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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07

by Baron George Gordon Byron Byron · French · Gutenberg #28622 · 472,970 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07
    
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Title: Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07

Author: Baron George Gordon Byron Byron

Annotator: Thomas Moore

Translator: Paulin Paris


        
Release date: April 27, 2009 [eBook #28622]
                Most recently updated: January 5, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/28622

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
        Online Distributed Proofreaders Europe at
        http://dp.rastko.net. This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON, TOME 07 ***




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de France (BnF/Gallica)







ŒUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

_Traduction nouvelle_

PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI



TOME SEPTIÈME.



Paris
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis_.

1830.




SARDANAPALE.

TRAGÉDIE HISTORIQUE.




PRÉFACE.

En publiant les tragédies de _Sardanapale_ et des _Deux Foscari_, il me
suffit de répéter qu'elles n'ont pas été composées dans la moindre vue
de jamais les livrer au théâtre.

Les comédiens ayant une première fois essayé la représentation d'une de
mes pièces, l'opinion publique s'est déjà prononcée dans cette
circonstance.

Quant à mes intentions particulières, comme il paraît qu'on ne veut en
tenir aucun compte, je n'en dirai rien.

Le lecteur, en consultant les notes, trouvera les fondemens historiques
des ouvrages que je lui présente.

L'auteur a, dans l'un d'eux, tenté de garder, et, dans l'autre, de
violer aussi légèrement que possible la règle des unités; persuadé qu'en
les méprisant tout-à-fait, on peut bien se montrer grand poète, mais
jamais véritable auteur dramatique. Il sait combien cette déclaration
semblera impopulaire dans la littérature anglaise actuelle; mais ce
n'est pas de sa part un système, mais une simple opinion qui, naguère
encore, était un principe littéraire généralement reconnu dans le monde,
et qui l'est encore dans les contrées les plus civilisées: au reste,
_nous avons changé tout cela_[1], et nous recueillons les fruits de ce
changement. L'auteur est loin de croire que rien de ce qu'il essaiera
puisse jamais approcher les chefs-d'œuvre de ses classiques, ou même
irréguliers prédécesseurs: seulement, il expose les raisons qui lui font
préférer la plus régulière structure, malgré sa faiblesse, au complet
abandon de toutes les règles. Lorsqu'il est en défaut, il faut en
accuser l'architecte, non pas l'art.

[Note 1: En français.]

       *       *       *       *       *

AVERTISSEMENT.

Mon intention, dans cette tragédie, a été de suivre le récit de Diodore
de Sicile, en le ramenant toutefois à cette régularité dramatique qui me
semblait le mieux favoriser l'observation des unités. Au lieu donc de la
longue guerre dont parle l'histoire, j'ai supposé que la révolte
éclatait et se terminait en un jour, par le moyen d'une conspiration
subite.

Personnages.

       HOMMES.

       SARDANAPALE, roi de Ninive et d'Assyrie, etc.
       ARBACES, Mède aspirant au trône.
       BELÈSES, Chaldéen et devin.
       SALEMÈNES, beau-frère du roi.
       ALTADA, officier assyrien du palais.
       PANIA.
       ZAMES.
       SFÉRO.
       BALÉA

       FEMMES.

       ZARINA, reine.
       MIRRHA, esclave ionienne, et favorite de Sardanapale.

       FEMMES composant le harem de Sardanapale.

       GARDES, SUIVANS, PRÊTRES, CHALDÉENS, MÈDES, ETC.


La scène est une salle du palais du roi à Ninive.




SARDANAPALE,

TRAGÉDIE HISTORIQUE.



ACTE PREMIER.


SCÈNE PREMIÈRE.


SALEMÈNES, seul.

Il a outragé la reine, mais il est encore son époux; il a outragé ma
sœur, mais il est encore mon frère; il a outragé son peuple, mais il en
est le roi, et je lui dois mon amitié aussi bien que ma soumission: non,
il ne mourra pas ainsi. Je ne verrai pas le sang de Nemrode et de
Sémiramis disparaître de la terre, et treize cents années de
commandement finir comme un conte de berger; il faut le relever. Il y a
dans son ame efféminée un insouciant courage que la corruption n'a pas
entièrement étouffé; une secrète énergie que le tems a pu réprimer, mais
non pas détruire:--il est plongé, mais non pas noyé dans l'abîme des
voluptés. Villageois, il se fût montré capable de conquérir un empire;
né sur le-trône, il ne le transmettra pas: ses fils n'hériteront que
d'un nom peu glorieux.--Cependant, tout n'est pas perdu; il peut encore
secouer son indolence et sa honte, et se montrer tel qu'il doit être,
sans plus d'effort qu'il n'en met à se montrer tel qu'il ne le devrait
pas. Serait-il, en effet, moins _difficile_ de commander aux nations que
de traîner une vie fainéante? de conduire une armée, que de diriger un
harem? Il s'épuise en de fades plaisirs; il abrutit son ame; il éteint
sa généreuse vigueur au milieu de soins qui ne donnent pas la santé,
comme la chasse; ou la gloire, comme la guerre.--Il faut le rappeler à
lui-même; mais, hélas! (On entend de l'intérieur des appartemens une
musique suave.) le tonnerre seul pourrait le réveiller. Écoutez! c'est
le luth, c'est la lyre, c'est le tambourin; les accords lascifs de
langoureux instrumens, les molles voix des femmes et de ces êtres qui
sont moins que des femmes se font entendre comme l'écho de ses plaisirs;
et cependant le grand roi de toute la terre connue incline sa tête
couronnée de roses, et son diadème négligemment attaché semble devoir
être la conquête de la première main généreuse qui osera le lui ravir.
Ils viennent! Déjà se répandent jusqu'à moi les parfums de sa suite
voluptueuse. Je distingue les étincelles des pierres précieuses des
jeunes filles, dont il a fait ses confidentes et son conseil: elles
s'avancent dans la galerie, parmi les flots de ces femmes, revêtues du
même costume, et non moins femmes qu'elles-mêmes. Voici venir le
petit-fils de Sémiramis, la reine-homme! Faut-il l'attendre? Oui,
l'affronter même; lui répéter ce que tous les gens de bien se disent
quand ils parlent de lui et de sa cour. Les voilà les esclaves que
conduit un monarque serviteur de ses esclaves.


SCÈNE II.

Entre SARDANAPALE. Son costume est efféminé, sa tête couronnée de
fleurs, et sa robe négligemment flottante. Une suite de femmes et de
jeunes esclaves le suivent.


SARDANAPALE, à quelques gens de sa suite.

Que le pavillon soit tendu sur l'Euphrate, qu'il soit illuminé et
disposé pour un banquet particulier; à minuit, nous y souperons: songez
à ce que rien ne manque, et faites préparer les galères qui doivent nous
y conduire. Une brise rafraîchissante ride la large surface des flots:
nous ne tarderons pas à nous embarquer. Vous, qui daignez partager les
doux momens de Sardanapale, nymphes charmantes, nous nous retrouverons à
cette heure plus douce encore, et alors, réunis comme les étoiles
suspendues sur nos têtes, nous formerons un empirée aussi brillant que
le leur. Mais en attendant, que chacune reste maîtresse de son tems;
pour toi, Mirrha, ma chère Ionienne, choisis: veux-tu demeurer avec
elles ou avec moi?

MIRRHA.

Seigneur--

SARDANAPALE.

Seigneur! Pourquoi donc, ma chère ame, cette froide réponse? Hélas!
c'est le malheur des rois de l'entendre souvent. Dispose de tes instans
comme tu disposes des miens. Dis-moi, veux-tu accompagner notre société,
ou, loin d'elle, continuer à charmer ici mes heures?

MIRRHA.

Le choix du roi est le mien.

SARDANAPALE.

Ne parle pas ainsi, je te prie: ma joie la plus chère est de servir
chacun de tes vœux. Je n'ose même exprimer mes propres désirs, dans la
crainte de contrarier les tiens; car tu te montres toujours trop
empressée à sacrifier tes pensées devant celles des autres.

MIRRHA.

Je voudrais donc rester: je n'ai de bonheur qu'en contemplant le tien;
cependant--

SARDANAPALE.

Cependant? Qu'est-ce _cependant_? Tes vœux chéris seront toujours la
seule barrière qui pourra s'élever entre toi et moi.

MIRRHA.

Je songe que l'heure présente est ordinairement celle du conseil; mieux
vaudrait donc me retirer.

SALEMÈNES, s'avançant.

L'esclave ionienne dit bien; qu'elle se retire.

SARDANAPALE.

Qui parle ainsi? Quoi! vous ici, mon frère?

SALEMÈNES.

Le frère de la _reine_, ô roi, et votre plus fidèle vassal.

SARDANAPALE, à sa suite.

Comme je l'ai dit, que tout le monde dispose de ses heures, jusqu'à
celle de minuit, où nous sollicitons de nouveau votre présence. (La cour
se retire.) (A Mirrha, qui s'éloigne.) Mirrha! _toi_, je croyais que tu
restais?

MIRRHA.

Grand roi, tu ne l'as pas dit.

SARDANAPALE.

Mais tu m'y semblais disposée; j'ai vu dans l'expression de tes regards
ioniques le désir de ne pas me quitter.

MIRRHA.

Sire, votre--

SALEMÈNES.

Le frère de sa reine, courtisane d'Ionie! Oses-_tu_ bien _me_ nommer et
ne pas rougir?

SARDANAPALE.

Sans rougir? Tes yeux sont aussi mauvais que ton cœur! Tu colores ses
joues charmantes, comme sur le Caucase la teinte mourante du jour, quand
le soleil couchant nuance d'un rose plus sombre la blancheur de la
neige; oui, tu lui reproches une insensibilité, un aveuglement qui
t'appartiennent seuls. Quoi! des larmes, ma Mirrha!

SALEMÈNES.

Qu'elles coulent; elle pleure pour bien d'autres, et elle est elle-même
la cause de pleurs plus amers.

SARDANAPALE.

Maudit celui qui fait ainsi couler les siennes!

SALEMÈNES.

Oh! ne te maudis pas toi-même:--des millions d'hommes le font déjà bien
assez.

SARDANAPALE.

Tu oublies qui tu es; ne me fais pas souvenir que je suis roi.

SALEMÈNES.

Plût à Dieu que tu le fusses!

MIRRHA.

Oh! mon roi! je t'en prie; et toi, prince aussi, permettez que je me
retire.

SARDANAPALE.

Puisqu'il le faut, et que cet homme brutal n'a pas craint d'insulter ta
belle ame, j'y consens; mais souviens-toi que nous devons bientôt nous
réunir: j'aimerais mieux perdre un empire que ta présence.

(Mirrha sort.)

SALEMÈNES.

Il se peut que tu les perdes tous les deux, et tous deux pour toujours!

SARDANAPALE.

Mon frère, puisque je supporte un pareil langage, je puis du moins
commander à moi-même; cependant, ne me force pas à sortir de mon
naturel.

SALEMÈNES.

Et c'est justement à ce naturel facile, et même trop faible, que je
voudrais t'arracher. Oh! que ne puis-je te réveiller, quand même tu
devrais m'en punir.

SARDANAPALE.

Par le dieu Baal! cet homme voudrait faire de moi un tyran.

SALEMÈNES.

Mais tu l'es déjà! Crois-tu qu'il n'y ait d'autre tyrannie que celle du
carnage et des haines? celle du vice, les excès et les débordemens du
libertinage, l'indolence, l'apathie, les suites d'une molle oisiveté
enfantent des milliers de tyrans dont la cruauté surpasse les actes les
plus odieux d'un despote énergique, quelles que soient l'impétuosité et
la violence de son caractère. Le triste et scandaleux exemple de tes
débordemens corrompt les nations ainsi qu'il les oppresse; du même coup,
il sappe et ta puissance immédiate et celle de tes officiers les plus
éloignés. Aussi, que l'étranger envahisse nos frontières, ou qu'un
séditieux appelle à la guerre civile, l'un ou l'autre nous seront
également fatals. Le premier ne trouvera plus dans tes sujets un courage
capable de le repousser, et le second rencontrera moins des vainqueurs
que des complices.

SARDANAPALE.

Et qui te rend aujourd'hui le porte-voix du peuple?

SALEMÈNES.

L'oubli de ta conduite avec la reine, et les chagrins de ma sœur;
l'affection naturelle que je conserve pour mes jeunes neveux; ma loyauté
envers le roi, loyauté que des paroles ne suffiront plus bientôt pour
lui prouver; mon respect pour la race de Nemrode, et, de plus, un autre
sentiment que tu ne connais pas.

SARDANAPALE

Qu'est-ce que cela?

SALEMÈNES.

Un mot qui t'est inconnu.

SARDANAPALE.

Prononce-le, cependant: j'ai toujours aimé à apprendre.

SALEMÈNES.

La vertu.

SARDANAPALE.

Je ne connais pas ce mot! Il n'en est pas un qui plus souvent sonne dans
mes oreilles--plus retentissant que le bruit de la multitude ou
l'éclatante trompette; ta sœur ne m'a jamais fait entendre autre chose.

SALEMÈNES.

Pour changer ce pénible sujet, écoute un peu parler le vice.

SARDANAPALE.

Qui écouter?

SALEMÈNES.

Les vents eux-mêmes, si tu étais un peu sensible aux échos de la voix
des peuples.

SARDANAPALE.

Allons, je suis indulgent comme tu vois, et patient comme tu l'as
maintes fois éprouvé.--Parle donc; qui te pousse à agir ainsi?

SALEMÈNES.

Les dangers que tu cours.

SARDANAPALE.

Explique-toi.

SALEMÈNES.

Eh bien donc, toutes les nations, car elles sont nombreuses, dont ton
père t'a transmis l'héritage, sont transportées de fureur contre toi.

SARDANAPALE.

Contre _moi_! Et que veulent les esclaves?

SALEMÈNES.

Un roi.

SARDANAPALE.

Et que suis-je donc, moi?

SALEMÈNES.

A leurs yeux, rien; mais aux miens un homme qui pourrait encore être
quelque chose.

SARDANAPALE.

Insolente valetaille! Et que désirent-ils donc? N'ont-ils pas paix et
abondance?

SALEMÈNES.

De la première, ils en jouissent aux dépens de leur gloire; de la
seconde, bien moins que le roi ne l'imagine.

SARDANAPALE.

Alors, à qui la faute, si ce n'est aux satrapes infidèles qui n'y
pourvoient mieux?

SALEMÈNES.

Mais certes, on peut en accuser aussi le monarque dont les regards ne
s'étendent jamais au-delà des murs de son palais, ou, s'il le fait, qui
ne voit pas au-delà de quelques palais élevés sur les montagnes, jusqu'à
ce que les chaleurs de l'été aient disparu. O glorieux Baal! toi qui
édifias ce vaste empire, et fus mis au rang des dieux, ou du moins dont
la gloire, à travers les siècles, égalera celle d'un dieu, pensais-tu
que ton descendant présomptif ne regarderait jamais en roi les royaumes
que tu lui conquis en héros, et que tu obtins au prix de ton sang, de
tes sueurs et de continuels dangers? Et pourquoi? pour procurer les
impôts nécessaires aux frais d'un festin, ou des concussions multipliées
au profit d'un infâme favori.

SARDANAPALE.

Je te comprends. Tu voudrais me faire marcher en conquérant. Par tous
les astres que consultent les Chaldéens, ces turbulens esclaves
mériteraient que je les punisse en cédant à leurs vœux, et que je les
conduisisse à la gloire.

SALEMÈNES.

Pourquoi non? Sémiramis n'était qu'une femme, elle conduisit nos
Assyriens aux bornes du soleil, aux rivages du Gange.

SARDANAPALE.

Cela est très-vrai. Et comment en revint-elle?

SALEMÈNES.

Comment? en _homme_,--en héros; malheureuse, mais non vaincue; et vingt
gardes lui suffirent pour protéger sa retraite jusqu'en Bactriane.

SARDANAPALE.

Et combien de guerriers abandonna-t-elle derrière elle, dans les Indes,
aux vautours?

SALEMÈNES.

Nos annales n'en disent rien.

SARDANAPALE.

Je le dirai donc pour elles.--Elle eût mieux fait de rester dans son
palais, occupée à tisser quelque vingt robes, que de regagner la
Bactriane avec une vingtaine de gardes, laissant des millions de sujets
fidèles à la rage des corbeaux, des loups et des hommes, les plus
féroces des trois. Est-ce là de la gloire? Je préfère mille fois mon
ignominie.

SALEMÈNES.

Tous les esprits belliqueux n'ont pas la même destinée. Sémiramis, cette
mère glorieuse d'une centaine de rois, échoua sans doute dans les Indes;
mais elle ajouta la Perse, la Médie, la Bactriane au royaume qu'elle
gouvernait autrefois, et que tu _pourrais_ aujourd'hui gouverner.

SARDANAPALE.

Dis plutôt qu'elle ne sut que les conquérir, et que moi je les gouverne.

SALEMÈNES.

Avant peu, ils auront peut-être besoin de son épée plutôt que de ton
sceptre.

SARDANAPALE.

Il y eut un certain Bacchus, n'est-ce pas cela? J'ai ouï mes filles
grecques en dire quelque chose.--C'était, suivant elles, un dieu,
c'est-à-dire un dieu de la Grèce, une idole étrangère au culte des
Assyriens; eh bien! il conquit ce même royaume du couchant, cette Inde
dont tu parles, où Sémiramis fut vaincue.

SALEMÈNES.

Je sais qu'il y eut un homme de ce nom: et tu comprends sans doute que,
s'il a passé pour un dieu, c'est à cause de ses hauts faits?

SARDANAPALE.

Et je le révère dans ses divins attributs, sans l'imiter dans ses
actions humaines.--Holà! mon échanson!

SALEMÈNES.

Que désire le roi?

SARDANAPALE.

Honorer un dieu de fraîche date, un conquérant des anciens jours. Un peu
de vin, dis-je.

(Entre l'échanson.)

SARDANAPALE, à l'échanson.

Donne-moi le gobelet d'or enrichi de perles, qui porte le nom de coupe
de Nemrode. Remplis-le, et présente-le moi aussitôt.

(L'échanson sort.)

SALEMÈNES.

C'est bien le moment, en effet, de la remplir, pour signaler la
continuation d'une fête que le sommeil n'a pas encore interrompue.

(L'échanson rentre avec du vin.)

SARDANAPALE, prenant la coupe.

Mon noble parent, si les Grecs, barbares habitans de nos lointains
rivages et des limites de nos empires, ne mentent pas, ce Bacchus a
conquis l'Inde entière, n'est-ce pas?

SALEMÈNES.

Sans doute, et de là l'origine de son apothéose.

SARDANAPALE.

Non, non: de toutes ses conquêtes, il ne reste que quelques colonnes à
sa gloire, peut-être, et qui le seraient à la mienne, si je les jugeais
dignes d'être acquises et transportées; elles fixent la borne des mers
de sang qu'il répandit, des empires qu'il ravagea et des hommes qu'il
égorgea. Mais, là, là, dans ce gobelet est son véritable titre à
l'immortalité; c'est la céleste grappe dont, le premier, il exprima
l'âme, et qu'il transmit, pour enchanter celle de l'homme, sans doute,
comme une sorte d'allègement aux désastres de sa vie victorieuse. Sans
elle, il eût conservé le nom et la tombe d'un mortel; comme Sémiramis,
mon aïeule, on l'eût pris comme une espèce de monstruosité
semi-glorieuse. Voilà ce qui le fit monter au rang des dieux:--consens
donc aujourd'hui à t'humaniser à son exemple, mon grave et soucieux
frère: bois avec moi aux dieux de la Grèce!

SALEMÈNES.

Au prix de tous tes royaumes, je ne voudrais pas profaner ainsi la
religion de notre pays.

SARDANAPALE.

C'est-à-dire que tu le juges un héros, parce qu'il répandit le sang par
torrens, et que tu le désavoues comme dieu, parce qu'il sut trouver dans
un fruit un charme qui réjouit les tristes, ranime les vieillards,
inspire les jeunes gens, force le désespoir à oublier ses douleurs, et
la crainte ses périls, enfin ouvre un nouveau monde quand celui-ci
devient pour nous un objet d'ennui. Eh bien donc, je bois à toi et à
_lui_ comme n'ayant été qu'un homme; mais comme ayant également mérité
la plus juste admiration du genre humain par les biens et par les maux
qu'il répandit. (Il boit.)

SALEMÈNES.

Penses-tu donc renouer un festin à cette heure?

SARDANAPALE.

Si je le faisais, comme il ne coûterait pas une seule larme, il vaudrait
mieux qu'un glorieux trophée; mais ce n'est pas mon intention, et
puisque tu ne veux pas me faire raison, continue comme il te plaira. (À
l'échanson.) Valet, retire-toi. (L'échanson sort.)

SALEMÈNES.

Je ne voudrais que te rappeler d'un songe, et te réveiller ainsi plus
doucement qu'une révolte ne le ferait.

SARDANAPALE.

Et qui se révolterait? pourquoi? quelle cause, ou du moins, quel
prétexte? Ne suis-je pas roi légitime? issu d'une race de rois qui n'ont
pas eu d'autres ancêtres? Qu'ai-je pu faire, à toi ou au peuple, que
_tu_ doives contrôler, ou qu'il puisse faire tourner contre moi?

SALEMÈNES.

Quant à ta conduite envers moi, je n'en parlerai pas.

SARDANAPALE.

Mais, sans doute, à ton avis, j'aurai fait injure à la reine; n'est-ce
pas?

SALEMÈNES.

_À mon avis_, oui; tu l'as outragée.

SARDANAPALE.

Un moment de patience, prince, et écoute. Elle a le rang, les honneurs,
les respects qu'elle a droit d'attendre; la tutelle des héritiers de
l'empire, les hommages et les prérogatives de la souveraineté. Je l'ai
épousée, comme le font les rois, par convenance, et je l'aimais comme la
plupart des maris chérissent leurs épouses. Que si vous supposiez, elle
ou toi, que je dusse me conduire comme avec sa femme un paysan chaldéen,
vous ne connaissez ni moi, ni les rois, ni la nature humaine.

SALEMÈNES.

Laissons cela, je te prie; je rougirais de me plaindre, et la sœur de
Salemènes ne demande pas du souverain de la Syrie lui-même un amour
forcé. Daignerait-elle, d'ailleurs, accepter des hommages que tu
partagerais avec des prostituées étrangères, et des esclaves ioniennes?
La reine garde le silence.

SARDANAPALE.

Et pourquoi pas son frère?

SALEMÈNES.

Je ne suis que l'écho des empires que celui qui long-tems les néglige ne
gouvernera pas long-tems.

SARDANAPALE.

Ingrats et sots esclaves! Ils murmurent de ce que je n'ai pas répandu
leur sang; de ce que je ne les ai pas conduits dans les sables du désert
pour y dessécher par millions; de ce que je n'ai pas blanchi avec leurs
os les rivages du Gange; de ce que je ne les ai pas décimés par des lois
sauvages, ou épuisés à construire des pyramides ou des murailles
babyloniennes.

SALEMÈNES.

Oui, ces trophées eux-mêmes seraient plus dignes d'un peuple et d'un
souverain, que des chants, des concerts, des fêtes, des concubines, des
trésors dilapidés et des vertus mises en oubli.

SARDANAPALE.

Oh! pour mes trophées, j'ai fondé des villes; Tarse et Anchialus furent
élevées en un jour;--et que pourrait de plus cette belle sanguinaire,
mon aïeule guerrière, la chaste Sémiramis, si ce n'est les détruire?

SALEMÈNES.

J'en conviens; ta vertu s'est montrée dans l'érection de ces villes,
fondées par suite d'un caprice, et recommandées par un vers qui doit les
déshonorer avec toi dans les âges futurs.

SARDANAPALE.

Me déshonorer! Par Baal, ces villes, quoique fort bien bâties, ne sont
pas plus belles que ces vers. Dis contre moi, contre mes mœurs, tout ce
que tu voudras; mais ne va pas nier la vérité de cette courte sentence;
elle te rappellera l'histoire de toutes les choses humaines. Écoute:

       Sardanapale, roi, fils d'Anacyndaraxe,
       A bâti dans un jour Anchiales et Tarse:
       Bois, mange, fais l'amour: tout le reste n'est rien.

SALEMÈNES.

Admirable morale! et belle inscription pour un roi, à mettre sous les
yeux de ses sujets!

SARDANAPALE.

Oh! sans doute, tu voudrais me voir publier en forme d'édits: «Obéissez
au roi,--joignez vos tributs à ses trésors,--recrutez ses
phalanges,--répandez votre sang à son premier
commandement,--courbez-vous et glorifiez, ou levez-vous et travaillez.»
Ou bien encore:--«Sardanapale, en ce lieu, égorgea cinquante mille de
ses ennemis; voilà leur sépulcre, et voici son trophée.» Je laisse de
tels soins aux conquérans; c'en est assez pour moi de chercher à
alléger, pour mes sujets, le poids des misères humaines, et à adoucir
leur descente vers la tombe; je ne prends aucune licence que je ne leur
accorde. Tous, nous sommes des hommes.

SALEMÈNES.

Mais, tes aïeux furent honorés comme des dieux.

SARDANAPALE.

Des dieux! morts et pulvérisés, c'est-à-dire n'étant plus ni dieux ni
hommes. Ne viens pas me parler de telles choses! Les vers seuls sont des
dieux, puisqu'ils se repaissent de vos dieux, puisqu'ils meurent
d'inanition, quand ces mets viennent à leur manquer. Crois-moi, tes
divinités n'étaient que des hommes; regarde leur postérité.--Dans moi,
je sens mille preuves de ma mortalité, aucune de ma nature céleste, à
moins qu'on ne prenne pour telle, justement ce que vous condamnez, un
penchant à l'amour, à la clémence, au pardon des folies de mes
semblables, et (ce qui tient plus à l'humanité) une grande indulgence
pour les miennes.

SALEMÈNES.

Hélas! la perte de Ninive est résolue.--Malheur,--malheur à la cité sans
rivale!

SARDANAPALE.

Que crains-tu donc?

SALEMÈNES.

Tu es sous la garde de tes ennemis; dans quelques heures éclatera la
tempête qui doit te renverser et les miens et les tiens; encore un jour,
et la race de Bélus n'existera plus.

SARDANAPALE.

Que nous faut-il donc craindre?

SALEMÈNES.

L'ambition, la trahison qui a semé sur tes pas les piéges; une ressource
reste encore: donne-moi, avec ton seing, le pouvoir d'étouffer les
machinations, et je déposerai bientôt à tes pieds les têtes de tes
principaux ennemis.

SARDANAPALE.

Les têtes!--et combien?

SALEMÈNES.

Faut-il les compter, quand la tienne elle-même est en danger? laisse-moi
agir, donne-moi ton seing, et repose-toi sur moi du reste.

SARDANAPALE.

Je ne permettrai jamais de disposer d'un nombre illimité de vies. Quand
nous prenons celle des autres nous ignorons et ce que nous avons pris et
ce que nous avons accordé.

SALEMÈNES.

Quand ils en veulent à ta tête, craindrais-tu de prendre la leur?

SARDANAPALE.

C'est une grande question.--Oui, répondrai-je cependant. Ne peut-on
trouver d'autres remèdes? Quels sont ceux que tu soupçonnes?--Je consens
à ce qu'on les arrête.

SALEMÈNES.

J'aimerais mieux que tu ne me le demandasses pas; aussitôt, ma réponse
traversera les rangs indiscrets de tes favorites, de là courra jusqu'au
palais, puis jusqu'à la ville, et tout sera perdu.--Confie-toi sur moi.

SARDANAPALE.

En effet, tu sais que j'en ai toujours agi ainsi; prends mon seing, le
voici, (Il lui donne son seing.)

SALEMÈNES.

Je n'ai plus qu'une requête.

SARDANAPALE.

Nomme-la.

SALEMÈNES.

Renonce, pour cette nuit, au banquet que tu as fait dresser dans le
pavillon sur l'Euphrate.

SARDANAPALE.

Renoncer au banquet! Non, pour tous les complots qui jamais
bouleversèrent un empire; qu'ils viennent, qu'ils réussissent: ils ne me
feront ni trembler, ni m'éveiller plus tôt, ni déposer ma coupe. Quoi
qu'ils fassent, je n'ôterai pas une seule rose de ma couronne, je ne
perdrai pas une seule heure de plaisir.--Je ne les crains pas.

SALEMÈNES.

Mais, s'il était nécessaire, t'armerais-tu; oui, ou non?

SARDANAPALE.

Peut-être. J'ai d'excellentes armes, une épée d'une trempe merveilleuse;
un arc, une javeline digne de Nemrode lui-même; un peu pesante, il est
vrai, mais encore supportable. Et, maintenant que j'y pense, il y a
long-tems que je ne m'en suis servi, même pour la chasse. Les as-tu
vues, frère?

SALEMÈNES.

C'est bien le tems de pareilles plaisanteries!--S'il le fallait,
revêtirais-tu ces armes?

SARDANAPALE.

Ou ne les revêtirais-je pas? Oh! s'il le faut, et que ces insolens
esclaves ne veulent pas être redressés à moins, je saurai manier l'épée,
jusqu'à ce qu'ils veuillent bien me permettre de revenir aux fuseaux.

SALEMÈNES.

Il y a déjà long-tems, disent-ils, que tu les as changés contre ton
sceptre.

SARDANAPALE.

Mensonge! mais laissons-les dire. Les anciens Grecs, dont nos captives
chantent souvent les faits, racontaient la même chose de leur plus grand
héros, Hercule, parce qu'il vint à aimer une reine de Lydie. Tu le vois,
partout la populace s'empare de toutes les calomnies qui peuvent blesser
leurs souverains.

SALEMÈNES.

Ils ne parlaient pourtant pas ainsi de tes ancêtres.

SARDANAPALE.

Non, ils n'osaient. Contraints de souffrir et de combattre, jamais ils
n'échangeaient leurs chaînes que contre des armes. Maintenant, ils ont
paix et bonheur, le loisir de rire et de railler; je ne m'en fâche pas.
Je ne donnerais pas le gracieux sourire d'une seule belle fille, pour
toute la renommée populaire qui jamais distingua un nom du néant. Et
quelle est donc l'opinion de ce vil troupeau, devenu plus insolent par
la pâture, pour me forcer à rechercher ses fastidieux éloges ou craindre
ses assommantes clameurs?

SALEMÈNES.

Vous l'avez dit, ce sont des hommes; et comme tels, ils ont parfois un
cœur.

SARDANAPALE.

Et mes dogues aussi; le leur même est plus fidèle, et par conséquent
meilleur;--mais, continuons. Tu as mon seing, et puisqu'ils sont
soulevés, il faut les apaiser; mais sans trop de violence, à moins que
la nécessité n'en fasse une loi. J'ai horreur de toutes les peines
infligées ou subies; nous en avons assez en nous-mêmes, le dernier sujet
comme le plus puissant monarque, pour ne pas encore ajouter au mutuel
fardeau des misères humaines, et pour nous obliger, par une allégeance
réciproque, à nous soulager l'un l'autre d'une partie de nos ennuis
naturels. Mais voilà ce qu'ils ne savent pas, ou ne veulent pas savoir.
J'en atteste Baal: j'ai fait tout ce que je pouvais pour les soulager;
je n'ai pas entrepris de guerre, ajouté de nouveaux impôts, tourmenté
leur existence; je les laisse couler leurs jours comme ils veulent,
passant de mon côté les miens le plus agréablement que je puis.

SALEMÈNES.

Tu recules devant les devoirs d'un roi: voilà pourquoi ils disent que tu
n'es pas digne d'être le leur.

SARDANAPALE.

Ils mentent.--Par malheur, je suis incapable d'être rien autre chose
qu'un roi, et, par malheur encore pour moi, le dernier Mède peut aussi
bien en tenir la place.

SALEMÈNES.

Du moins, il en est un qui désire l'être.

SARDANAPALE.

Que veux-tu dire?--Mais, c'est ton secret; tu crains les questions, et
je ne suis pas d'une nature curieuse. Prends les moyens convenables; et
puisque la nécessité l'exige, je t'avoue et je te soutiens. Jamais homme
ne désira plus sincèrement régner paisiblement sur des citoyens
paisibles; mais s'ils m'obligent à prendre les armes, mieux vaudrait
pour eux avoir réveillé les cendres de l'implacable Nemrode, le
_chasseur puissant_. Je ferai de ces royaumes une vaste forêt peuplée
d'un gibier sauvage, jadis appartenant à l'espèce humaine, mais qui, par
son choix, aura cessé de l'être. Ils calomnient _ce que_ je suis; et _ce
que_ je ferai leur portera le défi de me calomnier encore: ils devront
s'en prendre à eux-mêmes.

SALEMÈNES.

Enfin, tu peux donc sentir!

SARDANAPALE.

Sentir! Et qui peut ne pas sentir l'ingratitude?

SALEMÈNES.

Je ne m'arrêterai pas à te répondre en paroles, mais par les faits.
Entretiens seulement l'énergie qui pouvait long-tems sommeiller, mais ne
fut jamais éteinte en toi; ainsi, tu peux encore régner glorieux et
redouté. Adieu.

(Salemènes sort.)

SARDANAPALE, seul.

Adieu! Il est parti. Le seing qu'il porte à son doigt est un sceptre
pour lui. Sa violence égale ma faiblesse; les esclaves méritent un
pareil maître. Quant au danger, j'en ignore l'étendue;--il l'a mesuré,
qu'il le prévienne. Consumerai-je donc ma vie--une vie si courte--à
chercher tous les moyens de ne pas l'abréger encore? ce serait le sort
le plus déplorable! Ce serait mourir d'avance que de vivre dans la
crainte de la mort, déjouant des révoltes, soupçonnant tous ceux qui
m'entourent, parce qu'ils m'approchent, tous ceux qui sont loin, parce
que je ne les vois pas. Si pourtant il en était ainsi,--s'ils devaient
me ravir et l'empire et la vie: eh bien! qu'est-ce que la terre et
l'empire de la terre? J'ai aimé, j'ai vécu; je laisse de nombreux
descendans: mourir maintenant serait aussi naturel que tous ces actes de
la matière! Je n'ai pas, il est vrai, répandu le sang, comme je l'aurais
pu, par torrens; je n'ai pas fait de mon nom le synonyme de la mort,--le
signal de la terreur et des trophées. Mais je n'éprouve de cela nul
remords; ma vie est tout amour: si je verse le sang, ce ne sera que par
force. Jusqu'à présent, une seule goutte des veines assyriennes n'a été
répandue en mon nom, et jamais la plus faible parcelle des immenses
trésors de Ninive n'est tombée sur des objets qui puissent coûter à ses
enfans une seule larme. Si donc ils me haïssent, c'est parce que je ne
les hais pas; et s'ils se révoltent, c'est parce que je crains de les
opprimer. O hommes! c'est avec des faux et non avec un sceptre qu'il
faut vous gouverner; il faut vous moissonner chaque année comme les épis
mûrs; autrement nous ne produisons qu'une excessive abondance, un amas
infect de mécontens, corrompant les sources de la prospérité publique,
et faisant de la fertilité un déplorable désert.--Laissons-là ces
pensées. Holà, ici! quelqu'un.

(Entre un officier.)

SARDANAPALE.

Esclave, dis à l'Ionienne Mirrha que nous souhaitons sa présence.

L'OFFICIER.

Roi, la voici.

(Entre Mirrha.)

SARDANAPALE, bas à l'officier.

Dehors. (A Mirrha.). Être charmant, tu as à peine prévenu mon cœur; il
palpitait pour toi et tu venais à lui: laisse-moi croire qu'il existe
entre nous quelqu'influence secrète, quelque douce sympathie, qui, sans
nous voir, et de loin, nous attire l'un vers l'autre.

MIRRHA.

Il est vrai.

SARDANAPALE.

Je sais qu'elle existe, mais j'ignore son nom; quel est-il?

MIRRHA.

Un dieu dans ma patrie, et dans mon cœur un sentiment exalté et comme
divin; mais j'avoue qu'il est seulement mortel, car mon ame est humble
et pourtant heureuse,--c'est-à-dire, désirant de l'être; mais--

(Elle s'arrête.)

SARDANAPALE.

Il y a toujours un intervalle entre nous et ce que nous regardons comme
le bonheur: laisse-moi écarter la barrière que ta voix hésitante
m'indique devant le tien: celle qui s'oppose au mien sera en même tems
rompue.

MIRRHA.

Mon Seigneur!--

SARDANAPALE.

Mon Seigneur,--mon roi,--sire,--souverain,--toujours ainsi, toujours me
parler avec respect. Il est dit que jamais je n'obtiendrai un sourire,
si ce n'est au milieu de l'étourdissante joie d'un banquet, alors que
les bouffons ont, à force d'ivresse, reconquis leur égalité, ou que
moi-même je me suis mis au niveau de leur abaissement. Mirrha, je puis
souffrir tout cela; ces noms de seigneur, roi, sire, monarque, je les ai
même quelque tems accueillis, ou plutôt soufferts de la bouche des
esclaves et des nobles; mais quand ils s'échappent des lèvres que
j'adore, des lèvres que les miennes ont tendrement pressées, un frisson
se répand sur mon cœur; je reviens au sentiment de la fausseté d'une
situation qui réprime toute espèce de tendresse chez ceux même qui m'en
inspirent davantage, situation qui me fait souhaiter de pouvoir déposer
enfin la pesante tiare pour me réfugier sous une chaumière du Caucase
avec toi, et pour n'y plus jamais porter que des couronnes de fleurs.

MIRRHA.

Plût au ciel!

SARDANAPALE.

Aurais-_tu_ les mêmes sentimens?--Pourquoi?

MIRRHA.

Tu connaîtrais alors ce que tu ne peux jamais connaître.

SARDANAPALE.

C'est--

MIRRHA.

Le véritable prix d'un cœur; celui d'une femme, du moins.

SARDANAPALE.

J'en ai éprouvé un, mille,--et mille, et mille.

MIRRHA.

Des cœurs?

SARDANAPALE.

Je l'imagine.

MIRRHA.

Aucun! mais le tems d'en éprouver un viendra peut-être.

SARDANAPALE.

Je l'espère. Écoute, Mirrha; Salemènes a déclaré--pourquoi ou comment
l'a-t-il deviné, c'est ce que Bélus, le fondateur de mes états, connaît
mieux que moi:--mais Salemènes a déclaré mon trône en péril.

MIRRHA.

Il a bien fait.

SARDANAPALE.

Et _toi_ aussi! Toi qu'il a si rudement insultée; qu'il osait, il n'y a
qu'un instant encore, chasser de notre présence, par ses grossières
invectives; toi dont il excitait la rougeur et les larmes?

MIRRHA.

Je devrais les rappeler plus fréquemment: il a bien fait de m'indiquer
mon devoir. Mais tu parles de péril--de péril pour toi--

SARDANAPALE.

Oui, il existe de conspirations, des noirs complots parmi les
Mèdes:--les troupes et les peuples murmurent. Je ne sais ce que
c'est:--un labyrinthe,--un abîme de mystères et de menaces. Tu connais
Salemènes, c'est là son habitude; mais il est honnête. Allons, ne
songeons plus à cela,--mais à la fête de minuit.

MIRRHA.

Il est tems de penser à tout autre chose. N'as-tu pas repoussé ses sages
précautions?

SARDANAPALE.

Eh quoi!--aurais-tu peur?

MIRRHA.

Peur!--Je suis Grecque, comment aurais-je peur de la mort? je suis
esclave, pourquoi redouterais-je l'instant de ma liberté?

SARDANAPALE.

Cependant, tu viens de pâlir?

MIRRHA.

C'est que j'aime.

SARDANAPALE.

Et moi? Je t'aime plus,--bien plus que tout ce que m'offrent cette
courte vie, cet immense royaume, également menacés;--cependant, je ne
pâlis pas.

MIRRHA.

Cela prouve que tu n'aimes ni toi-même ni moi; car celui qui aime un
autre s'aime lui-même, quand ce ne serait que pour cela. Ce que je vois
est trop révoltant: des royaumes et des vies ne doivent pas être ainsi
sacrifiés.

SARDANAPALE.

Sacrifiés!--Et quel est donc l'ambitieux qui tenterait de les conquérir?

MIRRHA.

Magnanime courage en effet! Quand celui qui les gouverne s'oublie
lui-même, est-ce à eux de le lui rappeler?

SARDANAPALE.

Mirrha!

MIRRHA.

Ne fronce pas ainsi le sourcil: trop souvent j'ai recueilli ton sourire
pour que la seule expression de ton courroux ne soit pas à mes yeux plus
amère que le châtiment le plus cruel.--Roi, je suis ta sujette; maître,
je suis ton esclave! homme, je t'ai aimé!--aimé, j'ignore par quelle
fatale faiblesse, bien que la Grèce soit ma patrie, et que j'aie sucé la
haine des rois.--Esclave, je devrais haïr les chaînes; Ionienne, je me
sens, en aimant un étranger, plus avilie encore par cette passion que
par l'esclavage! pourtant, je t'ai aimé. Si cet amour a eu le pouvoir
d'étouffer tous les premiers sentimens de la nature, dis-moi, ne peut-il
réclamer le privilége de te sauver?

SARDANAPALE.

Me sauver, ma belle maîtresse! Tu es mille fois trop belle; et ce que
j'implore de toi, c'est ton amour, et non ta protection.

MIRRHA.

Et quelle sécurité peut exister loin de l'amour?

SARDANAPALE.

Je parle de l'amour des femmes.

MIRRHA.

La première source de la vie humaine jaillit du sein de la femme; vos
premiers bégaiemens sont recueillis de ses lèvres, elle tarit vos
premières larmes, elle recueille trop souvent vos derniers soupirs alors
que les hommes ont déposé l'ignoble soin de garder la dernière heure de
celui qui les commandait.

SARDANAPALE.

Ma sublime Ionienne! tes accens sont de la mélodie; c'est le chœur de
ces tragédies dont je t'ai entendu parler comme du plaisir favori de tes
antiques aïeux. Va, ne pleure pas,--calme-toi.

MIRRHA.

Je ne pleure pas.--Mais, je te prie, ne parle jamais de mes pères ou de
ma patrie.

SARDANAPALE.

Pourtant, tu en parles souvent toi-même.

MIRRHA.

Oui, je l'avoue, l'opiniâtre pensée se fait souvent jour, malgré moi,
dans mes paroles; mais quand un autre parle de la Grèce, il m'offense.

SARDANAPALE.

Eh bien donc, comment voudrais-tu me sauver, comme tu parles?

MIRRHA.

En t'apprenant à te sauver toi-même; et non pas toi seul, mais ton vaste
empire, de la rage de la plus cruelle guerre--la guerre des concitoyens.

SARDANAPALE.

Ignores-tu donc, mon enfant, que j'ai en horreur et la guerre et les
guerriers? Je vis dans la paix et les plaisirs: que peut-on exiger de
plus d'un homme?

MIRRHA.

Hélas! seigneur, il faut trop souvent montrer à la multitude l'apparence
de la guerre, pour obtenir les bienfaits de la paix; et, pour un roi, il
vaut bien mieux être craint qu'aimé.

SARDANAPALE.

Je n'ai jamais recherché que ce dernier sentiment.

MIRRHA.

Et l'un et l'autre t'est échappé.

SARDANAPALE.

Est-ce toi, Mirrha, qui parles ainsi?

MIRRHA.

Je parle de l'amour populaire, amour égoïste, qui témoigne toujours que
les hommes sont gouvernés par la crainte et par les lois, sans pourtant
être opprimés;--du moins ne le supposent-ils pas. Ou, s'ils l'imaginent,
ils le jugent nécessaire pour les préserver d'une tyrannie plus cruelle,
celle de leurs passions. Pour un roi de fête, de fleurs, de vin, de
banquets, d'amour et d'allégresse, jamais il ne sera un roi de gloire.

SARDANAPALE.

Gloire! Qu'est-ce que cela?

MIRRHA.

Demande-le aux dieux tes ancêtres.

SARDANAPALE.

Ils ne me répondront pas; quand les prêtres parlent pour eux, c'est pour
obtenir quelques collectes nouvelles pour leurs temples.

MIRRHA.

Vois les annales des fondateurs de ton empire.

SARDANAPALE.

Elles sont tellement souillées de sang, que cela m'est impossible; mais
que prétendrais-tu? L'empire a été fondé; je ne puis fonder empire sur
empire.

MIRRHA.

Conserve du moins le tien.

SARDANAPALE.

Quoi qu'il arrive, j'en veux jouir. Viens, Mirrha, avance vers
l'Euphrate, l'heure nous invite, la barque est prête, et le pavillon
disposé pour notre retour après nous avoir offert la décoration d'un
nocturne banquet, offrira à nos yeux ravis un globe lumineux, tel qu'un
astre opposé aux étoiles célestes qui marcheront sur nos têtes; et
cependant nous reposerons couronnés de fleurs, semblables--

MIRRHA.

A des victimes.

SARDANAPALE.

Non, non, mais comme ces souverains rois pasteurs, des tems reculés, qui
ne connaissaient pas de plus brillantes pierreries que les guirlandes de
l'été, et dont les triomphes ne coûtaient jamais de larmes. Allons.

(Entre Pania.)

PANIA.

Vive à jamais le roi!

SARDANAPALE.

Pas une heure après qu'il aura cessé d'aimer. Combien je hais ce
langage, qui, faisant de la vie un mensonge, ose flatter la fragile
poussière, de l'espoir de l'éternité! Eh bien, Pania, sois bref.

PANIA.

Je suis chargé par Salemènes de renouveler au roi sa prière, de ne pas,
au moins pour aujourd'hui, sortir du palais: quand le général reviendra,
il donnera des motifs capables de justifier sa hardiesse, et peut-être
lui feront-ils obtenir le pardon de sa présomption.

SARDANAPALE.

Eh quoi! suis-je donc cerné? Suis-je déjà captif? Ne puis-je même
respirer l'air du ciel? Dis au prince Salemènes que, toute la Syrie se
pressât-elle en fureur et par millions autour de ces murailles, je
sortirais.

PANIA.

Je dois obéir, et cependant--

MIRRHA.

De grâce, roi, écoute.--Combien de jours et de nuits es-tu resté
renfermé dans ces murs, dans des robes de soies; combien de fois
refusas-tu de te montrer aux vœux du peuple; laissant tes sujets privés
de ta vue, les satrapes libres de le tourmenter, les dieux privés de
leur culte, tout enfin dans l'anarchie, produit de ton indolence; tout,
dans ton royaume assoupi, excepté le génie du mal! Et maintenant tu ne
peux demeurer un seul jour, un jour d'où ton salut dépend? Oh!
n'accorderas-tu pas au petit nombre de ceux qui te sont encore fidèles
quelques heures pour eux, pour toi, pour la vieille race de tes pères,
pour l'héritage enfin de tes fils?

PANIA.

Il est vrai! l'empressement extrême avec lequel le prince m'envoya
devant votre personne sacrée m'oblige à joindre ma faible voix à celle
qui vient de se faire entendre.

SARDANAPALE.

Non, il n'en sera rien.

MIRRHA.

Par le salut de ton royaume!

SARDANAPALE.

Sortons!

PANIA.

Par celui de tous tes fidèles sujets qui vont se rallier autour de toi
et des tiens.

SARDANAPALE.

Pure chimère; il n'y a pas de danger;--c'est une habile invention de
Salemènes pour justifier son zèle et pour se rendre plus nécessaire à
nos yeux.

MIRRHA.

Au nom de tout ce qui est bon et glorieux, suis ce conseil.

SARDANAPALE.

Les affaires à demain.

MIRRHA.

Oui, ou la mort à la nuit.

SARDANAPALE.

Eh bien, laissons-la venir, inattendue, au milieu de la joie et des
grâces, des plaisirs et de l'amour; qu'elle me fasse tomber comme une
rose effeuillée,--plus heureuse ainsi que de vieillir fanée.

MIRRHA.

Ainsi, tu ne veux pas consentir, même au prix de tout ce qui jamais
réveilla l'activité d'un monarque, à renoncer à un frivole festin?

SARDANAPALE.

Non.

MIRRHA.

Cède donc au moins pour moi, pour mon salut!

SARDANAPALE.

Le tien, chère Mirrha?

MIRRHA.

C'est la première demande que j'aie faite à un roi d'Assyrie.

SARDANAPALE.

Je le sais; et serait-ce celle de mon royaume, qu'il faudrait te
l'accorder. Eh bien! pour _ton_ salut, je cède. Pania, hors d'ici! tu as
entendu.

PANIA.

Et j'obéis.

(Pania sort.)

SARDANAPALE.

Tu me surprends. Quel est donc, Mirrha, le motif de pareilles instances?

MIRRHA.

Le soin de ta conservation, et la conviction que rien dans le monde, que
le plus imminent danger, ne pourrait forcer le prince ton parent à te
faire une prière aussi pressante.

SARDANAPALE.

Mais ce danger, si je le brave, pourquoi le craindrais-tu?

MIRRHA.

C'est justement parce que _tu_ ne crains pas, que je crains pour _toi_.

SARDANAPALE.

Demain, tu riras de ces vaines imaginations.

MIRRHA.

Si j'ai cessé d'espérer, je serai alors au lieu où personne ne pleure,
et j'y serai mieux que s'il me restait la liberté de sourire. Et toi?

SARDANAPALE.

Je serai roi comme précédemment.

MIRRHA.

Où?

SARDANAPALE.

Avec Baal, Nemrode et Sémiramis; seul en Assyrie, ou bien avec eux
ailleurs. Le destin m'a fait ce que je suis,--il peut m'anéantir;--mais
il faut que je sois ou roi, ou rien: je ne vivrai pas dégradé.

MIRRHA.

Ah! si toujours tu avais eu les mêmes sentimens, personne jamais n'eût
songé à te dégrader.

SARDANAPALE.

Et qui maintenant y songerait?

MIRRHA.

N'as-tu de soupçons sur personne?

SARDANAPALE.

Des soupçons!--c'est là le métier des espions. Mais nous perdons mille
momens précieux en paroles vaines, en craintes plus vaines encore.
Renfermons-nous!--Vous, esclaves, préparez la salle de Nemrode pour la
fête du soir. S'il faut faire une prison de notre palais, nous voulons
du moins porter gaiement nos fers; l'Euphrate nous est-il interdit, et
la demeure où l'été nous conviait sur ses charmans rivages? Eh bien,
nous sommes ici hors d'atteinte. Allons, rentrons.

(Sardanapale sort.)

MIRRHA, seule.

Et cet homme, je le chéris! Les filles de ma patrie n'aiment que des
héros; mais je n'ai pas de patrie: l'esclave a tout perdu, excepté ses
fers. Je l'aime, et l'anneau le plus pesant d'une longue chaîne est
d'aimer ce que nous ne pouvons estimer. Soit: l'heure approche où il
aura besoin de l'amour de tous, où il n'en trouvera nulle part. Me
séparer de lui en ce moment serait plus infâme que ne serait glorieux,
dans l'opinion de ma patrie, de l'avoir poignardé sur son trône,
lorsqu'il y était le mieux affermi: je ne suis capable de l'un ni de
l'autre. Si je pouvais le sauver, j'aimerais mieux, non pas _lui_, mais
moi-même; et j'ai besoin de ce dernier sentiment: car je me suis avilie
dans ma propre pensée en aimant ce séduisant étranger. Il me semble
pourtant que je l'aime davantage depuis que je le vois haï de ces
barbares, les ennemis naturels de la race grecque. Si je pouvais
seulement éveiller dans son cœur une seule pensée comme celle qui
animait les Phrygiens eux-mêmes quand ils combattaient entre les murs
d'Ilion et les bords de la mer! Il voudrait écraser ces tumultueux
barbares, et triompher de leur révolte. Il m'aime, et je l'aime
moi-même: que l'esclave, en chérissant son maître, cherche à
l'affranchir de ses vices. Si je n'y puis parvenir, il me reste un
chemin vers la liberté; et si je ne puis lui apprendre à régner, je lui
montrerai comment un roi peut seulement abandonner son trône. Il ne faut
pas le perdre de vue.

(Elle sort.)

FIN DU PREMIER ACTE.



ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

(Le portique de la même salle du palais.)


BELÈSES, seul.

Le soleil descend; il me semble marcher plus lentement, en jetant un
dernier regard sur l'empire d'Assyrie. De quel rouge éclat, semblable
aux flots de sang qu'il nous prédit, il colore les épais nuages! Oh!
soleil, qui vas disparaître; étoiles, qui commencez votre course, si ce
n'est pas en vain que je vous ai poursuivis, lisant dans chacun de vos
rayons ces arrêts de vos orbes, que le tems frémit d'apporter aux
nations, voici la dernière heure des années assyriennes. Quel calme,
cependant! Une catastrophe que devraient annoncer des tremblemens de
terre,--c'est un soleil d'été qui la révèle. Son disque offre sur son
immortelle page, à l'œil du savant Chaldéen, la fin de ce qui semblait
infini. Mais d'où vient donc que ce véridique soleil, cet oracle embrasé
de tout ce qui respire, cette fontaine de toute vie, symbole de celui
qui la donne, pourquoi restreint-il ses instructions dans les bornes du
malheur? pourquoi n'éclaircit-il pas à nos yeux la venue de jours plus
dignes de son glorieux essor de l'océan? pourquoi ne jette-t-il pas sur
les années futures un rayon d'espérance, quand il en jette un de rage
sur les présens jours? Écoute! oh! daigne m'écouter! Je suis ton
adorateur, ton prêtre, ton esclave:--j'ai porté mes regards sur toi à
ton lever comme à ton déclin; j'ai courbé ma tête sous les rayons de ton
midi, alors que mes yeux n'osaient te fixer. J'ai veillé pour toi et
après toi, j'ai prié vers toi, je t'ai offert des sacrifices, j'ai
tremblé devant toi, je t'ai consulté, j'ai lu et tu as répondu.--Le tems
fuit; l'astre, tandis que je parle, tombe;--il n'est plus.--Il va porter
sa beauté, et non les mêmes arrêts, à l'heureux couchant, qui trouvera
dans les couleurs de sa gloire déclinante des causes d'allégresse.
Qu'est-ce, après tout, que la mort, pourvu qu'elle soit glorieuse? un
soleil couchant; et les mortels sont peut-être heureux de ressembler,
même en cessant d'exister, aux dieux du ciel.

(Entre Arbaces, par une porte intérieure.)

ARBACES.

Pourquoi, Belèses, te vois-je ainsi ravi dans tes pratiques dévotes?
Suivrais-tu la trace de ton dieu disparu dans quelques royaumes d'un
jour interdit à nos yeux? Soyons tout à la nuit:--elle est venue.

BELÈSES.

Elle n'est pas terminée.

ARBACES.

Qu'elle se passe,--nous sommes prêts.

BELÈSES.

Oui, que n'est-elle écoulée!

ARBACES.

Le prophète aurait-il des doutes, lui auquel les astres viennent de
promettre la victoire?

BELÈSES.

Je ne doute pas de la victoire,--mais du vainqueur.

ARBACES.

Eh bien, c'est à ta science à te rassurer. En attendant, j'ai disposé
assez de glaives étincelans pour obscurcir l'éclat de tes astres nos
alliés: rien ne doit plus nous arrêter. Le roi femme, et même moins que
femme, vogue en ce moment sur les ondes, avec ses compagnons féminins;
l'ordre est donné pour la fête dans le pavillon: et la première coupe
qu'il portera à ses lèvres sera la dernière vidée par la race de Nemrod.

BELÈSES.

Ce fut une brave race.

ARBACES.

Elle n'est plus que faible;--elle est usée:--nous la restaurerons.

BELÈSES.

Es-tu sûr de cela?

ARBACES.

Son fondateur était un chasseur;--je suis un soldat:--que doit-on ici
craindre?

BELÈSES.

Le soldat.

ARBACES.

Et le prêtre, peut-être. Mais si vous en jugiez, ou en jugez ainsi,
pourquoi ne pas garder votre roi de concubines? pourquoi me solliciter,
m'entraîner à cette entreprise, la vôtre non moins que la mienne?

BELÈSES.

Regarde le ciel!

ARBACES.

Je regarde.

BELÈSES.

Qu'y vois tu?

ARBACES.

Un beau crépuscule d'été, et l'assemblée des étoiles.

BELÈSES.

Au milieu d'elles, vois la plus avancée et la plus radieuse; comme elle
sautille et semble vouloir abandonner sa place dans le dais d'azur!

ARBACES.

Eh bien!

BELÈSES.

C'est ta propre étoile, la planète qui présida à ta naissance.

ARBACES, touchant la pomme de son épée.

Mon étoile est dans ce fourreau: quand elle brillera, elle effacera
l'éclat des comètes. Mais songeons à ce qu'il faut faire pour justifier
tes planètes et leur prophétie. Quand nous aurons vaincu, elles auront
des temples,--oui, et des prêtres:--tu seras le pontife--des dieux que
tu choisiras; car j'observe qu'ils sont toujours justes, et qu'ils ne
manquent pas d'avouer le plus brave pour celui qui les aime le mieux.

BELÈSES.

Oui, et le plus dévot pour brave.--Tu ne m'as pas vu reculer dans le
combat?

ARBACES.

Non; je te reconnais aussi brave dans une bataille qu'un capitaine
babylonien, aussi intrépide que savant dans les mystères chaldéens. Mais
consens-tu pour le moment à oublier le prêtre pour ne plus être que
guerrier?

BELÈSES.

Pourquoi pas tous les deux?

ARBACES.

Mieux encore! et pourtant j'ai presque honte d'avoir si peu de chose à
faire. La défaite de cette guerre de femme dégrade le vainqueur
lui-même. Renverser de son trône un brave et sanguinaire despote, lutter
avec lui, croiser fer contre fer, voilà ce qu'il serait héroïque de
tenter, même en vain; mais lever mon glaive contre ce ver-à-soie,
l'entendre répandre des larmes, peut-être--

BELÈSES.

Ne le suppose pas: il y a dans lui de quoi vous donner des traverses; et
fût-il ce que vous croyez, ses gardes sont vaillantes, et conduites par
le prudent et intrépide Salemènes.

ARBACES.

Ils ne résisteront pas.

BELÈSES.

Et pourquoi? ils sont soldats.

ARBACES.

Il est vrai, et c'est pourquoi il leur faut un soldat pour les
commander.

BELÈSES.

Salemènes l'est.

ARBACES.

Mais non leur roi. D'ailleurs il hait l'automate efféminé qui gouverne,
à cause de la reine sa sœur. Avez-vous remarqué comme il se tient à
l'écart de toutes les fêtes?

BELÈSES.

Mais non du conseil, auquel il ne manque jamais.

ARBACES.

Il y est toujours contredit; quoi de plus pour décider sa révolte? Un
fou sur le trône, sa famille déshonorée, et lui-même abreuvé de dédains:
c'est pour le venger que nous travaillons.

BELÈSES.

Puisse-t-il être conduit à le penser! mais j'en doute.

ARBACES.

Si nous le sondions?

BELÈSES.

Oui,--si le tems nous favorisait.

(Entre Baléa.)

BALÉA.

Satrapes, le roi vous ordonne de venir à la fête de cette nuit.

BELÈSES.

Entendre c'est obéir. Dans le pavillon?

BALÉA.

Non, ici dans le palais.

ARBACES.

Dans le palais? Comment! ce n'était pas là l'ordre?

BALÉA.

C'est celui du moment.

ARBACES.

Et pourquoi?

BALÉA.

Je ne sais. Puis-je me retirer?

ARBACES.

Reste.

BELÈSES, bas à Arbaces.

Chut! laisse-le aller. (Puis à Baléa.) Oui, Baléa, remercie le monarque,
baise la frange de son impériale robe, et dis-lui que ses esclaves
ramasseront les miettes qu'il daignera jeter de sa table royale. Et
l'heure, n'est-ce pas minuit?

BALÉA.

Oui; le lieu, la salle de Nemrod. Seigneurs, je m'incline devant vous,
et je vous quitte. (Baléa sort.)

ARBACES.

Je n'aime pas ce changement subit; il y a quelque mystère: qui peut
l'avoir occasionné?

BELÈSES.

Et ne change-t-il pas mille fois en un jour? la paresse est de toutes
les choses la plus capricieuse; elle a dans ses projets plus de détours
que n'en mettent les généraux dans leur marche, quand ils songent à
dérouter leurs ennemis.--Pourquoi cet air rêveur?

ARBACES.

Il aimait ce riant pavillon; c'était, pendant l'été, sa fureur.

BELÈSES.

Il aimait aussi la reine--et de plus, trois mille courtisanes.--Il aima
toutes choses les unes après les autres, sauf la gloire et la sagesse.

ARBACES.

Quoi qu'il en soit, je n'aime pas cela. S'il a changé, il faut faire de
même. Dans un bosquet isolé, au milieu de gardes endormis et de
courtisans ivres, l'attaque était facile, mais dans la salle de Nemrod--

BELÈSES.

En est-il ainsi? J'imaginais que le fier soldat tremblait de conquérir
trop facilement un trône: et maintenant le voilà désappointé de
rencontrer une ou deux marches plus glissantes qu'il ne s'y attendait!

ARBACES.

Une fois l'heure venue, tu jugeras si je crains peu ou beaucoup. Tu as
vu ma vie exposée au hasard:--je la jouais gaiement; mais ici il s'agit
d'une plus haute chance,--un royaume.

BELÈSES.

Je l'ai prévu d'avance,--tu le gagneras; en avant donc, et réussis.

ARBACES.

Va, si j'étais un prophète, je me serais gratifié de la même prédiction.
Mais obéissons aux étoiles,--je ne dois pas quereller avec elles ou avec
leur interprète. Qui vient?

(Entre Salemènes.)

SALEMÈNES.

Satrapes!

BELÈSES.

Mon prince!

SALEMÈNES.

Bien! Ici réunis?--Je vous cherchais tous deux; mais ailleurs que dans
le palais.

ARBACES.

Pourquoi cela?

SALEMÈNES.

Ce n'est pas l'heure.

ARBACES.

L'heure?--quelle heure?

SALEMÈNES.

De minuit.

BELÈSES.

Minuit, seigneur?

SALEMÈNES.

Quoi! n'êtes-vous pas invités?

BELÈSES.

Oh! oui,--nous l'avions oublié.

SALEMÈNES.

Est-il donc ordinaire d'oublier une invitation du souverain?

ARBACES.

Pourquoi?--nous ne faisons que de la recevoir.

SALEMÈNES.

Pourquoi donc êtes-vous ici?

ARBACES.

Notre devoir nous y appelle.

SALEMÈNES.

Quel devoir?

BELÈSES.

Celui de notre rang. Nous avons le privilége d'approcher le monarque,
mais nous l'avons trouvé absent.

SALEMÈNES.

Et moi aussi, je suis à mon devoir.

ARBACES.

Pouvons-nous savoir à quoi il vous oblige?

SALEMÈNES.

A arrêter deux traîtres: holà! gardes.

(Entrent des gardes.)

SALEMÈNES, poursuivant.

Satrapes, vos épées!

BELÈSES, présentant la sienne.

Seigneur, voilà mon cimeterre.

ARBACES, tirant son épée.

Viens la prendre.

SALEMÈNES, avançant.

Volontiers.

ARBACES.

Oui, mais le fer touchera ton cœur,--et la poignée ne quittera pas ma
main.

SALEMÈNES, tirant son épée.

Comment, veux-tu me braver? Fort bien!--cela te sauvera un jugement et
une pitié intempestive. Soldats, terrassez le rebelle!

ARBACES.

Tes soldats! oui,--seul tu ne l'oserais pas.

SALEMÈNES.

Seul! téméraire esclave.--Et qu'y a-t-il en toi qu'un prince puisse
trembler de subjuguer? Nous craignons ta trahison, et non pas ta force.
Ta dent serait impuissante sans son venin:--c'est celle du serpent, et
non pas du lion. Terrassez-le.

BELÈSES, se mettant entre eux.

Êtes-vous fou, Arbaces? N'ai-je pas rendu mon épée? Confiez-vous donc
comme moi dans la justice de notre souverain.

ARBACES.

Non:--j'ai plutôt confiance dans les étoiles que tu fais bavarder, et
dans la dextérité de ce bras; je mourrai roi, du moins de mon ame et de
mon corps, et personne ne pourra jamais les enchaîner.

SALEMÈNES, aux gardes.

Vous nous entendez, _lui_ et _moi_: ne l'enchaînez pas. La mort. (Les
gardes attaquent Arbaces, qui se défend lui-même avec vaillance et
adresse, jusqu'à ce qu'ils paraissent hésiter.) Ah! c'est ainsi; et je
me vois contraint à faire l'office du bourreau! Lâches! voyez comme on
doit frapper un traître.

(Salemènes attaque Arbaces.--Entre Sardanapale et sa suite.)

SARDANAPALE.

Arrêtez!--sur vos vies, arrêtez! Eh quoi! êtes-vous ivres ou sourds? Mon
épée! Insensé! je ne porte pas d'épée: toi, mon ami, donne-moi ton
glaive. (Il arrache une épée à l'un des soldats, et se place entre les
combattans.--Ils se séparent.) Dans mon propre palais! querelleurs
insolens! Qui m'empêcherait de vous fendre, la tête?

BELÈSES.

Votre justice, sire.

SALEMÈNES.

Oui; ou bien--votre faiblesse.

SARDANAPALE, levant son épée.

Comment?

SALEMÈNES.

Frappez! pourvu que vous mêliez mon sang à celui de ce traître,--que,
j'espère, vous n'épargnez en ce moment que pour le réserver aux
tortures:--je ne me plaindrai pas.

SARDANAPALE.

Eh quoi!--qui ose donc attaquer Arbaces?

SALEMÈNES.

Moi!

SARDANAPALE.

Vraiment! vous vous oubliez, prince. Sur quelle garantie?

SALEMÈNES, montrant le seing.

La tienne.

ARBACES, confus.

Le sceau du roi!

SALEMÈNES.

Oui; et c'est au roi à confirmer sa confiance.

SARDANAPALE.

Je ne l'ai pas donnée pour une pareille fin.

SALEMÈNES.

Vous me l'avez accordée pour votre salut:--j'en ai fait le meilleur
usage.--Prononcez en personne. Ici, je ne suis que votre
esclave;--j'étais, il n'y a qu'un moment, un autre vous-même.

SARDANAPALE.

Alors, cachez vos épées.

(Arbaces et Salemènes rentrent leurs épées dans le fourreau.)

SALEMÈNES.

La mienne est rentrée; mais, je vous en conjure, ne rentrez pas la
vôtre: c'est le seul sceptre que vous puissiez aujourd'hui porter
prudemment.

SARDANAPALE.

Il est lourd; la poignée me froisse la main. (Au garde.) Tiens, ami,
prends ce noir glaive. Eh bien! messieurs, que nous annonce tout cela?

BELÈSES.

C'est au prince à nous le dire.

SALEMÈNES.

Loyauté de ma part, trahison de la leur.

SARDANAPALE.

Trahison! Arbaces, vous, Belèses, un traître! Voilà deux mots que je ne
croirai jamais unis ensemble.

BELÈSES.

Quelle en est la preuve?

SALEMÈNES.

Je la donnerai, si le roi redemande l'épée de votre complice.

ARBACES, à Salemènes.

Une épée qui fut aussi souvent que la tienne tirée contre ses ennemis.

SALEMÈNES.

Et maintenant contre son frère, et dans une heure contre lui-même.

SARDANAPALE.

Cela n'est pas possible: il n'oserait; non, non,--je ne veux rien
entendre de pareil. Ces vains propos sont dans les cours l'ouvrage
d'intrigues basses et d'ambitieux plus vils encore, vivant des calomnies
qu'ils déversent sur les gens de bien. Il faut que l'on vous ait trompé,
mon frère.

SALEMÈNES.

Avant tout, faites-lui rendre son arme, et avouer par là qu'il reste
votre sujet: je répondrai ensuite.

SARDANAPALE.

Comment? si je le pensais!--Mais non, c'est impossible; le Mède
Arbaces,--le loyal, le brave, le fidèle soldat,--le meilleur capitaine
qui ait conduit nos peuples:--non, non, je n'irai pas l'insulter en lui
ordonnant de rendre le glaive qu'il n'a jamais laissé prendre à nos
ennemis. Guerrier, gardez votre arme.

SALEMÈNES, remettant le seing.

Monarque, reprenez votre seing.

SARDANAPALE.

Non, garde-le; seulement use-s-en avec plus de modération.

SALEMÈNES.

Sire, j'en ai usé pour votre honneur; je vous le rends, parce que je ne
le puis garder sans perdre le mien: confiez-le à Arbaces.

SARDANAPALE.

Je le devrais; il ne l'a jamais demandé.

SALEMÈNES.

N'en doutez pas; il le possédera sans avoir besoin de l'implorer
respectueusement de vous.

BELÈSES.

J'ignore ce qui a pu irriter aussi vivement le prince contre deux sujets
dont personne ne surpasse le zèle pour le bonheur de l'Assyrie.

SALEMÈNES.

Silence, prêtre factieux, soldat sans foi! Dans ta personne se trouvent
réunis les plus détestables vices de la caste la plus dangereuse; garde
tes doucereuses paroles et tes hypocrites homélies pour ceux qui ne te
connaissent pas. Le crime de ton complice est hardi du moins, il ne se
cache pas sous les ruses que tu as apprises des Chaldéens.

BELÈSES.

Vous l'entendez, mon roi,--vous le fils de Bélus! Il blasphème le culte
de la contrée qui fléchit le genou devant vos ancêtres.

SARDANAPALE.

Oh! pour cela, je vous prie, veuillez lui accorder absolution complète.
Je le dispense du culte des hommes morts; je sens que je suis mortel, et
je crois que ceux desquels je reçus la vie étaient,--ce que je les vois
en effet,--des cendres.

BELÈSES.

Ne le croyez pas, ô roi! ils sont au rang des astres, et--

SARDANAPALE.

Vous pourriez bien aller les rejoindre, à moins qu'ils ne se lèvent, si
vous prêchez davantage.--Comment! c'est là une audacieuse trahison!

SALEMÈNES.

Seigneur!

SARDANAPALE.

Venir m'édifier en parlant du culte des idoles assyriennes! Qu'on le
relâche,--et qu'on lui donne son épée.

SALEMÈNES.

Mon Seigneur, mon roi, mon frère, arrêtez, de grâce.

SARDANAPALE.

Oui, pour être sermoné, fatigué, assourdi de l'histoire des morts, de
Baal, et de tous les mystères radieux de la Chaldée.

BELÈSES.

Respectez-les, monarque.

SARDANAPALE.

Oh! pour ces derniers,--je les aime; j'aime à les contempler dans le
sombre azur des cieux, et à les comparer avec les yeux de ma Mirrha;
j'aime à voir leur étincelle se réfléchir dans le mobile argent du grand
fleuve, alors que la brise légère de minuit en ride la nappe mobile et
soupire à travers les joncs qui bordent ces rivages; mais qu'ils soient
des dieux, comme quelques-uns le disent, ou bien les demeures des dieux
comme d'autres le prétendent, plutôt que de simples fanaux nocturnes,
mondes ou flambeaux de monde, je ne le sais ou m'en inquiète; il y a
dans mon incertitude quelque chose de doux que je ne voudrais pas
changer pour vos connaissances chaldéennes. D'ailleurs, je sais sur ce
point tout ce que la matière peut savoir de ce qui se trouve au-dessus
ou au-dessous d'elle,--c'est-à-dire, rien. Je vois leur éclat, je sens
leur beauté;--et quand ils éclaireront mon tombeau, j'ignorerai
également l'un et l'autre.

BELÈSES.

Au lieu de _ni l'un ni l'autre_, sire, dites _mieux_ que l'un et
l'autre.

SARDANAPALE.

J'attendrai, si vous le trouvez bon, pontife, que je reçoive cette
connaissance. En attendant, reprenez votre épée; et sachez que je
préfère vos services militaires à votre ministère pieux:--sans pourtant
aimer l'un ni l'autre.

SALEMÈNES, à part.

Ses débauches l'ont rendu fou. Je le sauverai donc en dépit de lui-même.

SARDANAPALE.

Satrapes! veuillez m'entendre; toi, surtout, mon prêtre: car je me défie
de toi plus que du guerrier, et je m'en défierais entièrement si tu
n'étais pas d'ailleurs à demi guerrier. Séparons-nous en paix.--Je ne
prononce pas le mot de pardon,--qu'il ne faut accorder qu'aux coupables;
non, je ne le dirai pas, bien que votre salut dépende de ce mot, et,
chose plus terrible encore, de mes propres craintes. Mais ne redoutez
rien:--car je suis indulgent plutôt que craintif;--vous vivrez donc. Si
j'étais ce que quelques-uns imaginent, le sang de vos têtes suspectes
dégoutterait maintenant du haut des portes de notre palais dans la
poussière desséchée, seule portion d'un royaume ambitionné qu'il leur
serait réservé de couvrir et de dominer encore. Laissons cela. Comme je
l'ai dit, je ne veux pas vous _croire_ coupables, ni vous _juger_
innocens: car des hommes meilleurs que vous et moi sont prêts à vous
rendre justice; et si j'abandonnais votre sort à des juges plus sévères,
je pourrais sacrifier, en leur permettant d'approfondir les preuves,
deux hommes qui, quels qu'ils soient maintenant, étaient jadis honnêtes.
Vous êtes libres.

ARBACES.

Sire, cette clémence--

BELÈSES, l'interrompant.

Est digne de vous-même; et, malgré notre innocence, nous rendons grâce--

SARDANAPALE.

Prêtre! gardez vos actions de grâces pour Bélus: son descendant ne s'en
soucie pas.

BELÈSES.

Mais, étant innocent--

SARDANAPALE.

Silence!--le crime est bavard. Si vous êtes fidèles, on vous a fait
injure; et vous devez vous montrer affligés plutôt que reconnaissans.

BELÈSES.

Tels serions-nous, si la justice était toujours écoutée par les
souveraines puissances de la terre; mais souvent l'innocence doit
recevoir comme une pure faveur son absolution.

SARDANAPALE.

Cette sentence serait bien placée dans une homélie, mais encore dans
toute autre occasion. Garde-la, je te prie, pour plaider la cause de ton
souverain devant son peuple.

BELÈSES.

J'espère qu'il n'y a pas de cause?

SARDANAPALE.

Pas de cause, peut-être, mais beaucoup de causeurs.--Si, dans l'exercice
de vos habituelles perquisitions sur la terre, vous rencontrez de ces
gens-là, ou si vous lisez leur existence dans quelque mystérieux éclair
des astres, vos habituelles chroniques, remarquez, je vous prie, qu'il
existe entre le ciel et la terre des êtres plus pervers que celui qui
gouverne une immense multitude d'hommes, et n'en fait mourir aucun; et
qui, sans se haïr lui-même, aime assez ses semblables pour épargner ceux
d'entre eux qui ne l'épargneraient pas, s'ils étaient jamais les
maîtres:--mais rien de tout cela n'est prouvé. Satrapes! vous êtes
libres de vos personnes et de vos épées: disposez-en comme il vous
plaira;--dès cette heure, je n'ai rien à vous reprocher. Salemènes!
suivez-moi.

(Sardanapale, Salemènes, la suite, etc., se retirent, laissant Arbaces
et Belèses.)

ARBACES.

Belèses!

BELÈSES.

Eh bien! que vous semble?

ARBACES.

Que nous sommes perdus.

BELÈSES.

Que le royaume est à nous.

ARBACES.

Comment! suspects comme nous le sommes!--le glaive suspendu sur nos
têtes par un seul cheveu, et que peut briser, d'un instant à l'autre, la
voix impérieuse qui nous a épargnés! En vérité, je ne vous comprends
pas.

BELÈSES.

Ne cherchez pas à comprendre; mais songeons à profiter du tems. L'heure
nous appartient encore,--nos moyens sont les mêmes,--la nuit, celle que
nous avions arrêtée: il n'y a rien de changé, si ce n'est que notre
ignorance de tout soupçon s'est convertie en une certitude qui ne nous
permet plus, sans être taxés de folie, le moindre délai.

ARBACES.

Et pourtant--

BELÈSES.

Comment! des doutes encore?

ARBACES.

Il a épargné nos vies;--bien plus, il les a sauvées des coups de
Salemènes.

BELÈSES.

Et combien de tems les épargnera-t-il encore? jusqu'au premier moment
d'ivresse.

ARBACES.

Ou plutôt de sobriété. Cependant, il à agi avec noblesse; il nous a
royalement pardonné une trahison bassement méditée--

BELÈSES.

Dites courageusement.

ARBACES.

L'un et l'autre, peut-être. Mais il m'a touché; et, quoi qu'il arrive,
je n'irai pas plus loin.

BELÈSES.

Perdre ainsi le monde!

ARBACES.

Perdre tout, plutôt que ma propre estime.

BELÈSES.

Pour moi, j'ai honte d'être forcé de devoir la vie à un tel roi de
quenouille.

ARBACES.

Nous ne la lui devons pas moins; et je rougirais bien plus de la ravir à
qui nous l'accorda.

BELÈSES.

Endure tout ce que tu voudras, les étoiles en ont autrement décidé.

ARBACES.

Quand elles descendraient pour me tracer la route qui doit m'élever vers
le trône, je ne les suivrais pas.

BELÈSES.

Pure faiblesse,--pire que celle d'une femme malade rêvant de la mort, ou
veillant au milieu des ténèbres,--Avance,--avance.

ARBACES.

J'ai cru, quand il parlait, voir Nemrod lui-même, tel que le présente
l'orgueilleuse statue placée au milieu des rois dont il semble le
monarque, et formant lui seul le temple dont il ne doit être que
l'ornement.

BELÈSES.

Je vous disais que vous l'aviez beaucoup trop méprisé, et qu'il y avait
encore en lui quelque chose de royal. Quoi donc, il n'en est qu'un plus
digne adversaire.

ARBACES.

Et nous de plus indignes:--oh! pourquoi nous a-t-il épargnés!

BELÈSES.

Fort bien!--tu voudrais qu'il nous eût déjà immolés.

ARBACES.

Non;--mais il eût mieux valu mourir ainsi que de vivre pour
l'ingratitude.

BELÈSES.

Oh! qu'il est des ames vulgaires! Tu n'as pas reculé devant ce que
d'autres appellent trahison et lâche perfidie,--et soudain, parce qu'à
propos de rien ou de quelque chose, cet impudent débauché s'est montré
avec ostentation entre toi et Salemènes, te voilà converti,--faut-il le
dire?--en Sardanapale! Je ne sais pas de nom plus ignominieux.

ARBACES.

Il n'y a qu'une heure, quiconque m'aurait ainsi nommé n'aurait pas eu
long-tems à vivre;--maintenant, je vous pardonne, comme il nous a
lui-même pardonné.--Non, Sémiramis elle-même n'eût pas agi comme lui.

BELÈSES.

En effet, la reine n'aimait pas les partageans de son royaume, pas même
un époux.

ARBACES.

Je le servirai fidèlement--

BELÈSES.

Et humblement, sans doute?

ARBACES.

Non, seigneur, noblement; car je le ferai avec loyauté. Je serai plus
proche du trône que vous ne l'êtes du ciel; moins altier peut-être, mais
ayant mieux le droit de l'être. Agissez comme vous l'entendrez:--vous
avez des lois, des mystères, des interprétations du bien et du mal dont
je manque pour m'éclairer; j'en suis réduit à n'écouter que les
inspirations d'un cœur sans artifice. A présent, vous me connaissez.

BELÈSES.

Avez-vous fini?

ARBACES.

Oui,--avec vous.

BELÈSES.

Et sans doute, vous songez à me trahir aussi bien qu'à me quitter?

ARBACES.

Cette pensée est d'un prêtre, et non pas d'un soldat.

BELÈSES.

Comme il vous plaira.--Laissons-là ces vains débats; consentez seulement
à m'entendre.

ARBACES.

Non:--je vois plus de danger dans votre esprit subtil que dans une armée
entière.

BELÈSES.

S'il en est ainsi,--j'avancerai seul.

ARBACES.

Seul!

BELÈSES.

Les trônes ne souffrent pas de partage.

ARBACES.

Mais celui-ci est occupé.

BELÈSES.

Moins que s'il ne l'était pas,--par un monarque avili. Songez-y,
Arbaces: jusqu'à présent, je vous ai soutenu, chéri et encouragé; je
consentais même à vous reconnaître pour maître, dans l'espérance de
servir et de sauver l'Assyrie. Le ciel lui-même semblait sourire à mes
projets: tout répondait à nos vœux, même ce dernier incident, lorsque
tout d'un coup votre ardeur s'est convertie en un lâche assoupissement.
Mais s'il en est ainsi, et plutôt que de voir mon pays abattu, je serai
son libérateur ou la victime de son tyran, ou bien tous les deux: car
souvent ils marchent ensemble; et si je réussis, Arbaces devient mon
sujet.

ARBACES.

_Votre_ sujet!

BELÈSES.

Pourquoi pas; mieux vaudra pour vous ce titre que de rester esclave,
esclave _gracié_ de _la_ Sardanapale.

(Entre Pania.)

PANIA.

Seigneurs, j'apporte un ordre du roi.

ARBACES.

Il est plus tôt obéi que prononcé.

BELÈSES.

Néanmoins, écoutons-le.

PANIA.

De suite, et cette nuit même, retournez à vos satrapies respectives de
Babylone et de Médie.

BELÈSES.

Est-ce avec nos troupes?

PANIA.

Mon ordre comprend les satrapes et toute leur suite.

ARBACES.

Mais--

BELÈSES.

Le roi sera obéi; dites que nous partons.

PANIA.

J'ai l'ordre de vous voir partir, et non pas de porter votre réponse.

BELÈSES.

Eh bien! nous allons vous suivre.

PANIA.

Je vais me retirer pour ordonner la garde d'honneur qui convient à votre
rang, et j'attendrai votre signal, pourvu que vous n'outrepassiez pas
l'heure.

(Pania sort.)

BELÈSES.

Ainsi donc, nous obéissons!

ARBACES.

Sans doute.

BELÈSES.

Oui, jusqu'aux portes qui ferment le palais, notre prison pour l'avenir;
mais non pas plus loin.

ARBACES.

Tu as saisi précisément la vérité. Le royaume lui-même et sa vaste
étendue entr'ouvrent devant chacun de nos pas des cachots pour toi et
pour moi.

BELÈSES.

Des tombeaux.

ARBACES.

Si je le croyais, cette bonne épée en creuserait un de plus que le mien.

BELÈSES.

Elle aurait beaucoup à faire; mais j'espère bien mieux que tu n'augures.
Essayons, pour le moment, de sortir d'ici comme nous pourrons. Tu
t'accordes à croire avec moi que cet ordre est une sentence de
condamnation?

ARBACES.

Et quelle autre interprétation pourrait-on lui donner? c'est l'usage
ordinaire des rois de l'Orient: pardon et poison;--des faveurs et un
glaive;--un lointain voyage, un repos éternel. Combien de satrapes, sous
le règne de son père:--car pour lui, je l'avoue, il n'est, ou du moins
il n'était pas sanguinaire--

BELÈSES.

Mais ne veut-il, ne peut-il à présent le devenir?

ARBACES.

Je le crains. Combien de satrapes ai-je vus, au tems de son père,
renvoyés dans leurs puissans gouvernemens, et qui trouvèrent des tombes
sous leurs pas! Je ne sais pas comment; mais tels étaient les ennuis et
la longueur du voyage, qu'ils ne manquaient pas de tomber malades en
route.

BELÈSES.

Ne songeons qu'à regagner l'air libre de la ville, nous abrégerons le
chemin.

ARBACES.

Peut-être saura-t-on bien l'abréger à la porte.

BELÈSES.

Non; ils risqueraient trop. Ils entendent nous faire mourir isolément,
non pas dans le palais ou dans les murs de la ville; nous y sommes trop
connus, nous y aurions des partisans: s'ils avaient voulu se défaire ici
de nous, nous ne serions déjà plus. Sortons.

ARBACES.

Si je pensais qu'il ne voulût pas ma vie--

BELÈSES.

Folie! Sortons. Quel serait autrement le projet du despote? Hâtons-nous
de rejoindre nos troupes, et de marcher.

ARBACES.

Où? vers nos provinces?

BELÈSES.

Non; vers votre royaume. Nous avons du tems, du courage, de l'espoir,
des forces, et des moyens que ne pourront vaincre leurs
demi-mesures.--Partons.

ARBACES.

Quoi! au milieu de mon repentir, vais-je retomber dans le crime!

BELÈSES.

C'est une vertu de savoir se défendre soi-même: c'est la seule garantie
de tous les droits. Partons, dis-je! sortons de ces lieux, l'air y
devient épais et redoutable: ces murs exhalent une odeur de
renfermé.--Ne leur laissons pas le tems d'un nouveau conseil: notre
prompt départ prouvera notre dévouement; il empêchera notre brave
escorte, l'honnête Pania, d'être, à quelques lieues de là, l'exécuteur
de nouveaux ordres. Il n'y a donc pas d'autre choix.--Partons, dis-je.

(Il sort avec Arbaces, qui le suit avec résistance.--Entrent Sardanapale
et Salemènes.)

SARDANAPALE.

Eh bien, nous avons remédié à tout, et sans une goutte de sang, le pire
des ingrédiens des prétendus remèdes; nous voilà préservés par l'exil de
ces hommes.

SALEMÈNES.

Oui; comme celui qui marche sur des fleurs l'est de la vipère réfugiée
sous leurs tiges.

SARDANAPALE.

Comment? que voudrais-tu de moi?

SALEMÈNES.

Vous voir défaire ce que vous avez fait.

SARDANAPALE.

Révoquer mon pardon?

SALEMÈNES.

Raffermir la couronne qui chancelle sur vos tempes.

SARDANAPALE.

Cela serait tyrannique.

SALEMÈNES.

Cela serait prudent.

SARDANAPALE.

Mais ne le sommes-nous pas assez; et quel danger peuvent-ils préparer
sur les frontières?

SALEMÈNES.

Ils n'y sont pas encore;--et si j'en étais cru, ils n'y seraient jamais.

SARDANAPALE.

Mais, enfin, je t'ai prêté une oreille impartiale:--pourquoi ne les
écouterais-je pas à leur tour?

SALEMÈNES.

Vous pourrez le concevoir plus tard; en ce moment, je sors pour disposer
la garde.

SARDANAPALE.

Mais nous rejoindrez-vous pendant le banquet?

SALEMÈNES.

Dispensez-moi, sire;--je ne suis pas un homme de table: je suis prêt à
remplir tous les emplois, sauf celui de Bacchante.

SARDANAPALE.

Néanmoins, il est bon de se réjouir de tems en tems.

SALEMÈNES.

Et bon aussi que quelques-uns veillent pour ceux qui trop souvent se
réjouissent. Permettez-vous que je m'éloigne?

SARDANAPALE.

Oui:--encore un instant, mon généreux Salemènes, mon frère, mon
excellent sujet, prince meilleur que je ne suis roi. Vous devriez être
le monarque, et moi,--je ne sais quoi, et je ne m'en soucie; mais ne va
pas croire que je sois insensible à ta prudente sollicitude, et aux
chagrins rudes, mais affectueux, que te causent mes folies. Si
j'épargnai, contre ton avis, l'existence de ces hommes;--ce n'est pas
que je crusse tes avis erronés; mais laissons-les respirer; ne les
chicanons pas sur leur vie:--donnons-leur le loisir de l'amender. Leur
exil me permet de dormir tranquille, et leur mort m'en eût empêché.

SALEMÈNES.

Ainsi, pour sauver des traîtres, vous courez le risque de tomber dans
l'éternel sommeil:--vous leur évitez un moment d'angoisse, pour des
années de crime. Permettez-moi de les forcer à demeurer tranquilles.

SARDANAPALE.

Ne me tente pas: ma parole est donnée.

SALEMÈNES.

Elle peut être reprise.

SARDANAPALE.

C'est celle d'un roi.

SALEMÈNES.

Elle devrait donc être vigoureuse. Cette demi-indulgence, qui se
contente de l'exil, ne fait qu'ajouter à l'irritation.--Il faut qu'un
pardon soit entier, ou qu'il ne soit pas prononcé.

SARDANAPALE.

Et qui m'a persuadé, lorsque je m'étais contenté de les éloigner de ma
présence, qui m'a pressé de les renvoyer dans leurs satrapies?

SALEMÈNES.

En effet, je l'avais oublié: et si jamais ils gagnent leurs
provinces,--vous devez, sire, me reprocher encore davantage ce conseil.

SARDANAPALE.

Et s'ils ne les gagnent pas, songez-y,--sains et saufs; entendez-vous,
sains et saufs, et en toute sécurité, songez à la vôtre.

SALEMÈNES.

Permettez-moi de partir; on veillera à leur _salut_.

SARDANAPALE.

Pars donc; et, je te prie, pense de ton frère avec plus de faveur.

SALEMÈNES.

Sire, je servirai toujours, comme je le dois, mon souverain.

(Salemènes sort.)

SARDANAPALE, seul.

Cet homme est d'un caractère trop sévère: il est rude et fier comme le
roc, libre de toutes les entraves vulgaires de la terre. Moi, je suis
d'une argile plus tendre et mélangée de fleurs. Mais, comme notre
enveloppe, les produits doivent différer entre eux. Si je me trompe,
c'est sur des points qui affectent bien légèrement ce sens que je ne
puis désigner, mais qui m'inspire souvent de la tristesse et quelquefois
de la satisfaction; génie qui semble placé sur mon cœur pour régler
plutôt que pour rendre plus vifs ses mouvemens, et pour me faire des
questions que jamais aucun mortel ne m'a faites, ni Baal lui-même, avec
tous ses divins oracles:--lui dont, ici, le marbre n'empêche pas la
majestueuse figure de se rider, comme les ombres du soir, et de sembler
mobile, au point de me laisser croire que la statue va parler. Éloignons
ces vaines pensées: je veux être tout à l'allégresse;--et puis, voici le
plus fidèle héraut du plaisir.

(Entre Mirrha.)

MIRRHA.

Roi! le ciel se couvre, le tonnerre commence à gronder, les nuages
semblent approcher et recéler déjà dans leurs flancs les éclats d'une
redoutable tempête. Voulez-vous donc quitter le palais?

SARDANAPALE.

La tempête, dis-tu!

MIRRHA.

Oui, mon cher seigneur.

SARDANAPALE.

Pour ma part, je ne serais pas fâché de rompre la monotonie de la scène,
et de contempler les élémens en guerre; mais ce plaisir contrasterait
avec les vêtemens de soie et les figures paisibles de nos joyeux amis.
Dis-moi, Mirrha, es-tu de ceux qui craignent le grondement des nuages?

MIRRHA.

Dans mon pays, nous respectons leurs voix, comme les augures de Jupiter.

SARDANAPALE.

Jupiter!--Ah! oui, votre Baal.--Le nôtre a du crédit aussi sur le
tonnerre; et, de tems en tems, quelque éclat témoigne sa divinité, et
même vient parfois briser ses propres autels.

MIRRHA.

Ce serait un sinistre présage.

SARDANAPALE.

Oui,--pour les prêtres. Eh bien! cette nuit, nous ne sortirons pas du
palais: nous banquetterons à l'intérieur.

MIRRHA.

Jupiter en soit donc loué! il a exaucé la prière que tu n'avais pas
voulu entendre. Les dieux ont pour toi plus de tendresse que toi-même;
et s'ils ont soulevé cette tempête entre toi et tes ennemis, c'est pour
te protéger contre eux.

SARDANAPALE.

S'il y a du péril, mon enfant, il est, je crois, le même dans ces murs
et sur les bords du fleuve.

MIRRHA.

Non, non; ces murs sont élevés, forts, et d'ailleurs garnis de gardes.
Pour y pénétrer, la trahison doit franchir une foule de détours et de
portes massives: mais dans le pavillon, elle ne trouvera aucune défense.

SARDANAPALE.

Non, s'il y a trahison; mais ni dans le palais, ni dans la forteresse,
ni sur les sommets, séjour des orages, où l'aigle repose au milieu
d'impraticables rochers. La flèche sait atteindre le roi des airs: et
celui de la terre n'est pas à l'abri du poignard meurtrier. Mais,
calme-toi: innocens ou coupables, les hommes que tu crains sont bannis
et déjà loin.

MIRRHA.

Ils vivent encore?

SARDANAPALE.

Quoi, si cruelle aussi!

MIRRHA.

Je ne puis frémir de la juste exécution d'un châtiment mérité, sur ceux
qui menacent votre vie: s'il en était autrement, je ne mériterais pas de
conserver la mienne. D'ailleurs, vous avez le conseil du noble
Salemènes.

SARDANAPALE.

Ma surprise est extrême: l'indulgence et la sévérité se réunissent
contre moi pour me forcer à la vengeance.

MIRRHA.

C'est là une de nos vertus en Grèce.

SARDANAPALE.

Elle n'en est pas plus royale.--Je ne l'observerai pas; ou si je m'y
laisse entraîner, ce sera à l'égard des rois:--de mes égaux.

MIRRHA.

Mais ces hommes cherchent à devenir tels.

SARDANAPALE.

Mirrha, cela est trop de ton sexe; c'est la peur qui t'inspire.

MIRRHA.

Oui, pour vous.

SARDANAPALE.

Peu importe:--c'est toujours la peur. J'ai étudié les femmes; une fois
soulevées par le ressentiment, elles aspirent, par suite de leur
timidité, à la vengeance, avec une persévérance que je ne veux pas
prendre pour modèle. Je vous croyais, vous autres Grecques, exemptes de
cette faiblesse, aussi bien que de la puérile mollesse des femmes
asiatiques.

MIRRHA.

Mon seigneur, je n'aime pas à faire parade de mon amour ni de mes
qualités; j'eus part à votre splendeur, je partagerai, quoi qu'il
arrive, votre destinée. Un jour peut venir où vous trouverez dans une
esclave plus de dévouement que dans les innombrables sujets de votre
empire. Mais puissent les dieux ne le pas permettre! J'aime mieux être
aimée sur la foi de ce que j'éprouve moi-même, que de vous en donner
jamais la preuve au milieu de peines que mes tendres soins pourraient ne
pas assez adoucir.

SARDANAPALE.

La peine ne saurait pénétrer où existe le parfait amour; ou, si elle se
présente, c'est pour le rendre encore plus vif, et s'évanouir loin de
ceux qu'elle ne saurait atteindre. Rentrons.--L'heure approche; et il
faut nous préparer à recevoir les hôtes qui doivent embellir notre fête.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.



ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

(La salle du palais illuminée.--Sardanapale et ses hôtes sont à
table.--Une tempête au dehors, et de tems en tems le tonnerre.)


SARDANAPALE.

Remplis la coupe! Nous sommes ici dans l'ordre: c'est ici mon vrai
royaume, entre de beaux yeux et des figures aussi heureuses que belles!
Ici, le chagrin ne saurait pénétrer.

ZAMES.

Ni partout ailleurs:--où est le roi, brille aussitôt le plaisir.

SARDANAPALE.

Cela ne vaut-il pas mieux que les chasses de Nemrod, ou les courses de
ma fière grand'-mère à la recherche de royaumes qu'elle n'aurait pu
gouverner, si elle en eût fait la conquête?

ALTADA.

Quelque grands qu'ils fussent, et comme le fut toute la royale race, nul
de ceux qui ont précédemment régné n'a pourtant atteint la gloire de
Sardanapale, qui mit toute sa joie dans la paix, la plus solide des
gloires.

SARDANAPALE.

Et dans le plaisir, cher Altada, vers lequel la gloire n'est qu'un
chemin. Que recherchons-nous? le plaisir. Nous devons abréger la route
qui y conduit; nous ne la poursuivons pas à travers les cendres de
l'humanité, et nous évitons de signaler par autant de tombeaux chacun de
nos pas.

ZAMES.

Non; tous les cœurs sont heureux; toutes les voix s'accordent pour bénir
le roi de paix, qui tient l'univers en joie.

SARDANAPALE.

En es-tu bien sûr? J'ai ouï parler différemment; quelques-uns parlent de
traîtres.

ZAMES.

Sire, les traîtres sont ceux qui parlent ainsi[2]. Cela est impossible.
Dans quel but?

[Note 2: Ces mots (pourquoi? je l'ignore) me rappellent ceux de la
fameuse dernière adresse de 1830, au roi Charles X. «Sire, entre ceux
qui _méconnaissent_ une nation si _fidèle_, si _dévouée_, si soumise,
_et nous_, que votre majesté prononce.»--La réponse de Zames est, comme
on le voit, très-_respectueuse_.

(_N. du Tr._)]

SARDANAPALE.

Dans quel but? tu as raison:--Remplis la coupe; nous n'y songerons plus.
Il n'y a pas de traîtres: ou s'il en est, ils sont partis.

ALTADA.

Amis, faites-moi raison! Vidons tous, à genoux, une coupe à la santé du
roi,--du monarque, dis-je, du dieu Sardanapale!

ZAMES et les hôtes s'agenouillent, et s'écrient:

_Au roi plus puissant que Baal son père, au dieu Sardanapale_! (Le
tonnerre interrompt leur toast, quelques-uns se relèvent effrayés.)
Pourquoi vous relever, mes amis? Ses ancêtres divins expriment, par
cette éclatante voix, leur consentement à nos vœux.

MIRRHA.

Dis plutôt leurs menaces. Souffriras-tu, roi, cette ridicule impiété?

SARDANAPALE.

Impiété!--Eh bien! si mes aïeux et prédécesseurs sont des dieux, je ne
déshonorerai pas leur lignée. Mais levez-vous, mes pieux amis; réservez
votre dévotion pour le maître du tonnerre: mes vœux sont d'être aimé, et
non pas déifié.

ALTADA.

Vous êtes l'un et l'autre;--et vous le serez toujours par vos fidèles
sujets.

SARDANAPALE.

Le tonnerre semble redoubler: voilà une horrible nuit.

MIRRHA.

Oh! oui, pour les dieux qui n'ont pas de palais où puissent être à
l'abri leurs adorateurs.

SARDANAPALE.

Il est vrai, Mirrha; et si je pouvais transformer mon royaume en un
vaste asile pour les malheureux, je le ferais.

MIRRHA.

Tu n'es donc pas dieu, puisque tu ne peux exécuter le grand et noble vœu
que tu formes.

SARDANAPALE.

Et vos dieux donc, que sont-ils? eux qui le peuvent et ne le font pas?

MIRRHA.

Ne parle pas de cela, de crainte de les provoquer.

SARDANAPALE.

En effet; ils n'aiment pas mieux que les mortels la censure. Une pensée
me frappe, mes amis: s'il n'existait pas de temple, croyez-vous qu'il y
eût des adorateurs de l'air?--c'est-à-dire, quand il est triste et
furieux comme en ce moment.

MIRRHA.

Le Perse prie sur ses montagnes.

SARDANAPALE.

Oui, quand brille le soleil.

MIRRHA.

Mais moi, je demanderais, si ce palais était renversé et détruit,
combien de flatteurs baiseraient la poussière sur laquelle marchait le
roi?

ALTADA.

La belle Ionienne parle avec trop de dédain d'une nation qu'elle ne
connaît pas assez; les Assyriens ne savent de plaisir que celui de leur
roi: ils sont fiers de leurs hommages.

SARDANAPALE.

Eh bien! mes hôtes, pardonnez la vivacité d'expression de la belle
Grecque.

ALTADA.

Lui _pardonner_, sire! nous lui devons honneur, comme à tout ce qui vous
appartient. Mais quel est ce bruit?

ZAMES.

Ce bruit! rien que les éclats de portes lointaines frappées du vent.

ALTADA.

Il a retenti comme le cri de--Écoutez encore.

ZAMES.

C'est la pluie tombant par torrens sur le toit.

SARDANAPALE.

N'en parlons plus. Mirrha, mon amour, as-tu préparé ta lyre? Chante-moi
une pièce de Sapho; de celle, tu sais, qui, dans ton pays, se
précipita--

(Entre Pania, l'épée et les vêtemens ensanglantés et en désordre. Les
hôtes se lèvent tous effrayés.)

PANIA, aux gardes.

Assurez-vous des portes; courez de toutes vos forces vers les murs. Aux
armes! aux armes! le roi est en péril. Monarque, excusez cette hâte:--ma
fidélité l'exige.

SARDANAPALE.

Explique-toi.

PANIA.

Les craintes de Salemènes étaient fondées: les perfides satrapes--

SARDANAPALE.

Vous êtes blessé:--qu'on lui présente du vin. Reprenez vos sens, cher
Pania.

PANIA.

Ce n'est rien:--c'est une légère blessure. Je suis plus accablé de
l'empressement que j'ai mis à avertir mon prince, que du sang répandu
pour le défendre.

MIRRHA.

Eh bien! les rebelles?

PANIA.

À peine Arbaces et Belèses eurent-ils atteint leur demeure dans la
ville, qu'ils refusèrent de marcher: et quand je voulus user du pouvoir
qui m'était délégué, ils invoquèrent leurs troupes, qui se soulevèrent
aussitôt en furie.

MIRRHA.

Tous?

PANIA.

Beaucoup trop.

SARDANAPALE.

Ne va pas, en mettant une borne à ta franchise, épargner la vérité à mes
oreilles.

PANIA.

Ma faible garde était fidèle;--et ce qui en reste le demeure encore.

MIRRHA.

Est-ce là tout ce qu'il y a de fidèle dans l'armée?

PANIA.

Non:--les Bactriens, conduits par Salemènes, qui, toujours oppressé de
violens soupçons sur les gouverneurs de Médie, était alors en marche.
Les Bactriens sont nombreux; ils font aux rebelles une résistance
opiniâtre, disputent le terrain pas à pas, et forment un cercle autour
du palais: c'est là qu'ils songent à réunir toutes leurs forces, et à
protéger le roi. (Il hésite.) Je suis chargé de--

MIRRHA.

Il n'est pas tems d'hésiter.

PANIA.

Le prince Salemènes supplie donc le roi de s'armer lui-même, quoique
pour un moment, et de se montrer en soldat: dans cette circonstance, sa
seule présence ferait plus que n'en saurait faire une armée.

SARDANAPALE.

Alors donc, mes armes!

MIRRHA.

Tu le veux bien?

SARDANAPALE.

Sans doute. Allons!--mais ne cherchez pas le bouclier; il est trop
lourd:--une légère cuirasse et mon épée. Où sont les rebelles?

PANIA.

Le plus vif combat se donne maintenant à une stade, à peu près, des murs
extérieurs.

SARDANAPALE.

Je puis donc monter à cheval. Sféro, faites préparer mon cheval.--Il y a
dans nos cours assez d'espace pour faire agir la moitié des cavaliers
arabes.

(Sféro sort.)

MIRRHA.

Combien je t'aime!

SARDANAPALE.

Je n'en ai jamais douté.

MIRRHA.

Mais, à présent, je te connais.

SARDANAPALE, à l'un des suivans.

Apportez-moi aussi ma lance.--Où est Salemènes?

PANIA.

Où doit être un soldat: dans le fort de la mêlée.

SARDANAPALE.

Cours vers lui.--La route est-elle libre encore entre le palais et
l'armée?

PANIA.

Elle l'était quand j'accourus ici, et je n'ai nulle crainte: nos troupes
étaient déterminées, et la phalange formée.

SARDANAPALE.

Dis-lui, pour le présent, qu'il épargne sa personne, et que, pour moi,
je n'épargnerai pas la mienne:--ajoute que j'arrive.

PANIA.

Ce mot est à lui seul la victoire.

(Pania sort.)

SARDANAPALE.

Altada,--Zames, avancez et armez-vous: tout dépend de la célérité, à la
guerre. Voyez à ce que les femmes soient mises en sûreté dans les
appartemens secrets: qu'on leur laisse une garde, avec l'ordre exprès de
ne quitter leur poste qu'avec leur vie.--Zames, vous la commanderez.
Altada, armez-vous, et revenez ici: votre poste est près de notre
personne.

(Zames, Altada et tous les autres sortent, excepté Mirrha.--Entrent
Sféro et autres, avec les armes du roi, etc.)

SFÉRO.

Roi, voici votre armure.

SARDANAPALE, s'en revêtant.

Donnez-moi la cuirasse;--bien: mon baudrier; puis mon épée: et le
casque, j'oubliais, où est-il? c'est bien.--Non, il est trop lourd: vous
vous êtes trompé, aussi,--ce n'est pas lui que je voulais, mais celui
que surmonte un diadème.

SFÉRO.

Sire, les pierres précieuses qui l'entourent le mettraient trop en vue
pour être placé sur votre tête sacrée;--Veuillez me croire, celui-ci,
bien que moins riche, est d'une meilleure trempe.

SARDANAPALE.

Vous croyez! Êtes-vous aussi devenu rebelle? Apprenez que votre devoir
est d'obéir: retournez;--mais, non,--il est trop tard: je sortirai sans
lui.

SFÉRO.

Au moins, prenez celui-ci.

SARDANAPALE.

Prendre le Caucase! mais ce serait une montagne sur mes tempes.

SFÉRO.

Sire, le dernier soldat ne s'avance pas aussi exposé au combat. Tout le
monde vous reconnaîtra,--car l'orage a cessé, et la lune a reparu dans
tout son éclat.

SARDANAPALE.

Je sors pour qu'on me reconnaisse, et, par ce moyen, j'y réussirai plus
tôt. Allons,--ma lance! me voici armé. (Il s'avance; puis s'arrêtant
tout court, à Sféro.) Sféro, j'oubliais;--apportez le miroir[3].

[Note 3: C'est ainsi que, dans les champs illyriens, Othon portait un
_miroir_.--Voyez Juvénal.]

SFÉRO.

Un miroir, sire?

SARDANAPALE.

Oui, le miroir d'acier poli trouvé parmi les dépouilles de l'Inde;--mais
hâte-toi. (Sféro sort.) Mirrha, retire-toi dans un lieu de sûreté.
Pourquoi n'as-tu pas déjà suivi les autres femmes?

MIRRHA.

Parce que c'est ici ma place.

SARDANAPALE.

Mais quand je la quitterai?--

MIRRHA.

Je vous suivrai.

SARDANAPALE.

Au combat, vous!

MIRRHA.

Dans ce cas-là, je ne serais pas la première fille grecque qui s'y fût
montrée. Mais j'attendrai ici votre _retour_.

SARDANAPALE.

La place est spacieuse: c'est la première qu'on occupera, si nous sommes
vaincus; et s'il en arrive ainsi, je ne retournerai pas--

MIRRHA.

Nous ne nous en rejoindrons pas moins.

SARDANAPALE.

Comment?

MIRRHA.

Aux lieux où tous finiront par se rejoindre:--dans les enfers! Nous y
réunirons nos ombres, s'il est, comme je le crois; des rives au-delà du
Styx; et nos cendres, s'il n'en est pas.

SARDANAPALE.

Aurais-tu bien le courage de l'oser?

MIRRHA.

J'oserai tout, si ce n'est de survivre à ce que j'aimais, pour devenir
la proie d'un rebelle: séparons-nous, et montre toute ta valeur.

(Rentre Sféro, avec le miroir.)

SARDANAPALE, se regardant.

Cette cuirasse me va bien, le baudrier mieux encore; mais le casque, pas
du tout. (Il jette le casque, après l'avoir essayé de nouveau.) À mon
avis, je ne suis pas trop mal dans ce costume; à présent, il s'agit d'en
faire l'épreuve. Altada! où est Altada?

SFÉRO.

Sire, il attend au dehors: il doit vous présenter votre bouclier.

SARDANAPALE.

En effet, j'oubliais qu'il est mon porte-bouclier, par droit de
naissance dérivé d'âge en âge. Embrasse-moi, Mirrha; encore une
fois,--encore,--et quoi qu'il arrive, aime-moi: ma première gloire
serait de me rendre plus digne de ta tendresse.

MIRRHA.

Partez, et soyez vainqueur!

(Sardanapale et Sféro sortent.)

MIRRHA.

Me voilà seule: tous sont partis, et peut-être un bien petit nombre
reviendront. Qu'il triomphe seulement, et que je meure! S'il est vaincu,
je n'en mourrai pas moins, car je ne veux pas lui survivre. Il a touché
mon cœur, je ne sais comment et pourquoi. Ce n'est pas parce qu'il est
roi; son royaume chancelle en ce moment autour de son trône; la terre
s'entr'ouvre pour ne lui laisser d'autre place qu'un tombeau: et je
l'aime encore davantage. Pardonne, ô puissant Jupiter! à cet amour
monstrueux pour un barbare qui méconnaît l'Olympe! Oui, je l'adore
maintenant, bien plus encore que--Écoutons:--quels cris de guerre! ils
semblent approcher. S'il en était ainsi (elle tire une petite fiole), ce
subtil poison de Colchos, que mon père apprit à composer sur les rivages
d'Euxin, et qu'il m'enseigna à conserver, pourrait m'affranchir! Et
déjà, depuis long-tems, il m'eût affranchie; mais j'aimais, j'aimais au
point d'oublier que je fusse esclave, dans les lieux même où tous, à
l'exception d'un seul, sont esclaves et fiers de leur servitude, quand,
à leur tour, ils voient sous leurs ordres un seul être plus bas et plus
méprisable qu'eux. C'est ainsi que nous oublions que des fers portés
comme ornement n'en sont pas moins des chaînes.--Encore ce bruit!...--Et
puis, le cliquetis des armes:--et puis--

(Entre Altada.)

ALTADA.

Sféro!--Sféro!

MIRRHA.

Il n'est pas ici; que lui voulez-vous? où en est le combat?

ALTADA.

Douteux et cruel.

MIRRHA.

Et le roi?

ALTADA.

Il agit en roi. Je cherche Sféro, afin de demander pour lui une nouvelle
lance et son casque. Jusqu'à présent, il a combattu la tête nue, et
beaucoup trop exposé. Les soldats connaissent ses traits, et
malheureusement aussi les ennemis: à la claire lueur de la lune, sa
tiare de soie et ses cheveux épars lui donnent une apparence trop
royale. Tous les arcs sont dirigés sur ses beaux cheveux, sur sa belle
tête, et sur le léger bandeau qui les couronne tous deux.

MIRRHA.

Dieux qui tonnez sur la terre de mes pères, protégez-le! Est-ce le roi
qui vous a envoyé?

ALTADA.

C'est Salemènes qui, sans en avoir instruit le prince, trop peu soucieux
du danger, m'a donné confidentiellement cet ordre. Mais le roi, le roi
est au combat comme au plaisir! Où peut donc être Sféro? Je vais
chercher dans l'arsenal, il doit s'y tenir.

(Altada sort.)

MIRRHA.

Non,--il n'y a pas de déshonneur,--il n'en est pas à le chérir. Je
voudrais presque,--ce que jamais je n'ai souhaité, qu'il fût Grec. Si
Alcide fut blâmé pour avoir porté la robe de la Lydienne Omphale, et
pour avoir manié son vil fuseau; celui qui tout-à-coup se montre un
Hercule; qui, depuis sa jeunesse jusqu'à l'âge viril, nourri dans des
habitudes efféminées, s'élance du banquet au combat, comme si c'était
son lit voluptueux, certes, celui-là mérite d'avoir une fille grecque
pour amante, un chantre grec pour poète, une tombe grecque pour
monument. Eh bien, seigneur, comment va le combat?

(Entre un officier.)

L'OFFICIER.

Perdu, perdu presque sans ressource. Zames! Où est Zames?

MIRRHA.

Il commande la garde placée devant l'appartement des femmes.

(L'officier sort.)

MIRRHA, seule.

Il est parti; et tout, m'a-t-il dit, est perdu! Qu'ai-je besoin d'en
savoir davantage? Dans ce peu de mots se trouvent abîmés un royaume et
un roi, une famille de treize siècles, des milliers de vies, et la
fortune de tous ceux qui n'ont pas succombé; et moi aussi, semblable à
la bulle légère sortie de la vague qui engouffre tant de victimes, je
vais cesser d'exister. Du moins, mon destin est-il entre mes mains: nul
insolent vainqueur ne me comptera parmi ses dépouilles.

(Entre Pania.)

PANIA.

Mirrha, suivez-moi sans délai; nous n'avons pas un moment à
perdre:--c'est tout ce qui nous reste.

MIRRHA.

Et le roi?

PANIA.

Il m'a envoyé ici pour vous conduire au-delà du fleuve, par un passage
secret.

MIRRHA.

Ainsi donc, il vit--

PANIA.

Et m'a chargé d'assurer votre vie, et de vous conjurer de vivre pour
lui, jusqu'à ce qu'il pût vous rejoindre.

MIRRHA.

Songerait-il à quitter le combat?

PANIA.

Non, jusqu'à la dernière extrémité. Encore à présent, il n'écoute que
les inspirations du désespoir; et, pied à pied, il dispute le palais
lui-même.

MIRRHA.

Ils y sont donc!--oui, leurs cris retentissent au travers des vieilles
salles que n'avaient jamais profanées des échos rebelles, jusqu'à cette
nuit fatale. Adieu, race d'Assyrie! adieu à toutes celles de Nemrod!
tout, jusqu'à son nom, est à présent disparu.

PANIA.

Suivez-moi, sortons!

MIRRHA.

Non; je veux mourir ici!--Fuyez, et dites à votre roi que jusqu'à la fin
je l'ai aimé.

(Entrent Sardanapale et Salemènes, avec soldats. Pania quitte Mirrha et
entre dans leurs rangs.)

SARDANAPALE.

Puisqu'il en est ainsi, nous mourrons où nous sommes nés:--dans nos
appartemens. Serrez vos rangs,--demeurez fermes. J'ai dépêché un satrape
fidèle vers Zames, dont la garde est fraîche et dévouée: ils ne
tarderont pas. Tout n'est pas désespéré! Pania, veille sur Mirrha.

(Pania revient près de Mirrha.)

SALEMÈNES.

Nous avons le tems de respirer: encore un effort, mes amis,--un effort
pour Assyrie!

SARDANAPALE.

Dis plutôt pour Bactriane! Mes fidèles Bactriens, je veux désormais être
roi de votre pays, et nous tiendrons ensemble ce royaume en province.

SALEMÈNES.

Écoutez! ils viennent,--ils viennent.

(Entrent Belèses et Arbaces à la tête des rebelles.)

ARBACES.

Avançons! nous les avons pris dans le piége. À la charge! à la charge!

BELÈSES.

En avant!--Le ciel combat pour nous et avec nous:--sus!

(Ils chargent le roi, Salemènes et leurs troupes, qui se défendent
jusqu'à l'arrivée de Zames, avec les gardes ci-dessus mentionnées. Les
rebelles sont alors repoussés et poursuivis par Salemènes, etc. Comme le
roi va rejoindre les poursuivans, Belèses l'arrête.)

BELÈSES.

À moi, le tyran.--Je vais terminer cette guerre.

SARDANAPALE.

Et moi aussi, belliqueux prêtre, sublime prophète, sujet reconnaissant
et fidèle:--cède, je t'en prie. Je te réserverai pour un jugement en
forme, au lieu de plonger mes mains dans ton sang sacré.

BELÈSES.

Ton heure est venue.

SARDANAPALE.

Non, c'est la tienne.--Dernièrement, quoique je ne sois qu'un jeune
astrologue, j'ai lu dans les astres; et parmi les lumières du zodiaque,
j'ai trouvé ton destin dans le signe du Scorpion, qui proclame que tu
vas être terrassé.

BELÈSES.

Ce ne sera pas par toi.

(Ils combattent; Belèses est blessé et désarmé.)

SARDANAPALE, levant son épée pour le tuer.

Invoque maintenant les planètes. Descendront-elles du ciel pour sauver
leur crédit et leur interprète?

(Un parti de rebelles entre et délivre Belèses. Ils attaquent le roi,
qui, à son tour, est délivré par un parti de ses soldats: les rebelles
sont mis en fuite.)

SARDANAPALE.

Après tout, le vilain avait prophétisé juste. Allons!--sur eux:--la
victoire est à nous.

(Il sort à leur poursuite.)

MIRRHA, à Pania.

Suis-le donc! Pourquoi demeures-tu ici, et souffres-tu que tes
compagnons marchent sans toi à la victoire?

PANIA.

Le roi m'a ordonné de ne pas vous quitter.

MIRRHA.

Moi! ne songe pas à moi: un simple soldat de plus peut offrir un secours
décisif. Je ne demande pas, je n'ai pas besoin de garde. Et qui peut,
quand il s'agit du destin du monde, songer à veiller sur une femme!
Disparais, te dis-je, ou tu perds l'honneur! Tu ne m'écoutes pas; eh
bien, moi, femme timide, je vais m'élancer au milieu de leur furieuse
lutte, et je t'ordonne de me garder, _là_--où tu pourras en même tems
protéger ton souverain.

(Mirrha sort.)

PANIA.

Arrêtez, madame! Elle est partie. S'il lui arrivait quelque malheur,
j'aurais mieux fait de perdre ma vie. Sardanapale tient bien plus à elle
qu'à son royaume, et pourtant il dispute en ce moment l'un et l'autre.
Faut-il donc moins faire que lui, qui n'a jamais, jusqu'à présent, tiré
un cimeterre? Revenez, Mirrha, je vous obéis, quoiqu'en désobéissant au
monarque.

(Pania sort. Altada et Sféro entrent par une porte opposée.)

ALTADA.

Mirrha! Eh quoi, partie! Pourtant elle était ici quand s'est engagé le
combat, et Pania avec elle, leur serait-il arrivé quelque chose?

SFÉRO.

Je les vis en sûreté à l'instant où les révoltés prirent la fuite; et
s'ils se sont éloignés, ce n'est sans doute que pour regagner le harem.

ALTADA.

Si, comme tout semble l'annoncer, le roi reste vainqueur, et qu'il ait
perdu sa chère Ionienne, nous sommes destinés à un sort pire que celui
des révoltés captifs.

SFÉRO.

Il faut que nous les suivions; elle ne peut être fort éloignée: et si
nous la retrouvons, c'est une plus riche proie à présenter à notre
souverain que celle d'un royaume reconquis.

ALTADA.

Non, Baal lui-même ne fit jamais, pour s'emparer de ces contrées, de
plus hardis efforts que son soyeux fils pour les conserver: il a déjoué
toutes les prévisions de ses ennemis et de ses amis; il s'est montré tel
que ces brûlantes et lourdes journées d'été, avant-courrières de soirées
orageuses, alors qu'éclate tout d'un coup la foudre, au point d'ébranler
les airs et de transformer la terre en nouveau déluge. L'homme est
inexplicable.

SFÉRO.

Pas plus celui-ci que les autres: tous sont les enfans de l'occasion.
Mais, sortons:--allons à la recherche de l'esclave, ou préparons-nous à
expier dans les tortures sa folle passion, et à subir, innocens, le
supplice des criminels.

(Ils sortent.--Entrent Salemènes, soldats, etc.)

SALEMÈNES.

Le triomphe est beau: ils sont repoussés loin du palais; et nous avons
ouvert un facile accès aux troupes stationnées de l'autre côté de
l'Euphrate, qui peut-être demeurent encore fidèles. Et puis elles
doivent l'être, grâce à la nouvelle de notre victoire; mais le chef des
vainqueurs, le roi, où est-il?

(Entre Sardanapale avec les siens, etc., et Mirrha.)

SARDANAPALE.

Me voici, mon frère.

SALEMÈNES.

Sain et sauf, je l'espère.

SARDANAPALE.

Non, pas tout-à-fait; mais passons: nous avons nettoyé le palais--

SALEMÈNES.

Et la ville, je l'espère. Notre nombre s'accroît; et j'ai donné ordre à
une nuée de Parthes réservés jusqu'à présent, tous impatiens et dispos,
de les poursuivre dans leur retraite, qui bientôt sera une fuite.

SARDANAPALE.

Elle est déjà telle, du moins ils marchent plus rapidement que je ne
pouvais les suivre, moi et mes Bactriens, qui cependant n'y mettaient
pas de lenteur. Mais je suis fatigué: donnez-moi un siége.

SALEMÈNES.

Dans cette place est précisément le trône, sire.

SARDANAPALE.

Ce n'est pas un point de repos, pour l'esprit ni pour le corps: qu'on me
procure une couche, un bloc de paysan, peu importe. (On lui présente un
siége.) Bien:--maintenant, je respire plus librement.

SALEMÈNES.

Ce grand jour est devenu le plus beau et le plus glorieux de votre vie.

SARDANAPALE.

Ajoutez: et le plus fatigant. Où est mon échanson? qu'on m'apporte un
peu d'eau.

SALEMÈNES, souriant.

C'est la première fois qu'il reçoit un pareil ordre: et moi-même, le
plus austère de vos conseillers, je vous proposerais volontiers, en ce
moment, une boisson plus vermeille.

SARDANAPALE.

Du sang, n'est-ce pas? mais il en est assez de répandu. Et quant au vin,
j'ai appris, dans cette dernière circonstance, le prix d'une liqueur
plus naturelle. Trois fois j'ai bu de l'eau, et trois fois j'ai
renouvelé, avec une ardeur plus grande que ne m'en donna jamais le jus
de la treille, ma poursuite sur les rebelles. Où est le soldat qui me
présenta de l'eau dans son casque?

L'UN DES GARDES.

Tué, sire! Une flèche l'atteignit au front, tandis qu'après avoir
égoutté son casque, il se disposait à le replacer sur sa tête.

SARDANAPALE.

Il est mort! sans récompense! et tué pour avoir satisfait ma soif: cela
est pénible. Le pauvre esclave! s'il vivait seulement, je le gorgerais
d'or; car tout l'or de la terre n'aurait pu payer le plaisir que me fit
cette eau; j'étais desséché, comme en ce moment. (On lui apporte de
l'eau:--il boit.) Je renais donc.--À l'avenir, le gobelet sera réservé
aux heures de l'amour: à la guerre, je veux de l'eau.

SALEMÈNES.

Et quel est, sire, ce bandage autour de votre bras?

SARDANAPALE.

Une égratignure du brave Belèses.

MIRRHA.

Ô ciel! il est blessé!

SARDANAPALE.

C'est peu de chose que cela; cependant, maintenant que je suis refroidi,
j'éprouve une sensation légèrement douloureuse.

MIRRHA.

Vous l'avez couverte avec--

SARDANAPALE.

Avec le bandeau de ma couronne: c'est la première fois que cet ornement,
jusqu'alors une charge, m'a offert quelque utilité.

MIRRHA, aux serviteurs.

Avertissez promptement un médecin des plus habiles. Et vous, seigneur,
rentrez, je vous prie: je découvrirai votre blessure; et je
l'examinerai.

SARDANAPALE.

J'y consens: car, en ce moment, le sang me tourmente légèrement. Te
connais-tu donc en blessures, Mirrha?--À quoi bon le demander? Mon
frère, savez-vous où j'ai découvert cette aimable enfant?

SALEMÈNES.

Sans doute la tête cachée au milieu d'autres femmes, comme des gazelles
effrayées.

SARDANAPALE.

Non: mais comme l'épouse du jeune lion animée d'une rage féminine (et
féminine signifie furieuse, attendu que, dans leur excès, toutes les
passions sont féminines) contre le chasseur qui s'enfuit avec sa
famille. De la voix et du geste, de sa flottante chevelure et de ses
yeux étincelans, elle pressait la fuite des guerriers ennemis!

SALEMÈNES.

En vérité!

SARDANAPALE.

Vous le voyez, je ne suis pas le seul guerrier que cette nuit ait
enfanté. Mes yeux s'arrêtaient sur elle et sur ses joues enflammées; ses
grands yeux noirs, dont le feu jaillissait à travers les longs cheveux
dont elle était couverte; ses veines bleues soulevées le long de son
front transparent; ses sourcils dont l'arc était légèrement dérangé; ses
charmantes narines, gonflées par un souffle brûlant; sa voix traversant
l'effroyable tumulte, ainsi qu'un luth perce le son retentissant des
cimbales; ses bras étendus, et qui devaient plutôt leur éclat à leur
naturelle blancheur qu'au fer dont sa main était armée, et qu'elle avait
arraché aux doigts d'un soldat expirant: tout cela la faisait prendre,
par les soldats, pour une prophétesse de victoire, ou pour la victoire
elle-même venant saluer ses favoris.

SALEMÈNES, à part.

En voilà trop: l'amour reprend sur lui son premier empire, et tout est
perdu si nous ne donnons le change à ses pensées. (Haut.) Mais, sire, de
grâce, songez à votre blessure:--vous disiez qu'elle vous faisait
souffrir.

SARDANAPALE.

En effet;--mais il n'y faut pas penser.

SALEMÈNES.

Je me suis occupé de tout ce qui pouvait être nécessaire; je vais voir
comment on se dispose à exécuter mes ordres, puis je reviendrai
connaître vos intentions.

SARDANAPALE.

Fort bien.

SALEMÈNES, en se retirant.

Mirrha!

MIRRHA.

Prince.

SALEMÈNES.

Vous avez montré cette nuit une ame qui, si le roi n'était pas l'époux
de ma sœur;--mais je n'ai pas de tems à perdre: tu aimes le roi?

MIRRHA.

J'aime Sardanapale.

SALEMÈNES.

Mais, désires-tu aimer en lui un roi?

MIRRHA.

Je ne prétends rien aimer en lui d'inférieur à lui-même.

SALEMÈNES.

Eh bien donc, pour qu'il conserve sa couronne et vous autres, et tout ce
qu'il peut et tout ce qu'il doit être, pour lui conserver la _vie_, ne
le laissez pas abattre au milieu de lâches voluptés. Vous avez sur son
esprit plus d'empire que n'en ont, dans ces murs, la sagesse; au dehors,
la révolte furieuse: songez bien à l'empêcher de retomber.

MIRRHA.

La voix de Salemènes était inutile pour m'engager à cette conduite: je
n'y manquerai pas. Tout ce que peut la faiblesse d'une femme--

SALEMÈNES.

Sur un cœur comme le sien, c'est l'autorité toute-puissante: exercez-la
avec sagesse.

(Salemènes sort.)

SARDANAPALE.

Eh quoi! Mirrha, quelles étaient ces confidences avec mon frère? Je vais
devenir jaloux.

MIRRHA, souriant.

Vous en avez sujet, sire; sur la terre, il n'est pas d'homme plus digne
de l'amour d'une femme:--le dévouement d'un soldat!--le respect d'un
sujet!--la confiance d'un roi!--l'admiration de tout le monde!

SARDANAPALE.

Oh! je te prie, moins de chaleur. Je ne puis voir ces lèvres charmantes
rehausser avec éloquence une gloire qui me rejette dans l'ombre; quoi
qu'il en soit, vous avez dit vrai.

MIRRHA.

Maintenant, retirons-nous pour examiner votre blessure. Je vous prie,
appuyez-vous sur moi.

SARDANAPALE.

Oui, chère Mirrha; mais ce n'est pas à la douleur que je cède.

(Ils sortent tous.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.



ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

SARDANAPALE endormi sur une couche, et agité comme de rêves pénibles:
près de lui, MIRRHA.


MIRRHA, les yeux attachés sur lui.

J'ai voulu, à la dérobée, le voir reposer,--si l'on peut nommer repos un
sommeil aussi convulsif. L'éveillerai-je? non; il paraît se calmer. Oh!
dieu de la paix! toi qui règnes sur les paupières fermées, sur les
songes agréables, et même sur les léthargies assez profondes pour être
encore inexpliquées, apparais ici tel que la mort, ta sœur,--aussi
calme,--aussi immobile qu'elle:--car alors tu nous offres l'image du
bonheur, comme peut-être nous en avons la réalité dans le royaume
silencieux et redouté de ton insensible sœur. Il s'agite
encore;--l'empreinte de la peine se répand sur ses traits, semblable à
l'ouragan qui, tout d'un coup, vient bouleverser le lac si calme
l'instant d'auparavant, à l'ombre de la montagne; ou tel encore que le
vent, lorsqu'il roule les feuilles d'automne encore suspendues, pâles et
tremblantes, à leurs chers rameaux. Il faut le réveiller;--non, pas
encore: qui sait à quoi je l'arracherais? à la peine, sans doute. Mais
si je le livre, en le réveillant, à une peine plus vive? La fièvre de
cette nuit orageuse, la douleur de sa blessure, toute légère qu'elle
est, peuvent justifier mes craintes, et me rendre plus malheureuse de le
voir que lui de souffrir. Non: que la nature suive sa marche
naturelle;--je veux la seconder, et non lui porter entrave.

SARDANAPALE, s'éveillant.

Non, non:--quand vous multiplieriez les astres, quand vous m'en
donneriez l'empire à partager avec vous! je ne voudrais pas à ce prix du
trône de l'éternité.--Va-t'en,--fuis,--vieux chasseur des premières
brutes! et vous aussi qui couriez à la chasse de vos semblables comme à
celle des brutes; disparaissez, mortels sanguinaires, aujourd'hui plus
sanguinaires idoles, si vos prêtres ne sont pas menteurs! Fuis! fuis!
ombre de mon impitoyable aïeule qui, là, t'enivres de sang, et foules
aux pieds le cadavre de l'Inde.--Mais, où suis-je? où sont les fantômes?
où?--non,--il n'y a pas de prestiges: je les reconnaîtrais au milieu de
tous les morts dont les épaisses phalanges s'élèvent chaque nuit des
noirs abîmes pour épouvanter les vivans. Mirrha!

MIRRHA.

Hélas! vous êtes pâle; l'eau inonde votre front, comme la rosée de la
nuit. Mon ami, calmez-vous. Vos paroles semblent d'un autre monde, et
vous êtes aimé dans celui-ci. Reprenez votre sérénité: tout ira bien.

SARDANAPALE.

Ta _main_.--Bien, c'est bien ta main; une main humaine;
serre,--presse,--plus encore, rends-moi au sentiment de ce que j'étais.

MIRRHA.

Du moins, comprenez ce que je suis; ce que je serai toujours pour vous
seul.

SARDANAPALE.

Je le vois aujourd'hui. Je ressaisis encore la vie. Ah! Mirrha, j'ai été
où nous serons un jour!

MIRRHA.

Mon cher seigneur!

SARDANAPALE.

J'ai été dans le tombeau:--où les vers sont souverains, où les rois
sont--Non, je ne le croyais pas, je pensais qu'ils n'étaient plus rien.

MIRRHA.

Et avec raison; si ce n'est aux yeux des mortels timides qui s'obstinent
à anticiper ce qui jamais ne sera.

SARDANAPALE.

Ô Mirrha! si le sommeil nous offre de pareils objets, que devra donc
nous révéler la mort?

MIRRHA.

Je ne devine pas quels maux peuvent encore redouter de la mort ceux qui
long-tems ont supporté la vie. S'il existe réellement un rivage où l'ame
aborde à la sortie du monde, il sera sans doute immatériel comme l'ame
elle-même; ou s'il reste encore une ombre de cette pénible enveloppe
d'argile qui nous attache à la terre, et semble toujours interposée
entre le ciel et notre esprit,--cette ombre, du moins, quelques craintes
qu'elle puisse ressentir, n'aura plus rien à craindre de la mort.

SARDANAPALE.

Je ne tremble pas; mais j'ai ressenti, j'ai--vu une multitude de morts.

MIRRHA.

Comme vous, j'en ai vu. La poussière que nous foulons vécut jadis et fut
malheureuse. Mais, poursuivons. Qui as-tu vu? parle, ce récit dissipera
les nuages de ton imagination.

SARDANAPALE.

Il me semblait--

MIRRHA.

Repose encore, tu es fatigué, épuisé; tout cela peut encore affaiblir
tes forces: essaie plutôt de dormir.

SARDANAPALE.

Non: en ce moment je ne voudrais plus dormir, bien que je reconnaisse
enfin que j'étais la proie d'un songe:--et toi, pourras-tu bien
l'entendre?

MIRRHA.

Tout ce que je partagerai avec vous, illusions ou réalités, songes de
vie ou de mort, je puis tout supporter.

SARDANAPALE.

Cela tient de la réalité, je t'en avertis: lorsque mes yeux s'ouvrirent,
je les suivis dans leur fuite,--car ils se sont enfuis.

MIRRHA.

Je vous écoute.

SARDANAPALE.

Je vis, c'est-à-dire je rêvai que j'étais ici,--là, où nous sommes, avec
des convives; moi-même, leur hôte, paraissant plutôt leur convive, et
voulant nous confondre tous dans une aimable liberté. Mais au lieu de
toi, de Zames et de notre réunion ordinaire, était placée, à ma gauche,
une figure hautaine, noire et sinistre:--je ne pouvais la reconnaître,
pourtant je l'avais vue, bien que je ne susse pas où; ses traits étaient
ceux d'un géant, son œil était immobile quoique étincelant; ses longs
cheveux descendaient sur ses vastes épaules, auxquelles était suspendu
un énorme carquois; les ailes de l'aiglon décoraient les flèches, qui
séparaient de leurs pointes hérissées sa chevelure noueuse. Je l'invitai
à remplir la coupe placée entre nous deux; il ne répondit pas.--Je la
remplis:--au lieu de la prendre, il me considéra au point de me faire
trembler du regard fixe de ses yeux. Pour moi, comme il convient à un
roi, je souris à son aspect:--son front, au lieu de se rider, conserva
son immobilité; ses yeux demeurèrent fixes, et me firent pâlir encore
davantage, parce qu'ils ne changeaient pas. Je voulus me réfugier du
côté de plus gracieux convives: je cherchai à ma droite, où tu avais
coutume de te placer; mais--(Il s'arrête.)

MIRRHA.

Eh bien, à ma place?

SARDANAPALE.

Sur ton siége,--à la place que tu occupes au banquet,--partout, autour
de moi, je cherchai ta figure chérie.--Au lieu de toi, des cheveux gris,
une face ridée, des prunelles et des mains sanglantes; un objet horrible
et sépulcral, aux vêtemens de femme, au front couronné, aux traits
cassés de vieillesse, mais encore animés d'une double expression de
vengeance et de lubricité.--Mes veines se glacèrent.

MIRRHA.

Est-ce là tout?

SARDANAPALE.

À sa main droite,--sa main décharnée comme les pattes d'un oiseau,--elle
tenait un gobelet dans lequel bouillonnait du sang; elle en avait un
autre à sa main gauche, rempli de--je ne le vis pas, car je détournai
les yeux d'elle et de lui. Mais tout autour de la table étaient assis
une rangée de spectres couronnés, d'aspects divers, mais d'une
physionomie commune.

MIRRHA.

Et sentiez-vous que cela n'était qu'une vision?

SARDANAPALE.

Non; ils étaient si palpables, que j'aurais pu les toucher. Dans
l'espoir de rencontrer au moins un seul visage que j'eusse vu
auparavant, je reportai mes regards tour à tour sur chacun d'eux; mais
il n'en était rien:--tous étaient arrêtés, immobiles, sur moi; nul ne
mangeait ou vidait la coupe. Ils continuèrent à rester immobiles jusqu'à
ce que je devinsse pierre, comme eux-mêmes semblaient à demi l'être;
mais pierre animée: car je sentais de la vie en elle et de la vie en
moi. Il y avait entre nous une horrible espèce de sympathie, comme si,
pour arriver jusqu'à moi, ils avaient perdu une portion de la mort, et
moi, pour me joindre à eux, une portion de ma vie. Nous jouissions d'une
existence également étrangère au ciel et à la terre.--Oh! plutôt la mort
réelle que de renaître à une pareille existence!

MIRRHA.

Et la fin de tout cela?

SARDANAPALE.

À la fin, je restai marbre comme eux: et c'est alors que le chasseur et
son escorte se levèrent. Ils me sourirent--Oui, le grand et noble aspect
du chasseur me jeta un sourire.--Je puis parler de ses lèvres, car pour
ses yeux, ils ne remuèrent pas. Les lèvres de la femme aussi se
dilatèrent en une sorte de sourire.--Quand tous deux se levèrent, les
autres figures couronnées les suivirent, comme pour escorter leurs
ombres souveraines, et jouer encore, après leur mort, un rôle
subordonné.--Moi seul, je restai tranquille: un courage désespéré
s'empara tout d'un coup de mes membres; je finis par ne plus les
craindre, et par éclater de rire même à leurs faces sépulcrales. Mais
alors,--alors le chasseur posa sa main sur la mienne: je la pris, il la
pressa, et je crus qu'elle disparaissait sous son étreinte, tandis que
lui-même s'évanouissait, et ne laissait en moi que le souvenir et les
traits d'un héros.

MIRRHA.

C'en était un; le père d'autres héros, et de toi-même, digne d'une
pareille race.

SARDANAPALE.

Oui, Mirrha; mais la femme demeurait encore. Elle se précipita sur moi,
brûla mes lèvres de ses baisers corrosifs; et jetant les gobelets qui
armaient ses mains, je crus en voir jaillir autour de nous des poisons,
qui finirent par former deux hideuses rivières. Elle me retenait
toujours: les autres fantômes, comme un rang de statues, demeuraient
comme dans nos temples leurs images; elle redoubla ses embrassemens, que
je cherchais à éviter, comme si, au lieu d'être son dernier descendant,
j'eusse été le fils qui l'égorgea en punition de son inceste. Ensuite,
épais, et informe, se pressa autour de moi un chaos d'objets pénibles:
je n'existais plus, et je sentais encore;--j'étais enseveli, puis tout
d'un coup dressé sur mes pieds:--rongé par les vers, purifié par les
flammes, enfin évaporé dans l'air. C'est là où s'arrête la suite de mes
pensées: je n'ai plus souvenir de rien, sinon que je soupirais après ta
vue, que je te cherchais, et qu'au milieu de toute cette agonie, il me
restait une pensée de toi.

MIRRHA.

Oui, tu me trouveras toujours à tes côtés, ici et ailleurs, s'il est un
autre monde. Mais pourquoi songer à cela?--ce sont les derniers
événemens qui, en agissant sur un corps accoutumé au repos, mais épuisé
de fatigue, ont enfanté ces tristes et fantastiques images.

SARDANAPALE.

Je suis mieux. Maintenant que je te vois encore une fois, je n'ai souci
de ce que j'ai vu.

(Entre Salemènes.)

SALEMÈNES.

Quoi! sitôt éveillé?

SARDANAPALE.

Oui; et plût à Dieu, frère, que je n'eusse pas dormi: j'ai cru voir tous
mes ancêtres se dresser pour m'entraîner avec eux. Mon père, lui-même,
était du nombre; mais j'ignore pourquoi il se tenait à l'écart, me
laissant en proie aux violens chasseurs, fondateurs de notre race, et à
cette femme homicide et couverte du sang d'un époux, dont pourtant vous
exaltez la gloire.

SALEMÈNES.

Oui, prince, et la vôtre, depuis que vous avez déployé un courage digne
d'elle. Au lever du jour, je suis d'avis que nous sortions pour charger
de nouveau les révoltés; ils forment encore un corps redoutable: ils
sont vaincus, mais non exterminés.

SARDANAPALE.

Où en sommes-nous de la nuit?

SALEMÈNES.

Il reste encore quelques heures d'obscurité: employez-les à reposer
encore.

SARDANAPALE.

Non, non de cette nuit, si elle n'est pas terminée: je croyais avoir
passé des heures dans cette vision.

MIRRHA.

À peine s'en est-il écoulé une. Je veillais près de vous: ce fut un
moment bien douloureux, mais ce ne fut qu'un moment.

SARDANAPALE.

Et bien, tenons conseil; au point du jour nous sortirons donc.--

SALEMÈNES.

Mais d'abord, j'ai une grâce à demander.

SARDANAPALE.

Je l'accorde.

SALEMÈNES.

Avant de vous presser de répondre, écoutez-la: _vous_ seul devez
l'entendre.

MIRRHA.

Prince, je me retire.

(Mirrha sort.)

SALEMÈNES.

Cette esclave mérite la liberté.

SARDANAPALE.

La liberté! cette esclave mérite de partager un trône.

SALEMÈNES.

Souffrez--il n'est pas encore vacant, et c'est précisément de celle qui
l'occupe que je viens vous parler.

SARDANAPALE.

Comment! de la reine?

SALEMÈNES.

D'elle-même. J'ai pensé à l'envoyer, avant l'aube du jour, avec ses
enfans, en Paphlagonie, où commande notre parent Cotta; ce départ
assure, contre tout événement, l'existence de mes neveux, vos fils, et
avec eux les justes prétentions qu'ils ont au trône, dans le cas--

SARDANAPALE.

Où, comme cela est probable, je perdrais la vie: bien pensé; il faut
qu'ils partent avec une escorte assurée.

SALEMÈNES.

Tout cela est préparé: le vaisseau n'attend plus qu'eux pour fendre
l'Euphrate; mais, avant leur départ, ne désirez-vous pas voir--

SARDANAPALE.

Mes fils? ils amolliraient mon cœur, et les pauvres enfans fondraient en
larmes. Que puis-je d'ailleurs dire pour les réconforter, si ce n'est de
leur offrir de vaines espérances et d'affectés sourires? Vous le savez,
je ne puis feindre.

SALEMÈNES.

Mais, au moins, j'en suis sûr, vous pouvez être sensible: en un mot, la
reine demande à vous voir avant de s'éloigner--pour jamais.

SARDANAPALE.

Et pourquoi? dans quel but? J'accorderais tout,--tout ce qu'elle
pourrait demander, à l'exception d'une pareille entrevue.

SALEMÈNES.

Vous connaissez, ou du moins vous devez assez connaître les femmes
(depuis que vous les étudiez avec tant de persévérance) pour savoir,
lorsqu'elles demandent une chose dans l'intérêt de leur cœur, que cet
objet devient plus cher à leur ame ou à leur imagination que tout le
reste du monde. J'ai la même opinion que vous des vœux de ma sœur; mais
j'ai dû vous les transmettre;--elle est ma sœur et vous son
mari:--consentez-vous à y souscrire?

SARDANAPALE.

Inutile entrevue! pourtant elle peut venir.

SALEMÈNES.

Je vais le lui annoncer.

(Salemènes sort.)

SARDANAPALE.

Depuis trop long-tems nous avons vécu séparés pour nous réunir.--En quel
moment encore! N'ai-je pas assez de soucis et d'inquiétudes à supporter
seul, pour n'être pas encore forcé de parler de mes chagrins à celle
avec qui j'ai depuis si long-tems cessé de parler d'amour.

(Entrent Salemènes et Zarina.)

SALEMÈNES.

Ma sœur! du courage: ne déshonore pas, par ton effroi, notre famille, et
souviens toi quels sont nos ancêtres. Sire, la reine est devant vos
yeux.

ZARINA.

Laisse-moi, je te prie, mon frère.

SALEMÈNES.

Puisque vous le désirez.

(Salemènes sort.)

ZARINA.

Seule avec lui! Nous sommes bien jeunes encore, et pourtant, depuis que
nous ne nous sommes vus, combien d'années pendant lesquelles j'ai
supporté le veuvage de son cœur. Il ne m'aimait pas: il semble peu
différent de ce qu'il était,--si ce n'est seulement à mes yeux.--Et que
le changement n'est-il mutuel! Il ne me dit rien,--à peine s'il me
voit;--pas un mot,--pas un regard.--Hélas! sa voix et sa figure étaient
empreintes de douceur, indifférentes, non pas austères. Mon seigneur!

SARDANAPALE.

Zarina!

ZARINA.

Non Zarina: ne prononcez pas son nom. Ce ton, ce mot feraient oublier de
longues années, et les circonstances qui les rendirent si longues.

SARDANAPALE.

Il est bien tard pour se rappeler ces rêves passés. Épargnons-nous des
reproches, c'est-à-dire, épargnez-les moi,--pour la _dernière_ fois--

ZARINA.

Et pour la première: jamais je ne vous en ai fait.

SARDANAPALE.

Je dois l'avouer; et ce reproche pèse sur mon cœur bien plus--Mais
enfin, nous ne pouvons disposer de nos sentimens.

ZARINA.

Ni de notre main; et pourtant, j'ai donné l'un et l'autre.

SARDANAPALE.

J'ai su de votre frère que vous désiriez me voir avant votre départ de
Ninive avec--(Il hésite.)

ZARINA.

Avec nos enfans. Oui, j'ai voulu vous remercier de n'avoir pas séparé
mon ame de tout ce qu'elle pouvait encore aimer,--de ceux qui sont à
vous et à moi, qui ont vos yeux, et dont les regards s'arrêtent encore
sur moi, comme autrefois les vôtres:--seulement, ils n'ont pas changé.

SARDANAPALE.

Et ils ne changeront pas: j'espère que vous les trouverez toujours
pleins de tendresse.

ZARINA.

Ces enfans, ils m'inspirent l'aveugle amour, non-seulement d'une mère,
mais encore d'une amante passionnée. Ils sont, hélas! le seul bien qui
nous unisse encore.

SARDANAPALE.

Gardez-vous de penser que je ne vous rende pas justice; et puissent-ils
ressembler plutôt à votre famille qu'à leur père. Je les confie à vous,
à vos vertus: rendez-les dignes d'occuper un trône, ou, s'il leur est
enlevé--Vous n'ignorez pas le tumulte de cette nuit?

ZARINA.

Je l'avais presque oublié. J'aurais même appelé de mes vœux toutes
autres peines que celles dont vous m'accablez, et qui m'amènent en ce
moment près de vous.

SARDANAPALE.

Le trône,--je ne le dis pas avec effroi,--le trône est en danger. Il se
peut que jamais ils n'y montent; cependant, gardez-vous de leur faire
oublier leurs droits. Je hasarderai tout pour le leur assurer; mais si
je succombe, il faut qu'ils sachent eux-mêmes vaillamment le
reconquérir:--puis, une fois reconquis, s'y maintenir avec sagesse, et
ne pas gaspiller, comme je l'ai fait, la royauté.

ZARINA.

Jamais ils n'apprendront de moi rien qui puisse flétrir la mémoire de
leur père.

SARDANAPALE.

Non; qu'ils entendent la vérité de vous plutôt que d'un monde insultant.
S'ils éprouvent l'adversité, ils ne connaîtront que trop le mépris des
sujets pour les princes privés de sujets; ils subiront, comme leurs
propres fautes, celles de leur père. Mes enfans! mes pauvres enfans!--je
supporterais tout, si je pouvais vous oublier.

ZARINA.

Ne parle pas ainsi:--veux-tu empoisonner le peu de bonheur qui me reste,
en maudissant ton nom de père? Si tu es vainqueur, ils régneront, ils
vénéreront celui qui put se résoudre, pour eux, à conquérir un empire
qui, pour lui-même, avait si peu de charmes; et si--

SARDANAPALE.

Si je suis vaincu, toute la terre leur criera: Rendez-en grâce à votre
père.--Et leur malédiction deviendra l'écho de la multitude.

ZARINA.

Non, jamais il n'en sera ainsi; toujours leur vénération suivra le nom
de celui qui, mourant en roi, fit plus pour sa gloire, dans ses derniers
momens, que la plupart des monarques, dans une longue suite d'années
restées comme un champ vide dans les annales du passé.

SARDANAPALE.

Nos annales tirent peut-être à leur fin; quoi qu'il en soit, leurs
derniers souvenirs égaleront la gloire des premiers, et comme notre
aurore, notre déclin sera digne d'une mémoire éternelle.

ZARINA.

Toutefois, ne soyez pas téméraire; songez à votre vie: conservez-la pour
ceux qui vous aiment.

SARDANAPALE.

Et ceux-là, qui sont-ils? C'est une esclave aveuglée par une tendresse
passionnée,--et non par l'ambition;--elle a vu mon trône chanceler, son
amour n'a pas faibli:--ce sont quelques amis, dont le plaisir a joint
l'existence à la mienne, et qui cessent d'être si je succombe; c'est un
frère auquel j'ai fait injure,--des enfans que j'ai négligés, et une
épouse--

ZARINA.

Qui vous aime.

SARDANAPALE.

Me pardonne-t-elle?

ZARINA.

Comment pardonnerais-je avant d'avoir condamné?

SARDANAPALE.

Ma femme!

ZARINA.

Oh! mille bénédictions sur toi pour ce mot! je n'espérais plus jamais
l'entendre de ta bouche.

SARDANAPALE.

Tu entendras bientôt ce que disent mes peuples: ces esclaves que j'avais
nourris, flattés, comblés de plaisirs; auxquels j'avais donné la paix,
et dont j'avais entretenu l'abondance; qui, grâce à moi, étaient, dans
leur famille; autant de monarques absolus,--sont maintenant soulevés
contre leur bienfaiteur. Ils demandent la mort de celui qui fit de leur
vie une fête continuelle; et cependant quelques-uns, pour lesquels je
n'avais rien fait, demeurent seuls fidèles. Telle est la vérité, tout
incroyable qu'elle soit.

ZARINA.

Trop vraisemblable, peut-être:--les bienfaits, dans les cœurs dégradés,
se transforment en poison.

SARDANAPALE.

Et dans les ames généreuses, le mal devient la source du bien: plus
heureuses que l'abeille, qui ne peut tirer du miel que des fleurs.

ZARINA.

Recueillez donc le miel, sans songer à ceux qui l'ont
butiné.--Félicitez-vous:--tout le monde ne vous a pas abandonné.

SARDANAPALE.

Je le crois, puisque je vis encore. Combien de tems, après avoir cessé
d'être roi; jugez-vous que je resterai mortel, c'est-à-dire, où sont les
mortels, et non pas où ils doivent être?

ZARINA.

Je l'ignore. Mais vivez pour mes--pour vos enfans.

SARDANAPALE.

Aimable et trop outragée Zarina! Je ne suis que l'aveugle esclave des
circonstances et du moment;--le jouet du plus faible souffle; déplacé
sur le trône, déplacé dans la vie. J'ignore ce que j'aurais dû être,
mais je sens que je ne suis pas à ma place.--Poursuivons: c'est à toi
que je m'adresse. Oui, j'étais indigne d'apprécier un amour, un esprit
comme le tien, et d'être ravi de tes attraits,--tandis que je le fus de
charmes bien inférieurs, par suite de mon aversion pour tout genre de
devoir, et pour tout ce qui avait l'apparence d'une chaîne, pour moi ou
pour les autres (j'en appelle à la révolte elle-même); daigne cependant
écouter ces paroles, peut-être les dernières:--jamais personne ne rendit
à tes vertus un plus sincère hommage, tout en négligeant d'en tirer
avantage.--C'est ainsi que le mineur, en découvrant une veine d'or pur,
n'y voit pas la source de son opulence; il l'a trouvée, mais elle n'est
pas à lui: elle appartient au maître qui le chargea de creuser la mine,
et non pas de partager la richesse qui jaillit à ses pieds; il n'ose ni
la recueillir ni le peser, son unique soin doit être de remuer la vile
terre.

ZARINA.

Ah! crois-moi; si tu as enfin découvert que mon amour méritait quelque
estime, je n'en demande pas plus.--Mais ne pouvons-nous ailleurs nous
réunir; ne m'est-il pas permis, comme à toi, d'espérer encore le
bonheur? La Syrie n'est pas toute la terre;--au-delà de ses limites,
nous trouverons un autre monde; et nous pourrons y être plus fortunés
que je ne le fus jamais, et toi-même, avec un empire sous nos ordres.

(Entre Salemènes.)

SALEMÈNES.

Il faut vous séparer:--vous avez déjà perdu des momens précieux.

ZARINA.

Cruel frère! nous envierais-tu des instans si solennels et si doux?

SALEMÈNES.

Doux!

ZARINA.

Il a été pour moi si bon, que je ne puis songer à le quitter.

SALEMÈNES.

Ainsi, vos adieux vont ressembler à tous les départs féminins de ce
genre; vous ne partirez pas: je l'avais prévu, et j'ai consenti, malgré
moi, à votre entrevue. Mais cela ne peut être.

ZARINA.

Ne peut être?

SALEMÈNES.

Ou restez, et périssez.--

ZARINA.

Avec mon époux--

SALEMÈNES.

Et vos enfans.

ZARINA.

Hélas!

SALEMÈNES.

Écoutez-moi, ma sœur, mais en sœur:--tout est disposé pour assurer votre
salut et celui des enfans, notre dernier espoir. Il ne s'agit pas
seulement de nos sentimens privés, quelle que soit leur vivacité:--c'est
une question d'état. Les rebelles feront tout pour se rendre maîtres des
héritiers de leur roi et pour écraser--

ZARINA.

Ah! de grâce, épargnez-moi.

SALEMÈNES.

Écoutez-moi donc: une fois parvenus sains et saufs au-delà des
frontières de Médie, les rebelles se verront frustrés de leur plus vif
espoir:--la destruction de la race de Nemrod. Et quand le roi actuel
viendrait à succomber, ses enfans vivront pour la victoire et la
vengeance.

ZARINA.

Mais enfin, moi, ne pourrais-je pas demeurer seule ici?

SALEMÈNES.

Fort bien! laisser, avant votre mort, vos enfans orphelins de leur père
et de leur mère;--les abandonner si jeunes dans une terre étrangère et
lointaine!

ZARINA.

Non,--mon cœur sera brisé.

SALEMÈNES.

Maintenant, vous connaissez tout,--décidez.

SARDANAPALE.

Zarina, je l'approuve; nous devons céder, pour un tems, à la nécessité.
En restant ici, vous risquez de tout perdre; en partant, vous sauvez la
plus précieuse partie de ce qui reste à chacun de nous, et aux ames
loyales qui pensent encore à nous dans ce royaume.

SALEMÈNES.

Le tems presse.

SARDANAPALE.

Séparons-nous donc. Si jamais nous nous rejoignons, peut-être serai-je
moins indigne de vous;--et s'il en est autrement, rappelez-vous que mes
fautes, hélas! irréparables, ont du moins pris fin.--Le dirai-je? je
crains que tu n'aies bientôt sujet de déplorer le sort de l'ancien
maître de l'Assyrie.--Mais je m'aperçois que je cesse d'être homme:
contraignons-nous; je dois désormais me faire à l'insensibilité. Mes
fautes sont toutes venues de mon naturel, d'un caractère trop
faible.--Va, cache tes pleurs.--Je ne puis t'ordonner de n'en pas
répandre:--il serait plus aisé de faire remonter l'Euphrate vers sa
source que de retenir une seule larme d'un cœur vraiment tendre et
sincère.--Mais, du moins, cache-les moi; elles m'enlèvent toute ma
force, à l'instant même où je dois secouer ma première faiblesse. Mon
frère, conduis-la dehors.

ZARINA.

Ô ciel! ne le verrai-je donc plus!

SALEMÈNES, essayant de l'entraîner.

Allons, ma sœur, il faut m'obéir.

ZARINA.

Je resterai:--n'espérez pas me contraindre. Doit-il donc mourir seul, et
moi supporter seule la vie!

SALEMÈNES.

Il ne mourra pas seul, quoi qu'il arrive; mais vous, n'avez-vous pas,
pendant longues années, vécu solitaire?

ZARINA.

Vous vous trompez: il vivait; je le savais, et j'existais dans cette
idée.--Laissez-moi demeurer.

SALEMÈNES, l'entraînant vers la porte.

Il faut donc me résoudre à employer la force: vous pardonnerez à votre
frère.

ZARINA.

Non, jamais: au secours! Pouvez-vous, Sardanapale, souffrir que l'on
m'arrache ainsi de vos bras?

SALEMÈNES.

Fort bien.--Faudra-t-il tout perdre, au lieu de profiter de l'instant
qui nous reste?

ZARINA.

Ma tête se perd,--mes yeux s'égarent:--où est-il? (Elle s'évanouit.)

SARDANAPALE, s'approchant.

Arrêtez, laissez-la:--elle est morte,--et c'est vous qui l'avez tuée.

SALEMÈNES.

Pur effet d'une sensibilité excessive: l'impression de l'air la
ranimera. Demeurez, je vous prie.--(À part.) Et nous, profitons de
l'instant pour l'entraîner sur le fleuve, dans la galère royale, où ses
enfans l'attendent.

(Salemènes sort, emportant Zarina.)

SARDANAPALE, seul.

Encore!--il faut encore souffrir cela,--moi qui jamais n'affligeai
volontairement un seul cœur! Mais je me trompais,--elle m'aimait, et je
la chérissais. Passion fatale! pourquoi n'as-tu pas expiré au même
instant dans les cœurs que tu avais en même tems pénétrés? Zarina! oh!
que je paie cher l'affliction à laquelle je te condamne! Que ne l'ai-je
seule aimée, et je serais encore un monarque absolu de nations
respectueuses. Dans quel gouffre le plus léger écart des sentiers de la
vertu conduit ceux qui sollicitent comme un droit l'hommage du genre
humain, et qui ne l'obtiennent qu'autant qu'ils se respectent eux-mêmes!

(Entre Mirrha.)

SARDANAPALE.

_Vous_ ici! qui vous y a mandée?

MIRRHA.

Personne.--Mais j'avais entendu de loin un accent de peine et des
gémissemens; j'ai pensé--

SARDANAPALE.

J'ignore qui peut vous avoir donné le droit d'entrer ici sans y être
appelée.

MIRRHA.

Je pourrais peut-être invoquer le souvenir de paroles bienveillantes,
bien que dites aussi sur un ton de _reproche_, alors que je semblais
craindre d'être indiscrète; je pourrais rappeler l'ordre que vous m'avez
donné de ne jamais m'éloigner de vous, et même de vous aborder sans y
être invitée:--je me retire.

SARDANAPALE.

Non, demeurez,--puisque vous voici. Pardonnez-moi, je vous prie: les
circonstances m'ont étourdi au point de me rendre intraitable.--Ne vous
en effrayez pas: je redeviendrai bientôt moi-même.

MIRRHA.

J'attends avec patience ce que je verrai avec plaisir.

SARDANAPALE.

Justement à l'instant où vous pénétriez dans cette salle, Zarina, la
reine d'Assyrie, en sortait.

MIRRHA.

Ah!

SARDANAPALE.

Pourquoi frémissez-vous?

MIRRHA.

Vous vous trompez.

SARDANAPALE.

Vous avez bien fait d'entrer d'un autre côté, car vous l'auriez
rencontrée. Du moins cet instant douloureux lui fut épargné!

MIRRHA.

Je sais compatir à son sort.

SARDANAPALE.

Cela est beaucoup, et même surnaturel.--Il ne peut y avoir entre vous
aucun genre de sympathie: vous ne pouvez la plaindre, et, de son côté,
elle ne peut que--

MIRRHA.

Mépriser l'esclave favorite, autant, peut-être, mais non plus qu'elle ne
s'est toujours méprisée.

SARDANAPALE.

Méprisée! Eh quoi! vous, objet d'envie pour votre sexe, maîtresse du
maître du monde?

MIRRHA.

Fussiez-vous le maître d'un millier de mondes,--comme vous l'êtes d'un
seul, qui vous échappe encore,--je me suis autant avilie, en étant votre
maîtresse, qu'en étant celle d'un paysan:--que dis-je, bien plus encore,
si ce paysan était un Grec.

SARDANAPALE.

Vous parlez bien--

MIRRHA.

Et avec vérité.

SARDANAPALE.

Dans les heures d'adversité, tous les outrages sont permis contre ceux
qui tombent; mais je ne suis pas encore complètement déchu; et je ne me
sens nullement disposé, précisément parce que je les ai peut-être trop
mérités, à subir des reproches. Séparons-nous, tandis que l'union règne
encore entre nos deux cœurs.

MIRRHA.

Nous séparer?

SARDANAPALE.

Tous les êtres jadis vivans ne se sont-ils pas également séparés; tous
ceux qui vivent ne se sépareront-ils pas un jour?

MIRRHA.

Mais pourquoi?

SARDANAPALE.

Pour votre salut, qui m'est toujours cher. Je vous fais conduire dans
votre terre natale par une forte escorte; les dons que vous recevrez,
dignes en tout d'une reine, rendront votre dot égale à celle d'un
royaume.

MIRRHA.

Ne parlez pas ainsi, je vous en conjure.

SARDANAPALE.

Eh quoi! la reine est partie: rougiriez-vous de suivre son exemple? Je
veux tomber seul:--je ne demande de compagnons que dans mes plaisirs.

MIRRHA.

Et si mon seul plaisir, à moi, est de ne pas partir; persisterez-vous à
m'arracher des lieux où vous êtes?

SARDANAPALE.

Songez-y bien:--bientôt il sera trop tard.

MIRRHA.

Que ne l'est-il déjà! rien alors ne pourrait me séparer de vous.

SARDANAPALE.

Je ne le désire pas; mais je croyais que vous le souhaitiez.

MIRRHA.

Moi?

SARDANAPALE.

Vous parliez de votre avilissement.

MIRRHA.

Ajoutez que je le sentais profondément,--plus profondément que tout au
monde, excepté l'amour.

SARDANAPALE.

Pourquoi donc ne pas vous y soustraire?

MIRRHA.

Mon départ ne rappellerait pas le passé;--il ne me rendrait ni
l'honneur, ni la liberté. Non, je reste ici, ou je meurs. Si vous
demeurez victorieux, mon bonheur sera dans votre triomphe; si votre sort
change, je ne pleurerai pas, je le partagerai. Ah! vous ne doutiez pas
de moi, il n'y a qu'une heure!

SARDANAPALE.

De votre courage, jamais.--Pour la première fois, je viens d'éprouver
des doutes sur votre amour; et nulle autre que vous-même n'aurait pu
m'inspirer cette défiance. Ces mots--

MIRRHA.

Étaient des mots. Cherchez, je vous prie, de meilleures preuves dans une
conduite passée, que vous vous plaisiez à vanter cette dernière nuit
même, et dans ma conduite future, quelle que soit d'ailleurs votre
destinée.

SARDANAPALE.

Je suis satisfait; confiant dans ma cause, j'espère encore à la victoire
et au retour de la paix,--la seule victoire que je souhaite. La guerre
ne devait pas être la gloire, et les conquêtes, la renommée. La
nécessité de défendre aujourd'hui mes droits est plus cruelle à mes yeux
que tous les coups dont voudraient me frapper ces hommes ambitieux.
Jamais, non jamais, dussé-je vivre assez pour en parler à d'autres
générations, je n'oublierai cette horrible nuit. J'espérais, par mes
bienfaisans efforts, introduire au milieu de nos annales sanguinaires
une ère de douce paix, un abri plein de fraîcheur dans le désert de
notre histoire, sous lequel la postérité viendrait se reposer et
sourire, recueillir ses fruits, ou soupirer quand elle ne pourrait
rappeler le règne d'or de Sardanapale. Je croyais avoir fait de mon
empire un paradis, et de chaque lune une époque toujours nouvelle de
plaisir. Hélas! j'ai pris le bruissement de la populace pour de
l'amour,--la voix de mes amis pour la vérité,--et pour ma seule
récompense, les lèvres d'une femme.--Et elles le sont en effet, chère
Mirrha. (Il lui donne un baiser.) Embrasse-moi. Maintenant perdons, s'il
le faut, mon royaume et la vie! Ils peuvent en disposer, mais jamais de
toi!

MIRRHA.

Non, jamais! L'homme peut ravir à l'homme, son frère, tout ce qu'il y a
de grand ou de brillant dans le monde; les empires tombent, les armées
se dispersent, les amis s'éloignent, les esclaves fuient: tous enfin
trahissent, et d'abord, les plus accablés de bienfaits. Mais un cœur
dont l'ambition ne soutient pas l'amour n'imite pas l'univers: tu
l'éprouveras.

(Entre Salemènes.)

SALEMÈNES.

Je vous cherchais.--Eh quoi! elle encore ici?

SARDANAPALE.

Ne renouvelez pas vos reproches: votre présence, sans doute, indique des
circonstances autrement graves que la présence d'une femme.

SALEMÈNES.

La seule femme à laquelle je m'intéressais doit, en ce moment, son salut
à son absence:--la reine est embarquée.

SARDANAPALE.

Heureusement? parlez.

SALEMÈNES.

Oui, sa faiblesse une fois dissipée, elle s'assit dans la barque
silencieusement, et sans répandre de larmes. Son visage pâle, ses yeux
brillans demeurèrent, après un regard rapide jeté sur ses enfans
endormis, fixés sur les tours du palais, tandis que la barque rapide
fendait les flots murmurans, à la lueur des astres nocturnes; mais elle
ne prononça pas une seule parole.

SARDANAPALE.

Oh! que mon cœur n'est-il aussi silencieux qu'elle!

SALEMÈNES.

Il est trop tard maintenant pour vous attendrir! votre sensibilité ne
peut fermer une seule plaie. Pour en changer le cours, je vous annonce
que les Mèdes et les Chaldéens révoltés, conduits par leurs deux chefs,
ont déjà repris les armes; rangés en bataille, ils se préparent à une
nouvelle et terrible attaque. Il faut que d'autres satrapes se soient
réunis à eux.

SARDANAPALE.

Eh quoi! encore des rebelles? Marchons donc les premiers à leur
rencontre!

SALEMÈNES.

C'était d'abord mon intention, mais il y aurait trop d'imprudence. Si
d'ici à la chute du jour nous sommes rejoints par ceux que mes messagers
auront dû prévenir, nous serons assez forts pour hasarder une attaque,
et même espérer la victoire; mais, d'ici là, mon avis est d'attendre.

SARDANAPALE.

J'ai horreur de tout retard. Sans doute, il est plus sûr de combattre à
l'abri de hautes murailles, de précipiter ses ennemis dans les fosses
profondes, ou de les recevoir à la pointe des glaives ou des lances;
mais ce plaisir ne m'offre pas de charmes. Tout insouciant que je
paraisse, si je viens à les poursuivre, fussent-ils protégés par
d'inaccessibles montagnes, je saurais les joindre ou périr dans des
flots de sang.--À la charge!

SALEMÈNES.

Vous parlez en jeune soldat.

SARDANAPALE.

Je suis homme, et non soldat. Ne prononcez pas ce mot, je le hais, et
ceux qui se font orgueil de l'être; contentez-vous de me conduire sur
leurs traces.

SALEMÈNES.

Vous devez vous défendre d'une témérité qui exposerait votre vie. Elle
n'est pas comme la mienne, ou celle de tout autre sujet: elle porte avec
elle les destins de la guerre; elle seule la soulève et l'alimente; elle
seule peut la prolonger ou la finir.

SARDANAPALE.

Terminons-les donc toutes deux: cela vaut mieux peut-être que de les
prolonger; je suis las de l'une, et peut-être également de l'autre.

(On entend au dehors une trompette.)

SALEMÈNES.

Écoutons.

SARDANAPALE.

Sachons répondre à ce signal, au lieu de l'écouter.

SALEMÈNES.

Mais votre blessure?

SARDANAPALE.

Fermée,--guérie:--je l'avais oubliée. Marchons! Une lancette m'eût piqué
plus au vif: l'esclave qui m'atteignit aurait sujet de rougir de m'avoir
si légèrement frappé.

SALEMÈNES.

Puissiez-vous maintenant ne pas rencontrer de bras plus redoutable!

SARDANAPALE.

Oui, si nous sommes vainqueurs; autrement, leur maladresse ne fera que
me laisser un soin qu'ils devraient épargner à leur roi. En avant!

(Les trompettes retentissent de nouveau.)

SALEMÈNES.

Je marche à vos côtés.

SARDANAPALE.

Holà! mes armes! mes armes!

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.



ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

(La même salle dans le palais.)

MIRRHA, BALÉA.


MIRRHA, à la fenêtre.

Enfin, le jour est arrivé. Quelle nuit l'a précédé! Les cieux, bien que
traversés par un orage passager, semblent plus admirables encore par cet
effet varié. Et cependant, quelles horreurs sur la terre! Repos,
espérances, amour, plaisirs, tout, en une heure, s'est transformé, à la
voix des passions humaines, en un chaos toujours également
indistinct.--Le combat dure encore. Se peut-il que le soleil se lève
aussi radieux! Voyez comme il transforme chaque nuage en vapeurs qui,
plus belles qu'un ciel sans nuages, offrent à nos yeux des sommets
dorés, des montagnes neigeuses, des vagues d'un reflet plus rose que
celui de l'Océan. Le ciel reproduit, en les colorant, les objets de la
terre, si fidèles qu'on pourrait les croire durables; si fugitifs, que
nous les prendrions volontiers pour un rêve, tant ils se succèdent
rapidement sous la voûte éternelle! Et cependant ce spectacle touche,
calme et ravit notre ame, jusqu'à ce que le soleil apparaisse lui-même,
et que sa naissance et sa disparition soient un double et éternel signal
de mélancolie et d'amour. Ceux qui contemplent sans émotion ces deux
instans solennels ne connaissent pas les lieux favoris habités par le
double génie qui tourmente et purifie nos cœurs, et dont nous ne
changerions pas les douces peines pour les éclats de la joie la plus
bruyante. Ils passent rapidement; mais dans cette heure d'un calme
fugitif, ils nous communiquent assez d'inspirations célestes pour nous
donner la force de supporter la fatigue et l'ennui des autres heures du
jour, et pour mêler à nos souffrances un souvenir agréable et rêveur.
Mais, hélas! comme tous nos semblables, nous n'en consumons pas moins
notre vie dans les alternatives de la joie et de la douleur; _deux_ noms
d'_un_ seul sentiment, expression d'une agonie toujours diverse,
toujours active, et qui vient sans cesse déjouer nos plus ardens vœux de
_bonheur_.

BALÉA.

Quelle raison dans vos plaintes! Pouvez-vous contempler avec tant de
tranquillité un soleil qui peut-être ne se lèvera plus pour nous?

MIRRHA.

C'est pour cela que je le contemple, et que mes yeux se reprochent de ne
l'avoir pas plus regardé. Souvent, il est vrai, ils se sont arrêtés sur
lui; mais sans le respect, sans l'enthousiasme du à tout ce qui ravit
notre ame aux impressions de la terre. Le voilà! c'est le dieu des
Chaldéens: aujourd'hui, que je le contemple, je suis presque convertie à
la religion de votre Baal.

BALÉA.

Oui, comme il règne à présent dans les cieux, tel, jadis, s'avançait-il
sur la terre.

MIRRHA.

Du moins, aujourd'hui, marche-t-il plus rapidement. Jamais monarque
terrestre eut-il la moitié de la majesté et de la gloire qui sont
l'attribut du plus faible de ses rayons?

BALÉA.

Comment douter qu'il ne soit un dieu!

MIRRHA.

Nous le croyons aussi, nous autres Grecs; et cependant j'ai quelquefois
songé que cet orbe lumineux devait être plutôt le séjour de dieux que
l'une des puissances immortelles. Voyez! il reste vainqueur de tous les
nuages, il éblouit mes yeux d'une lumière qui déjà a ranimé le monde: je
ne puis plus le regarder.

BALÉA.

Mais écoutez! N'entendez-vous aucun bruit?

MIRRHA.

Pure imagination; les combattans sont au-delà des murs, et nos
appartemens ne sont plus, comme la dernière nuit, leur champ de
bataille. Depuis cette heure de surprise, le palais s'est transformé en
une forteresse: et du point central où nous sommes confinés, entourés de
vastes cours, et de salles aux proportions pyramidales, qu'il faudra
conquérir, l'une après l'autre, avant de pouvoir pénétrer aux lieux d'où
ils furent repoussés, nous ne pouvons distinguer le moindre bruit de
défaite ou de victoire.

BALÉA.

Mais ils avaient bien su franchir tous ces obstacles.

MIRRHA.

Oui, par surprise: ils en furent repoussés par la valeur. Maintenant,
nous avons pour nous garder la valeur jointe à la vigilance.

BALÉA.

Puisse le succès les accompagner!

MIRRHA.

C'est la prière de beaucoup, et l'effroi d'un plus grand nombre. Heure
d'inquiétude mortelle! j'ai beau vouloir donner le change à mes pensées,
hélas! c'est en vain.

BALÉA.

On dit que la conduite du roi, dans le dernier combat, n'inspira guère
plus d'effroi aux révoltés que d'étonnement aux sujets restés fidèles.

MIRRHA.

Il est si facile de surprendre ou d'effrayer une multitude transformée
en hordes d'esclaves. Au reste, il s'est comporté en brave guerrier.

BALÉA.

N'a-t-il pas tué Belèses? J'ai ouï dire aux soldats qu'il l'avait
terrassé.

MIRRHA.

En effet; mais le misérable fut sauvé, pour triompher peut-être
aujourd'hui de celui qui, l'ayant vaincu les armes à la main, l'avait
alors épargné, et, par cette pitié déplacée, risquait une couronne.

BALÉA.

Écoutez!

MIRRHA.

Vous avez raison, le bruit des pas se fait entendre, quoique sourdement.

(Entrent des soldats portant Salemènes blessé d'une javeline qui s'est
brisée dans son côté: ils l'étendent sur l'une des couches qui décorent
l'appartement.)

MIRRHA.

Ô puissant Jupiter!

BALÉA.

Ainsi, tout est perdu!

SALEMÈNES.

Cela est faux. Qu'on immole l'esclave qui parle ainsi, si c'est un
soldat.

MIRRHA.

Grâce!--il ne l'est pas. Ce n'est que l'un de ces papillons qui
bourdonnent autour du char de triomphe des rois.

SALEMÈNES.

Eh bien, qu'il vive!

MIRRHA.

Et vous aussi, je l'espère?

SALEMÈNES.

Je voudrais encore vivre une heure, jusqu'à ce que tout fût décidé; mais
j'en doute. Pourquoi m'a-t-on transporté ici?

SOLDAT.

Le roi l'a ordonné. Quand la javeline vous atteignit, vous êtes tombé
sans force; son ordre exprès fut de vous conduire dans cet appartement.

SALEMÈNES.

Il a bien fait, car dans ce moment d'incertitude et d'hésitation, la vue
de mon cadavre pouvait ébranler nos soldats; mais--c'est en vain. Je me
sens suffoqué.

MIRRHA.

Laissez-moi voir la blessure; j'ai quelque connaissance: dans ma patrie,
celle-ci forme une partie de notre éducation. La guerre, toujours
renouvelée, nous rend la vue des blessures familière.

SOLDAT.

Le mieux serait d'arracher la javeline.

MIRRHA.

Arrêtez! non, non: gardez-vous-en bien!

SALEMÈNES.

C'en est donc fait?

MIRRHA.

Non; mais le sang qui jaillirait en abondance de la plaie ouverte me
ferait craindre pour ta vie.

SALEMÈNES.

Pour moi, je ne crains pas la mort. Où était le roi quand vous m'avez
arraché du champ de bataille?

SOLDAT.

À quelques pas de là, animant de la voix et du geste les troupes
découragées, qui vous avaient vu tomber et perdre connaissance.

SALEMÈNES.

Et qui entendîtes-vous transmettre les ordres à ma place?

SOLDAT.

Je n'ai rien entendu.

SALEMÈNES.

Courez donc; et dites au roi que mon dernier vœu serait que Zames me
remplaçât, jusqu'à la jonction tant désirée et si tardive du satrape de
Suse, Ofratanes. Laissez-moi ici: nos troupes ne sont pas assez
nombreuses pour se passer de votre présence.

SOLDAT.

Mais, prince--

SALEMÈNES.

Partez, vous dis-je. Il me resté ici un courtisan et une femme, c'est la
meilleure société d'un appartement. Et puisque vous ne m'avez pas permis
de mourir sur le champ de bataille, je ne veux pas de mauvais soldats
autour de mon lit de mort. Partez! et remplissez mes ordres!

(Les soldats sortent.)

MIRRHA.

Ame grande et généreuse! faut-il que la terre se referme sitôt sur toi!

SALEMÈNES.

Telle est la fin que j'aurais préférée, aimable Mirrha, si, par ce
moyen, j'avais pu sauver le monarque ou la monarchie; et quoi qu'il en
soit, je ne leur survivrai pas.

MIRRHA.

Vous pâlissez.

SALEMÈNES.

Votre main, je vous prie. Le tronçon de cette arme ne fait que prolonger
mon agonie, sans me laisser assez de vie pour la rendre utile à mon
pays: je l'arracherais de mon sein, et avec lui mon existence, si je ne
désirais auparavant connaître le sort du combat.

(Entrent Sardanapale et soldats.)

SARDANAPALE.

Mon excellent frère!

SALEMÈNES.

Et la bataille, est-elle perdue?

SARDANAPALE, à demi-voix.

Vous _me_ voyez ici.

SALEMÈNES.

Et je voudrais vous voir à ma place!

(Il arrache violemment le trait de sa blessure, et meurt.)

SARDANAPALE.

Cet exemple, je le suivrai; à moins que le secours, dernière lueur de
nos espérances, n'arrive avec Ofratanes.

MIRRHA.

N'avez-vous pas reçu un courrier de votre frère, qui, avant de mourir,
désignait pour chef Zames?

SARDANAPALE.

Oui.

MIRRHA.

Zames, où est-il?

SARDANAPALE.

Mort.

MIRRHA.

Et Altada?

SARDANAPALE.

Mourant.

MIRRHA.

Pania, Sféro?

SARDANAPALE.

Pania vit encore; mais Sféro est en fuite ou captif: je reste seul.

MIRRHA.

Tout est-il donc perdu?

SARDANAPALE.

Nos murs, quoique faiblement défendus, peuvent encore résister à leurs
forces présentes, à tout même excepté à la trahison; mais en pleine
campagne--

MIRRHA.

Je croyais que l'intention de Salemènes était de ne pas risquer de
saillie avant l'arrivée des secours attendus.

SARDANAPALE.

J'ai méprisé ses conseils.

MIRRHA.

Bien: c'est une faute héroïque.

SARDANAPALE.

Mais fatale. Ô mon frère! je donnerais ces états, dont tu fus la gloire;
je donnerais mon épée, mon bouclier, l'honneur que j'ai reconquis, pour
te rappeler à la vie;--mais je ne t'accorderai pas de larmes: il faut te
pleurer comme tu désirais de l'être. Seulement, j'ai l'ame oppressée de
ce qu'en quittant la vie tu parus croire que je survivrais à notre
longue royauté héréditaire, à laquelle tu sacrifias tes jours. Si je
parviens à la ressaisir, je t'offrirai en sacrifice le sang de milliers,
les pleurs de millions d'hommes (quant aux regrets des gens de bien, ils
te sont déjà acquis). S'il en est autrement, et si les ames survivent à
notre terrestre existence, nous nous réunirons bientôt; mais tu lis dès
à présent dans mon cœur, et tu me rends justice. Laisse-moi rapprocher
ce cœur immobile d'un cœur qui bat encore si douloureusement. (Il
embrasse le corps.) Maintenant, qu'on le transporte.

SOLDAT.

Où?

SARDANAPALE.

Dans mon appartement. Placez-le sous mon dais, comme si le roi lui-même
reposait: plus tard, nous parlerons des honneurs dus à de pareilles
cendres.

(Les soldats sortent avec le corps de Salemènes.--Entre Pania.)

SARDANAPALE.

Eh bien, Pania! avez-vous placé les gardes, et donné le mot d'ordre
convenu?

PANIA.

Sire, j'ai obéi.

SARDANAPALE.

Et les soldats, quelle est leur contenance?

PANIA.

Sire?

SARDANAPALE.

Il suffit. Quand un roi demande deux fois, et n'obtient pour réponse
qu'une nouvelle question, il connaît son sort. Ainsi, ils sont tous
découragés?

PANIA.

La mort de Salemènes et les transports bruyans des révoltés au signal de
sa chute--

SARDANAPALE.

Quoi! cela n'a pas excité leur rage, plutôt que leur consternation! Nous
trouverons le moyen de ranimer leur valeur.

PANIA.

Une pareille perte flétrirait même une victoire.

SARDANAPALE.

Hélas! qui peut le sentir aussi vivement que moi! Mais enfin, bien que
resserrés dans nos murs, les remparts sont forts, et nous avons des
guerriers au-dedans qui s'ouvriront volontiers un chemin au travers des
ennemis, pour rendre la demeure du souverain ce qu'elle était:--un
palais, et non pas une prison ni une forteresse.

(Un officier entre à la hâte.)

SARDANAPALE.

Ton visage est sinistre, parle!

L'OFFICIER.

Je ne l'ose.

SARDANAPALE.

Tu ne l'oses! quand des millions d'autres osent se révolter, le glaive
en main! cela est étrange. Romps, je te prie, ce fidèle silence; tu
viens trop tard pour frapper de nouveaux coups ton souverain; crois-moi,
je puis supporter plus que tout ce que tu vas m'apprendre.

PANIA.

Tu entends, poursuis.

L'OFFICIER.

La muraille qui longeait les bords du fleuve est renversée par le
débordement subit de l'Euphrate, qui, tout d'un coup gonflé dans les
monts inaccessibles où il prend sa source, et par les dernières pluies
de ces orageux climats, vient de rompre ses digues et de détruire le
boulevard.

PANIA.

Cela est d'un sinistre augure. On a dit, dans les tems anciens, que
cette cité ne céderait aux efforts de l'homme qu'au jour où le fleuve se
déclarerait contre elle.

SARDANAPALE.

Je ne crains pas la prédiction, mais le ravage. Quelle étendue de
murailles se trouve renversée?

L'OFFICIER.

Vingt stades, environ.

SARDANAPALE.

Et tout cet espace est en proie aux assaillans?

L'OFFICIER.

Pour cette heure, la violence du fleuve s'opposerait à l'assaut; mais
aussitôt qu'il rentrera dans son lit ordinaire, et que les barques
pourront être confiées à ses flots, le palais leur appartiendra.

SARDANAPALE.

Non, cela ne sera jamais. Les hommes et les dieux, les élémens, les
présages, tout en vain se soulève contre un être qui ne les provoqua
jamais; la maison de mes pères ne sera jamais l'antre où les loups
dévorans viendront habiter et rugir.

PANIA.

Si vous le permettez, je me rendrai sur les lieux, et je fermerai
l'espace entr'ouvert, aussi bien que le tems et nos ressources nous le
permettent.

SARDANAPALE.

Va donc, et reviens le plus promptement possible, pour nous offrir un
fidèle rapport des ravages de l'inondation.

(Pania et l'officier sortent.)

MIRRHA.

Ainsi, les flots eux-mêmes se soulèvent contre vous.

SARDANAPALE.

Ils ne sont pas mes sujets; et dans l'impuissance de les punir, il faut
bien leur pardonner.

MIRRHA.

J'aime à voir que tant de malheurs ne vous accablent pas.

SARDANAPALE.

L'heure de la crainte est passée, et l'événement ne peut plus rien
m'apprendre que je n'aie prévu depuis minuit: mon désespoir a pris les
devants.

MIRRHA.

Le désespoir!

SARDANAPALE.

Non, pas le désespoir. Quand nous mesurons tout ce qui peut arriver, et
le vrai moyen d'y remédier, nos sentimens méritent un nom plus généreux.
Mais qu'importent les noms? bientôt nous en aurons fini avec eux et tout
le reste.

MIRRHA.

Il vous _reste_ encore une _affaire_,--la dernière et la plus grande;
action décisive pour tout ce qui fut, est ou doit être; la seule qui
soit commune à tout le genre humain, si divers d'ailleurs de naissance,
de langage, de sexe, de naturel, de couleur, de traits, de climats, de
tems et d'intelligence; n'ayant qu'un seul point d'union, celui auquel
nous tendons, pour lequel nous sommes nés et lancés dans le mystérieux
labyrinthe de la vie.

SARDANAPALE.

Notre trame sera bientôt filée; livrons-nous à l'espérance. Revenus de
nos terreurs, nous pouvons bien, comme les enfans, en reconnaissant les
fantômes qui les avaient effrayés, accorder un sourire à l'ancien objet
de notre épouvante.

(Pania rentre.)

PANIA.

L'avis était fidèle: j'ai disposé, le long des murailles écroulées, une
double garde, en dégarnissant les points les mieux défendus pour combler
la brèche occasionnée par les eaux.

SARDANAPALE.

Vous avez fait votre devoir, et montré une fidélité digne de vous-même.
Pania! bientôt les derniers liens qui nous unissent se trouveront
rompus. Prenez, je vous en conjure, cette clef (il lui donne une clef):
elle ouvre une porte secrète placée derrière la couche royale
(maintenant celle du plus grand des héros qu'elle ait encore
reçus,--bien qu'une longue suite de souverains aient reposé, sur ses
franges dorées). Vous pénétrerez dans cette chambre; elle recèle
d'immenses trésors. Vous pouvez vous en emparer, et les partager avec
vos compagnons: vous êtes nombreux, mais il y a assez d'or pour vous
satisfaire tous. Que les esclaves aussi soient mis en liberté; que tous
les habitans du palais, de l'un ou l'autre sexe, se hâtent de le quitter
d'ici à une heure. Puis alors préparez les barques royales, qui
assuraient nos plaisirs jadis, et notre sécurité aujourd'hui. Le fleuve
est large et gonflé, et, plus puissant qu'un roi, les assiégés ne
sauraient l'emprisonner. Partez! et soyez heureux!

PANIA.

Daignez souffrir ma présence ici, ou consentez à accompagner votre garde
fidèle.

SARDANAPALE.

Non, Pania, cela ne peut être; sors, et laisse-moi à ma destinée.

PANIA.

C'est la première fois que j'aurai désobéi, mais--

SARDANAPALE.

Ainsi, tout le monde ose me braver: l'insolence au dedans, la trahison
au dehors. Épargnez les questions; c'est ma volonté, ma dernière
volonté. Oserez-vous la méconnaître? _vous_!

PANIA.

Cependant...--non, je ne le puis.

SARDANAPALE.

Fort bien: jurez d'obéir quand je vous donnerai le signal.

PANIA.

Ma volonté en souffre, mais je le promets.

SARDANAPALE.

Assez! Disposez maintenant fagots, noix de pins et feuilles desséchées,
toutes choses propres à produire, à l'aide d'une étincelle, une grande
et brillante flamme; réunissez bois de cèdre, parfums, drogues
précieuses, et de fortes planches pour soutenir un énorme bûcher; de
plus, de l'encens et de la myrrhe: je veux offrir un grand sacrifice.
Que tout soit disposé près de ce trône.

PANIA.

Seigneur!

SARDANAPALE.

J'ai parlé, et _vous_ avez _juré_.

PANIA.

Et sans avoir juré je devrais encore vous garder ma foi.

(Pania sort.)

MIRRHA.

Quelle est votre intention?

SARDANAPALE.

Mirrha, vous saurez bientôt--ce que le monde entier n'oubliera jamais.

PANIA, revenant accompagné d'un héraut.

Ô mon roi, j'allais exécuter vos ordres, quand ce héraut me fut amené,
demandant une audience.

SARDANAPALE.

Qu'on le laisse parler.

HÉRAUT.

Le _roi_ Arbaces--

SARDANAPALE.

Quoi! déjà couronné? mais poursuis.

HÉRAUT.

Belèses, le grand prêtre sacré--

SARDANAPALE.

De quel dieu ou démon? car avec de nouveaux rois, de nouveaux autels
s'élèvent. Mais poursuis: ton devoir est d'exprimer la volonté de ton
maître, et de ne pas répondre à la mienne.

HÉRAUT.

De plus, le satrape Ofratanes--

SARDANAPALE.

Eh quoi! n'est-il pas des nôtres?

HÉRAUT, montrant un anneau.

Soyez sûr qu'il est dans le camp des vainqueurs, voici son cachet.

SARDANAPALE.

Je le reconnais. Admirable procédé! Pauvre Salemènes! tu es mort assez
tôt pour ne pas voir une trahison de plus. Voilà donc l'homme que tu
regardais comme ton meilleur ami et mon sujet le plus fidèle!--Poursuis.

HÉRAUT.

Ils t'offrent la vie, et le choix d'une résidence dans quelque province
éloignée; là, surveillé, sans être captif, tu pourras couler en paix tes
jours; mais sous une condition: c'est que les trois jeunes princes
seront livrés en otages.

SARDANAPALE.

Les généreux vainqueurs!

HÉRAUT.

J'attends la réponse.

SARDANAPALE.

Une réponse? esclave! Depuis quand les esclaves décident-ils du sort des
rois?

HÉRAUT.

Depuis qu'ils sont libres.

SARDANAPALE.

Porte-voix de révolte, tu connaîtras du moins la peine méritée par les
traîtres dont tu n'es que l'organe. Pania, qu'on lui tranche la tête;
qu'on la jette dans le camp des rebelles, et que son cadavre soit
précipité dans les flots. Sortez avec lui!

(Pania et les gardes le saisissent.)

PANIA.

Jamais je n'aurai obéi à des ordres plus agréables. Entraînons-le,
soldats! Ne souillons pas de son perfide sang cette salle royale! qu'il
expire dehors.

HÉRAUT.

Un seul mot, ô roi! Mon office est sacré.

SARDANAPALE.

Et le _mien_, quel est-il donc, pour que tu oses venir me demander d'y
renoncer?

HÉRAUT.

Je n'ai fait qu'exécuter d'autres ordres: en cas de refus, je courais
les dangers qui sont devenus l'effet de mon obéissance.

SARDANAPALE.

Ainsi donc ces monarques d'une heure sont déjà plus despotiques que les
rois bercés dans la pourpre, et, dès leur naissance, appelés à commander
au monde!

HÉRAUT.

Ma vie est entre vos mains; mais peut-être, excusez ma hardiesse, la
vôtre est également exposée au danger le plus imminent. Voudrez-vous
consacrer la dernière heure d'une race telle que celle de Nemrod à
l'assassinat d'un héraut, paisible, inoffensif, et dont tout le crime
est d'avoir accompli son message? violerez-vous ainsi tout ce qu'il y a
jamais eu de plus saint aux yeux de la divinité?

SARDANAPALE.

Il a raison,--qu'il soit libre!--le dernier acte de ma vie ne sera pas à
la colère. Approche, ami. (Prenant sur la table une coupe.) Prends cette
coupe d'or; remplis-la souvent de vin, et souviens-toi de _moi_; ou bien
réduis-la en lingots, et ne songe qu'à la valeur qu'elle représente.

HÉRAUT.

Je vous remercie doublement pour ma vie et pour ce don précieux, dont
votre grâce augmente encore le prix. Mais ne rendrai-je pas de réponse?

SARDANAPALE.

Ah!--je demande une heure pour y songer.

HÉRAUT.

Une heure seulement?

SARDANAPALE.

Une heure. Si, quand elle sera expirée, vos maîtres ne reçoivent aucune
nouvelle, ils auront à croire que je rejette leur proposition, et que
j'agis en conséquence.

HÉRAUT.

Je serai l'organe fidèle de vos intentions.

SARDANAPALE.

Écoute! encore un mot.

HÉRAUT.

Quel qu'il soit, je ne l'oublierai pas.

SARDANAPALE.

Recommande-moi à Belèses; dis-lui qu'avant la fin de l'année, je le
somme de me rejoindre.

HÉRAUT.

Où?

SARDANAPALE.

À Babylone. Du moins partira-t-il de là pour venir à ma rencontre.

HÉRAUT.

Je vous obéirai exactement.

(Le héraut sort.)

SARDANAPALE.

Pania!--allons, cher Pania!--dispose ce que j'ai demandé.

PANIA.

Seigneur,--les soldats sont déjà chargés. Voyez, ils entrent.

(Entrent des soldats; ils forment un monceau autour du trône.)

SARDANAPALE.

Plus haut! braves soldats, plus épais, surtout; il faut que les
fondemens de ce nouvel édifice n'épuisent pas trop promptement la
flamme, et qu'aucune aide officieuse ne puisse parvenir à l'étouffer.
Que le trône soit le centre: je veux le livrer aux nouveaux arrivans
cicatrisé par la flamme dévorante. Disposez le tout comme s'il
s'agissait d'embraser la forte tour de nos mortels ennemis. Cela
commence à prendre une forme; qu'en dites-vous, Pania? cet échafaudage
suffit-il pour les obsèques d'un roi?

PANIA.

Oui, et pour celles d'un royaume. Je vous comprends enfin.

SARDANAPALE.

Et me blâmez-vous?

PANIA.

Non:--je demande même à enflammer le bûcher, avant de le partager avec
vous.

MIRRHA.

Ce soin me regarde.

PANIA.

Quoi! une femme!

MIRRHA.

Le devoir d'un soldat est bien de mourir pour son prince, pourquoi celui
d'une femme ne serait-il pas d'expirer avec son amant?

PANIA.

Ma surprise est extrême.

MIRRHA.

Cela pourtant, brave Pania, est moins rare que tu ne le penses. Toi,
cependant, vis.--Adieu! le bûcher nous attend.

PANIA.

J'aurais trop de honte de laisser à une faible femme l'honneur de mourir
avec mon souverain.

SARDANAPALE.

Déjà trop de héros m'ont précédé dans la tombe. Éloigne-toi, accepte les
richesses qui te sont offertes.

PANIA.

Offertes avec l'infamie.

SARDANAPALE.

En un mot, songe à ton serment:--il est irrévocable et sacré.

PANIA.

Adieu donc, puisqu'il le faut.

SARDANAPALE.

Cherchez partout, et surtout n'éprouvez aucun remords d'emporter mes
richesses; songez-y: ce que vous laisserez deviendra la proie des
esclaves qui m'auront immolé. Puis, quand vous aurez transporté ces
trésors dans vos barques, qu'un long éclat de trompette signale votre
départ du palais; l'autre bord du fleuve est trop éloigné, les flots
trop bruyans aujourd'hui pour permettre aux échos d'en transmettre le
son à nos ennemis. Vous fuirez--du côté opposé,--sans pourtant cesser de
côtoyer l'Euphrate: et si vous parvenez en Paphlagonie, à la cour de
Cotta, où la reine s'est retirée avec mes trois enfans, dites-lui ce que
vous _vîtes_ à votre départ, et priez-la de se rappeler ce que je lui
_ai dit_ lors d'un départ plus douloureux encore.

PANIA.

Ah! du moins, laissez-moi presser une dernière fois de mes lèvres cette
main royale! Et ces pauvres soldats qui se pressent autour de vous,
hélas! ils espéraient mourir avec vous!

(Pania et les soldats s'approchent de plus près, baisent la main du roi
et les pans de sa robe.)

SARDANAPALE.

Mes derniers, mes meilleurs amis! ne souffrons pas que rien en ce moment
nous avilisse: les adieux doivent être brefs, quand c'est pour toujours
qu'on se sépare, bien qu'ils fassent de ce douloureux moment une sorte
d'éternité, et qu'ils pénètrent de larmes les derniers grains de sable
de notre vie. Séparons-nous donc, et puissiez-vous être heureux.
Croyez-moi, il ne faut pas me plaindre en ce moment, mais bien plutôt
pour les momens passés;--quant à l'avenir, il appartient aux dieux, s'il
en est: et je ne tarderai pas à le savoir. Adieu!--adieu!--

(Pania et les soldats sortent.)

MIRRHA.

Ames généreuses! du moins est-ce une consolation d'avoir pu arrêter vos
derniers regards sur des figures aimantes.

SARDANAPALE.

Et dignes d'être aimées, ma belle Mirrha.--Mais écoute: si dans ce
dernier instant, car nous touchons à la fin, tu te sentais
intérieurement effrayée de ce voyage fait dans l'avenir à travers les
flammes, ne crains pas de l'avouer, je ne t'en aimerai pas moins; que
dis-je, davantage peut-être, pour avoir cédé au cri de la nature:
prononce, il en est tems encore.

MIRRHA.

Allumerai-je l'une de ces torches réunies sous la lampe qui, jour et
nuit, brûle dans la salle voisine, devant l'autel de Baal?

SARDANAPALE.

Tu le peux. Est-ce là ta réponse?

MIRRHA.

Tu vas le savoir.

(Mirrha sort.)

SARDANAPALE, seul.

Son courage n'est pas ébranlé. Ô mes pères! vous auxquels je vais me
réunir, purifié peut-être, par la mort, des passions grossières, apanage
des êtres matériels, je n'ai pas voulu laisser votre ancienne demeure au
pouvoir avilissant de ces rebelles. Si je n'ai pas su conserver votre
héritage, je n'en aurai pas du moins abandonné cette portion brillante:
vos trésors, votre palais, vos armes, vos monumens, les souvenirs de
votre gloire, vos dépouilles sacrées, dont ils espéraient se revêtir: je
les emporte avec moi dans cet élément, image personnifiée de l'ame, dont
il détruit l'enveloppe matérielle.--Et, je l'espère, la lueur de ce
royal incendie ne sera pas une simple pyramide de flammes et de fumée,
un phénomène d'un jour dans l'horizon, puis enfin un monceau de cendres:
il deviendra un fanal dans les âges, pour l'instruction des nations
rebelles et des princes voluptueux. Le tems plongera dans l'oubli les
glorieux souvenirs de vingt peuples, les exploits d'un millier de héros:
comme le premier des empires, il fera de nouveau rentrer dans le néant
empire sur empire; mais à jamais il épargnera la mémoire de mon dernier
jour; et, s'il le présente comme un problème dont on imitera rarement,
mais dont on ne méprisera jamais l'exemple, peut-être, du moins,
détournera-t-il plus d'un prince de suivre un plan de vie qui conduisît
à une pareille catastrophe.

(Mirrha revient tenant d'une main une torche enflammée, et de l'autre
une coupe.)

MIRRHA.

Regarde, c'est le flambeau qui va diriger notre course vers les astres.

SARDANAPALE.

Mais pourquoi cette coupe?

MIRRHA.

Dans ma patrie, c'est l'usage de faire, en pareil cas, une libation aux
dieux.

SARDANAPALE.

Le mien était de faire des libations entre les hommes. Je ne l'ai pas
oublié; et bien que j'aie perdu mes convives, je veux encore vider une
coupe en mémoire de tant de joyeux banquets pour jamais passés. (Il
prend la coupe, boit, et la renverse; et comme une goutte tombe:--) Et
cette dernière libation est pour l'excellent Belèses.

MIRRHA.

Pourquoi songez-vous plutôt à ce nom qu'à celui de son émule en
trahison?

SARDANAPALE.

Ce dernier n'est qu'un soldat, un instrument, une sorte de lame d'épée
entre des mains étrangères; l'autre est un habile conducteur de sa
marionnette guerrière: mais écartons leur souvenir.--Réfléchis encore,
Mirrha; est-il bien vrai que tu veuilles me suivre, sans craintes et
sans efforts?

MIRRHA.

Mais toi, supposerais-tu qu'une fille grecque tremblât de faire par
amour ce que les veuves indiennes font par habitude?

SARDANAPALE.

Ainsi, n'attendons plus que le signal.

MIRRHA.

Il est bien long à retentir.

SARDANAPALE.

Adieu! maintenant un dernier baiser.

MIRRHA.

Oui, embrassons-nous, mais non pour la dernière fois.

SARDANAPALE.

En effet, la flamme se chargera de réunir encore nos cendres.

MIRRHA.

Et lorsqu'elles seront, comme l'amour que j'ai toujours ressenti,
purifiées de la souillure et des passions terrestres! Une seule
réflexion m'attriste encore.

SARDANAPALE.

Laquelle?

MIRRHA.

C'est que nulle main amie ne doit réunir dans une seule urne notre
poussière.

SARDANAPALE.

Tant mieux! qu'elle soit plutôt dispersée dans l'air et balancée sur les
ailes du vent, que souillée de nouveau par des mains de traîtres et
d'esclaves. Nous laissons dans ce palais embrasé, dans les ruines de ces
énormes murailles, un plus durable monument que n'en dressa l'Égypte,
dans des montagnes de briques, en l'honneur de ses rois ou de ses
_bœufs_; car on ignore encore la véritable destination de pareils
monumens, et si les orgueilleuses pyramides devaient contenir leurs
princes ou leur dieu Apis.

MIRRHA.

Adieu donc, ô terre! adieu! charmante Ionie? Puisses-tu demeurer libre
et belle, et long-tems protégée contre le malheur! Ma dernière prière
fut pour toi, tu auras mes dernières pensées, à l'exception d'une seule.

SARDANAPALE.

Et laquelle?

MIRRHA.

Celle de notre amour. (On entend la trompette de Pania.) _Allons_!

SARDANAPALE.

Adieu, Assyrie! ma patrie, celle de mes pères: je t'aimai beaucoup, et
plutôt comme mon pays que comme mon royaume. Je t'avais prodigué les
jours de paix et de bonheur; en voici la récompense! Maintenant, je ne
te dois plus rien, pas même un tombeau. (Il monte sur le bûcher.)
Allons, Mirrha!

MIRRHA.

Es-tu prêt?

SARDANAPALE.

Comme la torche dans tes mains.

MIRRHA, mettant le feu au bûcher.

Il est allumé! je te rejoins.

(Au moment où Mirrha s'élance au devant des flammes, la toile tombe.)

FIN DE SARDANAPALE.




NOTES
DE LORD BYRON.


NOTE I, PAGE 9.

Et toi, Mirrha, ma chère Ionienne, etc.

«Le nom d'Ionien avait encore une acception plus étendue: il comprenait
les Achéens et les Béotiens, qui, avec les peuples limitrophes,
composaient toute la nation grecque. En Orient, c'était sous ce nom
qu'on désignait toujours les Hellènes.»

(_Grèce de Milford_, tome Ier, page 199.)


NOTE 2, PAGE 23.

       Sardanapale, roi, fils d'Anacyndaraxe,
       A bâti dans un jour Anchialus et Tarse:
       Bois, mange, fais l'amour: tout le reste n'est rien.

«Il ne se contenta pas d'employer à cette expédition une faible escouade
de sa phalange, mais toutes ses troupes légères. Le premier jour, il
gagna Anchialus, ville fondée, dit-on, par le roi d'Assyrie Sardanapale.
Les fortifications, du tems d'Arrien, avaient encore leur première
étendue et portaient ce caractère de grandeur que les Assyriens semblent
avoir particulièrement affecté aux ouvrages de ce genre. On y trouva un
monument représentant Sardanapale: on le reconnut à une inscription
tracée en caractères assyriens, et sans doute dans la langue primitive
de ce peuple. C'est elle que, bien ou mal, les Grecs traduisirent
ainsi:--_Sardanapale, fils d'Anacyndaraxe, a bâti en un jour Tarse et
Anchialus; mange, bois, joue: toutes les autres joies humaines ne valent
pas une chiquenaude._ En supposant cette version parfaitement exacte (ce
que conteste Arrien), on peut hésiter à décider avec quelque raison si
le but de cette inscription n'était pas de disposer aux habitudes de la
paix un peuple naturellement turbulent, au lieu de lui recommander un
libertinage immodéré. Au reste, il n'est pas facile de dire quel pouvait
être l'objet d'un roi d'Assyrie en fondant deux villes dans une contrée
si éloignée de sa capitale, et qui en était d'ailleurs séparée par une
immensité de déserts sablonneux et de montagnes inaccessibles. On ignore
également comment les habitans pouvaient jamais se trouver dans des
circonstances qui leur permissent de s'abandonner à cette intempérance
que leur prince passe pour leur avoir recommandée; mais il peut être
utile d'observer que, le long des côtes méridionales de l'Asie-Mineure,
les ruines de plusieurs villes évidemment postérieures au siècle
d'Alexandre, mais à peine nommées dans l'histoire, étonnent aujourd'hui
les voyageurs par leur magnificence et leur somptuosité. Au milieu des
scènes de désolation qu'un gouvernement singulièrement barbare n'avait
cessé de répandre durant tant de siècles, sur les plus belles contrées
du globe, il fallait trouver dans les ressources du sol et du climat, ou
dans les bienfaits du commerce, des remèdes extraordinaires. Ainsi, les
projets de Sardanapale pouvaient être l'effet de vues plus sages qu'on
ne le suppose communément; mais ce prince ayant été le dernier d'une
dynastie exterminée par suite d'une révolution, le mépris de sa mémoire
a bien pu être l'effet de la politique de ses successeurs et de leurs
partisans.

«La contradiction des témoignages qui se rapportent à Sardanapale est
surtout frappante dans le récit de Diodore.»

(_Grèce de Milford_, tome IX, pages 311, 312 et 313.)

FIN DES NOTES.




WERNER,
OU
L'HÉRITAGE.

TRAGÉDIE.

À
L'ILLUSTRE GOETHE.
CETTE TRAGÉDIE EST DÉDIÉE
PAR L'UN DE SES PLUS HUMBLES ADMIRATEURS.




PRÉFACE


Le drame suivant est entièrement tiré de _Kruitzner, conte de German_,
publié, il y a déjà long-tems, dans les _Canterbury tales de Lee_. C'est
à deux sœurs, je crois, qu'on est redevable de ces derniers contes, et
celle des deux qui composa _Kruitzner_ n'a fourni à la collection qu'une
seconde histoire, jugée, comme la première, supérieure à toutes les
autres du même recueil. J'ai adopté plusieurs caractères, une grande
partie de l'intrigue, et quelquefois jusqu'au style de cet ouvrage. J'ai
modifié ou altéré quelques autres rôles; j'ai changé quelques noms, et
j'ai ajouté de moi-même un personnage (Ida de Stralenheim). Quant au
reste, je me suis conformé à l'original.

J'étais bien jeune; j'avais, je crois, alors quatorze ans, quand je lus,
pour la première fois, cette histoire. Elle fit sur moi une impression
profonde; et je puis dire qu'elle fut le germe de plusieurs des ouvrages
que j'écrivis par la suite. Je ne la crois pas très-populaire, ou du
moins sa popularité s'est éclipsée devant d'autres grandes compositions
du même genre. Mais j'ai remarqué, en général, que ceux qui l'avaient
lue avaient comme moi la plus haute estime pour la force d'esprit et de
création que l'auteur y avait développée. Je dois dire _création_ plutôt
qu'exécution; car le récit pouvait comporter de plus grands et de plus
heureux développemens. Parmi ceux dont l'opinion sur _Kruitzner_ se
rapportait à la mienne, je pourrais citer les noms les plus imposans;
mais cela n'est pas nécessaire, ni même utile: car il faut laisser tout
le monde juger d'après ses propres sentimens. Je renvoie donc simplement
le lecteur à l'ouvrage original, pour qu'il puisse mieux juger tout ce
que je lui redois; et je ne serais pas fâché qu'il trouvât plus de
plaisir à le parcourir que le drame auquel il a donné naissance.

J'avais commencé une pièce sur le même sujet dès 1815 (c'est le premier
de mes essais dramatiques, si j'en excepte un autre commencé à l'âge de
treize ans, sous le nom d'_Ulric et Ilvina_, que j'eus le bon sens de
jeter au feu); j'en avais fait environ un acte, quand je fus interrompu
par les circonstances. Il s'en trouve quelque chose parmi mes papiers,
en Angleterre; mais comme on ne le retrouvait pas, j'ai refait ce
premier acte, et continué la pièce.

Il est bien entendu qu'en le publiant je ne l'ai pas cru susceptible, le
moins du monde, d'être mis au théâtre.




PERSONNAGES.

HOMMES.

       WERNER.
       ULRIC.
       STRALENHEIM.
       IDENSTEIN.
       GABOR.
       FRITZ.
       HENRICK.
       ERIC.
       ARNHEIM.
       MEISTER.
       RODOLPH.
       LUDWIG.

FEMMES.

       JOSÉPHINE.
       IDA STRALENHEIM.

La scène est en partie sur la frontière de Silésie, et en partie dans le
château de Siegendorf, près de Prague. L'action a lieu sur la fin de la
guerre de Trente Ans.




WERNER,
OU
L'HÉRITAGE.

TRAGÉDIE.



ACTE PREMIER.


SCÈNE PREMIÈRE.

(Salle d'un palais en ruines, auprès d'une petite tour, sur la frontière
septentrionale de Silésie.--La nuit est orageuse.)

WERNER et JOSÉPHINE, sa femme.


JOSÉPHINE.

Calme-toi, mon ami!

WERNER.

Je suis calme.

JOSÉPHINE.

Pour moi, oui, mais non pour toi-même: tes pas sont précipités, et
personne n'a jamais marché dans une chambre comme tu le fais en ce
moment, quand son cœur était tranquille. Si nous étions dans un jardin,
je me rassurerais, je croirais te voir courir de fleur en fleur comme
l'abeille; mais _ici_!

WERNER.

Il fait froid; le vent frémit et agite la tapisserie: j'ai le sang
glacé.

JOSÉPHINE.

Hélas! non.

WERNER, souriant.

Comment! voudrais-tu donc qu'il le fût!

JOSÉPHINE.

Je voudrais que son mouvement fût paisible.

WERNER.

Laisse-le se précipiter, jusqu'à ce qu'on le répande ou qu'on
l'arrête:--que ce soit tôt ou tard, peu m'importe.

JOSÉPHINE.

Et moi, ne suis-je donc rien à tes yeux?

WERNER.

Tout!--tout!

JOSÉPHINE.

Et cependant, tu souhaites ce qui doit briser mon cœur?

WERNER, s'approchant d'elle lentement.

Mais n'est-ce pas pour _toi_ que j'ai été,--peu importe,--fort heureux
et fort malheureux: ce que je suis, tu le connais; ce que je pouvais, ce
que je devrais être, tu ne le sais pas.--Quoi qu'il en soit, je t'aime,
rien n'aura la force de nous séparer. (Il marche à grands pas, puis se
rapprochant de Joséphine:) C'est peut-être l'orage de cette nuit qui
m'agite; je suis un être ouvert à toutes les impressions. Dernièrement,
j'étais malade, hélas! je le suis encore! tu le sais, car tu as plus
souffert que moi, mon amie, en me veillant.

JOSÉPHINE.

C'est beaucoup de te voir mieux portant; mais te voir heureux--

WERNER.

Heureux! qui donc as-tu vu l'être? Laisse-moi, comme les autres, être
misérable.

JOSÉPHINE.

Mais songe combien d'hommes, en ce moment d'orage, tremblent exposés à
la rage des vents et de la pluie furieuse, qui n'ont pas sur la terre un
abri où ils puissent mettre leurs têtes à couvert.

WERNER.

Et cela n'est pas le pis: qu'importe un logis? le calme est tout. Les
misérables que tu nommes,--oui, le vent mugit autour d'eux; la pluie,
triste et pressée, glace sans doute la moëlle de leurs os. J'ai été
soldat, chasseur et voyageur; à présent je suis mendiant: je n'ignore
donc pas les maux dont tu parles.

JOSÉPHINE.

Et n'es-tu pas aujourd'hui défendu de leur atteinte?

WERNER.

Oui. Et de leur seule atteinte.

JOSÉPHINE.

Cela est bien quelque chose.

WERNER.

En effet,--pour un paysan.

JOSÉPHINE.

Eh quoi! le gentilhomme ne peut-il rendre grâce au refuge dont ses
premières habitudes de délicatesse lui font un besoin plus vif que pour
le paysan, quand un reflux de fortune les pousse tous les deux au milieu
des écueils de la vie?

WERNER.

Ce n'est pas cela, tu le sais; nous avons supporté tout, je ne dirai pas
avec patience (du moins pour ce qui me regarde)--mais enfin, nous
l'avons supporté.

JOSÉPHINE.

Eh bien!

WERNER.

Quelque chose de plus fort que nos tourmens sensibles (et cependant, ils
étaient assez grands pour nous ronger le cœur), une chose m'a souvent
affecté, et _maintenant_ plus que jamais. Tu t'en souviens, quand une
longue maladie vint me saisir sur cette frontière désolée, quand elle me
ravit, non-seulement mes forces, mais encore mes moyens de vivre; quand
elle nous enleva--Non, écartons ces idées.--Mais enfin, avec cet objet,
je serais heureux; tu serais également heureuse; je soutiendrais la
splendeur de mon rang,--mon nom, le nom de mon père, et plus que tout
cela--

JOSÉPHINE, l'interrompant.

Mon fils,--notre fils,--notre Ulric serait encore dans mes bras, il
satisferait l'avidité d'une mère. Depuis douze ans, grands dieux!...
alors, il n'en avait que huit: il était beau, il doit l'être encore plus
aujourd'hui. Mon Ulric! mon enfant adoré!

WERNER.

J'ai été bien souvent le jouet de la fortune; mais aujourd'hui elle m'a
réduit au point de ne plus rien attendre d'elle:--malade, pauvre,
abandonné.

JOSÉPHINE.

Abandonné! mon cher Werner?

WERNER.

Ou, ce qui est pis,--enveloppant tout ce que j'aime dans cette situation
plus horrible que l'isolement. _Seul_, je serais mort, j'aurais une
tombe ignorée, et tout serait fini.

JOSÉPHINE.

Et je ne t'aurais pas survécu; mais, je t'en conjure, reprends courage.
Nous luttons depuis long-tems; et ceux qui savent résister à la fortune
finissent par la convertir, ou du moins la lasser; ils trouvent le vent
favorable, ou cessent de souffrir les tempêtes. Du courage, mon
ami:--notre enfant nous sera rendu.

WERNER.

Nous le touchions: nous retrouvions tout ce qui pouvait nous faire
oublier les chagrins passés;--et puis tout perdre encore une fois!

JOSÉPHINE.

Nous n'avons rien perdu.

WERNER.

Ne sommes-nous pas dans la dernière misère?

JOSÉPHINE.

Nous ne fûmes jamais riches.

WERNER.

Et j'étais né pour la richesse, les honneurs et la puissance; je les ai
connus, j'ai appris à les aimer, hélas! et à en abuser; le ressentiment
de mon père me les a fait perdre dans ma bouillante jeunesse, et de
longues souffrances ont assez puni mes premiers excès. La mort de mon
père m'ouvrit de nouveau la carrière, mais je la trouvai pleine
d'embûches. Ce parent insinuant et sévère, qui si long-tems avait fixé
sur moi un regard inquiet, comme le serpent sur le tremblant oiseau, ce
parent était devenu le maître de mes droits, le possesseur d'un domaine
qui lui donnait le rang de prince.

JOSÉPHINE.

Qui sait? notre fils a pu revenir près de son aïeul, et plaider avec
succès ta cause.

WERNER.

Vaine espérance. Depuis le jour qu'en disparaissant, tout-à-coup
d'auprès de lui il a semblé vouloir partager mes premières fautes, rien
ne nous a révélé son sort. Je l'avais laissé près de son aïeul, en
faisant promettre à ce dernier que son ressentiment s'arrêterait à la
troisième génération: mais le ciel semble avoir réclamé sa redoutable
prérogative; il a voulu punir dans mon enfant les torts et les folies de
son père.

JOSÉPHINE.

Il faut avoir meilleur espoir:--du moins avons-nous, jusqu'à présent,
trompé la longue persécution de Stralenheim.

WERNER.

Nous ne le craindrions plus sans cette faiblesse fatale, plus fatale
qu'une maladie mortelle, puisqu'au lieu de la vie elle détruit la seule
consolation de la vie. En ce moment même, je me sens rongé par les
inquiétudes que me donne cet avide antagoniste;--et que sais-je s'il ne
nous a pas traqués jusqu'ici?

JOSÉPHINE.

Il ne t'a jamais vu; et les espions qui si long-tems te surveillèrent
t'ont laissé à Hambourg. Notre voyage imprévu et ce changement de nom
nous mettent à l'abri de toute surprise: personne ici ne soupçonne que
nous puissions être différens de ce que nous paraissons.

WERNER.

De ce que nous paraissons! de ce que nous _sommes_:--malades, mendians,
sans espérance.--Ah! ah! ah!

JOSÉPHINE.

Hélas! que ce rire est amer!

WERNER.

_Qui_ reconnaîtrait, sous cette forme, la grande âme du fils d'une noble
race? _qui_, sous ces guenilles, l'héritier d'une principauté? _qui_,
dans ces yeux malades et abattus, l'orgueil du rang et de la naissance?
dans ces joues creuses et sur ce front traversé par les stigmates de la
famine, le seigneur des châteaux où chaque jour sont fêtés des milliers
de feudataires?

JOSÉPHINE.

Vous n'avez pas songé à toutes ces peines terrestres, Werner, quand vous
daignâtes choisir pour épouse la fille étrangère d'un pauvre exilé.

WERNER.

Une fille de proscrit et un fils déshérité, le mariage était assorti;
mais alors j'avais l'espérance de te rendre un jour à l'état pour lequel
nous étions nés tous les deux. La famille de ton père était noble bien
que déchue, et, par son origine, elle était digne de s'allier à la
nôtre.

JOSÉPHINE.

Votre père ne pensait pas ainsi, bien qu'il fût noble; mais si ma
naissance seule m'eût permis d'aspirer à votre main, j'aurais dû ne
l'estimer encore que ce qu'elle valait.

WERNER.

Et, à tes yeux, que valait-elle?

JOSÉPHINE.

Tout ce qu'elle a fait pour nous:--rien.

WERNER.

Comment, rien!

JOSÉPHINE.

Pis encore: dès le commencement, elle devint le cancer dévorant de ton
cœur. Sans elle, nous aurions accueilli la pauvreté comme des millions
d'hommes la supportent, avec une joyeuse insouciance; sans elle, sans
ces fantômes de féodale grandeur, tu aurais gagné chaque jour ton pain,
comme la multitude le gagne: ou si l'état d'artisan t'eût paru trop peu
relevé, le commerce, que sais-je? toutes les autres ressources sociales
eussent corrigé les torts de la fortune à ton égard.

WERNER, avec ironie.

Et j'eusse été quelque bourgeois anséatique? excellent!

JOSÉPHINE.

Quoi que tu puisses avoir été, tu es pour moi ce que nulle destinée,
humble ou élevée, ne saurait changer: le premier choix de mon cœur.
Noblesse, espérances, orgueil, je n'avais alors rien vu dans toi, rien
que tes douleurs. Elles durent encore laisse-moi les adoucir ou les
partager; et quand elles auront fini, je pourrai finir moi-même avec
elles ou avec toi!

WERNER.

Mon bon ange! et c'est ainsi que je t'ai toujours trouvée: aussi jamais
la violence, ou plutôt la faiblesse de mon caractère, ne m'inspira
contre toi et les tiens une pensée injurieuse. Non, tu n'as pas à te
reprocher mon sort: les dispositions de ma jeunesse m'auraient fait
perdre l'empire du monde, s'il eût été mon patrimoine. Mais aujourd'hui,
puni, humilié, anéanti, j'ai appris à me connaître moi-même;--et voir
tout enlevé à notre enfant, à toi! Va, crois-moi: quand, à vingt-deux
ans, mon père me chassa de la maison de mes pères, moi, le dernier
rejeton d'un millier de héros, je ne maudis pas mon sort, mais celui de
mon fils, de la mère de mon fils, arrachés, sans l'avoir mérité, aux
avantages que mes fautes avaient laissé échapper. Et pourtant alors mes
passions étaient autant de serpens rongeurs qui se repliaient autour de
moi comme ceux de la Gorgone.

(On entend heurter à la porte.)

JOSÉPHINE.

Écoutez!

WERNER.

On frappe!

JOSÉPHINE.

Qui peut venir à cette heure de repos? nous avons rarement des
visiteurs.

WERNER.

Et ceux qui visitent les pauvres ne viennent que pour les appauvrir
encore. Bien! je suis préparé.

(Werner porte la main dans son sein, comme pour y chercher une arme.)

JOSÉPHINE.

Oh! ne prends pas cet air farouche; je vais à la porte: il ne peut y
avoir personne dans cette solitude froide et désolée:--les déserts seuls
peuvent défendre l'homme de ses semblables. (Elle va à la porte.)

(Entre Idenstein.)

IDENSTEIN.

Bon soir à ma belle hôtesse et à mon digne--quel est votre nom, mon ami?

WERNER.

Vous êtes bien hardi de le demander!

IDENSTEIN.

Hardi? en effet, je frémis. À l'air dont vous regardez, il semble que je
vous demande quelque chose de mieux que votre nom.

WERNER.

De mieux, monsieur!

IDENSTEIN.

De mieux ou de pire, comme le mariage; que vous dirai-je? Vous avez été,
depuis un mois, reçu comme un hôte dans le palais du prince--(à la
vérité, son altesse l'avait résigné, depuis douze ans, aux rats et aux
revenans;--mais encore, est-ce un palais);--vous avez, dis-je, été notre
locataire; et jusqu'à présent nous ignorons votre nom.

WERNER.

Mon nom est Werner.

IDENSTEIN.

Beau nom; le plus digne que raison de commerce puisse jamais porter.
J'ai un cousin dans le lazaret de Hambourg, qui a épousé une femme
portant le même nom: c'est un officier de confiance, aide-chirurgien
(ayant l'espoir de l'être un jour en titre), et qui, dans les affaires,
a fait des miracles. Ne seriez-vous pas parent de mon parent?

WERNER.

Des vôtres?

JOSÉPHINE.

Oui, oui, nous le sommes, mais de loin. (Bas à Werner.) Ne pourriez-vous
flatter l'humeur de ce grossier personnage, jusqu'à ce que nous ayons su
ses projets?

IDENSTEIN.

Ah! je m'en doutais; déjà je sentais dans mon cœur des mouvemens de
tendresse.--Que voulez-vous, mon cousin, _le sang n'est pas de l'eau_.
Donnez-nous donc un peu de vin, et buvons à plus ample connaissance: les
parens doivent être des amis.

WERNER.

Vous me semblez avoir déjà suffisamment bu; et si vous êtes d'un autre
avis, je n'ai pas de vin à vous offrir; autrement, il serait à vous.
D'ailleurs, vous le savez, ou devriez le savoir: je suis pauvre et
malade, et vous ne sentez pas que j'aurais besoin d'être seul? Mais
enfin, qui vous amène ici?

IDENSTEIN.

Comment! et qui pourrait m'amener ici?

WERNER.

Je l'ignore, quoique je devine sans effort celui qui pourra bien vous en
chasser.

JOSÉPHINE, bas.

Contiens-toi, cher Werner.

IDENSTEIN.

Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé?

JOSÉPHINE.

Comment le saurions-nous?

IDENSTEIN.

La rivière est débordée.

JOSÉPHINE.

Hélas! nous ne le savons que trop: depuis cinq jours c'est là ce qui
nous retient ici.

IDENSTEIN.

Mais ce que vous ne savez pas, c'est qu'un grand personnage qui voulait
passer le fleuve, en dépit du courant et de ses trois postillons, s'est
noyé devant le gué, avec cinq chevaux de poste, un singe, un mâtin et un
valet.

JOSÉPHINE.

Pauvres gens! en êtes-vous bien sûr?

IDENSTEIN.

Oui, pour ce qui est du singe, du valet et de l'attelage; mais nous ne
savons pas encore si son excellence est ou non morte. Ces nobles sont
difficiles à noyer, comme il convient à des hommes en place; mais ce
qu'il y a de sûr, c'est qu'il a avalé assez de l'Oder pour crever deux
paysans. En ce moment, deux voyageurs, l'un Saxon, l'autre Hongrois,
qui, à leurs propres risques, l'ont tiré de la rivière, ont envoyé
demander un logement ou une tombe, suivant qu'ils se trouveront avoir
pêché un vivant ou un mort.

JOSÉPHINE.

Et où prétendez-vous les recevoir? ici, je suppose, si nous pouvons nous
y prêter:--dites le mot.

IDENSTEIN.

Ici? non; mais dans l'appartement du prince lui-même, comme il convient
à un hôte illustre. Il est humide, sans doute, n'ayant pas été habité
depuis douze ans; mais comme le seigneur vient d'un endroit plus humide,
il est probable qu'il n'y prendra pas de froid, supposé qu'il puisse
encore le sentir:--et dans le cas contraire, il sera encore logé moins
commodément ce soir. J'ai fait disposer du feu et tout ce qu'il fallait,
pour le pis-aller,--c'est-à-dire, dans le cas où il vivrait encore.

JOSÉPHINE.

Le pauvre homme! je le souhaite de tout mon cœur.

WERNER.

Intendant, ne l'avez-vous pas entendu nommer? (Bas à sa femme.)
Retirez-vous, ma Joséphine, je vais sonder le nigaud.

(Joséphine sort.)

IDENSTEIN.

Son nom? oh! seigneur! Et qui sait s'il a maintenant un nom ou s'il n'en
a pas? On peut encore le lui demander, s'il peut, de son côté, répondre;
autrement, on n'a qu'à prendre le nom de son héritier pour son épitaphe.
Mais précisément à cette heure, vous me querelliez pour avoir demandé un
nom?

WERNER.

En effet; oui, je m'en souviens: vous parlez en homme sage.

(Entre Gabor.)

GABOR.

Si je suis indiscret, je demande--

IDENSTEIN.

Il n'y a pas d'indiscrétion. Voilà le palais; cet homme est un étranger
comme vous-même. Faites, je vous prie, comme chez vous. Mais où est son
excellence, et comment se porte-t-elle?

GABOR.

Humidement et faiblement; mais le péril est passé. Il s'est arrêté pour
changer de vêtemens, dans une chaumière, où j'ai moi-même troqué les
miens pour ceux-ci: il est presque revenu de son terrible bain, et dans
un instant il sera ici.

IDENSTEIN.

Holà! par ici! arrivez, Herman, Weltbourg, Péter, Conrad! (Il donne des
ordres à plusieurs valets qui entrent.) Un seigneur couchera ici cette
nuit;--voyez à ce que tout soit en ordre dans la chambre de
damas:--chauffez le poële.--Moi, je me charge de la cave,--et Mme
Idenstein (étrangers, c'est mon épouse) fournira ce qui est nécessaire
pour garnir le lit; car, à dire vrai, il y a, dans les coffres du
palais, une merveilleuse disette sous ce rapport, depuis que son altesse
l'a quitté, il y a une douzaine d'années. Mais son excellence soupera
sans doute?

GABOR.

Ma foi, je ne puis le dire; je crois que l'oreiller lui plaira mieux que
la table, après le plongeon qu'il a fait dans votre rivière. Mais dans
la crainte que vous ne soyez obligé de jeter vos viandes, je prétends
souper moi-même; et j'ai là, dehors, un ami qui fera honneur à votre
bonne chère, avec un appétit de voyageur.

IDENSTEIN.

Êtes-vous bien sûr que son excellence--mais son nom, quel est-il?

GABOR.

Je l'ignore.

IDENSTEIN.

Et pourtant vous lui avez sauvé la vie.

GABOR.

J'ai aidé mon ami à le faire.

IDENSTEIN.

Cela est bien singulier! sauver la vie d'un homme qu'on ne connaît pas.

GABOR.

Nullement; il y en a que je connais fort bien, et pour lesquels je ne
prendrais pas la même peine.

IDENSTEIN.

Bon ami, je vous prie, de quel pays êtes-vous?

GABOR.

Je suis Hongrois par ma famille.

IDENSTEIN.

Que l'on appelle?

GABOR.

Peu importe.

IDENSTEIN, à part.

Tout le monde, je crois, est devenu anonyme, puisque personne ne veut me
dire comment il s'appelle! (Haut.) Mais, je vous prie, son excellence
a-t-elle une grande suite?

GABOR.

Convenable.

IDENSTEIN.

Combien de gens?

GABOR.

Je ne les ai pas comptés. Nous nous trouvions ici par accident, et
précisément à tems pour le tirer de sa voiture par la portière.

IDENSTEIN.

Vous êtes bien heureux: combien je donnerais pour sauver la vie à un
grand personnage! Vous aurez certainement pour récompense une
très-grosse somme.

GABOR.

Peut-être.

IDENSTEIN.

Allons! à quoi l'estimez-vous?

GABOR.

Je ne me suis pas encore mis en vente. Pour le moment, ma plus douce
récompense serait un verre de votre Hochheimer, un verre frais, entouré
de grappes vermeilles et de joyeuses devises, rempli des plus vieux
trésors de votre cellier. En récompense, si jamais vous courez le risque
d'être noyé (bien que, de toutes les morts, celle-ci semble la moins
faite pour vous), je vous promets de vous tirer de l'eau pour rien.
Allons, mon ami, songez-y bien, chaque gorgée que je vais avaler sauvera
d'une vague votre tête.

IDENSTEIN, à part.

Je n'aime pas beaucoup cet homme-là:--il est discret et altéré, deux
points qui ne me conviennent guère. Il faut pourtant lui donner du vin;
s'il ne le fait pas bavarder, la curiosité m'empêchera de dormir toute
la nuit.

(Idenstein sort.)

GABOR, à Werner.

Ce maître des cérémonies est, je présume, l'intendant du palais? Bel
édifice, quoiqu'en ruines.

WERNER.

L'appartement destiné à celui que vous venez de sauver conviendra mieux
à un hôte malade.

GABOR.

En ce cas, je m'étonne que vous ne l'occupiez pas, car votre santé
paraît délicate.

WERNER, avec impatience.

Monsieur!

GABOR.

Veuillez me pardonner: vous aurais-je en quelque chose offensé?

WERNER.

Non; mais enfin nous sommes étrangers l'un à l'autre.

GABOR.

C'est là précisément l'ennui que je voulais diminuer: il me semble que
notre hôte affairé nous a dit que vous étiez ici par hasard et en
passager, comme nous sommes, mon compagnon et moi.

WERNER.

Effectivement.

GABOR.

Alors, comme nous ne n

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