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Mémoires d'une contemporaine. Tome 6

by Ida Saint-Elme · French · Gutenberg #29012 · 452,818 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Mémoires d'une contemporaine. Tome 6
    
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Title: Mémoires d'une contemporaine. Tome 6

Author: Ida Saint-Elme


        
Release date: May 31, 2009 [eBook #29012]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/29012

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. TOME 6 ***




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MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE,

OU

SOUVENIRS D'UNE FEMME SUR LES PRINCIPAUX PERSONNAGES DE LA RÉPUBLIQUE,
DU CONSULAT, DE L'EMPIRE, ETC.

     «J'ai assisté aux victoires de la République, j'ai traversé les
     saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la
     grandeur de l'Empire: sans avoir jamais affecté une force et des
     sentimens qui ne sont pas de mon sexe, j'ai été, à vingt-trois ans
     de distance, témoin des triomphes de Valmy et des funérailles de
     Waterloo.» MÉMOIRES, _Avant-propos_.

TOME SIXIÈME.

Troisième Édition.

PARIS.

LADVOCAT, LIBRAIRE, QUAI VOLTAIRE, ET PALAIS-ROYAL, GALERIE DE BOIS.


1828.




CHAPITRE CXLIV.

Approches du 20 mars.--Nouvelle du débarquement de Napoléon.


Depuis mon retour à Paris, j'étais chaque jour plus mêlée à toutes les
espérances des amis de Napoléon. Sans avoir le mot d'aucune intrigue,
j'en remplissais les missions avec toute la chaleur d'un enthousiasme
désintéressé, et, la main sur la conscience, j'étais un véritable
conspirateur sans le savoir. Ce qu'il y a de certain, c'est que pendant
l'époque la plus rapprochée du 20 mars, je fis un grand tort à la petite
poste. Il était bien rare qu'en ma qualité de _fama volat_, je n'eusse
pas quelque secrète missive à porter. Un matin, Regnault me chargea de
trois commissions de ce genre, en me disant de les remettre à un homme
qui m'aborderait en me demandant _comment se porte monsieur votre
oncle?_ Mon instruction était d'attendre cet homme dans un café du
passage Feydeau, d'y rester jusqu'à onze heures.

«Faut-il que je demande un reçu?

«--On vous le donnera sans que vous le demandiez, L'échange des lettres
se fait sur la reconnaissance d'une médaille; vous les apporterez
aussitôt.» J'allai en effet au café à neuf heures et demie; l'on
m'aborda avec la formule convenue; l'échange se fit comme il m'avait été
recommandé. Je connaissais très bien la personne; c'était un officier de
hussards. Il me parla assez lentement du retour de l'Empereur, et de
l'attente générale des militaires; qu'ils étaient tous comme des fous,
et lui le premier. Quand je rendis compte de ma mission à Regnault, il
murmura avec une colère mal déguisée: «Ces officiers sont bavards, ils
se battent comme des lions, mais cela jacasse comme des femmes.» Mais il
m'adressa personnellement mille choses flatteuses sur mon activité, ma
prudence. Je voyais très bien qu'il voulait me faire un point d'honneur
de la discrétion, et si j'avais été femme à profiter des occasions,
j'aurais largement été payée des services que je mettais, au contraire,
une espèce d'orgueil à rendre par souvenir et opinion. Je continuai ces
courses mystérieuses avec toute la discrétion d'un néophyte. Regnault,
par son ton confidentiellement important, excitait mes bonnes
dispositions, et je me croyais un personnage destiné à jouer un rôle.
Les dangers ne m'ont jamais effrayée, et j'y courais avec plaisir et
vanité. Le lendemain, 9 mars, il m'avait donné un rendez-vous à deux
heures; il me fit attendre long-temps: il était extrêmement agité,
tenant une lettre ouverte à la main. Il me fit entrer dans sa chambre à
coucher, et écrivit à la hâte les deux lignes:

«J'ai la certitude que Pontécoulant est contre nous. Brûlez...»

«Tenez, me dit-il, dépêchez-vous de porter cela au Marais, rue Barbette,
vis-à-vis l'hôtel Corberon. Vous demanderez M. Victor; vous vous
annoncerez de ma part; mais vous ne remettrez le billet que lorsqu'on
vous aura montré une médaille pareille à celle de l'autre jour. Retenez
bien la réponse, mais ne l'apportez pas écrite; il peut arriver un
accident: il faut tout prévoir.

«--Eh bien! reprenez votre billet; je dirai tout de vive voix.

«--Non, non, il faut qu'on voie, par un signe palpable, que cela vient
de moi. Souvenez-vous bien de me rapporter le billet.

«--Ah! dis-je en riant, et l'accident?

«--Vous avez raison. Déchirez le billet vous-même.

«--Soyez tranquille.» Et me voilà partie, fière de ma mission, comme si
le bonheur de la France en eût dépendu.

En tournant la rue Barbette au Marais, le conducteur arrête pour
demander l'hôtel à un homme de fort bonne mine. «Est-ce que vous y
allez, demanda-t-il au cocher. C'est Victor que vous cherchez,»
ajouta-t-il en me regardant d'un air qui me le fit prendre pour un agent
chargé de m'arrêter! Cette idée me frappa tellement, que rouler le petit
papier et le jeter furtivement dans ma bouche fut l'affaire d'une
seconde. «Je vais au numéro 22,» m'écriai-je.

«--Il me semble qu'il n'y en a pas dans la rue.» Et après cette parole
il disparut. Mais lorsque le cabriolet vint à s'arrêter, le même homme
se présenta pour me faire descendre. J'avoue que je me crus déjà en
puissance de police; mais le billet étant en sûreté, je sautai lestement
sans prendre la main qu'on m'offrait. Mais toutes mes craintes
s'évanouirent; c'était presque un confrère. Regnault rit beaucoup quand
je lui racontai ma frayeur et ma précaution pour le billet; la présence
d'esprit que j'avais montrée accrut encore sa bonne opinion sur ma
sagacité, et sur une prudence que je savais si bien avoir pour les
autres après en avoir toujours tant manqué pour moi-même.

Je fus à même de remarquer ce jour-là que jamais l'excès de prévention
de Regnault pour Napoléon n'avait été plus loin. Naturellement éloquent,
il ne le fut jamais davantage, et s'enflamma même jusqu'à revenir sur la
campagne de Russie et celle de 1814, pour en enlever tous les torts à
son idole.

«Je sais bien, lui dis-je en riant, que ce n'est pas Napoléon qui a fait
geler et neiger; mais, au fait, qu'allait-il faire dans cette Russie? Le
beau pays à conquérir! la France vaut bien qu'on s'en contente.

«--Aussi l'Empereur ne veut plus de guerre...

«--Il revient donc, m'écriai-je vivement?

«--Dans une quinzaine, vous irez le voir aux Tuileries.

«--Êtes-vous fou?

«--Pas le moins du monde.

«--Et vous croyez que cela se passera sans plus de façon.»

À cela je lui fis quelques objections si pressantes, qu'il s'emporta
jusqu'à la colère. Cette petite altercation nous avait fait passer une
heure, et éloignés de notre objet, Regnault y revint de lui-même en me
donnant deux nouvelles commissions, dont l'une auprès de Cambacérès. Il
me recommanda de bien regarder en sortant si l'on m'observait, et de
prendre un cabriolet un peu loin. J'ai déjà dit que sans savoir le mot
des intrigues, j'avais mis une sorte de vanité à ces services, vanité
qui me faisait mépriser le danger. Plus instruite, je ne redoutais pas
davantage les espions; d'ailleurs, quand on se sait observé, il est si
aisé de dérouter l'attention. Il suffit de la fixer sur des démarches
insignifiantes pour la détourner de celles qu'on veut cacher. Aux
approches du retour de Napoléon, la police était ou aveugle ou complice;
car j'ai surpris des signes d'intelligences faits par des officiers à
l'heure même de la parade, au mot d'ordre et sous le balcon du roi. Je
me rappelle avoir déjeûné, dans les premiers jours de mars, dans un café
qui fait le coin de la rue de l'Échelle, avec plusieurs militaires
habillés en bourgeois. On se faisait des signes, on se montrait des
cocardes, des proclamations vraies ou fausses: on peut dire que les
conspirateurs jouaient cartes sur table.

Je ne pouvais croire que si Napoléon revenait, Ney partirait avec le
roi. Dans tout cela, lui seul m'occupait et m'intéressait; et je ne
voyais pas trop comment il réussirait à faire cadrer le passé et le
présent. La dernière fois que je vis Regnault, il me parla encore du
maréchal, et de manière à m'effrayer. «Il a, disait-il, bien durement
conseillé l'abdication. Je ne sais pas trop de quel oeil l'Empereur va le
revoir.--Et moi je pense que Ney sent trop sa propre gloire pour se
laisser regarder de travers,» lui répondis-je avec une émotion secrète
qui semblait me faire pressentir que ce retour allait lui devenir fatal.
Je ne vis pas une seule fois Mme Regnault dans ces visites pourtant si
fréquentes à son hôtel; il me semble qu'elle était à sa terre, ignorant
tous les mouvemens que son mari se donnait.

Quelques jours après la fatale catastrophe du général Quesnel, Regnault
me parut extrêmement joyeux, quoique très agité. Il me lut quelques
lignes que je ne me rappelle pas assez pour les citer, mais qui venaient
de Porto-Ferrajo. Il me demanda «si je croyais pouvoir me fier
absolument au dévouement de Léopold?

«--Oui, lui-dis-je, pour tout ce qui me concerne; peut-être même pour
autre chose. Mais son avenir m'a été confié par sa mère, et je n'en
jouerai pas le bonheur contre des folies politiques. Si l'on se bat,
Léopold sera le premier à son poste: voilà tout ce qu'en fait de
dévouement vous devez attendre de lui.

«--Vous n'avez pas le sens commun, ma pauvre amie; il y a de l'étoffe
chez vous, mais votre tête gâte tout.

«--Vous croyez? Réellement, vous rêvez donc tous le retour de
l'Empereur?

«--Rêver est excellent; si vous voulez lui présenter votre nouvelle
passion, allez à Barême, vous y avez des amis, et là vous pourrez
demander à l'Empereur une lieutenance pour Léopold.»

Je regardais Regnault d'un air ébahi et presque stupide. Il me poussait
d'autres papiers sous les yeux, que je n'osais pas lire, tout entière
absorbée par des paroles énigmatiques. Mais Regnault aimait Napoléon de
si bonne foi, que cela pouvait s'appeler bien plus une vertu de
reconnaissance qu'un intérêt de sédition. «Laissez faire les événemens,
disait-il, la France reprendra son rang avec lui; l'idolâtrie de l'armée
est telle pour cet homme, que tout lui deviendra possible.

«--Convenez, entre nous, sans phrases, que l'armée est bien bonne?»
Paroles qui ne venaient pas de ma pensée, mais destinées à lui arracher
la sienne tout entière; car je me plaisais autant que lui-même à cette
extase continuelle d'admiration.

«Mon Dieu! on fait beaucoup sonner le bonheur pour les soldats de n'être
plus exposés à une mort de chaque jour; mais les dangers sont la vie du
soldat...

«--Cependant vous disiez tout dernièrement que si Napoléon revenait, il
ne serait plus le même?

«--Cela est bon à dire pour le moment, c'est une excellente phrase de
préface. Au fond, il nous faudra des hommes et des millions; mais, soyez
tranquille, on les trouvera.

«--C'est ici le cas de dire,» répliquai-je:

     Qu'il se montre, il deviendra le maître.
     Un héros qu'on opprime attendrit tous les coeurs;
     Il les anime tous quand il vient à paraître[1].

À cette citation, faite, je l'avoue, avec un peu de prétention, je crus
que Regnault allait perdre la tête. Il écrivit à la hâte quelques mots,
et pendant ce temps on vint lui apporter un énorme paquet de papiers; il
les parcourut, et brûla tout aussitôt, à l'exception d'une lettre qu'il
me fit lire. Elle était de Mouton-Duvernet; Regnault savait que je le
connaissais depuis les campagnes d'Allemagne. Hélas! cette lettre que
Regnault me dit de garder, lettre absolument sans importance politique,
manqua de me devenir funeste, un an plus tard, dans les premiers jours
de mars 1816.

Le lendemain de cette visite, Léopold, qui dînait souvent avec des
officiers, ses anciens frères d'armes de la guerre de Russie, vint tout
agité, dès huit heures du matin, m'annoncer qu'il partait avec trois de
ses anciens chefs, qu'il reprenait du service, qu'à coup sûr l'Empereur
serait à Paris dans peu avec Marie-Louise et le roi de Rome.

«Va-t'en voir s'ils viennent, _Jean_!» fut la seule réponse que je fis à
ce qui me semblait le comble de l'extravagance; mais cette extravagance
me gagna subitement, et ma discussion avec Léopold durait encore, quand
trois personnes qui vinrent me rendre visite, m'assurèrent que, pendant
qu'on perdait à Paris le temps en _si_ et en _mais_, Napoléon faisait
ses affaires, qu'il avait avec lui assez d'hommes tant Polonais que
_grognards_, pour tenter un coup de main; que les munitions et l'or ne
lui manqueraient...--«Ni les coeurs, ni les bras,» s'écria Léopold, avec
une énergie qui attira sur sa figure inspirée tous les regards, et me
fixa, moi, immobile à ma place. Sans chercher à justifier la cause d'un
si brûlant enthousiasme, son spectacle était trop entraînant pour que je
restasse froide à côté de Léopold. Il me semblait retrouver en lui
l'idole de mes plus beaux jours, le héros de ma constante admiration,
c'était Ney dans toute son énergie, patriotique et militaire... Dès que
je fus seule avec Léopold, il me dit: «Ne nous quittons pas; allons
ensemble nous joindre aux fidèles serviteurs d'une haute infortune,
vaincre ou succomber auprès de l'Empereur, mon amie! mon amie! ce sera
une belle page dans notre histoire.

«--Que fera Ney?

«--Qui le sait? Il est tout au nouvel ordre de choses, il attendra
l'événement.

«--Vous avez tort, Léopold; vous jugez avec aigreur le maréchal; il
n'est pas homme à chercher la gloire de la prudence. Si quelque chose
est changé dans ses sentimens, c'est qu'il pense que cela est mieux pour
la France. Léopold, si mon repos vous est cher vous attendrez quelques
jours.

«--Mon amie; ce départ est la seule chose que je ne puisse vous
sacrifier. Tous mes préparatifs sont faits, je n'ai plus qu'à monter en
chaise de poste.» J'eus la force de résister, mais non pas celle de le
convaincre. Il me quitta bon gré mal gré, et je ne le revis que le 20
mars, dans la foule qui porta l'Empereur en triomphe, à neuf heures du
soir, par le grand escalier que S. M. Louis XVIII avait descendu à
minuit pour quitter le trône et la France.

Sur ces entrefaites Napoléon débarquait à Cannes. Le 6 mars je
traversais les Tuileries, après avoir rencontré Regnault, qui m'apprit
l'événement et qui avait l'air fort inquiet. Comme il me quittait tout
effaré, j'aperçus Ney sortant du château, et causant au milieu d'un
groupe d'officiers. Il me vit, et je profitai de cette heureuse
inspiration de nos regards pour lui faire un signe auquel il était
convenu entre nous de nous rendre toujours. Je pris un cabriolet pour
aller attendre chez moi le maréchal. Dans une angoisse où il me semblait
que j'allais perdre la raison, je marchais à grands pas dans ma chambre,
je courais à l'antichambre. À sept heures du soir j'arrêtai la pendule
pour échapper à l'impatience que me causait l'aiguille immobile. N'en
pouvant plus, je me jetai à genoux devant mon lit, enfonçant ma tête
brûlante dans les couvertures, de manière que je n'entendis pas arriver
le maréchal, et me trouvai enlevée et pressée dans ses bras avant d'être
revenue à moi-même. Le bonheur fut inexprimable, mais de courte durée.
Ney avait cédé à l'intérêt de mon abattement, dont il devinait le motif;
mais ce motif lui rendit aussitôt le visage sévère, lorsqu'avec un
accent passionné je lui dis, me pressant fortement sur son coeur:
«N'est-ce pas que vous ne marcherez jamais contre lui?» Ce _n'est-ce
pas_ était un souvenir de nos plus heureux instans, une de ces paroles
inachevées qui représentent tout un monde d'illusions, que le mystère
protége contre l'oubli, et dont le coeur retient toujours le sens
puissant et magique. L'interpellation magnétique me valut, hélas! une
brusque réprimande que j'étais d'autant moins disposée à souffrir
patiemment, que je la trouvais on ne peut plus déplacée. «Vous partez
donc, heureux et content d'être choisi pour marcher contre Napoléon,
ayant promis d'arrêter l'Empereur.

«--Il ne l'est plus: il ne revient que pour perdre la France. Si vous
n'étiez femme, je vous demanderais raison de votre opinion...

«--Séditieuse, n'est-ce pas?

«--Oui, et, de plus, extravagante. Ida, si vous tenez à mon amitié,
croyez-moi, sachez réprimer le délire de vos passions.

«--À commencer, M. le maréchal, par celles qui firent si long-temps ma
félicité et ma gloire.»

«--Mauvaise tête.

«--Pas si mauvaise, ce me semble, car elle ne tourne pas à tout vent.

«--Eh bien! ayez vos opinions, mais ne m'en parlez plus.

«--Cela vous blesse donc les oreilles?

«Il suffit que vos idées soient contraires à mes nouveaux devoirs, pour
que vous deviez me les taire.» Ici j'éclatai par douleur et comme par
pressentiment.

«Vos nouveaux devoirs! et voilà ce que vous avez de mieux à dire à celle
qui vous en a connu d'autres, qui vous a vu grandir sous celui que vous
courez combattre! Ah! sans doute je vous parle pour la dernière fois. Je
vous l'ai dit, je le répète, vous êtes peut-être celui des maréchaux qui
aurait dû le moins se séparer du culte de l'empire, auquel moi, dans ma
nullité, j'ai voulu être fidèle de coeur. Il n'y a pas besoin de
conspirer, de trahir personne, mais on peut se tenir à l'écart et
attendre.

«--Adieu, Ida, pour toujours adieu!» Et il me quitta. J'étouffais, mes
larmes coulaient en abondance; je restais debout; immobile, écoutant ses
pas fugitifs, je pressais mes mains contre mon coeur comme pour
l'étouffer; ses pas ne retentirent plus dans l'escalier, la porte
cochère retomba lourdement, j'entendis un cabriolet s'éloigner, et
pendant deux heures je cessai presque de vivre.

J'eus à peine la force de m'étendre sur mon lit, où le sommeil vint
heureusement me saisir. On m'éveilla de bonne heure en m'apportant une
lettre de Léopold. Il m'envoyait des extraits des proclamations qu'il
avait ramassées sur toute la route «Ah! pourquoi, ajoutait Léopold,
n'êtes-vous pas avec moi? rien alors n'égalerait mon bonheur.»

Je courus porter cette lettre à Regnault. Je le trouvai plus agité que
moi-même, quoiqu'il n'eût pas les mêmes raisons d'émotion. Il me blâma
d'avoir laissé partir Léopold sans l'en prévenir. Je crus que la tête
lui tournait. Il tenait une de ces proclamations et une lettre de M.
Bonnest; puis, tout en marchant, il s'écria: «Le général Marchand est à
Grenoble; il n'aime pas l'Empereur. Ney part pour Besançon. Le
débarquement est un coup de tête dont Napoléon n'a pas calculé toutes
les chances difficiles. Il a mal fait de ne pas se rapatrier avec Murat.

«--M. le comte, tout cela me paraît encore un rêve.

«--Oh! non;... le gant est jeté, la partie engagée... Mais croyez-vous
réellement Ney dans l'intention de marcher contre l'Empereur?

«--Nul doute.

«--Il vous l'a dit?

«--Et presque d'une manière trop significative, en commençant contre moi
la guerre. Ney prétend que ce retour serait fatal à la France, et Ney
est la loyauté même; il ne dit que ce qu'il pense, et il agit comme il
dit; je lui dois au moins cette justice. Je n'ai pas à me louer de ses
adieux; il résistera, soyez-en certain.

«--Eh bien! dans ce cas, tout est perdu.

«--Que ne restait-il donc dans son île, votre Empereur! Mon Dieu! il y
était si tranquille.

«--La plaisanterie est excellente.

«--Excellente! non, sans doute, mais juste. Consultez l'embarras où vous
êtes, le trouble qui vous agite, et vous penserez comme moi.»

Je rentrai petit à petit dans ses idées, et je lui annonçai que puisque
Ney était parti pour Besançon, j'allais y aller aussi. Regnault parut
ravi de ma résolution.

Je trouvai en rentrant une lettre qui me fit changer d'itinéraire et je
partis pour ce voyage impromptu, et sans avoir, dans un trajet de
quarante ou quarante-cinq heures, d'autre pensée fixe que l'incertitude
de ce que j'allais dire à Ney? Comment va-t-il me recevoir?... Partout
l'aspect des troupes suffisait pour me faire juger que Napoléon n'aurait
qu'à reparaître au milieu d'elles pour ramasser encore une fois la
couronne. Ce spectacle en quelque sorte de la destinée qui se
prononçait, ne faisait qu'augmenter mes angoisses sur le maréchal... Je
ne pourrai l'aborder; ai-je encore le droit et aurai-je encore le
courage de lui parler après le cruel adieu de Paris?




CHAPITRE CXLV.

Débarquement de Bonaparte en France.--Événemens de l'intérieur.--Ney à
Lons-le-Saulnier.


En chaise de poste, il est impossible que la réflexion ne vienne pas
même à une femme, et j'avoue que depuis que j'étais en route le retour
de Napoléon me paraissait plus naturel. Il était impossible que Napoléon
gardât prison à Porto-Ferrajo, quand un parti puissant et une armée
dévouée l'appelaient à Paris. Le mouvement inquiet et tumultueux de la
population à chaque pas me révélait une partie des événemens. J'appris
ainsi qu'à Lyon flottait déjà le drapeau tricolore. L'ancienne reine des
Gaules s'était rendue sans résistance au souverain d'une petite île de
la Méditerranée, suivi ou pour mieux dire escorté d'une armée de mille
hommes. Et cependant, aucune haine fondée ne s'était attachée aux
Bourbons, dans ce règne de dix mois qui était près de s'évanouir. Un
sentiment général d'intérêt, qui allait en quelques ames jusqu'à
l'attendrissement, en quelques autres jusqu'à la passion, se mêlait dans
la multitude à l'expression d'entraînement et d'enthousiasme qu'avait
développée le retour du héros. Napoléon venait de prouver aux cabinets
de l'Europe que la gloire est aussi une espèce de légitimité, et cette
leçon terrible, qui a coûté si cher aux nations, devait laisser des
traces ineffaçables dans l'histoire. Pourquoi fallait-il que je l'y
visse plus tard écrite en lettres de sang!

Je croyais pénétrer les dispositions de Ney, mais je m'étonnais qu'elles
ne s'accordassent point avec sa conduite; et si j'avais moins connu son
caractère, l'étrange antipathie qui dut s'établir dès le premier jour de
la restauration entre ses sentimens et ses devoirs, serait encore pour
moi un mystère inexplicable: mais quand j'ai essayé de peindre cette
grande ame, une des plus tendres, des plus généreuses et des plus
dévouées que la nature se soit plue à former, je me suis condamnée à
reconnaître ce qui lui manquait de perfection pour atteindre à une
sublimité idéale. Ney portait sous ses formes héroïques le coeur le plus
doux et le plus facile. Accessible à tous les témoignages de
bienveillance et d'affection, il s'y livrait avec une mobilité qui a peu
de dangers dans la société privée où elle ne saurait effrayer que
l'amitié et l'amour, mais qui a des inconvéniens très graves par leurs
résultats dans une vie placée si haut, et quand il s'agit de si grands
intérêts. Tout ce qu'il disait, il le sentait profondément; tout ce
qu'il promettait, il était décidé à le faire; tout ce qu'il voulait, il
croyait le vouloir en effet. Ce fut abuser indignement des mots que
d'appeler Ney un traître; il n'a trahi que sa volonté et ses
résolutions. On l'a calomnié en lui supposant un plan. L'idée d'un plan
suivi qui exigeait l'habitude du mensonge, est incompatible avec cette
naïveté d'ame et d'esprit qui l'a toujours caractérisé. Un de ses
officiers les plus aimés, le brave et spirituel Esménard, me disait un
jour: «Le maréchal est un demi-dieu sur son cheval; quand il en est
descendu, c'est un enfant.» Voilà le prince de la Moskowa tout entier.

On pense bien que je m'empressai de lire les journaux, et d'y chercher
tout ce qu'ils avaient pour moi, c'est-à-dire, ce qui se rapportait au
nom de Ney et à sa position politique. Il avait reçu les ordres de Louis
XVIII, et il s'y était dévoué avec franchise, car il ne savait pas se
dévouer autrement. S'il abjura quelques jours après cet engagement,
c'est que derrière la monarchie détruite par une puissance irrésistible,
il voyait encore la patrie. Sa position était unique dans tous les
siècles et dans toutes les histoires. Il prit beaucoup sur lui, parce
qu'il était seul, mais il est difficile de comprendre ce qu'il aurait pu
faire d'utile en agissant autrement. Ce qu'il y a de certain, c'est
qu'il épargna beaucoup de malheurs, qu'il conserva à la France ces
départemens sub-Alpins qui subirent l'usurpation de Louis XIV, peut-être
sans l'aimer, et qu'il ne lui manqua pour être absous que d'être
apprécié par des hommes capables de calculer l'immense responsabilité
dont il était chargé devant le pays et devant l'histoire. Ce sont des
difficultés de situation que l'on ne peut pas mesurer en courant du
château des Tuileries au vestiaire du Luxembourg.

J'anticipe malgré moi sur cet avenir dont l'idée me tourmente et me
bouleverse, je voudrais m'y dérober. Je voudrais réveiller dans mon coeur
l'impression de ces beaux sites du Jura qui me rendaient les Alpes
Helvétiques et les Alpes Tyroliennes. Toutefois mon coeur était trop
préoccupé pour en goûter le charme. Ney devait être à Lons-le-Saulnier.
Sa conduite dans ces jours d'orage allait décider de tout son avenir; je
prévoyais avec inquiétude, avec effroi, les dangers auxquels il exposait
sa tête. Mille présages de mort que je n'avais jamais accueillis dans le
tumulte des camps et des champs de bataille, se fixaient invinciblement
devant ma pensée. J'étais si absorbée dans ces réflexions en arrivant à
la ville qui était le but de mon voyage, qu'aucun bruit, aucun événement
extérieur n'avait pu m'en distraire. Plusieurs voitures s'étaient
croisées avec la mienne, sans que je les aperçusse; l'une d'elles
renfermait le maréchal. Quand je m'informai de lui, on m'apprit qu'il
était parti depuis deux heures. Cette nouvelle produisit sur moi une
commotion qui me rendit à la perception, au sentiment des objets dont
j'étais entourée. Je crus sortir d'un songe; je me réveillais en effet.
Il était neuf heures du soir. De la fenêtre de mon auberge de la _Pomme
d'Or_ on apercevait quelques croisées illuminées. Des banderoles aux
trois couleurs y flottaient d'espace en espace. Des groupes animés
parcouraient au loin la rue Saint-Désiré et la Grande Place. Je prêtai
l'oreille, et j'y saisis le nom du maréchal; j'écoutai plus
attentivement. J'entendis crier: _Vive l'Empereur!_ et ce cri courant de
proche en proche vint se répéter jusque auprès de moi. Je ne pus douter
qu'un grand événement ne se fût accompli. Une révolution était faite.

Empressée de savoir quelle part Ney avait prise à cette grande scène
historique, je fis monter dans ma chambre une des jeunes et très jolies
demoiselles que j'avais remarquées dans l'auberge; c'était la fille du
propriétaire. Elle me raconta avec chaleur et naïveté ce que l'histoire
a déjà répété tant de fois, et ce qu'une procédure sanglante a révélé
dans tous ses détails. Je n'en dirai que ce qui m'a paru altéré dans les
récits vagues et confus sur lesquels sir Walter Scott a brodé sa longue
et mensongère _vie de Napoléon_. Le maréchal ne manifesta point ce qu'on
appelle sa défection par un ordre du jour écrit. Cette pièce ne parut
qu'après avoir été lue à la tête des troupes, dans une promenade de
Lons-le-Saulnier où se passent ordinairement les revues, et qui tire, ou
d'une institution ancienne, ou d'une tradition du moyen âge, son nom
légalement romantique: elle s'appelle _la Chevalerie_. La première
phrase de ce discours ne pouvait pas laisser de doute; elle en
renfermait tout le sens. «Soldats, dit le maréchal, la cause des
Bourbons est à jamais perdue.» Cette déclaration de principes produisit
l'effet de l'étincelle électrique. L'armée se la répéta d'homme en
homme, et l'enthousiasme, porté à son comble, se manifesta par des
éclats qui empêchèrent long-temps l'orateur de poursuivre. On vit voler
en un instant les cocardes blanches et les fleurs de lis. On vit couler
des larmes de joie des yeux de ces vieux soldats qui n'avaient jamais
pleuré. Les fantassins couvrirent leurs fusils de baisers; les cavaliers
embrassèrent leurs chevaux. Le peuple seul resta calme et presque morne,
car il y avait au fond de cet événement une immense incertitude de
l'avenir, qu'aucun esprit sage ne pouvait envisager sans épouvante. La
dernière résolution de Ney lui était d'ailleurs si personnelle, elle
était si universellement inattendue, que le commandant de la garde
nationale, M. de Grivel, qui était à cheval à côté de lui, étendant le
doigt vers le papier que le maréchal roulait dans ses mains, lui dit
avec un sourire inquiet: «Vous vous trompez, M. le maréchal.--Non, mon
cher ami, répondit Ney. J'ai dit ce que je voulais dire»; et il répéta.
M. de Grivel se retira du rang de l'état-major, et brisant son épée sur
sa selle, il en jeta les tronçons au vent. «Adieu, maréchal, cria-t-il.
Souvenez-vous qu'il est plus facile à un Franc-Comtois de rompre du fer
que de violer sa parole.»

La défection de Ney ne pouvait être déterminée que par de hautes
considérations que l'histoire appréciera. Il eut lieu de croire que le
sort de la France dépendait de lui, et il agit comme il crut devoir
agir, selon sa conscience et sa raison, dans l'intention évidente de ne
pas livrer son pays aux chances d'une guerre civile; mais une ame telle
que la sienne savait apprécier tout ce qui est généreux. Elle aimait
tout ce qui est grand, et la belle conduite de M. de Grivel avait laissé
une tendre et profonde impression dans son esprit. Il en a parlé dix
fois dans le cours de sa procédure, et le témoignage d'un grand homme
est assez glorieux pour dédommager M. de Grivel des oublis ingrats du
pouvoir. Si j'avais la force de mêler quelques réflexions à des détails
si pénibles à écrire, et qui m'entraînent de plus en plus vers un
dénouement épouvantable que je ne puis repousser de ma pensée, je ferais
remarquer ici une des causes qui ont le plus contribué à entretenir dans
la mémoire du peuple quelque amour et quelque regret pour cette ère
impériale, si rapide et si brillante. C'est peut-être de tous les temps
historiques celui où le gouvernement a le mieux apprécié les hommes,
parce que, suivant l'heureuse expression de madame de Staël, le
gouvernement de Bonaparte s'était fait homme, et que, semblable à
l'homme de Térence, il ne connaissait rien qui lui fût étranger. Le
génie, la valeur et la vertu n'avaient pas besoin de l'intermédiaire
d'un grand seigneur, ou d'un homme éminent dans l'Église. Ils avaient à
qui parler en montant droit au trône; et aucun titre n'était repoussé,
aucun service n'était exclu. Quand Napoléon passa à Lyon, il envoya la
croix d'honneur au seul citoyen qui eût accompagné MONSIEUR jusqu'à la
fin, dans une démarche bien difficile, où ce prince fit preuve à la fois
de courage, de prudence et de générosité. Si Napoléon avait gagné la
bataille de Waterloo, s'il avait affermi cet empire dont l'heure était
venue, si ses institutions s'étaient consolidées avec son pouvoir, M. de
Grivel serait assis à côté de Ney dans la chambre des Pairs, et c'est
Ney qui l'y aurait appelé.

«Enfin, dit la jeune narratrice, dont je ne fais depuis long-temps que
paraphraser le discours, si Madame en veut savoir davantage, elle
apprendra tout ce qui l'intéresse à la salle à manger, où sont réunies
les personnes les plus notables de l'endroit. Le souper a été un peu
retardé à cause des circonstances; mais il y a trente-cinq couverts.

«--Mettez-en trente-six», répondis-je, et je passai devant un mauvais
miroir pour faire de ma toilette de voyage une toilette de table d'hôte.
Il y avait peu de chose à changer. Ce genre de rapports nécessaires avec
des gens dont on ne ferait nulle part ailleurs sa société, et qui ne
répondent pas une fois sur mille à la disposition de votre esprit et aux
mouvemens de votre humeur, m'a toujours singulièrement déplu. Mais
c'était un jour, un événement historique; j'allais entendre nommer celui
dont le nom était le bonheur et la gloire de ma vie, et j'attachais
aussi quelque importance à connaître ces fiers montagnards dont
l'histoire se rattache à tant d'événemens extraordinaires. J'avais
entendu parler de l'effet que ces géans du Jura produisirent à la
fédération de 1790, quand leur bataillon de colosses entra dans le
Champ-de-Mars, précédé d'un ermite des rochers, et d'un vieillard de
cent vingt ans, doyen de sa province, et peut-être du genre humain;
j'aimais le Jura par cet instinct qui m'attache aux pays et aux moeurs
extraordinaires; j'aimais surtout ce qui avait vu Ney, tout ce qui
pouvait m'apporter un souvenir de lui, tout ce qui pouvait en réfléchir
l'image sur mon coeur. Je descendis.

La longue et triste salle à manger était encore vide. Elle me rappelait
quelque chose d'une station de guerre dans une place menacée. Des feux
de joie ou de précaution passaient de minute en minute devant la
fenêtre; des pétards éclataient sur la place. Des chants extraordinaires
se mêlaient à ces scènes de terreur et ne les embellissaient pas. Les
belles demoiselles de la maison se pressaient autour de moi, en me
disant: «Ah! Madame la maréchale!» C'était l'idée qu'elles s'étaient
faite, et je ne sais pourquoi, car il y a des secrets de l'ame qui ne se
révèlent que par une longue habitude ou une puissante sympathie, et je
n'avais pas même nommé le maréchal. Rebutée aux Français sous la
couronne d'une reine tragique, il m'était réservé de passer malgré moi
pour une impératrice à l'île d'Elbe, et pour une princesse dans le Jura.

Peu à peu la scène s'anima d'une manière étrange. Des soldats
d'ordonnance se succédaient dans la salle. Un lieutenant général, en
grand uniforme, descendu d'un petit escalier obscur, la traversa en
passant une main soucieuse dans ses cheveux, et en regardant à droite et
à gauche s'il était observé. Je crus reconnaître M. de Bourmont. Les
groupes se pressaient; il les parcourut en souriant aux femmes, en
pressant la main des officiers qui avaient suivi le mouvement du matin,
en adressant aux autres un regard de reconnaissance, de tristesse et de
regret, et en jetant de loin quelques mots caressans aux enfans. Peu
d'hommes ont eu plus d'art à faire valoir ces prestiges gracieux de
l'esprit qu'enseigne le besoin de plaire. Il avait été si malheureux!
Pourquoi a-t-il oublié plus tard ce qu'une infortune honorable, et qui
tiendra une place distinguée dans l'histoire, devait à une infortune
glorieuse dont le souvenir retentira dans tous les siècles?

Un autre personnage qui le cherchait probablement (je crois qu'ils
allaient partir ensemble) le rencontra presque sous mes yeux. C'était un
homme d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, dont les formes
lourdes et carrées n'annonçaient qu'un paysan à son aise, et qu'on
aurait pris tout au plus à son visage couperosé, à ses manières brusques
et tranchantes, à son chapeau rond de flibustier, à sa démarche
abandonnée et sauvage, pour un officier de marine en réforme. Il fit le
tour de la salle en promenant sur tous les convives un regard mort qui
étincela quand il arriva aux femmes. Ce rayon d'un feu cynique m'avait
effrayée chez Moreau et ailleurs; je me couvris de mon voile: je venais
de reconnaître Lecourbe.

L'aspect de cette table était pour moi un objet d'études toutes
nouvelles. J'étais dans le Jura, c'est-à-dire dans le pays le plus
caractérisé de la France, le jour de l'événement le plus extraordinaire
des temps modernes, et sur le théâtre où il venait de se passer. Je
cherchai à distinguer parmi les convives quelques unes de ces figures
saillantes que la nature semble avoir moulées pour l'histoire. À ma
droite était assis un homme que l'on appelait le commandant Vivian, et
dont la taille presque gigantesque, dont les cheveux noirs, épais et
crépus, dont la physionomie rude et austère contrastaient d'une manière
surprenante avec le son de voix le plus doux qui ait jamais vibré dans
mon oreille, et surtout avec le ton de conversation le plus
affectueusement obligeant, le plus réservé, le plus poli, dont une
voyageuse un peu aventurière ait jamais eu à se louer dans une auberge.
Il était souffrant encore d'une blessure très grave et presque
incroyable: un biscayen avait traversé sa poitrine, quelques lignes
au-dessous du coeur, à la bataille de Lutzen.

La conversation ne tarda pas à s'animer. On déplora des excès dont
l'éloignement trop subit du maréchal avait rendu la répression
impossible. Le café Bourbon, qui était le point de réunion des
royalistes, venait d'être livré aux violences de la populace. Une femme
charmante qui en faisait l'ornement, et dont tout le monde s'accordait à
louer la vertu, l'esprit et la beauté, avait été obligée de se réfugier,
au péril de sa vie, sur les toits d'une maison voisine. En général, ces
messieurs paraissaient fort opposés au gouvernement des Bourbons, mais
je n'avais pas conçu jusque là qu'une opinion aussi absolue que la leur
pût se concilier avec tant de modération et de bienveillance; je
m'expliquai cette idée en les regardant. La nature leur avait imprimé à
un si haut degré les signes de la force, que l'on concevait qu'un peuple
ainsi organisé aurait dérangé trop aisément l'équilibre du monde, si un
profond sentiment de la justice et une extrême douceur n'eussent tempéré
l'immense puissance physique dont ils étaient doués. Je me rappelai ces
rois géans dont l'imagination de Rabelais a doté la Touraine, et qui
étaient les meilleurs des hommes.

«--En dernière analyse, dit un jeune homme qui n'avait parlé jusqu'alors
qu'à basse voix, et qui cédait pour la première fois à l'entraînement
d'une conversation publique, à quoi cela nous mènera-t-il? À retomber
sous le sceptre d'un tyran... Je ne prendrai part à de semblables succès
que lorsqu'ils tourneront à l'avantage de la liberté!...

«À merveille! s'écria Vivian, riant aux éclats; je ne doutais pas que tu
ne revinsses encore ce soir à la république séquanoise.

«--Pourquoi pas? répondit le jeune homme.

«--Pourquoi pas? continua un troisième interlocuteur dont l'éloquence
originale et bizarre paraissait en droit de fixer exclusivement
l'attention des auditeurs, car un silence universel s'établit; pourquoi
pas? reprit-il en promenant un regard extraordinaire de calme et de
fixité sur la société attentive et muette, et en bourrant son nez de
tabac à quatre reprises, exercice qu'il renouvelait d'ailleurs à chaque
membre de ses périodes, et qui était comme la ponctuation de son
discours: il ne faudrait pour cela qu'apprécier nos forces et en faire
un bon usage; mais ce n'est pas dans l'état où nous sommes que nous
pouvons jouir des douceurs de la liberté. Nous avons des casernes, et
cela amène des soldats; nous avons des églises, et cela appelle des
prêtres; nous avons des maisons élégantes et ornées, et c'est ce qui
plaît aux riches. Comment voulez-vous être libres dans un pays où il y a
des riches, des prêtres et des soldats? Nos montagnes suffiraient dix
fois à loger sous leurs grottes et à nourrir de leurs herbages et de
leurs laiteries ce qui mérite d'être conservé dans la population. Un
peuple parvenu à cette hauteur n'a plus besoin, ni de sciences, ni
d'arts, ni de métiers, et une fois qu'on s'est mis au-dessus de ces
besoins, on est sûr d'être libre. N'est-il pas honteux pour nous de
l'être moins que les ours et les hiboux de nos rochers, nous à qui ces
rochers appartiennent au moins autant qu'aux ours et aux hiboux, et qui
ne savons pas être heureux, parce que nous ne daignons pas jouir de
l'indépendance facile que nous a donnée la nature. Si vous m'en croyez,
ajouta-t-il en plongeant solennellement trois doigts dans sa tabatière,
nous mettrons le feu ce soir à ces horribles repaires d'hommes, où tous
les despotes et toutes les factions viennent nous apporter des
séductions ou des chaînes? Bathilde, allez acheter six torches de
résine. Voilà de l'or.»

J'avoue que ce qui m'étonna le plus dans cette étrange allocution, ce
fut de voir qu'elle n'était accueillie que par une expression d'hilarité
complaisante et presque respectueuse, qui ne se communiqua pas à
l'orateur. Il garda son effrayante gravité et vida sa tabatière.

Je me trompe cependant; quelque chose m'étonna davantage. Un convive que
je n'avais pas remarqué, et qui s'était placé à l'extrémité la plus
obscure de la longue table, se leva tout à coup, et nous montra la
figure la plus martiale, mais la plus hétéroclite que j'aie observée en
ma vie. Il était mis avec une propreté assez recherchée, mais il n'avait
point de cravatte; des cheveux d'un noir d'ébène flottaient sur ses
larges épaules, et une barbe plus noire encore s'échappait du col de sa
chemise et à travers les plis de son jabot. «Tout cela est à merveille,
dit-il, et j'y souscris, sauf un point; car je suis prêt à brûler ma
jolie petite ferme, et j'invite à voir cela, ces messieurs ainsi que ces
dames; cependant, mon camarade, vous avez mal parlé des soldats, et nous
ne pouvons pas nous en passer; car nous avons, 1° une redoute à garder à
Saint-Laurent, auprès de ma ferme; 2° un poste essentiel à placer sur la
côte; 3° des troupes à échelonner pour la défense de la route de Lyon,
du moins tant qu'elle ne sera pas coupée, ce qu'on ne saurait faire trop
tôt. Il y a, mordieu, une belle position pour nos avant-postes entre
Beaufort et Meynal...

«--Meynal, dit brusquement Vivian!

«--Meynal», répéta brusquement un homme d'une figure sévère que je
n'avais pas encore entendu, mais dont j'avais remarqué seulement
l'impatience ironique et la dérision amère au milieu de toutes ces
folies. «Si Oudet vivait aujourd'hui!...

«--Oudet, s'écria le jeune homme qui avait parlé le premier: Si Oudet
vivait, ce ne serait pas le drapeau tricolore qui flotterait ce soir sur
la tour de l'Horloge; ce serait le drapeau rouge et noir du Jura.

«--Cela est possible, dit Vivian, mais il est mort, et notre république
avec lui. Que Dieu nous garde l'Empereur!...

«--Malédiction sur les tyrans de toutes les couleurs et de toutes les
dynasties, dit le jeune homme en se levant: Je bois ceci à la mémoire
d'Oudet, et j'y boirais du sang!

«--À Oudet, crièrent tous les convives. À Oudet, répétai-je en
tremblant: Quel est donc cet Oudet, ajoutai-je, en me retournant du côté
de Vivian: Qui a laissé de pareils souvenirs?...

«--Un grand homme mort trop tôt, me répondit Vivian, et qui, si la mort
l'avait respecté, aurait placé dans l'histoire un nom dont Napoléon
serait jaloux. Il était né dans un village qu'on appelle Meynal, et que
vous avez laissé, il y a quelques heures, à votre gauche, si vous
arrivez de Lyon.

«--Il est mort, repris-je, à Wagram.--À Wagram!...» C'était cet Oudet
dont le nom, dont le souvenir, dont la gloire planaient sur mon ame
comme une apparition, objet de tendresse et de terreur, de désir et
d'inquiétude, qui me poursuivait dans tous les pays, et qui vit pour ma
pensée, comme si une pareille existence ne pouvait pas se détruire. Il
me semble encore qu'il m'écoute et qu'il me lit.

Je ne dormis pas pendant quelques jours; j'écrivis. Voilà pourquoi je
retrace les souvenirs de cette soirée avec la précision et la vivacité
d'une impression récente. Au reste, j'ai visité beaucoup de pays, et je
ne crois pas qu'on puisse oublier jamais le Jura ni ses habitans.




CHAPITRE CXLVI.

Retour à Paris par Auxerre.--Entrevue du maréchal Ney.--Les
Tuileries.--Le 20 mars.


Le spectacle de ces troupes qui semblaient avoir retrouvé les joies
bruyantes et presque furieuses du combat et de la victoire, ces discours
militaires respirant le double enthousiasme de la guerre et de la
liberté, le délire pour Napoléon et l'admiration pour Ney, qui devant
moi s'étaient enflammés, tout cet ensemble de faits miraculeux, de
passions héroïques, m'avaient replacée au milieu de la vie que j'aime,
celle des émotions. Quoique arrivée à Lons-le-Saulnier à la fin de
l'hiver, je trouvais le temps magnifique, le ciel sans nuage;
l'espérance semblait un astre nouveau qui se levait pour tout embellir.
Quant à moi, la visite de Lons-le-Saulnier m'avait soulagée. Ney, me
disais-je, va m'apparaître comme aux plus beaux jours de l'empire. Dans
mon impatience de lui témoigner tout ce que me faisait éprouver de
bonheur la sympathie renaissante de nos effusions politiques, je quittai
l'hôtel qui servait de quartier général à l'enthousiasme impérial,
républicain, et surtout militaire du moment. Je courus à l'endroit qu'on
m'avait indiqué pour être la résidence du maréchal. La cour de la maison
était encombrée d'officiers qui venaient de prendre ses ordres, mais
j'appris d'eux que lui-même venait de monter en chaise de poste, et que
leur général courait depuis un quart d'heure sur la route d'Auxerre.

Trouver des chevaux, une voiture, stimuler au poids de l'or le
dévouement des postillons, arriver à Auxerre comme le vent, on devine
bien que telles furent ma pensée et ma conduite. C'était un spectacle
bien extraordinaire que celui des routes et des campagnes. Les paysans
accourus dans les villes, tout le monde sur les portes et sur les places
publiques, des ordonnances traversant au galop les routes et arrêtées à
chaque pas par l'impatience populaire, à laquelle elles jetaient en
passant proclamations et cocardes. C'était partout un mélange de
surprise, d'incertitude, de stupeur de la part des autorités, et une
ivresse de mouvement, de curiosité et d'enthousiasme dans la plus grande
partie de la population.

Je vis le maréchal Ney quelques heures; il venait d'avoir une première
entrevue avec Napoléon; il s'était présenté avec franchise et loyauté;
il avait annoncé à celui avec qui il avait vaincu vingt ans, que son
ancien compagnon rentrait sous les aigles, parce qu'il sentait bien
qu'il faudrait bientôt les défendre contre l'étranger. Ney n'éprouva
aucun embarras à mon aspect imprévu, parce que son coeur n'avait à se
reprocher aucun détour: dès le premier mot, toutes mes craintives
hésitations étaient évanouies.«--Eh bien, Ida, me dit-il en riant, les
événemens ont tourné à vos souhaits; vous êtes ravie, n'est-ce pas?

«--À en perdre la tête. Mon ami, comment est l'Empereur? a-t-il bonne
mine? est-il content?

«--Il serait bien difficile, s'il n'était enchanté! Jamais dans les plus
beaux jours de sa fortune il ne fut salué par les acclamations d'un
pareil enthousiasme. Je ne vous cache pas que je ne pouvais croire à
cette réaction d'admiration et d'amour.

«Et maintenant, y croyez-vous?

«J'ai fait plus que le reconnaître, je l'ai partagé. Il était impossible
qu'un vieux soldat ne fût pas entraîné par le flot des affections
militaires. Au surplus, cet élan de l'armée, se levant comme un seul
homme, peut être aussi utile à la France, qu'il a été pour moi
irrésistible. Ce ne sera pas trop de cette force électrique contre
l'Europe en masse. Dans ces critiques circonstances, j'ai parlé, j'ai
agi dans ce que j'ai cru, l'intérêt et l'opinion de mon pays. Mais je ne
sais, Ida, en vous l'avouant, c'est à peine si je veux le croire; il me
semble que l'Empereur a une arrière-pensée avec moi.

«--Cela lui irait bien, en vérité!»

Apparemment que mon intention de rassurer le maréchal me fit mettre un
ton comique à ma réplique; car je réussis complétement à dissiper les
nuages qui chargeaient encore son noble front. Le peu d'instans qu'il
put me donner ne furent perdus ni pour son bonheur ni pour le mien; et,
dans notre rapide inspiration militaire, nous embellîmes l'avenir de
tous les souvenirs de gloire et de félicité dont le passé avait été si
riche pour nous. Mon imagination rajeunie semblait ressaisir toutes ses
illusions, mon ame reprendre tout son délire de tendresse pour Ney; le
temps écoulé du 20 avril 1814 au 14 mars 1815, avec ses fâcheuses
réminiscences, était oublié; ma main pressait la main du héros de la
Moskowa et de Smolensk; mes regards se perdaient dans ses nobles
regards, et ma voix, attendrie par tout ce qui peut remuer le coeur d'une
femme, prédisait victoires, bonheur, long et glorieux avenir à celui que
l'implacable fatalité inscrivait déjà parmi les grandes victimes que les
lauriers ne préservent pas de la foudre.

J'osai parler à Ney de Léopold; c'était la preuve de la pureté du
sentiment que m'avait inspiré ce jeune homme, envers qui mon ame croyait
avoir pris les engagemens sacrés d'une mère.

«--Il n'a pas besoin d'une autre protection que sa conduite, me dit le
maréchal; mais je ne le perdrai point de vue; je le ferai entrer à la
jeune garde; écrivez-lui.»

Ainsi nous nous quittâmes bien autrement que le 6 mars; et en montant,
le 15, joyeusement dans le courrier, pour retourner à Paris, je me
disais: quel changement dix jours peuvent opérer sur la destinée; et ces
subites révolutions de deux coeurs m'expliquaient les révolutions des
empires, passant aussi en un si court espace par la même mobilité de
fortune. Je revis le maréchal Ney à Paris, après le retour de
l'Empereur; et c'est au sujet de ce retour si diversement raconté, que
je vais dire ce que j'ai vu; ce que j'ai entendu, comme spectateur et
comme témoin, au château des Tuileries, le 20 mars, où je restai de
planton volontaire, depuis sept heures jusqu'à onze heures, sans faire à
mes plaisirs le tort d'une minute.

L'Empereur, revenu par Fontainebleau, était entré aux Tuileries à neuf
heures du soir. On a attribué cette nocturne occupation du trône, cette
espèce d'incognito de la victoire, à des soupçons, au moins à des
craintes sur les dispositions de Paris. Il savait trop bien l'état de la
France, pour se défier d'une ville après avoir traversé tant de
provinces. Il pouvait être bien tranquille. Il y a dans la bonne ville
de Paris de quoi faire de l'enthousiasme pour le compte de tous les
nouveaux venus paisibles. Si, depuis Fontainebleau jusqu'à la capitale,
il avait rencontré un peu plus de silence qu'ailleurs, dès qu'il
approcha des Tuileries, les transports unanimes durent lui prouver que
les précautions étaient inutiles. L'attente d'une foule immense fut
enfin satisfaite; Napoléon arriva porté par une foule plus grande
encore: cela pouvait s'appeler une cohue à cause du nombre; mais les
plus hauts personnages s'étaient faits peuple par dévouement et par
délire. Les croix, les broderies, les grands cordons, se poussaient
pêle-mêle avec l'artisan et le soldat. Déjà on se heurtait au milieu du
bataillon fidèle de l'exil, afin de montrer qu'on était là des premiers
pour prêter main-forte à l'empire renaissant, afin de profiter le
lendemain d'un regard de reconnaissance. Au premier abord, le spectacle
était imposant; avec un peu de réflexion, il offrait aussi ses côtés
comiques. Que de personnages qui, la veille encore, pleuraient,
humblement royalistes, sur les malheurs du drapeau blanc, relevaient
fièrement une tête chargée de la cocarde tricolore!... Je me garderai
bien d'aucune citation: il faut que tout le monde vive; et comme
quelques unes de ces figures ont trouvé l'art d'un troisième dévouement
en faveur de la monarchie, une seconde fois restaurée, il faut savoir
ménager chacun dans son industrie: la pitié n'est jamais méchante, et
elle doit avoir, dans certains cas, la générosité du silence.

J'aperçus l'Empereur sur ce pavois de bras qui l'élevaient de nouveau
vers le trône; je remarquai son sourire; son regard rencontra un grand
personnage efflanqué qui se haussait encore sur la pointe de ses énormes
pieds, pour cacher entièrement _fama volat_, qui ne venait chercher que
des émotions au milieu de cette scène. J'avoue que ma vanité fit son
profit de ce sourire si fin, si inexprimablement significatif; mais je
fus bien plus heureuse encore en me disant: _Il m'a vue; il dira: elle
est partout_. Je me trouvai mieux récompensée que tous ces entrepreneurs
de politique. Dans cet immense mouvement, il n'y avait de beau et
d'intéressant que le côté militaire. Là on voyait des grenadiers
pleurant de joie au milieu de leurs chefs, les Drouot, les Bertrand, les
Cambrone, également attendris. Pleine de toutes les illusions qui
m'avaient été si long-temps chères et auxquelles j'avais été fidèle, je
me mêlais avec toute l'ivresse du bonheur aux flots tumultueux qui me
poussèrent au bas de l'escalier.

Tout était confiance de la part de celui que pressaient tant d'hommages.
Il fallait que Napoléon fût un tyran bien peu soupçonneux, car dans
cette bagarre joyeuse, non seulement on l'avait approché; mais foulé,
heurté, coudoyé. Loin de s'en effrayer, le tyran souriait à chaque
mouvement qui le faisait trébucher; il savait bien que ce ne sont pas
ces secousses-là qui renversent les trônes. Tout en descendant, je me
sentis légèrement touchée à l'épaule et vis un visage comme me faisant
signe. Nous traversâmes rapidement les cours, en répondant aux mille
questions de ceux dont l'impatience n'avait pas encore été satisfaite. À
toutes ces questions de _l'avez-vous vu, se porte-t-il bien?_ la
personne qui m'avait interpellée, ajouta, en me remettant un papier:
«Voici vos instructions, votre itinéraire.» Elles consistaient en
quelques mots à l'adresse de cinq ou six officiers occupant des postes
aux principales casernes de Paris, telles que Clichy, Popincourt, l'_Ave
Maria_, la Nouvelle-France. Me voilà aussitôt montée dans mon cabriolet,
m'élançant au grand trot d'un bout de Paris à l'autre, m'arrêtant à
chaque quartier le temps nécessaire pour demander l'adjudant, et
recevant dans cette tournée de poste en poste la conviction que
l'arrivée, à neuf heures du soir, le 20 au lieu du 21 en plein jour,
était, non pas un calcul timide de la part de l'Empereur, mais une
nouvelle preuve de sa profonde conviction que, quelles que fussent les
dispositions de l'opinion publique, il était sûr de sa destinée par ses
anciens soldats. Quoique ma ronde du soir se fût assez prolongée, et
qu'il fût déjà tard, je passai, avant de rentrer chez moi, à l'hôtel du
comte Regnault. Ne l'ayant pas trouvé, je rentrai chez moi harassée de
bonheur, et je me mis à faire au maréchal un rapport militaire sur tous
mes travaux de la journée.




CHAPITRE CXLVII.

Une visite à M. le comte Carnot.--Réception chez M. le duc d'Otrante,
ministre de la police.


Le _Moniteur_, espèce de maire du palais de tous les régimes, truchement
immobile de tous les actes du pouvoir, quel qu'il soit, vint le
lendemain même du 20 mars, comme le lendemain de tous les triomphes
successifs et contraires des partis, proclamer les victoires de la
veille et les ministres du jour. Les nouvelles nominations étaient
toutes choisies parmi les plus fidèles amis de Napoléon, la plupart
ayant déjà appartenu à ses conseils, et lui ayant donné, lors de sa
chute, des preuves d'un attachement sincère et d'une religieuse
reconnaissance. Deux noms, portés sur cette liste du cabinet, portaient
un caractère plus prononcé et avaient plus mis en émoi les conjectures
des politiques. Ces noms étaient ceux de Carnot et de Fouché. On pensait
généralement que cette adjonction de deux des représentans de l'ancien
parti républicain indiquait dans Napoléon, empereur pour la seconde
fois, la volonté de gouverner autrement qu'il n'avait fait, et de
tremper de nouveau son pouvoir, sorti de la souveraineté populaire, dans
la source où il avait pris naguère origine, ce qu'il avait pendant dix
ans trop oublié. C'est du moins le sens que Regnault de
Saint-Jean-d'Angely attachait à ce premier acte de la restauration
impériale, tout en laissant percer un secret dépit contre les deux
hommes qui avaient été pris pour opérer ce mouvement et cette fusion de
tous les intérêts diversement opposés à la dynastie en exil.

J'avoue que je partageais bien quelques unes des défiances de Regnault à
l'égard du dernier des nouveaux alliés de Napoléon, parce que quelques
relations, trop vagues pour être précisées, m'avaient laissé la
conviction que l'ancien ministre de la police n'avait pas été sans
rapports avec le château des Tuileries et ses hôtes de 1814. D'ailleurs,
plus habituée, dans les vicissitudes alors si extraordinaires de la
politique, à suivre les inspirations de mon coeur qu'à supputer les
chances diverses et les fines combinaisons des partis, je ne saisissais
pas trop bien l'alliance dont Regnault m'avait parlé de la révolution
avec l'empire. Dans ma candeur de dévouement impérialiste, je voyais
cependant avec un extrême plaisir la présence d'un caractère aussi franc
que celui de Carnot auprès du caractère trop altier, trop _volontaire_,
qui avait joué plusieurs fois sa fortune et la nôtre. Il me sembla que
la bienveillance que m'avait témoignée le défenseur d'Anvers lors de ma
dernière entrevue, me faisait un devoir d'aller le complimenter, non pas
sur une faveur (une faveur ne devait être rien pour lui), mais sur le
rapprochement amical qui s'était opéré entre l'ami de la république et
le défenseur de l'empire. Le titre de comte, que venait de recevoir le
citoyen Carnot quelques jours après sa nomination au ministère de
l'intérieur, indiquait trop de sacrifices mutuels qu'avaient dû se faire
deux hommes depuis long-temps séparés de vues, pour ne pas redoubler à
mes yeux l'obligation d'un compliment.

Un matin que j'étais allée de bonne heure à l'École-Militaire voir
Léopold, désigné et installé déjà comme officier de la jeune garde qui
se recomposait, je passai à mon retour par la rue de Grenelle, et l'idée
me vint d'entrer chez Carnot. Je le rencontrai dans la cour comme il
sortait à pied, en vrai lacédémonien. Dès qu'il m'aperçut, il fit un
signe de joyeuse surprise, et nous entrâmes dans son cabinet.

«Qui me vaut, Madame, le bonheur de votre visite? car il me semble que
vous m'avez bien négligé. Les brillans militaires vous ont fait oublier
le vieux philosophe.»

J'étais fort embarrassée cette fois pour causer avec Carnot, comme cela
arrive avec les personnes dont la position a changé, et quand on ne sait
pas comment ils veulent eux-mêmes qu'on la prenne. Devais-je dire
_Citoyen_, _Monsieur_, _M. le Comte_? Je tournai ma langue avant de
parler, car il n'est rien de plus contrariant que ces petites
cacophonies des exordes de conversation; enfin, je me décidai, et je
lâchai le mot de _monseigneur_, qualification qui était celle de la
place, plus encore que celle de la personne, et qui, quoique entachée de
vernis aristocratique, devait, selon moi, sous ce rapport, moins
effrayer l'oreille de l'Excellence spartiate.

«Non, Monseigneur, je n'oublie point mes amis; et la meilleure preuve,
c'est que je suis ici, et je vous prie de le croire, uniquement pour
vous, car je ne viens point en solliciteuse. Je ne ressors pas, vous
savez bien, du département de l'intérieur, mais de celui de la guerre.
Ce n'est point le ministre que je viens voir, mais l'ami. Je crois vous
avoir déjà fait connaître que j'avais fidèlement rempli la mission que
vous aviez bien voulu me donner pour le Midi. J'ai bien couru depuis que
je ne vous ai vu!

«--Il est quelqu'un qui a plus couru que vous, et ce quelqu'un-là avait
l'Europe entière pour surveillant.

«--Oh! que je vous sais gré de cette allusion à l'homme extraordinaire
appelé désormais à nous gouverner! Cela me prouve ce que vos nouvelles
dignités m'avaient si agréablement appris, que votre génie et votre
vertu sont désormais engagés au service de Napoléon.

«--Tout ne me plaît pas dans ma nouvelle situation; je suis bien aise
d'être ministre, parce que je crois que je puis rendre quelque service à
mon pays, mais je suis assez humilié d'un second titre qu'il m'a fallu
accepter de la générosité de mon ancien ennemi. Cela sonne assez mal
avec mes opinions bien connues; mais il faut pardonner quelque chose à
un homme qui a joué si long-temps à la monarchie de Louis XIV. La patrie
a besoin du concours de tous ses enfans; ce n'est pas le moment des
petites querelles, nous avons bien une autre dispute sur les bras.

«--Mais, Monsieur le Comte, car vous l'êtes bien, puisque vous l'avez
mérité, les titres de Napoléon sont de grandes récompenses nationales
qui n'ont rien de commun avec la noblesse à parchemins portant privilége
et exemption d'impôt.

«--Encore une fois, ce n'est point l'heure de bataille sur ces hochets;
je les ai acceptés pour ne point paraître répondre par une mauvaise
humeur au retour d'une confiance qui m'honore et qui met au moins près
du seul homme qui puisse nous tirer d'affaire, un conseiller qui saura
ne pas oublier son mandat de citoyen, et qui, petit à petit, tâchera de
rendre tout-à-fait homme un capitaine indispensable à la défense de nos
frontières. À vous dire vrai, je ne crois même pas que ce titre de comte
me vienne de l'Empereur lui-même. Malgré nous, il a encore auprès de lui
un autre cabinet qui contrôle le nôtre, et qui, nourri dans toutes les
habitudes de 1812, et dans le rêve d'une monarchie qui était devenue
vieille en dix ans, a cru faire une grande chose que de m'ôter, par
cette singulière promotion, ma teinte un peu trop prononcée de
républicanisme. Cela est parti de la secrétairerie d'État ou des petits
comités du soir. Je me suis laissé faire, pour la première fois de la
vie, parce que cela ne pouvait causer de tort qu'à moi, et qu'aux yeux
de ceux qui me connaissent cela paraîtra bien plus une complaisance
qu'une adhésion. J'ai laissé faire un _comte_, afin de pouvoir, avec
l'aide du temps, de la victoire, du progrès de l'opinion publique et de
la raison du chef de l'État, arriver à l'heureuse possibilité de défaire
tous les comtes passés et présens. Car enfin je ne suis pas entré dans
les affaires pour ne pas tâcher d'en tourner la direction au triomphe
des principes.

«--Et croyez-vous que l'Empereur laisse dépouiller ses frères d'armes de
trophées qu'ils ont, la plupart, conquis sur les champs de bataille?

«--L'Empereur paraît de très bonne foi dans l'intention de consulter les
droits de l'homme, un peu plus qu'il ne l'a fait dans son gouvernement
précédent. Il a parcouru la France; il a pu se convaincre que les
peuples ne se lèvent pas pour un homme. Le temps de l'égoïsme royal est
passé, et j'aime à penser que la victoire ne l'enivrera plus, et qu'il
viendra déposer ses nouveaux lauriers sur l'autel de la patrie et de la
liberté. Quant à ses compagnons d'armes, à ses frères, il ne les
emmènera plus dans ses campagnes comme des favoris. Les récompenses
corrompent jusqu'à ce dévouement de la vie, qui est le plus beau titre
qui puisse honorer le champ de bataille. Quand une première fois le mot
de liberté, prononcé par vingt-cinq millions d'hommes, arma l'Europe
entière contre la France, la révolution venait de rayer par la main de
la loi toutes les distinctions, tous les ordres et toutes les
décorations militaires; nos armées étaient pleines d'officiers restés à
leur régiment malgré les appels de l'étranger. La perte de ces cordons
ne nuisit point à la valeur, et si le courage de quelques uns n'en
diminua pas, l'enthousiasme de ceux qui n'avaient pas ce regret ou qui
n'avaient pas eu cette envie, n'en fut que plus électrique et plus
général. Avec les jouets de la vanité, on peut tout au plus s'attacher
quelques individus, mais les masses ne viennent à vous qu'à la vue de
ces grands principes inhérens au coeur humain, et qui le font battre d'un
bout de l'univers à l'autre.

«--Mon Dieu! Monsieur le Comte, croyez-vous du moins à la victoire? vous
me promettez, j'espère, de conserver cette illusion-là.

«--Le vrai patriote doit toujours y croire, car pour lui la mort est
encore un triomphe, puisqu'elle le fait échapper à l'esclavage. Et vos
relations militaires vous donnent-elles bon espoir?

«--Tout ce que je connais est dans un délire qui doublera les forces de
l'armée. Je suis sûre qu'un homme en vaudra quatre.» Et nous continuâmes
sur ce ton pendant presque deux heures. À travers les mots de gloire, de
guerre, il jeta aussi de temps en temps dans la conversation le mot de
constitution. Carnot m'avoua même qu'il s'occupait d'un grand travail
sur ce sujet, qu'il me serait obligé si je voulais revenir le voir,
qu'il m'en lirait l'introduction. Montrer un pacte social à une femme
était une grande galanterie qu'il croyait lui faire, et je fis de mon
mieux pour le remercier de son amabilité. Je crus même apercevoir dans
ses paroles une espèce de crainte, car il ajouta à la fin de quelques
idées émises: «Je crains bien que cette oeuvre difficile ne soit
l'occasion d'une rupture...» Avec qui? je l'ignore, car la phrase ne fut
point achevée. On annonça une députation des colonels de la garde
nationale, et je me retirai en assurant l'inflexible républicain, comte
malgré lui, que je ne manquerais pas de me rendre à sa bienveillante et
flatteuse invitation. Mes courses militaires, qui vinrent bientôt de
nouveau absorber tout mon être, m'enlevèrent ce plaisir; l'exil seul me
rapprocha de Carnot une seule fois, encore en Belgique; et une heure
encore, ces deux grands débris de la tempête se consolèrent entre eux.

Vers le même temps à peu près, j'eus également une audience d'un des
ministres des cent jours, de Fouché, que, malgré ses bons procédés
d'Illyrie, je ne pouvais me résoudre à classer parmi les hommes objets
pour moi d'une favorable prévention. Aussi je m'empresse de le
confesser, cette dernière visite n'était pas entièrement volontaire.
Voici, en effet, comment je fus conduite à l'hôtel du ministère de la
police. Un soir que je rentrais chez moi assez tard, j'aperçus deux
sentinelles à la porte de la maison. «Ah! Madame, que vous arrivez bien!
me dit dès l'escalier ma femme de chambre; ce pauvre Monsieur du
troisième qui vient d'être arrêté. Sa femme est dans les larmes; une si
bonne femme, et que je cause tous les soirs, avant que Madame rentre,
avec Joseph, leur domestique.

«--Qu'y a-t-il? m'écriai-je; la maison qu'habite mon valet devrait bien
n'être pas plus mal notée sous l'empire, qu'elle ne l'était sous la
police de M. D'André.

«--Madame, voyez-vous, voilà comme cela s'est fait: le Monsieur du
troisième, il est très attaché aux _ci-devans_; ce n'est pas étonnant,
ce pauvre cher homme, on lui avait donné la croix dans les gardes du
corps, où il servait, et depuis trois mois il se levait tous les matins
de bonne heure pour aller passer par tous les guichets du Louvre, afin
de se faire porter les armes. L'autre, que vous aimez tant, il est
revenu, et depuis ce temps-là le maître de Joseph ne peut plus sortir le
matin, parce qu'on lui a ôté sa décoration. Alors il a travaillé dans un
sens opposé, à ce qu'ils disent, aux constitutions de l'empire; il a
répandu des proclamations, il a fait enfin beaucoup de choses; si bien,
Madame, que les gendarmes viennent de venir chercher ce pauvre cher
homme, qui ne faisait de mal à personne, pour le conduire chez le
ministre de la police. Ah! si Madame, qui a des protections auprès des
grands, voulait s'en mêler, elle ferait une bonne action qui causerait
bien du plaisir à une honnête famille, et surtout à Joseph.»

Je montai aussitôt au troisième, où je trouvai une famille en larmes,
une femme jeune et intéressante, qui m'assura que son mari n'était point
coupable, qu'il avait reçu de Gand des papiers qui lui étaient adressés
par un de ses oncles pour être distribués à des adresses indiquées, et
qu'il les avait répandus même sans les lire. Cédant à toute la chaleur
de ma prompte sensibilité, je promis que, dès le lendemain, mon bon et
estimable voisin serait rendu à son domicile, et qu'à cet effet je
serais, chez le ministre de la police dès mon lever.

J'eus hâte en effet d'aller tenter mon ancien crédit sur l'ame du vieux
renard de la police. Je n'avais point demandé d'audience; aussi j'eus
bon espoir, rien que par la facilité d'introduction avec laquelle
l'Excellence daigna faire répondre, à mon nom, qu'il serait à moi dans
une demi-heure. J'attendis avec assez d'impatience, n'ayant pour me
distraire que les ordonnances de gendarmerie, qui se succédaient dans la
cour de l'hôtel. Comme j'avais l'air d'être fort émue en entrant dans le
cabinet de M. le duc d'Otrante, il vint à moi avec une grâce plus
aristocratique que celle que je lui avais connue, et me dit: «Ah! mon
Dieu! Madame, moi qui sais tout, je ne savais pas que vous étiez à
Paris; mon ministère est en défaut.

«--Rassurez-vous, Monseigneur, vos agens ne sont point en arrière de
précautions, et s'ils ont oublié dans leurs rapports de vous faire part
de mon séjour à Paris, s'ils ne vous ont point donné connaissance des
preuves de dévouement qui ont dû me signaler dans ces derniers temps
comme une des plus sincères amies de l'Empereur, cela est naturel; la
police n'est pas instituée pour noter les bons, mais pour surveiller les
mauvais. La démarche que je hasarde aujourd'hui près de Votre Excellence
vous témoignera que, loin de se relâcher, votre administration pèche
plutôt peut-être par excès de zèle et de précautions.

«--Ce n'est pourtant point mon système de rendre en rien odieux et
tracassier un pouvoir destiné dans tous les temps à modérer les
passions. Dans le premier mouvement de toutes les réactions, la police
se ressent un peu de la position de ses agens, presque toujours les
mêmes, obligés à chaque nouveauté de gagner leur brevet de zèle et de
dévouement. Il y a un premier coup de gueule, passez-moi l'expression,
que ces honnêtes gens sont obligés de donner pour assurer la
conservation de leurs appointemens. Avec moi cette précaution, ils le
savent, est inutile; mais les subalternes n'estiment jamais assez leur
supérieur pour le croire au-dessus des haines de parti.»

Cette petite explication, échappée à la causerie d'un homme que je
savais peu habitué aux épanchemens, me rendit toute ma présence
d'esprit, que l'aspect de cette figure impassible a dû nécessairement
toujours ôter aux interlocuteurs de M. le duc d'Otrante. C'était même,
je crois, auprès de lui un moyen de flatterie que l'embarras et un air
un peu déconcerté quand on l'approchait, et on lisait dans son oeil
enfoncé et habitué à la dissimulation de tout sentiment, une certaine
joie d'état de ce premier succès de son ministère. Je profitai bien vite
de son demi-sourire pour lui raconter le cas de mon pauvre voisin, et
comme je m'élevais déjà jusqu'à l'éloquence de l'indignation et de la
prière, il me répondit: «Voilà bien les femmes: _un papillon souffrant
leur fait verser des larmes_. Un homme est arrêté, c'est une chose toute
simple. L'arrestation est en général un acte paternel qui, fait à temps,
empêche un fou d'aller plus loin dans les sottises qui pourraient le
perdre. D'après ce que vous me dites, votre voisin est un imbécille: on
le relâchera en lui recommandant de se tenir tranquille, et tout sera
fini. Vous vous chargerez de lui donner ce conseil, quand je lui aurai
donné sa liberté, que je signerai d'ici à quelques heures. De quoi
diable se mêlent des individus obscurs? est-ce que leur cause a besoin
d'eux? Il y a un peuple dans tous les partis qui gâte toujours les
affaires; voyez si le faubourg Saint-Germain bouge: il veut toujours la
même chose, et sait ne pas se compromettre; mais il y a un tas
d'écervelés dans tous les camps qu'il ne faut pas persécuter, parce que
les persécutions ne sont jamais bonnes à rien, mais qu'il faut
surveiller et museler comme votre voisin. Vos militaires, par exemple,
est-ce qu'ils ne pourraient pas crier _vive l'Empereur_ avec plus de
modération?

«--Mais, Monsieur le duc, on ne saurait crier cela trop haut.

«--Je suis enchanté de vous voir dans ces idées d'enthousiasme; mais
est-ce bien _vive l'Empereur!_ que vous criez, et n'y a-t-il pas
quelqu'autre sentiment caché derrière cette exclamation?

«--Oui, Monsieur le duc, il y a l'amour d'une gloire qui m'est chère.

«--Je le sais bien.

«--Comment! vous le savez bien?

«--Est-ce que la police n'est pas un tribunal de pénitence générale. On
y connaît les péchés militaires aussi bien que les autres; seulement,
comme ceux-là sont innocens et qu'ils ne font de mal à personne, on les
tient secrets jusqu'à ce qu'on ait besoin d'en profiter pour quelque
lumière politique.»

Le taciturne ministre se faisait bavard, peut-être afin que je le
devinsse; mais je m'en gardai bien, car je ne sais si mes anciennes
préventions me trompaient, mais il me semblait entrevoir un peu trop de
modération dans le dévouement de Fouché à Napoléon. Un dernier mot
surtout éveilla mes idées à cet égard, car en me reconduisant il me dit:
«Recommandez bien à vos amis quels qu'ils soient de se modérer et de
s'assagir.»

Une fois hors du salon ministériel, je m'élançai comme une folle, tout
heureuse de respirer un air plus libre que celui de cet hôtel, qui me
rappelait de pénibles souvenirs, plus heureuse encore de la bonne
nouvelle que j'allais porter à une famille désolée qui me combla de
bénédictions. Deux heures après, les ordres généreux de M. le duc
d'Otrante avaient été exécutés. Un ministre de la police qui tient sa
parole mérite une note bienveillante dans l'histoire contemporaine.




CHAPITRE CXLVIII.

Papiers brûlés.--Lettres de S. M. Louis XVIII.--Le jeune conscrit.


Au plus fort du délire impérialiste de 1815, je puis me vanter d'avoir
eu une admiration sincère, mais de ne l'avoir profanée par aucun
sentiment de haine personnelle. Je ressentais toute la chaleur d'une
opinion, mais sans jamais descendre aux petites passions et aux sottes
vengeances de parti; je n'appelle même pas cela de la générosité,
c'était tout simplement du bon sens. On a vu, il y a quelques pages,
comment j'avais pris fait et cause pour un brave chevalier de
Saint-Louis, colporteur bénévole et inutile de proclamations! À quelque
temps de là je fus priée par une dame de mes amies de m'intéresser à un
de ses neveux, seul soutien de sa famille, et que la conscription allait
enlever, ce qui contrariait, outre ses intérêts, ses opinions. Édouard
R. était conscrit en 1814; fils de veuve, il avait été sauvé par les
événemens du malheur de quitter sa mère. Au moment de la restauration,
un vieil ami de sa famille lui avait fait obtenir un petit emploi au
château, je crois, dans les bureaux de M. de Blancas. On m'amena ce
jeune homme, qui se croyait royaliste, parce qu'il prenait sa
reconnaissance pour une doctrine. Sa figure, plus intéressante que
belle; ses manières, timides et brusques quelquefois; de la candeur dans
les sentimens, et de la finesse dans l'esprit; je ne sais quoi de
distingué, tout annonçait dans Édouard mieux qu'un commis. On lui avait
tant parlé de l'Empereur comme d'un méchant homme, chez quelques
vieilles dames où il avait la complaisance d'aller tous les soirs
entendre dire du mal de l'_ogre de Corse_, pour donner à sa bonne mère
le plaisir de se faire tricher au boston; enfin, Édouard avait vécu dans
un monde si étroit, qu'il craignait d'être persécuté pour avoir passé
quelques mois dans un cabinet du pavillon de Flore. Il me disait:

«Imaginez, Madame, toutes mes inquiétudes: Non seulement j'ai à craindre
d'être reconduit de brigade en brigade à un régiment, parce que je suis
coupable de résistance à la conscription, mais voici encore ce que j'ai
fait: Depuis le 17 jusqu'au 20 mars au matin, je suis resté à mon bureau
d'expéditionnaire au château. Tous les zélés serviteurs de la monarchie
ont déserté les appartemens pour suivre les fourgons de S. M. Louis
XVIII. On m'avait bien recommandé de ne point quitter mon poste avant
d'avoir brûlé une énorme quantité de papiers, témoignages de beaucoup de
confidences, de sollicitations et de renseignemens qui pouvaient
compromettre des hommes de tous les rangs et des familles de toutes les
classes. Hélas! mon chef aurait bien pu ajouter: et de tous les partis;
car figurez-vous, Madame, qu'il y avait parmi nos solliciteurs des gens
qui sont venus me faire déloger des Tuileries. Dans le premier moment de
ce bienveillant incendie où Bonaparte aurait trouvé des secrets précieux
sur un certain nombre de ceux qui crient le plus fort aujourd'hui sous
ses fenêtres ou dans ses appartemens mêmes; dans ce premier moment,
dis-je, je jetais toujours un oeil de curiosité sur le nom et l'objet qui
me frappaient le plus dans les dangereux papiers; et je peux vous
assurer que la plupart de ces documens, qu'on pouvait croire
historiques, étaient beaucoup plus plaisans que sérieux. La singularité
qui m'a le plus frappé, c'est la rareté des noms vendéens. L'heure finit
par tant me presser, que, bien innocent Érostrate, et pour la sûreté de
tous, beaucoup plus que pour ma gloire personnelle, je brûlai en masse,
et sans aucune autre préoccupation que celle de ne point mettre le feu
aux cheminées; enfin, je n'avais point terminé mon opération, quand un
officier à moustaches énormes est venu me signifier l'ordre de vider la
place, en ne me disant pas autre chose, si ce n'est que mon cabinet
devait être prêt pour un des officiers du grand-maréchal du Palais.
L'officier ajouta: Emportez, Monsieur, vos bagages. Je jetai en effet
dans un carton tout ce que, dans mon trouble, je croyais m'appartenir.
En rentrant chez ma mère, je mis en ordre ce petit paquet de la peur et
de la précipitation; mais je m'aperçus qu'il s'y était glissé des copies
de lettres de S. M. Louis XVIII, que j'avais été chargé de transcrire.
Je me rappelle bien avoir rendu les originaux; car, à mesure que j'en
expédiais une, mon chef les remettait dans un petit portefeuille rouge
qui n'est jamais resté dans mon cabinet. Cela n'en est pas moins
inquiétant, parce que si l'on venait à me persécuter pour mes affaires
de conscription et à faire une descente chez moi, on pourrait me
supposer capable ou d'une pensée d'infidélité, ou, dans un autre sens,
d'une pensée de conspiration. Tenez, Madame, j'ai mis de côté ces
papiers, soyez assez bonne pour en devenir dépositaire: vous n'avez rien
à craindre du gouvernement impérial ni de sa police.

«--Mais, Monsieur, vous concevez des terreurs paniques que rien ne
justifie: voyez, depuis son retour, si l'Empereur a exercé la moindre
persécution. Il ne sait pas ce que c'est que de descendre à un
despotisme de détails; il ne tourmentera jamais ses peuples à coups
d'épingles. Ainsi, soyez sans inquiétudes, et parlons d'une affaire plus
sérieuse, des moyens de vous exempter du service militaire, afin que
vous puissiez remplir tous les devoirs d'un bon fils.

«--Voici, Madame, ce qu'une personne qui me veut du bien m'a conseillé;
c'est de me rendre au rappel des conscrits de ma classe que l'on vient
de faire, d'obtenir d'un colonel d'être porté sur les contrôles de son
régiment, en restant porté à une compagnie de dépôt. Un commissaire des
guerres employé à Paris m'attachera à ses bureaux avec un petit
traitement. Ce commissaire pense très bien; mais il tient à ne rien
demander dans les bureaux de la guerre, parce qu'il est déjà un peu mal
noté comme _blanc_. Il a même agi envers moi avec beaucoup de franchise:
il m'a dit qu'il me prendrait dans ses bureaux pour m'obliger et pour
s'obliger lui-même, parce que, m'a-t-il avoué, en cas de retour des
autres, je lui ferai donner des apostilles du château pour conserver sa
place.

«--Mon ami, quoique je plaigne beaucoup votre commissaire de songer à un
avenir qui ne se réalisera peut-être jamais, je traduis tout simplement
sa politique par ce mot: il pense en père de famille qui a sans doute
des enfans.

«--Oui, Madame, il pense pour quatre personnes.

«--À la bonne heure. Quant à vous, j'aime trop ma mère pour ne pas
comprendre votre attachement pour la vôtre. Le moyen que vous m'avez
indiqué me paraît convenable; il vous permettrait de remplir vos devoirs
de fils, sans vous soustraire aux devoirs d'un Français, qui ne doit
jamais fuir un drapeau.»

J'écrivis au maréchal Ney une petite note bien détaillée, qui resta sans
réponse, parce qu'il avait voulu me ménager une surprise; car, quelques
jours après, Édouard R. vint me voir avec sa mère, pour m'annoncer que
tout avait été enlevé dans les bureaux de la guerre, de la manière juste
qui lui convenait le plus. Au milieu de la reconnaissance de ce bon fils
et de cette bonne mère, je me crus presque de leur famille.

Ce pauvre jeune homme est mort il y a deux ans, après avoir retrouvé,
après bien de l'attente, le petit emploi qu'il avait quitté au 20 mars.
Il ne m'a jamais demandé la copie des lettres qu'il m'avait confiées,
son ancien chef lui ayant assuré que les originaux seuls étaient
précieux en fait de lettres autographes. Cependant, comme S. M. Louis
XVIII a toujours passé pour très bien écrire, je crois qu'on ne sera
point fâché de rencontrer, sous le rapport de la curiosité historique et
littéraire, ces courts fragmens de correspondance dans les _Mémoires
d'une Contemporaine_.

À Hartwell, ce 11 septembre 1810.

     «On vient, mon ami, de me donner une alerte épouvantable, en me
     disant que le comte de Pradel avait été ces jours passés à la cité,
     pour savoir quand il pourrait écrire à son fils, et qu'on lui avait
     répondu que _la Princesse Amélie_ ayant beaucoup tardé, le second
     _packet-boat_ était parti peu de jours après. Je suis d'autant plus
     fondé à n'en rien croire, qu'après votre départ, craignant que le
     vent, qui n'était pas trop favorable pour votre route, ne vous eût
     peut-être forcé à rentrer, j'ai lu dans les papiers l'article des
     ports, que je ne lis jamais, et je n'ai vu le départ d'aucun
     _packet-boat_ de Falmouth. N'importe, j'ai pris cela pour un
     _warning_, et j'ai tout de suite sauté sur ma plume.

     «J'ai reçu, dans leur temps, les différentes lettres que vous
     m'avez écrites tant de la route que de Falmouth; j'ai vu après que
     j'aurais aussi pu vous donner de mes nouvelles, mais je ne l'ai
     jamais su à temps. Ce n'est pas que je ne vous aie écrit une fois
     dès le lendemain de votre départ d'ici, mais vous n'avez eu garde
     de recevoir ma lettre: elle était avec votre voiture que vous aviez
     demandée à Thames; elles y ont monté toutes deux la garde pendant
     deux ou trois jours, et sont ensuite revenues ici de compagnie.

     «J'ai vu avec plus de chagrin que de surprise que le voyage a été
     loin de vous faire du bien. Le temps était si exécrable! mais ce
     qui m'a fait le plus de peine, c'est que vous ayez été mécontent de
     votre _packet-boat_, et elle a été d'autant plus sensible qu'elle
     était inattendue; je croyais, sur la foi de tous les voyageurs, que
     ceux de ces bâtimens qui sont destinés à des voyages de long cours,
     étaient des espèces de petits palais, et il m'a été dur de
     déchanter. Que vous preniez un jour le _stage coach_ pour venir de
     Londres, et que vous arriviez ici cahoté, ballotté, maudissant la
     voiture, une heure après nous en rirons ensemble, mais passer
     quinze jours, peut-être plus, dans la saloperie, et à mourir de
     faim, c'en est trop. Hélas! mon Dieu! j'avais bien lu dans les
     papiers qu'il y avait une frégate destinée à transporter une dame
     de Madère, vous auriez pu le lire aussi; mais que peut-on faire sur
     une pareille indication? Il s'est trouvé que cette dame est lady
     Tankerville, mère de lord Ossulstone, que la santé de sa fille
     conduit là. C'est une très bonne femme, très obligeante. Je suis
     sûr que le duc de Grammont aurait facilement arrangé tout cela, et
     vous seriez parti huit jours plus tôt de Portsmouth, sur une
     frégate, faisant en chemin des connaissances agréables à cultiver
     là-bas. Il y a de quoi se pendre d'avoir manqué une telle occasion.

     «En tâchant d'écarter ces regrets, désormais superflus, je
     m'attache à une idée consolante; c'est celle du temps qu'il a fait
     les derniers jours du triste carême que vous avez passé à Falmouth,
     et depuis, jusqu'à hier. J'espère que le commencement aura réparé
     les torts du voyage par terre, et la suite compensé les
     inconvéniens de la navigation; mais c'est surtout sur le climat de
     Madère que je compte. Chassez, je vous en conjure, chassez de votre
     esprit le calcul de dix années de plus, ou s'il revient, mettez au
     mois, l'air plus salutaire aux Açores qu'en Italie.

     «Nous nous portons tous bien. Je me suis acquitté de toutes vos
     commissions, qui toutes ont été accueillies comme nous pouvions le
     désirer. Nous avons été passer la semaine de votre départ
     (c'est-à-dire, du lundi 27 au samedi 1er) à Stowe, où nous ayons eu
     le plus beau temps possible. Stowe est beau en toute saison; mais
     la verdure et le soleil l'embellissent encore beaucoup. Le marquis
     m'a mené faire une petite excursion de quelques heures sur le grand
     canal de jonction, _alias_ de Paddington. Elle a commencé sous
     terre et fini dans les airs; c'est-à-dire qu'à l'endroit où nous
     nous sommes embarqués, le canal passe pendant un mille trois quarts
     sous une montagne où il y a jusqu'à cent vingt pieds de terre
     au-dessus de la voûte, et qu'auprès du lieu de débarquement, il
     traverse une vallée d'environ un demi-mille de largeur, à cent
     cinquante pieds au-dessus de la rivière qui coule au milieu. Ces
     ouvrages sont vraiment admirables, et j'ai été fort satisfait de ma
     course. M. le marquis m'a dit que la totalité du canal de Liverpool
     à Paddington, dans un espace de cent quinze milles, avait coûté
     1,600,000 livres sterling, et je le crois. Notez que ce sont des
     particuliers, et non le gouvernement, qui ont fait l'ouvrage.

     «Mon malheureux ami le roi de Suède est vengé de la criminelle
     ingratitude de ses sujets, par l'élection de Bernadotte; et en se
     proposant lui-même un pareil successeur, le duc de Sudermanie, a
     mis le dernier sceau à son infamie. J'espère que le duc de P...,
     qui doit aller conduire la comtesse Piper en Russie, aura accompli
     son projet, et ne remettra plus les pieds en Suède; la Prusse aura
     bientôt le même sort. On dit que la malheureuse reine, qui
     effectivement est morte bien vite, a été empoisonnée, parce qu'elle
     était la seule qui pût encore inspirer un peu d'énergie à son mari.

     «Rien de nouveau d'Espagne. Lord Wellington et Masséna sont
     toujours sur le qui vive. Le premier, très inférieur en forces, a
     jusqu'ici fait une bien belle campagne. M. le prince de Condé (vous
     allez dire que je faufile) la comparait hier à celle de Courtray en
     1744, qui fit tant d'honneur au maréchal de Saxe.

     «Adieu, mon ami, adieu. Dieu vous rende la santé; c'est mon souhait
     de tous les instans; adieu.»

À Hartwell, ce 5 novembre 1810.

     «J'ai reçu, mon ami, vos lettres du 18 et du 21 septembre; j'avais
     déjà eu indirectement de vos nouvelles par la lettre que vous avez
     écrite le 29 à La Neuville; j'étais donc rassuré quant à
     l'essentiel; mais j'étais inquiet pour l'accessoire. Le fait est
     que le bâtiment porteur des lettres auxquelles je réponds, était
     _bound for Ramsgate_, qu'il a mis un grand mois et plus à y
     parvenir; enfin, il est arrivé et j'ai eu le plaisir d'entendre
     parler directement de vous. Je suis fâché que vous ayez souffert
     pour le sommeil et pour la nourriture; il faut que celle-ci fût
     bien mauvaise, car je ne connais personne moins difficile que vous
     sur ce chapitre; mais celui du sommeil est bien plus important, et
     je crains qu'à cet égard vous n'ayez pas réparé le temps perdu
     aussi promptement que je l'aurais désiré. Le raisin, les figues,
     les attentions même des personnes obligeantes qui recueillent les
     arrivans, en quoi je suis fort reconnaissant envers Wesber Gordon
     et M. de Loweia, et je vous prie de le leur dire; tout cela,
     dis-je, ne suffit pas; encore faut-il pour dormir avoir un gîte à
     soi. Dans la triste alternative où vous vous êtes trouvé sur ce
     point, vous avez fait le choix que j'aurais fait: dépense pour
     dépense, il vaut mieux en faire pour être, suivant ses propres
     idées, dans une situation plus agréable, que pour prendre ce qu'on
     trouve dans un endroit qui plaît moins. Cela me fait en ce moment
     _tirer le bien du mal_; et la distance qui nous sépare, le temps
     écoulé depuis votre dernière lettre a du moins l'avantage, tout
     chèrement acheté qu'il est, de me faire penser qu'à l'heure qu'il
     est, votre nid doit être fait; et que déjà un peu remonté pour cela
     seul que vous aviez fait votre choix, vous vous trouverez peut-être
     _confortably_.

     «J'ai été attrapé tout net par le _packet-boat_ de septembre,
     quelques efforts que j'eusse faits pour me persuader que je ne
     l'avais pas été; votre lettre en fait foi. Je crains qu'il n'en ait
     été de même pour celui d'octobre. J'espère être plus heureux ou
     plus avisé cette fois-ci, m'y prenant la veille du jour auquel on
     ferme, dit-on, la malle à Londres. D'ailleurs Bl*** adresse, ainsi
     qu'il l'a fait les deux dernières fois, le paquet directement à
     Falmouth; ce qui, d'ici, doit faire gagner au moins vingt-quatre
     heures. Quant à votre mot du 3 septembre, je ne sais si le brick
     était simplement croiseur, ce qui est une chose indéfinie, ou s'il
     avait une autre destination. Tout ce que je sais, c'est que la
     lettre est à venir; je ne vous remercie pas moins de l'avoir
     écrite.

     «Que de choses depuis ma dernière lettre! M. le duc d'Orléans
     renvoyé en Sicile par les cortès; la motion en fut faite le 18
     septembre à cette monstrueuse assemblée (je dis monstrueuse, car je
     ne crois pas que les annales d'Espagne en fassent mention d'une où
     il ne se trouve que trois personnes titrées), et passa à une simple
     majorité de cinq voix; l'exécution en fut confiée à la régence. Un
     membre avertit M. le duc d'Orléans d'aller parler aux cortès; il y
     courut, leur fit une peur effroyable; puis, sans être admis, fut
     renvoyé au _pouvoir exécutif_. De retour chez lui, il y trouva le
     gouverneur de Cadix, qui lui tint poliment compagnie jusqu'à son
     embarquement. Premiers actes de ces mêmes cortès, qui rappellent
     ceux de 1789.

     «Grande victoire remportée sur Masséna par lord Wellington; d'où il
     résulte que le dernier est à vingt lieues du champ de bataille,
     dans la position qu'occupait Junot lors de la convention de Cintra,
     avec cette différence que les vainqueurs de Simiera ne possédaient
     qu'une petite langue de terre le long de la côte, au lieu que celle
     dont les vaincus sont les maîtres s'étend des bords du _Tage_
     jusqu'à ceux du _Niemen_. Voilà pour le Midi.

     «Le roi de Suède est en Russie; il a voulu s'embarquer à Pillau
     pour venir joindre l'escadre de sir James Saumares; on l'en a
     empêché. Il a été bien accueilli en Russie. L'Empereur lui a,
     dit-on, offert l'option de prendre asile dans ses États, ou d'être
     conduit en Angleterre; on ne sait ce qu'il aura préféré. Je lui ai
     écrit en Russie pour lui offrir le peu de moyens que je possède.
     J'ai pris des mesures pour être instruit sur-le-champ s'il arrive
     dans ce pays-ci. Je n'en sais pas plus s'il reste en Russie (comme
     l'assure une gazette que je viens de lire depuis que j'ai commencé
     cet article); je doute fort d'être en état de vous en dire plus,
     même le mois prochain.

     «La princesse Amélie a succombé vendredi dernier à sa longue et
     douloureuse maladie, et ce malheur a eu des conséquences plus
     funestes que lui-même. Adorée de toute sa famille, recevant de tous
     les plus tendres soins, sensible surtout à l'attachement du roi son
     père, elle a, lorsque les médecins lui ont, environ quinze jours
     avant sa mort, prononcé son arrêt fatal, envoyé chercher un
     joaillier de Londres, et a fait, sous ses yeux, monter en bague une
     boucle de ses cheveux, avec cette inscription: _Remember of me
     after I am gone_. Elle a placé elle-même l'anneau au doigt
     paternel. Cette dernière épreuve a été trop forte pour un coeur
     déchiré depuis si long-temps; et, dès le soir même, le roi a
     commencé à manifester quelques symptômes de son ancienne maladie:
     ils ont toujours été croissans. Enfin, des médecins ont déclaré aux
     ministres que, jusqu'à son rétablissement (qu'ils espèrent, mais
     dont jusqu'à présent rien n'annonce l'approche), sa majesté était
     hors d'état de vaquer aux affaires. J'ignore si la princesse a eu,
     avant d'expirer, la douleur d'apprendre ce que sa maladie et
     peut-être l'excès de sa piété filiale ont causé.

     «Le parlement était prorogé jusqu'au 1er de ce mois: sa prorogation
     jusqu'au 29 était décidée; mais le roi n'a pu signer la
     proclamation nécessaire, au moyen de quoi les deux chambres se sont
     rassemblées jeudi; et fort sagement, elles se sont ajournées
     jusqu'au 15. Ainsi, d'aujourd'hui en dix, commencera _a very
     momentous crisis_.

     «Je me suis acquitté de vos commissions, qui ont été de part et
     d'autres accueillies avec la grâce coutumière. Je me porte bien;
     puissé-je apprendre qu'il en est de même de vous! Adieu, mon ami.»

À Hartwell, ce 9 novembre 1810.

     «Je commence, mon ami, à avoir besoin de réfléchir souvent à la
     salubrité du climat de Madère, et à tout ce que m'en a dit M. de La
     Chapelle: car la distance me paraît un peu bien grande. Il y a eu
     dimanche six semaines que vous avez mis à la voile, et je n'ai pas
     encore de vos nouvelles. Je m'étais résigné pour tout le mois de
     septembre, mais mon pacte ne pouvait aller plus loin: il aurait
     même été plus court, si j'avais écouté tout plein de gens, qui, au
     bout de trois semaines, s'étonnaient de ne pas vous savoir arrivé
     depuis un mois. Ce n'est pas que j'aie la moindre inquiétude; il
     n'y a que deux dangers sur mer, le mauvais temps et les mauvaises
     rencontres. La Providence a pris elle-même le soin de me rassurer
     sur le premier par la plus belle saison que de _pieça_ l'on ait
     vue, et quant au second, voici mon calcul: mis à la voile le 29
     août, vent supposé mauvais, quinze jours pour avoir passé la
     hauteur de Gibraltar, après laquelle il n'y a plus rien à craindre;
     quinze autres jours pour apprendre un malheur, s'il était arrivé;
     partant, plus d'inquiétude, même déraisonnable, à concevoir depuis
     le 26 septembre; mais pour ne rien appréhender, on n'est pas moins
     affamé de nouvelles, et leur défaut se fait sentir chaque jour
     davantage, surtout les mardis, comme aujourd'hui, parce qu'il
     semblerait qu'après deux jours de stagnation, on aurait plus de
     droit à en recevoir.

     «Vous n'en attendez sûrement pas ici de la péninsule; il doit
     nécessairement y avoir une communication fréquente entre le
     Portugal et Madère; ainsi vous devez être instruit de la prise
     d'Almeïda, plus que suspecte de trahison, de la découverte du
     complot de Lisbonne, et du mouvement rétrograde de lord Wellington,
     peut-être même de l'arrivée de Lucien à Malte. On veut le
     représenter comme s'étant évadé, et il avait quarante personnes à
     sa suite. B. P. ne pouvait donc pas l'ignorer, car il n'est pas
     servi par des imbécilles. Quel est donc le but de ce départ? Je
     l'ignore complétement. Tout ce que je sais, c'est que je regarde M.
     Lucien comme un autre Sinon. Mais il était brouillé avec son
     frère... Plaisante raison! Querelle de coquin n'est rien. Ils ont
     le même intérêt, et voilà le lien de ces gens-là.

     «Du côté du Nord les cartes se brouillent beaucoup, et ce qui me
     persuade le plus qu'il va y avoir guerre, c'est que B. P. a fait
     mettre dans _le Moniteur_ qu'il n'avait jamais été mieux avec la
     Russie. Pauvre Alexandre! il est bien temps d'ouvrir les yeux! Je
     ne lui donne pas un an pour être réduit au point de son malheureux
     voisin, dont quelqu'un disait l'autre jour qu'il n'était plus le
     roi de Prusse, mais le roi _Prusias_. Viendra ensuite le tour du
     beau-père, que son indigne vente de chair humaine ne sauvera pas
     plus que les autres.

     «Pour vous donner des nouvelles d'un autre genre, je croyais ce
     matin que je cachèterais ma lettre en noir, car la pauvre princesse
     Amélie était sans ressource dès samedi; elle vivait pourtant encore
     lorsque les gazettes d'hier ont été imprimées; mais je ne sais si
     ce n'est pas un malheur pour elle, car à la maladie de foie dont
     elle meurt, s'est joint le feu saint Antoine, sorte d'éruption fort
     âcre et fort douloureuse. Les médecins se sont crus obligés de
     déclarer leur opinion au roi d'Angleterre, et (dit l'_Observer_,
     que je craindrais d'affaiblir en le traduisant) «he received the
     fatal intelligence with the affliction of a father, the humility of
     a Christian, the fortitude of a man.»

     «Melchior de Polignac a épousé, le lundi de l'autre semaine, Mlle
     Levassor, nièce de Mme Ed. Dillon. Les nouveaux mariés ont été
     passer leur _honey-moon_, non pas à l'anglaise; mais avec leurs
     parens et _tout plein_ d'amis, à Gouldgreen, chez Édouard Quelquim.
     Je ne sais plus qui, étonné qu'il y pût tenir tant de monde, disait
     l'autre jour: «Mais il faut donc que la maison prête.--Vous verrez,
     a repris le chevalier de Rivière, qu'elle est de tricot.»

     «Tout le monde se porte bien ici; pour moi, vous n'en pouvez
     douter, au superbe _bouhampere_ dont cette lettre est décorée.
     Adieu, mon ami.»

À Wimbledon, ce 18 novembre 1810.

     «Je suis veuf, mon ami; ma pauvre femme est morte mardi. Mes
     inquiétudes n'ont commencé que le 5, jour où je vous ai écrit; je
     vous les ai cachées pour ne pas vous en donner à vous-même. Mon ame
     souffre cruellement, mon corps se porte bien. Ma consolation est de
     penser à sa mort, la plus courageuse et la plus édifiante qui fut
     jamais. Elle a reçu, et moi après mon malheur, les soins les plus
     touchans de la famille et de tout ce qui nous entoure.

     «Le roi de Suède est en Angleterre; je ne l'ai pas encore vu. Je
     vous donnerai des détails par le prochain _packet-boat_; je n'en ai
     aujourd'hui ni le temps ni la force, car M. de La Chapelle part
     demain matin pour Londres. Adieu, mon ami; aimez-moi, plaignez-moi;
     je vous embrasse de tout mon coeur.»

À Hartwell, ce 2 décembre 1810.

     «J'espère, mon ami, que vous aurez reçu avant cette lettre un mot
     que je vous ai écrit par M. de La Chapelle, et qu'ainsi elle vous
     trouvera instruit de mon malheur; il m'est (ce n'est pas vis-à-vis
     de vous que je monterai sur les planches) infiniment plus sensible
     que je ne le croyais. Je ne croyais, je l'avoue, aimer la reine au
     point où je l'aime. Je sentais bien une chose, c'est que les jours
     où sa santé (injuste que j'étais, je la croyais malade imaginaire!)
     influait sur son humeur, j'avais toute la journée un fonds de
     tristesse, et qu'au contraire, lorsque se portant mieux elle était
     elle-même, j'étais tout en gaieté et en bonne humeur (_in high
     spirits_). Mais je ne cherchais à me rendre raison ni de l'une ni
     de l'autre de ces affections. Le moment où j'ai vu le danger m'a
     fait lire dans mon coeur; ce moment commença, ainsi que je vous l'ai
     mandé, le 5 du mois dernier; lorsque je vous ai écrit ce n'était
     encore qu'une inquiétude vague, que je ne puis me repentir de ne
     vous avoir pas fait partager. Je vais m'expliquer.

     «Je vous ai dit que je l'accusais d'être malade imaginaire, et sur
     cela je me fondais sur le dire de Collignon. Ma confiance en lui
     était fondée sur la manière dont il l'avait traitée en 1803, et je
     croyais tout ce qu'il me disait. Je savais très bien qu'un médecin
     peut se tromper dans la partie conjecturale de son art, mais je
     n'imaginais pas qu'il pût en être de même pour un fait matériel.
     Par exemple, elle, me disait qu'elle avait les jambes enflées; il
     le niait, et moi je m'en rapportais à celui des deux qui semblait
     devoir le mieux s'y connaître. Enfin, le dimanche 4 novembre, elle
     me dit qu'elle voulait consulter Lefaivre. Je lui transmis ses
     ordres; il y alla le lendemain au matin, tout aussi incrédule que
     moi; mais au retour il n'était plus le même; cependant, pour me
     ménager, il ne me montra pas toute la triste vérité, et se contenta
     de me dire qu'il y avait réellement de l'enflure, et que cela
     pourrait devenir sérieux. Ce fut ce jour-là que je vous écrivis;
     mais dès le mardi 6 il changea de langage, et me déclara sans
     détour que l'hydropisie était formée, et que le défaut absolu
     d'urines la rendait très alarmante; qu'à la vérité il ne
     désespérait pas que les remèdes pussent les rappeler, mais que,
     s'ils n'en venaient pas à bout, cela serait fort court. Ce furent
     ses propres expressions, et le bandeau tomba de mes yeux.

     «La nuit avait été fort agitée, et le matin on lui appliqua des
     vésicatoires aux deux bras, pour tâcher de s'opposer à
     l'infiltration dans la poitrine. J'eus, pour la dernière fois, le
     triste mais sensible bonheur de la servir, en replaçant les
     couvertures que l'agitation de la nuit avait dérangées. La journée
     du mardi ne se passa pas mal. Elle avait repris sa sérénité, et
     plaisanta même avec moi sur les premières souffrances que les
     vésicatoires lui causèrent; mais, le soir, la levée des emplâtres
     fut pénible; le pansement du mercredi 7 au matin le fut encore
     plus, et fut suivi d'une crise de faiblesse et d'étouffement qui la
     fatigua beaucoup; elle ne fut pas de longue durée; mais elle revint
     à midi, à la suite de laquelle elle prévint la proposition qu'on
     allait lui faire de voir son confesseur; et d'abord après sa
     confession, elle demanda les sacremens, qui lui furent administrés
     vers les trois heures par M. l'archevêque. On eût dit que Dieu lui
     avait rendu toutes ses forces pour ce grand acte, car l'excellent
     archevêque, accablé de douleur, se trompa plus d'une fois dans les
     cérémonies de l'extrême-onction, et elle le redressa avec un calme
     et un sang-froid qu'elle n'aurait pas eus si elle avait été près du
     lit d'un autre. Le reste de la soirée s'en ressentit; je rentrai
     chez elle un peu après la cérémonie, et je voudrais que vous
     eussiez vu l'expression de son visage lorsqu'elle me tendit la
     main.

     «La nuit ne fut pas très mauvaise, mais le réveil du jeudi 8 fut
     fâcheux, et il y eut une crise un peu moins forte cependant que
     celle du mercredi; mais les urines ne coulèrent pas plus que les
     jours précédens. Cependant, sur le soir, il y eut une petite
     évacuation de ce genre, et votre pauvre ami, qui saisit facilement
     la moindre espérance, était presque remonté; mais cet effet de la
     nature n'eut pas de suite. Ce jour-là fut celui des arrivées. Du
     moment que les sacremens avaient été décidés, j'avais envoyé
     avertir tout le monde; mon frère arriva de Londres à onze heures du
     matin; mes neveux, qui étaient à Domington, chez lord Moira, à neuf
     heures du soir, et M. et Mme la princesse de Condé à dix heures. M.
     le duc de Bourbon, qui n'était pas à Londres, n'arriva que le
     lendemain. La nuit ne fut pas mauvaise; le vendredi 9 la crise du
     réveil fut moindre que les autres, et la journée ne fut point
     mauvaise; mais point d'urines et beaucoup de difficulté à avaler.
     J'ai oublié de vous dire que les médecins avaient exigé qu'il n'y
     eût que peu de monde à la fois dans la chambre et qu'on n'y restât
     pas long-temps; de manière que nous passions la journée dans son
     salon, et nous nous relayions pour entrer dans la chambre, où il ne
     restait toujours que Mme de Narbonne; et puis, un peu plus que
     nous, le duc d'Havré, l'archevêque et l'abbé de Bréan. Ce même
     vendredi au soir, elle voulut que l'abbé de Bréan l'entretînt de
     religion; ce qu'il fait presque aussi bien que le respectable abbé
     Edgeworth. Elle prenait part à la conversation quasi comme en
     société; et ce jour-là je me retirai avec de l'espoir, quoiqu'il
     n'y eût point d'urines.

     «Le samedi 10, la nuit avait été passable, et à neuf heures, qui
     était le moment ordinaire des crises, il n'y en avait point encore
     eu; mais peu après elles commencèrent. Je vis alors combien peu
     elle se faisait illusion et avec quelle tranquillité elle
     envisageait sa fin. Pour me faire comprendre, il faut vous dire
     qu'un homme attaché à mon frère, qui s'appelait Motte, mourut en
     1769 par une si grande tempête, que, depuis ce temps-là, pour
     exprimer le temps le plus affreux, nous disions entre nous temps de
     la mort de Motte. Le triste samedi, la pluie et le vent étaient
     plus violens que je ne les ai encore vus en Angleterre, et nous en
     parlions. Tout d'un coup elle s'interrompit en disant: «On ne dira
     plus _temps de la mort de Motte_.» Je ne répondis rien, mais la
     mort retentit dans mon coeur plus encore qu'à mes oreilles. Elle
     avait peine à respirer dans son lit: on la plaça dans un fauteuil,
     et là la crise augmenta à tel point que les médecins craignaient
     qu'elle ne pût pas la supporter. Elle demanda l'abbé Bréan, qui,
     n'ayant pas vu le commencement, avait cru pouvoir aller à
     Aylesbury; à son défaut elle fit appeler M. l'archevêque, et, après
     s'être entretenue un moment avec lui, elle l'envoya nous dire
     qu'elle désirait nous voir tous encore une fois; mais dès lors,
     n'ayant pas la force de nous parler, nous entrâmes, et au bout de
     quelques momens elle nous fit signe de nous retirer. Peu après elle
     demanda les prières des agonisans, que l'archevêque récita. L'abbé
     de Bréan arriva vers la fin et les acheva, car l'archevêque ne
     pouvait presque plus articuler; ensuite celui-ci lui donna
     l'indulgence _in articulo mortis_. Cependant la crise diminuait, et
     ses forces étaient revenues. Elle me fit appeler; et l'archevêque,
     portant la parole, me demanda pour elle pardon de tous les chagrins
     qu'elle avait pu me donner. «C'est moi, répondis-je, qui vous
     conjure de me pardonner tous mes torts.--Non, me dit-elle, l'abbé
     de Bréan sait bien que je n'ai rien contre vous.» Ensuite, sentant
     que mes larmes inondaient sa main: «Ne m'attendrissez pas
     davantage, ajouta-t-elle avec la même douceur, je ne dois plus
     m'occuper que du Créateur, devant qui je vais paraître, et que je
     prierai bien pour vous.» Quand je fus sorti, elle fit
     successivement appeler mon neveu et ma nièce, qu'elle bénit avec
     les expressions les plus tendres; le duc de Berri, auquel elle
     donna des avis aussi sages que touchans, et mon frère, auquel elle
     parla avec la même sensibilité. Peu après, l'abbé de Bréan vint de
     sa part me prier de m'en aller chez moi. J'obéis; mais vous pensez
     que ce...» (_La suite manque._)




CHAPITRE CXLIX.

Le rendez-vous avec Ney.--Le balcon et le parapluie.


Dès que le maréchal Ney revint à Paris, appelé pour la formation de la
jeune garde, je reçus un mot de lui qui, sans aucune provocation de ma
part, vint me surprendre par l'indication d'un rendez-vous chez un
restaurateur des Champs-Élysées. Heureuse de cette tendre spontanéité,
j'arrivai la première, suivant mon impatiente habitude en pareil cas.
J'étais en femme, et sans aucune affectation de parure. Toutefois ma
toilette se faisait remarquer par cette élégance riche qui, pour peu
qu'elle ne revête pas une figure désespérée, attire toujours un peu
l'attention dans les promenades. Il y avait une grande affluence de
militaires dans les Champs-Élysées. Toutes ces martiales physionomies
respiraient la joie et la confiance. Comme aux plus beaux jours de nos
triomphes, et pour peu qu'on prêtât l'oreille, on entendait citer
quelque parole populaire de Napoléon. «Quel avancement dans l'armée!
voilà tous nos sergens, sous-lieutenans; tous nos lieutenans,
capitaines!» tel était le cri de la plupart des groupes; «car ce sont
les sous-officiers qui ont ramené le petit homme. Les _gros bonnets_ se
faisaient prier, craignaient de se mettre en avant: l'Empereur a bien
remarqué cette différence de dévouement; nous autres seuls nous
l'aimons, il nous aime aussi de préférence. Entre lui et ses vieilles
moustaches, c'est à la vie et à la mort.»

Emportée par ma curiosité, et plus encore par cette expression de
sentimens qui m'étaient chers, pour écouter tous ces belliqueux propos,
je m'étais un peu éloignée du point indiqué de notre rendez-vous. Pour
surcroît de distraction, je fus abordée par une de ces connaissances
bannales qu'on rencontre toujours avec indifférence, mais dont la
présence me devenait ce jour-là une insupportable contrariété qui allait
jusqu'au malaise. Je tremblais de voir paraître celui que j'attendais
avec tant d'impatience, et j'écoutai avec une espèce de rage les mille
et mille réflexions que cet importun me faisait subir.

Ce monsieur m'annonça, au milieu de toutes ses inutilités, une agréable
nouvelle: une revue où Cambrone devait apporter les aigles de la garde.
«L'Empereur prononcera un de ces discours qui vont droit au coeur du
soldat; tout ira comme par le passé. Rien n'est changé autour de lui, ni
lui-même; c'est tout notre empereur de Tilsitt et de Moskou.» Je réussis
enfin à me débarrasser dès que j'aperçus Ney, qui me faisait signe de le
suivre.

Ney avait pris sur la gauche, et moi je le suivais à grandes enjambées.
J'arrivai toute hors d'haleine, et fus plus que surprise de voir Ney
renvoyer son cabriolet et entrer dans une de ces petites guinguettes de
médiocre apparence, où les ouvriers vont passer leur second dimanche,
autrement dit leur lundi. Le maréchal était enveloppé dans une immense
redingote, et le visage caché sous un vieux chapeau rond; moi, au
contraire, avec mon vitchoura, mon voile et mon cachemire, j'éprouvai
quelque hésitation à entrer, et je faisais presque la mine de Clara au
petit escalier du château de Hachincterzof. Ney monta sur une espèce de
balcon de bois, jetant sur moi des regards mécontens et boudeurs. Il
semblait me reprocher mon indécision...; dès lors je n'en eus plus
l'ombre. Un gouffre, un brasier, un abîme, je ne sais quoi de plus
effrayant encore ne m'eût point arrêtée. De bonne grâce je m'y fusse
précipitée pour répondre à celui qui m'appelait. En moins d'une minute,
et rapide comme la pensée, je me trouvai au haut du plus hideux et du
moins commode des escaliers; mais j'étais pressée dans les bras du
maréchal... Que de questions! que de joie! Il connaissait l'homme que
j'avais rencontré dans les Champs-Élysées. Je contai ce qu'il m'avait
dit.

«Cet homme a raison, sa politique est la bonne; mon Dieu! tout roule sur
le même pied que s'il n'eût jamais été question d'abdication.

«--L'empire, cette fois, durera-t-il?

«--Ma chère, nous y ferons de notre mieux. Les républicains seront
furieux, l'Empereur est tout d'une _pièce_ comme avant.

«--Avez-vous vu Regnault depuis votre retour?

«--Non.» et alors nous causâmes quelques instans de choses fort inutiles
à répéter. Le temps était à la pluie, mais très doux. Rien ne peut
donner une idée de l'étrange retraite qui recevait nos confidences: une
laide chambre, remplie de tables, avec des nappes fort peu engageantes.

«Il faut pourtant, Ida, avoir de l'appétit ici.

«--La chose est difficile.

«--Allons, ma chère, quand on a mangé de la vache enragée en Russie, il
ne faut pas reculer devant la gibelotte de la guinguette et le litre de
la barrière, et la bonne compagnie dont nous sommes menacés.

«--Vous n'avez pas à la craindre, j'ai loué toutes les tables, et nous
sommes pour un jour propriétaires exclusifs du balcon;» là-dessus il
ouvrit la porte de plain-pied qui y donnait entrée, et son mouvement
était si original, que j'éclatai de rire à l'exécution. Depuis bien
long-temps je n'avais vu Ney que triste, souvent contrarié, et toujours
plus que raisonnable. La différence de ses manières était aussi grande
qu'agréable pour moi, et ce contraste me rendit, avec la puissance des
souvenirs, toute l'ivresse d'une des plus douces réalités. Je lui
communiquais ces empressemens passionnés auxquels, dans mes plus heureux
jours, il trouvait tant de charmes!

«Ida, me dit-il, nous nous battrons encore. Aurez-vous un reste de goût
pour le plus beau métier du monde?

«--Tant que vous en serez, M. le Maréchal.

«--Allons, à la dernière campagne.» Nous continuâmes long-temps sur le
même ton; j'étais dans mon élément, la folie, et Ney, en la partageant,
l'excitait encore davantage. Je ne sais pourquoi je hasardai quelque
chose sur ma conduite de 1814, et le mot de _fama volat_ m'échappa.

«Ah! c'est donc vous qu'on appelle ainsi? Comment! cette histoire est
vraie?» Par bonheur le pas lourd de la fille d'auberge retentit dans
l'escalier, et vint me sauver l'embarras des explications, sans quoi
j'eusse grandement couru risque d'une répétition de la scène du Dniéper.
«Mon ami, ne me gâtez pas cette bonne journée, je n'ai aucun tort
là-dessus.» Je brodai fort adroitement ce que je savais pouvoir le mieux
le calmer, et j'y réussis complétement. Je ne parlerai pas même de notre
dîner de campagne, nous n'y songeâmes ni l'un ni l'autre; mais je ne
puis taire les plaisirs du dessert qui fut pris sur le balcon, et marqué
par une singularité trop piquante pour n'en pas faire mention. Il se
faisait dans l'établissement quelque vacarme; je passai sur le balcon,
d'où l'on entendait tout; c'étaient des soldats et des hommes du peuple,
quelques femmes plus que suspectes. Tout cela parlait, buvait, chantait
à étourdir. Ney avait fait servir et fermer la salle; mais pour sortir,
il eût fallu passer au milieu de ce monde, et il était probable que si
l'on eût reconnu le maréchal, dont l'humeur était fort gaie, il eût fait
là quelque station. Les jours n'étaient point encore longs, et la nuit,
déjà favorable, nous donna l'idée de nous mettre dans le coin du balcon,
pour prendre le dessert et écouter seulement ce qu'il était plus
dangereux de voir. Nous voilà donc installés presqu'en dehors de
l'appartement. Quelques minutes après, un coup de vent pousse et ferme
derrière nous la porte, et nous suspend en plein air devant l'enseigne
mal barbouillée d'une gargotte de barrière. Mon Dieu, où le bonheur
va-t-il se nicher? Car dans ma longue carrière de folies, je ne puis me
rappeler qu'un seul moment comparable en émotions enivrantes à ce moment
bizarre et, délicieux, placée entre des ressouvenirs pénibles et de
prochaines et éternelles douleurs. Pour échapper aux regards qui
pouvaient nous surprendre, nous nous étions assis du même côté, bien
près, trop près l'un de l'autre, serrés entre la table et le mur; par
une singularité du moment, la circonstance qui devait le plus faciliter
la conversation la ralentit jusqu'au silence, mais jusqu'à un silence
qui n'était point un vide de l'ame.

La société, que nous entendions malgré nous, était fort curieuse à
écouter comme étude populaire; les soldats, qui en faisaient le fond,
retombaient toujours, malgré leurs distractions bachiques et
sentimentales, dans leurs joies guerrières. L'Empereur était plus
souvent invoqué que l'Amour. «Nous l'avons enfin le petit homme, et dans
quelques jours la mère et l'enfant viendront le rejoindre aux
Tuileries.--Oui, dit Ney, si nous réussissons à les aller enlever tous
deux.» Le temps était magnifique lorsque nous étions arrivés; mais le
ciel s'était couvert, et la pluie commença à tomber. J'avais par hasard
pris la précaution d'un parapluie. Impossible de penser à évacuer la
place avant la garnison d'en bas: «Résignons-nous à l'abri du parapluie,
m'écriai-je en l'ouvrant; cela n'est pas noble comme un drapeau; mais
puisque nous sommes en habits, nous ne dérogerons pas. Wellington s'en
sert bien en grand uniforme et à cheval; les soldats du pape montent la
garde avec des ombrels. Au fait, tout est préjugé et habitude.» Pendant
la savante dissertation sur les parapluies, nous en profitâmes; et
chacun de nous le plus possible, ce qui nous rapprochait encore plus;
j'étouffais de rire et j'osais à peine respirer. C'était absolument la
scène de _Paul et Virginie_. Malgré la ressemblance de la position, j'en
fis la remarque: mais je ressemblais si peu à l'innocente créole, que
Ney n'y tint plus. Il quitta le parapluie et se rapprocha de moi
davantage pour que la comparaison fût moins vraisemblable, ou plutôt
pour qu'elle le fût moins. Mais si je n'étais point Virginie, s'il
n'était point Paul par la candeur, les battemens de nos coeurs nous
disaient cependant que nous nous aimions autant. Ma tête se perdait par
la crainte du voisinage, par le trouble d'une chute si facile dans un
équilibre de position si menaçante. Il me sembla alors que le balcon se
brisait, que la terre tournait autour de nous, que le monde entier
échappait à ses mouvemens et à ses lois.

Nous restâmes là plus d'une heure, et sans le tambour de l'appel, qui
renvoya le poste militaire assez bruyamment, je ne sais quelle aurait
été la fin de ce tête-à-tête en plein air, dont le mystérieux abri
dérobait au moins le charme à tous les regards. Le siége étant levé, Ney
me prévint qu'il ne pourrait me voir de plusieurs jours.

«Mais demain je vous apercevrai à la revue, aujourd'hui me console de
demain; demain, cependant, je veux encore, cachée dans la foule, jouir
de cet incognito du coeur qui, sous le soleil brûlant de l'Espagne et
sous le sombre ciel de la Prusse, me valut si souvent le bonheur de
rencontrer vos regards, dont un seul payait si bien mes périls et mes
fatigues.»

Nous nous quittâmes près de l'arc de triomphe; le lendemain devait avoir
lieu la revue d'un corps d'armée qu'avait commandé le malheureux duc de
Berri; j'y courus, j'espérais voir Ney. Il y eut un beau moment, celui
où Cambrone et les compagnons de l'île d'Elbe passèrent avec les aigles
de l'exil; l'Empereur, à ce moment, prononça un de ces discours où se
trouvait toute l'éloquence qui si souvent a réuni les Français par les
images de la gloire et des prédictions de triomphes.

«Que ces aigles vous servent de ralliement; les donnant à la garde, je
les donne à toute l'armée... Jurez que ceux qui voudraient envahir notre
France n'en soutiendront jamais les regards.» Le cri de _nous le
jurons!_ s'éleva dans les airs; à ces éclats on eût dit que la Victoire
elle-même le répétait. Je rencontrai une foule de frères d'armes, et il
fallut accepter un déjeûner militaire après la revue. C'est là que
furent tumultueusement discutés les projets et les vues de l'Empereur;
il y avait quatre fort jolies femmes à ce déjeûner, et toutes nous
étions parées du bouquet de violettes obligé; ces dames, à chaque bond
du Champagne, en détachaient quelques feuilles pour les placer aux
boutonnières des cavaliers, aux cris de _vive l'Empereur! vivent les
braves!_ J'aimais à les entendre; mais je ne faisais point chorus avec
elles, ce qui me valut plus d'une maligne remarque. L'une de ces dames
était amie d'un peintre célèbre qui avait fait passer ses opinions sous
son pinceau; elle montra les plus jolies et les plus plaisantes
caricatures, en riant aux larmes; enfin, la petite personne pétillait de
_bonapartisme_ au commencement de 1815, et le 26 septembre de la même
année, elle déclara à quelqu'un que mes angoisses pour un illustre
prisonnier intéressaient vivement; «que cette pitié et cet intérêt
étaient fort mal placés, parce qu'elle me connaissait pour une femme
_révolutionnaire_.» Je pense que cette dame, qui était, comme moi, assez
bien encore en 1815, doit en être au repentir, et ce petit trait de
souvenir sera toute ma vengeance. Parmi nos convives il y avait un
parent de Lanjuinais, dont l'enthousiasme pour Napoléon allait presque
jusqu'à l'aliénation mentale; et lorsque, dans le fol entraînement de la
conversation, j'eus laissé échapper que je connaissais le colonel de
Labédoyère, je craignis que son dévouement ne me prît à la gorge par
excès d'admiration. «Voilà, s'écria-t-il, le modèle à tous! Labédoyère
est noble pourtant; mais c'est, comme Lasalle, une fois noble de
naissance et six fois noble par sa bravoure.» Je fus contrainte de
donner à l'orateur mon adresse, et nous nous séparâmes.

Je reçus le lendemain une lettre de Léopold, qui venait de changer de
régiment, et qui se trouvait alors avec le général Clausel à Bordeaux.
Cette lettre me causa une joie bien vive; j'y lus la certitude que Ney
même, sans me le dire, avait pensé à celui que je lui avais peint digne
de son glorieux appui. Je répondis à Léopold de façon à flatter ses
espérances ambitieuses. Hélas! les illusions qui font braver la mort
sont bien excusables! Que de milliers d'hommes se faisaient tuer, en
croyant trouver dans leur giberne le bâton de maréchal!

N'ayant point vu Ney depuis notre dernière et si singulière entrevue, je
lui écrivis; mais n'ayant point reçu de réponse à une lettre qui n'avait
pas été reçue elle-même, je ne saurais dire l'effroi que me causa le
sort de ce billet, écrit avec sécurité sous l'inspiration du délicieux
souvenir qui l'avait dicté. Mais comme Ney ne me répondait jamais
exactement, je fus bien obligée de me calmer un peu jusqu'à notre
première entrevue. Quand je lui parlai de mes inquiétudes sur cette
lettre, il tomba dans une inexprimable agitation.

«Je ne puis vous faire aucun reproche, ma pauvre Ida; mais si la lettre
a été remise à ma femme, je serai l'homme le plus malheureux. Ma bonne
et chère Ida, je puis vous le dire: Je l'aime! Son bonheur, son repos,
me sont plus chers que ma vie. Si elle est instruite, je le découvrirai
aisément, car ni son coeur ni ses regards ne savent feindre.» Je fis
effort pour dissiper l'effroi tendre de ce guerrier qui ne trembla
jamais. Je ressentais presque aussi vivement que lui son émotion; car au
lieu de lui en vouloir, je l'aimais de son amour pour la jeune et belle
mère de ses enfans; c'était une qualité de plus qu'il ajoutait à toutes
les qualités du guerrier qui avait captivé mon coeur. Le billet ne se
retrouva point, mais le repos de Ney ne fut nullement troublé; lui et
moi nous nous tranquillisâmes sur le sort de cette pauvre lettre. Qu'on
juge de ma surprise, lorsqu'à quelque temps de là D. L*** vint me
montrer une copie exacte de ce billet et une note très exacte aussi des
lieux où je m'étais trouvée avec le maréchal la veille du billet!
Napoléon avait à peine remis le pied sur le territoire français, que
toutes les vigilances bonnes ou cruelles avaient repris leur
inquisitoriale activité. Je ne pus de plusieurs jours joindre Regnault;
enfin il m'écrivit de venir le trouver; il voulut me faire faire un
voyage à Lille, dernier séjour de S. M. Louis XVIII.

Regnault me lut une lettre que M. le duc d'Orléans avait adressée au duc
de Trévise; j'en ai retenu quelques expressions: j'avais dit souvent à
Regnault que j'avais vu ce prince (alors duc de Chartres) au moulin de
Valmy, à Jemmapes, à Tirlemont. En citant le passage de cette lettre,
Regnault ajoutait: «Voilà les sentimens d'un grand coeur, d'un prince
français; l'Empereur, qui se connaît en supériorités, admire cette
conduite. La première fois que je vous ferai parler à Napoléon, il faut
amener vos souvenirs de 92, et parler du bataillon de Mons.

«--Pour demander la retraite ou les invalides?

«--Non, pas encore, mais pour entendre l'éloge du prince dont vous
m'avez vanté la bravoure. L'Empereur aura les plus grands égards pour
toute la famille.»

Regnault me paraissait moins transporté que Ney, et presque soucieux,
quoiqu'il fût enchanté du retour de l'Empereur, mais il ne se faisait
pas illusion; et cet enthousiasme du retour, il savait bien que sa durée
tenait à l'espoir qu'on donnait de l'alliance de l'Autriche, de
l'arrivée de Marie-Louise et du roi de Rome.

Vers cette époque, un officier de la division Gardanne, qui combattait
dans le Midi avec le général Grouchy, m'adressa une longue épître fort
enthousiaste. Cette lettre sans date, restée dans mes papiers, me valut,
en 1817, douze jours d'arrestation à Ostende, et me fit bien prendre la
résolution de ne garder désormais aucune correspondance sujette à la
plus légère interprétation politique.




CHAPITRE CL.

Coup d'oeil sur Paris après le 20 mars.--Mon Journal.--Mes
projets.--Nouvelles de Noémi.--Chute de Murat.


Une chose était bien remarquable alors, c'était la crédulité des
personnes les plus distinguées de tous les partis. J'ai entendu de
jolies femmes fort dévouées aux Bourbons m'affirmer que le roi n'avait
pas quitté Lille, et que les provinces entières, à l'exception de Paris,
avaient repris le drapeau blanc. D'un autre côté, j'ai vu mes amis les
plus avant dans les affaires et dans les confidences du gouvernement et
de l'Empereur, compter, pour la fortune de Napoléon, sur le concours de
l'Autriche. Beaucoup avaient la certitude qu'en attendant qu'il se
prononçât, le beau-père de Vienne enverrait toujours, en avance de son
dévouement, Marie-Louise et le roi de Rome. Dès que le télégraphe
remuait, on était aussitôt persuadé que c'était pour signaler leur
arrivée.

Malgré son scepticisme en toutes choses, Regnault de Saint-Jean-d'Angely
lui-même n'était pas loin de partager les croyances populaires. Je les
combattais quelquefois dans mes conférences du matin, ou dans un petit
journal que je faisais pour lui avec toutes les observations que ma vie
un peu nomade me mettait plus que personne en état de rendre curieux et
instructif pour un homme qui ne voyait l'opinion que de sa voiture. Si
Regnault ne l'a pas égaré ou détruit, on a dû trouver dans ses papiers
un album quotidien commencé le 20 mars et continué jusqu'à mon départ
pour l'armée. Je lui rendais compte, jour par jour, de mes démarches, de
mes courses, de ce que le hasard et mes relations de toutes espèces
avaient pu m'apprendre en ce qui touchait l'Empereur et son
gouvernement. Je ne désignais personne, jamais d'insinuations sur les
noms propres, parce que je voulais bien éclairer sur ce qu'il pouvait
être utile de connaître, mais je me fusse empoisonnée plutôt que de
laisser percer quoi que ce fût qui eût pu attirer, je ne dis pas les
persécutions, mais encore les plus simples attentions sur le moindre des
citoyens.

Je ne relate ce petit service d'une correspondance toute d'intimité
entre moi et un ancien ami, que parce que le souvenir de Napoléon s'y
rattache. J'eus la certitude que mon journal passa plus d'une fois sous
ses yeux, et que quelques bonnes et sévères vérités, mêlées à d'utiles
avertissemens, furent plus d'une fois approuvées par lui.

Ma vie tout entière se dépensait ainsi gratuitement. Jamais la pensée
d'un sordide intérêt n'enflamma l'ardeur de mon zèle. Je puis dire que
la poursuite des seules illusions du coeur m'a coûté des flots d'or et
quelquefois des torrens de larmes. Regnault cependant, à cette époque,
me parla du projet de me placer dans la maison de la reine Hortense;
mais cela ne fut pas discuté. Ce n'était guère qu'un de ces propos de
bienveillance que les grands politiques risquent quelquefois avec leurs
créatures, pour tenir en haleine un dévouement que leur connaissance du
coeur humain ne leur permet guère d'attendre toujours du désintéressement
et de l'affection.

Ce besoin d'agitation et de mouvement que j'éprouve sans cesse me
donnait en effet une certaine utilité politique: je voyais, en outre,
beaucoup de monde, et de tous les rangs. Il me semblait déjà remarquer
un certain changement dans l'opinion publique. Toutes tentatives de
résistance avaient cependant échoué.

Madame la duchesse d'Angoulême avait quitté Bordeaux, M. le duc
d'Angoulême pacifié le Midi par une capitulation. Avec ces apparences de
force et de victoire, je pensais que l'Empereur pouvait se trouver
heureux d'être monté de nouveau sur un trône défendu par une armée: mais
il y avait une tendance d'opposition sourde, sinon déclarée; ses
partisans mêmes le blâmaient sur quelques points. Partout on parlait
politique; et, ce qui n'était pas arrivé autrefois, on ne craignait pas
de discuter les intentions de l'Empereur. Souvent, dans les salons que
je devais supposer les plus bienveillans, j'entendais dire: «En
débarquant, Napoléon a bien proclamé notre indépendance, mais voyez ce
qui arrive, la Constitution se fait attendre.» Puis des plaintes sur
cette nouvelle Charte, que l'on dénigrait avant de la connaître; sur la
cour, qui envahirait encore tout. Dans cette confusion de doléances, il
me semblait que personne ne savait ce qu'il voulait. Malgré quelques
démonstrations extérieures, Napoléon montrait encore clairement qu'il
voulait, comme toujours, être très absolu, et placer toute sa confiance
dans son armée, qui le lui rendait bien en fanatisme et en amour.

Je vis Ney le jour où on nomma la chambre des pairs; je lui dis tout ce
que j'entendais: «Laissez-les se débattre, ils cèderont à la main de fer
de la nécessité; il y aura de beaux discours, puis des soumissions.»
Toutes les mairies, toutes les officialités, publiques venaient d'être
ouvertes aux votes que l'acte additionnel engageait tous les Français à
émettre. Ney me cita comme curieux par leur énergique simplicité deux
votes de ces registres de l'opinion, écrits de la main de deux personnes
bien connues. L'un acceptait, parce que l'_acte proscrivait la famille
royale_; l'autre disait: _moi je refuse pour cette clause_. Voilà,
ajoutait le maréchal, quelque chose de bien, de la franchise; au
surplus, je suis content de Napoléon, il y a dans sa conduite du grand,
du vraiment loyal.

Je voyais quelquefois, à cette époque, un Hollandais lié intimement avec
le secrétaire de M. Bondiskeen; il me disait: «Napoléon se laisse
tromper; tous les souverains sont d'accord contre lui; ils veulent
gagner du temps pour mieux _cerner le banni_: voilà comme on le
désigne.» Je courus chez Regnault lui faire part de cette intention des
puissances; il était enfermé, cependant il me reçut. C'est ce jour-là
qu'il me lut quelques passages de la fameuse réfutation du conseil
d'État, destinée à répondre à la déclaration du congrès de Vienne, du 14
mars. Tous les passages étaient brûlans d'éloquence et d'énergie.
Regnault cependant se plaignit de quelques brusqueries de Napoléon; mais
comme il lui était cordialement attaché, il en rejetait le tort sur les
tracasseries que lui suscitait le parti républicain. Il me sut gré de ce
que je lui avais dit, sans paraître y attacher une haute importance;
mais à peine y avait-il quelques heures que je l'avais quitté, qu'il
m'envoya prier de revenir. «Ma bonne amie, il faut me dire quel est le
jeune homme qui vous a communiqué la nouvelle de tantôt.

«--Il est parti hier, je crois, pour La Haye.

«--J'aurais voulu apprendre de lui si son ami ne sait rien des relations
de Fouché avec M. Bondiskeen. Je crains quelque intrigue, quelque
trahison: Napoléon ne veut punir qu'avec des pièces de conviction, et
peut-être alors ne punira-t-il jamais.»

J'étais vraiment contrariée d'avoir parlé, car je craignais des
investigations ennuyeuses, même à l'innocence: il n'en fut rien.
Quelques jours après, Ney me parla aussi de toute cette affaire, en me
confiant qu'il croyait l'Empereur livré jusque dans ses conseils; que
Napoléon lui-même en convenait, mais en avouant qu'il fallait marcher
ainsi dans le moment; que le temps des défiances et des précautions
n'était pas encore arrivé. L'Empereur venait de recevoir de bien
fâcheuses nouvelles de l'Italie, et les fausses combinaisons de Murat,
au lieu de débrouiller, rembrunirent son horizon politique. Brave comme
César, Joachim avait cru tout pouvoir par lui-même; mais plusieurs
puissances réunies avaient répondu à son manifeste, et, dans les
premiers jours de mai, la déroute de Tolentino lui présagea la perte de
son trône. Un mois après, il fuyait de Naples sur un bateau de pêcheurs.
Noémi arriva en France vers la fin de mai; elle m'écrivit de Toulon pour
me rappeler ma promesse d'aller passer un mois avec elle; mais y
avait-il moyen d'y songer? l'orage grondait de trop près sur des têtes
qui m'étaient chères. «Tous les rois, disait Ney, se liguent contre
l'_ennemi commun_, comme l'appellent les diplomates de ces messieurs; eh
bien! on se battra. Cette exécrable tête de Murat nous joue un vilain
tour. Je suis en peine de son sort; car, malgré sa sotte équipée, il est
aussi bon que brave. Vous avez une amie près de lui; vous a-t-elle
écrit? que vous dit-elle?

«--Elle a quitté Naples au moment où le roi, après avoir remis le
commandement au général Carascosa, était rentré dans sa capitale avec sa
simple escorte. Murat, d'après les conjectures de Noémi, espérait
reconquérir sa popularité; mais le prestige était détruit. Joachim
malheureux n'était plus pour les Napolitains qu'un aventurier; ses
conseillers nationaux travaillaient sourdement le peuple. Noémi
ajoutait: J'ai tremblé non seulement pour le trône, mais même pour la
vie de ce roi ébranlé; car, à Naples surtout, on peut hardiment avancer;
rien n'est si près du coeur d'un honnête homme que le poignard d'un
assassin. Noémi s'était retirée à peu de distance, attendant le moment
favorable pour rentrer en France. Elle connaissait beaucoup le colonel
Beaufremont et le duc de la Romana; le lendemain même, Joachim sortit de
Naples; elle le vit à la plage de Miniscola, où il s'embarqua; il
n'était déguisé aucunement; ses beaux cheveux, ses noires moustaches et
tout son costume chevaleresque le faisaient remarquer parmi tous, comme
au jour de ses plus grands triomphes. On fit voile pour Gaëte; mais les
croisières anglaises forcèrent de rentrer et de débarquer à Ischia. Dans
les troubles politiques, si féconds en ingratitudes de toutes sortes, il
y a un bonheur à pouvoir retracer un trait honorable pour le coeur
humain. Aussi ne passerai-je point sous silence (c'est toujours Noémi
qui parle) celui du brave et fidèle Malleswki, cherchant à procurer au
roi fugitif des nouvelles ardemment désirées de sa femme et de ses
enfans. Malleswki s'est jeté dans une barque et a tenté de pénétrer dans
Gaëte. Surpris par les Anglais, son touchant dévouement, qui eût dû être
admiré, fut puni, mais avec une barbarie indigne d'un peuple qui se
proclame noble et généreux.

«Quant au roi lui-même, il n'a couru aucun danger. À Ischia, où tant de
bienfaits eussent dû le faire bénir, il eut à craindre de rencontrer les
dangers d'une haine plus violente. Une nièce de Joachim, qui était à
Naples, avait frété un bâtiment pour passer en France; elle le proposa à
Murat au moment où il venait d'apprendre la capitulation de Casa-Laura,
la prise de possession par l'Autriche d'une partie du royaume au nom de
Ferdinand IV, suivie d'une proclamation dans laquelle Murat n'était pas
même désigné, ni sa famille. Ce fut une heure terrible et amère que
celle où il connut à la fois toutes les trahisons de ceux qui lui
devaient le plus. Je puis vous assurer, à vous qui sans doute avez
cruellement souffert de sa défection, qu'il vous eût attendrie par ce
seul mot qui lui échappa: «Eh quoi! pas un seul mot de stipulation pour
ma femme et pour mes enfans! Je suis puni par où j'ai failli.» Enfin, le
21, il a pu s'embarquer. La reine est restée au pouvoir des Anglais
jusqu'à la remise de la ville aux troupes autrichiennes. Joachim a
l'intention de se tenir en France dans un lieu caché. J'en suis au
désespoir; car la France, ce me semble, ne lui doit point d'asile.

«Hélas! je pense comme Noémi, dis-je à Ney; cependant ce bras peut être
utile. Où ira Joachim?»

Nous éprouvions un égal intérêt pour cet homme si imprudent, mais si
admirablement brave. Ney aimait Murat comme frère d'armes. Avant la fin
du mois de mai, je reçus deux lignes de Noémi qui prouvaient toute son
inquiétude; elle me suppliait de savoir de Regnault ce que l'Empereur
pensait sur son malheureux beau-frère. Elle ajoutait: «Napoléon est bon;
il a si souvent fait grâce à tant d'autres ingratitudes, qu'il tiendra
compte, j'en suis sûre, du caractère connu de Joachim, des liens du sang
et de l'émotion des souvenirs.»

Je ne trouvai rien de mieux pour remplir cette mission du coeur, que de
confier la lettre à Ney, après en avoir tiré un extrait pour Regnault.
Ce dernier me dit: «Il n'y a rien à faire.» Ney me donna un peu plus
d'espoir, car il assura que Napoléon ne pouvait haïr Murat, et je le
pensais bien. L'Empereur avait de la générosité naturelle et une
facilite politique de pardon. Mais, le surlendemain, Ney arriva tout
abattu: «Il n'y a plus rien à tenter, ma chère amie, pour ce pauvre
Murat!» Pendant ce temps, le malheureux proscrit débarquait en Provence.

Je reçus encore une nouvelle lettre de Noémi: elle connaissait mon
amitié; aussi ne craignait-elle pas de me demander un service intime.
Elle me priait d'aider une de ses cousines dans la vente de ses diamans
et de son argenterie, afin de lui en faire passer le produit devenu
nécessaire à ses besoins.

       *       *       *       *       *

«Je ne quitte plus les traces du roi proscrit; ce qui le désespère plus
que la perte de son trône, c'est la nouvelle qu'il a reçue, que lord
Exmouth n'a pas voulu ratifier le traité, et que Caroline et ses enfans
seront séparés de lui. Ah! puisse mon dévouement soutenir son courage!»

       *       *       *       *       *

Aussitôt je me mis en campagne pour rendre le service que Noémi
attendait de moi. Je savais qu'il est de ces momens où un peu d'or peut
tout sur la destinée. Nous lui procurâmes de la vente en question 23,000
francs, qu'elle n'eut pas, hélas! la consolation d'employer pour l'ami
de son enfance, le frère d'armes de Jules son frère. Il me reste plus
loin à parler de ses douleurs.

Mon coeur était triste déjà du sort de Murat; il le devint encore plus
par un spectacle dont je fus témoin, la revue des fédérés.
L'avant-veille de ce vilain jour, je vis un personnage très au courant
de toutes les affaires; il me parla de la lettre que l'Empereur avait
écrite aux souverains. «Napoléon est aux abois. Cette lettre ne prendra
pas; il a tort de faire des démarches près la cour de Vienne; il ne peut
rien attendre que du gain d'une bataille. La diplomatie le joue;
Talleyrand y est plus fort que lui, et il est plénipotentiaire du roi au
congrès.» L'Empereur s'y préparait par tous les moyens de ses souvenirs
et de son génie; il avait électrisé la garde nationale, en passant seul
dans les rangs. Le banquet du Champ-de-Mars, de quinze mille couverts,
donné par la garde impériale, était une noble et belle cérémonie; les
six armées nommées reçurent les noms d'armées du Nord, du Jura, de la
Moselle, du Rhin, des Alpes, des Pyrénées. Des batteries étaient en
marche, trois cents canons furent placés sur les hauteurs de Paris; les
corps francs, les partisans s'organisaient. On parlait de la levée en
masse des départemens frontières du Nord et de l'Est; les défilés, les
passages se hérissaient de retranchemens. J'aimais à voir tous ces
préparatifs, toutes ces industries de l'activité française, dirigés par
un homme qui pensait que courir c'est régner, et que la promptitude est
encore la première chance de la victoire. On avait rendu aux régimens
les glorieux surnoms que la guerre leur avait valus, tels que
_l'Invincible_, _le Terrible_, _Un contre Dix_. Dans ces corps,
électrisés par l'amour-propre de corps, le simple soldat se croyait un
Montebello. Les vieux rangs de la garde se renforcèrent de six mille
hommes d'élite. «Que Napoléon se fasse dictateur, me disait un ami du
malheureux Quesnel et l'initié d'Oudet: avec la république et le
mouvement donné aux esprits, Montmartre même deviendrait Jemmapes et
Valmy.» Il y a chez nous comme un fanatisme national, une haine de
l'étranger, qui eussent pu faire de chaque Français armé un homme des
Thermopyles.

Au milieu de tous ces grands mouvemens de l'empire, les républicains ne
s'endormaient pas; il y avait même bien quelque peu de jacobinisme au
fond de la fermentation générale: je le devinai, sans beaucoup d'efforts
de pénétration, aux aveux du militaire dont je viens de parler. Il
rêvait je ne sais quelle forme de gouvernement provincial; il me citait
des particularités d'opinions fort curieuses sur les départemens des
Vosges et du Jura. «Il ne faut qu'une seule résolution d'un grand homme
caché quelque part dans la population, pour donner le branle à la France
entière.

«--Sans l'Empereur? répondis-je.

«--Sans lui, non; mais avec lui, sous un autre titre.

«--Mon Dieu, cela serait bonnet blanc ou blanc bonnet; croyez-moi,
laissez-le empereur, cette dignité lui a été si bien pendant dix ans;
car vous n'en feriez jamais qu'un républicain manqué.» Quand je fis part
à Regnault de cette conversation, il me répliqua: «On connaît bien tous
ces songes-creux; beaucoup avec de la bonne foi, quelques uns avec du
talent, ne songent pas que le despotisme seul serait assez fort pour
créer une république; cependant je sais bien qu'on l'espère, mais
l'Empereur a une antipathie décidée pour le nom et pour la chose.

«--Tels ne sont pas les discours publics, et, entre nous, les triomphes
de la république ne sont pas les moins beaux lauriers; Napoléon peut
préférer le trône, mais il n'aura jamais droit de maudire la révolution.
Puis n'a-t-il pas fait ouvrir des clubs? et cette revue des fédérés,
annoncée pour demain, n'est-elle point une occasion, un pas rétrograde?
Voulez-vous que je vous l'avoue, Napoléon me fait peine: maître encore
de tout, il n'a plus l'air d'être maître de lui.»

Enfin cette revue, à laquelle je venais de faire allusion, eut lieu sur
la place du Carrousel. Personne moins que moi n'est disposé à mépriser
le peuple; mais, pour qu'il me paraisse respectable, il faut le prendre
dans son ensemble, et non pas aux extrémités. Ce rassemblement de gens
déguenillés, dont les plus propres étaient des charbonniers, arrivèrent
pleins d'enthousiasme, mais d'un enthousiasme hurleur qui semblait
autant une menace pour l'ordre qu'une défense pour l'empire. Il y avait
entre ces livrées de la misère et l'admirable discipline des troupes un
contraste qui inspirait de la tristesse et de l'épouvante. J'étais en
homme, et partout. Trois fois j'approchai l'Empereur à lui toucher le
coude; ses traits avaient une expression de malaise qui me donna une
oppression pénible; oui, il me fit comme pitié, et cependant je m'en
voulais de ce sentiment; car, enfin, cette scène, qui me pesait et plut
si peu à l'Empereur, était encore un effet de sa seule volonté! Rien ne
saurait rendre la contenance humiliée des soldats; les vieux guerriers
décorés touchaient ou regardaient leurs croix avec un air qui semblait
répondre aux regards de Napoléon; les plus jeunes disaient des choses
que je me garderais bien de répéter; mais je ne puis m'empêcher de
peindre le geste très significatif que quelques uns ajoutaient à
l'expression de la mauvaise humeur: chaque fois qu'un mouvement dans les
rangs portait les fédérés vers les militaires, ces derniers se
frottaient la manche en la secouant, comme on le ferait par la crainte
de quelque contagieuse malpropreté.

Au moment où les chefs des fédérés firent des motions et essayèrent
quelques discours, je surpris un mouvement de Napoléon où se lisaient du
dégoût et de l'effroi, et une sorte d'intérêt. Je m'en fus avant la fin
de cette déplaisante parade; j'avais vraiment mal pour l'Empereur.

Quelques grands personnages que je vis le soir, et quelques uns amis de
principes républicains, me parurent presque malades à ma manière. Un
conseiller d'État raconta devant moi, que Napoléon avait saisi son épée
à la lecture du programme de la fédération bretonne. Tout le monde
s'écriait: «Pourvu que nous soyons vainqueurs à la première bataille!
Sans un triomphe militaire, nous ne nous sauverons pas de nos propres
fureurs.»

Regnault, je l'ai déjà dit, aimait sincèrement Napoléon, et il avait
beaucoup trop d'esprit pour ne pas voir ce qu'il y avait de dangereux
dans sa position. Ney s'en prenait à tout le monde; il était tour à tour
furieux contre les ministres, contre le peuplé, contre l'Empereur
lui-même, à cause de cette revue. En effet les soldats de la révolution,
s'ils en avaient épousé les principes, n'en avaient pas partagé les
excès; les scènes populaires n'étaient point de leur goût; les soldats
en murmurèrent, et les chefs en rougirent pour eux et pour Napoléon; je
sais que, pour mon compte, j'aurais donné des années de ma vie pour que
Napoléon n'eût pas été dupe de cette farce démocratique.




CHAPITRE CLI.

Une conférence nocturne.


Les joyeux transports qu'avait excités le retour de Napoléon se
prolongèrent, parce que chaque jour tous les différent corps de l'armée
passaient par Paris, et que la politique de l'homme qui a le mieux connu
le coeur humain, et surtout le coeur français, savait bien que la vue de
sa capote grise n'était pas inutile à l'enthousiasme du soldat, et que
l'enthousiasme du soldat devenait indispensable à l'entretien de
l'esprit public de la capitale.

Malgré tant de démonstrations extérieures, Regnault de
Saint-Jean-d'Angely, que je voyais presque tous les jours, et qui se
connaissait un peu mieux que moi en matière politique, me répétait bien
souvent: «Il me tarde que Napoléon impérialise les opinions par la
popularité de nouvelles victoires; car l'alliance ne durera pas.

«--Quelle alliance?

«--Celle des républicains et des napoléonistes; Carnot et Fouché nous
joueront quelque mauvais tour. Les Jacobins sont venus à l'Empereur en
haine des Bourbons; mais ils ne l'aiment pas davantage. Ils le prennent
comme un pis aller, comme un instrument qu'ils briseront à la première
occasion.»

J'avais beau dire à Regnault que ce parti me paraissait bien vieux pour
lutter contre le génie de Napoléon. «Bah! me répondit-il, est-ce qu'un
coup de dé en politique ne peut pas rajeunir les plus vieilles choses.
Mon amie, la Convention a ses voltigeurs aussi bien que l'ancien régime,
tous les événemens sont possibles: et ceux-là sont les plus affreux et
les plus à craindre qui sont toujours prêts à dire: _Périsse le monde
plutôt qu'un principe!_»

Moi si crédule, si superstitieuse pour tout ce qui tient au sentiment,
je riais presque de la crédulité de Regnault pour tout ce qui touchait à
la politique, et je ne m'effrayais pas du Croquemitaine de la
révolution. Quelques jours après, j'eus occasion de voir et d'entendre
des choses qui ne me permirent plus de plaisanter un ministre d'État
dont l'oeil n'avait peut-être que trop de perspicacité. À la suite d'un
dîner militaire, comme j'en faisais quelquefois à cette époque, Léopold
étant revenu du Midi et aimant à mettre en commun avec ses camarades les
espérances qui animaient alors notre jeunesse militaire, après toutes
les santés et tous les toasts du moment, deux officiers nous engagèrent
à une réunion dont ils nous vantèrent l'utilité et l'agrément. «Là, nous
dirent ces Messieurs, vous verrez une assemblée de jeunes gens qui,
pendant que nous serons aux frontières, se chargent d'entretenir et
d'organiser l'esprit public de Paris.» Léopold était ce soir-là dans une
telle verve d'enthousiasme, que je craignais de le mécontenter par une
résistance et un refus dont je ne sais quel pressentiment me donnait
l'envie. Comme j'étais en habits d'homme, suivant l'habitude que je
commençais à reprendre, je me laissai aller à un désir presque
violemment exprimé par le jeune fou que je ne surpassais guère en
sagesse.

Ce jour-là j'avais fait quelques visites dans une remise, dont les
chevaux par hasard étaient fort fringans. La voiture s'arrêta devant une
maison de la rue de Grenelle Saint-Honoré, où paraissait arriver en hâte
une foule de personnes. La vue de la voiture semblait les offusquer, et
j'entendis quelques murmures qui fussent devenus des huées, si ceux qui
en descendirent n'eussent porté moustache. Nous suivîmes le flot, et
nous entrâmes dans une salle qui sert, je crois, aujourd'hui aux bals de
la petite propriété et aux concerts de la grande. L'un des officiers qui
nous avaient introduits se détacha pour aller se mêler aux groupes et
parler au président de la société. Nous nous assîmes sur une espèce de
gradin, et je promenai des regards un peu inquiets sur une assemblée qui
était fort tumultueuse.

Le président prit place au bureau. C'était un petit homme appelé Carret,
qui avait été médecin, et qui était à cette époque conseiller à la cour
des comptes. Sa figure n'avait pas l'imposante attitude qu'on attend
d'un magistrat, ni sa toilette la propreté que se doit un fonctionnaire
à 15,000 francs d'appointemens. Je devinai dès lors que cette négligence
était un essai d'imitation des moeurs républicaines, un modèle ou une
flatterie offerte au civisme de l'auditoire. Rien pourtant n'indiquait
la trace des passions dans la physionomie creuse et morte de ce tribun
rajusté, si de temps en temps une voix criarde, et l'étincelle d'un oeil
qui semblait se ranimer à certains mots, n'eussent annoncé un de ces
tempéramens nerveux qui cachent souvent, sous de grêles apparences, les
convulsions plutôt encore que les passions d'un parti.

Aux côtés de M. Carret se trouvaient deux jeunes gens tenant la plume.
Ils déposèrent sur le bureau une liasse de papiers. Je n'avais jamais,
dans tout le cours de la révolution, assisté ni à aucune assemblée
législative ni à aucune assemblée populaire, et j'avoue que, quoique ce
club fût un club _comme il faut_, il ne me réconcilia guère avec toutes
les réunions de ce genre. Tous les âges, toutes les classes différentes
semblaient cependant s'être donné là rendez-vous; quelques têtes chauves
ou blanches se distinguaient au milieu de la foule. Ces orateurs
émérites paraissaient dresser le reste de l'assemblée, et lui souffler
les mots assez nouveaux encore de liberté. Quelques officiers faisaient
résonner leurs éperons, et causaient bruyamment avec leurs voisins, et
sans tenir beaucoup de compte de ce qui se débitait; ils
n'interrompaient guère leurs aparté que quand le nom de l'Empereur, un
peu fortement prononcé, venait provoquer leurs bruyantes acclamations.

Les jeunes gens qui composaient le gros de l'assemblée ne ressemblaient
point encore à ces générations instruites, calmes et fortes, qui n'ont
pas besoin de chef de file pour penser et pour agir. La jeunesse de
l'empire, dans tout ce qu'elle avait de viril et de capable, avait été
élevée surtout pour les camps; et, magnifique sur les champs de
bataille, elle était un peu frivole dans la cité. C'était quelque chose
de bizarre et non de grand, que cette fermentation d'une assemblée
composée de tant d'élémens contraires, que cette entreprise d'esprit
public, que cette espèce d'établissement qui semblait prendre de petits
républicains en sevrage. J'avoue franchement que je ne retrouvais là
aucune de mes illusions, et qu'une femme qui avait vu la révolution si
grande avec ses généraux, ouvrant à travers mille périls un passage à
ses principes, devait un peu sourire de ne la voir plus travailler qu'en
chambre. Malgré ce retour involontaire de mes souvenirs, je me résignai
au spectacle, sans pousser trop loin la comparaison, et je songeai
beaucoup plus à observer qu'à réfléchir. D'ailleurs, quoique je crusse
bien que cette réunion avait patente officielle de la police, je pensai
que je ferais grand plaisir à Regnault, en servant, par quelques aveux,
ses préventions contre un ministre, et j'écoutai.

Les personnes qui faisaient fonctions de secrétaires lurent la
correspondance de province. On appelait de ce nom des adhésions de
certaines villes, ou seulement de certaines personnes aux bases de la
société. La plupart des affiliés accusaient réception de proclamations
et de pièces envoyées de Paris. Toutes ces lettres respiraient la plus
ronflante fraternité, et ne ressemblaient pas mal à cette réponse d'un
maire, à qui l'on venait d'envoyer la constitution de l'an 8: «Citoyen
ministre, j'ai reçu avec reconnaissance la constitution que vous m'avez
envoyée; il en sera de même de toutes celles que vous voudrez bien
m'adresser par la suite.»

«Messieurs, je demande la parole, cria une petite voix glapissante qui
n'était pas celle du président, pour une simple motion, et il continua
sur un signe silencieux de l'auditoire. Messieurs, nous n'avons fait
jusqu'ici que des appels, des sollicitations improvisées aux bons
Français; mais tel est le peu d'énergie de Paris que nous ne grossissons
pas assez nos rangs. Il est de vertueux amis de l'humanité qui ne lisent
pas, et qui, faute de connaître notre institution, nous privent de leurs
lumières, de leur commerce et surtout de leur nombre. Beaucoup de
quartiers de la capitale sont mauvais: il faut qu'ils dansent avec nous,
afin de faire marcher le reste au pas. Je propose, à cet effet, de leur
envoyer des ménétriers; et les ménétriers seraient des commissaires qui,
partis de notre orchestre, iraient dans chaque quartier de la capitale,
de maison en maison, exposer le but de notre association à tous ceux qui
ne se doutent pas que la France est en danger, et qui, par intérêt, par
souvenir, n'importe quel autre motif, seraient heureux du triomphe de la
liberté.»

Des acclamations universelles se firent entendre; tout le monde se mit à
parler à la fois. Celui-ci disait: «Ma rue est excellente; je réponds
d'autant de recrues qu'on en voudra.» Celui-là: «Il n'y a rien à faire
dans mon faubourg, c'est un tas de propriétaires sans énergie, dont les
femmes sont livrées à l'influence du confessionnal.» Tous: «C'est égal,
il faut se propager ou se dissoudre; les masses sont la force, la
liberté doit écraser tous ses ennemis.»

Au milieu d'un vacarme par lequel les assistans mettaient en action
leurs principes, on procéda à la nomination des commissaires de
l'enthousiasme. Cette opération terminée, le président annonça que
l'ordre du jour était _la question de la dictature_. «M. L*** de la
Manche a la parole.»

Alors se lève un grand monsieur, blond, d'une cinquantaine d'années, à
la figure rose, d'une toilette recherchée, et d'une propreté presque
aristocratique.

«Messieurs, la question est très grave. La dictature est une délégation
de la liberté, un sacrifice de toutes les indépendances, entre les
mains, d'un pouvoir ou d'un homme. Elle est utile pour rassembler toutes
les forces d'un État contre l'étranger ou contre des ennemis intérieurs:
c'est le cas où nous sommes. L'Europe et sa meute coalisée vont être à
nos portes, le privilége secoue ses torches dans la Vendée; mais la
dictature est un remède qui, à son tour, peut devenir une maladie: c'est
encore le cas où nous pouvons être.» Puis vinrent les exemples de
l'histoire, les Camille, les Fabricius, les Scipions, et tous les noms
en _us_ qui servent depuis deux mille ans à défrayer les harangues
populaires. Le discours de l'orateur blond dura près d'une demi-heure.
Après le pompeux exorde que j'ai rapporté, il me fut impossible de
suivre le fil des phrases les plus métaphysiques que j'aie entendues de
ma vie; elles parurent toutefois du goût de l'auditoire, et je crois
qu'en les analysant en quelques mots, la conclusion de toute cette
industrie, de toute cette érudition éloquente, peut se traduire ainsi:
Nous avons besoin de Napoléon, parce que son bras est nécessaire contre
l'ennemi, parce qu'il se battra pour nous, tandis que nous bavarderons
contre lui; mais grandissons, parce que nous aurons plus tard à nous en
passer. «Oui, oui, tenons-nous prêts, crièrent mille voix ensemble,
contre tous les despotismes; aujourd'hui, achevons d'abattre l'hydre de
la féodalité, mais afin de nous servir de l'hécatombe de l'ancien
régime, comme d'un rempart contre l'oppression des factieux militaires.»

Dans ce moment, il se fit un frémissement dans l'assemblée: on admirait
cette vaste salle qui, n'étant éclairée que par les deux chandelles du
bureau de la présidence, ressemblait dans son nocturne spectacle à une
cérémonie des morts. On ne distinguait point le jeu des figures et la
diversité des impressions ne se devinait qu'aux inflexions des organes
et au contraste des murmures. J'aperçus cependant un des officiers qui
nous avaient amenés, lequel, après un long et bruyant murmure, s'était
jeté au milieu du groupe d'où les applaudissemens étaient sortis avec le
plus de violence, après cette directe allusion contre l'Empereur, qui
avait en quelque sorte couronné la discussion. Léopold s'élança pour
aller rejoindre son ami, que le nombre des dissidens n'effrayait pas.
Dans ces fluctuations orageuses au milieu de la salle, je remarquai
assez distinctement que l'ami de Léopold tira de sa poche, comme par une
victoire de sa discussion, un petit buste de Napoléon, aux bras croisés,
qu'il portait toujours sur lui, et qu'il força les auditeurs un peu
démocrates à le couvrir d'un baiser de pardon, d'hommage et de
dévouement. La partie militaire de l'assemblée, quoique composée à peine
d'une trentaine de personnes, parvint facilement à la dominer par
l'énergie de la parole, l'éclat des voix et les argumens de la
gesticulation.

Enfin, à force de coups de sonnettes, on parvint à rétablir un peu de
calme. M. Carret annonça qu'il allait résumer la discussion, et lire un
projet d'adresse, qui serait ensuite délivré à chaque membre pour
exposer les principes sur lesquels les bons Français entendraient que
fût composée la constitution dont la patrie avait reçu la promesse, et
attendait les garanties sacrées et les bienfaits tutélaires. L'organe du
président s'était un peu enroué dans le tumulte, et je n'entendis pas
très distinctement la lecture à laquelle il se livra à ce sujet.

C'était, ce me semble, une suite de déclarations politiques dont je
n'attrapai qu'une partie seulement, à la suite de l'expression des
doctrines, corroborées de l'autorité des lois de Minos, de la loi des
Douze Tables, de Lycurgue, du Contrat social; venaient des détails
d'application, des appels de numéros et des chiffres de chapitres et
d'articles. Quand j'entendis le nombre 573, et que je vis le vieux
législateur entamer un cahier, plus gros que les deux qu'il venait
d'épuiser, la patience m'abandonna, et je pensai que je n'avais plus
rien à observer que l'ennui et le sommeil qui allaient peut-être gagner
toute la salle. Je fis un signe à Léopold qui était resté au-dessous des
gradins où j'étais assise; il serra la main de l'officier qui avait
ramené à l'Empereur une discussion qui sans cela se fût peut-être égarée
jusqu'à l'oubli de ce premier sauveur de l'État. «Adieu Léopold, s'écria
l'officier, à demain: je reste ici, parce qu'il ne me paraît pas inutile
que les pékins soient maintenus dans la bonne voie. Tout ce monde-là ne
sait pas trop ce qu'il fait: il est bon que l'esprit et les opinions de
l'armée restent ici comme l'aigle pour entretenir les sentimens et
rallier les indécis.

«--Cela m'embête, les assemblées», me dit Léopold, dès que nous eûmes
franchi le couloir du forum de la rue de Grenelle. «À quoi cela
mène-t-il, de parler de la chose publique? ce qu'il faut, c'est agir
pour elle. Si je n'étais que de l'Empereur, je profiterais de la bonne
volonté de ces messieurs; les trois quarts sont jeunes, je les prierais
de venir avec nous causer avec les Prussiens à coups de fusil. Ma foi on
ferait bien avec tout cela un bataillon de la jeune garde, et les vieux
je les placerais aux Invalides à la garde des drapeaux que les autres
seraient chargés de leur envoyer de leur champ de batailles.

«--Oh! mon cher Léopold, que c'est bien là le langage d'un Français.
Voilà comme se levèrent, en 92, tous ces bataillons de volontaires; des
médecins, des avocats, des marchands arrivèrent à l'armée sans savoir
manier un fusil, mais de leurs rangs bientôt formés par les balles
sortirent tous nos grands capitaines.

«--Je ne sais pas, mais il me semble que ce n'est plus la même chose. Au
surplus, l'Empereur n'a pas besoin du civil, on lui a laissé une armée
excellente; nous avons tous vu le feu, nos soldats tels qu'ils sont
disposés vaudront le double. Mon amie, il s'agit d'une revanche de la
victoire; nous sommes tous prêts à mourir pour la lui arracher.»

Je renaissais à ces nobles accens; les yeux de Léopold, comme par une
illumination divine, me replaçaient au milieu de cette gloire dont
quelques rayons étaient tombés sur moi. Malgré cette heureuse fin d'une
soirée qui avait été peu de mon goût, dès que Léopold fut parti, mes
souvenirs s'effacèrent pour faire place à quelques appréhensions
tristes, et quelques pressentimens funestes. Je m'endormis avec peine;
je rêvai d'Oudet, et le lendemain je sentis le besoin d'aller chez
Regnault lui faire part de mes observations, et recevoir de lui
l'assurance que l'Empereur n'aurait rien à craindre. Il me remercia
beaucoup de mon dévouement, me dit qu'il éclairerait là-dessus
l'Empereur qui, d'ailleurs, en savait assez, et me répéta ce qu'il
m'avait déjà dit que la guerre était là pour tout purifier, et que la
première campagne rendrait toutes les questions pacifiques. Hélas! il ne
disait que trop vrai.




CHAPITRE CLII.

L'Empereur.--Montmartre.--Mon Journal.--Le sergent Dalmont.


Tout étant à la guerre, Paris ressemblait presque à un camp par tous les
préparatifs qui l'encombraient. L'Empereur allait très souvent le matin
visiter les fortifications de Montmartre, et toujours sans autre suite
que Bertrand et Montholon. On l'approchait sans façon. Dans le conflit
de haines, d'enthousiasmes et d'opinions diverses, qui remuaient alors
la population, j'admirais cette sécurité, cette confiance de l'Empereur,
s'exposant gratuitement au coup du premier poignard qui l'eût frappé
sans beaucoup de périls. J'étais curieuse de le surprendre dans une de
ces promenades téméraires. Je le guettai un jour, et le vis arriver avec
trois ou quatre officiers à cheval. Avec sa redingote et son petit
chapeau de fortune militaire, l'air tranquille, l'oeil attentif, Napoléon
parcourait, à six heures du matin, le faubourg Saint-Denis. Deux motifs
ajoutaient à mon désir de le voir: je voulais saisir l'occasion de lui
présenter une supplique, tendant à me faire attacher définitivement à la
maison de quelqu'une des princesses de sa famille. Je tenais mon papier
prêt, et dès que je l'aperçus, je descendis de cheval pour l'aborder:
dès qu'on l'approchait, l'Empereur tendait toujours la main pour prendre
ce qu'on lui présentait; mouvement qui n'est peut-être pas autorisé par
l'étiquette, mais qui pourtant va bien aux souverains. Napoléon tenait
déjà mon placet, et je touchais presque sa botte; je l'observais;
j'étais contente, heureuse et fière. «Et votre journal?» me dit-il. À
cette interpellation brusque et inattendue, une sueur froide me saisit
de la tête aux pieds. Je pourrais placer ici de belles phrases sur ma
courageuse réponse, mon sang-froid intelligent; mais je préfère avouer
avec franchise qu'il n'en fut rien, et que la certitude que l'Empereur
connaissait l'_album_ où j'écrivais ce que j'entendais et ce que je
pensais, où très souvent je parlais fort lestement de lui; cette
conviction m'inspira les terreurs les plus ridicules. Je n'avais écrit
cette espèce de journal que pour un ami. Il m'a trahie, fut ma première
pensée; la seconde, un examen mental de ce qui pouvait avoir paru peu
révérencieux. Je tremblais en me rappelant que souvent je me servais de
cette expression: «Votre Empereur en fera tant...; on n'aime plus votre
Napoléon; le peuple et le soldat, voilà tout ce qui lui reste.» J'aurais
voulu être à cent lieues; je comptais, pour le moins, sur quelque
brusquerie; j'en fus quitte pour la peur. Il y a plus, le regard le plus
bienveillant me fut accordé en récompense de ce que je craignais qui me
fît punir. Puis, mettant le placet dans sa poche, Napoléon ajouta: «Nous
verrons cela,» et deux ou trois autres paroles que je n'ai point
retenues, étant presque imbécille de saisissement.

Je le vis monter au pas le faubourg Saint-Denis; je le suivis de très
loin; on ne faisait entendre aucun cri; mais le peuple sortait des
boutiques, et l'attendait chapeau bas. On se parlait avec un air
d'espoir et de tristesse, qui était dans toutes ses diverses nuances,
qui semblait plutôt de l'intérêt pour la personne, que de l'adhésion
pour le gouvernement de Napoléon. «Ah! disait une paysanne assise sur
son trône de pots de lait, le voilà revenu, mais va-t-il rester? Si on
se bat à Montmartre nous ne serons pas bien; tant pis; j'ai encore un
garçon à son service.» Je descendis, et m'approchai du groupe formé à
cet endroit; la paysanne continuait ses commentaires: «Allez, allez,
Monsieur; si l'Empereur fait bien, il se confiera à son armée et au
peuple, et non pas à tous les trahisseurs brodés, chamarrés, qu'il a
autour de lui; cela leur sera égal à ceux-là, ils ont tiré leur épingle
du jeu.» Pendant ce colloque populaire, l'Empereur avait gagné du
terrain, et je mis mon cheval au galop, je ne pressais plus ses traces;
je ne l'aperçus, ni lui ni son escorte, à la barrière Saint-Denis, et ne
le retrouvai qu'au delà des barrières.

Je m'approchai de nouveau à une distance respectueuse; l'Empereur monta
les hauteurs, et parcourut les travaux; il causait assez longuement et
en connaisseur avec les chefs; je crus remarquer qu'il n'était pas fort
content. Quoiqu'il fût encore de bonne heure pour les habitudes
parisiennes, il y avait déjà là beaucoup de monde; la plupart des
ouvriers, et quelques personnes qu'on est convenu, d'après l'habit,
d'appeler _comme il faut_, et j'en vis plusieurs qui étaient certes,
malgré les dehors, _comme il n'en faudrait pas_; car, à l'approche de
Napoléon, ils s'égosillaient en cris de _vive l'Empereur!_ que personne
ne leur imposait; et, quelques instans après, proféraient d'ignobles
plaisanteries sur des travaux ordonnés pour la défense du territoire
contre l'ennemi. Je trouvai cette conduite si indigne, que je m'éloignai
avec dégoût. À peu de distance, une compensation m'attendait: Napoléon
continuait sa visite, causant avec deux généraux, et souvent s'arrêtant
aux groupes d'ouvriers; alors c'étaient des cris de _vive l'Empereur!_
qui fendaient l'air. Deux ou trois fois je m'étais assez approchée pour
distinguer sur une physionomie, dont les moindres signes m'étaient
familiers, l'effet de ces scènes populaires; il me semblait y lire du
triste et du mélancolique; puis, comme un rayon plus doux, comme une
pensée consolante, Napoléon semblait dire: «Ils ne me doivent rien, et
comme ils m'aiment, c'est l'instinct du bon sens qui se révèle, et qui
persuade à ces braves gens que je leur suis nécessaire pour défendre
leurs foyers.»

Malgré cette interprétation, je ne pouvais prendre confiance dans tous
ces préparatifs de défense, et je fis de vains efforts pour chasser les
noirs pressentimens. Je revenais malgré moi au souvenir de ce qui
s'était passé à Essonne. Tout ce que je voyais et entendais ressemblait
aux avant-coureurs d'une grande catastrophe, et mon coeur, par une de ces
divinations qui trompent rarement, entrevoyait déjà les aigles de
nouveau trahies ou désertées... Hélas! Waterloo allait bientôt se
charger de la réponse aux soupçons d'une femme.

En descendant le côté rapide des hauteurs de Montmartre, j'avais mis
pied à terre. Quelques paroles vinrent exciter vivement ma curiosité;
elles avaient échappé à la bouche d'un homme et d'une femme assis
derrière un des talus; j'allais passer outre par convenance, mais je fus
clouée à ma place en entendant une voix mâle et sonore répéter ces
quatre vers d'_Othello_:

     Ils n'ont pas tous ces grands manqué d'intelligence
     En consacrant entre eux les droits de la naissance;
     Comme ils sont tout par elle, elle est tout à leurs yeux;
     Que leur resterait-il, s'ils n'avaient point d'aïeux?

Je pris d'abord l'inconnu pour un acteur qui étudiait son rôle; mais je
reconnus bientôt que c'était un ouvrier assis à côté d'une jeune femme
modestement vêtue; j'avoue que des vers tragiques dans la bouche d'un
artisan me parurent chose trop extraordinaire pour ne pas vaincre mes
scrupules de discrétion. Je tendis l'oreille, et mon intérêt redoubla.

«Si la pensée de ces vers est juste, ma bonne Louise, disait l'ouvrier
de la jeune fille, quoique excellence et comte, il ne resterait pas
grand'chose à ton oncle; car je crois qu'il en est de ses parens comme
des miens. Encore je crois ma noblesse mieux établie que la sienne; car,
de père en fils, nous en avons enlevé les brevets à la pointe de la
baïonnette et du sabre: et tout simple tailleur de pierres que me voilà,
mon arbre généalogique n'en est pas moins solide, car c'est une croix
d'honneur.

«--Aussi, reprit la douce voix de la femme, quel dommage d'être dans une
position qui empêche de la porter toujours, cette croix si belle! Alors
on nous recevrait chez mon autre oncle le receveur, et...

«--Louise, voilà encore des retours d'orgueil; pense à ta tante, à ce
qu'elle a osé te dire, qu'elle te pardonnerait une sottise qui eût pu se
cacher; mais qu'elle ne te pardonnerait jamais d'avoir épousé un simple
sergent; comme si un sergent de la garde, blessé sous les yeux de
l'Empereur, ne valait pas le plus vieux des gentilshommes! Ne
prendrait-on pas cette béguine pour une duchesse d'avant la révolution?
elle qui a pourtant passé sa jeunesse entre le résiné et la chandelle...
Louise, Louise, l'orgueil, qui s'appuie sur la vanité des titres,
étouffe les bons sentimens chez les hommes, et pousse ton sexe aux
mauvais. Ma femme, promets-moi que lorsque je serai parti, tu ne
chercheras pas à voir ta sotte et orgueilleuse famille. Aurais-tu peur
de manquer du nécessaire avec moi? Ne pleure pas mon départ, chère
Louise. Nous voilà dans une crise qui me rend aux drapeaux. J'attends
l'Empereur; voilà mon placet: plutôt partir simple soldat, que de ne pas
être à la bataille de la grande famille; nous la gagnerons. Je crois
encore à l'étoile d'Austerlitz.» Il pressa sa femme sur son coeur à sa
réponse, que je n'entendis pas; puis je saisis encore quelques mots sur
leurs petits intérêts de ménage, sur le choix d'un parrain. La douce
voix s'opposait avec adresse au nom que le mari voulait absolument
donner à l'enfant.

«--Mais, mon ami, c'est un nom commun, un vilain nom.

«--Louise, celui qui porte ce nom, et que la gloire a élevé si haut, est
fils d'un simple et honnête artisan; il n'est né ni duc, ni prince, il
l'est devenu sur le champ d'honneur. Quel plus noble patron peut avoir
l'enfant d'un grenadier français? Garçon, ce sera Michel; fille,
Michèle. Ainsi n'en parlons plus...»

J'en avais trop entendu pour ne pas vouloir connaître davantage ceux
qui, par ce dernier mot, venaient de m'intéresser tant. La disposition
de la route les forçait de passer près de moi; la femme était fort jeune
et d'une figure douce et bonne. Elle portait avec fierté

     L'appareil imposant de la maternité.

Sous la casquette et la blouse de l'ouvrier, la tournure et le maintien
du mari révélaient le brave; sa taille était haute et fière, mais il
était beaucoup plus âgé que sa femme, et me parut un de ces débris de
nos plus glorieux triomphes.

«Mon brave, lui dis-je, sans le vouloir, je viens d'entendre votre
conversation; je vous approuve de tenir au nom de Michel...» Il me
regarda avec surprise: je l'attribuai au contraste de ma voix avec mes
habits d'homme; puis ajouta, en me prenant la main sans façon: «Vous
m'aiderez, Madame, à faire entendre à ma Louise qu'elle doit plus
s'enorgueillir d'avoir Michel pour parrain, que son oncle, qui la
dédaigne, elle, moi et son enfant.

«--Vous me connaissez! m'écriai-je.

«--Quoi! Madame, vous ne me remettez pas?

«--Non, mon brave; non, en vérité.

«--La faute en est à cet habit de pékin; mais j'espère bien demain,
endosser celui sous lequel je vous ai menée voir, à Insbruck, les
drapeaux du 76e.»

Alors je remis très bien le vieux sergent, et mon intérêt en augmenta.
Il tenait à la main une pétition à l'Empereur pour redemander de
l'activité de service. Sans le heurter trop, je lui donnai des idées
plus pacifiques, ce qui charma la jeune mère; ce n'était pas faire grand
tort à l'armée, quoiqu'un bon sous-officier soit toujours précieux; et
l'idée de cette jeune femme laissée seule, prête à devenir mère, me
parut l'excuse de mon infidélité à mes goûts; mais je ne réussis pas à
faire partager mes observations raisonnables au brave Dalmont. Je lui
demandai son adresse. Hélas! j'ai revu cette famille, et c'est dans son
sein que j'ai trouvé les seuls véritables amis au jour de l'infortune.
Dalmont me demanda si j'avais vu l'Empereur à Montmartre, et s'il devait
passer de notre côté. Je répondis que je le croyais rentré au château.
Alors Dalmont me pria de lire son placet. Je ne dirai pas qu'il était
rédigé en style académique, mais l'ame n'y manquait pas, et en suppliant
l'Empereur de lui permettre d'aider encore ses anciens camarades ou de
mourir sous ces drapeaux

     Poudreux et déchirés,
     Mais déchirés par la Victoire.

Je quittai Dalmont et sa femme, leur promettant de les voir le
lendemain. Le premier me dit tout bas: «Madame, vous aurez pitié de ma
Louise, n'est-ce pas, au moment du départ? C'est sûr; il faut que _je
descende_ encore, avant de mourir, quelques uns de ces gredins de
Prussiens ou de Russes.» Je ne m'obstinai pas, le voyant si résolu, et
rentrai pour écrire aussitôt à Ney toute cette rencontre, qui avait
encore été un hommage à son glorieux nom.




CHAPITRE CLIII.

Le Champ-de-Mai.--Le député du Jura.--Lettre du duc d'Orléans au
maréchal Mortier.


Quand on a lu un peu l'histoire des rois de France, on sait que, sous le
nom d'assemblée de Champ-de-Mars, de Champ-de-Mai, avaient eu lieu, même
après Charlemagne, des solennités déjà nationales et libres, où tous les
ordres se réunissaient pour discuter avec barbarie encore, mais enfin
pour discuter les intérêts de la patrie. À ces époques reculées, on
s'essayait déjà à lutter contre les vices et les envahissemens du
pouvoir. Dès que le présent annonça une imitation de ce passé, voulant
me donner un air d'importance et même de savoir près de Regnault, je me
mis à feuilleter dans l'histoire des États-Généraux (édition de La Haye,
1788), les discours du lieutenant général de Xaintes Savaron, du
lieutenant général de Clermont et de Miron, président du tiers-état. Je
voulais près de Regnault étaler ma petite érudition, rafraîchie pour la
circonstance, un peu avec ce que j'avais lu, un peu avec ce que
j'entendais chez des amis et des ennemis de l'Empereur. Quant au
Champ-de-Mai en lui-même, je me le représentais d'avance et tour à tour
comme une grande scène de patriotisme, ou comme un habile jeu du pouvoir
absolu caché derrière; cependant l'armée fut encore la portion des
acteurs qui y mit le plus de bonne foi. Les pouvoirs civils avaient un
peu hésité avant d'aborder la question. Je vis Regnault la veille, et je
lui parlai dans le double sens des enthousiastes et des censeurs: «Ne
serait-ce pas Carnot qui vous aura mis en tête que l'Empereur proclamera
le roi de Rome; qu'il se retirera en signant la paix: vous irez,
j'espère, et je pense que vous me direz que l'Empereur fait bien tout ce
qu'il fait.

«--Puis-je répéter cette assurance?

«Non, si vous ne le pensez; mais je suis sûr que vous le penserez.

«--Je serai là avec toute ma bonne volonté, répondis-je en riant; en
vérité, je vous crois amoureux de l'Empereur.

«--Et vous?

«--Moi, non, je l'aime d'enthousiasme de gloire seulement.

«--Eh bien! faites des voeux pour qu'il nous reste, car la grandeur de la
France et la gloire de nos armées tiennent pour des siècles peut-être au
prestige d'un nom.»

Le lendemain de bonne heure, je me rendis au Champ-de-Mars; je fus
étourdie du coup d'oeil matériel, et bientôt attristée de l'effet moral.
J'aperçus aussitôt une espèce d'hostilité contre l'Empereur: j'entendis
la conversation de deux fonctionnaires en costume civil; leur hardiesse
était presque cynique de malveillance: «Que nous veut-il avec sa parodie
du règne de Charlemagne? Les barons et les preux! après avoir fait
passer nos libertés sous le niveau de l'acte additionnel, croit-il nous
en consoler par sa farce impériale?»

L'Empereur et ses frères parurent sous toute la magnificence d'un
accoutrement chevaleresque. À la vue de ces vêtemens étrangers à nos
moeurs, je remarquai sur les visages même de la multitude que l'effet
était manqué. Il y avait dans ces parures impériales quelque chose de si
élégant et de si soigné, qu'au lieu de cet élan admiratif qu'inspire
l'aspect d'un grand homme, d'un capitaine illustre, prêt à remonter à
cheval pour une nouvelle victoire et pour le salut de la patrie, on ne
ressentait guère que la curiosité qu'excite un acteur qui compte dans
ses débuts sur la richesse de son costume. Voilà quelle était la
généralité des commentaires. On les risquait autour de moi avec une
spirituelle malignité qui m'attristait d'autant plus, qu'il n'y avait
rien à répondre. La nécessité du silence me faisait un mal affreux.

J'étais placée assez près du théâtre, et dans une des places réservées à
la bonne compagnie; une petite femme, d'une beauté sur son déclin, mais
d'une grande toilette, et en tout de cet air que le peuple, dans son
énergique malice, désigne par le sobriquet de _vieille comtesse_, se
livrait, en allemand, à des remarques où respirait toute l'amertume des
opinions ennemies; elle croyait faire de l'opposition sûre au milieu
d'une réunion française, en s'exprimant contre le chef de la nation dans
une langue apprise assez mal, sans doute à Coblentz. Ne voulant ni
surprendre ses secrets, ni entendre des lazzis humilians pour moi, je ne
pus cependant me refuser le petit plaisir de son effroi. Je lui fis
sentir sa sottise de supposer qu'au milieu d'une pareille foule, elle
n'était comprise que de son pauvre chevalier; je la punis même un peu,
je ne dis pas de ses opinions, mais de leur exagération; car enfin,
qu'elle n'aimât pas l'Empereur, je le concevais; mais l'appeler un
_poltron_, un _lâche_, c'était trop fort. Je m'approchai très près
d'elle, et lui jetai ces mots en allemand: «Cet Empereur est encore le
même homme qui écrasa tant de fois toutes les puissances que vos voeux
appellent pour l'abattre; regardez-le au milieu de cette armée de
cinquante mille braves prêts à mourir ou à vaincre, et persuadez bien à
ceux qui le haïssent, que l'acte de souveraineté que l'Empereur commence
au Champ-de-Mars, il l'achèvera dans toutes les capitales de l'Europe.
Toutes les intrigues viendront encore pâlir devant son étoile.»
J'accompagnai cette petite harangue nationale, qui atterra la petite
comtesse, d'un certain regard insolemment moqueur, dont je sus bon gré à
mes yeux. Je quittai le voisinage de quelques pas, comme s'il eût été
pestilentiel intérieurement, très satisfaite de l'effet que j'avais
produit; et pourtant je venais d'exprimer tout le contraire de ce que je
pensais réellement, car toute la cérémonie m'avait jusque là indisposée.
Au moment du service religieux qui précéda le serment, je jetai un
regard de triomphe vers la petite comtesse; j'étais rendue à toute la
réalité de mon enthousiasme confiant. Ce moment fut imposant de
simplicité et de grandeur. Napoléon, au pied d'un autel immense, comme
étendu sur le Champ-de-Mars, sembla par la dignité de son attitude,
dominer cette scène. À son riche costume, je repris toute mon illusion.
L'Empereur me parut alors un des plus grands hommes de l'antiquité,
sacrifiant aux dieux protecteurs et aux dieux infernaux avant les
batailles. Je m'unissais si bien de voeu avec lui, que j'aurais voulu
avoir les vertus d'une noble victime et sublime Iphigénie, je me serais
offerte en holocauste pour le salut de tous et la gloire d'un seul. Il y
avait cependant sur sa figure quelques nuages de mélancolie. Je
cherchais Ney et Regnault, mais impossible de les distinguer dans cette
forêt de têtes. La plupart des électeurs eurent une fort belle
contenance aux pieds du trône; le discours prononcé par leur orateur
parut soulever aussi l'émotion populaire: je n'en puis parler, ne
l'ayant ni entendu ni lu. Celui de l'Empereur arriva jusqu'à nous, et
attendrit les plus indifférens; il forçait en quelque sorte les
opinions, car je croyais lire sur les physionomies comme un regret
d'avoir mal jugé ses intentions. Cette bienveillance passa comme
l'éclair qui sillonne un hoir horizon. La proclamation du résultat des
votes ramena les nuages qu'un touchant discours avait dissipés.

Napoléon, après avoir parlé d'une voix ferme, prêta serment sur
l'Évangile aux constitutions de l'empire, et reçut à son tour les
sermens de fidélité du peuple par les électeurs; celui de l'armée, par
le ministre de la guerre; celui des gardes nationales, par le ministre
de l'intérieur, qui avait la mine triste comme un reproche. Napoléon ne
fit pas distribuer, mais il distribua lui-même les aigles à la garde
nationale de Paris, et à la garde impériale. Alors, le silence solennel
fut rompu par le cri éclatant de _vive l'Empereur!_ qui, du
Champ-de-Mars, se prolongea dans la foule inondant les quais. Les
troupes défilèrent devant celui qui les avait tant de fois conduites à
la victoire; chefs et soldats le saluèrent de ce regard filial de
reconnaissance qui promettait de nouveaux triomphes. La foule ne se
lassait d'admirer ces braves, ces bataillons vieillis de la garde, où,
sur des rangs entiers, toutes les poitrines portaient cette croix
d'honneur qui cachait des blessures et rappelait des services; leur
attitude toujours héroïque devint pourtant silencieuse en traversant
Paris; partout on se pressait sur leurs pas, on les saluait par
entraînement; on semblait les plaindre par réflexion; les personnes
sensées disaient: «Ils marchent à un sacrifice sublime, mais inutile.»

Je suivis long-temps ces cohortes immortelles qui emportaient mes
souvenirs et aussi toutes mes espérances. Je rentrai mourant de fatigue;
j'étais sur pied depuis le matin comme un vétéran qui ne peut quitter le
champ de bataille que le dernier. Le soir, je rêvai gloire et bonheur:
mais le lendemain cette flatteuse fumée s'était déjà évanouie devant
l'image plus réfléchie des dangers publics.

Le lendemain de la cérémonie du Champ-de-Mai, j'étais chez le comte
Regnault, où se trouvait beaucoup de monde. Le pour et le contre du
Champ-de-Mai y fut vivement discuté; les uns blâmaient le costume de
l'Empereur et de ses frères. «Et vous, mon amie, qu'en pensez-vous?» À
cette brusque interpellation que Regnault me fit, un homme d'une haute
stature, plutôt laid que beau, mais de ce laid de physionomie qui
surprend et étonne, et qui n'est pas sans effet sur l'imagination, se
mit à me regarder, et je devinai, à la surprise dont mon nom le fit
tressaillir, qu'il touchait par quelques souvenirs à Oudet. Je croyais
reconnaître un anneau de cette invisible chaîne qui m'attachait au passé
par un regret, et me lançait dans l'avenir par l'épouvante. Je ne me
trompais point. Je répondis à Regnault, les yeux sur le citoyen du Jura.
Un signe mystérieux confirma mes soupçons, lorsque j'annonçai que
j'aurais mieux aimé l'Empereur avec sa redingote grise et son petit
chapeau, qu'en toque emplumée et en mantaille d'or et de soie, hochets
d'une représentation inutile pour l'homme qui avait immortalisé un
chapeau et une redingote: que tout ce luxe était pauvre et triste.

«Triste, dit Regnault?

«--Madame, répondit plus haut l'étranger, triste solennité où chacun
s'observait, où personne n'était content, et où celui en qui reposent
toutes les espérances avait l'air d'un roi de mélodrame. À quoi bon
réveiller ces vieilles cérémonies, prêter serment sur l'Évangile. On
comparait cette singulière fête à celle de la fédération de 89.

«--Les républicains, reprit Regnault avec une sorte d'amertume, sont
mécontens.

«--Mais, grâce au ciel; il en reste; vous avez pu vous en convaincre,
Monsieur le comte, au moment où l'on a proclamé le résultat des votes
pour l'acte additionnel»; et pendant ce discours assez véhément,
l'électeur du Jura ne me quitta pas des yeux; son signe m'avait
interdit, et ses manières me déplurent, car j'étais effrayée de la
confiance qu'il affectait de me témoigner comme à une affiliée. Je me
tus, mais sans en être quitte; mon homme rompit la glace en m'adressant
la parole directement:

«Vous êtes fort liée, Madame, reprit-il plus haut, avec des chefs
supérieurs; demandez-leur ce qu'indiquait la contenance de la troupe en
défilant devant l'Empereur. On a crié _vive l'Empereur!_ Qu'est-ce que
cela signifie? mais il y avait je ne sais quels noirs pressentimens dans
les rangs. On ne sent que trop qu'ils marchent à un sacrifice qui ne
sauvera ni l'empire ni la liberté. Non, continua-t-il, cette assemblée
n'a pas produit l'effet que Napoléon s'en promettait. On l'attendait à
son acte additionnel. Est-ce un ennemi qu'il a placé entre lui et
l'opinion?»

Regnault combattit avec sa chaleureuse éloquence ce discours qui m'était
en quelque sorte adressé, et auquel certainement je n'avais aucune envie
de répondre. Plusieurs autres personnes présentes se joignirent à
Regnault, aucune voix ne se joignit à celle de l'électeur du Jura.

La majorité était pleine de confiance dans l'Empereur, et ceux qui n'en
avaient pas affectaient d'en montrer. Mon député secouait la tête. «Son
régime, moitié féodal, moitié militaire, perdra Napoléon, et
malheureusement la France peut-être avec lui.» J'avais intention de lui
répliquer que rien n'était ennuyeux comme une république; mais je n'eus
garde de m'attirer son éloquence démocratique sur les bras: je guettais,
au contraire, l'occasion d'esquiver l'orateur sans qu'il me remarquât,
mais impossible; il était écrit là-haut que le souvenir du malheureux
Oudet m'attirerait une confiance et des aveux que, certes, j'étais loin
de chercher; il me témoigna sa joie et sa surprise d'avoir enfin trouvé
l'ancienne amie du général Moreau, l'homme que _vous_ et _moi_ nous
avons vu si grand en 96, et qui, s'il eût voulu avoir un peu d'ambition
seulement pour nous, nous eût épargné la représentation d'hier. Ce
discours se tenait à mi-voix, comme on le pense bien. Il ne m'en
inquiétait pas moins, en me déplaisant aussi: car, sans avoir de bien
profondes connaissances politiques, j'en avais trop pour ne pas
apprécier la position difficile de l'Empereur, et cette réflexion
nuisait encore à l'électeur du Jura qui s'acharnait, dans un pareil
moment, sur une pareille victime. «Oudet vous estimait fort... Il
allait, je crois, dire citoyenne, tant il était dans ses montagnes. Ah!
s'ils ne l'eussent assassiné!

«--Je pense, Monsieur, que Moreau n'eût point répondu à vos idées; cet
illustre capitaine s'entendait à commander; mais quant au gouvernement
ou à la conduite des affaires, il n'en avait ni la portée, ni le
penchant.»

J'avais tourné mon visage au grand sérieux, et mon air jouait la grande
importance politique. Mon initié du Jura me pressa la main, et ne me
demanda pas, mais me donna, sans la moindre hésitation, rendez-vous chez
moi pour le lendemain. Il y avait dans cette façon d'agir et le signe
qui l'accompagnait, un je ne sais quoi de Oudet, qui, en me causant la
terreur la plus sotte, me rendit docile. Je baissai la tête en signe de
consentement, tout en essayant _in petto_ d'esquiver la visite de
l'électeur, que je n'évitai pas; heureusement enfin j'en fus
débarrassée. Parmi les assistans était un capitaine de chasseurs; il
arrivait de Lille, où il s'était trouvé avec le duc de Trévise. Je
m'approchai du groupe qui environnait cet officier; car j'avais entendu
prononcer le nom du duc d'Orléans, prince que je n'avais pas vu à
l'époque du retour des Bourbons en 1814, mais dont le souvenir se mêlait
trop aux brillantes époques de nos premiers triomphes pour que
j'entendisse prononcer son nom sans un vif enthousiasme. Je ne savais
pas alors qu'en admirant avec tous ceux qui se trouvèrent chez le comte
Regnault, la lettre que le duc d'Orléans avait adressée au duc de
Trévise, et que je copie comme on me l'a lue, je ne savais pas alors
que, bientôt j'allais avoir un autre motif d'admiration et d'éternelle
reconnaissance pour la noble et courageuse compassion que le prince
français témoigna à d'illustres victimes. On interrogeait à l'envi cet
officier, qui ne tarissait pas sur l'éloge de la belle tenue, du bon air
que le duc avait en militaire. J'étais à Péronne quand Mortier fit
mettre à l'ordre du jour les lettres de service qui le firent connaître
aux troupes comme leur commandant en chef; je l'ai entendu répéter avec
plaisir, au duc de Trévise, qu'il avait servi avec lui dans la mémorable
campagne de 92. Vous ne sauriez croire l'enthousiasme qui éclatait
partout, à Douai, à Lille. Le 20 mars, l'admiration avait également
accueilli l'instruction si sage, que le duc d'Orléans envoya aux
commandans «de faire céder toute opinion au cri pressant de la patrie,
d'éviter les horreurs de la guerre civile; de se rallier autour du roi
et de la charte constitutionnelle; surtout de n'admettre, sous aucun
prétexte, _dans nos places, les troupes, étrangères_.» C'était peu
d'heures avant que nous arriva le message de l'Empereur, de rétablir le
pavillon tricolore et de ne plus obéir à d'autres ordres qu'aux siens.
Le duc partit le 21 pour Valenciennes, où il fut également accueilli
avec un remarquable intérêt; on se rappelait l'y avoir vu commander au
commencement de la glorieuse lutte de la France contre les armées
coalisées. Le duc d'Orléans revint, sachant le roi arrivé le 22 à Lille,
qu'il quitta le 23; il n'y avait aucun ordre donné, ni au prince, ni aux
autres commandans militaires; tout se ressentit dans ce départ de l'avis
que le maréchal Mortier donna au roi. Je ne saurais rendre avec quel
intérêt on se faisait répéter tous ces détails. Cet officier ajoutait
encore une infinité de traits du caractère affable et plein d'aménité du
prince, et il mettait une extrême importance à parler de l'estime et de
l'amitié que S. A. R. témoignait partout pour le maréchal Mortier. «En
voici, disait-il, un monument honorable, autant pour celui qui l'a écrit
que pour celui qui l'a reçu», et il nous montrait la copie de la lettre.
Pour être sûre d'en avoir une, et écrivant très vite, j'offris d'en
faire plusieurs à l'instant. «Pour moi! si ce n'est pas abuser de votre
obligeance,» retentit à mes oreilles. J'en fis cinq, dont j'en transcris
une, la garantissant authentique; on peut le croire à mon respect pour
le prince, dont, bien jeune, j'admirai le bouillant courage, à Valmy,
Jemmapes, au moulin de Rousu, au bois de Frenu et en tête du bataillon
de Mons, culbutant l'armée autrichienne, et pénétrant dans les redoutes
la baïonnette en avant.

COPIE DE LA LETTRE DU DUC D'ORLÉANS AU MARÉCHAL MORTIER.

     Lille, 23 mars 1815.

     «Je viens, mon cher maréchal, vous remettre en entier le
     commandement que j'aurais été heureux d'exercer avec vous dans les
     départemens du nord. Je suis trop bon Français pour sacrifier les
     intérêts de la France, parce que de nouveaux malheurs me forcent à
     la quitter. Je pars pour m'ensevelir dans la retraite et dans
     l'oubli. Le roi n'étant plus en France, je ne puis plus vous
     transmettre d'ordre en son nom, et il ne me reste qu'à vous dégager
     de l'observation de tous les ordres que je vous avais transmis, et
     à vous recommander tout ce que votre excellent jugement et votre
     patriotisme si pur vous suggéreront de mieux pour les intérêts de
     la France, et de plus conforme à tous les devoirs que vous avez à
     remplir. Adieu, mon cher maréchal; mon coeur se serre en écrivant ce
     mot. Conservez-moi votre amitié dans quelque lieu que la fortune me
     conduise, et comptez à jamais sur la mienne. Je n'oublierai jamais
     ce que j'ai vu de vous pendant le temps trop court que nous avons
     passé ensemble. J'admire votre noble loyauté et votre beau
     caractère, autant que je vous estime et que je vous aime; et c'est
     de tout mon coeur, mon cher maréchal, que je vous souhaite toute la
     prospérité dont vous êtes digne, et que j'espère encore pour vous.

     «_Signé_ L. P. D'ORLÉANS.»

Voici encore un des incidens qui avaient marqué pour moi la journée du
Champ-de-Mai, et que j'allais passer sous silence, quoiqu'il me rappelle
une scène touchante. Les troupes marchaient par pelotons sur toute la
largeur du boulevart. Près de la Madeleine, je remarquai une femme d'une
quarantaine d'années, forte, grande, et d'un air même un peu dur; elle
tenait le bras d'un jeune homme de quinze ou seize ans, et regardait les
soldats qui défilaient, comme pour y reconnaître quelqu'un. Au deuxième
rang des grenadiers de la jeune garde, elle s'élance en s'écriant:
«Henri! mon fils! ah! laisse-moi te voir encore une fois;» et elle
marche au pas de la colonne, parlant toujours à son fils, qui était
second de file du premier rang. Je suivais de très près; je n'aurais pas
voulu perdre cette scène faite pour mon imagination et mon coeur. Cette
femme montrait le sien à découvert, et tout y était digne d'admiration.
Son langage, s'il manquait du poli de l'usage et de l'éducation, n'avait
rien non plus du trivial qui déparerait les plus beaux sentimens: «Mon
fils, mon Henri, tu vas combattre pour la troisième fois les étrangers
qui en veulent à notre belle France; rappelle-toi ton père, que tu
suivis, enfant encore, à Austerlitz, à Iéna, à Wagram; cher Henri, je te
vois peut-être pour la dernière fois. Tu viens de prononcer en face de
la France le serment patriotique de vaincre ou de mourir pour sa
défense. Va, mon fils, sois digne de ton père, et surtout fidèle au
drapeau.» Le jeune grenadier répondait à sa mère, et pressait son arme
contre son coeur, regardant avec fierté la croix qui le couvrait: tout le
monde était attendri; car, malgré ses élans de patriotisme énergique, il
y avait une douleur si maternelle dans ses regards étendus sur un fils
chéri, qu'on ne pouvait entendre ces adieux sans soupçonner quelque
chose d'extraordinaire dans leur destinée.

Au moment où les troupes passèrent devant la place Vendôme: «Henri, dit
la mère en élevant la voix, et en étendant la main pour désigner la
colonne de nos triomphes, Henri, mes amis, camarades de mon fils,
rapportez encore assez de canons ennemis pour élever un monument pareil
à la gloire nouvelle de l'armée.» Les grenadiers levèrent la tête avec
un air qui en donnait l'espoir. Les personnes, que la curiosité avait,
comme moi, pressées près de la mère de Henri, crièrent, comme par
inspiration, _vive l'Empereur!_ et ce cri se répéta par la foule, qui
suivait ou venait au devant des troupes.

Un peu plus loin, la femme, qui avait excité si vivement ma curiosité,
s'adressa à son plus jeune fils, qui suivait tristement: «Louis, dis
adieu à ton frère; et si nous devons pleurer sa mort, jure-lui de vivre
et mourir comme tous les nôtres, pour la France.» Les colonnes ne
s'arrêtaient plus, et marchaient à pas plus pressés. Un pressement de
main, un dernier regard, un dernier cri d'adieu se firent entendre, et
alors la mère, s'échappant de la foule, traversa rapidement le
boulevart. Je la suivis; elle ne se croyait pas observée: elle céda
alors à toutes les terreurs maternelles. Elle descendait par la rue
Basse-du-Rempart; je la vis s'appuyant contre l'hôtel d'Osmond: son
jeune fils tâchait de la consoler par toutes ces assurances d'amour qui
vont si bien au coeur d'une mère.

Je m'approchai de cette scène filiale, et ayant toujours regardé la
franchise comme un moyen de succès, je m'avançai et avouai que je
l'avais suivie, écoutée. À mes premières paroles, cette femme me lança
un regard où respirait toute la dignité maternelle, et me dit: «Je suis
française et mère, fille, soeur et veuve de braves morts pour la France;
je lui donne aujourd'hui mon fils, mon aîné, mon fils bien-aimé; j'ai dû
ne pas affaiblir son courage par la vue de mon désespoir; mais croyez,
Madame, qu'on ne fait pas de pareils sacrifices après tant d'efforts,
sans que le coeur ne se déchire?... Ah! Louis, attirant son jeune fils
dans ses bras, viens, oh! viens consoler ta malheureuse mère.

«--Si l'amitié d'une étrangère peut quelque chose pour de tels chagrins,
venez chez moi; ma demeure est près d'ici, vous y reprendrez un peu de
calme.

«--Vous êtes bien bonne, Madame, mais excusez-moi de n'en point
profiter; si vous me donnez votre adresse, j'aurai le plaisir de vous
aller voir un autre jour; car vous n'êtes déjà plus une étrangère pour
moi, et vos traits même ne me sont pas inconnus. Je crois bien vous
avoir vue chez la reine Hortense, nous sommes de la maison.» Je ne la
remis point, mais je fus charmée du hasard qui me rapprochait de Mme
Dallié, comme elle disait se nommer, et je me promis bien de faire
connaître et valoir cette scène si honorable pour elle, dont je venais
d'être témoin; nous montâmes la rue ensemble, et j'appris que cette dame
était veuve d'un militaire qui avait commencé comme soldat, à Lodi, et
qui était mort lieutenant de la vieille garde à Leipsick.

«J'avais confié Henri à son père pour l'aguerrir; en le voyant partir
aujourd'hui pour cette décisive campagne, je n'ai pu agir autrement que
je n'ai fait; mais pensant maintenant que peut-être je ne verrai plus
mon fils, hélas! je sens comme un remords... Mais, non, nous sommes
Français; périssons tous plutôt que de voir l'étranger encore inonder
nos villes...

«--Croyez-vous, Madame, que l'Empereur restera le maître.

«--Je le désire et l'espère.

«--Ah! qu'il revienne victorieux; que la France soit encore grande.» Je
quittai Mme Dallié, qui me promit de nouveau de venir me voir. Je
racontai à mes amis, à Regnault surtout, cette rencontre, en lui rendant
mes impressions du Champ-de-Mai; il fut plus content de la première que
des autres, et me dit de Mme Dallié des choses faites pour me la rendre
une amie précieuse. «C'est dans un genre moins élevé, un dévouement
comme le vôtre, même désintéressement, même courage; elle aurait dix
garçons, qu'ils seraient soldats! Elle a été attachée à l'impératrice
Joséphine, et vous dira des anecdotes fort piquantes de l'intérieur de
l'Empereur et de sa première femme; en vérité, ma chère amie, vous êtes
la femme aux rencontres; celle-là est fort bizarre; tenez, vous devriez
m'écrire cela tel que vous venez de me le raconter.

«--Pourquoi?

«--Que sais-je, pour le montrer à l'Empereur, peut-être.

«--Allons donc; mais, au fait, cela ne peut lui faire de la peine; qui
sait s'il ne faudra pas bientôt, enrégimenter le sexe de la faiblesse,
mais des nobles sentimens; Mme Dallié a des dispositions et la taille
des grenadiers.

«--Moi, je m'enrôle dans la cavalerie légère.»

«--Corps d'avant-garde du maréchal Ney», ajouta-t-il en riant.--«Vous
l'avez dit, monsieur le comte.»

Ce ton de plaisanterie cessa bien vite, car Regnault était péniblement
agité; il avait beaucoup trop de pénétration en politique, pour ne pas
entrevoir le véritable état des choses; il était en outre tourmenté par
la crainte des intrigues intérieures: «l'Empereur est entouré de gens
qui le haïssent, parce qu'ils lui doivent tout; il y en a d'autres qui
ne l'acceptent que comme un figurant de leur république impossible. Il a
reçu les lettres les plus insolentes au sujet du Champ-de-Mai.
L'Empereur est sombre, inquiet. Nous allons encore avoir la cérémonie
des aigles, au Louvre; c'est presque par prévoyance contre des
mécontentemens que je suis fâché de lui voir craindre.

«--Vous ne savez pas, monsieur le comte, que si j'étais conseiller de
l'Empereur, je lui dirais: Aujourd'hui, où le sort des armes va décider
entre vous et l'Europe, ne consultez que votre armée; là est votre
véritable force, et, couvert de votre manteau de victoire, venez mettre
à la raison toutes ces _importances civiles_, si insolentes dans la
prospérité, si hautaines aujourd'hui envers le génie militaire qui seul
peut les défendre. Battons-nous, monsieur le comte, et si Napoléon
succombe, eh bien, nos sénateurs, et le corps-législatif, si fiers,
pourront s'immortaliser à la républicaine, en attendant leur sort dans
leur chaise curule. Je ne sais quel gouvernement peut être le meilleur,
mais celui de la gloire a du moins un si brillant côté; voilà mon avis.

«--Et vous avez bien raison; mais si l'intrigue, la haine, la force
d'inertie des royalistes, le fanatisme des initiés d'Oudet se donnent la
main et s'entendent, Fouché peut orga

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