Gutenberg · eo1.org

← catalogue

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 06

by Baron George Gordon Byron Byron · French · Gutenberg #28534 · 491,616 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Œuvres complètes de lord Byron, Tome 06
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Œuvres complètes de lord Byron, Tome 06

Author: Baron George Gordon Byron Byron

Annotator: Thomas Moore

Translator: Paulin Paris


        
Release date: April 7, 2009 [eBook #28534]
                Most recently updated: January 4, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/28534

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
        Online Distributed Proofreaders Europe at
        http://dp.rastko.net. This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON, TOME 06 ***




Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)







ŒUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

_Traduction Nouvelle_

PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.



TOME SIXIÈME.



Paris.
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis._

1830.




MANFRED,

POÈME DRAMATIQUE.


     _There are more things in heaven and earth, Horatio,_
     _Than are dreamt of in your philosophy._

     Il y a plus de choses au ciel et sur la terre,
     Horatio, que n'en rêva jamais votre philosophie.



PERSONNAGES DU DRAME.


MANFRED.
UN CHASSEUR DE CHAMOIS.
L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
MANUEL.
HERMAN.
LA NYMPHE DES ALPES.
ARIMANE.
NÉMÉSIS.
LES DESTINÉES.
ESPRITS, etc., etc.

La scène se passe au milieu des Hautes-Alpes, partie dans le château de
Manfred, partie sur les montagnes.




                              MANFRED.




                           ACTE PREMIER.


SCÈNE PREMIÈRE.

(Galerie gothique.--Minuit.)


MANFRED, seul.

Il faut remplir d'huile ma lampe; et toutefois, elle ne brûlera pas
aussi long-tems que je dois veiller. Mon sommeil--si je dors--n'est pas
le sommeil, mais le prolongement de ces pensées auxquelles je ne puis
échapper. Mon cœur veille incessamment; et si mes paupières s'abaissent,
c'est pour reporter mes regards au dedans de moi. Et je vis! et je
supporte l'aspect et l'image des autres hommes! La douleur devait être
l'école de la science: souffrir, c'est savoir. Ceux qui savent le plus,
ceux-là doivent plus profondément gémir sur une fatale vérité: «l'arbre
de la science n'est pas l'arbre de vie.» J'ai essayé de tout,
philosophie, science, recherche des secrets de la nature, sagesse du
monde: car il y a en moi, une puissance qui me rend maître de tout, et
je n'ai trouvé qu'incertitude. J'ai cru à la bonté des hommes, moi-même
je me suis montré bon à la race humaine, et quel fruit en ai-je retiré?
Quel fruit ai-je retiré d'avoir déjoué les efforts de mes ennemis, d'en
avoir fait tomber quelques-uns, à mes pieds? Le bien, le mal, la vie, la
puissance, les passions, tout ce qui anime les autres êtres, tout a été
pour moi comme la pluie tombant sur le sable, depuis cette heure qui n'a
pas de nom.--Aussi n'ai-je désormais plus de craintes; la malédiction
qui pèse sur moi m'a rendu inaccessible aux terreurs du vulgaire; ni les
désirs, ni l'espérance, ni l'amour mystérieux d'un objet terrestre ne
feront jamais palpiter mon cœur.--Maintenant, à ma tâche.

Agens mystérieux! esprits de l'infini univers! vous que j'ai cherchés
dans la lumière et dans les ténèbres.--Vous qui habitez dans une essence
plus subtile, qui vivez sur les cimes inaccessibles des monts, ou
descendez dans les profondes cavernes de la terre et de l'océan;--par
les lettres de ce charme qui me donne tout pouvoir sur vous, je vous
appelle:--levez-vous et paraissez!--

(Une pause.)

Ils ne viennent pas encore!--Or donc, par la voix de celui qui est le
premier parmi vous,--par ce signe qui vous fait trembler,--par le nom de
celui qui ne peut mourir,--levez-vous! paraissez! paraissez!--

(Une pause.)

Puisqu'il en est ainsi--esprits de la terre et de l'air, vous ne me
résisterez pas plus long-tems. J'emploierai, pour vous vaincre, un moyen
plus puissant que ceux auxquels j'avais eu recours. Par ce charme
terrible descendu d'une planète maudite, ruine fumante d'un monde qui
n'est plus, enfer errant dans l'immensité de l'éternel espace; par
l'effroyable malédiction qui appelle mon ame, par la pensée qui est en
moi et autour de moi, esprits, je vous somme de paraître.--Paraissez!

(Une étoile se montre, dans l'obscurité, à l'extrémité de la galerie.
Elle est immobile. Une voix se fait entendre et chante:)

PREMIER ESPRIT.

Mortel, soumis à ton ordre, j'ai quitté ma demeure dans les nuages où
s'élève mon pavillon formé des vapeurs du crépuscule, et qui dore d'azur
et de vermillon le soleil couchant d'un jour d'été. Bien que tu formes
des vœux défendus, j'ai accouru ici, monté sur le rayon d'une étoile,
tant étaient insurmontables tes conjurations. Mortel, puissent tes vœux
être exaucés!

VOIX DU SECOND ESPRIT.

Le Mont-Blanc est le roi des montagnes. Depuis long-tems elles l'ont
couronné d'un diadême de neige sur son trône de rochers, et l'ont revêtu
d'une robe de nuages. Les forêts qui l'entourent sont attachées à sa
ceinture. Dans sa main est l'avalanche dont la masse n'attend que mes
ordres pour se précipiter avec le fracas du tonnerre. Chaque jour se
meut le froid glacier qui jamais ne se repose, et c'est encore moi qui
lui dis: «Hâte-toi ou arrête ta marche.» Je suis l'esprit de la
montagne; je puis la faire fléchir et la remuer jusque dans ses
fondemens.--Mais _toi_, que me veux-tu?

VOIX DU TROISIÈME ESPRIT.

Dans les profondeurs azurées des eaux, où ne pénètrent ni l'agitation
des vagues ni le souffle des vents; là où vit le serpent de mer, où la
Sirène suspend des coquilles à sa verte chevelure, le bruit de tes
conjurations s'est fait entendre, semblable à la tempête qui gronde à la
surface des flots. L'écho de mes paisibles salles de corail en a
retenti. Qu'exiges-tu de l'esprit des eaux?

QUATRIÈME ESPRIT.

Là où le tremblement de terre sommeille sur un lit de feu, où s'élèvent
en bouillonnant des lacs de bitume, où les racines des Andes pénètrent
aussi profondément dans la terre que leurs cimes s'élèvent dans les
cieux, vaincu par la force de tes évocations, j'ai abandonné les sombres
retraites où je pris naissance et j'accours à tes ordres. Que ta volonté
soit ma loi.

CINQUIÈME ESPRIT.

Je cours à cheval sur les vents; c'est moi qui suscite les orages: j'ai
devancé de quelques pas la tempête toute brûlante encore des feux de la
foudre; et pour te joindre plus vite, j'ai volé au travers d'un ouragan
par deçà les mers et ses rivages. Chemin faisant, j'ai rencontré une
flotte que poussait un vent favorable; la nuit ne finira pas qu'elle
n'ait été engloutie toute entière.

SIXIÈME ESPRIT.

Les ténèbres de la nuit sont ma demeure. Pourquoi, par tes tortures
magiques, me forcer au supplice du grand jour?

SEPTIÈME ESPRIT.

Avant la création de la terre, l'astre de tes destinées m'avait été
confié. Quel monde, de tous ceux qui gravitent autour d'un soleil, fut
jamais plus frais et plus beau? Abandonnée à elle-même et conservant
dans sa course un ordre régulier, jamais étoile plus brillante ne
sillonna l'espace. Mais l'heure arriva:--ce ne fut plus dès-lors qu'une
masse errante de feu; comète vagabonde, maudite et funeste à l'univers,
roulant par sa propre force hors de tout cercle et sans lois pour la
guider, éclatante difformité d'en haut, monstre au milieu de nos régions
célestes. Et toi, né sous son influence, ver méprisable que je dédaigne
et auquel j'obéis, tu m'as su contraindre, par un pouvoir qui ne t'a été
confié passagèrement que pour qu'un jour tu m'appartiennes tout entier,
à descendre vers toi, à me joindre à ces faibles esprits qui tremblent
en ta présence, et qui sont forcés de répondre à un être tel que toi.
Parle vite: que veux-tu, enfant de boue?

LES SEPT ESPRITS.

La terre, l'océan, l'air, la nuit, les montagnes, les vents, ton étoile,
tout est à tes ordres, enfant de boue! Leurs esprits sont là, attendant
tes demandes.--Que veux-tu de nous, fils des hommes?--dis.

MANFRED.

L'oubli.--

LE PREMIER ESPRIT.

De quoi?--de qui?--et pourquoi?

MANFRED.

L'oubli de ce qui est en moi. Lisez-y; vous savez ce que je désire, et
ce que ma langue ne saurait exprimer.

L'ESPRIT.

Nous ne pouvons t'accorder que ce qui se trouve en notre puissance.
Demande-nous des sujets, un royaume, l'empire du monde, du monde entier
ou de quelques-unes de ses parties: demande-nous un signe qui commande
aux élémens qui sont soumis à chacun de nous, et tes désirs seront
aussitôt accomplis.

MANFRED.

L'oubli, l'oubli de moi-même.--Ne sauriez-vous, dans ces régions
secrètes que vous soumettez avec tant d'empressement à mes ordres, ne
sauriez-vous donc découvrir ce que je cherche?

L'ESPRIT.

Notre essence s'y refuse, et notre science ne va pas jusque là. Mais tu
peux mourir.

MANFRED.

La mort me l'accordera-t-elle?

L'ESPRIT.

Immortels, nous n'oublions rien; éternels, le passé nous est présent
aussi bien que l'avenir. Tu as ta réponse.

MANFRED.

Vous moquez-vous?--Le pouvoir qui vous a fait descendre ici vous livre à
moi. Esclaves, ne vous jouez pas de mes volontés! Le souffle, l'esprit,
l'étincelle de Prométhée, cette lumière de mon être a l'éclat, la
pénétration et la vivacité des vôtres; et quoique enfermée dans
l'argile, elle ne vous le cédera en rien. Répondez! ou vous connaîtrez
qui je suis.

L'ESPRIT.

Ce que nous avons dit, nous le répétons: tes propres paroles renferment
elles-mêmes notre réponse.

MANFRED.

Qu'est-ce à dire?

L'ESPRIT.

Oui, si, comme tu l'assures, ton essence est semblable à la nôtre; nous
avons satisfait ta curiosité en déclarant ici que nous n'avons rien à
démêler avec ce que, vous autres mortels, appelez la mort.

MANFRED.

Ainsi, vainement je vous aurai conjurés: vous êtes impuissans à me
secourir, ou vous vous refusez à le faire!

L'ESPRIT.

Parle; nous mettons à tes pieds tout ce que nous possédons: tout est à
toi. Songes-y bien avant de nous renvoyer. Demande encore:--royaume,
puissance, force, prolongation de tes jours.

MANFRED.

Maudits! qu'ai-je à faire de nouveaux jours? Les miens ont été trop
longs déjà:--hors d'ici!--fuyez!

L'ESPRIT.

Un instant encore; nous ne voudrions pas te quitter sans t'avoir été
utiles. Cherche;--n'est-il donc pas quelque don qui pourrait avoir du
prix à tes yeux?

MANFRED.

Aucun;--cependant, encore un moment.--Avant de nous séparer, je voudrais
vous contempler face à face. J'entends vos voix, dont les accens
mélancoliques et doux semblent une musique sur les ondes. Je vois la
clarté fixe d'une large et brillante étoile; mais rien de plus.
Montrez-vous à moi, l'un de vous, ou tous ensemble, tels que vous êtes,
et dans la forme que vous avez coutume de revêtir.

L'ESPRIT.

Notre forme est celle des élémens dont nous sommes l'ame et le principe;
mais désigne celle qui te plaira le plus, et sur-le-champ elle se
découvrira à tes regards.

MANFRED.

Choisissez vous-mêmes, car, pour moi, il n'y a rien de beau ni de hideux
sur la terre. Que le plus habile de vous prenne la figure qui lui
conviendra le mieux.--Allons!

LE SEPTIÈME ESPRIT, apparaissant sous la figure d'une belle femme.

Regarde!

MANFRED.

Dieu! est-ce bien toi? N'est-ce pas un songe insensé ou une cruelle
tromperie? Je puis donc encore goûter le bonheur, te presser dans mes
bras!--Nous pourrons encore.... (La figure disparaît.) Mon cœur est
brisé! (Manfred tombe sans connaissance.)

UNE VOIX prononce le charme suivant.

Lorsque la lune argente les vagues, que le ver luisant brille dans
l'herbe, que le feu follet s'agite autour des tombeaux et la flamme sur
les marécages; lorsque les étoiles sillonnent le ciel de leurs traînées
lumineuses, que les hiboux gémissent en se répondant, que les feuilles
des arbres de la colline demeurent silencieuses et immobiles, mon ame
pèse sur la tienne de tout son poids, armée d'un signe et d'un pouvoir
redoutable.

Si profond que soit ton sommeil, encore ton esprit, ne reposera-t-il
point. Il est des ombres qui ne pourront s'évanouir, des pensées qui
t'assailliront sans relâche. Une puissance inconnue te défend d'être
jamais seul. Condamné à demeurer éternellement enfermé dans un charme
qui t'enveloppe comme un linceul, qui t'entoure comme un nuage, tu ne me
verras pas marcher à tes côtés et tu me sentiras; tes yeux croiront
m'apercevoir comme une chose qui, bien qu'invisible, doit être près de
toi, et s'y trouvait l'instant d'auparavant. Alors, dans cette secrète
horreur, tu promèneras tes regards autour de toi, me cherchant dans ton
ombre, et, surpris de ne m'y point découvrir, tu reconnaîtras la
puissance que tu dois cacher. Les chants et les paroles magiques ont
imprimé sur ton front un baptême de malédiction; l'esprit de l'air t'a
enlacé de ses lacs; du souffle des vents sort une voix qui ferme ton
cœur à la joie; la nuit n'a plus pour toi ni repos ni silence, et le
jour ne te montre son éclatant soleil que pour te faire désirer qu'il
s'éclipse aussitôt.

De tes larmes trompeuses j'ai distillé un poison capable de donner la
mort; j'ai extrait de ton cœur le plus noir de ton sang; j'ai arraché à
ton sourire le serpent qui s'y dressait comme du milieu de la fougère;
j'ai enlevé à tes lèvres le charme qui rendait leurs blessures
mortelles, et tous ces poisons ont été essayés avec les poisons les plus
connus, et j'ai trouvé que les tiens étaient les plus dangereux.
Entends-tu! par ton cœur glacé et ton sourire de serpent, par les
impénétrables abîmes de tes ruses, par ces regards menteurs et
l'hypocrisie d'une ame inaccessible, par l'habileté de cet art qui voile
la méchanceté de ton cœur, par la joie que tu puises dans les maux des
autres hommes, par ta fraternité avec Caïn, entends, je te condamne à
trouver ton enfer en toi-même.

Voilà que je brise sur ta tête le vase d'où vont découler les tourmens.
Plus de repos, ni dans le sommeil, ni dans la mort. La mort, tu la
verras sans cesse sous tes pas, tu l'appelleras, et ce sera pour la
redouter aussitôt. Vois! le charme agit: déjà une chaîne t'enveloppe de
ses anneaux silencieux. Ma parole a pénétré dans ta tête et dans ton
cœur qu'elle a flétris en les touchant!


SCÈNE II.

(Le mont Jungfrau.--Le matin.)


MANFRED, seul, sur les rochers.

Les esprits que j'avais soulevés m'abandonnent;--mes enchantemens, fruit
de longues et patientes études, me trompent,--et le remède qui devait me
soulager s'est changé, pour moi, en un poison cuisant. Loin de moi tout
secours surhumain; la puissance sur le passé m'a été refusée; et pour
l'avenir, tant que le même passé n'aura pas été enseveli dans les
ténèbres, il est hors de mes recherches. O terre! ô ma mère! et toi,
douce fraîcheur du matin! vous, montagnes! pourquoi vous montrez-vous si
belles? il m'est interdit de vous aimer. Soleil! œil brillant de la
nature, qui répands tes rayons sur tous les corps, qui les pénètres de
joie,--tu ne resplendis plus sur mon cœur. Vous, rochers! à la pointe
desquels je m'arrête, contemplant, à une infinie distance, les pins
gigantesques qui bordent le torrent, et qui ne me paraissent, d'ici, que
de chétifs arbrisseaux, lorsqu'un saut, un pas, le plus léger mouvement,
un souffle même, précipiterait mon corps sur ce lit de pierres, lit d'un
éternel repos,--d'où vient que je balance? je sens l'impulsion--et je ne
m'y abandonne pas; je contemple le péril, sans vouloir m'en arracher. Ma
tête chancelle--et mon pied est ferme. Il y a en moi un pouvoir qui me
retient et me condamne à l'affreuse fatalité de vivre,--si c'est vivre,
que porter en soi l'aride et déserte solitude de son esprit, d'être
soi-même le sépulcre de son ame. Déjà j'ai cessé de justifier mes
actions à mes propres yeux, et ceci est le dernier symptôme du
mal.--Oui, ministre ailé, qui franchis les nues (un aigle passe dans les
airs), dont le vol hardi s'élève dans les cieux; oui, tu peux fondre sur
moi, et m'enlever dans tes serres;--je deviendrai ta proie, et de ma
chair tu nourriras tes aiglons. Mais tu disparais dans ces régions où
mon œil ne saurait le suivre, tandis que tes regards perçans découvrent
tout ce qui t'entoure dans les airs ou sur la terre.--Quelle beauté
ravissante! Qu'il est beau ce monde visible! qu'il est glorieux en
lui-même et dans l'action qui l'a produit! Mais nous, qui nous
proclamons ses maîtres! nous, moitié poussière, moitié dieux, inhabiles
à pénétrer plus profondément sous notre terre, ou à planer dans les
cieux, nous voyons les élémens de notre double essence dans une lutte
perpétuelle, nous respirons le souffle de l'orgueil et de la bassesse;
en proie, tour à tour, à nos vils besoins et à nos superbes désirs,
jusqu'à ce que notre nature mortelle prenant le dessus, l'homme
devienne--ce qu'il craint de s'avouer à lui-même, ce qu'ils tremblent de
s'apprendre les uns aux autres. Silence! (On entend au loin la flûte
d'un berger.) J'entends les sons simples et sans art de la flûte des
montagnes. Ce qu'on raconte de la vie des patriarches n'est point ici
une vaine fable pastorale; le chalumeau marie ses modulations inégales
au bruit des clochettes du troupeau bondissant. Mon ame voudrait
s'enivrer de ces échos.--Oh! que ne suis-je l'invisible esprit d'une
douce mélodie, une voix vivante, une harmonie animée, une joie
incorporelle--qui naît et s'évanouit avec le souffle divin qui l'a
créée!

(Un chasseur de chamois arrive du bas de la montagne.)

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Le chamois a quitté ce sentier: ses pieds agiles l'ont dérobé à ma
poursuite. A peine si ma chasse d'aujourd'hui me dédommagera de ces
courses où j'ai failli me rompre le cou.--Quel est cet homme? Il n'est
pas des nôtres, et pourtant le voilà perché à une hauteur où n'est
jamais parvenu aucun de nos montagnards, et que nos meilleurs chasseurs
pourraient seuls atteindre. Autant que je le puis voir d'ici, ses habits
sont riches, son aspect mâle, et ses regards fiers comme le regard d'un
paysan libre:--Approchons-nous plus près.

MANFRED, n'apercevant pas le chasseur.

Vivre ainsi!--blanchir sous les angoisses, comme ces pins dépouillés,
ruines d'un seul hiver, sans écorce, sans branches, tronc pourri sur une
racine maudite, qui ne le soutient que pour présenter une image de mort;
vivre ainsi, toujours ainsi, et se rappeler d'autres journées!
Maintenant, mon front est sillonné de rides qu'y ont gravées, non les
ans, mais des instans, des heures.--Ces heures de tortures où j'ai
survécu à moi-même!--Cimes glacées, avalanches qu'un souffle fait rouler
du haut des montagnes, détachez-vous, écrasez-moi! Souvent j'ai
contemplé vos effroyables chutes; mais vous passiez à mes côtés, pour
aller engloutir des êtres qui ne demandaient qu'à vivre; vos ravages
s'exercent sur les jeunes et verdoyantes forêts, sur la cabane ou le
hameau de l'innocent villageois.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Les brouillards commencent à s'élever du fond de la vallée: si je ne
l'engage à descendre, il pourra bien perdre en même tems son chemin et
la vie.

MANFRED.

Les brouillards montent et paraissent suspendus aux glaciers; les nuages
roulent sous mes pieds, blancs et sulfureux, semblables à l'écume qui
jaillit des lacs de l'enfer, dont chaque vague vient se briser sur un
rivage où les damnés sont amoncelés comme des pierres.--La tête me
tourne.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Il faut s'approcher de lui doucement; ma vue inattendue le ferait
sauter. On dirait déjà qu'il chancelle.

MANFRED.

Des montagnes se sont écroulées, déchirant les nues, et de leur choc ont
ébranlé les monts où elles étaient adossées; elles ont rempli les vertes
vallées de leurs débris, interrompu brusquement le cours des rivières,
dont les eaux s'élançaient en humides tourbillons, et forcé les sources
qui les alimentaient à se creuser un nouveau canal.--Ainsi, ainsi
s'abîma le vieux mont Rosenberg.--Que ne me suis-je, alors, trouvé sous
ses ruines!

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Camarade! prenez garde à vous! un pas de plus et vous êtes perdu. Pour
l'amour de celui qui vous a créé, éloignez-vous du bord de l'abîme.

MANFRED, sans l'entendre.

Sépulture digne de moi! sous sa masse énorme mes os eussent reposé en
paix, au lieu de rester épars sur les rochers, roulés çà et là par le
vent--comme bientôt--bientôt dans leur chute.--Adieu, cieux
entr'ouverts! ne me regardez pas d'un œil de réprobation,--ce n'est
point pour moi que vous devriez vous ouvrir.--Et toi, terre, reprends
tes atômes!

(Au moment où Manfred va se précipiter du rocher, le Chasseur de Chamois
le saisit subitement et le retient avec force.)

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Holà! insensé!--Si tu es fatigué de la vie, ne souille pas nos honnêtes
vallées de ton sang coupable.--Viens ici,--tu ne me quitteras pas.

MANFRED.

Mon cœur se soulève:--ne me serre pas ainsi.--Je n'ai plus la moindre
force;--les montagnes tournent autour de moi;--mes yeux se ferment.--Qui
es-tu?

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Tu le sauras plus tard.--Sortons d'ici.--Les nuages se chargent et
deviennent plus épais.--Par ici.--Maintenant, appuie-toi sur moi,--mets
ton pied là,--là, prends ce bâton, et accroche-toi un instant à cette
branche que tu vois.--Maintenant, donne-moi la main et ne quitte pas ma
ceinture,--doucement,--bien.--

Avant une heure, nous serons arrivés au chalet.--Avance: nous trouverons
bientôt un sentier plus sûr, quelque chose comme un sentier, creusé
depuis l'hiver dernier par le torrent.--A merveille! c'est bravement
marcher; tu aurais pu être un de nos chasseurs.--Suis-moi.

(Pendant qu'ils descendent avec peine à travers les rochers, le rideau
se baisse.)

FIN DU PREMIER ACTE.




                              ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

(Une chaumière des Alpes de Berne.)

MANFRED et le CHASSEUR DE CHAMOIS.


LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Non, non,--reste encore,--tu n'es pas en état de partir de quelques
heures au moins. Ton esprit et ton corps se refusent un secours
réciproque. Quand tu te trouveras mieux, je te conduirai.--Mais où
allons-nous?

MANFRED.

Il n'importe: je connais parfaitement ma route, et n'ai désormais plus
besoin de guide.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Tes habits, ta démarche annoncent un homme de haut lignage; sans doute
un de ces nombreux seigneurs dont les rochers fortifiés dominent nos
humbles vallons.--Quel est le château qui te reconnaît pour maître? Pour
moi, je n'en connais guère que les enceintes extérieures. Mes affaires
m'y conduisent rarement; et c'est alors pour m'asseoir aux vastes foyers
de vos vieilles salles, devisant avec vos vassaux. Mais les sentiers qui
mènent de nos montagnes aux portes de vos châteaux, je les connais
depuis mon enfance.--Dis-moi, quel est le tien?

MANFRED.

Assez.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

C'est bien, pardonne à ma curiosité. Mais, au nom du ciel, montre-toi de
meilleure compagnie. Tiens, goûte mon vin: il est vieux, et plus d'une
fois il m'a réchauffé le sang dans nos glaciers; il pourra aussi
réchauffer le tien.--Allons, fais-moi raison.

MANFRED.

Loin de moi! loin de moi! il y a du sang sur les bords! ne le verrai-je
jamais disparaître?... la terre ne boira-t-elle jamais ce sang?

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

A qui en as-tu? tu es hors de sens.

MANFRED.

Du sang, te dis-je,--mon propre sang! la pure source qui coula dans les
veines de mes pères et dans les miennes, alors que nous étions jeunes,
que nous avions un cœur, que nous nous aimions comme jamais nous
n'eussions dû nous aimer, et ce sang fut versé! mais il s'élève de la
terre et va teindre les nuages qui me ferment l'accès des cieux, des
cieux où tu n'es pas,--dont je suis éternellement repoussé.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Homme aux étranges paroles! quel crime, t'égarant l'esprit, te poursuit
ainsi de vains fantômes? Mais si grandes que soient tes craintes et les
souffrances que tu endures, sache qu'il est pour toi un recours
puissant,--les consolations de l'église et la patience, ce don du
ciel.--

MANFRED.

La patience, toujours la patience! Laisse-moi:--ce mot a été inventé
pour les bêtes de somme et non pour les oiseaux de proie. Répète-le aux
créatures faites de ta même poussière; pour moi, je suis d'un autre
ordre.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Le ciel en soit loué! je ne changerais pas avec toi, m'offrît-on
l'impérissable gloire de notre Guillaume Tell. Mais quelque violent que
soit ton mal, il faut le supporter, et toutes tes plaintes ne te seront
d'aucun secours.

MANFRED.

Ne le supporté-je pas?--Regarde-moi,--je vis.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Ta vie est une convulsion, et non la vie d'un homme en santé.

MANFRED.

Je te le dis, homme! j'ai vécu beaucoup d'années, beaucoup de longues
années qui ne sont rien comparées à celles qui me restent encore; à des
siècles--des siècles--l'espace et l'éternité--la conscience de
l'existence et une soif brûlante de la mort, soif que rien n'apaisera.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Pourtant, à peine si ton front annonce l'âge mûr. Je serais de beaucoup
ton aîné.

MANFRED.

Penses-tu donc que l'existence dépende du tems? sans doute elle en
dépend, mais nos actions en sont les époques. Les miennes ont rendu pour
moi les jours et les nuits impérissables, éternels, innombrables comme
les innombrables atômes des sables de la mer. Elles ont fait de ma vie
un désert froid et aride, où se brisent les vagues déchaînées, mais où
rien ne séjourne, rien, si ce n'est les cadavres, les débris du
naufrage, les roches et les algues amères.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Hélas! il est fou--encore ne puis-je l'abandonner à lui-même.

MANFRED.

Plût au ciel que je le fusse! les visions qui viennent m'assaillir ne
seraient alors qu'un rêve désordonné.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Que vois-tu ou que penses-tu voir?

MANFRED.

Moi et toi,--toi, paysan des Alpes,--tes humbles vertus, ton toit
hospitalier, ton esprit patient, ton ame pieuse, libre et fière; ton
respect pour toi-même, fondé sur des pensées d'innocence; tes jours de
santé et tes nuits de sommeil; tes travaux ennoblis par le danger et que
ne suit aucun remords; ton espérance d'une vieillesse tranquille, la
paix du tombeau; une croix et une guirlande de fleurs qui s'élèveront
sur l'herbe sous laquelle tu reposeras, et pour épitaphe l'amour et le
souvenir de tes petits-enfans:--c'est-là ce que je vois--et si ensuite
je reporte mes regards sur moi--mais il suffit--déjà mon ame était
brûlée!

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Et changerais-tu ton sort avec le mien?

MANFRED.

Non, mon ami, je ne voudrais pas te faire un aussi funeste présent; je
ne voudrais infliger ma destinée à aucun être vivant: moi seul je puis
la supporter--si affreuse qu'elle soit--moi, vivant, je puis soutenir ce
qu'aucun homme ne serait capable de supposer, même en rêve, sans en
mourir d'effroi.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Quoi, si pitoyable pour les maux de tes semblables, et le crime aurait
noirci ton cœur! Ne parle pas de la sorte. Je ne croirai jamais qu'un
homme qui nourrit des sentimens aussi généreux, ait pu assouvir sa
vengeance dans le sang de ses ennemis.

MANFRED.

Oh! non, non, non! les maux que j'ai causés n'ont atteint que ceux qui
m'avaient aimé, ceux que j'ai le plus aimés. Je n'ai jamais écrasé un
ennemi, que dans une juste et légitime défense.--Ce sont mes
embrassemens qui ont été funestes.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Que le ciel te fasse paix! Soulage ton ame par la pénitence; je dirai
des prières pour toi.

MANFRED.

Elles seront inutiles. Toutefois, je te sais gré de ta commisération. Je
m'en vais--il est tems,--adieu!--Tiens, prends cet or et mes
remerciemens--n'ajoute rien--c'est un juste salaire--ne me suis pas...
je connais le chemin, et je suis hors des pas dangereux de la
montagne.--Encore une fois, reste ici; je te l'ordonne. (Manfred sort.)


SCÈNE II.

(Une vallée basse dans les Alpes.--Une cataracte.)


MANFRED arrive.

Il n'est pas encore midi--les rayons de l'arc-en-ciel[a1] se courbent en
arceaux sur le torrent qu'ils colorent de tous les feux du ciel; la
colonne d'eau, tombant perpendiculairement du haut des rochers, se
déroule comme une nappe d'argent et jette çà et là ses traînées d'écume
bouillonnante. On dirait, agitant sa longue queue, le coursier dont il
est parlé dans l'Apocalypse, ce pâle et gigantesque coursier, monté par
la mort. Mes yeux seuls, en ce moment, contemplent ce tableau ravissant.
Seul dans cette douce solitude, je partage avec l'esprit de la vallée
l'hommage que lui rendent ses eaux.--Évoquons-le.

(Manfred prend un peu d'eau dans le creux de sa main et la jette en
l'air en murmurant son évocation. Un instant après, la nymphe des Alpes
se montre sous l'arc-en-ciel jeté sur le torrent.)

Esprit ravissant! avec ta chevelure de lumière, tes yeux brillans de
gloire, avec ces formes que revêtissent les filles de la terre, lorsque,
dépouillant leurs charmes terrestres, elles s'élèvent à des formes
surhumaines, à l'essence des purs élémens. Les couleurs de la
jeunesse--vermeilles comme les joues d'un enfant endormi, bercé sur le
sein palpitant de sa mère--vermeilles comme les teintes d'une rose que
les derniers feux du jour déposent sur la neige vierge des hauts
glaciers, comme si la terre rougissait des embrassemens du ciel;--ces
couleurs teignent ton céleste aspect et éclipsent l'éclat de
l'arc-en-ciel qui couronne ton front. Esprit ravissant! à travers la
sérénité de tes traits où se montre le calme d'une ame qui proclame
elle-même son immortalité, je lis que tu pardonneras à un fils de la
terre, que daignent parfois visiter les génies mystérieux, que tu lui
pardonneras d'avoir osé t'évoquer--t'appeler à lui, et d'arrêter sur toi
ses regards.

LA NYMPHE.

Enfant de la terre! je te connais et je connais les pouvoirs qui sont à
tes mains. Je te connais pour un homme aux pensées profondes, aux
actions mauvaises ou bonnes, extrême dans le bien comme dans le mal,
voué aux angoisses par ton astre fatal. J'attendais que tu m'appellasses
à toi.--Que demandes-tu?

MANFRED.

Admirer ta beauté--et rien au-delà. La vue de la terre avait troublé mon
esprit: j'allai me réfugier dans ses mystères et je pénétrai jusqu'aux
retraites cachées de ceux qui la gouvernent; mais hélas! aucun n'a pu
exaucer mes vœux. Je leur demandais ce qu'il était au-dessus de leur
puissance de m'accorder: aujourd'hui j'ai cessé de les importuner.

LA NYMPHE.

Quelle est donc cette demande qui est au-dessus de la puissance des
êtres les plus puissans de ceux qui dirigent le monde invisible?

MANFRED.

Une prière.--Mais pourquoi la ferais-je de nouveau? ne sera-ce pas en
vain?

LA NYMPHE.

Je ne sais, parle toujours.

MANFRED.

Eh bien! je parlerai. Qu'importe une torture de plus! tu vas connaître
mes souffrances. Dès ma plus tendre jeunesse, mon esprit ne sympathisait
point avec les ames de mes semblables et je ne contemplais point la
terre avec les yeux des hommes. Leur ambition n'était pas la mienne: le
but de leur existence n'était non plus le mien. Mes joies, mes peines,
mes passions, mon esprit, tout me rendit étranger à eux. Bien que revêtu
de la même forme, je ne me sentis pas attiré vers la chair respirante,
et refusai de me mêler à toutes les créatures d'argile qui
m'entouraient, toutes,--non, il était une parmi elles,--mais attendons.

J'ai dit que je n'avais aucun rapport avec les hommes, aucun avec les
humaines pensées. Loin de là; mes joies étaient la solitude, respirer
l'air léger des montagnes couvertes de glace, gravir les cimes où les
oiseaux n'osent bâtir leur nid, où l'aile des insectes eux-mêmes n'a
jamais effleuré un granit dépouillé de verdure; c'était de me plonger
dans le torrent, de m'abandonner au tourbillon formé par le brisement
des vagues dans les rivières, ou aux flots de l'océan, essayant ainsi
mes jeunes forces. J'aimais, durant la nuit, suivre la marche de la
lune, les étoiles et leur riche développement, fixer mes yeux sur les
feux de la foudre jusqu'à ce qu'ils en fussent éblouis, ou contempler la
chute des feuilles pendant les soirées d'automne, alors que les vents
font entendre leurs gémissemens. Tels étaient mes passe-tems--toujours
seul; et si un de ces êtres, au nombre desquels j'avais honte de me
compter, venait à se rencontrer sur mon chemin, je me sentais aussitôt
dégradé et ne me retrouvais plus qu'une misérable créature d'argile.
Dans mes courses solitaires, je descendis aux caveaux de la mort,
espérant surprendre la cause dans son effet; j'arrachai à ces ossemens
blanchis, à ces crânes, à ces cendres amoncelées, les raisonnemens les
plus réprouvés. C'est alors que durant de longues années, je passai les
nuits dans l'étude des sciences qui ne s'enseignent plus et qui ne
furent enseignées qu'au tems jadis. Le tems, le travail, des épreuves
terribles et cette soumission non moins terrible qui nous donne tout
pouvoir sur l'air et sur les esprits qui peuplent l'air, la terre,
l'espace et le monde infini, rendirent mes yeux familiers avec
l'éternité, comme avaient fait, avant moi, les mages, comme avait fait
celui qui, à Gadara, évoqua de leurs retraites humides Eros et
Anteros[a2], ainsi qu'aujourd'hui, je t'appelle à moi; la soif de la
science s'accrut avec la science, aussi bien que la puissance et
l'ivresse de l'intelligence la plus éclatante; jusqu'à ce que...

LA NYMPHE.

Poursuis.

MANFRED.

Hélas! je me perds en d'inutiles paroles, me complaisant à rappeler ces
vains attributs, plus j'approche du moment où il me faut découvrir la
plaie profonde de mon cœur.--Mais plus de détour. Je ne t'ai nommé ni
père, ni mère, ni maîtresse, ni ami, ni aucun être, avec lesquels
j'eusse resserré les liens de l'humanité: si ces êtres existèrent pour
moi, ils ne me furent pas ce qu'ils sont pour les autres. Mais il en
était un...

LA NYMPHE.

Va, ne crains pas de t'accuser.

MANFRED.

Elle me ressemblait de tous traits--ses yeux, sa chevelure, son visage,
tout, jusqu'au son de sa voix, disaient-ils, était semblable aux miens,
mais adoucis, mais tempérés par la beauté. Comme moi, elle avait ces
pensées solitaires et errantes, cette ardeur pour les sciences secrètes
et un esprit capable de comprendre l'univers. Mais, plus que moi, elle
avait la douce puissance des larmes, du sourire, et de la
pitié--puissance qui m'était déniée; elle avait la tendresse--que jamais
je ne ressentis que pour elle seule, et l'humilité--qui toujours me fut
inconnue. Ses fautes furent les miennes.--Ses vertus n'appartiennent
qu'à elle. Je l'aimai et c'est moi qui la mis au tombeau!

LA NYMPHE.

Quoi! de ta propre main?

MANFRED.

Non de ma main;--mais mon cœur brisa son cœur--ce cœur qui s'attacha au
mien et qui en fut desséché. Si j'ai versé du sang, ce n'a pas été le
sien.--Et pourtant ce pur sang a coulé,--je l'ai vu et je n'ai pu
l'étancher.

LA NYMPHE.

Et c'est pour un pareil--pour un être de cette race que tu méprises, et
au-dessus de laquelle tu veux t'élever, pour te mêler à nous et à notre
race, que tu mets en oubli les précieux dons de nos sciences, que tu te
rejettes dans les basses et lâches passions de l'humanité! loin de moi!

MANFRED.

Fille de l'air! je le dis: depuis cette heure fatale--mais les paroles
ne sont que des paroles.--Contemple-moi dans mon sommeil, dans mes
veilles.--Viens t'asseoir à mes côtés! tu verras ma solitude, ma
solitude peuplée par les furies;--tu me verras, durant la nuit jusqu'au
retour du jour, grincer des dents, et me maudire encore jusqu'au coucher
du soleil.--J'ai demandé, comme une bénédiction, de devenir insensé, et
la folie m'a été refusée. J'ai affronté la mort,--mais dans la lutte des
élémens les vagues me soutenaient au lieu de m'engloutir et j'ai dû
traverser, sain et sauf, les plus affreux dangers. Sans doute que la
main glacée d'un impitoyable génie me tenait suspendu par un cheveu,
mais par un cheveu qu'aucun effort ne pouvait rompre. Vainement, je
plongeai mon âme--jadis une source inépuisable de création--dans toutes
les rêveries enfantées par l'imagination; toujours, toujours semblable
au reflux de la vague, elle était repoussée dans le gouffre profond de
mes pensées. Vainement je me mêlai à l'humaine espèce--je cherchais
l'oubli de mes maux là où il ne se peut trouver. Dès-lors, tout ce que
j'avais appris, mes sciences, mes longues recherches dans les secrets
d'un art surnaturel, ne devinrent plus que des connaissances mortelles,
et je vécus dans le désespoir--et je vis--et je vivrai toujours!

LA NYMPHE.

Peut-être puis-je venir à ton aide.

MANFRED.

Pour avoir cette puissance, il te faudrait réveiller les morts, ou me
laisser descendre parmi eux.--Fais-le--de quelque manière que ce soit, à
quelque heure que tu choisisses.--Si c'est avec de nouvelles
tortures--au moins seront-elles les dernières.

LA NYMPHE.

Non; tel n'est point mon pouvoir. Mais veux-tu me jurer obéissance,
jurer de te soumettre à ma volonté? tes vœux seront peut-être exaucés.

MANFRED.

Jurer! obéir! Et à qui? aux esprits que je conjure! Moi, devenir
l'esclave de ceux qui m'ont servi!--jamais!

LA NYMPHE.

Est-ce tout? n'as-tu pas de plus douce réponse? Réfléchis encore avant
de repousser ma demande.

MANFRED.

J'ai dit.

LA NYMPHE.

Assez!... Je puis donc me retirer... parle!

MANFRED.

Retire-toi! (La nymphe disparaît.)

MANFRED, seul.

Nous, jouet du tems et de nos propres terreurs! Les jours nous emportent
et fuient eux-mêmes loin de nous. Et pourtant nous vivons, accablés sous
le poids de notre vie et redoutant sans cesse la mort.--Aussi long-tems
que pèse sur nous ce joug détesté, ce joug qui oppresse notre cœur--que
font seuls palpiter les angoisses ou des plaisirs menteurs;--aussi
long-tems que durent ces jours de passé et d'avenir (car il n'est pas de
présent pour la vie), qui pourrait dire s'il en est un, un seul où l'ame
n'ait cessé d'appeler la mort et dont elle n'ait fui aussitôt
l'approche, de même que l'on tremble de se plonger dans une onde glacée,
bien que le frisson ne doive se faire sentir qu'un moment? Toutefois mes
sciences me laissent encore une ressource.--Je puis évoquer les morts et
savoir d'eux ce que nous avons un jour à craindre. Rien que le néant du
tombeau, diront-ils--et s'ils ne répondaient pas!--Mais le prophète
sortit de la tombe pour répondre à la sorcière d'Eudor; le monarque de
Sparte connut ses destinées de l'esprit ressuscité de la vierge
Byzantine. Il avait immolé celle qu'il aimait, dans l'ignorance du crime
qu'il commettait, et il mourut sans avoir obtenu son pardon. En vain il
adressa des prières à Jupiter phrygien; en vain les magiciens d'Arcadie
évoquèrent l'ombre irritée et la supplièrent de dépouiller sa colère ou
de fixer un terme à sa vengeance;--il n'obtint qu'une réponse vague et
obscure, mais qui bientôt s'expliqua pour lui[a3].

Si jamais je n'étais venu au monde, ce que j'aime vivrait encore; si
jamais je n'avais aimé, ce que j'aime vivrait encore dans tout l'éclat
de sa beauté, de son bonheur, et répandant la joie sur les autres.
Qu'est-elle devenue? qu'est-elle aujourd'hui?--la victime expiatoire de
mes péchés,--quelque chose que je n'ose imaginer,--ou du néant. Dans peu
d'heures, je connaîtrai ce que j'appréhende et brûle de connaître.
Jusqu'ici, je n'avais jamais frémi d'arrêter mes regards sur un esprit,
mauvais ou bon,--et voilà que je tremble et qu'un étrange frisson vient
saisir mon cœur. Mais l'action ne manquera pas à ce que j'abhorre le
plus; je saurai braver toutes craintes mortelles.--La nuit approche. (Il
sort.)


SCÈNE III.

(Le sommet du mont Jungfrau.)


Entre LA PREMIÈRE DESTINÉE.

La lune se lève, large, ronde, éclatante. Ici, sur les neiges que n'a
jamais foulées le pied d'un vulgaire mortel, nous marchons de nuit, sans
laisser la moindre trace de nos pas; sur cette mer sauvage, sur l'océan
resplendissant des montagnes glacées, nous effleurons les brisans
raboteux qui semblent l'écume des flots agités par la tempête, que le
froid aurait subitement saisie,--image morte de l'abîme des eaux. Ce
pinacle fantastique,--ouvrage de quelque tremblement de terre,--où
s'arrêtent les nuages pour se reposer des fatigues de leur course, a été
consacré à nos ébats, à nos veilles; c'est ici que je dois attendre mes
soeurs, pour nous acheminer ensemble vers le palais d'Arimane, car,
cette nuit, se célébrera notre grande fête.--Chose étrange qu'elles
n'arrivent point!

UNE VOIX, au dehors, chantant.

L'usurpateur captif, jeté en bas du trône, languissait enseveli dans la
torpeur, oublié et solitaire. J'ai secoué son sommeil, brisé sa chaîne,
je lui ai rendu ses troupes, et voilà encore une fois le tyran debout.
Le sang d'un million d'hommes, la ruine d'une nation seront le prix de
mes peines--puis sa fuite, et de rechef le désespoir!

SECONDE VOIX, au dehors.

Le vaisseau volait, le vaisseau volait vite; mais je n'ai pas laissé une
voile, je n'ai pas laissé un mât. Il ne reste plus une planche de ses
flancs ou du pont, pas un pauvre diable pour pleurer sur le naufrage.
Si!--il en est un que j'ai sauvé, le prenant aux cheveux pendant qu'il
nageait, et celui-là était digne de ma pitié,--un traître à terre, un
pirate sur mer.--Il acquittera sa dette par de nouveaux crimes.

LA PREMIÈRE DESTINÉE, répondant.

La cité reposait, plongée dans le sommeil; au matin, elle s'est éveillée
pour pleurer sur elle-même. Soudainement, sans bruit, la noire peste
avait passé sur ses tours. Des milliers d'hommes ont péri, des milliers
périront.--Le vivant fuit l'approche du malade qu'il chérissait; mais il
fuit en vain: rien ne le sauvera de l'atteinte mortelle. La tristesse,
les angoisses, le mal, la terreur enveloppent toute une
population.--Heureux sont les morts qui échappent à cette scène de
désolation! Et cette œuvre d'une nuit--cette ruine d'un royaume--ce
travail de mes mains, combien de fois, dans les siècles, ne l'ai-je pas
renouvelé! combien ne le renouvellerai-je pas encore!

(Entrent la seconde et la troisième Destinée.)

LES TROIS DESTINÉES.

Nos mains tiennent enfermés les cœurs des hommes, et leurs tombeaux sont
nos marche-pieds. Ces esclaves ne reçoivent de nous le souffle de l'ame
que pour nous le rendre aussitôt.

LA PREMIÈRE DESTINÉE.

Bien-venues!--Où est Némésis?

LA SECONDE DESTINÉE.

Occupée à quelque grand travail; mais j'ignore lequel, car moi-même j'ai
les mains pleines.

LA TROISIÈME DESTINÉE.

Vois; elle vient.

(Entre Némésis.)

LA PREMIÈRE DESTINÉE.

Dis, où as-tu été? Mes sœurs et toi, vous arrivez tard, cette nuit-ci.

NÉMÉSIS.

Relever des trônes abattus; marier entre eux des insensés; rétablir des
dynasties; venger des hommes de leurs ennemis, puis les faire repentir
de leur vengeance; frapper les sages de folie: tel vient d'être mon
travail. J'ai tiré de la poussière les nouveaux oracles qui doivent
aujourd'hui régir le monde, car les anciens avaient passé de mode, et
les mortels osaient déjà les peser à leur propre valeur, mettre les rois
dans la balance et parler de liberté, ce fruit à jamais défendu...
Partons! l'heure est sonnée... montons sur nos nuages. (Elles sortent.)


SCÈNE IV.

(Palais d'Arimane.--Arimane, entouré des Esprits, est assis sur un globe
de feu qui lui sert de trône.)


HYMNE DES ESPRITS.

Salut à notre maître!--Prince de la terre et de l'air!--qui marche sur
les nues et sur les eaux,--qui tient dans sa main le sceptre des
élémens, et les fait, à sa volonté, rentrer dans le chaos! Il
souffle--et la tempête bouleverse la mer; il parle--et la nue répond à
sa voix par le tonnerre; il regarde,--à son regard, s'enfuient les
rayons du soleil; il se meut,--un tremblement remue la terre jusque dans
ses fondemens. Sous ses pas jaillissent les volcans; son ombre projette
la peste; les comètes annoncent sa marche à travers les cieux enflammés,
et sa colère réduit en cendres les planètes; c'est à lui que la guerre
offre chaque jour son holocauste, la mort son tribut. Il est la vie,
avec toutes ses agonies; il est l'ame de tout ce qui respire.

(Entrent les Destinées et Némésis.)

PREMIÈRE DESTINÉE.

Gloire à Arimane! son pouvoir s'accroît de plus en plus sur la
terre.--Mes deux sœurs ont exécuté ses ordres; et moi aussi, j'ai rempli
mon devoir.

SECONDE DESTINÉE.

Gloire à Arimane! Nous qui courbons la tête des hommes, nous venons nous
courber devant son trône!

TROISIÈME DESTINÉE.

Gloire à Arimane! nous n'attendons qu'un clin-d'œil pour obéir.

NÉMÉSIS.

Souverain des souverains! nous sommes à toi, et tous les êtres mortels,
plus ou moins, sont à nous. Étendre notre puissance, c'est étendre la
tienne, et nos soins, nos veilles y sont incessamment consacrés. Tes
derniers commandemens ont été remplis en tout point.

(Entre Manfred.)

UN ESPRIT.

Qui se montre ici? Un mortel!--Toi, fatale et hardie créature,
prosterne-toi et adore!

SECOND ESPRIT.

Je connais ce mortel.--Un magicien puissant, possesseur d'une science
redoutée.

TROISIÈME ESPRIT.

Prosterne-toi et adore, esclave! Quoi, ne connais-tu pas ton maître et
le nôtre?--Tremble et obéis!

TOUS LES ESPRITS.

Humilie-toi, humilie ta damnée matière, enfant de la Terre! ou crains
notre courroux.

MANFRED.

Je sais tout; et encore voyez-vous que je ne fléchis pas le genou.

QUATRIÈME ESPRIT.

On saura t'y contraindre.

MANFRED.

Ai-je donc besoin de vos leçons?--Que de nuits là-bas, couché sur le
sable aride, je me suis prosterné la face contre terre, et j'ai couvert
ma tête de cendres, comprenant toute l'étendue de mon humiliation,
m'abaissant devant mon inutile désespoir, et fléchissant sous ma propre
misère!

CINQUIÈME ESPRIT.

Seras-tu si hardi que de refuser à Arimane, assis sur son trône, ce que
lui accorde l'univers entier qui ne l'a jamais contemplé dans la terreur
de son éclat? A genoux! te dis-je.

MANFRED.

Commandez-_lui_ d'abord de s'agenouiller devant l'être qui est au-dessus
de lui, devant l'Infini Éternel,--le Créateur qui ne l'avait pas fait
pour être adoré:--qu'il se prosterne, et nous nous prosternerons
ensemble.

LES ESPRITS.

Faut-il écraser ce ver de terre? le déchirer en morceaux?

PREMIÈRE DESTINÉE.

Hors d'ici! Retirez-vous! cet homme m'appartient. Prince des pouvoirs
invisibles! cet homme ne sort pas d'une race vulgaire; son aspect et sa
présence en ces lieux le démontrent assez. Ses tourmens ont été de même
nature que les nôtres, éternels. Ses connaissances, sa force et sa
puissance, autant que le comporte l'argile qui recouvre l'essence
éthérée, se sont élevées plus haut que tout ce que la matière a encore
produit. Dévoré d'une soif de science que ressentirent rarement d'autres
mortels, il apprit à connaître ce que nous connaissons ici--que le
savoir n'est pas le bonheur, que la science n'est autre chose que
l'échange d'une ignorance contre une autre espèce d'ignorance. Bien
plus--les passions, attributs de la terre et du ciel, dont aucune
puissance, aucun être, aucun cœur n'est exempt, depuis le ver misérable
jusqu'aux plus nobles créatures, les passions ont traversé son cœur, et
si cruellement, que moi, impitoyable, je comprends qu'il soit devenu un
objet de pitié. Encore une fois, cet homme m'est soumis et
t'appartiendra un jour.--Mais que cela soit, ou non, il n'est dans nos
régions aucun esprit doué d'une ame égale à la sienne, aucun qui ait
pouvoir sur son ame.

NÉMÉSIS.

Que vient-il donc faire ici?

PREMIÈRE DESTINÉE.

Lui-même répondra.

MANFRED.

Ce que je sais, ce que je puis, quel pouvoir m'amène parmi vous, vous le
savez; mais il est un pouvoir supérieur au mien, dont j'attends la
réponse pour m'arracher enfin à mes doutes.

NÉMÉSIS.

Quelles nouvelles lumières demandes-tu?

MANFRED.

Ce n'est pas toi qui me les peux donner. Appelle ici les morts,--je leur
réserve mes questions.

NÉMÉSIS.

Grand Arimane, ta volonté est-elle que les vœux de ce mortel soient
exaucés?

ARIMANE.

Oui.

NÉMÉSIS.

Quel fantôme faut-il évoquer?

MANFRED.

Quelqu'un qui ne fut pas renfermé dans la tombe.--Appelle Astarté.

NÉMÉSIS.

Ombre ou esprit! quoi que tu sois, que tu conserves tout ou partie de la
forme que tu reçus à ta naissance, de cette forme de terre rendue à la
terre, reparais au jour. Revêts-toi de ce que tu avais revêtu; porte ce
même cœur, ce même corps arraché à la pâture des vers. Parais! parais!
parais! celui qui t'envoya te rappelle aujourd'hui.

(Le fantôme d'Astarté s'élève et se tient au milieu de la foule.)

MANFRED.

Serait-ce là la mort? La couleur rougit encore sa joue; mais je ne vois
que trop bien que ce n'est pas une couleur vivante; c'est plutôt la
teinte d'une étrange maladie, semblable au rouge dont l'automne colore
les feuilles mourantes. Est-ce bien elle? Oh! Dieu! elle que je
frémirais d'envisager.--Astarté--Non, je ne puis lui parler!--mais
commande-lui de parler.--Qu'elle me pardonne ou qu'elle me condamne.

NÉMÉSIS.

Par la puissance qui a brisé la tombe qui t'enfermait, parle à celui qui
t'a parlé, ou à ceux qui t'ont mandée ici.

MANFRED.

Elle garde le silence, et, dans ce silence, est toute ma réponse.

NÉMÉSIS.

Là s'arrête mon pouvoir. Prince de l'air! toi seul peux lui ordonner de
délier sa voix.

ARIMANE.

Esprit! obéis à ce spectre.

NÉMÉSIS.

Toujours un obstiné silence! Sans doute qu'elle obéit à d'autres
puissances que les nôtres. Mortel! vaine sera ton enquête, et nous
sommes joués aussi bien que toi.

MANFRED..

Entends-moi!--entends-moi!--Astarté! ma bien-aimée! réponds-moi: j'ai
tant souffert!--je souffre tant!--Abaisse tes yeux sur moi! Le tombeau
ne t'a pas plus changée que je ne suis changé pour toi. Tu m'aimas trop,
trop je t'aimai: nous n'étions pas faits pour nous torturer ainsi l'un
l'autre, bien que ce fût un affreux péché que de nous aimer comme nous
fîmes. Dis que tu ne me maudis point,--que je dois porter la peine pour
nous deux,--que tu seras reçue au nombre des bénis, et que moi, je
mourrai. Depuis que tu m'as quitté, les obstacles les plus odieux
conspirent pour me rattacher à l'existence,--à une vie qui me fait
frissonner si l'immortalité m'assure un avenir semblable au passé. Plus
de repos. Je ne sais ni ce que je demande ni ce que je cherche. Je n'ai
d'autre sentiment que le sentiment de ce que tu es et de ce que je suis,
et je ne voudrais plus qu'entendre encore une fois, avant la mort, le
son de ta voix qui jadis était pour moi une si douce
musique!--Parle-moi! Je t'ai appelée dans le silence de la nuit; j'ai
effrayé les oiseaux endormis sous le feuillage; j'ai réveillé les loups
des montagnes; j'ai fait retentir du vain écho de ton nom les cavernes
profondes, et tout, dans la nature, me répondait--tout, les hommes et
les esprits,--et seule, tu es restée muette. Parle-moi! j'ai suivi la
marche des étoiles, cherchant en vain dans le ciel la trace de tes pas.
Parle-moi! j'ai erré sur la terre, et n'ai rien trouvé qui te
ressemblât.--Parle-moi! vois ces ennemis qui nous entourent--ils ont
pitié de mes maux! Leur aspect ne m'épouvante pas, car je ne sens ici
que ta présence seule.--Parle-moi! si tu es irritée, que tes paroles
soient des paroles de colère--mais que je t'entende encore une fois--une
fois de plus--une seule fois!--

LE FANTOME D'ASTARTÉ.

Manfred!

MANFRED.

Dis, dis--toute ma vie est dans ta voix.--C'est bien ta propre voix!

LE FANTOME D'ASTARTÉ.

Manfred! demain finiront tes maux terrestres. Adieu!

MANFRED.

Un mot de plus.--M'as-tu pardonné?

LE FANTOME D'ASTARTÉ.

Adieu!

MANFRED.

Dis, nous retrouverons-nous un jour?

LE FANTOME D'ASTARTÉ.

Adieu!

MANFRED.

Par grâce, un mot! dis que tu m'aimes!

LE FANTOME D'ASTARTÉ.

Manfred! (L'esprit d'Astarté disparaît.)

NÉMÉSIS.

Elle est partie, partie sans retour. Ses paroles seront accomplies.
Retourne à la terre.

UN ESPRIT.

Il est tombé dans une affreuse convulsion,--sort réservé aux mortels qui
veulent pénétrer dans des mystères au-dessus de leur nature humaine.

UN AUTRE ESPRIT.

Pourtant, voyez comme il sait se maîtriser et soumettre ses tortures à
sa propre volonté. S'il eût été des nôtres, c'était, n'en doutez pas, un
terrible esprit.

NÉMÉSIS.

As-tu quelque autre question à adresser à notre puissant maître, ou à
nous, ses adorateurs?

MANFRED.

Aucune.

NÉMÉSIS.

Ainsi donc, adieu pour un tems.

MANFRED.

Ah! nous nous reverrons! mais en quel lieu? sur la terre? N'importe où;
à ton plaisir. Je me sépare ton débiteur pour la grâce que tu viens de
m'accorder. Au revoir, vous tous! (Manfred sort; la toile tombe.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.




                             ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

(Une salle dans le château de Manfred.)

MANFRED et HERMAN.


MANFRED.

Quelle heure est-il?

HERMAN.

Dans une heure le soleil sera couché. Nous aurons une soirée délicieuse.

MANFRED.

Dis-moi, tout est-il disposé dans la tour, ainsi que je l'ai ordonné?

HERMAN.

Seigneur, tout est prêt. Voici la clef et le coffre.

MANFRED.

Bien, laisse-moi. (Herman sort.)

MANFRED, seul.

Il y a en moi un calme--une sérénité que je ne puis m'expliquer, et que
je n'avais pas encore goûtés depuis que j'ai fait l'épreuve de la vie.
Si je ne savais que la philosophie est la plus grande de nos vanités, le
mot le plus vide que le jargon de nos écoles ait jamais fait vibrer à
nos oreilles, je croirais, en vérité, avoir découvert le grand secret si
cherché, avoir trouvé dans mon ame la pierre philosophale. Cela ne
durera pas; mais encore est-il bon d'avoir connu un si doux état, ne
fût-ce qu'une seule fois en ma vie. Une sensation nouvelle s'est révélée
à moi; elle a élargi le domaine de mes pensées. Je veux en prendre note
sur mes tablettes, et constater l'existence d'un semblable
sentiment.--Qu'est-ce?

(Herman rentre.)

HERMAN.

Seigneur, l'abbé de Saint-Maurice demande à vous être présenté.

(Entre l'abbé de Saint-Maurice.)

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Paix au comte Manfred!

MANFRED.

Merci, saint père! sois le bien-venu dans ces murs; ta présence les
honore et répand sa bénédiction sur ceux qui les habitent.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Comte, plaise au ciel qu'il en soit ainsi! mais je voudrais conférer
seul avec toi.

MANFRED.

Sors, Herman. Que me veut mon respectable hôte?

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Je parlerai sans détour.--Mon âge, mon zèle, l'habit que je porte et mes
bonnes intentions m'en donnent le privilège. Nous sommes proches
voisins, comte Manfred, et quoique nous nous fréquentions peu, j'ai cru,
en cette qualité, pouvoir me présenter ici. D'étranges rumeurs,
outrageantes à notre sainte fois, se mêlent à ton nom; à ce noble nom
illustré depuis tant de siècles. Puisse celui qui le porte le
transmettre dans toute sa pureté.

MANFRED.

Poursuis,--j'écoute.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

On rapporte que tu te livres à l'étude des mystères qui ont été
interdits aux recherches de l'homme. On rapporte aussi que tu
communiques avec les habitans des sombres retraites, avec ces esprits
malins et déchus, qui marchent dans la vallée couverte des ombres de la
mort. Je n'ignore pas que tu échanges rarement tes idées avec les autres
hommes, comme toi créés par Dieu, et que tu vis dans l'isolement, comme
un anachorète.--Plût au ciel que ta solitude fût aussi sainte.

MANFRED.

Et qui sont ceux qui parlent de la sorte?

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Tous nos frères--les paysans épouvantés--tes propres vassaux, eux-mêmes,
qui ne te regardent que d'un œil inquiet. Ta vie est en danger.

MANFRED.

Qu'ils la prennent donc!

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Je suis venu pour te sauver, et non pour aider à ta perte.--Je ne
chercherai même point à pénétrer dans le secret de ton ame. Mais s'il y
a quelque vérité dans ce qu'ils disent, fais pénitence, il en est tems
encore. Implore la divine miséricorde. Viens te réconcilier avec la
véritable Église, et l'Église te réconciliera avec le ciel.

MANFRED.

J'entends; mais voici ma réponse: Ce que je fus, ce que je suis, reste
un mystère entre le ciel et moi.--Je ne choisirai point un mortel pour
médiateur. Ai-je manqué à vos décrets? Prouvez-le, et qu'on me punisse.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Mon fils, je ne t'ai point parlé de peines, mais de repentir et de
pardon.--Je laisse la pénitence à ton choix.--Pour le pardon, nos
institutions saintes et une foi robuste nous ont donné le pouvoir de
détourner les hommes du sentier du vice, et de les ramener à des
sentimens meilleurs, à des espérances élevées; le reste appartient au
ciel: «Toute vengeance est dans mes mains,» a dit le Seigneur. Et c'est
en toute humilité que son serviteur répète un mot terrible.

MANFRED.

Vieillard! il n'est aucune puissance chez vos prêtres, aucun charme dans
la prière, ni dans les diverses formes de purification auxquelles nous
soumet la pénitence, ni dans l'humilité, ni dans le jeûne, ni dans les
souffrances corporelles, ni, ce qui est plus puissant que tout cela,
dans ces tortures intimes d'un profond désespoir, remords sans la
crainte de l'enfer et capable à lui seul de faire un enfer du paradis;
non, il n'est rien qui puisse arracher à un esprit, jeté hors de ses
limites, la conscience de ses propres fautes, la conscience de ses maux,
de ses supplices et de cette vengeance qu'il exerce sur lui-même. Ne me
parle pas des tourmens éternels; ils n'égaleront pas la justice que
s'inflige celui qui a pu lui-même se condamner.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Bien, mon fils. Mais tes souffrances se dissiperont, et il leur
succédera une douce espérance qui te fera envisager avec calme et
certitude le séjour sacré, ouvert à tous les hommes qui l'ont désormais
pris pour but, quelque grandes qu'aient été leurs erreurs sur cette
terre. Mais aussi, faut-il qu'ils sentent la nécessité de s'en faire
absoudre.--Continue.--Tout ce que notre Église peut apprendre te sera
enseigné, tous les péchés que nous pourrons remettre te seront remis.

MANFRED.

Mourant de sa propre main, pour éviter les tourmens d'une mort publique
que lui préparait un sénat jadis son esclave, le sixième empereur de
Rome vit s'approcher de lui un soldat qui, pour témoigner sa pitié,
voulait officieusement étancher, avec sa robe, le sang qui coulait de la
gorge du malheureux prince. Celui-ci le repoussa, et lui dit--il
conservait encore de l'empire dans son regard mourant--: «Il est trop
tard;--est-ce là ta fidélité?»

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Eh bien?

MANFRED.

Eh bien! je répondrai avec le Romain--: «Il est trop tard.»

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Il ne saurait jamais l'être pour te réconcilier avec ton ame, et ton ame
avec le ciel. N'as-tu aucune espérance? Chose étrange en vérité--que
ceux qui désespèrent d'en haut se créent ici bas quelque vaine illusion,
et qu'ils s'accrochent à cette frêle branche comme les hommes qui se
noient.

MANFRED.

Oui--mon père! j'ai eu de ces illusions terrestres. Dès ma jeunesse, je
ressentais la noble ambition d'agir sur l'esprit de mes semblables,
envieux d'éclairer les peuples, et de m'élever--je ne sus jamais
où--peut-être pour retomber bientôt; mais tomber comme la cataracte de
la montagne, qui, précipitée de sa plus grande hauteur, fait jaillir des
colonnes humides qu'elle élève jusqu'au ciel en nuages pluvieux, et
descend ensuite dans l'abîme où elle séjourne, fatiguée de sa première
énergie.--Mais ce tems est passé, ma pensée s'était méprise.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Et pourquoi cela?

MANFRED.

Ma nature n'a pu s'apprivoiser; car il faut qu'il apprenne à servir,
celui qui veut gouverner,--qu'il flatte,--qu'il supplie,--qu'il épie les
occasions et se glisse en tous lieux; il lui faut être un mensonge
vivant pour devenir quelque chose de grand parmi les faibles et les
chétifs dont se compose la masse des hommes. J'ai dédaigné de me mêler à
un troupeau, fût-ce pour être à la tête--même d'une troupe de loups. Le
lion vit seul, ainsi suis-je.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Qui t'empêchait de vivre et d'agir comme les autres hommes?

MANFRED.

Parce que ma nature était ennemie de la vie et pourtant n'étais-je pas
né cruel. J'aurais voulu tomber au milieu de la désolation, et non
l'engendrer moi-même.--Semblable au simoun solitaire, dont le souffle
enflammé passe sur les déserts stériles, où ne croissent ni plantes ni
arbustes, et qui se joue sur leurs sables arides et sauvages: il ne
cherche pas qui ne vient pas le chercher; mais sa rencontre est
mortelle. Tel a été le cours de mon existence; tout ce qui se trouva sur
mon chemin a été balayé.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Hélas! je commence à craindre que mes prières et mes paroles ne soient
vaines. Si jeune encore! et pourtant je voudrais--

MANFRED.

Regarde-moi! Il est une race de mortels sur la terre qui, dès le jeune
âge, anticipent sur la vieillesse, et meurent avant leur maturité, sans
qu'une mort violente soit venue abréger leurs jours. Les uns tombent
victimes des plaisirs,--les autres de l'étude;--ceux-ci usés par le
travail,--ceux-là par le dégoût;--à d'autres la maladie ou la folie:--et
il en est encore dont le cœur se dessèche ou se brise, car c'est là une
maladie, sous quelque forme, sous quelque nom qu'elle se décide, qui
enlève plus d'hommes qu'il n'y en a d'inscrits sur les listes du Destin.
Regarde-moi! car j'ai éprouvé de tous ces maux, dont un seul aurait
suffi; et ne t'émerveille plus désormais que je sois ce que je suis,
mais bien que j'aie pu exister, et que j'habite encore cette terre.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Un mot, un mot de plus--

MANFRED.

Vieillard! je respecte ton caractère sacré, et révère tes vieux ans;
pieuse est ton intention, mais elle sera vaine pour moi. Ma raison n'est
pas facile à séduire; aussi pour t'épargner, plus qu'à moi, la perte
d'un plus long entretien,--je te laisse.--Adieu.

(Manfred sort.)

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

C'eût été une noble créature. Quelle énergie! Quel glorieux assemblage
de puissans élémens, s'ils eussent été combinés avec sagesse! Mais tel
qu'il est, c'est un effrayant chaos,--des lumières et des
ténèbres,--l'esprit et la matière,--les passions et la pure
intelligence, tout cela se confondant et se combattant sans cesse, en
repos ou dans une action destructrice. Il périra; et encore ne doit-il
pas périr. Je veux faire une nouvelle tentative, car de telles ames sont
dignes de rédemption. Mon devoir m'ordonne de ne rien négliger pour
parvenir à un but aussi saint. Je le suivrai,--mais avec prudence,
quoique ne le perdant pas de vue.

(L'abbé sort.)


SCÈNE II.

(Autre chambre.)

MANFRED et HERMAN.


HERMAN.

Monseigneur, vous m'avez dit de vous attendre au coucher du soleil;
voilà qu'il se plonge derrière la montagne.

MANFRED.

Vraiment? Je le veux regarder.

(Manfred s'approche de la fenêtre.)

Sphère glorieuse! Idole des premiers hommes; idole de cette race
vigoureuse de géans[a4],-nés des embrassemens des anges et d'un sexe qui
les surpassait en beauté, et qui fit à jamais déchoir les esprits errans
dans l'espace.--Glorieuse sphère! Oui, tu fus adorée avant que n'ait été
révélé le mystère de ton créateur! Toi, premier ministre du
Tout-Puissant, qui, sur le sommet de leurs montagnes, réjouissais les
cœurs des bergers chaldéens, et recevais leurs prières! Toi, dieu
matériel, reflet de l'Inconnu, qui t'a engendré pour être son ombre ici
bas! Toi, la plus noble planète, centre de plusieurs autres planètes!
C'est toi qui prolonges la durée de notre terre, qui vivifies les corps
et les ames de ceux qu'échauffe la douce chaleur de tes rayons! Roi des
saisons! Roi des climats et des créatures vivantes! De loin ou de près,
nous recevons une teinte de ta splendeur, soit en nous, soit hors de
nous. Que tu surgisses au matin, que tu brilles sur nos têtes, que tu te
replonges dans l'océan, c'est toujours dans l'éclat de ta gloire! Adieu!
Je ne dois plus te revoir. Mon premier regard d'amour et d'admiration
fut pour toi; reçois donc mon dernier regard. Tu ne brilleras plus sur
celui pour qui l'existence et ta chaleur ont été un don empoisonné. Il
est parti: je le suivrai.

(Manfred sort.)


SCÈNE III.

(Les montagnes.--Le château de Manfred à quelque distance.--Une terrasse
devant une tour.--Crépuscule.)

HERMAN, MANFRED, et autres domestiques de Manfred.


HERMAN.

Étrange, en vérité! Chaque nuit, depuis nombre d'années, il poursuit ses
longues veilles dans cette tour, sans souffrir la présence d'un seul
témoin. J'y suis entré; quelques-uns des nôtres y sont entrés plusieurs
fois, et nous n'en sommes pas plus avancés sur la nature d'études
auxquelles on dit qu'il se livre. Sois sûr qu'il y a là-dedans une autre
chambre où personne n'a jamais été admis. Pour ma part, je donnerais de
bon cœur mes trois années de gages pour voir clair à tous ces mystères.

MANUEL.

Ne t'y hasarde point, crois-moi; qu'il te suffise de ce que tu sais
déjà.

HERMAN.

Ah! Manuel! tu es vieux, toi, tu es habile, et tu pourrais nous en
apprendre beaucoup. Voilà long-tems que tu habites ce château.--Combien
donc d'années déjà?

MANUEL.

J'y étais avant la naissance du comte Manfred. J'ai servi son père,
auquel il ne ressemble guère.

HERMAN.

C'est ce qui arrive à plus d'un fils. En quoi différaient-ils donc?

MANUEL.

Je ne parle pas pour les traits et l'extérieur, mais pour l'esprit et le
genre de vie qu'il menait. Le comte Sigismond était fier;--mais d'un
caractère franc et joyeux:--bon guerrier et homme de plaisir. Celui-là
ne s'enterrait pas dans les livres et dans la solitude, passant la nuit
dans de sombres veilles; pour lui, la nuit était un tems de fête, plus
gai, ma foi, que le jour. On ne le voyait pas errer à travers les bois
et les rochers comme un loup sauvage, ni fuir les hommes et leurs
plaisirs.

HERMAN.

Maudit soit le tems où nous sommes! Mais celui-là, sur mon ame, était
joyeux. Je voudrais qu'il vînt de rechef visiter ces vieilles murailles,
qui semblent n'en avoir plus gardé le moindre souvenir!

MANUEL.

Oh! elles changeront de maître auparavant. En vérité, Herman, j'ai vu
d'étranges choses ici.

HERMAN.

Allons, ne sois plus si réservé. Pendant que nous faisons notre garde,
raconte-moi quelque histoire. Je t'ai déjà entendu parler avec mystère
d'un événement qui arriva ici même, près de la tour.

MANUEL.

C'était une nuit, par Dieu! Je me le rappelle parfaitement, à la tombée
de la nuit, et tout juste un soir comme celui-ci:--ce nuage rouge que tu
vois arrêté sur la cime de l'Eigher, y était aussi;--tellement qu'il me
semble que ce soit le même. Le vent, bien qu'assez faible, annonçait un
orage, et les neiges de la montagne commençaient à briller à la lueur de
la lune levante. Le comte Manfred était enfermé dans sa tour, comme il y
est en ce moment, et occupé,--ma foi, nous n'en savons rien. Mais il
avait alors avec lui la seule compagne de ses courses et de ses veilles,
la seule des créatures vivantes qu'il parût aimer,--à laquelle, du
reste, il était attaché par les liens du sang:--lady Astarté,
sa--silence! qui vient ici?

(Entre l'abbé de Saint-Maurice.)

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Où est votre maître?

HERMAN.

Là, dans la tour.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

J'ai à lui parler.

MANUEL.

Impossible; il veut être seul, et personne n'entrera.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Je prends tout le mal sur moi, s'il y a mal.--Il faut absolument que je
le voie.

HERMAN.

Tu l'as déjà vu ce soir.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Herman, je te l'ordonne; frappe, et dis au comte que je suis ici.

HERMAN.

Nous n'oserons jamais.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

En ce cas, je vais donc m'annoncer moi-même.

MANUEL.

Révérend père, arrête.--Au nom du ciel, attends un moment.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Qu'as-tu donc?

MANUEL.

Sortons.--Je te l'expliquerai bientôt. (Ils sortent.)


SCÈNE IV.

(Intérieur de la tour.)


MANFRED, seul.

Chaque étoile est à son poste; la lune resplendit sur les cimes
neigeuses des montagnes.--Que tout cela est beau! Toujours je reviens à
la nature, car l'aspect de la nuit m'a été plus familier que l'aspect
des hommes; dans son ombre étoilée, dans sa sombre et solitaire beauté,
le langage d'un autre monde m'a été révélé. Je me rappelle que dans ma
jeunesse,--alors que j'errais par le monde,--pendant une nuit semblable
à celle-ci, je m'arrêtai dans l'enceinte du Colysée, au milieu des plus
nobles ruines de l'antique et puissante Rome. Les arbres qui croissent
entre les arches brisées se balançaient mollement dans l'ombre bleue de
la nuit, et les étoiles se montraient à travers les fentes des ruines.
De l'autre rive du Tibre, l'on entendait les aboiemens du chien de
garde, tandis qu'à mes côtés, du sein du palais des Césars, sortait le
cri plaintif du hibou, que venait interrompre, de tems à autre, la
joyeuse chanson des sentinelles éloignées portée par la brise légère.
Quelques cyprès plantés au-delà de la brèche qu'a faite le tems
semblaient borner l'horizon, bien qu'ils ne fussent qu'à une portée de
trait,--à l'endroit où habitèrent les Césars, et où habitent aujourd'hui
les oiseaux nocturnes au chant monotone. Des arbres s'élèvent du milieu
des remparts détruits, enlaçant leurs racines dans les tombeaux des
empereurs; le lierre rampe où croissait le laurier; mais le Cirque,
teint du sang du gladiateur, est encore débout,--noble débris, ruine
imposante,--alors que les demeures des Césars, les palais des Augustes
gisent sur la terre, triste amas de décombres.--Et toi, lune errante, tu
éclairais ce tableau de tes rayons; ta pâle et tendre lueur adoucissait
la sauvage austérité d'une scène de désolation; il semblait que, de
nouveau, comblant le vide des siècles, tu rendisses à ces lieux un
ancien éclat perdu, sans effacer toutefois la beauté nouvelle qu'ils ont
acquise. Peu à peu, je surpris dans mon cœur une adoration silencieuse
de ces grands débris de l'antiquité, et je me voyais en présence des
rois du monde qui, en dépit de l'impitoyable mort, dominent encore si
puissamment nos esprits, du fond de leurs tombeaux.--C'était une nuit
comme celle-ci! Il est étrange que je me la rappelle à ce moment;--mais
j'ai souvent remarqué que nos pensées s'envolent loin de nous, alors
même que nous nous efforçons de les rassembler et de leur imprimer une
direction quelconque.

(Entre l'abbé de Saint-Maurice.)

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Comte Manfred! pardonne qu'une seconde fois je vienne à toi. Que mon
humble zèle ne t'offense pas par cette brusque visite; et s'il y a mal,
que le mal retombe sur moi seul. Peut-être, néanmoins, sera-t-elle d'un
salutaire effet pour ton esprit,--et que ne puis-je dire pour ton
cœur!--car si mes paroles et mes prières parvenaient à te toucher, je
rappellerais à lui un noble esprit qui s'est égaré, mais qui n'est pas
perdu sans retour.

MANFRED.

Tu ne me connais pas; mes jours sont comptés, mes actions jugées.
Retire-toi, ce lieu te serait dangereux.--Retire-toi!

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Prétends-tu me menacer?

MANFRED.

Non pas moi; j'ai simplement dit qu'il y avait péril ici, et je voulais
t'en éloigner.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Que veux-tu dire?

MANFRED.

Regarde, là! Vois-tu quelque chose?

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Rien.

MANFRED.

Regarde, là, te dis-je; regarde avec assurance. Maintenant, dis-moi ce
que tu vois.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Ce qui serait vraiment capable de me faire trembler;--mais je ne tremble
pas.--Je vois, du sein de la terre, s'élever un noir et terrible
fantôme, semblable à un dieu infernal. Il dérobe sa figure sous un
manteau, et des nuages épais entourent son corps. Il s'arrête entre toi
et moi;--non, je ne crains rien.

MANFRED.

Aussi, n'as-tu rien à redouter.--Il ne s'attaquera point à toi;--mais
son aspect peut glacer tes vieux membres. Encore une fois--retire-toi.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Et moi, pour la dernière fois,--non.--Je vaincrai cet ennemi
d'enfer.--Que vient-il demander ici?

MANFRED.

Ce qu'il--oui,--que vient-il demander ici? Je ne l'ai point appelé,--il
est venu sans ordre.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Hélas! infortuné mortel! Qu'as-tu donc à démêler avec de pareils hôtes?
Je tremble pour ton salut. Pourquoi fixe-t-il ainsi ses regards sur toi,
et toi tes regards sur lui? Ah! le voilà qui découvre ses traits; sur
son front est gravée l'empreinte de la foudre; de son œil s'échappe
l'affreuse immortalité de l'enfer:--fuis, maudit!

MANFRED.

Parle.--Quelle est ta mission?

L'ESPRIT.

Partons!

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Qui es-tu, être inconnu? Réponds--réponds!

L'ESPRIT.

Le génie de cet homme.--Partons, il est tems.

MANFRED.

Je suis préparé à tout; mais je nie que tu aies aucun pouvoir sur moi.
Qui t'a envoyé?

L'ESPRIT.

Tu l'apprendras un jour.--Partons! partons!

MANFRED.

J'ai commandé à des êtres d'une essence plus élevée que la tienne; j'ai
lutté avec tes maîtres. Disparais!

L'ESPRIT.

Mortel! ton heure a sonné.--Partons, te dis-je!

MANFRED.

Je sais, je savais depuis long-tems que mon heure était arrivée; mais
non pour rendre mon ame à un être tel que toi. Va-t'en: je mourrai comme
j'ai vécu,--seul.

L'ESPRIT.

J'appellerai donc mes frères.--Levez-vous!

(D'autres esprits paraissent.)

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Hors d'ici! méchans! hors d'ici!--Je vous le dis, vous n'avez aucune
puissance là où la religion a puissance. Je vous somme, au nom--

L'ESPRIT.

Vieillard! nous savons qui nous sommes, et nous connaissons notre devoir
et ton ministère. N'use pas en vain tes saintes paroles. Tout effort est
inutile: cet homme est condamné. Pour la dernière fois, qu'il
m'écoute!--Partons! partons!

MANFRED.

Tous, je vous brave.--Oui, bien que je sente mon ame se séparer de moi,
je vous défie tous. Tant qu'il me restera un souffle terrestre, ce sera
pour verser le mépris sur vous.--Mes forces terrestres lutteront avec
des esprits; et ce que vous emporterez de moi, vous l'emporterez
lambeaux par lambeaux.

L'ESPRIT.

Orgueilleux rebelle! Est-ce donc là ce magicien qui voulait pénétrer
dans le monde invisible et s'égaler à nous?--Se peut-il que tu sois si
amoureux de la vie, de la vie qui n'a été pour toi que désolation?

MANFRED.

Tu mens, toi, faux ennemi! Ma vie est à sa dernière heure, je le sais,
et ne voudrais pas racheter une minute de cette heure. Aussi, n'est-ce
pas contre la mort que je lutte, mais contre toi et ces anges déchus qui
t'entourent. Ce n'est pas de vos mains que j'ai reçu mon ancien pouvoir,
mais d'une science supérieure à la vôtre:--du travail,--de l'audace,--de
la longueur des veilles,--de la force de mon esprit, et de ces
mystérieuses connaissances découvertes par nos pères,--en ce tems où la
terre voyait les hommes et les esprits marcher de compagnie, et que vous
n'aviez sur nous aucune prééminence. Je m'appuie sur ma propre force
pour vous défier.--Retournez aux lieux d'où vous êtes venus:--je me ris
de vous et vous méprise!--

L'ESPRIT.

Tu oublies que tous tes crimes t'ont rendu--

MANFRED.

Qu'ont à faire mes crimes avec toi? mes crimes punis par d'autres crimes
et par de plus grands criminels!--Retourne à ton enfer! tu n'as, je le
sens, aucune puissance sur moi. Jamais je ne deviendrai ta proie, c'est
là ce que je sais. Ce qui est fait est fait. Je porte au-dedans de moi
une torture à laquelle tu n'as rien à ajouter. L'ame immortelle se juge
d'après ses bonnes ou ses mauvaises pensées; elle est elle-même sa
propre source du bien ou du mal. Elle est sa place et son tems,--et
lorsqu'une fois ce sens intime est dépouillé de son enveloppe mortelle,
il ne reçoit plus aucune sensation des objets qui flottent à l'entour de
lui; mais il s'absorbe tout entier dans la souffrance ou dans la joie
que lui inflige ou lui accorde la conscience de son propre mérite. Quant
à toi, tu ne m'as pu tenter, et tu ne saurais me tenter; je n'ai point
été ta dupe, je ne serai point ta proie. Je fus et je serai mon propre
destructeur.--Fuyez, misérables ennemis! La main de la mort pèse sur
moi,--mais non votre main!

(Les démons disparaissent.)

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Hélas! comme tu es pâle;--tes lèvres blanchissent,--ta poitrine est
oppressée,--des râlemens étouffés s'échappent de ta gorge.--Donne une
prière au ciel.--Prie,--ne fût-ce qu'en pensée;--mais ne meurs pas
ainsi!

MANFRED.

Il est trop tard.--Mon œil obscurci peut à peine t'entrevoir; tout nage
autour de moi, et la terre semble me soulever. Adieu!--Donne-moi ta
main.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Froide,--froide,--son cœur aussi.--Au moins une prière!--Hélas! que
vas-tu devenir?

MANFRED.

Vieillard! il n'est pas si difficile de mourir!

(Manfred expire.)

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Il est parti;--son ame a pris son vol loin de notre terre,--vers quels
lieux?--Je frémis d'y songer;--mais il n'est plus.

FIN DU TROISIÈME ET DERNIER ACTE.




                         NOTES DE MANFRED.


NOTE a1, PAGE 25.

_Les rayons de l'arc-en-ciel se courbent en arceaux_, etc. Cet effet est
produit par les rayons du soleil sur la partie inférieure des torrens
des Alpes. On dirait absolument un arc-en-ciel, et si rapproché de la
terre, que l'on pourrait se promener sous sa voûte. Il se dissipe
ordinairement vers midi.

NOTE a2, PAGE 29.

_Celui qui, à Gadara, évoqua, de leurs retraites humides, Éros et
Antéros._ Le philosophe Jamblicus. L'histoire de l'évocation d'Éros et
d'Antéros se peut lire dans la vie écrite par Eunapius. Cette histoire
est très-bien racontée.


NOTE a3, PAGE 34.

_Il n'obtint qu'une réponse vague et obscure, mais qui bientôt
s'expliqua pour lui._ L'histoire de Pausanias, roi de Sparte (qui
commandait les Grecs à la bataille de Platée, et qui fut mis à mort plus
tard, pour avoir voulu trahir les Lacédémoniens), et de Cléonice, est
rapportée par Plutarque dans la vie de Cimon. Pausanias le sophiste en
parle aussi dans sa description de la Grèce.

NOTE a4, PAGE 56.

_De cette race vigoureuse de géans, nés des embrassemens des anges._
«Les fils de Dieu virent les filles des hommes et les trouvèrent
belles.»

«Il y avait, en ces jours-là, des géans sur la terre; et par la suite,
quand les _fils de Dieu_ se furent rapprochés des filles des hommes, et
que celles-ci eurent eu des enfans d'eux, ces mêmes enfans devinrent des
hommes puissans, des hommes qui jouirent autrefois d'un grand renom.»

(_Genèse_, chap. VI, versets 2 et 4.)

FIN DES NOTES DE MANFRED.




                          MARINO FALIERO,
                          DOGE DE VENISE.

                        TRAGÉDIE HISTORIQUE.




PRÉFACE.

La conspiration du doge Marino Faliero est l'un des événemens les plus
remarquables que renferment les annales du gouvernement, de la ville et
du peuple les plus singuliers de nos tems modernes. Elle eut lieu en
1355. Tout, dans Venise, est ou a été extraordinaire; son aspect a l'air
d'un rêve, son histoire a l'air d'un roman. On peut voir dans toutes les
chroniques, l'histoire de Faliero; les plus longs détails se retrouvent
dans le livre de la _Vie des Doges_, par Marin Sanuto: nous les avons
transcrits dans l'appendice. Ce récit est simple et clair; peut-être
même est-il plus dramatique que tous les drames que l'on pourrait être
tenté de faire sur le même sujet.

On doit présumer que Marino Faliero fut un homme de talent et de cœur.
On le voit au siège de Zara, commandant en chef les forces de terre,
mettant en fuite le roi de Hongrie et ses quatre-vingt mille hommes, lui
tuant huit mille soldats, et n'en tenant pas moins, durant ce tems, les
assiégés en échec. Je ne vois, dans l'histoire, de comparable à cet
exploit, que ceux de César à Alisia[loc1], et du prince Eugène à
Belgrade. Faliero fut, dans la même guerre encore, choisi pour commander
la flotte, et il prit Capo-d'Istria. Puis, nommé plus tard ambassadeur à
Gênes et à Rome, c'est dans cette dernière ville qu'il reçut la nouvelle
de son élection à la dignité de doge. Son éloignement prouve assez que
l'intrigue n'avait eu, dans cette promotion, aucune part, puisqu'il
apprit en même tems la mort de son prédécesseur et le choix qu'on venait
de faire de sa personne pour le remplacer. Mais il paraît que son
caractère était intraitable. Sanuto raconte que, plusieurs années
auparavant, étant podestat et capitaine de Trévise, il avait _frotté les
oreilles_ d'un évêque, qui avait mis une certaine lenteur à lui porter
le Saint-Sacrement. Le bon Sanuto le tance, il est vrai, de cet
emportement, mais il ne nous apprend pas si le sénat songea à l'en
punir, ou même à le lui reprocher pendant la durée de son office. Quant
à l'église, on doit présumer qu'elle n'en conserva pas de ressentiment,
puisque nous voyons qu'il fut ensuite ambassadeur à Rome, et investi,
par Lorenzo, comte-évêque de Ceneda, du fief de Val di Marino, dans la
Marche de Trévise, avec le titre de comte. J'ai puisé ces faits dans
Sanuto, Vettor Sandi, Andrea Navagero, et la relation du siége de Zara,
publiée pour la première fois par l'infatigable abbé Morelli, dans ses
_Monumenti Veneziani di varia litteratura_, imprimés en 1796: j'ai lu
tous ces ouvrages dans leur langue originale. Quant aux modernes, Daru,
Sismondi et Laugier, ils se sont bornés presqu'en tout à suivre les
chroniques les plus anciennes. Sismondi, cependant, attribue à la
_jalousie_ du doge cette conspiration; mais cette assertion n'est pas
garantie par les écrivains nationaux. Vettor Sandi dit bien: _Altri
scrissero che... della gelosa suspicion di esso Doge siasi fatto_
(Michel Steno) _staccar con violenza_, etc., etc.; mais il ne paraît
avoir nullement suivi l'opinion générale, et l'on ne trouve aucune trace
de cette prétendue jalousie dans Sanuto ni dans Navagero. Sandi lui-même
ajoute l'instant d'après que: _Per altre Veneziane memorie traspiri, che
non il_ solo _desiderio di vendetta lo dispose alla conjiura, ma anche
la innata abituale ambizion sua, per cui anelava a farsi principe
independente_. Il semble que ce désir de vengeance fut excité par la
grossière injure que Michel Steno avait tracée sur le fauteuil ducal, et
par la trop légère punition que les Quarante avaient infligée au
calomniateur, l'un de leur _tre capi_. Quant à la _dogaressa_, on n'a
jamais songé à porter la plus légère atteinte à sa réputation de vertu,
tandis qu'on a vanté sa beauté et remarqué sa jeunesse. Les attentions
de Steno n'étaient pas même dirigées vers elle, mais sur l'une de ses
suivantes. Ainsi, nulle part (à moins qu'on ne prenne pour une assertion
l'_on dit_ de Sandi), je ne trouve que le doge ait été entraîné par la
jalousie qu'il concevait de sa femme; on doit plutôt conjecturer qu'il
le fut par son respect pour elle, et le sentiment de son honneur
compromis, tandis que ses services passés et la dignité dont alors il
était revêtu semblaient devoir en être la sauvegarde.

[Note loc1: Byron écrit _Élésia_; mais c'est évidemment une faute
d'impression. L'exploit que rappelle ici notre poète est longuement et
admirablement décrit dans le septième livre des _Commentaires_.
                                                       (_N. du Tr._)]

Je ne connais chez les écrivains anglais aucune allusion à cet
événement, si ce n'est dans les _Vues d'Italie_ du docteur Moore. Son
récit est mensonger et séduisant, plein de plaisanteries usées sur les
vieux maris et les jeunes femmes. L'auteur s'étonne qu'une si petite
cause ait produit un aussi grand effet, et il est inconcevable qu'un
observateur aussi judicieux, aussi sévère que l'auteur de _Zéluco_ ait
pu trouver en cela quelque chose de surprenant. Oublie-t-il donc qu'une
jatte d'eau répandue sur la robe de Mrs. Marsham fit ôter le
commandement au duc de Marlborough, et conduisit à la honteuse paix
d'Utrecht; que Louis XIV fut plongé dans les plus désastreuses guerres,
parce que son ministre, l'ayant aperçu d'une fenêtre en flagrant délit,
avait souhaité de lui trouver d'autres occupations; qu'Hélène perdit
Troie; que Lucrèce chassa les Tarquins de Rome; que la Cava appela les
Maures en Espagne; qu'un mari outragé conduisit les Gaulois à Clusium,
et de là à Rome; qu'un simple vers de Frédéric II, roi de Prusse, sur
l'abbé de Bernis, et une épigramme sur Mme de Pompadour, conduisirent à
la bataille de Rosbach; que la conduite scandaleuse de Dearbhorgil avec
Mac Murchad poussa l'Angleterre à l'asservissement de l'Irlande; qu'un
moment de pique entre Marie-Antoinette et le duc d'Orléans précipita la
première expulsion des Bourbons; et, pour ne pas multiplier les
exemples, que Commode, Domitien et Caligula moururent victimes, non de
leur tyrannie publique, mais d'une vengeance particulière; et qu'une
défense faite à Cromwell de s'embarquer pour l'Amérique perdit et le roi
et la république? Après ces exemples, et avec la moindre réflexion, il
est vraiment singulier de voir le docteur Moore s'étonner qu'un homme
habitué au commandement, un homme qui avait été employé dans les charges
les plus importantes, ait amèrement ressenti, dans un âge avancé, un
affront resté impuni, et le plus vif qu'on puisse faire à un homme,
qu'il soit prince ou le dernier des citoyens. L'âge de Faliero ne fait
rien ici, si ce n'est qu'il justifie mieux encore le ressentiment.

La rage du jeune homme est comme la paille sur le feu, mais la colère du
vieillard est comme un fer rouge[loc2].

Les jeunes gens commettent et oublient facilement l'outrage; le
vieillard est plus circonspect, et a plus de mémoire.

[Note loc2: Shakspeare, _Roi Lear_.]

Les réflexions de Laugier sont plus philosophiques:

      Tale fù il fine ignominioso di un' uomo, che la sua nascità,
      la sua età, il suo carattere dovevano tener lontano dalle
      passioni produttriei de' grandi delitti. I suoi _talenti_
      per longo tempo esercitati ne' maggiori impieghi, la sua
      capacità sperimentata ne' governi e nella ambasciate, gli
      avevano acquistato la stima et la fiduccia de' cittadini, ed
      avevano uniti i suffragi per collocarlo alla testa della
      repubblica. Innalzato ad un' grado che terminava
      gloriosamente la sua vita, il risentimento di un' inguiria
      leggiera insinua nel suo cuore tal veleno che basta a
      corrompere le antiche sue qualità e a condurlo al termine de
      iscellerati; serio esempio, che prova _non esservi età in
      qui la prudenza umana sia sicura_, e che nell' uomo restano
      sempre passioni capaci a disonorarlo quando non invigili
      sopra stesso.

      (LAUGIER, _traduction italienne_, vol. IV, p. 30 et 31.)

Où le docteur Moore a-t-il vu que Marino Faliero ait imploré sa vie?
J'ai compulsé les chroniqueurs, et n'y ai rien trouvé de cette espèce;
il est vrai qu'il avoua tout. On le conduisit devant la torture; mais on
ne dit nulle part que les tourmens lui aient fait demander grâce; et
cette circonstance de l'avoir mis en présence de la torture semble
prouver tout autre chose qu'un défaut de courage, que d'ailleurs les
historiens, peu disposés à le favoriser, n'auraient pas manqué de
mentionner. Une pareille prière est aussi contraire à la vérité de
l'histoire qu'elle l'eût certainement été à son caractère comme soldat,
et à l'âge dans lequel il vivait et auquel il mourut. Je ne sais rien
qui puisse justifier celui qui, après un certain intervalle de tems, se
permet de calomnier un caractère historique. La vérité doit du moins
appartenir aux morts et aux malheureux; et ceux qui perdirent la vie sur
un échafaud ont en général assez de leurs fautes, sans qu'on leur
attribue une faiblesse que la grande probabilité de la fin violente
qu'on leur réservait rend tout-à-fait invraisemblable. Le voile noir
peint à la place assignée, dans le rang des doges, à Marino Faliero, et
l'escalier du géant, où il fut couronné, découronné et décapité,
frappent aussi fortement mon imagination que le font la violence de son
caractère et son étrange histoire. Plus d'une fois j'ai cherché, en
1819, sa tombe dans l'église San Giovani e San Paolo. Un jour que
j'étais arrêté devant le monument d'une autre famille, un prêtre vint à
moi et me dit: _Je pourrais vous montrer des monumens plus beaux que
cela._ Je lui appris que j'étais à la recherche de ceux de la famille
Faliero, et en particulier du doge Marino. «Oh! répliqua-t-il, je vais
vous y conduire;» et me menant à l'extérieur, il me fit remarquer dans
le mur un sarcophage, avec une inscription illisible. Il m'apprit qu'il
se trouvait auparavant dans un couvent contigu, mais qu'on l'en avait
tiré à l'époque de l'arrivée des Français pour le placer dans cet
endroit; qu'on avait ouvert la tombe au moment de son déplacement; que
quelques os restaient encore, mais aucune trace positive de la
décapitation. La statue équestre dont j'ai fait mention dans le
troisième acte, comme étant placée devant cette église, n'est pas d'un
Faliero, mais de quelque autre guerrier, maintenant oublié; quoique
d'une date postérieure. Il y eut deux autres doges de la même famille
avant Marino: Ordelafo, qui fut tué en 1117, dans une bataille à Zara,
où plus tard son descendant vainquit les Huns; et Vital Faliero, qui
régnait en 1082. La famille, originaire de Fano, était l'une des plus
illustres en noblesse et en opulence de la ville, qui réunissait les
familles les plus riches et les plus anciennes de l'Europe. L'étendue
que j'ai donnée à mon drame prouve assez l'intérêt que j'y avais pris.
Je puis avoir fait une mauvaise tragédie, mais du moins aurai-je
transporté dans notre langue un événement historique vraiment digne de
mémoire.

Il y a maintenant quatre ans que je médite cet ouvrage; et avant d'avoir
complètement examiné les auteurs, j'étais disposé à choisir pour mobile
de l'action la jalousie de Faliero. Mais je reconnus que cela n'avait
aucun fondement historique; et comme d'ailleurs la jalousie est une
passion usée sur la scène, j'ai préféré suivre pas à pas la vérité. Je
fus d'ailleurs sur ce point parfaitement conseillé par feu Matthew
Lewis, auquel je confiai mon plan à Venise, en 1817. «Si vous faites
votre héros jaloux, me dit-il, songez qu'il vous faudra lutter avec les
écrivains classiques (pour ne rien dire de Shakspeare) et avec un sujet
usé; conservez plutôt le naturel violent du doge, il vous suffira, si
vous le reproduisez exactement; et tracez votre complot de la manière la
plus régulière qu'il vous sera possible.» Sir William Drummond m'a donné
à peu près les mêmes conseils. Il ne m'appartient pas de décider si j'ai
bien suivi ces avis, et si j'ai bien fait de les suivre. Je n'ai pas le
moindre désir de voir mon drame représente; dans la situation présente
du théâtre, peut-être n'est-il pas susceptible de satisfaire une
ambition bien haute; et d'ailleurs j'ai trop long-tems été derrière la
scène pour avoir jamais conçu l'espoir d'y produire mes ouvrages. Je ne
conçois pas qu'un homme d'une sensibilité irritable consente bien à se
mettre à la merci d'un auditoire.--Les dédains du lecteur, l'âcreté de
la critique, la rudesse des _réviseurs_ sont des calamités vagues et
lointaines; mais la fureur d'un auditoire intelligent ou inepte, à
propos d'une production qui, bonne ou mauvaise, a coûté un travail
d'intelligence à celui qui l'a faite, est une peine immédiate et
palpable, à laquelle ajoutent encore les doutes que l'on peut former de
la compétence des juges, et la conviction de l'imprudence qu'on a faite
en les choisissant pour tels. Si j'étais capable de composer un ouvrage
qu'on pût croire digne de la scène, le succès ne me ferait pas de
plaisir, la chute me causerait beaucoup de peine. C'est pour cette
raison que, même durant le tems où je faisais partie de la commission
d'un théâtre, je ne l'ai jamais essayé et je ne l'essaierai
jamais[loc3]; mais certainement il y a des ressources dramatiques
partout où se trouvent Joanna Baillie, et Milman et John Wilson. La
_City of the plague_ et la _Chute de Jerusalem_ sont remplies des plus
beaux effets tragiques que l'on ait vus depuis Horace Walpole, si l'on
en excepte certains passages d'_Ethwald_ et de _Monfort_. C'est
aujourd'hui la mode de déprécier Horace Walpole; d'abord, parce qu'il
était noble, ensuite parce qu'il était Anglais. Mais pour ne rien dire
de ses incomparables _Lettres_ et du _Château de Trente_, il faut
regarder comme l'_ultimus Romanorum_ l'auteur de la _Mère mystérieuse_,
qui, loin d'être une méprisable pièce d'amour, est une tragédie de
l'ordre le plus élevé. Walpole est le père de notre premier roman et de
notre dernière tragédie, et sans doute, à ce double titre, il est digne
de plus d'estime qu'aucun écrivain vivant, quel qu'il soit.

[Note loc3: Tandis que j'étais membre de la vice-commission du théâtre
de Drury-Lane, je puis rendre à mes collègues et à moi-même cette
justice que nous fîmes de notre mieux pour ramener le drame à son
ancienne régularité Je fis tout ce je pus pour obtenir la reprise de
_Monfort_, et pour appuyer l'_Ivan_ de Sottheby, que l'on jugeait alors
une pièce intéressante, et que j'essayai d'engager M. Coleridge à écrire
une tragédie; mais tout cela en vain. Ceux qui ne sont pas dans le
secret des coulisses auront de la peine à croire que l'_École du
scandale_ est l'ouvrage _qui a fait le moins d'argent_, en égard au
nombre de fois qu'on l'a joué depuis son apparition. Je tiens ce fait du
directeur Dibdin. J'ignore ce qui est arrivé depuis le _Bertram_ de
Maturin; de sorte que par ignorance je puis avoir l'air de faire la
satire de certains excellens auteurs modernes; dans ce cas là, je leur
en demande bien pardon. Il y a près de cinq ans que j'ai quitté
l'Angleterre, et ce n'est que de cette année que j'ai jeté les yeux,
depuis mon départ, sur quelque journal anglais; je ne sais quelque chose
des matières de théâtre (et cela depuis seulement un an) que par
l'intermédiaire de la gazette anglaise de Galignani qui s'imprime à
Paris. Je ne puis donc être soupçonné de vouloir offenser des écrivains
tragiques ou comiques, auxquels je souhaite tout le bonheur possible, et
desquels je ne connais rien. Au reste, les plaintes que l'on forme de la
situation actuelle de l'art dramatique ne doivent pas être attribuées à
la faute des acteurs. Je ne puis rien imaginer de plus parfait que
Kemble, Cooke et Kean dans leurs rôles divers, ou bien Elliston dans la
comédie des _Gentelman_ et quelques rôles tragiques. Je n'ai pas vu miss
O'Neill, ayant fait étude et tenu le serment de ne rien voir qui pût
diviser ou affaiblir l'admiration que m'inspirait le souvenir de
Siddons. Siddons et Kemble étaient l'idéal de l'action tragique; je n'ai
jamais vu personne qui leur ressemblât, même pour les traits: et c'est
pour cela que jamais nous ne reverrons Coriolan ou Macbeth. Quand on
blâme Kean de manquer de dignité, il faut nous rappeler que ce mérite
est un don de la nature et non pas de l'art, et que nulle étude ne peut
le donner. Il est parfait dans tous les endroits où il n'y a rien de
surnaturel; ses défauts mêmes appartiennent ou semblent appartenir aux
rôles eux-mêmes, et semblent mieux reproduire la nature. Mais nous
pouvons dire de Kemble, quant à sa manière de jouer, ce que le cardinal
de Retz dit du marquis de Monrose: «Que c'était le seul homme qu'il eût
vu qui lui rappelât quelqu'un des héros de Plutarque.»]

En parlant du drame de _Marino Faliero_, j'oubliais de rappeler que le
désir (trop faible encore) de respecter la règle des unités, qu'on
accuse le théâtre anglais de trop fouler aux pieds, m'a décidé à
représenter la conspiration comme déjà formée, et le doge y accédant
long-tems après. Dans le fait, elle fut son propre ouvrage, et celui
d'Israël Bertuccio. Quant au reste des personnages (à l'exception de la
duchesse), aux incidens et à la durée de l'action, qui fut
merveilleusement rapide, tout est strictement historique dans ma pièce,
si ce n'est que toutes les délibérations eurent lieu, non pas dans une
maison particulière, mais dans le palais ducal. Si je m'étais en cela
conformé à la vérité; l'unité aurait été mieux gardée; mais j'ai préféré
faire apparaître le doge dans la grande assemblée des conspirateurs, au
lieu de le placer toujours en conversation monotone avec les mêmes
individus. Je renvoie pour les faits aux extraits italiens de
l'appendice.




MARINO FALIERO,
DOGE DE VENISE,
TRAGÉDIE HISTORIQUE.


PERSONNAGES.

HOMMES.

MARINO FALIERO, Doge de Venise.
BERTUCCIO FALIERO, neveu du Doge.
LIONI, noble et sénateur.
BENINTENDE, président du Conseil des Dix.
MICHEL STENO, l'un des trois chefs des Quarante.
ISRAEL BERTUCCIO, gouverneur de l'arsenal.
PHILIPPE CALENDARO,}
DAGOLINO,          } conspirateurs.
BERTRAM,           }
SEIGNEUR DE LA NUIT (_Signore di Notte_), l'un des officiers
de la République.
PREMIER CITOYEN.
SECOND CITOYEN.
TROISIÈME CITOYEN.
VINCENZO,}
PIETRO,  } officiers du palais ducal.
BATTISTA,}
LE SECRÉTAIRE DU CONSEIL DES DIX.
GARDES, CONSPIRATEURS, CITOYENS.
LE CONSEIL DES DIX, LA JUNTE, etc., etc.

FEMMES.

ANGIOLINA, femme du Doge.
MARIANNE, son amie.
Suivantes, etc.

La scène est à Venise, année 1355.

                           MARINO FALIERO.




                           ACTE PREMIER.


SCÈNE PREMIÈRE.

(Une antichambre dans le palais du Doge.)

PIETRO entre, en s'adressant à BATTISTA.


PIETRO.

Le messager n'est pas revenu?

BATTISTA.

Pas encore: comme vous me l'aviez ordonné, j'ai envoyé plusieurs fois,
mais la seigneurie est réunie en conseil secret, et discute longuement
l'affaire de Steno.

PIETRO.

Trop longuement; tel est du moins l'avis du Doge.

BATTISTA:

Mais de quel air supporte-t-il ces instans d'attente?

PIETRO.

Avec une patience admirable: placé à la table ducale dans toute la pompe
qui appartient à son rang, il examine avec l'apparence d'une attention
rigoureuse, pétitions, actes, rapports, plaintes, dépêches; mais si par
hasard il entend le mouvement d'une porte éloignée, ou le bruit de
quelqu'un qui semble approcher, ou le murmure d'une voix, ses yeux alors
se relèvent avec vivacité, il s'élance de son fauteuil, puis s'arrête,
se rasseoit encore, et laisse retomber ses yeux sur les papiers: mais je
l'ai bien observé, et, pendant la dernière heure, il n'a pas tourné un
feuillet.

BATTISTA.

On dit qu'il est fort ému, et sans doute il est, pour Steno, bien
honteux de l'avoir offensé si durement.

PIETRO.

Oui, si c'était un pauvre diable; mais Steno est un noble, il est jeune,
fier, brillant et d'humeur hardie.

BATTISTA.

Ainsi, vous pensez qu'on ne le jugera pas avec sévérité?

PIETRO.

Eh! mon Dieu, qu'on le juge avec justice; mais ce n'est pas à nous à
prévenir la sentence des Quarante.

BATTISTA.

D'ailleurs on vient.--Quelles nouvelles, Vincenzo?

VINCENZO.

Tout est décidé, mais on ignore encore quel est le jugement; j'ai vu le
président occupé à sceller le parchemin qui doit porter au Doge la
décision des Quarante, et je cours l'en informer.

(Ils sortent.)


SCÈNE II.

(Appartement du Doge.)

MARINO FALIERO et son neveu BERTUCCIO FALIERO.


BERTUCCIO FALIERO.

Ils ne peuvent vous refuser justice.

LE DOGE.

Oui, comme les Avogadori, qui renvoyèrent mon accusation aux Quarante,
pour le faire juger par ses pairs, par le tribunal dont il fait lui-même
partie.

BERTUCCIO FALIERO.

Ses pairs se garderont de le protéger; un tel acte ferait tomber en
mépris toute espèce d'autorité.

LE DOGE.

Ne connaissez-vous donc pas Venise? Ne connaissez-vous pas les Quarante?
mais nous allons bien voir.

BERTUCCIO FALIERO, s'adressant à Vincenzo qui entre.

Eh bien! quelles nouvelles?

VINCENZO.

Je suis chargé de dire à son altesse que la cour a rendu ses décisions,
et qu'aussitôt l'expédition du jugement, la sentence sera présentée au
Doge. En attendant, les Quarante saluent le prince de la république, et
le prient d'agréer leurs marques de dévouement.

LE DOGE.

Fort bien, ils sont trop respectueux, ils ont une déférence excessive.
La sentence, dites-vous, est rendue?

VINCENZO.

Je le répète à votre altesse, le président imprimait le sceau quand je
fus appelé, afin d'en informer, sans perdre un instant, et le chef de la
république, et le plaignant, qui ne font aujourd'hui qu'un seul.

BERTUCCIO FALIERO.

N'avez-vous pu deviner quelque chose de leur arrêt?

VINCENZO.

Non, monseigneur; vous connaissez la discrétion habituelle des cours de
Venise.

BERTUCCIO FALIERO.

Mais il est toujours quelque indice pour un esprit vigilant, pour un œil
exercé; un chuchotement, un murmure, l'aspect du tribunal plus ou moins
solennel. Les Quarante ne sont que des hommes--les plus respectables,
les plus sages, les plus justes, les plus prudens du monde--je le
garantis: ils sont discrets comme la tombe à laquelle ils condamnent les
criminels; mais avec tout cela, Vincenzo,--des yeux perçans comme les
vôtres auraient dû lire dans leur contenance,--du moins dans celle des
plus jeunes, l'arrêt qu'ils viennent de prononcer.

VINCENZO.

Je ne les vis qu'un moment, et je n'eus pas le tems d'approfondir ce qui
se passait dans l'esprit ni même dans la contenance des juges;
l'attention que je donnais à l'accusé, Michel Steno, m'empêchait--

LE DOGE, l'interrompant.

Et quel était son air, à lui, répondez?

VINCENZO.

Calme, sans être abattu, il semblait résigné au décret, quel qu'il
fût;--mais on vient instruire son altesse.

(Entre le secrétaire des Quarante.)

LE SECRÉTAIRE.

Le haut tribunal des Quarante offre ses vœux et son respect au premier
magistrat de Venise, le Doge Faliero; il invite son altesse à prendre
connaissance et à approuver la sentence rendue contre Michel Steno,
d'une naissance noble, convaincu des charges à lui intentées, et
détaillées avec le jugement, dans l'expédition que je vous présente.

LE DOGE.

Retirez-vous et attendez dehors ma réponse. (Le secrétaire et Vincenzo
sortent.) Toi, prends ce papier: les caractères se confondent devant mes
yeux, je ne puis les fixer.

BERTUCCIO FALIERO.

Patience, mon cher oncle; pourquoi tremblez-vous ainsi?

LE DOGE.

Lis donc.

BERTUCCIO FALIERO, lisant.

«Le conseil déclare, à l'unanimité, Michel Steno coupable, de son propre
aveu, d'avoir, la dernière nuit du Carnaval, gravé sur le trône ducal
les mots suivans...»

LE DOGE.

Voudrais-tu les répéter? Le voudrais-tu bien?--toi, un Faliero, revenir
sur le sanglant déshonneur de notre famille déshonorée dans son
chef?--Ce chef, le prince de Venise, la reine des cités!--La sentence.

BERTUCCIO FALIERO.

Pardon, mon noble seigneur, j'obéis. (Il lit.) «Que Michel Steno sera
détenu sévèrement, au secret, pendant un mois...»

LE DOGE.

Continue.

BERTUCCIO FALIERO.

Voilà tout, monseigneur.

LE DOGE.

Comment! tout, dites-vous? Est-ce un songe?--Impossible.--Donne-moi ce
papier. (Il arrache le papier et lit.) «Il est arrêté dans le conseil
que Michel Steno...» Ah! mon neveu, ton bras.

BERTUCCIO FALIERO.

Remettez-vous; calmez ce transport. Je vais chercher du secours.

LE DOGE.

Restez, monsieur.--Ne faites pas un pas.--Je suis remis.

BERTUCCIO FALIERO.

Je ne puis m'empêcher de reconnaître avec vous que la punition est
au-dessous de l'offense.--Il est honteux pour les Quarante d'avoir
infligé une peine aussi légère à celui qui vous avait aussi hautement
outragé, vous et eux, puisqu'ils sont vos sujets; mais il ne faut
désespérer de rien, vous pouvez en appeler à eux-mêmes qui, voyant un
semblable déni, reviendront sans doute sur la cause qu'ils avaient
déclinée, et feront justice de l'insolent coupable. N'est-ce pas là
votre avis, mon cher oncle? Vous ne m'écoutez pas: pourquoi demeurer
ainsi immobile? au nom du ciel, répondez-moi.

LE DOGE, jetant à terre son bonnet ducal et le foulant aux pieds.

Oh! que les Sarrasins ne sont-ils dans Saint-Marc! comme je
m'empresserais de leur faire hommage.

BERTUCCIO FALIERO.

Par le ciel, au nom de tous les saints! monseigneur:--

LE DOGE.

Laisse-moi! Ah! que les Génois ne sont-ils dans le port! Pourquoi,
autour de ce palais, ne vois-je pas les Huns que je défis à Zara!

BERTUCCIO FALIERO.

Appartient-il au doge de Venise de parler ainsi!

LE DOGE.

Doge de Venise! Quel est maintenant le doge de Venise? qu'on me conduise
à lui pour qu'il me rende justice.

BERTUCCIO FALIERO..

Si vous oubliez votre rang et les devoirs qu'il vous impose,
rappelez-vous du moins celui d'homme, et triomphez de cet emportement;
le doge de Venise--

LE DOGE, l'interrompant.

Il n'y en a pas--c'est un mot--quelque chose de pire, une expression
dépourvue de sens. Quand le plus chétif, le plus vil, le dernier des
misérables demande son pain, il peut, quand on le lui refuse, trouver
quelque pitié dans un autre homme; mais celui qui demande en vain
justice à ceux qui sont au-dessus des lois, celui-là est plus pauvre que
le mendiant que l'on repousse--c'est un esclave--ce que je suis enfin,
et toi et toute notre famille. Et quand le plus vil artisan nous montre
au doigt, quand le noble nous accable de ses dédains, qui se chargera de
notre vengeance?

BERTUCCIO FALIERO.

La loi, mon prince--

LE DOGE, l'interrompant.

Vous voyez ce qu'elle vient de faire: je n'ai recherché de réparation
que dans la loi--je ne voulais pas de vengeance, mais justice.--Je ne
choisis pour mes juges que ceux désignés par la loi.--Souverain, j'en
appelai à mes sujets, ceux-là même qui m'avaient confié la souveraineté,
et qu'ils avaient ainsi rendu doublement légitime. Eh bien! les droits
de mon rang, de leur choix, de ma naissance et de mes services; mes
honneurs, mes années, mes rides, mes courses, mes fatigues, mon sang
enfin répandu pendant près de quatre-vingts années, tout cela fut mesuré
dans la balance contre la plus odieuse insulte, l'affront le plus
brutal, le crime le plus lâche d'un insolent patricien.--Tout cela fut
trouvé plus léger! et voilà ce qu'il faut supporter!

BERTUCCIO FALIERO.

Je ne dis pas cela.--Mais si l'on rejette votre second appel, nous
retrouverons d'autres moyens d'y suppléer.

LE DOGE.

En appeler encore! Es-tu bien le fils de mon frère, un rejeton de la
race des Faliero? Es-tu le neveu d'un Doge et d'un sang qui donna trois
princes à Venise? Mais tu parles bien--oui, désormais, il nous faut de
la résignation.

BERTUCCIO FALIERO.

Oh! mon noble oncle, votre emportement va trop loin:--oui, je l'avoue,
l'offense était grossière, la punition est mille fois trop douce; mais
votre ressentiment est au-dessus de l'insulte. Si l'on nous outrage,
nous demandons justice. Si on nous la refuse, nous la prenons; pour cela
il faut du calme:--une profonde vengeance est fille d'un silence
profond. J'ai tout au plus le tiers de vos années; j'aime notre maison;
je vous honore, vous qui en êtes le chef, vous le tuteur, le guide de ma
jeunesse;--mais bien que je comprenne votre douleur, et que je ressente
votre injure, je frémis en voyant votre colère, semblable aux vagues de
l'Adriatique, franchir toutes les bornes et se dissiper dans les airs.

LE DOGE.

Je te le dis--faut-il te le dire--ce que ton père aurait compris sans
avoir besoin de paroles? N'as-tu de sensibilité que pour les tortures du
corps? n'as-tu pas d'ame--pas d'orgueil--de passions--de sentimens
d'honneur?

BERTUCCIO FALIERO.

C'est la première fois qu'on a mis en doute mon honneur, et de tout
autre ce serait la dernière[loc4].

[Note loc4: Voilà une imitation évidente du célèbre mot de Corneille:

                          Tout autre que mon père
                 L'éprouverait sur l'heure!]

LE DOGE.

Vous n'ignorez pas quel fut l'affront dont je me plains; un lâche
reptile osa déposer son venin dans un infâme libelle et fit planer des
soupçons--ah! ciel--sur ma femme, la plus délicate portion de notre
honneur. Ses calomnies passèrent de bouche en bouche, grossies des
commentaires injurieux et des jeux de mots obscènes d'une vile populace;
et cependant d'orgueilleux patriciens avaient les premiers semé la
calomnie, ils souriaient d'une imposture qui me transformait
non-seulement en époux trompé, mais heureux et peut-être fier de sa
honte.

BERTUCCIO FALIERO.

Mais, enfin, c'était un mensonge--vous le savez, et personne ne
l'ignore.

LE DOGE.

Mon neveu! l'illustre Romain a dit: la femme de César ne doit pas être
soupçonnée, et il renvoya sa femme.

BERTUCCIO FALIERO.

Cela est vrai--mais aujourd'hui--

LE DOGE.

Eh quoi! ce qu'un Romain ne pouvait souffrir, un souverain de Venise
doit-il le supporter? Le diadême des Césars? Mais le vieux Dandolo
l'avait refusé, et il accepta le bonnet ducal, qu'aujourd'hui je foule
aux pieds, parce qu'il est dégradé.

BERTUCCIO FALIERO.

Cela est vrai--

LE DOGE.

Cela est--cela est!--loin de moi l'idée de punir une créature innocente,
indignement calomniée parce qu'elle a pris pour époux un vieillard,
autrefois l'ami de son père et le protecteur de sa famille; comme si
l'éclat de la jeunesse et des traits imberbes pouvaient seuls captiver
le cœur des femmes.--Je ne voulais pas venger sur elle l'infamie d'un
autre, mais je demandais justice à mon pays, justice due au plus humble
des hommes qui ayant une femme, dont la foi lui est douce, une maison
dont les foyers lui sont chers, un nom dont l'honneur est tout pour lui,
se voit atteint dans ces trois biens par le souffle odieux d'un
calomniateur.

BERTUCCIO FALIERO.

Et quelle digne réparation pouvez-vous attendre?

LE DOGE.

O rage! N'étais-je pas le chef de l'état!--ne m'avait-on pas insulté sur
mon trône, et rendu le jouet des hommes faits pour m'obéir? N'avais-je
pas été outragé comme mari, insulté comme citoyen, avili, dégradé comme
prince?--Une telle offense n'était-elle pas une complication de
trahison? Et cependant il vit! S'il avait conduit le même stylet, non
sur le trône d'un Doge mais, sur l'escabeau d'un paysan, il eût payé de
son sang une telle audace; le poignard l'aurait au même instant frappé.

BERTUCCIO FALIERO.

Écoutez, il ne vivra pas jusqu'au soleil couchant.--Rapportez-vous du
tout à moi, et calmez-vous.

LE DOGE.

Vois-tu, mon neveu, c'était bon hier: à présent je n'ai plus de fiel
contre cet homme.

BERTUCCIO FALIERO.

Que voulez-vous dire? l'offense n'est-elle pas redoublée par cet inique;
je ne dirai pas acquittement, car ils ont fait pis que de l'acquitter,
en reconnaissant le crime, et ne le punissant pas.

LE DOGE.

Le crime est en effet redoublé, mais ce n'est plus par lui. Les Quarante
ont conclu à un mois d'arrêt--il faut obéir aux Quarante.

BERTUCCIO FALIERO.

Leur obéir! à eux, qui ont oublié ce qu'ils doivent à leur souverain?

LE DOGE.

Comment, oui--vous le comprenez donc, enfin, jeune homme? oui, soit
comme citoyen qui réclame justice, soit comme souverain de qui elle
émane; ils m'ont également dépouillé de mes droits; et cependant
garde-toi d'arracher un cheveu de la tête de Steno: il ne la portera pas
long-tems.

BERTUCCIO FALIERO.

Pas douze heures, si vous m'en laissiez la permission. Si vous m'aviez
entendu froidement, vous auriez compris que mon intention ne fut jamais
qu'il s'échappât; seulement je voulais modérer ces excès de violence qui
ne nous permettaient pas de méditer sur cette affaire.

LE DOGE.

Non, mon neveu, il faut qu'il vive, pour le moment, du moins.--Qu'est-ce
aujourd'hui qu'une vie telle que la sienne? Dans les tems anciens, on se
contentait d'une seule victime, pour les sacrifices ordinaires; mais
pour les grandes expiations, il fallait une hécatombe.

BERTUCCIO FALIERO.

Vos vœux seront ma loi; et cependant je brûle de vous prouver combien
l'honneur de notre maison m'est cher.

LE DOGE.

Ne craignez rien, l'occasion de le prouver ne vous manquera pas; mais ne
soyez pas violent comme je le fus. Maintenant, je ne puis concevoir ma
propre colère:--pardonnez-la moi, je vous prie.

BERTUCCIO FALIERO.

Oh! mon oncle! vous, guerrier, et homme d'état; vous, le maître de la
république, vous l'êtes donc aussi de vous-même! J'étais réellement
surpris de vous voir, dans cette fureur et à votre âge, oublier ainsi
toute modération, toute prudence: il est vrai que la cause--

LE DOGE.

Oui, pensez à la cause--ne l'oubliez pas.--Quand vous irez prendre du
repos, que le souvenir en perce dans vos songes; et quand le jour
renaîtra, qu'il se place entre le soleil et vous; qu'il ternisse d'un
sinistre nuage vos plus beaux jours d'été: c'est ainsi qu'il me
suivra.--Mais pas un mot, pas un signe.--Laissez-moi tout
conduire.--Nous aurons beaucoup à faire, et vous aurez votre tâche.
Maintenant, éloignez-vous; j'ai besoin d'être seul.

BERTUCCIO FALIERO.

(Il relève le bonnet ducal et le pose sur la table.)

Avant que je ne parte, reprenez, je vous prie, ce que vous aviez
répudié; jusqu'à ce que vous puissiez le changer en diadême. Je vous
quitte, en vous priant, en toute chose, de compter sur moi, comme sur
votre plus proche et plus fidèle parent, non moins que sur le citoyen et
le sujet le plus loyal.

(Il sort.)

LE DOGE, seul.

Adieu, mon digne neveu. (Prenant le bonnet ducal.) Misérable hochet,
entouré de toutes les épines d'une couronne, mais incapable d'investir
le front qui le porte de cette royale majesté au-dessus de l'insulte;
vil et dégradé colifichet, je te reprends comme je ferais un masque. (Il
le met sur sa tête.) Oh! comme ma tête souffre sous ton poids, comme mes
tempes se soulèvent sous ton honteux fardeau! Ne pourrai-je donc te
transformer en diadême? N'étoufferai-je pas ce Briarée despotique, dont
les cent bras disposent du sénat, réduisent à rien le peuple, et font du
prince un esclave? Dans ma vie, j'ai mis à fin des travaux non moins
difficiles.--Ce fut à son profit, et voilà comme il m'en récompense.--Ne
puis-je donc en demander le prix? Ah! que n'ai-je encore une seule
année, un seul jour de ma forte jeunesse; alors que mon corps obéissait
à mon ame comme le coursier à son maître: comme je foulerais aux pieds,
sans avoir besoin de nombreux amis, tous ces confians patriciens.
Maintenant, il faut que d'autres bras viennent servir les projets de mes
cheveux blancs; mais, du moins, je saurai diriger cette tâche difficile:
bien que je ne puisse encore enfanter qu'un chaos de pensées confuses,
mon imagination est dans sa première opération; c'est à la réflexion
qu'il appartient de les modifier.--L'armée est peu nombreuse dans--

VINCENZO, entrant.

Quelqu'un demande une audience de son altesse.

LE DOGE.

Je ne le puis.--Je ne veux voir personne, pas même un patricien.--Qu'il
porte son affaire au conseil.

VINCENZO.

Seigneur, je lui porterai votre réponse: sa présence ne peut vous
intéresser.--C'est un plébéien, et, si je ne me trompe, le commandant
d'une galère.

LE DOGE.

Comment! le patron d'une galère, dites-vous? c'est-à-dire, un officier
de l'état. Introduisez-le, il s'agit peut-être du service public.

(Vincenzo sort.)

LE DOGE, seul.

On peut sonder ce patron; je vais l'essayer. Je sais que les citoyens
sont mécontens; ils en ont sujet depuis la fatale journée de Sapienza,
où la victoire resta aux Génois. Une autre cause encore, c'est que, dans
l'état, ils ne sont plus rien, et moins que rien dans la ville,--de
pures machines soumises au bon plaisir des nobles. Les troupes ont un
long arriéré dans leur paie; on leur a fait souvent de vaines promesses;
ils murmurent hautement; ils peuvent sourire à quelque espoir de
changement: on pourrait les acquitter avec le pillage.--Mais les
prêtres?--ou je me trompe fort, ou le clergé ne sera pas des nôtres; il
me hait depuis cet instant d'emportement où, pour presser sa marche, je
frappai l'évêque de Trévise, dont la lenteur m'était insupportable.
Cependant, on peut les gagner, du moins le pontife romain leur chef, au
moyen de quelques concessions opportunes. Mais, sur toute chose, il faut
de la promptitude; au crépuscule de mes jours, je n'ai plus à moi que
quelques lueurs. Si j'affranchis Venise, si je venge mes injures,
j'aurai vécu assez long-tems, et je m'endormirai volontiers près de mes
pères. Mais, si je ne le puis, mieux eût valu n'avoir vu que vingt
printems; et, depuis soixante années, être descendu--où?--peu m'importe,
où je serai bientôt--où tout doit finir.--Ne valait-il pas mieux ne
jamais être, que de vivre courbé sous le joug de ces infâmes tyrans?
Mais je réfléchis--il y a, de troupes réelles, trois mille hommes postés
à--

(Vincenzo et Israël Bertuccio entrent.)

VINCENZO.

Si son altesse le permet, le patron dont je lui ai parlé va solliciter
son attention.

LE DOGE.

Laissez-nous, Vincenzo. (Vincenzo sort.) Avancez, monsieur.--Que
voulez-vous?

ISRAEL BERTUCCIO.

Justice.

LE DOGE.

De qui?

ISRAEL BERTUCCIO.

De Dieu, et du Doge.

LE DOGE.

Hélas! mon ami, vous la demandez au moins respecté, au moins puissant
des Vénitiens. Adressez-vous au conseil.

ISRAEL BERTUCCIO.

Je le ferais en vain; celui qui m'a offensé en fait partie.

LE DOGE.

Il y a du sang sur ton visage, d'où vient-il?

ISRAEL BERTUCCIO.

C'est le mien, et ce n'est pas la première fois qu'il coule pour Venise;
mais c'est la première fois qu'un Vénitien le fait répandre. Un noble
m'a frappé.

LE DOGE.

Il a vécu?

ISRAEL BERTUCCIO.

Il existe encore.--Car j'avais et je conserve encore l'espoir que vous,
mon prince; vous, soldat comme moi, vous vengerez celui auquel les
règles de la discipline et les lois de Venise interdisent le droit de se
défendre lui-même; autrement--je n'en dis pas davantage.

LE DOGE.

Vous agiriez vous-même.--N'est-ce pas cela?

ISRAEL BERTUCCIO.

Je suis un homme, mon seigneur.

LE DOGE.

Eh bien! celui qui vous frappa l'est également.

ISRAEL BERTUCCIO.

On le dit; et même il passe pour noble dans Venise; mais depuis qu'il a
oublié que j'en étais un, et qu'il m'a traité comme une brute, la brute
reviendra sur lui.

LE DOGE.

Mais, dites-moi, quel est son nom, sa famille?

ISRAEL BERTUCCIO.

Il se nomme Barbaro.

LE DOGE.

Et quelle fut la cause? le prétexte, du moins?

ISRAEL BERTUCCIO.

Je suis le commandant de l'arsenal, et c'est à moi qu'est confié le soin
de faire restaurer ceux de nos bâtimens que la flotte génoise a le plus
maltraités l'année dernière. Ce matin, le noble Barbaro vint me trouver;
il était furieux de ce que nos ouvriers avaient, pour exécuter les
ordres de la république, négligé ceux de ses gens. Je me hasardai à les
justifier.--Il leva la main--et vous voyez mon sang; c'est la première
fois qu'il coule à ma honte.

LE DOGE.

Dites-moi, servez-vous depuis long-tems?

ISRAEL BERTUCCIO.

Depuis assez long-tems pour me rappeler le siége de Zara; je combattis
sous le chef qui mit en fuite les Huns: d'abord mon général, maintenant
le Doge Faliero.

LE DOGE.

Comment, nous sommes donc camarades! Le manteau ducal vient de m'être
donné, et vous étiez nommé, avant mon retour de Rome, commandant de
l'arsenal: voilà pourquoi je ne vous reconnaissais pas. A qui devez-vous
votre office?

ISRAEL BERTUCCIO.

Au dernier Doge. J'avais encore auparavant mon vieil emploi de patron
d'une galère: on m'accorda l'arsenal comme la récompense de certaines
cicatrices (c'est ainsi que voulait bien dire votre prédécesseur).
Hélas! devais-je penser que sa bonté me conduirait un jour devant son
successeur comme un pauvre plaignant sans espoir; et dans une pareille
cause encore!

LE DOGE.

Vous êtes donc bien vivement blessé?

ISRAEL BERTUCCIO.

A jamais, à mes yeux.

LE DOGE.

Expliquez-vous, ne craignez rien; frappé au cœur comme vous l'êtes,
quelle serait la vengeance qui vous plairait?

ISRAEL BERTUCCIO.

Celle que je n'ose dire, et que cependant je tirerai.

LE DOGE.

Alors que venez-vous me demander?

ISRAEL BERTUCCIO.

Je viens réclamer justice, parce que mon général est le Doge, et qu'il
ne verra pas insulter impunément son vieux soldat. Si tout autre que
Faliero occupait le trône ducal, ce sang se serait déjà confondu dans un
autre sang.

LE DOGE.

Vous venez me demander justice!--à moi, _moi_, le Doge de Venise! Eh,
mon ami, je ne puis vous la donner; je ne puis même l'obtenir.--Il n'y a
qu'une heure, on me l'a solennellement déniée.

ISRAEL BERTUCCIO.

Que dit votre altesse!

LE DOGE.

On a condamné Steno à un mois d'arrêt.

ISRAEL BERTUCCIO.

Quoi! Steno, qui osa salir le trône ducal de ces mots insultans qui
crient vengeance aux yeux de tous les Vénitiens!

LE DOGE.

Oui, et, je n'en doute pas, ces mots ont trouvé des échos dans
l'arsenal: se mariant à chaque coup de marteau, ils réveillaient la
grosse joie des artisans; ou, servant de chorus aux mouvemens des rames,
ils s'échappaient des lèvres des vils esclaves de nos galères: et tous,
en les chantant, se félicitaient de ne pas être un radoteur déshonoré
comme le Doge.

ISRAEL BERTUCCIO.

Est-il possible? pour Steno un mois d'emprisonnement!

LE DOGE.

Vous connaissiez l'offense, vous en savez la punition; puis vous
demanderez justice de _moi_! Adressez-vous aux Quarante, qui jugèrent
Michel Steno; ils ne feront pas moins pour Barbaro,--n'en doutez pas.

ISRAEL BERTUCCIO.

Ah! si j'osais dire mes sentimens!

LE DOGE.

Parlez: il n'y a plus pour moi d'outrages à craindre.

ISRAEL BERTUCCIO.

Eh bien! d'un mot, d'un seul mot, vous pouvez vous venger.--Je ne parle
plus de ma petite offense: qu'est-ce, en effet, qu'un coup, un soufflet
même reçu par un être comme moi?--mais de l'infâme insulte faite à votre
rang, à votre personne.

LE DOGE.

Vous oubliez mon pouvoir, qui est celui d'un paysan; ce bonnet n'est pas
la couronne d'un monarque; ce manteau peut exciter la pitié bien plus
que les guenilles d'un mendiant: car celles du mendiant lui
appartiennent, mais ce costume on le prête seulement à cette pauvre
marionnette, forcée de jouer le rôle de souverain.

ISRAEL BERTUCCIO.

Voulez-vous être roi?

LE DOGE.

Oui--roi d'un peuple heureux.

ISRAEL BERTUCCIO.

Voulez-vous être le prince souverain de Venise?

LE DOGE.

Oui, si mon peuple partageait la souveraineté; oui, si lui et moi nous
cessions d'être les esclaves de cette immense hydre aristocratique dont
les têtes venimeuses ont empoisonné l'air de ces lieux.

ISRAEL BERTUCCIO.

Cependant vous êtes né, et vous vivez encore parmi les nobles.

LE DOGE.

Maudit l'instant où je naquis dans leur rang! c'est à ma naissance que
je dois d'avoir été fait Doge pour ma honte; mais j'ai vécu, j'ai agi en
soldat, en sujet de Venise et de son peuple, et non pas du sénat. Je fus
récompensé par la gloire qui m'entoura, par le bien-être de mes
concitoyens. J'ai combattu, j'ai été blessé, j'ai remporté des
victoires; maintes fois j'ai, dans mes ambassades, fait la paix quand
elle était utile à ma patrie: pendant près de soixante ans, j'ai servi
l'état dans des contrées et sur des mers lointaines, et toujours pour
Venise. Contempler au loin ses chères tourelles, fendant les flots
azurés du Lago, telle était alors la seule récompense que
j'ambitionnasse; mais je ne m'offrais pas au danger pour une poignée
d'hommes, pour une secte ou pour une faction, et si vous voulez savoir
quel était le mobile de ma conduite, demandez au pélican pourquoi il
entr'ouvre ses flancs? uniquement pour ses petits, vous répondrait-il,
si les oiseaux parlaient.

ISRAEL BERTUCCIO.

Les nobles pourtant vous ont fait Doge.

LE DOGE.

En effet. Je ne recherchais pas cet honneur. J'en reçus la nouvelle
flatteuse, en revenant de mon ambassade à Rome: et n'ayant jamais
jusqu'alors refusé peines, charges, ou offices pour le service de
l'état, je ne crus pas, dans ma vieillesse, pouvoir décliner de tous les
emplois, le plus haut en apparence, mais le plus humble de tous; par ce
qu'il force d'endurer: toi, mon sujet insulté, ne m'en offres-tu pas la
preuve, quand je ne puis faire aujourd'hui la moindre chose pour toi?

ISRAEL BERTUCCIO.

Vous nous vengerez tous deux, si vous en avez la volonté; tous deux et
plusieurs milliers d'hommes non moins oppressés que nous. Ils
n'attendent qu'un signal--voulez vous le donner?

LE DOGE.

Votre langage est pour moi une énigme.

ISRAEL BERTUCCIO.

Que je vais expliquer au risque de ma vie si vous voulez me prêter une
oreille attentive.

LE DOGE.

Parlez donc.

ISRAEL BERTUCCIO.

Ce n'est pas vous, ce n'est pas moi qui sommes les seuls injuriés et
trahis, les seuls méprisés et foulés aux pieds; le peuple entier murmure
hautement et nourrit le vif ressentiment de ses outrages. Les soldats
étrangers que le sénat devait payer se plaignent de ne pas l'être
encore; les marins de Venise et les troupes de la république sont unis
de cœur avec les citoyens. En est-il, en effet, parmi eux, un seul dont
les frères, le père, les enfans, les femmes, les sœurs n'aient pas subi
l'oppression ou le déshonneur de quelque noble? Et d'ailleurs, la guerre
désespérée contre les Génois est alimentée avec le sang des plébéiens et
les trésors, fruit d'une longue industrie. Voilà le sujet qui les
enflamme: et maintenant encore--mais j'oublie, en parlant ainsi, que je
trace peut-être la sentence de ma mort.

LE DOGE.

La mort! la craindrais-tu après l'affront que tu as souffert? Tais-toi
donc, vis pour être encore frappé par ceux qui ont déjà ensanglanté ton
visage.

ISRAEL BERTUCCIO.

Non; quoi qu'il arrive, je parlerai, et si le Doge de Venise est mon
délateur, honte à jamais sur lui; et de plus, malheur, car il perdra
bien plus que moi.

LE DOGE.

Ne crains rien de ma part; poursuis.

ISRAEL BERTUCCIO.

Sachez donc que, dans cette ville, sont réunis sous la foi du serment,
une troupe d'amis au cœur vaillant et sincère, guerriers à l'épreuve de
toutes les fortunes. Depuis long-tems, ils pleuraient sur Venise.
Était-ce avec raison? eux qui l'avaient servie par toute la terre, qui
l'avaient affranchie du joug des étrangers, pouvaient-ils ne pas
embrasser la cause de leurs frères? Ils ne sont pas nombreux, mais
pourtant ils suffiront à leur grand projet; ils ont des armes, des
moyens, de l'espérance, et le courage qui sait attendre.

LE DOGE.

Et qu'attendent-ils donc?

ISRAEL BERTUCCIO.

Un moment pour frapper.

LE DOGE, à part.

Quand Saint-Marc sonnera-t-il cette heure?

ISRAEL BERTUCCIO.

Aujourd'hui je mets entre vos mains ma vie, mon honneur, toutes mes
espérances terrestres, mais dans la ferme confiance que des injures
comme les nôtres, nées de la même source, engendreront la même
vengeance. Si je ne me suis pas trompé, vous serez notre chef
d'abord--notre souverain dans la suite.

LE DOGE.

Combien êtes-vous?

ISRAEL BERTUCCIO.

Avant de vous répondre, il me faut votre réponse.

LE DOGE.

Comment, s'il vous plaît? des menaces!

ISRAEL BERTUCCIO.

Non, sur mon ame! J'ai pu me trahir moi-même: mais dans ces antres
mystérieux qui environnent votre palais, dans ces cachots _aux toits de
plomb_ non moins horribles, il n'est pas de torture capable de
m'arracher le nom d'un seul complice: les _pozzi_, les _piombi_ seraient
inutiles; ils peuvent me tirer du sang, mais non quelque secret; je
passerai le redoutable Pont des Soupirs satisfait en songeant que les
miens seront peut-être les derniers qui retentiront sur les flots qui
séparent l'assassin de sa victime. Il en est d'autres qui vivront pour
me plaindre et me venger.

LE DOGE.

Mais pourquoi, si tels sont vos projets et vos forces, venez-vous ici
demander justice, quand vous vous disposez ainsi à vous la faire
vous-même?

ISRAEL BERTUCCIO.

C'est parce que l'homme qui vient réclamer protection auprès de
l'autorité, échappe, par ce témoignage de soumission et de confiance,
aux soupçons de conspirer contre elle; mais si j'avais reçu un soufflet
avec humilité, mon front hypocrite, mes menaces comprimées, m'eussent de
suite signalé à l'inquisition des Quarante. Une réclamation, au
contraire, quelque furieuse qu'elle soit, quel que soit l'emportement de
son expression, est peu à craindre, et ne peut exciter de défiance.
J'avais d'ailleurs un autre motif.

LE DOGE.

Et lequel?

ISRAEL BERTUCCIO.

Le bruit courait que le Doge était fort irrité de ce que les _Avogadori_
avaient renvoyé Michel Steno devant les Quarante. Je vous avais servi,
je vous honorais; je compris votre offense: car vous êtes, je le sais,
de ces esprits qui ressentent dix fois le bien et le mal qu'on leur
fait. Mon but était de vous décider à la vengeance. Vous savez tout
maintenant, et le danger que je cours peut vous garantir ma sincérité.

LE DOGE.

Vous risquez beaucoup, mais c'est ainsi que l'on obtient de grands
résultats. Tout ce que je puis vous dire en ce moment, c'est que votre
secret ne sera pas violé.

ISRAEL BERTUCCIO.

Et, est-ce tout?

LE DOGE.

Tant que vous ne m'avez pas tout confié; quelle autre réponse puis-je
vous faire?

ISRAEL BERTUCCIO.

Mais n'est-ce pas assez de vous avoir confié ma vie?

LE DOGE.

Je dois savoir votre plan, vos noms, votre nombre; celui-ci, pour
chercher à l'augmenter, ceux-là pour les mûrir et les encourager.

ISRAEL BERTUCCIO.

Nous sommes déjà en assez grand nombre, nous ne désirons plus d'autre
allié que vous.

LE DOGE.

Mais, du moins, nommez-moi vos chefs.

ISRAEL BERTUCCIO.

Vous les connaîtrez, mais quand nous aurons l'assurance formelle que
vous ne cherchez pas à nous perdre.

LE DOGE.

Quand, dans quel lieu?

ISRAEL BERTUCCIO.

Cette nuit je conduirai dans votre appartement deux des principaux
chefs; la prudence nous défend d'en introduire un plus grand nombre.

LE DOGE.

Arrêtez--je pense!... si je quittais ce palais? si moi-même je venais me
confier à vous?

ISRAEL BERTUCCIO.

Seul, vous pouvez venir.

LE DOGE.

Je ne conduirai que mon neveu.

ISRAEL BERTUCCIO.

Non pas, serait-il votre fils.

LE DOGE.

Malheureux! oses-tu nommer mon fils? il mourut les armes à la main à
Sapienza en défendant cette ingrate patrie. Ah! que n'est-il vivant, et
son père dans le tombeau! ou, s'il vivait encore auprès de moi, je
n'aurais pas besoin du douteux secours des étrangers.

ISRAEL BERTUCCIO.

De tous ces étrangers que tu soupçonnes, il n'en est pas un seul qui
n'ait pour toi une tendresse filiale, si tu veux leur montrer la
sincérité d'un père.

LE DOGE.

Le jour tombe, quelle est la place de réunion?

ISRAEL BERTUCCIO.

A minuit je viendrai seul et masqué à l'endroit que votre altesse voudra
me désigner. Je vous y attendrai, et sous ma conduite vous viendrez
recevoir nos hommages et prononcer sur notre sort.

LE DOGE.

A quelle heure se lève la lune?

ISRAEL BERTUCCIO.

Tard; mais l'atmosphère est épaisse et sombre, on entend le sirocco.

LE DOGE.

A minuit donc, près de l'église, tombeau de mes ancêtres, placée sous la
double invocation des apôtres Paul et Jean. Une gondole conduite par un
seul rameur me fera franchir l'étroit canal qui l'entoure; trouvez-vous
là.

ISRAEL BERTUCCIO.

Je n'y manquerai pas.

LE DOGE.

Pour le moment il faut vous retirer.

ISRAEL BERTUCCIO.

Oui, dans la ferme espérance que votre altesse ne faiblira pas dans ses
grandes résolutions. Prince, je me retire.

(Israël Bertuccio sort.)

LE DOGE, seul.

A minuit, près de l'église Saint-Jean et Paul, où dorment mes nobles
aïeux. Je me présenterai.--Pourquoi? pour tenir conseil dans l'obscurité
avec de vulgaires bandits réunis par l'espoir de ruiner l'état; mais
l'un de mes pères ne soulevera-t-il pas la voûte qui recèle deux Doges
mes prédécesseurs; ne m'entraînera-t-il pas avec lui? Je voudrais qu'ils
le pussent, car je pourrais encore jouir auprès d'eux d'une tombe
glorieuse. Hélas! rejetons ces pensées pour songer seulement à ceux qui
m'ont rendu indigne du grand et noble nom qui rappelait la dignité des
antiques patriciens de Rome. Je le relèverai; je rehausserai dans nos
annales son premier lustre en me vengeant avec délices de tout ce qu'il
y a de bas dans Venise, et en affranchissant mes concitoyens. Ou bien,
je succomberai, en proie aux calomnies toujours croissantes de la
postérité; car elle ne sait pas épargner le nom des vaincus, et pour
César et Catilina, la véritable pierre de touche de la vertu, à ses
yeux, c'est le succès.

FIN DU PREMIER ACTE.




                              ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

ANGIOLINA, MARIANNA.


ANGIOLINA.

Qu'a répondu le Doge?

MARIANNA.

Il a dit que, pour le moment, il était invité à une conférence; mais
elle doit être terminée maintenant. Je viens d'apercevoir les sénateurs
qui s'éloignaient dans leur barque, et l'on peut voir encore la dernière
gondole dont le reflet paraît sur les ondes tranquilles.

ANGIOLINA.

Je voudrais le voir de retour: il a été vivement tourmenté ces jours-ci;
et le tems qui ne lui a rien ôté de son ame fière, et qui n'a pas même
affaibli son enveloppe mortelle, comme s'il lui suffisait d'être
alimenté par un esprit vaste et sans cesse agité--le tems, dis-je, n'a
qu'un faible pouvoir sur ses maux et ses ressentimens; différent en cela
des autres caractères de la même trempe, dont la violence n'a qu'un
instant de durée. Tout offre chez lui un aspect d'immortalité; pensées,
sentimens, mouvemens passionnés, le bien et le mal, tout porte chez lui
le sceau de la jeunesse, et son front n'est chargé que des cicatrices de
l'esprit, de la trace des idées profondes et de leur décrépitude: encore
a-t-il été plus agité ces jours-ci que de coutume. Quand reviendra-t-il?
car j'ai seule quelque puissance sur son esprit troublé.

MARIANNA.

En effet, son altesse a ressenti vivement l'affront de Steno; mais sans
doute en ce moment le coupable subit, en expiation de sa lâche insulte,
un châtiment qui ne peut qu'accroître le respect dû à la vertu des
dames, et au rang des patriciens.

ANGIOLINA.

L'insulte fut grossière, mais elle ne m'atteignit pas; la calomnie
dénotait une ame trop méprisable: quant aux effets, quant à l'impression
profonde qu'elle a faite sur Faliero, sur cette ame fière, indomptable
et austère--pour tout autre que moi; hélas! en songeant à ce qu'elle
peut entraîner, je ne puis m'empêcher de frémir.

MARIANNA.

Il est bien clair que le Doge ne vous soupçonnera pas.

ANGIOLINA.

Me soupçonner! quand Steno lui-même ne l'eût pas osé! quand, pour tracer
sa diffamation, il ravissait à la dérobée un rayon fugitif de la lune!
Sa propre conscience ne s'élevait-elle pas contre son action, et chaque
ombre, en arrêtant sa main[loc5], ne lui rappelait-elle pas toute la
lâcheté de sa conduite?

[Note loc5: M.A.P. donne ici des yeux perçans aux ombres. _Chaque ombre
sur les murs_, traduit-il, _le regardait d'un air menaçant_.]

MARIANNA.

Il serait bien à désirer qu'on le punît sévèrement.

ANGIOLINA.

C'est ce qui est arrivé.

MARIANNA.

Comment! l'arrêt serait-il rendu? serait-il condamné?

ANGIOLINA.

Tout ce que je sais, c'est qu'il a été convaincu.

MARIANNA.

Le croiriez-vous assez puni par-là de sa lâche conduite?

ANGIOLINA.

Je crains d'être juge dans ma propre cause, et puis j'ignore quelle
sorte de punition pouvait atteindre une ame corrompue comme celle de
Steno. Si son insulte n'affectait pas plus l'esprit des juges qu'elle
n'affecte le mien, il aura été pour toute peine laissé à sa honte; ou
plutôt à son impudeur.

MARIANNA.

Il faut une vengeance à la vertu diffamée.

ANGIOLINA.

Pourquoi? Quelle est cette vertu à laquelle il faut une victime? quelle
est-elle, si elle doit dépendre des paroles d'un homme? Le Romain, en
mourant, s'écriait: _Tu n'es qu'un nom_. Elle ne serait en effet rien de
plus, si le souffle humain pouvait la relever ou la flétrir.

MARIANNA.

Bien des femmes, pourtant, également fidèles et irréprochables,
sentiraient toute la gravité d'un pareil scandale; et des dames moins
rigides, comme il s'en trouve beaucoup à Venise, se montreraient, en
pareil cas, inexorables dans leur vengeance.

ANGIOLINA.

Toutes prouveraient également qu'elles prisent le nom de vertu plus que
la vertu même. Les premières, en faisant montre de leur honneur,
regardent donc comme pénible le soin qu'elles mettent à le conserver:
pour celles qui, sans l'avoir gardé, en gardent les dehors, elles s'en
parent comme d'un ornement; non pas qu'elles le jugent tel, mais parce
qu'elles sentent qu'il leur manque. Elles vivent dans la pensée des
autres, et voudraient qu'on crût à leur sagesse aussi bien qu'à leur
beauté.

MARIANNA.

Pour une dame noble, vous avez d'étranges idées.

ANGIOLINA.

C'était celles de mon père c'est, avec son nom, le seul héritage qu'il
m'ait laissé.

MARIANNA.

Que voudriez-vous de plus: femme d'un prince, du souverain de la
république?

ANGIOLINA.

Femme d'un paysan, je n'en chercherais pas d'autre; mais je n'en sens
pas moins la tendresse et la gratitude que mérite mon père, pour avoir
confié ma main à son vieux, éprouvé et fidèle ami, le comte Val di
Marino, aujourd'hui notre Doge.

MARIANNA.

Mais, avec cette main, n'engagea-t-il pas votre cœur?

ANGIOLINA.

Oui, sans doute, ou jamais il ne le fut.

MARIANNA.

Cependant cette étrange disproportion d'âge, et, permettez-moi de le
dire, cette disparité de goûts laissaient au monde le droit de douter
qu'une telle union fût toujours favorable à votre sagesse et à votre
beauté.

ANGIOLINA.

Le monde parle d'après lui-même: pour moi, mon cœur m'a jusqu'à présent
dicté mes devoirs; ils sont nombreux, mais bien faciles.

MARIANNA.

Réellement, l'aimeriez-vous?

ANGIOLINA.

J'aime toutes les nobles qualités qui sont dignes de l'être. C'est ainsi
que j'aimais mon père, qui le premier m'apprit à distinguer ce qu'il
fallait chérir dans les autres, et à toujours subordonner les passions
ignobles aux plus purs sentimens de notre nature. Il confia mon sort à
Faliero: car il l'avait connu noble et brave, généreux, doué de toutes
les qualités du soldat, du citoyen, de l'ami, tel enfin que moi-même je
l'ai trouvé. Ses défauts sont ceux que donnent aux grandes ames
l'habitude du commandement, trop d'orgueil et des passions profondément
impétueuses, nourries par le commerce de patriciens et par une vie
livrée aux orages de la politique et de la guerre. Il a de plus ce vif
sentiment de l'honneur qui devient un devoir, retenu dans de certaines
bornes, mais qui n'est plus qu'un vice quand on vient à les franchir: et
c'est là ce que je crains pour lui en ce moment. Depuis sa naissance, il
a montré un caractère impétueux, mais ce défaut était racheté chez lui
par tant de grandeur d'ame, que la plus altière des républiques n'avait
pas craint de le revêtir alternativement de toutes ses dignités, depuis
ses premiers exploits jusqu'au retour de sa dernière ambassade, alors
qu'elle le choisit pour Doge.

MARIANNA.

Mais, avant ce mariage, votre cœur n'avait-il jamais battu pour un seul
patricien, dont l'âge se rapprochât de vous, dont la beauté pût se
comparer à la vôtre? ou depuis, ne vîtes-vous jamais personne qui, si
votre main eût encore été libre, vous semblât digne de prétendre à la
fille de Lorédan?

ANGIOLINA.

J'ai répondu à votre première question, en vous disant que je consentis
à me marier.

MARIANNA.

Et à la seconde?

ANGIOLINA.

Elle ne mérite pas de réponse.

MARIANNA.

Je vous demande pardon si j'ai eu le malheur de vous offenser.

ANGIOLINA.

Je n'ai pas de courroux; mais j'éprouve quelque surprise: j'ignorais que
des cœurs à jamais liés pussent songer à revenir sur ce que _maintenant_
ils choisiraient s'ils étaient encore libres.

MARIANNA.

C'est leur ancien choix qui souvent les porte à supposer que dans un
nouveau ils montreraient plus de sagesse.

ANGIOLINA.

Cela peut être, je n'ai jamais pensé à de pareilles choses.

MARIANNA.

Madame, voici le Doge,--dois-je me retirer?

ANGIOLINA.

Je pense qu'il vaut mieux que vous me quittiez; il semble oppressé de
tristes idées, voyez comme il s'avance d'un air pensif!

(Marianna sort.)

(Entrent le Doge et Pietro.)

LE DOGE, venant.

Il y a un certain Philippe Calendaro à l'arsenal qui commande à
quatre-vingts hommes, et qui jouit d'une grande influence, même sur
l'esprit de ses camarades. Cet homme, ai-je entendu dire, est fier,
entreprenant, d'un esprit prompt et populaire, d'ailleurs il a de la
discrétion, il serait à désirer qu'il fût des nôtres. Je pense bien
qu'Israël Bertuccio s'est assuré de lui, mais j'imagine qu'on
pourrait.--

PIETRO..

Seigneur, daignez me pardonner si j'interromps vos méditations, mais le
sénateur Bertuccio, votre parent, m'a chargé de m'informer auprès de
vous de l'heure à laquelle il pourrait obtenir de vous parler.

LE DOGE.

A la chute du jour.--Un moment--je réfléchis--à la dernière heure de la
nuit.

(Pietro sort.)

ANGIOLINA.

Monseigneur!

LE DOGE.

Pardonnez-moi, ma chère enfant,--Pourquoi tardiez-vous si long-tems à
m'approcher?--je ne vous voyais pas.

ANGIOLINA.

Vous étiez absorbé dans vos pensées, et celui qui vient de s'éloigner
pouvait avoir à vous transmettre quelques paroles graves de la part du
sénat.

LE DOGE.

Du sénat!

ANGIOLINA.

Je craignais de l'interrompre dans les devoirs qu'il vous rendait sans
doute en son nom.

LE DOGE.

Au nom du sénat! erreur, c'est nous qui devons toute sorte de respect au
sénat.

ANGIOLINA.

Je croyais que le Doge avait le commandement suprême à Venise.

LE DOGE.

Il le devrait! mais brisons-là, et reprenons notre sérénité. Comment
vous portez-vous? avez-vous pris l'air aujourd'hui? le tems est sombre,
mais le calme des vagues favorise le léger mouvement de la rame du
gondolier. Avez-vous présidé à quelques réunions d'amies, ou vos chants
ont-ils charmé votre solitude? Est-il, dites-moi, quelque chose qui
flatte vos désirs, et qui reste dans le cercle étroit de la puissance
laissée au Doge? Souhaitez-vous quelque brillante distraction, ou bien
quelques innocens plaisirs de solitude ou de société satisferont-ils
votre cœur, et compenseront-ils tant d'instans pénibles passés auprès
d'un vieillard toujours chargé de soucis? Dites un mot: vos vœux seront
accomplis.

ANGIOLINA.

Vous avez toujours été bon pour moi.--Que pourrais-je désirer ou
solliciter, si ce n'est de vous voir plus souvent, et surtout plus
tranquille?

LE DOGE.

Plus tranquille!

ANGIOLINA.

Oui, plus tranquille, monseigneur!--Ah! pourquoi vous tenir à part et
vous promener ainsi seul? Pourquoi votre front trahit-il tant de
profondes émotions, sans pourtant révéler de quelle nature elles peuvent
être?

LE DOGE.

Tant d'émotions!--Quoi donc? que pourraient-elles révéler?

ANGIOLINA.

Hélas! un cœur peut-être brisé.

LE DOGE.

Ce n'est rien, mon enfant.--Mais vous savez quels soins continuels
oppressent tous ceux qui gouvernent cette république précaire, toujours
redoutant au dehors les Génois, à l'intérieur les mécontens.--Voilà ce
qui m'occupe et peut me troubler plus qu'à l'ordinaire.

ANGIOLINA.

Ces motifs, cependant, existaient depuis long-tems, et c'est depuis peu
de jours que je vous vois ainsi. Pardonnez-moi, vous avez sur le cœur
quelque choses de plus que le fardeau des devoirs publics; vous le
supportez depuis long-tems; et un génie comme le vôtre a dû le rendre
léger, je dirais même nécessaire pour nourrir l'activité de votre
esprit. Ce ne sont pas des inquiétudes ou des dangers qui pouvaient vous
ébranler; vous, qui avez vu tant de tempêtes sans succomber dans aucune;
vous, qui parvenu au faîte du pouvoir, n'avez jamais senti vos pas
chanceler en y montant; et qui, de ce sommet éblouissant pour tout
autre, pouvez étendre un regard ferme et calme sur l'abîme qui vous
entoure de toutes parts. La guerre civile embrasât-elle Saint-Marc,
votre vertu n'en serait pas accablée; comme vous vous êtes élevé, vous
tomberiez avec un front serein. Telle n'est donc pas la source de ce que
vous éprouvez; c'est votre orgueil qui murmure aujourd'hui, et non pas
votre patriotisme.

LE DOGE.

Mon orgueil, Angiolina, hélas! il n'en est plus pour moi.

ANGIOLINA.

Oui, c'est le péché qui perdit les anges, celui de tous auquel
succombent plus facilement les mortels les plus rapprochés d'une nature
angélique. Les hommes vils n'ont que de la vanité, les grandes ames ont
de l'orgueil.

LE DOGE.

Oui, j'avais le sentiment élevé, de l'honneur, de votre honneur
surtout.--Mais changeons de sujet.

ANGIOLINA.

Oh! non!--Jusqu'ici j'ai partagé en toute chose votre satisfaction, ne
me cachez pas, je vous en conjure, vos ennuis. Si les affaires publiques
en étaient la cause, vous le savez, je ne chercherais pas à les
pénétrer; mais je sens que vos chagrins ont un motif particulier, et
c'est à moi de les adoucir ou de les partager. Depuis le jour que
l'insolence du misérable Steno troubla votre repos, vous êtes devenu
méconnaissable, et je voudrais vous ramener à ce que vous étiez.

LE DOGE.

A ce que j'étais! Connaissez-vous l'arrêt de Steno?

ANGIOLINA.

Non.

LE DOGE.

Un mois de prison.

ANGIOLINA.

N'est-ce pas assez?

LE DOGE.

Assez!--Oui, pour un ivrogne galérien, qui, fouetté de verges, murmure
contre son maître; mais ce n'est pas assez pour un lâche, qui, d'un
trait mensonger et froidement médité, vient graver la honte d'une dame
et d'un prince jusque sur le trône souverain.

ANGIOLINA.

Pour moi, je trouve un noble assez puni quand on l'a convaincu de
mensonge. Quelle autre punition ne serait pas légère, comparée à la
perte de l'honneur?

LE DOGE.

De pareils hommes n'ont pas d'honneur; ils n'ont que leur vile
existence,--et c'est là ce qu'on épargne.

ANGIOLINA.

Vous ne voudriez pas, pour cette offense, qu'on le fît mourir?

LE DOGE.

En ce _moment_, non.--Puisqu'il vit, qu'il reste vivant _encore_ aussi
long-tems que possible; il a cessé de mériter la mort. Le coupable que
l'on épargne a condamné ses juges: il est purifié; son crime retombe sur
eux.

ANGIOLINA.

Mon Dieu! si ce méprisable libertin avait répandu son sang pour une
aussi absurde calomnie, mon cœur n'aurait plus connu une heure de
plaisir, le sommeil aurait à jamais fui de mes yeux.

LE DOGE.

La loi divine ne demande-t-elle pas sang pour sang? et celui qui
flétrit, tue bien plus encore que celui qui assassine. Qui affecte le
plus l'homme que l'on frappe, ou la douleur ou la honte des coups? Les
lois humaines ne demandent-elles pas sang pour honneur? moins que pour
l'honneur, même pour un peu d'or. Les lois des nations ne
demandent-elles pas sang pour trahison? Et ce ne serait rien d'avoir
fait couler dans mes veines le plus corrosif des poisons? ce ne serait
rien d'avoir souillé les noms les plus beaux, le vôtre et le mien? ce ne
serait rien d'avoir livré un prince au mépris de son peuple? d'avoir
manqué au respect unanimement accordé par le genre humain, à la jeunesse
dans les femmes, aux cheveux blancs dans les hommes, à la vertu de votre
sexe, à la dignité du nôtre?--Mais, laissons ces réflexions à ceux qui
l'ont accusé.

ANGIOLINA.

Le ciel vous fait une loi de pardonner à vos ennemis.

LE DOGE.

Le ciel pardonne-t-il aux siens? Pourquoi ne sauve-t-il pas Satan des
flammes éternelles?

ANGIOLINA.

Oh! ne parlez pas ainsi;--le ciel vous pardonnera à vous et à vos
ennemis.

LE DOGE.

Ainsi soit-il, puisse le ciel leur pardonner!

ANGIOLINA.

Le ciel, mais vous?

LE DOGE.

Oui, quand ils seront dans le ciel.

ANGIOLINA.

Et jamais auparavant?

LE DOGE.

Qu'importe mon pardon? vieillard outragé, méprisé, trompé, qu'importe
mon pardon ou mon ressentiment? tous les deux ne sont-ils pas également
frivoles et impuissans? J'ai trop long-tems vécu. Mais, je vous prie,
changeons de sujet.--Mon enfant, ma femme insultée, la fille de Lorédan!
Qu'il était loin de penser, ton brave, ton loyal père, en te mariant à
son vieil ami, qu'il te vouait à l'ignominie!--Hélas! ignominie sans
péché, car tu es pure. Que n'avais-tu un autre époux, tout autre époux
dans Venise que le Doge, et jamais cette tache, cette infamie, ce
blasphème ne serait tombé sur toi. Si jeune, si belle, si bonne et si
chaste, subir un pareil affront et ne pas être vengée!

ANGIOLINA.

Que dites-vous? je le sais trop bien, car vous m'aimez encore, vous me
croyez, vous m'honorez; et tout le monde sait que vous êtes juste et que
je suis sincère. Dites-moi, que me reste-t-il à demander? que
pouvons-nous, moi désirer, vous ordonner encore?

LE DOGE..

C'est bien, trop bien peut-être: mais quoi qu'il arrive, chère enfant!
que ma mémoire te soit chère.

ANGIOLINA.

Mon Dieu! que me dites-vous?

LE DOGE.

N'importe, mais encore je voudrais, quel que soit le jugement des
autres, que vous me respectiez aujourd'hui, et dans ma tombe.

ANGIOLINA.

En pouviez-vous douter, et vous ai-je jamais donné lieu de soupçonner ma
foi?

LE DOGE.

Approchez, chère enfant, je dois vous dire quelques mots. Votre père fut
mon ami, la fortune variable le rendit mon débiteur pour quelques-uns de
ces services qui touchent toujours vivement les gens de bien: quand il
éprouva l'oppression de sa dernière maladie il souhaita notre union: non
qu'il voulût s'acquitter envers moi, depuis long-tems sa tendre amitié
ne lui laissait plus rien à acquitter: son espoir était de mettre votre
beauté orpheline à l'honorable abri des dangers qui, dans cet asile
empesté du vice, entourent les vierges pauvres et sans soutien. Il ne me
consulta pas, et je ne voulus pas m'opposer à l'idée qui charmait ses
derniers momens.

ANGIOLINA.

Je n'ai pas oublié avec quelle noblesse vous m'ordonnâtes de déclarer si
je ne sentais aucune préférence qui pût me rendre plus heureuse; votre
offre du douaire le plus beau de Venise, enfin votre intention de ne pas
vous prévaloir des dernières intentions de mon père sur vous.

LE DOGE.

Ainsi ce n'était pas une sotte et capricieuse extravagance de vieillard;
ce n'était pas l'aiguillon impur de quelque passion surannée qui me
décidèrent à demander la main d'une jeune et virginale beauté: car, dans
ma bouillante jeunesse, je savais m'élever au-dessus des passions de ce
genre: ce n'était pas ma vieillesse elle-même infectée de la lèpre du
libertinage qui s'attache aux cheveux blancs de certains hommes pervers,
et leur fait prendre, jusqu'à leur dernier jour, la lie des plaisirs
pour le plaisir lui-même. Je ne traînais pas au sacrifice d'un hymen
intéressé une victime innocente, trop délaissée pour refuser un sort
honorable, trop sensible pour ne pas entrevoir son malheur. Notre union
ne s'était pas formée sous de tels auspices; vous étiez libre de me
choisir, et d'un mot vous pouviez rendre inutile le choix de votre père.

ANGIOLINA.

J'y souscrirais, je le ferais encore à la face du ciel et de la terre;
car je ne m'en suis jamais repentie pour mon bonheur; mais, je
l'avouerai, quelquefois pour le vôtre, en songeant à vos derniers
ennuis.

LE DOGE, poursuivant.

Mais je savais que vous n'auriez jamais à accuser mon cœur; je savais
que mes jours n'avaient plus long-tems à vous être à charge: et alors je
me représentais la fille de mon vieil ami, sa noble fille libre d'un
nouveau choix plus sage et plus convenable, entrant alors dans tout
l'éclat de sa beauté, et devenue par ces premières années d'épreuve plus
capable de bien choisir; je la voyais héritière du nom et de l'opulence
d'un prince, et, par les courts ennuis inséparables de son union de
quelques étés avec un vieillard, garantie de tous les obstacles que la
chicane légale ou des parens envieux pouvaient élever contre ses droits.
Sans doute, quant aux années, l'enfant de mon meilleur ami pouvait mieux
choisir, mais il n'aurait jamais trouvé dans un autre un dévouement plus
tendre.

ANGIOLINA.

Monseigneur, je n'ai vu que le désir de mon père sanctifié par ses
derniers mots; je n'ai, pour y satisfaire, consulté que mon cœur; et
pour donner ma foi à celui auquel il me confiait, d'ambitieuses
espérances ne se mêlèrent jamais à mes songes, et l'heure de notre union
serait encore à venir, qu'elle sonnerait encore.

LE DOGE.

Je vous crois; je sais que vous êtes sincère: quant à l'amour, à cet
amour romanesque que, dès mon jeune âge, je regardais comme une
illusion, que j'avais toujours vue passagère, et souvent malheureuse, il
ne m'avait pas abusé autrefois; le pourrait-il donc aujourd'hui? Non:
j'espérais de vous un respect sincère et une affectueuse bienveillance,
comme le prix de ma sollicitude pour votre bonheur, de mon empressement
à satisfaire tous vos honnêtes désirs, de ma sécurité dans vos vertus,
de ma vigilance inaperçue, mais continuelle, pour vous soustraire à une
foule d'écueils auxquels vous exposait votre jeunesse; ne vous en
éloignant pas brusquement, mais vous déterminant à les éviter avant de
vous être aperçue que je le désirais pour vous. J'étais fier, non pas de
votre beauté, Angiolina, mais de votre conduite.--Je vous accordais une
confiance--une tendresse toute patriarchale, non pas un délirant
hommage, mais l'amitié la plus douce et la plus pénétrante; et
j'espérais de vous, en retour, tout ce que pouvaient mériter de pareils
sentimens.

ANGIOLINA.

Et vous l'avez toujours obtenu, monseigneur.

LE DOGE.

Je le pense; car en me choisissant, vous connaissiez la différence de
nos années, et vous m'avez choisi: je n'avais pas de confiance dans mes
qualités personnelles, je n'en aurais pas eu non plus dans les dons les
plus séduisans de la nature, si j'eusse encore été dans mon
vingt-cinquième printems: mais j'eus foi dans le sang de Lorédan, qui
coulait pur dans vos veines; j'eus foi dans l'ame que le ciel vous
donna, dans la candeur que votre père avait su vous inspirer, dans votre
piété confiante, dans vos douces vertus; en un mot, dans votre foi et
dans votre honneur eux-mêmes, comme la plus sûre garantie de mon honneur
et de ma foi.

ANGIOLINA.

Vous avez bien fait.--Je vous rends grâce d'avoir toujours cru qu'il
m'eût été impossible de vous respecter plus que je ne l'ai fait jusqu'à
présent.

LE DOGE.

Dans les ames où l'honneur est inné et fortifié par l'exemple, la foi
conjugale est défendue par un roc imprenable; dans celles où il n'est
pas né, et qu'assiégent sans cesse les pensées frivoles, dans les cœurs
où viennent lutter les vanités mondaines, où fermentent les agitations
sensuelles, je le sais, dans des veines ainsi infectées, il y aurait une
grande déception à rêver quelques traits de sang pur et chaste. Fût-elle
unie à l'être qu'elle désirait le plus au monde, au dieu de la poésie
lui-même, tel que nous le révèlent les plus parfaites sculptures; ou
bien à Alcide, revêtu de toute la majestueuse réunion de son enveloppe
humaine et céleste, l'ame où ne réside pas la vertu violerait bientôt la
foi qu'elle leur aurait promise. La vertu! c'est la constance qui la
prouve seule; le vice est toujours mobile, la vertu ne change jamais. La
femme, une fois coupable, chancellera toujours; car la nature du vice
est de varier, tandis que, semblable à l'astre du jour, la vertu demeure
immobile, et verse sur tout ce qui l'entoure des torrens de vie, de
lumière et de gloire.

ANGIOLINA.

Mais quand vous savez aussi bien reconnaître la source de la vertu chez
les autres, comment pouvez-vous, pardonnez ma franchise, céder vous-même
à la plus violente de ces passions? pourquoi laissez-vous troubler votre
grande ame d'une haine inquiète, pour un être de l'espèce de Steno?

LE DOGE.

Vous me jugez mal; ce n'est pas Steno qui pouvait ainsi m'émouvoir: s'il
en eût été capable, il serait aujourd'hui--mais laissons ce qui est
passé.

ANGIOLINA.

Mais alors quelles sont donc les pensées qui vous agitent, même dans ce
moment-ci?

LE DOGE.

C'est la majesté de Venise aujourd'hui violée, et d'un seul coup
outragée dans son prince et dans ses lois.

ANGIOLINA.

Hélas! pourquoi en prenez-vous cette opinion?

LE DOGE.

J'y ai pensé depuis.--Mais revenons au sujet dont je vous entretenais
tout-à-l'heure: tous ces motifs bien pesés, je vous épousai. Le monde
rendit justice à mes intentions; ma conduite et votre vertu
irréprochable prouvèrent assez qu'il avait bien jugé de moi: vous aviez
toute liberté;--la confiance, les respects sans bornes de mes proches et
de moi-même: née d'une famille accoutumée à donner à Venise des princes;
à renverser les rois de leurs trônes par les ravages de l'étranger; vous
paraissiez en tout digne du premier rang que vous occupiez parmi les
nobles Vénitiennes.

ANGIOLINA.

Pourquoi revenir sur cela, monseigneur?

LE DOGE.

Il le fallait afin de prouver qu'il suffisait pour vous flétrir de
l'haleine empestée d'un misérable:--un lâche, qu'en punition de son
indécente effronterie je fis sortir de l'une de nos réunions
solennelles, afin de lui apprendre à mieux se conduire dans les
appartemens du Doge; un être de cette espèce, s'il dépose sur les
murailles le venin de son cœur ulcéré, verra bientôt le poison qu'il a
exhalé s'étendre de lieux en lieux, et l'innocence de l'épouse et
l'honneur du mari deviendront victimes d'un quolibet; et l'infâme qui,
d'abord insultant à la pudeur virginale de vos suivantes, s'était
ensuite vengé du juste châtiment de son effronterie en calomniant
l'épouse de son souverain, l'infâme obtiendra son absolution de la
connivence de ses pairs!

ANGIOLINA.

Mais on l'a condamné à la réclusion.

LE DOGE.

C'était un acquittement qu'une prison pour un être comme lui; et ces
courts instans d'arrêt, il les passera dans un palais; mais j'ai fini
avec lui, il s'agit maintenant de vous.

ANGIOLINA.

De moi, monseigneur!

LE DOGE.

Oui, Angiolina, ne vous en étonnez pas: j'ai gardé cette source de
tourmens jusqu'au moment où j'ai reconnu que ma vie ne pouvait plus être
de longue durée; et j'imagine que vous aurez égard aux injonctions que
renferme cet écrit. (Il lui donne un papier.) Ne craignez rien, il n'a
rien qui vous puisse affliger: lisez-le plus tard, et dans un moment
opportun.

ANGIOLINA.

Pendant ou après votre vie, monseigneur, vous aurez toujours de moi les
mêmes respects: mais puissent vos jours être longs encore--et plus
heureux que celui-ci! Cette exaltation s'adoucira, vous reviendrez au
calme que vous devriez avoir--et que vous aviez.

LE DOGE.

Je serai ce que je devrais être ou je ne serai rien; mais jamais--oh!
non, jamais à l'avenir l'heureux calme qui protégeait les cheveux blancs
de Faliero ne se répandra sur le petit nombre de jours ou d'heures qui
peuvent encore lui rester! Jamais à l'avenir les souvenirs d'une vie qui
ne fut pas perdue pour la gloire ne viendront, semblables aux ombres qui
s'abaissent sur une belle journée d'été, adoucir pour moi l'instant d'un
repos éternel. Je ne demandais, je n'espérais plus rien, si ce n'est les
égards dûs à mes sueurs et au sang que j'ai versé; aux peines de l'ame
qu'il m'a fallu braver pour augmenter la gloire de mon pays. Satisfait
de le servir, le servir bien que son chef, je ne voulais que rejoindre
mes ancêtres, avec un nom pur et sans tache comme les leurs; et voilà ce
qu'on m'a refusé!--Oh! que ne suis-je mort à Zara!

ANGIOLINA.

Vous avez mieux fait. Ce jour-là vous avez sauvé la république; vivez
pour la sauver encore. Un jour, un autre jour comme celui-là serait pour
eux le plus sanglant reproche et la seule vengeance digne de vous.

LE DOGE.

Vous oubliez qu'une pareille journée ne se représente pas deux fois dans
un siècle; ma vie n'est guère moins longue, et la fortune s'est
acquittée envers moi en m'accordant une fois l'occasion qu'elle a si
rarement offerte dans la suite des tems et dans maintes contrées à ses
plus chers favoris. Mais pourquoi parler ainsi? Venise a oublié cette
journée.--Pourquoi donc la rappellerais-je? Adieu, chère Angiolina, j'ai
besoin d'être seul; il me reste à faire beaucoup--et l'heure se passe.

ANGIOLINA.

Souvenez-vous du moins de ce que vous fûtes.

LE DOGE.

Ce serait en vain, les souvenirs de bonheur cessent de le procurer quand
celui de la peine est encore cuisant.

ANGIOLINA.

Au moins, quelles que soient les affaires qui vous pressent, laissez-moi
vous conjurer de prendre un instant de repos: voilà plusieurs nuits que
votre sommeil est tellement agité que j'aurais cru devoir vous réveiller
si je n'eusse espéré que bientôt la nature allait dompter les cruelles
pensées qui semblaient vous troubler. Une seule heure de repos vous
rendra à vos travaux avec de nouvelles pensées plus vigoureuses et plus
fraîches.

LE DOGE.

Je ne le puis,--et je le pourrais que je devrais résister encore; jamais
le besoin de veiller ne fut plus impérieux. Encore quelques jours, oui,
quelques jours, quelques nuits d'insomnie et je reposerai bien.--Mais
où?--N'y pensons pas. Adieu, mon Angiolina.

ANGIOLINA.

Un instant encore,--laissez-moi un instant de plus près de vous; je ne
puis me décider à vous quitter ainsi.

LE DOGE.

Approche donc, ma chère enfant:--pardonne; tu méritais un meilleur sort
que le partage du mien, à l'instant où mes yeux plongent dans la sombre
vallée qu'enveloppe l'immense manteau de la mort. Quand je ne serai
plus--et peut-être sera-ce plus tôt que mes années ne semblent
l'annoncer, car il y a dans ces murs, au dehors et partout autour de
nous, un mouvement qui doit bientôt peupler les cimetières de cette
ville, bien autrement que ne le firent jamais la peste ou la
guerre,--quand je ne serai rien, oh! permets-moi d'espérer que ce que je
fus sera quelquefois encore un nom sur tes lèvres si pures, une ombre
dans ton imagination, celle d'un objet qui ne voudrait pas obtenir des
pleurs, mais un souvenir.--Chère enfant! laisse-moi m'éloigner,--le tems
presse.

(Ils sortent.)


SCÈNE II.

(Un endroit isolé près de l'arsenal.)

ISRAEL BERTUCCIO et PHILIPPE CALENDARO.


CALENDARO.

Quel accueil a-t-on fait, Israël, à votre dernière plainte?

ISRAEL BERTUCCIO.

Un favorable, et pourquoi?

CALENDARO.

Est-il possible! quoi! on le punira?

ISRAEL BERTUCCIO.

Oui.

CALENDARO.

Par quoi? une amende ou la prison?

ISRAEL BERTUCCIO.

Par la mort!--

CALENDARO.

Alors, vous rêvez, ou vous pensez suivre mon conseil, en tirant la
vengeance de votre propre main.

ISRAEL BERTUCCIO.

Sans doute! et pour n'assouvir que ma haine, j'oublierai la grande
justice que nous méditions de rendre à Venise! et changeant une vie
d'espérance contre une vie d'exil, je penserai à n'écraser qu'un
scorpion, tandis que mille autres continueront à déchirer mes amis, mes
parens, mes compatriotes! Non pas, Calendaro; les gouttes de sang qu'on
a fait jaillir de mon visage auront pour expiation tout le leur,--et
non-seulement le leur, car nous ne voulons pas seulement venger nos
injures privées: de tels soins conviennent aux hommes violens, aux
passions égoïstes; mais ils sont indignes d'un tyrannicide.

CALENDARO.

Je n'oserais, je l'avoue, me vanter d'une patience comme la vôtre. Si
j'avais été là quand vous fûtes insulté, je l'aurais poignardé, ou je
serais mort moi-même en voulant inutilement contenir ma rage.

ISRAEL BERTUCCIO.

Grâce au ciel, vous n'y étiez pas, car vous auriez tout perdu, et telle
qu'elle est, notre cause est encore dans une situation prospère.

CALENDARO.

Mais vous avez vu le Doge? que vous a-t-il répondu?

ISRAEL BERTUCCIO.

Qu'il n'y avait pas de punition à espérer contre un homme comme Barbaro.

CALENDARO.

Je vous l'avais bien dit, qu'il était ridicule d'attendre quelque
justice de ces gens-là.

ISRAEL BERTUCCIO.

Du moins cette confiance dans leur équité a-t-elle endormi leurs
soupçons; si j'avais gardé le silence, il n'est pas un sbire qui n'eût
tenu l'œil sur moi, comme méditant une secrète et vigoureuse vengeance.

CALENDARO.

Mais alors que ne vous adressiez-vous au conseil? Le Doge est un
automate, à peine s'il peut obtenir justice pour lui-même. Pourquoi vous
réclamer de _lui_?

ISRAEL BERTUCCIO.

C'est là ce que vous saurez plus tard.

CALENDARO.

Et pourquoi pas maintenant?

ISRAEL BERTUCCIO.

Patientez jusqu'à minuit. Consultez vos _montres_, et recommandez à vos
amis de disposer leurs hommes;--faites que tout soit prêt pour frapper
le grand coup, peut-être dans quelques heures; depuis long-tems nous
attendions le moment favorable; le cadran peut le marquer dans le cercle
commencé, peut-être le soleil de demain l'éclairera-t-il: un plus long
délai doublerait nos dangers. Voyez donc à ce que tous soient exacts au
lieu de nos rendez-vous, tous armés, excepté les gens qui approchent les
Seize, et qui resteront parmi les troupes pour attendre le signal.

CALENDARO.

Voilà des paroles qui répandent dans mes veines une nouvelle vie; vos
hésitations continuelles m'avaient rendu malade; les jours succédaient
aux jours, et ne faisaient qu'ajouter de nouveaux anneaux à nos chaînes.
De fraîches offenses infligées à nos frères, à nous-mêmes, redoublent
encore à chaque instant l'arrogance et la force de nos tyrans.
Laissez-nous courir sur eux, peu m'importent les conséquences qui seront
après tout la mort ou la liberté; mais mon cœur saigne d'attendre
toujours vainement l'une ou l'autre.

ISRAEL BERTUCCIO.

Calendaro, morts ou vivans, nous serons libres, le tombeau n'a pas de
chaînes. Vos _montres_ sont-elles en règle? et les seize compagnies
sont-elles complétées à soixante?

CALENDARO.

Toutes, à l'exception de deux dans lesquelles manquent vingt-cinq
hommes.

ISRAEL BERTUCCIO.

Nous pouvons nous en passer. Quelles sont ces deux compagnies?

CALENDARO.

Celles de Bertram et du vieux Soranzo; ils montrent pour notre cause
moins d'ardeur que les autres.

ISRAEL BERTUCCIO.

Votre bouillant caractère accuse de froideur tous ceux qui ne partagent
point votre impatience; mais; croyez-moi, dans les esprits les plus
concentrés comme dans les plus emportés, on peut rencontrer un courage
également intrépide; ne redoutez rien d'eux.

CALENDARO.

Je ne crains rien du vieillard, mais il y a dans Bertram une disposition
compatissante qui peut devenir fatale à une entreprise comme la nôtre.
J'ai vu cet homme insensible à sa propre misère, bien que la plus
grande, pleurer sur celle des autres comme un enfant; et dernièrement
encore j'ai remarqué que, dans une querelle, la vue du sang l'avait fait
trouver mal; c'était pourtant celui d'un misérable.

ISRAEL BERTUCCIO.

Les vrais braves ont les yeux et le cœur tendres, ils gémissent souvent
de ce que le devoir leur ordonne. Je connais de long-tems Bertram,
jamais sur la terre il ne fut d'ame plus loyale.

CALENDARO.

Cela peut être, je crains moins la trahison que la faiblesse; après
tout, comme il n'a ni maîtresses, ni femmes pour profiter de sa mollesse
d'esprit, on peut le mettre à l'épreuve. C'est par bonheur un orphelin
sans autres amis que nous; mais une femme, un enfant l'auraient trouvé
moins résolu qu'eux-mêmes.

ISRAEL BERTUCCIO.

De pareils liens n'ont plus de force sur les ames appelées à la haute
destinée d'extirper de leur patrie le germe de la corruption. Il nous
faut oublier tous nos sentimens, à l'exception d'un seul.--Il nous faut
déposer toutes les passions qui ne serviraient pas notre grand projet;
il ne faut plus voir qu'une chose, notre patrie, et regarder la mort
comme un objet d'envie, si le sacrifice de nos jours est accueilli par
le ciel et sanctionne à jamais la liberté de nos concitoyens.

CALENDARO.

Mais si nous échouons?

ISRAEL BERTUCCIO.

Mourir pour une belle cause, ce n'est pas échouer: le sang des victimes
peut arroser l'échafaud; leurs têtes peuvent se dessécher au soleil;
leurs membres être exposés aux portes des villes, aux créneaux des
citadelles, mais leur ame planera toujours au-dessus victorieuse. Que
les années se pressent et que d'autres infortunés partagent leur sort,
tout cependant contribuera à les grandir dans la pensée et dans les
profonds regrets de la postérité, et c'est encore à leurs voix que le
monde s'élancera plus tard vers la liberté. Que serions-nous
aujourd'hui, si Brutus n'avait pas existé? Il mourut en voulant
affranchir Rome; mais il laissa une leçon qui ne mourra jamais,--un nom
devenu un talisman, une ame qui se multipliera à l'infini au travers des
siècles, tant que les hommes pervers jouiront du pouvoir, tant que les
peuples pencheront vers la servitude. On les surnomma, lui et son digne
ami, les derniers des Romains. Reconnaissons-les pour nos dignes pères,
et soyons les premiers des nobles Vénitiens.

CALENDARO.

Nos pères n'auront pas échappé au joug d'Attila, en se réfugiant dans
ces îles où des palais se sont élevés à leurs voix sur des sables ravis
aux inondations de l'Océan, pour reconnaître, à la place du roi des
Huns, la tyrannie de mille despotes. Mieux eût valu mille fois fléchir
devant lui; mieux eût valu prendre pour souverain un Tartare que ces
hommes, mélange odieux de bassesse et d'orgueil! Le premier, du moins,
était un homme: il avait pour sceptre son épée. Ces êtres, sans autre
force que leurs lâches artifices, commandent à nos glaives, et nous
gouvernent d'un mot comme par l'effet d'un charme.

ISRAEL BERTUCCIO.

Il sera bientôt rompu. Vous dites que tout est prêt; je n'ai pas fait
aujourd'hui ma ronde accoutumée, et tu sais bien pourquoi; mais ta
vigilance aura suppléé parfaitement la mienne: grâce à l'ordre que nous
a donné le dernier Conseil de redoubler d'efforts pour réparer la
flotte, nous avons pu, sans éveiller des soupçons, introduire dans
l'arsenal un grand nombre de nos affidés, soit comme autant d'ouvriers
nécessaires à l'équipement, soit comme des recrues faites à la hâte pour
compléter l'armement projeté.--Tous ont-ils reçu des armes?

CALENDARO.

Oui; ceux du moins dont nous étions sûre; il en est quelques-uns qu'il
serait bon de tenir dans l'ignorance jusqu'au moment de frapper, et
d'avoir seulement alors recours à eux; quand, dans la chaleur et la
confusion générales, ils n'auront aucun prétexte de ne pas agir, et
suivront aveuglément ceux qui sauront les conduire.

ISRAEL BERTUCCIO.

Fort bien dit;--et avez-vous remarqué tous ceux de cette espèce?

CALENDARO.

La plupart du moins: j'ai d'ailleurs averti les autres capitaines
d'avoir les mêmes précautions avec ceux de leurs compagnies. Autant que
j'ai pu voir, nous sommes assez nombreux pour assurer le succès de
l'entreprise, si nous commençons demain; mais chaque heure de retard
nous expose à un millier de périls.

ISRAEL BERTUCCIO.

Il faut que les Seize se réunissent à l'heure habituelle, excepté
Soranzo, Nicoletto Blondo, et Marco Giuda, qui feront la garde dans
l'arsenal, et prépareront tout en attendant le signal dont nous
conviendrons.

CALENDARO.

Nous n'y manquerons pas.

ISRAEL BERTUCCIO.

Les autres se réuniront ici; j'ai à leur présenter un étranger.

CALENDARO.

Un étranger?--Est-il dans le secret?

ISRAEL BERTUCCIO.

Oui.

CALENDARO.

Et vous n'avez pas craint d'exposer la vie de vos amis en vous confiant
imprudemment à quelqu'un que vous ne connaissiez pas?

ISRAEL BERTUCCIO.

Je n'ai risqué d'autre vie que la mienne--quant à cela, vous pouvez en
être sûrs. C'est un homme qui peut doubler nos chances de réussite en se
joignant à nous, et qui, s'il s'y refuse, n'en est pas moins à notre
merci. Il viendra seul avec moi, il ne peut nous échapper, mais il ne
voudra pas s'esquiver.

CALENDARO.

Avant de l'avoir vu, je ne veux pas le juger.--Est-il de notre
condition?

ISRAEL BERTUCCIO.

Oui; du moins par ses sentimens, bien qu'il soit né de parens nobles;
c'est un homme fait pour relever ou renverser un trône.--Un homme qui a
fait de grandes choses, et vu bien des catastrophes; ennemi des tyrans,
bien qu'élevé à l'ombre de la tyrannie; intrépide à la guerre et sage au
conseil; noble de cœur, bien qu'il le soit de race; emporté sans être
imprudent, et avec tout cela doué d'une ame énergique et passionnée, que
l'on a blessée dans ses affections les plus délicates; et une fois aigri
et insulté, il n'est pas de furie dans les fastes de la Grèce semblable
à celle qui, de ses mains brûlantes, lui dévore les entrailles, et le
rend capable de tout pour obtenir vengeance. Ajoutez qu'il porte un cœur
généreux, qu'il voit et comprend l'oppression du peuple, qu'il partage
ses souffrances. A tout prendre, en un mot, nous aurons besoin de tels
gens, et de tels gens ont besoin de nous.

CALENDARO.

Et quel sera le rôle que vous prétendez lui faire jouer parmi nous?

ISRAEL BERTUCCIO.

Peut-être celui de chef.

CALENDARO.

Quoi! vous déposeriez entre ses mains le commandement!

ISRAEL BERTUCCIO.

Vous l'avez dit. Mon but est de faire triompher notre cause, et non de
me pousser au pouvoir. Mon expérience, votre propre choix, quelque
habileté peut-être, m'avaient désigné pour occuper le poste de
commandant jusqu'à ce qu'il s'en présentât un plus digne: et ce dernier,
si je l'ai trouvé comme vous-mêmes vous pourrez le décider, pensez-vous
que l'égoïsme puisse me faire hésiter un instant, et qu'ambitieux d'une
autorité passagère, je sacrifie à de misérables vues nos graves
intérêts, plutôt que de la céder à quelqu'un que des qualités mille fois
supérieures appellent à l'honneur de nous conduire? Non, non, Calendaro,
connaissez mieux votre ami, mais tous vous pourrez en
juger.--Séparons-nous, et songeons à nous trouver réunis pour l'heure
indiquée. De l'activité, et tout ira bien.

CALENDARO.

Généreux Bertuccio, je vous ai toujours connu loyal et intrépide, et
toujours vous m'avez vu prompt à exécuter les plans que votre tête et
votre cœur avaient combinés. Je ne demande donc pas d'autre chef; quant
à ce que décideront les autres, je l'ignore, mais dans tout ce que vous
résoudrez je suis à vous comme je l'ai toujours été. Adieu, nous nous
reverrons à minuit.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.




                              ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

(Une place entre le canal et l'église de Saint-Jean et Saint-Paul:
au-devant une statue équestre.--Dans le canal on aperçoit, à quelque
distance, une gondole.)


LE DOGE. Il entre seul et déguisé.

Je vais donc entendre l'heure--l'heure, dont le son, en se prolongeant
dans le silence de la nuit, devrait frapper ces palais d'un ébranlement
sinistre, et, faisant tout-à-coup tressaillir leurs marbres, arracher
ceux qui dorment encore à quelque hideux songe, présage avant-coureur de
tout ce qui les menace. Oui, ville orgueilleuse, il faut te délivrer du
sang impur; qui fait de ton enceinte le refuge de la tyrannie. C'est à
moi que ce devoir est imposé, je ne l'ai pas demandé: je fus même puni
de l'insouciance avec laquelle j'ai vu cette contagion patricienne se
répandre en tous lieux jusqu'au moment où elle troubla mon sommeil; moi
aussi, je suis infecté, et il faut effacer mes taches pestilentielles
dans une onde salutaire.--Voilà le temple colossal où reposent mes
pères! Leurs sombres statues répandent leur ombre sur les dalles qui
seules séparent les vivans d'avec les morts; là, tous les grands cœurs
de notre fière maison sont réunis dans une urne, et après avoir animé de
nombreux héros, forment aujourd'hui dans des caveaux souterrains une
pincée de poussière.--O toi, temple des saints gardiens tutélaires de
notre maison! voûtes où dorment deux Doges mes aïeux, morts, l'un de ses
travaux, l'autre sur les champs de bataille; et près d'eux, une longue
suite de nobles ancêtres, grands hommes de guerre et d'état, dont j'ai
reçu en héritage les grands soucis, les blessures et le haut
rang,--entr'ouvre en ce moment leurs tombes, et peuplant tes ailes de
leurs ombres illustres, laisse-les sortir de leur retraite pour me
contempler. Je les prends tous à témoin des motifs qui m'ont fait
accepter une pareille tâche. J'en appelle au sang généreux qui les
animait, à la gloire de leur blason, à leur grand nom enfin, déshonoré
_en_ moi, et non _par_ moi, mais par d'ingrats patriciens que nous avons
protégés pour les conserver nos égaux et non pour en faire nos
maîtres.--J'en appelle à toi surtout, brave Ordélafo, qui mourus en
combattant dans les plaines de Zara: réponds, l'hécatombe que ton
descendant y dressa avec le sang de tes ennemis et de ceux de Venise,
méritait-elle une pareille récompense? Ames sublimes, abaissez sur moi
vos bienveillans regards; ma cause est la vôtre autant que la vie
présente peut encore se rattacher à vous.--Votre gloire, votre nom m'a
été transmis; tout se rattache au sort futur de notre commune race.
Favorisez mes desseins, je rendrai cette cité immortelle et libre, et le
renom de notre famille, digne, plus digne aujourd'hui et pour jamais de
ce que vous fûtes autrefois.

(Entre Israël Bertuccio.)

ISRAEL BERTUCCIO.

Qui va là?

LE DOGE.

Ami de Venise.

ISRAEL BERTUCCIO.

C'est lui. Salut, monseigneur; vous êtes en avance.

LE DOGE.

Je suis prêt à me rendre à votre réunion.

ISRAEL BERTUCCIO.

Deux mots, auparavant--certes je suis fier et ravi de votre confiant
empressement. Ainsi vos doutes sont dissipés depuis notre dernière
entrevue?

LE DOGE.

Non pas--mais j'ai mis sur cette chance le peu de vie qui me reste: le
dé était déjà jeté quand j'ai pour la première fois prêté l'oreille à
vos projets de trahison.--Ne frémissez pas, c'est le mot, et je ne puis
façonner ma langue à donner de beaux noms à des actions repoussantes,
tout en étant déterminé à les commettre. Dès l'instant où je vous permis
de tenter votre souverain sans vous faire aussitôt charger de chaînes,
je devins le plus coupable de vos complices: maintenant faites, si cela
vous convient, pour moi, ce que j'aurais pu faire pour vous.

ISRAEL BERTUCCIO.

Voilà, monseigneur, des paroles étranges et bien peu méritées; je ne
suis pas un espion, et ni vous ni nous ne sommes des traîtres.

LE DOGE.

_Nous_!--_nous_!,--Peu importe, vous avez acquis le droit de me
confondre avec vous.--Mais, au point important--si cette tentative
réussit, et que Venise, plus heureuse, conduise dans la suite sur nos
tombes respectées ses générations affranchies; si ses enfans, de leurs
petites mains, viennent jeter des fleurs sur la cendre de ses
libérateurs, sans doute alors les effets auront sanctifié notre cause,
et nous serons inscrits tels que les deux Brutus dans les annales de
l'avenir! Mais s'il en est autrement, si nous échouons, après avoir
tramé de secrets complots et recouru au glaive homicide, alors, malgré
nos intentions généreuses, nous serons encore des traîtres, honnête
Israël--toi, non moins que celui qui était ton souverain il n'y a pas
six heures, et qui maintenant partage en frère votre rébellion.

ISRAEL BERTUCCIO.

Je pourrais vous répondre; mais ce n'est pas le moment de nous arrêter à
cela. Allons au rendez-vous, on pourrait nous observer si nous nous
arrêtions ici.

LE DOGE.

Nous le _sommes_, et nous l'avons été.

ISRAEL BERTUCCIO.

Observés! et par qui?--ce fer--

LE DOGE.

Remettez-le; il n'y a pas ici de témoin mortel: regardez là--que
voyez-vous?

ISRAEL BERTUCCIO.

Seulement la statue d'un grand homme d'armes sur un fier coursier, qui
se détache dans la faible lumière de la lune.

LE DOGE.

Eh bien! cet homme d'armes, c'était le père des ancêtres de mon père:
cette statue lui fut érigée par Venise, qu'il avait deux fois
sauvée.--Pouvez-vous distinguer s'il nous regarde ou non?

ISRAEL BERTUCCIO.

Pure imagination, monseigneur; les yeux sont refusés au marbre.

LE DOGE.

Mais non pas aux morts. Je te le répète, il y a dans ces objets un
esprit qui agit et voit encore; qu'on ne voit pas, mais que l'on sent;
et, s'il existe un charme capable de réveiller les morts, il n'en peut
exister de plus forts que les motifs qui nous réunissent. Te semble-t-il
que des ames comme celles, de ma race puissent reposer, quand moi, leur
dernier descendant, je viens comploter sur le seuil de leurs sépulcres
avec des plébéiens?

ISRAEL BERTUCCIO.

Mais vous auriez aussi bien fait de peser tout cela avant de vous
engager dans notre grande entreprise.--Vous en repentiriez-vous?

LE DOGE.

Non--mais je sens l'étendue de ma résolution; je ne l'oublierai jamais;
je ne puis renoncer tout d'un coup à une vie de gloire, ni me ravaler à
ce que nous allons faire; en un mot, je ne puis commander le massacre
sans un instant de pose. Ne craignez rien, cependant; ces réflexions
elles-mêmes et le souvenir de ce qui m'a conduit au milieu de vous doit
vous servir de garantie. Il n'est pas, dans votre troupe, d'ouvriers
aussi impatiens que je le suis, aussi avides d'une justice implacable,
et les moyens auxquels ces odieux tyrans m'ont forcé à recourir me les
font abhorrer mille fois plus encore, augmentent encore ma soif de
vengeance.

ISRAEL BERTUCCIO.

Avançons--écoutez--l'heure sonne.

LE DOGE.

Allons, c'est le signal de notre mort ou de celle de Venise.--Marchons.

ISRAEL BERTUCCIO.

Dites plutôt que c'est le signal triomphant de sa liberté naissante.--De
ce côté.--Nous touchons au lieu de la réunion.

(Ils sortent.)


SCÈNE II.

(La maison où se réunissent les conspirateurs.)

DAGOLINO, DORO, BERTRAM, FEDELE TREVISANO, CALENDARO, ANTONIO delle
BENDE, etc., etc.


CALENDARO, entrant.

Sommes-nous tous réunis?

DAGOLINO.

Tous, puisque vous voilà; il ne manque que les trois qui sont à leur
poste, et notre chef Israël qu'on attend d'un instant à l'autre.

CALENDARO.

Et Bertram, où est-il?

BERTRAM.

Ici.

CALENDARO.

Il vous a donc été impossible de mettre au complet votre compagnie?

BERTRAM.

J'ai bien en vue quelques-uns, mais je n'ai pas voulu leur confier notre
secret ayant d'être assuré qu'ils fussent dignes de le connaître.

CALENDARO.

Nous n'avons pas besoin de nous confier à leur discrétion. _Qui_,
d'ailleurs, sauf nous-mêmes et nos plus intimes affidés, connaît bien
l'étendue de nos projets? La plupart croient recevoir l'impulsion
secrète de la seigneurie[loc6] afin de punir quelques jeunes nobles des
plus dissolus, et dont les excès semblent défier les lois; mats une fois
le glaive tiré, et bien enfoncé dans le vil cœur des sénateurs les plus
odieux, ils n'hésiteront pas à continuer de frapper sur les autres,
encouragés comme ils le seront par l'exemple de leurs chefs; et quant à
moi je leur montrerai ce qu'ils ont à faire, de manière à ne leur
permettre pour leur salut et pour leur honneur de ne s'arrêter que quand
tous auront péri.

[Note loc6: Ceci est un fait historique.

(_Note de Lord Byron_.)]

BERTRAM.

Comment dites-vous? _tous_!

CALENDARO.

Qui voudrais-tu donc épargner?

BERTRAM.

Épargner! je n'en ai pas le pouvoir; je voulais seulement demander si,
parmi cette odieuse réunion d'hommes, vous ne pensiez pas qu'il pût s'en
trouver dont l'âge, dont les qualités enfin, pussent appeler notre
pitié?

CALENDARO.

Oui, la pitié que mérite et qu'obtient la vipère, quand, étant coupée en
morceaux, ses tronçons séparés viennent au soleil exhaler leur venin le
plus âcre et le plus virulent. J'aimerais tout autant épargner l'une des
dents qui se trouvent dans la gueule du redoutable reptile que
d'épargner un de nos tyrans: chacun d'eux forme l'anneau d'une longue
chaîne.--C'est une seule masse, le même souffle, le même corps; ils
mangent, boivent, vivent et s'allient ensemble; ils se réjouissent, ils
oppriment, ils tuent de concert--il faut qu'ils meurent de concert.

DAGOLINO.

Un seul qu'on laisserait vivre serait aussi redoutable que tous
ensemble; qu'ils soient dix, ou qu'ils soient mille, leur nombre n'est
pas ce qui nous effraie, c'est l'esprit de l'aristocratie qu'il s'agit
d'anéantir; et si nous laissions debout une seule racine de ce vieil
arbre il couvrirait bientôt le sol, et ranimerait sa verdure malfaisante
et ses fruits empoisonnés. Bertram, il nous faut du courage.

CALENDARO.

Songes-y bien, Bertram, j'ai les yeux sur toi.

BERTRAM.

Qui pourrait me soupçonner?

CALENDARO.

Ce n'est pas moi; si je le faisais, tu ne serais plus maintenant ici à
parler de ta foi, mais nous redoutons ta douceur naturelle et non pas ta
perfidie.

BERTRAM.

Vous devriez savoir, vous tous qui m'entendez, qui je suis, un homme
soulevé, comme vous-mêmes, pour renverser la tyrannie; un homme, je
l'avoue, naturellement bon, comme il l'a prouvé à plusieurs d'entre
vous; et quant à sa bravoure vous pouvez en parler, vous, Calendaro, qui
l'avez vue mise à l'épreuve; ou si vous en doutiez encore, je pourrais
vous apprendre à la connaître.

CALENDARO.

A votre aise; quand nous aurons mis à fin notre entreprise; mais en ce
moment il ne faut pas qu'une querelle particulière vienne la troubler.

BERTRAM.

Je ne suis pas querelleur; mais je puis frapper l'ennemi avec autant
d'intrépidité qu'aucun de vous; pourquoi, d'ailleurs, m'avez-vous choisi
pour être l'un des chefs de nos camarades? Toutefois j'avoue ma
faiblesse, je n'ai pas encore appris à envisager un massacre général
sans quelque sentiment d'effroi; la vue du sang ruisselant, inondant des
têtes blanchies par l'âge, ne me présente aucune idée de gloire, et je
n'appelle pas un triomphe la mort d'hommes surpris sans défense. Je sais
pourtant bien, et trop bien, que nous devons en agir ainsi avec ceux
dont la conduite justifie de telles représailles; mais s'il en était
quelques-uns que l'on pût sauver de ce destin déplorable, j'en conviens,
pour nous et pour notre honneur, pour nous garantir de cette souillure
qui s'attache d'ailleurs à l'idée de massacre, j'en eusse été enchanté,
et en cela je ne crois pas offrir le moindre prétexte au dédain ni à la
défiance.

DAGOLINO.

Calme-toi, Bertram, et reprends courage, nous ne te soupçonnons pas; ce
n'est pas nous qui exigeons de pareilles actions; c'est la cause que
nous défendons. Nous saurons bien laver toutes nos souillures dans la
fontaine de la liberté.

(Entrent Israël Bertuccio et le Doge déguisé.)

DAGOLINO.

Salut, Israël.

CONSPIRATEURS.

Ah! mille fois salut--brave Bertuccio! tu es en retard.--Quel est cet
étranger?

CALENDARO.

Il est tems de le nommer. J'ai fait connaître à nos camarades que tu
voulais ajouter un frère à notre cause; ils sont disposés à l'accueillir
parmi eux; et telle est notre confiance en tout ce que tu fais,
qu'approuvé par toi, il est aussitôt approuvé de tout le monde.
Maintenant, laisse-le se découvrir lui-même.

ISRAEL BERTUCCIO.

Étranger, approchez-vous! (Le Doge se découvre.)

CONSPIRATEURS.

Aux armes!--Nous sommes trahis! c'est le Doge! Meurent tous les deux!
notre traître capitaine et le tyran auquel il nous a vendus!

CALENDARO, tirant son épée.

Arrêtez, arrêtez! Celui qui avance sur eux, d'un pas, est mort. Écoutez
du moins Bertuccio.--Comment! vous pâlissez à la vue d'un vieillard qui
se trouve au milieu de vous, seul, sans gardes et sans armes? Parle,
Israël, que veut dire ce mystère?

ISRAEL BERTUCCIO.

Laisse-les, laisse-les avancer; ingrats suicides, qu'ils frappent leurs
propres cœurs; car c'est de nos vies que dépendent la leur, leur fortune
et leurs espérances.

LE DOGE.

Frappez!--Si je craignais la mort, et une mort plus terrible que ne
pourrait me l'infliger aucun de vos vils poignards, je ne serais pas
venu ici.--Oh! le noble mouvement, en effet, qui vous porte à montrer
tant de bravoure contre une pauvre tête chenue! Les chefs généreux, qui,
voulant réformer leur pays et détruire le sénat, frémissent de rage et
de terreur à la vue d'un seul patricien!--Massacrez-moi, vous le pouvez;
je ne m'en soucie pas.--Israël, voilà les hommes, les cœurs généreux
dont vous me parliez? Regardez-les donc!

CALENDARO.

Vraiment, il nous a fait rougir, et avec raison. Comment, avec votre
dévouement dans Bertuccio, votre chef dévoué, avez-vous pu tourner vos
épées contre lui et son compagnon? Remettez-les dans le fourreau, et
entendez-le.

ISRAEL BERTUCCIO.

Je dédaigne de parler; ils peuvent, ils doivent savoir, qu'une ame comme
la mienne est incapable de trahison. Jamais je n'ai abusé du pouvoir
qu'ils m'ont donné d'adopter tous les moyens qui pouvaient servir leur
cause. Ils peuvent être sûrs que quiconque sera jamais introduit ici par
moi, n'aura plus qu'à choisir d'être, ou notre frère, ou notre victime.

LE DOGE.

Et que serai-je, moi? L'accueil que vous me faites me permet de douter
de la liberté du choix.

ISRAEL BERTUCCIO.

Monseigneur, si ces furieux avaient levé sur vous leurs armes, ils
m'auraient immolé avec vous; mais, voyez, ils rougissent déjà de cet
instant de délire: ils courbent devant vous leurs têtes, et croyez-moi,
ils sont encore tels que je vous les ai dépeints.--Veuillez leur parler.

CALENDARO.

Oui, parlez, nous sommes tous disposés à vous écouter avec respect.

ISRAEL BERTUCCIO, aux conspirateurs.

Vous n'avez rien à craindre; tout, au contraire, à espérer.--Écoutez
donc, et jugez de la vérité de mes paroles.

LE DOGE.

Vous voyez devant vous, comme on vient de le dire, un vieillard sans
armes et sans défense; hier je paraissais à vos yeux revêtu de la
dignité de Doge, souverain apparent de nos cent îles, couvert de la
pourpre et sanctionnant les édits d'une puissance qui n'est ni la vôtre
ni la mienne, mais celle de nos maîtres--les patriciens. Pourquoi
étais-je maître du palais ducal? vous le savez, ou du moins je pense que
vous le savez; pourquoi suis-je ici en ce lieu? c'est à celui qui a été
le plus outragé, à celui d'entre vous qu'on a le plus avili, qu'on a
foulé aux pieds au point de lui laisser à douter s'il était quelque
chose de plus qu'un ver de terre, c'est à lui à répondre pour moi.
Demandez-lui qui l'a conduit parmi vous? Vous connaissez mon dernier
affront; tout le monde le connaît, tout le monde l'a vu d'un autre œil
que les juges qui en profitèrent pour m'abreuver de nouveaux outrages.
Épargnez m'en le récit.--C'est là, c'est au cœur que l'on m'a
frappé!--Mais des paroles, déjà peut-être trop inutilement prodiguées,
ne feraient que mieux témoigner de ma faiblesse, et je suis venu ici
pour fortifier les forts, pour les presser d'agir, et non pour faire
parade des armes d'une femme. Mais qu'ai-je besoin de vous presser? Nos
injures personnelles prennent leur source dans les abus d'un ordre de
choses--je ne l'appellerai pas république ou royauté, puisqu'il ne
comporte ni peuple ni souverain, puisqu'il a tous les vices de l'ancien
gouvernement de Sparte, sans en avoir les vertus--la valeur et la
tempérance. Les maîtres de Lacédémone étaient de braves soldats; mais
les nôtres sont des Sybarites, et nous des Ilotes; moi, je suis le plus
humble et le plus asservi. Cependant ils m'ont revêtu d'une robe
triomphale, mais c'est ainsi qu'autrefois les Grecs enivraient leurs
esclaves pour amuser les loisirs de leurs enfans. Eh bien! ce monstre
politique, cette parodie de gouvernement, ce spectre qu'il faut
exorciser avec du sang, c'est pour l'anéantir que vous vous êtes réunis.
Quand nous y serons parvenus, nous ramènerons les anciens jours de
justice et de loyauté, nous constituerons une chose publique, dont une
sage liberté deviendra la base: non pas un partage aveugle d'autorité,
mais des droits également répartis et proportionnés entre eux comme les
colonnes d'un temple, avec le temple lui-même, contribuant séparément à
la beauté de l'ensemble; nous lui prêterons et nous en recevrons une
force réciproque, au point que nul citoyen ne puisse être sacrifié sans
que l'harmonie générale n'en soit troublée. Dans cette généreuse
entreprise que vous allez exécuter, je viens réclamer l'honneur de vous
seconder--si vous avez en moi quelque confiance: autrement n'hésitez pas
à me frapper,--ma vie est à votre disposition, et j'aime mieux mille
fois expirer sous les coups d'hommes vraiment libres, que de vivre un
jour de plus pour exercer la tyrannie que font peser sur nous d'autres
tyrans; car, pour moi, ô mes compatriotes, je ne le suis, ni ne le fus
jamais.--Relisez nos annales: j'ai commandé dans maintes cités, dans
maintes contrées étrangères; qu'elles disent si j'étais un oppresseur,
ou bien un citoyen plein de bienveillance et de sollicitude pour mes
semblables. Ah! si j'avais été ce que le sénat voulait que je fusse, un
porteur de robe pompeuse et de paroles dictées, un mannequin posé sur un
trône pour figurer la puissance souveraine, un fléau du peuple placé
dans leurs mains; un empressé _signeur_ de sentences; l'ame damnée des
Quarante et du sénat, toujours prêt à souscrire aux mesures sanctionnées
par les Dix, toujours sans avis arrêté sur celles qu'ils n'avaient pas
encore ratifiées; le vil flatteur des patriciens, un chétif instrument,
un sot, une marionnette.--Jamais il ne se fût rencontré parmi eux un
infâme qui m'insultât comme on vient de le faire. Mes propres affronts
sont venus joindre leur voix à celle de la pitié que les malheurs
publics m'inspiraient depuis long-tems, comme beaucoup le savent, et
comme ceux qui l'ignorent pourront bientôt s'en convaincre. Quoi qu'il
en soit, et sans calculer les résultats, je dévoue à la patrie les
derniers jours de ma vie, ma puissance actuelle telle qu'elle est,
celle, non pas d'un Doge, mais d'un homme qui avait quelque grandeur en
lui-même avant d'être dégradé par ce titre, celle d'un homme auquel il
reste encore une ame forte et quelques talens personnels. Je place sur
cette chance et ma gloire (car j'avais acquis quelque gloire) et mon
existence (faible don, puisqu'elle est sur le point de s'éteindre), et
mon cœur, et mon ame, et toutes mes espérances. Accueillez ou
repoussez-moi: je m'offre à vous tel que je suis, prince qui veut être
citoyen ou rien au monde, et qui, pour le redevenir, a fait le sacrifice
de son trône.

CALENDARO.

Longue vie à Faliero!--Venise enfin sera libre!

CONSPIRATEURS.

Longue vie à Faliero!

ISRAEL BERTUCCIO.

Camarades, dites maintenant: ai-je bien fait? cet homme-là ne vaut-il
pas une armée pour notre cause?

LE DOGE.

Ce n'est pas ici le moment des félicitations ou des transports
d'allégresse.--Suis-je admis parmi vous?

CALENDARO.

Oui, et le premier, parmi nous, comme tu l'étais à Venise.--Sois notre
commandant, notre général.

LE DOGE.

Commandant! général!--Je fus général à Zara; commandant à Rhodes et à
Cypre; prince à Venise.--Je ne puis rétrograder--c'est-à-dire, je ne
suis pas propre à conduire une bande de patriotes; en déposant les
dignités dont j'étais revêtu, ce n'a pas été dans le dessein d'en
accepter d'autres, mais seulement de redevenir l'égal de mes
semblables.--Maintenant, au fait: Israël m'a développé tout votre plan:
il est hardi, mais il peut réussir, avec mon aide. Il faut le mettre de
suite à exécution.

CALENDARO.

Dès que tu le voudras--n'est-il pas vrai, mes amis? J'ai tout préparé
pour un coup soudain: quand donc faudra-t-il le frapper?

LE DOGE.

Au lever du soleil.

BERTRAM.

Quoi, sitôt!

LE DOGE.

Sitôt?--dites, si tard. Chaque heure augmente le danger, surtout à
compter de l'instant où je suis venu vous rejoindre. Ne connaissez-vous
donc pas le Conseil et les Dix? leurs espions, l'œil des patriciens
toujours inquiet de la fidélité de leurs esclaves, et surtout maintenant
de celle de leur prince? Frappez, je vous le répète, et sans retard,
frappez l'hydre au cœur,--ses têtes suivront bientôt sa destinée.

CALENDARO.

J'y consens de l'ame et de l'épée: nos compagnies sont prêtes, soixante
hommes dans chacune, et toutes sous les armes, par l'ordre d'Israël.
Tous sont à leur poste respectif, tous veillent dans l'attente de
quelque mouvement; c'est à chacun de nous maintenant à nous tenir prêts
à agir. Le signal, monseigneur?

LE DOGE.

Quand vous entendrez la grosse cloche de Saint-Marc, que l'ordre du Doge
peut seul ébranler (dernier et misérable privilège qu'ils ont laissé à
leur prince), vous marcherez sur Saint-Marc.

ISRAEL BERTUCCIO.

Et alors?

LE DOGE.

Vous vous avancerez dans différentes directions; chaque compagnie
prendra une route particulière; vous ferez tout en marchant retentir les
cris: «Aux armes! Voici la flotte des Génois, que le point du jour a
fait distinguer devant le port!» Vous entourerez le palais, et dans la
cour vous trouverez mon neveu et un nombre considérable de cliens de nos
familles, armés et disposés à se joindre à vous; tandis que la cloche
retentira, vous crierez: «Saint-Marc, l'ennemi est sur nos rivages.»

CALENDARO.

Je comprends, maintenant; mais, monseigneur, poursuivez.

LE DOGE.

Tous les sénateurs accourront au conseil (ils n'oseraient tarder au
terrible signal qui partira de la tour de leur saint patron). Nous les
trouverons alors réunis comme dans les champs la moisson jaunie; et,
pour les faire tomber, l'épée sera notre faucille. Que si quelques-uns
faisaient remarquer leur absence ou leur lenteur, ils gagneraient à cela
d'être saisis dans l'isolement et l'épouvante, puisque déjà tous les
autres auraient vécu.

CALENDARO.

Ah! que cette heure n'est-elle venue! nous ne les ferons pas languir;
nous les tuerons de suite.

BERTRAM.

Un mot encore, avec votre permission. Je répéterai la question que
j'avais déjà faite avant que Bertuccio ne fortifiât notre cause de cet
illustre allié qui la rend beaucoup plus sûre: en conséquence, elle
semble devoir permettre quelques lueurs de merci pour une partie de nos
victimes.--Tous périront-ils dans le massacre?

CALENDARO.

Tous ceux que je rencontrerai, moi et les miens, je te le garantis; ils
auront la merci que nous pouvions attendre d'eux.

CONSPIRATEURS.

Tous! oui, tous! Est-ce le moment de parler de pitié? Quand donc en
ont-ils montré? Quand seulement ont-ils feint d'en éprouver?

ISRAEL BERTUCCIO.

Bertram, cette fausse compassion est déplacée, elle fait injure à tes
camarades et à ta cause elle-même. Ne vois-tu pas que, si nous épargnons
un seul noble, il ne vivra que pour venger les victimes? Comment
d'ailleurs distinguer l'innocent des coupables? Leur conduite est
_une_.--C'est l'expression d'un système commun, la source de
l'oppression générale. C'est beaucoup que nous permettions de vivre à
leurs enfans, et je ne sais même s'il serait prudent de les épargner
tous. Le chasseur peut bien réserver un seul petit dans l'antre du
tigre, mais qui songerait à sauver le père ou la mère sans s'exposer à
périr lui-même sous leurs dents? Quoi qu'il en soit, je me soumets à
l'avis du Doge Faliero; c'est à lui de prononcer si l'on en peut sauver
un seul.

LE DOGE.

Ne m'interrogez pas,--ne me tentez pas par une telle
question.--Vous-mêmes décidez.

ISRAEL BERTUCCIO.

Vous êtes le seul qui connaissiez bien leurs vertus privées. Pour nous,
nous n'avons connaissance que de leurs vices publics, que de leur infâme
tyrannie, qui nous les a fait mortellement haïr. Dites s'il en est un
seul parmi eux qui mérite miséricorde?

LE DOGE.

Le père de Dolfino était mon ami, Lando combattit à mes côtés, Marc
Cornaro partageait à Gênes mon titre d'ambassadeur, je sauvai la vie à
Veniero, que ne puis-je le faire une seconde fois! Que ne puis-je les
sauver eux et Venise! Tous ces hommes ou bien leurs pères étaient mes
amis, avant de devenir mes sujets; mais dès ce moment ils
m'abandonnèrent comme les feuilles qui cessent de protéger la fleur dès
qu'elle vient à se flétrir; ils m'ont laissé frapper, je ne les
empêcherai pas de l'être.

CALENDARO.

Eux et la liberté vénitienne ne peuvent exister ensemble.

LE DOGE.

Oui, mes amis, vous connaissez, vous avez mesuré l'étendue des maux de
la république; mais vous ignorez quel venin fatal le gouvernement qui
nous opprime verse sur les sources de la vie, sur les liens sacrés de
l'humanité, sur tout ce que nous avons de meilleur et de plus cher. Tous
ces nobles étaient mes amis; je les chérissais, et long-tems ils
répondirent à mes sentimens affectueux; nous avons servi et combattu,
nous avons ri et pleuré tous ensemble; nos chagrins, nos plaisirs, tout
était commun entre nous; des alliances resserraient encore chaque jour
les nœuds qui nous unissaient; enfin nous nous voyions chargés des mêmes
années et des mêmes honneurs, jusqu'au moment où leurs vœux, plutôt que
les miens, m'appelèrent au trône ducal. Adieu, dès-lors, adieu à tous
les souvenirs de notre vie, à cette communauté de pensées, à ces doux
épanchemens d'une vieille amitié; alors que les hommes, surchargés
d'années et de travaux dont l'histoires s'est désemparée, adoucissent
l'amertume des jours qui leur restent en recueillant avidement leurs
souvenirs, et croient retrouver sur le front de leurs anciens compagnons
le miroir d'un demi-siècle! Aussi long-tems qu'il reste sur la terre
deux de ceux qui jadis y faisaient briller leur bravoure, leur
enjouement et leur esprit, nous revoyons en eux plus de cent autres
personnages qui n'existent plus; ils les font renaître pour nous, ou du
moins ils nous offrent l'occasion de soupirer sur eux, et de reparler
des événemens dont rien n'évoque plus le glorieux souvenir, rien que le
marbre!... Mais hélas! que fais-je! et où me laissé-je entraîner!

ISRAEL BERTUCCIO.

Monseigneur, vous êtes fort ému: ce n'est pas le moment de s'arrêter sur
de pareilles choses.

LE DOGE.

Un moment encore,--je ne m'en défends pas: mais considérez les vices
honteux de ce gouvernement. Dès l'instant qu'ils m'eurent fait Doge,
adieu tout le passé, adieu tout ce que j'avais été ou plutôt ce qu'ils
étaient pour moi: plus d'amis, plus d'affection, plus d'intimité de
commerce: ils n'osaient m'approcher, leur visite eût donné de l'ombrage;
ils ne pouvaient m'aimer, la loi le leur interdisait; ils m'entourèrent
de difficultés, c'était la politique de l'état; ils me manquèrent
d'égards, c'était leur droit de sénateur; ils m'offensèrent, il le
fallait pour le bien de la chose publique. Ils ne pouvaient diriger ma
conduite, cela eût inspiré des soupçons. Ainsi j'étais l'esclave de mes
propres sujets, ainsi j'étais l'adversaire de mes propres amis; j'avais
au lieu de gardes des espions, au lieu d'autorité une robe de pourpre,
au lieu de liberté des protestations pompeuses, au lieu de conseil des
geôliers, des inquisiteurs au lieu d'amis, et l'enfer au lieu de la vie!
Une seule source de bonheur me restait, et ils l'ont empoisonnée. Mes
chastes dieux domestiques furent brisés sur mon cœur, et sur leurs
ruines vint grimacer le rire insultant de la débauche.

ISRAEL BERTUCCIO.

Vous avez été profondément outragé, mais la nuit prochaine saura vous
faire noblement justice.

LE DOGE.

J'avais tout supporté,--ils me frappaient, je ne répondais pas; 

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/28534