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Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5

by vicomte de François-René Chateaubriand · French · Gutenberg #28930 · 1,193,156 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5
    
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Title: Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5

Author: vicomte de François-René Chateaubriand

Editor: Edmond Biré


        
Release date: May 22, 2009 [eBook #28930]
                Most recently updated: January 5, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/28930

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers Gallica
        - Bibliothèque Nationale de France and the Online
        Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
        file was produced from images generously made available
        by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
        http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, TOME 5 ***




Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers Gallica
- Bibliothèque Nationale de France and the Online
Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)









                             CHATEAUBRIAND


                         MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE



                            NOUVELLE ÉDITION
              Avec une Introduction, des Notes et des Appendices

                                  Par
                              Edmond BIRÉ



                                TOME V



                                 PARIS
                         LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES
                         6, RUE DES SAINTS-PÈRES


                              KRAUS REPRINT
                          Nendeln/Liechtenstein
                                  1975



              Reprinted by permission of the original publishers

                              KRAUS REPRINT
                              A Division of
                    KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED
                          Nendeln/Liechtenstein
                                  1975

                           Printed in Germany
                        Lessingdruckerei Wiesbaden




MÉMOIRES




LIVRE XII

     Ambassade de Rome. -- Trois espèces de matériaux. -- Journal de
     route. -- Lettres à madame Récamier. -- Léon XII et les
     cardinaux. -- Les ambassadeurs. -- Les anciens artistes et les
     artistes nouveaux. -- Ancienne Société romaine. -- Moeurs
     actuelles de Rome. -- Les lieux et le paysage. -- Lettre à M.
     Villemain. -- À madame Récamier. -- Explication sur le mémoire
     qu'on va lire. -- Lettre à M. le comte de la Ferronnays. --
     Mémoire. -- À madame Récamier. -- À la même. -- À madame
     Récamier. -- À M. Thierry. -- Dépêche à M. le comte de la
     Ferronnays. -- À madame Récamier. -- À la même. -- Dépêche à M.
     le comte Portalis. -- Mort de Léon XII. -- Dépêche à M. la comte
     Portalis. -- À madame Récamier.


Le livre précédent, que je viens d'écrire en 1839, rejoint ce livre de
mon ambassade de Rome, écrit en 1828 et 1829, il y a dix ans[1]. Mes
_Mémoires_, comme Mémoires, ont gagné au récit de la vie de madame
Récamier: d'autres personnages ont été amenés sur la scène; on a vu
Naples sous Murat, Rome sous Bonaparte, le Pape délivré revenu à
Saint-Pierre; des lettres inédites de madame de Staël, de Benjamin
Constant, de Canova, de La Harpe, de madame de Genlis, de Lucien
Bonaparte, de Moreau, de Bernadotte, de Murat, sont conservées; des
récits de Benjamin Constant le montrent sous un jour nouveau. J'ai
introduit le lecteur dans un petit _canton détourné_ de l'empire, tandis
que cet empire accomplissait son mouvement universel; je me trouve
maintenant conduit à mon ambassade de Rome. On aura été délassé de moi
par la distraction d'un sujet étranger: c'est tout profit pour le
lecteur.

         [Note 1: Ce livre a été écrit à Rome en 1828 et 1829.--Il a
         été revu en février 1845.]

Pour ce livre de mon ambassade de Rome, les matériaux ont abondé; ils
sont de trois sortes:

Les premiers contiennent l'histoire de mes sentiments intimes et de ma
vie privée racontée dans les lettres adressées à madame Récamier.

Les seconds exposent ma vie publique; ce sont mes dépêches.

Les troisièmes sont un mélange de détails historiques sur les papes, sur
l'ancienne société de Rome, sur les changements arrivés de siècles en
siècles dans cette société, etc.

Parmi ces investigations se trouvent des pensées et des descriptions,
fruit de mes promenades. Tout cela a été écrit dans l'espace de sept
mois, temps de la durée de mon ambassade, au milieu des fêtes ou des
occupations sérieuses[2]. Néanmoins, ma santé était altérée: je ne
pouvais lever les yeux sans éprouver des éblouissements; pour admirer le
ciel, j'étais obligé de le placer autour de moi, en montant au haut d'un
palais ou d'une colline. Mais je guéris la lassitude du corps par
l'application de l'esprit: l'exercice de ma pensée renouvelle mes forces
physiques; ce qui tuerait un autre homme me fait vivre.

         [Note 2: En relisant ces manuscrits, j'ai seulement ajouté
         quelques passages d'ouvrages publiés postérieurement à la
         date de mon ambassade à Rome. CH.]

Au revu de tout cela, une chose m'a frappé: à mon arrivée dans la ville
éternelle, je sens une certaine déplaisance, et je crois un moment que
tout est changé; peu à peu la fièvre des ruines me gagne, et je finis,
comme mille autres voyageurs, par adorer ce qui m'avait laissé froid
d'abord. La nostalgie est le regret du pays natal: aux rives du Tibre on
a aussi le _mal du pays_, mais il produit un effet opposé à son effet
accoutumé: on est saisi de l'amour des solitudes et du dégoût de la
patrie. J'avais déjà éprouvé _ce mal_ lors de mon premier séjour, et
j'ai pu dire:

  Agnosco veteris vestigia flammæ[3].

         [Note 3: _Énéide_, livre IV, v. 23.]

Vous savez qu'à la formation du ministère Martignac le seul nom de
l'Italie avait fait disparaître le reste de mes répugnances; mais je ne
suis jamais sûr de mes dispositions en matière de joie: je ne fus pas
plus tôt parti avec madame de Chateaubriand que ma tristesse naturelle
me rejoignit en chemin. Vous allez vous en convaincre par mon journal de
route:

                                        «Lausanne, 22 septembre 1828.

«J'ai quitté Paris le 14 de ce mois; j'ai passé le 16 à
Villeneuve-sur-Yonne[4]: que de souvenirs! Joubert a disparu; le
château abandonné de Passy a changé de maître; il m'a été dit: «Soyez la
cigale des nuits. _Esto cicada noctium._»

         [Note 4: De Villeneuve-sur-Yonne, le _mardi 16 septembre_, il
         écrivait à Mme Récamier: «Je ne sais si je pourrai vous
         écrire jamais sur ce papier d'auberge. Je suis bien triste
         ici. J'ai vu en arrivant le château qu'avait habité Mme de
         Beaumont pendant les années de la Révolution. Le pauvre ami
         Joubert me montrait souvent un chemin de sable qu'on aperçoit
         sur une colline au milieu des bois, et par où il allait voir
         la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, Mme de
         Beaumont n'était déjà plus, nous la regrettions ensemble.
         Joubert a disparu à son tour; le château a changé de maître;
         toute la famille de Sérilly est dispersée. Si vous ne me
         restiez pas, que deviendrais-je? Je ne veux pas vous
         attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici ma lettre.
         Qu'avez-vous besoin des souvenirs d'un passé que vous n'avez
         pas connu? N'avez-vous pas aussi le vôtre? Arrangeons notre
         avenir, le mien est tout à vous. Mais ne vais-je pas dès à
         présent vous accabler de mes lettres? J'ai peur de réparer
         trop bien mes anciens torts. Quand aurai-je un mot de vous?
         Je voudrais bien savoir comment vous supportez
         l'absence....»]


                                             «Arona, 25 septembre.

«Arrivé à Lausanne le 22, j'ai suivi la route par laquelle ont disparu
deux autres femmes qui m'avaient voulu du bien et qui, dans l'ordre de
la nature, me devaient survivre: l'une, madame la marquise de Custine,
est venue mourir à Bex; l'autre, madame la duchesse de Duras, il n'y a
pas encore un an, courait au Simplon, fuyant devant la mort qui
l'atteignit à Nice[5].

         [Note 5: Mme de Duras mourut à Nice au mois de janvier 1829.]

  _Noble Clara_, digne et constante amie,
  Ton souvenir ne vit plus en ces lieux;
  De ce tombeau l'on détourne les yeux;
  Ton nom s'efface et le monde t'oublie!

       *       *       *       *       *

«Le dernier billet que j'ai reçu de madame de Duras fait sentir
l'amertume de cette dernière goutte de la vie qu'il nous faudra tous
épuiser:

                                   «Nice, 14 novembre 1828

     «Je vous ai envoyé un _asclepias carnata_: c'est un laurier
     grimpant de pleine terre qui ne craint pas le froid et qui a une
     fleur rouge comme le camélia, qui sent excellent; mettez-le sous
     les fenêtres de la Bibliothèque du Bénédictin.

     «Je vous dirai un mot de mes nouvelles: c'est toujours la même
     chose; je languis sur mon canapé toute la journée, c'est-à-dire
     tout le temps où je ne suis pas en voiture ou à marcher dehors;
     ce que je ne puis faire au delà d'une demi-heure. Je rêve au
     passé; ma vie a été si agitée, si variée, que je ne puis dire que
     j'éprouve un violent ennui: si je pouvais seulement coudre ou
     faire de la tapisserie, je ne me trouverais pas malheureuse. Ma
     vie présente est si éloignée de ma vie passée, qu'il me semble
     que je lis des mémoires, ou que je regarde un spectacle[6].»

         [Note 6: Tout ce qui précède, depuis les mots: _la mort qui
         l'atteignit à Nice_, a été ajouté après coup sur le _Journal
         de route_ de Chateaubriand. Il est bien évident qu'il ne
         pouvait inscrire sur son journal, le _25 septembre 1828_, un
         billet de Mme de Duras écrit le _14 novembre 1828_; il ne
         pouvait non plus parler alors de la mort de Mme de Duras et
         de son tombeau, puisqu'elle mourut seulement en 1829.]

«Ainsi je suis rentré dans l'Italie privé de mes appuis, comme j'en
sortis il y a vingt-cinq ans. Mais, à cette première époque, je pouvais
réparer mes pertes; aujourd'hui qui voudrait s'associer à quelques
vieux jours? Personne ne se soucie d'habiter une ruine.

«Au village même du Simplon, j'ai vu le premier sourire d'une heureuse
aurore. Les rochers, dont la base s'étendait noircie à mes pieds,
resplendissaient de rose au haut de la montagne, frappés des rayons du
soleil. Pour sortir des ténèbres, il suffit de s'élever vers le ciel.

«Si l'Italie avait déjà perdu pour moi de son éclat lors de mon voyage à
Vérone en 1822, dans cette année 1828 elle m'a paru encore plus
décolorée; j'ai mesuré les progrès du temps. Appuyé sur le balcon de
l'auberge à Arona, je regardais les rivages du lac Majeur, peints de
l'or du couchant et bordés de flots d'azur. Rien n'était doux comme ce
paysage, que le château bordait de ses créneaux. Ce spectacle ne me
portait ni plaisir ni sentiment. Les années printanières marient à ce
qu'elles voient leurs espérances; un jeune homme va errant avec ce qu'il
aime, ou avec les souvenirs du bonheur absent. S'il n'a aucun lien, il
en cherche; il se flatte à chaque pas de trouver quelque chose; des
pensées de félicité le suivent: cette disposition de son âme se
réfléchit sur les objets.

«Au surplus, je m'aperçois moins du rapetissement de la société actuelle
lorsque je me trouve seul. Laissé à la solitude dans laquelle Bonaparte
a laissé le monde, j'entends à peine les générations débiles qui passent
et vagissent au bord du désert.»


                                          «Bologne, 28 septembre 1828.

«À Milan, en moins d'un quart d'heure, j'ai compté dix-sept bossus
passant sous la fenêtre de mon auberge. La schlague allemande a déformé
la jeune Italie.

«J'ai vu dans son sépulcre saint Charles Borromée dont je venais de
toucher la crèche à Arona. Il comptait deux cent quarante-quatre années
de mort. Il n'était pas beau.

«À Borgo San Donnino, madame de Chateaubriand est accourue dans ma
chambre au milieu de la nuit: elle avait vu tomber ses robes et son
chapeau de paille des chaises où ils étaient suspendus. Elle en avait
conclu que nous étions dans une auberge hantée des esprits ou habitée
par des voleurs. Je n'avais éprouvé aucune commotion dans mon lit: il
était pourtant vrai qu'un tremblement de terre s'était fait sentir dans
l'Apennin: ce qui renverse les cités peut faire tomber les vêtements
d'une femme. C'est ce que j'ai dit à madame de Chateaubriand; je lui ai
dit aussi que j'avais traversé sans accident, en Espagne, dans la Vega
du Xenil, un village culbuté la veille par une secousse souterraine. Ces
hautes consolations n'ont pas eu le moindre succès, et nous nous sommes
empressés de quitter cette caverne d'assassins.

«La suite de ma course m'a montré partout la fuite des hommes et
l'inconstance des fortunes. À Parme, j'ai trouvé le portrait de la veuve
de Napoléon; cette fille des Césars est maintenant la femme du comte de
Neipperg[7]; cette mère du fils du conquérant a donné des frères à ce
fils[8]: elle fait garantir les dettes qu'elle entasse par un petit
Bourbon qui demeure à Lucques, et qui doit, s'il y a lieu, hériter du
duché de Parme[9].

         [Note 7: Sur le comte de Neipperg, voir, au tome IV, la note
         2 de la page 435.]

         [Note 8: Si Chateaubriand ne vit pas Marie-Louise, lors de
         son passage à Parme en 1828, il avait dîné avec elle,
         quelques années auparavant, à Vérone, où elle avait été voir
         son père, pendant la tenue du Congrès. «Nous refusâmes
         d'abord, écrit-il, une invitation de l'archiduchesse de
         Parme. Elle insista, et nous y allâmes. Nous la trouvâmes
         fort gaie; l'univers s'étant chargé de se souvenir de
         Napoléon, elle n'avait plus la peine d'y songer. Elle
         prononça quelques mots légers et, comme en passant, sur le
         roi de Rome: elle était grosse. Sa cour avait un certain air
         délabré et vieilli, excepté M. de Neipperg, homme de bon ton.
         Il n'y avait là de singulier que nous dînant auprès de
         Marie-Louise, et les bracelets faits de la pierre du
         sarcophage de Juliette, que portait la veuve de Napoléon. En
         traversant le Pô, à Plaisance, une seule barque, nouvellement
         peinte, portant une espèce de pavillon impérial, frappa nos
         regards. Deux ou trois dragons, en veste et en bonnet de
         police, faisaient boire leurs chevaux; nous entrions dans les
         États de Marie-Louise; c'est tout ce qui restait de la
         puissance de l'homme qui fendit les rochers du Simplon,
         planta ses drapeaux sur les capitales de l'Europe, releva
         l'Italie prosternée depuis tant de siècles.» En parlant à
         Marie-Louise, Chateaubriand lui dit qu'il avait rencontré ses
         soldats à Plaisance, mais que cette petite troupe n'était
         rien à côté des grandes armées impériales d'autrefois. Elle
         lui répondit sèchement: «Je ne songe plus à cela!» (_Congrès
         de Vérone_, t. 1, p. 69.)]

         [Note 9: Charles-Louis de Bourbon, duc de Lucques, fils de
         l'infante Marie-Louise d'Espagne, ex-reine d'Étrurie. Aux
         termes d'un arrangement conclu à Paris en 1817, il devait
         hériter, à la mort de Marie-Louise, du duché de Parme et
         Plaisance. Marie-Louise étant morte en 1847, il devint duc de
         Parme; mais, chassé de ses États en 1848 par une
         insurrection, il abdiqua, le 14 mars 1849, en faveur de son
         fils Charles III, qui périt assassiné le 27 mars 1854. Le
         fils aîné de ce dernier, Robert Ier, né en 1848, fut alors
         proclamé duc sous la régence de sa mère Louise-Marie-Thérèse
         de Bourbon, fille du duc de Berry et soeur du comte de
         Chambord; il fut renversé en 1860, et le duché fut annexé au
         royaume d'Italie, dont il forme aujourd'hui une province.]

«Bologne me semble moins désert qu'à l'époque de mon premier voyage. J'y
ai été reçu avec les honneurs dont on assomme les ambassadeurs. J'ai
visité un beau cimetière: je n'oublie jamais les morts; c'est notre
famille.

«Je n'avais jamais si bien admiré les Carrache qu'à la nouvelle galerie
de Bologne. J'ai cru voir la sainte Cécile de Raphaël pour la première
fois, tant elle était plus divine qu'au Louvre, sous notre ciel
barbouillé de suie.»


                                           «Ravenne, 1er octobre 1828.

«Dans la Romagne, pays que je ne connaissais pas, une multitude de
villes, avec leurs maisons enduites d'une chaux de marbre, sont perchées
sur le haut de diverses petites montagnes, comme des compagnies de
pigeons blancs. Chacune de ces villes offre quelques chefs-d'oeuvre des
arts modernes ou quelques monuments de l'antiquité. Ce canton de
l'Italie renferme toute l'histoire romaine; il faudrait le parcourir
Tite-Live, Tacite et Suétone à la main.

«J'ai traversé Imola, évêché de Pie VII, et Faenza. À Forli je me suis
détourné de ma route pour visiter à Ravenne le tombeau de Dante. En
approchant du monument, j'ai été saisi de ce frisson d'admiration que
donne une grande renommée, quand le maître de cette renommée a été
malheureux. Alfieri, qui avait sur le front _il pallor della morte e la
speranza_, se prosterna sur ce marbre et lui adressa ce sonnet: _O gran
Padre Alighier!_ Devant le tombeau je m'appliquais ce vers du
Purgatoire:

                          Frate,
  Lo mondo è cieco, e tu vien ben da lui[10].

         [Note 10: _Le Purgatoire_, chant XVI, vers 65-66.]

«Béatrice m'apparaissait; je la voyais telle qu'elle était lorsqu'elle
inspirait à son poète le désir _de soupirer et de mourir de pleurs_:

  Di sospirare, e di morir di pianto.

«Ô ma pieuse chanson, dit le père des muses modernes, va pleurant à
présent! va retrouver les femmes et les jeunes filles à qui tes soeurs
avaient accoutumé de porter la joie! Et toi, qui es fille de la
tristesse, va-t-en, inconsolée, demeurer avec Béatrice.»

«Et pourtant le créateur d'un nouveau monde de poésie oublia Béatrice
quand elle eut quitté la terre! il ne la retrouva, pour l'adorer dans
son génie, que quand il fut détrompé. Béatrice lui en fait le reproche,
lorsqu'elle se prépare à montrer le ciel à son amant: «Je l'ai soutenu
(Dante), dit-elle aux puissances du paradis, je l'ai soutenu quelque
temps par mon visage et mes yeux d'enfant; mais quand je fus sur le
seuil de mon second âge et que je changeai de vie, il me quitta et se
donna à d'autres.»

«Dante refusa de rentrer dans sa patrie au prix d'un pardon. Il
répondit à l'un de ses parents: «Si pour retourner à Florence il n'est
d'autre chemin que celui qui m'est ouvert, je n'y retournerai point. Je
puis partout contempler les astres et le soleil.» Dante dénia ses jours
aux Florentins, et Ravenne leur a dénié ses cendres, alors même que
Michel-Ange, génie ressuscité du poète, se promettait de décorer à
Florence le monument funèbre de celui qui avait appris _come l'uom
s'eterna_[11].

         [Note 11:
              Quando nel monda ad ora adora
            M'insegnavate come l'uom s'eterna.

                 (_L'Enfer_, chant XV, vers 84-85.)]

«Le peintre du _Jugement dernier_, le sculpteur de _Moïse_, l'architecte
de la _Coupole de Saint-Pierre_, l'ingénieur du _vieux bastion de
Florence_, le poète _des Sonnets adressés à Dante_, se joignit à ses
compatriotes et appuya de ces mots la requête qu'ils présentèrent à Léon
X: «_Io Michel Agnolo, scultore, il medesimo a Vostra Santità supplico,
offerendomi al divin poeta fare la sepoltura sua condecente e in loco
onorevole in questa città._»

«Michel-Ange, dont le ciseau fut trompé dans son espérance, eut recours
à son crayon pour élever à cet autre lui-même un autre mausolée. Il
dessina les principaux sujets de la _Divina Commedia_ sur les marges
d'un exemplaire in-folio des oeuvres du grand poète; un navire, qui
portait de Livourne à Citiva-Vecchia ce double monument, fit naufrage.

«Je m'en revenais tout ému et ressentant quelque chose de cette
commotion mêlée d'une terreur divine que j'éprouvai à Jérusalem, lorsque
mon _cicerone_ m'a proposé de me conduire à la maison de lord Byron.
Eh! que me faisaient Childe-Harold et la signora Giuccioli en présence
de Dante et de Béatrice! Le malheur et les siècles manquent encore à
Childe-Harold; qu'il attende l'avenir. Byron a été mal inspiré dans sa
prophétie de Dante.

«J'ai retrouvé Constantinople à Saint-Vital et à Saint-Apollinaire[12].
Honorius et sa poule ne m'importaient guère; j'aime mieux Placidie et
ses aventures, dont le souvenir me revenait dans la basilique de
Saint-Jean-Baptiste; c'est le roman chez les barbares[13]. Théodoric
reste grand, bien qu'il ait fait mourir Boèce. Ces Goths étaient d'une
race supérieure; Amalasonte, bannie dans une île du lac de Bolsène,
s'efforça, avec son ministre Cassiodore, de conserver ce qui restait de
la civilisation romaine. Les Exarques apportèrent à Ravenne la
décadence de leur empire. Ravenne fut lombarde sous Astolphe; les
Carlovingiens la rendirent à Rome. Elle devint sujette de son
archevêque, puis elle se changea de république en tyrannie, finalement,
après avoir été guelfe ou gibeline; après avoir fait partie des États
vénitiens, elle est retournée à l'Église sous le pape Jules II, et ne
vit plus aujourd'hui que par le nom de Dante.

         [Note 12: La basilique octogone de Saint-Vital, à Ravenne,
         rappelle, en effet, Constantinople, puisqu'elle fût bâtie,
         sous Justinien, à l'imitation de Sainte-Sophie. Charlemagne
         la fit copier pour l'église d'Aix-la-Chapelle.--L'église
         Saint-Apollinaire, érigée sous Théodoric, au commencement du
         VIe siècle, offre également le type byzantin dans tout son
         éclat oriental. Les vingt-quatre colonnes de marbre grec qui
         divisent l'église en trois nefs furent transportées de
         Constantinople à Ravenne.]

         [Note 13: L'amour d'Honorius pour une poule nommée Rome est
         une anecdote de Procope.--Quant à Placidie, fille de
         Théodose-le-Grand, soeur d'Honorius et mère de Valentinien
         III, ses aventures constituent bien le plus étrange des
         romans,--«le roman chez les Barbares», comme l'appelle
         Chateaubriand. Née à Constantinople, elle fut prise au siège
         de Rome par Alaric et emmenée en captivité. Ataulphe,
         beau-frère d'Alaric, s'éprit d'elle et l'épousa. Veuve
         d'Ataulphe, elle épousa en secondes noces Constance, un des
         généraux d'Honorius, qui prit bientôt le titre de Constance
         III. Après avoir été esclave, puis reine des Visigoths, elle
         gouverna l'Empire d'Occident sous le nom de son fils encore
         enfant. Elle a son tombeau à Ravenne.]

«Cette ville, que Rome enfanta dans son âge avancé, eut, dès sa
naissance, quelque chose de la vieillesse de sa mère. À tout prendre, je
vivrais bien ici; j'aimerais à aller à la colonne des Français, élevée
en mémoire de la bataille de Ravenne[14]. Là se trouvèrent le cardinal
de Médicis (Léon X) et Arioste, Bayard et Lautrec, frère de la comtesse
de Chateaubriand[15]. Là fut tué à l'âge de vingt-quatre ans le beau
Gaston de Foix: «Nonobstant toute l'artillerie tirée par les Espagnols,
les François marchoient toujours, dit le _Loyal serviteur_; depuis que
Dieu créa ciel et terre, ne fut un plus cruel ne plus dur assaut entre
François et Espagnols. Ils se reposoient les uns devant les autres pour
reprendre leur haleine; puis, baissant la vue, ils recommençoient de
plus belle en criant: France et Espagne!» Il ne resta de tant de
guerriers que quelques chevaliers, qui alors affranchis de la gloire
endossèrent le froc.

         [Note 14: Le 11 avril 1512, les Français, commandés par
         Gaston de Foix, remportèrent à Ravenne sur les Espagnols et
         les troupes du pape Jules II une victoire éclatante; mais
         Gaston y périt.]

         [Note 15: Sur Lautrec et sur la comtesse de Chateaubriand,
         voir au tome II, la note 1 de la page 343.]

«On voyait aussi dans quelque chaumière une jeune fille qui, en tournant
son fuseau, embarrassait ses doigts délicats dans du chanvre; elle
n'avait pas l'habitude d'une pareille vie: c'était une Trivulce. Quand,
à travers sa porte entre-baillée, elle voyait deux lames se rejoindre
dans l'étendue des flots, elle sentait sa tristesse s'accroître: cette
femme avait été aimée d'un grand roi. Elle continuait d'aller
tristement, par un chemin isolé, de sa chaumière à une église abandonnée
et de cette église à sa chaumière.

«L'antique forêt que je traversais était composée de pins esseulés; ils
ressemblaient à des mâts de galères engravées dans le sable. Le soleil
était près de se coucher lorsque je quittai Ravenne; j'entendis le son
lointain d'une cloche qui tintait: elle appelait les fidèles à la
prière.»


                                        «Ancône, 3 et 4 octobre.

«Revenu à Forli, je l'ai quitté de nouveau sans avoir vu sur ses
remparts croulants l'endroit d'où la duchesse Catherine Sforze[16]
déclara à ses ennemis, prêts à égorger son fils unique, qu'elle pouvait
encore être mère. Pie VII, né à Césène, fut moine dans l'admirable
couvent de la _Madona del Monte_.

         [Note 16: Catherine, fille naturelle de Galéas Marie Sforza,
         épousa en 1484 Jérôme Riario, seigneur d'Imola et de Forli,
         tomba, ainsi que son fils Octavien, au pouvoir des meurtriers
         de son mari, qui venait d'être assassiné à Forli, montra
         beaucoup d'esprit et d'énergie dans cette occasion, et assura
         ainsi à son fils son héritage. Elle soutint dans Forli un
         siège contre César Borgia et fut prise sur la brèche même.
         Louis XII lui fit rendre la liberté. Elle avait épousé en
         secondes noces un Médicis et mourut à Florence.]

«Je traversai près de Savignano la ravine d'un petit torrent: quand on
me dit que j'avais passé le Rubicon, il me sembla qu'un voile se levait
et que j'apercevais la terre du temps de César. Mon Rubicon, à moi,
c'est la vie: depuis longtemps j'en ai franchi le premier bord.

«À Rimini, je n'ai rencontré ni Françoise, ni l'autre ombre sa compagne,
_qui au vent semblaient si légères_:

  E paion si al vento esser leggieri[17].

         [Note 17: _L'Enfer_, chant V, vers 75.]

«Rimini, Pesaro, Fano, Sinigaglia, m'ont amené à Ancône sur des ponts et
sur des chemins laissés par les Augustes. Dans Ancône on célèbre
aujourd'hui la fête du pape; j'en entends la musique à l'arc triomphal
de Trajan: double souveraineté de la ville éternelle.»


                                             «Lorette, 5 et 6 octobre.

«Nous sommes venus coucher à Lorette. Le territoire offre un _spécimen_
parfaitement conservé de la _colonie romaine_. Les paysans fermiers de
_Notre-Dame_ sont dans l'aisance et paraissent heureux; les paysannes,
belles et gaies, portent une fleur à leur chevelure. Le
prélat-gouverneur nous a donné l'hospitalité. Du haut des clochers et du
sommet de quelques éminences de la ville, on a des perspectives riantes
sur les campagnes, sur Ancône et sur la mer. Le soir nous avons eu une
tempête. Je me plaisais à voir la _valentia muralis_ et la fumeterre
des chèvres s'incliner au vent sur les vieux murs. Je me promenais sous
les galeries à double étage, élevées d'après les dessins de Bramante.
Ces pavés seront battus des pluies de l'automne, ces brins d'herbe
frémiront au souffle de l'Adriatique longtemps après que j'aurai passé.

«À minuit j'étais retiré dans un lit de huit pieds carrés, consacré par
Bonaparte; une veilleuse éclairait à peine la nuit de ma chambre; tout à
coup une petite porte s'ouvre, et je vois entrer mystérieusement un
homme menant avec lui une femme voilée. Je me soulève sur le coude et le
regarde; il s'approche de mon lit et se hâte, en se courbant jusqu'à
terre, de me faire mille excuses de troubler ainsi le repos de M.
l'ambassadeur: mais il est veuf; il est un pauvre intendant; il désire
marier sa _ragazza_, ici présente: malheureusement il lui manque quelque
chose pour la dot. Il relève le voile de l'orpheline: elle était pâle,
très jolie et tenait les yeux baissés avec une modestie convenable. Ce
père de famille avait l'air de vouloir s'en aller et laisser la fiancée
m'achever son histoire. Dans ce pressant danger, je ne demandai point à
l'obligeant infortuné, comme demanda le bon chevalier à la mère de la
jeune fille de Grenoble, si elle était vierge; tout ébouriffé, je pris
quelques pièces d'or sur la table près de mon lit; je les donnai, pour
faire honneur au roi mon maître, à la _zitella, dont les yeux n'étaient
pas enflés à force d'avoir pleuré_. Elle me baisa la main avec une
reconnaissance infinie. Je ne prononçai pas un mot, et, retombant sur
mon immense couche comme si je voulais dormir, la vision de saint
Antoine disparut. Je remerciai mon patron saint François dont c'était la
fête; je restai dans les ténèbres moitié riant, moitié regrettant, et
dans une admiration profonde de mes vertus.

«C'était pourtant ainsi que je semais l'or, que j'étais ambassadeur,
hébergé en toute pompe chez le gouverneur de Lorette, dans cette même
ville où le Tasse était logé dans un mauvais bouge et où, faute d'un peu
d'argent, il ne pouvait continuer sa route. Il paya sa dette à
Notre-Dame de Lorette par sa _canzone_:

  Ecco fra le tempeste e i fieri venti.

«Madame de Chateaubriand fit amende honorable de ma passagère fortune,
en montant à genoux les degrés de la santa Chiesa. Après ma victoire de
la nuit, j'aurais eu plus de droit que le roi de Saxe de déposer mon
habit de noces au trésor de Lorette; mais je ne me pardonnerai jamais, à
moi chétif enfant des muses, d'avoir été si puissant et si heureux, là
où le chantre de la Jérusalem avait été si faible et si misérable!
Torquato, ne me prends pas dans ce moment extraordinaire de mes
inconstantes prospérités; la richesse n'est pas mon habitude; vois-moi
dans mon passage à Namur, dans mon grenier à Londres, dans mon
infirmerie à Paris, afin de me trouver avec toi quelque lointaine
ressemblance.

«Je n'ai point, comme Montaigne, laissé mon portrait en argent à
Notre-Dame-de-Lorette, ni celui de ma fille, _Leonora Montana, filia
unica_; je n'ai jamais désiré me survivre; mais pourtant une fille, et
qui porterait le nom de Léonore!»


                                                  «Spoleto.

«Après avoir quitté Lorette, passé Macerata, laissé Tolentino qui marque
un pas de Bonaparte et rappelle un traité[18], j'ai gravi les derniers
redans de l'Apennin. Le plateau de la montagne est humide et cultivé
comme une houblonnière. À gauche étaient les mers de la Grèce, à droite
celles de l'Ibérie; je pouvais être pressé du souffle des brises que
j'avais respirées à Athènes et à Grenade. Nous sommes descendus vers
l'Ombrie en circulant dans les volutes des gorges exfoliées, où sont
suspendus dans des bouquets de bois les descendants de ces montagnards
qui fournirent des soldats à Rome après la bataille de Trasimène.

         [Note 18: Traité du 19 février 1797, signé entre Bonaparte et
         Pie VI. Ce dernier renonçait au Comtat Venaissin, abandonnait
         Bologne, Ferrare et les Légations, et rachetait par des
         contributions considérables les autres territoires
         qu'occupait l'armée française.]

«Foligno possédait une Vierge de Raphaël qui est aujourd'hui au Vatican.
_Vene_, dans une position charmante, est à la source du Clitumne. Le
Poussin a reproduit ce site chaud et suave; Byron l'a froidement
chanté[19].

         [Note 19: _Pèlerinage de Childe-Harold_, chant IV.]

«Spoleto a donné le jour au pape actuel. Selon mon courrier
Giorgini[20], Léon XII a placé dans cette ville les galériens pour
honorer sa patrie. Spoleto osa résister à Annibal. Elle montre plusieurs
ouvrages de Lippi l'ancien, qui, nourri dans le cloître, esclave en
Barbarie, espèce de Cervantes chez les peintres, mourut à soixante ans
passés du poison que lui donnèrent les parents de Lucrèce, séduite par
lui, croyait-on.»

         [Note 20: «Giorgini fut aussi mon courrier, dit M. de
         Marcellus (Chateaubriand et son temps, p. 331), avant de
         passer au service plus lucratif de l'ambassadeur. Il était la
         terreur des postillons italiens «mols et paresseux par
         nature,» comme du temps de Montaigne; mais quand, au lieu de
         précéder une calèche diplomatique, il portait lui-même la
         dépêche de bidet en bidet, sa course tenait du vol de
         l'oiseau, et il se surpassait lui-même dès qu'il allait
         annoncer un pape à l'Europe impatiente; il a fallu
         l'invention du télégraphe pour éclipser sa renommée.»]


                                             «Civita Castellana.

«À Monte-Lupo, le comte Potocki s'ensevelit dans des laures charmantes;
mais les pensées de Rome ne l'y suivirent-elles point? Ne se croyait-il
pas transporté au milieu des _choeurs des jeunes filles_? Et moi aussi,
comme saint Jérôme, «j'ai passé, dans mon temps, le jour et la nuit à
pousser des cris, à frapper ma poitrine jusqu'au moment où Dieu me
renvoyait la paix.» Je regrette de ne plus être ce que j'ai été, _plango
me non esse quod fuerim_.

Après avoir dépassé les ermitages de Monte-Lupo, nous avons commencé à
contourner la Somma. J'avais déjà suivi ce chemin dans mon premier
voyage de Florence à Rome par Pérouse, en accompagnant une femme
mourante....

À la nature de la lumière et à une sorte de vivacité du paysage, je me
serais cru sur une des croupes des Alleghanis, n'était qu'un haut
aqueduc, surmonté d'un pont étroit, me rappelait un ouvrage de Rome
auquel les ducs lombards de Spoleto avaient mis la main: les Américains
n'en sont pas encore à ces monuments qui viennent après la liberté. J'ai
monté la Somma à pied, près des boeufs de Clitumne qui traînaient madame
l'ambassadrice à son triomphe. Une jeune chevrière maigre, légère et
gentille comme sa bique, me suivait, avec son petit frère, dans ces
opulentes campagnes, en me demandant la _carità_: je la lui ai faite en
mémoire de madame de Beaumont dont ces lieux ne se souviennent plus.

  Alas! regardless of their doom,
  The little victims play!
  No sense have they of ills to come,
  Nor care beyond to-day.

«Hélas! sans souci de leur destinée, folâtrent les petites victimes!
Elles n'ont ni prévision des maux à venir, ni soin d'outre-journée[21].»

         [Note 21: Ce sont des vers du poète Gray, dans son Ode, sur
         _une vue lointaine du collège d'Eton_.]

«J'ai retrouvé Terni et ses cascades. Une campagne plantée d'oliviers
m'a conduit à Narni; puis, en passant par Otricoli, nous sommes venus
nous arrêter à la triste Civita Castellana. Je voudrais bien aller à
_Santa-Maria di Falleri_ pour voir une ville qui n'a plus que la peau,
son enceinte: à l'intérieur elle était vide: _misère humaine à Dieu
ramène_. Laissons passer mes grandeurs et je reviendrai chercher la
ville des Falisques. Du tombeau de Néron, je vais montrer bientôt à ma
femme la croix de Saint-Pierre qui domine la ville des Césars.»

       *       *       *       *       *

Vous venez de parcourir mon journal de route, vous allez lire mes
lettres à madame Récamier, entremêlées, comme je l'ai annoncé, de pages
historiques.

Parallèlement vous trouverez mes dépêches. Ici paraîtront distinctement
les deux hommes qui existent en moi.


À MADAME RÉCAMIER.

                                           «Rome, ce 11 octobre 1828.

«J'ai traversé cette belle contrée, remplie de votre souvenir; il me
consolait, sans pourtant m'ôter la tristesse de tous les autres
souvenirs que je rencontrais à chaque pas. J'ai revu cette mer
Adriatique que j'avais traversée il y a plus de vingt ans, dans quelle
disposition d'âme! À Terni, je m'étais arrêté avec une pauvre expirante.
Enfin, je suis entré dans Rome. Ses monuments, après ceux d'Athènes,
comme je le craignais, m'ont paru moins parfaits. Ma mémoire des lieux,
étonnante et cruelle à la fois, ne m'avait pas laissé oublier une seule
pierre....

«Je n'ai vu personne encore, excepté le secrétaire d'État, le cardinal
Bernetti. Pour avoir à qui parler, je suis allé chercher Guérin[22],
hier au coucher du soleil: il a paru charmé de ma visite. Nous avons
ouvert une fenêtre sur Rome et admiré l'horizon. C'est la seule chose
qui soit restée, pour moi, telle que je l'ai vue: mes yeux ou les objets
ont changé; peut-être les uns et les autres[23].»

         [Note 22: Pierre Guérin (1774-1833). Élève de Regnault, il
         obtint au début de sa carrière, en 1797, un des trois grands
         prix que, pour cette fois, par extraordinaire et attendu la
         force du concours, l'Académie crut devoir distribuer. Avant
         de partir pour Rome, Guérin exposa son tableau, _Marcus
         Sextus ou le Retour du proscrit_. Au sortir de nos troubles
         civils, alors que les émigrés revoyaient avec transport le
         pays natal, le sujet choisi par le peintre devait toucher
         fortement les âmes. Son succès fut immense. Ses principales
         toiles sont: une _Offrande à Esculape_, _Orphée au tombeau
         d'Eurydice_, _Céphale et l'Aurore_, _Égisthe et
         Clytemnestre_, _Didon écoutant les récits d'Énée_, _Napoléon
         pardonnant aux révoltés du Caire_. On a de lui quelques
         admirables portraits, parmi lesquels il faut citer surtout
         ceux de Lescure et d'Henri de Larochejaquelein. En 1828,
         Guérin était directeur de l'Académie de France à Rome. Il
         mourut dans cette ville le 6 juillet 1833.]

         [Note 23: Chateaubriand ne donne ici que le commencement de
         sa lettre du 11 octobre. Les autres lettres à Mme Récamier,
         contenues dans le présent livre, ont toutes été plus ou moins
         modifiées par l'auteur, qui tantôt retranche et tantôt ajoute
         à son texte primitif. Mme Lenormant, au tome II des
         _Souvenirs de Mme Récamier_, a reproduit les lettres du grand
         écrivain dans leur intégrité, d'après les originaux
         eux-mêmes.]

       *       *       *       *       *

Les premiers moments de mon séjour à Rome furent employés à des visites
officielles. Sa Sainteté me reçut en audience privée; les audiences
publiques ne sont plus d'usage et coûtent trop cher. Léon XII[24],
prince d'une grande taille et d'un air à la fois serein et triste, est
vêtu d'une simple soutane blanche; il n'a aucun faste et se tient dans
un cabinet pauvre, presque sans meubles. Il ne mange presque pas; il
vit, avec son chat, d'un peu de _polenta_[25]. Il se sait très malade et
se voit dépérir avec une résignation qui tient de la joie chrétienne: il
mettrait volontiers, comme Benoît XIV, son cercueil sous son lit. Arrivé
à la porte des appartements du pape, un abbé me conduit par des
corridors noirs jusqu'au refuge ou au sanctuaire de Sa Sainteté. Elle ne
se donne pas le temps de s'habiller, de peur de me faire attendre; elle
se lève, vient au-devant de moi, ne me permet jamais de mettre un genou
en terre pour baiser le bas de sa robe au lieu de sa mule, et me conduit
par la main jusqu'au siège placé à droite de son indigent fauteuil.
Assis, nous causons.

         [Note 24: Léon XII, _Annibal della Genga_, était né en 1760 à
         Genga, près de Spolète. Il avait été élu pape, en 1823, à la
         mort de Pie VII. Pendant son court pontificat, il embellit
         Rome, encouragea les lettres et enrichit la bibliothèque du
         Vatican. Il mourut en 1829, au cours de l'ambassade de
         Chateaubriand. Sa _Vie_ a été écrite par le chevalier Artaud
         de Montor, l'historien de Pie VII.]

         [Note 25: Bouillie de farine d'orge.]

Le lundi je me rends à sept heures du matin chez le secrétaire d'État,
Bernetti[26], homme d'affaires et de plaisir. Il est lié avec la
princesse Doria; il connaît le siècle et n'a accepté le chapeau de
cardinal qu'à son corps défendant. Il a refusé d'entrer dans l'Église,
n'est sous-diacre qu'à brevet, et se pourrait marier demain en rendant
son chapeau. Il croit à des révolutions et il va jusqu'à penser que, si
sa vie est longue, il a des chances de voir la chute temporelle de la
papauté.

         [Note 26: Thomas _Bernetti_ (1779-1852). Après avoir été
         successivement représentant de la cour de Rome à
         Saint-Pétersbourg et légat de Ravenne et de Bologne, il avait
         été fait cardinal en 1827, et avait, en 1828, remplacé le
         cardinal Della Somaglia à la secrétairerie d'État.]

Les cardinaux sont partagés en trois _factions_:

La première se compose de ceux qui cherchent à marcher avec le temps et
parmi lesquels se rangent Benvenuti et Oppizzoni[27]. Benvenuti[28]
s'est rendu célèbre par l'extirpation du brigandage et sa mission à
Ravenne après le cardinal Rivarola[29]; Oppizzoni, archevêque de
Bologne, s'est concilié les diverses opinions dans cette ville
industrielle et littéraire, difficile à gouverner.

         [Note 27: Charles _Oppizoni_. Né à Milan le 15 avril
         1769.--Archevêque de Bologne (20 septembre 1802).--Cardinal
         du titre de Saint-Laurent _in Lucina_ (26 mars 1804). Il se
         montra l'un des plus courageux parmi les _cardinaux noirs_.
         Sauf le temps de son exil en France, sa vie se passa dans un
         long épiscopat, à Bologne, où il mourut fort âgé, en 1855.]

         [Note 28: Jacques-Antoine _Benvenuti_ (1765-1838). Nommé
         cardinal par Léon XII le 2 octobre 1826; légat _a letere_ des
         Marches (1831).]

         [Note 29: Augustin _Rivarola_ (1758-1842). Il avait été
         gouverneur de Rome.]

La seconde _faction_ se forme des _zelanti_, qui tentent de rétrograder:
un de leurs chefs est le cardinal Odescalchi.

Enfin la troisième _faction_ comprend les immobiles, vieillards qui ne
veulent ou ne peuvent aller ni en avant ni en arrière: parmi ces vieux
on trouve le cardinal Vidoni, espèce de gendarme du traité de Tolentino:
gros et grand, visage allumé, calotte de travers. Quand on lui dit qu'il
a des chances à la papauté, il répond: _Lo santo Spirito sarebbe dunque
ubriaco!_ Il plante des arbres à Ponte-Mole, où Constantin fit le monde
chrétien. Je vois ces arbres lorsque je sors de Rome par la porte du
Peuple pour rentrer par la porte Angélique. Du plus loin qu'il
m'aperçoit, le cardinal me crie: _Ah! ah! signor ambasciadore di
Francia!_ puis il s'emporte contre les planteurs de ses pins. Il ne
suit point l'étiquette cardinaliste; il se fait accompagner par un seul
laquais dans une voiture à sa guise: on lui pardonne tout, en l'appelant
_madama Vidoni_[30].

         [Note 30: Quand j'ai quitté Rome, il a acheté ma calèche et
         m'a fait l'honneur d'y mourir, en allant à Ponte-Mole (Note
         de Paris, 1836).--CH.]

Mes collègues d'ambassade sont le comte Lutzow, ambassadeur d'Autriche,
homme poli; sa femme chante bien, toujours le même air, et parle
toujours de ses _petits enfants_; le savant baron Bunsen[31], ministre
de Prusse et ami de l'historien Niebuhr[32] (je négocie auprès de lui
la résiliation en ma faveur du bail de son palais sur le Capitole); le
ministre de Russie, prince Gagarin[33], exilé dans les grandeurs passées
de Rome, pour des amours évanouies: s'il fut préféré par la belle madame
Narischkine[34], un moment habitante de mon ermitage d'Aulnay, il y
aurait donc un charme dans la mauvaise humeur; on domine plus par ses
défauts que par ses qualités.

         [Note 31: Le chevalier de _Bunsen_ (1791-1860). Il avait, en
         1823, remplacé Niebuhr comme ministre de Prusse à Rome, où il
         était déjà depuis 1818 et qu'il devait quitter seulement en
         1838. Il devint alors chargé d'affaires à Berne, puis
         ambassadeur à Londres, où il resta jusqu'à la guerre de
         Crimée (1854). Diplomate éminent, _le savant baron Bunsen_
         fut, en même temps, un historien et un érudit des plus
         remarquables. Ses principaux ouvrages sont: les _Basiliques
         de Rome chrétienne_ (1843); _Ignace d'Antioche et son époque_
         (1847); _Hippolyte et son époque, ou vie et doctrine de
         l'Église romaine sous Commode et Sévère_ (1851).--Dans la
         Préface de ses _Études historiques_, Chateaubriand consacre à
         son ancien collègue les lignes suivantes: «Je dois à la
         politesse et à l'obligeance de M. le baron de Bunsen,
         ministre de S. M. le roi de Prusse, à Rome, un excellent
         extrait des _Nibelüngs_, que l'on trouvera à la fin du second
         volume de ces _Études_. Le savant M. de Bunsen était l'ami du
         grand historien Niebuhr; plus heureux que moi, il foule
         encore ces ruines où j'espérais rendre à la terre image pour
         image, mon argile en échange de quelque statue exhumée.»]

         [Note 32: Berthold-Georges _Niebuhr_ (1774-1831). Il fut
         professeur d'histoire à l'Université de Berlin de 1810 à
         1816, et professeur à l'Université de Bonn, de 1824 à 1831.
         Dans l'intervalle, de 1816 à 1823, il avait été ministre de
         Prusse à Rome. Il avait commencé dès 1811 la publication de
         son _Histoire Romaine_, à laquelle il travailla jusqu'à sa
         mort et qui, bien qu'inachevée, l'a placé au premier rang des
         historiens du XIXe siècle.]

         [Note 33: Et non le prince _Gafiarin_, comme on l'a imprimé
         dans les éditions précédentes. Selon M. de Marcellus
         (_Chateaubriand et son temps_, p. 333), «le prince Gagarin,
         envoyé de Russie, valait mieux qu'une indiscrète épigramme,
         car il n'avait de mauvaise humeur qu'envers les indifférents
         ou les fâcheux; c'est-à-dire quand il ne voulait montrer ni
         le piquant de son esprit, ni la chaleur de son amitié.»]

         [Note 34: «Parmi les beautés de Pétersbourg, dit M. Albert
         Vandal (_Napoléon et Alexandre Ier_, tome I, page 127), le
         tsar avait particulièrement remarqué madame Alexandre
         Narischkine, la gracieuse et poétique Marie Antonovna, et le
         culte qu'il lui rendait depuis plusieurs années était tendre
         et persistant, sans se montrer exclusif.»]

M. de Labrador[35], ambassadeur d'Espagne, homme fidèle, parle peu, se
promène seul, pense beaucoup, ou ne pense point, ce que je ne sais
démêler.

         [Note 35: Pedro-Gomez _Kavelo_, marquis de _Labrador_
         (1775-1850). Il était ministre d'Espagne à Florence lors des
         événements de 1808, qui détrônèrent Charles IV et Ferdinand.
         Il suivit ses princes en France et partagea leur exil
         jusqu'en 1814. Il fut alors nommé plénipotentiaire au Congrès
         de Vienne, et reçut ensuite l'ambassade de Naples, puis celle
         de Rome. Il a publié en 1849, à Paris, d'intéressants
         Souvenirs, sous ce titre: _Mélanges sur la vie publique et
         privée du marquis de Labrador, écrits par lui-même, et
         renfermant une revue de la politique de l'Europe depuis 1798
         jusqu'au cours d'octobre 1849, et des révélations très
         importantes sur le Congrès de Vienne._]

Le vieux comte Fuscaldo représente Naples comme l'hiver représente le
printemps. Il a une grande pancarte de carton sur laquelle il étudie
avec des lunettes, non les champs de roses de Pæstum, mais les noms des
étrangers suspects dont il ne doit pas viser les passe-ports. J'envie
son palais (Farnèse), admirable structure inachevée, que Michel-Ange
couronna, que peignit Annibal Carrache aidé d'Augustin son frère, et
sous le portique duquel s'abrite le sarcophage de Cecilia Metella, qui
n'a rien perdu au changement de mausolée. Fuscaldo, en loques d'esprit
et de corps, a, dit-on, une maîtresse.

Le comte de Celles, ambassadeur du roi des Pays-Bas, avait épousé
mademoiselle de Valence[36], aujourd'hui morte: il en a eu deux filles,
qui, par conséquent, sont petites-filles de madame de Genlis. M. de
Celles est resté préfet, parce qu'il l'a été[38]; caractère mêlé du
loquace, du tyranneau, du recruteur et de l'intendant, qu'on ne perd
jamais. Si vous rencontrez un homme qui, au lieu d'arpents, de toises et
de pieds, vous parle d'_hectares_, de _mètres_ et de _décimètres_, vous
avez mis la main sur un préfet[38].

         [Note 36: Fille du général et de la comtesse de Valence,
         fille elle-même de Mme de Genlis, et de laquelle cette
         méchante langue de Thiébault a dit: «Chassant de race, Mme de
         Valence dépassa même en galanterie Mme de Genlis.»
         (_Mémoires_, III, 181).]

         [Note 37: M. de Celles avait été sous Napoléon préfet
         d'Amsterdam.]

         [Note 38: Le portrait est piquant; mais elle est bien jolie
         aussi et des plus spirituelles, cette lettre que
         l'_ex-préfet_ écrivait à M. de Marcellus le 4 octobre 1828,
         au moment de l'arrivée de Chateaubriand à Rome:--«Notre hiver
         va être très curieux. Un bateau à vapeur a remonté le Tibre
         jusqu'à Ripa-Grande. Six cardinaux sont allés voir le
         prodige, et tout Rome y court. Quelques rois s'annoncent; on
         attend bon nombre d'altesses malades, de souverains en
         retraite, de princes cadets à la demi-solde, de Russes
         poitrinaires; cent douzaines environ d'Anglais accompagnés de
         leur petite famille; Walter Scott, Mme l'impératrice
         Christophe et ses demoiselles, M. de Pradt et ses oeuvres
         pies. Ce M. de Poitiers (car il faut être correct, il n'a
         jamais été archevêque de Malines) est toujours si vif dans
         son allure, qu'il a perdu sur les bancs législateurs même sa
         calotte d'abbé de 1789. Maintenant il espère voir un conclave
         à Rome, une éruption au haut du Vésuve, ou une révolution au
         bas. M. de Chateaubriand approche: tant de célébrité méritée
         m'épouvante. Il me semble qu'en l'appelant mon collègue, je
         lui dirai, moi indigne, une grosse sottise, etc.»]

M. de Funchal, ambassadeur demi-avoué du Portugal, est ragotin, agité,
grimacier, vert comme un singe du Brésil, et jaune comme une orange de
Lisbonne[39]: il chante pourtant sa négresse, ce nouveau Camoëns. Grand
amateur de musique, il tient à sa solde une espèce de Paganini, en
attendant la restauration de son roi.

         [Note 39: «Il est en effet impossible, ajoute ici en marge M.
         de Marcellus (page 334), de ne pas reconnaître à ces vives
         couleurs le noble ambassadeur du Portugal. Mais, si le
         peintre avait retranché à sa propre malice pour ajouter à la
         malice innée du modèle, le portrait eût été encore plus
         ressemblant.»]

Par-ci, par-là, j'ai entrevu de petits finauds de ministres de divers
petits États, tout scandalisés du bon marché que je fais de mon
ambassade: leur importance boutonnée, gourmée, silencieuse, marche les
jambes serrées et à pas étroits: elle a l'air prête à crever de secrets,
qu'elle ignore.

       *       *       *       *       *

Ambassadeur en Angleterre dans l'année 1822, je recherchai les lieux et
les hommes que j'avais jadis connus à Londres en 1793; ambassadeur
auprès du Saint-Siège en 1828, je me suis hâté de parcourir les palais
et les ruines, de redemander les personnes que j'avais vues à Rome en
1803: des palais et des ruines, j'en ai retrouvé beaucoup; des
personnes, peu.

Le palais Lancellotti, autrefois loué au cardinal Fesch, est maintenant
occupé par ses vrais maîtres, le prince Lancellotti et la princesse
Lancellotti, fille du prince Massimo. La maison où demeura madame de
Beaumont, à la place d'Espagne, a disparu. Quant à madame de Beaumont,
elle est demeurée dans son dernier asile, et j'ai prié avec le pape Léon
XII à sa tombe.

Canova a pris également congé du monde[40]. Je le visitai deux fois dans
son atelier en 1803; il me reçut le maillet à la main. Il me montra de
l'air le plus naïf et le plus doux son énorme statue de Bonaparte et son
Hercule lançant Lycas dans les flots: il tenait à vous convaincre qu'il
pouvait arriver à l'énergie de la forme; mais alors même son ciseau se
refusait à fouiller profondément l'anatomie; la nymphe restait malgré
lui dans les chairs, et l'Hébé se retrouvait sous les rides de ses
vieillards. J'ai rencontré sur ma route le premier sculpteur de mon
temps; il est tombé de son échafaud, comme Goujon de l'échafaud du
Louvre; la mort est toujours là pour continuer la Saint-Barthélemy
éternelle, et nous abattre avec ses flèches.

         [Note 40: Canova mourut le 13 octobre 1822.]

Mais qui vit encore, à ma grande joie, c'est mon vieux Boguet[41], le
doyen des peintres français à Rome. Deux fois il a essayé de quitter ses
campagnes aimées; il est allé jusqu'à Gênes; le coeur lui a failli et il
est revenu à ses foyers adoptifs. Je l'ai choyé à l'ambassade, ainsi
que son fils, pour lequel il a la tendresse d'une mère. J'ai recommencé
avec lui nos anciennes excursions; je ne m'aperçois de sa vieillesse
qu'à la lenteur de ses pas; j'éprouve une sorte d'attendrissement en
contrefaisant le jeune, et en mesurant mes enjambées sur les siennes.
Nous n'avons plus ni l'un ni l'autre longtemps à voir couler le Tibre.

         [Note 41: «Le vieux Boguet, le meilleur, le plus humble et le
         plus doux des peintres. Il avait cette simplicité soumise et
         cette conversation uniforme que l'auteur recherchait dans ses
         familiers, parce qu'elle ne l'empêchait pas de penser à autre
         chose.» (Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 334.)]

Les grands artistes, à leur grande époque, menaient une tout autre vie
que celle qu'ils mènent aujourd'hui: attachés aux voûtes du Vatican, aux
parois de Saint-Pierre, aux murs de la Farnésine, ils travaillaient à
leurs chefs-d'oeuvre suspendus avec eux dans les airs. Raphaël marchait
environné de ses élèves, escorté des cardinaux et des princes, comme un
sénateur de l'ancienne Rome suivi et devancé de ses clients.
Charles-Quint posa trois fois devant le Titien. Il ramassait son pinceau
et lui cédait la droite à la promenade, de même que François Ier
assistait Léonard de Vinci sur son lit de mort. Titien alla en triomphe
à Rome; l'immense Buonarotti l'y reçut: à quatre-vingt-dix-neuf ans,
Titien tenait encore d'une main ferme, à Venise, son pinceau d'un
siècle, vainqueur des siècles.

Le grand-duc de Toscane fit déterrer secrètement Michel-Ange, mort à
Rome après avoir posé, à quatre-vingt-huit ans, le faîte de la coupole
de Saint-Pierre. Florence, par des obsèques magnifiques, expia sur les
cendres de son grand peintre l'abandon où elle avait laissé la poussière
de Dante, son grand poète.

Velasquez visita deux fois l'Italie, et l'Italie se leva deux fois pour
le saluer: le précurseur de Murillo reprit le chemin des Espagnes,
chargé des fruits de cette Hespérie ausonienne, qui s'étaient détachés
sous sa main: il emporta un tableau de chacun des douze peintres les
plus célèbres de cette époque.

Ces fameux artistes passaient leurs jours dans des aventures et des
fêtes; ils défendaient les villes et les châteaux; ils élevaient des
églises, des palais et des remparts; ils donnaient et recevaient de
grands coups d'épée, séduisaient des femmes, se réfugiaient dans les
cloîtres, étaient absous par les papes et sauvés par les princes. Dans
une orgie que Benvenuto Cellini a racontée, on voit figurer les noms
d'un Michel-Ange et de Jules Romain.

Aujourd'hui la scène est bien changée; les artistes à Rome vivent
pauvres et retirés. Peut-être y a-t-il dans cette vie une poésie qui
vaut la première. Une association de peintres allemands a entrepris de
faire remonter la peinture au Pérugin, pour lui rendre son inspiration
chrétienne. Ces jeunes néophytes de saint Luc prétendent que Raphaël,
dans sa seconde manière, est devenu païen, et que son talent a
dégénéré[42]. Soit; soyons païens comme les vierges raphaéliques; que
notre talent dégénère et s'affaiblisse comme dans le tableau de _la
Transfiguration!_ Cette erreur honorable de la nouvelle école sacrée
n'en est pas moins une erreur; il s'ensuivrait que la roideur et le mal
dessiné des formes seraient la preuve de la vision intuitive, tandis que
cette expression de foi, remarquable dans les ouvrages des peintres qui
précèdent la Renaissance, ne vient point de ce que les personnages sont
posés carrément et immobiles comme des sphinx, mais de ce que la
peinture _croyait_ comme son siècle. C'est sa pensée, non sa peinture,
qui est religieuse; chose si vraie, que l'école espagnole est éminemment
_pieuse_ dans ses expressions, bien qu'elle ait les grâces et les
mouvements de la peinture depuis la Renaissance. D'où vient cela? de ce
que _les Espagnols sont chrétiens_.

         [Note 42: Chateaubriand fait ici allusion à Frédéric Overbeck
         et à son école. Né à Lubeck en 1769, Overbeck vint à Rome en
         1810. Il s'éprit pour la ville éternelle d'une telle passion
         qu'il ne la voulut plus quitter et y mourut, en 1869, après y
         avoir séjourné soixante ans. Converti au catholicisme en
         1814, ayant pour devise et pour règle «que l'art n'existe pas
         pour lui-même, mais pour les services qu'il rend à la
         religion», il fut le fondateur d'une école, religieuse autant
         qu'artistique, dont les disciples, établis, avec le Maître,
         dans les ruines du couvent de Saint-Isidore, préludaient
         chaque matin au travail par une invocation à l'Esprit-Saint.
         Les jeunes peintres allemands, ainsi groupés autour de
         Frédéric Overbeck, sont presque tous devenus célèbres.
         C'étaient Jean et Philippe de Vert, Schadow, de Koch, Vogel,
         Eggers, Schnorr, et, le plus illustre de tous, Pierre de
         Cornélius. Cornélius, après quatorze années passées à Rome,
         de 1811 à 1824, rentra à Munich, où il devint directeur de
         l'Académie royale. Ses fresques de la Glyptothèque et de
         l'église Saint-Louis, où l'on admire surtout son _Jugement
         dernier_, lui assurent une des premières places parmi les
         peintres les plus célèbres de son temps.]

Je vais voir travailler séparément les artistes: l'élève sculpteur
demeure dans quelque grotte, sous les chênes verts de la villa Médicis,
où il achève son enfant de marbre qui fait boire un serpent dans une
coquille. Le peintre habite quelque maison délabrée dans un lieu désert;
je le trouve seul, prenant à travers sa fenêtre ouverte quelque vue de
la campagne romaine. _La Brigande_ de M. Schnetz est devenue la mère qui
demande à une madone la guérison de son fils[43]. Léopold Robert[44],
revenu de Naples, a passé ces jours derniers par Rome, emportant avec
lui les scènes enchantées de ce beau climat, qu'il n'a fait que coller
sur sa toile.

         [Note 43: Jean-Victor Schnetz (1787-1870). Il était à Rome en
         1828 et ne pouvait lui non plus, comme Overbeck, comme
         Schnorr, comme Thorwaldsen et tant d'autres artistes, se
         décider à la quitter. Il emprunta à l'Italie la plupart des
         sujets de ses tableaux, dont les meilleurs sont: une _Femme
         de brigand fuyant avec son enfant_; la _Leçon du Pifferaro_;
         une _Contadine en prière_; les _Italiennes devant la Madone_;
         _Scène dans la campagne de Rome_; des _Moissonneurs écoutant
         le chant d'un pâtre_. En 1840, il fut nommé directeur de
         l'École de France à Rome.]

         [Note 44: Léopold _Robert_, né le 13 mars 1794 à la
         Chaux-de-Fonds, dans le canton de Neuchâtel, mort à Venise en
         1835. Après 1830, appelé à donner des leçons, à Florence, à
         la princesse Charlotte Bonaparte, fille du roi Joseph, femme,
         et bientôt veuve, de son cousin Napoléon, second fils de
         l'ex-roi de Hollande, il en devint éperdument amoureux. Cette
         passion sans espoir le conduisit au suicide. Il se donna la
         mort le 20 mars 1835, comme l'avait fait déjà un de ses
         frères, dix ans auparavant, jour pour jour.--Les tableaux les
         plus importants de Léopold Robert sont: l'_Improvisateur
         napolitain_ (1822); le _Retour de la fête de la Madone de
         l'Arc_ (1822); la _Halte des Moissonneurs dans les Marais
         Pontins_ (1831); le _Départ des Pêcheurs de l'Adriatique pour
         la pêche de long cours_ (1835).]

Guérin est retiré, comme une colombe malade, au haut d'un pavillon de la
villa Médicis.--Il écoute, la tête sous son aile, le bruit du vent du
Tibre; quand il se réveille, il dessine à la plume la mort de Priam.

Horace Vernet[45] s'efforce de changer sa manière; y réussira-t-il? Le
serpent qu'il enlace à son cou, le costume qu'il affecte, le cigare
qu'il fume, les masques et les fleurets dont il est entouré, rappellent
trop le bivouac.

         [Note 45: Horace _Vernet_ (1789-1853). Il succéda, en 1829, à
         Pierre Guérin, comme directeur de l'École de France à Rome.
         Parmi les toiles qu'il y composa, nous citerons: les
         _Brigands et les Carabiniers_, la _Confession du brigand_, la
         _Chasse dans les Marais Pontins_, la _Rencontre de Raphaël et
         de Michel-Ange au Vatican_.]

Qui a jamais entendu parler de mon ami M. Quecq, successeur de Jules III
dans le casin de Michel-Ange, de Vignole et de Thadée Zuccari? et
pourtant il a peint pas trop mal, dans son nymphée en décret, la mort de
Vitellius. Les parterres en friche sont hantés par un animal futé que
s'occupe à chasser M. Quecq: c'est un renard, arrière-petit-fils de
Goupil-Renart, premier du nom et neveu d'Ysengrin-le-Loup.

Pinelli[46], entre deux ivresses, m'a promis douze scènes de danses, de
jeux et de voleurs. C'est dommage qu'il laisse mourir de faim son grand
chien couché à sa porte.--Thorwaldsen[47] et Camuccini[48] sont les
deux princes des pauvres artistes de Rome.

         [Note 46: Bartolomeo _Pinelli_, célèbre graveur romain. On a
         de lui une Raccolta di cinquanta costumi pittoreschi incisi
         all' acqua forte (1809), et une Nuova raccolta di cinquanta
         costumi pittoreschi incisi all' acqua forte (1815), en tout
         100 planches in-fol. C'est de ce recueil qu'il avait sans
         doute promis _douze scènes_ à Chateaubriand. On doit aussi à
         Bartolomeo Pinelli, La scalata del Quirinale per la
         deportazione del S. P. (Pie VII), 1809, et 52 planches
         fournies par lui au _Meo Patacca ovvero Roma in feste nei
         trionfi di Vienna_. _Poema Jiocoso nel Cinguoggio romanesco_,
         di _Guiseppi Berneri_ Romano (1823, in-fol.).]

         [Note 47: Berthel _Thorwaldsen_ (1769-1844), fils d'un pauvre
         marin de Copenhague qui sculptait des figures en bois pour la
         proue des navires. Envoyé de bonne heure en Italie, il se
         fixa en 1796 à Rome, où il devait rester pendant
         quarante-deux ans. Ce fut seulement en 1838 qu'il consentit à
         revenir dans sa patrie. À Rome, il vivait princièrement dans
         sa maison de la via Sestina, où il avait réuni une riche
         collection de monuments antiques et de peintures. Ses oeuvres
         principales sont: le _Tombeau de Pie VII_ à Rome; la statue
         équestre de _Poniatowski_ à Varsovie; le monument de
         _Gutenberg_ à Mayence; les _Douze Apôtres_ à Notre-Dame de
         Copenhague; le _Lion de Lucerne_; les _Trois Grâces_;
         _Mercure se préparant à tuer Argus_; la _Nuit portant dans
         ses bras la Mort et le Sommeil_; la longue série des
         bas-reliefs représentant le _Triomphe d'Alexandre à
         Babylone_.]

         [Note 48: Vincent _Camuccini_ (1775-1844), peintre
         d'histoire, né et mort à Rome. Il était, en 1828, inspecteur
         général des musées du pape et conservateur des collections du
         Vatican. Pierre Guérin disait de lui: «Il s'est nourri des
         Anciens et de Raphaël, mais il ne les a pas digérés.» Ses
         meilleures toiles sont: _Romulus et Rémus enfants_, _Horatius
         Coclès_, la _Mort de Virginie_, le _Départ de Régulus pour
         Carthage_.]

Quelquefois ces artistes dispersés se réunissent, ils vont ensemble à
pied à Subiaco. Chemin faisant, ils barbouillent sur les murs de
l'auberge de Tivoli des grotesques. Peut-être un jour reconnaîtra-t-on
quelque Michel-Ange au charbonné qu'il aura tracé sur un ouvrage de
Raphaël.

Je voudrais être né artiste: la solitude, l'indépendance, le soleil
parmi des ruines et des chefs-d'oeuvre, me conviendraient. Je n'ai aucun
besoin; un morceau de pain, une cruche de _l'Aqua Felice_, me
suffiraient. Ma vie a été misérablement accrochée aux buissons de ma
route; heureux si j'avais été l'oiseau libre qui chante et fait son nid
dans ces buissons!

Nicolas Poussin acheta, de la dot de sa femme, une maison sur le monte
Pincio, en face d'un autre casino qui avait appartenu à Claude Gelée,
dit le Lorrain.

Mon autre compatriote Claude mourut aussi sur les genoux de la reine du
monde[49]. Si Poussin reproduit la campagne de Rome, lors même que la
scène de ses paysages est placée ailleurs, le Lorrain reproduit les
ciels de Rome, lors même qu'il peint des vaisseaux et un soleil couchant
sur la mer.

         [Note 49: Nicolas Poussin et Claude Gelée, dit le Lorrain,
         sont morts tous les deux à Rome; le premier, le 19 novembre
         1665; le second, le 21 novembre 1682. Claude Gelée fut
         enterré dans l'église de la Trinité-du-Mont, et ses neveux
         firent placer une inscription sur sa tombe. Nous verrons plus
         loin que Chateaubriand fit élever à Nicolas Poussin, dans
         l'église de San-Lorenzo-in-Lucina, un monument digne du grand
         peintre.]

Que n'ai-je été le contemporain de certaines créatures privilégiées pour
lesquelles je me sens de l'attrait dans les siècles divers! Mais il
m'eût fallu ressusciter trop souvent. Le Poussin et Claude le Lorrain
ont passé au Capitole; des rois y sont venus et ne les valaient pas. De
Brosses[50] y rencontra le prétendant d'Angleterre; j'y trouvai en 1803
le roi de Sardaigne abdiqué, et aujourd'hui, en 1828, j'y vois le frère
de Napoléon, roi de Westphalie. Rome déchue offre un asile aux
puissances tombées; ses ruines sont un lieu de franchise pour la gloire
persécutée et les talents malheureux.

         [Note 50: Le président Charles _de Brosses_ (1709-1777). Il
         visita l'Italie en 1739 et rencontra à Rome le prétendant
         d'Angleterre, Jacques-Édouard, dit le _Chevalier de
         Saint-Georges_, fils de Jacques II et père de
         _Charles-Édouard_, que rendra bientôt si célèbre son
         expédition de 1745 en Écosse. Les _Lettres historiques et
         critiques écrites d'Italie_, par le président de Brosses, ont
         paru pour la première fois en l'an VIII, 3 vol. in-8{o}.
         Sainte-Beuve les apprécie en ces termes, dans ses _Causeries
         du Lundi_ (tome VII, page 81): «Ses lettres sur l'Italie ont
         sur celles de Paul-Louis Courier et sur les livres du
         spirituel _Stendhal_ (Beyle) un avantage durable. Venu avant
         eux, il est plus naturel qu'eux. Ce sentiment du beau et de
         l'antique, ou des merveilles pittoresques modernes, qui fait
         l'honneur de leur jugement, de Brosses ne se donne aucune
         peine pour l'avoir et pour l'exprimer: il l'a du premier bond
         et le rend par une promptitude heureuse. Dans cette course
         rapide et ce séjour de dix mois à travers l'Italie, il y a
         certes des côtés qu'il n'a fait qu'entrevoir en courant, et
         où d'autres talents trouveront matière à conquête; la
         campagne romaine, par exemple, les collines d'alentour,
         Tibur, la Villa Adriana, sont des lieux dont Chateaubriand un
         jour évoquera le génie attristé et nous peindra les
         mélancoliques splendeurs: de Brosses reste le premier
         critique pénétrant, fin, gai et de grand coup d'oeil, qui a
         bien vu dans ses contradictions et ses merveilles ce monde
         d'Italie.»]

       *       *       *       *       *

Si j'avais peint la société de Rome il y a un quart de siècle, de même
que j'ai peint la campagne romaine, je serais obligé de retoucher mon
portrait; il ne serait plus ressemblant. Chaque génération est de
trente-trois années, la vie du Christ (le Christ est le type de tout);
chaque génération, dans notre monde occidental, varie sa forme. L'homme
est placé dans un tableau dont le cadre ne change point, mais dont les
personnages sont mobiles. Rabelais était dans cette ville en 1536 avec
le cardinal du Bellay; il faisait l'office de maître d'hôtel de Son
Éminence; _il tranchait et présentait_.

Rabelais, changé en frère _Jean des Entomeures_, n'est pas de l'avis de
Montaigne, qui n'a presque point ouï de cloches à Rome et _beaucoup
moins que dans un village de France_; Rabelais, au contraire, en entend
beaucoup dans l'_isle Sonnante_ (Rome), _doutant que ce fust Dodone avec
ses chaudrons_[51].

         [Note 51: «Et entendismes un bruit de loing venant, fréquent
         et tumultueux, et nous semblait à l'ouïr que fussent cloches
         grosses, petites et médiocres, ensemble sonnantes comme l'on
         fait à Paris, à Tours, Gergeau, Nantes et ailleurs, ès jours
         de grandes festes. Plus approchions, plus entendions cette
         sonnerie renforcée.» PANTAGRUEL, livre V, chapitre I:
         _Comment Pantagruel arriva en l'isle sonnante, et du bruit
         qu'entendismes._]

Quarante-quatre ans après Rabelais, Montaigne trouva les bords du Tibre
plantés, et il remarque que le 16 mars il y avait des roses et des
artichauts à Rome. Les églises étaient nues, sans statues de saints,
sans tableaux, moins ornées et moins belles que les églises de France.
Montaigne était accoutumé à la _vastité sombre de nos cathédrales
gothiques_; il parle plusieurs fois de Saint-Pierre sans le décrire,
insensible ou indifférent qu'il paraît être aux arts. En présence de
tant de chefs-d'oeuvre, aucun nom ne s'offre au souvenir de Montaigne;
sa mémoire ne lui parle ni de Raphaël, ni de Michel-Ange, mort il n'y
avait pas encore seize ans.

Au reste, les idées sur les arts, sur l'influence philosophique des
génies qui les ont agrandis ou protégés, n'étaient point encore nées. Le
temps fait pour les hommes ce que l'espace fait pour les monuments; on
ne juge bien des uns et des autres qu'à distance et au point de la
perspective; trop près on ne les voit pas, trop loin on ne les voit
plus.

L'auteur des _Essais_ ne cherchait dans Rome que la Rome antique: «Les
bastimens de cette Rome bastarde, dit-il, qu'on voit à cette heure,
attachant à ces masures, quoiqu'ils aient de quoi ravir en admiration
nos siècles présens, me font ressouvenir des nids que les moineaux et
les corneilles vont suspendant en France aux voûtes et parois des
églises que les huguenots viennent d'y démolir.»

Quelle idée Montaigne se faisait-il donc de l'ancienne Rome, s'il
regardait Saint-Pierre comme un nid de moineaux, suspendu aux parois du
Colisée?

Le nouveau citoyen romain par bulle authentique de l'an 1581 depuis
J.-C.[52], avait remarqué que les Romaines ne portaient point de _loup_
ou de masque comme les Françaises; elles paraissaient en public
couvertes de perles et de pierreries, mais leur _ceinture était trop
lâche_ et elles ressemblaient à des _femmes enceintes_. Les hommes
étaient habillés de noir, «et bien qu'ils fussent ducs, comtes et
marquis, ils _avaient l'apparence un peu vile_.»

         [Note 52: Montaigne avait tenu à se faire citoyen romain. Il
         employa, dit-il, ses cinq sens de nature pour obtenir ce
         titre «ne fût-ce que pour l'ancien honneur et religieuse
         mémoire de son autorité.» Il fut admis au droit de cité, «par
         les suffrages et le jugement souverain du peuple et du Sénat,
         l'an de la fondation de Rome 2331.» L'auteur des _Essais_ ne
         se faisait pas illusion sur l'importance de cette dignité
         tant désirée: «C'est un titre vain,» disait-il; puis il
         ajoutait avec sa naïve franchise: «Tant y a que j'ai reçu
         beaucoup de plaisir de l'avoir obtenu.»]

N'est-il pas singulier que saint Jérôme remarque la démarche des
Romaines qui les fait ressembler à des femmes enceintes: _solutis
genibus fractus incessus_, «à pas brisés, les genoux fléchissants?»

Presque tous les jours, lorsque je sors par la porte Angélique, je vois
une chétive maison assez près du Tibre, avec une enseigne française
enfumée représentant un ours; c'est là que Michel, seigneur de
Montaigne, débarqua en arrivant à Rome, non loin de l'hôpital qui servit
d'asile à ce pauvre fou, homme _formé à l'antique et pure poésie_, que
Montaigne avait visité dans sa _loge_ à Ferrare, qui lui avait causé
encore _plus de dépit que de compassion_.

Ce fut un événement mémorable, lorsque le XVIIe siècle députa son plus
grand poète protestant et son plus sérieux génie pour visiter, en 1638,
la grande Rome catholique. Adossée à la croix, tenant dans ses mains les
deux Testaments, ayant derrière elle les générations coupables sorties
d'Éden, et devant elle les générations rachetées descendues du jardin
des Olives, elle disait à l'hérétique né d'hier: «Que veux-tu à ta
vieille mère?»

Léonora, la Romaine, enchanta Milton[53]. A-t-on jamais remarqué que
Léonora se retrouve dans les _Mémoires_ de madame de Motteville, aux
concerts du cardinal Mazarin?

         [Note 53: Milton n'a consigné nulle part les impressions
         qu'il avait reçues dans son voyage d'Italie, et il ne nous a
         guère laissé de son séjour à Rome d'autre trace que des vers
         galants, écrits en latin, il est vrai, et adressés à une
         cantatrice nommée Léonora: _Ad Leonoram Romæ canentem._]

L'ordre des dates amène l'abbé Arnauld[54] à Rome après Milton. Cet
abbé, qui avait porté les armes, raconte une anecdote curieuse par le
nom d'un des personnages, en même temps qu'elle fait revoir les moeurs
des courtisanes. Le _héros de la fable_, le duc de Guise, petit-fils du
Balafré, allant en quête de son aventure de Naples, passa par Rome en
1647: il y connut la Nina Barcarola. Maison-Blanche, secrétaire de M.
Deshayes, ambassadeur à Constantinople, s'avisa de vouloir être le rival
du duc de Guise. Mal lui en prit; on substitua (c'était la nuit dans une
chambre sans lumière) une hideuse vieille à Nina. «Si les ris furent
grands d'un côté, la confusion le fut de l'autre autant qu'on se le peut
imaginer, dit Arnauld. L'Adonis, s'étant démêlé avec peine des
embrassements de sa déesse, s'enfuit tout nu de cette maison comme s'il
eût le diable à ses trousses.»

         [Note 54: L'abbé Antoine _Arnauld_, fils aîné d'Arnauld
         d'Andilly, né en 1616, mort en 1698. Il a laissé d'agréables
         _Mémoires_. Il était le petit-fils d'_Antoine_ Arnauld,
         l'avocat, et le neveu d'_Antoine_ Arnauld, dit le grand
         Arnauld.]

Le cardinal de Retz n'apprend rien sur les moeurs romaines. J'aime mieux
le _petit_ Coulanges et ses deux voyages en 1656 et 1689: il célèbre ces
_vignes_ et ces jardins dont les noms seuls ont un charme.

Dans la promenade à la _Porta Pia_, je retrouve presque toutes les
personnes nommées par Coulanges: les personnes? non! leurs petits-fils
et petites-filles.

Madame de Sévigné reçoit les vers de Coulanges; elle lui répond du
château des Rochers dans ma pauvre Bretagne, à dix lieues de Combourg:
«Quelle triste date auprès de la vôtre, mon aimable cousin! Elle
convient à une solitaire comme moi, et celle de Rome à celui dont
l'étoile est errante. Que la fortune vous a traité doucement, comme vous
dites, quoiqu'elle vous ait fait querelle!!![55]»

         [Note 55: Mme de Sévigné écrivait encore à M. de Coulanges:
         «Je fis réflexion à cette vie de Rome, si bien mêlée de
         profane et de santissimo.... Je songeai à cette boule où vous
         étiez grimpé avec vos jambes de vingt ans (la boule qui
         surmonte la coupole de Saint-Pierre) ... et combien je me
         promènerais de jours et d'années dans le plain-pied de nos
         allées, sans me trouver jamais dans cette boule.» Un peu plus
         loin, elle dit: «Ah! que j'aimerais à faire un voyage à
         Rome!» Puis elle ajoute: «Mais ce serait avec le visage et
         l'air que j'avais il y a bien des années, et non avec celui
         que j'ai maintenant. Il ne faut point remuer ses os, surtout
         les femmes, à moins d'être ambassadrice.»]

Entre le premier voyage de Coulanges à Rome, en 1656, et son second
voyage, en 1689, il s'était écoulé trente-trois ans: je n'en compte que
vingt-cinq de perdus depuis mon premier voyage à Rome, en 1803, et mon
second voyage en 1828. Si j'avais connu madame de Sévigné, je l'aurais
guérie du chagrin de vieillir.

Spon[56], Misson[57], Dumont[58], Addison, suivent successivement
Coulanges. Spon avec Wheler, son compagnon, m'ont guidé sur les débris
d'Athènes.

         [Note 56: Jacob _Spon_ (1647-1685). Son _Voyage d'Italie, de
         Dalmatie, de Grèce et du Levant_ (1678, 3 vol. in-12) a été
         souvent réimprimé.]

         [Note 57: François-Maximilien _Misson_, conseiller au
         parlement de Paris, mort le 22 janvier 1722, à Londres, où il
         s'était réfugié après la révocation de l'édit de Nantes. Son
         _Nouveau voyage d'Italie_ (1691-98, 3 vol. in-12) eut un
         grand succès. L'édition de 1722 est accompagnée de notes
         d'Addison.]

         [Note 58: Jean _Dumont_, né vers 1650, mort à Vienne en 1726,
         suivit d'abord la profession des armes, puis voyagea dans
         presque toutes les contrées de l'Europe et finit par se fixer
         en Autriche, où il devint historiographe de l'empereur. Il
         publia en 1699 ses _Voyages en France, en Italie, en
         Allemagne, à Malte et en Turquie_ (4 vol. in-12).]

Il est curieux de lire dans Dumont comment les chefs-d'oeuvre que nous
admirons étaient disposés à l'époque de son voyage en 1690: on voyait au
Belvédère les fleuves du Nil et du Tibre, l'Antinoüs, la Cléopâtre, le
Laocoon et le torse supposé d'Hercule. Dumont place dans le jardin du
Vatican _les paons de bronze qui étaient sur le tombeau de Scipion
l'Africain_.

Addison voyage en _scholar_[59], sa course se résume en citations
classiques empreintes de souvenirs anglais; en passant à Paris il avait
offert ses poésies à M. Boileau.

         [Note 59: C'est pendant son voyage d'Italie qu'Addison
         composa sa tragédie de _Caton_.]

Le père Labat[60] suit l'auteur de _Caton_: c'est un singulier homme que
ce moine parisien de l'ordre des Frères Prêcheurs. Missionnaire aux
Antilles, flibustier, habile mathématicien, architecte et militaire,
brave artilleur pointant le canon comme un grenadier, critique savant et
ayant remis les Dieppois en possession de leur découverte primitive en
Afrique, il avait l'esprit enclin à la raillerie et le caractère à la
liberté. Je ne sache aucun voyageur qui donne des notions plus exactes
et plus claires sur le gouvernement pontifical. Labat court les rues, va
aux processions, se mêle de tout et se moque à peu près de tout.

         [Note 60: Jean-Baptiste _Labat_ (1663-1738), religieux
         dominicain. Parti en 1693 pour les missions des Antilles, il
         y rendit de grands services, surtout comme ingénieur. C'est
         lui qui fonda la ville de la Basse-Terre à la Guadeloupe. Il
         a laissé de nombreux ouvrages, parmi lesquels un _Voyage en
         Espagne et en Italie_ (Paris, 1730, 8 vol. in-12).]

Le frère prêcheur raconte qu'on lui a donné chez les capucins, à Cadix,
des draps de lit tout neufs depuis dix ans, et qu'il a vu un saint
Joseph habillé à l'espagnole, épée au côté, chapeau sous le bras,
cheveux poudrés et lunettes sur le nez. À Rome, il assiste à une messe:
«Jamais, dit-il, je n'ai tant vu de musiciens mutilés ensemble et une
symphonie si nombreuse. Les connaisseurs disaient qu'il n'y avait rien
de si beau. Je disais la même chose pour faire croire que je m'y
connaissais; mais si je n'avais pas eu l'honneur d'être du cortège de
l'officiant, j'aurais quitté la cérémonie qui dura au moins trois bonnes
heures, qui m'en parurent bien six.»

Plus je descends vers le temps où j'écris, plus les usages de Rome
deviennent semblables aux usages d'aujourd'hui.

Du temps de de Brosses, les Romaines portaient de faux cheveux; la
coutume venait de loin; Properce demande à sa _vie_ pourquoi elle se
plaît à orner ses cheveux:

  Quid juvat ornato procedere, vita, capillo?

Les Gauloises, nos mères, fournissaient la chevelure des Séverine, des
Pisca, des Faustine, des Sabine. Velléda dit à Eudore en parlant de ses
cheveux: «C'est mon diadème et je l'ai gardé pour toi.» Une chevelure
n'était pas la plus grande conquête des Romains; mais elle en était une
des plus durables: on retire souvent des tombeaux de femmes cette parure
entière qui a résisté aux ciseaux des filles de la nuit, et l'on cherche
en vain le front élégant qu'elle couronna. Les tresses parfumées, objet
de l'idolâtrie de la plus volage des passions, ont survécu à des
empires; la mort, qui brise toutes les chaînes, n'a pu rompre ce réseau.
Aujourd'hui les Italiennes portent leurs propres cheveux, que les femmes
du peuple nattent avec une grâce coquette.

Le magistrat voyageur de Brosses a, dans ses portraits et dans ses
écrits, un faux air de Voltaire, avec lequel il eut une dispute comique
à propos d'un champ[61]. De Brosses causa plusieurs fois au bord du lit
d'une princesse Borghèse. En 1803, j'ai vu dans le palais Borghèse une
autre princesse qui brillait de tout l'éclat de la gloire de son frère:
Pauline Bonaparte n'est plus! Si elle eût vécu aux jours de Raphaël, il
l'aurait représentée sous la forme d'un de ces amours qui s'appuient sur
le dos des lions à la Farnésine, et la même langueur eût emporté le
peintre et le modèle. Que de fleurs ont déjà passé dans ces steppes où
j'ai fait errer Jérôme, Augustin, Eudore et Cymodocée!

         [Note 61: Voir, sur ce curieux épisode, l'article de
         Sainte-Beuve dans ses _Causeries du Lundi_, tome VII, page
         83, et la Correspondance de Voltaire et du président de
         Brosses, publiée en 1836 par M. Théophile Foisset.]

De Brosses représente les Anglais à la place d'Espagne à peu près comme
nous les voyons aujourd'hui, vivant ensemble, faisant grand bruit,
regardant les pauvres humains du haut en bas, et s'en retournant dans
leur taudis rougeâtre à Londres, sans avoir jeté à peine un coup d'oeil
sur le Colisée. De Brosses obtint l'honneur de faire sa cour à Jacques
III:

«Des deux fils du prétendant, dit-il, l'aîné est âgé d'environ vingt
ans, l'autre de quinze. J'entends dire à ceux qui les connaissent à fond
que l'aîné vaut beaucoup mieux et qu'il est plus chéri dans son
intérieur; qu'il a de la bonté de coeur et un grand courage; qu'il sent
vivement sa situation, et que, s'il n'en sort pas un jour, ce ne sera
pas faute d'intrépidité. On m'a raconté qu'ayant été mené tout jeune au
siège de Gaëte, lors de la conquête du royaume de Naples par les
Espagnols, dans la traversée son chapeau vint à tomber à la mer. On
voulut le ramasser: «Non, dit-il, ce n'est pas la peine; il faudra bien
que j'aille le chercher un jour moi-même.»

De Brosses croit que si le prince de Galles tente quelque chose, il ne
réussira pas, et il en donne les raisons. Revenu à Rome après ses
vaillantes apertises, Charles-Édouard, qui portait le nom de comte
d'Albany, perdit son père; il épousa la princesse de Stolberg-Goedern,
et s'établit en Toscane. Est-il vrai qu'il visita secrètement Londres en
1753 et 1761, comme Hume le raconte, qu'il assista au couronnement de
George III, et qu'il dit à quelqu'un qui l'avait reconnu dans la foule:
«L'homme qui est l'objet de toute cette pompe est celui que j'envie le
moins?»

L'union du prétendant ne fut pas heureuse; la comtesse d'Albany[62] se
sépara de lui et fixa son séjour à Rome: ce fut là qu'un autre voyageur,
Bonstetten[63], la rencontra; le gentilhomme bernois, dans sa
vieillesse, me faisait entendre à Genève qu'il avait des lettres de la
première jeunesse de la comtesse d'Albany.

         [Note 62: Louise-Marie-Caroline, comtesse d'_Albany_, née en
         1753, à Mons, de la famille des Stolberg, épousa en 1772 le
         prétendant Charles-Édouard, qui avait pris le titre de comte
         d'Albany. Ils se séparèrent en 1780, et elle vécut depuis
         avec le poète Alfieri, à qui sa beauté et son esprit avaient
         inspiré la plus vive passion, et qu'elle épousa secrètement
         après la mort du prince, arrivée en 1788. Alfieri étant mort,
         à son tour, en 1803, elle contracta une nouvelle liaison et,
         dit-on, un autre mariage secret, avec le peintre français
         Xavier Fabre. Elle mourut à Florence en 1824.]

         [Note 63: Charles-Victor de _Bonstetten_, né à Berne le 3
         septembre 1745, mort à Genève le 3 février 1832. Il écrivait
         avec une égale facilité en allemand et en français; ses
         principaux livres sont dans cette dernière langue. On a de
         lui _Voyage sur la scène des six derniers livres de
         l'Énéide_, suivi de quelques observations sur le Latium
         moderne (1804); _Recherches sur la nature et les lois de
         l'imagination_ (1807); _Études de l'homme, ou Recherches sur
         les facultés de sentir et de penser_ (1821); _l'Homme du midi
         et l'homme du nord_ (1824). Dans ce dernier ouvrage,
         Bonstetten combat les exagérations de la théorie de
         l'influence morale et politique des climats.]

Alfieri vit à Florence la femme du prétendant et il l'aima pour la vie:
«Douze ans après, dit-il, au moment où j'écris toutes ces pauvretés, à
cet âge déplorable où il n'y a plus d'illusions, je sens que je l'aime
tous les jours davantage, à mesure que le temps détruit le seul charme
qu'elle ne doit pas à elle-même, l'éclat de sa passagère beauté. Mon
coeur s'élève, devient meilleur et s'adoucit par elle, et j'oserais dire
la même chose du sien, que je soutiens et fortifie.»

J'ai connu madame d'Albany à Florence; l'âge avait apparemment produit
chez elle un effet opposé à celui qu'il produit ordinairement: le temps
ennoblit le visage, et, quand il est de race antique, il imprime quelque
chose de sa race sur le front qu'il a marqué: la comtesse d'Albany,
d'une taille épaisse, d'un visage sans expression, avait l'air
commun[64]. Si les femmes des tableaux de Rubens vieillissaient, elles
ressembleraient à madame d'Albany à l'âge où je l'ai rencontrée. Je suis
fâché que ce coeur, _fortifié et soutenu_ par Alfieri, ait eu besoin
d'un autre appui[65]. Je rappellerai ici un passage de ma lettre sur
Rome à M. de Fontanes:

«Savez-vous que je n'ai vu qu'une seule fois le comte Alfieri dans ma
vie, et devineriez-vous comment? Je l'ai vu mettre dans sa bière: on me
dit qu'il n'était presque pas changé; sa physionomie me parut noble et
grave; la mort y ajoutait sans doute une nouvelle sévérité; le cercueil
étant un peu trop court, on inclina la tête du mort sur sa poitrine, ce
qui lui fit faire un mouvement formidable.»

         [Note 64: Lamartine, qui vit la comtesse d'Albany à Florence,
         en 1810, a tracé d'elle ce portrait: «Rien ne rappelait en
         elle, à cette époque déjà un peu avancée de sa vie (la veuve
         de Charles-Édouard et d'Alfieri avait alors 57 ans), ni la
         reine d'un empire, ni la reine d'un coeur. C'était une petite
         femme dont la taille, un peu affaissée sous son poids, avait
         perdu toute légèreté et toute élégance. Les traits de son
         visage, trop arrondis et trop obtus aussi, ne conservaient
         aucunes lignes pures de beauté idéale; mais ses yeux avaient
         une lumière, ses cheveux cendrés une teinte, sa bouche un
         accueil, sa physionomie une intelligence et une grâce
         d'expression qui faisaient souvenir, si elles ne faisaient
         plus admirer. Sa parole suave, ses manières sans apprêt, sa
         familiarité rassurante, élevaient tout de suite ceux qui
         l'approchaient à son niveau. On ne savait si elle descendait
         au vôtre ou si elle vous élevait au sien, tant il y avait de
         naturel en sa personne.» (Lamartine, _Souvenirs et
         Portraits_, tome 1, p. 130).]

         [Note 65: Allusion au peintre Xavier Fabre, dont il est parlé
         dans une note précédente.--François-Xavier _Fabre_, né à
         Montpellier en 1766. Élève de David, il obtint en 1787 le
         grand prix de peinture, et séjourna longtemps à Rome, puis à
         Florence, où il connut la comtesse d'Albany, qui le fit, en
         mourant, son légataire universel. Revenu à Montpellier, il
         enrichit le musée de cette ville--qui porte aujourd'hui le
         nom de _Musée Fabre_--d'une précieuse collection de livres,
         de tableaux et d'objets d'art.]

Rien n'est triste comme de relire vers la fin de ses jours ce que l'on a
écrit dans sa jeunesse: tout ce qui était au présent se trouve au passé.

J'aperçus un moment, en 1803, à Rome, le cardinal d'York[66], cet Henri
IX, dernier des Stuarts, âgé de soixante-dix-neuf ans. Il avait eu la
faiblesse d'accepter une pension de George III: la veuve de Charles Ier
en avait en vain sollicité une de Cromwell. Ainsi, la race des Stuarts a
mis cent dix-neuf ans à s'éteindre, après avoir perdu le trône qu'elle
n'a jamais retrouvé. Trois prétendants se sont transmis dans l'exil
l'ombre d'une couronne: ils avaient de l'intelligence et du courage; que
leur a-t-il manqué? la main de Dieu.

         [Note 66: Henri-Benoît-Marie-Clément _Stuart_, _duc d'York_,
         second fils de Jacques III et de Marie-Clémentine Sobieski,
         petite-fille du libérateur de Vienne, né à Rome le 6 mars
         1725, cardinal le 3 juillet 1747. En 1799, il prit part au
         conclave de Venise, et contribua à faire accepter comme
         secrétaire Consalvi, dont il avait encouragé les études et
         les débuts. À la mort de son frère Charles-Édouard (1788), se
         regardant comme roi légitime, il prit le titre d'Henri IX. Il
         mourut à Rome le 13 juillet 1807. Le monument qui recouvre à
         Saint-Pierre la tombe du cardinal et de son frère, et qui est
         l'oeuvre de Canova, fut payé par le roi George IV.]

Au surplus, les Stuarts se consolèrent à la vue de Rome; ils n'étaient
qu'un léger accident de plus dans ces vastes décombres, une petite
colonne brisée, élevée au milieu d'une grande voirie de ruines. Leur
race, en disparaissant du monde, eut encore cet autre réconfort: elle
vit tomber la vieille Europe, la fatalité attachée aux Stuarts entraîna
avec eux dans la poussière les autres rois, parmi lesquels se trouvait
Louis XVI, dont l'aïeul avait refusé un asile au descendant de Charles
Ier, et Charles X est mort dans l'exil à l'âge du cardinal d'York, et
son fils et son petit-fils sont errants sur la terre!

Le voyage de Lalande[67] en Italie, en 1765 et 1766, est encore ce qu'il
y a de mieux et de plus exact sur la Rome des arts et sur la Rome
antique. «J'aime à lire les historiens et les poètes, dit-il, mais on ne
saurait les lire avec plus de plaisir qu'en foulant la terre qui les
portait, en se promenant sur les collines qu'ils décrivent, en voyant
couler les fleuves qu'ils ont chantés.» Ce n'est pas trop mal pour un
astronome qui mangeait des araignées.

         [Note 67: Joseph-Jérôme _Le Français_ de _Lalande_
         (1732-1807). Il fut reçu à l'Académie des Sciences, en 1753,
         à l'âge de vingt-et-un ans; nommé en 1762 professeur
         d'astronomie au Collège de France, il remplit cette chaire
         pendant 46 ans avec le plus grand succès. Alors que ses
         nombreux et remarquables travaux avaient rendu son nom
         populaire, il chercha hors de la science les moyens de faire
         parler encore plus de lui. Il se singularisa, soit par des
         goûts bizarres (il mangeait, dit-on, des araignées, des
         chenilles), soit par des opinions impies, et se fit gloire
         d'être athée. Il avait publié, en 1769, le _Voyage d'un
         Français en Italie_, 8 vol. in-12.]

Duclos[68], à peu près aussi décharné que Lalande, fait cette remarque
fine: «Les pièces de théâtre des différents peuples sont une image assez
vraie de leurs moeurs. L'arlequin, valet et personnage principal des
comédies italiennes, est toujours représenté avec un grand désir de
manger, et qui part d'un besoin habituel. Nos valets de comédie sont
communément ivrognes, ce qui peut supposer crapule, mais non pas
misère.»

         [Note 68: Charles _Pinot_, sieur _Duclos_, membre de
         l'Académie française. Il était compatriote de Chateaubriand,
         et il en a déjà été parlé au tome I des _Mémoires_. (Voyez la
         note 2 de la page 128).--Obligé de s'éloigner de Paris en
         1766, pour avoir blâmé trop vivement la condamnation de La
         Chalotais, son ami, il voyagea: ce qui lui donna lieu
         d'écrire ses _Considérations sur l'Italie_, publiées
         seulement en 1791, dix-neuf ans après sa mort.]

L'admiration déclamatoire de Dupaty[69] n'offre pas de compensation pour
l'aridité de Duclos et de Lalande, elle fait pourtant sentir la présence
de Rome; on s'aperçoit par un reflet que l'éloquence du style descriptif
est née sous le souffle de Rousseau, _spiraculum vitæ_. Dupaty touche à
cette nouvelle école qui bientôt allait substituer le sentimental,
l'obscur et le maniéré, au vrai, à la clarté et au naturel de Voltaire.
Cependant, à travers son jargon affecté, Dupaty observe avec justesse:
il explique la patience du peuple de Rome par la vieillesse de ses
souverains successifs. «Un pape, dit-il, est toujours pour lui un roi
qui se meurt.»

         [Note 69: Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier _Dupaty_
         (1746-1788). Avocat général, puis président à mortier au
         parlement de Bordeaux, il publia plusieurs écrits sur le
         droit criminel qui lui valurent une grande popularité. En
         littérature, il est connu par ses _Lettres sur l'Italie en
         1785_. Elles obtinrent, à la veille de la Révolution, un
         succès de vogue.]

À la villa Borghèse, Dupaty voit approcher la nuit: «Il ne reste qu'un
rayon du jour qui meurt sur le front d'une Vénus.» Les poètes de
maintenant diraient-ils mieux? Il prend congé de Tivoli: «Adieu, vallon!
je suis un étranger; je n'habite point votre belle Italie. Je ne vous
reverrai jamais; mais peut-être mes enfants ou quelques-uns de mes
enfants viendront vous visiter un jour: soyez-leur aussi charmant que
vous l'avez été à leur père.» _Quelques-uns des enfants_ de l'érudit et
du poète ont visité Rome, et ils auraient pu voir le dernier rayon du
jour mourir sur le front de la _Vénus genitrix_ de Dupaty[70].

         [Note 70: Charles _Dupaty_, fils aîné du président
         (1771-1825). Il étudia la sculpture sous Lemot, alla se
         perfectionner en Italie et fut nommé à son retour membre de
         l'Académie des beaux arts (1816). Ses meilleures compositions
         sont: la _Vénus genitrix_, _Biblis mourante_, _Cadmus_, _Ajax
         poursuivi par la colère de Neptune_. Il a fait le modèle de
         la statue équestre de Louis XIII (exécutée par Cortot), que
         l'on voit sur la place Royale, à Paris.--Le second fils du
         président, Emmanuel Dupaty (1775-1851) travailla pour le
         théâtre. Son esprit facile et élégant lui valut de nombreux
         succès dans le vaudeville et l'opéra-comique. Ses plus jolies
         pièces sont: _Picaros et Diégo_, _le Chapitre second_, _la
         Jeune Prude_, _la Leçon de botanique_, _Ninon chez Mme de
         Sévigné_, _l'Intrigue aux fenêtres_, _le Poète et le
         Musicien_, _les Voitures versées_. Sous la Restauration, il
         publia _les Délateurs ou trois années du XIXe siècle_, poème
         satirique en trois chants, et collabora à diverses feuilles
         libérales, la _Minerve_, l'_Abeille_, l'_Opinion_ et le
         _Miroir_. Le 18 février 1836, il fut élu membre de l'Académie
         française, en remplacement de M. Lainé, par 18 voix contre 2
         données à Victor Hugo. Celui-ci se consola de son échec par
         un joli mot: «Je croyais, dit-il, qu'on allait à l'Académie
         par le pont des Arts, je me trompais; on y va, à ce qu'il
         paraît, par le Pont-Neuf.» Emmanuel Dupaty était, après tout,
         un fort galant homme et un homme d'esprit. À peine élu, il
         alla frapper à la porte de l'auteur d'_Hernani_, et, ne le
         trouvant pas, lui laissa sa carte avec ce quatrain:

           Avant vous je monte à l'autel;
           Mon âge seul peut y prétendre.
           Déjà vous êtes immortel,
           Et vous avez le temps d'attendre.]

À peine Dupaty avait quitté l'Italie que Goethe vint le remplacer. Le
président au Parlement de Bordeaux entendit-il jamais parler de Goethe?
Et néanmoins le nom de Goethe vit sur cette terre où celui de Dupaty
s'est évanoui. Ce n'est pas que j'aime le puissant génie de l'Allemagne;
j'ai peu de sympathie pour le poète de la matière: je sens Schiller,
j'entends Goethe. Qu'il y ait de grandes beautés dans l'enthousiasme que
Goethe éprouve à Rome pour Jupiter, d'excellents critiques le jugent
ainsi, mais je préfère le Dieu de la Croix au Dieu de l'Olympe. Je
cherche en vain l'auteur de _Werther_ le long des rives du Tibre; je ne
le retrouve que dans cette phrase: «Ma vie actuelle est comme un rêve de
jeunesse; nous verrons si je suis destiné à le goûter ou à reconnaître
que celui-ci est vain comme tant d'autres l'ont été.»

Quand l'aigle de Napoléon laissa Rome échapper de ses serres, elle
retomba dans le sein de ses paisibles pasteurs: alors Byron parut aux
murs croulants des Césars; il jeta son imagination désolée sur tant de
ruines, comme un manteau de deuil. Rome! tu avais un nom, il t'en donna
un autre; ce nom te restera: il t'appela «_la Niobé des Nations_, privée
de ses enfants et de ses couronnes, sans voix pour dire ses infortunes,
portant dans ses mains une urne vide dont la poussière est depuis
longtemps dispersée[71].»

         [Note 71: _Le Pèlerinage de Childe-Harold_, chant IV, stance
         LXXIX.]

Après ce dernier orage de poésie, Byron ne tarda pas de mourir. J'aurais
pu voir Byron à Genève, et je ne l'ai point vu; j'aurais pu voir Goethe
à Weimar, et je ne l'ai point vu; mais j'ai vu tomber madame de Staël
qui, dédaignant de vivre au delà de sa jeunesse, passa rapidement au
Capitole avec Corinne: noms impérissables, illustres cendres, qui se
sont associés au nom et aux cendres de la ville éternelle[72].

         [Note 72: J'invite à lire dans la _Revue des Deux-Mondes_,
         1er et 15 juillet 1835, deux articles de M. J.-J. Ampère,
         intitulés: _Portraits de Rome à différents âges._ Ces curieux
         documents compléteront un tableau dont on ne voit ici qu'une
         esquisse. (Note de Paris, 1837.) CH.]

       *       *       *       *       *

Ainsi ont marché les changements de moeurs et de personnages, de siècle
en siècle, en Italie; mais la grande transformation a surtout été opérée
par notre double occupation de Rome.

La République _romaine_, établie sous l'influence du Directoire, si
ridicule qu'elle ait été avec ses deux _consuls_ et ses _licteurs_
(méchants _facchini_ pris parmi la populace), n'a pas laissé que
d'innover heureusement dans les lois civiles: c'est des préfectures,
imaginées par cette République _romaine_, que Bonaparte a emprunté
l'institution de ses préfets.

Nous avons porté à Rome le germe d'une administration qui n'existait
pas; Rome, devenue le chef-lieu du département du Tibre, fut
supérieurement réglée. Le système hypothécaire lui vient de nous. La
suppression des couvents, la vente des biens ecclésiastiques sanctionnée
par Pie VI, ont affaibli la foi dans la permanence de la consécration
des choses religieuses. Ce fameux _index_, qui fait encore un peu de
bruit de ce côté-ci des Alpes, n'en fait aucun à Rome: pour quelques
bajocchi on obtient la permission de lire, en sûreté de conscience,
l'ouvrage défendu. L'_index_ est au nombre de ces usages qui restent
comme des témoins des anciens temps au milieu des temps nouveaux. Dans
les républiques de Rome et d'Athènes, les titres de _roi_, les noms des
grandes familles tenant à la monarchie, n'étaient-ils pas
respectueusement conservés? Il n'y a que les Français qui se fâchent
sottement contre leurs tombeaux et leurs annales, qui abattent les
croix, dévastent les églises, en rancune du clergé de l'an de grâce 1000
ou 1100. Rien de plus puéril ou de plus bête que ces outrages de
réminiscence; rien qui porterait davantage à croire que nous ne sommes
capables de quoi que ce soit de sérieux, que les vrais principes de la
liberté nous demeureront à jamais inconnus. Loin de mépriser le passé,
nous devrions, comme le font tous les peuples, le traiter en vieillard
vénérable qui raconte à nos foyers ce qu'il a vu: quel mal nous peut-il
faire? Il nous instruit et nous amuse par ses récits, ses idées, son
langage, ses manières, ses habits d'autrefois; mais il est sans force,
et ses mains sont débiles et tremblantes. Aurions-nous peur de ce
contemporain de nos pères, qui serait déjà avec eux dans la tombe s'il
pouvait mourir, et qui n'a d'autorité que celle de leur poussière?

Les Français, en traversant Rome, y ont laissé leurs principes: c'est ce
qui arrive toujours quand la conquête est accomplie par un peuple plus
avancé en civilisation que le peuple qui subit cette conquête, témoin
les Grecs en Asie sous Alexandre, témoin les Français en Europe sous
Napoléon. Bonaparte, en enlevant les fils à leurs mères, en forçant la
noblesse italienne à quitter ses palais et à porter les armes, hâtait la
transformation de l'esprit national.

Quant à la physionomie de la société romaine, les jours de concert et
de bal on pourrait se croire à Paris. L'Altieri, la Palestrina, la
Zagarola, la Del Drago[73], la Lante[74], la Lozzano, etc., ne seraient
pas étrangères dans les salons du faubourg Saint-Germain: pourtant
quelques-unes de ces femmes ont un certain air effrayé qui, je crois,
est du climat. La charmante Falconieri, par exemple, se tient toujours
auprès d'une porte, prête à s'enfuir sur le mont Marius, si on la
regarde: la villa Millini[75] est à elle; un roman placé dans ce casin
abandonné, sous des cyprès, à la vue de la mer, aurait son prix.

         [Note 73: La princesse Del Drago.]

         [Note 74: La duchesse Lante.]

         [Note 75: Et non _Mellini_, comme on l'a imprimé dans les
         éditions précédentes. C'est dans la Villa Millini, hors des
         murs de Rome, que le général Alexandre Berthier (le futur
         prince de Wagram et de Neuchâtel) reçut, le 11 février 1798
         (23 pluviôse an VI), les avocats, les banquiers et les
         artistes qui devaient constituer la nouvelle République
         romaine.]

Mais, quels que soient les changements de moeurs et de personnages de
siècle en siècle en Italie, on y remarque une habitude de grandeur, dont
nous autres, mesquins barbares, n'approchons pas. Il reste encore à Rome
du sang romain et des traditions des maîtres du monde. Lorsqu'on voit
des étrangers entassés dans de petites maisons nouvelles à la porte du
Peuple, ou gîtés dans des palais qu'ils ont divisés en cases et percés
de cheminées, on croirait voir des rats gratter au pied des monuments
d'Apollodore et de Michel-Ange, et faisant, à force de ronger, des trous
dans les pyramides.

Aujourd'hui les nobles romains, ruinés par la révolution, se renferment
dans leurs palais, vivent avec parcimonie et sont devenus leurs propres
gens d'affaires. Quand on a le bonheur (ce qui est fort rare) d'être
admis chez eux le soir, on traverse de vastes salles sans meubles, à
peine éclairées, le long desquelles des statues antiques blanchissent
dans l'épaisseur de l'ombre, comme des fantômes ou des morts exhumés. Au
bout de ces salles, le laquais déguenillé qui vous mène vous introduit
dans une espèce de gynécée: autour d'une table sont assises trois ou
quatre vieilles ou jeunes femmes mal tenues, qui travaillent à la lueur
d'une lampe à de petits ouvrages, en échangeant quelques paroles avec un
père, un frère, un mari à demi couchés obscurément en retraite, sur des
fauteuils déchirés. Il y a pourtant je ne sais quoi de beau, de
souverain, qui tient de la haute race, dans cette assemblée retranchée
derrière des chefs-d'oeuvre et que vous avez prise d'abord pour un
sabbat. L'espèce des sigisbées est finie, quoiqu'il y ait encore des
abbés porte-châles et porte-chaufferettes; par-ci, par-là, un cardinal
s'établit encore à demeure chez une femme comme un canapé.

Le népotisme et le scandale des pontifes ne sont plus possibles, comme
les rois ne peuvent plus avoir de maîtresses en titre et en honneurs. À
présent que la politique et les aventures tragiques d'amour ont cessé de
remplir la vie des grandes dames romaines, à quoi passent-elles leur
temps dans l'intérieur de leur ménage? Il serait curieux de pénétrer au
fond de ces moeurs nouvelles: si je reste à Rome, je m'en occuperai.

       *       *       *       *       *

Je visitai Tivoli le 18 décembre 1803; à cette époque je disais dans
une narration qui fut imprimée alors: «Ce lieu est propre à la réflexion
et à la rêverie; je remonte dans ma vie passée; je sens le poids du
présent; je cherche à pénétrer mon avenir: où serai-je, que ferai-je et
que serai-je _dans vingt ans d'ici_?»

Vingt ans! cela me semblait un siècle; je croyais bien habiter ma tombe
avant que ce siècle se fût écoulé. Et ce n'est pas moi qui ai passé,
c'est le maître du monde et son empire qui ont fui!

Presque tous les voyageurs anciens et modernes n'ont vu dans la campagne
romaine que ce qu'ils appellent _son horreur et sa nudité_. Montaigne
lui-même, à qui certes l'imagination ne manquait pas, dit: «Nous avions
loin sur notre main gauche l'Apennin, le prospect du pays malplaisant,
bossé, plein de profondes fendasses ... le territoire nud, sans arbres,
une bonne partie stérile.»

Le protestant Milton porte sur la campagne de Rome un regard aussi sec
et aussi aride que sa foi. Lalande et le président de Brosses sont aussi
aveugles que Milton.

On ne retrouve guère que dans le _Voyage sur la scène des six derniers
livres de l'Énéide_, de M. de Bonstetten, publié à Genève en 1804, un an
après ma lettre à M. de Fontanes (imprimée dans le _Mercure_ vers la fin
de l'année 1803), quelques sentiments vrais de cette admirable solitude,
encore sont-ils mêlés d'objurgations: «Quel plaisir de lire Virgile sous
le ciel d'Énée, et pour ainsi dire en présence des dieux d'Homère! dit
M. de Bonstetten; quelle solitude profonde dans ces déserts, où l'on ne
voit que la mer, des bois ruinés, des champs, de grandes prairies, et
pas un habitant! Je ne voyais dans une vaste étendue de pays qu'une
seule maison, et cette maison était près de moi, sur le sommet de la
colline. J'y vais, elle était sans porte; je monte un escalier, j'entre
dans une espèce de chambre, un oiseau de proie y avait son nid....

«Je fus quelque temps à une fenêtre de cette maison abandonnée. Je
voyais à mes pieds cette côte, au temps de Pline si riche et si
magnifique, maintenant sans cultivateurs.»

Depuis ma description de la campagne romaine, on a passé du dénigrement
à l'enthousiasme. Les voyageurs anglais et français qui m'ont suivi ont
marqué tous leurs pas de la Storta à Rome par des extases. M. de
Tournon[76], dans ses _Études statistiques_, entre dans la voie
d'admiration que j'ai eu le bonheur d'ouvrir: «La campagne romaine,
dit-il, développe à chaque pas plus distinctement la sérieuse beauté de
ses immenses lignes, de ses plans nombreux, et son bel encadrement de
montagnes. Sa monotone grandeur frappe et élève la pensée.»

         [Note 76: Philippe-Camille, comte de Tournon (1778-1833),
         préfet de Rome sous l'Empire, de 1809 à 1814. La Restauration
         fit du préfet de Rome un préfet de Bordeaux, puis de Lyon. En
         1824, M. de Tournon fut nommé pair de France. Il a publié, en
         1831, d'intéressantes _Études statistiques sur Rome et les
         États romains_.]

Je n'ai point à mentionner M. Simond[77], dont le voyage semble une
gageure, et qui s'est amusé à regarder Rome à l'envers. Je me trouvais à
Genève lorsqu'il mourut presque subitement. Fermier, il venait de couper
ses foins et de recueillir joyeusement ses premiers grains, et il est
allé rejoindre son herbe fauchée et ses moissons abattues.

         [Note 77: Sur le _Voyage en Italie_ de M. Simond, voy. J.-J.
         Ampère, _la Grèce_, _Rome et Dante_, p. 199. Cet excellent M.
         Simond trouve les chefs-d'oeuvre de Raphaël et de Michel-Ange
         souverainement ridicules, et il ne s'en cache point. Il dit
         de la fresque de Raphaël représentant l'_Incendie du Borgo_:
         «Le dessin n'en est pas correct, l'expression est médiocre,
         le coloris froid et sans harmonie.» Il dit du _Jugement
         dernier_ de Michel-Ange: «Dos et visages, bras et jambes, se
         confondent; c'est un véritable _pouding de ressuscités_.»]

Nous avons quelques lettres des grands paysagistes; Poussin et Claude
Lorrain ne disent pas un mot de la campagne romaine. Mais si leur plume
se tait, leur pinceau parle; l'_agro romano_ était une source
mystérieuse de beautés, dans laquelle ils puisaient, en la cachant par
une sorte d'avarice de génie, et comme par la crainte que le vulgaire ne
la profanât. Chose singulière, ce sont des yeux français qui ont le
mieux vu la lumière de l'Italie.

J'ai revu ma lettre à M. de Fontanes sur Rome, écrite il y a vingt-cinq
ans, et j'avoue que je l'ai trouvée d'une telle exactitude qu'il me
serait impossible d'y retrancher ou d'y ajouter un mot. Une compagnie
étrangère est venue cet hiver (1829) proposer le défrichement de la
campagne romaine: ah! messieurs, grâce de vos cottages et de vos jardins
anglais sur le Janicule! si jamais ils devaient enlaidir les friches où
le soc de Cincinnatus s'est brisé, sur lesquelles toutes les herbes
penchent au souffle des siècles, je fuirais Rome pour n'y remettre les
pieds de ma vie. Allez traîner ailleurs vos charrues perfectionnées; ici
la terre ne pousse et ne doit pousser que des tombeaux. Les cardinaux
ont fermé l'oreille aux calculs des bandes noires accourues pour démolir
les débris de Tusculum, qu'elles prenaient pour des châteaux
d'aristocrates: elles auraient fait de la chaux avec le marbre des
sarcophages de Paul-Émile, comme elles ont fait des gargouilles avec le
plomb des cercueils de nos pères. Le sacré Collège tient au passé; de
plus il a été prouvé, à la grande confusion des économistes, que la
campagne romaine donnait au propriétaire 5 pour 100 en pâturages et
qu'elle ne rapporterait que un et demi en blé. Ce n'est point par
paresse, mais par un intérêt positif, que le cultivateur des plaines
accorde la préférence à la _pastorizia_ sur le _maggesi_. Le revenu d'un
hectare dans le territoire romain est presque égal au revenu de la même
mesure dans un des meilleurs départements de la France: pour se
convaincre de cela, il suffit de lire l'ouvrage de monsignor
Nicolaï[78].

         [Note 78: L'ouvrage de Mgr Nicolas-Marie _Nicolaï_ faisait
         alors autorité à Rome en matière économique. Il avait paru en
         1803 sous ce titre: _Memorie_, _leggi ed osservazioni sulle
         campagne e sull' annona di Roma_; trois volumes in-4{o},
         ainsi divisés: I. _Del catasto daziale sotto Pio VI_; II.
         _Del catasto daziale sotto Pio VII, e delle leggi annonarie_;
         III. _Osservazioni storiche economiche_.]

       *       *       *       *       *

Je vous ai dit que j'avais éprouvé d'abord de l'ennui au début de mon
second voyage à Rome et que je finis par reprendre aux ruines et au
soleil: j'étais encore sous l'influence de ma première impression
lorsque, le 3 novembre 1828, je répondis à M. Villemain:

«Votre lettre, monsieur, est venue bien à propos dans ma solitude de
Rome: elle a suspendu en moi le mal du pays que j'ai fort. Ce mal n'est
autre chose que mes années qui m'ôtent les yeux pour voir comme je
voyais autrefois: mon débris n'est pas assez grand pour se consoler avec
celui de Rome. Quand je me promène seul à présent au milieu de tous ces
décombres des siècles, ils ne me servent plus que d'échelle pour mesurer
le temps: je remonte dans le passé, je vois ce que j'ai perdu et le bout
de ce court avenir que j'ai devant moi; je compte toutes les joies qui
pourraient me rester, je n'en trouve aucune; je m'efforce d'admirer ce
que j'admirais, et je n'admire plus. Je rentre chez moi pour subir mes
honneurs accablé du _sirocco_ ou percé par la _tramontane_. Voilà toute
ma vie, à un tombeau près que je n'ai pas encore eu le courage de
visiter. On s'occupe beaucoup de monuments croulants; on les appuie; on
les dégage de leurs plantes et de leurs fleurs; les femmes que j'avais
laissées jeunes sont devenues vieilles, et les ruines se sont rajeunies:
que voulez-vous qu'on fasse ici?

«Aussi je vous assure, monsieur, que je n'aspire qu'à rentrer dans ma
rue d'Enfer pour ne plus en sortir. J'ai rempli envers mon pays et mes
amis tous mes engagements. Quand vous serez dans le conseil d'État avec
M. Bertin de Vaux, je n'aurai plus rien à demander, car vos talents vous
auront bientôt porté plus haut. Ma retraite a contribué un peu,
j'espère, à la cessation d'une opposition redoutable; les libertés
publiques sont acquises à jamais à la France. Mon sacrifice doit
maintenant finir avec mon rôle. Je ne demande rien que de retourner à
mon _Infirmerie_. Je n'ai qu'à me louer de ce pays: j'y ai été reçu à
merveille; j'ai trouvé un gouvernement plein de tolérance et fort
instruit des affaires hors de l'Italie, mais enfin rien ne me plaît plus
que l'idée de disparaître entièrement de la scène du monde: il est bon
de se faire précéder dans la tombe du silence que l'on y trouvera.

«Je vous remercie d'avoir bien voulu me parler de vos travaux. Vous
ferez un ouvrage digne de vous et qui augmentera votre renommée[79]. Si
vous aviez quelques recherches à faire ici, soyez assez bon pour me les
indiquer: une fouille au Vatican pourrait vous fournir des trésors.
Hélas! je n'ai que trop vu ce pauvre M. Thierry! je vous assure que je
suis poursuivi par son souvenir: si jeune, si plein de l'amour de son
travail, et s'en aller! et, comme il arrive toujours au vrai mérite, son
esprit s'améliorait et la raison prenait chez lui la place du système:
j'espère encore un miracle. J'ai écrit pour lui; on ne m'a pas même
répondu. J'ai été plus heureux pour vous, et une lettre de M. de
Martignac me fait enfin espérer que justice, bien que tardive et
incomplète, vous sera faite. Je ne vis plus, monsieur, que pour mes
amis; vous me permettrez de vous mettre au nombre de ceux qui me
restent. Je demeure, monsieur, avec autant de sincérité que
d'admiration, votre plus dévoué serviteur[80].»

                                   «CHATEAUBRIAND.»

         [Note 79: Villemain préparait alors son _Histoire de Grégoire
         VII_, célèbre avant de paraître, tombée dans l'oubli,
         aussitôt qu'elle eût paru,--ce qui n'eut lieu du reste qu'en
         1873, trois ans après la mort de l'auteur.]

         [Note 80: Grâce à Dieu, M. Thierry est revenu à la vie et il
         a repris avec des forces nouvelles ses beaux et importants
         travaux; il travaille dans la nuit, mais comme la chrysalide:

           La nymphe s'enferme avec joie
           Dans ce tombeau d'or et de soie
           Qui la dérobe à tous les yeux, etc.

                                      CH.]


À MADAME RÉCAMIER.

                                        «Rome, samedi 8 novembre 1828.

«M. de La Ferronnays m'apprend la reddition de Varna[81] que je savais.
Je crois vous avoir dit autrefois que toute la question me semblait dans
la chute de cette place, et que le grand Turc ne songerait à la paix que
quand les Russes auraient fait ce qu'ils n'avaient pas fait dans leurs
guerres précédentes. Nos journaux ont été bien misérablement turcs dans
ces derniers temps. Comment ont-ils pu jamais oublier la noble cause de
la Grèce et tomber en admiration devant des barbares qui répandent sur
la patrie des grands hommes et la plus belle partie de l'Europe
l'esclavage et la peste? Voilà comme nous sommes, nous autres Français:
un peu de mécontentement personnel nous fait oublier nos principes et
les sentiments les plus généreux. Les Turcs battus me feront peut-être
quelque pitié; les Turcs vainqueurs me feraient horreur.

         [Note 81: Au mois de juin 1828, le czar Nicolas, alléguant la
         violation de plusieurs clauses du traité de Bucharest, conclu
         en 1812 entre la Russie et la Porte ottomane, avait rappelé
         son ambassadeur à Constantinople. L'armée russe avait passé
         le Danube et était entrée en Bulgarie. Le 11 octobre 1828,
         elle s'était emparée de Varna.]

«Voilà mon ami M. de La Ferronnays resté au pouvoir. Je me flatte que ma
détermination de le suivre a éloigné les concurrents à son
portefeuille. Mais enfin il faudra que je sorte d'ici; je n'aspire plus
qu'à rentrer dans ma solitude et à quitter la carrière politique. J'ai
soif d'indépendance pour mes dernières années. Les générations nouvelles
sont élevées, elles trouveront établies les libertés publiques pour
lesquelles j'ai tant combattu: qu'elles s'emparent donc, mais qu'elles
ne mésusent pas de mon héritage, et que j'aille mourir en paix auprès de
vous.

«Je suis allé avant-hier me promener à la villa Panfili: la belle
solitude!»


                                        «Rome, ce samedi 15 novembre.

«Il y a eu un premier bal chez Torlonia[82]. J'y ai rencontré tous les
Anglais de la terre; je me croyais encore ambassadeur à Londres. Les
Anglaises ont l'air de figurantes engagées pour danser l'hiver à Paris,
à Milan, à Rome, à Naples, et qui retournent à Londres après leur
engagement expiré au printemps. Les sautillements sur les ruines du
Capitole, les moeurs uniformes que la _grande_ société porte partout,
sont des choses bien étranges: si j'avais encore la ressource de me
sauver dans les déserts de Rome!

         [Note 82: Jean _Torlonia_, duc de _Bracciano_, le célèbre
         banquier romain dont Chateaubriand nous dira tout à l'heure
         la mort, arrivée le 24 février 1829. Il avait commencé par
         être brocanteur et commissionnaire. Mayer Rothschild, le juif
         de Francfort, avait édifié sa fortune sur les sommes déposées
         entre ses mains par l'Électeur de Hesse-Cassel, obligé de
         fuir ses États. À la même époque, Jean Torlonia commençait la
         sienne avec l'argent déposé chez lui par l'agent français
         Hugon de Basseville, massacré par la populace romaine le 13
         janvier 1793,--argent qui fut du reste fidèlement rendu,
         comme le fut aussi celui de l'Électeur de Hesse-Cassel. Après
         avoir été l'homme d'affaires de la France, Torlonia devint
         plus tard le banquier de l'aristocratie romaine et de Mme
         Loetitia, celui de Charles IV d'Espagne et de son favori
         Manuel Godoy. Pie VII lui conféra le titre de duc de
         Bracciano et le fit prince romain.]

«Ce qu'il y a de vraiment déplorable ici, ce qui jure avec la nature des
lieux, c'est cette multitude d'insipides Anglaises et de frivoles dandys
qui, se tenant enchaînés par les bras comme des chauves-souris par les
ailes, promènent leur bizarrerie, leur ennui, leur insolence dans vos
fêtes, et s'établissent chez vous comme à l'auberge. Cette
Grande-Bretagne vagabonde et déhanchée, dans les solennités publiques,
saute sur vos places et boxe avec vous pour vous en chasser: tout le
jour elle avale à la hâte les tableaux et les ruines, et vient avaler,
en vous faisant beaucoup d'honneur, les gâteaux et les glaces de vos
soirées. Je ne sais pas comment un ambassadeur peut souffrir ces hôtes
grossiers et ne les fait pas consigner à sa porte.»

       *       *       *       *       *

J'ai parlé dans _le Congrès de Vérone_ de l'existence de mon _Mémoire_
sur l'Orient[83]. Quand je l'envoyai de Rome en 1828 à M. le comte de La
Ferronnays, alors ministre des affaires étrangères, le monde n'était pas
ce qu'il est: en France, la légitimité existait; en Russie, la Pologne
n'avait pas péri; l'Espagne était encore bourbonienne; l'Angleterre
n'avait pas encore l'honneur de nous protéger. Beaucoup de choses ont
donc vieilli dans ce _Mémoire_: aujourd'hui, ma politique extérieure,
sous plusieurs rapports, ne serait plus la même; douze années ont
changé les relations diplomatiques, mais le fond des vérités est
demeuré. J'ai inséré ce _Mémoire_ en entier, pour venger une fois de
plus la Restauration des reproches absurdes qu'on s'obstine à lui
adresser, malgré l'évidence des faits. La Restauration, aussitôt qu'elle
choisit ses ministres parmi ses amis, ne cessa de s'occuper de
l'indépendance et de l'honneur de la France: elle s'éleva contre les
traités de Vienne, elle réclama des frontières protectrices, non pour la
gloriole de s'étendre jusqu'au bord du Rhin, mais pour chercher sa
sûreté; elle a ri lorsqu'on lui parlait de l'équilibre de l'Europe,
équilibre si injustement rompu envers elle: c'est pourquoi elle désira
d'abord se couvrir au midi, puisqu'il avait plu de la désarmer au nord.
À Navarin, elle retrouva une marine et la liberté de la Grèce; la
question d'Orient ne la prit point au dépourvu.

         [Note 83: Voir le _Congrès de Vérone_, t. I, p. 374.]

J'ai gardé trois opinions sur l'Orient depuis l'époque où j'écrivis ce
_Mémoire_:

1º Si la Turquie d'Europe doit être dépecée, nous devons avoir un lot
dans ce morcellement par un agrandissement de territoire sur nos
frontières et par la possession de quelque point militaire dans
l'Archipel. Comparer le partage de la Turquie au partage de la Pologne
est une absurdité.

2º Considérer la Turquie, telle qu'elle était au règne de François Ier,
comme une puissance utile à notre politique, c'est retrancher trois
siècles de l'histoire.

3º Prétendre civiliser la Turquie en lui donnant des bateaux à vapeur et
des chemins de fer, en disciplinant ses armées, en lui apprenant à
manoeuvrer ses flottes, ce n'est pas étendre la civilisation en Orient,
c'est introduire la barbarie en Occident: des Ibrahim futurs pourront
ramener l'avenir au temps de Charles-Martel, ou au temps du siège de
Vienne, quand l'Europe fut sauvée par cette héroïque Pologne, sur
laquelle pèse l'ingratitude des rois.

Je dois remarquer que j'ai été le seul, avec Benjamin Constant, à
signaler l'imprévoyance des gouvernements chrétiens: un peuple dont
l'ordre social est fondé sur l'esclavage et la polygamie est un peuple
qu'il faut renvoyer aux steppes des Mongols.

En dernier résultat, la Turquie d'Europe, devenue vassale de la Russie
en vertu du traité d'Unkiar Skélessi, n'existe plus[84]: si la question
doit se décider immédiatement, ce dont je doute, il serait peut-être
mieux qu'un empire indépendant eût son siège à Constantinople et fît un
tout de la Grèce. Cela est-il possible? je l'ignore. Quant à
Méhémet-Ali, fermier et douanier impitoyable, l'Égypte, dans l'intérêt
de la France, est mieux gardée par lui qu'elle ne le serait par les
Anglais.

         [Note 84: Le traité d'Unkiar Skélessi, entre la Russie et la
         Turquie, fut signé le 8 juin 1833. C'était un traité
         d'alliance défensive et offensive conclu pour huit ans. Une
         clause secrète fermait éventuellement les Dardanelles aux
         puissances européennes, tout en laissant ce détroit ouvert,
         ainsi que le Bosphore, à la seule Russie.]

Mais je m'évertue à démontrer l'honneur de la Restauration; eh! qui
s'inquiète de ce qu'elle a fait, surtout qui s'en inquiétera dans
quelques années? Autant vaudrait m'échauffer pour les intérêts de Tyr et
d'Ecbatane: ce monde passé n'est plus et ne sera plus. Après Alexandre,
commença le pouvoir romain; après César, le christianisme changea le
monde; après Charlemagne, la nuit féodale engendra une nouvelle
société; après Napoléon, néant: on ne voit venir ni empire, ni religion,
ni barbares. La civilisation est montée à son plus haut point, mais
civilisation matérielle, inféconde, qui ne peut rien produire, car on ne
saurait donner la vie que par la morale; on n'arrive à la création des
peuples que par les routes du ciel: les chemins de fer nous conduiront
seulement avec plus de rapidité à l'abîme.

Voilà les prolégomènes qui me semblaient nécessaires à l'intelligence du
_Mémoire_ qui suit, et qui se trouve également aux affaires étrangères.


LETTRE À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS

                                        «Rome, ce 30 novembre 1828.

«Dans votre lettre particulière du 10 de novembre, mon noble ami, vous
me disiez:

«_Je vous adresse un court résumé de notre situation politique, et vous
serez assez aimable pour me faire connaître en retour vos idées,
toujours si bonnes à connaître en pareille matière._»

Votre amitié, noble comte, me juge avec trop d'indulgence; je ne crois
pas du tout vous éclairer en vous envoyant le mémoire ci-joint: je ne
fais que vous obéir.»


MÉMOIRE

PREMIÈRE PARTIE.

«À la distance où je suis du théâtre des événements et dans l'ignorance
presque totale où je me trouve de l'état des négociations, je ne puis
guère raisonner convenablement. Néanmoins, comme j'ai depuis longtemps
un système arrêté sur la politique extérieure de la France, comme j'ai
pour ainsi dire été le premier à réclamer l'émancipation de la Grèce, je
soumets volontiers, noble comte, mes idées à vos lumières.

«Il n'était point encore question du traité du 6 juillet[85] lorsque je
publiai ma _Note sur la Grèce_. Cette _Note_ renfermait le germe du
traité: je proposais aux cinq grandes puissances de l'Europe d'adresser
une dépêche collective au divan pour lui demander impérativement la
cessation de toute hostilité entre la Porte et les Hellènes. Dans le cas
d'un refus, les cinq puissances auraient déclaré qu'elles
reconnaissaient l'indépendance du gouvernement grec, et qu'elles
recevraient les agents diplomatiques de ce gouvernement.

         [Note 85: Traité du 6 juillet 1827 entre l'Angleterre, la
         France et la Russie. Les trois puissances contractantes
         signifiaient à la Porte que si, dans le délai d'un mois, la
         médiation proposée par les cabinets de Londres, de Paris et
         de Saint-Pétersbourg n'était pas acceptée, ceux-ci
         ouvriraient des négociations commerciales avec les Grecs,
         s'opposeraient par tous les moyens, et, s'il le fallait, par
         la force, à de nouvelles collisions entre les parties
         belligérantes, et autoriseraient leurs représentants à la
         conférence de Londres à assurer la pacification de l'Orient
         par toutes les mesures qu'ils jugeraient nécessaires.--La
         _Note sur la Grèce_ avait paru en 1825. Voir, au tome IV, la
         note 2 de la page 322.]

«Cette _Note_ fut lue dans les divers cabinets. La place que j'avais
occupée comme ministre des affaires étrangères donnait quelque
importance à mon opinion: ce qu'il y a de singulier, c'est que le prince
de Metternich se montra moins opposé à l'esprit de ma _Note_ que M.
Canning.

«Le dernier, avec lequel j'avais eu des liaisons assez intimes, était
plus orateur que grand politique, plus homme de talent qu'homme d'État.
Il avait en général une certaine jalousie des succès et surtout de ceux
de la France. Quand l'opposition parlementaire blessait ou exaltait son
amour-propre, il se précipitait dans de fausses démarches, se répandait
en sarcasmes ou en vanteries. C'est ainsi qu'après la guerre d'Espagne
il rejeta la demande d'intervention que j'avais arrachée avec tant de
peine au cabinet de Madrid, pour l'arrangement des affaires d'outre-mer:
la raison secrète en était qu'il n'avait pas fait lui-même cette
demande, et il ne voulait pas voir que même dans son système (si
toutefois il en avait un), l'Angleterre, représentée dans un congrès
général, ne serait nullement liée par les actes de ce congrès et
resterait toujours libre d'agir séparément. C'est encore ainsi que lui,
M. Canning, fit passer des troupes en Portugal, non pour défendre une
charte dont il était le premier à se moquer, mais parce que l'opposition
lui reprochait la présence de nos soldats en Espagne, et qu'il voulait
pouvoir dire au Parlement que l'armée anglaise occupait Lisbonne comme
l'armée française occupait Cadix. Enfin, c'est ainsi qu'il a signé le
traité du 6 juillet contre son opinion particulière, contre l'opinion de
son propre pays, défavorable à la cause des Grecs. S'il accéda à ce
traité, ce fut uniquement parce qu'il eut peur de nous voir prendre avec
la Russie l'initiative de la question et recueillir seuls la gloire
d'une résolution généreuse. Ce ministre, qui, après tout, laissera une
grande renommée, crut aussi gêner les mouvements de la Russie par ce
traité même; cependant il était clair que le texte de l'acte
n'enchaînait point l'empereur Nicolas, ne l'obligeait point à renoncer à
une guerre particulière avec la Turquie.

«Le traité du 6 de juillet est une pièce informe, brochée à la hâte, où
rien n'est prévu et qui fourmille de dispositions contradictoires.

«Dans ma _Note sur la Grèce_, je supposais l'adhésion des cinq grandes
puissances; l'Autriche et la Prusse s'étant tenues à l'écart, leur
neutralité les laisse libres, selon les événements, de se déclarer pour
ou contre l'une des parties belligérantes.

«Il ne s'agit plus de revenir sur le passé, il faut prendre les choses
telles qu'elles sont. Tout ce à quoi les gouvernements sont obligés,
c'est à tirer le meilleur parti des faits lorsqu'ils sont accomplis.
Examinons donc ces faits.

«Nous occupons la Morée, les places de cette péninsule sont tombées
entre nos mains[86]. Voilà pour ce qui nous concerne.

         [Note 86: La victoire de Navarin (20 octobre 1827), malgré
         ses heureuses conséquences, n'avait point suffi pour délivrer
         la Grèce du joug ottoman. Le 17 août 1828, douze régiments
         français, formant quatorze mille hommes et commandés par le
         général Maison, appareillèrent à Toulon. Dix jours après, ils
         débarquaient dans le golfe de Coron en Morée. Plusieurs
         garnisons turques occupaient encore des places et des
         châteaux-forts dans la péninsule. En quelques semaines, les
         Français les en chassèrent, l'épée à la main. La Morée et les
         Cyclades furent placées sous la protection commune des
         puissances, et le général Maison, élevé au maréchalat,
         retourna en France, ne laissant que deux brigades en Grèce,
         pour aider le pays à se réorganiser. Charles X avait tenu la
         parole qu'il avait dite à son ministre de la Marine, le baron
         Hyde de Neuville: «La France, quand il s'agit d'un noble
         dessein, d'un grand service à rendre à un peuple lâchement,
         cruellement opprimé, ne prend conseil que d'elle-même. Que
         l'Angleterre veuille ou ne veuille pas, nous délivrerons la
         Grèce. Allez, continuez avec la même activité les armements.
         Je ne m'arrêterai pas dans une voie d'humanité et d'honneur.
         Oui, je délivrerai la Grèce.» Voir les _Mémoires et
         Souvenirs_ du baron Hyde de Neuville, t. III, p. 399.]

«Varna est pris, Varna devient un avant-poste placé à soixante-dix
heures de marche de Constantinople. Les Dardanelles sont bloquées; les
Russes s'empareront pendant l'hiver de Silistrie et de quelques autres
forteresses; de nombreuses recrues arriveront. Aux premiers jours du
printemps, tout s'ébranlera pour une campagne décisive; en Asie le
général Paskéwitch a envahi trois pachaliks, il commande les sources de
l'Euphrate et menace la route d'Erzeroum. Voilà pour ce qui concerne la
Russie.

«L'empereur Nicolas eût-il mieux fait d'entreprendre une campagne
d'hiver en Europe? Je le pense, s'il en avait la possibilité. En
marchant sur Constantinople, il aurait tranché le noeud gordien, il
aurait mis fin à toutes les intrigues diplomatiques; on se range du côté
des succès; le moyen d'avoir des alliés, c'est de vaincre.

«Quant à la Turquie, il m'est démontré qu'elle nous eût déclaré la
guerre, si les Russes eussent échoué devant Varna. Aura-t-elle le bon
sens aujourd'hui d'entamer des négociations avec l'Angleterre et la
France pour se débarrasser au moins de l'une et de l'autre? L'Autriche
lui conseillerait volontiers ce parti; mais il est bien difficile de
prévoir quelle sera la conduite d'une race d'hommes qui n'ont point les
idées européennes. À la fois rusés comme des esclaves et orgueilleux
comme des tyrans, la colère n'est jamais chez eux tempérée que par la
peur. Le sultan Mahmoud II, sous quelques rapports, paraît un prince
supérieur aux derniers sultans; il a surtout le courage politique; mais
a-t-il le courage personnel? Il se contente de passer des revues dans
les faubourgs de sa capitale, et se fait supplier par les grands de
n'aller pas même jusqu'à Andrinople. La populace de Constantinople
serait mieux contenue par les triomphes que par la présence de son
maître.

«Admettons toutefois que le Divan consente à des pourparlers sur les
bases du traité du 6 juillet. La négociation sera très épineuse; quand
il n'y aurait à régler que les limites de la Grèce, c'est à n'en pas
finir. Où ces limites seront-elles posées sur le continent? Combien
d'îles seront-elles rendues à la liberté? Samos, qui a si vaillamment
défendu son indépendance, sera-t-elle abandonnée? Allons plus loin,
supposons les conférences établies: paralyseront-elles les armées de
l'empereur Nicolas? Tandis que les plénipotentiaires des Turcs et des
trois puissances alliées négocieront dans l'Archipel, chaque pas des
troupes envahissantes dans la Bulgarie changera l'état de la question.
Si les Russes étaient repoussés, les Turcs rompraient les conférences;
si les Russes arrivaient aux portes de Constantinople, il s'agirait bien
de l'indépendance de la Morée! Les Hellènes n'auraient besoin ni de
protecteurs ni de négociateurs.

«Ainsi donc, amener le Divan à s'occuper du traité du 6 de juillet,
c'est reculer la difficulté, et non la résoudre. La coïncidence de
l'émancipation de la Grèce et de la signature de la paix entre les Turcs
et les Russes est, à mon avis, nécessaire pour faire sortir les cabinets
de l'Europe de l'embarras où ils se trouvent.

«Quelles conditions l'empereur Nicolas mettra-t-il à la paix?

«Dans son manifeste, il déclare qu'il renonce à des conquêtes, mais il
parle d'indemnités pour les frais de la guerre: cela est vague et peut
mener loin.

«Le cabinet de Saint-Pétersbourg, prétendant régulariser les traités
d'Akkerman et d'Yassy, demandera-t-il: 1º l'indépendance complète des
deux principautés; 2º la liberté du commerce dans la mer Noire, tant
pour la nation russe que pour les autres nations; 3º le remboursement
des sommes dépensées dans la dernière campagne?

«D'innombrables difficultés se présentent à la conclusion d'une paix sur
ces bases.

«Si la Russie veut donner aux principautés des souverains de son choix,
l'Autriche regardera la Moldavie et la Valachie comme deux provinces
russes, et s'opposera à cette transaction politique.

«La Moldavie et la Valachie passeront-elles sous la domination d'un
prince indépendant de toute grande puissance, ou d'un prince installé
sous le protectorat de plusieurs souverains?

«Dans ce cas, Nicolas préférerait des hospodars nommés par Mahmoud, car
les principautés, ne cessant pas d'être turques, demeureraient
vulnérables aux armes de la Russie.

«La liberté du commerce de la mer Noire, l'ouverture de cette mer à
toutes les flottes de l'Europe et de l'Amérique, ébranleraient la
puissance de la Porte dans ses fondements. Octroyer le passage des
vaisseaux de guerre sous Constantinople, c'est, par rapport à la
géographie de l'empire ottoman, comme si l'on reconnaissait le droit à
des armées étrangères de traverser en tout temps la France le long des
murs de Paris.

«Enfin, où la Turquie prendrait-elle de l'argent pour payer les frais de
la campagne? Le prétendu trésor des sultans est une vieille fable. Les
provinces conquises au delà du Caucase pourraient être, il est vrai,
cédées comme hypothèque de la somme demandée: des deux armées russes,
l'une, en Europe, me semble être chargée des intérêts de l'honneur de
Nicolas; l'autre, en Asie, de ses intérêts pécuniaires. Mais si Nicolas
ne se croyait pas lié par les déclarations de son manifeste,
l'Angleterre verrait-elle d'un oeil indifférent le soldat moscovite
s'avancer sur la route de l'Inde? N'a-t-elle pas déjà été alarmée,
lorsqu'en 1827 il a fait un pas de plus dans l'empire persan?

«Si la double difficulté qui naît et de la mise à exécution du traité,
et de la pertinence des conditions d'une paix entre la Turquie et la
Russie; si cette double difficulté rendait inutiles les efforts tentés
pour vaincre tant d'obstacles; si une seconde campagne s'ouvrait au
printemps, les puissances de l'Europe prendraient-elles parti dans la
querelle? Quel serait le rôle que devrait jouer la France? C'est ce que
je vais examiner dans la seconde partie de cette _Note_.»


SECONDE PARTIE.

«L'Autriche et l'Angleterre ont des intérêts communs, elles sont
naturellement alliées pour leur politique extérieure, quelles que soient
d'ailleurs les différentes formes de leurs gouvernements et les maximes
opposées de leur politique intérieure. Toutes deux sont ennemies et
jalouses de la Russie, toutes deux désirent arrêter les progrès de cette
puissance; elles s'uniront peut-être dans un cas extrême; mais elles
sentent que si la Russie ne se laisse pas imposer, elle peut braver
cette union plus formidable en apparence qu'en réalité.

«L'Autriche n'a rien à demander à l'Angleterre; celle-ci à son tour
n'est bonne à l'Autriche que pour lui fournir de l'argent. Or,
l'Angleterre, écrasée sous le poids de sa dette, n'a plus d'argent à
prêter à personne. Abandonnée à ses propres ressources, l'Autriche ne
saurait, dans l'état actuel de ses finances, mettre en mouvement de
nombreuses armées, surtout étant obligée de surveiller l'Italie et de se
tenir en garde sur les frontières de la Pologne et de la Prusse. La
position actuelle des troupes russes leur permettrait d'entrer plus vite
à Vienne qu'à Constantinople.

«Que peuvent les Anglais contre la Russie? Fermer la Baltique, ne plus
acheter le chanvre et les bois sur les marchés du Nord, détruire la
flotte de l'amiral Heyden[87] dans la Méditerranée, jeter quelques
ingénieurs et quelques soldats dans Constantinople, porter dans cette
capitale des provisions de bouche et des munitions de guerre, pénétrer
dans la mer Noire, bloquer les ports de la Crimée, priver les troupes
russes en campagne de l'assistance de leurs flottes commerciales et
militaires?

         [Note 87: Le vice-amiral comte de Heyden commandait l'escadre
         russe dans la Méditerranée.]

«Supposons tout cela accompli (ce qui d'abord ne se peut faire sans des
dépenses considérables, lesquelles n'auraient ni dédommagement ni
garantie), resterait toujours à Nicolas son immense armée de terre. Une
attaque de l'Autriche et de l'Angleterre contre la Croix en faveur du
Croissant augmenterait en Russie la popularité d'une guerre déjà
nationale et religieuse. Des guerres de cette nature se font sans
argent, ce sont celles qui précipitent, par la force de l'opinion, les
nations les unes sur les autres. Que les papas commencent à évangéliser
à Saint-Pétersbourg, comme les ulémas mahométisent à Constantinople, ils
ne trouveront que trop de soldats; ils auraient plus de chance de succès
que leurs adversaires dans cet appel aux passions et aux croyances des
hommes. Les invasions qui descendent du nord au midi sont bien plus
rapides et bien plus irrésistibles que celles qui gravissent du midi au
nord: la pente des populations les incline à s'écouler vers les beaux
climats.

«La Prusse demeurerait-elle spectatrice indifférente de cette grande
lutte, si l'Autriche et l'Angleterre se déclaraient pour la Turquie? Il
n'y a pas lieu de le croire.

«Il existe sans doute dans le cabinet de Berlin un parti qui hait et qui
craint le cabinet de Saint-Pétersbourg; mais ce parti, qui d'ailleurs
commence à vieillir, trouve pour obstacle le parti anti-autrichien et
surtout des affections domestiques.

«Les liens de famille, faibles ordinairement entre les souverains, sont
très forts dans la famille de Prusse: le roi Frédéric-Guillaume III aime
tendrement sa fille, l'impératrice actuelle de Russie, et il se plaît à
penser que son petit-fils montera sur le trône de Pierre le Grand; les
princes Frédéric, Guillaume, Charles, Henri-Albert, sont aussi très
attachés à leur soeur Alexandra; le prince royal héréditaire[88] ne
faisait pas de difficulté de déclarer dernièrement à Rome qu'il était
_turcophage_.

         [Note 88: Il monta sur le trône en 1840 sous le titre de
         Frédéric-Guillaume IV.]

«En décomposant ainsi les intérêts, on s'aperçoit que la France est dans
une admirable position politique: elle peut devenir l'arbitre de ce
grand débat; elle peut à son gré garder la neutralité ou se déclarer
pour un parti, selon le temps et les circonstances. Si elle était jamais
obligée d'en venir à cette extrémité, si ses conseils n'étaient pas
écoutés, si la noblesse et la modération de sa conduite ne lui
obtenaient pas la paix qu'elle désire pour elle et pour les autres; dans
la nécessité où elle se trouverait de prendre les armes, tous ses
intérêts la porteraient du côté de la Russie.

«Qu'une alliance se forme entre l'Autriche et l'Angleterre contre la
Russie, quel fruit la France recueillerait-elle de son adhésion à cette
alliance?

«L'Angleterre prêterait-elle des vaisseaux à la France?

«La France est encore, après l'Angleterre, la première puissance
maritime de l'Europe; elle a plus de vaisseaux qu'il ne lui en faut pour
détruire, s'il le fallait, les forces navales de la Russie.

«L'Angleterre nous fournirait-elle des subsides?

«L'Angleterre n'a point d'argent; la France en a plus qu'elle, et les
Français n'ont pas besoin d'être à la solde du Parlement britannique.

«L'Angleterre nous assisterait-elle de soldats et d'armes?

«Les armes ne manquent point à la France, encore moins les soldats.

«L'Angleterre nous assurerait-elle un accroissement de territoire
insulaire ou continental?

«Où prendrons-nous cet accroissement, si nous faisons, au profit du
Grand Turc, la guerre à la Russie? Essayerons-nous des descentes sur les
côtes de la mer Baltique, de la mer Noire et du détroit de Behring?
Aurions-nous une autre espérance? Penserions-nous à nous attacher
l'Angleterre afin qu'elle accourût à notre secours si jamais nos
affaires intérieures venaient à se brouiller?

«Dieu nous garde d'une telle prévision et d'une intervention étrangère
dans nos affaires domestiques! L'Angleterre, d'ailleurs, a toujours fait
bon marché des rois et de la liberté des peuples; elle est toujours
prête à sacrifier sans remords monarchie ou république à ses intérêts
particuliers. Naguère encore, elle proclamait l'indépendance des
colonies espagnoles, en même temps qu'elle refusait de reconnaître celle
de la Grèce; elle envoyait ses flottes appuyer les insurgés du Mexique,
et faisait arrêter dans la Tamise quelques chétifs bateaux à vapeur
destinés pour les Hellènes; elle admettait la légitimité des droits de
Mahmoud, et niait celle des droits de Ferdinand; vouée tour à tour au
despotisme ou à la démocratie, selon le vent qui amenait dans ses ports
les vaisseaux des marchands de la cité.

«Enfin, en nous associant aux projets guerriers de l'Angleterre et de
l'Autriche contre la Russie, où irions-nous chercher notre ancien
adversaire d'Austerlitz? il n'est point sur nos frontières. Ferions-nous
donc partir à nos frais cent mille hommes bien équipés, pour secourir
Vienne ou Constantinople? Aurions-nous une armée à Athènes pour protéger
les Grecs contre les Turcs, et une armée à Andrinople pour protéger les
Turcs contre les Russes? Nous mitraillerions les Osmanlis en Morée, et
nous les embrasserions aux Dardanelles? Ce qui manque de sens commun
dans les affaires humaines ne réussit pas.

«Admettons néanmoins, en dépit de toute vraisemblance, que nos efforts
fussent couronnés d'un plein succès dans cette triple alliance contre
nature, supposons que la Prusse demeurât neutre pendant tout ce démêlé,
ainsi que les Pays-Bas, et que, libres de porter nos forces au dehors,
nous ne fussions pas obligés de nous battre à soixante lieues de Paris:
eh bien! quel profit retirerions-nous de notre croisade pour la
délivrance du tombeau de Mahomet? Chevaliers des Turcs, nous
reviendrions du Levant avec une pelisse d'honneur; nous aurions la
gloire d'avoir sacrifié un milliard et deux cent mille hommes pour
calmer les terreurs de l'Autriche, pour satisfaire aux jalousies de
l'Angleterre, pour conserver dans la plus belle partie du monde la peste
et la barbarie attachées à l'empire ottoman. L'Autriche aurait peut-être
augmenté ses États du côté de la Valachie et de la Moldavie, et
l'Angleterre aurait peut-être obtenu de la Porte quelques privilèges
commerciaux, privilèges pour nous d'un faible intérêt si nous y
participions, puisque nous n'avons ni le même nombre de navires
marchands que les Anglais, ni les mêmes ouvrages manufacturés à répandre
dans le Levant. Nous serions complètement dupes de cette triple alliance
qui pourrait manquer son but, et qui, si elle l'atteignait, ne
l'atteindrait qu'à nos dépens.

«Mais si l'Angleterre n'a aucun moyen direct de nous être utile, ne
saurait-elle du moins agir sur le cabinet de Vienne, engager l'Autriche,
en compensation des sacrifices que nous ferions pour elle, à nous
laisser reprendre les anciens départements situés sur la rive gauche du
Rhin?

«Non: l'Autriche et l'Angleterre s'opposeront toujours à une pareille
concession; la Russie seule peut nous la faire, comme nous le verrons
ci-après. L'Autriche nous déteste et s'épouvante de nous, encore plus
qu'elle ne hait et ne redoute la Russie; mal pour mal, elle aimerait
mieux que cette dernière puissance s'étendît du côté de la Bulgarie que
la France du côté de la Bavière.

«Mais l'indépendance de l'Europe serait menacée si les czars faisaient
de Constantinople la capitale de leur empire?

«Il faut expliquer ce que l'on entend par l'indépendance de l'Europe:
veut-on dire que, tout équilibre étant rompu, la Russie, après avoir
fait la conquête de la Turquie européenne, s'emparerait de l'Autriche,
soumettrait l'Allemagne et la Prusse, et finirait par asservir la
France?

«Et d'abord, tout empire qui s'étend sans mesure perd de sa force;
presque toujours il se divise; on verrait bientôt deux ou trois Russies
ennemies les unes des autres.

«Ensuite l'équilibre de l'Europe existe-t-il pour la France depuis les
derniers traités?

«L'Angleterre a conservé presque toutes les conquêtes qu'elle a faites
dans les colonies de trois parties du monde pendant la guerre de la
Révolution; en Europe elle a acquis Malte et les îles ioniennes; il n'y
a pas jusqu'à son électorat de Hanovre qu'elle n'ait enflé en royaume et
agrandi de quelques seigneuries.

«L'Autriche a augmenté ses possessions d'un tiers de la Pologne et des
rognures de la Bavière, d'une partie de la Dalmatie et de l'Italie. Elle
n'a plus, il est vrai, les Pays-Bas; mais cette province n'a point été
dévolue à la France, et elle est devenue contre nous une auxiliaire
redoutable de l'Angleterre et de la Prusse.

«La Prusse s'est agrandie du duché ou palatinat de Posen, d'un fragment
de la Saxe et des principaux cercles du Rhin; son poste avancé est sur
notre propre territoire, à dix journées de marche de notre capitale.

«La Russie a recouvré la Finlande et s'est établie sur les bords de la
Vistule.

«Et nous, qu'avons-nous gagné dans tous ces partages? Nous avons été
dépouillés de nos colonies; notre vieux sol même n'a pas été respecté:
Landau détaché de la France, Huningue rasé, laissent une brèche de plus
de cinquante lieues dans nos frontières; le petit État de Sardaigne n'a
pas rougi de se revêtir de quelques lambeaux volés à l'empire de
Napoléon et au royaume de Louis le Grand.

«Dans cette position, quel intérêt avons-nous à rassurer l'Autriche et
l'Angleterre contre les victoires de la Russie? Quand celle-ci
s'étendrait vers l'Orient et alarmerait le cabinet de Vienne, en
serions-nous en danger? Nous a-t-on assez ménagés, pour que nous soyons
si sensibles aux inquiétudes de nos ennemis? L'Angleterre et l'Autriche
ont toujours été et seront toujours les adversaires naturels de la
France; nous les verrions demain s'allier de grand coeur à la Russie,
s'il s'agissait de nous combattre et de nous dépouiller.

«N'oublions pas que, tandis que nous prendrions les armes pour le
prétendu salut de l'Europe, mise en péril par l'ambition supposée de
Nicolas, il arriverait probablement que l'Autriche, moins chevaleresque
et plus rapace, écouterait les propositions du cabinet de Pétersbourg:
un revirement brusque de politique lui coûte peu. Du consentement de la
Russie, elle se saisirait de la Bosnie et de la Servie, nous laissant
la satisfaction de nous évertuer pour Mahmoud.

«La France est déjà dans une demi-hostilité avec les Turcs; elle seule a
déjà dépensé plusieurs millions et exposé vingt mille soldats dans la
cause de la Grèce; l'Angleterre ne perdrait que quelques paroles en
trahissant les principes du traité du 6 de juillet; la France y perdrait
honneur, hommes et argent: notre expédition ne serait plus qu'une vraie
cascade politique.

«Mais, si nous ne nous unissons pas à l'Autriche et à l'Angleterre,
l'empereur Nicolas ira donc à Constantinople? l'équilibre de l'Europe
sera donc rompu?

«Laissons, pour le répéter encore une fois, ces frayeurs feintes ou
vraies à l'Angleterre et à l'Autriche. Que la première craigne de voir
la Russie s'emparer de la traite du Levant et devenir puissance
maritime, cela nous importe peu. Est-il donc si nécessaire que la
Grande-Bretagne reste en possession du monopole des mers, que nous
répandions le sang français pour conserver le sceptre de l'Océan aux
destructeurs de nos colonies, de nos flottes et de notre commerce?
Faut-il que la race légitime mette en mouvement des armées, afin de
protéger la maison qui s'unit à l'illégitimité et qui réserve peut-être
pour des temps de discorde les moyens qu'elle croit avoir de troubler la
France? Bel équilibre pour nous que celui de l'Europe, lorsque toutes
les puissances, comme je l'ai déjà montré, ont augmenté leurs masses et
diminué d'un commun accord le poids de la France! Qu'elles rentrent
comme nous dans leurs anciennes limites; puis nous volerons au secours
de leur indépendance, si cette indépendance est menacée. Elles ne se
firent aucun scrupule de se joindre à la Russie, pour nous démembrer et
pour s'incorporer le fruit de nos victoires; qu'elles souffrent donc
aujourd'hui que nous resserrions les liens formés entre nous et cette
même Russie pour reprendre des limites convenables et rétablir la
véritable balance de l'Europe!

«Au surplus, si l'empereur Nicolas voulait et pouvait aller signer la
paix à Constantinople, la destruction de l'empire ottoman serait-elle la
conséquence rigoureuse de ce fait? La paix a été signée les armes à la
main à Vienne, à Berlin, à Paris; presque toutes les capitales de
l'Europe dans ces derniers temps ont été prises: l'Autriche, la Bavière,
la Prusse, l'Espagne ont-elles péri? Deux fois les Cosaques et les
Pandours sont venus camper dans la cour du Louvre; le royaume de Henri
IV a été occupé militairement pendant trois années, et nous serions tout
émus de voir les Cosaques au sérail, et nous aurions pour l'honneur de
la barbarie cette susceptibilité que nous n'avons pas eue pour l'honneur
de la civilisation et pour notre propre patrie! Que l'orgueil de la
Porte soit humilié, et peut-être alors l'obligera-t-on à reconnaître
quelques-uns de ces droits de l'humanité qu'elle outrage.

«On voit maintenant où je vais, et la conséquence que je m'apprête à
tirer de tout ce qui précède. Voici cette conséquence:

«Si les puissances belligérantes ne peuvent arriver à un arrangement
pendant l'hiver; si le reste de l'Europe croit devoir au printemps se
mêler de la querelle; si des alliances diverses sont proposées; si la
France est absolument obligée de choisir entre ces alliances; si les
événements la forcent de sortir de sa neutralité, tous ses intérêts
doivent la décider à s'unir de préférence à la Russie; combinaison
d'autant plus sûre qu'il serait facile, par l'offre de certains
avantages, d'y faire entrer la Prusse.

«Il y a sympathie entre la Russie et la France; la dernière a presque
civilisé la première dans les classes élevées de la société; elle lui a
donné sa langue et ses moeurs. Placées aux deux extrémités de l'Europe,
la France et la Russie ne se touchent point par leurs frontières; elles
n'ont point de champ de bataille où elles puissent se rencontrer; elles
n'ont aucune rivalité de commerce, et les ennemis naturels de la Russie
(les Anglais et les Autrichiens) sont aussi les ennemis naturels de la
France. En temps de paix, que le cabinet des Tuileries reste l'allié du
cabinet de Saint-Pétersbourg, et rien ne peut bouger en Europe. En temps
de guerre, l'union des deux cabinets dictera des lois au monde.

«J'ai fait voir assez que l'alliance de la France avec l'Angleterre et
l'Autriche contre la Russie est une alliance de dupe, où nous ne
trouverions que la perte de notre sang et de nos trésors. L'alliance de
la Russie, au contraire, nous mettrait à même d'obtenir des
établissements dans l'Archipel et de reculer nos frontières jusqu'aux
bords du Rhin. Nous pouvons tenir ce langage à Nicolas:

«Vos ennemis nous sollicitent; nous préférons la paix à la guerre, nous
désirons garder la neutralité. Mais enfin si vous ne pouvez vider vos
différents avec la Porte que par les armes, si vous voulez aller à
Constantinople, entrez avec les puissances chrétiennes dans un partage
équitable de la Turquie européenne. Celles de ces puissances qui ne sont
pas placées de manière à s'agrandir du côté de l'Orient recevront
ailleurs des dédommagements. Nous, nous voulons avoir la ligne du Rhin,
depuis Strasbourg jusqu'à Cologne. Telles sont nos justes prétentions.
La Russie a un intérêt (votre frère Alexandre l'a dit) à ce que la
France soit forte. Si vous consentez à cet arrangement et que les autres
puissances s'y refusent, nous ne souffrirons pas qu'elles interviennent
dans votre démêlé avec la Turquie. Si elles vous attaquent malgré nos
remontrances, nous les combattrons avec vous, toujours aux mêmes
conditions que nous venons d'exprimer.»

«Voilà ce qu'on peut dire à Nicolas. Jamais l'Autriche, jamais
l'Angleterre ne nous donneront la limite du Rhin pour prix de notre
alliance avec elles: or, c'est pourtant là que tôt ou tard la France
doit placer ses frontières, tant pour son honneur que pour sa sûreté.

«Une guerre avec l'Autriche et avec l'Angleterre a des espérances
nombreuses de succès et peu de chances de revers. Il est d'abord des
moyens de paralyser la Prusse, de la déterminer même à s'unir à nous et
à la Russie; ce cas arrivé, les Pays-Bas ne peuvent se déclarer ennemis.
Dans la position actuelle des esprits, quarante mille Français défendant
les Alpes soulèveraient toute l'Italie.

«Quant aux hostilités avec l'Angleterre, si elles devaient jamais
commencer, il faudrait ou jeter vingt-cinq mille hommes de plus en Morée
ou en rappeler promptement nos troupes et notre flotte. Renoncez aux
escadres, dispersez vos vaisseaux un à un sur toutes les mers; ordonnez
de couler bas toutes les prises après en avoir retiré les équipages,
multipliez les lettres de marque dans les ports des quatre parties du
monde, et bientôt la Grande-Bretagne, forcée par les banqueroutes et les
cris de son commerce, sollicitera le rétablissement de la paix. Ne
l'avons-nous pas vue capituler en 1814 devant la marine des États-Unis,
qui ne se compose pourtant aujourd'hui que de neuf frégates et de onze
vaisseaux?

«Considérée sous le double rapport des intérêts généraux de la société
et de nos intérêts particuliers, la guerre de la Russie contre la Porte
ne doit nous donner aucun ombrage. En principe de grande civilisation,
l'espèce humaine ne peut que gagner à la destruction de l'empire
ottoman: mieux vaut mille fois pour les peuples la domination de la
Croix à Constantinople que celle du Croissant. Tous les éléments de la
morale et de la société politique sont au fond du christianisme, tous
les germes de la destruction sociale sont dans la religion de Mahomet.
On dit que le sultan actuel a fait des pas vers la civilisation: est-ce
parce qu'il a essayé, à l'aide de quelques renégats français, de
quelques officiers anglais et autrichiens, de soumettre ses hordes
fanatiques à des exercices réguliers? Et depuis quand l'apprentissage
machinal des armes est-il la civilisation? C'est une faute énorme, c'est
presqu'un crime d'avoir initié les Turcs dans la science de notre
tactique: il faut baptiser les soldats qu'on discipline, à moins qu'on
ne veuille élever à dessein des destructeurs de la société.

«L'imprévoyance est grande: l'Autriche, qui s'applaudit de
l'organisation des armées ottomanes, serait la première à porter la
peine de sa joie: si les Turcs battaient les Russes, à plus forte raison
seraient-ils capables de se mesurer avec les impériaux leurs voisins;
Vienne cette fois n'échapperait pas au grand vizir. Le reste de
l'Europe, qui croit n'avoir rien à craindre de la Porte, serait-il plus
en sûreté? Des hommes à passions et à courte vue veulent que la Turquie
soit une puissance militaire régulière, qu'elle entre dans le droit
commun de paix et de guerre des nations civilisées, le tout pour
maintenir je ne sais quelle balance, dont le mot vide de sens dispense
ces hommes d'avoir une idée: quelles seraient les conséquences de ces
volontés réalisées? Quand il plairait au sultan, sous un prétexte
quelconque, d'attaquer un gouvernement chrétien, une flotte
constantinopolitaine bien manoeuvrée, augmentée de la flotte du pacha
d'Égypte et du contingent maritime des puissances barbaresques,
déclarerait les côtes de l'Espagne ou de l'Italie en état de blocus,
débarquerait cinquante mille hommes à Carthagène ou à Naples. Vous ne
voulez pas planter la Croix sur Sainte-Sophie: continuez de discipliner
des hordes de Turcs, d'Albanais, de Nègres et d'Arabes, et avant vingt
ans peut-être le Croissant brillera sur le dôme de Saint-Pierre.
Appellerez-vous alors l'Europe à une croisade contre des infidèles armés
de la peste, de l'esclavage et du Coran? il sera trop tard.

«Les intérêts généraux de la société trouveraient donc leur compte au
succès des armes de l'empereur Nicolas.

«Quant aux intérêts particuliers de la France, j'ai suffisamment prouvé
qu'ils existaient dans une alliance avec la Russie et qu'ils pouvaient
être singulièrement favorisés par la guerre même que cette puissance
soutient aujourd'hui en Orient.»


RÉSUMÉ, CONCLUSION ET RÉFLEXIONS.

«Je me résume:

«1º La Turquie consentît-elle à traiter sur les bases du traité du 6 de
juillet, rien ne serait encore décidé, la paix n'étant pas faite entre
la Turquie et la Russie; les chances de la guerre dans les défilés du
Balkan changeraient à chaque instant les données et la position des
plénipotentiaires occupés de l'émancipation de la Grèce.

«2º Les conditions probables de la paix entre l'empereur Nicolas et le
sultan Mahmoud sont sujettes aux plus grandes objections.

«3º La Russie peut braver l'union de l'Angleterre et de l'Autriche,
union plus formidable en apparence qu'en réalité.

«4º Il est probable que la Prusse se réunirait plutôt à l'empereur
Nicolas, gendre de Frédéric-Guillaume III, qu'aux ennemis de l'Empereur.

«5º La France aurait tout à perdre et rien à gagner en s'alliant avec
l'Angleterre et l'Autriche contre la Russie.

«6º L'indépendance de l'Europe ne serait point menacée par les conquêtes
des Russes en Orient. C'est une chose passablement absurde, c'est ne
tenir compte d'aucun obstacle, que de faire accourir les Russes du
Bosphore pour imposer leur joug à l'Allemagne et à la France: tout
empire s'affaiblit en s'étendant. Quant à l'équilibre des forces, il y a
longtemps qu'il est rompu pour la France;--elle a perdu ses colonies,
elle est resserrée dans ses anciennes limites, tandis que l'Angleterre,
la Prusse, la Russie et l'Autriche se sont prodigieusement agrandies.

«7º Si la France était obligée de sortir de sa neutralité, de prendre
les armes pour un parti ou pour un autre, les intérêts généraux de la
civilisation, comme les intérêts particuliers de notre patrie, doivent
nous faire entrer de préférence dans l'alliance russe. Par elle nous
pourrions obtenir le cours du Rhin pour frontières et des colonies dans
l'Archipel, avantages que ne nous accorderont jamais les cabinets de
Saint-James et de Vienne.

«Tel est le résumé de cette _Note_. Je n'ai pu raisonner
qu'hypothétiquement; j'ignore ce que l'Angleterre, l'Autriche et la
Russie proposent ou ont proposé au moment même où j'écris; il y a
peut-être un renseignement, une dépêche qui réduisent à des généralités
inutiles les vérités exposées ici: c'est l'inconvénient des distances et
de la politique conjecturale. Il reste néanmoins certain que la position
de la France est forte; que le gouvernement est à même de tirer le plus
grand parti des événements s'il se rend bien compte de ce qu'il veut,
s'il ne se laisse intimider par personne, si, à la fermeté du langage,
il joint la vigueur de l'action. Nous avons un roi vénéré, un héritier
du trône qui accroîtrait sur les bords du Rhin, avec trois cent mille
hommes, la gloire qu'il a recueillie en Espagne; notre expédition de
Morée nous fait jouer un rôle plein d'honneur; nos institutions
politiques sont excellentes, nos finances sont dans un état de
prospérité sans exemple en Europe: avec cela on peut marcher tête levée.
Quel beau pays que celui qui possède le génie, le courage, les bras et
l'argent!

«Au surplus, je ne prétends pas avoir tout dit, tout prévu; je n'ai
point la présomption de donner mon système comme le meilleur; je sais
qu'il y a dans les affaires humaines quelque chose de mystérieux,
d'insaisissable. S'il est vrai qu'on puisse annoncer assez bien les
derniers et généraux résultats d'une révolution, il est également vrai
qu'on se trompe dans les détails, que les événements particuliers se
modifient souvent d'une manière inattendue, et qu'en voyant le but, on y
arrive par des chemins dont on ne soupçonnait pas même l'existence. Il
est certain, par exemple, que les Turcs seront chassés de l'Europe; mais
quand et comment? La guerre actuelle délivrera-t-elle le monde civilisé
de ce fléau? Les obstacles que j'ai signalés à la paix sont-ils
insurmontables? Oui, si l'on s'en tient aux raisonnements analogues;
non, si l'on fait entrer dans les calculs des circonstances étrangères à
celles qui ont occasionné la prise d'armes.

«Presque rien aujourd'hui ne ressemble à ce qui a été: hors la religion
et la morale, la plupart des vérités sont changées, sinon dans leur
essence, du moins dans leurs rapports avec les choses et les hommes.
D'Ossat reste encore comme un négociateur habile, Grotius comme un
publiciste de génie, Pufendorf comme un esprit judicieux; mais on ne
saurait appliquer à nos temps les règles de leur diplomatie, ni revenir
pour le droit politique de l'Europe au traité de Westphalie. Les peuples
se mêlent actuellement de leurs affaires, conduites autrefois par les
seuls gouvernements. Ces peuples ne sentent plus les choses comme ils
les sentaient jadis; ils ne sont plus affectés des mêmes événements; ils
ne voient plus les objets sous le même point de vue; la raison chez eux
a fait des progrès aux dépens de l'imagination; le positif l'emporte sur
l'exaltation et sur les déterminations passionnées; une certaine raison
règne partout. Sur la plupart des trônes, et dans la majorité des
cabinets de l'Europe, sont assis des hommes las de révolutions,
rassasiés de guerre, et antipathiques à tout esprit d'aventures: voilà
des motifs d'espérance pour des arrangements pacifiques. Il peut exister
aussi chez les nations des embarras intérieurs qui les disposeraient à
des mesures conciliatrices.

«La mort de l'impératrice douairière de Russie[89] peut développer des
semences de troubles qui n'étaient pas parfaitement étouffées. Cette
princesse se mêlait peu de la politique extérieure, mais elle était un
lien entre ses fils; elle a passé pour avoir exercé une grande influence
sur les transactions qui ont donné la couronne à l'empereur Nicolas.
Toutefois, il faut avouer que si Nicolas recommençait à craindre, ce
serait pour lui un motif de plus de pousser ses soldats hors du sol
natal et de chercher sa sûreté dans la victoire.

         [Note 89: Marie Feodorowna, princesse de Wurtemberg,
         impératrice mère, veuve de Paul Ier, mère de l'empereur
         Alexandre Ier et de l'empereur Nicolas Ier. Elle était morte
         dans la nuit du 4 au 5 novembre 1828.]

«L'Angleterre, indépendamment de sa dette qui gêne ses mouvements, est
embarrassée dans les affaires d'Irlande: que l'émancipation des
catholiques passe ou ne passe pas dans le Parlement, ce sera un
événement immense. La santé du roi George est chancelante, celle de son
successeur immédiat n'est pas meilleure; si l'accident prévu arrivait
bientôt, il y aurait convocation d'un nouveau Parlement, peut-être
changement de ministres, et les hommes capables sont rares aujourd'hui
en Angleterre; une longue régence pourrait peut-être venir. Dans cette
position précaire et critique, il est probable que l'Angleterre désire
sincèrement la paix, et qu'elle craint de se précipiter dans les chances
d'une grande guerre, au milieu de laquelle elle se trouverait surprise
par des catastrophes intérieures.

«Enfin nous-mêmes, malgré nos prospérités réelles et indiscutables, bien
que nous puissions nous montrer avec éclat sur un champ de bataille, si
nous y sommes appelés, sommes-nous tout à fait prêts à y paraître? Nos
places fortes sont-elles réparées? Avons-nous le matériel nécessaire
pour une nombreuse armée? Cette armée est-elle même au complet du pied
de paix? Si nous étions réveillés brusquement par une déclaration de
guerre de l'Angleterre, de la Prusse et des Pays-Bas, pourrions-nous
nous opposer efficacement à une troisième invasion? Les guerres de
Napoléon ont divulgué un fatal secret: c'est qu'on peut arriver en
quelques journées de marche à Paris après une affaire heureuse; c'est
que Paris ne se défend pas; c'est que ce même Paris est beaucoup trop
près de la frontière. La capitale de la France ne sera à l'abri que
quand nous posséderons la rive gauche du Rhin. Nous pouvons donc avoir
besoin d'un temps quelconque pour nous préparer.

«Ajoutons à tout cela que les vices et les vertus des princes, leur
force et leur faiblesse morale, leur caractère, leurs passions, leurs
habitudes même, sont des causes d'actes et de faits rebelles aux
calculs, et qui ne rentrent dans aucune formule politique: la plus
misérable influence détermine quelquefois le plus grand événement dans
un sens contraire à la vraisemblance des choses; un esclave peut faire
signer à Constantinople une paix que toute l'Europe, conjurée ou à
genoux, n'obtiendrait pas.

«Que si donc quelqu'une de ces raisons placées hors de la prévoyance
humaine amenait, durant cet hiver, des demandes de négociations,
faudrait-il les repousser si elles n'étaient pas d'accord avec les
principes de cette _Note_? Non, sans doute: gagner du temps est un
grand art quand on n'est pas prêt. On peut savoir ce qu'il y aurait de
mieux, et se contenter de ce qu'il y a de moins mauvais; les vérités
politiques, surtout, sont relatives; l'absolu, en matière d'État, a de
graves inconvénients. Il serait heureux pour l'espèce humaine que les
Turcs fussent jetés dans le Bosphore, mais nous ne sommes pas chargés de
l'expédition et l'heure du mahométisme n'est peut-être pas sonnée: la
haine doit être éclairée pour ne pas faire de sottises. Rien ne doit
donc empêcher la France d'entrer dans des négociations, en ayant soin de
les rapprocher le plus possible de l'esprit dans lequel cette _Note_ est
rédigée. C'est aux hommes qui tiennent le timon des empires à les
gouverner selon les vents, en évitant les écueils.

«Certes, si le puissant souverain du Nord consentait à réduire les
conditions de la paix à l'exécution du traité d'Akkerman et à
l'émancipation de la Grèce, il serait possible de faire entendre raison
à la Porte; mais quelle probabilité y a-t-il que la Russie se renferme
dans des conditions qu'elle aurait pu obtenir sans tirer un coup de
canon? Comment abandonnerait-elle des prétentions si hautement et si
publiquement exprimées? Un seul moyen, s'il en est un, se présenterait:
proposer un congrès général où l'empereur Nicolas céderait ou aurait
l'air de céder au voeu de l'Europe chrétienne. Un moyen de succès auprès
des hommes, c'est de sauver leur amour-propre, de leur fournir une
raison de dégager leur parole et de sortir d'un mauvais pas avec
honneur.

«Le plus grand obstacle à ce projet d'un congrès viendrait du succès
inattendu des armes ottomanes pendant l'hiver. Que, par la rigueur de la
saison, le défaut de vivres, par l'insuffisance des troupes ou par toute
autre cause, les Russes soient obligés d'abandonner le siège de
Silistrie; que Varna (ce qui cependant n'est guère probable) retombe
entre les mains des Turcs, l'empereur Nicolas se trouverait dans une
position qui ne lui permettrait plus d'entendre à aucune proposition,
sous peine de descendre au dernier rang des monarques; alors la guerre
se continuerait, et nous rentrerions dans les éventualités que cette
_Note_ a déduites. Que la Russie perde son rang comme puissance
militaire, que la Turquie la remplace dans cette qualité, l'Europe
n'aurait fait que changer de péril. Or, le danger qui nous viendrait par
le cimeterre de Mahmoud serait d'une espèce bien plus formidable que
celui dont nous menacerait l'épée de l'empereur Nicolas. Si la fortune
assied par hasard un prince remarquable sur le trône des sultans, il ne
peut vivre assez longtemps pour changer les lois et les moeurs, en
eût-il d'ailleurs le dessein. Mahmoud mourra: à qui laissera-t-il
l'empire avec ses soldats fanatiques disciplinés, avec ses ulémas ayant
entre leurs mains, par l'initiation à la tactique moderne, un nouveau
moyen de conquête pour le Coran?

«Tandis que, épouvantée enfin de ces faux calculs, l'Autriche serait
obligée de se garder sur des frontières où les janissaires ne lui
laissaient rien à craindre, une nouvelle insurrection militaire,
résultat possible de l'humiliation des armes de Nicolas éclaterait
peut-être à Pétersbourg, se communiquerait de proche en proche, mettrait
le feu au nord de l'Allemagne. Voilà ce que n'aperçoivent pas des hommes
qui en sont restés, pour la politique, aux frayeurs vulgaires comme aux
lieux communs. De petites dépêches, de petites intrigues, sont les
barrières que l'Autriche prétend opposer à un mouvement qui menace tout.
Si la France et l'Angleterre prenaient un parti digne d'elles, si elles
notifiaient à la Porte que, dans le cas où le sultan fermerait l'oreille
à toute proposition de paix, il les trouvera sur le champ de bataille au
printemps, cette résolution aurait bientôt mis fin aux anxiétés de
l'Europe.»

L'existence de ce _Mémoire_, ayant transpiré dans le monde diplomatique,
m'attira une considération que je ne rejetais pas, mais que je
n'ambitionnais point. Je ne vois pas trop ce qui pouvait surprendre les
_positifs_: ma guerre d'Espagne était une chose _très positive_. Le
travail incessant de la révolution générale qui s'opère dans la vieille
société, en amenant parmi nous la chute de la légitimité, a dérangé des
calculs subordonnés à la permanence des faits tels qu'ils existaient en
1828.

Voulez-vous vous convaincre de l'énorme différence de mérite et de
gloire entre un grand écrivain et un grand politique? Mes travaux de
diplomate ont été sanctionnés par ce qui est reconnu l'habileté suprême,
c'est-à-dire par le _succès_. Quiconque pourtant lira jamais ce
_Mémoire_ le sautera sans doute à pieds joints, et j'en ferais autant à
la place des lecteurs[90]. Eh bien, supposez qu'au lieu de ce petit
chef-d'oeuvre de chancellerie, on trouvât dans cet écrit quelque épisode
à la façon d'Homère ou de Virgile, le ciel m'eût-il accordé leur génie,
pensez-vous qu'on fût tenté de sauter les amours de Didon à Carthage ou
les larmes de Priam dans la tente d'Achille?

         [Note 90: Les lecteurs, je l'espère bien, ne sauteront pas
         une ligne de ce Mémoire, chef-d'oeuvre de logique et de
         patriotisme, et, ce qui ne gâte rien, chef-d'oeuvre de style.
         Chateaubriand n'a pas écrit de pages qui lui fassent plus
         d'honneur.]


À MADAME RÉCAMIER.

                                  «Mercredi. Rome, ce 10 décembre 1828.

«Je suis allé à l'_Académie Tibérine_, dont j'ai l'honneur d'être
membre. J'ai entendu des discours fort spirituels et de très beaux vers.
Que d'intelligence perdue! Ce soir j'ai mon grand _ricevimento_; j'en
suis consterné en vous écrivant.»


                                                           «11 décembre.

«Le grand _ricevimento_ s'est passé à merveille. Madame de Chateaubriand
est ravie, parce que nous avons eu tous les cardinaux de la terre. Toute
l'Europe, à Rome, était là avec Rome. Puisque je suis condamné pour
quelques jours à ce métier, j'aime mieux le faire aussi bien qu'un autre
ambassadeur. Les ennemis n'aiment aucune espèce de succès, même les plus
misérables, et c'est les punir que de réussir dans un genre où ils se
croient eux-mêmes sans égal. Samedi prochain je me transforme en
chanoine de Saint-Jean de Latran, et dimanche je donne à dîner à mes
confrères. Une réunion plus de mon goût est celle qui a lieu
aujourd'hui: je dîne chez Guérin avec tous les artistes, et nous allons
arrêter _votre_ monument pour le Poussin. Un jeune élève plein de
talent, M. Desprez[91], fera le bas-relief pris d'un tableau du grand
peintre et M. Lemoine fera le buste. Il ne faut ici que des mains
françaises.

         [Note 91: Louis _Desprez_, statuaire. Il avait obtenu en 1826
         le grand prix de Rome. Son premier envoi, le _Faune au
         chevreau_, avait fait sensation parmi les artistes. Une de
         ses meilleures oeuvres est précisément le bas-relief qu'il
         composa pour le tombeau du Poussin, _les Bergers d'Arcadie_.]

«Pour compléter mon histoire de Rome, madame de Castries est arrivée.
C'est encore une de ces petites filles que j'ai fait sauter sur mes
genoux comme Césarine (madame de Barante)[92]. Cette pauvre femme est
bien changée; ses yeux se sont remplis de larmes quand je lui ai rappelé
son enfance à Lormois. Il me semble que l'enchantement n'est plus chez
la voyageuse. Quel isolement! et pour qui? Voyez-vous, ce qu'il y a de
mieux, c'est d'aller vous retrouver le plus tôt possible. Si mon
_Moïse_[93] descend bien de la montagne, je lui emprunterai un de ses
rayons, pour reparaître à vos yeux tout brillant et tout rajeuni.

         [Note 92: Césarine de Houdetot, mariée à M. Prosper de
         Barante, l'historien des _Ducs de Bourgogne_. Elle était
         fille du général César-Ange de Houdetot et petite-fille de
         Mme de Houdetot, la célèbre amie de J.-J, Rousseau.]

         [Note 93: La tragédie de _Moïse_, depuis longtemps composée
         et pour laquelle Chateaubriand avait une particulière
         prédilection. Il espérait à ce moment pouvoir la faire jouer,
         et dans la plupart de ses lettres à Madame Récamier, il
         l'entretient des démarches à faire auprès du baron Taylor,
         commissaire royal de la Comédie-Française.]


                                                          «Samedi, 13.

«Mon dîner à l'Académie s'est passé à merveille. Les jeunes gens étaient
satisfaits: un ambassadeur dînait _chez eux_ pour la première fois. Je
leur ai annoncé le monument au Poussin: c'était comme si j'honorais déjà
leurs cendres.»


                                              «Jeudi, 18 décembre 1828.

«Au lieu de perdre mon temps et le vôtre à vous raconter les faits et
gestes de ma vie, j'aime mieux vous les envoyer tout consignés dans le
journal de Rome. Voilà encore douze mois qui achèvent de tomber sur ma
tête. Quand me reposerai-je? Quand cesserai-je de perdre sur les grands
chemins les jours qui m'étaient prêtés pour en faire un meilleur usage?
J'ai dépensé sans regarder tant que j'ai été riche; je croyais le trésor
inépuisable. Maintenant, en voyant combien il est diminué et combien peu
de temps il me reste à mettre à vos pieds, il me prend un serrement de
coeur. Mais n'y a-t-il pas une longue existence après celle de la terre?
Pauvre et humble chrétien, je tremble devant le jugement dernier de
Michel-Ange; je ne sais où j'irai, mais partout où vous ne serez pas je
serai bien malheureux. Je vous ai cent fois mandé mes projets et mon
avenir. Ruines, santé, perte de toute illusion, tout me dit: «Va-t-en,
retire-toi, finis.» Je ne retrouve au bout de ma journée que vous. Vous
avez désiré que je marquasse mon passage à Rome, c'est fait: le tombeau
du Poussin restera. Il portera cette inscription: _F.-A. de Ch. à
Nicolas Poussin, pour la gloire des arts et l'honneur de la
France_[94]. Qu'ai-je maintenant à faire ici? Rien, surtout après avoir
souscrit pour la somme de cent ducats au monument de l'homme que vous
aimez le plus, dites-vous, _après moi_: le Tasse.»

         [Note 94: Le monument élevé à Nicolas Poussin, _pour la
         gloire des arts et l'honneur de la France_, se trouve dans
         l'église de Saint-Laurent _in Lucina_. Ce que ne dit pas
         Chateaubriand, c'est que ce tombeau du Poussin, décoré de
         figures, coûta fort cher, et qu'il en fit seul tous les
         frais. Le monument ne fut complètement achevé qu'en 1831.
         C'était justement l'époque où Chateaubriand, renonçant de
         nouveau à tous ses titres et traitements, se retrouvait une
         fois encore sans le sou. L'artiste qui avait fait le tombeau
         n'était sans doute pas beaucoup plus riche. Il exposait ses
         besoins d'argent à l'ancien ambassadeur, plus pauvre encore
         que lui. Cela dura quatre ans, de 1831 à 1834. M. l'abbé
         Pailhès, dans son incomparable dossier sur Chateaubriand,
         possède toutes les réponses du grand écrivain: elles sont
         touchantes de simplicité, de bonne volonté, mais d'une bonne
         volonté trop souvent impuissante. Chateaubriand s'était mis
         une fois de plus dans l'embarras et la gêne, _pour la gloire
         des arts et l'honneur de la France_.]


                                     «Rome, le samedi 3 janvier 1829.

«Je recommence mes souhaits de bonne année: que le ciel vous accorde
santé et longue vie! Ne m'oubliez pas: j'ai espérance, car vous vous
souvenez bien de M. de Montmorency et de madame de Staël, vous avez la
mémoire aussi bonne que le coeur. Je disais hier à madame Salvage[95]
que je ne connaissais rien dans le monde d'aussi beau et de meilleur
que vous.

         [Note 95: Mme Salvage de Faverolles, fille de M. Dumorey,
         consul de France à Civita-Vecchia, qui avait été l'un des
         amis de M. Récamier. Séparée de son mari, elle n'avait jamais
         eu d'enfants, et, s'étant fixée en Italie, elle avait acheté
         à la porte de Rome une vigne sur les bords du Tibre avec un
         casin où elle donnait quelquefois des fêtes. «C'était, dit
         Mme Lenormant (_Souvenirs_, t. II, p. 103), une grande femme
         dont la taille était belle, mais sans grâces, les manières
         roides, le visage dur, les traits disproportionnés. Elle
         avait de l'esprit, mais cet esprit ressemblait à sa personne:
         il était sans charme et sans agrément. Elle avait de
         l'instruction, de la générosité, une grande faculté de
         dévouement et la passion des célébrités.» Elle s'était prise
         pour Mme Récamier d'un engouement très vif. Un peu plus tard,
         elle s'attacha avec le même entraînement, avec la même
         passion, à la duchesse de Saint-Leu, que Mme Récamier lui
         avait fait connaître. Mme Salvage accompagna la reine
         Hortense dans les voyages que celle-ci fit à Paris après les
         affaires de Strasbourg et de Boulogne, l'entoura de soins
         admirables dans sa dernière maladie, et fut son exécuteur
         testamentaire.]

«J'ai passé hier une heure avec le pape. Nous avons parlé de tout et des
sujets les plus hauts et les plus graves. C'est un homme très distingué
et très éclairé, et un prince plein de dignité. Il ne manquait aux
aventures de ma vie politique que d'être en relations avec un souverain
pontife; cela complète ma carrière.

«Voulez-vous savoir exactement ce que je fais? Je me lève à cinq heures,
et demie, je déjeune à sept heures; à huit heures je reviens dans mon
cabinet: je vous écris ou je fais quelques affaires, quand il y en a
(les détails pour les établissements français et pour les pauvres
français sont assez grands); à midi, je vais errer deux ou trois heures
parmi des ruines, ou à Saint-Pierre, ou au Vatican. Quelquefois je fais
une visite obligée avant ou après la promenade; à cinq heures, je
rentre; je m'habille pour la soirée; je dîne à six heures; à sept heures
et demie, je vais à une soirée avec madame de Chateaubriand, ou je
reçois quelques personnes chez moi. Vers onze heures je me couche, ou
bien je retourne encore dans la campagne, malgré les voleurs et la
_malaria_: qu'y fais-je? Rien: j'écoute le silence, et je regarde passer
mon ombre de portique en portique, le long des aqueducs éclairés par la
lune.

«Les Romains sont si accoutumés à ma vie _méthodique_, que je leur sers
à compter les heures. Qu'ils se dépêchent; j'aurai bientôt achevé le
tour du cadran.»


                                            «Rome, jeudi 8 janvier 1829.

«Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes passés
à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades. C'était
pourtant là le seul bon moment de ma journée. J'allais pensant à vous
dans ces campagnes désertes; elles liaient dans mes sentiments l'avenir
et le passé, car autrefois je faisais aussi les mêmes promenades. Je
vais une ou deux fois la semaine à l'endroit où l'Anglaise s'est noyée:
qui se souvient aujourd'hui de cette pauvre jeune femme, miss
Bathurst[96]? ses compatriotes galopent le long du fleuve sans penser à
elle. Le Tibre, qui a vu bien d'autres choses ne s'en embarrasse pas du
tout. D'ailleurs, ses flots se sont renouvelés: ils sont aussi pâles et
aussi tranquilles que quand ils ont passé sur cette créature pleine
d'espérance, de beauté et de vie.

         [Note 96: Le triste événement auquel Chateaubriand fait ici
         allusion s'était passé au mois de mars 1824. Miss Bathurst,
         dans une promenade à cheval au bois du Tibre, avec une
         société brillante et nombreuse, avait été précipitée dans le
         fleuve par un faux pas de son cheval et y avait péri. Elle
         avait dix-sept ans et était remarquablement jolie.]

«Me voilà guindé bien haut sans m'en être aperçu. Pardonnez à un pauvre
lièvre retenu et mouillé dans son gîte. Il faut que je vous raconte une
petite historiette de mon dernier _mardi_. Il y avait à l'ambassade une
foule immense: je me tenais le dos appuyé contre une table de marbre,
saluant les personnes qui entraient et qui sortaient. Une Anglaise, que
je ne connaissais ni de nom ni de visage, s'est approchée de moi, m'a
regardé entre les deux yeux, et m'a dit avec cet accent que vous savez:
«Monsieur de Chateaubriand, vous êtes bien malheureux!» Étonné de
l'apostrophe et de cette manière d'entrer en conversation, je lui ai
demandé ce qu'elle voulait dire. Elle m'a répondu: «Je veux dire que je
vous plains.» En disant cela elle a accroché le bras d'une autre
Anglaise, s'est perdue dans la foule, et je ne l'ai pas revue du reste
de la soirée. Cette bizarre étrangère n'était ni jeune ni jolie: je lui
sais gré pourtant de ses paroles mystérieuses.

«Vos journaux continuent à rabâcher de moi. Je ne sais quelle mouche les
pique. Je devais me croire oublié autant que je le désire.

«J'écris à M. Thierry par le courrier. Il est à Hyères, bien malade. Pas
un mot de réponse de M. de la Bouillerie[97]»

         [Note 97: François-Marie-Pierre _Roullet_, baron de _la
         Bouillerie_ (1764-1833), pair de France, intendant général de
         la maison du Roi.]


À M. THIERRY.

                                              «Rome, ce 8 janvier 1829.

«J'ai été bien touché, monsieur, de recevoir la nouvelle édition de vos
_Lettres_[98] avec un mot qui prouve que vous avez pensé à moi. Si ce
mot était de votre main, j'espérerais pour mon pays que vos yeux se
rouvriraient aux études dont votre talent tire un si merveilleux parti.
Je lis, ou plutôt relis avec avidité cet ouvrage trop court. Je fais des
cornes à toutes les pages, afin de mieux rappeler les passages dont je
veux m'appuyer. Je vous citerai beaucoup, monsieur, dans le travail que
je prépare depuis tant d'années sur les deux premières races. Je mettrai
à l'abri mes idées et mes recherches derrière votre haute autorité;
j'adopterai souvent votre réforme des noms; enfin j'aurai le bonheur
d'être presque toujours de votre avis, en m'écartant, bien malgré moi
sans doute, du système proposé par M. Guizot; mais je ne puis, avec cet
ingénieux écrivain, renverser les monuments les plus authentiques, faire
de tous les Francs des _nobles_ et des _hommes libres_, et de tous les
Romains-Gaulois des _esclaves des Francs_. La loi salique et la loi
ripuaire ont une foule d'articles fondés sur la différence des
conditions entre les Francs: «Si quis ingenuus _ingenuum_ ripuarium
extra solum vendiderit, etc., etc.»

         [Note 98: _Lettres sur l'histoire de France pour servir
         d'Introduction à l'étude de cette histoire_, par Augustin
         Thierry.]

«Vous savez, monsieur, que je vous désirais vivement à Rome. Nous nous
serions assis sur des ruines: là vous m'auriez enseigné l'histoire;
vieux disciple, j'aurais écouté mon jeune maître avec le seul regret de
n'avoir plus devant moi assez d'années pour profiter de ses leçons:

  Tel est le sort de l'homme: il s'instruit avec l'âge.
            Mais que sert d'être sage,
            Quand le terme est si près?

«Ces vers sont d'une ode inédite faite par un homme qui n'est plus, par
mon bon et ancien ami Fontanes. Ainsi, monsieur, tout m'avertit, parmi
les débris de Rome, de ce que j'ai perdu, du peu de temps qui me reste,
et de la brièveté de ces espérances qui me semblaient si longues
autrefois: _spem longam_.

«Croyez, monsieur, que personne ne vous admire et ne vous est plus
dévoué que votre serviteur.»


DÉPÊCHE À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS.

                                              «Rome, ce 12 janvier 1829.

«Monsieur le comte,

«J'ai vu le pape le 2 de ce mois; il a bien voulu me retenir tête à tête
pendant une heure et demie. Je dois vous rendre compte de la
conversation que j'ai eue avec sa Sainteté.

«Il a d'abord été question de la France. Le pape a commencé par l'éloge
le plus sincère du roi. «Dans aucun temps, m'a-t-il, la famille royale
de France n'a offert un ensemble aussi complet de qualités et de
vertus. Voilà le calme rétabli parmi le clergé: les évêques ont fait
leur soumission.»

«--Cette soumission, ai-je répondu, est due en partie aux lumières et à
la modération de Votre Sainteté.»

«--J'ai conseillé, a répliqué le pape, de faire ce qui me semblait
raisonnable. Le spirituel n'était point compromis par les
ordonnances[99]; les évêques auraient peut-être mieux fait de ne pas
écrire leur première lettre; mais après avoir dit _non possumus_, il
leur était difficile de reculer. Ils ont tâché de montrer le moins de
contradiction possible entre leurs actions et leur langage au moment de
leur adhésion: il faut le leur pardonner. Ce sont des hommes pieux, très
attachés au roi et à la monarchie; ils ont leur faiblesse comme tous les
hommes.»

         [Note 99: Les ordonnances du 16 juin 1828. La première
         décidait qu'à partir du 1er octobre 1828, les établissements
         connus sous le nom d'écoles secondaires ecclésiastiques,
         dirigés par des personnes appartenant a une congrégation
         religieuse non autorisée, et existant à Aire, Belley,
         Bordeaux, Dôle, Forcalquier, Montmorillon, Saint-Acheul et
         Sainte-Anne d'Auray, seraient soumis au régime de
         l'Université. À l'avenir, pour demeurer ou devenir chargés,
         soit de la direction, soit de l'enseignement dans une des
         maisons d'éducation qui dépendaient de l'Université ou dans
         une école secondaire ecclésiastique, les candidats devraient
         affirmer par écrit qu'ils n'appartenaient à aucune
         congrégation religieuse illégalement établie en France.

         La seconde ordonnance limitait à vingt mille le nombre des
         élèves qui pourraient être placés dans les séminaires; la
         fondation de ces établissements était réservée au Roi, sur la
         demande des évêques, et d'après la proposition du ministre
         des affaires ecclésiastiques. Il était défendu d'y recevoir
         des externes, et les élèves, après deux années d'études dans
         la maison, seraient tenus de porter le vêtement
         ecclésiastique; à l'avenir, le diplôme de bachelier
         ès-lettres ne serait plus conféré dans les séminaires qu'aux
         élèves irrévocablement engagés dans les ordres.]

«Tout cela, monsieur le comte, était dit en français très clairement et
très bien.

«Après avoir remercié le saint-père de la confiance qu'il me témoignait,
je lui ai parlé avec considération du cardinal secrétaire d'État:

«Je l'ai choisi, m'a-t-il dit, parce qu'il a voyagé, qu'il connaît les
affaires générales de l'Europe et qu'il m'a semblé avoir la sorte de
capacité que demande sa place. Il n'a écrit, relativement à vos deux
ordonnances, que ce que je pensais et que ce que je lui avais recommandé
d'écrire.

«--Oserais-je communiquer à Sa Sainteté, ai-je repris, mon opinion sur
la situation religieuse de la France?»

«--Vous me ferez grand plaisir,» m'a répondu le pape.

«Je supprime quelques compliments que Sa Sainteté a bien voulu
m'adresser.

«Je pense donc, très saint-père, que le mal est venu dans l'origine
d'une méprise du clergé: au lieu d'appuyer les institutions nouvelles,
ou du moins de se taire sur ces institutions, il a laissé échapper des
paroles de blâme, pour ne rien dire de plus, dans des mandements et dans
des discours. L'impiété, qui ne savait que reprocher à de saints
ministres, a saisi ces paroles et en a fait une arme; elle s'est écriée
que le catholicisme était incompatible avec l'établissement des libertés
publiques, qu'il y avait guerre à mort entre la charte et les prêtres.
Par une conduite opposée, nos ecclésiastiques auraient obtenu tout ce
qu'ils auraient voulu de la nation. Il y a un grand fonds de religion en
France, et un penchant visible à oublier nos anciens malheurs au pied
des autels; mais aussi il y a un véritable attachement aux institutions
apportées par les fils de saint Louis. On ne saurait calculer le degré
de puissance auquel serait parvenu le clergé, s'il s'était montré à la
fois l'ami du roi et de la charte. Je n'ai cessé de prêcher cette
politique dans mes écrits et dans mes discours; mais les passions du
moment ne voulaient pas m'entendre et me prenaient pour un ennemi.»

«Le pape m'avait écouté avec la plus grande attention.

«--J'entre dans vos idées, m'a-t-il dit après un moment de silence.
Jésus-Christ ne s'est point prononcé sur la forme des gouvernements.
_Rendez à César ce qui appartient à César_ veut seulement dire: obéissez
aux autorités établies. La religion catholique a prospéré au milieu des
républiques comme au sein des monarchies; elle fait des progrès immenses
aux États-Unis; elle règne seule dans les Amériques espagnoles.»

«Ces mots sont très remarquables, monsieur le comte, au moment même où
la cour de Rome incline fortement à donner l'institution aux évêques
nommés par Bolivar[100].

         [Note 100: Simon _Bolivar_ (1783-1830), le libérateur de
         l'Amérique espagnole. Il réunit en une seule république, sous
         le nom de Colombie, le Vénézuéla et la Nouvelle-Grenade
         (1819), proclama l'indépendance du Pérou (1822), et fonda au
         sud de ce pays un nouvel état qui prit le nom de Bolivie et
         auquel il donna une constitution (1826). Il fut à différentes
         reprises président des États qu'il avait affranchis.]

«Le pape a repris: «Vous voyez quelle est l'affluence des étrangers
protestants à Rome: leur présence fait du bien au pays; mais elle est
bonne encore sous un autre rapport: les Anglais arrivent ici avec les
plus étranges notions sur le pape et la papauté, sur le fanatisme du
clergé, sur l'esclavage du peuple dans ce pays: ils n'y ont pas séjourné
deux mois qu'ils sont tout changés. Ils voient que je ne suis qu'un
évêque comme un autre évêque, que le clergé romain n'est ni ignorant ni
persécuteur, et que mes sujets ne sont pas des bêtes de somme.»

«Encouragé par cette espèce d'effusion du coeur et cherchant à élargir
le cercle de la conversation, j'ai dit au souverain pontife: «Votre
Sainteté ne penserait-elle pas que le moment est favorable à la
recomposition de l'unité catholique, à la réconciliation des sectes
dissidentes, par de légères concessions sur la discipline? Les préjugés
contre la cour de Rome s'effacent de toutes parts, et, dans un siècle
encore ardent, l'oeuvre de la réunion avait déjà été tentée par Leibnitz
et Bossuet.»

«--Ceci est une grande chose, m'a dit le pape; mais je dois attendre le
moment fixé par la Providence. Je conviens que les préjugés s'effacent;
la division des sectes en Allemagne a amené la lassitude de ces sectes.
En Saxe, où j'ai résidé trois ans, j'ai le premier fait établir un
hôpital des enfants trouvés et obtenu que cet hôpital serait desservi
par des catholiques. Il s'éleva alors un cri général contre moi parmi
les protestants; aujourd'hui ces mêmes protestants sont les premiers à
applaudir à l'établissement et à le doter. Le nombre des catholiques
augmente dans la Grande-Bretagne; il est vrai qu'il s'y mêle beaucoup
d'étrangers.»

«Le pape ayant fait un moment de silence, j'en ai profité pour
introduire la question des catholiques d'Irlande.

«--Si l'émancipation a lieu, ai-je dit, la religion catholique
s'accroîtra encore dans la Grande-Bretagne.»

«--C'est vrai d'un côté, a répliqué Sa Sainteté, mais de l'autre il y a
des inconvénients. Les catholiques irlandais sont bien ardents et bien
inconsidérés. O'Connell, d'ailleurs homme de mérite, n'a-t-il pas été
dire dans un discours qu'il y avait un concordat proposé entre le
Saint-Siège et le gouvernement britannique? il n'en est rien; cette
assertion, que je ne puis contredire publiquement, m'a fait beaucoup de
peine. Ainsi pour la réunion des dissidents, il faut que les choses
soient mûres, et que Dieu achève lui-même son ouvrage. Les papes ne
peuvent qu'attendre.»

«Ce n'était pas là, monsieur le comte, mon opinion: mais s'il
m'importait de faire connaître au roi celle du saint-père sur un sujet
aussi grave, je n'étais pas appelé à la combattre.

«--Que diront vos journaux? a repris le pape avec une sorte de gaieté.
Ils parlent beaucoup! Ceux des Pays-Bas encore davantage; mais on me
mande qu'une heure après avoir lu leurs articles, personne n'y pense
plus dans votre pays.»

«--C'est la pure vérité, très saint-père: vous voyez comme _la Gazette
de France_ m'arrange (car je sais que Sa Sainteté lit tous nos journaux,
sans en excepter _le Courrier_[101]); le souverain pontife me traite
pourtant avec une extrême bonté; j'ai donc lieu de croire que _la
Gazette_ ne lui fait pas un grand effet.» Le pape a ri en secouant la
tête. «Eh bien! très saint-père, il en est des autres comme de Votre
Sainteté; si le journal dit vrai, la bonne chose qu'il a dite reste;
s'il dit faux, c'est comme s'il n'avait rien dit du tout. Le pape doit
s'attendre à des discours pendant la session: l'extrême droite
soutiendra que M. le cardinal Bernetti n'est pas un prêtre, et que ses
lettres sur les ordonnances ne sont pas articles de foi; l'extrême
gauche déclarera qu'on n'avait pas besoin de prendre les ordres de Rome.
La majorité applaudira à la déférence du conseil du roi, et louera
hautement l'esprit de sagesse et de paix de Votre Sainteté.»

         [Note 101: _Le Courrier français_, un des journaux les plus
         avancés de l'opposition de gauche. Il avait commencé de
         paraître, le 21 juin 1819, sous le simple titre de
         _Courrier_; le 1er février 1820, il avait pris le titre de
         _Courrier français_. Ses principaux rédacteurs étaient
         Châtelain, Avenel et Alexis de Jussieu.]

«Cette petite explication a paru charmer le saint-père, content de
trouver quelqu'un instruit du jeu des rouages de notre machine
constitutionnelle. Enfin, monsieur le comte, pensant que le roi et son
conseil seraient bien aises de connaître la pensée du pape sur les
affaires actuelles de l'Orient, j'ai répété quelques nouvelles de
journaux, n'étant point autorisé à communiquer au saint-siège ce que
vous m'avez mandé de positif dans votre dépêche du 18 décembre sur le
rappel de notre expédition de Morée.

«Le pape n'a point hésité à me répondre; il m'a paru alarmé de la
discipline militaire imprudemment enseignée aux Turcs. Voici ses propres
paroles:

«Si les Turcs sont déjà capables de résister à la Russie, quelle sera
leur puissance quand ils auront obtenu une paix glorieuse? Qui les
empêchera, après quatre ou cinq années de repos et de perfectionnement
dans leur tactique nouvelle, de se jeter sur l'Italie?»

«Je vous l'avouerai, monsieur le comte, en retrouvant ces idées et ces
inquiétudes dans la tête du souverain le plus exposé à ressentir le
contre-coup de l'énorme erreur que l'on a commise, je me suis applaudi
de vous avoir montré avec plus de détails, dans ma _Note sur les
affaires d'Orient_, les mêmes idées et les mêmes inquiétudes.

«--Il n'y a, a ajouté le pape, qu'une résolution ferme de la part des
puissances alliées qui puisse mettre un terme au malheur dont l'avenir
est menacé. La France et l'Angleterre sont encore à temps pour tout
arrêter; mais si une nouvelle campagne s'ouvre, elle peut communiquer le
feu à l'Europe, et il sera trop tard pour l'éteindre.»

«--Réflexion d'autant plus juste, ai-je reparti, que si l'Europe se
divisait, ce qu'à Dieu ne plaise, cinquante mille Français remettraient
tout en question.»

«Le pape n'a point répondu; il m'a paru seulement que l'idée de voir les
Français en Italie ne lui inspirait aucune crainte. On est las partout
de l'inquisition de la cour de Vienne, de ses tracasseries, de ses
empiétements continuels et de ses petites trames pour unir, dans une
confédération contre la France, des peuples qui détestent le joug
autrichien.

«Tel est, monsieur le comte, le résumé de ma longue con

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