l'obliger, mais elle l'assura qu'elle
ne prenoit aucune part au chevalier, qu'au contraire on l'obligeroit
de l'en défaire. Madame d'Olonne ne se contenta pas d'avoir montré
cette lettre à la comtesse, elle s'en fit encore honneur à l'égard de
Marsillac; et, soit qu'elle ou la comtesse en parlât encore à
d'autres, deux jours après, tout le monde sut que le pauvre chevalier
avoit été sacrifié, et il lui revint bientôt à lui-même les
plaisanteries qu'on faisoit de sa lettre. Le mépris offense tous les
amans, mais quand on y mêle la raillerie, on les pousse au désespoir.
Le chevalier, se voyant éconduit et moqué, ne garda plus de mesure; il
n'y a rien qu'il ne dît contre madame d'Olonne, et l'on vit bien en ce
rencontre que cette folle avoit trouvé le secret de perdre sa
réputation en conservant son honneur.
De tous ses rivaux, le chevalier n'en haïssoit pas un si fort que
Marsillac, tant pour ce qu'il le croyoit le mieux traité que
parcequ'il lui sembloit qu'il le méritoit le moins; il appeloit les
amans de madame d'Olonne les Philistins, et disoit que Marsillac, à
cause qu'il avoit peu d'esprit, les avoit tous défaits avec une
mâchoire d'âne.
Dans ce même temps, le comte de Guiche[40], fils du maréchal de
Grammont, jeune, beau comme un ange et plein d'amour, crut que la
conquête de la comtesse lui seroit aisée et honorable: de sorte qu'il
résolut de s'y embarquer par les motifs de la gloire; il en parla à
Manicamp, son bon ami, qui approuva son dessein et s'offrit de l'y
servir. Le comte de Guiche et Manicamp ont trop de part dans cette
histoire pour ne parler d'eux qu'en passant: il les faut faire
connoître à fond, et, pour cet effet, il faut commencer par la
description du premier.
_Portrait du comte de Guiche._
Le comte de Guiche avoit de grands yeux noirs, le nez beau, bien fait,
la bouche un peu grande, la forme du visage ronde et plate, le teint
admirable, le front grand et la taille belle; il avoit de l'esprit, il
savoit beaucoup, il étoit moqueur, léger, présomptueux, brave, étourdi
et sans amitié; il étoit mestre de camp du régiment des gardes
françoises conjointement avec le maréchal de Grammont, son père.
_Portrait de Manicamp_[41].
Manicamp avoit les yeux bleus et doux, le nez aquilin, la bouche
grande, les lèvres fort rouges et relevées, le teint un peu jaune, le
visage plat, les cheveux blonds et la tête belle, la taille bien faite
si elle ne se fût un peu trop négligée; pour l'esprit, il l'avoit
assez de la manière du comte de Guiche; il n'avoit pas tant d'acquis,
mais il avoit pour le moins le génie aussi beau. La fortune de
celui-là, qui n'étoit pas à beaucoup près si établie que celle de
l'autre, lui faisoit avoir un peu plus d'égard; mais naturellement ils
avoient tous deux les mêmes inclinations à la dureté et à la
raillerie: aussi s'aimoient-ils fortement, comme s'ils eussent été de
différens sexes.
Dans le temps même que madame d'Olonne montroit à tout le monde la
lettre du chevalier de Grammont, celui-ci découvrit l'amour du comte
de Guiche pour la comtesse de Fiesque. Cela ne lui servit pas peu à le
faire emporter contre madame d'Olonne, croyant sa réconciliation plus
aisée avec la comtesse, moins il garderoit de mesures avec l'autre;
mais, cependant qu'il essaie à se raccommoder, voyons ce que fit le
comte de Guiche pour se rendre aimable. Il faut savoir premièrement
que le comte avoit une fort grande passion pour mademoiselle de
Beauvais[42], fille de peu de naissance et de beaucoup d'esprit; il
faut savoir encore qu'il avoit été tellement tracassé par ses parens
dans cet amour, qui craignoient qu'elle ne lui fît faire la même
sottise que sa soeur avoit fait faire au marquis de Richelieu[43],
que cette considération, autant que les rigueurs de la belle,
l'avoient fort rebuté et l'avoient fort engagé au dessein d'aimer la
comtesse; mais il n'avoit pas pour celle-ci toute l'inclination
qu'elle méritoit, et c'étoit moins une seconde passion qu'un remède à
la première. Il ne faisoit pas beaucoup de chemin; tout ce qu'il
pouvoit faire étoit d'émouvoir la comtesse et de mettre au desespoir
le chevalier, et pour cela il s'en tenoit aux regards et aux
assiduités, sans se soucier d'aller plus vite. La comtesse, qui, à ce
qu'on croit, n'avoit jamais eu le coeur touché que du mérite de
Guitaud[44], favori du prince de Condé, qu'il y avoit quatre ou cinq
ans qu'elle ne pouvoit plus voir et avec qui elle entretenoit un
commerce de lettres, sentit sa constance ébranlée par les pas que fit
le comte de Guiche pour elle; et, quoi que Jarzay, ami de Guitaud, lui
dît pour l'obliger à chasser le comte, elle n'y donna pas d'abord les
mains, en faisant semblant de traiter cet amour de ridicule; elle
éluda long-temps les conseils de tous ses amis; enfin, voyant
elle-même que le comte ne s'aidoit pas, elle se résolut de se faire
honneur de la nécessité où elle se croyoit de le perdre, et, afin que
cela ne parût pas un sacrifice au chevalier, qui s'étoit vanté de
faire chasser son neveu, elle les chassa tous deux, déférant pour lors
aux avis de Jarzay[45], à ce qu'elle lui dit. Et là-dessus il se fit
une plaisanterie, que la comtesse alloit sceller les congés de ses
amans; mais le chevalier la fit tant presser par ses meilleurs amis,
qu'il obtint permission de la revoir au bout de quinze jours, et ce
fut sur cela qu'il fit ce couplet de sarabande:
SARABANDE.
_Lorsque Jarzay[46], par un amour extrême
Qu'il a toujours pour son ami Flamand,
Sçut obliger la personne que j'aime
Au dur scellé qui cause mon tourment,
Lors je pensois, comme il pensoit lui-même,
Ne revoir ma Philis qu'au jour du jugement;
Mais ce n'étoit qu'un pur bannissement._
Cinq ou six mois s'étant passés, pendant lesquels le chevalier, trop
heureux de n'avoir plus son neveu sur les bras, avoit gouté auprès de
la comtesse le plaisir d'aimer seul, quelques amis du comte de Guiche
lui représentèrent qu'étant le plus beau garçon de la cour, il lui
étoit honteux de trouver une dame cruelle, et que le mauvais succès
qu'il avoit eu auprès de la comtesse lui avoit fait tort dans le
monde. Ces raisons lui firent résoudre de se rembarquer. Il revint
blessé de la campagne à la main droite; mais il y avoit déjà quelque
temps que sa blessure, quoique grande, ne l'empêchoit pas de se
promener, lorsqu'il rencontra la comtesse dans les Tuileries: il étoit
avec l'abbé Fouquet[47], ami particulier de cette dame, qui, croyant
leur faire plaisir, les engagea dans une conversation tête à tête et
les laissa seuls assez long-temps. Le comte ne parla point d'amour,
mais il fit des mines et jeta des regards qui ne parlèrent que trop à
la comtesse, qui en entendoit encore plus qu'il n'en vouloit dire.
Cette conversation finit par une foiblesse qui prit au comte de
Guiche, d'où le secours de la comtesse et de l'abbé le firent revenir.
Leurs opinions furent partagées sur la cause de cette foiblesse.
L'abbé l'attribua à la blessure du comte, et la comtesse à sa passion.
Il n'y a rien qu'une femme croie plus volontiers que d'être aimée,
parceque l'amour lui fait croire qu'on la doit aimer, et parcequ'on ne
se persuade pas malaisément ce que l'on désire. Ces raisons là firent
que la comtesse ne douta point de l'amour du comte de Guiche. Dans ce
temps-là madame d'Olonne, qui ne vouloit pas qu'un jeune homme si bien
fait lui échappât, pria Vineuil[48] de lui amener le comte de Guiche,
ce qu'il fit; mais, l'heure de ce cavalier n'étant pas encore venue,
il en sortit aussi libre qu'il y étoit entré. Il continua son dessein
pour la comtesse. Ses assiduités ayant renouvelé la jalousie du
chevalier, celui-ci voulut s'éclaircir de l'état auquel étoit son
neveu auprès de sa maîtresse, et, pour lui mieux ressembler, il
écrivit de la main gauche à cette belle un billet que voici:
BILLET.
_On est bien embarrassé quand on n'a qu'une pauvre main gauche. Je
vous supplie, Madame, que je vous puisse parler aujourd'hui à quelque
heure du jour; mais que mon cher oncle n'en sache rien, car je
courrois fortune de la vie, et peut-être vous-même ne seriez pas
quitte à meilleur marché._
La comtesse, ayant lu ce billet, donna charge à son portier[49] de
faire savoir à celui qui viendroit quérir la réponse qu'il dît à son
maître qu'il lui envoyât Manicamp à trois heures après midi. Lorsque
le chevalier eut reçu cette réponse, il crut avoir de quoi convaincre
la comtesse de la dernière intelligence avec son neveu, et, dans cette
pensée, il s'en alla chez elle. La rage qu'il avoit dans le coeur
lui avoit tellement changé le visage que, pour peu que la comtesse se
fût defiée de lui, elle eût tout découvert à son abord; mais, ne
songeant à rien, elle ne prit pas garde comme il étoit fait. «Y a-t-il
long-temps, Madame, lui dit-il, que vous n'avez vu le comte de
Guiche?--Il y a, répondit-elle, cinq ou six jours.--Mais il n'y a pas
si long-temps, répliqua le chevalier, que vous en avez reçu des
lettres?--Moi! des lettres du comte de Guiche? Pourquoi m'écriroit-il?
Est-il en état d'écrire à quelqu'un?--Prenez garde à ce que vous
dites, Madame, repartit le chevalier, car cela tire à conséquence.--La
vérité est, dit la comtesse, que Manicamp me vient d'envoyer demander
si le comte de Guiche me pourroit voir aujourd'hui, et je lui ai mandé
qu'il vînt sans son ami.--Il est vrai, reprit brusquement le
chevalier, que vous venez de mander à Manicamp qu'il vînt sans le
comte de Guiche; mais c'est sur une lettre de celui-ci que vous lui
avez mandé cela, et je ne le sais, Madame, que parce que c'est moi qui
l'ai écrite et à qui on a rendu votre réponse. N'est-ce pas assez de
ne pas reconnoître l'amour que j'ai pour vous depuis douze ans, sans
me préférer encore un petit garçon qui ne paroît vous aimer que depuis
quinze jours et qui ne vous aime point du tout. Ensuite de ce
discours, il fit des actions d'un homme enragé un quart d'heure
durant. La comtesse, qui se vit convaincue, voulut tourner l'affaire
en raillerie: Mais puisque vous vous doutez de l'intelligence de votre
neveu et de moi, lui dit-elle, que ne me demandiez-vous des choses de
plus grande importance qu'une heure à me voir?--Ah! Madame,
répliqua-t-il, je n'en sais que trop pour vous croire la plus ingrate
femme du monde, et moi le plus malheureux de tous les hommes.» Comme
il achevoit ces paroles, Manicamp entra, ce qui le fit sortir pour
cacher le désordre où il étoit. «Qu'y a-t-il, Madame? lui dit
Manicamp; je vous trouve tout embarrassée?» La comtesse lui conta
toute la tromperie du chevalier, et leur conversation ensuite; et,
après quelques discours sur ce sujet, Manicamp sortit. Presque à la
même heure il rapporta ce billet de la part du comte de Guiche:
BILLET.
_De peur que les faussaires ne me nuisent au jeu désagréablement, et
que vous ne vous mépreniez au caractère et au style, je vous ai voulu
faire connoître l'un et l'autre. Le dernier est plus difficile à
imiter, étant dicté par quelque chose qui est au dessus de leurs
sentimens._
La comtesse ayant lu ce billet: «Mon Dieu! lui dit-elle, que votre ami
est fou! J'ai bien peur qu'il ne se fasse, et à moi aussi, des
affaires dont nous n'avons pas besoin ni l'un ni l'autre.--Pourvu,
Madame, lui répondit Manicamp, que vous vous entendiez bien tous deux,
vous ne sçauriez avoir de méchantes affaires.--Mais, lui répondit la
comtesse, il ne sçauroit prendre avec moi un autre parti que celui
d'amant?--Non, Madame, répliqua-t-il, cela lui est impossible, et ce
qui vous le doit persuader, c'est qu'il revient à la charge après
avoir été battu; cette recherche marque en lui une furieuse nécessité
de vous aimer.» Comme ils alloient continuer cette conversation, il
entra du monde qui l'interrompit, et Manicamp, étant sorti, alla un
moment après conter à son ami ce qui venoit de se passer entre la
comtesse et lui. Le comte de Guiche, ne croyant pas que le billet
qu'il avoit écrit à la comtesse fût suffisant pour lui bien persuader
son amour, en écrivit un autre qui l'exprimât plus clairement, et il
en chargea Manicamp, qui, le lendemain, le portant à cette belle, le
perdit par les chemins, de sorte qu'il retourna sur ses pas dire au
comte de Guiche l'accident qui lui étoit arrivé. Celui-ci écrivit
cette lettre à la comtesse:
BILLET.
_Si vous étiez persuadée de mes sentimens, vous comprendriez aisément
qu'on est mal satisfait d'un homme aussi peu soigneux que l'est
Manicamp. Vous allez voir la plus grande querelle du monde si vous n'y
mettez la main. Jugez ce que je sens pour vous, puisque je romps avec
le meilleur de mes amis, sans retour de mon côté; mais, comme il lui
reste encore d'autres assistances, et que vous n'êtes pas si en colère
que moi, j'ai peur qu'il ne me force de lui pardonner par votre
entremise._
Manicamp alla chercher partout la comtesse, et l'ayant enfin trouvée
chez madame de Bonnelle[50] qui jouoit: «Je porte le bonheur, Madame,
aux gens que j'approche», lui dit-il, et, s'étant mis auprès d'elle,
il lui fourra finement dans sa poche la lettre de son ami et sortit.
Quelque temps après, la comtesse s'étant retirée chez elle, le jeu
fini, trouva, en prenant son mouchoir, la lettre du comte de Guiche,
cachetée et sans dessus. Si elle eût songé à ce que ce pouvoit être,
elle ne l'eût pas ouverte; mais, de peur d'être obligée de ne la pas
ouvrir, elle n'y voulut pas songer, et l'ouvrit brusquement, sans
faire la moindre réflexion. Toute la vivacité de la comtesse ne lui
put faire imaginer ce que lui vouloit dire le comte de Guiche sur le
sujet du mécontentement qu'il témoignoit avoir contre Manicamp, de
sorte qu'elle commanda à un de ses gens de lui aller dire le lendemain
qu'il la vînt voir, résolue de le gronder de la lettre qu'il lui avoit
donné du comte de Guiche, et de lui défendre de s'en charger à
l'avenir. Comme il entra dedans la chambre le lendemain, sa curiosité
lui fit oublier sa colère. «Eh bien! lui dit-elle, apprenez-moi votre
brouillerie avec votre ami.--C'est, Madame, lui dit-il, qu'avant-hier
je vous en apportois une lettre, et je la perdis; il est enragé contre
moi. Je ne sçais que lui dire, car j'ai tort.» La comtesse craignant
que cette lettre perdue fût retrouvée par quelqu'un qui fît une
histoire d'elle qui réjouît le public: «Allez, lui dit-elle, la
chercher par tout, et ne revenez pas que vous ne me la rapportiez.»
Manicamp sortit aussitôt, et revint le soir lui dire qu'il n'avoit
rien trouvé, que le comte de Guiche ne le vouloit plus voir, et qu'il
venoit la supplier de les remettre bien ensemble.--Je le ferai,
dit-elle, quoi que vous ne le méritiez pas. J'irai demain chez
mademoiselle Cornuel[51]; dites à votre ami qu'il s'y trouve.--Je n'ai
plus de commerce avec lui, dit Manicamp, et rien ne le peut radoucir
pour moi qu'un billet de votre part.--Moi, écrire au comte de Guiche!
reprit la comtesse; vous êtes fort plaisant de me proposer
cela!--Quoique nous soyons brouillés, Madame, répondit Manicamp, je ne
sçaurois m'empêcher de vous dire encore qu'il mérite bien cette grâce;
ne le regardez pas en ce rencontre, donnez ce billet à l'amitié que
vous avez pour moi, et je vous promets, quand il aura fait son effet,
que je vous le remettrai entre les mains. La comtesse, lui ayant fait
donner sa parole que le lendemain il lui rapporteroit son billet,
écrivit ainsi:
BILLET.
_Je ne vous écris que pour vous demander la grâce de ce pauvre
Manicamp. Il faut pourtant vous en dire davantage pour vous obliger de
me l'accorder: croyez ce qu'il vous dira de ma part; il est assez de
mes amis pour faire que je ne lui refuse rien de tout ce qui lui peut
être utile._
Le comte de Guiche, ayant reçu ce billet, le trouva trop doux pour le
rendre; il crut qu'il en seroit quitte pour désavouer Manicamp, et
cependant il le chargea de cette réponse:
RÉPONSE AU BILLET.
_Je souhaiterois infiniment que vous eussiez autant de penchant à
m'accorder ce que je désirerois de vous, qu'il m'a été facile
d'accorder la grâce au criminel. Je vous avoue qu'avec une telle
recommandation il étoit impossible de rien refuser. Si j'étois assez
heureux pour vous en pouvoir donner des preuves par quelque chose de
plus difficile, vous connoîtriez que vous m'avez fait injure lorsque
vous avez douté de la vérité de mes sentimens; ils sont, je vous
assure, aussi tendres qu'une aussi aimable personne que vous les peut
inspirer, et seront toujours aussi discrets que vous les pourrez
souhaiter, quoi qu'en disent nos gouverneurs. Je vous conjure de
déférer beaucoup aux avis du criminel, car, quoiqu'il soit homme assez
mal soigneux, il mérite qu'on se loue de son zèle pour notre service._
Ces avis étoient de se défier fort du chevalier, qui faisoit tout ce
qu'il pouvoit pour traverser son neveu, et pour le faire paroître à la
comtesse indiscret et infidèle. Après cela, Manicamp lui dit que le
comte de Guiche étoit tellement transporté de joie pour le billet
qu'elle lui avoit écrit qu'il lui avoit été impossible de le retirer;
mais qu'elle ne s'en mît point en peine, qu'il étoit aussi sûrement
dans les mains de son ami que dans le feu; qu'au reste, il n'avoit
jamais vu d'homme si amoureux que le comte, et qu'assurément il
l'aimeroit toute sa vie.--«Mais, interrompoit la comtesse, qu'est-ce
que veut dire tant de visites de votre ami chez madame d'Olonne? La
va-t-il prier de le servir auprès de moi?--Il n'y va point, Madame,
répondit Manicamp; c'est-à-dire qu'il y a été une fois ou deux, mais
je vois déjà l'esprit du chevalier dans ce que vous me venez de dire,
et je suis assuré que le comte de Guiche reconnoîtra son oncle à ce
trait de fripon. Mais, Madame, écoutez mon ami avant que de le
condamner.--J'en suis d'accord, lui dit-elle.»
Manicamp en jugeoit fort bien. Le chevalier avoit dit à la comtesse
que le comte de Guiche étoit amoureux de madame d'Olonne; qu'elle ne
servoit que de prétexte, et mille autres choses de cette nature, qui
lui parurent si vraisemblables, que, quoiqu'elle se défiât du
chevalier sur le chapitre du comte de Guiche, elle ne se put empêcher
d'y ajouter foi en ce rencontre. Le lendemain, une de ses amies
l'étant venue presser d'aller à la campagne, elle se laissa persuader,
et la certitude qu'elle crut avoir de la tromperie du comte de Guiche
fit qu'elle ne voulut point d'éclaircissement avec lui; et pour ne pas
tout rompre, elle voulut prévenir Guitaud par une fausse confidence,
de peur qu'il n'apprît par d'autres voies la vérité de toutes choses:
elle lui envoya donc la copie de la dernière lettre du comte de
Guiche, et partit après cela avec son amie. Le chevalier, qui étoit
alerte sur toutes les actions de la comtesse, et qui avoit gagné tous
ses gens, eut le paquet qu'elle envoyoit à Guitaud deux heures après
qu'il fut fermé; il tira copie de la lettre du comte de Guiche, et
jeta le paquet au feu. Deux jours après, ayant appris que la comtesse
étoit partie, il lui écrivit cette lettre:
LETTRE.
_Si vous eussiez eu autant d'envie de vous éclaircir des choses dont
vous témoignez douter que j'en avois de vous ôter par mille véritables
raisons toutes sortes de scrupules, vous n'eussiez pas entrepris un si
long voyage, ou du moins eussiez-vous témoigné du chagrin de paroître
si bonne amie. Je ne voudrois pas vous défendre d'avoir de la
tendresse, mais je souhaiterois fort d'avoir quelque part à
l'application, et je vous avoue que, si j'étois assez heureux pour y
parvenir par la même voie, j'essaierois de n'en être pas indigne par
ma conduite._
Dans le temps que l'on porta cette lettre à la comtesse, le chevalier
alla trouver son neveu, chez lequel il rencontra Manicamp. Après
quelque prélude de plaisanterie sur les bonnes fortunes du comte de
Guiche en général: «Ma foi, mes pauvres amis, leur dit-il, vous êtes
plus jeunes et plus gentils que moi, je l'avoue, et je ne vous
disputerai jamais de maîtresse que je ne connoîtrai pas de plus longue
main; mais aussi il faut que vous me cédiez la comtesse et celles qui
ont quelque engagement avec moi. La vanité que leur donne le grand
nombre d'amans les peut obliger à vous laisser prendre quelques
espérances. Il n'y en a guère qui rebutent d'abord les voeux des
soupirans, mais tôt ou tard elles se remettent à la raison, et c'est
alors que le nouveau venu passe mal son temps et que le galant dit,
d'accord avec sa maîtresse: Serviteur à Messieurs de la sérénade. Vous
m'avez promis, comte de Guiche, de ne me plus tourmenter auprès de la
comtesse; vous m'avez manqué de parole et fait une infidélité qui ne
vous a servi de rien, car la comtesse m'a donné toutes les lettres que
vous lui avez écrites. Je vous en montrerai les originaux quand vous
voudrez; cependant voici la copie de la dernière, que je vous ai
apportée.» Et, disant cela, il tira une lettre du comte de Guiche, et,
l'ayant lue: «Hé bien! mes chers[52], leur dit-il, vous jouerez-vous
une autre fois à moi?»
Pendant que le chevalier parloit, le comte de Guiche et Manicamp se
regardoient avec étonnement, ne pouvant comprendre que la comtesse les
eût si méchamment trompés. Enfin, Manicamp, prenant la parole et
s'adressant au comte: «Vous êtes traité, lui dit-il, comme vous
méritez; mais, puisque la comtesse n'a pas eu de considération pour
nous, ajouta-t-il se tournant du côté du chevalier, nous ne sommes pas
obligés d'en avoir pour elle. Nous voyons bien qu'elle nous a
sacrifiés, mais il y a eu des temps, chevalier, où vous l'avez été
aussi; nous avons grand sujet de nous plaindre d'elle, mais vous n'en
avez point du tout de vous en louer; quand nous nous sommes réjouis
quelquefois à vos dépens, la comtesse a été pour le moins de la moitié
avec nous.--Il est vrai, reprit le comte de Guiche, que vous n'auriez
pas raison d'être satisfait de la préférence de la comtesse en votre
faveur si vous saviez l'estime qu'elle fait de vous, et cela me fait
tirer des conséquences infaillibles qu'elle est fort entre vos mains,
puisque après les choses qu'elle m'a dites elle ne me trahit que pour
vous satisfaire. Hé bien! chevalier, jouissez en repos de cette
perfide. Si personne ne vous trouble que moi, vous vivrez bien content
auprès d'elle.» Là-dessus, s'étant tous trois réconciliés de bonne foi
et donné mille assurances d'amitié à l'avenir, ils se séparèrent.
Le comte de Guiche et Manicamp s'enfermèrent pour faire une lettre de
reproche à la comtesse au nom de Manicamp, sur quoi la pauvre
comtesse, qui était innocente, lui répondit que son ami et lui avoient
été pris pour dupes, et que le chevalier en savoit plus qu'eux;
qu'elle ne leur pouvoit mander comme il avoit eu la lettre qu'il leur
avoit montrée, mais qu'un jour elle leur feroit voir clairement
qu'elle ne les avoit point sacrifiés. Cette lettre ne trouvant plus
Manicamp à Paris, qui en étoit sorti la veille avec le comte de Guiche
pour suivre le roi en son voyage de Lyon[53], il ne la reçut qu'en
arrivant à la cour; ils n'en pensèrent ni plus ni moins à l'avantage
de la comtesse.
Pendant que tout cela se passoit, l'affaire de Marsillac avec madame
d'Olonne alloit son chemin, cet amant la voyant le plus commodément du
monde, la nuit chez elle, le jour chez mademoiselle Cornuel, fille
aimable de sa personne et de beaucoup d'esprit. Madame d'Olonne avoit
dans la ruelle de son lit un cabinet, au coin duquel elle avoit fait
faire une trappe qui répondoit dans un autre cabinet au dessous, où
Marsillac entroit quand il étoit nuit; un tapis de pied cachoit la
trappe et une table la couvroit. Ainsi Marsillac, passant les nuits
avec madame d'Olonne, selon le bruit commun, ne perdoit pas son temps;
cela dura jusqu'à ce qu'elle alla aux eaux[54], auquel temps
Marsillac, qui lui écrivoit mille lettres qu'on ne rapporte point ici
parcequ'elles n'en valent pas la peine, lui écrivit cette lettre un
jour avant que de lui dire adieu:
LETTRE.
_Je n'ai jamais senti une douleur si vive que celle que je sens
aujourd'hui, ma chère, parceque je ne vous ai point encore quittée
depuis que nous nous aimons; il n'y a que l'absence, et encore la
première absence de ce que l'on aime éperdument, qui puisse réduire au
pitoyable état où je suis. Si quelque chose pouvoit adoucir mon
chagrin, ma chère, ce seroit la créance que j'aurois que vous
souffrirez autant que moi. Ne trouvez pas mauvais que je vous souhaite
de la peine, puisque c'est une marque de notre amour. Adieu, ma chère,
croyez bien que je vous aime et que je vous aimerai toujours, car, si
une fois vous en étiez bien persuadée, il n'est pas possible que vous
ne m'aimiez toute votre vie._
RÉPONSE.
_Consolez-vous, mon cher; si ma douleur vous soulage, elle est au
point où vous la pouvez souhaiter: je ne vous la sçaurois mieux faire
voir que disant que je souffre autant que j'aime. En doutez-vous, mon
cher? venez me trouver, mais venez de meilleure heure, afin que je
sois long-temps avec vous et que je me récompense en quelque manière
de l'absence que je vais souffrir. Adieu, mon cher; soyez en repos de
mon amour: il sera pour le moins aussi grand que le vôtre._
Marsillac ne manque pas d'être au rendez-vous bien plus tôt qu'à son
ordinaire. En abordant sa maîtresse, il se jette sur son lit, et fut
ainsi fort long-temps à fondre en larmes et à ne pouvoir parler qu'à
mots entrecoupés. Madame d'Olonne de son côté ne paroissoit pas moins
touchée, mais comme elle eût encore bien souhaité de son amant
d'autres marques d'amour que celle de sa douleur: «Hé! quoi! mon cher,
lui dit-elle, vous me mandiez tantôt que mes déplaisirs soulageroient
les vôtres; cependant l'affliction où vous me voyez ne vous rend pas
moins désespéré.» À ces mots, Marsillac redoubla ses soupirs sans lui
répondre. L'abattement de l'ame avoit passé jusqu'au corps, et je
crois que cet amant pleuroit alors l'absence de sa vigueur plutôt que
celle de sa maîtresse. Toutefois, comme les jeunes gens reviennent de
loin et que celui-ci étoit d'un bon tempérament, il commença de se
ravoir, et il se rétablit en peu de temps, de manière que madame
d'Olonne eut peine à reconnoître qu'il eût été depuis peu si malade.
Après qu'il lui eut donné plusieurs témoignages de sa bonne santé,
elle lui recommanda d'en avoir soin sur toutes choses, et lui dit
qu'elle jugeroit par là de l'amour qu'il avoit pour elle. Là-dessus
ils se firent mille protestations de s'aimer toute leur vie; ils
convinrent des moyens d'écrire et se dirent adieu, l'un pour aller à
la cour et l'autre aux eaux.
Le lendemain, Marsillac étant allé dire adieu à mademoiselle Cornuel,
sa bonne amie, il la pria de bien persuader à sa maîtresse de prendre
plus garde à sa conduite qu'elle n'avoit encore fait. «Reposez-vous-en
sur moi, lui dit cette fille; elle sera bien incorrigible si je ne
vous la mets sur un pied honnête.» Deux jours après, mademoiselle
Cornuel alla chez madame d'Olonne, et l'ayant priée de faire dire à sa
porte qu'elle étoit sortie: «Je suis trop votre amie, Madame, lui
dit-elle, pour ne vous pas parler franchement de tout ce qui regarde
votre conduite et réputation. Vous êtes belle, vous êtes jeune, vous
avez de la qualité, du bien et de l'esprit, vous êtes fort aimée d'un
honnête homme que vous aimez fort, tout cela vous devroit rendre
heureuse; cependant vous ne l'êtes pas, car vous savez ce que l'on dit
de vous; nous en avons quelquefois parlé ensemble, et, cela étant,
vous seriez folle si vous n'étiez contente. Je n'entreprends pas de
considérer vos fragilités; je suis femme comme vous, et je sais par
moi-même les besoins de notre sexe. Vos manières sont insupportables;
vous aimez les plaisirs, Madame, et j'y consens, mais c'est un ragoût
pour vous que le bruit, et sur cela je vous condamne. Vous ne sauriez
vous défaire de vos emportemens? Est-il possible que vous ne soyez pas
au desespoir quand vous entendez dire la réputation où vous êtes, et
qu'on cache l'amour qu'on a pour vous par honte plutôt que par
discrétion?--Hé! qu'y a-t-il de nouveau, ma chère? Le monde
recommence-t-il ses déchaînemens contre moi?--Non, Madame, dit
mademoiselle Cornuel, il ne fait que les continuer, parceque vous
continuez toujours à lui donner de nouvelles matières.--Je ne sais
donc ce qu'il faut faire, reprit madame d'Olonne; toute la prudence
qu'on peut avoir en amour je pensois l'avoir, et, depuis que je me
mêle d'aimer, je n'ai jamais laissé traîner d'affaires, sachant bien
d'ordinaire que le grand bruit ne se fait qu'avant que l'on soit
d'accord et quand on n'agit pas de concert ensemble. Je vous prie, ma
chère, ajouta-t-elle, de me bien dire exactement ce qu'il faut que je
fasse pour bien aimer et pour avoir une galanterie qui ne me feroit
point de tort dans le monde quand elle seroit soupçonnée, car je suis
résolue de faire mon devoir à l'avenir dans la dernière
régularité.--Il y a tant de choses à dire sur ce chapitre, dit
mademoiselle Cornuel, que je n'aurois jamais fait si je ne voulois
rien oublier; néanmoins, je vous dirai les principales le plus
succinctement qu'il me sera possible.
Premièrement, il faut que vous sachiez, Madame, qu'il y a trois sortes
de femmes qui font l'amour: les débauchées, les coquettes et les
honnêtes maîtresses. Quoique les premières fassent horreur, elles
méritent assurément plus de compassion que de haine, parcequ'elles
sont emportées par la force de leur tempérament, et qu'il faut une
application presque impossible pour réformer la nature; cependant,
s'il y a un rencontre où il faille se vaincre soi-même, c'est en
celui-là, dans lequel il ne va pas moins que de l'honneur ou de la
vie.
Pour les coquettes, comme le nombre en est plus grand, je m'étendrai
davantage sur le chapitre. La différence des débauchées à elles, c'est
que dans le mal que font celles-ci il y a au moins de la sincérité;
dans celui que font les coquettes il y a de la trahison. Les coquettes
nous disent pour s'excuser, quand elles écoutent les douceurs de tout
le monde, que, quelque honnête femme qu'on soit, on ne hait pas une
personne qui nous dit qu'elle nous aime.
Mais on leur peut répondre qu'il y a des distinctions à faire. Si cet
amant s'adresse à une femme qui veut être honnête pour elle-même ou
pour un amant, j'avoue qu'elle ne pourra pas haïr un homme pour les
sentimens qu'il aura pour elle; mais cela n'empêchera pas qu'elle ne
doive prendre garde à ne pas avoir plus de complaisance pour lui que
pour un autre qui ne lui auroit jamais rien témoigné, de peur qu'elle
n'entretienne par là ses espérances, et qu'enfin cela ne fasse du
bruit et ne nuise à la réputation qu'elle veut conserver.
Si c'est une femme préoccupée à qui un homme témoigne de l'amour, elle
aura les mêmes précautions que l'autre pour empêcher que cela ne
continue; mais, s'il est opiniâtre, je soutiens qu'elle le haïra
autant qu'elle aimera son véritable amant, parcequ'il est naturel de
haïr les ennemis de celui qu'on aime, parceque l'amour que l'on ne
veut pas reconnaître importune, et parceque, l'amant bien traité
pouvant soupçonner qu'une passion qui dure à son rival est pour le
moins soutenue de quelques espérances, une honnête maîtresse regarde
comme son ennemi mortel un rival qui la met au hasard de perdre son
amant qu'elle aime plus que sa vie. Cela étant sans difficulté, il
faut que vous sachiez encore qu'il y a plusieurs sortes de coquettes.
Les unes trouvent de la gloire à se voir aimées de beaucoup de gens
sans en avoir aimé aucun, et ne voient pas que ce sont les avances
qu'elles font qui attirent le monde et qui les retiennent plutôt que
le mérite. D'ailleurs, comme il n'est pas possible qu'elles dispensent
leurs faveurs si également qu'il ne paroisse quelqu'un mieux traité
qu'un autre, et qu'il y en a même qui ne se contentent pas de
l'égalité, et qui veulent de la préférence, cela donne de la jalousie
aux mécontens, et enfin du dépit, qui leur fait dire en les quittant
tout ce qu'ils savent et ne savent pas.
Il y a d'autres coquettes qui ménagent plusieurs amans afin de sauver
le véritable dans la multitude et de faire dire qu'elles n'ont point
d'affaire, puisqu'elles traitent également tous ceux qui les voient;
mais on découvre la vérité, qui est le mieux qui leur puisse arriver,
ou, plutôt que de croire qu'elles n'aiment personne, tout le monde
croit qu'elles les aiment tous.
Il y en a d'autres qui, en ménageant plusieurs amans, veulent
persuader que, si elles aimoient quelqu'un, elles ne se hasarderoient
pas à le fâcher; cependant elles le fâchent et le perdent avec cela:
car de s'imaginer, si c'est en l'absence de leur véritable amant
qu'elles font l'amour, qu'il ne le sçaura pas connoître, ou, si c'est
devant lui, qu'en usant comme de concert ensemble il verra bien que ce
n'est rien, puisqu'elles le prennent pour témoin de ce qu'elles font,
ou qu'en tout cas, s'il se fâche, les douceurs qu'elles lui feront et
les promesses de n'y plus retourner l'obligeront à se radoucir, tout
cela est fort sujet à caution. L'on ne trompe pas long-temps un amant.
S'il ne découvre aujourd'hui, il découvrira demain.
_Disant: Lon la la,
Il vous quittera là._
Et quand la passion seroit si forte qu'il ne s'en pourroit guérir, les
reproches et les fracas qu'il fera donneront plus de chagrin à la
maîtresse coquette que tous ces ménagemens ne lui auront fait de
plaisir. Il y a des coquettes qui croient être en si mauvaise
réputation dans le monde qu'elles n'oseroient avoir de la rigueur pour
personne, de peur que cela ne passe pour un sacrifice à quelqu'un, et
qui ne songent pas qu'il vaudroit mieux pour leur honneur qu'elles
fussent convaincues du sacrifice. Voilà, Madame, la manière des
coquettes. Il faut maintenant que je vous fasse voir celle des
honnêtes maîtresses[55].
Pour elles, ou elles sont satisfaites de leur amant, ou elles ne le
sont pas. Si elles ne le sont pas, elles tâchent de le ramener à son
devoir par une conduite tendre et honnête; si cela ne se peut
absolument, elles rompent sans bruit, sur un prétexte de dévotion ou
de jalousie d'un mari, après avoir retiré, si elles peuvent, leurs
lettres et tout ce qui les peut convaincre; et, sur toutes choses,
elles font en sorte que leurs amans ne croient pas qu'elles les
quittent pour d'autres.
Si elles sont contentes de leurs amans, elles les aiment de tout leur
coeur, elles le leur disent sans cesse et leur écrivent le plus
tendrement qu'elles peuvent; mais, comme cela seulement ne leur prouve
pas leur amour, parceque les coquettes en disent autant ou plus tous
les jours, leurs actions et leurs procédés justifient assez le fond de
leur coeur, parcequ'il n'y a que cela d'infaillible. On peut
toujours dire qu'on aime, quoiqu'on n'aime pas; on ne peut avoir
long-temps un procédé tendre pour quelqu'un sans l'aimer.
Une honnête maîtresse craint plus que la mort de donner de la jalousie
à son amant, et, quand elle le voit alarmé sur quelque soupçon qu'il a
pu prendre de l'opiniâtreté de son rival, elle ne se contente pas du
témoignage de sa conscience; elle redouble ses soins et ses caresses
pour celui-là, et ses rigueurs pour celui-ci. Elle ne remet pas la
dernière sévérité pour une autre fois, croyant qu'elle se défera
toujours d'un importun trop tard. Elle sçait qu'autant de momens
qu'elle différeroit de chasser ce rival, elle donneroit autant de
coups de poignard dans le coeur de celui qu'elle aime; elle sçait
que, d'abord que son amant commence à avoir des soupçons, le moindre
petit soin qu'elle prendra de les lui ôter lui conservera l'estime et
l'amour qu'il a pour elle; au lieu que, si elle négligeoit de le
satisfaire et de le guérir, il viendroit à avoir si peu de confiance
en elle, qu'elle ne le pourroit rétablir en lui offrant même de perdre
sa réputation; elle sçait qu'un amant croiroit toujours que ce seroit
la crainte qu'elle auroit de lui qui lui arracheroit les sacrifices
qui passeroient dans son esprit, en un autre temps, pour des grandes
marques d'amour; elle sçait que des femmes en qui on a de la confiance
on excuse tout, qu'on ne pardonne rien à celles de qui on se défie;
elle sçait enfin qu'on vient quelquefois à être fatigué du tracas
qu'on reçoit d'une maîtresse et des reproches qu'on lui a faits après
lui avoir pardonné mille fautes considérables, et qu'on rompt sur une
bagatelle, lorsque la mesure est pleine et qu'on ne peut plus souffrir
tant de chagrins.
Il y a des femmes qui aiment fort leurs amans qui ne laissent pas de
leur donner de la jalousie par leur mauvaise conduite, et cela vient
de ce qu'elles se flattent trop de l'assurance qu'elles ont de leurs
bonnes intentions, et de ce qu'elles ne tranchent pas assez nettement
les espérances aux gens qui leur parlent d'amour, ou qui seulement
leur en témoignent par des soins et des assiduités. Elles ne sçavent
pas que les civilités d'une femme qu'on aime sont des faveurs dont
tous les amans se flattent quelquefois, parcequ'ils ont du mérite, ou
souvent parcequ'ils en croient avoir, tantôt parcequ'ils n'ont pas
bonne opinion des gens à qui ils s'adressent, et pensent que la
résistance qu'on fait n'est seulement que pour se faire valoir. De
sorte que, si une femme qui n'a jamais donné lieu de parler d'elle est
toujours fort jalouse de sa réputation, elle doit prendre garde, comme
j'ai déjà dit, de n'entretenir en nulle manière les espérances de tout
ce qui a de l'air d'amant; que, si c'est une femme qui n'ait pas eu
jusque là assez de soin de sa conduite, et qu'elle en veuille prendre
à l'avenir, comme vous, Madame, il faut qu'elle soit plus rude qu'une
autre, et surtout qu'elle soit égale en sa sévérité, car la moindre
bonté à quoi elle se relâche rengage plus un amant que cent refus ne
le rebutent.
Une honnête maîtresse a tant de sincérité pour son amant que, plutôt
que de manquer à lui dire les choses de conséquence, elle lui dit
jusqu'à des bagatelles, sachant bien que, s'il alloit sçavoir par
d'autres voies de certaines choses indifférentes, que l'on rend
criminelles en les redisant, cela feroit le plus méchant effet du
monde. Elle ne garde aucune mesure avec lui sur la confiance; elle lui
dit non seulement ses propres secrets, mais ceux même qu'elle a pu
savoir autrefois, ou qu'elle apprend d'ailleurs tous les jours. Elle
traite les gens de ridicules qui disent qu'étant maîtresse du secret
d'autrui, nous ne le devons pas dire à nos amans. Elle répond à cela
que, s'ils nous aiment toujours, ils n'en diront jamais rien, et que,
s'ils viennent à nous quitter, nous aurions bien plus à perdre que le
secret de notre ami; mais elle croit qu'on ne les doit jamais regarder
comme n'en devant plus être aimées, et qu'autrement nous serions
folles de leur accorder des faveurs.
Sa maxime est enfin que qui donne son coeur n'a plus rien à ménager;
elle sait qu'il n'y a que deux rencontres où elle se pourroit
dispenser de dire tout à son amant, l'un s'il étoit fort étourdi, et
l'autre s'il avoit eu quelque galanterie auparavant la sienne: car il
seroit imprudent à elle de lui en parler, à moins qu'il la pressât
fort, et en ce cas-là ce seroit lui qui attireroit le chagrin qu'il en
recevroit.
Enfin une honnête maîtresse croit que ce qui justifie son amour même
auprès des plus sévères, c'est quand elle est vivement touchée, quand
elle prend plaisir à le faire bien voir à son amant, quand elle le
surprend par mille petites grâces à quoi il ne s'attend pas, quand
elle n'a rien de réservé pour lui, quand elle s'applique à le faire
estimer de tout le monde, et qu'enfin elle fait de sa passion la plus
grande affaire de sa vie. À moins que cela, Madame, elle tient que
l'amour est une débauche, et que c'est un commerce brutal et un métier
dont des femmes perdues subsistent.
Mademoiselle Cornuel ayant cessé de parler: «Bon Dieu! dit madame
d'Olonne, les belles choses que vous venez de dire! mais qu'elles sont
difficiles à pratiquer! J'y trouve même un peu d'injustice, car enfin,
puisque nous trompons bien même nos maris, que les lois ont faits nos
maîtres, pourquoi nos amans en seroient-ils quittes à meilleur marché,
eux que rien ne nous oblige d'aimer que le choix que nous en faisons,
et que nous prenons pour nous servir, et tant et si peu qu'il nous
plaira?--Je ne vous ai pas dit, reprit mademoiselle Cornuel, que nous
ne devions quitter nos amans quand ils nous déplaisent, ou par leur
faute ou par lassitude, mais je vous ai fait voir la manière délicate
dont il vous falloit dégager pour ne leur pas donner sujet de crier
dans le monde: car enfin, Madame, puisqu'on a mis si tyranniquement
l'honneur des dames à n'aimer pas ce qu'elles trouvent aimable, il
faut s'accommoder à l'usage, et se cacher au moins quand on veut
aimer.--Eh bien! ma chère, lui dit madame d'Olonne, je m'en vais faire
merveille: j'y suis tout à fait résolue; mais avec tout cela je fonde
les plus grandes espérances de ma conduite sur la fuite des
occasions.--Que ce soit fuite ou résistance, dit mademoiselle Cornuel,
il n'importe, pourvu que votre amant soit satisfait de vous.» Et
là-dessus, l'ayant exhortée à demeurer ferme en ses bonnes intentions,
elle lui dit adieu.
Pendant qu'ils furent séparés, madame d'Olonne et Marsillac, ils
s'écrivirent fort souvent; mais, comme il n'y a rien de remarquable,
je ne parlerai point de leurs lettres, qui ne parloient de leur amour
et de leur impatience de se voir que fort communément. Madame d'Olonne
revint la première à Paris. Le comte de Guiche, pendant le voyage de
Lyon, persuada à Monsieur[56], frère du roi, auprès duquel il étoit
fort bien, de faire une galanterie, à son retour à Paris, avec madame
d'Olonne, et s'étoit offert de l'y servir et de lui faire avoir
bientôt contentement. Le prince avoit promis au comte de Guiche de
faire les pas nécessaires pour embarquer la dupe, de sorte que, dans
les conversations qu'il eut avec madame d'Olonne, il ne lui parla que
de l'amour que ce prince avoit pour elle; il lui dit qu'il le lui
avoit témoigné plus de cent fois pendant le voyage, et qu'elle le
verroit assurément soupirer aussitôt qu'il seroit revenu. Une femme
qui avoit des bourgeois et des gentilshommes, les uns bien et les
autres mal faits, pouvoit bien aimer un beau prince. Madame d'Olonne
reçut la proposition du comte de Guiche avec une joie qu'on ne peut
exprimer, et si grande qu'elle ne fit pas seulement les façons que des
coquettes font en de pareilles rencontres. Un autre eût dit qu'elle ne
vouloit aimer personne, mais moins un prince que qui que ce fût,
parcequ'il n'auroit pas tant d'attachement. Madame d'Olonne, qui étoit
la plus naturelle femme du monde et la plus emportée, ne garda pas de
bienséance, et répondit au comte de Guiche qu'elle s'estimoit plus
qu'elle n'avoit encore fait, puisqu'elle plaisoit à un si grand prince
et si raisonnable. Lorsque la cour fut revenue à Paris, le duc d'Anjou
ne répondit point aux empressemens à quoi le comte avoit préparé
madame d'Olonne, qui se livra tout entière. Tout cela ne lui produisit
rien, et ne servit qu'à lui faire connoître l'indifférence que le
prince avoit pour elle. Le comte de Guiche, voyant que le prince ne
mordoit point à l'hameçon, changea de dessein, et voulut au moins que
les services qu'il avoit voulu rendre à madame d'Olonne lui servissent
de quelque chose auprès d'elle. Il résolut donc d'en faire l'amoureux,
et, pour ce que le commerce qu'il avoit eu avec elle sur les amours du
duc d'Anjou lui avoit donné de grandes familiarités, il ne balança
point de lui écrire cette lettre:
LETTRE.
_Nous avons travaillé jusqu'ici en vain, Madame; la reine[57] vous
hait, et le duc d'Anjou appréhende de la fâcher. J'en suis au
désespoir pour vos intérêts. Vous m'en pouvez bien consoler, Madame,
si vous voulez, et je vous conjure de le vouloir. Puisque l'aigreur de
la mère et la foiblesse du fils ont ruiné nos desseins, il faut
prendre d'autres mesures. Aimons-nous, Madame; cela est déjà fait de
mon côté, et, si le duc d'Anjou vous eût aimée, je vois bien que je me
serois bientôt brouillé avec lui, parceque je n'aurois pu résister à
l'inclination que j'ai pour vous. Je ne doute pas, Madame, que la
différence ne vous choque d'abord; mais défaites-vous de votre
ambition, et vous ne vous trouverez pas si misérable que vous pensez.
Je suis assuré que, quand le dépit vous aura jetée entre mes bras,
l'amour vous y retiendra._
Quoi qu'on veuille dire contre les femmes, il y a souvent plus
d'imprudence que de malice dans leur conduite. La plupart ne pensent
plus, quand on leur parle d'amour, qu'elles ne doivent jamais aimer;
cependant elles vont plus loin qu'elles ne pensent; elles font des
choses quelquefois, croyant qu'elles seront toujours cruelles, dont
elles se repentent fort quand elles sont devenues plus humaines. La
même chose arriva à madame d'Olonne. Elle eut un chagrin insupportable
d'avoir manqué le coeur du prince après l'avoir compté parmi ses
conquêtes. Cherchant quelqu'un à qui s'en prendre pour amuser sa
douleur, elle ne trouva rien de plus vraisemblable à croire sinon que
le comte de Guiche, pour son propre intérêt, l'avoit empêché de
l'aimer: de sorte que, tant pour se venger de lui que pour rassurer
Marsillac, que toute cette intrigue avoit alarmé, elle lui sacrifia la
lettre du comte de Guiche, sans considérer que l'amour peut-être
l'obligeroit à faire la même chose des lettres de Marsillac. Celui-ci,
à qui madame d'Olonne donnoit tant de faveurs, en usa comme on fait
d'ordinaire quand on est content de sa maîtresse; il lui rendit mille
grâces de sa sincérité, et se contenta de triompher de son rival sans
en vouloir tirer une gloire indiscrète.
Cependant le comte de Guiche, qui ne sçavoit pas le destin de sa
lettre, alla le lendemain chez madame d'Olonne; mais il y vint bien du
monde ce jour-là, et il ne lui put parler d'affaires; il remarqua
seulement qu'elle l'avoit fort regardé, et, de chez elle, il alla dire
l'état de ses affaires à Fiesque, que depuis son retour de Lyon il
avoit faite sa confidente; il les alla dire aussi à Vineuil, et tous
deux séparément jugèrent, sur la fragilité de la dame et la
gentillesse du cavalier, que la poursuite ne seroit ni longue ni
infructueuse. Et en effet, madame d'Olonne avoit trouvé le comte de
Guiche si fort à son gré et si bien fait qu'elle s'étoit repentie du
sacrifice qu'elle venoit de faire à Marsillac. Le lendemain, le comte
de Guiche retourna chez elle, et, l'ayant trouvée seule, il lui parla
de son amour. La belle en fut aise et reçut cette déclaration le plus
agréablement du monde; mais, après être convenus de s'aimer, comme ils
étoient sur certaines conditions, des gens entrèrent qui obligèrent le
comte de Guiche à sortir un moment après.
Madame d'Olonne, s'étant aussi débarrassée de sa compagnie le plus tôt
qu'elle put, monta en carrosse. Voulant découvrir si la comtesse de
Fiesque ne prenoit plus d'intérêt avec le comte de Guiche, elle l'alla
trouver. Après quelques conversations sur d'autres sujets, elle lui
demanda son avis sur les desseins qu'elle lui dit qu'avoit le comte de
Guiche pour elle. La comtesse lui dit qu'il ne falloit que consulter
son coeur en de pareils rencontres. «Mon coeur ne me dit pas
beaucoup de choses en faveur du comte, reprit madame d'Olonne, et ma
raison m'en dit mille contre lui: c'est un étourdi que je n'aimerai
jamais.» En disant ces mots elle prit congé de la comtesse, sans
attendre sa réponse.
D'un autre côté, le comte de Guiche étant retourné à son logis, il
rencontra Vineuil, qui l'attendoit dans une impatience extrême de
sçavoir l'état de ses affaires. Le comte de Guiche lui dit assez
froidement qu'il croyoit que tout étoit rompu, de la manière dont
madame d'Olonne le traitoit; et, comme Vineuil vouloit savoir le
détail de la conversation, le comte de Guiche, qui avoit peur de se
découvrir, changeoit de propos à tous momens. Cela donna quelques
soupçons à Vineuil, qui étoit fin et amoureux de madame d'Olonne, et
qui ne se mêloit des affaires du comte de Guiche que pour se prévaloir
auprès de sa maîtresse des choses qu'il auroit apprises. Il sortit,
voyant qu'il ne découvroit rien, et fut trois jours durant dans des
inquiétudes mortelles de ne pouvoir apprendre ce qu'il soupçonnoit et
qu'il vouloit sçavoir. Assurément il alloit chez Fiesque avec un
visage de favori disgracié depuis qu'il voyoit que le comte de Guiche
ne lui donnoit plus de part dans l'honneur de sa confidence; il n'en
disoit rien à cette belle, pour ne se pas décréditer en montrant son
malheur.
Enfin, au bout de trois jours, étant allé chez le comte de Guiche:
«Qu'ai-je fait, Monsieur, lui dit-il, qui vous ait obligé de me
traiter ainsi? Je vois bien que vous vous cachez de moi sur l'affaire
de madame d'Olonne; apprenez-m'en la raison, ou si vous n'en avez
point, continuez à me dire ce que vous sçavez, comme vous avez
accoutumé.--Je vous demande pardon, mon pauvre Vineuil, lui dit le
comte de Guiche; mais madame d'Olonne, en m'accordant les dernières
faveurs, avoit exigé de moi que je ne vous en parlasse point, ni à
Fiesque encore moins qu'au reste du monde, parcequ'elle disoit que
vous étiez méchant et Fiesque jalouse. Quelque indiscret qu'on soit,
il n'y a point d'affaire qu'on ne tienne secrète dans le commencement,
quand on a pu se passer de confident pour en venir à bout. Je
l'éprouve aujourd'hui, car naturellement j'aime assez à conter une
aventure amoureuse; cependant j'ai été trois jours sans vous conter
celle-ci, vous à qui je dis toutes choses. Mais donnez-vous patience,
mon cher; je m'en vais vous dire tout ce qui s'est passé entre madame
d'Olonne et moi, et, par un détail le plus exact du monde, réparer en
quelque manière l'offense faite à l'amitié que j'ai pour vous.
«Vous saurez donc qu'à la première visite que je lui rendis après lui
avoir écrit la lettre que vous avez vue, il ne me parut à sa mine ni
rudesse, ni douceur; et la compagnie qui étoit chez elle empêcha de
m'en éclaircir mieux. Tout ce que je pus remarquer fut qu'elle
m'observoit de temps en temps. Mais y étant retourné le lendemain et
l'ayant trouvée seule, je lui représentai si bien mon amour et la
pressai si fort d'y répondre, qu'elle m'avoua qu'elle m'aimoit, et me
promit de m'en donner des marques, à la condition que je viens de vous
dire. Vous sçavez bien que je lui voulus promettre tout. Dans ces
momens-là nous ouïmes du bruit, de sorte que madame d'Olonne me dit
que je revinsse le lendemain, un peu devant la nuit, deguisé en fille
qui lui apporteroit des dentelles à vendre. M'en étant donc retourné
chez moi, je vous y trouvai, et vous pûtes bien voir par la froideur
avec laquelle je vous reçus et je vous parlai que tout le monde
m'importunoit alors, et particulièrement vous, mon cher, de qui
j'étois plus en garde que de personne. Vous vous en aperçûtes aussi,
et c'est ce qui vous fit soupçonner que je ne vous disois pas tout.
Lorsque vous fûtes sorti, je donnai ordre que l'on dît à ma porte que
je n'étois pas au logis, et je me préparai pour ma mascarade du
lendemain. Tout ce que l'imagination peut donner de plaisir par
avance, je l'eus vingt-quatre heures durant; les quatre ou cinq
dernières me durèrent plus que les autres; enfin, celle que
j'attendois avec tant d'impatience étant arrivée, je me fis porter
chez madame d'Olonne. Je la trouvai en cornette sur son lit, avec un
deshabillé couleur de rose. Je ne vous sçaurois exprimer, mon cher,
comme elle étoit belle ce jour-là! Tout ce que l'on peut dire est au
dessous des agrémens qu'elle avoit: sa gorge étoit à demi découverte;
elle avoit plus de cheveux abattus[58] qu'à l'ordinaire et tout
annelés; ses yeux étoient plus brillans que les astres; l'amour et la
couleur de son visage animoient son teint du plus beau vermillon du
monde. «Eh bien, mon cher! me dit-elle, me sçaurez-vous bon gré de ce
que je vous épargne la peine de soupirer long-temps? Trouvez-vous que
je vous fasse trop acheter les grâces que je vous fais? Dites, mon
cher? ajouta-t-elle. Mais quoi! vous me paroissez tout interdit.--Ah!
Madame, lui répondis-je, je serois bien insensible si je conservois du
sang-froid en l'état où je vous vois!--Mais puis-je m'assurer, me
dit-elle, que vous ayez oublié la petite Beauvais et la comtesse de
Fiesque?--Oui, lui dis-je, Madame, vous le pouvez. Et comment me
souviendrois-je des autres, ajoutai-je, que vous voyez bien que je me
suis presque oublié moi-même.--Je ne crains, répliqua-t-elle, que
l'avenir: car, pour le présent, mon cher, je me trompe fort si je vous
laisse penser à d'autres qu'à moi.» Et en achevant ces paroles elle se
jeta à mon col, et, me serrant avec ses bras que vous connoissez, elle
me tira sur elle. Ainsi tous deux couchés, nous nous baisâmes mille
fois, n'en voulant pas demeurer là, et cherchant quelque chose de plus
solide, mais de ma part inutilement. Il faut se connoître, Vineuil, et
savoir à quoi l'on est propre. Pour moi, je vois bien que je ne suis
pas né pour les dames; il me fut impossible d'en sortir à mon honneur,
quelque effort que fît mon imagination et l'idée et la présence du
plus bel objet du monde. «Qu'y a-t-il, me dit-elle, Monsieur, qui vous
met en si pauvre état? Est-ce ma personne qui vous cause du dégoût, ou
si vous ne m'apportez que le reste d'une autre?»
«La honte que me fit ce discours, mon cher, acheva de m'ôter les
forces qui me restoient. «Je vous prie, Madame, lui dis-je, de ne
point accabler un misérable de reproches; assurément je suis
ensorcelé.» Au lieu de me répondre, elle appelle sa femme de chambre:
«Dites, Quentine, mais dites-moi la vérité, comme suis-je faite
aujourd'hui? Ne suis-je pas malpropre? Ne trompez pas votre maîtresse:
il y a quelque chose à mon fait qui ne va pas bien». Quentine n'osant
répondre en la colère où elle la vit, madame d'Olonne lui arracha un
miroir qu'elle avoit. Après avoir fait toutes les mines qu'elle avoit
accoutumé de faire quand elle vouloit plaire à quelqu'un, pour juger
si mon impuissance venoit de sa faute ou de la mienne, elle secoua sa
jupe, qui étoit un peu froissée, et entra brusquement dans son cabinet
qu'elle avoit à la ruelle de son lit. Pour moi, qui étois comme un
condamné, je me demandois à moi-même si tout ce qui s'étoit passé
n'étoit point un songe, avec toutes les réflexions qu'on peut faire en
pareil rencontre. Je m'en allai au logis de Manicamp, où, lui ayant
conté toute mon aventure: «Je vous ai bien de l'obligation, mon cher,
me dit-il, car assurément c'est pour l'amour de moi que vous avez été
insensible auprès d'une si belle femme.--Quoique peut-être vous en
soyez cause, lui dis-je, je ne l'ai pas fait pour vous obliger. Je
vous aime fort, ajoutai-je, je vous l'avoue; mais avec tout cela je
vous avois oublié en ce rencontre. Je ne comprends pas une si
extraordinaire foiblesse; je pense qu'en quittant les habits d'un
homme j'en avois quitté les véritables marques. Cette partie est morte
en moi par laquelle j'ai été jusqu'ici une espèce de chancelier[59].
Comme j'achevois de parler, un de mes gens m'apporta une lettre de la
part de madame d'Olonne qu'un des siens lui avoit donnée. La voici
dans ma poche; je vous la vais lire.» En disant cela, le comte lut
cette lettre à Vineuil:
LETTRE.
_Si j'aimois le plaisir de la chair, je me plaindrois d'avoir été
trompée; mais, bien loin de m'en plaindre, j'ai de l'obligation à
votre foiblesse: elle est cause que, dans l'attente du plaisir que
vous ne m'avez pu donner, j'en ai goûté d'autres par imagination qui
ont duré plus long-temps que ceux que vous m'eussiez donnés si vous
eussiez été fait comme un autre homme. J'envoie maintenant savoir ce
que vous faites, et si vous avez pu gagner votre logis à pied; ce
n'est pas sans raison que je vous fais cette demande, car je n'ai
jamais vu un homme en si méchant état que celui où je vous laissai. Je
vous conseille de mettre ordre à vos affaires; avec plus de chaleur
naturelle que je ne vous en ai vu, vous ne sçauriez encore vivre
long-temps. En verité, Monsieur, vous me faites pitié, et, quelque
outrage que j'aie reçu de vous, je ne laisse pas de vous donner un bon
avis: fuyez Manicamp[60]. Si vous êtes sage, vous pourrez recouvrer
votre santé, mais restez quelque temps sans le voir. C'est assurément
de lui que vient votre foiblesse, car, pour moi, à qui mon miroir et
ma représentation ne mentent point, je ne crains pas qu'on me puisse
accuser, ni me faire reproche._
«À peine eus-je achevé de lire cette lettre que j'y fis cette réponse:
LETTRE.
_Je vous avoue, Madame, que j'ai bien fait des fautes en ma vie, car
je suis homme et encore jeune; mais je n'en ai jamais fait une plus
grande que celle de la nuit passée: elle n'a point d'excuse, Madame,
et vous ne sçauriez me condamner à quoi que ce soit que je n'aie bien
mérité. J'ai tué, j'ai trahi, j'ai fait des sacrilèges; pour tous ces
crimes-là vous n'avez qu'à chercher des supplices; si vous voulez ma
mort, je vous irai porter mon épée; si vous ne me condamnez qu'au
fouet, je vous irai trouver nu, en chemise. Souvenez-vous, Madame, que
j'ai manqué de pouvoir, et non de volonté; j'ai été comme un brave
soldat qui se trouve sans armes lorsqu'il faut qu'il aille au combat.
De vous dire, Madame, d'où cela est venu, j'en serois bien empêché;
peut-être m'est-il arrivé comme à ceux de qui l'appétit se passe quand
ils attendent trop à manger; peut-être que la force de l'imagination a
consumé la force naturelle. Voilà ce que c'est, Madame, de donner tant
d'amour: une médiocre beauté, qui n'auroit pas troublé l'ordre de la
nature, auroit été plus satisfaite. Adieu, Madame; je n'ai rien à vous
dire davantage, sinon que peut-être me pardonnerez-vous le passé, si
vous me donnez lieu de faire mieux à l'avenir: je ne demande pour cela
que jusqu'à demain, à la même heure qu'hier._
«Après avoir envoyé par un de mes laquais ces belles promesses à celui
de madame d'Olonne qui attendoit sa réponse à mon logis, je m'en
allai, et, ne doutant point que mes offres ne fussent bien reçues, je
voulus prendre un soin particulier de moi. Je me baignai, et me fis
frotter avec des essences de senteur; je mangeai des oeufs frais,
des culs d'artichauts, et pris un peu de vin; ensuite je fis cinq ou
six tours de chambre et me mis au lit sans Manicamp. J'avois si fort
en tête de réparer ma faute que je fuyois mes amis comme la peste. Le
lendemain m'étant levé gaillard de corps et d'esprit, je dînai de fort
bonne heure, aussi légèrement que j'avois soupé, et ayant passé
l'après-dînée à donner ordre à mon petit équipage d'amour, je m'en
allai chez madame d'Olonne à la même heure que l'autre fois. Je la
trouvai sur son même lit, ce qui me donna d'abord quelques
appréhensions qu'il ne me portât malheur; mais enfin, m'étant assuré
le mieux que je pus, je m'allai jeter à ses genoux. Elle étoit à demi
déshabillée et tenoit un éventail dont elle jouoit. Sitôt qu'elle me
vit, elle rougit un peu, dans le souvenir assurément de l'affront
qu'elle avoit reçu la veille; et, Quentine s'étant retirée, je me mis
sur le lit avec elle. La première chose qu'elle fit fut de me mettre
son éventail devant les yeux. Cela l'ayant rendue aussi hardie que
s'il y eût eu une muraille entre nous deux: «Eh bien! me dit-elle,
pauvre paralytique, êtes-vous venu aujourd'hui ici tout entier?--Ah!
Madame, lui répondis-je, ne parlons plus du passé.» Et là-dessus me
jetant à corps perdu entre ses bras, je la baisai mille fois et la
priai qu'elle se laissât voir toute nue. Après un peu de résistance
qu'elle fit pour augmenter mes désirs et pour affecter la modestie qui
sied si bien aux femmes, plutôt que par aucune défiance qu'elle eût
d'elle-même, elle me laissa voir tout ce que je voulus. Je vis un
corps en bon point et le mieux proportionné du monde et un fort grand
éclat de blancheur. Après cela, je recommençai à l'embrasser. Nous
faisions déjà du bruit avec nos baisers; déjà nos mains, entrelacées
les unes dans les autres, exprimoient les dernières tendresses
d'amour; déjà le mélange de nos âmes avoit fait l'union de nos corps,
quand elle s'aperçut du pauvre état où j'étois. Ce fut alors que,
voyant que je continuois à l'outrager, elle ne songea plus qu'à la
vengeance. Il n'y a point d'injures qu'elle ne me dît; elle me fit les
plus violentes menaces du monde. Pour moi, sans faire ni prières ni
plaintes, parceque je sçavois ce que j'avois mérité, je sortis
brusquement de chez elle et me retirai chez moi, où, m'étant mis au
lit, je tournai toute ma colère contre la cause de mes malheurs.
_D'un juste dépit tout plein,
Je pris un rasoir en main;
Mais mon envie étoit vaine,
Puisque l'auteur de ma peine,
Que la peur avoit glacé,
Tout malotru, tout plissé,
Comme allant chercher son centre,
S'étoit sauvé dans mon ventre._
«Ne pouvant donc rien faire, voici à peu près comme la rage me fit
parler: «Eh bien! traître, qu'as-tu à dire, infâme partie de moi-même
et véritablement honteuse, car on seroit bien ridicule de te donner un
autre nom? Dis-moi, t'ai-je jamais obligé à me traiter de la sorte et
me faire recevoir les plus rudes affronts du monde? Me faire abuser
des grâces qu'on me fait et me donner à vingt-deux ans les infirmités
de la vieillesse!» Pendant que la colère me fit parler ainsi,
_L'oeil attaché sur le plancher,
Rien ne le sçauroit plus toucher.
Aussi, lui faire des reproches,
C'est justement parler aux roches._
«Je passai le reste de la nuit en des inquiétudes mortelles; je ne
sçavois pas si je devois écrire à madame d'Olonne ou la surprendre par
une visite imprévue. Enfin, après avoir été long-temps à balancer, je
pris ce dernier parti, au hasard de trouver quelque obstacle à nos
plaisirs. Je fus assez heureux pour la rencontrer seule à l'entrée de
la nuit. Elle s'étoit mise au lit aussitôt que j'étois sorti d'auprès
d'elle. En entrant dans sa chambre, je lui dis: «Madame, je viens
mourir à vos genoux ou vous satisfaire. Ne vous emportez pas, je vous
prie, que vous ne sachiez si je le mérite.» Madame d'Olonne, qui
craignoit autant que moi un malheur semblable à ceux qui m'étoient
arrivés, n'eut garde de m'épouvanter par des reproches; au contraire,
elle me dit tout ce qu'elle put pour rétablir en moi la confiance de
moi-même, que j'avois quasi perdue; et, en effet, si j'avois été
ensorcelé, comme je lui avois dit deux jours auparavant, je rompis le
charme à la troisième fois. Vous jugez bien, ajouta le comte de
Guiche, qu'elle ne me dit point d'injures en la quittant, comme elle
avoit fait les autres fois. Voilà l'état de mes affaires, que je vous
prie de faire semblant d'ignorer.»
Vineuil le lui ayant promis, ils se séparèrent. Le comte de Guiche
alla chez madame la comtesse de Fiesque, à qui, entre autres choses,
il dit qu'il ne songeoit plus à madame d'Olonne.
Cet amant ne fut pas long-temps avec sa nouvelle maîtresse sans que
Marsillac s'en aperçût, quelque soin qu'elle prît de tromper celui-ci
et quelque peu d'esprit qu'il eût; mais la jalousie, qui tient lieu de
finesse, lui fit découvrir moins d'empressement en elle pour lui
qu'elle n'avoit accoutumé: de sorte que, lui ayant fait quelques
plaintes douces au commencement, et puis après un peu plus aigres,
voyant enfin qu'elle n'en faisoit pas moins, il se résolut de se
venger tout d'un coup de son rival et de sa maîtresse. Il donna donc à
ses amis toutes les lettres de madame d'Olonne et les pria de les
montrer partout. Mademoiselle d'Orléans[61] haïssoit fort le comte de
Guiche. Il lui donna la lettre qu'il avoit écrite à sa maîtresse, dans
laquelle il parloit mal de la reine et du duc d'Anjou. La première
chose que fit la princesse fut de montrer au duc d'Anjou la lettre du
comte de Guiche, croyant l'animer d'autant plus contre lui qu'elle
sçavoit que ce prince l'aimoit fort. Cependant le prince n'eut pas
tout l'emportement que la princesse avoit espéré, et se contenta de
dire à Péguilin[62] que son cousin étoit un ingrat et qu'il ne lui
avoit jamais donné sujet de parler de lui comme il faisoit, et que
tout le ressentiment qu'il en auroit aboutiroit à n'avoir plus pour
lui la même estime qu'il avoit eue, mais que, si la reine sçavoit la
manière dont il parloit d'elle, elle n'auroit pas assurément tant de
modération que lui. La princesse, n'étant pas satisfaite de voir tant
de bonté au prince pour le comte de Guiche, résolut d'en parler à la
reine, et, comme elle dit son dessein à quelqu'un, le maréchal de
Grammont[63] en fut averti et l'alla supplier de ne pas pousser son
fils. Elle le promit et n'y manqua pas. Cette princesse étoit fière et
ne pardonnoit pas aisément aux gens qui n'avoient pas pour elle tout
le respect à quoi sa grande naissance et son mérite extraordinaire
obligeoient tout le monde; mais, quand une fois elle étoit persuadée
qu'on l'aimoit, il n'y avoit rien de si bon qu'elle.
Pendant que le maréchal et ses amis tâchoient d'étouffer le bruit
qu'avoit fait Marsillac avec la lettre du comte de Guiche, on apprit
que Madame d'Olonne montroit celle-ci pour ruiner un mariage qui
faisoit la fortune de Marsillac:
LETTRE.
_Ne songez-vous point, Madame, à la contrainte où je suis? Il faut
que, deux ou trois fois la semaine, j'aille rendre visite à
mademoiselle de la Rocheguyon[64], que je lui parle comme si je
l'aimois, et que je donne un temps à cela que je ne devrois employer
qu'à vous voir, à vous écrire et à songer à vous; et, en quelque état
où je puisse être, ce me seroit une grande peine d'être obligé
d'entretenir un enfant. Mais maintenant que je ne vis que pour vous,
vous devez bien juger que c'est une mort pour moi. Ce qui me fait
prendre patience en quelque manière, c'est que j'espère de me venger
d'elle en l'épousant sans l'aimer, et qu'après cela, voyant de plus
près la différence qu'il y a de vous à elle, je vous aimerai toute ma
vie encore plus, s'il se pouvoit, que je ne fais._
Cela surprit d'abord tout le monde: on n'avoit vu jusque là que des
amants indiscrets et point encore de maîtresses; on ne pouvoit
s'imaginer qu'une femme, pour se venger d'un homme qu'elle n'aimoit
plus, aidât tellement elle-même à se convaincre. Cette indiscrétion ne
fit pourtant pas l'effet que madame d'Olonne s'étoit promis: M. de
Liancourt[65], grand-père de mademoiselle de la Rocheguyon, sachant
que madame d'Olonne le vouloit aigrir contre Marsillac, répondit à
ceux qui lui parlèrent de cette lettre que, hors l'offense de Dieu,
Marsillac ne pouvoit pas mieux faire, jeune comme il étoit, que
s'appliquer à gagner le coeur d'une aussi belle dame qu'étoit Madame
d'Olonne; que ce n'étoit pas d'aujourd'hui qu'on déchiroit les femmes
dans les ruelles des maîtresses, mais que, comme la passion qu'on
avoit pour elle étoit bien plus violente que celle qu'on avoit pour
les autres, elle ne duroit pas d'ordinaire si long-temps; par exemple,
celle de Marsillac n'étoit plus si ferme pour madame d'Olonne, et il
aimoit encore mademoiselle de la Rocheguyon. Madame d'Olonne ne ruina
donc point les affaires de Marsillac, comme elle avoit espéré, et,
confirmant seulement ce qu'elle avoit dit d'elle, elle ôta à ses amis
le moyen de la défendre.
Les choses étant en ces termes, et le comte de Guiche étant demeuré le
maître en apparence, madame d'Olonne alla un soir trouver la comtesse
de Fiesque, et, après quelques discours généraux, elle la pria de
remercier de sa part l'abbé Fouquet de quelque service qu'elle
prétendoit avoir reçu de lui, et de lui bien exagérer l'obligation
qu'elle lui avoit. Mais, l'abbé étant un des principaux personnages de
cette histoire, il est à propos de faire voir comment il étoit fait.
_Portrait de l'abbé Fouquet_.
L'abbé Fouquet, frère du procureur général et surintendant des
finances, étoit originairement d'Anjou, de famille de robe avant la
fortune, mais depuis gentilhomme comme le roi. Il avoit les yeux bleus
et vifs, le nez bien fait, le front grand, le menton plus avancé, la
forme du visage plate, les cheveux d'un châtain clair, la taille
médiocre et la mine basse; il avoit un air honteux et embarrassé; il
avoit la conduite du monde la plus éloignée de sa profession; il étoit
agissant, ambitieux et fier avec des gens qu'il n'aimoit pas, mais le
plus chaud et le meilleur ami qui fut jamais. Il s'étoit embarqué à
aimer plus par gloire que par amour; mais après, l'amour étoit demeuré
le maître. La première femme qu'il avoit aimée étoit madame de
Chevreuse[66], de la maison de Lorraine, dont il avoit été fort aimé;
l'autre étoit madame de Châtillon, qui, dans les faveurs qu'elle lui
avoit faites, avoit plus considéré ses intérêts que ses plaisirs.
Comme c'étoit une des plus belles femmes de France et des plus
extraordinaires, il faut faire voir ici la peinture de sa vie[67].
LIVRE SECOND.
HISTOIRE DE Mme DE CHÂTILLON.
_Portrait de madame de Châtillon._
Madame la duchesse de Châtillon, fille de M. de Boutteville[68] qui
eut la tête coupée pour s'être battu en duel, contre les édits du roi
père de Louis XIV, femme de Gaspard, duc de Châtillon[69], avoit les
yeux noirs et vifs, le front petit, le nez bien fait, la bouche rouge,
petite et relevée, le teint comme il lui plaisoit; mais d'ordinaire
elle le vouloit avoir blanc et rouge; elle avoit un rire charmant, et
qui alloit réveiller la tendresse jusqu'au fond des coeurs; elle
avoit les cheveux fort noirs, la taille grande, l'air bon, les mains
longues, sèches et noires, les bras de la même couleur et carrés, ce
qui tiroit à de méchantes conséquences pour ce que l'on ne voyoit pas;
elle avoit l'esprit doux et accort, flatteur et insinuant; elle étoit
infidèle, intéressée et sans amitié. Cependant, quelque épreuve que
l'on fît de ses mauvaises qualités, quand elle vouloit plaire, il
n'étoit pas possible de se défendre de l'aimer; elle avoit des
manières qui charmoient; elle en avoit d'autres qui attiroient le
mépris de tout le monde. Pour de l'argent et des honneurs, elle se
seroit déshonorée, et auroit sacrifié père, mère et amants[70].
Gaspard de Coligny, et depuis duc de Châtillon, après la mort du
maréchal son père et de son frère aîné, devint amoureux de
mademoiselle de Boutteville; et parceque le prince de Condé en devint
amoureux aussi, Coligny le pria de se déporter de son amour, puisqu'il
n'avoit pour but que la galanterie, et que lui songeoit au mariage. Le
prince, parent et ami de Coligny, ne put honnêtement lui refuser sa
demande, et, comme sa passion ne faisoit que de naître, il n'eut pas
beaucoup de peine à s'en défaire. Il promit à Coligny que non
seulement il n'y songeroit plus, mais qu'il le serviroit en cette
affaire contre le maréchal son père et ses parents, qui s'y
opposoient; et, en effet, malgré tous les arrêts du Parlement et tous
les obstacles que le maréchal son père y pût apporter, le prince
assista si bien Coligny, alors de ce nom, qu'on appela depuis
Châtillon par la mort de son frère, qu'il lui fit enlever mademoiselle
de Boutteville, et lui prêta vingt mille francs pour sa subsistance.
Coligny mena sa maîtresse à Château-Thierry, où il consomma le
mariage; de là ils passèrent outre, et s'en allèrent à Stenay, ville
de sûreté que M. le Prince, à qui elle étoit, leur avoit donnée pour
leur séjour. Soit que Coligny ne trouvât pas sa maîtresse aussi bien
faite qu'il se l'étoit imaginé, soit que l'amour qui étoit satisfait
lui donnât le loisir de faire des réflexions sur le mauvais état de sa
fortune, soit qu'il craignît d'avoir donné à sa femme le mal qu'il
avoit, il lui prit un chagrin épouvantable le lendemain de son
mariage; et, pendant qu'il fut à Stenay, le chagrin lui continua de
telle sorte qu'il ne sortoit non plus des bois qu'un sauvage. Deux ou
trois jours après, il s'en alla à l'armée, et sa femme dans un couvent
de religieuses à deux lieues de Paris. Ce fut là où Roquelaure[71],
qui sçavoit sa nécessité, lui envoya mille pistoles, et Vineuil deux
mille écus, qu'on leur doit encore, quoique la duchesse soit riche et
que cet argent ait été employé à son usage particulier.
Le défaut d'âge de Coligny lorsqu'il épousa sa femme rendant son
mariage invalide, et se trouvant majeur à son retour, on passa un
contrat de mariage, dans l'hôtel de Condé, devant tous les parents de
la demoiselle, et ensuite ils furent épousés dans Notre-Dame par le
coadjuteur de Paris[72]. Quelque temps après, madame de Châtillon, se
trouvant incommodée, alla prendre des eaux, où le duc de Nemours se
rencontra et devint amoureux d'elle.
_Portrait de M. le duc de Nemours._
Le duc de Nemours avoit les cheveux fort blonds, le nez bien fait, la
bouche petite et de belle couleur et la plus jolie taille du monde; il
avoit dans ses moindres actions une grâce qu'on ne pouvoit exprimer,
et dans son esprit enjoué et badin un tour admirable. La liberté de se
voir à toute heure, que l'usage a introduite dans les lieux où l'on
prend des eaux, donna mille occasions au duc de Nemours de faire
connoître son amour à sa maîtresse; mais, sçachant qu'on n'a jamais
réglé d'affaires amoureuses, au moins avec les dames qu'on estime un
peu, qu'en faisant une déclaration de bouche ou par écrit, il se
résolut de parler, et, un jour qu'il étoit seul chez elle: «Il y a
plus de trois semaines, Madame, lui dit-il, que je balance à vous dire
ce que je sens pour vous; et quand, à la fin, je me détermine de vous
en parler, c'est après avoir vu toutes les difficultés que je puis
trouver en ce dessein. Je me fais justice, Madame, et par cette raison
je ne devrois pas espérer; d'ailleurs, vous venez d'épouser un amant
aimé, et c'est une difficile entreprise de l'ôter de votre coeur et
de se mettre en sa place. Cependant je vous aime, Madame, et quand
vous devriez, pour n'être pas ingrate, vous servir de cette raison
contre moi, je vous avoue que c'est mon étoile, et non pas mon choix,
qui m'oblige à vous aimer.» Madame de Châtillon n'avoit jamais eu tant
de joie que ce discours lui en donna. M. de Nemours lui avoit paru si
aimable[73] que, si c'eût été l'usage que les femmes eussent parlé les
premières de leur amour, celle-ci n'eût pas attendu si long-temps que
fit son amant. Mais la peur de ne paroître pas assez précieuse
l'embarrassa si fort qu'elle fut quelque temps sans sçavoir que
répondre. Enfin, s'efforçant de parler pour cacher le désordre que son
silence témoignoit: «Vous avez raison, Monsieur, lui dit-elle avec
toutes les façons du monde, de croire qu'on aime fort son mari; mais
vous voulez bien qu'on prenne la liberté de vous dire que vous avez
tort d'avoir sur votre chapitre tant de modestie que vous avez. Si on
étoit en état de reconnoître les bontés que vous avez pour les gens,
vous verriez bien qu'ils vous estiment plus que vous ne faites.--Ah!
Madame, reprit le duc de Nemours, il ne tient qu'à vous que je ne
passe pour être le plus honnête homme de France.» À peine eut-il
achevé ces mots, que la comtesse de Maure[74] entra dans sa chambre,
devant laquelle il fallut bien changer de conversation, quoique ces
deux amants ne changeassent point de pensée. Leur distraction et leur
embarras firent juger à la comtesse de Maure que leurs affaires
étoient plus avancées qu'elles n'étoient, et cela fut cause qu'elle se
préparoit à faire une visite fort courte, lorsque le duc de Nemours la
prévint. Le prince, amoureux et discret, sçachant bien qu'il jouoit un
méchant personnage devant une femme clairvoyante comme la comtesse de
Maure, sortit et s'en alla chez lui écrire cette lettre à sa
maîtresse:
LETTRE.
_Je sors d'auprès de vous, Madame, pour être plus avec vous que je
n'étois. La comtesse de Maure m'observoit, et je n'osois vous
regarder; je craignois même, comme elle est habile, que cette
affectation ne me découvrît: car enfin, Madame, on sçait si bien qu'il
vous faut regarder quand on est auprès de vous que l'on croit que qui
ne vous regarde pas y entend finesse. Si je ne vous vois pas
maintenant, Madame, au moins ne s'aperçoit-on pas que j'ai de l'amour,
et j'ai la liberté de ne l'apprendre qu'à vous. Mais que je serois
heureux si je pouvois vous le persuader au point qu'il est, et que
vous seriez injuste en ce cas-là, Madame, si vous n'aviez pas quelque
bonté pour moi!_
Madame de Châtillon se trouva fort embarrassée en recevant cette
lettre. Elle ne sçavoit quel parti prendre, de la douceur ou de la
sévérité. Celui-ci pouvoit faire perdre le coeur de son amant,
l'autre son estime, et tous les deux le rebuter. Enfin elle résolut de
suivre le plus difficile, comme étant le plus honnête; et, quoi que
lui dît son coeur, elle aima mieux faire ce que lui conseilla sa
raison. Elle ne fit point de réponse au duc, et, comme il entra le
lendemain dans sa chambre: «Venez-vous encore ici, Monsieur, lui
dit-elle, me faire quelque nouvelle offense? Parceque l'on a l'humeur
douce et le visage, croyez-vous qu'il n'y a qu'à entreprendre avec les
gens? S'il ne faut qu'être rude pour avoir votre estime, on en fait
assez de cas pour se contraindre quelque temps. Oui, Monsieur, on sera
fière, et je vois bien qu'il le faut être avec vous.» Ces dernières
paroles furent un coup de foudre tombé sur ce pauvre amant. Les larmes
lui vinrent aux yeux, et ses larmes parlèrent bien mieux pour lui que
tout ce qu'il put dire. Après avoir été un moment sans parler: «Je
suis au désespoir, Madame, lui répondit-il, de vous voir en colère, et
je voudrois être mort, puisque je vous ai déplu. Vous allez voir,
Madame, dans la vengeance que j'ai résolu de prendre de l'offense que
vous avez reçue, que vos intérêts me sont bien plus chers que les
miens propres; je m'en vais si loin de vous, Madame, que mon amour ne
vous importunera plus.--Ce n'est pas cela que je vous demande,
interrompit cette belle; vous pourriez bien sans me fâcher demeurer
encore ici. Ne sçauriez-vous me voir sans me dire que vous m'aimez, ou
du moins sans me l'écrire?--Non, non, Madame, répliqua-t-il; il m'est
absolument impossible.--Eh bien! Monsieur, voyez-moi donc, reprit
madame de Châtillon; j'y consens, mais remarquez bien tout ce qu'on
fait pour vous.--Ah! Madame, interrompit le duc en se jetant à ses
pieds, si je vous ai adorée toute cruelle que vous avez été, jugez ce
que je ferai quand vous aurez de la douceur! Oui, Madame, jugez-en,
s'il vous plaît, car je ne sçaurois vous exprimer ce que je sens.»
Cette conversation ne finit pas comme elle avoit commencé: madame de
Châtillon se dispensa de garder toute la rigueur qu'elle s'étoit
promise, et, si le duc de Nemours n'eut pas de grandes faveurs, au
moins eut-il raison d'espérer d'être aimé. Dans cette confiance, il ne
fut pas chez lui qu'il écrivit cette lettre à sa maîtresse:
LETTRE.
_Après m'avoir dit, Madame, que vous consentiez que je vous visse,
puisqu'il m'étoit impossible de vous voir sans vous dire que je vous
aime, ou du moins sans vous l'écrire, je devrois vous écrire avec
confiance que ma lettre ne seroit pas mal reçue; cependant je tremble,
Madame, et l'amour, qui n'est jamais sans crainte de déplaire, me fait
imaginer que vous avez pu changer de sentiments depuis trois heures.
Faites-moi la faveur, Madame, de m'en éclaircir par deux lignes. Si
vous saviez avec quelle ardeur je les souhaite et avec quels
transports de joie je les recevrai, vous ne me jugeriez pas indigne de
cette grâce._
Madame de Châtillon n'eut pas reçu cette lettre qu'elle lui fit cette
réponse:
RÉPONSE.
_Pourquoi seroit-on changée, Monsieur? Mais, mon Dieu! que vous êtes
pressant! N'êtes-vous pas satisfait de connoître vos forces, sans
vouloir encore triompher de la foiblesse d'autrui?_
Le duc de Nemours reçut cette lettre avec une joie qui le mit quasi
hors de lui-même. Il la baisa mille fois et ne pouvoit cesser de la
lire. Cependant l'amour de ces deux amants augmentoit tous les jours,
et madame de Châtillon, qui avoit déjà rendu son coeur, ne défendoit
plus le reste que pour le rendre plus considérable par la difficulté.
Enfin, le temps de prendre des eaux étant passé, il fallut se séparer;
et, quoique l'un et l'autre s'en retournât à Paris, ils jugèrent bien
tous deux qu'ils ne se verroient plus avec tant de commodité qu'ils
avoient fait à Bourbon[75]. Dans la vue de ces difficultés, leur adieu
fut pitoyable. Le duc de Nemours assura plus sa maîtresse par ses
larmes qu'il aimeroit toujours que par les choses qu'il lui dit; et la
contrainte qui parut que madame de Châtillon faisoit pour ne pas
pleurer fit le même effet en son amant. Ils se quittèrent fort
tristes, mais fort persuadés qu'ils s'aimeroient bien, et qu'ils
s'aimeroient toujours. Le reste de l'automne ils se virent fort peu,
parcequ'ils étoient observés; mais ils s'écrivirent souvent.
Au commencement de l'hiver, la guerre civile, qui commençoit de
s'allumer, obligea le roi de sortir de Paris assez brusquement et se
retirer à Saint-Germain[76]. Dans ce temps-là le maréchal, père de
Coligny[77], vint à mourir, et le prince de Condé, qui étoit alors le
bras droit du cardinal Mazarin, obtint le brevet de duc et pair pour
son cousin de Coligny. Les troupes arrivant de toutes parts, on bloqua
la ville. La cour cependant ne paroissoit pas triste, et les
courtisans et les gens de guerre étoient ravis du mauvais état de ces
affaires. Le cardinal seul, qu'elles pouvoient ruiner, en cachoit une
partie à la reine, et le tout au jeune roi, à qui on ne parloit de la
guerre que pour dire les défaites des rebelles; et le reste du temps
on l'amusoit à des jeux proportionnés à son âge. Entre autres
personnes avec qui il aimoit à jouer, la duchesse de Chastillon tenoit
le premier rang, et ce fut sur cela que Benserade[78] fit ce couplet
de chanson sous le nom de son mari:
_Châtillon, gardez vos appas
Pour une autre conquête.
Si vous êtes prête,
Le roi ne l'est pas;
Avec vous il cause,
Mais, en vérité,
Il faut bien autre chose
Pour votre beauté
Qu'une minorité._
Dans tous ces petits jeux, le duc de Nemours ne perdit pas son temps.
Il n'y en avoit guère où la duchesse et lui ne se donnassent des
témoignages de leur amour; et, à mesure que la passion de ces amants
croissoit, leur prudence faisoit le contraire. On remarquoit, à la
bohémienne, qu'ils se mettoient toujours vis-à-vis l'un de l'autre et
en état de se pouvoir dire le secret; à colin-maillard, que, quand
l'un avoit les yeux bouchés, l'autre se venoit livrer à lui, afin que
la main, en cherchant à connoître celui qu'elle avoit pris, eût le
prétexte de tâter partout; enfin il n'y avoit point de jeu où l'amour
ne leur fît trouver moyen de se faire des tendresses.
Le duc de Châtillon, que la connoissance de l'humeur de sa femme
obligeoit à l'observer, vit quelque chose de l'intelligence du duc de
Nemours et d'elle. La gloire plus que l'amour lui fit recevoir ce
déplaisir avec une impatience extrême. Il en parla à un de ses bons
amis, qui, prenant à son chagrin toute la part qu'il y devoit prendre,
en alla parler à la duchesse. «Le service que j'ai voué, dit-il, à la
maison de monsieur votre mari, m'oblige à vous venir donner un avis
qui vous est de conséquence. Belle comme vous êtes, Madame, il n'est
pas possible que vous ne soyez aimée, et comme assurément, vos
intentions étant bonnes, vous ne prenez pas assez garde à vos actions,
la plupart des femmes qui vous envient et des hommes jaloux de la
gloire de monsieur votre mari donnent un méchant jour à tout ce que
vous faites. Monsieur votre mari, lui-même, s'est aperçu que vous avez
une conduite qui, bien qu'elle fût plus imprudente que criminelle, ne
laisseroit pas de vous faire tort dans le monde et de lui donner du
chagrin. Vous sçavez comme il est glorieux, Madame, et combien il
craindroit le ridicule sur cette matière. Je vous en donne avis et
vous supplie très humblement d'y prendre garde: car, si, vous reposant
sur la netteté de votre conscience, vous négligez trop votre
réputation, monsieur votre mari pourroit se porter à des violences
contre vous qui ne vous laisseroient pas en état de lui faire voir
votre innocence.--Ce que vous me dites, Monsieur, lui répliqua madame
de Châtillon, ne me doit pas surprendre; monsieur le duc m'a de bonne
heure accoutumée à ses caprices. Dès le lendemain qu'il m'eut épousée,
il prit une si furieuse jalousie de Roquelaure, qui l'avoit servi en
mon enlèvement, qu'il ne la put cacher, et cependant on ne lui en peut
pas donner moins de sujet que nous avions fait. Aujourd'hui le voici
qui recommence à prendre des soupçons. Je ne sçaurois encore deviner
sur qui ils tombent; tout ce que je vous puis dire, c'est que je doute
qu'il eût là-dessus l'esprit en repos quand je serois à la campagne et
que je ne verrois que mes domestiques.--Je n'entre pas, Madame, reprit
cet ami, dans un plus long détail avec vous; je ne sçais même si
monsieur votre mari regarde quelqu'un, quand il me témoigne de n'être
pas satisfait de vous; mais vous pouvez, sur ce que je vous dis,
prendre des mesures pour votre conduite.» Et là-dessus, ayant pris
congé d'elle, il la laissa dans des inquiétudes épouvantables. D'abord
elle en avertit le duc de Nemours, avec qui elle résolut qu'ils se
contraindroient plus qu'ils n'avoient fait par le passé.
Cependant monsieur le Prince, qui ne songeoit qu'à réduire le peuple
de Paris par la faim, à livrer le Parlement, qui avoit mis la tête du
Cardinal à prix, crut qu'une des choses qui pouvoient le plus avancer
ce succès étoit la prise de Charenton, que Clanleu[79] gardoit avec
cinq ou six cents hommes. Il rassembla une partie des quartiers, et
avec mille hommes, à la tête desquels voulut se mettre Gaston de
France[80], oncle du roi, lieutenant général de la Régence, il vint
attaquer Charenton par trois endroits. Comme il n'y avoit que des
retranchements assez mauvais aux avenues, il ne fut pas difficile aux
troupes du roi de les forcer; mais le duc de Châtillon, qui commandoit
les attaques sous monsieur le Prince, poussant vigoureusement les
ennemis, fut blessé au bas-ventre d'une mousquetade dans le bourg,
dont il mourut la nuit d'après. Monsieur le Prince le regretta fort,
et sa douleur fut si violente qu'elle ne put pas durer. Par ce qui
s'est passé on peut juger que la duchesse ne fut que médiocrement
affligée, et on le jugera encore mieux par ce qui arrivera ensuite;
cependant elle pleura, elle s'arracha les cheveux, et fit voir les
apparences du plus grand désespoir du monde. Le public fut tellement
trompé que l'on fit ce sonnet sur cette mort:
SONNET.
_Châtillon est donc mort au moment où la cour
Lui préparoit l'honneur que méritoient ses armes!
Mars vient de le ravir au milieu des alarmes,
Et, malgré la victoire, il a perdu le jour.
Quand on vous eut ôté l'espoir de son retour,
Quels furent vos transports, beauté pleine de charmes!
Quiconque les a vus et les a vus sans larmes,
Il faut qu'il ait le coeur insensible à l'amour.
En un pareil état, en pareille surprise,
Alcione jamais, ni jamais Artemise,
N'eurent tant de raison de se plaindre du sort.
Ô discorde funeste, en misères féconde,
Que ne feras-tu point, si ton premier effort
A déjà fait pleurer les plus beaux yeux du monde?_
Le duc de Nemours, qui étoit mieux averti que le reste du monde, ne
s'étonna point de l'affliction de madame de Châtillon. Il prit si bien
le temps que l'excès de la douleur avoit altéré cette pauvre
désespérée, et la pressa si fort de lui accorder des faveurs que la
crainte qu'elle avoit eue de son mari l'avoit empêchée de lui faire
pendant sa vie, qu'elle lui donna rendez-vous le jour de son
enterrement. Bordeaux[81], l'une de ses demoiselles, qui croyoit que
la mort du duc ruineroit la fortune de Ricoux, qui la recherchoit en
mariage, étoit en une véritable affliction: de sorte que, lorsqu'elle
vit le duc de Nemours sur le point de recevoir les dernières faveurs
de sa maîtresse un jour que les plus emportés se contraignent,
l'horreur de cette action redoubla sa douleur, et, sans sortir de la
chambre, elle troubla le plaisir de ces amants par des soupirs et par
des larmes. Le duc, qui vit bien que, s'il n'apaisoit cette femme, il
n'auroit pas à l'avenir dans son amour toute la douceur qu'il
souhaitoit, prit soin de la consoler en sortant, et lui dit qu'il
sçavoit bien la perte qu'elle faisoit au feu duc, mais qu'il vouloit
être son ami et prendre soin de sa fortune, ainsi que le défunt; qu'il
avoit autant de bonne volonté que lui et peut-être plus de pouvoir, et
qu'en attendant qu'il pût faire quelque chose de considérable pour
elle, il la prioit de recevoir quatre mille écus qu'il lui enverroit
le lendemain. Ces paroles eurent tant de vertu que Bordeaux essuya ses
larmes, promit au duc d'être toute sa vie dans ses intérêts, et lui
dit que sa maîtresse avoit toutes les raisons du monde de ne rien
ménager pour lui donner des marques de son amour. Le lendemain
Bordeaux eut les quatre mille écus que le duc lui avoit promis: aussi
le servit-elle depuis préférablement à tous ceux qui ne lui en
donnèrent pas tant.
Au commencement du printemps, la paix étant faite, la cour revint à
Paris. Monsieur le Prince, qui venoit de tirer monsieur le
Cardinal[82] d'une méchante affaire, lui vendoit bien chèrement les
services qu'il lui avoit rendus dans cette guerre. Non seulement le
Cardinal ne pouvoit fournir aux grâces qu'il lui demandoit tous les
jours, mais il ne pouvoit supporter l'insolence avec laquelle il les
demandoit. Le Pont-de-l'Arche, que le prince lui avoit arraché pour
son beau-frère le duc de Longueville[83]; le mariage du duc de
Richelieu, qu'il avoit fait hautement avec mademoiselle de Pons[84]
contre l'intention de la cour, et l'audace avec laquelle il avoit
exigé de la reine qu'elle vît Jarzay, après la hardiesse que celui-ci
avoit eue d'écrire à Sa Majesté une lettre d'amour, fit enfin résoudre
le Cardinal de se délivrer de la tyrannie où il étoit, sous prétexte
de venger le mépris qu'on faisoit à l'autorité royale. Il communiqua
ce dessein à monsieur le duc d'Orléans, qui se souvenoit du bâton
rompu de son exempt par le prince, et qui, pour cela et pour la
jalousie de son grand mérite, avoit des raisons de le haïr; et
parceque monsieur le Cardinal fit connoître à Monsieur que la
Rivière[85], qui le gouvernoit, étoit pensionnaire du prince, il tira
parole de lui qu'il cacheroit cette affaire à son favori. On arrêta au
palais, où logeoit pour lors le roi, messieurs le prince de Condé, le
prince de Conti, et le duc de Longueville, leur beau-frère. Cependant
monsieur de Turenne[86], qui, par les liaisons qu'il avoit avec
monsieur le Prince, pouvoit craindre d'être pris, et qui d'ailleurs
étoit enragé contre la cour pour la principauté de Sedan, qu'on avoit
ôtée à sa maison, se retira à Stenay, où madame de Longueville[87]
arriva bientôt après, et les officiers du prince se jetèrent dans
Bellegarde. Madame de Châtillon s'attacha auprès de madame la
Princesse douairière[88], et mit dans ses intérêts le duc de Nemours,
son amant.
Quelque temps après que les princes furent en prison, madame la
Princesse douairière eut permission d'aller demeurer chez sa cousine
madame de Châtillon. Un prêtre nommé Cambiac[89], qui s'étoit
introduit chez madame de Boutteville par le moyen de madame de
Brienne[90], fut envoyé à madame de Châtillon par sa mère. Il n'y fut
pas longtemps qu'il se rendit maître de son esprit, en telle sorte
qu'il se mit entre elle et le duc de Nemours; ce commerce lui donnant
lieu d'avoir de grandes familiarités avec madame de Châtillon, il en
devint amoureux, et jusqu'au point de s'en évanouir en disant la
messe. Madame la Princesse douairière étant tombée malade de la
maladie dont elle mourut[91], Cambiac, qui s'étoit acquis beaucoup de
crédit sur son esprit, l'employa en faveur de madame de Châtillon: il
lui fit donner pour cent mille écus de pierreries et la jouissance sa
vie durant de la seigneurie de Marlou[92], qui valoit vingt mille
livres de rente. Le duc de Nemours, que les soins de Cambiac pour
madame de Châtillon avoient un peu alarmé, fut tout à fait jaloux de
la nouvelle du testament de la princesse; il ne crut pas qu'il fût
aisé de résister à des services si considérables, et, quoiqu'il ne pût
blâmer sa maîtresse de les avoir reçus, il étoit enragé qu'elle les
tînt de la main d'un homme qu'il regardoit comme son rival. Il n'avoit
pas tort: ce qu'avoit fait Cambiac avoit coûté des faveurs à cette
belle, car, quoiqu'elle aimât mieux le duc de Nemours, elle aimoit le
bien encore davantage. Cependant, comme elle n'eut plus affaire de
Cambiac après la mort de madame la Princesse, il ne lui fut pas
difficile de guérir l'esprit de son amant en chassant le pauvre
prêtre.
Le coadjuteur de Paris et madame de Chevreuse, qui avoient été du
complot d'arrêter les princes, trouvant que le cardinal devenoit trop
insolent, firent entrer monsieur le duc d'Orléans dans cette
considération, et lui représentèrent que, s'il contribuoit à la
liberté des princes, non seulement il se réconcilieroit avec eux, mais
il les mettroit tout à fait dans ses intérêts. Outre le dessein
d'affoiblir l'autorité du cardinal, qui donnoit de l'ombrage au parti
qu'on appeloit la Fronde, chacun avoit encore son intérêt particulier.
Madame de Chevreuse vouloit que monsieur le prince de Conti[93], pour
qui la cour avoit demandé à Rome le chapeau de cardinal, épousât sa
fille, et le coadjuteur vouloit être subrogé à la nomination du
prince. Ce fut sur cette promesse, que les princes de Condé et de
Conti donnèrent signée de leurs mains à madame de Chevreuse, qu'elle
et le coadjuteur travaillèrent à les faire sortir de prison. La chose
ayant réussi comme ils l'avoient projeté, et le cardinal même ayant
été contraint de sortir hors de France, monsieur le Prince n'eut pas
de modération dans sa nouvelle prospérité, et cela obligea la cour de
faire de nouveaux desseins sur sa personne. Il se retira d'abord en sa
maison de Saint-Maur, et quelque temps après à Monrond, et de là à son
gouvernement de Guienne. Le duc de Nemours le suivit, et madame de
Longueville, qui étoit avec son frère, s'étant éprise du mérite du
duc, lui fit tant d'avances, que ce prince, quoique fort amoureux
d'ailleurs, ne lui put résister; mais il se rendit par la fragilité de
la chair plutôt que par l'attachement du coeur. Le duc de La
Rochefoucauld[94], qui étoit depuis trois ans amant aimé de madame de
Longueville, vit l'infidélité de sa maîtresse avec toute la rage qu'on
peut avoir en de pareilles occasions. Elle, qui étoit remplie d'une
grande passion pour le duc de Nemours, ne se mit guère en peine de
ménager son ancien amant. La première fois qu'elle vit le duc de
Nemours en particulier, dans le moment le plus tendre du rendez-vous,
elle lui demanda comme il avoit été avec madame de Châtillon. Le duc
ayant répondu qu'il n'en avoit jamais eu aucune faveur: «Ah! je suis
perdue, lui dit-elle, et vous ne m'aimez guère, puisqu'en l'état où
nous sommes à présent, vous avez la force de me cacher la vérité!» Ce
commerce ne dura guère, et le duc de Nemours ne pouvoit se contraindre
à témoigner de l'amour qu'il ne sentoit pas; et l'on peut croire que
la princesse, qui étoit malpropre et qui sentoit mauvais, ne pouvoit
pas cacher ses méchantes qualités à un homme qui aimoit ailleurs
éperdument. Ces dégoûts ne retardèrent pas aussi le voyage que le duc
de Nemours devoit faire en Flandre pour amener au parti du prince un
secours d'étrangers; mais la véritable cause de son impatience étoit
le désir de revoir madame de Châtillon, qu'il aimoit toujours plus que
sa vie. Il vint donc passer à Paris, où il la revit et la mit dans le
malheureux état que l'on peut appeler l'écueil des veuves. Lorsqu'elle
s'aperçut de son malheur, elle chercha du secours pour s'en délivrer.
Desfougerets[95], célèbre médecin, entreprit cette cure, et ce fut
dans le temps qu'il la traitoit de cette maladie que monsieur le
Prince revint de Guienne à Paris, et amena avec lui La Rochefoucauld.
_Portrait de monsieur le prince de Condé[96]._
Monsieur le Prince avoit les yeux vifs, le nez aquilin et serré, les
joues creuses et décharnées, la forme du visage longue, la physionomie
d'un aigle, les cheveux frisés, les dents mal rangées et malpropres,
l'air négligé et peu de soin de sa personne, et la taille belle. Il
avoit du feu dans l'esprit, mais il ne l'avoit pas juste; il rioit
beaucoup et désagréablement; il avoit le génie admirable pour la
guerre, et particulièrement pour les batailles; le jour du combat il
étoit doux aux amis, fier aux ennemis. Il avoit une netteté d'esprit,
une force de jugement, une facilité de s'exprimer sans égale. Il étoit
né fourbe, mais il avoit de la foi et de la probité aux grandes
occasions; il étoit né insolent et sans égard, mais l'adversité lui
avoit appris à vivre.
Ce prince se trouvant quelque disposition à devenir amoureux de la
duchesse, La Rochefoucauld l'échauffa encore davantage par le grand
désir qu'il avoit de se venger du duc de Nemours. La Rochefoucauld le
persuada de lui donner la propriété de Marlou, dont elle n'avoit que
l'usufruit, lui disant que madame de Châtillon étoit plus jeune que
lui, et que ce présent ne faisoit tort qu'à sa postérité, et qu'une
terre de vingt mille livres de rente de plus ou moins ne la rendoit ni
plus pauvre ni plus riche.
Lorsque le prince devint amoureux de madame de Châtillon, elle étoit
entre les mains de Desfougerets, qui se servoit de vomitifs pour la
tirer d'affaire. Le prince, qui étoit sans cesse auprès de son lit,
lui demandoit quelle étoit sa maladie; elle lui dit qu'elle croyoit
être empoisonnée. Cet amant, désespéré de voir sa maîtresse en danger
de la vie, disoit à l'apothicaire qui la servoit qu'il le feroit
pendre; celui-ci, qui n'osoit se justifier, alloit dire à Bordeaux,
qui avoit épousé Ricoux, que, si on le pressoit trop, il diroit tout.
Enfin les remèdes firent l'effet qu'on s'étoit promis, et ce fut peu
de temps après cette guérison que, le prince ayant fait la donation de
Marlou, madame de Châtillon n'en fut pas ingrate[97]; mais elle ne lui
donna que l'usufruit dont le duc de Nemours avoit la propriété.
Cependant La Rochefoucauld se vengea pleinement du duc de Nemours, et
lui donna des déplaisirs d'autant plus cuisants qu'il n'eut pas la
force de se guérir de sa passion, comme La Rochefoucauld avoit fait de
celle qu'il avoit eue pour madame de Longueville. Outre celui-ci, le
prince avoit encore Vineuil pour confident, qui, en le servant auprès
de sa maîtresse, tâchoit aussi de s'en faire aimer.
_Portrait de monsieur de Vineuil._
Vineuil étoit frère du président Ardier[98], d'une assez bonne famille
de Paris, agréable de visage, assez bien fait de sa personne; il étoit
sçavant et honnête homme. Il avoit l'esprit plaisant et satirique,
quoiqu'il craignît tout; cela lui avoit attiré souvent de méchantes
affaires. Il étoit entreprenant avec les femmes, et cela l'avoit
toujours fait réussir; il avoit été bien avec madame de Montbazon[99],
bien avec madame de Movy[100] et bien avec la princesse de
Wirtemberg[101], et cette dernière galanterie l'avoit tellement
brouillé avec feu Châtillon, que, sans la protection de monsieur le
Prince, il eût souffert quelques violences. Aussi la haine de
Châtillon pour lui avoit assez disposé sa femme à l'aimer.
Mais laissons là Vineuil pour quelque temps, et revenons au duc de
Nemours.
La jalousie le transportoit tellement, qu'un jour, ayant trouvé chez
madame de Châtillon monsieur le Prince parlant tout bas avec elle, il
s'écorcha toutes les mains sans s'apercevoir de ce qu'il faisoit, et
ce fut un de ses gens qui lui fit prendre garde de l'état où il
s'étoit mis. Enfin, ne pouvant plus souffrir les visites du prince
chez sa maîtresse, il la pria de s'en aller pour quelque temps chez
elle. Elle, qui l'aimoit fort et qui ne croyoit pas qu'une petite
absence ralentît la passion du prince, ne se fit pas presser, et lui
promit même de chasser Bordeaux, qui avoit quitté ses intérêts pour
être dans ceux de son rival. Madame de Châtillon ne fut pas long-temps
à la campagne, et, à son retour, la jalousie reprit de telle sorte au
duc de Nemours, qu'il fut vingt fois sur le point de faire tirer
l'épée à monsieur le Prince; et il eût succombé à cette tentation sans
le combat qu'il fit avec son beau-frère, dans lequel il perdit la vie.
Madame de Châtillon, qui de vingt amants qu'elle a favorisés en sa vie
n'en a jamais aimé que le duc de Nemours, fut dans un véritable
désespoir de sa mort. Un de ses amis, qui lui en donna la nouvelle,
lui dit en même-temps qu'il falloit qu'elle retirât des mains d'un des
valets de chambre de feu monsieur de Nemours, qu'il lui nomma, une
cassette pleine de ses lettres. Elle l'envoya quérir, et, sur la
promesse qu'elle lui fit de lui donner cinq cents écus, elle retira
cette cassette; mais le pauvre garçon n'en a jamais rien pu tirer.
Pour monsieur le Prince, quelque obligation qu'il eût au duc de
Nemours, la jalousie les avoit tellement désunis qu'il fut fort aise
de sa mort; la gloire, aussi bien que l'amour, avoit mis tant
d'émulation entre eux qu'ils ne se pouvoient plus souffrir l'un
l'autre, et cela étoit si vrai que, si le prince avoit voulu prendre
toutes les précautions nécessaires pour empêcher le duc de Nemours de
se battre, il ne se seroit point battu. Une chose encore qui fit bien
voir qu'il y avoit dans le coeur du prince plus de gloire que
d'amour, c'est qu'un moment après la mort de son rival il n'aima
presque plus madame de Châtillon, et se contenta de garder des mesures
de bienséance avec elle pour s'en servir dans les rencontres qu'il
jugeoit à propos.
Et en effet, dans ce temps-là, le cardinal, croyant qu'elle gouvernoit
le prince, lui envoya le grand prévôt de France[102] lui offrir de sa
part cent mille écus comptant et la charge de surintendante de la
maison de la reine future, au cas qu'elle obligeât le prince
d'accorder les articles qu'il souhaitoit et d'abandonner le comte
d'Oignon[103], le duc de La Rochefoucauld et le président Viole[104].
Pendant la négociation du grand prévôt, un chevau-léger, nommé
Mouchette, négocioit aussi de la part de la reine avec madame de
Châtillon; mais celle-ci, voyant qu'elle ne pouvoit porter le prince à
faire les choses que la cour désiroit, manda à la reine qu'elle lui
conseilloit d'accorder au prince tout ce qu'il lui demanderoit, et
qu'après cela Sa Majesté sçavoit bien comme il falloit user avec un
sujet qui, se prévalant du désordre des affaires de son maître, lui
avoit arraché des conditions honteuses et préjudiciables à son
autorité.
Dans ce temps-là, l'abbé Foucquet, ayant été pris par les ennemis, fut
amené dans l'hôtel de Condé. D'abord il eut une conversation un peu
fâcheuse avec le prince; mais le lendemain les choses s'adoucirent, et
quelques jours après on recommença à traiter de la paix avec lui.
Comme il étoit prisonnier sur parole et qu'il alloit partout où il lui
plaisoit, il rendoit quelques visites à madame de Châtillon, croyant
que rien ne se feroit auprès du prince que par son entremise, et ce
fut dans ces visites-là qu'il devint amoureux d'elle.
Vineuil gouvernoit alors assez paisiblement madame de Châtillon.
Cambiac s'étoit retiré depuis que monsieur le Prince étoit amoureux et
que le duc de Nemours étoit mort, et cela avoit fort diminué la
passion du prince: de sorte que peu de jours après, ayant été
contraint de se retirer en Flandre par l'accommodement de Paris, il
fut sur le point de partir sans dire adieu à madame de Châtillon, et,
lorsque enfin il l'alla voir, il ne fut qu'un moment avec elle.
Le Roi[105] étant revenu à Paris, l'abbé Foucquet crut que, si madame
de Châtillon y demeuroit, il auroit des rivaux sur les bras qui lui
pourroient être préférés: de sorte qu'il persuada au cardinal de
l'éloigner, disant qu'elle auroit à Paris tous les jours mille
intrigues contre les intérêts de la cour qu'elle ne pourroit pas avoir
ailleurs; et cela obligea le cardinal à l'envoyer à Marlou. L'abbé
Foucquet l'y alloit voir le plus souvent qu'il pouvoit; mais il y
avoit encore dans son voisinage deux hommes qui lui rendoient bien de
plus fréquentes visites: l'un étoit Craf, milord anglois, qui avoit
loué une maison auprès de Marlou, où il tenoit d'ordinaire son
équipage et où il venoit quelquefois loger, et l'autre étoit Digby,
comte de Bristol[106], gouverneur de Mantes et de l'Isle-Adam. Ces
deux cavaliers devinrent amoureux de la duchesse: Craf, homme de paix
et de plaisir, et Bristol, fier, brave et plein d'ambition.
Lorsque Cambiac avoit vu monsieur le Prince sortir de France, il
s'étoit attaché à madame de Châtillon, de sorte qu'il demeuroit avec
elle à Marlou; et, comme il ne craignoit pas tant l'abbé Foucquet ni
Bristol que monsieur le Prince, il disoit avec franchise à madame de
Châtillon ses sentiments sur la conduite qu'elle avoit avec tous ses
amants. Elle, qui ne vouloit point être contrariée sur ses nouveaux
desseins, et particulièrement par un intéressé, reçut fort mal ses
remontrances: de sorte que, les choses s'aigrissant de plus en plus
tous les jours, Cambiac enfin se retira en grondant, et comme un homme
que l'on devoit craindre. Quelque temps après il lui écrivit une
lettre sans nom, et d'une autre écriture que la sienne, par laquelle
il lui donnoit avis de ce qui se disoit contre elle dans le monde.
Elle se douta pourtant bien que cette lettre venoit de lui, parcequ'il
lui mandoit des choses qu'autres que lui ne pouvoient pas sçavoir.
Enfin, madame de Châtillon apprenant de beaucoup d'endroits que
Cambiac se déchaînoit contre elle, pria madame de Pisieux[107],
qu'elle connoissoit fort et qui avoit du pouvoir sur lui, de retirer
quelques lettres de conséquence qu'il avoit d'elle. Madame de Pisieux
lui promit, et en même temps manda à Cambiac de l'aller trouver chez
elle à Marine, près de Pontoise. Il faut remarquer que, depuis que
Cambiac étoit sorti d'auprès de madame de Châtillon, elle avoit fait
mille plaintes contre lui au comte Digby. Cet amant, qui ne songeoit
qu'à plaire à sa maîtresse et qui se consumoit en dépenses pour elle,
ne balança pas à lui promettre une vengeance qui ne lui coûteroit
rien, et dans laquelle il trouveroit son intérêt particulier: il prit
le temps que Cambiac, étant à Marine, étoit un jour à cheval pour se
promener, et l'ayant enlevé avec cinq ou six cavaliers, il l'envoya à
Marlou. Madame de Châtillon, qui sçavoit qu'on ne devoit jamais
offenser à demi les amants bien traités, fut fort embarrassée de la
manière dont on venoit de traiter Cambiac, et elle voyoit bien qu'on
n'en soupçonneroit point d'autre qu'elle. Elle fut très mal satisfaite
de Digby, et lui eût bien plutôt pardonné la mort de Cambiac que son
enlèvement. Mais enfin, ne pouvant faire que ce qui venoit d'être fait
ne fût point: «Je suis au désespoir, lui dit-elle, de ce qui vous
vient d'arriver. Je vois bien que l'impertinent qui vous a fait cet
outrage me veut rendre suspecte auprès de vous en vous envoyant chez
moi; mais vous verrez bien par le ressentiment que j'en aurai que je
n'ai point de part à cette violence. Cependant, Monsieur, voulez-vous
demeurer ici? Vous y serez le maître. Voulez-vous retourner à Marine?
Je vous donnerai mon carrosse. Vous n'avez qu'à dire.--Je ne sais,
Madame, lui répondit froidement Cambiac, ce que je dois croire de tout
ceci. Je vous rends grâces des offres que vous me faites: je m'en
retournerai sur mon cheval, si vous le trouvez bon. Dieu, qui veut me
garantir des entreprises des méchants, aura soin de moi jusqu'au
bout.» Et, en achevant ces mots, il sortit brusquement et s'en
retourna seul à Marine. Il n'y fut pas plutôt arrivé que madame de
Pisieux et lui écrivirent ces deux lettres à un de leurs amis à Paris:
LETTRE
De Cambiac à monsieur de Brienne[108].
_Vous serez bien surpris lorsque vous apprendrez l'aventure qui m'est
arrivée; mais, pour la dire telle qu'elle est, il faut reprendre un
peu plus loin à vous dire que madame de Châtillon vint ici pour
obliger madame de Pisieux à la venir trouver afin d'obtenir de moi
certaines choses qu'elle souhaitoit. Madame de Pisieux, comme vous
sçavez, m'écrivit, et vous sçavez encore que j'ai fait le voyage. Le
même jour que j'arrivai, madame de Châtillon envoya La Fleur pour
sçavoir si j'y étois, et le lendemain un homme inconnu, sous de
fausses enseignes, me vint demander et sçavoir si je m'en retournerois
bientôt à Paris. Hier au matin, je partis d'ici à quatre heures. Comme
je fus à cent pas de Pontoise, après avoir passé la rivière, je fus
investi par six cavaliers, le pistolet à la main, à la tête desquels
étoit le comte Digby. Il me dit d'abord que si madame de Châtillon
m'avoit fait justice elle m'auroit fait donner cent coups de poignard;
mais que je ne craignisse rien. Je vous dirai, sans faire le gascon,
que j'agis fort fièrement en ce rencontre, et que dans cette affaire
je n'ai pas fait la moindre bassesse. Il me traita fort civilement,
et, après avoir dîné, il me conduisit lui-même jusqu'au pied de
Marlou, et puis m'envoya avec quatre cavaliers pour faire satisfaction
à cette digne personne. Elle fit semblant d'être fâchée de cela, et le
fut effectivement de la hauteur avec laquelle je lui parlai, qui lui a
fait comprendre que c'est la plus méchante affaire qu'elle se fût
jamais attirée. Je m'en retournai à Marine pour dire à madame de
Pisieux la trahison que madame de Châtillon lui avoit faite aussi bien
qu'à moi; elle en a le ressentiment qu'en doit avoir une personne de
sa qualité, de son honneur et de son courage. Voilà une chose assez
extraordinaire. Je vous conjure de me mander vos sentiments là-dessus
et ce que vous croyez que je doive faire. Vous voyez bien, ce me
semble, que je n'en dois pas demeurer là. Depuis, cette lâche personne
a écrit à madame de Pisieux pour la conjurer de faire en sorte que
j'étouffe mon ressentiment, en m'assurant qu'elle n'a rien sçu de tout
cela. La réponse qui lui a été faite est digne de la générosité de
madame de Pisieux. J'ai résolu d'être trois ou quatre jours ici pour
me donner le loisir de penser à ce que je dois faire, et pour
m'empêcher de m'emporter à rien dont je puisse me repentir; outre que
de s'évaporer en plaintes, c'est se venger foiblement, et j'ai dessein
d'en user autrement si je puis. J'attendrai de vos nouvelles avec
impatience. Je suis tout à vous. Une lettre ne permet pas de mander un
détail plus long; je vous le ferai quand je vous verrai. Adieu. Le 18
juillet 1655._
LETTRE
De madame de Pisieux à monsieur de Brienne.
_J'ai trop de part à l'aventure de monsieur de Cambiac pour ne pas
joindre un mot de ma main à la relation qu'il vous a faite de la
sienne. Il n'y a point de circonstance qui ne soit surprenante, et
tout le mieux que l'on puisse penser de moi en cette affaire, c'est
qu'on ne m'y a guère considérée, car toutes les apparences sont que je
dois être complice d'une si digne action. Il est vrai que l'offensé me
justifie assez, puisqu'il s'est venu retirer au même lieu où on lui
avoit dressé le piége. Toute mon étude est présentement à me conduire
de façon que, sans m'emporter dans une juste colère, j'y demeure toute
ma vie assez pour faire voir que j'étois utile amie à madame de
Châtillon. Vous sçavez mon nom et mon courage; je vous ai toujours
parlé avec assez de sincérité; je vous ajoute de plus que je fais
profession d'un christianisme assez austère et que j'ai dessein de
servir mon Dieu et mon maître sans art et sans fourbe. Ces fondements
posés, tout ce que le ressentiment et la justice me peuvent permettre,
je ne manquerai à rien. Obligez-moi de faire part de ceci à monsieur
d'Aubigny[109], et ne passez pas outre. Ce régal ne sera pas mauvais à
madame la princesse Palatine[110], à qui je vous permets d'en parler.
Je ne crois pas que le crime de Cambiac fût assez grand de s'être mis
dans la voie de son devoir par le moyen de monsieur l'évêque
d'Amiens[111], ni le mien de lui avoir conseillé, pour s'être attiré
une si méchante affaire. Je retournerai exprès à Paris afin
d'entretenir mes amis du particulier, et vous tout le premier. Il faut
que ce petit mot de vengeance m'échappe. Madame de Châtillon n'est pas
oubliée quand l'occasion se présente de parler d'elle. Je vous donne
le bonjour; je suis trop en colère pour en attendre un aujourd'hui._
Peu de temps après ces deux lettres écrites, Cambiac retourna à Paris,
en ne gardant plus aucune mesure avec madame de Châtillon; il la
déchira partout où il se trouva, et, pour assouvir pleinement sa
vengeance, il montra à la reine toutes les lettres les plus emportées
de madame de Châtillon. La modestie de l'histoire ne permet pas qu'on
les puisse rapporter, mais par les fragmens les plus honnêtes que
voici on jugera du reste.
Elle mandoit en beaucoup d'endroits à Cambiac qu'il en pouvoit parler
comme il lui plairoit, mais qu'il étoit plus généreux à lui d'en dire
du bien qu'autrement; que, depuis qu'on s'étoit mis entre les mains
des gens, comme elle avoit fait entre les siennes, ils pouvoient en
abuser, et que le parti qu'une pauvre femme avoit à prendre en ces
rencontres-là, c'étoit de souffrir et se taire. Dans un autre endroit,
elle lui mandoit qu'il avoit beau faire, qu'elle l'aimeroit toujours,
et, bien qu'elle se préparât à faire une confession générale à Pâques,
qu'il n'y avoit rien qui le regardât.
La reine fut fort surprise de l'emportement de madame de Châtillon
dans ses lettres; elle ne fut pourtant pas fâchée du mépris que cela
lui attiroit, et, lorsqu'elle eut appris l'insulte que l'on avoit
faite à Cambiac, elle en fit un fort grand bruit, et dit publiquement
que, puisque l'on maltraitoit les gens qui rentroient en leur devoir,
le roi sçauroit bien leur faire justice.
Lorsque le comte Digby vint voir madame de Châtillon après
l'enlèvement de Cambiac, il fut fort étonné de ne recevoir d'elle que
des reproches, au lieu de remerciemens qu'il attendoit. «Quand on vous
témoignoit, lui dit-elle, d'avoir du chagrin contre Cambiac, cela ne
vouloit pas dire qu'il le fallût enlever. Il est bien aisé de voir que
dans cette belle action vous vous êtes plus considéré que moi; mais
j'aurai soin de mes intérêts à mon tour, et j'oublierai les vôtres.»
Digby se voulut excuser sur ses intentions, qui avoient été bonnes;
et, comme il vit qu'elle ne s'apaisoit pour quoi que ce soit qu'il lui
dît, il se fâcha aussi de son côté, et madame de Châtillon, craignant,
en le perdant, de perdre un protecteur et un amant, le radoucit et le
pria de considérer une autre fois qu'il falloit dissimuler les injures
avec des gens comme Cambiac, ou qu'il falloit les perdre.
Dans le temps que Digby commença à devenir amoureux de madame de
Châtillon, le milord Craf, qui, dans le temps des désordres
d'Angleterre, avoit suivi Charles en France, avoit loué une maison
dans le voisinnage de Marlou, et l'oisiveté, la commodité et la
manière insinuante de madame de Châtillon avoient fait naître de
l'amour dans le coeur du milord; mais, comme il étoit plus doux que
le comte, sa passion n'avoit pas fait tant de chemin que celle du
comte.
Les choses étoient en ces termes lorsque l'abbé Foucquet[112], voyant
que ses affaires n'avançoient pas auprès de madame de Châtillon, se
servit de ce stratagème ici pour les hâter: il avoit appris que
Ricoux, beau-frère d'une des demoiselles de madame de Châtillon, étoit
caché dans Paris, où il avoit des commerces avec elle pour les
intérêts de monsieur le Prince; il mit tant de gens en quête de Ricoux
qu'il fut pris et mené à la Bastille. L'abbé Foucquet l'ayant fait
interroger, il accusa madame de Châtillon de plusieurs choses, et,
entre autres, de lui avoir promis dix mille écus pour tuer le
cardinal, et dit qu'elle lui en avoit déjà donné deux mille d'avance.
L'abbé Foucquet supprima ces informations et en fit faire d'autres,
par lesquelles Ricoux confessoit toujours qu'il étoit à Paris dans le
dessein de tuer le cardinal; mais il n'accusoit point la duchesse de
tremper dans cette conjuration, et tout ce qu'il disoit contre elle
étoit qu'elle avoit intelligence avec monsieur le Prince et recevoit
quatre mille écus de pension des Espagnols. Il montra ces dernières
informations au cardinal et les premières à madame de Châtillon, par
lesquelles l'ayant épouvantée au point qu'on peut s'imaginer, il lui
dit qu'il la sauveroit si, pour lui faire voir sa reconnoissance, elle
lui vouloit donner les dernières marques de son amour. Madame de
Châtillon, qui craignoit la mort plus que toutes les choses, ne
balança de contenter l'abbé Fou
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