Œuvres complètes de lord Byron, Tome 08
by Baron George Gordon Byron Byron · French · Gutenberg #28828 · 461,344 chars · public domain (US)
The Project Gutenberg eBook of Œuvres complètes de lord Byron, Tome 08
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Œuvres complètes de lord Byron, Tome 08
Author: Baron George Gordon Byron Byron
Annotator: Thomas Moore
Translator: Paulin Paris
Release date: May 15, 2009 [eBook #28828]
Most recently updated: January 5, 2021
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/28828
Credits: Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON, TOME 08 ***
Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉS D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
_Traduction Nouvelle_
PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.
TOME HUITIÈME.
Paris.
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIB. RUE SAINT-LOUIS, N° 46, ET RUE
RICHELIEU, N° 47 _bis._
1831.
LES DEUX FOSCARI.
TRAGÉDIE HISTORIQUE.
Le _père_ est touché, mais le _gouverneur_
est inflexible.
(_Le Critique_.)
PERSONNAGES.
HOMMES.
FRANCIS FOSCARI, Doge de Venise.
JACOPO FOSCARI, fils du Doge.
JACQUES LORÉDANO, patricien.
MARCO MEMMO, chef des Quarante.
BARBARIGO, sénateur.
AUTRES SÉNATEURS, LE CONSEIL DES DIX, GARDES, SUIVANS,
etc., etc.
FEMMES.
MARINA, épouse du jeune Foscari.
La scène est à Venise, dans le palais ducal.
LES DEUX FOSCARI.
TRAGÉDIE HISTORIQUE.
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
(Une salle du palais ducal.)
Entrent LORÉDANO et BARBARIGO, de côtés opposés.
LORÉDANO.
Où est le prisonnier?
BARBARIGO.
Il se remet de la question.
LORÉDANO.
L'heure fixée hier pour la reprise de son jugement est
passée.--Hâtons-nous de rejoindre nos collègues dans la salle du
conseil, et de proposer son rappel.
BARBARIGO.
Pour moi je pense qu'il serait bon de donner à ses membres torturés un
relâche de quelques minutes; la question l'avait hier épuisé, et si on
l'y replaçait de suite, il pourrait expirer dans les tourmens.
LORÉDANO.
Eh bien?
BARBARIGO.
Comme vous, j'aime la justice; autant que vous je déteste les ambitieux
Foscari, père et fils, et toute leur race dangereuse; mais le malheureux
a souffert au-delà des forces de la nature avec la constance la plus
stoïque.
LORÉDANO.
Sans faire l'aveu de ses crimes.
BARBARIGO.
Et peut-être sans en avoir commis. Seulement il a avoué la lettre au duc
de Milan, et ce qu'il vient de souffrir peut être considéré comme un
châtiment presque suffisant d'une pareille faiblesse.
LORÉDANO.
C'est ce que nous verrons.
BARBARIGO.
Lorédano! vous suivez trop loin les inspirations d'une haine
héréditaire.
LORÉDANO.
Jusqu'où?
BARBARIGO.
Jusqu'à l'extermination.
LORÉDANO.
Quand les Foscari seront éteints, vous pourrez parler ainsi; mais allons
au conseil.
BARBARIGO.
Encore un instant:--nos collègues ne sont pas en nombre; deux autres
doivent encore venir avant que la délibération puisse être reprise.
LORÉDANO.
Et le président, le Doge?
BARBARIGO.
Oh! pour lui, avec un courage plus que romain, il est toujours le
premier à son poste dans ce déplorable procès contre son dernier et
unique fils.
LORÉDANO.
Oui,--oui--son _dernier_.
BARBARIGO.
Rien ne peut-il vous toucher?
LORÉDANO.
_Souffre-t-il_? croyez-vous?
BARBARIGO.
Il ne le témoigne pas.
LORÉDANO.
Je l'avais déjà remarqué,--le misérable!
BARBARIGO.
Mais hier, comme il rentrait dans l'appartement ducal et qu'il en
passait le seuil, on ma dit que le pauvre vieillard s'était trouvé mal.
LORÉDANO.
Il commence donc à sentir?
BARBARIGO.
C'est à vous qu'il le doit en partie.
LORÉDANO.
Je devrais en être la seule cause:--mon père et mon oncle ne sont plus.
BARBARIGO.
D'après leur épitaphe que j'ai lue, ils sont morts empoisonnés.
LORÉDANO.
Oui: à peine le Doge avait-il déclaré qu'il ne se croirait jamais
souverain, tant que vivrait Péter Lorédano, que les deux frères
tombèrent malades:--il _est_ souverain.
BARBARIGO.
Bien déplorable!
LORÉDANO.
Et ceux qu'il a rendus orphelins?
BARBARIGO.
Mais pouvez-vous en accuser le Doge?
LORÉDANO.
Oui.
BARBARIGO.
Quelle preuve?
LORÉDANO.
Quand les princes ourdissent en secret leurs trames, il est difficile de
retrouver contre eux des preuves et de leur faire leur procès; mais je
crois avoir assez recueilli des premières pour me passer des délais du
second.
BARBARIGO.
Vous en appelez cependant aux lois.
LORÉDANO.
Oui, aux seules lois qu'il voulut nous laisser.
BARBARIGO.
Dans notre république il est plus facile d'obtenir réparation que chez
les nations étrangères. Est-il vrai que, sur vos livres de commerce
(source de l'opulence de nos plus illustres patriciens), vous ayez écrit
ces mots: «Doit le doge Foscari la mort de Marco et celle de Piétro
Lorédano, mes père et oncle?»
LORÉDANO.
Oui, cela est écrit.
BARBARIGO.
Mais ne l'effacerez-vous pas?
LORÉDANO.
J'attendrai la balance.
BARBARIGO.
Par quel moyen?
(Deux sénateurs traversent la scène en se dirigeant vers la salle du
conseil des Dix.)
LORÉDANO.
Vous voyez que nous sommes en nombre. Suivez-moi.
(Sort Lorédo.)
BARBARIGO, seul.
_Te_ suivre! je n'ai que trop long-tems suivi la trace de tes fureurs,
semblable à la vague soulevée à la suite d'une autre vague, et frappant
également le vaisseau qu'entr'ouvrent les vents déchaînés, et
l'infortuné qui remplit de ses cris l'asile où commencent à pénétrer les
flots. Mais ce fils, mais son père, seraient capables d'attendrir les
élémens eux-mêmes, et devrais-je, après tout, imiter leur inexorable
furie?--Oh! que ne suis-je comme eux aveugle et sans remords!--Mais le
voici!--Contiens-toi, mon cœur! ils sont tes ennemis; il faut qu'ils
tombent tes victimes: voudrais-tu t'attendrir pour ceux qui furent sur
le point de te briser?
(Entrent des gardes, entourant le jeune Foscari.)
GARDE.
Laissez-le reposer. Arrêtons-nous, seigneur.
JACOPO FOSCARI.
Ami, je te remercie; je suis faible; mais ce retard pourrait t'être
reproché.
GARDE.
J'en courrai les chances.
JACOPO FOSCARI.
Quoi! de la bienveillance!--Jusqu'alors j'avais trouvé quelques indices
de pitié, mais de miséricorde, jamais; voici le premier.
GARDE.
Et le dernier peut-être, si ceux qui gouvernent nous entendaient.
BARBARIGO, s'avançant vers le garde.
Il en est un qui vous entend: ne crains rien cependant, je ne veux être
ton juge ni ton accusateur; et bien que l'heure soit passée, attends ici
leur dernier appel.--Je suis des Dix, et je ne m'arrête ici que pour
justifier votre retard: quand le dernier avis te parviendra, j'aurai
franchi la porte du conseil.--Surveille exactement le prisonnier.
JACOPO FOSCARI.
Quelle est cette voix?--celle de Barbarigo! Ciel! l'ennemi de notre
maison est du petit nombre de mes juges!
BARBARIGO.
Mais pour balancer l'influence d'un tel ennemi, si toutefois il mérite
ce nom, ton père n'est-il pas également au nombre de tes juges?
JACOPO FOSCARI.
En effet, il juge.
BARBARIGO.
N'accuse donc pas la rigueur des lois, quand elles vont jusqu'à
permettre à un père de déposer son vote dans une affaire qui intéresse
si gravement le salut de l'état.
JACOPO FOSCARI.
Oui, et de son fils. Je me trouve mal; permettez-moi, je vous prie, de
prendre un instant l'air à cette fenêtre qui donne sur les flots.
(Entre un officier qui parle bas à Barbarigo.)
BARBARIGO, au garde.
Laissez-le approcher. Je ne dois pas m'arrêter près de lui davantage;
j'ai même, dans ce court entretien, oublié mes devoirs; il faut que
j'aille me racheter dans la chambre du conseil.
(Barbarigo sort.--Le garde conduit à la fenêtre Jacopo Foscari.)
GARDE.
La voilà ouverte, seigneur.--Comment vous trouvez-vous?
JACOPO FOSCARI.
Comme un enfant.--O Venise! Venise!
GARDE.
Et vos membres?
JACOPO FOSCARI.
Mes membres! Oh! que de fois ils m'ont soutenu sur cette plaine d'azur,
où je devançais le rapide sillon de la gondole! Que de fois, masqué
comme un jeune batelier, entouré de mes compagnons, gais et nobles comme
moi, nous nous plaisions à lutter sur ces flots d'enjouement et de bonne
grâce! Alors mille beautés ravissantes nous animaient de leurs aimables
sourires; nous entendions leurs vœux passionnés; nous distinguions, de
nos brillans esquifs, leurs mouchoirs ondoyans, leurs mains
retentissantes! Oh! que de fois, d'un bras plus robuste, d'un sein plus
téméraire encore, j'ai fendu ces vagues impétueuses! Alors, avec
l'adresse du nageur, je secouais mon humide chevelure; en riant, je
chassais loin de mes lèvres les vagues qui semblaient, en les pressant,
caresser une coupe. Plus elles s'élevaient, plus je semblais aisément
les surmonter, et plus j'étais fier de l'espèce de trône qu'elles me
dressaient. Souvent, dans mon ardeur téméraire, je plongeais dans leurs
gouffres de verdure et de cristal; je m'ouvrais un chemin jusqu'aux
coquillages, jusqu'aux algues marines, que les spectateurs
n'apercevaient du rivage qu'à l'instant où ils ne tremblaient plus pour
moi: puis je revenais la main chargée des preuves irrécusables de ma
longue course; d'un élan rapide et vigoureux je reparaissais à la
surface, je tirais un profond soupir emprisonné si long-tems dans ma
poitrine; j'essuyais l'écume qui bouillonnait autour de moi, et, comme
un oiseau de mer, je reprenais tranquillement ma course.--J'étais alors
un enfant.
GARDE.
Soyez homme maintenant: jamais vous n'avez eu plus besoin d'un mâle
courage.
JACOPO FOSCARI, regardant du balcon.
O Venise! ma belle, mon unique patrie!--Je sens donc que je respire!
comme ta brise, ta brise adriatique caresse délicieusement mon visage!
Tes vents eux-mêmes portent dans mes veines l'impression du pays natal;
ils les rafraîchissent, ils calment mon sang. Qu'il est différent, le
vent brûlant des horribles Cyclades qui mugissaient en Candie autour de
ma prison, et qui portaient dans mon cœur le désespoir!
GARDE.
En effet, vos joues reprennent leur coloris: puisse le ciel vous donner
la force de supporter ce qui peut encore vous attendre!--Je frémis d'y
penser.
JACOPO FOSCARI.
Ils ne me banniront pas une seconde fois.--Non, non, ils peuvent briser
mes membres, j'ai de la force.
GARDE.
Avouez, et la torture vous sera épargnée.
JACOPO FOSCARI.
J'ai déjà avoué une fois--deux fois: et deux fois ils m'ont exilé!
GARDE.
Et la troisième fois ils vous tueront.
JACOPO FOSCARI.
Eh bien! qu'ils me tuent, pourvu que je sois enseveli aux lieux où je
suis né; mieux valent ici des cendres que l'existence ailleurs.
GARDE.
Pouvez-vous tant chérir la terre qui vous déteste?
JACOPO FOSCARI.
La terre!--Oh! non, ce sont les enfans de la terre qui seuls me
persécutent: mais le sol natal me pressera de nouveau comme une tendre
mère dans ses bras: un tombeau vénitien, c'est là ce que je demande; ou
du moins un cachot, tout ce qu'ils voudront enfin, pourvu que ce soit
ici.
(Entre un officier.)
OFFICIER.
Emmenez le prisonnier!
GARDE.
Seigneur, vous entendez l'ordre.
JACOPO FOSCARI.
J'y suis habitué; c'est la troisième fois qu'ils m'ont torturé. (Au
garde.) Donnez-moi donc le bras.
OFFICIER.
Prenez le mien; il m'est recommandé de rester le plus près de votre
personne.
JACOPO FOSCARI.
Vous!--C'est vous qui dirigiez hier mes bourreaux.--Arrière!--Je
marcherai seul.
OFFICIER.
Comme il vous plaira, seigneur; ce n'est pas moi qui signai la sentence,
et je ne pouvais désobéir au conseil, quand ils--
JACOPO FOSCARI.
Oui, quand ils t'ordonnaient de m'étendre sur leurs horribles chevalets.
Ne me touche pas, je te prie, du moins pour le moment; le tems viendra
qu'ils renouvelleront leurs ordres; mais jusque-là éloigne-toi de moi. A
la vue de tes mains, mes membres frémissent et se glacent, en songeant
aux nouveaux supplices qui m'attendent, et mon front se couvre tout à
coup d'une sueur froide, comme si--mais loin de nous ces terreurs--j'ai
déjà supporté la torture,--je la supporterai bien encore.--De quel œil
mon père voit-il tout cela?
OFFICIER.
Avec son calme ordinaire.
JACOPO FOSCARI.
Oui; la terre, le ciel, l'azur de l'océan, l'éclat de notre ville et de
ses dômes, les jeux de la place Saint-Marc, et même le bourdonnement des
nations, tout porte les indices de calme et de plaisir jusque dans ces
salles où gouvernent des inconnus, où d'innombrables inconnus sont
chaque jour jugés et immolés en silence.--Tout garde le même aspect,
jusqu'à mon propre père! Et rien n'éprouve la moindre sympathie pour
Foscari, pas même un Foscari.--(A l'officier.) Je vous suis.
(Sortent Jacopo Foscari, officier, etc.--Entrent Memmo et un autre
sénateur.)
MEMMO.
Il est parti.--Nous avons trop tardé.--Pensez-vous que les Dix demeurent
long-tems assemblés aujourd'hui?
SÉNATEUR.
Le prisonnier, dit-on, est fort endurci; il persiste toujours dans sa
première déposition; voilà tout ce que je sais.
MEMMO.
Et cela est beaucoup; pour nous, premiers patriciens de la république,
les secrets de cette terrible chambre sont des mystères comme pour le
dernier citoyen.
SÉNATEUR.
Seulement, quelques rumeurs qui (semblables aux contes de revenans
reconnus dans l'ombre des bâtimens en ruines) n'ont jamais été prouvées
ni entièrement démenties: ici les hommes connaissent aussi peu les
véritables actes du pouvoir que les mystères informes de la tombe.
MEMMO.
Mais, avec le tems, nous faisons un pas dans cette initiation; et j'ai
l'espoir un jour d'être décemvir.
SÉNATEUR.
Ou même doge...
MEMMO.
Pourquoi pas? non, cependant, si je puis m'en dispenser.
SÉNATEUR.
C'est la première magistrature de l'état; on peut y aspirer
légitimement, et de nobles rivaux peuvent se glorifier d'y atteindre.
MEMMO.
Je leur laisse cette prétention. Né patricien, mon ambition toutefois a
des limites: j'aimerais mieux être l'un des membres égaux de l'impérial
conseil des Dix, que de briller d'un éclat solitaire et comme un zéro
couronné.--Mais qui s'approche? la femme de Foscari.
(Entre Marina avec une suivante.)
MARINA.
Eh quoi! personne?--Je me trompe, ils sont encore deux; mais ce sont des
sénateurs.
MEMMO.
Qu'ordonnez-vous de nous, noble dame?
MARINA.
Moi, ordonner! hélas! ma vie n'a été qu'une longue prière, et une prière
inutile.
MEMMO.
Je comprends, mais je ne dois pas répondre.
MARINA, avec dédain.
En effet,--on n'ose répondre ici qu'à la torture, on n'ose interroger
que ceux--
MEMMO, l'interrompant.
Femme imprudente! songez-vous où vous êtes en ce moment?
MARINA.
En ce moment!--je suis où fut le palais du père de mon époux.
MEMMO.
Vous êtes dans le palais du Doge.
MARINA.
Et dans la prison de son fils.--Non, je ne l'ai pas oublié; et si je
n'en trouvais pas ici des souvenirs plus intimes et plus amers, je
rendrais grâce à l'illustre Memmo de me rappeler les délices de cet
endroit.
MEMMO.
Soyez calme!
MARINA, levant les yeux au ciel.
Je le suis; mais toi, Dieu tout-puissant, peux-tu bien l'être également,
en voyant un monde pareil?
MEMMO.
Votre mari peut encore être absous.
MARINA.
Il l'est, mais dans le ciel. Je vous en prie, seigneur sénateur, ne
parlez pas de cela. Vous êtes un homme d'état, ainsi que le Doge; en ce
moment même il a sur le chevalet un fils, et moi un époux: ils sont là,
face à face, l'un comme juge, l'autre comme accusé.--Pensez-vous qu'_il
le_ condamne?
MEMMO.
Je ne le crois pas.
MARINA.
Mais s'il ne le fait pas, les autres ne les condamneront-ils pas tous
deux?
MEMMO.
Ils le peuvent.
MARINA.
Et pour eux, quand il s'agit d'un crime exécrable, pouvoir et vouloir
sont la même chose:--mon époux est perdu!
MEMMO.
Ne dites pas cela; à Venise, c'est la justice qui juge.
MARINA.
Ah! s'il en était ainsi, il n'y aurait plus aujourd'hui de Venise!
Qu'elle existe, mais du moins que les hommes de bien ne meurent pas
avant l'heure prescrite par la nature. Pourquoi faut-il que les Dix
soient plus impatiens qu'elle, et qu'ils décident en ce moment de notre
sort? Ah ciel! un cri de détresse!
(On entend un cri douloureux.)
SÉNATEUR.
Écoutez!
MARINA.
C'est un cri de--Non, non, ce n'est pas mon mari, ce n'est pas la voix
de Foscari.
MEMMO.
Cependant--
MARINA.
Non, ce n'est pas la sienne. Non, non; lui, pousser des cris! c'est le
rôle de son père: mais lui--il mourra en silence.
(On entend un nouveau hurlement.)
MEMMO.
Comment! encore?
MARINA.
_C'est bien sa voix_! je crois la reconnaître: je ne l'aurais pas cru.
Toutefois se plaindrait-il, je ne puis cesser de l'aimer; mais--non,
non.--Hélas! ce doit être une bien terrible angoisse, celle qui put lui
arracher un gémissement.
SÉNATEUR.
Mais vous qui sentez les injures de votre mari comme les vôtres,
voudriez-vous qu'il supportât en silence des douleurs plus que
mortelles?
MARINA.
Chacun de nous a ses douleurs. Grâce à moi, et quand ils arracheraient
la vie au Doge et à son fils, la grande maison de Foscari ne s'éteindra
pas. En donnant la vie à ceux qui leur succéderont, j'ai enduré des
douleurs comparables à celles qui la leur feront perdre: mais les
miennes étaient de douces angoisses; et cependant, telle était leur
violence que j'aurais pu jeter des cris. Je ne l'ai pas fait, car
j'avais l'espoir d'enfanter un héros, et je n'aurais pas voulu
l'accueillir avec des larmes.
MEMMO.
Tout se tait maintenant.
MARINA.
Tout est fini peut-être; mais je ne veux pas le croire: il a réuni
toutes ses forces, et sans doute il les défie en ce moment.
(Un officier entre brusquement.)
MEMMO.
Eh quoi! mon ami, que cherchez-vous?
OFFICIER.
Un médecin. Le prisonnier s'est trouvé mal.
(L'officier sort.)
MEMMO.
Vous feriez bien, madame, de vous retirer.
SÉNATEUR, lui offrant son bras.
Je vous en prie, suivez ce conseil.
MARINA.
Non, non; je veux le secourir.
MEMMO.
Vous, madame? oubliez-vous que personne n'a le droit de pénétrer dans
ces chambres, à l'exception des Dix et de leurs familiers?
MARINA.
Oui, je sais que nul de ceux qui entrent ne revient comme il est
entré,--que la plupart ne retournent jamais; mais ils ne pourront
refuser de me voir.
MEMMO.
Hélas! vous n'éprouverez qu'un dur refus, une incertitude plus grande
encore.
MARINA.
Et qui m'arrêtera?
MEMMO.
Ceux que leur devoir y oblige.
MARINA.
Est-ce _leur_ devoir de fouler aux pieds tous les sentimens de
l'humanité, et tous les liens qui enchaînent l'homme à l'homme; de
rivaliser ici-bas avec les démons qui plus tard réclameront le droit de
les plonger dans un abîme de tortures! Quoi qu'il en soit, j'avancerai.
MEMMO.
C'est impossible.
MARINA.
C'est ce que l'on verra. Le désespoir peut défier jusqu'au despotisme.
Il y a quelque chose dans mon cœur qui braverait les fers croisés d'une
armée entière; et vous croyez qu'une poignée de geôliers pourront
arrêter mes pas? Laissez-moi passer. C'est ici le palais du Doge; je
suis la femme du fils du Doge, de l'_innocent_ fils du Doge: il faudra
bien qu'ils m'entendent!
MEMMO.
Vous ne parviendrez ainsi qu'à irriter ses juges davantage.
MARINA.
Eh quoi! ceux qui le forcent à gémir sont des _juges_! ils ne sont que
des assassins. Laissez-moi passer.
(Marina sort.)
SÉNATEUR.
Pauvre dame!
MEMMO.
C'est l'effet de son désespoir; elle ne sera pas admise.
SÉNATEUR.
Elle le serait qu'elle ne parviendrait pas à sauver son mari. Mais
voyez, l'officier revient.
(L'officier traverse la scène suivi d'une autre personne.)
MEMMO.
A peine si j'eusse supposé que les Dix eussent assez de pitié pour
permettre qu'on portât quelque assistance au patient.
SÉNATEUR.
De la pitié! c'est une pitié qui consiste à rappeler au sentiment
l'infortuné trop heureux d'échapper à la mort, par cette faiblesse,
dernière ressource de notre pauvre nature contre la tyrannie de la
peine.
MEMMO.
Je suis surpris qu'ils tardent tant à le condamner.
SÉNATEUR.
Ce n'est pas là leur politique: ils le retiennent vivant parce qu'il ne
redoute pas la mort; ils l'avaient banni, parce que toute la terre, à
l'exception de sa patrie, est pour lui une immense prison, parce que
chaque souffle d'air étranger semble pour sa poitrine un _dévorant_
poison, qui, sans le tuer, le consume.
MEMMO.
L'ensemble des circonstances atteste ses crimes, cependant il n'en fait
pas l'aveu.
SÉNATEUR.
On ne peut lui opposer que la lettre qu'il a écrite, et qu'il n'a,
dit-il, adressée au duc de Milan que dans la pleine conviction qu'elle
tomberait entre les mains du sénat, et qu'elle déciderait ses juges à le
transporter à Venise.
MEMMO.
Comme accusé?
SÉNATEUR.
Oui; mais enfin dans sa chère patrie: c'est là, s'il faut l'en croire,
tout ce qu'il désirait.
MEMMO.
L'imputation des présens est bien prouvée.
SÉNATEUR.
Non entièrement, et la charge d'homicide a été annulée par la confession
de Nicolas Erizzo, qui déclara à son lit de mort avoir assassiné le
dernier chef des Dix.
MEMMO.
Pourquoi donc tarder à l'absoudre?
SÉNATEUR.
C'est à eux de vous répondre; car il est bien connu, comme je l'ai dit,
qu'Almoro Donato fut tué par Erizzo, par vengeance particulière.
MEMMO.
Il doit y avoir dans cet étrange procès d'autres crimes que n'en
divulgue l'acte d'accusation. Mais j'aperçois deux des Dix qui
s'approchent; éloignons-nous.
(Sortent Memmo et le sénateur.--Entrent Lorédano et Barbarigo.)
BARBARIGO.
C'en était trop: croyez-moi, il n'était pas convenable de poursuivre le
jugement dans un pareil moment.
LORÉDANO.
Ainsi donc il faudra rompre le conseil, arrêter la justice au milieu de
sa carrière, parce qu'une femme viendra troubler nos délibérations?
BARBARIGO.
Non, ce n'est pas le motif; mais vous avez vu l'état du prisonnier.
LORÉDANO.
N'avait-il pas recouvré ses sens?
BARBARIGO.
Pour les reperdre à la première épreuve.
LORÉDANO.
On la lui a épargnée.
BARBARIGO.
Vos murmures furent inutiles; la majorité dans le conseil était contre
vous.
LORÉDANO.
Oui, grâce à vous, monsieur, et grâce à notre vieux barbon de Doge, qui
sut réunir les voix généreuses qui rendirent la mienne inutile.
BARBARIGO.
Je suis juge; mais, je le confesse, cette portion de nos pénibles
devoirs qui, en prescrivant la torture, nous ordonne de rester en
présence du malheureux qu'elle déchire, me fait désirer--
LORÉDANO.
Quoi?
BARBARIGO.
Que vous puissiez une fois _sentir_ ce que je sens toutes les fois.
LORÉDANO.
Allez! vous êtes un enfant, faible de résolution comme de sensibilité,
ballotté par le moindre souffle, ébranlé par un soupir, et attendri par
une larme. Précieux juge, admirable homme d'état pour prêter son
concours à ma politique!
BARBARIGO.
Pour des larmes, il n'en a pas répandu.
LORÉDANO.
N'a-t-il pas crié deux fois?
BARBARIGO.
Un saint même, ayant déjà sous les yeux l'auréole du martyre, n'aurait
pu s'en défendre, en présence du cruel raffinement de supplice qu'on lui
infligeait. Mais était-ce la pitié que réclamaient ces cris? pas un mot,
pas un murmure ne lui échappèrent, et ces deux hurlemens étaient
arrachés par la douleur cruelle: aucune prière ne les accompagna.
LORÉDANO.
Plusieurs fois il murmurait entre ses dents des sons inarticulés.
BARBARIGO.
Je ne m'en suis pas aperçu; mais vous étiez plus près de lui.
LORÉDANO.
Aussi l'ai-je entendu.
BARBARIGO.
J'ai cru voir, et à ma grande surprise, que vous ressentiez quelque
pitié, et que vous fûtes le premier à invoquer des secours quand il se
trouva mal.
LORÉDANO.
Je croyais qu'il allait expirer.
BARBARIGO.
Mais souvent je vous ai entendu dire que sa mort et celle de son père
était votre vœu le plus ardent.
LORÉDANO.
J'en serais désolé, s'il mourait innocent, c'est-à-dire avant d'avoir
fait l'aveu de son crime.
BARBARIGO.
Eh quoi! seriez-vous aussi acharné contre sa mémoire?
LORÉDANO.
Et vous, voudriez-vous que son rang passât à ses enfans, comme il
arriverait s'il mourait non jugé?
BARBARIGO.
Ainsi donc, guerre à eux tous!
LORÉDANO.
A toute leur maison, jusqu'à ce que les leurs et les miens ne soient
plus.
BARBARIGO.
Ainsi, la profonde agonie de sa femme, les convulsions réprimées sur le
noble front de son vieux père, dont la douleur s'échappait en faibles
gémissemens, ou bien en quelques sanglots bientôt étouffés sous
l'ascendant d'une grave sérénité, rien n'a pu vous toucher?
(Sort Lorédano.)
BARBARIGO, seul.
Sa haine est silencieuse, comme la souffrance dans l'ame de Foscari.
L'infortuné! il m'a plus ému par son silence que n'auraient pu le faire
des milliers de hurlemens. Spectacle déchirant que celui de sa femme
franchissant tous les obstacles, pénétrant dans la salle du tribunal, et
forçant les juges, accoutumés à de pareilles scènes, à baisser les yeux
devant elle! Mais n'y pensons plus, oublions cette compassion; en
plaignant le sort de nos ennemis, j'oublierais leurs premières injures,
et je déconcerterais les plans de Lorédano, auquel je suis associé. Mais
ma haine serait apaisée par une vengeance plus douce que celle qu'il
demande, et je voudrais changer en dispositions plus humaines sa haine
trop profonde. Foscari, pour le moment, obtient un court répit d'une
heure: on l'accorda aux instances des membres les plus âgés, plus émus
sans doute par l'apparition de sa femme dans la salle, que par les
tourmens de l'accusé.--O ciel! ils approchent: comme ils sont faibles et
désespérés! je ne puis, dans cette extrémité, arrêter sur eux ma vue.
Éloignons-nous, et allons essayer de ramener Lorédano à des sentimens
plus doux.
(Sort Barbarigo.)
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
(Salle dans le palais du Doge.)
Le DOGE, un SÉNATEUR.
SÉNATEUR.
Vous plaît-il de signer le rapport maintenant ou de tarder jusqu'à
demain?
LE DOGE.
Maintenant; hier je l'ai examiné: il n'y manque plus que la signature.
Donnez-moi la plume.--(Le Doge s'asseoit et signe le papier.) Le voici,
seigneur.
SÉNATEUR, regardant sur le papier.
Vous avez oublié; il n'est pas signé.
LE DOGE.
Pas signé? Ah! je le vois, l'âge commence à affaiblir mes yeux. Je ne
m'apercevais pas que j'avais trempé la plume sans la mouiller.
SÉNATEUR. Il trempe la plume dans l'encrier, et place le papier devant
le Doge.
Monseigneur, c'est votre main aussi qui tremble: permettez-moi donc--
LE DOGE.
Je vous remercie; j'ai fait.
SÉNATEUR.
Ainsi confirmé par vous et par les Dix, cet acte va donner la paix à
Venise.
LE DOGE.
Il y a bien long-tems qu'elle n'en a joui; puisse un tems aussi long
s'écouler avant qu'elle ne reprenne les armes!
SÉNATEUR.
Voilà plus de trente-trois ans de guerres continuelles avec les Turcs ou
les états de l'Italie; la république sent le besoin de quelque repos.
LE DOGE.
Sans doute: je trouvai Venise reine de l'Océan, je l'ai laissée dame de
la Lombardie. Je me sens heureux d'avoir pu ajouter à son diadême les
perles de Ravennes et de Brescia: d'ailleurs Crême et Bergame lui sont
demeurés; et tandis que sa domination a pris sous mon règne un tel
accroissement, son orgueil maritime ne recevait aucun affront.
SÉNATEUR.
Nous l'avouons tous, et ces bienfaits vous concilient la reconnaissance
de la patrie.
LE DOGE.
Peut-être.
SÉNATEUR.
Elle devrait complètement se manifester.
LE DOGE.
Je ne me plains pas, monsieur.
SÉNATEUR.
Mon noble seigneur, pardonnez-moi.
LE DOGE.
Pourquoi?
SÉNATEUR.
Ah! mon cœur saigne pour vous.
LE DOGE.
Pour moi, seigneur?
SÉNATEUR.
Et pour votre--
LE DOGE.
Arrêtez!
SÉNATEUR.
Monseigneur, vous m'entendrez: j'ai trop de liens qui m'attachent à
vous, à toute votre famille, qui me font un devoir de la reconnaissance,
pour ne pas partager profondément le sort de votre fils.
LE DOGE.
Et qu'importe pour la commission dont vous êtes chargé?
SÉNATEUR.
Comment, monseigneur?
LE DOGE.
Vous ignorez ce dont vous parlez; mais le rapport est signé: reportez-le
à ceux qui vous envoient.
SÉNATEUR.
J'obéis. Le conseil m'avait encore chargé de vous prier de fixer l'heure
de sa réunion.
LE DOGE.
Dites quand ils voudront;--maintenant, à l'instant même si cela leur
convient: je suis le serviteur de l'état.
SÉNATEUR.
Ils vous accorderont quelque tems pour vous reposer.
LE DOGE.
Je ne veux pas de repos; du moins aucun repos qui puisse entraîner la
perte d'une heure pour le gouvernement. Qu'ils se réunissent quand ils
voudront; je me trouverai _où_ je dois être, et _ce que_ j'ai toujours
été.
(Le sénateur sort.--Le Doge reste silencieux.--Entre un domestique.)
LE DOMESTIQUE.
Prince.
LE DOGE.
Parlez.
LE DOMESTIQUE.
La noble dame Foscari demande une audience.
LE DOGE.
Introduisez-la. Pauvre Marina!
(Le domestique sort.--Le Doge reste dans le même silence.--Entre
Marina.)
MARINA.
Mon père, je viens vous poursuivre dans votre intérieur.
LE DOGE.
Ma fille, je n'en ai pas pour vous. Disposez de mon tems, quand l'état
ne l'exige pas.
MARINA.
Je voulais _vous_ parler de _lui_.
LE DOGE.
De votre époux?
MARINA.
De votre fils.
LE DOGE.
Je vous écoute, ma fille!
MARINA.
J'avais obtenu des Dix la permission de rester près de mon mari pendant
un certain nombre d'heures.
LE DOGE.
Cette permission, vous l'avez encore.
MARINA.
Elle est révoquée.
LE DOGE.
Par qui?
MARINA.
Par les Dix.--Quand nous arrivâmes au _Pont des Soupirs_, je me
préparais à le traverser avec mon cher Foscari, lorsque le brutal
gardien de ce passage m'en ferma l'entrée: puis un messager fut envoyé
vers les Dix; leur séance était levée: et comme je n'avais aucune
permission écrite, je fus impitoyablement laissée dehors; on m'assura
même que les murailles de la prison ne cesseraient pas de nous séparer
tant que le suprême tribunal ne serait pas de nouveau réuni.
LE DOGE.
En effet, l'on avait oublié les formes prescrites, par suite de la hâte
avec laquelle la cour s'est ajournée, et le fait reste douteux jusqu'à
nouvelle réunion.
MARINA.
Nouvelle réunion! Quand elle aura lieu, ils rappelleront leurs
supplices; et c'est par le renouvellement de la torture que nous
obtiendrons une entrevue de mari et d'épouse, lien sacré, auquel tous
les autres devraient céder sous le ciel.--Grand Dieu! et tu vois cela!
LE DOGE.
Ma fille,--ma fille!
MARINA, avec violence.
Ne m'appelez pas votre fille! bientôt vous n'aurez plus d'enfant.--Et
méritez-vous d'en avoir,--vous qui pouvez parler froidement de votre
fils dans un moment où des larmes de sang couleraient en abondance de
l'œil d'un Spartiate? Ceux-là ne pleuraient pas leurs fils morts dans
les combats; mais est-il écrit qu'en les voyant expirer minute par
minute, ils n'eussent pas tendu la main qui pouvait les sauver?
LE DOGE.
Vous le voyez, je ne pleure pas;--et plût à Dieu que je le pusse. Ma
fille, s'il y avait dans chaque cheveu blanc de cette tête une source de
jeunesse, si le bonnet ducal donnait l'empire de la terre, si l'anneau
avec lequel j'épousai les flots était un talisman pour les
gouverner,--je sacrifierais tout encore pour lui.
MARINA.
Son salut n'exigerait pas un aussi grand sacrifice.
LE DOGE.
Votre réponse prouve que vous ne connaissez pas Venise. Et comment le
pourriez-vous? hélas! elle ne connaît pas bien elle-même tous les
mystères de sa puissance. Écoutez-moi:--ceux qui poursuivent Foscari en
veulent également à son père, et la perte du vieillard ne pourrait
sauver le fils. Ils tendent par différens sentiers au même but,
c'est-à-dire à--mais ils ne sont pas encore vainqueurs.
MARINA.
Ils vous ont pourtant terrassé.
LE DOGE.
Non, non,--car je vis encore.
MARINA.
Et votre fils, vivra-t-il long-tems encore?
LE DOGE.
Je l'espère; malgré les tourmens passés, il verra des années aussi
nombreuses et plus fortunées que son père. L'imprudent, dans
l'impatience, digne d'une femme, qui l'entraînait à revenir, a tout
ruiné par la découverte de sa lettre. C'est un haut crime; je ne puis le
contester ni l'excuser, comme parent ou comme souverain. Encore quelque
tems, quelques jours de plus d'exil en Candie, j'avais l'espoir--mais il
l'a fait évanouir:--il faut qu'il retourne--
MARINA.
Dans la terre d'exil?
LE DOGE.
J'ai dit.
MARINA.
Et m'est-il interdit de le suivre?
LE DOGE.
Vous savez bien que le conseil des Dix a déjà deux fois rejeté la même
prière; il est donc à craindre qu'il ne témoigne pas plus de
bienveillance aujourd'hui que de nouveaux torts de la part de votre mari
les ont rendus plus sévères.
MARINA.
Sévères? dites atroces. Ces vieux démons de la terre, avec un pied dans
la tombe, avec des yeux éteints, étrangers à d'autres pleurs que ceux
d'une seconde enfance, avec leurs cheveux rares et blanchis, leurs mains
tremblantes, leurs têtes aussi décolorées que leur cœur est insensible,
ces démons, dis-je, se rassemblent, cabalent, et privent les hommes de
leur vie, comme si cette vie ne comportait rien de plus que les
sentimens depuis long-tems éteints dans leurs ames damnées.
LE DOGE.
Vous ignorez--
MARINA.
Je sais--je sais--et vous devriez, je pense, savoir qu'ils sont de vrais
démons. Comment supposer, en effet, que des hommes enfantés et allaités
par des femmes,--des hommes qui jadis auraient aimé ou du moins entendu
parler d'amour,--qui auraient uni leurs mains pour des engagemens
sacrés,--qui auraient fait danser leurs enfans sur leurs genoux, qui
auraient eu plus d'une fois à trembler de leurs dangers, à gémir de
leurs peines, à se désespérer de leur mort;--comment, s'ils avaient
seulement les traits de l'homme, agiraient-ils comme ils le font envers
les vôtres, envers vous-même, _vous_ qui les défendez?
LE DOGE.
Je vous pardonne; vous ne connaissez pas ce que vous dites.
MARINA.
Vous le connaissez mieux, et vous y compatissez moins.
LE DOGE.
Oui; il y a si long-tems que j'existe que les paroles ont cessé de
m'émouvoir.
MARINA.
Oh! sans doute! car vous avez vu couler le sang de votre fils, et le
vôtre n'a pas tressailli! Après une pareille épreuve, que sont les
paroles d'une femme? Peuvent-elles espérer de vous toucher davantage?
LE DOGE.
Femme! la violence de vos plaintes, je vous le dis, ne peut balancer le
poids...--mais je te plains, ma pauvre Marina!
MARINA.
Plaignez mon mari; moi, quel besoin ai-je de vos plaintes? Plains ton
fils, vieillard insensible;--_plaindre_! toi! pour ton cœur c'est un mot
bien étrange:--comment se présente-t-il sur tes lèvres?
LE DOGE.
Je dois supporter ces reproches, quelle que soit leur injustice. Ah! si
tu pouvais lire--
MARINA.
Ou?--ce n'est pas dans tes yeux, sur ton front, dans tes actes
enfin?--Où trouverai-je donc la preuve de la compassion dont tu te
vantes?
LE DOGE, indiquant la terre.
Là.
MARINA.
Dans la terre?
LE DOGE.
Dans laquelle je vais descendre. Quand elle pèsera sur ce cœur, plus
léger alors, et moins oppressé par le marbre d'une tombe que par les
pensées qui m'accablent aujourd'hui, alors vous me connaîtrez mieux.
MARINA.
Serait-il vrai que vous fussiez digne de pitié?
LE DOGE.
De pitié! nul n'aura jamais le droit de flétrir mon nom d'un mot qui
témoigne, au sein de la prospérité, le triomphe insultant des hommes;
tant que je le porterai, ce nom conservera la dignité qui l'entourait
quand mon père me le transmit.
MARINA.
Mais sans les tristes enfans de celui que tu ne peux ou ne veux pas
sauver, tu serais le dernier qui portât le nom de Foscari.
LE DOGE.
Plût à Dieu! Mieux eût valu pour lui de ne pas naître, mieux pour
moi:--j'ai vu le déshonneur entrer dans notre maison.
MARINA.
Cela est faux! jamais souffle de vie n'anima un cœur plus loyal, plus
noble, plus sincère, plus généreux et plus aimant. Je n'échangerais pas
mon époux, exilé, persécuté et torturé, opprimé, mais non flétri, mort
ou vivant, pour le premier héros de l'histoire ou de la fable, pour un
prince dont le douaire serait l'empire du monde. Déshonoré! _lui_
déshonoré! Doge! apprends-le de moi, c'est Venise qui est déshonorée;
son nom sera l'objet des reproches les plus odieux et les plus justes,
pour ce qu'a souffert ton noble fils, et non pour ce qu'il a fait. C'est
vous qui tous êtes des traîtres, des tyrans!--Ah! si vous aimiez
seulement votre patrie autant que la victime que vous retenez dans les
fers au milieu des tortures, et qui préfère tout au monde aux ennuis de
l'exil, vous tomberiez à ses pieds, et vous imploreriez à genoux la
grâce de votre infâme conduite.
LE DOGE.
Oui, il fut tel que vous venez de le peindre. Aussi la mort de deux
enfans que le ciel m'a ravis m'accabla moins que le déshonneur de
Jacopo.
MARINA.
Encore ce mot.
LE DOGE.
N'a-t-il pas été condamné?
MARINA.
Le déshonneur peut-il atteindre d'autres que les coupables?
LE DOGE.
Le tems peut relever sa mémoire:--je voudrais l'espérer. Il était mon
orgueil,--ma--mais oublions--j'ai peu l'habitude des pleurs; cependant,
quand il naquit, je versai des larmes de joie: présage fatal!
MARINA.
Je répète qu'il est innocent; et ne le serait-il pas, ce n'est pas à nos
parens, à notre propre sang, qu'il sied bien de nous repousser dans ces
douloureux instans.
LE DOGE.
Je ne le repousse pas; mais j'ai d'autres devoirs que ceux d'un père,
des devoirs dont la république n'admet pas de dispense. Deux fois j'ai
demandé de m'en abstenir, deux fois je n'obtins que des refus; il faut
que je les remplisse.
(Entre un domestique.)
LE DOMESTIQUE.
Un message des Dix.
LE DOGE.
Qui le porte?
LE DOMESTIQUE.
Le noble Lorédano.
LE DOGE.
Lui!--qu'il entre cependant.
(Le domestique sort.)
MARINA.
Dois-je me retirer?
LE DOGE.
Peut-être n'est-il pas nécessaire quand il s'agirait de votre époux, et
autrement--(A Lorédano qui entre.) Eh bien! seigneur, que
souhaitez-vous?
LORÉDANO.
Je viens transmettre ce que souhaitent les Dix.
LE DOGE.
Ils ont bien choisi leur organe.
LORÉDANO.
C'est _leur_ choix qui fait que vous me voyez ici.
LE DOGE.
Par là, ils témoignent leur sagesse, non moins que leur
courtoisie.--Parlez.
LORÉDANO.
Nous avons décidé--
LE DOGE.
Nous?
LORÉDANO.
Les Dix en conseil.
LE DOGE.
Eh quoi! ils sont de nouveau réunis, réunis sans m'en avertir?
LORÉDANO.
Ils ont voulu épargner votre cœur non moins que votre âge.
LE DOGE.
Cela est nouveau.--Quand épargnèrent-ils l'un ou l'autre? Je les
remercie néanmoins.
LORÉDANO.
Ils ont, vous le savez bien, droit d'agir, à leur discrétion, en
présence du Doge ou sans lui.
LE DOGE.
Il y a quelques années, en effet, que je le sais;--long-tems avant
d'être Doge, ou de songer à un pareil honneur. Vous n'avez pas,
seigneur, la prétention de m'instruire; vous étiez bien jeune encore
quand je siégeais déjà dans ce conseil.
LORÉDANO.
Oui, dans le tems de mon père; maintes fois je l'entendis, lui et son
frère l'amiral, répéter la même chose. Votre altesse doit se souvenir
d'eux: tous deux ils moururent subitement.
LE DOGE.
S'ils moururent ainsi, leur sort fut préférable à celui des victimes
d'une agonie prolongée.
LORÉDANO.
Sans doute; néanmoins bien des hommes souhaitent jouir de tous leurs
jours.
LE DOGE.
Et n'en ont-ils pas joui?
LORÉDANO.
C'est à la tombe à le déclarer. Je l'ai dit, ils sont morts subitement.
LE DOGE.
Cela est-il donc bien étrange, que vous répétiez cette parole avec tant
d'emphase?
LORÉDANO.
Si peu étrange, que jamais, à mes yeux, il n'y eut de mort aussi
naturelle que la leur. Ne pensez-_vous_ pas ainsi?
LE DOGE.
Qu'y a-t-il de certain sur les mortels?
LORÉDANO.
Qu'ils ont des ennemis mortels.
LE DOGE.
Je vous entends; vos pères étaient les miens, et vous avez recueilli
tout leur héritage.
LORÉDANO.
Vous savez mieux que personne si j'ai dû le faire.
LE DOGE.
Oui. Vos pères furent mes ennemis; j'ai même entendu à ce sujet
d'étranges rumeurs; j'ai même lu l'épitaphe qui attribue leur mort au
poison. Peut-être est-elle aussi véridique que la plupart des
inscriptions funéraires: ce n'en est pas moins une fable.
LORÉDANO.
Qui ose parler ainsi?
LE DOGE.
Moi!--Vos pères, je le répète, furent mes ennemis, aussi mortels que
leur fils peut jamais l'être: moi, j'étais aussi bien le leur, mais je
les détestais ouvertement; et jamais, ni dans le conseil, ni par les
brigues, ni par d'obscures pratiques, on ne me vit cabaler contre leur
vie, et recourir, pour me venger, au fer ou au poison. La preuve est
dans votre existence même.
LORÉDANO.
Je suis sans craintes.
LE DOGE.
Mon caractère justifie votre sécurité; mais si j'étais tel que vous me
supposez, il y a long-tems qu'il ne serait plus en votre pouvoir de
craindre. Cependant, haïssez-moi; je n'en ai pas de souci.
LORÉDANO.
Je ne savais pas qu'à Venise la vie d'un noble pût dépendre de la
volonté d'un Doge; j'entends la volonté publiquement exprimée.
LE DOGE.
Mais moi, mon cher seigneur, je suis, ou j'étais du moins, par ma
famille, mes facultés et ma fortune, plus qu'un simple Doge; ils le
savent bien ceux qui songèrent à me choisir, ceux qui depuis ont tout
fait pour me renverser. Soyez sûr qu'avant ou depuis mon élection, si
j'avais fait assez de cas de vous pour vouloir m'en débarrasser, un seul
mot de ma part eût suffi pour vous anéantir. Mais, dans toutes les
circonstances, j'ai montré le plus grand respect pour les lois, pour
celles même que vous avez violées, afin de me dépouiller d'une autorité
que j'aurais pu à mon tour fortifier (et je ne parle ici de vous que
comme une des voix coupables). Avec la vénération d'un prêtre à l'autel,
au prix de mon sang, de mon repos, de ma vie, de tout, excepté
l'honneur, j'ai fléchi le genou devant les décrets, les avantages, la
gloire, la sécurité de la chose publique. Maintenant, j'écoute votre
message.
LORÉDANO.
Il est décrété que, sans répéter une dernière fois la torture, sans
poursuivre une instruction qui ne tendrait qu'à mieux prouver
l'endurcissement du coupable (les Dix, se relâchant de la sévérité des
lois qui prescrivent la question jusqu'au moment d'un aveu complet, et
le prisonnier ayant en partie reconnu son crime en ne désavouant pas la
lettre au duc de Milan), Jacques Foscari retournera en exil, et partira
sur le même vaisseau qui l'avait amené.
MARINA.
Dieu soit loué! du moins ils ne le tortureront plus devant leur horrible
tribunal. Que ne pense-t-il de même? cette sentence serait la plus
heureuse que l'on pût prononcer, non-seulement contre lui, mais contre
tous ses compatriotes, auxquels elle permettrait de fuir une terre aussi
odieuse.
LE DOGE.
Ma fille, cette pensée n'est pas d'une ame vénitienne.
MARINA.
En effet, elle est trop compatissante. Mais partagerai-je son exil?
LORÉDANO.
Quant à cela, les Dix ont gardé le silence.
MARINA.
Je le présumais bien: cette mention eût également été trop
compatissante. Mais il n'y a pas de défense?
LORÉDANO.
Il n'en a pas été parlé.
MARINA, au Doge.
Vous pourrez donc, mon père, obtenir ou m'accorder cette grande faveur;
(à Lorédano) et vous, seigneur, vous ne vous opposerez pas à la demande
que je fais d'accompagner mon époux?
LE DOGE.
Je ferai mes efforts.
MARINA.
Et vous, seigneur?
LORÉDANO.
Madame! il ne m'appartient pas de prévenir l'agrément du tribunal.
MARINA.
L'agrément! quel mot pour exprimer les décrets de--
LE DOGE.
Femme! savez-vous en présence de qui vous parlez ainsi?
MARINA.
En présence d'un souverain, et de l'un de ses sujets.
LORÉDANO.
Sujet!
MARINA.
Oh! cela vous offense.--Eh bien! vous êtes son égal, vous le croyez, j'y
consens; mais ce que vous ne voudriez pas être, vous ne le seriez pas
s'il n'était qu'un paysan:--vous êtes donc un prince, un sublime prince;
mais que suis-je donc, moi?
LORÉDANO.
La fille d'une noble race.
MARINA.
Et l'épouse d'un citoyen aussi noble qu'elle. Qui donc aurait le droit,
par sa présence, d'imposer silence à mes libres pensées?
LORÉDANO.
Les juges de votre époux.
LE DOGE.
Et le respect dû aux plus légers des mots qui tombent de la bouche des
maîtres de Venise.
MARINA.
Gardez ces maximes pour la masse de vos artisans effrayés, pour vos
marchands, vos esclaves de Grèce et de Dalmatie, pour vos tributaires,
vos citoyens stupides, votre noblesse masquée, vos sbires, vos espions,
vos forçats de toute espèce. Je le sais, grâce à vos enlèvemens, à vos
noyades nocturnes, aux donjons pratiqués sous le toit de vos palais, ou
sous les flots qui les environnent; grâce à vos mystérieuses assemblées,
à vos jugemens secrets, à vos exécutions subites, à votre _Pont des
Soupirs_, à votre chambre de dernière agonie, à vos instrumens de
torture, vous êtes parvenus à leur faire croire que vous étiez des êtres
d'un autre monde plus méchant encore; réservez pour eux ces avis: je ne
les crains pas. Je vous connais; je vous ai vus pires que tout cela dans
l'infernal procès de mon pauvre mari! Traitez-moi comme vous l'avez
traité:--vous l'avez déjà fait d'ailleurs en vous attaquant à sa
personne. Que puis-je donc avoir à craindre de vous, quand même je
serais craintive de mon naturel, ce qui, je l'espère, n'est pas?
LE DOGE.
Vous l'entendez, elle a perdu la raison.
MARINA.
La prudence, peut-être, mais non pas la raison.
LORÉDANO.
Madame! je n'emporterai pas au-delà du seuil de ces portes le souvenir
des paroles prononcées dans cette enceinte: j'en excepte celles qui
concernent le service de l'état, et prononcées entre le Doge et moi.
Doge! avez-vous quelque réponse à faire?
LE DOGE.
Oui, comme Doge, et peut-être aussi comme père.
LORÉDANO.
Ma mission dans ces lieux ne se rapporte qu'au _Doge_.
LE DOGE.
Dites donc que le Doge fera choix d'un ambassadeur spécial, ou qu'il
exposera lui-même ses intentions; quant au père.--
LORÉDANO.
Je n'oublierai pas ce qui me concerne.--Adieu! je baise les mains de
l'illustre dame, et je m'incline devant le Doge.
(Lorédano sort.)
MARINA.
Êtes-vous content?
LE DOGE.
Je suis tel que vous voyez.
MARINA.
Et cela est encore un mystère.
LE DOGE.
Pour les mortels, tout est mystère; qui peut les éclaircir, sauf celui
qui les fit? Si parfois ils y parviennent, c'est quelques esprits
privilégiés qui long-tems ont étudié le fastidieux volume de l'humanité,
qui, sur chacune de ses pages noires ou sanglantes, ont fatigué leur
intelligence et leur cœur: encore le fatal grimoire retombe-t-il sur
l'adepte qui l'étudie; tous les vices que nous trouvons dans les autres
sont de l'essence de notre nature, tous nos avantages appartiennent à la
fortune. C'est elle que nous devons remercier de la beauté, de la
naissance, de la richesse, de la santé; et quand nous nous plaignons du
destin, nous devrions nous rappeler qu'il ne nous a repris que ce qu'il
nous avait _donné_. Pour le reste, la nudité, les passions basses, les
frivoles vanités, c'est l'héritage universel, c'est là ce qu'il nous
faut combattre dans toutes les positions; et si nous devons moins les
craindre dans le plus humble sort, c'est que là, la faim rend sourd à
tout autre besoin, c'est que l'homme a reçu l'ordre de suer pour obtenir
sa nourriture; c'est que là, toutes les passions se taisent devant la
crainte de la famine. Tout est vil, faux et trompeur,--de la première
créature jusqu'à la dernière. Notre gloire, l'urne du prince comme celle
du mendiant, dépend du souffle des hommes; notre vie de quelque chose
plus léger encore que leur souffle; notre existence tient à des jours,
les jours à des saisons, et tout notre être sur ce qui est indépendant
de _nous_.--Ainsi, du plus grand au plus petit, nous sommes des
esclaves:--rien ne dépend de notre volonté; un fétu de paille peut
ébranler cette volonté aussi bien qu'un orage. Quand nous croyons
conduire, c'est nous que l'on traîne,--jusqu'à la mort, fantôme qui se
présente comme le reste sans notre participation ou notre influence, tel
enfin que notre premier jour. Ah! sans doute il faut que nous ayons
péché dans quelque autre monde antérieur, et que _celui-ci_ en soit
l'enfer! Heureusement, il n'est point éternel.
MARINA.
Tout cela, nous ne pouvons en être juges sur terre.
LE DOGE.
Pourquoi donc faut-il que nous nous jugions les uns les autres, nous
enfans de la terre; et que moi, je sois forcé de juger mon propre fils?
J'ai administré mon pays loyalement, au sein de la victoire,--j'en
atteste l'état dans lequel je l'ai trouvé, dans lequel je le laisse: mon
règne a doublé sa puissance; en récompense, Venise, dans sa gratitude,
me laisse ou s'apprête à me laisser isolé sur la terre.
MARINA.
Et Foscari? Ah! qu'on me laisse avec lui, et je ne songerai plus à mes
maux.
LE DOGE.
Vous le suivrez, du moins ils ne peuvent guère vous le refuser.
MARINA.
Et s'ils le refusent, je m'enfuirai avec lui.
LE DOGE.
Impossible. Où vous enfuiriez-vous?
MARINA.
Je l'ignore, et ne m'en inquiète pas:--en Syrie, en Égypte, chez les
Turcs, partout où nous pourrons respirer libres, et vivre loin de l'œil
des espions, affranchis des édits de vos inquisiteurs d'état.
LE DOGE.
Ainsi vous consentiriez à faire de votre époux un renégat, à le
transformer en traître?
MARINA.
Non, il ne l'est pas! c'est la patrie qui se trahit elle-même en
rejetant son meilleur, son plus intrépide citoyen. La pire des
trahisons, c'est la tyrannie. Penses-tu donc qu'il n'y ait de rebelles
que les esclaves? Le prince qui viole ou néglige ses devoirs est un
brigand à plus juste titre qu'un chef de bandits.
LE DOGE.
Je ne puis me reprocher quelque déloyauté de ce genre.
MARINA.
Non; car tu observes et respectes des lois près desquelles celles du
vieux Dracon seraient un code de miséricorde.
LE DOGE.
Ces lois existaient avant moi: je ne les ai pas faites. Si je n'étais
qu'un sujet, je trouverais moyen de réclamer quelque amélioration parmi
elles; mais comme prince, jamais je ne songerai, au prix de ma vie et du
salut des miens, à changer la charte dont nos pères m'ont transmis le
dépôt.
MARINA.
Est-ce donc pour la ruine de leurs enfans qu'ils te l'ont transmis?
LE DOGE.
Venise, sous le joug de pareilles lois s'est élevée au point où nous la
voyons,--à celui d'une république digne de rivaliser en hauts faits, en
durée, en puissance, et je puis ajouter en gloire (car nous avons eu
aussi parmi nous des ames romaines), avec tout ce que l'histoire nous
rappelle des plus beaux tems de Carthage et de Rome, alors que le peuple
régnait par le sénat.
MARINA.
Dites plutôt, fléchissait sous la verge implacable de l'oligarchie.
LE DOGE.
Peut-être; mais enfin c'est ainsi qu'il parvint à réduire le monde. Or,
dans un tel état, qu'un individu soit le plus riche de son rang, ou le
plus humble de ses concitoyens, son importance disparaît devant le grand
but que l'on se propose, tant qu'on ne l'a pas perdu de vue.
MARINA.
Cela veut dire que vous êtes plutôt Doge que père.
LE DOGE.
Cela veut dire que je suis citoyen avant d'être l'un ou l'autre. Si
pendant nombre de siècles nous n'avions pas eu des milliers de pareils
citoyens, si nous n'en avions plus, Venise aurait cessé d'être une cité.
MARINA.
Maudite la cité où la voix des lois étouffe celle de la nature!
LE DOGE.
J'aurais autant de fils que j'ai d'années, je les donnerais tous, non
sans douleur, mais je les donnerais dans l'intérêt de l'état, et pour
obéir à ses exigences; je les sacrifierais sur les flots, sur les champs
de bataille, ou s'il le fallait, hélas! comme déjà il l'a fallu, je les
abandonnerais à l'ostracisme, à l'exil, aux chaînes, en un mot à tout ce
qu'on pourrait leur imposer de pire.
MARINA.
Et c'est là du patriotisme! pour moi, je n'y vois que la plus odieuse
barbarie. Laissez-moi rejoindre mon mari; avec tous leurs soupçons, le
sage conseil des Dix aura peine à combattre contre la faiblesse d'une
femme, et à lui refuser un moment d'accès dans sa prison.
LE DOGE.
Je puis prendre sur moi d'ordonner que l'on vous laisse pénétrer jusqu'à
lui.
MARINA.
Et que dirai-je à Foscari de son père?
LE DOGE.
Qu'il sait obéir aux lois.
MARINA.
Rien de plus? Ne voulez-vous pas le voir avant qu'il ne parte? ce serait
peut-être pour la dernière fois.
LE DOGE
La dernière!--mon enfant!--le dernier de mes enfans; la dernière fois
que je le verrai! Dites-lui que je me rendrai près de lui.
(Ils sortent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
(La prison de Jacopo Foscari.)
JACOPO FOSCARI, seul.
Pas de jour, si ce n'est cette faible lueur qui me laisse apercevoir des
murs où ne retentirent jamais que les accens de la douleur, les soupirs
des prisonniers, le bruit des pieds chargés de fers, l'agonie de la
mort, les imprécations du désespoir! Voilà donc pourquoi je revins à
Venise, soutenu, il est vrai, par une sorte d'espérance que le tems, qui
ronge jusqu'au marbre, aurait arraché la haine du cœur des hommes.
Hélas! j'éprouvai qu'il n'en était rien; c'est ici que le mien va se
consumer, lui qui ne battit jamais sans regretter Venise, et soupirer
après elle comme la colombe éloignée de son nid, alors qu'elle s'élance
dans l'air pour rejoindre sa jeune famille. Mais quels caractères sont
tracés sur ces inexorables murailles? (Il s'approche du mur.) Le rayon
de jour me permettra-t-il de les distinguer? Ah! ce sont des noms; ceux
de mes tristes prédécesseurs dans ces lieux, l'époque de leur désespoir,
la courte expression d'un chagrin insupportable pour la plupart. Comme
une épitaphe, cette page de pierre reproduit leur histoire, et le récit
du malheureux captif est gravé sur les barreaux de sa prison, comme les
souvenirs de l'amant sur l'écorce de quelque grand arbre confident de
son nom et de celui de sa maîtresse. Hélas! plusieurs de ces noms me
sont connus; ils sont néfastes comme le mien que je vais mettre à leur
suite, bien digne de figurer dans une chronique que ne peuvent jamais
lire ou écrire d'autres êtres que des infortunés.
(Il trace son nom.--Entre un familier des Dix.)
LE FAMILIER.
Je vous apporte de la nourriture.
JACOPO FOSCARI.
Déposez-la, je vous prie; je n'ai pas faim; mais je sens mes lèvres
desséchées:--de l'eau!
LE FAMILIER.
En voici.
JACOPO FOSCARI, après avoir bu.
Je vous remercie; je suis mieux.
LE FAMILIER.
J'ai ordre de vous apprendre que l'on a sursis à votre jugement
définitif.
JACOPO FOSCARI.
Jusqu'à quand?
LE FAMILIER.
Je l'ignore.--J'ai de plus reçu l'ordre de laisser parvenir jusqu'à vous
votre noble épouse.
JACOPO FOSCARI.
Ah! ils se ralentissent donc?--j'avais cessé de l'espérer: il était
tems.
(Entre Marina.)
MARINA.
Mon bien-aimé!
JACOPO FOSCARI, l'embrassant.
Ma chère femme, ma seule amie! quel bonheur!
MARINA.
Nous ne nous séparerons plus.
JACOPO FOSCARI.
Comment! voudrais-tu partager un cachot?
MARINA.
Oui; la torture, la tombe, tout!--tout avec toi; mais la tombe la
dernière de toutes, car là nous ne saurions plus que nous sommes réunis:
néanmoins je la partagerais plutôt encore qu'une séparation nouvelle;
c'est déjà trop d'avoir survécu à la première. Comment te trouves-tu?
tes pauvres membres? Hélas! pourquoi le demander? ta pâleur--
JACOPO FOSCARI.
C'est la joie de te revoir sitôt, et sans m'y attendre encore, qui a
fait refluer le sang vers mon cœur, et rendu mes joues comme les
tiennes; car toi aussi, tu es pâle, chère Marina.
MARINA.
C'est le reflet de cette éternelle prison, où jamais ne pénétra un rayon
de soleil; c'est la triste et mourante lueur de la torche du familier,
qui semble favoriser l'obscurité au lieu de la dissiper, en ajoutant aux
vapeurs du cachot un nuage sulfureux qui ternit tous les objets, même
tes yeux;--mais non, tes yeux brillent--oh! comme ils étincellent!
JACOPO FOSCARI.
Et les tiens!--mais cette torche m'empêche de voir.
MARINA.
Et sans elle j'aurais encore moins vu. Peux-tu donc distinguer ici
quelque chose?
JACOPO FOSCARI.
D'abord rien; mais le tems et l'habitude m'ont rendu familier avec
l'obscurité: la plus faible lueur qui pénètre à travers les crevasses de
ces murs battus des vents, enivre plus mes yeux que tout l'éclat du
soleil quand il dore orgueilleusement toutes les tourelles du monde,
sauf pourtant celles de Venise. À l'instant même où tu es entrée,
j'étais occupé à écrire.
MARINA.
Quoi donc?
JACOPO FOSCARI.
Mon nom. Regarde, le voici, placé à la suite du nom de celui qui m'a
précédé dans ces lieux, si les dates de cachot ne sont pas trompeuses.
MARINA.
Et celui-là, qu'est-il devenu?
JACOPO FOSCARI.
Ces murs gardent le silence sur la fin de leurs victimes, et par là ils
semblent nous en avertir. Jamais murs plus insensibles ne pesèrent sur
les mortels, si ce n'est sur les morts, ou sur ceux qui ne vont pas
tarder à l'être. Tu demandes ce qu'il est devenu? que serai-je devenu
moi-même? on le demandera bientôt, on n'obtiendra que la même
réponse:--un doute, un soupçon douloureux,--à moins que tu ne racontes
mes infortunes.
MARINA.
Moi, _parler_ de toi?
JACOPO FOSCARI.
Pourquoi non? alors mon nom serait dans toutes les bouches. La tyrannie
du silence n'est pas éternelle; on peut étouffer la vérité, mais le
murmure des hommes justes soulève bientôt toutes les entrailles, même
celles d'un vivant tombeau. Je n'ai pas d'incertitude sur ma mémoire,
mais sur ma mort, et je ne redoute ni l'une ni l'autre.
MARINA.
Ta vie est en sûreté.
JACOPO FOSCARI.
Et ma liberté?
MARINA.
C'est l'ame qui seule devrait pouvoir la donner.
JACOPO FOSCARI.
Voilà un beau mot, mais ce n'est qu'un mot; une mélodie bien pénétrante,
mais aussi bien passagère. L'ame sans doute est beaucoup, mais ce n'est
pas tout. C'est l'ame qui m'a donné la force de courir le risque de la
mort, et de subir des tortures bien plus cruelles que la mort (si la
mort n'est qu'un profond sommeil), sans un gémissement, ou du moins avec
un cri qui faisait pâlir mes juges encore plus que moi. Mais enfin ce
n'est pas tout; il est des choses dont l'ame ne peut tempérer
l'horreur,--et tel est cet étroit cachot, où je dois respirer pendant
longues années.
MARINA.
Hélas! un étroit cachot, voilà tout ce qui t'appartient de ce vaste
empire dont ton père est le souverain.
JACOPO FOSCARI.
Cette pensée ajoute encore à mes souffrances. Mon sort est commun à
plusieurs: les captifs ne sont pas rares; mais il n'en est pas qui
languissent comme moi aussi près du palais de leur père. Quelquefois
cependant, mon cœur, à cette idée, se relève; l'espérance glisse jusqu'à
moi de ces épaisses lueurs peuplées de poudreux atômes, le seul jour que
je connaisse; car, excepté la torche du geolier et une sorte de
lampyris, qui la dernière nuit est venue se prendre dans les filets de
cette énorme araignée, je n'ai rien vu qui eût quelque apparence de
rayon. Hélas! je sais quelle force l'ame peut nous communiquer; je le
sais, j'en ai fait preuve devant les hommes; mais elle ne résiste pas à
la solitude, et je sens que mon esprit est fait pour la société.
MARINA.
Je ne te quitterai plus.
JACOPO FOSCARI.
Ah! s'il en était ainsi! mais jamais ils ne l'ont accordé,--ils ne
l'accorderont pas, et je resterai seul. Pas d'êtres vivans,--pas de
livres,--cette image trompeuse des mortels trompeurs. J'aurais voulu que
ces vestiges de l'espèce humaine, qu'ils appellent annales, histoires,
ce que vous voudrez, et ce qu'ils lèguent aux générations suivantes
comme autant de portraits fidèles; j'aurais voulu, dis-je, qu'elles
s'ouvrissent pour moi: on me l'a refusé. Aussi j'ai dirigé mon étude
vers ces murailles, peinture de l'histoire vénitienne plus fidèle, avec
toutes ses lacunes, ses obscurités sinistres, que n'est la salle bâtie à
quelques pas de là, où sont renfermés les cent portraits des Doges et le
récit de leurs actions.
MARINA.
Je viens t'apprendre ce qu'ils viennent de décider dans leur dernier
conseil.
JACOPO FOSCARI.
Je le sais:--regarde.
(Il indique du doigt ses membres, comme pour rappeler la question qu'il
a subie.)
MARINA.
Non, non,--ce n'est plus cela: leur cruauté même s'est ralentie.
JACOPO FOSCARI.
En quoi donc?
MARINA.
Tu retournes à Candie.
JACOPO FOSCARI.
Adieu donc ma dernière espérance! Je pouvais endurer mon cachot: c'était
encore Venise; je pouvais supporter la torture: il y avait dans mon air
natal quelque chose qui ranimait mes forces, comme, sur l'océan, le
vaisseau battu des orages se soutient pourtant encore à la hauteur des
vagues, et continue fièrement sa course. Mais _là-bas_, dans cette île
maudite d'esclaves, de prisonniers et de mécréans, mon ame, telle qu'un
bâtiment naufragé, se brise dans mon sein; et si l'on m'y renvoie, je
périrai dans une cruelle agonie.
MARINA.
Mais _ici_?
JACOPO FOSCARI.
Je périrai de même;--mais en moins de tems, et moins péniblement. Eh
quoi! prétendent-ils donc me refuser le tombeau de mes pères, aussi bien
que leur demeure et leur héritage?
MARINA.
Écoute, Foscari: j'ai sollicité la permission de t'accompagner dans ton
exil, mais je ne partage pas ton désespoir. Cet amour que tu conserves
pour une terre ingrate et tyrannique est une passion, et non du
patriotisme. Pour moi, si je pouvais revoir le calme dans tes traits,
s'il nous était permis de profiter de la douce liberté de l'air et de la
terre, peu m'importeraient les climats et les pays. Cette multitude de
palais et de prisons n'est pas un Éden; ses premiers habitans étaient de
misérables proscrits.
JACOPO FOSCARI.
Oui, je sens qu'ils devaient être bien misérables!
MARINA.
Et cependant, vois: refoulés par les Tartares dans ces îles étroites, et
soutenus par cette énergie antique (tout ce qui leur restait de
l'héritage de Rome), ils parvinrent à créer, par degrés, une Rome
flottante. Ton courage sera-t-il donc au-dessous d'une infortune qui
tant de fois devint l'occasion d'une grande prospérité?
JACOPO FOSCARI.
Ah! si j'étais sorti de ma patrie, cherchant, comme les anciens
patriarches, une autre contrée, suivi comme eux de leurs familles et de
leurs troupeaux; si j'avais été exilé, comme les juifs, de Sion, ou,
comme nos pères chassés par Attila, des belles campagnes de l'Italie,
j'aurais sans doute encore donné quelques pleurs à mon ancienne contrée,
quelques pensées amères: mais bientôt je me serais relevé; et de concert
avec les miens, qui n'auraient pas cessé de m'entourer, j'aurais créé
une nouvelle patrie, une autre chose publique: peut-être alors aurais-je
supporté mon sort--bien que je n'ose l'assurer!
MARINA.
Pourquoi pas? c'est le sort de tant de milliers d'hommes! tant d'autres
le supporteront encore!
JACOPO FOSCARI.
Oui;--mais l'on nous parle uniquement de ceux qui, dans une nouvelle
terre, ont survécu à leurs maux; de leur nombre, de leur succès: qui
aurait pu compter les cœurs brisés en silence par cet exil? Qui pourrait
compter les victimes de cette maladie[1] qui, de l'impitoyable mer,
semble tout d'un coup faire jaillir les belles campagnes de la patrie;
qui les représente si fidèlement aux yeux malades du malheureux
proscrit, qu'on peut difficilement l'empêcher de se précipiter devant
l'image trompeuse? Rappelez-vous cette mélodie traînante[2] qui, tout
d'un coup, ranime les regrets passionnés du montagnard éloigné de ses
hauteurs couronnées de neige et de nuages; il s'abandonne à ses regrets,
mais il porte le poison dans ses veines, et bientôt il expire de
désespoir. Vous appelez cela de _la faiblesse_! c'est de la force; c'est
la source de tous les sentimens généreux: qui n'aime pas sa patrie est
incapable de rien aimer.
[Note 1: La calenture.]
[Note 2: Allusion à l'air suisse (le _ranz des vaches_) et à ses
effets.]
MARINA.
Obéis-lui donc, car c'est elle qui te proscrit.
JACOPO FOSCARI.
Oui, c'est elle: et son arrêt pèse sur mon cœur comme la malédiction
d'une mère;--l'empreinte en brûle mon front. Ces exilés dont vous me
parlez, ils s'éloignaient en foule les mains pressées l'une dans
l'autre, pendant la route; et leurs tentes réunies et confondues:--moi,
je suis seul.
MARINA.
Non, tu ne le seras plus:--ne vais-je pas avec toi?
JACOPO FOSCARI.
Chère Marina!--et nos enfans?
MARINA.
Pour eux, je crains bien que les soupçons de votre odieuse politique
(qui se joue de tous les liens et les brise à son plaisir) ne nous
permettent pas de les emmener avec nous.
JACOPO FOSCARI.
Et toi, peux-tu donc les quitter?
MARINA.
Oui, avec bien de la peine; mais je puis les laisser, enfans comme ils
sont, pour vous apprendre à l'être moins vous-même; apprenez par-là à
étouffer des sentimens sacrés, quand d'autres devoirs plus sacrés encore
le commandent: dans ce monde, d'ailleurs, notre premier devoir est de
savoir souffrir.
JACOPO FOSCARI.
N'ai-je encore rien supporté?
MARINA.
Beaucoup trop d'une injuste tyrannie, et assez pour vous apprendre à ne
pas être épouvanté d'une perspective qui n'a plus rien de pénible,
comparée à tout ce que vous avez déjà souffert.
JACOPO FOSCARI.
Ah! je le vois, vous n'avez jamais été proscrite loin de Venise; vous
n'avez jamais vu s'éloigner progressivement ses ravissantes tourelles,
alors que chaque sillon creusé dans la mer par le vaisseau semble
frapper et entr'ouvrir votre cœur; vous n'avez jamais vu le jour
s'abaisser sur nos rivages, et les couvrir de son auréole calme et
rougissante; puis, ayant rêvé qu'ils vous apparaissaient dans toute leur
beauté, vous ne vous êtes jamais réveillée sans les retrouver.
MARINA.
Je partagerai avec vous tout cela. Faisons-nous à l'idée de quitter
cette ville bien-aimée (car elle le mérite bien sans doute), et cette
prison d'état que vous devez à ses bontés. Nos enfans recevront les
soins du Doge et de mes oncles: il faut que nous mettions à la voile
avant la nuit.
JACOPO FOSCARI.
Ce terme est bien court. Ne verrai-je donc pas mon père?
MARINA.
Vous le verrez.
JACOPO FOSCARI.
Où?
MARINA.
Ici ou dans l'appartement ducal:--il n'a pas dit où. Que ne
supportez-vous votre exil comme il le supporte!
JACOPO FOSCARI.
Oh! ne le blâmez pas. Quelquefois il m'est arrivé de murmurer un
instant; mais il ne pouvait pas autrement agir. Le moindre témoignage de
pitié ou de sympathie de sa part n'eût fait que rejeter sur ses cheveux
blancs le soupçon des Dix, et sur ma tête des malheurs accumulés.
MARINA.
Accumulés! Quels sont donc les tourmens qu'ils vous ont épargnés?
JACOPO FOSCARI.
Celui de quitter Venise sans vous voir, lui ou toi; ils m'auraient
interdit ce bonheur, comme la première fois qu'ils m'exilèrent.
MARINA.
Cela est vrai; oui, pour cela, j'avoue ma dette envers la république, et
je lui devrai davantage encore quand tous deux nous flotterons sur les
libres vagues.--Partons! ah! partons aux extrémités du monde, s'il le
faut; mais loin de cette horrible, injuste et--
JACOPO FOSCARI.
Ne la maudissez pas. Quand je me tais, qui ose accuser ma patrie?
MARINA.
Ciel et terre! qui ose l'accuser? le sang de plusieurs millions d'hommes
s'élevant au ciel contre elle; les accens de désespoir des esclaves
enchaînés, des citoyens dans les cachots, des mères, des épouses, des
enfans, des pères, et de tous les sujets courbés sous le joug de dix
vieilles têtes; enfin, jusqu'à _ton silence_. Et quand tu pourrais
encore alléguer quelque chose en sa faveur, quel autre, dis-moi,
voudrait le faire à ta place?
JACOPO FOSCARI.
Songeons, puisqu'il le faut, à notre départ. Mais qui vient ici?
(Entre Lorédano suivi de familiers.)
LORÉDANO, aux familiers.
Retirez-vous, et laissez-moi le flambeau.
(Les familiers se retirent.)
JACOPO FOSCARI.
Noble signor, soyez le bien-venu; je ne croyais pas que ces tristes
lieux recevraient jamais l'honneur d'une pareille visite.
LORÉDANO.
Ce n'est pas la première fois que je me trouve dans ces sortes de lieux.
MARINA.
Ni la dernière, si la récompense suivait le mérite. Venez-vous ici pour
nous insulter, pour faire l'office d'espion, ou pour demeurer en otage
auprès de nous?
LORÉDANO.
Telle n'est pas ma mission, noble dame! je suis envoyé vers votre mari
pour lui apprendre le décret des Dix.
MARINA.
L'on a prévenu cet acte de bonté: il le connaît.
LORÉDANO.
Et comment?
MARINA.
Je l'ai informé de l'indulgence de vos collègues, non sans doute avec
les délicates précautions que vous aurait suggérées votre naïve
sensibilité; mais enfin il la connaît. Si vous venez recevoir nos
remerciemens, prenez-les et sortez! L'horreur du cachot est assez
profonde sans vous; il s'y rencontre assez de reptiles non moins
malfaisans, bien que leur venin soit moins lâche.
JACOPO FOSCARI.
Calmez-vous, je vous prie. À quoi servent de telles paroles?
MARINA.
À lui faire connaître qu'il est connu.
LORÉDANO.
La belle dame doit conserver les priviléges de son sexe.
MARINA.
Signor, j'ai des fils: un jour ils sauront mieux vous remercier.
LORÉDANO.
Vous ferez bien de les élever dans de bons sentimens. Foscari,--vous
connaissez donc votre sentence?
JACOPO FOSCARI.
Je retourne à Candie?
LORÉDANO.
Oui,--pour la vie.
JACOPO FOSCARI.
Pour peu de tems.
LORÉDANO.
J'ai dit--pour _la vie_.
JACOPO FOSCARI.
Et je répète--pour peu de tems.
LORÉDANO.
Une année d'emprisonnement à la Cannée,--ensuite la liberté de l'île
entière.
JACOPO FOSCARI.
C'est tout un pour moi: cette liberté est à mes yeux comme la prison qui
doit la précéder. Est-il vrai que ma femme m'accompagne?
LORÉDANO.
Oui, si elle le veut.
MARINA.
Qui a réclamé pour moi cette justice?
LORÉDANO.
Quelqu'un qui ne fait pas la guerre aux femmes.
MARINA.
Mais qui opprime les hommes. Quoi qu'il en soit, je le remercie de la
seule faveur que j'aurais voulu demander ou recevoir de lui ou de ses
semblables.
LORÉDANO.
Il reçoit ces remerciemens avec les sentimens de celle qui les lui
offre.
MARINA.
Et puissent-ils lui servir en proportion de leur sincérité!--Mais assez.
JACOPO FOSCARI.
Est-ce là, signor, toute votre mission? Songez qu'il nous reste peu de
tems pour nous préparer, et que votre présence est pénible pour cette
dame, dont la famille est noble comme la vôtre.
MARINA.
Plus noble.
LORÉDANO.
Comment, plus noble?
MARINA.
Oui, car plus généreuse! Nous disons d'un coursier qu'il est _généreux_,
quand nous voulons exprimer la pureté de sa race. Je le sais, bien que
née à Venise où l'on ne connaît guère que des coursiers de bronze; mais
je l'ai appris de ces Vénitiens qui ont abordé sur les côtes d'Égypte,
et de l'Arabie leur voisine. Pourquoi donc ne dirions-nous mieux encore:
l'_homme généreux_? Si la famille est quelque chose, c'est pour les
vertus, plutôt que pour les années qu'elle rappelle; et la mienne, aussi
ancienne que la vôtre, est plus recommandable dans ses rejetons. Oh!
n'affectez pas de l'indignation,--mais reportez vos yeux en arrière;
considérez votre arbre généalogique aux feuillages si verts, aux fruits
si mûrs: alors vous serez forcé de rougir d'ancêtres qui rougiraient
eux-mêmes d'un fils tel que vous,--cœur aride et dévoré de haine!
JACOPO FOSCARI.
Encore, Marina!
MARINA.
Encore! Ne voyez-vous pas qu'il vient ici pour assouvir sa rage, en
reposant sur nos malheurs un dernier regard? laissez-le les partager.
JACOPO FOSCARI.
Cela serait difficile.
MARINA.
Nullement. Il les partage déjà:--c'est en vain qu'il cherche à dérober
ses angoisses sous un front de marbre et sous un dédaigneux sourire; il
les partage. Quelques mots précis de vérité confondent les suppôts de
l'enfer aussi bien que leur maître; j'ai mis un instant son ame à
l'épreuve, comme le fera avant peu le feu éternel qui le réclame. Vois
comme il recule à ma voix! et cependant il porte en ses mains la mort,
les fers et l'exil, qu'il déverse à volonté sur ses semblables. Mais ces
armes ne sont pas défensives, car j'ai percé du premier coup son cœur
glacé. Je brave ses furieux regards. Nous ne pouvons que mourir; il est
plus à plaindre que nous, car il ne peut que vivre, et chaque jour
avance l'heure inévitable de son châtiment.
JACOPO FOSCARI.
Vous avez perdu la raison.
MARINA.
Cela peut être; mais quelle est la cause de ce _délire_?
LORÉDANO.
Laissez-la poursuivre; elle ne m'atteint pas.
MARINA.
Vous mentez! Vous veniez ici pour savourer un lâche triomphe, à la vue
de notre déplorable situation. Vous veniez pour écouter froidement nos
prières,--pour compter nos pleurs et nos sanglots,--pour contempler le
naufrage auquel vous aviez réduit mon époux, le fils de votre souverain;
en un mot, vous veniez fouler aux pieds la victime,--idée devant
laquelle le bourreau recule, lui qui fait horreur à tous les hommes!
Qu'en est-il résulté? Nous sommes malheureux, signor; malheureux autant
que votre scélératesse et votre soif de vengeance pouvaient le désirer:
et cependant, comment _vous trouvez-vous_?
LORÉDANO.
Comme un roc.
MARINA.
Oui, mais frappé de la foudre: ils sont insensibles, mais ils demeurent
sillonnés. Allons, Foscari! éloignons-nous, et laissons cet être vil, le
seul digne d'habiter ces lieux qu'il a tant de fois peuplés de victimes,
mais qui ne seront purifiés qu'à l'instant où ils se fermeront sur lui.
(Entre le Doge.)
JACOPO FOSCARI.
Mon père!
LE DOGE, l'embrassant.
Jacopo! mon fils!--mon fils!
JACOPO FOSCARI.
Encore une fois, mon père! Qu'il y a long-tems que je ne t'avais entendu
prononcer mon nom--_notre_ nom!
LE DOGE.
Mon enfant! que ne peux-tu savoir--
JACOPO FOSCARI.
Il m'est échappé rarement des murmures.
LE DOGE.
C'est ton silence que j'ai senti le plus vivement.
MARINA.
Doge! regardez--là! (Elle indique Lorédano.)
LE DOGE.
Je vois cet homme--eh bien?
MARINA.
De la prudence!
LORÉDANO.
Cette vertu étant celle dont la noble dame aurait le plus besoin, il est
naturel qu'elle la recommande aux autres.
MARINA.
Misérable! ce n'est pas une vertu: c'est la politique des hommes de bien
forcés de se trouver en face du vice; c'est auprès de tes semblables que
je la recommande, comme je le ferais à celui dont le pied serait prêt de
toucher une vipère.
LE DOGE.
Cela est superflu à ma fille; depuis long-tems je connais Lorédano.
LORÉDANO.
Vous pouvez le connaître mieux encore.
MARINA.
Oui, mais non pas plus pervers sans doute.
JACOPO FOSCARI.
Mon père, ne perdons pas ces dernières heures dans de stériles
reproches. Est-ce bien en effet maintenant notre dernière entrevue?
LE DOGE.
Tu vois ces cheveux blancs.
JACOPO FOSCARI.
Et de plus, je sens que les miens ne blanchiront jamais ainsi. Mon père,
embrassez-moi! je vous ai toujours aimé,--jamais plus qu'aujourd'hui.
Ayez soin de mes enfans,--ceux de votre dernier enfant; qu'ils soient
pour vous tout ce que je fus long-tems moi-même, et jamais ce que je
suis aujourd'hui. Ne puis-je donc pas _les_ voir aussi?
MARINA.
Non,--pas _ici_.
JACOPO FOSCARI.
Partout ils peuvent embrasser leurs parens.
MARINA.
Je ne voudrais pas qu'ils vissent leur père dans un lieu qui pourrait
mêler à leur tendresse des sentimens de crainte, et troubler le cours
naturel de leur sang jeune et généreux. Ils sont heureux; ils dorment
tranquilles; ils ignorent que leur père n'est qu'un malheureux proscrit.
Je sais bien que leur destinée sera la même un jour; mais qu'ils ne la
reçoivent qu'à titre de succession, et non pas comme un droit de leur
enfance même. Leurs sens ouverts aux inspirations de l'amour le sont
également à celles de la terreur; et cette obscure humidité, et ces eaux
verdâtres et fangeuses qui flottent au-dessus de cet horrible asile,--ce
cachot lui-même, creusé au-dessous de la source des eaux, et enfermant
dans chaque crevasse un germe pestilentiel; tout cela pourrait être à
craindre pour eux: ce n'est pas _leur_ atmosphère, bien que vous,--vous
aussi,--et avant tous les autres, et comme en étant le plus
digne,--_vous_, noble Lorédano, vous puissiez respirer ici sans le
moindre danger.
JACOPO FOSCARI.
Je n'avais pas fait ces réflexions; je les approuve. Ainsi, je
m'éloignerai sans les avoir vus.
LE DOGE.
Non; il n'en sera rien: vous les verrez dans mon appartement.
JACOPO FOSCARI.
Et faudra-t-il _tous_ les quitter?
LORÉDANO.
Il le faut.
JACOPO FOSCARI.
Sans une seule exception?
LORÉDANO.
Ils sont le bien de l'état.
MARINA.
Je supposais qu'ils étaient le mien.
LORÉDANO.
Ils le sont, en effet, dans tout ce qui se rapporte à la puissance
maternelle.
MARINA.
C'est-à-dire, dans tous les soins pénibles. Sont-ils malades? on me les
confiera pour les soigner; meurent-ils? c'est à moi qu'il appartiendra
de les pleurer, de les ensevelir; mais s'ils vivent, vous en ferez des
soldats, des sénateurs, des esclaves, des proscrits,--ce que vous
voudrez; ou s'ils sont de l'autre sexe et doués d'un patrimoine, des
épouses et des courtisanes! Admirable sollicitude de l'état pour ses
fils et les mères de ses fils!
LORÉDANO.
L'heure approche, et les vents sont favorables.
JACOPO FOSCARI.
Qu'en savez-vous ici, où jamais les vents n'ont soufflé dans leur
liberté?
LORÉDANO.
Ils l'étaient quand j'entrai ici. La galère flottait à une portée d'arc
de _la riva di Schiavoni_.
JACOPO FOSCARI.
Mon père, précédez-moi, je vous prie, et préparez mes enfans à voir leur
père.
LE DOGE.
Allons, mon fils, du courage!
JACOPO FOSCARI.
Je ferai tous mes efforts.
MARINA.
Adieu, du moins, à cet infâme donjon, et à celui aux bons offices duquel
nous sommes en partie redevables de notre captivité passée.
LORÉDANO.
Et de la délivrance présente.
LE DOGE.
Il dit vrai.
JACOPO FOSCARI.
Sans doute; mais je ne lui dois qu'un échange de mes chaînes pour des
chaînes plus pesantes. Il le savait bien, ou il ne l'eût pas sollicité;
mais je ne lui reproche rien.
LORÉDANO.
Le tems presse, signor.
JACOPO FOSCARI.
Hélas! pouvais-je penser que je quitterais jamais avec douleur un pareil
séjour! Mais quand je sais que chaque pas qui m'en éloigne m'éloigne en
même tems de Venise, j'éprouve des regrets en regardant pour la dernière
fois ces murailles humides et--
LE DOGE.
Enfant! pas de pleurs.
MARINA.
Laissez-les plutôt couler; il n'a pas pleuré au milieu des tortures,
elles ne peuvent ici le déshonorer. Elles soulageront son cœur,--ce cœur
trop sensible,--et je _saurai_ essuyer ces larmes amères ou y joindre
les miennes; je pourrais pleurer maintenant, mais je ne veux pas faire
tant de plaisir au méchant qui nous contemple. Sortons. Doge!
conduisez-nous.
LORÉDANO, aux familiers.
La torche!
MARINA.
Oui, éclairez-nous comme dans une pompe funèbre, suivie par Lorédano,
pleurant comme un avide héritier.
LE DOGE.
Mon fils! vous êtes faible: prenez cette main.
JACOPO FOSCARI.
Hélas! faut-il que la jeunesse s'appuie sur les années! c'était moi qui
devais être votre soutien.
LORÉDANO.
Prenez mon bras.
MARINA.
Foscari! Foscari! ne le touchez pas; c'est un dard vénéneux. Signor,
arrêtez! nous savons bien que si la main des vôtres devait nous sortir
du gouffre où nous sommes plongés, vous vous garderiez bien de nous la
présenter. Viens, Foscari! prends la main que l'autel a jointe à la
tienne; elle n'a pu te sauver, elle te soutiendra du moins toujours.
(Ils sortent.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
(Une salle dans le palais du Doge.)
Entrent LORÉDANO et BARBARIGO.
BARBARIGO.
Avez-vous confiance dans un pareil projet?
LORÉDANO.
Oui.
BARBARIGO.
Sa vieillesse en sera bien affligée.
LORÉDANO.
Dites plutôt qu'elle se trouvera heureuse d'être ainsi délivrée du
fardeau de l'état.
BARBARIGO.
Son cœur en sera brisé.
LORÉDANO.
La vieillesse n'a plus de cœur à briser. Il a vu celui de son fils sur
le point de l'être, et, si l'on excepte un éclair d'attendrissement, en
le voyant dans son cachot, il n'a pas été ému.
BARBARIGO.
Dans sa contenance, je l'avoue; mais quelquefois je l'ai vu en proie à
un tel découragement intérieur, que le plus bruyant désespoir ne pouvait
rien trouver à lui envier. Où est-il?
LORÉDANO.
Dans ses appartemens, avec son fils, et toute la race des Foscari.
BARBARIGO.
Ils se disent adieu.
LORÉDANO.
Un dernier adieu, comme celui que le vieillard fera bientôt à la dignité
de Doge.
BARBARIGO.
Et quand le fils met-il à la voile?
LORÉDANO.
Tout de suite, et quand ils en auront fini avec leurs longs adieux. Il
est tems de les avertir.
BARBARIGO.
Arrêtez! Voulez-vous encore abréger de pareils momens?
LORÉDANO.
Ce n'est pas moi; nous avons des soins plus importans. Il faut que ce
jour soit en même tems le dernier du règne du vieux Doge et le premier
du dernier bannissement de son fils. Et voilà la vengeance.
BARBARIGO.
À mes yeux trop cruelle.
LORÉDANO.
Elle est trop douce.--Ce n'est pas même vie pour vie, cette loi de
représailles admise dans tous les âges: ils me doivent encore la mort de
mon père et de mon oncle.
BARBARIGO.
Mais cette dette, le Doge ne l'a-t-il pas hautement niée?
LORÉDANO.
Sans doute.
BARBARIGO.
Et ce désaveu n'a-t-il pas ébranlé vos doutes?
LORÉDANO.
Non.
BARBARIGO.
Quoi qu'il en soit, si la déchéance doit être obtenue par notre
influence réunie dans le conseil, il faut que ce soit avec toute la
déférence due à ses cheveux blancs, à son rang et à ses services.
LORÉDANO.
Avec toutes les cérémonies qu'il vous plaira, pourvu que la chose se
fasse. Vous pouvez, je m'en soucie peu, lui députer le conseil, pour lui
demander, les genoux en terre (comme Barberousse au pape), d'avoir
l'extrême courtoisie d'abdiquer.
BARBARIGO.
Et s'il ne veut pas?
LORÉDANO.
Alors, nous en choisirons un autre, et nous annulerons son élection.
BARBARIGO.
Mais les lois?--
LORÉDANO.
Quelles lois?--Les Dix, voilà les lois; et s'ils n'existaient pas, je
serais, dans cette circonstance, législateur.
BARBARIGO.
À vos propres périls?
LORÉDANO.
Ce n'est pas ici le cas,--vous dis-je; nous en avons le droit.
BARBARIGO.
Mais déjà, à deux reprises, il a sollicité la permission de se retirer,
et deux fois on la lui a refusée.
LORÉDANO.
Excellente raison pour la lui accorder une troisième fois.
BARBARIGO.
Sans qu'il le demande?
LORÉDANO.
Pour lui prouver que ses premières instances ont fait impression. Si
elles partaient du cœur, il nous devra des remerciemens: sinon, il est
juste de punir son hypocrisie. Allons, ils ont eu le tems de se réunir,
il faut les rejoindre; et sur ce point-là seulement, montrez une
résolution inébranlable. Les argumens que j'ai préparés sont de nature à
les ébranler et à renverser le vieillard. N'allez pas, avec vos
scrupules ordinaires, et quand nous sommes sûrs de leurs dispositions et
de leur volonté, nous arrêter au moment de la réussite.
BARBARIGO.
Si j'étais sûr que la déchéance du père ne sera pas le prélude d'une
persécution acharnée comme celle dont son fils est la victime, je vous
appuierais sans hésiter.
LORÉDANO.
Il n'a rien à craindre, vous dis-je; ses quatre-vingt-cinq ans
continueront autant qu'il pourra les traîner: il ne s'agit que de son
trône.
BARBARIGO.
Les princes déposés ont rarement beaucoup de tems à vivre.
LORÉDANO.
Plus rarement encore les octogénaires.
BARBARIGO.
Pourquoi donc ne pas attendre quelques jours?
LORÉDANO.
Parce que nous avons déjà bien assez attendu, et qu'il vit plus qu'il ne
convient. Allons! rendons-nous au conseil!
(Lorédano et Barbarigo sortent.--Entrent Memmo et un sénateur.)
SÉNATEUR.
Un ordre de nous rendre au conseil des Dix! quel en peut être le motif?
MEMMO.
Les Dix seuls peuvent répondre: rarement ils manifestent leurs pensées
d'avance. Nous sommes cités;--il suffit.
SÉNATEUR.
Il suffit pour eux, mais non pour nous; je voudrais savoir pourquoi.
MEMMO.
En obéissant vous le saurez; autrement, vous n'en apprendrez pas moins
pourquoi vous auriez dû obéir.
SÉNATEUR.
Je ne prétends pas m'opposer, _mais_--
MEMMO.
Dans Venise, _mais_ désigne un traître. Ne hasardez pas de _mais_, à
moins que vous ne vouliez passer sur le pont que l'on repasse bien
rarement.
SÉNATEUR.
Je me tais.
MEMMO.
Pourquoi d'ailleurs cette agitation?--Les Dix invoquent, dans leurs
délibérations, l'assistance de vingt-cinq patriciens;--vous êtes l'un de
ceux qu'ils ont choisis, j'en suis un autre; et le choix, ou la chance
qui nous réunit à une assemblée si auguste, me paraît également
honorable pour nous deux.
SÉNATEUR.
Sans doute. Je n'ajoute rien.
MEMMO.
Comme nous avons l'espoir (et tout le monde, seigneur, peut honnêtement
le caresser, je veux dire tous ceux d'une noble famille), l'espoir qu'un
jour nous pourrons être décemvirs, c'est sans doute comme une école de
sagesse pour les délégués du sénat qu'une pareille initiation comme
novice dans les plus profonds mystères de l'état.
SÉNATEUR.
Connaissons-les donc: ils méritent certainement toute notre attention.
MEMMO.
Comme nous ne pourrions les divulguer sans exposer nos vies, ils
méritent en effet quelque intérêt de notre part.
SÉNATEUR.
Je ne demande pas une place dans le sanctuaire; mais puisque l'on m'a
choisi, et non pas sans répugnance de ma part, je ferai mon devoir.
MEMMO.
Ne soyons pas les derniers à obéir à la sommation des Dix.
SÉNATEUR.
Tous ne sont pas encore arrivés; mais je suis de votre avis.--Entrons.
MEMMO.
Les plus pressés sont les mieux venus dans les conseils d'urgence,--et
du moins nous ne serons pas les derniers.
(Entrent le Doge, Jacopo Foscari et Marina.)
JACOPO FOSCARI.
Ah! mon père! je sens qu'il faut partir, j'y suis décidé. Cependant, je
vous en conjure, obtenez pour moi qu'un jour je sois rappelé dans mes
foyers, un jour, quelqu'éloigné qu'il puisse être: qu'il y ait dans
l'espace un point qui soit pour mon cœur comme une sorte de phare;
j'accepte tous les tourmens qu'ils voudront m'infliger; mais, que je
puisse revenir!
LE DOGE.
Fils Jacopo, va, obéis aux volontés de notre pays: nous ne devons rien
voir au-delà.
JACOPO FOSCARI.
Mais du moins puis-je regarder derrière moi. Je vous prie, ne m'oubliez
pas.
LE DOGE.
Hélas! quand j'avais de nombreux enfans, vous étiez celui que je
chérissais davantage; en peut-il être autrement aujourd'hui, où vous me
restez seul de tous? Mais quand l'état demanderait que l'on exhumât la
cendre de vos trois excellens frères, quand leurs ombres indignées
s'élèveraient pour s'opposer à un pareil acte, et défendre leur dernière
demeure dans la terre de la patrie, je n'en obéirais pas moins à un
devoir plus impérieux encore.
MARINA.
Partons, cher époux! tout cela ne fait que prolonger notre douleur.
JACOPO FOSCARI.
L'on ne nous a pas encore prévenus; les voiles du vaisseau ne sont pas
déployées:--qui sait? le vent peut changer.
MARINA.
Il peut changer, mais leurs cœurs et votre destinée sont immuables; et
la rame des galériens suppléera au calme des vents, et nous éloignera
rapidement du havre.
JACOPO FOSCARI.
Ô mers! où sont donc vos orages?
MARINA.
Dans le cœur des hommes. Hélas! rien ne peut-il vous calmer?
JACOPO FOSCARI.
Jamais marinier n'invoqua son patron pour des vents doux et prospères,
comme je vous implore aujourd'hui, ô vous, patron tutélaire d'une patrie
que, dans votre saint amour, vous ne pouvez chérir plus tendrement que
moi! Soulevez les vagues furieuses de l'Adriatique; réveillez l'Auster,
souverain des tempêtes! Que l'Océan bouleversé rejette bientôt sur les
rivages déserts du Lido mon cadavre sans vie; que j'y puisse embrasser
encore les sables qui bordent cette terre tant aimée, et que je ne dois
plus jamais revoir!
MARINA.
Et sans doute vous formez les mêmes vœux pour moi qui ne vous quitte
plus?
JACOPO FOSCARI.
Non;--ah! non pour toi, chère et pieuse Marina! puisses-tu long-tems me
survivre, et protéger les tendres années de ces enfans, que ton sublime
dévouement va priver aujourd'hui de tes soins. Mais pour moi seul,
puissent tous les vents se déchaîner contre le vaisseau et mugir dans le
golfe; puissent tous les marins tourner sur moi leurs visages pâles et
désespérés; puissent-ils m'accuser, comme autrefois les Phéniciens
accusèrent Jonas d'appeler seul les tempêtes, et me précipiter dans les
flots comme une offrande pour les apaiser! L'abîme qui me détruira sera
plus compatissant que les hommes; il me transportera sans vie, mais
enfin il me transportera jusqu'aux rivages natals: je devrai une tombe
aux mains des pêcheurs, sur un sable désolé, qui jamais, dans la foule
innombrable des naufragés, n'aura recueilli un cœur aussi déchiré que le
mien ne l'aura été.--Mais pourquoi ne se brise-t-il pas? Comment se
fait-il que je vive?
MARINA.
Pour te dompter toi-même, je pense, et pour maîtriser avec le tems ce
vain désespoir. Jusqu'alors tu souffrais; mais les plaintes n'étaient
pas bruyantes. Que souffres-tu donc au prix de ce qui n'a pu t'arracher
un seul cri,--la prison et la torture?
JACOPO FOSCARI.
Ah! je souffre une double, une vingt fois plus cruelle torture! Mais
vous dites vrai, il faut la supporter. Votre bénédiction, mon père.
LE DOGE.
Que ne peut-elle te protéger! je te la donne pourtant.
JACOPO FOSCARI.
Pardonnez--
LE DOGE.
Eh quoi! mon fils?
JACOPO FOSCARI.
Ma naissance à ma pauvre mère, à moi d'avoir vécu, et à vous-même, comme
je vous le pardonne, le don que vous m'avez fait de la vie.
MARINA.
De quoi pourrais-tu t'accuser?
JACOPO FOSCARI.
De rien. Ma mémoire n'est ouverte qu'à la douleur. Mais après avoir si
horriblement souffert, je ne puis m'empêcher de croire que je l'ai
mérité. S'il en est ainsi, puissent mes souffrances sur la terre adoucir
celles que l'avenir me réserve!
MARINA.
Ne crains rien, l'enfer est réservé à tes oppresseurs.
JACOPO FOSCARI.
J'espère que non.
MARINA.
Tu l'espères?
JACOPO FOSCARI.
Non, je ne puis leur souhaiter tous les maux qu'ils m'ont infligés.
MARINA.
Quoi! ces démons incarnés! Ah! puissent-ils mille fois les subir à leur
tour; et puissent les vers éternellement rongeurs les dévorer!
JACOPO FOSCARI.
Ils peuvent se repentir.
MARINA.
Dans ce cas-là même, leurs remords seraient trop tardifs; Dieu n'accepte
pas ceux des démons.
(Entrent un officier et des gardes.)
OFFICIER.
Signor! la barque est sur le rivage;--le vent est levé: nous n'attendons
plus que vous.
JACOPO FOSCARI.
Je suis prêt. Mon père, encore votre main.
LE DOGE.
La voici. Hélas! comme la tienne tremble!
JACOPO FOSCARI.
Non, vous vous trompez: c'est la vôtre, mon père. Adieu.
LE DOGE.
Adieu. N'as-tu plus rien à recommander?
JACOPO FOSCARI.
Non--rien. (À l'officier.) Donnez-moi votre bras, cher signor.
OFFICIER.
Vous devenez pâle,--laissez-moi vous soutenir,--plus pâle!--holà!
quelque aide! de l'eau!
MARINA.
Il se meurt!
JACOPO FOSCARI.
Je suis prêt maintenant.--Un nuage étrange couvre mes yeux;--où est la
porte?
MARINA.
Éloignez-vous! c'est à moi de le soutenir.--Mon bien-aimé! ô ciel! comme
le mouvement de son cœur est faible!
JACOPO FOSCARI.
De la lumière! Est-ce là de la lumière?--je me meurs. (L'officier lui
présente de l'eau.)
OFFICIER.
Peut-être sera-t-il mieux au grand air.
JACOPO FOSCARI.
Je n'en doute pas. Vos mains, mon père, ma femme--
MARINA.
La mort est dans cette étreinte glacée. Ô ciel!--mon Foscari, comment
vous trouvez-vous?
JACOPO FOSCARI.
Bien! (Il expire.)
OFFICIER.
Il est passé.
LE DOGE.
Il est libre.
MARINA.
Non,--non, il n'est pas mort; il doit encore y avoir de la vie dans ce
cœur:--il n'aurait pu me laisser ainsi.
LE DOGE.
Ma fille!
MARINA.
Silence, vieillard! je ne suis plus ta fille:--tu n'as plus de fils. Ô
Foscari!
OFFICIER.
Il nous faut emporter le corps.
MARINA.
Ne le touchez pas, odieux bourreau! avec sa vie cessent vos viles
fonctions; et vos lois homicides elles-mêmes ne les continuent pas
au-delà du meurtre. Laissez sa dépouille mortelle à ceux qui seuls
peuvent honorer sa mémoire.
OFFICIER.
Je dois prévenir la seigneurie, et attendre sa volonté.
LE DOGE.
Informez la seigneurie de ma part, de la part du Doge, qu'ils n'ont plus
le moindre droit sur ces cendres. Pendant sa vie, il leur appartenait,
comme étant leur sujet:--maintenant il m'appartient.--Mon déplorable
fils!
(L'officier sort.)
MARINA.
Et je vis encore!
LE DOGE.
Marina! vos enfans vivent.
MARINA.
Mes enfans! oui--ils vivent, et moi aussi je dois vivre pour leur
apprendre à servir l'état, à mourir comme mourut leur père. Combien on
doit désirer et bénir dans Venise la stérilité! Pourquoi ma mère
m'a-t-elle mis au monde!
LE DOGE.
Mes malheureux enfans!
MARINA.
Quoi? vous aussi, vous êtes enfin sensible!--vous! Qu'est donc devenu le
stoïcisme de l'homme d'état?
LE DOGE, se jetant sur le corps.
Là!
MARINA.
Vous pleurez! je pensais que vos yeux n'avaient pas de larmes:--vous les
réserviez pour l'instant où elles sont superflues. Mais pleurez! lui ne
pleurera plus jamais--jamais, ô ciel! jamais!
(Entrent Lorédano et Barbarigo.)
LORÉDANO.
Qu'y a-t-il ici?
MARINA.
Ah! le démon venant insulter à la mort! Fuis! Satan incarné! cette terre
est sainte, les cendres d'un martyr y reposent et en font un autel.
Retourne au séjour des tourmens!
BARBARIGO.
Madame, nous ignorions ce triste événement; nous allions au conseil, et
nous ne faisons que passer.
MARINA.
Passez donc!
LORÉDANO.
Nous cherchons le Doge.
MARINA, indiquant le Doge, toujours étendu sur le corps de son fils.
Il est occupé, vous le voyez, des affaires que vous lui avez préparées.
Êtes-vous contens?
BARBARIGO.
À Dieu ne plaise que nous troublions la douleur d'un père!
MARINA.
Non; il vous a suffi de la causer: votre rôle est fini.
LE DOGE, se levant.
Signor, je suis prêt.
BARBARIGO.
Non,--pas maintenant.
LORÉDANO.
Cependant, il importe beaucoup.
LE DOGE.
S'il en est ainsi, je le répète encore,--je suis prêt.
BARBARIGO.
Il n'en sera pas ainsi maintenant; dût Venise, comme un frêle vaisseau,
s'engloutir dans l'abîme! Je respecte votre douleur.
LE DOGE.
Je vous remercie. Mais si les nouvelles que vous apportez sont
fâcheuses, parlez, rien ne peut me frapper plus vivement que l'objet que
vous avez devant les yeux. Si elles sont bonnes, parlez; vous n'avez pas
à _craindre_ qu'elles me _consolent_.
BARBARIGO.
Je voudrais qu'elles le pussent.
LE DOGE.
Je ne m'adresse pas à _vous_, mais à Lorédano. _Il_ me comprend.
MARINA.
Je le prévoyais bien.
LE DOGE.
Que voulez-vous dire?
MARINA.
Voyez! le sang commence à rougir de nouveau les lèvres glacées de
Foscari;--le corps saigne à la vue de l'assassin. (À Lorédano.) Vil
meurtrier juridique, regarde! la mort elle-même rend témoignage de ton
forfait.
LE DOGE.
Ma fille! c'est une illusion de la douleur. (Aux suivans.) Emportez le
corps. Signor, si vous le désirez, je vous écouterai dans une heure.
(Sortent le Doge, Marina et suivans avec le corps.--Lorédano et
Barbarigo demeurent sur la scène.)
BARBARIGO.
On ne peut dans ce moment le troubler.
LORÉDANO.
Lui-même ne dit-il pas que désormais rien ne pourrait le troubler?
BARBARIGO.
Le chagrin aime la solitude, et la rompre est une barbarie.
LORÉDANO.
La solitude est l'aliment de tout chagrin; et rien n'est plus capable de
dissiper les sombres visions de l'autre monde que le retour des vives
impressions de celui-ci. Les affaires ne comportent pas les pleurs.
BARBARIGO.
Et c'est pour cela que vous voulez écarter ce vieillard de toutes les
affaires?
LORÉDANO.
La chose est décrétée. La giunta et les Dix l'ont convertie en loi. Qui
oserait braver la loi?
BARBARIGO.
L'humanité!
LORÉDANO.
Quoi! parce que son fils est mort?
BARBARIGO.
Et qu'il n'est pas encore enseveli.
LORÉDANO.
Si, quand nous vous avons proposé la mesure, nous avions connu cet
incident, nous en aurions suspendu l'adoption; mais une fois passé, rien
ne peut en arrêter l'effet.
BARBARIGO.
Non, je ne consentirai jamais.
LORÉDANO.
Vous avez consenti à l'essentiel,--remettez-vous à moi du reste.
BARBARIGO.
Son abdication presse-t-elle donc tant?
LORÉDANO.
L'impression d'un sentiment particulier n'a pas droit d'arrêter ce qui
importe à la république; et un malheur simple et naturel ne peut
retarder d'un jour l'exécution d'une loi.
BARBARIGO.
Vous avez un fils.
LORÉDANO.
Oui,--et même j'_avais_ un père.
BARBARIGO.
Cependant, toujours aussi inexorable?
LORÉDANO.
Toujours.
BARBARIGO.
Mais du moins, avant de presser l'exécution de l'édit qui le dépose,
laissez-le enterrer son fils.
LORÉDANO.
Qu'il rappelle donc à la vie mon oncle et mon père,--et j'y consens. Les
hommes peuvent, dans leur vieillesse même, devenir, ou paraître devenir
pères d'une centaine d'enfans; mais ils ne peuvent rallumer l'existence
d'un seul de leurs ancêtres. Le sacrifice n'est pas égal: il a vu ses
enfans expirer d'une mort naturelle; mes pères sont tombés victimes de
maladies violentes et mystérieuses. Je n'ai pas eu recours au poison; je
n'ai pas soudoyé quelque subtil opérateur dans l'art destructeur de
guérir, pour abréger leur route vers la guérison éternelle. Ses fils, et
il en avait quatre, sont morts sans que j'invoquasse le secours de
drogues homicides.
BARBARIGO.
Et êtes-vous sur qu'il soit plus coupable que vous?
LORÉDANO.
Très-sûr.
BARBARIGO.
Il semble pourtant la loyauté même.
LORÉDANO.
Ainsi le jugeait Carmagnuola, il n'y a pas long-tems encore.
BARBARIGO.
Quoi! cet étranger convaincu de trahison?
LORÉDANO.
Lui-même. Vous vous rappelez la nuit dans laquelle les Dix réunis au
Doge décidèrent de sa perte? Le lendemain, à l'heure du crépuscule,
Carmagnuola rencontre le Doge, et lui demande, en plaisantant, s'il doit
lui souhaiter le bonjour ou le bonsoir. Sa seigneurie répondit qu'en
effet il avait veillé toute la nuit dernière: «Et, ajouta-t-il avec le
plus gracieux sourire, dans cette nuit il a souvent été question de
vous[3].» Il disait vrai; on y avait résolu la mort de Carmagnuola huit
mois avant sa mort. Et cependant le vieux Doge, qui connaissait l'arrêt,
l'accueillait avec une hypocrite bienveillance avant
l'exécution;--certes, quatre-vingts années peuvent seules apprendre une
pareille dissimulation. Le brave Carmagnuola est mort; le jeune Foscari
et ses frères le sont également:--jamais ils ne m'ont fait sourire.
[Note 3: Fait historique.]
BARBARIGO.
Étiez-vous donc l'ami de Carmagnuola?
LORÉDANO.
Il était la sauve-garde de Venise. Dans sa jeunesse, il avait été son
ennemi; mais dans sa virilité il fut son sauveur d'abord, et puis sa
victime.
BARBARIGO.
Tel est le châtiment de ceux qui sauvent les républiques. Celui que nous
poursuivons maintenant, non-seulement a sauvé la nôtre, il en a réduit
d'autres sous son pouvoir.
LORÉDANO.
Les Romains (et nous sommes leurs émules) donnaient une couronne à qui
prenait une ville: ils en donnaient également une à celui qui parvenait
à sauver un citoyen dans le combat. La récompense était la même. Que si
nous comparons aujourd'hui le nombre des cités prises par le Doge
Foscari, à celui des citoyens mis à mort par lui, ou durant son
gouvernement, la balance sera terriblement contre lui, quand on se
bornerait aux désastres particuliers, nés de sa haine pour mon
malheureux père.
BARBARIGO.
Ainsi vous êtes inébranlable?
LORÉDANO.
Qui donc aurait pu m'ébranler?
BARBARIGO.
Ce qui m'a ébranlé moi-même. Pour vous, je le sais, vous êtes de marbre
dans votre haine. Mais quand tout sera accompli, quand le vieillard sera
déposé, son nom flétri, sa famille déshonorée, tous ses enfans morts,
vous et les vôtres triomphans, comment dormirez-vous?
LORÉDANO.
Plus profondément.
BARBARIGO.
Vous vous abusez, et vous serez forcé de le reconnaître avant de vous
assoupir près de vos pères.
LORÉDANO.
Ils ne sommeillent pas dans leurs tombes prématurées; ils ne le veulent
pas tant que Foscari ne remplit pas la sienne. Chaque nuit je les vois
se lever en sourcillant autour de ma couche, désigner le palais ducal,
et m'exhorter à la vengeance.
BARBARIGO.
Erreur de l'imagination! Aucune passion n'évoque comme la haine les
spectres et les fantômes; l'amour lui-même ne peuple pas les airs
d'illusions comme cette maladie du cœur.
(Un officier entre.)
LORÉDANO.
Où allez-vous?
OFFICIER.
Disposer, par l'ordre du Doge, la cérémonie des funérailles du dernier
Foscari.
BARBARIGO.
Depuis quelques années les voûtes de leur sépulture se sont ouvertes
bien souvent.
LORÉDANO.
Elles seront bientôt comblées, et cesseront à jamais de s'ouvrir.
OFFICIER.
Puis-je continuer?
LORÉDANO.
Passez.
BARBARIGO.
Mais comment le Doge supporte-t-il cette dernière calamité?
OFFICIER.
Avec une fermeté désespérée. Il parle peu en présence de témoins, mais
j'ai vu ses lèvres s'entr'ouvrir de tems en tems; une ou deux fois même
je l'ai entendu, de l'appartement voisin, murmurer ces paroles: _Mon
fils_! Je dois m'éloigner.
(L'officier sort.)
BARBARIGO.
Cette catastrophe va mettre tout Venise de son côté.
LORÉDANO.
Sans doute. Il faut nous hâter: réunissons les membres délégués pour
faire connaître la résolution du conseil.
BARBARIGO.
Je proteste dès maintenant contre elle.
LORÉDANO.
À votre aise:--je n'en recueillerai pas moins les voix; et voyons qui de
nous deux aura le plus d'influence sur les esprits.
(Sortent Barbarigo et Lorédano.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
(Les appartemens du Doge.)
Le DOGE, DOMESTIQUE.
DOMESTIQUE.
Monseigneur, la députation attend; mais elle ajoute que si vous désiriez
la recevoir à une autre heure elle attendrait votre plaisir.
LE DOGE.
Pour moi toutes les heures sont égales. Qu'ils entrent.
(Le domestique sort.)
OFFICIER.
Prince! j'ai rempli votre ordre.
LE DOGE.
Quel ordre?
OFFICIER.
Un bien triste.--J'ai disposé le convoi de--
LE DOGE.
Oui--oui--oui,--pardon. Je commence à perdre la mémoire; je me fais trop
vieux,--aussi vieux que l'annoncent mes années. Jusqu'à présent j'avais
lutté contre elles; mais elles commencent à l'emporter sur moi.
(Entre la députation composée de six de la seigneurie et du chef des
Dix.)
LE DOGE.
Soyez les bien-venus, nobles seigneurs!
LE CHEF DES DIX.
Avant tout, le conseil partage avec le Doge le chagrin de son dernier
malheur privé.
LE DOGE.
Assez--assez de cela.
LE CHEF DES DIX.
Le Doge refuse-t-il cet hommage de respect?
LE DOGE.
Je le reçois comme on le présente.--Poursuivez.
LE CHEF DES DIX.
Les Dix, réunis à une giunta tirée du sénat, et composée de vingt-cinq
des plus nobles patriciens, ayant délibéré sur l'état de la république,
et sur les soucis qui, en ce moment, doivent doublement oppresser vos
années depuis si long-tems dévouées à la patrie, ont jugé convenable de
solliciter humblement de votre sagesse (qui ne pourra s'empêcher d'y
consentir) la résignation de l'anneau ducal, que vous avez si long-tems
et si glorieusement porté. Et pour témoigner qu'ils ne sont ingrats ni
insensibles envers vos années et vos services, ils vous destinent un
apanage de deux mille ducats d'or, pour entourer votre retraite d'un
éclat digne de celle d'un prince.
LE DOGE.
L'ai-je bien entendu?
LE CHEF DES DIX.
Ai-je besoin de répéter?
LE DOGE.
Non.--Avez-vous fait?
LE CHEF DES DIX.
J'ai parlé. Vingt-quatre heures vous sont accordées pour rendre réponse.
LE DOGE.
Je n'aurais pas besoin du même nombre de secondes.
LE CHEF DES DIX.
Nous n'avons plus qu'à nous retirer.
LE DOGE.
Restez! vingt-quatre heures ne changeront rien à ce que j'ai à dire.
LE CHEF DES DIX.
Parlez!
LE DOGE.
Quand par deux fois j'ai exprimé le vœu d'abdiquer, on m'en a refusé la
liberté; et non-seulement on me l'a refusée, mais vous m'avez arraché le
serment de ne plus jamais à l'avenir renouveler cette demande. J'ai
alors juré de mourir dans l'exercice des fonctions que ma patrie m'avait
ici confiées; je dois écouter la voix de l'honneur, de ma
conscience:--je ne puis violer _mon_ serment.
LE CHEF DES DIX.
Ne nous réduisez pas à recourir à la nécessité d'un décret, à défaut de
votre assentiment.
LE DOGE.
La Providence se plaît à prolonger mes jours pour m'éprouver et me
punir; mais vous, avez-vous quelque droit d'accuser la longueur d'une
vie dont chaque heure fut consacrée au service de l'état? Je suis prêt à
sacrifier encore ma vie pour lui, comme je lui ai déjà sacrifié d'autres
objets mille fois plus chers que la vie. Mais quant à ma dignité,--je la
tiens de _toute_ la république; quand la volonté _générale_ sera
consultée, alors je pourrai vous donner une réponse.
LE CHEF DES DIX.
Celle que vous nous faites nous afflige, mais elle ne peut avoir le
moindre poids.
LE DOGE.
Je suis prêt à tout; mais rien ne changera ma volonté, même pour un
moment. Décrétez--ce qu'il vous plaira.
LE CHEF DES DIX.
Voici donc la réponse que nous devons transmettre à ceux qui nous
envoient?
LE DOGE.
Vous m'avez entendu.
LE CHEF DES DIX.
Nous nous retirons respectueusement.
(La députation sort.--Un domestique entre.)
LE DOMESTIQUE.
Monseigneur, la noble dame Marina demande une audience.
LE DOGE.
Mon tems est à elle.
(Entre Marina.)
MARINA.
Pardonnez, monseigneur, si je vous trouble;--peut-être souhaitiez-vous
d'être seul?
LE DOGE.
Seul? Quand tout le monde se presserait autour de moi, je n'en resterai
pas moins seul aujourd'hui et désormais. Mais nous avons des forces.
MARINA.
Oui, conservons-les pour les objets--Oh! mon cher Jacopo!
LE DOGE.
Ne te contrains pas! je n'ai pas de consolations à t'offrir.
MARINA.
Ah! s'il avait vécu dans une autre contrée; doué de tous les avantages,
si chéri, si accompli, qui pouvait être plus heureux, plus envié que mon
pauvre Foscari? Rien n'eût manqué à son bonheur et au mien; rien, s'il
n'eût pas été de Venise.
LE DOGE.
Ou le fils d'un prince.
MARINA.
Oui; tout ce que les autres hommes souhaitent dans leur vanité ou dans
leurs illusions de bonheur, tout, par une destinée étrange, lui est
devenu fatal. La patrie, le peuple qui l'idolâtrait, le prince dont il
était le fils aîné, et--
LE DOGE.
Le prince? il n'a plus long-tems à l'être.
MARINA.
Comment?
LE DOGE.
Ils m'ont ravi mon fils, maintenant ils songent à me ravir un anneau et
un diadême trop long-tems portés. Ah! laissons-leur reprendre ces vains
hochets!
MARINA.
Les tyrans! et dans un tel jour encore!
LE DOGE.
Ils n'en pouvaient choisir un plus favorable: une heure plus tôt j'y
eusse été sensible.
MARINA.
Quoi! n'avez-vous pas de ressentiment?--Ô vengeance! mais hélas! celui
qui vous eût protégé si lui-même l'avait été, mon cher Foscari, ne peut
plus aider son père.
LE DOGE.
Il ne l'eût jamais aidé contre son pays, quand il aurait eu mille vies
au lieu de celle--
MARINA.
Qu'ils lui arrachèrent dans les supplices. Vous appelez cela du
patriotisme? Mais je suis femme; et mon mari, mes enfans, voilà ma
patrie et mon bonheur. Je l'ai aimé,--je l'ai idolâtré! et je l'ai vu
supporter des épreuves qui eussent glacé d'épouvante les plus intrépides
martyrs. Il n'est plus; et moi, qui aurais voulu donner tout mon sang
pour lui, je n'ai rien à lui donner que des larmes! Que ne puis-je
espérer de le voir venger?--Mais j'ai des fils: un jour ils seront des
hommes.
LE DOGE.
Le malheur vous égare.
MARINA.
Je croyais pouvoir le supporter quand je le voyais en proie à
d'horribles tourmens; oui, je pensais que mieux eût valu le voir mort
que victime d'une captivité plus longue:--je reçois la punition d'une
pareille pensée. Que ne suis-je dans son tombeau!
LE DOGE.
Il faut que je le voie encore une fois.
MARINA.
Venez avec moi.
LE DOGE.
Est-il--
MARINA.
Son monument aujourd'hui est notre lit nuptial.
LE DOGE.
Mais est-il dans son linceul?
MARINA.
Viens, vieillard, viens!
(Le Doge et Marina sortent.--Entrent Barbarigo et Lorédano.)
BARBARIGO, à un domestique.
Où est le Doge?
LE DOMESTIQUE.
Il vient de se retirer à l'instant avec l'illustre dame, veuve de son
fils.
LORÉDANO.
Où?
LE DOMESTIQUE.
Dans la chambre où le corps est déposé.
BARBARIGO.
Il ne nous reste donc qu'à retourner.
LORÉDANO.
Vous oubliez que vous ne le pouvez. Nous avons l'ordre implicite de la
junte d'attendre qu'elle se présente ici, et de l'assister: elle ne
tardera pas à arriver.
BARBARIGO.
Et la junte se hâtera-t-elle de faire entendre au Doge sa réponse?
LORÉDANO.
Elle exprime le vœu d'une grande célérité. Le Doge avait répondu
vivement, il faut qu'on lui réplique de même. On a égard à sa dignité;
on s'est occupé de son sort:--que peut-il désirer de plus?
BARBARIGO.
De mourir dans ses vêtemens de Doge. Certes, il ne peut survivre
long-tems encore; mais j'ai fait de mon mieux pour défendre son rang; et
jusqu'à la fin j'ai combattu la proposition, bien que sans succès.
Pourquoi me forcer ici à exprimer le vote de la majorité?
LORÉDANO.
Il était important d'appeler à témoins quelques opinions différentes des
nôtres, afin d'empêcher la calomnie d'insinuer qu'une majorité
tyrannique redoutait pour ses actes l'assistance des autres.
BARBARIGO.
Dites aussi, car je dois le croire, que vous avez voulu me faire rougir
de l'inutilité de ma résistance. Lorédano! dans vos moyens de vengeance,
vous êtes ingénieux, poétique même, un véritable Ovide dans _l'art de
haïr_; c'est donc à vous--(car la haine porte un œil microscopique, même
dans les objets secondaires) que je dois, pour mieux faire ressortir le
zèle des autres, d'avoir été associé involontairement aux travaux de
votre junte.
LORÉDANO.
Comment! ma junte?
BARBARIGO.
Oui, la _vôtre_! Ils parlent d'après vous, ourdissent vos trames,
adoptent vos plans et exécutent votre ouvrage; ne sont-ils pas les
vôtres?
LORÉDANO.
Vous oubliez la prudence:--souhaitez qu'ils ne vous entendent pas.
BARBARIGO.
Oh! viendra le jour qu'ils entendront des voix plus terribles que la
mienne: ils ont outrepassé tous leurs excès; et quand on montre une
telle audace dans les états les plus vils et les plus méprisés,
l'humanité s'y relève encore pour les punir.
LORÉDANO.
Vous parlez avec peu de sagesse.
BARBARIGO.
C'est ce qu'il faudrait prouver. Mais voici nos collègues.
(Entre la députation de la junte.)
LE CHEF DES DIX.
Le Doge sait-il que nous désirons le voir?
LE DOMESTIQUE.
On va le lui apprendre.
(Le domestique sort.)
BARBARIGO.
Le Doge est avec son fils.
LE CHEF DES DIX.
S'il en est ainsi, nous remettrons l'affaire après la cérémonie.
Sortons; nous avons encore jusqu'au soir assez de tems.
LORÉDANO, à part, à Barbarigo.
Que le feu de l'enfer dessèche ton indiscrète langue! Je l'arracherai de
cette imprudente et sotte bouche, et je saurai bien ainsi vous ôter le
pouvoir d'exprimer autre chose que des sanglots. (Haut, à ses autres
collègues.) Sages signors, un instant de retard, je vous prie.
BARBARIGO.
Soyons humains!
LORÉDANO.
Voyez, le duc approche!
(Entre le Doge.)
LE DOGE.
J'obéis à votre sommation.
LE CHEF DES DIX.
Nous venons encore une fois pour vous faire agréer notre dernière
demande.
LE DOGE.
Et moi pour vous dire--
LE CHEF DES DIX.
Quoi?
LE DOGE.
La même chose. Vous m'avez entendu.
LE CHEF DES DIX.
Vous allez donc entendre le décret absolu et définitif que nous venons
de rendre.
LE DOGE.
Au fait--au fait! Je connais les vieilles formes de votre justice, et
les gracieux préludes de vos actes tyranniques. Poursuivez!
LE CHEF DES DIX.
Vous n'êtes plus Doge; vous êtes délié de votre impérial serment comme
souverain; vous déposerez la robe ducale; mais, par égard pour vos
services, l'état vous alloue l'apanage dont nous vous avons parlé dans
notre précédente entrevue. Vous avez trois jours pour quitter ces lieux,
sous peine de voir confisquer vos biens, et toute votre fortune
particulière.
LE DOGE.
Cette dernière clause, et je suis fier de le dire, n'enrichira pas le
trésor.
LE CHEF DES DIX.
Doge! votre réponse.
LORÉDANO.
Répondez, François Foscari!
LE DOGE.
Si j'avais pu jamais prévoir que mon âge portât quelque préjudice à la
chose publique, je n'aurais pas, chef de l'état, témoigné assez
d'ingratitude pour préférer la dignité suprême à l'intérêt de ma patrie.
Mais cette _vie_, que vous abreuvez d'amertume, ne lui fut pas inutile
pendant de longues années; et je devais espérer que mes derniers momens
pourraient encore lui être consacrés. Mais le décret étant rendu,
j'obéis.
LE CHEF DES DIX.
Si vous aviez désiré prolonger le délai des trois jours, nous l'aurions
volontiers, comme témoignage de notre estime, étendu jusqu'à huit.
LE DOGE.
Pas même huit heures, signor; pas même huit minutes.--(Déposant son
anneau et son bonnet.) Voici l'anneau ducal et voici le ducal diadême.
Ainsi l'Adriatique est libre d'en épouser un autre.
LE CHEF DES DIX.
Veuillez montrer moins d'empressement.
LE DOGE.
Ah! signor, je suis vieux; et pour vous donner le tems de me déposer, je
dois moi-même ne pas en perdre. Je crois voir parmi vous une figure que
je ne connais pas.--Sénateur! votre nom? votre costume m'annonce que
vous êtes le chef des Quarante?
MEMMO.
Signor, je suis le fils de Marco Memmo.
LE DOGE.
Ah! votre père était mon ami;--les _fils_ et les pères... Mais qu'y
a-t-il? mes gens ici!
LE DOMESTIQUE.
Mon prince!
LE DOGE.
Je ne suis plus prince:--voici les princes du prince! (Montrant la
députation des Dix.) Disposez-vous à quitter ces lieux sur-le-champ.
LE CHEF DES DIX.
Pourquoi si brusquement? ce sera éveiller le scandale.
LE DOGE, aux Dix.
Vous en répondrez; c'est votre affaire.--(Aux domestiques.) Pour vous,
il est une charge que je remets encore à vos soins les plus grands,
quoique je n'en aie plus le droit;--mais non, je dois m'occuper
moi-même--
BARBARIGO.
Il entend le corps de son fils.
LE DOGE.
Appelez Marina, ma fille.
(Entre Marina.)
LE DOGE.
Disposez-vous, ma fille; nous pouvons aller pleurer ailleurs.
MARINA.
Ah! dans tous les lieux.
LE DOGE.
Oui; mais en liberté, et non plus devant les yeux jaloux de ces espions
de la grandeur. Signors, vous pouvez partir. Que voudriez-vous de plus?
nous allons sortir. Craignez-vous que nous n'emportions avec nous le
palais? Ces murs, dix fois aussi vieux que moi, et je le suis pourtant
assez, vous ont servis comme je vous ai servis moi-même; eux et moi nous
pourrions même vous rappeler quelques souvenirs: mais je ne les conjure
pas de vous écraser, comme autrefois les colonnes du temple de Dagon se
détachèrent sur l'Israélite et les Philistins ses ennemis! Le pouvoir de
les ébranler appartiendrait, je pense, à une malédiction comme la
mienne, provoquée par des êtres tels que vous; mais je ne maudis point.
Adieu! généreux signors! puisse le Doge suivant être meilleur que le
Doge actuel!
LORÉDANO.
Le Doge _actuel_ est Pascal Malipiero.
LE DOGE.
Non, tant que je n'ai pas franchi le seuil de ces portes.
LORÉDANO.
La grande cloche de Saint-Marc doit bientôt retentir pour son
inauguration.
LE DOGE.
Ciel et terre! vous oserez donner ce signal de mort, et je vivrai pour
l'entendre!--moi, le premier Doge qui l'aura jamais entendu pour son
successeur! Plus heureux cent fois mon coupable prédécesseur, le fier
Marino Faliero:--cette insulte du moins lui fut épargnée.
LORÉDANO.
Eh quoi! regretteriez-vous un traître?
LE DOGE.
Non;--mais j'envie le sort d'un mort.
LE CHEF DES DIX.
Monseigneur, si vous êtes décidé à quitter aussi brusquement le palais
ducal, retirez-vous du moins par l'escalier particulier qui conduit sur
les bords du canal.
LE DOGE.
Non. Je descendrai les escaliers par lesquels j'arrivai autrefois à la
souveraineté:--l'escalier du Géant, au sommet duquel je reçus
l'investiture de Doge. Mes services me l'avaient fait gravir, les
odieuses pratiques de mes ennemis vont m'en faire descendre. C'est là
que je fus installé, il y a trente-cinq ans, et que je traversai les
appartemens que je ne devais plus craindre de quitter, si ce n'est comme
cadavre,--cadavre luttant peut-être pour les protéger encore,--mais non
chassé honteusement par mes propres concitoyens. Allons, cependant; mon
fils et moi nous en sortirons ensemble,--lui pour sa dernière demeure,
moi pour la demander au ciel.
LE CHEF DES DIX.
Quoi! en public?
LE DOGE.
Je fus élu publiquement, je veux être déposé de même. Marina! es-tu
prête?
MARINA.
Voici mon bras.
LE DOGE.
Oui, mon bâton de vieillesse! Grâce à ce soutien, je puis partir.
LE CHEF DES DIX.
Cela ne peut être:--le peuple vous verrait.
LE DOGE.
Le peuple!--il n'y a pas ici de peuple; vous le savez: autrement vous
n'auriez pas osé insulter ainsi lui et moi. Il est peut-être une
_populace_ dont l'aspect vous fera rougir; mais ne craignez pas qu'elle
ose murmurer ou vous maudire, si ce n'est du fond du cœur, et par leurs
muets regards.
LE CHEF DES DIX.
Vous parlez ainsi par emportement, autrement--
LE DOGE.
Vous avez raison. J'ai parlé plus que je n'en ai l'habitude; c'est un
faible qui n'est pas le mien, et qui vous excuse le mieux, en ce qu'il
semble indiquer que les années affaiblissent ma raison. Adieu!
seigneurs.
BARBARIGO.
Vous ne vous éloignerez pas sans une escorte convenable à votre rang
passé et actuel. Nous accompagnerons le Doge, avec le respect qui lui
est dû, jusqu'à son palais particulier. N'est-ce pas là votre avis, mes
collègues?
PLUSIEURS VOIX.
Oui, oui.
LE DOGE.
Vous ne marcherez pas du moins à ma suite. J'entrai ici souverain;--je
sortirai par les mêmes portes, mais comme citoyen. Toutes ces vaines
cérémonies sont autant de lâches insultes qui ne font qu'ulcérer le cœur
davantage, et lui offrir, au lieu d'antidote, de nouveaux poisons. La
pompe est faite pour les princes;--je ne le suis pas!--il est faux même
que je sois quelque chose avant de franchir ces portes.--Ah!
LORÉDANO.
Écoutez!
(On entend sonner la grande cloche de Saint-Marc.)
BARBARIGO.
La cloche!
LE CHEF DES DIX.
Oui, de Saint-Marc, qui s'ébranle pour l'élection de Malipiero.
LE DOGE.
Je reconnais le son! je l'entendis une fois, une fois seulement, et il y
a de cela trente-cinq années. Dès-lors j'avais cessé d'être jeune.
BARBARIGO.
Asseyez-vous, monseigneur! vous tremblez.
LE DOGE.
C'est le signal de mes funérailles! Mon cœur souffre horriblement.
BARBARIGO.
Asseyez-vous, je vous prie.
LE DOGE.
Non; mon siége était jusqu'à présent un trône. Marina! allons.
MARINA.
Oui, le plus promptement possible.
LE DOGE. Il fait quelques pas, puis s'arrête.
Je sens une soif dévorante.--Qui m'apportera un peu d'eau?
BARBARIGO.
Moi--
MARINA.
Moi--
LORÉDANO.
Moi--
(Le Doge prend un gobelet de la main de Lorédano.)
LE DOGE.
Je le reçois de vous, Lorédano, de la main la plus digne de m'assister à
une pareille heure.
LORÉDANO.
Par quel motif?
LE DOGE.
Il est dit que le cristal de Venise a pour les poisons une telle
antipathie, qu'il vient à se briser dès qu'on y dépose le moindre venin.
Cependant vous portez ce gobelet, il n'éclate pas.
LORÉDANO.
Eh bien?
LE DOGE.
Le cristal est donc faux ou vous êtes loyal. Pour moi, je ne crois l'un
ni l'autre; c'est une légende mensongère.
MARINA.
Vous parlez beaucoup; mieux vaudrait vous asseoir, et ne pas encore
partir. Ô ciel! vos regards ressemblent aux derniers de mon mari!
BARBARIGO.
Il tombe!--supportez-le!--Un siége!
LE DOGE.
La cloche sonne!--Laissez-moi!--ma tête est en feu!
BARBARIGO.
Appuyez-vous sur nous, je vous en conjure.
LE DOGE.
Non! un souverain doit mourir debout. Soutenez-moi, ma pauvre
fille!--Ah! _cette cloche_!
(Le Doge retombe et meurt.)
MARINA.
Mon Dieu! mon Dieu!
BARBARIGO, à Lorédano.
Contemplez votre ouvrage; il est complet.
LE CHEF DES DIX.
N'a-t-on aucun secours? Appelez à l'aide.
LE DOMESTIQUE.
Il n'y a plus d'espérance.
LE CHEF DES DIX.
S'il en est ainsi, qu'au moins ses obsèques soient dignes de son nom, de
sa patrie, de son rang, de son dévouement aux devoirs que lui imposait
la république, tant que son âge lui permettait de s'y livrer. Mes
collègues, parlez; n'êtes-vous pas de cet avis?
BARBARIGO.
Il n'a pas eu le malheur de mourir sujet aux lieux où il avait régné: il
faut donc que ses funérailles soient celles d'un prince.
LE CHEF DES DIX.
Ainsi on nous approuve?
TOUS, à l'exception de Lorédano, répondent:
Oui.
LE CHEF DES DIX.
La paix du ciel soit avec lui.
MARINA.
Veuillez m'excuser, signors; c'est une raillerie. Ne plaisantez pas
davantage avec ces tristes restes, qui, lorsqu'ils étaient le séjour
d'une ame (une ame sur laquelle vous avez exercé tout votre empire),
furent par vous insultés avec une rage aussi glorieuse pour vous que sa
vertu l'était pour lui; vous avez banni Foscari de son palais, vous
l'avez arraché impitoyablement de son trône; et maintenant, quand il ne
peut plus apprécier vos marques de respect, quand il ne voudrait plus
les accepter s'il voulait encore quelque chose, vous préparez, signors,
une pompe vaine et superflue, pour honorer la mémoire de celui que vous
avez foulé aux pieds. De royales funérailles n'ajouteraient rien à son
honneur, et ne pourraient que mieux faire ressortir votre crime.
LE CHEF DES DIX.
Madame, nous ne changeons pas aussi promptement de projet.
MARINA.
Je le sais, du moins quand il s'agit de torturer les vivans; mais je
pensais que les morts n'étaient plus sous votre empire, et qu'ils
étaient confiés à des êtres supérieurs, dont l'office, il faut l'avouer,
ressemble beaucoup à celui que vous exercez sur la terre. Laissez-le à
mes soins; vous me l'auriez abandonné si vous n'eussiez porté le dernier
coup à ce vieillard infortuné: c'est mon dernier devoir, et, dans mon
malheur, il peut m'offrir une sorte de consolation. Le désespoir est
fantastique, il recherche les images de mort et l'appareil des
funérailles.
LE CHEF DES DIX.
Prétendez-vous encore à cet office?
MARINA.
Oui, seigneur, j'y prétends. Sa fortune, il est vrai, fut dissipée au
service de l'état; mais il me reste mon douaire, et je le consacre à ses
obsèques et à celles de--(Elle s'arrête agitée.)
LE CHEF DES DIX.
Gardez-le plutôt pour vos enfans.
MARINA.
Oui; en effet, ils sont orphelins: je vous remercie.
LE CHEF DES DIX.
Quant à votre requête, nous ne pouvons y souscrire. Ces restes seront
exposés avec la pompe accoutumée; ils seront accompagnés à leur dernier
gîte par le nouveau Doge, non pas revêtu des insignes de sa dignité mais
de la simple robe des sénateurs.
MARINA.
L'on m'a cité des meurtriers qui avaient enterré leurs victimes; mais
jusqu'à présent je n'avais jamais entendu parler d'une apparence
hypocrite de splendeur semblable à celle que les assassins de Faliero
veulent préparer. L'on m'a cité des veuves en larmes,--hélas! j'en ai
versé quelques-unes,--et toujours grâce à vous! L'on m'a cité des
héritiers à la tête du deuil;--et sans doute, n'en ayant pas laissé au
défunt, vous prétendez aujourd'hui en remplir le rôle. Fort bien,
seigneurs; votre volonté sera faite, comme un jour, je l'espère, le sera
la volonté du ciel!
LE CHEF DES DIX.
Songez-vous, madame, à qui vous parlez, et tout le danger d'un pareil
discours?
MARINA.
Quant au premier point, je le connais mieux, et quant au dernier, aussi
bien que vous-mêmes; je puis les envisager. Souhaitez-vous quelques
funérailles de plus?
BARBARIGO.
Ne relevez pas ces expressions passionnées; sa position doit lui servir
d'excuse.
LE CHEF DES DIX.
Nous n'en tiendrons donc pas compte.
BARBARIGO, à Lorédano qui trace quelques mots sur ses tablettes.
Qu'écrivez-vous donc là avec tant d'empressement?
LORÉDANO, montrant du doigt le corps du Doge.
Qu'_il_ m'a payé[4].
[Note 4: _L'ha pagata_, fait historique. Voyez l'_Histoire de Venise_,
par Pierre Daru, page 411, vol. II.]
LE CHEF DES DIX.
Quelle dette vous devait-il?
LORÉDANO.
Une dette ancienne et juste; la dette de la nature et la _mienne_.
(La toile tombe.)
FIN DES DEUX FOSCARI.
APPENDICE.
EXTRAIT
DE L'HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE,
PAR P. DARU, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
Depuis trente ans, la république n'avait pas déposé les armes. Elle
avait acquis les provinces de Brescia, de Bergame, de Crême, et la
principauté de Ravenne.
Mais ces guerres continuelles faisaient beaucoup de malheureux et de
mécontens. Le Doge François Foscari, à qui on ne pouvait pardonner d'en
avoir été le promoteur, manifesta une seconde fois, en 1442, et
probablement avec plus de sincérité que la première, l'intention
d'abdiquer sa dignité. Le conseil s'y refusa encore. On avait exigé de
lui le serment de ne plus quitter le dogat. Il était déjà avancé dans la
vieillesse, conservant toujours beaucoup de force de tête et de
caractère, et jouissant de la gloire d'avoir vu la république étendre au
loin les limites de ses domaines pendant son administration.
Au milieu de ses prospérités, de grands chagrins vinrent mettre à
l'épreuve la fermeté de son ame.
Son fils, Jacques Foscari, fut accusé, en 1445 d'avoir reçu des présens
de quelques princes ou seigneurs étrangers, notamment, disait-on, du duc
de Milan, Philippe Visconti. C'était non-seulement une bassesse, mais
une infraction des lois positives de la république.
Le conseil des Dix traita cette affaire comme s'il se fût agi d'un délit
commis par un particulier obscur. L'accusé fut amené devant ses juges,
devant le Doge, qui ne crut pas pouvoir s'abstenir de présider le
tribunal. Là, il fut interrogé, appliqué à la question[5], déclaré
coupable; et il entendit, de la bouche de son père, l'arrêt qui le
condamnait au bannissement perpétuel, et le reléguait à Naples de
Romanie, pour y finir ses jours.
[Note 5: _E datagli la corda per avere da lui la verita; chiamato il
consiglio de' Dieci colla giunta, nel quale fù messer lo Doge, fù
sentenziato_. (Marin Sanuto, _Vite de' Duchi, F. Foscari_.)]
Embarqué sur une galère pour se rendre au lieu de son exil, il tomba
malade à Trieste. Les sollicitations du Doge obtinrent, non sans
difficulté, qu'on lui assignât une autre résidence. Enfin le conseil des
Dix lui permit de se retirer à Trévise, en lui imposant l'obligation d'y
rester sous peine de mort, et de se présenter tous les jours devant le
gouverneur.
Il y était depuis cinq ans, lorsqu'un des chefs du conseil des Dix fut
assassiné. Les soupçons se portèrent sur lui: un de ses domestiques
qu'on avait vu à Venise fut arrêté et subit la torture. Les bourreaux ne
purent lui arracher aucun aveu. Ce terrible tribunal se fit amener son
maître, le soumit aux mêmes épreuves; il résista à tous les tourmens, ne
cessant d'attester son innocence[6]. Mais on ne vit dans cette constance
que de l'obstination; de ce qu'il taisait le fait, on conclut que ce
fait existait: on attribua sa fermeté à la magie, et on le relégua à la
Canée. De cette terre lointaine, le banni, digne alors de quelque pitié,
ne cessait d'écrire à son père, à ses amis, pour obtenir quelque
adoucissement à sa déportation. N'obtenant rien, et sachant que la
terreur qu'inspirait le conseil des Dix ne lui permettait pas d'espérer
de trouver dans Venise une seule voix qui s'élevât en sa faveur, il fit
une lettre pour le nouveau duc de Milan, par laquelle, au nom des bons
offices que Sforce avait reçus du chef de la république, il implorait
son intervention en faveur d'un innocent, du fils du Doge.
[Note 6: _E fù tormentato nè mai confessò cosa alcuna, pure parve al
consiglio de' Dieci di confinarlo in vita alla Canea_. (Ibid.) Voici le
texte du jugement: _«Cùm Jacobus Foscari, per occasioneni percussionis
et mortis Hermolai Donati, fuit retentus et examinatus, et propter
significationes, testificationes, et scripturas quœ habentur contra eum,
clare apparet ipsum esse reum criminis prœdicti; sed propter
incantationes et verba quœ sibi reperta sunt, de quibus exsistit indicia
manifesta, videtur, propter obstinatam mentem suam, non esse possibile
extrahere ab ipso illam veritatem, quœ clara est per scripturas et per
testificationes, quoniam in fune aliquam nec vocem, nec gemitum, sed
solum intra dentes voces ipse videtur et auditur infra se loqui_,
etc.... _Tamen non est standum in istis terminis, propter honorem status
nostri et pro multis respectibus, prœsertìm quòd regimen nostrum
occupatur in hac re, et qui interdictum est ampliùs progredere; vadit
pars quòd dictus Jacobus Foscari, propter ea quœ habentur de illo,
mittatur in confinium in civitate Caneœ_, etc.» Notice sur le procès de
Jacques Foscari, dans un volume intitulé, _Raccolta di memorie storiche
e annedote, per formar la Storia dell' eccellentissimo consiglio de'
Dieci dalla sua prima istituzione sino a' giorni nostri, con le diverse
variazioni e riforme nelle varie epoche successe_. (Archives de
Venise.)]
Cette lettre, selon quelques historiens, fut confiée à un marchand qui
avait promis de la faire parvenir au duc, mais qui, trop averti de ce
qu'il avait à craindre en se rendant l'intermédiaire d'une pareille
correspondance, se hâta, en débarquant à Venise, de la remettre au chef
du tribunal. Une autre version, qui paraît plus sûre, rapporte que la
lettre fut surprise par un espion, attaché aux pas de l'exilé[7].
[Note 7: La notice citée ci-dessus, qui rapporte les actes de cette
procédure.]
Ce fut un nouveau délit dont on eut à punir Jacques Foscari. Réclamer la
protection d'un prince étranger était un crime dans un sujet de la
république. Une galère partit sur-le-champ pour l'amener dans les
prisons de Venise. À son arrivée, il fut soumis à l'estrapade[8].
C'était une singulière destinée pour le citoyen d'une république et pour
le fils d'un prince, d'être trois fois dans sa vie appliqué à la
question. Cette fois la torture était d'autant plus odieuse, qu'elle
n'avait point d'objet, le fait qu'on avait à lui reprocher étant
incontestable.
[Note 8: _Ebbe prima par sapere la verità trenta squassi di corda_.
(Marin Sanuto, _Vite de' Duchi, F. Foscari_.)]
Quand on demanda à l'accusé, dans les intervalles que les bourreaux lui
accordaient, pourquoi il avait écrit la lettre qu'on lui produisait, il
répondit que c'était précisément parce qu'il ne doutait pas qu'elle ne
tombât entre les mains du tribunal, que toute autre voie lui avait été
fermée pour faire parvenir ses réclamations, qu'il s'attendait bien
qu'on le ferait amener à Venise, mais qu'il avait tout risqué pour avoir
la consolation de voir sa femme, son père et sa mère encore une fois.
Sur cette naïve déclaration, on confirma sa sentence d'exil; mais on
l'aggrava, en ajoutant qu'il serait retenu en prison pendant un an.
Cette rigueur dont on usait envers un malheureux, était sans doute
odieuse; mais cette politique, qui défendait à tous les citoyens de
faire intervenir des étrangers dans les affaires intérieures de la
république, était sage. Elle était chez eux une maxime de gouvernement
et une maxime inflexible. L'historien Paul Morosini[9] a conté que
l'empereur Frédéric III, pendant qu'il était l'hôte des Vénitiens,
demanda, comme une faveur particulière, l'admission d'un citoyen dans le
grand conseil, et la grâce d'un ancien gouverneur de Candie; gendre du
Doge, et banni par sa mauvaise administration, sans pouvoir obtenir ni
l'une ni l'autre.
[Note 9: _Historia di Venezia_, lib. 23.]
Cependant on ne put refuser au condamné la permission de voir sa femme,
ses enfans, ses parens, qu'il allait quitter pour toujours. Cette
dernière entrevue même fut accompagnée de cruauté, par la sévère
circonspection qui retenait les épanchemens de la douleur paternelle et
conjugale. Ce ne fut point dans l'intérieur de leur appartement, ce fut
dans une des grandes salles du palais, qu'une femme, accompagnée de ses
quatre fils, vint faire les derniers adieux à son mari; qu'un père
octogénaire, et la dogaresse accablée d'infirmités, jouirent un moment
de la triste consolation de mêler leurs larmes à celles de leur exilé.
Il se jeta à leurs genoux en leur tendant des mains disloquées par la
torture, pour les supplier de solliciter quelque adoucissement à la
sentence qui venait d'être prononcée contre lui. Son père eut le courage
de lui répondre: «Non, mon fils, respectez votre arrêt, et obéissez sans
murmure à la seigneurie[10].» À ces mots, il se sépara de l'infortuné,
qui fut sur-le-champ embarqué pour Candie.
[Note 10: Marin Sanuto, dans sa Chronique, _Vite de' Duchi_, se sert
ici, sans en avoir eu l'intention, d'une expression assez énergique:
«_Il Doge era vecchio, in decrepita eta, et camminava con una mazzetta:
É quando gli ando parlogli molto constantemente che parea che non fosse
suo figliuolo, licet fosse figliuolo unico, e Jacopo disse, Messer
padre, vi prego che procuriate per me, acciocchè io torni a casa mia. Il
Doge disse: Jacopo, va e obbedisci a quello che vuole la terra, e non
cercar più oltre_.»]
L'antiquité vit avec autant d'horreur que d'admiration un père
condamnant ses fils évidemment coupables. Elle hésita pour qualifier de
vertu sublime ou de férocité cet effort qui paraît au-dessus de la
nature humaine[11]; mais ici, où la première faute n'était qu'une
faiblesse, où la seconde n'était pas prouvée, où la troisième n'avait
rien de criminel, comment concevoir la constance d'un père qui voit
torturer trois fois son fils unique, qui l'entend condamner sans
preuves, et qui n'éclate pas en plaintes; qui ne l'aborde que pour lui
montrer un visage plus austère qu'attendri, et qui, au moment de s'en
séparer pour jamais, lui interdit les murmures et jusqu'à l'espérance?
Comment expliquer une si cruelle circonspection, si ce n'est en avouant,
à notre honte, que la tyrannie peut obtenir de l'espèce humaine les
mêmes efforts que la vertu? La servitude aurait-elle son héroïsme comme
la liberté?
[Note 11: «Cela fut un acte que l'on ne sçaurait ni suffisament louer,
ny assez blasmer: car, ou c'estait une excellence de vertu qui rendait
ainsi son cœur impassible, ou une violence de passion qui le rendait
insensible; dont ne l'une ne l'autre n'est chose petite, ains surpassant
l'ordinaire d'humaine nature, et tenant ou de la divinité ou de la
bestialité. Mais il est plus raisonnable que le jugement des hommes
s'accorde à sa gloire, que la faiblesse des jugeants fasse descroire sa
vertu. Mais pour lors'quand il se fut retiré, tout le monde demoura sur
la place; comme transy d'horreur et de frayeur par un long temps sans
mot dire, pour avoir veu ce qui avait été fait.»
(PLUTARQUE, _Valérius Publicola_.)]
Quelque tems après ce jugement, on découvrit le véritable auteur de
l'assassinat dont Jacques Foscari portait la peine; mais il n'était plus
tems de réparer cette atroce injustice, le malheureux était mort dans sa
prison.
Il me reste à raconter les suites des malheurs du père. L'histoire les
attribue à l'impatience qu'avaient ses ennemis et ses rivaux de voir
vaquer sa place. Elle accuse formellement Jacques Lorédan, l'un des
chefs du conseil des Dix, de s'être livré contre ce vieillard aux
conseils d'une haine héréditaire, et qui depuis long-tems divisait leurs
maisons[12].
[Note 12: Je suis principalement dans ce récit une relation manuscrite
de la déposition de François Foscari, qui est dans le volume intitulé,
_Raccolta di memorie storiche e annedote, per formar la Storia dell'
eccellentissimo consiglio de' Dieci_. (Archives de Venise.)]
François Foscari avait essayé de la faire cesser, en offrant sa fille à
l'illustre amiral P. Lorédano, pour un de ses fils. L'alliance avait été
rejetée, et l'inimitié s'en était accrue. Dans tous les conseils, dans
toutes les affaires, le Doge trouvait toujours les Lorédano prêts à
combattre ses propositions ou ses intérêts. Il lui échappa un jour de
dire qu'il ne se croirait réellement prince que lorsque Pierre Lorédano
aurait cessé de vivre. Cet amiral mourut quelque tems après d'une
incommodité assez prompte qu'on ne put expliquer. Il n'en fallut pas
davantage aux malveillans pour insinuer que François Foscari, ayant
désiré cette mort, pouvait bien l'avoir hâtée.
Ces bruits s'accréditèrent encore lorsqu'on vit aussi mourir subitement
Marc Lorédan, frère de Pierre, et cela dans le moment où, en sa qualité
d'avogador, il instruisait un procès contre André Donato, gendre du
Doge, accusé de péculat. On écrivit sur la tombe de l'amiral, qu'il
avait été enlevé à la patrie par le poison.
Il n'y avait aucune preuve, aucun indice contre François Foscari, aucune
raison même de le soupçonner. Quand sa vie entière n'aurait pas démenti
une imputation aussi odieuse, il savait que son rang ne lui promettait
ni l'impunité ni même l'indulgence. La mort tragique de l'un de ses
prédécesseurs l'en avertissait, et il n'avait que trop d'exemples
domestiques du soin que le conseil des Dix prenait d'humilier le chef de
la république.
Cependant Jacques Lorédan, fils de Pierre, croyait ou feignait de croire
avoir à venger les pertes de sa famille[13]. Dans ses livres de comptes
(car il faisait le commerce, comme à cette époque presque tous les
patriciens), il avait inscrit de sa propre main le Doge au nombre de ses
débiteurs, «pour la mort, y était-il dit, de mon père et de mon
oncle[14]». De l'autre côté du registre, il avait laissé une page en
blanc, pour y faire mention du recouvrement de cette dette; et en effet,
après la perte du Doge, il écrivit sur son registre: «Il me l'a payée,
_l'ha pagata_.»
[Note 13: _Hasce tamen injurias, quamvis imaginarias, non tam ad animum
revocaverat Jacobus Lauredanus defunctorum nepos, quam in abecedarium
vindictam opportunam_.
(PALAZZI, _Fasti ducales_.)]
[Note 14: Note ci-contre, et l'histoire vénitienne de Vianolo.]
Jacques Lorédan fut élu membre du conseil des Dix, en devint un des
trois chefs, et se promit bien de profiter de cette occasion pour
accomplir la vengeance qu'il méditait.
Le Doge, en sortant de la terrible épreuve qu'il venait de subir pendant
le procès de son fils, s'était retiré au fond de son palais; incapable
de se livrer aux affaires, consumé de chagrins, accablé de vieillesse,
il ne se montrait plus en public, ni même dans les conseils. Cette
retraite, si facile à expliquer dans un vieillard octogénaire si
malheureux, déplut aux décemvirs, qui voulurent y voir un murmure contre
leurs arrêts.
Lorédan commença par se plaindre devant ses collègues du tort que les
infirmités du Doge, son absence dans le conseil, apportaient à
l'expédition des affaires; il finit par hasarder, et réussit à faire la
proposition de le déposer. Ce n'était pas la première fois que Venise
avait pour prince un homme dans la caducité; l'usage et les lois y
avaient pourvu: dans ces circonstances, le Doge était suppléé par le
plus ancien du conseil. Ici, cela ne suffisait pas aux ennemis de
Foscari. Pour donner plus de solennité à la délibération, le conseil des
Dix demanda une adjonction de vingt-cinq sénateurs; mais comme on n'en
énonçait pas l'objet, et que le grand conseil était loin de le
soupçonner, il se trouva que Marc Foscari, frère du Doge, leur fut donné
pour l'un des adjoints. Au lieu de l'admettre à la délibération, on
enferma ce sénateur dans une chambre séparée, et on lui fit jurer de ne
jamais parler de cette exclusion qu'il éprouvait, en lui déclarant qu'il
y allait de sa vie; ce qui n'empêcha pas qu'on n'inscrivit son nom au
bas du décret, comme s'il y eût pris part[15].
[Note 15: Il faut cependant remarquer que, dans la notice où l'on
raconte ce fait, la délibération est rapportée, que les vingt-cinq
adjoints y sont nommés, et que le nom de Marc Foscari ne s'y trouve
pas.]
Quand on en vint à la délibération, Lorédan la provoqua en ces
termes[16]: «Si l'utilité publique doit imposer silence à tous les
intérêts privés, je ne doute pas que nous ne prenions aujourd'hui une
mesure que la patrie réclame, que nous lui devons. Les états ne peuvent
se maintenir dans un ordre de choses immuable: vous n'avez qu'à voir
comme le nôtre est changé, et combien il le serait davantage s'il n'y
avait une autorité assez ferme pour y porter remède. J'ai honte de vous
faire remarquer la confusion qui règne dans les conseils, le désordre
des délibérations, l'encombrement des affaires, et la légèreté avec
laquelle les plus importantes sont décidées; la licence de notre
jeunesse, le peu d'assiduité des magistrats, l'introduction de
nouveautés dangereuses. Quel est l'effet de ces désordres? de
compromettre notre considération. Quelle en est la cause? l'absence d'un
chef capable de modérer les uns, de diriger les autres, de donner
l'exemple à tous, et de maintenir la force des lois.
[Note 16: Cette harangue se lit dans la notice citée ci-dessus.]
«Où est le tems où nos décrets étaient aussitôt exécutés que rendus; où
François Carrare se trouvait investi dans Padoue, avant de pouvoir être
seulement informé que nous voulions lui faire la guerre? Nous avons vu
tout le contraire dans la dernière guerre contre le duc de Milan.
Malheureuse la république qui est sans chef!
«Je ne vous rappelle pas tous ces inconvéniens et leurs suites
déplorables pour vous affliger, pour vous effrayer; mais pour vous faire
souvenir que vous êtes les maîtres, les conservateurs de cet état fondé
par vos pères, et de la liberté que nous devons à leurs travaux, à leurs
institutions. Ici, le mal indique le remède. Nous n'avons point de chef,
il nous en faut un. Notre prince est notre ouvrage, nous avons donc le
droit de juger son mérite quand il s'agit de l'élire, et son incapacité
quand elle se manifeste. J'ajouterai que le peuple, encore bien qu'il
n'ait pas le droit de prononcer sur les actions de ses maîtres,
apprendra ce changement avec transport. C'est la Providence, je n'en
doute pas, qui lui inspire elle-même ces dispositions, pour vous avertir
que la république réclame cette résolution, et que le sort de l'état est
en vos mains.»
Ce discours n'éprouva que de timides contradictions; cependant la
délibération dura huit jours. L'assemblée, ne se jugeant pas aussi sûre
de l'approbation universelle que l'orateur voulait le lui faire croire,
désirait que le Doge donnât lui-même sa démission. Il l'avait déjà
proposée deux fois, et on n'avait pas voulu l'accepter.
Aucune loi ne portait que le prince fût révocable: il était au contraire
à vie; et les exemples qu'on pouvait citer de plusieurs Doges déposés
prouvaient que de telles révolutions avaient été le résultat d'un
mouvement populaire.
Mais, d'ailleurs, si le Doge pouvait être déposé, ce n'était pas
assurément par un tribunal composé d'un petit nombre de membres,
institué pour punir les crimes, et nullement investi du droit de
révoquer ce que le corps souverain de l'état avait fait.
Cependant le tribunal arrêta que les six conseillers de la seigneurie,
et les chefs du conseil des Dix, se transporteraient auprès du Doge,
pour lui signifier que l'excellentissime conseil avait jugé convenable
qu'il abdiquât une dignité dont son âge ne lui permettait plus de
remplir les fonctions. On lui donnait 1500 ducats d'or pour son
entretien, et vingt-quatre heures pour se décider[17].
Foscari répondit sur-le-champ avec beaucoup de gravité, que deux fois il
avait voulu se démettre de sa charge; qu'au lieu de le lui permettre, on
avait exigé de lui le serment de ne plus réitérer cette demande; que la
Providence avait prolongé ses jours pour l'éprouver et pour l'affliger,
et que cependant on n'était pas en droit de reprocher sa longue vie à un
homme qui avait employé quatre-vingt-quatre ans au service de la
république; qu'il était prêt encore à lui sacrifier sa vie; mais que,
pour sa dignité, il la tenait de la république entière, et qu'il se
réservait de répondre sur ce sujet quand la volonté générale serait
légalement manifestée.
Le lendemain, à l'heure indiquée, les conseillers et les chefs des Dix
se présentèrent. Il ne voulut pas leur donner d'autre réponse. Le
conseil s'assembla sur-le-champ, lui envoya demander encore une fois sa
résolution, séance tenante; et, la réponse ayant été la même, on
prononça que le Doge était relevé de son serment et déposé de sa
dignité; on lui assignait une pension de 1500 ducats d'or, en lui
enjoignant de sortir du palais dans huit jours, sous peine de voir tous
ses biens confisqués[18].
[Note 17: Ce décret est rapporté textuellement dans la notice.]
[Note 18: La notice rapporte aussi ce décret.]
Le lendemain, ce décret fut porté au Doge, et ce fut Jacques Lorédan qui
eut la cruelle joie de le lui présenter. Il répondit: «Si j'avais pu
prévoir que ma vieillesse fût préjudiciable à l'état, le chef de la
république ne se serait pas montré assez ingrat pour préférer sa dignité
à la patrie; mais cette vie lui ayant été utile pendant tant d'années,
je voulais lui en consacrer jusqu'au dernier moment. Le décret est
rendu, je m'y conformerai.» Après avoir parlé ainsi, il se dépouilla des
marques de sa dignité, remit l'anneau ducal, qui fut brisé en sa
présence; et dès le jour suivant, il quitta ce palais, qu'il avait
habité pendant trente-cinq ans, accompagné de son frère, de ses parens
et de ses amis. Un secrétaire qui se trouva sur le perron, l'invita à
descendre par un escalier dérobé, afin d'éviter la foule du peuple, qui
s'était rassemblé dans les cours; mais il s'y refusa, disant qu'il
voulait descendre par où il était monté; et quand il fut au bas de
l'escalier des Géans, il se retourna, appuyé sur sa béquille, vers le
palais, en proférant ces paroles: «Mes services m'y avaient appelé, la
malice de mes ennemis m'en fait sortir.»
La foule qui s'ouvrait sur son passage, et qui avait peut-être désiré sa
mort, était émue de respect et d'attendrissement[19]. Rentré dans sa
maison, il recommanda à sa famille d'oublier les injures de ses ennemis.
Personne, dans les divers corps de l'état, ne se crut en droit de
s'étonner qu'un prince inamovible eût été déposé sans qu'on lui
reprochât rien; que l'état eût perdu son chef, à l'insu du sénat et du
corps souverain lui-même. Le peuple seul laissa échapper quelques
regrets: une proclamation du conseil des Dix prescrivit le silence le
plus absolu sur cette affaire, sous peine de mort.
[Note 19: On lit dans la notice ces propres mots: «_Se fosse stato in
loro potere, volentieri lo avrebbero restituito_.»]
Avant de donner un successeur à François Foscari, une nouvelle loi fut
rendue, qui défendait au Doge d'ouvrir et de lire, autrement qu'en
présence de ses conseillers, les dépêches des ambassadeurs de la
république, et les lettres des princes étrangers[20].
Les électeurs entrèrent au conclave, et nommèrent au dogat Pascal
Malipior, le 30 octobre 1457. La cloche de Saint-Marc, qui annonçait à
Venise son nouveau prince, vint frapper l'oreille de François Foscari;
cette fois sa fermeté l'abandonna: il éprouva un tel saisissement, qu'il
mourut le lendemain[21].
[Note 20: _Hist. di Venezia, di Paolo Morosini_, lib. 24.]
[Note 21: _Hist. di Pietro Justiniani_, lib. 8.]
La république arrêta qu'on lui rendrait les mêmes honneurs funèbres que
s'il fût mort dans l'exercice de sa dignité. Mais lorsqu'on se présenta
pour enlever ses restes, sa veuve, qui de son nom était Marine Nani,
déclara qu'elle ne le souffrirait point; qu'on ne devait pas traiter en
prince, après sa mort, celui que, vivant, on avait dépouillé de la
couronne; et que, puisqu'il avait consumé ses biens au service de
l'état, elle saurait consacrer sa dot à lui faire rendre les derniers
honneurs[22]. On ne tint aucun compte de cette résistance; et, malgré
les protestations de l'ancienne dogaresse, le corps fut enlevé, revêtu
des ornemens ducaux, exposé en public, et les obsèques furent célébrées
avec la pompe accoutumée. Le nouveau Doge assista au convoi en robe de
sénateur.
La pitié qu'avait inspirée le malheur de ce vieillard, ne fut pas
tout-à-fait stérile. Un an après, on osa dire que le conseil des Dix
avait outrepassé ses pouvoirs; et il lui fut défendu, par une loi du
grand conseil, de s'ingérer à l'avenir de juger le prince, à moins que
ce ne fût pour cause de félonie[23].
[Note 22: _Hist. d'Egnatio_, lib. 6, cap. 7.]
[Note 23: Ce décret est du 25 octobre 1458. La notice le rapporte.]
Un acte d'autorité tel que la déposition d'un Doge inamovible de sa
nature aurait pu exciter un soulèvement général, ou au moins occasionner
une division dans une république autrement constituée que Venise. Mais,
depuis trois ans, il existait dans celle-ci une magistrature, ou plutôt
une autorité, devant laquelle tout devait se taire.
EXTRAIT
DE L'HISTOIRE DES RÉPUBLIQUES DU MOYEN AGE,
PAR J.C.L. SIMONDE DE SISMONDI, TOME X.
Le Doge de Venise, qui avait prévu par ce traité une guerre non moins
dangereuse que celle qu'il avait terminée presque en même tems par le
traité de Lodi, était alors parvenu à une extrême vieillesse. François
Foscari occupait cette première dignité de l'état dès le 13 avril 1423.
Quoiqu'il fût déjà âgé de plus de cinquante-et-un ans à l'époque de son
élection, il était cependant le plus jeune des quarante-et-un électeurs.
Il avait eu beaucoup de peine à parvenir au rang qu'il convoitait, et
son élection avait été conduite avec beaucoup d'adresse. Pendant
plusieurs tours de scrutin ses amis les plus zélés s'étaient abstenus de
lui donner leur suffrage, pour que les autres ne le considérassent pas
comme un concurrent redoutable[24]. Le conseil des Dix craignait son
crédit parmi la noblesse pauvre, parce qu'il avait cherché à se la
rendre favorable, tandis qu'il était procurateur de Saint-Marc, en
faisant employer plus de trente mille ducats à doter les jeunes filles
de bonne maison, ou à établir de jeunes gentilshommes. On craignait
encore sa nombreuse famille; car alors il était père de quatre enfans,
et marié de nouveau; enfin on redoutait son ambition et son goût pour la
guerre. L'opinion que ses adversaires s'étaient formée de lui fut
vérifiée par les événemens; pendant trente-quatre ans que Foscari fut à
la tête de la république, elle ne cessa point de combattre. Si les
hostilités étaient suspendues durant quelques mois, c'était pour
recommencer avec plus de vigueur. Ce fut l'époque où Venise étendit son
empire sur Brescia, Bergame, Ravenne et Crême; où elle fonda sa
domination de Lombardie, et parut sans cesse sur le point d'asservir
toute cette province. Profond, courageux, inébranlable, Foscari
communiqua aux conseils son propre caractère; et ses talens lui firent
obtenir plus d'influence sur la république que n'avaient exercé la
plupart de ses prédécesseurs. Mais si son ambition avait eu pour but
l'agrandissement de sa famille, elle fut cruellement trompée: trois de
ses fils moururent dans les huit années qui suivirent son élection; le
quatrième, Jacob, par lequel la maison Foscari s'est perpétuée, fut
victime de la jalousie du conseil des Dix, et empoisonna par ses
malheurs les jours de son père[25].
[Note 24: Marin Sanuto, _Vite de' Duchi di Venezia_, p. 967.]
[Note 25: Marin Sanuto, page 968.]
En effet, le conseil des Dix, redoublant de défiance envers le chef de
l'état, lorsqu'il le voyait plus fort par ses talens et sa popularité,
veillait sans cesse sur Foscari, pour le punir de son crédit et de sa
gloire. Au mois de février 1445, Michel Bevilacqua, Florentin, exilé à
Venise, accusa en secret Jacques Foscari, auprès des inquisiteurs
d'état, d'avoir reçu du duc Philippe Visconti des présens d'argent et de
joyaux, par les mains des gens de sa maison. Telle était l'odieuse
procédure adoptée à Venise, que, sur cette accusation secrète, le fils
du Doge, du représentant de la majesté de la république, fut mis à la
torture. On lui arracha par l'estrapade l'aveu des charges portées
contre lui; il fut relégué pour le reste de ses jours à Napoli de
Romanie, avec obligation de se présenter tous les matins au commandant
de la place[26]. Cependant le vaisseau qui le portait ayant touché à
Trieste, Jacob, grièvement malade de la torture, et plus encore de
l'humiliation qu'il avait éprouvée, demanda en grâce au conseil des Dix
de n'être pas envoyé plus loin. Il obtint cette faveur, par une
délibération du 28 décembre 1446; il fut rappelé à Trévise, et il eut la
liberté d'habiter tout le Trévisan indifféremment[27].
[Note 26: Marin Sanuto, p. 968.]
[Note 27: _Ibid. Vite_, p. 1123.]
Il vivait en paix à Trévise, et la fille de Léonard Contarini, qu'il
avait épousée le 10 février 1441, était venue le joindre dans son exil,
lorsque, le 5 novembre 1450, Almoro Donato, chef du conseil des Dix, fut
assassiné. Les deux autres inquisiteurs d'état, Triadano Gritti et
Antonio Venieri, portèrent leurs soupçons sur Jacob Foscari, parce qu'un
domestique à lui, nommé Olivier, avait été vu ce soir-là même à Venise,
et avait des premiers donné la nouvelle de cet assassinat. Olivier fut
mis à la torture; mais il nia jusqu'à la fin, avec un courage
inébranlable, le crime dont on l'accusait, quoique ses juges eussent la
barbarie de lui faire donner jusqu'à quatre-vingts tours d'estrapade.
Cependant, comme Jacob Foscari avait de puissans motifs d'inimitié
contre le conseil des Dix qui l'avait condamné, et qui témoignait de la
haine au Doge son père, on essaya de mettre à son tour Jacob à la
torture, et l'on prolongea contre lui ces affreux tourmens, sans réussir
à en tirer aucune confession. Malgré sa dénégation, le conseil des Dix
le condamna à être transporté à la Canée, et accorda une récompense à
son délateur. Mais les horribles douleurs que Jacob Foscari avait
éprouvées, avaient troublé sa raison; ses persécuteurs, touchés de ce
dernier malheur, permirent qu'on le ramenât à Venise le 26 mai 1451. Il
embrassa son père, il puisa dans ses exhortations quelque courage et
quelque calme, et il fut reconduit immédiatement à la Canée[28]. Sur ces
entrefaites, Nicolas Erizzo, homme déjà noté pour un précédent crime,
confessa, en mourant, que c'était lui qui avait tué Almoro Donato[29].
[Note 28: Marin Sanuto, p. 1138.--M. Ant. Sabellico, Dec. III, lib. VI,
fol. 187.]
[Note 29: Marin Sanuto, p. 1139.]
Le malheureux Doge, François Foscari, avait déjà cherché, à plusieurs
reprises, à abdiquer une dignité si funeste à lui-même et à sa famille.
Il lui semblait que, redescendu au rang de simple citoyen, comme il
n'inspirerait plus de crainte ou de jalousie, on n'accablerait plus son
fils par ces effroyables persécutions. Abattu par la mort de ses
premiers enfans, il avait voulu, dès le 26 juin 1433, déposer une
dignité durant l'exercice de laquelle sa patrie avait été tourmentée par
la guerre, par la peste, et par des malheurs de tout genre[30]. Il
renouvela cette proposition après les jugemens rendus contre son fils;
mais le conseil des Dix le retenait forcément sur le trône, comme il
retenait son fils dans les fers.
[Note 30: _Ibid._, p. 1032.]
En vain Jacob Foscari, obligé de se présenter chaque jour au gouverneur
de la Canée, réclamait contre l'injustice de sa dernière sentence, sur
laquelle la confession d'Erizzo ne laissait plus de doutes. En vain il
demandait grâce au farouche conseil des Dix; il ne pouvait obtenir
aucune réponse. Le désir de revoir son père et sa mère, arrivés tous
deux au dernier terme de la vieillesse, le désir de revoir une patrie
dont la cruauté ne méritait pas un si tendre amour, se changèrent en lui
en une vraie fureur. Ne pouvant retourner à Venise pour y vivre libre,
il voulut du moins y aller chercher un supplice. Il écrivit au duc de
Milan, à la fin de mai 1456, pour implorer sa protection auprès du
sénat: et sachant qu'une telle lettre serait considérée comme un crime,
il l'exposa lui-même dans un lieu où il était sûr qu'elle serait saisie
par les espions qui l'entouraient. En effet, la lettre étant déférée au
conseil des Dix, on l'envoya chercher aussitôt, et il fut conduit à
Venise le 19 juillet 1456[31].
[Note 31: Marin Sanuto, p. 1162.]
Jacob Foscari ne nia point sa lettre; il raconta en même tems dans quel
but il l'avait écrite, et comment il l'avait fait tomber entre les mains
de son délateur. Malgré ces aveux, Foscari fut remis à la torture, et on
lui donna trente tours d'estrapade, pour voir s'il confirmerait ensuite
ses dépositions. Quand on le détacha de la corde, on le trouva déchiré
par ces horribles secousses. Les juges permirent alors à son père, à sa
mère, à sa femme et à ses fils, d'aller le voir dans sa prison. Le vieux
Foscari, appuyé sur un bâton, ne se traîna qu'avec peine dans la chambre
où son fils unique était pansé de ses blessures. Ce fils demandait
encore la grâce de mourir dans sa maison.--«Retourne à ton exil, mon
fils, puisque ta patrie l'ordonne, lui dit le Doge, et soumets-toi à sa
volonté.» Mais, en rentrant dans son palais, ce malheureux vieillard
s'évanouit, épuisé par la violence qu'il s'était faite. Jacob devait
encore passer une année en prison à la Canée, avant qu'on lui rendît la
même liberté limitée à laquelle il était réduit avant cet événement;
mais à peine fut-il débarqué sur cette terre d'exil, qu'il y mourut de
douleur[32].
[Note 32: _Ibid._, p. 1163.--Navagiero, _Storia Venez._, p. 1118.]
Dès-lors, et pendant quinze mois, le vieux Doge, accablé d'années et de
chagrins, ne recouvra plus la force de son corps ou celle de son ame; il
n'assistait plus à aucun des conseils, et il ne pouvait plus remplir
aucune des fonctions de sa dignité. Il était entré dans sa
quatre-vingt-sixième année; et si le conseil des Dix avait été
susceptible de quelque pitié, il aurait attendu en silence la fin, sans
doute prochaine, d'une carrière marquée par tant de gloire et de
malheurs. Mais le chef du conseil des Dix était alors Jacques Lorédano,
fils de Marc, et neveu de Pierre, le grand amiral, qui, toute leur vie,
avaient été ennemis acharnés du vieux Doge. Ils avaient transmis leur
haine à leurs enfans, et cette vieille rancune n'était pas encore
satisfaite[33]. A l'instigation de Lorédano, Jérôme Barbarigo,
inquisiteur d'état, proposa au conseil des Dix, au mois d'octobre 1457,
de soumettre Foscari à une nouvelle humiliation. Dès que ce magistrat ne
pouvait plus remplir ses fonctions, Barbarigo demanda qu'on nommât un
autre Doge. Le conseil, qui avait refusé par deux fois l'abdication de
Foscari, parce que la constitution ne pouvait la permettre, hésita avant
de se mettre en contradiction avec ses propres décrets. Les discussions
dans le conseil et la junte se prolongèrent pendant huit jours, jusque
fort avant dans la nuit. Cependant on fit entrer dans l'assemblée Marco
Foscari, procurateur de Saint-Marc, et frère du Doge, pour qu'il fût lié
par le redoutable serment du secret, et qu'il ne pût arrêter les menées
de ses ennemis. Enfin, le conseil se rendit auprès du Doge, et lui
demanda d'abdiquer volontairement un emploi qu'il ne pouvait plus
exercer. «J'ai juré, répondit le vieillard, de remplir jusqu'à ma mort,
selon mon honneur et ma conscience, les fonctions auxquelles ma patrie
m'a appelé. Je ne puis me délier moi-même de mon serment; qu'un ordre
des conseils dispose de moi, je m'y soumettrai, mais je ne le devancerai
pas.» Alors une nouvelle délibération du conseil délia François Foscari
de son serment ducal, lui assura une pension de 2,000 ducats pour le
reste de sa vie, et lui ordonna d'évacuer en trois jours le palais, et
de déposer les ornemens de sa dignité. Le Doge ayant remarqué parmi les
conseillers qui lui portèrent cet ordre, un chef de la Quarantie, qu'il
ne connaissait pas, demanda son nom: «Je suis le fils de Marco Memmo,»
lui dit le conseiller. «Ah! ton père était mon ami,» lui dit le vieux
Doge en soupirant. Il donna aussitôt des ordres pour qu'on transportât
ses effets dans une maison à lui; et le lendemain, 23 octobre, on le
vit, se soutenant à peine, et appuyé sur son vieux frère, redescendre
ces mêmes escaliers sur lesquels, trente-quatre ans auparavant, on
l'avait vu installé avec tant de pompe, et traverser ces mêmes salles où
la république avait reçu ses sermens. Le peuple entier parut indigné de
tant de dureté exercée contre un vieillard qu'il respectait et qu'il
aimait; mais le conseil des Dix fit publier une défense de parler de
cette révolution, sous peine d'être traduit devant les inquisiteurs
d'état. Le 20 octobre, Pascal Malipieri, procurateur de Saint-Marc, fut
élu pour successeur de Foscari; celui-ci n'eut pas néanmoins
l'humiliation de vivre sujet là où il avait régné. En entendant le son
des cloches qui sonnaient en actions de grâces pour cette élection, il
mourut subitement d'une hémorragie causée par une veine qui s'éclata
dans sa poitrine[34].
[Note 33: Vettor Sandi, _Storia civile Venez._, pt. II, lib. VIII, p.
715-717.]
[Note 34: Marin Sanuto, _Vite de' Duchi di Venezia_, p.
1164.--_Chronicon Eugubinum_, t. XXI, p. 992.--Cristoforo de Soldo,
_Istoria Bresciana_, t. XXI, p. 891.--Novigero, _Storia Veneziana_, t.
XXIII, p. 1120.--M.A. Sabellico, Dec. III, lib. VIII, f. 201.]
«Le Doge, blessé de trouver constamment un contradicteur et un censeur
si amer dans son frère, lui dit un jour en plein conseil: «Messire
Augustin, vous faites tout votre possible pour hâter ma mort: vous vous
flattez de me succéder; mais si les autres vous connaissent aussi bien
que je vous connais, ils n'auront garde de vous élire.» Là-dessus il se
leva, ému de colère, rentra dans son appartement, et mourut quelques
jours après. Ce frère, contre lequel il s'était emporté, fut précisément
le successeur qu'on lui donna. C'était un mérite dont on aimait à tenir
compté, surtout à un parent, de s'être mis en opposition avec le chef de
la république.»
(DARU, _Histoire de Venise_; vol. II, sect. XI, p. 533.)
FIN DE L'APPENDICE.
NOTE DE LORD BYRON.
Dans l'excellent et courageux ouvrage sur l'Italie, de lady Morgan, je
remarque que l'expression _Rome de l'Océan_ est appliquée à Venise; la
même phrase se retrouve dans _les Deux Foscari_. Heureusement mon
éditeur peut attester en mon nom que la tragédie fut composée et envoyée
en Angleterre avant que j'eusse vu l'ouvrage de lady Morgan, que je
reçus seulement le 16 d'août. Mais je m'empresse de remarquer cette
coïncidence, et de céder l'originalité de la phrase à celle qui l'a pour
la première fois présentée au public. Et je le fais avec d'autant plus
d'empressement, que l'on m'apprend (car je me suis peu donné la peine de
m'en assurer par moi-même) que je viens d'être l'objet d'une accusation
de plagiat. Déjà l'on m'avait envoyé sous le voile de l'anonyme une
déclaration menaçante de la même espèce, sans doute dans le but
d'arracher de moi quelque argent. Quoi qu'il en soit, je n'ai rien à
répondre aux imputations de ce genre. L'on m'accuse d'avoir composé la
description d'un voyage en vers d'après le récit de plusieurs naufrages
réels _en prose_, en prenant à cette source tous les matériaux qui me
semblaient le plus importans. Gibbon fait un mérite au Tasse «d'avoir
copié dans les chroniqueurs les plus minutieux détails du siége de
Jérusalem.» La même chose est peut-être à blâmer chez moi; je m'en
soucie fort peu.
Pendant que je travaillais à défendre le caractère de Pope, la troupe
famélique des écrivains de _Grub-Street_ semble avoir voulu attaquer _le
mien_: rien de mieux, pour eux et pour moi. Une des accusations portées
dans leur épître anonyme est surtout fort amusante: on y pose en fait
sérieusement que «j'ai reçu 500 livres sterling pour avoir annoncé le
cirage patenté de Day et Martin.» Voilà le compliment le plus flatteur
que l'on ait jamais accordé à la puissance de mon style. On y voit
encore la preuve qu'une personne a tenté de faire connaissance avec M.
Townsend (homme de lois, qui vint, il y a trois ans, me trouver à Venise
pour affaire), dans l'intention de recevoir de ce visiteur accidentel la
confidence de quelques diffamations particulières sur mon compte. M.
Townsend est libre de dire ce qu'il sait. Je ne rappelle cette
circonstance que pour indiquer quel misérable monde se trouve renfermé
au milieu du monde littéraire, et comment ces honnêtes gens-là
travaillent. On me fait un autre crime, m'a-t-on dit, dans la _Gazette
littéraire_, d'avoir écrit des notes pour la _Reine Mab_, ouvrage que je
n'avais jamais vu avant sa publication, et que je me souviens d'avoir
alors montré à M. Sotheby comme un poème d'un mérite et d'une
imagination remarquable. Je n'ai pas écrit une seule de ces notes; je ne
les ai jamais vues manuscrites. Personne même ne sait mieux que leur
véritable auteur combien nous différons tous deux matériellement
d'opinion quant à la partie métaphysique de l'ouvrage; mais je n'en
admire pas moins hautement, avec tout ce qui n'est pas aveuglé par la
bassesse et la bigotterie, ce qu'il y a de poésie dans cette production
et dans les autres du même auteur.
M. Southey aussi, dans la pieuse préface d'un poème où l'irréligion est
aussi inoffensive que dans Wat-Tyler l'esprit de sédition, attendu que
l'un et l'autre restent également absurdes, invoque contre moi la
sévérité des lois, attendu que la tolérance de pareils écrits aurait
conduit à la révolution française: _non pas_ des écrits dans le genre de
Wat-Tyler, mais de ceux de l'_école satanique_. Cela est faux, et M.
Southey sait fort bien que cela est faux. Tous les écrivains français de
quelqu'indépendance furent persécutés; Voltaire et Rousseau furent
exilés, Marmontel et Diderot furent mis à la Bastille; et le despotisme
de ce tems fit une guerre continuelle à tous les écrivains de la même
secte. En second lieu, la révolution française ne fut pas occasionnée
par un écrit quelconque; elle serait arrivée quand même aucun de ces
écrits n'eût existé. C'est la mode d'attribuer tout à la révolution
française, et la révolution française à tout, excepté à sa réelle cause.
Cette cause est évidente:--le gouvernement exigeait trop, et le peuple
ne pouvait _donner_ ni _supporter davantage_; sans cela, les
encyclopédistes auraient inutilement usé toutes les plumes du monde. Et
la révolution _anglaise_--(la première, j'entends), par qui fut-elle
occasionnée? Certes, les puritains étaient aussi pieux, aussi sévères
que Wesley ou son biographe! Je le répète donc; les actes,--les actes de
la part du gouvernement, et non pas les écrits qui les attaquent, ont
causé les tourmentes passées, et causeront celles qui se préparent.
Je ne suis pas révolutionnaire, mais je les regarde comme inévitables.
Mon vœu serait de voir la constitution anglaise restaurée plutôt que
renversée. Aristocrate par ma naissance, et j'ajouterai par mon
caractère, j'ai encore la plus grande partie de ma fortune dans les
fonds publics; qu'aurais-je donc à gagner à une révolution? Peut-être
ai-je plus à y perdre, en tous cas, que M. Southey, avec toutes ses
places, ses gratifications, pour ses panégyriques et ses calomnies.
Mais, je le répète, une révolution est inévitable. Que le gouvernement
soit fier d'avoir réprimé quelques misérables tumultes; ils ne sont que
de faibles vagues repoussées pour un instant du rivage, tandis que la
grande marée roule cependant, et gagne à chaque minute un nouveau
terrain. M. Southey nous accuse de saper la religion du pays; croit-il
donc la soutenir en écrivant des vies telle que celle de Wesley? Jamais
un culte ne tombe sans qu'un autre ne le remplace. Il n'y eut, il n'y
aura jamais de contrée sans religion. On nous citera encore la France;
mais ce fut dans Paris seulement un parti frénétique, qui soutint, et
pour un instant encore, la dogmatique absurdité de la théophilantropie.
Si l'église d'Angleterre est renversée, elle tombera sous les coups des
sectaires, et non pas des sceptiques. Les hommes sont aujourd'hui trop
sages, trop éclairés, trop convaincus de leur immense importance dans
les royaumes de la métaphysique, pour jamais se soumettre à l'impiété du
doute. Il peut y avoir quelques spéculateurs incrédules; mais c'est
comme quelques rares gouttes d'eau dans le pâle rayon de la raison
humaine. Ils sont en fort petit nombre; et leurs opinions, dépouillées
d'enthousiasme et sans aliment pour les passions, ne feront jamais de
prosélytes,--à moins toutefois qu'on ne les persécute: cette
circonstance, sans doute, pourrait leur donner quelque importance.
M. Southey triomphe avec une lâche férocité, en prévoyant le _repentir
du lit de mort_ des objets de sa haine; il a formé lui-même une
charmante _vision du jugement_ en prose aussi bien qu'en vers, et
remplie de la plus impudente impiété. Quelles seront les sensations de
M. Southey ou les miennes, dans l'instant terrible où il faudra quitter
la vie? c'est ce que ni lui ni moi ne devrions songer à décider. Je n'ai
pas attendu _mon lit de mort_ pour me repentir d'une foule d'actions;
j'ai cela de commun avec la plupart des hommes, tant soit peu réfléchis,
et en dépit de l'_orgueil diabolique_ que, dans sa fureur, ce misérable
renégat attribue à ceux qui _le_ méprisent. Sans doute il ne
m'appartient pas de peser et de déterminer ce que j'ai pu faire de bien
ou de mal; mais du moins je puis borner ma défense à l'assertion
très-facile à prouver, que, dans ma position, j'ai toujours fait plus de
bien réel dans une seule année, depuis que j'ai atteint ma vingtième,
que n'en a fait M. Southey dans tout le cours de sa méprisable et mobile
existence. Il est quelques actions que je puis me rappeler avec un noble
orgueil, et que les calomnies d'un écrivain vendu ne sauraient
atteindre. Il en est d'autres auxquelles je me reporte avec douleur et
repentir; mais le seul acte de ma vie que M. Southey puisse réellement
connaître, puisqu'il me mit en rapport avec l'un de ses amis intimes, ne
saurait certainement être une occasion de déshonneur pour cet ami ni
pour moi-même.
Je n'ignore pas les autres calomnies de M. Southey; je sais tout ce
qu'il osa publier, à son retour de Suisse, contre moi et d'autres
personnes honorables: dans ce monde, cette conduite lui a fait peu de
profit, et si sa croyance est la bonne, elle doit lui en faire encore
moins dans l'autre. Il ne m'appartient pas de préjuger quel sera _son
lit de mort_: c'est une affaire entre lui et son créateur. Mais, certes,
il est plaisant et odieux de voir l'arrogance de ce prédicateur
indifférent de toutes les doctrines, désignant à la damnation éternelle,
ses frères, quand il a dans son pupitre des productions telles que
_Wat-Tyler_, l'_Apothéose de George III_, et l'_Élégie sur Martin le
régicide_. Il semble que l'une de ses consolations soit une certaine
note latine d'un certain ouvrage d'un certain M. Landor, pour lequel
l'amitié de Robert Southey sera, dit-il, _un honneur, quand les disputes
éphémères et les éphémères réputations du jour seront oubliées_. Pour
moi, je n'envie pas une amitié ni une gloire réversible, avec les
intérêts, comme la fortune de M. Thélusson, à la troisième et quatrième
génération.--Cette amitié sera probablement aussi mémorable que les
épopées de M. Southey, desquelles Porson a dit (comme je l'ai répété, il
y a dix ou douze ans, dans _les Bardes anglais_), qu'on s'en
souviendrait quand Homère et Virgile seront oubliés, et non pas avant.
Je le laisse pour le présent.
FIN DE LA NOTE.
CAÏN,
MYSTÈRE.
«Or le serpent était le plus malin
des animaux que le Seigneur Dieu
avait faits.»
(_Genèse_, chap. III, vers. I.)
A
SIR WALTER SCOTT, BARONNET,
_Ce Mystère de Caïn_ est dédié, par son obligé ami et dévoué serviteur,
L'AUTEUR.
PRÉFACE.
Les scènes suivantes sont intitulées _Mystère_, par allusion à l'ancien
titre de _mystère_ ou _moralité_ donné aux drames dont le sujet était
analogue. L'auteur n'a cependant pas pris les mêmes libertés qui jadis
étaient tolérées dans les ouvrages de ce genre, comme peut s'en
convaincre tout lecteur curieux de consulter ces productions
très-profanes, en anglais, en français, en italien ou en espagnol.
L'auteur s'est efforcé de conserver le langage qui convenait le mieux à
ses personnages; et quand il a cru devoir emprunter celui de
l'_Écriture_, il l'a reproduit en l'altérant aussi peu, même quant aux
paroles, que pouvait le permettre le rhythme poétique. Le lecteur se
souviendra que la _Genèse_ ne dit pas qu'Ève fut tentée par un démon,
mais par _le serpent_; et cela, uniquement parce qu'il était le plus
subtil des animaux. Quelle que soit l'interprétation que les rabbins et
les pères aient donnée à ce passage, j'ai dû prendre les mots comme je
les ai trouvés, et répliquer avec l'évêque Watson, quand on lui citait
en pareille occasion les Pères, tandis qu'il était recteur de Cambridge:
«Voyez le livre,» entendant parler de l'Écriture. Il faut encore se
rappeler que mon sujet n'a rien de commun avec le _Nouveau-Testament_,
et que l'on ne pourrait, sans anachronisme, s'y reporter le moins du
monde.
Depuis long-tems je n'ai lu de poèmes sur des sujets religieux. Je n'ai
pas relu Milton depuis l'âge de vingt ans; mais avant cet âge, je
l'avais tant de fois parcouru, que l'impression ne s'en est jamais
effacée. Je n'ai pas lu _la Mort d'Abel_ de Gessner depuis l'âge de huit
ans, à Aberdeen. Le souvenir que j'en ai conservé est en général
agréable; mais quant aux détails, je me souviens seulement que la femme
de Caïn s'appelait Meala.--Dans mon ouvrage, je les appelle Adah et
Zillah, les premiers noms féminins qui soient écrits dans la _Genèse_;
c'était celui des femmes de Lamech: celles de Caïn et d'Abel ne sont pas
désignées par leurs noms. Ainsi, dans le cas où le même sujet nous
aurait inspiré quelques idées analogues, je puis dire que je l'ignore,
et je ne m'en soucie que légèrement.
Le lecteur n'oubliera pas non plus qu'on ne trouve pas une seule
allusion à la vie future dans les ouvrages de Moïse, ni même dans tout
le vieux Testament. Les raisons de cette singulière omission sont
développées dans le livre de Warburton, de _la Légation divine_; elles
sont, ou elles ne sont pas satisfaisantes: mais il est certain qu'on
n'en a pas trouvé de meilleures. J'ai pu supposer, dans tous les cas,
que Caïn n'en avait pas encore pris connaissance, sans avoir eu besoin,
je l'espère, de falsifier l'Écriture-Sainte.
Quant au langage de Lucifer, je ne pouvais guère le modeler sur celui
d'un prédicateur chrétien; mais j'ai fait ce qui était en mon pouvoir
pour le maintenir dans les bornes de la politesse spiritualiste.
S'il se défend d'avoir tenté Ève sous la forme du serpent, c'est
uniquement parce que la _Genèse_ n'offre pas la plus indirecte allusion
à quelque chose de ce genre, et qu'elle ne met en scène le serpent que
dans le cercle de ses facultés serpentines.
NOTA.--Le lecteur remarquera que l'auteur adopte dans ce poème l'opinion
de Cuvier, que le monde, avant la création de l'homme, avait été déjà
plusieurs fois détruit. Cette hypothèse, fondée sur l'étude des
différentes couches de terre, et sur les ossemens des énormes animaux
dont la race est perdue, et que l'on a trouvés parmi elles, n'est pas
contraire au récit de Moïse, et sert plutôt à le confirmer. Nul ossement
humain n'a été découvert, bien que ceux d'autres animaux dont la race
est encore aujourd'hui conservée se retrouvent mêlés aux squelettes des
races disparues. L'assertion de Lucifer, que le monde préadamite fut
aussi peuplé d'êtres raisonnables, d'une intelligence supérieure à celle
de l'homme, et doués d'une force comparable à celle du mammoth, etc.,
etc., est d'ailleurs une fiction poétique destinée à le servir dans ses
projets de séduction.
Je dois ajouter qu'Alfieri a fait une _tramélogédie_ intitulée _Abel_.
Je ne l'ai jamais lue, non plus qu'aucun des autres ouvrages posthumes
de cet écrivain, à l'exception de sa Vie.
PERSONNAGES.
HOMMES.
ADAM.
CAÏN.
ABEL.
FEMMES
ÈVE.
ADAH.
ZILLAH.
ESPRITS
L'ANGE DU SEIGNEUR.
LUCIFER.
CAÏN.
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
(La scène se passe hors du Paradis.--Le soleil se lève.)
ADAM, ÈVE, CAÏN, ABEL, ADAH, ZILLAH, offrant un sacrifice.
ADAM.
O Dieu, l'éternel, l'infini, le très-sage!--toi qui d'une parole fis
jaillir des ténèbres la lumière sur l'abîme des eaux:--salut, Jéhovah!
salut encore au retour de la lumière!
ÈVE.
O Dieu! qui nommas le jour, et séparas pour la première fois le matin de
la nuit;--toi qui divisas les flots, et donnas le nom de firmament à une
partie de ton ouvrage,--à jamais, salut!
ABEL.
O Dieu! qui transformas les élémens en terre, en eau, en air et en
flamme; toi, père des jours et des nuits, et avec eux des mondes
éclairés de leurs flambeaux, ou voilés de leurs ténèbres; toi qui
communiques l'existence à des êtres faits pour en jouir et pour les
aimer aussi bien que toi,--salut, mille fois salut!
ADAH.
Dieu éternel! père de toutes choses! qui créas ces êtres excellens et
brillans de beauté, pour être aimés plus que toutes choses, à
l'exception de toi,--permets-moi de les confondre avec toi dans le même
amour.--Salut! mille fois salut!
ZILLAH.
O Dieu! qui, malgré ton amour, ta puissance et ta bonté, permis au
serpent de nous séduire, et d'arracher mon père au paradis terrestre,
préserve-nous aujourd'hui d'autres malheurs.--Salut! mille fois salut!
ADAM.
Caïn, mon fils, mon premier né, pourquoi gardes-tu le silence?
CAÏN.
Pourquoi parlerais-je?
ADAM.
Pour prier.
CAÏN.
N'avez-vous pas prié vous-même?
ADAM.
Oui, et de la plus grande ferveur.
CAÏN.
Et très-haut: je vous ai entendus.
ADAM.
Puisse Dieu nous avoir également entendus!
ABEL.
Ainsi soit-il!
ADAM.
Et cependant mon fils aîné se tait encore.
CAÏN.
Mieux vaut que je reste silencieux.
ADAM.
Pourquoi?
CAÏN.
Je n'ai rien à demander.
ADAM.
Rien dont tu puisses rendre grâce?
CAÏN.
Non.
ADAM.
Ne vis-tu pas?
CAÏN.
Ne dois-je pas mourir?
ÈVE.
Hélas! le fruit défendu de l'arbre commence à tomber devant nous.
ADAM.
Et nous devons le recueillir. O Dieu! pourquoi as-tu planté l'arbre de
la science?
CAÏN.
Et pourquoi n'avez-vous pas cueilli le fruit de l'arbre de vie? alors
vous auriez pu le braver!
ADAM.
O mon fils! ne blasphème pas: c'est ainsi que parlait le serpent.
CAÏN.
Pourquoi pas? le reptile parlait bien. Vous aviez l'arbre de la science,
vous aviez celui de la vie:--la science est bonne et la vie est bonne;
comment donc toutes deux peuvent-elles être mauvaises?
ÈVE.
Mon fils, tu parles comme à l'instant où je péchai, alors que tu n'étais
pas encore né. Ne me rappelle pas mon malheur par le tien. Je me suis
repentie. Ne m'offre pas la vue de l'un de mes enfans succombant aux
inspirations du serpent devant les murs mêmes du paradis qu'il a pour
jamais fermé à tes parens. Sois satisfait de ce qui est. Sans notre
curiosité fatale, tu serais heureux dans ce moment,--ô mon cher fils!
ADAM.
Nos prières sont terminées, séparons-nous, et reprenons nos travaux: ils
sont nécessaires sans être pénibles. La terre est jeune encore; elle
récompense volontiers, par le don de ses fruits, notre léger travail.
ÈVE.
Caïn, vois ton père calme et résigné: fais comme lui.
(Adam et Ève sortent.)
ZILLAH.
Ne le veux-tu pas, mon frère?
ABEL.
Pourquoi ce nuage qui obscurcit ton front? il ne peut te servir de rien,
si ce n'est à réveiller le courroux de l'Éternel.
ADAH.
Mon cher Caïn, serais-je également l'objet de ton courroux?
CAÏN.
Non, Adah! seulement je voulais être seul un instant. Abel! je souffre;
mais ce mal sera passager. Devance mes pas, mon frère,--je ne tarderai
pas à te suivre; et vous aussi, mes sœurs, ne tardez pas davantage: vous
ne devez pas recevoir un repoussant accueil. Je vous suis.
ADAH.
Mais je reviendrai, si tu tardes quelque tems.
ABEL.
La paix du Seigneur soit dans votre ame, mon frère!
(Sortent Abel, Zillah, Adah.)
CAÏN, seul.
Et c'est là la vie!--Travailler! et pourquoi travailler?--parce que mon
père n'a pu conserver sa place dans l'Éden. Mais en suis-je cause?--je
n'étais pas né; je ne cherchais pas à naître, et je ne tiens nullement
au sort dans lequel m'a placé cette naissance. Pourquoi faut-il qu'il
ait cédé au serpent et à la femme? ou pourquoi souffrir d'avoir cédé?
Quel crime dans cette faiblesse? L'arbre était planté, pourquoi ne
l'était-il pas pour lui? et sinon, pourquoi le placer près de lui, au
centre de l'Éden, et le plus beau de tous les arbres? A toutes mes
questions, ils n'ont qu'une réponse: «Il l'a voulu; il est bon.» Et
comment puis-je le savoir? Parce qu'il est tout-puissant, s'ensuit-il
qu'il soit souverainement bon? Je ne le juge que par les résultats:--ils
sont amers.--Faut-il que je les subisse pour une faute qui n'est pas la
mienne? Mais qu'aperçois-je près d'ici?--une forme comme celle des
anges; mais l'aspect plus triste et plus sévère que le leur. Je frémis
malgré moi; pourquoi cependant le craindrais-je plus que les autres
esprits dont je vois tous les jours, dans le crépuscule, les épées
flamboyantes, alors qu'errant autour des portes dont l'entrée nous est
interdite, je cherche à saisir quelque chose des jardins qui devaient
être mon héritage, avant que la nuit n'en obscurcisse les murailles et
les arbres immortels? Si les chérubins armés ne m'effraient pas,
pourquoi frémirais-je à l'aspect de celui qui maintenant s'approche?
Cependant, il semble plus puissant qu'eux tous; leur égal en beauté, et
cependant moins radieux qu'il ne fut ou pourrait être. Le chagrin semble
une partie de son immortalité; se pourrait-il? et la douleur ne
serait-elle pas le partage exclusif des hommes? Le voici.
(Entre Lucifer.)
LUCIFER.
Mortel!
CAÏN.
Ange! quel es-tu?
LUCIFER.
Le maître des anges.
CAÏN.
S'il est ainsi, peux-tu les abandonner, et descendre près d'une vile
poussière?
LUCIFER.
Je connais les pensées de la poussière; j'y compatis, ainsi qu'aux
vôtres.
CAÏN.
Eh quoi! vous connaissez mes pensées?
LUCIFER.
Elles sont celles de tout être digne de penser;--c'est la partie
immortelle de votre substance qui parle en vous.
CAÏN.
Quelle partie immortelle? cela ne nous a pas été révélé. L'arbre de vie
nous fut enlevé par la folie de mon père, et celui de la science fut
trop tôt dépouillé par l'avidité de ma mère; tout le fruit qui nous en
soit resté est la mort!
LUCIFER.
Ils t'ont trompé; tu vivras.
CAÏN.
Je vis, mais je vis pour mourir. Je ne vois rien dans la mort qui
m'effraie, si ce n'est que je sens un frisson invincible, un aveugle et
naturel instinct de vie que j'abhorre, autant que je me méprise
moi-même, et cependant que je ne puis dompter:--voilà pourquoi je vis
encore. Pourquoi suis-je, hélas! né?
LUCIFER.
Tu vis, et tu vivras à jamais. Ne crois pas que la terre qui forme ton
enveloppe soit la condition de ton existence:--elle te quittera, et tu
seras encore le même.
CAÏN.
Le _même_! et pourquoi pas mieux?
LUCIFER.
Il se pourra que tu sois comme nous.
CAÏN.
Et vous?
LUCIFER.
Nous sommes éternels.
CAÏN.
Êtes-vous heureux?
LUCIFER.
Nous sommes puissans.
CAÏN.
Êtes-vous heureux?
LUCIFER.
Non: l'es-tu?
CAÏN.
Comment le serais-je? Regarde-moi.
LUCIFER.
Pauvre argile! Et tu as la prétention d'être malheureux! toi!
CAÏN.
Je le suis.--Mais toi, avec toute ta puissance, qui es-tu?
LUCIFER.
Un être qui aspire au rang de ton créateur, et qui ne t'aurait pas fait
ce que tu es.
CAÏN.
Ah! tu me sembles presque un dieu, et--
LUCIFER.
Je ne le suis pas; et n'ayant pu le devenir, je ne veux être que ce que
je suis. Il a vaincu; qu'il règne!
CAÏN.
Qui?
LUCIFER.
Le créateur de ton père et celui de la terre.
CAÏN.
Et du ciel, de tout ce qu'il renferme. J'ai entendu ses anges le
chanter, et mon père le redire.
LUCIFER.
Ils disent--ce qu'ils sont forcés de chanter et de dire, sous peine
d'être ce que je suis,--ce que tu es: des esprits et des hommes.
CAÏN.
Et que sommes-nous?
LUCIFER.
Des ames qui osent jouir de leur immortalité,--des ames qui osent
regarder en face leur éternel tyran, et lui dire que son mal n'est pas
bon. Si, comme il le dit, il nous a créés--ce que je ne sais ni ne
crois;--quoi qu'il en soit--il ne peut nous anéantir: nous sommes
immortels!--Bien plus, il en est ravi, afin de nous torturer davantage.
Qu'il le fasse donc: il est tout-puissant;--mais dans sa grandeur, il
n'est pas plus heureux que nous au milieu de nos tourmens. La bonté
n'aurait pas fait le mal; et qu'a-t-il fait autre chose? Laissons-le
cependant reposer sur son trône immense et solitaire; qu'il crée des
mondes nouveaux pour adoucir l'ennui d'une insipide éternité et d'une
immense solitude! Qu'il lance dans l'espace globes sur globes: le tyran
n'en est pas moins seul; et s'il pouvait donner la faculté de le
combattre, il serait moins malheureux. Mais qu'il règne, et que sans
cesse il multiplie sa misère. Esprits et hommes, nous devons entre nous
sympathiser: nos souffrances sont communes; apprenons à les supporter,
en réunissant à jamais notre misère, tandis que lui, accablé sous le
poids de sa grandeur, il ne pourra que créer encore, et toujours
créer.--
CAÏN.
Tu me parles de choses qui, depuis long-tems, flottent comme autant de
visions à travers mes pensées: je ne pouvais concilier ce que je vois
avec ce que j'entends. Mon père et ma mère me parlent de serpent,
d'arbres et de fruits; je vois les portes de ce qu'ils nomment leur
paradis gardées par l'épée flamboyante de chérubins qui nous repoussent,
eux et moi; je sens le poids d'un travail journalier et d'une constante
pensée; je contemple un monde où je ne semble rien, avec des idées qui
semblent capables de tout maîtriser:--mais je me croyais seul en proie à
ce genre de misère.--Mon père est abattu; ma mère n'a plus cette ame qui
lui faisait aspirer après la science, au risque d'une malédiction
éternelle; mon frère est un jeune gardeur de troupeaux, qui offre les
premiers nés de ses brebis à celui qui ne permet pas à la terre de rien
donner qui ne soit arrosé de nos sueurs; ma sœur Zillah chante un hymne
d'actions de grâces avant les oiseaux du matin; et mon Adah, ma
bien-aimée, elle ne comprend rien aux soucis qui me dévorent: en un mot,
jusqu'alors, aucun être n'avait sympathisé avec moi. Eh bien!--je suis
ravi de m'associer aux esprits.
LUCIFER.
Si ton ame ne te rendait pas digne d'une pareille association, je
n'apparaîtrais pas maintenant à tes yeux. Comme la première fois, un
serpent eût suffi pour te charmer.
CAÏN.
Oh! serait-ce donc toi qui tentas ma mère?
LUCIFER.
Je ne tente qu'avec l'appât de la vérité. N'y avait-il pas l'arbre de la
science? l'arbre de vie n'était-il pas encore chargé de fruits? Suis-je
cause qu'elle trembla d'y toucher? Est-ce moi qui plaçai des objets
défendus à la portée d'êtres innocens, et que leur innocence même devait
rendre curieux? Moi, je vous aurais créés des dieux; et celui qui vous a
exilés ne l'a fait que pour vous empêcher «de manger le fruit de vie, et
de devenir des dieux comme nous.» N'étaient-ce pas là ses paroles?
CAÏN.
Oui; et je les entendis de ceux qui les avaient entendues au milieu des
éclairs.
LUCIFER.
Quel était donc le démon, de celui qui vous défendait de vivre, ou de
celui qui voulait vous faire vivre à jamais dans le bonheur et le
pouvoir de la science?
CAÏN.
Pourquoi n'ont-ils pas ravi le fruit de l'un et de l'autre arbre, ou
n'ont-ils pas laissé tous les deux?
LUCIFER.
L'un vous appartient déjà, l'autre peut vous appartenir encore.
CAÏN.
Et par quel moyen?
LUCIFER.
En résistant; en demeurant vous-mêmes. L'ame est supérieure à tout,
quand l'ame veut bien se comprendre, quand elle se fait le point central
du cercle qui l'entoure,--et qu'elle est faite pour maîtriser.
CAÏN.
Mais n'as-tu pas tenté mes parens?
LUCIFER.
Moi? misérable poussière! et pourquoi, comment les aurais-je tentés?
CAÏN.
Le serpent, disent-ils, était un esprit.
LUCIFER.
Qui l'a dit? cela n'est pas écrit là-haut. L'homme, dans ses craintes
immenses et sa petite vanité, peut bien rejeter sur les substances
spirituelles le tort de sa propre chute; mais notre orgueilleux despote
ne voudrait pas falsifier ainsi les faits. Le serpent était le
serpent,--rien de plus, et cependant l'égal de ceux qu'il tenta, par sa
nature terrestre comme la leur;--leur supérieur en sagesse, puisqu'il
put les séduire, et leur donner la connaissance qui devait détruire
leurs insipides plaisirs. Crois-tu que je voulusse revêtir l'enveloppe
des êtres qui doivent mourir?
CAÏN.
Mais, enfin, le reptile avait-il un démon en lui?
LUCIFER.
Il ne fit qu'en éveiller un dans ceux qu'entraînait sa langue venimeuse.
Je te répète que le serpent n'était rien de plus qu'un serpent:
demande-le au chérubin qui garde l'arbre séducteur. Quand des milliers
de siècles auront roulé sur vos cendres dispersées et sur celles de
votre race, les habitans de la terre pourront bien alors cacher sous les
fables leurs fautes primitives, m'attribuant un déguisement que je
méprise, comme je méprise tout ce qui plie le genou devant celui qui ne
fit des êtres que pour les courber devant sa triste et solitaire
éternité; mais nous qui voyons la vérité en face, nous devons la
reproduire. Tes malheureux parens écoutèrent les conseils d'un reptile;
ils tombèrent. Et pourquoi les esprits les auraient-ils tentés? Quel
objet digne d'envie, que les bornes étroites de votre paradis, pour des
intelligences qui peuvent traverser l'espace!--Mais je te parle de
choses que tu ignores, avec ton arbre de la science.
CAÏN.
Mais du moins tu ne peux parler d'une nouvelle science sans m'inspirer
le désir de la pénétrer, la soif de m'en abreuver; oui, mon ame est
digne de la comprendre.
LUCIFER.
En aurais-tu le courage?
CAÏN.
Tu peux l'éprouver.
LUCIFER.
Oserais-tu contempler la mort?
CAÏN.
Je ne l'ai pas encore vue.
LUCIFER.
Mais tu devras la subir.
CAÏN.
Mon père dit que c'est une chose terrible, ma mère pleure en l'entendant
nommer: Abel, alors, lève les yeux au ciel; Zillah laisse retomber les
siens vers la terre, en soupirant une prière; Adah me regarde, et se
tait.
LUCIFER.
Mais toi?
CAÏN.
D'indicibles pensées pénètrent dans mon cœur embrasé, quand j'entends
parler de cette toute-puissante mort qui semble inévitable. Ne
pourrais-je lutter contre elle? J'ai lutté avec le lion, quand j'étais
encore enfant; je jouais avec lui, jusqu'à ce qu'il s'échappât de mes
bras en rugissant.
LUCIFER.
Elle n'a pas de forme; mais elle anéantira tous les êtres, enfans de la
terre, qui sont revêtus d'une forme.
CAÏN.
Ah! je croyais que c'était un être; et quel autre qu'un être pouvait
créer quelque chose d'aussi fatal aux êtres?
LUCIFER.
Demande au destructeur.
CAÏN.
Quel est-il?
LUCIFER.
Le créateur.--Donne-lui le nom qu'il te plaira; il ne crée que pour
détruire.
CAÏN.
Je ne le savais pas; cependant, au nom de la mort, je le conjecturais:
je ne la connais pas, mais elle me semble horrible. Dans la vaste
désolation des nuits, je l'ai recherchée, j'ai tenté de la surprendre;
et quand je voyais les formes gigantesques que l'ombrage jetait sur les
murs d'Éden, et que traversait le glaive étincelant des chérubins,
j'attendais après ce que je croyais elle: car, en même tems que la
crainte, naissait dans mon cœur le désir de connaître ce qui devait tous
nous subjuguer;--mais rien ne se présentait. Alors je détachais mes yeux
accablés de la vue du paradis défendu, notre première patrie; je les
reportais aux flambeaux répandus sur nos têtes, si nombreux et si
ravissans: eux aussi devront-ils donc mourir?
LUCIFER.
Peut-être;--mais long-tems après que vous ne serez plus, toi et les
tiens.
CAÏN.
J'en suis ravi; je n'aurais pas voulu les voir mourir: ils sont trop
beaux. Qu'est-ce que la mort? Je sens, et je le crains, que c'est une
chose terrible; mais, pourquoi? je ne puis le comprendre. On nous l'a
dénoncée comme un mal, à nous, à ceux qui péchèrent, à ceux qui ne
péchèrent pas:--ce mal, quel est-il?
LUCIFER.
On l'apprend dans la terre.
CAÏN.
Mais pourrai-je le connaître?
LUCIFER.
Comme je n'ai rien de commun avec la mort, je ne puis répondre.
CAÏN.
Je ne serais qu'une poussière tranquille, il n'y aurait pas de mal; et
que n'ai-je jamais été autre chose!
LUCIFER.
Ce vœu est ignoble; il est même indigne de ton père: car, du moins, il
souhaita de connaître.
CAÏN.
Mais non pas de vivre; car il eût dépouillé l'arbre de vie.
LUCIFER.
Il en fut empêché.
CAÏN.
Erreur mortelle, de n'avoir pas d'abord cueilli ce fruit; mais avant de
ravir la science, il ne connaissait pas la mort. Hélas! à peine si
j'entrevois ce qu'elle est, et pourtant je la redoute:--je tremble
devant ce que j'ignore!
LUCIFER.
Et moi, je ne crains rien, parce que je connais tout: voilà quelle est
la vraie science.
CAÏN.
Veux-tu m'apprendre tout?
LUCIFER.
Oui, à une condition.
CAÏN.
Désigne-la.
LUCIFER.
C'est que tu t'inclineras pour adorer en moi--ton seigneur.
CAÏN.
Tu n'es pas le seigneur que mon père adore.
LUCIFER.
Non.
CAÏN.
Es-tu son égal?
LUCIFER.
Non;--je n'ai rien de commun avec lui! je ne le voudrais pas. Je veux
être au-dessus,--au-dessous, tout enfin, plutôt que de partager ou de
reconnaître son pouvoir. Je reste à part, mais pourtant je suis
grand;--il en est beaucoup qui m'adorent, un plus grand nombre encore
m'adorera dans la suite:--sois au nombre des premiers.
CAÏN.
Jusqu'à présent, je ne me suis pas incliné devant le Dieu de mon père,
bien que mon frère Abel me conjurât souvent de me joindre à lui dans un
commun sacrifice:--pourquoi fléchirais-je devant toi?
LUCIFER.
N'as-tu jamais fléchi le genou devant lui?
CAÏN.
Je te l'ai dit;--et quel besoin de le dire? ta science suprême ne
doit-elle pas te l'apprendre?
LUCIFER.
Celui qui n'a pas fléchi devant lui s'incline devant moi!
CAÏN.
Je ne fléchis devant personne.
LUCIFER.
Tu n'en es pas moins mon adorateur: lui refuser son hommage, c'est par
cela même me l'accorder.
CAÏN.
Que veux-tu dire?
LUCIFER.
Tu le sauras--et bientôt.
CAÏN.
Découvre-moi du moins le mystère de mon existence.
LUCIFER.
Suis-moi où je te conduirai.
CAÏN.
Mais je dois retourner pour travailler à la terre;--j'ai promis--
LUCIFER.
Quoi?
CAÏN.
De cueillir les prémices de quelques fruits.
LUCIFER.
Pourquoi?
CAÏN.
Pour les offrir sur un autel avec Abel.
LUCIFER.
N'as-tu pas dit que jamais tu n'avais fléchi devant celui qui t'a créé?
CAÏN.
Oui;--mais les vives instances d'Abel m'ont entraîné: l'offrande est
plutôt la sienne que la mienne,--et Adah--
LUCIFER.
Pourquoi hésiter ainsi?
CAÏN.
C'est ma sœur, née le même jour, des mêmes entrailles; elle m'a arraché
à force de pleurs cette promesse: car pour ne pas la voir pleurer, il me
semble que je supporterais tout, et que j'adorerais tout.
LUCIFER.
Alors, suis-moi!
CAÏN.
Volontiers.
(Entre Adah.)
ADAH.
Mon frère, je viens vers toi; c'est l'heure du repos et du bonheur,--et
nous en jouissons moins en ton absence. Tu n'as pas travaillé ce matin;
mais j'ai fait nos deux tâches. Viens! les fruits sont mûrs; ils sont
colorés comme la lumière à laquelle ils doivent leur saveur: viens!
CAÏN.
Ne vois-tu pas?
ADAH.
Je vois un ange; nous en avons vu beaucoup. Voudrait-il partager nos
instans de repos?--il est le bien-venu.
CAÏN.
Il ne ressemble pas aux anges que nous avons vus.
ADAH.
Est-ce qu'il en est d'autres? Il est le bien-venu, s'il leur ressemble.
Ils n'ont pas dédaigné de s'asseoir quelquefois à notre table.--Que
veut-il?
CAÏN, à Lucifer.
Le veux-tu?
LUCIFER.
Et toi, veux-tu être à moi?
CAÏN.
Il faut que je m'éloigne avec lui.
ADAH.
Quoi! nous laisser?
CAÏN.
Oui.
ADAH.
Moi!
CAÏN.
Chère Adah!
ADAH.
Laisse-moi te suivre.
LUCIFER.
Non! elle ne le doit pas.
ADAH.
Qui es-tu pour te mettre ainsi entre nos deux cœurs?
CAÏN.
C'est un dieu.
ADAH.
Comment le sais-tu?
CAÏN.
Il parle comme un dieu.
ADAH.
Le serpent aussi, et il mentait.
LUCIFER.
Tu te trompes, Adah!--L'arbre dont il parlait n'était-il pas celui de la
science?
ADAH.
Oui,--pour notre malheur éternel.
LUCIFER.
Encore ce malheur était-il la science:--il n'a donc pas menti. S'il vous
a perdus, il n'a pas, du moins, trahi la vérité; et l'essence de la
vérité ne peut être que bonne.
ADAH.
Tout ce que nous savons d'elle, c'est qu'elle a réuni sur nos têtes tous
les maux: expulsion de notre patrie, terreur, travail, sueur et
lassitude; regrets du passé, espérance de ce qui ne se réalise pas.
Caïn! ne va pas avec cet esprit; souffre encore ce que nous avons déjà
souffert, et aime-moi.--Je t'aime.
LUCIFER.
Tu l'aimes? Quoi! plus que ta mère et que ton père?
ADAH.
Oui; est-ce un péché encore?
LUCIFER.
Non,--pas encore; mais plus tard c'en sera un--pour vos enfans.
ADAH.
Comment! ma fille ne pourra-t-elle pas aimer son frère Énoch?
LUCIFER.
Comme tu aimes Caïn? non.
ADAH.
O mon Dieu! ils ne s'aimeraient pas? ils ne reproduiraient pas des êtres
aimans comme eux? N'ont-ils pas sucé le lait du même sein? Leur père
n'était-il pas sorti des mêmes flancs, et à la même heure que moi? Ne
nous aimons-nous pas l'un l'autre? et multipliant notre existence, ne
multiplions-nous pas des êtres qui se chériront encore, et comme je te
chéris, mon Caïn? Oh! ne va pas avec cet esprit; il n'est pas des
nôtres.
LUCIFER.
Le péché dont je parle n'est pas de mon œuvre; en vous, il ne peut être
un péché,--bien qu'il le paraisse dans ceux auxquels vous transmettrez
votre humanité.
ADAH.
Qu'est-ce qu'un péché qui n'est pas péché en lui-même? Les circonstances
peuvent-elles tour à tour transformer le péché en vertu?--S'il en est
ainsi, nous sommes donc les esclaves de--
LUCIFER.
Des êtres plus élevés que vous sont esclaves; et de plus élevés qu'eux
ont préféré la liberté des tortures aux lentes agonies d'une adulation
qui s'exhalait en hymnes, en concerts, en prières intéressées vers le
Tout-Puissant, non parce qu'il inspirait de l'amour, mais parce qu'il
était tout-puissant, parce qu'il éveillait leur ambition ou leur
terreur.
ADAH.
La toute-puissance doit s'unir à la toute-bonté.
LUCIFER.
Alors, que signifie Éden?
ADAH.
Démon! ne me tente pas par ta beauté; plus que le serpent, tu es beau:
tu es aussi menteur que lui.
LUCIFER.
Aussi sincère. Demandez à Ève, votre mère; n'a-t-elle pas conquis la
science du bien et du mal?
ADAH.
O ma mère! tu as cueilli un fruit plus fatal à tes descendans qu'à
toi-même. Toi, du moins, tu as passé ta jeunesse dans le paradis,
jouissant de l'innocence et du bonheur de converser avec des esprits
bienheureux; pour nous, tes enfans, ignorans de l'Éden, nous vivons
environnés par les démons qui, s'emparant des paroles de Dieu, nous
séduisent, en profitant de nos propres pensées, de nos regrets et de
notre curiosité.--Ainsi devins-tu la proie du serpent dans tes plus
beaux jours de simplicité, de candeur et de joie. Je ne sais que
répondre à l'être immortel qui se tient devant moi; je ne puis le
détester; je le contemple avec une inquiétude qui n'est pas sans charme,
et pourtant je ne puis m'éloigner de lui. Dans son regard est une
attraction magique qui fixe sur les siens mes yeux éblouis; mon cœur bat
avec rapidité; je tremble, et pourtant je me rapproche plus
près,--toujours plus près. Caïn! ô Caïn! défends-moi de lui!
CAÏN.
Pourquoi craindre, mon Adah? ce n'est pas un mauvais ange.
ADAH.
Ce n'est pas Dieu;--il n'est pas à Dieu. J'ai vu les chérubins et les
séraphins: il ne regarde pas comme eux.
CAÏN.
Mais il est des esprits plus élevés encore:--les archanges.
LUCIFER.
De plus élevés encore que les archanges.
ADAH.
Oui;--mais ils ne sont pas heureux.
LUCIFER.
Si le bonheur consiste dans l'esclavage,--non.
ADAH.
J'ai entendu dire que les séraphins _aimaient le plus_,--les chérubins
_connaissaient le mieux_:--celui-ci doit être un chérubin,--car il
n'aime pas.
LUCIFER.
Et si la science la plus élevée affaiblit l'amour, comment se fait-il
que vous cessiez d'aimer en commençant à connaître? Puisque les
chérubins qui savent tout, aiment le moins, l'amour des séraphins ne
peut être que l'ignorance: qu'ils soient incompatibles, la sentence
portée contre tes malheureux parens le prouve assez. Choisissez donc
entre l'amour et la science:--il n'est pas d'autre choix. Votre père
s'est déjà décidé: son culte n'est que de la peur.
ADAH.
O Caïn! choisis l'amour.
CAÏN.
Oui, pour toi, chère Adah! mais le choix est inutile:--il est né avec
moi;--je n'aime rien de plus.
ADAH.
Et nos parens?
CAÏN.
Nous aimaient-ils quand ils enlevèrent de l'arbre ce qui nous exila tous
du paradis?
ADAH.
Alors nous n'étions pas née;--et quand nous l'aurions été, ne
devrions-nous pas les aimer, ainsi que nos enfans, Caïn?
CAÏN.
Mon petit Énoch! et sa sœur encore bégayante! Ah! si je pouvais les
croire heureux, j'oublierais à demi--mais jamais on ne l'oubliera, même
après trois milliers de générations! jamais les hommes ne chériront la
mémoire de l'homme qui, dans la même heure, perpétua la source du mal et
de l'humanité. Ils se sont emparés de l'arbre de la science et du
péché;--non contens de leur propre infortune, ils nous ont imposé, à
moi,--à toi, au petit nombre des êtres aujourd'hui vivans, à la
multitude innombrable des êtres à venir, l'obligation d'hériter d'une
agonie que le tems ne peut qu'accroître encore!--Et je serai le père de
tant d'infortunés! et ta beauté, ton amour,--ma tendresse, les momens
ravissans écoulés dans tes bras; tout ce que nous aimons dans nous-mêmes
et dans nos enfans, doit les conduire, après de longues années de péchés
et de douleur,--ou même après quelques instans également pénibles, et
mêlés à peine d'une courte lueur de plaisir; tout cela doit les mener à
la mort,--ce fantôme inconnu! Non! l'arbre de la scien
Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/28828