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L'Exilée

by Delly · French · Gutenberg #28519 · 378,236 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of L'Exilée
    
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Title: L'Exilée

Author: Delly


        
Release date: April 6, 2009 [eBook #28519]
                Most recently updated: January 4, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/28519

Credits: Produced by Daniel Fromont


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXILÉE ***




Produced by Daniel Fromont









[Transcriber's note: Delly (Marie Petitjean - de la Rosière) (1875-1947),
_L'exilée_ (1908), édition de 1908]





M. DELLY



L'EXILEE



PARIS

LIBRAIRIE BLERIOT

HENRI GAUTIER, SUCCESSEUR

55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 55





L'EXILEE



CHAPITRE I



Les nuages s'étaient un instant écartés, un vif rayon de soleil d'avril
frappait le vitrage du bow-window où Myrtô reposait, sa tête délicate
retombant sur le dossier du fauteuil, dans l'atmosphère tiède parfumée
par les violettes et les muguets précoces qui croissaient dans les
caisses, à l'ombre de palmiers et de grandes fougères.

C'était une miniature de petite serre. Tout au plus, entre ces caisses
et ces quelques plantes vertes, demeurait-il la place nécessaire pour
le fauteuil où s'était glissée la mince personne de Myrtô.

Elle reposait, les yeux clos, ses longs cils dorés frôlant sa joue au
teint satiné et nacré, ses petites mains abandonnées sur sa jupe
blanche. Ses traits, d'une pureté admirable, évoquaient le souvenir de
ces incomparables statues dues au ciseau des sculpteurs de la Grèce.
Cependant, ils étaient à peine formés encore, car Myrtô n'avait pas
dix-huit ans... Et cette extrême jeunesse rendait plus touchants, plus
attendrissants le pli douloureux de la petite bouche au dessin parfait,
le cerne bleuâtre qui entourait les yeux de la jeune fille, et les
larmes qui glissaient lentement de ses paupières closes.

Sur sa nuque retombait, en une coiffure presque enfantine, une lourde
chevelure aux larges ondulations naturelles, une chevelure d'un blond
chaud, qui avait à certains instants des colorations presque mauves, et
semblait, peu après, dorée et lumineuse. Ses bandeaux encadraient
harmonieusement le ravissant visage, doucement éclairé par ce gai rayon
de soleil perçant entre deux giboulées.

Myrtô demeurait immobile, et cependant elle ne dormait pas. Quand même
sa sollicitude filiale ne l'eût pas tenue éveillée, prête à courir à
l'appel de sa mère, la douloureuse angoisse qui la serrait au coeur
l'aurait empêchée de goûter un véritable repos.

Bientôt, demain peut-être, elle se trouverait orpheline et seule sur la
terre. Aucun parent ne serait là pour l'aider dans ces terribles
moments redoutés d'âmes plus mûres et plus expérimentées, aucun foyer
n'existait qui pût l'accueillir comme une enfant de plus. Elle avait sa
mère, et celle-ci partie, elle était seule, sans ressources, car la
pension viagère dont jouissait Madame Elyanni disparaissait avec elle.

Myrtô était fille d'un Grec et d'une Hongroise de noble race. La
comtesse Hedwige Gisza avait rompu avec toute sa parenté en épousant
Christos Elyanni dont la vieille souche hellénique ne pouvait faire
oublier, aux yeux des fiers magistrats, que ses parents avaient dérogé
en s'occupant de négoce, et que lui-même n'était qu'un artiste
besogneux.

Artiste, il l'était dans toute l'acception du terme. Epris d'idéal, il
vivait dans un rêve perpétuel où flottaient des visions de beauté
surhumaine. La jolie Hongroise, vue un jour à Paris, à une fête de
charité où Christos s'était laissé entraîner par un ami, l'avait frappé
par sa grâce délicate, un peu éthérée, et la douceur radieuse de ses
yeux bleus. Elle, de son côté, avait remarqué cet inconnu dont les
longs cheveux noirs encadraient un visage si différent de tous ceux qui
l'entouraient--un visage de médaille grecque, où le regard rayonnant
d'une continuelle pensée intérieure mettait un charme indéfinissable.
Elle se fit présenter l'artiste, obtint de la vieille cousine qui la
chaperonnait que Christos fît son portrait, et, un jour, elle offrit
elle-même sa main au jeune Grec qui avait jusque-là soupiré en silence,
sans oser se déclarer.

Elle était majeure, sans parenté proche, et pourvue d'une fortune peu
considérable, mais indépendante. Elle devint Madame Elyanni... Et ce
fut un ménage à la fois heureux et malheureux.

Heureux, car ils étaient unis par un amour profond et ne voyaient rien
au-delà l'un de l'autre... Malheureux, car ils avaient des défauts
identiques, des goûts trop semblables. Alors que la nature rêveuse et
trop idéaliste de Christos eût demandé, en sa compagne, le contrepoids
d'une raison ferme, d'un jugement mûri et d'habitudes pratiques, il ne
devait trouver, en Hedwige, qu'un charmant oiseau adorant les fleurs,
la lumière, les étoiles claires et chatoyantes, incapable d'une pensée
sérieuse et ignorant tout de la conduite d'une maison.

Après avoir vécu pendant deux ans dans la patrie de Christos, ils
étaient venus s'établir à Paris. Le peintre aimait cette ville où il
était né, où était morte sa mère, une Française. Il espérait surtout
arriver à percer enfin, atteindre quelque notoriété, réaliser le rêve
de gloire qui chantait en son âme.

Mais il n'avait aucunement le goût de la réclame, et ses oeuvres, par
leur caractère d'idéalisme très haut, ne s'adaptaient pas aux tendances
modernes. La réussite ne vint pas, la fortune d'Hedwige se fondit peu à
peu, et le jour où Christos mourut, d'une maladie due au découragement
qui s'était lentement infiltré en lui, il ne restait à Madame Elyanni
qu'une rente viagère, relativement assez considérable, laissée au
peintre, et après lui à sa veuve, par un veux cousin qui s'était éteint
quelques années auparavant dans l'île de Chio.

Myrtô avait à cette époque douze ans. C'était une enfant vive et gaie,
idolâtrée de ses parents en admiration devant sa beauté et son
intelligence. Une piété très ardente et très profonde, la direction
d'une vieille institutrice, femme d'élite, l'avaient heureusement
préservée des conséquences que pouvait avoir l'éducation donnée par ces
deux êtres charmants et bons, mais si peu faits pour élever un
enfant... Et à la mort de Christos, on vit cette chose touchante et
exquise: la petite Myrtô, dominant la douleur que lui causait la perte
d'un père très chéri et la vue du désespoir de sa mère, se révélant
tout à coup presqu'une femme déjà par le sérieux et le jugement,
organisant, avec l'aide d'un vieil ami de son père, une nouvelle
existence, soignant avec un tendre dévouement Madame Elyanni dont le
chagrin avait abattu la santé toujours frêle.

La mère et la fille s'installèrent à Neuilly, dans un très petit
appartement, au quatrième étage d'une maison habitée par de modestes
employés. Madame Elyanni, que l'expérience n'avait pas corrigée, fit
ajouter à la fenêtre de sa chambre ce bow-window et voulut qu'il fût
continuellement garni de fleurs.

--Je me passerais plutôt de manger que de ne pas voir des fleurs
autour de moi, avait-elle répondu au tuteur de Myrtô qui avançait
discrètement que les revenus ne permettraient peut-être pas...

--Oh! Monsieur, il ne faut pas que maman soit privée de fleurs! avait
dit vivement Myrtô.

Il fallait aussi que Madame Elyanni eût une nourriture délicate... Et,
comme elle abhorrait les nuances foncées, elle exigeait que sa fille
fût toujours vêtue de blanc à l'intérieur, coutume économique, car la
fillette, qui remplissait courageusement avec une souriante attention,
bien des menus devoirs de ménagère, devait remplacer fréquemment ces
costumes que sa mère ne souffrait pas voir tant soit peu défraîchis.

Il en était ainsi de nombreux détails, et malgré les économies que
Myrtô, devenue un ménagère accomplie, réussissait à réaliser sur
certains points, le budget s'équilibrait parfois difficilement.

Il avait fallu compter aussi avec les frais de son instruction. Grâce à
une extrême facilité, aux admirables dispositions dont elle était
douée, elle avait pu les réduire au minimum. Elle avait conquis,
l'année précédente, son brevet supérieur, et avait réussi à acquérir,
en prenant de temps à autre quelques leçons d'un excellent professeur,
un remarquable talent de violoniste.

Telle était Myrtô, petite âme exquise, ardente et pure, coeur
délicatement bon et dévoué, chrétienne admirable, enfant par sa candide
simplicité, femme par l'énergie et la réflexion d'un esprit mûri déjà
au souffle de l'épreuve et des responsabilités.

Car tous les soucis retombaient sur elle. Madame Elyanni, languissante
d'âme et de corps, se laissait gâter par sa fille et déclarait ne
pouvoir s'occuper de rien. Depuis quelques années, elle ne voulait plus
sortir et passait ses journées étendue, s'occupant à de merveilleuses
broderies ou rêvant, les yeux fixés sur le dernier tableau peint par
Christos, et où le peintre s'était représenté entre sa femme et sa
fille, dans son petit atelier illuminé de soleil.

Elle s'était étiolée ainsi, hâtant la marche de la maladie qui l'avait
terrassée enfin deux jours auparavant. En voyant la physionomie
soucieuse du médecin appelé aussitôt, Myrtô avait compris que le danger
était grand... Et en entendant, la veille, sa mère demander le prêtre,
elle s'était dit que tout était fini, car l'âme insouciante de Madame
Elyanni était de celles qui attendent les derniers symptômes
avant-coureurs de la fin pour oser songer à se mettre en règle avec
leur Dieu.

Ce matin, on lui avait apporté le Viatique... Et c'était autant pour la
laisser faire en toute tranquillité son action de grâces que pour
dérober à son regard les larmes difficilement contenues pendant la
cérémonie, que Myrtô s'était réfugiée dans le bow-window.

Elle aimait profondément sa mère, d'une tendresse qui prenait, à son
insu, une nuance de protection très explicable par la faiblesse morale
de Madame Elyanni. Son coeur avait besoin de se donner, de s'épancher
en dévouement sur d'autres coeurs souffrants, faibles, ou découragés.
Sa mère disparue, ce serait fini de cette sollicitude de tous les
instants qu'exigeait, depuis quelques mois surtout, Madame Elyanni.
Personne n'aurait plus besoin d'elle... A moins qu'elle ne se fît
religieuse pour déverser sur ses frères en Jésus-Christ les trésors de
tendresse dévouée contenus dans son coeur. Mais, jusqu'ici, la voix
divine n'avait pas parlé, Myrtô ignorait si elle avait la vocation
religieuse.

Dans le silence qui régnait, à peine troublé de temps à autre par la
corne d'un tramway, une voix faible appela:

--Myrtô!

La jeune fille se leva vivement et entra dans la chambre aux tentures
claires, aux meubles de laque blanche. Des plantes vertes, des gerbes
de fleurs en ornaient les angles, garnissaient les tables et la
cheminée... Et sur une petite table couverte d'une nappe blanche,
d'autres fleurs encore s'épanouissaient entre les candélabres dorés et
le crucifix.

Myrtô s'avança près du lit, elle se pencha vers le pâle visage flétri,
entouré de cheveux blonds grisonnants.

--Me voilà, maman chérie. Que voulez-vous de votre Myrtô?
demanda-t-elle en mettant un tendre baiser sur le front de sa mère.

--Je veux te parler, mignonne... Ecoute, j'ai compris depuis... depuis
que je sens venir la mort...

--Maman! murmura Myrtô.

Les yeux bleus de la malade enveloppèrent la jeune fille d'un regard
navré.

--Il faut bien nous faire à cette pensée, enfant... J'ai donc compris
que je n'ai pas été pour toi une bonne mère...

--Maman! redit encore Myrtô avec un geste de protestation.

--Si, ma chérie, c'est la vérité. Je t'ai beaucoup aimée, c'est vrai,
mais autrement, je n'ai rempli aucun des devoirs maternels. J'ai laissé
à ta petite âme courageuse toutes les responsabilités, tous les soucis,
je n'ai su que m'enfermer dans mon chagrin et dépenser égoïstement tout
notre petit revenu, au lieu de songer à économiser pour toi.

--C'était juste, maman, c'était bien ainsi! Moi je suis jeune, je
travaillerai...

--Tu travailleras!... Pauvre mignonne aimée! que pourrais-tu faire! La
concurrence est énorme... et d'ailleurs tu ne peux vivre seule, Myrtô.
Il te faut l'abri d'un foyer, la sécurité au milieu d'une famille
sérieuse... j'ai donc songé à ma cousine Gisèle. Tu sais que, seule de
toute ma famille, elle a continué à se tenir en rapports avec moi, par
quelques mots sur une carte au 1er janvier, par des lettres de
faire-part. Elle avait épousé, trois ans avant mon mariage, le prince
Sigismond Milcza. Un fils est né de cette union. Elle m'apprit quelques
années plus tard son veuvage, puis son second mariage, la naissance de
quatre enfants, et enfin un nouveau veuvage. Nous nous aimions
beaucoup, et j'ai songé qu'en souvenir de moi elle accepterait
peut-être de t'accueillir.

Myrtô se redressa vivement.

--Maman, voulez-vous que j'aille mendier la protection et
l'hospitalité de ces parents qui n'ont pas voulu accepter mon cher père?

--Oh! les autres, non! Mais Gisèle n'a jamais cessé de me considérer
comme de la famille.

--Cependant, maman, il ne me paraît pas admissible que je sois à la
charge de la comtesse Zolanyi! dit vivement Myrtô.

--Non, mais elle doit avoir des relations étendues et très hautes, car
les Gisza, les Zolanyi, les Milcza surtout sont de la première noblesse
magyare. Ces derniers sont de race royale, et leur fortune est
incalculable. Gisèle pourra donc, mieux que personne, t'aider à trouver
une position sûre, elle sera pour toi une protection, un conseil... Et
je voudrais que tu lui écrives de ma part, afin que je te confie à elle.

--Ce que vous voudrez, mère chérie! murmura Myrtô en baisant la jolie
main amaigrie posée sur le couvre-pied de soie blanche un peu jaunie.

Sous la dictée de sa mère, elle écrivit un simple et pathétique appel à
cette parente inconnue d'elle. A grand'peine, Mme Elyanni parvint à y
apposer sa signature... Myrtô demanda:

--Où dois-je adresser cette lettre?

--Depuis son second veuvage, Gisèle m'a donné son adresse au palais
Milcza, à Vienne. Je suppose qu'après la mort du comte Zolanyi, elle a
dû aller vivre près de son fils aîné, qui n'est peut-être pas marié
encore. Envoie la lettre à cette adresse. Si Gisèle ne s'y trouve pas,
on fera suivre.

Myrtô, d'une main qui tremblait un peu, mit la suscription, apposa le
timbre, et se leva en disant:

--Je vais la porter chez les dames Millon. L'une ou l'autre aura
certainement occasion de sortir ce matin et de la mettre à la poste.

Les dames Million occupaient un logement sur le même palier que Mme
Elyanni. La mère étai veuve d'un employé de chemin de fer, la fille
travaillait en chambre pour un magasin de fleurs artificielles.
C'étaient d'honnêtes et bonnes créatures, serviables et discrètes, qui
admiraient Myrtô et auraient tout fait pour lui procurer le moindre
plaisir. Isolée comme l'était la jeune fille, Mme Elyanni n'ayant
jamais voulu nouer de relations, elle avait trouvé plusieurs fois une
aide matérielle ou morale près de ses voisines, et elle leur en gardait
une reconnaissance qui se traduisait par des mots charmants et de
délicates attentions, Myrtô n'étant pas de ces coeurs vaniteux et
étroits qui considèrent avant toute chose la situation sociale et le
plus ou moins de distinction du prochain.

La porte lui fut ouverte par Mlle Albertine, grande et belle fille
brune, au teint pâle et au regard très doux.

--Mlle Myrtô! Entrez donc, mademoiselle!

Et elle s'effaçait pour la laisser pénétrer dans la salle à manger, où
Mme Millon, une petite femme vive et accorte, était en train de
morigéner un petit garçon de cinq à six ans, un orphelin que la mort de
sa fille aînée et de son gendre avait laissé à sa charge... elle
s'avança vivement vers la jeune fille en demandant:

--Eh bien! mademoiselle Myrtô?

--Elle est si faible, si faible! murmura Myrtô.

Et un sanglot s'étouffa dans sa gorge.

--Pauvre chère petite demoiselle! dit Mme Million en lui saisissant la
main, tandis qu'Albertine se détournait pour dissimuler une larme.

--Je suis venue vous demander un service, reprit Myrtô en essayant de
dominer le tremblement de sa voix. Quand vous descendrez, voulez-vous
mettre cette lettre à la boîte?

--Mais certainement! Albertine a justement une course à faire dans
cinq minutes, elle ne l'oubliera pas, comptez sur elle.

--Moi aussi, j'irai porter la lettre, dit le petit garçon qui s'était
avancé et posait câlinement sa joue fraîche contre la main de Myrtô.

--Oui, c'est cela, Jeannot... et puis tu feras aussi une petite prière
pour ma chère maman, dit la jeune fille en caressant sa petite tête
rasée.

--Nous lui en faisons dire une tous les soirs, mademoiselle Myrtô...
Et vous savez, si vous avez besoin de n'importe quoi, nous sommes là,
toutes prêtes à vous rendre service.

--Oui, je connais votre coeur, dit Myrtô en tendant la main aux deux
femmes. Merci, merci... Maintenant, je vais vite retrouver ma pauvre
maman.

Lorsque la jeune fille eut disparu, Madame Millon posa la lettre sur la
table, non sans jeter un coup d'oeil sur la suscription.

--Comtesse Zolanyi, palais Milcza... Ces dames ne nous ont jamais dit
grand'chose sur elles-mêmes, mais j'ai idée, Titine, qu'elles sont
d'une grande famille. L'autre jour pendant que j'étais près de Madame
Elyanni, j'ai remarqué, sur un joli mouchoir fin dont elle se servait,
une petite couronne brodée.

--Et mademoiselle Myrtô a des manières de princesse qui lui viennent
tout naturellement, cela se voit, si elle pouvait donc avoir des
parents qui l'accueillent, qui l'aiment comme elle le mérite!... Car la
pauvre dame n'a plus guère à vivre, maman.

--Hélas! non! Si elle passe la nuit, ce sera tout... Pauvre petite
demoiselle Myrtô! Ca me fend le coeur, vois-tu, Titine!

Et l'excellente personne sortit son mouchoir, tandis que sa fille,
serrant les lèvres pour dominer son émotion, entrait dans la chambre
voisine pour mettre son chapeau.

Pendant ce temps, Myrtô, rentrée dans la chambre de sa mère, s'occupait
à défaire le petit autel. Elle allait et venait doucement,
incomparablement élégante et svelte, avec des mouvements d'une grâce
infinie.

--Myrtô!

Elle s'approcha du lit... Madame Elyanni saisit sa main en disant:

--Regarde-moi, Myrtô!

Les yeux bleus de la mère se plongèrent dans les admirables prunelles
noires, veloutées, rayonnantes d'une pure clarté intérieure. Toute
l'âme énergique, ardente, virginale de Myrtô était là... Et Madame
Elyanni murmura doucement:

--Que je les voie encore, tes yeux, tes beaux yeux!... Myrtô, ma
lumière!

--Maman, ne parlez pas ainsi! supplia la jeune fille. Il n'y a qu'une
vraie lumière, c'est Dieu, et il ne faut pas...

--Oui. Il est la lumière, mais cette lumière incréée se communique aux
âmes pures, et celles-ci la répandent autour d'elles... Ne t'étonne pas
de m'entendre parler ainsi, mon enfant. Depuis hier, ta pauvre mère a
bien réfléchi, elle a compris ce que tu avais été pour elle, ce que
Dieu lui avait donné en lui accordant une fille telle que toi, et
comment il lui aurait été impossible de vivre sans l'ange qu'elle a
sans cesse trouvé à ses côtés. Je te bénis, Myrtô, mon amour, je te
bénis de toute la force de mon coeur!

Sas mains se posèrent sur la chevelure blonde. Myrtô, sanglotante,
s'était laissé tomber à genoux...

--Ne pleure pas, chérie. Pense que je vais retrouver mon cher
Christos. Tous deux, de là-haut nous veillerons sur toi...

Elle s'interrompit, à bout de forces, en laissant retomber ses mains
que Myrtô pressa sur ses lèvres... Et elles demeurèrent ainsi,
immobiles, savourant la douloureuse jouissance de ces dernières heures.



CHAPITRE II



Enveloppée dans ses crêpes, un peu courbée sous son long châle noir,
Myrtô marchait comme en un rêve, entre les dames Millon. Elle revenait
vers le logis vide d'où était partie tout à l'heure la dépouille
mortelle de Madame Elyanni.

Elle se sentait anéantie, presque sans pensée. Albertine avait
doucement pris sa main pour la passer sous son bras... Et cette marque
d'affectueuse attention avait mis un léger baume sur le coeur brisé de
Myrtô.

En arrivant sur le palier du quatrième étage, Madame Million demanda:

--Vous allez rester à déjeuner et finir la journée chez nous,
mademoiselle Myrtô?... Et même y coucher, si vous le voulez bien, car
ce serait trop triste pour vous...

Myrtô lui prit les mains et les pressa avec force.

--Merci, merci, Madame! Mais je préfère rentrer tout de suite,
m'habituer à cette solitude, à la pensée de ne plus la voir là...

Sa voix se brisa dans un sanglot.

--... Demain, si vous le voulez bien, je viendrai partager votre
repas... mais aujourd'hui, je ne peux pas... Ne m'en veuillez pas, je
vous en prie!

--Oh! bien sûr que non, ma pauvre demoiselle! Faites ce qui vous
coûtera le moins... Mais je vais aller vous porter un peu de bouillon...

--Non, pas maintenant, je ne pourrais pas. Ce soir, j'essaierai...

Elle leur tendit la main et entra dans l'appartement où la femme de
ménage s'occupait à tout remettre en ordre.

Myrtô se réfugia dans sa chambre, une petite pièce meublée avec une
extrême simplicité. Elle enleva son chapeau, son châle, et s'assit sur
un siège bas, près de la fenêtre.

Tout à l'heure, en se voyant seule derrière le char funèbre, elle avait
eu, pour la première fois, la conscience nette du douloureux isolement
qui était le sien... Et voici que cette impression lui revenait, plus
vive, dans ce logis où elle avait, pendant des années, prodigué son
dévouement à la mère dont elle était l'unique affection.

Lorsque le pénible événement s'était trouvé accompli, elle avait
aussitôt télégraphié à son tuteur. Celui-ci, vieil artiste célibataire,
vivait retiré sur la côte de Provence. Il avait répondu par des
condoléances, mettant en avant ses rhumatismes qui lui interdisaient
tout déplacement. D'offres de service à sa pupille, pas un mot.

La comtesse Zolanyi n'avait pas répondu. Peut-être ne se trouvait-elle
pas à Vienne... Et d'ailleurs, Myrtô comptait si peu sur cette grande
dame qui ne souciait sans doute aucunement d'une jeune cousine inconnue
et très pauvre! Lorsqu'elle aurait dominé ce premier anéantissement qui
la terrassait, elle envisagerait nettement la situation et chercherait,
avec l'aide de dames Millon, un moyen de se tirer d'affaire.

Mais aujourd'hui, non, elle ne pouvait pas! Elle se sentait faible
comme un enfant...

Un coup de sonnette retentit. La femme de ménage alla ouvrir, Myrtô
entendit un bruit de voix... Puis on frappa à la porte de sa chambre...

--Mademoiselle, c'est une dame qui demande à vous parler.

Une envie folle lui vint de répondre:

--Pas aujourd'hui!... Oh! pas aujourd'hui!

Mais elle se domina, et, se levant, elle entra dans la pièce voisine.

Une dame de petite taille, en deuil léger et d'une discrète élégance,
se tenait debout au milieu de la salle à manger. Sous la voilette,
Myrtô vit un fin visage un peu flétri, des yeux qui lui rappelèrent
ceux de sa mère, et qui exprimaient une sorte de surprise admirative en
se posant sur la jeune fille...

L'inconnue s'avança vers Myrtô en disant en français, avec un léger
accent étranger:

--J'arrive donc trop tard? Ma pauvre Hedwige?...

--Oui, c'est fini, dit Myrtô.

Et, pour la première fois, depuis deux jours, les larmes jaillirent
enfin des yeux de la jeune fille.

--M a pauvre enfant! dit l'étrangère en lui prenant la main et en la
regardant avec compassion. Et dire que j'étais à Paris, que j'aurais pu
accourir aussitôt près d'Hedwige! Mais votre lettre m'a été renvoyée de
Vienne, je l'ai reçue ce matin seulement.

--Quoi, vous étiez à Paris! dit Myrtô d'un ton de regret. Oh! si nous
avions pu nous en douter! Mais asseyez-vous, Madame!... Et
permettez-moi de vous remercier dès maintenant d'être accourue si vite
à l'appel de ma pauvre mère.

--C'était chose toute naturelle, dit la comtesse en prenant place sur
le fauteuil que lui avançait Myrtô. Hedwige et moi, bien que cousines
assez éloignées, avons été élevées dans une grande intimité. J'en ai
toujours conservé le souvenir, malgré... enfin, malgré ce mariage qui
avait mécontenté notre parenté.

Le front de Myrtô se rembrunit un peu, tandis que la comtesse
continuait d'un ton calme, où passait un peu d'émotion:

--Je n'ai donc pas hésité à venir, espérant bien la trouver encore en
vie... Mais la concierge m'a appris que... tout était fini.

--Oui, c'est fini, fini! dit Myrtô.

Elle s'était assise en face de la comtesse, et le jour un peu terne
éclairait d'une lueur grise son délicieux visage fatigué et pâli, sur
lequel les larmes glissaient, chaudes et pressées.

La comtesse parut touchée, son regard mobile s'embua un peu... Elle se
pencha et prit la main de la jeune fille.

--Voyons, mon enfant, ne vous désolez pas. En souvenir d'Hedwige, je
suis prête à vous aider, à vous accorder cette protection que ma pauvre
cousine me demandait pour vous... Racontez-moi un peu votre vie,
parlez-moi d'elle et de vous.

On ne pouvait nier qu'elle ne se montrât bienveillante, bien qu'avec
une nuance de condescendance qui n'échappa pas à Myrtô. Cependant, la
jeune fille avait craint de se heurter à la morgue de cette parente
inconnue, et elle éprouvait un soulagement en constatant en elle une
certaine dose d'amabilité et même de sympathie.

Elle fit donc brièvement le récit de leur existence depuis la mort de
M. Elyanni. Parfois, la comtesse lui adressait une question. Entre
autres choses, elle s'informa de l'état des finances de l'orpheline.
Myrtô lui apprit qu'il ne lui restait rien, sauf un mince capital
représentant une rente de quatre cents francs.

--Oui, vous me disiez cela dans votre lettre, mais je pensais que vous
possédiez peut-être quelques autres petites ressources. Hedwige avait
de fort beaux bijoux, des diamants pour une somme considérable...

--Tout a été vendu au moment de la maladie de mon père, sauf une croix
en opales à laquelle ma mère tenait beaucoup.

--Oui, c'est un bijou de famille qui venait d'une aïeule. Ainsi donc,
vous ne possédez rien, mon enfant?... Et vous n'avez aucune parenté du
côté paternel?

--Aucune, Madame. La famille de mon père était déjà complètement
éteinte à l'époque de son mariage.

La comtesse passa lentement sur son front sa main fine admirablement
gantée.

--En ce cas, mon enfant, il me paraît que mon devoir est tout tracé.
Vous êtes une Gisza par votre mère--cela, personne de notre parenté
ne peut le discuter--vous avez donc droit à l'abri de mon foyer...

--Madame, je ne demande qu'une chose! interrompit vivement Myrtô.
C'est que vous m'aidiez à trouver une situation sérieuse, dans une
famille sûre... Car mon seul désir est de gagner ma vie, et je
n'accepterais jamais de me trouver à votre charge.

Les sourcils blonds de la comtesse se froncèrent légèrement.

--Une situation, dites-vous?... Et laquelle donc? institutrice,
demoiselle de compagnie?... Tout d'abord, je vous répondrai que vous
êtes beaucoup trop jeune, et que... enfin, que vous avez un visage...
des manières qui rendront difficile pour vous une position de ce genre.

Myrtô rougit et des larmes lui montèrent aux yeux. Elle était si
totalement dépourvue de coquetterie que le compliment implicite contenu
dans la constatation de son interlocutrice ne lui avait causé qu'une
impression pénible, en lui faisant toucher du doigt l'obstacle qui
s'élevait devant ses rêves de travail.

--Mais cependant, il faut que je gagne ma vie! dit-elle en tordant
inconsciemment ses petites mains.

--Mon enfant, laissez-moi vous dire qu'il me paraît impossible de vous
laisser remplir des fonctions subalternes quelconques, du moment où
vous êtes ma parente. Il me déplairait fort, je vous l'avoue, qu'une
jeune fille pouvant se dire ma cousine devînt, par exemple, la
demoiselle de compagnie d'une de mes connaissances... Non, décidément,
il n'y a qu'un moyen, du moins pour le moment: c'est que vous acceptiez
mon aide, pour vivre dans une pension de dames, où vous vous trouverez
en sécurité...

--Et dans ce cas, en serai-je plus avancée d'ici deux ans, d'ici cinq
ans? s'écria Myrtô. Non, c'est impossible, il faut que je travaille, je
ne veux pas tout devoir à votre charité!

La comtesse, surprise, considéra quelques instants la charmante
physionomie empreinte d'une fière résolution.

--C'est que me voilà fort embarrassée, alors!... Je ne vois vraiment
pas trop... A moins que... Mais oui, cela arrangerait tout!
s'écria-t-elle d'un ton triomphant, en se frappant le front. Vous
m'avez dit que vous aviez des diplômes?

--Oui, mes deux brevets.

--Vous êtes musicienne?

--Violoniste.

--Oh! parfait! Mes filles adorent la musique, et vous enseigneriez le
violon à Renat... Vous dessinez peut-être aussi?

--Mais oui, un peu.

--Tout à fait bien!... Connaissez-vous la langue magyare?

--Comme le français. Nous parlions indifféremment l'un et l'autre, ma
pauvre maman et moi. Je parle également le grec, et un peu l'allemand.

--Allons, mon enfant, je crois que tout va s'arranger! dit la comtesse
d'un ton satisfait, en saisissant la main de la jeune fille. Voici ce
que je vous propose: Fraulein Loenig, l'institutrice bavaroise de mes
enfants, doit nous quitter l'année prochaine. Voulez-vous accepter de
la remplacer? Comme son engagement avec moi court pendant un an encore,
et que je n'ai aucun motif de lui infliger le déplaisir d'un renvoi
avant l'heure, vous demeureriez en attendant avec nous, vous donneriez
des leçons de violon à mon petit Renat, vous feriez de la musique avec
mes filles aînées... Enfin, vous trouverez à vous occuper, quand ce ne
serait qu'à me faire la lecture, mes yeux se fatiguant beaucoup depuis
un an.

--De cette manière, oui, j'accepte avec reconnaissance! dit Myrtô dont
la physionomie s'éclairait soudain. Je vous remercie, Madame.

--Ne me remerciez pas encore mon enfant, car ceci n'est qu'un projet
tout personnel, que je désire fort voir aboutir, mais pour lequel il me
faut l'approbation du prince Milcza, mon fils aîné. Je vis chez lui, et
je ne puis vous prendre pour ainsi dire sous ma tutelle sans savoir ce
qu'il en pensera... Mais ne craignez pas trop, il est fort probable
qu'il me répondra que la chose lui importe peu... Quant à la question
des appointements, je ferai comme pour Fraulein Loenig...

Un geste de Myrtô l'interrompit.

--Avant toute chose, il vous faudra juger, Madame, si je suis capable
de remplacer l'institutrice de vos enfants. Cette question pourra donc
s'arranger plus tard, il me semble.

--Oh! certainement!... Voulez-vous venir dès maintenant avec moi, si
vous vous trouvez trop seule ici?

--J'aimerais à rester encore dans cet appartement, dit Myrtô dont les
yeux s'emplirent de larmes.

--Comme vous le voudrez, mon enfant. Je vais donc écrire immédiatement
à mon fils, afin que nous soyons fixées le plus tôt possible. Espérez
beaucoup. Je lui parlerai de l'obligation pour nous de ne pas laisser à
l'abandon une jeune fille qui a dans les veines du sang de Gisza. C'est
la seule considération capable de le toucher, car essayer de
l'attendrir serait peine perdue... Mais, dites-moi, quel est votre
prénom, enfant?

--Myrtô, Madame.

--Myrtô! répéta la comtesse d'un ton surpris et mécontent. Pourquoi
Hedwige ne vous a-t-elle pas donné un nom de notre pays?... Etes-vous
catholique, au moins?

--Oh! oui, Madame, comme ma chère maman!... Et je m'appelle
Gisèle-Hedwige-Myrtô. C'est mon père qui a voulu que l'on me donnât
habituellement ce nom.

--Enfin, cela importe peu, dit la comtesse en se levant. Puisque vous
préférez rester ici aujourd'hui, voulez-vous venir déjeuner avec nous
demain?... Nous n'aurons personne, soyez sans crainte, ajouta-t-elle en
voyant le regard que la jeune fille jetait sur sa robe de deuil.

Bien que Myrtô eût fort envie de refuser, elle se força raisonnablement
à répondre par un acquiescement, et prit l'adresse que lui dictait la
comtesse.

--Je vais maintenant me faire conduire au cimetière, dit cette
dernière en lui tendant la main. Je veux prier sur la tombe de ma
pauvre Hedwige... A demain, mon enfant.

--Oui, Madame, et merci de votre sympathie, et de l'espoir que vous
m'ouvrez! dit Myrtô avec émotion.

--Appelez-moi votre cousine, je n'ai pas l'intention de me faire
passer pour une étrangère vis-à-vis de vous... Allons, au revoir,
Myrtô... Tenez, je vais vous embrasser en souvenir d'Hedwige.

Elle lui mit sur les deux joues un léger baiser et s'éloigna, laissant
dans la salle à manger un subtil parfum.

Myrtô rentra dans sa chambre, elle s'assit de nouveau près de la
fenêtre et appuya son front sur sa main.

Cette visite venait de soulever légèrement le poids très lourd qui
pesait sur son jeune coeur. Elle avait senti chez la comtesse Zolanyi
une certaine dose de sympathie, et le désir sincère de l'aider à sortir
d'embarras. Comme elle avait craint de se heurter à la morgue
patricienne de cette cousine de sa mère, elle ne songeait pas à se dire
que la comtesse eût pu montrer envers elle un peu plus de chaleur,
insister pour l'enlever à sa solitude, pour lui faire connaître ses
filles, ne pas laisser si bien voir, en un mot, qu'elle ne remplissait
qu'un devoir strict commandé par ses liens de parenté avec Myrtô,
peut-être un peu, aussi, par l'affection conservée pour sa cousine
Hedwige.

Non, Myrtô remerciait Dieu qui lui laissait entrevoir une lueur
d'espérance dans la douleur où venait de la plonger la perte de sa
mère, elle songeait qu'il serait moins dur, après tout, de remplir ce
rôle d'institutrice près de parents plutôt qu'envers des étrangers
quelconques... Et ce lui fut une pensée consolante de se dire qu'elle
allait peut-être connaître le pays de sa mère, la Hongrie toujours
aimée d'Hedwige Gisza.



CHAPITRE III



Le temps était froid et brumeux, il tombait une pluie fine lorsque
Myrtô prit, le lendemain, le train pour Paris. Un peu d'angoisse
l'oppressait à la pensée de pénétrer dans ce milieu inconnu, où tous
n'auraient peut-être pas pour elle la même bienveillance que la
comtesse Gisèle.

Un tramway la déposa dans le faubourg Saint-Germain, non loin de la rue
où habitait la comtesse... Bientôt la jeune fille s'arrêta devant un
ancien et fort majestueux hôtel qui portait, gravées dans un écusson de
pierre, des armoiries compliquées. Un domestique en livrée noire fit
traverser à Myrtô le vestibule superbe, puis un immense salon décoré
avec une splendeur sévère et artistique, et l'introduisit dans une
pièce à peine plus petite, tout aussi magnifiquement ornée, mais qui
avait un certain aspect familial grâce à une corbeille à ouvrage, à des
livres entr'ouverts, à un certain désordre dans l'arrangement des
sièges, et aussi à la présence d'un petit chien terrier, blotti dans un
niche élégante.

Cette pièce était déserte... Le domestique s'éloigna, d'un pas assourdi
par les tapis, et Myrtô jeta un coup d'oeil autour d'elle.

Son regard fur attiré tout à coup par un tableau placé au milieu du
principal panneau. Il représentait un jeune homme de haute taille, très
svelte, qui portait avec une incomparable élégance le somptueux costume
des magnats hongrois. La tête un peu redressée dans une pose altière,
il semblait fixer sur Myrtô ses grands yeux noirs, fiers et charmeurs,
qui étincelaient dans un visage au teint mat, orné d'une longue
moustache d'un noir d'ébène. Sa main fine et blanche, d'une forme
parfaite, était osée sur le kolbach garni d'une aigrette retenue par
une agrafe de diamants. Tout, dans son attitude, dans son regard, dans
le pli de ses lèvres, décelait une fierté intense, une volonté
impérieuse et la tranquille hauteur de l'être qui se sent élevé
au-dessus des autres mortels.

Du moins, ce fut l'impression première de Myrtô... Et pourtant, quelque
chose dans cette physionomie attirait et charmait. Mais Myrtô ne su pas
définir exactement la nature de ce rayonnement que le peintre avait mis
dans le regard de son modèle.

Le bruit d'une porte qui s'ouvrait, de pas légers dans le salon voisin,
fit retourner Myrtô. Elle vit s'avancer une jeune fille grande et
mince, et une fillette à l'aspect fluet. Toutes deux avaient les mêmes
cheveux d'un blond argenté, les mêmes yeux gris très grands et un peu
mélancoliques, la même coupe longue de visage, et le même teint d'une
extrême blancheur.

--Soyez la bienvenue, ma cousine, dit l'aînée en tendant la main à
Myrtô. Ma mère, en nous racontant hier sa visite, nous avait donné le
désir de vous connaître... Mais il faut que nous nous présentions
nous-mêmes. Voici ma jeune soeur Mitzi. Moi, je suis Terka.

Presque aussitôt apparut la comtesse, suivie de ses deux autres
enfants, Irène et Renat. Irène était une jeune fille de seize à
dix-sept ans, petite et un peu forte, aux cheveux noirs coquettement
coiffés, au visage irrégulier, mais assez piquant. Elle était vêtue
avec une élégance très parisienne, et semblait poseuse et fière.

Renat, un garçonnet d'une dizaine d'années, lui ressemblait beaucoup,
et paraissait en outre d'un caractère difficile, ainsi que Myrtô put le
constater pendant le repas. Sa mère semblait le gâter fortement,
Fraulein Loenig, une grande blonde à l'air sérieux et paisible, n'avait
évidemment aucune autorité sur lui... Ce futur élève promettait de surs
moments à Myrtô. Heureusement la blonde Mitzi avait l'air beaucoup plus
calme et plus douce.

Myrtô se sentait un peu oppressée dans cette salle à manger magnifique,
au milieu des recherches d'un luxe raffiné qui lui était
inconnu--recherches auxquelles s'adaptaient cependant aussitôt, sans
hésitation, ses instincts de patricienne. Elle sentait chez ses parents la
correction de femmes bien élevées, accomplissant un devoir strict, mais
aucun élan vers elle, l'orpheline, dont le coeur meurtri avait soif
d'un peu de tendresse. On l'accueillait parce que sa mère avait été une
Gisza, mais elle comprenait bien qu'elle ne serait jamais traitée comme
étant complètement de la famille.

Irène surtout semblait froide et altière. Elle prenait, en s'adressant
à sa cousine, un petit air condescendant auquel Myrtô préférait la
tranquille indifférence qu'elle croyait saisir sous la réserve de
Terka. La comtesse Gisèle lui semblait, de toutes, la mieux disposée à
son égard.

Et cependant, une phrase d'Hélène vint révéler à Myrtô un fait qui
montrait clairement que la comtesse Zolanyi n'avait plus néanmoins
considéré tout à fait des siennes Hedwige Elyanni.

La jeune fille parlait de Paris et déclarait qu'elle aurait voulu y
vivre toujours.

--Les deux mois que nous y passons chaque année me consolent un peu du
long séjour qu'il nous faut faire au château de Voraczy, ajouta-t-elle.

Deux mois!... Et jamais la comtesse Gisèle n'était venue voir sa
cousine!

L'impression pénible éprouvée par Myrtô se reflétait sans doute dans
son regard, car la comtesse regarda sa fille d'un air contrarié et
orienta sur un autre terrain la conversation en parlant de Voraczy, la
résidence du prince Milcza, où elle passait avec ses enfants le
printemps, l'été, et une partie de l'automne.

--Si la réponse de mon fils est favorable, c'est là où nous vous
emmènerons,  Myrtô. Vous verrez le plus magnifique domaine de la
Hongrie...

--Je l'aimerais mieux moins magnifique, avec quelques fêtes, des
réunions, de grandes chasses comme autrefois! soupira Irène.
Heureusement, nous avons les réceptions chez les châtelains du
voisinage, mais nous ne pouvons leur rendre leurs politesses que par de
petites réunions sans importance, alors que Voraczy est un tel cadre
pour tout ce que l'imagination peut rêver des fêtes incomparables!

--Moi j'aime Voraczy, dit Mitzi qui n'avait pas parlé jusque-là. L'air
y est si bon!... et on y est plus tranquille qu'à Paris, à Vienne ou à
Budapest.

--Je l'aime aussi! déclara Renat. Je m'y amuse bien... excepté quand
il faut que j'amuse Karoly.

Ces derniers mots furent prononcés à mi-voix, comme s'il craignait
d'être entendu par quelque personnage invisible.

Le front de la comtesse se plissa un peu, tandis qu'un léger effarement
passait dans le regard de Mitzi.

--Je t'ai déjà dit, Renat, qu'il ne fallait jamais... jamais... Tu le
sais bien, voyons!

Le regard hardi de l'enfant se baissa comme sous une mystérieuse
menace, qui ne semblait cependant pas exister dans le ton presque
apeuré de sa mère.

Dans le salon, après le repas, la conversation se traîna un peu. Les
goûts, les habitudes de Myrtô étaient trop différents de ceux de ses
parentes, très mondaines, du moins la comtesse et Irène, car Terka
semblait beaucoup plus paisible. Aussi, Myrtô ne se heurta-t-elle qu'à
de faibles instances lorsqu'elle se leva bientôt pour prendre congé.

--Attendez au moins un peu, le temps que l'on attelle pour vous
conduire à la gare, dit la comtesse. Et revenez un de ces jours, quand
il vous plaira. J'espère avoir bientôt une réponse de mon fils... Comme
je la suppose favorable, il faudrait songer par avance à ce que vous
ferez de vos meubles, car notre départ pour Vienne est fixé dans une
dizaine de jours. Je pense que vous devrez les vendre...

--J'aurais aimé à conserver la chambre de ma mère, dit Myrtô d'une
voix un peu tremblante. Elle n'a qu'une faible valeur, les meubles
étant vieux et défraîchis.

--Je comprends ce désir, mon enfant, mais qu'en ferez-vous?... Certes,
je n'aurais pas mieux demandé que de les faire enfermer ici, dans une
des chambres du second étage, mais cette demeure appartient au prince
Milcza, et l'intendant qui gère les propriétés que mon fils possède en
France se refusera certainement à faire entrer ici quoi que ce soit
sans l'assentiment de son maître. Et ni lui, ni moi n'oserions écrire
au prince pour une chose de si petite importance.

--Je réfléchirai... je verrai si je ne puis trouver une combinaison,
dit Myrtô.

--C'est cela... Peut-être ces voisines dont vous m'avez parlé vous
donneront-elles une idée... Et dites-moi mon enfant, ne craignez pas,
s'il vous manque quelque chose...

Myrtô rougit un peu et répliqua vivement:

--Merci, ma cousine, mais j'ai suffisamment, je vous assure. Ma pauvre
maman venait de recevoir son trimestre de pension...

Un domestique vint annoncer que la voiture était avancée. Myrtô serra
les mains de ses parentes, et fut reconduite jusqu'au vestibule par
Terka et Mitzi...

Les deux soeurs rentrèrent ensuite dans le salon, au moment où Irène
disait d'un ton contrarié:

--Ce sera amusant d'avoir cette jeune fille pour institutrice! Je ne
comprends pas que vous ayez songé, maman...!

--C'est vrai qu'elle est d'une beauté ravissante, dit la comtesse d'un
ton de regret. J'ai peut-être été un peu vite, l'autre jour... Mais la
pauvre enfant me faisait compassion, si seule, si triste... Et après
tout, si elle est pieuse et sérieuse comme elle le paraît, la chose ne
sera peut-être pas aussi ennuyeuse que tu le crains, Irène.
Naturellement, elle restera en dehors de toutes nos relations, nous la
confinerons dans son rôle d'institutrice...

--Je le pense bien! Croyez-vous que je serais charmée de présenter
dans le monde cette cousine inconnue...

--Si jolie et si admirablement patricienne, ajouta la voix calme de
Terka.

Irène rougit et lança à sa soeur un coup d'oeil irrité.

--Moi, je pense que je pourrai faire avec elle tout ce que je voudrai,
déclara Renat, occupé à décorer les oreilles du petit terrier avec des
écheveaux de soie enlevés à la corbeille à ouvrage de sa mère.

--Mais je crois que tu ne t'en es jamais privé avec Fraulein Rosa,
remarqua paisiblement Terka. Allons, Mitzi, il est l'heure de ta leçon
de dessin. Si Renat est disposé aujourd'hui, il nous rejoindra.

--Non, Renat n'est pas disposé! riposta le petit garçon en s'enfonçant
dans son fauteuil. Renat déteste le dessin, il n'aime au monde que la
musique... Mais j'ai bien peur que votre Myrtô ne soit un mauvais
professeur, maman, ajouta-t-il dédaigneusement.

      *      *      *      *      *

Pendant ce temps, la voiture emportait Myrtô vers la gare. Il eût paru
naturel qu'une de ses cousines l'accompagnât jusque-là. Mais cette idée
n'était vraisemblablement pas venue à l'esprit d'aucune des jeunes
comtesses, Myrtô apprenait déjà qu'il existerait pour elle une limite
dans les égards et dans la sympathie.

Un peu d'amertume lui était demeurée de ces moments passés à l'hôtel
Milcza. Pour la chasser, elle entra dans une église et pria longuement,
épanchant son coeur fatigué en laissant couler doucement ses larmes.
Puis, réconfortée, elle gagna son logis.

Sur le palier du quatrième étage, Albertine causait avec son fiancé qui
venait de déjeuner en compagnie de sa future famille et retournait
maintenant à sa demeure. C'était un gros blond, bon garçon, très gai,
qui avait une excellente place dans le commerce. Myrtô le connaissait
déjà, Madame Millon l'ayant présenté à Madame Elyanni aussitôt que les
fiançailles avaient été conclues.

--Eh bien! mademoiselle Myrtô, ce déjeuner s'est bien passé? demanda
Albertine après que la jeune fille eut répondu gracieusement au profond
salut de Pierre Roland.

--Mais très bien... Seulement, je suis contente de revenir chez...

Elle allait dire comme autrefois: Chez nous... Et elle retint les
larmes qui lui montaient aux yeux en songeant qu'elle ne dirait plus ce
mot si doux.

--... Je suis si lasse de corps et d'esprit que j'avais hâte d'être de
retour ici, de ne plus avoir à causer, à écouter.

--Vous viendrez bien tout de même goûter à notre soupe, mademoiselle
Myrtô? demanda Madame Millon qui apparaissait sur le seuil, Jean pendu
à sa main. On ne causera plus beaucoup, pour ne pas vous fatiguer.

--Et je ne vous demanderai pas de me dire des histoires, ajouta Jean
avec une générosité chevaleresque.

Myrtô avait bien envie de refuser, mais elle n'osa, craignant de
blesser les excellentes créatures qui l'avaient entourée, durant tous
ces tristes jours, d'attentions affectueuses et discrètes...

Elle s'assit donc le soir à la table des Millon, et pas une minute la
modeste toile cirée, le couvert commun, les mets fort simples et le
service fait par ses hôtesses ne lui firent regretter la table
splendide, le menu délicat et le service impeccable de l'hôtel Milcza.
Ici elle se sentait aimée, là-bas acceptée seulement... Et Myrtô était
de celles qui font passer les satisfactions du coeur infiniment
au-dessus de celles du bien-être et des raffinements d'élégance.

      *      *      *      *      *

Quelques jours plus tard, un billet de la princesse Zolanyi informait
Myrtô que le prince Milcza acceptait que sa mère s'occupât de la fille
de sa cousine. Il fallait donc que la jeune fille s'apprêtât aussitôt
pour son départ, et prît toutes les dispositions relatives à la vente
des quelques meubles qui ornaient le petit logement.

Ceux qu'elle désirait conserver trouvèrent place chez une voisine qui
acceptait, moyennant une faible rétribution, de les garder dans une
pièce inutilisée. Les autres furent vendus avantageusement par les
soins de Mme Millon, à qui Myrtô confia quelques souvenirs très chers
mais trop encombrants pour être emportés.

--Et je soignerai bien vos fleurs, mademoiselle! dit la brave dame en
étendant la main vers le bow-window, le jour où Myrtô quitta
définitivement le cher petit logis.

C'était, pour la jeune fille, une consolation de penser qu'elle serait
remplacée ici par ses voisines, les dames Millon échangeant, à
l'occasion du prochain mariage d'Albertine, leur logement pour celui-là
dont les pièces étaient plus vastes.

Toutes deux, avec le petit Jean, accompagnèrent Myrtô à la gare
lorsqu'elle fut revenue du cimetière où elle avait été dire une
dernière prière sur la tombe de sa mère. La jeune fille pleurait
silencieusement en se séparant de ses humbles mais véritables amies,
qui trouvaient moyen, jusqu'au dernier moment, de l'entourer
d'attentions.

--Vous nous écrirez quelquefois, mademoiselle Myrtô? demanda Albertine
en tamponnant ses yeux gonflés.

--Oui, oh! oui! Jamais je n'oublierai combien vous avez été bonnes,
toutes deux!

--Ah! si nous avions pu seulement vous conserver près de nous! soupira
Madame Millon.

Le train s'ébranlait, Myrtô vit bientôt disparaître ces visages amis...
Et elle s'enfonça dans le coin du compartiment en se disant qu'une
nouvelle vie, pleine d'incertitudes, commençait pour elle.

La famille Zolanyi ne partant que le surlendemain, Myrtô passa donc sa
journée et celle du lendemain à l'hôtel Milcza. L'attitude de ses
parentes se précisa telle qu'elle l'avait sentie déjà: chez la
comtesse, une bienveillance un peu froide, chez Terka, une réserve
polie, chez Irène, une indifférence légèrement dédaigneuse, et à
certains instants tant soit peu agressive. Quant à Mitzi, elle semblait
se modeler sur sa soeur aînée, et Renat, agité par la perspective du
départ, avait autre chose à faire que de s'occuper de celle qu'il
appelait la remplaçante de Fraulein.

Myrtô comprit ainsi, dès le premier moment, qu'elle serait moralement
isolée dans cette famille, et qu'il ne lui fallait pas compter trouver
une amitié chez ces cousines de son âge qui ne l'acceptaient pas tout à
fait comme une des leurs.

Les Zolanyi s'arrêtèrent au passage huit jours à Vienne, où la comtesse
avait quelques arrangements à régler. Le prince Milcza possédait dans
cette ville un palais magnifique, décoré avec le luxe le plus exquis.
Mais, pas plus que dans l'hôtel de Paris, rien ne décelait ici la
présence habituelle ou même accidentelle du maître. Terka, à qui Myrtô
fit un jour cette remarque en parcourant à sa suite les admirables
salons, répondit brièvement:

--Non, le prince Milcza ne quitte plus Voraczy.

Dans les rares occasions où la comtesse et ses enfants parlaient du
prince, ces derniers désignaient toujours leur frère de cette façon
cérémonieuse, et tous, même l'indépendant Renat, prenaient un ton où la
déférence se mêlait à une sorte de crainte.

Les voyageurs arrivèrent par une belle soirée de mai à la petite gare
qui desservait le château de Voraczy. Deux voitures attendaient. La
comtesse et ses filles montèrent dans la première, Myrtô, Fraulein Rosa
et Renat dans la seconde, où prirent place aussi les femmes de chambre.

Le crépuscule tombait, Myrtô ne vit que vaguement le beau paysage
verdoyant qui s'étendait de chaque côté de la large route.

--Tout ça est au prince Milcza... tout ça, tout ça! disait Renat en
étendant la main de tous côtés, vers les forêts dont la ligne sombre
barrait l'horizon. Je ne peux pas vous montrer jusqu'où, et il vous
faudra longtemps pour connaître tout. Nous irons en voiture, cela
m'amusera de vous montrer... Il y a un lac si joli!... Et le Danube
n'est pas loin, vous verrez. Le prince Milcza a un petit yacht, où il
se promène quelquefois avec Karoly.

--Qui est Karoly? demanda Myrtô.

--Karoly, c'est son fils.

--Ah! le prince est marié? dit-elle avec surprise, car jamais elle
n'avait entendu faire allusion à une princesse Milcza.

--Non, il ne l'est plus... et puis il l'est tout de même, répondit
Renat.

--Voyons, que me racontez-vous là, Renat? dit-elle en souriant.
Voulez-vous dire que votre frère est veuf?

--Mais non! fit l'enfant avec impatience. Vous ne comprenez rien! Je
veux dire que... Ah! nous voilà arrivés! Regardez, Myrtô!

Les voitures, sortant d'une magnifique allée, formée d'arbres énormes,
venaient de franchir une grille immense, dont les globes électriques
éclairaient la merveilleuse ferronnerie. Au-delà de la cour d'honneur,
digne d'un palais royal, s'élevait une construction superbe, d'aspect
majestueux et presque sévère. Une lumière intense et cependant très
douce éclairait tout la façade, mais surtout le perron monumental, à
double rampe, sur lequel attendaient plusieurs domestiques en livrée
blanche à parements couleur d'émeraude.

Dans le vestibule, haut comme une église, dallé de marbre, décoré de
tapisseries magnifiques, un personnage imposant, vêtu de noir,
s'inclina devant le comtesse en disant:

--Son Excellence la prince Milcza m'a chargé de souhaiter la bienvenue
à Votre Grâce et de l'informer qu'il viendra lui présenter ses hommages
aussitôt le dîner terminé.

--Ah! merci, Vildy!... Montons vite, enfants, il ne faut pas nous
retarder... Katalia, montrez sa chambre à Mademoiselle Elyanni.

Ces mots s'adressaient à une grande femme très correctement vêtue de
soie noire. Sur son invitation, Myrtô la suivit au second étage,
jusqu'à une chambre fort bien meublée, et pourvu d'un confortable
ignoré par la jeune fille dans sa chambre de Neuilly.

Et pourtant, comme elle eût souhaité se trouver encore là-bas! Que
serait-elle dans cette opulente demeure, sinon une quasi-étrangère, la
cousine pauvre que l'on accepte et que l'on dédaigne?

Refoulant les larmes qui gonflaient ses paupières, elle se mit à genoux
et réconforta son coeur par une ardente prière. Puis s'étant hâtée de
se recoiffer et de changer sa robe de voyage, elle descendit un peu au
hasard.

Un domestique lui indiqua la salle à manger, pièce fort élégante mais
dont les dimensions relativement restreintes ne cadraient pas avec
l'apparence du château.

Le dîner fut un peu vite expédié. La comtesse semblait nerveuse, et
elle se leva sans avoir achevé son dessert lorsqu'un domestique vint la
prévenir que "Son Excellence attendait dans le salon des Princesses".

--Allons, venez vite, enfants... Renat, arrange un peu ton col. Laisse
cette crème, mon enfant, il ne faut pas faire attendre le prince.
Myrtô, remontez chez vous, reposez-vous bien. Je vous présenterai un de
ces jours, mais ce soir, il n'est pas nécessaire.

Elle s'en allait tout en parlant, suivie de ses enfants... Et Myrtô
remonta dans sa chambre, étonnée au plus haut point de tant de
correction et d'étiquette dans ces relations de mère à fils, de soeurs
à frère... Décidément, mieux valait s'appeler Millon et s'aimer à la
bonne franquette!... Et ce prince Milcza devait être quelque grand
seigneur plein de morgue, qui considèrerait de bien haut Myrtô Elyanni,
sa très humble parente.



CHAPITRE IV



Myrtô se réveilla le lendemain à son heure accoutumée--c'est-à-dire
de fort bonne heure--et se leva rapidement, toute reposée de la
légère fatigue du voyage et charmée à la vue du gai soleil qui entrait
par les deux fenêtres.

Aussitôt habillée, elle alla vers l'une d'elles et l'ouvrit. Les
jardins du château s'étendaient devant elle, admirablement dessinés.
Mais quels singuliers jardins c'étaient donc! Aussi loin que sa vue
s'étendît, Myrtô n'y voyait pas une fleur. Les corbeilles étaient
formées de feuillages d'une variété de tons inouïe, de plantes vertes
superbes et rares. Dans des bassins de marbre, l'eau s'irisait et se
moirait sous les rayons d'or qui la frappaient.

--Pas de fleurs! murmura Myrtô avec tristesse.

Comme sa mère, elle aimait ces délicats chefs-d'oeuvre donnés par Dieu
à l'homme pour charmer son regard... Et la vue de ces jardins sans
fleurs faisait descendre en elle une singulière impression de
mélancolie.

Une jeune femme de chambre en costume national vint lui apporter son
déjeuner. Après avoir bu rapidement le chocolat mousseux, Myrtô
descendit l'immense escalier, au bas duquel elle trouva un domestique à
qui elle demanda le chemin de la chapelle. Il l'accompagna, à travers
de larges corridors dallés de marbre, jusqu'à une porte de chêne
sculpté qu'il ouvrit en s'inclinant respectueusement.

La chapelle avait dû faire partie de bâtiments antérieurs au château
actuel, car elle semblait fort ancienne. Comme elle était assombrie par
des vitraux foncés, Myrtô ne vit tout d'abord que l'autel, où un vieux
prêtre à la longue barbe neigeuse commençait l'_Introït_.

Elle s'agenouilla au hasard sur un antique banc sculpté. Quelques
serviteurs, seuls, assistaient au saint Sacrifice. Devant le choeur,
une rangée de fauteuils et de prie-Dieu armoriés annonçait la place
habituelle de la comtesse et de ses enfants. Tout à fait en avant, se
voyaient deux autres sièges d'une somptuosité sévère, surmontés de la
couronne princière.

La messe terminée, Myrtô fit le tour de la chapelle, elle admira les
trésors artistiques dont les princes Milcza avaient orné le petit
sanctuaire. Puis, après une dernière prière, elle sortit et se trouva
dans une galerie immense qui précédait immédiatement la chapelle.

La paroi de gauche était garnie d'une succession d'admirables vitraux
qui répandaient sur le dallage de marbre des traînées de pourpre,
d'indigo et de jaune d'or. Celle de gauche se couvrait de tableaux
religieux, oeuvres de maîtres, alternant avec d'anciennes tapisseries
d'une valeur inestimable... En regardant ces merveilles qui charmaient
son âme d'artiste, Myrtô atteignit ainsi l'extrémité de la galerie.

Par une porte de chêne largement ouverte, elle vit un perron de marbre
rouge, que balayait un domestique en tenue de travail. Au-delà
s'étendait la perspective des jardins et du parc.

Elle descendit dans l'intention de voir de près ces étranges jardins et
de s'approcher des serres superbes dont le dôme étincelait là-bas entre
les arbres. Peut-être les fleurs s'étaient-elles réfugiées là?

Mais Myrtô fut déçue. Derrière les vitres, elle n'aperçut que des
plantes vertes, les plus rares, les plus magnifiques, et des feuillages
de tous les tons, depuis le pourpre intense jusqu'au vert pâle argenté.

Malgré sa désillusion, Myrtô se sentait si bien mise en train par ce
gai soleil et cette brise matinale si fraîche, qu'elle résolut de faire
une toute petite exploration dans le parc. Elle se mit à marcher d'un
pas vif et atteignit bientôt les grands vieux arbres magnifiques qui
formaient une voûte majestueuse aux allées, grandes et petites,
s'entrecroisant en tous sens.

Ce parc était superbe, il devait être interminable et renfermer mille
coins charmants. Seulement, chose singulière, Myrtô n'y avait pas
encore aperçu une fleur. Fallait-il donc penser que cette terre se
refusait à en produire?

Ah! si, voilà qu'elle en découvrait une, blottie sous les feuilles, une
petite jacinthe qui semblait toute honteuse de se trouver là. Sa vue
épanouit le coeur de Myrtô, et la jeune fille, se penchant, la cueillit
et la glissa à son corsage.

Il fallait maintenant songer à revenir, malgré l'attrait qui l'eût
poussée toujours plus avant. La jeune fille prit une petite allée
presque envahie par les arbustes croissant follement, en toute liberté.
Une herbe fine et rare couvrait le sol, piqué de points d'or par le
soleil lorsque celui-ci réussissait à percer l'amoncellement de
feuillage qui formait une voûte idéalement fraîche.

Tout à coup, Myrtô se vit au bout de l'allée, devant une prairie
immense entourée de futaies. Des aboiements retentirent, deux lévriers
noirs bondirent vers la jeune fille. Surprise et effrayée, elle ne put
retenir un léger cri...

--Ici Hadj, Lula! dit une voix brève.

Les chiens s'arrêtèrent, et Myrtô, tournant un peu la tête, vit à
quelques pas d'elle un jeune homme de taille haute et svelte, en
costume de cheval, qui se tenait appuyé à l'encolure d'un magnifique
alezan doré, tout frémissant sur ses jambes nerveuses. Elle rencontra
deux grands yeux sombres et irrités, et devant ce regard, elle souhaita
soudain rentrer sous terre.

L'inconnu souleva son chapeau, d'un geste pleine de hauteur, et
détourna la tête. Myrtô rentra précipitamment sous le couvert de
l'allée, elle revint sur ses pas et prit, un peu au hasard, une
direction qui se trouva heureusement être la bonne, car elle atteignit
bientôt les jardins et vit devant elle la masse imposante du château,
doré par le soleil qui faisait étinceler les vitres des innombrables
fenêtres.

Au moment où Myrtô s'en approchait, le bruit d'un galop de cheval lui
fit tourner la tête. L'inconnu de tout à l'heure arrivait, en droite
ligne, faisant franchir à l'alezan les obstacles représentés par les
corbeilles de feuillages et les bassins de marbre. Il était
incomparable cavalier, d'une extrême élégance, absolument maître de la
bête superbe et fougueuse qu'il montait.

A quelques mètres du grand perron, l'animal s'arrêta net. Le jeune
homme sauta légèrement à terre, jeta les rênes à un des domestiques qui
se précipitaient vers lui et gravit rapidement les degrés du perron.

Terka sortait à ce moment, une ombrelle à la main. L'inconnu s'arrêta
près d'elle, lui tendit la main et lui dit quelques mots. Myrtô, qui
n'osait plus avancer, voyait fort bien l'expression irritée de son
visage--ce visage qui avait les traits de celui du jeune magnat de
l'hôtel Milcza, mais qui différait d'expression, n'en ayant conservé,
semblait-il, que la fierté altière.

Terka baissait les yeux, elle semblait fort mal à l'aide en répondant à
son interlocuteur. Celui-ci pénétra dans le vestibule, et la jeune
fille descendit lentement les degrés.

Elle aperçut Myrtô qui s'avançait enfin.

--Vous venez du parc, petite malheureuse? dit-elle d'un air légèrement
agité.

--Mais oui... Ai-je commis en cela quelque chose de répréhensible? fit
Myrtô, inquiète.

--Au fait, personne ne vous avait prévenue, vous ne pouviez pas
savoir... C'est l'heure de la promenade du prince, et il veut la faire
absolument solitaire. La moindre rencontre lui déplaît. Les gens de par
ici le savent et s'écartent de sa route dès qu'ils entendent le galop
de son cheval.

--Je regrette de n'avoir pas été prévenue. J'ai commis sans le vouloir
une indiscrétion qui a sans doute vivement contrarié le prince Milcza,
si j'en juge par l'expression de sa physionomie lorsque je me suis
trouvée tout à l'heure devant lui, dans le parc. J'ai eu un peu peur,
je l'avoue, et j'ai fui comme une petite fille.

--Oh! vous n'êtes pas la seule! Quand le prince est contrarié, il sait
le montrer de telle façon que l'on souhaiterait trouver un trou de
souris pour s'y nicher... Enfin cette fois, j'espère qu'il ne vous en
voudra pas trop. Je lui ai expliqué que vous aviez péché par ignorance,
et il a paru accepter l'excuse. Pour plus de sûreté, vous pourrez lui
exprimer vous-même vos regrets, la première fois que vous le verrez...
Comment trouvez-vous ces jardins, Myrtô?

--Ils seraient superbes s'il y avait des fleurs, répondit franchement
Myrtô.

Terka jeta un coup d'oeil effaré vers le vestibule où avait disparu
tout à l'heure le prince Milcza.

--Ne parlez jamais de fleurs devant lui! Il les hait, on n'en voit pas
une ici. Ses gardes, pour lui faire leur cour, poussent le zèle jusqu'à
pourchasser les pauvres petites malheureuses qui oseraient s'épanouir
dans le parc. Mais je suis de votre avis, Myrtô, ajouta-t-elle à voix
basse.

Elle ouvrit son ombrelle et s'éloigna vers les jardins, d'une allure
nonchalante et un peu lasse. Myrtô rentra dans le château et réussit,
non sans peine, à retrouver sa chambre. Il lui faudrait quelque temps
avant de s'orienter dans cette immense demeure... et peut-être plus
longtemps encore pour se faire à des habitudes si étrangères pour elle,
et connaître toutes les singularités du seigneur de Voraczy.

Quel misanthrope était-il donc, si jeune encore? Une grande douleur,
peut-être, avait fondu sur lui, et il n'avait pas su réagir
chrétiennement, il s'enfonçait dans une orgueilleuse mélancolie...

Myrtô, tout en songeant ainsi, commençait à défaire sa malle. Une
petite jacinthe tomba tout à coup sur les piles de linge...

--Oh! ma pauvre petite fleur! Heureusement, le prince Milcza ne t'a
pas vue, sans doute. Je vais te conserver bien précieusement, puisque
je ne pourrai pas avoir d'autres fleurs ici.

Elle entr'ouvrit son petit portefeuille et y posa la jacinthe, tout
près du portrait de la chère disparue. Longuement, elle considéra le
fin visage aux yeux très beaux, mais sans profondeur...

--Mère chérie, je voudrais tant être encore près de vous, dans notre
humble petit logis! murmura-t-elle avec un sanglot.

      *      *      *      *      *

Ce fut Terka qui assuma la tâche de faire visiter le château à Myrtô.
Sa froideur n'avait pas l'apparence de fierté presque dédaigneuse que
revêtait celle d'Irène; elle semblait faire partie inhérente de son
caractère, alors que la cadette savait fort bien, selon les cas, se
montrer aimable et empressée.

Myrtô vit donc en détail la magnifique demeure, elle admira en artiste,
sans l'ombre d'envie, les merveilles qu'elle contenait. Elle contempla
les reliures anciennes et sans prix des volumes contenus dans la
bibliothèque, les peintures admirables ornant les plafonds des salons
meublés avec un luxe inouï, les pièces d'orfèvrerie sans pareilles
renfermées dans la salle des banquets, où avaient lieu autrefois de
somptueuses agapes, ainsi que Terka l'apprit à Myrtô.

--Maintenant, elle ne sert plus, car le prince prend ses repas dans
son appartement, avec son fils.

--C'est un très jeune enfant, n'est-ce pas?

--Oui, il a cinq ans, et il en paraît à peine trois. C'est un pauvre
petit être chétif, dont l'intelligence est par contre très développée.
Il est l'idole de son père, sa consolation.

--Je n'ai pas compris ce que m'a dit Renat; le jour de notre
arrivée... que son frère n'était plus marié, et qu'il l'était tout de
même? J'ai supposé qu'il voulait expliquer par là que le prince était
veuf...

Terka, qui franchissait en ce moment la porte de la salle, tourna vers
Myrtô un visage assombri.

--Non, il n'est pas veuf, et l'enfant avait raison. Le prince Milcza
est divorcé.

--Ah! murmura tristement Myrtô.

--Il a obtenu le divorce en France, où il résidait fréquemment, après
je ne sais quelles formalités et des difficultés sans nombre. Elle
aussi bien que lui était acharnée à le vouloir pour recouvrer sa
liberté... Donc aux yeux de certains gens, il n'est plus marié, et pour
nous, il l'est toujours. Mais nous ne parlons jamais de ces tristes
choses, que nous n'avons pu empêcher... Oh! malheureusement non! dit
Terka avec un soupir.

--Et il a gardé l'enfant?

--Oui! grâce à Dieu! S'il ne l'avait pas obtenu, je ne sais à quelles
extrémités il se serait porté!... Pauvre Arpad, la foi est morte en
lui! murmura mélancoliquement Terka.

Myrtô secoua la tête.

--La foi meurt-elle jamais complètement, Terka? Il me semble qu'il en
reste dans toute âme une étincelle cachée, capable de jaillir un jour.

--Je ne sais... En tout cas, personne ici ne se risquerait à tenter
chez lui cette résurrection morale.

--Oh! pourquoi donc? dit Myrtô avec surprise.

Terka ka regarda d'un air stupéfié.

--Pourquoi donc?... Il ne vous a donc pas suffi de le voir, l'autre
jour, pour comprendre que jamais il ne supporterait un mot à ce
sujet?... non, pas même de la part du Père Joaldy qui lui a pourtant
fait faire sa première communion!... Oh! vous ne savez pas encore ce
qu'il est, Myrtô, sans cela vous ne m'auriez pas adressé une pareille
question!

--C'est que, dit doucement Myrtô, je ne comprends pas que l'on puisse
vivre près d'une âme souffrante et séparée de Dieu sans essayer de la
guérir et de la ramener à Lui.

--Une autre, peut-être... mais celle du prince Milcza, non! Vous vous
en rendrez compte en le connaissant.

La fin de la visite du château ne causa plus à Myrtô le même plaisir.
Elle regarda distraitement la salle des Magnats, où se voyait le
fauteuil princier surélevé de plusieurs marches, la salle des Fêtes, le
jardin d'hiver, toutes merveilles qui la laissaient maintenant
singulièrement froide. Elle pensait au maître de ces magnificences, à
cet être qui souffrait peut-être douloureusement, et d'autant plus que
l'espérance divine avait quitté son coeur. Une pitié immense
envahissait le coeur de Myrtô pour ce grand seigneur qui se trouvait
ainsi plus pauvre, plus dénué qu'elle, l'humble orpheline obligée de
gagner son pain.

A quoi lui servaient ses immenses richesses, cette demeure plus que
royale, cette armée de serviteurs supérieurement dirigée par Vildy, la
majordome, et Katalia, la femme de charge? Un peu de foi, un peu
d'amour divin eussent été un baume infiniment plus doux sur les
blessures qu'il avait pu recevoir.

Jusqu'ici, Myrtô ne l'avait plus revu. Il vivait avec son fils
complètement en dehors des Zolanyi. La comtesse Gisèle n'exerçait ici
aucune autorité en dehors de son service privé, Vildy et Katalia
continuaient à tout diriger, et Myrtô remarquait parfois combien la
comtesse et ses enfants semblaient gênés et peu chez eux dans cette
demeure.

Renat avait commencé ses leçons de violon. Après avoir entendu Myrtô
jouer admirablement une sonate de Beethoven accompagnée par Terka, il
avait bien voulu déclarer qu'il acceptait sa cousine comme professeur.
Comme il aimait la musique, elle n'avait pas trop à souffrir des écarts
de caractère qu'il réservait pour Fraulein Rosa dont les leçons
l'horripilaient, prétendait-il.

Myrtô faisait aussi de la musique avec ses cousines, et la comtesse,
appréciant le charme exquis de sa voix et d'une diction très pure, en
avait fait sa lectrice.

Elle ne manquait donc pas d'occupations, d'autant plus qu'elle
accompagnait souvent ses cousines dans leurs promenades à pied ou en
voiture. Irène la chargeait sans façon de tout ce qui la gênait:
ombrelle, manteau, sac à ouvrage. Myrtô remplaçait évidemment pour elle
une femme de chambre. Renat, peu à peu, imitait sa soeur, si bien que
Myrtô revenait parfois du parc très lasse et les bras brisés de fatigue.

La comtesse et ses filles avaient repris leurs relations avec les
autres châtelains de la contrée, elles avaient reçu de nombreuses
visites, mais Myrtô demeurait complètement à l'écart, elle restait
invisible pour les étrangers reçus à Voraczy.

Les petites épines de sa situation se trouvaient compensées par la
possibilité d'assister chaque jour à la messe et par l'appui spirituel
qu'elle trouvait dans le Père Joaldy, l'aumônier de Voraczy, prêtre
instruit et pieux, âme sereine qui se sanctifiait dans le recueillement
et dans la charité apostolique exercée envers les pauvres, très
nombreux sur les domaines du prince Milcza, dont les ispans (1) [1.
Intendants.] étaient souvent durs et rapaces.

Une après-midi, les jeunes filles s'attardèrent à travailler dans le
parc. Elles se hâtèrent enfin d'arriver pour l'heure du thé... Au
passage, Myrtô dit, en désignant une allée du parc:

--Je me demande pourquoi nous ne passons jamais par ici. Ce chemin
doit être beaucoup plus direct.

--Oui, mais il nous conduirait au temple grec près duquel le petit
Karoly passe ses journées.

--Eh bien? dit Myrtô en regardant Irène avec surprise.

--Eh bien! je ne me soucie pas du tout qu'un caprice de l'enfant ou de
son père nous immobilise là! Nous n'allons près de Karoly que par
ordre... et c'est bien assez, je vous assure!

--Oh! votre neveu, Irène! fit malgré elle Myrtô presque scandalisée.

--Irène, murmurait en même temps Terka en jetant sur elle un regard
plein d'effroi.

Irène baissa sa voix en répliquant:

--Ne crains rien, il n'y a personne... Mais vous avez l'air de penser,
candide Myrtô, que nous pouvons agir près de Karoly comme le font
généralement les tantes près de leur neveu?

Elle regardait sa cousine d'un air mi-moqueur, mi-sérieux.

--Mais je me demande pourquoi?... dit Myrtô.

--Pourquoi? Pourquoi?... Eh bien! parce qu'il est le fils du prince
Milcza!

Elle eut un petit éclat de rire ironique en rencontrant le regard
surpris de Myrtô.

--Vous ne comprenez pas?... Je vous expliquerai cela plus tard,
maintenant nous n'avons pas le temps. Marchons plus vite.

En peu de temps, elles arrivèrent près de la grande terrasse de marbre
sur laquelle donnait le salon où se tenait habituellement la comtesse
Zolanyi. Irène, tout en gravissant les degrés, s'écria:

--Mes cheveux sont un peu défaits, mais tant pis, je ne remonte pas!
J'ai soif et je vais vite me servir une tasse de...

Elle s'interrompit brusquement et s'arrêta net. Deux lévriers noirs
apparaissaient au seuil du salon et s'élançaient vers elle...

--Ciel! le prince est là! murmura-t-elle d'une voix étouffée. Et
justement nous sommes si en retard!... Et mes cheveux!...

--Redescends et cours vite à ta chambre, conseilla tout bas Terka.

--Pour le faire attendre davantage?... D'ailleurs il m'a vue
certainement... Eh bien! où allez-vous, Myrtô? Venez, au contraire,
vous détournerez peut-être un peu l'orage.

Myrtô entra à la suite de ses cousines... En face de la comtesse, le
prince Milcza, vêtu de flanelle blanche et à demi enfoncé dans un
fauteuil, feuilletait distraitement une revue. Il tourna vers les
arrivantes ce regard sombre qui avait si bien effrayé Myrtô.

--Vos montres retardent par trop, comtesses, dit-il d'un ton glacé.

Il aperçut à ce moment Myrtô qui se dissimulait un peu derrière ses
cousines et, se levant, il s'inclina pour la saluer.

La comtesse s'empressa de faire la présentation, dans l'intention, sans
doute, de détourner l'orage, comme disait Irène. Le prince adressa
quelques mots polis et froids à Myrtô, qui réussit à répondre sans trop
se troubler, malgré l'étrange timidité dont elle était tout à coup
saisie.

Le prince Milcza tendit la main à ses soeurs et s'assit de nouveau en
face de sa mère. Irène s'avança vers la table à thé pour remplir son
office accoutumé. Mais la voix brève du prince s'éleva...

--Laissez Terka nous servir le thé et allez vous recoiffer, Irène.
Vous avez l'air d'une folle avec vos cheveux en désordre.

La jeune fille devint pourpre et sortit sans protester... Myrtô s'était
assise près de la table à thé, et, voyant que la comtesse travaillait à
l'aiguille, elle prit elle-même un ouvrage commencé.

Le prince Milcza feuilletait de nouveau sa revue d'un air de
détachement hautain. Il parut à peine s'apercevoir que Renat, entré
doucement, contre son habitude, s'approchait de lui et lui baisait la
main.

Myrtô sentait autour d'elle une atmosphère inaccoutumée. Sur la
comtesse comme sur ses enfants, une gêne étrange semblait lourdement
peser. Renat, le turbulent Renat, demeurait assis près de sa mère,
aussi tranquille que la calme Mitzi. Le soin méticuleux que Terka
apportait toujours à la confection du thé paraissait se doubler
aujourd'hui, comme s'il lui eût fallu absolument atteindre à la
perfection... Et en rentrant dans le salon, Irène, si frondeuse en
paroles, se glissa silencieusement à sa place, voulant sans doute
éviter d'attirer sur elle l'attention de son frère.

C'était la présence du prince Milcza qui produisait sur eux tous cet
effet singulier... Myrtô l'éprouvait pour sa part. Mais à cela, rien
d'étonnant, car elle ne le connaissait pas, elle n'était pour lui
qu'une étrangère, comme il l'avait nettement marqué en l'appelant tout
à l'heure "mademoiselle" alors que les autres enfants de la comtesse ne
lui avaient pas refusé le titre de cousine.

En le voyant en pleine lumière, Myrtô avait constaté aussitôt l'extrême
ressemblance du prince avec le portrait de l'hôtel Milcza. Seulement,
il y avait entre eux la différence qui sépare un homme dans tout
l'éclat de la jeunesse et du bonheur de celui qui a vécu et souffert.
Le beau visage du prince avait une expression dure et altière, encore
accentuée par le pli dédaigneux des lèvres, et il fallait convenir que
l'attitude hautaine, le silence glacial ou les paroles brèves de ce
fils et de ce frère n'étaient pas faits pour encourager les
épanchements de siens.

Les deux lévriers, qui s'étaient couchés aux pieds de leur maître, se
dressèrent tout à coup et s'élancèrent vers une des portes-fenêtres. La
comtesse, levant les yeux, dit vivement:

--Ah! c'est Karoly!

Une forte femme brune, jeune encore, portant un riche costume national,
apparaissait au seuil du salon. Elle tenait entre ses bras un enfant--un
frêle petit être vêtu de blanc qui ne semblait pas avoir dépassé
trois ans.

La comtesse se leva avec empressement et, s'avançant, prit l'enfant des
mains de la servante. Terka, ses soeurs et Renat s'approchèrent, ils
effleurèrent d'une caresse les cheveux noirs qui couvraient la tête du
petit garçon, en ayant l'air d'accomplir ainsi quelque rite
d'indispensable étiquette... Et la comtesse elle-même ne montrait pas
plus d'expansion envers son petit-fils.

Karoly tourna vers son père ses yeux noirs trop grands, sa pâle petite
figure souffrante et un peu maussade s'éclaira soudain, et il tendit
les bras vers le prince... Celui-ci se leva, il vint vers l'enfant et
le prit entre ses bras.

Son visage dur et sombre s'était soudain incroyablement adouci, ses
yeux superbes s'imprégnaient d'une caressante tendresse en se posant
sur le petit être blotti contre sa poitrine... Il ne semblait plus le
même homme, il était vraiment bien en cet instant le jeune magnat du
portrait vu par Myrtô.

Karoly, la tête penchée sur son épaule, contemplait son père avec une
sorte d'adoration. Ses petits doigts maigres caressaient doucement la
chevelure sombre, extraordinairement épaisse et bouclée, qui donnait à
la physionomie du prince Milcza un caractère un peu étrange.

Le regard de l'enfant tomba tout à coup sur Myrtô qui était demeurée
assise et le regardait avec un intérêt compatissant. Il la considéra un
instant, puis étendit le doigt vers elle.

--Qui est-ce, papa?

Il avait une toute petite voix douce et chantante, qui s'alliait bien à
sa frêle apparence.

--Va le lui demander, mon petit chéri, répondit le prince Milcza.

Il le mit à terre, et l'enfant fit quelques pas vers Myrtô.

Comme il était petit et délicat!... Le coeur de Myrtô se serra de
pitié. Elle se leva et, se penchant vers Karoly, le prit entre ses bras.

--Je m'appelle Myrtô Elyanni, et je viens de France, dit-elle en
enveloppant l'enfant du doux rayonnement de ses prunelles veloutées.

--Myrtô... Myrtô... répéta Karoly en passant sa petite main sur celle
de la jeune fille. C'est joli... et vous resterez ici?

--Mais je le pense.

--Je suis content... Je veux rester avec vous aujourd'hui.

Et, d'un geste confiant, l'enfant passait ses bras autour du cou de
Myrtô.

--Voilà une sympathie spontanée dont Karoly n'est pas coutumier, dit
le prince qui suivait cette scène d'un regard énigmatique. Vous devez
aimer beaucoup les enfants, Mademoiselle, et celui-ci en aura eu
l'intuition?

--En effet, prince, je suis très attachée à ces chers petits êtres, et
j'en ai l'habitude, car je m'occupais beaucoup, à Neuilly, d'un
patronage voisin de notre logis.

--Vous pouvez vous retirer, Marsa, dit le prince en s'adressant à la
servante demeurée près de la porte. Servez-nous promptement le thé,
Terka. Vous êtes d'une lenteur désespérante, aujourd'hui.

Il s'assit de nouveau, tandis que Myrtô reprenait sa place en gardant
Karoly sur ses genoux. L'enfant se blottissait contre elle et demeurait
silencieux, mais son regard ne quittait pas son père dont les yeux,
chaque fois qu'ils rencontraient ceux de Karoly, prenaient cette
expression de caressante douceur qui contrastait tellement avec leur
habituelle dureté, dont la voix si brève, si froidement impérieuse,
avait des intonations incroyablement tendres en s'adressant à l'enfant.

Le prince parlait fort peu, d'ailleurs, et le salon de la comtesse
Zolanyi avait perdu ce soir sa physionomie accoutumée, alors qu'Irène
et Renat l'animaient de leur vivacité et de leur bavardage. La comtesse
elle-même, qui aimait fort à causer d'ordinaire, semblait avoir peine à
trouver quelques sujets de conversation, bien vite épuisés par le
laconisme de son fils.

Le maître d'hôtel apporta pour Karoly du lait dans un petit pot ciselé
qui était une pure merveille. L'enfant voulut que Myrtô elle-même le
lui versât dans une tasse, et qu'elle soutînt celle-ci tandis qu'il
buvait lentement.

--Vous venez d'obtenir un excellent résultat, Mademoiselle, dit le
prince d'un ton satisfait. Depuis quelques jours, Karoly ne voulait
plus prendre son lait, et je n'osais le forcer, craignant qu'il n'en
résultât plus de mal que de bien. Mais ce jeune capricieux se décide
aujourd'hui... en votre honneur, probablement.

--Je l'aime bien, papa, dit la petite voix de Karoly.

--Vous pouvez être fière, Myrtô, les sympathies de Karoly ne sont
jamais si promptes, d'ordinaire, dit en souriant la comtesse Gisèle.

--Cela n'a pas d'inconvénient maintenant. Je saurai lui apprendre plus
tard la défiance, répliqua le prince d'un ton dur qui impressionna
singulièrement Myrtô.

Il se leva et sortit sur la terrasse. Ayant allumé un cigare, il se mit
à fumer en marchant de long en large.

Irène et Renat osèrent alors remuer un peu et commencèrent à parler
d'une voix assourdie. Mais leur mère mit bientôt un doigt sur sa bouche
en indiquant Karoly du regard. L'enfant s'endormait dans les bras de
Myrtô.

Le prince Milcza rentra doucement, il s'assit et se mit à lire jusqu'au
moment où Karoly se réveilla. Il se retira alors, emportant l'enfant un
peu ensommeillé encore, et qui répétait en adressant à Myrtô de petits
signes de main:

--Je vous aime, Myrtô. Vous viendrez vous amuser avec moi, vous me
direz des histoires. J'aime beaucoup les histoires...

Lorsque la porte se fut refermée sur le prince, le silence régna encore
un moment dans le salon. Puis Renat se leva, s'étira brusquement et
s'élança au dehors en murmurant:

--Je n'en peux plus!

Irène sortit un mouchoir de batiste et l'appuya contre son front en
disant d'une voix dolente:

--J'ai une atroce migraine! C'est une chose horriblement fatigante
d'avoir à se surveiller ainsi, quand on sait qu'un mot, un simple
mouvement peut être l'objet de critiques sévères... et injustes.

--Irène! dit la comtesse avec un coup d'oeil plein d'effroi vers la
porte.

--Voyons, maman, vous n'allez pas supposer que le prince Milcza écoute
au trou de la serrure! répliqua la jeune fille avec un petit rire
ironique.

--Mais un domestique peut entendre, mon enfant!... Et si jamais un mot
pareil arrivait à ses oreilles!... Tu ne veilles pas assez sur tes
paroles, Irène.

--C'est quelquefois plus fort que moi, maman. J'ai des moments de
révolte, voyez-vous... Allons, je vais imiter Renat en faisant un petit
tour dans le parc pour me calmer les nerfs... Vous aussi, Myrtô?
dit-elle en voyant la jeune fille se lever.

--Non, je vais faire une prière à la chapelle, Irène.

Une petite lueur ironique et quelque peu méchante passa dans le regard
d'Irène. Elle sortit en même temps que Myrtô, et, dans le corridor,
posa une seconde sa main sur le bras de sa cousine.

--C'est cela, allez prendre des forces, Myrtô, car, ou je me trompe
fort, vous aurez sous peu à déployer toute votre patience et votre...
comment dirais-je? votre humilité. Karoly vous a en grande faveur...
Or, vous saurez ce qu'il en coûte de posséder la faveur de Karoly.

--Que voulez-vous dire, Irène? fit Myrtô en la regardant avec surprise.

--Vous le saurez bientôt... et je souhaite charitablement que votre
esclavage ne dure pas plus longtemps que le mien.

Elle se mit à rire d'un air moqueur et s'éloigna, laissant Myrtô
stupéfiée et perplexe.



CHAPITRE V



Le lendemain matin, en sortant de la chapelle, Myrtô trouva à la porte
Constance, la femme de chambre parisienne de la comtesse Zolanyi, qui
l'informa que sa maîtresse désirait lui parler.

Myrtô, un peu surprise, la suivit jusqu'à l'appartement de la comtesse.
Celle-ci était encore couchée. Elle tendit la main à la jeune fille en
s'écriant:

--Arrivez vite, enfant! Mon fils vient de m'envoyer un mot... Du
reste, je m'y attendais, après ce qui s'est passé hier. Il paraît que
l'enfant n'a fait que parler de vous toute la soirée, et ce matin
encore, à peine éveillé. Le prince demande donc que vous passiez la
matinée et l'après-midi près de son fils.

--Si cela peut faire plaisir au pauvre petit, certainement... Mais
j'ai ce matin la leçon de Renat...

La comtesse leva les mains au ciel.

--Il s'agit bien de Renat! Karoly vous veut près de lui, le prince
Milcza ordonne que nous nous rendions au désir de l'enfant--car le
mot "demander" ne signifie pas autre chose sous sa plume ou dans sa
bouche, il faut vous mettre cela dans l'idée, Myrtô. Ni vous, ni moi ne
sommes laissées libres de refuser... Allez donc vite rejoindre
l'enfant. Vous le trouverez dans le parc, près du petit temple grec.
Par ordonnance médicale, il passe là toutes ses journées dès que le
temps le permet. Emportez un livre, un ouvrage pour ne pas trop vous
ennuyer... Ciel! j'allais oublier! Mon fils demande que vous ne mettiez
pas une robe noire, il n'aime pas à voir de couleurs sombres près de
l'enfant.

--Mais, je ne peux pas... je suis en grand deuil! Murmura Myrtô.

La comtesse eut un geste d'impatience.

--Mettez une robe blanche quand vous irez près de Karoly, vous la
quitterez ensuite. Je vous le répète, il n'y a pas à discuter une
demande ou un désir du prince Milcza. Dépêchez-vous, l'enfant vous
attend avec impatience.

Myrtô regagna sa chambre, elle sortit une des robes blanches qu'elle
portait à Neuilly. Des larmes lui montèrent aux yeux tandis qu'elle
s'en revêtait, au souvenir de celle qui avait toujours voulu la voir
habillée ainsi. Elle s'était pliée, par affection filiale, à cette
exigence puérile et souvent gênante. Aujourd'hui, une autorité
étrangère lui imposait la même obligation, et elle venait d'éprouver
soudain la très vive sensation de sa position dépendante, en entendant
la comtesse lui faire nettement comprendre qu'elle ne pouvait songer
seulement à discuter l'ordre dont elle était l'objet.

Cependant, l'âme fière et énergique de Myrtô ne se serait pas soumise
si facilement s'il ne s'était agi d'éviter peut-être une impression
désagréable à un enfant malade. Pour un motif de ce genre seulement,
elle pouvait faire trêve extérieurement au grand deuil dont son coeur
ressentait le douloureux brisement.

Une demi-heure plus tard, elle pénétrait dans le parc. Elle ne
connaissait pas encore le temple grec, dont les jeunes comtesses
évitaient soigneusement l'approche. Aussi s'arrêta-t-elle, charmée,
devant la petite merveille qui se dressait tout à coup au fond d'une
vaste clairière. Sur le feuillage environnant, le temple de marbre
s'enlevait, tout blanc, d'une pureté de ligne idéale. A droite, entre
les arbres, étincelait l'eau bleue d'un petit lac sur lequel voguaient
quelques cygnes.

Au bas des degrés du péristyle, le petit Karoly était étendu sur une
chaise longue. A quelques pas de là, Marsa, la servante qui était son
ancienne nourrice, travaillait à une broderie. Plus loin, sur un des
degrés, était assis un garçonnet d'une dizaine d'années, petit blond à
l'air craintif et rêveur, vêtu d'un riche costume hongrois.

Karoly tourna la tête, il aperçut Myrtô et jeta un cri de joie en
tendant les bras vers elle.

--Oh! venez vite, Myrtô!... Je suis si content!

Emue de cette joie enfantine, elle s'assit près de lui, et, tendrement,
caressa la petite tête qui s'appuyait contre son épaule. Le petit
garçon, ravi, répétait:

--Je suis content!... je suis content!... Et vous avez une robe
blanche! Je n'aime pas le noir, c'est vilain, c'est triste.

Il fallut que Myrtô lui racontât une histoire. Puis, fatigué, il
s'endormit, appuyé contre la jeune fille. Celle-ci, n'osant faire un
mouvement de crainte de l'éveiller, demeura inactive, en apparence du
moins, car intérieurement, elle priait pour les âmes qui l'entouraient,
pour ce pauvre petit être si fidèle dont la faiblesse et l'affection
spontanée faisaient vibrer les instincts de tendresse maternelle très
développés dans son coeur. Les petits enfants du patronage de Neuilly
savaient ce qu'il y avait pour eux de douceur, de dévouement, d'aimable
gaîté chez "la chère demoiselle Myrtô", et ce fils de prince, ce petit
magnat l'avait deviné aussitôt dans le seul regard de Myrtô.

Karoly s'éveilla au moment où apparaissait le maître d'hôtel suivi de
plusieurs domestiques portant une table et les éléments d'un couvert.
Lorsque le temps était beau, le prince et son fils  prenaient leur
repas ici, ainsi que Karoly l'apprit à Myrtô.


--Et vous allez aussi déjeuner avec nous, Myrtô, dit l'enfant en lui
prenant la main.

--Oh! mais non, mon chéri, cela ne se peut pas! dit-elle vivement. Je
déjeune avec votre grand'mère et vos tantes...

--Si, si, je le veux! et papa le voudra aussi, si je lui demande.

--Voyons, soyez raisonnable, mon petit Karoly, dit doucement Myrtô. Je
reviendrai aussitôt après, je vous le promets.

Elle s'éloigna, ne sachant trop si elle avait réussi à persuader
l'enfant.

La comtesse et ses enfants se trouvaient déjà à table, lorsqu'elle
entra dans la salle à manger. Irène, tout en l'enveloppant du coup
d'oeil jaloux qui lui était coutumier envers cette trop jolie cousine,
demande ironiquement:

--Vous êtes-vous bien amusée, Myrtô?

--Le devoir est rarement un amusement, répondit Myrtô avec froideur.
J'ai été simplement heureuse de donner un peu de contentement à ce
pauvre petit malade.

--Ah! si vous avez des instincts de soeur de charité, tant mieux pour
vous! dit Irène. Ils ne seront pas de trop en la circonstance.

--Mais, Irène!... mais, Irène! s'écria la comtesse d'un ton mécontent.

--Eh bien! maman, qu'est-ce que je dis de si terrible? riposta la
jeune fille. Myrtô ne tardera pas à s'apercevoir de la vérité de mes
paroles, et peut-être sa belle sérénité ne durera-t-elle pas
longtemps... Je vous crois un peu présomptueuse, Myrtô. Nous verrons si
vous aurez même ma résistance...

Elle jeta un coup d'oeil autour d'elle, et, voyant que les domestiques
étaient en ce moment éloignés, elle se pencha vers Myrtô.

--...Il y a deux ans, c'était sur moi que l'enfant avait jeté son
dévolu. Il ne fallait pas que je le quitte de la journée, je devais me
plier à tous ses caprices, rire lorsqu'il le voulait, demeurer à
d'autres moments de longues heures inactive et immobile. Quand ma mère
se prépara à partir pour passer comme de coutume l'hiver à Vienne, le
prince déclara que je resterais à Voraczy, pour tenir compagnie à
Karoly. Ce que j'ai pleuré en les voyant tous partir!... Mais il
fallait paraître gaie devant l'enfant et devant son père, supporter
sans broncher une perpétuelle contrainte, un ennui dévorant. Je tombai
malade, le prince dut alors me renvoyer à Vienne. Mais il ne m'a jamais
pardonné cela.

--Il est inutile de décourager d'avance Myrtô en lui racontant toutes
ces choses, dit la comtesse d'un ton désapprobateur. D'ailleurs, elle
est peut-être plus patiente que toi...

L'entrée d'un domestique fit changer la conversation... Myrtô, le
déjeuner fini, se dirigea de nouveau vers le temple grec. Karoly
l'accueillit avec les mêmes démonstrations de joie, et il fallut
commencer aussitôt une grande partie d'une sorte de jeu d'oie qui
passionnait l'enfant. Un troisième partenaire se joignit à lui et à
Myrtô. C'était Miklos, le petit Hongrois, fils d'un ispan du prince,
qui était attaché au service et à l'amusement de Karoly.

Myrtô s'aperçut alors que le petit prince n'était pas toujours l'enfant
doux et facile qu'il s'était montré le matin. Fantasque et volontaire,
facilement maussade, il était un vrai petit tyran pour Miklos, humble
et soumis devant lui. Un moment, sans raison, sa main s'abattit sur le
visage du petit serviteur. Myrtô s'écria vivement:

--Oh! Karoly, comme c'est mal, cela! Vous n'êtes pas gentil du tout!

La nourrice interrompit son ouvrage et la regarda avec effarement, le
petit Miklos demeura un instant bouche bée, et Karoly ouvrit de grands
yeux en s'écriant:

--Mais, Myrtô, il n'y a que papa qui ait le droit de me gronder!... Et
vous, vous êtes là pour m'amuser, pour me dire de belles histoires.
Racontez-m'en une... Va-t'en, Miklos, je ne veux pas tu entendes!

--Laissez donc ce pauvre petit écouter, au contraire, cela le
distraira, dit Myrtô touchée par l'air malheureux du petit garçon qui
se levait pour s'éloigner.

--Non, non, je ne veux pas!... Va-t'en, Miklos! dit Karoly avec colère.

Myrtô posa sa main sur celle de l'enfant et le couvrit d'un regard de
pénétrant reproche.

--Vous me faites beaucoup de peine, Karoly. C'est mal d'être si dur
envers ce pauvre petit qui paraît si doux et qui doit vous être
tellement dévoué. Vous offensez ainsi beaucoup ce bon Dieu qui nous a
tant ordonné d'être bons les uns pour les autres.


--Le bon Dieu? dit rêveusement Karoly. Papa ne m'en parle jamais.
Marsa me fait dire une petite prière, le Père Joaldy vient quelquefois
s'asseoir près de moi et me parle du petit Jésus et de la Sainte
Vierge. J'aime bien l'entendre... Mais il ne faut pas dire que je vous
fais de la peine, Myrtô, fit-il en appuyant câlinement sa joue contre
la main de la jeune fille.

--Si, je le dis, parce que c'est la vérité. Voyons, me promettez-vous
d'être meilleur pour ce pauvre Miklos, mon petit Karoly?

L'enfant leva vers Myrtô ses grands yeux noirs semblables à ceux de son
père et dit gravement:

--Je tâcherai... Et puis, je demanderai à papa s'il permet que vous me
grondiez, parce que vous le faites si bien!

Myrtô ne put s'empêcher de rire et se pencha pour embrasser Karoly en
signe de réconciliation. Après quoi l'enfant ayant appelé Miklos près
de lui, elle commença une merveilleuse histoire.

Au moment le plus pathétique, Marsa se leva vivement en disant:

--Voilà Son Excellence!

--Ah! papa! dit joyeusement Karoly.

Le prince Milcza, suivi de ses lévriers, arrivait en contournant le
petit temple. Karoly s'écria gaiement:

--Venez vite vous asseoir, papa, pour que Myrtô continue son histoire!

Le prince s'avança, s'inclina devant Myrtô et prit place sur un
fauteuil au pied de la chaise longue en disant avec une hautaine
tranquillité:

--Continuez donc, Mademoiselle.

Il ouvrit un livre et parut s'absorber dans sa lecture, au grand
contentement de Myrtô. Elle réussit à secouer la gêne que lui avait
causée son apparition, et termina l'histoire à l'entière satisfaction
de Karoly.

--Oh! que c'est joli, Myrtô!... Et vous racontez si bien... Dites,
papa?

--Très bien, répondit distraitement le prince sans lever les yeux de
dessus son livre.

--Vous allez m'en dire encore une, Myrtô, continua l'enfant.

--Je crois, mon cher petit, qu'il est plus raisonnable de nous arrêter
aujourd'hui. Vous voilà un peu agité, attendons à demain, et je vous
raconterai alors quelque chose de très amusant.

--Non, tout de suite, Myrtô!

Le prince interrompit sa lecture et dit froidement:

--Vous pouvez contenter le désir de Karoly, Mademoiselle.

Son ton signifiait clairement: "Je veux que vous le contentiez".

Myrtô commença donc une nouvelle histoire. Puis l'enfant, satisfait,
lui laissa un moment de repos, et elle put prendre quelques instants
son ouvrage.

A cinq heures, on apporta le café et le lait du petit prince. Le prince
Arpad posa son livre près de lui et dit avec une froide politesse:

--Vous demanderai-je de nous servir, Mademoiselle?

Décidément, la comtesse Zolanyi n'avait pas tort en disant à Myrtô que
les mots empruntés au vocabulaire de la courtoisie mondaine prenaient,
dans la bouche du prince Milcza, une signification impérieuse des plus
marquées, qui ne laissait pas place au refus.

Tandis qu'elle s'approchait de la table, le prince se leva, et, se
penchant sur la chaise longue, prit l'enfant entre ses bras. Il se mit
à se promener de long en large, tenant pressé contre lui le petit être
dont la tête retombait sur son épaule.

--Ah! papa, j'ai quelque chose à vous demander! dit tout à coup
Karoly. Est-ce que vous permettez à Myrtô de me gronder, quelquefois?

--Je ne le permets à personne... Mademoiselle Elyanni n'a à s'occuper
que de te distraire et de t'amuser, le reste me regarde.

Ces mots tombèrent, nets et glacés, des lèvres du prince Arpad... Myrtô
se détourna légèrement pour dérober la rougeur qui couvrait son visage
et saisit la cafetière d'une main un peu frémissante.

--C'est dommage, elle gronde très bien, continua le petit garçon. Il
paraît que j'ai été méchant pour Miklos. Vous ne me l'avez jamais dit,
papa?

--Ne t'occupe pas de cela, et fais ce que tu voudras de Miklos, dit le
prince d'un ton bref.

Il s'assit de nouveau et garda l'enfant sur ses genoux. Myrtô apporta
le lait de Karoly, posa silencieusement sur une petite table près du
prince un plateau garni, et reprit sa place et son ouvrage.

--Eh bien! vous ne vous êtes pas servie, Mademoiselle? dit-il au bout
d'un moment.

--Je n'ai pas l'habitude de prendre de café, prince.

--Quelle idée! fit-il d'un ton désapprobateur, Irène aussi prétendait
ne pouvoir le souffrir, mais j'ai réussi à lui en faire prendre un peu
l'habitude. Essayez donc aussi, Mademoiselle.

Myrtô, n'ayant pas de raison plausible pour motiver un refus, se leva
et alla se verser un peu de café. Mais fallait-il donc penser que le
prince Milcza avait la prétention d'imposer à ceux qui l'entouraient
jusqu'à ses moindres goûts personnels.

Une fois son café bu, il mit l'enfant à terre et se leva en disant:

--Marche un peu, mon petit Karoly, je retourne au château mais je
reviendrai tout à l'heure.

L'enfant, après quelques pas languissants autour de la chaise longue,
vint se blottir entre les bras de Myrtô et demeura ainsi, tranquille et
silencieux, jusqu'à sept heures, où apparut de nouveau son père.

--Marsa, prenez le prince Karoly... Mademoiselle Elyanni, vous êtes
libre. A demain, n'est-ce pas? Karoly vous attendra avec impatience.

Et, sans attendre une réponse qu'il jugeait probablement superflue, le
prince salua Myrtô et s'éloigna, suivi de Marsa portant l'enfant.

--A demain, Myrtô, dit Karoly en agitant ses petites mains. Je voulais
que vous dîniez avec nous, mais papa ne veut pas.

Myrtô reprit lentement le chemin du château. Elle éprouvait ce soir une
impression bizarre. Il lui semblait qu'un étau l'enserrait, ou que des
liens impitoyables tentaient de paralyser ses mouvements.

Cette situation singulière était due sans doute à la lassitude qu'elle
ressentait. Habituée à une vie active, faisant jusqu'ici chaque jour
une promenade avec ses cousines, elle était extrêmement fatiguée par
cette journée passée tout entière dans l'immobilité.

Demain, pourtant, ce serait la même chose. Le prince Milcza l'avait dit
sans ambages: elle était destinée à amuser Karoly. Tant que l'enfant
n'en serait pas las, elle devrait être à sa disposition, se plier à
tous ses caprices.

Oui, elle avait compris nettement cela, ce soir, dans les paroles du
prince... Et elle savait aussi qu'il lui était interdit de blâmer
l'enfant, de lui adresser le moindre reproche.

--Je ne pourrai jamais! murmura-t-telle. Ce sera plus fort que moi...
Tant pis si le prince est mécontent!

Mais elle ne put retenir un petit frisson à la pensée de rencontrer ce
sombre regard étincelant de colère.

En approchant du château, elle vit Terka qui longeait une pelouse, d'un
pas hâtif. La jeune comtesse s'arrêta près de sa cousine et demanda à
voix basse:

--Le prince Milcza est rentré au château, n'est-ce pas?

--Mais oui, je le crois.

--Bien... Je vais faire une exécution, Myrtô. Maman a retrouvé ce
matin, au fond d'un chiffonnier, une miniature représentant la mère de
Karoly. Tous ses portraits, sur l'ordre du prince, ont été détruits au
moment du divorce. Je ne sais comment celui-là est demeuré... Je vais
le jeter dans le petit lac, car si jamais il en apercevait un fragment!

--Montrez-le-moi, voulez-vous, Terka?

La jeune fille jeta un coup d'oeil craintif autour d'elle, puis tendit
à Myrtô une miniature représentant une jeune femme blonde, d'une
sculpturale beauté. Des fleurs ornaient sa chevelure, couvraient sa
robe de tulle vert pâle. Les yeux, très beaux, avaient une expression
indéfinissable qui impressionna désagréablement Myrtô.

--Elle était habillée ainsi lorsqu'il la vit pour la première fois à
un bal costumé de l'ambassade de Russie. Elle était russe, et cousine
de l'ambassadeur. Sa famille était très noble, mais appauvrie. Le
prince Milcza, qui était cependant fort loin d'être un naïf, se laissa
prendre à une habile comédie de simplicité et de douceur. Très
intelligente, elle avait compris que, sous des dehors extrêmement
mondains, il cachait une âme trop sérieuse pour que la coquetterie et
la frivolité eussent chance de réussir près de lui. Elle sut flatter
aussi son orgueil, elle se montra une femme instruite, occupée d'art et
de littérature, elle ne négligea rien, en un mot, de ce qui pouvait
plaire à cet être à la fois brillant et profond, à ce grand seigneur
artiste, à ce causeur délicat...

--Lui? dit Myrtô d'un ton incrédule.

--On ne s'en douterait guère aujourd'hui, n'est-ce pas? Il était
l'idole des salons aristocratiques de Paris et de Vienne, son élégance
donnait le ton à la mode masculine. Avec sa haute naissance, sa
fortune, ses qualités physiques et intellectuelles, il pouvait
prétendre aux plus brillantes alliances. Il choisit Alexandra
Ouloussof, elle devint princesse Milcza...

Et dès lors, tout changea. Elle se révéla affamée de luxe et de
plaisirs, coeur sec, dépourvu de la moindre valeur morale. Le prince
n'a jamais fait à personne de confidences, mais il nous paraît certain
qu'il a dû amèrement souffrir de sa désillusion, car au bout de six
mois de mariage il n'était déjà plus le même. Son regard avait un peu
de cette dureté qui y est à demeure maintenant, sauf pour son fils.

Il paraît qu'il y eut entre eux plusieurs scènes terribles. Vous avez
pu vous douter, si peu que vous l'ayez vu encore, qu'il n'a jamais été
homme à se laisser conduire. Il lui infligea une des plus dures
punitions qui pussent l'atteindre en l'obligeant à le suivre ici et en
la privant de ces distractions mondaines qui étaient sa vie. Elle se
révolta d'abord, puis elle essaya de la douceur, elle se fit humble,
repentante, mais il se défiait, il la connaissait trop bien.

Pourtant, la naissance de son fils l'adoucit un peu. Il se relâcha
légèrement de sa sévérité, permit quelques relations avec les domaines
voisins. Mais il se refusa absolument à retourner à Vienne ou à Paris.

Cependant, les distractions que la princesse pouvait trouver à Voraczy
étaient fort loin de suffire à son âme frivole et avide de briller sur
les plus grandes scènes mondaines. Pendant un an, elle mit tout en
oeuvre pour décider son mari, mais elle se heurta à une volonté
inébranlable. Le prince ne voulait pas quitter Voraczy, il en avait
assez du monde, disait-il, et prétendait vivre tranquillement dans ses
domaines en s'occupant de l'éducation de son fils.

Alors, quand elle comprit que rien n'était capable d'entamer la
résolution de son mari, Alexandra fut prise d'une rage sourde, et, un
jour que le prince lui refusait l'autorisation de se rendre à une fête
donnée à Budapest, elle fit une scène effrayante. On ne peut savoir ce
qui se passa exactement entre eux. Quand la femme de chambre, appelée
par un coup de timbre, entra dans l'appartement de sa maîtresse, elle
trouva celle-ci seule, en proie à une crise de nerfs, et proférant des
menaces contre son mari.

Le lendemain, la princesse avait disparu, et avec elle le petit Karoly.
Il paraît que rien ne peut dépeindre le désespoir et la fureur du
prince lorsqu'il apprit cette nouvelle. Immédiatement, on fit des
recherches dans toutes les directions. Il ne fut pas très difficile de
retrouver la fugitive. Elle s'était réfugiée à Paris, et avoua
cyniquement qu'elle avait agi ainsi, uniquement dans le but de se
venger de lui en lui enlevant l'enfant qu'elle savait sa seule
affection.

Comment le prince, avec sa nature si entière et si ardente, a-t-il pu
éviter de se porter envers elle à quelque extrémité terrible, je ne le
sais! Il emporta l'enfant, qui avait pris froid pendant le voyage
précipité de sa mère et fut si gravement malade à l'hôtel Milcza qu'il
se trouva un instant condamné. Il survécut pourtant, mais il est resté
excessivement faible, comme vous avez pu le voir... Et je crois, Myrtô,
que le motif de la haine--le mot n'est pas trop fort--du prince
Milcza pour cette créature sans coeur et sans âme, se trouve là
surtout. En voyant chaque jour son fils bien-aimé dans cet état, il
peut se dire: "C'est sa mère qui en est cause."

--Et c'est alors qu'il a demandé le divorce?

--Oui... le Père Joaldy a essayé de l'en détourner, mais il s'est
heurté à une âme révoltée, qui n'avait plus le guide de la foi... Il
est bien improbable que lui songe jamais à se remarier, mais pour elle,
c'est déjà fait. Elle a épousé un banquier américain et est une des
reines de Boston... Vous comprenez donc pourquoi je me hâte d'aller
faire disparaître ce dernier vestige de la présence de cette créature
néfaste.

--Le dernier?... Non, il restera toujours son fils, dit gravement
Myrtô. Elle n'a jamais cherché à le revoir?

--Jamais! la fibre maternelle n'existait même pas chez elle.

--L'enfant ne lui ressemble pas, dit Myrtô, en tendant la miniature à
sa cousine après y avoir jeté un dernier regard.

--Non, c'est un vrai Milcza, heureusement. Son père l'aime d'une
tendresse passionnée qui m'effraye parfois, car on n'ose songer,
vraiment, si un jour...

Elle secoua la tête et s'éloigna vers le parc, tandis que Myrtô
continuait dans la direction du château.

Bien que le jour tombât à peine, la superbe résidence était déjà
brillamment éclairée. Là-bas, vers la droite, une clarté intense
s'échappait de l'appartement du prince Milcza qui occupait toute cette
partie du château... Et une immense pitié envahit le coeur de Myrtô en
songeant aux souffrances de cette âme meurtrie et révoltée, qui n'avait
pas su chercher sa consolation près de l'unique Consolateur et
s'attachait avec une passion intense, exclusive, à un seul être, ce
pauvre petit Karoly, si frêle, si chétif, dont la vue avait serré le
coeur de Myrtô quand il lui était apparu pour la première fois.



CHAPITRE VI



Sans même avoir reçu un simulacre de demande, par la seule volonté du
prince Milcza, Myrtô se trouva donc attachée au service de Karoly...
Service n'est pas un mot trop fort pour exprimer la sujétion qui était
la sienne près de l'enfant gâté et exigeant. Elle n'avait plus un
moment de liberté, toutes ses journées, hors les repas, appartenaient à
Karoly.

Elle comprenait maintenant la crainte qu'inspirait aux jeunes comtesses
ce tout petit être. Pour Irène surtout, si vive, si amie de la
distraction et de la gaieté, et très peu portée, semblait-il, au
dévouement, la pensée d'un tel esclavage devait être insoutenable.

Et cependant, il suffisait d'un caprice de Karoly pour le lui imposer.
Aussi, plus encore que sa mère et ses soeurs, voyait-elle avec
satisfaction l'engouement du petit prince pour Myrtô.

--Pendant ce temps, il ne pense pas à nous, disait-elle gaiement.
Jamais nous n'avons eu tant de liberté. Il demandait toujours tantôt
l'une, tantôt l'autre pour lui tenir compagnie. Le pauvre Renat a passé
là-bas des journées dont il se souvient... Et moi donc!... Vous nous
sauvez, Myrtô, ajoutait-elle d'un ton moqueur.

Elle ne désarmait pas envers sa cousine et ne négligeait aucune
occasion de lui lancer quelque parole plus ou moins malveillante.

Myrtô supportait tout patiemment, elle accomplissait avec courage la
tâche qui lui était dévolue près de l'enfant, tâche rendue plus douce à
mesure que croissait l'affection compatissante inspirée par ce petit
être fantasque, mais singulièrement attachant dans sa faiblesse, et qui
lui témoignait une tendresse ardente.

Mais cette tendresse n'égalait pas encore l'amour passionné de Karoly
pour son père--amour réciproque du reste. Il était exact que le
prince Milcza ne voyait plus au monde que son fils. Tout convergeait
vers cet enfant, tous devaient s'incliner devant sa volonté--tous,
sauf son père.

Car, chose singulière, cet homme qui exigeait que rien ne résistât à un
désir de Karoly, savait réserver, vis-à-vis de son fils, sa propre
autorité. L'enfant lui obéissait instantanément, il n'insistait jamais
lorsque son père avait dit: "Non, je ne le veux pas, Karoly."

Ainsi, même vis-à-vis de l'enfant bien-aimé, le prince Milcza
conservait cette autorité absolue qui était parfois--il fallait le
reconnaître--un véritable despotisme, lequel, passant par tous ceux
qui se trouvaient à son service, s'étendait jusqu'à sa mère elle-même.

Myrtô s'était d'abord demandé pourquoi la comtesse et ses enfants se
soumettaient bénévolement à toutes les volontés du jeune magnat. Mais
peu à peu, par quelques mots de Terka, d'Irène, de Renat, le mystère
s'était trouvé éclairci. La comtesse avait été complètement ruinée par
son second mari, elle et ses enfants devaient tout au bon plaisir du
prince Milcza, qui leur servait une rente superbe et les laissait
libres de jouir de ses installations à Paris et à Vienne. Cette
dépendance dorée, si pénible qu'elle fût pendant le séjour à Voraczy,
leur paraissait cependant préférable à la vie modeste qui eût été la
leur avec les minces revenus de la comtesse, et tous courbaient la tête
sous cette autorité tyrannique, tremblant de déplaire à celui qui leur
procurait le luxueux bien-être jugé indispensable.

Myrtô, comme tous, sentait peser sur elle cette volonté impérieuse.
C'était elle qui l'enchaînait près du lit de repos de l'enfant, elle
encore qui lui interdisait de s'élever contre les caprices ou les actes
injustes du petit prince. Cette dernière obligation était la plus dure
pour Myrtô, et elle ne pouvait s'empêcher d'y manquer parfois, d'une
manière fort discrète, d'ailleurs. Généralement, un simple mot, un
regard même suffisait. Karoly semblait lire couramment dans les yeux
expressifs de Myrtô, "sa Myrtô", disait-il d'un petit ton à la fois
câlin et dominateur.

Mais en présence du prince Arpad, elle devait s'abstenir de l'ombre
même d'un reproche aux exigences les plus déraisonnables de l'enfant.
Il avait une certaine façon de dire: "Je permets cela à Karoly,
Mademoiselle", qui n'invitait pas précisément à la discussion.

Il apparaissait régulièrement chaque jour vers quatre heures, et
attendait que Myrtô eût servi le café. Il se montrait aussi froid,
aussi laconique que le premier jour, et, lorsqu'il ne s'occupait pas de
l'enfant, s'absorbait généralement dans sa lecture. Il ne faisait
exception qu'en voyant Myrtô prendre son violon, sur la demande de
Karoly que la musique ravissait. Alors, son regard un peu adouci et
rêveur se perdant sous les futaies environnantes, il écoutait ce jeu
délicat et si profondément expressif. Il était, au dire de ses soeurs,
un admirable musicien, il composait, mais pour lui seul, et c'était là
une des rares distractions de sa vie solitaire.

--Vous avez un véritable tempérament d'artiste, Mademoiselle, avait-il
dit à Myrtô la première fois qu'il l'avait entendue, du ton d'un homme
obligé, par politesse, d'adresser un compliment.

Les journées passaient ainsi, toutes semblables, sauf parfois où le
prince Milcza amenait son fils chez la comtesse, à l'heure du thé. Deux
ou trois fois aussi, il fit faire à l'enfant, dans une voiture légère
qu'il conduisait lui-même, une promenade à travers le parc immense.
Karoly avait voulu emmener Myrtô, et Terka avait été "invitée" à se
joindre à sa cousine. Les promeneurs s'étaient arrêtés dans un coin
sauvage du parc, le prince Arpad s'était assis et avait sorti un
journal de sa poche, et les jeunes filles s'étaient occupées à amuser
Karoly. Puis, sans que le prince eût presque ouvert la bouche, ils
avaient tous repris bientôt le chemin du retour.

Mais ces promenades étaient fort rares, car elles agitaient l'enfant
trop nerveux. Karoly devait se contenter de longues stations dans le
parc, l'air pur vivifié par la saine senteur des sapins qui entouraient
le temple.

Myrtô, privé de mouvement, s'anémiait un peu et perdait l'appétit. Sur
le conseil du Père Joaldy, elle dut se décider à supprimer parfois
l'assistance à la messe quotidienne pour faire une promenade matinale.
Celle-ci avait généralement un but charitable, l'aumônier de Voraczy
ayant indiqué à la jeune fille quelques pauvres familles à visiter.

Un matin, au retour d'une de ces promenades à travers la campagne
couverte de superbes moissons, Myrtô, en atteignant le grand vestibule
du premier étage, fut presque renversée par Renat qui s'en allait comme
un fou, l'air furieux.

--Eh bien! Renat, que vous arrive-t-il? Vous avez manqué me faire
tomber! s'écria-t-elle en reprenant avec peine son équilibre.

--Ah! je m'en moque! dit-il rageusement. Ce stupide Macri a laissé
mourir mes bengalis, je vais lui dire son fait!... Pourquoi vous
mettiez-vous devant moi, d'abord? Tant pis pour...

Les mots moururent sur ses lèvres. Dans le grand corridor principal qui
desservait tous les appartements apparaissait le prince Milcza, en
costume de cheval. L'épais tapis qui couvrait le sol avait amorti le
bruit de ses pas, de telle sorte que Myrtô ni Renat ne l'avaient
entendu.

--Voilà un enfant bien élevé! dit-il froidement.

Renat, très pâle, baissait les yeux sous le regard glacé qui
l'enveloppait.

--Etendez vos mains!

L'enfant obéit. Le prince leva sa cravache, celle-ci retomba sur les
doigts de Renat, y traçant une marque rouge.

--Oh! non, non, pas cela! s'écria Myrtô en joignant les mains. Assez,
je vous en prie!...

Le prince ne parut pas l'entendre, et la cravache cingla une seconde
fois les doigts du petit garçon. Renat serra les lèvres pour étouffer
un cri de douleur, et les yeux de Myrtô se remplirent de larmes.

--Oh! je vous en prie!... murmura-t-elle encore.

--Je vous fais grâce du reste pour cette fois, dit le prince d'un ton
bref. Mais à la récidive, je serai sans pitié... Faites maintenant vos
excuses à Mademoiselle Elyanni.

L'enfant s'exécuta d'un air soumis... Le prince s'inclina légèrement
devant Myrtô et se dirigea d'un pas rapide vers l'escalier.

Quand il eut disparu, Renat leva les yeux vers sa cousine, dont le
visage portait les traces d'une vive émotion.

--Ah! vous avez pleuré! Je comprends alors!... Sans cela, j'aurais eu
ma correction jusqu'au bout. Mais il a été si content...

--Pourquoi, content? Interrompit Myrtô avec surprise.

--Mais oui, je l'ai entendu dire une fois au comte Vidervary, notre
cousin--il y a plusieurs années de cela, j'avais à peu près six ans
--"J'aurais une infinie satisfaction à faire verser les larmes de leur
coeur à ces démons que l'on appelle des femmes!"... Alors, en vous
voyant pleurer, il a été si content qu'il m'a fait grâce... Et vous
n'êtes à ses yeux qu'un démon, Myrtô! conclut triomphalement Renat.

Comme il fallait que cet homme eût souffert pour en arriver à ce degré
d'amer dédain, de défiance presque haineuse!... Myrtô avait déjà eu
l'intuition de ce sentiment, mais les paroles de Renat le lui
révélaient plus intense, plus farouche.

--Et c'est sa femme qui l'a rendu ainsi!... sa femme, c'est-à-dire
celle qui aurait dû être la lumière, le charme et la consolation de sa
vie! songeait tristement Myrtô en prenant le chemin du petit temple.

Maintenant, elle ne s'étonnait plus à la vue de ces jardins à la parure
austère. Autrefois, leur splendeur était renommée dans toute la
Hongrie. Mais si le prince Milcza haïssait aujourd'hui les fleurs et
les bannissait impitoyablement de sa vue c'est que la princesse
Alexandra les aimait avec passion et en était couverte le jour néfaste
où il l'avait aperçue pour la première fois.

L'après-midi de ce même jour, des menaces de pluie obligèrent Myrtô et
Marsa à ramener précipitamment Karoly au château. Elles l'installèrent
dans la grande pièce toute blanche, abondamment aérée, contiguë au
cabinet de travail du prince Milcza. L'enfant passait là les journées
de pluie, mais, la nuit, il dormait dans une chambre voisine de celle
de son père, au premier étage, le prince exerçant lui-même sur l'enfant
bien-aimé une surveillance toujours en éveil.

Mitzi était là aujourd'hui, Karoly l'avait réclamée, et la petite fille
se prêtait patiemment à un nouveau jeu imaginé par son jeune neveu.
Elle avait une nature paisible et fermée, qui semblait un peu froide,
mais Myrtô se demandait si cette apparence ne cachait pas un coeur
beaucoup plus chaud que celui de ses aînées.

--Voilà papa, avec le Père Joaldy! annonça joyeusement Karoly.

L'aumônier venait parfois s'asseoir près de l'enfant, et lui parlait
doucement, se mettant à merveille à la portée de cette intelligence
enfantine, et jetant ainsi dans cette petite âme une semence
d'éducation chrétienne. Le prince Milcza ne s'opposait pas à cette
action du vieux prêtre, pas plus qu'il n'interdisait à Myrtô de mêler à
ses récits quelques enseignements religieux.

--Dites-moi une histoire, Père? demanda câlinement Karoly, aussitôt
que l'aumônier fut assis près de lui.

Le Père Joaldy savait choisir dans les pages évangéliques ce qui
pouvait intéresser et instruire l'enfant. L'histoire du bon Zachée,
racontée avec une gaîté fine, parut ravir Karoly.

--Oh! qu'il a dû être content, dites, Père, quand Notre-Seigneur l'a
appelé? Si j'avais été là, je serais aussi monté sur un arbre, parce
que je suis trop petit... Ou bien papa m'aurait pris dans ses bras et
m'aurait jeté bien haut, bien haut, pour que je voie le bon Jésus.

Le prince Milcza, assis à l'écart, suivait distraitement des yeux les
mouvements de ses lévriers qui jouaient au dehors, devant la porte
ouverte. Avait-il écouté le pieux récit qui devait lui rappeler les
enseignements de son enfance?... Aux derniers mots de Karoly, il tourna
un peu la tête et enveloppa l'enfant d'un regard de tendresse
passionnée, presque douloureuse à force d'intensité.

--Maintenant, Myrtô, vous allez me prendre sur vos genoux, et puis
vous raconterez au Père la légende de la petite Hellé, continua Karoly
en tendant les bras vers la jeune fille.

Elle prit entre ses bras le pauvre petit corps maigre--de plus en
plus maigre, lui semblait-il--et commença le récit demandé. C'était
une ravissante légende grecque qui avait fait les délices de son
enfance...

Et Myrtô, dont la voix pure donnait plus de charme encore à
l'expressive langue magyare, savait redire, avec une pénétrante et
exquise émotion, les malheurs, la conversion, la mort angélique
d'Hellé, la petite païenne devenue la fiancée du Christ.

--Que c'est joli, n'est-ce pas, Père? dit Karoly avec ravissement.

--Bien joli, en effet, et je comprends que vous soyez heureux d'avoir
près de vous Mademoiselle Myrtô, qui sais si bien vous distraire, dit
le vieux prêtre en caressant doucement la chevelure noire de l'enfant.

--Je l'aime, murmura Karoly en levant les yeux vers Myrtô qui lui
souriait. Je pense qu'Hellé devait lui ressembler, mon Père.

--C'est possible... Mademoiselle Myrtô est aussi une petite Grecque,
pour moitié du moins, dit en souriant le Père Joaldy.

--Moi, je suis un Magyar, rien qu'un Magyar! dit Karoly d'un petit ton
fier.

Myrtô réprima un tressaillement. L'enfant ignorait qu'un sang étranger
coulait dans ses veines, qu'il n'était pas seulement l'héritier de
l'antique race magyare des Milcza, mais aussi le fils d'Alexandra
Ouloussof, la descendante des boyards moscovites.

La voix du prince Arpad s'éleva, impérieuse comme à l'ordinaire, mais
avec des vibrations un peu frémissantes...

--Mitzi, servez-nous le café.

La petite fille se leva et se mit en devoir d'exécuter l'ordre de son
frère. Elle avait généralement de jolis mouvements pleins d'adresse,
mais sans doute craignait-elle le coup d'oeil sévère du prince Milcza,
car elle semblait aujourd'hui tout gauche et empruntée.

Le silence régna quelques instants dans la grande pièce aux tentures
blanches, où la robe du Père Joaldy mettait seule une note sombre.
Myrtô laissait errer ses grands yeux rayonnants un peu songeurs, vers
les jardins attristés par la pluie fine qui commençait à tomber.

--J'aime vos yeux, Myrtô! dit tout à coup la petite voix de Karoly.

Elle abaissa son regard et sourit à l'enfant qui la considérait avec
une sorte d'extase.

--Je ne veux pas que vous ma quittiez... jamais, jamais! reprit-il en
se pressant contre elle. Je vous aime tant, ma Myrtô!

Une émotion profonde envahit Myrtô. La touchante affection de ce frêle
petit être faisait vibrer son âme avide de tendresse et de dévouement,
et remplie surtout d'un amour de prédilection pour ceux dont le Maître
a dit: "Laissez venir à moi les petits enfants."

Elle se pencha et effleura tendrement de ses lèvres le front de
l'enfant... Mais en redressant la tête, elle rencontra un regard qui
exprimait une telle irritation, une si orgueilleuse colère qu'elle
sentit un frisson lui courir sous la peau.

Instantanément, une pensée surgissait en elle: le prince Milcza, si
passionnément attaché à son fils, était jaloux de l'affection trop
ardente de l'enfant pour cette étrangère.

Et, tel qu'il était, avec cette nature altière et vindicative que
semblaient laisser deviner tous ses actes, il était certain que jamais
il ne pardonnerait à Myrtô pareille chose.

Cependant, qu'avait-elle fait pour cela? Lui-même l'avait placée près
de son fils, elle avait aimé ce fils de prince comme elle aimait les
enfants d'ouvriers dont elle s'occupait naguère, et le coeur de Karoly
était venu naturellement à elle parce qu'il avait deviné en l'âme de
Myrtô cette compassion tendre et cette abnégation qui n'existaient pas
chez se jeunes tantes, ni même chez sa grand'mère.

Marsa, assise dans un coin de la pièce, baissait le nez sur la
broderie. Miklos se faisait tout petit. Son Excellence avait sa
physionomie des plus mauvais jours, il n'y avait qu'à se demander sur
qui tomberait l'orage.

Ce fut la pauvre Mitzi qui en subit les effets. A une observation
durement faite par son frère, elle éprouva une si vive émotion que la
cafetière bascula un peu entre ses mains et laissa tomber du liquide
sur le napperon.

--Quelle maladroite vous faites! Que vous apprend-on donc, pour que
vous soyez aussi incapable de rendre le moindre service? dit-il avec ce
dédain glacial qui était chez lui pire que la colère.

Mitzi baissait la tête, de grosses larmes montaient à ses yeux... Le
Père Joaldy essaya de s'interposer.

--Ce n'est qu'une bien petite maladresse, prince. Mitzi, je crois,
n'en est pas coutumière.

--Coutumière ou non, le fait n'existe pas moins... Vous pouvez vous
retirer, Mitzi, Mademoiselle Elyanni voudra bien vous remplacer.

Il n'y avait pas à discuter, le ton était péremptoire, et le Père
Joaldy lui-même ne pouvait rien ajouter de plus... Tandis que Mitzi
s'éloignait en comprimant ses sanglots, Myrtô se leva pour accomplir
l'ordre donné par la voix impérative du prince Milcza. Mais Karoly
protesta, il ne voulait pas quitter Myrtô...

--Moi, je le veux! dit son père d'un ton sans réplique. Donnez-le-moi,
Mademoiselle, et servez-nous promptement, je vous prie, car Mitzi nous
a retardés.

Il prit l'enfant sur ses genoux, l'entoura de ses bras en le couvrant
d'un long regard... Et Myrtô pensa qu'il avait saisi la première
occasion venue pour enlever son fils à celle qui portait ombrage à sa
jalouse tendresse paternelle.



CHAPITRE VII



Quelques jours plus tard, comme Myrtô, le soir, prenait congé de ses
parentes pour remonter dans sa chambre, la comtesse Zolanyi lui dit:

--Venez un instant chez moi, mon enfant, j'ai à vous remettre quelque
chose.

Myrtô la suivit au premier étage, jusqu'au petit salon qui précédait sa
chambre. La comtesse ouvrit un tiroir de son bureau et y prit un
élégant porte-monnaie de cuir fauve.

--Le prince Milcza a réglé lui-même les émoluments qu'il vous doit en
retour des services demandés par lui près de son fils. Il m'a remis
ceci pour vous...

Le teint de Myrtô s'empourpra et, d'un geste spontané, elle repoussa le
porte-monnaie tendu vers elle.

--Non, je ne puis accepter!... Je reçois de vous la nourriture, l'abri
de votre toit, c'est suffisant, et je ne veux pas être payée pour la
distraction et le soulagement que je puis donner à ce pauvre petit
malade... que je lui donne de tout mon coeur! dit-elle avec émotion.

La comtesse la regarda avec une intense surprise.

--Mais, mon enfant, je ne comprends pas... Vous aviez accepté de
remplacer près de mes enfants Fraulein Rosa, il avait été question
entre nous d'émoluments, sans que vous ayiez songé à refuser, tant la
chose était naturelle. Rien n'est changé, puisque c'est près de Karoly,
au lieu de Renat et de Mitzi, que vous êtes entrée en fonctions.

--Non, je ne puis considérer de la même manière... C'est un pauvre
petit enfant malade et triste, près duquel je remplis une tâche de
charité pour laquelle il me paraît absolument impossible d'accepter de
l'argent! dit Myrtô avec une sorte d'indignation.

--Quelle idée, Myrtô!... En tout cas, cette tâche est assez lourde,
votre sujétion assez grande pour que vous puissiez sans scrupule
recevoir un dédommagement. Mon fils, s'il exige beaucoup de ceux qui
l'entourent, sait le reconnaître princièrement, vous en jugerez.

Elle essayait de mettre le porte-monnaie dans la main de Myrtô.

Mais la jeune fille recula avec un geste de dénégation énergique.

--Je vous le répète, c'est impossible, ma cousine!

--Myrtô, que signifie cet entêtement? s'écria la comtesse d'un ton
mécontent. Vous ne pouvez refuser, il ne l'accepterait jamais...

--Vous lui direz mes raisons, ma cousine.

--Moi! Moi!... Pensez-vous que, pour complaire à vos scrupules
exagérés, je vais m'exposer à son mécontentement! N'y comptez pas, mon
enfant... oh! pas un instant! Il m'a dit très catégoriquement hier: "Je
vous prie de remettre ceci à Mademoiselle Elyanni en remerciement de la
distraction qu'elle donne à mon fils". Je l'ai fait, je suis en règle,
le reste vous regarde. Faites-lui vos objections, si bon vous semble.

--Eh bien! oui, je le ferai! dit résolument Myrtô.

La comtesse la regarda avec un peu de stupeur.

--Auriez-vous vraiment ce courage? Je ne vous y engage pas, car, du
moment qu'il a jugé opportun d'agir ainsi, il ne supportera pas que
vous vous éleviez contre sa décision... En tout cas, prenez ceci, vous
vous arrangerez ensuite comme vous le voudrez, mais ma responsabilité
se trouvera dégagée.

Myrtô prit le porte-monnaie et, aussitôt dans sa chambre, le mit dans
un tiroir de son bureau, il lui semblait que ce cuir souple et satiné
lui brûlait les doigts... Ah! comme l'orgueilleux magnat avait su
trouver le moyen d'infliger une humiliation à celle qui avait le tort
impardonnable d'être trop aimée de son enfant! Comme il lui montrait
nettement qu'elle n'était à ses yeux qu'une mercenaire, envers laquelle
il était quitte en lui faisant remettre une grosse somme d'argent!

Oui, il était généreux... princièrement généreux, comme l'avait dit sa
mère!

L'amour-propre blessé se soulevait dans l'âme de Myrtô, il couvrait son
visage d'une rougeur brûlante...

Elle leva tout à coup les yeux vers le crucifix dont les bras
s'étendaient au-dessus de son lit et murmura:

--Mon Dieu, pardonnez-moi, je ne suis qu'une orgueilleuse!... Et
peut-être, après tout, n'avait-il pas l'intention que je lui prête. Il
m'a traitée comme il l'eût fait pour Fraulein Rosa, par exemple. Jamais
il n'a paru me considérer comme une parente... Mais, à cause même de
l'affection que me porte ce pauvre petit Karoly, et que je lui rends si
bien, je ne puis accepter d'être payée ainsi.

Elle s'approcha de la fenêtre ouverte et offrit son front à la
fraîcheur du soir... Oui, elle lui rendrait cet argent, en lui
expliquant ses raisons, et, s'il était vraiment gentilhomme, il
comprendrait son invincible répugnance à recevoir une rémunération en
échange du tendre dévouement dont elle entourait Karoly.

Mais elle se demanda soudain avec quelque perplexité si elle trouverait
le courage de parler en face de ce regard glacé, de cette physionomie
hautaine et déconcertante.

Cependant, il le fallait. Allait-elle donc, comme tous ici, se laisser
envahir par une crainte servile du mécontentement du prince Milcza?...
Ce soir, elle lui parlerait, quand elle quitterait Karoly dans le parc.

Malgré tout, la perspective de cet entretien la laissait soucieuse.
Elle vit arriver l'après-midi avec appréhension, et, une fois près de
Karoly, elle dut faire un effort pour concentrer son attention sur la
lecture qu'elle faisait à l'enfant.

Cette lecture fut interrompue bientôt par l'arrivée d'une troupe de
tziganes qui venaient donner une aubade au petit prince. C'était un des
grands plaisirs de Karoly, et son père le lui procurait fréquemment.

Le chef, un grand vieillard robuste, savait tirer de son violon des
sons admirables. Aujourd'hui il se surpassait encore, et Myrtô,
oubliant pour un instant son anxiété, écoutait, ravie. Karoly appuyait
contre elle sa petite tête délicate, et, tous deux vêtus de blanc, le
ravissant visage de Myrtô éclairé par le reflet d'un rayon de soleil
glissant sur les colonnes du temple, ils formaient le plus délicieux
tableau qui se pût rêver.

Hadj et Lula, les lévriers, bondirent tout à coup dans la clairière...
Le charme était rompu. Les musiciens s'interrompirent, et un voile
parut tomber soudain sur le regard de Myrtô.

Le prince Milcza s'avança. Il congédia les tziganes en leur jetant
quelques pièces d'or et s'assit près de son fils. Myrtô constata d'un
coup d'oeil que sa physionomie était plus sombre, plus dure que jamais.
Le jour était vraiment mal choisi pour la communication qu'elle avait à
lui faire.

Les lévriers vinrent tendre leur tête fine aux caresses de Myrtô, puis
s'étendirent près d'elle. Eux aussi témoignaient à la jeune fille un
attachement de jour en jour plus grand, et voilà qu'aujourd'hui ils
délaissaient pour elle le maître dont ils étaient jusque-là les
inséparables!

--Ici, Hadj, Lula!

Quelle irritation vibrait dans sa voix!... Etait-il donc jaloux de
l'affection de ses chiens eux-mêmes?

Hadj et Lula vinrent docilement se coucher à ses pieds, mais leurs
grands yeux affectueux demeurèrent tournés vers la jeune fille.

Karoly, peut-être énervé par l'atmosphère lourde, était dans ses jours
de caprices. Miklos en éprouvait les effets. Il ne parvenait pas à
satisfaire aux exigences fantasques du petite prince... Et Myrtô, qui
avait une peine infinie à s'empêcher d'intervenir, sentait une sourde
irritation monter en elle à la vue de la dédaigneuse impassibilité du
prince Milcza.

On ne sait quelle idée passa tout à coup dans ce cerveau d'enfant gâté.
Las des exercices divers qu'il faisait exécuter à Miklos, Karoly
s'écria tout à coup en désignant la pelouse sur laquelle s'était assis
le petit Magyar dont le front ruisselait de sueur:

--Tiens, tu vas faire le boeuf, Miklos! Ce sera très amusant!... Mange
de l'herbe, Miklos... Allons, vite!

Cette fois une lueur de résistance passait dans les yeux clairs de
Miklos.

--Voyons, Karoly, à quoi pensez-vous? dit Myrtô, oubliant tout cette
fois. Vous ne devez pas demander cela à Miklos...

Le prince Arpad abaissa son livre, sa voix s'éleva, impérieuse et
dure...

--Obéis à ton maître, Miklos.

L'enfant, très rouge, eut encore une hésitation dans le regard...

--Eh bien? dit la voix menaçante du prince.

Miklos baissa ses yeux apeurés et se courba vers la pelouse...

Mais Myrtô se leva brusquement, dans un mouvement de révolte impossible
à maîtriser.

--C'est odieux!... Vous ne devez pas lui demander cela! Cet enfant a
une âme comme vous, il vous est interdit de le traiter comme un animal!

Un regard étincelant, où se mêlaient à la fois la stupeur et la colère,
se posa sur elle, dont le visage s'empourprait d'indignation.

--De quel droit osez-vous me blâmer? dit le prince d'un ton frémissant
d'irritation intense. Vous avez de singulières audaces, mais je vous
assure que je ne suis pas homme à les supporter!

--Et moi, je ne puis voir commettre l'injustice sans protester! dit
fermement Myrtô en soutenant avec une intrépide fierté ce regard qui
eût fait trembler tous les habitants de Voraczy.

Très pâle, les veines de son front soudainement gonflées, le prince se
leva brusquement...

--Retirez-vous! dit-il violemment, en étendant la main dans la
direction du château. Je ne supporterai jamais que l'on discute mes
volontés et encore moins que l'on me brave!

--Cependant, ne vous attendez pas à me voir courber la tête devant ces
volontés lorsqu'elles seront contraires à ma conscience! dit fièrement
Myrtô.

Et, le front haut, sans baisser les yeux devant ce sombre regard qui
semblait vouloir l'anéantir, Myrtô s'éloigna d'un pas rapide, sans
écouter la petite voix éplorée de Karoly qui appelait:

--Myrtô! oh! Myrtô!

Elle prit au hasard une allée du parc... Ses tempes battaient avec
violence, l'indignation débordait encore de son coeur.

Il fallait vraiment qu'un sentiment tout-puissant--la charité d'un
coeur chrétien, la compassion de son âme féminine pour cet enfant
traité avec la dernière dureté--eût soudain tout dominé en elle pour
que de telles paroles pussent s'échapper de ses lèvres, s'adressant au
prince Milcza! Il avait raison, elle l'avait bravé!... lui qui savait
faire courber tous les fronts.

Elle venait de se créer un impitoyable ennemi... Et un peu d'angoisse
la serra au coeur en pensant qu'il allait la faire chasser de Voraczy,
et interdirait vraisemblablement à sa mère de s'occuper de l'enfant
audacieuse qui avait osé, seule de tous, le blâmer et le défier.

Mais elle ne regrettait pas cet acte, elle avait fait là son devoir.
Dieu serait toujours avec elle et pourvoirait à tous ses besoins.

Et, tout en marchant, elle priait, se remettant comme une enfant
confiante entre les mains de la divine Providence, essayant de calmer
l'agitation, l'anxiété de son âme.

Elle reprit bientôt le chemin du retour. Plus paisible, elle
envisageait avec une courageuse résignation l'inévitable lendemain...
car elle savait que l'orgueilleux prince Milcza ne lui pardonnerait
jamais sa révolte.

Elle s'arrêta tout à coup avec un léger cri de surprise. A quelques pas
d'elle, contre un arbre, était assis Miklos, la tête cachée entre ses
mains, tout son petit corps secoué de sanglots.

--Qu'avez-vous, mon pauvre petit? s'écria-t-elle en s'avançant
vivement et en se penchant vers lui.

Il écarta ses mains, montrant un petit visage désespéré et couvert de
larmes.

--Son Excellence m'a chassé! balbutia-t-il. Et ils vont être si
fâchés, chez nous!... Mon père va me battre, bien sûr!

Et les sanglots recommencèrent, plus forts.

Myrtô s'assit près de lui et essaya de le consoler. Mais il répétait
toujours:

--Je vais être battu... tous les jours, mademoiselle Myrtô! Mon père
m'a dit: Si jamais tu te fais renvoyer, tu auras ton compte, j'en
réponds, et je ne te pardonnerai jamais!

--Vos parents demeurent-ils loin, Miklos?

--Oh! non, pas bien loin, Mademoiselle.

--Eh bien, je vais vous accompagner, je leur expliquerai ce qui s'est
passé et je demanderai à votre père de ne pas vous battre.

L'enfant leva vers elle un regard d'ardente reconnaissance.

--Merci! merci!... Oh! que Votre Grâce est bonne!

Elle le prit par la main, et tous deux s'en allèrent à travers le parc,
gagnant ainsi un chemin qui devait les conduire plus vite vers le logis
de l'ispan Buhocz.

C'était une demeure de riante apparence, entourée d'un jardin bien
entretenu. Sur le seuil, une forte femme blonde, à la mine décidée et
un peu dure, berçait un petit enfant.

--Miklos!... Que t'est-il arrivé? s'écria-t-elle avec inquiétude, tout
en saluant Myrtô.

--Quelque chose de fort ennuyeux, mais non heureusement de très grave,
s'empressa de répondre Myrtô.

Sur le seuil apparaissait l'ispan, petit homme aux traits accentués et
à la physionomie sèche, que Myrtô se rappela avoir rencontré deux ou
trois fois au château.

Lui aussi la reconnut et s'inclina avec empressement.

--Quelle circonstance nous vaut l'honneur de la visite de Votre Grâce?

--Je vais vous expliquer... Allons, mon petit Miklos, n'ayez pas peur,
dit Myrtô en posant sa main sur la tête de l'enfant tout tremblant.

--Peur?... Pourquoi?... A-t-il fait quelque sottise? dit l'ispan d'un
ton menaçant.

Myrtô fit alors le récit de ce qui s'était passé... L'ispan bondit, le
regard furieux, tandis que sa femme s'écriait avec colère:

--Chassé!... Ah! le misérable enfant! Il sera notre perte, notre
déshonneur!

--Coquin! gronda le père en étendant le poing vers l'enfant. Tu
n'avais qu'à obéir... tu n'avais que cela à faire, entends-tu, scélérat?

Et il s'avança vers Miklos, la main levée.

Mais Myrtô se plaça résolument devant le petit garçon.

--Non, je ne veux pas que vous le frappiez! dit-elle en posant sur
l'ispan son beau regard sévère. Il ne le mérite pas, ce qui est arrivé
est surtout de ma faute... Promettez-moi de ne pas le battre?

--Ah! non, par exemple! Il en aura aujourd'hui, et demain, et plus
tard encore!... Heureux encore si ce misérable ne me fait pas encourir
la disgrâce de Son Excellence! Alors, si je perds ma place, que
deviendrons-nous avec nos cinq enfants?

Devant cet homme irrité, Myrtô ne se découragea pas. Elle discuta,
supplia, et sa douce éloquence, ses raisonnements firent peu à peu
tomber la colère de l'ispan et de sa femme.

--Je vous promets de ne pas le punir pour cette fois, Mademoiselle,
dit le père en jetant un regard encore plein de rancune vers le pauvre
Miklos tout apeuré. Mais vous me faites faire là une chose... oui, une
chose ridicule! C'est de la faiblesse, tout simplement!

--Certes! ajouta sa femme. Seulement, c'est curieux, on ne peut pas
résister à Votre Grâce. Si elle voulait intercéder pour Miklos près du
petit prince?

--J'essayerai, en tout cas. Il n'y a en effet que l'enfant qui puisse,
peut-être, fléchir le prince Milcza.

Mais en elle-même Myrtô pensait: "Le reverrai-je seulement, pauvre
petit Karoly?"

Elle prit congé des Buhocz et de Miklos qui lui baisait les mains avec
une ferveur reconnaissante. D'un pas un peu las, elle reprit le chemin
du château... En traversant les jardins, des sons d'orgue, venant de
l'appartement du prince Milcza, arrivèrent à ses oreilles. C'était une
harmonie tourmentée, sombre et magnifique pourtant...

Quel artiste faisait ainsi vibrer l'instrument? Lui, sans doute... lui,
cet être au coeur endurci, à l'âme impitoyable. Parce que cet homme
avait souffert--dans son coeur ou dans son orgueil?--fallait-il
qu'il immolât tous ceux qui l'entouraient à son ressentiment farouche?

Et, l'indignation montant de nouveau en elle, Myrtô secoua résolument
la tête en murmurant:

--Non, je ne regrette rien! Il verra au moins que tous ne courbent pas
le front devant ses injustices.



CHAPITRE VIII



Myrtô, le lendemain, prolongea après la messe sa station à la chapelle.
Elle avait besoin de prendre, dans la prière, une réserve de force et
de confiance, pour l'avenir qui se présentait maintenant si angoissant.

Au moment où elle s'apprêtait à se retirer, elle vit, en tournant la
tête, la femme de chambre de la comtesse Gisèle.

--Que voulez-vous, Constance? murmura-t-elle.

--Madame la comtesse prie Mademoiselle de venir lui parler.

Myrtô s'inclina devant l'autel et gagna le premier étage... Dans sa
chambre, la comtesse, encore au lit, causait d'un air animé avec sa
fille cadette assise près d'elle.

--Arrivez, petite malheureuse! s'écria-t-elle à la vue de Myrtô.
Qu'est-ce que cette histoire colportée à l'office par Marsa, et suivant
laquelle vous auriez adressé des reproches au prince Milcza, à propos
de Miklos?...

--C'est la vérité, ma cousine, répondit fermement Myrtô.

--Vous avez osé!... Mais c'est inouï!... Et pour un pareil motif!
Etiez-vous folle, voyons?

--Mais aucunement. J'ai vu là mon devoir, je l'ai accompli...
Maintenant, il en sera ce que Dieu voudra, dit Myrtô avec calme.

La comtesse leva les bras au plafond.

--C'est-à-dire que mon fils va m'obliger à ne plus m'occuper de vous,
qu'il vous faudra quitter Voraczy!... Franchement, Myrtô, je ne sais
comment qualifier votre acte! Dans votre position, vous deviez, plus
que tout autre, faire taire votre amour-propre, votre susceptibilité...

--Il ne s'agit pas de susceptibilité, ma cousine! Mais il m'était
impossible de voir traiter cet enfant avec une telle dureté, un pareil
dédain, sans protester pour le défendre!

Irène eut un petit ricanement ironique.

--Quelle amazone vous faites! Si vous étiez un homme, je vous vois
fort bien en chevalier partant en guerre pour défendre le faible et
l'opprimé contre un impitoyable tyran. En la circonstance, celui-ci
était représenté par le prince Milcza. Mais c'est vous qui perdez la
victoire, intrépide chevalier! Vous vous êtes, présomptueusement,
attaquée à plus fort que vous.

--Je le sais, et je suis prête à en subir les conséquences, répondit
froidement Myrtô.

--Oh! vous êtes vraiment bien avancée! s'écria la comtesse avec
irritation. Et je me trouve responsable vis-à-vis de mon fils, puisque
c'est moi qui vous ai amenée ici!

Le coeur de Myrtô se serra. N'aurait-on pas cru, vraiment, qu'elle
venait de commettre quelque impardonnable faute?... Les larmes
remplissaient ses yeux, et elle sortit un peu précipitamment, ne
voulant pas les laisser voir au regard malveillant d'Irène.

--Aurais-je cru que cette enfant me donnerait tant d'ennuis! gémit la
comtesse. Elle semblait si douce, si soumise!

--Oh! pas tant que cela, maman! Je l'ai toujours devinée très fière,
très énergique pour tout ce qu'elle considère comme un devoir... Et ce
mot "devoir" renferme, pour elle, des scrupules parfois exagérés, ou
des audaces incroyables--nous en avons la preuve aujourd'hui.

--Enfin, elle me met dans de cruels embarras. Je me demande de quelle
façon Arpad va prendre tout cela!

--Ce sera un moment à passer, maman. Arpad comprendra que vous ne
pouviez bien connaître le véritable caractère de cette presque
étrangère... Et je dois vous avouer que cet incident, fort ennuyeux au
premier abord, me paraît excellent pour nous.

--Que veux-tu dire, Irène?

--N'avez-vous pas pensé, maman, que cette affection croissante de
Karoly pour Myrtô était des plus inquiétantes? L'enfant n'aurait
certainement pas voulu se séparer d'elle pendant l'hiver, et, Myrtô ne
pouvant demeurer seule ici, le prince nous aurait obligées à y rester
avec elle... Un hiver à Voraczy, dans la solitude complète, y
pensez-vous, maman?

--C'est vrai, Irène, dit la comtesse avec consternation.

Elle enfonça un instant la tête dans son oreiller et reprit d'un
hésitant, un peu ému:

--C'est égal, je suis ennuyée pour cette enfant, que m'a recommandée
sa mère, et qui est vraiment tout à fait sympathique.

Irène eut un léger mouvement d'épaules.

--Que voulez-vous, maman, ce n'est ni votre faute, ni la mienne, mais
la sienne uniquement! Maintenant, le mal est fait, nous n'y pouvons
rien, toutes nos demandes réunies ne pèseraient pas un fétu contre la
décision du prince Milcza.

--Malheureusement, non! soupira la comtesse.

Pendant ce temps, Myrtô, rentrée dans sa chambre, pleurait
silencieusement. La froide ironie d'Irène, l'irritation et les
reproches de la comtesse lui avaient nettement montré qu'elle n'avait à
attendre de ses parentes ni soutien moral, ni affection véritable. Elle
était bien seule sur la terre... en apparence seulement, car elle
possédait Celui qui n'abandonne jamais ses créatures, le Dieu d'amour
qui a dit: "Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des
siècles."

Allons, il fallait maintenant chercher une autre voie! Tout à l'heure,
elle ferait demander au Père Joaldy s'il pouvait la recevoir. Le bon
prêtre lui donnerait certainement d'utiles conseils, il saurait guider
sa pauvre petite brebis un peu désemparée...

Un coup léger fut frappé à la porte... C'était Thylda, la jeune femme
de chambre hongroise attachée au service de Fraulein Rosa et de Myrtô.

--Marsa fait prévenir Votre Grâce que le prince Karoly l'attend avec
impatience et s'agite beaucoup en ne la voyant pas venir.

Myrtô eut un léger sursaut de stupeur... Marsa n'agissait évidemment
que par ordre. Fallait-il penser que le prince Milcza considérait comme
non avenu l'incident de la veille?

Le fait paraissait si invraisemblable, étant donné ce qui avait été dit
à Myrtô et ce qu'elle avait observé elle-même de la nature du jeune
magnat, qu'elle demeura un moment indécise, se demandant si elle devait
se rendre à l'appel de l'enfant.

Elle s'y décida enfin, et, ayant quitté sa robe noire, elle prit le
chemin du temple grec.

Karoly l'accueillit avec des transports de joie. Son petit visage plus
pâle, plus fatigué qu'à l'ordinaire, rayonnait de bonheur.

--Oh! ma Myrtô, j'ai cru que nous vouliez pas venir!... Et j'ai tant
pleuré cette nuit, parce que papa était si fâché hier après vous! Il
m'avait dit que c'était fini, que je ne vous verrais plus... Cela m'a
fait tant de chagrin que j'ai eu la fièvre très fort, et papa a permis
alors que vous reveniez, tous les jours, mais jusqu'à quatre heures
seulement.

Jusqu'à quatre heures... c'est-à-dire un peu avant qu'il ne vînt
lui-même près de l'enfant. Pour son fils malade, il consentait à passer
outre sur son ressentiment, mais non au point de se retrouver avec
Myrtô.

Elle en éprouva un profond soulagement. Après la scène de la veille,
une rencontre entre eux n'aurait pu être qu'excessivement désagréable.

La comtesse et ses filles, quand Myrtô leur apprit à déjeuner la
nouvelle, jetèrent des exclamations de surprise.

--Vous avez de la chance, Myrtô! dit Irène d'un ton acerbe. Si Karoly
ne vous avait en si grande affection, au point de tomber malade en
entendant parler de ne plus vous voir, vous n'en auriez pas été quitte
à si bon compte... Mais j'avoue que je suis terriblement inquiète pour
notre hiver, ajouta-t-elle en se tournant vers sa mère et sa soeur.

Ces dernières inclinèrent la tête d'un air soucieux, et Terka murmura:

--Nous n'y pouvons rien, Irène.

--Non, rien! fit rageusement la cadette en jetant à Myrtô un coup
d'oeil malveillant.

...Après cette alerte, la vie reprit pour Myrtô comme auparavant, avec
trois heures de liberté en plus chaque après-midi. Elle les employait à
faire un peu d'exercice, à visiter aux alentours du château quelques
pauvres familles auxquelles elle donnait ses conseils et ses soins, à
défaut de l'argent qui n'existait guère dans sa maigre bourse.

C'était pour elle chose infiniment pénible de ne pouvoir soulager tant
de misères. Le prince Milcza ne se souciait pas de tous ces êtres qui
vivaient sur ses domaines... Et Myrtô pensait avec un peu d'irritation
combien il lui eût été facile cependant de répandre des bienfaits
autour de lui.

Mais non, il préférait se faire redouter de tous, exercer sur son
entourage un despotisme impitoyable. Il importait vraiment bien peu, à
cet orgueilleux, d'être aimé et béni des humbles!

Une fin d'après-midi, Myrtô, en revenant d'un misérable village
slovaque, rencontra le Père Joaldy, de retour, lui aussi, d'une visite
charitable. En causant des pauvres gens qu'ils venaient de voir, ils
revinrent lentement vers le château.

--Oh! mon Père, quelle misère! dit la voix frémissante de Myrtô.
Pensez-vous vraiment, que si vous en parliez au prince Milcza, il ne
viendrait pas en aide à ces malheureux?

Le vieux prêtre secoua la tête.

--Il me donne chaque année une somme considérable pour mes charités,
mais hors de là, je ne dois lui parler de rien... Pauvre prince! Pauvre
cher prince! dit-il avec une soudaine émotion.

--Il est dur et impitoyable! s'écria Myrtô dans un sursaut de révolte.

--Hélas! son coeur s'est endurci à la suite de sa cruelle désillusion!
Mais moi, mon enfant, je l'ai connu tout autre. A l'époque de sa
première communion, c'était un petit être à l'âme délicate et aimante,
un peu orgueilleux et volontaire déjà, à cause des adulations de son
entourage, mais infiniment séduisant et charmeur. Il avait une grande
affection pour moi et supportait seulement de ma part les reproches.
Plus tard, lancé dans le mouvement mondain, il dérobait sous une
apparence sceptique, sous une indifférence hautaine, les aspirations
d'un coeur très ardent, d'une âme dont les instincts élevés, la
délicatesse innée le préservaient d'écarts dangereux. Cependant, je
voyais avec douleur que la profonde piété de son enfance n'existait
plus, que sa foi était menacée dans cette ambiance de frivolité et
d'incrédulité mondaine où il vivait. J'appelais de tous mes voeux
l'instant où il rencontrerait une femme chrétienne et sérieuse, qui
saurait garder pour le bien et pour la vérité cette si belle âme
menacée de s'égarer... Hélas! il rencontra cette Russe, cette créature
perverse!

Et le vieillard soupira douloureusement.

--...Avec un coeur tel que le sien, la désillusion devait être plus
terrible et laisser des traces plus profondes que chez tout autre. Le
dernier acte de cette malheureuse créature, qui faillit coûter la vie à
son fils, la faiblesse persistante de l'enfant, la crainte perpétuelle
de perdre cet être bien-aimé, une sorte de défiance haineuse de
l'humanité en général et du sexe féminin en particulier, peut-être
aussi une profonde blessure d'orgueil en voyant qu'il s'était laissé
prendre à des dehors menteurs--tout cela a contribué à faire de cet
être si admirablement doué, et qui n'a pas trente ans, une sorte de
misanthrope, au coeur dur, à l'âme fermée pour tout ce qui n'est pas
son fils, son unique amour. En un mot, le prince Milcza est un malade
moral. Le seul remède serait pour lui le retour à la foi... Hélas!
depuis ses malheurs, il s'est au contraire éloigné complètement de la
religion!

Le prêtre et Myrtô marchèrent quelques instants dans un silence
pensif... Le Père Joaldy demanda tout à coup:

--Le petit Miklos est-il revenu près de Karoly?

--Non, hélas! Karoly l'a demandé à son père, mais il s'est heurté à un
refus catégorique... Et vous dites que cet homme a été bon, mon Père!
dit Myrtô d'un ton de protestation.

--Allons, allons, ne vous indignez pas tant, ma petite enfant! dit
paternellement le vieux prêtre. Je vous le répète, il est malade
moralement, sa générosité d'autrefois, ses instincts élevés et
chevaleresques semblent avoir disparu dans la tourmente dont son pauvre
coeur a été le théâtre. Mais ils ne sont pas morts, je ne le crois
pas... je ne veux pas le croire! Chaque jour, je prie Dieu pour qu'il
fasse luire sur cette âme une bienfaisante lumière.

--Alors, c'est à une farouche misanthropie qu'il faut attribuer aussi
sa froideur envers sa mère, son indifférence et sa dureté vis-à-vis de
son frère et de ses soeurs?

--Oui, tout ceci en dérive. Il faut vous dire, d'abord, que la
comtesse Gisèle n'a jamais eu aucune autorité sur son fils, et l'a même
assez peu connu. Annihilée par le prince Sigismond, son premier mari,
elle n'avait pas de droit sur l'enfant que son père, nature ardente et
despotique, voulait élever seul. Quand il mourut, la tutelle du jeune
prince fut confiée au prince André Milcza, son grand-oncle, qui
l'idolâtrait et en fit une sorte de petit souverain absolu. Là encore,
la mère n'avait pas voix au chapitre, il lui était permis seulement
d'admirer son fils. Une autre nature eût profondément souffert de cette
situation, mais la princesse Gisèle sut en prendre assez facilement son
parti... Cependant, personne, en la circonstance, ne trouva étonnant
qu'elle acceptât un second mariage--personne, sauf son fils. Il en
montra un violent mécontentement, dû moins au fait de cette seconde
union qu'à l'antipathie que lui inspirait le comte Zolanyi. La suite
montra que sa précoce intelligence avait bien deviné quant à la piètre
valeur morale de cet homme... il y eut dès lors une sorte de brouille
entre la mère et le fils. Les rapports, déjà peu intimes, se firent
très froids, très cérémonieux, bien que toujours corrects... Puis vint
la mort du comte, la ruine pour sa femme et ses enfants. Le prince
Arpad, qui venait de se marier et commençait déjà à sentir les dures
épines de la désillusion, leur donna son aide sans hésiter, avec une
générosité parfaite, sans un mot qui pût ressembler à un reproche, mais
sans élan affectueux non plus. Déjà son coeur se resserrait sous
l'étreinte de la souffrance... Et plus tard, il a un peu reporté sur
ses soeurs et sur sa mère elle-même, quelque chose de son universelle
et amère défiance, en même temps que ses instincts autoritaires, déjà
encouragés par le système d'éducation de son grand-oncle, se
transformaient en ce despotisme étrange qui n'épargne personne... Mais
peut-être, s'il avait trouvé chez sa mère, chez les jeunes comtesses,
un peu moins d'esprit mondain, un peu plus de fortes vertus
chrétiennes, leur influence, à la longue, aurait-elle tout au moins
atténué cette triste disposition de son âme.

--Peut-être, dit pensivement Myrtô. Mais comment, étant donné cette
froideur de rapports, la comtesse vient-elle vivre ainsi une partie de
l'année à Voraczy?

--Pour Karoly, uniquement. Ce séjour de sa grand'mère et de ses tantes
fait un changement pour l'enfant--à l'ordinaire, du moins, car cette
année, c'est vous, vous seule, mademoiselle Myrtô... N'est-ce pas
l'ispan Bulhocz que je vois venir là-bas?

--Oui, je le crois, mon Père.

C'était en effet Casimir Buhocz. Il s'arrêta près du prêtre et de Myrtô
et les salua en disant:

--Je viens d'apprendre une bien mauvaise nouvelle, mon Père.

--Laquelle donc, mon ami?

--Des tziganes, au retour de pérégrinations en Orient, ont rapporté
ici les germes d'une maladie terrible et peu connue encore, une sorte
de fièvre qui est à peu près sûrement mortelle, pour les adultes,
surtout. S'ils en réchappent, leur santé reste profondément atteinte,
il leur demeure très souvent quelque pénible infirmité, leur visage
garde les marques de la maladie et devient un masque hideux.

--C'est une sorte de petite vérole, alors! dit Myrtô.

--Cela s'en rapproche sous certains côtés, mais en pire encore. La
maladie est moins dangereuse pour les enfants, quand ils sont bien
constitués on les sauve assez facilement.

--Mais je n'ai pas entendu parler de cela! dit le Père Joaldy avec
surprise.

--Les tziganes le cachaient, mais un homme du village de Lohacz vient
d'être atteint et l'effroi s'est répandu aussitôt. Ce soir, tout le
monde le saura. Je viens de prévenir à Voraczy, pour que Son Excellence
prenne les mesures nécessaires.

L'ispan salua et s'éloigna.

--Une pareille épidémie sera chose terrible parmi tous ces pauvres
gens! dit le Père Joaldy avec une douloureuse émotion. Mais il va
falloir, mon enfant, cesser vos visites charitables.

--Oui, à cause du petit Karoly... Voilà qui va faire trembler le rince
Milcza, mon Père.

--Oh! les habitants du château n'auront rien à craindre! Le prince va
prendre les mesures les plus sévères, nul ne pourra sortir au-delà du
parc, le moindre objet nécessaire entrant à Voraczy sera soumis à une
désinfection rigoureuse... Oh! l'enfant n'a rien à craindre! il sera
gardé de l'épidémie comme il l'est du moindre danger.

En rentrant au château, Myrtô alla quitter sa toilette de sortie et
descendit pour gagner le salon où se tenaient habituellement la
comtesse et ses enfants. Au bas de l'escalier elle rencontra Terka et
Mitzi, les inséparables.

--Eh bien! vous savez la nouvelle? dit l'aînée. Il paraît que nous
sommes menacés d'une épouvantable épidémie.

--Oui, le Père Joaldy et moi venons de rencontrer l'ispan Buhocz qui
nous l'a appris.

--Oh! ici nous n'aurons rien à redouter, le prince Milcza va prendre
des mesures draconiennes. Ce sera fort intéressant!... Mais en la
circonstance, nous nous y soumettrons volontiers, car tout vaut mieux
que de risquer pareille maladie!

Et un long frisson secoua Terka.

Les jeunes filles se dirigèrent vers le salon... La comtesse et Irène,
penchées sur un journal, levèrent vivement la tête à leur entrée.

--Tiens, lis ceci, Terka! s'écria la comtesse en tendant le journal à
sa fille. Un épouvantable incendie dans un théâtre de Boston... Parmi
les victimes, Mrs. Burnett, née Alexandra Ouloussof...

Terka saisit vivement la feuille, tandis que, de l'âme de Myrtô
pénétrée de tristesse chrétienne, s'élevait une prière pour la
malheureuse qui avait déserté tous ses devoirs et qu'une mort
épouvantable venait de saisir ainsi à l'improviste.

--Arpad le saura-t-il jamais? Il lit fort irrégulièrement les
journaux, et personne ne s'aviserait ici de prononcer ce nom devant
lui, fit observer la comtesse.

--Qu'il le sache ou non, je pense que cela n'a aucune importance,
répliqua Irène. Ce n'est pas le prince Milcza, tel que nous le
connaissons maintenant, qui aura jamais l'idée de se remarier!



CHAPITRE IX



L'épidémie s'était abattue sur un village environnant Voraczy, elle
sévissait avec violence dans les demeures pauvres, souvent mal tenues,
où les prescriptions hygiéniques des médecins demeuraient lettre close.
Bien des cercueils, petits et grands, avaient déjà pris le chemin des
cimetières, on comptait peu de maisons où l'un des membres de la
famille n'eût été frappé par le fléau capricieux qui laissait parfois
le plus faible, pour s'emparer d'un être vigoureux, qui épargnait un
enfant pour atteindre la mère.

La quiétude était peu troublée à Voraczy. Le prince Milcza avait pris
de telles mesures qu'il semblait impossible de conserver la moindre
crainte. Les habitants de Voraczy étaient en quelque sorte prisonniers,
tous les objets pénétrant dans le château, jusqu'à la moindre lettre,
étaient soumis à une désinfection rigoureuse. Quiconque eût franchi les
limites du parc eût été certain de ne plus remettre les pieds au
château... Mais personne ne devait avoir le désir de s'y hasarder,
personne ne pouvait songer à redouter la sécurité dont on jouissait à
Voraczy.

Personne, sauf le Père Joaldy et Myrtô. Tant de souffrances si près
d'eux rendaient pénibles à leurs âmes généreuses cette sécurité même.
Mais le ministère du prêtre l'attachait au château, et Myrtô n'était
pas libre de suivre les charitables désirs de son âme intrépide.

Karoly, depuis qu'il avait craint de la perdre, s'attachait
passionnément à elle. Il avait peine, chaque après-midi, à la voir
s'éloigner, il tentait de la retenir...

--Restez, restez, Myrtô! Papa ne se fâchera pas, je lui dirai que
c'est moi qui vous ai demandée...

Mais elle n'avait aucune velléité de se retrouver en présence du prince
Milcza, et elle manoeuvrait soigneusement pour ne pas risquer de le
rencontrer en revenant vers le château.

Ses journées étaient maintenant plus remplies que jamais. Renat, ne
pouvant plus visiter ni revoir ses petits amis, s'ennuyait fort et
avait voulu reprendre ses leçons de violon. Les jeunes comtesses,
également privées de leurs relations habituelles, mettaient Myrtô à
contribution pour faire de la musique aussitôt qu'elle avait terminé sa
tâche près de Karoly. Ces séances se prolongeaient le soir fort tard,
Terka étant une musicienne passionnée, et Irène paraissant prendre un
malveillant plaisir à imposer à sa cousine une obligation quelconque.

Myrtô, que le chagrin de la mort de sa mère avait déjà un peu anémiée,
se sentait devenir chaque jour plus lasse, et aspirait toujours à
l'heure où il lui était permis de prendre enfin un peu de repos.

Un soir, la séance de musique se prolongea plus tard qu'à l'ordinaire.
Terka avait voulu jouer plusieurs sonates de Beethoven, Irène avait
exécuté des morceaux modernes aux sonorités bizarres, qui avaient
péniblement tendu les nerfs fatigués de Myrtô. La jeune fille, une fois
montée dans sa chambre, fit sa prière et s'empressa de dénouer et de
natter ses cheveux afin de se mettre au lit pour reposer sa tête
endolorie.

Un coup fut tout à coup frappé à sa porte... C'était Thylda, le visage
bouleversé...

--Mademoiselle!... oh! Mademoiselle; le petit prince!

--Quoi?... Qu'y a-t-il, Thylda? s'écria anxieusement Myrtô.

--Il est malade... On croit que c'est la mauvaise fièvre...

--Oh! mon Dieu!... Mais il n'avait absolument rien cet après-midi!

--Cela lui a pris il y a une heure, tout d'un coup... Et il vous
appelle, mademoiselle Myrtô, il ne cesse de vous appeler. Son
Excellence fait demander si vous voulez...

--Oui, j'y vais! dit-elle sans une seconde d'hésitation. Mon pauvre
petit Karoly!

Elle s'élança au dehors, oubliant sa coiffure négligée, ne songeant
plus qu'à l'enfant atteint, peut-être, par la terrible maladie.

Elle rencontra la comtesse un peu affolée, qui se dirigeait vers
l'appartement de son fils.

--Myrtô, c'est effrayant!... Comment cela a-t-il pu se produire!
gémit-elle. Mais peut-être se trompe-t-on?

--Dieu le veuille! murmura Myrtô avec ferveur.

Elles entrèrent toutes les deux dans le salon qui précédait la pièce où
l'enfant demeurait durant la journée. Le prince Milcza, debout, causait
avec le médecin qui habitait toujours le château, attaché à la personne
du petit prince. Le jeune magnat tourna la tête, et Myrtô se sentit le
coeur serré devant l'effrayante altération de ses traits, devant la
sourde angoisse de ces prunelles sombres.

--Arpad, ce n'est pas "cela"? s'écria la voix haletante de la comtesse.

Le visage du prince se crispa, sa voix, presque rauque, répondit:

--Oui, c'est cela.

--Mon Dieu, mon Dieu! murmura la comtesse en joignant les mains.

Le regard du prince se posa sur Myrtô qui demeurait immobile près de la
porte, n'osant avancer.

--Karoly vous demande, Mademoiselle. Aurez-vous le courage de risquer
la contagion?

--Oui, prince, avec le secours de Dieu, dit-elle simplement en faisant
quelques pas vers la porte de la chambre de l'enfant.

Un geste du docteur l'arrêta.

--Mademoiselle, vous devez savoir d'avance les conséquences possibles
d'un tel acte. Cette maladie, lorsqu'on en réchappe, laisse des suites
souvent terribles, elle défigure atrocement...

--Peu importe, dit Myrtô avec la même tranquille simplicité. Personne
n'a besoin de moi sur la terre, personne ne souffrira si je meurs, ou
si je demeure infirme... Et quant à mon visage, il est destiné à voir
la mort, plus hideuse encore, s'emparer de lui. Ces considérations ne
peuvent donc faire reculer une chrétienne, et je suis prête, docteur, à
donner mes soins à l'enfant.

La comtesse fixait sur Myrtô des yeux stupéfiés. Ce tranquille
héroïsme, ce détachement, cette insouciance d'un sort plus terrible que
la mort pour les femmes fières de leur beauté, lui semblaient
évidemment incompréhensibles.

Le vieux médecin considérait avec une admiration émue cette toute jeune
créature dont la ravissante beauté était rendue plus touchante, ce
soir, par cette coiffure enfantine, cette natte superbe aux reflets
d'or qui tombait sur la robe noire qu'elle n'avait pu enlever dans sa
précipitation.

Le prince enveloppa Myrtô d'un long regard et dit d'un ton net et froid:

--Je veux, Mademoiselle, que vous agissiez en toute liberté. Si vous
craignez, retirez-vous, je le comprendrai, car les conséquences, telles
que vient de vous les montrer le docteur Hedaï, sont terribles, à votre
âge surtout... Et après tout, aucun devoir ne vous oblige...

--Je vous demande pardon, dit-elle tranquillement, je me trouve un
devoir envers cet enfant qui m'aime, et qui me demande. Du reste, je
vous le répète, je ne crains pas, je me soumets d'avance à la volonté
de Dieu.

Elle s'avança vers la chambre de Karoly. En quelques pas, le prince se
trouva près d'elle, sa main effleura son bras...

--Attendez... Réfléchissez encore...

Elle leva les yeux, surprise de l'accent angoissé de sa voix, et le vit
très pâle, les traits crispés.

--Mais j'ai réfléchi... Si j'avais été libre, j'aurais été soigner ces
malheureux si dénués dans leurs pauvres demeures. Pourquoi donc
regarderais-je davantage à m'exposer pour cet enfant que j'aime
profondément?

Et, résolument, elle ouvrit la porte.

Karoly était étendu dans son petit lit tout blanc. Son visage était
gonflé, couvert de taches violettes, sa respiration haletante... Myrtô,
d'un coup d'oeil, constata avec surprise que l'enfant était seul.

--Eh bien! où est donc Marsa? dit derrière elle la voix du prince
Milcza. Il y a cinq minutes, quand je suis sorti pour dire quelques
mots au docteur, je l'ai laissée ici, assise près du lit... Comment
a-t-elle osé s'éloigner?

Il appuya longuement sur le timbre électrique, tandis que Myrtô
s'approchait du lit et posait sa petite main si douce sur le front de
Karoly.

A ce contact, les paupières gonflées de l'enfant se soulevèrent, ses
yeux noirs se posèrent sur la jeune fille avec une sorte d'avidité.

--Oh! ma Myrtô, vous voilà! dit une petite voix étouffée. Vous allez
me guérir, dites?

--Je l'espère, mon chéri, si vous êtes bien sage, si vous faites tout
ce que dira le docteur, répondit-elle tendrement.

--Oui, oui... Mais vous ne me quitterez pas, Myrtô!

--Non, non, mon petit enfant, ne craignez rien!

Elle s'assit près de son lit et prit dans sa main celle de l'enfant...
Le prince Milcza était rentré dans la pièce voisine. A travers la
porte, Myrtô entendait par moment sa voix brève, qui prenait peu à peu
des intonations irritées...

La porte s'ouvrit tout à coup, il entra, le front contracté.

--On ne peut retrouver cette femme! dit-il à voix basse. Elle se sera
enfuie en voyant l'enfant malade... Ce qui nous prouve, jusqu'à
l'évidence, qu'elle était la coupable. Je lui trouvais aussi ce soir un
air singulier, elle semblait ne pas oser lever les yeux!... La
misérable, échappant quelques instants à ma surveillance, aura réussi à
communiquer avec quelqu'un des siens. Macri vient de me dire que sa
mère et un de ses enfants sont atteints. Il n'y a plus besoin de
chercher comment Karoly a pu éprouver les effets de la contagion!

Sa voix se brisa un peu... Il s'approcha du lit, se courba vers
l'enfant, le couvrit d'un long regard...

--Mon amour, mon Karoly, nous te sauverons, dit-il d'un ton sourdement
passionné! Et je ne te quitterai plus, mon bien-aimé, ne crains rien!

--Papa... Myrtô..., murmura l'enfant.

--Oui, mon chéri, elle aussi restera près de toi... Et le docteur
Hedaï va te guérir bien vite, tu verras.

Quelles inflexions caressantes et chaudes savaient prendre cette voix
impérative et dure! Quelle tendre douceur pouvaient refléter ces
prunelles superbes!

Le docteur entra. Il venait indiquer à Myrtô différentes précautions
hygiéniques à prendre. Puis il examina de nouveau le petit malade... Sa
physionomie reflétait, malgré lui, quelque chose de sa profonde
inquiétude. Le prince, le saisissant par le bras, l'écarta du lit et
demanda d'une voix frémissante:

--Le sauverez-vous, voyons?... le sauverez-vous?

--Il y a encore de l'espoir, Excellence...

--De l'espoir!... de l'espoir seulement!... Mais c'est une certitude
que je veux! dit le prince entre ses dents serrées.

--Personne ne pourra la donner à Votre Excellence, répliqua tristement
le vieux médecin. Je ferai tout le possible, je ne puis dire davantage.
Je viens de télégraphier à Budapest, un de mes confrères sera ici
demain. Mais, comme je l'ai dit à Votre Excellence, il sera trop tard.
Demain, l'enfant sera sauvé, ou...

Il n'osa achever... Mais le prince avait compris. D'un pas d'automate,
il revint vers le lit et s'assit à côté en attachant son regard ardent
sur le visage défiguré de l'enfant.

Le docteur se retira dans la pièce voisine et s'étendit sur un canapé
pour se tenir prêt à répondre au premier appel... Près de l'enfant, son
père et Myrtô demeurèrent seuls, écoutant, silencieux et l'âme
déchirée, la respiration de plus en plus haletante du petit malade.

      *      *      *      *      *

L'aube, en se levant, éclaira l'agonie de l'enfant. Les efforts de la
science étaient impuissants à sauver le petit être trop faible pour
supporter un pareil assaut.

Le Père Joaldy était venu partager la veille douloureuse. Assis près de
Myrtô, il priait, comme la jeune fille, de toute son âme, moins encore
pour l'enfant que pour le père, dont la physionomie portait les marques
d'un désespoir d'autant plus effrayant qu'il était contenu.

La comtesse Zolanyi, essayant de surmonter sa terreur de l'épidémie,
était apparue un instant à la porte de la chambre. Mais en la voyant
livide, toute tremblante, Myrtô s'était levée précipitamment en
murmurant:

--Oh! n'entrez pas, ma cousine, je vous en prie! Si vous craignez, il
n'est aucune disposition plus favorable pour la contagion... Et vous
devez vous conserver pour vos enfants.

--Mais Karoly... Je suis sa grand'mère... avait-elle balbutié en
jetant sur le petit visage méconnaissable un regard plein d'effroi.

--Hélas! que pouvez-vous pour le pauvre petit ange! avait répliqué le
Père Joaldy. Mademoiselle Myrtô a raison, ne vous exposez pas, à cause
de vos enfants.

La comtesse s'était retirée, après avoir jeté un coup d'oeil anxieux
vers son fils. Mais celui-ci ne paraissait même pas s'être aperçu de sa
présence. Depuis l'instant où il avait compris que Karoly était
irrévocablement perdu, il semblait ne plus voir et ne plus entendre.

Le jour se levait, rayonnant. Le soleil frappait les vitres de la
grande chambre blanche où se mourait le petit prince. Un de ses
premiers rayons glissa sur le visage pâle, désolé de Myrtô, puis sur la
figure défigurée de Karoly...

L'enfant ouvrit les yeux, son regard, déjà voilé, se posa sur Myrtô,
ses petits bras essayèrent de se tendre vers elle...

--Myrtô... emb...rassez...

Elle devina plutôt qu'elle ne comprit les mots qui s'échappaient de
cette gorge haletante. Elle se pencha, ses lèvres se posèrent sur le
visage couvert des marques affreuses de la terrible maladie...

Devant l'acte sublime de cette enfant qui offrait ainsi sa jeunesse et
sa beauté radieuse à ce contact mortel, le prince Milcza sortit soudain
de sa torpeur farouche. Il étendit la main pour repousser Myrtô...

--Pas vous!... non, pas cela! dit-il d'une voix étouffée.

--Oh! lui refuser cette satisfaction!... Y pensez-vous! s'écria-t-elle
avec un geste de protestation.

Il détourna la tête et s'absorba de nouveau dans la contemplation de
son fils... Le docteur était entré doucement, il se tint debout un peu
en arrière de Myrtô, en attachant sur le prince Arpad un regard navré.

L'enfant eut tout à coup une brève convulsion, ses mains se levèrent,
ses lèvres murmurèrent:

--Papa... Myrtô...

Le prince se pencha sur son fils, il appuya ses lèvres sur le front de
l'enfant... Et Karoly rendit le dernier soupir sous la baiser passionné
de son père.



CHAPITRE X



Le prince Milcza ensevelit lui-même son fils, sans vouloir accepter
d'autre aide que celle de Myrtô. Le petit prince, à cause de la
contagion, ne pouvait être exposé dans la grande galerie de la
chapelle, comme l'avaient été avant lui tous les Milcza. Il demeura
donc dans sa grande chambre blanche, entouré de lumière, sa tête
reposant sur un coussin de velours blanc, ses petites mains jointes sur
une croix d'argent.

Cette croix était celle qui avait reçu le dernier soupir de Madame
Elyanni. Myrtô, une fois l'ensevelissement terminé, avait jeté autour
d'elle un coup d'oeil pour chercher un crucifix. Mais elle n'avait vu
qu'une statue de la Vierge, une petite merveille d'ivoire. Alors, sans
hésiter, elle avait sorti de son corsage le cher souvenir et l'avait
mis entre les petites mains que les doigts frémissants du prince Milcza
venaient de joindre.

Maintenant que ses traits étaient reposés, l'enfant avait presque
repris son aspect accoutumé. Mais, pour la première fois, Myrtô
s'avisa, maintenant que les grands yeux noirs étaient clos, que
l'enfant ressemblait à sa mère.

Le Père Joaldy, le docteur, Katalia, la femme de charge, que
n'effrayait pas la crainte de la contagion, se succédèrent pour la
veillée funèbre. Myrtô, anéantie de fatigue et d'émotion, dut céder à
l'aumônier et aller se reposer quelques heures. Mais elle revint bien
vite reprendre sa place près du petit être auquel la douloureuse nuit
d'agonie l'avait unie par des liens indestructibles.

Le prince Milcza ne quitta pas une seconde la chambre mortuaire, il
déposa lui-même dans le cercueil doublé de satin blanc le corps de son
fils. Dans son visage rigide, aussi pâle que celui du petit mort, les
yeux seuls laissaient voir quelque chose du désespoir affreux qui
devait broyer ce coeur d'homme.

Les funérailles se déroulèrent avec la pompe accoutumée dans la
chapelle du château. Pour la première fois, Myrtô vit occupé un des
fauteuils princiers... pour la première fois aussi, elle vit le prince
Milcza en vêtements noirs.

Les yeux de la jeune fille, gonflés de larmes, s'attachaient avec une
ardente compassion sur la haute silhouette debout en avant de tous.
Même en ce jour où il était si profondément frappé, le prince Milcza ne
courbait pas la tête devant son Dieu.

Du coeur de Myrtô, une supplication jaillit, fervente et douloureuse:

--Mon Dieu, ayez pitié de lui!... Donnez-lui la force, donnez-lui la
foi!

Le petit cercueil fut descendu dans la crypte où reposaient déjà tant
de princes Milcza. Lentement, le prince Arpad l'aspergea d'eau
bénite... Puis, se détournant, il écarta d'un geste impérieux tous ceux
qui étaient là, sa famille, la domesticité, les tenanciers, et il
sortit rapidement, sans attendre que, selon l'usage, tous eussent
défilé devant lui.

Myrtô, par un suprême effort d'énergie, avait pu se soutenir jusque-là.
Mais, une fois remontée dans sa chambre, elle tomba sur un fauteuil,
défaillante de lassitude physique et morale à la suite de ces trois
journées douloureuses où, après l'agonie de l'enfant, elle avait
assisté à celle du père, muette mais effrayante.

Dans son cerveau fatigué, dans son coeur péniblement serré, un
sentiment dominait tout en ce moment: une compassion immense, navrée,
pleine d'angoisse, pour ce père dont elle avait compris l'épouvantable
déchirement, pour cette âme qui allait se trouver seule dans sa lutte
contre la douleur atroce de la séparation... bien seule, hélas,
puisqu'elle était éloignée de son Dieu!

Et personne ne pouvait tenter de l'enlever à son effroyable solitude,
personne ne pouvait essayer de lui parler de résignation ... Non, pas
même sa mère. Tout son coeur s'était donné à l'enfant bien-aimé, et
maintenant que Karoly n'était plus, le prince Milcza devait considérer
l'existence comme un épouvantable désert.

Un remords surgit tout à coup dans l'esprit de Myrtô, au souvenir d'un
bref petit incident de la veille. Au moment de mettre l'enfant dans son
cercueil, le prince avait enlevé le crucifix placé entre les mains de
Karoly et avait demandé, en levant vers Myrtô ses yeux où demeurait une
expression de désespoir immense:

--Cette croix vous rappelle-t-elle quelque souvenir cher?

--Oui, prince, elle était entre les mains de ma mère morte.

--Ah! avait-il murmuré en la lui tendant.

Maintenant, elle pensait qu'il eût été heureux sans doute de conserver
ce crucifix en souvenir de son enfant, et qu'elle aurait dû le lui
laisser. La chère morte, du haut du ciel, aurait béni ce sacrifice de
sa fille en faveur d'un malheureux incroyant à qui la divine image eût
pu apporter une force et une consolation dans la nuit affreuse où se
débattait sans doute son âme meurtrie.

Ce regret devint pour Myrtô une véritable souffrance. Demain, elle
donnerait la croix à la comtesse Zolanyi en la priant de la remettre à
son fils... Si elle l'avait osé, elle l'aurait fait porter dès ce soir
au prince Milcza.

Mais Katalia, qui vint de la part de la comtesse s'informer de ses
nouvelles et lui offrir ses soins, lui apprit que le prince s'était
enfermé dans son cabinet de travail en défendant de le déranger sous
quelque motif que ce fût.

Myrtô se mit au lit en refusant toute nourriture. Sa gorge, serrée par
la fatigue et le chagrin, eut peine à avaler l'infusion calmante que
lui apporta Katalia... Et les heures s'écoulèrent, très lentes, ne lui
amenant que l'insomnie, peuplant son cerveau d'angoisses imprécises.

A l'aube, son corps se trouvait un peu reposé, mais son cerveau était
plus las encore que la veille. Une sorte d'inquiétude nerveuse agitait
Myrtô, si calme, si raisonnée d'ordinaire, et l'obligea enfin à se
lever. Elle ouvrit sa fenêtre, l'air du matin, frais et léger, lui fit
du bien, et elle pensa qu'une promenade matinale calmerait peut-être
ses nerfs surexcités après la pénible tension des jours précédents.
Elle s'habilla, jeta un manteau sur ses épaules et descendit, sans
rencontrer personne dans le château encore endormi, jusqu'à une petite
porte de service par où elle sortait du château quand la comtesse
Zolanyi avait des hôtes et que Myrtô ne voulait pas risquer de
rencontrer ceux-ci.

Le voile rosé de l'aube s'écartait lentement, le soleil commençait à
rayonner, très doux, irisant les gouttes de rosée semées sur les
feuillages du parc, faisant étinceler le vitrage des serres. La brise
fraîche vivifiait un peu les nerfs fatigués de Myrtô, elle atténuait la
souffrance du cercle douloureux qui lui serrait les tempes...

Elle s'en allait ainsi vers le temple grec. Là, plus qu'ailleurs, elle
retrouverait le souvenir de celui qui était maintenant un ange près de
Dieu. Là, elle pourrait se remémorer avec une poignante douceur les
heures parfois pénibles, mais si souvent consolantes, passées près de
l'enfant capricieux et tendre, sur lequel elle avait exercé, par le
seul charme de son regard, de son sourire, de sa fermeté affectueuse,
une influence chaque jour plus puissante, et qui l'avait aimée au point
de mêler son nom à celui de son père dans sa dernière parole.

Myrtô avait pris un sentier qui la conduisait au bord du petit lac.
Elle contourna celui-ci, longea la muraille de marbre du temple... Sur
le sol couvert d'un épais gazon velouté, son pas léger glissait, sans
bruit...

Elle contourna la base du péristyle et s'arrêta tout à coup...
Quelqu'un l'avait précédée dans ce lieu cher à Karoly. Le prince Arpad
se tenait debout, appuyé à une des colonnes du péristyle, les bras
croisés, les yeux fixés sur l'endroit de la pelouse où était posée
habituellement la chaise-longue de Karoly. Un rayon de soleil, glissant
en biais le long des colonnes, éclairait son visage pâle, creusé par
une douleur sans nom...

Il décroisa tout à coup les bras, le soleil frappa, dans sa main
droite, un objet brillant...

Myrtô avait vu, elle avait compris... Elle s'élança, elle gravit les
degrés avec un cri d'angoisse...

Il se détourna brusquement et recula un peu en la voyant se dresser
devant lui, pâle comme une morte, les yeux dilatés d'horreur et de
reproche.

--Vous!... vous! dit-il sourdement.

--Prince!... oh! qu'alliez-vous faire? murmura-t-elle avec une
intraduisible expression de douleur.

Une flamme de colère passa dans le regard du prince.

--Que venez-vous faire ici? dit-il avec violence. Laissez-moi...
Retirez-vous!

--Vous laisser accomplir ce crime! dit-elle dans un cri d'indignation.
Non, non, cela ne se fera pas!

--Cela se fera, parce que je le veux... parce que la vie n'est plus
rien pour moi, maintenant. Pensez-vous que je puisse vivre sans lui,
mon bien-aimé?... Non, non, cela est impossible, et je vais m'en aller
aussi. Partez vite... Si vous n'étiez arrivée, ce serait fini déjà.

--Je vous en supplie! s'écria-t-elle en joignant les mains, affolée
par cet accent de douleur passionnée où elle sentait passer une
irrévocable décision. Vous êtes chrétien, n'oubliez pas votre âme!...
Oh! je vous en prie! dit-elle dans un sanglot.

Un long tressaillement secoua le corps du prince, ses traits se
crispèrent une seconde... Et soudain, une lueur d'effrayante colère
traversa son regard...

--Non, non, vous ne me vaincrez pas! Je veux mourir, vous ne serez pas
plus forte que moi... Retirez-vous, vous dis-je!

Elle se dressa, les yeux étincelants, la tête haute...

--Non, je resterai! Nous verrons si vous aurez le courage de vous tuer
devant moi! Pensez-vous donc, par ce crime, retrouver votre fils près
de Dieu!... Et ne songez-vous pas qu'en agissant ainsi, vous n'êtes
qu'un lâche?

Une exclamation de fureur s'échappa des lèvres du prince, sa main
droite se leva, une détonation retentit...

Myrtô avait fait un brusque mouvement de côté, la balle la frôla
seulement... A demi évanouie d'émotion et d'effroi, la jeune fille
tomba sur le dernier degré du péristyle.

--Myrtô!

Il était devant elle, agenouillé sur les degrés de marbre, ses mains
saisissaient celles de la jeune fille, son regard plein de terreur et
d'angoisse s'attachait sur le visage aussi blanc que les colonnes de
marbre...

--Myrtô, êtes-vous blessée?

--Non, grâce à Dieu, répondit-elle faiblement.

--Misérable que je suis! dit-il d'un ton de sourd désespoir. Vous!...
vous qui avez prodigué votre dévouement à mon enfant!... vous qui avez
risqué votre vie pour lui!... Myrtô, pardonnerez-vous jamais à ce
malheureux fou!... Car j'étais fou de douleur, tout à l'heure, après
cette nuit atroce où j'ai revu sans cesse, mon amour, mon Karoly.

--Oui, vous n'étiez plus vous-même, je l'ai compris, dit-elle avec
douceur. Moi, je n'ai rien à vous pardonner... ce n'est pas moi,
prince, que vous avez offensée par votre accès de désespoir.

--Je ne crois plus, dit-il d'un ton où Myrtô sentit passer une
profonde amertume.

Des larmes montèrent aux yeux de Myrtô, ses mains frémirent un peu dans
celles du prince...

--Le voilà, votre grand malheur! dit-elle d'une voix étouffée par
l'émotion. Si vous aviez la foi, votre douleur aurait été
supportable... Mais réellement, je ne puis croire que vous, élevé
chrétiennement, n'en ayez pas conservé au fond du coeur au moins une
légère étincelle!

Il s'était levé, en tenant toujours une des mains de la jeune fille,
son regard adouci enveloppait le beau visage attristé où rayonnait
l'âme fervente et si ardemment chrétienne de Myrtô...

--Je ne sais, murmura-t-il pensivement. Mon coeur s'est endurci, mon
âme s'est voilée... Mais c'est assez parlé de moi, il faut songer à
vous. Vous voilà encore toute tremblante, ma pauvre enfant!

--Ce n'est rien... Je suis beaucoup plus impressionnable depuis
quelques jours, à cause de la fatigue, je pense...

--Oui, vous avez prodigué vos forces pour lui, et voilà comment son
père vous remercie!... Myrtô, je vais chercher le docteur Hedaï...

--Oh! non certes! dit-elle vivement. Il n'est pas nécessaire que
personne sache ce qui s'est passé.

--Vous êtes trop généreuse, dit-il avec émotion. Mais je n'accepterai
pas que votre santé en souffre. Le docteur sera discret...

--Je vous assure que c'est inutile. Je vais rentrer tout doucement au
château...

Et, en parlant ainsi, elle se mettait debout. Mais elle chancela un peu
et se retint au bras que le prince étendait vers elle.

--Vous le voyez, vous n'êtes pas bien forte encore. Permettez-moi au
moins de vous offrir l'appui de mon bras pour revenir jusqu'au château.

Elle le regarda d'un air perplexe.

--Mais on se demandera ce que signifie... Et si l'on me fait des
questions?...

Il eut un geste contrarié et un impatient mouvement de sourcils.

--Vous renverrez les questionneurs à leurs affaires, voilà tout!

--Même si c'est votre mère?

--Ma mère dort encore à cette heure. Les domestiques se lèvent à
peine, les jardiniers n'ont certainement pas commencé leur travail...
Du reste, faible comme vous l'êtes, je ne vous laisserai certainement
pas retourner seule quand même je devrai raconter devant tous ce qui
s'est passé tout à l'heure.

Subjuguée par la décision de son accent, elle posa sa main sur le bras
qu'il lui présentait, et soutenue par lui, descendit lentement les
degrés.

Un frisson la secoua tout à coup. A quelques pas d'elle, elle venait
d'apercevoir le revolver que le prince avait jeté loin de lui au moment
où il s'élançait vers elle.

--Oh! pardon, j'aurais dû le faire disparaître! dit-il.

Il le ramassa et le glissa dans une poche de son vêtement. Il rencontra
alors le regard de Myrtô, exprimant une supplication poignante.

--Oui, je vous promets de ne plus m'en servir pour un pareil motif,
dit-il avec émotion. Mais vous prierez un peu pour moi, Myrtô, car je
souffre tant!

La main de Myrtô se glissa dans son corsage, elle y prit la petite
croix d'argent. Ses grands yeux émus et doux se levèrent vers le prince.

--Je ne sais si je me suis trompée, dit-elle timidement, mais j'ai cru
comprendre que vous seriez heureux de garder cette croix en souvenir de
votre cher petit. Si vous vouliez l'accepter?

--Oh! non, non! dit-il vivement. Vous êtes admirablement bonne et
délicate, mais je refuse ce sacrifice, Myrtô.

--Acceptez, je vous en prie! Je serai si heureuse de penser que vous
portez comme une égide ce souvenir de notre rédemption qui a reçu le
dernier soupir de ma chère chérie et de votre petit bien-aimé!

Et, doucement, elle lui mettait la croix dans la main.

--Mais vous... vous? dit-il d'une voix étouffée par l'émotion.

--Moi, je penserai avec bonheur que cette croix vous aidera peut-être
à trouver la résignation et le repos, répondit-il gravement.

Il entr'ouvrit son vêtement et introduisit la croix dans une poche
intérieure.

--Je n'ai pas de paroles pour vous remercier, Myrtô! Mais
souvenez-vous que vous pouvez maintenant tout demander à votre cousin.

Il lui présenta de nouveau le bras, et tous deux prirent le chemin du
château.

Comme l'avait dit le prince, les jardins étaient complètement déserts,
le château encore endormi. Avant d'y atteindre, Myrtô s'arrêta.

--Maintenant, je pourrai rentrer seule. Je vous remercie, prince.

--Prince! dit-il d'un ton de reproche. Ne voulez-vous pas me traiter
en cousin, Myrtô? Il est vrai que, jusqu'ici, le triste misanthrope que
je suis n'avait pas revendiqué les privilèges de ce lien de parenté.
Mais celui-ci se trouve renforcé maintenant par l'admirable dévouement
dont vous avez entouré mon enfant... Et vous me montreriez ainsi que
vous m'avez bien pardonné cette épouvantable seconde de folie qui sera
un des plus douloureux souvenirs de ma vie.

--Oh! n'y songez plus, je vous en prie!... Et je suis si heureuse que
Dieu, dans sa miséricorde, m'ait permis d'arriver à ce terrible
instant!... Oh! non, rassurez-vous, je ne vous en veux pas, mon cousin!

D'un geste timide, elle lui tendait la main.

--Merci, Myrtô!

Il se courba, effleura de ses lèvres les petits doigts de la jeune
fille et s'éloigna lentement, non sans se retourner plusieurs fois pour
s'assurer, sans soute, qu'elle n'avait plus besoin de son aide.

Elle regagna assez facilement sa chambre. Mais en y arrivant, elle fut
prise d'une défaillance, et n'eut que le temps de se laisser tomber sur
un fauteuil. Ce fut là que Thylda la trouva deux heures plus tard, en
venant faire la chambre... Et la jeune servante descendit
précipitamment, répandant le bruit que Mademoiselle Myrtô était
atteinte de la maladie qui avait emporté le petit prince.



CHAPITRE XI



Les terreurs de Thylda ne se trouvèrent heureusement pas fondées. Le
docteur Hedaï ne découvrit aucun symptôme inquiétant, Myrtô n'avait
qu'une fièvre nerveuse, due à la fatigue et aux émotions de ces
quelques jours.

Katalia arriva aussitôt et apprit à la malade que Son Excellence
l'avait fait appeler, et lui avait donné l'ordre d'abandonner toutes
occupations afin de s'occuper exclusivement à soigner la jeune fille...
Et elle s'y employa aussitôt avec un zèle, un empressement discret et
respectueux qui témoignaient de l'étendue et de la sévère précision des
instructions princières. Jusqu'ici la femme de charge, bien que
toujours correcte, avait paru, de même que toute la domesticité,
d'ailleurs, considérer Myrtô comme une quantité assez négligeable. Mais
cette brève entrevue avec son maître semblait avoir complètement
modifié sur ce point les idées de Katalia.

Pendant les huit jours que Myrtô demeura au lit ou à la chambre, le
docteur vint la voir matin et soir. Au bout de trois jours, se sentant
légèrement mieux, elle lui dit:

--Vraiment, docteur, il est bien inutile de vous déranger ainsi! Je ne
suis pas malade au point que vous veniez deux fois par jour...

--Ordre du prince Milcza, Mademoiselle! répondit le vieux médecin. Et
en sortant d'ici, je dois aller chaque fois lui donner de vos
nouvelles... Franchement, il ne peut pas faire moins pour celle qui a
risqué si gros près de son fils.

--Comme vous exagérez, docteur! dit-elle en prenant un petit air fâché.

--C'est bon, c'est bon, je sais très bien ce que je dis, Mademoiselle
Myrtô!... Et, fort heureusement, le prince Milcza n'est pas homme à
oublier ce qu'il doit.

La comtesse Zolanyi et Terka, une fois bien certaines qu'il n'y avait
rien à craindre de la terrible maladie, montèrent plusieurs fois pour
voir Myrtô et passer près d'elle quelques instants. Renat et Mitzi
voulurent aussi les accompagner, mais Irène s'en abstint, prétextant
qu'elle n'était pas sûre du tout qu'il n'y eût encore de danger de
contagion, en réalité peu soucieuse de donner un témoignage de
sympathie à cette cousine dont elle jalousait la beauté et le charme
irrésistible, et qui venait, par son dévouement au chevet du petit
prince, d'acquérir une auréole de plus.

Le Père Joaldy vint aussi visiter la malade. Il lui apporta un jour un
écrin de cuir blanc, et, quand il l'eut ouvert, Myrtô vit l'admirable
petite statue de la vierge qui se trouvait dans la chambre de Karoly.

--Le prince Milcza voudrait que vous l'acceptiez en souvenir de son
fils, expliqua l'aumônier.

--Oh! j'en serai bien heureuse!... Vous remercierez le prince pour
moi, mon Père, dit Myrtô avec émotion.

Et maintenant, chaque fois que son regard rencontrait la statue
d'ivoire, elle avait un souvenir pour l'enfant et une prière pour le
père.

Un peu de résignation était-elle enfin descendue en cette âme déchirée
et révoltée?... Myrtô se le demandait avec angoisse. Mais elle ne
pouvait être renseignée, la comtesse n'ayant pas revu son fils depuis
le jour des funérailles et le Père Joaldy n'ayant pu provoquer la
moindre confidence lorsqu'il avait reçu la visite du prince, le jour où
celui-ci lui avait remise la statue. Myrtô savait seulement qu'il
montrait à tous un visage impassible et glacé, qu'il s'enfermait de
longues heures dans son cabinet de travail, mangeait à peine et
faisait, dans le parc, de fantastiques et effrayantes courses à cheval.

--Cherchait-il donc encore la mort? pensait Myrtô avec effroi.

Elle attendait avec une secrète impatience le moment où il lui serait
permis de reprendre sa vie normale. Peut-être, alors, pourrait-elle le
rencontrer et deviner ce qui se passait en cette âme.

Mais son espoir fut déçu. Dans le château, dans les jardins, dans le
parc, le prince Milcza demeurait invisible.

--Il va finir par devenir fou! murmurait Terka en secouant la tête.

--Mais enfin, dit un jour Myrtô emportée par sa franchise, ne
pourriez-vous pas essayer, bien discrètement, bien doucement, de
l'enlever à sa solitude?

Terka et Irène demeurèrent un moment muettes de stupeur.

--Vous dites?... fit enfin l'aînée. Ma pauvre Myrtô, votre cerveau
est-il aussi un peu dérangé?... Car je ne puis admettre que vous ne
connaissiez pas encore le prince Milcza, et que vous ne sachiez
d'avance l'accueil qui serait fait à pareille audace.

--Parce que vous ne l'aimez pas assez... parce qu'il sait bien que
vous avez peur de lui, dit résolument Myrtô. Mais si vous osiez... s'il
voyait en vous l'ardent désir de le consoler, de l'aider dans sa
peine...

--Oh! oh! interrompit Irène avec un léger ricanement, vous faites
l'intrépide, parce qu'il lui a plu d'oublier, sur la prière de son
fils, les audaces de langage auxquelles vous vous êtes laissée aller
certain jour. Mais pareille chose ne se renouvellerait pas impunément,
croyez-le... Et nous-mêmes, ses soeurs, serions bien reçues si nous
nous avisions de chercher à changer son humeur solitaire!

--Franchement, Myrtô, à notre place, l'essayeriez-vous? demanda Terka.

--Oui, oh! oui! Il me serait impossible de sentir mon frère souffrir
tout près de moi sans essayer de le consoler, de le guérir... oui, même
au risque de l'irriter et de lui déplaire!

Irène jeta un coup d'oeil malveillant sur le beau visage rayonnant
d'une secrète et charitable ardeur, et dit d'un ton railleur en levant
légèrement les épaules:

--Vous êtres vraiment tout à fait enfant, Myrtô, et vous avez des
idées très exaltées. Pour un peu, vous nous demanderiez de convertir le
prince Milcza!

--Mais ce ne serait que votre devoir de l'essayer, répliqua froidement
Myrtô.

Et laissant sa cousine à la stupeur occasionnée par cette parole, elle
sortit du salon où avait lieu cette conversation.

Cette après-midi-là, elle voulait aller voir un petit enfant malade aux
environs de Voraczy. L'épidémie était en complète décroissance, la
comtesse et ses enfants reprenaient peu à peu leurs relations, et Myrtô
ses visites de charité. Le Père Joaldy lui indiquait seulement les
demeures où le fléau n'avait pas passé, afin qu'elle ne risquât pas de
rapporter au château quelque germe funeste.

Après avoir porté ses consolations, ses conseils et une aumône, bien
légère, hélas! dans le misérable logis, elle revint lentement à travers
le parc. Bientôt, un peu lasse, car ses forces n'étaient pas
complètement revenues, elle s'assit près d'un petit étang, devant
lequel d'énormes hêtres, récemment abattus, formaient comme une haute
barricade.

En cherchant son mouchoir pour essuyer quelques gouttes de sueur que la
chaleur faisait perler à ses tempes, elle rencontra sous sa main un
porte-monnaie de cuir souple... Depuis quelque temps, elle l'emportait
toujours, dans l'espoir de pouvoir s'expliquer enfin à ce sujet avec le
prince Milcza. L'incident relatif à Miklos et plus tard le pénible
événement dont Voraczy avait été le théâtre, étaient venus retarder
cette explication qui était cependant indispensable.

Mais quand le reverrait-elle, puisqu'il semblait s'enfoncer plus que
jamais dans sa solitude farouche?

Pensive, elle laissait son regard errer sur le petit étang moiré par le
soleil de grandes plaques étincelantes. Nul bruit, dans cette partie
reculée du parc, que des gazouillis d'oiseaux ou le plongeon d'une
grenouille.

Si, cependant, voici qu'un galop de cheval se faisait entendre... Un
cavalier apparut hors des futaies qui entouraient l'étang. Avant que
Myrtô eût pu seulement faire un mouvement le cheval s'enlevait d'un
bond superbe au-dessus de l'étang et des arbres renversés et retombait,
les jambes raidies et frémissantes, à quelques pas de la jeune fille.

Elle se dressa debout avec un cri d'effroi. Le cavalier eut une
exclamation, et, sautant légèrement à terre, s'avança vivement vers
elle.

--Myrtô, je vous ai fait peur?... Je ne vous avais pas vue, vous étiez
cachée par ces arbres...

Il se penchait en attachant sur elle son regard inquiet.

--C'est tellement effrayant ce que vous faites là! dit-elle en
essayant de comprimer le tremblement de sa voix. On croirait vraiment
que... que vous cherchez un accident, acheva-t-elle dans un murmure.

Il lui saisit la main.

--Myrtô, qu'avez-vous pensé là?... Oh! non, non! J'ai toujours aimé et
pratiqué ce genre d'exercices, en vrai Magyar que je suis. Maintenant,
j'essaye de tromper ainsi les regrets qui me torturent, je me grise
d'air et de vitesse... Mais je suis désolé de vous avoir effrayée!

--Oh! vous le voyez, c'est passé! dit-elle avec un léger sourire.

Elle étendit la main et caressa les naseaux de l'alezan qui avançait sa
belle tête fine.

--Abdul vous demande pardon, comme son maître, Myrtô... Mais dites-moi
donc comment vous vous trouvez, maintenant? J'ai bien eu de vos
nouvelles régulières par le docteur, mais je ne suis pas fâché de juger
par moi-même... Vous me direz que j'aurais pu le faire plus tôt? Je
dois vous avouer que j'ai été en proie à une forte crise de
misanthropie.

Il passa la main sur son front où se creusaient des plis profonds.

Myrtô murmura avec émotion:

--Il ne fallait pas y céder... il fallait venir près de votre mère, de
vos soeurs...

--Oui, je l'aurais dû... Mais j'ai parfois de si terribles moments que
mon énergie morale s'en trouve considérablement ébranlée. Cependant,
j'avais l'intention de me rendre un de ces jours chez ma mère, à
l'heure du thé.

--Aujourd'hui? dit timidement Myrtô.

Il eut une sorte de vague sourire, qu'elle lui avait vu parfois
vis-à-vis de Karoly.

--Aujourd'hui, soit... Mais êtes-vous donc comme moi, Myrtô,
aimez-vous les promenades solitaires? Comment ne vous trouvez-vous pas
avec mes soeurs?

--J'ai été voir une pauvre famille, à l'entré du village de Selzi.

--Et Terka ou Irène ne vous accompagnent jamais dans ces visites
charitables, naturellement? dit-il avec ironie.

--Mais elles ont leurs pauvres à qui elles distribuent des aumônes
chaque semaine! protesta vivement Myrtô.

Une lueur sarcastique passa dans le regard du prince.

--Oui, quelques pauvres choisis, de ceux dont la misère n'offense pas
trop les regards... Oh! je connais la charité mondaine! Je l'ai vue de
près, j'ai pu l'étudier... L'autre, la vraie, ce doit être la vôtre...
Vous êtes certainement très aimée des malheureux, Myrtô?

--Mais je pense qu'ils ne me détestent pas, répondit-elle avec un
sourire. Quant à moi, je les ai en grande affection, et mon seul regret
est de ne pouvoir soulager toutes leurs misères, si affreuses parfois.

--Oui, vous êtes pour eux un rayon de lumière... pour tous les
malheureux, murmura-t-il d'un ton indéfinissable.

Il se détourna légèrement, jeta un coup d'oeil sur le soleil qui
s'abaissait à l'horizon et demanda:

--Retournez-vous maintenant au château, Myrtô?

--Oui, il est grand temps, je crois.

--Voulez-vous accepter ma compagnie et celle d'Abdul?

--Volontiers... d'autant plus que j'ai à vous parler.

--Je suis à votre disposition, dit-il en prenant la bride de son
cheval.

Ils s'engagèrent dans le large chemin ménagé à travers les futaies
magnifiques de cette partie du parc. Au bout de quelques instants, le
prince demanda:

--De quoi s'agit-il, Myrtô?

Elle s'expliqua alors, en quelques phrases claires, elle lui répéta ce
qu'elle avait dit autrefois à la comtesse Zolanyi...

Il s'arrêta brusquement, les traits contractés, et saisit le
porte-monnaie que lui tendait la main de la jeune fille.

--Oh! pardon! dit-il d'une voix un peu étouffée. De l'argent, à
vous!... à vous qui avez prodigué à mon fils votre affection votre
dévouement inappréciable!... Myrtô, pardonnez-moi! Je vous ai
péniblement froissée, n'est-ce pas?

--Un peu, sur le moment, dit-elle avec franchise. Mais j'ai réfléchi
ensuite que vous ne pouviez avoir l'intention de me blesser.

Il détourna un peu la tête et se remit en marche. Un long moment, ils
s'avancèrent ainsi en silence... Le prince dit enfin, d'un ton bas où
passait une intonation de prière:

--Me pardonnerez-vous, Myrtô?

--Oh! n'en doutez pas, je vous en prie! répondit-elle vivement.

--Merci, Myrtô... Et si je vous demandais de distribuer cet argent à
vos pauvres, l'accepteriez-vous?

--Pour eux, oui, avec bonheur! Je le leur donnerai en votre nom, mon
cousin, et ils prieront pour vous! dit-elle, les yeux brillants de joie.

De nouveau, ils se remirent en marche, en silence. Le regard du prince,
moins sombre qu'à l'ordinaire, se perdait dans la profondeur des
futaies, rayées de lumière par les rayons de soleil qui réussissaient à
percer l'épaisse voûte de feuillage.

Près du château, il appela un domestique et lui remit son cheval. Puis
il s'inclina devant Myrtô en disant:

--Je vais changer de vêtements, et je me rendrai chez ma mère. Vous
pouvez l'en prévenir, Myrtô.

La jeune fille, après avoir quitté sa robe de promenade, descendit chez
la comtesse. Quand elle eut annoncé la visite du prince, elle vit
soudain les mines s'allonger, Renat abandonna la partie qu'il faisait
sur le tapis avec le petit chien de sa mère, Terka s'empressa de
vérifier la parfaite correction de la table à thé, et Irène, sur une
observation de la comtesse, essaya d'atténuer l'excentricité assez
marquée de sa coiffure.

--C'est encore heureux qu'il ne nous tombe pas sur le dos, comme il en
a coutume, fit-elle observer. Heureusement que vous l'avez rencontré,
et qu'il a daigné vous communiquer son intention.

--Alors vous êtes revenue avec lui, Myrtô? dit la comtesse. Et il ne
paraissait pas trop sombre, trop renfermé?

--Non, réellement, ma cousine. Mais comme on sent en lui une
souffrance immense!

--Eh bien, c'était le moment de tenter cet apostolat que vous nous
prêchez si bien! dit ironiquement Irène. Puisque vous le plaignez tant,
vous...

Elle s'interrompit en entendant sur la terrasse un pas bien connu...
Et, tant que dura la visite du prince Milcza, elle ouvrit à peine la
bouche, gardant un air calme et presque timide qui contrastait avec sa
vivacité habituelle et son allure décidée. Irène, la plus frondeuse de
la famille, se montrait vis-à-vis de son frère aîné la plus souple, la
plus humblement déférente... Et Myrtô se demandait si c'était pour ce
motif que le prince Milcza semblait lui témoigner une sorte
d'antipathie.

A partir de ce jour, il vint presque chaque après-midi chez sa mère, à
l'heure du thé. Il causait fort peu, mais en revanche paraissait fort
apprécier la lecture que sa cousine faisait généralement à la comtesse.
La voix pure, si profondément harmonieuse de Myrtô, sa diction
remarquable, donnaient un charme de plus aux oeuvres lues par la jeune
fille.

--Je vous écouterais jusqu'à ce soir, Myrtô, dit-il un jour. Mais je
crains que nous abusions de vous. Désorm

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